Project Gutenberg's Portraits littraires, Tome III, by C.-A. Sainte-Beuve

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Title: Portraits littraires, Tome III

Author: C.-A. Sainte-Beuve

Release Date: January 14, 2005 [EBook #14692]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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PORTRAITS
LITTRAIRES

1864

PAR

C.-A. SAINTE-BEUVE
DE L'ACADMIE FRANAISE.


Nouvelle dition revue et corrige
Tome III



THOCRITE, FRANOIS Ier POTE,
LE CHEVALIER DE MB, L'ABB PRVOST,
MADEMOISELLE ASS, MADAME DE KRUDNER,
MADAME DE STAAL-DELAUNAY,
BENJAMIN CONSTANT, M. RODOLPHE TOPFFER,
M. DE RMUSAT, M. VICTOR COUSIN,
CHARLES LABITTE.



La premire dition de ce volume, qui parut d'abord en dcembre 1851,
avait en tte cet avertissement:

Ce volume, que j'intitule _Derniers Portraits_, non parce que j'ai
dcid de n'en plus faire, mais parce qu'il se compose des dernires
tudes de ce genre auxquelles j'ai pris plaisir avant Fvrier 1848,
sert de complment aux six volumes de _Portraits_ dj publis chez M.
Didier. Il s'y rapporte par le ton et par les sujets: j'y touche aux
Anciens, je m'arrte un instant au seizime sicle, je me complais au
dix-septime, et nos contemporains ont aussi leur part. Si l'on rangeait
un jour mes _Portraits_ dans un ordre mthodique, ce volume fournirait
son contingent  chacune des branches dans lesquelles je me suis
essay.

Aujourd'hui, en rimprimant ce volume dans la collection acquise par MM.
Garnier, j'en fais le tome III des _Portraits littraires_, auxquels il
se rapporte en effet par la plus grande partie de son contenu.

Dcembre 1862.



THOCRITE

I

La posie grecque, qui commence avec Homre, et qui ouvre par lui sa
longue priode de gloire, semble la clore avec Thocrite; elle se trouve
ainsi comme encadre entre la grandeur et la grce, et celle-ci, pour en
tre  faire les honneurs de la sortie, n'a rien perdu de son entire et
suprme fracheur. Elle n'a jamais paru plus jeune, et a rassembl une
dernire fois tous ses dons. Aprs Thocrite, il y aura encore en Grce
d'agrables potes; il n'y en aura plus de grands. La lie mme de la
littrature des Grecs dans sa vieillesse offre un rsidu dlicat; c'est
ce qu'on peut dire avec M. Joubert des potes d'anthologie qui suivent.
Mais Thocrite appartient encore  la grande famille; il en est par
son originalit, par son clat, par la douceur et la largeur de ses
pinceaux. Les suffrages de la postrit l'ont constamment maintenu  son
rang, et rien ne l'en a pu faire descendre. A un certain moment, les
mmes gens d'esprit qui s'attaquaient  Homre se sont attaqus 
Thocrite. Tandis que Perrault prenait  partie l'_Iliade_, Fontenelle
faisait le procs aux _Idylles_; il n'y a pas mieux russi. C'est
toujours un tonnement pour moi, je l'avoue, de voir qu'un esprit aussi
suprieur que Fontenelle n'ait pas mieux compris, tout berger normand
qu'il tait, qu'en ce parallle des anciens et des modernes il y avait
des genres dans lesquels les anciens devaient presque ncessairement
avoir la prminence, quelle que ft la revanche des modernes sur
d'autres points. Lui qui a si ingnieusement et si justement compar la
suite des ges et des sicles  la vie d'un seul homme, lequel, existant
depuis le commencement du monde jusqu' prsent, aurait eu son enfance,
sa jeunesse, sa maturit, comment n'a-t-il pas reconnu que cet ge de
jeunesse qu'il rejetait dans le pass tait en effet le plus propre  un
certain panouissement naturel et riant, dont l'-propos ne se retrouve
plus? Un vieux pote du seizime sicle (Pontus de Thyard), ayant 
dfinir les Grces, l'a fait en des termes qui reviennent singulirement
 ma pense: Des trois Grces, dit-il, la premire toit nomme
_Agla_, la seconde _Thalie_, et la tierce, _Euphrosyne_. _Agla_
signifie _splendeur_, qu'il faut entendre pour celle grce d'entendement
qui consiste au lustre de vrit et de vertu. _Thalie_ signifie la
_verde, agrable et gentille beaut_:  savoir celle des linaments bien
conduits et des traits, desquels la verde jeunesse est coutumire de
plaire. _Euphrosyne_ est la _joie_ que nous cause la pure dlectation de
la voix musicale et harmonieuse. Sans insister sur les distinctions
un peu platoniques du vieil auteur, il me suffit des traductions vives
qu'il emploie pour clairer la discussion mme. Car cette _Thalie_,
comme il l'appelle, cette _verte et agrable beaut_ de la muse
pastorale,  quel ge du monde ira-t-on la demander, si ce n'est  sa
jeunesse? et Thocrite nous reprsente bien cette jeunesse finissante,
qui se retourne une dernire fois et ressaisit comme d'un coup d'oeil
tous ses charmes avant de s'en dtacher. Fontenelle a beau dfinir la
maturit actuelle du monde une virilit _sans vieillesse_, et dans
laquelle l'homme sera toujours galement capable des choses auxquelles
sa jeunesse tait propre, il est bien clair que cette capacit
s'applique peu aux sentiments, et que rien de tout ce qu'il y a de
solide ou de raffin dans l'homme moderne ne saurait lui rendre une
certaine fleur. Ajoutons que, tout en faisant la guerre  Thocrite
contre ceux qu'il appelait les savants, et qui, dans ce cas-ci,
n'taient pas autres que les gens de got, Fontenelle lui-mme semble
reconnatre son impuissance, et il rend les armes lorsqu'il dit: Quoi
qu'il en soit, je vois que toute leur faveur est pour Thocrite, et
qu'ils ont rsolu qu'il serait le prince des potes bucoliques. Ils
l'ont rsolu en effet, et, comme quiconque remonte sincrement  la
source est aussitt de leur sentiment, l'arrt toujours rajeuni ne
saurait manquer de vivre[1].

L'idylle n'est pas un genre qui puisse indiffremment venir en tout
temps et partout; il y faut une part de naturel, mme quand l'art doit
s'en mler. Thocrite n'tait plus sans doute dans cet tat d'innocence
et de navet dont il nous a reproduit plus d'un tableau; il venait  la
fin d'une littrature trs-cultive; il vivait, dit-on,  la cour des
rois. Pourtant, dans cette Sicile heureuse, bien que tant de fois
bouleverse, il avait t tmoin d'une vie rellement pastorale; il
avait, dans sa jeunesse, entendu de vrais chants qu'accompagnait la
flte de vrais bergers, et il n'en fallut pas davantage  son gnie
inventif pour saisir l'occasion d'une posie neuve. Thocrite tait,
par rapport aux choses qu'il reprsentait, dans cette condition de
_demi-vrit_ qui est peut-tre la plus favorable  l'imagination.
Celle-ci alors, en effet, a de quoi s'appuyer et  la fois de quoi jouer
librement; elle atteint au rel, et tour  tour se tient  distance;
elle serre de prs le dtail, et elle met  l'ensemble la perspective.
Ainsi l'on peut se figurer le pote syracusain copiant, inventant avec
mesure, usant des beaux cadres tout trouvs que lui fournissaient le
paysage et l'horizon des mers, attentif aux moindres motifs rustiques,
sachant les combiner et les achever, mme lorsqu'il n'a l'air que de les
redire. De la sorte il put plaire diversement  ceux de Sicile et  ceux
d'Alexandrie, demeurer vrai pour les uns et paratre tout nouveau aux
autres. En France, l'idylle bucolique, est-il besoin de le remarquer?
fut toute factice et artificielle; elle n'eut pied nulle part: nous
n'avons pas de bergers, de bergers qui chantent. Les Romains eux-mmes,
si l'on excepte la grande Grce, ne paraissent gure avoir t enclins
 cette branche de posie; et lorsque Virgile l'importa chez eux, ce ne
fut pas sans quelques-uns des inconvnients bien sensibles d'un genre
dj artificiel. Les vieux Romains taient rustiques et amateurs de la
campagne; mais ils l'taient en agriculteurs, non en bergers. Les Curius
et les Camille tenaient la main  la charrue. Or, la charrue va mal avec
la flte; les doigts qui ont le cal ne sont pas lgers. Lorsqu'il arrive
une fois  Thocrite d'introduire un moissonneur amoureux, il a soin de
nous montrer son camarade qui le raille d'importance; et,  la chanson
langoureuse du premier, le vaillant compagnon oppose des couplets 
Crs pleins de vigueur et de prceptes, et capables de rjouir le coeur
de Caton l'Ancien. Voil quelle et t tout au plus l'idylle naturelle
des Romains. Mais,  quoi bon la chercher ailleurs? leur vritable
idylle originale, nous la possdons; ce sont proprement les
_Gorgiques_. Cette admirable terminaison du chant second, qui exprime
la vie des antiques Sabins, leur labeur opinitre durant l'anne, leurs
jeux aux jours de fte, jeux rudes encore et aguerrissants:

  Corporaque agresti nudant praedura palaestra;

telle est la franche nature romaine primitive dans tout son contraste
avec les loisirs et les passe-temps gracieux des chevriers de Sicile.
Quoique Thocrite ait certainement embelli ses sujets, il travaillait en
quelque sorte sur une matire plus fine, plus dlie, et qui prtait du
moins  cette mise en oeuvre. Ce Daphnis qu'il clbre sans cesse, et
qui apparat comme l'inventeur  demi divin du criant bucolique, nous
figure le gnie mme d'une race doue de lgret, d'allgresse et de
mlodie. Il n'y eut pas ombre de Daphnis  l'entour de Cincinnatus. Il
semble plutt que l'antique esprit d'Hsiode, esprit grave, religieux,
positif, tout nourri de bon sens et d'apologues, ait pass de bonne
heure dans la forte trurie, et que de ce ct il ait fait longtemps la
seule part de potique hritage.

[Note 1: Voltaire, avec sa promptitude de got, ne s'y est pas
tromp, et il dit dans une lettre: Ce Thocrite,  mon sens, tait
suprieur  Virgile en fait d'glogue.]

On sait peu de chose de la vie de Thocrite. Il tait n  Syracuse. On
calcule que la date de sa naissance peut tomber vers l'anne 300 ou 305
avant Jsus-Christ. Il alla, jeune, tudier dans l'le de Cos, sous
l'illustre pote Philtas, qui, tout l'indique, tait dans l'lgie ce
que Thocrite est devenu dans l'idylle, et qui tenait la palme entre
tous. Auprs de Philtas tudiait aussi le fils de Ptolme Lagus, qui
allait rgner bientt sous le nom de Philadelphe. Il tait du mme ge
que Thocrite, et un peu plus jeune peut-tre. Y eut-il l entre le
jeune prince et le pote une de ces confraternits d'tudes aussi
puissantes dans l'antiquit que dans les temps modernes? M. Adert, dans
une thse sur Thocrite, que j'ai sous les yeux, l'a ingnieusement
conjectur, et a fait valoir ces circonstances. Au sortir de l, on perd
de vue le pote. Alla-t-il tout d'abord  Alexandrie, comme de doctes
diteurs l'ont pens? On voit qu' un certain moment, revenu en Sicile,
il songea pour sa fortune  se tourner vers Hiron de Syracuse. La pice
qui porte cette adresse, trs-belle, mais assez amre, et o il exprime
ses plaintes encore plus que ses esprances, semble prouver qu'il
n'avait gure prospr dans l'intervalle, et que la confraternit
d'tudes avec Ptolme Philadelphe ne lui avait pas beaucoup profit.
En tira-t-il meilleur parti plus tard, lorsqu'il alla ou retourna 
Alexandrie? Est-il mme besoin de supposer qu'il y retourna, si l'on
admet qu'il y tait dj all au sortir de l'le de Cos? On n'a sur tout
cela que des conjectures dduites  grand-peine de quelques passages de
ses vers, et sur lesquelles les critiques sont loin de tomber d'accord.
Sortons vite de ce ddale, qui n'est pas fait pour nous. Les posies
de Thocrite, qui avaient couru de son vivant, furent runies pour
la premire fois, quelque temps aprs lui, par un grammairien du nom
d'Artmidore, qui lui rendit, toute proportion garde, le mme service
qu'Aristarque rendit  Homre. Cet Artmidore mit en tte de son
dition un distique qui disait: Les Muses bucoliques taient autrefois
errantes; les voil maintenant toutes ensemble d'une mme table, d'un
mme troupeau. On est tent de se demander dj, d'aprs l'inscription,
si cette premire dition tait tout authentique, et sans mlange de
pices trangres  Thocrite. Quand on fait rentrer ainsi  l'table
gnisses ou chvres depuis longtemps parses  la ronde, on court risque
d'en prendre par mgarde quelques-unes au voisin. Et depuis lors le
troupeau ne s'est-il pas grossi encore, selon l'habitude facile de
prter au riche et de gratifier le puissant? Ce qui frappe  une simple
lecture dans le recueil des trente pices attribues  Thocrite (je ne
parle pas des petites pigrammes de la fin), c'est qu'il n'y a gure
que la premire moiti qui appartienne au genre bucolique pur, et qui
justifie entirement l'ide d'originalit attache au nom du pote.
On ne peut s'empcher non plus de remarquer que les scholies ou
commentaires qu'on possde, et qui ont t compils d'aprs les plus
anciens grammairiens, nous abandonnent et, en quelque sorte, expirent
vers le milieu du recueil, comme si ces anciens commentateurs n'avaient
cru marcher avec le vrai Thocrite que jusque-l. On a soulev et
discut toutes ces questions, on a trouv des rponses. Mais, dans
l'tat actuel de la critique, et  moins de dcouverte de quelque
manuscrit qui soit, par rapport  Thocrite, ce que le manuscrit
dcouvert par Villoison a t pour Homre, il n'y a gure moyen de
rsoudre ces doutes invitables. Ce qui demeure certain, c'est que
jusque dans les dernires pices du recueil, il y en a au moins
quelques-unes encore du pote, et que la plupart ne sont pas indignes de
lui. Jouissons donc, sans tant de retard, de l'oeuvre elle-mme. Pour
plus de nettet, nous diviserons notre examen en trois parts: 1 nous
parcourrons les pices purement pastorales, celles qui nous manifestent
Thocrite comme le matre incomparable du genre; 2 nous insisterons
sur quelques morceaux plus lgiaques qu'idylliques, mais d'une extrme
beaut, tels que _la Magicienne, le Cyclope_, et dans lesquels Thocrite
s'est plac au premier rang parmi les peintres de la passion; 3 enfin,
si nous voulions tre complet, nous aurions  dire quelque chose
des pices de divers genres, hroques, piques, satiriques, dont
quelques-unes (comme _les Syracusaines_), moins originales peut-tre au
temps de Thocrite, sont pour nous des plus neuves et nous rendent des
tableaux de moeurs au naturel. Voil un bien grand cadre que nous nous
traons. Les premires parties, faut-il l'avouer? sont celles qui nous
attirent le plus et les seules qui nous semblent peut-tre  notre
porte: c'est par l que nous commencerons, dussions-nous faire comme
les anciens scholiastes eux-mmes et nous arrter  moiti chemin.

Les pices pastorales, qui se prsentent les premires et les plus
originales du recueil de Thocrite, sont  la fois d'une varit qui ne
laisse rien  dsirer. On peut dire  la lettre de la flte du pote,
comme il le dit volontiers du syrinx de ses bergers, que c'est une flte
_ neuf voix_; tous les tons s'y trouvent[2]. La premire idylle, par
exemple, est du ton plein et moyen de la posie bucolique. D'autres
idylles montent ou descendent: la quatrime, par exemple, entre Battus
et Corydon, n'est rellement pas un chant, et n'offre qu'une causerie
fredonne  peine, un peu maigre et agreste de propos, et trs-voisine
de la prose. Tout  ct, la dispute du chevrier et du berger, Comatas
et Lacon, a comme trait dominant la note aigre, stridente, que
rachet aussitt aprs la charmante mlodie des deux jeunes bouviers
adolescents, Damoetas et Daphnis, qui semblent chanter  l'unisson. Mais
ce qu'il y a de plus pur, de plus chaste et de plus suave dans cette
flte aux _neuf voix_, me parat sans contredit l'adorable idylle entre
les deux enfants, Daphnis et Mnalcas, de mme que le morceau o ce ton
monte, clate et se dploie avec le plus de plnitude et de richesse,
est l'admirable chant des _Thalysies_ ou _Ftes de Crs_, et la
description qui le couronne. Nous ne saurions tout parcourir en dtail
de ces divers tons; nous en toucherons pourtant quelques-uns.

[Note 2: Voir, dans le joli roman de _Daphnis et Chlo_ (liv. II),
l'endroit o le bon Philtas montre aux beaux enfants tout l'artifice du
syrinx.]

L'idylle premire pose tout d'abord la scne, et retrace, vivement aux
yeux l'ensemble du paysage qui va tre le thtre habituel de ces luttes
pastorales. Ds le premier vers, on entend le bruissement du pin _qui
chante prs des sources_: le berger Thyrsis, s'adressant  un chevrier
dont on ne dit pas le nom, l'engage aussi  chanter. On est au milieu
du jour; Thyrsis lui montre un tertre abrit, en le lui dcrivant, et
l'invite  s'y asseoir, tandis que lui il aura soin du troupeau. Mais le
chevrier lui explique (ce que le pasteur de brebis ne sait pas) qu'il
craindrait de rveiller le dieu Pan, qui a coutume de dormir  cette
heure du jour; il lui indique de prfrence un autre lieu ombrag,
o prsident des dieux plus indulgents, Priape et les Nymphes des
fontaines; et  son tour il le prie de chanter. Ces images de lieux sont
 la fois grandes et distinctes. On sent, mme avec une oreille  demi
profane, combien dans ce dialecte dorien l'ouverture des sons se prte
 peindre largement les perspectives de la nature. Ce dialecte est
grandiose et sonore; il est plein; il rflchit la verdure, le calme,
la fracheur, le vaste de l'tendue, l'clat de la lumire. Je ne
comprends pas de peinture, a dit un grand crivain qui est peintre
lui-mme, s'il n'y a de la lumire et du soleil. Le dialecte dorien
chez Thocrite, et ds la premire idylle, rpond  ce soleil,  cette
lumire. Si je voulais donner ide de l'impression que j'en reois, je
n'aurais qu' rappeler ce vers de Virgile:

  _Pascitur in magna silva formosa juvenca_;

et cet autre vers de Lucrce:

  _Per loca pastorum deserta atque otia dia_.

La premire partie de cette idylle est donc toute calme et riante: pour
mieux dcider Thyrsis  chanter les couplets qu'il lui demande,
le chevrier lui offre une coupe dont il lui fait une ravissante
description, et il y complte par les paroles l'intention des ciselures;
puis il finit par cette rflexion mlancolique, qui sert comme de
transition au chant funbre de la seconde partie: Allons, chante,  mon
bon! car ton chant, tu ne l'emporteras pas dans l'rbe, qui fait tout
oublier. Suivent les couplets o Thyrsis dplore la mort de Daphnis, de
ce premier chantre pastoral qui mourut victime, comme Hippolyte, de la
vengeance de Vnus. On retrouve l tant d'images prodigues et uses
depuis, mais qui s'y rencontrent toutes fraches et  leur source. Les
imprcations du mourant contre Vnus, qui est accourue en personne pour
jouir de son agonie, exhalent l'nergique passion. De mme qu'Hippolyte
expirant n'a recours qu' Diane, c'est vers Pan que Daphnis se tourne 
sa dernire heure, et il ne veut remettre sa flte _ l'haleine de miel_
 personne autre qu' lui.

Hommes et potes, ne sommes-nous pas tous plus ou moins comme le Daphnis
de l'idylle, qui, en mourant, ne veut rendre sa flte qu'au dieu, et
qui crie aux ronces de donner des violettes, au genvrier de porter le
narcisse, et au monde entier d'aller sens dessus dessous, parce que
lui-mme il s'en va? Aprs moi le dluge! Les Grecs disaient: Aprs moi
l'incendie! Et si nous n'y prenons garde, non-seulement nous sommes
tents de le souhaiter, mais nous finissons presque par le croire: le
monde saurait-il aller sans nous? Plus on porte vivant au dedans de soi
le sentiment de potique immortalit, plus on est prt  se rvolter
contre cette insensibilit de la nature, et contre cette immortalit
suprme qui la laisse indiffrente  notre dpart, et aussi belle, aussi
jeune aprs nous que devant. Bien des potes modernes ont rendu ce
dchirant contraste: les anciens, sous d'autres formes, arrivaient aux
mmes penses.

La premire idylle, on l'entrevoit par le peu que nous avons dit,  la
fois douce et grave, et compose avec art, mrite le rang qu'elle occupe
en tte du recueil; un ancien a eu raison de dire qu'elle justifie ce
mot de Pindare: A l'entre de chaque oeuvre, il faut placer une figure
qui brille de loin.

Si je pouvais me donner toute carrire[3], j'aurais peine  ne pas aller
droit, comme la chvre, aux parties scabreuses et, pour ainsi dire, aux
endroits escarpes de Thocrite,  cette idylle quatrime, par exemple,
qui semblait si peu en tre une aux yeux de Fontenelle, et dont le trait
le plus saillant vers la fin est une pine que l'un des interlocuteurs
s'enfonce dans le pied, et que l'autre lui retire. J'en donnerais la
traduction mot  mot, en tchant d'en faire saisir le parfum champtre
et comme l'odeur de bruyre qui court  travers ces propos familiers
et simples. Puis je traduirais en regard (car ces premires idylles de
Thocrite se correspondent, se corrigent et se rejoignent exactement
l'une l'autre comme les tuyaux du syrinx, et c'est dj tre infidle
que d'en dtacher une ou deux isolment), je traduirais, dis-je, en
entier l'idylle sixime, toute potique, et dans laquelle les deux
bouviers adolescents ou pubres  peine, Damoetas et Daphnis, se mettent
 chanter les agaceries de la nymphe Galate, qui jette des pommes au
troupeau et au chien de Polyphme, et les coquetteries du cyclope, qui
fait semblant  son tour de ne la point voir. Ici ce n'est pas derrire
les saules que fuit Galate, comme chez Virgile, c'est dans la mer
qu'elle se replonge, en nymphe qu'elle est; et la belle vague, apaisant
son bouillonnement, la laisse voir  la nage sur la grve: le chien est
l qui regarde vers la mer en aboyant. Aprs l'idylle quatrime, qui
tait un peu maigre, aprs l'idylle cinquime, qui tait surtout
piquante et querelleuse, rien ne repose et n'enchante comme cette
manire de symphonie aimable entre les deux chanteurs unis, dont aucun
n'est vainqueur, dont aucun n'est vaincu.

[Note 3: C'tait pour le _Journal des Dbats_ que j'crivais ces
articles, et je m'y sentais un peu  l'troit.]

J'allais dire que rien n'gale cette grce de la sixime idylle, mais
Thocrite lui-mme l'a surpasse. La huitime idylle, entre les deux
enfants, Daphnis et Mnalcas, est peut-tre la plus caractristique du
genre pastoral pur, la plus vritablement charmante, la plus simple
et la plus innocente aussi, place aux limites de l'enfance et de
l'adolescence. Nulle glogue ne respire davantage la flicit de la
campagne, l'abandon et la joie facile; il s'y mle la plus nave rougeur
d'enfant et les premiers troubles de la pudeur. C'est l'enfance de
l'Orphe des bergers que le pote s'est complu  peindre: il y a du
Raphal dans ce tableau. Virgile en a rendu quantit de traits dlicats,
non pas tous cependant.

Daphnis, l'aimable bouvier (cette qualit de pasteur de _boeufs_ tait
la plus considre entre toutes celles des autres conducteurs de
troupeaux) se rencontre avec Mnalcas, qui fait patre ses brebis aux
flancs des montagnes. Tous deux en sont  leur premier blond duvet, tous
deux achvent leur enfance, tous deux habiles  la flte, tous deux au
chant. Le petit Mnalcas commence, et lance  l'autre un dfi:Daphnis,
surveillant de boeufs mugissants, veux-tu me chanter quelque chose?
Je dis que je te vaincrai tant que je voudrai moi-mme en chantant.
Daphnis lui rpond dans le mme tour et sur les mmes cadences: Pasteur
de laineuses brebis, flteur Mnalcas, tu ne me vaincras jamais, mme
quand tu chanterais _ en mourir_. Remarquez bien qu'il n'y a pas ce
mot de _mourir_ dans le texte; un tel mot de malheur ferait tache, et
les Grecs s'en gardaient soigneusement. Je rends le sens, je presse la
nuance, et j'avertis que ce n'est pas tout. Les traits qui suivent nous
sont connus par Virgile, qui les a sems en plus d'une glogue; mais ici
ils se tiennent, ils se rapportent  l'ensemble des personnages, et leur
donnent de la ralit jusque dans l'idal; c'est le caractre constant
de Thocrite. Mnalcas demande quel prix on dposera pour le vainqueur:
Daphnis propose un petit veau contre un agneau dj grand. Mnalcas, qui
n'est ni si libre ni si noble que son ami, rpond qu'il ne dposera pas
un agneau, parce qu'il a un pre et une mre difficiles qui comptent
tout le troupeau chaque soir. Notez encore qu'il n'est pas indiffrent
chez Thocrite que ce trait se trouve dans la bouche de Mnalcas ou
dans celle de Daphnis: de la part de ce dernier, c'et t un vrai
coutre-sens; jamais le pote n'aurait eu l'ide d'attribuer cette
rponse nave, mais gne,  l'enfant  demi divin qui va devenir le
premier des pasteurs. Je m'efforce de faire sentir comme tout est rel,
reconnaissable et distinct l o l'on serait tent de ne voir,
d'aprs les imitations, que des images gracieuses et pastorales assez
indiffremment semes.

Mnalcas propose alors pour prix un syrinx de sa faon, qu'il dcrit.
Daphnis rpond en reprenant et jouant sur les mmes termes: Et moi
aussi j'ai une flte  neuf voix, enduite de cire blanche en haut comme
en bas; je l'ai construite tout dernirement, et j'ai mme encore mal 
ce doigt, parce que le roseau, s'tant fendu, m'a coup. Mais qui
est-ce qui nous jugera? qui est-ce qui sera notre auditeur?--Si nous
appelions, rpond Mnalcas, ce chevrier dont l-bas, prs des chevreaux,
le chien blanc aboie? Tous deux se mettent  le crier; le chevrier
arrive, et la lutte commence.

On peut dire qu'un seul et mme _motif_ rgne  travers tout ce chant et
en fait le dessin. Mnalcas, qui a provoqu, donne le thme; Daphnis
le reprend, le varie, l'embellit, et en tire de nouvelles douceurs. Il
tombe en cadence, non pas juste dans les mmes traces, mais tout  ct,
de manire  faire la plus gracieuse alternance. Je ne puis qu'essayer
de quelques couplets. C'est Mnalcas qui parle: Vallons et vous,
fleuves, descendance divine, si jamais le flteur Mnalcas vous a chant
quelque air agr, faites-lui patre de toute votre me ses petites
brebis; et si Daphnis survient amenant ses tendres gnisses, qu'il ne
soit pas plus mal trait. Daphnis aussitt rpond sur les mmes ides,
sur le mme rhythme, il renchrit gaiement; mais ses vers enchanteurs,
s'ils l'emportent sur ceux de l'autre, le doivent surtout  l'harmonie,
et cette supriorit fugitive ne se saurait rendre: Fontaines et
plantes, doux jet de la terre, si Daphnis vous joue de ses airs  l'gal
des jeunes rossignols, engraissez-lui ce cher troupeau; et si Mnalcas
amne par ici le sien, ne lui mnagez pas votre abondance. C'est ainsi
entre ces aimables enfants, tant que dure le combat, un change et un
entrelacement de toute sorte de bon vouloir et de bonne grce. Tout
enfants qu'ils sont encore, ils parlent d'amour, non pour l'avoir senti
autrement qu'on peut le sentir  douze ou treize ans; ils en parlent
toutefois  ravir, soit par ou-dire et sur parole, soit par un prcoce
instinct. Mnalcas le premier jette ce ravissant couplet: Partout le
printemps, partout de frais pturages, partout les mamelles se gonflent
de lait, et les petits se nourrissent, l o la belle enfant porte ses
pas. Mais si elle se retire, et le berger aussitt se sche, et les
herbes aussi. J'avoue qu'ici Mnalcas me parat suprieur, et que
l'autre, dans la rplique qui suit, a beau renchrir, il ne l'atteint
pas. Mais bientt Daphnis reprend l'avantage, et le seul couplet que
voici serait assez pour lui assurer le triomphe: Je ne souhaite point
d'avoir la terre de Plops, je ne souhaite point d'avoir des talents
d'or, ni de courir plus vite que les vents; mais, sous cette roche que
voil, je chanterai t'ayant entre mes bras, regardant nos deux troupeaux
confondus, et devant nous la mer de Sicile! Voil ce que j'appelle le
Raphal dans Thocrite: trois lignes simples, et l'horizon bleu qui
couronne tout.

La traduction mme que j'ai donne est bien impuissante; car dans le
dernier vers du pote, grce  l'heureuse liaison des mots, c'est  la
fois le troupeau qui descend vers la mer de Sicile, et le regard du
berger qui s'y dirige insensiblement; tout cela est dit ensemble: tout
va d'un mme mouvement vers cette mer et s'y confond.

Il n'y a plus aprs cela qu' glaner deux ou trois jolis passages
encore. Mnalcas, qui vient de gronder son chien endormi, dit  ses
brebis, avec ce naturel de langage qui anime toute chose: Les brebis,
ne soyez point paresseuses, vous autres,  vous rassasier d'herbe
tendre; vous n'aurez pas grand'peine pour la faire repousser de
nouveau.--Daphnis,  l'une de ses rpliques d'amour, dira: Et moi
aussi, hier, une jeune fille _aux sourcils joints_, me voyant du bord de
l'antre passer tout le long avec mes gnisses, se mit  dire: Qu'il est
beau! qu'il est beau! Malgr cela, je ne lui rpondis pas une parole
amre; mais, baissant les yeux  terre, j'allai mon chemin. Ici
l'enfant rentre bien dans son rle; il parle avec sa pudeur ingnue et
encore sauvage, considrant cette parole flatteuse de la jeune fille
comme une manire d'offense. Le moment o Daphnis obtient le prix, et o
le chevrier le dclare vainqueur, est une fin dlicieuse, et qui achve
le tableau: L'enfant bondit et battit des mains de joie d'avoir vaincu,
comme un faon de biche qui bondirait vers sa mre; mais l'autre se
consuma et eut le coeur boulevers de chagrin, comme une jeune pouse
s'affligerait  l'heure du mariage. Et depuis ce moment Daphnis devint
le premier des pasteurs, et,  peine  la fleur de la jeunesse, il
pousa la nymphe Nas.

Ainsi, jusqu'au bout, est observ le ton des ges, et les couleurs
pudiques terminent comme elles ont commenc. A propos de cette image
du petit Mnalcas qui se dvore de honte d'avoir t vaincu, et que le
pote compare  la jeune vierge pleurant sur son hymne, il faut se
rappeler cet admirable cri de Sapho, par lequel une nouvelle marie
s'adresse  Diane, la desse virginale: Desse, desse, tu me fuis!
pour combien de temps?--Je ne reviendrai plus jamais vers toi, jamais
plus!

Pour ceux maintenant qui s'empresseraient de conclure que Thocrite
n'est un pote suprieur que quand il est aimable et riant, et qu'il
excelle surtout  mettre en scne de charmants petits bergers, il est
temps d'en venir  la plus riche et  la plus opulente de ses pices, 
la reine des glogues, aux _Thalysies_.



II

Les _Thalysies_, comme qui dirait _ftes verdoyantes_, se clbraient en
l'honneur de Crs aprs la rcolte. L'idylle qui en est le tableau se
rapporte au sjour de Thocrite dans l'le de Cos; c'est un souvenir de
ses annes de jeunesse et de florissant bonheur qu'il veut consacrer,
et qu'il ddie  ses amis,  ses htes. La plnitude de la vie, la
fracheur des amitis premires, l'essor des esprances potiques
qu'anime et couronne dj le premier rayon de la gloire, ces vives
sources d'inspiration s'y jouent au sein d'une nature radieuse et
fconde dont l'hymne grandiose finit par tout dominer. On sait bien
peu de la vie de Thocrite; mais cette pice en dit beaucoup sur ses
impressions et ses sentiments. Elle nous le montre au plus beau moment
du voyage,  son plus haut soleil du matin, au midi de l't et de la
journe, dans la fleur entire d'un talent et d'un coeur dj panouis.
Bien des potes pourraient lui envier de n'tre ainsi connu que dans son
meilleur jour et  travers l'idal mme qu'il s'est donn. Les anciens,
s'ils ont eu  subir bien des outrages du temps, lui ont d cet avantage
du moins d'chapper  l'analyse de la curiosit biographique. Ceux qu'a
pargns et laisss debout le grand naufrage ne nous apparaissent de
loin qu'avec la beaut de l'attitude.

Suivons donc, autant que nous le pourrons, le pote dans sa marche
printanire, et attachons-nous, chemin faisant,  faire sentir ce que
nous ne rendrons pas.--C'tait le temps, dit-il, que moi et Eucrite
nous allions de la ville vers le fleuve Hals, et en tiers avec nous
tait Amyntas; car Phrasidame et Antignes clbraient les ftes de
Crs,--deux enfants de Lycope, de vieille et haute souche s'il en
fut jamais. Ici le pote entre dans quelques dtails gnalogiques et
mythologiques en l'honneur de ses amis. Ces dtails mmes, relatifs  un
anctre illustre qui fit jaillir de terre une fontaine, ne sortent pas
du ton, et la description des ormes et peupliers, accompagnement naturel
de cette fontaine, jette tout d'abord de l'ombre.--Nous n'avions pas
encore achev, poursuit-il, la moiti du chemin, et le tombeau de
Brasilas ne nous apparaissait pas encore, que nous rencontrmes un
voyageur de bonne race qui allait toujours en compagnie des Muses,
Lycidas de Crte, c'tait son nom; il tait chevrier, et on ne pouvait
s'y mprendre en le voyant. Suit un compte minutieux de l'accoutrement
du personnage; car, comme ce chevrier cette fois n'en est pas un, et que
c'est un pote dguis sous ce nom, Thocrite prend peine  soigner le
costume et  le faire paratre vraisemblable: De ses paules pendait
une blonde peau de bouc  longs poils, _qui sentait encore la prsure_;
autour de sa poitrine un vieux manteau se serrait d'un large baudrier,
et de sa droite il tenait un bton recourb d'olivier sauvage. Et
doucement il me dit, en montrant les dents, d'un regard souriant, et le
rire jouait sur sa lvre.

Au sujet de cette peau _qui sent encore la prsure_, et que je n'ai pas
voulu drober par fausse biensance, on remarquera que ce sont l des
circonstances qui plaisaient aux anciens, bien loin de leur rpugner;
ils les recherchaient plutt volontiers. Ici le pote fait allusion,
comme on voit, aux fromages et  la substance aigrelette qui sert 
cailler le lait: il en reste aisment une odeur au vtement rustique o
l'on s'essuie. Ces menues particularits, jetes en passant, donnent au
rcit un air parfait de vrit. Il est manifeste d'ailleurs que, sauf
le costume, ce personnage de Lycidas n'est pas une invention, et que
le pote, en insistant sur cette physionomie  la fois avenante et
railleuse, sur ce rire du coin de l'oeil et sur cette lvre fendue o
sige l'enjouement, a dessin un portrait d'aprs nature[4]. Le ton
de Lycidas rpond d'abord  son air, et tout ce qu'il touche s'anime
aussitt: Simichidas, dit-il (c'est le nom sous lequel Thocrite s'est
ici personnifi), o donc tires-tu de ce pas par ce soleil de midi,
quand le lzard lui-mme dort sur les haies et que l'alouette huppe ne
vague plus? Est-ce quelque repas o tu te htes comme convive? ou bien
t'en vas-tu de ton pied lger vers le pressoir de quelque bourgeois,
que tu fais ainsi en marchant chanter sous tes clous chaque pierre du
chemin? On devine peut-tre de quelle faon vive cette gaie parole doit
se comporter dans l'original: qu'on y joigne les nombreux et presque
continuels dactyles qui sont l'me du vers bucolique (comme l'un de nos
meilleurs hellnistes, M. Rossignol, aprs Valckenaer, l'a rcemment
dmontr), et l'on aura ide de l'allgresse singulire du propos; tout
cela bondit, tout cela chante. Il tait bien vrai de dire que ce Lycidas
ne voyage qu'avec les Muses: il sme la posie au-devant de lui.
Simichidas ou Thocrite rpond. Dans sa rponse percent  la fois
l'admiration sincre, l'mulation sans envie, une confiance modeste,
ardente pourtant, et une esprance gnreuse:

    Cher Lycidas, tout le monde te proclame de beaucoup le plus grand
    joueur de flte entre les pasteurs et les moissonneurs; ce qui
    m'chauffe grandement le coeur, et je me promets bien de me porter
    l'gal de toi. Nous allons de ce pas  une fte de Thalysies; c'est
    chez des amis qui prparent un repas  l'auguste Crs avec les
    prmices de leur opulence, car la Desse a combl leur grange d'une
    grasse mesure de froment. Mais allons, et puisque la route nous
    est commune et aussi l'aurore, bucolisons  l'envi; peut-tre nous
    ferons-nous plaisir l'un  l'autre. Car moi aussi je suis une bouche
    brlante des Muses, et tous aussi me proclament chantre excellent;
    mais moi je ne suis pas prs de les croire. Non, par le ciel! car, 
    mon sens, je n'en suis pas encore  vaincre ni le bon Asclpiade de
    Samos, ni Philtas, avec mes chants, et je me fais plutt l'effet
    de la grenouille qui le dispute aux sauterelles.---Ainsi je parlais
    _exprs_; et le chevrier reprit avec un doux sourire...

[Note 4: Dans l'_pitaphe_ de Bion par Moschus, on retrouve (vers
97) ce mme Lycidas de Crte: Lui qui toujours auparavant tait
Brillant . voir avec le regard souriant, maintenant il verse des
pleurs.]

Arrtons-nous un moment  ces traits vivants de caractre; nous savons
ds l'enfance ces derniers vers par l'imitation heureuse de Virgile: _Me
quoque dieunt vatem pastores..._; ils nous frappent davantage ici comme
se rapportant  la personne mme de Thocrite et nous donnant jour dans
ses penses. Le jeune pote est modeste, mais il ne l'est pas tant qu'il
en a l'air; il a tressailli de joie  cette rencontre de Lycidas, et il
brl de se mesurer avec lui. Pour l'y dcider, il combine la louange
et les airs de discrtion, il s'humilie  dessein; tout- l'heure il se
relvera, et dj le feu dont il est plein lui chappe: _Et moi aussi je
suis une bouche brlante des Muses_!

Lycidas, en rpondant, le loue d'abord de sa modestie, et il le fait en
d'expressives images: Cette houlette, dit-il en montrant le bton qu'il
tient  la main, je te la donnerai en prsent, parce que tu es une pure
tige de Jupiter, toute faonne pour la vrit. Autant m'est odieux
l'architecte qui chercherait  lever une maison gale  la cime du mont
Oromdon, autant je hais, tous tant qu'ils sont, ces oiseaux des Muses
qui s'gosillent  croasser  rencontre du chantre de Chio.--Ainsi
la ligne littraire de Thocrite, comme nous dirions aujourd'hui, est
nettement dessine: il vient  la suite des matres et n'a d'ambition
que de se voir accueilli par eux; il se spare des _criailleurs_ de
son temps, c'est le mot qu'il emploie; mais, d'autre part, il ne croit
nullement que la barrire soit ferme, ni qu'il n'y ait plus rien 
faire en posie. A cette poque dj on ne manquait pas (lui-mme nous
l'apprend) de gens de mauvaise humeur et occups d'intrts positifs,
qui disaient que _c'tait bien assez pour tous d'un seul Homre_.
Thocrite proteste; il les rfute, et surtout par son exemple. C'est
ainsi que, tout en s'inclinant pieusement devant Homre et les grands,
il a mrit de prendre place  la suite, et dans la perspective des ges
il nous apparat encore comme le dernier venu du groupe immortel.

Lycidas, gagn  son appel insinuant, se met donc pendant la route 
lui chanter un petit couplet qu'il a fait l'autre jour, dit-il, sur la
montagne. C'est un couplet d'amour en faveur d'un objet chri, lequel
est sur le point de s'embarquer pour Mitylne. Il souhaite  cet objet
un heureux dpart, moyennant certaine condition pourtant: il lui
prdit une navigation heureuse, mme au coeur de l'hiver; et lorsqu'il
apprendra son arrive  bon port, ce jour-l, par rjouissance, il se
promet bien le soir, auprs d'un feu o grillera la chtaigne, accoud
sur un lit de feuillage et buvant  pleine coupe, de se faire chanter
par Tityre toutes sortes de belles chansons, et l'amour du bouvier
Daphnis pour une trangre, et Comatas enferm dans un coffre. Ce
Comatas, il est bon de le savoir, tait un simple chevrier  gages,
trs-dvot aux Muses, auxquelles il faisait souvent des sacrifices avec
les chvres du troupeau qui ne lui appartenait pas. Son matre, dont ce
n'tait pas le compte, l'enferma vivant dans un coffre pour l'y faire
mourir: Nous allons voir pour le coup, disait-il,  quoi te serviront
tes Muses maintenant. Mais quand il rouvrit le coffre, au bout d'une
anne, il le trouva tout rempli de rayons de miel; c'tait l'oeuvre des
abeilles, messagres des Muses, qui taient venues de leur part nourrir
le prisonnier. S'exaltant  ce potique souvenir, le chanteur s'crie:
O bienheureux Comatas, c'est bien toi qui as t l'objet de telles
douceurs! et tu as t reclus dans le coffre, et, toute une saison
durant, tu as rsist, nourri des rayons des abeilles. Que n'tais-tu de
mon temps parmi les vivants? comme j'aurais aim  te faire patre tes
belles chvres sur les montagnes pour our ta voix! Et toi, tendu sous
les chnes ou sous les sapins, tu n'aurais qu' chanter tes doux airs,
divin Comatas! Il s'exhale de tout ce passage un sentiment de tendre
respect et comme d'adoration enthousiaste pour les choses enchanteresses
et dsintresses de la vie humaine; chaque accent s'lance d'un coeur
que pntre le culte du talent, de la posie et des grces.

Il est une ide qui nat  ce propos et qu'on ne saurait tout  fait
supprimer: c'est qu'on trouverait au Moyen-Age plus d'un fabliau qui se
pourrait rapprocher sans trop d'effort de cette lgende du _bienheureux
Comatas_. Maintes fois, par exemple, s'il est permis de la nommer en ce
voisinage profane, Notre-Dame la toute-clmente pardonna ses mfaits au
pcheur qui n'tait dvot qu' elle, mme aux dpens d'autrui; elle fit
des miracles pour le sauver. Il y eut l des superstitions potiques et
gracieuses aussi; je ne fais que les indiquer; elles seraient plutt
du ressort des malicieux peut-tre qui se plairaient  sourire du
rapprochement, ou des rudits qui auraient  coeur de comparer les
fictions diverses. J'aime mieux ne pas me dtourner de l'idal pur, et
ne pas venir mler sans ncessit le Moyen-Age  la Grce, Gautier de
Coincy  Thocrite.

Lycidas, comme sa chanson le prouve et toute sa belle humeur, est
videmment bien plus un pote qu'un amoureux; il se console aisment de
l'objet absent avec ses chres desses. Thocrite m'a l'air d'tre un
peu de mme. Je ne donnerai que le dbut de sa rponse. Tout  l'heure
il a fait le modeste exprs, pour engager l'autre et entamer le jeu;
maintenant qu'il a russi  le faire chanter, il se montre tel qu'il se
sent, et il relve  son tour son front de pote: Cher Lycidas,  moi
aussi pasteur sur les montagnes, les Nymphes m'ont appris bien d'autres
belles choses que la Renomme peut-tre a portes jusques au trne de
Jupiter; mais en voici une, entre toutes, de beaucoup suprieure, avec
quoi je prtends te rcompenser. Or coute, puisque tu es ami des
Muses. Et aprs avoir touch lgrement son propre amour pour une
certaine Myrto, il en vient  clbrer celui de son ami, le pote
Aratus, passion indigne et cruelle dont il le voudrait voir dlivr. Ds
qu'il a fini, Lycidas, avec ce rire aimable qui ne l'abandonne jamais
et qui fait le trait saillant de sa physionomie, lui donne en cadeau
sa houlette; et comme ils sont arrivs, chemin faisant,  l'endroit o
leurs routes se sparent, il tourne  gauche et les quitte, tandis
que les trois autres amis n'ont plus qu'un pas jusqu'au lieu de leur
destination. C'est l qu'il les faut suivre, et je vais traduire aussi
textuellement que je le pourrai cette fin de l'glogue, dans laquelle
on dirait que le pote a voulu rivaliser avec l'abondance d'Homre
dpeignant les vergers d'Alcinous. Tout le reste n'a t, en quelque
sorte, que prlude et acheminement; la vraie grandeur de l'idylle
commence  cet endroit:

    Mais moi et Eucrite, et le bel enfant Amyntas, ayant pouss jusqu'
    la maison de Phrasidame, nous nous couchmes  terre sur des lits
    profonds de doux lentisque et dans des feuilles de vigne toutes
    fraches, le coeur joyeux. Au-dessus de nos ttes s'agitaient
    en grand nombre ormes et peupliers; tout auprs, l'onde sacre
    dcoulait de l'antre des Nymphes en rsonnant. Dans la rame
    ombreuse les cigales hles s'puisaient  babiller; l'oiseau
    plaintif (on ne sait pas bien duquel il s'agit) faisait de loin
    entendre son cri dans l'pais fourr des buissons; les alouettes
    et les chardonnerets chantaient, et gmissait la tourterelle; les
    blondes abeilles voltigeaient en tournoyant  l'entour des
    fontaines. Tout sentait en plein le gras t, tout sentait le
    naissant automne. Les poires  nos pieds roulaient, et les pommes de
    toutes parts  nos cts. Les rameaux surchargs de prunes versaient
    jusqu' terre. Les tonneaux de quatre ans lchaient leur bonde.
    Nymphes de Castalie, qui occupez la hauteur du Parnasse, dites,
    est-ce d'un cratre de pareil vin que le vieillard Chiron fit fte
    autrefois  Hercule dans l'antre de Pholus? Et ce pasteur des rives
    d'Anapus, le puissant Polyphme, qui lanait des quartiers de
    montagne aux vaisseaux d'Ulysse, dites, quand il se prit  danser 
    travers ses tables, est-ce qu'il tait pouss d'un nectar pareil
     celui que vous nous verstes ce jour-l,  Nymphes, autour de
    l'autel de Crs, gardienne des granges? Sur son monceau sacr, oh!
    puiss-je une autre fois planter encore le grand van des vanneurs,
    et voir la desse sourire, tenant dans ses deux mains des gerbes et
    des pavots!

Que Vous en semble maintenant? Quelle royale et plantureuse abondance!
quelle plus magnifique dfinition de cette saison des anciens (dpra
[Grec]), qui n'tait pas le tardif automne comme  l'poque dj
embrume de nos vendanges, et qui rsumait plutt le radieux t dans
la plnitude des fruits! On se rappelle irrsistiblement,  l'aspect
de cette riche peinture, Rabelais et Rubens; mais ici on a de plus la
puret des lignes et la srnit des couleurs.

Certes le pote qui a su rendre, comme nous l'avons vu, les concerts
dlicats des bergers Mnalcas et Daphnis, et qui s'lve tout  ct 
ces larges et chaudes magnificences, est un grand pote en son genre, et
ce genre, en le crant, il lui a donn tout d'abord l'tendue la plus
diverse. Il faudrait encore, si l'on voulait tout faire toucher, passer
aussitt, comme contraste,  cette idylle des deux _Pcheurs_, si
pauvres, si souffrants, dont l'un vient de rver qu'il avait pch un
poisson d'or; mais toute cette richesse, comme celle du _Pot au lait_,
s'est vanouie en un clin d'oeil. La sensibilit nave et compatissante
qui sait nous intresser  cette chtive et laborieuse existence,  la
pauvret toujours en veil ds avant l'aurore, cette expression simple
du rel qui rappelle presque le pote anglais Crabbe, mise surtout
en regard des richesses de ton o s'est complu l'ami de Phrasidame,
montrerait  quel point Thocrite eut vritablement toutes les cordes en
lui.

Il eut galement celle de la passion, de l'amour; il le ressentit comme
le font le plus habituellement les potes, en se rservant aprs tout de
le chanter. Il y a une petite glogue, la neuvime, qui a fort occup
les commentateurs, et qui me paratrait avoir un sens assez simple, si
l'on supposait que le pote l'a crite en revenant au genre pastoral
aprs quelque infidlit et quelque distraction qu'il s'tait permise;
un autre amour l'avait un moment sduit: c'est un retour, une sorte
de rparation aux Muses bucoliques. Le pote y parle en son nom; il
commence par demander des couplets  deux bergers; il les applaudit et
les rcompense chacun ds qu'ils ont fini, et lui-mme, s'adressant aux
Muses pastorales avec une sorte de timidit, comme aprs une absence,
comme quelqu'un qui n'est plus bien sr de sa voix, il les supplie de
lui rappeler ce qu' son tour il chanta autrefois  ces deux pasteurs;
ce couplet final, dans lequel il proteste ardemment de son intime et
vritable amour, le voici:

    La cigale est chre  la cigale, la fourmi  la fourmi, et
    l'pervier aux perviers; mais  moi la Muse et le chant! Que
    ma maison tout entire en soit pleine! car ni le sommeil, ni le
    printemps dans son apparition soudaine n'est aussi doux, ni les
    fleurs ne le sont autant aux abeilles qu' moi les Muses me sont
    chres. Et ceux qu'elles regardent d'un oeil de joie, ceux-l n'ont
    rien  craindre des breuvages funestes de Circ. Il semble indiquer
    par l que c'est un de ces breuvages de passion insense qui l'a un
    moment gar dans l'intervalle, mais qui n'a pas eu puissance de le
    perdre, parce qu'il possdait le prservatif souverain des Muses. On
    reconnat dans ce charmant couplet de Thocrite la note premire du
    _Quem tu Melpomene semel_ d'Horace.

    Thocrite serait compt encore parmi les peintres de l'amour, lors
    mme qu'il n'aurait pas compos des pices destines uniquement 
    le clbrer. Il n'est presque aucune de ses idylles qui n'offre des
    mouvements passionns, et l'on est forc d'admirer l'accent de
    la tendresse l o les objets sont de ceux qu'admettaient si
    singulirement les Grecs, qui ne cessent de nous tonner dans
    l'Alexis de Virgile, et dont la seule ide fuit loin de nous.
    L'idylle troisime, dans laquelle un chevrier se plaint des rigueurs
    de la nymphe Amaryllis, et va soupirer, non pas sous le balcon, mais
    devant la grotte de la cruelle, est d'une grande dlicatesse: O
    gracieuse Amaryllis, pourquoi au bord de cet antre n'avances-tu plus
    la tte en m'appelant ton cher amour? Est-ce donc que tu m'as pris
    en haine?... Que ne suis-je la bourdonnante abeille? comme j'irais
    dans ton antre, me plongeant  travers le lierre et la fougre dont
    tu te couvres!... O belle aux yeux charmants, toute de pierre! 
    Nymphe aux bruns sourcils, ouvre tes bras  moi le chevrier, pour
    que je te donne un baiser: mme en de vains baisers il est bien de
    la douceur encore.

L'idylle des _Moissonneurs_, o le plus vaillant raille son camarade
amoureux, qui, hors de combat ds la premire heure, ne coupe plus en
mesure avec son voisin et _ne dvore plus le sillon_, nous donne une
bien jolie chanson de ce dernier, et dont chaque trait se sent de la
nature du personnage. En voici un calque aussi lger que je l'ai pu
saisir; ce n'est que par de tels chantillons fidlement offerts
qu'on parvient  faire pntrer dans les replis du talent. Le pauvre
moissonneur s'est donc pris de soudaine passion pour une joueuse de
flte, un peu bohmienne,  ce qu'il semble; et, comme lui-mme il a t
de tout temps assez pote, il nous la dpeint ainsi:

    Muses de Pirie, chantez avec moi la jeune lance; car vous rendez
    beau tout ce que vous touchez,  Desses!

    Gracieuse Vomvyca, ils t'appellent tous Syrienne, maigre et brle
    du soleil; moi seul je te trouve la couleur du miel. Et la violette
    aussi est noire, et la fleur d'hyacinthe est grave; mais tout de
    mme elles sont comptes les premires dans les couronnes. La chvre
    poursuit le cytise, le loup la chvre, et la grue suit la charrue;
    et moi je ne me sens de folie que pour toi. Que n'ai-je en mon
    pouvoir tout ce qu'on dit qu'a jadis possd Crsus! tous les deux
    en or pur nous figurerions debout, consacrs dans le temple de
    Vnus, toi tenant la flte  la main, ou une rose, ou une pomme, et
    moi en costume d'honneur et avec des brodequins de Sparte aux deux
    pieds. Gracieuse Vomvyca, tes pieds  toi sont d'ivoire, ta voix est
    de lin; et quant  ta manire, je ne la puis rendre.

On trouverait de ces traits de grce amoureuse dans presque toutes les
idylles de Thocrite, et jusqu'au milieu de la querelle injurieuse de
Comatas et de Lacon (idylle V); mais les deux pices capitales, o
l'idylle proprement dite se confond ou mme disparat dans l'lgie,
sont _le Cyclope_ et _la Magicienne_.

Toutes deux sont clbres; _le Cyclope_ a de quoi peut-tre se faire
mieux goter des modernes: le jeu de l'esprit et une sorte de malice s'y
mlent au sentiment. Le dbut se dtache surtout par le srieux du ton
et par la connaissance morale. Le pote s'adresse  un ami, le mdecin
Nicias, de Milet:

    Il n'existe,  Nicias! aucun autre remde contre l'amour, ni baume
    ni poudre,  ce qu'il me semble, aucun autre que les Desses de
    Pirie. Ce remde-l, doux et lger, est au pouvoir des hommes: ne
    le trouve pourtant pas qui veut. Et je pense que tu sais ces choses
     merveille, tant mdecin, et entre tous chri des neuf Muses.
    C'est ainsi du moins que trouvait moyen de vivre le Cyclope notre
    compatriote, l'antique Polyphme, lorsqu'il tait amoureux de
    Galate,  l'ge o le premier duvet lui couvrait  peine la lvre
    et les tempes. Et il aimait non pas avec des roses, ni avec des
    pommes, ni avec des boucles de cheveux qu'on s'envoie, mais en proie
     des fureurs funestes. Tout ne lui tait plus que hors-d'oeuvre.
    Bien souvent ses brebis s'en revinrent des verts pturages toutes
    seules  l'table, tandis que lui, chantant Galate sur le rivage
    sem d'algues, il se consumait des l'aurore, ayant sous le coeur une
    plaie odieuse du fait de la grande Cypris, qui lui avait enfonc son
    trait dans le foie. Mais il sut trouver le remde, et, assis sur une
    roche leve, les yeux tourns vers la mer, il chantait des choses
    telles que celles-ci...

Vient alors la clbre complainte o il apostrophe Galate, l'appelant
 la fois dans son langage plus blanche que le fromage blanc, plus
dlicate que l'agneau, plus glorieuse que le jeune taureau, plus dure
que le raisin vert. Aprs une longue suite de traits plus ou moins
nafs et passionns, ou mme spirituels (car le pote se joue par
moments), l'ide du dbut se retrouve  la conclusion, et la pice
finit sur ce retour: C'est ainsi que Polyphme conduisait son amour en
chantant, et cela lui russissait mieux que s'il avait donn de l'or
pour se gurir. Un pote bucolique des ges postrieurs, n en Sicile
comme Thocrite, Calpurnius, a rsum heureusement la recette du matre
dans ce vers d'une de ses glogues:

  Cantet, amat quod quisque: levant et carmina curas.

Maintenant, s'il faut dire toute ma pense, je trouverai que la pice,
si charmante, si agrable qu'elle soit, ne rpond pas entirement 
l'accent du dbut; elle n'est bien souvent que gracieuse et ingnieuse;
les adorables passages o se fait jour le sentiment, et qui nous sont
plus familirement connus par les imitations exquises disperses dans
Virgile, prennent un singulier tour dans la bouche du Cyclope amoureux,
et appellent vite le sourire. Le pote n'a pas rsist au plaisir du
contraste, et ce jeu corrige par trop l'effet de la passion. Quand
Polyphme, pour tenter la Nymphe, lui promet quatre petits ours, quand
il lui dit qu'il l'aime mieux que son oeil unique, et qu'il consentirait
 ce qu'elle le lui brlt, c'est naturel, c'est mme touchant encore;
mais quand il regrette que sa mre ne l'ait pas fait natre avec des
branchies afin de pouvoir nager comme les poissons, quand il se montre
dj tout amaigri, et que, pour punir sa mre de ne pas lui tre
serviable, pour la _faire enrager_ (comme dit Fontenelle), il menace de
se plaindre de je ne sais quel mal  la tte et aux pieds, la mignardise
dcidment commence, et elle va jusqu' la mivrerie. Cela ressemble
trop  une parodie moqueuse, de voir le ptre colossal le prendre sur ce
ton et faire l'enfant, comme l'Amour piqu qui s'en viendrait bouder
sa mre. On a beau dire qu'il s'agit ici de Polyphme jeune et  son
premier duvet, de Polyphme  seize ans, et qu'il n'tait pas encore
devenu ce monstrueux gant que nous connaissons par Homre; nous le
voyons tel dj, et Thocrite l'avait galement devant les yeux. Tout
en admirant donc le dbut de l'idylle et bien des endroits sentis, j'ai
regret d'y dcouvrir le spirituel, d'y voir poindre l'Ovide au fond, et,
pour rsumer la critique d'un seul mot:

  A mon gr le _Cyclope_ est joli quelquefois.

Combien _la Magicienne_, toute simple, toute franche, est suprieure!
Dans cette dernire il n'y a pas trace de divertissement potique ni
de bel esprit; rien que la passion pure. On y trouve  tudier dans
un cadre peu tendu un des plus vrais et des plus vifs tableaux de
l'antiquit. Racine l'admirait  ce titre. Cette _Magicienne_ est dans
l'ordre de l'lgie ce que la pice des _Thalysies_ nous a paru entre
les glogues.



III

Si Racine admirait _la Magicienne_, La Motte n'en faisait pas de mme.
Cet homme d'esprit, qui manquait de plusieurs sens, se croyait fort en
tat de juger des diverses sortes de peintures, et en particulier de
celles de l'amour: Les anciens, dit-il dans son discours sur l'glogue,
n'ont gure trait l'amour que par ce qu'il a de physique et de
grossier; ils n'y ont presque vu qu'un besoin animal qu'ils ont daign
rarement dguiser sous les couleurs d'une tendresse dlicate. Je
n'impute pas aux potes cette grossiret; _les hommes apparemment
n'taient pas alors plus avancs en matire d'amour_, et les potes de
ce temps n'auraient pas plu si le got gnral avait t plus dlicat
que le leur. Puis, prenant  partie l'ode clbre de Sapho, traduite
par Boileau, le spirituel critique, en infirme qu'il est, n'y voit que
l'image de convulsions qui ne passent pas le jeu des organes: L'amour
n'y parat, ajoute-t-il, que comme une fivre ardente dont les symptmes
sont palpables; il semble qu'il n'y avait qu' tter le pouls aux amants
de ce temps-l, comme rasistrate fit au prince Antiochus quand
il devina sa passion pour Stratonice. Poussant jusqu'au bout les
consquences de son ide, La Motte en vient  dclarer sa prfrence
pour Ovide, qui dj laissait bien loin derrire lui Thocrite et
Virgile sur le fait de la _galanterie_; mais Ovide n'tait rien encore
en comparaison des modernes et de d'Urf, qui a comme dcouvert le monde
du coeur dans tous ses plis et replis: C'est une espce de prodige,
remarque La Motte, que l'abondance de ces sortes de sentiments rpandus
dans _Cyrus_ et dans _Cloptre_, compare  la disette o se trouvent
l-dessus les anciens. Et quant au fameux exemple de la _Phdre_ de
Racine, qui remet en spectacle ce mme amour reproch par lui aux
anciens, le critique s'en tire habilement: Ce qui est chez eux un
manque de choix, dit-il, devient ici le chef-d'oeuvre de l'art. Comme
cet amour de Phdre la jette dans de grands crimes, elle ne pouvait tre
excusable que par l'ivresse de ses sens (_c'est Vnus tout entire_,
etc., etc.); et d'ailleurs, puisque cet amour est combattu, _on regagne
 la noblesse des remords ce qu'on perdait  la grossiret des
dsirs_.

Il serait fort ais de railler La Motte, et, comme dernier terme de ce
perfectionnement amoureux dont il parle, de le montrer lui-mme, le
soupirant platonique et perclus de la duchesse du Maine,  qui il
adressait tant d'agrables fadeurs; l'Altesse y rpondait comme une
bergre de vingt ans, quand elle en avait cinquante. On sait qu'en guise
de houlette elle lui fit un jour cadeau d'une canne  pomme d'or; il
n'y manquait que la tabatire. Mais comme beaucoup de ceux qui seraient
tents de railler avec nous La Motte sur ce que son opinion a d'excessif
pourraient bien tre en partie du mme avis plus qu'ils ne se
l'imaginent, il est mieux de parler srieusement et de reconnatre
ce qui est. On ne peut disconvenir en effet que les diffrences de
religion, de climat, d'habitudes sociales, si elles n'ont pas chang
le fond de la nature humaine, ont du moins donn  l'amour chez les
modernes une tout autre forme que chez les anciens; et lorsque les
peintures que ceux-ci en ont laisses nous apparaissent dans leur nudit
nergique et nave, il y a un certain travail  faire sur soi-mme avant
de s'y plaire et d'oser admirer. Heureusement ce travail de l'esprit est
devenu assez facile  quiconque rflchit et compare. Hier encore, cet
amour d'Antiochus pour Stratonice, qui rebutait si fort La Motte, a
t mis en tableau, et reprsent physiquement aux yeux par un grand
peintre: M. Ingres a su triompher de nos dgots. On est trs-prpar,
en un mot,  ne plus tant s'effaroucher aujourd'hui que du temps de La
Motte et de Fontenelle. Sachons bien toutefois qu'en matire de posie,
le got franais, s'il n'y prend garde, est toujours enclin  tenir de
ces deux hommes-l plus qu'il ne se l'avoue.

Cela dit par manire de prcaution, j'aborderai nettement _la
Magicienne_. Ce n'est pas le moins du monde une courtisane, comme on
l'a dit; ce n'est pas non plus une princesse comme Mde; la Simtha de
Thocrite est une jeune fille de condition moyenne et honnte, qui
s'est prise violemment d'amour, qui a fait les avances et qui se voit
dlaisse de son amant; elle recourt aux enchantements pour le ramener;
elle y recourt cette fois et sans tre pour cela une magicienne de
profession. L'idylle ou lgie o elle est en scne se compose de deux
parties distinctes: dans la premire, elle prpare et opre le sacrifice
magique dans lequel elle immole symboliquement son infidle pour tcher
de le ressaisir. Nulle part on n'a sous les yeux d'une manire plus
sensible et plus dtaille la liturgie du genre et les diffrents temps
de cette sorte de sacrifice: le rituel magique est de point en point
observ. Virgile a imit cette premire moiti de la pice dans sa
huitime glogue, et s'est plu  revtir de sa posie les mmes dtails
de mystre. Je dis qu'il s'y est plu, car chez lui ils ne sortent pas,
comme chez Thocrite, de la bouche du personnage intress; on n'y
assiste pas comme  une chose prsente; mais le pote les donne d'une
faon indirecte et comme une chanson de berger. En ne se prenant ainsi
qu' la portion piquante et curieuse de l'idylle grecque, et en laissant
de ct la seconde moiti qui est tout un ardent rcit de l'garement,
Virgile a fait preuve de got; il n'a pas essay de lutter contre un
petit pome accompli; il se rservait de prendre ailleurs sa revanche
en fait d'amour, et, sans s'attaquer  la violente et brve Simtha, il
prparait les langueurs passionnes de sa Didon.

Simtha, pour nous en tenir  elle, s'est donc rendue la nuit dans un
endroit dsert, aux environs de sa maison, dans quelque cour ou quelque
jardin; elle est accompagne de sa servante Thestylis, et s'est fait
apporter tout l'appareil et les ingrdients ncessaires au sacrifice;
elle commence brusquement en s'adressant  la suivante:

O sont mes lauriers? donne, Thestylis; o sont mes philtres? Couronne
la coupe de la fleur empourpre de la brebis (c'est--dire d'une
bandelette de laine rouge), afin que j'immole par magie l'homme aim
qui m'est si accablant. Voil le douzime jour depuis que le malheureux
n'est plus venu, ni qu'il ne s'est inform si nous sommes morte ou
vivante, ni qu'il n'a frapp  la porte, l'indigne! Certes Amour,
certes Vnus, possdant son coeur volage, s'en sont alls quelque part
ailleurs. Demain j'irai vers la palestre de Timagte, pour le voir et
lui reprocher comme il me traite. Quant  prsent, je veux l'immoler par
des charmes. Mais toi,  Lune, luis de ton bel clat, car c'est  toi
que j'adresserai tout doucement mes chants,  dit, et aussi  la
terrestre Hcate, devant qui les chiens mmes tremblent de terreur
lorsqu'elle arrive  travers les tombes et dans le sang noir des morts.
Salut, consternante Hcate, et jusqu'au bout sois-nous prsente, faisant
que ces poisons ne le cdent en rien  ceux ni de Circ, ni de Mde, ni
de la blonde Primde.

C'est aussitt aprs cette invocation que le sacrifice proprement dit
commence: Simtha continue de chanter, et ce chant nergique, exhal
d'une voix lente et basse, presque avec tranquillit, est d'un grand
effet; chaque couplet qui exprime quelque moment de l'opration se
marque d'un mme refrain mystrieux. Ce refrain est adress  un
objet magique (_iynx_), qui portait le nom d'un oiseau, mais qui
vraisemblablement n'tait autre qu'une sorte de toupie ou de fuseau
qu'on faisait tourner durant le sacrifice, lui attribuant la vertu
d'attirer les absents. J'insisterai peu sur cette premire partie de la
scne qui demanderait plus d'une explication technique, et qui a t
d'ailleurs si bien reproduite par Virgile. Simtha, comme elle-mme
l'indique en son brusque monologue tout entrecoup d'apostrophes
passionnes, jette successivement dans le feu de la farine, des feuilles
de laurier; elle fait fondre de la cire, et de chaque objet tour  tour
elle tire quelque application  Delphis (c'est le nom de l'infidle):
Comme je fais fondre cette cire sous les auspices de la desse, puisse
de mme le Myndien Delphis fondre  l'instant sous l'amour! Et comme
je fais tourner ce fuseau d'airain, qu'ainsi lui-mme il tourne devant
notre seuil sous la main de Vnus! Cependant la lune s'est leve et
plane au haut du ciel; Diane est dans les carrefours; les chiens la
saluent au loin par la ville en rugissant; Simtha commande  Thestylis
d'y rpondre en sonnant au plus tt de la cymbale. Puis le calme renat
comme par enchantement: Voici, la mer se tait, les haleines des vents
font silence: mais mon amertume  moi ne se tait pas galement au dedans
de ma poitrine; je brle tout entire pour celui qui, au lieu d'pouse,
a fait de moi une misrable et une dshonore. A ces passages d'une
beaut funbre en succdent d'autres d'un emportement et d'une pret
toute sauvage: Il est chez les Arcadiens une plante qu'on nomme
hippomane: pour elle courent tous en fureur  travers monts et jeunes
poulains et cavales rapides. Tel puiss-je voir aussi Delphis, et qu'il
s'lance  travers cette maison, semblable  un furieux au sortir de la
brillante palestre! Et encore: Cette frange de son manteau que Delphis
a perdue, moi maintenant je l'effile brin  brin et je la jette dans
le feu dvorant. Puis soudainement ici poussant un cri comme si elle
ressentait une morsure: Ah! ah! odieux Amour, pourquoi, te collant
 moi comme une sangsue de marais, as-tu bu tout le sang noir de mon
corps? Bref, se promettant de recommencer demain, si besoin est, avec
des charmes plus puissants, elle clt pour aujourd'hui le sacrifice, en
envoyant Thestylis broyer des herbes  la porte de Delphis, sur ce seuil
auquel, malgr tout, elle se sent encore _enchane de coeur_. Thestylis
 peine loigne, elle reprend son chant en l'adressant  la Lune, et se
met  raconter  la desse comment sa passion lui est venue. La seconde
partie de la pice commence, et c'est la plus belle. Ainsi, pour faire
cette confidence qui va tre si franche et si entire, la jeune femme
attend que sa servante s'en soit alle, bien que celle-ci elle-mme soit
au fait de tout. On retrouve l une sorte de dlicatesse jusque dans
l'garement.

Nous ne pouvons nous dissimuler pourtant que nous sommes en tout ceci
fort loin de Brnice et de ses mlodieux ennuis. Nous sommes en plein
dans l'amour antique, dans celui de Phdre, mais d'une Phdre sans
remords, dans celui que Sapho a exprim en son ode dlirante, et
qu'aussi le grand pote Lucrce a dpeint en effrayants caractres, tout
comme il dcrit ailleurs la peste et d'autres flaux. Hlas dirai-je
toute ma pense? nous ne sommes pourtant pas si loin encore de l'amour
moderne, toutes les fois que cet amour se rencontre (ce qui est rare)
dans toute son nergie et sa franchise. La nature humaine est plutt
masque que change. Prenez Romo, prenez-le au dbut de l'admirable
drame: il s'tait cru jusque-l amoureux sans l'tre, il tait
mlancolique  en mourir; il s'en allait vague et rveur, en se disant
pris de quelque Rosalinde. Tout cela n'est que nuage. Il entre au
bal chez les Capulets, il voit Juliette: Quelle est cette dame,
demande-t-il aussitt, qui est comme un bijou  la main de ce
cavalier?... Oh! elle apprendrait aux flambeaux eux-mmes  luire
brillamment! Sa beaut pend sur la joue de la nuit comme un riche joyau
 l'oreille d'une thiopienne!... La danse finie, j'observerai la place
o elle se tient, et je ferai ma rude main bien heureuse en touchant la
sienne. Mon coeur a-t-il aim jusqu'ici? Jurez que non, mes yeux! car je
ne vis jamais jusqu' cette nuit la beaut vritable. Et  travers les
Capulets qui l'ont reconnu, il va droit  Juliette; il lui demande sa
main  baiser, en bon plerin, puis ses lvres tout d'emble: ce gentil
plerin ne marchande pas.--Et Juliette, ds qu'il s'est loign, que
dit-elle? Viens ici, nourrice. Quel est ce gentilhomme?--Je ne le
connais pas.--Va, demande son nom; s'il est mari, ma tombe pourra
bien tre mon lit nuptial! Pour elle tout comme pour Simtha, on va
le voir, le coup de foudre ne fait pas long feu. Osons donc revenir 
l'antique par Romo.

Maintenant que je suis seule, poursuit Simtha, par o viendrai-je 
pleurer mon amour? par o commencerai-je? Qui est-ce qui m'a apport
un tel mal? Pour mon malheur, la fille d'Eubule, Anaxo, alla comme
canphore dans le bois de Diane: autour d'elle marchaient en pompe
toutes sortes de btes sauvages, parmi lesquelles une lionne.

coute mon amour, d'o il m'est venu, auguste Diane!

Et Theucharile, la nourrice de Thrace, maintenant dfunte, qui logeait
 ma porte, souhaita de voir cette pompe, et me pria d'y aller: mais
moi, pousse  ma perte, je l'accompagnai, portant une belle robe de lin
 longs plis et enveloppe du manteau de Clariste.

coute mon amour, etc. (C'est le refrain de cette seconde partie.)

Remarquons pourtant comme elle n'oublie pas sa toilette ni cette parure
emprunte  une amie, et qui apparemment lui seyait bien; elle n'oublie
pas non plus les circonstances singulires de cette procession qui est
devenue l'vnement fatal de sa vie; _et mme il y avait une lionne!_
Tel est l'effet de la passion: elle grave en nous les moindres dtails
du moment et du lieu o elle est ne.

On me permettra de continuer  traduire textuellement un rcit que toute
analyse affaiblirait. Je ne puis donner  de la simple prose la richesse
de rhythme et la splendeur d'expression qui relvent sans doute la
nudit du tableau original; mais qu'on sache bien qu'elles la relvent
et qu'elles l'accusent plutt encore davantage, bien loin de la
corriger.--Simtha est donc alle voir cette procession de Diane avec
une amie:

    Dj j'tais  moiti de la route, en face de chez Lycon, quand je
    vis Delphis et Eudamippe allant ensemble. Le duvet de leur menton
    tait plus blond que la fleur d'hlichryse, leurs poitrines taient
    bien plus luisantes que toi-mme,  Lune! car ils quittaient 
    l'instant le beau travail du gymnase.

    coute mon amour, d'o il m'est venu, auguste Diane!

    Sitt que je le vis, aussitt je devins folle, aussitt mon me
    prit feu, misrable! ma beaut commena  fondre, je ne pensai plus
     cette pompe, et je n'ai pas mme su comment je revins  la maison;
    mais une maladie brlante me ravagea, et je restai dans le lit
    gisante dix jours et dix nuits.

    coute mon amour, etc.

    Et mon corps devenait par moments de la couleur du thapse; tous les
    cheveux me coulaient de la tte, et il ne restait plus que les os
    mmes et la peau. A qui n'ai-je point eu recours alors? De quelle
    vieille ai-je nglig le seuil, de celles qui faisaient des charmes?
    Mais rien ne m'allgeait, et cependant le temps allait toujours.

    coute mon amour, etc.

    C'est ainsi que j'ai dit  la servante le vritable mot: Allons,
    allons, Thestylis, trouve-moi quelque remde  ma dure maladie. Le
    Myndien me tient tout entire possde; mais va guetter vers la
    palestre de Timagte, car c'est l qu'il frquente, c'est l qu'il
    lui est doux de passer le temps.

    coute mon amour, etc.

    Et quand tu l'apercevras seul, tout doucement fais-lui signe et
    dis: Simtha t'appelle, et mne-le par ici.--Ainsi je parlai, et
    elle alla et amena dans ma demeure le brillant Delphis; mais moi, du
    plus tt que je l'aperus franchissant le seuil d'un pied lger;

    (coute mon amour, d'o il m'est venu, auguste Diane!)

    Tout entire je devins plus froide que la neige; du front la sueur
    me dcoulait  l'gal des roses humides; je ne pouvais plus parler,
    pas mme autant que dans le sommeil les petits enfants bgaient en
    vagissant vers leur mre. Mais je restai comme fige, de tout point
    pareille en mon beau corps  une image de cire.

    coute mon amour, etc.

    Et m'ayant regarde, l'homme sans tendresse fixa ses regards 
    terre, il s'assit sur le lit et l il dit cette parole...

Arrtons-nous, reposons-nous un instant ici aprs de si fortes images:
tel apparat l'antique quand on l'envisage sans aucun fard et dans toute
sa vrit: J'ai parl du tableau de Stratonice; chez Thocrite c'est
la femme, c'est la Stratonice qui se sent atteinte du mal d'Antiochus;
c'est elle qui reste gisante sur ce lit, elle qu'une sueur glace
inonde, et qui fait ce mouvement convulsif lorsqu'elle a vu entrer
l'objet pour qui elle se meurt. Les deux tableaux se font exactement
pendant l'un  l'autre. Le Delphis de Thocrite va nous offrir  sa
manire et d'un air dgag, comme un homme qu'il est, quelque chose
du contraste qui brille sur le front anim et sur le visage presque
souriant de Stratonice.

Il est dans le chant prcdent un dtail d'un effet heureux et que
Fontenelle (faut-il s'en tonner?) a mconnu. Au moment o elle montre
Delphis franchissant le seuil d'un pied lger, Simtha qui,  cette fin
de couplet, n'a pas termin sa phrase, jette le refrain comme entre
parenthses, et le sens se continue aprs cette suspension d'un instant.
En un mot, le sens passe  travers le refrain comme sous l'arche
d'un pont. Fontenelle a trouv une occasion de raillerie dans cette
irrgularit qui est une grce.

Nous en sommes au moment o Delphis prend la parole; et quoique ce soit
Simtha qui nous le traduise, quoiqu'on nous rendant son discours elle
continue certainement de le trouver plein de sduction et tout fait pour
persuader, il nous est impossible,  nous qui sommes de sang-froid, de
ne pas juger que ce beau Delphis tait passablement fat et qu'il ne
s'est gure donn la peine de paratre amoureux. Une de ses victoires
lui en rappelle aussitt une autre: Oui, certes, Simtha, dit-il, tu
m'as prvenu juste autant qu'il m'est arriv l'autre jour de devancer 
la course le gracieux Philinus. Par l pourtant il veut dire (car il
est galant) qu'elle ne l'a devanc que de trs-peu. Il donne presque sa
parole d'honneur que, si elle ne l'et mand, il venait de lui-mme  sa
porte et pas plus tard que cette nuit; il y venait avec trois ou quatre
amis, dans tout l'appareil d'un vacarme nocturne ou d'une srnade; et
si on l'avait reu, c'tait bien, il n'aurait demand que peu pour cette
premire fois; mais si on l'avait repouss et si la porte avait t
ferme au verrou, oh! c'est alors que les haches et les torches auraient
fait rage. Quant  prsent, poursuit-il, il n'a que des actions de
grces  rendre  Cypris d'abord, et puis  celle qui, en l'envoyant
appeler, l'a tir vritablement du feu o il tait dj  demi consum.
Les paroles avec lesquelles il termine rentrent dans le srieux, et
trahissent tout haut sa rflexion secrte: A ce qu'il semble, dit-il,
Amour brle souvent d'une flamme plus ardente que Vulcain de Lipare.
Avec ses mchantes fureurs il met en fuite la vierge elle-mme hors de
la chambre virginale, et il arrache l'pouse  la couche encore tide
de l'poux.--Cela dit, Simtha reprend en son nom et racont comment,
la crdule! elle lui a pris la main pour toute rponse; elle sent
d'ailleurs qu'il n'y a gure  insister sur ce qui suit, et elle semble
craindre d'en parler trop longuement  la _chre Lune_ elle-mme. Depuis
ce jour tout tait bien entre eux, jusqu' ce que l'infidlit ait
clat par l'absence et que le propos d'une vieille soit venu dchaner
la jalousie. Simtha termine ce solennel et lugubre monologue par des
menaces et des serments de vengeance si les premiers philtres sont
impuissants; et disant adieu  la Lune brillante, qui lui a tenu jusqu'
la fin compagnie fidle, elle congdie en mme temps la foule des autres
astres qui font cortge au char paisible de la nuit.

Telle est dans sa ralit et sans aucun dguisement cette Simtha qu'il
ne faut comparer ni  la Didon de Virgile ni  la Mde d'Apollonius, si
riches toutes deux de dveloppements et de nuances, mais qui a sa place
entre l'ode de Sapho et l'Ariane de Catulle. Chaque trait en est de feu,
et l'ensemble offre cette beaut fixe qui vit dans le marbre.

Qu'on n'aille pas trop se hter de conclure d'aprs cela ni croire que
toutes les femmes de l'antiquit se ressemblaient. A ct d'Hlne il y
avait Pnlope, et Alceste  ct de Phdre. Ici mme, sans sortir de
Thocrite, en regard de l'ardente Simtha, il faut mettre sans tarder la
douce, la pure et chaste Theugnis.

Cette dernire tait une belle Ionienne, femme du mdecin Nicias de
Milet, de celui  qui Thocrite a ddi _le Cyclope_. Il lui adresse 
elle en particulier une ravissante petite pice, pleine de calme et de
suavit, intitule _la Quenouille_. L'estimable auteur des _Soires
littraires_[5] raconte qu'il a eu entre les mains une traduction de
Thocrite, en vers, laquelle avait appartenu  Louis XIV: cette idylle y
tait note comme un modle de galanterie honnte et dlicate. Si c'est
bien Louis XIV qui laissa tomber en effet cette remarque, ce dut tre un
jour que Mme de Maintenon lui faisait la lecture. Quoi qu'il en soit, je
ne saurais drober aux lecteurs le dlicieux petit tableau de Thocrite,
et je m'imagine mme que je le leur dois comme un adoucissement aprs
les violences passionnes de tout  l'heure.

    LA QUENOUILLE.

    O Quenouille, amie de la laine, don de Minerve aux yeux bleus, ton
    travail sied bien aux femmes qui vaquent aux soins de la maison.
    Suis-nous avec confiance dans la ville brillante de Nle, o le
    temple de Vnus verdoie du milieu des roseaux; car c'est de ce ct
    que je demande  Jupiter un bon vent qui me conduise, afin de
    me rjouir en voyant mon hte Nicias et d'en tre ft en
    retour,--Nicias, rejeton sacr des Grces  la voix aimable; et toi,
     Quenouille, toute d'un ivoire savamment faonn, nous te donnerons
    en prsent aux mains de l'pouse de Nicias. Avec elle tu excuteras
    toutes sortes de travaux pour les manteaux de l'poux, et nombre de
    ces robes ondoyantes comme en portent les femmes. Car il faudrait
    que deux fois l'an, par les prairies, les mres des agneaux
    donnassent  tondre leurs molles toisons en faveur de Theugnis aux
    pieds fins, tant elle est une active travailleuse! et elle aime tout
    ce qu'aiment les femmes sages. Aussi bien je ne voudrais pas te
    donner dans des maisons chtives et oisives, toi qui es issue de
    noble terre et qui as pour patrie cette cit qu'Archias de Corinthe
    fonda jadis, qui est comme la moelle de la Sicile et la nourrice
    d'hommes excellents. Dsormais pourtant, entre dans une maison dont
    le matre connat tant de sages remdes pour repousser les maladies
    funestes des mortels, tu habiteras dans l'aimable Milet parmi les
    Ioniens, afin que Theugnis soit signale entre les femmes de son
    pays pour sa belle quenouille, et que toujours tu lui reprsentes le
    souvenir de l'hte ami des chansons! car on se dira l'un  l'autre
    en te voyant: Certes il y a bien de la grce, mme dans un petit
    prsent; et tout est prcieux, venant des amis.

[Note 5: Coup, _Soires littraires_, tome XIII, pages 3 et 183.]

Comme varit de femmes chez Thocrite, et aussi loignes du caractre
pur de Theugnis que de la nature passionne de Simtha, il faut placer
_les Syracusaines_, qui sont le sujet de tout un petit drame piquant et
satirique. Ces femmes de Syracuse sont venues  Alexandrie pour assister
aux ftes d'Adonis: on les voit au dbut qui s'apprtent  sortir
ensemble pour aller au palais; elles jasent entre elles de leur
logement, de leur toilette; elles disent du mal de leurs maris. Il y a
l un enfant _terrible_ qui entend tout et qui pourra bien tout redire.
Puis elles se mettent en route  travers la foule,  travers les
chevaux. Au moment d'entrer au palais, elles sont en danger d'touffer.
Un _monsieur_ les aide, et elles le remercient; un autre se raille de
leur accent dorien, et elles lui rpondent de la bonne sorte. L'auteur
de _la Panhypocrisiade_, voulant rendre le mouvement d'une foule sur le
passage de Franois Ier, s'est ressouvenu de Thocrite:

    Rangez-vous! place! place!--Hol! ciel!--Je rends l'me!
    Au voleur!...--Insolent, respectez une femme!...--On
    m'touffe!--Poussons! enfonons!--Je le voi! Vivat!--Je suis rompu,
    mais j'ai bien vu le roi.

Nos Syracusaines finissent aussi par bien voir, par entendre le chant en
l'honneur d'Adonis. L'une d'elles alors s'avise qu'il est tard, que
son mari n'a pas dn; et l-dessus elles s'en retournent au logis. Ce
tableau de moeurs mriterait une tude  part. Un critique allemand a eu
raison de dire que, lors mme qu'on n'aurait aujourd'hui que cette seule
pice de Thocrite, on serait encore fond  le placer au rang des
matres qui ont excell  peindre la vie.

Parmi les morceaux dont il me resterait  parler, et qui ne se
rapportent ni au genre bucolique ni au genre lgiaque, le plus
remarquable  mon sens, et qui appartient bien certainement  Thocrite
encore, est intitul _les Grces_ ou _Hiron_. Cette expression de
_Grces_ tait trs-gnrale et trs-large chez les Grecs; elle
signifiait  la fois les actions de grces qu'on rend, les bienfaits
qu'on reoit, et aussi ces autres Grces aimables qui ne sont pas
sparables des Muses. D'aprs la plainte amre qu'il exhale, on voit
que Thocrite n'a pas chapp au destin commun des potes,  cette
souffrance des natures idales et dlicates aux prises avec la race dure
et sordide.

  Ils habitaient un bourg plein de gens dont le coeur
  Joignait aux durets un sentiment moqueur,

a dit La Fontaine dans _Philmon et Bancis_. Il semble que le
contemporain d'Hiron et de Ptolme, l'hte d'Alexandrie et l'enfant
de Syracuse, malgr tous ces noms qui brillent  distance, a souvent
lui-mme habit dans l'ingrate bourgade. Oui, bien souvent, comme il le
dit, ses _Grces_, qu'il envoyait ds l'aurore tenter fortune le long
des portiques, s'en revinrent  lui le soir nu-pieds, l'indignation
dans le coeur, lui reprochant d'avoir fait une route inutile, et elles
s'assirent sur le fond du coffre vide, _laissant tomber leur tte entre
leurs genoux glacs_: A quoi bon ces chanteurs? disait-on dj de son
temps. C'est l'affaire des dieux de les honorer. Homre suffit pour
tous. Le meilleur des chanteurs est celui qui n'emportera rien de
moi.--Les malheureux! s'crie le pote; et, dans un lan plein de
grandeur, il revendique le privilge immortel de la Muse; il montre aux
riches que sans elle leur orgueil d'un jour est frapp d'un long, d'un
ternel oubli. Il numre les puissants d'autrefois, qui ne doivent de
survivre qu'au souffle harmonieux qui les a touchs: car autrement, une
fois morts, et _ds qu'ils ont vers leur me si chre dans le large
radeau de l'Achron_, en quoi le plus superbe diffrerait-il du plus
gueux, de celui dont la main calleuse se sent encore du hoyau? Et les
hros de Troie, et Ulysse lui-mme qui a tant err parmi les hommes, et
le bon porcher Eume, et le bouvier Philoetius, et le sensible Larte
aux entrailles de pre, en dirait-on mot aujourd'hui si les chants du
vieillard d'Ionie n'taient venus  leur secours?

On a reconnu l le sentiment du beau passage d'Horace... _carent quia
vate sacro_. Dj Sapho, s'adressant  une riche ignorante, l'avait
pris sur ce ton, et Pindare a merveilleusement compar un homme qui a
beaucoup travaill et qui meurt sans gloire, c'est--dire sans le chant
du pote,  un riche qui meurt sans la tendresse suprme d'un fils, et
qui est oblig dans son amertume de prendre un tranger pour hritier.
Ce mme sentiment qui est celui de la puissance et du triomphe dfinitif
du talent, je le retrouve chez quelques modernes qui sont de la grande
famille aussi. Lamartine, alors qu'il ne croyait encore qu' la seule
gloire des beaux vers, parlait  Elvire avec cet intime accent:

  Vois d'un oeil de piti la vulgaire jeunesse, etc., etc.

Et Chateaubriand, qui n'a cess d'avoir le grand culte prsent, a dit
en s'adressant  un ami qu'il voulait enflammer: C'est une vrit
indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le
possdez cet art qui s'assied sur les ruines des empires, et qui seul
sort tout entier du vaste tombeau qui dvore les peuples et les temps.
On aime  entendre  travers les ges ces chos qui se rpondent et qui
attestent que tout l'hritage n'a pas pri.

Je terminerai ici avec Thocrite: cette gloire qu'il proclamait la seule
durable ne l'a point tromp; c'est, aprs tant de sicles, un honneur en
mme temps qu'un charme de l'aborder de prs et de venir s'occuper
de lui. Il ne me reste qu' demander indulgence pour les essais de
traduction que j'ai risqus. Ceux qui ont le texte prsent avec ses
dlicatesses savent o j'ai chou, et  quoi aussi j'aspirais. Traduire
de cette sorte Thocrite, c'est un peu comme si l'on allait puiser  une
source vive dans le creux de la main, ou encore comme si l'on essayait
d'emporter de la neige oublie l't dans une fente de rocher de l'Etna:
on a fait trois pas  peine, que cette neige dj est fondue et que
cette eau fuit de toutes parts. On est heureux s'il en reste assez du
moins pour donner le vif sentiment de la fracheur.

Novembre-dcembre 1846.




VIRGILE ET CONSTANTIN LE GRAND
PAR M. J.-P. ROSSIGNOL.

Ce titre demande tout d'abord une explication. Tout le monde connat la
IVe glogue de Virgile adresse  Pollion: _Sicelides Musoe_... Le pote
y clbre la naissance d'un divin enfant qui doit ramener l'ge d'or. Or
il existe, parmi les oeuvres de l'historien ecclsiastique Eusbe, un
discours grec qui passe pour la traduction d'un discours latin attribu
 Constantin, et dans ce discours, qui n'est qu'une dmonstration du
Christianisme, l'Empereur s'appuie sur le tmoignage des Sibylles, et
particulirement sur la IVe glogue qu'il produit et commente. Cette
glogue se lit aujourd'hui en vers grecs dans le discours. Mais la
traduction diffre notablement de l'glogue latine, et en altre plus
d'une fois le sens en le tirant vers le but nouveau qu'on se propose.
De qui peuvent venir ces altrations? M. Rossignol, qui se pose cette
question et plusieurs autres encore, est ainsi amen de point en point
 douter de l'authenticit du discours attribu  l'Empereur, et,
rassemblant tous les indices qu'une critique sagace lui fournit, il
n'hsite pas  conclure que c'est Eusbe lui-mme qui l'a fabriqu.
Telle est l'ide gnrale de ce volume qui se compose d'une suite de
petits Mmoires, et dans lequel l'auteur semble n'avoir pris son sujet
principal que comme un prtexte  quantit de remarques nouvelles,  des
dissertations curieuses, et, ainsi qu'on aurait dit autrefois,  des
_amnits_ de la critique.

Par exemple, il dbutera par se poser et par traiter les trois questions
suivantes:

1 Pourquoi les _Bucoliques_ de Virgile ont-elles t si souvent
traduites en vers franais, et pourquoi ne peuvent-elles pas l'tre
d'une manire satisfaisante?

2 Quel est, d'aprs les vnements de l'histoire et les dtails que
nous avons sur la vie de Virgile, l'ordre de ces petits pomes?

3 Quel est le vritable sens allgorique de l'glogue adresse 
Pollion?--Et quand il est arriv sur ces divers points  des rsultats
nets et prcis; quand, ayant franchi les prliminaires, et s'tant
pris au texte mme de la traduction en vers grecs, il l'a restitu et
expliqu, ne croyez pas que l'auteur s'enferme dans les limites
trop troites d'un sujet qui pourrait sembler aride. Les questions
continuent, en quelque sorte, de natre sous ses pas, et ici elles
retardent bien moins la marche qu'elles ne fertilisent le chemin. A
mesure qu'on a plus d'esprit; a dit Pascal, on trouve qu'il y a plus
d'hommes originaux. A mesure qu'on a plus de science et de sagacit
dans l'rudition, on trouve qu'il y a plus de questions  se faire,
et, l o un autre aurait pass outre sans se douter qu'il y a lieu 
difficult, on insiste, on creuse, et parfois on fait jaillir une source
imprvue. C'est ainsi qu'au sortir de l'tude toute grammaticale
du texte qu'il a restitu, M. Rossignol en vient  l'apprciation
littraire, et le coup d'oeil qu'il jette sur la composition d'une seule
glogue le mne aux considrations les plus intressantes sur ce genre
mme de posie, sur ce qu'taient sa forme distincte et son rhythme
particulier chez les Grecs, sur ce qu'il devint, chez les Romains,
dj moins dlicats d'oreille, et qui se contentrent d'un  peu prs
d'harmonie. Si j'avais  choisir dans le volume de M. Rossignol et 
en tirer la matire d'une tude un peu dveloppe, ce serait sur cette
premire partie, relative  la belle poque et antrieure  la portion
byzantine du sujet, que je m'arrterais le plus volontiers et que je
m'oublierais comme en chemin.

M. Rossignol tablit, avant tout, ce soin scrupuleux et presque
religieux que mirent les Grecs  distinguer les genres divers de posie,
et  maintenir ces distinctions premires durant des sicles, tant que
chez eux la dlicatesse dans l'art subsista:

  La nature dicta vingt genres opposs
  D'un fil lger entre eux chez les Grecs diviss;
  Nul genre, s'chappant de ses bornes prescrites,
  N'aurait os d'un autre envahir les limites...

Andr Chnier s'est fait, dans ces vers, l'interprte fidle de la
potique de l'antiquit. C'est ainsi, dit  son tour M. Rossignol, que
depuis la majestueuse pope jusqu' la vive pigramme aiguise en un
simple distique, chaque pome eut son style et son harmonie, ses mots,
ses locutions, son dialecte propre, son rhythme particulier; et quoique
la limite qui sparait deux genres ft quelquefois lgre et peu
sensible, il n'en fallait pas moins la respecter, sous peine d'encourir
l'anathme d'un got difficile et ombrageux. L'auteur donne ici de
piquants exemples tirs de la mtrique des anciens; le dplacement d'un
seul pied suffisait pour changer tout  fait le caractre et l'effet
d'un chant. Ces races hroques et musicales qui faisaient de si grandes
choses, restaient sensibles jusqu'au plus fort de leurs passions
publiques  la moindre note du pote ou de l'orateur, et
l'applaudissement soudain n'clatait que l o la pense tombait
d'accord avec le nombre, l o l'oreille tait satisfaite comme le
coeur.

Thocrite le bucolique n'usait donc point du mme dialecte qu'Apollonius
de Rhodes et que les autres piques de la descendance d'Homre. Mais du
moins, direz-vous, la mesure du grand vers qu'ils emploient leur
est commune... Non pas. Dans l'glogue, le vers hexamtre diffrait
essentiellement, par plusieurs endroits, du mme vers hexamtre appliqu
 l'pope: On a dj dcrit avec assez d'exactitude, dit M. Rossignol,
les caractres gnraux de la posie pastorale; on a dtermin avec
assez de prcision quels devaient tre le lieu de la scne, le rle des
acteurs, le ton du discours, les qualits du style; mais l'organisation
intrieure, le mcanisme secret, la structure savante et ingnieuse
de cette posie, ont t jusqu'ici peu tudis. Je ne suis pas un si
fervent adorateur de Thocrite que l'tait Huet, qui nous apprend
lui-mme que, dans sa jeunesse, chaque anne au printemps, il relisait
le pote de Sicile; j'ai pourtant fait plus d'une fois le charmant
plerinage, et chaque fois, aprs avoir admir la vivacit spirituelle
et ingnue des personnages, la grce piquante et nave du dialogue, la
vrit des peintures, je me suis proccup de la construction du vers,
de ces ressorts cachs que le pote met en jeu pour produire plusieurs
de ses effets. Le rsultat de ces observations multiplies et
patientes, c'est que le dactyle peut s'appeler _l'me de la posie
bucolique_, et que, sans parler du cinquime pied o il est de rigueur,
les deux autres places qu'il affectionne dans le vers pastoral sont le
troisime pied et le quatrime, avec cette circonstance que le dactyle
du quatrime pied termine ordinairement un mot, comme pour tre plus
saillant et pour mieux dtacher sa cadence. Thocrite, dans le trs
grand nombre de ses vers, fait sentir le mouvement de lgret et
d'allgresse que rend, par exemple, ce vers de Virgile:

  _Huc ades, o Meliboee! caper tibi salvus et hoedi_.

Les anciens grammairiens avaient dj fait en partie ces remarques, et
l'illustre critique Valckenaer les avait confirmes. M. Rossignol y a
ajout quelque chose, et l'observation du dactyle au _troisime_ pied
est de lui. Sur neuf cent quatre-vingt-dix-sept vers de Thocrite, il y
en a sept cent quatre-vingt-six qui offrent cette circonstance mtrique;
et pour quiconque a pntr la dlicatesse habile et mme subtile des
anciens en telle matire, ce ne saurait tre l'effet du hasard. Ceux
qui seraient tents d'accueillir avec sourire ce genre de recherches
intimes, poursuivies par un homme de got, peuvent tre de bons et
d'excellents esprits, mais ils ne sont pas entrs fort avant dans le
secret du langage antique, et nous les renverrions pour se convaincre,
s'ils en avaient le temps,  Denys d'Halicarnasse et aux traits de
rhtorique de Cicron.

Ces observations techniques, que nous ne pouvons qu'effleurer, et dans
lesquelles M. Rossignol nous a rappel un critique bien dlicat aussi
d'oreille et de got, feu M. Mablin, ces curiosits d'un dilettantisme
studieux mnent  l'intelligence vive et entire des modles qu'il
s'agit d'apprcier. De mme qu'on est dispos  mieux sentir Thocrite
au sortir de ces pages, on mesure avec plus de certitude le degr prcis
dans lequel Virgile s'est approch du matre: car c'tait bien un matre
que Thocrite pour Virgile dans la posie pastorale; et M. Rossignol,
qu'on n'accusera pas d'irrvrence envers aucun gnie antique, tablit
la diffrence et la distance de l'un  l'autre par des caractres
incontestables. Virgile, jeune, amoureux de la campagne, mais non moins
amoureux des posies qui la clbraient, s'est videmment,  son dbut,
propos Thocrite pour modle presque autant que la nature elle-mme. Il
semble vritablement avoir lu Thocrite plume en main, et avoir voulu
bientt en imiter et en _placer_ les beauts, assez indiffrent
d'ailleurs sur le lieu. La forme dans laquelle il a reproduit et comme
enchss  plaisir ces images, ces comparaisons pastorales, est sans
doute ravissante de douceur et d'harmonie, et c'est l ce qui a fait
la fortune des _Bucoliques_. Mais, ajoute M. Rossignol, ne sparez pas
cette forme du fond; ou, si vous l'oubliez un instant, si vous parvenez
 carter cette molle et suave mlodie pour ne vous attacher qu' la
pense, vous serez frapp du dfaut d'unit dans le lieu et dans le
sujet, du vague de la scne, et du caractre bien plus littraire que
rel de ces bergeries. C'est une des causes, entre tant d'autres, qui
rend la traduction des _Bucoliques_ impossible et presque ncessairement
insipide; car ce charme de la forme s'vanouissant, il ne reste rien de
nettement dessin et qui marque du moins les lignes du tableau. Jusque
dans les _Bucoliques_ pourtant, Virgile, ce gnie naturellement grave,
srieux et mlancolique, prsage dj son originalit sur deux points:
la Xe glogue, si passionne, en mmoire de Gallus, laisse dj clater
les accents du chantre de Didon, et la IVe glogue  Pollion, toute
religieuse et sibylline, toute _digne d'un consul_, fait entrevoir dans
le lointain les beauts svres et sacres du VIe livre de l'_Enide_.

Je ne redirai pas ici comment l'amour si profond et si vrai qu'avaient
les Romains pour la campagne ne les inclinait pourtant point  l'glogue
pastorale; c'tait un amour mle et pratique, tout adonn  la culture,
et dont les loisirs mmes, si bien dcrits dans les _Gorgiques_, se
ressentaient encore des rudes travaux de chaque jour. Lorsque Tibulle,
le plus affectueux aprs Virgile, et le plus doux des Romains, dit 
sa Dlie, en des vers pleins de tendresse, qu'il ne demande avec elle
qu'une chaumire et la pauvret, il mle encore  l'idal de son bonheur
ces images du labour:

  _Ipse boves, mea, sim tecum modo, Delia, possim
  Jungere, et in solo pascere monte pecus;
  Et te dum liceat teneris retinere lacertis,
  Mollis et inculta sit mihi somnus humo._

Le voeu ici est le mme que dans la VIIIe idylle de Thocrite, quand le
berger Daphnis chante ce couplet qu'on ne saurait oublier, et o il ne
souhaite ni _la terre de Plops_, ni les richesses, ni la gloire, mais
de tenir entre ses bras l'objet aim, en contemplant _la mer de Sicile_.
Le tableau de l'lgiaque romain est touchant dans sa ralit, mais on
sent aussitt la diffrence: il y manque, pour galer le rve sicilien,
je ne sais quoi d'un loisir tout facile, je ne sais quel horizon plus
cleste.

S'attachant particulirement  la IVe glogue, et aprs en avoir
dtermin le sens, selon lui, tout mystique, tout relatif aux traditions
de l'oracle, aprs avoir assez bien dmontr, ce me semble, que le pote
n'a fait qu'y prendre un thme, un prtexte  la description de l'ge
d'or vers l'poque de la paix de Brindes, et que le mystrieux enfant
promis n'tait pas tel ou tel enfant des hommes, mais un de ces
dieux _piphanes_ ou _manifests (proesentes divos)_ trs-connus
de l'antiquit entire, M. Rossignol nous fait bien comprendre la
transformation que subit peu  peu dans l'imagination des peuples cette
sorte de vague prdiction virgilienne, porte sur l'aile des beaux vers
et revtue d'une magique harmonie. La superstition populaire, qui allait
cherchant dans les derniers souffles de la Sibylle la promesse du
Sauveur nouveau, n'eut garde, parmi ses autorits, d'oublier Virgile.
Ds le second sicle du Christianisme, des esprits plus fervents
qu'clairs se complurent  cette confusion bizarre qui, au moyen de
quelques centons alambiqus,  la faveur mme de misrables acrostiches,
mariait ensemble les deux cultes, et contre laquelle devait tonner saint
Jrme. Reproches inutiles! dit M. Rossignol; la fureur de ces jeux
d'esprit redoublera, entretenue par la superstition et le faux got; et
l'crivain sur qui ce zle extravagant s'exercera de prdilection, c'est
Virgile. Le critique suit dans tout son cours la nouvelle destine
que fit au pote l'illusion superstitieuse. La IVe glogue, il faut en
convenir, y prtait assez naturellement, et le sujet s'en trouva bientt
travesti au point d'tre donn sans dtour pour une prdiction
de l'avnement du Christ. Mais on prend, en quelque sorte, ce
travestissement sur le fait, dans la traduction grecque produite par
Eusbe. Le divorce, ou plutt la confusion insensible commence ds le
dbut mme. Tandis que Virgile invitait les Muses de la Sicile 
lever un peu le ton accoutum de l'glogue, le traducteur les exhorte
nettement  clbrer _la grande prdiction_. L o Virgile annonait le
retour d'Astre et de Saturne, le traducteur ne parle que de _la Vierge
amenant le Roi bien-aim_. Lucine, toute chaste que l'appelait le pote
(_casta_, _fave_, _Lucina_), n'est pas plus heureuse qu'Astre; elle
disparat pour devenir simplement _la lune qui nous claire_; et si,
dans le texte primitif, on la suppliait de prsider, comme desse, 
la naissance de l'enfant, le traducteur lui ordonnera d'_adorer le
nourrisson qui vient de natre_. C'est ainsi que les noms des divinits
mythologiques se trouvent l'un aprs l'autre limins au moyen de
synonymes adroits ou de priphrases complaisantes. Il serait curieux de
suivre en dtail avec le critique cette traduction habilement infidle
et toute calcule, dans laquelle l'glogue paenne de Virgile est
devenue un pome chrtien, et qui transforme dfinitivement le dieu
piphane de la Sibylle en la personne mme du Rdempteur. Grce  ce
rle nouveau qu'une semblable interprtation crait  Virgile, et que la
vague tradition favorisa, on comprend mieux comment le divin et pieux
pote (le pote pourtant de Corydon et de Didon) a pu tre pris sous le
patronage de deux religions si diffrentes et si contraires, comment le
Christianisme du moyen-ge s'est accoutum peu  peu  l'accepter
pour magicien et pour devin, et comment Dante, le pote thologien,
n'hsitera point  se le choisir pour guide dans les sphres de la foi
chrtienne. Il n'est pas jusqu' Sannazar enfin, qui, aux heures de la
Renaissance, dans un pome dvot d'un style paen, ne fasse chanter
l'glogue prophtique aux bergers adorateurs de Jsus enfant.

Au reste, ce n'est pas une certaine allusion gnrale et toute
d'imagination qui pourrait ici tonner et choquer, si l'on s'y tait
tenu. Virgile est un pote vritablement religieux; il y a dans
l'inspiration de sa muse un souffle doux, puissant, pacifique, qui lui
fait adorer et invoquer en toute rencontre les divinits clmentes. En
lui s'est rassembl, comme dans un harmonieux et suprme organe, l'cho
mourant de cette voix sacre qu'entendirent,  l'origine de la fondation
romaine, les vandre et les Numa. Il n'y avait donc rien que de simple
et plutt d'heureux  un rapprochement et  un sentiment de tendre
sympathie, tel qu'en pouvait prouver pour lui un Dante touch du
mystique rayon, ou encore un saint Augustin  travers ses larmes. A une
certaine hauteur toutes les pits se tiennent et communiquent aisment
par l'imagination et par la posie. Ce qui devient bizarre, ce qui
devient mensonger et adultre, c'est l'appropriation prtendue
littrale, c'est le dtournement frauduleux de l'glogue  un avnement
qui n'avait pas besoin d'un tel prcurseur.

J'en ai dit assez pour signaler aux curieux l'espce d'intrt
philosophique et historique qui s'attache aux recherches philologiques
de M. Rossignol. Sa mthode m'a rappel plus d'une fois, par sa
direction circonscrite et sa rigueur, l'ingnieux procd que M.
Letronne a si souvent appliqu  des points d'histoire, de gographie ou
d'archologie. J'oserai ajouter que M. Rossignol est de cette cole,
de mme qu'il est aussi de celle du digne et fin M. Boissonade en
philologie. Esprit tout  fait franais pour la nettet et la fermet,
M. Rossignol a le mrite de combiner en lui les traditions et
quelques-unes des qualits essentielles de ces hommes qui sont nos
matres, et  la fois de s'tre form lui-mme avec originalit, avec
indpendance, dans une tude approfondie et solitaire qui devient de
plus en plus rare. Le pur o sa modestie lui permettra de sortir des
questions trop particulires et de se porter avec toutes les ressources
de son investigation et de sa science sur des sujets d'un intrt
plus ouvert, il est fait pour marquer avec nouveaut son rang dans la
critique et pour se classer en vue de tous. Ce volume, qui doit
tre suivi d'une seconde partie, est un premier pas dans cette voie
d'application o nos voeux l'appellent et o de plus comptents le
jugeront.

J'ai oubli de dire que le volume est ddi  M. le comte Arthur
Beugnot; il y a des noms qui portent avec eux des garanties de bon
esprit, de critique exacte et saine, exempte de toute dclamation.

28 dcembre 1847.




FRANOIS Ier POTE

POSIES ET CORRESPONDANCE RECUEILLIES ET PUBLIES PAR M. AIM
CHAMPOLLION-FIGEAC, 1 VOL. IN-4, PARIS, 1847.

C'est une chose grave assurment pour un roi que de faire des vers. Il
n'est point permis aux potes d'tre mdiocres; Horace le leur dfend au
nom du ciel et de la terre, au nom des colonnes et des murailles mmes
qui retentissent de leurs vers; et, d'autre part, la devise d'un roi,
telle qu'elle se lit en lettres d'or chez Homre, et telle qu'Achille la
dictait par avance  Alexandre, consiste _ toujours exceller,  tre en
tout au-dessus des autres_[6]. Voil deux obligations bien hautes, deux
royauts difficiles  runir, et dont la dernire exclut absolument,
chez celui qui en est investi, toute prtention incomplte et vaine.
Hors de l'Orient sacr, je ne sais si l'on trouverait un grand exemple
de ce double idal confondu sur un mme front, et si, pour se figurer
dans sa pleine majest un roi pote, il ne faudrait pas remonter au
Roi-Prophte ou  son fils. Il y a eu des degrs toutefois; ce mme
Homre, de qui nous tenons l'adieu du vieux Ple donnant  son fils
cette royale leon de prminence et d'excellence gnreuse, nous
reprsente Achille dans sa tente, au moment o les envoys des Grecs
arrivent pour le flchir, surpris par eux une lyre  la main et tandis
qu'il s'enchante le coeur  clbrer la gloire des anciens hros. Le
moyen fige, comme l'antiquit hroque, nous offrirait  et l de ces
heureuses surprises, depuis Alfred pntrant en mnestrel dans le camp
des Danois, jusqu' Richard Coeur-de-Lion appuyant  la fentre de sa
prison la harpe du trouvre. Le sicle de saint Louis applaudissait aux
chansons de Thibaut, roi de Navarre. En un mot, tant que la posie a
t un chant, tant que la harpe et la lyre n'ont pas t de pures
mtaphores, on conoit cet accident potique comme une sorte de grce et
d'accompagnement assorti jusque dans le rang suprme. Mais, du moment
que les vers, ramens  l'tat de simple composition littraire,
devinrent un art plus prcis, du moment que les rimes durent se coucher
_par criture_, et qu'il fallut, bon gr mal gr, et nonobstant
toutes mtaphores, noircir du papier, comme on dit, pour arriver 
l'indispensable correction et  l'lgance, ds lors il fut  peu prs
impossible d'tre  la fois roi et pote avec biensance. Que gagne la
gloire du grand Frdric  tant de mauvais vers (mme quand ils seraient
un peu moins mauvais), griffonns la veille ou le soir d'une bataille,
 chaque tape de ses rudes guerres? La force d'me du monarque et du
capitaine, en plus d'une conjoncture terrible, ne serait pas moins
prouve, pour n'tre point consigne dans des pices soi-disant lgres,
signes _Sans-Souci_ et adresses  d'Argens. L'opinitre rimeur n'a
russi, par cette dpense de bel esprit, qu' introduire, on l'a
trs-bien remarqu, un peu de Trissotin dans le hros. On sait qu'un
jour Louis XIV aussi s'tait avis de rimer; c'tait sans doute dans le
court instant o il se laissait tenter  cette gloire des ballets et des
carrousels, dont un passage de _Britannicus_ le gurit. Cette fois la
leon lui vint de Boileau,  qui il montra ses vers en demandant un
avis. Sire, rpondit le pote, rien n'est impossible  Votre Majest;
elle a voulu faire de mauvais vers, et elle y a russi. Louis XIV, avec
son grand sens, se le tint pour dit. Richelieu, qui tait presque un
roi, s'est donn un ridicule avec ses prtentions d'auteur. A de tels
personnages, chefs et gardiens des tats, il est aussi beau d'aimer,
de favoriser les arts et la posie, que prilleux de s'y essayer
directement; et, plus ils sont capables de grandeur, plus il y a raison
de rpter pour eux la magnifique parole que le pote adressait au
peuple romain lui-mme:

  Tu regere imperio populos, Romane, memento.
  Hae tibi erunt arles.....

[Note 6: _Iliade_, XI, 783.]

On aurait tort pourtant et l'on serait injuste d'appliquer trop
rigoureusement aux _Posies_ de Franois Ier ce que les prcdentes
observations semblent avoir aujourd'hui d'incontestable. Les vers
d'amateur ne sont plus gure de mise eu franais depuis Malherbe; mais
Malherbe n'tait pas venu. Sans doute si Franois Ier avait pu lire  un
Despraux n'importe lesquelles de ses ptres ou mme de ses rondeaux,
il aurait couru grand risque de recevoir la mme rponse que s'attira
Louis XIV; mais il n'y avait pas alors de Despraux. Les meilleurs
potes du temps,  commencer par Marot, faisaient bien souvent des
vers dtestables, de mme que les moins bons rimeurs rencontraient
quelquefois des hasards assez jolis. Tout le XVIe sicle,  cet gard,
nous prsente comme un continuel et confus effort de dbrouillement.
Franois Ier, ds le jour o il monta sur le trne, donna le signal 
ce puissant travail qui devait contribuer  rpandre et  polir en
dfinitive la langue franaise. Grce  l'impulsion qu'il communiqua
d'en haut, ce fut bientt de toutes parts autour de lui un dfrichement
universel. Lui-mme on le vit des premiers mettre la main 
l'instrument. Ce qui et t, en d'autres temps, une prtention petite,
tait donc ici une noble erreur, ou plutt simplement un bon exemple.
Qu'on me permette une comparaison qui rendra nettement ma pense. Il y
eut un jour dans la Rvolution franaise o l'on voulut remuer tout d'un
coup le Champ de Mars et le dresser en amphithtre pour une solennit
immense: les bras ne suffisaient pas; chacun s'y mit, et l'on vit de
belles dames elles-mmes, de trs-grandes dames de la veille, manier la
pelle et la bche. Je pense bien que ces mains dlicates firent assez
peu d'ouvrage; mais combien elles durent exciter autour d'elles! Ce
fut l en partie le rle de Franois Ier pote, et celui des Valois, y
compris plus d'une princesse.

Ce qu'on appelle la _Renaissance_ dans notre Occident constitue
vritablement un des ges par lesquels avait  passer le monde moderne;
cet ge ou cette saison rgnait depuis longtemps dj en Italie, quand
la France retardait encore. Les expditions de Charles VIII et de Louis
XII avaient rapport les germes et sourdement mri les esprits; mais
rien jusque-l n'clatait. La gloire de Franois Ier est d'avoir, 
peine sur le trne, senti avant tous ce grand souffle d'un printemps
nouveau qui voulait clore, et d'en avoir inaugur la venue. Rien ne
saurait donner une plus juste ide du brusque changement qui se fit
d'un rgne  l'autre que ces phrases naves de la mre de Franois Ier,
Louise de Savoie, crivant en son _Journal_: Le 22 septembre 1314,
le roi Louis XII, fort antique et dbile, sortit de Paris pour aller
au-devant de sa jeune femme la reine Marie. Et quelques lignes plus
bas: Le premier jour de janvier 1515, mon fils fut roi de France.
Son fils, son _Csar pacifique_, ou encore son _glorieux et triomphant
Csar, subjugateur des Helvtiens_, comme elle le nomme tour  tour.
Ainsi, succdant  ce bon roi _antique et dbile_, et dont les
rajeunissements mmes semblaient un peu suranns de galanterie et de
got, l'ardent monarque de vingt ans solennisa son entre comme au bruit
des fanfares et de la trompette. La victoire lui paya la bienvenue 
Marignan, et les potes firent cho de toutes parts. Une vive et facile
cole dbutait justement avec le rgne, et saluait pour chef et pour
prince le jeune Clment Marot. Le mme roi, qui avait demand  Bayard
de l'armer chevalier, aurait presque demand au gentil matre Clment
de le couronner pote. Mais ce n'tait point dans de simples rimes que
Franois Ier faisait consister l'ide et l'honneur des lettres; il
embrassa la Renaissance dans toute son tendue. pris de toute noble
culture des arts et de l'esprit, admirateur, apprciateur d'rasme comme
de Lonard de Vinci et du Primatice, et jaloux de dcorer d'eux _sa
nation_, comme il disait, et son rgne, propagateur de la langue
vulgaire dans les actes de l'tat, et fondateur d'un haut enseignement
libre en dehors de l'Universit et de la Sorbonne, il justifie, malgr
bien des dviations et des carts, le titre que la reconnaissance des
contemporains lui dcerna. Son bienfait essentiel consiste moins dans
telle ou telle fondation particulire, que dans l'esprit mme dont il
tait anim et qu'il versa abondamment autour de lui. S'il restaurait
dans Avignon le tombeau de Laure, il semblait en tout s'tre inspir
de la passion de Ptrarque, le grand prcurseur, pour le triomphe des
sciences illustres. Les imaginations s'enflammrent  voir cette flamme
en si haut lieu. Montaigne, qui tait de la gnration suivante, nous a
montr son digne pre, homme de plus de zle que de savoir, eschauff
de cette ardeur nouvelle, de quoy le roy Franois premier embrassa les
lettres et les mit en crdit, et l'imitant de son mieux dans sa maison,
toujours ouverte aux hommes doctes, qu'il accueillait chez lui _comme
personnes saintes_. Moy, s'empresse d'ajouter le malin, je les aime
bien, mais je ne les adore pas. Ce fut cette sorte de culte que
Franois Ier naturalisa en France, et si un peu de superstition s'y mla
d'abord (comme cela est invitable pour tous les cultes), dans le
cas prsent elle ne nuisit pas. On aime  voir,  quelque retour de
Fontainebleau ou de Chambord, le royal promoteur de toute belle et docte
nouveaut, et de la nouveaut surtout qui servait la cause antique, s'en
aller  cheval en la rue Saint-Jean-de-Beauvais jusqu' l'imprimerie de
Robert Estienne, et l attendre sans impatience que le matre ait achev
de corriger l'_preuve_, cette chose avant tout pressante et sacre.
Bien des erreurs et des rigueurs suivirent sans doute de si favorables
commencements et compromirent les destines finales du rgne; mais
l'lan, une fois donn, suffisait  produire de merveilleux effets; les
semences jetes au vent pntrrent et firent leur chemin en mille sens
dans les esprits; la politesse greffe sur la science s'essaya, et l'on
en eut, sous cette race des Valois, une premire fleur. Voil de quoi
excuser d'avance bien des mauvais vers, si nous en rencontrons chez le
roi pote; et, comme circonstance attnuante, il convient de noter aussi
qu'un grand nombre furent crits dans les ennuis d'une longue captivit,
ce qui, au besoin, les explique et les absout encore. Car _que faire en
un gte,  moins que l'on ne songe?_ et que devenir dans une prison 
moins que d'y soupirer et rimer sa plainte? Le bon Ren d'Anjou, captif
en sa jeunesse, avait us ainsi de musique et de vers, en mme temps
qu'il peignait aux murailles de sa tour diverses sortes de compositions
mlancoliques et d'emblmes. Le grand-oncle de Franois Ier, Charles
d'Orlans, en pareille disgrce, avait galement demand consolation 
la posie et l'avait fait avec un rare bonheur de talent. Si Franois
Ier fut loin d'y russir aussi bien, l'ide, l'intention du moins tait
dlicate et noble. En toutes choses, il faut surtout demander  ce
prince gnreux de nature le premier mouvement et l'intention.

Le recueil des _Posies_ de Franois Ier, que vient de publier M. Aim
Champollion, est tir de trois manuscrits que possde la Bibliothque du
Roi; l'diteur en mentionne trois autres qui se trouvent dans le mme
dpt, mais qui ne sont que des copies. Un amateur clair, M. Cigongne,
possde aussi dans sa riche collection un manuscrit qui correspond, pour
le contenu,  l'un des trois premiers, et qui parat en tre l'original.
Ce manuscrit commence tout simplement par une lettre en prose que le roi
prisonnier crit  une matresse dont on ignore le nom:

    Ayant perdu, dit-il, l'occasion de plaisante escripture et acquis
    l'oubliance de tout contentement, n'est demeur riens vivant en ma
    mmoire, que la souvenance de vostre heureuse bonne grace, qui en
    moy a la seulle puissance de tenir vif le reste de mon ingrate
    fortune. Et pour ce que l'occasion, le lieu, le temps et commodit
    me sont rudes par triste prison, vous plaira excuser le fruict qu'a
    meury mon esperit en ce pnible lieu...

Cette lettre, avec la pice de vers qui l'accompagne, se trouve aux
pages 42 et 43 de la prsente dition; mais, en la lisant au dbut, on
comprend mieux comment Franois Ier devint dcidment pote ou rimeur,
et comment l'ennui l'amena  dvelopper sinon un talent, du moins une
facilit qu'il n'avait gure eu le loisir d'exercer jusqu'alors. Il
redit la mme chose dans la longue ptre o il raconte son _parlement
de France et sa prise devant Pavie_:

  Car tu saiz bien qu'en grande adversit
  Le recorder donne commodit
  D'aulcun repoz, comptant  ses amys
  Le desplaisir en quoy l'on est soubmys.

On ne lui reprochera point d'ailleurs de surfaire le mrite de son
oeuvre; dans cette mme ptre, il commence en parlant bien modestement
de son _escript_ et de cette ide qu'il a eue de

  Cuider coucher en finy vers et mectre
  Ung infiny vouloir soubz maulvais mettre.

L'aveu modeste n'est ici que l'expression d'une rigoureuse vrit: il
serait difficile, en effet, de _coucher_ ses penses en plus _mauvais
mtre_. L'ptre se peut dire une gazette en vers de la force de tant de
chroniques rimes qui avaient cours alors, et dont, au sicle suivant,
la _Muse historique_ de Loret a t la dernire. A titre de tmoignage
officiel, elle a du prix. M. A. Champollion, dans le volume qu'il a
publi sur la _Captivit de Franois Ier_[7], s'en est utilement servi
pour rtablir le vrai sur quelques particularits contestes; mais, au
point de vue littraire, que pourrait-on dire en prsence d'une enfilade
de vers comme ceux-ci:

  De toutes pars lors despouill je fuz,
  Mays deffendre n'y servit ne reffuz;
  Et la manche de moy tant estime
  Par lourde main fut toute despece.
  Las! quel regret en mon cueur fut bout!

On se rappelle involontairement la belle lettre, de dix ans antrieure,
que le roi crivait  sa mre au lendemain de Marignan, et dans
laquelle respire l'ardeur de la mle. La teneur en est simple et toute
militaire; les traits mles, nergiques, rapides, y naissent du rcit:

    Et tout bien dbattu, depuis deux mille ans en a n'a point, t
    vue une si fire ni si cruelle bataille, ainsi que disent ceux de
    Ravennes, que ce ne fut au prix qu'un tiercelet. Madame, le snchal
    d'Armagnac avec son artillerie ose bien dire qu'il a t cause
    en partie du gain de la bataille, car jamais homme n'en servit
    mieux.... Le prince de Talmond est fort bless, et vous veux encore
    assurer que mon frre le conntable et M. de Saint-Pol ont aussi
    bien rompu bois que gentilshommes de la compagnie, quels qu'ils
    soient; et de ce j'en parle comme celui qui l'a vu, car ils ne
    s'pargnoient non plus que sangliers chauffs.

Marignan tait plus fait, sans doute, pour inspirer la verve que Pavie
avec ses fers. Mais, dans le dernier cas, l'extrme infriorit du ton
tient surtout  une autre espce d'entraves. Toujours, comme on sait,
la prose franaise eut le pas sur les vers, et il y a entre les deux
ptres de Franois Ier prcisment la mme distance qu'entre une page
de Villehardouin et n'importe quelle chronique rime du mme Temps.

[Note 7: Collection des Documents historiques.]

Il ne suffirait pas de se rejeter sur l'tat de la posie franaise, 
cette date du rgne de Franois Ier, pour expliquer uniquement par cette
imperfection gnrale les singulires faiblesses et le rocailleux plus
qu'ordinaire de la veine royale. Sans doute, la posie alors tait fort
mle, et confuse; pourtant, ds qu'un vrai talent se rencontre, il sait
se faire sentir, et lorsqu' travers les pices de Franois Ier il s'en
glisse quelqu'une de Marot, de Mellin de Saint-Gelais, ou mme de la
reine Marguerite, le ton change notablement, le courant vous porte, et
l'on est  l'instant averti. Une grande part du mauvais appartient donc
bien en propre  la facture du matre, lequel n'tait ici qu'un colier.
Ce ne serait certes pas sa soeur Marguerite qui, au milieu d'une prire
en vers adresse au Crucifix, s'aviserait de dire:

  O seur! oyez que respond ce pendu!

Le XVIe sicle, mme chez les poles en renom, est trop habituellement
sujet  ces accidents fcheux qui gtent et, pour ainsi dire, salissent
les intentions les meilleures; mais l encore il y a des degrs, et les
vers de Franois restent trop souvent hors de toutes limites. Si on
n'avait de ce prince que les longues ptres et les pices de quelque
tendue ou mme les rondeaux, on serait forc, sur ce point, de donner
raison contre lui  Roederer, qui s'est attach  le dnigrer en tout.

Htons-nous de reconnatre qu'il y a dans le _Recueil_ quelques
agrables exceptions; il y en a mme d'assez heureuses pour faire natre
une ide qu'on ne saurait tout  fait dissimuler. Quand on lit de
suite et tout d'une haleine cette srie d'ptres plates, de rondeaux
alambiqus et amphigouriques, et qu'on tombe sur quelque dizain vif
et bien tourn, on est surpris, on est rjoui; mais il arrive le plus
souvent que l'diteur est oblige de nous avertir qu'il se rencontre
quelque chose de pareil dans les oeuvres de Marot ou de Saint-Gelais. On
est induit alors, mme quand le dizain en question ne se retrouve pas
chez ces potes,  souponner que ceux-ci pourraient bien n'y pas tre
trangers. En un mot, on est tent de mettre le petit nombre de bons
vers du roi sur le compte du valet de chambre favori, ou plutt encore
sur la conscience de l'aumnier-bibliothcaire (Saint-Gelais), qui s'y
trouve ml si frquemment.

Il m'a toujours sembl que ce serait le sujet intressant d'un petit
mmoire que d'examiner  part le groupe des _potes rois_ et _princes
au XVIe sicle_: Franois Ier et sa soeur Marguerite, les deux autres
Marguerite, Jeanne d'Albret, Marie Stuart, Charles IX, Henri IV enfin;
car tous ont fait des vers, au moins des chansons. Mais il y aurait 
discuter de prs,  dmler le degr d'authenticit de certaines pices
qui ont couru sous leur nom. Brantme, qui parle avec de grands loges
du talent potique de la reine d'cosse, nous apprend qu'on lui
attribuait dj, dans le temps, des vers qui ne ressemblaient nullement
 ceux de l'aimable auteur, et qui, selon lui, ne les valaient pas. Ils
sont trop grossiers et mal polis, disait-il, pour estre sortis de sa
belle boutique. Depuis lors on a par  ce genre d'objection, et c'est
plutt le trop de poli qui rend aujourd'hui suspecte la prtendue
relique d'autrefois. Au XVIIIe sicle, il se glissa plus d'un pastiche
dans ces recueils et _Annales potiques_ dont les rdacteurs taient
eux-mmes faiseurs et peu scrupuleux. M. de Querlon assurait l'abb de
Saint-Lger que la chanson de Marie Stuart  bord du vaisseau (_Adieu,
plaisant pays de France_) tait de lui. Les beaux vers de Charles IX
 Ronsard qui sont partout (_L'art de faire des vers, dt-on s'en
indigner_...), o se trouvent-ils cits pour la premire fois? O
voit-on apparatre d'abord les couplets d'Henri IV sur _Gabrielle_ et sa
chanson  _l'Aurore_[8] On a l toute une srie de petites questions en
perspective. Les autographes imprvus et tardifs (ils semblent sortir de
dessous terre aujourd'hui), s'il s'eu produisait  l'appui des imprims,
devraient tre eux-mmes soumis  examen. Puis, quand la source
originale serait srement atteinte, on aurait  discuter encore le degr
de confiance qu'on peut accorder en pareil cas aux royales signatures;
car ces princes et princesses avaient tout le long du jour  leur ct;
entendant  demi-mot, valets de chambre, aumniers et secrtaires, tous
gens d'esprit et du mtier. Les Bonaventure des Periers, les Marot, les
Saint-Gelais, les Amyot, taient en mesure de prter plus d'un trait 
un canevas auguste, et de mettre la main  la demande en mme temps qu'
la rponse. Je ne sais plus quelle dame de la Cour d'Henri III disait
 Des Portes, en lui demandant de la faire parler en vers, _qu'elle
envoyait ses penses au rimeur_. On sait positivement que c'tait l
l'usage de la spirituelle Marguerite, femme d'Henri IV. Son secrtaire
Maynard la faisait parler en vers tendres et passionns, et lui-mme,
dans sa vieillesse, a trahi le secret lorsqu'il a dit:

  L'ge affoiblit mon discours,
  Et cette fougue me quitte,
  Dont je chantois les amours
  De la reine Marguerite.

[Note 8: Dans une _Notice sur un Recueil_ manuscrit _d'anciennes
Chansons franaises_, M. Willems de Gand indique qu'il y a trouv le
fameux Couplet:

  Cruelle dpartie,
  Malheureux jour! etc., etc.

Il en conclut que Henri IV avait pris ce refrain  quelque chanson dj
en vogue (voir le tome XI, no 6, des Bulletins de l'Acadmie royale de
Bruxelles).]

Au XVIIIe sicle, n'est-ce pas ainsi encore qu'on voit la duchesse
du Maine, dans ses joutes de bel esprit avec La Motte, lui lancer
 l'occasion quelque madrigal qu'elle s'tait fait rimer par
Sainte-Aulaire, par Mlle de Launay ou tel autre pote ordinaire de sa
petite Cour? On conoit donc qu'il y aurait dans ce sujet matire  une
discussion dlicate, et qu'on en pourrait faire un piquant chapitre qui
traverserait l'histoire littraire du XVIe sicle. Mais, dans aucun cas,
il n'y aurait  en tirer de conclusion svre et maussade contre les
charmants esprits de ces rois et reines, amateurs des Muses. L'honneur
de leur suzerainet, de leur coopration intelligente et gracieuse,
resterait hors de cause; seulement la part du mtier reviendrait  qui
de droit.

Tant que Franois Ier fut prisonnier en Espagne, il composa
incontestablement sans secours et sans aide de longues ptres non moins
ennuyeuses qu'ennuyes;  sa rentre en France, ses vers prirent plus de
vivacit, et la joie du retour, sans doute aussi le voisinage des bons
potes, l'inspira mieux. Gaillard, qui avait feuillet en manuscrit
les _Posies_ du prince, a not avec sens les meilleurs vers qu'on y
distingue. Je ne rappellerai que ce couplet d'une ballade, qui gagne 
tre isol des couplets suivants; pris  part, c'est un dizain des plus
frais et des plus vifs; on dirait que le rayon matinal y a touch:

  Estant seullet auprs d'une fenestre
  Par ung matin, comme le jour poignoit,
  Je regarday Aurore,  main senestre,
  Qui  Phebus le chemyn enseignoit.
  Et d'autre part m'amye qui peignoit
  Son chef dor, et viz sez luysans yeulx,
  Dont me gecta ung traict si gracieulx,
  Qu' haulte voix je fuz contrainct de dire:
  Dieux immortelz! rentrez dedans vos cieulx,
  Car la beault de ceste vous empire.

Je retourne le feuillet, et je lis  la page suivante cet autre dizain,
non moins gay, mais qui est de Marot:

  May bien vestu d'habit reverdissant,
  Sem de fleurs, ung jour se mist en place,
  Et quant m'amye il vit tant florissant,
  De grand despit rougist sa verte face,
  En me disant: Tu cuydes qu'elle efface
  A mon advis les fleurs qui de moy yssent?
  Je lui respond: Toutes tes fleurs prissent
  Incontinant que yver les vient toucher;
  Mais en tout temps de ma Dame florissent
  Les grans vertuz, que mort ne peult scher.

Le dizain du prince  certainement de quoi lutter en grce avec celui
de Marot; on ne peut toutefois s'empcher de remarquer que, dans le
_Recueil_, l'un est bien voisin de l'autre; et, en gnral, quand on
trouve runis un certain nombre de morceaux qu'il faut rapporter 
Saint-Gelais ou  Marot, c'est presque toujours aux environs de ces
endroits-l que se rencontrent aussi les petites pices du roi qui
peuvent passer pour les meilleures. On n'est jamais sr que la ligne de
dmarcation tombe exactement, et qu'il ne se soit pas introduit quelque
confusion sur ces points limitrophes: _Lucanus an Appulus anceps_[9].

[Note 9: Ainsi l'diteur a soin d'indiquer que les pices de la page
96 sont de Saint-Gelais: mais, en y regardant bien, il se trouve que
le huitain: _Cessez, mes yeulx_, etc., de la page 94, est galement de
l'aumnier-pote.]

Pour ce qui est du joli dizain de l'_Aurore_ en particulier, il paratra
piquant d'avoir encore  le rapprocher d'une pigramme de Q. Lutatius
Catulus, que rapporte Cicron dans le trait _de la Nature des Dieux_.
C'est une pigramme tout  fait _ la grecque,_ mais la similitude de
l'image reste frappante:

  Constiteram exorientem Auroram forte salutans,
  Quum subito a loeva Roscius exoritur.
  Pace mihi liceat, Coelestes, dicere vestra,
  Mortalis visus pulchrior esse deo.

Rien de plus naturel  supposer qu'une rencontre d'ides en semblable
veine: ce qui ne laisse pas ici de donner  penser, c'est cette petite
circonstance qui se retrouve dans les deux pices, _a loeva,  main
senestre._ Est-ce pur hasard? Serait-ce qu'un roi a pu avoir de ces
rminiscences d'rudit?

Au reste, ce n'est pas nous qui refuserons  Franois Ier des traits
d'emprunt ou de rencontre, des saillies heureuses, des maximes galantes
et un peu subtiles, quand il suffit d'un petit nombre de vers pour les
exprimer; il n'y a rien l qui excde la porte de talent qu'on est
en droit d'attendre d'un prince spirituel et qui avait eu de tristes
loisirs pour s'exercer. On regrette plutt de n'avoir pas  noter plus
souvent chez lui des bagatelles aussi bien tournes que celle-ci par
exemple:

  Elle jura par ses yeulx et les miens,
  Ayant piti de ma longue entreprise,
  Que mes malheurs se tourneroient en biens;
  Et pour cela me fut heure promise.
  Je crois que Dieu les femmes favorise:
  Car de quatre yeulx qui furent parjurez,
  Rouges les miens devindrent, sans faintise;
  Les siens en sont plus beaulx et azurez.

Sachons seulement que ce n'est l qu'une trs-agrable paraphrase, mais
cette fois une paraphrase vidente de ces vers d'Ovide en ses _Amours_
(liv. III, lg. 3):

  Perque suos illam nuper jurasse recordor,
  Perque meos oculos; et doluere mei.

Voici encore un sixain dlicat, o le doux nenny est aux prises avec le
sourire; nous le donnons ici dans toute sa correction:

  Le desir est hardy, mais le parler a honte;
  Son parler tramble et fuyt, l'aultre en fureur se monte;
  L'ung fainct vouloir ung gaing, dont il souhaite perte;
  L'ung veult chose cacher que l'aultre fait apperte;
  L'ung s'offre et va courant, l'aultre mentant refuse:
  Voyez la pauvre femme en son esprit confuse.

L'pitaphe d'Agns Sorel est connue; rien n'empche de croire  cette
improvisation de cinq vers, et de nouveaux tmoignages recueillis par M.
Vallet de Viriville doivent, nous dit-on, en confirmer l'authenticit.
Mais M. Champollion a conjectur judicieusement, selon moi, que la pice
en tercets: _Doulce, plaisante, heureuse et agrable nuict_ (page 150),
est trop complique pour tre du monarque. J'ajouterai, comme raison 
l'appui, que cette espce de chanson est traduite de l'Arioste[10], et
elle l'a t depuis encore par d'autres potes du XVIe sicle, par
Olivier de Magny et Gilles Durant. Le chanteur remercie la nuit d'avoir
favoris son entreprise amoureuse, et il part de l pour dnombrer et
dcrire avec complaisance chaque dtail de son aventure. Mellin de
Saint-Gelais, qui le premier a donn en franais d'autres imitations
en vers de l'Arioste, a d tremper dans celle-ci. Un tel travail de
traduction suppose en effet une application littraire qui tient au
mtier. Un roi peut rimer et fredonner ses propres saillies, mais il ne
s'amuse gure  traduire celles des autres[11].

[Note 10: Voir dans les _Rime_ de l'Arioste le _capitole_:

  O piu che'l giorno a me lucida e chiara,
  Dolce, gioconda, avventurosa notte, etc.
]

[Note 11: Le manuscrit de M. Cigongne contient aux dernires pages
une pice qui rappelle un peu, pour le motif, la chanson de l'Arioste,
mais qui va fort au del; elle trouverait sa vraie place dans un
_Parnasse satyrique_. Si cette espce de blason du corps fminin tait
de Franois Ier, on devrait lui reconnatre une vigueur et une haleine
dont il n'a fait preuve nulle part ailleurs; mais tout y dcle une
verve exerce qui se sera mise au service de ses plaisirs.--Cette pice,
au reste, n'est pas indite; elle a t insre dans le Recueil des
_Blasons_ par Mon (Blason du corps); mais, sauf une ou deux corrections
qui sont heureuses, le texte de Mon est peu correct, et mme  la fin
il y a de l'inintelligible.]

Et on me permettra d'indiquer ici une observation qui s'tend  toute la
posie franaise du XVIe sicle, et qui en dtermine un caractre. Ce
qui arrive lorsque, lisant des vers de roi et de prince et les trouvant
agrables, on se dit involontairement: Mais n'y a-t-il point l un
secrtaire-pote cach derrire? on peut le rpter avec variante en
lisant tout autre pote du mme sicle; toujours on peut se demander,
quand il s'y prsente quelque chose de frappant ou de charmant: Mais
n'y a-t-il point l-dessous quelque auteur traduit, un ancien ou un
italien? Prenez garde en effet, cherchez bien, rappelez vos souvenirs,
et tantt ce sera l'Arioste ou Ptrarque, tantt Thocrite, ou tel
auteur de l'_Anthologie_, ou tel italien-latin du XVe sicle. Enfin,
avec les crivains franais de cette poque, on est sans cesse expos
 les croire originaux, si on n'est pas tout plein des anciens ou des
modernes d'au del des monts. Ils traduisent sans avertir, comme, aux
figes prcdents, on copiait les textes latins des anciens sans avertir
non plus et sans citer. Ablard ramassait, chemin faisant, dans son
texte, des lambeaux de saint Augustin. On tait bien loin d'agir ainsi
dans une pense de plagiat; mais la lecture, la science, semblait alors
une si grande chose, qu'elle se confondait avec l'invention; tout ce qui
arrivait par l tait de bonne prise. Quand, au lieu de copier, on en
vint  traduire, on se sentit encore plus autoris, et l'on prit
de toutes mains, en disant les noms des auteurs ou en les taisant,
indiffremment.

L'imitation et la traduction, par voie ouverte ou drobe, sont des
procds inhrents  toutes les phases de la Renaissance. On les
pourrait signaler jusque chez les troubadours provenaux, et Bernard de
Ventadour, par exemple, ne se fait faute de traduire Ovide ou Tibulle.
Mais,  cet gard, le XVIe sicle en France dpasse tout. Dans l'estime
du temps, traduction en langue vulgaire quivalait, ou peu s'en faut,
 invention. Montaigne a rsum avec originalit cette habitude
d'appropriation savante dans son style tout tissu, en quelque sorte, de
textes anciens: Il fault musser, dit-il, sa foiblesse soubz ces grands
crdits. Quant aux potes d'alors, ils n'y entendent point malice
 beaucoup prs autant que Montaigne, et ils sont aussi bien moins
crateurs que lui; ils y mettent moins de penses de leur cru; mais
souvent, quand le fonds les porte, ils ont l'expression heureuse, forte
ou nave, et une vritable originalit se retrouve par l. On y est
tromp, on se met  les applaudir et  les louer prcisment pour ce
qu'ils ont emprunt d'autrui. Ils ne mritent qu'une part de l'loge,
qui doit presque toujours remonter plus haut. Je noterai seulement trois
ou quatre points de dtail, qui donneront  mon observation son vrai
sens et toute sa porte.

On vient de voir dans les _Posies_ de Franois Ier qu'une des pices
qu'on y distingue pour la chaleur de ton et le mouvement se trouve tre
une traduction de l'Arioste. La jolie chanson de Des Portes si connue de
toute la fin du sicle, _O nuit, jalouse nuit_, qui est la contre-partie
de cette premire chanson, et dans laquelle le pote maudit la nuit pour
avoir contrari par son trop de clart les entreprises de l'amant, est
de mme une traduction de l'Arioste, et rien dans les ditions du temps
n'en avertit. Peu importait en effet. Les hommes instruits d'alors
savaient cela sans qu'on le leur dt, et ils n'en admiraient que plus le
traducteur.

Vous ouvrez Baf, le plus infatigable translateur en vers et qui ne
laisse rien passer des anciens sans le reproduire bien ou mal; mais
quelquefois il vous semble se reposer, il parle en son nom; il a ses
gaiets gauloises, on le jurerait, et ses propres gaillardises. Il nous
dira dans une pigramme qui a pour titre: _De son amour_:

  Je n'aime ny la pucelle,
  Elle est trop verte...

Je renvoie au feuillet 15 des _Passe-temps_. Pour le coup, on croit
avoir saisi chez le savant un aveu, une pointe de naturel, un grain de
Rabelais. Mais non: ce n'est l qu'une traduction encore d'une pigramme
d'Orestes qu'on peut lire dans l'_Anthologie_[12], et que Grotius a aussi
traduite. Il est vrai que, si l'on compare, Grotius a bien moins russi
que Baf.

[Note 12: _Anthol. palat., V, 20.]

Dans un tout autre genre, on connat et l'on estime les comdies de
Larivey. Il les donne pour les avoir faites  _l'imitation des anciens
grecs, latins et modernes italiens_ voil qui est franc; mais, en ces
termes gnraux, l'indication reste bien vague. Que sera-ce si l'on
regarde de prs? Grosley a dj trs-bien remarqu que ce _Larivey_,
sous son air champenois, fils naturel d'un des _Giunti_, fameux
imprimeurs italiens, avait tourn et comme parodi en franais le nom de
son pre (_l'arriv, advena_). Eh bien, ce qu'il a fait dans son nom,
il l'a fait dans ses oeuvres; il a traduit les pices de thtre que
publiaient  Florence ou ailleurs ses parents les Giunti. Il les a
rendues avec esprit, avec libert et naturel, mais textuellement.
Grosley avait not le fait pour la comdie des _Tromperies_,
littralement traduite des _Inganni_ de Nicolo Secchi. Il en est de mme
de la pice qui a pour titre _la Veuve_; il l'a prise tout entire, sauf
quelques suppressions, de _la Vedova_ de Nicolo Buonaparte, bourgeois
florentin et l'un des anctres, dit-on, des Bonaparte: cette _Vedova_
originale avait paru chez les Giunti de Florence, en 1568. _Les Jaloux_
encore sont traduits de _i Gelosi_, comdie de Vincenzo Gabiani,
gentilhomme de Brescia. De plus rudits, en y regardant, diraient sans
doute la source des autres pices, qui doivent tre le produit facile
d'une seule et mme mthode[13]. Voil certes Larivey fort rabaiss comme
anctre de Molire; il lui reste l'honneur d'avoir t l'un des bons
artisans du franc et naf langage.

Mais, dira-t-on, c'est surtout l'cole rudite, celle de la seconde
moiti du XVIe sicle, qui procde ainsi; la gnration antrieure, qui
se rattache  Marot et  l'poque de Franois Ier, est moins sujette 
cette proccupation constante et  cet artifice. Je l'accorderai sans
peine; et pourtant, l aussi, on marche  chaque pas sur des traductions
et des imitations indiques ou sous-entendues. Je prends le petit
recueil des _Posies_ de Bonaventure ds Periers, le pote valet
de chambre de Marguerite de Navarre[14]; j'y cherche et j'y glane 
grand'peine quelques bons vers ou du moins quelques vers passables; mais
tout d'un coup une jolie pice m'arrte et me rjouit: _les Roses_,
ddies  Jeanne, princesse de Navarre, qui sera la mre d'Henri IV. De
prime abord, c'est d'un coloris neuf et charmant.

[Note 13: C'est dans les comdies de Laurent de Mdicis, de Franois
Grazzini, de Jrme Razzi, de Louis Dolce, dont les noms se trouvent
mentionns dans la ddicace de Larivey  M. d'Amboise, qu'on aurait le
plus de chances de rencontrer les imitations et traductions qui restent
encore  dterminer.]

[Note 14: A Lyon, Jean de Tournes, 1544.]

  Un jour de may, que l'aube retourne
  Refraischissoit la claire matine
  D'un vent tant doulx....

un matin donc, le pote se promne _au grand verger, le long du
pourpris_; il y voit sur les feuilles les gouttes de rose toutes
fraches, _rondelettes_, et il les dcrit  ravir. Il nous rend en vers
gracieux les nuances et les parfums d'un beau jour naissant:

  L'aube duquel avoit couleur vermeille
  Et vous estoit aux roses tant pareille
  Qu'eussiez doubl si la belle prenoit
  Des fleurs le tainet, ou si elle donnoit
  Le sien aux fleurs, plus beau que nulles choses:
  Un mesme tainat avoient l'aube et les roses.

Une rminiscence nous vient; mais c'est Ausone, ce sont ses _Roses_
elles-mmes, cette dlicieuse idylle qu'il nous a lgue, lui, le
dernier des anciens:

  Ambigeres, raperetne rosis Aurora ruborem,
  An darel, et flores tingeret orta dies.

Le vieux rimeur n'a pas indiqu son larcin, il l'a mme recouvert assez
ingnument quand il traduit le

  Vidi _Poestano_ gaudere _rosaria_ cultu,

par

  .......L veis semblablement
  Un beau laurier accoustr noblement
  Par art subtil, non vulgaire ou commun,
  Et le rosier de maistre Jean de Meun.

Les rosiers de Paestum traduits par celui de Jean de Meun, c'est ce
qu'on peut appeler greffer la fleur antique sur la tige gauloise. La
Fontaine usait heureusement de ce procd-l.

Les derniers vers de la pice ont t cits une fois par M. Nodier[15],
qui s'est complu a y voir un caractre original; ils rappellent
naturellement ceux de Ronsard: _Mignonne, allons voir si la rose_...
L'un et l'autre pote avaient chance de se rencontrer, puisqu'ils
avaient en mmoire le mme modle. Bonaventure des Periers, aprs avoir
dcrit, mais bien moins distinctement qu'Ausone, les vicissitudes
rapides de chaque ge des ross, conclut comme lui:

  .......Vous donc, jeunes fillettes,
  Cueillez bien tost les roses vermeillettes
  A la rose, ains que le temps les vienne
  A deseicher: et tandis vous souvienne
  Que ceste vie,  la mort expose,
  Se passe ainsi que roses ou rose.

[Note 15: Article sur Bonaventure des Periers (_Revue des Deux
Mondes_, 1er novembre 1839).]

  Collige, virgo, rosas, dum flos novus et nova pubes,
  Et memor esto aevum sic properare tuum.

La _rose_ ajoute aux _roses_ par le vieux pote franais est une grce
de plus, que la rime seule peut-tre lui a suggre. Bonaventure des
Periers tait moins heureux tout  ct, lorsque, essayant de traduire
en vers blancs la premire satire d'Horace: _Qui fit, Moecenas_..., il
disait, en la ddiant  son ami Pierre de Bourg: D'o vient cela, mon
amy Pierre, que jamais nul ne se contente de son estat? L'imitation
de l'antique, au XVIe sicle, ne saurait durer bien longtemps sans
dtonner; et, bon gr mal gr, on se reprend  dire avec Voltaire: Nous
ne sommes que des violons de village auprs des anciens.

Revenons  nos posies. La protectrice de Bonaventure des Periers, la
reine de Navarre, y tient une grande place. A tout instant elle adresse
ptres ou rondeaux  son frre, et celui-ci lui rpond. Le talent de
l'illustre soeur est incomparablement d'un autre ordre que celui du roi,
et, chaque fois que c'est elle qui prend la plume, le lecteur le sent
 la fermet du ton et  une certaine lvation de pense. Il ne faut
pourtant pas s'attendre, mme de sa part,  une dlicatesse de got qui
n'existait pas alors, ni  une longue suite de bons vers, tels qu'il
n'tait donn d'en produire,  cette date, qu' la seule veine fluide de
Marot. crivant au roi pendant une grossesse, Marguerite dbutera en ces
mots:

  Le groz ventre trop pesant et massif
  Ne veult souffrir au vray le cueur naf
  Vous obeyr, complaire et satisfaire...

Dans les dsastres et les rudes preuves qu'eut  supporter son frre,
elle le comparera tantt  nas et tantt  Jsus-Christ, de mme
qu'elle s'criera, cri parlant de Madame d'Angoulme, leur mre, qui est
reste courageusement au timon de l'tat:

  -t-elle eu peur de mal, de mort, de guerre,
  Comme Anchises qui dlaissa sa terre?

Elle se dira elle-mme aussi infortune que Cruse dans l'incendie
troyen, puisqu'elle s'est trouve impuissante  suivre et  servir ceux
qu'elle aime. D'heureux vers rachtent ces associations bizarres et
ces images tires de si loin. Toujours c'est aux meilleurs et aux plus
gnreux sentiments de son frre qu'elle s'adresse; c'est le culte de
l'honneur qu'elle chauffe et qu'elle entretient en lui:

  Mais toy, qui as toujours foy conserve
  Et envers tous ta constance observe,
  Rendant content Dieu et ta conscience
  Par ta vertu, doulceur, foy, pacience,
  Tenant  tous parole et vrit,
  Honneur tu as, non ennuy mrit.

Elle le loue de sa clmence envers les rvolts de La Rochelle; elle
l'admire avec exaltation surtout pour sa loyale conduite et ses
chevaleresques reprsailles envers Charles-Quint, son grand ennemi,
lorsqu'il le fta si royalement durant ce hasardeux passage  travers la
France:

  L'Ytalien  grand peine l'a creu,
  Car la bont, qui de Dieu est venue,
  De l'infidelle est tousjours incongnue.
  Celluy qui est de la foy devestu
  Ne peult louer en aultre sa vertu.
  Or, dites-moi, qu'esse que Dieu demande?
  Qu'esse que tant il loue et recommande?
  C'est rendre bien pour mal, voire et aymer
  Son ennemy: qui est le plus amer
  Et dur morceau qui soit en l'Escripture,
  D'autant qu'il est contre nostre nature.
  Le Roy l'a faict, et si l'a accomply:
  Ce dont le cueur, s'il n'est de Dieu remply,
  Plustost mourroit que de s'y accorder.
  Je me tairay du surplus recorder.
  Qui faict le plus, il fera bien le moings:
  Son cueur est pur et nettes sont ses mains.

Franois Ier rpondait d'avance  ces dignes loges, lorsque, de sa
prison d'Espagne, il lui crivait dans une chanson:

  Cuer resolu d'aultre chose n'a cure
  Que de l'honneur.
  Le corps vaincu, le cueur reste vainqueur[16].

[Note 16: Est-il besoin de faire remarquer l'intention de ces
allitrations, assonances et consonnances: _cuer, cure, corps, cueur,
vainqueur_? La posie du XVIe sicle est pleine de ces vestiges d'une
versification antrieure. On lit  la page 12 du prsent _Recueil_:

  Ne nul plaisir que nature nous _donne_
  Ne nous est riens, si bientost ne _retourne_.

La rime n'y est pas, mais il y a assonance comme chez les anciens
trouvres,]

A dfaut de beaux vers, ce sont l de hauts sentiments, et ils se font
cho dans cette correspondance rime entre le roi et sa soeur.

On s'est fort occup de Marguerite dans ces derniers temps, et les
publications ritres dont elle a fourni le sujet l'ont de plus en plus
mise en lumire. Les railleries  la Brantme et les demi-sourires, dont
on pouvait jusqu'alors s'accorder la fantaisie en prononant le nom de
l'auteur de l'_Heptamron_, ont fait place peu  peu  une apprciation
plus srieuse et plus fonde. A travers les conversations galantes et
libres qui taient le bon ton du temps et o elle tenait le d, on ne
saurait mconnatre dsormais en elle ce caractre lev, religieux,
de plus en plus mystique en avanant, cette facult d'exaltation et de
sacrifice pour son frre, qui clate  tous les instants dcisifs et qui
fait comme l'toile de sa vie. La duchesse d'Angoulme et ses enfants,
Marguerite et Franois, s'aimaient tous les trois passionnment;
c'tait, comme le dit Marguerite, un parfait _triangle_, et une vraie
_trinit_. Les expressions triomphantes dont est rempli le _Journal_ de
la mre du roi, et qui rappellent le _Latonoe pertentant gaudia pectus_,
se reproduisent dans les lettres et dans les vers de sa soeur. Ces deux
femmes idoltrent ce roi de leur sang dont elles sont glorieuses; elles
dbordent sitt qu'elles parlent de lui. La mre crit  son fils captif
comme madame de Svign  sa fille absente: A ceste heure... je cuyde
sentir en moy-mesme que vous seuffrez. Marguerite se reprsente aussi
comme une autre mre pour ce frre bien-aim, quoiqu'elle n'ait que deux
ans plus que lui; et, le revoyant aprs une sparation, elle croit lire
dans son seul regard toute une tendre allocution, qu'elle se traduit de
la sorte  elle-mme:

  ........C'est celluy que d'enfance
  Tu as veu tien, tu le voys et verras;
  Ainsy l'a creu et le croys et croirras.
  Ne crains donc, soeur, par crainte ne diffre;
  Je suis ton roy, aussy je suis ton frre.
  Frre et petit n'as craint de me tenir
  Entre tes bras; ne crains donc de venir
  Entre les miens, qui suis grand et ton roy:
  Car en croissant croist mon amour en moy.

  Ainsy parla l'oeil plain de charit,
  Et voz deux bras dirent: C'est veritt[17].

Un diteur instruit[18], qui, dans un premier travail, avait jug fort
sainement, selon nous, de Marguerite, a cru devoir revenir sur ce
jugement dans une seconde publication, et il a t conduit par une
interprtation laborieuse  dnoncer dans le coeur de cette princesse je
ne sais quel sentiment fatal et mystrieux, dont son frre aurait t
l'objet. Mais la lettre qui, par ses termes obscurs, avait fourni
matire  l'quivoque, a t depuis lors claircie, rapporte  sa
vraie date, et une explication naturelle l'a replace au nombre des
tmoignages de dvouement que Marguerite prodigua  son frre durant sa
captivit. Cette lettre n'offre rien d'ailleurs de plus expressif que ce
qu'on lit en maint endroit du prsent _Recueil_:

  O quelle amour! et qui jamais l'eust creue!
  Qui en absence est augmente et creue;
  L o jamais changement n'ay trouv;
  Tel vous ay creu, tel vous ay prouv[19]!

Dans un voyage qu'elle faisait en litire durant la semaine sainte de
1547, accourant en toute hte auprs de son frre malade, Marguerite
accusait la lenteur du transport, et, dans une chanson compose le long
du chemin, elle s'criait d'un bond de coeur imptueux:

  Avancs-vous, hommes, chevaulx,
  Asseurs-moi, je vous supplye,

[Note 17: Page 183.]

[Note 18: M. Gnin. Il faut ajouter qu'il porta dans ses
tergiversations et toute sa discussion sur Marguerite une passion
singulire et cette humeur acaritre qui lui tait habituelle.]

[Note 19: Page 185.]

  Que nostre Roy, pour ses grands maulx,
  A receu sant accomplie:
  Lors seray de joye remplye.
  Las! Seigneur Dieu, esveills-vous,
  Et vostre oeil sa doulceur desplye,
  Saulvant vostre Christ et nous tous[20]!

De telles expressions de mysticit se mlent perptuellement  la
profession de sa tendresse pour son frre. Il faut y faire la part
du got, et puis reconnatre aussi que, pour Marguerite, c'tait une
dvotion rellement que l'affection fraternelle. Comme mouvement bien
sincre de pit non moins que de posie, je signalerai un trs-bel et
trs-vif lan de prire  Dieu, pre de Christ (page 181); le jet de
l'oraison s'y soutient d'un bout  l'autre; c'est un curieux exemple de
verve puritaine  cette poque.

Aprs cela, si l'on s'tonnait, si l'on souriait encore de voir cette
Marguerite si fort en contraste avec la premire ide qu'on se fait
de l'auteur des _Contes et nouvelles_, nous rpondrions que notre
impression ne s'est forme que sur la lecture des pices qui attestent
la suite srieuse de ses penses. Nous n'ignorons pas que les plus
confidentielles mme de ces pices crites ne disent jamais tout; nous
savons que le XVIe sicle particulirement avait ses grossirets, et
que le coeur humain a, de tout temps, alli bien des contraires.
Il serait donc tmraire et presque ridicule de venir rpondre de
l'ensemble d'une vie et d'en garantir aprs coup les accidents. Qu'il
suffise d'avoir saisi la teneur et l'habitude leve d'une me durant
les longues et dfinitives annes[21].

[Note 20: Page 58.]

[Note 21: Parmi les publications de date postrieure concernant
Marguerite, je veux au moins indiquer celle du comte H. de La
Ferrire-Percy, qui nous a donn le _Livre de dpenses_ de la digne
reine,--dpenses des plus honorables, des plus gnreuses,--et une
_tude sur ses dernires annes_ (Paris, Aubry, 1862). Tout examen un
peu approfondi tourne en l'honneur de la bonne et belle nature de cette
princesse.]

Le _Recueil_ publi par M. Champollion donne,  la suite des vers, une
soixantaine de lettres en prose, crites par Franois Ier ou  lui
adresses, et presque toutes de galanterie. Une note en marge d'un
manuscrit attribue plusieurs de ces lettres  Diane de Poitiers. M.
Champollion, en reproduisant ce nom de Diane, est le premier  faire
remarquer que la supposition offre peu de certitude et de vraisemblance.
Il n'y en a aucune en effet; Diane n'a jamais pass pour tre avec
Franois Ier dans de telles relations. De plus, les lettres de la
matresse anonyme trahissent une situation menace; il y est question de
haines, de calomnies. On sent une favorite dont l'astre baisse; et celui
de Diane montait au contraire. Ces lettres contiennent, au reste, assez
d'indications indirectes pour qu'en s'y appliquant on ait le moyen
peut-tre d'en dterminer la source. Mais en valent-elles la peine?
Comme chantillon du style bizarre et alambiqu, je citerai une lettre
de Franois Ier, que le _Recueil_ met  l'adresse de la duchesse
d'Alenon, c'est--dire de Marguerite. Comprenne qui pourra ce jargon.
L'htel Rambouillet n'a pas invent, comme on va le voir, le style des
prcieuses:

    Un chascun se sait esjouir, ma mignonne, de son ayse; mais celuy
    qui l'a, a tant forte querelle, qu'elle a anticipp et occupp toute
    demonstration, si qu'il se peult dire le sentir parfaictement. Par
    quoy, puisque par cette raison je ne puis, encores moins doibs-je
    faire tant d'injure  ma felicit que de l'obliger et soubsmettre 
    la foiblesse de ma pleume. Seullement le peult savoir vostre esprit
    et amour pour estre perpetuellement escripte au pappier de vostre
    chair, par l'ancre de vostre sang; commung  vous C. A.[22].

[Note 22: Je donne le texte de cette lettre d'aprs le manuscrit
de M. Cigongne, non que ce texte soit plus intelligible que celui du
_Recueil_ imprim, mais parce qu'il en diffre assez notablement. Les
curieux, s'il en est, pourront comparer ensemble les deux galimatias.]

Les _Posies_ de Franois Ier, fort loues de son vivant, rentrrent
dans l'obscurit aprs lui; elles y restrent, et personne alors ne
songea  les publier. M. Champollion a relev cet oubli, qui tient 
plus d'une cause. D'abord ces posies, en gnral, sont dcidment
mauvaises, et les contemporains se doutent toujours bien un peu de
ces choses-l, mme quand ils ne le disent pas. Puis le got changea
brusquement  la mort de Franois Ier. Les beaux esprits de sa
gnration, les Marot, les Bonaventure des Periers, l'avaient prcd
dans la tombe; sa soeur Marguerite le suivit de prs. Le seul Mellin
de Saint-Gelais survcut, mais il avait assez  faire de se maintenir
lui-mme contre le flot des potes survenants. Dans les dernires annes
de Franois Ier, l'influence de Marguerite, celle mme de la duchesse
d'tampes, favorisaient  la cour une sorte de posie semi-calviniste;
les courtisans chantaient les psaumes de Marot; Diane de Poitiers, en
arrivant  la pleine puissance, dsira d'autres chansons, et le cardinal
de Lorraine, bon catholique, fut de son avis. La jeune cole paenne de
Ronsard s'offrait, et elle leur convint d'autant mieux par le contraste.
Henri II personnellement aimait peu les lettres, et il est  cet gard
le plus terne de tous les Valois; mais sa soeur, la seconde Marguerite,
qui devint duchesse de Savoie, se dclara hautement protectrice de
la jeune bande. Le pass fut ray d'un trait et comme non avenu. Les
_Posies_ de Franois Ier eussent reparu assez hors de propos en cette
re nouvelle. On mit en oubli bien d'autres productions de la veille
plus dignes de survivre, et dans un recueil des _Marguerites potiques_,
espce d'Anthologie finale qui rsume la fleur du XVIe sicle[23], je ne
vois point qu' l'article Roses on ait daign se souvenir de cette pice
si gracieuse de Bonaventure des Periers. La seconde moiti du sicle
crasa la premire.

[Note 23: _Les Marguerites potiques, tires des plus fameux potes
franois, tant anciens que modernes_, par Esprit Aubert, 1613.]

Aujourd'hui on doit des remerciements  M. Aim Champollion, pour avoir
exhum et mis au jour cet ensemble des royales posies. Historiquement,
je l'ai dit, elles ont leur intrt et mme leur importance; au point de
vue littraire, je doute fort qu'elles ajoutent beaucoup  la rputation
de Franois Ier. La discrtion, le choix, c'est l le secret de
l'agrment en littrature, et l'esprit qui prside aux informations
historiques obit  des conditions diffrentes. Le moment serait
pourtant venu, je le crois, de dresser une Anthologie franaise
vritable, et d'y apporter  la fois la svrit de l'rudition et celle
du got. Il y aurait avant tout  faire un travail philologique de
rvision; car il est incroyable  quel point les textes de ces vieilles
posies se sont corrompus; l'incorrection des copies ou des impressions
s'est ajoute  celle de la langue pour embrouiller le sens de certaines
pices, qui, bien rtablies, pourraient paratre ingnieuses. Nos
_Analecta_ auraient besoin par moments de la sagacit d'un Brunck ou
d'un Jacobs; mais des esprits de cette trempe ne croiraient-ils pas s'y
rabaisser? Quoi qu'il en soit, une honnte mesure d'exactitude et de
finesse suffirait  l'oeuvre. En ce qui est du XVIe sicle, on ne
saurait se flatter, dans une telle Anthologie, d'difier un Temple du
Got, mais on y figurerait trs-bien un Temple de la Grce. Chaque
auteur y entrerait, selon son rang, avec un bagage trs-allg. Pour le
choix du bagage, on devrait tre rigoureux, mais avec tact, et ne pas
imiter ce compilateur[24] qui, en introduisant Rmi Belleau, n'eut
d'autre soin que d'omettre la pice d'_Avril_, prcisment la perle du
vieux pote; il y a des faiseurs de bouquets qui ont la main heureuse!
Dans un tel Temple de la Grce, Marot prsiderait le groupe entier de
ses contemporains pour le rgne de Franois Ier; Louise Lab,  ct de
lui, tiendrait la guirlande, au-dessus mme de Marguerite. Bonaventure
des Periers n'y entrerait qu'avec une seule pice, Gohorry, avec une
seule stance[25]; le bon jurisconsulte Forcadel, un peu tonn, s'y
verrait admis pour avoir une seule fois, je ne sais comment, russi dans
un dialogue _rustique amoureux_, traduit de Thocrite. Franois Ier y
serait comme roi, pour l'esprit vivifiant qu'il rpandit autour de lui,
pour les sourires et les rayons qu'il prodigua avec grce; mais, en fait
de vers de sa faon, il n'en aurait gure prsents qu'une vingtaine au
plus, ce qu'il en pourrait crire en se jouant sur une vitre, comme il
fit une fois  Chambord.

Mai 1847.

[Note 24: Auguis.]

[Note 25: La stance bien connue: _La jeune fille est semblable  la
rose_, etc., etc. Vous croyez (et moi-mme je l'ai cru) que cette stance
est directement imite du latin de Catulle? Non pas; c'est traduit de
l'_Amadis_, o Gohorry, qui traduisait une partie de ce roman espagnol,
l'a rencontre.]




Le
CHEVALIER DE MR
ou
DE L'HONNTE HOMME AU DIX-SEPTIME SICLE.

Connaissez-vous le chevalier de Mr? Ce n'est pas que je vous conseille
de le lire; il n'est bon  connatre que par extraits. Il passait pour
plus aimable qu'il ne devait tre,  en juger par ses lettres et par ses
discours imprims; il faisait profession de ce qui n'est bien que si
on ne le professe pas, et que si l'on en use d'un air d'aisance et de
naturel. Sa politesse est compasse, et je le souponne fort d'avoir t
de ceux qui sont _frivoles dans le srieux et pdants dans le frivole_;
mais c'tait certainement un homme de beaucoup d'esprit, tabli sur ce
pied-l dans le monde, ayant commerce avec ce qu'il y avait de plus
considrable dans les lettres et  la cour, dsign par l'opinion,  un
certain moment (de 1649  1664), pour un arbitre ou du moins pour un
matre d'lgance. Son tort fut de prendre trop  la lettre et trop
au srieux ce rle dlicat, et de pousser  bout ce qui ne doit tre
qu'effleur, ce qui doit tre renouvel toujours. On a dit de Benserade
que c'tait un Voiture trop prolong: 'a t l'inconvnient aussi du
chevalier de Mr. Malgr ces dfauts ou  cause de ces dfauts mmes,
le chevalier de Mr est un _type_; et si aujourd'hui on veut tudier un
des caractres les plus en honneur au XVIIe sicle, on ne saurait mieux
s'adresser ni surtout plus commodment qu' lui.

Il y eut, vers ce temps, des hommes qui nous reprsentent et qui
ralisent en eux l'ide de l'honnte homme, comme on l'entendait alors,
bien mieux que le chevalier de Mr ne le sut faire dans sa personne,
et lui-mme, parmi les gens de sa connaissance, il nous en cite qu'il
propose pour d'accomplis modles. Il n'en est aucun pourtant qui ait
plus rflchi que lui sur cet idal, qui se soit plus appliqu  le
dfinir,  en fixer les conditions,  disserter sur l'ensemble des
qualits qui le composent, tales enseigner en toute occasion. Un matre
 danser n'est pas toujours celui (tant s'en faut) qui danse le mieux;
mais si quelque ancien matre fameux en ce genre a crit quelque chose
sur son art, et que cet art soit en partie perdu, on doit recourir au
trait. Le chevalier de Mr a t,  son heure, un matre de bel air et
d'agrment, et il a laiss des traits.

Il ne s'exagre point d'ailleurs, autant qu'on le pourrait croire,
l'effet des prceptes: Eh! qui doute, dit-il quelque part [26], que si
quelqu'un tait aussi honnte homme que l'on dit que Pignatelle toit
bon cuyer, il ne pt faire un honnte homme comme Pignatelle un bon
homme de cheval? D'o vient donc qu'il en arrive autrement? Il va
lui-mme au-devant des objections que soulve le didactique en pareille
matire, lorsqu'il dit: En tous les exercices, comme la danse, faire
des armes, voltiger, ou monter  cheval, on connot les excellents
matres du mtier  je ne sais quoi de libre et d'ais qui plat
toujours, mais qu'on ne peut gure acqurir sans une grande pratique; ce
n'est pas encore assez de s'y tre longtemps exerc,  moins que d'en
avoir pris les meilleures voies. Les agrments aiment la justesse en
tout ce que je viens de dire, mais d'une faon si nave, qu'elle donne
 penser que c'est un prsent de la nature[27]. Je ne saurais mieux
comparer les crits de Mr qu' ceux de Castiglione, auteur du livre
du _Courtisan_ (_Cortegiano_). Celui-ci a fait le code de l'_homme de
cour_, l'autre a fait celui de l'_honnte homme_.

[Note 26: Cinquime Conversation avec le marchal de Clrembaut.]

[Note 27: _Discours de la Conversation_.]

_Honnte homme_, au XVIIe sicle, ne signifiait pas la chose toute
simple et toute grave que le mot exprime aujourd'hui. Ce mot a eu bien
des sens en franais, un peu comme celui de _sage_ en grec. Aux poques
de loisir, on y mlait beaucoup de superflu; nous l'avons rduit au
strict ncessaire. L'honnte homme, en son large sens, c'tait l'homme
_comme il faut_, et le _comme il faut_, le _quod decet_, varie avec
les gots et les opinions de la socit elle-mme. L'abb Prevost est
peut-tre le dernier crivain qui, dans ses romans, ait employ le mot
_honnte homme_ prcisment dans le beau sens o l'employaient, au XVIIe
sicle, M. de La Rochefoucauld et le chevalier de Mr. Lorsque Voltaire
disait en plaisantant:

  Nos voleurs sont de trs-honntes gens,
  Gens du beau monde...[28],

il dtournait dj un peu le sens et le parodiait, en lui tant
l'acception solide qui, au XVIIe sicle, n'tait pas sparable de
l'acception lgre. C'est ainsi que Bautru, ds longtemps, avait dit, en
jouant sur le mot, qu'_honnte homme et bonnes moeurs ne s'accordoient
gure ensemble_; franche saillie de libertin! L'honnte homme alors
n'tait pas seulement, en effet, celui qui savait les agrments et
les biensances, mais il y entrait aussi un fonds de mrite srieux,
d'honntet relle qui, sans tre la grosse probit bourgeoise toute
pure, avait pourtant sa part essentielle jusque sous l'agrment; le tout
tait de bien prendre ses mesures et de combiner les doses; les vrais
honntes gens n'y manquaient pas.

[Note 28: _L'Enfant prodigue_, acte III, scne II.]

Les dames surtout savaient vite  quoi s'en tenir, et quand on avait
tout dit, tout expliqu, elles demandaient quelque chose encore; ce
quelque chose, dit Mr, consiste en je ne sais quoi de noble qui
relve toutes les bonnes qualits, et qui ne vient que du coeur et de
l'esprit; le reste n'en est que la suite et l'quipage. Le chevalier
recommande beaucoup cet entretien des dames; c'est l seulement que
l'esprit _se fait_ et que l'honnte homme s'achve; car, comme il le
remarque trs-bien, les hommes sont _tout d'une pice tant_ qu'ils
restent entre eus.

En revanche, vers le mme temps (et ceci complte le chevalier), Mlle de
Scudery observait de son bord que les plus honntes femmes du monde,
quand elles sont un grand nombre ensemble (c'est--dire _plus de
trois_), et qu'il n'y a point d'homme, ne disent presque jamais rien qui
vaille, et s'ennuyent plus que si elles toient seules. Au contraire,
il y a je ne sais quoi, que je ne sais comment exprimer (avouait
d'assez bonne grce cette estimable fille), qui fait qu'un honnte homme
rjouit et divertit plus une compagnie de dames que la plus aimable
femme de la terre ne sauroit faire[29]. Quand on sent si vivement
des deux cts l'avantage d'un commerce mutuel, on est bien prs de
s'entendre ou plutt on s'est dj entendu, et la science de l'honnte
homme a fait bien des pas.

[Note 29: _Conversations sur divers sujets_, par Mlle de Scudery,
article _de la Conversation_.]

On sait bien peu de chose sur la vie du chevalier de Mr; la date de sa
naissance est reste incertaine comme le fut longtemps celle de sa mort.
Il tait n, dit-on, vers la fin du XVIe sicle ou au commencement du
XVIIe; mais je ne crois pas qu'il soit d'avant 1610, car il servait
encore activement en 1664, et il ne mourut qu'en 1685, comme on
l'apprend par hasard d'un mot chapp  la plume de Dangeau. Il tait
cadet d'une noble maison du Poitou. Son an, M. de Plassac-Mr,
s'tait aussi ml de bel-esprit, et il correspondait avec Balzac: c'est
ce mme M. de Plassac qui prtendait corriger le style de Montaigne. On
a quelquefois confondu les deux frres[30]. Le chevalier ne commence 
poindre dans les Lettres de Balzac qu'en l'anne 1646; c'est bien  lui
que ce grand complimenteur crivait: La solitude est vritablement une
belle chose; mais il y auroit plaisir d'avoir un ami fait comme vous, 
qui l'on pt dire quelquefois que c'est une belle chose[31]. Et encore:
Si je vous dis que votre laquais m'a trouv malade, et que votre lettre
ma guri, je ne suis ni pote qui invente, ni orateur qui exagre; je
suis moi-mme mon historien qui vous rend fidle compte de ce qui se
passe dans ma chambre[32]. Le chevalier, dans cette lettre, est trait
comme un _brave_ et comme un _philosophe_ tout ensemble; il avait servi
avec honneur sur terre et sur mer[33]. Avant mme de s'tre retir du
service et dans les intervalles des campagnes, il ne songeait qu' vivre
agrablement dans le monde, tantt  la cour et tantt dans sa maison du
Poitou, par o il tait assez voisin de Balzac. Celui-ci fut son premier
modle et son grand patron en littrature. En ddiant au chevalier ses
_Observations sur la Langue franoise_, Mnage lui disait: Quand je
vins  Paris la premire fois, vous tiez un des hommes de Paris le plus
 la mode. Votre vertu, votre valeur, votre esprit, votre savoir, votre
loquence, votre douceur, votre bonne mine, votre naissance, vous
faisoient souhaiter de tout le monde. Toutes ces belles qualits me
furent un jour reprsentes par notre excellent ami monsieur de Balzac
avec toute la pompe de son loquence. Cette pompe ne dplaisait pas au
chevalier; il en tenait lui-mme, et, sous ses airs d'homme du monde,
il avait du _collet-mont_, comme disait de lui Mme de Svign. Entre
Balzac et Voiture, le chevalier n'hsitait pas; il tait pour le
premier, et il se risqua souvent  critiquer le second, avec qui il
tait en commerce galement. On peut conjecturer, par quelques passages
des _Lettres_ du chevalier, que Voiture, cet aimable badin, l'avait
moins pris au srieux que n'avait fait Balzac, et qu'il en tait rsult
quelque pique d'amour-propre entre eux. Balzac, dont les oeuvres
subsistent bien plus que celles de Voiture, avait incomparablement moins
d'esprit comme homme, et peu ou point de discernement des personnes.
Cet homme, qui faisoit de si belles lettres, dit quelque part le
chevalier en parlant de Voiture, voulut tre de mes amis en apparence;
je voyois qu'il disoit souvent d'excellentes choses, mais je sentois
qu'il toit plus comdien qu'honnte homme; cela me le rendoit
insupportable, et j'aimois Balzac de tout mon coeur, parce qu'il toit
tendre et plein de sentiments naturels[34]. On devine, sous ces beaux
mots, ce que l'amour-propre ne sait pas voir ou ne veut pas dire. C'est,
au reste,  la suite de ces deux pistolaires que vient se classer le
chevalier et qu'il mrite d'avoir rang dans notre littrature. Ses
_Lettres_ participent de la manire de tous deux; il a beaucoup plus de
finesse d'esprit et plus d'observation morale que Balzac; il sait par
moments le monde tout autant que Voiture; son analyse est des plus
nuances; mais sa dduction est lente, sans lgret, sans enjouement.
Il crivait un jour  quelqu'un:

[Note 30: Voir dans les _loges de quelques auteurs franois_, par
Jolly, l'article qui concerne M. de Mr; M. de Plassac y est confondu
avec son frre. Le volume imprim des _Lettres_ de M. de Plassac est de
1648.]

[Note 31: Lettre du 6 juin 1646.]

[Note 32: Lettre du 24 aot 1646.]

[Note 33: Il servait encore en 1664, et il fit partie de l'expdition
navale contre les pirates de Barbarie, laquelle, aprs un assez brillant
dbut, eut une triste fin. Dans la _Gazette_ extraordinaire du 28
aot 1664, qui annonce _la prise de la ville et du port de Gigrie en
Barbarie par les armes du Roy, sous le commandement du duc de Beaufort,
gnral de Sa Majest en Afrique_, le chevalier a l'honneur d'tre
mentionn. Aprs le dtail du dbarquement et de la prise de la place,
on y lit que, le lendemain, les Maures, qui s'taient retirs sur les
hauteurs, vinrent assaillir une garde avance; le duc de Beaufort,
accouru au bruit de l'escarmouche, s'tant mis  la tte des Gardes,
et le comte de Gadagne  la tte de Malte, repoussrent vertement les
assaillants: Tous les officiers des Gardes qui toient en ce poste, dit
le bulletin, et ceux qui survinrent, tant de leur corps que de celui de
Malle, s'y comportrent trs-dignement... Les chevaliers de Mr et
de Chastenay y furent blesss des premiers. On pourrait conjecturer,
d'aprs la teneur de ce bulletin, que M. de Mr tait chevalier de
Malte et servait sur les galres de l'Ordre.]

[Note 34: Lettre 128e.]

    Vous m'crivez de temps en temps de ces lettres qu'on lit
    agrablement, et surtout quand on a le got bon; mais elles cotent
    toujours beaucoup, et je ne crois pas qu'on en puisse faire plus de
    deux en un jour. Balzac me dit une fois qu'avant que d'tre content
    d'un certain billet au maire d'Angoulme, il y avoit pass plus de
    quatre matines. Je ne trouve pourtant rien dans ce billet ni de
    beau ni de rare, et plus je le considre, moins j'en fais de cas.
    Voiture se plaignoit aussi de la peine que lui avoit donne la
    lettre de la _carpe,_ et, sans mentir, il en toit  plaindre[35].

Mais Voiture, quoi qu'il en dise, avait l'-propos, la rapidit, le don
du moment; ce qui n'empche pas aujourd'hui les _Lettres_ du chevalier
d'tre bien plus intressantes et plus instructives pour nous que les
siennes.

Les _Lettres_ du chevalier, en effet, abondent en particularits qui
touchent  la fois  l'histoire de la langue et  celle des moeurs, et
qui nous y font pntrer. Littrairement, elles sont antrieures 
la rvolution que fit Mme de Svign dans ce genre jusque-l si peu
familier. Aprs Balzac, aprs Voiture, qui sont des pistolaires de
profession, la charmante mre de Mme de Grignan sait tre parfaitement
naturelle et obir  son propre gnie,  son coeur, tout en soignant le
dtail plus qu'il n'y parat, et en songeant bien un peu au monde qui
attachait tant de prix alors  une lettre bien faite. Le chevalier de
Mr, au contraire, est rest un pistolaire tout de profession; et
de dmon familier, il n'en a pas. C'est un _prcieux_ qui continue de
l'tre alors qu'il n'y avait dj plus de _prcieuses_, ou qu'il n'y
avait plus que la vieille Mlle de Scudery qui l'tait encore. Les
_Lettres_ du chevalier offrent un continuel exemple de cette espce de
finesse et de subtilit qu'on peut retrouver dans les _Conversations_
et les _Entretiens_ publis vers la mme date par l'auteur surann
de _Cllie_. Comme pense toutefois, comme coup d'oeil moral, il est
trs-suprieur  cette respectable demoiselle, et on ne saurait se
figurer, avant de l'avoir lu, ce qui se rencontre parfois chez lui de
dlicat comme observation et comme langue.

[Note 35: Lettre 99e.]

Le chevalier a marqu assez bien lui-mme le ton de ses lettres dans un
endroit o il discute la question de savoir _s'il faut crire comme on
parle et parler comme on crit[36]. Il remarque finement que les choses
qu'on ne prononce jamais et qui ne sont faites que pour tre lues des
yeux, comme une histoire ou quelque composition d'un genre rassis,
ne doivent pas s'crire comme l'on ferait un conte en conversation;
l'histoire est plus noble et plus svre, la conversation est plus libre
et plus nglige. Et aprs avoir touch les harangues, il en vient aux
lettres, lesquelles, dit-il, ne se prononcent point: Car, encore qu'on
en lise tout haut, ce n'est pas ce qu'on appelle prononcer; on ne les
doit pas crire tout  fait comme on parle. Pour preuve de cela,
continue-t-il, si l'on voit une personne  qui l'on vient d'crire une
lettre, ft-elle excellente, on ne lui dira pas les mmes choses qu'on
lui crivait, ou pour le moins on ne les lui dira pas de la mme faon.
Il est pourtant bon, lorsqu'on crit, de s'imaginer en quelque sorte
qu'on parle, pour ne rien mettre qui ne soit naturel et qu'on ne pt
dire dans le monde; et de mme quand on parle, de se persuader qu'on
crit, pour ne rien dire qui ne soit noble et qui n'ait un peu de
justesse. Ainsi, premirement, il n'crit point ses lettres comme il
cause, et de plus mme quand il cause, il parle un peu comme un _livre_;
on voit d'ici le renchrissement qu'en doit prendre son style. Il
se plat  citer  ce propos son ami et son modle, le marchal de
Clrembaut, qui cherchoit autant d'esprit avec une femme de chambre
entre deux portes que lorsqu'il parloit  la reine au milieu de toute la
cour[37]. De mme lui, quand il crivait  un procureur, il ajustait son
style comme quand il s'adressait  une duchesse. Cette manire d'crire
et cette manire de causer taient celles qui eurent la vogue dans le
meilleur monde, sous un certain rgime de got, entre l'_Astre_ et la
_Cllie_; mais  quoi songeait-il de mener cela jusqu'aprs Mme de La
Fayette et aprs Boileau?

[Note 36: Cinquime _Conversation_ avec le marchal de Clrembaut.]

[Note 37: Lettre 27e.]

Les _Lettres_ du chevalier parurent en 1682, quand le grand sicle
n'attendait plus, pour nouveaut dernire qui l'excitt, que les
_Caractres_ de La Bruyre. Un premier ouvrage, _les Conversations du
M. de C. et du C. de M._ (du marchal de Clrembaut et du chevalier
de Mr) avait paru en 1669, l'anne mme des _Penses_ de Pascal.
L'auteur-amateur avait fait imprimer dans l'intervalle quelques petites
dissertations sur _la Justesse_, sur _l'Esprit_, sur _la Conversation_,
sur _les Agrments_; tout cela venait trop tard, et l'on conoit que
Dangeau, enregistrant dans son Journal la mort du chevalier, ait dit:
C'toit un homme de beaucoup d'esprit, qui avoit fait des livres qui ne
lui faisoient pas beaucoup d'honneur. Le got de ces choses, et surtout
de cette manire de les dire, avait pass, et, en matire lgre
comme bien souvent en matire plus grave, le moment est tout; on n'en
_rappelle_ pas. Aujourd'hui, pour nous intresser aux oeuvres du
chevalier, nous n'avons qu' les remettre  leur vraie date, et  y
tudier le got et les prtentions des gens du monde qui taient sur le
pied de beaux-esprits aux environs de la Fronde, au temps de la jeunesse
de Mme de Maintenon ou de Pascal.

Je cite ces deux noms  dessein, parce que le chevalier s'y est  jamais
associ d'une manire fcheuse et presque ridicule, et il serait trop
rigoureux vraiment de le juger par l. Il y a de lui une lettre fort
connue adresse  Pascal, et dans laquelle il prtend en remontrer 
ce gnie original, et cela ni plus ni moins que sur les mathmatiques;
c'est incroyable de ton:

    Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n'tiez plus si
    persuad de l'excellence des mathmatiques? Vous m'crivez  cette
    heure que je vous en ai tout  fait dsabus, et que je vous ai
    dcouvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne
    m'eussiez connu. Je ne sais pourtant, monsieur, si vous m'tes si
    oblig que vous pensez. Il vous reste encore une habitude que vous
    avez prise en cette science,  ne juger de quoi que ce soit que par
    vos dmonstrations, qui, le plus souvent, sont fausses. Ces longs
    raisonnements tirs de ligne en ligne vous empchent d'entrer
    d'abord en des connoissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je
    vous avertis aussi que vous perdez par l un grand avantage dans le
    monde...

Et plus loin, sur la _division  l'infini_:

    Ce que vous m'en crivez me parot encore plus loign du bon sens
    que tout ce que vous m'en dites dans notre dispute...

Il n'en faudrait pas plus qu'une pareille lettre pour perdre celui qui
l'a pu crire dans l'opinion de la postrit, et Leibniz a trait le
chevalier avec bien du mnagement quand il a dit:

    J'ai presque ri des airs que M. le chevalier de Mr s'est donns
    dans sa lettre  M. Pascal... Mais je vois que le chevalier
    savoit que ce grand gnie avoit ses ingalits, qui le rendoient
    quelquefois trop susceptible aux impressions des spiritualistes
    outrs et qui le dgotoient mme par intervalles des connoissances
    solides[38]... M. de Mr en profitoit pour parler de haut en bas 
    M. Pascal. Il semble qu'il se moque un peu, comme font les gens
    du monde qui ont beaucoup d'esprit et un savoir mdiocre. Ils
    voudroient nous persuader que ce qu'ils n'entendent pas assez est
    peu de chose. Il auroit fallu l'envoyer  l'cole chez M. Roberval.
    Il est vrai cependant que le chevalier avoit quelque gnie
    extraordinaire pour les mathmatiques, et j'ai appris de M. des
    Billettes, ami de M. Pascal, excellent dans les _mchaniques_, ce
    que c'est que cette dcouverte dont ce chevalier se vante ici dans
    sa lettre: c'est qu'tant grand joueur, il donna les premires
    ouvertures sur l'estime des paris; ce qui fit natre les belles
    penses de _alea_ de MM. Fermat, Pascal et Huyghens...

[Note 38: La lettre de M. de Mr doit tre antrieure  la
conversion de Pascal et  ce que Leibniz appelle son _spiritualisme
outr_. Le chevalier de Mr, qui tait du Poitou comme le duc de
Roannez, avait d connatre, par cette relation, Pascal, alors lanc
dans le monde (1651-1654).--Sur ces rapports de, Pascal et de Mr, M.
F. Collet a crit un ingnieux article (dans la Revue, _la Libert de
penser_, 15 fvrier 1848); mais la conjecture qu'il met me parat
trs-sujette  contestation, et elle reste,  mes yeux, tort douteuse.]

Et Leibniz finit par conclure que le chevalier, dans ce qu'il dit
contre la _division  l'infini_, se juge lui-mme, et qu'un tel homme,
videmment, tait beaucoup trop occup des _agrments_ du monde visible
pour pntrer fort avant dans ce monde suprieur que rgit la pure
intelligence[39]. Si l'on cherche maintenant ce que Pascal a pu penser de
ce chevalier qui le rgentait si rudement, il est difficile de ne pas
croire qu'il a eu en vue M. de Mr dans la dfinition qu'il donne
des esprits _fins_ par opposition aux esprits _gomtriques_, de ces
esprits fins qui ne sont que fins, qui, tant accoutums  juger les
choses d'une seule et prompte vue, se rebutent vite d'un dtail de
dfinition en apparence strile et ne peuvent avoir la patience de
descendre jusqu'aux premiers principes des choses spculatives et
d'imagination, qu'ils n'ont jamais vues dans le monde et dans l'usage.
On retrouve presque en cet endroit de Pascal les termes mmes du
chevalier et sa prtention perptuelle  dnigrer la gomtrie, sous
prtexte qu'un coup d'oeil habile sufft  tout[40].

[Note 39: _Leibnitii Opera omnia_, au tome II, page 92.]

[Note 40: Outre que cette mthode est lassante, et que jamais ce n'a
t le langage d'aucune cour du monde, il me semble que tout ce qu'on
dit de beau, de grand et de ncessaire, saute aux yeux quand on le dit
bien. (Seconde _Conversation_ du chevalier de Mr avec le marchal de
Clrembaut.)]

Si le chevalier s'est fort compromis par sa manire de traiter Pascal en
colier, il ne fut gure plus d'-propos avec Mme de Maintenon, qu'il
avait plus de motifs d'ailleurs d'appeler son _colire_. Il l'avait
connue jeune, lorsqu'elle tait Mlle d'Aubign, et l'avait aussitt
estime  son prix. Il s'tait mme appliqu  la former au monde, car
c'tait videmment la vocation de ce galant homme et son got
dominant d'avoir toujours, comme dit Mlle de Launay,  instruire et 
_documenter_ quelqu'un sur les grces. La _jeune Indienne_, comme il
l'appelait, lui dut sa premire rputation dans le beau monde. Plus
tard, aprs des annes, il rappelait cela un peu pdantesquement  Mme
de Maintenon, dj pousse dans les grandeurs et  la veille d'enchaner
Louis XIV:

    En vrit, madame, lui crivait-il, il seroit bien mal ais
    d'avoir tant d'amis d'importance au milieu de la cour, et d'estimer
    constamment ceux qui n'y sont de rien, quand ce seroit les plus
    honntes gens qu'on ait jamais vus. Il ne faut attendre que d'une
    vertu bien rare une faveur si extraordinaire. Mais, du temps que
    j'avois l'honneur de de vous approcher, je m'apercevois que vous
    saviez toujours distinguer le vrai mrite parmi de certaines choses
    brillantes qui ne dpendent que de la fortune, et cela me fait
    esprer que vous ne dsapprouverez pas la libert que je prends de
    vous crire. Je pense avoir t le premier qui vous ai donn de
    bonnes leons [41]... Je me souviens que je vous instruisois  vous
    rendre aimable, et que ds lors vous ne l'tiez que trop pour
    moi...

[Note 41: Le chevalier oublie ici un de ses prceptes les plus
essentiels, car il a dit: Un jeune homme, pour apprendre  chanter, 
danser,  monter  cheval,  voltiger ou  faire des armes, peut choisir
de ces matres qui ne cachent pas leur science, parce que, s'ils
excellent dans leur mtier, ils s'en peuvent louer hardiment et sans
rougir. Il n'en est pas ainsi de cette qualit si rare; on se doit
bien garder de dire qu'on est honnte homme, quand on le seroit du
consentement des plus difficiles... On ne trouve que fort peu de ces
excellents matres d'honntet, et l'on n'en voit point qui se vantent
de l'tre. (Discours _de la vraie Honntet_, Oeuvres posthumes.)]


On a voulu voir dans la suite de la lettre une faon dtourne de
demande en mariage; c'est infiniment trop dire: le chevalier badine
l-dessus et ne veut que recommander  son ancienne amie un honnte
homme qui a besoin de protection. Il faut pourtant avoir bien du
contre-temps pour aller faire la leon  Pascal sur la gomtrie, et
pour avoir l'air (ne ft-ce que cela) de s'offrir pour mari  Mme de
Maintenon vers l'anne 1680.

Quand l'abb Nadal publia, en 1700, les _Oeuvres posthumes_ du
chevalier, les choses taient devenues autrement manifestes, et l'humble
Esther sigeait sous le dais. Il faut voir aussi comme l'honnte
diteur, se met en frais au nom du chevalier, et comme celui-ci, pour
cette fois, nous apparat tout d'un coup aux pieds de son colire. Les
rles sont compltement renverss. Aprs avoir nomm les personnes les
plus considrables qui taient de l'intimit de M. de Mr, l'abb Nadal
continue en ces termes:

    C'toit l toute sa socit, si on ose y ajouter encore une
    personne illustre dont le nom emporte toutes les ides les plus
    sublimes de l'esprit, de la vertu, de la grandeur d'me et de tant
    d'autres qualits qui mettent encore-au-dessous d'elle tout ce que
    la fortune a de plus lev et de plus blouissant. Aussi jamais ne
    fit-elle natre d'admiration plus vive que la sienne. _Elle a t
    l'objet de ses mditations dans sa retraite; on la retrouve partout
    dans ses ides_. Selon lui, ses derniers prceptes ne sont que
    l'loge et l'expression de ses vertus mmes, et c'est dans l'honneur
    d'approcher Mme de Maintenon qu'il a trouv la source de ces
    biensances si dlicates, rduites ici en rgles et en principes.

C'est ainsi que les choses s'accommodent avec un peu de complaisance;
cet abb Nadal faisait le prophte aprs coup. Les _Lettres_ publies en
1682 montrent assez que le chevalier se posa jusqu' la fin en matre
plus dispos  donner qu' recevoir des leons[42].

Je n'ai pas dissimul les torts et infime les petits ridicules du
chevalier, et j'ai le droit, ce me semble, d'en venir maintenant  ses
mrites; ils sont trs-rels, trs-fins, et ce m'a t un si sensible
plaisir de les dcouvrir que je voudrais le faire partager. Il n'y a
pour cela qu'une manire, c'est de le citer avec choix, car on ferait
un dlicieux recueil de ses penses et de quelques-unes de ses lettres.
N'tait-ce pas, en effet, un homme de beaucoup d'esprit que celui dont
on rencontre de telles penses  chaque page?

[Note 42: Ainsi,  travers les fatuits de cette lettre qui nous
parat si trange de ton, il savait trs-bien indiquer le ct faible
de Mme de Maintenon, lui dnoncer cet oubli o on l'accusait de laisser
tomber insensiblement ses relations du pass: On s'imagine que vos
anciens amis ne tiennent pas en votre bienveillance une place fort
assure. Il l'avertit qu'on lui reprochait  la cour de n'aimer 
favoriser que des gens dj levs et par eux-mmes en faveur. En mme
temps il reconnaissait son charme, qui faisait qu'on lui restait attach
malgr tout: Si cela vous parot peu vraisemblable  cause que vous
m'avez extrmement nglig, lui disait-il, je vous apprends qu'entre vos
merveilleuses qualits qui font tant de bruit, vous en avez une que je
regarde comme un enchantement: c'est que les gens de bon got qui vous
ont bien connue ne vous sauroient quitter, de quelque adresse que vous
usiez pour vous en dfaire, et j'en suis un fidle tmoin. Tout cela
est finement observ et n'est pas du tout ridicule. En somme, on ne
connatrait pas bien Mme de Maintenon et surtout Mlle d'Aubign, belle
et _d'une beaut qui plat toujours_, douce, secrte, fidle, modeste,
intelligente..., si on ne recourait au chevalier. (Lettres 38e, 6le,
48e, etc.) Je serais tonn si ce n'tait pas d'elle aussi qu'il veut
parler: Une personne, la plus charmante que je connus de ma vie...
(Page 152 des _Oeuvres posthumes_.) La Beaumelle, ce chroniqueur si peu
sr, a _romanc_ selon son usage le chapitre o figure le chevalier; il
est temps qu'un noble et grave historien, M. le duc de Noailles, vienne
remettre l'ordre et la justesse dans les choses de sa maison.]

On n'est plus du monde quand on commence  le bien connotre; au moins
le voyage est bien avanc devant que l'on sache le meilleur chemin.

Comme la voix vient en chantant, et que l'on apprend  s'en bien
servir quand on l'exerce sous un bon matre, l'esprit s'insinue et se
communique insensiblement parmi les personnes qui l'ont bien fait. Il
ne faut point douter que l'on en puisse acqurir lorsqu'un habile homme
s'en mle.

Ceux qui ont le coeur droit ont le sens de mme, pour peu qu'ils en
aient; et prenez garde que de certaines gens qui ont tant de plis et
de replis dans le coeur n'ont jamais l'esprit juste: il y a toujours
quelque faux jour qui leur donne de fausses vues.

On ne saurait avoir le got trop dlicat pour remarquer les vrais et
les faux agrments, et pour ne s'y pas tromper. Ce que j'entends par l,
ce n'est pas tre dgot comme un malade, mais juger bien de tout ce
qui se prsente, par je ne sais quel sentiment qui va plus vite, et
quelquefois plus droit que les rflexions.

Il faut, si l'on m'en croit, aller partout o mne le gnie, sans autre
division ni distinction que celle du bon sens.

Celui qui croit que le personnage qu'il joue lui sied mal ne le saurait
bien jouer, et qui se dfie d'avoir de la grce ne l'a jamais bonne.

Pour bien faire une chose, il ne suffit pas de la savoir, il faut s'y
plaire, et ne s'en pas ennuyer.

Ce qui languit ne rjouit pas, et quand on n'est touch de rien,
quoiqu'on ne soit pas mort, on fait toujours semblant de l'tre.

La plupart des gens avancs en ge aiment bien  dire qu'ils ne sont
plus bons  rien, pour insinuer que leur jeunesse toit quelque chose de
rare.

Cet _honnte homme_ que le chevalier veut former, et qui est comme
un idal qui le fuit (car l'ordre de socit que ce soin suppose
se drobait ds lors  chaque instant), lui fournit pourtant une
inpuisable matire  des observations nobles, dlices, neuves, parfois
singulires et philosophiques aussi. Comme, selon lui, le propre de
l'_honnte homme_ est de n'avoir point de mtier ni de profession, il
pensait que la cour de France tait surtout un thtre favorable  le
produire: car elle est la plus grande et la plus belle qui nous soit
connue, disait-il, et elle se montre souvent si tranquille que les
meilleurs ouvriers n'ont rien  faire qu' se reposer. Ce parfait
loisir constitue vritablement le climat propice: tre capable de tout
et n'avoir  s'appliquer  rien, c'est la plus belle condition pour
le jeu complet des facults aimables: Il y a toujours eu de certains
fainants sans mtier, mais qui n'toient pas sans mrite, et qui ne
songeoient qu' bien vivre et qu' se produire de bon air. Et ce mot
de _fainants_ n'a rien de dfavorable dans l'acception, car ce sont
d'ordinaire, comme il les dfinit bien dlicatement, des _esprits doux_
et des _coeurs tendres_, des gens fiers et civils, hardis et modestes,
qui ne sont ni avares ni ambitieux, qui ne s'empressent pas pour
gouverner et pour tenir la premire place auprs des rois: ils n'ont
gure pour but que d'apporter la joie partout[43], et leur plus grand
soin ne tend qu' mriter de l'estime et qu' se faire aimer. Voil
les _fainants_ du chevalier. tre ce qu'on appelle _affair_, c'est l
proprement la mort de l'honnte homme. M. Colbert, par exemple, tait
affair, et de nos jours, hlas! chacun ne ressemble-t-il pas plus ou
moins en cela  M. Colbert[44]?

[Note 43: Et non pas une joie de plaisants et de diseurs de bons
mots, comme les Boisrobert, les Marigny, les Sarasin (M. de Mr les
exclut nommment), mais une joie lgre et insinuante.]

[Note 44: M. Colbert tait tel, occup et le paraissant; mais le fils
de Colbert, l'aimable M. de Seignelai, comme il savait tout concilier!
On se rappelle ces vers de Chaulieu parlant de son rve d'lyse:

  Dans un bois d'orangers qu'arrose un clair ruisseau,
  Je revois Seignelai, je retrouve Bthune,
  Esprits suprieurs en qui la volupt
  Ne droba jamais rien  l'habilet,
  Dignes de plus de vie et de plus de fortune.

Seignelai, Bthune, M. de Lionne, on les reconnat _honntes gens_
jusque dans les affaires; ils portent le poids lgrement, et,  les
voir, rien ne parat.]

Pour tre honnte homme (selon le chevalier toujours), il faut prendre
part  tout ce qui peut rendre la vie heureuse et agrable, agrable aux
autres comme  soi. De mme que le chrtien veut faire du bien mme 
ceux qui lui veulent du mal, le vrai honnte homme ne saurait ngliger
de plaire, mme  ses ennemis, quand il les rencontre: car celui qui
croit se venger en dplaisant se fait plus de mal qu'il n'en fait aux
autres.--Il y en a d'autres qui veulent bien plaire et se faire aimer;
mais ni l'honneur, ni la vrit, ni le bien de ceux qui les coutent,
ne leur font jamais rien dire, s'ils n'y trouvent leur compte. Ah! que
cette vue sordide est bien loin du coeur du vritable honnte homme! Ne
rien faire que par intrt, mme en ces choses lgres, ne pas savoir
tre aimable, mme gratuitement et en pure perte, M. de Mr appelle
cela les _mauvaises moeurs_. Qu'aurait-il pens de N., qui a tant
d'esprit et qui se croit si moral, mais qui ds sa jeunesse, et jusque
dans ses frais d'esprit, n'a jamais rien fait d'inutile? L'honnte homme
est plus gnreux; il cherche  plaire partout et  tous, mme aux
moindres que lui, et sans intrt. Qui n'a rencontr dans le monde,
depuis qu'on n'a plus le loisir d'y tre parfaitement _honnte homme_,
de ces gens qui sont charmants avec vous le soir,  condition d'tre
brusques s'ils vous rencontrent le matin, et de s'arranger, du plus loin
qu'ils vous avisent, pour ne vous point reconnatre? Ces procds-l
(qui sont dj les procds amricains) n'entrent pas dans l'ide du
chevalier: au fond d'un dsert comme au milieu de la cour,  l'cart, 
l'improviste,  chaque heure, son honnte homme est le mme, car il a
son inspiration dans le coeur. Aussi la vraie honntet est indpendante
de la fortune; comme elle s'en passe au besoin, elle ne s'y arrte pas
chez les autres; elle n'est dpayse nulle part: Un honnte homme de
_grande vue_ est si peu sujet aux prventions que, si un Indien d'un
rare mrite venoit  la cour de France et qu'il se pt expliquer, il ne
perdroit pas auprs de lui le moindre de ses avantages; car, sitt que
la vrit se montre, un esprit raisonnable se plat  la reconnotre,
et sans balancer. Mais ici il devient vident que la vue du chevalier
s'agrandit, qu'il est sorti de l'empire de la mode; son savoir-vivre
s'lve jusqu' n'tre qu'une forme du _bene beateque vivere_ des sages;
son honntet n'est plus que la philosophie mme, revtue de tous ses
charmes, et il a le droit de s'crier: Je ne comprends rien sous le
ciel au-dessus de l'honntet: c'est la quintessence de toutes les
vertus.

Vous tes-vous jamais demand quelle nuance prcise il y a entre
l'_honnte homme_ et le _galant homme_? Le chevalier va vous le dire.
Un galant homme a de certains agrments qu'un honnte homme n'a pas
toujours; mais un honnte homme en a de bien profonds, quoiqu'il
s'empresse moins dans le monde. On n'est jamais tout  fait honnte
homme _que les dames ne s'en soient mles_; cela est encore plus vrai
du galant homme. Cette dernire qualit plat surtout dans la jeunesse;
prenez garde qu'elle ne passe avec elle aussi, comme une fleur ou comme
un songe. Le vritable galant homme ne devrait tre qu'un honnte homme
un peu plus brillant ou plus enjou qu' son ordinaire, un honnte homme
dans sa fleur.

On confond quelquefois le _bon air_ avec l'_agrment_; il y a pourtant
_beaucoup_ de diffrence. Le bon air, dit le chevalier, se montre
d'abord, il est plus rgulier et plus dans l'ordre. L'agrment est plus
flatteur et plus insinuant; il va plus droit au coeur, et par des voies
plus secrtes. Le bon air donne plus d'admiration, et l'agrment plus
d'amour. Les jeunes gens qui ne sont pas encore faits, pour l'ordinaire
n'ont pas le bon air, ni mme de certains agrments de matre. Le
chevalier revient plus d'une fois sur cette ide que ce qu'on appelle
le got bon, il ne faut pas l'attendre des jeunes gens,  moins qu'ils
n'y soient extrmement ns ou que l'on n'ait eu grand soin de les y
lever. Les jeunes gens, par une imptuosit naturelle, vont d'abord 
ce qui leur parat le plus ncessaire, et le reste les touche fort peu.
Il est besoin, selon une expression heureuse, de _faire l'esprit_, de
faire le got: l'toffe un peu roide a besoin d'un certain _us_ pour
acqurir toute sa souplesse et son dlicat. Au reste, ceux et surtout
celles qui sont dignes d'avoir du got y arrivent assez tt, et de bien
des manires. On se rappelle cette charmante et toute jeune Mlle de
Saint-Germain chez Hamilton, qui avait tout bien dans sa personne,
hormis les _mains_: Et la belle se consoloit de ce que le temps de les
avoir blanches n'toit pas encore venu.

A cet gard, tout picurien qu'il se montre en bien des endroits, le
chevalier ne sait sans doute pas la recette aussi bien que les Grammont,
les Hamilton, ces voluptueux rompus  l'art de plaire. Lui qui
nous parle si souvent de Ptrone et de Csar, ces honntes gens de
l'antiquit, il ne s'est peut-tre jamais pos, dans toute sa porte
morale, la question dlicate et prilleuse: A quel prix le got se
perfectionne-t-il? et quel mlange secret le mrit le mieux? Mais,
dans sa mthode plus honnte et moins hasarde, il sait trouver de bons
conseils. Avec les femmes il recommande les procds qui servent 
montrer l'esprit tout en favorisant le sentiment. Il a remarqu que
celles qui ont le plus d'esprit, dit-il, prfrent  trop d'clat et 
trop d'empressement je ne sais quoi de plus retenu. Selon lui, on est
trop prompt  leur jeter son coeur  la tte, et on leur en dit plus
d'abord que la vraisemblance ne leur permet d'en croire, et bien souvent
qu'elles n'en veulent: On ne leur donne pas le loisir de pouvoir
souhaiter qu'on les aime, et de goter une certaine douceur qui ne se
trouve que dans le progrs de l'amour. Il faut longtemps jouir de ce
plaisir-l pour aimer toujours, car on ne se plat gure  recevoir
ce qu'on n'a pas beaucoup dsir, et quand on l'a de la sorte, on
s'accoutume  le ngliger, et d'ordinaire on n'en revient plus. Pour
le coup, on reconnat, tissez bien, ce me semble, le matre de Mme de
Maintenon; et qui donc sut mettre en pratique, comme elle, cet art de
douce et puissante lenteur?

Le chevalier sait bien l'antiquit latine et grecque; il en parle
trs-volontiers, d'une manire qui nous parat bien d'abord un peu
trange, car il l'accommode, bon gr mal gr,  ses faons modernes;
pourtant il y a de quoi profiter  l'entendre. Comme il cherche partout
des honntes gens, il s'est avis de dcouvrir que le premier en date
tait Ulysse: Il connoissoit le monde, comme Homre en parle, dit-il;
mais je crois qu'il n'avoit que bien peu de lecture. Puis vient
Alcibiade, autre honnte homme selon Platon. On est tout tonn de le
voir prendre srieusement  partie Alexandre, et le morigner en deux ou
trois circonstances, comme civil et galant hors de propos[45]; il essaye
tout aussitt de se justifier de l'trange ide: Que si l'on m'allgue
que c'toit la biensance de ce temps-l, ce n'est rien  dire; les
grces d'un sicle sont celles de tous les temps. On s'y connoissoit
alors  peu prs comme aujourd'hui, tantt plus, tantt moins, selon les
cours et les personnes; car le monde ne va ni ne vient, et ne fait
que tourner. L'erreur du chevalier se saisit bien nettement dans ce
passage. Oui, le monde ne fait que tourner, mais les grces, et surtout
les biensances, restent-elles les mmes? Voil ce qui ne saurait se
soutenir,  moins d'tre entich; et, s'il est de certaines grces
naturelles et vraies qui, aprs des clipses de got, se maintiennent
ternellement belles et restent jeunes toujours, sont-ce de ces grces
comme il l'entend, lui le bel-esprit et le raffin?

[Note 45: De mme pour Scipion, de qui il a dit: Je trouve Scipion
si formaliste et si tendu, que je ne l'eusse pas cherch pour un homme
de bonne compagnie. (_Oeuvres posthumes_, page 63). Et sur Virgile,
_qui crivoit plus en pote qu'en galant homme_, voir la lettre 22e 
Costar.]

Le chevalier, je le rpte, tait fort instruit; il avait prsent  la
pense, sans doute, ce mot d'Hrodote: Il y a longtemps que les hommes
ont trouv ce qui est bien, et ce qu'il importe de savoir. Il avait
assez d'tendue et de sagacit d'esprit pour deviner, chez ces hommes de
l'antiquit, ceux qui ralisaient en eux quelque chose de l'ide subtile
qu'il se faisait. En un sens, Ptrone et Csar lui paraissaient avec
raison de vrais honntes gens, et ce Mnon le Thessalien, dont parle
Xnophon dans sa _Retraite_, personnage qui avait tous les vices,
surtout la fausset, qui croyait exactement que la parole a t donne
pour dguiser sa pense, mme entre amis, et qui regardait tout net les
gens vrais comme des tres _sans ducation_[46], ce Mnon si avanc en
moeurs lui et paru un faux honnte homme et un _rou_ de ce temps-l.
Mais le travers tait de vouloir suivre dans le dtail ce qui ne
se laissait entrevoir que dans un aperu rapide. Le chevalier, en
vieillissant et en devenant plus vertueux, faisait subir  son ide
d'_honnte homme_ une mtamorphose graduelle qui le menait jusqu' y
comprendre tous les sages, Platon, Pythagore lui-mme. A force d'y
voir je ne sais quelle puissance de charmer et d'adoucir les coeurs
farouches, peu s'en faut qu'il n'y ait fait entrer Orphe. Il tait
tomb videmment dans la confusion.

Il n'y tait pas encore, quand il parlait de Ptrone et de Csar, et
quoiqu'il y ait dans le ton dont il disserte de ces fameux Romains un
faux air de _Cllie_, il s'y trouve une connaissance incontestable du
fond des choses et du caractre des personnages. Sur Csar, il sait
trs-bien accueillir par un clat de rire un des faiseurs de romans
d'alors qui, pour se venger de ce que le conqurant avait appel les
Gaulois des barbares, n'avait pas craint de dcider que Csar tait _peu
cavalier_. Pour lui, il le juge assez au vrai, surtout son style, dont
il marque ainsi la physionomie:

    On sent son mrite et sa grandeur aux plus petites choses qu'il
    dit, non pas  parler pompeusement, au contraire sa manire est
    simple et sans parure, mais  je ne sais quoi de pur et de noble
    qui vient, de la bonne nourriture[47] et de la hauteur du gnie. Ces
    matres du monde, qui sont comme au-dessus de la fortune, ne
    regardent qu'indiffremment la plupart des choses que nous admirons,
    et, parce qu'ils en sont peu touchs, ils n'en parlent que
    ngligemment. Dans un endroit o il raconte qu'il y eut deux
    ou trois de ses lgions qui furent quelque temps en dsordre,
    combattant contre celles de Pompe: On croit, dit-il, que c'toit
    fait de Csar, si Pompe et su vaincre. Cette victoire et dcid
    de l'empire romain. Et, voil bien peu de mots, et bien simples,
    pour une si grande chose.--Csar toit n avec deux passions
    violentes: la gloire et l'amour, qui l'entranoient comme deux
    torrents[48]...

[Note 46: [Grec: Tn apaideutn]: la noble chose que les Grecs
appelaient [Grec: paideia], et dont ils taient si fiers, est bien, en
effet ce qui constituait chez eux l'_honnte homme_, pour parler le
style de notre sujet.]

[Note 47: _Nourriture_ pour ducation.]

[Note 48: Sixime _Conversation_ avec le marchal de Clrembaut.
C'est de ces _Conversations_ que j'ai tir le plus grand nombre de mes
citations, et aussi du premier des traits posthumes, qui a pour titre:
_de la vraie Honntet_.]

Quant  Ptrone, il tait fort  la mode en ce moment. Les
Saint-vremond, les Ninon, les Saint-Pavin, les Mitton[49], tous gens
aimables et de plaisir, avec qui correspond le chevalier, raffolaient
du voluptueux Romain. Lui-mme, en son bon temps, le chevalier tait de
cette secte; il en tait  sa manire, picurien un peu formaliste
et compass, rdigeant le code d'Aristippe plutt que de s'y laisser
doucement aller. On entrevoit dans ses _Lettres_ tout un groupe plus
naturel que lui, plus hardi et plus libre, toute une dlicieuse bande
qui prcde en date et qui prsage le groupe des Du Deffand, des Hnault
et des Desalleurs, de ces contemporains de la jeunesse de Voltaire. Sous
les airs rguliers du grand rgne, si l'on sait y lire et y pntrer,
que de petites coteries ininterrompues, du XVIe sicle jusqu'au XVIIIe,
qui ont eu ainsi pour patron Rabelais ou Ptrone!

[Note 49: Mitton ne se connat bien que dans les _Lettres_ de M. de
Mr: c'est l qu'on apprend que cet picurien insouciant avait crit
quelques pages _sur l'Honntet_ qui se sont trouves comprises dans les
_Oeuvres mles_ de Saint-vremond: _Vous savez dire des choses_, Lui
crit M. de Mr, et vous devez tre persuad qu'il n'y a rien de si
rare. Vous souvenez-vous que Mme la marquise de Sabl nous dit qu'elle
n'en trouvoit que dans Montaigne et dans Voiture, et qu'elle n'estimoit
que cela? Je m'assure que, si vous l'eussiez souvent vue, ou qu'elle
et eu de vos crits, elle vous et ajout  ces deux excellents
gnies.--Pascal avait fort connu Mitton, et, dans les bauches de ses
_Penses_, il le nomme par moments et le prend  partie, quand il songe
au type du libertin qu'il veut rfuter: Le _moi_ est hassable. Vous,
Mitton, le couvrez; vous ne l'tez pas pour cela... En effet, selon
Mitton, pour se rendre heureux avec moins de peine, et pour l'tre avec
sret sans craindre d'tre troubl dans son bonheur, il faut faire en
sorte que les autres le soient avec nous; car alors tous obstacles sont
levs, et tout le monde nous _prte la main_. C'est ce mnagement de
bonheur pour nous et pour les autres que l'on doit appeler _honntet_,
qui n'est,  le bien prendre, que l'_amour-propre bien rgl_. C'est
 cela que Pascal semble rpondre directement dans son apostrophe 
l'aimable goste.]

Dans une lettre  la duchesse de Lesdiguires, qui tait son hrone
tout comme le marchal de Clrembaut est son hros, le chevalier traduit
_la Matrone d'phse_, qui amusera aussi la plume de Saint-vremond. En
traduisant Ptrone, et dans de certains dtails de moeurs qui prcdent
le rcit de l'aventure, le chevalier l'arrange un peu: Je le mets dans
notre langue, dit-il, non pas toujours comme il est dans l'original,
mais comme je crois qu'il y devroit tre. Il se trouve ainsi que
Ptrone ne nous parle que de l'aimable _Phryn_ et de _Climne_, au lieu
de nous parler d'autre chose; mais ce n'est pas l un grave reproche que
nous adresserons au chevalier; sa traduction du morceau est des plus
agrables  lire en elle-mme, et se peut dire dans tous les cas une
_belle infidle_.

Ptrone, livre charmant et terrible par tout ce qu'il soulve de penses
et de doutes dans une me saine! Ce _Satyricon_ est bien l'oeuvre d'un
dmon. Que la composition y soit absente, que l'intention gnrale reste
nigmatique, eh! qu'importe? chaque morceau en est exquis, chaque
dtail suffit pour engager. Je ne me flatte pas d'avoir rompu toute
l'enveloppe, et je n'y ai pas vis le moins du monde; j'ai lu, j'ai
gliss, et il m'a suffi de cet -peu-prs facile pour apprcier du
moins, au milieu de tout ce qui m'chappait, la faon de dire vite et
bien, la touche lgre, l'lgante familiarit, cette nouveaut qui
n'est pas tire de trop loin et qui rencontre aisment ce qu'elle
cherche (_curiosa felicitas_, comme Ptrone lui-mme a dit d'Horace), en
un mot, ce cachet qui a caractris de tout temps les crivains matres
en l'art de plaire. Quelques narrations, parmi lesquelles se dtache le
conte de cette _Matrone_ tant clbre, sont des pices accomplies, et
les vers que l'auteur s'est pass la fantaisie d'insrer  travers
sa prose,  la diffrence de ce qu'offrent en franais ces sortes de
mlanges, ont une solidit et un brillant qui en font de vraies perles
enchsses. Pourtant cette jouissance du got laisse aprs elle une
impression inquitante et soulve dans l'esprit un problme qui lui
pse. Que le got ne soit pas la mme chose que la morale, nous le
savons  merveille; mais est-il possible qu'il s'en spare  ce point,
et que la perfection de l'un se rencontre dans la ruine et la perversion
de l'autre? Quoi! se peut-il? Combien de corruption pour cette
perfection! combien de fumier pour cette fleur! De quels lments
est-elle donc ptrie, cette grce suprme et dernire qui n'a qu'un
_point_ et un _moment_? Car cette dlicatesse-l, qui est celle de
la fin, ressemble, on l'a dit,  ces viandes faites qui ne sauraient
attendre un instant de plus. Disons vite qu'il est un certain got
primitif et sain, n du coeur et de la nature, plus rude parfois, mais
tout gnreux, et dont la franche saveur rpare et ne s'puise pas. Il
y a Lucrce enfin tout  l'oppos de Ptrone; il y en a quelques autres
encore dans l'intervalle, et l'on n'est pas absolument tenu de choisir
entre l'historien d'Eucolpe et le vertueux acadmicien Thomas.

Il y avait, si j'ose dire, un peu de ce dernier dans M. de Mr. J'ai
fait assez voir qu'il n'a jamais su triompher de sa roideur. Si Ptrone
et le chevalier de Grammont taient les deux hros de Saint-vremond,
Ptrone et le marchal de Clrembaut taient ceux de notre chevalier,
et, si habile de conduite que pt tre ce marchal au parler bgue[50],
je le souponne sans injure d'avoir t un modle un peu moins ravissant
que le beau-frre d'Hamilton. Pour les ides aussi bien que pour les
agrments, le chevalier peut bien n'tre jamais all au del d'une
certaine surface et n'avoir point perc la glace, mme en fait
d'picurisme. Je n'en voudrais qu'une petite preuve que je jette 
l'avance ici. Les anciens avaient remarqu que de toutes les coles
de philosophie on passait dans celle d'picure, mais qu'une fois dans
celle-ci on y restait et qu'on ne passait point  d'autres. Cela est
encore vrai, mme des modernes; les vrais picuriens, ceux qui sont
alls une fois au fond, m'ont bien l'air de vivre tels jusqu'au bout et
de mourir tels, sauf les convenances. Or le chevalier vieillissant se
convertit tout de bon, et ce ne fut pas, comme La Rochefoucauld, 
l'extrmit, et pour _faire une fin_; il suffit de lire les crits de
ses dernires annes pour voir quel bizarre amalgame se faisait, dans
son esprit, de son ancien jargon d'_honnte homme_ avec ses nouveaux
sentiments de dvot. J'en conclus qu'il ne fut jamais  fond de la secte
de La Rochefoucauld, de Saint-vremond et de Ninon.

[Note 50: Sur le marchal de Clrembaut (Palluau), plus adroit
courtisan que grand guerrier, on peut voir les _Mmoires_ de Mme de
Motteville, 31 mars 1649.--Je craindrais pourtant de ne pas donner
une ide assez favorable du marchal, si je n'indiquais un passage de
Saint-vremond dans un trs-agrable morceau _sur la Retraite_, et
encore dans la _Conversation avec le duc de Caudale_. Ninon parat aussi
avoir fait grand cas de l'esprit du marchal. Mme Cornuel parlait de lui
plus lgrement.]

Le seul ouvrage de M. de Mr qui vaille aujourd'hui la peine qu'on s'y
arrte avec dtail, ce sont ses _Lettres_; l'on en pourrait tirer un
certain nombre de singulires et d'intressantes. J'en donnerai trois
ici. La premire est longue; mais, je ne sais si je m'abuse, elle me
parat charmante, et elle a sembl telle  de bons juges sur qui je l'ai
essaye. C'est tout un petit roman finement touch, tendre et discret,
un tableau peint de couleurs du temps, qui,  demi passes, font sourire
et plaisent encore. Le chevalier crit  la duchesse de Lesdiguires sur
son sujet favori, sur les matres en fait d'usage et d'agrments. Mais
o les trouver ces matres accomplis? Ils sont souvent si _libertins_
qu'ils chappent et qu'on ne les a pas comme on veut:

    Le meilleur expdient, poursuit-il, pour apprendre une chose en peu
    de temps et sans matre, c'est de s'imaginer qu'on n'a que cette
    seule voie pour obtenir ce qu'on souhaite le plus. Les violents
    dsirs sont industrieux, et c'est ce qu'on dit que, lorsqu'on aime,
    ou ne trouve rien d'impossible.

    Un de mes amis, fort galant homme, m'tant un jour venu voir,
    lisoit je ne sais quoi que j'avois crit, et le lisoit d'une manire
    que j'en fus charm, quoique je n'eusse jamais eu de plaisir  le
    lire. Je lui demandai comment il avoit acquis cette science.--Ha!
    me rpondit mon ami avec un profond soupir, de quoi m'allez-vous
    parler? En revenant de Rome, je passai par une ville de France;
    c'toit sur la fin de mai, et le soir, prenant le frais dans un
    jardin o les dames se promenoient, j'en vis une qui me blessa dans
    la foule, sans dessein de me nuire, car elle ne m'avoit pas regard,
    et je ne lui avois pu dire un seul mot. Cependant j'en devins, en
    moins de deux heures, si ardemment amoureux, que je fus toute la
    nuit sans dormir. Son visage et sa taille, son air  marcher et sa
    mine enjoue avec un sourire flatteur me repassoient devant les
    yeux, et ses paroles m'avoient tant plu qu'il me sembloit que je
    l'entendois encore discourir, et j'en tois enchant, de sorte que,
    le lendemain, je la cherchois partout; et, comme je m'en informois,
    j'appris qu'il y avoit peu de temps qu'elle toit marie, et que,
    ds le matin, elle toit partie pour retourner dans une maison de
    campagne, et que cette maison toit dans un dsert. Je sus aussi que
    son mari toit inaccessible aux gens du monde, qu'il ne songeoit
    qu' son mnage et qu' goter le repos et les douceurs de la
    retraite. Je ne cherchois que des personnes qui me pussent parler
    d'elle, et j'en trouvois assez, parce que tout le monde l'aimoit; et
    tant de choses qu'on m'en disoit augmentaient le dsir que j'avois
    de la revoir et m'en toient l'esprance. J'tois bien triste, et je
    ne savois par o me consoler; car de l'ter de mon coeur, cela me
    sembloit impossible; et, quoique le peu d'apparence de pouvoir
    passer ma vie auprs d'elle m'et dsespr, je me plaisois trop 
    m'en souvenir pour essayer de l'oublier.

    La maison o demeuroit cette dame toit au milieu d'une grande
    fort, et situe entre deux collines par o passe une petite rivire
    dont l'eau est aussi claire et aussi pure que celle d'une source
    vive; et ce qui la rend bien considrable, c'est que cette dame s'y
    est quelquefois baigne. La ville o j'tois est  cinq lieues de
    cette maison, et j'allois souvent rder de ce ct-l, non pas en
    esprance de voir cette aimable personne; mais, comme je ne me
    sentois malheureux que par son absence, il me sembloit que plus je
    m'approchois du lieu o elle toit, moins j'tois  plaindre. Voil,
    disois-je, l'endroit qui possde tout ce qui m'est cher au monde,
    et le seul qui m'est dfendu! Plus je le considrois, plus j'tois
    vivement touch, et je ne pouvoir m'en loigner sans redoubler mes
    soupirs et mes plaintes. Hlas! disois-je en soupirant, que ses
    domestiques sont heureux qui peuvent la regarder et lui parler!
    mais n'en pourrois-je pas tre en me dguisant? Je ne puis v
    en l'tat o je suis, et je n'ai plus  garder ni mesure, ni
    biensance.--Je savois que son mari avoit deux enfants encore
    jeunes, d'une premire femme, et je m'allai mettre dans l'esprit de
    feindre que j'tois de ces prcepteurs libertins qui courent, le
    monde. Un jour que je n'en pouvois plus, un de mes gens, qui m'avoit
    suivi, m'avertit que la nuit s'approchoit et qu'il n'y avoit point
    de lune; je m'arrtai dans un village  l'entre de la fort, et l,
    parce que cet homme toit secret et fidle, je lui communiquai mon
    dessein qui l'tonna; mais il fallut m'obir. Je le fis partir
    tout  l'heure avec ordre de ce qu'il avoit  faire, d'envoyer mon
    quipage chez moi, de dire que j'avois pris une autre route, et
    de m'apporter un habit comme je le voulois (c'toit lui qui
    m'habilloit), et je lui recommandai surtout de ne pas tarder.

    Je fus en ce lieu deux jours dans une grande impatience de
    commencer le rle que j'allois jouer. Enfin mon homme revint sur le
    midi, et tout aussitt je montai  cheval et perai dans la fort
    pour changer d'habit. J'avancois insensiblement du ct de la
    maison, et, n'en tant plus qu' deux mille pas, je descendis de
    cheval dans une touffe d'arbres fort paisse, et je fus longtemps
     m'ajuster: car, encore que je me voulusse dguiser, je songeois
    beaucoup plus  prendre l'air et la mine d'un honnte homme. Quand
    je me fus mis le plus dcemment que je pus, mon homme, prenant mon
    cheval, se retira du ct de la ville, et je demeurai seul avec un
    petit sac de hardes que je portai sous mon bras jusqu' une ferme
    proche de la maison, et je priai la fermire de me le garder. Aprs,
    j'entrai dans la cour o il y avoit trois ou quatre dogues qui se
    vouloient dchaner. Le matre vint  ce bruit, et je le saluai.
    C'toit un homme avanc en ge, fort timide et d'une foible
    constitution; mais il aimoit  se faire craindre, et parce qu'il
    avoit cru que ces dogues m'avoient pouvant, il me dit qu'il seroit
    bien dangereux de se promener la nuit autour de chez lui; et me
    faisant entrer dans une salle, il me demanda ce que je cherchois: Je
    suis, lui dis-je, un homme de lettres qui me mle d'instruire les
    jeunes gens.--Vous tes propre et leste, reprit-il; mais n'avez-vous
    ni bonnet ni chemise, et marchez-vous comme cela sans hardes?--Je
    lui rpondis que j'avois laiss mon paquet chez une femme proche du
    chteau, pour me prsenter plus respectueusement et pour offrir mon
    service de meilleure grce.--C'est bien fait, me dit-il, et je me
    doute que vous savez chanter et faire quelques mchants vers. Tous
    vos confrres se mlent de l'un et de l'autre; ce sont des vagabonds
    qui ne vont de , de l, que pour apporter du scandale et sduire
    quelque innocente, et quand on les pense tenir, ils ne manquent
    jamais de faire un trou  la nuit.--Je lui repartis que j'tois
    d'un esprit plus modr, que j'avois pass deux ans et demi chez un
    gentilhomme de Normandie  lever ses enfants, et que je ne
    les avois point quitts qu'ils ne fussent bons latins et bons
    philosophes; du reste, qu'il n'avoit pas besoin d'un autre que de
    moi pour apprendre  messieurs ses enfants  faire des armes ni 
    danser, que je savois tous les exercices, parce que j'avois t cinq
    ans  Rome auprs d'un jeune homme de qualit qui m'aimoit et me
    faisoit instruire par ses matres;--et pour lui montrer mon adresse,
    je me mis en garde avec une canne que j'avois; j'allongeois et
    parois, j'avanois et reculois en matre, et puis, ayant quitt ma
    canne, je fis quelques pas forts de ballet et plusieurs _caprioles_
    qui le rjouirent; mais ce qui lui plut encore, je ne fus pas
    difficile pour mes appointements.

    Il m'ordonna de me reposer, et monta dans l'appartement de madame
    pour lui raconter cette aventure. Elle m'envoya querir tout
    aussitt, et cette nouvelle, quoique je n'en dusse pas tre surpris,
    m'ta presque la respiration. Je ne pouvois vivre en l'absence de
    cette aimable personne, et je ne l'osois aborder; j'avois tant
    d'amour et de joie, tant de respect et de crainte, que quand je me
    voulus lever, il me prit, un tremblement comme d'un accs de fivre.
    Enfin, m'tant remis le mieux que je pus, j'entrai dans un cabinet
    fort propre o je fis la rvrence  la plus belle femme qu'on ait
    jamais vue; je me baissai avec beaucoup de respect pour lui baiser
    la robe, mais elle m'en empcha et me voulut bien saluer aussi
    civilement que si je n'eusse pas t dguis. Elle tenoit un livre
    d'_Astre_ entre ses mains, et sur ses genoux la _Jrusalem_ du
    Tasse[51], car elle savoit parfaitement la langue italienne, et
    faisoit cas de ces deux livres comme une personne de bon got, de
    sorte qu'elle aimoit  s'en entretenir, et mme  les our lire d'un
    ton agrable. Je m'en aperus bien vite, parce qu'en s'informant de
    ce que je savois, elle me demanda si je savois lire; et comme son
    mari trouvoit cette question fort plaisante de s'enqurir d'un
    docteur s'il savoit lire, et qu'il en rioit  ne s'en pouvoir
    apaiser: Il y a, dit-elle, plus de mystre  lire qu'on ne
    pense;--et cela me fit bien connotre qu'elle s'y plaisoit et
    qu'elle avoit le sentiment dlicat. Aussi, pour dire le vrai,
    c'toit le principal divertissement qu'elle pt avoir dans une si
    grande solitude.

    On le vint avertir qu'on avoit servi  souper, et monsieur me fit
    mettre auprs de ses enfants et me dit qu'il souhaiteroit bien de
    les voir savants, mais de la science du monde plutt que de celle
    des docteurs.--Autrefois, continua-t-il, j'tudiai plus que je
    n'eusse voulu, parce que j'avois un pre qui, n'ayant pas tudi,
    rapportoit  l'ignorance des lettres tout ce qui lui avoit mal
    russi. Cela l'obligea de me laisser jusqu' l'ge de vingt-deux
    ans au collge, et lorsque j'en fus sorti, je connus par exprience
    qu'except le latin que j'tois bien aise de savoir, tout ce qu'on
    m'avoit appris m'toit non-seulement inutile, mais encore nuisible,
     cause que je m'tois accoutum  parler dans les disputes sans
    entendre ni ce qu'on me disoit, ni ce que je rpondois, comme c'est
    l'ordinaire. J'eus beaucoup de peine  me dfaire de cette mauvaise
    habitude quand j'allai dans le monde, et mme  ne pas user de
    ces certains termes qui n'y sont pas bien reus, outre que je me
    trouvois si neuf et si mal propre  ce que les autres faisoient que
    je ne m'osois montrer en bonne compagnie. Je m'imagine donc que tout
    ce qu'on doit le plus dsirer pour aller dans le monde, c'est d'tre
    honnte homme et d'en acqurir la rputation; mais, pour y parvenir,
    que jugeriez-vous de plus  propos et de plus ncessaire?--Alors je
    m'criai d'une faon modeste et respectueuse: Ah! monsieur, que vous
    parlez de bon sens et en habile homme! Si vous vouliez vous-mme
    instruire ces messieurs, ils n'auroient que faire d'un autre
    prcepteur ni d'un autre gouverneur pour se rendre aussi aimables
    par leur procd que par leur prsence...

[Note 51: La _Jrusalem_ et l'_Astre_, c'taient les plus belles
nouveauts d'alors.]

Je supprime ici le discours de l'amoureux, dans lequel il ne manque pas
de dfinir en dtail les qualits de l'_honnte homme_, et de se faire
valoir par l auprs de la dame en mme temps qu'auprs du mari.

    Comme je discourais de la sorte (continue-t-il), madame m'coutoit
    avec une attention qui tmoignoit assez qu'elle se plaisoit 
    m'entendre. Monsieur, de son ct, prenant un visage riant, but  ma
    sant, et, me faisant goter d'excellent vin, m'en demanda mon avis.
    Il aimoit la bonne chre, et sa table toit bien servie. Madame
    aussi, qui plaisoit partout, toit de bonne compagnie  la table, et
    nous y fmes plus d'une heure sans qu'elle ft le moindre semblant
    d'en vouloir sortir. A la fin, s'tant leve, elle se retira dans
    son cabinet, et le matre en son appartement fort loign de celui
    de madame, o il n'alloit que bien peu, car on et dit qu'il ne
    l'avoit pouse que pour l'ter au monde. On me donna une chambre
    fort commode, et je m'tonnois qu'en un lieu si sauvage il y et
    tant d'ordre et de propret; mais j'admirois principalement qu'une
    si rare personne y ft cache. Que je serois heureux, disois-je en
    soupirant d'amour et de joie, si je me pouvois insinuer dans son
    coeur! Le meilleur moyen qui s'en prsente dpend de bien lire; il
    faut donc que je tche de lui plaire en tirant la quintessence de
    tous les agrments qui la peuvent toucher par la meilleure manire
    de lire; elle consiste  bien prononcer les mots, et d'un ton
    conforme au sujet du discours, que ma parole la flatte sans
    l'endormir, qu'elle l'veille sans la choquer, que j'use
    d'inflexions pour ne la pas lasser, que je prononce tendrement
    et d'une voix mourante les choses tendres, mais d'une faon si
    tempre, qu'elle n'y sente rien d'affect[52]. Je fis en peu de
    jours tant de progrs en cette tude qu'elle ne se plaisoit plus
    qu' me faire lire et qu' s'entretenir avec moi. Son mari en toit
    fort aise, parce que je la dsennuyois et qu'elle ne lui parloit
    plus d'aller dans les villes. Encore, pour la divertir, je lui
    contois souvent quelque aventure  peu prs comme la mienne, et je
    voyois qu'elle toit souvent attendrie, et que, pour m'en ter la
    connoissance, elle se cachoit de son ventail, car je fus longtemps
    sans m'oser dclarer.--Mon ami, aprs m'avoir dit ce qui l'avoit
    rendu si bon lecteur, se voyant quitte de ce que je lui avois
    demand, se tint dans un morne silence. J'avois eu tant d'attention
     son discours, que j'allois le prier de continuer, quand je vis
    dans ses yeux une tristesse si tendre et si profonde, que je crus
    qu'il toit prs de s'vanouir. Il commenoit  extravaguer, et je
    le remis le mieux qu'il me fut possible. Je sus depuis toute cette
    aventure, et je n'en fus gure moins touch que lui. Je voudrois
    vous la pouvoir conter tout d'une suite, car je crois que vous
    seriez bien aise de l'apprendre; mais, madame, outre que cela ne
    serait pas si tt fait, et que je me lasse fort aisment, il me
    semble qu'il y a plus de huit heures que je vous cris, et je suis
    accabl de sommeil.

[Note 52: C'est aussi le prcepte d'Ovide:

  Elige quod docili molliter ore legas.

(_Art d'aimer, liv. III_.)]

La suite de l'histoire ne vient pas et ne vint jamais, et n'est-ce
point, en effet, sur ce propos bris qu'il sied de finir? Ainsi coup,
l'aimable rcit est plus dlicat; un peu de malice s'y mle; le conteur
n'a voulu que faire valoir les avantages du _bien lire_; c'est un
conseil et un encouragement qu'il donne aux jeunes gens pour s'y former:
que lui demandez-vous davantage?

Ces pages, qui sont au plus tard de l'anne 1656, puisqu'elles
s'adressent  la duchesse de Lesdiguires[53], prsagent dj la rforme
discrte qui va se faire dans le roman, et elles promettent madame de La
Fayette. Elles sont si pures et si chties de ton, que Flchier, jeune
et galant, aurait pu les crire.

[Note 53: La duchesse mourut le 2 juillet 1656, l'anne des
_Provinciales_ et du miracle de la _Sainte-pine_, et elle eut mme
recours  cette relique, alors dans toute sa vogue, sans pouvoir
gurir.]

La seconde lettre que je veux citer est courte, mais fort bizarre; elle
prouve, ce qu'on savait dj beaucoup trop, combien ce raffinement de
langage et ce prcieux tant cherch se combinaient trs-bien quelquefois
avec un reste de grossiret dans le procd et dans les manires. La
lettre est adresse  _Madame la marchale ***_, qui est probablement
Mme de Clrembaut, fille de M. de Chavigny, personne d'esprit et qui
passait pour extrmement savante:

    Puisque vous tes si curieuse, madame, que de vouloir apprendre
    tout ce qui se passa au rendez-vous d'avant-hier, j'aurai tantt
    l'honneur de vous voir et de vous en dire jusqu'aux moindres
    circonstances. Cependant vous saurez qu'il y eut un excellent
    concert, et qu'aprs que les musiciens furent las de chanter, on se
    mit  discourir. Il y avoit sept ou huit des plus belles personnes
    de la Cour, entre lesquelles la duchesse de Montbazon paroissoit
    fort pare et dans une grande beaut, de sorte qu'on n'avoit
    les yeux que sur elle. On avoit espr que la duchesse de
    Lesdiguires[54] s'y trouveroit, et, comme on ne s'y attendoit plus,
    elle parut, et nous la vmes poindre avec cet air fin et brillant
    que vous savez et qui plat toujours. La duchesse de Montbazon,
    qui s'avana vers elle, lui parla tout bas et lui fit ensuite des
    compliments mls de louanges, et de la meilleure, foi du monde,
    comme vous pouvez juger. L'autre se couvroit de temps en temps de
    son manchon, et, d'un air modeste et mme timide en apparence,
    faisoit semblant de n'oser parotre auprs d'une si belle personne;
    mais on sentoit bien,  la regarder, que ces faons ne tendoient
    qu' vaincre plus-srement et de meilleure grce. Sitt que tout le
    monde fut assis: La conversation, dit monsieur le marchal, a
    t fort agrable; mais,  cause de madame, il faut _renouveler_
    d'esprit[55]; elle mrite qu'on n'pargne rien de galant. La belle
    duchesse ne rpondit qu'avec un doux sourire; mais elle parut si
    aimable, qu'on s'attacha plus que devant  dire de bons mots et de
    jolies choses. Ce dessein ne russit pas toujours, et principalement
    lorsqu'on tmoigne de le souhaiter, si bien que je ne laissai pas
    de vous trouver fort  dire. Aussi je m'en allois si l'on ne m'et
    retenu, et je n'ose vous crire combien la dbauche fut grande;
    vous le pouvez conjecturer par l'emportement du sage ***, qui ne se
    contenta pas de nous parler des secrtes beauts de sa femme, et qui
    vouloit encore que nous en pussions juger par nous-mmes. Elle
    s'en mit fort en colre, et les autres dames, les plus svres, ne
    faisoient qu'en rire. Mme il y en eut une qui, pour l'apaiser, lui
    reprsenta que son mari ne lui vouloit faire autre mal que de nous
    montrer qu'elle avoit la peau belle, qu'on n'en usoit pas autrement
    parmi les dames de consquence et d'une excellente beaut, surtout
    un jour de rjouissance comme celui du carnaval. Ces raisons
    l'adoucirent bien fort, et je vis l'heure qu'elle toit persuade;
    mais enfin elle dit que cet homme, qui paroissoit si sage, n'toit
    qu'un fou dans la dbauche, et qu'elle ne dsarmeroit point qu'on ne
    l'et mis dehors, car elle avoit pris mon pe et menaoit d'en tuer
    le premier qui s'approcheroit d'elle. On fit pourtant le trait 
    des conditions plus douces, et le tumulte finit agrablement.

[Note 54: Cette duchesse de Lesdiguires, qui revient  tout instant
sous la plume du chevalier, _la Reine des Alpes_, comme il l'appelle, la
mme qui joua un certain rle sous la Fronde et que Snac de Meilhan
a fort agrablement mise en jeu dans ses prtendus _Mmoires_ de la
Palatine, tait Anne de la Magdeleine de Ragny, fille unique de Lonor
de la Magdeleine, marquis de Ragny, et d'Hippolyte de Gondi. Par sa
mre, elle se trouvait cousine germaine du cardinal de Retz, qui fit ce
qu'il put pour qu'elle lui ft encore autre chose. Marie en 1632, elle
mourut, je l'ai dit, en 1656, laissant le chevalier de Mr dans tout
son brillant d'homme  la mode. Tallemant des Raux a consacr  la
duchesse un petit article gaillard  la suite de M. de Roquelaure. Il ne
faut pas confondre cette duchesse de Lesdiguires avec sa belle-fille,
qui tait une Gondi et nice du cardinal de Retz.]

[Note 55: _Renouveler d'esprit_, comme on disait _renouveler de
jambes_, se remettre en train de plus belle.]

Ainsi voil, en si beau monde, un sage mari qui, pour tre en pointe de
vin, se met  jouer un trs-vilain jeu, et si au vif que la dame alarme
dgaine l'pe de quelqu'un de la compagnie pour se dfendre. Il est
vrai que tout cela se passait en carnaval[56].

[Note 56: C'est dans un temps de carnaval aussi que le chevalier
crivait  une jeune dame une lettre incroyable (la 98e), dans laquelle
il disserte  fond sur certaine syllabe que les prcieuses trouvaient
dshonnte. On noierait bien d'autres endroits encore o une sorte de
grossiret perce sous la quintessence et prend mme le dessus; la
lettre 195e, qui contient une thorie savante sur le mariage _
trois_; la 130e, o il fait, du bel-esprit sur des choses simplement
_malpropres_; la 30e, o,  travers la gaudriole, _les Filles de la
Reine_ sont traites fort lestement. Mais la 17e, qui est une lettre
de rupture, ne saurait se qualifier autrement que de brutale, et
elle paratrait aujourd'hui indigne d'un honnte homme. Ces taches
frquentes, jusque dans un homme aussi poli que l'tait le chevalier,
attestent les moeurs d'alentour et donnent raison  Tallemant des Raux.
C'est sur tous ces points que notre sicle, notre socit moyenne, moins
raffine, se rachte pourtant et retrouve en gros ses avantages.]

La dernire lettre que j'ai  produire, et qui est reste jusqu'ici
enfouie dans le recueil qu'on ne lit pas, est d'un tout autre caractre
que la prcdente, et d'un intrt moral tout particulier; elle nous
rend la conversation d'un des hommes qui causaient le mieux, avec le
plus de douceur et d'insinuation, de ce La Rochefoucauld qui n'avait de
chagrin que ses _Maximes_, mais qui, dans le commerce de la vie, savait
si bien recouvrir son secret d'une enveloppe flatteuse. La lettre du
chevalier nous le montre devisant et moralisant dans l'intimit; si
fidle qu'ait voulu tre le secrtaire, on sent,  le lire, qu'il n'a
pu tout rendre, et l'on dcouvre bien par-ci par-l quelque solution de
continuit dans ce qu'il rapporte: Il y a, dit La Rochefoucauld, des
tons, des airs, des manires qui font tout ce qu'il y a d'agrable ou
de dsagrable, de dlicat ou de choquant dans la conversation. Mais,
quoique tout cela s'vanouisse ds qu'on crit, on croit saisir dans
le mouvement prolong du discours quelque chose mme de ces tons qui
faisaient de ce penseur amer un si doux causeur, et qui attachaient en
l'coutant. Cette page du chevalier devrait s'ajouter, dans les ditions
de La Rochefoucauld,  la suite des _Rflexions diverses_ dont elle
semble une application vivante. La lettre est adresse  une duchesse
dont on ne dit pas le nom:

    Vous voulez que je vous crive, madame, et vous me l'avez command
    de si bonne grce et si galamment, que je n'ai pu vous le refuser...
    Et peut-tre qu'il seroit encore de plus mauvais air de vous manquer
    de parole que de ne vous rien dire d'agrable. Quoi qu'il en soit,
    vous me donnez le moyen de me sauver de l'un et de l'autre, en
    m'ordonnant de vous rapporter la conversation que j'eus avant-hier
    avec M. de La Rochefoucauld, car il parla presque toujours, et vous
    savez comme il s'en acquitte. Nous tions dans un coin de chambre,
    tte  tte,  nous entretenir sincrement de tout ce qui nous
    venoit clans l'esprit. Nous lisions de temps en temps quelques
    rondeaux o l'adresse et la dlicatesse s'toient puises[57].--Mon
    Dieu! me dit-il, que le monde juge mal de ces sortes de beauts! et
    ne m'avouerez-vous pas que nous sommes dans un temps o l'on ne se
    doit pas trop mler d'crire?--Je lui rpondis que j'en demeurois
    d'accord, et que je ne voyois point d'autre raison de cette
    injustice, si ce n'est que la plupart de ces juges n'ont ni got ni
    esprit.--Ce n'est pas tant cela, ce me semble, reprit-il, que je ne
    sais quoi d'envieux et de malin qui fait mal prendre ce qu'on crit
    de meilleur.--Ne vous l'imaginez pas, je vous prie, lui repartis-je,
    et soyez assur qu'il est impossible de connotre le prix d'une
    chose excellente sans l'aimer, ni sans tre favorable  celui qui
    l'a faite. Et comment peut-on mieux tmoigner qu'on est stupide et
    sans got, que d'tre insensible aux charmes de l'esprit?--J'ai
    remarqu, reprit-il, les dfauts de l'esprit et du coeur de la
    plupart du monde, et ceux qui ne me connoissent que par l pensent
    que j'ai tous ces dfauts, comme si j'avois fait mon portrait.
    C'est une chose trange que mes actions et mon procd ne les en
    dsabusent pas.--Vous me faites souvenir, lui dis-je, de cet
    admirable gnie[58] qui laissa tant de beaux ouvrages, tant de
    chefs-d'oeuvre d'esprit et d'invention, comme une vive lumire dont
    les uns furent clairs et la plupart blouis; mais, parce qu'il
    toit persuad qu'on n'est heureux que par le plaisir, ni malheureux
    que par la douleur (ce qui me semble,  le bien examiner, plus clair
    que le jour), on l'a regard comme l'auteur de la plus infme et de
    la plus honteuse dbauche, si bien que la puret de ses moeurs ne
    le put exempter de cette horrible calomnie.--Je serais assez de son
    avis, me dit-il, et je crois qu'on pourroit faire une maxime que
    la vertu mal entendue n'est gure moins incommode que le vice bien
    mnag n'est agrable[59].--Ah! monsieur, m'criai-je, il s'en
    faut bien garder; ces termes sont si scandaleux, qu'ils feroient
    condamner la chose du monde la plus honnte et la plus
    sainte.--Aussi n'us-je de ces mots, me dit-il, que pour
    m'accommoder au langage de certaines gens qui donnent souvent le nom
    de vice  la vertu, et celui de vertu au vice. Et parce que tout le
    monde veut tre heureux, et que c'est le but o tendent toutes
    les actions de la vie, j'admire que ce qu'ils appellent vice soit
    ordinairement doux et commode, et que la vertu mal entendue soit
    pre et pesante. Je ne m'tonne pas que ce grand homme[60] ait eu
    tant d'ennemis; la vritable vertu se confie en elle-mme, elle se
    montre sans artifice et d'un air simple et naturel, comme celle
    de Socrate. Mais les faux honntes gens, aussi bien que les faux
    dvots, ne cherchent que l'apparence, et je crois que, dans la
    morale, Snque toit un hypocrite et qu'picure toit un saint. Je
    ne vois rien de si beau que la noblesse du coeur et la hauteur de
    l'esprit; c'est de l que procde la parfaite honntet que je mets
    au-dessus de tout, et qui me semble  prfrer, pour l'heur de la
    vie,  la possession d'un royaume. Ainsi, j'aime la vraie vertu
    comme je hais le vrai vice; mais, selon mon sens, pour tre
    effectivement vertueux, au moins pour l'tre de bonne grce, il faut
    savoir pratiquer les biensances, juger sainement de tout, et donner
    l'avantage aux excellentes choses par-dessus celles qui ne sont que
    mdiocres. La rgle,  mon gr, la plus certaine pour ne pas douter
    si une chose est en perfection, c'est d'observer si elle sied bien
     toutes sortes d'gards; et rien ne me parot de si mauvaise grce
    que d'tre un sot ou une sotte, et de se laisser empiter aux
    prventions. Nous devons quelque chose aux coutumes des lieux o
    nous vivons, pour ne pas choquer la rvrence publique, quoique
    ces coutumes soient mauvaises; mais nous ne leur devons que de
    l'apparence: il faut les en payer et se bien garder de les approuver
    dans son coeur[61], de peur d'offenser la raison universelle qui les
    condamne. Et puis, comme une vrit ne va jamais seule, il arrive
    aussi qu'une erreur en attire beaucoup d'autres. Sur ce principe
    qu'on doit souhaiter d'tre heureux, les honneurs, la beaut, la
    valeur, l'esprit, les richesses et la vertu mme, tout cela n'est 
    dsirer que pour se rendre la vie agrable[62]. Il est  remarquer
    qu'on ne voit rien de pur et de sincre, qu'il y a du bien et du
    mal en toutes les choses de la vie, qu'il faut les prendre et les
    dispenser  notre usage, que le bonheur de l'un seroit souvent le
    malheur de l'autre, et que la vertu fuit l'excs comme le dfaut.
    Peut-tre qu'Aristide et Socrate n'toient que trop vertueux, et
    qu'Alcibiade et Phdon ne l'toient pas assez; mais je ne sais
    si, pour vivre content et comme un honnte homme du monde, il ne
    vaudrait pas mieux tre Alcibiade et Phdon qu'Aristide ou Socrate.
    Quantit de choses sont ncessaires pour tre heureux, mais une
    seule suffit pour tre  plaindre; et ce sont les plaisirs de
    l'esprit et du corps qui rendent la vie douce et plaisante, comme
    les douleurs de l'un et de l'autre la font trouver dure et fcheuse.
    Le plus heureux homme du monde n'a jamais tous ces plaisirs 
    souhait. Les plus grands de l'esprit, autant que j'en puis juger,
    c'est la vritable gloire et les belles connoissances, et je prends
    garde que ces gens-l ne les ont que bien peu, qui s'attachent
    beaucoup aux plaisirs du corps. Je trouve aussi que ces plaisirs
    sensuels sont grossiers, sujets au dgot et pas trop  rechercher,
     moins que ceux de l'esprit ne s'y mlent. Le plus sensible est
    celui de l'amour; mais il passe bien vite si l'esprit n'est de la
    partie. Et comme les plaisirs de l'esprit surpassent de bien
    loin ceux du corps, il me semble aussi que les extrmes douleurs
    corporelles sont beaucoup plus insupportables que celles de
    l'esprit. Je vois, de plus, que ce qui sert d'un ct nuit d'un
    autre; que le plaisir fait souvent natre la douleur, comme la
    douleur cause le plaisir, et que notre flicit dpend assez de la
    fortune et plus encore de notre conduite.--Je l'coutois doucement
    quand on nous vint interrompre, et j'tois presque d'accord de tout
    ce qu'il disoit. Si vous me voulez croire, madame, vous goterez les
    raisons d'un si parfaitement honnte homme, et vous ne serez pas la
    dupe de la fausse honntet.

[Note 57: Sans doute le _Recueil de Rondeaux_ imprim en 1650, celui
mme d'o La Bruyre a tir les deux rondeaux qu'on lit dans l'un de ses
chapitres.]

[Note 58: picure.]

[Note 59: Je rtablis ici deux mots omis qui sont indispensables pour
le sens.]

[Note 60: Toujours picure.]

[Note 61: On retrouve tout  fait ici cette _pense de derrire_ dont
a parl Pascal.]

[Note 62: Je rtablis cette phrase telle qu'elle est dans l'dition
de 1682; elle a t corrige maladroitement dans la rimpression de
Hollande.]

Dans ce curieux discours, qui semble renouvel d'Aristippe ou d'Horace,
on a pu relever au passage bon nombre de penses toutes faites pour
courir en maximes; on a d sentir aussi par instants quelques-unes des
ides familires au chevalier, qui se sont glisses comme par mgarde
dans sa rdaction, mais tout aussitt le pur et vrai La Rochefoucauld
recommence. Par exemple, c'est bien La Rochefoucauld qui dit: Nous
devons quelque chose aux coutumes des lieux o nous vivons, pour ne pas
choquer la rvrence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises;
mais nous ne leur devons que de l'apparence: il faut les en payer et se
bien garder de les approuver dans son coeur Puis c'est le chevalier
qui, pour arrondir sa phrase, ajoute: _de peur d'offenser la raison
universelle qui les condamne_. Il ne s'est pas aperu que cette raison
universelle et tant soit peu platonicienne n'tait pas compatible avec
les ides de La Rochefoucauld. Et, en gnral, le chevalier ne parat
pas s'tre bien rendu compte de la porte de cette doctrine insinuante:
il ne pense qu' l'extrieur et  la faon de l'honnte homme; La
Rochefoucauld allait un peu plus avant et savait mieux le fin mot[63].

[Note 63: M. de la Rochefoucauld tait mort depuis le mois de mars
1680, quand le chevalier fit imprimer la lettre  la fin de 1681, et il
ne parat pas que cette profession, au fond si picurienne, ait choqu
personne, ni mme qu'on l'ait seulement remarque.]

Cette lettre une fois connue, je n'ai plus gure longtemps affaire avec
le chevalier; il tait surtout bon, lui le matre des crmonies, 
nous introduire auprs des autres, de ceux qui valent mieux que lui. Il
parat s'tre retir  une certaine poque dans son manoir des champs et
n'avoir plus t du monde. Il avait t gros joueur et s'tait mis sur
le corps force dettes, il en convient, et une foule de cranciers,
quoiqu'il n'ait point fait entrer cette condition dans sa dfinition
de l'honnte homme[64]. La pit, dit-on, de la marquise de Sevret, sa
belle-soeur, contribua  dterminer sa conversion. Un mot d'une lettre
de Scarron, si on y attachait un sens srieux, ferait croire qu'il avait
t hrtique dans sa jeunesse[65]. On ne sait d'ailleurs rien de prcis.
Ce qui reste pour nous bien certain, c'est qu'il tait de ces esprits
distingus d'abord, fins et dlis, mais qui se _figent_ vite et qui ne
se renouvellent pas. Les crits sortis de sa plume dans ses dernires
annes sont insipides; il baisse  vue d'oeil, il se rouille; il parle
de la Cour en bel-esprit redevenu provincial; il a des ressouvenirs
d'picurien qu'il amalgame comme il peut avec des vises platoniques,
et, dans son type d'honnte homme qui est sa marotte ternelle, aprs
avoir puis la liste des anciens philosophes, il va jusqu' essayer
en quelques endroits d'y rattacher... qui?... je ne sais comment dire:
celui qu'il appelle _le parfait modle de toutes les vertus_ et qui
n'est rien moins que le Sauveur du monde. Le chevalier vieillissant,
avec ses airs solennels, n'est plus qu'une ruine, le monument singulier
d'une vieille mode, un de ces originaux qu'il aurait fallu voir poser
devant La Bruyre.

[Note 64: Voir la lettre 11e, o il se montre comme assig par les
cranciers, qui l'empchaient, de sortir de chez lui et de faire des
visites; la lettre 37e, sur le triste tat de ses affaires; la lettre
8e, sur une dette de jeu. On reconnat encore le joueur d'alors et le
contemporain du chevalier de Grammont  de certaines anecdotes; en voici
une qu'il entame en ces termes: Il y avoit  la suite de Monsieur un
_fort galant homme_ qui ne laissoit pourtant pas d'user de quelque
industrie en jouant... (_Oeuv. posth._, p. 150). Cette petite industrie
sert de texte  un bon mot et ne le scandalise pas autrement. Que les.
plus honntes gens ont donc de peine  ne pas tre de leur temps et  ne
pas se sentir de la coutume!]

[Note 65: Ce qui cadrerait peu avec la conjecture prcdente (page
87), qu'il aurait t chevalier de Malte. Je ne fais que poser ces
petits problmes pour les biographes futurs, s'il en vient.]

Il obtint pourtant,  cette poque, une sorte de clbrit par ses
crits; on le trouve assez souvent cit par Bouhours, par Daniel, par
Bayle, par ceux qui, tant un peu de province ou de collge et arrirs
par rapport au beau monde, le croyaient un module du dernier got. Il
eut ce que j'appelle un succs de Hollande, lui  qui les manires de
Hollande dplaisaient tant. Chez nous, Mme de Svign l'a cras d'un
mot, pour avoir os critiquer Voiture: Corbinelli, dit-elle[66],
abandonne le chevalier de Mr et son _chien de style_, et la ridicule
critique qu'il fait, en collet-mont, d'un esprit libre, badin et
charmant comme Voiture: tant pis pour ceux qui ne l'entendent pas!
Ceci demande quelque explication et touche  un point trs-fin de notre
littrature. J'ai dit que M. de Mr tait bon surtout  nous initier
prs des autres, et j'en profite jusqu'au bout.

[Note 66: Lettre du 24 novembre 1679.--Mais,  propos de Mme de
Svign et de ses rigueurs, je m'aperois que j'ai omis de dire, sur la
foi des meilleurs biographes modernes, que le chevalier de Mr en avait
t autrefois amoureux; c'est que je n'en crois rien, et je souponne
qu'il y a eu ici quelque mprise. Mnage, dans l'_ptre ddicatoire_
de ses _Observations sur la Langue franoise_, disait  M. de Mr: Je
vous prie de vous souvenir que, lorsque nous fesions notre cour ensemble
 une dame de grande qualit et de grand mrite, quelque passion que
j'eusse pour cette illustre personne, je souffrois volontiers qu'elle
vous aimt plus que moi, parce que je vous aimois aussi plus que
moi-mme. C'est sur cette seule phrase que porte la supposition; on
n'a pas mis en doute qu'il ne ft question de Mme de Svign, comme si
Mnage ne connaissait pas d'autres grandes dames  qui il eut l'honneur
de _faire sa cour_ avec _passion_ (style du temps). Il dit positivement
ailleurs: Ce fut moi qui introduisis le chevalier de Mr chez Mme de
Lesdiguires... Il la vit jusqu' sa mort, et, aprs elle, il passa 
Mme la marchale de Clrembaut. (_Menagiana, tome II.) Je crois tout
 fait que c'est de cette duchesse, dj morte, qu'il s'agit dans la
phrase prcdente. Mme de Lesdiguires, en effet, aima bientt le
chevalier plus que le bon pdant Mnage qu'il n'eut pas de peine 
supplanter, et celui-ci, qui n'aurait pas si galamment proclam sa
dfaite auprs de Mme de Svign, en prenait trs-bien son parti pour
ce qui tait de la duchesse; car ici il n'y avait pas moyen de se faire
illusion, et la prfrence tait plus claire que le jour. Notez que le
nom de Mme de Svign ne revient jamais sous la plume du chevalier, qui
ne se fait pas faute de citer  tout moment les dames de ses penses.
Je soumets ces observations  la critique attentive des deux excellents
biographes MM. de Monmerqu et Walckenaer, qui ont ds longtemps comme
la haute main sur ce beau domaine de notre histoire littraire.]

Dans une lettre  Saint-Pavin, le chevalier, en lui envoyant des
remarques _sur la Justesse_ dans lesquelles Voiture est critiqu, lui
avait dit:

    Je ne sais si vous trouverez bon que j'observe des fautes contre la
    justesse en cet auteur. Je pense aussi que je n'en eusse rien dit
    sans Mme la marquise de Sabl, qui ne croit pas que jamais homme
    ait approch de l'loquence de Voiture, et surtout dans la justesse
    qu'il avoit  s'expliquer. Et combien de fois ai-je entendu dire 
    cette dame: _Mon Dieu! qu'il avoit l'esprit juste! qu'il pensoit
    juste! qu'il parloit et qu'il crivoit juste!_ jusqu' dire _qu'il
    rioit si juste et si  propos, qu' le voir rire elle devinoit ce
    qu'on avoit dit_. J'ai connu Voilure: on sait assez que c'toit un
    gnie exquis et d'une subtile et haute intelligence; mais je vous
    puis assurer que dans ses discours ni dans ses crits, ni dans ses
    actions, il n'avoit pas toujours cette extrme justesse, soit que
    cela lui vnt de distraction ou de ngligence. Je fus assez tourdi
    pour le dire  Mme la marquise de Sabl, un soir que j'tois all
    chez elle avec Mme la marchale de Clrembaut; je m'offris mme de
    montrer dans ses Lettres quantit de fautes contre la justesse,
    et vous jugez bien que cela ne se passa pas sans dispute. Mme la
    marchale prit le parti de Mme la marquise, soit par complaisance ou
    qu'en effet ce ft son sentiment. Quelques jours aprs, je fis
    ces observations, o je ne voulus pas insulter; je me contentai
    d'apprendre  ces dames que je n'tois pas chimrique et que je
    n'imposois  personne. Un de mes amis fit voir  Mme la marquise les
    endroits que j'avois remarqus, et cette dame, que toute la Cour
    admire, me parut encore admirable en cela qu'elle ne les eut pas
    plutt vus qu'elle se rendit sans murmurer. Je vous assure aussi que
    Mme de Longueville, que Voiture a tant loue, trouve que j'ai raison
    partout. Que si M. le Prince, comme vous dites, se montre un peu
    moins favorable  mes observations, c'est que, ds sa premire
    enfance, il estime cet excellent gnie, et que les hros ne
    reviennent pas aisment. Aussi je tiens d'un auteur grec que c'toit
    un crime  la cour d'Alexandre de remarquer les moindres fautes dans
    les oeuvres d'Homre.

Voiture et Homre! Mais, aprs avoir ri, on remarque pourtant cet
accord singulier des personnes les plus spirituelles d'alors, de Mme de
Svign, de Mme de Sabl, cette Svign de la gnration prcdente.
Boileau lui-mme ne parle de Voiture qu'avec gards et en toute
rvrence. Pour se rendre compte de la grande rputation du personnage,
et, en gnral, pour s'expliquer ces hommes qui laissent aprs eux des
tmoignages d'eux-mmes si infrieurs  la vogue dont ils ont joui,
il faut se dire que les contemporains, surtout, dans la socit,
s'attachent bien plus  la personne qu'aux oeuvres du talent; l o
ils voient une source vive, volontiers ils l'adorent, tandis que la
postrit, qui ne juge que par les effets, veut absolument, pour en
faire cas, que la source soit devenue un grand fleuve.

Qu'on soit Voiture ou Bolingbrock, la postrit vous demande ce que vous
aurez laiss plutt que ce que vous aurez t, et elle se montrera mme
d'autant plus exigeante que aurez eu plus de nom.

Pour la rputation du chevalier, il est  regretter, que dans ses beaux
jours, il n'ait pas eu une place  l'Acadmie franaise; il en tait
trs-digne  sa date. D'Olivet ensuite lui aurait consacr une de
ses petites notices en deux ou trois pages d'un style si exact et
si excellent, et qui l'aurait fix  son rang littraire. Si on me
demandait, en effet, ce qu'tait proprement et par-dessus tout
le chevalier de Mr, je n'hsiterais pas  rpondre: C'tait un
acadmicien. Ses crits, surtout ses Lettres et ses Conversations avec
le marchal de Clrembaut, fourniraient matire  une infinit de
remarques pour les dfinitions prcises et pour les fines nuances des
mots en usage dans le langage poli. Le chevalier est tout  fait un
crivain. Son style a de la manire; mais, entre les styles manirs
d'alors, c'est un des plus distingus, des plus marqus au coin de la
proprit et de la justesse des termes. Il avait le sentiment du _mieux_
et de la perfection dans l'expression, mme en causant. Il aimait les
choses _bien prises_. J'ai dit qu'il tait prcieux; il se spare
pourtant, par plus d'un endroit, des prcieuses. Quelques dames qui ont
l'esprit admirable, crit-il, et qui s'en devroient servir pour rendre
justice  chaque chose, condamnent des mots qui sont fort bons, et dont
il est presque impossible de se passer. Les personnes qui en usent
trop souvent, et d'ordinaire pour ne rien dire, leur ont donn cette
aversion; mais encore qu'il se faille soumettre au jugement et mme 
l'aversion de ces dames, je crois pourtant que l'on ne feroit pas mal
de s'en rapporter quelquefois  tant d'excellents hommes qui jugent
sainement et sans caprice, et qui sont assembls depuis si longtemps
pour dcider du langage. Il aurait eu voix au chapitre en bien des cas,
s'il avait sig parmi ces _excellents hommes_. Encore aujourd'hui,
s'il s'agissait de bien fixer le moment o le terme d'_urbanit_, par
exemple, fut introduit, non sans quelque difficult, dans la langue, du
monde,  quel tmoignage pourrait-on recourir plus srement qu' celui
du chevalier, qui, dans une lettre  la marchale de ***, crivait:
J'espre, madame, qu'enfin vous donnerez cours  ce nouveau mot
d'_urbanit_ que Balzac, avec sa grande loquence, ne put mettre en
usage, car vous l'employez quelquefois... Il me semble que cette
urbanit n'est point ce qu'on appelle de bons mots, et qu'elle consiste
en je ne sais quoi de civil et de poli, je ne sais quoi de railleur
et de flatteur tout ensemble. Nous avons dj au passage not de ces
locutions qu'il affectionne et qui avaient cours autour de lui: _dire
des choses_; _faire l'esprit_. Ce sont des gallicismes attiques. Madame
de Sabl usait volontiers de la premire de ces expressions, _dire des
choses_, donnant  entendre que la manire relve tout et fait tout
passer; c'tait sentir d'avance comme Voltaire:

  La grce, en s'exprimant, vaut mieux que ce qu'on dit.

Quant  cet autre mot: _faire l'esprit_, il tait du marchal de
Clrembaut, et le chevalier le confirme aussitt et l'explique de la
sorte: Je me souviens de quelques bons matres qui montroient les
exercices dans une si grande justesse qu'il n'y avoit rien de dfectueux
ni de superflu; pas un temps de perdu, ni le moindre mouvement qui ne
servt  l'action. Ces matres me disoient que, si une fois on a le
corps fait, le reste ne cote plus gure. Il me semble aussi que ceux
qui ont _l'esprit fait_ entendent tout ce qu'on dit, et qu'il ne leur
faut plus aprs cela que de bons avertisseurs. Quand le Dictionnaire
de l'Acadmie, continu par nos petits-neveux, en sera au mot
_incompatible_, quel meilleur exemple aura-t-on  citer, pour le sens
absolu du mot, que ce trait du chevalier contre les raffins qui ne
savent causer, dit-il, qu'avec ceux de leur cabale, et qui voudraient
toujours tre en particulier, comme s'ils avaient  dire quelque
mystre: Je trouve d'ailleurs que d'tre comme _incompatible_, et de ne
pouvoir souffrir que des gens qui nous reviennent, c'est une heureuse
invention pour se rendre insupportable  la plupart des dames, parce
que, d'ordinaire, elles sont bien aises d'avoir  choisir. Je pourrais
continuer ainsi et varier les dtails sur ce mrite d'crivain et
presque de grammairien du chevalier, qui s'en piquait tant soit peu;
mais il ne faut pas abuser. Je crois en avoir bien assez dit pour
montrer qu'il ne mritait pas le mpris et l'oubli total o il est
tomb, et que c'est un de ces personnages du pass qu'il n'est pas
inutile ni trop ennuyeux de rencontrer une fois dans sa vie, quand
on sait les prendre par le bon cot. Mme de Sabl et M. de La
Rochefoucauld, en leur temps, trouvaient plaisir  s'entretenir avec
lui: est-ce  nous d'tre si difficiles?

Et puis, en relisant tout ceci, une pense dernire me vient, qui remet
chacun  sa place. Qu'est-ce que prtendre tirer de l'oubli? Nous
ressemblons tous  une suite de naufrags qui essaient de se sauver les
uns les autres, pour prir eux-mmes l'instant d'aprs.

1er janvier 1848.




MADEMOISELLE ASS[67]

L'imagination humaine a sa part de romanesque; elle a besoin dans le
pass de se prendre au souvenir de quelque passion clbre; de tout
temps elle s'est complu  l'histoire, cent fois redite, d'un couple
chri, et aux destines attendrissantes des amants. Quelques noms sems
 et l, donns d'ordinaire par la tradition et touchs par la posie,
suffisent. Les choses politiques ont leurs rvolutions et leur cours;
les guerres se succdent, les rgnes glorieux font place aux dsastres;
mais, de temps  autre, l o l'on s'y attend le moins, il arrive que
sur ce fond orageux, du sein du tourbillon, une blanche figure se
dtache et plane: c'est Franoise de Rimini qui console de l'enfer. La
Renomme, ce monstre infatigable, du mme vol dont elle a touch les
ruines des empires, s'arrte  cette chose aimable, s'y pose un moment;
elle en revient, comme la colombe, avec le rameau.

[Note 67: Cette Notice a paru dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15
janvier 1846; elle a t reproduite en tte d'une dition des _Lettres
de Mademoiselle Ass_ (1846), non sans beaucoup d'additions et de
corrections qui nous sont venues de bien des cts. Pour ne pas faire
une trop grande surcharge de notes, nous avons rejet aprs la Notice
celles qui sont plus tendues et qui contiennent des pices  l'appui,
en nous servant pour cet ordre d'indications des lettres [A], [B],[C],
etc.]

Dans les temps modernes, si la posie proprement dite a fait dfaut  ce
genre de tradition, le roman n'a pas cess; sous une forme ou sous
une autre, certaines douces figures ont gard le privilge de servir
d'entretien aux gnrations et aux jeunesses successives. Que dire
d'Hlose? qu'ajouter  ce que rveille le nom de La Vallire? Vers
1663, il entra dans la politique de Louis XIV de secourir le Portugal
contre l'Espagne, mais de le secourir indirectement; on fournit sous
main des subsides, on favorisa des leves, une foule de volontaires
y coururent. Entre cette petite arme commande par Schomberg, et la
pauvre arme espagnole qui lui disputait le terrain, il y eut l, chaque
t, bien des marches et des contre-marches de peu de rsultat, bien
des escarmouches et de petits combats, parmi lesquels, je crois, une
victoire. Qui donc s'en soucie aujourd'hui? Mais le lecteur curieux, qui
ne veut que son charme, ne peut s'empcher de dire que tout cela a
t bon puisque les _Lettres de la Religieuse portugaise_ en devaient
natre.

La tendre anecdote que nous avons  rappeler n'a pas eu la mme
clbrit ni le mme clat; elle conserve pourtant sa gracieuse lueur,
et ses pages touchantes ont mrit de survivre.  l'poque la moins
potique et la moins idale du monde, sous la Rgence et dans les annes
qui ont suivi, Mlle Ass offre l'image inattendue d'un sentiment
fidle, dlicat, naf et discret, d'un repentir sincre et d'une
innocence en quelque sorte retrouve. Entre ces deux romans si
dissemblables, si comparables en plus d'un trait, qui marquent les deux
extrmits du sicle, _Manon Lescaut_, _Paul et Virginie_, Mlle Ass
et son passionn chevalier tiennent leur place, et par le vrai, par le
naturel attachant de leur affection et de leur langage, ils se peuvent
lire dans l'intervalle. Il est intressant de voir, dans une histoire
toute relle et o la fiction n'a point de part, comment une personne
qui semblait destine par le sort  n'tre qu'une adorable Manon Lescaut
redevient une Virginie: il fallait que cette Circassienne, sortie des
bazars d'Asie, ft amene dans ce monde de France pour y relever comme
la statue de l'Amour fidle et de la Pudeur repentante.

Les Lettres de Mlle Ass, imprimes pour la premire fois en 1787 ( la
veille mme de _Paul et Virginie_), ont eu depuis plusieurs ditions;
elles taient accompagnes ds l'abord de quelques courtes notes dues
 la plume de Voltaire, qui les avait parcourues en manuscrit. On les
rimprimait ds 1788. En 1800, elles reparurent avec une Notice bien
touche de M. de Barante, qui avait recueilli quelques dtails nouveaux
(dont un pourtant trs-hasard, on le verra) dans la socit de M.
Suard. C'est ainsi encore qu'elles ont t reproduites en 1823. Le style
avait subi de petites purations dans ces ditions successives; il y
avait pourtant dans le texte bien d'autres points plus essentiels, ce me
semble,  claircir,  corriger: on ne saurait imaginer la ngligence
avec laquelle presque tous les noms propres, cits chemin faisant
dans ces Lettres, ont t dfigurs; quelques-uns taient devenus
mconnaissables. De plus, un grand nombre des dates d'envoi sont
fautives et incompatibles avec les vnements dont il est question; il
y a eu des transpositions en certains passages, et tel paragraphe d'une
lettre est all se joindre  une autre dont il ne faisait point d'abord
partie. Enfin il est arriv que des notes plus ou moins exactes, crites
en marge du manuscrit, sont entres mal  propos dans le texte imprim.
 une premire et rapide lecture, ces inconvnients arrtent peu; on
ne suit que le cours des sentiments de celle qui crit. Une dition
correcte n'en tait pas moins un dernier hommage que mritait et
qu'attendait encore cette mmoire charmante, si peu en peine de la
postrit, et n'aspirant qu' un petit nombre de coeurs. Un rudit bien
connu par sa conscience, sa rectitude et sa sagacit d'investigation
en ces matires, M. Ravenel, aprs s'tre avis le premier de tout
ce qu'avaient de dfectueux les ditions antrieures, a prpar ds
longtemps la sienne, qui est en voie de s'excuter. Un ami dont le nom
reviendra souvent sous notre plume, et dont le talent anim d'un pur
zle fait faute dsormais en bien des endroits de la littrature, M.
Charles Labitte, devait s'y associer  M. Ravenel: c'est avec les notes
de l'un, c'est moyennant les renseignements continus et les directions
de l'autre, qu'il m'est permis ici de venir repasser sur cette histoire
et d'en fixer quelques particularits avec plus de prcision qu'on
n'avait fait jusqu' prsent. L'rudition ou ce qui pourrait en avoir
l'air, en s'appliquant  ces sujets qui en sont si loigns par nature,
change vritablement de nom et prend quelque chose de la pit qui se
met en qute vers les moindres reliques d'un mort chri.

M. de Ferriol, ambassadeur de France  Constantinople, vit un jour,
parmi les esclaves qu'on amenait vendre au march, une petite fille
qui paraissait ge d'environ quatre ans, et dont la physionomie
l'intressa: les Turcs avaient pris et saccag une ville de Circassie,
ils en avaient tu ou emmen en esclavage les habitants; l'enfant avait
chapp au massacre de ses parents, lesquels taient princes, dit-on, en
leur pays. Du moins les souvenirs de la petite fille lui retraaient un
palais o elle tait leve, et une foule de gens empresss  la servir.
M. de Ferriol acheta assez cher (1,500 livres) la petite Circassienne;
il tait coutumier d'acheter de belles esclaves, et ce n'tait gure
dans un but dsintress[68]. Ici il ne parat pas que son intention ft
beaucoup plus pure ni exempte d'arrire-pense: il songeait  l'avenir
et  cultiver cette jeune fleur d'Asie. tant revenu en France, il y
amena l'enfant[69] et la plaa, en attendant mieux, chez sa belle-soeur
Mme de Ferriol. Celle-ci, Tencin de son nom, soeur de la clbre
chanoinesse et du futur cardinal, tait digne de la famille  tous
gards, belle, galante et intrigante. Le mari, M. de Ferriol,
receveur-gnral des finances du Dauphin, et conseiller, puis prsident
au parlement de Metz, ne joua dans la vie de sa femme qu'un rle
insignifiant et commode. La grande liaison de Mme de Ferriol fut avec le
marchal d'Uxelles. Les recueils du temps[70] donnent comme s'appliquant
au premier clat de leurs amours l'ode de J.-B. Rousseau imite
d'Horace:

  Quel charme, beaut dangereuse,
  Assoupit ton nouveau Pris?
  Dans quelle oisivet honteuse
  De tes yeux la douceur flatteuse
  A-t-elle plong ses esprits?

[Note 68: Voici une petite anecdote  l'appui: M. le comte de
Nogent, qui s'appelle Bautru en son nom, est lieutenant-gnral des
armes du roi, fils et peut-tre petit-fils d'officier-gnral, frre
de Mme la duchesse de Biron. C'est un homme qui toujours l'a port fort
haut et a fait le seigneur  la cour. Sa hauteur lui a attir une scne
fort dplaisante, en insultant  sa table,  Nogent-le-Roi, pendant les
vacances, un officier de son voisinage au sujet d'un mariage pour sa
fille. Il a mme eu la sottise de demander une rparation devant les
juges de Chartres. Cela a donn occasion  cet officier de faire ou
faire faire un petit mmoire que l'on a trouv parfaitement crit, et
qui a t rpandu dans tout Paris... Dans le mmoire susdit, l'officier
parle de la noblesse de la mre: on demanderait  propos de quoi.
C'est une petite allusion sur ce que M. de Ferriol, ambassadeur 
Constantinople, ramena ici deux esclaves trs-belles. Il en garda une
pour lui; le comte de Nogent, qui peut-tre tait son ami, prit l'autre.
Non-seulement il l'a garde, mais il l'a pouse, et c'est d'elle que
vient la fille  marier qui a fait le sujet de la dispute. (_Journal_
de l'avocat Barbier, avril 1732.)]

[Note 69: M. de Ferriol eut plusieurs missions et fit plusieurs
voyages et sjours  Constantinople. Une premire fois, en 1692, il
fut envoy auprs de l'ambassadeur de France, qui le prsenta au
grand-vizir, et celui-ci l'autorisa  le suivre  l'arme; M. de Ferriol
fit ainsi les campagnes de 1692, 1693 et 1694, dans la guerre des Turcs
et des Hongrois mcontents contre l'Empereur. Revenu en France au
printemps de 1695, il reoit en mars 1696 une nouvelle mission, et cette
fois il est accrdit directement auprs du grand-vizir; il fait la
campagne de 1696, celle de 1697, passe l'hiver et le printemps de 1698 
Constantinople, s'embarque pour la France le 22 juin 1698, et arrive 
Marseille le 20 aot.--C'est dans ce second voyage qu'il acheta et qu'il
amena en France la jeune Ass.--En 1699, M. de Ferriol, qui n'avait eu
jusque-l que des missions temporaires, remplaa  Constantinople, en
qualit d'ambassadeur, M. Castagnres de Chteauneuf. Parti de Toulon
dans les derniers jours de juillet 1699, il alla rsider en Turquie
durant plus de dix ans, ne fut remplac qu'en novembre 1710 par M.
Desalleurs, et ne rentra en France que le 23 mai 1711. Ces dates, que
nous devons aux bienveillantes communications de M. Mignet, nous seront
tout  l'heure prcieuses.]

[Note 70: Bibliothque du roi, mss., dans le _Recueil_ dit de
_Maurepas_ (XXX, page 279, anne 1716).--Voir ci-aprs la note [A].]

La fin de l'ode semblait menacer l'amant crdule de quelque prochaine
inconstance de la perfide:

  Insens qui sur tes promesses
  Croit pouvoir fonder son appui,
  Sans songer que mmes tendresses,
  Mmes serments, mmes caresses,
  Tromprent un autre avant lui!

Mais il ne parat pas que le pronostic ait eu son effet: Mme de Ferriol
comprit vite que son crdit dans le monde et sa considration taient
attachs  cette liaison avec le marchal-ministre, et elle s'y tint. On
voit, dans les lettres nombreuses que lord Bolingbroke adresse  Mme de
Ferriol[71], qu'il n'en est aucune o il ne lui parle du marchal comme
du grand intrt de sa vie. Il rsulte du tmoignage de mademoiselle
Ass qu'il y avait dans cet tat plus de montre que de fond, et que le
crdit de la dame baissa fort avec l'clat de ses yeux[72]. Tant qu'elle
fut jeune pourtant, Mme de Ferriol parut fort recherche, et elle
eut rang parmi les femmes en vogue du temps. Ses deux fils, MM. de
Font-de-Veyle et d'Argental, surtout ce dernier, furent levs avec
la jeune Ass comme avec une soeur. Les Registres de la paroisse
Saint-Eustache,  la date du 21 dcembre 1700, nous montrent _damoiselle
Charlotte Haide_[73] et le petit Antoine de Ferriol (Pont-de-Veyle),
reprsentant tous deux le parrain et la marraine absents au baptme de
d'Argental, lesquels, est-il dit des deux enfants tmoins, ont dclar
ne savoir signer. Ass pouvait avoir sept ans au plus  cette date de
1700, ayant t achete en 1697 ou 1698. L'ducation rpara vite ces
premiers retards. Un passage des Lettres semble indiquer qu'elle fut
mise au couvent des Nouvelles Catholiques; mais c'est surtout dans le
monde qu'elle se forma. Cette dcadence de Louis XIV, o la corruption
pour clater n'attendait que l'heure, faisait encore une socit bien
spirituelle, bien riche d'agrments; cela tait surtout vrai des femmes
et du ton; le got valait mieux que les moeurs; on sortait de Saint-Cyr,
aprs tout, on venait de lire La Bruyre. On retrouverait jusque dans
madame de Tencin la langue de madame de Maintenon. L'esprit d'Ass
ne fut pas lent  s'orner de tout ce qui pouvait relever ses grces
naturelles sans leur ter rien de leur lgret, et la _jeune
Circassienne_, la _jeune Grecque_[D], comme chacun l'appelait autour
d'elle, continua d'tre une crature ravissante, en mme temps qu'elle
devint une personne Accomplie.

[Note 71: _Lettres historiques, politiques, philosophiques et
littraires_ de lord Bolingbroke; 3 vol. in-8, 1808. Ces lettres sont
une source des plus essentielles pour l'histoire d'Ass.]

[Note 72: Tout le monde est excd de ses incertitudes (il
s'agissait d'un voyage  faire  Pont-de-Veyle en Bourgogne); le vrai de
ses difficults, c'est qu'elle ne voudrait point quitter le marchal,
qui ne s'en soucie point et ne ferait pas un pas pour elle. Mais elle
croit que cela lui donne de la considration dans le monde. Personne ne
s'adresse  elle pour demander des grces au vieux marchal... (Lettre
XI.)]

[Note 73: Elle s'appelait _Charlotte_, du nom de l'ambassadeur
(_Charles_), qui fut sans doute son parrain. _Haide_, _Ass_,
paraissent n'tre que des variantes de transcription d'un mme nom de
femme bien connu chez les Turcs. La plus adorable entre les hrones
du _Don Juan_ De Byron est une Haide.--Voir ci-aprs les notes [B] et
[C].]

Une grave, une fcheuse et tout  fait dplaisante question se prsente:
Quel fut le procd de M. de Ferriol l'ambassadeur  l'gard de celle
qu'il considrait comme son bien, lorsqu'il la vit ainsi ou qu'il la
retrouva grandissante et mrissante, _tempestiva viro_, comme dit
Horace? Cette question semblait n'en tre plus une depuis longtemps;
on a cit un passage tir d'une lettre de M. de Ferriol  Mlle Ass,
trouve dans les papiers de M. d'Argental, duquel il ressortait trop
nettement, ce semble, qu'elle aurait t sa matresse; mais ce passage
isol en dit plus peut-tre qu'il ne convient d'y entendre,  le lire en
son lieu et en son vrai sens. Nous donnerons donc ici la lettre entire,
qui n'a t publie qu'assez rcemment[74]; elle ne porte avec elle
aucune indication de date ni d'endroit.

[Note 74: Par la _Socit des Bibliophiles franais_, anne 1828.]

_Lettre de M. de Ferriol, ambassadeur  Constantinople,  mademoiselle
Ass._

Lorsque je vous retiray des mains des infidelles, et que je vous
acheptay, mon intention n'estoit pas de me prparer des chagrins et de
me rendre malheureux; au contraire, je prtendis profiter de la dcision
du destin sur le sort des hommes pour disposer de vous  ma volont, et
pour en faire un jour ma fille ou ma maistresse. Le mesme destin veut
que vous sois l'une et l'autre, ne m'estant pas possible de sparer
l'amour de l'amiti, et des dsirs ardens d'une tendresse de pre; et
tranquile, conforms vous au destin, et ne spars pas ce qu'il semble
que le Ciel ayt prit plaisir de joindre.

Vous auris est la maistresse d'un Turc qui auroit peut estre partag
sa tendresse avec vingt autres, et je vous aime uniquement, au point que
je veux que tout soit commun entre nous, et que vous disposis de ce que
j'ay comme moy mesme.

Sur touttes choses plus de brouilleries, observs vous et ne donns aux
mauvaises langues aucune prise sur vous; soys aussy un peu circonspecte
sur le choix de vos amyes, et ne vous livrs  elles que de bonne
sorte; et quand je seray content, vous trouverez en moy ce que vous
ne trouveris en nul autre, les noeuds  part qui nous lient
indissolublement. Je t'embrasse, ma chre Ass, de tout mon coeur.

Voil une lettre qui certes est bien capable,  premire lecture, de
donner la chair de poule aux amis dlicats de la tendre Ass; M. de La
Porte, qui la publia en 1828, la prend dans son sens le plus grave, sans
mme songer  la discuter. Si alarmante qu'elle soit, elle se trouve
pourtant moins accablante  la rflexion, et, pour mon compte, je me
range tout,  fait  l'avis de M. Ravenel, que notre ami, M. Labitte,
partageait galement: cette lettre ne me fait pas rendre les armes du
premier coup. Qu'y voit-on en effet? Raisonnons un peu. On y voit
qu' un certain moment M. de Ferriol fut jaloux de quelqu'un dont on
commenait  jaser auprs d'Ass; qu' cette occasion il signifia 
celle-ci ses intentions, jusque-l obscures, et sa volont, dont elle
avait pu douter, se considrant plutt comme sa fille: Le _mme destin
veut que vous soyez l'une et l'autre_... Cette parole, remarquez-le
bien, s'applique  l'avenir bien plus naturellement qu'au pass.
L'enfant est devenu une jeune fille; elle n'a pas moins de dix-sept ou
dix-huit ans, alors que M. de Ferriol (je le suppose rentr en France) a
soixante ans bien sonns, car il ne rentre qu'en mai 1711[75]. Voil donc
qu'aux premiers noeuds, en quelque sorte lgitimes; qui, dit-il, les
_lient dj indissolublement_, et qu'il a soin de mettre _ part_, le
tuteur et matre croit que le temps est venu d'en ajouter d'autres. Il
se dclare pour la premire fois nettement, il se propose et prtend
s'imposer: reste toujours  savoir s'il fut accept, et rien ne le
prouve. J'insiste l-dessus: la phrase qui, lue isolment, semblait
constater une situation tablie, accomplie, et sur laquelle on s'est
jusqu'ici fond, comme sur une pice de conviction, pour rendre
l'esclave  son matre, n'indique qu'un ordre pour l'avenir, un
commandement  la turque; or, encore une fois, rien n'indique que l'aga
ait t obi.

[Note 75: Lorsqu'il mourut en octobre 1722, il est dit dans les
registres de Saint-Roch qu'il tait g d'environ soixante-quinze
ans.--Voir ci-aprs la note [E].]

Je ne parle ici qu'en me rduisant aux termes mmes de la lettre; mais
il y a plus, il y a mieux: le caractre d'Ass est connu; sa noblesse,
sa dlicatesse de sentiments, sont manifestes dans ses Lettres et par
tout l'ensemble de sa conduite. Il n'y avait pour elle de ce ct-l
qu'un danger, c'tait dans ces annes obscures, indcises, o la pubert
naissante de la jeune fille se confond encore dans l'ignorance de
l'enfant, alors qu'on peut dire:

  Il n'est dj plus nuit, il n'est pas encor jour.

Or, ces annes-l, ces annes _entre chien et loup_, elle les passa 
quatre cents lieues de M. de Ferriol, et rien n'est plus probant en
telle matire que l'_alibi_[76]. Lorsqu'il revint dans l't de 1711,
elle avait dj atteint  cet ge o l'on n'est plus abuse que
lorsqu'on le veut bien; elle avait de dix-sept  dix-huit ans, et M.
de Ferriol en avait environ soixante-quatre. Ce sont l aussi des
garanties, surtout, je le rpte, quand le caractre d'ailleurs est bien
connu, et qu'on a affaire  une personne d'esprit et de coeur, qui va
tout  l'heure rsister au Rgent de France.

[Note 76: On a dit dans une note prcdente qu'il rsidait 
Constantinople en qualit d'ambassadeur; il y tait arriv le 11 janvier
1700. Tandis qu'Ass, en France, cessait d'tre un enfant, il avait
maille  partir ailleurs; l'extrait suivant, puis aux sources, ne
laisse rien  dsirer: En 1709, des plaintes ayant t portes contre
lui par divers membres de la nation franaise, il est rappel le 27 mars
1710. Son rappel est fond sur l'tat de sa sant, dont il ne se plaint
pas. Bien que remplac par le comte Desalleurs, qui prend en main les
affaires de l'ambassade le 2 novembre 1710, M. de Ferriol n'en continue
pas moins de correspondre avec la Cour sur les affaires, se plaint
vivement de M. Desalleurs, qui le lui rend bien, et enfin s'embarque le
30 mars 1711 pour la France, o il arrive le 23 mai.--Voir ci-aprs la
note [F].]

 quelle date la lettre qu'on a lue fut-elle crite? Dans quelle
circonstance et  quelle occasion? Mlle Ass, en ses Lettres, a racont
avec enjouement l'histoire de ce qu'elle appelle _ses amours avec le duc
de Gvres_, amours de deux enfants de huit  dix ans, et dont elle
se moquait  douze: Comme on nous voyait toujours ensemble, les
gouverneurs et les gouvernantes en firent des plaisanteries entre eux,
et cela vint aux oreilles de mon _aga_, qui comme vous le jugez, fit un
beau roman de tout cela. Serait-ce  propos de ce bruit, comment et
grossi aprs coup, que la semence aurait t crite? A-t-elle pu l'tre
de Constantinople mme et en prvision du retour, ce qui serait une
grossiret de plus? Quoi qu'il en soit, dans cette mme lettre o Mlle
Ass raconte ses amours enfantines, elle ajoute, en s'adressant  son
amie, Mme de Calandrini: Quoi! madame, vous me croiriez capable de vous
tromper! Je vous ai fait l'aveu de toutes mes faiblesses; elles sont
bien grandes; mais jamais je n'ai pu aimer qui je ne pouvais estimer. Si
ma raison n'a pu vaincre ma passion, mon coeur ne pouvait tre sduit
que par la vertu ou par tout ce qui en avait l'apparence. Un tel
langage dans une bouche si sincre, et de la part d'une conscience si
droite, n'exclut-il pas toute liaison d'un certain genre avec M. de
Ferriol? Il n'y en a pas trace dans la suite de ces lettres  Mme de
Calandrini. Chaque fois qu'Ass, dans cette confidence touchante, se
reproche ses fautes, ce n'est que par rapport  une seule personne trop
chre, et il n'y parat aucune allusion  une autre faiblesse, plus ou
moins volontaire, qui aurait prcd et qu'elle aurait d considrer,
d'aprs ses ides acquises depuis, comme une mortelle fltrissure.
Lorsqu'elle rsiste aux instances de mariage que lui fait son passionn
chevalier, parmi les raisons qu'elle oppose, on ne voit pas que la
pense d'une telle objection se soit prsente  elle; elle ne se trouve
point digne de lui par la fortune, par la situation, et non point du
tout parce qu'elle a t la victime d'un autre. Lorsqu'elle parle
de l'ambassadeur dfunt, elle le fait en des termes d'affection qui
n'impliquent aucun ressentiment, tel qu'un pareil acte aurait d lui en
laisser. Pour parler de la vie que je mne, et dont vous avez la bont,
crit-elle  son amie[77], de me demander des dtails, je vous dirai que
la matresse de cette maison est bien plus difficile  vivre que le
_pauvre ambassadeur._ Parlerait-elle sur ce ton de quelqu'un qui lui
rappellerait dcidment une faute odieuse, avilissante? Pourquoi ne pas
admettre que ce _pauvre_ ambassadeur, dj vieux et _vaincu du temps_,
comme dit le pote, finit par se dcourager et par devenir bon homme?

[Note 77: Lettre XIV.]

Et en effet, jusqu' la publication du fragment malencontreux, on avait
cru dans la socit que si M. de Ferriol avait eu  un moment quelque
dessein sur elle, Mlle Ass avait d  la protection des fils de Mme de
Ferriol, et particulirement  celle de d'Argental, de s'tre soustraite
aux perscutions de l'oncle. C'tait le sentiment des premiers diteurs,
hritiers des traditions et des souvenirs de la famille Calandrini;
personne alors ne le contesta[78]. L'_Anne littraire_, parlant d'Ass
au sujet de cette publication, disait: Elle se fit aimer de tout le
monde; malheureusement tout autour d'elle respirait la volupt. Cette
ducation dangereuse ne la sduisit cependant pas au point de la faire
cder aux vues de M. de Ferriol, qui, peu gnreux, exigeait d'elle
trop de reconnaissance, et d'un grand prince qui voulait en faire sa
matresse; mais elle la disposa  la tendresse, et le chevalier d'Aydie
en profita[79]. Le rcit de M. Craufurd[80] rentre tout  fait dans cette
opinion qu'on avait gnralement, et on sent qu'il ne change d'avis que
sur la prtendue preuve crite. Nous croyons avoir rduit cette preuve 
sa juste valeur.

[Note 78: On trouve dans le _Journal de Paris_, du 28 novembre 1787,
une lettre signe _Villars_ qui reproche  l'diteur d'avoir ml 
sa publication des anecdotes dfavorables  la famille Ferriol; le
tmoignage de M. d'Argental, encore vivant, y est invoqu. Celle lettre,
crite dans un intrt de famille, prouve une seule chose, c'est qu'on
tait loin de croire alors et qu'on n'avait jamais admis jusque-l
qu'Ass et t sacrifie  l'ambassadeur.--Voir ci-aprs la note [G].]

[Note 79: _Anne littraire_, 1788. tome VI, page 209.]

[Note 80: _Essais de Littrature franaise_, tome 1er, page 188 (3e
dition).]

Le fait est qu' dater d'un certain moment, qui pourrait bien n'tre
autre que celui de la tentative avorte, Mlle Ass eut son domicile
habituel chez Mme de Ferriol, et ce ne fut plus ensuite que dans les
deux dernires annes de la vie de l'ambassadeur qu'elle retourna prs
de lui pour lui rendre les soins de la reconnaissance. Il mourut le
26 octobre 1722,  l'ge d'environ soixante-quinze ans. Est-il besoin
d'ajouter que, durant ce dernier sjour[81], elle tait plus que
prserve par toutes les bonnes raisons et par l'amour mme du chevalier
d'Aydie, qui l'aimait ds lors, comme on le voit d'aprs certains
passages des Lettres de lord Bolingbroke? Je transcrirai ici
quelques-uns de ces endroits qui ont de l'intrt  travers leur
obscurit et malgr le sous-entendu des allusions.

[Note 81: Mme de Ferriol, qui avait habit d'abord rue des
Fosss-Montmartre, logeait en dernier lieu rue Neuve-Saint-Augustin,
et l'ambassadeur demeurait dans le mme htel; ainsi ces diverses
installations pour Ass se rduisaient au plus  un changement
d'appartement.]

Bolingbroke crivait  Mme de Ferriol, le 17 novembre 1721, en
l'invitant  venir passer les ftes de Nol  sa campagne de _la
Source_, prs d'Orlans: Nous avons t fort agrablement surpris
de voir que Mlle Ass veuille tre de la partie et renoncer pendant
quelque temps aux plaisirs de Paris. Peut-tre ne fait-elle pas mal de
visiter ses amis au fond d'une province, comme d'autres y vont visiter
leurs mres. Quel que soit le motif qui nous attire ce plaisir, nous lui
en sommes trs-obligs... Et sur une autre page de la mme lettre, dans
une apostille pour M. d'Argental: N'auriez-vous pas contribu  nous
procurer le plaisir d'y voir Mlle Ass? Je souponne fort que vos
conseils, et peut-tre le procd d'une autre personne, lui ont inspir
un got pour la campagne, que je tcherais de cultiver, si j'avais
quelques annes de moins.--Quel est ce procd? et de quelle autre
personne s'agit-il? Nous chercherons tout  l'heure.--Un mois aprs,
Bolingbroke crivait encore  Mme de Ferriol (30 dcembre 1721): Je
compte que vous viendrez; je me flatte mme de l'esprance d'y voir Mme
du Deffand; mais, pour Mlle Ass, je ne l'attends pas. Le Turc sera son
excuse, et un certain chrtien de ma connaissance, sa raison. Ainsi,
ds lors, Mlle Ass tait aime du chevalier d'Aydie (car c'est bien
lui qui se trouve ici dsign); et si elle restait  Paris, sous
prtexte de ne pas quitter M. de Ferriol, elle avait sa raison secrte,
plus voisine du coeur.

A une date antrieure, le 4 fvrier 1719, il est question, dans un autre
billet de Bolingbroke  d'Argental, de je ne sais quel vnement plus
ou moins fcheux survenu  l'aimable Circassienne; je donne les termes
mmes sans me flatter de les pntrer: Je vous suis trs-oblig, mon
cher monsieur, de votre apostille; mais la nouvelle que vous m'y envoyez
me fche extrmement. Mademoiselle Ass tait si charmante, que toute
mtamorphose lui sera dsavantageuse. Comme vous tes _de tous ses
secrets le grand dpositaire_[82], je ne doute point que vous ne sachiez
ce qui peut lui avoir attir ce malheur: est-elle la victime de
la jalousie de quelque desse, ou de la perfidie de quelque dieu?
Faites-lui mes trs-humbles compliments, je vous supplie. J'aimerais
mieux avoir trouv le secret de lui plaire que celui de la quadrature du
cercle ou de fixer la longitude. Comme ce billet  d'Argental est crit
en apostille d'une lettre  Mme de Ferriol et  la suite de la
mme page, on ne doit pas y chercher un bien grand mystre. Cette
mtamorphose, qui ne saurait tre que _dsavantageuse_, pourrait bien
n'avoir t autre chose que la petite vrole qu'aurait envoye  ce
charmant visage quelque divinit jalouse; dans tous les cas, il ne
parat point qu'elle ait laiss beaucoup de traces, et le don de plaire
fut aprs ce qu'il tait avant.

[Note 82:

  Tu seras de mon coeur l'unique secrtaire,
  Et de tous nos secrets le grand dpositaire.

C'est Dorante qui dit cela dans _le Menteur_ (acte II, scne VI).
Bolingbroke savait sa littrature franaise par le menu.]

La phrase qu'on a lue plus haut sur le _procd_ d'une certaine
personne, lequel tait de nature, selon Bolingbroke,  faire dsirer 
Mlle Ass un loignement momentan de Paris, pourrait bien s'appliquer
 ce qu'on sait d'une tentative du Rgent auprs d'elle. Ce prince, en
effet, l'ayant rencontre chez Mme de Parabre, la trouva tout aussitt
 son gr et ne douta point de russir; il chercha  plaire de
sa personne, en mme temps qu'il fit faire sous main des offres
sduisantes, capables de rduire la plus rebelle des Dana; finalement
il mit en jeu Mme de Ferriol elle-mme, peu scrupuleuse et propre 
toutes sortes d'emplois. Rien n'y put faire, et Mlle Ass, dcide  ne
point sparer le don de son coeur d'avec son estime, dclara que si on
continuait de l'obsder, elle se jetterait dans un couvent. Une telle
conduite semble assez rpondre de celle qu'elle tint envers M. de
Ferriol; les deux sultans eurent le mme sort; seulement elle y mit avec
l'un toute la faon dsirable, tout le ddommagement du respect filial
et de la reconnaissance.

L'ambassadeur mort (octobre 1722), Mlle Ass revint loger chez Mme de
Ferriol, qui manqua de dlicatesse jusqu' lui reprocher les bienfaits
du dfunt. Indpendamment d'un contrat de 4,000 livres de rentes
viagres, ce Turc, qui avait du bon, et dont l'affection pour celle
qu'il nommait sa fille tait relle, bien que mlange, lui avait laiss
en dernier lieu un billet d'une somme assez forte, payable par ses
hritiers. Cette somme  dbourser tenait surtout  coeur  Mme de
Ferriol, et elle le fit sentir  Mlle Ass, qui se leva, alla prendre
le billet et le jeta au feu en sa prsence.

Ce dut tre en 1721 ou 1720 au plus tt, que les relations de Mlle Ass
et du chevalier d'Aydie commencrent: elle le vit pour la premire fois
chez Mme du Deffand, jeune alors, marie depuis 1718, et qui tait
cite pour ses beaux yeux et sa conduite lgre, non moins que pour son
imagination vive et fconde, comme elle le fut plus tard pour sa ccit
patiente, sa fidlit en amiti et son inexorable justesse de raison. Le
chevalier Blaise-Marie d'Aydie, n vers 1690, fils de Franois d'Aydie
et de Marie de Sainte-Aulaire, tait propre neveu par sa mre du marquis
de Sainte-Aulaire de l'Acadmie franaise[83]. Ses parents eurent neuf
enfants et peu de biens; trois filles entrrent au couvent, trois cadets
suivirent l'tat ecclsiastique. Blaise, le second des garons, qui
avait titre _clerc tonsur du diocse de Prigueuse, chevalier non
profs de l'Ordre de Saint-Jean de Jrusalem_, fut prsent  la Cour
du Palais-Royal par son cousin le comte de Rions, lequel tait l'amant
avou et le mari secret de la duchesse de Berry, fille du Rgent. Rions
avait la haute main au Luxembourg; il introduisit son jeune cousin,
dont la bonne mine russit d'emble assez bien pour attirer un caprice
passager de cette princesse, qui ne se les refusait gure. Le chevalier
tait donc dans le monde sur le pied d'un homme  la mode, lorsqu'il
rencontra Mlle Ass, et, de ce jour-l, il ne fut plus qu'un homme
passionn, dlicat et sensible. Les premiers temps de leur liaison
paraissent avoir t traverss; la rsistance de la jeune femme, la
concurrence peut-tre du Rgent, quelques restes de jalousie sans doute
de M. de Ferriol, compliqurent cette passion naissante. Le chevalier
fit un long voyage, et on le voit au bout de la Pologne,  Wilna, en
juin 1723; mais,  son retour, Mlle Ass tait vaincue, et on n'en
pourrait douter, lors mme qu'on n'en aurait d'autre preuve que ce
passage d'une lettre de Bolingbroke  d'Argental (de Londres, 28
dcembre 1723): Parlons, en premier lieu, mon respectable magistrat, de
l'objet de nos amours. Je viens d'en recevoir une lettre: vous y avez
donn occasion, et je vous en remercie. En vous voyant, elle se souvient
de moi; et je meurs de peur qu'en me voyant elle ne se souvienne de
vous. Hlas! en voyant le _Sarmate_, elle ne songe ni  l'un ni 
l'autre. Devineriez-vous bien la raison de ceci? Faites-lui mes tendres
compliments. J'aurai l'honneur de lui rpondre au premier jour... Mille
compliments  M. votre frre. J'adore mon aimable gouvernante[84];
mandez-moi des nouvelles de son coeur, c'est devant vous qu'il
s'panche.

[Note 83: J'emprunterai beaucoup, dans tout ce que j'aurai  dire du
chevalier d'Aydie,  une Notice manuscrite dont je dois communication 
la bienveillance de M. le comte de Sainte-Aulaire.]

[Note 84: Toujours Mlle Ass; il la dsigne ainsi par suite de
quelque plaisanterie de socit et par allusion probablement au rle o
il l'avait vue dans les derniers temps de M. de Ferriol.]

Ce passage en sous-entendait beaucoup plus qu'il n'en exprimait, et
l'anne prcdente il s'tait pass un vnement dont bien peu de
personnes avaient eu le secret. Mlle Ass, sentant qu'elle allait
devenir mre, n'avait pu prendre sur elle de se confier  Mme de
Ferriol, qui aurait trop triomph de voir le naufrage d'une vertu
nagure si assure, et qui n'tait pas femme  comprendre ce qui spare
une tendre faiblesse d'une sduction par intrt ou par vanit. Dans son
anxit croissante, et les moments du pril approchant, la jeune femme
recourut  Mme de Villette, qui, depuis un an ou deux ans, avait pris
nom lady Bolingbroke. Cette dame aimable et spirituelle avait pous
en premires noces le marquis de Villette, proche parent de Mme de
Maintenon [85], veuf et pre dj de plusieurs enfants, du nombre
desquels tait cette charmante madame de Caylus. Mme de Villette,  peu
prs du mme ge que sa belle-fille et sortie galement de Saint-Cyr,
avait, dans son veuvage, contract une union fort intime, fort
effective, avec lord Bolingbroke, alors rfugi en France: tantt
il passait le temps chez elle,  sa campagne de Marsilly, prs de
Nogent-sur-Seine; tantt elle habitait chez lui,  sa jolie retraite
de la Source, prs d'Orlans, o Voltaire les visitait. Dans un voyage
qu'elle fit  Londres pour les intrts de l'homme illustre et orageux
dont elle avait su fixer le coeur, elle avait paru comme sa femme et
elle en garda le nom, quoique de malins amis aient voulu douter que le
sacrement ait jamais consacr entre eux le lien. Peu nous importe ici:
elle tait bonne, elle tait indulgente; elle entra vivement dans les
tourments de la pauvre Ass et n'pargna rien pour pourvoir  ses
embarras. Elle fit semblant de l'emmener en Angleterre vers la fin de
mai 1724: pendant ce temps, Bolingbroke, rest en France, crivait de la
Source  Mme de Ferriol, pour mieux djouer tous soupons (2 juin 1724):
Avez-vous eu des nouvelles d'Ass? La marquise (Mme de Villette)
m'crit de Douvres: elle y est arrive vendredi au soir, aprs le
passage du monde le plus favorable. La mer ne lui a caus qu'un peu de
tourment de tte; mais pour sa compagne de voyage, elle a rendu son
dner aux poissons.

[Note 85: Philippe Le Valois, marquis de Villette, chef d'escadre,
dont M. de Monmerqu vient de publier les Mmoires (1844).]

On conjecture que ce fut  cette poque mme qu'Ass, retire dans un
faubourg de Paris, entoure des soins du chevalier et assiste de la
fidle Sophie, sa femme de chambre, donna le jour  une fille, qui fut
baptise sous le nom de Clnie Leblond. On retrouve lady Bolingbroke
de retour en France ds septembre 1724; probablement elle fut cense
ramener sa compagne; les dtails du stratagme nous chappent. Il est
certain d'ailleurs qu'elle se chargea d'abord de l'enfant; elle put
l'emmener en Angleterre, o elle retournait  la fin d'octobre, mme
anne; quelque temps aprs, la petite fille reparut pour tre place au
couvent de Notre-Dame  Sens, sous le nom de miss Black[86] et  titre de
nice de lord Bolingbroke. L'abbesse de ce couvent tait une fille mme
de Mme de Villette, ne du premier mariage. Tout cela, on le voit;
concorde et s'explique  merveille; on a le cadre et le canevas du
roman; mais c'est de la physionomie des personnages et de la nature des
sentiments qu'il tire son vritable et durable intrt.

[Note 86: Ce nom de fantaisie, _miss Black_, semble avoir t donn
pour faire contraste et contre-vrit  celui de Clnie Leblond.]

Le chevalier d'Aydie, dans sa jeunesse, offrait plus d'un de ces traits
qui s'adaptent d'eux-mmes  un hros de roman; Voltaire, crivant
 Thieriot et lui parlant de sa tragdie d'_Adlade du Guesclin_ 
laquelle il travaillait alors, disait (24 fvrier 1733): C'est un sujet
tout franais et tout de mon invention, o j'ai fourr le plus que j'ai
pu d'amour, de jalousie, de fureur, de biensance, de probit et de
grandeur d'me. J'ai imagin un sire de Couci, qui est un trs-digne
homme, comme on n'en voit gure  la Cour; un trs-loyal chevalier,
comme qui dirait le chevalier d'Aydie, ou le chevalier de Froulay. Il
avait dans le moment  se louer des bons offices de tous deux prs du
garde des sceaux; il y revient dans une lettre du 13 janvier 1736, 
Thieriot encore: Si vous revoyez les deux chevaliers sans peur et sans
reproche, joignez, je vous en prie, votre reconnaissance  la mienne. Je
leur ai crit; mais il me semble que je ne leur ai pas dit assez avec
quelle sensibilit je suis touch de leurs bonts, et combien je suis
orgueilleux d'avoir pour mes protecteurs les deux plus vertueux hommes
du royaume.--La _Correspondance_ de Mme du Deffand[87] nous donne
galement  connatre le chevalier par le dehors et tel qu'il tait aux
yeux du monde et dans l'habitude de l'amiti. Plusieurs lettres de lui
nous le font voir aprs la jeunesse et bonnement retir en famille dans
sa province. Nous donnerons ici au long son portrait trac par Mme du
Deffand; elle souponnait, mais elle ne marque pas assez profondment
(car le monde ne sait pas tout) ce qui tait le trait distinctif de son
tre, la sensibilit, la passion et surtout la tendre fidlit dont il
se montra capable: ce sera  Mlle Ass de complter Mme du Deffand sur
ces points-l.

Portrait de M. le Chevalier d'Aydie par madame la marquise du
Deffand[88].

[Note 87: Les deux volumes in-8 publis en 1809.]

[Note 88: Grce  une copie manuscrite qui provient des papiers mmes
du Chevalier, nous pouvons donner ce portrait, un peu diffrent de ce
qu'il est dans la _Correspondance_ de Mme du Deffand; on a fait subir
 celui-ci, comme il arrive trop souvent, de prtendues petites
corrections qui l'ont court.]

L'esprit de M. le Chevalier d'Aydie est chaud, ferme et vigoureux; tout
en lui a la force et la vrit du sentiment. On dit de M. de Fontenelle
qu' la place du coeur il a un second cerveau; on pourrait croire que la
tte du Chevalier contient un second coeur. Il prouve la vrit de ce
que dit Rousseau, que c'est dans notre coeur que notre esprit rside[89].

[Note 89: Dans le portrait tel qu'il a t imprim en 1809, cette
phrase sur Rousseau est supprime, et l'on y a mis l'observation sur
Fontenelle au pass: On _a_ dit de M. de Fontenelle qu'il _avait_... Il
rsulte, au contraire, de notre version plus exacte et plus complte,
que Fontenelle vivait encore quand Mme du Deffand traait ce portrait.
Quant  Rousseau, il s'agit ici de Jean-Baptiste, qui a dit dans son
ptre  M. de Breteuil:

  Votre coeur seul doit tre votre guide:
  Ce n'est qu'en lui que notre esprit rside.
]

Jamais les ides du Chevalier ne sont affaiblies, subtilises ni
refroidies par une vaine mtaphysique. Tout est premier mouvement en
lui: il se laisse aller  l'impression que lui font les sujets qu'il
traite. Souvent il en devient plus affect,  mesure qu'il parle;
souvent il est embarrass au choix du mot le plus propre  rendre sa
pense, et l'effort qu'il fait alors donne plus de ressort et d'nergie
 ses paroles. Il n'emprunte les ides ni les expressions de personne;
ce qu'il voit, ce qu'il dit, il le voit et il le dit pour la premire
fois. Ses dfinitions, ses images sont justes, fortes et vives; enfin le
Chevalier nous dmontre que le langage du sentiment et de la passion est
la sublime et vritable loquence.

Mais le coeur n'a pas la facult de toujours sentir, il a des temps de
repos; alors le Chevalier parat ne plus exister. Envelopp de tnbres,
ce n'est plus le mme homme, et l'ont croirait que, gouvern par un
Gnie, le Gnie le reprend et l'abandonne suivant son caprice[90].
Quoique le Chevalier pense et agisse par sentiment, ce n'est peut-tre
pas nanmoins l'homme du monde le plus passionn ni le plus tendre; il
est affect par trop de divers objets pour pouvoir l'tre fortement par
aucun en particulier. Sa sensibilit est, pour ainsi dire, distribue 
toutes les diffrentes facults de son me, et cette diversion pourrait
bien dfendre son coeur et lui assurer une libert d'autant plus douce
et d'autant plus solide qu'elle est galement loigne de l'indiffrence
et de la tendresse. Cependant il croit aimer; mais ne s'abuse-t-il
point? Il se passionne pour les vertus qui se trouvent en ses amis; il
s'chauffe en parlant de ce qu'il leur doit, mais il se spare d'eux
sans peine, et l'on serait tent de croire que personne n'est absolument
ncessaire  son bonheur. En un mot, le Chevalier parat plus sensible
que tendre.

[Note 90: L'imprim de 1809 donne ici une version diffrente et qui
mrite d'tre reproduite, parce qu'elle ne laisse pas d'tre heureuse
et qu'elle semble de la plume mme de l'auteur: ... Alors le Chevalier
n'est plus le mme homme: toutes ses lumires s'teignent; envelopp de
tnbres, s'il parle, ce n'est plus avec la mme loquence; ses ides
n'ont plus la mme justesse, ni ses expressions la mme nergie, elles
ne sont qu'exagres; on voit qu'il se recherche sans se trouver:
l'original a disparu, il ne reste plus que la copie. Cette expression:
_il se recherche sans se trouver_, nous parat d'une trop bonne langue
pour ne pas provenir de Mme du Deffand.]

Plus une me est libre, plus elle est aise  remuer. Aussi quiconque
a du mrite peut attendre du Chevalier quelques moments de sensibilit.
L'on jouit avec lui du plaisir d'apprendre ce qu'on vaut par
les sentiments qu'il vous marque, et cette sorte de louanges et
d'approbation est bien plus flatteuse que celle que l'esprit seul
accorde et o le coeur ne prend point de part.

Le discernement du Chevalier est clair et fin, son got trs-juste;
il ne peut rester simple spectateur des sottises et des fautes du genre
humain. Tout ce qui blesse la probit et la vrit devient sa querelle
particulire. Sans misricorde pour les vices et sans indulgence pour
les ridicules, il est la terreur des mchants et des sots; ils croient
se venger de lui en l'accusant de svrit outre et de vertus
romanesques; mais l'estime et l'amour des gens d'esprit et de mrite le
dfendent bien de pareils ennemis.

Le Chevalier est trop souvent affect et remu pour que son humeur soit
gale; mais cette ingalit est plutt agrable que fcheuse. Chagrin
sans tre triste, misanthrope sans tre sauvage, toujours vrai et
naturel dans ses diffrents changements, il plat par ses propres
dfauts, et l'on serait bien fch qu'il ft plus parfait.

Sans tre un bel-esprit, comme cela devenait de mode  cette date, le
chevalier d'Aydie avait de la lecture et du jugement; il savait _couter
et goter_; son suffrage tait de ceux qu'on ne ngligeait pas. Lorsque
d'Alembert publia en 1753 ses deux premiers volumes de _Mlanges_, Mme
du Deffand consulta les diverses personnes de sa socit; elle alla,
pour ainsi dire, aux voix dans son salon, et mit  part les avis divers
pour que l'auteur en pt faire ensuite son profit; c'est sans doute ce
qui a procur l'opinion du chevalier d'Aydie qu'on trouve recueillie
dans les Oeuvres de d'Alembert[91]. Trs-li avec Montesquieu, il
crivait de lui avec une effusion dont on ne croirait pas qu'un si grave
gnie pt tre l'objet, et qui de loin devient le plus piquant comme le
plus touchant des loges: Je vous flicite, madame, du plaisir que vous
avez de revoir M. de Formont et M. de Montesquieu; vous avez sans doute
beaucoup de part  leur retour, car je sais l'attachement que le premier
a pour vous, et l'autre m'a souvent dit avec sa navet et sa sincrit
ordinaire: J'aime cette femme de tout mon coeur; elle me plat, elle me
divertit; il n'est pas possible de s'ennuyer un moment avec elle. S'il
vous aime donc, madame, si vous le divertissez, il y a apparence qu'il
vous divertit aussi, et que vous l'aimez et le voyez souvent. Eh! qui
n'aimerait pas cet homme, ce bon homme, ce grand homme, original dans
ses ouvrages, dans son caractre, dans ses manires, et toujours ou
digne d'admiration ou aimable!--Sans donc nous tendre davantage ni
anticiper sur les annes moins brillantes, on saisit bien, ce me semble,
la physionomie du chevalier  cet ge o il est donn de plaire: brave,
loyal, plein d'honneur, homme d'pe sans se faire de la gloire une
idole, homme de got sans viser  l'esprit, coeur naturel, il tait de
ceux qui ne sont tout entiers eux-mmes et qui ne trouvent toute leur
ambition et tout leur prix que dans l'amour.

[Note 91: _Oeuvres posthumes_, an VII, tome Ier, page 117]

On ne possde aucune des lettres qu'Ass lui adressa; nous n'avons
l'image de cette passion,  la fois violente et dlicate, que rflchie
dans le sein de l'amiti et dj voile par les larmes de la religion
et du repentir. La fille d'Ass et du chevalier avait deux ans; leur
liaison continuait avec des redoublements de tendresse de la part du
chevalier, qui bien souvent pensait  se faire relever de ses voeux pour
pouser l'amie  laquelle il aurait voulu assurer une position avoue et
la paix de l'me. Il semblait, en effet, qu'une inquitude secrte se
ft loge au coeur de la tendre Ass, et qu'elle n'ost jouir de son
bonheur. Les attendrissements mmes que lui causaient les tmoignages du
chevalier taient trop vifs pour elle et la consumaient. Elle n'aurait
rien voulu accepter qui ft contre l'intrt et contre l'honneur de
famille de celui qu'elle aimait. Une sorte de langueur passionne
la minait en silence. C'est alors que, dans l't de 1726, Mme de
Calandrini vint de Genve passer quelques mois  Paris, et se lia
d'amiti avec elle. Cette dame, qui, par son mariage, tenait  l'une des
premires familles de Genve, tait Franaise et Parisienne, fille de
M. Pellissary, trsorier gnral de la marine; elle avait eu l'honneur
d'tre clbre, dans son enfance, par le pote galant Pavillon[92]. Une
soeur de Mme de Calandrini avait pous le vicomte de Saint-John, pre
de lord Bolingbroke, qu'il avait eu d'un premier lit: de l l'troite
liaison des Calandrin avec les Bolingbroke, les Villette et les Ferriol.
Genve ainsi tenait son coin chez les tories et dans la Rgence. Mme de
Calandrini tait  la fois une femme aimable et une personne vertueuse;
elle s'attacha  l'intressante Ass, gagna sa confiance, reut son
secret, et lui donna des conseils qui peuvent paratre svres, et
qu'Ass ne trouvait que justes. Celle-ci, ne pour les affections, et
qui les avait d refouler jusque-l, orpheline ds l'enfance, n'ayant
pas eu de mre et l'tant  son tour sans oser le paratre, amante
heureuse mais trouble dans son aveu, du moment qu'elle rencontra un
coeur de femme digne de l'entendre; s'y abandonna pleinement, elle
clata: Je vous aime comme ma mre, ma soeur, ma fille, enfin comme
tout ce qu'on doit aimer. De vifs regrets aussitt, des retours presque
douloureux s'y mlrent: Hlas! que n'tiez-vous madame de Ferriol?
vous m'auriez appris  connatre la vertu! Et encore: Hlas! madame,
je vous ai vue malheureusement beaucoup trop tard. Ce que je vous ai dit
cent fois, je vous le rpterai: ds le moment que je vous ai connue,
j'ai senti pour vous la confiance et l'amiti la plus forte. J'ai un
sincre plaisir  vous ouvrir mon coeur; je n'ai point rougi de vous
confier toutes mes faiblesses; vous seule avez dvelopp mon me; elle
tait ne pour tre vertueuse. Sans pdanterie, connaissant le monde, ne
le hassant point, et sachant pardonner suivant les circonstances, vous
stes mes fautes sans me msestimer. Je vous parus un objet qui
mritait de la compassion, et qui tait coupable sans trop le savoir.
Heureusement c'tait aux dlicatesses mmes d'une passion que je devais
l'envie de connatre la vertu. Je suis remplie de dfauts, mais
je respecte et j'aime la vertu... Cette ide de vertu entra donc
distinctement pour la premire fois dans ce coeur qui tait fait pour
elle, qui y aspirait d'instinct, qui tait malade de son absence, mais
qui n'en avait encore rencontr jusque-l aucun vrai modle. Cette
pense se trouve exprime avec ingnuit, avec nergie, en maint endroit
des lettres; elles suivirent de prs le dpart de Mme de Calandrini,
 dater d'octobre 1726. Mlle Ass cause avec son amie de ses regrets
d'tre loin d'elle, du monde qu'elle a sous les yeux et qu'elle commence
 trouver trange, et aussi elle touche en passant l'tat de ses propres
sentiments et de ceux du chevalier; c'est un courant peu dvelopp qui
glisse d'abord et peu  peu grossit. Aprs bien des retards, bien des
projets djous, il y a un voyage qu'elle fait  Genve; il y en a un
 Sens o elle voit au couvent sa fille chrie. Sa sant dcrot, ses
scrupules de conscience augmentent, la passion du chevalier ne diminue
pas; tout cela mne au triomphe des conseils austres et  une
rconciliation chrtienne en vue de la mort, conclusion douce et haute,
pleine de consolations et de larmes.

[Note 92: Voir dans les _Oeuvres_ d'Etienne Pavillon (1750, tome Ier,
page 169) la lettre, moiti vers et moiti prose, adresse  Mlle Julie
de Pellissary, ge de _huit ans_. Dans l'une des lettres suivantes
(page 175), _sur le mariage de mademoiselle de Pellissary avec M.
Warthon_, il faut lire _Saint-John_ et non pas _Warthon_.]

Ce qui fait le charme de ces lettres, c'est qu'elles sont toutes simples
et naturelles, crites avec abandon et une sincrit parfaite. Il y
rgne un ton de mollesse et de grce, et cette vrit de sentiment
si difficile  contrefaire[93]. Je ne les conseillerais pas  de
beaux-esprits qui ne prisent que le compliqu, ni aux fastueux qui ne
se dressent que pour de grandes choses; mais les bons esprits, _et qui
connaissent les entrailles_ (pour parler comme Ass elle-mme), y
trouveront leur compte, c'est--dire de l'agrment et une motion saine.
Voltaire, qui avait eu communication du manuscrit pendant son sjour en
Suisse, crivait  d'Argental (de Lausanne, 12 mars 1758): Mon cher
ange, je viens de lire un volume de lettres de Mlle Ass, crites  une
madame Calandrin de Genve. Cette Circassienne tait plus nave qu'une
Champenoise. Ce qui me plat de ses lettres, c'est qu'elle vous aimait
comme vous mritez d'tre aim. Elle parle souvent de vous comme j'en
parle et comme j'en pense. La navet de Mlle Ass n'tait pourtant
pas si champenoise que le malin veut bien le dire, ce n'tait pas la
navet d'Agns; elle savait le mal, elle le voyait partout autour
d'elle, elle se reprochait d'y avoir tremp; mais du moins sa nature
gnreuse et dcente s'en dtachait avec aversion, avec ressort. Elle
commence par nous raconter des historiettes assez lgres, les nouvelles
des thtres, les grandes luttes de la Pellissier et de la Le Maure,
la chronique de la Comdie-Italienne et de l'Opra (son ami d'Argental
tait trs-initi parmi ces demoiselles); puis viennent de menus tracas
de socit, les petits scandales, que la bonne madame de Parabre a t
quitte par M. le Premier[94], et qu'on lui donne dj M. d'Alincourt.
C'est une petite gazette courante, comme on en a trop peu en cette
premire partie du sicle. Mais que de certains clats surviennent et
rveillent en elle une surprise dont elle ne se croyait plus capable,
comme le ton s'lve alors! comme un accent indign chappe!  propos,
il y a une vilaine affaire qui fait dresser les cheveux  la tte:
elle est trop infme pour l'crire; mais tout ce qui arrive dans cette
monarchie annonce bien sa destruction.

[Note 93: Article du _Mercure de France_, aot 1788, page 181.]

[Note 94: Le premier cuyer, M. de Beringhen.]

Que vous tes sages, vous autres, de maintenir les lois et d'tre
svres! il s'ensuit de l l'innocence. N'en dplaise  Voltaire, cette
petite Champenoise a des pronostics perants; et ceci encore,  propos
d'un revers de fortune qu'avait prouv Mme de Calandrini: Quelque
grands que soient les malheurs du hasard, ceux qu'on s'attire sont cent
fois plus cruels. Trouvez-vous qu'une religieuse dfroque, qu'un cadet
cardinal, soient heureux, combls de richesses? Ils changeraient bien
leur prtendu bonheur contre vos infortunes.

Un trait bien honorable pour Mlle Ass, c'est l'antipathie violente
et comme instinctive qu'elle inspirait  Mme de Tencin. Je ne veux pas
faire de morale exagre; c'est la mode aujourd'hui de parler lgrement
des femmes du XVIIIme sicle; j'en pense tout bas bien moins de
mal qu'on n'en dit. Tant qu'elles furent jeunes, je les livre  vos
anathmes, elles ont fait assez pour les mriter; mais, une fois
qu'elles avaient pass quarante ans, ces personnes-l avaient toute leur
valeur d'exprience, de raison, de tact social accompli; elles avaient
de la bont mme et des amitis solides, bien qu'elles sussent  fond
leur La Bruyre. Mme de Parabre, une des plus compromises de ces femmes
de la Rgence, joue un rle charmant dans les Lettres d'Ass, et, comme
dit celle-ci, elle a pour moi des faons touchantes. C'est elle et Mme
du Deffand qui, lorsque la malade dsire un confesseur, se chargent de
lui en trouver un; car il faut avant tout se cacher de Mme de Ferriol
qui est entiche de molinisme, et qui aime mieux qu'on meure sans
confession que de ne pas en passer par la Bulle. Mme du Deffand indique
le Pre Boursault, Mme de Parabre prte son carrosse pour l'envoyer
chercher, et elle a soin pendant ce temps d'emmener hors du logis Mme
de Ferriol. Il a d tre beaucoup pardonn  Mme de Parabre pour
cette conduite tendre; dvoue, compatissante, pour cette oeuvre de
Samaritaine. Mais Mme de Tencin, c'est autre chose, et je suis un peu
de l'avis de cet amant qui se tua chez elle dans sa chambre, et qui
par testament la dnona au monde comme une sclrate. Cupide,
rapace, intrigante, elle dtestait en Mlle Ass un tmoin modeste et
silencieux; la vue seule de cette crature d'lite, et doue d'un sens
moral droit, lui tait comme un reproche; elle cherchait  se venger
par des affronts, elle lui faisait fermer sa porte; chez sa soeur, elle
prenait ses prcautions pour ne la point rencontrer. Ennemie naturelle
du chevalier, par cela mme qu'elle l'est de sa noble amie, elle leur
invente des torts, ils n'en ont d'autre que de la pntrer et de la
juger. Le cardinal, tout dprav qu'il est, vaut mieux; il vite les
tracasseries inutiles, il a des attentions et des complaisances pour
Ass. Quelques passages des Lettres le donnent  connatre pour un de
ces hommes qui (tel que nous avons vu Fouch) ne font pas du moins
le mal quand il ne leur est d'aucun profit, et qui de prs se font
pardonner leurs vices par une certaine facilit et indulgence[95].

[Note 95: Les lettres qu'on a publies de Mme de Tencin au duc
de Richelieu ne sont pas faites pour diminuer l'ide qu'on a de son
ambition effrne et de ses manges, mais elles sont propres  donner
une assez grande ide de la fermet de son esprit. Le caractre
apathique et _nul_ de Louis XV ne parat jamais plus mprisable que
lorsqu'il lui mrite le mpris de Mme de Tencin. Parlant du relchement
et de l'anarchie croissante au sein du pouvoir, elle prdit la ruine
aussi nettement qu'Ass l'a fait tout  l'heure:  moins que Dieu n'y
mette visiblement la main, il est physiquement impossible que l'tat ne
culbute. (Lettre de Mme de Tencin au duc de Richelieu, du 18 novembre
1743.)]

Mme du Deffand, malgr le beau rle de confidente qu'elle partage avec
Mme de Parabre et les louanges reconnaissantes de la fin, est juge
svrement dans cette correspondance d'Ass; rien ne peut compenser
l'effet de la lettre XVI, o se trouve raconte cette trange histoire
du raccommodement de la dame avec son mari, cette reprise de six
semaines, puis le dgot, l'ennui, le dpart forc du pauvre homme, et
l'inconsquente dlaisse qui demeure  la fois sans mari et sans amant.
Toute cette avant-scne de la vie de Mme du Deffand serait reste
inconnue sans le rcit d'Ass. Je sais quelqu'un qui a crit: Ce
qu'tait l'abme qu'on disait que Pascal voyait toujours prs de lui,
l'_ennui_ l'tait  Mme du Deffand; _la crainte de l'ennui_ tait son
abme  elle, que son imagination voyait constamment et contre lequel
elle cherchait des prservatifs et, comme elle disait, _des parapets_
dans la prsence des personnes qui la pouvaient dsennuyer. Jamais on
n'a mieux compris cet effrayant empire de l'ennui sur un esprit bien
fait, que le jour o, malgr les plus belles rsolutions du monde,
l'ennui que lui cause son mari se peint si en plein sur sa figure,--o,
sans le brusquer, sans lui faire querelle, elle a un air si
naturellement triste et dsespr, que l'ennuyeux lui-mme n'y tient pas
et prend le parti de dguerpir. Mme du Deffand, on l'apprend aussi par
l, eut beaucoup  faire pour rparer, pour regagner la considration
qu'elle avait su perdre mme dans ce monde si peu rebelle. Elle y
travailla, elle y russit compltement avec les annes; dix ou douze ans
aprs cette vilaine aventure, elle avait la meilleure maison de Paris,
la compagnie la plus choisie, les amis les plus illustres, les plus
dlicats ou les plus austres, Hnault, Montesquieu, d'Alembert
lui-mme. Plus les yeux qu'elle avait eus si beaux se fermrent, et plus
son rgne s'assura. On le conoit mme aujourd'hui encore quand on
la lit. Toute cette justesse, cet -propos de raison, cette nettet
d'imagination qu'elle n'avait pas su garder dans sa conduite, elle l'eut
dans sa parole; et du moment qu'elle ne quitta gure son fauteuil, tout
fut bien[96].

[Note 96: Le genre de prcision dans le bien-dire, que je trouve chez
Mme du Deffand et chez les femmes d'esprit de la premire moiti du
XVIIIme sicle, me semble ne pouvoir tre mieux dfini en gnral
que par ce que Mlle De Launay dit de la duchesse du Maine: Personne,
dit-elle, n'a jamais parl avec plus de justesse, de nettet et de
rapidit, ni d'une manire plus noble et plus naturelle. Son esprit
n'emploie ni tours, ni figures, ni rien de tout ce qui s'appelle
invention. Frapp vivement des objets, il les rend comme la glace d'un
miroir les rflchit, sans ajouter, sans omettre, sans rien changer.
Voil l'idal primitif du bien-dire parmi les femmes du XVIIIme sicle,
au moment o elles se dtachent du pur genre de Louis XIV. Il y a eu des
variations sans doute, des degrs et des nuances, mais on a le type et
le fond. Mme du Deffand portait plus de feu, plus d'imagination dans
le propos; pourtant chez elle, comme chez Mlle De Launay, comme chez
d'autres encore, ce qui frappe avant tout, c'est le tour prcis,
l'observation rigoureuse, la perfection juste, ni plus ni moins.
L'cueil est un peu de scheresse.]

Mais ce qui intresse avant tout dans ce petit volume, c'est Ass
elle-mme et son tendre chevalier; la noble et discrte personne suit
tout d'abord, en parlant d'elle et de ses sentiments, la rgle qu'elle a
pose en parlant du jeu de certaine _prima donna_: Il me semble que,
dans le rle d'amoureuse, quelque violente que soit la situation, la
modestie et la retenue sont choses ncessaires; toute passion doit tre
dans les inflexions de la voix et dans les accents. Il faut laisser aux
hommes et aux magiciens les gestes violents et hors de mesure; une jeune
princesse doit tre plus modeste. Voil mes rflexions. L'aimable
princesse circassienne fait de la sorte en ce qui la touche, sans trop
s'en douter; elle se contient, elle se diminue plutt.  la manire dont
elle parle d'elle et de sa personne, on serait par moments tent de lui
croire des charmes mdiocres et de chtifs agrments. coutez-la, elle
prend _de la limaille_, elle est _maigre_;  force d'aller  la chasse
aux petits oiseaux dans ses voyages d'Ablon, elle est hle et _noire
comme un corbeau_. Peu s'en faut qu'elle ne dise d'elle comme la
spirituelle Mlle De Launay en commenant son portrait: De Launay est
maigre, sche et dsagrable... Oh! non pas! et n'allez pas vous fier
 ces faons de dire, encore moins pour l'aimable Ass; elle tait
quelque chose de lger, de ravissant, de tout fait pour prendre les
coeurs; ses portraits le disent, la voix des contemporains l'atteste,
et le sans-faon mme dont elle accommode ses diminutions de sant
ressemble  une grce[97].

[Note 97: Ce nglig qui se retrouve dans son langage et sous sa
plume la distingue encore des autres femmes d'esprit du moment, dont le
style, avec tant de qualits parfaites de nettet et de prcision, ne se
sauvait pas de quelque scheresse. Le tour d'Ass a gard davantage du
XVIIme sicle; elle court, elle voltige, elle n'appuie pas.]

Au moral on la connat dj: de ce qu'elle a des scrupules, de ce que
des considrations de vertu et de devoir la tourmentent, ne pensez pas
qu'elle soit difficile  vivre pour ceux qui l'aiment; on sent,  des
traits lgrement touchs, de quel enchantement devait tre ce commerce
habituel pour le mortel unique qu'elle s'tait choisi; ainsi dans cette
lettre XVIme (celle mme o il tait question de Mme du Deffand): J'ai
lieu d'tre trs-contente du chevalier; il a la mme tendresse et les
mmes craintes de me perdre. Je ne msuse point de son attachement.
C'est un mouvement naturel chez les hommes de se prvaloir de la
faiblesse des autres: je ne saurais me servir de cette sorte d'art; je
ne connais que celui de rendre la vie si douce  ce que j'aime, qu'il ne
trouve rien de prfrable; je veux le retenir  moi par la seule douceur
de vivre avec moi. Ce projet le rend aimable; je le vois si content, que
toute son ambition est de passer sa vie de mme[98]. Elle ne le voyait
pas toujours aussi souvent qu'ils auraient voulu. Sa sant,  lui aussi,
devenait parfois une inquitude, et sa poitrine dlicate alarmait. Ses
affaires le foraient  des voyages en Prigord; son service, comme
officier des gardes, le retenait  Versailles prs du roi; il accourait
ds qu'il avait une heure, et surprenait bien agrablement, jouissant
du bonheur visible qu'il causait. Le joli chien _Patie_, comme s'il
comprenait la pense de sa matresse, se tenait toujours en sentinelle 
la porte pour attendre les gens du chevalier.--Cependant Ass tait une
de ces natures qui n'ont besoin que d'tre laisses  elles-mmes pour
se purifier: elle allait toute seule dans le sens des conseils de Mme de
Calandrini. Le chevalier, dans son dvouement, n'y rsistait pas. Sans
partager les vues religieuses de son amie, et pensant au fond comme son
sicle, il consentait  tout, il se rsignait d'avance  tous les termes
o l'on jugerait bon de le rduire, pourvu qu'il gardt sa place dans
le coeur de sa chre _Sylvie_, c'est ainsi qu'il la nommait. La _pauvre
petite_, place au couvent de Sens, faisait dsormais leur noeud
innocent, leur principal devoir  tous deux; ils se consacraient 
lui mnager un avenir. Tout ce qu'on racontait de cet enfant tait
merveille, tellement qu'il n'y avait pas moyen de se repentir de sa
naissance. Lors de la visite qu'Ass lui fit  son retour de Bourgogne,
dans l'automne de 1729, on trouve de dlicieux tmoignages d'une
tendresse  demi touffe, le cri des entrailles de celle qui n'ose
paratre mre. Enfin les tristes annes arrivent, les heures du mal
croissant et de la sparation suprme. Le chevalier ne se dment pas un
moment; ce sont des inquitudes si vraies, des agitations si touchantes,
_que cela fait venir les larmes aux yeux  tous ceux qui en sont
tmoins_. Moins il espre dsormais, et plus il donne;  celle qui
voudrait le modrer et qui trouve encore un sourire pour lui dire que
c'est trop, il semble rpondre comme dans _Adlade du Guesclin_:

  C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime!

[Note 98: C'est le mme sentiment, le mme voeu enchanteur,  jamais
consacr par Virgile:

  ... Hic ipso tecum cousumerer aevo!
]

Il faut pourtant que je vous dise que rien n'approche de l'tat de
douleur et de crainte o l'on est: cela vous ferait piti; tout le monde
en est si touch, que l'on n'est occup qu' le rassurer. Il croit qu'
force de libralits il rachtera ma vie; il donne  toute la maison,
jusqu' ma vache,  qui il a achet du foin; il donne  l'un de quoi
faire apprendre un mtier  son enfant;  l'autre, pour avoir des
palatines et des rubans,  tout ce qui se rencontre et se prsente
devant lui: cela vise quasi  la folie. Quand je lui ai demand 
quoi tout cela tait bon, il m'a rpondu:  obliger tout ce qui vous
environne  avoir soin de vous.--C'est assez repasser sur ce que tout
le monde a pu lire dans les lettres mmes. Mlle Ass mourut le 13
mars 1733; elle fut inhume  Saint-Roch, dans le caveau de la famille
Ferriol. Elle approchait de l'ge de quarante ans[99].

[Note 99: Nous voulons pourtant rappeler ici en note (ne trouvant pas
moyen de le faire autrement) que dans cette dernire maladie (1732),
Voltaire avait envoy  Mlle Ass un _ratafia pour l'estomac_,
accompagn d'un quatrain galant qui s'est conserv dans ses oeuvres.
De loin ( vanit de la douleur mme!), tout cela s'ajoute, se mle,
l'angoisse unique et dchirante, l'intrt aimable et lger, un trait
gracieux de bel-esprit clbre, et un coeur d'amant qui se brise. Mme
pour ceux qui ne restent pas indiffrents, c'est devoir, dans cet
inventaire final, de tenir compte de tout.--Voir ci-aprs les notes[H]
et [I].]

La fidle Sophie, qui est aussi essentielle dans l'histoire de sa
matresse que l'est la bonne Rondel dans celle de Mlle De Launay, ne
tarda pas, pour la mieux pleurer,  entrer dans un couvent.

Mais le chevalier! sa douleur fut ce qu'on peut imaginer; il se consacra
tout entier  cette tendre mmoire et  la jeune enfant qui dsormais
la faisait revivre  ses yeux. Ds qu'elle fut en ge, il la retira du
couvent de Sens, il l'adopta ouvertement pour sa fille, la dota et
la maria (1740)  un bon gentilhomme de sa province, le vicomte de
Nanthia[J]. Ma mre m'a souvent racont, crit M. de Sainte-Aulaire[100],
que, lors de l'arrive en Prigord du chevalier d'Aydie avec sa fille,
l'admiration fut gnrale; il la prsenta  sa famille, et, suivant la
coutume du temps, il allait chevauchant avec elle de chteau en chteau;
leur cortge grossissait chaque jour, parce que la fille d'Ass
emmenait  sa suite et les htes de la maison qu'elle quittait et tous
les convives qu'elle y avait rencontrs. Ainsi allait, hritire des
grces de sa mre, cette jeune reine des coeurs. Nous retrouvons le
chevalier  Paris l'anne suivante (dcembre 1741), adressant  sa
_chre petite_, comme il l'appelle, toutes sortes de recommandations sur
sa prochaine maternit[K], et il ajoutait: M. de Boisseuil, qui doit
retourner en Prigord au mois de janvier, m'a promis de se charger
du portrait de votre mre. Je ne doute pas qu'il ne vous fasse grand
plaisir. Vous verrez les traits de son visage; que ne peut-on de mme
peindre les qualits de son me! Cependant, l'ge venant, pour ne plus
quitter sa fille, il dit adieu  Paris et se fixa au chteau de Mayac,
chez sa soeur la marquise d'Abzac. Vingt annes dj s'taient coules
depuis la perte irrparable. Les lettres qu'on a de lui, crites  Mme
du Deffand (1733-1754), nous le montrent tabli dans la vie domestique,
 la fois fidle et consol. La main souveraine du temps apaise ceux
mme qu'elle ne parvient point  glacer. C'est bien au fond le mme
homme encore, non plus du tout brillant, devenu un peu brusque, un peu
marqu d'humeur, mais bon, affectueux, tout aux siens et  ses amis,
c'est le mme coeur: Car vous qui devez me connatre, vous savez bien,
madame, que personne ne m'a jamais aim que je ne le lui aie bien
rendu. Que fait-il  Mayac? il mne la vie de campagne, surtout il ne
lit gure: Le brave Julien, dit-il, m'a totalement abandonn: il ne
m'envoie ni livres, ni nouvelles, et il faut avouer qu'il me traite
assez comme je le mrite, car je ne lis aujourd'hui que comme d'Uss,
qui disait qu'il n'avait le temps de lire que pendant que son laquais
attachait les boucles de ses souliers. J'ai vraiment bien mieux  faire,
madame: je chasse, je joue, je me divertis du matin jusqu'au soir avec
mes frres et nos enfants, et je vous avouerai tout navement que je
n'ai jamais t plus heureux, et dans une compagnie qui me plaise
davantage. Il a toutefois des regrets pour celle de Paris; il envoie de
loin en loin des retours de pense  Mmes de Mirepoix et du Chtel,
aux prsidents Hnault et de Montesquieu,  Formont,  d'Alembert:
J'enrage, crit-il ( Mme du Deffand toujours), d'tre  cent lieues de
vous, car je n'ai ni l'ambition ni la vanit de Csar: j'aime mieux tre
le dernier, et seulement souffert dans la plus excellente compagnie, que
d'tre le premier et le plus considr dans la mauvaise, et mme dans la
commune; mais si je n'ose dire que je suis ici dans le premier cas, je
puis au moins vous assurer que je ne suis pas dans le second: j'y trouve
avec qui parler, rire et raisonner autant et plus que ne s'tendent les
pauvres facults de mon entendement, et l'exercice que je prtends lui
donner. Ces regrets, on le sent bien, sont sincres, mais temprs; il
n'a pas honte d'tre provincial et de s'enfoncer de plus en plus dans
la vie obscure: il envoie  Mme du Deffand des pts de Prigord, il en
mange lui-mme[101]; il va  la chasse malgr son asthme; il a des procs;
quand ce ne sont pas les siens, ce sont ceux de ses frres et de sa
famille. Ainsi s'use la vie; ainsi finissent, quand ils ne meurent pas
le jour d'avant la quarantaine, les meilleurs mme des chevaliers et des
amants.

[Note 100: Dans la Notice manuscrite sur le chevalier d'Aydie, dont
nous lui devons communication.]

[Note 101: Voir, dans le premier des deux volumes dj indiqus
(_Correspondance_ de Mme du Deffand, 1809), pages 334 et 347, des
passages de lettres du comte Desalleurs, ambassadeur  Constantinople;
en envoyant ses amitis au chevalier, il le peint trs-bien et nous le
rend en quelques traits dans sa seconde forme non romanesque, qui ne
laisse pas d'tre piquante et de rester trs-aimable.--Il ne faudrait
pas d'ailleurs prendre tout  fait au mot le chevalier (on nous en
avertit) sur cette vie de Mayac et sur le bon march qu'il a l'air d'en
faire. Le chteau de Mayac tait, durant les mois d't, le rendez-vous
de la haute noblesse de la province et de trs-grands seigneurs de la
Cour; on y venait mme de Versailles en poste, et la vie tait loin d'y
tre aussi simple que le dit le chevalier. Notre vnrable et agrable
confrre, M. de Fletz, nous apprend l-dessus des choses intressantes
qui sont pour lui des souvenirs. Jeune, partant pour Paris en 1784, il
fut conduit par son pre  Mayac, o vivait encore l'abb d'Aydie, frre
du chevalier, et plus qu'octognaire; il reut du spirituel vieillard
des conseils. Un jeune homme de qualit ne quittait point, en ce
temps-l, le Prigord sans avoir t prsent  Mayac; c'tait le petit
Versailles de la province,--Voir ci-aprs la note[L].]

Il mourut non pas en 1758, comme le disent les biographies, mais bien
deux ans plus tard. Un mot d'une lettre de Voltaire  d'Argental, qu'on
range  la date du 2 fvrier 1761, indique que sa mort n'eut lieu en
effet que sur la fin de 1760. Voltaire parle avec sa vivacit ordinaire
des calomniateurs et des dlateurs qu'il faut pourchasser, et il ajoute
en courant: Le chevalier d'Aydie vient de mourir en revenant de la
chasse: on mourra volontiers aprs avoir tir sur les btes puantes.
C'est ainsi que la mort toute frache d'un ami, ou, si c'est trop dire,
d'une connaissance si anciennement apprcie, de celui qu'on avait
compar une fois  Couci, ne vient l que pour servir de trait  la
petite passion du moment. Celui qui vit ne voit qu'un prtexte et qu'un
-propos d'esprit dans celui qui meurt[M].

Cependant la postrit fminine d'Ass prosprait en beaut et en
grce; je ne sais quel signe de la fine race circassienne continuait
de se transmettre et de se reflter  de jeunes fronts. Mme de Nanthia
n'eut qu'une fille unique qui fut marie au comte de Bonneval, de l'une
des premires familles du Limousin[N]; mais ici la tige discrte, qui
n'avait par deux fois port qu'une fleur, sembla s'enhardir et se
multiplia. Il s'tait gliss dans mon premier travail une bien grave
erreur que je suis trop heureux de pouvoir rparer: j'avais dit que la
race d'Ass tait teinte, elle ne l'est pas. Deux filles et un fils
issus de Mme de Bonneval,  savoir, la vicomtesse d'Abzac, la comtesse
de Calignon et le marquis de Bonneval, qu'on appelait _le beau Bonneval_
 la Cour de Berlin pendant l'migration, continurent les traditions
d'une famille en qui les dons de la grce et de l'esprit sont reconnus
comme hrditaires; la vicomtesse d'Abzac fut la seule qui mourut
sans enfants, et les autres branches n'ont pas cess de fleurir. Mme
d'Abzac[O], au rapport de tous, tait une merveille de beaut. Parlant
d'elle et de sa mre, ainsi que de son aeule, un tmoin bien bon juge
des lgances, M. de Sainte-Aulaire, nous dit: Un de mes souvenirs
d'enfance les plus vifs, c'est d'avoir vu ces trois dames ensemble: les
deux dernires (Mmes d'Abzac et de Bonneval), dans tout l'clat de leur
beaut, semblaient tre des soeurs, et Mme de Nanthia, malgr son ge de
plus de soixante ans, ne dparait pas le groupe. Un autre tmoin bien
digne d'tre cout, une femme qui se rattache  ces souvenirs d'enfance
par la mmoire du coeur, nous dit encore: Mme de Nanthia tait
trs-belle, fort spirituelle et d'un aspect trs-fier. Sa fille, la
marquise de Bonneval, qui n'tait que jolie, tait l'une des femmes
les plus dlicieuses de son temps. Sa grce tait incomparable; 
soixante-dix ans, elle en mettait encore dans ses moindres actions, dans
ses moindres paroles. Elle contait  ravir, et sa conversation tait si
attrayante, son esprit si charmant, que je quittais tous les jeux de mon
ge pour l'aller entendre quand elle venait chez ma mre. Quoique j'aie
bien peu de mmoire, j'ai encore sous mes yeux ce type de femme aussi
prsent que si je l'avais quitte hier, je l'ai cherch partout depuis,
mais sans jamais le retrouver. Elle tait  la fois si majestueuse et si
affable, si bonne et si gracieuse  tous!... Aussi, petits et grands,
tous l'adoraient. Mlle Ass devait lui ressembler. Mme de Calignon
tait peut-tre plus capable de dvouement, car sa nature tait plus
exalte. Elle avait autant d'esprit, beaucoup plus d'instruction, des
qualits aussi solides. C'tait aussi une _trs-grande dame dans toute
sa personne_. Dans toute autre famille elle et pass pour fort jolie,
et je l'ai vue encore charmante. Mais ce n'tait plus ce _je ne sais
quoi_ de sa mre, qui captivait au premier instant et gagnait aussitt
les coeurs. Elle avait travers la Rvolution encore fort jeune; elle
tait moins femme de cour. Mme d'Abzac, sa soeur ane, morte  quarante
ans dans notre petit Saint-Yrieix, vers l'poque, je crois, du Consulat,
tait d'une si prodigieuse beaut, que bien peu de temps avant sa mort,
alors qu'elle tait hydropique, on s'arrtait pour l'admirer lorsqu'on
pouvait l'apercevoir. Je n'ai vu d'elle que ses portraits: c'est l'idal
de la beaut. Voil une partie des rparations que je devais  la
vrit; j'en ai d'autres  faire encore au sujet du portrait et des
sentiments. Jamais, me dit le mme tmoin si bien inform, jamais la
famille de Bonneval n'a reni Mlle Ass... En recueillant mes
souvenirs d'enfance, je reste persuade que sa mmoire tait chre 
sa petite-fille. Ce fut elle qui prta ses Lettres  mon pre, et son
portrait, bien loin d'tre relgu au _grenier_, resta dans le salon ou
la galerie de Bonneval, jusqu'au moment o cette belle terre fut vendue
 un parent d'une autre branche. Celui-ci se rserva les portraits des
anctres, et les plus notables de la branche ane; il eut celui du
Pacha, celui mme de Marguerite de Foix, grande alliance royale des
Bonneval au XVe sicle, tandis que la belle Ass, moins historique,
suivit son arrire-petit-fils  Guret o elle tait, je pense, bien
afflige de se trouver. Si de Guret le portrait passa depuis  la
campagne, ce fut pour tre plac, non dans un salon, il est vrai, mais
dans une chambre  coucher avec d'autres tableaux prcieux. Je pourrais
ajouter plus d'une particularit encore, toujours dans le mme sens,
notamment le tmoignage que je reois de M. Tenant de Latour, pre de
notre ami le pote Antoine de Latour: jeune,  l'occasion du portrait,
il eut une longue conversation sur Mlle Ass avec Mme de Calignon, qui
s'y prta d'elle-mme. Enfin les lettres de la marquise de Crquy que
nous donnons au public pour la premire fois, et dont nous devons
communication  la parfaite obligeance de la famille de Bonneval,
prouvent assez que Mme de Nanthia ne rpugnait point au souvenir de sa
mre, et que son coeur s'ouvrait sans effort pour s'entretenir d'elle
avec les personnes qui l'avaient connue.

Cela dit, et cette justice rendue  une noble et gracieuse descendance
au profit de laquelle nous sommes heureux de nous trouver en partie
dshrits, on nous accordera pourtant d'oser maintenir et de rpter
ici notre conclusion premire; car, comme l'a dit ds longtemps le
Pote,  quoi bon tant questionner sur la race? Telle est la gnration
des feuilles dans les forts, telle aussi celle des mortels. Parmi les
feuilles, le vent verse les unes  terre, et la fort verdoyante fait
pousser les autres sitt que revient la saison du printemps: c'est ainsi
que les races des hommes tantt fleurissent, et tantt finissent [102].
Tenons-nous  ce qui ne meurt pas.

[Note 102: _Iliade_, liv. VI, 146. Ces admirables paroles d'Homre
devraient s'inscrire comme devise en tte de toutes les gnalogies.]

Il en est des amants comme des potes, ils ont surtout une famille, tous
ceux qui, venus aprs eux, les sentent, tous ceux qui, ne les jugeant
qu' leurs flammes, les envient. Le jeune homme  qui ses passions font
trve et donnent le got de s'prendre des douces histoires d'autrefois,
la jeune femme dont ces fantmes adors caressent les rves, le sage
dont ils reviennent charmer ou troubler les regrets, le studieux
peut-tre et le curieux que sa sensibilit aussi dirige, eux tous, sans
oublier l'diteur modeste, attentif  recueillir les vestiges et 
rparer les moindres dbris, voil encore le cortge le plus vritable,
voil la postrit la plus assure et non certes la moins lgitime des
potiques amants. Elle n'a point manqu jusqu'ici  l'ombre aimable
d'Ass, et chaque jour elle se perptue en silence. Son petit volume
est un de ceux qui ont leurs fidles et qu'on relit de temps en temps,
mme avant de l'avoir oubli. C'est une de ces lectures que volontiers
on conseille et l'on procure aux personnes qu'on aime,  tout ce qui est
digne d'apprcier ce touchant mlange d'abandon et de puret dans la
tendresse, et de sentir le besoin d'une rgle jusqu'au sein du bonheur.


NOTES

[Note A: Dans une lettre  M. Du Lignon, date de Soleure, octobre
1712, Jean-Baptiste s'tait justifi de l'imputation en ces termes: ...
Pour l'ode qu'on a eu la mchancet d'appliquer  Mme de Ferriol, pour
me brouiller avec la meilleure amie et la plus vertueuse femme en tout
sens que je connoisse dans le monde, vous savez ce que j'ai eu l'honneur
de vous crire. Toutes les calomnies dont mes ennemis m'ont charg ne
m'ont point touch en comparaison de celle-l. Cette dame,  qui j'ai
des obligations infinies, sait heureusement la vrit, et je n'ai rien
perdu dans son estime. Quand je fis cette ode, je ne la connoissois pas,
et elle ne connoissoit pas le marchal d'Uxelles. Cette petite pice a
couru le monde plus de dix ans avant qu'on s'avist d'en faire aucune
application. C'est une galanterie imite d'Horace, qui avoit rapport
 une aventure o j'tois intress; et les personnages dont il y est
question ne sont gure plus connus dans le monde que la Lydie et le
Tlphe de l'original. Je l'avois fait imprimer, et j'en ai encore
chez moi les feuilles, que je n'ai supprimes que depuis que j'ai su
l'outrage qu'on faisoit,  l'occasion de cet ouvrage, aux deux personnes
du monde que j'honore le plus. Il y a deux mille femmes dans Paris  qui
elle pourroit tre justement applique, et l'imposture a choisi celle du
monde  qui elle convient le moins.--Pour peu que ce qui concerne le
sens de l'ode soit aussi exact et aussi vrai que ce qu'il dit de la
_vertu_ de Mme de Ferriol, on sera tent de rabattre des assertions
de Rousseau; mais peu nous importe! nous ne voulions que rappeler les
bruits malins.]


[Note B: Voici l'extrait de baptme, tel qu'il se trouve aux
Archives de l'Htel de Ville de Paris:

SAINT-EUSTACHE.

(_Baptesmes._)

Du mardi 21e dcembre 1700.

Fut baptis Charles-Augustin, n d'hier, fils de messire Augustin de
_Ferriol_, escuyer, baron d'Argental, conseiller du Roy au Parlement de
Metz, trsorier receveur gnral des finances du Dauphin, et de
dame Marie-Anglique de _Tencin_, son espouse, demeurant rue des
Fossez-Montmartre. Le parrain, messire Charles de _Ferriol_, chevalier,
conseiller du Roy en ses conseils, ambassadeur de Sa Majest  la
Porte Ottomane, reprsent par Antoine de Ferriol[103], frre du prsent
baptis: la marraine, dame Louise de _Buffevant_, femme de messire
Antoine de _Tencin_, chevalier, conseiller du Roy en ses conseils,
prsident  mortier au Parlement de Grenoble, cy-devant premier
prsident du Snat de Chambry, reprsente par damoiselle Charlotte
_Haide_[104], lesquels ont dclar ne savoir signer. _Sign_: FERRIOL,
J. VALLIN DE SRIGNAN.]

[Note 103: C'est Pont-de-Veyle.]

[Note 104: Mlle Ass.]

[Note C: Nous avons beaucoup interrog les savants sur l'origine
de ce nom. D'aprs le dernier et le plus prcis renseignement que nous
devons  M. Maury, de la Bibliothque de l'Institut, _Haid_ est un nom
circassien que portent souvent les femmes qui viennent de ce pays, et
qu'on leur conserve en les vendant. C'est ainsi qu'il se trouve rpandu
en Turquie, sans tre pour cela ni turc ni arabe; car il ne doit point
se confondre avec le nom de femme _Asch_, dont la prononciation arabe
est _Ascha_ (_Ayescha_). De ce nom circassien d'_Haid_, dnatur et
adouci selon la prononciation parisienne, on aura fait _Ass.]


[Note D: Le nom de Grce se mariait volontiers  celui d'Ass dans
l'esprit des contemporains. Lorsque l'abb Prevost publia l'_Histoire
d'une Grecque moderne_, assez agrable roman o l'on voit une jeune
Grecque, d'abord voue au srail, puis rachete par un seigneur franais
qui en veut faire sa matresse, rsister  l'amour de son librateur,
et n'tre peut-tre pas aussi insensible pour un autre que lui, on crut
qu'il avait song  notre hrone. Mme de Staal (De Launay) crivait 
M. d'Hricourt: J'ai commenc la Grecque  cause de ce que vous m'en
dites: on croit en effet que Mlle Ass en a donn l'ide; mais cela est
bien brod, car elle n'avait que trois ou quatre ans quand on l'amena en
France.

Enfin, voici des vers du temps _sur mademoiselle Ass_,  ce mme titre
de Grecque:

  Ass de la Grce puisa la beaut:
  Elle a de la France emprunt
  Les charmes de l'esprit, de l'air et du langage.
  Pour le coeur je n'y comprends rien:
  Dans quel lieu s'est-elle adresse?
  Il n'en est plus comme le sien
  Depuis l'Age d'or ou l'Astre.

Ces vers sont placs  la fin des _Lettres_ de Mlle Ass, dans la
premire dition de 1787. On les retrouve en deux endroits de la
_nouvelle dition corrige et augmente du portrait de l'auteur_
(Lausanne, J. Mourer; et Paris, La Grange, 1788): d'abord au bas du
portrait, puis  la fin du volume. Ici l'intitul est:

_Envoi  mademoiselle Ass, par M. le professeur Vernet, de Genve._]


[Note E: Haut et puissant seigneur, messire Charles de Ferriol,
baron d'Argental, conseiller du Roi en tous ses conseils, ci-devant
ambassadeur extraordinaire  la Porte Ottomane, g d'environ 75 ans,
dcd hier en son htel, rue Neuve-Saint-Augustin, en cette paroisse,
a t inhum en la cave de la chapelle de sa famille, en cette glise,
prsens Antoine de Ferriol de Pont-de-Veyle, cuyer, conseiller, lecteur
de la chambre du Roi, et Charles-Augustin de Ferriol d'Argental, cuyer,
conseiller du Roi en son Parlement de Paris, ses deux neveux, demeurants
dit htel, rue Neuve-Saint-Augustin, en cette paroisse.

_Sign_: DE FERRIOL DE PONT-DE-VEYLE, DE FERRIOL D'ARGENTAL, BLONDEL DE
GAGNY (Extrait des Archives de l'tat civil.)

L'acte est du 27 octobre 1722.]


[Note F: Voulant de plus en plus m'assurer de cette absence
essentielle de M. de Ferriol durant onze annes conscutives, j'ai pri
M. Mignet de vouloir bien la faire vrifier encore d'aprs les dpches,
et j'ai reu la rponse suivante, qui confirme pleinement nos
premires conjectures et y apporte l'appui de plusieurs circonstances
trs-importantes. On nous excusera de donner _in extenso_ ces pices
tout  fait dcisives.

Il est certain que M. de Ferriol ne fit aucun voyage en France de 1699
 1711, car sa correspondance avec la Cour est rgulire. Pourtant elle
prsente deux interruptions; mais, loin qu'on puisse les attribuer 
l'loignement de l'ambassadeur, elles ne font au contraire que confirmer
sa prsence  Constantinople.

La premire, en 1703, est de trois mois. D'une part, elle est trop
courte pour qu' cette poque M. de Ferriol pt se rendre, dans cet
intervalle, de Constantinople en France; d'autre part, elle est
suffisamment explique par l'extrait suivant d'une lettre du Roi  M. de
Ferriol:

_Extrait d'une lettre de Louis XIV  M. de Ferriol._

A Versailles, le 4 mai 1703.

Monsieur de Ferriol, les dernires lettres que j'ay reues de vous sont
du 24 dcembre de l'anne dernire et du 28 janvier de cette anne; je
suis persuad qu'il y en aura eu plusieurs de perdues, car il y a lieu
de croire que vous m'auriez inform des changements arrivs  la Porte
(_la dposition et la mort violente du grand-vizir_) depuis votre lettre
du mois de janvier. Je ne les ay cependant appris que par les nouvelles
d'Allemagne. On craignoit  Vienne le caractre entreprenant du dernier
visir; son malheur a t regard comme une nouvelle asseurance de la
paix, et la continuation en a paru d'autant plus certaine qu'elle est
l'ouvrage du nouveau visir mis en sa place.

La seconde interruption dans la correspondance de M. de Ferriol a lieu
en 1709; elle est le rsultat d'une maladie dont l'ambassadeur indique
lui-mme la cause et les dtails dans la premire lettre qu'il crit 
la suite de cette maladie:


_M. de Ferriol  M. le marquis de Torcy_.

A Pra, le 27 aot 1709.

Monsieur,

J'avois rsolu de me raporter au rcit qui vous seroit fait par M. le
comte de Rassa que j'envoye en France, de la manire indigne dont j'ay
t trait pendant ma maladie et ma prison, mais comme il s'agit de la
suspression des actes injurieux  ma personne et au caractre dont j'ay
l'honneur d'estre revtu, vous me permettrs, monsieur, de vous informer
le plus succinctement qu'il me sera possible de tout ce qui s'est pass
dans cette malheureuse occasion.

A la fin du mois de may dernier, je fus attaqu d'une espce
d'apoplexie dont la vapeur a occup ma teste pendant quelques jours. Il
n'y avoit qu' se donner un peu de patience  attendre ma gurison;
mais au lieu de prendre ce parti qui toit le plus sage et le plus
raisonnable, le chevalier Gesson, mon parent, par des veues d'intrest,
et le sieur Belin, mon chancelier, pour s'aproprier toute l'autorit,
avec quelques domestiques qui toient bien aises de profiter du
dsordre, firent faire une consultation par quatre mdecins sur ma
maladie. Le lendemain, le sieur Belin, en qualit de chancelier,
assembla la nation, les drogmans et quelques religieux, et fit signer
une dlibration par laquelle on me dpouilloit de mes fonctions pour en
revtir ledit sieur Belin, lequel, se voyant le matre avec le chevalier
Gesson, se saisirent de ma personne le 27e, me mirent en prison dans une
chambre, chassrent mes domestiques affectionns, et s'emparrent de mes
papiers et de mes effects, ne me donnant la libert de voir personne que
quelques religieux affids. J'ay t dans ce triste estat plus d'un mois
entier, d'o je crois que je ne serois pas sorti sans M. l'ambassadeur
d'Holande, lequel m'ayant rendu visite et m'ayant trouv avec ma sant
et mon esprit ordinaires, fit tant de bruit du traitement qu'on me
faisoit, qu'il me fut permis, aprs l'attestation que j'eus des mdecins
du parfait rtablissement de ma sant, d'assembler la nation, laquelle,
sollicite par le sieur Belin, et pour se mettre  couvert du blme
de la premire dlibration qu'elle avoit signe, ne voulut jamais me
reconnotre qu'aprs m'avoir forc d'aprouver ladite dlibration par un
acte que je fus oblig de signer le 1er du mois d'aoust dernier, pour
obtenir ma libert et reprendre les fonctions d'ambassadeur.

Comme ces deux dlibrations et la premire attestation des mdecins
sont des actes injurieux non-seulement  ma personne, mais encore
 l'honneur du caractre dont je suis revtu, je vous supplie trs
humblement, monsieur, d'avoir la bont de faire ordonner par Sa Majest
qu'ils soient annuls et dchirs. A l'gard de la rparation qui m'est
deue, je me remets  ce qu'il plaira  Sa Majest d'en ordonner. Les
deux personnes dont j'ay le plus  me plaindre sont les sieurs Meinard,
premier dput de la nation, et le sieur Belin, mon chancelier: pour le
chevalier Gesson, mon parent, je sauray bien le mettre  la raison.

J'avois d'abord cru que le grand visir estoit entr dans cette affaire;
mais j'ay appris au contraire qu'il avoit dtest le procd de la
nation et de mes domestiques; et depuis que je suis rentr dans les
fonctions d'ambassadeur, il ne m'a rien refus de tout ce que je luy ay
demand, tant pour l'extraction des bleds que pour les autres affaires
que j'ay eu  traiter avec luy; et s'il en avoit toujours us de mme,
je n'aurois eu aucun lieu de m'en plaindre.

J'ay fait une espce de procs verbal sur tout ce qui s'est pass sur
cette affaire, que j'ay jug  propos d'adresser  mon frre, de peur de
vous fatiguer par une aussy longue et ennuyeuse lecture.

Je suis, avec toute sorte d'attachement et de respect,

Monsieur,

Votre trs humble et trs obissant serviteur,

_Sign_: FERRIOL.

Ainsi il rsulte de ces pices que lorsque M. de Ferriol revint en
France dans l't de 1711, g de soixante-quatre ans, il avait t dj
atteint d'_apoplexie_, et assez gravement pour tre rput _fou_ et
interdit pendant quelque temps: son rappel s'ensuivit aussitt. Mme
lorsqu'il fut guri, il resta toujours un vieillard quelque peu
singulier, ayant gard de certains _tics_ amoureux, mais, somme toute,
de peu de consquence.

Le _Journal indit_ de Galland, publi dans la _Nouvelle Revue
encyclopdique_ (Firmin Didot, fvrier 1847), rapporte de nouveaux
dtails sur la _frnsie_ de M. de Ferriol, notamment cette
particularit inimaginable:

Lundi, 6 octobre (1710).--J'avois oubli de marquer le jour ci-devant,
crit le consciencieux Galland, ce que j'avois appris de M. Brue, qui
est que M. de Ferriol, ambassadeur  Constantinople, s'toit mis en tte
de devenir _cardinal_, et qu'il y avoit douze ans qu'il avoit donn une
instruction  M. Brue, son frre, en l'envoyant  la Cour, pour passer
ensuite en Italie, afin de jeter  Rome les premires dispositions de
son dessein de parvenir  la pourpre romaine. C'est pour cela que Mme de
Ferriol, qui savoit que son beau-frre toit dans le mme dessein
plus fort que jamais, et qu'au lieu de revenir en France il mditoit
d'aborder en Italie et de se rendre  Rome, toit venue trouver M. Brue
 onze heures du soir, la veille de son dpart, et le prier de faire en
sorte de se rendre matre de l'esprit de M. de Ferriol et de le ramener
en France, afin de le dtourner d'aborder en Italie.

Il en fut de ce chapeau de cardinal comme de la beaut de Mlle Ass que
convoitait galement le malencontreux ambassadeur; il n'eut pas plus
l'un que l'autre,--ni la fleur, ni le Chapeau.]


[Note G: Nous donnerons, pour tre complet, le texte mme de cette
lettre:

Aux auteurs du _Journal de Paris_.

Paris, le 22 octobre 1787.

MESSIEURS,

Les _Lettres_ de Mlle Ass, que vous annoncez dans votre journal du 13
de ce mois, ont donn lieu  quelques rflexions qu'il n'est pas inutile
de communiquer au public. Il est trop souvent abus par des recueils de
lettres ou d'anecdotes que l'on altre sans scrupule; mais ces petites
supercheries, bonnes pour amuser la malignit, ne sauraient tre
indiffrentes  un lecteur honnte, surtout lorsqu'elles peuvent
compromettre des personnages respectables et faire quelque tort aux
auteurs dont on veut honorer la mmoire. Les Lettres de Mlle Ass
se lisent avec plaisir; les personnes dont elle parle, les socits
clbres qu'elle rappelle  notre souvenir, sa sensibilit, ses malheurs
causs par une passion violente et d'autant plus funeste qu'elle tue
souvent ceux qui l'prouvent sans intresser  leur sort, tout cela,
messieurs, devait sans doute exciter la curiosit de ceux qui aiment ces
sortes d'ouvrages. Mais pourquoi l'diteur de ces Lettres les a-t-il
gtes par de fausses anecdotes qui rendent Mlle Ass trs-peu
estimable? Pourquoi lui avoir fait tenir un langage qui contraste
visiblement avec son caractre? A-t-elle pu penser de l'homme qui
l'avait tire du vil tat d'esclave, et de la femme qui l'avait leve,
le mal que l'on trouve dans le recueil que l'on vient de publier? Non,
messieurs, cela est impossible, et voici mes raisons: Mme de Ferriol
servait de mre  Mlle Ass; elle avait ml son ducation  celle de
ses enfants. Inquite sur le sort de cette jeune trangre, elle tait
sans cesse occupe du soin de faire son bonheur: de son ct, Mlle
Ass, dont le coeur tait aussi bon que sensible, avait pour M. et
Mme de Ferriol les sentiments d'une fille tendre et respectueuse; sa
conduite envers eux la leur rendait tous les jours plus chre: elle
tait bonne, simple, reconnaissante. Aprs cela, messieurs, comment
ajouter foi  des Lettres o l'on voit Mlle Ass videmment ingrate et
mchante, et o l'on peint Mme de Ferriol, que tout le monde estimait,
comme une femme capable de donner  sa fille d'adoption des conseils
pernicieux, et de la sacrifier  sa vanit ou  son ambition?

Je n'ajouterai, messieurs, qu'un mot pour rpondre d'avance  ceux qui
seraient tents de douter des faits que je viens d'exposer: c'est que M.
le comte d'Argental, dont le tmoignage vaut une dmonstration, et qui,
comme l'on sait, a reu dans son enfance la mme ducation que Mlle
Ass, m'a confirm la vrit de tout ce que je viens de vous dire.

Sign: _VILLARS_.

(_Journal de Paris_, 28 novembre 1787, p. 1434.)]



[Note H:  Mlle Ass.

_En lui envoyant du ratafia pour l'estomac._

1732.

  Va, porte dans son sang la plus subtile flamme;
  Change en dsirs ardents la glace de son coeur;
  Et qu'elle sente la chaleur
  Du feu qui brle dans mon me!

Ces vers sont de Voltaire, selon Cideville.

(VOLTAIRE, d. de M. Beuchot, XIV, 341.)]


[Note I: _Extrait du registre des actes de dcs de la Paroisse de
Saint-Roch, anne 1733._

Du 14 mars.

Charlotte-lisabeth Ass, fille, ge d'environ quarante ans, dcde
hier, rue Neuve-Saint-Augustin, en cette paroisse, a t inhume en
cette glise dans la cave de la chapelle de Saint-Augustin appartenante
 M. de Ferriol. Prsents messire Antoine Ferriol de Pont-de-Veyle,
lecteur ordinaire de la Chambre de Sa Majest, messire Charles-Augustin
Ferriol d'Argental, conseiller au Parlement, demeurants tous deux dites
rue et paroisse.


_Sign_: Ferriol de Pont-de-Veyle, Ferriol d'Argental, Contrastin,
vicaire.]



[Note J: Le contrat de mariage de Mlle Clnie Leblond avec le
vicomte de Nanthia fut sign au chteau de Lanmary le 10 octobre
1740.--Voici le passage de Saint-Allais qui spcifie les titres et
qualits, ainsi que la descendance:

Pierre de Jaubert, IIe du nom, chevalier, seigneur, vicomte de
Nantiac[105], etc., qualifi haut et puissant seigneur, est mort en 17..,
laissant de dame Clnie le Blond, son pouse, une fille unique, qui
suit:

Marie-Denise de Jaubert pousa, par contrat du 12 mars 1760, haut et
puissant seigneur messire Andr, comte de Bonneval, chevalier, seigneur
de Langle, devenu depuis seigneur de Bonneval, Blanchefort, Pantenie,
etc., lieutenant-colonel du rgiment de Poitou, ensuite colonel du
rgiment des grenadiers royaux, et marchal des camps et armes du
Roi...

(Saint-Allais, _Nobiliaire universel de France_, XVII, 402.)]

[Note 105: Quoiqu'on crive communment _Nantia ou _Nanthia, on a
adopt ici l'orthographe Nantiac, comme se rapprochant davantage du mot
latin de _Nantiaco_. ]


[Note K: Voici la lettre tout entire, et vraiment _maternelle_, du
chevalier  Mme de Nanthia; elle est indite et nous a t communique
par la famille de Bonneval:

Je souhaite, mon enfant, que vous soyez heureusement arrive chez vous;
je crois que vous ferez prudemment de n'en plus bouger jusqu' vos
couches, et quoique le terme qu'il faudra prendre aprs pour vous bien
rtablir doive vous paratre long, je vous conseille et vous prie, ma
petite, de ne pas l'abrger. Toute impatience, toute ngligence en
pareil cas est dplace et peut avoir des consquences trs-fcheuses,
au lieu que, si vous vous conduisez bien dans vos couches, non-seulement
elles ne nuiront pas  votre sant, mais au contraire vous en deviendrez
plus forte et plus saine.

M. de Boisseuil, qui doit retourner en Prigord au mois de janvier, m'a
promis de se charger du portrait de votre mre; je ne doute pas qu'il ne
vous fasse grand plaisir. Vous verrez les traits de son visage; que ne
peut-on de mme peindre les qualits de son me! Le tendre souvenir que
j'en conserve doit vous tre un sr garant que je vous aimerai, ma chre
petite, toute ma vie.

Mille amitis  M. de Nanthiac.

Le Bailli de Froullay me charge toujours de vous faire mille
compliments de sa part.

J'ai reu hier des nouvelles de Mme de Bolingbroke; elle m'en demande
des vtres. Mme de Villette se porte un peu mieux.

 Paris, ce 15 dcembre 1741.]


[Note L: Nous ne saurions donner une plus juste ide de cette grande
existence de Mayac dans son mlange d'opulence et de bonhomie antique,
qu'en citant la page suivante emprunte  la Notice manuscrite de M.
de Sainte-Aulaire: Aprs la mort du Chevalier, y est-il dit, l'abb
d'Aydie, son frre, continua  rsider dans ce chteau o se runissait
l'lite de la bonne compagnie de la province. L'habitation n'tait
cependant ni spacieuse ni magnifique, et la fortune du marquis d'Abzac,
seigneur de Mayac, n'tait pas trs-considrable; mais les bnfices de
l'abb, qui ne montaient pas  moins de 40,000 livres, passaient dans
la maison, et d'ailleurs nos pres en ce temps-l exeraient une large
hospitalit  peu de frais. Mes parents m'ont souvent racont des
dtails curieux sur ces anciennes moeurs. Il n'tait pas rare de voir
arriver  l'heure du dner douze ou quinze convives non attendus. Les
hommes et les jeunes femmes venaient  cheval, chacun suivi de deux ou
trois domestiques. Les gens gs venaient en litire, les chemins ne
comportant pas l'usage de la voiture. Les provisions de bouche taient
faites en vue de ces ventualits, et la cuisine de Mayac tait
renomme; mais la place manquait pour loger et coucher convenablement
tous ces htes. Les hommes s'entassaient dans les salons, dans les
corridors; les femmes couchaient plusieurs dans la mme chambre et dans
le mme lit. Ma mre, qui avait t leve en Bretagne, o les coutumes
taient diffrentes, fut fort surprise lors de ses premires visites 
Mayac. La comtesse d'Abzac (ne Castine), qui faisait les honneurs, lui
dit: Ma chre cousine, je te retiens pour coucher avec moi. Quelques
instants aprs, Mlle de Bouillien dit aussi  ma mre: Ma chre
cousine, nous coucherons ensemble.--Je ne peux pas, rpondit ma mre,
je couche avec la comtesse d'Abzac.--Mais et moi aussi, reprit
Mlle de Bouillien.--Ces trois dames couchrent ensemble dans un lit
mdiocrement large, et pour faire honneur  ma mre on la mit au milieu.
Ces habitudes subsistrent  Mayac jusqu'en 1790. L'abb d'Aydie se
retira alors  Prigueux avec sa nice Mme de Montcheuil, dans une jolie
maison que celle-ci a laisse depuis  MM. d'Abzac de La Douze; il tait
presque centenaire, et on put lui cacher les dsastres qui signalrent
les premires annes de la Rvolution. Mme de Montcheuil y mit un
soin ingnieux, et elle masqua les pertes de son oncle avec sa propre
fortune. L'abb d'Aydie ne mourut qu'en 1792.]



[Note M: La lettre suivante (indite) de la marquise de Crquy 
Jean-Jacques Rousseau vient confirmer, s'il en tait besoin, celle de
Voltaire  l'endroit de la date dont il s'agit:

Ce jeudi (janvier 1761).

On ne peut tre plus sensible  l'attention et au souvenir de
l'diteur; mais on ne peut tre moins dispose  rcrer son esprit.
Notre cher chevalier d'Aydie est mort en Prigord. Nous avions reu de
ses nouvelles le samedi et le mercredi, il y a huit jours. Son frre
manda cet vnement  mon oncle[106] sans nulle prparation. Mon oncle,
cras, me fila notre malheur une demi-heure, et s'enferma. Lundi, la
fivre lui prit, avec trois frissons en vingt-quatre heures et tous les
accidents. Jugez de mon tat. Enfin une sueur effroyable a teint la
fivre sans secours; mais il a eu cette nuit un peu d'agitation. Je suis
comme un aveugle qui n'a plus son bton.

Je remets  un temps plus heureux  vous remercier et  vous parler de
vous; car, aujourd'hui, je n'ai que moi en tte.

C'est J.-J. Rousseau qui a mis  la suite des mots _ce jeudi_ ceux que
l'on trouve ici entre parenthses. Il est vident, d'ailleurs, que la
lettre est de 1761, puisque c'est en cette anne que furent publies
les lettres de _Julie_ dont Rousseau ne se donnait que comme simple
_diteur_. Le chevalier d'Aydie mourut donc dans les derniers jours de
1700, ou, au plus tard, dans les premiers de 1761.]

[Note 106: Le bailli de Froulay.]


[Note N: Les Bonneval du Limousin sont de la plus vieille souche;
il y a un dicton dans le pays: Noblesse Bonneval, richesse d'Escars,
esprit Mortemart. Le clbre Pacha en tait. (Voir _Moreri_.)]


[Note O: Pierre-Marie, vicomte d'Abzac, mourut  Versailles au mois
de fvrier 1827, n'ayant pas eu d'enfants de deux mariages qu'il
avait contracts, dont le premier,  la date du 10 aot 1777, avec
Marie-Biaise de Bonneval, dcde pendant la Rvolution (Voir
COURCELLES, _Histoire gnal. et hrald. des Pairs de France_, IX,
d'Abzac, 87). Le vicomte d'Abzac tait un cuyer trs en renom sous
Louis XV, sous Louis XVI, et depuis, sous la Restauration; c'tait lui
qui avait _mis  cheval_, comme il le disait souvent, les trois frres,
Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, ainsi que le duc d'Angoulme et le
duc de Berry; si bon cuyer qu'il ft, il ne leur avait pas assez appris
 s'y bien tenir.]


_P. S._ Voici deux lettres indites du chevalier d'Aydie  Mlle Ass,
qui ont t recouvres par M. Ravenel depuis notre dition de 1846.
Elles sont tout  fait indites: ce sont les deux lettres dont parle la
marquise de Crquy, page 317 de l'dition; elles proviennent, en effet,
des papiers de Mme de Crquy. Elles achveront l'ide de cette liaison
tendre, passionne, dlicate et lgre. Le ton du chevalier y est
pntrant et naf, soit qu'il se plaigne des caprices de sa scrupuleuse
amie, soit qu'il jouisse du partage avou de sa tendresse. La vraie
passion y respire sans rien de violent ni de tumultueux, avec le
sentiment profond d'une me toute soumise et comme dvotieuse. Mais
est-il besoin d'en expliquer le charme  ceux qui ont aim?

Vous me maltraitez, ma reine. Je n'en sais pas la raison, ni n'en puis
imaginer le prtexte: mais, pour en venir l, vous n'avez apparemment
besoin ni de l'un ni de l'autre. Le caprice, en effet, se passe de tout
secours et n'existe que par lui-mme. D'ailleurs peut-tre jugez-vous
qu'il est  propos d'prouver de temps en temps jusqu'o va ma patience
et ma dpendance. Eh! bien, n'tes-vous pas contente? Voil trois
lettres que je vous cris sans que vous ayez daign me faire rponse. Un
exprs est all de ma part savoir de vos nouvelles: vous l'avez renvoy
en me mandant schement que vous vous portez bien. Avouez qu'il faut
avoir de la persvrance pour se prsenter encore aux accords et en
faire les avances. Je sens bien toute la misre de ma conduite; mais
je vous aime, et  quoi ne rduit point l'amour! Permettez-moi de
vous reprsenter que, pour votre gloire, vous devriez me traiter plus
honorablement. Vous me rendrez si ridicule, que mon attachement n'aura
plus rien qui puisse vous flatter. Laissez-moi, par politique, quelque
air de raison et de libert. On a toujours cru (et, sans doute, avec
justice) que c'est par un choix trs-clair que je vous aime plus que
ma vie, et que la source de ma constance toit beaucoup plus dans votre
caractre que dans le mien. Or, si vous deveniez draisonnable et
capricieuse, l'ide qu'on a d'une Ass toujours juste, tendre, douce,
gale, s'vanouiroit. Je ne vous en aimerois peut-tre pas moins (ma
passion fait partie de mon me et je ne puis la perdre qu'en cessant de
vivre), mais vous seriez moins aimable aux yeux des autres, et ce seroit
dommage. Laissez au monde l'exemple d'une personne qui sait aimer avec
fidlit et se faire toujours aimer sans aucun art, mais peut-tre plus
aimable que qui que ce soit.

Que vous ai-je fait, ma reine? Dites-le, si vous pouvez. Rien, en
vrit. Je jure que je n'ai pas cess un moment de vous tre uniquement
attach: vous n'avez pas  la tte un cheveu qui ne m'inspire plus de
got et de sentiment que toutes les femmes du monde ensemble, et je vous
permets de le dire et de le lire  qui vous voudrez.

(1746.)

C'est aujourd'hui le sept d'octobre, et, selon ce que vous me mandez,
ma chre Ass, vous devez tre  Sens. J'y transporte toutes mes ides,
mon coeur ne s'entretient plus que de Sens: c'est l que sont maintenant
runis les deux objets de toute ma tendresse. Ne m'crivez-vous pas de
longues lettres? Mandez-moi tout, ma reine: la peinture la plus nave et
la plus circonstancie sera celle qui me plaira davantage. Faites-la-moi
voir d'ici tout entire, s'il est possible: je ne veux point
d'chantillon. Une rponse, un bon mot, qui doit souvent toute sa grce
 celui qui l'interprte, n'est point ce qu'il me faut: je veux le
portrait de tout le caractre, de toute la personne ensemble, de la
figure, de l'esprit et surtout du coeur. C'est le coeur qui nous
conduit: l'instinct d'un coeur droit est mille fois plus sr que toutes
les rflexions d'un bel esprit: c'est du coeur que partent tous les
premiers mouvements: c'est au coeur que nous obissons sans cesse.

Mais revenons. Pardonnez-moi les digressions, ma reine: je ne m'en
contrains pas; elles ne m'loignent jamais de vous. Je ne parle
longtemps de la mme chose que lorsque je la considre en vous. Alors
je m'y arrte, je la tourne de tous les sens: j'oublie tout le reste,
j'oublie que c'est une lettre que j'cris et qu'il est impertinent de
faire des amplifications  tout propos. Mais voici qui est encore long;
mon papier se remplira, et je ne vous ai point dit encore que je vous
aime. C'est pourtant ce que je veux vous dire et vous redire mille fois:
je ne puis assez vous le persuader. J'espre que vous penserez un peu 
moi pendant votre sjour  Sens. Baisez-la souvent, et quelquefois pour
moi. La pauvre petite! que je voudrois qu'elle ft heureuse! Elle le
sera si elle vous ressemble: c'est de notre humeur que dpend notre
bonheur. N'oubliez pas qu'il faut qu'elle sache la musique: c'est un
talent agrable pour soi et pour les autres. On ne sauroit commencer
trop tt: on ne la possde bien que quand on l'apprend dans la premire
enfance.

Vous m'avez fait grand plaisir de m'crire vos amusements d'Ablon: mais
je ne trouve pas trop  propos que vous alliez  la chasse au soleil,
surtout si les chaleurs sont aussi grandes o vous tes qu'ici. Vos
coiffes garantissent mal la tte, et les coups de soleil sont dangereux
et trs-frquents dans cette saison. La brutalit du garde qui trouve
mauvais que vous tiriez, et la politesse du chien qui rapporte votre
gibier, prouvent clairement que les hommes ont souvent moins de
discernement que les btes. Si la mtempsychose avoit lieu, je
consentirois sans rpugnance  devenir comme le chien qui vous a
caresse, qui vous a rendu service; mais je serois au dsespoir s'il me
falloit quelque jour ressembler  cet homme farouche qui se formalise
si durement et si mal  propos. Je me sens aujourd'hui plus de got
que jamais pour les chiens. J'ai beaucoup caress tous les miens: je
voudrois tmoigner  toute l'espce la reconnoissance que j'ai de
l'honntet de leur confrre  votre gard.

Je vous embrasse, ma trs-aimable Ass. Vous tes pour toujours la
reine de mon coeur.




BENJAMIN CONSTANT
ET
MADAME DE CHARRIRE[107]


Rien de plus intressant que de pouvoir saisir les personnages clbres
avant leur gloire, au moment o ils se forment, o ils sont dj forms
et o ils n'ont point clat encore; rien de plus instructif que de
contempler  nu l'homme avant le personnage, de dcouvrir les fibres
secrtes et premires, de les voir s'essayer sans but et d'instinct,
d'tudier le caractre mme dans sa nature,  la veille du rle. C'est
un plaisir et un intrt de ce genre qu'on a pu se procurer en assistant
aux premiers dbuts ignors de Joseph de Maistre; c'est une ouverture
pareille que nous venons pratiquer aujourd'hui sur un homme du camp
oppos  de Maistre, sur un tranger de naissance comme lui, parti de
l'autre rive du Lman, mais nationalis de bonne heure chez nous par les
sympathies et les services, sur Benjamin Constant.

[Note 107: Ce morceau a paru pour la premire fois dans la _Revue des
Deux Mondes_ du 15 avril 1844, et il a t joint depuis  une dition
de _Caliste, ou Lettres crites de Lausanne_, roman de Mme de Charrire
(Paris, 1845).]

Il en a dj t parl plus d'une fois et avec dveloppement dans cette
_Revue_. Un crivain bien spirituel, dont la littrature regrette
l'absence, M. Love-Veimars, a donn sur l'illustre publiciste[108] une
de ces piquantes lettres politiques qu'on n'a pas oublie. Un autre
crivain, un critique dont le silence s'est fait galement sentir, M.
Gustave Planche, a publi sur _Adolphe_[109] quelques pages d'une analyse
attriste et svre. Plus d'une fois Benjamin Constant a t touch
indirectement et d'assez prs,  l'occasion de notices, soit sur Mme de
Stal, soit sur Mmes de Krdner ou de Charrire; mais aujourd'hui c'est
mieux, et nous allons l'entendre lui-mme s'panchant et se livrant
sans dtour, lui le plus prcoce des hommes, aux annes de sa premire
jeunesse.

[Note 108: _Revue des Deux Mondes_, 1er fvrier 1833.]

[Note 109: _Revue des Deux Mondes_, 1er aot 1834.]

Dans l'article que cette _Revue_ a publi, si l'on s'en souvient, sur
Mme de Charrire[110], sur cette Hollandaise si originale et si libre de
pense, qui a pass sa vie en Suisse et a crit une foule d'ouvrages
d'un franais excellent, il a t dit qu'elle connut Benjamin Constant
sortant de l'enfance, qu'elle fut la premire _marraine_ de ce Chrubin
dj quelque peu mancip, qu'elle contribua plus que personne 
aiguiser ce jeune esprit naturellement si enhardi, que tous deux
s'crivaient beaucoup, mme quand il habitait chez elle  Colombier,
et que les messages ne cessaient pas d'une chambre  l'autre; mais ce
n'tait l qu'un aperu, et le degr d'influence de Mme de Charrire sur
Benjamin Constant, la confiance que celui-ci mettait en elle durant
ces annes prparatoires, ne sauraient se souponner en vrit, si les
preuves n'en taient l devant nos yeux, amonceles, authentiques, et
toutes prtes  convaincre les plus incrdules.

[Note 110: 15 mars 1839; et dans mes _Portraits de Femmes_.]

Un homme clair, sincrement ami des lettres, comme la Suisse en
nourrit un si grand nombre, M. le professeur Gaullieur, de Lausanne,
se trouve possesseur, par hritage, de tous les papiers de Mme de
Charrire. En mme temps qu'il sent le prix de tous ces trsors,
rsultats accumuls d'un commerce pistolaire qui a dur un demi-sicle,
M. Gaullieur ne comprend pas moins les devoirs rigoureux de discrtion
que cette possession dlicate impose. En prparant l'intressant travail
dont il nous permet de donner un avant-got aujourd'hui, il a d choisir
et se borner: Il est, dit-il, dans les papiers dont nous sommes
dpositaires, des choses qui ne verront jamais le jour; il existe tel
secret que nous entendons respecter. Il est d'autres pices au contraire
qui sont acquises  l'histoire,  la langue franaise, comme aussi 
la philosophie du coeur humain. Si la postrit n'a que faire des
faiblesses de quelques grands noms, elle a droit de revendiquer les
documents qui la conduiront sur la trace de certaines carrires
tonnantes, qui lui dvoileront les vrais lments dont s'est form  la
longue tel caractre historique controvers.

Au nombre de ces pices que la curiosit publique est en droit de
rclamer, on peut placer sans inconvnient (et sauf quelques endroits
sujets  suppression) la correspondance de Benjamin Constant avec Mme de
Charrire. Elle comprend un espace de sept annes, 1787-1795; Benjamin a
vingt ans au dbut, il est dans sa priode de Werther et d'Adolphe: s'il
est vrai qu'il n'en sortit jamais compltement, on accordera qu' vingt
ans il y tait un peu plus naturellement que dans la suite. Pour
qui veut l'tudier sous cet aspect, l'occasion est belle, elle est
transparente; on a l l'preuve _avant la lettre_, pour ainsi dire.

Tout d'abord on voit le jeune Benjamin fuyant la maison paternelle, ou
plutt s'chappant de Paris, o il passait l't de 1787, pour courir
seul,  pied,  cheval, n'importe comment, les comts de l'Angleterre.
Il est parti, pourquoi? il ne s'en rend pas lui-mme trs-bien compte,
il est parti par ennui, par amour, par coup de tte, comme il partira
bien des fois dans la suite et dans des situations plus dcisives. Des
penses de suicide l'assigent, et il ne se tuera pas; des projets
d'migration en Amrique le tentent, et il n'migrera pas. Tout cela
vient aboutir  de jolies lettres  Mme de Charrire,  des lettres
pleines dj de saillies, de persifflage, de moquerie de soi-mme et
des autres. Puis, au retour en Suisse, pauvre pigeon bless et tranant
l'aile, assez mal reu de sa famille pour son quipe, il va se refaire
chez son indulgente amie  Colombier prs de Neuchtel; il passe l six
semaines ou deux mois de repos, de gaiet, de flicit presque; il s'en
souviendra longtemps, il en parlera avec reconnaissance, avec une
sorte de tendresse qui ne lui est pas familire. Voil le premier acte
termin.

Le second s'ouvre  Brunswick,  cette petite cour o sa famille
l'a fait placer en qualit de gentilhomme ordinaire ou plutt fort
extraordinaire, nous dit-il; il y arrive en mars 1788, il y rside
durant ces premires annes de la Rvolution; il s'y ennuie, il s'y
marie, il travaille  son divorce, qu'il finit par obtenir (mars 1793);
il s'est livr dans l'intervalle  toutes sortes de distractions et 
un imbroglio d'intrigues galantes pour se ddommager de son inaction
politique, qui commence  lui peser en face de si grands vnements.
Plac au foyer de l'migration et de la coalition, il est rput quelque
peu aristocrate par ses amis de France qui l'ont perdu de vue, et tant
soit peu jacobin par ceux qui le jugent de plus prs et croient le
connatre mieux; mais il nous apparat dj ce qu'il sera toujours au
fond, un girondin de nature, inconsquent, gnreux, avec de nobles
essors trop vite briss, avec un secret mpris des hommes et une
exprience anticipe qui ne lui interdisent pourtant pas de chercher
encore une belle cause pour ses talents et son loquence.

L'astre de Mme de Charrire n'a pas trop pli durant tout ce premier
sjour; il lui crit constamment, abondamment, et mme de certains
dtails qu'il n'est pas absolument ncessaire de raconter  une femme.
Il se reporte souvent en ide  ces deux mois de bonheur  Colombier, et
il a l'air, par moments, de croire en vrit que son avenir est l. Un
voyage qu'il fait en Suisse, dans l't de 1793, dut contribuer  le
dtromper; quelques annes de plus, quelques derniers automnes avaient
achev de ranger Mme de Charrire dans l'ombre entire et sans rayons.
Il retourne encore  Brunswick au printemps de 1794, mais il n'y tient
plus, il revient en Suisse, il y rencontre pour la premire fois Mme de
Stal, le 19 septembre de cette anne. Un plus large horizon s'ouvre 
ses regards, un monde d'ides se rvle; une carrire d'activit et de
gloire le tente. Il arrive  Paris dans l't de 1795, il y embrasse une
cause, il s'y fait une patrie.

Le reste est connu, et l'on a raison de dire avec M. Gaullieur que
cette avant-scne de la biographie de Benjamin Constant est la seule
dont il soit piquant aujourd'hui de s'enqurir: elle forme, dit-il,
comme une contre-preuve de la premire partie des _Confessions_ de
Jean-Jacques. C'est le mme sol et le mme thtre; ce sont d'abord les
mmes erreurs et les mmes agitations, presque les mmes ides, mais
passes  une autre filire et reues par un monde diffrent.

On peut se demander avant tout comment une influence aussi relle, aussi
srieuse que l'a t celle de Mme de Charrire, n'a pas laiss plus de
trace extrieure dans la carrire de Benjamin Constant; comment elle
a si compltement disparu dans le tourbillon et l'clat de ce qui
a succd, et par quel inconcevable oubli il n'a nulle part rendu
tmoignage  un nom qui tait fait pour vivre et pour se rattacher au
sien. M. Gaullieur n'hsite pas  reconnatre un portrait de Mme de
Charrire dans cette page du dbut d'_Adolphe_:

J'avais,  l'ge de dix-sept ans, vu mourir une femme ge, dont
l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commenc 
dvelopper le mien. Cette femme, comme tant d'autres, s'tait, 
l'entre de sa carrire, lance vers le monde, qu'elle ne connaissait
pas, avec le sentiment d'une grande force d'me et de facults vraiment
puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'tre plie  des
convenances factices, mais ncessaires, elle avait vu ses esprances
trompes, sa jeunesse passer sans plaisir, et la vieillesse enfin
l'avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un chteau voisin
d'une de nos terres, mcontente et retire, n'ayant que son esprit pour
ressource, et analysant tout avec son esprit[111]. Pendant prs d'un an,
dans nos conversations inpuisables, nous avions envisag la vie sous
toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de tout; et, aprs
avoir tant caus de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper 
mes yeux.

[Note 111: Un parent de Benjamin Constant, M. d'Hermenches, connu par
la correspondance gnrale de Voltaire, tait moins svre ou plutt
moins injuste quand il crivait  Mme de Charrire, plus jeune il est
vrai: Je voudrais, aimable Agns, qu'avec la rputation d'une personne
d'infiniment d'esprit, on ne vous donnt pas celle d'une personne
singulire, car vous ne l'tes pas. Vous tes trop bonne, trop honnte,
trop naturelle; faites-vous un systme qui vous rapproche des formes
reues, et vous serez au-dessus de tous les beaux esprits prsents
et passs. C'est un conseil que j'ose donner  mon amie  l'ge de
vingt-six ans. Adieu, divine personne. (Note de M. Gaullieur.)]

Quoiqu'il y ait quelque arrangement  tout ceci, que Benjamin Constant,
 l'ge de vingt ans, n'ait peut-tre pas trouv d'abord Mme de
Charrire une personne aussi _ge_ qu'Adolphe veut bien le dire, et
qu'il ne l'ait pas vue prcisment  son lit de mort, l'intention du
portrait est incontestable, et on ne saurait y mconnatre celle qu'on a
une fois rencontre.--J'avais, dit encore Adolphe, j'avais contract,
dans mes conversations avec la femme qui, la premire, avait dvelopp
mes ides, une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes
et pour toutes les formules dogmatiques. On va voir, en effet, que les
maximes communes n'taient gure d'usage entre eux, et ce sont justement
ces conversations inpuisables, ces excs mme d'analyse, que nous
sommes presque en mesure de ressaisir au complet et de prendre sur le
fait aujourd'hui. Adolphe va en tre mieux connu; ses origines morales
vont s'en clairer, hlas! jusqu'en leurs racines.

M. Gaullieur, dans son introduction, a eu le soin de s'arrter sur
quelques circonstances de la biographie de Mme de Charrire, de
dvelopper ou de rectifier plusieurs points o les renseignements
antrieurs avaient fait dfaut. La notice de la _Revue des Deux Mondes_
avait dit d'elle qu'elle tait _mdiocrement jolie_; M. Gaullieur
fournit des preuves trs-satisfaisantes du contraire: Son buste par
Houdon, dit-il, et son portrait par Latour, que je possde dans ma
bibliothque, tmoignent de l'_tincelante_ beaut de Mme de Charrire.
L'pithte est d'un de ses adorateurs[112]. On avait dit encore qu'elle
avait eu quelque difficult  se marier, tant _sans dot ou  peu prs_.
M. Gaullieur montre qu'elle reut en dot 100,000 florins de Hollande et
qu' aucun moment les pouseurs ne manqurent; qu'elle en refusa mme de
maison souveraine, et que si elle se dcida pour un prcepteur suisse,
c'est que sa sympathie pour le Saint-Preux l'emporta.

[Note 112: Oserons-nous, aprs cela, faire remarquer qu'il ne faut
pas toujours prendre exactement au pied de la lettre ce que disent les
Adorateurs? Dans un portrait d'elle par elle-mme, Mme de Charrire
semble tre un un moins certaine de sa beaut: Vous me demanderez
peut-tre si _Zlinde_ est belle, ou jolie, ou passable? Je ne sais;
c'est selon qu'on l'aime, ou qu'elle veut se faire aimer. Elle a
la gorge belle, elle le sait et s'en pare un peu trop au gr de la
modestie. Elle n'a pas la main blanche, elle le sait aussi et en badine,
mais elle voudrait bien n'avoir pas sujet d'en badiner...]

Mais, laissant ces minces dtails, nous introduirons sans plus tarder
le personnage principal. La situation est celle-ci: Mme de Charrire,
auteur clbre de _Caliste_, et qui ne doit pas avoir moins de
quarante-cinq ans, est venue passer quelque temps  Paris dans la
famille de M. Necker, ou du moins dans le voisinage. Benjamin Constant
y est venu de son ct;  ce moment, l'Assemble des notables, les
conflits avec le parlement, excitent un vif intrt; la curiosit
universelle est en jeu, et celle du nouvel arrivant n'est pas en reste.
Il voit le monde de Mme Suard, il suit les cours de La Harpe au Lyce,
il dne avec Laclos. Cette vie oisive et sans but dplat au pre de
Benjamin: il veut que son fils, qui aura dans quelques mois ses vingt
ans accomplis, embrasse un tat; il lui enjoint de quitter Paris et de
venir le retrouver sur-le-champ dans sa garnison de Bois-le-Duc[113], o
le jeune homme sera somm de choisir entre la robe ou l'pe, entre la
diplomatie ou la finance. Voici quelques-unes des premires lettres, o
le caractre clate tel qu'il sera toute la vie. Quant au style, il est
ce qu'il peut, il n'est pas form encore, mais l'esprit va son train
tout au travers. Nous ne faisons qu'extraire le travail de M. Gaullieur,
et y emprunter notes et claircissements.

[Note 113: Le pre de Benjamin Constant tait au service des
tats-Gnraux de Hollande.]

Douvres, ce 26 juin 1787.

Il y a dans le monde, sans que le monde s'en doute, un grave auteur
allemand qui observe avec beaucoup de sagesse,  l'occasion d'une
gouttire qu'un soldat fondit pour en faire des balles, que l'ouvrier
qui l'avait pose ne se doutait point qu'elle tuerait quelqu'un de ses
descendants.

C'est ainsi, madame (car c'est comme cela qu'il faut commencer pour
donner  ses phrases toute l'emphase philosophique), c'est ainsi,
dis-je, que lorsque tous les jours de la semaine dernire je prenais
tranquillement du th en parlant raison avec vous, je ne me doutais pas
que je ferais avec toute ma raison une norme sottise; que l'ennui,
rveillant en moi l'amour, me ferait perdre la tte, et qu'au lieu de
partir pour Bois-le-Duc, je partirais pour l'Angleterre, presque sans
argent et absolument sans but.

C'est cependant ce qui est arriv de la faon la plus singulire.
Samedi dernier,  sept heures, mon conducteur et moi nous partmes dans
une petite chaise qui nous cahota si bien, que nous n'emes pas fait une
demi-lieue que nous ne pouvions plus y tenir, et que nous fmes obligs
de revenir sur nos pas.  neuf, de retour  Paris, il se mit  chercher
un autre vhicule pour nous traner en Hollande; et moi, qui me
proposais de vous faire ma cour encore ce soir-l, puisque nous ne
partions que le lendemain, je m'en retournai chez moi pour y chercher un
habit que j'avais oubli. Je trouvai sur ma table la rponse sche et
froide de la prudente Jenny[114]. Cette lettre, le regret sourd de la
quitter, le dpit d'avoir manqu cette affaire, le souvenir de quelques
conversations attendrissantes que nous avions eues ensemble, me jetrent
dans une mlancolie sombre.

[Note 114: Il s'agissait d'une demande en mariage faite quelques
jours auparavant. Mlle Jenny Pourrat, vivement recherche par Benjamin
Constant, avait rpondu de manire  laisser bien peu d'esprances, ou
du moins sa rponse dcelait beaucoup de coquetterie et de calcul.]

En fouillant dans d'autres papiers, je trouvai une autre lettre d'une
de mes parentes, qui, en me parlant de mon pre, me peignait son
mcontentement de ce que je n'avais point d'tat, ses inquitudes sur
l'avenir, et me rappelait ses soins pour mon bonheur et l'intrt qu'il
y mettait. Je me reprsentai, moi, pauvre diable, ayant manqu dans tous
mes projets, plus ennuy, plus malheureux, plus fatigu que jamais de
ma triste vie. Je me figurai ce pauvre pre tromp dans toutes ses
esprances, n'ayant pour consolation dans sa vieillesse qu'un homme
aux yeux duquel,  vingt ans, tout tait dcolor, sans activit, sans
nergie, sans dsirs, ayant le morne silence de la passion concentre
sans se livrer aux lans de l'esprance qui nous raniment et nous
donnent de nouvelles forces.

J'tais abattu; je souffrais, je pleurais. Si j'avais eu l mon
consolant opium, c'et t le bon moment pour achever en l'honneur de
l'ennui le sacrifice manqu par l'amour[115].

[Note 115: Quelque temps auparavant, Benjamin Constant, contrari dans
une inclination, avait eu quelque vellit de suicide. Il en reparlera
plus tard, il en reparlera sans cesse. C'est la mme scne qui se
renouvellera bien des fois dans sa vie, et qui, toujours commence au
tragique, se terminera toujours en ironie.--Il avait l'habitude des
menaces violentes sur lui-mme, me dit quelqu'un qui l'a bien connu; il
menaait de se tuer, de se couper la gorge. Il fit ainsi auprs de Mme
de Stal,  l'origine de leur liaison; il tenta ce mme moyen auprs
de Mme Rcamier (1815); ou plutt ce n'tait pas chez lui calcul, mais
violence fbrile et nerveuse. Une jeune enfant, qui se trouvait prsente
 certaines de ses visites, disait quelquefois lorsqu'il sortait: Oh!
ma tante, comme ce monsieur-l est malade aujourd'hui!]

Une ide folle me vint; je me dis: Partons, vivons seul, ne faisons
plus le malheur d'un pre ni l'ennui de personne. Ma tte tait monte:
je ramasse  la hte trois chemises et quelques bas, et je pars sans
autre habit, veste, culotte ou mouchoir, que ceux que j'avais sur moi.
Il tait minuit. J'allai vers un de mes amis dans un htel. Je m'y fis
donner un lit. J'y dormis d'un sommeil pesant, d'un sommeil affreux
jusqu' onze heures. L'image de Mlle P..., embellie par le dsespoir, me
poursuivait partout. Je me lve; un sellier qui demeurait vis--vis me
loue une chaise. Je fais demander des chevaux pour Amiens. Je m'enferme
dans ma chaise. Je pars avec mes trois chemises et une paire de
pantoufles (car je n'avais point de souliers avec moi), et trente et un
louis en poche. Je vais ventre  terre; en vingt heures je fais soixante
et neuf lieues. J'arrive  Calais, je m'embarque, j'arrive  Douvres, et
je me rveille comme d'un songe.

Mon pre irrit, mes amis confondus, les indiffrents clabaudant  qui
mieux mieux; moi seul, avec quinze guines, sans domestique, sans habit,
sans chemises, sans recommandations, voil ma situation, madame, au
moment o je vous cris, et je n'ai de ma vie t moins inquiet.

D'abord, pour mon pre, je lui ai crit; je lui ai fait deux
propositions trs-raisonnables: l'une de me marier tout de suite; je
suis las de cette vie vagabonde; je veux avoir un tre  qui je tienne
et qui tienne  moi, et avec qui j'aie d'autres rapports que ceux de la
sociabilit passagre et de l'obissance implicite. De la jeunesse, une
figure dcente, une fortune aise, assez d'esprit pour ne pas dire
des btises sans le savoir, assez de conduite pour ne pas faire des
sottises, comme moi, en sachant bien qu'on en fait, une naissance et une
ducation qui n'avilisse pas ses enfants, et qui ne me fasse pas pouser
toute une famille de Cazenove, ou gens tels qu'eux[116], c'est tout ce que
je demande.

[Note 116: C'est encore une tribulation matrimoniale. Benjamin
Constant, fait ici allusion  un mariage qu'on avait voulu lui faire
contracter  Lausanne quelque temps auparavant. La famille Cazenove est
aujourd'hui  peu prs teinte.]

Ma seconde proposition est qu'il me donne  prsent une portion de
quinze ou vingt mille francs, plus ou moins, du bien de ma mre, et
qu'il me laisse aller m'tablir en Amrique. En cinq ans je serai
naturalis, j'aurai une patrie[117], des intrts, une carrire, des
concitoyens. Accoutum de bonne heure  l'tude et  la mditation,
possdant parfaitement la langue du pays, anim par un but fixe et une
ambition rgle, jeune et peut-tre plus avanc qu'un autre  mon ge,
riche d'ailleurs, trs-riche pour ce pays-l, voil bien des Avantages.

[Note 117: Il est  remarquer que Benjamin Constant prouva toujours
une grande rpugnance  s'avouer Suisse: cela tenait, en partie, comme
on le verra,  l'antipathie que lui inspirait le rgime bernois, dont la
famille Constant eut souvent  se plaindre. L'affranchissement du pays
de Vaud fut une des premires ides de Benjamin. Il est vrai qu'il ne se
rendait pas trop compte de la manire de l'oprer. Quand le canton de
Vaud fut form, il ne crut pas d'abord  la dure de cette cration
dmocratique.]

Peu m'importe quelle des deux propositions il voudra choisir; mais
l'une des deux est indispensable. Vivre sans patrie et sans femme,
j'aime autant vivre sans chemise et sans argent, comme je fais
actuellement.

Je pars dans l'instant pour Londres; j'y ai deux ou trois amis,
entre autres un  qui j'ai prt beaucoup d'argent en Suisse, et qui,
j'espre, me rendra le mme service ici. Si je reste en Angleterre,
comptez que j'irai voir le banc de mistriss Calista  Bath[118]. Aimez-moi
malgr mes folies; je suis un bon diable au fond. Excusez-moi prs de M.
de Charrire. Ne vous inquitez absolument pas de ma situation: moi,
je m'en amuse comme si c'tait celle d'un autre[119]. Je ris pendant des
heures de cette complication d'extravagances, et quand je me regarde
dans le miroir, je me dis, non pas: Ah! James Boswell[120]! mais: Ah!
Benjamin, Benjamin Constant! Ma famille me gronderait bien d'avoir
oubli le _de_ et le _Rebecque_; mais je les vendrais  prsent _three
pence a piece_. Adieu, madame.

CONSTANT.

_P. S_. Rpondez-moi quelques mots, je vous prie. J'espre que je
pourrai encore _afford to pay_ le port de vos lettres. Adressez-les
comme ci-dessous, mot  mot:

H. B. CONSTANT, esq.

LONDON.

To be left at the post office
till called for.

[Note 118: C'est une allusion  un passage du meilleur des romans de
Mme de Charrire, _Caliste, ou Lettres crites de Lausanne_: Un jour,
j'tais assis sur un des bancs de la promenade;... une femme que je me
souvins d'avoir dj vue vint s'asseoir  l'autre extrmit du mme
banc. Nous restmes longtemps sans rien dire, etc.]

[Note 119: Tout Benjamin Constant est dj l; se ddoubler ainsi et
avoir une moiti de soi-mme qui se moque l'autre. Cette moiti moqueuse
finira par tre l'homme tout entier. Le refrain habituel de Benjamin
Constant, dans toutes les circonstances petites ou grandes de la vie,
tait: _Je suis furieux, j'enrage, mais a m'est bien gal._ Nous
surprenons ici la disposition fatale dans son germe dj clos.]

[Note 120: Mme de Charrire, enthousiaste de Paoli, avait engag
Benjamin Constant  traduire de l'anglais l'ouvrage de James Boswell,
intitul _An Account of Corsica, and Memoirs of Pascal Paoli_, qui eut
une trs-grande vogue vers 1768. La traduction fut entreprise, puis
abandonne, comme tant d'autres choses, par l'_inconstant_ (c'est ainsi
qu'on dsignait notre Benjamin dans la socit de Lausanne).]

Chesterford, ce 22 juillet 1787.

Vous aurez bien devin, madame, au ton de ma prcdente lettre (_elle
manque_), que mon sjour  Patterdale tait une plaisanterie; mais ce
qui n'en est pas une, c'est la situation o je suis actuellement,
dans une petite cabane, dans un petit village, avec un chien et deux
chemises. J'ai reu des lettres de mon pre, qui me presse de revenir,
et je le rejoindrai dans peu. Mais je suis dtermin  voir le peuple
des campagnes, ce que je ne pourrais pas faire si je voyageais dans
une chaise de poste. Je voyage donc  pied et  travers champs. Je
donnerais, non pas dix louis, car il ne m'en resterait gure, mais
beaucoup, un sourire de Mlle Pourrat, pour n'tre pas habitu  mes
maudites lunettes. Cela me donne un air trange, et l'tonnement rpugne
 l'intimit du moment, qui est la seule que je dsire. On est si occup
 me regarder, qu'on ne se donne pas la peine de me rpondre. Cela va
pourtant tant bien que mal. En trois jours, j'ai fait quatre-vingt-dix
milles; j'cris le soir une petite lettre  mon pre, et je travaille
 un roman que je vous montrerai. J'en ai, d'crites et de corriges,
cinquante pages in-8; je vous le ddierai si je l'imprime[121].--J'ai
rencontr  Londres votre mdecin, je l'ai trouv bien aimable; mais
je ne suis pas bon juge et je me rcuse, car nous n'avons parl que de
vous. crivez-moi toujours  Londres. On m'envoie les lettres  la poste
de quelque grande ville par laquelle je Passe.

[Note 121: Ce livre n'a jamais paru. Nous avons, dit M. Gaullieur, les
feuilles manuscrites qui ont t mises au net, et l'bauche du reste.
C'est un roman dans la forme pistolaire.]

J'ai balanc comment je voyagerais; je voulais prendre un costume plus
commun, mais mes lunettes ont t un obstacle. Elles et mon habit,
qui est beaucoup trop _gentleman-like_, me donnent l'air d'un _broken
gentleman_, ce qui me nuit on ne peut pas plus. Le peuple aime ses
gaux, mais il hait la pauvret et il hait les nobles. Ainsi, quand il
voit un gentleman qui a l'air pauvre, il l'insulte ou le fuit. Mon seul
chappatoire, c'est de passer, sans le dire, pour quelque _journeyman_
qui s'en retourne de Londres o il a dpens son argent,  la boutique
de son matre. Je pars ordinairement  sept heures; je vais au taux de
quatre milles par heure jusqu' neuf. Je djeune. A dix et demie je
repars jusqu' deux ou trois. Je dne mal et  trs-bon march. Je pars
 cinq. A sept, je prends du th, ou quelquefois, par conomie ou pour
me lier avec quelque voyageur qui va du mme ct, un ou deux verres de
_brandy_. Je marche jusqu' neuf. Je me couche  minuit assez fatigu.
Je dpense cinq  six shellings par jour. Ce qui augmente beaucoup ma
dpense, c'est que je n'aime pas assez le peuple pour vouloir coucher
avec lui, et qu'on me fait, surtout dans les villages, payer pour la
chambre et pour la distinction. Je crois que je goterai un peu mieux le
repos, le luxe, les bons lits, les voitures et l'intimit. Jamais homme
ne se donna tant de peine pour obtenir un peu de plaisir.

Vous croirez que c'est une exagration; mais quand je suis bien
fatigu, que j'ai du linge bien sale, ce qui m'arrive quelquefois et me
fait plus de peine que toute autre chose, qu'une bonne pluie me perce de
tous cts, je me dis: Ah! que je vais tre heureux cet automne, avec
du linge blanc, une voiture et un habit sec et propre!

Je rponds de mon pre: il sera fch contre moi et de mon quipe,
quoiqu'il m'assure l'avoir pardonne; mais je suis dtermin  devenir
son ami en dpit de lui. Je serai si gai, si libre et si franc, qu'il
faudra bien qu'il rie et qu'il m'aime[122].

[Note 122: C'est de son pre que Benjamin Constant parle dans
_Adolphe_, quand il dit: Je ne demandais qu' me livrer  ces
impressions primitives et fougueuses qui jettent l'me hors de la sphre
commune... Je trouvais dans mon pre, non pas un censeur, mais un
observateur froid et caustique... Je ne me souviens pas, pendant mes
dix-huit premires annes, d'avoir eu jamais un entretien d'une heure
avec lui. Ses lettres taient affectueuses, pleines de conseils
raisonnables et sensibles; mais  peine tions-nous en prsence l'un
de l'autre, qu'il y avait en lui quelque chose de contraint que je ne
pouvais m'expliquer, et qui ragissait sur moi d'une manire pnible.]

En gnral, mon voyage m'a fait un grand bien ou plutt dix grands
biens. En premier lieu, je me sers moi tout seul, ce qui ne m'tait
jamais arriv. Secondement, j'ai vu qu'on pouvait vivre pour rien; je
puis  Londres aller tous les jours au spectacle, bien dner, souper,
djener, tre bien vtu, pour douze louis par mois. Troisimement, j'ai
t convaincu qu'il ne fallait, pour tre heureux, quand on a un peu vu
le monde, que du repos.

Je vous souhaite tous ces bonheurs et mets le mien dans votre
indulgence. Demain je serai  Methwold, un tout petit village entre ceci
et Lynn, et au del de Newmarket, dont Chesterford, d'o je vous cris
ce soir, n'est qu' cinq lieues.--Adieu, madame; ajoutez  ma lettre
tous mes sentiments pour vous, et vous la rendrez bien longue.

CONSTANT.

Westmoreland.--Patterdale, le 27 aot 1787.

Il y a environ cent mille ans, madame, que je n'ai reu de vos lettres,
et  peu prs cinquante mille que je ne vous ai crit. J'ai tant couru
 pied,  cheval et de toutes les manires, que je n'ai pu que penser 
vous. Je me trouve trs-mal de ce rgime, et je veux me remettre  une
nourriture moins creuse. J'espre trouver de vos lettres  Londres, o
je serai le 6 ou 7 du mois prochain, et je ne dsespre pas de vous voir
 Colombier[123] dans environ six semaines: cent lieues de plus ou de
moins ne sont rien pour moi. Je me porte beaucoup mieux que je ne
me suis jamais port: j'ai une espce de cheval qui me porte aussi
trs-bien, quoi qu'il soit vieux et us. Je fais quarante  cinquante
milles par jour. Je me couche de bonne heure, je me lve de bonne heure,
et je n'ai rien  regretter que le plaisir de me plaindre et la dignit
de la langueur[124].

[Note 123: Prs de Neuchtel; Mme de Charrire y passait la plus
grande partie de l'anne.]

[Note 124: Un des premiers dsirs de Benjamin Constant,  son
adolescence, fut de voyager seul,  pied, vivant au jour le jour comme
Jean-Jacques Rousseau; mais il y avait entre l'illustre Genevois et le
gentilhomme vaudois cette diffrence, que celui-ci trouvait  peu
prs partout, grce  son nom et au crdit de sa famille, des bourses
ouvertes et un accueil que le pauvre Jean-Jacques ne put jamais
rencontrer au dbut de sa carrire. On vient de voir comment le voyage
pdestre s'est transform en promenade  cheval. Le jeune Constant
pouvait bien ressentir, grce  son imprvoyance calcule, une gne d'un
moment, mais jamais les angoisses de la misre. Sa dtresse tait plus
ou moins factice.]

Vous avez tort de douter de l'existence de Patterdale. Il est trs-vrai
que ma lettre date d'ici tait une plaisanterie; mais il est aussi
trs-vrai que Patterdale est une petite _town_, dans le Westmoreland, et
qu'aprs un mois de courses en Angleterre, en cosse, du nord au sud et
du sud au nord, dans les plaines de Norfolk et dans les montagnes du
Clackmannan, je suis aujourd'hui et depuis deux jours ici, avec mon
chien, mon cheval et toutes vos lettres, non pas chez le cur, mais 
l'auberge. Je pars demain, et je couche  Keswick,  vingt-quatre milles
d'ici, o je verrai une sorte de peintre, de guide, d'auteur, de pote,
d'enthousiaste, de je ne sais quoi, qui me mettra au fait de ce que je
n'ai pas vu, pour que, de retour, je puisse mentir comme un autre et
donner  mes mensonges un air de famille. J'ai griffonn une description
bien longue, parce que je n'ai pas eu le temps de l'abrger, de
Patterdale. Je vous la garantis vraie dans la moiti de ses points,
car je ne sais pas, comme je n'ai pas eu la patience ni le temps de la
relire, o j'ai pu tre entran par la manie racontante. Lisez, jugez
et croyez ce que vous pourrez, et puis offrez  Dieu votre incrdulit,
qui vaut mille fois mieux que la crdulit d'un autre.

J'ai quitt l'ide d'un roman en forme. Je suis trop bavard de mon
naturel. Tous ces gens qui voulaient parler  ma place m'impatientaient.
J'aime  parler moi-mme, surtout quand vous m'coutez. J'ai substitu 
ce roman des lettres intitules _Lettres crites de Patterdale  Paris
dans l't de 1787, adresses  madame de C. de Z._ (Mme de Charrire
de Zoel). Cela ne m'oblige  rien. Il y aura une demi-intrigue que je
quitterai ou reprendrai  mon gr. Mais je vous demande, et  M. de
Charrire, qui, j'espre, n'a pas oubli son fol ami, le plus grand
secret. Je veux voir ce qu'on dira et ce qu'on ne dira pas, car je
m'attends plus au chtiment de l'obscurit qu' l'honneur de la
critique. Je n'ai encore crit que deux lettres; mais, comme j'cris
sans style, sans manire, sans mesure et sans travail, j'cris  trait
de plume...

 dix-huit milles de Patterdale, Ambleside, le 31.

Je suis rest jusqu'au 30  Patterdale. Je n'ai point encore t 
Keswick. Je n'y serai que ce soir, et j'en partirai demain matin pour
continuer tout de bon ma route que les lacs du Westmoreland et du
Cumberland ont interrompue. Je viens d'essuyer une espce de tempte sur
le Windermere, un lac, le plus grand de tous ceux de ce pays-ci,  deux
milles de ce village. J'ai eu envie de me noyer. L'eau tait si noire et
si profonde[125], que la certitude d'un prompt repos me tentait beaucoup;
mais j'tais avec deux matelots qui m'auraient repch, et je ne veux
pas me noyer comme je me suis empoisonn, pour rien. Je commence  ne
pas trop savoir ce que je deviendrai. J'ai  peine six louis: le cheval
lou m'en cotera trois. Je ne veux plus prendre d'argent  Londres chez
le banquier de mon pre. Mes amis n'y sont point. _I'll just trust to
fate_. Je vendrai, si quelque heureuse aventure ne me fait rencontrer
quelque bonne me, ma montre et tout ce qui pourra me procurer de quoi
vivre, et j'irai comme Goldsmith, avec une viole et un orgue sur mon
dos, de Londres en Suisse. Je me rfugierai  Colombier, et de l
j'crirai, je parlementerai, et je me marierai; puis, aprs tous ces
_rai_, je dirai, comme Pangloss fess et pendu: Tout est bien.

[Note 125: Parodie de ce passage clbre de _la Nouvelle Hlose._ La
roche est escarpe, l'eau est profonde, et je suis au dsespoir!...]

 quatorze milles d'Ambleside, Kendal, 1er septembre.

... C'est une singulire lettre que celle-ci, madame,--je ne sais trop
quand elle sera finie,--mais je vous cris, et je ne me lasse pas de ce
plaisir-l comme des autres.--Me voici  trente milles de Keswick, o
j'ai vu mon homme.--J'ai vingt-deux milles de plus  faire. Je vous
crirai de Lancaster. La description de Patterdale est dans mon
porte-manteau,--et je ne puis le dfaire. Je vous l'enverrai de
Manchester, o je coucherai demain;--je vais  grandes journes par
conomie et par impatience.--On se fatigue de se fatiguer comme de
se reposer, madame.--Pour varier ma lettre, je vous envoie mon
pitaphe.--Si vous n'entendez pas parler de moi d'ici  un mois, faites
mettre une pierre sous quatre tilleuls qui sont entre le Dsert et la
Chablire[126], et faites-y graver l'inscription suivante;--elle est en
mauvais vers, et je vous prie de ne la montrer  personne tant que
je serai en vie.--On pardonne bien des choses  un mort, et l'on ne
pardonne rien aux vivants.

[Note 126: Campagnes prs de Lausanne, appartenant alors  la famille
Constant.]




EN MMOIRE
D'HENRI-BENJAMIN DE CONSTANT-REBECQUE,
N  Lausanne en Suisse,
Le 25 nov. 1767[127].
Mort  *** dans le comt
De ***
en Angleterre,
Le septembre 1787.

[Note 127: Benjamin Constant, comme bien des gens, se trompait sur la
date prcise de sa naissance. Voici ce qu'on lit dans les registres de
l'tat civil de Lausanne: _Benjamin Constant_, fils de noble
Juste Constant, citoyen de Lausanne et capitaine au service des
tats-Gnraux, et de feu madame Henriette de Chandieu, sa dfunte
femme, n le dimanche 25 octobre, a t baptis en Saint-Franois, le 11
novembre 1767, par le vnrable doyen Polier de Bottens, le lendemain de
la mort de madame sa mre. Ainsi, Benjamin Constant, orphelin de mre,
pouvait dire avec Jean-Jacques Rousseau: Ma naissance fut le premier de
mes malheurs. On sent trop, en effet, qu' tous deux la tendresse d'une
mre leur a manqu.]

  D'un btiment fragile, imprudent conducteur.
  Sur des flots inconnus je bravais la tempte.
  La foudre grondait sur ma tte,
  Et je l'coutais sans terreur.
  Mon vaisseau s'est bris, ma carrire est finie.
  J'ai quitt sans regret ma languissante vie,
  J'ai cess de souffrir en cessant d'exister.
  Au sein mme du port j'avais prvu l'orage;
  Mais, entran loin du rivage,
   la fureur des vents je n'ai pu rsister.
  J'ai prdit l'instant du naufrage,
  Je l'ai prdit sans pouvoir l'carter.
  Un autre plus prudent aurait su l'viter.
  J'ai su mourir avec courage,
  Sans me plaindre et sans me vanter.

Pas tout  fait sans me vanter, pourtant, madame; voyez l'pitaphe...

 vingt-deux milles de Kendal, Lancaster, 1er septembre.

Mes plans d'Amrique, madame, sont plus combins que jamais. Si je ne
me marie ni ne me pends cet hiver, je pars au printemps. J'ai parl
 plusieurs personnes au fait. Je compte aller srieusement chez
M. Adams[128], avant de quitter Londres, prendre encore de nouvelles
informations; et si le dmon de la contrainte et de la dfiance ne
veut pas quitter mon pauvre Dsert, je lui cderai la
place[129].--J'emprunterai d'une de mes parentes, qui m'a dj prt
souvent et qui m'offre encore davantage (ce n'est pas madame de Severy),
huit mille francs, si elle les a, et je me ferai _farmer_ dans la
Virginie. N'est-il pas plaisant que je parle de huit mille francs, quand
je n'ai pas six sous  moi dans le monde?

  Sur mon grabat je clbrais Glycre,
  Le jus divin d'un vin mousseux ou grec,
  Buvant de l'eau dans un vieux pot  bire.

Je cite tout de travers[130]; mais une de vos aimables qualits est
d'entendre tout bien, de quelque manire qu'on parle. Je dfigure encore
cette phrase, et c'est bien dommage.--Si vous vous rappelez son auteur,
c'est ma meilleure amie et la plus aimable femme que je connaisse[131]. Si
je ne me rappelais votre amour pour la mdisance, je me mettrais  la
louer. Pardon, madame,--revenons  nos moutons,--c'est--dire  notre
prochain, que nous croquons comme des loups.

[Note 128: Le clbre John Adams tait alors en mission  Londres pour
les tats-Unis.]

[Note 129: Les ennuis domestiques de Benjamin Constant provenaient en
grande partie de sa belle-mre.]

[Note 130: Voir _le Pauvre Diable_ de Voltaire, d'o il tire sa
rminiscence.]

[Note 131: La phrase dfigure est de Mme de Charrire.]

Mme date, au soir.

Je relis ma lettre aprs souper, madame, et je suis honteux de toutes
les fautes de style et de franais; mais souvenez-vous que je n'cris
pas sur un bureau bien propre et bien vert, pour ou auprs d'une jolie
femme ou d'une femme autrefois jolie[132], mais en courant, non pas la
poste, mais les grands chemins, en faisant cinquante-deux milles, comme
aujourd'hui, sur un malheureux cheval, avec un mal de tte effroyable,
et n'ayant autour de moi que des tres tranges et trangers, qui sont
pis que des amis et presque que des parents...

[Note 132: Ceci a bien l'air d'une pigramme chappe par la force
de l'habitude. Mme de Charrire aurait pu tre la mre de Benjamin
Constant.]

C'est assez de ce dbut; on en a plus qu'il n'en faut pour savoir le
ton; Benjamin Constant continue de ce train railleur durant bien des
pages, durant quinze grandes feuilles _in-folio_. Sa caravane pourtant
tire  sa fin; il ne se tue pas, il ne meurt pas de fatigue; il arrive
par monts et par vaux chez un ami de son pre, qui lui refait la bourse
et le remet sur un bon pied, sa monture et lui. Bref, dans une dernire
lettre date de Londres, du 12 septembre, il annonce  Mme de Charrire,
par des vers dtestables (il n'en a jamais fait que de tels), qu'en
vertu d'un compromis sign avec son pre, il va partir pour la cour de
Brunswick, et y devenir quelque chose comme lecteur ou chambellan de
la duchesse; mais il passera auparavant par le canton de Vaud et par
Colombier, ce dont il a grand besoin, confesse-t-il un peu crment; car,
 la suite de ce beau voyage sentimental, il lui faut refaire tant soit
peu sa sant et son humeur.

Ce qui a d frapper dans ces premires lettres, c'est combien l'esprit
de moquerie, l'absence de srieux, l'exaltation factice, et qui tourne
aussitt en rise, percent  chaque ligne: nulle part, un sentiment
mu et qui puisse intresser, mme dans son garement; nulle part, une
plainte touchante, un soupir de jeune coeur, mme vers des chimres;
rien de cet amour de la nature qui console et repose, rien de ce premier
enchantement o Jean-Jacques tait ravi, et qu'il nous a rendu en des
touches si pleines de fracheur. Adolphe, Adolphe, vous commencez bien
mal; tout cela est bien lger, bien aride, et vous n'avez pas encore
vingt ans[133].

[Note 133:  vingt ans, Benjamin Constant se considrait dj comme
bien blas, bien vieux, et il lui chappait quelquefois de dire: _Quand
j'avais seize ans_, reportant  cet ge premier ce qu'on est convenu
d'appeler la jeunesse. Et puisque nous en sommes ici  ses lettres, nous
nous reprocherions de ne pas en citer une crite par lui,  l'ge de
douze ans,  sa grand'mre, pendant qu'il tait  Bruxelles avec son
gouverneur. M. Vinet l'a donne dans les premires ditions de son
excellente _Chrestomathie_, mais il l'a supprime, je me demande
pourquoi, dans la dernire. Celle lettre est trs-peu connue en France;
elle peint dj le Benjamin tel qu'il sera un jour, avec sa lgret,
sa mobilit d'motions, ses instincts de joueur et de moqueur, et aussi
avec toute sa grce. La voici:

Bruxelles, 19 novembre 1779.

J'avais perdu toute esprance, ma chre grand'mre; je croyais que
vous ne vous souveniez plus de moi, et que vous ne m'aimiez plus. Votre
lettre si bonne est venue trs  propos dissiper mon chagrin, car
j'avais le coeur bien serr; votre silence m'avait fait perdre le got
de tout, et je ne trouvais plus aucun plaisir  mes occupations, parce
que dans tout ce que je fais j'ai le but de vous plaire, et, ds que
vous ne vous souciez (_sic_) plus de moi, il tait inutile que je
m'applique (_sic_). Je disais: Ce sont mes cousins qui sont auprs de
ma grand'mre qui m'effacent de son souvenir; il est vrai qu'ils sont
aimables, qu'ils sont colonels, capitaines, etc., et moi je ne suis rien
encore: cependant je l'aime et la chris autant qu'eux. Vous voyez, ma
chre grand'mre, tout le mal que votre silence m'a fait: ainsi, si vous
vous intressez  mes progrs, si vous voulez que je devienne aimable,
savant, faites-moi crire quelquefois, et surtout aimez-moi malgr mes
dfauts; vous me donnerez du courage et des forces pour m'en corriger,
et vous me verrez tel que je veux tre, et tel que vous me souhaitez. Il
ne me manque que des marques de votre amiti; j'ai en abondance tous
les autres secours, et j'ai le bonheur qu'on n'pargne ni les soins ni
l'argent pour cultiver mes talents, si j'en ai, ou pour y suppler par
des connaissances. Je voudrais bien pouvoir vous dire de moi quelque
chose de bien satisfaisant, mais je crains que tout ne se borne au
physique; je me porte bien et je grandis beaucoup. Vous me direz que, si
c'est tout, il ne vaut pas la peine de vivre. Je le pense aussi, mais
mon tourderie renverse tous mes projets. Je voudrais qu'on pt empcher
mon sang de circuler avec tant de rapidit, et lui donner une marche
plus cadence; j'ai essay si la musique pouvait faire cet effet: je
joue des _adagio_, des _largo_, qui endormiraient trente cardinaux. Les
premires mesures vont bien, mais je ne sais par quelle magie les airs
si lents finissent toujours par devenir des _prestissimo_. Il en est de
mme de la danse; le menuet se termine toujours par quelques gambades.
Je crois, ma chre grand'mre, que ce mal est incurable, et qu'il
rsistera  la raison mme; je devrais en avoir quelque tincelle, car
j'ai douze ans et quelques jours; cependant je ne m'aperois pas de son
empire: si son aurore est si faible, que sera-t-elle  vingt-cinq ans?
Savez-vous, ma chre grand'mre, que je vais dans le grand monde deux
fois par semaine? J'ai un bel habit, une pe, mon chapeau sous le bras,
une main sur la poitrine, l'autre sur la hanche; je me tiens bien droit,
et je fais le grand garon tant que je puis. Je vois, j'coute, et
jusqu' ce moment je n'envie pas les plaisirs du grand monde. Ils ont
tous l'air de ne pas s'aimer beaucoup. Cependant le jeu et l'or que je
vois rouler me causent quelque motion. Je voudrais en gagner pour mille
besoins que l'on traite de fantaisies.  propos d'or, j'ai bien mnag
les deux louis que vous m'avez envoys l'anne dernire, ils ont dur
jusqu' la foire passe;  prsent il ne me manque qu'un froc et de la
barbe pour tre du troupeau de saint Franois; je ne trouve pas qu'il y
ait grand mal: j'ai moins de besoins depuis que je n'ai plus d'argent.
J'attends le jour des Rois avec impatience. On commencera  danser chez
le prince-ministre tous les vendredis. Malgr tous les plaisirs que je
me propose, je prfrerais de passer quelques moments avec vous, ma
chre grand'mre: ce plaisir-l va au coeur, il me rend heureux, il
m'est utile. Les autres ne passent pas les yeux ni les oreilles, et ils
laissent un vide que je n'prouve pas lorsque j'ai t avec vous. Je ne
sais pas quand je jouirai de ce bonheur; mes occupations vont si bien
qu'on craint de les interrompre. M. Duplessis vous assure de ses
respects; il aura l'honneur de vous crire. Adieu, ma chre, bonne et
excellentissime grand'mre; vous tes l'objet continuel de mes prires.
Je n'ai d'autre bndiction  demander  Dieu que votre conservation.
Aimez-moi toujours et faites-m'en donner l'assurance.--On se demande
involontairement, aprs avoir lu une telle lettre, s'il est bien
possible qu'elle soit d'un enfant de douze ans. Quoi qu'on puisse dire,
elle ne fait, pour le ton et pour le tour d'esprit, que devancer les
ntres, qui semblent venir exprs pour la confirmer.--(On m'assure,
depuis que tout ceci est crit, que la lettre n'est qu'un pastiche, du
fait d'un M. Chtelain, de Rolle, habile en son temps  ces sortes de
supercheries et d'espigleries.)]

Il est de retour en Suisse au commencement d'octobre 1787. Je crois bien
qu'avant de se rendre  Lausanne il passa (et je lui en sais gr) par
Colombier: il y arriva _ pied,  huit heures du soir, le 3 octobre
1787_; lui-mme a not presque religieusement cet anniversaire. Le
lendemain 4, il tait  Lausanne, et il crit aussitt: Enfin m'y
voici, je comptais vous crire sur ma rception, mes amis, mes parents;
mais on me donne une commission pour vous, madame, et je n'ai qu'un
demi-quart d'heure  moi. Mon oncle, sachant que M. de Salgas[134] doit
venir _enfin_ chercher sa femme[135], voudrait que vous vinssiez avec lui.
Vous trouveriez, dit-il, une famille toute dispose  vous aimer,  vous
admirer, et, ce qui vaut mieux, le plus beau pays du monde. Mon manoir
de Beausoleil est bien petit; mais si vous venez avec M. de Salgas,
je vous demande la prfrence sur mon oncle et sur sa rsidence plus
confortable; je le lui ai dj dclar. Ce n'est qu'une petite course,
et si vous voulez m'admettre pour votre chevalier errant, nous
retournerons ensemble  Colombier.--Mme de Charrire vint en effet,
et emmena au retour le jeune Constant, ou du moins celui-ci l'alla
rejoindre. Ces deux mois de sjour, de maladie, de convalescence, auprs
d'une personne suprieure et affectueuse, semblrent modifier sa nature
et lui communiquer quelque chose de plus calme, de plus heureux. Par
malheur, l'aridit des doctrines gtait vite ce que la pratique entre
eux avait de meilleur, et on achevait, en causant, de tout mettre en
poussire dans le mme temps qu'on russissait  se faire aimer. Mme de
Charrire crivait alors ses lettres politiques sur la rvolution tente
en Hollande par le parti patriote, et Benjamin Constant, par mulation,
se mit  tracer la premire bauche de ce fameux livre sur les religions
qu'il fut prs de quarante ans  remanier,  refaire,  transformer de
fond en comble. L'esprit dans lequel il le conut alors n'tait autre
que celui du XVIIIme sicle pur, c'est--dire un fonds d'incrdulit et
d'athisme que l'ambitieux auteur se rservait sans doute de raffiner.
On lit dans une lettre de Mme de Charrire d'une date postrieure
quelques dtails singuliers sur cette composition primitive: Aprs
mon retour de Paris, dit-elle, fche contre la princesse d'Orange,
j'crivis la premire feuille des _Observations et Conjectures
politiques_, puis vinrent les autres; j'exigeais de l'imprimeur qu'il
les envoyt, l'une aprs l'autre,  mesure qu'il les imprimait,  M. de
Salgas,  M. Van-Spiegel,  M. Charles Bentinck. Je voulais qu'on les
vendt  Paris comme tout autre ouvrage priodique[136]. Benjamin Constant
survint, il me regardait crire, prenait intrt  mes feuilles,
corrigeait quelquefois la ponctuation, se moquait de quelques vers
alexandrins qui se glissaient parfois dans ma prose. Nous nous amusions
fort. De l'autre ct de la mme table, il crivait sur des cartes de
tarots, qu'il se proposait d'enfiler ensemble, un ouvrage sur l'esprit
et l'influence de la religion ou plutt de toutes les religions connues.
Il ne m'en lisait rien, ne voulant pas, comme moi, s'exposer  la
critique et  la raillerie. Mme de Stal en a parl dans un de ses
livres. Elle l'appelle _un grand ouvrage_, quoiqu'elle n'en ait vu,
dit-elle, que le commencement, quelques cartes sans doute, et elle
invite la littrature et la philosophie  se runir pour exiger de
l'auteur qu'il le reprenne et l'achve. Mais elle ne nomme point cet
auteur, ne donne point son adresse, de sorte que la littrature et la
philosophie eussent t bien embarrasses de lui faire parvenir une
lettre.

[Note 134: On trouve dans quelques catalogues du temps ces
_Observations_ attribues  Mirabeau, Avis  M. Qurard et aux
bibliographes.]

[Note 135: Le baron de Salgas, gentilhomme protestant de la maison de
Pelet, dont les anctres avaient quitt la France  la rvocation de
l'dit de Nantes; il avait pass des annes  la cour d'Angleterre en
qualit de gouverneur d'un des jeunes princes de la maison de Hanovre.
Retir  Rolle, dans le pays de Vaud, il y vivait troitement li avec
M. de Charrire.]

[Note 136: La femme de M. de Constant, la _gnrale_ de Constant,
comme on disait.]

Voil de l'aigreur qui perce un peu vivement et sans but, nous en sommes
fch pour Mme de Charrire. Le fait est que l'ouvrage dont parlait Mme
de Stal ne devait dj plus tre le mme que celui qui s'esquissait
sur un jeu de cartes  Colombier. Benjamin Constant tait le premier 
plaisanter de ces transformations de son ternel ouvrage, de cet
ouvrage toujours continu et refait tous les cinq ou dix ans, selon
les nouvelles ides survenantes: L'utilit des faits est vraiment
merveilleuse, disait-il de ce ton qu'on lui a connu; voyez, j'ai
rassembl d'abord mes dix mille faits: eh bien! dans toutes les
vicissitudes de mon ouvrage, ces mmes faits m'ont suffi  tout; je n'ai
eu qu' m'en servir comme on se sert de soldats, en changeant de temps
en temps l'ordre de bataille[137].

[Note 137: Il disait aussi, d'un tour plus vif et avec geste, en
tenant et faisant jouer entre ses doigts les _cartes_ de son livre:
J'ai 30,000 faits qui se retournent  mon commandement.]

Une circonstance caractristique de cette premire bauche, c'est
qu'elle ait t crite au revers de cartes  jouer: fatal et bizarre
prsage!--On raconte qu'un jour, une nuit, peu de temps avant la
publication de l'ouvrage, quelqu'un rencontrant Benjamin Constant dans
une maison de jeu, lui demanda de quoi il s'occupait pour le moment: Je
ne m'occupe plus que de religion, rpondit-il. Le commencement et la
fin se rejoignent[138].

[Note 138: Tout  la fin, il n'avait plus d'motion que celle de
joueur; sa sant dlabre ne lui permettait plus mme de manger; il
disait  M. Mol qui lui demandait somment il allait: Je mange ma soupe
aux herbes et je _vas_ au tripot.--MM. Laboulaye et Lanfrey n'en font
pas moins un trs-grand citoyen  ce mme moment.]

En rduisant mme ces accidents, ces lgrets de propos  leur moindre
valeur, en reconnaissant tout ce qu'a d'loquent et d'lev le livre de
_la Religion_ dans la forme sous laquelle il nous est venu, on a droit
de dnoncer le contraste et de dplorer le contre-coup. L'esprit humain
ne joue pas impunment avec ces perptuelles ironies; elles finissent
par se loger au coeur mme et comme dans la moelle du talent, elles
soufflent froid jusqu' travers ses meilleures inspirations. Un je ne
sais quoi circule qui avertit que l'auteur a beau s'exalter, que l'homme
en lui n'est pas touch ni convaincu. Ainsi, tout ce livre de _la
Religion_ laisse lire  chaque page ce mot: _Je voudrais croire_,--comme
le petit livre d'_Adolphe_ se rsume en cet autre mot: _Je voudrais
aimer_[139].

[Note 139: En politique de mme, il perce au fond de tous les crits
de Benjamin Constant un grand dsir de convaincre, si toutefois l'auteur
tait convaincu. Aprs son quipe des Cent-Jours, quelques amis lui
conseillrent d'adresser un mmoire, une lettre au roi. Il fit remettre
cette lettre par M. Decazes, et Louis XVIII, aprs l'avoir lue, le raya,
de sa main, de la liste des proscrits. On lui en faisait compliment le
soir: Eh bien! votre lettre a russi, elle a persuad le roi.--Je le
crois bien; moi-mme, elle m'a presque persuad! C'est ainsi qu'il se
raillait et se calomniait  plaisir. Les hommes se font pires qu'ils ne
peuvent, a dit Montaigne.]

Quant  la conjecture sur l'esprit originel du grand ouvrage, ce
n'en est pas une,  vrai dire, et tout ce qui trahit les sentiments
philosophiques de l'auteur  cette poque ne laisse pas une ombre
d'incertitude. Nous en pourrions citer cent exemples; un seul suffira.
Voici une lettre crite de Brunswick  Mme de Charrire dans un moment
d'expansion, de sincrit, de douleur: mais l'irrsistible moquerie
y revient vite, amre et sifflante, tincelante et lgre, telle que
Voltaire l'aurait pu manier en ses meilleurs et en ses pires moments.
Cette lettre nous reprsente  merveille ce que pouvaient tre les
interminables conversations de Colombier, ces analyses dvorantes qui
avaient d'abord tout rduit en poussire au coeur d'Adolphe.

Ce 4 juin 1790.

J'ai malheureusement quatre lettres  crire, ce matin, que je ne puis
renvoyer. Sans cette ncessit, je consacrerais toute ma matine  vous
rpondre et  vous dire combien votre lettre m'a fait plaisir, et avec
quel empressement je recommence notre pauvre correspondance, qui a t
si interrompue et qui m'est si chre. Il n'y a que deux tres au monde
dont je sois parfaitement content, vous et ma femme[140]. Tous les autres,
j'ai, non pas  me plaindre d'eux, mais  leur attribuer quelque partie
de mes peines. Vous deux, au contraire, j'ai  vous remercier de tout ce
que je gote de bonheur. Je ne rpondrai pas aujourd'hui  votre lettre:
lundi prochain, 7, j'aurai moins  faire, et je me donnerai le plaisir
de la relire et d'y rpondre en dtail. Cette fois-ci, je vous parlerai
de moi autant que je le pourrai dans le peu de minutes que je puis vous
donner. Je vous dirai qu'aprs un voyage de quatre jours et quatre nuits
je suis arriv ici, oppress de l'ide de notre misrable procs[141], qui
va de mal en pis, et tremblant de devoir repartir dans peu pour aller
recommencer mes inutiles efforts. Je serais heureux sans cette cruelle
affaire; mais elle m'agite et m'accable tellement par sa continuit, que
j'en ai presque tous les jours une petite fivre et que je suis d'une
faiblesse extrme qui m'empche de prendre de l'exercice, ce qui
probablement me ferait du bien. Je prends, au lieu d'exercice, le lait
de chvre, qui m'en fait un peu. Mon sjour en Hollande avait attaqu ma
poitrine, mais elle est remise. Si des inquitudes morales sur presque
tous les objets sans exception ne me tuaient pas, et surtout si je
n'prouvais,  un point affreux que je n'avoue qu' peine  moi-mme,
loin de l'avouer aux autres, de sorte que je n'ai pas mme la
consolation de me plaindre, une dfiance presque universelle, je crois
que ma sant et mes forces reviendraient. Enfin, qu'elles reviennent ou
non, je n'y attache que l'importance de ne pas souffrir. Je sens plus
que jamais le nant de tout, combien tout promet et rien ne tient,
combien nos forces sont au-dessus de notre destination, et combien cette
disproportion doit nous rendre malheureux. Cette ide, que je trouve
juste, n'est pas de moi; elle est d'un Pimontais, homme d'esprit dont
j'ai fait la connaissance  La Haye, un chevalier de Revel, envoy de
Sardaigne. Il prtend que Dieu, c'est--dire l'auteur de nous et de nos
alentours, est mort avant d'avoir fini son ouvrage; qu'il avait les plus
beaux et vastes projets du monde et les plus grands moyens; qu'il avait
dj mis en oeuvre plusieurs des moyens, comme on lve des chafauds
pour btir, et qu'au milieu de son travail il est mort; que tout 
prsent se trouve fait dans un but qui n'existe plus, et que nous, en
particulier, nous sentons destins  quelque chose dont nous ne nous
faisons aucune ide; nous sommes comme des montres o il n'y aurait
point de cadran, et dont les rouages, dous d'intelligence, tourneraient
jusqu' ce qu'ils se fussent uss, sans savoir pourquoi et se disant
toujours: Puisque je tourne, j'ai donc un but. Cette ide me parat la
folie la plus spirituelle et la plus profonde que j'aie oue, et bien
prfrable aux folies chrtiennes, musulmanes ou philosophiques, des
Ier, VIIme et XVIIIme sicles de notre re. Adieu; dans ma prochaine
lettre, nous rirons, malgr nos maux, de l'indignation que tmoignent
les stathouders et les princes de la Rvolution franaise, qu'ils
appellent l'effet de la perversit inhrente  l'homme. Dieu les ait en
aide! Adieu, cher et spirituel rouage qui avez le malheur d'tre si fort
au-dessus de l'horloge dont vous faites partie et que vous drangez.
Sans vanit, c'est aussi un peu mon cas. Adieu. Lundi, je joindrai le
billet tel que vous l'exigez. Ne nous reverrons-nous jamais comme en
1787 et 88?

[Note 140: Benjamin Constant s'tait laiss marier  Brunswick, en
1789, avec une jeune personne attache  la duchesse rgnante.  cette
date de juin 1790, ses tribulations conjugales n'avaient pas encore
commenc. Il cherchait  faire partager  Mme de Charrire sur son
mariage des illusions qu'elle paraissait peu dispose  adopter.]

[Note 141: Au moment o durait encore le premier charme, si passager,
de l'union avec sa Wilhelmine, Benjamin Constant avait reu la nouvelle
foudroyante que son pre, au service de Hollande, dnonc par plusieurs
officiers de son rgiment, tait sous le coup de graves accusations.
Ces plaintes des officiers suisses contre leurs suprieurs, dans les
rgiments capituls, taient alors, comme elles le sont encore, assez
frquentes. Les ennemis que M. de Constant avait  Berne, o on lui
reprochait son peu de propension et de dfrence pour le patriciat
rgnant, travaillrent activement  le perdre. Il y avait dans les
faits qu'on lui imputait plus de dsordre que de malversation relle.
Nanmoins le gouvernement hollandais, financier rigide, exigea
des comptes et prit l'hsitation  les produire pour un indice de
culpabilit. Des enqutes commencrent; des mmoires scandaleux furent
publis contre M. de Constant, qui perdit un moment la tte, et crut
devoir se drober par une fuite momentane  la haine de ses ennemis.
En cette rude circonstance, Benjamin Constant se montra parfait de
dvouement filial. Laissant toute autre proccupation, s'arrachant
d'auprs de sa jeune femme, il courut en Hollande pour faire tte 
l'orage. C'est au retour de ce voyage qu'il crit.]

On a souvent dit de Benjamin Constant que c'tait peut-tre l'homme qui
avait eu le plus d'esprit depuis Voltaire; ce sont les gens qui l'ont
entendu causer qui disent cela, car, si distingus que soient ses
ouvrages, ils ne donnent pas l'ide de cette manire; on peut dire
que son talent s'employait d'un ct, et son esprit de l'autre. Comme
tribun, comme publiciste, comme crivain philosophique, il arborait des
ides librales, il pousait des enthousiasmes et des exaltations qui
le rangeaient plutt dans la postrit de Jean-Jacques croise
 l'allemande[142]. Mais ici, dans cette lettre qui n'est qu'une
conversation, cet esprit  la Voltaire nous apparat dans sa filiation
directe et  sa source, point du tout masqu Encore.

[Note 142: Par contraste avec cette lettre de 1790, il faut lire
ce Qu'crivait en 1815 le mme Benjamin Constant, au sortir de ses
entretiens mystiques avec Mme de Krdner; toutes les diversits de cette
nature mobile en rejailliront. (Article sur Mme de Krdner, dans la
_Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet 1837, et dans mes _Portraits de
Femmes_.)]

Voltaire,  son retour de Prusse et avant de s'tablir  Ferney, passa
trois hivers  Lausanne (1756-1758); il s'y plut beaucoup, en gota les
habitants, y joua la comdie, c'tait dix ans avant la naissance de
Benjamin Constant; il y connut particulirement cette famille. Sa nice,
Mme de Fontaine, ayant appel en Parisienne M. de Constant un _gros
Suisse_: M. de Constant, lui rpondit Voltaire tout en colre, n'est
ni Suisse ni gros. Nous autres Lausannais qui jouons la comdie, nous
sommes du pays roman et point Suisses. Il y a Suisses et Suisses:
ceux de Lausanne diffrent plus des Petits-Cantons que Paris des
Bas-Bretons[143]. Benjamin Constant s'est charg de justifier aux yeux
de tous le propos de Voltaire, et de faire valoir ce brevet de Franais
dlivr  son oncle ou  son pre par le plus Franais des hommes.

[Note 143: Voir un piquant opuscule intitul: _Voltaire  Lausanne_,
par M. J. Olivier (1842).]

Nous revenons au sjour de Benjamin  Colombier; il y concevait donc son
livre sur les religions, il donnait son avis sur les crits de Mme de
Charrire et en piloguait le style. Souvent, quoique porte  porte,
dit M. Gaullieur, ils s'adressaient des messages dans lesquels ils
changeaient leurs observations de chaque heure, et continuaient sans
trve leurs conversations  peine interrompues. Bien des incidents de
socit y fournissaient matire. On faisait des vers satiriques sur
l'_ours de Berne_, on se prtait _les Contemporaines_ de Rtif. Le Rtif
tait alors trs en vogue  l'tranger. Le _Journal littraire_
de Neuchtel en raffolait; l'honnte Lavater en tait dupe. Ces
_Contemporaines_ m'ont tout l'air d'avoir eu le succs des _Mystres
de Paris_. Benjamin Constant, qui en empruntait des volumes  M. de
Charrire _pour se former l'esprit et le coeur_, en parlait avec dgot,
s'en moquait  son ordinaire, et ne les lisait pas moins avidement. On
aura le ton par les deux billets suivants:

... Je n'ai pu hier que recevoir et non renvoyer les CC.
(_Contemporaines_). Je ne suis pas un Hercule, et il me faut du temps
pour les expdier. En voici cinq que je vous remets aujourd'hui, en me
recommandant  M. de Charrire pour la suite. C'est drle aprs avoir
dit tant de mal de Rtif. Mais il a un but, et il y va assez simplement;
c'est ce qui m'y attache. Il met trop d'importance aux petites choses.
On croirait, quand il vous parle du bonheur conjugal et de la dignit
d'un mari, que ce sont des choses on ne peut pas plus srieuses, et qui
doivent nous occuper ternellement. Pauvres petits insectes! qu'est-ce
que le bonheur ou la dignit[144]? Plus je vis et plus je vois que tout
n'est rien. Il faut savoir souffrir et rire, ne serait-ce que du bout
des lvres. Ce n'est pas du bout des lvres que je dsire (et que je le
dis) de me retrouver  Colombier le 2 de janvier.

H. B.

[Note 144: _Qu'est-ce que le bonheur ou la dignit?_ Fatale parole!
celui qui l'a dite  vingt ans ne s'en gurira jamais.--La dignit
touche De bien prs  la probit mme: En fait de probit, disait
Duclos au prcepteur d'un jeune enfant, tenez-lui la drage trs-haute;
l'usage du monde en rabat assez.]

Je me porte bien, madame, et je me trouve bien bte de ne pas vous
aller voir; mais je rsiste comme vous l'ordonnez. Mon Esculape Leschot
est tout plein d'attention pour moi. Cependant je puis vous assurer que
si ma tte n'est pas blanche, elle sera bientt chauve.

J'attends qu'on m'apporte de la cire et je continue:

Je lis Rtif de La Bretonne, qui enseigne aux femmes  prvenir les
liberts qu'elles pourraient permettre, et qui, pour les empcher de
tomber dans l'indcence, entre dans des dtails trs-intressants[145],
et dcrit tous les mouvements  adopter ou  rejeter. Toutes ces leons
sont supposes dbites par une femme trs comme il faut, dans un _Lyce
des moeurs_! Et voil ce qu'on appelle du gnie, et on dit que Voltaire
n'avait que de l'esprit, et d'Alembert et Fontenelle du jargon. Grand
bien leur fasse!

[Note 145: On aimerait mieux lire: _trs-indcents_.]

Quant  moi, et malgr l'enthousiasme de votre _Mercure_ indigne pour
Rtif, je serai toujours rtif  l'admirer. Ma dlicate sagesse n'aime
pas cette indcence _ex professo_, et je me dis: Voil un fou bien
dgotant qu'on devrait enfermer avec les fous de Bictre. Et quand on
me dira: L'original Rtif de La Bretonne, le bouillant Rtif, etc.,
je penserai: C'est un sicle bien malheureux que celui o on prend
la salet pour du gnie, la crapule pour de l'originalit, et des
excrments pour des fleurs. Quelle diatribe, bon Dieu!

Trve  Rtif! Votre nuit, madame, m'a fait bien de la peine. La mienne
a t bonne, et tout va bien.

Imaginez, madame, que je fais aussi des feuilles politiques ou des
pamphlets  l'anglaise; les vtres par leur brivet m'encouragent. Il
faut que je m'arrange, si je parviens  en faire une vingtaine, avec un
libraire. Je lui payerai ce qu'il pourra perdre pour l'impression des
trois premires. S'il continue  perdre, _basta_, adieu les feuilles!
S'il y trouve son compte, il continuera  ses frais,  condition qu'il
m'enverra cinq exemplaires de chacune  Brunswick.

  Mais, pour vendre la peau de l'ours,
  Il faut l'avoir couch par terre.

Il est une heure et je finis: presque point de phrases.
H. B. C.

Pourtant il a fallu partir, il a fallu quitter ce doux nid de Colombier
au coeur de l'hiver et se mettre en route pour Brunswick. Aux premires
lettres de regrets et de plaintes, on sent chez le voyageur, qui a
tant de peine  s'arracher, un ton inaccoutum d'affection et de
reconnaissance qui touche; en reconnat que ce qui a manqu surtout,
en effet,  cette jeunesse d'Adolphe pour l'attendrir et peut-tre
la _moraliser_, 'a t la flicit domestique, la sollicitude
bienveillante des siens, le sourire et l'expansion d'un pre plus
confiant. Aux perscutions, aux tracasseries intrieures dont il est
l'objet, on comprend ce que ce jeune coeur a d souffrir et comment
l'esprit chez lui s'est veng. Il y a d'ailleurs dans toutes ces lettres
bien de l'amabilit et de la grce; celle par laquelle il rclame de Mme
de Charrire son audience de cong,  son passage de Lausanne  Berne,
est d'un tour lger,  demi coquet, qui trahit un certain souci de
plaire. Nous donnons, d'aprs M. Gaullieur, cette srie curieuse 
laquelle il ne manque pas un anneau.

Madame,

Je partis hier de Lausanne pour venir vous faire mes adieux; mais
je suis si malade, si mal fagot, si triste et si laid, que je vous
conseille de ne pas me recevoir[146]. L'chauffement, l'ennui, et
l'affaiblissement que mon sjour  Paris a laiss dans toute ma machine,
aprs m'avoir tourment de temps en temps, se sont fixs dans ma tte et
dans ma gorge. Un mal de tte affreux m'empche de me coiffer; un rhume
m'empche de parler; une dartre qui s'est rpandue sur mon visage me
fait beaucoup souffrir et ne m'embellit pas. Je suis indigne de vous
voir, et je crois qu'il vaut mieux m'en tenir  vous assurer de loin de
mon respect, de mon attachement et de mes regrets. La sotte aventure
dont vous parlez dans votre dernire lettre m'a forc  des courses et
caus des insomnies et des inquitudes qui m'ont enflamm le sang.
Un voyage de deux cent et tant de lieues ne me remettra pas, mais il
m'achvera, c'est la mme chose. Je vous fais des adieux, et des adieux
ternels. Demain, arriv  Berne, j'enverrai  M. de Charrire un
billet pour les cinquante louis que mon pre a promis de payer dans les
commencements de l'anne prochaine, avec les intrts au cinq pour cent.
Je le supplie de les accepter, non pour lui, mais pour moi. En les
acceptant, ce sera me prouver qu'il n'est pas mcontent de mes procds;
en les refusant, ce serait me traiter comme un enfant ou pis.

[Note 146: C'est ainsi qu'on parle quand on est sr d'tre reu.]

Si vous avez pourtant beaucoup de taffetas d'Angleterre pour cacher la
moiti de mon visage, je paratrai. Sinon, madame, adieu, ne m'oubliez
pas.

Il obtint assurment la permission de paratre, et sans taffetas
d'Angleterre encore. Le lendemain il tait dfinitivement en route, et 
chaque station il crivait.

Ble.

Je n'ai que le temps de vous dire quelques mots, car je ne couche point
ici, comme je croyais. Les chemins sont affreux, le vent froid,
moi triste, plus aujourd'hui qu'hier, comme je l'tais plus hier
qu'avant-hier, comme je le serai plus demain qu'aujourd'hui. Il est
difficile et pnible de vous quitter pour un jour, et chaque jour est
une peine ajoute aux prcdentes. Je me suis si doucement accoutum 
la socit de vos feuilles, de votre piano-forte (quoi qu'il m'ennuyt
quelquefois), de tout ce qui vous entoure; j'ai si bien contract
l'habitude de passer mes soires auprs de vous, de souper avec la bonne
Mlle Louise, que tout cet assemblage de choses paisibles et gaies me
manque, et que tous les charmes d'un mauvais temps, d'une mauvaise
chaise de poste et d'excrables chemins ne peuvent me consoler de vous
avoir quitte. Je vous dois beaucoup physiquement et moralement. J'ai un
rhume affreux seulement d'avoir t bien enferm dans ma chaise: jugez
de ce que j'aurais souffert si, comme le voulaient mes parents alarms
sur ma chastet[147]..., j'tais parti cote que cote. Je vous dois
donc srement la sant et probablement la vie. Je vous dois bien plus,
puisque cette vie qui est une si triste chose la plupart du temps, quoi
qu'en dise M. Chaillet[148], vous l'avez rendue douce, et que vous m'avez
consol pendant deux mois du malheur d'tre, d'tre en socit, et
d'tre en socit avec les Marin, Guenille et compagnie; je recompte
ainsi dans ma chaise ce que je vous dois, parce que ce m'est un grand
plaisir de vous devoir tant de toutes manires. Tant que vous vivrez,
tant que je vivrai, je me dirai toujours, dans quelque situation que je
me trouve: Il y a un Colombier dans le monde. Avant de vous connatre,
je me disais: Si on me tourmente trop, je me tuerai.  prsent je me
dis: Si on me rend la vie trop dure, j'ai une retraite  Colombier.

[Note 147: Il est vident que la famille de Benjamin Constant s'tait
fort alarme de ce sjour  Colombier et y avait vu plus de mystre
qu'il n'y en avait peut-tre au fond; on le croyait dans une le de
Calypso, et on en voulait tirer au plus vile ce Tlmaque, dj bien
endommag d'ailleurs.]

[Note 148: Le ministre Chaillet, rdacteur du _Journal littraire_ de
Neuchtel, homme d'esprit, un peu trop admirateur de Rtif, ce qui ne
l'a pas empch de laisser cinq volumes d'difiants sermons.]

Que fait mistriss? Est-ce que je l'aime encore? Vous savez que ce n'est
que pour vous, en vous, par vous et  cause de vous que je l'aime. Je
lui sais gr d'avoir su vous faire passer quelques moments agrables,
je l'aime d'tre une ressource pour vous  Colombier; mais si elle est
_saucy_ avec vous;

  Then she may go a packing to England again.

Adieu tout mon intrt alors, car ce n'est pas de l'amiti; vous m'avez
appris  apprcier les mots.

Je lis en route un roman que j'avais dj lu et dont je vous avais
parl: il est de l'auteur de _Wilhelmina Ahrand_[149]. Il me fait le plus
grand plaisir, et je me dpite de temps en temps de ne pas le lire avec
vous.

[Note 149: Il s'agit sans doute du roman de _Herman und Ulrica_.]

Adieu, vous qui tes meilleure que vous ne croyez (j'embrasserais Mme
de Montrond sur les deux joues pour cette expression). Je vous crirai
de Durbach aprs-demain, ou de Manheim dimanche.

H. B.

... Dites, je vous prie, mille choses  M. de Charrire. Je crains
toujours de le fatiguer, en le remerciant. Sa manire d'obliger est si
unie et si _immanire_, qu'on croit toujours qu'il est tout simple
d'abuser de ses bonts.

Rastadt, le 23 (fvrier).

Un essieu cass au beau milieu d'une rue me force  rester ici et
m'obligera peut-tre  y coucher. J'en profite. Le grand papier sur
lequel je vous cris me rappelle la longue lettre que je vous crivais
en revenant d'cosse, et dont vous avez reu les trois quarts. Que je
suis aujourd'hui dans une situation diffrente! Alors je voyageais seul,
libre comme l'air,  l'abri des perscutions et des conseils, incertain
 la vrit si je serais en vie deux jours aprs, mais sr, si je
vivais, de vous revoir, de retrouver en vous l'indulgente amie qui
m'avait consol, qui avait rpandu sur ma pnible manire d'tre un
charme qui l'adoucissait. J'avais pass trois mois seul, sans voir
l'humeur, l'avarice et l'amiti qu'on devrait plutt appeler la haine,
se relevant tour  tour pour me tourmenter;  prsent faible de corps et
d'esprit, esclave de pre, de parents, de princes, Dieu sait de qui! je
vais chercher un matre, des ennemis, des envieux, et, qui pis est,
des ennuyeux,  deux cent cinquante lieues de chez moi: de chez moi ne
serait rien; mais de chez vous! de chez vous, o j'ai pass deux mois
si paisibles, si heureux, malgr les deux ou trois petits nuages qui
s'levaient et se dissipaient tous les jours. J'y avais trouv le repos,
la sant, le bonheur. Le repos et le bonheur sont partis; la sant,
quoique affaiblie par cet excrable et sot voyage, me reste encore. Mais
c'est de tous vos dons celui dont je fais le moins de cas. C'est peu
de chose que la sant avec l'ennui, et je donnerais dix ans de sant 
Brunswick pour un an de maladie  Colombier.

Il vient d'arriver une fille franaise, qu'un Anglais trane aprs lui
dans une chaise de poste avec trois chiens; et la fille et ses trois
btes, l'une en chantant, les autres en aboyant, font un train du
diable. L'Anglais est l bien tranquille  la fentre, sans paratre
se soucier de sa belle, qui vient le pincer,  ce que je crois, ou lui
faire quelque niche  laquelle son amant rpond galamment par un...
prononc bien  l'anglaise.--Ah! petit mtin! lui dit-elle, et elle
recommence ses chansons. Cette conversation est si forte et si soutenue,
que je demanderai bientt une autre chambre, s'ils ne se taisent...
_Heaven knows I do not envy their pleasures, but I wish they would
leave..._[150].

[Note 150: Les mots qui suivent sont uss dans le pli du papier, mais
reviennent  dire: Je ne leur demande qu'une chose, c'est de me laisser
les _sombres plaisirs d'un coeur mlancolique_.]

Je lis toujours mon roman: il y a une Ulrique qui, dans son genre, est
presque aussi intressante que Caliste; vous savez que c'est beaucoup
dire: le style est trs-nergique, mais il y a une profusion de figures
 l'allemande qui font de la peine quelquefois. J'ai t fch de voir
qu'une lettre tait une flamme qui allumait la raison et teignait
l'amour, et qu'Ulrique avait vu toutes ses _joies_ manges en une nuit
par un renard. Si c'tait des _oies_, encore passe! Mais cela est bien
rpar par la force et la vrit des caractres et des dtails.

Adieu, madame. Mille et mille choses  l'excellente Mlle Louise,  M.
de Charrire et  Mlle Henriette; mais surtout pensez bien  moi. Je ne
vous demande pas de penser bien de moi, mais pensez  moi. J'ai besoin,
 deux cents lieues de vous, que vous ne m'oubliiez pas. Adieu, charmant
Barbet. Adieu, vous qui m'avez consol, vous qui tes encore pour moi un
port o j'espre me rfugier une fois. S'il faut une tempte pour qu'on
y consente, puisse la tempte venir et briser tous mes mts et dchirer
toutes mes voiles!

Darmstadt, le 23.

Du th devant moi, _Flore_  mes pieds, la plume en main pour vous
crire, me revoil comme en Angleterre, et celui qui ne peindrait que
mon attitude me peindrait le mme qu'alors. Mais combien mes sentiments,
mes esprances et mes alentours sont changs! A force de voir des hommes
libres et heureux, je croyais pouvoir le devenir: l'insouciance et la
solitude de tout un t m'avaient redonn un peu de forces. Je n'tais
plus puis par l'humeur des autres et par la mienne. Deux mois passs
 Beausoleil, trop malade en gnral (quoique pas de manire  en
souffrir) pour qu'on pt s'attendre  beaucoup d'activit de ma part,
trop retir pour qu'on me tourmentt souvent, me disant toutes les
semaines: Je monterai  cheval et j'irai  Colombier,--j'avais got le
repos: deux mois ensuite passs prs de vous, j'avais devin vos ides
et vous aviez devin les miennes; j'avais t sans inquitudes, sans
passions violentes, sans humeur et sans amertume. La duret, la
continuit d'insolence et de despotisme  laquelle j'ai t expos, la
fureur et les grincements de dents de toute cette..., parce que j'tais
heureux un instant, ont laiss en moi une impression d'indignation et
de tristesse qui se joint au regret de vous quitter, et ces deux
sentiments, dont l'un est aussi humiliant que l'autre est pnible,
augmentent et se renouvellent  chaque instant. Je vous l'crivais de
Ble: je serai chaque jour plus abattu et plus triste; et cela est vrai.
Je me vois l'esclave et le jouet de tous ceux qui devraient tre non pas
mes amis (Dieu me prserve de profaner ce nom en dsirant mme qu'ils
le fussent!), mais mes dfenseurs, seulement par gard et par dcence.
Malade, mourant, je reste chez la seule amie que j'aie au monde, et la
douceur de souffrir prs d'elle et loin d'eux, ils me l'envient. Des
injures, des insultes, des reproches. Si j'tais parti faible au milieu
de l'hiver, je serais mort  vingt lieues de Colombier. J'ai attendu que
je _pus_ [151] sans danger faire un long voyage que je n'entreprenais que
par obissance, et contre lequel, si j'avais t le fils dnatur qu'on
m'accuse d'tre, j'aurais,  vingt ans, pu faire des objections. J'ai
voulu conserver  ce pre l'ombre d'un fils qu'il pourrait [152] aimer.
Vous avez vu, madame, ce qu'on m'crivait. Je sais que je suis injuste,
mais je suis si loin de vous, que je ne puis plus voir avec calme et
avec indiffrence les injustices des autres. Quand je suis auprs
de vous, je ne pense point aux autres, et ils me paraissent
trs-supportables; quand je suis loin de vous, je pense  vous, et je
suis forc de m'occuper d'eux: or, la comparaison n'est pas  leur
Avantage.

[Note 151: Que je _pusse_: on sent que Benjamin Constant n'est pas
encore tout  fait naturalis Franais. Ces fautes, au reste, sont en
bien petit nombre, et presque toutes les lettres autographes d'crivains
en offriraient autant. Le voyageur n'a pas pris le temps de se relire,
ou, s'il s'est relu, il s'est dit: _Qu que a fait_?]

[Note 152: Pouvait]

Je relis ma lettre et je meurs de peur de vous ennuyer. Il y a tant de
tristesse et d'humeur et de jrmiades, que vous en aurez un _surfeit_,
et peut-tre renoncerez-vous  un correspondant de mon espce. Je
vous conjure  genoux de me supporter: ne plus vous tre rien qu'une
connaissance indiffrente serait bien pis que les perscutions des
sottes gens qui font le sujet de cette sotte lettre. Aussi faut-il
avouer qu'il est bien sot  moi de tant vous en occuper. Dans une lettre
 vous, pourquoi nommer Cerbre et les Furies? Mais j'ai des moments
d'humeur et d'indignation qui ne me laissent pas le choix de les
contenir. Je rpte tous les jours plus sincrement le voeu qui
terminait ma dernire lettre, et j'attends la tempte comme un autre le
port.

A propos, madame, j'ai pens au moyen de vous crire de la cour o je
vais tout ce que je croirai intressant ou tout ce que j'aurai envie de
vous dire. C'est  l'aide de vos petites feuilles. Je prendrai le numro
de la page, etc. (_suit un dtail de chiffre_). Je vous prouverai ce que
mes lettres ne doivent pas vous avoir fait souponner jusqu'ici, et ce
qui m'est trs-difficile quand je vous cris, que je sais tre court. Si
cependant cela vous fatigue, crivez-moi seulement: Plus de numros.

Adieu, madame. A genoux je vous demande votre amiti et, en me
relevant, une petite lettre  poste restante. En vous crivant, je me
suis calm. Votre ide, l'ide de l'intrt que vous prenez  moi, a
dissip toute ma tristesse. Adieu, mille fois bonne, mille fois chre,
mille fois aime.

La moquerie pourtant et le sentiment du ridicule ne font jamais faute
longtemps avec lui; tout ce qui y prte et qui passe  sa porte est
vite saisi. Et en mme temps on notera cette continuelle mobilit
d'impressions d'un homme qui,  cet ge, semble dj avoir vcu de tous
les genres de vie, qui va devenir courtisan et chambellan, qui a peu 
faire pour achever d'tre le plus consomm des mondains, et qui tout
d'un coup, par accs, se reprend  l'ide de ces doctes et vnrables
retraites telles qu'il les a pratiques dans ses annes d'tudes 
Erlang ou  dimbourg; car tour  tour il a t tudiant allemand, et il
s'est assis  la table  th de Dugald Stewart.

Goettingue, le 28 fvrier 1789.

J'ai failli rester ici; le got de l'tude m'a repris dans cette ville
universitaire, et, si je n'avais couru la poste, j'eusse plant l mes
projets de courtisan.--Il est encore une autre circonstance qui aurait
pu dterminer mon changement de plan. J'ai fait une visite au professeur
Heyne [153] et j'ai vu sa fille.

[Note 153: Le clbre philologue.]

Mon entre chez celle-ci fait tableau: imaginez une chambre tapisse
de rose avec des rideaux bleus, une table avec une critoire, du papier
avec une bordure de fleurs, deux plumes neuves prcisment au milieu, et
un crayon bien taill entre ces deux plumes, un canap avec une foule de
petits noeuds bleu de ciel, quelques tasses de porcelaine bien blanche,
 petites roses, deux ou trois petits bustes dans un coin; j'tais
impatient de savoir si la personne tait ce que cet assemblage
promettait. Elle m'a paru spirituelle et assez sense.

Il faut toujours faire des _allowances_  une fille de professeur
allemand [154]. Il y a des traits distinctifs qu'elles ne manquent jamais
D'avoir: mpris pour l'endroit qu'elles habitent, plainte sur le manque
de socit, sur les tudiants qu'il faut voir, sur la sphre troite ou
monotone o elles se trouvent, prtention et teinte plus ou moins fonce
de romanesquerie, voil l'uniforme de leur esprit, et Mlle Heyne,
prvenue de ma visite, avait eu soin de se mettre en uniforme. Mais, 
tout prendre, elle est plus aimable et beaucoup moins ridicule que les
dix-neuf vingtimes de ses semblables... On parle toujours beaucoup en
Allemagne de J.-J. Rousseau; aussi ne saurais-je trop vous encourager 
travailler  son loge [155]...

[Note 154: Il veut dire qu'il faut toujours leur passer quelques
travers, en prendre son parti d'avance avec elles.]

[Note 155: Mme de Charrire, en apprenant par les journaux que
l'Acadmie franaise proposerait probablement l'loge de Jean-Jacques
Rousseau pour sujet de concours, crivit  Marmontel, secrtaire
perptuel de l'Acadmie, pour s'enqurir du fait. Marmontel rpondit:
Pour vous rpondre, madame, il a fallu attendre et observer l'effet de
la seconde partie des _Confessions_. La sensation qu'elle a produite a
t diverse, selon les esprits et les moeurs; mais, en gnral, nous
sommes indulgents pour qui nous donne du plaisir. Rien n'est chang dans
les intentions de l'Acadmie, et Rousseau est trait comme la Madeleine:
_Remittuntur illi peccata multa, quia dilexit multum_. Mme de Charrire
concourut, en effet, pour l'loge de Jean-Jacques Rousseau; elle n'eut
pas le prix. C'est un de ses points de contact avec Mme de Stal d'avoir
trait le mme sujet; mais cette concurrence littraire entre ces deux
dames fut prcisment une des causes de leur brouillerie. (Note de M.
Gaullieur, comme le sont au reste un grand nombre des prcdentes et des
suivantes. Je n'avertis plus.)]

Je vous crirai de Brunswick; adieu, je vous aime bien, vous le savez.

Mme de Charrire a lieu de croire, en effet, qu'il l'aime; si sceptique
qu'elle soit de son ct, il doit lui tre difficile de ne pas se
laisser branler un moment aux tmoignages multiplis qu'il lui envoie
de ses regrets, de ses souvenirs. A peine arriv  Brunswick, il lui
adresse l'ptre suivante, que nous donnons dans toute sa longueur,
et qui ressemble  un journal, ou plutt  un heural[156], comme ils
disaient; c'est une image intressante et fidle, et trs-curieuse pour
la raret, de ce qu'tait l'me de Benjamin Constant  ses meilleurs
moments. Nous y trouvons aussi, sauf deux ou trois points, une finesse
de ton bien agrable et bien lgre.

[Note 156: _Heural_, journal heure par heure.]

    Brunswick, le 3 mars 1788.

    Me voici enfin  ma destination. Tout  l'heure je vous ferai part
    de mes impressions; mais pour l'instant je suis press de vous
    donner des nouvelles de vos compatriotes que j'extrais de la
    _Gazette de Brunswick_, le premier objet qui me tombe sous la main.
    Est-ce une prdestination?

    (_Extrait de la Gazette de Brunswick_)[157].

[Note 157: Dans ce qui suit, on devra aussi reconnatre la
prdisposition _opposante_ de Benjamin Constant, ses opinions
_librales_ Prexistantes, ses instincts de justice politique, le tout
exprim, il est vrai, avec une parfaite irrvrence et avec cette pointe
finale d'impit qui caractrise en lui sa _priode voltairienne_.]


Les tats de Hollande ont _cd_ aux _magnanimes_ Reprsentations du
stathouder et accord une _amnistie gnrale_. On n'a except _que_:
1 tous les rgents, membres et administrateurs de la justice qui ont
_sduit_ par des _promesses_ ou _effray_ par des menaces; 2 ceux qui
ont eu des correspondances _non permises_, _unerlaubte_; 3 ceux qui ont
_attir_ des troupes _trangres_ ou _abus_ du nom du _souverain_;
4 ceux qui ont _effray_ la nation par la _fausse nouvelle_ d'une
_attaque_ de la part du roi de Prusse; 5 ceux qui ont _eu part_ au
trait de 1786; 6 ceux qui ont _guid_ les mcontents et _eu part_
 l'assemble de 1787; 7 ceux qui, tant rgents que bourgeois, ont
_particip_  l'expulsion des magistrats; 8 les chefs, commandants et
secrtaires des corps francs; 9 ceux qui ont _menac indcemment_ les
magistrats; 10 ceux qui ont voulu rompre les digues nonobstant l'ordre
du magistrat; 11 ceux qui ont rsist aux magistrats; 12ceux qui se
sont empars des portes; 13tous les ministres et ecclsiastiques qui
ont suivi les corps francs ou _particip  l'opposition_ des soi-disant,
patriotes (pflichtvergessene Prediger); 14 les directeurs et crivains
des gazettes historiques, patriotiques, etc., etc., etc.; 15 tous ceux
qui se sont rendus coupables de meurtres, de _violences ouvertes_ ou
_d'autres excs graves_.

J'ai retranch toutes les pithtes, et la pice a perdu dans ma
traduction beaucoup de beauts originales. Quelle superbe amnistie! Il
n'y a pas un stathoudrien qui n'y soit compris. Quel beau supplment
 la gnrosit et aux princes! Cela me rappelle un psaume[158] o on
clbre tous les hauts faits du Dieu juif: il a tu tels et tels,
dit-on, car sa divine bont dure  perptuit; il a noy Pharaon et son
arme, car sa divine bont dure  perptuit; il a frapp d'gypte les
premiers-ns, car sa divine bont, etc., etc., etc. Monseigneur le
stathouder est un peu juif.

[Note 158: Voici le mauvais got du temps et de la jeunesse, la petite
fanfaronnade d'impit qui commence.]

3 au soir.

Il y a prcisment quinze jours, madame, qu' cette heure-ci,  dix
heures et dix minutes, nous tions assis prs du feu, dans la cuisine,
Rose derrire nous, qui se levait de temps en temps pour mettre sur
le feu de petits morceaux de bois qu'elle cassait  mesure, et nous
parlions de l'affinit qu'il y a entre l'esprit et la folie. Nous tions
heureux, du moins moi. Il y a une espce de plaisir  prvoir l'instant
d'une sparation qui nous est pnible. Cette ide, toute cruelle qu'elle
est, donne du prix  tous les instants; chacun de ceux dont nous
jouissons est autant d'arrach au sort, et on prouve une sorte de
frmissement et d'agitation physique et morale qu'il serait galement
faux d'appeler un plaisir sans peine ou une peine sans plaisir. Je
ne sais si je fais du galimatias; vous en jugerez, mais je crois
m'entendre.

J'ai t prsent ce matin plus particulirement  toutes les personnes
 qui j'avais t prsent hier en courant. J'ai t trs-bien reu; je
croirais presque qu'ils s'ennuient.

Si l'on pouvait s'ennuyer  la cour.

Le 4.

J'ai pris un logement aujourd'hui, et je veux lui donner un agrment
et un charme de plus en y relisant vos lettres et en vous y crivant.
J'esprais recevoir une de vos lettres aujourd'hui; mais les infmes
chemins que le Ciel a destins  me tourmenter et  me vexer de toute
faon ont arrt le porteur de votre lettre, j'espre, et il n'arrivera
que demain matin. Pour m'en ddommager, je relis donc vos anciennes
lettres, et je vous cris. Vous tes la seule personne  qui je n'crive
pas pour lui donner de mes nouvelles, mais pour lui parler. Je vous
cris comme si vous m'entendiez; je ne pense pas du tout,  la ncessit
ni au moment d'envoyer ma lettre. Je l'ai parfaitement oubli hier, par
exemple. Je ne songe qu' m'occuper de vous, et de moi avec vous. Je
crois que si l'on me disait que vous ne liriez ma lettre que dans un
an, je vous en crirais tout de mme, tantt quelques lignes, tantt
quelques pages, et presque avec le mme plaisir. La seule diffrence
qu'il y aurait, ce serait qu'en finissant de vous crire, je craindrais
que ma lettre ne ft une vieille guenille peu intressante au bout de
l'anne; mais, hors de l, je vous crirais tout aussi _fleissig_[159]
qu', prsent. Vous tes si bien faite pour le bonheur de vos amis, que
l'on a, lorsqu'on vous a bien connue et qu'on vous a quitte, plus de
plaisir en pensant  vous que de peine en vous regrettant. Mais ce n'est
qu'en vous crivant qu'on a ce plaisir. Penser  vous dans de grandes
assembles est fort pnible et fort dsobligeant pour les autres: aussi
j'ai pris le parti d'avoir toujours une lettre commence que je continue
sans ordre et o je verse, jusqu'au jour du courrier, tout ce que
j'ai besoin de vous dire, tantt une demi-phrase, tantt une longue
dissertation, n'importe. Pourvu que j'crive  celle avec qui j'ai t
si heureux pendant deux courts mois, c'est assez[160].

[Note 159: Assidment, rgulirement.]

[Note 160: Cette longue lettre, que celui qui l'crivait trouvait
encore trop courte  son gr, est toute chamarre aux marges de
_post-scriptum_; en voici un qui se rapporte  cet endroit: Vous voyez
par tout ceci que je rve et que je subtilise pour tcher de rattraper
les plaisirs passs. C'est tout comme vous: j'aime  vous ressembler,
je me trouve moins seul: aussi je m'accroche aux plus petites
ressemblances.]

J'ai le plus joli appartement du monde. J'ai une chambre pour recevoir
ceux qui viendront faire leur cour au gentilhomme de Son Altesse; j'ai
un petit boudoir  l'allemande o l'on ne voit pas clair, mais cela est
quelquefois trs-heureux; j'ai une trs-jolie chambre pour crire et un
clavecin mauvais, mais sur lequel je joue continuellement depuis _Pour
vous j'ai soupir, je voulus_, etc., jusqu' _L'amant le plus tendre_,
dont j'ai parfaitement oubli l'air en me souvenant parfaitement des
paroles[161].

[Note 161: C'taient des romances de Mme de Charrire.]

J'ai un _bureau_[162] (je suis si accoutum aux titres que j'avais crit
_baron_) o j'ai fait un arrangement qui me fait un plaisir extrme.
Dans quelques-uns des tiroirs j'ai mis toutes les parties et
introductions de mes grands et magnifiques ouvrages; dans l'un des deux
autres, j'ai mis toutes vos lettres, tous vos billets et tous ceux de
mon ami d'Ecosse. Il s'y est aussi fourr, et je vous en demande pardon,
trois billets de ma belle Genevoise, de Bruxelles. J'ai longtemps
hsit, niais enfin cd. Cette femme m'aimait vraiment, m'aimait
vivement, et c'est la seule femme qui ne m'ait pas fait acheter ses
faveurs par bien des peines. Je ne l'aime plus, mais je lui en saurai
ternellement bon gr. Or, o mettre ses billets? Srement pas dans
l'autre tiroir, avec les oncles, cousins, cousines et tout le reste de
l'enrage boutique. Il a donc bien fallu les mettre au paradis,
puisque je ne pouvais les mettre en enfer et qu'il n'y avait point de
purgatoire; mais si vous les voyiez, modestement rouls et couverts
d'une humble poussire, se tapir en tremblant dans les recoins obscurs
de ce bienheureux tiroir, pendant que vos billets s'y pavanent et s'y
tendent, vous pardonneriez aux monuments d'un amour pass d'avoir
usurp une place en si bonne compagnie.

[Note 162: Il y a en effet une rature  ce mot.]

Le 5.

Point de lettres de vous, madame. J'avais bien prvu, en calculant,
que je ne pouvais pas en recevoir avant vendredi; mais ce calcul ne
m'arrangeait pas, et j'ai prouv un nouveau dpit en apprenant ce que
je savais dj. En revanche, j'en ai reu une de mon pauvre pre, qui
est bien tendre et bien triste. Votre conseil a produit un trs-bon
effet, et ma lettre a t fort bien reue. Les affaires de mon pre vont
trs-mal,  ce qu'il dit; il est bien sr que, dans notre infme et
excrable aristocratie, que Dieu confonde (je lui en saurais bien bon
gr!) on ne peut avoir longtemps raison contre les ours nos despotes.
Je n'ai jamais dout que la haine et l'acharnement de tant de puissants
misrables ne finit par perdre mon pre. Si jamais je rencontre l'ours
May, fils de l'ne May; hors de sa tanire, et dans un endroit tiers o
je serai un homme et lui moins qu'un homme, je me promets bien que je le
ferai repentir de ses ourseries. Ce n'est pas le tout de calomnier, il
faut encore savoir tuer ceux qu'on calomnie[163].

[Note 163: Benjamin Constant prvoyait dj les graves ennuis que
son pre allait rencontrer dans son service militaire. La jalousie des
patriciens bernois contre les officiers du pays de Vaud, leurs sujets,
les passe-droits et les vexations auxquelles ceux-ci taient en butte,
entrrent pour beaucoup dans la rvolution helvtique.--Les May taient
des patriciens bernois: il y avait le rgiment de May, dont un May
de Buren tait colonel, et le pre de Benjamin Constant
lieutenant-colonel.--L'_ours_, on le sait, figure dans les armes de
Berne.]

Le 6.

J'ai t hier d'office  une redoute o je me suis passablement ennuy.
Toute la cour y allait, il a bien fallu y aller. Pendant sept mortelles
heures, envelopp dans mon domino, un masque sur le nez et un beau
chapeau avec une belle cocarde sur la tte, je me suis assis, tendu,
chauff, promen. Vous ne tanze pas, monsieur le baron?--Non,
madame.--_Der Herr Kammerjunker danzen nicht[164]?--Nein, Eure
Excellenz._--Votre Altesse srnissime a beaucoup dans.--Votre
Altesse srnissime aime beaucoup la danse.--Votre Altesse srnissime
dansera-t-elle encore?--Votre Altesse srnissime est infatigable. A
une heure  peu prs, je pris une indigestion d'ennui, et je m'en
allai avant les autres. Mon estomac est beaucoup plus faible que je ne
croyais; mais, en doublant peu  peu les doses, il faut esprer qu'il se
fortifiera.

[Note 164: Monsieur le chambellan ne danse pas?--Non, Votre
Excellence.]

Le 6 au soir.

Que faites-vous actuellement, madame? Il est six heures et un quart. Je
vois la petite Judith qui monte et qui vous demande: Madame prend-elle
du th dans sa chambre? Vous tes devant votre clavecin  chercher une
modulation, ou devant votre table, couverte d'un chaos littraire, 
crire une de vos feuilles[165]. Vous descendez le long de votre petit
escalier tournant, vous jetez un petit regard sur ma chambre, vous
pensez un peu  moi. Vous entrez. Mme Cooper bien passive, et Mlle
Moult bien affecte[166], vous parlent de la princesse Auguste ou des
chagrins de miss Goldworthy. Vous n'y prenez pas un grand intrt. Vous
parlez de vos feuilles ou de votre Pnlope. M. de Charrire caress
_Jaman;_ on lit la gazette, et Mlle Louise[167] dit: Mais! mais!
Mais!--Moi, je reviens d'un grand dner, et je ne sais que diable faire.
Je pourrais bien vous crire, mais ce serait abuser de votre patience
et de celle du papier. Ma lettre, si je n'y prends garde, deviendra un
volume. Heureusement que la poste part demain. J'espre aussi que demain
au soir ou aprs-demain matin elle m'apportera une de vos lettres. Pour
 prsent, il n'y a plus de calcul qui tienne, et petit Perse[168] doit
paratre, ou ce sera la faute de celle qui le porte. Charmant petit
_Perse_, tu me procureras un moment bien agrable. Aussi je t'en
tmoignerai ma reconnaissance: j'ouvrirai avec tout le soin possible la
lettre que tu fermes, pour ne pas dfigurer ton joli visage. Si cette
lettre pouvait tre aussi longue que ce bavardage-ci! Mais c'est ce
qu'elle se gardera bien d'tre. Mme de Charrire a des opras, des
feuilles, des _Calistes_  faire, et un pauvre diable,  deux cents
lieues d'elle, ne peut manquer d'tre oubli. Quand elle recevra ceci,
jamais elle ne pensera  m'crire longuement. Elle attendra le jour du
courrier, elle prendra une feuille, crira trois pages,  lignes bien
larges, et l'adresse sur la quatrime. (Je vous fais rparation avec
bien du plaisir et de la reconnaissance.)

[Note 165: Toujours les feuilles sur la rvolution de Hollande.]

[Note 166: Ces deux dames avaient t gouvernantes dans de grandes
maisons en Angleterre.]

[Note 167: Mlle Louise de Penthaz, soeur de M. de Charrire.]

[Note 168: C'tait le cachet de Mme de Charrire.]

Le 7.

Adieu, madame, je ferme ma lettre. Puissent tous les bonheurs vous
suivre! Puisse votre sant tre on ne peut pas meilleure! Puissent
toutes les modulations se prsenter  vous assez tt pour ne pas vous
fatiguer, et assez tard pour que vous ayez du plaisir en les trouvant!
Puissent les souverains de l'Europe (vous n'crivez du moins jusqu'ici,
 ce que je crois, que pour l'Europe et pour les nations favorises),
puissent, dis-je, les souverains de l'Europe s'clairer en lisant vos
feuilles et se conformer en partie  vos sages vues (je dis en partie,
parce que, pour les ddommager d'tre rois et princes, il faut bien leur
laisser l'exercice de leur pouvoir et la jouissance de quelques-unes de
leurs fautes)!

Une lettre de vous! Dieu ou le sort, ou plutt ni Dieu ni le sort (que
diable ont-ils  faire dans notre correspondance?), mais l'amiti soit
bnie! Comme la poste part dans une ou deux heures, je n'ai pas le temps
d'y rpondre; mais je vous en remercie. Quant au conte de Mlle Moulat,
j'en ai ri; mais je n'ai pas pardonn  la jrmisante donzelle:
pardonner, c'tait bon  Colombier; j'tais prs de vous, je me souciais
bien de tous ces clabaudages! j'tais Jean qui rit, je suis Jean qui
pleure, et Jean qui pleure ne pardonne pas. J'ai crit  Mlle Marin,
de Ble et d'ici, deux petitissimes lettres, et je lui ai dit, en lui
donnant mon adresse, que j'esprais qu'elle m'crirait ici. C'est tout
ce que je puis faire. Le ton de sa premire lettre me guidera pour mes
rponses. Quant  mon oncle, qui a eu sa part dans ces clabauderies,
je lui ai aussi crit un bref billet de Rastadt, d'o je vous crivis
aussi. Je le remercie dans ce billet des amitis qu'il m'a faites, etc.,
etc., et j'ajoute: _Les inquitudes mme que vous avez eues sur mon
sjour  Colombier, quoique absolument sans fondement, n'en taient pas
moins flatteuses, puisqu'elles prouvaient l'intrt que vous daignez
prendre  moi._ Voil  peu prs ma phrase, du moins quant au sens. J'en
ai ri bien de mauvaise humeur en l'crivant.

Une chose qui me fait plaisir, c'est de voir que nous avons, pour nous
ddommager de ne plus nous voir, recours aux mmes consolations, ce qui
prouve les mmes besoins. Si vous lisez les marges de mes Grecs, je
lis et conserve les adresses mme des petits billets adresss chez mon
Esculape.

Une chose m'a fait rire dans votre lettre. Je la copie sans
commentaire. Si c'est une navet, je l'aime; si c'est une raillerie,
je la comprends. _Vous intressez ici tout le monde, et M. de Ch.
(Charrire) vous fait ses compliments._

Adieu, madame, votre lettre m'a mis _in very good and high spirits._
Puisse la mienne vous rendre le mme service! Mille choses  tout le
monde, mais cent mille  l'excellente Mlle Louise.

  Je recommence une nouvelle ( Adressez
  lettre qui partira le 11 ) _A monsieur_
  ou le 14. Je suis toujours en (_monsieur le baron_ DE CONSTANT),
  compte ouvert de cette manire _gentilhomme  la cour de S.A.S._
  avec vous. C'est pour (_monseigneur le duc rgnant._)
  moi le seul moyen de supporter
  notre loignement.

A BRUNSWICK.

On croit que cette longue lettre est finie; elle ne l'est pas encore.
Benjamin Constant trouve moyen d'y ajouter de plus, aux marges, je l'ai
dit, et aux moindres angles du papier, des _post-scriptum_ de tous
genres, sur les _feuilles_ politiques de Mme de Charrire qu'il attend,
sur la confiance presque absolue qu'elle peut avoir que les lettres ne
seront pas ouvertes  la poste. Mais de tous ces _post-scriptum_, on ne
saurait omettre celui-ci  cause de son extrme importance: _Flore_ a
soutenu le voyage on ne peut pas mieux; elle n'a point encore accouch,
mais son terme avance. Dites-le  _Jaman._ Je garderai celui de ses
petits qui ressemblera le plus  ce digne chien, et je ne ngligerai
rien pour lui donner la noble insolence de son pre.

Certes, une telle lettre, dans toute son tendue, est,  mon sens, le
meilleur tmoignage qu'Adolphe, quoi qu'on puisse dire, a t sensible,
qu'il aurait pu l'tre, qu'il tait surtout parfaitement aimable et
presque bon quand il s'oubliait et se laissait aller  la nature. Une
telle lettre doit lui faire beaucoup pardonner.

Le post-scriptum prcdent a tellement sa gravit, qu'il se rattache au
dbut de la prochaine lettre; il faut se donner encore pendant quelque
espace l'entier spectacle de cette libre pense qui court, qui s'bat,
qui se prend atout sujet, qui a en un mot tout le mouvement vari d'une
intime conversation. Avoir entendu causer Benjamin Constant, maintenant
qu'il ne vit plus, n'est pas une chose indiffrente. Eh bien! ici,
portes closes, nous l'entendons causer. Pardonnez-moi _le style
dsultoire_ de ma lettre, crit-il quelquefois  Mme de Charrire: pour
nous, bien plutt nous l'en remercions.

Ce 9 mars.

_Flore_ a accouch avant-hier au soir de cinq petits, dont un ressemble
 _Jaman_,  l'exception des taches noires de cet illustre chien sur le
dos, que son fils n'a pas. Il est tout blanc et n'a de noir que les deux
oreilles. Je l'ai appel _Jaman_, du nom de son pre, et je lui destine
_the most libral ducation... _

Je vous prie de m'envoyer le livre de M. Necker[169] par les chariots de
poste, Berne, Ble, Francfort et Cassel. Il n'y a rien de plus ais.
Cela me cotera peut-tre un peu de port; mais, comme j'ai beaucoup plus
envie que mes remarques sur cet ouvrage paraissent bientt que je ne
dsire garder un louis dans ma bourse, je vous prie instamment de me
l'envoyer. Si j'avais votre talent, je vous dirais: Faites brocher le
livre de M. Necker, mettez-le entre deux poids pendant deux heures,
dchirez la couverture et envoyez-la-moi: je la considrerai bien des
deux cts, je jugerai le livre et j'imprimerai[170].

[Note 169: Le livre de _l'Importance des Ides religieuses_, qui
parut en 1788: il voulait le rfuter, d'aprs ses ides religieuses ou
antireligieuses  lui.]

[Note 170: Il parat que Mme de Charrire avait le talent de critiquer
les livres en prenant tout juste la peine d'y jeter les yeux: J'en
ai lu dix moitis de pages au moins, disait-elle de je ne sais quel
ouvrage: ainsi, vous ne m'accuserez pas, comme  propos des _Opinions
religieuses_, de juger sur la couverture du livre.]

Mais, comme je ne l'ai pas, je vous supplie de m'envoyer vulgairement
tout l'ouvrage. L'ide que vous me donnez de prendre occasion
d'esquisser mes propres ides me parat excellente. Si vous vouliez donc
faire partir le _Necker_ tout de suite, vous me feriez le plus grand
plaisir. Dans six mois il ne sera plus temps, au lieu qu' prsent mes
observations pourraient faire quelque sensation.

On continue toujours ici  me traiter assez bien. Je dne presque tous
les jours ou  la cour rgnante ou  l'une des deux autres cours. Du
reste, je ne m'amuse ni ne m'ennuie. J'ai fait connaissance, aujourd'hui
10, avec quelques gens de lettres, et je compte profiter de leurs
bibliothques beaucoup plus que de leur conversation. Les Allemands
sont lourds en raisonnant, en plaisantant, en s'attendrissant, en se
divertissant, en s'ennuyant. Leur vivacit ressemble aux courbettes des
chevaux de carrosse de la duchesse: _they are ever puffing and blowing
when they laugh_, et ils croient qu'il faut tre hors d'haleine pour
tre gai, et hors d'quilibre pour tre poli.

Nous supprimons (ne pouvant tout donner) une assez drle histoire
d'un professeur de franais, Boutemy, un pdagogue bien arrir, bien
rfugi, et qui veut faire le Parisien du dernier genre; il est moqu et
drap sur toutes les coutures. Benjamin Constant excellait  ce jeu-l.
On sait que Mme de Stal crivait de lui, pendant leurs excursions
et leurs sjours en province: Le pauvre Schlegel se meurt d'ennui;
Benjamin Constant se tire mieux d'affaire avec les btes. Les btes et
les sots, il avait appris de bonne heure  en tirer parti et plaisir:
cette petite cour de Brunswick lui fournit une ample matire; mais,  la
faon dont il y dbute, on voit qu'il n'en tait plus depuis longtemps 
ses premires armes.

J'ai pass mon aprs-dne  faire des visites, et j'avais pass ma
matine  acheter, angliser, arranger, essayer un cheval. C'est le seul
plaisir coteux que je veuille me permettre; encore ai-je _contrived_
de le rendre aussi peu coteux que possible: mon cheval, qui n'est pas
mauvais pourtant, ne me cote que dix louis.

Pour en revenir  mes visites, l'exactitude allemande m'a bien
tristement diverti: je dis tristement, parce que c'est comme cela qu'on
se divertit dans ce pays. Il y a  la cour un grand et roide jeune
homme, gentilhomme de la chambre comme moi, qui, selon l'humeur froide
et inhospitalire des Brunswickois, m'avait fait une belle rvrence et
laiss dans mon coin, sans se soucier de moi, ce que je trouve assez
naturel. Une petite dame d'honneur de la duchesse, parente de ce froid
monsieur, m'ayant pris tout  coup trs-vivement sous sa protection,
lui recommanda de me faire faire des connaissances, et de me prsenter
partout o il croirait que je pourrais m'amuser. Voil que le monsieur,
depuis quatre jours, vient tous les jours  quatre heures et demie chez
moi, me dit: Monsieur, il nous faut faire des visites; et chapeau bas,
l'pe au ct, le pauvre homme me mne dans cinq ou six maisons o nous
ne sommes d'ordinaire point reus, grelottant et glissant  chaque pas,
car il continue toujours le matin  neiger, et le reste du jour  geler
 pierre fendre. A six heures et demie, il me remne jusqu' ma porte et
me dit: Monsieur, j'aurai l'honneur de _fenir_ vous prendre _temain_
 quatre heures et _temie_. Il n'y manque pas, et nous recommenons le
lendemain nos froides et silencieuses expditions.

Je reois une de vos lettres et j'y rponds article par article.

Vous savez combien j'aime les dtails, mme des indiffrents, et vous
me demandez si votre _heural_ me fatigue. Cette question est sans
exagration la chose la plus extraordinaire que vous ayez dite, pense
ou crite de votre vie: elle mriterait un long sermon et une plus
longue bouderie; mais je suis trop paresseux pour prcher par lettre et
trop goste pour vous bouder. Si j'tais plus prs de vous, vous n'en
seriez pas quitte  si bon march, et il y a, outre cette hrsie
absurde, bien d'autres choses qui mriteraient un chtiment exemplaire.
Vous tes comme mon oncle, dont j'ai reu, en mme temps que votre
lettre, une lettre bien aigre-douce, bien ironique, bien sentimentale,
 laquelle j'ai rpondu par une lettre de deux pages trs-srieuse,
trs-honnte et trs-propre  me mettre avec lui sur le pied dcent
et poli qui convient entre des gens qui ne s'aiment qu' leur corps
dfendant, pour ne pas tre ou ne pas paratre, l'un insensible et un
peu ingrat, l'autre entran par son humeur acaritre;--vous tes,
dis-je, comme mon oncle. Il ne veut jamais croire que je l'aime: j'ai
eu beau, pendant deux grands mois, le lui dire de la manire la moins
naturelle et la plus emprunte deux fois par jour, il n'en veut rien
croire. Vous venez me faire semblant de croire que votre manire
d'crire m'ennuie. Vous et mon oncle, mon oncle et vous, vous mriteriez
que je vous rpondisse: Vous avez raison. Ce qui me fche le plus, c'est
que je crois que c'est par air. D'abord, quant  mon oncle, j'en suis
trs-sr. Il fait des phrases sur mon insensibilit. _Vous avez la
bont_, me dit-il, _de me faire des remerciements et des compliments:
ce n'tait pas ce que je souhaitais de vous; nous aurions bien voulu
pouvoir vous inspirer un peu d'amiti, parce que nous en avons beaucoup
pour vous; mais vous n'tes point oblig de nous la rendre; tout de
mme, nous vous aimerons parce que vous tes aimable; tout de mme, nous
nous intresserons tendrement  vous parce que vous tes intressant; je
suis seulement fch que vous vous soyez cru oblig de nous faire des
remerciements; vous vous tes donn l un moment d'ennui qui aura ajout
 votre fatigue; vous aurez maudit les parents et l'opinion des devoirs;
je vous prie de ne pas nous en rendre responsables; nous sommes bien
loin d'exiger et d'attendre rien_. Avouez que voil une agrable et
amicale correspondance. C'est uniquement pour avoir quelque chose  dire
et un canevas sur lequel broder. Passe encore. Mon oncle et moi nous
aimerions assez  nous aimer, et, comme nous ne le pouvons pas tout
simplement et tout uniment, nous voulons au moins avoir l'air de nous
quereller comme si nous nous aimions: Nous supplons  la tendresse par
les bouderies et les pointilleries des amants; et comme,  seize ans, je
disais: _Je me tue, donc je m'amuse_[171], mon oncle et moi nous disons:
Nous nous faisons d'amers reproches; les reproches sont quelquefois
tendres, les ntres ne le sont pas, mais ils pourraient l'tre; donc
nous nous aimons trs-tendrement.

[Note 171: Autre forme et variante de son refrain favori: ainsi, il ne
s'en faisait faute ds l'ge de seize ans.]

Mais vous, madame, qui n'avez pas besoin de tordre le col  de pauvres
arguments pour croire  notre amiti, pourquoi me dire: Si mes longs
et minutieux dtails vous ennuient...?[172] Vous tes drle avec vos
minuties: c'est dommage que vos lettres ne soient pas des rsums de
l'histoire romaine, et que dans ces lettres vous parliez de vous. Que
n'abrgez-vous la vie d'Alexandre et de Csar? cela serait amusant et
point minutieux.

[Note 172: Benjamin Constant a bien de la peine  persuader  ses amis
qu'il les aime; ceux-ci pressentent qu'il lui sera impossible de ne pas
leur chapper bientt. Il s'ennuie si vite, il se distrait si aisment!
Mais peut-tre ont-ils tort de le lui dire; il est tel blme (lui-mme
l'a remarqu avec finesse) _qui ne devient juste que parce qu'il fut
prmatur_. Toutes ces pages dates de Brunswick sont autant de pices
justificatives et explicatives du dbut d'_Adolphe_.]

Le 12,  midi.

J'arrive d'une promenade  cheval o j'ai cru cent fois me casser le
cou. Il gle toujours plus fort, et toutes les rues sont des mers de
glace. Mon cheval, qui avait peur d'avancer, sautait et se cabrait, tout
en glissant  chaque pas, et, pour comble de malheur, j'ai eu toute la
ville  traverser. Brunswick est un cercle presque aussi exact qu'on
pourrait en tracer un sur du papier. Et moi qui ne connais pas trop les
rues et qui ai toujours la fureur de ne pas demander le chemin, j'ai
err ce matin au moins une heure et demie dans la ville sur ces rues
glaces, et je ne me suis approch de chez moi qu'en tournoyant. Depuis
les remparts, dont, j'avais fait le tour, voil comme j'ai t chez moi.
Le cheval est bon au reste, et me servira beaucoup cet t. Il est un
peu vif, mais point ombrageux, et je connais tant de btes ombrageuses
et point vives, que ce contraste me prvient en faveur de la mienne plus
que je ne saurais dire[173].

[Note 173: Benjamin revient  diverses reprises sur ce cheval et sur
les mrites qu'il lui trouve: Mon cheval et mes projets de chevaux
m'amusent et me tiennent lieu des nes. Ce sont d'excellentes btes
que les chevaux; je leur veux tant, tant de bien! ils sont si bonne
compagnie!]

A deux heures.

J'arrive de chez Son Excellence M. le grand-marchal de la cour,
conseiller priv et principal ministre, le baron de Mnchausen, qui m'a
remis ma patente de gentilhomme de la chambre; demain je serai proclam
en cour, et toutes mes ambitions brunswickoises seront gratifies....

Le 13  minuit.

J'arrive de la cour o j'ai eu la plus singulire distraction qui ait
jamais eu lieu. J'avais t depuis dix heures du matin en _staat_, tout
galonn, toujours la tte et les paules en mouvement; et Barbet de cour
tait plus fatigu de ses grands tours que jamais Barbet de Colombier
ne l'a t, mme quand l'Acadmie est venue assister  quelque
reprsentation[174]. Je fis la partie d'un des princes cadets qui
jouait!!! et causait!!! et je m'ennuyais suffisamment. Au milieu de la
partie, j'oubliai parfaitement que j'tais  Brunswick ou plutt que
vous n'y tiez pas; je me dis: Je reverrai cette personne (ce qu'il y a
de drle, c'est que je ne pensais pas directement  vous par votre nom,
mais que je n'avais que l'ide vague d'une personne avec qui j'aimais
 tre, et avec laquelle je me ddommagerais de la contrainte et de la
fatigue de la cour). Cette ide se fortifia, je supportais paisiblement
l'ennui du jeu, l'ennui du souper, et j'attendais avec toute
l'impatience imaginable le moment o je rejoindrais la personne
indtermine que je dsirais si vivement. Tout d'un coup je me demandai:
Mais qui est donc cette personne? Je repassai toutes mes connaissances
ici, et il se trouva que cette amie qui devait me consoler, avec qui _I
was to unbosom and unburthen myself_ le mme soir, tait vous,  deux
cent cinquante lieues de l'endroit de mon exil. Je m'tais si fortement
persuad que je ne pouvais manquer de vous retrouver au sortir de la
cour, que j'eus toute la peine du monde  me rapprivoiser avec l'ide
de notre sparation et de l'immense distance o nous tions l'un de
l'autre. Cette espce de distraction me prend quelquefois. Quand je me
dis: J'aurai un moment trs-ennuyeux, ou je me trouverai dans un petit
embarras, ou j'prouverai une sensation dsagrable, je me rponds: J'ai
une personne avec qui je m'en consolerai bien vite; et puis il se trouve
que je suis  un bout du monde et que vous tes  l'autre. Bonsoir,
madame,  demain [175].

[Note 174: Ce _Barbet de Colombier_ a tout l'air d'tre Mme de
Charrire en personne, qu'il appelle souvent de ce petit nom de
_Barbet_, par allusion sans doute  la fidlit d'amiti qu'ils
s'taient promise. Mme de Charrire faisait souvent reprsenter chez
elle de petites comdies de sa composition.]

[Note 175: Tout ceci et ce qui suit est sans doute trs-aimable,
trs-spirituel, d'un tour infiniment galant et sduisant, mais il y
manque je ne sais quoi pour convaincre. On sent trop qu'au fond il
s'agit, en effet, d'une personne _indtermine_, qui n'a pas de nom, ou
qui peut en clianger, qui peut tre aujourd'hui l'une et demain l'autre.
On conoit que de si flatteuses paroles n'aient pourtant pas persuad
celle  laquelle il les adressait. Dans toutes ces lettres, si
gracieuses de ton et si fines de manire, il n'y a, aprs tout, ni
flamme, ni jeunesse, ni amour, ni mme le voile d'illusion et de posie.
Adolphe eut beau faire, il fut toujours ira peu tranger  ces choses.]

Vous aurez ri de cette distraction qui m'a fait croire une fois que je
vous retrouverais en sortant de la cour. Elle ne dure pas toujours aussi
longtemps, mais elle me reprend assez frquemment. Ce soir, en jouant
au loto, j'ai pens  vous, comme vous le croyez bien. Votre ide s'est
apprivoise, amalgame, pour mieux dire, avec la chambre o nous tions,
et, en me dshabillant il y a un moment, je me demandai: Mais qui ai-je
donc trouv si aimable ce soir chez la duchesse? Et, aprs un moment, il
se trouva que c'tait vous. C'est ainsi qu' deux cent cinquante lieues
de moi vous contribuez  mon bonheur sans vous en douter, sans le
vouloir[176].--Mille et mille pardons encore une fois de ma vilaine
lettre; mais voyez-y pourtant combien vous me faites de peine par cette
dfiance continuelle; pensez  ce que les reproches vagues et rpts
entranent de gne, de picoteries, de peines de toute espce. C'est
comme cela que mon pre et moi nous ne sommes jamais bien, et c'est
aussi, je crois, de l que viennent beaucoup de mauvais mnages. On
se reproche vaguement un tort indtermin; on s'accoutume  se le
reprocher. On ne sait qu'y rpondre, et ces reproches sparent et
loignent plus de maris de leurs femmes et de femmes de leurs maris
que de beaucoup plus grands torts ne pourraient faire. Vous, madame,
devriez-vous avoir avec moi ce ton vulgaire et si affligeant pour moi?
Je vous conjure de me dire quels petits mystres vous me reprochez. Je
conviendrai de tout ce qu'il y aura de vrai, et je ne vous fatiguerai
pas d'une longue justification sur ce qu'il y aura de faux. Je vous
dirai: Vous vous tes trompe, et j'ose esprer que vous me croirez...

[Note 176: Toujours je ne sais quel tour de plaisanterie qui peut
faire douter les coeurs un peu sceptiques.]

Le 16, au matin.

... C'est aprs-demain seulement que vous recevrez ma premire lettre.
J'attends ce jour avec impatience, et toujours en me reprochant bien
vivement de ne vous avoir rien crit plus tt. Je n'imaginais pas quelle
monstrueuse lacune l'omission de deux courriers faisait  deux cent
cinquante lieues l'un de l'autre. Si vous avez voulu, vous avez pu vous
venger bien cruellement. Avant le 3 (si vous ne m'avez pas crit avant
la rception de ma lettre), je n'ai rien  esprer de vous. Je vous
avouerai que je trouve bien un peu dur que vous ayez pass tout d'un
coup du charmant _heural_  une correspondance ordinaire, et que vous
ne commenciez vos lettres qu'en recevant les miennes et pour les faire
partir tout de suite. Si nous nous mettons  attendre mutuellement que
des lettres qui restent douze jours en chemin arrivent, pour nous y
rpondre, ce sera une triste et mince consolation pour moi que de
recevoir une fois tous les mois des lettres de trois pages, pendant que
j'esprais en recevoir de six au moins toutes les semaines. Vous devriez
bien me traiter aussi charitablement que le public [177]. Vous lui avez
crit quinze fois en douze semaines, et vous ne voulez m'crire que
douze fois par an.--Comme je me suis fait une loi de rpondre  tout ce
que vous me dites ou me demandez (loi que j'espre que vous voudrez bien
adopter aussi), je relis vos lettres sans ordre et rpondrai  chaque
article comme il se prsente... _Vous ne pouvez rien cacher de votre
esprit sans y perdre_, me dites-vous. Eh! qu'est-ce que j'y perdrai,
je vous en prie? J'espre ne jamais passer pour un imbcile; mais, du
reste, que m'importe que l'on dise: _Il afait [178] beaucoup de l'esprit,
ou il afait mtiokrement de l'esprit? Croyez-vous qu'en ne paraissant
pas un aigle, je paratrai beaucoup au-dessous de tous les oisons
d'alentour? Croyez-vous qu'en me montrant autant aigle que je puis,
j'en sois beaucoup plus recherch par ces oisons? Croyez-vous enfin que
l'opinion que j'ai de moi-mme dpende beaucoup de celle que l'on aura
de moi  la cour? Je vous l'ai dit il y a longtemps, je ne veux point
faire sensation, je veux vgtailler dcemment. Cependant je vous dirai
bien en confidence que je ne suis pas parvenu  un atmosphre bien
_imposant_ [179]. Il y a quelques jours que la duchesse, en parlant du
service de gentilhomme de la chambre, qui ne consiste qu' faire asseoir
les gens selon leur rang, dans l'absence du grand-marchal, dit,  mon
grand tonnement et scandale: Ce sera bien drle de voir Constant faire
son service. Que diable y aura-t-il donc de si drle?...

[Note 177: L'pigramme s'chappe malgr lui, et il donne un petit coup
de griffe  la femme auteur.]

[Note 178: Il avait, prononc  l'allemande.]

[Note 179: Il se trompe de genre pour atmosphre, comme le font, au
reste, beaucoup de Franais eux-mme.]

Au milieu de ces sottes fonctions, de ses ennuis, de ses bavardages
pistolaires, il se remet  l'tude; car, qu'on ne l'oublie pas, l'tude
a toujours ses heures rserves au fond de ces existences qui plus tard
marqueront; il avait entrepris une _Histoire de la Civilisation en
Grce_, il relit ses classiques sur le conseil de Mme de Charrire,
laquelle les lisait elle-mme dans les textes, au moins les latins. La
lettre se termine ainsi par une dernire feuille date du 17 au matin:

... J'ai repris mes petits Grecs qui grossissent  vue d'oeil. Quand
ils seront arrivs  grandeur naturelle, je les envoie dans le monde _to
shift for themselves_. J'ai tout plein de ressources; mais, comme je
vous le disais vendredi, je n'en fais que peu d'usage. Suivant votre
conseil, je compte prendre une heure avec un professeur ici pour relire
tous mes classiques. C'est un plaisir de faire quelque chose d'utile que
vous avez conseill. Adieu, madame. Mille et mille choses  tous ceux
qui veulent bien penser au _diable blanc_ [180]. Le petit _Jaman_ est
superbe, voil pour Mlle Louise. Les sapins de ce pays-ci sont tordus,
petits et vilains: je ne conseille pas  Mlle Henriette d'envoyer jamais
de traneau en prendre ici. Adieu, madame. Barbet, le plus aim qui fut
jamais au monde, adieu.

[Note 180: C'tait apparemment son sobriquet  Colombier.]

Le moment o Benjamin Constant peut rfuter avec une entire sincrit
les petites mfiances de Mme de Charrire et o il continue d'tre
pleinement sous le charme du souvenir est si court et si prompt 
s'envoler, que nous donnerons encore quelques pages qui en sont la vive
et bien affectueuse expression.

Brunswick, ce 19 mars 1788.

Que bni soit l'instant o mon aimable Barbet est n! Que bni soit
celui o je l'ai connu! Que bnie soit l'influence perfide qui m'a fait
passer deux mois  Colombier et quinze jours chez M. de Leschaux [181]! Le
courrier qui arrive ordinairement le mardi n'est arriv qu'aujourd'hui,
et, en ne recevant point de lettres de vous hier, je m'tais rsign et
j'attendais vendredi avec crainte et impatience. Jugez de mon plaisir
quand,  mon rveil, mon fidle de Crousaz [182] m'a prsent le petit
Perse.

[Note 181: Ou Leschot; c'tait le docteur qui logeait  ct de
Colombier.]

[Note 182: Son domestique.]

Il y a un bien mauvais raisonnement dans cette lettre dont je vous
remercie si vivement, et je ne sais si ce raisonnement ne mriterait pas
que j'touffasse ma reconnaissance._ Dans quelques semaines, dans peu
de jours peut-tre, vous aurez des habitudes et des occupations avec
lesquelles vous vous passerez trs-bien de ces frquentes lettres._
Qu'est-ce, s'il vous plat, que cela veut dire? _Aussi longtemps que
vous aurez des visites  faire, des devoirs de socit  remplir, des
terrains  sonder, des arrangements  prendre, vous aurez besoin de mes
lettres, parce que vous n'aurez pas d'intrt assez vif pour que vous
m'oubliiez; mais quand vous aurez fait toutes vos visites, que vous
n'aurez plus rien  faire, que votre curiosit, si vous en avez, sera
rassasie jusqu'au dgot, que vous saurez d'avance ce qu'on vous dira,
et que votre journe de demain sera la soeur et la jumelle la plus
ressemblante de l'ennuyeuse journe d'aujourd'hui, oh! alors je ne vous
crirai plus si souvent, parce que les vifs plaisirs de votre manire de
vivre vous tiendront lieu de mon amiti._ Barbet, Barbet, vous tes bien
aimable et je vous aime bien tendrement; mais vous raisonnez bien mal,
et vos raisonnements me font de la peine pour vous et pour moi.

Dites-moi un peu, singulire et charmante personne, o tend cette
modestie? Croyez-vous rellement que j'aie tant de penchant  la
confiance et  l'ingratitude qu'au bout de trois ou quatre semaines je
me sois form quelque douce habitude avec quelque _fraulein_ allemande
ou quelque _hofdame_ qui me tienne lieu de vous et de votre amiti!
Croyez-vous que tant de douceur, de bont, de charme (je ne puis
exprimer autrement ce que vous avez pour moi) soit aisment remplac
et aisment oubli? Croyez-vous que, quand mme je ne serais point
susceptible d'amiti, quand ce serait sans reconnaissance et sans
tendresse que je pense  notre sjour de deux mois ensemble,  cette
espce de sympathie qui nous unissait,  l'intrt que vous preniez 
moi malade, maussade, abandonn, exil, perscut, je sois assez bte
pour ne pas regretter cette intelligence mutuelle de nos penses qui
circulait, pour ainsi dire, de vous  moi et de moi  vous? Est-ce un
air? est-ce un ton? est-ce pour me dire quelque chose? Je suis port 
le croire. Entre beaucoup d'amis, les reproches et les doutes reviennent
 mes: _Eh bien! madame?_ c'est pour relever la conversation qui tombe.
Mais en avons-nous besoin? Croyez, madame, que rien ne me fera moins
regretter ni moins dsirer votre amiti et notre runion (voil une
sotte et singulire phrase; mais vous la comprenez, et je vous demande
pardon du _croyez, madame,_ et de l'quivoque). Rien ne me fera oublier
combien j'ai t heureux prs de vous; je ne formerai jamais d'habitude
qui vous rende moins chre, et jamais occupation quelconque ne me
tiendra lieu de vous. C'est pour la dernire fois que je l'cris, parce
que me justifier m'afflige. J'ai un grand plaisir  vous dire: Je vous
aime, mais j'ai encore plus de peine  imaginer que vous en doutez.
Dsormais toutes les pages o vous vous livrerez  cette dfiance et
 cette modestie d'acquit, je les regarderai comme blanches, et je me
dirai: Mme de Charrire m'aime encore assez pour me faire savoir qu'elle
ne m'a pas oubli entirement, et pour cela elle a proprement pli une
feuille de papier blanc et l'a cachete du petit _Perse_; je lui en
suis bien oblig, mais je suis bien fch qu'elle n'ait rien eu 
m'crire, et que du papier blanc soit la marque de souvenir qu'elle ait
cru devoir m'envoyer.

Le 20 de mars et le dix-neuvime jour de mon ennuyeuse rsidence dans
cet ennuyeux pays.

 dix heures du matin.

Je travaille  mes petits Grecs de toutes mes forces, et je les trouve,
quelque mdiocres qu'ils soient, beaucoup meilleure compagnie que les
gros Allemands qui m'environnent. Mais ce ne sont plus les petits Grecs
que vous connaissez; c'est un tout autre plan, un autre point de vue,
d'autres objets  considrer. Ce que vous avez lu n'tait qu'une
traduction faite  la hte pour plaire  mon pre, et que je n'avais
jamais revue, lorsqu'il voulut  toute force la faire imprimer[183]. Ce
que je fais sera une histoire de la civilisation graduelle des Grecs
parles colonies gyptiennes, etc., depuis les premires traditions
que nous avons sur la Grce jusqu' la destruction de Troie, et une
comparaison des moeurs des Grecs avec les moeurs des Celtes, des
Germains, des cossais, des Scandinaves, etc. Vous sentez que vos
critiques sur les phrases enchevtres me seraient un peu inutiles; mais
je vous enverrai des demi-feuilles bien serres de mes Grecs actuels
lorsqu'ils seront un peu plus avancs, et je vous demanderai les
critiques les plus svres: vous garderez les demi-feuilles, parce que
vous aurez ainsi plus prsent et plus net l'ensemble de tout l'ouvrage,
et vous ne m'enverrez que les remarques. Je suis trs-orgueilleux que
M. Chaillet s'intresse  quelque chose que je fais, et cet orgueil
me rendra peut-tre moins docile, mais non pas moins reconnaissant.
Pourrez-vous m'envoyer le _Necker_? Cela me ferait un bien grand
plaisir. Mais si cela tait bien difficile et que cela vous donnt bien
de la peine, ou que cela ne vous plt pas, j'y renoncerais avec regret,
mais sans murmurer...

[Note 183: Benjamin Constant, nous apprend M. Gaullieur, avait
entrepris une traduction de l'_Histoire de la Grce_, par Gillies
(_History of the ancient Greece, its Colonies and Conquests_); mais,
prvenu par un autre crivain, comme pour l'_Histoire de la Corse_,
il renona  son projet. Cependant, pour ne pas perdre entirement le
_fruit de ses veilles_, comme on dit, il se dcida  publier un spcimen
de sa traduction ( Londres, et  Paris chez Lejay, 1787): Il existe,
dit-il dans sa prface, un autre ouvrage en anglais dont le sujet
n'est pas moins intressant et dont les vues sont plus vastes et plus
importantes, qui sera dsormais l'objet de tous mes efforts; je veux
parler de l'_Histoire de la Dcadence et de la Chute de l'Empire
romain_, par M. Gibbon. Mais comme il ne faut pas dfigurer les
chefs-d'oeuvre des grands matres, je veux, avant de me livrer  ce
travail, consulter le public et savoir si mon style et mes connaissances
dans les deux langues pourront y suffire. C'est dans ce dessein, et non
pour tre compar au traducteur de M. Gillies (Carra), que je publie cet
essai. Cet opuscule, intitul _Essai sur les Moeurs des temps hroques
de la Grce_, est bien certainement la premire publication imprime
de Benjamin Constant. Tous les bibliographes jusqu'ici l'ont ignor.
Barbier attribue fautivement l'_Essai_  Cantwell. Quant  la traduction
de Gibbon, Benjamin Constant ne sut pas non plus arriver  temps; il fut
devanc par Leclerc de Sept-Chnes et son royal collaborateur, Louis
XVI; leur premier volume parut en 1788. Gibbon, qui vivait  Lausanne,
avait fort encourag Benjamin Constant  traduire son livre, et il
regretta beaucoup ce peu de fixit, qui fit manquer le jeune auteur 
une sorte d'engagement envers le public.]

Le 21.

Je puis vous jurer qu'en vous supposant au milieu de Neuchtel, dans
une grande assemble, chez Mme du Peyrou, jouant au _tricette_, ou dans
une assemble de savants Lausannois, au samedi de Mme de Charrire de
Bavoie, vous n'aurez pas une _adequate idea_ de l'ennui de cette ville.
Il y a quelque chose de si morne dans son aspect mme, quelque chose de
si froid dans ses habitants, quelque chose de si languissant dans leur
_intercourse together_, quelque chose de si _unsociable_ dans leur
manire de se voir; ils n'ont ni intrigues de cour, ni intrigues de
coeur, ni intrigues de libertinage; il y a des femmes de la cour qui
couchent avec leurs laquais; il y a des _street-walkers_ qui sont 
l'usage des soldats et des gentilshommes de la cour qui en veulent. Il
y a bien encore des filles entretenues que les Anglais, entre autres,
logent, nourrissent et habillent pour aller tuer le temps; mais toute
cette tuerie de temps est si maussade, c'est avec tant de peine qu'on
parvient  le tuer tout  fait, et il a des moments d'agonie si pnibles
pour son bourreau! Il y a bien aussi tous les quinze jours un opra
italien, o trois acteurs et trois actrices, dont l'une est borgne et
a une jambe de bois, nous jouent des farces auxquelles personne ne
comprend rien (car il n'y a pas deux personnes qui sachent l'italien
ici). Il y a aussi des remparts o il y a un pied de boue, des fosss o
les gouts de la ville se dchargent des deux cts, des sentinelles
a chaque pas, et on peut s'y promener et y enfoncer  cheval jusqu'
mi-jambe. Il y a aussi des Anglais qui s'enivrent et qui jouent au
pharaon.

 propos de pharaon, j'y ai jou deux fois: j'ai perdu peu de chose;
mais je crains de m'y laisser entraner, et, pour prvenir toute
sduction, je vous envoie un engagement solennel de ne plus jouer aucun
jeu de hasard ni de commerce entre hommes d'ici  cinq ans. Vous verrez
tout ce que j'y atteste et tout ce que j'y prends  tmoin de ma
rsolution. Un engagement o je consens  perdre votre amiti si je le
romps, je ne le violerai srement pas[184].

[Note 184: Voici le texte anglais de ce singulier engagement, dont
nous conservons, dit M. Gaullieur, l'original crit sur une carte (un
valet de coeur), et dment sign. Pour qui connat la vie ultrieure
de Benjamin Constant, la pice a tout son prix: By all that is
deemed honorable and sacred, by the value I set upon the esteem of my
acquaintance, by the gratitude I owe to my father, by the advantages
of birth, fortune and education, which distinguish a gentleman from
a rogue, a gambler and a blackguard, by the rights I have to the
friendship of _Isabella_ and the share I have in it, I hereby pledge
myself, never to play at any chance game, nor at any game, unless forced
by a lady, from this present date to the 1st of january 1793: which
promise if I break, I confess myself a rascal, a liar, and a villain,
and will tamely submit to be called so by every man that meets
me.--Brunswick, the 19th of march 1788.

H. B. DE CONSTANT.]

Je relis ma lettre, et dans la seconde page je vois un _de toutes mes
forces_,  propos de mes Grecs, qui n'est malheureusement pas tout 
fait vrai. J'y travaille, mais ce n'est pas de toutes mes forces, c'est
languissamment.

Au sein de cette _Botie brunswickoise_, comme il l'appelle, Benjamin
Constant ne tarde pourtant pas  faire quelque trouvaille de personnes
assez distingues. Il y rencontre, il y apprcie M. de Mauvillon, l'ami
et le collaborateur de Mirabeau, ou, pour mieux dire, _le seul auteur_
de l'ouvrage sur la _Monarchie prussienne_; Mme de Mauvillon elle-mme
est une femme de mrite et spirituelle. Mais bientt il se dissipe
ailleurs, il se rpand; il s'applique  justifier les reproches de Mme
de Charrire. Il a beau lui crire encore de profondes et dsespres
tristesses, comme celle-ci: Je me suis livr  une paresse mlancolique
qui m'empche de faire des visites, et, quand j'en fais, de parler[185].
En tout je suis (je ne sais si vous ne croirez pas que je vous trompe
pour mes menus plaisirs) trs-malheureux. Mais enfin la vie se passe, et
mourir aprs s'tre amus ou s'tre ennuy dix ou vingt ans, c'est
la mme chose. Il y a dj quarante-quatre jours que je suis ici, et
cinquante-sept que je ne vous ai pas vue. Quand il y en aura cent
quatorze, ce sera toujours le double de gagn, et le tiers d'une anne
_will have been crept through_[186]. Que font,  propos, vos pauvres
petits orangers que vous vouliez planter? l'avez-vous fait? sont-ils
venus? vivent-ils encore? Je ne veux pas en planter, moi. Je ne veux
rien voir fleurir prs de moi. Je veux que tout ce qui m'environne soit
triste, languissant, fan[187]... Il lui dit encore: Adieu, vous que
j'aime autant que je vous aimais, mais qui avez dtruit la douceur que
je trouvais  vous aimer, et qui m'avez arrach les pauvres restes de
bonheur qui me rendaient la vie supportable. Il cherche pourtant 
retrouver ces pauvres restes et  ne pas tout perdre, quoi qu'il en
dise. L'aveu lui en chappe  la lettre suivante qui est de sept
semaines ou deux mois tout au plus aprs: 9 juin 1788. Vous demandez
ce que j'ai produit d'effet  la cour: je m'y suis fait quatre ennemis,
entre autres deux A. S. (altesses srnissimes), par de sottes
plaisanteries dans des moments de mauvaise humeur. Je m'y suis fait sept
 huit amis, mais de jeunes filles, une bonne et aimable femme, voil
tout. Les circonstances ont chang mon got:  Paris, je cherchais
tous les gens d'un certain ge, parce que je les trouvais instruits et
aimables; ici, les vieux sont ignorants comme les jeunes, et roides de
plus. Je me suis jet sur la jeunesse, et, _quoi qu'on die_, je ne parle
presque plus  des femmes de plus de trente ans. Au fond, quand j'y
pense, tout ceci est indigne de vous et de moi: mdire un peu, biller
beaucoup, se faire par-ci par-l des ennemis, s'attacher par-ci par-l
quelques jeunes filles, se voir faner dans l'indolence et l'obscurit,
voir jour aprs jour et semaine aprs semaine passer, _Kammerjunker_[188],
et quoi encore? _Kammerjunker_, quelle occupation! Enfin vous tes au
fait. _Virginibus puerisque canto_.

[Note 185: Il est trs-certain que, dans cette premire partie de sa
vie, Benjamin Constant tait volontiers taciturne: ceux qui l'avaient vu
 Lausanne et mme  Colombier, et qui le revirent  Paris dans l't de
1795, ne le trouvaient pas le mme homme, tant il leur parut brillant de
conversation dans le salon de Mme de Stal, tenant tte avec entrain et
saillie aux personnages divers et de tous bords qui s'y pressaient. On
peut dire que jusque-l l'air et le stimulant lui manquaient. On me
demandait hier pourquoi je ne parlais pas, C'est, ai-je rpondu, que
rien ne m'ennuie tant que ce qu'on me dit, except ce que je rponds.]

[Note 186: Cette habitude qu'a Benjamin Constant d'emprunter 
l'anglais et quelquefois  l'allemand pour relever ses phrases rappelle
ce qu'il dit dans _Adolphe_: Les idiomes trangers rajeunissent les
penses et les dbarrassent de ces tournures qui les font paratre tour
 tour communes et affectes. Il use abondamment de la recette. On sent
qu' cette priode de sa vie il est entre trois langues, et comme entre
trois patries; il n'a pas encore fait son choix. Cette facilit de
recourir familirement  une langue trangre, ds qu'elle vous offre un
terme  votre convenance, est attrayante, mais elle a son cueil; il en
rsulte que, lorsqu'on s'y abandonne, on nglige de faire rendre  une
seule langue tout ce qu'elle pourrait donner.]

[Note 187: Ces dernires paroles pourraient servir d'pigraphe 
_Adolphe_, qui est, en effet, un livre triste et fan, d'une teinte
grise. _Je ne veux rien voir fleurir prs de moi!_ le voeu a t
rempli.]

[Note 188: Chambellan.]

Qu'il lui rpte, aprs cela, qu'il l'aime, elle sait ce que ce mot veut
dire; c'est pour d'autres qu'il _chante_ dsormais. Les confidences qui
suivent ne lui laisseraient gure d'illusion, si elle tait femme  en
garder[189]. Benjamin Constant voit beaucoup ds lors une jeune personne
(Wilhelmina ou _Minna_) attache  la duchesse rgnante, et songe
srieusement  l'pouser; il mle d'une faon trange ces esprances
nouvelles aux souvenirs de fidlit qu'il prtend garder, et il fait du
tout un hommage trs-bigarr  Mme de Charrire. Ainsi, aprs de longs
dtails sur sa sant, de plus en plus chtive et nerveuse: Mon humeur,
crit-il, comme cela est tout simple, se ressent beaucoup de ces
variations. Je suis quelquefois mlancolique  devenir fol, d'autres
fois mieux, jamais gai ni mme sans tristesse pendant une demi-heure. Si
vous voyiez comme Minna me console, me supporte, me plaint, me calme,
vous l'aimeriez. Vous l'aimez dj, n'est-ce pas? Il y aura bientt un
an que j'arrivai  pied  huit heures du soir  Colombier, le 3 octobre
1787. J'avais de jolis moments qui m'attendaient sans que je le
susse... On se demande si c'est sans ironie qu'il poursuit de la sorte,
si un nuage de germanisme, comme il arrive trop souvent en ces liaisons
mixtes d'au del du Rhin, lui drobe  lui-mme l'indlicatesse de
l'accommodement, ou s'il n'y a pas dans son fait une pointe de cruaut
trs-franaise, comme de quelqu'un qui sait trop bien son Laclos.

[Note 189: Elle en gardait trs-peu, il est le premier  l'attester:
Je veux faire rougir une personne que j'aime de sa disposition
 prendre ma plus simple, ma plus nave pense pour un mensonge
prmdit... Une pense _nave_! elle ne pouvait admettre en lui cela.]

On n'a pas les rponses de Mme de Charrire, ou du moins nous n'en avons
sous les yeux que quelques-unes; ces rponses existent pourtant, elles
sont en d'autres mains. Qu'y verrait-on? Nous ne croyons pas nous
tromper ni mme deviner trop au hasard, en affirmant que, sur un fonds
d'indulgence et sous un air d'enjouement, des accents douloureux en
sortiraient. Ces lettres, d'un ton parfaitement vrai, d'une impression
profondment triste, seraient celles,  coup sr, d'une femme qui parle
avec un coeur gnreux et froiss, d'une pauvre personne suprieure 
qui l'esprit, la distinction, la sensibilit, n'ont t qu'un tourment
de plus. Benjamin Constant semble lui-mme reconnatre ce qu'elle
souffre lorsque, dans cette lettre o il prodigue de si quivoques
panchements, il lui chappe de dire  propos des _gards_ qui sont une
triste manire de rparer: Une cruelle exprience dont je suis bien
fch que vous soyez la victime m'a trop prouv que des gards ne
suffisent pas. Elle souffrait de bien des manires, elle manquait de
secours et d'appui dans ses alentours, elle en venait  douter tout 
fait d'elle-mme: Vous n'avez pas comme moi ces moments o je ne sais
plus seulement si j'ai le sens commun, mais encore faudrait-il tre
connue et entendue! Et faisant allusion  ce qu'elle avait pu esprer
d'tre un moment pour lui, elle disait encore: On ne veut pas seulement
que quelqu'un s'imagine qu'il pouvait tre aim et heureux, ncessaire
et suffisant  un seul de ses semblables. Cette illusion douce et
innocente, on a toujours soin de la prvenir ou de la dtruire.

Certes, Mme de Charrire ne fut jamais pour Benjamin Constant une
Ellnore; elle n'en eut jamais la prtention, je crois; son ge tait
trop disproportionn. Elle eut toujours assez de raison pour se dire,
sans avoir besoin que d'autres le lui rappelassent, que si elle avait
su garder, possder presque durant ces six semaines le jeune M. de
Constant, c'est qu'il tait malade, qu'il ne pouvait se distraire
ailleurs, qu'autrement il se serait vite ennuy. Pourtant le coeur a des
contradictions tellement inexplicables, qu'elle put amrement souffrir
de voir s'chapper sans retour ce qu'elle n'avait jamais ni espr ni
rclam de lui. On peut dire de l'Ellnore de Benjamin Constant comme
de cette Vnus de l'antiquit, qu'elle est encore moins un portrait
particulier qu'un compos de bien des traits, un abrg de bien des
portraits dont chacun a contribu pour sa part. Mme de Charrire fut
peut-tre la premire  lui faire entendre, mme en l'touffant, ce
genre de reproche et de plainte,  lui faire comprendre cette souffrance
qui tient  l'ingalit d'un noeud.

C'est  ce moment qu'un grave incident survint dans l'existence de
Benjamin Constant. L'affaire de son pre clata en Hollande; nous avons
dj indiqu que M. de Constant pre, accus par des officiers de son
rgiment, crut devoir, dans le premier instant, se drober par la fuite
 l'animadversion et aux manoeuvres de ses ennemis. Cette catastrophe
soudaine, dans laquelle Benjamin se montra un fils dvou et ne songea
plus qu' dfendre l'honneur de son nom, vint troubler et empoisonner
les prliminaires et les premiers mois de son mariage, qui eut lieu au
commencement de 1789. Il fit le voyage de La Haye; il s'y retrouvait
en prsence de la famille de Mme de Charrire. Celle-ci lui donna
apparemment quelque conseil trop particulier, elle crut pouvoir toucher,
en amie confiante et sre, le point douloureux; au lieu de modrer, elle
irrita. Elle reut de La Haye la lettre la plus trange, la plus dure,
la plus offensante: Votre manire mystrieuse d'crire m'ennuie et me
fatigue; je n'aime pas les sibylles. Il faut parler clair ou se taire;
d'autant plus que j'ai  peine le temps de vous rpondre et encore moins
celui de vous deviner. Je n'ai rien  attnuer... La conduite de mon
pre, dans toutes ses parties, a t lgale, except lorsque la force
ouverte l'a cart d'ici. Dans plusieurs points, elle a t infiniment
mritoire. Si vous me disiez ce qu'on vous a racont, je pourrais vous
clairer; mais, avec votre affectation de brivet que vous croyez si
majestueuse, je ne puis rien vous dire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous
ait en sa sainte garde, etc. Ce 14 septembre 1789. La rponse ou le
projet de rponse qu'elle lui adressait est sous nos yeux, sur le papier
mme et au revers de la lettre d'injure: Faites-moi la grce de me dire
si vous tes bien ingrat et bien mauvais, ou si vous n'tes qu'un peu
fou. Il se pourrait mme que ce ne ft qu'une folie passagre, et en ce
cas-l je la compterais pour peu de chose... Suivent plus de dtails
qu'on n'en pourrait dsirer. Elle garda cette rponse et ne l'envoya
pas. Au jour de l'an 1790, Benjamin Constant lui rcrivit, elle fut
_transporte de plaisir_; la correspondance se rengagea dans les mois
suivants[190]; il tait mari, il tait occup  suivre ce procs pour
son pre, ses affaires se drangeaient; il rpondait, aprs avoir reu
d'elle quelque lettre de clmence et de tristesse: Votre dernire
lettre m'a fait grand plaisir, un plaisir ml d'amertume comme de
raison, un plaisir qui fait dire  chaque mot: _C'est bien dommage!_
Effectivement c'est bien dommage que le sort nous ait si entirement,
et pour jamais spars. Il y a entre nous un point de rapprochement
qui aurait surmont toutes les diffrences de gots, de caprices,
d'engouements qui auraient pu s'opposer  notre bonne intelligence;
nous nous serions souvent spars avec humeur, mais nous nous serions
toujours runis. C'est bien dommage que vous soyez malheureuse 
Colombier, moi ici; vous malade, moi ruin; vous mcontente de
l'indiffrence, moi indign contre la faiblesse, et si loigns l'un
de l'autre que nous ne pouvons mettre ni nos plaintes, ni nos
mcontentements, ni nos ddommagements ensemble. Enfin vous serez
toujours le plus cher et le plus trange de mes souvenirs. Je suis
heureux par ma femme, je ne puis dsirer mme de me rapprocher de vous
en m'loignant d'elle, mais je ne cesserai jamais de dire: C'est bien
dommage! Votre ide me rend toujours une partie de la vivacit que m'ont
te les malheurs, la faiblesse physique, et mon long commerce avec des
gens dont je me dfie. On ne peut pas me parler de vous sans que je me
livre  une chaleur qui tonne ceux qui souvent ne m'en parlent que par
dsoeuvrement ou faute de savoir que me dire.  des soupers o je ne dis
pas un mot, si quelqu'un me parle de vous, je deviens tout autre. On dit
que le Prtendant, abruti par le malheur et le vin, ne se rveillait de
sa lthargie que pour parler des infortunes de sa famille... (11 mai
1790).

[Note 190: Nous avons donn,  la suite de _Caliste_ (dition de
1847), quelques lettres de Mme de Charrire  Benjamin Constant, dont la
premire se rapporte  ce moment de reprise.]

Quoi qu'il en soit de cette reprise, qui dure sans interruption pendant
les trois annes suivantes, il y a eu, depuis la lettre de La Haye, un
dchirement, un _accroc_ notable dans leur liaison. Si peu idale, si
peu riche d'illusion qu'on la fasse  aucun moment, elle achve ds
lors de perdre sa lueur, elle se dcolore de plus en plus; entre eux, 
partir de ce jour (septembre 1789), comme entre Adolphe et Ellnore, des
mots _irrparables_ avaient t prononcs. Pour l'observateur, pour
le moraliste qui tudie curieusement le fond des caractres, celui
de Benjamin Constant ne se dessine sans doute que mieux; ce _mlange
d'gosme et de sensibilit_, qui se combine dans la nature d'Adolphe
pour son malheur et celui des autres, n'est plus dsormais masqu par
rien; il se remet  crire  Mme de Charrire comme  l'esprit le
plus suprieur qu'il connaisse; il lui dit tout et plus que tout, il
s'analyse et se dnonce impitoyablement lui-mme, il ne craint plus
d'offenser en elle cette premire dlicatesse ni mme cette pudeur de
l'amiti qu'il a viole une fois; les confidences les plus tranges, les
plus particulires, se multiplient et s'entre-croisent; il sait tre
encore aimable, encore touchant par accs, spirituel toujours[191], mais
aussi il ose avoir toute sa scheresse, tout son ennui dsolant; il y
a du cynisme parfois. Et ici ce n'est pas  lui que nous en ferons le
reproche, c'est  elle pour l'avoir permis, pour avoir t philosophe et
de son sicle au point d'oublier combien elle favorisait l'aridit de ce
jeune coeur en se faisant la confidente de son libertinage d'esprit.

[Note 191: La jolie lettre que nous avons donne prcdemment, 
l'appui de ses opinions _anti-religieuses_ d'alors, et o il parle d'un
chevalier de Revel qu'il a vu  La Haye, se rapporte aux premiers temps
de cette reprise (4 juin 1790).]

On n'attend pas des preuves, on a dj des chantillons. Nous avons hte
d'arriver  la politique, qui va devenir sa distraction, son recours, et
 laquelle il essaiera de se prendre pour s'tourdir. Comme explication
ncessaire toutefois, comme image complte de sa situation malheureuse
en ces annes de Brunswick, il faut savoir que ce premier mariage qu'il
venait de contracter si  la lgre tourna le plus fcheusement du
monde; que, ds juillet 1791, il en tait  reconnatre son erreur;
qu'il rsumait son sort en deux mots: _l'indiffrence, fille du mariage,
la dpendance, fille de la pauvret_; que l'indiffrence bientt fit
place  la haine; qu'aprs une anne de supplice, il prit le parti de
tout secouer: On se fait un mrite de soutenir une situation qui ne
convient pas; on dirait que les hommes sont des danseurs de corde.
Le divorce tait dans les lois, il y recourut; ce n'avait t qu' la
dernire extrmit: Si elle et daign allger le joug, crivait-il, je
l'aurais tran encore; mais jamais que du mpris!... Ah! ce n'est
pas l'esprit qui est une arme, c'est le caractre. J'avais bien plus
d'esprit qu'elle, et elle me foulait aux pieds. Le procs qui devait
amener le divorce trana en longueur. Le 25 mars 1793, dans son
impatience d'en finir, il s'criait: Hymen! Hymen! Hymen! quel
monstre! Le 31 mars, six jours aprs, en apprenant la dcision, il
crivait: Ils sont rompus, tous mes liens, ceux qui faisaient mon
malheur comme ceux qui faisaient ma consolation, tous, tous! Quelle
trange faiblesse! Depuis plus d'un an je dsirais ce moment, je
soupirais aprs l'indpendance complte; elle est venue et je frissonne!
je suis comme atterr de la solitude qui m'entoure; je suis effray de
ne tenir  rien, moi qui ai tant gmi de tenir  quelque chose... Ainsi
allait ce triste coeur mobile, ainsi va le pauvre coeur humain.

Il tait temps, on le voit, que la politique vnt jeter quelque varit
et quelque ressource, susciter un but, mme factice,  travers ces
misres obscures o il se consumait. Il l'aborde du premier jour avec
inconsquence; mme avant 89, il est dmocrate, il rve  dix-neuf
ans la rpublique amricaine et je ne sais quel ge d'or de puret et
d'galit au del des mers, tandis qu'en attendant il se ruine de toute
faon  Paris, qu'il pratique de son mieux le vers de Voltaire:

  Dans mon printemps j'ai hant les vauriens,

et mne la vie d'un jeune patricien assez dissolu. Ces inconsquences
sont ordinaires de tout temps; elles l'taient surtout  la veille de
89. Sa condition  Brunswick ne fait que le rejeter plus avant dans
le mpris des grands et des cours, mais elle n'est gure propre 
lui rendre cette estime srieuse et ce respect de l'humanit qui est
pourtant le fond de toute politique gnreuse et librale. Son esprit
nous tale tour  tour sur ce point toutes ses vicissitudes: Je crois
que je me livrerai  la botanique, crit-il le 17 septembre 1790, ou 
quelque science de faits. La morale et la politique sont trop vagues,
et les hommes trop plats et inconsquents. Tout en prenant cette
rsolution, je suis  faire un ouvrage politique qui doit tre achev en
un mois pour de l'argent. Je me suis mis en tte qu'avec les restes de
mon esprit je pourrais payer mes dettes, et j'ai fait avec un libraire
l'accord de lui faire un petit ouvrage d'environ cent pages (anonyme,
comme vous le sentez bien) sur la rvolution du Brabant... Ces projets,
ces bauches d'ouvrages dmocratiques se succdent rapidement sous sa
plume et occupent ses loisirs de chambellan. Nous le retrouvons occup
plus sincrement  rfuter Burke dans la lettre suivante, qui est bien
assez jolie pour tre cite en entier; elle est de sa meilleure et de
sa plus voltairienne manire. Il a repris, en l'crivant, ses _high
spirits_, comme il dit.

Ce 10 dcembre 1790.

Je relis actuellement les lettres de Voltaire. Savez-vous que ce
Voltaire que vous hassez tait un bon homme au fond, prtant, donnant,
obligeant, faisant du bien sans cet amour-propre que vous lui reprochez
tant? Mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Il s'agit qu'en relisant
sa correspondance, j'ai pens que j'tais une grande bte et une
trs-grande bte de me priver d'un grand plaisir parce que j'ai de
grands chagrins, et de ne plus vous crire parce que des coquins me
tourmentent. C'est--dire que, parce qu'on me fait beaucoup de mal,
je veux m'en faire encore plus, et que parce que j'ai beaucoup
d'afflictions, je veux renoncer  ce qui m'en consolerait. C'est tre
trop dupe. Je mne ici une plate vie, et, ce qui est pis que plat,
je suis toujours un pied en l'air, ne sachant s'il ne me faudra pas
retourner  La Haye, pour y rpter  des gens qui ne s'en soucient
gure qu'ils sont des faussaires et des sclrats. Cette perspective
m'empche de jouir de ma solitude et de mon repos, les deux seuls biens
qui me restent. Elle m'a aussi souvent empch d'achever des lettres que
j'avais commences pour vous. Ma table est couverte de ces fragments qui
ont toujours la longueur d'une page, parce qu'alors je suis oblig de
m'arrter, et quelque chienne d'ide vient  la traverse; je jette ma
lettre, et je ne la reprends plus. Dieu sait si celle-ci sera plus
heureuse. Je le dsire de tout mon coeur. Je m'occupe  prsent  lire
et  rfuter le livre de Burke contre les _levellers_ franais. Il y a
autant d'absurdits que de lignes dans ce fameux livre; aussi a-t-il un
plein succs dans toutes les socits anglaises et allemandes. Il dfend
la noblesse, et l'exclusion des sectaires, et l'tablissement d'une
religion dominante, et autres choses de cette nature. J'ai dj beaucoup
crit sur cette apologie des abus, et si le maudit procs de mon pre
ne vient pas m'arracher  mon loisir, je pourrais bien pour la premire
fois de ma vie avoir fini un ouvrage. Mes _Brabanons_[192] se sont en
alls en fume, comme leurs modles, et les 50 louis avec eux. Le moment
de l'intrt et de la curiosit a pass trop vite. Vous ne me paraissez
pas dmocrate. Je crois comme vous qu'on ne voit au fond que la fourbe
et la fureur; mais j'aime mieux la fourbe et la fureur qui renversent
les chteaux forts, dtruisent les titres et autres sottises de cette
espce, mettent sur un pied gal toutes les rveries religieuses, que
celles qui voudraient conserver et consacrer ces misrables avortons
de la stupidit barbare des Juifs, ente sur la frocit ignorante des
Vandales. Le genre humain est n sot et men par des fripons, c'est la
rgle; mais, entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau et
aux Barnave plutt qu'aux Sartine et aux Breteuil... Je serais bien aise
de revoir Paris, et je me repens fort, quand j'y pense, d'avoir fait
un si sot usage, quand j'y tais, de mon temps, de mon argent et de ma
sant. J'tais, n'en dplaise  vos bonts, un sot personnage alors avec
mes... et mes... etc., etc. (_Il indique deux ou trois noms de femmes_.)
Je suis peut-tre aussi sot  prsent, mais au moins je ne me pique plus
de veiller, de jouer, de me ruiner, et d'tre malade le jour des excs
sans plaisir de la nuit. Si une fois le hasard pouvait nous runir 
l'htel de la Chine, dt _Schabaham_[193], qui est au fond une bonne
femme, et Mme Suard, qui est plus ridicule et n'est pas si bonne, nous
ennuyer quelquefois!... Ma lettre est une assez plate et dcousue
lettre, mais mon esprit n'est pas moins plat ni moins dcousu. La vie
que je mne m'abrutit. Je deviens d'une paresse inconcevable, et c'est 
force de paresse que je passe d'une ide  l'autre. Je voudrais pouvoir
me donner l'activit de Voltaire. Si j'avais  choisir entre elle et son
gnie, je choisirais la premire. Peut-tre y parviendrai-je quand je
n'aurai plus ni procs ni inquitudes. Au reste, je m'accroche aux
circonstances pour justifier mes dfauts. Quand on est actif, on l'est
dans tous les tats, et quand on est aussi paresseux et dcousu que je
suis, on l'est aussi dans tous les tats. Adieu. Rpondez-moi une bonne
longue lettre. Envoyez-moi du nectar, je vous envoie de la poussire,
mais c'est tout ce que j'ai. Je suis tout poussire. Comme il faut finir
par l, autant vaut-il commencer aussi par l.

[Note 192: Il s'agit de ce petit ouvrage sur la rvolution du Brabant
dont il parlait tout  l'heure.]

[Note 193: Mme Saurin,  laquelle ils avaient donn ce sobriquet.]

Il revient  tout moment sur cette ide du nant des efforts et de la
volont; il rpte de cent faons qu'il n'existe plus. Il y a des jours
(comme dans la lettre prcdente) o il le dit avec tant d'esprit et
d'antithses, que Mme de Charrire a raison de lui rpondre qu'elle n'en
croit rien. Il le dit d'autres fois d'un ton de langueur si expressif
et si abandonn[194], avec une obstination d'analyse si dsesprante[195],
qu'elle s'effraie pour lui et lui prodigue d'affectueux, de salutaires
conseils: N'tudiez pas, mais lisez nonchalamment des romans et de
l'histoire. Lisez de Thou, lisez Tacite; ne vous embarrassez d'aucun
systme; _ne vous alambiquez l'esprit sur rien_, et peu  peu vous vous
retrouverez capable de tout ce que vous voudrez exiger de vous.

[Note 194: ... Si je pouvais m'astreindre  suivre un rgime, ma
sant se remettrait, mais l'impossibilit de m'y astreindre fait partie
de ma mauvaise sant; de mme que si je pouvais m'occuper de suite 
un ouvrage intressant, mon esprit reprendrait sa force; mais cette
impossibilit de me livrer  une occupation constante fait partie de la
langueur de mon esprit. J'ai crit il y a longtemps au malheureux Knecht
(un ami): _Je passerai comme une ombre sur la terre entre le malheur et
l'ennui!_ (17 septembre 1790.)]

[Note 195: (2 juin 1791.)... Ce n'est pas comme me trouvant dans des
circonstances affligeantes que je me plains de la vie: je suis parvenu
 ce point de dsabusement, que je ne saurais que dsirer, si tout
dpendait de moi, et que je suis convaincu que je ne serais dans aucune
situation plus heureux que je ne le suis. Cette conviction et le
sentiment profond et constant de la brivet de la vie me fait tomber
le livre ou la plume des mains, toutes les fois que j'tudie... Nous
n'avons pas plus de motifs pour acqurir de la gloire, pour conqurir un
empire ou pour faire un bon livre, que nous n'en avons pour faire une
promenade ou une partie de whist...]

Certes, il avait bien de la peine  prendre avec srieux et d'une
manire un peu suivie  la politique,  l'histoire, et  rfuter Burke
sans faiblir, celui qui crivait dans le mme moment:

Brunswick, ce 24 dcembre 1790.

... Plus on y pense, et plus on est _at a loss_ de chercher le _cui
bono_ de cette sottise qu'on appelle le monde. Je ne comprends ni le
but, ni l'architecte, ni le peintre, ni les figures de cette lanterne
magique dont j'ai l'honneur de faire partie. Le comprendrai-je mieux
quand j'aurai disparu de dessus la sphre troite et obscure dans
laquelle il plat  je ne sais quel invisible pouvoir de me faire
danser, bon gr, mal gr? C'est ce que j'ignore; mais j'ai peur qu'il
n'en soit de ce secret comme de celui des francs-maons, qui n'a de
mrite qu'aux yeux des profanes. Je viens de lire les _Mmoires de
Noailles_, par Millot, ouvrage crit sagement, un peu longuement, mais
pourtant d'une manire intressante et philosophique. J'y ai vu que
vingt-quatre millions d'tres ont beaucoup travaill pour mettre  la
tte de je ne sais combien de millions de leurs semblables un tre comme
eux. J'ai vu qu'aucun de ces vingt-quatre millions d'tres, ni l'tre
qui a t plac  la tte des autres millions, ni ces autres millions
non plus, ne se sont trouvs plus heureux pour avoir russi dans ce
dessein. Louis XIV est mort dtest, humili, ruin; Philippe V,
mlancolique et  peu prs fou; les subalternes n'ont pas mieux fini;
et puis voil  quoi aboutit une suite d'efforts, du sang rpandu, des
batailles sans nombre, des travaux de tout genre; et l'homme ne se
met pas une fois pourtant en tte qu'il ne vaut pas la peine de se
tourmenter aujourd'hui quand on doit crever demain. Thompson, l'auteur
des _Saisons_, passait souvent des jours entiers dans son lit, et quand
on lui demandait pourquoi il ne se levait pas: _I see no motive to rise,
man_, rpondait-il. Ni moi non plus, je ne vois de motifs pour rien dans
ce monde, et je n'ai de got pour rien.

Ce qui fait que Benjamin Constant est bien vritablement ce que j'ai
appel un _girondin_ de nature, un inconsquent qui obit non pas  des
principes, mais  des instincts, et qui ne cherchera gure jamais dans
les luttes publiques que de plus nobles motions, c'est qu'il persiste,
au milieu de ces dgots et de ces anantissements,  tre libral et
dmocrate quand il est quelque chose. Que la morale soit vague, que
l'homme soit mchant, faible, sot et vil, et de plus destin  n'tre
que tel, il le croit trs-habituellement, il ose l'crire, et
pourtant... Voici des pages beaucoup trop dmonstratives de ce que nous
avanons:

Vendredi, ce 6 juillet 1791.

... La politique, qui est la seule chose qui pique encore un peu
ma faible curiosit, me persuade plus tous les jours ces vrits
affligeantes. Croiriez-vous que les gens les plus violents dans
l'Assemble nationale, ceux qui affichent le rpublicanisme le plus
outr, sont de fait vendus  l'Autriche? Merlin, Bazire, Guadet, Chabot,
Vergniaud, le philosophe Condorcet[196], sont soudoys pour avilir
l'Assemble, et les dmarches incroyables dans lesquelles ils
l'entranent sont autant de piges qu'ils lui tendent; ils se
dshonorent pour la dshonorer. Ce Dumouriez que je croyais fol, mais de
bonne foi, est du parti des migrs. C'est pour quelque argent qu'il
a fait dclarer la guerre, qu'il sacrifie des millions d'hommes.
Ces gueux-l ne sont pas mme des sclrats par ambition, ou des
enthousiastes de libert: ils sont dmagogues pour trahir le peuple. Cet
excs d'infamie, dont j'ai vu les preuves, m'a inspir un tel dgot,
que je n'entends plus les mots d'humanit, de libert, de patrie, sans
avoir envie de vomir...

[Note 196: Il est inutile de remarquer qu'il se trompe au moins pour
quelques-uns de ces noms; il subit l'influence des fausses informations
dont on se repaissait  Brunswick; il va tout  l'heure se rtracter.]

Nous continuons de dmontrer le _pour et contre_ en ce grand et mobile
esprit du futur tribun:

(1792.) Je crois bien qu' deux cents lieues d'ici l'argument que je
suis  Brunswick fait un effet superbe contre mon prtendu jacobinisme.
Si l'on savait que je ne vais point  la cour, que je ne sors que pour
me promener et pour voir Mme Mauvillon, qu'on ne m'invite jamais, qu'on
ne me fait pas mme faire mon service, enfin que je suis ici comme si je
n'y tais pas, et que les dmocrates prudents vitent de me voir de peur
de passer pour jacobins, cet argument ferait peut-tre moins d'effet...

(17 mai 1792.) Si nous parlons de gouvernement, je crois que vous serez
contente de moi. En raisonnement, je suis encore trs-dmocrate, il
me semble que le sens commun est bien visiblement contre tout autre
systme; mais l'exprience est si terriblement contre celui-ci, que
si, dans ce moment, je pouvais faire une rvolution contre un certain
gouvernement dont vous savez que nous n'avons gure  nous louer[197], je
ne la ferais pas...

[Note 197: Celui de Berne.]

On a, sous le Directoire, lanc contre Benjamin Constant, qui venait
de se dclarer rpublicain en France, une imputation absurde et
calomnieuse: on l'a accus d'avoir rdig la Proclamation du duc
de Brunswick; ce sont l de ces inventions de parti comme celle de
l'assassinat d'Andr Chnier contre Marie-Joseph; c'est ce qu'on appelle
jeter  son adversaire un _chat-en-jambes_[198]. Or nous lisons  la date
du 5 novembre 1792: Voil nos armes qui s'en reviennent, non pas comme
elles sont alles... Voil Longwy et Verdun, ces deux premires et
seules conqutes, rendues aux Franais, et 20,000 hommes et 28 millions
jets par la fentre sans aucun fruit. Quand je dis sans aucun fruit,
je me trompe, car la paix va se faire, au moins entre la Prusse et la
France, et c'est un grand bien... J'espre que le parti de Roland, _qui
est mon idole_, crasera les Marat, Robespierre, et autres vipres
Parisiennes...

[Note 198: L'expression est de Michaud l'acadmicien, trs-bon
journaliste, mais qui aussi, comme tel, savait, employer au besoin
contre l'adversaire l'arme de la calomnie. Il appliqua un jour ce mot de
_chat-en-jambes_, prcisment  propos de l'accusation forge par lui
et par les autres crivains royalistes sous le Directoire contre
Marie-Joseph: Ah! disait-il en souriant et s'applaudissant, nous lui
avions lch l un fameux _chat-en-jambes_. Les Sauvages aussi se
servent sans scrupule de flches empoisonnes.]

Nous retrouvons l Benjamin Constant revenu  son vrai point; il est
girondin avec Roland, ou plutt encore avec Vergniaud, avec Louvet,
avec les moins puritains du parti; il abhorre Robespierre; mais, mme
lorsqu'il voit celui-ci menaant, il ne rend pas les armes, il ne dit
pas que tout est perdu: Je vois beaucoup de mal (4 mai 1792), je vois
une distance immense et de nombreux et profonds abmes entre le bien et
l'poque actuelle; mais il est sr que nous marchons. Est-ce vers le
bien? je l'ignore; mais je n'en dsesprerai que lorsque nous nous
serons arrts au mal. Remarquez ce _nous_ par lequel il s'associe tout
 fait  la France; il me semble dans tout ceci que le politique, le
tribun se dgage et commence  poindre. Il nous rvle beaucoup trop
pourtant le secret du rle politique dans le passage suivant. Il s'agit
de je ne sais quel travail dont il avait racont le projet  Mme de
Charrire:

Ce 7 juin (1792).

... Je vous ai dj marqu que l'insertion ne peut avoir lieu, 1 parce
que l'ouvrage n'est pas fait; 2 parce qu'il ne sera pas de nature 
tre insr. Du reste, nous ne sommes pas du mme avis sur les livres,
et nous diffrons de principe. J'aimerais l'insertion pour la raison
mme pour laquelle vous ne l'aimez pas. Croyez-moi, nos doutes, notre
vacillation, toute cette mobilit qui vient, je le crois, de ce que nous
avons plus d'esprit que les autres, sont de grands obstacles au bonheur
dans les relations et  la considration, qui, si elle n'est pas
toujours flatteuse, est toujours utile et trs-souvent ncessaire.
Qu'est-ce que la considration? Le suffrage d'un nombre d'individus qui,
chacun pris  part, ne nous paraissent pas valoir la peine de rien faire
pour leur plaire, j'en conviens; mais ces individus sont ceux avec qui
nous avons  vivre. Il faut peut-tre les mpriser, mais il faut les
matriser, si l'on peut, et il faut pour cela se runir  ce qui se
rapproche le plus de nos vues, quitte  penser ce qu'on veut, et  le
dire  une personne tout au plus,  vous; car si je ne vous avais
pas, je n'aurais pas mis cette restriction. Nous sommes dans un temps
d'orage, et quand le vent est si fort, le rle de roseau n'est point
agrable. Le rle de chne isol n'est pas sr, et je ne suis d'ailleurs
pas un chne. Je ne veux donc point tre moi, mais tre ce que sont ceux
qui pensent le plus comme moi, et qui travaillent dans le mme sens. Les
partis mitoyens ne valent rien; dans le moment actuel, ils valent moins
que jamais. Voil ma profession de foi, que j'abrge, parce que je
suis sr que vous ne serez jamais de mon avis, dont je ne suis gure.
Rservons cette matire pour une conversation; il est impossible de
s'expliquer par lettres. Quant  l'incognito, c'est trs-fort mon ide
de le garder. Je serai devin, soit, mais pas convaincu...

Ceux qui se laissent blouir par ces grands rles sonores et ces
reprsentations publiques des Gracchus et des tribuns de tous les bords
et de tous les temps ne sauraient trop mditer ces tristes aveux d'un
homme qui, lui aussi, a t une idole et un drapeau. Je ne veux certes
pas dire que tous les personnages qui obtiennent les ovations populaires
soient tels, mais beaucoup le sont, et il y a une grande part de ce
calcul, de cette fiction dans chacun, mme dans les meilleurs [199].

[Note 199: Dans cette mme lettre, si pleine d'aveux, Benjamin
Constant en fait un autre encore que nous ne pouvons manquer
d'enregistrer au passage, bien qu'il n'ait pas trait  la politique.
Souvent il s'tait moqu avec Mme de Charrire de la littrature
allemande; Mme de Charrire, dans sa hardiesse d'ides, avait plutt
l'esprit franais, le tour du XVIIIme sicle; Benjamin Constant visait
dj au XIXme, et il avait des instincts plus larges, plus flottants,
plus aisment excits  toute nouveaut. Un sujet de plaisanterie que
nous aurons perdu, c'est la littrature allemande. Je l'ai beaucoup
parcourue depuis mon arrive. Je vous abandonne leurs potes tragiques,
comiques, lyriques, _parce que je n'aime la posie dans aucune langue_;
mais, pour la philosophie et l'histoire, je les trouve infiniment
suprieurs aux Franais et aux Anglais. Ils sont plus instruits, plus
impartiaux, plus exacts, un peu trop diffus, mais presque toujours
justes, vrais, courageux et modrs. Vous sentez que je ne parle que des
crivains de la premire classe. Mais ce qui est plus vrai que tout,
c'est qu'_il n'aime la posie en aucune langue_.]

 de certains moments, lui-mme il se relve le mieux qu'il peut, il est
tent de s'amliorer, de croire  l'inspiration morale; il s'crie (17
mai 1792): ... Une longue et triste exprience m'a convaincu que le
bien seul faisait du bien, et que les dviations ne faisaient que du
mal, et je combats de toutes mes forces cette indiffrence pour le vice
et la vertu qui a t le rsultat de mon trange ducation et de ma
plus trange vie, et la cause de mes maux. Comme elle est oppose  mon
caractre, je la vaincrai facilement. Je suis las d'tre goste, de
persifler mes propres sentiments, de me persuader  moi-mme que je n'ai
plus ni l'amour du bien ni la haine du mal. Puisque avec toute cette
affectation d'exprience, de profondeur, de machiavlisme, d'apathie, je
n'en suis pas plus heureux, au diable la gloire de la satit! Je rouvre
mon me  toutes les impressions, je veux redevenir confiant, crdule,
enthousiaste, et faire succder  ma vieillesse prmature, qui n'a fait
que tout dcolorer  mes yeux, une nouvelle jeunesse qui embellisse tout
et me rende le bonheur.

Ces reprises heureuses, ces secousses de printemps passent vite; ils
retombent, et la fin de cette anne 1792 ne nous le livre pas dans une
disposition plus vivante, plus ranime: il continue de s'analyser en
tous sens et de se dnoncer lui-mme. Il se voit  la veille de l'arrt
de divorce, il est rsolu  quitter Brunswick, il flotte entre vingt
projets:

Brunswick, ce 17 dcembre 1792.

... Je l'ai senti  dix-huit ans,  vingt,  vingt-deux,  vingt-quatre
ans, je le sens  prs de vingt-six; je dois, pour le bonheur des autres
et pour le mien, vivre seul; je puis faire de bonnes et fortes actions,
je ne puis pas avoir de bons petits procds. Les lettres et la
solitude, voil mon lment. Reste  savoir si j'irai chercher ces biens
dans la tourmente franaise ou dans quelque retraite bien ignore. Mes
arrangements pcuniaires seront bientt faits... Quant  ma vie ici,
elle est insupportable et le devient tous les jours plus. Je perds dix
heures de la journe  la cour, o l'on me dteste, tant parce qu'on me
sait dmocrate que parce que j'ai relev les ridicules de tout le monde,
ce qui les a convaincus que j'tais _un homme sans principes_[200]. Sans
doute tout cela est ma faute. Blas sur tout, ennuy de tout, amer,
goste, avec une sorte de sensibilit qui ne sert qu' me tourmenter,
mobile au point d'en passer pour fol, sujet  des accs de mlancolie
qui interrompent tous mes plans, et me font agir, pendant qu'ils
durent, comme si j'avais renonc  tout; perscut en outre par les
circonstances extrieures, par mon pre  la fois tendre et inquiet,...
par une femme amoureuse d'un jeune tourdi, platoniquement, dit-elle, et
prtendant avoir de l'amiti pour moi; perscut par toutes les entraves
que les malheurs et les arrangements de mon pre ont mises dans mes
affaires, comment voulez-vous que je russisse, que je plaise, que je
vive?...

[Note 200: Ce sont exactement les mmes expressions qu'au dbut
d'_Adolphe_: ... Je me donnai bientt par cette conduite une grande
rputation de lgret, de persiflage, de mchancet... On disait que
j'tais un homme immoral, un homme peu sr: deux pithtes heureusement
inventes pour insinuer les faits qu'on ignore, et laisser deviner ce
qu'on ne sait pas.]

Il deviendrait fastidieux d'assister plus longuement  ces vicissitudes
sans terme, mais on n'aurait pas sond tout l'homme si nous en avions
moins dit. Nous serons rapide sur ce qui nous reste  parcourir, bien
que les ressources de cette correspondance ne soient pas moindres en
avanant et qu'elles renaissent volontiers  chaque page. Nous trouvons
Benjamin Constant  Lausanne, en juin 93; il y revint avec une vritable
joie; il s'tonnait de se sentir attir vers ce beau lac et vers ces
montagnes. Il serait singulier, disait-il, et pourtant je le crois
presque, que moi qui ai toujours mis une sorte de vanit  dtester mon
pays, je fusse atteint du _heimweh_[201]. Il revoit tout d'abord Mme de
Charrire; mais l'idal des jours anciens ne se recommence jamais; ce
rapprochement ne se passe point sans des brouilleries nouvelles, des
explications, des refroidissements  perte de vue; on assiste aux
derniers sanglots d'une amiti vive qui s'teint, ou, pour parler plus
poliment, qui s'apaise pour se rgler finalement dans une affectueuse
indiffrence. Il revoit sa famille, ses tantes et ses cousines, qui le
traitent comme un trs-jeune homme sans consquence; il les laisse
dire et les raille; il raille les Lausannois comme il a fait les
Brunswickois; il ne mnage pas  la rencontre les migrs franais qu'il
trouve installs partout comme chez eux: aucun de leurs ridicules ne
lui chappe, et il n'a pas de peine  se garantir de leurs opinions. Sa
ligne girondine s'tablit et se dessine de plus en plus: il s'obstine
 croire une rpublique possible sans la Terreur, et il ne veut des
recettes de restauration  aucun prix. Les Mallet du Pan, les Ferrand,
ne sont en rien ses hommes, et plus d'une de ses lettres s'exprime sur
leur compte assez plaisamment[202]. Press pourtant, perscut de nouveau
par sa famille, il repart en novembre pour cet ternel Brunswick. Arrt
 la frontire allemande par les oprations militaires, il est heureux
d'un prtexte et s'en revient. Il ne se remet en route pour l'Allemagne
qu'en avril 1794, et arrive encore une fois  sa destination; mais cette
condition de domesticit princire lui est devenue trop insupportable,
il jette sa clef de chambellan, et le voil dcidment libre et de
retour  Lausanne dans l't de cette mme anne. C'est durant ce
dernier sjour seulement, le 19 septembre, qu'il rencontre pour la
premire fois Mme de Stal, ou du moins qu'il fait connaissance avec
elle. Il avait conu quelques prventions contre sa personne, contre
son genre d'esprit, et obissait en cela aux suggestions de Mme de
Charrire, qui tait alors en froid avec _l'ambassadrice_, comme elle
l'appelait[203]. Une lettre de Benjamin Constant  Mme de Charrire,
publie par la _Revue Suisse_[204], a donn le rcit de cette premire
rencontre, de ces premiers entretiens; il ne s'y montre pas encore
revenu de ses impressions antrieures: 30 septembre 1794... Mon voyage
de Coppet a assez bien russi. Je n'y ai pas trouv Mme de Stal, mais
l'ai rattrape en route, me suis mis dans sa voiture, et ai fait le
chemin de Nyon ici ( Lausanne) avec elle, ai soup, djeun, dn,
soup, puis encore djeun avec elle, de sorte que je l'ai bien vue et
surtout entendue. Il me semble que vous la jugez un peu svrement.
Je la crois trs-active, trs-imprudente, trs-parlante, mais bonne,
confiante, et se livrant de bonne foi. Une preuve qu'elle n'est pas
uniquement une machine parlante, c'est le vif intrt qu'elle prend 
ceux qu'elle a connus et qui souffrent, Elle vient de russir, aprs
trois tentatives coteuses et inutiles,  sauver des prisons et  faire
sortir de France une femme, son ennemie, pendant qu'elle tait  Paris,
et qui avait pris  tche de faire clater sa haine pour elle de toutes
les manires. C'est l plus que du partage. Je crois que son activit
est un besoin autant et plus qu'un mrite; mais elle l'emploie  faire
du bien... Ce qu'il y a d'injuste, de restrictif dans ce premier rcit
se corrige gnreusement, trois semaines aprs, dans la lettre suivante,
qui nous rend son impression tout entire, et qui mrite d'tre connue,
parce qu'elle a en elle un accent d'lvation et de franchise auquel
tout ce qui prcde nous a peu accoutums, parce qu'aussi elle
reprsente avec magnificence et prcision, en face d'une personne
incrdule, ce que presque tous ceux qui ont approch Mme de Stal ont
prouv. Qu'on ne demande pas au tmoin qui parle d'elle d'tre tout 
fait impartial, car on n'tait plus impartial ds qu'on l'avait beaucoup
vue et entendue.

[Note 201: Le mal du pays.]

[Note 202: Je ne comprends pas bien, crit-il, ce que vous voulez
dire par votre _incertitude_ entre Ferrand et Mallet. Je suis
trs-dcid, moi, et le choix ne m'embarrasse pas, car je ne veux ni de
l'un ni de l'autre. Grce au ciel, le plan de Ferrand est inexcutable.
Si par le malade vous entendez la royaut, le clerg, la noblesse, les
riches, je crois bien que l'mtique de Ferrand peut seul les tirer
d'affaire; mais je ne suis pas fch qu'il n'y ait pas d'mtique 
avoir. Je ne sais pas quel est le plan de Mallet. Peut-tre est-ce ma
faute. Je sais qu'en dtail il conseille une annonce de modration,
_ft-ce_, dit-il, _par prudence!_ mots qui ont un grand sens, mais qui
certes ne sont pas prudents. Enfin je dsire que Mallet et Ferrand,
Ferrand et Mallet, soient oublis, la Convention bientt dtruite, et
la rpublique paisible. Si alors de nouveaux Marat, Robespierre, etc.,
etc., viennent la troubler et qu'ils ne soient pas aussitt crass
qu'aperus, j'abandonne l'humanit et j'abjure le nom d'homme.]

[Note 203: On trouve dans l'dition de _Caliste_ (Paris, 1845),  la
fin du volume, quelques lettres tout aimables de Mme de Stal  Mme de
Charrire, qui prouvent bien que la froideur entre elles deux vint d'un
seul ct.]

[Note 204: N du 15 mars 1844.]

Lausanne, ce 21 octobre 1794.

... Il m'est impossible d'tre aussi complaisant pour vous sur le
chapitre de Mme de Stal que sur celui de M. Delaroche. Je ne puis
trouver malais de lui _jeter_, comme vous dites, quelques loges.
Au contraire, depuis que je la connais mieux, je trouve une grande
difficult  ne pas me rpandre sans cesse en loges, et  ne pas
donner  tous ceux  qui je parle le spectacle de mon intrt et de mon
admiration. J'ai rarement vu une runion pareille de qualits tonnantes
et attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance
aussi expansive et aussi cultive, autant de gnrosit, une politesse
aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de
simplicit, d'abandon dans la socit intime. C'est la seconde femme que
j'ai trouve qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait
pu tre un monde  elle seule pour moi: vous savez quelle a t la
premire. Mme de Stal a infiniment plus d'esprit dans la conversation
intime que dans le monde; elle sait parfaitement couter, ce que ni vous
ni moi ne pensions; elle sent l'esprit des autres avec autant de plaisir
que le sien; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention
ingnieuse et constante, qui prouve autant de bont que d'esprit.
Enfin c'est un tre  part, un tre suprieur tel qu'il s'en rencontre
peut-tre un par sicle, et tel que ceux qui l'approchent, le
connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur.

Ce qui frappe d'abord ici, c'est combien le ton diffre de celui de tant
de pages prcdentes: on entre dans une sphre nouvelle; il y a dignit,
lvation. Le dirai-je? ces qualits sont prcisment ce qui manquait
 la relation de Benjamin Constant et de Mme de Charrire. L'excs
d'analyse, la facilit de mdisance et d'ironie, une habitude
d'incrdulit et d'picurisme, venaient corrompre  tout instant ce que
cette influence pouvait avoir d'affectueux et de bon; Mme de Charrire
tait le XVIIIme sicle en personne pour Benjamin Constant; il rompit 
un certain moment avec elle et avec lui. Homme singulier, esprit aussi
distingu que malheureux, assemblage de tous les contraires, patriote
longtemps sans patrie, initiateur et novateur jet entre deux sicles,
tenant  l'un,  l'ancien, par les racines, hlas! et par les moeurs,
visant au nouveau par la tte et par les tentatives, il fut heureux qu'
une heure dcisive, un gnie cordial et puissant, le gnie de l'avenir
en quelque sorte, lui appart, lui apprt le sentiment, si absent
jusqu'alors, de l'admiration, et le tirt des lentes et misrables
agonies o il se tranait. Il et t guri  coup sr par ce
bienfaisant gnie, s'il et pu l'tre; il fut convi du moins et associ
aux nobles efforts; il put se crer et poursuivre le fantme, parfois
attachant, d'une haute et publique destine.

Les opinions politiques de Benjamin Constant durant cette fin d'anne
1794 se poussent, s'acheminent de plus en plus dans le sens indiqu, et
concordent parfaitement avec celles qu'il produira deux ans plus tard,
en 96, dans ses premires brochures:

La politique franaise, crit-il agrablement  Mme de Charrire (14
octobre 1794), s'adoucit d'une manire tonnante. Je suis devenu tout
 fait talliniste, et c'est avec plaisir que je vois le parti modr
prendre un ascendant dcid sur les jacobins. Dubois-Cranc, en
promettant la paix dans un mois, si l'unanimit pouvait se rtablir dans
l'assemble, et Bourdon de l'Oise, en appelant la noblesse une classe
malheureuse et opprime qui a eu des torts, mais qui doit s'attacher 
la rpublique, oublier ses ressentiments, reprendre de l'nergie, m'ont
fait une impression beaucoup plus douce que je ne l'aurais attendu d'un
dmocrate dfiant et froce tel que je me piquais de l'tre. Je sens que
je me modrantise, et il faudra que vous me proposiez anodinement une
petite contre-rvolution pour me remettre  la hauteur des principes...
Si la paix se fait, comme je le parie, et que la rpublique tienne,
comme je le dsire, je ne sais si mon voyage en Allemagne ne sera pas
drang de cette affaire-l, et si je n'irai pas voir, au lieu des
stupides Brunswickois et des pesants Hambourgeois, les nouveaux
rpublicains;

  Ce peuple de hros et ce snat de sages!

Il fit en effet le voyage de Paris dans le courant de 1795; il y revint
et s'y tablit en 1796. Nous rejoignons ici le dbut du piquant article
de M. Love-Veimars. Benjamin Constant n'a pas vingt-neuf ans; il passe
au premier abord pour un jeune Suisse rpublicain et trs-candide, il
vient de perdre  peine son air enfantin. Quelques lettres d'un migr
rentr et ami de Mme de Charrire nous le peignent alors sous son vrai
jour extrieur; nous savons mieux que personne le dedans:

Paris, 11 messidor (30 juin 1795.)

J'ai vu notre compatriote Constant[205]; il m'a combl d'amitis...
Vous avez vu de son ouvrage dans les Nouvelles politiques du 6, 7, 8
messidor... Benjamin est de tous les muscadins du pays le plus lgant
sans doute[206]. Je crois que cela est sans danger pour sa fortune. On
fait bien des choses avec un louis de Lausanne quand il vaut 800 francs,
et que les denres ne sont point en raison de la valeur de l'or... Il me
parat conserver ici la mme existence d'esprit que M. Huber lui avait
vue  Lausanne. Il ne dit rien. On ne le prend pourtant pas pour un
sot... _Tout cela_ voit beaucoup un jeune Riouffe, qui est auteur des
_Mmoires d'un Dtenu_, qui ont eu de la clbrit. Ce Riouffe est
extrmement aimable... Benjamin est log dans la rue du _Colombier_;
j'ai cru voir dans ce choix un souvenir sentimental.

[Note 205: L'migr qui crit ces lettres  Mme de Charrire
s'tait fait naturaliser en Suisse; c'est pour cela qu'il dit _notre_
compatriote.]

[Note 206: Tant qu'avait dur la tendre relation de Benjamin Constant
avec Mme de Charrire, la toilette n'avait gure t un article de
rigueur; elle lui passait volontiers le nglig. Lorsque plus tard elle
le vit devenir muscadin, elle lui dit un jour tristement: Benjamin,
vous faites votre toilette, vous ne m'aimez plus!]

23 messidor.

... L'aimable jeune homme! car il est vraiment aimable, vu avec
beaucoup de monde. Le salon de l'ambassade lui vaut mieux que le petit
cabinet de Colombier. Quand on est entour de beaucoup, on veut plaire 
beaucoup et on plat beaucoup plus. Vous ne serez pas fch contre
moi, n'est-ce pas? Si vous n'tiez pas si sauvage, que vous voulussiez
rassembler dans votre cabinet vingt-cinq personnes, que l'un ft
girondin, l'autre thermidorien, l'autre platement aristocrate, l'autre
constitutionnel, un autre jacobin, dix autres rien, alors j'aimerais 
voir Constant cout de tous  Colombier et got par tous. Le salon
d'ici lui va mieux. S'il n'y passait que deux heures par jour, il serait
pour lui la meilleure tude. Mais, hlas! il y passe dix-huit heures,
il ne vit plus que dans ce salon, et le salon le fatigue, il n'en peut
plus. Sa sant se dlabre, son physique si grle souffre dj; cette
taille, qui tait tout  coup devenue lgante, reprend aujourd'hui
cette courbure que Mlle Moulat[207] a si bien saisie. Il dit qu'il pense
 la retraite: il soupire aprs la douce solitude de l'Allemagne... Je
sors de chez lui. J'ai mang des cerises avec lui,... il s'est endormi
au milieu de notre djeuner. Nous avons reparl de la soire d'hier et
de ce Riouffe dont je vous ai dj parl. Il est impossible d'avoir plus
d'esprit que ce jeune homme et une expression plus heureuse. Ce jeune
homme a t perscut comme girondin, et il est l'admirateur zl des
grands talents qu'a produits ce parti. Il disputait avec un constituant
sur le mrite de la gironde. Le constituant, comme de raison,
l'attaquait, mais sans raison lui refusait de grands talents. Tout
cela voulait dire: J'ai plus de talent que vous, monsieur le
girondin.--Riouffe, au milieu d'une discussion trs-orageuse, a ainsi
analys les rvolutions de France depuis cinq ans:--Il y a eu en France
trois rvolutions: une contre les privilges, vous l'avez faite; une
contre le trne, nous l'avons faite; une contre l'ordre social, elle fut
l'ouvrage des jacobins, et nous les avons terrasss. Vous branltes le
trne et n'etes pas le courage de le renverser. Nous soutenions l'ordre
social, et nous le rtablissons.

[Note 207: Elle faisait fort bien les silhouettes.]

L'excellent Riouffe se donne  lui et  ses amis un rle qui pourra bien
paratre un peu flatt: on assiste l, du moins, aux conversations du
jour et au premier dbut de Benjamin Constant dans le monde politique.
De retour en Suisse dans les derniers mois de cette anne (1795), il
n'avait de pense que pour les affaires publiques et pour Paris. Il
fit ses premires armes de publiciste en 1796, et lana la brochure
intitule _De la Force du Gouvernement actuel et de la Ncessit de s'y
rallier_. On y trouverait bien de l'ingnieux et aussi du sophisme; nous
sommes trop dans le secret pour ne pas en trouver avec lui. J'aime mieux
y noter une sorte de sincrit relative, un accord incontestable entre
les opinions qu'il y professe et celles qu'il nourrissait depuis
quelques annes. Il parle comme un rpublicain, comme un constitutionnel
franchement rattach au rgime du Directoire; mais nous n'avons plus 
le suivre dsormais. Pour clore le chapitre de sa relation avec Mme de
Charrire, il suffira d'ajouter que celle-ci lui pardonna toujours, lui
crivit jusqu' la fin (elle mourut en dcembre 1805); il lui rpondait
quelquefois. Elle recevait ses lettres avec un plaisir si visible, que
cela faisait dire  une personne d'esprit prsente: _Certains fils sont
fins et deviennent imperceptibles, cependant ils ne rompent pas._ Il se
mlait bien  ce commerce prolong un peu de littrature, au moins de sa
part  elle, quelques commissions pour ses ouvrages; elle le chargeait
de lui trouver  Paris un libraire. Il y russissait de temps en temps,
il lui arrivait d'autres fois de garder ou de perdre les manuscrits.

La dernire lettre de lui  elle que nous ayons sous les yeux est du 26
mars 1796,  la veille de son dpart pour la France dont il va devenir
dcidment citoyen; elle se termine par ces mots et comme par ce cri:
Adieu, vous qui avez embelli huit ans de ma vie, vous que je ne puis,
malgr une triste exprience, imaginer contrainte et dissimulante, vous
que je sais apprcier mieux que personne ne vous apprciera jamais.
Adieu, adieu[208]!

[Note 208: La _Bibliothque universelle de Genve_ des annes 1847 et
1848 a donn depuis, _in extenso_, beaucoup de ces Lettres dont on vient
d'avoir l'extrait et l'esprit.]

Nous n'avons pas besoin d'excuses, ce semble, pour avoir si longuement
entretenu le lecteur d'une relation si singulire et si intime, pour
avoir profit de la bonne fortune qui nous venait, et des lumires
inattendues que cette correspondance projette en arrire sur les
origines d'une existence clbre. Benjamin Constant n'est plus 
connatre dsormais; il sort de l tout entier, confessant le secret
de sa nature mme: _Habemus confitentem reum_. On se demande, on
s'est demand sans doute plus d'une fois comment, avec des talents si
minents, une si noble attitude de tribun, d'crivain spiritualiste et
religieux, de vengeur des droits civils et politiques de l'humanit,
avec une plume si fine et une parole si loquente, il manqua toujours 
Benjamin Constant dans l'opinion une certaine considration tablie, une
certaine valeur et consistance morale, pourquoi il ne fut jamais pris
au srieux autant que des hommes bien moindres par l'esprit et par les
services rendus. On peut rpondre aujourd'hui en parfaite certitude:
C'est que tout cet difice public si brillant, si orn, tait au fond
destitu de principes, de fondements; c'est que le tout tait bti sur
l'amas de poussire et de cendre que nous avons vu. Il passa sa vie 
faire de la politique librale sans estimer les hommes,  professer la
religiosit sans pouvoir se donner la foi,  chercher en tout l'motion
sans atteindre  la passion. Il assista toujours par un coin moqueur
au rle srieux qui s'essayait en lui; le vaudeville de parodie
accompagnait  demi-voix la grande pice; il se figurait que l'un
compltait l'autre; il avait coutume de dire, et par malheur aussi de
croire qu'_une vrit n'est complte que quand on y a fait entrer le
contraire_. Il y russit trop constamment; de l, malgr de nobles
essors et des secousses gnreuses, une ruine intime et profonde. Il
a le triste honneur d'offrir le type le plus accompli de ce genre de
nature contradictoire,  la fois sincre et mensongre, loquente et
aride, chaleureuse et terne, romanesque et antipotique, insaisissable
vraiment: telle qu'elle est, on n'en saurait citer aucune de plus
distingue et de plus rare. C'est bien moins le blmer avec duret que
nous voulons en tout ceci, que l'tudier moralement et pousser jusqu'au
bout l'exemple. Il a commenc  le retracer, nous achevons. Qu'on relise
maintenant _Adolphe_.

15 avril 1844.


NOTE

Ce travail sur Benjamin Constant, publi d'abord en avril 1844, a eu des
consquences qu'il n'est pas inutile de noter. Il produisit de l'motion
dans le cercle charmant et distingu de l'Abbaye-aux-Bois, et Mme
Rcamier, qui avait t fort rigoureuse  Benjamin Constant vivant,
crut devoir  sa mmoire de le justifier contre des vrits svres.
Le rsultat de cette premire motion fut la Biographie de Benjamin
Constant dans la _Galerie des Contemporains illustres_, par _un Homme de
rien_. M. de Lomnie prit en main avec courtoisie la cause de Benjamin
Constant, et il fut en cela l'organe de l'Abbaye-aux-Bois. J'ai rpondu
quelques mots  M. de Lomnie, et cette rponse peut se lire au tome
III, page 373, de mes _Portraits contemporains_ (1846). Mais, non
satisfaite encore de cette premire apologie de Benjamin Constant
qu'elle avait inspire, Mme Rcamier songea  faire publier les lettres
qu'elle avait reues de cet homme distingu, autrefois fort amoureux
d'elle; elle confia  cet effet un choix de ces lettres  Mme Louise
Colet, qui devenait ainsi l'avocate officielle de l'ancien tribun. La
publication de ces Lettres de Benjamin Constant, commence dans le
journal _la Presse_ aprs la mort de Mme Rcamier, a t interrompue par
un procs dans lequel l'avocat de Mme Colet s'est fait  son tour
le dfenseur de Benjamin Constant contre ce qu'il appelait nos
interprtations trop fines et subtiles. Certain comme je le suis d'tre
dans le vrai relativement  ce caractre clbre, sur lequel j'ai
recueilli nombre de tmoignages intimes, j'avoue avoir prouv quelque
impatience en entendant ce concert de choses fausses et convenues, dites
et rptes par des gens qui n'taient pas tous juges au mme degr. Il
est pnible de venir tout d'abord rcuser le tmoignage de Mme Rcamier;
son raisonnement, qui est bien celui d'une femme, revient  dire:
Benjamin Constant m'a aime, donc il tait sensible. Mais, en vrit,
de ce qu'un homme a t amoureux d'une femme et l'a dsire ardemment,
de ce qu'il lui a crit mille choses vives, spirituelles et en apparence
passionnes, pour tcher de l'attendrir et de la possder, qu'est-ce
qu'on en peut raisonnablement conclure pour la sensibilit vritable de
cet homme? Ce n'est pas ce qu'on crit _avant_ qui compte. L'homme qui
dsire se pare de toutes ses couleurs, il veut plaire; cela ne prouve
rien. Mais quand Benjamin Constant eut chou, que fit-il? que dit-il,
et comment jugea-t-il alors ses premiers empressements et la conduite
qu'on avait tenue envers lui? Or, nous le savons de Benjamin Constant
lui-mme; voici un passage textuel tir de son _Carnet_, que j'ai eu
entre les mains, et que M. Love-Veimars avait vu galement: le passage
rpond  tous ces semblants de tendresse et  toutes ces dclamations
sentimentales dont on n'est dupe que quand on le veut bien. Benjamin,
sur ce carnet, traait pour lui, pour lui seul, le canevas et, pour
ainsi dire, la table des matires des Mmoires qu'il projetait d'crire.
Arriv  l'anne 1814, il disait (je copie toute la page sans en rien
retrancher):

Dpart avec le corps de Bernadotte pour Bruxelles, avril 1814. Dpart
pour Paris avec Auguste de Stal. Article du 21 avril dans les _Dbats_,
cet article exprimant ma faon de voir la Restauration. tat de
l'opinion. Constitution du Snat repousse. Toujours la mme opposition
irrflchie, sous le Directoire, sous le Consulat,  la Restauration;
nous la retrouverons aux Cent-Jours. Pouvoir royal neutre, ide fconde
tout  fait trangre alors en France.--Jeu. Je gagne. Achat avec
mon gain de la maison rue Neuve-de-Berry, premire cause de mon
ligibilit.--Mme Rcamier se met en tte de me rendre amoureux d'elle.
J'avais quarante-sept ans. Rendez-vous qu'elle me donne, sous prtexte
d'une affaire relative  Murat, 31 aot. Sa manire d'tre dans cette
soire: _Osez!_ me dit-elle. Je sors de chez elle amoureux fou. Vie
toute bouleverse. Invitation  Angervilliers. Coquetterie et duret de
Mme Rcamier. Je suis le plus malheureux des hommes. Inou qu'avec ma
souffrance intrieure j'aie pu crire un mot qui et le sens commun.
Jeu commenant  m'tre dfavorable, parce que je ne pense qu' Mme
Rcamier. Dbarquement de Bonaparte. Pas l'effet d'une conspiration,
mais une conspiration  ct. 5 mars 1815. Je me jette  corps perdu du
ct des Bourbons.--Mme Rcamier m'y pousse.--Chateaubriand prtendait
que tout serait sauv, si on le faisait ministre de l'intrieur.
Sottises des royalistes. Leur refus de rien faire pour regagner
l'opinion. Je ne m'obstine que plus  repousser Bonaparte. Mon article
du 19 mars. Le roi part le mme jour. Bonaparte arrive le soir (20). Je
me cache chez le ministre d'Amrique. Je pars pour Nantes avec un consul
amricain. Troubles de la Vende. J'apprends  Ancenis que Nantes est
aux bonapartistes, et Barante (le prfet) en fuite. Je retourne  Paris,
28 mars. Mme Rcamier au milieu de tout cela. Entrevue avec Bonaparte,
je crois le 10 avril. Travail  l'Acte additionnel.--Montlosier. Duel.
Cour Bonapartiste. Publication de l'Acte additionnel. Mauvais effet
sur l'opinion. Rvolte universelle de cette opinion. Ma nomination au
Conseil d'tat, 22 avril. Indignation publique, lettres anonymes, mon
entre au Conseil d'tat; je n'y manque point. Mes entrevues avec
l'Empereur. Amour au milieu de tout cela. Dpart de l'Empereur pour
Waterloo. Dfaite. Trahison morale universelle. Abdication. Envoi
 Hagueneau. Retour  Paris. Trahisons accumules de Fouch. Mon
inscription sur la liste du 24 juillet. Mmoire rdig  tout hasard.
Radiation de la liste. Duret et indiffrence de Mme Rcamier durant
cette espce de perscution. Mon amour persiste. Intimit intermittente.
Confidence sur Lucien et sur Auguste, le prince Auguste de Prusse. Je
pars pour l'Angleterre par Bruxelles, 31 octobre 1815, etc., etc.

Et maintenant, quand on publiera les lettres d'amour de Benjamin
Constant  Mme Rcamier, quand on relira la biographie flatteuse qu'il a
trace d'elle pour lui plaire et la charmer, quand on le verra prodiguer
les larmes, les soupirs, faire jouer les feux follets de l'imagination
et mme les lgres vapeurs du mysticisme (car tout est bon pour
s'insinuer), on aura le revers; on saura ce qu'il tait _avant_ et
_aprs_; avant, tant qu'il eut le dsir, et aprs, quand il eut cess
d'esprer.




CE QU'EN AURAIT DIT SAINT-VREMOND
VIE DE MADAME DE KRDNER, PAR M. CHARLES EYNARD

Il y a dj plus de douze ans que la Revue [209] s'est occupe de Mme de
Krdner, et que nous avons class  son rang l'auteur de _Valrie_ parmi
les aimables romanciers du sicle. Nous n'avions pas prtendu retracer
toute l'histoire de cette femme brillante et diversement clbre; nous
ne nous tions attach qu' bien saisir l'expression de sa physionomie
en deux ou trois circonstances principales, et  la montrer sous son
vrai jour. Ayant eu l'occasion depuis de faire rimprimer ce premier
travail, nous en disions: Comme biographie, ce simple _pastel_, dans
lequel on s'est attach  l'esprit et  la physionomie plus encore
qu'aux faits, laisse sans doute  dsirer; un de nos amis, M. Charles
Eynard,  qui l'on doit dj une _Vie_ du clbre mdecin Tissot,
prpare depuis longtemps une biographie complte de Mme de Krdner.
Renseignements intimes, lettres originales, rien ne lui aura manqu,
surtout pour la portion religieuse. Nous htons de tous nos voeux cette
publication.

[Note 209: La _Revue des Deux Mondes_, livraison du 1er juillet 1837;
et dans les _Portraits de Femmes_.--Cette nouvelle et dernire Mme de
Krdner dment et djoue l'autre sur quelques points; je le regrette,
mais, en ce qui me semble vrai, je n'ai jamais t  une rtractation ni
 une rectification prs.]

C'est ce travail, fruit de plusieurs annes d'une recherche suivie et
d'un culte patient, qui parat aujourd'hui et qui justifie amplement
notre promesse. La mmoire de Mme de Krdner est dsormais assure
contre l'oubli, et, ce qui vaut mieux, contre le dnigrement facile qui
naissait d'une demi-connaissance. On la suit ds le berceau, on assiste
 ses jeux,  ses rveries d'enfance,  son mariage,  sa premire vie
diplomatique,  ce premier dbordement d'imagination qui cherchait un
objet idal, mme dans son sage mari; on la voit,  Venise (1784-1786),
laissant s'exalter prs d'elle la passion d'Alexandre de Stakieff, le
jeune secrtaire d'ambassade, dont elle fera plus tard le Gustave de
_Valrie_, ne favorisant pas ouvertement cette passion, ne la partageant
pas au fond, mais en jouissant dj et certainement reconnaissante. M.
Eynard tablit trs-bien, d'ailleurs, que Mlle de Wietinghoff, marie
 dix-huit ans au baron de Krdner, qui avait juste vingt ans plus
qu'elle, qui tait veuf ou plutt qui avait divorc deux fois, s'effora
srieusement de l'aimer et de trouver en lui le hros de roman qu'elle
s'tait de bonne heure cr dans ses rves. C'tait dans les premiers
temps un parti pris chez elle d'aimer, d'admirer son mari: On ne sait
d'abord, crivait-elle, ce qu'on aime le plus en lui, ou de sa figure
noble et leve, ou de son esprit qui est toujours agrable et qui
s'aide encore d'une imagination vaste et d'une extrme culture; mais, en
le connaissant davantage, on n'hsite pas: c'est ce qu'il tire de son
coeur qu'on prfre; c'est quand il s'abandonne et se livre entirement
qu'on le trouve si suprieur. Il sait tout, il connat tout, et le
savoir en lui n'a pas mouss la sensibilit. Jouir de son coeur, aimer
et faire du bonheur des autres le sien propre, voil sa vie. Quoique M.
de Krdner ft un homme de mrite, sa jeune femme lui prtait assurment
dans ce portrait flatt; toute leur relation peut se rsumer en deux
mots: elle tait romanesque, et il tait positif. Ajoutons qu'il avait
quarante ans quand elle en avait vingt. Durant ce sjour  Venise, sans
cesse occupe de lui, dit M. Eynard, elle passait sa vie  lui prouver
sa tendresse par des attentions infructueuses  force de dlicatesse.
Elle entreprenait des courses lointaines et fatigantes pour lui procurer
des fleurs et des fraises dans leur primeur. D'autres fois, la vue d'un
danger, les caprices d'un cheval fougueux que son mari se plaisait
 monter; lui causaient de si vives terreurs qu'elle en perdait
connaissance... Toutes ces recherches et ces inventions de sensibilit
taient peine perdue. Un jour, le baron de Krdner tait all faire une
visite  la campagne; vers le soir, un orage clate. Mme de Krdner
s'inquite; les heures s'avancent, l'orage ne cesse pas; sa tte se
monte: elle se figure le sentier qui longe la Brenta envahi par les
eaux, son mari luttant avec le pril; elle veut l'en arracher. La voil
sortie au milieu de la nuit, allant  la dcouverte, interrogeant les
rares passants, puis raccourant au logis pour faire lever sa femme de
chambre, et se mettant en route  l'aventure. M. de Krdner, qu'elle
finit par rencontrer, s'tonne, la rassure, la gronde: Mais quelle
folie, ma chre amie! Pouviez-vous croire que je courusse le moindre
danger? Vous auriez d vous coucher. Vous vous tuerez avec une pareille
sensibilit. M. Eynard, qui raconte trs-bien cette petite scne,
ajoute que ces mots pleins de raison plongeaient un poignard dans le
coeur de Mme de Krdner: Hlas! pensait-elle,  ma place il se serait
couch, et il aurait dormi!

Elle cherchait videmment l'amour; elle cherchait  le ressentir,
surtout  l'inspirer; elle en aimait la montre et le jeu. Je suis
trs-frapp, en lisant M. Eynard et les pices qu'il produit, de ce
besoin et aussi de ce talent inn de Mme de Krdner, et combien elle
s'entend de bonne heure  la mise en scne du sentiment: j'en suis
presque effray  certains endroits, quand je songe  combien de choses
cet art secret a pu se mler insensiblement depuis, sans qu'elle-mme
s'en rendt peut-tre bien compte. Elle ne devait pourtant pas tre tout
 fait sans se rendre compte et sans jouir dj de son premier succs
dans cette vie de Venise; et lorsque son biographe nous l'y reprsente
entoure, encense du monde, _mais sans s'en apercevoir_, il la suppose
un peu trop absorbe, je le crois, par son affection pour son mari. Elle
ne se serait pas si bien souvenue aprs coup de tant de circonstances
flatteuses dans _Valrie_, si elle n'y avait fait attention au moment
mme. Le coeur des personnes romanesques, de celles qui aiment le
raffinement et l'amalgame, est capable de plus d'une attention  la
fois.

Quoi qu'il en soit, il parat bien que ce ne fut qu' Copenhague, o
elle alla en quittant Venise, que la jeune ambassadrice fut entirement
claire sur le genre de sentiment qu'elle avait inspir  M. de
Stakieff. Celui-ci, en sincre et vritable amant, avait pu se contenir
tant qu'il avait vu l'objet de son adoration rester dans une sphre de
puret et d'innocence; mais lorsqu'en arrivant  Copenhague la jeune
femme, a bout de son essai de roman conjugal et comme en dsespoir de
cause, se fut lance dans les dissipations du monde et le tourbillon de
la vanit, l'humble adorateur n'y tint pas, et, en prenant la rsolution
de s'loigner, il fit sa dclaration, non pas  madame, mais  M. de
Krdner lui-mme. Ce qui est inexplicable, ce qui est vrai pourtant,
lui crivit-il, c'est que je l'adore parce qu'elle vous aime. Ds
l'instant o vous lui seriez moins cher, elle ne serait plus pour moi
qu'une femme ordinaire, et je cesserais de l'aimer. M. de Krdner,
touch de cette lettre comme un galant homme pouvait l'tre, fit avec
gravit une chose imprudente: il montra cette dclaration  sa femme;
et, en croyant stimuler sa vertu, il ne fit qu'irriter sa coquetterie.
Ds ce jour, Mme de Krdner se mit sur le pied de ne pouvoir rien
ignorer de ce qu'on prouvait pour elle.

Au milieu de cette vie d'excitation et d'lourdissement, se voyant
atteinte de crises nerveuses et menace d'une maladie de poitrine, Mme
de Krdner part pour Paris au mois de mai 1789; elle n'y tait venue que
tout enfant,  l'ge de treize ans: c'est donc pour la premire fois
qu'elle va juger de cette ville, qui tait bien vritablement alors la
capitale du monde. M. Eynard a trs-bien rsum ces premires phases du
dveloppement de Mme de Krdner, quand il dit: Encore enfant, 
Millau, elle ne cherchait que l'amusement;  Venise, son coeur parle; 
Copenhague, sa vanit s'veille; mais c'est  Paris que son intelligence
semble rclamer ses droits. A peine y est-elle arrive en effet, que
Mme de Krdner recherche les savants et les gens de lettres en renom,
l'abb Barthlmy, Bernardin de Saint-Pierre. M. Eynard s'tonne trop,
selon nous, du got de la curieuse trangre pour les _Voyages du jeune
Anacharsis_ et pour leur aimable auteur. Il ne parat pas souponner
combien ce jeune Anacharsis, qu'il appelle _un Scythe glac_, dut
paratre agrable  son dbut; et quand il fait de celui qui conut
cet ingnieux ouvrage _un vieil abb, membre de l'Acadmie des
Inscriptions_, il mconnat l'hte spirituel de Chanteloup, le savant
suprieur qui, entre autres choses, savait vivre, savait crire et
causer. Quant  Bernardin de Saint-Pierre, on s'explique aisment
l'enthousiasme avec lequel Mme de Krdner le chercha d'abord et l'espce
de culte qu'elle lui garda toujours. Il avait beaucoup connu autrefois
en Russie le marchal de Mnnich, dont elle tait la petite-fille; mais
surtout il rsumait en soi, comme crivain, les qualits et les dfauts,
la forme de sentimentalit naturelle dont elle tait alors idoltre.
Avec lui, elle se disait et se croyait de plus en plus voisine de la
nature, et, dans le mme temps, elle trouvait moyen de faire un compte
de 20,000 francs chez la marchande de modes de la Reine, Mme Bertin.

Durant ces annes et toutes celles qui suivent, M. Eynard,
trs-diffrent en cela du vulgaire des biographes, n'a nullement flatt
son hrone; il ne craint pas de nous la montrer dans la contradiction
et le dsordre des sentiments qui l'agitent et qui, plus d'une fois,
l'garent. Il est si sr de nous la prsenter ensuite parfaitement
convertie, qu'il s'inquite peu de nous la voiler avec grce comme
pcheresse. L'avouerai-je? en le lisant, j'ai senti la Mme de Krdner
que j'aimais perdre quelque chose de son attrait et de son mystre. M.
Eynard a sans doute ajout  l'ide qu'on peut prendre d'elle sous sa
dernire forme et  son importance comme prcheuse, mais il a t  son
premier charme.

Duss-je me juger moi-mme et trahir mon faible, ce n'est pas
prcisment la sainte que je m'tais accoutum  aimer dans Mme de
Krdner: la sainte, chez elle, je ne voudrais ni la railler ni la
serrer de trop prs, mais je ne puis non plus la prendre tout  fait au
srieux; la part d'illusion y est trop manifeste. Sa charit me touche,
sa facilit et parfois sa puissance de parole mystique m'tonne et me
sduit; mais, tout en me prtant  la circonstance et en ayant l'air de
suivre le torrent, je me rserve le sourire. Ce que dcidment j'aimais
dans Mme de Krdner, c'est l'auteur et le personnage de _Valrie,_ la
femme du monde qui souffre, qui cherche quelque chose de meilleur, qui
aura un jour sa conversion, sa pnitence, sa folie mystique; qui ne Fa
pas encore, ou qui n'en a que des lueurs; qui n'a renonc ni au dsir de
plaire; ni aux lgances, ni  la grce, dernire magie de la beaut;
qui se contredit peut-tre, qui essaie de concilier l'inconciliable,
mais qui trouve dans cette impossibilit mme une nuance rapide et
charmante dont son talent se dcore. La prophtesse, la sainte dans le
lointain ne nuisait pas, mais dans le lointain seulement. La figure de
Valrie, encore belle, se dtachait sur ce fond de vapeur.

Cette figure de Valrie, qui nous tait surtout chre, se trouve
sacrifie chez M. Eynard, qui se soucie moins que nous de l'intrt
potique, et qui croit que l'aimable romancier a fini par gurir
radicalement de sa chimre, par obtenir en don l'entire vrit. Il
raconte d'une manire intressante, mais intressante  regret, en
s'attachant  marquer son dgot et  exciter le ntre, la grande
aventure de coeur de Mme de Krdner, durant son sjour  Montpellier
(1790), sa premire faute clatante, sa passion pour M. de Frgeville,
alors officier brillant de hussards, et que plus tard il rencontra
lieutenant-gnral cass de vieillesse. J'ai vu en tte d'une dition
des _Lettres portugaises_ un portrait de M. de Chamilly, devenu marchal
de France, qui reprsentait bien ce grand et _gros_ homme dont parle
Saint-Simon: M. de Chamilly tait certes,  cette poque, aussi peu
romanesque d'apparence, aussi peu ressemblant au jeune lui-mme
d'autrefois que dut le paratre le gnral de Frgeville  M. Eynard,
quand celui-ci le rencontra  l'improviste dans un salon de Paris. Je
fus prsent au gnral, dit M. Eynard; je le vis plusieurs fois et
toujours s'attendrissant au souvenir de Mme de Krdner. Je m'tais
impos une entire rserve sur des faits qui pouvaient humilier un
vieillard... Que l'excellent biographe me permette de l'arrter ici
pour un simple mot: _humilier un vieillard!_ et pourquoi donc? Je
conois le sentiment de discrtion et de dlicatesse qui fait qu'on
hsite  toucher  de vieilles blessures et  remuer les cicatrices d'un
coeur; mais ce mot _humilier_ en pareil cas n'est pas franais: tant que
la dernire source, la dernire goutte du vieux sang de nos pres n'aura
pas tari dans nos veines, tant que notre triste pays n'aura pas t
totalement _rgnr_ comme l'entendent les constituants et les
sectaires, il ne sera jamais humiliant pour un homme, mme vieux,
d'avoir aim, d'avoir t aim, ft-ce dans un moment d'erreur. On
pouvait hsiter  prononcer le nom de Mme de Longueville devant M. de La
Rochefoucauld, mais au pis cela ne l'humiliait pas. M. Eynard me dira
que c'est dans le sens chrtien qu'il parle; je le sais; mais je ne
voudrais pas que, dans une vie comme celle qu'il nous expose si bien,
l'expression mme la plus rigoureuse part choquer une nuance sociale,
une nuance fminine. Je vais continuer de lui paratre bien lger en
telle matire; mais je suis persuad que Mme de Krdner, dj convertie,
et t choque elle-mme, au milieu de tous ses repentirs, qu'on vnt
dire que l'homme qu'elle avait un jour aim pt tre _humili_  ce
souvenir.

Et puisque j'en suis sur cet ordre de critiques, je me permettrai de
trouver encore que M. Eynard traite bien durement le spirituel comte
Alexandre de Tilly, un homme que ses ridicules Mmoires, dit-il, ont
livr au mpris des uns et  la piti des autres. On a assez le droit
d'tre svre pour le comte de Tilly, sans qu'il soit besoin d'en venir
 ces extrmits de ddain qui passent la justice; d'autres diraient,
qui blessent la charit. J'ai rencontr des gens de got moins svres.
Les jolis Mmoires qu'a laisss Tilly peuvent bien ne pas tre
trs-difiants, ils ne sont certainement pas ridicules. Mais c'est au
sujet du prince de Ligne surtout que M. Eynard me parat sortir du vrai.
On a dit de cet aimable vieillard qu'il n'avait jamais eu que vingt ans;
il avait quatre-vingt-un ans qu'il se croyait jeune encore. Un jour, une
nuit de dcembre,  Vienne, aprs quelques heures passes dans l'attente
de je ne sais quel rendez-vous, il rentra chez lui avec la fivre, et
l'ide de la mort se prsenta brusquement  lui. Il essaya d'abord de
chasser l'apparition funbre, de l'exorciser gaiement; il rappela en
plaisantant les vers badins que l'empereur Adrien mourant adressait  sa
petite me. Mais vers le milieu de la nuit sa tte se prit; il eut un
accs de dlire, durant lequel il profra quelques mots sans suite,
qui semblaient se rapporter aux propos de la veille: Fermez la porte!
va-t'en!... La voil qui entre! mettez-la dehors, la camarde... la
hideuse!... Puis il mourut une heure aprs. M. Eynard n'a pas de termes
assez forts pour fltrir ce qu'il appelle cette _pouvantable_ mort, et
il y voit un tableau _aussi lugubre que saisissant_. C'est ainsi que
parlerait Nicole; c'est ainsi que Bossuet parle de l'horrible fin de
Molire. Je conviendrai sans peine qu'il est de plus belles morts que
celle du prince de Ligne; mais,  moins de se placer au point de vue de
l'ternit (chose toujours rare), on devra convenir aussi qu'il est peu
de morts plus aises et plus douces. vitons les exagrations. Il
est deux points qui m'ont toujours choqu chez mes meilleurs amis
jansnistes, c'est quand ils insistent sur la damnation des enfants
morts sans baptme, et sur celle des vieillards morts sans confession.
M. Eynard, qui est peut-tre choqu de ces deux durets autant que nous,
n'a pas besoin  son tour, pour nous toucher, de recourir aux couleurs
outres ni aux contrastes. Pour nous convier  bien mourir, qu'il nous
peigne une belle mort, et qu'il ne nous prsente pas surtout comme
affreuse une fin que beaucoup d'honntes gens non croyants seraient
plutt tents d'envier.

Je me laisse aller  dire la vrit comme moi-mme au fond je la sens.
M. Eynard me le pardonnera, il m'y a presque oblig en se plaant sur ce
terrain d'exacte vrit et en m'y appelant avec lui. Je ne demande
pas mieux, en gnral, quand je fais un portrait de femme, et, en
particulier, un portrait comme celui de Mme de Krdner, de ne pas
pousser  bout les choses, de respecter le nuage et de me prter 
certaines illusions; je crois, en cela, tre fidle encore  mon modle.
Cette discrtion devient aujourd'hui hors de propos; M. Eynard a chass
le nuage o la figure de Mme de Krdner se dessinait: s'il y a lieu de
discuter sur quelques points avec l'excellent et complet biographe,
je ne craindrai donc pas de le faire. J'ai dit qu' l'aide de ses
trs-curieux documents il m'a gt un peu mon idal de Valrie. Je ne le
lui reproche pas; je l'en loue, tout en le regrettant. Grce  lui, on
sait maintenant  point nomm le dessous de cartes, car il y en avait
un, et chacun va en juger. Mme de Krdner, aprs l'clat de son pisode
avec M. de Frgeville, aprs avoir franchement dclar  son mari que
_le lien conjugal tait rompu_, et s'tre vue l'objet de sa clmence,
habite le Nord pendant quelques annes, et ne revient en Suisse, puis
 Paris, que vers 1801,  cette poque d'une renaissance sociale
universelle. Elle n'a pas alors moins de trente-sept ans; elle les
dguise avec art sous une grce divine que les femmes mmes sont forces
d'admirer; mais elle sent que le moment est venu d'appeler  son aide
les succs de l'esprit et de prolonger la jeunesse par la renomme.
C'est un parti pris chez elle; elle tait forte pour les partis pris,
et son imagination ensuite, sa facult d'exaltation et de sensibilit
tenaient la gageure. La tte commenait, le coeur aprs entrait en jeu.
Elle se dit donc qu'il est temps pour elle d'ajouter, de substituer
insensiblement un attrait  un autre; elle veut devenir clbre par le
talent, et elle ne mnage pour cette fin aucun moyen. Lie avec Mme de
Stal, avec Chateaubriand, qui venait de donner _Atala_, no ngligeant
point pour cela son vieil ami Saint-Pierre, accueillant les potes
et n'oubliant pas les journalistes, elle dresse ses batteries pour
atteindre du premier coup  un grand succs. Le roman de _Valrie_ tait
 peu prs achev; elle en confiait sous main le manuscrit, elle en
faisait  demi-voix des lectures; elle demandait des conseils et
essayait les admirateurs. Tout tait prs pour la publication dsire,
quand M. de Krdner drangea des mesures si bien prises en mourant
brusquement d'apoplexie le 14 juin 1802.

Aprs deux mois de deuil et de retraite  Genve, Mme de Krdner se
rendit  Lyon pour y passer l'automne et l'hiver de cette mme anne.
Elle tait dj trs-console; elle revoyait peu  peu le monde,
recommenait  danser cette _danse du schall_ qu'elle dansait si bien,
et ressongeait  Paris, son vrai thtre. Mais elle ne voulait pas y
revenir comme une simple mortelle, et puisqu'elle avait t force de le
quitter au moment d'obtenir son succs littraire, elle voulait que le
retard servt du moins  rendre le retour plus clatant. M. Eynard, sur
ce point, ne nous laisse rien ignorer, et ce chapitre de son ouvrage
est un des plus piquants que nous offre l'histoire secrte de la
littrature. Mme de Krdner se trouvait trs-lie avec le docteur Gay,
mdecin homme d'esprit[210], et trs-propre au mange qu'elle dsirait. Il
s'agissait pour elle de revenir  Paris le plus tt possible, sans plus
tenir compte de son deuil, et en y paraissant comme force par ses
nombreux amis et par ses admirateurs. Pour monter  souhait celle
rentre en scne, elle imagina de faire faire  Paris, par les soins
du docteur Gay, des vers  sa louange dont elle envoyait de Lyon le
canevas: ces vers adresss  _Sidonie_ (Sidonie, c'tait, comme Valrie,
l'hrone d'un de ses romans, c'tait elle-mme), ces vers devaient se
trouver insrs comme par hasard dans quelque journal de Lyon ou de
Paris. Voici, au reste, la lettre qu'elle adressait  l'habile docteur;
j'en rougis pour mon hrone, mais M. Eynard a dchir le voile, et
il est dsormais inutile de dissimuler: J'ai une autre prire  vous
adresser, lui crivait-elle; faites faire par un bon faiseur des vers
pour noire amie Sidonie. Dans ces vers que je n'ai pas besoin de vous
recommander, et qui doivent tre du meilleur got, il n'y aura que cet
envoi: _A Sidonie_. On lui dira: _Pourquoi habites-tu la province?
Pourquoi la retraite nous enlve-t-elle tes grces, ton esprit? Tes
succs ne t'appellent-ils pas  Paris? Tes grces, tes talents y seront
admirs comme ils doivent l'tre. On a peint ta grce enchanteresse[211],
mais qui peut peindre ce qui te fait remarquer?_--Mon ami, c'est 
l'amiti que je confie cela: je suis honteuse pour Sidonie, car je
connais sa modestie; vous savez qu'elle n'est pas vaine: j'ai donc des
raisons plus essentielles pour elle qu'une misrable vanit pour vous
prier de faire faire ces vers, et bientt: dites surtout qu'elle est
dans la retraite, et qu' Paris seulement on est apprci. Tchez qu'on
ne vous devine pas. Faites imprimer ces vers dans le journal du soir...
Envoyez-moi bien vite le journal o cela sera imprim... Si le journal
ne voulait pas s'en charger ou qu'il tardt trop, envoyez-moi-les crits
 la main, et on les insrera ici dans un journal... Puis vient le
prt-rendu, la rcompense offerte au bon docteur, la promesse de
contribuer _ lui faire acqurir_ en retour _cette rputation que
mritent ses talents et ses vertus_: Oui, digne et excellent homme,
j'espre bien y travailler; j'attends avec impatience le moment o,
rendue  Paris, mon temps, mes soins et mon zle vous seront consacrs:
vous me ferez connatre La Harpe, auprs duquel est dj un de vos amis.
Je travaillerai auprs de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand,
d'une foule d'trangers de ma connaissance, et nous russirons, _car les
intentions pures russissent toujours_.

[Note 210: Les mdecins, quand ils se mlent d'tre charlatans, ne le
sont pas  demi; ils connaissent mieux que d'autres la trame humaine.
M. Eynard cite  ce sujet le docteur Portal et son procd si souvent
racont pour se crer,  son arrive  Paris, une rputation et une
clientle; mais, en rapportant ce trait de charlatanisme aux premires
annes du sicle, il commet un anachronisme de plus de trente ans.
Portai tait membre de l'Acadmie des sciences et professeur au Collge
de France ds 1770.]

[Note 211: Mme de Stal, dans le roman de _Delphine_, qui venait de
paratre.]

L est surtout ce qui me choque, le jargon de puret et de pit qui se
mle  de tels manges. C'est, je le rpte, ce qui m'effraie un peu
pour l'avenir de Mme de Krdner: lorsqu'on s'est livr une fois  de
pareilles combinaisons et qu'on y excelle, est-on bien sr, mme en
changeant de matire, de se gurir jamais? M. Eynard est de ceux qui
croient qu'il y a un remde efficace et souverain par qui l'homme
vraiment se rgnre et parvient  se transformer du tout au tout. Des
physiologistes et des moralistes plus positifs pensent seulement que
celui qui a l'air de se convertir se retourne, et qu' la bien suivre,
la mme nature, aux divers ges et dans les divers emplois, se
retrouverait au fond jusque sous le dguisement.--Dans toutes ses
lettres au docteur Gay, Mme de Krdner continue de commander instamment
les vers dsirs et de varier l'inpuisable thme cher  son
amour-propre; elle continue de _faire l'article_, comme on dit: Je vous
ai pri d'envoyer des vers  Sidonie, nous les ferons insrer ici. Mais,
tout en disant qu'on avait peint son talent pour la danse, il ne faut
pas dire simplement _on_, mais dire: _Un pinceau savant peignit ta
danse, tes succs sont connus, tes grces sont chantes comme ton
esprit, et tu les drobes sans cesse au monde: la retraite, la solitude,
sont ce que tu prfres. L, avec la pit, la nature et l'tude,
heureuse_, etc., etc...Voil, mon cher ami, ce que je vous demande pour
elle, et je vous expliquerai pourquoi. Cependant les vers arrivent;
elle en est enchante, mais non satisfaite encore; elle veut plus et
mieux. Je vous remercie de vos vers, ils sont charmants. Si vous
pouviez, par vos relations, en avoir encore du grand faiseur Delille?
N'importe ce qu'ils diraient, ce serait utile  Sidonie. Vous savez
comme je l'aime! Et elle ajoute, avec une crudit dont je ne l'aurais
jamais crue capable: Le monde est si bte! C'est ce charlatanisme qui
met en vidence et qui fait aussi qu'on peut servir ses amis. Je brle
de savoir votre projet et de travailler, comme je l'espre, de toutes
mes forces  vous tre utile. Le docteur doit se tenir pour bien
averti: le prix de ses services lui est  chaque instant offert comme 
bout portant; qu'il soit utile avec zle, et on le lui sera en retour.
On sent le trafic. Tout cela n'est ni dlicat ni beau. Dans ce mme
temps, Mme de Krdner crivait  une amie plus simple,  Mme Armand,
reste en Suisse, et elle lui parlait sur le ton de l'humilit, de la
vertu, en faisant dj intervenir la Providence: Quel bonheur, mon
amie! Je ne finirais pas si je vous disais combien je suis fte. Il
pleut des vers; la considration et les hommages luttent  qui mieux
mieux. On s'arrache un mot de moi comme une faveur; on ne parle que de
ma rputation d'esprit, de bont, de moeurs. _C'est mille fois plus que
je ne mrite; mais la Providence se plait  accabler ses enfants, mme
des bienfaits qu'ils ne mritent pas..._ Le malin fabuliste avait dit
prcisment la mme chose:

  ...........Dieu prodigue ses biens
  A ceux qui font voeu d'tre siens.

Ce voyage  Paris, qu'elle dsire de toute son me et qu'elle vient de
provoquer, elle le prsente comme une obligation srieuse et plutt
pnible; peu s'en faut qu'elle n'en parle presque dj comme d'une
mission sacre: Je regarderais comme une lchet, crit-elle  Mme
Armand, de ne pas produire un ouvrage qui peut tre utile (son roman),
_et voil comme mon voyage  Paris devient un devoir_, tandis que mon
coeur, mon imagination, tout m'entrane au bord de votre lac o je brle
d'aller, dgote du sjour de Paris, blase sur ses succs, n'aimant
que le repos et les affections douces. En produisant de telles lettres,
M. Eynard (qu'il y prenne garde) ouvre, sur l'intrieur de Mme de
Krdner, tout un jour profond qu'il suffit de prolonger dsormais pour
donner raison  plus d'un sceptique. M. Eynard croit qu' une certaine
heure Mme de Krdner s'est soudainement convertie et corrige; pour moi,
j'aurais encore plus de confiance dans la sainte, s'il ne m'avait appris
si bien  connatre la mondaine. Comment ne me resterait-il pas dans
l'esprit un lger nuage sur le rle que remplira prs d'elle le pasteur
Empeytaz, depuis qu'on me l'a fait voir prenant si rsolument le docteur
Gay pour compre?

Ds cette poque, elle avait l'habitude de mler Dieu  toutes choses,
 celles mme auxquelles sans doute il aime le moins  tre ml.
Parcourant dernirement les papiers de Chnedoll, j'y trouvais quelques
passages relatifs  Mme de Krdner, et je remarquais qu' cette date de
1802, dans le monde de Mme de Beaumont et de M. Lonbert, on la traitait
un peu lgrement[212]. Mais voici une parole plus grave, que je n'ai plus
aucune raison pour drober; elle est de M. de Lzay, de celui mme qui
est une des autorits qu'on invoque le plus volontiers quand il s'agit
de sa fervente amie. Lzay prtend (dit Chnedoll) que Mme de Krdner,
dans les moments les plus dcisifs avec son amant, fait une prire 
Dieu en disant: _Mon Dieu, que je suis heureuse! Je vous demande pardon
de l'excs de mon bonheur!_ Elle reoit ce sacrifice comme une personne
qui va recevoir sa communion. Le mot est vif, il est sanglant, venant
d'un ami intime; mais il marque quelle tait alors la disposition
mystico-mondaine de la sainte future, ce que j'appelle l'amalgame, et le
trait s'accorde bien avec les rvlations que nous devons  M. Eynard
sur cette poque de transition. Ai-je donc eu raison de dire que le trop
de connaissance du dedans me gtait dsormais le personnage de Valrie,
et que l'idal y prissait?

[Note 212: _Revue des Deux Mondes_, livraison du 15 juin 1849, page
919; et dans _Chateaubriand et son Groupe littraire_, tome II, page
254.]

Il y a lieu pourtant de trouver que c'est bien dommage, car le talent de
Mme de Krdner,  l'heure dont nous parlons, s'tait dgag des vagues
dclamations de sa premire jeunesse, et devenait un compos original
d'lvation et de grce. Sa plume, comme sa personne, avait de la magie.
Pendant cet automne de 1802, entre autres manires de se rappeler
au public de Paris, elle eut soin de faire insrer (peut-tre par
l'entremise de M. Michaud, alors trs-mont pour elle) quelques
_penses_ dtaches dans _le Mercure_[213]; le rdacteur disait en les
annonant: Les penses suivantes sont extraites des manuscrits d'une
dame trangre, qui a bien voulu nous permettre de les publier dans
notre journal. Quand on pense avec tant de dlicatesse, on a raison de
choisir pour s'exprimer la langue de Svign et de La Fayette. Voici
quelques-unes de ces penses, qui sont en effet dlicates et fines;
l'esprit du monde s'y combine avec un souffle de rve et de Posie.

[Note 213: 10 vendmiaire an XI.]

Les gens mdiocres craignent l'exaltation, parce qu'on leur a dit
qu'elle pouvait avoir des suites nuisibles; cependant c'est une maladie
qu'on ne peut pas leur donner.

Il y a des gens qui ont eu presque de l'amour, presque de la gloire, et
presque du bonheur.

On cherche tout hors de soi dans la premire jeunesse; nous faisons
alors des appels de bonheur  tout ce qui existe autour de nous, et tout
nous renvoie au dedans de nous-mme peu  peu.

Les mes froides n'ont que de la mmoire; les mes tendres ont des
souvenirs, et le pass pour elles n'est point mort, il n'est qu'absent.

Le meilleur ami  avoir, c'est le pass.

Dire aux hommes ne suffit pas, il faut redire, et puis redire encore;
l'enfance n'coute pas, la jeunesse ne veut pas couter, et si la vrit
est enfin accueillie, c'est que de sa nature elle est infatigable,
et qu'aprs avoir t tant rebute, elle trouve enfin accs par sa
persvrance.

Les mes fortes aiment, les mes faibles dsirent.

La vie ressemble  la mer, qui doit ses plus beaux effets aux orages.

C'est un bel loge  faire de quelqu'un, au milieu de la corruption
du monde, que de le croire digne d'tre appel romanesque. Ce sont des
titres de chevalerie o chacun ne ferait pas facilement ses preuves.

Il y a des femmes qui traversent la vie comme ces souffles du printemps
qui vivifient tout sur leur passage.

Elle tait elle-mme une de ces femmes: dans le monde comme dans la
pnitence, toute son ambition fut qu'on la prt pour une de ces brises
vivifiantes du printemps; et quand il n'y eut plus moyen de se faire
illusion sur le printemps terrestre, elle aspira, elle avisa  paratre
ds ici-bas un souffle et un soupir du printemps ternel.

Ces quelques pages du _Mercure_ se terminaient par cette pense, qui
exprimait  ravir son rve et sa prtention du moment: La mlancolie
des mes tendres et vertueuses est la station entre deux mondes. On sent
encore ce que cette terre a d'attachant, mais on est plus prs d'une
flicit plus durable. Cette sorte de _station_ intermdiaire est
prcisment l'tat dans lequel elle se plaisait  se dessiner alors,
et dans lequel nous nous plaisions nous-mme  la considrer, en nous
prtant  sa coquetterie  demi anglique. Il n'y a plus moyen, aprs
les rvlations rcentes, de s'en tenir  ce demi-jour douteux entre le
boudoir et le sanctuaire. Nous savons trop bien de quoi il retournait
dans la coulisse, et on nous a fait toucher du doigt les ficelles.

_Valrie_ parut en dcembre 1803. Toutes les batteries de Mme de
Krdner, dit M. Eynard, taient montes pour saluer son apparition.
Aucune ne manqua son effet. Amis dvous, journalistes, littrateurs
indpendants, adversaires, envieux, chacun  sa manire s'occupa de Mme
de Krdner et de son livre. Elle-mme ne se fit pas dfaut, et pendant
plusieurs jours, se dvouant avec la plus persvrante ardeur  assurer
son triomphe, elle courut les magasins de modes les plus en vogue pour
demander incognito tantt des charpes, tantt des chapeaux, des plumes,
des guirlandes, des rubans _ la Valrie_. En voyant cette trangre,
belle encore et fort lgante, descendre de voiture, d'un air si sr de
son fait, pour demander les objets de fantaisie qu'elle inventait, les
marchands se sentaient saisis d'une bienveillance inexprimable et
d'un dsir si vif de la contenter qu'il fallait bien qu'on parvnt 
s'entendre... Grce  ce mange, elle parvint  exciter dans le commerce
une mulation si furieuse en l'honneur de Valrie, que pour huit jours
au moins tout fut _ la Valrie_. On est aux regrets d'apprendre de
telles choses, si piquantes qu'elles soient. En les apprenant hier,
une admiratrice de _Valrie_, qui avait pleur en la lisant autrefois,
disait spirituellement: Ah! que je voudrais reprendre mes larmes!

Par cette page si agrablement crite, M. Eynard nous montre que s'il
avait voulu appliquer dans tout son ouvrage le mme esprit de critique,
il s'en ft acquitt trs-finement; mais ds qu'il aborde la vie
religieuse de Mme de Krdner, lui qui a t si adroit  pntrer la
personne mondaine, il croit tout d'abord  la sainte: il s'arrte saisi
de respect, n'examinant plus, et ne voulant pas admettre que, mme
sur un fond incontestable de croyance et d'illusion, c'est--dire de
sincrit, il a d se glisser bien des rminiscences plus ou moins
involontaires de ce premier jeu, bien des retours de cet ancien
savoir-faire. Quand on a t une fois excellente comdienne, cela ne se
perd jamais. Remarquez que ds lors elle entrait dans sa seconde veine;
elle commenait  voir partout le doigt de Dieu; et, mme aprs avoir
mont de la sorte ce-succs de _Valrie_, elle est toute dispose aprs
coup  s'en merveiller et  y dnoncer un miracle: Le succs de
_Valrie_, crivait-elle  Mme Armand, est complet et inou, et l'on me
disait encore l'autre jour: Il y a quelque chose de _surnaturel_ dans ce
succs. _Oui, mon amie, le Ciel a voulu que ces ides, que cette
morale plus pure se rpandissent en France, o ces ides sont moins
connues_... En crivant ainsi, elle avait dj oubli ses propres
ressorts humains, et elle rendait grce de tout  Dieu. Mais cette
facilit d'oubli et de confusion me rend mfiant pour l'avenir. Qui me
rpond qu'elle n'ait pas fait plus d'une fois de ces confusions, qu'elle
n'ait pas eu plus tard de ces oublis-l?

Parmi les tmoignages d'admiration en l'honneur de _Valrie_, M. Eynard
cite le passage d'une lettre d'Ymbert Galloix, jeune homme de Genve,
mort  Paris en 1828, et il le proclame _un jeune pote plein de gnie_.
Puisque j'en suis aux svrits et  montrer que M. Eynard, sur quelques
points, n'a pas eu toute la critique qu'on aurait pu exiger, je noterai
(et le biographe du mdecin Tissot me comprendra) qu'Ymbert Galloix,
que nous avons beaucoup connu et vu mourir, n'avait rellement pas de
_gnie_, mais une sensibilit exalte, maladive, surexcite, et qu'il
est mort s'nervant lui-mme. Il suffirait que sur quelques autres
articles le biographe et apport la mme complaisance et facilit de
jugement, pour que nous eussions le droit de modifier certaines de ses
conclusions.

Malgr tout, c'est chez lui dsormais, et nulle part ailleurs, qu'il
faut apprendre  connatre la vie religieuse de Mme de Krdner; journaux
manuscrits, correspondance intime, entretiens de vive voix avec les
principaux personnages survivants, il a tout recherch et rassembl avec
zle, et, dans la riche matire qu'il droule  nos yeux, on ne pourrait
se plaindre, par endroits, que du trop d'abondance. Les vnements de
1815 surtout, et le rle qu'y prit Mme de Krdner par son influence sur
l'empereur Alexandre, sont prsents sous un jour intressant, dans un
dtail positif et neuf, emprunt aux meilleures sources. M. Eynard a t
guid, pour le fil de cette relation dlicate, par une personne d'un
haut mrite, initie ds l'origine  la confidence de Mme de Krdner et
de l'empereur, Mme de Stourdza, depuis comtesse Edling. Sur quelques
points chemin faisant, M. Eynard, qui veut bien tenir compte avec
indulgence de notre ancienne esquisse de Mme de Krdner, a pris soin
d'en rectifier les traits qu'il trouve inexacts, et de rfuter aussi
l'esprit un peu lger o se jouait notre crayon. Il a raison assez
souvent, je le lui accorde; en deux ou trois cas seulement; je lui
demanderai la permission de ne pas me rendre  ses autorits. Par
exemple, j'ai racont une visite de Mme de Krdner  Saint-Lazare,
l'effet que la prcheuse loquente produisit sur ces pauvres
pcheresses, la promesse qu'elle leur fit de les revoir, et aussi son
oubli d'y revenir. M. Eynard s'autorise,  cet endroit, du tmoignage de
M. de Grando, qui avait conduit Mme de Krdner  Saint-Lazare, et il me
rprimande doucement du sourire que j'ai ml  mon loge; mais cette
critique, qu'il le sache bien, ce n'est pas moi qui l'ai faite: c'est M.
de Grando lui-mme, qui, interrog par moi, me rpondit en ce sens.
Il y a diffrentes manires d'interroger les tmoins, mme les plus
vridiques. Quand j'interrogeai M. de Grando sur Mme de Krdner,
cet homme de bien me rpondit comme  une personne qui ne dsirait 
l'avance aucune rponse plus ou moins favorable, et qui se bornait 
couter avec curiosit. Quand M. Eynard l'interrogea, M. de Grando vit
en sa prsence une personne qui dsirait avant tout savoir tout le bien,
et lui-mme (qui d'ailleurs par nature souriait peu) il supprima son
sourire. C'est ainsi que M. Eynard range parmi ses autorits bien des
tmoins qui faisaient leurs rserves, et qui mme n'pargnaient pas la
raillerie quand il leur arrivait de causer en libert. La duchesse
de Duras, qu'il a l'air de ranger parmi les adhrents, tait de ce
nombre.--Dans le rcit que j'ai fait du voyage de Mme de Krdner en
Champagne, pour la grande revue de la plaine de Vertus, M. Eynard me
suppose plus d'imagination que je n'en ai en ralit; il se croit trop
sr de m'avoir rfut  l'aide du Journal de Mme Armand. J'ai pour
garant de mon rcit un tmoin oculaire, trs-spirituel, appartenant 
la famille chez qui Mme de Krdner avait log pendant le peu d'heures
qu'elle passa en ces lieux. Ce peu d'heures avait tout  fait suffi
pour que la prdication comment auprs des htes. Les personnes
enthousiastes qu'un beau zle anime n'y mettent pas tant de faons. A
peine arrive le soir au chteau o elle devait coucher, Mme de Krdner
et son monde se mirent donc  prcher et le matre et les gens; et,
comme il y avait menace d'orage ce soir-l, le bon gentilhomme de
campagne, qui craignait que le vent n'enlevt sa toiture, et qui avait
hte d'aller fermer les fentres de son grenier, se voyant arrt sur
l'escalier par une prdication, trouvait que c'tait mal prendre son
heure. J'aurais, de la sorte, bien des petites rponses  faire 
M. Eynard; mais c'est assez d'en indiquer l'esprit essentiel et le
principe.

L, en effet, est entre nous la dissidence, et il faut oser l'articuler.
Il croit  une transfiguration et  une rgnration complte, l o
je ne vois gure qu'une mtamorphose. Un spirituel et sage moraliste,
Saint-vremond, qui avait vu en son temps bien des conversions de femmes
du grand monde, a crit d'agrables pages pour expliquer et dmler
les secrets motifs et les ressorts qu'il continuait de suivre sous ces
changements[214]. Une vie comme celle de Mme de Krdner, et de la faon
dont vient de l'crire M. Eynard, serait la pice  l'appui la plus
commode dans laquelle un moraliste de l'cole de Saint-vremond et de
Fontenelle trouverait  justifier son point de vue. Voici, j'imagine, 
peu prs comme il raisonnerait, et j'emprunterai le plus que je pourrai
les paroles mmes des matres:

Les dames galantes qui se donnent  Dieu lui donnent ordinairement une
me inutile qui cherche de l'occupation, et leur dvotion se peut nommer
une passion nouvelle, o un coeur tendre, qui croit tre repentant, ne
fait que changer d'objet  son amour[215].

[Note 214: Voir, dans les Oeuvres de Saint-vremond, la _Lettre  une
dame_]

[Note 215: Saint-vremond.]

A qui voyons-nous quitter le vice dans le temps qu'il flatte son
imagination, dans le temps qu'il se montre avec des agrments et qu'il
fait goter des dlices? On le quitte lorsque ses charmes sont uss,
et qu'une habitude ennuyeuse nous a fait tomber insensiblement dans la
langueur. Ce n'est donc point ce qui plaisait qu'on quitte en changeant
de vie, c'est ce qu'on ne pouvait plus souffrir; et alors le sacrifice
qu'on fait  Dieu, c'est de lui offrir des dgots dont on cherche, 
quelque prix que ce soit,  se dfaire[216].

[Note 216: _Idem_.]

La patience, a-t-on dit[217], est l'art d'esprer. L'art du bonheur dans
la dvotion est de se donner une dernire illusion plus longue que la
vie, et dont on ne puisse se dtromper avant la mort.

[Note 217: Vauvenargues.]

La vie ordinaire des hommes est semblable  celle des saints: ils
recherchent tous leur satisfaction, et ne diffrent qu'en l'objet o
ils la placent[218].--Le coeur humain se retrouve partout avec les mmes
mobiles; partout c'est le dsir du bien-tre, soit en espoir, soit en
jouissance actuelle, _galante qui voulait devenir dvote_, et le petit
Essai _Que la dvotion est le dernier de nos amours_. et le parti qui le
dtermine est toujours celui o il y a le plus  gagner[219].

[Note 218: Pascal.]

[Note 219: Volney, _Voyage en Egypte et en Syrie_, tome II, chap.
vii.]

La dvotion, a dit Montesquieu, est une croyance qu'on vaut mieux qu'un
autre;--ou du moins qu'on possde ce qui vaut mieux, qu'on est plus
heureux, qu'on peut indiquer aux autres le chemin du plus gras pturage.
Si humble qu'on soit, l'amour-propre est flatt de cette ide de
connaissance singulire et de privilge.--Une sduction secrte nous
fait voir de la charit pour le prochain l o il n'y a rien qu'un excs
de complaisance pour notre opinion[220].

[Note 220: Saint-vremond.]

Mme de Krdner flottait entre quarante et cinquante ans, ge ingrat
pour les femmes, quand elle se convertit dcidment: avec ses gots
tendres, avec sa complexion sentimentale et mystique, qu'avait-elle de
mieux  faire? Du moment surtout qu'elle eut dcouvert en elle cette
facult merveilleuse de prdication qui pouvait lui rendre l'action et
l'influence, tout fut dit, elle eut un dbouch pour son me et pour son
talent; sa vocation nouvelle fut trouve. Elle n'avait jamais t une
nature bien sensuelle: elle n'avait que l'ambition du coeur et l'orgueil
de l'esprit. Elle avait un immense besoin que le monde s'occupt d'elle:
sous une forme inattendue, ce besoin allait tre satisfait. Elle aimait
 parler d'amour; ce mot chri allait dborder plus que jamais de ses
lvres, et des foules entires affluaient dj  ses pieds.

O est dans tout cela le secret mobile? C'est l'amour-propre, toujours
l'amour-propre, dont le ressort se rvt, se retourne, et a l'air de
jouer en sens inverse contre lui-mme. Mais tout dpend en dfinitive du
mme cordon de sonnette que tire le _moi_.

En doutez-vous? Elle va nous l'avouer elle-mme et laisser chapper son
orgueil, son ivresse de sainte, sous les semblants de l'humilit: On ne
peut mconnatre, crivait-elle d'Aaran (en avril 1816), les grandes
voies de misricorde du Dieu qui veut, avant les grands chtiments,
faire avertir son peuple et sauver ce qui peut tre sauv. _Il donne 
tout ce monde un tel attrait pour moi, un tel besoin de m'ouvrir leur
coeur, de me demander conseil, de me confier toutes leurs peines, enfin
un tel amour_, qu'il n'est pas tonnant que les gouvernements qui ne
connaissent pas l'immense puissance que le Seigneur accorde aux plus
misrables cratures qui ne veulent que sa gloire et le bonheur de leurs
frres, n'y comprennent rien. Plus la terre s'enfuit sous nos pas, plus
je mprise, plus je hais ce que les hommes ambitionnent, et _plus j'ai
de pouvoir sur leur coeur_. La voil telle qu'elle tait ds l'origine:
rgner sur les coeurs, en se dclarant une misrable crature; voir  sa
porte _servantes et duchesses_, comme elle dit, et empereur; se croire
en toute humilit l'organe divin, l'instrument choisi,  la fois vil et
prfr, que lui faut-il de plus? et n'est-ce pas la gloire d'amour dans
son plus dlicieux raffinement?

C'est  peu prs ainsi, j'imagine, que raisonnerait, en lisant les
volumes de M. Eynard, un moraliste qui saurait les tours et les retours,
les faons bizarres de la nature humaine; mais je ne puis qu'indiquer le
sens et l'intention de l'analyse, aimant peu pour mon compte  pousser 
bout ces sortes de procs. Seulement,  voir les excs de dvouement et
de charit auxquels s'puisait de plus en plus en vieillissant cette
femme fragile, il faudrait, pour tre juste, conclure avec Montesquieu:
J'appelle la dvotion une maladie du coeur qui donne  l'me une folie
dont le caractre est le plus aimable de tous.

Le livre de M. Eynard est ddi A _mes amis Alfred de Falloux et Albert
de Ressguier_, avec une pigraphe tout onctueuse tire de saint Paul,
ce qui semblerait indiquer que la jeune Rome et la jeune Genve ne
sont pas si brouilles qu'autrefois; mais ces exceptions entre natures
affables et bienveillantes, ces avances o il entre autant de courtoisie
que de christianisme, ne prouvent rien au fond. Je me plais du moins 
noter ce procd-ci  titre de bon got et de bonne grce.

15 septembre 1849.




M. DE RMUSAT
(PASS ET PRSENT, mlanges)

A voir ce que deviennent sous nos yeux certains personnages historiques
clbres, et comme tout cela se grossit et s'enlumine, se dnature ou
(disent les habiles) se transfigure  l'usage de cette niasse confuse et
passablement crdule qu'on appelle la postrit, on se sent ramen, pour
peu qu'on ait le sentiment du juste et du fin,  des sujets qui, en
dehors des tumultueux concours, offrent  l'observation dsintresse un
fond plus calme, un srieux mouvement d'ides et le charme infini des
nuances. Les nuances se confondent et s'vanouissent  mesure qu'on
s'loigne. Que reste-t-il alors de cet ensemble de particularits vraies
qui distinguaient une physionomie vivante et qui la variaient dans un
caractre unique, non mconnaissable? A quelles chances une figure dite
historique n'est-elle pas soumise, sitt qu'chappant aux premiers
tmoins, elle passe aux mains des commentateurs subtils, des rudits
sans jugement, ou, qui pis est, des tribuns et des charlatans de place,
des rhteurs et sophistes de toutes sortes qui trafiquent indiffremment
de la parole? Si nous-mmes nous avons t tmoins et que nous puissions
comparer nos premires impressions sincres avec l'idole usurpatrice, le
dgot nous prend, et l'on se rejette plus que jamais vers le naturel
et le rel, vers ce qui fait qu'on cause et qu'on ne dclame pas. On
s'attache surtout  l'lite,  ce qui est apprci de quelques-uns, des
meilleurs,  ce qui nous fait sentir  sa source la vie de l'esprit.
Heureux si on peut le rencontrer non loin de soi! Il y a, sachons-le
bien, dans chaque gnration vivante quelque chose qui prit avec elle
et qui ne se transmet pas. Les crits ne rendent pas tout, et, des
qu'on a affaire  des penses dlicates, le meilleur est encore ce qui
s'envole et qui a oubli de se fixer. On sait qu'il y a des langues
d'Orient dans lesquelles toute une portion vocale ne s'crit point; il
en est ainsi de chaque littrature. Tout ce qui a vcu d'une vie sociale
un peu complique  son esprit  soi, son gnie lger, qui disparat
avec les groupes qu'il anime. Les successeurs sont tents d'en tenir peu
de compte, mme quand ils s'en portent les hritiers. Lorsque vient le
lendemain, on ramasse le fruit d'hier, mais on n'a pas eu la fleur; et
ce fruit mme, on ne l'a pas vu, on ne l'a pas cueilli sur l'arbre dans
sou velout et dans sa fracheur de duvet. Une fois  distance, on
parle des choses en grand, c'est--dire le plus souvent en gros. Mme
lorsqu'on croit les savoir le mieux, on court risque de tomber dans des
confusions qui feraient hausser les paules  ceux dont on parle, s'ils
revenaient au monde. Tel qui, dans le temps, n'aurait pas t admis 
l'antichambre chez Mme de La Fayette ou chez Mme de Maintenon, est homme
 clbrer intrpidement les lgances du grand sicle. Le XVIIIe sicle
est depuis longtemps en proie  des amateurs et soi-disant connaisseurs
qui n'ont pas l'air d'eu distinguer les divers tages, de souponner
ce qui, par exemple, spare Dort de Rulhire. L'_-peti-prs_ et le
_ple-mele_ se glissent partout.

Cela fait souffrir. Mais quand il s'agit de morts dj anciens, et dont
la dpouille est  tout le monde, comment venir prtendre qu'on les
possde mieux, qu'on a la tradition de leur manire et la clef de leur
esprit, plutt que le premier venu qui en parlera avec aplomb et d'un
air de connaissance? Avec les vivants du moins, on a des juges, des
tmoins de la ressemblance, un cercle rapproch qui peut dire si, au
milieu de tout ce qu'on a sous-entendu ou peut-tre omis, on a pourtant
touch l'essentiel, et si l'on a saisi l'ide, l'air du personnage.

Aujourd'hui donc, en dpit de ce qu'il y a d'un peu plat o d'un peu
gros dans les vogues du jour, consolons-nous avec un des hommes qui sont
le plus faits pour intresser et pour piquer la curiosit de ceux qui
ont le plaisir d'tre leurs contemporains; car s'il a beaucoup crit, il
n'a publi qu'une moiti de ses oeuvres et n'a livr qu'une des faces de
son talent; car, et-il tout publi, il aurait encore plus d'ides
qu'il n'en aurait produit dans ses livres. Il est le libre causeur par
excellence; il a de l'ancienne socit le ton, le got, les faons
dlies, avec tous les principes (y compris les consquences) de
la nouvelle; il a de bonne heure pous et profess les doctrines
gnreuses de son temps, et il n'en a pris aucun lieu commun. A dix-huit
ans il tait le plus prcoce et le plus form des esprits srieux, et il
se retrouve le plus jeune  cinquante.

M. Charles de Rmusat est n  Paris sous le Directoire (14 mars 1797);
ses parents tenaient  l'ancien rgime par les manires, par les
habitudes, mais sans aucun de ces liens de naissance ou de prjug qui
enchanent. Nous avons dit et montr ailleurs quelle tait sa mre[221].
Le jeune enfant grandit auprs d'elle dans une libert aimable, dans une
familiarit qui l'initiait aux rflexions de cette femme distingue, sur
laquelle il devait bientt agir  son tour. Cette enfance heureuse se
pourrait presque comparer  une promenade dans laquelle un trs-jeune
frre rejoint,  pas ingaux, sa soeur ane qui lui fait signe et qui
l'attend. Pour le jeune Rmusat, le salon prcda le collge. Il
y entendait parler de bien des choses, surtout de littrature, de
Corneille et de Racine, de Geoffroy et de Voltaire, des Grecs et des
Romains, de tout ce dont on causait volontiers alors, aprs les excs de
la Rvolution, avant le rveil de 1814,  l'ombre du soleil de l'Empire,
 cette poque, nous dit-il, _o l'on avait de l'esprit, mais o l'on
ne pensait pas_.

[Note 221: Voir l'article sur Mme de Rmusat (_Portraits de Femmes_).]

Penser, en effet, c'est n'tre jamais las, c'est recommencer toujours,
et l'on avait horreur de rien recommencer. Aprs de telles secousses,
la socit tout entire fait comme un homme qui a prouv de grands
malheurs et qui n'aspire plus qu'au repos, aux douceurs d'une vie
commode, et, s'il se peut, agrablement amuse. Les plus dlicats se
rejettent sur les distractions de l'esprit; mais du fond des choses, il
en est question aussi peu que possible; on craindrait de rouvrir l'abme
et d'y revoir les monstres.

Cette tideur d'opinion, cette paresse et presque cette peur de penser,
du moment qu'il s'en rendit compte, devint une des antipathies du jeune
homme et l'ennemi principal qu'il se plut tout d'abord  harceler. Ce
fut comme le premier but de son sarcasme et de son ddain, ds que sa
propre nature se dclara; ce fut le jeu de ses premires armes. Depuis
lors, et sous quelque forme qu'il l'ait retrouve, il n'a cess de
guerroyer contre, de combattre cette lche indiffrence, et il ne lui
fait pas plus de grce sous sa lourde et matrielle enveloppe de 1847
que sous sa lgret frivole de 1817. A l'lgance prs, c'est bien la
mme  ses yeux; et lorsque tant d'autres, et des plus vaillants, se
sont lasss  la peine et ont renonc dans l'intervalle, il semble avoir
conserv contre elle sa jeune et chevaleresque ardeur. C'est que M. de
Rmusat, par instinct comme par doctrine, croit que la stagnation est
mortelle  la nature de l'homme; il pense qu'elle corrompt autant
qu'elle ennuie, et il prendrait volontiers pour sa devise cette parole
du grand promoteur Lessing, laquelle peut se traduire ainsi: Si
l'tre tout-puissant, tenant dans une main la vrit, et de l'autre
la recherche de la vrit, me disait: _Choisis_, je lui rpondrais: O
Tout-Puissant, garde pour toi la vrit, et laisse-moi la recherche de
la vrit.--Marcher vaillamment et toujours, dt-on mme ne jamais
arriver, c'est encore aprs tout une haute destination de l'homme[222].

[Note 222: Voir, pour les curieux, et comparer avec le mot de Lessing
l'pigramme XXXIIIe de Callimaque, et aussi ce que dit Pascal de la
_chasse_ et du _livre_: On n'en voudrait pas s'il toit offert.]

Mais, si prcoce que ft le jeune Rmusat, nous l'avons un peu devanc.
Un jour il sort assez  contre-coeur du salon de sa mre, et le voil
qui entre au collge. Il fit d'excellentes tudes au Lyce Napolon,
sans pourtant obtenir plus de deux accessits au Concours. Durant la
dernire anne, en rhtorique, il avait eu d'assez grands succs en
discours franais pour tre le candidat le plus dsign  la couronne
universitaire; mais les vnements politiques de 1814 lui firent quitter
le collge avant la fin de l'anne. Ce fut un autre brillant lve de la
mme classe, M. Dumon, qui remporta le prix.

Tout en suivant ses tudes, le jeune homme, on le pense bien, ne s'y
astreignait pas. Son esprit sortait du cadre et se jouait  droite et
 gauche sur toutes sortes de sujets. Pourtant il tait, durant ce
temps-l, sous la direction spciale d'un matre bien docte et de la
bonne cole, M. Victor Le Clerc. M. Le Clerc a compos, comme chacun
sait, de savants ouvrages; il en a fait de spirituels. M. de Rmusat
peut en partie s'ajouter  ces derniers[223]. Sous ce rgime d'une
instruction forte qui laissait subsister l'lan naturel, il se
dveloppait sans contrainte; tout en acqurant un solide fonds d'tudes,
son esprit se tenait au-dessus et s'mancipait. Mais il a d  cette
nourriture premire, si bien donne et si bien reue, son got marqu
pour les nobles sources de l'antiquit, sa connaissance approfondie de
la plus belle et de la plus tendue des langues politiques, cet
amour pour Cicron qui est comme synonyme du pur amour des lettres
elles-mmes; et, quelques annes aprs (1821), il payait  M. Le Clerc
sa dette classique, en traduisant pour la grande dition de l'Orateur
romain le trait _De Legibus._ Une prface, non-seulement rudite, mais
philosophique, d'un ordre lev, y met en lumire les divers systmes
des anciens sur le principe du droit, et tmoigne d'un esprit devenu
matre en ces questions, et qui s'entend avec Chrysippe comme avec Kant.

[Note 223: Comme souvenir littraire du temps de cette ducation, j'ai
entre les mains une rare brochure, un petit pome (_Lysis_) cens trouv
par un jeune Grec sous les ruines du Parthnon, et dont M. J. V. Le
Clerc se donnait pour diteur (chez Delalain, 1814). Ce pome est, en
quelque sorte, ddi par l'pilogue  Mme de Rmusat la mre: [Grec:
theagar h moi gelpis hdei eureto].... C'est ainsi que les Mnage, les
Boivin et les La Monnoyc avaient autrefois clbr Mme de La Fayette ou
Mme d'Aguesseau.]

Ds le collge une vocation chez lui s'tait dclare trs-vive. Il
faisait des vers, surtout des chansons. J'en ai parcouru tout un recueil
manuscrit, duquel je ne me crois permis de rien dtacher. Les premires
remontent  1812. Le jour qu'il a quinze ans, le jour qu'il en a
dix-sept, il chante, il jette au vent son gai refrain  travers les
grilles du lyce, dans les courts intervalles du tambour. Il parcourt sa
vie passe et note dj ce qu'il appelle ses _ges_. Sa jeune veine a,
pour tous les vnements qui l'meuvent, des couplets trs-naturels et
trs-aimables. Quelquefois c'est une ptre  la Gresset qu'il adresse
 sa mre du fond de sa _pdantesque gurite;_ il vient de lire _la
Chartreuse._ Quelquefois c'est une romance plaintive qui s'chappe, ou
bien quelque lgie inspire par le sentiment, et qui me rappelle sans
trop d'infriorit la belle pice de Parny sur l'_absence._ Mais la
forme habituelle et facile pour lui, celle  laquelle il revient de
prfrence et qui se prsente d'elle-mme, c'est la chanson. Plus tard,
dans un article sur Branger, il nous en a donn la thorie d'aprs
nature. Dans cette page charmante, il n'a eu qu' se ressouvenir et 
nous raconter son propre secret:

Mais qui mieux que l'auteur lui-mme, nous dit-il, ressent cette
harmonie mutuelle du langage et du chant? Demandez-lui compte de son
travail,  peine saura-t-il vous en faire le rcit. Un jour, pourra-t-il
vous dire, il se trouvait dans une disposition vague de rverie et
d'motion, il prouvait le besoin d'adoucir un chagrin ou de fixer un
plaisir. Des sensations  peine commences se pressaient en lui, des
images informes et riantes passaient devant ses yeux. Peu  peu il
s'anime davantage; une image plus prcise se retrace  lui, et il veut
la saisir et la chanter. Ou bien c'est un sentiment qui se prononce et
qui bientt demande et inspire une expression potique et musicale;
peut-tre un air connu, dans un secret accord avec sa disposition
prsente, vient comme par hasard errer sur ses lvres et lui dicte
un refrain qui semble traduire la note par la parole; parfois enfin
quelques mots fortuitement rassembls, qui reprsentent une image, qui
forment un vers, lui viennent  l'esprit, et bientt rappellent un air
qui les relve et les anime. Alors la chanson commence; on l'crit
presque sans la juger, avec peine ou facilit, mais toujours avec une
sorte d'motion, une certaine acclration dans le mouvement du sang,
qui, tant qu'elle dure, fait l'illusion du talent et ressemble  la
verve. Srement ici _l'art et le bon sens_, recommands par Boileau
_mme en chanson_, jouent leur rle, et surtout  prsent que le style
de ce petit pome doit tre si travaill et la composition si remplie.
Mais, malgr le soin de l'lgance, de la proprit, de la rime, jamais
le pote ne rentre compltement dans son sang-froid; l'motion premire
persiste; l'air sans cesse fredonn, le refrain sans cesse redit,
suffisent pour la soutenir, et la chanson, et-elle cot tout un jour
de travail, semble toujours faite d'un seul jet. On ne sait quelle
douceur s'attache  cette sorte de composition si frivole, si commune,
si peu estime. On rendrait mal cet oubli de toutes choses et de
soi-mme o elle jette un instant celui qui s'y livre, cette rverie, ce
trouble, cet abandon o l'me, uniquement proccupe d'une image, d'un
sentiment, d'une sensation mme, perd un moment le souvenir et la
prvoyance, et se berce elle-mme du chant qui lui chappe. Encore une
fois on croirait qu'il y a dans la chanson quelque chose qui vient
apparemment de la musique, et qui donne  un divertissement de l'esprit
la vivacit d'un plaisir des sens. Peut-tre l'imagination seule
opre-t-elle ce prestige, l'imagination qui sait tout embellir, la
douleur qu'elle adoucit, comme le plaisir qu'elle relve....

Dou de la sorte et sentant comme il sentait, il tait impossible qu'il
contnt sa chanson aux simples sujets d'amour ou de table et  la
camaraderie de collge [224]; les intrts de gloire, de patrie, les
vnements publics, devaient y retentir aussi, et, en un mot, lui qui
chantait depuis 1812, devait naturellement, invitablement, entrevoir et
pressentir dans ses refrains les mmes horizons que dcouvrait vers
le mme temps Branger. C'est en effet ce qui arriva. Sa chanson
adolescente tait en train de se transformer, d'enhardir son aile, quand
la publication du premier recueil de Branger,  la fin de 1815, vint
faire une rvolution dans l'art et dans son esprit: Je ne crois pas,
nous dit M. de Rmusat, qu'aucun ouvrage d'esprit m'ait caus une
motion plus vive que la chanson _Rassurez-vous, ma mie, ou Plus de
politique_. De lui-mme il en avait fait une  cette poque, dans le
mme sentiment, intitule _Dernire Chanson, ou le 20 novembre_ (1815)
[225]. Une autre intitule _le Vaudeville politique_, et dans laquelle
il retrace toute l'histoire du nol satirique en France, montre 
quel point il comprit ds le premier jour le rle de la _chanson
reprsentative_.

[Note 224: Bon nombre des plus anciens couplets de M. de Rmusat
furent composs pour un diner de camarades de collge, auquel
assistaient tous les mois MM. Victor Le Clerc, Naudet, Odilon Barrot,
Germain, et Casimir Delavigne, M. Scribe  partir de 1817; etc, etc.]

[Note 225: Ce mois nfaste de novembre 1815 fut l'poque duprocs
de Ney, du procs de Lavalette, du projet de loi sur les juridictions
prvtales prsent  la Chambre des dputs par le duc de Feltre, du
projet d'_amnistie_ avec _catgories_ propos par M. de La Bourdonnaye.
Le procs de M. de Lavalette commena le 20 novembre, et celui du
marchal Ney le 21.--Le refrain du jeune Rmusat tait presque le mme
que celui de Branger, par exemple:

  Mais comment offrir  nos belles
  Des coeurs fltris, des bras vaincus?
  Nos chants seraient indignes d'elles:
  _Franais, je ne chanterai plus!_

Mais ici le refrain allait dans le sens direct du couplet. Le refrain
de Branger, au contraire, qui tombait presque dans les mmes termes,
allait en sens inverse du reste des paroles, et de ce contraste sortait
l'amre ironie:

  Oui, ma mie, il faut vous croire,
  Faisons-nous d'obscurs loisirs:
  Sans plus songer  la gloire,
]


Cette motion qu'prouvait le jeune homme, ce premier tressaillement
qui, dans une pense depuis si srieuse et si diversement remplie, a
laiss une trace si vive, qu'tait-ce donc? C'tait surprise et joie de
voir ralise  l'improviste une forme de ce qu'il avait lui-mme plus
confusment rv, c'tait de rencontrer sous cette forme lgre un idal
dj  demi connu. Chaque fois qu'un gnie favoris trouve ainsi  point
une de ces inspirations fcondes qui doivent pntrer et remuer une
poque, il arrive d'ordinaire, qu'au dbut plus d'un esprit distingu se
reconnat en lui, et s'crie, et le salue aussitt comme un frre an
qui ouvre  ses puns l'hritage. Ce gnie heureux ne fait qu'achever
le premier et devancer avec clat ce que plusieurs autres cherchaient
tout bas et souponnaient  leur manire. De quelque nouveau monde qu'il
s'agisse, petit ou grand, quand le Christophe Colomb le dcouvre, bien
d'autres taient dj en voie de le chercher. Ainsi Branger, ainsi
Lamartine, dans les oeuvres premires qui, seules encore, quoi qu'ils
fassent, resteront l'honneur original de leur nom, apparurent comme
l'organe soudain et comme la voix d'un grand nombre qui crurent tout
aussitt reconnatre et qui applaudirent en eux des chos redoubls
de leurs propres coeurs. Tout concert unanime est  ce prix. Cette
explication que je crois vraie, si elle intresse jusqu' un certain
point les admirateurs dans la gloire du pote admir, n'te pourtant
rien, ce me semble,  la beaut du sentiment, et elle ramne le gnie
humain  ce qu'il devrait tre toujours,  une condition de fraternit
gnreuse et de partage.

  Dormons au sein des plaisirs.
  Sous une ligue ennemie
  Les Franais sont abattus:
  Rassurez-vous, ma mie,
  Je n'en parlerai plus.

J'ai cru devoir insister sur ce premier coin de l'esprit de M. de
Rmusat. Chacun plus ou moins a son dfaut qu'il avoue et son dfaut
qu'il cache, et ce dernier le plus souvent n'est pas le moindre. Chez
quelques-uns, il en est ainsi des talents: on a son talent public,
avou, et son talent confidentiel, intime, lequel, chez les gens
d'esprit, n'est jamais le moins piquant, ni surtout le moins naturel.
Ceux qui n'ont connu de M. de Lally-Tolendal que ses plaidoyers
pathtiques et ses effusions oratoires, et qui n'ont pas entendu ses
dlicieux _pots-pourris_ tout ptillants de gaiet, n'ont vu que le
personnage et n'ont pas su tout l'homme. L'esprit de M. de Rmusat
se manifeste sans doute avec bien de la diversit dans ses crits
prsentement publis; on l'apprcie tout  la fois comme critiqu, comme
philosophe, comme moraliste non moins lev qu'exquis et pntrant; mais
il y a autre chose encore, il y a en lui un certain artiste rentr qui
n'a pas os ou daign se produire, ou plutt il n'y a rien de rentr,
car il s'est, de tout temps, pass toutes ses fantaisies d'imagination,
il s'est accord toutes ses veines. Seulement il n'a pas mis le public
dans sa confidence; il a fait avec ses bonnes fortunes littraires comme
l'lgiaque conseille de faire en des rencontres plus tendres:

  Qui sapit, in tacito gaudeat ille sinu;

il a t discret et heureux avec mystre, ou du moins il n'a laiss
courir et s'battre ces enfants de son plaisir que dans un petit nombre
de cercles envis qui en ont joui avec lui. Les anciens avaient de ces
propos charmants qui ne se tenaient qu' la fin des banquets, entre soi,
_sub rosa_, comme ils disaient, et qui ne se rptaient pas au dehors.
Une partie du talent de M. de Rmusat ne s'est ainsi produite, en
quelque sorte, que _sous la rose_. Voil une manire d'picurisme qu'il
faut dnoncer. Il en est rsult que ceux  qui un heureux hasard n'a
pas fait entendre quelqu'une de ses jolies chansons, par exemple _le
Guide, le Nophyte doctrinaire_;--que ceux surtout qui n'ont pas assist
aux lectures de sa pice d'Ablard, o cette vivacit premire se
retrouve, associe  de hautes penses,  de la passion profonde et  un
puissant intrt dramatique, ne le connaissent pas encore tout entier.
Nous tchons ici, sans indiscrtion, de trahir une partie de ce qui
se drobe, et de hter l'heure o ce rare esprit se verra forc de se
livrer  tous dans tout son talent.

Le jeune Rmusat tait encore au collge qu'une autre vocation bien
autrement grave, mais aussi irrsistible chez lui, se prononait. Son
got semblait ne le porter d'abord que vers la littrature proprement
dite, vers l'rudition grecque et latine; l'histoire en particulier
l'attirait peu. Il se plaisait  traduire pour s'exercer au style; la
forme le proccupait plus que le fond, et il se sentait mme une sorte
de prvention contre la pense et les systmes. Mais tout d'un coup,
tant en seconde, il entra un jour par curiosit dans la classe de
philosophie. La philosophie formait alors un cours accessoire et
facultatif pour les lves de seconde et pour ceux de rhtorique. Un
M. Fercoc, homme distingu, ami de M. de La Romiguire et rest plus
condillacien que lui, y enseignait d'une manire attachante Locke et
Condillac, avec un certain reflet moral et sentimental du Vicaire
savoyard. Le jeune homme fut aussitt saisi d'un attrait invincible; il
tait venu par curiosit, il revint par amour, et se jeta  corps perdu
dans cette source nouvelle de connaissances. Mthode, opinions, il
embrassa tout avec ardeur. Il eut aussitt du succs, et obtint, ds
cette anne, une mention de philosophie au Concours. C'est de cette
poque, dit-il, qu'il commena  penser,  contracter un got constant
pour la philosophie, et qu'il prit l'habitude d'employer pour son propre
compte les procds analytiques recommands dans l'cole exprimentale.

Cette impression si vive, cette motion presque passionne qu'il est
assez rare d'prouver en entrant dans une classe de philosophie, il l'a
rendue plus tard en quelque manire dans la personne de son Ablard[226]
entrant pour la premire fois dans l'cole du clotre; mais Ablard,
du premier jour, y entrait en conqurant, pour dtrner Guillaume de
Champeaux, et lui il resta d'abord, et encore assez longtemps aprs, le
disciple fervent et condillacien de cette premire cole. Ce ne fut qu'
quelques annes de l qu'il se retourna contre elle. Et mme lorsqu'il
l'eut abandonne, mme depuis qu'il a marqu si haut sa place parmi
les dfenseurs d'un autre systme, prenez garde! si on insiste sur de
certains points, si on appuie, on retrouve aisment en lui un fond de
philosophie du XVIIIe sicle.

[Note 226: L'Ablard du drame.]

On ne retrouve pas moins,  l'occasion, un ancien fond de libralisme
beaucoup plus net et plus marqu, s'il m'est permis de le dire, que chez
aucun des hommes distingus qui ont pass par la nuance doctrinaire.
C'est que M. de Rmusat  son dbut, et de 1814  1818, fut d'abord un
libral pur et simple, sans tant de faons. Sur ce fond solide et uni il
a, depuis, brod toutes sortes de dlicatesses; un esprit comme le sien
ne saurait s'en passer. Mais ds qu'on se met  appuyer, ds qu'une
circonstance le presse, la fibre premire a tressailli: on a l'ami franc
et rsolu de la libert et le philosophe qui tire la pense comme une
arme, en jetant le fourreau.

Dans toute nature minente, pour la bien connatre, l'tude des origines
et de la formation importe beaucoup; ici elle est plus essentielle que
jamais, quand il s'agit de quelqu'un dont le premier caractre a t une
maturit prodigieusement prcoce, et qui, bien que si multiple et si
fin dans ses lments, se montrait dj  vingt ans ce qu'il est
aujourd'hui. Dans la prface de ses rcents _Mlanges_[227], M. de Rmusat
a trac quelque chose de cette histoire, mais il l'a fait d'une manire
plutt abstraite, en la gnralisant et en l'tendant  ses jeunes amis
d'alors et  ses contemporains; il a vit le je aussi soigneusement que
les philosophes d'autrefois l'vitaient; on dirait qu'il a eu peur du
_moi_. Nous prendrons sur nous de le lui restituer ici.

[Note 227: Page 23.]

Il sortait donc du collge et il entrait dcidment dans le monde,
l'anne mme de la Restauration; il avait tout juste dix-sept ans. Son
horizon politique en tait au crpuscule. La Restauration le rendit
subitement libral; il lui sembla qu'un voile tombait de devant ses yeux
et que la Rvolution s'expliquait pour lui. Cet veil fut si puissant,
que l'amertume de la victoire de l'tranger s'en adoucit un peu dans son
coeur, et que le souvenir de cette poque lui est demeur surtout comme
celui d'une mancipation intellectuelle: C'est pour cela, dit-il avec
ce tour d'esprit qui est le sien et o le srieux et la raillerie se
mlent, c'est pour cela que je n'ai jamais eu un grand fonds d'aigreur
contre la Restauration; je lui savais gr en quelque sorte de m'avoir
donn les ides que j'employais contre elle.

Il faudrait se bien reprsenter ici la physionomie du monde o vivaient
ses parents, une varit du grand monde, aimable, polie, distingue de
manires et de got, mais fort tempre d'ides, et sans mouvement 
cet gard, sans initiative. Enfant de ce monde-l, pour avoir grandi au
milieu, pour y tre n, il en a tout naturellement le ton, la lgret,
la causerie sur tout sujet, le sentiment du ridicule; mais il fait
tout bas ses rserves, il a ses ides de _derrire la tte_ (comme
les appelle Pascal), et il ne les dit pas. Voltairien, libral,
mtaphysicien _in petto_, croyant  la vrit, dispos  crire, il sent
trs-bien que ce n'est point l le lieu pour taler toutes ces choses
de nature si vive et si entire, et qui vont mal avec la transaction
perptuelle dont la bonne grce sociale se compose: C'tait son
plaisir, nous dit-il, son orgueil, que de sentir fermenter secrtement
en lui les ides et mme les passions du sicle, au milieu de ces salons
conservateurs,  opinions royalistes et religieuses modres, mais
superficielles. De cette philosophie, en particulier, qu'il avait trop
 coeur pour la risquer devant tous, il aurait dit volontiers alors ce
que le pote a dit du culte de la muse:

  My shame in crowds, my solitary pride!

Lui, il aurait plutt montr ses chansons, bien sr qu'on les lui aurait
plus facilement pardonnes.

Cependant, mme  cette poque de travail solitaire et de logique
presque absolue, mme avant aucune initiation doctrinaire, cette fine
nature tait toute seule assez avertie, assez curieuse d'impartialit et
assez difficile sur les conclusions, pour s'efforcer de concilier ses
ides avec la modration vritable, et pour se garder de ce qu'avaient
naturellement d'pre et d'un peu grossier la politique et la philosophie
rvolutionnaires. C'tait  la fois instinct d'un got dlicat, ennemi
du commun, et sentiment d'un esprit quitable, qui lient compte des
choses. Aussi, en mme temps qu'il n'hsitait pas  mettre ses principes
au-dessus des dynasties et des gouvernements, le jeune dmocrate
philosophe savait s'interdire l'esprance de rien renverser pour la pure
satisfaction de ses principes, et il ne rejetait pas le voeu honorable
qu'on pt _ramener peu  peu le fait_, comme on disait, _sous l'empire
du droit_. En un mot, il s'vertuait  concilier dans sa pense les
institutions avec les thories. A aucune poque (c'est une justice qu'il
peut se rendre), il n'a regard le renversement comme un but; mais il
l'a toujours accept comme une chance.

Qu'une remarque ici, une conjecture me sait permise. Le monde mme o il
vivait, et contre lequel il tait en garde, dut, ce me semble, l'aider
en ce travail de modration plus que l'minent jeune homme ne le crut
peut-tre. Habitant en quelque sorte dans deux atmosphres, il portait
et gardait, sans y songer, de l'une dans l'autre. Il serait injuste de
ne juger un milieu que par l'endroit o l'on s'en spare, et d'omettre
tout ce qu'il nous a insensiblement communiqu. La tideur d'opinions de
la socit pouvait sans doute l'impatienter souvent, l'irriter mme un
peu, et il aspirait  des rgions plus franches; mais aussi,  peine
rentr dans cet air plus vif de l'intelligence pure, il conservait un
liant que l'cole ne connut jamais, il cherchait un temprament, il
concevait des distinctions, des transitions, qui taient autant de
ressouvenirs de ce qu'il venait de quitter. L'homme d'esprit et l'homme
du monde gardaient encore  vue le thoricien, et le sentiment du rel
ne l'abandonnait pas. Dans ce monde d'ailleurs qu'il savait si bien, et
parmi les amis particuliers de sa mre, se trouvaient deux hommes qu'il
ne saurait avoir t indiffrent  aucun bon esprit d'avoir connus et
pratiqus ds la jeunesse. Ceux qui n'ont eu l'honneur d'aborder que
tard M. Mol et M. Pasquier peuvent bien apprcier tout ce qu'on apprend
 les voir et  les entendre, et que la thorie moderne ne supple
pas. Sans me permettre d'entrer ici dans les diffrences qui les
caractrisent et en laissant de ct ce qu'il y a de particulier dans
chacun d'eux, j'avoue pour mon compte avoir ignor jusque-l, avant
de l'avoir considr dans leur exemple, ce que c'est que la justesse
d'esprit en elle-mme, cette facult modre, prudente, vraiment
politique, qui ne devance qu'autant qu'il est ncessaire, mais toujours
prte  comprendre,  accepter sagement,  aviser, et qui, aprs tant
d'annes, se retrouve sans fatigue au pas de tous les vnements, si
acclrs qu'ils aient pu tre. Entour de leur amicale bienveillance,
prenant part  leur intimit, le jeune Rmusat, bien que pouss par sa
nature  se chercher d'autres guides, dut gagner dans ce commerce un
fonds de notions relles, d'observations prcises, qui servaient de
point d'appui  la contradiction mme, et qu'taient loin de possder,
de souponner au dpart, tous ceux qui, comme lui, allaient  la
dcouverte. Ainsi inform et prmuni, il eut beau se lancer ensuite,
il eut de l'abstraction, jamais du vague; il eut de l'audace, et il ne
donna pas dans l'aventure.

Si rien n'est plus rare et plus profitable dans la jeunesse que
d'apprendre  faire cas du jugement et de l'esprit de ceux dont on ne
partage pas les opinions, rien aussi n'est calmant comme de voir ses
propres opinions rencontrer quelque alliance et quelque bon accord
autour de soi. M. de Rmusat prouva de cette consolation en vivant dans
la socit de M. de Barante. Cet esprit lev et fin, et qui a droit
d'tre difficile sur la qualit des autres, finit par le distinguer; il
trouvait que c'tait dommage qu'ainsi dou on ne fit rien, c'est--dire
qu'on n'crivt pas. Il lui ouvrit un premier jour sur les ides
politiques ou mme littraires de la socit de Coppet, et le jeune
homme s'aperut avec joie qu'il existait encore un lieu o le
libralisme tait d'assez bonne compagnie, o se retrouvait quelque
chose du mouvement de 89, et que ses opinions n'taient point
exclusivement relgues dans les coles ou les estaminets. Cela
l'claira, dit-il, et par l mme le modra.

Il crivait dj beaucoup et pour lui seul. Tout en faisant son droit
(1814-1817), il composa un certain roman de _Sidney_, dont le patriote
de ce nom tait le hros; il y avait dpos toutes ses ides sur la
politique, la socit, la vie, l'amour, et il en dit un peu svrement
peut-tre, sans nous mettre  mme de le vrifier, que c'tait une vraie
dclamation. Mais les pages sur _la jeunesse_ (1817), qui ouvrent les
volumes de _Mlanges_, nous le reprsentent bien  cette date, dans sa
lutte muette contre la socit, aspirant  un idal non encore dfini,
avec le sentiment d'une supriorit qui cherche son objet, avec une
amertume d'ironie qui se retourne contre elle-mme. Ce qui est surtout
curieux  noter, c'est combien dj il se juge, il se gourmande, il se
chtie; tout ce qu'on serait tent de lui opposer, il est le premier 
se le dire, et bien plus durement et bien plus finement aussi. On le
sent, cette roideur d'un premier stocisme est ds lors en voie de
se dtendre, de mme que ce style, dj tout form et si subtil,
s'assouplira. L'auteur nous peint l un _Clon_ qu'il a l'air de copier
d'aprs nature. Tous, plus ou moins, nous avons ainsi en nous un premier
type que nous aimons  dtacher,  figurer en l'exagrant un peu,
 faire poser devant nous et devant les autres; nous y jetons nos
qualits, nos dfauts; nous le caressons, nous le malmenons et finissons
le plus souvent, dans notre impatience de _tout ou rien_, par l'immoler
de dsespoir et le faire mourir. Qu'on se rassure pourtant: Clon ne
meurt pas; il se transforme en vivant, il se perfectionne, il fait
presque tout ce qu'il a dit qu'il ne fera pas, et son portrait,
longtemps aprs retrouv, ne parat plus  nos yeux surpris qu'un des
profils vanouis de notre jeunesse. En le revoyant, on ne peut que
s'crier comme Montaigne devant ses anciens portraits: _C'est moi, et ce
n'est plus moi!_

Ne vous obstinez pas, concluait le peintre de _Clon_ en s'adressant
aux jeunes gens,  poursuivre un _je ne sais quoi plus grand_ que
vous-mmes ou que votre poque; ou, si vous voulez absolument chercher
quelque chose de grand, sachez quoi. Pour lui, il ne tarda plus gure 
le savoir. L'ouvrage posthume de Mme de Stal sur la Rvolution parut;
il l'mut vivement et lui causa un vritable enthousiasme. Un dernier
rideau se leva de devant ses yeux, et ce nouveau monde politique et
philosophique, qu'il n'avait encore vu que dans les nuages, se dessina
dsormais comme une terre promise et comme une conqute. On peut dire
que sa formation complte et dfinitive date de ce moment, et qu'en
posant le livre, tout l'homme en lui se sentit achev.

Nous avons affaire  un esprit de nature trs-complexe, et dans laquelle
est entr dj plus d'un lment. Une leon mtaphysique de M. Fercoc
l'a mu, comme elle et pu faire pour un Malebranche naissant; une
chanson l'a fait tressaillir, comme s'il tait une de ces choses lgres
et sacres dont parle Platon, et voil que l'intelligence politique le
saisit comme un futur mule des Fox et des Russell. Nous ne prtendons
pas compter dans cette riche et fine organisation toutes les impressions
et les influences; mais nous tenons videmment les principales, celles
qui, en se croisant, ont form la trame subtile, _trs imbris torti
radios_...

Toutes les ides et les vues que lui suggra la lecture du livre de Mme
de Stal, il les crivit pour lui seul d'abord; mais, un jour, dans
l't de 1818, se trouvant  la campagne [228], il remit le morceau  M.
de Barante, qui le questionnait sur ses tudes. M. de Barante en fut
trs-frapp, et dit qu'il le voulait garder pour le donner comme
article  M. Guizot, qui dirigeait alors les _Archives_. Peu aprs [229],
l'article parut en effet sous ce titre: _De l'influence du dernier
ouvrage de madame de Stal sur la jeune opinion publique_; il tait
prcd de quelques lignes dues  la plume de M. Guizot:

[Note 228: Au chteau du Marais, chez Mme de La Brche, belle-soeur de
la clbre Mme d'Houdetot et belle-mre de M. le comte Mol. C'est au
Marais aussi que, l'anne prcdente, il avait lu, pour la premire
fois, quelque chose de lui, le morceau sur _la jeunesse_, qui commence
les _Mlanges_. Sur cette socit d'un got dlicat, il n'avait pas
craint de faire le premier essai d'une production de son esprit; mais,
pour le morceau politique sur Mme de Stal, il ne s'ouvrit qu' M. de
Barante.]

[Note 229: _Archives philosophiques, politiques et littraires_, tome
V, 1818.]

    Nous avons rendu compte, disait-on, du dernier ouvrage de Mme de
    Stal; nous n'avons pas hsit  affirmer qu'il exercerait une
    grande et salutaire influence. Nous avons dit que cette influence se
    ferait surtout sentir dans cette jeune gnration, l'espoir de la
    France, qui nat aujourd'hui  la vie politique, que la Rvolution
    et Bonaparte n'ont ni brise ni pervertie, qui aime et veut
    la libert sans que les intrts ou les souvenirs du dsordre
    corrompent ou obscurcissent ses sentiments et son jugement,  qui,
    enfin, les grands vnements dont fut entour son berceau ont dj
    donn, sans lui en demander le prix, cette exprience qu'ils
    ont fait payer si cher  ses devanciers. Qu'il nous soit permis
    d'apporter ici,  l'appui de notre opinion, un exemple que nous ne
    saurions nous empcher de trouver fort remarquable; c'est le petit
    crit qu'a inspir  un jeune homme la lecture de l'ouvrage de
    Mme de Stal; sans doute les semences que contient cet ouvrage
    trouveront rarement une terre aussi promptement, aussi richement
    fconde. Mais l'exemple n'en a que plus de valeur; ce qui a pu
    exciter dans un esprit naturellement distingu tant d'ides saines,
    tant de sentiments nobles, ne manquera pas,  coup sr, de les
    propager dans un grand nombre d'autres esprits. Ces sentiments et
    ces ides forment dj notre atmosphre morale, et il faut que les
    gouvernements s'y placent aussi, car, hors de l, il n'y a point
    d'air vital.

Suivaient les pages sur la _Rvolution franaise_ qu'on peut lire en
partie reproduites au tome Ier des _Mlanges_[230]. L'article fit du
bruit, et mme un peu de scandale, dans les cercles o vivait le jeune
auteur. Il y avait  cela plusieurs raisons, et non pas toutes frivoles.
Le fils jugeait l'Empire, et ses parents l'avaient servi. Depuis la
Restauration, M. de Rmusat pre tait prfet, le fils lui-mme semblait
destin alors  une carrire au sein de l'ordre tabli[231]. Juger de
si haut le rgime d'hier, tracer si dcidment la marche  celui
d'aujourd'hui, c'tait une grande hardiesse assurment dans un jeune
homme. Et puis faire un article de journal! passe encore si c'et
t une chanson. En revanche, M. Auguste de Stal cherchait, pour le
remercier, l'admirateur de sa mre; Mme de Broglie lui crivait pour
l'appeler; M. Guizot l'attirait chez lui, et M. Royer-Collard qu'il y
rencontrait un soir, et devant qui on parlait de je ne sais quel ouvrage
nouveau, se prit  dire de ce ton qu'on lui connat: _Je ne le relirai
pas_, et se retournant aussitt vers le jeune Rmusat: _Je vous ai relu,
monsieur_[232].

[Note 230: Pages 92-102.]

[Note 231: M. Mol,  ce moment ministre de la marine, l'avait admis 
travailler dans la Direction des Colonies.]

[Note 232: M. Royer-Collard lui-mme avait reu une vive impression
de cet ouvrage posthume de Mme de Stal; jusque-l il avait toujours
eu contre elle d'assez fortes prventions; mais en lisant ces
_Considrations si hautes, si viriles et  la fois si prudentes, _sur la
Rvolution franaise_, il rendit les armes et s'avoua vaincu. Le doyen
du groupe ne sentit pas autrement que le plus jeune initi.]

Chacun a son destin qui, tt ou tard, se fait jour: _fata viam
invenient_. Cela est vrai des individus comme des empires. Voil donc
M. de Rmusat auteur, et le voil du groupe doctrinaire. Son toile
l'y conduisait. C'tait bien le monde qui lui convenait le mieux comme
exercice et dveloppement de la pense, un monde aussi ennemi du commun
populaire que du convenu des autres salons, qui ne craint point les
ides, pas mme les systmes; o tout fait question, o tout se discute,
s'analyse, se gnralise; o l'esprit n'a pas trop de tous ses replis,
ni l'entendement de toutes ses formes; o les lectures solides, les
considrations leves se rsument toujours et s'aiguisent eu une
rdaction ingnieuse; o cette _ingniosit_ de tour est un cachet non
moins distinctif que la haine du mdiocre. On a depuis appliqu la
qualification de _doctrinaire_  tant de choses et  tant de gens, que
c'est  faire piti, quand on sait combien ce terme se restreignait
primitivement  une lite, presque  une secte d'esprits minents qui ne
se pouvaient confondre avec les plus proches. Le gros public n'en fait
jamais d'autres; mais c'est assurment la plus lourde injure qu'il
ait pu infliger aux vrais doctrinaires que de les envelopper dans cet
-peu-prs. Durant les dernires annes, quand il entendait prodiguer
l'appellation devenue banale, M. Royer-Collard disait: Que veulent-ils
parler de doctrinaires? Ce que je sais, c'est que nous tions trois
d'abord, M. de Serre, Camille Jordan et moi. Sans remonter si haut,
sans nous reporter  cet ge presque mythologique du parti doctrinaire,
nous trouvons, au moment o M. de Rmusat y fit son entre, que la
tte du groupe se composait exactement de M. Royer-Collard, du duc de
Broglie, de M. de Barante et de M. Guizot. En se liant avec tous, et
plus particulirement encore avec M. Guizot, dont il se plat  dire
qu'aucun esprit n'a plus agi sur le sien, M. de Rmusat garda, comme on
peut croire, sa propre originalit. Bien jeune, il apportait des
ides et mme des convictions dj faites, un fonds de pure gauche en
politique, le culte philosophique de la raison et de la vrit; il se
doctrinarisa pour la forme et pour l'agrment.

Dans le mme temps, sa mtaphysique s'clairait d'un nouveau jour en
rencontrant celle de M. Cousin, et tout d'abord il marqua dans l'cole
philosophique au premier rang des amateurs, en attendant qu'il y ft sa
place comme un matre. Cette veine plus tard se retrouvera.

Une question se prsente qu'autant vaut peut-tre agiter ici et qu'aussi
bien nous ne saurions luder. En prsence d'une nature si complexe, mais
si loyale et si franche, qu'avons-nous aprs tout  craindre de pousser
jusqu'au bout l'tude? Et d'ailleurs, sous l'oeil d'un esprit si
clairvoyant, n'est-ce pas le seul digne hommage? M. de Rmusat a certes
en lui du sceptique, il a du railleur, et de plus il aime la vrit, et
il eut  de certains jours, il a pour elle de ces merveilleux amours
dont parle Cicron aprs Platon. Or lequel des deux en lui domine?
lequel, en dfinitive, se rencontre le plus avant pour qui le sonde?
Est-ce le fond solide ou l'ondoyant? Vous croyez que c'est l'ondoyant;
mais n'y a-t-il pas un fond plus solide par-del? Vous croyez que c'est
le solide; mais n'y a-t-il point par-del un fond plus fuyant encore? L
est le noeud du problme. Qui peut dire ce dernier mot des autres? Le
sait-on soi-mme de soi? Souvent (si je l'osais dire) il n'y a pas de
fond vritable en nous, il n'y a que des surfaces  l'infini.

En nous tenant pourtant  notre objet, que voyons-nous? qu'avons-nous vu
dj? Jeune homme, il aimait la mtaphysique, et tout  ct il faisait
des chansons; il avait ses opinions, ses ides chres, intimes, et tout
 ct il les analysait, il s'en rendait compte. Dans cette mesure, nous
le possdons au complet, ce me semble. Tel il est, tel il sera. Chez
lui, la chanson, ou, si vous aimez mieux, la raillerie fine s'en va
accoster la mtaphysique, la prendre sous le bras dans ses heures de
rcration, si bien qu'on ne sait par moments laquelle devance et a le
pas sur l'autre. Et d'autre part l'analyse aussi, l'inexorable analyse,
accoste toujours sa conviction ou sa passion, et l'observe et la
dcompose chemin faisant, au point de la dconcerter, si celle-ci
n'tait bien ferme et bien dcide  persister _quand mme_. Tout cela
marche et coexiste sans se dtruire. Figurons-nous bien le cortge: la
plus pntrante des analyses  droite, la plus fine des railleries 
gauche; et pourtant, il y a une ardeur, une conviction qui, chez cette
nature leve, a la force de cheminer entre ce double accompagnement.

On le comprend toutefois, pour atteindre jusqu'ici  toute sa destine,
soit politique, soit littraire, pour remplir, comme on dit, tout son
mrite, qu'a-t-il manqu  une supriorit si constante? Rien qu'un
dfaut peut-tre. Mais, certainement, une qualit de moins aurait mis
ses autres qualits plus  l'aise. Elles se sont tenues en chec l'une
l'autre. Et qu'importe? dirons-nous, et dira comme nous quiconque ne
se rgle pas sur le _paratre_. Ce qui a pu nuire ainsi  l'entier
dveloppement extrieur et  l'effet solennel de l'ensemble aura tourn
plus srement au profit de la distinction exquise, de la connaissance
infinie et de l'agrment. Il y a en un seul plusieurs hommes qui
pensent, qui jouent, qui s'animent, qui se prennent  partie, qui se
rpondent, (chose plus rare!) qui vous coutent et qui vous rpondent
aussi, et le tout fait une runion dlicieuse, _totam suavissimam
gentem_, disait Voltaire en parlant de la plus aimable des socits
philosophiques de sa jeunesse.

Quoi qu'il en soit de ce charme intrieur, M. de Rmusat a beaucoup agi
au dehors, beaucoup influ, beaucoup crit, sans parler de l'avenir
ouvert qui lui reste. Voyons-le  l'oeuvre dans le pass; il s'y est mis
de bonne heure, et voil prs de trente ans. Son dbut fut du ct de la
politique. Depuis la fin de 1816, la Restauration marchait dans le sans
de la Charte et se rapprochait lentement du libralisme. L'ordonnance du
5 septembre, en brisant la Chambre de 1815, avait rendu au gouvernement
de Louis XVIII la libert de son action. Pendant les quatre annes qui
suivirent, il y eut une tentative srieuse, sincre, pour poser les
bases du rgime constitutionnel, et le mettre en quilibre au milieu
des violences des partis. Ce furent mme,  les envisager de loin, les
seules annes durant lesquelles la Restauration aurait pu rellement se
fonder par ses propres mains et s'affermir. Le ministre Villle, en
venant, ds 1821, reprendre  sa manire l'oeuvre de la Chambre de 1815
et en se prolongeant six ans, perdit tout; il mit la mfiance et la
dsaffection dans tous les rangs. Il n'y eut plus, aprs ce long et
dtestable ministre, qu'une courte halte sous M. de Martignac, une
halte en apparence triomphante, mais inquite au fond et compromise par
le souvenir de tout ce qui avait prcd. Le terrain tait min sous
les pieds, et, quoique l'atmosphre gnrale des esprits ft alors fort
calme et presque libre d'orages, une Cour aveugle ne le croyait pas,
et on ne croyait gure en elle. La Restauration se divise donc
naturellement en deux portions, celle qui prcde le ministre Villle,
et celle qui en provient. M. de Rmusat, qui prit une part si brillante
aux luttes de la seconde moiti et qui fut, vers la fin, un des chefs
de la jeune garde militante, combattit aussi dans la priode antrieure
comme un actif et vaillant soldat. Le premier ministre de M. de
Richelieu, en se dissolvant de lui-mme  la fin de 1818, avait fait
place au cabinet prsid par M. Dessoles, qui fut le plus libral de
tous ceux de la Restauration. Le jeune Rmusat y devint ministriel, et
ce fut son seul temps de ministrialisme avant 1830. Tout rcemment li
par son article des _Archives_ avec les chefs doctrinaires qui taient
les conseillers intimes du cabinet, il suivit M. Guizot, alors directeur
gnral  l'intrieur, et pendant toute l'anne 1819 il servit de sa
plume une politique qui tendait  raliser ses voeux. On l'employa
utilement  ces sortes d'crits destins  la circonstance, et qui ne
lui survivent pas. De cette quantit de publications officielles ou
semi-officielles, exposs de motifs, brochures explicatives des projets
de loi, etc., etc., nous n'en indiquerons qu'une sur la _responsabilit
des ministres_, et une autre sur la _libert de la presse_. Cette
dernire, qui avait pour objet de motiver et d'appuyer les projets de
loi prsents sur la dfinition des dlits de presse et sur leur mode de
jugement par le jury [233], se recommande encore aujourd'hui par des ides
gnrales trs-hautes, trs-fermes, exprimes non sans clat. Il m'est
impossible d'y rien noter de juvnile, si ce n'est peut-tre une
certaine forme condense, un enchanement parfois si serr qu'il peut
paratre obscur, en un mot une lgre exagration de la maturit.
L'auteur y embrasse et y rsume d'un coup d'oeil philosophique les
diffrentes phases par lesquelles a pass la libert de la presse en
France. L'opinion sur ce chapitre devana toujours les lois, et les
luda. Ce fut seulement dans la premire moiti du XVIIIe sicle que
l'opinion commena  devenir une puissance:

    Ds cette poque, disait M. de Rmusat, la libert de penser, suite
    naturelle de cette oisivet de la civilisation, qui, suspendant
    le cours des passions violentes, force l'esprit  se replier sur
    lui-mme,  scruter ses propres conceptions, et remet ainsi les
    croyances sous le contrle du raisonnement; la libert de penser,
    gne par la double barrire que lui opposaient le pouvoir et
    l'usage, cherchait de toutes parts une issue, impatiente de se
    produire au dehors. Comme elle aspirait  la notorit, elle ne
    tarda pas  regretter l'absence de la libert d'crire et s'effora
    de la rejoindre partout o elle eut l'espoir de la trouver. Quoique
    celle-ci ne ft nulle part tablie, chaque tat cependant la
    reclait par rapport aux tats voisins. Il suffisait, pour en jouir,
    de passer deux fois la frontire; la pense qui sortait manuscrite
    revenait imprime dans son pays natal. Un livre hardi tait alors
    poursuivi comme contrebande, et les auteurs cherchaient moins 
    luder les tribunaux que la douane.

    [Note 233: Voici le titre exact: _De la Libert de la Presse, et
    des Projets de loi prsents  la Chambre des Dputs dans lu sance
    du lundi 22 mars 1819.]

    La prohibition produisit son effet ordinaire; elle encouragea la
    fraude. La France fut couverte d'ouvrages, dont le plus grand mrite
    tait d'tre dfendus. L'impossibilit de les saisir tous amena
    quelque tolrance, et les exceptions se multiplirent, malgr les
    dits et les arrts; car les ministres, qui se piquaient d'tre  la
    mode, se montrrent moins rigoureux que le parlement. La prohibition
    ne servait, en effet, que l'ordre tabli, dont on commenait  se
    soucier trs-peu; la libert plaisait  la bonne compagnie, la
    premire puissance de cette poque. Les livres qui flattaient
    son esprit furent donc accueillis avec empressement. Tel qui en
    requrait la lacration et rougi de ne pas les avoir dans sa
    bibliothque, et plus d'un lisait par got les pages qu'il faisait
    brler par convenance.

On ne saurait mieux dire ni rendre plus fidlement l'esprit d'un sicle.
L'auteur rapporte  M. Turgot l'honneur d'avoir l'un des premiers,
le premier peut-tre, fait entrer la publicit _dans ce qu'on avait
jusqu'alors assez singulirement nomm les affaires publiques_. L'abb
Morellet, _un crivain que l'on a toujours rencontr_, disait M. de
Rmusat, _dans la route de la vrit et de la justice_ [234], avait
compos, en 1764, des _rflexions sur les avantages de la libert
d'crire et d'imprimer sur les matires de l'administration_; son livre
ne put tre imprim que dix ans aprs, sous le ministre de M. Turgot.
Depuis lors, et malgr les efforts restrictifs, la libert politique de
la presse ne cessa de gagner du terrain: elle existait de fait au
moment de la convocation des tats-gnraux. Proclame alors plutt que
constitue, elle partagea, sous les rgimes qui suivirent, le sort de
toutes les autres liberts; la faction dominante se l'adjugea, et elle
devint, un des privilges du plus fort.

[Note 234: Notez ces traces directes du XVIIIe sicle, plus marques
que ne les admet en gnral l'cole doctrinaire.]


    Toujours est-il vrai de dire, ajoutait l'auteur, que, mme alors,
    en qualit d'instrument de publicit, la presse fut regarde comme
    un moyen de gouvernement, et le dernier matre qui a possd la
    France le reconnut lui-mme  son tour. Dans le grand nombre des
    ncessits politiques qu'impose le temps o nous vivons, il n'y en a
    gure qui aient chapp  sa pntration, hors la ncessit d'tre
    juste. Vritable usurpateur des forces de la socit, il s'en
    arrogea l'emploi pour s'en approprier le bnfice, espce de grand
    monopole qu'il voulut tendre sur l'Europe entire. C'est ainsi que,
    remarquant la puissance actuelle de la presse, il la confisqua au
    profit de son empire, et la contraignit  devenir complice de son
    systme de dception; mais cet abus mme indique qu'en cela, comme
    en tout, il comprit son sicle; et la preuve qu'il le comprit, c'est
    qu'il ne chercha pas moins  le corrompre qu' le comprimer.
    Non content d'effrayer par la force, d'entraner par le succs,
    d'blouir par la gloire, il jugea qu'il fallait encore s'adresser
     l'esprit des hommes et le sduire; il se mit  plaider lui-mme,
    dans _le Moniteur_, la cause qu'il gagnait avec son pe. Je ne
    sache pas de signe plus frappant de la nature du temps o nous
    sommes, que cette obligation o se crut un conqurant de se faire
    sophiste; singulire combinaison, qui semble  la fois une insulte
    et un hommage  la raison humaine!

Poursuivant ses dductions, l'auteur s'appliquait  montrer que la
libert reconnue aux citoyens de communiquer entre eux et de prendre
acte de leurs opinions (ce qui, dans un grand empire, ne peut se faire
que par la presse) tait le seul moyen de crer une pense commune
fonde sur un commun intrt, de hter la formation des masses, et,
en dissipant les fantmes ns du conflit des souvenirs, d'clairer la
socit entire sur son tat rel, sur les forces qui avaient grandi et
s'taient dveloppes chez elle en silence; pour les faire tout aussitt
apparatre, il ne fallait qu'un gouvernement libre: _la Restauration,_
disait-il vivement, _a mis la France au grand jour_.

Et repoussant les vocations du pass qui dfigurent le prsent et qui
empchent de le reconnatre dans ce qu'il a d'essentiel et de nouveau,
il signalait cet autre genre d'illusion tourne vers l'avenir, et qui
consiste  rver toujours au del,  chercher plus loin vaguement ce que
dj l'on possde si l'on sait bien en user: Est-il donc si difficile,
concluait-il, de voir ce qui est, et de sentir qu'il n'y a plus lieu
d'apprhender des vnements qui sont aujourd'hui consomms, ni de
dsirer des rsultats qui maintenant sont obtenus?

C'est ainsi qu'il cherchait  convaincre la Restauration du bienfait
qu'elle recelait et  le lui faire rendre sans contrainte. Le publiciste
clair dgageait  merveille les ides et les intrts; mais alors on
avait  compter avec les passions.

Toujours et partout on a plus ou moins  compter avec elles, avec
les enttements ou avec les rves, avec un faux imprvu qui djoue.
Lorsqu'on est jeune, qu'on a l'esprit lev comme le coeur, et qu'on
croit  la raison universelle, si clairvoyant et si avis d'ailleurs
qu'on puisse tre, on est d'abord tent de se dire que la sottise
humaine a fait son temps et que le rgne du vrai commence, tandis qu'en
ralit cette sottise ne fait que changer de costume avec les ges, et
que, sous une forme ou sous une autre, elle est notre contemporaine
toujours.

M. de Rmusat, jeune, luttait contre de semblables ides, et, toutes
les fois que l'occasion s'en reprsente, nous le retrouvons qui lutte
encore. Il n'admet pas que l'humanit soit dupe. Qui mieux que lui, avec
sa finesse, sait pntrer les prjugs et les travers de son temps,
ceux de l'espce mme? Il se fait assurment toutes les objections. Et
pourtant il a foi, il se confie volontiers en l'instinct public, en
la raison croissante des masses. Ce n'est pas pour la forme, c'est en
conscience que cet esprit d'lite fait appel au voeu des majorits,
qu'il leur accorde non-seulement une puissance de fait, mais comme une
facult de justesse. Il est bien peu d'hommes, depuis vingt-cinq ans,
dont le libralisme ne se soit us, dcourag ou perverti; le sien a
tenu bon et a gard de sa flamme. Chez un esprit de cette qualit,
c'est une sorte de phnomne. On peut dire de lui qu'il a une religion
politique.

Nous en retrouverions l'ide et presque le dogme proclam dans une
brochure, la premire  laquelle il ait mis son nom, et qu'il publia en
1820 sous le titre: _De la Procdure par jurs en matire criminelle_.
Le ministre de 1819 prparait sur cette matire une loi, dont M.
de Broglie, dj le plus savant des lgistes politiques, tait
l'inspirateur. Une commission avait t nomme; M. de Rmusat, qui en
faisait partie comme secrtaire, voqua  lui la question et composa une
espce d'ouvrage, de trait, qui avait pour but d'clairer et de sonder
l'opinion, mais qui ne parut qu'au lendemain de la circonstance et d'un
air de thorie.

Dans les premires pages, l'auteur trace  la politique, _ la science
de la socit_ (comme il la dfinit), une sorte de voie moyenne entre
l'utopie et l'empirisme, entre l'ide pure et la pratique trop relle:

Si la politique, disait-il, ne voit dans les vnements que de vaines
formes, dans les noms propres que de vains signes, elle ne sait
qu'inventer des lois chimriques pour un monde suppos; si elle
n'aperoit ici-bas que des accidents et des individus, elle gouverne le
monde par des expdients: place entre la Rpublique de Platon et
le Prince de Machiavel, elle rve comme Harrington ou rgne comme
Charles-Quint.

S'attachant  dgager le droit sous le fait et  maintenir la part de
la raison  travers le hasard, il estime qu' toutes les poques de
la civilisation il est possible et il serait utile de revendiquer la
vrit, mais cela lui parat surtout vrai du temps prsent:

On peut juger diversement le pass, dit-il, mais on doit du moins
reconnatre que le temps prsent a cet avantage que nulle ide n'a la
certitude d'tre inutile: la raison n'est plus sans esprance; comme une
autre, elle a ses chances de fortune. Si elle n'est pas sre de vaincre,
toujours peut-elle se prsenter dans la lice. Comme le berger de
Virgile, la libert l'a regarde tard, mais enfin la libert est venue
et ne l'a point trouve oisive comme lui.

  Libertas, quae sera tamen respexit inertem.

On reconnat l une de ces allusions classiques comme les aime la plume
de M. de Rmusat. L'ingnieuse finesse du talent littraire se dcle
jusque dans ces matires un peu sombres[235].

[Note 235: C'est ainsi qu'au dbut de sa brochure sur _la Libert de
la Presse_ il montrait cette libert invoque tour  tour de chaque
parti dans la disgrce, mais le plus souvent repousse des mmes gens
sitt qu'ils la voient paratre: Au triste accueil qu'elle reoit
d'eux, disait-il, on serait tent de penser qu'ils l'invoquaient comme
le bcheron de la fable invoquait la Mort; elle ne les aide qu'
recharger leur fardeau, et ils la prient de repartir. Ce genre
d'agrment dtourn est un des cachets de sa manire.]

Continuant de plaider la cause de la raison mancipe et des
consquences toutes nouvelles qui en dcoulent, il pose d'une faon
absolue certains principes, il se complat  drouler certaines maximes
gnrales qu'il est piquant, aprs tant d'annes, de pouvoir confronter
avec les rsultats et de contrler:

Les vnements, crivait-il, semblent avoir prpar la France pour
l'application des thories, et les faits ont en quelque sorte travaill
pour les principes. Jamais socit ne s'est trouve, pour ainsi dire,
dans une disposition plus rationnelle. Les opinions ne demandent
aujourd'hui qu' devenir des lois, et ces lois n'ont point  briser des
habitudes, des prjugs, des intrts, toutes ces entraves invitables
et souvent lgitimes qui gnent presque en tous lieux l'essor de la
vrit. Telle est notre situation, que ce qui exposerait d'autres
peuples nous rassure: nous attendons comme une garantie ce qu'ils
ambitionneraient comme une conqute; l'esprit de conservation sollicite
chez nous ce que rclame ailleurs l'esprit de nouveaut. La libert
politique n'est plus pour nous une affaire de got, mais de calcul...
Loin d'exposer aucune existence, elle les tranquillise toutes; loin
d'irriter les passions, elle les pacifie... Encourage par cette
disposition gnrale des esprits, la pense individuelle se sent 
l'aise et ne craint plus de se livrer  elle-mme;... sur quelque point
de l'ordre politique qu'elle se porte, elle trouve presque toujours
qu'elle a t prvenue par l'opinion, disons mieux, par l'instinct
public, qui d'avance signale les abus, dnonce les besoins, demande les
rformes. La tche des publicistes en devient plus facile; il ne s'agit
plus pour eux de deviner, mais d'entendre; ils ne provoquent plus, ils
rpondent.

Il fallait tre dou  la fois d'une grande puissance de discernement et
d'abstraction pour voir ainsi  la fin de 1819. Le fait est que si
l'on peut se figurer le corps social d'alors sans les accidents et les
symptmes qui masquaient sa disposition fondamentale, il demandait
plutt  tre trait dans ce sens; mais ces accidents, ces symptmes
ne faisaient-ils pas une complication grave, qui devenait par moments
l'objet principal et qui contrariait la mthode pure? En essayant
d'appliquer directement leurs principes sous le ministre Dessoles, en
se proccupant plus des choses que des hommes, et en se persuadant
trop que le rle de l'_homme d'tat_ se rduisait dsormais  celui de
_lgislateur_, des esprits clairs tinrent-ils assez de compte de toute
cette situation relle, et n'eurent-ils pas trop de confiance en un
malade qui n'tait pas assez calm? Ils discernaient avec une rare
supriorit de coup d'oeil le fond du temprament du malade, qui tait
excellent, mais ils faisaient abstraction de la fivre qui lui restait,
et dont les accs allaient redoubler. Ils se flattaient d'interroger le
pays indpendamment des partis; les partis s'en mlrent et rpondirent.
L'lection de l'abb Grgoire, par exemple, ne nous effraie pas
aujourd'hui, mais elle ne pouvait point ne pas effrayer les rgnants
d'alors, et elle semblait un dfi que devaient exploiter avec fureur
ceux qui avaient pour cri: _la Charte et les honntes gens_. La division
se mit dans le cabinet et au sein du groupe doctrinaire lui-mme.
L'assassinat du duc de Berry trancha le noeud et rejeta loin la mise en
oeuvre des thories. Le second ministre de M. de Richelieu, en essayant
de s'interposer dans cette crise, et en le faisant avec une sincrit,
avec un dvouement incontestables de la part de plusieurs d'entre, ses
membres, ne put que retarder par des biais et mitiger par des palliatifs
un rsultat prvu. La sant de Louis XVIII, qui s'affaissait  vue
d'oeil et entranait sa volont, la fixit troite et opinitre du comte
d'Artois, qui convoitait cette fin de rgne, c'taient l des donnes
matrielles et presque fatales dans la politique du moment, et tout
l'art humain n'y pouvait rien. Il arriva donc en dfinitive ce qui
arrive si souvent dans les choses humaines: la raison n'eut pas tout 
fait tort, elle ne fut qu'en partie djoue. _Elle eut, comme une autre,
ses chances de fortune_, selon que le remarquait spirituellement M.
de Rmusat, c'est--dire qu'elle obtint dix ans plus tard, et par
l'auxiliaire d'un fait instantan, un rgime dont la socit et rclam
l'application graduelle et mnage dix ans plus tt. Mais, le jour
o les rformes furent conquises, la socit, de nouveau remue, n'y
rpondit pas comme elle aurait fait en temps plus utile. Des passions
nouvelles se dessinrent; des dsirs confus, un vague malaise ont
succd, qui, chez une nation mobile, sont peut-tre pires que les
passions mmes. Ces ennuis et ces dsirs compliquent la situation
prsente, tout comme les passions d'alors compliquaient cette
disposition _rationnelle_ d'autrefois; et si l'on voulait prter
l'oreille aujourd'hui  _l'instinct public_ pour savoir au juste ce
qu'il demande, on serait vraiment fort embarrass de le dire et de lui
rpondre. Et c'est ainsi que le rgne de la raison s'ajourne toujours.

Ces rflexions s'adressent bien plutt  la thorie doctrinaire
primitive qu' M. de Rmusat lui-mme, dont j'ai indique les diversits
particulires; mais, dans cet crit de 1820, il a pay un plus large
tribut que partout ailleurs au pur doctrinarisme pour le fond comme pour
la forme. Si l'ensemble de l'ouvrage prouve une grande force d'analyse,
le style, par son caractre abstrait et scientifique, y jure un peu avec
ce que cet lgant esprit a naturellement de souple et de dispos jusque
dans sa fermet.

Ajoutons pour mmoire un crit sans nom d'auteur, compos pendant les
orages de la loi des lections, en juin 1820[236], et distribu aux
Chambres, et l'on aura ide de la part trs-active que prit M. de
Rmusat  la politique dans cette premire priode de la Restauration.
Une chanson de lui, pleine de sentiment, intitule _le Retour ou le
mois de juin_ 1820, nous le montrerait abandonnant, abjurant  cette
heure une querelle qu'il jugeait dsespre, et se retournant vers des
dieux-plus indulgents:

  Je le sens trop, les jours de mon jeune ge
  A de faux dieux taient sacrifis;
  Deux ans d'erreur m'ont enfin rendu sage,
  Et la raison me ramne  tes pieds.

[Note 236: Sous ce titre: _Amendements  la loi des lections_.]

Mais c'est dans la littrature que nous devons suivre seulement et
saluer son retour.

Un mot pourtant encore, avant de prendre cong avec lui de cette
premire poque. M. de Rmusat a beaucoup de projets pour l'avenir;
de ce nombre il en est un trs-simple, trs-facile  raliser, et
qui mrite bien d'occuper sa plume quelque matin: c'est de tracer un
portrait de M. de Serre, de cette figure si leve, si intressante,
de cet orateur  la _voix noble et pure_, et qui, mme lorsqu'il se
trompait, ne cdait qu' des illusions gnreuses. En revenant sur
un sujet si bien connu de lui, M. de Rmusat retrouverait ses jeunes
impressions, ses premires flammes, et il les saurait temprer de cette
lumire plus adoucie qui nat de la perspective. Ce serait une occasion
heureuse de rsumer et de concentrer autour d'une figure brillante tant
de souvenirs personnels devenus sitt de l'histoire[237].

[Note 237: M. Royer-Collard me fit l'honneur une fois de me parler de
M. de Serre, son ami, le seul homme, disait-il, avec qui il ait vcu
durant des annes en intimit et en communication parfaite, profonde.
Camille Jordan n'tait pas un esprit aussi srieux, c'tait plutt un
homme charmant et du monde. Mais M. de Serre srieux, imagination,
loquence, il avait tout; il y joignait seulement la facult de se faire
des illusions. C'est ce qui l'a perdu  la fin. Il a cru sincrement
qu'il allait sauver la monarchie, et il a rompu avec ses
antcdents.--Il s'tonnait que je ne le suivisse pas, ajoutait M.
Royer-Collard: _Moi_, lui ai-je dit, _je ne suis pas, je reste_. Mais je
ne lui en ai jamais voulu. Il y avait-entre nous de l'_ineffaable_.]

Mme en 1819, et dans le moment o il se livrait le plus 
l'entranement politique, M. de Rmusat n'avait pas tout  fait laiss
la littrature. C'est en cette anne que fut fond _le Lyce_, o
Charles Loyson et M. Villemain l'appelrent. Les opinions exprimes
dans ce recueil taient en gnral classiques, mais modres, ouvertes,
conciliantes; elles avaient une couleur de centre droit littraire. M.
de Rmusat y forma une sorte de ct gauche. Les deux articles qu'il a
recueillis dans ses _Mlanges_ (sur _Jacopo Ortis_ et sur _la Rvolution
du thtre_)[238] nous le montrent, ds l'entre, critique aguerri et
rsolu novateur. Les pages dans lesquelles il compare ensemble Werther
et Ren,  l'occasion du hros trs-secondaire de Foscolo, sont d'un
voisin de cette famille et qui s'est autrefois assez inocul de ces
maladies pour ne plus s'arrter au coloris littraire et pour ne
s'attacher qu'au germe cach. Le passage sur Ren pourtant doit sembler
svre, en ce que, pour la juger, il commence par dpouiller une nature
potique de tous ses rayons. Quant aux pages de pronostic sur la
rvolution du thtre, on y sent,  travers toutes les politesses, un
tmoin hardi et ennuy qui, pour peu que cela trane, est tout prt 
se mettre de la partie, et qui, en attendant, harcle avec grce les
retardataires. Quelle plus fine et plus piquante raillerie que celle
qu'il fait de ces honntes bourgeois de la rpublique des lettres, gens
 ides ranges, borns d'ambition et de dsirs, satisfaits du fonds
acquis, et trouvant d'avance tmraire qu'on prtende y rien ajouter:
Ce sont, dit-il en demandant pardon de l'expression, des esprits
retirs, qui ne produisent et n'acquirent plus; mais ils ont cela de
remarquable qu'ils ne peuvent souffrir que d'autres fassent fortune.
Relevant le besoin de nouveaut qui partout se faisait sourdement
sentir, et qui s'annonait par le dgot du _factice_ et du _commun, ces
deux grands dfauts de notre scne_: Qu'il paraisse, s'criait-il, une
imagination indpendante et fconde, dont la puissance corresponde  ce
besoin et qui trouve en elle-mme les moyens de le satisfaire, et les
obstacles, les opinions, les habitudes ne pourront l'arrter. Bien
des annes se sont coules depuis, non pas sans toutes sortes de
tentatives, et le gnie, le gnie complet, voqu par la critique, n'a
point rpondu: de guerre lasse, un jour de loisir, M. de Rmusat s'est
mis, vers 1836,  faire un drame d'_Ablard_, qui, lorsqu'il sera publi
(car il le sera, nous l'esprons bien), paratra probablement ce que la
tentative moderne,  la lecture, aura produit de plus considrable, de
plus vrai et de plus attachant. Avoir su trouver l'intrt, l'motion,
la bonne plaisanterie, l'_action_ enfin, dans la dialectique, dans les
catgories, dans la scolastique, le dtour assurment doit sembler
original et neuf. Il est curieux de suivre tout ce dont est capable
un grand esprit piqu au jeu, et de voir, en dsespoir de cause, la
philosophie se faisant drame, la critique,  ce degr de puissance,
devenue cratrice. Mais n'anticipons point le moment.

[Note 238: J'en noie un troisime, qui n'a pas t recueilli, sur _les
Oeuvres de madame de Stal (Lyce_, tome III, page 156).]

Les doctrinaires disgracis, aprs s'tre donn la satisfaction de
voir tomber le second ministre Richelieu et d'y aider pour leur
part, revinrent  la littrature,  la philosophie,  l'histoire; ils
reportrent leur mouvement d'ides dans ces champs fconds o ils
taient matres, et o les dfauts de leur politique devenaient presque
des qualits de leur tude. Dans toutes les branches, except la posie,
ils laissrent des traces profondes, et contriburent plus que personne
 fertiliser la dernire moiti de la Restauration, de mme que leur
rentre en masse aux affaires aprs juillet 1830, en voulant doter le
rgime actuel de sa politique, l'a trop dshrit de la haute culture
intellectuelle.

M. de Rmusat suivit ou devana ces divers mouvements du groupe avec
activit, avec aisance et  son plaisir. On vient de le voir prludant
au mouvement romantique dans _le Lyce_. Il apprenait l'allemand pour
lire Kant, et il s'en servit pour traduire avec son ami, M. de Guizard,
le thtre presque entier de Goethe[239], dans la collection des _Thtres
trangers_. On trouverait dans ce mme recueil des notices de lui sur
quelques-unes des pices de Goethe, ainsi que sur _le 24 Fvrier_ de
Werner, sur l'_Emilia Galotti_ de Lessing (1821-1822).--C'tait le
moment o il faisait pour l'dition de Cicron, publie par M. Victor
Le Clerc, la traduction du _De Legibus_ dont nous avons parl. La
remarquable prface qu'il mit en tte,  ct du cachet mtaphysique
moderne dont elle est empreinte, offre des traces de sa proccupation
politique rcente. En montrant le parti aristocratique dont tait
Cicron, il songe videmment au _ct droit_ arrivant aux affaires, et
il peint l'un dans l'autre, trait pour trait[240].

[Note 239: Tout le thtre,--hors le _Faust_, traduit par M. de
Sainte-Aulaire.]

[Note 240: Point de nouveaut si ncessaire et si lgitime,
crivait-il, qu'ils ne crussent de leur devoir de repousser; point
d'usage reu, point d'abus infime, pourvu qu'il ft ancien, qu'on ne les
vt s'efforcer  tout prix de conserver ou de restaurer. _L'antiquit,
la sagesse de leurs pres_, taient pour eux la rgle infaillible. Ils
ne ngligeaient aucune occasion d'assurer le moindre droit, le moindre
privilge  l'ordre snatorial et au corps des patriciens, comme
aux dfenseurs des moeurs et des lois du pass. Le maintien ou le
rtablissement du gouvernement aristocratique, le retour  ce qu'ils
regardaient comme l'ancien rgime, tait leur seul effort et leur unique
doctrine. Elle aurait pu se rduire  ces deux mots: _les douze Tables
et les honntes gens_. (Prface du _De Legibus_, page 15.) Pour
bien entendre l'allusion, il faut se rappeler la devise royaliste du
_Conservateur_ et de _la Monarchie selon la Charte_.]

Cependant,  la fin de 1821, M. de Rmusat avait perdu sa mre; un des
premiers actes du ministre Villle fut de destituer son pre: le jeune
homme se trouva tout  fait libre. Si dans les trois dernires annes,
en effet, il s'tait mancip politiquement, il ne l'avait fait encore
que dans une certaine mesure et avec des gards pour les dsirs
respects. Il put dsormais se jeter sans balancer dans l'opposition
militante. Tout en conservant des liens intimes avec les doctrinaires,
il suivit plus hardiment la pente de son ge et de ses opinions qui
l'inclinaient vers la gauche.

Les _Tablettes_ se fondrent (1823); il a racont, dans l'article sur M.
Jouffroy, comment ce recueil priodique devint le point de runion des
trois groupes, des trois _pelotons_, comme il les appelle, qui formaient
le corps de la jeune milice: 1 M. Thiers et son ami Mignet, ne faisant
qu'un  eux deux et semblant plusieurs; 2 M. Jouffroy et les proscrits
de l'cole normale; 3 enfin, les volontaires sortis des salons, et
Parisiens pour la plupart. Dans le portrait qu'il a trac de ces
derniers[241], il s'est peint lui-mme avec une grande vrit, sauf un
point seulement: quand il dit de la troisime classe de combattants,
qu'ils taient _moins populaires que les uns_, que les jeunes historiens
de la Rvolution franaise, il a raison; mais quand il ajoute qu'ils
taient _moins originaux que les autres_, c'est--dire que l'lite
universitaire, il fait trop bon march de ce qu'il possde. Et qu'est-ce
donc que cette fusion de qualits et de nuances sans nombre, sinon la
plus rare et la plus distingue des originalits?

[Note 241: Dans une rgion sociale diffrente, des hommes du mme
ge, etc., etc. (Voir au tome II des _Mlanges_, page 204.) C'est de
mme qu' la page 202, sous ligure collective, il a peint expressment
M. Thiers.]

En prenant dcidment la plume comme une pe, pour ne la plus quitter
qu'au lendemain de la victoire, celui qui se faisait franchement
journaliste crut devoir justifier de ses motifs auprs de ses amis du
monde, toujours prompts  se scandaliser. L'article intitul _Du choix
d'une opinion_, qui contient une vritable profession de principes,
s'adressait aux salons bien plus qu'au public. C'est en ce sens qu'il le
faut lire et comprendre aujourd'hui. Ces _Mlanges_, ainsi interprts,
sont une suite de chapitres composant des _mmoires intellectuels_.

    Qu'on cesse donc de s'tonner, crivait M. de Rmusat en terminant,
    si ceux que tourmente l'amour de ce qu'ils croient la justice ont
    consacr publiquement, leur voix  rpandre dans tous les coeurs le
    sentiment qui les anime. Ni les injures de la malveillance, ni le
    blme des indiffrents, ni les anxits de l'amiti timide, ne
    sauraient leur persuader qu'ils n'aient point _choisi la meilleure
    part_. Et de quel prix serait la vie, avec les passions qui la
    corrompent et les chagrins qui la dsolent, de quel intrt serait
    la socit que l'erreur gare et que la force ravage, sans le besoin
    de chercher la vrit et le devoir de la dire? De quoi serviraient 
    l'homme ces notions ineffaables, qu'il trouve en lui-mme, de
    son origine et de sa fin, si elles ne donnaient  sa destine les
    caractres d'une mission?... La libert, la dignit nationale, cette
    consquence de la libert, de la dignit de l'espce humaine, est
    une croyance assez grande et assez belle pour remplir un coeur et
    relever toute une vie...

Voil des accents. Ils trouvaient alors cho dans toutes les jeunes
mes. C'tait un moment plein de solennit que celui o l'on consacrait
ainsi  une juste cause un feu et un talent qu'on croyait inpuisables
comme elle. Cela tait vrai en politique, en littrature, en art, en
tout.

Le temps a march, et il s'est trouv (chose remarquable!) que les
causes que l'on pousait ont moins dur que la vie des hommes, moins
que leur jeunesse mme, moins que leur talent! Si l'on prenait des noms
propres parmi les plus minents de nos jours en religion, en posie
comme en politique, on serait frapp de cette rapidit avec laquelle les
sujets et les trains d'ides se sont uss en peu d'espace. Il a fallu
de la sorte, pour les esprits infatigables, comme une suite de relais
successifs, et tel, sa vie durant, se trouve avoir eu deux ou trois
ides tues sous lui. Autrefois les choses allaient moins vite; les
rgimes politiques, aussi bien que les restaurations morales, moins
battus en brche, se maintenaient d'ordinaire au del d'une vie; il
n'y avait pas tant de ces changements  vue sur la scne du monde. Les
grandes intelligences avaient devant elles de longues carrires o se
dvelopper. Elles s'y enfermaient bien souvent; dans tout ce qui les
entourait, elles trouvaient plutt alors trop de garanties contre
elles-mmes. Nous sommes tombs aujourd'hui dans l'inconvnient
contraire. Les barrires ayant t renverses et les hauteurs rases,
tout le monde est en plaine, l'air du dehors excite, l'examen pntre
partout; le pouf et le contre sollicitent chaque matin;  ce jeu,
l'esprit s'aiguise vite, en mme temps que les convictions s'puisent.
Les grands talents surtout sont comme aux abois et ne savent que
devenir;  bout de leurs premiers motifs, et depuis que les grandes
causes ont fait dfaut, ils cherchent des thmes. Ils en trouvent
d'tranges parfois, car ils en prennent partout, et chez le voisin et
jusque chez l'ancien adversaire. Il en rsulte les plus singuliers
mlanges[242]. A ne voir que certaine surface, on pourrait se croire
arriv, dans l'ordre des esprits,  un carnaval de Venise universel.

Non pas tout  fait universel; Il est des intelligences qui rsistent,
qui protestent contre cette dfaillance ou cette mobilit d'alentour, et
ne se laissent pas volontiers entamer.

[Note 242: De, nos jours; disait un railleur, Jurieu aurait fini par
souper  la guinguette avec Chaulieu, et Fnelon n'aurait pas manqu de
filer un systme humanitaire avec Ninon.]

M. de Rmusat est de ceux du moins qui ne sauraient se faire 
l'indiffrence en matire de vrit; c'est sous cette forme plutt
philosophique qu'il combat le mal prsent. Lui qui comprend tout et qui
est tent d'excuser beaucoup, lui dont souvent le got s'amuse et qui,
 ce prix, deviendrait peut-tre trop indulgent, il a ses points fixes,
ses hauteurs naturelles o il se reprend en ide. Il continue, en toute
rencontre, de porter respect aux penses et aux voeux de sa jeunesse.

En ce temps-l, on tait loin de la promiscuit d'opinions; les camps
restaient tranchs; chacun combattait sous son drapeau et savait que
l'adversaire en avait un qu'il fallait ravir. C'tait l'heure aussi des
nobles amitis, des intimes alliances. Dans cette collaboration des
_Tablettes_, M. de Rmusat connut M. Thiers, et se trouva aussitt li
avec lui d'un lien beaucoup plus troit qu'il ne semblait. Quand les
_Tablettes_ disparurent, M. Thiers essaya de fonder avec M. Mignet un
autre recueil priodique, et il vint trouver d'abord M. de Rmusat en
lui disant: Sachez que je ne ferai jamais rien sans vous demander
d'en tre. Et il a tenu parole depuis en toute occasion. Cette sorte
d'avance et d'attention honore celui de qui elle partait et qui ne la
prodigue pas. C'est ici le got vif de l'esprit pour l'esprit, qui se
dclare, car on peut certes avoir de l'esprit autrement, et sous bien
des formes diffrentes, et justes et fines; mais en prenant le mot comme
jet, comme source, comme fertilit continuelle, il n'est pas d'homme
en France qui, d'emble et  tout propos, ait plus d'esprit que ces
deux-l. Joignez-y M. Cousin.

Dans cette prompte alliance pourtant, ainsi forme, de M. Thiers  M. de
Rmusat, indpendamment du seul esprit, il y avait encore un sentiment
public lev, une chaleur de bonne intelligence politique qui s'y
joignait et qui scella le lien.

Je n'numrerai pas les divers articles que M. de Rmusat donna aux
_Tablettes_ et qu'il n'a pas recueillis. J'y relve seulement une sorte
de manifeste romantique sous le nom de _Revue des thtres_ qui fit du
bruit. De tels articles d'initiative,  cette date, eurent beaucoup
d'effet. Bien des lettrs alors plus en vue, et qui occupaient le devant
de la scne, s'en tinrent pour avertis et se mirent au pas. Combien de
gens distingus de ce temps-ci qui se croient les chefs du mouvement,
qui le sont jusqu' un certain point, et qui ont t trans  la
remorque depuis vingt-cinq ans dans leurs jugements littraires! M. de
Rmusat, par sa critique hardie et inventive, ou par sa conversation qui
en tenait lieu, a t un de ces constants remorqueurs, et que le plus
souvent le public n'apercevait pas.

Trs-partage encore au commencement de 1824 par l'activit politique,
secrtaire du comit directeur des lections gnrales et se multipliant
sous l'influence de ce comit dans les divers journaux de la gauche, il
se retrouva tout d'un coup disponible aprs les lections de cette anne
qui laissrent sur le carreau le parti libral, dj bien bless par la
guerre d'Espagne et par l'clat du carbonarisme. Il fallut cesser de
s'occuper de politique active; il revint  la philosophie et  la
littrature. C'est alors (dans l'automne de 1824) que _le Globe_ fut
fond. Il s'y porta avec sa richesse d'ides, avec son exprience et son
tact qui corrigeait l'pret de certaines autres plumes vaillantes. Une
partie de la contribution littraire et philosophique qu'il y fournit,
mais un simple choix seulement et qu'il aurait pu beaucoup tendre,
remplit la seconde moiti du premier volume des _Mlanges_.

Ce qui caractrise la critique littraire de M. de Rmusat, c'est 
la fois la finesse et l'tendue. Pour tre un parfait critique sans
prdilection ni prvention exclusive, le plus sr serait, je crois
l'avoir dit ailleurs[243], de n'avoir en soi que la facult judiciaire,
avec absence de tout talent spcial qui vous constituerait juge et
partie: ainsi se raliserait la souveraine balance. Ou bien, si le
critique se mle une fois d'avoir ses talents d'auteur, oh! alors il n'a
gure qu'une manire de s'en tirer: qu'il n'ait pas un talent seul, mais
qu'il les ait tous, au moins en germe. C'est le vrai moyen de comprendre
tout ce qu'on juge, presque en homme du mtier et sans les inconvnients
du mtier. Le parfait critique, ainsi considr, serait, donc celui qui
aurait la facult d'tre tour  tour, ne ft-ce qu'un moment, artiste
dans tous les genres, et de nous offrir en lui l'amateur universel. Tel
est aussi M. de Rmusat. Voyez plutt: s'il se prend  la chanson, il
n'a qu' se ressouvenir pour nous raconter comment elle nat; s'il parle
d'lgie, il a tout bas soupir la sienne; s'il apprcie le drame, il
l'a pratiqu et a eu ses rptitions  son usage; en philosophie, il est
expert. Ainsi nous le trouvons le critique le plus ouvert et le plus
sympathique, pntrant les objets et s'en dtachant, d'une impartialit
qui n'est pas de l'indiffrence, et qui n'est qu'une sensibilit
trs-tendue et rapidement Diverse.

[Note 243: Dans l'article sur M. Magnin, _Portraits contemporains_
(1846), tome II, page 314.]

Sur les hommes en particulier, sur les auteurs, il se prononce peu et ne
tranche pas. Sa politesse, son got d'homme du monde, lui ont de tout
temps interdit les jugements trop directs et qui entrent dans le vif;
mais, sous forme abstraite, il jette bien des choses. Sur l'auteur des
_Mditations_, par exemple, il en a dit qui taient fort justes et
dont toutes ne sont pas si dmenties qu'on le pourrait croire; il ne
s'agirait que de les prolonger et de les poursuivre, sans se laisser
arrter  la superficie des mtamorphoses.

Quand _le Globe_ se fit politique, la collaboration de M. de Rmusat
devint trs-active; quand ce fut un journal quotidien, il en crivit
peut-tre les deux tiers. La chute du ministre Villle avait rouvert le
champ  la presse libre; l'avnement du ministre Polignac l'arma tout
entire. A la premire ide qu'il eut de fonder _le National_, M.
Thiers, docile  cette sympathie secrte que nous avons dite, fit part
de son projet  M. de Rmusat, en lui offrant d'tre sur le mme pied
que lui-mme. M. de Rmusat se croyait li au _Globe_. On essaya un
moment de voir si l'on ne pourrait pas runir les deux entreprises;
mais, sans parler des questions de personnes, il y avait des divergences
de principes sur quelques points, notamment en conomie politique. Il
fut donc convenu qu'on irait chacun de conserve, sans se nuire et comme
pouvant se runir un jour. Je ne m'attacherai pas  suivre M. de
Rmusat dans cette polmique de 1829-1830; sa vie de journaliste, il en
convient, a t excessivement active, et il est des instants o il le
regrette, se disant que ce qu'il a peut-tre donn de mieux est perdu
et oubli dans ces catacombes. C'est  lui de voir s'il ne pourrait
pas faire un jour pour sa critique politique ce qu'il a fait pour sa
critique littraire dans ces deux volumes, c'est--dire sauver et
rassembler les principales pages en les clairant. Au reste, si l'homme
littraire en lui a des regrets, l'homme politique n'en doit point
avoir; car ses articles d'alors ont eu tout leur effet, ils ont t des
actes. Dans les manifestations de presse qui donnrent le signal  la
rvolution de juillet, M. de Rmusat compta de la faon la plus marque,
la plus directe. Il prta rsolument la main  M. Thiers dans la runion
des journalistes du 26, et poussa aux dcisions irrvocables. _Le
Globe_ du mardi 27, qui publiait les ordonnances avec la protestation,
commenait par ces mots: _Le crime est consomm_;... tout ce numro du
_Globe_ est de lui. Il a fait encore en partie un _Globe-affiche_ publi
et placard le jeudi. Si l'on ajoute un article du lendemain, o le nom
du duc d'Orlans est prsent comme offrant (moyennant garanties) une
solution possible, on aura son dernier mot de ce cot. Depuis lors
il n'a plus crit dans _le Globe_, ni dans aucun journal quotidien
politique.

La vie publique de M. de Rmusat, depuis 1830, ne nous appartient plus;
elle tient  un ordre de choses qui n'a pas atteint son dveloppement
et qui est, si l'on peut ainsi parler, en cours d'excution. Alli de
Casimir Prier et de La Fayette, tour  tour il paya tribut  ces deux
alliances; mais par doctrine, par got, il semble qu'il penche plutt du
ct de la dernire. Toute son ambition, aprs juillet, tait de devenir
dput. Ce point obtenu, plac au coeur du mouvement politique, ami
personnel de tous les hommes dirigeants, il fut longtemps avant de se
dcider aux fonctions officielles; mme quand il appuie et quand il
conseille le pouvoir, c'est encore le rle libre qui lui va le mieux.
Une premire fois sous-secrtaire d'tat  l'intrieur dans le ministre
du 6 septembre (1836), puis ministre avec M. Thiers dans le cabinet
du 1er mars (1840), il est sorti de l de cet air de bonne grce et
d'aisance qui ne surprend personne, et on n'a pas mme l'ide de louer
en lui le dsintressement, tant cette lvation de coeur lui semble
facile. C'est depuis ces cinq annes seulement, et dans son loisir
trs-anim, qu'il a publi les ouvrages prpars ou composs auparavant:
1 ses _Essais de philosophie_ (1842); 2 _Ablard_(1845); 3 un
_Rapport_ lu  l'Acadmie des sciences morales sur la _philosophie
allemande_, qui forme tout un volume (1845); 4 enfin les mlanges sous
le titre de _Pass et prsent_ (1847). Nous dirons quelque chose de ceux
de ces ouvrages dont nous n'avons point parl.

On voit combien la philosophie est alle prenant chaque jour plus de
place dans ses tudes; ce qui avait t longtemps un culte secret a fini
par clater. Il s'y tait fort remis durant la trve de 1824  1828;
mais sa philosophie alors tait surtout de la mtaphysique politique. Il
rvait, soit par manire d'examen critique, soit sous forme de trait
dogmatique, une rfutation de M. de Bonald, de M. de La Mennais, surtout
de l'_Essai sur l'Indiffrence_. Ce qu'il a crit, nous dit-il, de
notes, de plans d'ouvrages ou de projets de chapitres, en ce sens, est
considrable. Il a mme fait, 1 un examen suivi et page  page, avec
critique et discussion, du livre de M. de La Mennais, travail qui ne
fournirait pas moins de deux-volumes; 2 un _Essai sur la nature du
Pouvoir_, qui est un livre termin. En mme temps, il traduisait et
extrayait Kant.--En 1832, au lendemain du ministre Prier et pendant
les ravages du cholra, sentant le besoin d'une occupation forte, il se
remit  Kant, comme on se mettrait  la gomtrie. Il fut conduit par
cette tude  faire plusieurs mmoires dtachs, qui pouvaient cependant
se ranger dans un certain ordre, et il songea  rallier le tout au
moyen d'une introduction. C'est ainsi que se formrent ses deux volumes
d'_Essais_, qui, souvent repris ou quitts, selon le mouvement des
affaires publiques, parurent enfin dans l'hiver de 1842, et ouvrirent 
l'auteur les portes de l'Acadmie des sciences morales en remplacement
de Jouffroy.

Dans cette suite d'_Essais_ qui s'enchanent assez exactement, M. de
Rmusat s'applique  dmontrer que la philosophie existe; qu'elle est
une science ayant pour objet les ides essentielles de l'intelligence
humaine; qu'une critique attentive et svre des grands systmes
philosophiques modernes fournit dj la mthode et les principales
donnes; qu'une conciliation raisonne entre Descartes, Reid et Kant,
constitue,  proprement parler, l'clectisme moderne. Puis, aprs avoir
rfut quelques systmes exclusifs sortis du dernier sicle, l'auteur
aborde sur deux ou trois questions, tant spciales que gnrales,
l'analyse du fond, et nous montre  l'oeuvre cette science  laquelle il
voudrait nous convertir. Enfin, rassemblant dans un dernier Essai toutes
ses forces contre le scepticisme, contre cet ennemi intime dont il peut
dire: _Nous nous sommes vus de prs_, le poursuivant dans ses divers
genres et  travers ses plus rcents dguisements, sous sa forme
pratique et positive comme dans son raffinement mystique, il cherche 
le convaincre de contradiction, d'inconsquence, et  maintenir jusqu'au
sein du grand inconnu qui nous assige quelques vrits fondamentales.
Toute cette tentative est noble, grave, prudemment mene et pas  pas;
M. de Rmusat, en instituant le rle de la raison, prche d'exemple; et
j'ai entendu remarquer sans ironie que ce livre d'Essais est peut-tre
le seul livre de philosophie et de mtaphysique o l'on ne rencontre
jamais rien qui effarouche le bon sens.

Un grand talent littraire recommande l'ensemble de l'ouvrage;
l'Introduction, les Essais I et XI, sont des morceaux d'un travail
achev et o l'on peut admirer ce mlange de l'abstraction et de
l'imagination dans le style, originalit singulire de M. de Rmusat.
Une foule de vues justes, indpendantes de la philosophie mme, portent
sur l'poque prsente et ouvrent des jours sur l'tat des esprits. Dans
son Introduction, comme dans son Essai final, l'auteur se montre avec
raison trs-proccup de ce sensualisme pratique qui envahit la socit
franaise, disposition fort diffrente du systme dit _sensualiste_,
lequel s'alliait trs-bien, chez les philosophes du dernier sicle, avec
de hautes qualits morales et avec des vertus. Aujourd'hui on tale
moins ses vrais principes; au besoin on en a mme de solennels pour les
jours de montre; l'poque est  la fois picurienne de fait et ampoule
de langage. La postrit aura fort  faire pour y dmler le rel. Elle
trouvera de bons indices dans cette fin des _Essais_ de M. de Rmusat.

L'Essai VIII, qui traite du _jugement_ considr  la fois comme
opration et comme facult de l'esprit, est bien technique, mais je dois
dire qu'il a paru  des juges excellents un parfait modle de la saine
mthode analytique fortement applique. Ajouterai-je que ces mmes
juges, qui estiment cet Essai la perfection mme, trouvent que tout 
cot, dans les deux morceaux suivants, l'auteur s'est trop ingni 
toutes sortes de dmonstrations et de questions concernant la matire et
l'esprit? M. de Rmusat a beau faire, sa curiosit se porte aisment aux
limites, et lorsqu'elle signale les cueils, elle aime pourtant  s'y
pencher. Il est de ceux qui, mme s'ils avaient saisi la vrit, ne
sauraient ni ne voudraient peut-tre pas uniquement s'y tenir, et qui
regarderaient encore derrire pour voir s'il n'y a pas autre chose de
cach.

Benjamin Constant disait qu'il avait sur chaque sujet _une ide de plus_
qui faisait dborder le reste. M. de Rmusat, lui aussi, de quoi qu'il
s'agisse, n'est jamais sans cette _ide de plus_; mais, bien autrement
srieux et soucieux du vrai, il tient bon; il combine les principes et
le caractre; la digue est ferme, leve; qu'importe? l'esprit trouve
encore moyen de passer par-dessus.

L'ouvrage sur _Ablard_, qui contient une admirable vie de ce philosophe
et un expos dfinitif de son, pineuse doctrine, exige quelque
explication pralable et nous oblige  revenir un peu sur le pass. M.
de Rmusat, avons-nous dit, eut toujours un got vif pour les drames, et
il en a crit plusieurs qui n'ont t ni reprsents ni imprims.
C'est en 1824, si je ne me trompe, dans l't qui suivit la dfaite
lectorale, qu'tant seul  la campagne, assez ennuy, il se mit 
improviser ses deux coups d'essai en ce genre; le premier, _le Crois ou
le Fief_, dont la scne tait au moyen ge, se ressentait i'_Ivanho_ et
un peu de _Goetz de Berlichingen_. L'autre, intitul _l'Habitation
de Saint-Domingue ou l'Insurrection_, lui avait t suggr par des
recueils sur la traite qu'il compulsait pour M. de Broglie;
l'ide philanthropique prit tout d'un coup la forme de son
Toussaint-Louverture. Tout cela s'excuta trs-vite, trs-lestement;
chaque drame avait cinq actes; les dix actes furent enlevs en douze
jours: ce qui fait un acte par jour, et, aprs chaque drame, un jour
pour se relire. On ne saurait entrer d'un pied plus lger dans la
rapidit romantique. Pendant l'hiver de 1824-1825, ces drames, lus dans
le salon de Mme de Broglie, de Mme de Catelan, eurent beaucoup de succs
et furent des espces de _lions_ de la saison. L'auteur ne se laissa
pourtant pas entraner  la tentation de les livrer au grand jour.
Facile de talent, difficile de got, il se disait que, pour les oeuvres
d'imagination, il ne faut produire que de l'excellent. Et puis la pense
politique le retint aussi; il avait droit de pressentir son avenir, il
pouvait tre ministre un jour; c'tait inutile de rien publier que ce
qui serait compatible avec cette carrire-l. Il jouit donc de son
succs de socit et remit ses drames en portefeuille. Cependant,
ayant pris got au jeu, il se passa encore la fantaisie de faire une
_Saint-Barthlemy_ (1826), dans le genre des scnes publies cette mme
anne par M. Vitet[244].

[Note 244: Dans un article du _Globe_ (6 juin 1829), M. de Rmusat
Apprciait la _Mort d'Henri III_ de M. Vitet: l encore le critique
Savait d'original le secret du genre, et il en avait caus trs au long
Avec lui-mme auparavant.]

Maintenant on comprend sans peine comment, en 1836, l'auteur, se
retrouvant de loisir, mdita d'aborder le vrai drame et d'y dvelopper
une srieuse pense philosophique. Il agitait en lui une question
trs-familire  quiconque rflchit, et qu'il tait appel plus que
tout autre  se poser: Que devient la nature morale de l'homme dans
un temps o l'intelligence prvaut sur tout le reste? Seulement,
pour traduire en action cette lutte et lui donner tout son relief,
il s'agissait de la rejeter dans le pass et de la personnifier dans
quelque figure historique connue, dans un homme clbre en qui l'esprit,
suprieur au caractre, aurait eu  lutter et contre lui-mme et contre
le monde d'alentour. Il s'agissait, en un mot, de trouver un grand
prcurseur  cette disposition gnrale d'aujourd'hui. C'est dans cette
veine d'ides que M. de Rmusat, jetant un jour les yeux,  un coin de
ru, sur une affiche de spectacle, vit l'annonce d'une pice d'_Hlose
et Ablard_, qu'on donnait  l'_Ambigu-Comique_; il se dit  l'instant:
_Voil l'homme que je cherchais_, et il se mit au drame d'_Ablard_.

Le drame fait et achev, il devint ministre, et ce ne fut qu'au sortir
de l qu'il put essayer des lectures, vers le temps prcisment o il
publiait ses _Essais de philosophie_. Il ne hait pas ces sortes de
diversions qui donnent le change  la curiosit oisive et qui djouent
la louange banale. A cause de sa publication, on allait se croire oblig
dans le monde de lui parler philosophie  tout propos, et, par gard
pour les gens, il se mit  lire son _Ablard_. Le succs fut grand,
prodigieux; durant deux hivers l'intrt se soutint, et la conversation
vcut presque uniquement l-dessus; mais, cette fois, ce n'tait pas un
intrt passager d  la nouveaut du genre,  la vivacit de quelques
tableaux; le srieux du fond, l'amusant du dtail, l'ampleur et la
varit du dveloppement, le caractre passionn et dramatique qui
pntrait jusque dans les portions les plus leves du sujet, tout
attestait une oeuvre durable. L'auteur fut mis en demeure de publier.

Il s'y prparait ou en avait l'air, et, pour s'en donner le prtexte, il
se mit  faire des recherches plus particulires sur les ouvrages et
sur les doctrines d'Ablard. Il voulait adjoindre cette introduction au
drame, comme s'il y avait eu besoin d'un passe-port auprs des rudits
et des personnes graves ainsi, se disait-il, Raynouard avait annex aux
_Templiers_ une dissertation sur le procs de l'Ordre; mais peu  peu il
se trouva avoir fait un nouvel ouvrage qui ne cadrait plus de tout point
avec le premier, et qui surtout ne pouvait lui servir d'accompagnement.
Il fallait les deux _ part_ et  la fois, ou bien il fallait choisir
entre les deux. L'auteur se trouvait plac dans une perplexit piquante:
d'un ct, tous ses talents secrets et son culte le plus cher, la
philosophie, rsums dans une oeuvre tendue, attachante, et o il
donnait enfin son entire mesure; de l'autre, sa philosophie encore,
mais toute nue et applique dans sa mle austrit  une investigation
difficile. Il fut svre; entre ses amis, il alla consulter et il couta
le plus svre, le seul rigoureux peut-tre[245]; il sacrifia l'oeuvre de
l'imagination. Mais non; il ne peut l'avoir sacrifie, il l'a seulement
drobe. Isaac n'est pas mort; Iphignie tt ou tard reparatra.

[Note 245: M. de Broglie.]

Lorsque M. Mrime publia son thtre de _Clara Gazul_, il n'avait pas
encore vu l'Espagne, et je crois qu'il lui est depuis chapp de dire
que s'il l'avait vue auparavant, il n'aurait pas imprim son ouvrage.
Il aurait eu grand tort, et nous y aurions tous perdu. Il est de ces
premires inspirations que l'observation elle-mme ne remplace pas.
Quand M. de Rmusat se fut mis  tudier de prs la scolastique et 
lire au long les traits originaux, il a pu ainsi se dgoter un moment
de son premier Ablard et le trouver moins ressemblant que celui qu'il
restaurait de point en point. Le premier Ablard, en effet, tait
surtout devin, et c'est bien pour cela qu'il a la vie.

Au reste, l'auteur n'est pas prcisment dgot de cet Ablard
premier-n; il en rougirait plutt comme d'un brillant dlit romanesque
et comme d'une licence heureuse, car il ne peut ignorer au fond que
c'est ce qu'il a fait de mieux, et il a raison s'il le pense. Je
remarquerai pourtant que le premier livre de l'ouvrage imprim, celui
qui contient la _vie d'Ablard_, est peut-tre suprieur au drame comme
perfection. M. de Rmusat n'a rien travaill autant que cette _vie_, et
pour le style, et pour l'exactitude. La rigueur rudite s'y combine
avec la pense, avec l'imagination, avec l'motion mme, et le style,
expression et rsultat de tant d'alliances, forme une sorte de mtal
de Corinthe, dans lequel on n'est gure habitu  voir resplendir
les statues redresses du Moyen-Age; mais rien n'est de trop pour
l'incomparable Hlose. Aprs cela, le drame d'Ablard est plus complet,
plus vaste, et donne seul l'ide entire de M. de Rmusat, auteur et
homme. L'artiste enhardi (car il y est devenu artiste) a pris en quelque
sorte des portions, des dmembrements de lui-mme, et les a personnifis
dans des tres distincts; il leur a prt non-seulement ses facults,
mais ses dsirs, ses rves. Tout cela vit et se meut sous des costumes
tranchs, dans des physionomies originales, o le ton de l'poque est
suffisamment observ. La ntre pourtant se reconnat au travers. Le
dernier mot d'Ablard mourant qu'on entend  peine, est: _Je ne sais_.
Le dogmatique, comme le sceptique, en revient  ce suprme _Que
sais-je_? C'est sur ce fatal et sincre aveu que finit ce drame, o
s'agite la raison humaine. Les diverses solutions du mystrieux problme
y sont tour  tour comprises et mises en prsence, mais aucune n'y
apparat la meilleure ni la vraie. Ce qui en ressort, c'est le besoin
qu'a cette raison humaine d'aller en avant toujours et d'aspirer vers la
vrit, cote que cote, dt-elle ne jamais l'atteindre et rencontrer
pour tout prix le martyre. Ce moderne Ablard, en ses heures d'angoisse,
a de l'antique Promthe.

Mais,  ct d'Ablard, il y a les coliers;  ct du matre, de
celui qui cherche l'mancipation srieuse de l'esprit, il y a ceux qui
prludent  la lgre et en gaussant. On rencontre surtout au premier
rang et l'on ne peut s'empcher d'aimer un certain _Manegold_, un
charmant et vaillant colier, qui par gageure, au sortir d'une nuit
passe  la taverne, est le premier  entrer dans la classe en criant:
_En avant et du nouveau!_ qui, narguant l'anachronisme, fait des
chansons dj, comme, trois sicles plus tard, en fera Villon, et dont
l'esprit, mme aux instants srieux, a l'air (passez-moi le mot) de
_polissonner_ toujours. Imaginez un drle spirituel et dvou tel qu'il
s'en prsente en France  chaque insurrection intellectuelle ou autre,
un enfant de Paris malgr son nom alsacien, aide-de-camp prdestin pour
toutes les journes de barricades. Manegold prcde Ablard en chantant.
En France, la chanson prcde volontiers le raisonnement. Elle l'a aussi
prcd, si nous nous en souvenons bien, au sein de l'esprit de M. de
Rmusat.

Et tandis que l'colier libertin chante tout plein d'ivresse et de
folie, le matre se lve, jeune aussi et beau, mais au front ple:
Foltre jeune homme, est-ce que tu ne sais pas que tout est
srieux?... coutez! c'est l'Ablard ternel, la voix triste et grave
que toute haute intelligence porte en soi.

Ce Manegold traverse et anime heureusement tout le drame; il est tout 
fait absent-dans la _vie_ imprime d'Ablard. L'rudition n'a point de
prise sur ces vocations-l, et la fantaisie qui les cre se retrouve
plus vraie que la science. Mais je m'aperois que, si je n'y prends
garde, je me laisse aller  parler de ce qui n'est point connu du
public. Je coupe court et je me rsume en rptant que si l'Ablard
qu'on a (la _vie_ imprime) est plus parfait comme ouvrage,
l'Ablard-drame, qu'on aura un jour, paratra une plus vraie et plus
entire expression du talent que nous nous sommes ici efforc de
peindre.

Le _Rapport_ lu  l'Acadmie des sciences morales sur la _philosophie
allemande_, et qui forme tout un volume, sort de notre comptence. La
prface, o l'auteur a rassembl les points principaux de l'examen et a
prsent la gnration des divers systmes, de Kant  Hgel, est fort
apprcie des gens du mtier. C'est dans le temps de ce travail et des
discussions approfondies d'o il est n, que M. de Rmusat a pass
dfinitivement lui-mme  l'tat de matre et d'homme du mtier, au
lieu d'amateur trs-distingu qu'il tait auparavant. Est-ce donc qu'en
philosophie, comme en bien des choses, il n'y aurait pas moyen, avec
quelque avantage, de rester amateur toujours,

    Ami de la vertu, plutt que vertueux?

Il est temps d'arriver au succs public le plus brillant, au jour de
triomphe et de soleil de M. de Rmusat; je veux parler de son discours
de rception  l'Acadmie franaise. Ds que M. Royer-Collard eut
disparu, une sorte de suffrage rapide et de murmure universel dsigna 
l'instant M. de Rmusat pour lui succder et pour le clbrer. Dans un
temps o chacun se croit des titres  toute espce d'hritage, il ne
s'leva pas un seul concurrent. N'est-ce pas l un unique hommage rendu
 la mmoire du mort et aussi au talent appropri du vivant? M. de
Rmusat rpondit hautement  cette attente. La sance du 7 janvier
1847 restera mmorable entre celles du mme genre. Le successeur de
Royer-Collard fut loquent, gal  son sujet, le dominant presque, et
s'y mouvant avec aisance et grandeur. Il eut, tant qu'il le fallut, de
l'lvation, il eut de la grce. On a remarqu que tout est bien touch
dans ce discours, hormis peut-tre l'loquence parlementaire de M.
Royer-Collard, qui aurait pu tre caractrise plus sensiblement. A
ct de l'orateur grave et presque auguste[246], pourquoi n'aurait-on pas
dessin, par exemple, M. de Serre, son grand ami, l'orateur passionn,
qui faisait naturellement pendant? Dans une circonstance autre qu'une
solennit acadmique, il y aurait eu sans doute manire de prendre
autrement le sujet, une manire plus expressive et plus relle; c'et
t de ne pas donner tant de place et de saillie aux considrations
historiques, aux diverses poques de la Rvolution, et de s'attacher
plus uniquement d'abord  la figure de M. Royer-Collard,  ce personnage
original, mordant, lev, mais _abrupt_, en un mot d'teindre les fonds
historiques et d'accuser  tout moment d'avantage le profil singulier.
Ce que M. de Rmusat a si bien fait vers la fin, on aurait pu le faire
durant tout le morceau, et c'et t, biographiquement, plus vivant.
Mais l'loge oratoire a sa loi, sa convenance, son choix  faire entre
les divers traits, et M. de Rmusat a su, en les indiquant, les adoucir,
les idaliser avec finesse, les subordonner  la majest. Et puis
l'orateur tait dans son lment et dans son droit en ne ngligeant pas
une occasion si naturelle de juger les poques successives de notre
histoire contemporaine. Il a parl de toutes, et de la Restauration
en particulier, avec impartialit, avec gnrosit mme. Aprs les
charmantes dfinitions qu'il avait donnes de M. Royer-Collard comme
homme et comme crivain, je ne sais si je me trompe, mais j'aurais
prfr qu'il termint sans rentrer dans cette thse gnrale, plus que
douteuse, de l'alliance de la philosophie et de la politique, sans
se croire tenu de faire la proraison oblige. Voil (pour varier la
monotonie de la louange) les seules observations du lendemain sur un
discours dont l'ensemble et toutes les parties ont constamment russi
auprs de l'assemble la plus choisie et la plus attentive. C'a t l
un de ces beaux jours o le talent, au moment o il la reoit, justifie
magnifiquement sa Couronne.

[Note 246: Respondit Cornlius Tacitus eloquensissime et, quod
eximium orationi ejus inest, [Grec: semnz]. Ce que Pline dit l de
Tacite avocat et orateur, on le pourrait appliquer  M. Boyer-Collard,
except le _respondit_. M. Royer-Collard  la tribune ne parlait qu'en
premier et ne rpondait pas.]

Une tude du genre de celle-ci a ses limites, et un portrait n'est
pas un tableau. C'est encore moins une description  l'infini et un
catalogue dtaill des moindres productions. Nous nous arrtons sans
avoir puis notre sujet. M. de Rmusat en est un des plus fertiles,
on l'a vu, et qui sait trop bien se multiplier pour qu'on n'ait pas
l'occasion de le retrouver maintes fois en avanant. Il a plusieurs
plans d'ouvrages pour l'avenir, et ceux qu'il ne prvoit pas seront
peut-tre les principaux. Mais, quoi qu'il publie ou de tout nouveau ou
de compos dj, il ne fera certainement par ses crits qu'entrer
en possession de la place qui lui est ds longtemps reconnue dans
l'opinion. Le lieu qu'il tient est au premier rang parmi les esprits de
cet ge; il l'tend chaque jour, et, pour l'agrandir encore, il n'a
qu' le faire tout  fait gal  son mrite. Au reste, il aura beau
se soustraire par portions et vouloir se drober, il est de ceux
qui laisseront plus de trace qu'ils ne se l'imaginent et que les
contemporains eux-mmes ne le pensent. La vraie supriorit, jointe  la
finesse, survit  bien des renommes bruyantes. On se remet  l'couter,
 lui dcouvrir des grces nouvelles, quand on est las du convenu ou du
trop connu. Son autorit gagne  n'tre point de profession. Et pour
ceux mmes qui se mlent ici de juger M. de Rmusat et de l'expliquer
aux autres, un de leurs prcieux titres pourrait bien tre un jour s'ils
avaient eu,  leur dbut, l'honneur d'tre remarqus et publiquement
recommands par lui[247].

[Note 247: M. de Rmusat voulut bien parler dans _le Globe_, en 1828,
de mon premier ouvrage, le _Tableau de la Posie franaise au XVIe
sicle_.]

1er octobre 1847.




CHARLES LABITTE

La mort a dpouill ma jeunesse en pleine rcolte... J'tais au comble
de la muse et de l'ge en fleur,--hlas! et voil que je suis entr tout
savant dans la tombe, tout jeune dans l'rbe!

(pigramme de l'_Anthologie_, dit. Palat., VII, 558.)

Le moment est venu de rendre ce que nous devons  la mmoire du plus
regrett de nos amis littraires et du plus sensiblement absent de nos
collaborateurs[248]. Sa perte cruelle a t si imprvue et si soudaine,
qu'elle a port, avant tout, de l'tonnement jusque dans notre douleur,
bien loin de nous laisser la libert d'un jugement. Et aujourd'hui mme
que le premier trouble a eu le temps de s'claircir et que rien ne voile
plus l'tendue du vide, ce n'est pas un jugement rgulier que nous
viendrons essayer de porter sur celui qui nous manque tellement chaque
jour et dont le nom revient en toute occasion  notre pense. Le public
lui-mme a perdu en M. Charles Labitte plus que ceux qui en sont
le mieux assurs ne sauraient le lui dire. Les personnes qui, sans
connatre notre ami, l'ont lu pendant dix annes et l'ont suivi dans
ses productions frquentes et diverses, qui l'ont trouv si facile et
souvent si gracieux de plume, si riche de textes, si abondant et presque
surabondant d'rudition, qui ont got son aisance heureuse  travers
cette varit de sujets, ceux mmes auxquels il est arriv d'avoir  le
contredire et  le combattre, peuvent-ils apprendre sans surprise et
sans un vrai mouvement de sympathie que cet crivain si fcond, si
activement prsent, si ancien dj, ce semble, dans leur esprit et dans
leur souvenir, est mort avant d'avoir ses vingt-neuf ans accomplis?
Il tait  peine mr de la veille; il tait  cette plnitude de la
jeunesse o la saison des fruits commence  peine d'hier et o quelques
tours de soleil achveront, o l'on n'a plus enfin qu' produire pour
tous ce qu'on a mis tant de labeur et de veilles  acqurir pour soi. Il
s'tait perfectionn, depuis les trois dernires annes, de la manire
la plus sensible pour qui le suivait de prs. Le jugement qu'il avait
toujours eu net et prompt s'affermissait de jour en jour; il avait
acquis la solidit sous l'abondance, et cette solidit mme, qui et
amen la sobrit, tournait  l'agrment. Il n'y aurait qu' retrancher
et  resserrer un peu pour que l'tude sur _Marie-Joseph Chnier_ devnt
un morceau de critique biographique achev de forme autant qu'il est
complet de fond. L'article sur _Varron_ est un modle parfait de ce
genre d'rudition et de doctrine encore grave, et dj mnag 
l'usage des lecteurs du monde et des gens dgot; l'tude sur _Lucile_
galement; et nous pourrions citer vingt autres articles gracieux et
senss, et finement railleurs, qui attestaient une plume faite, et si
nombreux que de sa part, sur la fin, on ne les comptait plus. Mais,
encore un coup, il n'avait pas vingt-neuf ans, et si mourir jeune est
beau pour un pote, s'il y a dans les premiers chants ns du coeur
quelque chose d'une fois trouv et comme d'irrsistible qui suffit par
aventure  forcer les temps et  perptuer la mmoire, il n'en est pas
de mme du prosateur et de l'rudit. La posie est proprement le gnie
de la jeunesse; la critique est le produit de l'ge mr. Pote ou
penseur, on peut tre ray bien avant l'heure et ne pas disparatre tout
entier. Cependant, parmi les noms les plus habituellement cits de ces
victimes triomphantes, n'oublions pas que Vauvenargues avait trente-deux
ans, qu'tienne de La Botie en avait trente-trois: ces deux ou trois
annes de grce accordes par la nature sont tout  cet ge. Mais
un critique, un rudit, mourir  vingt-neuf ans! Qu'on cherche dans
l'histoire des lettres  appliquer cette loi svre aux hommes les plus
honors et qui, on avanant, ont conquis l'autorit la plus considrable
comme organes du got ou comme truchements spirituels de l'rudition,
aux La Harpe, aux Daunou, aux Fontenelle,  Bayle lui-mme! Que ceci
du moins demeure prsent, non pour commander l'indulgence, mais pour
maintenir la simple quit, quand il s'agit d'un crivain si prcoce, si
laborieux, si continuellement en progrs, et qui, au milieu de tant de
fruits, tous de bonne nature, en a produit quelques-uns d'excellents.

[Note 248: Ce morceau a t crit pour la _Revue des Deux Mondes_ et
pour acquitter en quelque sorte la dette commune.]

Charles Labitte tait n le 2 dcembre 1816  Chteau-Thierry. Son pre,
qui y remplissait les fonctions de procureur du roi, passa peu aprs en
cette mme qualit au tribunal d'Abbeville, o il s'est vu depuis fix
comme juge. Le jeune enfant fut ainsi ramen ds son bas ge dans le
Ponthieu, patrie de sa mre, et c'est l qu'il fut lev sous l'aile des
plus tendres parents et dans une ducation  demi domestique. Il suivait
ses classes au collge d'Abbeville; il passait une partie des ts  la
campagne de Blangermont prs Saint-Pol, et, durant cette adolescence si
peu assujettie, il apprenait beaucoup, il apprenait surtout de lui-mme.
Je ne puis m'empcher de remarquer que cette libre ducation, si peu
semblable  la discipline de plus en plus stricte d'aujourd'hui,
sous laquelle on surcharge uniformment de jeunes intelligences, est
peut-tre celle qui a fourni de tout temps aux lettres le plus d'hommes
distingus: l'esprit,  qui la bride est laisse un peu flottante, a
le temps de relever la tte et de s'chapper  et l  ses vocations
naturelles.

L'rudition de Charles Labitte y gagna un air d'agrment et presque
de gaiet qui manque trop souvent  d'autres jeunes ruditions
trs-estimables, mais de bonne heure contraintes et comme attristes. Au
reste, s'il lisait dj beaucoup et toutes sortes de livres, il ne se
croyait pas encore vou  un rle de critique; il eut l de premiers
printemps qui sentaient plutt la posie, et j'ai sous les yeux une
suite de lettres crites par lui dans l'intimit durant les annes
1832-1836, c'est--dire depuis l'ge de seize ans jusqu' celui de
vingt, dans lesquelles les rveries aimables et les vers tiennent la
plus grande place. Ces lettres sont adresses  l'un de ses plus tendres
amis, M. Jules Macqueron, qui faisait lui-mme d'agrables vers; Labitte
lui rend confidences pour confidences, et il y met d'utiles conseils
littraires: l'instinct du futur critique se retrouverait par ce
coin-l. Nous ne citerons rien des vers mmes: ils sont faciles et
sensibles, de l'cole de Lamartine; mais c'est plutt l'ensemble de
cette frache floraison qui m'a frapp, comme d'une de ces prairies
mailles au printemps o aucune fleur en particulier ne se dtache
au regard, et o toutes font un riant accord. Il y a aussi des
surabondances de larmes que je ne saurais comparer qu' celles des
sources en avril. Les journes n'taient pas rares pour lui o il
pouvait crire  son ami, aprs des pages toutes remplies d'effusions:
Je suis dans un jour o je vois tout idalement et douloureusement,
et enfin, s'il m'est possible de m'exprimer ainsi, _lamartinement_.
Faisant allusion  quelque projet de pome ou d'lgie, o il s'agissait
de peindre un souvenir qui datait de l'ge de douze ans (ils en avaient
seize), il crivait  la date de juin 1832:

Mais revenons au souvenir. Cette ide seule d'une tendresse enfantine
(dont tu ris maintenant avec raison, et qui cependant pourrait servir de
matire  de jolis vers) est gracieuse et vraie. Les souvenirs les plus
doux de la vie sont en effet les souvenirs du coeur. Quand on ramne sa
pense  ses premires annes et qu'on veut revenir sur les traces que
l'on a dj parcourues, il n'y a rien qui claire davantage ces poques
flottantes et vagues qu'un amour d'enfant venu avant l'ge des sens.
C'est un point lumineux dans ce demi-jour des premires annes o tout
est confondu, plaisirs, esprances, regrets, et o les souvenirs sont
brouills et incertains, parce qu'aucune pense ne les a gravs dans la
mmoire; amour charmant qui ne sait pas ce qu'il veut, qui se prend aux
yeux bleus d'une fille comme le papillon aux roses du jardin par un
instinct de nature, par une attraction dont il ne sait point les causes
et dont il n'entrevoit pas la porte; innocent besoin d'aimer, qui plus
tard se changera en un dsir intress de plaire et de se voir aim;
passion douce et sans violence, rve en l'air; premire preuve d'une
sensibilit qui se dveloppera plus tard ou qui plutt s'teindra dans
des passions plus srieuses; petite inquitude de coeur qui tourmente
souvent un jeune colier, un de ces enfants aux joues roses que vous
croyez si insouciant, mais qui dj prouve des agitations inconnues,
qui touffe, qui languit, qui se sent monter au front des rougeurs
auxquelles la conscience n'a point part.--La grce facile o se jouera
si souvent la plume de Charles Labitte se dessine dj dans cette page
dlicate o je n'ai pas chang un mot.

Un caractre digne d'tre not honore en mille endroits ces premiers
panchements d'une vie naturelle et pure: ce sont les sentiments de
croyance et de moralit, si familiers, ce semble,  toute jeunesse qu'on
ne devrait point avoir  les relever, mais si rares (nous assure-t-on)
chez les gnrations venues depuis Juillet, qu'elles sont vraiment ici
un trait distinctif. Charles Labitte,  cet ge heureux, les possdait
dans toute leur sve. Lui, dont plus tard les convictions politiques ou
philosophiques n'eurent gure d'occasion bien directe de se produire
et semblaient plutt ondoyer parfois d'un air de scepticisme sous
le couvert de l'rudition, il croyait vivement  l'amour, surtout 
l'amiti,  l'immortalit volontiers,  la libert toujours,  la
patrie,  la grandeur de la France,  toutes ces choses idales qu'il
est trop ordinaire de voir par degrs plir autour de soi et dans son
coeur, mais qu'il est impossible de sauver, mme en dbris, aprs trente
ans, lorsqu'on ne les a pas aimes passionnment  vingt.

Il achevait sa philosophie  Abbeville en 1834, et faisait un premier
voyage  Paris dans l't de cette mme anne, pour y prendre son grade
de bachelier-s-lettres. Aprs un court sjour, il y revenait  l'entre
de l'hiver, sous prtexte d'y faire son droit, mais en ralit pour y
tenter la fortune littraire. Il arrivait cette fois pourvu de vers et
de prose, de canevas de romans et de pomes, de comdies, d'odes, que
sais-je? de toute cette superfluit premire dont il s'chappait de
temps en temps quelque chose dans _le Mmorial d'Abbeville_, mais de
plus muni d'articles de haute critique comme il disait en plaisantant,
et surtout du fonds qui tait capable de les produire. C'est ds lors
que je le connus. Ce jeune homme de dix-huit ans, lanc de taille,
et dont la tte penchait volontiers comme lgrement lasse, blond,
rougissant, se montrait d'une timidit extrme; aprs une visite o il
avait cout longtemps, parl peu, il vous crivait des lettres pleines
de naturel et d'abandon: plume en main, il triomphait de sa rougeur. Il
vit beaucoup dans ces premire temps Mme Tastu,  laquelle il adressa
des vers. Il voyait aussi plus que tout autre son excellent parent et
son patron naturel, M. de Pongerville, dont il tait neveu  la mode de
Bretagne, et qu'il se plaisait  nommer son _oncle_. Dans une visite
qu'il fit  Londres dans l'automne de 1835, il lui adressait, comme
au prochain traducteur du _Paradis Perdu_, une pice de vers date de
Westminster et intitule _le Tombeau de Milton_.

Mais c'tait la critique qui le partageait dj et qui allait l'enlever
tout entier. Il s'tait fort li avec son compatriote M. Charles
Louandre, fils du savant bibliothcaire d'Abbeville, et les deux amis
avaient projet de concert une _Histoire des Prdicateurs du Moyen-Age_.
Cette seule ide tait dj d'une vue pntrante: c'tait comprendre
qu'une telle histoire prsenterait beaucoup plus d'intrt qu'on ne
pouvait se le figurer au premier abord. La prdication, en ces
ges fervents, reprsentait et rsumait  certains gards le genre
d'influence qu'on a vue en d'autres temps se diviser entre la presse et
la tribune. Les deux amis poussrent vivement les prparatifs de leur
commune entreprise; ils lurent tout ce qui tait imprim en fait de
vieux sermonnaires, ils abordrent les manuscrits, et, mme lorsque
l'ide d'une rdaction dfinitive eut t abandonne, ils durent  cette
courageuse invasion au coeur d'une rude et forte poque de connatre les
sources et les accs de l'rudition, d'en manier les appareils comme en
se jouant, et d'avoir un grand fonds par-de-vers eux, un vaste rservoir
o ils purent ensuite puiser pour maint usage. Vers le mme moment,
Charles Labitte concevait, seul, un autre projet plus riant et qui et
t pour lui comme le dlassement de l'autre, un livre sur le rgne de
Louis XIII et o devaient figurer Voiture, Balzac, Chapelain, l'htel
Rambouillet, etc.; une grande partie des matriaux amasss ont paru
depuis en articles dans la _Revue de Paris_ et ailleurs. Tout ce
confluent d'tudes se pressait dans les premiers mois de 1836 et avant
que notre ami et accompli ses vingt ans. Il avait  cette heure renonc
dfinitivement aux vers, et sa voie de curiosit critique tait trouve.
En changeant une veine pour l'autre, il porta aussitt dans cette
dernire une ardeur, un sentiment passionn et presque douloureux, qu'on
n'est pas accoutum  y introduire  ce degr. Il semblait tudier non
pas pour connatre seulement et pour apprendre, mais pour chapper 
un dgot de la vie. Ce dgot n'tait-il que l'effet mme et le
contre-coup d'une excessive tude? n'tait-il que cette satit, cette
lassitude incurable qui sort de toute chose humaine o l'on a touch le
fond, quelque chose de pareil au _medio de fonte leporum_, admirable cri
de ce Lucrce tant aim de notre ami? Quelle qu'en ft la cause, l'tude
passionne  laquelle se livrait Charles Labitte et d'o il tirait pour
nous tant d'agrables productions, lui tait  la fois un plaisir et
une source de mort. Il tudiait sans trve,  perte d'haleine, jusqu'
extinction de force vitale et jusqu' vanouissement. Ses veux, qui
lui refusaient souvent le service, ne faisaient qu'accuser alors
l'puisement des centres intrieurs et crier grce, en quelque sorte,
pour le dedans. Il en rsulta de bonne heure des crises frquentes,
passagres, que recouvraient vite les apparences de la sant et les
couleurs de la jeunesse; mais lui ne s'y trompait pas: Je n'ai pas deux
jours de bons sur dix (crivait-il de Paris  M. Jules Macqueron, le 30
dcembre 1835); mon pauvre ami, ma sant est  peu prs perdue, et
il est fort probable, du moins d'aprs les donnes de l'art, que mon
plerinage sera court. Je dirais tant mieux, si je n'avais ni amis ni
parents. Ne crois pas que je me drape ici en _poitrinaire_ ou en _malade
languissant_. J'ai ma conviction l-dessus, et il est bien rare que
ces sortes de convictions trompent. Il y a ici pendant que je t'cris,
vis--vis de moi, un jeune homme de Savoie, docteur en mdecine, qui me
donne tous ses soins. Si nous nous trouvons un jour runis tous  Paris,
j'espre te le faire connatre.--Une telle tristesse tait certainement
disproportionne aux causes apprciables; la science elle-mme n'aurait
pu trouver de quoi justifier ces pressentiments; c'tait la lassitude de
la vie qui parlait en lui.

Le premier article de quelque tendue par lequel il dbuta vritablement
dans les lettres est celui de _Gabriel Naud_, qui parut dans la _Revue
des Deux Mondes_ le 15 aot 1836. Il ne faisait l ds l'abord que se
placer sous l'invocation de son vritable patron. Gabriel Naud est bien
le patron, en effet, de ceux qui avant tout lisent et dvorent, qui
parlent de tout ce qu'ils ont lu, et chez qui l'ide ne se prsente
que de biais en quelque sorte, ne se faufile qu' la faveur et sous le
couvert des citations. L'article que Charles Labitte lui consacrait, et
qui n'offrait encore ni l'ordre ni mme toute l'exactitude auxquels
il atteindra plus tard, ressaisissait du moins et rendait vivement la
physionomie du modle; le vieil esprit gaulois y dbordait en jeune
sve. On sentait que ce dbutant d'hier s'tait abouch de longue main
avec ces hommes d'autrefois dont il parlait: il avait reu d'eux le
souffle, il avait la tradition.

La tradition! chose essentielle et vraiment sacre en littrature, et
qui serait en danger de se perdre chez nous, si quelques-uns, comme
lus et fidles, n'y veillaient sans cesse et ne s'appliquaient  la
maintenir! Qu'arrive-t-il en effet, et que voyons-nous de plus en plus
dans la foule _criveuse_ qui nous entoure? On aborde inconsidrment
les poques, on brouille les personnages, on confond les nuances en les
bigarrant.  quoi bon tant de soins? Pourquoi ceux qui ne se font de la
littrature qu'un instrument, et qui ne l'aiment pas en elle-mme, y
regarderaient-ils de si prs? Et quant  ceux qui sont dignes de l'aimer
et qui lui feraient honneur par de vrais talents, l'orgueil trop souvent
les entte du premier jour; sauf deux ou trois grands noms qu'ils
mettent en avant par forme et o ils se mirent, les voil qui se
comportent comme si tout tait n avec eux et comme s'ils allaient
inaugurer les ges futurs. Il y aurait profit  se le rappeler
toutefois; penser beaucoup et srieusement au pass en telle matire
et le bien comprendre, c'est vritablement penser  l'avenir: ces deux
termes se lient troitement et correspondent entre eux comme deux
phares. Pour moi, ce me semble, il n'est qu'une manire un peu prcise
de songer  la postrit quand on est homme de lettres: c'est de se
reporter en ide aux anciens illustres,  ceux qu'on prfre, qu'on
admire avec prdilection, et de se demander: Que diraient-ils de moi?
 quel degr daigneraient-ils m'admettre? S'ils me connaissaient,
m'ouvriraient-ils leur cercle, me reconnatraient-ils comme un des
leurs, comme le dernier des leurs, le plus humble? Voil ma vue
rtrospective de postrit, et celle-l en vaut bien une autre[249]. C'est
une manire de se reprsenter cette postrit vague et fuyante sous
des traits connus et augustes, de se la figurer dans la majest
reconnaissable des anctres. On a l'air de tourner le dos  la
postrit, et on agit plus srement en vue d'elle que si on la voulait
anticiper directement et en saisir le fantme. Celui de tous les peuples
qui a le plus song  la gloire et qu'elle a le moins tromp, celui de
tous les potes qu'elle a couronn comme le plus divin, les Grecs et
Homre, appelaient la postrit et les gnrations de l'avenir ce qui
est _derrire_ ([ Grec script]), comme s'ils avaient rellement tourn
le dos  l'avenir, et du pass ils disaient ce qui est _devant_.

Notre ami avait toujours ce grand pass littraire devant les yeux; il
aimait ces choses dsintresses en elles-mmes et s'y absorbait avec
oubli. Nous ne le suivrons point ici pas  pas dans la srie d'articles
qu'il laissa chapper durant les premires annes, et qui n'taient
que le trop-plein de ses tudes constantes. Son fonds acquis sur
les sermonnaires du Moyen ge lui fournit matire  de piquantes
apprciations de Michel Menot et des autres prdicateurs dits
_macaroniques_. Il donna nombre de morceaux sur l'poque Louis XIII.
En mme temps, par ses portraits de M. Raynouard et de Npomucne
Lemercier, il abordait avec bonheur ce genre dlicat de la biographie
contemporaine, et contribuait pour sa part  l'largir.

[Note 249: Il faut voir la mme ide rendue comme les anciens savaient
faire, c'est--dire en des termes magnifiques, au XIIe chapitre du
_Trait du Sublime_ qui a pour titre: Suppose-toi en prsence des
plus minents crivains. Longin (ou l'auteur, quel qu'il soit) y fait
admirablement sentir, et par une gradation majestueuse, le rapport qui
unit le tribunal de la postrit  celui des grands prdcesseurs.--Ne
pas s'en tenir  la traduction de Boileau.--Racine, dans sa prface de
_Britannicus_, a us aussi, en se l'appliquant, de la pense de Longin:
Que diraient Homre et Virgile s'ils lisaient ces vers? Que dirait
Sophocle s'il voyait reprsenter cette scne?...]

Autrefois il existait deux sortes de notices littraires: l'une toute
sche et positive, sans aucun effort de rhtorique et sans tincelle de
talent, la notice  la faon de Goujet et de Niceron, aussi peu
agrable que possible et purement utile; elle gisait relgue dans les
rpertoires, tout au fond des bibliothques: et puis il y avait sur
le devant de la scne et  l'usage du beau monde la notice lgante,
acadmique et fleurie, _l'loge_; ici les renseignements positifs
taient rares et discrets, les dtails matriels se faisaient vagues et
s'ennoblissaient  qui mieux mieux, les dates surtout osaient se montrer
 peine: on aurait cru droger. J'indique seulement les deux extrmits,
et je n'oublie pas que dans l'intervalle, entre le Niceron et le Thomas,
il y avait place pour l'exquis mlange  la Fontenelle. Pourtant, chez
celui-ci mme, l'extrme sobrit faisait loi. On a tch de nos jours
(et M. Villemain le premier) de fondre et de combiner les deux genres,
d'animer la scheresse du fait et du document, de prciser et de ramener
au rel le pangyrique. Ce genre, ainsi dvelopp et dtermin, a
parcouru en peu d'annes ses divers degrs de croissance, et Charles
Labitte, on peut le dire, l'a pouss au dernier terme du complet dans
une ou deux de ses biographies, dans celle de _Marie-Joseph Chnier_
particulirement. Il tait infatigable  fconder un champ qui, en soi,
a l'air si peu tendu, et  en tirer jusqu' la dernire moisson. Il ne
se bornait pas aux simples faits principaux ni  l'analyse des ouvrages,
ni mme  la peinture de la physionomie et du caractre; il voulait tout
savoir, renouer tous les rapports du personnage avec ses contemporains,
le montrer en action, dans ses amitis, dans ses rivalits, dans ses
querelles; il visait surtout  ajouter par quelque page indite de
l'auteur  ce qu'on en possdait auparavant. Qu'il n'ait pas t
quelquefois entran ainsi au del du but et n'ait pas un peu trop
dissmin ses recherches, au point d'avoir peine ensuite  les resserrer
et  les ressaisir dans son rcit, je n'essaierai nullement de le nier;
mais il n'a pas moins pouss sa trace originale et vive, il n'a laiss 
la paresse de ses successeurs aucune excuse; et il ne sera plus permis
aprs lui de faire les notices courtes et sches que quand on le
voudra bien. Pour montrer cependant  quel point dans son esprit tout
cela se rapportait  des cadres levs, et quel ensemble il en serait
rsult avec le temps, je veux donner ici, tel qu'on le trouve dans
ses papiers, le plan d'un ouvrage en deux volumes, o seraient entrs,
moyennant corrections, plusieurs des morceaux dj publis. Le critique
suprieur se fait sentir dans ce simple trac o les dtails ne masquent
rien. Nous livrons le brillant programme  remplir  quelques-uns de nos
jeunes vivants; mais nul, on peut l'affirmer, ne saura exploiter dans
toute leur abondance les ressources que Charles Labitte y embrassait
dj.




LES POTES DE LA RVOLUTION ET DE L'EMPIRE.

PREMIER VOLUME.


I.--Introduction.--Situation des Lettres sous Louis XVI,--De la posie
lgue  la gnration de 89 par le XVIIIme sicle, ou _les Jardins_ de
Delille, les _Odes_ de Le Brun et les _lgies_ de Parny.--Vue gnrale
des Lettres pendant la Rvolution et sous Bonaparte.--Influence
rciproque des vnements et des crits.

II.--BEAUMARCHAIS, ou la transition de Voltaire  la Rvolution.
(Fragments indits de _Figaro_.--Lettres autographes de Beaumarchais,
etc.)

III.--MARIE-JOSEPH CHNIER, ou l'cole de Voltaire en prsence de la
Rvolution et de l'Empereur. (Lettres indites, etc.)

IV.--MICHAUD, ou l'influence de Delille et le royalisme dans la presse.
(Berchoux et _la Quotidienne_.)

V.--ANDRIEUX, ou la Comdie et le Conte pendant la Rvolution. (Lettres
indites.)--Il y faudrait faire entrer Picard, Collin d'Harleville, dont
Andrieux est l'Aristarque.

VI.--TIENNE, ou la Comdie sous l'Empire.--Origine du Libralisme de la
Restauration. (Lettres indites.)


SECOND VOLUME.


VII.--RAYNOUARD, ou la Tragdie nationale aboutissant  l'rudition,
--les Templiers et les Troubadours. (Documents indits.--Extraits de ses
Mmoires autographes.--Vers manuscrits.)

VIII.--DUCIS, ou l'initiation au thtre tranger. (Ducis grand
pistolaire.--Ses posies annoncent Lamartine.)--Originalit
d'_Abufar_.--Shakespeare et les romantiques. (Lettres indites.)

IX.--LEMERCIER, ou le prcurseur des innovations.--Il est le
prdcesseur de Victor Hugo, son successeur  l'Acadmie. (Pices de
thtre indites de sa jeunesse et du temps de la Rvolution; lettres
autographes.)

X.--ANDR CHNIER, ou retour  l'Antiquit.--Influence sur l'cole
nouvelle par l'dition de 1819. (Vers indits.--Documents nouveaux.)

XI.--MILLEVOYE, ou la transition  Lamartine. (D'aprs les manuscrits et
papiers de sa famille.)

XII.--GEOFFROY, ou la Critique pendant la Rvolution et sous
l'Empire.--Histoire du _Journal des Dbats_.


CONCLUSION.

Rsum sur l'ensemble de cette poque littraire.--Bernardin de
Saint-Pierre, Mme de Stal et Chateaubriand.--Les _Mditations_ de
Lamartine et _l'Indiffrence_ de Lamennais.--Les deux Posies en
prsence.


Aprs avoir t charg quelque temps d'un cours d'histoire au collge de
Charlemagne et  celui d'Henri IV, Charles Labitte avait t envoy 
la Facult de Rennes par M. Cousin (avril 1840), pour y remplir,
provisoirement d'abord, la chaire de littrature trangre, dont il
devint plus tard titulaire. Ses tudes, dj si tendues, durent 
l'instant s'largir encore; il fallut suffire en peu de semaines 
ces nouvelles fonctions, et faire face  un enseignement imprvu. Ces
brusques et vigoureuses expditions, o l'on pousse  toute bride la
pense, sont comme la guerre, et elles dvorent aussi bien des esprits.
Le jeune professeur partit pour Rennes, non sans s'tre auparavant muni
des conseils et des bons secours de M. Fauriel, le matre et le guide
par excellence en ces domaines trangers. Du premier jour, il aborda
rsolument son sujet par les hauteurs et par les sources, c'est--dire
par Dante et par les origines de _la Divine Comdie_. On a le rsultat
de ces leons dans un curieux travail (_la Divine Comdie avant
Dante_)[250], o il expose toutes les visions mystiques analogues, tires
des lgendaires et hagiographes les plus obscurs. M. Ozanam et lui
semblaient s'tre piqus d'mulation pour creuser et puiser la veine
trange. On a dit de cette spirituelle dissertation, devenue l'une des
prfaces naturelles du plerinage dantesque, que c'tait _une
histoire complte de l'infini_ tel qu'on se le figurait en ces ges
crpusculaires: Hlas[251]! trois ans  peine s'taient couls, et
lui-mme allait tre initi  ces secrets de la mort, o il semble
que, par un triste pressentiment, il s'tait plu  s'arrter avec une
curiosit mlancolique. Il allait savoir le dernier mot (s'il est
permis!) de la vie terrestre, de cette sorte de vision aussi qu'on a non
moins justement appele _le songe incomprhensible_.

[Note 250: _Revue des Deux Mondes_, livraison du 1er septembre 1842.]

[Note 251: J'emprunte ici les paroles de M. Charles Louandre, dans son
article du _Journal d'Abbeville_ (30 septembre 1845).]

Oblig, d'aprs les conditions universitaires, d'obtenir le grade de
docteur-s-lettres, Charles Labitte prit pour sujet de thse une priode
fameuse de notre histoire politique, ou du moins un point de vue
dominant dans cette priode, et qui s'tendit aussitt sous sa
plume jusqu' former le volume intitul _De la Dmocratie chez les
Prdicateurs de la Ligue_ (1841). En s'arrtant  ce choix ingnieux et
qui n'tait pas sans -propos dans le voisinage de la Sorbonne, l'auteur
ne faisait qu'isoler et dvelopper une des branches de cet ancien
premier travail, rest inachev, sur les sermonnaires. C'en tait
peut-tre le plus piquant pisode, et notre ami l'a lev aux
proportions d'un ouvrage dont il sera tenu compte dornavant par les
historiens. L'esprit de la Ligue, pour tre parfaitement saisi dans
toute sa complication et dml dans ses directions diverses, avait
besoin de s'clairer du jour rtrospectif qu'y jette la Rvolution de
89; il ne s'agit que de ne pas abuser des rapprochements. Si jamais la
chaire s'est vue rellement l'unique ou du moins le principal foyer
de ce qui a depuis aliment la presse et la tribune aux poques
rvolutionnaires, ce fut bien alors en effet; c'est de la chaire que
partait le mot d'ordre, que se prnait et se commentait, au gr de la
politique, le bulletin des victoires ou des dfaites; quand il fallut
faire accepter aux Parisiens la dsastreuse nouvelle d'Ivry, le moine
Christin, prchant  deux jours de l en fut charg, et il joua sa
farce mieux que n'aurait pu le plus habile et le plus effront des
_Moniteurs_. Il russit bien mieux qu'aucun article du _Moniteur_ n'a
jamais fait, il laissa son public tout enflamm et rsolu  mourir.
Suivre les phases diverses de la chaire  travers la Ligue, c'est comme
qui dirait crire l'histoire des clubs ou des journaux pendant la
Rvolution franaise, c'est  chaque moment tter le pouls  cette
rvolution le long de sa plus brlante artre. Charles Labitte comprit
dans toute leur tendue les ressources de son sujet, et s'il y avait une
critique  lui adresser  cet endroit, ce serait de les avoir puises.
Que de lectures ingrates, fastidieuses, monotones, il lui fallut dvorer
pour nous en rapporter quelque parcelle! De tous les genres littraires
qui sont tous capables d'un si norme ennui, le plus ennuyeux assurment
est le genre _parntique_, autrement dit _le sermon_; il trouve moyen
d'ennuyer, mme lorsqu'il est bon; ici il tait relev par les passions
politiques, mais elles n'y ajoutaient le plus souvent qu'un surcrot de
dgot et des vomissements de grossirets. Combien de fois,  propos
de ce dluge d'oraisons, d'homlies, de controverses, sur lesquelles il
oprait, et qui remontaient de toutes parts sous sa plume, l'auteur dut
ressentir et touffer en lui ce sentiment de trop-plein qu'il ne peut
contenir  l'occasion des cent cinquante-neuf ouvrages du cur Benot
(de Saint-Eustache): _C'est l'ennui mme!_ Ce sont l de ces cris du
coeur qui chappent parfois  l'rudit. Eh bien! l'esprit vif et lger
de notre ami triompha le plus habituellement de l'paisseur du milieu.
Les vues neuves et perspicaces, les choses bien saisies et bien dites,
abondent et viennent gayer le courant du dtail  travers la juste
direction de l'ensemble. Quelques assertions trop rapides et par-ci
par-l contestables[252] n'affectent point cette justesse gnrale du
sens. On a, de nos jours, fort raisonn thoriquement de la Ligue, et
'a t une mode, chez plus d'un historien paradoxal comme chez nos
jeunes catholiques cavaliers, ou chez nos jacobins no-catholiques, de
se dclarer subitement ligueurs. Que vous dirai-je? on est ligueur en
thorie, et on trouve les idylles de Fontenelle trs-potiques, comme
on a la barbe en pointe; il ne faut pas disputer des gots ni des
dilettantismes. Charles Labitte, qui tait un esprit rest naturel parmi
les jeunes (qualit des plus rares aujourd'hui), dans le livre utile
o il apporte toutes sortes de preuves nouvelles en aide  la saine
tradition, fait justice de ces travers en sens oppos. Il ressort
clairement de ce renfort de pices  l'appui que si la Ligue recelait
 certains gards quelques ides d'avenir, elle en reprsentait encore
plus de fixement stupides et d'irrvocablement passes; que si, dans ses
hardiesses de doctrine, elle anticipait quelques articles du catchisme
de 1793, elle en reproduisait encore plus de la thocratie du
XIIme sicle; qu'enfin elle tait fanatique en religion autant
qu'anti-nationale en politique. La conclusion de Charles Labitte ne
diffre donc en rien de la solution pratique qui a prvalu, de celle de
la _Satyre Mnippe_ et des honntes gens d'alors, parlementaires et
bourgeois; il donne franchement dans cette religion _politique_ des
L'Hospital et des Pithou, qu'on peut bien se lasser  la longue de
trouver toujours juste comme Aristide, mais qui n'en reste pas moins
juste pour cela. Je veux citer le passage excellent o il la dfinit le
mieux:

[Note 252: Celle-ci par exemple: Il avait fallu rpondre  la Ligue
par de gros livres, comme le _De Regno_ de Barclay; il suffit au
contraire, pour dsaronner la Fronde, des plaisanteries rudites de
Naud dans le _Mascurat_. Le gros pamphlet de Naud put tre utile 
Mazarin auprs de quelques hommes de cabinet et de quelques esprits
rflchis; mais si la Fronde n'avait jamais reu d'autre coup de lance,
elle aurait tenu longtemps la campagne.--La plume de l'auteur, en ce
passage et dans quelques autres, a couru plus vite que la pense.]

Cette sage honntet, dit-il[253], cette modration dont les politiques
se piquaient, remontait jusqu' rasme, mais  _rasme modifi par
L'Hospital_. L'illustre chancelier fut en effet, par conscience et par
supriorit, on l'a trs-bien dit, ce que l'auteur des _Colloques_ avait
t par circonspection et par finesse d'esprit. Le bon sens d'rasme, la
probit de L'Hospital, ce fut l le double programme de ces politiques
d'abord raills par tout le monde, de ce _tiers-parti_ auquel, dit
d'Aubign, les rforms croyoient aussi peu qu'au troisime lieu, qui
est le purgatoire. Mais laissez faire le temps, laissez les passions
s'amortir, laissez l'esprit franais, avec sa logique droite, se
retrouver dans ce ple-mle, et ce parti grandira, et on saura les noms
des magistrats intgres qui l'appuient: Tronson, douard Mol, de
Thou, Pasquier, Le Maistre, Gay Coquille, Pithou, Loisel, Montholon,
l'Estoile, de La Guesle, Harlay, Sguier, Du Vair, Nicola; on devinera
les auteurs de la _Mnippe_, Pierre Le Roy, Passerat, Gillot,
Rapin, Florent Chrestien, Gilles Durant, honntes reprsentans de la
bourgeoisie parisienne. Les ligueurs modrs, comme Villeroy et Jeannin,
se rangeront mme un jour sous ce drapeau qui deviendra celui de Henri
IV et de Sully.

[Note 253: Page 105.]

Voil le vrai, le sens commun en pareille matire, et Charles Labitte
l'a su rafrachir de toutes sortes de raisons neuves et revtir de
textes peu connus. Cet honorable ouvrage, et la prface qu'il mit depuis
 la publication de la _Satyre Mnippe_[254], lui valurent des attaques,
parmi lesquelles je ne m'arrterai qu' la plus srieuse,  celle qui
touche un point d'histoire saillant et dlicat.

[Note 254: Dans l'dition de la Bibliothque-Charpentier, 1841.]

Pendant que Charles Labitte crivait son volume sur la Ligue, le
gouvernement faisait imprimer pour la premire fois (dans la collection
des Documents historiques) les _Procs-verbaux des tats gnraux_,
rputs sditieux, _de 1593_; cette publication, confie  M. Auguste
Bernard, dj connu par ses recherches sur les _D'Urf_, fut excute
avec beaucoup de soin, d'exactitude et de conscience, qualits
qui distinguent cet investigateur laborieux. Notre ami, toujours
bienveillant et en veil, s'tait empress  l'avance, dans une note de
son volume, de signaler la prochaine publication de M. Bernard: Elle
comblera, avait-il dit[255], une lacune fcheuse dans les annales de nos
grandes assembles. L'histoire politique n'aurait pas seule  profiter
de cette publication; ce serait la meilleure pice justificative de la
_Satyre Mnippe_. Mais le recueil des _Procs-verbaux_ ne rpondit
pas, du moins dans la pense de l'diteur,  cette dernire promesse.
Selon M. Auguste Bernard, en effet, ces registres, qui paraissaient si
tardivement au jour et qui encore ne paraissaient que mutils, loin de
venir comme pice  l'appui de la _Mnippe_, en taient bien plutt une
sorte de rfutation et de dmenti perptuel. M. Bernard accordait  ces
pauvres tats tant conspus beaucoup plus de crdit qu'on n'avait fait
jusqu'alors, et il y avait dans ce penchant de sa part autre chose que
de la prvention d'diteur: il s'y mlait des vues plus rflchies.
Une note de sa prface[256] recommandait expressment le pamphlet du
_Maheustre et du Manant_, testament de la Ligue  l'agonie et dernier
mot du parti des _Seize_. Ce pesant crit tait bien en tout le
contre-pied de la _Satyre Mnippe_; des deux pamphlets, c'tait le
rival et le vaincu dans ce combat du frelon et de l'abeille. Mais M.
Bernard y voyait, non sans raison, un prcis historique trs-net de la
naissance, des progrs et des diffrentes pripties de la Ligue; il y
voyait, d'un coup d'oeil moins juste  mon sens, la ligne principale et
comme la grande route de l'histoire  ce moment; ce n'en tait plus au
contraire qu'un sentier escarp et perdu, qui menait au prcipice. En
gnral, l'diteur des _Procs-verbaux de 1593_ accordait  l'assemble
des tats de la Ligue un caractre _national_ et _incontest_, fait
pour surprendre ceux qui avaient t nourris de la vieille tradition
franaise. Les accusations de vnalit, qui sont restes attaches
aux noms des principaux meneurs, lui paraissaient _sans base_, faute
apparemment d'tre consignes aux procs-verbaux. Ces opinions de
l'diteur, qui se dcelaient dj dans l'introduction mise en tte du
Recueil, clatrent surtout dans un article critique fort rude qu'il
lana peu aprs[257] contre la _Satyre Mnippe_ et contre la _Notice_
qu'y avait jointe Charles Labitte.

[Note 255: Page 158.]

[Note 256: Page XXXIV.]

[Note 257: Dans la _Revue de la Province et de Paris_, 30 septembre
1842.]

Ce dernier, sans rpondre  ce qui lui tait personnel, reprit en
main la discussion et la mena vigoureusement dans un article de cette
_Revue_, intitul _Une Assemble parlementaire en 1593_[258]. Moi-mme,
longtemps proccup de cette question de la _Mnippe_, j'ai besoin
d'ajouter ici dans l'intrt de notre ami quelques raisons subsidiaires
qu'il et pu donner pour se dfendre. Le cas que je fais de M. Auguste
Bernard et l'autorit qu'il s'est acquise sur le sujet me serviront
d'excuse, si je me prends directement  son opinion, qui rallierait au
besoin plus d'un partisan. Et puis il s'agit de la _Mnippe_, du _roi
des pamphlets_, comme on l'a nomme; il s'agit de savoir si ce brillant
exploit de l'esprit franais a usurp son renom et sa victoire.

[Note 258: Livraison du 15 octobre 1842.]

Je ne puis m'empcher d'abord de remarquer l'espce de superstition
ou de pdanterie (on l'appellera comme on voudra) qui devient une des
manies de ce temps-ci: c'est de vouloir tout traiter et tout remettre
en question  l'aide de pices dites positives, de documents et de
procs-verbaux. En ralit pourtant, on a beau chercher  se le
dissimuler, plus on s'loigne des choses, et moins on en a connaissance,
j'entends la connaissance intime et vive; tous ces _je ne sais quoi_ que
les contemporains possdaient et qui composaient la vraie physionomie
s'vanouissent; on perd la tradition pour la lettre crite. On se met
alors  attacher une importance extrme, disproportionne,  certaines
pices matrielles que le hasard fait retrouver,  y croire d'une foi
robuste,  en tirer parti et  les taler avec une sorte de pdanterie
(c'est bien le mot); moins on en sait dsormais, et plus on a la
prtention d'y mieux voir. Je prie qu'on veuille bien ne pas se
mprendre sur ma pense et n'y rien lire de plus que je ne dis: ce ne
sont pas le moins du monde les estimables recherches en elles-mmes que
je viens blmer; personne au contraire ne les prise plus que moi quand
l'esprit s'y contient  son objet; je parle simplement des conclusions
exagres qu'on y rattache. Or, il n'y a qu'une manire de se tenir en
garde contre l'abus, c'est de faire toujours entrer la tradition pour
une grande part dans ses considrations, et de ne pas la supprimer d'un
trait sous prtexte qu'on n'a plus de moyen direct et matriel d'en
vrifier tous les lments. L'diteur des _Procs-verbaux de 1593_
s'tonne de ne pas les trouver d'accord avec la parodie de la _Satyre
Mnippe_: s'il s'attendait  cette conformit dans le sens rel et
lgal, il avait l une prvention par trop nave. La _Satyre Mnippe_
nous rend l'_esprit_ mme des tats, leur rle turbulent et burlesque;
elle simule une sorte de sance _idale_ qui les rsume tout entiers.
Certainement, cette sance-l, qu'Aristophane aurait volontiers signe
comme greffier, n'a pu tre relate au procs-verbal; il n'y a donc rien
de surprenant qu'on ne l'y trouve pas. Pour des sances plus prcises et
dfinies, ne sait-on pas d'ailleurs combien les procs-verbaux, en leur
enregistrement authentique et sous leur srieux impassible, ont une
manire d'tre inexacts et, dans un certain sens, de mentir? Assistez
 telle sance de la Chambre des dputs, ou coutez celui qui en sort
tout anim de l'esprit des orateurs et vous en exprimant l'motion,
les pripties, les jeux de scne, et puis lisez le lendemain le
procs-verbal de cette sance: cela fait-il l'effet d'tre la mme
chose? lequel des deux a menti?

Mais la _Satyre Mnippe_ ne vint qu'aprs les tats; elle ne parut
(sauf la petite brochure du _Catholicon_ qu'on met en tte et qui
a prcd en date), elle ne parut, objecte-t-on, qu'aussitt aprs
l'entre de Henri IV  Paris, aprs le 22 mars 1594; on achevait de
l'imprimer  Tours quand cette entre eut lieu, elle partit sur le
temps; ce fut une pice du _lendemain_, les hommes de la _Mnippe_ sont
des hommes du _lendemain_. Que dirait-on de quelqu'un qui viendrait
confondre _la Parisienne_ avec _la Marseillaise_? Et voil ce qu'on
a fait pourtant au profit du trop clbre pamphlet, lorsqu'on a
complaisamment rpt la phrase du prsident Hnault: Peut-tre la
_Satyre Mnippe_ ne fut gure moins utile  Henri IV que la bataille
d'Ivry; le ridicule a plus de force qu'on ne croit.

Je rsume les objections que M. Auguste Bernard opposait  Charles
Labitte. Sans entrer ici dans une discussion de dates qui avait dj t
trs-bien claircie par Vigneul-Marville, et que semblent avoir rgle
dfinitivement MM. Leber et Brunet, on peut rpondre sans hsiter:
Non, les hommes de la _Satyre Mnippe_ n'taient point des hommes du
lendemain[259], et cette oeuvre de leur part ne fut point une attaque
tardive, ni le coup de pied  ce qui tait  terre. Et d'abord il parat
constant, nonobstant chicanes, que le premier petit crit dont se
compose cette Satyre farcie (l'crit intitul _la Vertu du Catholicon_)
fut imprim rellement en 1593, avant la chute de la Ligue; il n'est pas
moins certain, pour peu qu'on veuille rflchir, que tous ces quatrains
railleurs, ces _plaisantes rimes_, ptres et complaintes, que la
_Mnippe_ porte avec elle, coururent imprimes ou manuscrites, et
durent tre placardes, colportes au temps mme des vnements qui y
sont tourns en ridicule. La _Satyre Mnippe_ ne fit que ramasser et
enchsser ces petites pices qui taient en circulation; elle rallia en
un gros ces troupes lgres qui avaient donn sparment.

[Note 259: Voir ce qui est dit dans la _Satyre_ mme, ou du moins dans
le _Discours de l'imprimeur_, contre les gens du lendemain: J'en vois
d'autres qui n'ont boug de leurs maisons et de leurs aises,  dchirer
le nom du roy et des princes du sang de France tant qu'ils ont pu, et
qui, ne pouvant plus rsister  la ncessit qui les pressoit, pour
avoir eu deux ou trois jours devant la rduction de leur ville quelque
bon soupir et sentiment de mieux faire, sont aujourd'hui nanmoins ceux
qui parlent plus haut, etc., etc.]

Il y a plus: je me suis amus  parcourir les historiens contemporains
et auteurs de mmoires, de Thou, d'Aubign, Cheverny, Le Grain[260]; tous,
au moment o ils parlent de la tenue des tats de 1593 et durant cette
tenue mme, mentionnent la _gaie satyre_ et _farce piquante_ qu'en
firent ces _bons et gentils esprits_ et ces _plumes gaillardes_,
l'honneur de la France. Je n'irai pas jusqu' conjecturer d'aprs cette
entire concordance qu'il y eut ds lors, et dans les dernire mois
de 1593, des copies manuscrites qui coururent (ce qui n'aurait rien
d'ailleurs que d'assez vraisemblable); j'admets tout  fait que, de la
part de ces historiens si bien informs, c'est l un lger anachronisme
rsultant d'une association d'ides involontaire. Qu'on conclure?
Si, quand l'imprim parut, tout le monde se rcria de la sorte avec
transport et adopta par acclamation l'amusante parodie comme vrit, en
l'antidatant lgrement et lui attribuant un effet rtroactif, c'est que
les honntes gens taient si las de ces horreurs et de ces calamits
prolonges, taient si heureux de retrouver exprim avec clat et
vigueur ce qu'ils pensaient et se disaient  l'oreille depuis longtemps,
qu'ils se prirent  n'en faire qu'un seul cho, en le reportant tant
soit peu en arrire par une confusion irrsistible: glorieux et lgitime
anachronisme, qui prouve d'autant plus pour l'effet moral de la
_Mnippe_. Les contemporains eux-mmes antidatent et font la faute:
quel plus bel hommage! Tout atteste que l'action de l'heureux pamphlet
fut immense sur l'opinion  travers la France encore souleve. Si de
nos jours,  propos d'un autre pamphlet royaliste bien diffrent, qui
n'exprimait que l'tincelante colre et les reprsailles d'un crivain
de gnie, un moment homme de parti avant d'tre l'homme de la
France,--si Louis XVIII pourtant a pu dire de la brochure intitule _De
Buonaparte et des Bourbons_, apparue sur la fin de mars 1814, qu'_elle
lui avait valu une arme_, Henri IV n'aurait-il pas pu dire plus
justement la mme chose de sa bonne Satyre nationale? La phrase du
prsident Hnault ne signifie que cela; c'est un de ces mots spirituels
qui rendent avec vivacit un rsultat et qui font aisment fortune en
France. On ne prend de tels mots au pied de la lettre que quand on y
met peu de bonne volont. En rsum, tous les procs-verbaux du monde
publis ou indits ne prouveront jamais: 1 que les tats de 1593
n'aient pas t la _Cour du roi Petaud_; 2 que la _Satyre Mnippe_
n'ait pas t bien et dment compare (toute proportion garde)  la
bataille d'Ivry, non pas si vous voulez  la troupe d'avant-garde, mais
 cette cavalerie qui, survenant toute frache le soir d'une victoire,
achve l'ennemi qui fuyait.

[Note 260: Voir de Thou, _Histoire_, livre CV, anne 1593;--d'Aubign,
_Histoire universelle_, tome III, livre III, chapitre 13;--Cheverny,
_Mmoires d'tat_,  l'anne 1593;--Le Grain, _Dcade_, mme anne.]

Au moment o Henri IV fit son entre en ce Paris longtemps rebelle,  ce
beau jour du printemps de 1594, il y eut un essaim de grosses abeilles
qui sortit on ne sait pas bien d'o, et peut-tre, comme on croit, d'un
coin de la Cit, d'auprs le jardin de M. le Premier Prsident; elles
marchaient et voletaient devant les lis[261], donnant au visage et dans
les yeux des ligueurs fuyards: ce fut la _Mnippe_ mme. Les lis alors
taient d'accord avec l'honneur et avec l'espoir de la France. Depuis,
quand ils mritrent d'tre rejets, un autre gros d'abeilles se vit,
qui piqua en sens inverse et les harcela longtemps avec gloire:  deux
sicles de distance, le rle national est le mme; la Mnippe et la
chanson de Branger sont deux soeurs.

[Note 261: Et si l'on trouvait que je vais bien loin, en appliquant
cette gracieuse image  une production quelque peu rabelaisienne, qu'on
se rappelle, entre autres, ce riant et beau passage: Le Roy que nous
demandons est dj fait par la nature, n au vrai parterre des fleurs de
lys de France, rejeton droit et verdoyant du tige de saint Louis. Ceux
qui parlent d'en faire un autre se trompent et ne sauroient en venir 
bout: on peut faire des sceptres et des couronnes, mais non pas des roys
pour les porter; on peut faire une maison, non pas un arbre ou un rameau
verd...]

Viendra-t-on maintenant nous prconiser le _Dialogue du Maheustre et du
Manant_, l'opposer rationnellement, comme on dit,  la _Mnippe_, lui
subordonner celle-ci, en insinuant qu'elle ne devrait reparatre qu' la
suite et dans le cortge de l'autre? En France, tant qu'il y aura du
bon sens, de telles normits ne se sauraient souffrir. Ce pamphlet du
_Maheustre_ et du _Manant_[262], trs-curieux  titre de renseignement
historique, est lourd, assommant, sans aucun sel. Le _Manant_ est un
ergoteur, un procureur fanatique comme Cruc; ce _Manant_ n'a rien du
vritable esprit franais, rien de notre paysan, de notre _Jacques
Bonhomme_, ni de notre _badaud_ de Paris malin et mobile. Il raisonne
avec une ide fixe, avec cette logique opinitre qui mne  l'absurde,
qui aboutirait en deux temps  l'Inquisition et  93. Il n'est, aprs
tout, que l'organe des Seize; ce pamphlet a tout l'air d'une vengeance
sournoise dcoche par les Seize _in extremis_ contre les faux frres
du parti et contre Mayenne. C'est comme qui dirait une apologie de la
portion la plus exagre et la plus _pure_ de la Commune de Paris, qui
aurait paru  la veille du 9 thermidor. En ce qui est du sentiment
dmocratique avanc dont on serait tent par moments de faire honneur 
l'auteur et  sa faction, prenez bien garde toutefois et ne vous y
fiez gure: il y a quelque chose qui falsifie  tout instant cette
inspiration de bon sens dmocratique, qui le renfonce dans le pass
et qui l'opprime, c'est l'ide catholique fanatique, l'ide
romaine-espagnole[263]. Non, dans l'ordre naturel, la _Satyre Mnippe_
ne saurait venir (comme parat le dsirer M. Bernard)  la queue du
_Maheustre_ et du _Manant_; ce _Manant_ reste une excentricit par
rapport  l'esprit de la France, tandis que la _Mnippe_ est bien au
coeur de cet esprit: c'est elle qui mne le triomphe.

[Note 262: Le _Maheustre_, ainsi nomm par une sorte de sobriquet,
reprsente l'homme d'armes ou le noble sans conviction bien profonde et
pass sous les drapeaux du roi de Navarre; le _manant_ reprsente le
franc paroissien de Paris, le ligueur-_ultra_, et qui serait, au besoin,
plus catholique que le pape.]

[Note 263: Voir notamment les pages 556, 557 (au tome III, dition
de la _Mnippe_ de Le Duchat, 1709), dans lesquelles quelques bonnes
vrits sur la noblesse sont contre-peses tout  ct par les plus
serviles soumissions au clerg: les unes ne s'y peuvent sparer des
autres.]

Quant aux noms des auteurs anonymes du gnreux pamphlet, M. Bernard ne
chercha pas moins querelle  notre ami, qui n'tait coupable que d'avoir
suivi, dans le partage des rles, les donnes constamment transmises,
et de s'y tre jou, comme on fait en lieu sr, avec quelque
complaisance.--Mais qui nous prouve que Pithou a rellement crit la
harangue de d'Aubray, que Passerat et Nicolas Rapin ont fait les vers,
que Florent Chrestien...? Oh! pour le coup, il y a le tmoignage
universel, la tradition consacre. Que si M. Auguste Bernard exige
absolument qu'on lui produise, aprs plus de deux sicles, un acte
notari et un procs-verbal authentique en faveur de ces noms, il peut
se flatter d'avoir gain de cause; mais, faute de ce certificat, auprs
de tous ceux qui entendent le mot pour rire, et qui savent encore saisir
au vol la voix de la Renomme, cette chose jadis rpute divine et
lgre, la gloire de Pithou, de Rapin et de Passerat, n'y perdra rien.

C'est assez insister sur ce principal pisode de la vie littraire de
notre ami. Ainsi Charles Labitte trouvait moyen vers le mme temps de
faire excursion jusque par del les sources mystiques de Dante, et de se
rabattre en pleine Beauce, au coeur de nos glbes gauloises. Pourtant
cette vie de Rennes, loin de Paris, et malgr tous les ddommagements
des amitis qu'il s'tait formes, cotait  ses gots; il ne tarda pas
 dsirer de nous revenir. Je trouve dans une lettre de lui, date des
derniers temps de son sjour  Rennes (fin de fvrier 1842) et adresse
 ce mme ami d'enfance, M. Jules Macqueron, un touchant tableau de sa
disposition intrieure. On en aimera la sincrit parfaite du ton, rien
d'exagr, une tristesse tempre, si j'ose dire, de bonne humeur et de
rsignation:  vingt-six ans, cette tristesse-l compte plus que bien
des violents dsespoirs  vingt. On n'y sera pas moins frapp des
nobles croyances qui subsistaient debout en lui, mme en ses jours
d'abattement:

    Quelques indulgentes et illustres amitis qui me restent fidles,
    crivait-il  son ami en songeant sans doute  MM. Villemain et
    Cousin qui lui tmoignaient un attachement vritable,--un peu de
    persvrance et d'amour des lettres, voil les lments de mon mince
    avenir. Quoi qu'il arrive d'ailleurs, mon cher Jules, mon ambition
    ne sera jamais due. Ce que j'en ai n'est pour moi qu'un moyen
    factice d'occuper les heures et de distraire le dgot de toutes
    choses par l'activit. Il y a un mot de Bossuet (ou de Fnelon) qui
    dit: L'homme s'agite, et Dieu le mne. Tout le secret de la
    vie est l; il faut s'tourdir par l'action. De jour en jour,
    d'ailleurs, j'ai moins la peur d'tre dtromp, et ma philosophie se
    fait toute seule. Je me suis aperu que le bonheur, comme il faut
    l'entendre, n'est autre chose, quand on n'en est plus aux idylles,
    que le parti pris de s'attendre  tout et de croire tout possible.
    La vie n'est qu'une auberge o il faut toujours avoir sa malle
    prte. Cette thorie, qui est triste au fond, n'altre en rien ma
    bonne humeur. Elle me donne le droit de ne plus croire qu' trs-peu
    de choses, de me lier aux ides plutt qu'aux hommes, de rire des
    sols, de mpriser les fripons de toute nuance, de me rfugier plus
    que jamais dans l'idale sphre du vrai, du beau, du bien, et
    d'avoir  coeur encore les bonnes, les vieilles, les excellentes
    amitis de quelques fidles. La beaut dans l'art, la moralit en
    politique, l'idalisme en philosophie, l'affection au foyer...,
    il n'y a rien aprs. Je ne donnerais pas une panse d' de tout le
    reste.

On voit qu'en faisant bon march de bien des choses et en jetant  la
mer une partie de son bagage, au moment o il entrait dans ce dtroit
de la seconde jeunesse, la noble nature de notre ami ne se dpouillait
pourtant qu'autant qu'il le fallait: il savait garder au moral le plus
essentiel du viatique.

M. Tissot, qui avait connu Charles Labitte chez M. de Pongerville et
qui, sans prjug d'cole, sachant aimer le talent et la jeunesse, avait
t gagn  cette vivacit gracieuse, lui mnagea un honorable motif de
retour et de sjour  Paris, en l'adoptant pour son supplant au Collge
de France. C'est dans cette position que Charles Labitte a pass les
deux ou trois dernires annes. Des fonctions si nouvelles le rejetrent
 l'instant dans l'tude de l'antiquit; et comme il ne faisait rien
 demi, comme il portait en toute veine son insatiable besoin de
recherches et de lectures compltes, il devint en trs-peu de temps un
rudit classique des plus distingus; mais s'tonnera-t-on que la vie se
consume  cette succession rapide de coups de collier imprvus, 
ces entres en campagne avant l'heure et  ces marches forces de
l'intelligence?

Que sera-ce si l'on ajoute qu'une fois prsent  Paris, il redevint le
plus utile et le plus frquent  cette _Revue_, la ressource habituelle
en toute rencontre, d'une plume toujours prte  chaque -propos,
innocemment malicieuse, et tout gaye et lgre au sortir des doctes
lucubrations?

Son ardeur d'application  l'antiquit et  la posie latine marque
l'heure de la maturit de son talent, et elle contribua sans nul doute
 la dterminer. Le gnie romain en particulier, grave et sobre, tait
bien propre, par son commerce,  perfectionner cette heureuse nature,
 l'affermir et  la contenir,  lui communiquer quelque chose de sa
trempe, et  lui imprimer de sa discipline. Dans les derniers temps
de son enseignement, Charles Labitte avait fini par triompher d'une
certaine timidit qui lui restait en prsence du public, et le succs,
de plus en plus sensible, qu'il recueillait autour de lui, l'excitait
dans cette voie o le conviaient d'ailleurs tant de srieux attraits. On
a imprim plusieurs des discours d'ouverture prononcs par lui, et dans
lesquels, pour le tour des ides et la forme de l'rudition, il semblait
d'abord marcher sur la trace de cet autre agrable matre M. Patin;
puis, bientt, par des articles approfondis sur des auteurs de son
choix, il dgagea sa propre originalit, il la porta dans ces sujets
anciens, en combinant, autant qu'il tait possible  cette distance, la
biographie et la critique, en poussant l'une en mille sens  travers
l'autre. Les rudits, en dfinitive, taient satisfaits, les gens
instruits trouvaient  y apprendre, et tout esprit srieux avait de
quoi s'y plaire; la conciliation tait  point. Les deux articles sur
_Varron_ et sur _Lucile_ [264] rsolvaient entirement la question
du genre; l'auteur n'avait plus qu' poursuivre et  en varier les
applications. Et que n'et-il pas fait en peu d'annes  travers ce
fonds, toujours renaissant, que n'en et-il pas tir avec son talent
dispos, sa facilit d'excursion et son abondance d'aperus? Ses
papiers nous rvlent l'tendue de ses plans; les titres seuls en sont
ingnieux, et attestent l'invention critique: il avait prpar un
article sur _les Femmes de la Comdie latine_, particulirement sur
celles de Trence, et un autre intitul _la Tristesse de Lucrce_. Ce
dernier projet nous touche surtout, en ce que notre ami s'y montre 
nous comme ayant sond plus avant qu'il ne lui semblait habituel les
dgots amers de la vie et le problme de la mort. Il voyait dans le
pote romain, non pas un aride reprsentant de l'picurisme, mais une
victime superbe de l'anxit: Fivre du gnie, disait-il, dsordonne,
mais gomtrique; ne vous y fiez pas: sous ces lignes svres, il y a du
trouble. Il disait encore: C'est le dernier cri de la posie du pass.
A la veille du Calvaire, elle prophtise le _oui_ par le _non_; elle
prouve le trouble, l'attente, le dsir d'une solution. C'est un Colomb
qui se noie avant d'arriver, ou plutt qui s'en retourne.--Ajax en
rvolte s'criait: _Je me sauverai malgr les Dieux_; et Lucrce: _Je
m'abmerai  l'insu des Dieux_. Il s'attachait, dans la lecture du
livre,  dessiner l'me du pote,  ressaisir les plaintes mues que le
philosophe mettait dans la bouche des adversaires, et qui trahissaient
peut-tre ses sentiments propres; il relevait avec soin les affections
et les expressions modernes, cet ennui qui revient souvent, ce
_veternus_, qui sera plus tard l'_acediu_ des solitaires chrtiens, le
mme qui engendrera,  certain jour, l'_tre invisible_ aprs lequel
courra Hamlet, et qui deviendra enfin la _mlancolie_ de Ren. Ce
suicide final qu'on raconte de Lucrce ne lui semblait peut-tre qu'un
retour d'accs d'un mal ancien: L'air d'autorit, crivait-il, ne
suffit pas  dguiser ses terreurs; voyez, il s'en revient ple
comme Dante; l'armure dguise mal l'motion du guerrier. Il croyait
discerner, sous cet athisme dogmatique, comme sous la foi de Pascal,
le dmon de la _peur_. Je n'oserais affirmer que toutes ces vues soient
parfaitement exactes et conformes  la ralit: en gnral, on est tent
de s'exagrer les angoisses des philosophes qui se passent des croyances
que nous avons; on les plaint souvent bien plus qu'ils ne sont
malheureux. Quiconque a travers, dans son existence intellectuelle,
l'une de ces phases d'incrdulit stoque et d'picurisme lev, sait 
quoi s'en tenir sur ces monstres que de loin on s'en figure. Si Lucrce
nous rend avec une saveur amre les angoisses des mortels, nul aussi n'a
peint plus fermement et plus firement que lui la majest sacre de la
nature, le calme et la srnit du sage;  ce titre auguste, le pieux
Virgile lui-mme, en un passage clbre, le proclame heureux: _Flix qui
potuit rerum_, etc... Quoi qu'il en soit cependant de l'nigme que le
pote nous propose, et si tant est qu'il y ait vraiment nigme dans son
oeuvre, c'tait aux expressions de trouble et de douleur que s'attachait
surtout notre ami; le livre III, o il est trait  fond de l'me
humaine et de la mort, avait attir particulirement son attention; dans
son exemplaire, chaque trait saillant des admirables peintures de la
fin est surcharg de coups de crayon et de notes marginales, et il
s'arrtait avec rflexion sur cette dernire et fatale pense, comme
devant l'invitable perspective: Que nous ayons vcu peu de jours, ou
que nous ayons pouss au del d'un sicle, une fois morts, nous n'en
sommes pas moins morts pour une ternit; et celui-l ne sera pas couch
moins longtemps dsormais, qui a termin sa vie aujourd'hui mme, et
celui qui est tomb depuis bien des mois et bien des ans:

  Mors aeterna tamen nihilominus illa manebit;
  Nec minus ille diu jam non erit, ex hodierno
  Lumine qui finem vita fecit, et ille
  Mensibus atque annis qui multis occidit ante.

[Note 264: Livraisons de la _Revue_ du 1er aot et du 1er octobre
1845.]

Notre ami tait donc en train d'attacher ses travaux  des sujets et 
des noms dj prouvs, et les moins prissables de tous sur cette terre
fragile; il voguait  plein courant dans la vie de l'intelligence;
des penses plus douces de coeur et d'avenir s'y ajoutaient tout bas,
lorsque tout d'un coup il fut saisi d'une indisposition violente, sans
sige local bien dtermin, et c'est alors, durant une fivre orageuse,
qu'en deux jours, sans que la science et l'amiti consternes pussent se
rendre compte ni avoir prvu, sans aucune cause apprciable suffisante,
la vie subitement lui fit faute; et le vendredi 19 septembre 1845, vers
six heures du soir, il tait mort quand il ne semblait qu'endormi.

Il est mort, s'criait Pline en pleurant un de ses jeunes amis[265], et
ce qui n'est pas seulement triste, mais lamentable, il est mort loin
d'un frre bien-aim, loin d'une mre, loin des siens... _procul a
paire amantissimo, procul a matre_... Que n'et-il pas atteint, si ses
qualits heureuses eussent achev de mrir! De quel amour ne brlait-il
pas pour les lettres! que n'avait-il pas lu! combien n'a-t-il pas
crit! _Quo Me studiorum amore flagrabat! quantum legit! quantum
etiam scripsit! Toutes ces paroles ne sont que rigoureusement justes
appliques  Charles Labitte, et celles-ci le sont encore[266], que je
dtourne  peine: Fidle  la tradition, reconnaissant des ans et
mme des matres (pour mieux le devenir  son tour), qu'il ressemblait
peu  nos autres jeunes gens! Ceux-ci savent tout du premier jour, ils
ne reconnaissent personne, ils sont  eux-mmes leur propre autorit:
_statim sapiunt, statim sciunt omnia,... ipsi sibi exempla sunt_; tel
n'tait point Avitus... Nous pourrions continuer ainsi avec les paroles
du plus ingnieux des anciens bien mieux qu'avec les ntres, montrer
cette ambition honorable que poursuivait notre ami, non point l'_dilit_
comme Julius Avitus, mais la pure gloire littraire qu'il avait tout
fait pour mriter, et dont il tait sur le point d'tre investi... _et
honor quem meruit tantum_. Pourtant nous nous garderions d'ajouter que
tous ces fruits de tant d'esprance s'en sont alls avec lui, _quae nunc
omnia cum ipso si ne fructu posteritatis aruerunt_. Non, tout de lui ne
prira point; quelques-uns de ses crits laisseront trace et marqueront
son passage. Oh! que du moins les Lettres qu'il a tant aimes le
sauvent! Et tchons nous-mmes, nous qui l'avons si bien connu, de les
cultiver assez pour mriter d'arriver jusqu'au rivage, et pour y dposer
en lieu sr ce que nous portons de plus cher avec nous, la mmoire de
l'ami mort dans la traverse et enseveli  bord du navire!

1er mai 1846.

[Note 265: Lettre XI du livre V.]

[Note 266: Lettre XXIII du livre VIII.]




RCEPTION DE M. LE Cte ALFRED DE VIGNY
 L'ACADMIE FRANAISE.

M. TIENNE.

C'est Patru, on le sait, qui le premier introduisit  l'Acadmie la mode
du discours de rception. Il s'avisa,  son entre (1640), d'adresser un
si beau remercment  la Compagnie, qu'on obligea tous ceux qui furent
reus depuis d'en faire autant. Toutefois ces rceptions n'taient point
publiques; les compliments n'avaient lieu qu' huis clos, et il se
faisait ainsi bien des frais d'esprit et d'loquence en pure perte. Ce
fut Charles Perrault, beaucoup plus tard, qui fit faire le second pas et
qui dcida la publicit: Le jour de ma rception (1671), dit-il en ses
agrables _Mmoires_, je fis une harangue dont la Compagnie tmoigna
tre fort satisfaite, et j'eus lieu de croire que ses louanges toient
sincres. Je leur dis alors que, mon discours leur ayant fait quelque
plaisir, il auroit fait plaisir  toute la terre, si elle avoit pu
m'entendre; qu'il me sembloit qu'il ne seroit pas mal  propos que
l'Acadmie ouvrt ses portes aux jours de rception, et qu'elle se ft
voir dans ces sortes de crmonies lorsqu'elle est pare... Ce que je
dis parut raisonnable, _et d'ailleurs la plupart s'imaginrent que cette
pense m'avoit t inspire par M. Colbert[267]_; ainsi tout le monde s'y
rangea. Le premier acadmicien qu'on reut aprs lui et qu'on reut
en public (janvier 1673) fut Flchier, digne d'une telle inauguration.
Perrault, qui mettait les modernes si fort au-dessus des anciens,
comptait parmi les plus beaux avantages de son sicle cette crmonie
acadmique, dont il tait le premier auteur. On peut assurer, dit-il,
que l'Acadmie changea de face  ce moment; de peu connue qu'elle toit,
elle devint si clbre, qu'elle faisoit le sujet des conversations
ordinaires.--Perrault, en effet, avait bien vu; cet homme d'esprit et
d'invention, ce bras droit de M. Colbert, qui jugeait si mal Homre et
Pindare, entendait le moderne  merveille; il avait le sentiment de son
temps et de ce qui pouvait l'intresser; il trouva l une veine bien
franaise, qui n'est pas puise aprs deux sicles; on lui dut un genre
de spectacle de plus, un des mieux faits pour une nation comme la ntre,
et l'on a pu dire sans raillerie que, si les Grecs avaient les Jeux
olympiques et si les Espagnols ont les combats de taureaux, la socit
franaise a les rceptions acadmiques.

[Note 267: Perrault tait prs de lui comme premier commis.]

Les discours de rception se ressentirent de la publicit ds le premier
jour: Mais j'lve ma voix insensiblement, disait Flchier, et je sens
qu'anim par votre prsence, par le sujet de mon discours (_l'loge de
Louis XIV_), par la majest de ce lieu (_le Louvre_), j'entreprends de
dire foiblement ce que vous avez dit, ce que vous direz avec tant
de force... Ds ce moment, le ton ne baissa plus; la dimension du
remercment se contint pourtant dans d'assez justes limites, et la
harangue, durant bien des annes, ne passa gure la demi-heure. Le
fameux discours de Buffon lui-mme, qui fut une sorte d'innovation
par la nature du sujet, n'excda en rien les bornes habituelles.
On commenait vers la fin du sicle  viser  l'heure. M. Daunou
remarquait,  propos du discours de rception de Rulhire, que,
succdant  l'abb de Boismont, il avait voulu donner  son morceau
une tendue  peu prs gale  celle d'un sermon de cet abb. Garat,
recevant Parny, parut long dans un discours de trois quarts d'heure.
Mais, de nos jours, les barrires trop troites ont d cder; les usages
de la tribune ont gagn insensiblement, et l'on s'est donn carrire. En
mme temps que les compliments au cardinal de Richelieu, au chancelier
Sguier et  Louis XIV, s'en sont alls avec tant d'autres choses, le
fond des discours s'est mieux dessin: celui du rcipiendaire est devenu
plus simple (plus simple de fond, sinon de ton); aprs le compliment
de dbut et la rvrence d'usage, le nouvel lu n'a qu' raconter et
 louer son prdcesseur. Quant  la rponse du directeur, elle est
double: il reoit, apprcie et loue avec plus ou moins d'effusion
l'acadmicien nouveau, et il clbre l'ancien. En devenant plus simples
dans leur sujet, les discours sont aussi devenus plus longs; les
hors-d'oeuvre, au besoin, n'y ont pas manqu: l'Empire et l'Empereur ont
pourvu aux effets oratoires, comme prcdemment avait fait Louis XIV;
le plus souvent mme, on n'a pu les viter, et la biographie des hommes
politiques ou littraires est venue, bon gr, mal gr, se mler  ce
cadre immense. 'a t tout naturellement le cas aujourd'hui dans cette
sance, l'une des plus remplies et des plus neuves qu'ait jusqu'ici
offertes l'Acadmie franaise  la curiosit d'un public choisi; M. le
comte Mol devait recevoir M. le comte Alfred de Vigny, lequel venait
remplacer M. tienne. On avait l, par le seul hasard des noms, tous les
genres de diversit et de contraste dans la mesure qui est faite pour
composer le piquant et l'intrt. La sance promettait certainement
beaucoup; elle a tenu tout ce qu'elle promettait.

Par suite de la loi de progrs que nous avons signale tout  l'heure,
le discours de rception du nouvel acadmicien se trouve tre le plus
long qui ait jamais t prononc  l'Acadmie jusqu' ce jour. Est-il
besoin d'ajouter aussitt qu'il a bien d'autres avantages? On sait les
hautes qualits de M. de Vigny, son lvation naturelle d'essor, son
lgance invitable d'expression, ce culte de l'art qu'il porte en
chacune de ses conceptions, qu'il garde jusque dans les moindres dtails
de ses penses, et qui ne lui permet, pour ainsi dire, de se dtacher
d'aucune avant de l'avoir revtue de ses plus beaux voiles et d'avoir
arrang au voile chaque pli. Ds le dbut de son discours, il a trac
dans une double peinture, pleine de magnificence, le caractre des
deux familles, et comme des deux races, dans lesquelles il range et
auxquelles il ramne l'infinie varit des esprits: la premire, celle
de tous les penseurs, contemplateurs ou songeurs solitaires, de tous
les amants et chercheurs de l'idal, philosophes ou potes; la seconde,
celle des hommes d'action, des hommes positifs et pratiques, soit
politiques, soit littraires, des esprits critiques et applicables, de
ceux qui visent  l'influence et  l'empire du moment, et qu'il embrasse
sous le titre gnral d'_improvisateurs_. Cette dernire classe m'a
paru fort largie, je l'avoue, et dans des limites prodigieusement
flottantes, puisqu'elle comprendrait, selon l'auteur, tant d'espces
diverses, depuis le grand politique jusqu'au journaliste spirituel,
depuis le cardinal de Richelieu jusqu' M. tienne; mais certainement,
lorsqu'il retraait les caractres de la premire famille, et  mesure
qu'il en dpeignait  nos regards le type accompli, on sentait combien
M. de Vigny parlait de choses  lui familires et prsentes, combien,
plus que jamais, il tenait par essence et par choix  ce noble genre,
et  quel point, si j'ose ainsi parler, l'auteur d'_loa_ tait de la
maison quand il rvlait les beauts du sanctuaire.

M. tienne, lui, n'tait pas du tout du sanctuaire, et une illusion de
son ingnieux pangyriste a t,  un certain moment, d'essayer de
l'y rattacher, ou, lors mme qu'il le rangeait dfinitivement dans la
seconde classe, d'employer  le peindre des couleurs encore empruntes 
la sphre idale et qui ressemblent trop  des rayons. Pindare, ayant
 clbrer je ne sais lequel de ses hros, s'criait au dbut: Je te
frappe de mes couronnes et je t'arrose de mes hymnes... Quand le hros
est tout  fait inconnu, le pote peut, jusqu' un certain point, faire
de la sorte, il n'a gure  craindre d'tre dmenti; mais quand
il s'agit d'un acadmicien d'hier, d'un auteur de comdies et
d'opras-comiques auxquels chacun a pu assister, d'un rdacteur de
journal qu'on lisait chaque matin, il y a ncessit, mme pour le
pote, de condescendre  une biographie plus simple, plus relle, et de
rattacher de temps en temps aux choses leur vrai nom. Cette ncessit,
cette convenance, qui est  la porte de moindres esprits, devient
quelquefois une difficult pour des talents suprieurs beaucoup plus
faits  d'autres rgions. On a dit de Montesquieu qu'on s'apercevait
bien que l'aigle tait mal  l'aise dans les bosquets de Gnide: nous
sera-t-il permis de dire que l'auteur d'_loa_ a souvent d tre fort
empch en voulant dployer ses ailes de cygne dans la biographie de
l'auteur de _Joconde_ et des _Deux Gendres_? De l bien des contrastes
singuliers, des transpositions de tons, et tout un portrait de
fantaisie. Nous avons beaucoup relu M. tienne dans ces derniers temps;
nous en parlerons trs-brivement en le montrant tel qu'il nous parat
avoir rellement t.

Il possdait, dit M. de Vigny, une qualit bien rare, et que Mazarin
exigeait de ceux qu'il employait: _il tait heureux_. C'est l un trait
juste, et nous nous htons de le saisir. Oui, M. tienne tait heureux;
il avait l'humeur facile, le talent facile, la plume aise, une sorte
d'lgance courante et qui ne se cherche pas. On a beaucoup parl de la
littrature de _l'Empire_, et on range sous ce nom bien des crivains
qui ne s'y rapportent qu' peu prs: M. tienne en est peut-tre le
reprsentant le plus net et le mieux dfini. Il a exactement commenc
avec ce rgime, il l'a servi officiellement, il y a fleuri, et s'il
s'est trs-bien conserv sous le suivant et durant les belles annes du
libralisme, il a toujours gard son premier pli. N en 1778 dans la
Haute-Marne, venu  Paris sous le Directoire, il tait de cette jeunesse
qui n'avait dj plus les flammes premires, et qui, tout en faisant ses
gaiets, attendait le mot d'ordre qui ne manqua pas. Attach de bonne
heure  Maret, duc de Bassano, il prtait sa plume  ce premier commis
de l'Empereur, en mme temps qu'il amusait le public par ses jolies
pices; de ce nombre, le petit acte de _Brueys et Palaprat_, en vers,
dnota une intention littraire assez distingue (1807). Le succs
prodigieux de l'opra-ferie de _Cendrillon_ tenait encore la curiosit
en veil, lorsqu'on annona quelques mois aprs (aot 1810) la
reprsentation des _Deux Gendres_, l'une de ces pices en cinq actes et
en vers qui,  cette poque propice, taient des solennits attendues
et faisaient les beaux jours du Thtre-Franais. La russite des _Deux
Gendres_ mit le comble  la renomme de M. tienne; l'attention publique
au dedans n'tait alors distraite par rien, et les journaux n'avaient
le champ libre que sur ces choses du thtre.  ce court lendemain du
mariage de l'Empereur et dans les deux annes de silence qui prcdrent
la dernire grande guerre, il y eut l, en France, autour de M. tienne,
une vogue littraire des plus animes, et finalement une mle des plus
curieuses et des plus propres  faire connatre l'esprit du moment. Reu
 l'Acadmie franaise en novembre 1811,  l'ge de trente-trois ans;
dans l'intime faveur des ministres Bassano et Rovigo; rdacteur en chef
officiel du _Journal de l'Empire_, remplissant la scne franaise et
celle de l'Opra-Comique par la varit de ses succs, connu d'ailleurs
encore par les joyeux soupers du _Caveau_ et par des habitudes
lgrement picuriennes, on se demandait quel tait l'avenir de ce
_jeune homme_ brillant, au front repos, au teint vermeil; s'il n'tait
(comme quelques-uns le disaient) que le plus fcond et le plus facile
des paresseux, un enfant de Favart; s'il ne faisait que prluder  des
oeuvres dramatiques plus mres, et o il s'arrterait dans ces routes
diverses qu'il semblait parcourir sans effort. Le temps d'arrt n'tait
pas loin. M. tienne devait  son bonheur mme d'avoir des envieux
et des ennemis: le bruit se rpandit que la pice des _Deux Gendres_
n'tait pas de lui, ou du moins qu'il avait eu pour la composer des
secours tout particuliers, une ancienne comdie en vers. On exhuma
_Conaxa_; c'tait le titre de la pice qui avait, disait-on, servi de
matire et d'toffe aux _Deux Gendres_. Ce que cette dcouverte
excita de curiosit, ce que cette querelle enfanta de brochures,
d'explications, de rvlations pour et contre, ne saurait se comprendre
que lorsqu'on a parcouru le dossier dsormais enseveli; on en ferait
un joli chapitre qui s'intitulerait bien: _Un pisode littraire sous
l'Empire_. Cette querelle et l'importance exagre qu'elle acquit
aussitt est une des plus grandes preuves, en effet, du dsoeuvrement de
l'esprit public  une poque o il tait sevr de tout solide aliment.
C'est bien le cas de dire que les objets se boursouflent dans le vide.
La discussion se prenait o elle pouvait.

Entre les innombrables brochures publies alors, quatre pices
principales suffisent pour clairer l'opinion et fixer le jugement: 1
la _prface_ explicative que M. tienne mit en tte de la quatrime
dition des _Deux Gendres_; 2 la _Fin du procs_ des DEUX GENDRES,
crite en faveur de M. tienne, par Hoffman; 3 et 4 les deux
plaidoiries adverses de Lebrun-Tossa, intitules _Mes Rvlations_ et
_Supplment  mes Rvlations_. Toutes grossires et sans got, toutes
rebutantes que se trouvent ces dernires pices, elles ne sont pas
autant  mpriser qu'on est tenu de le faire paratre dans un loge
public. Il rsulte clairement du dbat que M. tienne avait reu de M.
Lebrun-Tossa, son ami alors et son collaborateur en perspective, non pas
_un projet de canevas_, mais une vritable pice en trois actes et en
vers, presque semblable en tout  celle qui est imprime sous le titre
de _Conaxa_, et qu'il en tira, comme c'est le droit et l'usage de tout
pote dramatique admis  reprendre son bien o il le trouve, une comdie
en cinq actes et en vers, approprie aux moeurs et au got de 1810,
marque  neuf par les caractres de l'ambitieux et du philanthrope, et
qui mrita son succs. Le seul tort de M. tienne fut de ne pas avouer
tout franchement la nature de ce secours qu'il avait reu, et de compter
sur la discrtion de Lebrun-Tossa, dont l'amour-propre tait mis en jeu:
Quoi! s'criait celui-ci dans un apologue assez plaisant, vous ne me
devez qu'_un projet de canevas_ (le mot est bien trouv), c'est--dire
_un chantillon d'chantillon_, tandis que c'est _trois aunes de bon
drap d'Elbeuf_ que je vous ai donnes! Je rsume en ces quelques mots
ce qui se noie chez lui dans un flot interminable de digressions et
d'injures.

Le coup cependant tait port; la facult d'invention devenait suspecte
et douteuse chez M. tienne; il essaya, en 1813, de poursuivre sa voie
dans la comdie de l'_Intrigante_, qui n'eut que peu de reprsentations,
et que quelques vers susceptibles d'allusions firent interrompre. Il
nous est impossible, nous l'avouons, d'attacher  cette pice le sens
profond et grave que M. de Vigny y a dcouvert. Il parle du _grand
cri_ qui s'leva dans Paris  cette occasion: nous qui, en qualit de
critique, avons l'oreille aux coutes, nous n'avons nulle part recueilli
l'cho de ce grand cri. M. Mol a lui-mme d rabattre nergiquement
ce qu'il y a d'exagr en certain tableau d'une reprsentation 
Saint-Cloud, dans laquelle il se serait pass des choses formidables,
des choses qui rappelleraient quasi le festin de Balthasar. Tout cela
rentre dans le coloris fabuleux. Le peintre, en voyant ainsi, tenait
 la main la lampe merveilleuse. Littrairement, cette pice de
_l'Intrigante_ nous parat faible, trs-faible; et ici, aprs avoir relu
celle des _Deux Gendres_ infiniment suprieure, aprs nous tre report
encore aux autres productions dramatiques de M. tienne, nous sommes
plus que jamais frapp du ct dfectueux qui compromet l'avenir de
toutes, mme de celle qui est rpute  bon droit son chef-d'oeuvre.
Le langage de M. tienne, quand il parle en vers, est facile, coulant,
lgant, comme on dit, mais d'une lgance qui, sauf quelques vers
heureux[268], devient et demeure aisment commune. Ce manque habituel de
vitalit dans le style, ce nant de l'expression a beau se dguiser  la
reprsentation sous le jeu agrable des scnes, il clate tout entier 
la lecture. Le faible ou le commun, qui se retrouve si vite au del
de la premire couche chez cet auteur spirituel, a t, en gnral,
l'cueil de la littrature de son moment. Que d'efforts il a fallu pour
s'en loigner et remettre le navire dans d'autres eaux! Il n'a pas suffi
pour cela de faire force de rames, on a d employer les machines et les
systmes. Doctrinaires et romantiques y ont travaill  l'envi; ils y
ont russi, on n'en saurait douter, mais non pas sans quelque fatigue
videmment, ni sans quelques accrocs  ce qu'on appelait l'esprit
franais. Je faisais plus d'une de ces rflexions,  part moi, durant ce
riche discours tout sem et comme tissu de posie, et je me demandais
tout bas, par exemple, ce que penserait l'lgance un peu efface
du dfunt en s'entendant louer par l'lgance si tranche de son
successeur.

[Note 268: On en a retenu et l'on en cite encore quelques-uns dans
_les Deux Gendres_:

  Ceux qui dnent chez moi ne sont pas mes amis...;

et  propos d'un crit du gendre philanthrope:

  Vous y plaignez le sort des ngres de l'Afrique,
  Et vous ne pouvez pas garder un domestique...

On pourrait ainsi en glaner un certain nombre encore dans _les Deux
Gendres_, presque pas un dans _l'Intrigante_.]

La chute de l'Empire coupa court, ou  peu prs,  la carrire
dramatique de M. tienne; la Restauration le fit publiciste libral 
la _Minerve_ et au _Constitutionnel_. La premire formation du parti
libral serait piquante  tudier de prs, et, dans ce parti naissant,
nul personnage ne prterait mieux  l'observation que lui. D'anciens
amis de Fouch ou de Rovigo, des bonapartistes mcontents, en se mlant
 d'autres nuances, devinrent subitement les meneurs et, je n'hsite pas
 le croire, les organes sincres d'une opinion publique qui les prit au
srieux et  laquelle ils sont rests fidles. Mais, au dbut, c'tait
assez singulier: quand ils attaquaient le ministre Richelieu comme
trop peu libral, ceux qui connaissaient les masques avaient droit de
sourire. Dans la premire de ses _Lettres sur Paris_[269], M. tienne
s'criait: Il est des hommes qui voudraient garder, sous une monarchie
constitutionnelle, des institutions cres pour un gouvernement absolu.
Insenss, qui croient pouvoir allier la justice et l'arbitraire, le
despotisme et la libert! Ils sont aussi draisonnables qu'un architecte
qui, voulant changer une prison en maison de plaisance, se bornerait 
refaire la faade de l'difice, et qui conserverait les cachots
dans l'intrieur du btiment. Ne dirait-on pas que quelques annes
auparavant, au plus beau temps de son crdit et de sa faveur, quand il
sigeait en son cabinet du ministre, M. tienne tait dans une prison?
Ne pressons pas trop ces contrastes; lui-mme il eut le tact d'apporter
du mnagement et de la forme jusque dans son opposition, et, malgr
l'odieuse radiation personnelle qui aurait pu l'irriter, sa tactique
bien conduite sut toujours modrer la vivacit par le sang-froid et par
des habitudes de tenue. Ses _Lettres sur Paris_ eurent un grand, un
rapide succs; ce fut son dernier feu de talent et de jeunesse; depuis
ce temps, M. tienne vcut un peu l-dessus, et,  part les rdactions
d'adresse  la Chambre dans les annes qui suivirent 1830, on ne
rattache plus son nom  aucun crit bien distinct. Il rdigeait _le
Constitutionnel_, et se laissa vivre de ce train d'improvisation facile
et de paresse occupe qui semble avoir t le fond de ses gots et de sa
nature. Dans son insouciance d'homme qui savait la vie et qui n'aspirait
pas  la gloire, il n'a pas mme pris le soin de recueillir ses Oeuvres
parses et de dire: _Me voil_,  ceux qui viendront aprs[270]. Cet
avenir, tel qu'il le jugeait, devait d'ailleurs avoir pour lui peu
de charmes. M. Mol a relev chez M. de Vigny un mot qui semblerait
indiquer, de la part de M. tienne, une sorte de concession faite en
dernier lieu aux ides littraires nouvelles. M. tienne n'en fit
aucune, en effet, ni aux ides, ni aux individus; si quelque chose
mme put troubler la philosophie de son humeur, ce fut l'approche et
l'avnement de certains noms qui ne lui agraient en rien; l'antipathie
qu'il avait pour eux serait alle jusqu' l'animosit, s'il avait pu
prendre sur lui de har. On lui rend aujourd'hui plus de justice qu'il
n'en rendait: il eut des talents divers dont la runion n'est jamais
commune; jeune, il contribua pour sa bonne part aux gracieux plaisirs de
son temps; plus tard, s'armant d'une plume habile en prose, il fut utile
 une cause sense, et il reste aprs tout l'homme le plus distingu de
son groupe littraire et politique.

[Note 269: _La Minerve_, tome Ier, page 82.]

[Note 270: La famille de M. tienne s'est occupe depuis de publier le
recueil de ses principales Oeuvres.]

En esquissant sous ces traits l'ide que je me fais de M. tienne, j'ai
assez indiqu les points sur lesquels je me spare, comme critique, des
apprciations de M de Vigny. Je sais tout ce que permet ou ce qu'exige
le genre du discours acadmique, mme avec la sorte de libert honnte
qu'il comporte aujourd'hui: aussi n'est-ce point d'avoir trop lou son
prdcesseur que je ferai ici un reproche  l'orateur-pote; mais je
trouve qu'il l'a par endroits lou autrement que de raison, qu'il l'a
lou  ct et au-dessus, pour ainsi dire, et qu'il l'a, en un mot,
transfigur. Son lvation, encore une fois, l'a tromp; sa haute
fantaisie a prt des lueurs  un sujet tout rel; c'est un bel
inconvnient pour M. de Vigny de ne pouvoir,  aucun instant, se sparer
de cette posie dont il fut un des premiers lvites, et dont il est
apparu hier aux yeux de tous comme le pontife fidle, inaltrable. Cet
inconvnient (car c'en est un) a t assez rachet, dans ce discours
mme, par la richesse des penses, par le prcieux du tissu et tant de
magnificence en plus d'un dveloppement.

M. le comte Mol a rpondu au rcipiendaire avec la mme franchise que
celui-ci avait mise dans l'expos de ses doctrines. C'est un usage qui
s'introduit  l'Acadmie, et que, dans cette mesure, nous ne saurions
qu'approuver. Une contradiction polie, tempre de marques sincres
d'estime, est encore un hommage: n'est-ce pas reconnatre qu'on a en
face de soi une conviction srieuse,  laquelle on sent le besoin
d'opposer la sienne? Notre sicle n'est plus celui des fades
compliments; la vie publique aguerrit aux contradictions, elle y
aguerrit mme trop: qu' l'Acadmie du moins l'urbanit prside, comme
nous venons de le voir,  ces oppositions ncessaires, et tout sera
bien. Les peaux les plus tendres (et quelles peaux plus tendres que les
pidermes de potes!) finiront peut-tre par s'y acclimater.

Il y a toujours beaucoup d'intrt, selon moi,  voir un bon esprit, un
esprit judicieux, aborder un sujet qu'on croit connatre  fond, et qui
est nouveau pour lui. Sur ce sujet qui nous semble de notre ressort et
de notre mtier, et sur lequel,  force d'y avoir repass, il nous est
impossible dsormais de retrouver notre premire impression, soyez sr
que cet esprit bien fait, nourri dans d'autres habitudes, longtemps
exerc dans d'autres matires, trouvera du premier coup d'oeil quelque
chose de neuf et d'imprvu qu'il sera utile d'entendre, surtout quand
ce bon esprit, comme dans le cas prsent, est  la fois un esprit
trs-dlicat et trs-fin.

Ce qu'il trouvera, ce ne sera pas sans doute ce que nous savons dj
sur la faon et sur l'artifice du livre, sur ces tudes de l'atelier si
utiles toujours, sur ces secrets de la forme qui tiennent aussi  la
pense: il est bien possible qu'il glisse sur ces choses, et il est
probable qu'il en laissera de ct plusieurs; mais sur le fond mme,
sur l'effet de l'ensemble, sur le rapport essentiel entre l'art et la
vrit, sur le point de jonction de la posie et de l'histoire, de
l'imagination et du bon sens, c'est l qu'il y a profit de l'entendre,
de saisir son impression directe, son sentiment non absorb par les
dtails et non corrompu par les charmes de l'excution; et s'il s'agit
en particulier de personnages historiques clbres, de grands ministres
ou de grands monarques que le pote a voulu peindre, et si le bon esprit
judicieux et fin dont nous parlons a vu de prs quelques-uns de ces
personnages mmes, s'il a vcu dans leur familiarit, s'il sait par sa
propre exprience ce que c'est que l'homme d'tat vritable et quelles
qualits au fond sont ncessaires  ce rle que dans l'antiquit les
Platon et les Homre n'avaient garde de dnigrer, ne pourra-t-il point
en quelques paroles simples et saines redonner le ton, remettre dans le
vrai, dissiper la fantasmagorie et le rve, beaucoup plus aisment et
avec plus d'autorit que ne le pourraient de purs gens de lettres entre
eux?

Et c'est pourquoi je voudrais que les minents potes, sans cesser de
l'tre, tissent plus de frais que je ne leur en vois faire parfois
pour mriter le suffrage de ce que j'appelle les _bons esprits_. Trop
souvent, je le sais, la posie dans sa forme directe, et  l'tat de
vers, trouve peu d'accs et a peu de chances favorables auprs d'hommes
mrs, occups d'affaires et partis de points de vue diffrents.
Aussi n'est-ce point de la sorte que je l'entends: gardons nos vers,
gardons-les pour le public, laissons-leur faire leur chemin d'eux-mmes;
qu'ils aillent, s'il se peut,  la jeunesse; qu'ils tchent quelque
temps encore de paratre jeunes  l'oreille et au coeur de ces
gnrations rapides que chaque jour amne et qui nous ont dj
remplacs. Mais sur les autres sujets un peu mixtes et par les autres
oeuvres qui atteignent les bons esprits dont je parle, dans ces matires
qui sont communes  tous ceux qui pensent, et o ces hommes de sens et
de got sont les excellents juges, prouvons-leur aussi que, tout potes
que nous sommes, nous voyons juste et nous pensons vrai: c'est la
meilleure manire, ce me semble, de faire honneur auprs d'eux  la
posie, et de lui concilier des respects; c'est une manire indirecte et
plus sre que de rester potes jusqu'au bout des dents, et de venir 
toute extrmit soutenir que _nos vers sont fort bons_. Ainsi l'homme
d'imagination plaidera sa cause sans dployer ses cahiers, et il vitera
le reproche le plus sensible  tout ami de l'idal, celui d'tre tax de
rve et de chimre.

Mais je m'loigne, et le discours de M. Mol, o rien n'est hors
d'oeuvre, me rappelle  cette sance de tout  l'heure, qui avait
commenc par tre des plus belles et qui a fini par tre des plus
intressantes. On dfinirait bien ce discours en disant qu'il n'a
t qu'un enchanement de convenances et une suite d'-propos. Les
applaudissements du public l'ont assez prouv. Le directeur de
l'Acadmie a laiss tomber au dbut quelques paroles de douleur et de
respect sur la tombe de M. Royer-Collard. sur cette tombe qui semble
avoir voulu se drober  nos hommages; puis il est entr dans
son sujet. M. tienne nous a t montr ds l'abord tel qu'on le
connaissait, un peu embelli peut-tre dans sa personne, selon les lois
de la perspective oratoire, mais justement class  titre d'esprit comme
un lve de Voltaire. Puis sont venues les rectifications: M. Mol les
a faites avec nettet, avec vigueur, et d'un ton o la conviction tait
appuye par l'estime. Non, l'excs mme du despotisme imprial n'amena
point cette fuite panique des _familles franaises_ dont avait parl
le pote  propos de _l'Intrigante_; non, les familles nobles ne
redoutaient point tant alors le contact avec le rgime imprial, et trop
souvent on les vit solliciter et ambitionner de servir celui qu'elles
hassaient dj. M. Mol n'a point dit tout, il s'est born  remettre
dans le vrai jour. Ce n'est point, en effet, par des traits isols et
pousss  l'extrme que se peignent des poques tout entires; il faut
de l'espace, des nuances, et considrer tous les aspects. Peu s'en tait
fallu que, dans le discours du rcipiendaire, M. tienne,  propos
toujours de cette _Intrigante_ si singulirement agrandie, ne ft
prsent comme un hros et un martyr d'indpendance, comme un _frondeur_
de l'Empire, comme un audacieux qui exposait ses places: M. Mol a fait
remarquer qu'heureusement, d'aprs M. de Vigny lui-mme, _il n'en perdit
aucune_, et que lorsqu'on 1814 il refusa de livrer sa pice  ceux qui
voulaient s'en faire une arme contre le prisonnier de l'le d'Elbe, il
crut rester _fidle_ et non pas se montrer _gnreux_.

C'est qu'en effet il est de ces choses qu'on ne peut entendre sans
laisser chapper un mot de rappel: elles sont comme une fausse note pour
une oreille juste. Oh! quand on a la voix belle, pourquoi ne pas chanter
juste toujours?

Arrivant  l'loge mme du rcipiendaire, et en se plaisant 
reconnatre tout l'clat de ses succs, le directeur a cru devoir
excuser ou du moins expliquer les retards que l'Acadmie mettait dans
certains choix, et l'espce de quarantaine que paraissaient subir au
seuil certaines renommes. M. de Vigny avait provoqu cette sorte
d'explication, en indiquant expressment lui-mme (je ne veux pas dire
en accusant) la lenteur qui ne permettait  l'Acadmie de se recruter
parmi les gnrations nouvelles qu' de _longs intervalles_. Et ici il
me semble qu'il n'a pas rendu entire justice  l'Acadmie. Depuis, en
effet, que l'ancienne barrire a t force par l'entre dcisive de M.
Victor Hugo, je ne vois pas que le groupe des crivains plus ou moins
novateurs ait tant  se plaindre; et, pour ne citer que les derniers
lus, qu'est-ce donc que M. de Rmusat, M. Vitet, M. Mrime, sinon des
reprsentants eux-mmes, et des plus distingus, de ces gnrations
auxquelles M. de Vigny ne les croit point trangers sans doute? Ce n'est
donc plus  de _grands intervalles_, mais en quelque sorte coup sur
coup, que l'Acadmie leur a ouvert ses rangs. Elle est tout  fait hors
de cause, et on n'en saurait faire qu'une question de prsance entre
eux.

Une omission clatante s'offrait au milieu du tableau que M. de Vigny
venait de tracer de notre rgnration littraire, il avait nglig M.
de Chateaubriand; M. Mol s'en est empar avec bonheur, avec l'accent
d'une vieille amiti et de la justice; il a ainsi renou la chane dont
le nouvel lu n'avait su voir que les derniers anneaux d'or.

Il y a longtemps qu'on ne parle plus du cardinal de Richelieu 
l'Acadmie, lui que pendant plus d'un sicle on clbrait rgulirement
dans chaque discours: cette fois la rentre du cardinal a t imprvue,
elle a t piquante; _Cinq-Mars_ en fournissait l'occasion et presque le
devoir. M. Mol n'y a pas manqu; le ton s'est lev avec le sujet; la
grandeur mconnue du cardinal tait venge en ce moment non plus par
l'acadmicien, mais par l'homme d'tat.

Je ne veux pas puiser l'numration: le morceau sur l'Empereur 
propos de _la Canne de jonc_, le morceau sur la Terreur  propos des
descriptions de _Stello_, ont t vivement applaudis. L'loge donn en
passant  l'_Histoire du Consulat_ de M. Thiers a paru une dlicate et
noble justice. En un mot, le tact de M. Mol a su, dans cette demi-heure
si bien remplie, toucher tous les points de justesse et de convenance:
son discours rpondait au sentiment universel de l'auditoire, qui le lui
a bien rendu.

En parlant avec lvation et chaleur du sentiment de l'admiration, de
cette source de toute vie et de toute grandeur morale, M. Mol s'est
appuy d'une phrase que M. de Vigny a mise dans la bouche du capitaine
Renaud, pour conclure, trop absolument, je le crois, que l'auteur tait
en garde contre ce sentiment et qu'il s'y tait volontairement ferm. M.
de Vigny, tel que nous avons l'honneur de le connatre, nous parat une
nature trs-capable d'admiration, comme toutes les natures leves,
comme les natures vritablement potiques. Seulement, de trs-bonne
heure, il parat avoir fait entre les hommes la distinction qu'il a
pose au commencement de son discours: il a mis d'une part les nobles
songeurs, les _penseurs_, comme il dit, c'est--dire surtout les
artistes et les potes, et d'autre part il a vu en masse les hommes
d'action, ceux qu'il appelle les _improvisateurs_, parmi lesquels il
range les plus grands des politiques et des chefs de nations. Or,
son admiration trs-relle, mais trs-choisie, il la rserve presque
exclusivement pour les plus glorieux du premier groupe, et il laisse
volontiers au vulgaire l'admiration qui se prend aux personnages du
second. Il est mme all jusqu' penser qu'il y avait une lutte tablie
et comme perptuelle entre les deux races; que celle des _penseurs_ ou
potes, qui avait pour elle l'avenir, tait opprime dans le prsent,
et qu'il n'y avait de refuge assur que dans le culte persvrant et le
commerce solitaire de l'idal. Longtemps il s'est donc tenu  part sur
sa colline, et, comme je le lui disais un jour, il est rentr avant midi
dans sa _tour d'ivoire_. Il en est sorti toutefois, il s'est ml depuis
aux motions contemporaines par son drame touchant de _Chatterton_ et
par ses ouvrages de prose, dans lesquels il n'a cess de reprsenter,
sous une forme ou sous une autre, cette pense dont il tait rempli,
l'ide trop fixe du dsaccord et de la lutte entre l'artiste et la
socit. Ce sentiment dlicat et amer, rendu avec une subtilit vive,
et multipli dans des tableaux attachants, lui a valu des admirateurs
individuels trs-empresss, trs-sincres, parmi cette foule de jeunes
talents plus ou moins blesss dont il pousait la cause et dont il
caressait la souffrance. Il a excit des transports, il a eu de la
gloire, bien que cette gloire elle-mme ait gard du mystre. Une
veine d'ironie pourtant, qui, au premier coup d'oeil, peut sembler le
contraire de l'admiration, s'est glisse dans tout ce talent pur, et
serait capable d'en faire mconnatre la qualit potique bien rare 
qui ne l'a pas vu dans sa forme primitive: _Mose_, _Dolorida_, _loa_,
resteront de nobles fragments de l'art moderne, de blanches colonnes
d'un temple qui n'a pas t bti, et que, dans son incomplet mme, nous
saluerons toujours.

Mais, quels que soient les regrets, pourquoi demeurer immobile? Pourquoi
sans cesse revenir tourner dans le mme cercle, y confiner sa pense
avec complaisance, et se reprendre, aprs plus de quinze ans,  des
programmes puiss? M. Mol, parlant au nom de l'Acadmie, a donn un
bel exemple: Le moment n'est-il pas venu, s'est-il cri en
finissant, de mettre un terme  ces disputes?  quoi serviraient-elles
dsormais?... Je voudrais, je l'avouerai, voir adopter le programme
du _classique, moins les entraves_; du _romantique, moins le factice,
l'affectation et l'enflure_. Voil le mot du bon sens. Le jour o le
directeur de l'Acadmie, homme classique lui-mme, proclame une telle
solution, n'en faut-il pas conclure que le procs est vid et que la
cause est entendue? Dans toute cette fin de son discours, M. Mol s'est
livr  des rflexions pleines de justesse et d'application: ce n'tait
plus un simple et noble amateur des lettres qui excelle  y toucher en
passant, il en parlait avec autorit, avec conscience et plnitude. On
avait plaisir, en l'coutant,  retrouver le vieil ami de Chateaubriand
et de Fontanes, celui  qui M. Joubert adressait ces lettres si
fructueuses et si intimes, un esprit poli et sens qui, dans sa tendre
jeunesse, parut grave avant d'entrer aux affaires, et qui toujours se
retrouve gracieux et dlicat en en sortant.

1er fvrier 1846.




RCEPTION DE M. VITET
 L'ACADMIE FRANAISE.

Ce n'tait pas seulement le souvenir si vif de la dernire sance et de
ses piquantes pripties qui avait attir cette fois une affluence
plus considrable encore, s'il se peut, sous la coupole dsormais trop
troite de l'Institut: le sujet lui-mme tait bien fait pour exciter
une curiosit si empresse, et il l'a justifie compltement.  M.
Soumet,  un pote des plus fconds et des plus brillants, plac aux
confins de l'ancienne et de la moderne cole, succdait M. Vitet, l'un
des crivains qui ont le plus contribu comme critiques  l'organisation
et au dveloppement des ides nouvelles dans la sphre des arts, un
de ceux qui avaient le plus travaill  mettre en valeur la forme
dramatique de l'histoire et  la dgager des voiles de l'antique
Melpomne; homme politique des plus distingus, il se trouvait en
prsence d'un homme d'tat charg de le recevoir sur un terrain purement
littraire. L'illustre prsident du 15 avril avait ainsi  parler de la
question romantique et de Lesueur, et l'auteur des _Barricades_ devait
aborder ce qui assurment y ressemble le moins, la dernire tragdie de
_Clytemnestre_. Ce sont l de ces mlanges agrablement temprs comme
les dsire et comme au besoin les combinerait le genre acadmique, dont
le triomphe, pour une bonne part, se compose toujours de la difficult
vaincue. Elle l'a t, cette fois, de la manire la plus heureuse, et
d'autant mieux que la solution en a t toute pacifique. C'tait l une
difficult de plus dans la disposition d'un public en veil, qui
n'aime rien tant qu' voir la politesse releve de malice, et qui
s'accoutumerait volontiers  en aller chercher des exemples 
l'Acadmie, sauf  doubler la dose et  faire l'tonn en sortant[271].
Mais ce mme public, s'il aime un grain ou deux de malice, gote encore
plus la diversit; et pour lui, l'accord, quand il est juste, peut aussi
avoir son piquant.

[Note 271: C'est ce qui tait arriv pour la sance de rception de M.
de Vigny; le public y avait suppos et mis,  l'instant mme, beaucoup
plus de malice qu'il n'y eu avait eu au fond.]

Le discours de M. Vitet a t large, brillant, facile, d'une ordonnance
lumineuse; les parties en sont aisment lies, et le tout semble dispos
de telle sorte que l'air et le jour y circulent. L'orateur a t ample,
ce qui n'est pas la mme chose que d'tre long; sous l'lgance de
l'expression et le nombre de la priode, il a fait entrer toutes les
penses essentielles, et la bonne grce de la louange n'a mis obstacle
dans sa bouche  aucune rserve srieuse. Empch par les lois mmes de
la clbration et de la _transformation_ acadmique de serrer son sujet
de trop prs, l'ayant toujours en prsence, mais  distance, il s'est
lev sans en sortir. Il a rassembl et distribu ses remarques
critiques par considrations gnrales, il les a laisses planer en
quelque sorte. Dans son morceau sur l'influence mridionale, sur la
sonorit harmonieuse et un peu vaine de la langue et de la mlope des
troubadours, dans les hautes questions qu'il a poses sur les conditions
d'une vritable et vivante pope, dans sa dfinition brillante et
presque flatteuse du peintre _exclusif_ et du coloriste, il s'est montr
un juge suprieur jusqu'au sein du pangyrique, et en mme temps la plus
religieuse amiti n'a pas eu un moment  se plaindre; car s'il a eu
le soin de maintenir et comme de suspendre ses critiques  l'tat de
thorie, il a mis le nom  chacun de ses loges.

M. Soumet en mritait beaucoup en effet. Pote d'un vrai talent, dou
par la nature de qualits riches et rares, amoureux de la gloire
immortelle et capable de longues entreprises, il ne lui a manqu
peut-tre au dbut qu'une de ces disciplines saines, et fortes qui
ouvrent les accs du grand par les cts solides, et qui tarissent dans
sa source, et sans lui laisser le temps de grossir, la veine du faux
got. Je ne me risquerai pas  repasser en ce moment sur des traits qui
ont t touchs  la fois avec discrtion et largeur. Il n'y aurait,
aprs tout ce qui a t dit, qu'une manire de rajeunir le sujet, ce
serait de le prendre d'un peu prs et de l'tudier plus familirement.
Sans doute, et c'est l un des signes les plus distinctifs de M. Soumet,
il tait et il restait pote en toute chose; cette noble passion des
beaux vers, qu'on a si bien caractrise en lui, ne le quittait jamais;
elle faisait son enchantement au rveil, son entretien favori durant le
jour, elle embellissait jusqu' ses songes, et on aurait pu appliquer
 cette vie toute charme et enorgueillie des seules muses le vers de
Stace, comme sa devise la plus fidle:

  Pieriosque dies et amantes carmina somnos.

Il avait un don qui aide fort au bonheur de qui le possde, et qui
simplifie extrmement ce monde d'ici-bas, la facult de rpandre et
d'exhaler la posie comme  volont. Cette vapeur idale des contours,
qui d'ordinaire, pour natre et pour s'tendre, a besoin de la distance
et de l'horizon, il la portait et la voyait autour de lui jusque dans
les habitudes les plus prochaines. Entre la ralit et lui, c'tait
comme un rideau lger, mais suffisant,  travers lequel tout se revtait
aisment de la couleur de ses rves. Il tait de ceux enfin qu'il ne
sirait pas, mme pour tre vrai, de vouloir trop dpouiller de ce
manteau aux plis flottants dont il aimait  draper ses figures et dont
lui-mme on l'a vu marcher envelopp. Tout cela reste juste, et pourtant
dans la vie relle, dans l'exacte ressemblance, les choses ne se passent
jamais tout  fait ainsi: M. Soumet avait ses contrastes, et il serait
intressant de les noter. M. de Ressguier a dit de lui dans une ptre:

  Et c'est peu qu'ils soient beaux les vers, ils sont charmants.

Cela tait plus vrai de l'homme mme, aimable, imprvu, d'un sourire
fin, parfois d'une malice gracieuse et qui n'altrait en rien l'exquise
courtoisie ni la parfaite bienveillance. Il y aurait encore d'autres
traits frappants, singuliers, o revivrait la personne du pote: j'ai
regret de n'y pouvoir insister. Martial a dit dans une excellente
pigramme, en s'adressant au lecteur pris des belles tragdies et des
pomes piques de son temps: Tu lis les aventures d'Oedipe, et Thyeste
couvert de soudaines tnbres, et les prodiges des Mdes et des
Scyllas; laisse-moi l ces monstres... Viens-t'en lire quelque chose
dont la vie humaine puisse dire: _Cela est  moi_. Tu ne trouveras ici
ni Centaures, ni Gorgones, ni Harpies: nos pages  nous sentent l'homme:

  Qui logis Oedipodem caligantemque Thyesten,...
  Hoc lege quod possit dicere vita: _Meum est_.
  Non hic Centauros, non Gorgonas Harpyiasque
  Invenies; hominem pagina nostra sapit.

Dans l'intrt mme des potes gnreux et dus qui, en des ges
tardifs, ont vis  recommencer ces grandes gloires, une fois trouves,
des Sophocle et des Homre, dans l'intrt de ceux qui taient comme
Ponticus du temps de Properce, ou comme M. Soumet du ntre, je voudrais
du moins qu'on pt les peindre au naturel tels qu'ils furent, et
que cette ralit qu'on chercherait vainement dans leurs oeuvres
majestueuses se retrouvt dans l'expression entire de leur physionomie,
car la physionomie humaine a toujours de la ralit. Ils y perdraient
peut-tre un peu en loges gnraux, en hommages traditionnels, mais
ils gagneraient en originalit; ils se graveraient dans la mmoire de
manire  ne s'y plus confondre avec personne, et quand ils sont surtout
de la nature de M. Soumet, en les connaissant mieux, on ne les en
aimerait que davantage[272].

[Note 272: M. Soumet avait beaucoup de jolis mots, plus d'une
pigramme sous air de madrigal.  son ami le pote Guiraud qui faisait
d'assez beaux vers, mais qui bredouillait en les rcitant: Prends
garde, Guiraud, lui disait Soumet: tu es comme les dieux, tu te nourris
d'ambroisie, tu manges la moiti de tes vers. Au mme qui, dans
une discussion, en tait venu  forcer le ton sans s'en apercevoir:
Guiraud, lui disait-il, tu parles si haut qu'on ne t'entend pas. Il
disait de son gendre, en le prsentant comme un homme savant et
qui parlait peu: C'est un homme de mrite, _il se tait en sept
langues!_--Soumet tait, caressant et malin, un peu creux d'ides,
voulant par moments faire croire  je ne sais quelle mtaphysique qu'il
ne possdait pas, trs-aimable quand il ne parlait que de vers, pourtant
trs-comdien toujours, mme dans les moindres circonstances de la vie,
ne s'tant jamais consol de la fuite de la jeunesse, et en prolongeant
l'illusion jusqu' la fin. Il ne pouvait se faire  l'ide de n'tre
plus le _beau Soumet_, et il donnait aux longues boucles de sa perruque
des airs de chevelure adolescente.--Il n'avait en tout que sept ou huit
ouvrages dans sa bibliothque, Homre, l'nide, Dante, Camons, le
Tasse, Milton, et _la Divine pope_, laquelle, selon lui, tenait lieu
de toutes les popes prcdentes, et dispensait de toutes les popes
futures. En fait de pome pique, il n'y avait plus qu' tirer l'chelle
aprs lui. Au-dessus de ces sept ou huit volumes qui tenaient sur un
seul rayon, on voyait, en manire de trophe, une _plume d'aigle_ donne
par mile Deschamps, et avec laquelle Soumet tait cens avoir crit
son pome; il vous la montrait sans sourire; mais bientt toutes ces
solennits d'apparat ne tenaient pas, et quelque plaisanterie soudaine,
quelque frivolit spirituelle venait plutt trahir le trop peu de
srieux du fond. Ce peu de srieux s'tendait  tout.  Baour-Lormian
qui se plaignait d'tre aveugle, il disait: Quoi! La Motte a t
aveugle, Homre a t aveugle, Delille a t aveugle, Milton a t
aveugle, et Lormian veut y voir!--Voil une note bien peu acadmique,
mais qui n'en est pas moins vraie et de toute exactitude (1851).]

Puisque je viens de citer Martial, je le citerai encore; j'y pensais
involontairement, tandis qu'on clbrait et (qui plus est) qu'on
rcitait avec sensibilit les vers touchants de _la_ _Pauvre fille_;
ce n'est qu'une courte idylle, et voil qu'entre toutes les oeuvres du
pote elle a eu la meilleure part des honneurs de la sance. Martial,
s'adressant  un de ses amis qui prfrait les grands pomes aux petites
pices, lui disait: Non, crois-moi, Flaccus, tu ne sais pas bien ce que
c'est que des pigrammes[273], si tu penses que ce ne sont que jeux et
badinages. Est-il plus srieux, je te le demande, ne se joue-t-il pas
bien davantage, celui qui vient me dcrire le festin du cruel Tre ou
la crudit de ton horrible mets,  Thyeste?... Nos petites pices, au
moins, sont exemptes de toute ampoule; notre muse ne se renfle pas
sous les plis exagrs d'une creuse draperie.--Mais, diras-tu, ce sont
pourtant ces grands pomes qui font honneur dans le monde, qui vous
valent de la considration, qui vous classent.--Oui, j'en conviens, on
les cite, on les loue sur parole, mais on lit les autres:

  Confiteor: laudant illa, sed ista legunt.

[Note 273: Prenez _pigrammes_, non dans le sens particulier de
Martial, mais dans le sens plus gnral de _petites pices_, y compris
les _idylles_, comme les anciens l'entendaient d'ordinaire.]

Ainsi, qu'a-t-on lu l'autre jour? qu'a-t-on rcit? l'humble et
touchante idylle de 1814. Le pote et-il t satisfait? Je n'ose en
rpondre: Vous louez douze vers pour en tuer douze mille, ne put-il
s'empcher de dire un jour  quelqu'un qui revenait devant lui avec
complaisance sur cette idylle premire; il disait cela avec sourire et
grce, comme il faisait toujours, mais il devait le penser un peu. Que
son Ombre se rsigne pourtant, qu'elle nous pardonne du moins si ces
quelques vers de sa jeunesse sont rests gravs prfrablement dans bien
des coeurs.

Le fait est que M. Soumet a eu plus d'une manire: la premire atteignit
son plein dveloppement dans _Sal_ et dans _Clytemnestre_; la seconde,
de plus en plus vaste et qui se ressentait des exemples d'alentour, qui
y puisait des redoublements d'mulation et des surcrots de veine, ne
se dclara en toute profusion que par _la Divine pope_. On ne
l'apprcierait exactement qu'en se permettant de dtacher et de discuter
quelques-uns des brillants tableaux dont elle est prodigue. Malgr les
diffrences extrmes dans le degr de croissance et d'panouissement,
une mme remarque s'appliquerait toutefois aux deux manires. Saint
Franois de Sales ne se hasardait jamais  dire d'une femme qu'elle
tait belle, il se contentait de dire qu'elle tait _spcieuse_: mot
charmant et prudent qui se pourrait dtourner sans effort pour qualifier
le genre de beaut propre  cette posie sduisante.

Mais  quoi bon repasser tout  ct sur ce que M. Vitet a touch avec
tant de supriorit et d'aisance? Un bon sens lev, loquent, rgne
dans tout ce discours si bien pens et si littraire par l'expression
comme par l'inspiration. Le nouvel acadmicien a fait preuve de tact
comme de reconnaissance dans l'hommage qu'il a trouv moyen de rendre 
la mmoire de M. Jouffroy. C'est  lui en effet que M. Vitet se rattache
de plus prs dans le mouvement qui poussait, il y a plus de vingt ans,
les jeunes hommes d'alors, comme ils s'appelaient, dans des voies
d'innovation studieuse et de dcouverte. En ce premier partage des rles
divers qui se fit entre amis, selon les vocations et les aptitudes, M.
Vitet eut pour mission d'appliquer aux beaux-arts les principes de cette
psychologie qui venait enfin, on le croyait, d'tre rendue  ses hautes
sources: qu'il parlt musique, qu'il traitt d'architecture surtout,
comme plus tard de peinture, il multiplia et fit fructifier en tous sens
la branche fconde. En fait d'architecture, il a t l'un des premiers
chez nous qui ait promulgu des ides gnrales et produit une thorie
historique complte de gnration pour les poques du moyen ge: sur ces
points-l, bien des notions, aujourd'hui vulgaires, viennent de lui. Le
chapitre littraire  part qu'il mrite dans l'histoire de ces annes,
nous esprons bien le lui consacrer  loisir; mais aujourd'hui, c'est un
peu trop fte pour cela, et il y a trop de distractions alentour. Ce qui
l'a distingu de bonne heure, 'a t le talent de gnraliser et de
peindre les ides critiques; il y met dans l'expression du feu, de la
lumire, et une verve d'lgante abondance. Son morceau sur Lesueur doit
se classer en ce genre comme le chef-d'oeuvre de sa maturit. Quant 
ses _Scnes de la Ligue_, elles eurent leur -propos et leur hardiesse
dans la nouveaut, et elles ont gard de l'intrt toujours. La censure
d'alors interdisant au drame tout dveloppement historique un peu
vrai et un peu profond, on se jeta dans des genres intermdiaires, on
louvoya, on fit des proverbes et des comdies en volume; c'est ce qui
s'appelle peloter en attendant partie: je ne sais si la partie est
venue, ou plutt je sais comme tout le monde qu'au thtre elle n'a pas
t gagne. M. Vitet, au reste, se htait de dclarer,  l'exemple
du prsident Hnault, qu'il ne prtendait nullement faire oeuvre de
thtre; il ne voulait que rendre  l'histoire toute sa reprsentation
exactement prsumable et sa vivante vraisemblance. Ce genre-l, tel que
je me le dfinis, c'est une espce de _vignette continue_ qui rgne
au bas du texte, et qui sert  illustrer vritablement le rcit. Le
prsident Hnault et Roederer l'avaient dj tent; le premier, qui ne
nous parat grave  distance qu' cause de son titre de magistrat et de
sa _Chronologie_, mais qui tait certes le plus dameret des historiens
et l'homme de Paris qui soupait le plus[274], se trouvait tre avec cela
un homme vraiment d'esprit, et la prface de son _Franois II_ fait
preuve de beaucoup de libert d'ides. Il eut d'ailleurs la justesse de
reconnatre tout d'abord que, dans ce genre mixte, o l'auteur n'est
ni franchement pote dramatique ni historien, mais quelque chose entre
deux, on pouvait trs-bien russir, sans qu'il y et pour cela une
grande palme  cueillir au bout de la carrire: l'auteur n'a devant lui,
disait-il, ni la gloire des Corneille, ni celle des Tite-Live. Or, c'est
un inconvnient toujours de s'exercer dans un genre qui, n'tant que la
lisire d'un autre ou de deux autres, reste ncessairement secondaire,
qui ne se propose jamais le _sublime_ en perspective, et qui ne permet
mme pas de l'esprer. Il ne serait pas impossible, nous le croyons,
d'arriver  donner le sentiment rel, vivant et presque dramatique de
l'histoire, par l'excellence mme du rcit; et, au besoin, les belles
pages narratives par lesquelles M. Vitet a combl les intervalles de sa
trilogie nous le prouveraient. Ajoutons qu'il n'a pas moins montr tout
ce que le genre intermdiaire pouvait rendre, et qu'il l'a pouss  sa
limite d'ingnieuse perfection dans la seconde surtout de ses pices,
_les tats de Blois_.

[Note 274: On sait les vers de Voltaire.--Voir encore sur lui le
jugement de d'Alembert et ses propres lettres dans le volume intitul
_Correspondance indite de madame Du Deffand_ (2 vol., 1809); l'opinion
de d'Alembert sur le prsident s'y peut lire au tome I, pages 232 et
251.]

Au discours du rcipiendaire, l'un des plus levs et des plus gnreux
qu'on ait entendus, M. le comte Mol a rpondu, au nom de l'Acadmie,
avec le got qu'on lui connat. Cette faveur du public  laquelle il est
accoutum et qui avait accueilli avidement son prcdent discours, qui
avait comme saisi ce discours au premier mot, si bien que c'tait 
croire (pour employer l'expression du moment) qu'on venait de lcher
l'cluse,--cette faveur ne lui a point fait dfaut cette fois sur une
surface plus unie et dans des niveaux plus calmes. M. Mol a cru qu'il
tait  propos de commencer par quelques considrations sur la puissance
de l'esprit en France, et il a trouv  cette puissance des raisons
fines. Lorsqu'il a ensuite abord son sujet, on a senti,  la faon
dont il l'a trait, qu'il aurait pu mme ne point chercher d'abord 
l'largir. Il a rendu au talent et aux oeuvres de M. Vitet une clatante
et flatteuse justice.  un moment, lorsqu'il a dit, par allusion  M.
Soumet, qui avait t auditeur sous l'Empire: L'Empereur n'et pas
manqu sans doute de vous nommer auditeur, il a fait sourire le
rcipiendaire lui-mme. On aurait  noter d'autres mots gracieux. M.
Vitet a donn sur les jardins une thorie spirituelle et grandiose, qui
les rattache  l'architecture encore; M. Mol ne trouverait  y opposer,
a-t-il dit, que le _for intrieur_ du promeneur pensif et solitaire,
auquel notre vie, notre civilisation active et complique fait chercher,
avant tout, le calme, le silence et la fracheur. Analysant avec dtail
le beau travail sur Lesueur et sur les rvolutions de l'art, insistant
sur l'accord mmorable avec lequel ces trois jeunes gens, Poussin,
Champagne et Lesueur, se dgagrent du factice des coles et vinrent
retremper l'art dans le sentiment intrieur et dans la nature, le
directeur de l'Acadmie a fait entendre de nobles et bien justes
paroles: Constatons-le, a-t-il dit, ces trois hommes taient de moeurs
pures, d'une me leve; tout en eux tait d'accord. C'est une
source abondante d'inspiration que l'honntet du coeur, que le
dsintressement de la vie. L'artiste ou l'crivain n'ont, aprs tout,
qu'eux-mmes  confier  leur pinceau ou  leur plume. On ne puise qu'en
soi-mme, quoi qu'on fasse, et l'on ne met que son me ou sa vie sur sa
toile ou dans ses crits.

Cette dernire vrit a une porte plus grande et une application plus
rigoureuse qu'on n'est tent de se le figurer, lorsqu'on est artiste de
mtier et qu'on croit avant tout  la puissance propre du talent et 
une certaine verve de la nature. La nature et son impulsion primitive
sont beaucoup, j'admettrai mme qu'elles sont tout en commenant;
mais l'usage qu'on en fait et le mnagement de la vie deviennent plus
importants  mesure qu'on avance vers la maturit, et, dans ce second
ge, le caractre dfinitif du talent, sa forme dernire se ressent
profondment de l'arrir qu'on porte avec soi et qui pse, mme quand
on s'en aperoit peu. Il est assez ordinaire, on le sait, d'tre bon
dans la premire partie de la vie; cette premire bont tient  la
nature,  la jeunesse,  ce superflu de toutes choses qu'on sent
au-dedans de soi; on a de quoi prter et rendre aux autres. Ce qui est
plus rare et plus mritoire, c'est la bont dans la seconde moiti de
la vie, une bont active, claire, le coeur qui se perfectionne en
vieillissant: cela prouve qu'on a fait bon usage de la premire part
et qu'on n'a pas msus du premier fonds. Cette seconde bont qui est
durable, dfinitive, qui tient au dveloppement de l'tre moral
 travers les pertes des annes, est  la fois une vertu et une
rcompense. De mme, pour le talent de l'artiste et du pote, je dirai
qu'il y a une certaine gnrosit inhrente qui lui est assez ordinaire
dans la jeunesse; mais le dveloppement ultrieur qu'il prendra dpend
troitement de l'usage du premier fonds. Si l'artiste a mal vcu, s'il
a vcu au hasard, au seul gr de son caprice et de son plaisir,
qu'arrive-t-il le plus souvent lorsqu'il a dpens ce premier feu, cette
premire part toute gratuite de la nature? Pour un ou deux peut-tre,
dous d'une lvation naturelle qui rsiste et d'un got  l'preuve qui
a l'air plutt de s'aiguiser, qu'arrive-t-il de la plupart en ce qui est
de l'oeuvre et de la production mme? Ou bien le talent insensiblement
s'altre, non point dans les dtails du mtier (il y devient souvent
plus habile), mais dans le choix des sujets, dans la nature des donnes
et des images, dans le raffinement ou le dsordre des tableaux. S'il
a conscience du mal secret qu'il enferme en soi, et de sa gestion
mauvaise, aura-t-il la force, aura-t-il seulement la pense d'y
chapper? il est des talents jactancieux qui se font gloire d'taler et
de produire au jour les tristes objets dont ils ont rempli leur vie. Il
en est de plus dignes en apparence, qui croient pouvoir dissimuler, et
qui, pour cela, ne trouvent rien de mieux que de renchrir du ct de
l'exagr et de la fausse grandeur. Il en est de plus timors, qui
rpugnent  mentir aussi bien qu' se trahir, et qui arrivent bientt 
se taire, car ils n'ont plus rien de bon  dire ou  chanter. En un
mot, la clef de bien des destines potiques,  ce second ge de
dveloppement, se trouverait dans celle relation troite avec la vie.
Qu'on se demande, au contraire, o n'irait pas un talent vrai, fortifi
par des habitudes saines, et recueilli, au sortir de la jeunesse,
au sein d'une vertueuse maturit. Manzoni le savait bien, lorsqu'il
rappelait ce mot  Fauriel: L'imagination, quand elle s'applique aux
ides morales, se fortifie et redouble d'nergie avec l'ge au lieu de
se refroidir. Racine, aprs des annes de silence, en sort un jour pour
crire _Athalie_.

Mais je m'aperois que je m'loigne, et que j'abuse de la permission de
moraliser. On m'excusera du moins si j'y ai trouv un texte naturel 
l'occasion d'une sance littraire aussi judicieuse, aussi rgulirement
belle, et des plus honorables pour l'Acadmie.

1er avril 1846.




LETTRES DE RANC
ABB ET RFORMATEUR DE LA TRAPPE

Recueillies et publies par M. Gonod, bibliothcaire de la ville de
Clermont-Ferrand.

Est-ce pour faire amende honorable, pour faire pnitence d'avoir publi
les charmants Mmoires indits de Flchier sur les Grands-Jours, que le
mme savant diteur nous donne aujourd'hui les Lettres de Ranc? Le fait
est que ces agrables Mmoires, dont nous avons rendu compte dans ce
journal en nous y complaisant[275], qui ont t lus ici de chacun avec
tant d'intrt et qui ont singulirement rajeuni et, pour tout dire,
raviv la renomme sommeillante d'un grave prlat, ont caus dans
le pays d'Auvergne un vritable scandale. On a essay de nier leur
authenticit, comme si de tels rcits s'inventaient  plaisir, et
comme si une langue aussi exquise et aussi polie se retrouvait ou se
fabriquait  volont aprs le moment unique o elle a pu natre. Puis
on s'est rejet sur le tort qu'une semblable publication faisait 
la mmoire de Flchier, et on s'est port pour vengeur de sa gloire
officielle, comme si, aprs tout  l'heure deux sicles, il y avait une
meilleure recommandation auprs d'une postrit blase que de parvenir
 l'intresser encore,  l'instruire avec agrment et  faire preuve
auprs d'elle des diverses sortes de qualits qui brillent dans cet
crit familier, esprit d'observation, grce, ironie et finesse. Enfin
on a fait jouer les grosses batteries, et on a cri bien haut 
l'_immoralit_ et  l'_irrligion_.

[Note 275: Dans le _Journal des Dbuts_. Voir aussi au tome III, page
239, des _Portraits contemporains et divers_.]

Le clerg et la noblesse d'Auvergne se sont mis  guerroyer contre le
livre, la noblesse surtout; car on se rappelle qu'elle ne fait pas une
trs-belle figure dans les Grands-Jours. De loyaux militaires, d'anciens
officiers de cavalerie se sont piqus d'honneur; ils sont venus, plume
en main, discuter le plus ou moins de convenance des historiettes
racontes par le jeune abb dans la socit de Mme de Caumartin et
s'inscrire en faux contre ses plus insinuantes malices. Ce serait  n'y
pas croire, si nous n'avions sous les yeux une brochure par laquelle M.
Gonod a jug  propos de rpondre  ces pauvrets qui ont fait orage
dans le pays; nous ne savions pas que L'Auvergne ft si loin de Paris
encore. Ce qu'il y a de plus fcheux, c'est qu'on nous assure que
l'diteur, pour couper court  ces criailleries de chaque matin, a pris
le parti de retirer le plus d'exemplaires qu'il a pu de la circulation.
L'ensemble de cette petite tracasserie est un trait de moeurs locales au
XIXe sicle. Nous savions bien que le succs des _Mmoires de Flchier_
avait t grand; nous ne nous doutions pas qu'il et t tellement 
point et de circonstance.

Tant il y a que M. Gonod nous procure aujourd'hui une lecture tout 
fait irrprochable et svre, en nous donnant les _Lettres de Ranc_.
L'ouvrage de M. de Chateaubriand a ramen la curiosit publique sur ce
grand et saint personnage; la publication de M. Gonod achvera de
la satisfaire. Qu'on ne s'attende ici  rien de brillant,  rien de
flatteur ni mme d'agrable,  rien de ce que le talent, ce grand
enchanteur, va voquer  distance et deviner ou crer plutt que de s'en
passer. On a dans ces lettres le vritable Ranc tout pur, parlant en
personne, simplement, gravement, avec une tristesse monotone, ou avec
une joie sans sourire qui ressemble  la tristesse elle-mme et qui
ne se dride jamais. On sent, en lisant ces paroles unies et en
s'approchant de prs du personnage, combien il y avait peu, dans la
religion toute relle et pratique de ce temps-l, de cette posie
que nous y avons mise aprs coup pour accommoder l'ide  notre got
d'aujourd'hui et pour nous reprendre  la croyance par l'imagination. Il
y avait, mme du temps de Ranc, de ces gens du monde curieux et assez
zls qui allaient volontiers passer vingt-quatre heures  la Trappe
et qui s'en faisaient une partie de dvotion. On serait trs-aisment
dispos ainsi de nos jours; on irait faire volontiers un plerinage dont
on parlerait longtemps ensuite, et dont on raconterait au public les
moindres circonstances et les _impressions_; mais il y a dans l'ide de
dure attache  une telle vie quelque chose qui effraie, qui glace et
qui rebute; or ce quelque chose, on le ressent invitablement  chaque
page des lettres du rformateur de la Trappe. Rien de moins potique, je
vous assure, rien de moins littraire dans le sens moderne du mot,
et j'ajouterai presque comme une consquence immdiate, rien de plus
vritablement humble et de plus sincre.

Les lettres recueillies par M. Gonod sont de diffrentes dates et
adresses  plusieurs personnes; sauf un trs-petit nombre, elles se
divisent naturellement en trois parts: 1 celles  l'abb Favier,
l'ancien prcepteur de Ranc; 2 celles  l'abb Nicaise, de Dijon, l'un
des correspondants les plus actifs du XVIIe sicle, et qui tenait assez
lieu  Ranc de gazette et de _Journal des Savants_; 3 celles  la
duchesse de Guise, fille de Gaston d'Orlans et l'une des mes du dehors
qui s'taient ranges sous la direction de l'austre abb.

Quoique les lettres adresses  l'abb Favier soient, au moins au dbut,
d'une date trs-antrieure  la conversion et  la rforme de Ranc, on
y chercherait vainement quelque trace de ses dissipations mondaines et
de ses brillantes erreurs. Le jeune abb se contentait, en ces annes
fougueuses, d'obir  ses passions, sans en faire parade par lettres: ce
sont d'ailleurs de ces choses qu'on n'a gure coutume d'aller raconter 
son ancien prcepteur. Celui-ci avait laiss le jeune abb en train de
fortes tudes et de thses thologiques; il se le figurait toujours
sous cet aspect: Vous avez trop bonne opinion de ma vocation  l'tat
ecclsiastique, lui crivait Ranc: pourvu qu'elle ait t agrable 
Dieu, c'est tout ce que je dsire... On a beau relire et presser les
lettres de cette date, on y trouve de bons et respectueux sentiments
pour son ancien prcepteur, un vrai ton de modestie quand il parle de
lui-mme et de ses dbuts dans l'cole ou dans la chaire, de la gravit,
de la convenance, mais pas le plus petit bout d'oreille de l'amant de
Mme de Montbazon.

Aprs la mort de cette dame et pendant les premiers temps de la retraite
que fit Ranc  sa terre de Veretz, il se dveloppe un peu plus et
laisse entrevoir  son digne prcepteur quelque chose de l'tat de son
me: Les marques de votre souvenir m'tant infiniment chres, lui
crit-il  la date du 17 juillet 1658, j'ai lu vos deux lettres avec
tous les sentiments que je devois, quoique je me sois vu si loign de
ce que vous imaginez que je suis, qu'assurment j'y ai trouv beaucoup
de confusion. Je vous supplie de ne me la pas donner si entire une
autre fois, et de croire que, hors une volont fort foible de m'attacher
aux choses de mon devoir plutt qu' celles qui n'en sont pas, il n'y a
rien en moi qui ne soit tout  fait misrable et qui ne soit digne de
votre compassion bien plus que de votre estime. C'est en ces termes
voils, mais significatifs pour nous, plus significatifs peut-tre
qu'ils ne l'taient pour le bon abb Favier, que Ranc donne les
premiers signes de son repentir. Ce repentir de sa part est d'autant
plus srieux et plus sr qu'il ne vient pas s'taler en vives images,
et qu'il ne se plat point  repasser avec dtail sur les traces des
faiblesses d'hier. En gnral, Ranc coupe court aux paroles; il va au
fait, et le fait pour lui, c'est l'_ternit_  laquelle il rapporte
toutes choses. Cela rend les lettres qu'on crit plus simples, mais ne
contribue pas  les rendre varies. L'ternit est un grand fond sombre
qui supprime sur les premiers plans toutes les figures.

Le temps de sa retraite  Veretz se marque par quelques traits plus
adoucis et par quelques expressions de contentement, si ce mot est
applicable  une nature comme celle de Ranc: Je vis chez moi assez
seul. Je ne suis vu que de trs-peu de gens, et toute mon application
est pour mes livres et pour ce que j'imagine qui est de ma profession.
J'y trouve assez de got pour croire que je ne m'ennuierai point de la
vie que je fais... Mais, aprs cette sorte d'tape et ce premier
temps de repos, Ranc se relve et se met en marche pour une pnitence
infatigable et presque impitoyable,  l'envisager humainement: Je vous
assure, Monsieur, crit-il  l'abb Favier (24 janvier 1670), que depuis
que l'on veut tre entirement  Dieu et dans la sparation des hommes,
la vie n'est plus bonne que pour tre dtruite; et nous ne devons nous
considrer que _tanquam oves occisionis._ A ct de ces austres et
presque sanglantes paroles, on ne peut qu'tre d'autant plus sensible
aux tmoignages constants de cette affection toujours grave, toujours
rserve, mais de plus en plus profonde avec les annes, qu'il accorde
au digne vieillard, son ancien matre; les jours o, au lieu de lui dire
_Monsieur_, il s'chappe jusqu'au _trs-cher Monsieur_, ce sont les
jours d'effusion et d'attendrissement.

Une pense historique ressort avec vidence de la lecture de ces lettres
de Ranc et jusque du sein de la rforme qu'il tente avec une nergie si
hroque: c'est que le temps des moines est fini, que le monde n'en veut
plus, ne les comprend ni ne les comporte plus. Cela est vrai de l'aveu
de Ranc lui-mme, et il nous l'exprime  sa manire, quand il dit
(lettre du 3 octobre 1675): Puisque vous voulez savoir des nouvelles de
notre affaire, je vous dirai, quelque juste qu'elle ft, qu'elle a t
juge entirement contre nous; et, pour vous parler franchement, ma
pense est que l'Ordre de Cteaux est rejet de Dieu; qu'tant arriv au
comble de l'iniquit, il n'toit pas digne du bien que nous prtendions
y faire, et que nous-mmes, qui voulions en procurer le rtablissement,
ne mritions pas que Dieu protget nos desseins ni qu'il les ft
russir. Il revient en plusieurs endroits sur cette ide dsespre;
son jugement sur son Ordre est dcisif: _les ruines mmes_,
s'crie-t-il, _en sont irrparables_.

Et que ne dirait-il pas des autres Ordres s'il se permettait
galement d'en juger? Il avait rsign  l'abb Favier son abbaye de
Saint-Symphorien-lez-Beauvais, dont ce dernier ne savait trop que faire.
Le peu de religieux qui y restaient vivaient avec scandale: D'y en
mettre de rforms, lui crivait Ranc, cela n'est plus possible; les
rformes sont tellement dcries, et en partie par la mauvaise conduite
des religieux, qu'on ne veut plus souffrir qu'on les introduise dans
les lieux o il n'y en a point. Ce sont nos pchs qui en sont cause.
(Lettre du 14 septembre 1689).--Ainsi le grand sicle, ce sicle de
Louis XIV que nous nous figurons de loin comme fervent, tait  bout des
moines, et cela de l'aveu du plus saint et du plus pur des rformateurs
monastiques du temps. La diffrence profonde qui, dans le sentiment de
Ranc et d'aprs l'institution rigoureuse de l'glise, devait distinguer
les moines proprement dits d'avec le corps du clerg sculier,
s'effaait de plus en plus dans les esprits et n'tait plus parfaitement
comprise, mme des estimables Sainte-Marthe, mme des vnrables
Mabillon. Aussi on s'aperoit, dans tout le cours de cette
correspondance,  quel point Ranc fit _scandale de saintet_  son
poque.

_Nous vivons_, crivait-il encore ( l'abb Nicaise), _nous vivons dans
des sicles plus prudents et plus sages_, je dis de la sagesse du monde,
et non pas de celle de Jsus-Christ. Depuis tantt deux sicles que
cette prudence et cette sagesse tout humaines n'ont fait que crotre,
l'anachronisme du saint rformateur n'est pas devenu moins criant. C'est
une rflexion qui ne se peut touffer en le lisant, et qui en entrane 
sa suite beaucoup d'autres.

Les lettres de Ranc  l'abb Nicaise, sans avoir un intrt de lecture
bien vif, en ont un trs-rel pour l'histoire littraire du temps. Cet
abb Nicaise, que Ranc avait connu durant son voyage de Rome, tait,
comme on sait, le plus infatigable criveur de lettres, le nouvelliste
par excellence et l'entremetteur officieux entre les savants de tous les
pays; c'tait un Brossette avec beaucoup plus d'esprit et de varit; il
ne rsistait pas  l'ide de connatre un homme clbre et d'entretenir
commerce avec lui. Une fois en relation suivie avec M. de la Trappe, il
ne lcha plus prise, et force fut bien au solitaire de continuer une
correspondance o la curiosit faisait violence  la charit. Au reste,
si l'abb Nicaise attira plus d'une affaire  son grave et sombre
correspondant par les indiscrtions qu'il commit, il lui rendait en
revanche mille bons offices, et, pour peu que Ranc et voulu informer
le monde de ses sentiments vritables sur tel ou tel point en litige, il
n'aurait eu qu' s'en rapporter  lui. Ayant-fait un voyage  la Trappe
dans le printemps de 1687, l'abb Nicaise n'eut rien de plus press que
d'en dresser une Relation pour la donner au public. Ds que Ranc fut
inform de son dessein, il lui crivit pour le prier de _passer la
brosse_ sur tout ce qui le concernait; cette lettre du 17 juillet est
d'une humiliation de ton, d'un abaissement d'images qui sent plus
l'habitu du clotre que l'homme de got: non content de s'y comparer 
un animal (_sicut jumentum factus sum_), Ranc trouve que c'est encore
un trop beau rle pour lui dans le paysage, et il descend l'chelle en
ne voulant s'arrter absolument qu' l'insecte et  l'araigne. Si les
esprits malins croyaient remarquer quelque contradiction entre cette
premire lettre et celle de septembre suivant, dans laquelle on donne
 l'abb Nicaise quelques notes et renseignements  l'avantage de la
Trappe, il est bon de savoir (ce que M. Gonod a remarqu) que la fin de
cette lettre n'est pas de Ranc, mais de son secrtaire, M. Maine; et
si on recourt en effet  la Relation imprime de l'abb Nicaise, on y
trouvera aux dernires pages les renseignements mmes de cette lettre
mis en oeuvre et rapports  M. Maine, ce qui prouve que ce passage un
peu glorieux de la correspondance est bien de lui. Au reste, quelque
temps aprs, Ranc pris pour juge reut la Relation manuscrite de son
ami; il la lut sans dgot, et il lui en crivit agrablement et assez
au long, non sans y insinuer quelques conseils qui ont probablement t
suivis: J'ai lu avec plaisir, disait-il, les marques de votre estime et
de votre amiti; vous m'y faites,  la vrit, jouer un personnage que
je ne mrite point, et on auroit peine  m'y reconnotre. Cependant,
comme il est difficile de se voir peint en beau sans en prendre quelque
complaisance, j'apprhende avec raison que je n'y en aie pris plus qu'il
n'appartient  un mort, et que vous n'ayez en cela donn une nouvelle
vie  mon orgueil et  ma vanit, et je vous en dis ma coulpe. Voil
qui est de l'homme d'esprit rest tel sous le froc, de celui dont Nicole
disait qu'il avait un _style de qualit_. Le reste de la lettre appelle
pourtant sur les lvres un sourire involontaire, lorsqu'on voit Ranc
entrer assez avant dans le dtail de ce que l'abb Nicaise _aurait pu_
dire. C'est toujours un rle dlicat de donner des conseils sur un
ouvrage dans lequel on se trouve lou, soit que, comme M. de La
Rochefoucauld, on revoie d'avance l'article que Mme de Sabl crivait
pour le _Journal des Savants_ sur le livre des _Maximes_, soit qu'ici,
comme Ranc, on soit simplement consult par l'auteur sur la _Relation
d'un voyage  la Trappe_, et qu'on lui suggre quelque ide de ce dont
il serait plus  propos de parler: _Comme, par exemple, du nouvel air
que vous respirtes_ en arrivant dans la terre o habitent des gens qui
font prcisment et uniquement dans le monde ce qu'ils sont obligs
d'y faire, etc., etc.; _faire un petit loge de la solitude et des
solitaires_, autant que le peu de moments que vous les avez vus vous ont
permis de les connotre, etc., etc.

Htons-nous de corriger ce que notre remarque semblerait avoir d'un peu
railleur et enjou, en dclarant qu' part ce passage, rien dans cette
correspondance n'accuse le moindre vestige subsistant d'amour-propre
mondain ni de vanit. Ranc s'y montre aussi mort que possible  tous
les mouvements et  tous les bruits du dehors, et aux disputes mme o
il est en jeu. C'est bien l vritablement celui qui a le droit de
se rendre avec sincrit ce tmoignage: Ce que je puis vous dire,
Monsieur, c'est qu'il y a longtemps que les hommes parlent de moi comme
il leur plat; cependant _ils ne sont pas venus  bout de changer la
couleur d'un seul de mes cheveux_. L'abb Nicaise, toujours aux aguets
et le nez au vent, met bien des fois la patience du saint  l'preuve
et agace en quelque sorte sa curiosit. La plupart des nouvelles qu'il
commente, ou des ouvrages qu'il prconise (voulant toujours savoir le
jugement qu'on en porte), n'arrivent point jusqu' la Trappe; Ranc se
tue  le lui dire avec douceur, avec tranquillit: Nous n'avons vu ni
mme ou parler d'aucun des livres dont vous m'crivez. La rpublique
des lettres ne s'tend point dans des lieux o elle sait qu'elle n'a que
des ennemis, occups sans cesse  dsapprendre ou  oublier ce que
la curiosit leur avoit fait rechercher, pour renfermer toute leur
application et leur tude dans le seul livre de Jsus-Christ. Chaque
fois que l'incorrigible Nicaise recommence, Ranc ritre cette
profession d'oubli: Tous les livres dont vous me parlez ne viennent
point jusqu' nous, parce qu'on les regarde comme perdus et _comme jets
dans un puits d'o il ne doit rien revenir_. Le bon abb Nicaise ne se
dcourage point pourtant;  dfaut des ouvrages d'autrui, il enverra les
siens propres, et il espre apprendre du moins ce qu'on en pense. Passe
encore quand l'abb archologue soumet au saint homme l'_explication
d'un ancien tombeau_ et des symboles ou inscriptions qui le recouvrent;
cela donne sujet du moins  son austre ami de moraliser en ces hautes
paroles: Les hommes, lui crit Ranc  cette occasion, sont  plaindre
en bien des choses, mais particulirement dans la vanit de leurs
tombeaux. Quel rapport entre ces enrichissements, cette sculpture si
acheve, et cette cendre, cette poussire  laquelle tous ces ornements,
quelque prcieux qu'ils puissent tre, ne donnent ni rehaussement
ni valeur? Ces paroles du plus excellent de tous les livres aprs
l'criture sainte me reviennent, et je ne puis m'empcher de vous les
dire: _Disce humiliari, pulvis atque cinis_. Voil, Monsieur, la pense
la plus naturelle et la plus utile que puisse nous donner la vue du
plus superbe de tous les tombeaux. Sur quoi l'abb Nicaise, en vrai
littrateur qu'il est, s'empare des paroles mmes de Ranc pour en faire
un nouvel enrichissement  son tombeau et  sa dissertation; il n'a
garde de laisser tomber de si magnifiques penses sans en profiter
comme auteur, sinon comme homme. C'est ainsi que Balzac, si l'on s'en
souvient, profitait des paroles de Saint-Cyran. Mais il y a mieux:
le mme Nicaise ne s'avise-t-il pas, un autre jour, de composer une
_Dissertation sur les Sirnes, ou Discours sur leur forme et figure_, et
d'envoyer son crit tout droit  la Trappe? Oh! pour le coup, Ranc ne
put s'empcher de sourire, et on surprend ce mouvement de physionomie,
chez lui si rare,  travers les simples lignes de sa rponse: J'ai jet
les yeux sur votre ouvrage des _Sirnes_, mais je vous avoue que je n'ai
os entrer avant dans la matire. Toutes les espces fabuleuses se sont
rveilles, et j'ai reconnu que je n'tois pas encore autant mort que
je le devrois tre. C'est une pense qui a t suivie de beaucoup de
rflexions; voil comme quoi on profite de tout.

Les lettres  l'abb Nicaise,  part ces clairs passagers, sont
d'ailleurs remplies de penses graves, leves, fondamentales, de
frquents rappels  _ce moment qui doit dcider pour jamais de nos
aventures_. Il y a un endroit qui m'a paru un charmant exemple de ce
qu'on peut appeler _l'euphmisme chrtien_: il s'agit de la mort, comme
toujours; mais Ranc vite d'en prononcer le nom, tout en y voulant
tourner et comme apprivoiser l'esprit un peu faible de son ami, qui est
vieux et, de plus, malade en ce moment. Aprs lui avoir donc propos
les choses d'en haut comme les seules qui mritent d'tre dsires, il
ajoute: C'est un sentiment dont vous devez tre rempli dans tous les
temps, _mais particulirement quand nous sommes plus prs de ressentir
le bonheur qu'il y a de les avoir aimes_. Est-il une manire plus
douce et plus insinuante de dire: _ mesure que nous sommes plus prs de
la mort?_ Les anciens disaient, quand ils voulaient faire allusion  cet
instant: _Si quid minus feliciter contigerit_. Aux seuls chrtiens comme
Ranc il appartient de renchrir avec vrit sur cette dlicatesse
d'expression, et de dire, pour rendre en plein la mme chose: _Si quid
felicius contigerit_. C'est qu'en effet,  ne considrer que ce passage
fatal, la perspective entire est retourne. Horace dit de la mort: _In
aeternum exilium_, partir pour l'ternel exil; et le chrtien dit: S'en
retourner _dans la patrie ternelle_. Toute la diffrence des points de
vue est l[276].

[Note 276: Ce passage, lu dans le _Journal des Dbats_ par Mme
Swetchine, a pass depuis dans ses _Penses_ et a t imprim sous son
nom. Erreur bien flatteuse pour nous! (Voir _Madame Swetchine, sa Vie et
ses OEuvres_, tome II, page 207.)]

Quoi qu' la simple lecture ces lettres de Ranc, si on n'y prend pas
garde, semblent uniformes, et toutes assez semblables entre elles, on
en extrairait quantit de belles et grandes penses; j'en ai dj donn
plus d'une et je les ai dtaches ainsi  dessein, car, comme elles sont
dans un fond sombre, il est presque ncessaire de les offrir  part
pour les faire remarquer. Quelle plus haute pense, par exemple, que
celle-ci, qui pourrait servir comme d'pigraphe et de devise  la vie du
grand rformateur: Il faut faire de ces oeuvres et de ces actions qui
subsistent indpendamment des passions diffrentes des hommes!--Et
quelle dlicatesse encore dans cet autre mot qui dcle une tendresse
d'me subsistante sous la dure corce: Ce seroit une chose bien douce
d'tre tellement dans l'oubli, que l'on ne vct plus que dans la
mmoire de ses amis! Remarquez que cet oubli profond de la part du
monde, joint au souvenir fidle de la part des amis, est la conciliation
parfaite qu'embrasse le voeu du solitaire. L'amiti trouve moins son
compte dans ce vers ancien si souvent cit:

  Oblitusque meorum, obliviscendus et illis,

vers o il ne faudrait pas voir d'ailleurs la pense d'Horace, mais une
boutade d'un moment.

Les lettres  la duchesse de Guise sont toutes d'dification, nobles,
assez dveloppes, sobres pourtant. Ce dernier caractre se retrouve
partout dans la correspondance de Ranc; mme lorsqu'il prend la plume,
je l'ai dit, il va sans cesse au but, il coupe court aux phrases.
Parlant de la mort de M. de Noc, pnitent de qualit et l'un des
ermites voisins de la Trappe, il crit  Mme de Guise, qui le
questionnait: Il n'y a point, Madame, de circonstances brillantes
dans la mort du solitaire. Son passage a t paisible et tranquille...
D'agonie, il n'en eut point, et on s'aperut seulement qu'il cessoit de
vivre parce qu'il ne respiroit plus. Dieu ne voulut pas qu'il dt
rien de remarquable, parce que cela abrge les Relations. _Abrger_,
_abrger_ les choses qui passent, c'est l le sentiment permanent de
Ranc; il n'aperoit aucune branche inutile sans y porter  l'instant la
serpe ou la cogne.

Cela mme nous avertit de ne pas trop prolonger en parlant de lui; il y
aurait beaucoup  dire encore sur sa polmique avec Mabillon, dont on
peut suivre ici toutes les phases, sur ses relations si constantes et si
unies avec Bossuet; mais c'est assez indiquer l'intrt srieux de cette
publication. Nous aurions voulu que les notes fussent plus frquentes et
plus courantes au bas des pages. Quand on a du got comme M. Gonod, on
se mfie de son rudition et on craint de trop dire. Il en est rsult
qu'il n'a pas toujours dit assez; le lecteur a besoin d'tre guid 
chaque pas plus qu'on n'imagine. Il est une foule d'allusions qui fuient
et qu'on aurait pu atteindre par d'habiles conjectures.  certains
endroits, sous des dsignations un peu vagues, il me semblait entrevoir
de loin Leibniz (pag. 105, 108, 113),  d'autres Bayle (pag. 152); M.
Gonod aurait peut-tre eu moyen d'claircir et de fixer ces aperus
lointains. Nous nous permettons de les lui recommander, si le recueil en
vient  une seconde dition.

Indpendamment de l'histoire littraire, celle de la langue n'est pas
sans avoir  profiter ou du moins  glaner dans les Lettres de Ranc.
Le style, en sa mle nudit, offre des singularits intressantes,
des expressions qui sentent leur proprit premire, des locutions
franaises, mais vieillies et toutes voisines du latin. Ainsi,
quand Ranc nous dit que le Pre Mabillon a fait un petit trait
_trs-recherch_ et _trs-exact_, ce mot _recherch_ est pris en bonne
part, _exquisitus_. On aurait plus d'une remarque  faire en ce genre.
Mais que dirait Ranc de voir que nous songions au Dictionnaire de
l'Acadmie en le lisant? C'est pis que n'et fait l'abb Nicaise[277].

29 septembre 1846.

[Note 277: J'avais dj parl de Ranc  propos de sa Vie par M.
de Chateaubriand (Voir au tome Ier, page 36, des _Portraits
contemporains_); depuis j'ai reparl de Ranc tout  fait  fond, au
tome III de _Port-Royal_, pages 532 et suiv.]




MMOIRES
DE
MADAME DE STAAL-DELAUNAY

PUBLIS PAR M. BARRIRE

Nous sommes dcidment le plus rtrospectif des sicles; nous ne nous
lassons pas de rechercher, de remuer, de dployer pour la centime fois
le pass. En mme temps que l'activit industrielle et l'invention
scientifique se portent en avant dans toutes les voies vers le nouveau
et vers l'inconnu, l'activit intellectuelle, qui ne trouve pas son
aliment suffisant dans les oeuvres ni dans les penses prsentes, et qui
est souvent en danger de tourner sur elle-mme, se rejette en arrire
pour se donner un objet, et se reprend en tous sens aux choses
d'autrefois,  celles d'il y a quatre mille ans ou  celles d'hier: peu
nous importe, pourvu qu'on s'y occupe, qu'on s'y intresse, que
l'esprit et la curiosit s'y logent, ne ft-ce qu'en passant. De l
ces rimpressions sans nombre qui remettent sous les yeux ce que les
gnrations nouvelles ont hte d'apprendre, ce que les autres sont
loin d'avoir oubli. Aujourd'hui, un homme d'esprit bien connu de nos
lecteurs[278], M. Barrire, publie un choix fait avec got parmi les
nombreux Mmoires du XVIIIe sicle, depuis la Rgence jusqu'au
Directoire; c'est une heureuse ide, et qui permettra de revoir au
naturel une poque dj passe pour plusieurs  l'tat de roman.

[Note 278: Des lecteurs du _Journal des Dbats_ dans lequel crit
M. Barrire, et o cet article sur Mme de Staal-Delaunay fut d'abord
insr.]

Voil, si je compte bien, la troisime fois depuis 1800 que la vogue
et la publication se tournent aux Mmoires de ce temps-l. Le premier
moment de reprise a t celui mme de la renaissance de la socit, sous
le Consulat et aux premires annes de l'Empire. C'est alors que le
vicomte de Sgur publia les Mmoires de Bezenval, que M. Craufurd publia
ceux de Mme du Hausset, et qu'on vit paratre cette suite de petits
volumes chez le libraire Lopold Collin: _Lettres de Mmes de Villars,
de Tencin, de Mlle Ass_, etc., etc. Le second moment a t sous la
Restauration; ici l'intrt historique et politique dominait. On vit
de longues sries compltes de Mmoires sur le XVIIIe sicle et sur
la Rvolution franaise; M. Barrire y eut grande part comme diteur.
Aujourd'hui, dans ce retour de vogue, ce n'est plus que d'un intrt de
got qu'il s'agit, et, selon nous, cette indiffrence curieuse n'est
pas la disposition la moins propice pour bien juger, pour rectifier ses
anciennes impressions et s'en faire de dfinitives.

Mme de Staal mritait  bon droit d'ouvrir la srie, car c'est avec elle
que commencent vritablement le genre et le ton propres aux femmes du
XVIIIe sicle. Un matre loquent, M. Cousin, dans l'esquisse pleine
de feu qu'il a trace ds femmes du XVIIe, leur a dcern hautement la
prfrence sur celles de l'ge suivant; je le conois: du moment qu'on
fait intervenir la grandeur, le contraste des caractres, l'clat des
circonstances, il n'y a pas  hsiter. Qu'opposer  des femmes dont les
unes ont port jusque dans le clotre des mes plus hautes que celles
des hrones de Corneille, et dont les autres, aprs toutes les
vicissitudes et les temptes humaines, ont eu l'heur insigne d'tre
clbres et proclames par Bossuet? Pourtant comme, en fait de
personnes du sexe, la force et la grandeur ne sont pas tout, je ne
saurais pour ma part pousser la prfrence jusqu' l'exclusion. Ni les
femmes du XVIe sicle elles-mmes, bien qu'elles aient eu le tort d'tre
effleures par Brantme, ni celles du XVIIIe, bien que ce soit l'air du
jour de leur tre d'autant plus svre qu'elles passent pour avoir t
plus indulgentes, ne me paraissent tant  ddaigner. De quoi s'agit-il
en effet, sinon de grce, d'esprit et d'agrment (je parle de cet
agrment qui survit et qui se distingue  travers les ges)? Or l'lite
des femmes,  ces trois poques, en tait abondamment et diversement
pourvue. Cette diversit me rappelle le charmant conte des Trois
Manires, dont chacune, auprs des Athniens de Voltaire, russit  son
tour; et s'il y avait une quatrime manire de plaire, il ne faudrait
pas lui chercher querelle. Je pousserais mme la licence jusqu' ne
pas exclure du concours tout d'emble les femmes du XIXe sicle, si le
moment de les juger tait venu. Mais n'en demandons pas tant pour le
quart d'heure, tenons-nous  Mme de Staal-Delaunay et  notre sujet.

Puisque,  propos de femmes, j'ai prononc ce mot de sicle (terme bien
injurieux), on me passera encore d'insister sur quelques distinctions
que je crois ncessaires, et sur le classement, autre vilain terme, mais
que je ne puis viter. Les femmes du XVIe sicle, ai-je dit, ont t
trop mises de ct dans les dernires tudes qu'on a faites sur les
origines de la socit polie: Roederer les a sacrifies  son idole,
qui tait l'htel Rambouillet. On reviendra, si je ne me trompe,  ces
femmes du XVIe sicle,  ces contemporaines des trois Marguerite, et qui
savaient si bien mener de front les affaires, la conversation et les
plaisirs: J'ai souvent entendu des femmes du premier rang parler,
disserter avec aisance, avec lgance, des matires les plus graves,
de morale, de politique, de physique. C'est l le tmoignage que dj
rendait aux femmes franaises un Allemand tout merveill, qui a crit
son itinraire en latin, et  une date (1616) o l'htel Rambouillet ne
pouvait avoir encore produit ses rsultats [279]. Quoi qu'il en soit, le
XVIIe sicle s'ouvre bien en effet avec Mme de Rambouillet, de mme
qu'il se clt avec Mme de Maintenon. Le XVIIIe commence avec Mme la
duchesse du Maine et avec Mme de Staal, de mme qu'on en sort par
l'autre Mme de Stal et par Mme Roland: je mets ce dernier nom 
dessein, car il marque tout un avnement, celui du mrite solide et de
la grce s'introduisant dans la classe moyenne, pour y avoir sa part
croissante dsormais. Je sais combien le vrai got et le plus fin a t
longtemps l'apanage presque exclusif du monde aristocratique; combien,
 certains gards, et malgr tant de changements survenus, il en est
encore un peu ainsi. Il ne devient pas moins vident que plus on va, et
plus l'amabilit srieuse, la distinction du fond et du ton se trouvent
naturellement compatibles avec une condition moyenne; et le nom de Mme
Roland signifie tout cela. A partir d'elle on a commenc  possder
comme un droit ce qui n'tait gure auparavant qu'une audace et une
usurpation. Les femmes du XVIIIe sicle proprement dit, dont le type
primitif s'est transmis sans altration depuis la duchesse du Maine,
et  travers ces noms si connus de Mme de Staal-Delaunay, de Mmes de
Lambert, du Deffand, de la marchale de Luxembourg, de Mme Coislin, de
Mme de Crquy, jusqu' Mme de Tess et  la princesse de Poix, peuvent
pourtant se partager elles-mmes en deux moitis assez distinctes,
celles d'avant Jean-Jacques et celles d'aprs. Toutes les dernires, les
femmes d'aprs Jean-Jacques, c'est--dire qui ont essuy son influence
et se sont enflammes un jour pour lui, ont eu une veine de _sentiment_
que les prcdentes n'avaient point cherche ni connue. Celles-ci, les
femmes du XVIIIe sicle antrieures  Rousseau (et Mme de Staal-Delaunay
en offre l'image la plus accomplie et la plus fidle), sont purement
des lves de La Bruyre; elles l'ont lu de bonne heure, elles l'ont
promptement vrifi par l'exprience. A ce livre de La Bruyre, qui
semble avoir donn son cachet  leur esprit, ajoutez encore, si vous
voulez, qu'elles ont lu dans leur jeunesse _la Pluralit des Mondes_ et
_la Recherche de la Vrit_.

[Note 279: Cet Allemand, qui s'appelait _Juste Zinzerling_, a publi
son voyage sous ce titre: _Jodoci Sinceri Itinerarium Galliae_...,
1616.]

Mme de Staal commence donc le XVIIe sicle, dans la srie des
crivains-femmes, aussi nettement que Fontenelle l'a fait dans son
genre. Elle tait ne bien plus tt qu'on ne croit et que ne l'ont dit
tous les biographes. Un rudit  qui l'on doit tant de rectifications de
cette sorte, M. Ravenel, a clairci ce point, qui ne laisse pas d'tre
important dans l'apprciation de la vie de Mlle Delaunay. Je l'appelle
Mlle Delaunay par habitude, car (autre rectification de M. Ravenel) [280]
elle ne se nommait pas ainsi: son pre s'appelait _Cordier_; mais, ayant
t oblig de s'expatrier pour quelque cause qu'on ne dit pas, il
laissa en France sa femme jeune et belle qui reprit son nom de famille
(_Delaunay_), et la fille,  son tour, prit le nom de sa mre qui lui
est rest. La jeune Cordier-Delaunay naquit  Paris le 30 aot 1684, et
non pas en 1693, comme on l'a cru gnralement. Elle se trouvait
ainsi de neuf ans plus ge qu'on ne l'a suppos; non pas qu'elle ait
dissimul son ge; elle n'indique point, il est vrai, dans ses Mmoires,
la date prcise de sa naissance (les dates, sous la plume des femmes,
c'est toujours peu lgant); mais elle mentionne successivement dans le
rcit de sa jeunesse certaines circonstances historiques qui pouvaient
mettre sur la voie. Il rsulte de ces neuf annes de plus qu'elle a
_sans les paratre_, que le temps qu'elle passe au couvent et avant son
entre  la petite cour de Sceaux remplit toute la dure de sa premire
jeunesse; qu'elle a vingt-sept ans bien sonns lorsqu'elle entre chez
la duchesse du Maine, et qu'elle est dj une personne faite qui pourra
souffrir de sa condition nouvelle, mais qui n'y prendra aucun pli que
celui de la contrainte. Il suit aussi de cette forte avance qu'elle
avait trente-cinq ans lors de ses amours  la Bastille avec le chevalier
de Mnil, et qu'elle ne se maria enfin avec le baron de Staal que dans
sa cinquante et unime anne. De l, durant le cours de cette existence
dont la fleur fut si courte et si vite envole, on voit combien les
choses vinrent peu  point, et l'on comprend mieux dans ce ferme et
charmant esprit, cet art d'ironie fine, ce ton d'enjouement sans gaiet
qui nat de l'habitude du contre-temps.

[Note 280: _Journal de la Librairie_, 1836, feuilleton n 35, page 3.]

Un mot souvent cit de Mme de Staal donnerait  croire que ses Mmoires
n'ont pas toute la sincrit possible. _Je ne me suis peinte qu'en
buste_, rpondit-elle un jour  une amie qui s'tonnait  l'ide qu'elle
et tout dit. Le mot a fait fortune, et il a fait tort aussi  la
vracit de l'auteur. C'est, selon nous, bien mal le comprendre et tirer
trop de parti d'un trait avant tout spirituel. Mme de Staal tait une
personne vraie, et son livre est un livre vrai dans toute l'acception du
mot: ce caractre y parat empreint  chaque ligne. Aprs cela, que sur
certains points dlicats et rservs elle n'ait pas tout dit: que, par
exemple, ses amours  la Bastille avec le chevalier de Menil aient t
pousss encore un peu plus loin qu'elle n'en convient, il n'y a rien l
que d'assez vraisemblable, et raisonnablement on ne saurait demander
 une femme, sur ce chapitre, d'tre plus sincre, sans la forcer 
devenir inconvenante. Le lecteur, ce semble, peut faire sans beaucoup
d'effort le reste du chemin, pour peu qu'il en ait envie. Lemontey a
cherch grande malice dans quelques mots d'elle sur l'abb de Chaulieu,
lorsqu'elle le va voir en sortant de la Bastille, et qu'elle le trouve
si diffrent de ce qu'il tait par le pass: Il toit dj fort mal,
dit-elle, de la maladie dont il mourut trois semaines aprs. Je le vis,
et je remarquai combien, dans cet tat, _ce qui nous est inutile_ nous
devient indiffrent. Lemontey[281] croit apercevoir dans ces quelques
mots une rvlation qui chappe; c'est tre bien fin. Mais de quelque
utilit que cette personne d'esprit ait pu tre dans un autre temps 
l'abb de Chaulieu plus que septuagnaire, ce n'est pas sur ce genre
d'aveu que je fais porter le plus ou moins de sincrit d'un auteur
femme dans les Mmoires qu'elle, crit. Cette sincrit est d'un autre
ordre; elle consiste dans les sentiments qu'on exprime, dans l'ensemble
des jugements et des vues; ne pas se louer directement ni indirectement,
ne pas se surfaire, ne pas s'embellir; s'envisager soi et autrui  un
point juste et l'oser montrer. Et quel livre russit mieux que celui
de Mme de Staal  rendre exactement cette parfaite et souvent cruelle
justesse d'observation, ce sentiment inexorable de la ralit? C'est
elle qui a dit cette parole durable: Le vrai est comme il peut, et n'a
de mrite que d'tre ce qu'il est. Aussi ses Mmoires sont au contraire
des romans qu'on rve, et ils vont comme la vie, en s'attristant.

[Note 281: Dans sa Notice sur Chaulieu.]

Une me noble, leve et stoque jusqu'en ses faiblesses, un esprit
ferme et dli s'y marquent en traits nets et fins. On y admire une
sret d'ides et de ton qui ne laisse pas d'effrayer un peu; il y a
si peu de superflu qu'on est tent de se demander s'il y a tout le
ncessaire. Le mot de scheresse vient  l'esprit; mais,  la rflexion,
on est rduit  se dire, dans la plupart des cas, que c'est tout
simplement parfait et dfinitif. Jamais sa plume ne ttonne, jamais elle
n'essaie sa pense; elle l'arrte et l'emporte du premier tour. Il y a
bien de la force dans ce peu d'effort. Pline le Jeune a coutume, dans
l'loge qu'il fait de certains crivains, d'unir ensemble, comme se
tenant troitement entre elles, deux qualits, _vis, amaritudo_, cette
_vigueur_ qui nat et se trempe d'une secrte _amertume_; Mlle Delaunay
(on peut citer du latin en parlant de celle qui faillit devenir Mme
Dacier) possdait cette vigueur-l. Frron, rendant compte des Mmoires
dans son _Anne littraire_ [282], a trs-bien remarqu qu'on peut lui
appliquer  elle-mme ce qu'elle a dit de la duchesse du Maine: Son
esprit n'emploie ni tours, ni figures, ni rien de tout ce qui s'appelle
invention. Frapp vivement des objets, il les rend comme la glace d'un
miroir les rflchit, sans ajouter, sans omettre, sans rien changer.
Selon moi pourtant, la comparaison du miroir ne grave pas assez pour
ce qui est de Mlle Delaunay; le trait des objets, ds qu'elle les a
rflchis, reste comme pass  une lgre _eau-forte_. Grimm, dans sa
_Correspondance_ (15 aot 1755), louant galement ces Mmoires, dit que,
la prose de M. de Voltaire  part, il n'en connat pas de plus agrable
que celle de Mme de Staal. C'est vrai; pourtant cette prose, bien que
d'une nettet si agrable et si neuve, ne ressemble point  celle de
Voltaire, la seule vritablement courante et lgre. La simplicit de
diction de Mme de Staal est tout autrement combine. Mais que fais-je? A
quoi bon m'aller inquiter de Grimm et de ses -peu-prs, lorsque, dans
les volumes de la plus dlicate et de la plus dlicieuse littrature
qu'ait jamais produite la Critique franaise, nous possdons le jugement
et la dfinition qu'a donne M. Villemain de cette manire et de cette
nuance de style dont Mme de Staal nous offre la perfection?

[Note 282: Tome VI, de l'anne 1755, page 221.]

En ce qui touche la personne, l'illustre critique s'est montr plus
svre; il a cru voir jusqu' travers les peintures railleuses de la
femme d'esprit ce qu'il appelle _le pli de sa condition_: C'est une
soubrette de cour, mais une soubrette. Mlle Delaunay a-t-elle mrit ce
piquant revers? et ce _caractre indlbile de femme de chambre_, comme
elle le qualifie amrement, est-il donc si indlbile qu'il la suive
jusque dans les productions de sa pense? Rien de moins fond, selon
moi, qu'un semblable jugement, rien de plus injuste. Nous avons vu qu'il
tait dj tard pour elle lorsqu'elle entra chez la duchesse du Maine,
et que ce n'tait plus une si jeune fille ni si aise  dformer. Sa
premire ducation avait t solide, recherche, brillante; ce couvent
de Saint-Louis  Rouen, o elle passa ses plus belles annes, tait
comme un petit tat o elle rgnoit souverainement. Elle aussi,
elle avait eu sa cour, sa petite cour de Sceaux dans ce couvent de
Saint-Louis o M. Brunel, M. de Rey, l'abb de Vertot taient  ses
pieds, et o ces bonnes dames de Grieu n'avaient d'yeux que pour elle:
Ce qu'on faisoit pour moi me cotoit si peu, dit-elle, qu'il me
sembloit tre dans l'ordre naturel. Ce ne sont que nos efforts pour
obtenir quelque chose, qui nous en apprennent la valeur. Enfin j'avois
acquis, quoique infiniment petite, tous les dfauts des grands: cela m'a
servi depuis  les excuser en eux. Ainsi leve, ainsi traite jusqu'
l'ge de vingt-six ans sur le pied d'une perfection et d'une merveille,
lorsqu'elle tomba plus tard en servitude, ce fut comme une petite Reine
dchue, et elle en garda les sentiments, persuade qu'il n'y a que nos
propres actions qui puissent nous dgrader, dit-elle; aucun fait de sa
vie n'a dmenti cette gnreuse parole. L'inconvnient pour elle de sa
premire ducation et de cette culture exclusive, c'et t plutt,
comme elle l'indique assez vridiquement, d'offrir une teinture
scientifique un peu marque, d'aimer  rgenter,  _documenter_ toujours
quelqu'un auprs de soi, comme cela est naturel  une personne qui a lu
l'_Histoire de l'Acadmie des Sciences_, et qui a tudi la gomtrie.
Encore faudrait-il observer, dans la plupart des passages qu'on cite 
l'appui de ce dfaut, que c'est elle-mme qui s'y dnonce  plaisir et
qui fait gaiement les honneurs de sa personne. Plus d'un lecteur,  ces
endroits, n'a pas vu qu'il y a chez elle un sourire.

Le commencement des Mmoires est d'une grce infinie et tient du roman;
c'est ainsi que la vie se dessine d'abord _avant le charme cess_,
avant l'illusion vanouie. Le sjour au chteau de Silly chez une amie
d'enfance, l'arrive du jeune marquis, son indiffrence naturelle, la
scne de la charmille entre les deux jeunes filles qu'il entend sans
tre vu, sa curiosit qui s'veille bien plus que son dsir, l'motion
de celle qui s'en croit l'objet, son empire toutefois sur elle-mme, la
promenade en tte  tte o l'astronomie vient si  propos, et cette
jeune me qui gote l'austre douceur de se matriser, cette suite
lgre compose tout un roman touchant et simple, un de ces souvenirs
qui ne se rencontrent qu'une fois dans la vie, et o le coeur lass se
repose toujours avec une nouvelle fracheur. Ce ne sont que des riens,
mais comme ils sont vrais, comme ils tiennent aux fibres secrtes, 
celles de chacun! Le sentiment qui a grav ces petits faits dans ma
mmoire m'en a conserv, dit l'auteur, un souvenir distinct. Mme en
les dpeignant, voyez comme sa sobrit se retrouve! elle ne se permet
qu'une esquisse pure et discrte, un trait dlicieux et encore arrt,
fidle expression de ce sentiment trop contraint! M. de Silly pourtant
est bien l'homme qu'elle a le plus vritablement aim. Avec quelle
vivacit passionne elle nous fait assister  son premier dpart! Mlle
de Silly fondoit en larmes quand il nous dit adieu; je drobai les
miennes  ses regards plus curieux qu'attendris; mais lorsqu'il eut
disparu, je crus avoir cess de vivre. Mes yeux accoutums  le voir ne
regardoient plus rien. Je ne daignois parler, puisqu'il ne m'entendoit
pas; _il me semble mme que je ne pensois plus_. Notons ce dernier
trait; il rappelle le vers de Lamartine s'adressant  la Nature:

Un seul tre vous manque, et tout est dpeupl.

Mais chez Mlle Delaunay la gradation finit par la _pense_. Cette
absence de la pense est le plus violent symptme, en effet, pour une
me de philosophe, pour quiconque a commenc par dire: _Je pense, donc
je suis_. Ce qu'elle ajoute ne prte pas moins  l'observation: Son
image fixe remplissoit uniquement mon esprit. Je sentois cependant
que chaque instant l'loignoit de moi, et _ma peine prenoit le mme
accroissement que la distance qui nous sparait_. Nous surprenons ici
le dfaut; cette peine qui crot en _raison directe_ de la distance,
c'est plus que du philosophe, c'est bien du gomtre; et nous concevons
que M. de Silly ait pu dire  sa jeune amie dans une lettre qu'elle
nous transcrit: Servez-vous, je vous prie, des expressions les plus
simples, et surtout ne faites aucun usage de celles qui sont propres
aux sciences. En homme du monde, et plein de tact, il avait mis d'abord
le doigt sur le lger travers.

Ce ne sont l, du reste, que des intentions,  temps rprimes, qui
affectent  peine une diction exquise et de la meilleure langue. Quand
le marquis revient peu aprs  Silly, la fleur du sentiment avait dj
reu en elle quelque dommage; la rflexion avait parl. Ce fut donc un
printemps bien court dans la vie de Mlle Delaunay que ces premiers mois
d'enchantement; le parfum en fut pourtant assez profond pour remplir son
me durant ces jeunes annes les plus exposes, et pour la prserver
alors de toute autre atteinte. Elle avait bien vingt-trois ou
vingt-quatre ans dj, lorsqu'elle vit pour la premire fois M. de
Silly, et il en avait trente-six ou trente-sept. Son caractre ambitieux
et sec parut se dessiner de plus en plus en avanant; Grimm prtend
qu'il tait pdant et peu aimable; il nous apprend que des mcomptes
d'ambition lui troublrent finalement la tte, au point qu'il se jeta
par une fentre et se tua. Mme de Staal avait gliss sur cet affreux
dtail; mais elle l'avait trouv aimable jusque dans les dernires
annes, et, malgr les erreurs de l'intervalle, elle n'avait pas cess
de rester soumise  l'ancien prestige. Elle poussa mme l'amiti, dans
une violente crise de passion qui le bouleversa, jusqu' l'assister 
titre de _mdecin-moraliste_, je ne trouve pas de terme plus appropri:
les lettres qu'elle lui crit tiennent  la fois du directeur et du
mdecin. Elles sont d'une exprience consomme, d'une haute sagesse, et
charmantes encore jusque dans le suprme dsabusement. Comme tous les
vrais mdecins, elle sait bien mieux l'tat vritable du malade que
les moyens d'y remdier; elle n'y peut opposer que des palliatifs, et
elle-mme alors elle le dirigeait vers l'ambition: J'avois bien espr,
lui crivait-elle, du temps et de l'absence; mais il semble qu'ils n'ont
rien produit, et que infinie le mai est empir. La seule ressource que
j'imagine seroit une occupation forte et satisfaisante par la dignit de
l'objet: l'amour n'en a point de telles. Je voudrois que l'ambition vous
en pt offrir. Vous n'tes pas fait pour vivre sans passions; de lgers
amusements ne peuvent nourrir un coeur aussi dvorant que le vtre.
Tchez donc de trouver un objet plus vaste que sa capacit, sans
cela vous prouverez toujours les dgots qu'inspire tout ce qui est
mdiocre. C'est ainsi qu'elle le jugea jusqu' la fin. tait-ce un
reste d'illusion?--M. de Silly mourut le 19 novembre 1727; il tait
lieutenant-gnral des armes du Roi[283].

[Note 283: Il faut voir sur M. de Silly l'admirable note de
Saint-Simon dans ses additions au _Journal_ de Dangeau, tome X, page
110.]

Si M. de Silly nous reprsente le hros de la premire partie des
Mmoires, celui de la seconde est certainement M. de Maisonrouge, ce
lieutenant de roi  la Bastille, le parfait modle des passionns et
dlicats amants. Il est bien  Mme de Staal, qui l'avait si cruellement
sacrifi  ce maussade chevalier de Mnil, de l'avoir en mme temps
veng d'elle par l'intrt qu'elle rpand sur lui et par le coloris
affectueux dont elle l'environne. Hlas! au moment o elle apprcie le
mieux le dvouement et les mrites du pauvre Maisonrouge, c'est l'autre
encore qu'elle regrette; avec une me si ferme, avec un esprit si
suprieur, misrable jouet d'une indigne passion, elle fuit qui la
cherche, et cherche qui la fuit, selon l'ternel _imbroglio_ du coeur.
Oh! que cela lui donnait bien le droit de dire, comme plus tard, et
revenue des orages, elle l'crivait dans une lettre  M. de Silly: N'en
dplaise  Mme de..., qui traite l'amour si mthodiquement, chacun y
est pour soi, et le fait  sa guise. Je suis tonne qu'une personne si
vnrable ne regarde pas les passions comme des garements d'esprit, qui
ne sont point susceptibles de l'ordre qu'on y veut admettre. Je trouve
les prceptes ridicules sur cette matire, et j'aimerois presque autant
qu'on voult mettre en rgle la manire dont les frntiques doivent
extravaguer.

J'ai dit de Mme de Staal qu'elle tait comme le premier lve de
La Bruyre, mais un lve devenu l'gal du matre; nul crivain ne
fournirait autant qu'elle de penses neuves, vraies, irrcusables, 
ajouter au chapitre _des Femmes_, de mme qu'elle a pass plus de trente
ans de sa vie  pratiquer et  commenter le chapitre _des Grands_. Elle
les observait  l'aise et aussi  ses dpens dans cette petite cour
de Sceaux, absolument comme on observe de gros poissons dans un petit
bassin: Les Grands, crivait-elle  Mme du Deffand,  force de
s'tendre, deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est
une belle tude de les contempler, je ne sais rien qui ramne plus  la
philosophie.

Les scnes avec la duchesse de La Fert et les aventures  Versailles
sont d'un excellent comique et du meilleur got, du plus franc, du plus
simple; cela va de pair avec la plaisanterie des _Mmoires de Grammont_.
Les premires sances comme femme de chambre  la toilette de la
duchesse du Maine sont aussi fort plaisantes. Dans cet art enjou de
raconter, Mme de Staal est _classique_, et dfinitivement, si elle se
jugeait aujourd'hui, elle n'aurait pas tant  se plaindre du sort.
Elle n'a point t aime de qui elle aurait voulu, elle n'a pas eu sa
jeunesse remplie  souhait, elle a souffert: beaucoup d'autres sont
ainsi, mais elle a eu avec les annes la satisfaction de la pense et
les jouissances rflchies de l'observation; elle a vu juste, et il
lui a t donn de le rendre. Si elle a manqu plus d'un -propos de
destine, elle a rencontr du moins celui de l'esprit, de la langue et
du got. Ses moindres mots sont entrs dans la circulation de la socit
et dans les richesses d'esprit de la France. Il y a plus: par sa noble
conduite dans une conspiration chtive, elle aura dsormais une ligne
dans toute histoire. Combien d'hommes politiques qui se croient de
grands hommes, et qui s'agitent toute leur vie, n'en obtiendront pas
tant!

Cette satisfaction tardive, ce triomphe posthume furent achets bien
cher sans doute. La correspondance de Mme de Staal avec Mme du Deffand
trahit les misres du fond sous la forme toujours agrable; on y suit
l'habitude de l'esprit et l'ironique gaiet persistant  travers une
existence sans plaisir et comble d'ennui. Les scnes railleuses o
apparaissent Mme du Chtelet et Voltaire jettent au passage une varit
pleine d'clat. Cette correspondance est la vraie conclusion des
Mmoires. Quoi qu'en ait dit un critique (Frron), Mme de Staal a bien
fait de ne pas les prolonger et de ne pas s'tendre sur les annes
finissantes. Il est un degr d'exprience et de connaissance du fond,
pass lequel il n'y a plus d'intrt  rien, pas mme au souvenir; il
faut se hter,  cet endroit-l, de tirer la barre, et fermer  jamais
le rideau. Qu'aurait-on dornavant  dire au monde, l o l'on en est 
se dire  soi-mme: De quoi peut-on vritablement se soucier quand on
y regarde de prs? Nous ne devons nos gots qu' nos erreurs. Si
nous voyions toujours les choses telles qu'elles sont, loin de nous
passionner pour elles,  peine en pourrions-nous faire le moindre
usage. C'est ce qu'crivait Mme de Staal dans l'intimit, et en ses
meilleurs jours elle ajoutait: Ma sant est assez bonne, ma vie douce,
et,  l'ennui prs, je suis assez bien. Cet ennui consiste  ne rien
voir qui me plaise, et  ne rien faire qui m'amuse; mais quand le corps
ne souffre pas et que l'esprit est tranquille, on doit se croire heureux
[284].

[Note 284: Lettres au marquis de Silly.]

Un jour, aprs sa sortie de la Bastille et avant de s'tre tout  fait
rsigne au joug, Mlle Delaunay avait projet de s'en retourner vivre 
son petit couvent de Saint-Louis  Rouen; o elle avait pass ses seules
annes de bonheur. Elle y ft un petit voyage, mais s'en revint au plus
vite. Les femmes du XVIIe sicle, aprs les orages du monde, retournent
volontiers au couvent et y meurent; les femmes du XVIIIe ne le peuvent
plus.

Aprs les lettres  Mme du Deffand, celles de Mme de Staal  M.
d'Hricourt, moins traverses de saillies, donnent une ide peut-tre
plus triste encore et plus vraie de sa manire finale d'exister. Sa
sant diminue, sa vue baisse, et pour peu qu'elle vive, elle est en
train de devenir tout  fait aveugle comme son amie Mme du Deffand.
Cependant les sujtions, les dgots auprs d'une princesse dont les
caprices ne s'embellissent pas en vieillissant, rendent insupportable un
lien qu'on ne parvient point  briser; il faut traner jusqu'au bout sa
chane. _Je vois les maux_, dit-elle, _et je ne les sens plus_. C'est l
son dernier oreiller. A un retour de printemps, il lui chappe ce mot
terrible: Quant  moi, je ne m'en soucie plus (de printemps!); je suis
si lasse de voir des fleurs et d'en entendre parler, que j'attends avec
impatience la neige et les frimas. Il n'y a plus rien aprs une telle
parole.

Elle avait soixante-six ans, lorsqu'elle mourut le 15 juin 1750. A peine
la duchesse du Maine fut-elle morte a son tour, qu'on se disposa 
publier les Mmoires: ils parurent en 1755; on n'attendit mme pas que
le baron de Staal et disparu. On n'y regardait pas de si prs en ce
temps-l, quand il s'agissait de s'assurer les plaisirs de l'esprit. Le
livre obtint aussitt un prodigieux succs. Fontenelle pourtant, qui
vivait encore, fut trs-surpris en le lisant: J'en suis fch pour
elle, dit-il; je ne la souponnois pas de cette petitesse. Cela est
crit avec une lgance agrable, mais cela ne valoit gure la peine
d'tre crit. Trublet lui rpondait que toutes les femmes taient de
cet avis, mais que tous les hommes n'en taient pas. Trublet avait
raison, et Fontenelle se trompait; il tait trop voisin de ces choses
qu'il trouvait petites, pour en bien juger. Ces Mmoires, en effet, sont
une image fidle de la vie. Nous n'avons personne t levs au couvent,
nous n'avons pas vcu  la petite cour de Sceaux; mais quiconque a
ressenti les vives impressions de la jeunesse, pour voir presque
aussitt ce premier charme se dfleurir et la fracheur s'en aller au
souffle de l'exprience, puis la vie se faire aride en mme temps que
turbulente et passionne, jusqu' ce qu'enfin cette aridit ne soit plus
que de l'ennui, celui-l, en lisant ces Mmoires, s'y reconnat et dit 
chaque page: C'est vrai. Or, c'est le propre du vrai de vivre, quand
il est revtu surtout d'un cachet si net et si dfini. Huet (l'voque
d'Avranches) nous dit qu'il avait coutume, chaque printemps, de relire
Thocrite sous l'ombrage renaissant des bois, au bord d'un ruisseau et
au chant du rossignol: il me semble que les Mmoires de Mme de Staal
pourraient se relire  l'entre de chaque hiver,  l'extrme fin
d'automne, sous les arbres de novembre, au bruit des feuilles dj
sches.

21 octobre 1846.




L'ABB PREVOST ET LES BNDICTINS[285].

La vie de l'abb Prevost fut, on le sait, romanesque comme ses crits.
Entr adolescent chez les Jsuites, il en sortit pour tre soldat; puis
il y rentra comme novice, pour en sortir encore; il revint aux armes,
il les quitta de nouveau, et parut vouloir _faire une fin_, en prenant
l'habit de bndictin en 1724. Malgr tant d'aventures, il n'avait pas
vingt-cinq ans, et sa jeunesse commenait  peine. Durant les sept
annes qu'il passa dans la docte Congrgation de Saint-Maur, il
dissimula de son mieux, il fit effort sur lui-mme; mais la nature
l'emporta, et il rompit ses liens par une fuite clatante en 1728.
C'est  cette poque de son sjour dans l'Ordre et de sa sortie que se
rapportent quelques pices qu'il nous a t permis de recueillir. Elles
se trouvent aux manuscrits de la Bibliothque du Roi dans les paquets de
dom Grenier (n 5 du 15e paquet); elles nous ont t signales par
un investigateur instruit, M. Damiens, et nous devons  MM. les
conservateurs de la Bibliothque l'autorisation de les publier.

[Note 285: Cet article complte  quelques gards celui que nous avons
dj donn sur l'abb Prevost, et qui se trouve au tome I des _Portraits
littraires_.--On est encore revenu sur lui au tome IX des _Causeries du
Lundi_.]

Lorsque Prevost se dcida  sortir de la Congrgation de Saint-Maur, il
ne songeait d'abord qu' se retirer  Cluny, o la rgle tait moins
austre; il voulait simplement, comme il va nous le dire, quitter la
Congrgation pour _passer dans le grand Ordre_, changer de branche au
sein du mme Ordre. Mais les choses tournrent autrement. Le bref de
translation qu'il avait obtenu de Rome, et qui devait tre publi, ou,
selon les termes canoniques, _fulmin_  Amiens, se trouva brusquement
accroch et resta sans effet. Prevost, qui n'avait pas t inform de
ce contre-temps et qui crut la chose faite, sortit, le jour convenu, de
Saint-Germain-des-Prs: Il se rendit au jardin du Luxembourg, nous dit
son biographe[286], o on l'attendoit avec un habit ecclsiastique. La
mtamorphose se fit dans ce jardin. L'habit monacal fut renvoy 
Saint-Germain-des-Prs... Il avoit laiss dans sa cellule trois lettres
pour le Pre gnral, le Pre prieur, et un religieux de ses amis.
C'est une des deux premires lettres qui a t conserve dans les
paquets de dom Grenier, et que nous donnons ici. Cet adieu de Prevost
 son suprieur le peint au naturel et plus au complet qu'on ne l'a vu
nulle part encore; on y sent percer,  travers les termes d'un respect
fort dgag, un accent d'ironie et une pointe de menace qui a son
piquant, et qu'on n'est pas accoutum de trouver sous sa plume. Mais
lisons d'abord, nous raisonnerons aprs:

    Mon Rvrend Pre,

    Je ferai demain ce que je devrois avoir fait il y a plusieurs
    annes, ou plutt ce que je devrois ne m'tre jamais mis dans la
    ncessit de faire; je quitterai la Congrgation pour passer dans le
    grand Ordre. De quoi m'avisois-je, il y a huit ans, d'entrer parmi
    vous? et vous, mon Rvrend Pre, ou vos prdcesseurs, de quoi vous
    avisiez-vous de me recevoir? Ne deviez-vous pas prvoir, et moi
    aussi, les peines que nous ne manquerions pas de nous causer tt ou
    tard, et les extrmits fcheuses o elles pourroient aboutir? J'ai
    eu chez vous de justes sujets de chagrin; la dmarche que je vais
    faire vous chagrinera peut-tre aussi: voyons de quel ct est
    l'injustice.

    [Note 286: En tte des _Penses_ de l'abb Prevost, 1764.]

    Il est certain, mon Rvrend Pre, que je me suis conduit dans la
    Congrgation d'une manire irrprochable. Si j'ai des ennemis parmi
    vous, je ne crains pas de les prendre eux-mmes  tmoin. Mon
    caractre est naturellement plein d'honneur. J'aimois un corps
    auquel j'tois attach par mes promesses; je souhaitois d'y tre
    aim; et, fait comme je suis, j'aurois perdu la vie plutt que
    de commettre quelque chose d'oppos  ces deux sentiments. J'ai
    d'ailleurs les manires honntes et l'humeur assez douce; je rends
    volontiers service; je hais les murmures et les dtractions; je
    suis port d'inclination au travail, et je ne crois pas vous avoir
    dshonor dans les petits emplois dont j'ai t charg. Par quel
    malheur est-il donc arriv qu'on n'a jamais cess de me regarder
    avec dfiance dans la Congrgation, qu'on m'a souponn plus d'une
    fois des trahisons les plus noires, et qu'on m'en a toujours cru
    capable, lors mme que l'vidence n'a pas permis qu'on m'en accust?
    J'ai des preuves  donner l-dessus qui passeroient les bornes d'une
    lettre, et, pour peu que chacun veuille s'expliquer sincrement,
    l'on conviendra que telle est  mon gard la disposition de presque
    tous vos religieux. J'avois espr, mon Rvrend Pre, que la grce
    que vous m'aviez faite de m'appeler  Paris pourrait effacer des
    prventions si injustes, ou qu'elle les empcheroit du moins
    d'clater. Cependant on m'crit de province qu'un visiteur, se
    vantant  table d'avoir contribu  m'y faire venir, en a donn
    pour raison que j'y serois moins dangereux qu'autre part, et qu'il
    falloit d'ailleurs tirer de moi tout ce qu'on peut du ct des
    sciences, puisqu'il seroit contre la prudence de me confier des
    emplois. Un sculier, homme d'honneur et de distinction, m'a assur,
    par un billet crit exprs, qu'il avoit entendu dire  peu prs la
    mme chose  Votre Rvrence. Vous conviendrez, mon Rvrend Pre,
    que cela est piquant pour un honnte homme. Tout autre que moi se
    croiroit peut-tre autoris  vous marquer son ressentiment par des
    injures; mais, je vous l'ai dj dit, ce n'est pas mon caractre.
    Trouvez bon seulement que j'vite par ma retraite une perscution
    que je mrite si peu. Quittons-nous sans aigreur et, sans violence.
    J'ai perdu chez vous, dans l'espace de huit ans, ma sant, mes yeux,
    mon repos, personne ne l'ignore; c'est tre assez puni d'y avoir
    demeur si longtemps. N'ajoutez point  ces peines celles que
    j'aurois  souffrir si j'apprenois que vous voulussiez vous opposer
    aux dmarches que je fais pour m'en dlivrer. Je vous dclare que
    vos oppositions seroient inutiles par les sages mesures que j'ai
    su prendre. Je vous respecte beaucoup, mais je ne vous crains
    nullement, et peut-tre pourrois-je me faire craindre si vous
    en usiez mal; car autant je suis dispos  rendre justice  la
    Congrgation sur ce qu'elle a de bon, autant devez-vous compter que
    je relverois vivement ses endroits faibles si vous me poussiez 
    bout, ou si j'apprenois seulement que vous en eussiez le dessein. Ne
    me forcez point  vous donner en spectacle au public. On pourroit
    faire revivre les _Provinciales_: il est injuste que les Jsuites en
    fournissent toujours la matire, et vous jugeriez si je russis dans
    ce style-l. Je compte, mon Rvrend Pre, que sans en venir  ces
    extrmits, qui ne feroient plaisir ni  vous ni  moi, vous voudrez
    bien consentir au changement de ma condition. Vous avez reu si
    respectueusement la Constitution, que je ne saurois douter que vous
    ne receviez de mme un bref qui vient de la mme source. Faites-moi
    la grce de m'crire un mot  Amiens, sous cette simple adresse:
    _A M. Prevost, pour prendre  la poste_; ou, si vous aimez mieux,
    prenez la peine d'adresser votre lettre  M. d'Ergny, grand
    pnitencier et chanoine, mon parent, qui voudra bien me la remettre.
    Vous n'ignorez pas d'ailleurs le _petit et non obtent_. J'ai
    l'honneur d'tre, avec bien du respect, mon Rvrend Pre, votre
    trs-humble et trs-obissant serviteur,

    PREVOST, B.

    Lundi, 18 octobre (1728).

    Je ne crois pas qu'on se plaigne de la manire dont je suis sorti
    de Saint-Germain. Je n'ai pas mme emport mes habits. Un honnte
    homme doit l'tre jusque dans les bagatelles. Vous m'avez entretenu
    pendant huit ans; je vous ai bien servi: ainsi, autant tenu, autant
    pay.

    Prevost se croit parfaitement en rgle par l'effet du bref qui le
    concerne et qu'il suppose dj publi par l'vque d'Amiens; aussi
    il plaisante et pousse la raillerie jusqu' l'offensive. Il rappelle
    aux suprieurs de la Congrgation leur faiblesse dans l'affaire de
    la Constitution Unigenitus: _Vous avez reu si respectueusement la
    Constitution, que je ne saurois douter que vous ne receviez de mme
    un bref qui vient de la mme source. Il ne craint pas de montrer
    le bout de l'escopette, de laisser entrevoir au besoin, si on l'y
    force, toute une srie de _Provinciales_ nouvelles, dj en
    embuscade, et prtes  faire feu sur les rangs de la Congrgation:
    _Il est injuste_, dit-il, _que les Jsuites en fournissent toujours
    la matire._ Prevost a du faible pour les Jsuites, quoiqu'il les
    ait deux fois quitts. Dans une autre lettre qu'on va lire, on verra
    qu'il a pratiqu l'une de leurs maximes, et que s'il a prononc 
    haute voix la formule de ses voeux comme bndictin, il se vante d'y
    avoir ajout tout bas les _restrictions intrieures_ qui devaient un
    jour l'autoriser  les rompre. En comprenant d'ailleurs que Prevost,
    de l'humeur dont on le connat, a d avoir invitablement  se
    plaindre des prventions et des tracasseries monacales, on ne
    saurait juger que ces prventions aient t tout  fait sans motif
    et sans fondement: il se chargeait lui-mme de les justifier par
    l'issue. On l'avait souponn d'tre dangereux; mais ne prouvait-il
    pas lui-mme qu'il pouvait aisment le devenir? Sans prtendre peser
    les torts, on sent qu'il y avait entre la vie monastique et lui de
    ces incompatibilits d'humeur qui devaient s'accumuler  la longue
    et finir par un clatant divorce.

Cette lettre de Prevost tait encore signe _Prevost, B_. Il se croyait
toujours _bndictin_. Lorsqu'il apprit que son plan avait manqu
et qu'il se trouvait dans la situation d'un fugitif que personne ne
protgeait, il songea  sa sret personnelle trs-compromise. Il
n'avait voulu que changer de branche, mais, la dernire branche lui
faisant dfaut, il prit son grand vol, et, comme on dit, la clef des
champs. Rfugi en Hollande, il s'y mit  vivre des faciles productions
d'une plume qui tait dj toute taille. C'est de l que, trois ans
aprs, il crivait la lettre suivante  l'un de ses anciens amis de la
Congrgation de Saint-Maur, dom de La Rue, savant diteur d'Origne.
Dans cette lettre tout amicale, le ct affectueux, aimable et obligeant
de l'abb Prevost se dveloppe avec grce. On rentre ici dans les tons
qui lui sont habituels, et dont il n'tait prcdemment sorti que par
ncessit.

    Mon Rvrend Pre,

    Comme mon changement ne regarde que l'enveloppe et qu'il n'y en
    a aucun dans mes sentiments ni dans le fond de mon caractre, je
    conserve toujours chrement la mmoire de mes anciens amis, et je
    suis en Hollande le mme qu' Paris  l'gard de tous ceux  qui je
    dois de l'estime et de la reconnoissance. Je souhaiterois, par le
    mme principe, qu'ils conservassent aussi pour moi quelque chose de
    leur ancienne amiti. Vous tes, mon Rvrend Pre, un de ceux que
    je serois le plus ravi de voir dans ces sentiments. Je n'ai jamais
    pens l-dessus de deux faons, et M. le docteur Walker a pu vous
    rendre tmoignage que j'ai clbr mille fois votre mrite dans les
    meilleures compagnies de Londres avec tout le zle qu'inspirent
    la vrit et l'amiti. Je fais la mme chose en Hollande, o j'ai
    l'avantage d'tre vu aussi de fort bon oeil de tout ce qu'il y a de
    personnes de distinction. On y attend impatiemment votre Origne, et
    je vous assure que, dans le grand nombre de lieux o j'ai quelque
    accs, la moiti de sa rputation y est dj bien tablie. J'ai
    toujours t persuad, mon Rvrend Pre, qu'on ne risque rien 
    vous louer beaucoup, et que les effets ne peuvent que faire honneur
     mon jugement quand votre ouvrage paratra. En attendant, s'il y
    avoit quelque chose en quoi je pusse vous rendre mes services, soit
    ici, soit en Angleterre, o j'ai toujours d'troites relations, je
    vous offre mes soins avec une sincrit qui se fera connotre encore
    mieux dans l'occasion. Je les offre de mme  vos amis, qui ont t
    autrefois les miens,  dom Lemerault,  dom Thuillier, et je les
    prie de croire qu'il n'entre que de l'estime et de l'affection dans
    mes offres. C'est avec beaucoup de chagrin que je me suis vu priv
    ici du plaisir de voir dom Thuillier. Je n'appris son arrive
    qu'aprs son dpart, et je fus trs-afflig d'entendre dire 
    plusieurs personnes qu'il toit parti avec l'opinion que j'avois
    vit  dessein de lui parler et de le voir. Le Ciel m'est tmoin
    que c'et t pour moi une trs-vive satisfaction, et que j'ai fort
    regrett de l'avoir perdue. Quelle raison aurois-je eue de le fuir?
    Je vis, grce au ciel, sans reproche; tel en Hollande qu' Paris,
    point dvot, mais rgl dans ma conduite et dans mes moeurs, et
    toujours inviolablement attach  mes vieilles maximes de droiture
    et d'honneur. J'espre les conserver jusqu'au tombeau. Qu'on me
    rende un peu de justice, on conviendra que je n'tois nullement
    propre  l'tat monastique, et tous ceux qui ont su le secret de ma
    vocation n'en ont jamais bien augur. S'il y a quelque chose  me
    reprocher, c'est d'avoir rompu mes engagements; mais est-on bien sr
    que j'en aie jamais pris d'indissolubles? Le Ciel connot le fond de
    mon coeur, c'en est assez pour me rendre tranquille. Si les hommes
    le connoissoient comme lui, ils sauroient que de malheureuses
    affaires m'avoient conduit au noviciat comme dans un asile, qu'elles
    ne me permirent point d'en sortir aussitt que je l'aurois voulu, et
    que, forc par la ncessit, je ne prononai la formule de mes
    voeux qu'avec toutes les restrictions intrieures qui pouvoient
    m'autoriser  les rompre. Voil le mystre. Les hommes en jugent
     leur faon, mais ma conscience me rpond que le Ciel en juge
    autrement, et cela me suffit. Cependant j'avoue que le respect
    humain auroit t capable de me retenir dans mes chanes, si je
    n'eusse fait rflexion, que la moiti du monde vaut bien l'autre, et
    que la mme dmarche qui me feroit peut-tre perdre quelque estime
    en France m'en attireroit beaucoup en Angleterre et en Hollande.
    C'est ce que j'prouve heureusement. On sait faire ici quelque
    distinction entre ceux qui se mettent au large par esprit de
    dbauche et ceux qui ne cherchent qu' vivre dans une honnte et
    paisible libert. J'en ai des preuves tous les jours dans les
    marques d'amiti et de considration que je reois de tout le monde.
    Je vis donc avec beaucoup de tranquillit et d'agrments. L'tude
    fait ma principale occupation. Je compte de donner incessamment
    le 1er tome de M. de Thou, il est fini; mais je suis bien aise
    d'attendre l'dition latine d'Angleterre. Je suppose nanmoins
    qu'elle ne tardera pas trop longtemps; car on me presse beaucoup de
    faire parotre la mienne. J'ai travaill mes notes avec beaucoup
    de soin, et je me flatte que cela donnera quelque avantage  ma
    traduction sur celle dont on nous menace  Paris.

    Je vous souhaite, mon Rvrend Pre, une parfaite sant et beaucoup
    de contentement, et je forme ce souhait avec la mme sincrit de
    coeur que vous m'avez connue lorsque nous demeurions sous le mme
    toit. Permettez que je salue ici trs-humblement dom Thuillier, dom
    Lemerault, dom Du Plessis, dom Montfaucon, et tous ceux d'entre
    vos RR. PP. qui ne me hassent point. Si vous voulez m'employer 
    quelque chose pour votre service, mon adresse est _A M. d'Exiles,
    chez M. Neaulme, sur la place de la Cour,  La Haye_. J'ai l'honneur
    d'tre avec toute l'estime possible, mon Rvrend Pre, votre
    trs-humble et trs-obissant serviteur,

    L. PREVOST, A La Haye, 10 novembre 1731.


La navet avec laquelle Prvost confesse  son ami ses _restrictions
intrieures,_, mnages  travers ses voeux, et s'en autorise comme
d'une prcaution toute simple, est bien propre  faire sourire; l'lve
de La Flche s'y dcouvre ingnument. Ce qui paratra plus digne d'un
homme, c'est cette rflexion si juste, que _la moiti du monde vaut bien
l'autre_, et que ce qu'on perd dans l'opinion sur une rive de l'Escaut,
on le regagne en estime sur l'autre rive. Plaisante justice qu'une
rivire borne! a dit Pascal aprs Montaigne; Prvost le redit aprs
tous deux. Chez lui pourtant la rflexion ne venait qu' la suite de
l'action et  titre d'excuse; il obissait avant tout  l'entranement.

On trouve d'assez curieux renseignements sur sa personne et sur sa
situation vers cette poque de sa vie, dans le rcit du _Voyage
littraire_ de Jordan. Ce Franais de Berlin, qui visita en 1733 Paris
et Londres, rencontra dans cette dernire ville Prvost, et avec son
style plat il le peint sous des traits assez fidles: Je trouvai ce
mme jour, dit-il, M. Prevost d'Exiles. C'est un homme fin qui joint 
la connoissance des belles-lettres celle de la thologie, de l'histoire
et de la philosophie. Il a de l'esprit infiniment, et surtout _cet
esprit de dveloppement_ si ncessaire dans les matires mtaphysiques.
Tout le monde connot les agrments de son style. Je ne parlerai point
de sa conduite, ni d'_une action criminelle dont il s'est rendu coupable
 Londres; cela ne me regarde point. Je ne le considre que par rapport
 ses talents. Cela n'est-il pas excusable dans un voyageur?

Prvost a du malheur; voil cette terrible accusation de
Lenglet-Dufresnoy, cette accusation au criminel, qui reparat chez un
honnte tranger, chez un homme de cette _autre moiti du monde_, auprs
de laquelle il comptait si bien trouver grce. Au reste, Jordan n'est
pas en dfense contre l'loquent abb; il se laisse gagner  ses
manires civiles, au charme abondant de cette parole qu'on voit d'ici
se drouler; et  quelques pages plus loin, on lit dans le courant du
Journal: J'eus une conversation fort agrable avec M. Prevost, que l'on
trouve tous les jours plus aimable, savant et spirituel. Il travaille 
l'_tat des Sciences en Europe_. Il est trs-capable de russir dans un
pareil ouvrage, et de nous donner une belle histoire revtue de tous les
agrments de la diction. Puis, le comparant  Voltaire qui est en train
de composer son _Sicle de Louis XIV_, et qu'il nous reprsente comme
_un jeune homme maigre, qui parait attaqu de consomption_, l'honnte
Jordan souhaite  l'un plus de sant et  l'autre plus d'aisance. La
correspondance de Voltaire nous montre en effet que Prevost, dans un de
ces moments de gne auxquels il tait si sujet (juin 1740), prit sur lui
de recourir  l'opulent pote, non sans lui faire, comme critique, des
offres de service en retour.

Au tome VI du _Pour et Contre_ (1735), parlant du _Voyage_ de Jordan qui
venait de paratre, Prevost touche quelques mots de l'accusation,  la
fois vague et grave, dont il s'y voit l'objet; mais, soit qu'il se sente
la conscience moins nette, soit que les compliments mls  ce mauvais
propos l'aient amolli, il rpond moins vivement qu'il n'avait fait,
l'anne prcdente,  Lenglet-Dufresnoy: Je me suis attendu, depuis mon
retour en France, dit-il,  ces galanteries de MM. les protestants,
et je ne suis pas fch d'avoir occasion de m'expliquer sur la seule
manire dont je veux y rpondre. S'ils prtendent dcrier mon caractre,
je dfie la calomnie la plus envenime de faire impression sur les
personnes de bon sens dont j'ai l'honneur d'tre connu. S'ils en veulent
 mes foiblesses, je leur passe condamnation, et ils me trouveront
toujours prt  renouveler l'aveu que j'ai dj fait au public. Qu'ils
les dguisent aprs cela sous toutes sortes de formes, je leur aurai
beaucoup d'obligation s'ils peuvent contribuer  augmenter mon
repentir. On ne peut certes rien de plus humble et de plus fait
pour dsarmer; cette action _criminelle_ commise  Londres, et qui
n'empchait pas le coupable d'y sjourner, tait, je l'espre, quelque
dlit amoureux, un de ces crimes qui, aprs tout, laissent subsister
l'honnte homme [287].

[Note 287: J'indique, un peu  regret, pour ceux qui veulent tout
savoir, les anecdotes sur l'abb Prevost qui se trouvent au tome
111, page 149 et suiv. des _Mlanges historiques, satiriques_... de
Bois-Jourdain. On y voit qu'il fut un moment arrt  cause d'une
mauvaise affaire qui lui arriva tant en Angleterre. On y trouve ce
petit portrait de l'homme au physique: Ce moine dfroqu est toujours
habill comme un officier de cavalerie. Il a un extrieur sage, modeste
et prvenant.]

C'tait le moment o s'imprimait _Manon Lescaut_. Remarquez bien que
l'exact Berlinois n'a gard d'en parler, tandis qu'il s'tend sur les
mrites scientifiques et mtaphysiques de l'abb Prevost, et sur un
livre soi-disant srieux dont on ne sait mme plus s'il a jamais t
achev. Les contemporains, surtout les plus gens de poids et les plus
appliqus, ne laissent pas d'tre sujets  ces petites bvues-l.

En revanche, celui-ci nous apprend encore que Prevost s'est donn
le plaisir, dans ses _Mmoires d'un Homme de qualit_, de faire des
portraits de ses anciens confrres de Saint-Maur, et de les loger dans
la bibliothque du monastre de Saint-Laurent  l'Escurial. Il est
dommage qu'on n'ait pas la clef des noms, mais on sent bien que le
romancier peint ici d'aprs ses souvenirs. Ce suprieur gnral,
grossier, sans naissance, sans mrite, aux manires dures, et qui ne
fait nul cas des savants parce qu'il ignore jusqu'aux premiers lments
des sciences, n'est autre peut-tre que celui  qui Prvost adressait
cette lettre railleuse et  demi menaante en partant; je le souponne
fort d'tre le gnral de la Congrgation de Saint-Maur, dom Alidon en
personne. Les autres portraits qui suivent, plus fins, plus nuancs
et assaisonns de malice, sont videmment d'aprs nature. Le pre
_Erasmos_, qui unit en lui deux hommes si divers, si dissemblables, tour
 tour savant aimable et moine bourru, nous apparat plein de vie dans
sa singularit; de tels originaux se copient et ne s'inventent pas.
Tout  ct on rencontre le pre _Tirman_, qui a de l'esprit et de
l'rudition; mais, comme il n'a pas la tte des plus fortes, on craint
qu' force de la charger la voiture ne se brise. Il serait piquant
de savoir  quel docte confrre des De La Rue et des Montfaucon
s'appliquaient ces divers signalements. On mettrait ainsi des
physionomies distinctes  des figures qui de loin nous semblent toutes
les mmes, et d'une ennuyeuse monotonie sous le froc.

Si les bndictins avaient laiss de ces vivants souvenirs chez Prevost,
il est  croire qu'il en avait laiss aussi dans son passage parmi eux;
mais la trace ne s'en est point conserve. Cet ancien ami, par exemple,
dom De La Rue,  qui il crivit une lettre si affectueuse, sur quel
ton lui fit-il rponse? et osa-t-il mme se compromettre jusqu' lui
rpondre? La note officielle que l'on garda du transfuge dans les
registres de la Communaut, si l'on daigna en garder une, dut tre  peu
prs dans le genre de celle-ci, que nous trouvons chez dom Grenier:

    Dom Prevost, dit d'Exiles, surnom emprunt, aprs avoir t
    successivement deux fois jsuite et deux fois soldat, fit profession
    dans la Congrgation de Saint-Maur en 1721. Son pre, procureur du
    Roi  Hesdin, assista  sa profession; la veille, il lui avoit donn
    les avis salutaires qu'un pre respectable pouvoit donner  un fils:
    il lui tint ce propos entre autres, en prsence de la Communaut de
    Saint-Wandrille, si je ne me trompe, que s'il manquoit de son vivant
    aux engagements qu'il toit parfaitement libre de contracter ou de
    ne pas contracter, il le chercheroit par toute la terre pour lui
    brler la cervelle. Dom Prevost commena  faire connotre son got
    pour les lettres par une pice contre les amours du Rgent. Mais il
    la supprima lui-mme, avant que les suprieurs en fussent instruits,
    par un quiproquo heureux et pour son auteur et pour le corps dont il
    toit membre. Il professa  Saint-Germer avec applaudissement.

Avoir _profess  Saint-Germer avec applaudissement_, c'tait l
l'pisode qui protgeait un peu sa mmoire de ce ct du clotre. Chaque
canton du monde tour  tour met la gloire dans ce qui l'intresse et
ce qui le sert. La note prcdente fournirait d'ailleurs une nouvelle
preuve, s'il en tait besoin, de l'absurdit d'une anecdote qui courut
dans le temps. On avait racont que Prevost, jeune, au sortir du
collge, avait eu une liaison amoureuse dans sa ville natale, et qu'un
jour son pre tant venu lui faire une scne chez sa matresse qu'il
avait maltraite, l'amant en fureur avait prcipit du haut d'un
escalier le bonhomme, qui, sans accuser personne, tait mort des suites
de sa chute: on prtendait expliquer de la sorte la brusque vocation du
coupable et son entre chez les bndictins. Un petit-neveu de l'abb
Prevost avait dmenti cette anecdote par une lettre adresse  la
_Dcade philosophique_ (20 thermidor an XI); il lui avait suffi de
rappeler que le pre de l'abb Prevost n'tait mort qu'en 1739,
c'est--dire  une date o son fils, g de quarante-deux ans, avait eu
le temps de sortir du clotre et d'puiser bien d'autres aventures. Dans
la note prcdente, nous voyons que, loin que ce soit le fils qui tue le
pre, c'est le pre qui menace de tuer son fils, dans le cas o celui-ci
viendrait  rompre ses voeux. Ces Prevost avaient la parole vive
comme l'imagination, mais avec eux beaucoup de choses se passaient en
paroles[288].

[Note 288: L'anecdote de l'abb Prevost, parricide sans le vouloir,
peut se lire dans les _Mmoires d'un Voyageur qui se repose_, de Dutens
(tome II, page 282); elle est mise dans la bouche de l'abb Barthlmy
causant  Chanteloup. Ce serait l'abb Prevost qui, dans un souper
d'amis, aurait lui-mme le premier racont l'anecdote que rptait
l'abb Barthlmy. C'est une suite d'_on dit_ et de propos de table ou
de salon, pour amuser.]

Les mchants propos qui avaient poursuivi Prevost durant la partie
orageuse de sa vie ne respectrent pas toujours sa mmoire. Coll, au
tome III de son _Journal_ (dcembre 1763), annonant la mort du
grand romancier, s'exprime sur son compte en termes bien durs, bien
fltrissants; mais il en parle d'aprs d'anciens ou-dire et en homme
qui ne parat point l'avoir personnellement connu. Il suffirait, pour
combattre le mauvais effet des paroles de Coll, et pour prouver que
Prevost resta digne jusqu' la fin de la socit des honntes gens,
d'opposer le tmoignage de Jean-Jacques, qui, dans ses _Confessions_
(partie II, livre VIII), parle de l'abb qu'il avait beaucoup vu, comme
d'un homme trs-aimable, trs-simple; Jean-Jacques seulement ajoute
qu'on ne retrouvait pas dans sa conversation le coloris de ses ouvrages.
Ce feu, cette vivacit que Jordan lui avait vue  Londres vingt ans
auparavant, avait sans doute diminu avec l'ge; les fatigues d'une vie
ncessiteuse, et tour  tour agite ou abandonne; devaient  la longue
se faire sentir et produire des sommeils. Il y avait du La Fontaine chez
l'abb Prevost. Peintre immortel de la passion, mais surtout peintre
naf, cette navet survivait sans doute chez lui aux autres traits et
dominait dans sa personne. C'est dans ses ouvrages (et je l'ai fait
ailleurs) qu'il convient de prendre une entire et vritable ide de son
esprit et de son me. Lui-mme il a dit avec un mlange de satisfaction
et d'humilit qui n'est pas sans grce: On se peint, dit-on, dans ses
crits; cette rflexion serait peut-tre trop flatteuse pour moi. Il
a raison; et pourtant cette rgle de juger de l'auteur par ses crits
n'est point injuste, surtout par rapport  lui et  ceux qui, comme lui,
joignent une me tendre et une imagination vive  un caractre faible;
car si notre vie bien souvent laisse trop voir ce que nous sommes
devenus, nos crits nous montrent tels du moins que nous aurions voulu
tre.

3 juillet 1847.




M. VICTOR COUSIN

COURS DE L'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE MODERNE, 5 VOL. IX-18.

M. Cousin a eu une heureuse ide, celle de revoir, de retrouver en
quelque sorte son Cours de 18l5  1820, et de le donner au public aussi
fidlement qu'il a pu le ressaisir, mais sans se faire faute au besoin
de suppler l'loquent professeur de ce temps-l par le grand crivain
d'aujourd'hui. Ce premier Cours, en effet, qui marquait l'clatant dbut
de M. Cousin dans la carrire de l'enseignement, ne subsistait jusqu'
prsent que dans des rdactions d'anciens lves qu'on avait pris soin
de recueillir et de publier, il y a quelques annes. En s'y reportant
lui-mme  son tour, en repassant sur ses anciennes traces, le matre
vient d'y rpandre la lumire qui est insparable de sa plume comme de
sa parole; il n'a pu sans doute rendre  ces premiers canevas tout le
dveloppement et tout le souffle qui s'est vanoui avec l'improvisation
mme; mais il a su y mettre partout la prcision, la nettet,
l'lgance, indpendamment de quelques riches et neuves portions dont il
les a relevs; il a su faire enfin de cette suite de volumes srieux un
sujet de vive et intressante lecture.

On y saisit bien  son point de dpart et  son origine la moderne cole
philosophique qui est devenue plus tard l'clectisme, et qui n'tait
encore  ce moment que le spiritualisme. Je regrette presque pour elle
qu'elle n'ait pas gard ce premier nom qui, en la spcifiant d'une
manire moins distinctive, la dfinissait pourtant avec largeur et
vrit. Il est toujours piquant de revenir aprs des annes sur des
oeuvres d'esprit, sur des crits ou des discours qui ont eu un grand
clat et ont exerc une influence dcisive. Le plus souvent cette vive
action s'est produite dans des circonstances toutes particulires et sur
des questions trs-dtermines. Ainsi ces leons de 1815  1820, qui
firent vritablement rvolution dans la philosophie franaise, n'avaient
ni l'tendue ni la gnralit dont M. Cousin a fait preuve depuis,
et pourtant elles ont plus agi peut-tre qu'aucune des portions
subsquentes de son enseignement. C'est qu'alors toute parole portait
coup, et entrait pour ainsi dire dans le vif. Ce qui a pu sembler depuis
partie gagne tait d'abord un combat pied  pied, et chaque point 
emporter voulait un assaut.

Il faut bien se reprsenter l'tat des doctrines en France au moment o
M. Cousin, g de vingt-quatre ans  peine, monta dans la chaire de
M. Royer-Collard et agita le flambeau. La philosophie du dix-huitime
sicle, malgr la reprise catholique de 1803, semblait fermement assise:
cette philosophie qui avait parcouru toutes ses phases et pntr toutes
les sphres, vince du monde politique par l'Empire, irrite bien
plutt qu'effraye du rtablissement des autels, restait matresse en
thorie. Elle dominait les sciences physiques et s'y appuyait; elle
sigeait aux plus hautes rgions de l'astronomie avec Laplace; elle
rgnait  l'Institut par les brillants travaux de Cabanis, surtout
par les analyses rigoureuses et en apparence dfinitives de Tracy; en
morale, elle tait arrive  rdiger son Catchisme avec Saint-Lambert
et Volney. A vrai dire, quand une philosophie en est arrive l, quelles
qu'aient pu tre sa valeur et sa vrit au point de dpart, il est temps
qu'elle finisse et soit dtrne; car toute philosophie, digne de ce
nom, n'existe qu' la condition d'tre sans cesse en question, sur le
qui-vive, et de recommencer toujours. I1 y a mme des moments o j'ai
tant de respect pour la philosophie, que je crois qu'elle n'existe
vritablement que chez celui qui la trouve, et qu'elle ne saurait ni se
transmettre ni s'enseigner. Quoi qu'il en soit, la doctrine du XVIIIe
sicle en tait  ce moment extrme et dfinitif o l'on se croit
le plus sr de soi et o l'on est le plus prs d'tre frapp. Dans
l'enseignement public, elle n'tait gure de nature  tre ouvertement
et franchement professe. Un homme d'esprit, aimable, disert, lgrement
sceptique, s'tait avis d'un compromis heureux qui, sans satisfaire les
idologues svres, n'tait pas fait non plus pour les alarmer. M.
La Romiguires avait trouv un biais lgant et juste qui parait aux
difficults et pourvoyait aux convenances. C'tait un systme honorable,
spcieux, surtout bien rdig, et l'on aime tant les bonnes rdactions
en France! Ceux qui croyaient qu'il faut aux jeunes gens une philosophie
quelconque comme une rhtorique, n'avaient rien de mieux  demander et
devaient tre contents. Mais l'esprit humain ne se comporte pas ainsi;
il est impatient et mme un peu sditieux de sa nature, il ne sait pas
se tenir tranquille au gr des rgnants. M. Royer-Collard le premier
s'insurgea; ce ne fut pourtant pas une attaque de front. En 1811, cet
esprit original, appel  professer au sein de la Facult des Lettres,
prit position sur une question trs-particulire  l'cole cossaise,
et il en tira parti pour renouveler l'observation psychologique. Son
enseignement circonscrit, profond et analytique, forma des matres; mais
 M. Cousin il tait rserv d'enflammer  la fois et les jeunes
matres et le jeune public. En montant en 1815 dans la chaire de M.
Royer-Collard, M. Cousin mit d'abord le pied dans la trace exacte de son
respectable devancier; il se rattacha comme lui  Reid, mais il n'tait
pas homme  s'y tenir. L'esprit de M. Cousin, en effet, est aussi
empress par nature  s'tendre, que celui de M. Royer-Collard tait
appliqu  se restreindre; ce dernier mit toujours une bonne moiti de
sa force  contenir l'autre moiti. C'tait une habitude chrtienne et
port-royaliste qu'il avait retenue, mme alors qu'il se confiait dans
la souverainet de la raison. Aussi l'clectisme, qui tint toujours 
honneur de le proclamer et de le rvrer, eut-il sans doute, en certains
moments, quelque peine  lui faire accepter toutes les aventures et
les conqutes dont l'clat devait tre rversible jusque sur lui. Le
Christophe Colomb ne fut en rien dsavou cette fois; mais il put bien
avoir besoin de toute sa pit ingnieuse et rvrencieuse pour que l'on
consentt, sans trop gronder,  recevoir de ses mains un monde.

On distingue avec prcision dans ce premier Cours par quelle racine
principale l'enseignement de M. Cousin se rattache  celui de M.
Royer-Collard, et  quel endroit juste il s'en spare et s'mancipe pour
faire tige  son tour. Ds le premier jour, et lors mme que la jeune
parole n'aspire encore qu' continuer celle du grave prdcesseur, on
y sent courir un principe d'ardeur et de zle qui tait de nature  se
communiquer aussitt et  lectriser les esprits. Elle ne s'lve pas
encore bien haut, a dit M. Cousin de cette philosophie premire, mais on
sent qu'elle a des ailes. Elle en eut en effet ds sa naissance;
dans ce premier Discours d'ouverture du 7 dcembre 1815, o Reid
trs-amplifi apparat comme un grand rgnrateur et comme celui qui
est venu mettre fin au rgne de Descartes, dans ce Discours o clatent
 tout instant une parole et un souffle plus larges que la mthode mme
qui y est proclame, on croit entendre encore les applaudissements qui
durent saluer cette proraison pathtique par laquelle, au lendemain
des Cent-Jours et avant l'expiration de cette brlante anne, le
mtaphysicien mu se laissait aller  adjurer la jeunesse d'alors:
C'est  ceux de vous dont l'ge se rapproche du mien que j'ose
m'adresser en ce moment;  vous qui formerez la gnration qui s'avance;
 vous l'unique soutien, la dernire esprance de notre cher et
malheureux pays. Messieurs, vous aimez ardemment la patrie: si vous
voulez la sauver, embrassez nos belles doctrines. Assez longtemps nous
avons poursuivi la libert  travers les voies de la servitude. Nous
voulions tre libres avec la morale des esclaves. Non, la statue de la
Libert n'a point l'intrt pour base, et ce n'est pas  la philosophie
de la sensation et  ses petites maximes qu'il appartient de faire les
grands peuples... Ainsi la libert politique tait invoque en aide de
la libert morale par une sorte d'association et d'alliance naturelle
qui n'tait pas une confusion.

Ce qui me frappe avant tout, ce qui m'intresse singulirement dans ces
premiers dveloppements de la philosophie de M. Cousin, c'est bien moins
encore le fond des doctrines sur lesquelles un esprit naturellement
sceptique comme le mien se sent peu en mesure de prononcer, que le
talent mme dont chacun peut se convaincre, et dont l'empreinte brille 
mes yeux tout d'abord. Ce talent individuel, avec son caractre, devient
le fait auquel je m'attache  travers la gnralit des choses qu'il
embrasse, et o certainement il se rflchit.

Je dirai ici tout ce que je pense sur ces premiers programmes que se
tracent  eux-mmes les grands talents, et je ne ferai pas ma thorie
plus profonde qu'elle ne l'est. Selon moi, au moment o nous entrons
sur la scne de la vie, c'est surtout l'instinct et le sentiment des
facults que nous portons en nous qui dtermine,  notre insu, la
manire dont nous voyons et dont nous entamons les choses. Par exemple,
celui qui se sent pote dsire que son poque soit un sicle de posie,
et il le croit aisment. Celui qui est tremp pour la politique, pour
les combats de tribune, juge volontiers qu'une grande poque de luttes
est arrive, et il le prend sur ce ton; ainsi plus ou moins de tous.
C'est surtout, en un mot, l'emploi de nos facults intrieures que, sans
nous en rendre compte, nous cherchons au dehors dans les choses, et qui
nous dirige jusque dans la vue que nous en tirons. Que si cette vue,
d'ailleurs, concorde assez bien avec les circonstances parses, si
seulement ces circonstances s'y prtent et que le talent soit dou
d'assez de puissance, non pas pour les crer ( lui seul il n'y
suffirait pas), mais pour les rallier en faisceau, il en rsulte les
grands succs.

C'est ce qui arriva pour l'clectisme. Le mot et la chose se trouvent
dans un Discours d'ouverture de 1816, et M. Cousin en fit la matire
expresse de son enseignement ds 1817. Il a donc raison de revendiquer
l'initiative de cette mthode de philosophie qu'il combina avec celle de
son illustre prdcesseur. Il eut avant tout autre parmi nous, et sans
avoir besoin de l'emprunter  personne, l'ide de complter et d'animer
la mthode psychologique, celle de l'analyse intrieure, par la
recherche historique. L'inspiration premire de l'clectisme est en
effet bien d'accord avec les instincts naturels et le gnie propre de
M. Cousin. Aprs avoir construit et organis dans de larges cadres la
science du _moi_ que son prdcesseur s'tait born  approfondir sur
quelques points essentiels, M. Cousin s'est ht aussitt d'y pratiquer
des jours et, en quelque sorte, des fentres sur toutes les faades. Qui
dit clectisme suppose la curiosit des opinions du dehors et le got
des voyages intellectuels. 1816 se trouvait un moment bien choisi pour
inoculer ce got en France  l'lite de la jeunesse. C'tait l'heure o
l'on allait commencer  sortir de chez soi, non plus pour se combattre,
mais pour se connatre.

Aussi, malgr les premiers tonnements et les hauts cris que soulve
toute ide nouvelle, l'clectisme, servi par la belle parole et
l'infatigable activit de son promoteur, a fait fortune avec les annes,
et son nom est devenu celui mme de l'cole philosophique moderne. J'ai
paru regretter prcdemment que ce nom ait prvalu au point d'clipser
celui de spiritualisme qui s'appliquait mieux au fond et  la nature
des ides. Pour les esprits superficiels et qui jugent sur l'tiquette,
l'clectisme n'a souvent paru dsigner qu'un procd extrieur qui va
par le monde, qutant et glanant les vrits  droite et  gauche, sans
les avoir avant tout approfondies en soi. Dans cette prvention lgre
on ne tient nul compte de cette autre mthode et de cette doctrine
d'analyse et de description intrieure qu'institua M. Royer-Collard, que
M. Cousin, en 1816, largit et exposa, dont M. Jouffroy, depuis, avait
fait son vaste et presque unique domaine, et qui n'a cess de fournir 
M. Damiron un champ d'observations intimes et dlicates. Quel que soit
le jugement  porter sur l'ensemble de cette science et sur les hautes
prtentions qu'elle lve, elle n'est pas reprsente dans l'ide
vulgaire qui s'attache au mot d'clectisme. Ajoutons vite que ce dernier
aspect n'a prvalu si compltement que parce qu'il est le plus riche, le
plus brillant et le plus saisissable pour le grand nombre des esprits.
Comme toute tude d'ailleurs qui porte sur l'histoire, l'clectisme a sa
ralit, indpendante mme de la philosophie particulire  laquelle
il s'appuie. Quand on ne le considrerait, aprs tout, que comme une
mthode historique pour aborder l'examen des systmes de philosophie
dans le pass, il faudrait reconnatre qu'il a produit de positifs et
fconds rsultats. L'antiquit dans ses grandes coles, le Moyen-Age et
la Scolastique, la Renaissance et les hardis rnovateurs italiens, ont
t successivement mis en lumire, interprts selon leur vritable
esprit; et dans ces voies diverses o s'avance chaque jour une studieuse
lite, on retrouve partout  l'origine le passage lumineux, le signal et
l'impulsion du matre.

La publication du Cours de 1817 nous montre l'clectisme  son premier
tat et sous sa premire forme. Il n'tait pas tel alors que plus tard,
lorsque nous le revmes en 1828, enhardi par les voyages, perant
jusqu' l'Orient et embrassant la conqute du monde. En 1817 il en tait
 son essai tout nouveau et  sa sortie du nid. Il ne se proposait pour
premier horizon que la tourne du XVIIIe sicle; mais il la fit tout
d'abord complte, avec largeur, avec prcision, avec cette aisance
suprieure qui prsage les destines. Ne faisant remonter la
philosophie, comme science, que jusqu' Descartes, le jeune professeur
la voyait s'garant presque aussitt et ressaisissant seulement la vraie
mthode au commencement du dernier sicle, mais avec des prventions
exclusives dans les diffrentes coles qui s'taient alors partag
l'Angleterre, la France et l'Allemagne: Le temps, disait-il, qui
recueille, fconde, agrandit les moindres germes de vrit dposs dans
les plus humbles analyses, frappe sans piti, engloutit les hypothses,
mme celles du gnie. Il fait un pas, et les systmes arbitraires sont
renverss; les statues de leurs auteurs restent seules debout sur leurs
ruines. La tche de l'ami de la vrit est de rechercher les dbris
utiles qui en subsistent et peuvent servir  de nouvelles et plus
solides constructions. Aprs avoir essay cette mthode, un peu
timidement encore, sur les principaux successeurs de Descartes, M.
Cousin commena de l'appliquer dans toute son tendue aux trois grandes
coles du XVIIIe sicle, aux cossais,  Condillac,  Kant. Telles qu'on
les peut lire aujourd'hui, sous cette forme de rvision svre, la suite
de leons o figurent successivement tant de noms clbres dans l'ordre
philosophique ou moral, Helvtius, Saint-Lambert, Hutcheson, Smith,
est d'un aimable autant que srieux intrt. M. Cousin a pris soin de
complter et d'orner, avec sa curiosit littraire actuelle, ses vues
fidlement reproduites d'alors: des biographies neuves donnent la main
aux analyses; il en rsulte pour des parties entires de ce Cours (je
demande pardon du terme de l'loge) un ensemble tout  fait charmant.
Chacun a pu lire d'ailleurs, soit dans la _Revue des Deux Mondes_, soit
dans le _Journal des Dbats_, de grands extraits pleins d'lvation et
d'loquence sur Dieu, sur le mysticisme, sur le beau. En rcrivant de
la sorte ces morceaux pour tout le monde, M. Cousin les a heureusement
purgs de quelques expressions trop spciales, et qui sentaient l'cole.
Les premiers _Fragments philosophiques_ n'taient pas entirement
exempts de cette manire. On prouvait quelquefois un regret, lorsqu'on
lisait M. Cousin dans ces divers essais de sa jeunesse et qu'on avait
l'honneur de le connatre: cet esprit si libre, si tendu, si dgag
des formes, n'tait pas de tout point reprsent dans ces expositions
premires; je ne sais quel mlange d'cole y nuisait. La publication
prsente a des portions considrables qui satisfont  un de nos voeux
les plus anciens et les plus chers: le talent littraire de M. Cousin
s'y dploie sans rien s'imposer qui le contrarie.

Il y a quelques crivains de notre temps, en trs-petit nombre qui ont
un don bien rare, ou plutt une heureuse incapacit: ils ont beau
crire en courant et improviser, ils ne sont jamais en danger de rien
rencontrer qui soit contre le got et le gnie de la langue. Aucun de
ces mots, aucune de ces formes si aisment habituelles de nos jours, ne
se prsente sous leur plume; il semble vraiment qu'ils auraient, pour
les trouver,  faire autant d'efforts que d'autres en devraient mettre 
les viter. Qu'il y a peu d'crivains pareils! dira-t-on. J'en citerai
pourtant. Dans la presse quotidienne, tel tait Carrel, plume toujours
franaise et d'une nettet certaine, si rapide, si enflamme qu'elle
ft. Pourquoi ne dirai-je pas que, tout  ct d'ici[289], la plume
excellente de notre ami M. de Sacy est,  sa manire, doue de qualits
littraires galement fermes et sres? il peut laisser courir son
expression de chaque jour, aucune ambigut suspecte ne viendra s'y
mler: en parlant sa langue forte et saine, il ne fait que parler celle
de sa maison (_gentilitium hoc illi_, disait Pline le Jeune). Eh bien!
M. Cousin de mme, dans l'ordre oratoire ou dans les dveloppements de
l'crivain, n'a qu' se laisser aller  sa pente et comme  son torrent:
s'il ne se proccupe d'aucune dmonstration philosophique trop spciale,
il trouvera d'emble, il parlera ou crira avec plnitude et de source
cette belle langue du XVIIe sicle qui fait l'objet de nos regrets et de
nos admirations. Cette langue mme, cette prose d'un si grand air, avec
l'amplitude de ses tours et jusque dans les dtails de son vocabulaire,
semble naturellement la sienne, et, toutes les fois qu'il lui est arriv
de mler du Kant au Malebranche, c'est qu'il l'a bien Voulu.

[Note 289: Dans le _Journal des Dbats_ o j'crivais cet article.]

Pascal a dit: Il y en a qui parlent bien et qui n'crivent pas bien.
C'est que le lieu, l'assistance les chauffe, et tire de leur esprit
plus qu'ils n'y trouvent sans cette chaleur. Les professeurs clbres
qui ont port si haut l'honneur de l'enseignement en France sous la
Restauration, ont prouv qu'ils savaient unir en eux ces deux arts qui
peuvent trs-bien se sparer. Ces Cours nourris et brillants qui nous
avaient instruits et charms au pied de la chaire de M. Villemain, nous
les avons retrouvs dans une lecture attachante et solide,  la fois
semblable et nouvelle. Aujourd'hui voil M. Cousin qui revient galement
sur ses premires traces, pour les fixer et pour se perfectionner, selon
le cachet des talents vritablement littraires. Aussi cet esprit de
feu qui avait anim sa parole publique ne lui a pas fait dfaut dans
la solitude du cabinet, et l'ancien travail refondu en est ressorti
trs-vivant.

Et pour que l'aperu ne soit pas trop incomplet, notez qu'ici, chez
M. Cousin, il n'y a pas seulement le professeur et l'orateur qui fait
concurrence  l'crivain, il y a le causeur, celui que vous savez, de
tous les jours, de toutes les heures. Or, on a pu le remarquer en maint
exemple, la plupart des hommes qui ont tant de verve en causant, qui
l'ont pour ainsi dire  la minute, la dissipent et ne retrouvent pas,
en crivant, les mmes couleurs. M. Cousin est du petit nombre dont le
talent suffit  la double dpense, que dis-je? dont la double
dpense suffit  peine au talent, tant celui-ci est actif, abondant,
intarissable.

Entre les illustres professeurs qui, dans les jours laborieux d'alors,
maintinrent  eux trois, au coeur des coles, l'indpendance et la
dignit de la pense, il en est un autre que personne assurment
n'oublie et qu'il m'est inutile de nommer[290]. De celui-l, qui chappe
pour le moment  l'apprciation littraire, mais qu'une curiosit
respectueuse ne saurait, mme  ce seul titre, s'empcher de suivre
en silence et d'observer, il me suffira de dire qu'il a eu cela de
particulier et d'original, que, tremp encore plus expressment par la
nature pour les luttes et pour les triomphes de l'orateur, il y a de
plus en plus aguerri et assoupli sa parole: cette nettet, ce nerf,
cette dcision de pense et d'expression qu'il a sans relche dvelopps
et qu'il porte si hautement dans les discussions publiques, toutes ces
qualits ardentes et fortes, il semble que ce soit plutt l'orateur
encore qui, chez lui, les communique et les confre ensuite 
l'crivain; et si l'on pouvait en telle matire traiter un contemporain
si prsent comme on ferait un grand orateur de l'antiquit, on aurait
droit de dire  la lettre que c'est sur le marbre de la tribune, et en y
songeant le moins, qu'il a poli, qu'il a aiguis son style.

[Note 290: M. Guizot, alors ministre, et de fait chef du Cabinet.]

Me voil bien loin; je ne voulais aujourd'hui que caractriser en termes
gnraux la publication rtrospective de M. Cousin, faire valoir, comme
elle le mrite, cette rvision patiente et vive qui tmoigne d'un grand
respect pour le public et d'un noble souci de l'avenir. En revoyant
cette premire partie du Cours ainsi rajuste et heureusement rajeunie,
on pouvait se demander si les leons de 1828-1829, que nous possdons
saisies et fixes par la stnographie, mais saisies au vol et dans toute
la rapidit de l'improvisation, si ces leons, jusqu'ici trs-gotes et
plus que suffisantes, n'allaient pas souffrir quelque peu du voisinage
et rclamer de l'auteur une retouche lgre  leur tour. Mais nous
avions  peine le temps de former ce voeu, que M. Cousin l'a dj
devanc, et la seconde srie est en train de paratre avec les
perfectionnements que nous lui souhaitions, quand notre lenteur achve
seulement de s'acquitter envers la premire.

2 avril 1847.




SUR
L'COLE FRANAISE D'ATHNES

On a rcemment parl d'un projet qui honorerait  la fois le
Gouvernement franais et le Gouvernement grec: il s'agirait d'tablir un
lien rgulier entre l'Universit de France et la patrie renaissante des
Hellnes, de mettre en rapport l'tude du grec en France avec cette
tude refleurie au sein mme de la Grce, d'instituer en un mot une
sorte de concordat littraire entre notre pays latin et la terre
d'Athnes. Le ministre de l'instruction publique,  qui toutes les
penses gnreuses conviennent si naturellement[291], n'a pas nglig
celle-ci entre tant d'autres; il a envoy en Grce un savant conseiller
de l'Universit, M. Alexandre, pour aviser aux moyens d'excution; les
effets de cette mission ne se feront sans doute pas attendre. Nous ne
dirons quelque chose ici que de l'ide elle-mme et des avantages qui
en pourraient rsulter, si elle est, comme nous l'esprons, interprte
dans sa vraie mesure et excute conformment  l'esprit.

[Note 291: M. de Salvandy.]

Cette ide d'aller rechercher  sa source la connaissance, le got et
l'inspiration la plus sre de l'antiquit grecque a d natre dans
plusieurs esprits, du jour o le Gouvernement de la Grce offrait toutes
les garanties de scurit, de civilisation renaissante et d'avenir. Il y
a quelques annes dj qu' Paris M. Coletti, alors ministre rsident;
M. Piscatory, non ministre encore, mais philhellne de tout temps,
M. Eynard, si attach aux destines du pays auquel son nom est
insparablement li, et quelques autres personnes encore s'en
entretenaient avec intrt et comme d'un voeu ralisable. Deux ordres de
considrations se prsentaient presque  la fois et venaient se combiner
entre elles.

On va d'ordinaire tudier la peinture et l'architecture en Italie, c'est
bien: la peinture y vit tout entire dans ses chefs-d'oeuvre les plus
clatants et les plus accomplis; l'architecture y rgne dans ses plus
majestueux dveloppements. Celle-ci pourtant n'est pas l  ce degr de
puret et de simplicit premire qui constitue la perfection classique;
cette perfection sans trace d'effort et sans surcharge aucune, il faut
la chercher sous le ciel d'Athnes, dans la beaut idale et lgre des
temples, dans l'admirable et discret accord des lignes monumentales avec
les lignes naturelles du paysage et des horizons. En un mot, si Rome est
justement le foyer tout trouv d'une cole de peinture, le centre le
plus naturel pour l'architecture est Athnes. Ajoutez que de l on
serait mieux  porte d'explorer dans tous les rayons, depuis le fond du
Ploponse jusqu'aux plages d'Ionie, ce sol vierge qui est bien loin,
comme celui d'Italie, d'avoir tout rendu.

Quant  la langue,  la philologie, les considrations se pressent,
elles concourent au mme point, elles viennent en quelque sorte
aboutir au mme lieu comme  un centre tout dsign de lumire et de
perfectionnement. Nous estimons trop l'Universit de France, nous avons
une trop haute ide des esprits suprieurs, des matres illustres
qu'elle a produits et qu'elle possde, et de ceux, plus jeunes, qui
aspirent  les continuer, pour ne pas exprimer ici ce que nous croyons
la vrit: l'Universit n'a pas t sans prjugs et sans prvention
dans l'tude du grec ancien et  l'gard de la Grce moderne. Les Grecs
modernes y ont bien t de leur faute pour quelque chose. Ceux-ci en
gnral (le grand Coray  part), se sentant aprs tout les fils de la
vraie race, ont trop nglig l'rudition proprement dite; ils se sont
trop conduits comme les descendants d'une grande famille ruine, mais
qui, fiers de parler la langue de leur nourrice, la langue de leur
maison, s'y tiennent et ngligent les autres sources d'instruction
et les autres moyens d'claircissement comme n'tant proprement qu'
l'usage des trangers. Les rudits d'autre part, ceux qui l'taient
devenus uniquement par le labeur et par les livres, ont rendu aux Grecs
modernes et  leurs prtentions exclusives la monnaie de leur ddain, et
le dsaccord s'est maintenu. Un signe extrieur (et l'empire des signes
est grand) contribuait  l'entretenir. La prononciation du grec telle
qu'elle tait en vigueur dans l'ancienne Universit, et qu'elle l'est
encore dans la ntre, paraissait aux Grecs modernes tout  fait barbare;
le fait est qu'elle peut tre commode pour les dictes de versions
grecques que les professeurs font aux coliers, mais elle ne saurait se
donner raisonnablement pour l'cho fidle de la plus harmonieuse des
langues. L'ancienne Universit y tenait pourtant par principes; lorsque
des amateurs instruits, comme Guys dans ses _Lettres sur la Grce_,
protestaient contre cette routine si pleine de cacophonie, les savants
de profession, comme Larcher, s'efforaient de dmontrer que ce n'tait
pas routine, mais raison, et ils rpondaient, sans se dconcerter, aux
exemples tirs de la tradition, qu'aprs la prise de Constantinople par
les Turcs, les savants grecs qui s'taient rfugis en Italie y avaient
port _leur prononciation vicieuse_. Voil ce que nous nous permettons
d'appeler des prjugs; mais ce n'est l qu'un dtail, et le dsaccord
qui se rapportait  la prononciation en couvrait d'autres qui tenaient
au fond des choses.

Il est temps que cette msintelligence cesse, ou plutt elle a dj
cess auprs des esprits clairs, et il n'y a plus qu'un pas  faire
pour rgler l'union. Et  qui donc devrait-on l'introduction, la
naturalisation de la langue grecque en Occident, sinon  ces savants
des XIVe et XVe sicles, aux Chrysoloras, aux Thodore Gaza, aux
Chalcondyle, aux Lascaris,  ceux enfin qui arrivaient tout pleins,
comme d'hier, des antiques trsors, qui les possdaient par hritage
et par usage, en vertu d'une tradition bien prolonge sans doute, mais
_ininterrompue_? L'interruption littraire dans la Grce moderne ne
date que du XVe sicle; depuis lors la langue, en tombant  la merci du
simple peuple, s'est amoindrie, s'est appauvrie, et a subi la loi des
idiomes qui se dcomposent; elle a conserv pourtant beaucoup de son
vocabulaire, de ses tours et de son harmonie. Pour les gens du pays qui
y reviennent par l'tude, il n'est rien de plus naturel et de plus ais
que de ressaisir le sens et le gnie de l'ancienne langue. Dans une
foule de cas, ils n'ont qu' se ressouvenir,  faire acte d'une analogie
rapide; ils n'ont pas cess en effet, mme dans ce fleuve diminu, de
tenir, si l'on peut dire, le fil du courant. Pour bien savoir et bien
sentir dans ses moindres nuances, pour bien articuler dans ses accents
le grec ancien, il n'est rien de tel encore que d'tre Grec moderne.
Sans se croire tout  fait au temps o le savant Philelphe pousait une
femme grecque pour mettre la dernire main  son rudition et se polir 
la langue jusque dans son mnage, on peut se dire que, du moment que la
Grce renat aux doctes et srieuses tudes de son pass, elle est plus
voisine que nous du but et infiniment plus prs de redevenir vivante.
S'il s'agissait de bien entendre et de goter l'ancien franais de
Villehardouin, dont je suppose qu'on et t spar par quelque grande
catastrophe sociale et quelque conqute, le plus sr serait encore
d'tre Franais, et, un peu d'tude aidant, on se trouverait aisment en
avance  cet effet sur le plus docte des Germains.

Il semble que le rsultat indiqu par ces considrations diverses, c'est
qu'une _cole franaise_, institue  Athnes pour un certain nombre de
jeunes _architectes_ et de jeunes _philologues_, concilierait  la fois
les intrts de l'art et ceux de l'rudition. Pourquoi, aux lves qui
se seraient signals dans les concours d'architecture, ne joindrait-on
pas quelques-uns des lves sortant de l'cole normale, qui auraient
galement mrit cette distinction, et qui se destineraient d'une
manire plus spciale  l'enseignement des Lettres grecques en France?
Nous n'avons pas  rdiger ici de projet, mais simplement  appeler
l'attention sur une ide que l'esprit lev de M. de Salvandy a t le
premier  accueillir,  mettre en avant, et qui semblerait presque
en voie d'excution, si l'on en jugeait d'aprs les dmarches
prliminaires. Nous dirions mme que nous aurions peur des projets
trop rdigs  l'avance, et qui anticiperaient sur l'exprience par
la thorie: car notez que la thorie ici, ce serait probablement
la routine. Il y a l quelque chose de bon, de grand peut-tre,
d'essentiellement fcond  tenter. Dans notre sicle positif, et avec
nos habitudes, si excellentes d'ailleurs, de bon ordre administratif et
de contrle constitutionnel, on n'est gure dispos  rien essayer, 
rien proposer qu'aprs des espces de plans et de devis parfaitement
rigoureux en apparence, et que la pratique ne laisse pas de djouer
souvent. Les commissions de la Chambre aiment d'avance, en chaque projet
qui leur est dfr et pour lequel on leur demande assistance,  voir
des rsultats nets, et, s'il est possible, des produits; on aime enfin 
rentrer tt ou tard dans ses fonds. Rien de plus juste, et c'est l un
des bienfaits, une des garanties habituelles du rgime sous lequel nous
vivons. Dans le cas prsent toutefois, il y a une pense suprieure qui
doit dominer. Une telle cole d'art et de langue institue  Athnes
serait avant tout un germe; utile dans le prsent, elle le deviendrait
surtout dans l'avenir. L'important serait bien moins d'abord dans tel ou
tel rglement de dtail que dans l'esprit qui animerait la fondation,
et dans le choix de l'homme appel  la diriger sur les lieux, et qui
devrait savoir l'approprier, l'tendre, la modifier selon l'exprience
mme. On pourrait, ce semble, commencer simplement, ne fonder qu'un
assez petit nombre de places d'lves; l'essentiel serait de commencer,
et de se confier pour le dveloppement  une terre qui a toujours rendu
au centuple ce qu'on y a sem de gnreux.

Qu'on se figure cinq ou six jeunes gens d'lite sous la conduite d'un
matre  la fois artiste et rudit, sous une direction telle que M.
Letronne ou M. Raoul-Rochette dans leur jeunesse l'auraient pu si
parfaitement donner: de pareilles conditions runies sont difficiles 
rencontrer sans doute, elles ne sont pas introuvables pourtant dans les
rangs rajeunis de l'Universit ou de l'Institut. Chaque anne, aprs
les tudes qui auraient pu se suivre sur place, il y aurait un voyage
destin  quelques explorations d'art ou au commentaire vivant d'un
auteur ancien; la moindre promenade aurait son objet. Les choeurs
d'_Oedipe_ lus  Colone; et ceux d'_Ion_  Delphes; les odes de Pindare
tudies en prsence des lieux clbrs; un grand historien suivi pied
 pied sur le thtre des guerres qu'il raconte; l'Arcadie parcourue,
Xnophon en main,  la suite d'paminondas victorieux, ce seraient
l des tudes parlantes qui rsoudraient, j'en rponds, plus d'une
difficult gographique ou autre, ne dans le cabinet. Mais surtout on
en rapporterait, avec la connaissance prcise, une intelligence anime,
la vie et le charme qui se communiquent ensuite et qui sont le vrai
flambeau des Lettres. Les inscriptions, chemin faisant, y trouveraient
leur compte; et bien d'autres choses avec elles.

Si nous n'avons pas  tracer ici de programme  une noble pense, nous
ne prtendons pas non plus en prsenter un idal anticip; ce que nous
voudrions, ce serait, en remerciant M. de Salvandy de son heureuse
initiative, de l'y encourager, si ce mot nous est permis, et de
maintenir, pour peu qu'il en ft besoin, l'ide premire dans sa libre
et large voie d'excution: ce qui rapetisserait, ce qui rduirait trop
cette ide, ce qui la ferait rentrer dans les routines ordinaires, en
compromettrait par l mme la fcondit et en tuerait l'avenir. Au
reste, l'envoy du ministre est all, et a vu de ses yeux; il a d
rapporter des impressions vives. Le ministre de France  Athnes, M.
Piscatory, aura t consult, et sa parole comptera pour beaucoup, sans
nul doute, dans une dtermination  ce point intressante pour le pays
qu'il possde si bien. Le nombre des personnes qui ont visit la Grce
s'accrot chaque jour, et leur impression  toutes est que ce jeune tat
rgnr est dans une veine croissante d'activit et de progrs; nul
autre tat n'a eu plus  faire et n'a plus fait en vingt-cinq ans. Il
n'y a jamais eu, nous disent de bons tmoins, tant de pass, de prsent
et d'avenir dans un si petit espace. C'est l qu'il s'agit de jeter avec
un peu de confiance, et sans trop marchander, une ide, une institution
gnreuse. Qu'en sortira-t-il? Avec tant de bonnes conditions en
prsence, nous verrons bien[292].

[Note 292: Cet article fut insr dans le _Journal des Dbats_ du 25
aot 1846. Le voeu qu'il exprimait s'est ralis. L'Ordonnance royale
qui instituait l'cole Franaise d'Athnes parut peu de temps aprs (13
septembre).]




M. RODOLPHE TOPFFER

Cinq ans  peine s'taient couls depuis que, dans la _Revue des Deux
Mondes_, nous annoncions, pour la premire fois, M. Topffer alors peu
connu en France[293], et, dans le _Journal des Dbats_ du 13 juin 1846,
nous avions  crire les lignes suivantes:

M. Rodolphe Topffer, ce romancier sensible et spirituel, ce dessinateur
plein de naturel et d'originalit, dont les _Nouvelles_ et les _Voyages_
avaient obtenu, dans ces dernires annes, tant de succs parmi nous,
vient de mourir  Genve, aprs une longue et cruelle maladie, le 8
juin,  l'ge de quarante-sept ans... Et, aprs quelques dtails
biographiques rapides, nous ajoutions: Pendant assez longtemps le nom
de M. Topffer et sa vogue n'avaient pas franchi le bassin de son cher
Lman; sans ambition, vivant de la vie domestique, dirigeant une
institution qui ne faisait qu'largir pour lui le cercle de la famille,
il ne voyait dans ses crits, comme dans ses croquis, que des jeux et
des dlassements avec lesquels il se contentait de charmer ou
d'amuser ce qui l'entourait. Pourtant sa rputation s'tait tendue
insensiblement; les belles ditions qu'avait donnes ici M. Dubochet, et
pour lesquelles l'diteur s'tait procur le concours d'habiles artistes
et particulirement de l'excellent paysagiste genevois Calame, avaient
nationalis en France le nom de l'auteur.

[Note 293: Voir au tome II des _Portraits contemporains_.]

M. Topffer, sans rien changer  sa vie modeste, avait fini par percer,
par obtenir son rang, et il jouissait avec douceur des suffrages de
cette estime publique qui, mme de loin, ne sparait pas en lui l'homme
de l'artiste et de l'crivain. C'est  ce moment de satisfaction
lgitime et de plnitude, comme il arrive trop souvent, que sa destine
est venue se rompre: une maladie cruelle a, durant des mois, puis ses
forces et us son organisation avant l'heure, mais sans altrer en rien
la srnit de ses penses et la vivacit de ses affections. La douleur
profonde qu'il laisse  ses amis de Genve sera ressentie ici de tous
ceux qui l'ont connu, et elle trouvera accs et sympathie auprs de ces
lecteurs nombreux en qui il a veill si souvent un sourire  la fois et
une larme.

Mais c'est trop peu dire, et ceux qui l'ont lu, qui l'ont suivi tant
de fois dans ces excursions alpestres dont il savait si bien rendre la
saine allgresse et l'pre fracheur, ceux qui le suivront encore avec
un intrt mu dans les productions dernires o se jouait jusqu'au
sein de la mort son talent de plus en plus mr et fcond, ont droit
 quelques particularits intimes sur l'crivain ami et sur l'homme
excellent. L'exemple d'une telle destine d'artiste est d'ailleurs trop
rare, et, malgr la terminaison prcoce, trop enviable, en effet, pour
qu'on n'y insiste pas un peu. Avoir vcu, ds l'enfance et durant
la jeunesse, de la vie de famille, de la vie de devoir, de la vie
naturelle; avoir eu des annes pnibles et contraries sans doute, comme
il en est dans toute existence humaine, mais avoir souffert sans les
irritations factices et les sches amertumes; puis s'tre assis de bonne
heure dans la flicit domestique  ct d'une compagne qui ne vous
quittera plus, et qui partagera mme vos courses hardies et vos gnreux
plaisirs  travers l'immense nature; ne pas se douter qu'on est artiste,
ou du moins se rsigner en se disant qu'on ne peut pas l'tre, qu'on
ne l'est plus; mais le soir, et les devoirs remplis, dans le cercle du
foyer, entour d'enfants et d'coliers joyeux, laisser aller son crayon
comme au hasard, au gr de l'observation du moment ou du souvenir; les
amuser tous, s'amuser avec eux; se sentir l'esprit toujours dispos,
toujours en verve; lancer mille saillies originales comme d'une source
perptuelle; n'avoir jamais besoin de solitude pour s'appliquer 
cette chose qu'on appelle un art; et, aprs des annes ainsi passes,
apprendre un matin que ces cahiers chapps de vos mains et qu'on
croyait perdus sont alls rjouir la vieillesse de Gothe, qu'il en
rclame d'autres de vous, et qu'aussi, en lisant quelques-unes de vos
pages, l'humble Xavier de Maistre se fait votre parrain et vous dsigne
pour son hritier: voil quelle fut la premire, la plus grande moiti
de l'existence de Topffer. La seconde moiti n'est pas moins heureuse ni
moins simple: quand la clbrit fut venue, il resta le mme; rien ne
fut chang  ses habitudes,  ses penses. Si l'tude rflchie s'y mla
un peu plus peut-tre, s'il surveilla un peu plus du coin de l'oeil ce
qui avait d'abord ressembl  de pures distractions, on ne s'en aperut
pas auprs de lui: il demeura l'homme du foyer, de l'institution
domestique, le matre et l'ami de ses lves. On me dit,  propos de
ces lves, qu'ils ne voulaient jamais aller en vacances, tant il les
attachait et les captivait par cette ducation vive, libre, naturelle,
pourtant solide, sans mollesse ni gterie. Ce merveilleux talent
d'artiste ne se rservait en rien pour le public, et il continuait de se
dpenser _en nature_ autour de lui. Lui, de son ct, il y trouvait son
compte en exprience continuelle, en observation nave. Quand on est
moraliste et qu'on n'observe que des hommes faits, on court risque de
tourner au La Rochefoucauld et au La Bruyre; si le regard se reporte au
contraire sur une jeunesse honnte et chaque jour renouvele, on
garde la fracheur du coeur jusque dans la connaissance du fond, la
consolation dans les mcomptes, une vue plus juste de la nature morale
dans ses ressources et dans son ensemble. Je ne sais qui a dit que
l'exprience dans certains esprits ressemble  l'eau amasse d'une
citerne: elle ne tarde pas  se corrompre. Pour Topffer, l'exprience
ressemblait plutt  une source courante et sans cesse varie sous le
soleil.

Ainsi, heureux et sage, la clbrit n'avait introduit aucune agitation
trangre dans sa vie, aucune ambition dans son me. Au dernier jour,
comme il y a vingt ans, vou tout entier  ce qu'il appelait _le charme
obscur des affections solides_, on l'et vu accoud, le soir, entre son
vnrable pre, sa digne compagne, ses nombreux enfants et quelques amis
de choix, confondre le srieux dans la gaiet, et faire clore la leon
en passe-temps. Il continuait de vivre et de jouer sous ces mille formes
que lui dictait un secret instinct; le crayon jouait sous ses doigts,
et la saillie accompagnait le crayon, comme un air qu'on sait suit
naturellement les paroles. Aussi, malgr ses souffrances des derniers
temps, malgr les douleurs si lgitimes et si inconsolables qu'il laisse
en des coeurs fidles, pourrait-on se risquer  trouver que cette fin
mme est heureuse, et que sa destine tranche avant l'heure a pourtant
t complte, si un pre octognaire ne lui survivait: les funrailles
des fils, on l'a dit, sont toujours contre la nature quand les parents y
assistent.

Depuis quelques annes, la sant de Topffer, longtemps florissante,
paraissait dcliner sans qu'il en st la cause. Il n'accusait que
ses yeux, dont l'tat de douleur s'aggravait et ne laissait pas de
l'alarmer. En 1842, il fit avec son pensionnat son dernier grand voyage
alpestre au mont Blanc et au Grimsel. Nous en avons sous les yeux le
rcit et les dessins, que M. Dubochet se propose de publier comme un
tome second des _Voyages en zigzag_. Jamais, selon nous, Topffer n'a
mieux fait et n'a t davantage lui-mme. Il semblait, ds le jour du
dpart, se dire que ce voyage serait le dernier; il embrassait, pour
ainsi dire, d'une dernire et plus vivifiante treinte cette grande
nature dont il comprenait si bien les moindres accidents, les svrits
ou les sourires, _l'pret d'un roc_, comme il dit, _la grce d'une
broussaille_. Son triple talent d'observateur de caractres, de
paysagiste expressif et d'humoriste foltre, s'y croise et s'y combine
presque  chaque page; le pressentiment fatal  demi voil s'y fait jour
aussi: Cette fois, en dposant le bton de voyageur, nous dit-il, celui
qui crit ces lignes se doute tristement qu'il ne sera pas appel  le
reprendre de sitt... Pour voyager avec plaisir, il faut pouvoir tout
au moins regarder autour de soi sans prcautions gnantes, et affronter
sans souffrance le joyeux clat du soleil. Tel n'est pas son partage
pour l'heure. Que si, par un bienfait de Dieu, cette infirmit de vue
n'est que passagre, alors, belles montagnes, fraches valles, bois
ombreux, alors, rempli d'enchantement et de gratitude, jusqu'aux confins
de l'arrire-vieillesse il ira vous redemander cet annuel tribut de vive
et sre jouissance que, depuis tantt vingt ans[294], vous n'avez pas
cess une seule fois de lui payer!

[Note 294: C'est, en effet, de 1823 que datait la premire excursion
pdestre de Topffer. Lorsqu'on aura publi ce dernier voyage de 1842,
on aura sous les yeux la srie de toutes ses courses depuis 1837. Il
restera encore  publier quelques-unes de celles d'auparavant, qu'il
avait galement disposes pour l'impression.]

En novembre 1843, il crivait  une personne de Paris, et pourquoi ne
le dirais-je pas tout simplement? il m'crivait  moi-mme ces lignes
aimables et familires, dans lesquelles il s'exagrait beaucoup trop
sans doute la nature du service dont il parlait; mais, mme  ce titre,
elles me sont prcieuses, elles m'honorent, elles me vengeraient au
besoin de certains reproches qu'on me fait parfois de m'aller prendre
d'abord  des talents moins en vue; elles le peignent enfin dans sa
modestie sincre et dans sa faon allgre de porter ses maux:

Bonjour,... monsieur, vous ne me reconnaissez point! Je suis cet enfant
de Genve dont vous voultes bien tre parrain dans le temps. J'tais
bien petit alors, et je ne suis pas plus grand aujourd'hui; nanmoins
je ne vous ai point oubli, et c'est pourquoi, bien que je n'aie rien 
vous dire, je n'prouve pas que le silence soit l'expression convenable
de la bonne amiti que je vous porte et de la reconnaissance que je vous
ai voue,  vous et  M. de Maistre, mon autre parrain[295].

[Note 295: C'est bien  M. Xavier de Maistre, et  lui seul, que
convient ce titre de _parrain_ que lui donnait Topffer. C'est  M. de
Maistre que nous dmes nous-mme de mieux fixer notre attention sur
celui qu'il adoptait si ouvertement. M. de Maistre, qui vit  cette
heure en Russie et qui s'y dfend de son mieux, dit-il, contre l'ge et
le climat, octognaire comme le pre de Topffer, aura eu la douleur, lui
aussi, de voir disparatre ce filial hritier.]

Que vous dirai-je donc, monsieur, n'ayant rien  vous dire? Je vous
dirai que M. R... m'a apport des compliments que vous lui aviez
remis pour moi et qui m'ont fait un bien grand plaisir. Il avait eu
l'avantage. M. R..., de vous aller voir. Sur quoi je me suis inform
auprs de lui de choses qui me tiennent  coeur. Devinez lesquelles?
vous ne le pourriez pas. Si vous tes abordable, si vous tes un homme
avec lequel un provincial, qui irait  Paris, pourrait, tel quel, au
coin du feu, s'entretenir bonnement, sans lorgnon ni manchettes; si vous
tes, etc., etc. Sur tous ces points, M. R... m'a difi si bien, et
tout s'est trouv tre tellement  mon gr, qu'il n'y a aucun doute que
je me promets d'aller quelque jour frapper  votre porte, monsieur, et
vous demander la faveur d'un bout de soire employ en causeries. Comme
j'ai les yeux dans un tat misrable, et que les docteurs inclinent de
plus en plus vers un temps de repos complet et rcratif, j'espre les
amener  m'ordonner de faire une pointe en Angleterre et un sjour 
Paris que je n'ai pas revu depuis 1820 et que j'aimerais revoir de la
mme faon, c'est--dire perdu, flneur, et, dans toute cette population
entasse, connaissant seulement trois personnes choisies.

Figurez-vous, monsieur, combien je suis malheureux: depuis prs d'un
an condamn  ne presque pas lire par mes yeux,  ne presque pas crire
aussi. Restent des leons  donner: c'est une faon pas mauvaise de
tuer le temps, mais ce n'est rien de plus. J'en suis  avoir envie
d'apprendre  fumer: l'on dit qu'envelopp de ces bouffes odorantes,
les heures coulent vagues et rveuses, et qu'avec de l'habitude on
devient stagnant comme un Turc. Srement vous ne fumez pas, sans quoi
je vous prierais de me dire bien franchement ce qu'il en est de cette
doctrine, et si elle est fonde en raison...

Malgr cette fatigue d'organes, il ne travaillait pas moins, quoi qu'il
en dt; il ne travaillait que plus, et comme s'il et voulu combler les
instants. Calame, le svre paysagiste, qui le premier abordait par son
pinceau les hautes conqutes alpestres tant rves par son ami, venait
dner les dimanches d'hiver avec lui; entre ces deux hommes de franche
nature, auxquels se joignait quelquefois M. Topffer le pre, non moins
passionn qu'eux pour son art, c'tait des joutes de dessins, de lavis,
qui produisaient dans la soire une foule de vivantes pages. On peut
juger des _Rflexions et menus propos_ qui s'y mlaient et qui donnaient
le motif, par le morceau de Topffer sur le _paysage alpestre_, insr
dans la _Bibliothque de Genve_ vers ce temps[296]. C'est en 1844 que
l'tat de maladie se dclara dcidment et devint srieux. Topffer
venait  peu prs de terminer le roman de _Rosa et Gertrude_, dont la
donne et les situations lui avaient t suggres par un rve, et qu'il
composa d'abord tout d'une haleine. Il alla prendre les eaux de Lavey.
Son sjour  ces tristes bains produisit un charmant cahier de paysages
qui fut publi au bnfice des pauvres baigneurs de l'endroit. Ces bains
d'ailleurs n'avaient produit aucun rsultat; l'affaiblissement, la
maigreur augmentaient; une fatigue insurmontable enchanait dj le
malade sur un canap. Son courage, plus fort que ses misres, tenait
bon, et ses collgues de l'Acadmie le virent jusqu'au terme des cours
se traner  son devoir[297]. Pour la premire fois il renona  son
voyage annuel avec sa jeune bande, et il allait partir pour son cher
Cronay[298], petit bien de famille appartenant  sa femme, o il se
rjouissait de passer les vacances, quand le voile se dchira. Je ne
fais que transcrire ici les tmoignages les plus proches[299]. Ce n'tait
pas des yeux que venait son mal, mais d'un gonflement redoutable de la
rate et du foie. Il fallut sur-le-champ partir pour Vichy. Il ressentit
d'abord, en y arrivant, une grande impression de solitude; le bruit
et la vanit qui, jusque dans la maladie, continuent de faire la vie
apparente de ces grands rendez-vous, l'offusquaient; il avait, si l'on
ose le dire, quelques prventions un peu exagres contre ce qu'il
appelait notre beau monde; nature _genuine_, comme disent les Anglais,
il avait avant tout horreur du factice; mais il ne tarda pas  s'y lier
d'un commerce en tout convenable  son caractre et  son esprit avec
quelques personnes qui lui prodigurent un intrt affectueux, et
particulirement avec M. Lon de Champreux, de Toulouse: J'ai rarement
vu, nous crit M. de Champreux, autant de navet et de bonhomie
runies  un esprit plus piquant, plus original; chaque parole dans sa
conversation tait un trait; mais, bon et affectueux par-dessus tout, sa
plaisanterie tait toujours inoffensive. Rien, mme dans ses crits, ne
peut donner ide du charme de son intimit. Les horribles douleurs qu'il
endurait n'altraient en rien son galit d'humeur, et, entre deux
plaintes sur ce qu'il souffrait, il laissait chapper une de ces
adorables saillies qui en faisaient un homme tout  fait  part.

[Note 296: Septembre 1843.]

[Note 297: Il y tait professeur de _belles-lettres gnrales_ depuis
1832.]

[Note 298: Prs d'Yverdun.]

[Note 299: Je les dois  M. Sayous, parent et ami de Topffer, et qui
l'a si bien connu par l'esprit et par le coeur.]

La fin du sjour  Vichy fut triste, le retour fut lamentable: aprs
quelques jours pourtant, il sembla que le mal avait un peu cd, et
l'ardeur du malade pour le travail aurait pu mme donner  croire qu'il
tait guri. Durant ces mois d'automne et d'hiver (1844-1845), on le
vit dessiner, en le refondant, _M. Cryptogame_, composer et publier
son _Histoire d'Albert_ en scnes,  la plume, puis son _Essai de
Physiognomonie_. Aprs quoi il reprit la suite de son _Trait du lavis 
l'encre de Chine (Menus-Propos d'un Peintre Genevois)_ et en acheva
une partie assez considrable et compltement indite, dans laquelle,
remuant et discutant  sa manire les plus intressantes questions de
l'esthtique, il a crit, nous assurent de bons juges, des pages bien
neuves et les plus srieuses qui soient sorties de sa plume. Son
ambition n'tait pas de proposer une nouvelle thorie aprs toutes
celles des philosophes; c'tait en peintre et pour sa satisfaction comme
tel, et pour l'intelligence de son art ador, qu'il s'appliquait depuis
des annes  ce genre d'crits, y revenant chaque fois avec une force
d'application nouvelle. Ce qui redoublait son zle en rjouissant son
me, c'tait de voir que la nouvelle cole de paysage, florissante 
Genve, marchait hardiment dans cette voie dont il avait t, lui, comme
un pionnier infatigable: cette haute couronne alpestre si belle de
simplicit, de magnificence et de grandeur, il lui semblait qu'un art
gnreux, en la reproduisant, allait en doter deux fois sa patrie.

Ainsi il cherchait instinctivement dans ses travaux favoris, dans la
poursuite de ses projets les plus chers, une dfense nergique contre
la tristesse qui menaait de l'abattre. Dans la conversation mme, il
s'animait trs-vite; l'intrt des ides qu'elle faisait natre le
rendait compltement  son tat naturel, et jamais son entretien n'tait
sans quelques-uns de ces traits amusants, inattendus, qui lui taient
particuliers. Mais au fond, depuis la fatale dcouverte et la
perspective mortelle, quelque chose de grave et de rsign, de religieux
sans mots ni phrases du sujet, dominait dans sa pense et se rvlait
indirectement dans ses discours par une plus grande douceur et une
plus grande indulgence de jugement. Ds cette poque, le journal o il
consignait les dtails relatifs  ses affaires prives se remplit de
penses personnelles, qui permettraient de suivre l'enchanement de ses
impressions, de ses alarmes, de ses esprances, de ses consolations
aussi. Ce journal est aux mains de M. Vinet, qui en saura tirer le miel
savoureux et la salutaire amertume.

Mais pourquoi prolonger ces longs mois d'agonie? ils ne furent bientt
plus pour Topffer qu'une suite de pertes graduelles, de dchirements
avant-coureurs. Vers la fin de l'hiver il dut renoncer  son pensionnat,
dont le fardeau lui avait jusque-l t si lger. Quittant avec un
serrement de coeur sa chre maison de la promenade Saint-Antoine, il
alla  Mornex, tide village du Salve, se prparer  un second voyage
de Vichy. Avant de partir, il eut la douleur de voir mourir sa mre. Au
retour de Vichy (aot 1845) aprs divers essais de sjour aux champs, il
revint  Genve. Hors d'tat d'crire, ou du moins de composer, encore
moins de dessiner, il imagina alors de _peindre_, ce qu'il pouvait
faire dans une posture encore possible. Appuy sur les deux bras de son
fauteuil, un petit chevalet plac devant lui, il peignait avec ardeur,
avec un bonheur qui fut le dernier de sa vie; c'tait la premire fois,
depuis un ou deux essais tents  l'ge de dix-huit ans, qu'il lui
arrivait de peindre  l'huile. Ses yeux, qui s'taient opposs ds sa
jeunesse  ce qu'il continut, il n'avait plus  les mnager dsormais,
et il leur demandait comme une dernire sensation d'artiste ce jeu,
cette harmonie des couleurs vers laquelle il se sentait irrsistiblement
appel; il s'enivrait d'un dernier rayon. Calame venait lui donner des
conseils, et les petits tableaux assez nombreux qu'il a excuts durant
ces deux mois  peine attestent quelle tait sa profonde vocation
native. Mais bientt cette dernire diversion cessa; et ds lors, durant
les mois et les semaines du rapide dclin, il n'y aurait plus  noter
que les dlicatesses de son me toujours ouverte et sensible  tout,
les soins tendrement ingnieux d'une admirable pouse, la sollicitude
unanime de tout ce qui l'approchait, jusqu' ce qu'enfin  son tour,
accompagn de la cit tout entire qui lui faisait cortge, ce qui
restait de lui sur la terre s'achemina, le 11 juin, _vers cette dernire
alle de grands htres qui mnent au Champ du repos_. C'est ainsi que
lui-mme nous les a montrs autrefois dans son gai rcit de _la Peur_;
c'est ainsi qu'il y revenait plus mlancoliquement dans son dernier
roman de _Rosa et Gertrude_.

Il y a pour nous  dire quelque chose de ce roman qu'on va lire[300], et
qui ne jurera en rien avec le rcent souvenir funbre. C'est une douce
histoire, touchante, simple, savante pourtant de composition et sans en
avoir l'air. Un bon pasteur y tient la plume et y garde jusqu'au bout la
parole, M. Bernier, digne collgue de M. Prvre. Un jour, dans une
rue carte de Genve, par un temps de bise, en allant porter des
consolations  un agonisant, M. Bernier a rencontr deux jeunes filles
innocemment rieuses, qui se tenaient par le bras et se garaient de leur
mieux contre les bouffes du vent. Comment il s'intresse au premier
aspect  ces deux jeunes personnes trangres, comment il les remet dans
leur chemin qu'elles avaient perdu, comment il les rencontre de temps en
temps et se trouve peu  peu et sans le vouloir ml  leur destine:
tout cela est racont avec une simplicit et un dtail ingnu qui finit
par piquer la curiosit elle-mme. Le bon pasteur, dans son rcit, garde
parfaitement le ton qui lui est propre, et rien ne le fait s'en
dpartir jamais. On peut dire de lui ce que l'auteur a dit de certains
dessinateurs d'aprs nature, qu'il russit  exprimer ses vues et ses
impressions sinon habilement, du moins avec une navet sentie, avec
une gaucherie fidle. L'habilet est de la part de l'auteur qui se
cache si bien derrire. Il y a un vrai charme  ce parler du bon
vieillard, chez qui la candeur est toujours claire par la charit et
par les lumires de l'vangile. Si l'auteur a voulu montrer dans ce
ministre (et il l'a voulu en effet) combien avec un esprit juste, avec
un coeur pur et droit, exerc par la pratique chrtienne, guid par les
inspirations de l'criture, et muni d'une vigilance et d'une observation
continuelles, on peut se trouver en fin de compte plus avis que les
malicieux, plus habile que les habiles, et vritablement un matre
prudent et consomm dans les traverses les plus dlicates de la vie
comme dans les choses du coeur, il a compltement russi. Les singuliers
embarras de M. Bernier, charg des deux nouvelles ouailles qu'il s'est
donnes, ses tribulations croissantes et toujours consoles, depuis le
moment o il sort de l'htel au milieu des rires en les tenant chacune
sous un bras, jusqu'au jour o il les recueille chez lui dans sa propre
chambre et o la grossesse de la pauvre Rosa se dclare, ces incidents
survenant coup sur coup et l'un  l'autre enchans sont touchs avec un
art secret, et mnags avec une conduite qui fait l'intrt du fond.
Le Doyen de Killerine, ou le rvrend Primerose, dans des situations
analogues, ont une teinte assez prononce de ridicule, que l'excellent
M. Bernier sait mieux viter. On sourit de lui, mais on n'a que le temps
de sourire. Cet homme simple, et dont le lecteur croit devancer parfois
la sagacit, se trouve toujours au niveau de chaque crise et la fait
tourner  bien. Il y a des scnes parfaitement belles, celle, par
exemple, du dpart improvis de M. Bernier, lorsque, tout sanglant de
la chute qu'il vient de faire, il monte, de force et d'adresse, dans
la voiture o le baron de Bulow enlevait les deux amies. Le moment o
Gertrude lui apprend la grossesse de Rosa et o son premier sentiment,
au milieu du surcrot d'anxit qui lui en revient, est d'aller  la
jeune mre et de la bnir, arrache des larmes par sa sublimit simple.
Toutes les scnes qui se rapportent  la mort de Rosa sont d'une haute
beaut morale; il sera sensible  tout lecteur que celui qui les a si
bien conues et reprsentes travaillait, lui aussi, en vue du sujet
mme, c'est--dire du suprme instant et qu'il peignait _d'aprs
nature_.

[Note 300: Ces pages ont t crites pour tre publies d'abord en
tte du roman mme.]

Il y a quelques dfauts dans la forme, dans le style, et nous les dirons
sincrement. Topffer, on le sait, a une langue  lui; il suit  sa
manire le procd de Montaigne, de Paul-Louis Courier. Profitant de sa
situation excentrique en dehors de la capitale, il s'tait fait un
mode d'expression libre, franc, pittoresque, une langue moins encore
genevoise de dialecte que vritablement _composite_; comme l'auteur des
_Essais_, il s'tait dit: C'est aux paroles  servir et  suivre, et
que le gascon y arrive, si le franois n'y peut aller. Cette veine lui
est heureuse en mainte page de ses crits, de ses voyages; il renouvelle
ou cre de bien jolis mots. Qui n'aimerait chez lui, par exemple, l'ne
qui _chardonne_, le gai voyageur qui _tyrolise_ aux chos? Mais le got
a parfois  souffrir aussi de certaines durets, de rocailles, pour
ainsi dire, que rachtent bientt aprs, comme dans une marche alpestre,
la puret de l'air et la fracheur. On rencontre de ces durets ainsi
rachetes dans le charmant rcit de _Rosa et Gertrude_. En voulant
conserver  M. Bernier le ton exact d'un ministre vanglique, l'auteur
a, en quelques endroits, multipli les termes familiers aux rforms, et
qui ne les choquent pas comme tant tirs des vieilles traductions de
la Bible qu'ils lisent journellement. Cela, pour nous, ne laisse pas
de heurter et de faire disparate en plus d'un lieu; il y aurait eu
certainement moyen, sans rien altrer, de mieux fondre. En nous
permettant, mme en ce moment, cette libre critique, nous avons voulu
tmoigner l'entire sincrit de notre jugement et nous maintenir le
droit de dire bien haut, comme nous nous plaisons  le faire, que
l'histoire de _Rosa et Gertrude_ est une des lectures les plus douces,
les plus attachantes et les plus saines qui se puissent goter.

1er octobre 1846.




MORT DE M. VINET[301]

[Note 301: Cet article et le suivant doivent se joindre  celui que
j'ai prcdemment consacr  M. Vinet, et qui se trouve au tome II des
_Portraits contemporains_.]

Le canton de Vaud et la Suisse franaise viennent de perdre leur
crivain le plus distingu, l'un de ceux qui faisaient le plus d'honneur
 notre littrature. M. Alexandre Vinet est mort le 4 mai (1847) 
Clarens; il n'avait gure que cinquante ans. Profondment estim en
France de tous ceux qui avaient lu quelques-uns de ses morceaux de
morale et de critique dans lesquels une pense si forte et si fine se
revtait d'un style ingnieux et savant, il laisse un vide bien plus
grand que la place mme qu'il occupait, et il serait impossible de
donner ide de la nature d'une telle perte  quiconque ne l'a pas vu
au sein de ce monde un peu extrieur  la France, mais si tendu et si
vivant, dont il tait l'une des lumires. En Allemagne, en Angleterre,
en cosse, M. Vinet tait connu, consult; le protestantisme dans ses
diffrentes formes, et  proportion que la forme y offusquait moins
l'esprit, le vnrait comme un des matres et des directeurs les plus
consomms dans la science et dans la pratique vangliques. Ce n'tait
pourtant pas un thologien que M. Vinet. Il n'avait rien de ce que ce
titre fait d'abord supposer, rien surtout de dogmatique; et c'est en
moraliste principalement, c'est par les voies pratiques du coeur qu'il
avait approfondi la foi. Le plus modeste, le plus humble des hommes,
il offrait en lui cette union si rare d'une exprience clairvoyante
et prcise, et d'une navet d'impressions, d'une sorte d'enfance
merveilleusement conserve; cela donnait  sa personne,  sa
conversation, un grand charme, que sa parole crite ne rendait pas.
Comme orateur, comme professeur, il avait galement une puissance,
une spontanit de mouvement, un jet qui tait dans sa nature, et que
l'crivain en lui s'interdisait. Toutes ses qualits prcises et fines
ont pass dans ses crits, mais il restera de lui une plus haute encore
et plus chre ide  ceux qui l'ont entendu. Si nous avions besoin
d'une autorit pour appuyer notre sentiment, nous ne craindrions pas
d'invoquer celle mme de M. le duc de Broglie, qui, dans les sjours de
chaque anne  Coppet, recherchait et gotait vivement ses entretiens.

En laissant de ct ce qu'il a publi depuis vingt ans sur des questions
religieuses familires  son pays bien plus qu'au ntre, on aura encore
dans M. Vinet un critique littraire du premier ordre, et c'est  ce
titre qu'il nous touche particulirement. Il n'est pas un prosateur ni
un pote de renom parmi nos contemporains dont M. Vinet n'ait examin et
pes les ouvrages; le plus grand nombre de ses articles ont paru dans
_le Semeur_, signs de simples initiales. Chateaubriand, Mme de Stal,
Lamartine, Victor Hugo, Branger, plusieurs de nos historiens, enfin
presque tous nos illustres ont tour  tour fix l'attention du plus
scrupuleux et du plus bienveillant des juges; il a mme consacr
quelques-uns de ses Cours d'Acadmie  une suite de leons rgulires
sur la littrature franaise du XIXe sicle. L'ensemble de ces travaux,
que l'amiti, nous l'esprons, se fera un devoir de recueillir,
formerait l'ouvrage le plus ingnieux et le plus complet sur ce
sujet dlicat. La distance o il vivait du monde de Paris aidait
et enhardissait M. Vinet dans son rle de juge; il ne connaissait
personnellement aucun de ceux dont il avait  parler; leurs livres seuls
lui arrivaient, et il en tirait ses conclusions jusqu'au bout avec
sagacit, avec discrtion, et en penchant plutt, dans le doute, pour
l'indulgence. Indulgence mme n'est pas ici le vrai mot, et c'est
charit qu'il faudrait dire. Oui, il y avait en ce temps-ci un critique
sagace, prcis, clairvoyant, et, quand il le fallait, svre, qui
obissait en tous ses mouvements  un esprit chrtien de charit. Il en
est rsult  de certains moments, sous sa plume, des pages pleines de
pathtique et d'effusion.

Mais ce n'tait pas aux contemporains seulement que M. Vinet rservait
l'application de sa haute facult critique. Nos moralistes, nos
sermonnaires, ont exerc plus d'une fois son analyse. Montaigne, La
Rochefoucauld, La Bruyre, Bourdaloue, lui ont fourni le sujet de
considrations neuves et pntrantes. Pascal surtout tait son auteur de
prdilection et d'tude; les publications rcentes qui ont rveill la
curiosit autour de ce grand nom avaient t pour M. Vinet une occasion
naturelle de dvelopper ses propres vues, et d'exposer dans Pascal
l'homme et le chrtien. On n'a rien crit sur ce sujet de plus
intimement vrai et de plus justement senti. La totalit des articles
de M. Vinet sur Pascal, si on les runissait dans un petit volume,
prsenterait, selon moi, les conclusions les plus exactes auxquelles on
puisse atteindre sur cette grande nature tant controverse. Au reste, si
M. Vinet comprenait si bien Pascal, il ne sentait pas moins vivement
les esprits d'une autre famille, et il y eut un jour o lui, l'un des
pasteurs du christianisme rform, il songea  crire l'Histoire de
saint Franois de Sales. Et c'tait le mme homme qui, dans la _Revue
Suisse_, laissait chapper les pages les plus aimables et les plus
fraches sur _Robinson Cruso_.

Les dernires annes de M. Vinet ont t remplies de peines sensibles,
et il est  croire que sa vie en a t abrge. On ne sait pas assez en
France qu'il y a eu en fvrier 1845, dans le petit canton de Vaud, une
rvolution du genre de celle dont Genve s'est vue le thtre en octobre
1846, mais une rvolution plus radicale et sans aucun contre-poids.
Ce petit canton heureux et florissant, qui depuis quinze ans tait un
modle d'ordre, de bien-tre, de culture intellectuelle et morale, a t
brusquement boulevers. Quand on voit renverser au nom de la dmocratie
une rpublique qui possdait dj  trs-peu prs le suffrage universel,
on se demande ce qu'on peut vouloir y introduire de nouveau, et quel
genre de _progrs_ avouable il existe par del? En fait, c'a t dans
le canton de Vaud le triomphe brutal de la force et des cupidits
grossires mises en lieu et place de l'esprit, du droit et de la
libert. Quelques hommes plus clairs, et d'autant plus infidles, je
ne dirai pas  leur conscience, mais  leur intelligence, menaient
 l'assaut la plbe aveugle[302]. Par un juste instinct, la violence
s'attaqua d'abord  ce qu'il y avait de plus moral et de plus
intellectuel. Le corps des pasteurs et le corps acadmique furent les
premiers frapps. M. Vinet personnellement tait rsign  tous les
sacrifices; mais, bien qu'il plat autre part que dans le monde sa
patrie vritable, il dut souffrir et saigner au dedans pour sa chre
patrie vaudoise ainsi ravage et rabaisse. Lorsque nous venions parler,
il y a quelques mois, de la mort de Rodolphe Topffer, enlev  la veille
mme de la rvolution de Genve, nous aurions pu dire qu'il y avait eu
une opportunit du moins dans cette mort si prmature, et, rappelant
d'immortels et classiques passages, nous aurions pu, sans parodie, nous
crier qu'il n'avait pas eu du moins la douleur de voir le Snat assig
et les magistrats rduits par les armes: _Non vidit obsessam Curiam et
clausum armis Senatum_... En parlant de la sorte, nous n'aurions rien
dit d'exagr. Le cadre ici tait petit, mais le patriotisme ne se
mesure pas au cadre. Il n'est point de petites patries, et le coeur
surtout n'y bat ni moins vite ni moins fort que dans les grandes. M.
Vinet n'a pas eu le mme bonheur que Topffer; il a vu son cher pays en
proie aux violents, la culture de quinze annes dtruite en un jour, ses
meilleurs amis disperss; il a bu tout le calice d'amertume dont tait
capable sa nature tendre, et il est  croire que, tout en sentant qu'il
en souffrait et qu'il en mourait, sa belle me en tirait un nouveau
sujet de rendre grces et de bnir. Je demande pardon, en parlant de
lui, d'emprunter presque son langage; mais quel autre moyen de faire
comprendre un ordre de penses si loin de nous?

17 mai 1847.

[Note 302: M. Druey, par exemple, homme d'une intelligence puissante
et un peu grossire, d'une forte ducation allemande, une espce de
sanglier hglien: les autres taient purement socialistes et radicaux
dans le sens politique et non philosophique. Mais le cours des destines
humaines est tel, et l'ironie des vnements, l'indiffrence du sort
est si parfaite en soi et si profonde que, de cette rvolution
essentiellement mauvaise dans son principe, est sorti, aprs quelque
temps, un nouvel tat de choses paisible, anim et assez reflorissant
pour qu' dix-sept ans de distance, et en nous relisant aujourd'hui, cet
excs de plaintes nous tonne un peu nous-mme et amne sur nos lvres
un triste sourire (1864).]




TUDES SUR BLAISE PASCAL

PAR M. A. VINET.

Il s'est tabli depuis quelques annes un vrai concours sur Pascal. Le
docteur Reuchlin dans son ouvrage sur Port-Royal, l'Acadmie franaise
en proposant l'loge de l'auteur des _Penses_, M. Cousin par son
clbre Mmoire qui mettait l'ancien texte en question, M. Faugre par
son dition nouvelle, d'autres encore, ont ouvert une controverse 
laquelle ont pris part les critiques trangers les plus comptents:
Nander  Berlin, la _Revue d'dimbourg_ par un remarquable article de
janvier 1847[303], sont entrs dans la lice: il n'a pas fallu moins que la
Rvolution de Fvrier pour mettre fin au tournoi. Aujourd'hui le dbat
peut tre considr comme  peu prs clos; et, sans parler de l'tat des
esprits qui ont assez  faire ailleurs, toutes les raisons, tous les
arguments sont sortis tour  tour, tellement que la question semble
puise.

[Note 303: L'auteur de cet article est M. Henry Rogers.]

Un des volumes les plus faits pour conduire  une conclusion
satisfaisante est certainement celui que les amis de M. Vinet viennent
de recueillir, et qui se compose des leons et des articles qu'il a
donns en diffrents temps sur ce sujet. Personne n'a pntr plus avant
que M. Vinet dans la nature morale de Pascal, et n'a fait voir plus
sensiblement que sous le hros chrtien il y avait l'_homme_. Pour ceux
qui lisent les _Penses_, le gnie de l'crivain a quelquefois donn
le change sur la mthode et sur le fond. L'clat soudain de cette vive
parole, l'imptuosit et presque la brusquerie du geste et de l'accent,
font croire  quelque chose d'excessif, et mme de maladif, qui tient
 une singularit de nature. On se sent en prsence d'un individu
extraordinaire. Le travail de M. Vinet consiste  montrer qu'en mettant
 part la qualit si incomparable du talent, tout homme a dans Pascal un
semblable et un miroir, s'il sait bien s'y regarder. Il y a un Pascal
dans chaque chrtien, de mme qu'il y a un Montaigne dans chaque homme
purement naturel. Creusez en vous-mme, tudiez et sondez votre propre
duplicit, plongez en tous sens au fond de l'abme de votre coeur, et
vous n'y trouverez pas autre chose que ce que Pascal vous a rendu en
des traits si nergiques et si saillants. La thologie de l'auteur des
_Penses_,  la bien voir et en la dgageant des accessoires qui n'y
tiennent pas essentiellement, porte en plein sur la nature morale de
l'homme; c'est l sa force et son honneur. On pourrait dire de M. Vinet
lui-mme, considr dans son oeuvre et dans sa vie, qu'il offrait en
quelque sorte l'image d'un Pascal rduit et modr, d'un Pascal plus
aisment _circoncis_ dans ses essors et dans ses dsirs, mais dont le
centre moral tait le mme et dont le coeur tait comme taill sur le
coeur de l'autre.

J'indique l'esprit du travail de M. Vinet; il serait difficile
d'analyser ici une srie de leons et d'articles critiques qui sont dj
des analyses. Une ide qui est particulire  M. Vinet et  ses amis, et
que les thologiens protestants ont volontiers accueillie, c'est que les
_Penses_ de Pascal, dans l'tat o les a mises la controverse rcente,
et ramenes plus que jamais  l'tat de purs fragments grandioses
et nus, sont par l mme plus propres  un genre de dmonstration
chrtienne qui prend l'individu au vif, et peuvent devenir la base d'une
apologtique vritable, tout entire fonde sur la nature humaine.
Sans me permettre de contredire cette vue, qui se lie troitement  la
croyance, je ferai seulement remarquer que tel n'tait point exactement
le dessein primitif de Pascal, et que, tout en insistant au dbut sur
les preuves morales intrieures, il n'aurait rien nglig, dans son
ouvrage, de ce qui pouvait saisir l'imagination des hommes et dterminer
indirectement leur persuasion. Il n'aurait point sans doute, comme le
fit plus tard l'illustre auteur du _Gnie du Christianisme_, port ses
principales couleurs sur le ct magnifique ou touchant du catholicisme,
considr surtout dans ses rapports avec la socit; il n'aurait pas
cependant nglig les grandeurs et les beauts aimables de la religion.
Son livre, en un mot, s'il l'avait excut comme il l'avait conu,
n'aurait pas t seulement destin aux moralistes et aux penseurs; il
aurait eu pour objet d'acheminer et d'entraner tout un peuple moins
relev de lecteurs par l'attrait, par le mouvement graduel et l'motion
presque dramatique d'une marche savamment concerte. La nouvelle
apologtique qu'on pourrait dduire des _Penses_ de Pascal, telles
qu'on les possde actuellement, ne saurait s'adresser en ralit qu' un
petit nombre d'esprits et de coeurs mditatifs; et elle mriterait moins
le nom d'_apologtique_ que de s'appeler tout simplement une forte tude
morale et religieuse faite en prsence d'un grand modle.

Quelque nom qu'on lui donne, cette tude ne peut s'entreprendre
dsormais en compagnie d'un auxiliaire plus utile et plus sr que ne
l'est M. Vinet, d'un guide connaissant mieux les profondeurs du monde
moral, ses dfils troits et ses dtours, ses abmes et mme ses orages
cachs.

Ce volume publi par les amis de M. Vinet n'est que le premier de
ceux qui paratront successivement, et qui nous offriront les Oeuvres
compltes du savant et pieux auteur. Les volumes suivants contiendront
quelques parties d'un Cours qui embrassait la littrature du
dix-septime sicle et celle du dix-huitime. Les moralistes franais y
sont l'objet d'un examen approfondi, et l'on pourra reconnatre dans le
critique qui les juge le coup d'oeil de leur gal et de leur pareil.
Parlant du grand sermonnaire Bourdaloue, et de son existence cache, en
apparence si calme, si rgulire, et d'o il ne nous est parvenu
qu'une parole loquente, M. Vinet a dit: Quels Mmoires seraient plus
intressants que ceux de ce religieux, s'il et pu songer  les crire?
Voir, c'est vivre, et Bourdaloue, ayant beaucoup vu, a beaucoup vcu. Et
que savons-nous encore s'il ne vcut que par les yeux? Sa robe n'tait
pas cette doublure de chne ou ce triple airain  travers lequel aucun
dard ne peut pntrer jusqu'au coeur. Le mouvement de ses artres
n'tait pas aussi calme et aussi rgulier que l'ordonnance de ses
discours. Bourdaloue tait vif, il tait prompt, impatient peut-tre;
quelques mots de son biographe, qui parat l'avoir bien connu, laissent
entrevoir qu'il y avait de la fougue dans son temprament, et que, dans
l'art de matriser son coeur, il dploya plus de force encore que dans
l'art de matriser sa pense. La rgularit svre, la facture savante
d'une oeuvre d'art n'est qu'au regard superficiel le signe d'un
quilibre imperturbable de l'me; les plus passionns sont quelquefois
les plus austres, et la force qui rgle peut avoir le mme principe que
la passion qui entrane et que l'enthousiasme qui cre.--Si M. Vinet
disait cela de Bourdaloue par manire de conjecture, on peut le lui
appliquer plus srement  lui-mme: il tait de ceux qui vivent d'une
vie complte au dedans, et qui, sans rien laisser clater, arrivent 
savoir par exprience tout ce qu'il a t donn  l'homme de sentir.

Je lui ai d, pour mon compte, une des plus vives et des plus srieuses
impressions que j'aie prouves, et que ce nom de Bourdaloue rveille en
moi. Il y a neuf ans[304], je revenais de Rome,--de Rome qui tait encore
ce qu'elle aurait d toujours tre pour rester dans nos imaginations la
ville ternelle, la ville du monde catholique et des tombeaux. J'avais
vu dans une splendeur inusite cette reine superbe: Saint-Pierre m'avait
apparu avec un surcrot de baldaquins et d'or, avec de magnifiques
tentures et des tableaux o figuraient les miracles d'un certain nombre
de nouveaux saints qu'on venait de canoniser. J'avais admir surtout,
d'un des balcons du Vatican, les horizons lointains d'Albano, vers
quatre heures du soir. En prsence de l'Apollon du Belvdre, j'avais vu
notre guide, l'excellent sculpteur Fogelberg[305], qui le visitait presque
chaque jour depuis vingt ans, laisser chapper une larme; et cette larme
de l'artiste m'avait paru,  moi, plus belle que l'Apollon lui-mme.
Un bateau  vapeur me transporta en deux jours de Civita-Vecchia 
Marseille, et de l je courus  Lausanne, o j'tais six jours aprs
avoir quitt Rome. Le lendemain de mon arrive, au matin, j'allai  la
classe de M. Vinet pour l'entendre,--une pauvre classe de collge, toute
nue, avec de simples murs blanchis et des pupitres de bois. Il y parlait
de Bourdaloue et de La Bruyre. L'cossais Erskine (le mme qu'a traduit
la duchesse de Broglie) tait prsent comme moi. J'entendis l une leon
pntrante, leve, une loquence de rflexion et de conscience. Dans
un langage fin et serr, grave  la fois et intrieurement mu, l'me
morale ouvrait ses trsors. Quelle impression profonde, intime, toute
chrtienne, d'un christianisme tout rel et spirituel! Quel contraste au
sortir des pompes du Vatican,  moins de huit jours de distance! Jamais
je n'ai got autant la sobre et pure jouissance de l'esprit, et je n'ai
eu plus vif le sentiment moral de la pense.

[Note 304: Juin 1839.]

[Note 305: Le sculpteur sudois Fogelberg est mort  Trieste le 21
dcembre 1854.]

Aujourd'hui tout cela n'est que souvenir; tant de choses ont pri, tant
d'autres sont en train de s'abmer en se transformant, que c'est 
peine convenable de venir ainsi rappeler ce qui est dj si loin de
nous.--Remercions du moins, en courant, les amis et les diteurs de M.
Vinet de recueillir ce qu'il avait laiss d'pars, et engageons-les,
malgr tout,  continuer de nous donner ce qui reste de son prcieux
hritage.

Octobre 1848.



J'ai tant de fois parl de M. Vinet, que j'ai peut-tre le droit de
mettre ici une lettre de lui, la premire que j'ai reue et qui m'est si
honorable. Elle servira en mme temps  bien fixer le point de dpart
de nos rapports, sur lesquels des critiques estimables (M. Saint-Ren
Taillandier entre autres) ont parl un peu au hasard. Je n'ai pas besoin
de faire remarquer que, dans la lettre qu'on va lire, M. Vinet se montre
d'une modestie excessive, et qui va jusqu' l'humilit. C'tait une de
ses faiblesses ou, comme on le voudra, de ses vertus. Dans un premier
voyage que j'avais fait en Suisse pendant l't de 1837, j'avais appris
 le connatre (sans le voir personnellement) et  l'apprcier.  mon
retour  Paris, je m'empressai de donner  la _Revue des Deux-Mondes_
une tude dont il tait le sujet et qui parut le 15 septembre 1837[306].
C'est  cette occasion que M. Vinet m'crivit:

Monsieur, on vient de m'envoyer la livraison de la _Revue des
Deux-Mondes_, o se trouve l'article que vous avez bien voulu me
consacrer. Il me serait difficile de vous exprimer tous les sentiments
que j'ai prouvs en le lisant; je ne les dmle pas trs-bien moi-mme.
Je ne veux pas vous dissimuler l'espce d'effroi qui m'a saisi en me
voyant tirer du demi-jour qui me convenait si bien vers une lumire si
vive et si inattendue; ce sentiment est excusable: il y va de trop pour
moi, sous toutes sortes de srieux rapports, d'tre jug avec une si
extrme bienveillance dans un article dont vous tes l'auteur et que
vous avez sign. Il faudrait un bien grand fonds d'humilit pour en
prendre facilement et vite mon parti. Cependant, monsieur, je ferais
tort  la vrit, si je ne disais pas que j'ai prouv, au milieu de
ma confusion, un vif plaisir, et je me ferais tort  moi-mme si je
dissimulais ma reconnaissance, qui a t plus vive encore, et qui a fait
la meilleure partie de mon plaisir. C'en est un encore, dt-il en coter
 l'amour-propre (et certes vous avez trop mnag le mien), que de se
voir tudi avec un soin si attentif; tant d'attention ressemble un
peu a de l'affection; et quel profit d'ailleurs n'y a-t-il pas  tre
l'objet d'une si pntrante critique? Vous semblez, monsieur, confesser
les auteurs que vous critiquez; et vos conseils ont quelque chose
d'intime comme ceux de la conscience. Je ferais plaisir peut-tre 
votre esprit de dlicate observation, si je vous disais le secret
historique de certains dfauts de mon style et mme de certaines erreurs
de mon jugement. Mais vous m'avez trop gnreusement donn de votre
temps pour que je veuille vous en drober; et j'aime mieux, monsieur,
employer le reste de cette lettre  vous dire combien, sous d'autres
rapports que ceux qui frapperont tout le monde, il m'est prcieux
d'avoir un moment arrt votre attention. La mienne s'attache 
vous depuis longtemps, c'est--dire  vos ouvrages; et quoique vous
m'accusiez avec douceur de juger des hommes par leurs livres, je veux
bien vous donner lieu de me le reprocher encore, et vous avouer que
c'est votre pense intime, votre vrai _moi_, qui m'attache souvent dans
vos crits. Il me semble qu'aprs beaucoup d'loges un peu de sympathie
doit vous plaire; j'offre la mienne  l'emploi que vous faites de
votre talent, qui ne s'est pas content d'intresser l'imagination
et d'effleurer l'me, mais qui veille aux intrts sacrs de la vie
humaine; et moi, qu'une esprance srieuse a pu seule faire crivain,
je suis heureux que vous ayez reconnu en moi cette intention, que vous
l'ayez aime; et j'accepte avec reconnaissance les voeux par o vous
terminez votre article. Oui, je dsire tre lu, et je vous remercie de
m'avoir aid  l'tre; il ne m'est pas permis d'tre modeste aux dpens
de la cause que je sers; d'ailleurs on verra bientt, si l'on y regarde,
que ces doctrines, qui font la vraie valeur de mon livre, ne sont pas 
moi.

[Note 306: Voir au tome II des _Portraits contemporains_.]

J'apprends, monsieur, que notre Lausanne espre obtenir de vous un
Cours de littrature pour cet hiver, et ce Cours aura pour sujet
_Port-Royal_! Il y a longtemps que je me rjouissais de vous lire; avec
quel intrt ne vous entendrai-je pas sur une cole que je connais trop
peu, mais qui m'est si chre par le peu que j'en connais!

Veuillez agrer, monsieur, avec mes remerciements, l'hommage de ma
considration respectueuse,

VINET.

Montreux, 27 septembre 1837.




RELATION INDITE
DE
LA DERNIRE MALADIE
DE LOUIS XV.

La pice suivante est de celles qui appartiennent au genre de Sutone,
de Dangeau et de Burchard; c'est un feuillet des historiens de
l'_Histoire Auguste_, une page de Procope ou de Lampride, page
prcieuse, bien qu'elle soit incomplte et  moiti dchire. L'auteur,
appel par les devoirs de sa haute charge domestique  assister  la
dernire maladie de Louis XV, en note tous les dtails et les alentours
avec cette vrit entire et inexorable qui ne fait grce de rien; le
sentiment qui l'anime n'est pas une curiosit pure, et, dans ce qui
semblerait mme repoussant, sa probit s'inspire  une source plus
haute: tmoin de l'agonie d'un monarque et d'une monarchie, il veut
fltrir ce qui en a corrompu la sve et ce qui en pourrit le tronc.
Ainsi ce grave personnage, Du Vair, ne craignait pas de raconter 
Peiresc, qui les a notes, les particularits les plus infamantes des
rgnes de Charles IX et de Henri III. C'est de la sorte seulement
qu'on s'explique bien la chute des vieilles races, et la facilit avec
laquelle, au jour soudain des colres divines et populaires, l'orage les
dracine, sans que la voix tardive des sages, sans que les intentions
les plus pures des innocentes victimes, puissent rien conjurer.

Qu'tait-ce que Louis XV? On l'a beaucoup dit, on ne l'a pas assez dit:
le plus nul, le plus vil, le plus lche des coeurs de roi. Durant son
long rgne nerv, il a accumul comme  plaisir, pour les lguer  sa
race, tous les malheurs. Ce n'tait pas  la fin de son rgne seulement
qu'il tait ainsi; la jeunesse elle-mme ne lui put jamais donner une
tincelle d'nergie. Tel on le va voir au sortir des bras de la Dubarry,
dans les transes pusillanimes de la maladie et de la mort, tel il tait
avant la Pompadour, avant sa maladie de Metz, avant ces vains clairs
dont la nation fut dupe un instant et qui lui valurent ce surnom presque
drisoire de _Bien-aim_. Il existe un petit nombre de lettres curieuses
de Mme de Tencin au duc de Richelieu, crites dans le courant de 1743;
informe par son frre, le cardinal, de tout ce qui se passe dans le
Conseil, cette femme spirituelle et intrigante en instruit le duc de
Richelieu, alors  la guerre. Rien que ses propres phrases textuelles
ne saurait rendre l'ide qu'elle avait du roi; il est bon d'en citer
quelque chose ici comme digne prparation  la scne finale qui eut lieu
trente ans plus tard.

Versailles, 22 juin 1743... Il faudrait, je crois, dit-elle, crire 
Mme de La Tournelle (Mme de Chteauroux) pour qu'elle essayt de tirer
le roi de l'engourdissement o il est sur les affaires publiques. Ce que
mon frre a pu lui dire l-dessus a t inutile: c'est, comme il vous
l'a mand, parler aux rochers. Je ne conois pas qu'un homme puisse
vouloir tre nul, quand il peut tre quelque chose. Un autre que vous ne
pourrait croire  quel point les choses sont portes. Ce qui se passe
dans son royaume parat ne pas le regarder: il n'est affect de rien;
dans le Conseil, il est d'une indiffrence absolue; il souscrit  tout
ce qui lui est prsent. En vrit, il y a de quoi se dsesprer d'avoir
affaire  un tel homme. On voit que, dans une chose quelconque, son got
apathique le porte du ct o il y a le moins d'embarras, dt-il tre le
plus mauvais. Et plus loin: Les nouvelles de la Bavire sont en pis...
On prtend que le roi vite mme d'tre instruit de ce qui se passe, et
qu'il dit qu'il vaut encore mieux ne savoir rien que d'apprendre des
choses dsagrables. C'est un beau sang-froid! Elle rappelle au duc de
Richelieu la dmarche que tenta Frdric au commencement de la guerre:
ce prince engageait la France  attaquer la reine de Hongrie au centre,
en mme temps que, lui, il entrerait en Silsie. Vous devez vous
ressouvenir que, quand vous vous ftes annoncer  Choisy, dans un moment
o il tait en tte--tte avec Mme de La Tournelle pour lui faire part
des propositions du roi de Prusse, il ne montra aucun empressement
pour recevoir l'envoy, qui voulait lui parler sans confrer avec les
ministres. Ce fut vous qui le presstes de vous donner une heure pour
le lendemain; vous ftes tonn vous-mme, mon cher duc, du peu de mots
qu'il articula  cet envoy, et de ce qu'il tait comme un colier qui a
besoin de son prcepteur. Il n'eut pas la force de se dcider; il fallut
qu'il recourt  ses Mentors.... Le roi de Prusse jugeait Louis XV
d'aprs lui;... mais il avait mal vu, et ne tarda point d'abandonner un
alli dont il reconnaissait la nullit, quand il eut retir tous les
avantages qu'il attendait de la campagne.

Le roi ira-t-il ou non  l'arme? Il fallut monter  cet effet toute une
machine: Mon frre, crit Mme de Tencin, ne serait pas trs-loign de
croire qu'il serait trs-utile de l'engager  se mettre  la tte de
ses armes. Ce n'est pas qu'entre nous il soit en tat de commander une
compagnie de grenadiers; mais sa prsence fera beaucoup; le peuple aime
son roi par habitude, et il sera enchant de lui voir faire une dmarche
qui lui aura t souffle. Ses troupes feront mieux leur devoir, et les
gnraux n'oseront pas manquer si ouvertement au leur... On touche l
les ficelles de la campagne tant clbre de 1744.

Nous pourrions multiplier ces citations accablantes: Rien dans ce monde
ne ressemble au roi, crit-elle en le rsumant d'un mot. Tel tait
Louis XV dans toute sa force et dans toute sa virilit,  la veille de
ce qu'on a appel son hrosme: ce qu'il devint aprs trente annes
encore d'une mollesse croissante et d'un abaissement continu, on le va
voir lorsque, dans sa peur de la mort, il tirera la langue quatorze
fois de suite pour la montrer  ses quatorze mdecins, chirurgiens et
apothicaires[307].

[Note 307: Ce que j'ai lu de plus favorable  Louis XV est dans un
petit crit intitul: _Portraits historiques de Louis XV et de Mme de
Pompadour, faisant partie des oeuvres posthumes de Charles-Georges
Leroy, pour servir  l'histoire du sicle de Louis XV_; Paris, chez
Valade, imprimeur, rue Coquillire, au X (1802). L'auteur, qui avait eu
l'occasion de voir continuellement Louis XV dans ses chasses dont
il tait lieutenant, parle de ce roi d'un ton de vrit plutt
bienveillante; mais il insiste autant que personne sur sa timidit; sa
dfiance de lui-mme, son impuissance totale de s'appliquer, et cette
inertie, cette apathie incurable qui ne fit que crotre avec les
annes.]

On ne peut s'empcher de penser,  bien regarder la situation de la
France au sortir du ministre du cardinal de Fleury, que si le duc de
Choiseul et Mme de Pompadour elle-mme n'taient venus pour s'entendre,
et redonner quelque consistance et quelque suite  la politique de la
France, la rvolution, ou plutt la dissolution sociale, serait arrive
trente ans plus tt; tant les ressorts de l'tat taient relchs! Et la
nation, les hommes de 89, qui se formaient  l'amour du bien public,
 l'aspect de toutes ces bassesses, n'auraient pas t prts pour
ressaisir les dbris de l'hritage et donner le signal d'une re
nouvelle.

Il y avait, rappelons-le pour ne pas tre injuste dans notre svrit,
il y avait, au sein de ce Versailles d'alors et de cette Cour si
corrompue, un petit coin prserv, une sorte d'asile des vertus et de
toutes les pits domestiques dans la personne et dans la famille
du Dauphin, pre de Louis XVI. Ce prince estimable et tout ce qui
l'entourait, sa mre, son pouse, ses royales soeurs, toute sa maison,
faisaient le contraste le plus absolu et le plus silencieux aux
scandales et aux intrigues du reste de la Cour. Il serait touchant
de rapprocher les dtails de sa fin prmature, et sa mort si
courageusement chrtienne, de la triste agonie du roi son pre.
On raconte qu' son dernier automne (1765), ayant dsir revoir 
Versailles le bosquet qui portait son nom et dans lequel s'tait passe
son enfance, il dit avec pressentiment, en voyant les arbres  demi
dpouills: Dj la chute des feuilles! Et il ajouta aussitt: Mais
on voit mieux le ciel! Nous avons en ce moment sous les yeux une suite
d'anecdotes et de particularits intressantes sur ce fils de Louis XV,
qu'a rassembles M. Varin, conservateur  la bibliothque de l'Arsenal,
et nous y reviendrons peut-tre quelque jour; mais aujourd'hui il nous a
paru utile de prsenter isolment, et sans correctif, le spectacle d'une
mort beaucoup moins belle, et qui, dans ses dtails les plus domestiques
(c'est le lot des monarchies absolues), appartient de droit 
l'histoire.

Le Dauphin, fils de Louis XV, quelque hommage qu'on soit dispos 
rendre  ses qualits et  ses vertus, n'tait pas de ceux desquels on
peut dire autrement que par une fiction de pote: _Tu Marcellus eris_;
tout en lui rvle un saint, mais c'tait un roi qu'il et fallu  la
monarchie et  la France. Louis XVI, hritier des vertus de son pre,
ne sut pas tre ce roi, et rien n'autorise  souponner que le pre
lui-mme, s'il et vcu, et t d'toffe  l'tre. Il reste clair pour
tous qu'avec Louis XV mourant, la monarchie tait condamne dj, et la
race retranche. Voyons donc comment Louis XV tait en train de mourir.

On ne dira pas: Voil comment meurent les voluptueux, car les voluptueux
savent souvent finir avec bien de la fermet et du courage. Louis XV
ne mourut pas comme Sardanapale, il mourut comme mourra plus tard Mme
Dubarry, laquelle, on le sait, monte sur l'chafaud, se jetait aux
pieds du bourreau en s'criant, les mains jointes: Monsieur le
bourreau, encore un instant! Louis XV disait quelque chose de tel 
toute la Facult assemble.

Et quel tait donc celui qui va pier et prendre ainsi sur le fait les
pusillanimits et les misres du matre durant sa maladie suprme? Dans
cette ancienne monarchie, les rois et les grands ne songeaient pas assez
 qui ils se rvlaient ainsi dans leur dshabill et dans leur ruelle.
Parmi cette foule de courtisans qui se livraient au torrent de chaque
jour, et qui songeaient  profiter de ce qu'ils observaient sans le
dire, il se rencontrait parfois des crivains et des peintres, des
moralistes et des hommes. Qu'on relise les surprenantes et incomparables
pages de Saint-Simon o revivent les scnes si contrastes de la mort
du grand Dauphin: les princes avaient parfois de tels historiographes
 leur Cour sans s'en douter. Les Cond logeaient dans leur htel La
Bruyre. La duchesse du Maine avait parmi ses femmes cette spirituelle
Delaunay qui a crit: Les grands,  force de s'tendre, deviennent si
minces, qu'on voit le jour au travers; c'est une belle tude de les
contempler, je ne sais rien qui ramne plus  la philosophie. Et
encore: Elle (la duchesse du Maine) a fait dire  une personne de
beaucoup d'esprit que _les princes taient en morale ce que les monstres
sont dans la physique: on voit en eux  dcouvert la plupart des vices
qui sont imperceptibles dans les autres hommes._ C'est en effet dans
cet esprit qu'il faut tudier les grands, surtout depuis qu'on a appris
 connatre les petits: ce n'est pas tant comme grands que comme hommes
qu'il convient de les connatre. De tout autres qu'eux  leur place
auraient fait plus ou moins de mme. La vraie morale  en tirer,
c'est, sans s'exagrer le prsent, et tout en y reconnaissant bien des
grossirets et des vices, de ne jamais pourtant regretter srieusement
un pass o de telles monstruosits taient possibles, taient
invitables dans l'ordre habituel.

L'homme qui a crit les pages qu'on va lire n'est pas difficile 
deviner et  reconnatre: son grand-pre (lui-mme nous l'indique) tait
collgue d'un duc de Bouillon durant la maladie du roi  Metz, en 1744,
et le voil qui se trouve  son tour cte  cte d'un duc de Bouillon
dans cette maladie royale de 1774. Il nomme chacun des principaux
seigneurs qui sont en fonction autour de lui, et s'en distingue; il
n'est donc ni le grand-chambellan (M. de Bouillon), ni le premier
gentilhomme de la chambre (M. d'Aumont); ce ne peut tre que leur gal,
le grand-matre de la garde-robe en personne, M. le duc de Liancourt,
qui avait alors la survivance du duc d'Estissac, son pre, et qui en
exerait la charge; c'est celui mme que tout le monde a connu et vnr
sous le nom de duc de La Rochefoucauld-Liancourt, et qui n'est mort
qu'en mars 1827. Voil le tmoin, un des plus vertueux citoyens, un
homme de 89, tel qu'il s'en prparait  cette poque dans tous les
rangs, et particulirement au sein de la jeune noblesse claire et
gnreuse. De pareils spectacles, il faut en convenir, taient bien
propres  exciter de nobles coeurs et  leur donner la nause des basses
intrigues. Si l'on veut connatre le duc de La Rochefoucauld-Liancourt,
sa vie est partout, son souvenir revit dans de nombreuses institutions
de bienfaisance. Ce fut lui qui, grce  cette intime charge de
grand-matre de la garde-robe, pntrant de nuit jusqu' Louis XVI, le
faisant rveiller pour lui apprendre la prise de la Bastille, et lui
entendant dire comme premire parole: _C'est une rvolte!_ lui rpondit:
_Non, Sire, c'est une rvolution!_ Tel est l'homme qui, jeune et
condamn par les devoirs de sa charge  subir le spectacle des derniers
moments de Louis XV, eut l'ide de nous en faire profiter. Ami de M. de
Choiseul, ennemi du ministre d'Aiguillon et de la matresse favorite,
il et pu dire aux approches du danger, comme Saint-Simon  la nouvelle
de la mort de Monseigneur: La joie nanmoins peroit  travers les
rflexions momentanes de religion et d'humanit par lesquelles
j'essayois de me rappeler. A nos yeux comme aux siens, est-il besoin
d'en avertir? de pareils rcits et les turpitudes mmes o ils font
passer ont un sens srieux: la ncessit et la lgitimit de 89 sont au
bout, comme une consquence irrcusable. La scne o l'on rveille Louis
XVI est le contre-coup fatal de celles o, quinze ans auparavant, on
suivait la fin honteuse de Louis XV. L'enseignement historique ressort
avec toute sa gravit. C'est dans cette conviction qu'en livrant ces
pages au public, nous sommes assur de ne manquer en rien ni  la
mmoire ni  la pense de celui qui les a crites.

Nous reproduisons la copie qui est entre nos mains, sans chercher  y
apporter mme la correction, ni  plus forte raison, l'lgance. M.
Lacretelle, qui fut attach au duc de Liancourt, comme secrtaire intime
pendant les premires annes de la Rvolution, a racont, dans un
intressant chapitre de ses _Dix annes d'preuves_, comment on vivait 
Liancourt, en cette sorte de paradis terrestre, et quelles occupations
rurales, bienfaisantes ou littraires y variaient les heures: Aprs de
laborieuses recherches, crit M. Lacretelle, aprs avoir dpouill une
vaste et touchante correspondance, il (le duc de Liancourt) rdigeait
ses Mmoires[308], les soumettait  ma critique,  ma rvision.
J'avoue que ce fut d'abord pour moi une torture que de chercher des
embellissements  un travail tout uni, mais parfaitement conforme au
sujet. Mon style me paraissait  moi-mme trop ambitieux et trop fleuri.
Je voyais bien que l'auteur en portait tout bas le mme jugement. Il me
dit un jour: _Ma prose fait tache dans la vtre_. Ce compliment plus ou
moins sincre fut pour moi un avertissement d'user avec rserve de mon
mtier de polisseur. Plus j'y mis de discrtion et d'conomie, et mieux
nous nous entendmes. Nous ne nous sommes pas mme cru en droit de nous
permettre ce soin si sobre;  part un ou deux endroits o la copie tait
videmment fautive, nous en avons respect tout le nglig. Cette copie
provient de celle que possde la Bibliothque de l'Arsenal, et qui,
perdue dans la masse des papiers de M. de Paulmy, a t rcemment
retrouve par M. Varin.

15 fvrier 1846.

[Note 308: Ils ont, par malheur, t dtruits.]





MMOIRES SUR LA MORT DE LOUIS XV

La maladie d'un roi, d'un roi qui a une matresse, et une c... pour
matresse, d'un roi dont les ministres et les courtisans n'existent
que par cette matresse, dont les enfants sont opposs d'intrts et
d'inclination  cette matresse, est une trop grande poque pour un
homme qui vit et qui est destin  vivre  la Cour, pour ne pas mriter
toutes ses observations. C'est d'ailleurs un vnement  peu prs unique
dans la vie, et qui sert plus qu'aucun autre  la connaissance parfaite
de cette classe d'hommes qu'on appelle courtisans. Destin, comme je
l'tais,  voir un jour le roi malade, je m'tais toujours propos de
suivre avec la plus grande attention toute la scne de sa maladie, et
tous les diffrents mouvements qu'elle devait produire. L'ide que
j'avais avec toute la Cour de l'effet que ferait sur le roi le second
accs de fivre, rendait  ma curiosit ce moment intressant, il me
l'tait d'ailleurs encore plus par le renvoi, que je regardais comme
certain, de sa matresse, et par la chute d'un ministre, et d'un
ministre odieux, qui devait tre la suite ncessaire du renvoi de
cette matresse. La sant du roi, le soin qu'il en avait, sa vigueur,
paraissaient devoir loigner cet vnement, quand tout  coup il arriva
au moment o on s'y attendait le moins.

Le mercredi 27 avril[309] au matin, le roi, tant  Trianon de la veille,
se sentit incommod de douleurs de tte, de frissons et de courbature.
La crainte qu'il avait de se constituer malade, ou l'esprance du bien
que pourrait lui faire l'exercice, l'engagea  ne rien changer  l'ordre
qu'il avait donn la veille. Il partit en voiture pour la chasse; mais,
se sentant plus incommod, il ne monta pas  cheval, resta en carrosse,
fit chasser, se plaignit un peu de son mal, et revint  Trianon vers les
cinq heures et demie, s'enferma chez Mme Dubarry, o il prit plusieurs
lavements. Il n'en fut gure soulag, et quoiqu'il ne manget rien 
souper, et qu'il se coucht de fort bonne heure, il fut plus tourment
pendant la nuit des douleurs qu'il avait ressenties pendant le jour, et
auxquelles se joignirent des maux de reins. Lemonnier[310] fut veill
pendant la nuit; il trouva de la fivre. L'inquitude et la peur prirent
au roi; il fit veiller Mme Dubarry. Cependant cette inquitude du roi
ne paraissait encore point fonde, et Lemonnier, qui connaissait sa
disposition naturelle  s'effrayer de rien, regardait cette inquitude
plutt comme un effet ordinaire d'une telle disposition que comme le
prsage d'une maladie. Il voyait avec les mmes yeux les douleurs dont
le roi se plaignait, et en rabattait dans son esprit les trois quarts,
toujours par le mme calcul. Voil ce qui arrive toujours aux gens
douillets; ils sont comme les menteurs:  force d'avoir abus de la
crdulit des autres, ils perdent le droit d'tre crus quand ils
devraient rellement l'tre. Mme Dubarry, qui connaissait le roi comme
Lemonnier, pensait comme lui sur la ralit des douleurs dont le roi se
plaignait et s'inquitait, mais regardait comme un avantage pour elle
les soins qu'elle pourrait lui rendre, et l'occupation qu'elle pourrait
lui montrer avoir de lui. La bassesse de M. d'A...[311] la servit
parfaitement dans cette circonstance. Ce plat gentilhomme de la chambre,
au mpris de son devoir, renona au droit qu'il avait d'entrer chez le
roi, d'en savoir des nouvelles lui-mme, de le servir, pour empcher
d'entrer ceux qui avaient le mme droit que lui, et pour laisser le
roi malade passer honteusement la journe  un quart de lieue de ses
enfants, entre sa matresse et son valet de chambre. C'est l o
commence l'histoire des plates et viles bassesses de M. d'Aumont; elles
tiendront quelque place dans ce rcit. Il est de cette lche espce
d'hommes qui n'ont pas mme le courage d'tre bas et vils pour leurs
intrts, et dont la platitude est toujours au service de celui qui a
l'apparence de la faveur.

[Note 309: 1774.]

[Note 310: Premier mdecin ordinaire.]

[Note 311: Le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre, qui
tait d'_anne_ en 1774.]

Cependant il tait trois heures, et personne n'avait encore pu pntrer
chez le roi. On n'en savait qu'imparfaitement des nouvelles, et par
celles qui transpiraient on jugeait le roi seulement incommod d'une
lgre indisposition. Mme Dubarry en avait fait part  M. d'Aiguillon,
qui tait  Versailles, et avait, d'aprs ses conseils, form le projet
de faire rester le roi  Trianon tant que durerait cette incommodit.
Elle passait par ce moyen plus de temps seule auprs de lui, et plus que
tout encore elle satisfaisait son aversion contre M. le Dauphin, Mme la
Dauphine et Mesdames, en cartant le roi d'eux, et rendait vis--vis de
lui leur conduite embarrassante. L'incertitude o tait Lemonnier de la
suite de cette incommodit, l'embarras dont tait dans une chambre aussi
petite le service du roi, le scandale et l'indcence dont ce sjour
prolong devait tre, rien ne pouvait dranger Mme Dubarry de ce projet
draisonnable et indcent, conu pour narguer la famille royale. M.
d'Aumont s'y prtait de toute sa bassesse, et n'avait mme mand 
personne l'tat du roi, pour faciliter  cette femme le parti qu'elle
voudrait prendre. La famille royale n'en tait mme pas instruite par
lui, mais elle l'tait d'ailleurs; et n'osant pas venir, comme elle
l'aurait voulu, pntrer dans son intrieur pour savoir de ses
nouvelles, elle se bornait  dsirer qu'on le dtermint  revenir 
Versailles. La Martinire[312], sur la nouvelle de l'incommodit du roi,
qui s'tait rpandue, avait accouru  Trianon, et y trouva le parti pris
d'y faire rester le roi jusqu' sa parfaite gurison, que l'on jugeait
devoir tre dans deux ou trois jours, cette incommodit n'tant alors
juge qu'une forte indigestion. Quelque dsir qu'et Lemonnier de faire
revenir le roi  Versailles, il n'avait pas la force de s'opposer 
la volont de Mme Dubarry. Sa position, et plus encore son caractre,
l'engageaient  tout mnager, et, ne voulant rien mettre contre lui, il
ne pouvait pas avoir cette conduite franche et assure, cette dcision
ferme et inbranlable qu'a l'honntet dsintresse. Le caractre
brusque et dcid de La Martinire lui donnait cette force. Ce vieux
serviteur du roi avait, depuis qu'il lui tait attach, pris l'habitude
de lui parler avec une libert qui tenait de la familiarit, et mme
souvent de l'indcence. Il ne s'tait jamais adress qu'au roi pour tout
ce qu'il avait obtenu de lui, et avait pris sur son esprit un ascendant
qui le faisait russir dans tout ce qu'il lui demandait, et qui mme
l'en faisait craindre. Il s'tait, quatre ans auparavant, oppos 
l'arrive de Mme Dubarry. Il savait qu'il lui dplaisait et, sans s'en
embarrasser, il n'agissait pas plus contre elle qu'en sa faveur. La
rsolution o il trouva le roi de demeurer  Trianon ne l'empcha pas de
travailler fortement  l'en dtourner, et il y russit avec facilit;
car le roi, qui n'avait jamais eu dans sa vie que la volont des autres,
n'avait pas plus la sienne dans ce moment. Il fut donc dcid, malgr le
dsir obstin de Mme Dubarry, que le roi partirait pour Versailles ds
que les carrosses qu'on avait envoy chercher seraient arrivs. Pour
donner une ide de la manire brusque et souvent grossire dont La
Martinire parlait au roi, je rapporterai que le roi, dtermin  suivre
son avis, lui disait, en lui parlant de sa maladie et de la diminution
journalire de ses forces: _Je sens qu'il faut enrayer.---Sentez
plutt_, lui rpliqua La Martinire, _qu'il faut dteler_.

[Note 312: Premier chirurgien du roi.]

M. de Beauvau, M. de Boisgelin, M. le prince de Cond, qui, par le
mange de M. d'Aumont dont j'ai parl, n'avaient pas encore pu voir le
roi de la journe, le virent enfin  quatre heures; et quoiqu'ils le
trouvassent trs-affaiss, trs-inquiet et trs-plaignant, ils jugrent
son tat moins inquitant et moins douloureux qu'il ne le disait,
toujours par la connaissance de sa pusillanimit. Cependant les voitures
taient arrives, et le roi s'tait laiss porter dans son carrosse, se
plaignant toujours beaucoup de mal de tte, de maux de reins, de maux
de coeur. Ses plaintes continuelles, ses inquitudes, sa profonde
tristesse, confirmrent M. de Beauvau et les autres dans l'opinion
qu'ils avaient de sa faiblesse et de sa peur; et il n'y avait personne 
Trianon ou  Versailles qui imagint encore que l'incommodit du roi pt
tre le commencement d'une maladie. Cependant tout Paris fut averti
que le roi avait rest dans son lit jusqu' quatre heures, qu'il tait
revenu en robe de chambre et au pas de Trianon, et qu'il s'tait couch
en arrivant. Tous les princes, tous les grands officiers arrivrent;
j'arrivai comme les autres, mais sans beaucoup d'empressement, parce que
je voulais voir, avant de partir de Paris, une _personne_ qui me tenait
plus au coeur que le roi et toute la Cour, et que par parenthse je ne
vis pas[313]. Je trouvai  mon arrive le roi couch. Lemonnier, que je
vis, me dit qu'il esprait, comme tout le monde, que la fivre du roi
cesserait dans la nuit, mais que son affaissement lui faisait craindre
que non, et qu'alors le lendemain matin il lui demanderait du secours et
de choisir un renfort de mdecins. J'appris aussi que la famille royale,
qui tait venue le voir  son arrive, n'y tait reste qu'un instant,
et que le roi lui avait dit qu'il l'enverrait chercher quand il voudrait
la voir. Tout cela tait l'effet des perscutions de Mme Dubarry, qui,
enrage du retour du roi  Versailles, voulait se renfermer avec lui
autant qu'il serait possible, et en exclure ses enfants. Quand je dis
que Mme Dubarry voulait, j'entends que M. d'Aiguillon voulait; car cette
femme, comme les trois quarts de celles de son espce, n'avait jamais eu
de volont. Toutes ses volonts se bornaient  des fantaisies, et toutes
ses fantaisies taient des diamants, des rubans, de l'argent. L'hommage
de toute la France lui tait  peu prs indiffrent. Elle tait ennuye
de toutes les affaires dont son odieux favori voulait qu'elle se mlt,
et n'avait de plaisir qu' gaspiller en robes et en bijoux les millions
que la bassesse du contrleur gnral lui fournissait avec profusion;
soit crainte, soit got, soit faiblesse, elle tait entirement livre
aux volonts despotiques de M. d'Aiguillon, qui, s'en tant servi quatre
ans plus tt pour se tirer des horreurs d'un procs criminel, l'avait
employe depuis pour l'aider  se venger de tous ses ennemis,
c'est--dire de tous les gens honntes, et pour se servir de tout le
crdit qu'elle avait sur la faiblesse apathique du roi. Il lui avait
conseill de tenir le roi  Trianon; il la pressait actuellement de
s'enfermer le plus souvent avec lui, et d'en carter les princes et
Mesdames. Il lui conseillait aussi de s'appliquer  ne faire appeler que
tard ceux qui avaient droit d'entrer chez le roi et d'obtenir de lui
qu'il les fit sortir de bonne heure. Il voulait qu'il ne ft livr qu'
elle et  ceux qu'elle y introduirait, te roi, comme je l'ai dit, avait
dj fait acte de soumission en disant  ses enfants de ne pas revenir
sans qu'il les envoyt chercher. Il l'avait fait encore en n'appelant
ses grands-officiers  Trianon qu' quatre heures, et en les congdiant
 neuf heures et demie; et voil vraisemblablement ce qui se serait
pass pendant le cours de la maladie du roi, si elle se ft prolonge
sans devenir plus grave.

[Note 313: Une _personne_, c'est--dire une matresse. Les plus
vertueux ont leur ct faible et leur coin chatouilleux. M. de La
Rochefoucauld-Liancourt avait t galant dans sa jeunesse, et il n'est
pas fch de le faire sentir.]

Je quittai donc Lemonnier, aprs en avoir appris l'tat du roi, et
aprs avoir su que lui-mme en tait exclu par Mme Dubarry, qui y tait
actuellement renferme seule, ou avec M. d'Aiguillon. Cependant la
fivre se soutint dans la nuit avec assez de force, il y eut mme de
l'augmentation; les douleurs de tte devinrent plus fortes, et nous
apprmes  huit heures du matin qu'on allait saigner le roi. Cette
saigne avait t ordonne par Lemonnier, d'accord avec La Martinire.
Nous apprmes aussi qu'on avait t chercher  Paris Lorry et Borden.
Lemonnier, suivant son projet de la veille, avait demand au roi du
secours, et l'avait pri de choisir ceux des mdecins qu'il dsirait
appeler en consultation. Il a dit n'en avoir propos aucun, et cela est
vrai; le roi les avait choisis l'un et l'autre, toujours d'aprs Mme
Dubarry. L'un tait son mdecin, l'autre l'tait de M. d'Aiguillon;
et celui-ci avait engag la matresse  dterminer le roi  ce choix,
esprant se servir d'eux, suivant ses besoins, dans le cours de la
maladie. Lassonne fut aussi appel; mais comme il tait mdecin de Mme
la Dauphine, il le fut purement du choix de Lemonnier. La nouvelle de la
saigne fit arriver tous les courtisans; ceux qui avaient des charges,
ceux qui n'en avaient pas, tout accourut, et le cabinet se trouva
bientt rempli de gens qui dsiraient savoir des nouvelles du roi et
n'avaient aucun moyen de s'en procurer. Il ne sortait encore presque
personne de la chambre, et ceux qui en sortaient ne parlaient pas; on ne
disait rien. Cependant, la saigne du roi faite, la fivre subsistante,
les mdecins appels, tout cela annonait que l'on craignait une
maladie, et donnait un grand champ aux spculations de toute la Cour.
Mme Dubarry persistait  croire que la fivre du roi ne durerait
certainement que vingt-quatre heures encore; elle voyait ce que M.
d'Aiguillon lui faisait voir, et toujours, d'aprs ses conseils, se
bornait  retarder l'appel des entres et  occuper physiquement le roi
d'elle. Les gens de son parti voyaient, comme elle, impossibilit  ce
que le roi ft malade, et regardaient cette petite incommodit comme un
moyen qui servirait encore  augmenter son crdit... Les ennemis de M.
d'Aiguillon, au contraire, et ceux de Mme Dubarry, dsirant que quelques
accs de fivre rpts inquitassent assez le roi pour lui faire
recevoir les sacrements, le voyaient dj assez malade pour ne pas
douter que leurs dsirs ne fussent absolument accomplis. Chacun croyait
ce qu'il voulait croire, et chacun croyait galement sans fondement.
Tandis que ce grand intrt occupait toute la Cour, M. d'Aumont ne
perdait pas de vue ses prtentions et le dsir d'tendre et d'augmenter
ses droits de gentilhomme de la chambre. Ce dsir, qui lui tait commun
avec tous ses camarades, se montrait en lui d'une manire plus ridicule
et plus grossire, parce qu' la bassesse plate et vile qui, comme je le
dis, tait la base de son caractre, il joint une btise et une bonne
opinion de lui qui en fait l'ornement. Il avait entendu dire que,
pendant la maladie du roi  Metz, M. de Richelieu s'tait enferm
seul avec lui et avait interdit la porte  M. de Bouillon et  mon
grand-pre, qui avaient eu l'un et l'autre la faiblesse de souscrire
 cette volont ridicule de M. le marchal. Il voulait suivre le
mme plan; mais il avait affaire  gens qui connaissaient toutes ses
prtentions, qui se tenaient en garde contre elles, et qui, sans vouloir
augmenter leurs droits, taient dtermins  n'en rien laisser attaquer.
Telles taient les dispositions de mon pre, les miennes, celles de M.
de Boisgelin[314]; c'taient aussi celles de M. de Bouillon[315], et
nous nous tions tous propos de ne laisser pntrer ni rester aucun
gentilhomme de la chambre dans l'intrieur du roi sans que nous y
fussions avec eux. M. d'Aumont s'occupait aussi de reculer les entres,
c'est--dire de ne laisser entrer les personnes qui avaient droit
d'entrer dans une chambre que dans celle qui la prcdait; par ce moyen,
il laissait libre et sans bruit la salle du conseil, qui prcdait
immdiatement la chambre du lit, et cet arrangement tait raisonnable.
Cependant MM. les capitaines des gardes, et nommment M. de Beauvau
et M. le duc d'Ayen, s'en formalisrent d'une manire qui me parut
ridicule; car ce changement, en procurant plus de tranquillit au roi,
n'attentait nullement  leurs droits, et ne les confondait pas avec
plus de monde, puisque la chambre o l'on plaait leurs entres tait
interdite  tous ceux qui ne les avaient pas. M. de Beauvau, d'ailleurs
trs-facile  vivre dans l'ordre ordinaire de la socit, est ce qu'on
appelle susceptible dans les choses qui tiennent  sa charge.

[Note 314: Le comte de Boisgelin, l'un des matres de la garde-robe.]

[Note 315: Le duc de Bouillon, grand-chambellan.]

Cependant il tait midi, et les mdecins venaient d'arriver. On appela
 la fin la garde-robe, et nous trouvmes le roi entour d'une foule de
mdecins et de chirurgiens, les questionnant avec une faiblesse et une
inquitude inexprimables sur la marche de sa maladie, sur leur opinion
de son tat, et sur les remdes qu'ils lui donneraient dans tel ou tel
cas. Les mdecins le rassuraient, caractrisant sa maladie de fivre
catarrheuse; mais ils montraient plus d'inquitude dans la manire dont
ils le traitaient que dans leurs paroles. Ils avaient dj annonc
qu'ils feraient une seconde saigne  trois heures et demie, et mme une
troisime dans la nuit, ou dans la journe du lendemain, si la seconde
ne dbarrassait pas le mal de tte, le roi, dont les questions rptes
avaient pouss les mdecins  lui faire cette rponse, s'en montrait
fort mcontent. _Une troisime saigne_, disait-il, _c'est donc une
maladie! Une troisime saigne me mettra bien bas, je voudrais bien
qu'on ne fit pas une troisime saigne. Pourquoi cette troisime
saigne?_ Les rois ne peuvent rien dire qui ne soit rpt et mme
interprt. Ses propos sur la troisime saigne coururent bientt
Versailles. Ils nous avaient frapps en les entendant; ils firent le
mme effet sur tous ceux qui les apprirent, et le sentiment gnral fut
de conclure qu'une troisime saigne prouverait au roi qu'il tait bien
malade, et le dterminerait au renvoi de Mme Dubarry. Ici on avait
toujours entendu dire qu'une troisime saigne devait faire recevoir
les sacrements; et, suivant la disposition favorable ou contraire  la
matresse, chacun craignait ou esprait de la voir ordonner. Comme le
parti de ceux qui dsiraient l'expulsion de Mme Dubarry et de ses vils
sectateurs n'tait en gnral compos que de gens honntes, il se
bornait  dsirer tout ce qui pouvait en hter le moment, mais ne
formait  cet gard aucunes intrigues. Il n'en tait pas de mme du vil
parti qui la soutenait: accoutum aux menes sourdes,  des intrigues
basses et enveloppes, il tait dtermin  les employer dans une
occasion rellement intressante. On entoura donc les mdecins, on les
chambra; on fit envisager aux honntes, ou  ceux qu'on croyait tels,
combien le roi avait t frapp de l'ide de cette troisime saigne,
combien il se croirait malade s'il se la voyait faire, et quel tait
le danger de la peur pour un homme de cette faiblesse et de cette
pusillanimit. On parlait plus clair  ceux que l'on croyait moins
honntes, et on leur montrait que la troisime saigne allait faire
recevoir les sacrements, renvoyer Mme Dubarry, et par consquent qu'ils
s'en feraient, en l'ordonnant, une ennemie irrconciliable, car on ne
mettait jamais en doute qu'elle ne revint bientt aprs. Les Dubarry,
les d'Aiguillon, les d'Aumont, les Richelieu, les Bissy, employaient
leur loquence, mettaient en jeu tous leurs moyens pour persuader la
Facult, et en taient venus  bout. La mdecine de Bordeu et de Lorry
est assez complaisante, et se prte volontiers aux fantaisies des
malades. Les conseils des courtisans leur firent en cette occasion un
grand effet; ils renoncrent  reparler de cette saigne.

Lemonnier tait trop politique pour ne pas, dans cette circonstance,
tre de l'avis des autres; Lassonne et Lieutaud, dtermins  renoncer 
cette troisime saigne, remirent pourtant aprs la seconde saigne 
en prononcer. Les chirurgiens furent, comme toujours, de l'avis des
mdecins, et il fut question de procder  la saigne qu'on avait
ordonne  midi. Le parti qui dsirait tous les moyens qui feraient
chasser Mme Dubarry et tous ses plats courtisans (et j'tais un des plus
actionns dans ce parti) s'efforait de savoir exactement tout ce qui
se faisait dans l'autre, mais se bornait  cela. La prudence lui
interdisait toutes dmarches; car le renvoi de cette femme tant
ncessairement li  un plus grand danger du roi, il et t maladroit
et dangereux de rien montrer de l'envie qu'on en avait. La lchet des
mdecins qui les avait fait renoncer  l'ide d'une troisime saigne
si la seconde ne produisait pas un assez grand soulagement, ne les
empchait pas de penser, qu'elle serait vraisemblablement ncessaire;
mais ils s'taient engags, et, pour satisfaire  la fois leur parole et
leur conscience, ils prirent le parti de faire faire la seconde saigne
tellement abondante, qu'elle pt tenir lieu d'une troisime. En
consquence, on tira au roi la valeur de quatre grandes palettes. Les
rois doivent tre accoutums  voir leur gloire et leur sant tre le
jouet de l'intrigue et de l'intrt de tout ce qui les entoure. Le roi
se montra encore bien _lui_ pendant et avant cette saigne; sa peur, sa
pusillanimit taient inconcevables; il fit venir du vinaigre qu'il
fit mettre sous son nez, disant  la vue du chirurgien qu'il allait se
trouver mal, se faisant soutenir par quatre personnes, et donnant son
pouls  tter  la Facult, et faisant  chaque instant les mmes
questions aux mdecins sur sa maladie, sur les remdes, sur son tat.
_Vous me dites que je ne suis pas mal, et que je serai bientt guri_,
leur disait-il, _mais vous n'en pensez pas un mot; vous devez me le
dire_. Ceux-ci protestaient de dire la vrit, et le roi ne s'en
plaignait, n'en geignait, n'en criait pas moins. Sa peur et ses craintes
n'taient pas celles de l'inquitude bien intressante(?), mais celles
d'une faiblesse lche et rvoltante. Son mal de tte, qui n'avait pas
cd  la premire saigne, ne cdait pas plus  la seconde, et il se
rpandait dans Versailles,  la grande satisfaction des uns et au grand
chagrin des autres, que le roi entrait dans une grande maladie. Le roi,
inquiet et souffrant, ne parlait que de lui quand il parlait, mais
parlait peu. Il avait, vers les cinq heures, envoy chercher ses
enfants, qui taient venus passer auprs de son lit une demi-heure, sans
en entendre et sans lui dire une parole. Il n'aurait pas pens  se
procurer cette visite, si L......., qui voulait lui en procurer une
autre, ne lui et pas propos d'aller chercher ses enfants. L......[316],
premier valet de chambre du roi, livr, comme M. d'Aumont,  Mme
Dubarry, joignait sa bassesse  la sienne, pour la servir quand il
le pouvait, et avait fait  cet gard de grands projets pour cette
occasion. Quoique L...... soit un homme vil et sans honneur, il ne faut
pas confondre sa bassesse avec celle de M. d'A.....; elle est d'un
caractre un peu plus noble, au moins plus hardi. C'est une espce de
fou qui ne manque pas d'esprit,  qui les caresses de Mme Dubarry et la
confiance du roi dans cet horrible rapport avaient tourn la tte, qui
se croyait un personnage, un homme  crdit, que cette ide disposait
 tout faire pour l'avantage de cet indigne fripon, mais qui au moins
tait capable de mettre plus de force et plus d'intrpidit dans ses
infamies; homme d'ailleurs d'une crapule indcente, d'une draison
choquante et d'une insolence brutale. Il voyait avec chagrin que les
princes du sang et les grands-officiers remplissaient la chambre du roi,
et qu'ils ne la quittaient pas, empchant Mme Dubarry d'y arriver. M.
d'Aumont n'en tait pas plus content; il avait promis  M. d'Aiguillon
de faciliter frquemment les visites de Mme la comtesse; il tint son
petit conseil avec L......, et le dtermina en consquence  venir nous
dire  tous dans la chambre que le roi voulait tre seul.

[Note 316: Laborde, qui fut aussi fermier-gnral.]

Je ne croyais pas alors que son motif ft la bassesse et l'envie de
produire Mme Dubarry; je n'y voyais que le projet de nous conduire pour
rester seul avec le roi, prtention de droits; et quoique tout le monde
 peu prs ft dj sorti, je tins bon et lui rpondis: Que si le roi
voulait que je sorte, il me l'ordonnerait, mais qu'en attendant j'allais
rester. M. de Bouillon vint  mon secours et dit la mme chose, et les
gens qui taient sortis, nous voyant rester, rentrrent aussi. Je jouis
alors de m'tre oppos avec succs  cette prtention de M. d'Aumont.
J'ai bien plus joui depuis, quand j'ai su le vrai motif de sa conduite,
d'avoir empch la visite qu'il voulait favoriser. Cependant le roi
tait gisant dans son lit, n'ayant nul dsir de voir celle que M.
d'Aumont avait tant  coeur de lui amener, et n'ouvrant la bouche, dans
l'tat d'affaissement o il tait, que pour geindre et parler de lui 
la Facult. La quantit de mdecins dont il tait entour m'avait, dans
le commencement de la journe, apitoy pour lui. Quatorze personnes,
dont chacune a le droit d'approcher et de visiter un malade, me
paraissaient un vrai supplice. Mais le roi n'en jugeait pas ainsi; et,
outre que l'habitude l'empchait de s'apercevoir de cette importunit,
qui aurait t pour tout autre insoutenable, l'inquitude et la peur la
lui rendaient prcieuse. La Facult tait compose de six mdecins, cinq
chirurgiens, trois apothicaires; il aurait voulu en voir augmenter
le nombre. Il se faisait tter le pouls six fois par heure par les
quatorze; et quand cette nombreuse Facult n'tait pas dans la chambre,
il appelait ce qui en manquait pour en tre sans cesse environn, comme
s'il et espr qu'avec de tels satellites la maladie n'oserait pas
arriver jusqu' Sa Majest. Je n'oublierai jamais que Lemonnier lui
ayant dit qu'il tait ncessaire qu'il ft voir sa langue, et le lit
n'tant ouvert que de faon  laisser approcher  la fois l'un deux, il
la tira d'un pied appuyant ses deux mains sur ses yeux, que la lumire
incommodait, et la laissa tire plus de six minutes, ne la retirant que
pour dire aprs l'examen de Lemonnier:  vous, Lassonne; et puis: 
vous, Bordeu; et puis:  vous, Lorry, etc.; et puis, et puis, enfin
jusqu' ce qu'il et appel l'un aprs l'autre tous ses docteurs, qui
tmoignaient chacun  leur manire la satisfaction qu'ils avaient de la
beaut et de la couleur de ce prcieux et royal morceau. Il en fut de
mme un moment aprs, pour son ventre, qu'il fallut tter; et il fit
dfiler chaque mdecin, chaque chirurgien, chaque apothicaire, se
soumettant avec joie  la visite, et les appelant toujours l'un aprs
l'autre et par ordre. Mais ces visites se faisaient en prenant bien
garde que le roi ne vt la lumire qui l'avait dj incommod, et dont
il s'tait plaint une fois. On mettait la main devant, et on ne laissait
arriver les rayons que sur la partie que l'on voulait clairer. Un
garon de la chambre avait t charg de ce soin; son attention n'tait
jamais en dfaut. Il la poussait mme plus loin que l'exactitude, et
je dirai en passant comment elle nous procura une scne ridicule et
plaisante. Il fut question de donner un lavement au roi. On le trana 
grand'peine sur le bord de son lit, et l on le posta dans l'attitude
convenable  la circonstance, c'est--dire le visage enfonc dans un
oreiller, et le derrire  dcouvert et en position. La Facult, range
autour du lit, fit place, en se mettant en haie, au matre apothicaire,
qui arrivait la canule  la main, suivi du garon apothicaire qui
portait respectueusement le corps de la seringue, et du garon de la
chambre qui portait la lumire destine naturellement  clairer
la scne. M. Forgeot (c'est le nom du matre apothicaire), plac
avantageusement, allait poser et mettre en place la canule, quand tout 
coup le garon de la chambre, voyant que la lumire qu'il porte donne en
plein sur le derrire royal, et imaginant apparemment que son effet peut
tre dangereux pour la sant ou au moins la commodit de Sa Majest,
arrache avec prcipitation de dessous le bras d'un mdecin un chapeau,
et le place entre la bougie et le lieu o M. Forgeot dirigeait toute son
attention. J'aurais peine  peindre la colre servile et mprisante
de l'apothicaire,  qui cette clipse avait fait manquer son coup,
l'tonnement des mdecins, l'indignation du petit garon apothicaire,
et l'envie de rire de la partie de l'assemble heureusement place pour
tre tmoin de cette scne. Cette histoire ridicule peut servir  faire
connatre l'empressement peu rflchi, l'exactitude machinale des
subalternes, que la plus profonde vnration n'abandonne jamais.

Cependant les mdecins n'taient pas contents de l'effet de leur remde,
et l'accablement continuel du roi et les autres accidents leur faisaient
craindre une fivre maligne. Ils disaient cependant encore que la
maladie tait une fivre humorale, mais consultaient frquemment entre
eux, et se laissaient voir inquiets. Bordeu avait t chez Mme Dubarry,
et lui avait annonc une grande maladie pour le roi. Lorry avait dit 
M. d'Aiguillon que l'tat du roi pouvait devenir inquitant; mais la
matresse et son favori n'en croyaient encore rien et n'en voulaient
rien croire. L'inquitude commenait pourtant  se rpandre dans tout
Versailles; chacun commenait aussi  se faire un plan de conduite pour
le cours de la maladie: je fis celui de veiller le roi, et de le soigner
de ma prsence tant qu'elle durerait. On avait toujours dit, et avec
assez de raison, que je le servais fort  ma commodit, et on avait
voulu me faire de cette lgret un grand dmrite  ses yeux; mais
son apathie, qui lui rendait tout indiffrent, l'avait empch de s'en
choquer, et j'avais us plus que personne de cette facilit que l'on
admirait en lui pour les gens qui l'approchaient, et qui n'tait que
l'effet de la plus complte indiffrence. Cependant je ne voulais pas,
dans le moment o il tait malade, ne pas le soigner aussi bien et mieux
que les autres; je croyais mon devoir attach  ne le quitter que le
temps absolument ncessaire pour mon repos ou mes repas. J'y voyais
aussi mon intrt, car j'acqurais par une conduite assidue pendant
sa maladie, et par dix nuits passes auprs de son lit, le droit
de reprendre aprs sa gurison mon train ordinaire de vie. J'tais
dtermin aussi  cette conduite par le dsir et le projet d'observer
de prs un vnement aussi curieux, et de dmler les intrigues qu'il
ferait ncessairement natre en abondance. Voil quels taient mon plan
et mes motifs. Je me proposais aussi la plus grande retenue dans mes
propos, et de ne rien faire paratre de l'envie que j'avais de tout
ce qui pouvait amener le renvoi de la matresse et du ministre, sans
cependant me permettre d'affecter jamais aucun sentiment contraire. Il
tait dj dix heures du soir. Le roi avait t chang de son grand lit
dans un petit, pour la commodit de son service; son affaissement, ses
douleurs, sa pesanteur augmentaient, et, malgr l'opinion qu'on avait
de sa faiblesse et de sa peur, il paraissait bien videmment qu'il
commenait une grande maladie. Tout Versailles en tait persuad,
except ceux qui ne voulaient pas l'tre. Les mdecins l'taient comme
tout le monde, et leur silence l'annonait; ils ne parlaient qu'entre
eux, et remettaient encore au lendemain  vouloir prononcer sur le
caractre de la maladie. La famille royale, fort inquite, tait revenue
aprs son souper voir le roi, et se prparait  rester tard dans la
chambre  ct pour voir le commencement de la nuit, quand tout  coup
la lumire, approche du visage du roi sans la prcaution ordinaire,
claira son front et ses joues, o l'on aperut des rougeurs. Les
mdecins qui entouraient le lit,  la vue de ces rougeurs qui taient
dj des boutons levs sur la peau, se regardrent entre eux avec un
accord et un tonnement qui fut l'aveu de leur ignorance. Lemonnier
voyait le roi depuis deux jours avec des maux de reins, de
l'affaissement, des maux de coeur; les quatre autres voyaient depuis
midi les symptmes augments, et aucun, mme en ttant le pouls, ne
s'tait dout que la maladie pt tre la petite vrole. Tout le monde
le vit dans ce moment, et il tait inutile d'tre mdecin pour en tre
convaincu. Ceux-ci sortirent de la chambre du roi, et l'annoncrent 
la famille royale en disant qu'enfin on savait ce qu'tait la maladie,
qu'elle tait bien connue, que le roi tait prpar  merveille, et que
cela irait bien. Le premier soin de tout le monde fut d'engager M.
le Dauphin, qui n'avait jamais eu la petite vrole,  quitter
l'appartement; Mme la Dauphine l'emmena. M. le comte de Provence, M.
le comte d'Artois et leurs femmes sortirent aussi; Mesdames seules
restrent. Elles n'avaient pas eu plus la petite vrole que M. le
Dauphin, et en avaient peur: elles ne voulurent pas se rendre aux
reprsentations que nous leur fmes, et se montrrent inbranlables dans
le projet qu'elles avaient form de ne point abandonner leur pre. On
aura peine  croire que cet acte de pit filiale ait excit aussi
peu qu'il l'a fait l'intrt public. Les gens qui en parlaient se
contentaient de dire que c'tait bien, mais les trois quarts n'en
parlaient ni n'y pensaient; et cette indiffrence, ce froid pour une
action rellement aussi belle, aussi touchante, que l'on et tant gote
et vante de particuliers, ne venait pas de l'occupation o tait toute
la Cour de la maladie du roi; elle n'tait produite que par la plate et
mince existence de Mesdames, que l'on connaissait sans envie du bien,
sans me, sans caractre, sans franchise, sans amour pour leur pre. On
fut persuad que c'tait pour faire parler d'elles, ou machinalement,
qu'elles se soumettaient  un danger aussi vident. Leur oisivet
ordinaire fit croire  quelques-uns que c'tait pour se donner une
occupation; d'autres crurent que Mmes de Narbonne et de Durfort,
clbres ouvrires en intrigues, avaient pouss Mmes Adlade et
Victoire  cette conduite, dont elles espraient retirer dans la suite
l'intrt; et que quant  Mme Sophie, qui tait une manire d'automate,
aussi nulle pour l'esprit que pour le caractre, elle avait, selon sa
coutume, suivi par apathie la volont et le projet de ses soeurs. Mais
la meilleure raison encore du peu d'effet que faisait sur l'esprit de
la Cour et de Paris la conduite vritablement respectable de Mesdames,
c'tait l'objet de leur sacrifice. Le roi tait tellement avili,
tellement mpris, particulirement mpris, que rien de ce qu'on
pouvait faire pour lui n'avait droit d'intresser le public. Quelle
leon pour les rois! Il faut qu'ils sachent que, comme nous sommes
obligs malgr nous de leur donner des marques extrieures de respect
et de soumission, nous jugeons  la rigueur leurs actions, et nous
nous vengeons de leur autorit par le plus profond mpris, quand leur
conduite n'a pas pour but notre bien et ne mrite pas notre admiration;
et, en vrit, il n'tait pas besoin de rigueur pour juger le roi comme
il l'tait par tout son royaume.

Revenons  la maladie. La manire dont les mdecins avaient annonc 
Mesdames la petite vrole du roi leur parut, non pas un prsage, mais
une assurance de gurison. Elles rptrent qu'il tait bien prpar,
citant cinq ou six exemples de gens de soixante-dix ans qui avaient eu
la petite vrole, et allrent se coucher persuades que le roi tait
en bon tat, puisqu'il avait la petite vrole. Quelques personnes de
l'intrieur prirent aussi part  cette joie, et presque tout le monde se
dit dans le premier moment: Voil qui va bien; c'est l'affaire de neuf
jours et d'un peu de patience. Je n'tais point de l'avis de tout le
monde, et, sans dire le mien, je dis  Bordeu: _coutez ces messieurs
qui sont charms parce que le roi a la petite vrole._--_Sandis! dit
Bordeu, c'est apparemment qu'ils hritent de lui. La petite vrole 
soixante-quatre ans, avec le corps du roi, c'est une terrible maladie._
Il me quitta pour aller annoncer cette triste antienne  Mme Dubarry,
qui n'avait pas vu le roi de la journe, et qu'il effraya infiniment en
lui disant  peu prs les mmes choses qu'il m'avait dites. Peut-tre
lui fit-il le danger moins fort qu'il ne me l'avait fait; mais il m'a
toujours assur lui avoir dit,  cette premire visite, qu'il n'y avait
prparation qui tnt, et que l'inquitude de tout ce qui s'intressait
au roi devait tre fort considrable. Pendant que Bordeu tait chez Mme
Dubarry, on agitait, dans une chambre auprs de celle du roi, si on lui
dirait ou si on lui cacherait qu'il avait la petite vrole. Mesdames,
en s'en allant coucher, s'taient reposes, pour la dcision de cette
question, sur notre prudence, et s'en rapportaient  notre avis et 
celui des mdecins. Je fus appel comme les autres  ce conseil, que je
trouvai compos de toute la Facult, hors Bordeu, de M. de Bouillon, de
M. d'Aumont, de M. de Villequier. Les avis taient assez partags. Les
mdecins disaient beaucoup de mots sans prononcer rien qui conclt, et
voulaient que nous dcidassions. M. d'Aumont, plus verbeux que personne,
faisait plus de phrases; mais, plus timide et plus sot, il n'tait
d'aucun avis; son fils[317] tait un peu plus dcid pour qu'on cacht
absolument au roi la nature de son mal, et M. de Bouillon voulait qu'on
ne lui laisst rien ignorer. M. d'Aumont mme se recordait  cet avis,
car M. de Bouillon parlait plus fort, et c'est toujours ce qui entrane
les sots. J'tais le plus jeune, et, outre le peu de dsir que j'avais
de parler, ma jeunesse m'interdisait de donner mon avis sans qu'on me le
demandt. Je fus interpell, et je dis que je ne mettais point en doute
que, si le roi apprenait qu'il avait la petite vrole, cette nouvelle ne
ft pour lui le coup de la mort. Je parlai de sa peur, de sa faiblesse,
que je donnai pour motif de mon opinion, et je conclus avec fermet  ce
qu'on ne lui dit pas. On verra bien aisment que je donnais l'avis qui
tait le moins selon mes dsirs; mais il tait selon ma conscience, et
j'aurais t coupable de soutenir celui de M. de Bouillon, dont pourtant
je dsirais l'excution, puisqu'en donnant au roi la certitude qu'il
avait une maladie aussi dangereuse, il le dterminait  recevoir les
sacrements et  renvoyer tout cet odieux tripot, toute cette infme et
honteuse clique. D'ailleurs, je trouvais, au dedans de moi, assez juste
que le roi, qui n'avait jamais dans sa vie got plus dlicieusement
aucun plaisir que celui d'inquiter tous les gens qui l'entouraient
sur leur sant, de leur annoncer la mort future ou prochaine, savourt
d'avance,  son tour, la sienne, et se mint d'inquitude. Je vis mon
avis prvaloir, non sans regret, mais sans remords, et j'en aurais
eu beaucoup de ne l'avoir pas donn, quoiqu'encore une fois je fusse
trs-contrari de le voir suivi. Il fut donc dcid qu'on ne parlerait
point au roi du caractre de sa maladie, qu'on ne la lui nommerait
point, mais qu'on ne l'empcherait pourtant pas de la deviner, si le
traitement qu'on lui ferait et les boutons qui se multiplieraient lui en
donnaient connaissance.

[Note 317: Le duc de Villequier.]

Cependant la joie qu'avaient eue MM. de Bouillon et d'Aumont, en
apprenant que le roi avait la petite vrole, ne dura pas longtemps. Leur
esprance ou plutt leur certitude d'une gurison prochaine ne tarda pas
 s'vanouir, et ils s'aperurent, aprs quelques moments de rflexion,
qu'un vieillard de plus de soixante ans, qui a la petite vrole, ne se
porte pas bien, et est dans quelque danger. D'ailleurs, l'tat du roi
tait mme plus fcheux que ne l'est communment  cette poque celui de
ceux qui ont cette maladie. Son affaissement continuait; il se plaignait
de douleurs sourdes de tte, et l'agitation tait excessive malgr
l'abattement. Il ne parlait pas, et avait les yeux fixes et hagards. La
fivre, qui tait toujours trs-considrable, augmentait frquemment et
par bouffes, et Lemonnier, qui le veillait, en disant qu'il tait
comme il devait tre, avait bien l'air de ne pas dire ce qu'il pensait.
J'aurais ds lors t fort effray de l'tat du roi si j'avais pris
quelque intrt  la conservation de ses jours. Son affaissement, le peu
d'inquitude qu'il tmoignait, lui qui tait l'homme du monde le plus
douillet et le plus penaud, me paraissaient la preuve la plus dcisive
du danger de son tat  ajouter au danger seul de la nature de sa
maladie. MM. d'Aumont et de Bouillon, qui veillaient comme moi, se
montraient d'une grande inquitude. Ils se donnaient l'un et l'autre
pour aimer le roi tendrement, et s'entretenaient toujours de ses rares
et sublimes qualits. Leur conversation tait souvent interrompue par de
tendres et profonds soupirs, par des sanglots, par des gmissements,
et quelquefois aussi par des moments de sommeil; car heureusement leur
inquitude et leur douleur ne leur taient pas toute facult de dormir.
Sur le matin, et dans les moments o ils voyaient avec plus d'effroi
l'tat du roi, M. de Bouillon, qui, tout en pleurant, venait de
s'veiller, regarda tendrement La Martinire, et lui avanant les deux
bras: _Vous voyez bien cela_, lui dit-il, _mon cher La Martinire, ce
sont mes deux bras, c'est certainement ce que j'aime le plus au monde;
eh bien! s'il les fallait pour sauver la vie du roi, je vous dirais: Mon
ami, coupez-les-moi tous les deux; c'est un si bon matre!_ Il est bon
de remarquer, en passant, que ce si bon matre, que ce pauvre M. de
Bouillon aimait tant, ne lui parlait jamais, disait toujours que
c'tait une triste et plate espce, et lui avait, trois ou quatre ans
auparavant, fait dfendre,  la rquisition de son pre, de paratre 
la Cour, aprs en avoir dit tout le mal que l'on peut dire de quelqu'un.
Il faut ajouter aussi que ce tendre serviteur du roi, qui l'aimait tant
depuis vingt-quatre heures qu'il tait malade, venait le voir environ
huit jours par an quand il tait en sant. Il y a des gens qui sont ns
valets; je crois que, sans calomnie, on peut ranger M. de Bouillon dans
cette classe, et cela est assez simple, si, comme on le dit, il est
fils d'un frotteur. M. d'Aumont ne restait pas court aux expressions
de douleur et de regret de M. de Bouillon; il enchrissait encore en
assurance de dvouement, et,  l'offre que faisait l'autre de ses
chers bras, il marquait peu d'tonnement, et disait, avec un verbiage
emphatique et que j'aurais peine  rendre, que si au lieu d'une vie il
en avait quatre, il les perdrait pour racheter celle du roi avec une
satisfaction et un bonheur inimaginables, quoiqu'il prit d'observer
qu'il tait fort heureux dans ce monde. J'entendais cette scne dans un
coin, prs de ces messieurs, et, trouvant ma sensibilit bien au-dessous
de la leur, je me taisais, et me contentais de ne pas rire. Cependant
les mdecins taient arrivs pour la consultation, et, d'aprs l'tat du
roi et le compte de la nuit, ils avaient opin pour les vsicatoires;
ils avaient t mis, et quoiqu'en gnral ces messieurs ne disent pas
leur avis, ils paraissaient peu contents. M. le duc d'Orlans, M. le
prince de Cond, M. de Penthivre, s'taient dtermins  garder le roi
et  s'enfermer avec lui. M. le duc de Chartres s'tait retir pour
rester avec M. le Dauphin, pour le voir quand il le pourrait, et M. le
duc de Bourbon avait suivi son exemple. La nuit du roi, qui avait t
mauvaise, fut dite dans Versailles encore plus mauvaise qu'elle n'avait
t rellement, et, hors M. d'Aiguillon, tout le monde croyait le roi
 deux jours de sa mort. La joie tait grande parmi les ennemis de sa
matresse; on la voyait chasse dans la journe, on voyait tout le
tripot dispers, ananti, cras, et chacun, se forgeant  son gr sa
chimre la plus agrable, voyait le ministre prsent succd par lui
ou par ses amis. M. le Dauphin, qui s'tait montr triste et inquiet la
veille au soir, le paraissait encore davantage le matin. Il s'tait,
ainsi que Mme la Dauphine et ses frres, renferm dans son plus petit
intrieur, et  son service prs, qu'il voyait seulement  l'heure de
son lever et de son coucher, il vivait en famille; il voyait aussi un
demi-quart d'heure,  midi et demi, les princes qui ne voyaient pas le
roi. Voil comme il a pass le temps de la maladie. Il allait avec une
grande exactitude aux prires des quarante heures, toujours avec une
trs-bonne contenance, avec un air rellement abattu, et ne prenait part
 rien en public.

La nouvelle de la petite vrole fut se rpandre  Paris, et chacun dans
ce premier moment ne douta pas que le roi ne succombt  cette maladie.
L'effet tait bien diffrent dans le peuple que trente ans auparavant,
o le mme roi, malade  Metz, aurait rellement trouv dans sa capitale
un millier d'hommes assez fous pour sacrifier leur vie pour sauver la
sienne, et o tout son peuple, d'une voix unanime, lui avait donn,
on ne sait pas trop pourquoi, le beau nom de _Bien-aim_, dont il n'a
jamais senti la douceur et le prix. Sa philosophie avait fait de grands,
progrs depuis cette poque, et la conduite avilie du roi, les infamies
qui avaient t faites en son nom et auxquelles sa faiblesse apathique
s'tait prte, avaient fort aid  cette philosophie. On ne voyait
point dans Paris de gens inquiets courir, s'empresser, s'arrter, pour
savoir de ses nouvelles. Tout avait l'air calme et tranquille, et tout
tait joyeux et content. Quoique ce sentiment ft le mme  Versailles,
l'air d'inquitude y tait plus gnral; c'est d'abord le pays du
dguisement, et si le dguisement est permis dans un cas, c'est bien
dans celui o quand on peut, sans blesser l'honneur, cacher ce qu'on
pense, on ne peut pas le faire paratre sans tourderie et sans courir
le risque  peu prs sr d'une Bastille ternelle. On parlait dj,
quoique vaguement, des sacrements dans tout le chteau; on disait que
le roi, qui avait tant de religion, allait les demander ds qu'il se
verrait bien malade, ce qui ne pourrait pas manquer d'arriver bientt.
Mesdames en taient persuades, et avaient l'air de le dsirer. Elles en
parlaient ainsi, et attendaient le moment o la pit de leur pre lui
ferait dsirer cette consolation dans sa maladie. Quelque ferme que l'on
soit dans son opinion, quand on y attache un grand prix, et quelque
raison que l'on croie avoir de l'tre, on la voit encore avec plaisir
tre celle des autres, et cette ide y confirme davantage. Telle tait
la position o se trouvaient dans ce moment les ennemis du tripot; la
connaissance qu'ils avaient du got du roi pour les sacrements, de son
ide sur l'efficacit d'un acte de contrition, et sur le besoin qu'il en
avait, leur persuadait bien qu'on touchait au moment o son amour pour
la religion, ou son envie de donner un bon exemple en ce genre, allaient
lui faire demander son confesseur; mais leur opinion, partage par
Mesdames, la leur rendait encore plus certaine. Ils nageaient dans la
joie, et cette joie n'tait trouble alors par aucune inquitude. La
tranquillit n'tait pas aussi entire en haut. Bordeu y tait mont
dans la matine, et avait fort effray la matresse. Il lui avait dit
dans ce moment que le roi tait assez mal, que sa maladie prenait une
mauvaise tournure, et qu'il lui conseillait de prendre ses arrangements
pour partir bientt, et pour partir d'elle-mme, sans attendre qu'elle
ft renvoye. La manire de Bordeu est tranchante, assez franche, mme
quelquefois dure. Il tait mdecin de Mme Dubarry depuis sa naissance,
et l'avait vue dans toutes les diffrentes poques de sa vie. Il
l'amusait par ses contes et par sa gaiet, et avait alors plus de crdit
que personne sur son esprit. C'est encore assez le propre des filles:
les confidences qu'elles sont obliges de faire  leur mdecin leur
donnent presque toujours une entire confiance en eux, et on en voit
peu n'en pas raffoler. Les conseils de Bordeu lui firent dans le moment
assez d'impression; mais comme elle tait fille dans toute l'acception
du terme, et que les filles ne rflchissent ni ne calculent, et n'ont
aucune suite, aprs avoir un instant pleur, elle dit qu'elle verrait,
et parut peu inquite de la sant du roi. Ce que je rapporterai de
l'intrieur de Mme Dubarry dans tout le cours de ce rcit, je le tiens
de Bordeu, qui m'a toujours assur me dire la vrit. Elle ne tarda pas
de faire part  M. d'Aiguillon de sa conversation, et de l'inquitude
o elle tait. Celui-ci tait instruit de son ct par Lorry, et plus
encore par M. d'Aumont, de l'tat du roi, des inquitudes de la nuit et
de l'opinion gnrale. Soit qu'il affectt de n'y vouloir pas prendre
part, soit que le si grand intrt... (_Le reste manque dans la copie._)

_Note_.--Cette Relation avait t imprime en 1846,  un trs-petit
nombre d'exemplaires. En la reproduisant ici, je n'ai eu qu'un but,
c'est de montrer dans un frappant et hideux tableau comment les
monarchies finissent, comment elles sont atteintes en quelque sorte de
gangrne snile. Louis XIV avait dit, dans ses Instructions au Dauphin,
une belle parole trop mconnue par son indigne petit-fils: Les empires,
mon fils, ne se conservent que comme ils s'acquirent: c'est--dire par
la vigueur, par la vigilance et par le travail.




PENSES

On me permettra de terminer ce volume comme j'ai fait dj pour
quelques-uns des volumes prcdents, je veux dire par quelques Penses
familires qui s'adressent moins au public des lecteurs qu' des
habitus et  des amis.


I

(Prs d'Aigues-Mortes, 1839.)

Mon me est pareille  ces plages o l'on dit que saint Louis s'est
embarqu: la mer et la foi se sont depuis longtemps, hlas! retires, et
c'est tout si parfois,  travers les sables, sous l'aride chaleur ou
le froid mistral, je trouve un instant  m'asseoir  l'ombre d'un rare
tamarin.


II

(Marseille, 1839.)

A quoi suis-je sensible dsormais?  des clairs: l'autre jour j'en eus
un bien doux. Nous voguions le soir hors du port, nous allions rentrer:
une musique sortit, elle tait suivie d'une quarantaine de petites
embarcations qu'elle enchanait  sa suite et qui la suivaient en
silence et en cadence. Nous suivmes aussi. Le soleil couch n'avait
laiss de ce ct que quelques rougeurs; la lune se levait et montait
dj pleine et ronde: la Rserve et les petits lieux de plaisance aussi
bien que les fanaux du rivage s'illuminaient. Cette musique ainsi
encadre et berce par les flots nous allait au coeur: Oh! rien n'y
manque, m'criai-je en montrant le ciel et l'astre si doux.---Oh! non!
rien n'y manque! rpta aprs moi la plus jeune, la plus douce, la plus
timide voix de quinze ans, celle que je n'ai entendue que ce soir-l,
que je n'entendrai peut-tre jamais plus. Je crus sentir une intention
dans cette voix si fine de jeune fille: je crus (Dieu me pardonne!)
qu'une pense d'elle venait droit au pote, et je rptai encore,
en effleurant cette fois son doux oeil bleu: _Non! rien._---Et,
semblables  ces chos de nos coeurs, les sons dj lointains de la
musique mouraient sur les flots.


III

(1839.)

Ce soir, 31 mai, en descendant du Vsuve  cinq heures et demie,
admirable vue du golfe: fines projections des les sur une mer blanche,
sous un ciel un peu voil; ineffable beaut! dcoupures lgantes; Capri
svre, Ischia prolonge, les bizarres et gracieux chanons de Procida;
le cap Misne isol avec sa langue de terre mince et jolie, le chteau
de l'Oeuf en petit l'imitant, le Pausilippe entre deux doucement jet:
en tout un grand paysage de lointain, dessin par Raphal.---Oh! vivre
l, y aimer quelqu'un, et puis mourir!


IV

J'aime encore beaucoup  respirer les fleurs, mais je n'en cueille plus.


V

Pourquoi je ne fais plus de romans?---L'imagination pour moi n'a jamais
t qu'au service de ma sensibilit propre. crire un roman pour moi, ce
n'tait qu'une manire indirecte d'aimer et de le dire.


VI

( 44 ans.)

La nature est admirable, on ne peut l'luder. Depuis bien des jours, je
sens en moi des mouvements tout nouveaux. Ce n'est plus seulement une
femme que je dsire, une femme belle et jeune, comme toutes celles que
j'ai prcdemment dsires. Celles-l plutt me rpugnent. Ce que je
veux, c'est une femme toute jeune et toute naissante  la beaut; je
consulte mon rve, je le presse, je le force  s'expliquer et  se
dfinir: cette femme dont le fantme agite l'approche de mon dernier
printemps, est une toute jeune fille. Je la vois; elle est dans sa
fleur, elle a pass quinze ans  peine; son front plein de fracheur
se couronne d'une chevelure qui amoncelle ses ondes, et qui exhale des
parfums que nul encore n'a respirs. Cette jeune fille a le velout du
premier fruit. Elle n'a pas seulement cette primeur de beaut; si je
me presse pour dire tout mon voeu, ses sentiments par leur navet
rpondent  la modestie et  la rougeur de l'apparence. Qu'en veux-je
donc faire? et si elle s'offrait  moi, cette aimable enfant,
l'oserais-je toucher, et ai-je soif de la fltrir? Je dirai tout: oui,
un baiser me plairait, un baiser plein de tendresse; mais surtout la
voir, la contempler, rafrachir mes yeux, ma pense, en les reposant sur
ce jeune front, en laissant courir devant moi cette me nave; parer
cette belle enfant d'ornements simples o sa beaut se rehausserait
encore, la promener les matins de printemps sous de frais ombrages et
jouir de son jeune essor; la voir heureuse: voil ce qui me plairait
surtout et ce qu'au fond mon coeur demande. Mais qu'est-ce? tout d'un
coup le voile se dchire, et je m'aperois que ce que je dsirais sous
une forme quivoque est quelque chose de naturel et de pur, c'est un
regret qui s'veille, c'est de n'avoir pas  moi, comme je l'aurais pu,
une fille de quinze ans qui ferait aujourd'hui la chaste joie d'un pre
et qui remplirait ce coeur de volupts permises, au lieu des continuels
garements. Ma prvoyance, il y a quinze ans, n'y a point song, ou
j'ai rsist  la Nature qui tout bas me l'insinuait, et la Nature
aujourd'hui me le rappelle.

Nos gots vicieux et dpravs ne sont le plus souvent que des
indications naturelles fausses et dtournes de leur vrai sens.


VII

Comme Salomon et comme picure, j'ai pntr dans la philosophie par le
plaisir. Cela vaut mieux que d'y arriver pniblement par la logique,
comme Hegel ou comme Spinosa.


VIII

Il y a des hommes qui ont l'_imagination catholique_ (indpendamment
du fond de la croyance): ainsi Chateaubriand, Fontanes; les pompes
du culte, la solennit des ftes, l'harmonie des chants, l'ordre des
crmonies, l'encens, tout cet ensemble les touche et les meut.---Il y
en a d'autres qui (raisonnement  part) ont la _sensibilit chrtienne_,
et je suis de ce nombre. Une vie sobre, un ciel voil, quelque
mortification dans les dsirs, une habitude recueillie et solitaire,
tout cela me pntre, m'attendrit et m'incline insensiblement  croire.


IX

Je suis arriv dans la vie  l'indiffrence complte. Que m'importe,
pourvu que je fasse _quelque chose_ le matin, et que je sois _quelque
part_ le soir!


X

Je ne demande plus aux hommes qu'une chose: c'est de me laisser
beaucoup de temps  moi, beaucoup de solitude, et pourtant de se prter
quelquefois encore  mon observation.


XI

La pense est la superfluit de la vie: dans la jeunesse, on peut la
mener de front avec les autres dpenses du dedans; mais plus tard elle
devient incompatible avec l'excs ou mme avec l'usage des plaisirs.


XII


Chaque jour je change; les annes se succdent, mes gots de l'autre
saison ne sont dj plus ceux de la saison d'aujourd'hui; mes amitis
elles-mmes se desschent et se renouvellent. Avant la mort finale de
cet tre mobile qui s'appelle de mon nom, que d'hommes sont dj morts
en moi!

Tu crois que je parle de moi personnellement, Lecteur; mais songe un
peu, et vois s'il ne s'agit pas aussi de toi.


XIII


(Aprs avoir lu les _poques de la Nature_ de Buffon:)

Tout est changement et mobilit: la danseuse Cerrito dtrne Taglioni,
Verdi fait taire Donizetti; chacun a le cri  son tour, _il grido_,
comme disait Dante; c'est ainsi que l'antique Ninive n'est plus que
ruine et bas-reliefs indchiffrables; c'est ainsi que quand l'amiral
Wrangel visite la haute Sibrie, il trouve le silence de la mort dans
ces contres qui furent, selon Buffon, les premires florissantes du
globe et le berceau touffu des antiques colosses. Contre, empire, ou
individu, ou monde, chacun a eu son jour; et que ce jour ait eu des
milliers d'annes, ou des milliers de jours, ou des milliers de minutes,
il est pass sans retour, et une fois pass, ce n'est plus qu'un point
bientt imperceptible dans la dure infinie.


XIV

L'ensemble des illusions morales au sein desquelles habitent la plupart
des hommes ressemble  cette coupole toile du firmament qui nous fait
l'effet d'tre notre dme sur la terre. Ce n'est pas faux, mais ce n'est
pas vrai non plus de la faon dont il nous semble. C'est une apparence
qui console, qui enchante et repose et appuie le regard.


XV

Je suis l'esprit le plus bris et le plus rompu aux mtamorphoses. J'ai
commenc franchement et crment par le XVIIIe sicle le plus avanc, par
Tracy, Daunou, Lamarck et la physiologie: l est mon fond vritable. De
l je suis pass par l'cole doctrinaire et psychologique du _Globe_,
mais en faisant mes rserves et sans y adhrer. De l j'ai pass au
romantisme potique et par le monde de Victor Hugo, et j'ai eu l'air de
m'y fondre. J'ai travers ensuite ou plutt ctoy le Saint-Simonisme,
et presque aussitt le monde de La Mennais, encore trs-catholique. En
1837,  Lausanne, j'ai ctoy le Calvinisme et le Mthodisme, et j'ai d
m'efforcer  l'intresser. Dans toutes ces traverses, je n'ai jamais
alin ma volont et mon jugement (hormis un moment dans le monde de
Hugo et par l'effet d'un charme), je n'ai jamais engag ma croyance,
mais je comprenais si bien les choses et les gens que je donnais _les
plus grandes esprances_ aux sincres qui voulaient me convertir et qui
me croyaient dj  eux. Ma curiosit, mon dsir de tout voir, de tout
regarder de prs, mon extrme plaisir  trouver le vrai relatif de
chaque chose et de chaque organisation m'entranaient  cette srie
d'expriences, qui n'ont t pour moi qu'un long Cours de physiologie
morale.


XVI

En philosophie comme en amour, il est de ces esprits grossiers qui vont
droit au fait, ils pensent aussitt  raliser; c'est supprimer le plus
dlicat des plaisirs, qui est de connatre le vrai, de le goter, et de
savoir qu'il s'altre aussitt qu'on le veut mettre en action parmi les
hommes. Le vrai, c'est le secret de quelques-uns. En un mot, j'aime
 filer lentement l'ide comme le sentiment; c'est l la parfaite
philosophie, comme c'est le parfait amour. Il faut tre philosophe comme
Hamilton, et non pas comme Condorcet.


XVII

De ce que la vie serait en dfinitive (ce que je crois) une partie qu'il
faut toujours perdre, il ne s'ensuit point qu'il ne faille pas la jouer
de son mieux et tcher de la perdre le plus tard possible.


XVIII

Je pense sur la critique deux choses qui semblent contradictoires et qui
ne le sont pas:

1 Le critique n'est qu'un homme _qui sait lire, et qui apprend  lire
aux autres_;

2 La critique, telle que je l'entends et telle que je voudrais la
pratiquer, est une _invention_, une _cration_ perptuelle.


XIX

Ce que j'ai voulu en critique, 'a t d'y introduire une sorte
de _charme_ et en mme temps plus de _ralit_ qu'on n'en mettait
auparavant, en un mot, de la _posie_  la fois et quelque
_physiologie_.


XX

Je n'ai plus qu'un plaisir, j'analyse, j'herborise, je suis un
naturaliste des esprits.---Ce que je voudrais constituer, c'est
_l'histoire naturelle littraire_.


XXI

Il y a lieu plus que jamais aux jugements qui tiennent au vrai got,
mais il ne s'agit plus de venir porter des jugements de rhtorique.
Aujourd'hui, l'histoire littraire se fait comme l'histoire naturelle,
par des observations et par des collections.


XXII

On a besoin de renouveler, de rafrachir perptuellement son observation
et sa vue des hommes, mme de ceux qu'on connat le mieux et qu'on a
peints, sans quoi l'on court risque de les oublier en partie et de les
imaginer en se ressouvenant.--Nul n'a droit de dire: _Je connais les
hommes._ Tout ce qu'on peut dire de juste, c'est: _Je suis en train de
les connatre._


XXIII

Assembler, soutenir et mettre en jeu  la fois dans un instant donn _le
plus de rapports_, agir en masse et avec concert, c'est l le difficile
et le grand art, qu'on soit gnral d'arme, orateur ou crivain. Il y
a des gnraux qui ne peuvent assembler et manoeuvrer plus de dix mille
hommes, et des crivains qui ne peuvent manier qu'une ou tout au plus
deux ides  la fois.

Il y a des crivains qui ressemblent au marchal de Soubise dans la
guerre de Sept Ans: quand il avait toutes ses troupes rassembles sous
sa main, il ne savait qu'en faire, et il les dispersait de nouveau
pour mieux se faire battre. Je connais ainsi des crivains qui, avant
d'crire, congdient la moiti de leurs ides, et qui ne savent les
exprimer qu'une  une: c'est pauvre. C'est montrer qu'on est embarrass
de ses ressources mmes.


XXIV

L'homme ne fait jamais, en dfinitive, que ce  quoi il est oblig. Ceux
qui ont la parole si prompte et si sre sont tents de rester un peu
superficiels et de ne pas creuser les penses.

Ceux qui, en tout sujet, ont par l'loquence une grande route toujours
ouverte, se croient dispenss de fouiller le pays.


XXV

De mme qu'un arbre pousse invitablement du ct d'o lui vient la
lumire et dveloppe ses branches dans ce sens, de mme l'homme, qui a
l'illusion de se croire libre, _pousse_ et se porte du ct o il sent
que sa facult secrte peut trouver jour  se dvelopper. Celui qui se
sent le don de la parole se persuade que le gouvernement de tribune est
le meilleur, et il y tend; et ainsi de chacun. En un mot, l'homme
est instinctivement conduit par sa facult  se faire telle ou telle
opinion,  porter tel ou tel jugement, et  dsirer,  esprer,  agir
en consquence.


XXVI

On peut avoir un idal plus grand que soi, mais chacun fait commencer le
joli au point o il sait atteindre lui-mme.


XXVII

La bonne chre, le got et le choix qu'on y porte, est souvent un signe
de dlicatesse au moral. Le got s'applique volontiers aux deux ordres;
l'abb Gdoyn l'a trs-bien remarqu: Le got,  proprement parler,
emporte l'ide de je ne sais quelle matrialit. Il y entre une part de
sens. Le mot _judicium_ des Latins a une acception plus tendue et un
peu plus abstraite que notre mot _got_.--Les gens d'esprit qui, 
table, mangent au hasard et engloutissent ple-mle, avec une sorte de
ddain, ce qui est ncessaire  la nourriture du corps (et j'ai vu
la plupart des doctrinaires faire ainsi), peuvent tre de grands
raisonneurs et de hautes intelligences, mais ils ne sont pas des _gens
de got_.


XXVIII

Je ferai aux hommes politiques de l'cole doctrinaire et mtaphysique un
reproche qui tonnera au premier abord ceux qui les connaissent:
c'est d'avoir trop peu d'amour-propre. Ces esprits, dans les thories
sophistiques et super-fines qu'ils appliquent au gouvernement de la
socit, supposent trop que le commun des hommes leur ressemblent.
L'humanit est plus grossire et plus forte en apptits que cela; c'est
comme si l'on voulait juger de l'ensemble d'une vgtation rustique par
quelques fleurs panaches de la serre du Luxembourg.


XXIX

(Aprs une sance de la Chambre des Pairs:)

Qui n'a pas vu une arme de braves en complte droute, ou une assemble
politique qui se croyait sage, mise hors de soi par quelque discours
passionn, ne sait pas  quel point il reste vrai que l'homme au fond
n'est qu'un animal et un enfant:--(O ternelle enfance du coeur humain!)


XXX

Si l'on va au del des jeux phmres de la littrature actuelle, qui
encombrent le devant de la scne et qui gnent la vue, il y a en ce
temps-ci un grand et puissant mouvement dans tous les sens, dans toutes
les sciences. Notre XIXe sicle,  la diffrence du XVIIIe, n'est pas
dogmatique; il semble viter de se prononcer, il n'est pas press de
conclure; il y a mme de petites ractions superficielles qu'il a l'air
de favoriser en craignant de les combattre. Mais, patience! sur tous
les points on est  l'oeuvre; en physique, en chimie, en zoologie, en
botanique, dans toutes les branches de l'histoire naturelle, en critique
historique, philosophique, en tudes orientales, en archologie, tout
insensiblement change de face; et le jour o le sicle prendra la peine
de tirer ses conclusions, on verra qu'il est  cent lieues,  mille
lieues de son point de dpart. Le vaisseau est en pleine mer; on file
des noeuds sans compter; le jour o l'on voudra relever le point, on
sera tout tonn du chemin qu'on aura fait.


XXXI

En critique, j'ai assez fait l'avocat, faisons maintenant le juge.


XXXII

Puisqu'il faut avoir des ennemis, tchons d'en avoir qui nous fassent
honneur: L'envie et la mdisance l'ont dj attaqu; _il a eu les faux
esprits pour ennemis, c'est une bonne marque_. Lord Bolingbroke a crit
cela de l'abb Alari; tchons qu'on le puisse dire de nous.


XXXIII

Ce serait encore une gloire, dans cette grande confusion de la socit
qui commence, d'avoir t les derniers des dlicats.--Soyons les
derniers de notre ordre, de notre ordre d'esprits.


XXXIV

Il faut du loisir pour l'agrment de la vie; les esprits qui ont toute
leur charge ne sauraient avoir de douceur.


XXXV

J'avais une _manire_; je m'tais fait  crire dans un certain tour,
 caresser et  raffiner ma pense; je m'y complaisais. La Ncessit,
cette grande muse, m'a forc brusquement d'en changer: cette Ncessit
qui, dans les grands moments, fait que le muet parle et que le bgue
articule, m'a forc, en un instant, d'en venir  une expression nette,
claire, rapide, de parler  tout le monde et la langue de tout le monde:
je l'en remercie.


FIN DU TOME TROISIME




TABLE DES MATIRES
DU TROISIME VOLUME


--Avertissement.
--Thocrite.
--Virgile et Constantin le Grand, par M. J.-P. Rossignol.
--Franois Ier pote.
--Le chevalier de Mr, ou de l'Honnte homme au XVIIe sicle.
--Mademoiselle Ass.
--Benjamin Constant et madame de Charrire.
--Madame de Krdner et ce qu'en aurait dit Saint-vremond.
--M. de Rmusat.
--Charles Labitte.
--Rception de M. le comte Alfred de Vigny  l'Acadmie
franaise. M. tienne.
--Rception de M. Vitet  l'Acadmie franaise.
--Lettres de Ranc.
--Mmoires de madame Staal-Delaunay.
--L'abb Prevost et les Bndictins.
--M. Victor Cousin.--Cours de l'Histoire de la Philosophie
moderne.
--Sur l'cole franaise d'Athnes.
--M. Rodolphe Topffer.
--Mort de M. Vinet.
--tudes sur Pascal, par M. Vinet.
--Relation indite de la dernire maladie de Louis XV.
--Penses.


FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Portraits littraires, Tome III
by C.-A. Sainte-Beuve

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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