The Project Gutenberg EBook of Le loup blanc, by Paul H.C. Fval

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Title: Le loup blanc

Author: Paul H.C. Fval

Release Date: January 16, 2005 [EBook #14702]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LOUP BLANC ***




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Paul Fval (pre)

LE LOUP BLANC

(1843)


Table des matires

I La chanson
II Le coffret de fer
III Le dpt
IV La Fosse-aux-Loups
V Le creux d'un chne
VI Le voyage
VII La fort de Villers-Cotterets
VIII Tutelle
IX L'tang de La Tremlays
X La veille
XI Fleur-des-Gents
XII Dans la fort
XIII Le capitaine Didier
XIV O le Loup Blanc montre le bout de son museau
XV Portraits
XVI Le conseil priv de M. de Vaunoy
XVII Visite matinale
XVIII Rves
XIX Sous la charmille
XX Avant et aprs le djeuner
XXI Mademoiselle de Vaunoy
XXII Deux bons serviteurs
XXIII Voyage de Jude Leker
XXIV La loge
XXV Huit hommes et un collecteur
XXVI Un accs de haut mal
XXVII La premire bchamelle
XXVIII Chez les Loups
XXIX Avant la lutte
XXX Quatre contre un
XXXI Alix et Marie
XXXII La chambrette
XXXIII Le tribunal des Loups
XXXIV Jean Blanc




I
La chanson

Il n'y a pas encore bien longtemps, le voyageur qui allait de
Paris  Brest, de la capitale du royaume  la premire de nos
cits maritimes, s'endormait et s'veillait deux fois, berc par
les cahots de la diligence, avant d'apercevoir les maigres
moissons, les pommiers trapus et les chnes branls de la pauvre
Bretagne. Il s'veillait la premire fois dans les fertiles
plaines du Perche, tout prs de la Beauce, ce paradis des
ngociants en farine: il se rendormait poursuivi par l'aigrelet
parfum du cidre de l'Orne et par le patois nasillard des naturels
de la Basse-Normandie. Le lendemain matin, le paysage avait
chang; c'tait Vitr, la gothique momie, qui penche ses maisons
noires et les ruines chevelues de son chteau sur la pente raide
de sa colline; c'tait l'chiquier de prairies plantes  et l
de saules et d'oseraies o la Vilaine plie et replie en mille
dtours son troit ruban d'azur. Le ciel, bleu la veille, tait
devenu gris; l'horizon avait perdu son ampleur, l'air avait pris
une saveur humide. Au loin, sur la droite, derrire une srie de
monticules arides et couverts de gents, on apercevait une ligne
noire. C'tait la fort de Rennes.

La fort de Rennes est bien dchue de sa gloire antique. Les
exploitations industrielles ont fait, depuis ce temps, un terrible
massacre de ses beaux arbres.

MM. de Rohan, de Montbourcher, de Chteaubriant y couraient le
cerf autrefois, en compagnie des seigneurs de Laval, invits tout
exprs, et de M. l'intendant royal, dont on se serait pass
volontiers. Maintenant, c'est  peine si les commis rougeauds des
matres de forges y peuvent tuer  l'afft, de temps  autre,
quelque chtif lapereau ou un chevreuil tique que le spleen porte
 braver cet indigne trpas.

On n'entend plus, sous le couvert, les clatantes fanfares; le
sabot des nobles chevaux ne frappe plus le gazon des alles; tout
se tait, hormis les marteaux et la toux cyclopenne de la pompe 
feu.

Certains se frottent les mains  l'aspect de ce rsultat. Ils
disent que les chteaux ne servaient  rien et que les usines font
des clous. Nous avons peut-tre,  ce sujet, une opinion arrte,
mais nous la rserverons pour une occasion meilleure.

Quoi qu'il en soit, au lieu de quelques kilomtres carrs, grevs
de coupes accablantes, et dont les trois quarts sont  l'tat de
taillis, la fort de Rennes avait, il y a cent cinquante ans, onze
bonnes lieues de tour, et des tenues de futaie si haut lances, si
vastes et si bien fourres de plantes  la racine, que les gardes
eux-mmes y perdaient leur chemin.

En fait d'usines, on n'y trouvait que des saboteries dans les
fouteaux; et aussi, dans les chtaigneraies, quelques huttes o
l'on faisait des cercles pour les tonneaux. Au centre des
clairires, dix  douze loges groupes et comme entasses
servaient de demeures aux charbonniers. Il y en avait un nombre
fort considrable, et, en somme, la population de la fort passait
pour n'tre point au-dessous de quatre  cinq mille habitants.

C'tait une caste  part, un peuple  demi sauvage, ennemi-n de
toute innovation, et dtestant par instinct et par intrt tout
rgime autre que la coutume, laquelle lui accordait tacitement un
droit d'usage illimit sur tous les produits de la fort, sauf le
gibier.

De temps immmorial, sabotiers, tonneliers, charbonniers et
vanniers avaient pu, non seulement ignorer jusqu'au nom d'_impt_,
mais encore prendre le bois ncessaire  leur industrie sans
indemnit aucune. Dans leur croyance, la fort tait leur lgitime
patrimoine: ils y taient ns; ils avaient le droit
imprescriptible d'y vivre et d'y mourir. Quiconque leur contestait
ce droit devenait pour eux un oppresseur.

Or ils n'taient point gens  se laisser opprimer sans rsistance.

Louis XIV tait mort. Philippe d'Orlans, au mpris du testament
du monarque dfunt, tenait la rgence. Bien que ce prince, pour
qui l'histoire a eu de svres condamnations, mt volontairement
en oubli la grande politique de son matre, cette politique
subsistait par sa force propre, partout o des mains malhabiles ou
perfides ne prenaient point  tche de la miner sourdement.

En Bretagne, la longue et vaillante rsistance des tats avait
pris fin.

Un intendant de l'impt avait t install  Rennes, et le pacte
d'Union, violemment amend, ne gardait plus ses fires
stipulations en faveur des liberts de la province. Le parti
breton tait donc vaincu; la Bretagne se faisait France en
dfinitive: il n'y avait plus de frontire.

Mais autre chose tait de consentir une mesure en assemble
parlementaire, autre chose de faire passer cette mesure dans les
moeurs d'un peuple dont l'enttement est devenu proverbial.
M. de Pontchartain, le nouvel intendant royal de l'impt, avait
l'investiture lgale de ses fonctions; il lui restait  excuter
son mandat, ce qui n'tait point chose facile.

Partout on accusa les tats de forfaiture: on rsistait partout.

Lors de la conspiration de Cellamare, ce fut en Bretagne que la
duchesse du Maine runit ses plus hardis soldats. Les _Chevaliers
de la Mouche  miel_ qui se nommaient aussi les _Frres bretons,
formaient une vritable arme dont les chefs, MM. de Pontcallec,
de Talhot, de Rohan-Polduc et autres eurent la tte tranche sous
le Bouffay de Nantes, en 1718.

Ce fut un rude coup. La conspiration rentra sous terre.

Mais la ligue des Frres bretons, antrieure  la conspiration, et
qui, en ralit, n'avait plus d'objet politique, continua
d'exister et d'agir quand la conspiration fut morte.

C'est le propre des assembles secrtes de vivre sous terre. Les
Frres bretons refusrent d'abord l'impt les armes  la main,
puis ils cdrent  leur tour, mais, tout en cdant, ils vcurent.

Vingt ans aprs l'poque o se passrent les vnements que nous
allons raconter, et qui forment le prologue de notre rcit, nous
retrouverons leurs traces. Le mystre est dans la nature de
l'homme. Les socits secrtes meurent cent fois.

En 1719, presque tous les gentilshommes s'taient retirs de
l'association, mais elle subsistait parmi le bas peuple des villes
et des campagnes.

Ce qui restait de _frres_ nobles tait l'objet d'un vritable
culte.

Les chteaux o se retranchaient ces partisans inflexibles de
l'indpendance devenaient des centres autour desquels se
groupaient les mcontents. Ceux-ci taient peut-tre impuissants
dj pour agir sur une grande chelle, mais leur _opposition_
(qu'on nous passe l'anachronisme) se faisait en toute scurit.

Il et fallu, pour les rduire, mettre  feu et  sang le pays o
ils avaient des attaches innombrables.

D'aprs ce que nous avons dit de la fort de Rennes, on doit
penser qu'elle tait un des plus actifs foyers de la rsistance.
Sa population entirement compose de gens pauvres, ignorants et
endurcis aux plus rudes travaux, tait dans des conditions
singulirement favorables  cette rsistance, dont le fond est une
ngation pure et simple, soutenue par la force d'inertie. Assez
nombreux et assez unis pour combattre si nulle autre ressource ne
pouvait tre employe, les gens de la fort attendaient, confiants
dans les retraites inaccessibles qu'offrait,  chaque pas, le
pays, confiants surtout dans la connaissance parfaite qu'ils
avaient de leur fort, cet immense et sombre labyrinthe dont les
taillis reliaient la campagne de Rennes aux faubourgs de Fougres
et de Vitr.

Dans ces trois villes, ils avaient des adhrents. Le premier coup
de mousquet tir sous le couvert devait armer la plbe dguenille
des basses rues de Rennes, les historiques bourgeois de Vitr, qui
portaient encore brassards, hauberts et salades, comme des hommes
d'armes, du XVe sicle, et les habiles braconniers de Fougres.
Avec tout cela, il tait raisonnable d'esprer que les sergents de
M. de Pontchartrain pourraient ne point avoir beau jeu.

Il y avait au monde un homme qu'ils respectaient tant que, si cet
homme leur et dit: payez l'impt au roi de France, ils auraient
peut-tre obi.

Mais cet homme n'avait garde.

Il tait justement, cet homme, l'un des plus obstins dbris de
l'association bretonne, et sa voix retentissait encore de temps 
autre dans la salle des tats, pour protester contre
l'envahissement de l'ancien domaine des _Riches ducs_ par les gens
du roi de France.

Il avait nom Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de
Boexis-en-Fort, et possdait,  une demi-lieue du bourg de
Liffr, un domaine qui le faisait suzerain de presque tout le pays.

Son chteau de La Tremlays tait l'un des plus beaux qui ft dans
la Haute-Bretagne; son manoir de Bouxis n'tait gure moins
magnifique. Il fallait deux heures pour se rendre de l'un 
l'autre, et tout le long du chemin on marchait sur la terre de
Treml.

M. Nicolas, comme on l'appelait, tait un vieillard de grande
taille et d'austre physionomie. Ses longs cheveux blancs
tombaient en mches parses sur le drap grossier de son pourpoint
coup  l'ancienne mode. L'ge n'avait point modr la fougue de
son sang.  le voir droit et ferme sur la selle, lorsqu'il
chevauchait sous la futaie, les gens de la fort se sentaient le
coeur gaillard et disaient:

--Tant que vivra notre monsieur, il y aura un Breton dans la
Bretagne, et gare aux sangsues de Paris.

Ils disaient vrai. Le patriotisme de Nicolas Treml tait aussi
indomptable qu'exclusif. La dcadence graduelle du parti de
l'indpendance, loin de lui tre un enseignement, n'avait fait que
grandir son obstination. D'anne en anne, ses collgues des tats
coutaient avec moins de faveur ses rudes protestations; mais il
protestait toujours, et c'tait la main sur la garde de son pe
qu'il fulminait ses menaantes diatribes contre le reprsentant de
la couronne.

Un jour, pendant qu'il parlait, messieurs de la noblesse se
prirent  rire et plusieurs voix murmurrent:

--Dcidment, monsieur Nicolas a perdu la tte.

Il s'arrta tout  coup: une grande pleur monta jusqu' son
front; son oeil lana un clair. Il se couvrit et gagna lentement
la porte. Sur le seuil il croisa ses bras et envoya au banc de la
noblesse un long regard de dfi.

--Je remercie Dieu, dit-il d'une voix lente et durement accentue
qui pntra jusqu'aux extrmits de la salle, je remercie Dieu de
n'avoir perdu que la tte, quand messieurs mes amis, eux, ont
perdu le coeur.

 ce sanglant outrage vous eussiez vu bondir sur leurs siges tous
ces fiers gentilshommes. Vingt rapires furent  l'instant
dgaines. Nicolas Treml ne bougea pas.

--Laissez l vos pes, reprit-il. Moi aussi, je fus insult;
pourtant je me retire. Ce n'est point du sang breton qu'il faut 
ma colre. Adieu, messieurs. Je prie Dieu que vos enfants oublient
leurs pres et se souviennent de leurs aeux. Je me spare de vous
et je vous renie. Vous avez mis la Bretagne au tombeau; moi, je
mettrai du sang sur le tombeau de la Bretagne. Quand il n'est plus
temps de combattre, il est temps encore de se venger et de mourir.

M. de La Tremlays monta sur son bon cheval et prit la route de son
domaine.

Ceux qui le rencontrrent en chemin, ce jour-l, ne purent deviner
les penses qui se pressaient dans son esprit. Robuste de coeur
autant que de corps, il savait garder au-dedans de lui sa colre.
Son front restait calme, son regard errait, vague et indiffrent,
sur le plat paysage des environs de Rennes.

Lorsqu'il entra sous le couvert de la fort, le soleil baissait 
l'horizon. M. de La Tremlays contempla plus d'une fois avec
convoitise les retranchements naturels et imprenables qu'offrait 
chaque pas le sol vierge; il comptait involontairement ces hommes
vigoureux et vaillants qui le saluaient de loin avec une
respectueuse affection.

--La guerre, pensait-il, pourrait tre terrible avec ces soldats
et ces retraites.

Il arrtait son cheval et devenait rveur. Mais bientt une ide
tyrannique fronait ses sourcils grisonnants. Il se redressait et
son oeil brillait d'un sauvage clat.

--Point de guerre! disait-il alors. Un duel! Un seul coup, une
seule mort!

Et M. de La Tremlays, enfonant ses perons dans les flancs de son
cheval, combinait un de ces plans dont l'extravagante hardiesse
amne le sourire sur les lvres des hommes de bon sens, et que le
succs peut  peine sanctionner: un plan audacieux, chevaleresque,
mais impossible et fou, dont l'ide ne pouvait germer que dans un
cerveau de gentilhomme campagnard, ignorant le monde et toisant la
prose du prsent  la potique mesure du pass.

Il ne faudrait point pourtant se mprendre et taxer Nicolas Treml
de dmence, parce que son entreprise dpassait les bornes du
possible. Il le savait et son enthousiasme ne lui cachait point la
profondeur de l'abme.

Mais c'est un de ces hommes  cervelle de bronze, qui voient le
prcipice ouvert et ne s'arrtent point pour si peu en chemin.

Une seule circonstance et pu le faire hsiter. La maison de La
Tremlays n'avait qu'un hritier direct, Georges Treml, petit-fils
du vieux gentilhomme. Que deviendrait cet enfant de cinq ans,
frapp dans la personne de son aeul et dpourvu de protecteur
naturel? Nicolas Treml supportait impatiemment cette objection que
lui faisait sa conscience.

--Si je russis, pensait-il, Georges aura un hritage de gloire;
si j'choue, monsieur mon cousin de Vaunoy lui gardera son
patrimoine. Vaunoy est un bon chrtien et un loyal gentilhomme.

Comme il prononait mentalement ces paroles, une voix grle et
lointaine lui apporta le refrain d'une chanson du pays, sorte de
complainte dont l'air mlancolique accompagnait le rcit du trpas
d'Arthur de Bretagne, mchamment mis  mort par son oncle Jean
sans Terre.

M. de La Tremlays se sentit venir au coeur un pressentiment
funeste en coutant cela.

--Impossible! murmura-t-il pourtant; M. de Vaunoy est un digne
parent.

La voix se rapprochait, le chant semblait prendre une nuance
d'ironie.

--D'ailleurs, poursuivit le vieux gentilhomme, mon petit Georges
est breton; son bonheur, comme son sang appartient  la Bretagne.

La voix se tut durant quelques secondes, puis elle clata tout 
coup juste au-dessus de M. de La Tremlays. Celui-ci leva
brusquement la tte et aperut, au haut d'un gigantesque
chtaignier dont la couronne, dominant les arbres d'alentour,
tait vivement frappe par les rayons du soleil couchant, un tre
d'apparence extraordinaire et presque diabolique. Son corps, ainsi
clair, rayonnait une sorte de lueur blafarde. Si un voyageur
l'et rencontr dans les forts du Nouveau Monde il ne lui aurait
certainement pas accord le nom d'homme, et l'histoire naturelle
de M. de Buffon contiendrait un article de plus: le babouin blanc.
Cette crature ressemblait en effet  un norme singe de couleur
blanchtre, elle sautait d'une branche  l'autre avec une agilit
merveilleuse, et  chaque saut, un faisceau de menus roseaux
tombait  terre.

Son chant continuait.

Il est  croire que ce n'tait pas la premire fois que M. de La
Tremlays rencontrait ce personnage trange, car il arrta son
cheval sans manifester la moindre surprise et siffla comme on fait
pour appeler un chien.

Le chant cessa aussitt, et la crature perche au sommet du
chtaignier, dgringolant de branche en branche, tomba aux pieds
du vieux seigneur en poussant un grognement amical et respectueux.

C'tait bien un homme, et pourtant il tait plus extraordinaire
encore de prs que de loin. Ses jambes nues, couvertes de poils
incolores, supportaient gauchement un torse difforme et de
beaucoup trop court. Son cou, osseux et plant en biseau sur sa
creuse poitrine, tait surmont d'une face anguleuse, aux os de
laquelle se collait une peau blme et seme de duvet. Ses cheveux,
ses sourcils, sa barbe naissante, tout tait blanc, et c'tait
merveille de voir reluire son oeil sanglant au milieu de ce
laiteux entourage.

Aucun signe certain, dans toute sa personne, ne pouvait servir 
prciser son ge.

Peut-tre tait-ce un enfant, peut-tre tait-ce un vieillard.

L'extrme agilit qu'il venait de dployer loignait galement
nanmoins ces deux suppositions.

Il fallait la pleine jeunesse pour concentrer tant de vigoureuse
souplesse sous cette enveloppe chtive et misrable.

Il se releva d'un bond et vint se planter au milieu du chemin,
devant la tte du cheval.

--Comment va ton pre, Jean Blanc? demanda M. de La Tremlays.

--Comment va ton fils, Nicolas Treml? rpondit l'albinos en
excutant une cabriole.

Un nuage couvrit le front du vieillard. Cette brusque question
correspondait mystrieusement au sujet de sa rverie.

--Tu deviens insolent, mon garon, grommela-t-il. Je suis trop
bon envers vous autres vilains, et cela vous donne de l'audace.
Fais-moi place, et que je ne t'y prenne plus!

Au lieu d'obir  cet ordre, prononc d'un ton svre, Jean Blanc
saisit la bride du cheval et se mit  sourire tranquillement.

--Tu te trompes, monsieur Nicolas, dit-il d'une voix douce et
triste. Ce n'est pas avec nous pauvres gens, que tu es trop bon,
c'est avec d'autres que tu aimes et qui te dtestent.

--Paix! fou que tu es! voulut interrompre M. de La Tremlays.

L'albinos ne lcha point la bride et continua:

--Le pre de Jean Blanc va bien. Jean Blanc veillait hier auprs
de lui; auprs de lui il veillera demain. Hier tu veillais sur
Georges Treml: veilleras-tu sur lui demain, monsieur Nicolas?

--Que veux-tu dire?

--C'est une belle chanson que la chanson d'Arthur de Bretagne...
coute: je sais ramper sous le couvert, tout aussi bien que
grimper au fate des chtaigniers. Je t'ai suivi longtemps dans la
fort, tu causais avec ta conscience; j'ai compris, et j'ai chant
la chanson d'Arthur.

--Quoi! s'cria M. de La Tremlays, tu m'as entendu! tu sais tout!

--Non, pas tout. Tu as dit trop de folies pour que j'aie pu
comprendre. Mais, crois-moi, ne laisse pas notre petit monsieur
Georges  la merci d'un cousin. Si tu veux t'en aller bien loin,
prends ton petit-fils en croupe: si tu ne le peux pas, tue-le,
mais ne l'abandonne pas. Et maintenant je vais couper des branches
pour faire des cercles de barrique, monsieur Nicolas. Que Dieu te
bnisse!

L'albinos lcha la bride et grimpa comme un chat le long du tronc
noueux d'un chtaignier. La nuit commenait  tomber. Le costume
de cet tre bizarre, form de peaux d'agneaux et blanc comme sa
personne, se distinguait  travers les branches qu'il franchissait
avec une indescriptible prestesse.

M. de La Tremlays se remit en route, tout pensif.

--C'est un pauvre insens, se disait-il.

Mais son coeur se serrait de plus en plus, et lorsque la voix de
Jean Blanc, se faisant de nouveau entendre, lui jeta, par-dessus
les ttes touffues de grands chnes, les notes lugubres de la
complainte d'Arthur de Bretagne, le vieux gentilhomme eut froid 
l'me et pronona en frmissant le nom de son petit-fils.



II
Le coffret de fer

Quand Nicolas Treml de La Tremlays franchit la grand'porte de son
beau chteau, il faisait nuit noire. Il jeta la bride  ses valets
sans mot dire, monta le perron d'un air distrait et se rendit tout
droit  la chambre de son petit-fils.

Georges dormait. C'tait un joli enfant blanc et rose, dont les
cheveux blonds bouclaient gracieusement sur les broderies de
l'oreiller. Sans doute un doux songe visitait en ce moment son
sommeil, car sa bouche s'entr'ouvrait en un charmant sourire,
pendant que ses petites mains s'agitaient et semblaient soutenir
une lutte de caresses.

Quand les enfants s'battent ainsi en de joyeux rves, les bonnes
gens de Rennes disent qu'ils _rient aux anges_; pense charmante
et potique,  coup sr.

Mais en Bretagne tout ce qui est potique et charmant tourne bien
vite  la mlancolie: on regarde cette joie du sommeil comme un
prsage de mort. L'enfant _rit aux anges_, parce que les anges de
Dieu sont l autour de son chevet, pour emporter son me au ciel.

Nicolas Treml se pencha sur la couche de son petit-fils. Sa lvre
barbue toucha la joue de l'enfant qui ne s'veilla point.

--Arthur de Bretagne! murmura le vieux gentilhomme qui ne pouvait
oublier les paroles de Jean Blanc; si le dernier rejeton de ma
race allait tre sacrifi!... Mais non cet homme est un fou, et
mon cousin de Vaunoy ne ressemble pas plus  l'Anglais Jean sans
Terre qu'un chien fidle ne ressemble  un loup!

Il s'assit auprs du chevet de Georges et rendit son esprit 
l'ide fixe qu'il poursuivait.

M. de La Tremlays, puissamment riche et noble, comme nous l'avons
dit, avait perdu son fils unique deux ans auparavant. Ce fils, qui
avait nom Jacques Treml et qui tait pre de Georges, avait t de
son vivant un homme fort et brave; Nicolas Treml lui avait
inculqu de bonne heure sa haine contre la France, son amour pour
la Bretagne, deux sentiments qui, chez lui, affectaient tous les
caractres de la passion.

La mort de Jacques fut pour le vieux gentilhomme un coup cruel. Ce
n'tait pas seulement un fils, c'tait l'hritier de ses croyances
qui descendait dans la tombe.

Il se sentait vieillir. Aurait-il le temps d'inoculer  Georges sa
haine et son amour?

Les vieux souverains,  qui Dieu retire le fils qui devait
continuer leur oeuvre politique laborieusement commence,
regardent avec dsespoir le berceau du fils de leur fils.

Cet enfant mettra vingt ans  se faire homme, et il ne faut qu'un
jour pour voir crouler une dynastie.

Nicolas Treml n'tait pas roi, mais il se regardait comme le
dernier reprsentant d'une pense vaincue qui pouvait  son tour
remporter la victoire. Jacques tait son bras droit, son
successeur, un autre lui-mme; Georges n'tait qu'un enfant.

Au lieu d'une arme  l'preuve, Nicolas Treml n'avait plus qu'un
faible roseau dans la main.

Il y avait de par la province de Bretagne une famille pauvre et de
noblesse douteuse qui se prtendait branche de Treml et ajoutait
ce nom au sien propre. Avant la mort de Jacques, M. de La Tremlays
avait intent  cette famille de Vaunoy un procs, pour la
contraindre  se dsister de toute prtention au nom de Treml.

Le procs tait pendant, et, suivant toute apparence, le parlement
de Rennes allait condamner les Vaunoy lorsque Jacques mourut. Ce
fatal vnement sembla changer subitement les desseins de M. de La
Tremlays. Il arrta l'action pendante au parlement de Rennes et
invita Herv de Vaunoy, l'an de la famille,  se rendre aussitt
prs de lui. Celui-ci n'eut garde de refuser l'invitation.

Il traversa la fort mont sur un pitre cheval de labour. Arriv
sur la lisire qui touchait le domaine de Treml et les futaies de
Bouxis, il ta respectueusement son feutre et salua toutes ces
richesses, pendant qu'un sourire relevait les coins de ses lvres
sous les crocs fauves de sa moustache.

Herv de Vaunoy pouvait avoir alors quarante ans. C'tait un petit
homme replet,  chevelure rousstre, dont les exubrants anneaux
encadraient un visage souriant et d'expression dbonnaire. Ses
yeux disparaissaient presque sous les longs poils de ses sourcils;
mais ce qu'on en voyait tait fort avenant et cadrait au mieux
avec la fracheur vermeille de ses joues.

En somme, il avait l'air du meilleur vivant qui ft au monde, et
il tait impossible de le voir une seule fois sans se dire: voil
un excellent petit homme!

La seconde fois, on ne disait rien du tout.

La troisime, on pensait  part soi que le petit homme pouvait
bien n'tre point si bon qu'il voulait paratre.

Chemin faisant, il inspecta le manoir de Bouxis, qu'il trouva
trs  son gr, et les fermes, mtairies et tenures, qui lui
parurent bien en point, et les bois dont il admira cordialement la
belle venue. Pendant cela, son sourire vainqueur ne le quittait
point. On et dit que le petit homme se voyait dj dans l'avenir
propritaire et seigneur de toutes ces belles choses.

Mais ce qui le flatta le plus, ce fut le chteau de La Tremlays
lui-mme.  la vue de ce cher difice qui ouvrait sur une immense
avenue sa grande porte cussonne, Herv de Vaunoy arrta son
cheval de charrette et ne put retenir un cri d'allgresse.

--Saint-Dieu! murmura-t-il tout mu, notre maison de Vaunoy
tiendrait avec ses tables, curies et pigeonniers sous le portail
de ce noble chteau. Il faudrait que M. Nicolas Treml, mon cousin,
et l'me bien dure pour ne point me donner un gte en quelque
coin; et quand on a pied dans quelque coin, talent et bonne
volont, tout le reste y passe!

Il souleva le lourd marteau de la porte et mit de ct son sourire
pour prendre un air humble et dcemment rserv.

M. de La Tremlays tait assis sous le manteau de la haute chemine
dans la salle  manger.  son ct, un grand et beau chien de race
sommeillait indolemment. Dans un coin, le petit Georges, g de
quatre ans alors, jouait sur les genoux de sa nourrice. On annona
Herv de Vaunoy.

Le vieux seigneur se tourna lentement vers le nouveau venu et le
chien, se dressant sur ses quatre pattes, poussa un sourd
grognement.

--Paix, Loup, dit M. de La Tremlays.

Le chien se recoucha sans quitter des yeux le seuil o Herv se
tenait dcouvert et respectueusement inclin.

M. de La Tremlays continuait d'examiner ce dernier en silence.

Au bout de quelques minutes, il parut prendre tout  coup une
rsolution et se leva.

--Approchez, monsieur mon cousin, dit-il avec une brusque
courtoisie; vous tes le bienvenu au chteau de nos communs
anctres.

Herv ne put retenir un mouvement de joie en voyant sa parent, 
laquelle il ne croyait gure lui-mme, si tt et si aisment
reconnue. Sur un geste du vieux seigneur, il prit place sous le
manteau de la chemine.

L'entrevue fut courte et dcisive.

--J'espre, monsieur de Vaunoy, dit Nicolas Treml, que vous tes
un vrai Breton!

--Oui, Saint-Dieu! mon cousin, rpondit Herv, un vrai Breton,
tout  fait!

--Dtermin  donner sa vie pour le bien de la province?

--Sa vie et son sang, monsieur mon cousin de La Tremlays! ses os
et sa chair! Dtestant la France, Saint-Dieu! abhorrant la France,
monsieur mon digne parent! prt  dvorer la France d'un coup de
dent si elle n'avait qu'une bouche!

-- la bonne heure! s'cria Nicolas Treml enchant. Touchez-l,
Vaunoy, mon ami. Nous nous entendrons  merveille, et mon petit-fils
Georges aura un pre en cas de malheur.

Herv fut install le soir mme au chteau de La Tremlays, et,
depuis lors, il ne le quitta plus. Georges lui tait spcialement
confi, et nous devons reconnatre qu'il affectait en toute
occasion, pour l'enfant, une tendresse extraordinaire.

Les choses restrent ainsi durant dix-huit mois. M. de La Tremlays
prenait Herv en confiance. Il le regardait comme un excellent et
loyal parent. Les commensaux du chteau faisaient comme le matre,
et Vaunoy avait l'estime de tout le monde.

Il n'y avait que deux personnages auprs desquels Vaunoy n'avait
point su trouver grce: le premier et le plus considrable tait
Loup, le chien favori de Nicolas Treml; le second n'tait autre
que Jean Blanc, l'albinos.

Chaque fois que Vaunoy entrait au salon, Loup fixait sur lui ses
rondes prunelles et grognait dans ses soies jusqu' ce que
M. de La Tremlays lui et impos premptoirement silence. Vaunoy
avait beau le flatter, il perdait sa peine. Loup, en bon Breton
qu'il tait, avait la tte dure et ne changeait point volontiers
de sentiment.

M. de La Tremlays s'tonnait souvent de l'aversion que Loup
montrait  son cousin; cela lui donnait mme parfois  rflchir,
car il tenait Loup pour un chien perspicace et de bon conseil.
Mais Vaunoy, d'autre part, tait si humble, si serviable, si
dvou!

Et puis, Saint-Dieu! il dtestait si cordialement la France.

Le moyen de concevoir des soupons contre un homme qui abhorrait
ainsi M. le Rgent?

Quant  Jean Blanc, sa haine tait moins redoutable que celle de
Loup. Jean Blanc, en effet, occupait dans l'chelle sociale une
position infiniment plus humble. Il tait, de son mtier tailleur
de cercles, passait pour idiot, et n'et point pu soutenir son
vieux pre sans l'aide charitable de M. de La Tremlays. Jean Blanc
tait reu dans les cuisines du chteau, parce que l'hospitalit
bretonne accueillait hommes, mendiants et animaux avec une gale
religion; mais c'tait  grand'peine qu'il conqurait sa place au
feu, et il lui fallait excuter bien des cabrioles pour dsarmer
le mauvais vouloir du matre d'htel, lors de la distribution des
vivres.

--Arrire, mchant mouton blanc! disait ce chef des valets de
Treml. N'as-tu pas honte, gibier de rebut, de demander la pitance
d'un chrtien?

Jean, suivant son humeur, hochait la tte en clatant de rire, ou
baissait ses yeux pleins de larmes. Parfois un clair de raison ou
de fiert semblait traverser sa cervelle. Alors la bordure
enflamme de ses paupires devenait livide, tandis qu'une tache
carlate se dessinait sur sa joue. C'tait l'affaire d'un instant.

L'cuyer Jude prenait alors le parti du pauvre albinos, dont
l'apathie naturelle avait dj triomph de sa fugitive colre.

--Un peu plus de charit, matre Alain, disait l'cuyer Jude au
majordome; Jean Blanc est le fils de son pre, qui tait un digne
serviteur de Treml. Notre monsieur Nicolas n'entend pas qu'on
traite ainsi les bonnes gens de la fort.

Jude ne mentait point. Nicolas Treml tait doux envers ses
vassaux; mais, si accompli que soit le matre, l'insolence, cette
gangrne de la valetaille, sait toujours se faire place en quelque
coin de l'office.

Alain, le matre d'htel, grommelait un juron armoricain et
coupait  Jean Blanc un morceau de pain de mauvaise grce. Celui-ci
trempait aussitt sa soupe, sans rancune apparente, et la
dvorait avec la plus parfaite galit d'me. Quand il avait fini,
on lui donnait une seconde cuelle de bouillon bien chaud qu'il
portait  son pre, Mathieu Blanc, le vieux vannier de la
Fosse-aux-Loups.

Cette tranquillit de Jean Blanc tait-elle feinte ou relle? nous
ne saurions trancher cette question d'une manire prcise, et
parmi ceux qui le connaissaient, les avis taient partags. On
s'accordait  reconnatre que sa cervelle ne contenait point la
somme d'ides raisonnables que comporte l'intelligence de l'homme;
mais tait-il srieusement idiot?

Tant que durait le jour, il chantait de bizarres refrains sur les
couronnes de chtaigniers, ou bien il gambadait le long des
chemins.  vpres, son blme visage grimaait  faire pmer de
rire chantres, marguillier et bedeau.

Et pourtant Jean priait dvotement.

Et pourtant Jean soignait son vieux pre avec l'attention d'une
fille dvoue; quand Mathieu avait besoin de remdes, Jean
travaillait double, et plus d'un paysan affirmait l'avoir vu, le
soir, agenouill au chevet du vieillard endormi.

En outre, on le savait capable d'une reconnaissance sans bornes.
Il s'tait jet, sans armes, au-devant d'un sanglier qui menaait
l'cuyer Jude, son protecteur, et il avait escalad plus d'une
fois les hautes murailles du jardin de La Tremlays, rien que pour
baiser, en pleurant de joie, les mains du petit Georges, le
petit-fils de son bienfaiteur.

Sa tendresse pour l'enfant tait pousse jusqu' la passion, et
ceux qui ne croyaient point  l'idiotisme de Jean disaient que sa
haine pour M. de Vaunoy venait de ce qu'il le regardait comme un
intrus, destin  frustrer le petit Georges de son hritage.

Ils disaient cela quand ils n'avaient point  dire autre chose de
plus intressant, car, bien entendu, Jean Blanc tait un sujet de
conversation fort secondaire.  part Vaunoy qui le craignait
vaguement d'instinct, Jude et M. de La Tremlays qui ne
ddaignaient point de causer parfois familirement avec lui,
personne ne s'occupait beaucoup du pauvre albinos.

On admirait sa merveilleuse adresse  tous les exercices du corps,
comme on et admir l'agilit d'un chevreuil de la fort. Sa
douteuse folie ne l'entourait pas mme de ce prestige qui
s'attache, dans les contres demi-sauvages, aux tres privs de
raison. Les gens de la fort se dfiaient de sa dmence et ne la
trouvaient point de franc aloi.

Quant aux femmes, Jean tait pour elles un objet de dgot ou de
moquerie. Elles riaient en apercevant de loin sa face enfarine
que nous ne saurions comparer qu'au masque populaire de nos
pierrots; elles frissonnaient lorsque le soir elles voyaient
briller, sous le linceul de sa chevelure, l'clat phosphorescent
de ses yeux.

Revenons  Nicolas Treml que nous avons laiss mditant au chevet
de son petit-fils Georges.

Sans doute le sujet de ses rflexions le captivait bien
puissamment; car pendant de longues heures il demeura immobile et
si profondment absorb qu'on et pu le prendre pour l'un de ces
vieillards de pierre qui dorment autour des tombeaux.

L'horloge du chteau avait sonn minuit depuis longtemps lorsqu'il
secoua sa proccupation.

Il se leva; son visage tait sombre, mais rsolu. Il saisit la
lampe qui brlait auprs de lui et traversa doucement la salle,
assourdissant le sonore cliquetis de ses perons pour ne point
troubler le sommeil de Georges.

--Vaunoy est incapable de me trahir, murmura-t-il; je le crois...
sur mon salut, je le crois! Mais la confiance n'exclut pas la
prudence, et il n'y a que Dieu pour sonder jusqu'au fond le coeur
des hommes. Je veux prendre mes prcautions.

Le vent des nuits courait dans les longs corridors de La Tremlays.
Nicolas Treml, abritant de la main la flamme de la lampe,
descendit le grand escalier et se rendit  la salle d'armes o
reposait Jude Leker, son cuyer.

Il l'veilla et lui fit signe de le suivre.

Jude obit aussitt en silence.

M. de La Tremlays remonta d'un pas rapide les escaliers du
chteau, traversa de nouveau les corridors et fit entrer Jude dans
une petite pice de forme octogonale qu'il avait choisie pour sa
retraite, au premier tage d'une tourelle.

Lorsque Jude fut entr, M. de La Tremlays ferma la porte  clef.

L'honnte cuyer n'avait point coutume de provoquer la confiance
de son matre. Quand Nicolas Treml parlait Jude coutait avec
respect, mais il ne faisait jamais de questions.

Cette fois, pourtant, la conduite du vieux seigneur tait si
trange, sa physionomie portait le cachet d'une rsolution si
solennelle, que l'cuyer ne put rprimer sa curiosit.

--Vous n'avez pas votre figure de tous les jours, notre
monsieur... commena-t-il.

Nicolas Treml lui imposa silence d'un geste et fit jouer la
serrure d'une armoire scelle dans le mur.

De cette armoire, il tira un coffret de fer vide qu'il mit entre
les mains de Jude.

Ensuite, prenant, au fond d'un compartiment secret, de pleines
poignes d'or il les empila mthodiquement dans le coffret,
comptant les pices une  une.

Cela dura longtemps, car il compta cent mille livres tournois.

Jude n'en pouvait croire ses yeux et se creusait la tte pour
deviner le motif de cette conduite extraordinaire.

Quand il y eut dans le coffret cent mille livres bien comptes,
Nicolas Treml le ferma d'un double cadenas.

--Demain, dit-il, presque  voix basse et calme, tu chargeras
cette cassette sur un cheval, sur ton meilleur cheval, et tu iras
m'attendre, avant le lever du soleil,  la Fosse-aux-Loups.

Jude s'inclina.

--Avant de partir, reprit M. de La Tremlays, tu prieras monsieur
mon cousin de Vaunoy de se rendre auprs de moi. Va!

Jude se dirigea vers la porte.

--Attends! poursuivit encore Nicolas Treml: tu t'habilleras comme
on fait lorsqu'on ne doit point revenir au logis de longtemps. Tu
t'armeras comme pour une bataille o il faut mourir. Tu diras
adieu  ceux que tu aimes. As-tu fait ton testament?

--Non, rpondit Jude.

--Tu le feras, continua M. de La Tremlays.

Jude fit un signe d'obissance et emporta la cassette.



III
Le dpt

Nicolas Treml ne dormit point cette nuit-l. Le lendemain, avant
le jour, il entendit dans la cour le pas du cheval de Jude.
Presque au mme instant la porte de sa chambre s'ouvrit et Herv
de Vaunoy parut sur le seuil. Matre Herv n'avait plus cet air
humble et craintif dont nous l'avons vu s'affubler en entrant au
chteau pour la premire fois. Son sourire s'panouissait
maintenant, joyeux, sur sa lvre. Il portait le front haut et
affectait les dehors d'une franchise brusque,  peine tempre par
le respect.

--Saint-Dieu! dit-il en arrivant, vous tes matinal, monsieur mon
trs cher cousin. J'tais encore  mon premier somme lorsqu'on est
venu me rveiller de votre part...

Il s'arrta tout  coup en apercevant le svre et ple visage de
Nicolas Treml, dont l'oeil perant tombait d'aplomb sur son oeil
et semblait vouloir descendre jusqu'au fond de sa conscience.

--Qu'y a-t-il? murmura-t-il avec un involontaire effroi.

Nicolas Treml lui montra du doigt un sige; il s'assit.

--Herv, dit le vieux gentilhomme d'une voix lente et tristement
accentue, quand Dieu m'a repris mon fils, vous tiez un pauvre
homme faible, vous souteniez une lutte ingale contre moi qui suis
fort. Vous alliez tre cras...

--Vous avez t gnreux, mon noble cousin, interrompit Vaunoy
qui se sentait venir une vague inquitude.

--Serez-vous reconnaissant? reprit le vieillard.

Vaunoy se leva et lui saisit la main qu'il porta vivement  ses
lvres.

--Saint-Dieu! monsieur, s'cria-t-il, je suis  vous corps et
me!

Nicolas Treml fut quelque temps avant de reprendre la parole. Son
regard ne se dtachait point de Vaunoy.

--Je crois, dit-il enfin; je veux vous croire. Aussi bien, il
n'est plus temps d'hsiter; ma rsolution est prise. coutez.

M. de La Tremlays s'assit auprs de Vaunoy et poursuivit:

--Je vais partir pour ne point revenir peut-tre... ne
m'interrompez pas... Ma route sera longue, et au bout de la route
je trouverai un abme. La Providence protge-t-elle encore le pays
breton? Mon espoir est faible, et ma ferme croyance est que je
vais  la mort.

-- la mort? rpta Vaunoy sans comprendre.

-- la mort! s'cria le vieillard dont un soudain enthousiasme
illumina le visage; n'avez-vous jamais dsir mourir pour la
Bretagne, vous monsieur de Vaunoy?

--Saint-Dieu! mon cousin il est  croire que cette ide a pu me
venir une fois ou l'autre, rpondit Herv  tout hasard.

--Mourir pour la Bretagne! mourir pour une mre opprime,
monsieur, n'est-ce pas l le devoir d'un gentilhomme et d'un
Breton?

--Si fait, ah! Saint-Dieu, je crois bien! mais...

--Le temps presse, interrompit Nicolas Treml, et mon projet n'est
point d'entrer dans d'inutiles explications. Quand je ne serai
plus l, Georges aura besoin d'un appui.

--Je lui en servirai.

--D'un pre...

--Ne vous dois-je pas la reconnaissance d'un fils? dclama
pathtiquement Vaunoy.

--Vous l'aimez bien, n'est-ce pas, Herv, ce pauvre enfant que je
vous lgue? Vous lui apprendrez  aimer la Bretagne,  dtester
l'tranger. Vous me remplacerez.

Vaunoy fit le geste d'essuyer une larme.

--Oui, reprit le vieillard en refoulant son motion au-dedans de
lui-mme, vous tes bon et loyal, j'ai confiance en vous et ma
dernire heure sera tranquille.

Il se leva, traversa la salle d'un pas ferme et ouvrit un meuble
scell  ses armes.

--Voici un acte olographe, continua-t-il, que j'ai rdig cette
nuit, et qui vous confre la pleine proprit de tous les domaines
de Treml.

Vaunoy sauta sur son sige. Ses yeux blouis virent des millions
d'tincelles. Tout son sang se prcipita vers sa joue. M. de La
Tremlays, occup  dplier le parchemin, ne prit point garde  ce
mouvement de trop franche allgresse.

Il continua.

--Sans vous mettre dans mon secret, qui appartient  la Bretagne,
je puis vous dire que mon entreprise m'expose  une accusation de
lse-majest. Ce crime, car ils nomment cela un crime! entrane
non seulement la mort, mais la confiscation de tous les biens de
l'accus. Il faut que l'hritage de Georges Treml soit  l'abri de
cette chance, et je vous ai choisi pour dpositaire de la fortune
de mon petit-fils.

Vaunoy n'eut point la force de rpondre, tant sa cervelle tait
bouleverse par cet vnement inattendu. Il mit seulement la main
sur son coeur et darda au plafond son regard hypocrite.

--Acceptez-vous? demanda Nicolas Treml.

--Si j'accepte! s'cria Vaunoy retrouvant  propos la parole. Ah!
mon cousin, voici donc venue l'occasion de vous tmoigner ma
gratitude. Si j'accepte! Saint-Dieu! vous me le demandez!

Il prit  deux mains celles du vieillard.

--Merci, merci, mon noble cousin! continua-t-il avec effusion; je
prends le ciel  tmoin que votre confiance est bien place!

Loup, le chien favori de M. de La Tremlays, interrompit  ce
moment Vaunoy par un grognement sourd et prolong. Ensuite il
quitta le coussin o il avait pass la nuit et vint se placer
entre son matre et Herv, sur lequel il fixa ses yeux fauves.

Vaunoy recula instinctivement.

--Loup et Jean Blanc! pensa le vieillard qui n'tait pas pour
rien breton de bonne race et gardait au fond de son coeur cette
corde qui vibre si aisment dans les poitrines armoricaines, la
superstition. C'est singulier! le chien et l'innocent se
rencontrent pour dtester monsieur mon cousin!

Il hsita un instant, et fut tent peut-tre de serrer le
parchemin, mais la voix de ce qu'il appelait son devoir le
poussait en avant. Il carta du pied Loup avec rudesse et remit
l'acte entre les mains de Vaunoy.

--Dieu vous voit, dit-il, et Dieu punit les tratres. Vous voici
souverain matre de la destine de Treml.

Le chien, comme s'il et compris ce que ces paroles avaient de
solennel, s'affaissa sur son coussin en hurlant plaintivement.

--Et maintenant, monsieur de Vaunoy, reprit Nicolas Treml, non
par dfiance de vous, mais parce que tout homme est mortel et que
vous pourriez quitter ce monde sans avoir le temps de vous
reconnatre, je vous demande une garantie.

--Tout ce que vous voudrez mon cousin.

--crivez donc, dit le vieillard en lui dsignant la table o
l'attendaient encore plume et parchemins.

Vaunoy s'assit, Treml dicta:

Moi, Herv de Vaunoy, je m'engage  remettre le domaine de La
Tremlays, celui de Bouxis-en-Fort et leurs dpendances  tout
descendant direct de Nicolas Treml qui me prsentera cet crit...

--Monsieur mon cousin, interrompit Vaunoy, ceci pourrait donner
des armes au fisc. Si vous tes condamn coupable de lse-majest,
cet acte sera naturellement suspect.

--crivez toujours, ordonna Nicolas Treml.

Et il continua  dicter.

... Cet crit, accompagn de la somme de cent mille livres, prix
de la vente desdits domaines et dpendances.

--Comme cela, monsieur, reprit le vieillard, le fisc n'aura rien
 reprendre. Cent mille livres forment un prix srieux quoique
bien au-dessous de la valeur des domaines.

Vaunoy demeura pensif. Au bout de quelques secondes, il dplia le
parchemin que lui avait remis d'abord M. de La Tremlays. C'tait
un acte de vente en due forme. La ligne de ses sourcils, qui
s'tait lgrement plisse, se dtendit tout  coup  cette vue.

--Allons, dit-il, tout est pour le mieux, puisque telle est votre
volont. Dieu m'est tmoin que je souhaite du fond du coeur que
ces paperasses deviennent bientt inutiles par votre heureux
retour.

--Souhaitez-le, mon cousin, dit le vieillard en hochant la tte,
mais ne l'esprez pas. Veuillez signer et parapher votre
engagement.

Vaunoy signa et parapha. Puis chacun des deux cousins mit son
parchemin dans sa poche.

--Je pense, reprit Vaunoy aprs un long silence pendant lequel
Nicolas Treml s'tait replong dans sa rverie, je pense que ces
prparatifs n'annoncent point un dpart subit?

Il pensait tout le contraire et ne se trompait point.

Sa voix veilla en sursaut M. de La Tremlays qui se leva, repoussa
violemment son sige et passa la main sur son front avec une sorte
d'garement.

--Il est temps, murmura-t-il d'une voix touffe, vous m'avez
rappel mon devoir. Je vais partir.

--Dj!

--On m'attend, et je suis en retard. Allez, Vaunoy, faites seller
mon cheval. Je vais dire adieu  la maison de mon pre et
embrasser pour la dernire fois l'enfant de mon fils.

Vaunoy baissa la tte avec toutes les marques extrieures d'une
sincre affliction et gagna les curies.

Nicolas Treml ceignit la grande pe de ses aeux, vaillant acier
damass par la rouille et qui avait fendu plus d'un crne anglais
au temps des guerres nationales. Il couvrit ses paules d'un
manteau et posa son feutre sur les mches de ses cheveux blancs.

Entre sa chambre et la retraite o reposait Georges, son petit-fils,
se trouvait le grand salon d'apparat. C'tait une vaste salle
aux lambris de chne noir sculpts, dont les panneaux taient
spars par des colonnettes en demi-relief  corniches dores.

Dans chaque panneau pendait un portrait de famille au-dessus
duquel tait peint un cusson  quartiers.

Nicolas Treml traversa cette salle d'un pas lent et pnible. Son
visage portait l'empreinte d'une austre douleur. Il s'arrta
devant les derniers portraits qui taient ceux de son pre et de
sa mre dfunts et se mit  genoux.

--Adieu, madame ma mre, murmura-t-il; adieu, mon respect pre.
Je vais mourir comme vous avez vcu, pour la Bretagne!

Comme il se relevait, un rayon de soleil levant, perant les
vitraux de la salle, fit scintiller les dorures et mit un reflet
de vie sur tous ces raides visages de chevaliers. On et dit que
les nobles dames souriaient et respiraient le sculaire parfum de
leur invitable bouquet de roses; on et dit que les fiers
seigneurs mettaient, plus superbes, leurs poings gants de buffle
sur leurs hanches bardes de fer, en coutant la voix de ce Breton
qui parlait encore de mourir pour la Bretagne.

Avant de quitter la salle, Nicolas Treml se dcouvrit et salua les
vingt gnrations d'aeux qui applaudissaient  son sacrifice.

Le petit Georges dormait, mais ce sommeil matinal tait lger. Le
contact de la bouche de son aeul suffit pour clore son rve. Il
s'veilla dans un charmant sourire et jeta ses bras autour du cou
du vieillard.

M. de La Tremlays avait dit adieu sans faiblir aux images vnres
de ses anctres, mais il n'en fut pas ainsi  la vue de cet
enfant, seul espoir de sa race, qui allait tre orphelin et qui
souriait doucement comme  l'aurore d'un jour de bonheur.

--Que Dieu te protge, mon cher fils, murmura-t-il, pendant
qu'une larme furtive mouillait le bord de sa paupire; qu'il fasse
de toi un gentilhomme. Puisses-tu ressembler  tes pres, qui
taient pieux, vaillants--et libres!

Il dposa un dernier baiser sur le front de l'enfant et s'enfuit
parce que l'motion brisait son courage.

Dans la cour, Herv de Vaunoy tenait le cheval sell par la bride.
Ce modle des cousins voulut  toute force faire la conduite 
M. de La Tremlays jusqu'au bout de son avenue. Quant  Loup, on
fut oblig de le mettre  la chane pour l'empcher de suivre son
matre.

Au bout de l'avenue, M. de La Tremlays arrta son cheval et tendit
la main  Vaunoy.

--Retournez au chteau, dit-il; nul ne doit savoir o se dirigent
mes pas.

--Adieu donc, monsieur mon excellent ami! sanglota Vaunoy. Mon
coeur se fend  prononcer ces tristes paroles.

--Adieu! dit brusquement le vieillard. Souvenez-vous de vos
promesses et priez pour moi.

Il piqua des deux. Le galop de son cheval s'touffa bientt sur la
mousse de la fort.

Herv de Vaunoy, rest seul, garda pendant quelques instants son
visage contrist, puis il frappa bruyamment ses mains l'une contre
l'autre en clatant de rire.

--Saint-Dieu! dit-il, on m'a donn place en un petit coin,
j'avais talent et bonne volont, tout le reste y a pass. Bon
voyage, monsieur mon digne parent! soyez tranquille! nous
accomplirons pour le mieux nos promesses, et vos domaines iront en
bonnes mains!

Il rentra au chteau la tte haute et le feutre sur l'oreille. En
passant prs de Loup, il frappa rudement le pauvre chien du
pommeau de son pe en disant:

--Ainsi traiterai-je quiconque ne pliera point devant moi. Ce
jour-l, les serviteurs de Treml oublirent de chanter les joyeux
nols  la veille. Il y avait autour du chteau comme une
atmosphre de malheur, et chacun pressentait un vnement funeste.

M. Nicolas enfila au galop les sentiers tortueux de la fort. Au
lieu de suivre les routes traces, il s'enfonait comme  plaisir
dans les plus pais fourrs.

 mesure qu'il avanait, l'aspect du paysage devenait plus sombre,
la nature plus sauvage. De gigantesques ronces s'lanaient
d'arbre en arbre comme les lianes des forts vierges du Nouveau
Monde.

 et l, au milieu de quelque clairire o croissaient la
bruyre, l'ajonc et l'aride gent, une misrable cabane fumait et
animait le tableau d'une vie mlancolique.

Aprs une demi-lieue faite  franc trier, le vieux gentilhomme
fut oblig de ralentir sa course. La fort devenait rellement
impraticable. Il attacha son cheval au tronc d'un chne prs
duquel paissait dj la monture de son cuyer Jude, qui ne devait
pas tre loin, et se fraya un passage dans le taillis.

Quelques minutes aprs, il rejoignait son fidle serviteur, qui
l'attendait, assis sur le coffret de fer.



IV
La Fosse-aux-Loups

 une demi-heure de chemin de la lisire orientale de la fort de
Rennes, loin de tout village et au centre des plus pais fourrs,
se trouve un ravin profond dont la pente raide et rocheuse est
plante d'arbres qui s'tagent, mls  et l d'pais buissons de
houx et de touffes d'ajoncs qui atteignent une hauteur
extraordinaire.

Un mince filet d'eau coule pendant la saison pluvieuse au fond du
ravin; l't, toute trace d'humidit disparat et le lit du
ruisseau est marqu seulement par la ligne verte que trace l'herbe
croissant au milieu de la mousse dessche.

Ce ravin court du nord au sud. L'un de ses bords, celui qui
regarde l'orient, est occup par une futaie de chnes; l'autre
s'lve presque  pic, bois vers sa base, puis ras et nu comme
une lande, jusqu' une hauteur considrable. La tte chauve du roc
y perce  chaque pas entre les touffes de bruyres. De larges
crevasses s'ouvrent  et l, bordes d'ormeaux nains et de
prunelliers au noir feuillage.

Au XVIIIe sicle, l'aspect de ce paysage tait plus sombre encore
qu'aujourd'hui. Le sommet de la rampe que nous venons de dcrire
portait deux tours de maonnerie qui avaient d servir autrefois
de moulins  vent. Ces tours avaient leurs murailles lzardes et
menaaient ruine complte depuis longtemps. Tout  l'entour,
l'herbe disparaissait sous les dcombres.

 quelques pas, sur la droite, le sol se montrait tourment et
gardait des traces d'antiques travaux.  et l on dcouvrait des
tranches profondes dont les lvres arrondies par le temps,
avaient d tre coupes  pic autrefois et correspondre  quelques
puits de carrire ou de mine. De l'autre ct de la monte, des
pans de murailles annonaient que des constructions considrables
avaient exist en ce lieu.

Tous ces restes d'anciens difices taient de beaucoup antrieurs
aux moulins  vent, qui pourtant eux aussi s'affaissaient de
vieillesse. Pour remonter  leur origine et se rendre raison de
leur destination videmment industrielle, il et fallu traverser
le Moyen ge entier, et se guider peut-tre jusqu'aux temps plus
civiliss de la domination romaine.

Or, nous pouvons affirmer que, dans la fort de Rennes, au
commencement du XVIIIe sicle, le nombre des savants archologues
ou antiquaires tait extraordinairement limit.

Prcisment en face et au-dessous des moulins  vent en ruine, le
ravin se rtrcissait tout  coup, de telle faon que les grands
arbres, penchs sur les deux rampes, rejoignaient leurs pais
branchages et formaient une vote impntrable. Cet immense
berceau avait nom, dans le pays, la Fosse-aux-Loups.

Point n'est besoin de dire au lecteur l'origine probable de ce
nom.

Le voyageur gar qui traversait par hasard ce site sauvage, dont
les lugubres teintes, transportes sur la toile, formeraient une
dcoration merveilleusement assortie pour certains de nos drames
de boulevard, le voyageur, dis-je, n'apercevait, de prime aspect,
nulle trace du voisinage ou de la prsence des hommes. Partout la
solitude, partout le silence, rompu seulement par ces mille bruits
qui s'entendent l o la nature est livre  elle-mme.

On aurait pu se croire au milieu d'un dsert.

Nanmoins un examen plus attentif et fait dcouvrir, demi-cache
par un bouquet de frnes, une petite loge de terre battue,
couverte en chaume, et dont l'unique ouverture tait garnie de
lambeaux de serpillire faisant l'office de carreaux. Cette loge
s'appuyait  l'une des deux tours. Son apparence misrable, loin
d'gayer le paysage, jetait sur tout ce qui l'entourait un reflet
de dtresse et d'abandon.

C'tait comme nous l'avons vu,  la Fosse-aux-Loups que Nicolas
Treml avait donn rendez-vous  Jude, son cuyer. Le bon serviteur
tait  son poste avant le jour.

Pendant qu'il attend patiemment son matre, assis sur les cent
mille livres qui reprsentent,  cette heure, l'opulent domaine de
Treml, nous soulverons le lambeau de toile servant de porte  la
pauvre loge couverte en chaume, et nous introduirons  l'intrieur
un regard curieux.

La loge tait compose d'une seule chambre. Ses meubles
consistaient en un grabat et deux escabelles. Au lieu de plancher,
le sol nu et humide; au lieu de plafond, le revers de la
couverture, c'est--dire le chaume, support par des gaules qui
servaient de solives. Dans un coin un peu de paille, et sur la
paille un homme endormi.

Sur le grabat un autre homme veillait: c'tait un vieillard que
l'ge et la maladie avaient rduit  une extrme faiblesse. Il
souffrait, et ses deux mains qui serraient sa poitrine semblaient
vouloir touffer une plainte.

L'homme qui gisait sur le grabat et celui qui dormait sur la
paille avaient entre eux une ressemblance frappante. Leurs traits
taient galement ples et comme effacs; tous deux avaient des
chevelures de neige. C'tait videmment le pre et le fils; mais
l'ge avait blanchi la chevelure du vieillard, tandis que le jeune
homme, crature monstrueuse, avait apport en naissant ce signe
ordinaire de la dcrpitude.

C'tait Jean Blanc, l'albinos.

Une douleur plus aigu arracha au vieillard un cri plaintif. Jean
bondit sur la paille froisse de sa couche et fut sur pied en un
instant. Il s'approcha du grabat et prit la main de son pre qu'il
pressa silencieusement contre son coeur.

--J'ai soif, dit Mathieu Blanc.

Jean prit une cuelle fle o restaient quelques gouttes de
breuvage, et la tendit  son pre qui but avec avidit.

--J'ai encore soif, murmura le vieillard aprs avoir bu; bien
soif.

Jean parcourut des yeux la cabane. Il n'y avait rien.

--Je vais travailler, pre, s'cria-t-il en s'lanant vers sa
cogne; j'ai dormi trop longtemps. J'apporterai du remde.

Le vieux Mathieu se retourna pniblement sur sa couche; mais au
moment o Jean allait franchir le seuil il le rappela.

--Reste, dit-il; je souffre trop quand je suis seul.

Jean dposa aussitt sa cogne et revint vers le lit.

--Je resterai pre, rpondit-il. Quand vous aurez sommeil, je
courrai jusqu'au chteau et je demanderai ce qu'il faut  Nicolas
Treml, qui ne refuse jamais.

--Jamais! pronona lentement Mathieu. Celui-l est un
gentilhomme: il n'oublie point son serviteur qui n'a plus de bras
pour travailler ou se battre. Il ne mprise point l'enfant parce
qu'il a les cheveux d'une autre couleur que ceux des hommes. Que
Dieu le bnisse!

--Que Dieu le sauve! dit Jean.

Mathieu se souleva sur son sant et regarda son fils en face.

--Jean, mon gars, reprit-il avec effort, ma mmoire est faible,
parce que je suis bien vieux. Mais pourtant je crois me
souvenir... Ne m'as-tu pas dit que le fils de Nicolas Treml est en
grave pril?

--Voici deux ans qu'il est trpass, mon pre.

--C'est vrai. Ma mmoire est faible. Le fils de son fils alors?
le dernier rejeton de Treml?

--Je vous l'ai dit, mon pre.

--Quel danger, enfant? quel danger? s'cria le vieillard avec une
soudaine exaltation. Ne puis-je point le secourir?

Jean laissa tomber un triste regard sur le corps puis de son
pre.

--Priez, dit-il, moi j'agirai. Hier, du haut d'un arbre dont
j'branchais la couronne, j'ai aperu au loin Nicolas Treml qui
revenait de Rennes o sont assembls les tats.

--C'est une noble et vaillante assemble, Jean!

--Elle tait ainsi autrefois, mon pre. Je descendis sur la route
afin de saluer notre monsieur, suivant ma coutume; mais sa
proccupation tait si grande qu'il passa prs de moi sans me
voir. Je le suivis. Il causait avec lui-mme et j'entendais ses
paroles.

--Que disait-il?

Les traits de l'albinos se contractrent tout  coup, et une
irrsistible convulsion fit jouer tous les muscles de sa face. Il
clata de rire.

--Que disait-il? rpta le vieillard.

Jean, au lieu de rpondre, se prit  gambader par la chambre en
chantant un monotone refrain du pays.

Son pre fit un geste de muette douleur et se retourna vers la
muraille, comme s'il et t habitu  ces tristes scnes de
folie.

Il en tait ainsi. Jean, sans tre idiot, comme le croyaient les
bonnes gens de la fort, avait de frquents drangements d'esprit
qui lui laissaient une lassitude morale et une mlancolie
habituelles. Sa laideur physique et la faiblesse de ses facults
faisaient de lui un tre  part; il le savait, il se sentait
infrieur  ses grossiers compagnons, que son intelligence
dominait pourtant  ses heures lucides.

Il cachait avec soin cette intelligence, se tenant  l'cart, et
affectait d'tranges manies qu'il plaait comme une barrire entre
lui et la foule.

Moiti maniaque, moiti misanthrope, il tait tantt bouffon
volontaire, tantt rellement insens.

 son pre seulement, pauvre vieillard qui s'teignait dans sa
misre, Jean Blanc se montrait sans voile et dcouvrait les
trsors de tendresse filiale qui taient au fond de son coeur.

Quant  Nicolas Treml, l'albinos avait pour lui un dvouement sans
bornes, mais entre eux la distance tait trop grande. Jean Blanc,
le tailleur de cercles, le malheureux  qui Dieu avait refus
jusqu' l'apparence humaine, portait en son me une indomptable
fiert. Il se tenait  distance; il bornait lui-mme les bienfaits
du chtelain, et n'acceptait que le strict ncessaire. M. de La
Tremlays, d'ailleurs, exclusivement occup de ses ides de
rsistance aux empitements de la couronne, ignorait jusqu' quel
point son vieux serviteur Mathieu tait dnu de ressources. Il
avait dit, une fois pour toutes,  son matre d'htel, de ne
jamais rien refuser au fils de Mathieu, et se reposait du reste
sur cet homme.

Alain, le matre d'htel, dtestait Jean Blanc et remplissait mal
 son gard les gnreuses intentions de son matre; mais Jean
Blanc n'avait garde de se plaindre. Quand il rencontrait par
hasard M. de La Tremlays dans les sentiers de la fort, il lui
parlait de Georges qu'il aimait avec passion, et enveloppait de
mystrieuses paraboles l'expression des soupons qu'il avait
conus contre Herv de Vaunoy.

Ces entrevues avaient un caractre trange. Le seigneur et le
vilain se traitaient d'gal  gal, parce que le premier prenait
en piti sincre le second, et que celui-ci, dvou, mais
orgueilleux outre mesure, trouvait un bizarre plaisir 
s'envelopper de sa folie comme d'un manteau qui lui permettait de
jeter bas tout crmonial.

Jean Blanc resta une demi-heure  peu prs en proie  son accs de
dlire. Il sautait et grommelait entre ses dents:

--Je suis le mouton blanc, le mouton!

Et il riait d'un rire amer, tout plein de sarcastique souffrance.

Au plus fort de son accs, il s'arrta tout  coup; son oeil
enflamm s'teignit; son transport tomba. Il passa vivement sa
tte  la fentre et jeta son regard avide dans la direction de la
Fosse-aux-Loups.

 ce moment, Nicolas Treml et son cuyer Jude sortaient du ravin
et remontaient la rampe oppose. Jean se prcipita au-dehors, mais
pendant qu'il gagnait la porte le matre et le serviteur avaient
disparu derrire les grands arbres.

Voici ce qui s'tait pass entre eux:



V
Le creux d'un chne

Au centre de la Fosse-aux-Loups s'levait un chne de dimensions
colossales. Il tageait ses hautes et noueuses racines sur le plan
inclin de la rampe; ses branches, grosses comme des arbres
ordinaires, radiaient en tous sens et formaient en quelque sorte
la clef de la vote de verdure qui recouvrait cette partie du
ravin.

Il courait, dans le pays, sur cet arbre gant et sur les deux
tours qui couronnaient la rampe mridionale du ravin, divers
bruits traditionnels. On disait, entre autres choses, que l'arbre
s'levait directement au-dessus d'un vaste souterrain dont
l'entre devait se trouver dans les fondations de l'une des deux
tours, ou bien encore sur le versant oppos de la monte, au
milieu des tranches et pans de murailles dont nous avons parl.

Personne, et c'est bien l le caractre propre de l'apathie
bretonne, n'avait song jamais  vrifier cet on-dit;  cause de
cela, tout le monde tait persuad de son exactitude.

Les opinions taient seulement partages sur l'origine de ces
souterrains, que, de mmoire d'homme, nul n'avait explors. Les
uns prtendaient que c'taient tout simplement d'anciens puits
d'o l'on retirait autrefois du minerai de fer; les autres,
repoussant cette hypothse trop simple, affirmaient que ces caves
sans limites couraient en tous sens sous la fort et rejoignaient
celles du manoir de Bouxis, o la tradition plaait un des
centres de rsistance au contrat d'Union, du temps de la bonne
duchesse Anne, cette princesse si populaire en Bretagne, dont les
actes sont maudits et dont la mmoire est adore.

Dans cette seconde hypothse, le souterrain aurait t un refuge
ou un lieu d'assemble pour les premiers conjurs qui, dans la
Haute-Bretagne, portrent le nom de Frres bretons, sous le rgne
de Louis XII.

Quoi qu'il en soit, quiconque et dout de l'existence de ces
caves aurait t regard comme un ignorant ou un insens.

Aucune trace n'accusait nanmoins leur voisinage, et il fallait
qu'elles fussent situes  une grande profondeur, car le chne
atteignait presque le fond du ravin, et ses racines devaient
percer au loin le sol.

La circonfrence du tronc tait norme, et bien que nul signe de
dcrpitude ne se montrt dans son vivace feuillage de vieil arbre
compltement dpourvu de moelle et de coeur, il ne se soutenait
plus que par l'aubier et l'corce.

Deux larges trous donnaient passage  l'intrieur, qui formait une
vritable salle o dix hommes auraient pu s'asseoir  l'aise.

Ce fut au pied de ce chne que M. de La Tremlays rejoignit son
cuyer.

Nicolas Treml tait soucieux. Les penses qui se pressaient dans
son coeur se refltaient sur son austre visage. Jude tait vtu
et arm comme pour un long voyage.  l'approche de son matre, il
se leva et montra du doigt le coffret de fer.

--C'est bien, dit Nicolas Treml.

Il se mit  genoux prs du coffret dont il fit jouer la serrure.
Puis, tirant de son sein le parchemin sign par Herv de Vaunoy,
il le cacha sous les pices d'or.

--Comme cela, murmurait-il en renfermant le coffre, pauvres ou
riches, les Treml pourront rclamer leur hritage, et la trahison
sera vaincue... si trahison il y a.

Jude ne comprenait point et demeurait immobile, prt  excuter un
ordre, quel qu'il ft, mais ne se souciant point de le devancer.

Jude tait un homme de robuste taille et de visage durement
accentu. Ses pommettes anguleuses saillaient brusquement hors du
contour de sa joue et donnaient  ses traits ce caractre de
rudesse que prsente souvent le type breton.

Il portait les cheveux longs et sa barbe grisonnante s'enroulait
en pais collier autour de son cou.

Son costume, de mme que celui de M. Nicolas, et t fort  la
mode cent ans auparavant, et,  la longueur dmesure de sa
rapire  garde de fer, on pouvait croire que le temps des
chevaliers errants et des hauberts d'acier n'tait point pass
depuis des sicles.

C'est que, en Bretagne, le temps ne vole point, il marche; ses
ailes se dtrempent et s'alourdissent au brumeux contact de
l'atmosphre armoricaine. Les coutumes enchrissent sur le temps;
elles restent immobiles. Il y a encore, au moment o nous crivons
ces lignes, entre Paris et telle ville du pays de Lon, de la
Cornouaille ou de l'vch de Rennes, la mme distance qui existe
entre le Moyen ge et notre re, entre la rsine et le gaz, entre
le coche et la vapeur,--mais aussi entre la croyance et le
doute, entre la posie et la prose, entre les flches  jour d'une
cathdrale et les toits btards des temples de l'argent.

Au moral, Jude tait une de ces honntes natures faonnes  la
soumission passive, et qui ont, ds l'enfance, infod leur
vouloir  une volont suzeraine. Jude obissait; c'tait son rle
et sa vocation; mais son obissance tait dvouement et non point
servilit. On ne conoit plus gure de nos jours ces contrats
tacites et irrvocables qui faisaient du matre et du serviteur un
seul tout, possdant deux forces d'hommes au service d'une volont
unique.

Domesticit emporte l'ide d'abjection, et, juste ou non, cette
ide pse sur toute une classe de notre socit; mais,  ces
poques o le vasselage organis remontait du serf au souverain
par tous les chelons d'un systme complet et sans lacunes, le
valet tait  son seigneur ce que son seigneur tait au roi. Il y
avait proportion, par consquent comparaison, et toute comparaison
exclut le ddain.

En des temps plus loigns de nous et lorsque la chevalerie tait
encore une vrit, les fils de preux ne chaussaient point les
perons de plein droit; il leur fallait porter la lance d'autrui
avant de mettre une devise  leur cu, et c'tait par les preuves
d'une domesticit vritable qu'ils devaient passer pour arriver au
titre le plus splendide dont jamais vaillant homme ait t revtu:
celui de chevalier.

Or, comme nous l'avons dit, les moeurs sont stationnaires en
Bretagne et les souvenirs vivaces. Au commencement du sicle qui
vit compiler _l'Encyclopdie_ et dressa un pidestal  Voltaire,
les rites fodaux n'taient point oublis en Bretagne, au pays
des pierres et des mers. Les gentilshommes, qui ne perdaient
jamais de vue les chemines de leurs manoirs, n'avaient pu changer
de peau au contact des ides nouvelles. Les vassaux taient des
vassaux dans toute la force du mot, c'est--dire des termes de la
grande progression fodale.

Les valets taient des petits vassaux[1].

On ne doit point s'tonner si nous faisons une diffrence entre
Jude et un serviteur  gages de notre poque. Nous restons dans la
vrit. Jude tout dispos qu'il tait  obir passivement et sans
discussion, gardait entire sa dignit d'homme. Son obissance
avait la mme source, sinon la mme porte, que le dvouement d'un
haut baron  la personne du roi.

Lorsque M. de La Tremlays eut referm le coffret  double tour, il
jeta autour de lui un regard inquiet.

--Sommes-nous seuls, demanda-t-il  voix basse, bien seuls?

Jude fit une minutieuse battue dans les buissons environnants.

--Nous sommes seuls, rpondit-il.

--C'est que, poursuivit le vieux gentilhomme en plaant sa main
tendue sur le coffret de fer, la vie et la fortune de Treml sont
l-dedans, mon homme. Voici mon secret, l'espoir de ma race, la
compensation de mon sacrifice, et mon plus cher ami courrait
danger de mort s'il me surprenait ici  cette heure.

--Dois-je me retirer? demanda Jude.

--Non, tu es  moi et tu es moi. Je sais que tu mourrais avant de
trahir.

Jude mit la main sur son coeur.

--Vous tes seul, rpta-t-il.

M. de La Tremlays jeta un second regard aux taillis d'alentour.
Puis il leva les yeux vers la rampe.

--Qu'est-ce que cela? dit-il en apercevant derrire les tours
ruines la loge de Mathieu Blanc.

--Ce n'est rien, rpondit Jude. Le mouton blanc dort et son pre
se meurt.

Un nuage passa sur le front du vieux gentilhomme.

--Jean Blanc! murmura-t-il.

Le souvenir de la scne de la veille traversa son esprit comme un
mauvais prsage.

--Le pauvre gars, dit Jude, n'est point aim de matre Alain.
Dieu sait ce qu'il deviendra en notre absence!

Nicolas Treml tendit sa bourse  Jude qui comprit et la lana
comme une fronde par-dessus les arbres. La bourse, adroitement
dirige, alla tomber juste au seuil de la loge.

--Et maintenant,  l'ouvrage, dit le vieux gentilhomme.

Avec l'aide de Jude, il porta le coffret de fer dans le creux du
chne. Ce lieu servait de magasin  Jean Blanc et contenait ses
outils en mme temps que plusieurs bottes de branches de
chtaignier prtes  tre fendues.

Jude prit un pic et commena  creuser.

Aprs une heure d'un travail qui fut rude  cause de la nature du
sol, tout vein de racines, le coffret fut enfoui et recouvert de
terre. Jude foula le sol et rtablit si adroitement les choses
dans leur tat primitif qu'il et fallu trahison pralable pour
souponner que la terre et t remue.

Le soleil montait et jetait dj ses rayons par-dessus les cimes.

--En route! dit Nicolas Treml. Le chemin est long et j'ai grande
hte.

Le matre et le serviteur remontrent la rampe  pas prcipits.

Ce fut  ce moment que Jean sortit de la loge et les aperut. Dou
comme il l'tait d'une agilit merveilleuse, il bondit le long de
la descente et atteignit bientt l'endroit du fourr o M. de La
Tremlays avait disparu. Mais il ttonna dans le taillis, et
lorsqu'il arriva dans la route fraye il entendit au loin le galop
de deux chevaux.

Il s'lana de nouveau. Les chevaux allaient comme le vent; quoi
qu'il pt faire, il ne gagnait point de terrain. Alors, par une
inspiration soudaine, il gravit un chne avec la prestesse d'un
cureuil et gagna le sommet en quelques secondes. Il put voir
alors les deux chevaux qui couraient dans la direction de
Fougres.

--Monsieur Nicolas! cria-t-il d'une voix dsespre.

Le vieux gentilhomme se retourna, mais il ne s'arrta point.

Jean Blanc se fit un porte-voix de ses deux mains et entonna le
chant d'Arthur de Bretagne.

Un instant il put croire que ce naf expdient produirait l'effet
qu'il en attendait.

Nicolas Treml s'arrta indcis, mais bientt, passant la main sur
son front comme pour chasser une dernire hsitation, il enfona
ses perons dans le ventre de son cheval.

Jean Blanc descendit et regagna silencieusement la Fosse-aux-Loups.

Auprs du seuil de la loge, il vit briller un objet aux rayons du
soleil. C'tait la bourse du vieux seigneur.

Une larme vint dans les yeux de Jean Blanc.

--Dieu le conduise! murmura-t-il. Il est bon, il croit bien
faire.

Il s'assit sur le seuil et demeura pensif.

--Pauvre petit monsieur Georges! dit-il aprs un long silence;
seul, aux mains de ce Vaunoy qui ne croit pas en Dieu!

Il fit encore une pause, puis il ajouta:

--Ils m'appellent le mouton blanc... Je suis le mouton et cet
homme est le loup: mauvaise bataille! le loup a ses dents: si les
dents me poussaient... le mouton se ferait loup pour dfendre ou
venger ceux qu'il aime. Qui vivra verra!



VI
Le voyage

La dernire voix que Nicolas Treml entendit sur ses domaines fut
celle de Jean Blanc, dont le chant mlancolique le saluait au
dpart comme un menaant augure. Il fallut au vieux gentilhomme
toute sa force d'me et cette obstination qui est le propre du
caractre breton pour vaincre les tristesses qui vinrent assaillir
son coeur.

Il repoussa loin de lui l'image de Georges et continua sa route.

Il ne voulait point que l'on connt son itinraire, car, aprs
avoir fait deux lieues dans la direction du Couesnon et de la mer,
il revint brusquement sur ses pas, tourna Vitr dont la noire
citadelle absorbait les rayons du soleil de midi, et gagna le
chemin de Laval, en laissant sur sa droite les belles prairies o
serpente le ruisseau qui s'appelle dj la Vilaine.

Entre Laval et Vitr, un peu au-dessous du bourg d'Erne, qui
joua, quatre-vingts ans plus tard, un grand rle dans les guerres
de la chouannerie, s'levaient, sur un petit tertre, deux tronons
de poteaux dont les ttes avaient t coupes.

Ces deux poteaux se dressaient  six toises l'un de l'autre,
spars par deux tranches entre lesquelles on voyait encore les
dbris vermoulus d'une barrire.

Nicolas Treml arrta son cheval et se dcouvrit. Jude Leker
l'imita.

--Quelques pas encore, dit M. de La Tremlays, et nous serons sur
la terre ennemie, la terre de France. Pendant que nos pieds
touchent encore le sol de la patrie, il nous faut dire un _Ave_ 
Notre-Dame de Mi-Fort.

Tous deux rcitrent l'oraison latine.

--Autrefois, reprit le vieux gentilhomme, ces poteaux avaient une
tte. Celui-ci portait l'cusson d'hermine timbr d'une couronne
ducale. L'autre portait d'azur  trois fleurs de lis d'or. De ce
ct-ci de la barrire il y avait un homme d'armes breton; de
l'autre, un homme d'armes franais. Les soldats se regardaient en
face; les emblmes se dressaient firement  longueur de lance:
Dreux et Valois taient gaux.

--C'tait un glorieux temps, monsieur Nicolas! soupira Jude.

--Dreux n'est plus, continua Treml dont la voix tremblait, et la
Bretagne est une province franaise. Mais Dieu est juste; il
rendra mon bras fort. Marchons!

Ils franchirent l'ancienne limite des deux tats et continurent
leur route en silence.

Le voyage fut long. Ils virent d'abord Laval, ancien fief de La
Trmoille; Mayenne, qui donna son nom au plus gros des ligueurs;
Alenon, qui fut l'apanage des fils de France.

Dans chacune de ces villes ils s'arrtaient le temps de faire
reposer leurs chevaux. Puis ils repartaient en hte.

--O allons-nous? se demandait parfois Jude Leker.

Mais il ne faisait point cette question tout haut. S'il plaisait 
Nicolas Treml de taire le but de ce voyage, ce n'tait point 
lui, Jude, qu'il appartenait de surprendre ce secret.

Son incertitude ne devait pas durer longtemps dsormais. Ils
traversrent Mortagne, puis Verneuil, puis Dreux, et, le matin du
sixime jour, ils franchirent la grille dore du parc de
Versailles.

Versailles tait abandonn dj, mais ses blancs perrons de marbre
avaient encore le brillant clat des jours de sa gloire.

Statues, colonnades, urnes antiques et riches frontons gardaient
leur splendeur du dernier rgne. Il y avait si peu de temps que
durait le veuvage de la cit royale! Le sable des alles ne
conservait-il pas encore les traces des mules de satin et des
hauts talons vermillonns?

N'y avait-il pas encore des fleurs dans les vases, des strophes
graves sur l'corce des arbres, des jets de cristal dans la
bouche souriante des naades de bronze?

Hlas! le veuvage a continu trop longtemps; les fleurs se sont
fltries; bronzes et marbres ont pris l'austre beaut des oeuvres
d'un autre ge; il n'y a plus ni chants, ni joies. C'est au pass
qu'il faut dire avec le pote, pleurant les grandeurs de la
monarchie:

_Oh! que Versailles tait superbe
Dans ces jours purs de tout affront,
O les prosprits en gerbe
S'panouissaient sur son front!
L tout faste tait sans mesure,
L chaque arbre avait sa parure,
L chaque homme avait sa dorure;
Tout du matre suivait la loi
Comme au mme but vont cent routes,
L les grandeurs abondaient toutes:
L'Olympe ne pendait aux votes
Que pour complter le grand roi._

Nicolas Treml et son cuyer n'taient point gens, il faut le dire,
 s'occuper beaucoup de sculptures ou de jets d'eau. Ils jetrent
chemin faisant un regard distrait sur tous ces dieux de pierre qui
souriaient, jouaient de la flte ou dansaient couronns de
raisins, puis ils passrent.

Aprs avoir march quelques heures encore, ils trouvrent la
Seine.

--Paris est-il encore bien loin? demanda Nicolas Treml  un
bourgeois qui, mont sur son bidet, tenait le bas de la chausse.

Le bourgeois se retourna et tendit son bras vers l'est. M. de La
Tremlays, suivant ce geste, aperut  l'horizon un point lumineux.
C'tait l'or tout neuf du dme des Invalides qui lui renvoyait les
rayons du soleil levant.

--Courage, ami! dit-il  Jude, voici le terme de notre
plerinage.

Jude rpondit:

--C'est bien.

Si les chevaux avaient su parler, ils auraient sans doute
manifest leur satisfaction d'une manire plus explicite.

En entrant dans la ville, Nicolas Treml se fit indiquer le palais
du rgent et piqua des deux pour y arriver plus vite. Une sorte de
fivre semblait s'tre empare de lui. Jude le suivait pas  pas.
La figure du bon serviteur trahissait cette fois une curiosit
puissante. Par le fait, que pouvait vouloir au rgent M. de La
Tremlays?

Ce dernier descendit de cheval  la porte du Palais-Royal. Il
voulut entrer; les valets lui barrrent le passage.

--Allez dire  Philippe d'Orlans, dit-il, que Nicolas Treml veut
l'entretenir.

Les valets regardrent le costume gothique du vieux gentilhomme
qui disparaissait littralement sous une paisse couche de
poussire, et tournrent le dos en clatant de rire.

Le plus courtois d'entre eux rpondit du bout des lvres:

--S. A. R. est  son chteau de Villers-Cotterets.

M. de La Tremlays se remit en selle.

--Quelqu'un de vous, dit-il, veut-il me conduire  ce chteau?

La livre du rgent redoubla ses rires ddaigneux.

--Mon brave homme, s'cria-t-on, les gens de votre sorte ne sont
point admis au chteau de Villers-Cotterets.

--C'est le paysan du Danube! chuchota un valet de pied.

--C'est plutt, rpliqua un coureur, le Juif errant qui aura vol
sur sa route un domestique et une haridelle!

--C'est don Quichotte!

--C'est M. de La Palisse!

Jude mit la main sur la garde de son pe, mais son matre le
retint d'un geste et tourna bride: l'insulte qui vient de trop bas
s'arrte en chemin et n'est point entendue.

M. de La Tremlays fit halte dans une htellerie qui portait pour
enseigne les armes de Bretagne. Sans prendre le temps de se
dbotter, il manda le matre et lui ordonna de trouver un guide
qui pt le conduire sur l'heure  Villers-Cotterets.

L'tonnement de Jude tait au comble. Sa curiosit, refoule,
l'touffait. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il prit la parole.

--Monsieur Nicolas, dit-il timidement, vous avez donc grand dsir
de voir ce Philippe d'Orlans?

--Tu me le demandes! s'cria Nicolas Treml avec nergie.

Cette rponse porta la surprise de Jude au-del de toutes bornes.

--Que je meure! murmura-t-il en se parlant  lui-mme, si je sais
ce que notre monsieur peut vouloir au rgent!

Nicolas Treml entendit, saisit le bras de son cuyer et dit:

--Je veux le tuer!

Jude se reprocha de n'avoir point devin une chose si naturelle.

-- la bonne heure! dit-il; c'est bien.

Et il reprit sa tranquillit habituelle.

 ce moment, l'hte reparut avec un guide.



VII
La fort de Villers-Cotterets

La magnifique maison de plaisance du rgent Philippe d'Orlans
avait ce jour-l un aspect plus joyeux encore que d'habitude. On
voyait les palefreniers s'empresser autour des carrosses attels.
Les chevaux de selle piaffaient et se dmenaient comme pour
appeler leurs matres, et toute une arme de pages, coureurs et
laquais  brillantes livres encombrait les abords du perron.

Le rgent tait encore  table. Ds que le repas fut fini,
courtisans et belles dames descendirent  flots de velours et de
satin le grand perron du chteau. Aussitt les carrosses
s'maillrent de gracieux visages, les chevaux de selle dansrent
sous leurs cavaliers, et la grande porte de la cour s'ouvrit.

Par extraordinaire, Philippe d'Orlans n'avait pas pris place dans
son carrosse. Il essayait un magnifique cheval que lui avait
envoy la reine Anne d'Angleterre, prsent qu'il apprciait
surtout  cause de son origine britannique, car le rgent tait
anglais de coeur.

Tous les historiens s'accordent  dire que Philippe d'Orlans
avait un fort beau visage; ses portraits d'ailleurs en font foi.
Quand il voulait bien mettre de ct ses allures abandonnes, on
reconnaissait en lui le descendant des rois, et il pouvait faire
figure de prince.

Ce jour-l, se trouvant d'humeur gaillarde, il se mit en selle
avec aisance, et tout aussitt la cavalcade s'branla.

Entre la sauvage fort de Rennes et les massifs artistement percs
de Villers-Cotterets, il y avait plein contraste. C'taient bien
encore ici de grands bois  l'opaque ombrage, des chnes haut
lancs, des couverts  garer une arme, mais la main de l'homme
se faisait partout sentir.

Il fait bon pour une terre tre domaine de prince. Lorsque la main
du matre peut ne point mnager l'or, la nature se faonne et
s'embellit sans rien perdre de son agreste splendeur. Tantt les
larges alles se droulaient en mandres capricieux et mnags
comme  plaisir, tantt elles alignaient  perte de vue leurs
doubles ranges de troncs sveltes et semblaient une immense
colonnade supportant une vote de verdure.

Entre les deux paysages, il faut le dire, l'avantage ne restait
point  la Bretagne.

La fort de Villers-Cotterets fourmille de sites admirables. En
descendant les ombreux sentiers qui mnent  la valle, on songe
au paradis terrestre; lorsqu'on regagne les hauteurs, l'horizon
s'tend et acquiert cette largeur qui manque presque toujours aux
paysages bretons.

Et d'ailleurs la pauvre fort de Rennes ne saurait opposer que
quelques gentilhommires inconnues ou le clocher d'une glise de
village au royal chteau bti par les Valois et  la noble abbaye
de Prmontr.

Il y avait une heure que la cavalcade avait quitt l'avenue de
Villers-Cotterets; elle avanait lentement: les gentilshommes
caracolaient aux portires des carrosses qui roulaient sans bruit
sur le gazon des alles. Philippe d'Orlans causait avec
Mme de Carnavalet par la portire.

Tout  coup,  un dtour de la route, deux cavaliers apparurent et
se postrent au milieu du chemin, de manire  barrer le passage.

C'taient deux hommes de haute taille et d'athltique carrure.
Leur costume, qui ne ressemblait en rien  celui de l'poque,
tait gris de poussire.

Le plus vieux de ces inconnus se tourna vers un paysan mont sur
un bidet qui lui servait de guide et se tenait  distance
respectueuse, et lui demanda tout haut:

--Lequel de ces gens est le duc d'Orlans?

Le paysan montra du doigt le prince et s'enfuit.

L'inconnu poussa droit au rgent qui recula instinctivement et
porta la main  son pe. Les courtisans, un instant paralyss par
la surprise, se jetrent au-devant de leur matre.

Quelques dames songrent d'abord  s'vanouir, mais elles
reprirent leurs sens, parce que la scne promettait d'tre
curieuse.

--Qui tes-vous? demanda le rgent aprs le premier moment de
silence.

--Je suis Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de
Bouxis-en-Fort, rpondit le nouveau venu.

--Et que voulez-vous?

--Me battre en combat singulier contre le rgent de France!

Ces tranges paroles furent prononces d'un ton grave et ferme,
exempt de toute fanfaronnade.

Les courtisans se regardrent. Un muet sourire vint  leurs
lvres. Les dames taient puissamment intresses: elles
contemplaient cela comme on suit une reprsentation dramatique.

C'tait en effet un spectacle singulier et fait pour tonner que
ces deux hommes, dbris d'un autre sicle, mais dbris vigoureux,
menaants, intrpides, au milieu de ces visages fards, que ces
longues pes  garde de fer parmi ces rapires de parade, que ces
pourpoints de gros drap, sans rubans ni broderies, au milieu de
tout cet or et de tout ce velours.

On et dit que la Bretagne du XVe sicle sortait du tombeau et
venait demander raison de la conqute aux arrire-neveux des
conqurants.

Philippe d'Orlans avait senti d'abord un mouvement d'inquitude,
mais dix gentilshommes le sparaient maintenant du vieux Breton.
Il oublia sa passagre frayeur.

--Ce bonhomme est fou, dit-il en riant; il fera peur  nos dames.
Qu'on le chasse!

L'ordre tait explicite, mais la rapire de M. Nicolas tait
longue. Les gentilshommes ne se pressaient point d'attaquer.

Le vieux Breton ta lentement son gant de peau de buffle qui
pouvait bien peser une demi-livre.

--Il faut en finir! murmura le rgent avec impatience.

--Il faut en finir! rpta gravement Nicolas Treml. On m'avait
dit que le sang de Bourbon tait un sang hroque; mais la
Renomme est menteuse, je le vois, ou bien la branche ane a
gard tout entier l'hritage de vaillance. Philippe d'Orlans,
rgent de France, pour la seconde fois, moi, gentilhomme comme
toi, je te provoque au combat!

Ce disant, M. de La Tremlays dgaina.

MM. les courtisans en firent autant. Les dames trouvaient que la
comdie marchait  souhait.

--Soyez tmoins! reprit Nicolas Treml d'une voix haute et
solennelle; ne pouvant accuser le roi qui est un enfant, j'accuse
le rgent de France de tenir en servage la province de Bretagne,
laquelle est libre de droit. Pour prouver la vrit de mon dire,
j'offre le combat  outrance et sans merci. Si Dieu permet que je
succombe, la Bretagne n'aura perdu qu'un de ses enfants. Si je
suis vainqueur, elle recouvrera ses lgitimes privilges.

--Un combat en champ clos! murmuraient ces messieurs qui
commenaient  s'amuser de l'aventure. Un jugement de Dieu entre
son Altesse Royale et M. Nicolas! l'ide vaut quelque chose!

Le rgent ne riait plus.

Quant aux dames saisies par le ct romanesque de l'aventure,
elles admiraient maintenant l'austre visage du vieillard et
prenaient peut-tre parti pour sa barbe blanche.

Mme la duchesse de Berry dit  l'oreille de Riom qui tait  la
portire:

--Quel beau vieux fou!

--Eh bien! reprit encore Nicolas Treml dont l'oeil s'allumait
d'indignation, rgent de France, vous ne rpondez pas!

Un silence suivit ces paroles. Chacun eut le pressentiment d'un
vnement extraordinaire. Au moment o le rgent ouvrait la bouche
pour ordonner dfinitivement  sa suite d'carter le vieux Breton,
celui-ci le prvint et se tourna vers son cuyer.

--Fais ranger ces gens! dit-il froidement.

Jude poussa son robuste cheval au milieu du flot des courtisans
qui, refouls avec une irrsistible vigueur, se rejetrent 
droite et  gauche.

Durant une seconde,--une seule,--Philippe d'Orlans et Nicolas
Treml se trouvrent face  face. Ce court espace de temps suffit
au vieillard qui, levant son massif gant de buffle, en frappa le
rgent de France en plein visage et cria d'une voix retentissante:

--Pour la Bretagne!

Trente pes menacrent au mme instant sa poitrine. Les dames
purent s'vanouir.--Le dnouement surpassait toute attente.

En recevant ce sanglant outrage, Philippe d'Orlans avait pli. Il
mit l'pe  la main comme le dernier de ses gentilshommes et se
prcipita vers l'agresseur.

Mais il s'arrta en chemin. La colre avait peu de prise sur cette
nature o la tte dominait compltement le coeur. Il revint vers
les princesses pour calmer leur frayeur.

Pendant cela, un combat ingal et dont l'issue ne pouvait rester
douteuse s'tait engag entre les deux Bretons et la suite de Son
Altesse Royale. Ces messieurs de la suite du rgent qui, pour tre
de joyeux compagnons, n'en taient pas moins de galants hommes,
essayaient de dsarmer leurs adversaires et non point de les tuer.
Au bout de quelques minutes, Nicolas Treml, renvers de cheval,
fut pris et li  un arbre.

Il ne pronona plus une parole, et resta, tte haute, devant son
vainqueur.

Jude avait encore son pe, il tait entour de tous cts, mais
non pas vaincu.

M. de La Tremlays, jugeant inutile de prolonger la bataille, lui
fit de loin un signe. Aussitt Jude jeta son arme aux pieds de ses
adversaires, qui s'emparrent de lui sur-le-champ.

 ce moment, une douleur amre et soudaine se reflta sur les
traits du vieux gentilhomme qui, jusqu'alors, avait gard
l'apparence d'un calme stoque. Un souvenir venait de traverser
son me; il avait vu Georges qui souriait dans son berceau.

Jusqu' cette heure, son extravagant espoir l'avait soutenu. Il
avait cru forcer le rgent  descendre dans l'arne et  jouer
contre lui, l'pe  la main, les destines de la Bretagne.

C'tait simple et naturel  son sens. Il n'avait pas mme suppos
qu'il faudrait en venir au dernier outrage. Maintenant il
comprenait. La fivre tait passe.

Comme il arrive toujours aprs une dfaite, mille penses se
pressaient dans son cerveau. Il sentait natre en lui un doute
touchant la loyaut de son parent, Herv de Vaunoy; et ce doute, 
peine conu, grandissait, grandissait jusqu' devenir terrible
comme une certitude. Il croyait entendre la voix lointaine du
pauvre fendeur de cercles, et cette voix lui disait la ruine de sa
race.

Il jeta un regard dcourag vers Jude, et se repentit de lui avoir
fait rendre son pe.

--Reprends ton arme, mon homme, cria-t-il. Passe sur le corps de
ces valets et va-t'en veiller sur l'enfant.

Jude obit comme toujours. Un puissant effort le dgagea des mains
qui le retenaient, mais la foule s'tait augmente; les valets et
les palefreniers avaient rejoint la cour. Jude fut terrass. En
tombant, il tourna vers son matre ses yeux pleins d'une
respectueuse tristesse.

--Je n'ai pas pu, murmura-t-il comme s'il et voulu excuser une
dsobissance.

Nicolas Treml courba la tte.

--Pauvre berceau! dit-il; que Dieu ne punisse que moi et prenne
l'enfant en piti!

Le rgent donna le signal du retour.

Tout le long de la route, il se montra d'une fort aimable gaiet.
Il n'tait pas mchant. Seulement, en montant le perron du
chteau, il se pencha  l'oreille d'un de ses conseillers et
pronona le mot Bastille; le conseiller s'inclina.

C'tait l'arrt de Nicolas Treml et de l'honnte Jude, son cuyer.



VIII
Tutelle

Quelques heures aprs l'trange bataille que nous avons rapporte,
M. de La Tremlays et son cuyer furent enferms  la Bastille.

Il est permis de croire que le vieux Breton fit des rflexions
assez tristes lorsqu'il franchit le seuil de la forteresse. Quant
 Jude, on peut affirmer qu'il ne rflchit pas du tout.

Quelles que fussent ses angoisses secrtes, Nicolas Treml tait
trop fier et trop fort pour les laisser paratre sur son visage.
Il monta en silence les noirs escaliers de la Bastille, et entra
dans son cachot comme il entrait jadis au grand salon du chteau
de La Tremlays, le front haut et la tte calme.

Mais, une fois seul, le vieux gentilhomme donna cours  son
dsespoir. Il s'accusa d'avoir abandonn Georges, et maudit
presque son patriotisme inutile. Son entreprise lui apparaissait
maintenant sous son vritable jour. La vue de la cour avait chang
ses ides. Il comprenait, mais trop tard, que sa tentative, qui
et t tmraire au temps de la chevalerie, devenait, au XVIIIe
sicle, un acte de vritable extravagance.

Sa douleur et ses regrets eussent t bien plus amers encore s'il
avait pu voir ce qui se passait dans son chteau de La Tremlays.
Herv de Vaunoy, en effet, ne faisait point les choses  demi.
Quelques mots chapps  Nicolas Treml, dans la dernire
conversation qu'ils avaient eue ensemble, avaient mis Herv sur la
voie, et il devinait  peu prs le but du voyage de son parent.

Ce lui en tait assez pour conjecturer le reste, car il
connaissait l'indomptable rancune du vieux Breton.

Il laissa passer une semaine. Au bout de ce terme, il regarda le
retour de Nicolas Treml comme tant pour le moins fort
problmatique, et agit en consquence. La majeure partie des vieux
serviteurs du chteau fut congdie, Vaunoy ne garda que ceux
qu'il avait su se concilier ds longtemps, et Alain, le matre
d'htel, qui tait un peu son confident.

Vaunoy avait totalement chang de caractre. Depuis deux ans, il
rvait nuit et jour la possession du riche domaine de Treml, et
voil que tout  coup ce rve s'tait accompli. Pauvre hier et ne
possdant que son manteau rp de gentilltre, il s'veillait
aujourd'hui aussi riche que pas un membre de la haute noblesse
bretonne.

Il y avait de quoi mettre une cervelle d'ambitieux  l'envers, et
celle de Vaunoy fit la culbute.

Il est vrai que,  bien prendre, cette opulence n'avait rien de
rel. Entre les mains d'Herv, le chteau avec ses dpendances
n'tait qu'un dpt, et son rle celui d'un fidicommissaire.

Mais, pour qui sait conduire sa barque, ce rle de
fidicommissaire peut mener loin. Tout homme est mortel; le
pupille est soumis  cette foule de hasards dplorables qui
menacent notre pauvre humanit: on meurt de la fivre, du croup;
on meurt pour ne point manger assez ou pour manger trop; on est
croqu par le loup, mme ailleurs que dans les contes de Perrault;
on se noie; que sais-je!

Plus tard, il y a les duels, les chutes de cheval et autres
aventures.

 cause de tout cela, le pupille d'un fidicommissaire bien appris
atteint rarement sa majorit.

Or, M. de Vaunoy tait un homme fort capable. Seulement, comme il
tait impatient outre mesure de jouir sans contrle, il ne fit
point grand fond sur ces ventualits que nous venons d'numrer.
Le petit Georges,  la rigueur, pouvait sortir victorieux de
toutes ces preuves, et M. de Vaunoy entendait ne point courir les
chances de ce jeu prilleux.

Le Breton est bon et gnreux d'ordinaire, mais quand il se met 
tre mauvais, les tratres du mlodrame sont des anges auprs de
lui: rien ne lui cote, et les moyens qu'il emploie alors sont
d'une brutalit diabolique.

Le lecteur en pourra juger sous peu.

Vaunoy continua de traiter Georges comme le petit-fils chri et
respect de son seigneur. Il voulait se faire un appui de
l'affection de l'enfant pour le cas redoutable o M. de La
Tremlays ft revenu inopinment quelque jour. Un mois, deux mois
se passrent. Herv avait fait maison nette de tout ce qui portait
amour au vieux sang de Treml. Nanmoins il y avait un fidle
serviteur qu'il n'avait point pu chasser: c'tait Loup, le chien
favori de M. Nicolas.

En vain les nouveaux valets, arms de fouets, avaient poursuivi
Loup jusqu' une grande distance dans la fort, il revenait
toujours. Au moment o Herv le croyait bien loin, il le
retrouvait, le soir, assis auprs du berceau de Georges endormi.
Le chien veillait, et nous ne pouvons point affirmer que, sans la
prsence de ce vaillant gardien, l'hritier de Treml et pass ses
nuits sans pril, car M. de Vaunoy jetait souvent d'tranges
regards sur la couche o reposait son jeune cousin.

Loup n'tait pas seul  veiller sur le petit Georges: un autre
protecteur couvrait l'enfant de sa mystrieuse vigilance. Avec la
bourse de Nicolas Treml, Jean Blanc avait soulag les souffrances
de son pre, il ne travaillait plus: le jour, il dormait ou rdait
autour du chteau; la nuit, il montait dans l'un des arbres du
parc, dont les longues branches venaient frler les fentres de la
chambre o dormait Georges, et l il faisait sentinelle jusqu'au
matin.

Herv l'avait bien menac parfois du fusil de son veneur, mais
Jean Blanc savait courir sur la verte couronne des arbres comme un
matelot dans les agrs de son navire. Il ne craignait point les
balles, seulement, il se garait, ne voulant point mourir,
puisqu'il avait dit: _Qui vivra verra!_

Pour voir, il voulait vivre.



IX
L'tang de La Tremlays

Il y avait six mois que Nicolas Treml tait parti. Personne ne
savait en Bretagne ce qu'il tait devenu. Les gens de la fort le
regrettaient parce qu'il tait bon matre, et priaient Dieu pour
le repos de son me.

Un soir d'automne, Herv de Vaunoy jeta sa canardire sur son
paule et prit le petit Georges par la main. En cet quipage, il
se dirigea vers l'tang de La Tremlays. Loup marchait sur ses
talons; Vaunoy suivait du coin de l'oeil le fidle animal, et ce
regard annonait des dispositions qui n'taient rien moins que
bienveillantes.

Georges courait dans l'herbe ou cueillait les fleurs d'or des
gents. Ses cheveux blonds flottaient au vent du soir. Il tait
gracieux et charmant comme la joie de l'enfance.

L'tang de La Tremlays est situ  l'ouest et  un quart de lieue
du chteau. Sa forme est celle d'un trapze dont trois cts
appuient leurs bordures d'aunes  de grands taillis, tandis que le
quatrime, coup en talus escarp, porte  son sommet un bouquet
de futaie.

Du point central de ce talus, qui surplombe par suite
d'boulements anciens, s'lance presque horizontalement le tronc
robuste et rabougri d'un chne noir dont les longues branches
pendent au-dessus de l'eau et couvrent le quart de la largeur de
l'tang.

C'est vis--vis de ce chne et  quelques toises de ses dernires
branches que la pice d'eau atteint sa plus grande profondeur. Le
reste est fond de vase o croissent des moissons de joncs et de
roseaux que peuplent vers le commencement de l'hiver des myriades
d'oiseaux aquatiques.

Sur la rive occidentale de l'tang de La Tremlays s'assied
maintenant une petite bourgade avec chapelle et moulin; mais, 
l'poque o se passe notre histoire, ce lieu tait compltement
dsert, et il tait bien rare qu'un passant vnt troubler les
silencieux bats des sarcelles ou des tanches.

M. de Vaunoy ouvrit le cadenas d'un petit bateau, plaa Georges
sur l'un des bancs et quitta la rive; Loup, sans y tre invit,
franchit d'un bond la distance et s'installa aux pieds de
l'enfant.

Aprs quelques coups de rames qui le portrent au milieu de
l'tang, M. de Vaunoy arma sa canardire et jeta autour de lui un
regard de chasseur novice. Un plongeon montra sa tte noire entre
les roseaux: Herv fit feu.

La dtonation fit tressaillir Loup; l'odeur de la poudre dilata
ses narines. Il se dressa sur ses quatre pattes et darda son
regard dans la direction des roseaux.

--Cherche l..., cherche, dit doucement M. de Vaunoy. Vous savez
l'histoire de la chatte mtamorphose en femme. Une souris se
montre, et Minette de courir  quatre pattes. Loup, excit dans
son instinct, bondit hors du bateau, laissant Georges, effray du
bruit, sur son banc.

--Cherche l..., cherche! rpta M. de Vaunoy, qui rechargeait
vivement sa canardire.

Le chien cherchait, mais il n'avait garde de trouver le plongeon,
dont la sant n'avait aucunement souffert.

M. de Vaunoy paula de nouveau sa canardire.

--Regarde donc quel grand chne, Georges! dit-il.

Pendant que l'enfant tait retourn, le coup partit. Loup poussa
un hurlement plaintif, et se coucha, mort, dans les roseaux.

--J'ai vu derrire les feuilles du chne, dit l'enfant, une
grande figure blanche qui nous regardait.

Vaunoy jeta vivement les yeux vers l'arbre, mais il n'aperut
rien.

--Regarde encore! dit-il d'une voix pateline.

Puis il grommela entre ses dents:

--Cette fois le maudit chien ne reviendra pas!

--Tiens! s'cria Georges, voil encore la figure blanche!

Vaunoy tait dans l'un de ces instants o l'homme a peur de son
ombre. La nuit tombait rapidement. Il compta du regard les
feuilles du chne noir, et n'aperut rien encore. L'enfant s'tait
tromp.

La main d'Herv tremblait nanmoins pendant qu'il dposait sa
canardire au fond du bateau pour prendre les rames. Il se dirigea
lentement vers le point de l'tang qui fait face au grand chne.
En cet endroit, l'eau tranquille et plus sombre annonait une
grande profondeur. Vaunoy cessa de ramer. Il appuya sa tte sur sa
main. Sa respiration tait oppresse, des gouttes de sueur
coulaient sur son front.

Quand il se redressa, la nuit tait tout  fait venue.  deux ou
trois reprises, il tendit sa main vers Georges, et chaque fois sa
main retomba. Enfin il fit sur lui-mme un violent effort:

--Eh bien! dit-il d'une voix touffe, ne vois-tu plus la grande
figure blanche?

L'enfant tourna la tte.

--Si, rpondit-il, la voil!

Pendant qu'il parlait encore, Vaunoy le saisit par-derrire et le
prcipita dans l'tang.

Au mme instant, une longue forme blanche se montra, en effet,
dans le feuillage du chne, mais Vaunoy ne put la voir, occup
qu'il tait  fuir vers le bord  force de rames.

La lune qui se levait jeta ses premiers rayons par-dessus les
taillis et vint clairer le ple visage de Jean Blanc.

Au moment o Vaunoy atteignait la rive, l'albinos se laissa
glisser le long d'une branche flexible qui pliait sous son poids
et retombait au ras de l'eau.  l'aide de ses pieds, il imprima un
mouvement de fronde  ce balancier, puis, ouvrant les mains tout 
coup, il se trouva lanc tout prs de l'endroit o Georges avait
disparu.

Vaunoy entendit sans doute le bruit de sa chute; mais, plein de
cette superstitieuse terreur qui suit et venge le crime, il se
boucha les oreilles et s'enfuit, perdu.

Quelques secondes aprs, Jean Blanc revint  la surface, ramenant
l'enfant vanoui.

Le pauvre visage de l'albinos avait une expression d'allgresse
dlirante lorsqu'il toucha le bord. Il prit sa course, serra
convulsivement l'enfant dans ses bras, et ne s'arrta que
lorsqu'il eut mis une large distance entre lui et le chteau de La
Tremlays.

--J'tais l, disait-il en riant; je savais qu'on ferait du mal
au petit monsieur! Maintenant, il est  moi: je l'ai gagn!
J'tais l pour que le fort ne tut point le faible, comme dans la
chanson d'Arthur de Bretagne.

Ceux qui connaissaient le pauvre Jean Blanc eussent vu dans ces
paroles entrecoupes le symptme prcurseur de l'un de ses accs.
Lui-mme sentait vaguement l'approche d'une tempte
intellectuelle, car sa joie tomba tout  coup. Il fit halte au
milieu sur le gazon d'un talus.

L'atmosphre tait froide. Une abondante rose descendait du fate
des arbres  demi dpouills de leurs feuilles. Georges restait
sans mouvement: ses membres taient raides et glacs. Une pleur
mortelle couvrait son joli visage.

--Il faut qu'il s'veille! grommelait Jean Blanc en tchant de le
rchauffer sur son sein; il le faut. Sainte Vierge, rveillez-le!

Ce disant, il se dpouillait de son justaucorps de peau de mouton,
et s'en servait pour envelopper le corps transi de l'enfant. Sa
poitrine haletait, ses yeux devenaient hagards. Il luttait contre
l'accs qui envahissait ses chancelantes facults.

Par un dernier clair d'intelligence, il ta de sa poitrine une
mdaille de cuivre qui portait l'image de Notre-Dame de Mi-Fort.
Il la passa d'une main frmissante au cou de l'enfant toujours
inanim.

--Sainte Vierge, cria-t-il dans sa foi dsole, moi, je ne peux
plus! Il a maintenant votre sainte mdaille: il est  vous,
rveillez-le! Si vous l'veillez, bonne Mre de Dieu, je fais
voeu...

Un irrsistible rire interrompit cette ardente invocation.
Aussitt aprs il tomba en convulsion, puis, emport par sa fivre
folle, il se jeta, tte baisse, gambadant, au plus pais du
fourr.

L'enfant, vanoui, resta  la garde de Notre-Dame.

L'accs de Jean Blanc fut long, parce que l'motion qui l'avait
provoqu avait t puissante; pendant plus d'une heure, il courut
les taillis en rptant son trange refrain:

--Je suis le mouton blanc..., le mouton!

Au bout de ce temps, sa fivre se calma, il sentit revenir ses
ides, et le souvenir de Georges emplit tout  coup son coeur.

Il s'lana, passant par-dessus tout obstacle, et, retrouvant sa
route par instinct, en quelques minutes il atteignit l'alle o il
avait laiss l'enfant.

Son coeur battit de joie, car un rayon de lune, glissant au
travers des branches, clairait un objet blanc sur le talus.

--Georges! cria-t-il.

Georges ne rpondit point.

Jean Blanc franchit en deux bonds la distance qui le sparait du
talus et tomba sur ses genoux.

--Georges! dit-il encore.

Et comme l'objet blanc restait immobile, Jean le toucha. C'tait
son justaucorps de peau.

L'enfant avait disparu.



X
La veille

Vingt ans de plus psent un poids bien lourd sur la tte d'un
homme; mais, pour l'ensemble des choses cres, mis  part l'homme
lui-mme, c'est--dire pour la portion la plus grande, la plus
durable, la plus vivante de la nature, vingt ans passent comme un
souffle de brise, qui effleure et n'entame point.

Vingt ans couls ont rendu mconnaissables les personnages de
notre rcit: l'enfant s'est fait homme, l'homme est devenu
vieillard, le vieillard a cess de vivre.

Mais le beau chteau de La Tremlays s'lve toujours, droit et
robuste au bout de son avenue de grands chnes. Si quelques arbres
sont morts dans la fort, d'autres jaillissent du sol et
s'lancent, pleins de sve, vers le beau soleil qui chauffe la
vote de feuillage. La Fosse-aux-Loups a gard ses sombres
ombrages et le chne creux soutient vaillamment le pesant fardeau
de ses branches colossales. Les deux moulins chancellent et
menacent ruine comme autrefois, et c'est  peine si l'on aperoit
que la pauvre loge de Mathieu Blanc s'est affaisse au ras du sol,
tant le dtail est mince et peu digne d'attention.

Quant  l'tang de La Tremlays, ce sont toujours les mmes eaux
dormantes et la mme moisson de roseaux sous lesquels blanchissent
dans la vase les ossements de Loup, le fidle chien de Nicolas
Treml.

Nous sommes  l'automne de l'anne 1740, et il y a veille dans
les cuisines de M. Herv de Vaunoy de La Tremlays, seigneur de
Bouxis-en-Fort.

La cuisine est une grande pice carre, perce de quatre fentres
hautes. Une porte de chne, garnie de fer, ouvre ses deux battants
vis--vis de la vaste chemine dont le manteau, en forme de
toiture, peut abriter une compagnie raisonnablement nombreuse.
Cinq ou six bches broient dans l'tre et mlent leur rouge
lumire  la lueur crpitante de deux rsines.

Sur la table massive qui occupe le milieu de la pice, une range
de _pichets_ (cruches), mthodiquement aligns, exhalent une bonne
odeur de cidre dur. Des pommes de terre rtissent sous les
cendres, et une demi-douzaine de quartiers de lard montrent, des
deux cts de la crmaillre, leur couenne recouverte de suie.

Nous faisons grce au lecteur des fourneaux, casseroles, cuillers
 pots, marmites, cumoires, etc.

Il y a une quinzaine de personnes assises sous le manteau de la
chemine. La plupart sont serviteurs ou servantes de Vaunoy; deux
ou trois sont trangres et reoivent l'hospitalit.

Pour ne point faire dfaut  la galanterie franaise, nous
parlerons d'abord des femmes.

Sur cette escabelle  trois pieds et si prs du feu que la pointe
de ses sabots se charbonne, est assise la dame Goton Rehou, femme
de charge de La Tremlays. Elle fut, si l'on en croit la chronique
de la fort, une joyeuse commre; mais cela date de quarante ans,
et,  l'heure qu'il est, elle fume une pipe courte noircie par un
long usage, avec toute la gravit qui convient  une personne de
son importance.

Auprs d'elle, et s'loignant graduellement du foyer, sigent les
servantes du chteau: la fille de basse-cour, la pigeonnire, la
trayeuse de vaches, et mme la femme de chambre de Mlle Alix de
Vaunoy. Cette dernire droge sans nul doute en semblable
compagnie, mais il faut tuer le temps.

De l'autre ct de la chemine, sont rangs les garons.

C'est d'abord Andr, le garde; Simonnet, le matre du pressoir;
Corentin, l'homme de la charrue, et beaucoup d'autres encore dont
l'numration serait longue et superflue.

Dans l'tre mme, et juste en face de la dame Goton Rehou, est
assis un homme de la fort; hte de La Tremlays pour quelques
heures. Cet homme mrite une description particulire.

Il est charbonnier, cela se voit. Une couche paisse de noir
couvre son visage et s'claircit seulement quelque peu aux angles
saillants de la face, comme il arrive aux masques de bronze. Ses
yeux, dont la paupire est enflamme, semblent craindre l'clat
ardent du foyer et s'abritent derrire sa main noircie; du reste,
vtu comme les gens de la fort: bonnet de laine mle, veste
longue en forme de paletot chancr, culottes courtes, bas bleus
et souliers  boucle de fer.

Il est de taille problmatique. Assis, il semble petit, mais
lorsqu'il se lve pour saisir un pichet et boire  mme, ses
longues jambes l'exhaussent tout  coup. Dans l'attitude de son
corps, il y a plus de souplesse que de force. Quant  son ge, nul
ne saurait le dire. Depuis quinze ans, le charbonnier Pelo Rouan
court la fort. Tel on l'a vu la premire fois, tel on le voit
encore.

Nos personnages ainsi poss, nous couterons leur conversation,
car nous sommes fort dpayss dans ce chteau o nous n'avons pas
mis le pied depuis vingt ans.

Rene, la fille de chambre de Mlle Alix de Vaunoy, cause avec Yvon,
le valet des chiens, lequel raccommode son fouet et tresse une
_soutisse_ (mche), que Mirault, Gerfault, Renault, etc.,
sentiront plus d'une fois sur leurs flancs savamment amaigris.
Andr, le garde, frotte d'huile le ressort de son fusil  pierre.
Corentin taille un battoir pour Anne, la surintendante des vaches;
l'entretien n'a rien encore de gnral.

Mais six heures ont sonn  la cloche fle du beffroi. Le vieux
Simonnet, matre du pressoir, a rcit dvotement les versets de
l'anglus. Un silence de quelques minutes s'est fait, pendant
lequel tout le monde a pri.

Quand ce silence eut dur suffisamment  son gr, dame Goton fit
un signe de croix final et secoua les cendres de sa pipe avec
prcaution.

--Les jours s'en vont petissant! dit-elle.

Chacun reconnut implicitement la justesse infinie de cette
observation.

--Vienne la fin du mois, poursuivit la vieille femme de charge,
et nous aurons la rsine allume pour dire l'anglus le matin et
le soir.

--a, c'est la vrit! appuya Simonnet.

Et tous rptrent avec conviction:

--Les jours s'en vont petissant, c'est la vrit!

Dame Goton savoura un instant l'approbation gnrale.

--Matre Simonnet, reprit-elle ensuite, si c'est un effet de
votre complaisance, passez-moi le pichet; ma pauvre langue brle.

Au lieu d'un pichet, on en passa dix, et tout le monde s'abreuva
copieusement.

--Fameux et droit en got! s'cria la vieille femme en promenant
voluptueusement sa langue sur ses lvres aprs avoir bu; tout ce
qu'on peut demander, c'est que le cidre de l'automne qui vient
vaille celui de l'autre anne, pas vrai?

C'tait l encore une de ces propositions dont le succs n'est
point douteux. Tout le monde rpondit affirmativement, et le
matre du pressoir but un second coup pour prouver la sincrit de
son opinion.

--Quant  ce qui est de l'an prochain, dit-il, on ne sait pas ce
qu'on ne sait pas. Il cherra bien du bois mort dans la fort d'ici
l'autre automne; d'ici l'autre automne, bien de l'eau passera sous
le pont de Noyal, et notre monsieur dit que le temps qui court est
un temps de pril.

Rene cessa de causer avec Yvon et releva la tte avec inquitude.

--Est-ce qu'on craint une attaque des Loups? murmura-t-elle.

 cette question, on et pu voir le charbonnier fermer  demi les
yeux et jeter  la ronde un fugitif regard.

--Les Loups! rpta Simon net en frappant son poing sur la table.
Si j'tais seulement dans la peau de M. le lieutenant du roi, on
ne les craindrait pas longtemps, les maudits brigands! Dire qu'ils
ont brl mon beau pressoir de Bouxis-en-Fort!

--Vol mes vaches! ajouta la trayeuse.

--Dvast mon chenil! dit Yvon.

--Braconn plus de gibier que n'en chasse en trois ans notre
monsieur! s'exclama le garde.

--Tu mes poules!

--Foul mes gurets!

--Bris mes espaliers! crirent en choeur les divers
fonctionnaires de La Tremlays.

La dame Goton bourrait gravement sa pipe et ne disait rien, Pelo
Rouan, le charbonnier, semblait dormir, adoss contre la paroi de
la chemine.

--Oh! les maudits brigands! reprit le choeur au milieu duquel on
distinguait la voix flte et suraigu de la fille de chambre.

Goton alluma sa pipe et lana trois redoutables bouffes.

--Il y a vingt ans, murmura-t-elle, le matre de La Tremlays
s'appelait M. Nicolas. Ceux que vous nommez les Loups taient des
agneaux alors. C'est la misre qui a aiguis leurs dents.

Un murmure dsapprobateur suivit ces paroles.

--Les Treml taient de bons matres, dit Simonnet avec le mme
embarras qu'aurait un vieux courtisan parlant d'un roi dchu au
sein d'une cour nouvelle, on ne peut pas dire le contraire; mais
les Loups sont des bandits, et il n'y a que vous, dame Goton, pour
prendre leur dfense.

Un imperceptible sourire plissa les lvres de Pelo Rouan. La
vieille releva sa tte chenue avec dignit.

--Matre Simonnet, rpondit-elle, je ne dfends point les Loups,
qui savent bien se dfendre eux-mmes. Je dis que ce sont des
Bretons, voil tout, et que certaines gens sont plus vaillants au
coin du feu que sous le couvert!

Le sourire du charbonnier se renfora et les serviteurs du chteau
restrent penauds sous cette accusation de couardise faite ainsi 
brle-pourpoint.

--Patience! Patience! dit enfin Simonnet. Il doit nous arriver de
Paris un brave officier du roi pour prendre le commandement des
sergents de Rennes et protger le passage des deniers de l'impt 
travers la fort. Ces Loups damns ont tu le dernier capitaine.

--Gare au nouveau! interrompit dame Goton.

--On dirait que vous souhaitez un malheur! s'cria aigrement
Rene la fille de chambre.

--Ma mie, rpondit Goton avec autorit, je suis vieille et je
regrette l'ancien temps o nos dames ne prenaient point pour
chambrires des mijaures de Normandie. Laissez les Bretons
rpondre aux Bretons!

Rene devint rouge et ne parla plus. La conversation allait mourir
ou changer d'objet, lorsque Pelo Rouan, qui avait sans doute des
raisons pour cela frotta ses yeux comme un homme qui s'veille et
dit:

--Ai-je rv, matre Simonnet? n'avez-vous point dit que nous
allons avoir un nouveau capitaine pour mettre  la raison les
Loups que le ciel confond?

--J'ai dit cela mon homme, et c'est la vrit. Tant que les Loups
n'ont fait que piller M. de Vaunoy, la cour de Paris n'y a point
vu de mal, mais les hardis brigands sont alls, comme chacun sait,
jusqu' Rennes, attaquer en plein jour l'htel de M. l'intendant.
Ils interceptent l'impt.

--Quel dommage! interrompit l'incorrigible Goton qui renfora son
sarcastique sourire. Voler le roi!

--Ce sont de fiers gueux! dit Pelo Rouan avec simplicit; mais
savez-vous quand arrive cet officier du roi dont vous parlez,
matre Simonnet?

--On l'attend mon homme.

Pelo Rouan se leva, prit son pichet qu'il porta  ses lvres et
dit avec une bonhomie o la vieille Goton crut dcouvrir une
pointe de raillerie:

-- la sant du nouveau capitaine!

-- sa sant! rpondirent les serviteurs de La Tremlays.



XI
Fleur-des-Gents

Pelo Rouan, avant de poser son pichet sur la table, ajouta, comme
complment de son toast:

--Et  la confusion du Loup Blanc et de ses louveteaux.

-- la bonne heure! dit la vieille Goton lorsque chacun eut
applaudi  ce souhait charitable; Pelo Rouan est un pauvre homme
de la fort. Il y a pour lui courage  maudire tout haut le Loup
Blanc, qui est fort et puissant, et dont mille bras excutent les
ordres car tout  l'heure il va prendre son bton de houx et
affronter la nuit qui est le domaine des Loups:  la bonne heure!
Je ne veux point de mal  Pelo Rouan.

--Merci, dame! pronona lentement le charbonnier; moi, je vous
veux du bien.

C'tait un homme trange que ce Pelo Rouan. Pendant qu'il parlait
ainsi, son regard fixe couvait Goton, et la ligne rouge de ses
paupires clignotait  la lumire du feu.

Il y avait dans ce regard une gratitude plus grande que ne le
mritait  coup sr l'observation de la vieille femme de charge.

Du reste, et nous devons le dire tout d'abord, la plupart des
actions de cet homme taient difficiles  expliquer. On croyait
deviner chez lui parfois une marche lente et systmatique vers un
but mystrieux, mais on ne tardait pas  perdre sa trace, et
l'espionnage le plus fin comme le plus obstin et t drout par
sa conduite.

Nul ne songeait d'ailleurs  l'espionner.  quoi bon l'et-on
fait? Ses frquentes visites  la maison de M. de Vaunoy, ennemi
personnel et acharn des Loups, loignaient toute ide de
connivence avec ces derniers, et cette connivence seule aurait pu
donner quelque force  un homme si bas plac dans l'chelle
sociale.

Il y avait quinze ou seize ans que Pelo (Pierre) Rouan tait venu
s'tablir dans la fort de Rennes. Il avait amen avec lui une
petite fille au berceau qu'il appelait Marie. Solitaire d'habitude
et paraissant fuir la socit de ses pareils, il s'tait bti une
loge  l'endroit le plus dsert de la fort, avait creus un four
souterrain et faisait depuis lors ce qu'il fallait de charbon pour
soutenir son existence et celle de sa fille.

Marie avait pris la taille d'une femme. En grandissant, elle tait
devenue bien belle, mais elle l'ignorait. Beaucoup prtendront que
ces derniers mots renferment une impossibilit flagrante: nous
soutenons nanmoins notre dire.

Marie, enfant de la solitude, n'avait de hardiesse que contre le
danger. La vue de l'homme la troublait et l'effrayait. Lorsque la
trompe de chasse criait dans les alles, Marie faisait comme les
biches; elle se cachait dans les buissons.

Jamais elle ne mettait de bouquets dans un panier verni pour les
porter au chteau, avec des pommes, des oeufs et de la crme,
comme cela se pratique de nos jours au thtre de l'Opra-Comique.
Elle ne dansait ni _sur la fougre_ ni mme _sous la coudrette_;
en un mot, ce n'tait en aucune faon une rosire de
Mme de Genlis, se mirant dans le cristal des fontaines, ni une
ingnue de M. Marmontel, raisonnant l'tre suprme, la nature et
le reste. Ces braves potes n'ont jamais vu la campagne qu'
Courbevoie!

C'tait une fille de la fort, simple et pure, demi-sauvage, mais
portant en elle le germe de tout ce qui est noble, gracieux,
potique et bon.

Elle aimait  prier Dieu, car une foi profonde remplissait cette
me anglique qui ne souponnait pas le mal.

L'expression gnrale de son visage tait un mlange d'exquise
gentillesse et de sensibilit exalte. Elle avait de grands yeux
bleus pensifs et doux, dont le sourire chauffait l'me comme un
rayon de soleil. Sa joue ple l'encadrait d'un double flot de
boucles dores, qui ondoyaient  chaque mouvement de sa tte et se
jouaient sur ses paules modestement couvertes. La nuance de cette
chevelure et embarrass un peintre, parce que les couleurs dont
peut disposer l'art humain sont parfois impuissantes. Cette
nuance, dans un tableau, semblerait terne; ses candides reflets
affadiraient le regard; elle ne repousserait point assez la teinte
de la peau.

Mais cela prouve seulement que l'homme n'a su drober que la
moiti de la palette cleste. Chez Marie, c'tait un charme de
plus: ses traits fins, mais hardiment models, apparaissaient
suaves et comme voils sous cette indcise aurole. Cela faisait
l'effet de ce nuage mystique, aux rayons navement adoucis, que
les peintres du Moyen ge donnaient pour ornement au front divin
de la Mre de Dieu.

Marie tait sauvage comme son pre. Lorsqu'elle ne restait point
dans la loge, occupe  tresser des paniers de chvrefeuille que
Pelo Rouan vendait aux foires de Saint-Aubin-du-Cormier, Marie
errait, seule et rveuse, dans les sentiers perdus de la fort.

Souvent le voyageur s'arrtait pour couter une voix pure, et
semblable  la voix des anges, qui chantait la complainte d'Arthur
de Bretagne, dont nous avons parl dans la premire partie de ce
rcit. Ceux qui se souvenaient du pauvre Jean Blanc songeaient 
lui en entendant son refrain favori; la plupart savouraient la
musique sans voquer la mmoire de l'albinos, car bien d'autres
que lui rptaient ce refrain qui berce les enfants dans toutes
les loges du pays de Rennes.

Du reste, on entendait toujours Marie comme on coute le
rossignol, sans la voir. Ds qu'elle apercevait un tranger, son
instinct de timidit farouche la portait  fuir. On voyait le
taillis s'agiter comme au passage d'un faon, puis plus rien. Marie
tait alerte et vive. On et couru longtemps pour l'atteindre.

Quelques-uns cependant l'avaient vue et le bruit de sa beaut sans
rivale s'tait rpandu dans le pays. On fut du temps avant de
savoir son nom, car Pelo Rouan ne souffrait gure de questions,
surtout lorsqu'il s'agissait de sa fille, et Marie devenait muette
ds qu'un homme lui adressait la parole.  cause de cette
ignorance, et par un reste de cette chevaleresque posie qui a
fleuri si longtemps sur la terre de Bretagne, on choisissait pour
dsigner Marie les noms des plus charmantes fleurs.

Les jeunes gens de la fort parlaient d'elle d'autant plus souvent
que son existence tait plus mystrieuse.  la longue, la coutume
effeuilla cette guirlande de jolis sobriquets. Un seul resta, qui
faisait allusion  la couleur des cheveux de Marie:

On l'appela _Fleur-des-Gents_.

Pelo Rouan laissait  sa fille une libert entire, dont celle-ci
usait tout naturellement et comme on respire sans savoir qu'il en
pt tre autrement. D'ailleurs, le charbonnier, quand mme il
l'aurait voulu, n'aurait point pu surveiller fort attentivement la
jeune fille, car il faisait de longues et frquentes absences.

Le motif de ces absences tait un secret, mme pour Marie.

Parfois, durant des semaines, le four de Pelo Rouan restait froid,
mais quand il revenait, il travaillait le double et rparait le
temps perdu.

Personne n'tait admis dans la loge. On venait chercher Pelo Rouan
de temps en temps la nuit. Dans ces circonstances, ceux qui
avaient besoin du charbonnier pour des causes que nous ne saurions
dire, frappaient  la porte d'une certaine faon.

Pelo sortait alors; Marie, habitue  ce mange, ne prenait pas
garde.

Un jour, pourtant, un tranger avait franchi le seuil de la loge
inhospitalire: il soutenait les pas de Fleur-des-Gents bien
chancelante et bien effraye, parce que des soudards de France qui
venaient de Paris et allaient  Rennes l'avaient poursuivie dans
les futaies. Son compagnon tait un loyal jeune homme au visage
doux et bon. Il l'avait protge. Sa premire pense fut de
remercier Dieu du plus profond de son coeur, en mme temps qu'elle
lui adressait une fervente prire pour son sauveur.

Depuis ce jour, quand Fleur-des-Gents rencontrait l'tranger,
elle allait  lui sans frayeur et ils changeaient quelques mots
purs et nafs comme l'entretien de deux enfants.

Puis l'tranger partit, laissant son souvenir dans le coeur de
Marie. Les gens de la fort la rencontrrent de nouveau dans les
taillis. Elle allait lentement, la tte penche, et chantait bien
mlancoliquement la complainte d'Arthur de Bretagne.

Pelo Rouan ne l'interrogeait point parce qu'il connaissait la
cause de sa tristesse.

Cependant la veille continuait dans la cuisine du chteau de La
Tremlays. Aprs avoir port la sant qui ouvre ce chapitre, Pelo
prit son bton de houx, comme l'avait annonc la vieille femme de
charge; mais au lieu de partir, il secoua lentement sa pipe et se
planta, le dos au feu, en face de matre Simonnet.

--Et sait-on son nom? dit-il en jouant l'indiffrence.

--Le nom de qui?

--Du nouveau capitaine.

--Notre monsieur le sait peut-tre, rpondit Simonnet.

--Au fait, ce doit tre un bon serviteur du roi, c'est le
principal. Il logera au chteau?

--Ou chez l'intendant royal.

Pelo Rouan sembla hsiter au moment de faire une nouvelle
question.

--C'est juste, dit-il enfin, c'est  qui recevra ce brave
officier et les bons soldats de la marchausse.

 ces mots, il se dirigea vers la porte. En passant auprs d'Yvon,
il lui serra furtivement la main et adressa  Corentin un regard
d'intelligence.

--Bonsoir, matre Simonnet et toute la maisonne! dit-il.

Comme il mettait la main sur le loquet, un fort coup de marteau
retentit frapp  la porte extrieure. Pelo resta.

Quelques minutes aprs, deux hommes, envelopps de manteaux,
furent introduits. Les larges bords de leurs feutres cachaient
presque entirement leurs visages. Cependant,  un mouvement que
fit l'un d'eux, la lumire du foyer vint clairer partiellement
ses traits.

Pelo Rouan recula  son aspect, et, au lieu de sortir, il se
glissa prestement dans une embrasure.



XII
Dans la fort

Les nouveaux venus taient tous deux de haute taille et
d'apparence robuste. Celui dont Pelo Rouan avait aperu la figure
tait dans toute la force de la jeunesse, beau visage et
merveilleusement tourn. L'autre avait sous son feutre une
chevelure grise, et plus de soixante ans sur les paules.

--Qui que vous soyez, dit Simonnet employant la digne formule
armoricaine, vous tes les bienvenus. Que demandez-vous?

Le plus jeune des deux trangers rejeta son manteau sur le coude
et montra l'uniforme de capitaine des soldats de la marchausse.

--Je veux parler  M. Herv de Vaunoy, rpondit-il.

--Le nouveau capitaine! chuchotrent les serviteurs de La
Tremlays.

Rene, la servante normande de Mlle Alix, arrangea aussitt les
plis de sa robe; les autres femmes, moins bien apprises, se
bornrent  rougir immodrment.

Quant  Pelo Rouan, il gagna la porte sans bruit, aprs avoir
chang un second regard d'intelligence avec Yvon et Corentin.

--Ah! c'est lui qui est le nouveau capitaine? murmura-t-il
lentement d'un air pensif.

Puis il s'enfona dans les sentiers de la fort.

Matre Simonnet prit un maintien grave et solennel, pour remplir
convenablement son office d'introducteur aux lieu et place de
matre Alain, le majordome, qui se faisait vieux et dormait
d'ordinaire  cette heure, ivre d'eau-de-vie.

Il mit le bonnet  la main et prcda les nouveaux venus dans le
salon de rception o se tenaient Herv de Vaunoy et sa famille.

Pendant qu'il traverse le vestibule et la grande salle, nous
rtrograderons de quelques heures et nous prendrons nos deux
trangers au moment o ils quittent la bonne ville de Vitr pour
entrer dans la fort. Outre que c'est un moyen fort simple de
faire leur connaissance, nous assisterons ainsi avec eux 
quelques petits incidents qu'il nous importe de ne point passer
sous silence.

Comme le lecteur a pu le conjecturer, le vieillard  barbe grise
remplissait auprs du jeune capitaine l'office du valet. C'tait
un homme  visage honnte et austre; sa taille lgrement vote
annonait seule la fatigue ou la souffrance, car son beau front
restait sans rides et son regard serein exprimait la tranquillit
d'me la plus parfaite.

Quant au capitaine, il y avait sous sa fine moustache noire
retrousse un sourire insouciant et fin; dans ses yeux, une
hardiesse indomptable, une gaiet franche et comme un reflet de
cordiale loyaut. On et trouv difficilement une taille plus
lgante que la sienne, une pose plus gaillarde sur son cheval
isabelle, et une plus gracieuse faon de porter son belliqueux
uniforme. Il avait de vingt-cinq  vingt-sept ans.

Le valet s'appelait Jude Leker; le matre avait nom Didier tout
court.

Le bon cuyer de Nicolas Treml n'avait point chang beaucoup au
long de ces vingt annes. La souffrance avait gliss sur son coeur
comme le temps sur la dure peau de son visage. Il se tenait encore
ferme sur son cheval, et il n'et point fait bon recevoir un coup
de la rapire plus moderne qui avait remplac sa longue pe 
garde de fer.

Il pouvait tre deux heures aprs midi quand Didier et Jude
dpassrent les premiers arbres de la fort. Le ple soleil
d'automne se jouait dans le feuillage jaunissant, et le sabot des
chevaux s'enfonait  chaque pas dans la molle litire que
novembre tend au pied des arbres. Jude semblait respirer avec
dlices une atmosphre connue; il saluait chaque vieux tronc d'un
regard ami et presque filial. Il y avait vingt ans que Jude
n'avait vu la fort de Rennes.

Tout en marchant, le matre et le serviteur poursuivaient une
conversation commence.

--C'tait, ma foi! un vaillant vieillard que ce M. Nicolas!
s'cria Didier interrompant un long rcit que lui faisait Jude;
j'aime son gant de buffle qui pesait une livre, et j'aurais voulu
voir la pauvre mine que dut faire M. le Rgent.

--Le Rgent nous mit  la Bastille! rpondit Jude avec un soupir.

--C'tait, en conscience, le moins qu'il pt faire, mon garon!

--Nicolas Treml, que Dieu sauve son me! tait dj bien vieux,
et puis il pensait sans cesse  l'enfant.

--Quel enfant? interrompit Didier.

--Georges Treml, qui doit tre,  l'heure qu'il est, un hardi
soldat, s'il a gard dans ses veines une goutte du bon sang de ses
pres.

L'histoire languissait. Didier billa. Jude poursuivit:

--Il pensait donc  l'enfant qui tait au pays sans protecteur et
sans appui. Vieillesse et chagrin, c'est trop  la fois, mon jeune
monsieur et pourtant Nicolas Treml mit longtemps  mourir! Il
descendit en terre, voici trois ans passs, et me lgua le petit
M. Georges.

--Et qu'est devenu ce Georges?

--Dieu le sait! Moi, je fus mis en libert deux ans aprs la mort
de mon matre. Je n'avais point d'argent, et si la Providence ne
m'et pas envoy sur votre chemin au moment o vous cherchiez un
valet pour le voyage, je ne sais comment j'aurais regagn la
Bretagne. Ma chre, ma noble Bretagne! rpta Jude avec des larmes
de joie dans les yeux.

Didier s'arrta et lui tendit la main.

--Tu es un honnte coeur, mon garon, dit-il; je t'aime pour ton
attachement au souvenir de ton vieux matre, et pour l'amour que
tu as gard  ton pays. Si tu veux, tu ne me quitteras plus.

Jude toucha respectueusement la main que lui offrait le capitaine.

--Je le voudrais, murmura-t-il en secouant la tte, sur ma
parole, je le voudrais, car il y a en vous quelque chose qui
rappelle la franche loyaut de Treml. Mais je suis  l'enfant et
je suis breton: ne m'avez-vous point dit que vous venez pour
anantir les derniers restes de la rsistance bretonne?

--Si fait! quelques centaines de fous furieux. Quand la rbellion
se sent faible, vois-tu, elle tourne au brigandage: je viens pour
punir des bandits.

Jude rprima un geste de colre.

--De mon temps, murmura-t-il, messieurs de la Frrie bretonne ne
mritaient point ce nom.

--C'est vrai: ceux dont tu parles n'taient que des maniaques
entts; mais les _Frres bretons_ sont devenus les _Loups_.

--Les Loups? rpta Jude sans comprendre.

--Ils ont eux-mmes choisi ce sauvage sobriquet. Ce n'est pas la
Bretagne, ce sont les Loups que je viens combattre de par l'ordre
du roi.

Jude ne fut probablement point persuad par cette subtile
distinction car il se borna  rpondre:

--Je ne sais pas ce que font les Loups, mais ils sont bretons, et
vous tes franais!

--N'en parlons plus! s'cria gaiement le capitaine. Quant  la
question de savoir si je suis franais ou non, c'est plus que je
ne puis dire. Bois un coup, mon garon!

Il tendit sa gourde de voyage  Jude qui, cette fois, n'eut aucune
objection  soulever.

--Et maintenant, reprit le capitaine, orientons-nous: voici un
sentier qui doit mener  Saint-Aubin-du-Cormier.

--C'est ma route, rpondit Jude, et nous allons nous sparer...,
car vous allez  Rennes, je pense?

--Je vais au chteau de La Tremlays.

Jude devint pensif.

--Vous tes dj venu dans le pays, dit-il aprs un silence, car
vous le connaissez aussi bien que moi. Peut-tre n'est-ce pas la
premire fois que vous allez au chteau de La Tremlays?

--Peut-tre, rpta le capitaine qui sembla viter une rponse
plus catgorique.

--Si vous y tes all, continua Jude dont tous les traits
exprimaient une curiosit puissante, vous avez d voir un jeune
homme..., un beau jeune homme: l'hritier de ces nobles domaines,
l'unique rejeton d'une race qui est vieille comme la Bretagne!

--Tu le nommes?

--Georges Treml.

Ce fut au tour du capitaine de s'tonner. Pour la premire fois,
il rapprocha ce nom de Treml de celui du chteau, et il comprit
que le vieux gentilhomme, dont il venait d'entendre la
chevaleresque histoire, tait l'ancien matre de La Tremlays.

--Je n'ai jamais vu ce jeune homme, rpondit-il.



XIII
Le capitaine Didier

Jude demeura un instant comme atterr.

--Mon Dieu! pensait-il, qu'ont-ils fait de notre petit monsieur?

Le capitaine tait devenu rveur. Peut-tre connaissait-il assez
M. de Vaunoy pour qu'un doute s'levt dans son esprit touchant le
sort de l'hritier de Treml.

--Ma tche est trace, reprit Jude; je la remplirai, monsieur,
ajouta-t-il d'une voix que son motion rendait solennelle; je vous
adjure, par votre titre de gentilhomme, de me prter votre aide.

Un triste sourire vint  la lvre du capitaine.

--Gentilhomme! dit-il.

--Par votre mre!... voulut continuer Jude.

--Ma mre! dit encore le capitaine. Allons, mon garon, tu tombes
mal. Que viens-tu me parler de titres et de mre?... Mais je suis
officier du roi, et cela vaut noblesse: tu auras mon aide, pour
l'amour de Dieu.

--Merci! merci! s'cria Jude. En revanche, moi, je suis  vous,
monsieur;  vous de tout coeur et tant qu'il vous plaira.
Maintenant, veuillez vous dtourner quelque peu de votre route;
nous reviendrons ensemble au chteau.

Le capitaine suivit Jude aussitt. Ils marchrent un quart d'heure
le long du chemin qui mne au bourg de Saint-Aubin-du-Cormier,
puis Jude, tournant  gauche, s'enfona dans un pais taillis. Au
bout d'une centaine de pas, Didier arrta son cheval.

--O me mnes-tu? demanda-t-il.

--Au lieu o Nicolas Treml, mon matre, partant pour la cour de
Paris, a enfoui l'espoir et la fortune de sa race.

--Tu as grande confiance en moi?

Jude hsita un instant.

--Je vous confierais ma vie, dit-il enfin, mais le trsor de
Treml n'est point  moi. Vous avez raison: mieux vaut que je sois
seul  garder ce secret.

--Et mieux vaut, ajouta Didier, que je ne m'enfonce point trop
dans ce fourr, au-del duquel est la retraite des Loups. Ils
pourraient me mordre, mon garon. Va, tu me retrouveras ici.

Jude descendit de cheval et s'engagea,  pied, dans l'pais
taillis o nous avons vu autrefois cheminer Nicolas Treml
lorsqu'il portait en poche l'acte sign par son cousin Herv de
Vaunoy.

Rest seul, le jeune capitaine mit aussi pied  terre, s'tendit
sur le gazon et donna son me  la rverie. Ses mditations furent
douces. Officier de fortune et parvenu, son mrite aidant,  un
poste que ses pareils n'atteignaient point avant d'avoir vu
blanchir leur moustache et tomber leurs cheveux, il avait
dsormais devant lui un avenir couleur de rose. Sa mission en
Bretagne n'tait pas sans importance, et il esprait rduire
aisment cette poigne d'hommes intrpides, mais simples et
grossiers, qui s'opposaient encore  la leve de l'impt,
molestaient les sujets soumis au roi et poussaient parfois leur
insolente audace jusqu' mettre la main sur les fonds du
gouvernement.

 part cet intrt politique, son arrive dans le pays de Rennes
avait pour lui un intrt particulier, dont nous ne ferons point
mystre au lecteur. Ce n'tait pas la premire fois que Didier
venait en Bretagne. L'anne prcdente, il avait pass six mois 
Rennes, en qualit de gentilhomme[2] de M. le comte de Toulouse,
gouverneur de la province, lequel l'avait fait entrer depuis dans
les gardes-franaises, d'o il tait sorti avec son grade actuel.

Beau de visage et de tournure, prompt  l'amiti, mais tourdi et
lger, il avait t bien prs, une fois, de choisir la compagne de
sa vie.

Pendant son sjour  Rennes, dans la maison du prince gouverneur,
il avait t de pair  compagnon avec les fils des premires
familles de la province. Il tait de toutes les ftes de messieurs
des tats, et dans ce monde des gens du roi, sa position lui
attirait une faveur  laquelle ne nuisait point sa bonne mine.

 cette poque, la reine des salons dans la capitale bretonne
tait Mlle Alix de Vaunoy de La Tremlays, noble crature dont le
charmant visage tait moins parfait que l'esprit, et dont l'esprit
ne valait point encore le coeur. Didier l'avait vue au palais mme
du prince gouverneur qui, pendant son sjour dans la province,
tenait une vritable cour. Il s'tait senti attir vers elle.

Alix, de son ct, n'avait point dissimul le plaisir que lui
causait cette recherche. Le monde avait remarqu leur naissante et
mutuelle sympathie.

M. de Vaunoy seul semblait ne s'en point apercevoir ou y prter
volontairement les mains, ce qui surprenait fort chacun.

On savait, en effet, que Vaunoy avait pour l'tablissement de sa
fille unique des prtentions fort leves, et qui ne s'attaquaient
 rien moins qu' M. de Bchameil, marquis de Nointel, intendant
royal de l'impt et l'un des plus opulents financiers qui fussent
alors en Europe.

Nonobstant cela, Vaunoy, qui avait d'abord regard le jeune
officier de fortune avec un ddain tout particulier, l'attira
bientt chez lui et lui fit fte tout autant qu'aux hritiers des
plus puissantes maisons.

Si ce n'et point t l une circonstance positivement
insignifiante pour le public, on aurait pu remarquer que ce
changement avait concid avec l'acquisition que fit Vaunoy d'un
certain Lapierre, valet du prince gouverneur.

Mais il n'tait point probable, en vrit, que cette rvolution
d'antichambre et pu influer en rien sur la conduite ultrieure du
riche matre de La Tremlays.

Quoi qu'il en soit, un soir que Didier sortait de l'htel de
Vaunoy, le coeur tout plein d'esprance, il fut attaqu dans la
rue par trois estafiers qui le poussrent rudement. Il n'avait que
son pe de bal, mais il s'en servit comme il faut; les trois
estafiers en furent pour leurs peines et les horions qu'ils
reurent.

Didier, bless, rentra au palais du gouvernement; l'affaire n'eut
point de suite, parce que le comte de Toulouse quitta Rennes
quelques jours aprs.

Mais ce n'tait pas l le seul souvenir du capitaine Didier. Il en
avait un autre beaucoup plus humble, qui restait plus avant peut-tre
dans son coeur. C'tait une blonde fille de la fort dont nous
avons dj prononc le nom.

En ce moment encore, couch sur l'herbe et berc par ses
mditations, il ne songeait point  Mlle de Vaunoy, et c'tait la
pure et gracieuse image de Fleur-des-Gents qui souriait au fond
de sa pense.

Il rvait, et ne s'en rendait point compte,  cette douce et
chaste tendresse qui avait embelli quelques jours de sa vie quand
il tait encore presque adolescent. Les Loups, l'impt, la
bataille prochaine, rien de tout cela pour lui n'existait en ce
moment. Les arbres de la vieille fort lui parlaient de sa vision
d'autrefois.

--Si elle venait! murmura-t-il en glissant son regard dans les
sombres profondeurs des taillis.

Ce qui pouvait lui venir le plus probablement, c'tait la balle de
quelque Loup, car il avait jet sous lui son manteau, et les
broderies de son uniforme brillaient maintenant sans voile.

Mais il y a un Dieu pour les capitaines qui rvent. Une voix douce
et lointaine encore sembla rpondre  son aspiration. Il tendit
l'oreille. La voix approchait. Elle chantait la complainte
d'Arthur de Bretagne.

Didier coutait avec dlices cette voix et cette mlodie connues.
 mesure que la voix approchait, les paroles devenaient plus
distinctes. Fleur-des-Gents chantait ce passage de la complainte
populaire o Constance de Bretagne commence  dsesprer de revoir
son malheureux fils. Nous traduisons le patois des paysans
d'Ille-et-Vilaine.

Marie disait:

_Elle attendait, car pauvre mre
Longtemps espre,
Elle attendait, le coeur marri,
Son fils chri.
Elle mettait son me entire
Dans sa prire
Et disait: Rends-moi mon enfant!
Dieu tout-puissant!_

Marie n'tait plus qu' quelques pas de Didier, mais ils ne se
voyaient point encore, tant le taillis tait pais. Le capitaine
retenait son souffle.

Marie poursuivit, rptant, suivant l'usage, les deux derniers
vers en guise de refrain:

_Et disait: Rends-moi mon enfant!
Dieu tout-puissant!
Arthur! Arthur! Hlas! absence
Brise esprance
Le faible est au pouvoir du fort
Jusqu' la mort!_

Le caractre de ce chant est une mlancolie tendre et si profonde
que le mntrier qui le dit  un rustique auditoire est certain
d'avance d'un succs de larmes. Il semblait que la pauvre Marie
rapportt  elle-mme le sens des deux derniers vers, car le chant
tomba de ses lvres comme un harmonieux gmissement.

--Fleur-des-Gents! murmura Didier.

Elle entendit et pera d'un bond le fourr.

Lorsqu'elle aperut enfin le capitaine, ses genoux flchirent;
elle s'affaissa sur elle-mme en levant ses grands yeux au ciel,
et son coeur s'lana vers Dieu.

Cette me candide et virginale ignorait les artifices du mensonge;
elle lui raconta ses craintes et ses esprances et combien elle
avait pri pour son retour; ainsi se prolongea longtemps, avec
tout le charme et la navet de l'innocence, cet entretien
touchant qui devait avoir une influence dcisive sur leur
destine.



XIV
O le Loup Blanc montre le bout de son museau

Pendant cela, Jude Leker essayait de trouver son chemin dans le
taillis. Il eut d'abord grand'peine  s'orienter, car nul sentier
ne traversait l'paisseur du fourr; mais au bout d'une centaine
de pas, il vit avec surprise qu'une multitude de petites routes se
croisaient en tous sens et semblaient nanmoins converger vers un
centre commun.

Il suivit un de ces sentiers, et arriva bientt au bord de ce
sauvage ravin que nous connaissons dj sous le nom de la
_Fosse-aux-Loups_.

 part ces routes qui n'existaient point autrefois et qui
annonaient trs positivement le voisinage d'un lieu de runion o
de nombreux habitus se rendaient de diffrents cts, rien
n'tait chang dans le sombre aspect du paysage. Le mme silence
rgnait autour de la mme solitude.

Jude descendit les bords du ravin en se retenant aux branches et
atteignit le fond o s'levait le chne creux. La physionomie du
bon cuyer tait triste et grave. Il songeait sans doute que la
dernire fois qu'il avait visit ce lieu, c'tait en compagnie de
son matre dfunt.

Il songeait aussi que le creux du chne pouvait avoir t
dpositaire infidle. Or la fortune de Treml avait t mise tout
entire entre ces noueuses racines qui dchiraient le sol.

Avant de pntrer dans l'intrieur de l'arbre, Jude examina les
alentours avec soin; il fouilla du regard chaque buisson, chaque
touffe de bruyre, et dut se convaincre qu'il tait bien seul.

Cet examen lui fit dcouvrir, derrire l'une des tours en ruine,
un petit monceau de dcombres,  la place o s'levait jadis la
cabane de Mathieu Blanc.

--C'taient de bons serviteurs de Treml, murmura-t-il en se
dcouvrant, que Dieu ait leur me!

Dans l'intrieur de l'arbre, il trouva quelques dbris de cercles,
et presque tous les ustensiles de Jean Blanc, mais rouills et
dans un tat qui ne permettait point de croire qu'on s'en ft
servi depuis peu.

Jude prit une pioche et se mit aussitt en besogne.

Pendant qu'il travaillait, un imperceptible mouvement se fit dans
les buissons et deux ttes d'hommes, masqus  l'aide d'un carr
de peau de loup, se montrrent.

Une troisime tte, masque de blanc, sortit au mme instant d'une
haute touffe d'ajoncs qui touchait presque le chne o travaillait
Jude.

Les trois hommes, porteurs de ce dguisement trange, changrent
rapidement un signe d'intelligence.

Le signe du masque blanc fut un ordre, sans doute, car les deux
autres rentrrent immdiatement dans leurs cachettes.

Le masque blanc se coucha sans bruit  plat ventre et se mit 
ramper vers l'arbre. Il franchit lentement la distance qui l'en
sparait, puis il se dressa de manire  fourrer sa tte dans
l'une des ouvertures que le temps avait pratiques au tronc creux
du vieux chne.

Son masque le gnait pour voir; il l'arracha et dcouvrit un
visage tout noirci de charbon et de fume: le visage de Pelo
Rouan, le charbonnier.

Jude travaillait toujours et ne se doutait point qu'un regard
curieux suivait chacun de ses mouvements.

Au bout de quelques minutes, la pioche rebondit sur un corps dur
et sonore. Jude se hta de dblayer le trou et retira bientt le
coffret de fer que Nicolas Treml avait enfoui autrefois en cet
endroit. Aprs l'avoir examin un instant avec inquitude pour
voir s'il n'avait point t visit en son absence, Jude sortit une
clef de la poche de son pourpoint.

 ce moment, Pelo Rouan se mit  ramper et rentra sans bruit dans
sa cachette.

Ce fut pour lui un coup de fortune, car Jude, sur le point
d'ouvrir le coffret, se ravisa et fit le tour du chne, jetant 
la ronde son regard inquiet. Il ne vit personne, regagna le creux
de l'arbre et fit jouer la serrure du coffret de fer.

Tout y tait, intact comme au jour du dpt: or et parchemin. Le
bon Jude ne put retenir une exclamation de joie, en songeant que,
avec cela, Georges Treml, ft-il rduit  mendier son pain,
n'aurait qu'un mot  dire pour recouvrer son hritage intact.

Mais une expression de tristesse remplaa bientt son joyeux
sourire: o tait Georges Treml!

Le capitaine Didier, son nouveau matre, avait reu l'hospitalit
au chteau, et il ne savait mme pas qu'il existt une crature
humaine du nom de Georges Treml.

Donc, non seulement Georges n'tait plus l, mais on ne parlait
mme plus de lui.

Jude aurait voulu dj tre au chteau pour s'informer du sort de
l'enfant. Il plaa le coffret dans le trou, qu'il combla de
nouveau en ayant soin d'effacer de son mieux les traces de la
fouille, puis il gravit la rampe du ravin.

Pelo Rouan le suivit de l'oeil pendant qu'il s'loignait.

--C'est bien Jude! murmura-t-il, Jude l'cuyer du vieux Nicolas
Treml! il n'emporte pas le coffret; je verrai cette nuit ce qu'il
peut contenir. En attendant, il ne faut point que nos gens
souponnent ce mystre, car ils pourraient revenir avant moi.

Jude avait disparu. Les deux hommes  masques fauves quittrent le
fourr et s'lancrent vers le chne. Ils remurent les outils,
visitrent chaque repli de l'corce et ne trouvrent rien.

Ces deux hommes taient deux _Loups_.

Ils s'approchrent de la touffe d'ajoncs.

--Matre, dirent-ils en soulevant leurs bonnets, qu'avez-vous vu?

Pelo Rouan haussa les paules.

--C'est grand dommage que vous n'habitiez point la bonne ville de
Vitr, dit-il. Vous tes curieux comme des vieilles femmes, et
vous feriez d'excellents bourgeois. J'ai vu un rustre dterrer
deux douzaines d'cus de six livres qu'il avait enfouies en ce
lieu.

Les deux Loups se regardrent.

--Cela fait plus de deux cents picettes de douze sous  la fleur
de lis, grommela l'un d'eux, et il y en a peut-tre d'autres.

--Cherchez, dit Pelo Rouan avec une indiffrence affecte. Moi,
je vais veiller  votre place.

Les deux Loups hsitrent un instant, mais ce ne fut pas long. Ils
touchrent de nouveau leurs bonnets et regagnrent leurs postes.

Pelo Rouan remit son masque en peau de mouton.

--C'est bien, dit-il: mais souvenez-vous de ceci: quand je suis
l, mes yeux veillent avec les vtres, je puis pardonner un
instant de ngligence. Quand je m'loigne, la ngligence devient
trahison, et vous savez comment je punis les tratres. On a vu des
soldats de la marchausse dans la fort, et peut-tre en ce
moment mme des yeux ennemis interrogent les profondeurs de ce
ravin. La moindre imprudence peut livrer le secret de notre
retraite. Prenez garde!

Le charbonnier pronona ces mots d'une voix brve et imprieuse.
Les deux Loups rpondirent humblement:

--Matre, nous veillerons.

Pelo Rouan ta les pistolets qui pendaient  sa ceinture et les
cacha sous ses vtements.

--Je vais au chteau, continua-t-il, afin d'apprendre ce que nous
devons craindre des gens du roi. Je reviendrai cette nuit.

 ces mots, il gravit la monte d'un pas rapide et disparut
derrire les arbres de la fort.

--Le Loup Blanc et le diable, murmura l'une des sentinelles, il
n'y a qu'eux deux pour courir ainsi. Guyot?

--Francin?

--J'aurais pourtant voulu voir l-bas dans le creux du chne.

--Moi aussi, mais... Si on fouillait, il verrait. Je m'entends.

--La terre est pourtant frachement remue...

--Il verrait, je te dis! Et nous savons ses ordres.

--C'est la vrit! Quand il a parl, a suffit.

En consquence de quoi, les deux Loups se rsignrent  faire
bonne garde.

Jude Leker, lui, reprenait le chemin qui devait le conduire vers
son capitaine. Il traversa le taillis d'un pas plus leste et le
coeur plus content que la premire fois. Une de ses inquitudes
tait au moins calme et il avait dsormais en main de quoi
racheter les riches domaines de la maison de Treml.

Quand il arriva au lieu o il avait laiss Didier, celui-ci tait
seul.

--Tu n'as pas perdu de temps, mon garon, dit-il gaiement. Je ne
t'attendais pas si vite.

Jude prit cela pour un reproche adress  sa lenteur et se
confondit en excuses.

--Allons! s'cria le capitaine qui sauta en selle sans toucher
l'trier, j'aurai dormi sans doute, et fait un beau rve, car je
veux mourir si j'tais press de te voir arriver.  propos, et le
trsor de Treml?

--Dieu l'a tenu en sa garde, rpondit Jude.

--Tant mieux! Au chteau, maintenant,  moins qu'il ne te reste
quelque mystrieuse expdition  accomplir.

Il est rare qu'un Breton de la vieille roche sympathise
compltement avec cette gaiet insouciante et communicative qui
est le fond du caractre franais. Cette recrudescence soudaine de
bonne humeur mit l'honnte Jude  la gne, d'autant plus qu'il
tait occup lui-mme de penses graves.

Il suivit quelque temps en silence le jeune capitaine qui
fredonnait et semblait vouloir passer en revue tous les
ponts-neufs, anciens et nouveaux, chants au thtre de la foire.

Enfin Jude poussa son cheval et prit la parole.

--Monsieur, dit-il, mon devoir est lourd et mon esprit born. Je
compte sur l'aide que vous m'avez promise.

--Et tu as raison, mon garon; tout ce que je pourrai faire, je
le ferai. Voyons, explique-moi un peu ce que tu attends de moi.

--D'abord, rpondit Jude, bien que vingt ans se soient couls
depuis que j'ai mis le pied pour la dernire fois au chteau de La
Tremlays, il pourrait s'y trouver quelqu'un pour me reconnatre,
et j'ai intrt  me cacher. Je voudrais donc n'y point entrer
avant la nuit venue.

--Soit, le temps est beau; nous attendrons dans la fort. Mais
l'expdient me semble mdiocrement ingnieux, par la raison qu'il
y a rsines et lampes au chteau de M. de Vaunoy.

--C'est vrai, murmura dolemment le pauvre Jude; je n'avais point
song  cela.

Le capitaine reprit en souriant:

--Il y a un moyen d'arranger les choses, mon garon. Nous
arriverons envelopps dans nos manteaux de voyage, et je trouverai
bien quelque prtexte pour te protger contre les regards
indiscrets. Aprs?

--Aprs? rpta Jude fort embarrass; aprs, je tcherai de
savoir... de manire ou d'autre... ce qu'est devenu le petit
monsieur.

--C'est cela, nous tcherons.

La nuit vint: nos deux voyageurs furent introduits au chteau,
comme nous l'avons vu, et Simonnet, le matre du pressoir, se
chargea de les annoncer aux matres.

M. Herv de Vaunoy et sa fille Alix taient au salon, en compagnie
de Mlle Olive de Vaunoy, soeur cadette d'Herv, et de
M. de Bchameil, marquis de Nointel, intendant royal de l'impt.

Le capitaine tait attendu depuis quelques jours dj, bien qu'on
ignort le nom du nouveau titulaire. Ds que matre Simonnet eut
prononc le mot _capitaine_, tous ces personnages se levrent et
dardrent leurs regards vers la porte avec une curiosit plus ou
moins prononce.

Le capitaine entra, suivi de Jude qui se tint aux environs du
seuil, le nez dans le manteau. Didier s'avana le feutre sous le
bras, la mine haute, et se portant comme il convenait  un homme
rompu aux belles faons de la cour.

Son aspect parut tonner grandement tout le monde, ce qu'il dut
dchiffrer en caractres lisibles, quoique diffrents, sur les
quatre physionomies prsentes.

Mlle Olive pina ses lvres en jouant vigoureusement de l'ventail.

Alix plit et s'appuya au bras de son fauteuil.

M. de Vaunoy laissa percer un tic nerveux sous son patelin
sourire.

Enfin, M. de Bchameil, marquis de Nointel, excuta la plus
piteuse grimace qui se puisse voir sur visage de financier
dsagrablement surpris.



XV
Portraits

Didier s'inclina profondment devant les dames, salua un peu moins
bas Herv de Vaunoy, et presque point M. l'intendant royal.

Vaunoy renfora aussitt son bnin sourire et fit trois pas
au-devant du capitaine.

--Saint-Dieu! mon jeune ami, s'cria-t-il du ton le plus cordial,
soyez trois fois le bienvenu! Quelque chose me disait que je vous
reverrais bientt officier du roi. Touchez l, mon capitaine!
Saint-Dieu! touchez l!

Didier se prta de fort bonne grce  cet affectueux accueil.
Quand il eut bais la main des deux dames, savoir: celle d'Alix en
silence, et celle de mademoiselle Olive de Vaunoy en lui faisant
quelque compliment banal, il prit place auprs du matre de La
Tremlays.

--L'ordre de Sa Majest, dit-il, me donnait  choisir entre
l'hospitalit de M. le marquis de Nointel et la vtre. J'ai pens
qu'il ne vous dplairait point de me recevoir pendant quelques
jours.

--Saint-Dieu! s'cria Vaunoy, mon jeune compagnon, ce qui m'et
dplu, c'et t le contraire.

--Je vous rends grce, et pour mettre  profit votre bonne
volont je vous demande la permission de faire conduire
sur-le-champ mon valet  la chambre qu'on me destine.

Mlle Olive agita une sonnette d'argent place prs d'elle sur la
chemine.

--Auparavant, votre valet boira bien le coup du soir avec Alain,
mon matre d'htel, dit Herv de Vaunoy.

 ce nom d'Alain, Jude devint blme derrire le collet de son
manteau.

--Mon valet est malade, rpondit le capitaine; ce qu'il lui faut,
c'est un bon lit et le repos.

-- votre volont, mon jeune ami.

Un domestique entra, appel par le coup de sonnette de Mlle Olive.

--Prparez un lit  ce bon garon, dit M. de Vaunoy, et traitez-le
en tout comme le serviteur d'un homme que j'honore et que
j'aime.

Didier s'inclina; Jude, toujours envelopp dans son manteau,
sortit sur les pas du domestique qui, malgr sa bonne envie, ne
put apercevoir ses traits.

Nous connaissons de longue date M. Herv de Vaunoy, matre actuel
de La Tremlays et de Bouxis-en-Fort. Ces vingt annes n'avaient
point assez chang son visage dodu, rouge et souriant pour qu'il
soit besoin de parfaire une nouvelle description de sa personne.

Mlle Olive de Vaunoy, sa soeur, tait une longue et sche fille,
qui avait t fort laide au temps de sa jeunesse. L'ge, incapable
d'embellir, efface du moins les diffrences excessives qui
sparent la beaut de la laideur.  cinquante ans, ce qui reste
d'une femme laide est bien prs de ressembler  ce qui reste d'une
jolie femme.

L'expression du visage peut seule rtablir des catgories.

Celui de Mlle Olive n'exprimait rien, si ce n'est une prciosit
majuscule, d'obstines prtentions  la gentillesse, et une
incomparable pruderie.

Elle tait vtue d'ailleurs  la dernire mode, portant corsage
long, en coeur, avec des hanches immodrment rembourres, cheveux
crps  outrance et poudrs, ventail que nous nommerions
aujourd'hui rococo, et mules de cuir mordor  talons vids comme
l'me d'une poulie.

La mode n'invente jamais rien. Aprs cent cinquante ans, ces
prcieux talons nous sont revenus, plus levs, plus vids et non
moins ridicules.

La joue de Mlle Olive tait tigre de mouches de formes trs
varies, et un trait de vernis noir lui faisait des sourcils
admirablement arqus.

Nous passons sous silence le carmin tendu en couche paisse sur
ses lvres, le vermillon dlicatement pass sur ses pommettes et
l'enfantin sourire qui ajoutait,  tant de sductions diverses, un
charme prcisment extraordinaire.

Alix ne ressemblait point  son pre, et encore moins  sa tante.
Elle tait grande, et nanmoins sa taille, exquise dans ses
proportions, gardait une grce pleine de noblesse. Son front large
avait, sous les noirs bandeaux de ses cheveux sans poudre, une
expression fire de pudeur qu'adoucissait le rayon de son grand
oeil bleu. Son regard tait srieux et non point triste, et de
mme que les pures lignes de sa bouche annonaient une nature,
pensive plutt que mlancolique.

C'tait le type parfait de la femme, vigoureuse dans sa grce,
alliant la sensibilit vraie  la fermet digne et haute, sachant
souffrir, capable de dvouement jusqu' l'hrosme.

Herv de Vaunoy s'tait mari un an aprs le dpart de Nicolas
Treml. Sa femme tait morte au bout de l'autre anne. Alix tait
le seul fruit de cette union. Elle avait dix-huit ans.

Il nous reste  parler de M. l'intendant royal de l'impt.

Antinos de Bchameil, marquis de Nointel, tait un fort bel homme
de quarante ans et quelque chose de plus. Il avait du ventre, mais
pas trop, le teint fleuri et la joue rebondie. Son menton ne
dpassait pas trois tages, et chacun s'accordait  trouver son
gras de jambe irrprochable.

Au moral, il prenait du tabac d'Espagne dans une bote d'or si
bien maille que toutes les marquises y insraient leurs jolis
doigts avec dlices. Son habit de cour avait des boutons de
diamant dont chacun valait vingt mille livres. Il avait des faons
de secouer la dentelle de son jabot et de relever la pointe de sa
rapire jusqu' la hauteur de l'paule qui n'appartenaient qu'
lui, et sa mmoire suffisamment cultive, lui permettait de placer
 et l des bons mots d'occasion qui n'avaient jamais cours que
depuis six semaines.

Il possdait en outre un apptit incomparable, auquel il
sacrifiait un estomac  l'preuve.

En somme, ce n'tait pas un personnage beaucoup plus grotesque que
la plupart des nobles financiers de son temps. Il admettait Dieu,
rcemment invent par le jeune M. de Voltaire,  l'usage des
manants, mais n'en voulait point pour lui-mme, pensant que la
nature suffit  produire les truffes, le poisson, le gibier et le
champagne.

M. le marquis de Nointel avait en Bretagne de nombreuses et
importantes occupations. D'abord il courtisait Mlle Alix de Vaunoy
dont il voulait faire sa femme  tout prix. M. de Vaunoy ne
demandait pas mieux, mais Alix semblait tre d'une opinion
diamtralement oppose, et c'tait piti de voir M. de Bchameil
perdre ses galanteries, ses madrigaux improviss de mmoire, et
surtout les merveilles de sa cuisine dont l'excellence est
historique, auprs de la fire Bretonne.

Il ne se dcourageait pas cependant et redoublait chaque jour ses
efforts incessamment inutiles.

M. le marquis de Nointel tait, en outre, comme nous l'avons pu
dire dj, intendant royal de l'impt. Cette charge, qu'il ne
faudrait en aucune faon comparer  la banque gouvernementale de
nos receveurs gnraux, ncessitait, en Bretagne surtout, une
terrible dpense d'activit. La province, en effet, manquait  la
fois d'argent et de bonne volont pour acquitter les lourdes
tailles qui pesaient depuis peu sur elle.

En troisime lieu,--et c'tait,  coup sr, l'emploi auquel il
tenait le plus--Bchameil avait la haute main sur toutes preuves
nobles dans l'tendue de la province. Ce droit d'investigation
tait pour ainsi dire inhrent  la charge d'intendant, puisque
les gentilshommes n'taient pas sujets  l'impt, et qu'ainsi,
sous fausse couleur de noblesse, nombre de roturiers auraient pu
se soustraire aux tailles.

M. de Bchameil tenait ce droit  titre plus explicite encore. Il
avait afferm en effet, moyennant une somme considrable paye
annuellement  la couronne, la vrification des titres, actes et
diplmes, et en vertu de ce contrat, il profitait seul des amendes
prononces sur son instance par le parlement breton  l'encontre
de tout vilain qui prenait tat de gentilhomme.

En consquence, il avait intrt  trouver des usurpateurs en
quantit. Aussi ne se faisait-il point faute de bouleverser les
chartriers des familles et se montrait-il si pre  la cure que
les seigneurs rallis au roi eux-mmes avaient sa personne en fort
mauvaise odeur. Mais on le craignait plus encore qu'on ne le
dtestait.

Par le fait, en une province comme la Bretagne, pays de bonne foi
et d'usage, o beaucoup de gentilshommes, forts de leur possession
d'tat immmoriale, n'avaient ni titres ni parchemins, le pouvoir
de M. de Bchameil avait une porte terrible. Pauvre d'esprit,
avide et troit de coeur, rompu aux faons mondaines, n'ayant
d'autre bienveillance que cette courtoisie tout extrieure qui
vaut  ses adeptes le nom sans signification d'excellent homme,
l'intendant de l'impt tait juste assez sot pour faire un
impitoyable tyran.

Une seule chose pouvait le flchir: l'argent.

Quiconque lui donnait de la main  la main le montant de l'amende
et quelques milliers de livres en sus par forme d'pingles tait
sr de n'tre point inquit, quelle que ft d'ailleurs la
tmrit de ses prtentions: pour dix mille cus, il et laiss le
titre de duc au rejeton d'un laquais.

Mais quand on n'avait point d'argent, par contre, il fallait, pour
sortir de ses griffes un droit bien irrcusable, et les Mmoires
du temps ont relat plusieurs exemples de gens de qualit rduits
par lui  l'tat de roture;[3]

On doit penser que M. de Vaunoy, lequel n'avait point par devers
lui des papiers de famille fort en rgle, avait trembl d'abord
devant un pareil homme.

Les mchantes langues prtendaient qu'il avait commenc par
financer de bonne grce, ce qui tait toujours un excellent moyen.
Mais, dans la position de Vaunoy, cela ne suffisait pas. Substitu
par une vente aux droits des Treml, dont il portait le nom et dont
il avait pris jusqu'aux armes pour en carteler son douteux
cusson, il avait trop  craindre pour ne pas chercher tous les
moyens de se concilier son juge.

Un retrait de noblesse lui et fait perdre  la fois ses titres,
auxquels il tenait beaucoup, et ses biens auxquels il tenait
davantage, car c'tait son tat de gentilhomme et sa parent qui
lui avaient donn qualit pour acheter le domaine de Treml.

Heureusement pour lui, Bchameil fit les trois quarts du chemin.
Ce gros homme se jeta pour ainsi dire dans ses bras, en ne faisant
point mystre du grand dsir qu'il avait d'obtenir la main d'Alix.

C'tait un coup de fortune, et Vaunoy en sut profiter. Bchameil
et lui se lirent, et, bien que l'intendant royal ft de fait le
plus fort, il se laissa vite dominer par l'adresse suprieure de
son nouvel ami.

Il va sans dire que Bchameil reut promesse formelle d'tre
l'poux d'Alix, ce qui n'empcha point Vaunoy de favoriser sous
main la trs innocente intimit qui s'tait tablie  Rennes entre
la jeune fille et Didier. Vaunoy avait sans doute ses raisons pour
cela.

Pendant le sjour de Didier  Rennes, Bchameil n'avait point t
sans s'apercevoir des soins que le jeune protg du comte de
Toulouse rendait  Alix. Ceci nous explique la grimace du gros et
galant financier  la vue de son jeune rival. Quant  Mlle Olive,
si elle avait agit son ventail, c'est qu'il avait cot cher et
qu'elle en voulait montrer les peintures.

Le repas est toujours l'acte le plus important de l'hospitalit
bretonne. Au bout de quelques instants, matre Alain, le
majordome, dcor de sa chane d'argent officielle et les yeux
rouges encore de son somme bachique, ouvrit les deux battants de
la porte pour annoncer le souper.

--Demain nous parlerons d'affaires, dit gaiement M. de Vaunoy.
Maintenant,  table!

-- table! rpta Bchameil  qui ce mot rendit une partie de sa
srnit.

Alix se leva, et, d'instinct, offrit sa main  Didier. Ce fut
M. de Bchameil qui la prit. Le capitaine,  dessein ou faute de
mieux, se contenta des doigts osseux de Mlle Olive.

Nous ne raconterons point le souper, press que nous sommes
d'arriver  des vnements de plus haut intrt. Nous dirons
seulement que M. de Vaunoy, tout en portant  diverses reprises la
sant de son jeune ami, le capitaine Didier, changea plus d'un
regard quivoque avec matre Alain, auquel mme, vers la fin du
repas, il donna un ordre  voix basse.

Matre Alain transmit cet ordre  un valet de mine peu avenante
que Vaunoy avait dbauch l'anne prcdente  Mgr le gouverneur
de la province, et qui avait nom Lapierre. Nous avons dj fait
mention de lui.

Pendant cela, Bchameil faisait sa cour accoutume. Alix ne
l'coutait point et tournait de temps en temps son regard triste
et surpris vers le capitaine qui causait fort assidment avec Mlle
Olive. Celle-ci le trouvait fort bien lev. Elle avait la mme
opinion de tous ceux qui voulaient bien l'couter ou faire
semblant.

Aprs le repas, Herv de Vaunoy conduisit lui-mme le capitaine
jusqu' la porte de sa chambre  coucher et lui souhaita la bonne
nuit. Jude tait debout encore. Il arpentait la chambre  pas
lents, plong dans de profondes mditations.

--Eh bien! lui dit son matre, es-tu content de moi! T'ai-je
pargn les regards indiscrets?

--Monsieur, je vous remercie, rpondit Jude.

--As-tu appris quelque chose?

--Rien sur l'enfant, et c'est d'un triste augure! Mais je sais
que dame Goton Rehou, qui fut la nourrice du petit monsieur, est
maintenant femme de charge au chteau.

--Et elle donnera des nouvelles.

--Je sais aussi que j'aurai de la peine  me cacher longtemps,
car j'ai vu la figure d'un ennemi: Alain, l'ancien matre d'htel
de Treml.

--Je t'en offre autant, mon garon; j'ai aperu le visage d'un
drle qui fut le valet de M. de Toulouse, gouverneur de Bretagne,
mon noble protecteur, et que je souponne fort de n'avoir point
t tranger  certaine alerte nocturne qui me valut l'an dernier
un coup d'pe. Mais nous dbrouillerons tout cela. En attendant,
dormons!

--Dormez, rpondit Jude.

La capitaine se jeta sur son lit. Jude continua de veiller.



XVI
Le conseil priv de M. de Vaunoy

Tout reposait au chteau, ou du moins c'tait l'heure propice.

Le capitaine Didier dormait, rvant peut-tre de l'humble fille de
la fort qui avait ranim en lui les souvenirs de l'adolescence,
le premier, le plus pur battement de son coeur. Nous ne saurions
dire pourtant qu'il eut revu sans motion aucune cette belle Alix
de Vaunoy qui avait autrefois accept sa recherche, mais notre
Didier tait un loyal enfant et il n'avait qu'une foi.

Bchameil dgustait en songe un blanc-manger. Mademoiselle Olive
btissait un superbe chteau en Espagne o elle se voyait la dame
d'un gentil officier de Sa Majest le roi Louis XV,  qui la fe
protectrice des vieilles demoiselles l'avait unie en lgitime
mariage.

Parmi ceux qui veillaient, nous citerons Jude d'abord; le bon
cuyer arpentait sa chambre et demandait  son honnte cervelle un
moyen de retrouver le fils de Treml.

Alix, de son ct, cherchait en vain le sommeil et combattait la
fivre, car elle avait souffert ce soir. Elle ne voulait point
interroger son coeur et son coeur parlait en dpit d'elle: elle se
souvenait. Elle avait cru autrefois qu'on la payait de retour.
Jusqu'alors elle n'avait vu d'autre obstacle entre elle et le
bonheur que son devoir ou la volont de son pre. Maintenant,
c'tait un abme qui s'ouvrait devant elle: Didier l'avait
oublie.

Enfin, dans l'appartement priv de M. de Vaunoy, dont la double
porte tait ferme avec soin, trois hommes taient runis et
tenaient conseil. C'taient M. de Vaunoy lui-mme, Alain, son
matre d'htel, et le valet Lapierre.

Alain tait maintenant un vieillard. Sa rude physionomie, sur
laquelle l'ivresse de chaque jour avait laiss d'ignobles traces,
n'avait d'autre expression qu'une duret stupide et impitoyable.

Lapierre pouvait avoir de quarante-cinq  cinquante ans. Son
visage ne portait point le caractre breton. Il tait en effet
originaire de la partie mridionale de l'Anjou. Jusqu' l'ge de
vingt-cinq ans, il avait exerc,  et l, la respectable et
triple profession de marchand de vulnraire, avaleur de sabres et
sauteur de cordes.

 cette poque, il parvint  entrer comme valet de pied dans la
maison de Mgr de Toulouse, qui n'tait point encore gouverneur de
Bretagne.

Lapierre avait alors avec lui un jeune enfant qui n'tait point
son fils et dont il se servait pour attirer le public  ses
parades. L'enfant tait beau; le comte de Toulouse le prit en
affection et en fit son page; puis, au bout de quelques annes, le
mit au nombre des gentilshommes de sa maison.

Lapierre, rest valet, conut une vritable rancune contre
l'enfant autrefois son esclave et maintenant son suprieur. Lors
du sjour  Rennes du prince gouverneur de Bretagne, il se
prsenta chez Vaunoy et lui demanda un entretien particulier.
Cette confrence fut longue et Vaunoy changea plus d'une fois de
couleur aux paroles de l'ancien saltimbanque.

Lapierre, avant de sortir, reut une bourse bien garnie, et, peu
de jours aprs, Vaunoy le prit  son service.

 dater de ce moment, le nouveau matre de La Tremlays commena 
faire un grand accueil au jeune page Didier, ce qui donna de
furieux accs de jalousie  Antinos de Bchameil, marquis de
Nointel.

Ce fut peu de semaines aprs que Didier fut tratreusement attaqu
de nuit dans les rues de Rennes.

Il tait plus de minuit. Herv de Vaunoy allait et venait avec
agitation, tandis que ses deux serviteurs se tenaient commodment
assis auprs du foyer. Lapierre se balanait, en quilibre sur
l'un des pieds de sa chaise, avec une adresse qui se ressentait de
son mtier; matre Alain caressait sous sa jaquette le ventre aim
de certaine bouteille de fer-blanc, large, carre, toujours pleine
d'eau-de-vie,  laquelle il guettait l'occasion de dire deux mots,
et semblait combattre le sommeil.

--Saint-Dieu! Saint-Dieu! Saint-Dieu! s'cria par trois fois
M. de Vaunoy qui frappa violemment du pied et s'arrta juste en
face de ses acolytes.

Matre Alain sauta comme on fait quand on s'veille en sursaut.
Lapierre ne perdit pas l'quilibre.

--Vous tiez trois contre un! reprit Vaunoy dont la colre allait
croissant; c'tait la nuit: trois bonnes rapires, la nuit, contre
une pe de bal! et vous l'avez manqu!

--J'aurais voulu vous y voir! murmura pesamment Alain; le jeune
drle se dbattait comme un diable. Je veux mourir si je ne sentis
pas dix fois le vent de son arme sous ma moustache. D'ailleurs
c'est une vieille histoire!

--Moi, je sentis son arme de plus prs, dit Lapierre qui carta
le col de sa chemise pour montrer une cicatrice triangulaire; et
Joachim, notre pauvre compagnon, la sentit mieux que moi encore,
car il resta sur la place. Je prie Dieu qu'il ait son me.

--Ainsi soit-il! grommela matre Alain.

--Je prie le diable qu'il prenne la vtre! s'cria Vaunoy. Tu as
eu peur, matre Alain et toi, Lapierre, mchant bateleur, tu t'es
enfui avec ton gratignure!

--Il aurait fallu faire comme Joachim, n'est-ce pas? demanda le
matre d'htel avec un commencement d'aigreur; oui, je sais bien
que vous nous aimeriez mieux morts que vivants, notre monsieur...

--Tais-toi! interrompit Herv qui haussa les paules.

Alain obit de mauvaise grce, et M. de Vaunoy reprit sa promenade
enrage, frappant du pied, serrant les poings et murmurant sur
tous les tons son juron favori.

Les deux valets changrent un regard.

--a va lui coter deux louis d'or, dit tout bas Lapierre.

Matre Alain saisit ce moment pour avaler une rasade, en faisant
un signe de tte affirmatif, et tous deux se prirent  sourire
sournoisement comme des gens srs de leur fait.

Au bout de quelques minutes, Vaunoy s'arrta en effet subitement
et mit la main  sa poche.

--Saint-Dieu! dit-il en reprenant son patelin sourire, je crois
que je me suis fch, mes dignes amis. La colre est un pch;
j'en veux faire pnitence, et voici pour boire  ma sant, mes
enfants.

Il tira deux louis de sa bourse. Les deux valets prirent et la
paix fut faite.

--Raisonnons maintenant, poursuivit Vaunoy. Comment sortir
d'embarras?

--Quand j'tais mdecin ambulant, rpondit Lapierre, et qu'une
dose de mon lixir ne suffisait pas, j'en donnais une seconde.

--C'est cela! s'cria le majordome  qui la bouteille carre
donnait de l'loquence; il faut doubler la dose: nous tions
trois: nous nous mettrons six.

--Et cette fois je rponds de la cure, ajouta l'ex-bateleur.

Vaunoy secoua la tte.

--Impossible, dit-il.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'il se mfie. D'ailleurs les temps sont changs.
Autrefois, c'tait un jeune fou, courant les aventures, et sa mort
n'et point excit de soupon. Je n'tais pas charg de la police
des rues de Rennes. Maintenant, c'est un officier du roi; il est
mon hte pour le bien de l'tat. Son sjour  La Tremlays a
quelque chose d'officiel: la sainte hospitalit, mes enfants,
dfend formellement de tuer un hte...  moins qu'on ne le puisse
faire en toute scurit.

Alain et Lapierre firent  cette bonne plaisanterie un accueil
trs flatteur.

--Il faut trouver autre chose, continua M. de Vaunoy.

Matre Alain se creusa la cervelle; Lapierre fit semblant de
chercher.

--Eh bien? demanda Herv au bout de quelques minutes.

--Je ne trouve rien, dit le majordome.

--Rien, rpta Lapierre; si ce n'est peut-tre... mais le poison
ne vous sourit pas plus que le poignard, sans doute?

--Encore moins, mon enfant, Saint-Dieu! c'est une malheureuse
affaire. D'un jour  l'autre, le hasard peut lui rvler ce qu'il
ne faut point qu'il sache. Et qui me dit d'ailleurs qu'il ne sait
rien? Quelle chambre lui a-t-on donne?

--La chambre de la nourrice, rpondit Alain. Vous l'avez conduit
jusqu' la porte.

Vaunoy devint ple.

--La chambre de la nourrice, rpta-t-il en frmissant; la
chambre o tait autrefois le berceau! et je n'ai pas pris garde!

--Bah! fit Lapierre, une chambre ressemble  une autre chambre...
Aprs si longtemps!

--C'est vident, appuya le majordome qui dormait aux trois
quarts.

Ceci ne parut point rassurer M. de Vaunoy qui reprit avec
inquitude:

--Et ce valet malade? Il semblait avoir intrt  se cacher. Quel
homme est-ce?

--Quant  cela, repartit Lapierre, c'est plus que je ne saurais
dire. Il tenait son manteau sur ses yeux, et je n'ai mme pu voir
le bout de son nez.

--C'est trange! murmura Vaunoy port comme toutes les mes
bourreles  voir l'vnement le plus ordinaire sous un menaant
aspect; je n'aime pas cette affectation de mystre. Je voudrais
savoir quel est cet homme; je voudrais...

--Demain il fera jour, interrompit philosophiquement l'ancien
saltimbanque.

--Cette nuit! tout de suite! s'cria Vaunoy d'une voix brve et
comme gare. Quelque chose me dit que la prsence de cet homme
est un malheur! Suivez-moi!

Lapierre fut tent de rpondre que, selon toute apparence, le
capitaine et son valet dormaient tous deux  cette heure avance
de la nuit; mais Vaunoy avait parl d'un ton qui n'admettait pas
de rplique.

Les deux serviteurs se levrent. Vaunoy ouvrit sans bruit la porte
de son appartement, et tous trois s'engagrent dans le corridor
qui rgnait d'une aile  l'autre.

Aprs avoir fait quelques pas, Herv s'arrta et pressa fortement
le bras de son majordome.

--Ils ne dorment pas, dit-il  voix basse en montrant un petit
point lumineux qui brillait dans l'ombre  l'autre bout du
corridor.

C'tait en effet de la chambre occupe par le capitaine que
partait cette lueur.

--Que peuvent-ils faire  cette heure? reprit Vaunoy; s'ils
s'entretiennent, nous couterons. Quelque mot viendra bien
teindre ou lgitimer ma frayeur. Et si j'ai raison de craindre,
s'il sait tout ou seulement s'il souponne, Saint-Dieu! sa mission
ne le sauvera pas!

Ils continurent de se glisser le long des murailles. Le
majordome, qui s'tait compltement veill, marchait le premier.

En arrivant auprs de la porte du capitaine, il colla son oeil 
la serrure.

Jude tait agenouill au chevet de son lit et priait, la tte
entre ses deux mains. Matre Alain ne pouvait voir son visage.

Au bout de quelques secondes, le vieil cuyer termina sa prire et
se redressa. La lumire tomba d'aplomb sur son visage.

Matre Alain se rejeta violemment en arrire.

--Je connais cet homme, dit-il.

Vaunoy le repoussa et mit  son tour son oeil  la serrure; mais
il ne vit plus que la mche rouge et fumeuse de la rsine que Jude
avait teinte avant de se jeter sur son lit.

--Saint-Dieu! gronda-t-il en se relevant. Tu le connais, dis-tu?
Qui est-ce?

Matre Alain se pressait le front, cherchant  rappeler ses
souvenirs.

--Je le connais, je l'ai vu, dit-il enfin, mais o? Je ne sais.
Mais quand? Il doit y avoir bien longtemps.

Vaunoy dvora un blasphme, et le philosophique Lapierre rpta:

--Demain il fera jour!



XVII
Visite matinale

Bien avant le jour, Jude Leker tait sur pied. Il se leva sans
bruit afin de ne point veiller son matre qui dormait comme on
dort  vingt-cinq ans aprs un long et fatigant voyage.

Quoique le crpuscule n'clairt point encore la nuit des
interminables corridors, Jude y trouva son chemin sans ttonner.
Il tait n au chteau et l'avait habit durant quarante annes.

Laissant le grand escalier dont la double rampe desservait le
premier tage, il gagna l'office et prit un couloir troit qui
conduisait aux communs.

Beaucoup de choses avaient chang dans les coutumes de La
Tremlays, mais les logements des serviteurs avaient gard leur
disposition primitive. Sans cette circonstance, l'excellente
mmoire de Jude ne lui et point t d'un grand secours. Il compta
trois portes dans la galerie intrieure des communs et frappa  la
quatrime.

Il est  croire que dame Goton Rehou, femme de charge du chteau,
ne recevait point d'ordinaire ses visites  heure si indue. La
bonne dame avait soixante ans, et,  cet ge, les femmes de charge
ne craignent que les voleurs.

Elle dormait ou faisait la sourde oreille: Jude ne reut point de
rponse.

Il frappa de nouveau et plus fort.

--Bni Jsus! dit la voix enroue de la vieille dame, le feu
est-il au chteau?

--C'est moi, c'est Jude, murmura celui-ci en frappant toujours,
Jude Leker!

Goton n'tait point une femmelette. Elle prit un gourdin et s'en
vint ouvrir, bien que son oreille, rendue paresseuse par l'ge,
n'et pas saisi une syllabe des paroles de Jude.

--On y va! grommelait-elle; si ce sont les Loups, eh bien! je
leur parlerai du vieux Treml, et ils ne toucheront pas un ftu
dans la maison qui fut la sienne; si ce sont des esprits...

Elle fit un signe de croix et s'arrta.

--Ouvrez donc! dit Jude.

--Si ce sont des esprits, continua la vieille, eh bien! Bah! ils
auraient aussi bien pass par le trou de la serrure!

Elle ouvrit et mit son gourdin en travers.

--Qui vive? dit-elle.

--Chut! dame; silence au nom de Dieu!

--Qui vive? rpta l'intrpide vieille en levant son bton. Jude
le saisit, entra, ferma la porte et rpondit:

--Un homme dont il ne faut point rpter le nom sans ncessit
dans la demeure de Treml.

--La demeure de Treml! rpta Goton qui sentit tressauter son
coeur  ce nom; merci, qui que vous soyez. Il y a vingt ans que je
n'avais entendu donner son vritable nom  la maison qu'habite
Herv de Vaunoy.

Jude tendit sa main dans l'ombre; celle de Goton fit la moiti du
chemin. Elle n'avait pas besoin de voir. Ce fut comme un salut
mystrieux entre ces deux fidles serviteurs.

--Mais qui donc es-tu, brave coeur, demanda enfin la vieille
femme, toi qui te souviens de Treml?

Jude pronona son nom.

--Jude! s'cria Goton oubliant toute prudence; Jude Leker,
l'cuyer de notre monsieur! Oh! que je te voie, mon homme, que je
te voie!

Tremblante et empresse, elle courut  ttons, cherchant son
briquet et ne le trouvant point; elle remua les cendres de son
rchaud. Enfin sa rsine s'alluma. Elle regarda Jude longtemps et
comme en extase.

--Et lui, dit-elle, M. Nicolas, le reverrons-nous?

--Mort, rpondit Jude.

Goton se mit  genoux, joignit ses mains et rcita un _De
Profundis_. De grosses larmes coulaient lentement le long de sa
joue ride. Quiconque l'aurait vue en ce moment se serait senti
puissamment attendri, car rien n'meut comme les larmes qui
roulent sur un rude visage, et tel qui passe en souriant devant
deux beaux yeux en pleurs plit et souffre quand il voit
s'humecter la paupire d'un soldat.

Jude se tut tant que Goton pria. Il semblait qu'il voult
maintenant prolonger son incertitude et qu'il recult, effray
devant la rvlation qu'il tait venu chercher.

Lorsqu'il prit la parole, ce fut d'une voix altre.

--Et le petit monsieur? dit-il enfin avec effort.

--Georges Treml? Vingt ans se sont couls depuis que je l'ai vu
pour la dernire fois, le cher et noble enfant, sourire et me
tendre ses petits bras dans son berceau.

--Mort, mort aussi! pronona Jude dont le robuste corps
s'affaissa.

Il mit ses deux mains sur son visage; sa poitrine se souleva en un
sanglot.

--Je n'ai pas dit cela! s'cria Goton; non, je ne l'ai pas dit.
Et Dieu me prserve de le croire! Pourtant... Hlas! Jude, mon
ami, depuis vingt ans j'espre, et chaque anne use mon espoir.

Jude attacha sur elle ses yeux fixes. Il ne comprenait point.

--Oui, reprit-elle, je voudrais esprer. Je me dis: quelque jour
je verrai notre petit monsieur, grand et fort, la tte haute, la
mine fire, l'pe au flanc. Hlas! hlas! il y a si longtemps que
je me dis cela!

--Mais enfin, dame, que savez-vous sur le sort de Georges Treml?

--Je sais... je ne sais rien, mon homme. Un soir,--approche
ici, car il ne faut point dire cela tout haut,--un soir, il y a
dix-neuf ans et cinq mois... ah! j'ai compt, Herv de Vaunoy
revint tout ple et l'oeil hagard. Il nous dit que l'enfant
s'tait noy dans l'tang de La Tremlays. On courut, on sonda le
fond de l'eau, mais on ne trouva point le corps de Georges.

Jude coutait, la poitrine haletante, l'oeil grand ouvert.

--Et c'est sur cela, interrompit-il, que se fonde votre espoir?

--Non. Te souvient-il d'un pauvre innocent de la fort que l'on
nommait le Mouton blanc?

--Je me souviens de Jean Blanc, dame.

--Pauvre crature! Il aimait Treml presque autant que nous
l'aimions...

--Mais Georges, Georges! interrompit encore Jude.

--Eh bien! mon homme, Jean Blanc racontait d'tranges choses dans
la fort. Il disait qu'Herv de Vaunoy avait jet  l'eau le petit
monsieur de ses propres mains.

--Il disait cela! s'cria Jude dont l'oeil tincela.

--Il disait cela, oui. Et quoiqu'il passt pour un pauvre fou, je
crois qu'il disait vrai toutes les fois qu'il parlait de Treml.
Mais ce n'est pas tout; Jean Blanc ajoutait qu'il avait plong au
fond de l'tang et ramen M. Georges vanoui...

--Ah! fit le bon cuyer avec un long soupir de bien-tre.

--Puis, poursuivit Goton, il fut pris d'un de ses accs, et le
pauvre enfant resta tout seul sur l'herbe. Et quand le Mouton
blanc revint il n'y avait plus d'enfant.

--Ah! fit encore Jude.

--Et il y a vingt ans de cela, mon homme!

Jude demeura un instant comme atterr.

--O est Jean Blanc? dit-il ensuite; je veux le voir.

Goton secoua lentement sa tte grise.

--Pauvre crature! dit-elle encore; il ne fait pas bon, pour un
pauvre homme, affronter la colre d'un homme puissant. Herv de
Vaunoy apprit les bruits qui couraient dans la fort. On tourmenta
Mathieu Blanc et son fils par rapport  l'impt. Le vieillard
mourut; le fils disparut. Quelques-uns disent qu'il s'est fait
Loup.

--J'ai dj entendu prononcer ce mot. Quels sont ces gens, dame?

--Ce sont des Bretons, mon homme, qui se dfendent et qui se
vengent. On leur a donn ce nom, parce que leur retraite avoisine
la Fosse-aux-Loups. Chacun sait cela; mais nul ne pourrait trouver
l'issue par o l'on pntre dans cette retraite. Eux-mmes
semblent prendre  tche d'accrditer ce sobriquet qui fait peur
aux poltrons. Leurs masques sont en peau de loup; il n'y a que
leur chef qui porte un masque blanc.

--J'irai trouver les Loups, dit Jude.

La vieille dame rflchit un instant.

--coute, reprit-elle ensuite. Il est un homme dans la fort qui
pourrait te dire peut-tre si Jean Blanc existe encore. Cet homme
est un Breton, quoiqu'il feigne souvent de parler comme s'il avait
le coeur d'un Franais. Il me souvient qu'au temps o il vint
s'tablir de ce ct de la fort, les sabotiers disaient que sa
fille, qui tait alors un enfant, avait tous les traits de la
fille de Jean Blanc, le pauvre fou. Certains mme affirmaient la
reconnatre.

--O trouver cet homme?

--Sa loge est  cent pas de Notre-Dame de Mi-Fort.

--Il se nomme?

--Pelo Rouan, le charbonnier.

Le jour commenait  poindre. La rsine plissait aux premiers
rayons du crpuscule.

--Au revoir et merci, dame, dit Jude. Je verrai Pelo Rouan avant
qu'il soit une heure.

Il serra la main de Goton et sortit.

--Que Dieu soit avec toi, mon homme! murmura la vieille femme de
charge en le suivant du regard pendant qu'il traversait les
corridors; il y avait longtemps que mon pauvre coeur n'avait
ressentit pareille joie. Que Dieu soit avec toi, et puisses-tu
ramener en ses domaines l'hritier de Treml!

Goton avait plus de dsir que d'esprance, car elle secoua
tristement la tte en prononant ces dernires paroles.



XVIII
Rves

Lorsque Jude, aprs avoir travers les longs corridors, revint 
la chambre o il avait pass la nuit, le capitaine dormait encore.
Son visage tait calme et souriant. Jude le contempla un instant.

--C'est un loyal jeune homme, pensa-t-il; ses traits hardis me
rappellent le vieux Treml au temps o sa moustache tait noire. Il
est heureux, lui! Oh! que je donnerais de bon coeur tout mon sang
pour voir M. Georges  sa place!

Jude reprit son manteau de voyage, pour cacher ses traits en cas
de rencontre suspecte. Le jour tait venu. Les premiers rayons du
soleil levant se jouaient dans la soie des rideaux. Au moment o
Jude ceignait son pe pour partir, Didier s'agita sur sa couche.

--Alix, murmura-t-il, ma soeur!...

--Voici dans la cour tous les serviteurs du chteau, se dit Jude;
j'aurai de la peine  passer inaperu.

--Marie! murmura encore Didier.

Jude le regarda en souriant.

--Bravo! mon jeune matre, pensa-t-il; ne rverez-vous point 
quelque autre, maintenant?

--Fleur-des-Gents! cria le capitaine, comme s'il et voulu
relever le dfi.

En mme temps il se redressa, veill, sur son sant.

--C'est toi, ami Jude? reprit-il aprs avoir jet ses regards
tout autour de la chambre, comme s'il se ft attendu  voir un
autre visage; je crois que je rvais.

--Vous pouvez l'affirmer, monsieur, et joyeusement, rpondit
Jude.

L'oeil de Didier s'arrta par hasard sur les antiques rideaux que
peraient les rayons obliques du soleil. Son sourire, qui ne
l'avait point abandonn, s'panouit davantage.

--Les potes ont bien raison, dit-il comme s'il se ft parl 
lui-mme, de vanter les joies du retour au toit paternel. Moi qui
n'ai point de famille, je ressens ici comme un avant-got de ce
bonheur... Et tiens, Jude, mon garon, l'illusion s'accrot: il me
semble qu'enfant j'ai vu jouer le soleil d'automne dans des
rideaux de soie comme ceux-ci. Sentiment trange, Jude! Enfant
sans pre, j'prouve ici comme un ressouvenir lointain de baisers,
de caresses et de douces paroles...

--Monsieur, interrompit le vieil cuyer, je vais prendre cong de
vous, pour commencer ma tche.

--Reste, Jude, quelques minutes, un instant, je t'en prie! Mon
coeur s'amollit au contact de penses nouvelles. Je ne sais, Jude,
mes yeux ont besoin de pleurer!

--Souffrez-vous donc? dit celui-ci en s'approchant aussitt.

Didier laissa tomber sa main dans celle du vieillard et renversa
sa tte sur l'oreiller.

--Non, rpondit-il, je ne souffre pas. Au contraire. Je ne
voudrais point ne pas prouver ce que j'prouve: car cette
angoisse inconnue est pleine de douceur. Qu'ils sont heureux,
Jude, ceux qui ont de vrais souvenirs!

--Ceux-l, rpliqua l'cuyer avec tristesse, ne revoient parfois
jamais la maison des anctres. Ce doit tre une amre douleur,
n'est-ce pas, que celle de l'enfant qui se souvient  demi et qui
meurt avant d'avoir retrouv la demeure de son pre.

--Tu penses  Georges Treml, mon pauvre Jude.

--Je pense  Georges Treml, monsieur.

--Toujours! Dieu t'aidera, mon garon, car ton dvouement est
oeuvre chrtienne... Allons! voici un nuage qui couvre le soleil.
Le charme s'vanouit. Je redeviens le capitaine Didier et je suis
prt  jurer maintenant que j'ai vu, enfant, plus de rideaux de
bure que de tentures de soie. Va, mon garon, je ne te retiens
plus.

Didier, secouant un reste de langueur rveuse, avait saut hors de
son lit. Jude, avant de partir, jeta un regard dans la cour et
reconnut matre Alain qui s'entretenait avec Lapierre.

--Il est bien tard, maintenant, dit-il, pour m'esquiver. Je vois
l-bas un homme dont j'aurai de la peine  viter les regards.

--Lequel? demanda Didier en s'approchant de la fentre: Lapierre?

--Je ne sais s'il a chang de nom, mais on l'appelait de mon
temps matre Alain. C'est le plus vieux des deux.

-- la bonne heure! Et c'est celui-l que tu nommais hier ton
ennemi?

--Celui-l mme.

--Eh bien! mon garon, l'autre est le mien.

--Un valet, votre ennemi?

--Cela t'tonne? Faut-il donc te rpter que je ne suis point
gentilhomme? Ce valet est le seul tre au monde qui sache le
secret de ma naissance. Il ne veut pas le dire et c'est son droit.
Il prtend m'avoir autrefois servi de pre... Tu vois bien ceci?

Didier, qui n'tait pas encore vtu, carta sa chemise et montra
par-derrire,  la naissance de l'paule, une cicatrice encore
rcente.

--C'est une blessure faite tratreusement et par la main d'un
misrable, dit Jude en fronant le sourcil.

--Tu t'y connais, mon garon. J'ai tout lieu de croire que le
misrable est cet homme: mais si je ne suis pas noble, je suis
soldat, et ma main ne s'abaissera point volontiers jusqu' lui.

--Moi je suis un valet, dit Jude avec froideur; prononcez un mot
et je le chtie.

--Voil que tu oublies Georges Treml! s'cria Didier en souriant.
Sur mon honneur! il y a de la fine fleur de chevalerie dans ces
vieux coeurs bretons. Pensons  ton jeune monsieur, mon brave ami.
Je ne sais pas ce que tu peux tenter pour son service, c'est ton
secret, mais j'ai promis de t'aider et je t'aiderai. Descendons
ensemble: M. de Vaunoy est un trop soumis et dvou sujet de Sa
Majest pour que sa livre ose regarder, de plus prs qu'il ne
convient, le serviteur d'un capitaine de la marchausse.

Jude mit son manteau sur sa figure et descendit avec le capitaine.

Alain et Lapierre taient toujours dans la cour; ils s'inclinrent
avec respect devant Didier, qui toucha ngligemment son feutre.

--Qu'on selle le cheval de mon serviteur, dit-il.

Lapierre se hta d'obir. Le majordome resta.

--Mon camarade, dit-il  Jude, votre maladie exige-t-elle donc
que vous ayez toujours le nez dans le manteau? Les gens de La
Tremlays n'ont point pu encore vous souhaiter la bienvenue.

--Que dit-on des Loups dans le pays, matre? demanda Didier pour
viter  Jude l'embarras de rpondre.

--On dit que ce sont des mchantes btes, monsieur le
capitaine... N'accepterez-vous pas un verre de cidre, mon
camarade?

--Que font les gens de la fort? demanda encore Didier.

--Monsieur le capitaine, rpondit Alain de mauvaise grce, ils
font le cercle, du charbon et des sabots... Eh bien, mon camarade,
ajouta-t-il en exhibant son _vademecum_, c'est--dire sa bouteille
de fer-blanc, aimez-vous mieux une goutte d'eau-de-vie?

Matre Alain fut interrompu par Lapierre, qui amenait le cheval de
Jude. Celui-ci se mit aussitt en selle. Dans le mouvement qu'il
fit pour cela, son manteau s'carta quelque peu. Le majordome put
voir une partie de son visage.

--Du diable si je connais autre chose que cette figure-l!
grommela-t-il; o donc l'ai-je vue? Je me fais vieux!

--Tu me rejoindras ce soir  Rennes, mon garon, s'cria Didier.
En route maintenant et bonne chance!

Jude ne se fit point rpter cet ordre; il piqua des deux et
partit au galop.

Quand il eut franchi la porte de la cour, le capitaine se dtourna
vers les deux valets de Vaunoy.

--Vous tes curieux, matre, dit-il  Alain; c'est un fcheux
dfaut et qui ne porte point bonheur. Quant  toi, ajouta-t-il en
s'adressant  Lapierre, prends garde!

Il s'loigna. Les deux valets le suivirent des yeux.

--Prends garde! rpta ironiquement Lapierre; que dites-vous de
cela, matre Alain?

Matre Alain rpondit:

--Le jeune coq chante haut; on dirait qu'il se sent de race. Pour
ce qui est de prendre garde, c'est toujours un bon conseil.

Didier avait pris, sans savoir, la direction du jardin. Il se
trouva bientt au milieu de hautes charmilles tailles  pic et
formant l'invitable et classique labyrinthe des jardins du XVIIIe
sicle. De temps en temps, quelques statues de marbre blanc
s'apercevaient  travers les branches qui se ressentaient dj des
approches de l'hiver.

Didier jetait sur tout cela un regard distrait; involontairement,
son esprit tait revenu aux penses qui avaient proccup son
rveil.

Comme il arrive souvent aux esprits vifs et potiques, il lui
suffit, pour ainsi dire, d'voquer l'illusion pour qu'elle
repart. Ces grandes murailles de verdure devinrent pour lui de
vieilles connaissances. Il se retrouva dans ces ddales, et,
quoique leur artifice ft assez innocent pour que la chose pt
sembler naturelle, il crut ou tcha de croire que le souvenir
tait pour lui le fil d'Ariane.

--Voyons! se disait-il d'un ton moiti enjou, moiti srieux:
voyons si je me trompe! si je me souviens ou si je divague! ma
mmoire ou mon imagination me dit qu'au bout de cette alle, 
droite, il y a un berceau, et dans un berceau une statue de nymphe
antique. Voyons?

Il prit sa course, impatient; car l'illusion avait grandi et il en
tait dj  craindre une dception.

 quelques pas de l'endroit o la charmille faisait un coude, il
s'arrta et glissa son regard  travers les branches. Il devint
ple, mit la main sur son coeur et laissa chapper un cri. Berceau
et statue taient l devant ses yeux.

Seulement au cri qu'il poussa, la statue anime, nymphe vtue de
blanc, tressaillit vivement et se retourna.



XIX
Sous la charmille

L'illusion s'enfuit tambour battant. Dans cette gageure qu'il
avait engage contre lui-mme, Didier avait pari pour un berceau
et une statue. Le berceau existait, mais ce qu'il venait de
prendre pour une statue tait une jeune fille en chair et en os,
mademoiselle Alix de Vaunoy de La Tremlays.

La mprise du reste tait fort excusable. Au moment o Didier
l'avait aperue, mademoiselle de Vaunoy lui tournait le dos. Elle
tait debout et immobile au centre du berceau, lisant une lettre
froisse et sans doute bien souvent relue. Ses beaux cheveux noirs
avaient, ce matin, de la poudre, et une robe de mousseline blanche
formait toute sa toilette.

Au cri pouss par Didier, elle se retourna, comme nous l'avons
dit, et le papier qu'elle lisait s'chappa de sa main.

Son premier mouvement fut de fuir, mais la rflexion la retint.
Elle fit mme un pas vers le coude de la charmille, o, suivant
toute apparence, Didier allait se montrer.

Elle avait reconnu sa voix.

Mademoiselle de Vaunoy avait sur son visage cette pleur qui
prsage de dcisives rsolutions. Son regard, ordinairement hardi
dans sa douceur, tait triste, timide et grave. Didier s'avana
vers elle d'un air embarrass. Pour prendre contenance, il se
baissa et releva la lettre qu'Alix avait laisse tomber. Cette
lettre tait de lui. Il la reconnut et son malaise augmenta.

--C'est la lettre que vous crtes devoir m'crire pour m'annoncer
votre dpart, dit Alix avec simplicit. Je suis bien aise qu'elle
soit tombe entre vos mains, vous la garderez.

Didier demeura muet. Alix reprit:

--J'ai t heureuse de vous revoir, car je me souvenais de vous
comme d'un frre.

Didier l'avait appele ma soeur dans son rve, et bien souvent il
lui tait arriv de comparer le sentiment qu'il gardait pour elle
 la tendresse d'un frre. Et pourtant il demanda:

--Alix, dites-vous la vrit?

--Je dis toujours la vrit, rpondit-elle.

Elle eut un sourire grave et poursuivit:

--Parlons d'elle, je le veux.

C'est une chre enfant. Son regard est pur comme le regard d'un
ange. Son me est plus pure que son regard.

--De qui parlez-vous? balbutia Didier.

--Oh! fit Mlle de Vaunoy dont la voix devint plus svre, vous
n'avez rien  vous reprocher, je le sais; mais ne niez pas, ce
serait mal. Il y a une fraternit entre nous autres jeunes filles
de la fort. Je suis noble et riche, elle est paysanne et pauvre;
mais, enfants, nous nous sommes rencontres souvent dans les
bruyres. Nous avons jou autrefois sous les grands chnes qui
protgent Notre-Dame de Mi-Fort; je l'avais apprivoise, la
petite sauvage! Depuis lors, tandis qu'elle restait dans sa
solitude, je faisais, moi, connaissance avec le monde; tandis
qu'elle courait libre sous le couvert, j'apprenais  porter le
velours et la soie,  parler,  me taire,  sourire. trange
destine! elle, dans sa solitude, moi, au milieu des somptueuses
ftes de Rennes, nous avons subi toutes deux le mme sort. Dieu la
destinait  l'homme que je... que je croyais souhaiter pour mari.

--Vous ne le croyez plus, Alix?

--Un jour, il y avait deux mois que vous tiez parti, Didier, je
me promenais seule dans la fort, songeant encore aux ftes de Mgr
le comte de Toulouse, lorsque j'entendis une voix connue qui
chantait sous le couvert la complainte d'Arthur de Bretagne.

--Fleur-des-Gents! balbutia le capitaine.

Alix sourit doucement.

--Vous savez enfin de qui je parle, Didier, dit-elle. Il y avait
bien longtemps que je ne l'avais vue. Que je la trouvai belle, ce
jour-l! Elle me reconnut tout de suite et vint  moi les bras
ouverts. Puis elle prit dans son panier de chvrefeuille un beau
bouquet de primevres qu'elle attacha  mon corsage, puis encore
elle me parla de vous.

--De moi! pronona involontairement Didier.

--Elle ne vous nomma point, mais je vous reconnus; je sentis quel
tait mon devoir.

--Hlas! mademoiselle, s'cria Didier, je suis bien coupable
peut-tre...

--Envers elle, oui, monsieur, si vous dites un mot de plus, car
elle est votre fiance.

Il y eut un moment de silence. Alix reprit:

--Quand elle sera votre femme...

Elle s'interrompit parce que le regard du jeune capitaine avait
exprim la surprise.

--Elle sera votre femme, poursuivit-elle cependant avec fermet;
vous le voulez... et vous le devez. Elle est bien pauvre, mais
vous avez votre pe, et vous n'tes point de ceux que leur
naissance enchane  l'orgueil!

Didier se redressa.

--Je ne suis pas gentilhomme, c'est vrai, dit-il, je le sais.
Peut-tre n'tait-il pas besoin de me le rappeler.

Alix lui tendit la main cette fois et rpliqua:

--Excusez-moi, je plaide la cause de mon amie.

Les capitaines n'aiment pas  tre congdis, mme de cette faon
noble et charmante.

--Mademoiselle, dit-il, la cause de Marie n'avait peut-tre pas
besoin d'tre plaide; mais voyons, puisque nous sommes le frre
et la soeur, noble soeur et frre de roture, j'ai bien le droit
d'interroger.

--Interrogez.

--Votre conduite a-t-elle pour cause la distance qui nous spare?

--Non.

--Y aurait-il sous jeu un autre mariage?

--Mon pre veut en effet me marier.

--Ah! ah!

--Mais celui qu'on me propose ne sera jamais mon mari.

--N'a-t-il pas un nom qui soit au niveau du vtre? demanda Didier
non sans raillerie.

--C'est M. de Bchameil, marquis de Nointel, intendant royal de
l'impt.

Didier clata de rire.

Comme s'il y avait eu de l'cho sous la charmille, un autre rire
pais et bruyant retentit  une vingtaine de pas, derrire le
feuillage.

--Folle que je suis! s'cria Alix. Je ne vous ai pas dit le
principal. Il n'est plus temps, ce sont eux;  bientt, nous nous
reverrons encore une fois!

Elle s'enfuit prcipitamment, laissant le capitaine tourdi de
cette disparition subite.

L'clat de rire se rpta sous la charmille. Un bruit de voix s'y
joignit et bientt, au tournant de l'alle, dbouchrent
MM. de Vaunoy et de Bchameil.



XX
Avant et aprs le djeuner

Vaunoy et l'intendant royal semblaient de fort heureuse humeur.
Ils marchrent avec empressement vers Didier qui avait peine  se
remettre et gardait une contenance embarrasse.

--Nous arrivons ici, mon cher hte, dit Vaunoy, guids par vos
clats de rire. La promenade solitaire vous rend-elle donc si
joyeux?

--Ai-je ri? demanda machinalement Didier.

--Oui, Saint-Dieu! vous avez ri.

--Le fait est que vous avez ri, dit Bchameil. J'ai l'honneur de
vous prsenter le bonjour.

--Je ne me souviens pas... commena Didier.

--Eh! dit Vaunoy avisant le papier que celui-ci tenait encore 
la main, c'est sans doute cette lettre qui causait votre hilarit
matinale?

--Je ne serai pas loign de le croire, appuya Bchameil;
veuillez me donner je vous prie, des nouvelles de votre sant.

Didier froissa la lettre et la dchira en tout petits morceaux.
Cela fait, il salua l'intendant royal et lui rpondit par quelque
banale politesse. M. de Bchameil avait compltement mis bas ses
fcheuses dispositions de la veille: Vaunoy venait de lui faire
entendre qu'il n'avait rien  craindre d'un semblable rival et que
la main d'Alix lui tait assure. Aussi se sentait-il port vers
Didier d'une bienveillance inaccoutume.

Quant  Vaunoy, il n'avait point dpouill son masque de bonhomie.
On et dit, en vrit, un brave oncle abordant son neveu chri.

--Messieurs, dit le capitaine dont la froideur contrastait fort
avec la cordialit de ses htes, vous plairait-il que nous
parlions maintenant de ce qui concerne le service de Sa Majest?

--Assurment, rpondit Vaunoy.

Et Bchameil rpta:

--Assurment!... Pourtant, ajouta-t-il aprs rflexion, je pense,
sauf avis meilleur, qu'il serait convenable de djeuner d'abord.

--Fi! monsieur de Bchameil! dit Vaunoy en souriant.

--Mettez, monsieur mon ami, que je n'aie point parl. Je prfre
videmment le service du roi au djeuner et mme au dner! Mais
ceci n'empche point qu'un djeuner refroidi soit une triste
chose. Nous vous coutons, Monsieur le capitaine.

Didier tira de son portefeuille un parchemin sur lequel Vaunoy
jeta les yeux pour la forme. Bchameil, en lisant le seing royal,
crut devoir ter son feutre et prier Dieu qu'il bnt Sa Majest.

--Sur la proposition de S. A. R. Mgr le comte de Toulouse,
gouverneur de Bretagne, dit le capitaine, le roi m'a confr
mission d'escorter les fonds provenant de l'impt  travers cette
contre qui passe pour dangereuse...

--Et qui l'est! interrompit Vaunoy.

--Qui l'est normment, ajouta Bchameil.

--Le roi m'a charg en outre, reprit Didier, de veiller  la
perception des tailles, et Son Altesse Srnissime m'a donn
mission particulire de poursuivre et dtruire, par tous moyens,
cette poigne de rebelles qui portent le nom de _Loups_.

--Que Dieu vous aide! dit Vaunoy. C'est l, mon jeune ami,
une noble mission.

--Une mission que je ne vous envie en aucune faon, mon jeune
matre! pensa tout bas Bchameil. Dieu vous assiste! pronona-t-il
 haute voix.

--Je vous rends grces, messieurs. Dieu protge la France, et son
aide ne nous manquera point. Je pense que la vtre ne me fera pas
dfaut davantage.

 cette question faite d'un ton de brusque franchise, Vaunoy
rpondit par un mouvement de tte accompagn d'un diplomatique
sourire. Bchameil, malgr sa bonne envie, ne put imiter que le
mouvement. Ce gastronome n'tait point diplomate.

Didier insista.

--Je puis compter sur votre aide? demanda-t-il une seconde fois.

Vaunoy rpondit:

-- plus d'un titre, mon jeune ami: pour vous-mme et pour Sa
Majest.

--Je m'en rfre aux paroles de M. de Vaunoy, dit Bchameil.

--Merci, messieurs. Je n'attendais pas moins de deux loyaux
sujets du roi. Je fais grand fonds sur votre secours, et vous
prviens  l'avance que je ne mnagerai pas votre bonne volont.
Veuillez me prter attention.

Bchameil tira sa montre et constata avec douleur que l'heure
normale du djeuner tait passe depuis dix minutes. Il poussa un
profond soupir, n'osant pas manifester plus clairement son
chagrin.

--Je ne suis point arriv jusqu'ici, reprit Didier, sans avoir
arrt mon plan de campagne. Toutes mes mesures sont prises. La
marchausse de Rennes est prvenue; celle de Laval marche sur la
Bretagne  l'heure o je vous parle. Les sergenteries de Vitr, de
Fougres et de Louvign-du-Dsert me seconderont au besoin.

-- la bonne heure! s'cria Bchameil. Tout cela formera une
arme respectable.

--Trois cents hommes environ, monsieur.

--Ce n'est pas assez, dit Vaunoy. Les Loups sont en nombre
quadruple.

Bchameil modra sa joie.

--J'avais cru qu'ils taient plus nombreux que cela, repartit
froidement le capitaine. Nous serons un contre quatre. C'est
beaucoup!

--Je ne saisis pas bien, dit Bchameil.

--C'est beaucoup, rpta Didier, parce que nous aurons de notre
ct tous les avantages. Vous ne pensez pas, je suppose, que je
veuille les attaquer  la Fosse-aux-Loups? Ne vous tonnez point,
monsieur de Vaunoy, si je sais le nom de leur retraite. Grce 
des circonstances que je ne juge point  propos de vous dtailler
ici, je connais la fort de Rennes comme si j'y tais n.

 ce dernier mot, Herv de Vaunoy tressaillit violemment et devint
si ple que Bchameil crut devoir le soutenir dans ses bras.

--Qu'avez-vous, monsieur mon ami? demanda l'intendant.

--Rien... je n'ai rien, balbutia Vaunoy.

--Si fait! je parie que c'est le besoin de prendre quelque chose
qui vous travaille. Et, par le fait, l'heure du djeuner est
passe depuis trente-cinq minutes et une fraction.

Vaunoy, par un brusque effort, s'tait remis tant bien que mal. Il
repoussa Bchameil.

--Capitaine, dit-il, je vous prie de m'excuser. Un blouissement
subit... je suis sujet  cette infirmit. Vous plairait-il de
poursuivre?

--Dans votre intrt, monsieur mon ami, insista hroquement
Bchameil, je vous engage  prendre quelque chose. Nous vous
ferons raison, le capitaine et moi.

Vaunoy fit un geste d'impatience, et Bchameil reconnut avec
dcouragement que le djeuner tait dsormais indfiniment
retard.

--Je vous disais, reprit Didier qui n'avait prt  cette scne
qu'une attention mdiocre, je vous disais que la fort est pour
moi pays de connaissance; je sais que la position des Loups est
inexpugnable, et ne prtends point courir les chances d'une
attaque, au moins tant que les deniers de Sa Majest ne seront
point  couvert. Il me faut,  moi aussi, des positions dans la
fort, et je vous demande,  vous, monsieur de Vaunoy, votre
chteau de La Tremlays,  vous, monsieur l'intendant royal, votre
maison de plaisance de la Cour-Rose.

--Ma _folie_, s'cria Bchameil; et qu'en prtendez-vous faire,
monsieur?

--Je ne sais: peut-tre une place d'armes.

--Mais il y a des tapis dans toutes les chambres, monsieur; il y
en a pour vingt mille cus...

--Fi! monsieur de Bchameil, fi! voulut interrompre Vaunoy.

Cette fois le financier se montra rtif.

--Il y a, continua-t-il, des meubles sculpts, incrusts, dors.
Il y en a pour trente mille cus, monsieur!

--Fi! monsieur de Bchameil, fi! rpta Vaunoy.

--Il y a des porcelaines du Japon, de la faence d'Italie, des
grs de Suisse, des cristaux de Sude. La batterie de cuisine
seule vaut quatorze mille cinq cents livres, monsieur. Et vous
voulez mettre tout cela au pillage! Vos soldats dvaliseraient mon
garde-manger; ils boiraient ma cave... ma cave qui est la plus
riche de France et de Navarre! Ils cailleraient mes mosaques,
crveraient mes tableaux, briseraient mes cristaux, que sais-je!
Une place d'armes! Morbleu! monsieur, pensez-vous que j'aie fait
btir ma _folie_ pour hberger vos soudards!

--Fi! monsieur de Bchameil! rpta Vaunoy pour la troisime
fois; Saint-Dieu! fi! vous dis-je.

Le financier s'arrta essouffl. Didier regarda l'interruption
comme non avenue, et reprit avec le plus grand calme:

--Peut-tre une place d'armes. En tout cas, je puis vous faire
promesse, messieurs, de vous prvenir deux heures  l'avance.

--Cela suffira, dit Vaunoy qui semblait rsolu  tout approuver.

--Monsieur mon ami, s'cria Bchameil exaspr, je ne vous
comprends pas! Savez-vous que je ne donnerais pas ma petite maison
pour cent mille pistoles!

Vaunoy lui serra fortement la main. C'est l un signe que les
intelligences, mme les plus paisses, comprennent par tous pays.

Le financier se tut instinctivement.

--Je pense, mon cher hte, demanda Vaunoy du ton de la plus
cordiale courtoisie, que ces mesures dont vous parlez forment la
dernire partie de votre plan. Avant de vous fortifier, vous vous
occuperez sans doute de convoyer les espces qui vous attendent 
Rennes, car on dit que la cassette du roi est vide, ou peu s'en
faut.

--Tel est en effet mon projet, monsieur.

--Donc, en attendant que La Tremlays devienne place d'armes, nous
en ferons, s'il vous plat, une auberge o se reposera l'escorte
de l'impt.

--L'impt, rpondit le capitaine, reste sous la garantie et
responsabilit de M. l'intendant royal tant qu'il n'a point
franchi les frontires de la Bretagne. C'est donc  M. l'intendant
de faire choix du lieu o l'escorte passera la nuit.

Une expression de singulire inquitude se rpandit sur le visage
du matre de La Tremlays. Il fallait que cette inquitude ft bien
puissante pour que Vaunoy habitu comme il l'tait  dompter
souverainement sa physionomie, n'en pt rprimer les symptmes.

Didier et l'intendant la remarqurent.

Le premier n'y fit pas grande attention. Il croyait connatre
Vaunoy qu'il mprisait sans le souponner de trahison. Sa hautaine
insouciance ne daigna point se proccuper de ce mince incident.

Quant  Bchameil, il interprta  sa manire l'angoisse vidente
du matre de La Tremlays. Il pensa que Vaunoy, voyant que le choix
de la halte restait entre ses mains,  lui, Bchameil, redoutait
sa dcision pour l'office et les provisions du chteau.

--Monsieur mon ami, dit-il en consquence, je dois vous prvenir
tout d'abord que les frais de convoi me regardent...

Vaunoy plit et frona le sourcil.

--Je paierai tout, poursuivit l'intendant: l'hospitalit est pour
moi un devoir.

--Vous prtendez donc recevoir les gens du roi dans votre maison
de la Cour-Rose? demanda Vaunoy dont l'anxit augmentait
visiblement.

--Non pas, monsieur mon ami, non pas! s'cria vivement Bchameil.

Vaunoy respira longuement. Ses couleurs vermeilles reparurent aux
rondes pommettes de ses joues.

Ce mouvement fut tellement irrsistible et marqu que Didier ne
put s'empcher d'y prendre garde.

Ce fut, au reste, l'affaire d'un instant, et,  mesure que le
calme revenait sur le visage de Vaunoy, les doutes du jeune
capitaine se dissipaient.

Mais, pour un spectateur attentif et dsintress de cette scne,
il et t vident qu'un hardi dessein venait de surgir dans le
cerveau de Vaunoy, dessein que favorisait grandement l'option de
M. de Bchameil, dsignant La Tremlays pour lieu de repos 
l'escorte des gens du roi.

Bchameil qui tait  cent lieues de penser que sa dcision pt
faire plaisir  Herv de Vaunoy, prit  tche de l'excuser et de
la motiver, ce qu'il fit  sa manire.

--Je vous rpte, monsieur mon ami, dit-il, que vous n'aurez
rien, absolument rien  dbourser.

--Laissons cela, interrompit Vaunoy.

--Permettez! Je suis, vous me faites, j'espre, l'honneur d'en
tre persuad, un sujet fidle et dvou de Sa Majest. Ma pauvre
maison est fort  son service, depuis les fondements jusqu'aux
combles, y compris, bien entendu, les tages intermdiaires, mais
il s'agit de cinq cent mille livres tournois.

--Cinq cent mille livres tournois? rpta lentement le matre de
La Tremlays.

--Tout autant, monsieur mon ami, il y a mme quelques cus de
plus. Si cette somme tait enleve, mon aisance, qui est honnte,
serait terriblement rduite. Or, suivez bien: ma _folie_ de la
Cour-Rose n'est point propre  soutenir un sige, et si les
Loups...

Vaunoy haussa les paules avec affectation.

--Monsieur l'intendant a raison, dit le capitaine qui, depuis dix
minutes, n'apportait plus  la discussion qu'une attention fort
mdiocre.

--Permettez, dit encore Bchameil rpondant au geste de Vaunoy;
je serais mortifi que vous puissiez croire...

--Allons djeuner, interrompit en souriant le matre de La
Tremlays.

Le coup tait d'un effet sr: il porta. Bchameil remua
convulsivement les mchoires, comme s'il et voulu parfaire son
explication; mais il ne put que rpter ces mots qui veillaient
les plus tendres chos de son coeur:

--Allons djeuner.

Vaunoy s'appuya familirement sur le bras de Didier. Bchameil,
les narines gonfles et saisissant au vol parmi les effluves
pandues dans l'air toutes celles qui venaient de l'office, ouvrit
la marche. En chemin il fut dcid que le convoi d'argent
partirait de Rennes le lendemain. De la ville au chteau, l'tape
tait courte, mais les routes de Bretagne, en l'an 1740, taient
traces de manire  quadrupler la distance.

Bchameil, malgr la prominence notable de son abdomen, monta le
perron en trois sauts. Une minute aprs, il nouait sa serviette
autour de ses mentons et dgustait savamment un salmis d'ailerons
de bcasses qu'il dclara sans pareil et fta en conscience.

Herv de Vaunoy ne resta point oisif durant cette matine. Le
djeuner tait  peine fini, et M. de Bchameil venait de
s'tendre sur un lit de jour pour se livrer  cet important devoir
que les gourmets ne doivent ngliger jamais, la sieste, lorsque
M. de Vaunoy, quittant Didier sous un prtexte d'autant plus
facile  trouver que le jeune capitaine ne tenait point
extraordinairement  sa compagnie, se dirigea d'un air soucieux et
affair vers son appartement.

--Qu'on m'envoie sur-le-champ Lapierre et matre Alain, dit-il 
un valet qu'il rencontra sur son chemin.

Le valet se hta d'obir, et Vaunoy poursuivit sa route; mais,
ayant jet par hasard un regard distrait  travers les carreaux de
l'une des croises du corridor, il aperut Alix qui, rveuse et la
tte penche, suivait  pas lents l'alle principale du jardin.

--Toujours triste! se dit Vaunoy d'un ton o perait un atome de
sensibilit; pauvre fille! Mais, aprs tout, elle n'est pas
raisonnable! Bchameil serait la perle des maris.

Il allait passer outre, lorsque, dans une autre alle dont la
direction formait angle avec celle de la premire, il vit le
capitaine Didier, lequel, par impossible, semblait rver aussi.
Vaunoy fit un geste de mauvaise humeur.

--Elle tait sur le point de l'oublier! murmura-t-il; je m'y
connais! Et le voil revenu! Sa seule approche djoue fatalement
tous mes plans. Et puis, si quelqu'un de ces hasards que nulle
prcaution ne peut djouer, allait lui apprendre...

Vaunoy s'interrompit. Comme nous l'avons dit, les deux alles que
suivaient Alix et Didier se croisaient. Chaque pas fait par les
deux jeunes gens les rapprochait: ils allaient se rencontrer dans
quelques secondes.

--Eh! qu'a-t-il besoin de savoir? reprit Vaunoy avec emportement.
Son toile le pousse  me nuire. Qu'il sache ou non, il me perdra
si je ne le perds.

Alix et Didier arrivaient en mme temps au point de convergence
des alles; au moment o ils allaient se trouver face  face.
Vaunoy porta son sifflet de chasse  ses lvres.

Le bruit fit lever la tte aux deux jeunes gens, Alix se tourna du
ct du chteau et dut obir au geste d'appel que lui envoya son
pre.

Didier salua et poursuivit sa route.

--C'tait comme un fait exprs! pensa Vaunoy. Saint-Dieu! j'ai
manqu mon coup deux fois dj; mais on dit que le nombre trois
porte bonheur!...

Il entra dans son appartement o ne tardrent pas  le joindre ses
deux faux serviteurs, Alain et Lapierre. Presque au mme instant,
Alix entr'ouvrit la porte.

--Vous m'avez appele, mon pre?

Vaunoy, qui ouvrait la bouche pour donner des ordres  ses deux
acolytes, hsita quelque peu et fut sur le point de renvoyer sa
fille; mais il se ravisa.

--Restez ici, dit-il aux valets. J'aurai besoin de vous dans un
instant.

Puis il passa le bras d'Alix sous le sien et l'entrana doucement
dans la galerie.

Matre Alain et Lapierre demeurrent seuls. Le premier, dont
l'intelligence avait considrablement flchi sous le poids de
l'ge et aussi par l'effet de l'ivrognerie, tira de sa poche son
flacon carr de fer-blanc et but une ample rasade d'eau-de-vie.

--En veux-tu? demanda-t-il  Lapierre.

--Il y a temps pour tout, rpondit l'ex-saltimbanque; je ne bois
jamais quand je dois causer avec monsieur.

--Moi, je bois double.

--Et tu vois de mme. Hier tu n'as pas seulement pu reconnatre
ce drle de valet.

--Je me fais vieux, dit Alain en buvant une seconde gorge. Le
fait est que ma pauvre mmoire s'en va. Mais si je le vois encore
une fois je le reconnatrai peut-tre.

--Et s'il ne revient pas?

Alain, au lieu de rpondre, but une troisime rasade et s'arrangea
pour dormir, en attendant son matre. Lapierre haussa les paules,
et, pour ne point perdre son temps, il fit le tour de la chambre,
donnant gnreusement l'hospitalit, dans les vastes poches de son
pourpoint,  toutes les pices de monnaie gares qu'il trouva sur
les meubles. Les tiroirs taient ferms.

Quand il eut achev sa tourne, il s'accouda sur l'appui de la
fentre. Au loin, dans le jardin, il aperut Didier qui continuait
solitairement sa promenade.

Lapierre se prit  rflchir.

--Peuh! dit-il enfin en enflant ses joues; je croyais le dtester
davantage. C'est un joli garon. Vaunoy paie mal et demande
beaucoup. H! h!... il faudra voir!...

--En veux-tu? grommela matre Alain qui trinquait en rve.

Lapierre laissa tomber sur le vieillard un long regard de mpris.

--Voici ce qu'on devient au service de Vaunoy! dit-il ensuite.
Jamais de tiroirs ouverts. Quelques pices d'or pour beaucoup de
travail. C'est pitoyable de se damner ainsi au rabais... Il faudra
voir.



XXI
Mademoiselle de Vaunoy

Pendant que matre Alain et Lapierre attendaient, Herv de Vaunoy
arpentait  pas lents le corridor avec sa fille qui s'appuyait 
son bras et dont il caressait paternellement la blanche main.

--J'ai  vous gronder, Alix, disait-il, de sa voix la plus
doucereuse. Vous avez t vis--vis de notre hte, le capitaine
Didier, d'une froideur!

Il appuya sur ce mot et regarda sa fille en dessous. Aucune
motion ne parut sur le calme et beau visage d'Alix.

--Il ne faut point outrepasser le but, reprit le matre de La
Tremlays. Le capitaine est un brave officier du roi qui a droit 
tous nos gards, et, quand on n'aime point un homme, il est bon de
se contraindre un peu.

Alix releva sur Vaunoy son regard tranquille et Vaunoy se tut.

Il aimait sa fille: c'tait le seul sentiment humain qui ft rest
debout en son coeur parmi les ravages de l'gosme et de la
cupidit. Il et voulu la faire heureuse, mais les vnements le
pressaient. Il n'avait point le choix: un mot de Bchameil pouvait
mettre en question sa fortune, sa noblesse, sa vie;  quelque prix
que ce ft, il lui fallait acheter l'appui de Bchameil.

En ce moment, Vaunoy tait  la gne. Alix le dominait de toute la
hauteur de sa franchise. Pour la millime fois peut-tre, il se
repentit d'avoir us de ruse avec elle, reconnaissant trop tard
que la ruse s'mousse contre la candeur.

Trop vil pour ressentir dans toute sa force l'angoisse qui serre
le coeur d'un pre surpris par son enfant en flagrant dlit de
tromperie, il tait nanmoins humili de son rle et fit effort
pour jeter son masque loin de lui.

--Alix, dit-il tout  coup, en jouant passablement la rondeur,
j'ai eu tort d'en user ainsi avec vous. Pardonnez-moi. Vous
mritez ma confiance entire, et je veux dpouiller tout
subterfuge. Vous savez ce que je veux; vous devinez peut-tre
pourquoi je le veux. Tromperez-vous mes esprances?

--Je ferai ce que j'ai promis, monsieur, rpondit Alix. Vaunoy
respira.

--Cela suffit, dit-il. Le temps est un puissant remde aux
rpugnances capricieuses des jeunes filles; pour le moment, je
vous demande seulement de ne point voir le capitaine Didier.

--Je l'ai vu dj, monsieur.

--Ah! Et vous lui avez parl?

--Je lui ai parl.

--De sorte que cette froideur affecte tait un rle appris...

Alix l'arrta d'un regard calme et doux.

--Mes actions ne mentent pas plus que mes paroles, dit-elle.
Rassurez-vous, monsieur. J'ai la volont de tenir ma promesse.
D'ailleurs, ajouta-t-elle plus bas, ma volont n'est pas votre
seule garantie: le capitaine Didier ne vous demandera pas ma main.

--En vrit! s'cria Vaunoy avec une joie brutale.

Puis il poursuivit:

--Voil une heureuse nouvelle, Alix; que ne le disiez-vous tout
de suite, ma chre enfant? Ah! le capitaine... cet impertinent
soldat de fortune!

Il pronona ces derniers mots d'un ton de piti ironique qui et
profondment bless un coeur vulgaire; mais Alix tait au-dessus
de cette atteinte. Son front resta serein, et ce fut avec un
sourire mlancolique, mais tranquille, qu'elle reprit la parole.

--Je suis de votre avis, mon pre, dit-elle; je crois que tout
est pour le mieux.

Vaunoy connaissait sa fille, et, si peu fait qu'il ft pour la
comprendre, il avait pour elle une sorte de respect. Nanmoins
cette rsignation lui sembla si extraordinaire qu'il eut peine  y
croire.

Involontairement et suivant la pente de sa vieille habitude, il
reprit son espionnage moral.

--Saint-Dieu! dit-il aprs un silence, vous tes le parangon de
l'obissance filiale, Alix, et je veux parier qu'on irait de
Rennes  Nantes sans trouver votre pareille. Pas une plainte!
c'est  n'y pas croire, et cela me donne bonne esprance pour ce
pauvre M. de Bchameil.

Alix ne rpondit point.

--Mais ne parlons pas de cela, poursuivit le matre de La
Tremlays. Voici dj un point de gagn; il ne faut pas trop
demander  la fois. Moi qui tais dans des transes! Maintenant je
n'ai garde de craindre. Je ne m'tonne plus de votre rserve
d'hier soir... Vit-on jamais semblable outrecuidance! et, certes,
je suis prt  faire serment que cette entrevue dont nous parlions
tout  l'heure sera la dernire et n'aura point de pendant.

Cette phrase tait la partie importante du discours d'Herv de
Vaunoy. Tout le reste n'tait qu'une prparation. Aussi en suivit-il
l'effet avec inquitude, attendant une rponse et piant la
signification du moindre geste.

Il oubliait encore une fois que ces soins taient superflus. Les
paroles d'Alix dfiaient les interprtations et n'avaient pas
besoin de commentaire.

Elle montra de son doigt tendu Didier qui, franchissant la
dernire barrire du parc, s'enfonait sous le couvert.

--Il me faudra attendre son retour, dit-elle.

Vaunoy crut avoir mal compris.

--Son retour? rpta-t-il machinalement.

--Oui, monsieur. J'ai promis au capitaine Didier de le revoir. Il
le faut, je le dois, et je vous demande comme une grce de vouloir
bien n'y point mettre obstacle.

--Mais... commena Vaunoy surpris et intrigu.

--Ne me refusez pas! dit Alix avec une chaleur soudaine. Je ne
vous ai jamais dsobi, et Dieu m'est tmoin que je souffrirais de
le faire.

--De sorte, que si je vous dniais mon consentement vous me
dsobiriez?

Alix courba la tte en silence.

-- merveille! reprit Vaunoy dont le dpit ne ressemblait en rien
 la dignit d'un pre offens; je suis au moins prvenu d'avance.
Et m'est-il permis de vous demander quelle communication si
importante peut exiger le rapprochement de Mlle de Vaunoy et du
capitaine Didier?

--Je ne saurai vous le dire, monsieur.

--De mieux en mieux! Mais c'est  n'y point croire! Vous oubliez,
Alix, que je pourrais vous contraindre, vous confiner dans votre
appartement.

--J'espre que vous ne le ferez point, mon pre.

--Et si je le faisais! s'cria Vaunoy vritablement en colre.

--Monsieur, dit Alix en retenant sa voix qui voulait clater, je
vous respecte et je vous aime, mais il y a longtemps que je garde
le silence vis--vis de M. de Bchameil, et c'est  cause de vous
que je me tais...

Elle s'arrta honteuse d'avoir t sur le point de menacer, mais
Vaunoy avait compris, et sa colre tait tombe comme par
enchantement.

Il appela sur son visage, fait  ces brusques changements, une
expression de grosse gaiet.

--Vous tes une mchante enfant, Alix, dit-il en la baisant
bruyamment au front. Vous savez que je n'ai rien  vous refuser et
vous abusez de votre pouvoir, qui marche  grands pas vers la
tyrannie. Ce que j'en disais tait curiosit pure. Je voulais
surprendre ce grand secret, mais vous m'avez vaincu, et je
n'engagerai plus avec vous de combats de paroles. Je lancerai
contre vous, en guise d'avant-garde, si le cas se prsente,
mademoiselle Olive de Vaunoy, ma digne soeur... et alors
tenez-vous bien, je vous le conseille!

Alix ne se mprit point  cette gaiet soudaine. Vaunoy avait
raison de le dire: malgr sa vieille exprience d'intrigant, il
n'tait point de force  lutter contre la hautaine droiture de sa
fille. C'tait de la part du matre de La Tremlays de la
diplomatie prodigue en pure perte.

--Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, mon pre, dit
seulement Alix.

--Alors, soyez clmente, et prenez un peu de compassion de ce
pauvre M. de Bchameil... mais cela viendra, et il sera temps d'en
parler plus tard.

Il tira sa montre.

--Onze heures dj, murmura-t-il. Allons! ma fille, je vous
laisse et vous donne carte blanche, sr que ma confiance est bien
place. Au revoir!

Il fit un geste familier et caressant auquel Alix rpondit par une
respectueuse rvrence, et se hta de regagner son appartement, o
ses deux ministres l'attendaient l'un en philosophant, l'autre en
ronflant.

Lorsque Alix fut seule, son beau visage perdit son expression de
fiert. Un morne dcouragement se peignit dans son regard.

--Le revoir! murmura-t-elle; subir encore cette douleur!

Elle avait descendu sans savoir les escaliers intrieurs et les
degrs de granit du perron. Elle se laissa tomber sur un banc de
gazon  l'entre du jardin et mit sa tte plie entre ses mains.

Au bout de quelques minutes, elle retira de son sein une petite
mdaille de cuivre, informe et rustiquement historie, qu'un
cordon de soie suspendait  son cou sous ses habits.

Elle la regarda longtemps, puis elle dit:

--Le revoir! oui... souffrir, mais le sauver!



XXII
Deux bons serviteurs

Vaunoy avait souvent avec sa fille des entretiens semblables 
celui que nous venons de rapporter. Alix savait  peu de chose
prs de quel intrt taient pour son pre les bonnes grces de
M. de Bchameil; elle avait mme devin que Vaunoy n'avait sur les
immenses domaines de Treml qu'un droit de possession douteux et
prcaire.

Il va sans dire qu'elle n'abusait jamais de cette connaissance.

Le caractre de son pre, qu'elle et sincrement voulu ne point
juger, mais dont la bassesse lui sautait aux yeux, lui avait t,
ds sa premire jeunesse, une cause perptuelle de chagrin. Son
esprit srieux, loyal et fort s'tait habitu  la tristesse, et
dans l'empressement qu'elle avait mis autrefois  accepter la
recherche de Didier, il faut compter pour une part son dsir ou
plutt son besoin d'chapper  l'obsession paternelle.

Elle ne voyait, au reste, dans l'usurpation de Vaunoy qu'un danger
et non point un crime, parce qu'elle ignorait que cette usurpation
prjudicit au lgitime propritaire.

Et, par le fait, personne n'aurait pu soutenir l'opinion oppose,
Treml n'ayant point laiss d'hritier.

L'intendant royal, ridicule et mprisable  la fois, inspirait 
Alix une invincible rpulsion, et sans la patiente insistance de
son pre elle et rejet ouvertement et depuis longtemps les
prtentions de Bchameil. Vaunoy ne se lassait pas. Il croyait
connatre les femmes, et attaquait Alix en faisait briller  ses
yeux toutes les feries que peut voquer l'opulence. Bchameil
tait l'homme le plus riche de son temps.

Vaunoy ne faisait pas de progrs, mais il gagnait des jours.

L'arrive de Didier pouvait anantir son pnible et long travail;
il essaya de dresser une barrire entre sa fille et le capitaine.
Nous avons vu le rsultat de sa tentative: le hasard devait le
servir bien mieux que son habilet.

Il avait un hardi projet dont la premire ide lui tait venue
sous la charmille, en compagnie de Didier et de Bchameil.

Le projet, depuis lors, avait mri dans sa tte. Il en avait pes
laborieusement les chances pendant le djeuner, et s'tait
dtermin  jouer cote que cote ce prilleux coup de ds.

Il y avait une demi-heure que M. de Vaunoy avait rejoint ses deux
acolytes. Matre Alain avait secou tant bien que mal sa
somnolence, et Lapierre s'tait install, selon sa coutume, dans
un excellent fauteuil. Il s'agissait d'couter le matre faisant
l'expos de son plan.

Vaunoy avait parl longtemps et sans s'interrompre. Lorsqu'il se
tut enfin, il interrogea ses deux serviteurs du regard. Matre
Alain rpondit par un geste quivoque, et Lapierre se balana fort
adroitement sur un seul des quatre pieds de son sige.

--Ne m'avez-vous pas entendu? demanda Vaunoy.

--Si fait, dit Lapierre; pour ma part, j'ai entendu.

--Moi aussi, ajouta matre Alain.

--Et qu'en dites-vous?

Le vieux majordome eut la dmangeaison d'atteindre sa bouteille
carre, o peut-tre il aurait trouv une rponse, mais il n'osa
pas; il attendit, pensant qu'il serait temps de parler lorsque
Lapierre aurait donn son avis.

Lapierre se balanait toujours.

--Qu'en dites-vous? rpta Vaunoy en fronant le sourcil.

--H! h! fit Lapierre d'un air capable.

--Voil! pronona emphatiquement matre Alain.

--Comment! s'cria Vaunoy avec colre, vous ne comprenez pas que,
dans ces circonstances, sa mort devient un cas fortuit dont je ne
puis tre responsable? que les soupons se dtourneront
naturellement de moi, et qu'il faudrait folie ou mauvaise foi
insigne pour m'accuser d'un pareil _malheur_.

--Si fait, dit Lapierre; pour ma part, je comprends cela.

Matre Alain excuta un grave signe d'approbation.

--Eh bien? reprit Herv de Vaunoy.

--H! h! fit encore Lapierre.

Vaunoy dont le front devenait pourpre, blasphma entre ses dents.

--Oui, reprit l'ex-avaleur de sabres sans s'mouvoir le moins du
monde; videmment il ne pourrait chapper. Si nous en tions l,
je ne donnerais pas six deniers de sa vie, mais...

--Mais quoi?

--Nous n'en sommes pas l.

--Penses-tu donc que l'appt des cinq cent mille livres ne soit
pas assez fort?

--Ils viendraient pour la dixime partie de cette somme.

--Pour la vingtime, dit matre Alain en apart, je donnerais mon
me au diable, moi qui suis un homme d'ge et un fidle sujet du
roi.

--Alors, que veux-tu dire? demanda Vaunoy  Lapierre.

Matre Alain tendit l'oreille, afin de s'approprier, au besoin,
l'opinion de son collgue. Celui-ci, sans paratre prendre garde 
l'impatience toujours croissante de Vaunoy, se dandina un instant
et jeta ces paroles avec suffisance:

--Vous n'tes pas sans avoir entendu parler des apologues de La
Fontaine, je suppose... Si vous vous fchez, je deviens muet. Ce
La Fontaine est un pote de fort bon conseil, ce qui est rare chez
les potes. Il me souvient d'une de ses fables...

--Saint-Dieu! interrompit Vaunoy, je donnerais dix louis pour
btonner ce drle!

--Donnez et btonnez, rpondit imperturbablement Lapierre. Quant
 la fable dont je parle, vous ne pouvez la juger avant de l'avoir
entendue, et, ne la sachant point par coeur, je ne vous la
rciterai pas.

--Mais, Saint-Dieu! dtestable maraud, o veux-tu en venir?

--Je vous prie d'excuser mon peu de mmoire, poursuivit Lapierre;
 dfaut de texte, le conte suffira. Voil ce que c'est: les rats
tiennent conseil et cherchent un moyen de mettre  mort un chat
fort redoutable...

--Je te comprends! s'cria violemment Vaunoy qui se leva et
parcourut la chambre  grandes enjambes.

--Pas moi, pensa matre Alain.

--Je te comprends, rpta Vaunoy; tu as peur!

--Vous vous trompez. Il vaudrait mieux pour votre projet que
j'eusse peur. Mais je suis parfaitement dtermin  faire comme
les rats de la fable; je n'ai pas peur.

--Tu braverais mes ordres, misrable!

--Attacher le grelot est une niaiserie tout  fait en dehors de
mes principes et de mes habitudes. Qu'un autre l'attache, et, pour
le reste, je suis votre soumis serviteur.

--De quel diable de grelot parle-t-il? se demandait tout
doucement matre Alain, et  quel propos est-il ici question de
rats?

Vaunoy garda un instant le silence et activa sa promenade. Son
front si riant d'ordinaire tait sombre comme un ciel de tempte.
Sa face passait alternativement du pourpre au livide, et un
tremblement agitait ses lvres.

--L'orage sera rude, dit tout bas Lapierre. Attention, matre
Alain!

--Par grce, de quoi s'agit-il! murmura celui-ci qui trembla de
confiance.

Lapierre se pencha  son oreille et pronona quelques mots. Un
frisson secoua les membres du vieillard.

--Notre-Dame de Mi-Fort! balbutia-t-il; j'aimerais mieux aller
en enfer!

--Tu n'as pas le choix, mon vieux compagnon, attendu que le
diable te garde depuis longtemps une place au lieu que tu viens de
nommer. Mais si tu veux n'en jouir que le plus tard possible,
comme je le crois, tiens-toi ferme et fais comme moi.

--Notre-Dame! Saint-Sauveur! Jsus Dieu! murmura matre Alain
boulevers.

--Allons bois un coup! l'attaque va commencer.

Le vieillard n'tait point homme  mpriser ce conseil. Il jeta un
regard du ct de Vaunoy, qui ne songeait gure  l'pier, tira
son flacon de fer-blanc de sa poche et but tant que son haleine ne
lui fit point dfaut.

--Il va faire rage, reprit Lapierre, car c'est pour lui un coup
de partie; mais, aprs tout, il ne peut que nous faire pendre ici,
et l-bas nous serons brls vifs.

--Pour le moins! soupira matre Alain avec conviction. Je
voudrais tre hors de tout cela, duss-je, aprs, ne point boire
pendant un jour entier!

Vaunoy s'arrta tout  coup, les sourcils froncs, le regard
brillant et rsolu. Ce n'tait plus le mme homme. Toute
expression cauteleuse avait disparu de sa physionomie.

Matre Alain se rapetissa et ferma les yeux comme font les enfants
craintifs devant la frule du pdagogue. Lapierre, au contraire,
assura son fauteuil sur ses quatre pieds, croisa ses jambes et se
renversa dans l'attitude du calme le plus parfait.

La terreur de l'un et la provocante intrpidit de l'autre
passrent galement inaperues. Vaunoy n'y prit point garde.

Au lieu d'clater en invectives pour retomber ensuite jusqu' une
sorte de flatterie pateline, comme c'tait assez sa coutume
vis--vis de ses deux acolytes, il reprit froidement son sige et
les regarda tour  tour d'un air qui fit rflchir Lapierre lui-mme.

--Dans une heure, pronona-t-il lentement et en appuyant sur
chaque mot, il faut que l'un de nous monte  cheval.

--Pourvu que ce ne soit pas moi, rpondit Lapierre, je n'y mets
nul empchement.

--Taisez-vous! dit le matre de La Tremlays sans lever la voix;
je le rpte, l'un de nous doit partir dans une heure. Il le faut.
Je pourrais essayer de la force, je suis le matre; mais la force
chouerait peut-tre contre votre apathie, Alain, contre votre
enttement, Lapierre; et le temps est trop prcieux pour que je le
dpense  svir contre vous. J'aime mieux mettre votre obissance
 l'enchre. Voyons, lequel de vous deux veut gagner mille livres
tournois?

Un clair d'avide dsir s'alluma dans l'oeil teint du majordome.

--Mille livres! rpta-t-il machinalement.

Vaunoy suivit l'effet de sa proposition avec une anxit
vritable. Il crut un instant que le vieillard tait bloui de la
munificence de l'offre, mais il avait compt sans Lapierre.

--Mille livres! rpta ce dernier  son tour. Les morts ne
reviennent point pour toucher leurs crances, et vous avez beau
jeu, monsieur. Mille livres! Encore si j'avais des hritiers!

Matre Alain se gratta l'oreille et reprit son apparence de momie.

--Deux mille livres! s'cria Vaunoy; je donnerai deux mille
livres d'avance, sur-le-champ,  celui qui m'obira.

Lapierre haussa les paules, et matre Alain, se modelant sur lui,
fit un geste de refus.

Le front de Vaunoy se couvrait de gouttelettes de sueur.

--Mais, Saint-Dieu! que demandez-vous? s'cria-t-il d'un ton de
dtresse. Je vous dis qu'il le faut! Cet homme, de quelque ct
que je me tourne, me barre fatalement le chemin. Il me fait
obstacle partout. Une fois dbarrass de lui, tous mes embarras
disparaissent; tant qu'il vivra, au contraire, je l'aurai toujours
devant moi comme une menace vivante.

--Comme qui dirait l'pe de Damocls, fit observer Lapierre qui
avait de la littrature. Tout cela est l'exacte vrit.

--Sa prsence ici, poursuivit Vaunoy en s'chauffant, attaque non
seulement mes projets sur ma fille, elle menace encore ma fortune,
mon nom, ma vie!

--C'est encore vrai, dit Lapierre.

--Et vous me refusez votre aide au moment o, d'un seul coup, je
pourrais l'craser! Dites, faut-il doubler la somme, la tripler,
la quadrupler?

--Huit mille livres, supputa Alain  voix basse.

--Huit mille livres, mon bon, mon vieux serviteur! s'cria
Vaunoy, dix mille, si tu veux, et ma reconnaissance, et...

--Un bcher de bois vert dans quelque coin de la fort,
interrompit Lapierre. C'est tentant.

Vaunoy lui serra le bras avec violence.

--Au moins, dit-il tout bas, ne parle que pour toi et n'influence
pas cet homme. Je paierai jusqu' ton silence.

-- la bonne heure! rpondit Lapierre. Il ne s'agit que de
s'expliquer. Combien me donnerez-vous?

--Dix louis.

L'ancien bateleur devint muet; mais il tait trop tard. Le coup
tait port. Le vieux majordome, bloui d'abord par les dix mille
livres, reculait maintenant devant la pense de la mort. Vaunoy
eut beau renouveler la tentation;  toutes ses offres, matre
Alain ne rpondit plus que par le silence.

--Ainsi vous refusez tous les deux? s'cria enfin le matre de La
Tremlays en se levant de nouveau.

--Pour ma part, je refuse, dit hardiment Lapierre.

Matre Alain ne rpondit point.

--C'est bien! murmura Vaunoy. Je devais m'y attendre. Souvent, au
moment dcisif, l'arme se brise. Il faut alors lutter corps 
corps et payer de sa personne... Matre Alain, ajouta-t-il d'une
voix brve, prparez mes habits de voyage et mes pistolets.
Lapierre, fais seller mon cheval.

Matre Alain se hta d'obir. Lapierre resta et regarda Vaunoy en
face avec un tonnement inexprimable.

--Ai-je bien compris? dit-il aprs un instant de silence;
songeriez-vous  risquer vous-mme cette dmarche?

--Fais seller mon cheval, te dis-je.

-- votre place, je serais moins press... Allons! au demeurant,
cela vous regarde, et si, par hasard, vous revenez avec votre tte
sur vos paules, je conviens que le capitaine est un homme mort.

Il fit mine de sortir; mais, arriv au seuil, il se retourna.

--Vous tes plus brave que je croyais, dit-il encore. Le diable
vous doit protection, et peut-tre... C'est gal! le jeu est
chanceux, et j'aime mieux qu'il soit  vous qu' moi.

Vaunoy, rest seul, se laissa tomber sur un sige. Quand ses deux
acolytes revinrent lui annoncer que tout tait prt pour son
dpart, il se leva et prit le chemin de la cour. Il se mit en
selle sans mot dire. Les rubis de sa joue avaient fait place  une
effrayante pleur.

Il partit.

Ds que son cheval eut pass le seuil de la grand'porte, Lapierre
hocha la tte et dit avec ironie:

--Bon voyage!

--En veux-tu? lui demanda matre Alain qui lui prsenta sa
bouteille carre.

--Volontiers, rpondit Lapierre; il est permis de boire aprs la
bataille. J'ai la tte faible, vois-tu, et si j'avais embrass
trop tendrement ton flacon ce matin, peut-tre serais-je, 
l'heure qu'il est, aux lieu et place de M. de Vaunoy, sur le grand
chemin du cimetire.  sa sant!

--_Requiescat in pace!_ pronona gravement le majordome.



XXIII
Voyage de Jude Leker

Herv de Vaunoy n'tait point, tant s'en fallait, un homme
tmraire. La dmarche qu'il tentait et qui l'exposait en ralit
 un danger terrible tait, pour nous servir de l'expression de
Lapierre, un coup de partie...

Une manire de duel  mort, o il jouait sa vie contre celle de
Didier.

Peut-tre, aveugl par son dsir passionn de se dfaire du jeune
homme, se dissimulait-il une partie du pril; peut-tre comptait-il
sur des moyens de russite dont il avait fait mystre  ses
deux aides. Quoi qu'il en soit, sa terreur restait grande, et
quiconque l'et rencontr, tremblant et blme sur son cheval
n'aurait eu garde de le prendre pour un coureur d'aventures.

Bien avant l'heure de son dpart, l'ancien cuyer de Nicolas
Treml, Jude Leker, avait, comme nous l'avons dit, quitt le
chteau pour se rendre  la demeure de Pelo Rouan, le charbonnier.

Jude tait arriv la veille en Bretagne, inquiet, mais plein
d'espoir. Au pis-aller, Georges Treml, le petit-fils de son
seigneur, avait t dpouill peut-tre de son hritage, et Jude
avait en main ce qu'il fallait pour le lui rendre.

Maintenant l'inquitude s'tait faite angoisse, et l'espoir se
mourait. Mieux et valu mille fois retrouver l'enfant et perdre le
coffret dpositaire de la fortune de Treml.

Georges vivant aurait eu son pe pour soutenir sa querelle.
Georges mort ou absent, il ne restait plus qu'un vain droit.

Le coffret, c'est--dire l'immense domaine de Treml, tait sans
matre lgitime, et le dvouement de Jude, que vingt annes d'exil
n'avaient pu entamer, restait dsormais sans but.

Il y avait bien encore la vengeance, ce suprme mobile des gens
qui n'esprent plus. Mais Jude tait vieux. Sa loyale nature
comportait plus d'amour que de haine. La vengeance, qui a tant
d'attraits pour certaines mes, lui apparaissait comme une inutile
et triste compensation.

--Je chercherai, se disait-il, en retrouvant son chemin dans les
sentiers connus de la fort; je chercherai longtemps, toujours. Si
j'acquiers la preuve de sa mort, et je prie Dieu d'pargner cette
douleur  ma vieillesse, j'irai vers son assassin et je le tuerai
au nom de Nicolas Treml.

Il ne pouvait pas faire un pas dans ces routes tortueuses et
sombres, tant de fois parcourues jadis, sans rencontrer un
souvenir. C'tait par ce sentier que le vieux matre de La
Tremlays avait coutume de chevaucher lorsqu'il se rendait avec son
petit-fils  son beau manoir de Boexis;  ce dtour, Loup, le
magnifique et fidle animal, avait forc un sanglier aprs un
combat hroque; ce chemin perc dans le fourr, et si troit
qu'un chevreuil semblait y pouvoir passer  peine, menait droit 
l'tang de La Tremlays.--L'tang de La Tremlays, qui peut-tre
tait le tombeau du dernier des Treml!

Le coeur de Jude se fendait, ses yeux secs brlaient.

Autrefois, Jude s'en souvenait, on voyait fumer sous le couvert
les toits des charbonniers. Maintenant plus rien. Les cabanes
taient l, les unes debout encore, les autres  demi ruines,
mais la plupart semblaient dsertes. Au lieu du bruit incessant du
ciseau et de la doloire, le silence rgnait, un silence uniforme,
universel.

Quel flau avait donc pass sur la fort de Rennes? Quelle peste
avait dpeupl ces clairires et mis cette apparence de mort en
ces lieux jadis si pleins de mouvement et de vie?

Jude allait, plus triste et plus morne que ces alentours si mornes
et si tristes. Il se signait par habitude aux croix des carrefours
auxquelles ne pendaient plus les dvotes offrandes des fidles. Il
prononait des noms connus en passant auprs de certaines loges
abandonnes, et nulle voix ne lui rpondait.

Parfois une forme humaine se montrait  un coude de la route; mais
elle disparaissait aussitt comme un clair, et Jude, vieux
chasseur habitu aux htres de la fort, devinait, 
l'imperceptible agitation des basses branches du taillis, que la
solitude n'tait pas si complte en ralit qu'en apparence, et
que plus d'un regard tait ouvert derrire ces paisses murailles
de verdure.

Lorsqu'il s'approcha de la croix de Mi-Fort, qui, comme l'indique
son nom, marquait  peu prs le centre des bois, le paysage
changea et devint plus dsol encore s'il est possible. En ce
lieu, toutes les routes de grande communication qui traversent la
fort se croisent. Les clairires y sont plus abondantes que
partout ailleurs, et le voisinage des chemins avait rassembl dans
les environs une multitude d'industries forestires.

Tout le long des larges et belles alles qui se coupaient en
toile au pied de la croix, on voyait jadis une bordure de loges
couvertes en chaume, o travaillaient des tonneliers, des vanniers
et des sabotiers.

Jude trouva ces loges incendies pour la plupart; celles qui, 
et l, restaient debout, taient dvastes et gardaient des traces
non quivoques de ravages oprs par la main de l'homme.

Jude s'arrta devant ces ruines rustiques et rappelait les
souvenirs du pass. Au temps o Treml tait seigneur du pays,
toutes ces loges taient habites et tous leurs habitants taient
heureux.

--Les _gens de France_ ont pass par l! se disait le vieil
cuyer. Sous prtexte d'impts, ils ont demand la bourse ou la
vie, et les hommes de la fort n'ont pas de bourse.

Jude devinait juste. Ces ruines taient l'oeuvre des agents du
fisc, seconds, il faut le dire, par quelques gentilshommes du
pays rennais, parmi lesquels Herv de Vaunoy se distinguait au
premier rang.

M. de Pontchartrain, premier intendant royal, et, aprs lui,
M. de Bchameil, marquis de Nointel, ayant pris, suivant la
coutume,  forfait la leve de l'impt breton, avaient un intrt
vident  ne laisser aucune partie de la province se prvaloir
d'une exception uniquement fonde sur l'usage. Ils voulurent
forcer les gens de la fort  solder leur part des tailles, et ne
reculrent devant aucune extrmit pour en venir  leurs fins.

C'tait ce que Jude appelait demander la bourse ou la vie.

Quant aux gentilshommes, leur intrt tait autre, mais galement
vident.

Les hommes de la fort, dissmins sur les divers domaines qui
formaient la majeure partie de cette norme tenure, prtendaient
droit d'usage gratuit et grevaient par le fait ces domaines d'une
vritable et lourde servitude.

Tant que Nicolas Treml avait vcu, comme il possdait, lui seul,
autant et plus de biens que tous les autres gentilshommes
ensemble, ces derniers s'taient models sur lui. Or, Treml tait
un vrai seigneur, doux au faible, rude au fort, et plus dispos 
faire l'aumne  ses voisins qu' leur disputer le chtif soutien
de leur existence.

Vaunoy avait pris sa place et mis sa lsinerie de gentilltre dans
toutes les affaires que son cousin avait traites en gentilhomme.
Les propritaires des alentours, autoriss par ce nouvel exemple,
firent de mme, et ce fut bientt de toutes parts un systme
d'attaque et de compression contre les malheureux de la fort.

D'un ct, le fisc; de l'autre, les propritaires. Celui-l leur
arrachait leurs faibles pargnes, ceux-ci leur enlevaient tout
moyen de vivre.

Les gens de la fort, nous croyons l'avoir dj dit, ressemblaient
plus au sanglier qu'au livre; nanmoins dans le premier moment,
traqus, poursuivis de toutes parts, ils ne cherchrent leur salut
que dans la fuite, et se cachrent au fond des retraites ignores
qui pullulaient alors dans le pays.

Mais leur naturel farouche et belliqueux supportait impatiemment
cette tactique pusillanime: pour combattre, ils n'avaient besoin
que de se concerter.

Au premier appel, ils se levrent.

Les pais fourrs de la fort vomirent inopinment cette
population sauvage, et mal en prit aux agents du fisc aussi bien
qu'aux avares propritaires qui avaient suscit cette tempte.
Bien des cadavres jonchrent la mousse des futaies, bien des
ossements blanchirent sous le couvert, et, par les nuits noires,
plus d'une gentilhommire, attaque  l'improviste, porta la peine
de la cupidit de son matre.

On fit venir des soldats de Rennes et de toutes les villes
environnantes; mais,  mesure que l'attaque s'opinitrait, la
rsistance s'organisait plus puissante. Il devint vident que les
insurgs (car leur nombre et leurs griefs dfendaient qu'on les
appelt bandits) avaient un chef habile et rsolu, dont les
ordres, quels qu'ils fussent, taient suivis avec une aveugle
soumission.

Le moment vint o la dfense, conduite avec un ensemble
merveilleux dborda l'attaque.

Les rles changrent. Les opprims devinrent agresseurs, et un
beau jour cinq mille paysans en sabots, le visage couvert de
masques bizarres, firent irruption jusque dans Rennes et pillrent
l'htel de M. le lieutenant du roi.

De ce moment, la terreur se mit de la partie. L'insurrection
acquit ce prestige qui est  toute entreprise comme un gage assur
de succs. On entoura le chef des rvolts d'une mystrieuse
aurole, et chacun eut  raconter sur son compte quelque
miraculeux exploit. Les gens de la fort devinrent populaires 
vingt lieues  la ronde. Ils eurent leurs gnalogistes, et les
savants du cru prirent la peine de rattacher leur association par
des liens historiques et d'ailleurs incontestables  la fameuse
socit politique des _Frres bretons_, qui, au milieu du sicle
prcdent, avaient failli enlever la Bretagne  la domination
franaise.

Ds l'origine du soulvement, les principaux conjurs s'taient
runis en socits secrtes, sous les ordres de ce chef qui devait
bientt se rendre si redoutable. En ce temps dj, les hommes de
la fort taient les partisans naturels de cette association; mais
rien n'tait organis; les membres affilis de prime abord avaient
tout  craindre.

Ce fut sans doute ce danger qui leur inspira la pense d'entourer
leurs actions d'un mystre absolu et de ne jamais quitter leur
retraite sans avoir le visage couvert d'un masque.

Ce masque tait tout simplement un carr de peau de loup. De l le
surnom qu'on leur donna d'abord comme un mprisant sobriquet, et
qui, peu de mois aprs, tait prononc avec terreur dans tout le
pays de Rennes.

Les choses subsistrent ainsi pendant des annes, avec diverses
chances de succs et de revers pour les Loups, mais sans que
jamais les troupes du gouvernement pussent entamer le centre de
leurs oprations.

Depuis un temps assez long, les gentilshommes du voisinage avaient
conclu avec la fort une sorte de trve tacite, et l'intendant
royal, dcourag, avait discontinu ses efforts. Mais Bchameil,
six mois avant l'poque o commence notre histoire, eut la
malencontreuse ide de recommencer les hostilits.

L'explosion fut terrible.

Presque toutes les loges devinrent dsertes le mme jour.
Charbonniers, tonneliers, vanniers, etc., se rassemblrent et
coururent  la retraite permanente du noyau de l'affiliation.

L ils trouvrent, comme toujours, des chefs et des armes; le
lendemain, la rvolte tait de nouveau aux portes de Rennes; le
surlendemain l'htel de l'intendant royal tait au pillage.

En conscience, il fallait bien que les gens de la fort
trouvassent leur vie quelque part. Ils avaient pour eux la
prescription que nos codes rangent au nombre des manires
d'acqurir la proprit, non pas la prescription de cinq ans qui
achte les meubles, non pas mme la prescription trentenaire qui
conquiert les immeubles, mais une prescription plusieurs fois
centenaire!

On leur prenait ce qui, de pre en fils, avait toujours t  eux,
ce que les tribunaux, mis en demeure de juger, selon la coutume de
Bretagne et la loi romaine, leur auraient certainement concd.

D'un autre ct, le fisc leur arrachait le fruit de leur labeur.

Il aurait fallu opposer l'ide chrtienne  leurs rancunes et la
charit  leur ruine; mais au lieu de prtres on leur envoya des
soudards.

Ils ne travaillrent plus, et ce fut tant pis pour leurs voisins.
Les soldats du roi, par reprsailles, dmolirent ou incendirent
les loges qui bordaient les grandes alles; mais c'tait l peine
perdue. Les Loups savaient o trouver ailleurs un asile; ils
apprenaient en outre  s'indemniser largement des pertes qu'on
leur faisait subir.

Aprs l'intendant royal, ce fut Herv de Vaunoy qui reut les plus
rudes atteintes de leur mchante humeur. Herv de Vaunoy avait
beau faire mystre de sa rancune profonde contre les Loups, qui, 
diverses reprises, avaient cruellement maltrait ses domaines; il
avait beau se cacher pour conseiller la rigueur au pacifique
Bchameil: chaque fois que, derrire le rideau, il suggrait
quelque mesure impitoyable, les Loups se vengeaient immdiatement.

On et dit, tant le chtiment suivait de prs l'offense, que le
chef des Loups avait au chteau de La Tremlays des intelligences
ou des espions.

Tout rcemment, Vaunoy ayant ouvert l'avis que, pour dtruire
l'insurrection dans sa racine, il fallait attaquer la Fosse-aux-Loups
et sonder le ravin, son manoir de Boexis fut, vingt-quatre heures
aprs, dvast de fond en comble.

En somme, les Loups n'avaient point d'ennemi plus mortel qu'Herv
de Vaunoy, et ils lui rendaient depuis longtemps haine pour haine.

Jude savait une partie de ces choses, et devait sous peu apprendre
le reste. Dans cette querelle, son choix ne pouvait tre douteux.
Le souvenir de son matre et ses vieilles sympathies le portaient
vers les Loups qui taient des _Bretons_, comme disait dame Goton
avec tant d'emphase.

Mais Jude n'avait ni la volont ni le loisir de prter l'appui de
son bras aux gens de la fort. Sa mission tait dfinie; les
dernires paroles de Treml mourant retentissaient encore  son
oreille, et il et regard comme un crime de s'arrter sur la voie
trace par le suprme commandement de son matre, ou mme de
s'carter un instant du droit chemin.

Il tait huit heures du matin  peu prs quand Jude arriva en vue
de la croix de Mi-Fort. Ce lieu tait en grande vnration dans
tout le pays, et les bonnes gens des alentours avaient surtout une
dvotion en quelque sorte patriotique pour une petite madone dont
la niche tait pratique dans le bois mme de la croix.

C'tait  cette vierge, connue sous le nom de Notre-Dame de
Mi-Fort, que Nicolas Treml avait dit son dernier _Ave_ en quittant
la terre de Bretagne qu'il n'esprait plus revoir.

Jude mit pied  terre devant le monument rustique, s'agenouilla et
pria.

Quelques minutes aprs, il apercevait,  travers l'pais branchage
d'un bouquet de htres, la fume du toit de Pelo Rouan, le
charbonnier.

La loge de Pelo se cachait au centre du bouquet, et s'levait,
adosse  un petit mamelon couvert de bruyres, au pied duquel il
avait bti ses fours  charbon.

L'aspect de ce lieu tait agreste, mais riant, et un petit jardin,
tout empli de fleurs comme une corbeille, donnait  la cabane un
peu de calme et de bien-tre.

Ce jardin tait le domaine de Marie. C'tait elle qui plantait et
arrosait ces fleurs.

Au moment o Jude dpassait les derniers arbres, Marie, assise sur
le pas de sa porte, tressait un panier de chvrefeuille. Son
esprit n'tait pour rien dans son travail, mais ses petits doigts
blancs, roses et effils, pliaient si dextrement les branches
parfumes que le travail ne se ressentait point de sa distraction.

En tressant, elle chantait, mais ce n'tait pas non plus son chant
qui captivait sa pense. Sa voix pure s'chappait par capricieuses
bouffes; la mlodie s'interrompait brusquement, puis reprenait
tout  coup, tantt mlancolique et lente, tantt vive et joyeuse,
toujours charmante.

Ce qui occupait Fleur-des-Gents tandis qu'elle travaillait ainsi,
seule, sur le pas de sa porte, c'tait Didier, l'ami de son
enfance. Il avait promis de l'pouser. Elle l'avait revu.

Elle tait heureuse et savourait sa joie; elle n'en voulait rien
perdre et chassait avec soin toute pense de doute ou de crainte.

Pourquoi douter? pourquoi craindre? N'tait-il pas aussi fier et
noble de coeur que de mine? avait-il jamais menti?

Aussi le chant de Marie tait une prire, hymne d'action de grces
qui s'exhalait de son coeur pour monter vers le ciel.

Elle avait mis, ce matin, une sorte de coquetterie nave dans sa
parure. Les corolles d'azur de quelques bluets d'automne se
montraient  et l dans l'or ruisselant de sa chevelure. Elle
avait serr,  l'aide de rubans de laine, le corsage aux couleurs
voyantes des filles de la fort, et ses petits sabots, comparables
aux mules de cristal des contes de fes, rendaient plus
remarquable la mignonne dlicatesse de son pied.

Mais sa parure n'tait pas tant dans ces ornements champtres que
dans l'allgresse anglique qui rayonnait  son front. Le regard
de ses grands yeux bleus, reconnaissants et dvots, allaient vers
Dieu avec son chant. Elle tait belle ainsi et digne du gracieux
nom qu'avait trouv pour elle la posie des chaumires, car elle
avait de la fleur l'clat et les parfums.

Jude l'aperut et un sourire paternel vint  la lvre du vieux
soldat. Lorsque Marie le vit  son tour, elle rougit, effraye, et
voulut s'enfuir, mais le loyal visage de Jude la rassura.

Elle se leva et fit la rvrence avec le respect qu'on doit  un
vieillard.

--Ma fille, dit l'cuyer, je cherche la demeure de Pelo Rouan.

--C'est mon pre, rpondit Fleur-des-Gents.

--Dieu lui a donn une douce et belle enfant, ma fille. Puisque
c'est ici sa demeure, je vais entrer, car je veux l'entretenir.

Jude joignit l'action  la parole et mit le pied sur le seuil.
mais Fleur-des-Gents lui barra vivement le passage.

--On n'entre pas ainsi, dit-elle doucement, dans la maison de
Pelo Rouan. Je voulais dire: arrtez-vous ici et reposez-vous.
Mais nul ne passe le seuil de notre pauvre demeure; tel est
l'ordre de mon pre.

--Cependant... voulut insister Jude.

--Tel est l'ordre de mon pre, rpta rsolument Marie.

L'honnte cuyer avait un besoin trop srieux d'interroger Pelo
Rouan pour se payer d'un semblable refus. De son ct,
Fleur-des-Gents, obissante et vaillante, excutait  la
lettre la consigne de son pre et fermait la porte  tout
venant. En cette circonstance, elle avait tout l'air de
vouloir dfendre opinitrement la brche. Heureusement, les
choses n'en devaient pas venir  cette hro-comique extrmit.

 ce moment, en effet, une voix se fit entendre tout au fond de la
loge.

--Enfant, dit-elle, regarde bien la figure de cet homme, pour ne
lui refuser jamais l'entre de la demeure de ton pre. Fais place!

Fleur-des-Gents se rangea aussitt. Jude, tonn, restait
immobile et hsitait  s'avancer.

--Approche, Jude Leker! reprit la voix. Sois le bienvenu, bon
serviteur de Treml! Je t'attendais.



XXIV
La loge

Nul obstacle n'empchait plus Jude Leker de franchir le seuil de
la loge. Fleur-des-Gents, en effet, obissant  la voix de son
pre, s'tait mise  l'cart. Nanmoins, le vieil cuyer ne se
pressait point de profiter de la permission donne. Il demeurait
immobile,  la mme place, craignant un pige et se demandant quel
pouvait tre cet homme qui affectait de prononcer le nom de Treml
avec respect.

La dfiance, au reste, tait permise en ce temps et en ce lieu.
L'intrieur de la loge avait un aspect peu attrayant et fait, au
contraire, pour inspirer les soupons. La lumire n'y pntrait
que par la basse ouverture de la porte, de telle sorte que, du
dehors, tout y paraissait plong dans une obscurit profonde.

Jude tait arriv de la veille. Vingt annes de captivit avaient
d changer son visage, et pourtant il y avait l, dans la nuit de
cette sombre loge, un homme qui savait son nom et qui lui disait:

--Je t'attendais!

tait-ce un ami ou un ennemi? Et cette cabane inhospitalire, qui
s'ouvrait pour lui seul, ne cachait-elle pas une embche?

Jude tait brave jusqu' la tmrit; mais il se devait  la
volont dernire de son matre: il avait frayeur de mourir avant
d'avoir obi.

Nanmoins, son hsitation ne fut point de longue dure. Un second
regard jet sur les traits angliques de Fleur-des-Gents chassa
de son esprit toutes noires penses. O habitait cette enfant il
ne pouvait y avoir trahison.

Jude entra dans la cabane. Ses yeux, habitus au grand jour, ne
distingurent rien d'abord.

--Par ici, dit la voix.

Le bon cuyer tourna aussitt ses regards de ce ct et aperut
dans l'ombre paisse qui remplissait le fond de la loge deux
points ronds et lumineux comme les yeux d'un chat sauvage. Il
avana rsolument; une main saisit la sienne et l'attira vers un
banc de bois.

Dans cette position, Jude se trouva assis, tournant le flanc au
vif rayon de jour qui pntrait par l'ouverture. Sa vue, qui
s'accoutumait graduellement aux tnbres, lui permit de distinguer
la forme de la cabane et de son ameublement.

C'tait une grande chambre carre, sans fentres, ou dont les
fentres taient hermtiquement bouches. Le plafond tait si bas,
que l'cuyer s'tonna de ne l'avoir point touch du front pendant
qu'il tait debout.

Dans l'un des angles opposs  la porte, une planche incline,
recouverte de paille, servait sans doute de lit  l'un des
habitants de cette pauvre retraite. Le reste de l'ameublement
consistait en deux bancs et quelques escabelles qui entouraient
une table de bois simplement dgrossi.

Rien dans tout cela qui pt servir au sommeil d'une jeune fille.
Marie devait avoir une autre retraite.

Entre Jude et le jour, il y avait la silhouette entirement noire
d'un homme assis, comme lui, sur un banc. Les deux points ronds et
lumineux que Jude avait aperus dans l'obscurit se trouvaient
maintenant entre lui et le jour: c'taient les yeux d'un homme.

--C'est vous qui tes le charbonnier Rouan? lui demanda Jude.

--Je suis en effet celui qu'on nomme ainsi, mon compagnon; et je
te rpte: sois le bienvenu dans ma maison; je t'attendais.

--Vous me connaissez donc?

--Peut-tre bien, mon homme.

--Moi, je ne puis dire si je vous connais, car je ne vois point
votre visage.

Pelo se leva en silence, prit la main de Jude et le conduisit au
seuil. L, il exposa en plein sa face noircie aux rayons du jour.

--Je ne vous connais pas, dit Jude aprs l'avoir attentivement
examin.

Pelo Rouan regagna sa place premire, et Jude le suivit.

--Tu as raison, dit lentement le charbonnier, tu ne me connais
pas. Cette loge a t btie longtemps aprs le dpart de Nicolas
Treml. Mais ce n'est pas pour me parler de toi ou de moi que tu as
quitt le chteau?

--C'est vrai. Je suis venu vers vous...

--Tu as bien fait, interrompit Pelo Rouan, et tu fais toujours
bien, Jude Leker, parce que ton coeur est fidle et loyal. Quant
au motif de ta visite point n'est besoin de me l'apprendre, je le
sais.

--Vous le savez! rpta Jude avec surprise.

--Je le sais. Tu viens me demander des nouvelles d'un malheureux
idiot qu'on appelait Jean Blanc.

--Serait-il mort? s'cria Jude.

--Non. Et tu veux savoir de ses nouvelles, afin d'apprendre de
lui le sort de l'hritier de Treml.

--C'est vrai! c'est encore vrai, murmura Jude dont l'honnte mais
lourde nature tait violemment secoue par le mystre de cette
scne. Vous qui connaissez l'unique but de ma vie, qui tes-vous,
au nom de Dieu, rpondez: qui tes-vous?

--Je suis le charbonnier Rouan, rpondit Pelo avec simplicit: un
pauvre homme dont la vie obscure fut cruellement prouve, un
malheureux qui a quelques bienfaits  payer et bien des outrages 
venger.

--Et savez-vous quelque chose du petit monsieur Georges?

La voix de Pelo se fit profondment triste pendant qu'il
rpondait:

--Je ne sais rien, rien que ce que vous savez vous-mme. Plt au
ciel que le chteau de La Tremlays et gard son dpt aussi
fidlement que le chne de la Fosse-aux-Loups.

Ces derniers mots firent sauter Jude sur son banc.

--Le chne de la Fosse-aux-Loups! balbutia-t-il.

--Le creux du chne de la Fosse-aux-Loups, rpta Pelo Rouan.

Si l'obscurit et t moins paisse, on et pu voir Jude changer
deux ou trois fois de couleur dans l'espace d'une seconde. Il prit
entre ses doigts de bronze le bras du charbonnier, et le serra
convulsivement.

--Qui que tu sois, tu en sais trop long! dit-il d'une voix basse
et menaante.

Le bras de Rouan tait bien frle pour appartenir  un homme de sa
taille. La force de Jude tait si videmment suprieure qu'il
semblait que le bon cuyer ne dt avoir qu'un geste  faire pour
renverser son hte sous ses pieds.

Nanmoins, celui-ci garda une contenance tranquille et se renferma
dans le silence.

--Qui t'a dit cela? poursuivit Jude dont la voix tremblait. Sur
mon salut, il faut que tu donnes ton me  Dieu, car tu as surpris
le secret de Treml, et c'est moi qui suis le gardien de ce secret.

Et Jude, sans lcher le bras de Rouan, porta vivement la main 
son pe.

Mais, pendant que le bon cuyer dgainait, le maigre bras de Pelo
Rouan tourna entre les doigts robustes: les muscles de ce bras se
tendirent et devinrent d'acier.

Jude voulut serrer plus fort, et ses doigts choqurent la paume de
sa main, qui tait vide.

D'un bond, Pelo avait franchi toute la largeur de la loge. Jude
n'apercevait plus que le rouge clat de ses yeux qui brillaient de
loin dans l'ombre.

Il se prcipita de ce ct; le bruit d'un pistolet qu'on armait ne
l'arrta point: mais, dans sa course, il heurta du pied contre une
escabelle renverse et tomba lourdement sur le sol.

 l'instant mme, le genou de Pelo Rouan s'appuya sur sa poitrine.

--Si tu te relves, tu me tueras, mon homme, dit le charbonnier
avec calme; c'est pourquoi, si tu essaies de te relever, je te
tue.

Jude sentit sur sa tempe la froide bouche du pistolet.

--La vieillesse ne t'a point chang, reprit Pelo: brave coeur et
cervelle borne. Que veux-tu que je fasse de ton secret? Et si les
cent mille livres m'eussent tent, seraient-elles encore au creux
du chne?

--C'est vrai, dit pour la troisime fois le pauvre Jude; mais je
ne sais pas qui vous tes...

--Peut-tre ne le sauras-tu jamais. Que t'importe? Je t'ai laiss
voir que je suis l'ami de Treml, et Treml vivant ou mort, a-t-il
trop d'amis pour que deux d'entre eux ne daignent point
s'expliquer avant de s'entr'gorger, lorsque la Providence les
rassemble?

--Je suis  votre merci, murmura Jude. Puisse Dieu permettre que
vous soyez en effet un ami de Treml.

Pelo Rouan ta son genou et Jude se releva.

--Ramasse ton pe, dit le charbonnier; j'ai confiance en toi,
bien que tu te sois fait le valet d'un Franais.

--Un brave jeune homme!

--Un ennemi de la Bretagne! Mais il ne s'agit point de lui.
Revenons  Treml.

Jude remit son pe dans le fourreau, et tous deux s'assirent de
nouveau sans dfiance l'un prs de l'autre.

--Vous avez t gnreux, dit Jude, car je vous avais rudement
attaqu. Aussi, je ne vous demanderai point qui vous a rendu
matre du secret de notre monsieur. Entre vos mains, il est en
sret; je me fie  vous, comme vous  moi. Touchez l, s'il vous
plat.

--De grand coeur, mon homme. Jean Blanc m'a souvent parl de
vous. Vous tiez misricordieux et bon pour le pauvre insens.
Merci pour lui qui s'en souvient, ami Jude, et qui vous rendra
peut-tre quelque jour le bien que vous lui avez fait.

--Qu'il le rende  Treml, le pauvre garon!

--Il a fait ce qu'il a pu pour Treml, dit Pelo Rouan avec
tristesse et solennit.

--Sans doute, mais ce qu'il pouvait tait, par malheur, peu de
chose.

--Autrefois, il en tait ainsi, parce que Jean Blanc ne savait
rendre que le bien pour le bien. Depuis lors, il a appris  rendre
le mal pour le mal, et il est devenu fort.

--N'est-il donc plus fou? demanda Jude.

--Dieu nous envoie parfois des preuves si violentes que les gens
sains en perdent l'esprit, rpondit Pelo Rouan; par contre, ces
secousses rendent parfois aussi la raison aux insenss. Jean Blanc
n'est plus fou.

--Et a-t-il conserv la mmoire des faits depuis longtemps
passs?

--Il se souvient de tout.

--Il faut que je le voie! s'cria Jude.

Un tremblement agita le corps de Pelo Rouan.

--Voir Jean Blanc! dit-il d'une voix trange; il y a bien
longtemps que personne n'a pu se vanter de l'avoir rencontr face
 face. Croyez-moi, contentez-vous de m'interroger moi-mme et ne
cherchez pas  rejoindre Jean Blanc.

--Mais il me dirait peut-tre...

--Rien que je ne puisse vous apprendre.

--Vous n'tes pas dans sa peau, que diable! s'cria Jude que
l'impatience reprenait.

--Il m'a tant de fois ouvert son coeur et ses souvenirs! rpondit
le charbonnier avec douceur. coutez. Voulez-vous que je vous
raconte le lche assassinat de l'tang de La Tremlays? J'en sais
les moindres circonstances. Il me semble voir l'infme Herv de
Vaunoy.

--Contez! contez! interrompit Jude avidement; je ne hais pas
encore assez cet homme.

Pelo Rouan raconta dans le plus minutieux dtail le meurtre infme
dont Vaunoy s'tait rendu coupable sur la personne d'un enfant de
cinq ans, petits-fils de son bienfaiteur. Il parla longtemps, et
Jude l'couta constamment avec une religieuse attention. La mort
de Loup, le chien fidle, arracha une larme au vieil cuyer et
l'arrive de l'albinos, sautant au milieu de l'tang pour sauver
le petit Georges, lui fit pousser un cri d'enthousiasme.

--Aprs! aprs! dit-il en retenant son souffle; que Dieu
rcompense le pauvre fou! Aprs?

Pelo reprit son rcit. En arrivant  l'accs de dlire qui saisit
Jean Blanc dans la fort, sa voix faiblit et chevrota comme la
voix d'un homme qui se retient de pleurer.

--Jean abandonna l'enfant, dit-il. Quand il revint, il n'y avait
plus sur le foss que la veste de peau de mouton qui tait en ce
temps-l son vtement ordinaire. Il tomba sur ses genoux. Il pria
Dieu... Dieu et Notre-Dame... il pleura...

Jude haussa les paules avec colre.

--Il pleura des larmes de sang! reprit Pelo Rouan dont un sanglot
souleva la poitrine et, quand il parle de cette affreuse soire,
il pleure encore, car le souvenir de Treml vit au fond de son
coeur.

--Mais pourquoi ne pas courir, chercher?...

--Son esprit, en ce temps, tait bien faible, et ses crises le
laissaient bris. Il resta jusqu'au lendemain matin affaiss sur
le sol, sans force et sans pense. Le lendemain, il courut, il
chercha, mais il tait trop tard, et il ne trouva point.

--Et nulle trace depuis lors? aucun indice?

--Rien.

Pelo Rouan pronona ce dernier mot d'un ton dcourag.

Jude, qui jusqu'alors avait dvor chacune de ses paroles, laissa
retomber ses bras le long de son corps, et courba la tte.

--Rien, rpta-t-il; mais alors il n'y a donc plus d'espoir?

--Il y a bien longtemps que Jean Blanc a perdu tout espoir,
rpondit le charbonnier; mais Dieu est bon et la race de Treml ne
produisit jamais que des justes et des chrtiens. Peut-tre le
petit Georges a-t-il t recueilli. En ce cas, la Providence
aidant...

Pelo Rouan hsita.

--Eh bien! fit Jude, qu'alliez-vous dire?

--J'allais dire qu'il ne serait pas impossible de reconnatre
l'enfant.

--Comment cela? demanda vivement Jude Leker.

--Jean Blanc avait une de ces mdailles de cuivre qu'on frappait
autrefois  Vitr en l'honneur de Notre-Dame de Mi-Fort. C'tait
le seul hritage que lui et laiss sa mre. Quand sa folie le
prit, dans cette horrible soire, il la sentit venir, et dvot 
la sainte Mre de Dieu, il passa la mdaille au cou de l'enfant,
qu'il mit ainsi sous la garde de Notre-Dame.

--Mais il y a tant de ces mdailles!

--Celle de Jean Blanc avait sur le revers, une croix grave au
couteau, et Mathieu Blanc, son pre, en possdait seul une
semblable, qui est maintenant au cou de Marie.

--Cette belle enfant que je viens de voir?

--La fille de Jean Blanc, l'albinos.

Marie qui continuait sa corbeille de chvrefeuille au-dehors,
entendit prononcer son nom et montra sa blonde tte  la porte.

--La fille de... commena Jude.

--Silence! interrompit le charbonnier. Elle se croit ma fille.
Approche, Marie.

Fleur-des-Gents obit aussitt, et Pelo Rouan, prenant la
mdaille qui pendait  son cou, la mit entre les mains du vieil
cuyer.

Celui-ci la tourna et retourna dans tous les sens.

--Puisse Dieu me faire rencontrer la pareille! murmura-t-il. Je
la reconnatrais entre mille, mais c'est un pauvre et bien faible
indice.

Marie s'loigna sur un signe du charbonnier, et bientt on
entendit au-dehors la suave mlodie du chant d'Arthur.

--Elle chante, en effet, la chanson de Jean Blanc, dit Jude.

--Mais je ne vous ai pas tout dit, mon compagnon, dit le
charbonnier en changeant de ton subitement, il est encore une
chance de retrouver l'hritier de Treml; cette chance est prcaire
il est vrai; cependant, elle peut amener un rsultat avec l'aide
de Jean Blanc.

--Jean Blanc! murmura Jude d'un air de doute; vous me parlez
toujours de Jean Blanc. Que peut le pauvre diable, lorsque des
hommes ne peuvent pas?

--Vous ne savez pas ce que c'est que Jean Blanc, dit le
charbonnier avec une lgre emphase dans la voix. Je vais vous
dire o est sa force et ce qu'il peut pour le fils de Treml.



XXV
Huit hommes et un collecteur

Les derniers mots de Pelo Rouan avaient relev le vieil cuyer de
Treml. Quand on dsire ardemment, l'espoir perdu revient vite, et
la simple possibilit dont parlait le charbonnier remit du courage
au coeur de Jude.

Il s'approcha pour ne pas perdre une parole et attendit
impatiemment la confidence de Rouan.

Mais celui-ci tait tomb dans la rverie et gardait le silence.

--Eh bien, dit Jude, le moyen de retrouver notre jeune monsieur?

Pelo Rouan sembla s'veiller.

--Le moyen, rpta-t-il; j'ai parl d'une chance faible et
prcaire. Crois-tu donc que s'il y avait eu un moyen, Jean Blanc
ne l'aurait pas employ?

--Toujours Jean Blanc! pensa Jude.

Et la curiosit se joignit au puissant intrt du dvouement pour
stimuler son impatience. Quel miracle avait grandi le malheureux
albinos jusqu' faire de lui l'arc-boutant sur lequel s'appuyait
dsormais la destine de Treml?

--Il y a vingt ans de cela, reprit Pelo Rouan avec lenteur et
comme s'il se ft parl  lui-mme; mais ce sont des choses dont
le souvenir ne se perd qu'avec la vie. coute, mon homme: quand
j'aurai dit, tu connatras Jean Blanc comme il se connat lui-mme.

C'tait quelques mois aprs la disparition de l'enfant.
Pontchartrain, que Dieu confonde! tait encore intendant de
l'impt, et ses agents n'avaient jamais os jusque-l pntrer
dans les retraites cartes des pauvres gens de la fort. Un matin
que Jean coupait du cercle de chtaignier dans la partie du bois
qui borde la route de Rennes, il vit une nombreuse cavalcade
s'enfoncer dans la fort.

Il y avait des soldats arms en guerre; il y avait aussi de ces
sangsues couvertes de drap noir, dont nous devions apprendre
bientt les attributions et le mtier.

Au-devant de la troupe marchaient deux gentilshommes.

Ce pouvait tre une compagnie de bourgeois, de nobles et de
soldats faisant route pour la France; mais Jean Blanc avait cru
reconnatre, dans l'un des gentilshommes qui chevauchaient en
tte, le lche Herv de Vaunoy. Or, depuis l'aventure de l'enfant,
Vaunoy hassait terriblement Jean Blanc, qui n'avait point su
retenir sa langue.

--Il avait bien fait! interrompit Jude. Son devoir tait de
publier partout le crime.

--Il ne faut pas parler de trop bas, quand on dit certaines
choses, ami Jude, murmura Pelo Rouan qui secoua la tte: Jean
Blanc tait alors une crature un peu moins considre que Loup,
le chien de Nicolas Treml. Loup voulut aboyer, on le tua: Jean
Blanc aurait mieux fait de se taire.

Quoi qu'il en soit, il avait parl, et Vaunoy n'tait pas homme 
lui pardonner les bruits sinistres qui commenaient  courir dans
le pays. En voyant ce misrable suivi de soldats, Jean Blanc eut
une vague frayeur. Il songea  son pre, qui gisait seul dans la
loge de la Fosse-aux-Loups, et se laissa glisser le long du
chtaignier pour clairer la marche de la cavalcade.

La cavalcade s'arrta non loin d'ici,  la croix de Mi-Fort. Les
soldats s'tendirent sur l'herbe: la gourde circula de main en
main. Quant aux gens vtus de noir, ils entourrent les deux
gentilshommes et il se tint une manire de conseil.

Jean s'approcha tant qu'il put. On parlait, il n'entendait pas.
Pourtant, il voulait savoir, car il voyait maintenant, comme je te
verrais s'il faisait clair en ma loge, l'hypocrite visage d'Herv
de Vaunoy.

Il s'approcha encore; il s'approcha si prs que les soudards du
roi auraient pu apercevoir au ras des dernires feuilles les poils
blanchtres de sa joue. Mais on causait tout bas, et Jean Blanc ne
put saisir qu'un seul mot.

Ce mot tait le nom de son pre.

Jean Blanc se sentit venir dans le coeur une angoisse. Le nom de
Mathieu Blanc dans la bouche de Vaunoy, c'tait la plus terrible
des menaces.

Jean se jeta sur le ventre et coula entre les tiges de bruyres
comme un serpent. Nul ne l'aperut.

Il put entendre.

Il entendit que les gens vtus de noir venaient dans la fort
pour dpouiller les pauvres loges au nom du roi de France. Les
soldats taient l pour assassiner ceux qui rsisteraient. Les
gens vtus de noir se partagrent la besogne: c'taient les
suppts de l'intendant.

Le nom du pre de Jean avait t prononc, parce que les
collecteurs ne voulaient point se dranger pour un si pauvre
homme, mais Vaunoy les avait excits.

--Il a de l'or, disait-il; je le sais; c'est un faux indigent;
sa misre est menteuse. Saint-Dieu! s'il le faut, je vous
accompagnerai dans son bouge. Mais, retenez bien ceci: il a de
l'or, et quelques coups de plat d'pe lui feront dire o est
cach son pcule.

Les autres rpondirent:

--Allons chez Mathieu Blanc.

Alors Jean se coula de nouveau, inaperu entre les tiges de
bruyres. Une fois sous le couvert, il bondit et s'lana vers la
Fosse-aux-Loups.

Par hasard Vaunoy ne mentait pas. Il y avait de l'or dans la
pauvre loge de Mathieu Blanc; quelques pices d'or, reste de la
suprme aumne de Nicolas Treml, quittant pour jamais la
Bretagne.

--Oui, oui, murmura Jude; en partant, il n'oublia pas son vieux
serviteur. Ce fut moi qui jetai la bourse au seuil de la loge.

Pelo Rouan parut ne point prendre garde  cette interruption.

--Lorsque Jean arriva dans la cabane, poursuivit-il, ses forces
dfaillaient, tant son motion tait navrante. Il avait le
pressentiment d'un cruel malheur. Vous connaissiez Mathieu Blanc,
ami Jude; 'avait t un homme vaillant et fort, mais la
souffrance pesait un poids trop lourd sur les derniers jours de sa
vie.

Ce n'tait plus, au temps dont je parle, qu'un pauvre vieillard,
toujours couch sur son grabat, min par la maladie, stupfi par
les progrs lents et srs d'une mort trop longtemps attendue. En
entrant, Jean lui donna un baiser, suivant sa coutume, et le
vieillard lui dit:

--Je souffre moins, Jean mon fils.

Une autre fois, Jean se ft rjouit, car il aimait bien son pre,
mais il songea aux cavaliers qui sans doute en ce moment
galopaient vers la loge, et il frmit de rage et de peur.

La bourse o se trouvait le restant des pices d'or de Treml
tait sur la table. Jean n'eut pas mme l'ide de la cacher. Ce
qu'il cacha, ce fut le vieux mousquet dont se servait son pre au
temps o il tait soldat.

Une bonne arme, mon homme, portant loin et juste! Jean la jeta
dans les broussailles, au-dehors, avec la poire  poudre et les
balles.

Puis il revint s'asseoir au chevet de son pre.

Quelques minutes se passrent. Un bruit sourd retentit au loin
sur la mousse dans la fort. Jean comprit que les cavaliers
avaient mis pied  terre au-del des fourrs et qu'ils avanaient
vers le ravin.

Il alla au trou qui servait de croise, et souleva la
serpillire pour voir au-dehors.

Il n'attendit pas longtemps.

Bientt le taillis s'agita de l'autre ct du ravin et des hommes
parurent.

Jean les compta. Il y avait un collecteur, huit soldats et Herv
de Vaunoy.

Jean les vit gravir la lvre du ravin. Puis on frappa rudement 
la porte, dont les planches vermoulues craqurent, Jean alla
ouvrir avant mme que l'homme vtu de noir et cri: De par le
roi!

Des soldats entrrent en tumulte, suivis de Vaunoy qui resta
prudemment prs du seuil. Le collecteur tira de son pourpoint une
pancarte et lut des mots que Jean ne sut point comprendre. Puis il
dit:--Mathieu Blanc, je vous somme de payer cent livres tournois
pour tailles prsentes et arrires depuis dix ans.

Mathieu Blanc s'tait retourn sur son grabat, et regardait tous
ces hommes arms avec des yeux hagards.

Le collecteur rpta sa sommation, et les soldats l'appuyrent en
frappant la table du pommeau de leurs pes.

--J'ai soif, Jean, dit faiblement le vieillard.

Le coeur de Jean se brisait, car l'agonie se montrait sur les
traits fltris de son vieux pre. Il voulut prendre le remde qui
tait sur la table, mais l'un des soldats leva son pe et fit
voler le vase en clats.

--Qu'il paie d'abord, dit le soldat; aprs il boira.

Vaunoy, qui tait sur le seuil, se prit  rire.

Les dents de Jean taient serres  se briser. Il ne pouvait
parler, mais il montra du geste la bourse, et le collecteur s'en
empara.

--Je vous disais bien qu'ils avaient de l'or! grommela Herv de
Vaunoy qui riait toujours.

Le collecteur compta quatre louis et demanda les quatre livres
qui manquaient.

--J'ai soif! murmura Mathieu Blanc, que prenait le rle de la
mort.

Pas une goutte de liquide dans la cabane! Jean Blanc se mit 
genoux devant un soldat qui portait une gourde. Le soldat comprit
et eut compassion; mais Vaunoy s'avana et repoussant l'albinos
avec haine:

--Qu'il paie! dit-il.

--Je n'ai plus rien! sanglota Jean; plus rien, sur mon salut;
tuez-moi et prenez piti de mon pre.

Mathieu Blanc fit effort pour se lever; il touffait: c'tait
horrible.

--J'ai soif! rla-t-il une dernire fois.

Puis il retomba mort sur la paille du grabat.

En arrivant  cette partie de son rcit, la voix de Pelo Rouan
tait graduellement devenue haletante et trangle. Elle
s'teignit tout  coup lorsqu'il pronona ces derniers mots, et
Jude sentit sa main mouille, comme par une goutte de sueur ou une
larme.

Le bon cuyer, du reste, n'tait gure moins mu que Pelo Rouan
lui-mme.

--Le pauvre garon! murmura-t-il en serrant convulsivement ses
gros poings; le pauvre garon! Voir ainsi assassiner son pre! Et
ce misrable Vaunoy!... pour Dieu, mon homme, que fit Jean Blanc
aprs cela?

Pelo Rouan respira avec effort.

--Jean Blanc, rpta-t-il, lorsqu'il mourra, n'prouvera point
une angoisse comparable  celle de cet affreux moment. Il voila le
visage de son pre mort et s'agenouilla auprs du lit, sans plus
savoir qu'il y avait l dix misrables pour railler sa douleur.
Mais ils ne lui laissrent pas oublier longtemps leur prsence.

--Eh bien, manant, dit le collecteur, les quatre livres que tu
dois au roi!

Jean Blanc se leva et se retrouva face  face avec ces hommes qui
venaient de tuer son pre. Un instant il crut que son dbile
cerveau allait clater; sa folie le pressait; il sentait les
approches du dlire; mais une force inconnue et nouvelle le
grandit tout  coup. Son esprit vacillant s'affermit. Il se
reconnut homme aprs sa longue enfance, et ce fut comme une miette
de joie au milieu de son immense douleur.

--Arrire! cria-t-il d'une voix qui ne gardait rien de sa
faiblesse passe.

Les soldats se mirent entre lui et la porte, mais Jean Blanc
avait du moins conserv son agilit prodigieuse: il bondit, et son
corps, lanc comme la balle d'un mousquet, passa au travers de la
serpillire qui fermait la croise. Dehors, Jean Blanc retomba sur
ses pieds.

Lorsque les soldats sortirent en criant et en menaant, il avait
dj disparu dans les broussailles.

--Tirez! cria Vaunoy; tuez-le comme un animal nuisible, ou il
prendra sa revanche.

Quelques coups de feu se firent entendre, mais l'albinos ne fut
point atteint, quoique vingt pas le sparassent  peine de la
loge.

Il ne bougea pas et demeura coi dans les broussailles o il
s'tait cach.

Alors commena une oeuvre sans nom. Furieux d'avoir vu l'une de
ses victimes lui chapper, Vaunoy, cet homme au visage doucereux
et souriant, qui assassine sans froncer le sourcil, Vaunoy ordonna
aux soldats d'incendier la loge. On alluma des fagots  l'aide
d'une batterie de fusil, et bientt une flamme paisse entoura le
lit de mort du vieux serviteur de Treml!

--Les misrables! s'cria Jude; et que fit Jean Blanc?

--Attends donc! dit Pelo Rouan dont les dents serres semblaient
vouloir retenir sa voix; Jean ne bougea pas tant que les assassins
restrent autour de la loge, riant comme des sauvages et
blasphmant comme des dmons. Quand ils se retirrent, Jean
s'lana hors de sa cachette, pntra dans la loge en feu et prit
le cadavre de son pre qu'il emporta au-dehors, afin de lui donner
plus tard une spulture chrtienne.

Il ne fit point en ce moment de prire;  peine dposa-t-il un
court baiser sur le front du vieillard, dessch dj par le vent
brlant de l'incendie.

Jean Blanc n'avait pas le temps.

Il saisit le fusil qu'il avait cach sous les ronces, le chargea
et descendit en trois bonds le ravin, dont il remonta de mme la
rampe oppose. Puis il s'lana tte premire dans le fourr. Les
assassins avaient de l'avance, mais le vent d'quinoxe ne va pas
si vite qu'allait Jean Blanc poursuivant les meurtriers de son
pre.

--Bien, cela! s'cria encore Jude, bien, Jean Blanc, mon garon!

--Attends donc! Avant qu'ils eussent atteint la lisire du fourr
o taient attachs leurs chevaux, un coup de fusil retentit sous
le couvert. Le collecteur tomba pour ne plus se relever.

Jude battit des mains avec enthousiasme.

--Et Vaunoy? dit-il, et Vaunoy?

--Vaunoy devint plus ple que le corps mort du vieux Mathieu. Il
tremblait; ses dents s'entrechoquaient.

--Htons-nous, htons-nous! dit-il.

Ils se htrent; mais au moment o ils atteignaient leurs
chevaux, on entendit encore un coup de fusil. Le soldat qui avait
bris, sur la table, le vase qui contenait le remde de Mathieu
Blanc, poussa un cri et se laissa choir dans la mousse.

--Mais Vaunoy? mais Vaunoy? interrompit Jude.

--Attends donc! Ils montrent  cheval. La terreur tait peinte
sur tous les visages nagure si insolents. Ils prirent le galop,
croyant se mettre  l'abri, les insenss! Jean Blanc ne savait-il
pas comment abrger la distance? La route tournait; Jean Blanc
allait toujours tout droit. Point de taillis assez pais pour
arrter sa course, point de ravin si large qu'il ne pt franchir
d'un bond.

Aussi  chaque coude du chemin, le vieux mousquet faisait son
devoir. C'tait une bonne arme, je te l'ai dj dit, et Jean Blanc
tirait juste.

 chaque dtonation qui branlait la vote du feuillage, un homme
chancelait sur son cheval et tombait. Jean Blanc les chassait au
bois, et pas une seule fois il ne brla sa poudre en vain.

De temps en temps, ceux qui restaient essayaient de battre le
fourr pour dtruire cet invisible ennemi qui leur faisait une
guerre si acharne. Plus d'une balle siffla aux oreilles de Jean
Blanc tandis qu'il rechargeait son arme derrire quelque souche de
chtaignier; mais ses efforts n'aboutissaient qu' retarder la
marche des soldats. Aussitt qu'ils avaient regagn la route, un
coup partait, un homme mourait.

--Par le nom de Treml, s'cria Jude qui s'exaltait de plus en
plus au rcit de cette sauvage vengeance, je n'aurais jamais cru
le pauvre Mouton Blanc capable de tout cela. Sur ma foi! c'est un
vaillant garon aprs tout! Mais Vaunoy? n'essaya-t-il point de
tuer ce mcrant de Vaunoy?

--Attends donc! Jean Blanc n'oubliait point Vaunoy, mon homme, il
faisait comme ces gourmands qui gardent le plus fin morceau pour
la dernire bouche; il gardait Vaunoy pour la bonne bouche.

Le moment vint o le dernier soldat vida la selle et se coucha
par terre comme ses compagnons. Jean Blanc avait tu huit hommes
et un collecteur de tailles. Il ne restait plus que Vaunoy.

Celui-ci, plus mort que vif, poussait furieusement son cheval,
rendu de fatigue. Jean Blanc mit deux balles dans son fusil et
s'en alla l'attendre au dernier dtour de la route sur la lisire
de la fort.

-- la bonne heure! interrompit Jude Leker en frappant ses deux
mains l'une contre l'autre.

Le bon cuyer faisait comme ces gens qui se passionnent tout de
bon pour les pripties d'une pice de thtre. Il avait vu Vaunoy
la veille et pourtant il esprait srieusement que Vaunoy allait
tre tu dans le rcit de Pelo Rouan.

Celui-ci secoua la tte.

--Lorsque parut le nouveau matre de La Tremlays, poursuivit-il,
Jean Blanc visa. Son me passa dans ses yeux: rien au monde
dsormais ne pouvait sauver Herv de Vaunoy...

--Eh bien! dit Jude, voyant que le charbonnier hsitait.

--Vaunoy regagna son chteau sain et sauf, rpondit Pelo Rouan...

--Pourquoi? Jean Blanc le manqua?

--Jean Blanc ne tira pas.

Jude laissa chapper une exclamation nergique de dsappointement.

--Jean Blanc ne tira pas, reprit lentement le charbonnier, parce
que le souvenir de Treml traversa son esprit  ce moment, et qu'il
ne voulut pas anantir, mme pour venger son pre, la dernire
chance de connatre le sort du petit monsieur Georges.



XXVI
Un accs de haut mal

La voix de Pelo Rouan avait t rauque et rudement accentue,
pendant qu'il racontait la terrible chasse de Jean Blanc dans la
fort. Sa respiration soulevait pniblement sa poitrine, et ses
yeux rouges brillaient d'un effrayant clat.

Quand il vint  parler de Treml, sa voix se fit grave, et il
perdit la sauvage emphase qui avait mis jusqu'alors tant d'motion
dans son rcit.

--Si c'est dans l'intrt du petit monsieur que Jean pargna
Herv de Vaunoy, on ne peut le blmer, dit Jude; mais le diable si
je comprends comment ce triple tratre pourra jamais venir en aide
 la race de Treml?

--Quand il aura sous la gorge un pistolet arm tenu par une main
ferme, mon homme, et qu'il saura bien que ses suppts ordinaires
sont trop loin pour lui porter secours, Herv de Vaunoy parlera.

Jude se gratta le front d'un air pensif.

--Il y a du vrai l-dedans, dit-il; mais Vaunoy lui-mme en sait-il
plus que nous?

--Peut-tre; en tout cas l'heure approche o quelqu'un
l'interrogera en forme l-dessus. Jean Blanc fit comme je t'ai
dit: il pargna l'assassin de son pre; mais ce bon sentiment qui
mettait la gratitude avant la vengeance, devait tre passager: les
cendres de la loge taient trop chaudes encore pour que la
vengeance ne reprt bientt le dessus. Jean Blanc se repentit
d'avoir oubli son pre pour le fils d'un tranger...

--D'un tranger! rpta Jude scandalis, le fils de son matre,
voulez-vous dire.

--Jean Blanc n'eut jamais de matre, mon homme, rpondit Pelo
Rouan avec hauteur; mme au temps o il tait fou. Il se repentit
donc et voulut recommencer la chasse, mais Vaunoy avait dpass la
lisire de la fort et galopait maintenant dans la grande avenue
du chteau. Il tait trop tard.

--Je ne saurais dire, en vrit, murmura Jude, si c'est tant
mieux ou tant pis.

--Il sera toujours temps de reprendre cette besogne. Le difficile
n'est pas d'avoir un homme au bout de son fusil dans la fort, et
Dieu sait que Jean Blanc, depuis cette poque, aurait pu bien
souvent envoyer la mort  Herv de Vaunoy. au milieu de ses
serviteurs. Le difficile est de l'avoir vivant, seul, sans
dfense, et de lui dire: Parle ou meurs! Jean Blanc y tchera.

--Et je l'y aiderai! dit Jude avec nergie.

Pelo Rouan prit sa main et la secoua brusquement.

--Et le service du capitaine Didier? demanda-t-il.

--Aprs le service de Treml: c'est convenu entre le capitaine et
moi.

--Prends garde! dit Pelo Rouan avec svrit, prends garde de
confier  un Franais le secret d'un Breton!

--Il est bon, il est noble; je rponds de lui.

--Il est noble et bon  la faon des gens de France, repartit
amrement le charbonnier. Mais, encore une fois, la guerre qui
existe entre cet homme et moi ne te regarde pas. Je continue:

Quand Jean Blanc revint  la Fosse-aux-Loups, il oublia Treml et
tout le reste pour s'abmer dans sa douleur. Pendant deux jours.
il coupa du cercle sans relche, et le vieux Mathieu eut une tombe
chrtienne.

Ce devoir accompli, Jean Blanc ne voulut point retourner  la
loge, dont les ruines lui rappelaient de si navrants souvenirs. Il
traversa toute la fort et alla se cacher sur la lisire oppose,
de l'autre ct de Saint-Aubin-du-Cormier.

Il allait seul par les futaies, toujours triste, et plus que
jamais frapp par la main de Dieu, car sa folie, en se retirant,
avait laiss des traces cruelles. Jean Blanc tait atteint de cet
horrible mal qui effraie la foule et repousse jusqu' la piti; il
tait pileptique.

Ce fut au milieu de cette souffrance morne et sans espoir que
vint le chercher le bonheur, un bonheur si grand qu'on n'en peut
esprer de plus complet qu'au ciel mme, mais un bonheur bien
court, hlas! aprs lequel il retomba dans sa nuit profonde, plus
dsespr que jamais.

Il se trouva une femme, plus dvoue que les autres femmes, qui
se prit de piti pour ce malheureux rebut de l'humanit.

C'tait une jeune fille, bonne, douce et bien-aime. Elle avait
nom Sainte et mritait son nom.

Elle ne s'enfuit point la premire fois que Jean Blanc lui parla;
elle lui permit de s'asseoir au feu de sa loge, et, quand Jean eut
soif, elle lui donna le lait de sa chvre... Cela t'tonne? ami
Jude, dit brusquement Pelo Rouan; et pourtant elle fit plus que
cela, Jean Blanc est un homme sous le masque hideux que le sort
lui a inflig.

--Eh bien! dit Jude d'un ton lgrement goguenard. Il y eut des
noces?

--Oui, elle consentit  l'pouser. Un an aprs, Marie vint au
monde; Marie, qui est le gracieux portrait de sa mre et que les
gens de la fort nomment Fleur-des-Gents, parce que cette fleur
est la plus jolie qui croisse dans nos sauvages campagnes. Marie
est la fille de Jean Blanc et de Sainte.

--C'tait une brave fille que cette Sainte, murmura Jude, que
l'histoire amusait dsormais mdiocrement.

--C'tait une anglique et misricordieuse enfant, reprit Pelo
Rouan. Les deux annes que Jean Blanc passa prs d'elle furent
comme un rve; il oubliait les blessures de son coeur, il n'avait
ni dsir, ni crainte, ni espoir: elle tait tout dvouement et lui
vivait pour elle...

Pelo Rouan s'arrta et passa lentement sa main sur son front.

--Cela dura deux ans, reprit-il aprs un silence et d'une voix
tremblante; au bout de deux ans Jean Blanc revit des soldats de
France et des gens de l'impt. Vaunoy avait dcouvert sa retraite:
sa pauvre cabane fut de nouveau envahie. Une premire fois il les
chassa; ils revinrent en son absence, et un lche! un soldat du
roi! insulta et frappa Sainte, qui n'avait pour dfense que le
berceau de sa fille endormie.

Je ne te conterai pas ce qui suivit; je ne le pourrais pas, mon
homme, car mon sang bouillonne, et, au moment o je te parle, il
me faut mes deux mains pour contenir les battements de mon coeur.

Sainte succomba aux nombreuses blessures faites par l'arme
meurtrire de l'assassin; elle mourut en priant Dieu pour Jean et
pour sa fille...

Pelo Rouan s'interrompit encore. Sa voix dfaillait.

--Sur ma foi, grommela Jude, il est de fait que le bon garon ne
doit pas aimer beaucoup les gens de France.

--Il les hait! s'cria Pelo avec explosion, et moi tout ce qu'il
hait, je le dteste! Ah! l'un d'eux rde autour de cette cabane.
Mais, sur mon Dieu, ami Jude, il y a un vieux mousquet qui veille
sur Fleur-des-Gents: une bonne arme, portant loin et juste.
Puisque tu sers le capitaine Didier, conseille-lui de ne plus
s'garer dans les sentiers que frquente Marie, la fille de Sainte
et de Jean Blanc.

--J'ignore les secrets du capitaine, rpondit Jude avec froideur;
je sais seulement qu'il est gnreux et loyal. Si quelqu'un
l'attaque tratreusement ou en face sauf le service de Treml, mon
aide ne lui fera point dfaut.

-- ta volont, mon homme. Je continue: aprs la mort de sa
femme, Jean Blanc chargea sa fille sur ses paules et traversa de
nouveau la fort. Il avait le dsespoir dans le coeur, et sa tte
roulait cette fois des projets de vengeance. La vue du lieu o
avait t assassin son pre raviva d'anciens souvenirs. Le pass
et le prsent se mlrent: une haine immense, implacable, fermenta
dans son me.

Il se trouva que, vers cette poque, les pauvres gens de la
fort, traqus  la fois par l'intendant royal et les seigneurs
des terres, qui,  l'instigation de Vaunoy, avaient fait dessein
de les chasser de leurs domaines, relevrent la tte et tentrent
d'opposer la force  la force. Ils continurent d'habiter le jour
leurs loges; mais la nuit, ils se rassemblrent dans les grands
souterrains de la Fosse-aux-Loups, dont au moment du besoin un
homme leur enseigna le secret.

Cet homme tait Jean Blanc, qui avait dcouvert autrefois la
bouche de la caverne,  quinze pas de son ancienne loge, derrire
les deux moulins  vent ruins.

Un jour, au temps o Jean Blanc tait faible, il dit: Le mouton
se fait loup pour dfendre ou venger ceux qu'il aime. Jean Blanc
avait vu mourir tous ceux qu'il aimait: il ne pouvait plus
protger; ce fut pour se venger que le mouton se fit loup.

--On m'avait dit quelque chose comme cela, interrompit Jude.

--Ce fut vers le mme temps, reprit le charbonnier, que je vins
m'tablir dans cette loge. Pour des motifs que tu n'as pas besoin
de connatre, je pris avec moi la fille de Jean Blanc et je
l'levai. Dans son enfance, avec les beaux traits de sa mre, elle
avait les blancs cheveux du pauvre albinos, mais l'ge a mis un
reflet d'or aux boucles brillantes qui encadrent le front gracieux
de la fleur de la fort: elle n'a plus rien de son pre; elle est
belle.

Que te dirais-je encore! Tu es dans le pays depuis hier, tu as d
entendre parler des Loups. C'est le premier mot qui frappe
l'oreille du voyageur  son arrive dans la fort; c'est le
dernier qu'il entend  son dpart.

Les cupides hobereaux, qui, pour gagner quelques cordes de bois
ont voulu arracher le pain  cinq cents familles, tremblent
maintenant derrire les murailles lzardes de leurs
gentilhommires. Non seulement les gens du roi ne se risquent plus
gure dans la fort, mais cet pais gourmand qui tient maintenant
la ferme de l'impt, Bchameil, regarde  deux fois avant
d'envoyer  Paris le produit de ses recettes: la fort est entre
Rennes et Paris. Les Loups sont dans la fort.

--C'est fort bien, dit Jude, les Loups sont de redoutables
camarades, mais ne pourrions-nous pas parler un peu de Treml, et
revenir  ce fameux moyen?...

--Ami, interrompit Pelo Rouan, les Loups et Treml ont plus de,
rapport entre eux que tu ne penses. Monsieur Nicolas, dont Dieu
ait l'me, fut le dernier gentilhomme breton: les Loups sont les
derniers Bretons. Quant  mon moyen, si honnte, si bon et si
brave serviteur que tu puisses tre, on n'a pas attendu ton retour
pour le tenter. Jean Blanc a autant et plus de hte que toi d'en
finir avec Vaunoy, car Mathieu et Sainte ne sont pas encore
vengs. Or, le jour o Vaunoy aura dit son dernier mot sur Treml,
Jean Blanc chargera son vieux mousquet et recommencera la chasse,
interrompue il y a dix-huit ans, sur la lisire de la fort; mais
jusqu'ici ce misrable meurtrier a toujours chapp. Dernirement
encore, le manoir de Boexis fut attaqu dans le seul but de
s'emparer de sa personne: il l'avait quitt cette nuit mme, et
les assaillants ne trouvrent que les dbris, tides encore, de
son repas du soir.

--Vaunoy est un madr gibier, dit Jude en secouant la tte.

--Jean Blanc est un chasseur patient, rpondit Pelo Rouan, et sa
meute se compose de deux mille Loups.

--Est-ce ainsi? s'cria Jude dont la lente intelligence fut enfin
frappe; Jean serait-il ce mystrieux et terrible Loup blanc?

--Mon compagnon, rpliqua le charbonnier avec une lgre ironie,
Jean est Loup et il est blanc; mais je ne sais si c'est de lui que
parlent aux veilles des manoirs voisins, les vieilles femmes de
charge et les valets peureux. Jean Blanc peut beaucoup; mais il
est toujours le malheureux sur qui pse incessamment la main de
Dieu. Les accs de son terrible mal deviennent de jour en jour
plus frquents... Et certes, ajouta Pelo Rouan dont la voix
s'trangla tout  coup, il n'et pas pu faire le rcit que tu
viens d'entendre sans porter la peine de sa tmrit: Jean
n'affronte jamais en vain ses souvenirs.

Aprs avoir prononc pniblement ces derniers mots, Pelo Rouan
garda le silence, et Jude le vit s'agiter convulsivement sur son
banc.

--Qu'avez-vous? demanda-t-il.

--Va-t'en! dit avec effort le charbonnier, tu sais tout ce que je
pouvais t'apprendre.

--Mais que dois-je faire? Ne puis-je aider Jean Blanc?

--Va-t'en! rpta imprieusement Pelo; au nom de Dieu, va-t'en!
quand l'heure sera venue, Jean Blanc saura te trouver.

Jude tonn se leva et se dirigea vers la porte de la loge. Avant
qu'il et pass le seuil, Pelo glissa du banc et se roula sur le
sol o il se dbattit en poussant des gmissements touffs.

Jude se retourna, mais le jour baissait. La loge tait de plus en
plus sombre; il aperut seulement une masse noire qui se mouvait
dsordonnment dans les tnbres.

--Qu'avez-vous, mon compagnon? demanda-t-il encore en adoucissant
sa rude voix.

Un cri d'angoisse lui rpondit; puis la voix de Pelo Rouan s'leva
brise, mconnaissable, et dit pour la troisime fois:

--Va-t'en!

Jude obit, et comme il n'avait point coutume de s'occuper
longtemps des choses qu'il ne comprenait pas,  peine mont 
cheval, il oublia Pelo pour songer uniquement  Jean Blanc, aux
Loups et au moyen de prendre au pige Herv de Vaunoy vivant.

En songeant ainsi il peronna son cheval, et prit la route de
Rennes o son nouveau matre lui avait donn rendez-vous.

On entendait encore le bruit des pas de son cheval sous le
couvert, que dj la porte de la loge se refermait.

Fleur-des-Gents tait rentre; elle alluma une lampe. Pelo Rouan
gisait  terre en proie  une furieuse attaque d'pilepsie.

La jeune fille tait sans doute familire avec ses effrayants
accs, car elle s'empressa aussitt autour de son pre, et le
soigna sans qu'il se mlt aucun tonnement  sa douleur.

 la lueur de la lampe, la loge semblait moins misrable et plus
habitable. On apercevait dans un coin une petite porte qui donnait
issue dans la retraite de Marie. Au-dessus du manteau de la
chemine pendaient une paire de pistolets et un lourd mousquet de
forme ancienne. Vis--vis et auprs de la porte se trouvait une de
ces horloges  poids, comme on en voit encore dans presque toute
les fermes bretonnes.

Au moment o la crise du charbonnier svissait dans toute sa
force, on frappa d'une faon particulire  la porte extrieure,
et Fleur-des-Gents ouvrit sans hsiter. L'homme qui entra portait
le costume des paysans de la fort, et avait sur son visage le
masque fauve dont il a t dj plus d'une fois question dans ces
pages. Il passa vivement le seuil.

--O est le matre? dit-il d'une voix brve.

Fleur-des-Gents lui montra Pelo Rouan, qui l'cume  la bouche se
tordait convulsivement sur la terre battue de la loge.

Le nouveau venu laissa chapper un juron de colre, et s'assit en
murmurant sur un banc. L'accs dura longtemps. De minute en
minute, le nouveau venu, qui tait un Loup, regardait l'horloge
avec impatience. Lorsque l'aiguille eut fait le tour du cadran, il
se leva et frappa violemment du pied.

--Voil une malencontreuse histoire, ma fille! dit-il. Tu diras 
ton pre que Yaumi est venu et qu'il l'a attendu tant qu'il a pu,
Pelo Rouan regrettera toute sa vie de n'avoir pas pu profiter de
l'heure qui vient de s'couler.

Comme le loup finissait de parler, Pelo poussa un long soupir et
dtendit ses membres crisps.

--Il revient  lui! s'cria Marie qui approcha des lvres du
malade une fiole dont il but avidement le contenu.

Aprs avoir bu il passa la main sur son front baign de sueur, et
se leva  l'aide du bras de la jeune fille. En apercevant le Loup,
il tressaillit.

--Laisse-nous, dit-il  Marie.

Celle-ci obit, mais lentement. Elle quittait  regret son pre en
un moment pareil. Avant qu'elle et franchi la porte de sa
retraite, Pelo Rouan et le Loup avaient entam dj leur
entretien.

--Qu'y a-t-il? demanda le charbonnier.

Yaumi jeta un regard de dfiance vers Marie et pronona quelques
mots  voix basse.

--Dis-tu vrai? s'cria Pelo qui se dressa de toute sa hauteur; le
ciel a-t-il enfin condamn cet homme!

En mme temps, il fit mine de s'lancer vers la porte. Yaumi le
retint.

--Je me doutais bien, matre, dit-il, que ce serait pour vous un
grand crve-coeur. Le ciel l'avait condamn peut-tre; vous l'avez
absous. L'heure d'agir est passe!

--Ne peut-on courir?

Yaumi tendit la main vers l'horloge  poids.

--On m'avait donn deux heures, ajouta-t-il, pour vous trouver et
rapporter vos ordres. J'ai dpens la premire heure  faire la
route, j'ai perdu l'autre  vous attendre: il est trop tard.

Pelo Rouan serra les poings avec violence et s'assit sur le banc.

--Qu'a-t-on fait l-bas? demanda-t-il.

Yaumi prononait les premiers mots de sa rponse, toujours  voix
basse, au moment o Marie tirait  elle la porte de sa retraite.
Par hasard, un de ces mots arriva jusqu' elle. La jeune fille
changea de couleur, laissa la porte entrebille, et mit son
oreille  l'ouverture.

Le mot qu'elle avait entendu tait le nom de Didier.



XXVII
La premire bchamelle

Ce jour-l, Antinos de Bchameil, marquis de Nointel, avait
rsolu de frapper un coup dcisif sur le coeur de sa belle
inhumaine; c'tait ainsi qu'il appelait mademoiselle de Vaunoy.

Il ne dormit gure que deux heures aprs son djeuner, et gagna
ensuite en toute hte les cuisines du chteau de La Tremlays, o
il demanda le chef  grands cris.

Il n'est personne qui ne dsire se montrer avec tous ses avantages
aux yeux de la dame de ses penses. Bchameil que le hasard avait
fait intendant royal de l'impt, mais qui tait n marmiton de
gnie, s'tait mis en tte de subjuguer mademoiselle de Vaunoy
dfinitivement et d'un seul coup,  l'aide d'un blanc-manger du
plus parfait mrite; blanc-manger exquis, original, nouveau, dont
Alix goterait la premire, et qui garderait le nom de cette belle
personne, en l'immortalisant dans les sicles futurs.

L'amiti d'un grand homme est un bienfait des dieux.

Il ne faut pas croire que M. le marquis de Nointel ft descendu
aux cuisines de La Tremlays avec un projet vague et mal arrt.
Son blanc-manger tait dans sa tte, complet et tout d'un bloc. Il
n'y manquait ni un scrupule de muscade, ni une petite pointe de
girofle, ni un atome de cannelle.

Aussi, disons-le tout de suite, le plat de l'intendant royal
devait compter parmi les chefs-d'oeuvre qui vivent  travers les
ges. Ce devait tre un blanc-manger illustre, un blanc-manger que
les restaurateurs des cinq parties du monde inscriront avec fiert
sur leurs cartes tant que l'homme, roi de la cration, saura
distinguer un suprme de turbot d'une omelette au lard!

Le cuisinier de La Tremlays mit  la disposition de son noble
confrre ses pices et ses fourneaux. Bchameil se recueillit dix
minutes; puis, avec la prcision ncessaire  toutes les grandes
entreprises, il se mit rsolument  l'oeuvre.

La vieille Goton Rehou, femme de charge du chteau, qui fumait sa
pipe dans un coin de la chemine, pendant que l'intendant royal
oprait, rpta souvent depuis qu'elle n'avait, de sa vie, vu un
mitron si ardent  la besogne.

L'intendant royal n'avait garde de faire attention  la vieille.
Il avait retrouss les manches de son habit  la franaise, rentr
la dentelle de son jabot et rejet sa perruque en arrire. Son
visage atteignait les nuances les plus vives de la pourpre. Ses
yeux taient inspirs. Ses mains blanches et charges de diamants
agitaient la queue de la casserole avec une grce indescriptible.
Tout observateur impartial et dclar qu'il tait l vraiment 
sa place.

--Divine Alix! murmurait-il plus tendrement  mesure que la fume
s'levait, plus savoureuse; vous qui possdez toutes perfections,
vous devez tre doue du plus dlicat de tous les gots. Si vous
rsistez  ce poisson, je n'aurai plus... une ide de gingembre ne
peut que faire du bien... je n'aurais plus qu' mourir!

Bchameil mit une pince de gingembre et ouvrit convulsivement ses
narines pour saisir l'effet.

--Dlicieux! cleste! dit-il; Alix, vous ne refuserez plus la
main capable de combiner ces saveurs, il faudrait tre un sauvage
pour rsister  un pareil arme.

--C'est vrai que a sent bon! grommela Goton dans un coin.

Bchameil mit son binocle  l'oeil et regarda du ct de la
chemine d'un air modeste et satisfait.

--N'est-ce pas, excellente vieille? s'cria-t-il, c'est un manger
de desse.

--a doit faire un fier ragot, c'est la vrit, rpondit Goton
en rallumant sa pipe avec gravit, mais, sauf respect de vous, si
j'tais homme et marquis, m'est avis que j'aimerais mieux manier
une pe que la queue d'une casserole.

Bchameil laissa retomber son binocle et, se dtournant de dame
Goton avec mpris, il rendit son me tout entire  la pense de
la belle Alix.

Celle-ci, par contre, ne songeait en aucune faon  lui; elle
tait assise auprs de sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy,
dans le petit salon de La Tremlays, et travaillait avec
distraction  un ouvrage de broderie.

Mademoiselle Olive faisait de mme; mais cette recommandable
personne avait eu soin de se placer entre trois glaces. De sorte
que, de quelque ct qu'elle voult bien tourner la tte, elle
tait sre de se sourire  elle-mme et d'apercevoir, dans toute
son ambitieuse majest l'difice imposant de sa coiffure.

Chaque fois qu'elle tirait son aiguille, elle jetait  l'un des
trois miroirs une oeillade pleine de bienveillance que le miroir
lui rendait exactement.

Ce jeu innocent paraissait la satisfaire on ne peut davantage;
mais c'tait un jeu muet, et la langue de mademoiselle Olive tait
pour le moins aussi exigeante que ses yeux.

 plusieurs reprises, elle avait essay dj d'entamer une
conversation avec sa nice sur ses sujets favoris, savoir: les
dfauts du prochain, le plus ou moins de mrite des chiffons
rcemment arrivs de Rennes, et surtout les romans de mademoiselle
de Scudry, qui taient encore  la mode en Bretagne.

Alix avait rpondu par des monosyllabes et  contre-propos. Non
seulement elle ne donnait pas la rplique, mais elle n'coutait
pas, chose cruellement mortifiante en soi pour tout interlocuteur,
mais qui devient accablante pour une demoiselle d'un certain ge,
prise du besoin de causer.

--Mon Dieu, mon enfant, dit enfin la tante aprs avoir fait un
effort pour garder le silence; pendant la moiti d'une minute,
ceci devient intolrable. Je vous conjure de me dire o vous avez
l'esprit depuis une heure!

Alix releva lentement sur sa tante ses grands yeux fixes et
distraits.

--Vous avez parfaitement raison, rpondit-elle au hasard.

--Comment, raison? s'cria mademoiselle Olive. Mais je n'ai rien
dit!

Alix sembla se rveiller en sursaut et regarda sa tante d'un air
tonn, puis elle se leva, la salua et sortit.

Elle traversa rapidement le corridor et gagna sa chambre o elle
se mit  marcher  grands pas.

--Je veux le voir! dit-elle aprs quelques minutes d'un silence
agit. Il le faut.

Elle prit dans sa cassette une bourse de soie et agita vivement
une petite sonnette d'argent pose  son chevet. Ce coup de
sonnette tait un appel  l'adresse de mademoiselle Rene, fille
de chambre d'Alix.

Rene monta.

--Prvenez Lapierre, dit Alix, que je veux lui parler sur-le-champ.

L'instant aprs, Lapierre tait introduit dans l'appartement de
mademoiselle de Vaunoy, qui ne put,  sa vue, retenir un vif
mouvement de rpulsion.

Lapierre entra chapeau bas, mais gardant sur son visage
l'expression d'insouciante effronterie qui lui tait naturelle.

--Mademoiselle m'a fait appeler? dit-il.

Alix s'assit et fit signe  Rene de s'loigner. Pendant un
instant elle garda le silence et tint les yeux baisss;
videmment, elle hsitait  prendre la parole.

--Tenez-vous beaucoup  rester au service de M. de Vaunoy?
demanda-t-elle enfin avec une duret calcule.

Un autre se ft peut-tre tonn de cette question, mais Lapierre
tait  l'preuve.

--Infiniment, mademoiselle, rpondit-il.

--C'est fcheux, reprit Alix qui surmontait son trouble et
regagnait tout son sang-froid, j'ai rsolu de vous loigner.

--Et m'est-il permis de vous demander?...

--Non.

Lapierre baissa la tte et sourit dans sa barbe. Alix aperut ce
mouvement, et une vive rougeur couvrit son beau front.

--Vous quitterez La Tremlays, poursuivit-elle en refoulant une
exclamation de colre mprisante; je le veux.

--Peste! murmura Lapierre: voil qui est parler.

--Vous quitterez La Tremlays  l'instant.

--Peste! rpta Lapierre.

--Silence! si vous vous retirez de bon gr, je paierai votre
obissance.

Alix fit sonner les pices d'or que contenait la bourse en soie.

--Si vous rsistez, poursuivit-elle, je vous ferai chasser par
mon pre.

--Ah! fit tranquillement Lapierre.

--Voulez-vous cette bourse?

--J'y perdrais, rpondit Lapierre, j'aime mieux rester...  moins
pourtant que mademoiselle ne daigne me dire, ajouta-t-il d'un ton
d'ironie pendable, comment un pauvre diable comme moi a pu
s'attirer la haine d'une fille de noble maison. Je suis trs
curieux de savoir cela.

--La haine! rpta Alix, qui se redressa.

Elle retint une parole de ddain crasant et dit  voix basse:

--Lapierre, vous tes un assassin.

--Ah! fit encore celui-ci sans s'mouvoir le moins du monde.

--Je ne sais pas, poursuivit Alix, ce qu'il put jamais y avoir de
commun entre un homme comme vous et le capitaine Didier...

--Nous y voil! interrompit Lapierre assez haut pour tre
entendu.

--Paix, vous dis-je, ou je vous ferai chtier comme vous le
mritez; j'ignore ce qui a pu vous porter  ce crime, mais c'est
vous qui avez attendu nuitamment, l'anne dernire, le capitaine
Didier, dans les rues de Rennes.

--Vous vous trompez, mademoiselle.

Alix tira de son sein la mdaille de cuivre que le lecteur connat
dj.

--Le mensonge est inutile, continua-t-elle, c'est moi qui pansai
votre blessure quand on vous ramena  l'htel, et je trouvai sur
vous cette mdaille que je savais appartenir au capitaine Didier.
Vous la lui aviez vole croyant sans doute qu'elle tait en or.

--Et vous, mademoiselle, repartit Lapierre en souriant, vous
l'avez garde prcieusement depuis ce temps, quoiqu'elle ne soit
que de cuivre.

--Niez-vous encore? demanda Alix sans daigner rpondre.

-- quoi bon? demanda Lapierre.

--Alors vous ne vous refusez pas  quitter le chteau?

--Si fait! plus que jamais.

--Mais, s'cria mademoiselle de Vaunoy, malheureux, ne craignez-vous
pas que je vous dnonce  mon pre?

Lapierre clata de rire. Alix se leva indigne.

--C'en est trop, dit-elle; ds que mon pre sera de retour...

--Qui sait quand votre pre reviendra, mademoiselle? interrompit
Lapierre qui la regarda en face.

--Que voulez-vous dire? demanda vivement la jeune fille saisie
d'un vague effroi.

Lapierre ouvrit la bouche pour parler, mais il se retint et
rappela sur sa lvre son sourire cynique.

--Nous sommes tous mortels, dit-il en s'inclinant, et chaque
homme est expos sept fois  prir dans un seul jour: voil tout
ce que je voulais vous dire, mademoiselle. Quant  votre menace,
elle est faite, n'en parlons plus; mais gardez, je vous conjure,
celles que vous pourriez tre tente de m'adresser  l'avenir. Il
est humiliant, pour une noble demoiselle, de menacer un valet.

--Mais, sur ma foi! s'cria Alix que cette longue provocation
jetait hors d'elle-mme, je ne menace pas en vain. M. de Vaunoy
saura tout!

--Changez le temps du verbe: j'ai tudi un peu ma grammaire; au
lieu du futur mettez le prsent, et vous aurez dit la vrit,
mademoiselle.

--Je ne vous comprends pas! balbutia Alix qui devint ple et
chancela.

--Si fait, mademoiselle, vous me comprenez et parfaitement.
Croyez-moi, ne me forcez point  mettre les points sur les _i._

--Je veux que vous vous expliquiez, au contraire, dit Alix
avec effort.

-- votre volont. Le bon sens exquis dont vous tes doue vous
avait fait deviner tout d'abord que rien de commun ne pouvait
exister entre un honnte garon tel que moi et un enfant sans pre
comme le capitaine Didier. Je n'ai point de haine, en effet. Mais
le sort a t injuste  mon gard: je ne suis qu'un valet; la
haine d'autrui peut devenir ma haine: et, pour gagner mes gages,
je puis avoir  tirer l'pe comme si je hassais rellement...

--Tu mens, misrable! interrompit la jeune fille exaspre, car
elle comprenait.

--Vous savez bien que non. J'ai tu parce qu'on m'a dit: tue.

--Oses-tu bien accuser mon pre?

--Moi! Je ne pense pas avoir prononc le nom respectable de
M. Herv de Vaunoy. Mais,  bon entendeur, salut.

--Tu mens! tu mens! rpta Alix dont la tte se perdait.

--Mettons que je mente, mademoiselle, pour peu que cela puisse
vous tre agrable. Mais, que je mente ou non, si, comme je le
crois, vous portez quelque intrt au capitaine Didier, ne perdez
pas votre temps  menacer un homme qui ne saurait vous craindre.
Cet homme, d'ailleurs, n'est que l'instrument. Montez plus haut:
arrtez le bras ou flchissez le coeur.

Il ajouta plus bas:

--Et quand votre pre reviendra, s'il vous est donn de revoir
votre pre, agissez sans perdre une minute, c'est un bon conseil
que je vous donne.

 ces mots Lapierre salua profondment et prit cong avec toute
l'apparence du calme le plus parfait.

Alix ne saisit point ses dernires paroles; mais elle en avait
assez entendu. Ds que le valet fut parti, elle s'affaissa sur son
sige et mit sa tte entre ses mains. Un monde de penses
navrantes fit irruption dans son cerveau.

--Mon pre! mon pre! murmurait-elle au travers de ses sanglots;
je ne veux pas le croire. Ce misrable ment!

Mais elle avait beau faire, une irrsistible conviction s'imposait
 son esprit: c'tait son pre qui avait ordonn l'assassinat de
Didier.

Pourquoi?

Elle se leva, chancelante, et agita sa sonnette. Elle voulait
joindre Didier, lui conseiller de fuir... Hlas! que lui dire sans
accuser son pre?

Lorsque Rene se rendit  l'appel de la sonnette, elle trouva sa
jeune matresse inanime sur le plancher. Alix avait succomb 
son motion. Quand elle recouvra ses sens, une fivre violente
s'empara d'elle.

L'heure du dner vint cependant, et M. de Bchameil, quittant la
cuisine, fit son entre dans la salle  manger suivi du plat
incomparable qu'il venait d'inventer.

Le digne financier avait un air  la fois modeste et conscient de
sa valeur. Il semblait savourer par avance les unanimes loges qui
allaient accueillir ce chef-d'oeuvre de l'art culinaire, rendu
plus prcieux par la noble main qui l'avait prpar. Il mditait
dj une courte allocution en forme de madrigal,  l'aide de
laquelle il comptait offrir  mademoiselle de Vaunoy l'honneur
d'attacher son nom au blanc-manger nouveau-n.

Certes, ce n'tait point l une mince aubaine pour la belle Alix.
Il y allait de l'immortalit, car le plat n'tait rien moins
qu'une bchamelle de turbot (les cuisiniers ont fauss
l'orthographe de ce nom illustre), c'tait, en un mot, la premire
de toutes les bchamelles.

Hlas! le destin est aveugle, tous les bons potes l'ont dit, et
les projets des hommes sont trangement caducs! La primeur de ce
prcieux aliment devait tomber en partage aux palais malappris de
deux ignobles valets!

En entrant dans le salon, Bchameil orna sa lvre de son plus
avenant sourire. Ce fut en pure perte: il n'y avait point de
convives.

Herv de Vaunoy n'avait pas reparu. Alix tait en proie 
d'atroces souffrances; mademoiselle Olive veillait auprs de son
lit de douleur. Didier tait on ne savait o.

Ce que voyant, Bchameil, ordinairement si paisible, entra dans un
dpit furieux. Dsol de n'avoir personne pour apprcier les
mrites de son blanc-manger il demanda son carrosse, et partit au
galop pour sa villa de la Cour-Rose.

Le blanc-manger resta sur la table, chef-d'oeuvre abandonn.

Quelques minutes aprs, Alain le majordome et Lapierre entrrent
par hasard dans le salon.

--Il ne reviendra pas, dit Lapierre.

--Tu es un oiseau de mauvaise augure, rpondit le vieil Alain; il
reviendra.

Les deux valets avisrent le blanc-manger. Ils s'attablrent sans
crmonie. Nous devons croire que la bchamelle se trouva tre de
leur got, car, au bout d'un demi-quart d'heure, il n'en restait
plus trace.

--Il ne reviendra pas! rpta Lapierre en se renversant sur son
sige comme un homme qui a bien dn.

--Il reviendra! rpta de son ct matre Alain, qui introduisit
dans sa bouche le goulot de sa bouteille carre; en veux-tu?

--Volontiers. S'il ne revient pas, nous pourrons bien n'y rien
perdre. Ce petit soldat de Didier a le coeur gnreux et la main
toujours ouverte. Il achtera notre marchandise un bon prix.

--Et s'il nous fait pendre?

--Allons donc!...

On frappa trois coups rudes  la porte extrieure. Les deux valets
sautrent sur leurs siges.

--C'est Vaunoy! dit le vieux majordome.

--Ou Didier! repartit Lapierre... Une ide! Si c'est Didier,
veux-tu que nous parlions? Vaunoy est avare. Nous pourrissons 
son service.

Alain hsita et but. Quand il eut bu, il n'hsita plus.

--Tope, s'cria-t-il gaillardement; si c'est Didier, nous
parlerons. Vaunoy, s'il revient ensuite, reviendra trop tard. Mais
si c'est Vaunoy?

--Alors, il deviendra pour moi incontestable que Satan le
protge, et ma foi, que Dieu ait l'me du capitaine!

--Amen, rpondit matre Alain.

On entendit des pas dans l'antichambre.

Les deux valets se levrent et clourent leurs regards  la porte.

--Quelque chose me dit que c'est le capitaine, murmura Lapierre.

--Moi, je parierais que c'est le Vaunoy, riposta le majordome.

--Eh bien! parions!

--Parions!

--Un cu pour le capitaine!

--Un cu pour Vaunoy!



XXVIII
Chez les Loups

 l'heure o Pelo Rouan faisait  Jude le rcit que nous avons
rapport plus haut, un homme, envelopp dans son manteau,
descendait avec prcaution la rampe du ravin de la Fosse-aux-Loups.
Il jetait furtivement autour de lui des regards d'inquitude et
semblait avoir conscience d'un danger.

Nanmoins il avanait toujours.

Lorsqu'il parvint au fond du ravin, devant le chne creux o
Nicolas Treml avait enfoui jadis son coffret de fer, il s'arrta
pour reprendre haleine.

Sa vue tait trouble probablement par la fivre qui faisait
trembler chacun de ses membres sous son manteau; sans cela, il
n'et point exprim de doute, car, de plusieurs cts, des ttes
fauves, cartant les dernires branches du taillis commenaient 
se montrer.

Au moment o l'tranger allait reprendre sa route, en se dirigeant
vers l'emplacement de la loge de Mathieu Blanc, trois ou quatre
hommes, masqus de fourrure, bondirent hors des broussailles,
tombrent sur lui et le terrassrent en un clin d'oeil.

--Qui diable avons-nous l? demanda l'un d'eux en mettant son
pied sur la poitrine de l'homme au manteau.

Celui-ci, malgr son pouvante, ne parut nullement surpris de
l'attaque et continua de cacher son visage.

--Mes bons amis, dit-il d'une voix qui, malgr ses efforts,
n'tait rien moins qu'assure, ne me maltraitez pas. Je ne viens
point ici par hasard.

--Un espion du malttier! s'crirent en choeur les Loups; il
faut le pendre!

--Saint-Dieu! mes excellents amis, ne commettez pas une normit
semblable, reprit le patient dont les dents claqurent derechef et
plus fort. Je viens vers vous dans votre intrt.

-- d'autres!

--Sur mon salut, je ne vous mens point. Bandez-moi les yeux, pour
tre bien srs que je ne verrai rien des choses que vous avez
intrt  cacher, et introduisez-moi auprs de votre chef.

Les Loups se consultrent.

--Il sera toujours temps de le pendre, dit l'un d'eux, robuste
sabotier nomm Simon Lion.

L'avis semblait sage.

--Pourtant, reprit un vannier du nom de Livaudr, faudrait au
moins voir sa figure.

Simon Lion arracha brusquement le manteau du rdeur, qui pencha
sur sa poitrine un visage rond et plein, mais plus blme qu'un
linceul.

Les quatre Loups reculrent, frapps d'une commune et inexprimable
surprise.

--Le matre de La Tremlays! s'crirent-ils en mme temps.

Vaunoy, c'tait bien lui, en effet, essaya de sourire, et parvint
seulement  produire un convulsif clignement d'yeux.

--Le matre de La Tremlays en personne, mes bons amis, dit-il.

--Nous ne sommes pas tes amis, murmura Livaudr d'une voix basse
et menaante. Ignores-tu si compltement les sentiers de la fort
que tu aies pu prendre au hasard une route qui te conduisait droit
 la mort?

--Allons donc! allons donc! balbutia Vaunoy, vous raillez, mon
joyeux camarade; on ne tue pas ainsi un homme qui apporte une
fortune avec lui.

Les Loups changrent un regard significatif, et Simon, d'un geste
rapide, tta les poches de Vaunoy.

--Tu mens, dit-il aprs examen fait, aujourd'hui comme toujours,
mais du diable si tu nous chappes cette fois!...

La terreur de Vaunoy atteignait  son comble et augmentait pour
lui le danger, car il perdait le sens et la parole.

Livaudr dtacha une corde roule autour de sa ceinture et lana
l'extrmit, formant noeud coulant, de manire  accrocher l'une
des basses branches du chne creux.

La corde se noua du premier coup, et se balana tout auprs du
visage de Vaunoy.

On ne peut dire que celui-ci se ft engag  la lgre dans sa
prilleuse entreprise. Au contraire, il en avait laborieusement
calcul toutes les chances, mais il avait compt sans sa
poltronnerie, et sa poltronnerie allait le tuer.

Il tait parti de La Tremlays dans un de ces moments de rsolution
dsespre o le plus lche devient en quelque sorte le plus
tmraire.

Sa haine pour Didier, ou, pour parler mieux, l'envie passionne
qu'il avait de jeter hors de sa route la vivante menace qui le
tourmentait nuit et jour, lui avait cach une partie du pril, en
lui montrant plus certaines qu'elles ne l'taient les chances de
russite.

Il ne pouvait rien par lui-mme contre Didier, officier du roi et
son hte officiel, et pourtant il fallait que Didier dispart. Il
le fallait; c'tait une question de fortune qui pouvait devenir
question de vie ou de mort.

Par une trange destine, ce jeune soldat se trouvait fatalement
en contact avec Vaunoy sur tous les points  la fois. Le penchant
d'Alix pour lui et son loignement croissant pour Bchameil, qui
en tait une consquence naturelle, eussent constitu seuls une
cause d'inimiti bien suffisante; car,  cette poque o le
parlement s'occupait journellement de recherches de noblesse, il
fallait que Vaunoy conqut  tout prix l'appui de l'intendant
royal.

Un mot de Bchameil pouvait lui faire perdre sa qualit de noble
homme, et par consquent l'opulent hritage de Treml.

Mais  part ce motif, Vaunoy en avait un autre, plus imprieux
encore, et nous dirons pas trop en affirmant que Didier et lui ne
pouvaient exister ensemble sous le ciel.

Au reste, si nous n'avons pas compltement chou dans la peinture
de son caractre, on doit penser, indpendamment mme de cette
explication, qu'il avait fallu  Vaunoy un bien puissant motif
pour braver ainsi la vengeance des Loups, lui qui avait t leur
plus actif et leur plus implacable perscuteur.

Ce motif une fois admis, restait, pour un homme vritablement
rsolu,  combiner un plan et  n'engager la bataille qu'avec le
plein exercice de son sang-froid.

Le matre de La Tremlays tait dans de tout autres conditions. En
traversant la fort, il avait subi tour  tour les influences de
la frayeur la plus exagre et du plus fol espoir. Maintenant
qu'il fallait agir sous peine de mort, il restait vaincu par
l'pouvante, incapable, inerte, hbt: mort d'avance, comme ces
malheureux qu'on prcipite du haut d'une tour leve et qui
expirent, dit-on, avant de toucher le sol.

Simon Lion le saisit  bras-le-corps, et Livaudr fit un noeud
coulant  l'extrmit de la corde; Vaunoy ne bougea pas; il se
laissa passer la corde autour du cou sans faire rsistance aucune.

Seulement, lorsque la hart lui blessa la gorge, il roula autour de
lui de gros yeux affols, et poussa une plainte touffe.

--Hale! cria Livaudr.

Les pieds du malheureux Vaunoy quittrent le sol.

Comme on voit, les pressentiments de Lapierre n'taient pas sans
quelque fondement.

Mais au moment o la face du patient passait du violet au noir par
l'effet de la strangulation, un cinquime personnage bondit alors
des broussailles. C'tait encore un Loup.

--Arrive donc! petit Yaumi, lui dirent ses camarades; viens voir
la dernire grimace d'une de tes connaissances.

_Le petit_ Yaumi, que nous avons rencontr tout  l'heure dans
la loge de Pelo Rouan, tait un norme gaillard, haut de prs de
six pieds et membr en proportion. Il jeta un coup d'oeil sur
Vaunoy et le reconnut malgr la contraction hideuse de ses traits.

--Mchants blaireaux! murmura-t-il: ils allaient le tuer comme a
sans crier gare!

Et d'un revers de son grand couteau de chasse, il coupa la corde.
Vaunoy tomba comme une masse et s'affaissa sur le gazon.

--Vous faisiez l de la belle besogne, reprit le petit Yaumi. Et
qu'aurait dit le Matre? Ne savez-vous pas qu'il y a quelque chose
entre lui et ce vil coquin, pour qui la corde tait une mort trop
douce? Le Matre est-il dans la mine?

--Le diable sait o est le matre, rpondit Livaudr d'un ton
bourru, quant  ce qui est de ce vieux drle, il peut se vanter de
l'avoir chapp belle. Mais il n'est pas au bout, et il faudra
savoir si nos anciens ne lui remettront pas la corde au cou.

--Nos anciens obissent au Matre tout comme toi et moi, mon
homme, dit Yaumi d'un ton sentencieux: ils feront ce que le Matre
voudra.

Vaunoy cependant avait repris ses sens et s'agitait sur l'herbe.

--Debout! cria Simon Lion en le poussant du pied.

Vaunoy, qui avait plus de peur que de mal, obit sans trop de
peine. Par une raction explicable, ce premier danger,
miraculeusement vit, lui avait remis quelque force au coeur.

--Empchez vos gens de me maltraiter, dit-il  Yaumi d'une voix
plus ferme; ce bout de corde a failli vous faire perdre cinq cent
mille livres.

Yaumi ne s'mut point; mais il n'en fut pas de mme des quatre
Loups.

--Cinq cent mille! rptrent-ils bahis.

Vaunoy respira. L'effet tait produit.

--Conduisez-moi  vos chefs! dit-il d'un ton d'autorit.

--Maintenant, murmura le petit Yaumi en haussant ses larges
paules, ils vont le laisser chapper. Je donnerais un cu pour
que le Matre ft ici!

Simon Lion noua le mouchoir  carreaux qui lui servait de ceinture
sur les yeux de Vaunoy, et, tout aussitt les quatre Loups le
poussrent vers la rampe occidentale du ravin, au sommet de
laquelle se voyaient les ruines des deux moulins  vent.

Vaunoy sentit bientt un air froid et humide frapper sa joue; en
mme temps, la vague lueur qui, malgr le bandeau, parvenait
jusqu' ses yeux, disparut tout  coup.

Tantt il descendait les marches d'une sorte d'escalier taill
presque  pic; tantt ses conducteurs le soulevaient  force de
bras, le portaient pendant quelques pas et le dposaient ensuite
sur le sol.

Cela dura dix minutes environ. Au bout de ce temps, Vaunoy
entendit un bruit de voix confuses, et une forte odeur de tabac et
d'eau-de-vie le saisit  la gorge.

On lui arracha son bandeau.

Il tait chez les Loups, dans leur rfectoire, et arrivait au
dessert.

La rouge clart d'une demi-douzaine de torches qui brillaient
autour de lui blouit d'abord ses yeux habitus aux tnbres. En
outre, les cris assourdissants qu'un millier de larynx rcemment
abreuvs poussrent  sa vue, faillirent de nouveau lui faire
perdre la tte. Il y avait de quoi: c'taient de tous cts,
nergiques menaces et clameurs de mort.

Mais bientt un silence se fit. Simon Lion avait prononc quatre
mots qui produisirent un effet rellement magique. Les clameurs
devinrent tout  coup murmures, et ces quatre mots rpts avec
componction passrent en un instant de bouche en bouche.

--Cinq cent mille livres! disait-on de toutes parts.

Ce chuchotement d'excellent augure ranima Herv de Vaunoy mieux
que n'et fait le plus mritant de tous les baumes. Il se sentit
revivre et devint brave de toute la grande peur qu'il avait eue.

Le spectacle qu'il entrevoyait,  mesure que ses yeux
s'aguerrissaient au sombre clat des torches, n'tait pas fait
cependant pour porter au comble sa scurit.

Il tait prcisment au centre d'une nombreuse assemble dont les
groupes, attabls, sans ordre, autour de planches soutenues par
des pieux fichs en terre, buvaient, mangeaient ou fumaient.

Cela ressemblait  une immense taverne.

La lumire partant d'un seul centre, o brillaient toutes les
torches runies, s'affaiblissait en radiant, de telle sorte que la
majeure partie de la foule, fantastiquement plonge dans un
vacillant demi-jour, prenait de loin une physionomie trange et
presque diabolique.

On ne pouvait calculer, mme approximativement, le nombre des
assistants, et l'aspect de cette cohue faisait natre l'ide de
l'infini.

Les derniers rangs, en effet, disparaissant  demi dans l'ombre,
semblaient se prolonger jusqu' perte de vue; et, lorsqu'un
mouvement fortuit ou l'tincellement d'une torche agrandissait le
cercle de lumire, on voyait surgir de tous cts de nouvelles
figures de buveurs ou de fumeurs.

Or, tous ces buveurs et fumeurs taient des Loups, honntes
artisans de la fort, qui, nous en sommes certains, possdaient au
grand jour de fort dbonnaires physionomies; mais la lueur
sanglante des torches mettait  leurs traits une expression de
frocit sauvage. S'ils taient bons, ils n'en avaient pas l'air,
en vrit.

 et l, dans la foule, Vaunoy reconnaissait quelque visage de
vannier ou de sabotier, rencontr souvent dans la fort. Deux ou
trois Loups avaient gard leurs masques de fourrure; et,
nonobstant le flux perptuel de la lumire et de l'ombre, Vaunoy
crut pouvoir affirmer plus tard que ces Loups, obstinment
masqus, avaient leurs raisons pour ce faire en sa prsence: ils
portaient la livre de La Tremlays.

Au milieu de la salle, de la grotte, ou de la caverne (Vaunoy
n'apercevant ni les parois, ni la vote, ne pouvait assigner  ce
lieu un nom fort prcis), se trouvait une table mieux quarrie que
les autres: autour de cette table sigeaient neuf vieux Loups de
grande exprience, qui sans doute taient les snateurs de cette
bizarre rpublique.

Quant au dictateur, ce fameux Loup Blanc, dont parlait tant la
renomme, Vaunoy eut beau chercher, il ne put le dcouvrir  aucun
signe extrieur, et conclut qu'il tait absent.

Au bout de quelques minutes, l'un des vieillards rclama le
silence d'un geste, et se tourna vers Vaunoy, qui mettait tous ses
efforts  ressaisir son sang-froid branl.

--Qu'es-tu venu faire  la Fosse-aux-Loups? demanda le vieillard.

Vaunoy prit, comme on dit vulgairement, son courage  deux mains.

--J'y suis venu chercher ce que j'y ai trouv, rpondit-il d'un
ton dgag; je voulais voir les Loups.

--C'est une vue qui peut coter cher, Herv de Vaunoy. As-tu donc
oubli tout le mal que tu nous as fait?

--Non, mais j'ai compt sur votre bon sens, et aussi sur votre
misre que je croyais, je dois le dire, ajouta-t-il moins haut,
plus grande qu'elle ne me parat tre en ralit.

--Nous vivons du mieux que nous pouvons, reprit le vieillard; on
a voulu nous voler notre pain noir et notre petit cidre, nous
volons nos voleurs, ce qui nous met  mme de manger du pain blanc
et de boire de l'eau-de-vie.

Un joyeux et bruyant clat de rire accueillit la douteuse moralit
de ces paroles.

--Bien dit, notre pre Toussaint! cria-t-on de toutes parts.

--La paix, mes enfants, la paix! Quant  notre bon sens, nous te
savons gr de ton compliment, mais, en dfinitive, qu'as-tu 
faire de notre bon sens, qui nous conseille de te pendre, et de
notre misre, que tu as tch de rendre si complte?

--Je veux me venger, dit Vaunoy.

--N'as-tu pas,  La Tremlays, tes assassins ordinaires?

--Trve, interrompit Vaunoy, dans un mouvement d'impatience qui
le servit  merveille; expliquons-nous comme des hommes, et ne
bavardons pas comme des avocats. Voulez-vous gagner cinq cent
mille livres?

--Cinq cent mille livres! rptrent encore les Loups qui avaient
l'eau  la bouche.

--Cinq cents millions de tromperies! s'cria une rude voix dont
le propritaire, le petit Yaumi, pera la foule et vint dresser sa
haute taille devant la table occupe par le snat de la
Fosse-aux-Loups.

--Notre pre Toussaint et les autres, ajouta-t-il, ne faites pas
attention  ce que dit ce misrable. Vous le connaissez, et
d'ailleurs, en l'absence du Matre, vous ne pouvez rien dcider.

Vaunoy dressa l'oreille  ce mot de matre. C'tait l une
nouvelle difficult qu'il n'avait pu mettre en ligne de compte.

Le pre Toussaint secoua la tte d'un air de mcontentement.

--Ami Yaumi, dit-il, le Matre est le matre, mais nous sommes
bien quelque chose, et cinq cent mille livres ne se trouvent pas
tous les jours sous le couvert. Cela mrite rflexion.

--Mais il ment comme un coquin qu'il est!

Les Loups poussrent en choeur un murmure de dsapprobation. Ces
bonnes gens tenaient aux cinq cent mille livres annonces, plus
que nous ne saurions dire.

--Yaumi, mon garon, reprit Toussaint, avec d'autant plus
d'assurance qu'il se sentait soutenu; laisse-nous faire nos
affaires: le Matre sera content.

--Et s'il ne l'est pas? demanda Yaumi.

Personne ne dit mot dans la foule. Le vieillard parut visiblement
dconcert.

--Il le sera, reprit-il encore aprs un silence; personne plus
que moi n'est dispos  obir au Matre, mais...

--Mais vous voulez braver la chance de lui dsobir! coutez! je
sais, moi, que le Matre donnerait le plus clair de son sang pour
voir cet homme face  face.

Vaunoy frmit de la tte aux pieds.

--Je sais, poursuivit Yaumi, que cet homme et lui ont  rgler un
compte long et embrouill. Je veux aller chercher le Matre.

--Qui sait o on le trouvera?

--Je tcherai; vous m'attendrez.

--C'est impossible! s'cria Vaunoy, mettant dsormais son va-tout
sur une seule chance; tout est manqu si dans deux heures je ne
suis pas de retour  La Tremlays.

--Deux heures me suffiront, dit Yaumi.

Les vieillards se consultrent.

Il faut croire que l'autorit de celui qu'on appelait _le Matre_,
et qui n'tait autre que le Loup Blanc, avait des proportions
fort absolues, car, malgr sa violente envie de conqurir les cinq
cent mille livres, la foule des Loups vint en aide  Yaumi.

--N'y a pas  dire, murmurait-on de tous cts: faut que le
Matre soit averti!

--Va donc, dit Toussaint  Yaumi; mais si, dans deux heures, tu
n'es pas revenu, nous ferons  notre ide.

Yaumi ne s'branla point encore.

--Il faut auparavant, dit-il, que je sache tout ce que veut cet
homme.

--C'est juste, repartit Toussaint; expliquez-vous, Herv de
Vaunoy.

--Les cinq cent mille livres dont il s'agit, dit le matre de La
Tremlays, sont le produit des tailles de l'vch de Dol, que
M. l'intendant royal expdie  Paris. Les cinq cent mille livres
resteront une nuit au chteau. Cela suffira.

--Je crois bien! s'cria Toussaint.

--Je crois bien! rptrent les Loups.

--Quant  l'homme que je veux tuer, il est votre ennemi aussi
bien que le mien; c'est le nouveau capitaine de la marchausse.

--Ft-il pis que cela, Herv de Vaunoy, dit Toussaint d'un ton
grave, mais non sans quelques regrets, n'espre pas l'aide de nos
bras. Les Loups n'assassinent pas.

--Les Loups attaqueront la caisse; les Loups prendront les cinq
cent mille livres; les Loups auront tout le profit. Moi, je ferai
le reste.

Le vieux Toussaint secoua la tte d'un air de satisfaction non
quivoque.

--Cela peut s'accepter, dit-il; en conscience, cela peut
s'accepter. Eh bien! Yaumi, en sais-tu assez long?

--Je pars, rpondit ce dernier.

Il mit en effet son masque sur son visage et disparut dans
l'ombre.

Vaunoy s'assit. On plaa devant lui un verre d'eau-de-vie qu'il
toucha de ses lvres.

--Deux heures! pensait-il avec angoisse; si cet homme vient, quel
sera mon sort?

Les Loups s'taient remis  fumer et  boire, car ces pauvres
gens, nagure artisans honntes et laborieux, une fois jets
violemment hors de leur voie, avaient pris,  peu de chose prs,
tous les vices qu'amne avec soi la fainantise soutenue par la
rapine.

Vaunoy, lui, comptait les minutes. De temps en temps, la voix du
vieux Toussaint, qui demandait quelques explications sur le mode
d'attaque, sur le moment du coup de main, etc., interrompait sa
laborieuse rverie. Ce fut heureux pour lui, car, si on ne l'et
point distrait de sa peur, sa peur l'aurait tu.

Une heure se passa, puis une heure et demie, puis l'aiguille de la
montre de Vaunoy indiqua les deux heures rvolues.

Vaunoy ouvrit sa poitrine  une longue et vigoureuse aspiration.
Il se leva.

--Ma foi, dit Toussaint, Herv de Vaunoy est dans son droit. Un
honnte homme n'a que sa parole; nous avons la ntre, et nous
sommes des honntes gens.

--C'est clair! appuya l'assistance.

--Donc, tu peux te retirer, l'homme. Ton intrt nous rpond de
ton exactitude. Demain, une heure aprs le coucher du soleil, nous
serons au lieu dsign.

-- demain, dit Vaunoy, qui devanait ses guides vers l'entre du
souterrain.

On lui banda de nouveau les yeux. Quelques minutes aprs, il
sautait joyeusement sur son cheval, qui l'attendait au-del du
fourr.

--Saint-Dieu! saint-Dieu! saint-Dieu! cria-t-il follement en
pressant  grands coups d'perons le galop de sa monture.

Comme on le pense le vieux majordome gagna son pari, car c'tait
Vaunoy qui avait frapp ces rudes coups  la porte extrieure de
La Tremlays, et ce fut lui qui, au moment de la gageure, entra
dans le salon, au grand tonnement de Lapierre.

En entrant, il se jeta, haletant, sur un fauteuil.

--Il est  nous! s'cria-t-il. J'ai jou ma vie, j'ai gagn, mais
je jure Dieu qu'on ne m'y prendra plus!

--J'en reviens  ce que je disais, murmura Lapierre: que Dieu ait
l'me du capitaine! Matre Alain, voici votre cu.



XXIX
Avant la lutte

Le lendemain, le convoi des deniers de l'impt partit de Rennes
dans la matine. Il tait escort par la marchausse,  la tte
de laquelle chevauchait le capitaine Didier, et par une compagnie
de sergents  pied.

Le trajet de Rennes  La Tremlays se fit sans encombre. Tandis que
les lourdes charrettes, charges d'cus de six livres,
s'embourbaient dans les fondrires de la fort, l'attaque aurait
t bien facile; mais nulle figure hostile ou suspecte ne se
montra sur la route, et c'est  peine si Jude, qui suivait le
capitaine, put conjecturer deux ou trois fois aux mouvements des
branches qu'il y avait un tre vivant, homme ou gibier, cach sous
le couvert.

Les Loups dormaient ou ne se souciaient pas d'affronter les bons
mousquets de la marchausse.  moins qu'ils n'eussent encore un
autre motif de ne point se montrer.

On marchait bien lentement, et le soleil se couchait au moment o
le convoi atteignait les premiers arbres de l'avenue de La
Tremlays.

--Monsieur, dit Jude en se penchant  l'oreille du capitaine, il
ne fait point bon pour moi au chteau. Ce que je cherche n'y est
pas, et j'y pourrais trouver en revanche ce que je n'ai garde de
chercher.

--Fi! mon brave garon, rpondit le capitaine avec un sourire, tu
ne rves plus qu'assassinat depuis hier. Certes, si tout ce que tu
m'as racont de ce Vaunoy est vrai, c'est un sclrat infme et
sans vergogne, mais je ne puis croire... et, aprs tout, qui te
dit que ce charbonnier n'ait point menti?

--Pelo Rouan? Il ne mentait pas, monsieur, car sa voix tremblait
et j'ai senti la sueur de son front tomber sur ma main. Oh! il ne
mentait pas!... Et dame Goton et l'absence de notre petit
monsieur?

--Tu as peut-tre raison, dit le capitaine; en tout cas, tu es
libre, mon garon, et si tu as quelque ami dans la fort, je te
permets de lui demander l'hospitalit. Demain, tu nous rejoindras
 Vitr.

-- demain donc! rpondit Jude.

Sur le point de s'loigner, il s'approcha davantage et ajouta 
voix basse:

--N'oubliez pas ce qui vous regarde, mon jeune monsieur. Ce Pelo
Rouan a parl de vengeance, et il a l'air d'un terrible homme!

Didier sourit encore et fit un geste d'insouciante bravade.

-- demain, brave garon! dit-il au lieu de rpondre.

Jude prit un sentier de traverse et perdit bientt de vue le
convoi. Le soleil tait couch depuis quelques minutes  peine,
mais il faisait nuit dj sous les sombres votes de la fort. Les
clairires seules montraient leurs ajoncs illumins par cette
lueur chatoyante que le crpuscule du soir laisse monter du
couchant. Jude s'en allait  pas lents et la tte tristement
baisse.

Il avait confi son cheval  un soldat pour que la bte et sa
provende au chteau.

Le bon cuyer sentait son courage l'abandonner en mme temps que
l'espoir. Pourquoi chercher encore lorsqu'on est sr de ne point
trouver? Jude avait besoin d'voquer le souvenir vnr de son
matre pour garder quelque nergie  sa volont chancelante.

Un pril  braver l'et trouv fort; s'il n'et fallu que mourir,
il serait mort avec joie. Mais il n'y avait rien, ni pril 
braver, ni mort  affronter.

Treml n'aurait point le bnfice des efforts tents:  quoi bon
combattre?

Jude, aprs avoir chemin quelque temps sans but, prit la route de
la loge du charbonnier Pelo Rouan.

--Nous causerons de Treml, se disait-il en soupirant; peut-tre
aura-t-il appris quelque chose depuis hier.

Jude n'avait pas fait vingt pas dans cette direction nouvelle,
lorsqu'un bruit sourd, lointain encore, mais familier  son
oreille de vieux soldat, arriva jusqu' lui.

C'tait videmment le bruit produit par la marche d'une nombreuse
runion d'hommes, dont les pas s'touffaient sur la mousse de la
fort.

Jude s'arrta. Ce ne pouvait tre l'escouade des sergents de
Rennes, car les pas venaient du ct oppos  la ville, et
avanaient plus rapidement que ne fait d'ordinaire une troupe
soumise aux rgles de la discipline.

Jude devinait rarement; il en tait encore  s'interroger, lorsque
l'agitation des branches du taillis lui annona l'approche de
cette mystrieuse arme.

Il n'eut que le temps de se jeter de ct sous le couvert.

Au mme instant, une cohue presse, courant sans ordre, mais  bas
bruit, fit irruption dans le sentier que Jude venait de quitter.

 la douteuse clart qui rgnait encore, le vieil cuyer tcha de
compter, mais il ne put. Les hommes passaient par centaines, et
incessamment d'autres hommes sortaient du fourr.

C'tait un spectacle singulier et fait pour inspirer l'effroi, car
aucun de ces hommes ne montrait son visage aux derniers rayons du
crpuscule. Tous avaient la figure couverte d'un masque de couleur
sombre.

Tous, hormis un seul qui portait au contraire un masque blanc
comme neige, au milieu duquel luisaient deux yeux ronds et
incandescents comme les yeux d'un chat-pard.

Cet homme, qui tait de grande taille, mais de bizarre tournure,
marchait le dernier. Lorsqu'il passa devant Jude, il se trouvait
en arrire d'une cinquantaine de pas sur ses compagnons, et le
vieil cuyer le vit avec tonnement faire, sans effort apparent,
deux ou trois bonds rellement extraordinaires, qui le portrent
en quelques secondes  l'arrire-garde de la fantastique arme.

Jude demeura quelques minutes comme bahi. Au bout de ce temps, sa
lente intelligence ayant accompli le travail qu'une autre aurait
fait de primesaut, il conjectura que ces sauvages soldats taient
des Loups. Mais o allaient-ils en si grand nombre et arms
jusqu'aux dents?

Jude se fit cette question, mais il n'y rpondit point tout de
suite, bien que les Loups, chuchotant entre eux, eussent prononc,
en passant prs de lui, plus d'un mot qui aurait pu le mettre sur
la voie.

Il poursuivit sa route, tout pensif et fort intrigu, vers la
demeure de Pelo Rouan.

Pendant qu'il marchait par les sentiers redevenus dserts de la
fort, son esprit travaillait, et les vagues paroles surprises 
et l aux Loups qui passaient, lui revenaient comme autant de
menaces.

La loge de Pelo Rouan tait ferme. Jude frappa de toute sa force
 la porte close; personne ne rpondit.

--C'est tonnant, pensa-t-il, entremlant sans le savoir le
dsappointement prsent et l'objet de sa rcente proccupation. Ce
singulier personnage, masqu de blanc, qui marchait le dernier,
avait des yeux semblables  ceux que je vis briller hier dans les
tnbres de cette loge... Ouvrez, mon compagnon, ouvrez  l'cuyer
de Treml.

Point de rponse. Seulement, de l'autre ct de la loge, d'autres
coups se firent entendre, comme pour railler ou imiter ceux qu'il
distribuait libralement  la porte.

Jude fit le tour de la cabane. Un rayon de lune, gar  travers
les branches des arbres, lui montra une petite fentre, ferme de
forts volets qui s'agitaient sous l'effort d'une main cherchant 
les branler  l'intrieur.

Au moment o Jude ouvrait la bouche pour rpter sa requte l'un
des volets violemment arrach tomba auprs de lui.

En mme temps, une forme de jeune fille dont la lune clairait
vaguement la silhouette, monta sur l'appui de la fentre, sauta
aux pieds de Jude avec une lgret de sylphide, et demeura un
instant  genoux, les bras tendus vers le ciel.

--Sainte Vierge de Mi-Fort, je vous remercie! murmura la jeune
fille avec une ardente dvotion. Protgez-le, protgez-le! Si je
le sauve, Notre-Dame, je vous donne un cierge, et une couronne, et
ma croix d'or, et tout ce que j'ai, bonne Vierge!

Elle se signa, baisa une petite mdaille suspendue  son cou, se
releva d'un bond et disparut comme une biche sous le taillis.

Elle n'avait mme pas aperu Jude.

--Fleur-des-Gents! dit le bon cuyer que ces diverses et
inexplicables pripties jetaient dans un complet
abasourdissement. Qui veut-elle sauver? Et les autres! qui
veulent-ils attaquer?

La lumire jaillit presque toujours de l'extrme confusion. Jude
se pressa le front de ses deux mains, comme pour en faire sortir
une pense obscure, dont il sentait instinctivement l'importance
et qu'il ne pouvait formuler.

Au bout de quelques minutes, il se redressa brusquement et laissa
tomber ses bras le long de son corps. La pense avait jailli; la
lumire s'tait faite dans les tnbres de sa cervelle: il
comprenait.

--Didier! s'cria-t-il d'une voix brve et coupe; c'est de
Didier qu'elle parle; Pelo Rouan le dteste; elle veut le sauver
parce qu'il veut le tuer. Et les Loups... par le nom de Treml, il
y aura quelqu'un pour le dfendre!

Et il se reprit  marcher  pas de gant dans la direction de La
Tremlays.

Il semblait avoir retrouv l'agilit de ses jeunes annes, et
perait droit devant lui, au milieu des plus pais fourrs, comme
un sanglier au lancer.

En ce moment, pour la premire fois, il sentait quelle puissance
avait prise au fond de son coeur son attachement pour le jeune
capitaine, son nouveau matre.  cette honnte et fidle nature,
il fallait un homme  qui se dvouer, et le souvenir de Treml ne
suffisait pas  satisfaire l'ternel besoin d'obir et d'aimer qui
constituait chez Jude, presque tout l'homme moral.

En arrivant  la grille du parc de La Tremlays, Jude tait plus
inquiet encore qu'au dpart, car son flair de fils de la fort lui
rvlait la prsence d'une immense embuscade.

Il sentait d'instinct que le chteau tait entour de mystrieux
ennemis.

Tout tait tranquille encore nanmoins, et Jude resta indcis,
n'osant peser sur la corde qui mettait en mouvement la cloche de
la grille.

Qu'il entrt par l ou par la matresse porte, donnant sur la cour
du chteau, il y avait pour lui danger pareil d'tre reconnu; or,
Jude ne s'appartenait point, et son zle pour le capitaine ne
pouvait lui faire oublier entirement et si vite qu'il avait jur
de donner sa vie  Treml.

Heureusement, pendant qu'il hsitait, il vit briller la lumire
d'une lanterne  travers les arbres, et bientt il distingua
l'imposante tournure de dame Goton, qui, la pipe  la bouche et 
la main un norme trousseau de cls, s'en venait voir, selon sa
coutume, si toutes les portes taient bien closes.

Dame Goton et Jude taient trop bons amis pour que le lecteur
conserve la moindre inquitude au sujet du vieil cuyer dans
l'embarras.

Nous laisserons la femme de charge l'introduire avec tout le
mystre dsirable, et nous rclamerons place  table dans la salle
 manger de M. Herv de Vaunoy.

Le souper tait copieux et bien ordonn. Bchameil, qui avait
dormi sur sa rancune et n'tait point fch de veiller
personnellement au salut de ses cinq cent mille livres, faisait
grand honneur  une seconde dition de son fameux blanc-manger,
qu'il avait revue et corrige pour la circonstance.

Le vin tait excellent; l'officier du roi, qui commandait les
sergents de Rennes, se trouvait tre un joyeux vivant; Didier
lui-mme accueillait avec plus de bienveillance l'hospitalit
empresse de Vaunoy.

Une seule chose manquait au festin, c'tait la prsence d'Alix,
retenue en son appartement par la fivre qui ne l'avait pas
quitte depuis la veille.

Mais Alix, il faut le dire, tait merveilleusement remplace par
sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy, laquelle tenait le centre
de la table, et faisait les honneurs avec une grce qu'il ne nous
est point donn de dcrire.

Parmi les valets qui servaient  table, nous citerons matre Alain
et Lapierre. Vaunoy ne les perdait pas de vue; et, tout en faisant
mille caresses au jeune capitaine, il paraissait accuser ses deux
suppts de lenteur, et contenait difficilement son impatience.

Le premier service avait t enlev pour faire place aux rtis,
puis  la ptisserie, qui, place au centre de la table,
s'entourait d'un double cordon de dessert. On versait les vins du
Midi, ce qui semblait causer  Bchameil et  l'officier rennais
une notable satisfaction.

Didier tendit son verre par-dessus son paule. Ce fut Lapierre qui
versa. Vaunoy et lui changrent un rapide coup d'oeil.

Mais, au moment de porter le verre  ses lvres, Didier se tourna
brusquement et regarda Lapierre en face.

Le saltimbanque mrite soutint parfaitement ce regard, et demeura
sans sourciller,  la position du laquais derrire la chaise de
son matre.

Didier rpandit ostensiblement le contenu de son verre sur le
parquet, et fit  Lapierre un signe imprieux de s'loigner, ce
que celui-ci excuta aussitt en s'inclinant avec un feint
respect.

Vaunoy tait devenu ple.

--Notre vin de Guyenne ne plat pas au capitaine Didier?
demanda-t-il en s'efforant de sourire.

--Ne parlez pas ainsi, monsieur mon ami, interrompit Bchameil
qui cherchait un bon mot depuis le potage, ou monsieur le
capitaine vous actionnera en calomnie devant notre parlement.

Cela dit, Bchameil crut devoir clater de rire.

--Monsieur de Vaunoy, rpondit le capitaine avec une froide
politesse, veuillez m'excuser, s'il vous plat. Veuillez surtout
faire en sorte que cet homme ne m'approche jamais. J'ai mes
raisons pour parler ainsi, M. de Vaunoy.

--Sortez, Lapierre! dit le matre de La Tremlays. Mon jeune ami,
ajouta-t-il, choisissez, je vous en supplie, entre tous mes
valets. Vous plat-il d'tre servi par mon majordome en personne?

C'tait littralement tomber de Charybde en Scylla, car Lapierre,
en sortant, avait remis au majordome le flacon qu'il tenait  la
main.

Didier salua lgrement en signe d'acquiescement, et tendit son
verre  matre Alain, qui l'emplit jusqu'au bord.

-- la sant du roi! dit le matre de La Tremlays en se levant.

Tous les convives l'imitrent, except mademoiselle Olive, que le
privilge de son sexe dispensait de ce mouvement.

-- la sant du roi! rpta Didier, qui but son verre d'un trait.

Un imperceptible sourire plissa la lvre d'Herv de Vaunoy.

Il fit un signe  matre Alain.

Celui-ci s'approcha d'une fentre ouverte et lana dehors le
flacon qui avait servi  remplir le verre de Didier.

Nul ne remarqua cet incident, et le souper continua comme si de
rien n'et t.

Au bout de quelques minutes, Didier cessa tout  coup de rpondre
aux gracieuses prvenances dont l'accablait mademoiselle Olive. Sa
tte pesait sur ses paules; ses paupires luttaient en vain pour
ne point se fermer.

On et dit qu'il tait en proie  un irrsistible besoin de
sommeil.

Olive, scandalise, rentra en un digne silence; ce qui permit au
capitaine de s'endormir tout  fait.

--Saint-Dieu, dit Vaunoy, notre jeune ami n'est pas aimable ce
soir! Il jette notre vin et s'endort  notre barbe. Lui auriez-vous
cont une histoire, mademoiselle ma soeur?

Olive se pina les lvres et foudroya son frre du regard.

--Cela n'expliquerait pas pourquoi il a rpandu son vin de
Guyenne, dit Bchameil avec son habituelle navet.

--Nous lui passerons tout cela en faveur de son titre d'officier
du roi, reprit joyeusement le matre de La Tremlays, et nous
pousserons l'attention jusqu' le faire emporter dans son fauteuil
afin de ne point troubler son sommeil.

Deux valets en effet soulevrent le sige de Didier et
l'emportrent toujours dormant,  sa chambre. Cela rjouit fort
M. de Bchameil et l'officier rennais, qui jura sur son honneur
que M. de Vaunoy savait exercer l'hospitalit dans les formes.

Didier ne s'veilla point pendant le trajet. Les deux valets le
dposrent endormi sur son lit et se retirrent.

Une heure aprs environ, un bruit terrible se fit autour du
chteau. Les portes furent attaques toutes  la fois, et brises
d'autant plus facilement qu'il ne se prsenta personne pour les
dfendre.

Par une fatalit singulire, sergents et soldats de la
marchausse se trouvaient caserns dans une grange qu'on avait
ferme en dehors.

Une seule personne fit rsistance, ce fut la vieille Goton qui
aprs avoir inutilement essay de relever le courage de matre
Simonnet et des autres valets de Vaunoy, saisit bravement un
mousquet, et fit le coup de feu par la fentre de la cuisine.

Au moment o l'on entendit les premiers bruits de cette attaque
inopine et furieuse, Vaunoy tait dans son appartement avec
matre Alain, Lapierre et deux autres valets arms.

--Voici l'instant, dit-il avec un certain trouble dans la voix;
il dort et vous tes quatre. Saint-Dieu! ne me le manquez pas
cette fois.

--Je m'en chargerai tout seul, reprit Lapierre; et en vrit, ce
jeune fou prend  tche de me donner envie de le tuer. Voil deux
fois qu'il me foule aux pieds depuis hier.

--Trve de paroles! interrompit Vaunoy;  vous le capitaine, 
moi les Loups!

Les quatre estafiers s'engagrent dans le long corridor qui
conduisait  la chambre de Didier, Lapierre marchait le premier,
pe nue dans la main droite, poignard dans la gauche.

Matre Alain venait le dernier, ce qui lui donna occasion de dire,
sans tre aperu, un mot  sa bouteille carre.

--Attention! dit Lapierre en arrivant  la porte qui n'tait
point ferme. Je vais l'expdier tout seul. Cependant s'il
s'veillait par le plus grand des hasards, vous viendriez  la
rescousse.

Il entra. Une obscurit profonde rgnait dans la chambre de
Didier. Lapierre avana doucement; et, lorsqu'il se crut  porte
du lit, il leva son pe.

Une autre pe arrta la sienne dans l'ombre. Lapierre recula
tonn.

--Lve la lanterne, Jacques, dit-il  l'un des valets.

Celui-ci obit, et nos quatre assassins aperurent debout, devant
le lit de Didier endormi, un homme de grande taille, qui droit et
ferme sur la hanche, prsentait la pointe de son pe nue.

Le vieux majordome poussa un cri de surprise.

--Saint-Jsus, dit-il, gare  nous! Je le reconnais, cette fois;
nous ne sommes pas trop de quatre: c'est Jude Leker, l'ancien
cuyer de Nicolas Treml!



XXX
Quatre contre un

Jude avait t introduit, comme nous l'avons dit, par la vieille
femme de charge, et avait attendu son matre sur le lit de camp
qui se trouvait dans un coin de la chambre.

Il s'tait fort tonn lorsqu'il avait vu Didier, endormi, apport
par deux valets, et son inquitude avait redoubl; mais il tait
rest coi, afin de n'tre point aperu.

 plusieurs reprises, quand les valets furent partis, il appela
son matre  voix basse. Celui-ci plong dans un sommeil de plomb
n'eut garde de lui rpondre. Le breuvage que lui avait vers
matre Alain au souper tait une prparation opiace mle  forte
dose au vin de Guyenne, si bien apprci par M. de Bchameil.

Ce silence obstin mit une lugubre apprhension dans l'esprit de
Jude.

--C'est trange! pensa-t-il. Serait-ce un cadavre que ces hommes
viennent d'apporter?

Il se leva doucement et posa sa main sur le coeur du jeune homme
qui battait fort tranquillement.

--Il dort! se dit Jude avec un soupir de soulagement. Que Dieu
lui donne un long et tranquille sommeil!

Ce souhait devait tre rempli outre mesure.

Au moment o Jude regagnait sa couche, le fracas de l'attaque
clata de toutes parts.

Le vieil cuyer prit son pe, et se tint prt  tout vnement.

Au bout de quelques minutes, il entendit un bruit de pas dans le
corridor et saisit quelques mots de la conversation des quatre
assassins.

--Il faut pourtant l'veiller, se dit-il.

Et il secoua rudement Didier, qui resta inerte et comme mort.

Le brave cuyer, de guerre lasse, prit son parti et se plaa
devant le lit, l'pe haute.

--Si c'est Pelo Rouan, pensa-t-il, je l'adjurerai au nom de
Treml, et d'ailleurs, Pelo Rouan ne frappera pas un homme endormi,
j'en suis sr... Mais si ce n'est pas Pelo Rouan?

En guise de rponse  cette embarrassante question, Jude assura
son pe et se mit en garde.

Au mme instant, la porte fut ouverte et donna passage aux
estafiers de Vaunoy.

Pour tre plus vieux de vingt ans, Jude Leker n'avait point perdu
cette robuste et martiale apparence qui avait donn jadis 
rflchir aux rous de la suite du rgent.

Dans la position qu'il avait prise devant le lit du capitaine, sa
grande taille se dveloppait firement et montrait,  la
vacillante clart de la lanterne, le vigoureux dessin de ses
formes athltiques. Sur son visage rgnait ce calme profond qui,
lorsqu'un homme est en face du pril, annonce une dtermination
indomptable.

Son regard restait lourd, presque apathique, et chacun de ses
muscles gardait l'immobilit de l'acier.

Au seul nom de Jude, Lapierre crut deviner une alarmante
complication. La prsence de l'ancien cuyer de Treml auprs du
capitaine rendait plus irrvocable, s'il est possible, l'arrt de
mort qui pesait sur ce dernier, car cette runion n'tait peut-tre
pas due au hasard, et, en tout cas, elle donnait une force nouvelle
aux motifs que Vaunoy avait de redouter Didier.

Le premier mouvement de Lapierre fut donc d'ordonner l'attaque;
mais un coup d'oeil jet sur la ferme attitude du vieil cuyer
retint cet ordre sur sa lvre.

Il connaissait de rputation Jude, qui avait pass autrefois pour
le plus vaillant homme d'armes du pays rennais, et ce qu'il voyait
de lui n'tait point fait pour dmentir cette renomme.

Jude tait seul, mais des quatre estafiers deux taient des valets
pris pour faire nombre; le troisime, matre Alain, vieillard
dbile et us par le vice, chancelait dj sous le poids d'une
ivresse fort avance.

Le quatrime enfin, qui tait Lapierre en personne, pouvait,
pouss  bout, ne pas tre un adversaire  ddaigner: mais la
guerre n'tait point son fait en dfinitive, et il ne combattait
jamais qu'au pis-aller.

De sorte que les forces en prsence, sans se balancer exactement,
n'taient pas non plus trop ingales.

Matre Alain tait au flanc de Jude,  bonne distance, il est
vrai; Lapierre faisait face, et les deux valets se trouvaient
entre ce dernier et le marjordome.

Aprs cette courte rflexion, Lapierre baissa son pe et remit
son poignard  sa ceinture.

--Mon compagnon, dit-il  Jude d'un ton dlibr, le vnrable
matre d'htel de La Tremlays prtend vous reconnatre pour un
ancien serviteur de la maison.  ce titre, je me dclare fort
joyeux de faire votre connaissance. Voulez-vous, s'il vous plat,
nous livrer passage afin que nous puissions accomplir notre tche?

Jude ne rpondit point et demeura immobile.

--Mon compagnon, reprit Lapierre, nous sommes quatre et vous tes
seul. En outre, si vous voulez prendre la peine d'ouvrir vos
oreilles, vous ne douterez point que nous n'ayons dans le chteau
de nombreux auxiliaires.

Le fracas redoublait en effet, les Loups avaient fait irruption 
l'intrieur. C'tait un vacarme assourdissant qui et veill un
mort.

Pourtant le capitaine dormait toujours.

--Mon compagnon, dit pour la troisime fois Lapierre qui prit un
ton caressant et envoya un rapide coup d'oeil  ses gens, je
serais fch d'user envers vous de violence, mais...

Il n'acheva pas. Les cinq pes lancrent  la fois cinq gerbes
d'tincelles.

Il y eut un court cliquetis. Matre Alain tomba sur ses genoux en
poussant un gmissement sourd, et l'un des valets mesura le sol au
milieu d'une mare de sang.

Jude, qui s'tait fendu deux fois coup sur coup se remit en garde
bellement.

Lapierre recula ainsi que le second valet.

Le mauvais succs de la tratreuse attaque qu'il avait tente au
moment mme o il semblait vouloir parlementer, le dconcerta
quelque peu, et il jeta un piteux regard sur ses compagnons hors
de combat.

--Vertudieu! grommela-t-il, ce n'tait pas trop de quatre, en
effet. Lve la lanterne, Jacques.

Jacques n'avait pas t touch. Il obit.

La lumire tomba d'aplomb sur le justaucorps de Jude, et Lapierre
poussa un cri de joie.

Le vieil cuyer restait droit et ferme, mais son sang coulait
abondamment par trois blessures.

L'assaut n'tait pas si mauvais que Lapierre l'avait cru d'abord.

--Il ne s'agit que d'attendre, reprit-il en ricanant.

Toute son insolence tait revenue. Il ajouta:

--Du diable s'il reste un quart d'heure debout avec ces trois
saignes. Attention, Jacques! il est  nous. Fais comme moi,
accule-toi au mur et reste en garde. S'il quitte sa position pour
m'attaquer, tu iras au lit et tu feras l'affaire; si c'est toi
qu'il attaque, je me charge du capitaine. S'il se tient
tranquille, ne bougeons pas. Ds qu'il tombera au bout de son
sang, nous achverons notre besogne.

Jacques obit encore. Lapierre et lui s'adossrent au mur. Matre
Alain et l'autre valet gisaient  terre sans mouvement, et morts,
suivant toute apparence.

Jude envisagea sa situation avec tout le calme de son stoque
courage: sa situation tait dsespre.

Lapierre, l'effront coquin avait parfaitement tabli le dilemme;
Jude ne pouvait se sauver qu'en attaquant, mais s'il attaquait,
Didier tait mort.

Le choix de Jude ne pouvait tre douteux; il garda son poste.

Cependant, il se sentait faiblir de minute en minute; ses forces
s'en allaient avec son sang.

Une fois, le bruit que faisaient les Loups s'approcha dans la
direction de la chambre; Jude eut une lueur d'espoir.

--Pelo Rouan! cria-t-il, au secours!

Mais le bruit s'loigna, et Pelo Rouan ne vint pas.

--Hol! dit Lapierre; le charbonnier se mle-t-il aussi de
protger l'orphelin! heureusement il est  trop bonne distance
pour entendre et, puisque ce brave garon appelle ainsi les
absents, c'est signe que sa cervelle dloge. Il a chancel, sur ma
foi!

Jude se redressa vivement, mais Lapierre ne s'tait point tromp.
Il avait chancel.

En se relevant, il dit:

--Monsieur le capitaine, veillez-vous!

--Ah a! murmura l'ancien saltimbanque, c'est un taureau que cet
cuyer? Il a dj perdu plus de sang qu'il n'y en a dans mes
veines, et il est encore debout. Si l'autre allait finir son
somme, nous serions ici  terrible fte.

Jude plissait et haletait.

--veillez-vous, monsieur le capitaine! cria-t-il encore d'une
voix affaiblie dj. veillez-vous!

--Pourquoi ne pas lui donner le nom de son pre, mon compagnon?
demanda Lapierre avec ironie. Allons! ne te gne pas. Ce nom,
prononc en ce lieu, aurait peut-tre une vertu magique.

Jude ne comprenait point. Il mit la main sur une de ses blessures
afin d'arrter le sang: mais Lapierre impitoyable et press d'en
finir, simula une attaque qui le fora de se remettre en garde.

Le sang coula de nouveau.

--veillez-vous, monsieur, veillez-vous! cria pour la troisime
fois Jude, qui s'appuya, puis, aux colonnes du lit.

Didier dormait toujours.

Jude,  bout de forces, lcha son pe, glissa le long du lit et
tomba dans son sang.

--Dieu ne veut pas que je meure pour Treml! murmura-t-il avec un
douloureux regret.

--Et pour qui donc meurs-tu, mon brave garon! s'cria Lapierre
en clatant de rire. Est-ce que, par hasard, tu ne saurais pas?...
Ce serait une excellente plaisanterie.

Il s'approcha de Jude qui respirait avec effort et ne bougeait
plus.

--Mon compagnon, dit-il en lui ttant le pouls, tu as encore
trois minutes  vivre pour le moins. Veux-tu que je te conte une
histoire? Qui ne dit mot consent, h? retiens-toi de mourir, cela
va t'amuser. Un soir, figure-toi, je passais par la fort de
Rennes, j'tais saltimbanque de mon mtier et j'avais besoin d'un
enfant. Ton pouls a l'air de vouloir s'teindre: un peu de
patience, que diable! Sur le revers d'un foss, j'aperus une
jolie petite crature emmaillote de peau de mouton. Je laissai la
peau de mouton, mais j'emportai l'enfant qui faisait justement mon
affaire. Une fois  Paris... Aurais-tu dessein de me fausser
compagnie? J'abrge: cet enfant grandit; le hasard le fit chapper
 ma tutelle; il devint page de M. le comte de Toulouse, puis
gentilhomme de sa chambre, puis...  la bonne heure, voici ton
pouls qui recommence  battre comme il faut. Puis capitaine de la
marchausse. Devines-tu?

Une lgre et furtive rougeur monta au visage de Jude, qui
nanmoins demeura immobile et garda ses yeux ferms.

--Tu ne devines pas? reprit Lapierre. Eh bien! je vais te mettre
les points sur les _i_ pour que tu t'en ailles content dans
l'autre monde. Cela t'expliquera en mme temps pourquoi nous
sommes ici de la part d'Herv de Vaunoy: l'enfant que je trouvai
dans la fort avait nom Georges Treml.

 peine Lapierre avait-il prononc ce nom qu'il poussa un cri de
rage et de douleur.

Un mouvement d'incommensurable joie venait d'emplir le coeur de
Jude et galvanisait son agonie. Le bon cuyer, retrouvant vie pour
un instant au nom ador du petit-fils de son matre, avait
treint, par un suprme effort, la gorge du saltimbanque qu'il
tenait renvers sous lui.

--Au secours, Jacques! rla celui-ci.

Jacques s'lana, mais non pas assez vite. Jude avait ressaisi son
pe et la plongea de toute sa force dans la poitrine de Lapierre.

Puis, s'appuyant d'une main aux colonnes du lit, il reut le choc
du dernier valet.

C'tait encore un champion redoutable que Jude Leker  sa dernire
heure. Le valet, grivement bless ds les premires passes, jeta
son arme et s'enfuit.

Jude se trana jusqu' la lanterne qui, teinte  demi et oublie
par terre, clairait d'une lueur faible les rsultats de cette
scne de carnage. Il la prit, ramena la flamme, et s'aidant de ses
mains, il regagna le lit o Didier, subissant toujours l'effet du
narcotique, dormait son lthargique sommeil.

Ce fut avec une peine infinie que le bon cuyer, rassemblant tout
ce qui lui restait de force, parvint  se relever. Il s'appuya
d'une main sur les matelas, de l'autre il dirigea l'me de la
lanterne sur le visage de Didier.

Le capitaine tait couch sur le dos, dans la position o
l'avaient plac les valets de Vaunoy. Il n'avait point boug
depuis lors. La lumire tomba d'aplomb sur ses traits hardis et
rguliers.

Jude se mourait, mais sa joie atteignit au dlire. Il contempla un
instant Didier endormi. Une extatique allgresse illumina sa
simple et honnte physionomie, tandis que deux larmes brlantes
sillonnaient lentement le hle de ses joues.

--C'est lui, murmura-t-il enfin, que Dieu le sauve et le bnisse!
Voil bien le front de Treml! et ces yeux ferms, je m'en souviens
maintenant, sont bien les yeux d'un Breton: hardis et bons! Oh!
c'est un beau soldat, que le dernier fils de Treml! C'est un digne
rejeton du vieil arbre. Si je l'avais reconnu plus tt!...

Il prit la main de Didier et se pencha sur elle, ne pouvant la
soulever jusqu' sa lvre!

--Notre monsieur! mon fils! poursuivit-il avec une passion si
ardente que les dernires gouttes de son sang loyal remontrent 
sa joue, veillez-vous pour que je vous salue du vaillant nom de
vos pres! veillez-vous, enfant de Treml; votre vie sera belle et
glorieuse dsormais...

Il s'arrta; son regard exprima tout  coup une terreur.

--Mon Dieu! mon Dieu! cria-t-il d'une voix sourde; il dort et je
vais mourir! Je vais mourir, emportant son secret, son bonheur:
tout ce que Dieu vient de lui rendre!

Jude regardait maintenant son jeune matre avec des yeux
dcourags. La vie l'abandonnait; il le sentait, et c'tait pour
lui une accablante angoisse que de faire dfaut pour ainsi dire au
dernier Treml, que de l'abandonner en ce moment suprme, o un
seul mot, prononc et entendu, lui rendrait fortune et noblesse.

--Je ne veux pas mourir, reprit-il avec effort; ce serait
trahison! Il faut que je vive pour le servir et pour l'aimer.
Arrte-toi donc, mon sang; tu es  lui, tout  lui! Notre-Dame de
Mi-Fort, sainte mre du Christ, ayez piti! Qu'il s'veille, ou
que je vive! Sainte Vierge! la mort est sur moi. C'est la premire
fois que j'ai peur!

Le malheureux vieillard tremblait son agonie et avait besoin de
ses deux mains pour se retenir aux couvertures du lit. Une minute
se passa pendant laquelle il souffrit un martyre que nous
n'essaierons pas de dpeindre. Puis ses mains glissrent lentement
le long des couvertures.

--veille-toi! veille-toi, rla-t-il. coute! coute-moi, notre
monsieur! Il y a dans le creux du chne de la Fosse-aux-Loups un
parchemin et de l'or. Tout cela est  vous, Georges Treml... 
vous! Moi, je suis un mauvais serviteur: je meurs quand vous
auriez besoin que je vive. Pardonnez-moi!... pardonnez-moi! Treml!
Treml!

Ses jambes flchirent; il tomba pesamment  la renverse en
prononant une dernire fois le nom idoltr de son matre.

Un silence de mort rgna dans la chambre pendant quelques minutes.
La lanterne, demeure sur le lit, jetait encore par intervalles de
tristes lueurs sur cette scne de dsolation.

Tout  coup on entendit un long et retentissant billement.

L'un des cadavres s'agita et se mit  tirer ses membres, comme on
fait aprs un bon sommeil.

Ce cadavre tait celui de matre Alain, le majordome, lequel
n'avait d'autre blessure qu'un large trou fait  son pourpoint. Le
vieux buveur tait tomb au choc de Jude, et, moiti par frayeur,
moiti par ivresse, il ne s'tait point relev.

Or, on sait qu'un homme ivre, si poltron qu'il puisse tre,
s'endormirait  dix pas de la bouche d'un canon.

Matre Alain s'tait endormi.

En s'veillant, son premier soin fut de donner une marque
d'affection  sa bouteille carre. Il ne se souvenait de rien.

Aprs avoir aval une ample rasade, il se leva, chancelant, et
plus ivre que jamais.

--Pourquoi diable suis-je hors de mon lit? se demanda-t-il.

Un coup d'oeil jet autour de lui claira sa mmoire.

--Oh! oh! dit-il; la bataille est finie. Voici mon vieux
compagnon Jude dans l'tat o je le dsirais. Et ce jeune coquin
de Georges Treml! il dort comme un bienheureux. Ma foi! je vais
achever la besogne.

Il prit son poignard et marcha laborieusement vers le lit, non
sans dire un mot en chemin  sa bouteille, pour se donner du
courage. Au premier pas, il trbucha contre le corps de Lapierre.

--Tiens, gronda-t-il, le voil qui dort aussi! Lapierre! viens
m'aider, mon garon.

Lapierre n'avait garde de rpondre. Matre Alain se pencha sur lui
et lui mit le goulot de son flacon carr dans la bouche.

--En veux-tu? demanda-t-il suivant sa coutume.

L'eau-de-vie se rpandit  terre. Matre Alain se releva.

--Il ne boira plus! dit-il avec solennit.

Au moment o il arrivait  porte du lit, il s'arrta pour couter
une voix douce, mais plore, qui chantait dans la cour, sous la
fentre, un couplet de la romance d'Arthur de Bretagne.

--Joli moment pour chanter! murmura-t-il.

La voix s'interrompit et pronona tout bas avec un accent dsol:

--Didier! Didier!

--Prsent! dit en riant le majordome. Allons! un autre couplet,
encore un couplet!

La douce voix de jeune fille, comme si elle et voulu obir  cet
ordre ironique, reprit cette partie de la complainte qui raconte
les douleurs de la duchesse Constance de Bretagne, et chanta d'une
voix pleine de larmes:

_Elle cherchait, dans sa dtresse,
La forteresse
O l'Anglais tenait enferm
Son bien-aim._

Puis elle dit encore:

--Didier! Oh! Didier! o es-tu?

Le vieux majordome, rduit  l'tat d'enfance par son ivresse,
s'approcha curieusement de la fentre pour voir la chanteuse; mais
au mme instant, la porte s'ouvrit, et une vive lumire inonda la
chambre.

Matre Alain se retourna.

Il vit Alix de Vaunoy, ple, l'oeil gar, tenant  la main un
flambeau.

Elle, aussi, pronona d'une voix touffe le mme nom que la
chanteuse:

--Didier! Didier!



XXXI
Alix et Marie

Alix de Vaunoy entra. Elle tait bien change; son visage gardait
les traces d'une cruelle souffrance. Ses yeux avaient ce regard
morne et fixe que laisse aprs soi la brlante exaltation de la
fivre.

Au moment o le matre de La Tremlays avait donn le signal  ses
quatre estafiers, Alix tait couche sur son lit de douleur et
sommeillait pniblement. Autour d'elle veillaient mademoiselle
Olive, sa tante, la fille de chambre Rene et une autre servante.
Le fracas de l'attaque des Loups vint rveiller Alix en sursaut et
frapper d'pouvante les trois femmes qui la gardaient.
Mademoiselle Olive s'vanouit au premier coup de fusil, et les
deux servantes s'enfuirent affoles par la frayeur.

Alix demeura seule.

Son sommeil, si court et si agit qu'il et t, l'avait un peu
repose. Le bruit de l'attaque, en branlant la faiblesse de son
cerveau, y ressuscita quelques vagues penses, comme la secousse
imprime  un vase rempli d'eau y fait remonter les objets
submergs.

Elle eut souvenir de son entretien avec Lapierre et de la mortelle
douleur qui avait tortur son me. Elle pronona le nom de son
pre, puis le nom de Didier, pour qui dsormais sa tendresse tait
celle d'une soeur ou d'un ange.

Puis, encore, elle se leva, jeta sur ses paules une mante, prit
un flambeau et quitta sa chambre.

Il n'y avait personne pour la retenir.

Dans le corridor elle rencontra plusieurs Loups, qui, matres du
chteau, le traitaient en pays conquis; mais les Loups s'enfuirent
 l'aspect de cette ple figure, qui ressemblait de loin  un
fantme.

Ils n'eurent garde de lui barrer le passage.

Elle choisit d'instinct le chemin de la chambre de Didier. On ne
peut dire qu'Alix ft en tat de somnambulisme. Elle tait bien
rellement veille; mais son intelligence flottait dans un milieu
obscur; elle pensait comme on rve.

Lorsqu'elle ouvrit la porte du capitaine, seule, au milieu de la
nuit, l'ide ne lui vint mme pas que ce pt tre un acte
condamnable ou simplement en dehors des lois des convenances.
Malgr les demi-tnbres o son esprit tait plong, elle savait
que, entre elle et Didier, il existait un obstacle
infranchissable, un abme rendu plus profond par les accablantes
insinuations de Lapierre.

Elle tait rsigne. Elle l'avait dit  Dieu.

Elle venait au secours d'un homme qui avait t son fianc, mais
qui tait son frre.

Par l'angoisse de son dvouement plutt que par l'enchanement
logique de ses souvenirs et des affreux soupons qui avaient
prcd sa fivre, elle sentait que Didier tait menac de mort.

Et elle venait.

La scne que nous avons mis si longtemps  raconter, dans le
chapitre qui prcde, n'avait rellement dur que quelques
minutes, et quand Alix arriva au seuil de la chambre de Didier, le
combat avait dj pris fin.

Elle entra, comme nous l'avons dit, en prononant le nom de celui
que sa pure et pieuse conscience lui permettait, lui ordonnait de
dfendre.

Le vieux majordome, stupfait de cette apparition, demeura
immobile, et n'eut pas mme la force de demander conseil  sa
bouteille. Alix qui avait fait quelques pas sans le voir,
l'aperut enfin, et, de sa main tendue, lui dsigna la porte. Le
vieillard sortit aussi vite que le lui put permettre le mchant
tat de ses jambes avines.

Alix posa son flambeau sur la table et s'assit au pied du lit. Ses
regards s'garaient dans l'obscurit du corridor,  travers la
porte entrebille.

La fivre revenait et mettait un voile plus pais sur son esprit.

--Quelle trange odeur! dit-elle aprs quelques secondes de
silence, pendant lesquelles son oeil n'avait point cherch Didier.
Pourquoi ces hommes dorment-ils sur le carreau? Ils sont heureux
de pouvoir dormir. Moi je vais prier.

Elle mit la main sur son front, et entre ses lvres ples une
prire coula murmurant.

Puis tout  coup elle frissonna, disant:

--Ils mentent, ils mentent! Ce ne fut pas mon pre qui dirigea le
bras de l'assassin!

--Didier! Didier! cria dans la cour, sous la fentre, la voix de
jeune fille que nous avons entendue dj.

--Didier! rpta mademoiselle de Vaunoy en faisant effort pour
ressaisir sa pense fugitive; oui, c'est vrai, je suis venue pour
lui... o est-il?

Elle jeta son regard autour de la chambre et aperut le capitaine
dormant auprs d'elle. Cette vue sembla clairer soudainement son
intelligence.

--Je me souviens, dit-elle, voil que je me souviens! Il y avait
dans les paroles de ce misrable valet une terrible menace. Les
assassins vont venir peut-tre...

Elle tourna avec effroi vers la porte ses yeux qui rencontrrent
en chemin, sur le carreau, les trois prtendus dormeurs.

En mme temps l'odeur du sang vint de nouveau blesser son odorat.

--Ils sont venus, s'cria-t-elle; est-il bless? Non. Il repose.
Dieu soit lou! son sommeil est tranquille. Mais qui donc a pu le
dfendre?

Elle prit le flambeau et l'approcha successivement des trois
cadavres.

Elle reconnut Lapierre, lequel gardait, mort, son cynique et
insouciant sourire.

Elle reconnut aussi l'autre valet.

Le troisime visage, celui de Jude, tait tranger  mademoiselle
de Vaunoy. Elle le considra un instant en silence, puis, se
penchant tout  coup, elle prit une de ses mains et la serrant
avec passion:

--Que Dieu ait votre me, murmura-t-elle avec gratitude, vous
dont je ne sais pas le nom; vous tes mort pour le dfendre.
Chaque matin et chaque soir, quand je serai loin du monde, je
dirai une prire pour que Dieu vous reoive en sa misricorde. Ils
taient trois contre vous, davantage peut-tre. Vous tiez un
vaillant homme et un digne serviteur!

Elle se releva et revint vers Didier.

--Je veux rester l, reprit-elle: on n'osera pas le tuer devant
moi.

Les Loups, cependant, continuaient de parcourir le chteau; les
uns buvaient, les autres dvastaient. Le bruit du pillage et de
l'orgie arrivait, comme par bouffes, le long des corridors.

Lorsque ce fracas se calmait, Alix entendait, sans trop y prendre
garde, des sanglots de femme dans la cour.

Parmi ces sanglots, elle crut saisir une seconde fois le nom de
Didier, et son oreille s'ouvrit avidement.

--Il ne m'entend pas! disait la voix avec dcouragement; il
reconnatrait mon chant, s'il m'entendait.

Puis elle chantait parmi ses larmes:

_Elle cherchait, dans sa dtresse,
La forteresse
O l'Anglais avait enferm
Son bien-aim._

Alix se prcipita vers la fentre. La voix continua:

_La nuit venait dans l'ombre
De la tour sombre,
Elle disait sous le grand mur:
Arthur! Arthur!_

Marie! c'est Marie! dit Alix dont le coeur battit avec force,
c'est Marie, la fiance de Didier.

Elle ouvrit la fentre.

--Marie! appela-t-elle.

La pauvre Fleur-des-Gents s'tait laisse tomber sur l'herbe.
Elle se releva vivement et reconnut  la fentre claire les
traits plis de mademoiselle de Vaunoy.

--L'avez-vous vu? demanda-t-elle.

--Il est l, rpondit Alix en se tournant vers le lit.

La chambre de Didier tait au premier tage. La fentre qui
s'ouvrait sur la cour se trouvait entoure de vigoureuses pousses
de vigne, dont les branches bossues descendaient tortueusement
jusqu'au sol. Fleur-des-Gents s'lana, lgre comme un oiseau.
La vigne lui servit d'chelle.

L'instant d'aprs elle sautait au cou d'Alix.

--O est-il? s'cria-t-elle.

Alix lui montra le lit, o Didier, revtu de son uniforme tait
tendu...

--Comme je souffrais! dit-elle en essuyant une larme qui n'avait
pas eu le temps de scher et qui brillait au milieu de son
sourire; je tremblais d'tre arrive trop tard. Merci, Alix...
merci, ma bonne demoiselle. Il dort; il ne sait pas que sa vie est
en danger.

--Et comment le sais-tu toi, Marie? demanda mademoiselle de
Vaunoy qui songeait  son pre et avait peur.

--Comment, je le sais, Alix? Ne sais-je pas tout ce qui le
regarde?...

Les yeux des jeunes filles se rencontrrent.

Alix demanda:

--Le danger qui le menaait est-il donc connu dans la fort?

--C'est de la fort que vient ce danger, mademoiselle. Ils sont
partis ce soir de la Fosse-aux-Loups. Bni soit Dieu qui a permis
que les Loups n'aient point trouv encore la chambre o il repose,
il faut l'veiller bien vite.

--Les Loups, rpta mademoiselle de Vaunoy avec terreur; les
Loups veulent-ils donc aussi l'assassiner?

--Non, pas eux, mais un misrable dont j'ignore le nom, et qui
leur a ouvert les portes de La Tremlays. Mon pre dteste le
capitaine, parce qu'il est franais, et encore pour autre chose.
Mon pre a dit: je ne frapperai pas, mais je laisserai frapper.
C'tait dans notre loge qu'il disait cela, et moi j'coutais
derrire la porte de ma chambre. Je me suis jete aux genoux de
mon pre; mon pre m'a enferme dans ma chambrette. Ah! que j'ai
pleur! Puis j'ai repris courage,  force de prier. Regardez mes
mains, Alix, elles saignent encore. J'ai bris les volets de ma
fentre, j'ai saut dehors et je suis accourue  travers les
taillis. Mais les murs du parc sont bien hauts, ma chre
demoiselle. J'ai donn mon me  Dieu avant de les franchir, car
je croyais que l'heure de ma mort tait venue. Notre-Dame de
Mi-Fort a eu piti de moi, Didier est sain et sauf, et je vous
trouve veillant sur lui comme un bon ange.

Elle s'interrompit tout  coup en cet endroit. Un nuage passa sur
son front.

--Mais pourquoi veillez-vous sur lui, Alix? demanda-t-elle.

Ce fut un mouvement passager. Alix n'eut pas mme besoin de
rpondre. Fleur-des-Gents, en effet, aperut les trois cadavres
et poussa un cri d'horreur.

--Notre-Dame de Mi-Fort a eu piti de toi, ma fille, rpta
mademoiselle de Vaunoy d'un ton lent et grave. Deux de ces hommes
qui sont maintenant devant Dieu taient des assassins: je les
connais. L'autre, que je ne connais pas, avait un coeur gnreux
et un bras vaillant. Plt au ciel qu'il vct encore, car Didier
n'est pas hors de pril. Ce sommeil trange m'effraie, et je sais
que les ennemis du capitaine sont capables de tout.

Marie prit la main de Didier et la secoua.

--veillez-vous! dit-elle; veillez-vous... Mais voyez donc,
Alix! Il ne bouge pas!

Elle frmit de la tte aux pieds et ajouta:

--Ce sommeil ressemble  la mort!

--Ce sommeil y pourrait mener, ma fille, rpondit Alix dont les
beaux traits avaient perdu leur jeune caractre et qui semblait
avoir mri de dix ans depuis la veille; es-tu forte?

--Je ne sais. Au nom de Dieu! aidez-moi plutt  l'veiller.

--Il ne s'veillera pas. Aide-moi  le sauver.

Fleur-des-Gents, soumettant son esprit  l'intelligence
suprieure de sa compagne, vint vers elle et l'implora du regard,
attendant d'elle seule le salut de Didier. Alix tait une noble
fille. Dieu l'prouvait ici-bas pour la glorifier au ciel.

Elle se pencha sur Fleur-des-Gents et lui donna un baiser de
mre.

--Quand tu seras sa femme, dit-elle, sois bonne et douce,
toujours, et garde-lui tout ton coeur.

--Pourquoi me dites-vous cela? dit Marie; vous parliez de le
sauver...

Mademoiselle de Vaunoy se redressa.

--Tu as raison, dit-elle; htons-nous.

Elle passa rapidement le poignard de Jude  sa ceinture et donna
celui de Lapierre  Marie, qui ouvrait de grands yeux et ne
devinait point le projet de sa compagne.

--Tu es enfant de la fort, reprit Alix: tu sais monter  cheval
et tu dois tre forte. Il nous faut agir en hommes, cette nuit, ma
fille. Fais comme moi, et si dans les corridors une arme se lve
sur Didier, fais comme moi encore, et meurs en le dfendant.

Un feu hroque brillait dans les yeux d'Alix pendant qu'elle
parlait ainsi.

Fleur-des-Gents la contempla un instant, puis baissa la tte en
silence.

--As-tu peur? demanda Mademoiselle de Vaunoy avec piti.

--Non, rpondit Marie; mais je pense  votre dvouement,  vos
esprances d'autrefois...

Alix releva sur elle ses grands yeux fiers et doux.

Sans rpondre, elle passa au cou de Didier toujours endormi la
mdaille de cuivre qu'elle avait prise  Lapierre la nuit o
celui-ci avait tent d'assassiner le jeune capitaine dans les rues
de Rennes. Ses yeux taient levs vers le ciel.

Aussitt ce devoir accompli, elle reprit avec nergie:

--Ma fille, j'aime Dieu. Tu seras ma soeur, comme Didier est mon
frre.  l'oeuvre! Il ne doit pas s'veiller dans la maison de mon
pre!

Avec une vigueur dont nul n'aurait pu la croire capable, surtout
en ce moment o elle venait de quitter le lit o la clouait la
fivre, elle souleva les paules de Didier et fit signe  Marie de
soulever les pieds.

Marie obit passivement, comme un enfant qui suit, sans les
discuter, les ordres de son matre.

La couverture fut passe sous le corps de Didier, les deux jeunes
filles la prenant par les quatre coins, comme une civire,
enlevrent leur vivant fardeau.

Elles flchissaient sous le poids. Nanmoins, elles s'engagrent
rsolument dans les longs corridors de La Tremlays.

De toutes parts, on entendait les rires et les chants des Loups
qui, par bonheur, srieusement occups  boire, ne troublrent
point la retraite des deux jeunes filles.

Elles traversrent sans obstacles les sombres galeries du chteau
et arrivrent au seuil de la cour, o elles dposrent le
capitaine, pour reprendre haleine.

Fleur-des-Gents haletait et tremblait. Alix respirait doucement
et ne semblait point lasse. Sa compagne la contemplait avec une
admiration mle d'effroi.

--Qu'est-ce que cela? demanda Mademoiselle de Vaunoy en dsignant
un objet qui se mouvait dans l'ombre du mur.

--C'est un cheval, rpondit Marie. Pendant que j'errais dans la
cour, un valet du matre de La Tremlays, votre pre, est venu
l'attacher auprs de la porte.

--Nous n'aurons pas besoin de la cl des curies, alors. Quant 
celle de la porte extrieure, les gens de la fort ont fait en
sorte sans doute que nous puissions nous en passer. Encore un
effort, ma fille!

Elles reprirent leur fardeau; aprs bien des tentatives inutiles;
elles parvinrent  placer le capitaine sur le cheval, et Marie,
qui se mit en selle, le soutint.

--Va, ma fille, dit Alix, j'ai fait ce que j'ai d,  toi
d'achever notre oeuvre en lui trouvant un asile.

Fleur-des-Gents se pencha; mademoiselle de Vaunoy la baisa au
front.

--Vous tes bonne et gnreuse, mademoiselle, murmura Marie.
Merci pour lui et merci pour moi.

Les Loups avaient laiss, en effet, la porte ouverte. Alix frappa
de la main la croupe du cheval, qui partit aussitt.

--Que Dieu veille sur lui, dit-elle.

Puis elle s'assit sur le banc de pierre qui est l'accessoire
oblig de toute porte bretonne.

Matre Alain, cependant, quelque peu dgris par l'apparition de
la fille de son matre, tait all rendre compte  M. de Vaunoy du
rsultat ngatif de l'attaque nocturne tente contre la personne
de Didier.

Le vieux majordome eut de la peine  trouver son matre. Celui-ci
avait quitt son appartement aux premiers bruits de l'attaque,
avait fait seller son cheval, le cheval sur lequel Fleur-des-Gents
et Didier galopent  l'heure qu'il est dans les alles de la
fort; puis, confiant dans les perfides mesures prises pour
rduire les gens du roi  l'impuissance, il s'tait rendu
au-devant des Loups qu'il avait conduits, de sa personne, au
hangar o les voitures charges d'argent se trouvaient  couvert.

Cela fait, il comptait enfourcher son cheval et courir d'une
traite jusqu' Rennes.

Son plan, pour tre extrmement simple, n'en tait que plus
adroit. Didier, assassin pendant l'attaque, passerait
naturellement pour avoir succomb en dfendant les fonds du fisc
qui taient  sa garde. Les Loups seuls seraient,  coup sr,
accuss de ce meurtre, et lui, Vaunoy arrivant le premier  Rennes
pour porter cette nouvelle, ne serait pas le moins dsol de cette
_catastrophe_ qui enlevait ainsi,  la fleur de l'ge, un jeune
officier de si grande esprance.

Il n'y avait pas jusqu' l'intrpidit connue de Didier qui ne dt
ajouter une probabilit nouvelle  la version du matre de La
Tremlays.

Aussi ce dernier tait-il parfaitement sr de son fait. Sa seule
inquitude ou plutt son seul dsir tait dsormais de mettre une
couple de lieues entre lui et ses rcents amis les Loups dont il
avait de fortes raisons de suspecter les intentions  son gard.

Aprs avoir fait pendant deux heures de vains efforts pour
chapper  la surveillance de ces dangereux compagnons, il s'tait
enfin esquiv et gagnait  ttons la porte de la cour pour trouver
son cheval, lorsque matre Alain et lui se heurtrent dans
l'ombre.

Aux premiers mots du majordome, Vaunoy fut frapp comme d'un coup
de massue. Didier vivait. Tout le reste tait peine perdue.

--Comment! misrables lches! s'cria Vaunoy en blasphmant, vous
n'avez pas pu! Je jure Dieu que ce coquin de Lapierre...

--Il est mort, interrompit Alain.

--Mort? Mais ce dmon de capitaine s'est donc veill?

--Non. Mais son valet, que je n'avais pu reconnatre hier, tait
Jude Leker, l'ancien cuyer de Treml.

--Jude Leker! rpta Vaunoy qui fit le mme raisonnement que
Lapierre et en demeura cras, mais alors Georges Treml sait
tout... et il vit!

--Ce n'est pas ma faute, reprit matre Alain; Jude Leker a t
tu par les ntres, je suis rest seul en face de ce Didier ou de
ce Georges qui dormait comme une souche.

--Eh bien? Eh bien?

--Au moment o j'allais faire l'affaire, j'ai vu une personne...

--Qui? interrompit encore Vaunoy en secouant  la briser l'paule
du vieillard, qui a pu t'empcher?

--Mademoiselle Alix de Vaunoy, votre fille, rpondit le
majordome.

--Ma fille! balbutia Vaunoy, Alix!

Puis se redressant tout  coup:

--Tu mens! s'cria-t-il avec fureur; tu mens ou tu te trompes. Ma
fille est sur son lit. Mais, Saint-Dieu! duss-je le frapper
moi-mme, je ne perdrai pas cette occasion achete au pril de ma vie!

Il carta violemment le vieil Alain, qui resta coll  la muraille
de la galerie, et s'lana vers la chambre de Didier.

Il y avait cinq minutes  peu prs qu'Alix et Fleur-des-Gents
l'avaient quitte. Le flambeau brlait encore sur la table.

Herv, dont la cauteleuse et prudente nature tait en ce moment
exalte jusqu'au transport, enjamba les trois cadavres, et se
prcipita sur le lit. Le lit tait vide.

--chapp! murmura Vaunoy d'une voix trangle.

Il arracha follement les draps du lit et les foula aux pieds dans
sa fureur. Puis il s'lana, tte baisse, vers la porte.

Mais il ne passa point le seuil. Un bras de fer le saisit et le
repoussa au-dedans avec une irrsistible vigueur. Vaunoy releva la
tte et vit, debout devant lui, cet trange personnage masqu de
blanc qui fermait la marche des Loups dans la fort, et dont le
pauvre Jude avait admir la merveilleuse souplesse.

Vaunoy voulut parler, le Loup Blanc lui ferma la bouche d'un geste
imprieux, et entra dans la chambre  pas lents.

--Toujours du sang l o tu passes, monsieur de Vaunoy, dit-il
d'une voix basse et qui vibrait profondment.

Il prit le flambeau et examina successivement les trois cadavres.

Lorsqu'il reconnut Jude, un douloureux mouvement agita les muscles
de son visage, sous la blanche fourrure qui le recouvrait.

--Il avait promis de le dfendre, murmura-t-il: c'tait un
Breton!

Puis il ajouta d'un ton mlancolique:

--Il n'y a plus que moi pour servir Treml vivant, ou chrir le
souvenir de Treml mort.

--L'ami! dit  ce moment Vaunoy qui avait russi  recouvrer
quelque calme; je vous ai donn ce soir cinq cent mille livres en
beaux cus, c'est bien le moins que vous me laissiez vaquer  mes
affaires. Livrez-moi passage, s'il vous plat, mon compagnon.

Le Loup Blanc secoua sa proccupation et regarda Herv en face, 
travers les trous de son masque. Puis il se tourna vers la porte
ouverte et fit un signe. Cinq ou six hommes arms se prcipitrent
dans la chambre.

-- la Fosse! dit le Loup Blanc.

Vaunoy se sentit soulever de terre et une large main s'appuya sur
sa bouche pour l'empcher de crier.

Quelques minutes aprs, tendu sur un brancard que portaient
quatre hommes, au nombre desquels il crut reconnatre deux de ses
propres valets, Yvon et Corentin, masqus de fourrure, Vaunoy
faisait route vers la Fosse-aux-Loups.



XXXII
La chambrette

Fleur-des-Gents soutenait de son mieux le capitaine endormi sur
la selle. Elle ne voulait point s'avouer  elle-mme que la
fatigue l'accablait, mais elle n'tait qu'une jeune fille, et ses
forces dfaillaient rapidement.

Par bonheur, si violent que ft le narcotique administr par
matre Alain, son effet ne put rsister longtemps au mouvement du
cheval. Au bout de quelques minutes, les membres de Didier se
raidirent et son corps entier prouva de lgres convulsions.

--Didier! s'cria joyeusement Marie, c'est moi qui vous ai sauv!

C'tait une de ces rares nuits o l'automne breton dride son
svre aspect et oublie d'agrafer son manteau de brouillards. La
lune pendait, brillante,  la vote du ciel limpide. Une frache
brise courait entre les troncs centenaires de l'avenue, et venait
 l'odorat tout imprgne des parfums de la glande. Les hautes
cimes des chnes se balanaient avec lenteur et harmonie, secouant
 et l sur les bruyres leurs couronnes sonores.

Certes, on pourrait difficilement se figurer un rveil plus
ferique que celui qui attendait Didier. Un instant le jeune
capitaine crut poursuivre un rve. Il se sentait emport par le
galop d'un cheval, et entendait vaguement  son oreille les sons
d'une voix sympathique.

Mais la brise de la fort arrivait de plus en plus froide  son
front, et chassait les dernires brumes de l'opium. Il souleva
enfin sa paupire alourdie, et aperut le visage de
Fleur-des-Gents  ct du sien.

Il porta les mains  ses yeux, tonn de la persistance de ce
songe bizarre. Fleur-des-Gents carta sa main et il fut forc de
la voir encore.

Didier aspirait fortement l'air de la nuit. La fracheur
vivifiante de l'atmosphre et la force de sa constitution
combattaient le malaise que laissait  tous ses membres
l'nervante action de l'opium. Nanmoins il souffrait; son crne
pesait sur son cerveau comme un casque de plomb.

--Allons, dit-il en essayant de secouer la torpeur o il restait
plong en dpit de lui-mme; ceci m'a tout l'air d'un enlvement,
dans lequel les rles sont intervertis. Mettons pied  terre,
Marie. Je ne sais, j'ai besoin de repos.

Ils avaient pass les derniers arbres de l'avenue, et le dme de
la fort tait sur leurs ttes. Marie se laissa glisser de la
croupe du cheval et toucha le gazon.

Didier fit quelques pas en chancelant et s'assit au pied d'un
arbre o il s'endormit aussitt. Marie attira le cheval dans le
taillis, mit la tte de Didier sur la mousse et demeura immobile.

Il tait sauv; elle tait heureuse, et veillait avec dlices sur
son sommeil.

Un quart d'heure  peine s'tait coul, lorsqu'elle entendit un
bruit de pas dans le sentier. Elle retint son souffle et vit
d'abord quatre hommes dont chacun portait le bras d'une civire,
o un cinquime individu tait tendu garrott. Ces quatre hommes
marchaient en silence. Ils passrent.

Puis un sourd fracas retentit dans la direction de La Tremlays,
augmentant sans cesse et approchant avec rapidit. Marie,
effraye, trana le capitaine au plus pais des buissons.

Presque au mme instant, la cohue des Loups envahit le sentier.

Ils n'allaient plus en silence et tchant d'touffer le bruit de
leurs pas, comme lorsque le pauvre Jude les avait rencontrs
quelques heures auparavant. C'tait un dsordre, une joie, un
vacarme. Ils couraient, chantant ou devisant bruyamment. Sur leurs
paules sonnaient de gros sacs de toile tout pleins des pices de
six livres de M. l'intendant royal.

La prise tait bonne; la nuit s'tait passe en pillage et en
orgie; c'tait fte complte pour les gens de la fort.

Ce n'est pas pch de voler le roi! disait le proverbe breton.
Les Loups taient contents d'eux-mmes autant que s'ils eussent
fait oeuvre pie.

L'argent qu'ils emportaient doublait de prix  leurs yeux, pour
avoir t vol au fisc, leur mortel ennemi, et nous pouvons
affirmer qu'aucun remords ne troublait leur conscience.

Fleur-des-Gents tremblait. Dans cette course folle, un soubresaut
pouvait jeter quelqu'un des Loups hors de la route et lui faire
dcouvrir Didier endormi.

Or, d'aprs la conversation qu'elle avait entendue dans la loge
entre Pelo Rouan et Yaumi, l'envoy des Loups, elle devait croire
que ces derniers en voulaient  la vie du capitaine.

Tous passrent cependant sans encombre.

 la suite de la cohue, marchait encore ce personnage qu'on
nommait le Loup Blanc dans la fort. Loin de partager la joie de
ses compagnons, il semblait triste, et courbait son visage masqu
de blanc sur sa poitrine.

Lorsqu'il passa devant Fleur-des-Gents, la jeune fille eut un
mouvement de surprise et tendit le cou en avant.

--Serait-ce lui! murmura-t-elle avec motion et frayeur; c'est
impossible!

Le Loup Blanc disparut comme ses louveteaux derrire un coude de
la route. Tout rentra bientt dans le silence, et l'on n'entendit
plus que la mystrieuse et fugitive chanson qui descend, la nuit,
de la cime balance des grands arbres.

Les heures s'coulrent. Ce fut seulement lorsque la brise, plus
piquante, annona le prochain lever du jour, que Didier secoua sa
lthargie.

Il tait perclus et glac. Ses membres raidis refusaient de se
mouvoir.

Marie entrana Didier qui, vaincu qu'il tait par son
engourdissement, n'avait plus ni volont ni force. Tous deux se
mirent en selle et le cheval galopa dans la direction du carrefour
de Mi-Fort.

 une centaine de pas de la loge, Marie mit pied  terre.

Elle approcha doucement. La porte tait ouverte.

--Mon pre! appela-t-elle.

Personne ne rpondit.

--Il n'est pas l! pensa la jeune fille avec joie. Dieu soit
lou!

Elle revint  la rencontre du capitaine dont elle soutint la
marche chancelante. Ils entrrent et franchirent la salle basse o
nous avons assist  l'entrevue de Jude et de Pelo Rouan, puis
Marie ouvrit la porte de la chambre  Didier qui ne pouvait plus
se soutenir.

Elle n'avait pas aperu, en traversant la loge, deux yeux rouges
briller derrire le tas de paille qui servait de couche  Pelo
Rouan. Pendant qu'elle passait, ces yeux rayonnrent d'un plus
sanglant clat. Quand elle fut passe, ils changrent brusquement
de position et s'levrent de plusieurs pieds.

C'est que Pelo Rouan, qui tait tendu sur la paille, venait de se
dresser sur ses genoux.

--Je remercie Dieu, murmura-t-il, de m'avoir donn des prunelles
de bte fauve qui voient dans la nuit. Je l'ai bien reconnu, le
Franais maudit! Il est l, et il y restera. Marie! pauvre petite
fille!

Ces derniers mots furent prononcs d'un ton de tendresse profonde,
ce qui n'empcha point Pelo Rouan de dcrocher le vieux mousquet
suspendu au mur et d'y couler deux balles sur une copieuse charge
de poudre.

Cela fait, il visita fort attentivement la batterie et se glissa
hors de la loge.

Il n'alla pas loin: il grimpa sans bruit le long du tronc droit et
lisse d'un bouleau plant devant la fentre de Marie et dont les
branches passaient par-dessus la loge.

Il s'assit sur l'une de ces branches, de telle faon que, cach
par le tronc, il pouvait plonger son regard dans l'intrieur de la
chambre de Marie.

En ce moment, Fleur-des-Gents vint ouvrir sa fentre. L'me de
Pelo Rouan passa dans ses yeux. Le ciel  l'orient prenait une
teinte rose.

Marie fit d'abord ce qu'elle faisait chaque matin. Elle
s'agenouilla, joignit ses petites mains blanches sur l'appui de la
croise et dit sa prire  Notre-Dame de Mi-Fort.

Le jour naissait. Les oiseaux chantaient.

La chambrette de Fleur-des-Gents tait un nid, tout frais et tout
gracieux, pris sur la largeur de la sombre pice o couchait le
charbonnier. Les murs en taient blancs et parsems de bouquets de
fumeterre, jolie fleur qui, selon l'antique croyance des gens de
la fort, a la proprit de chasser la fivre.

Vis--vis de la fentre un petit lit de chne noir, sans pieds ni
rideaux, donnait  la cellule un aspect de virginale austrit.

Au-dessus du lit il y avait un pieux trophe, form d'un bnitier
de verre, d'une image taille de Notre-Dame et d'une branche de
laurier-fleur, bnite le saint dimanche des Rameaux,  la paroisse
de Liffr.

Didier tait affaiss sur le sol au pied du lit. Marie se remit 
genoux. Didier ne dormait pas; il la contemplait avec tendresse et
respect.

Le jour grandissait. Jusqu'alors Pelo Rouan n'avait rien pu
distinguer dans la chambrette. Il aperut enfin les lignes du
profil de Didier et arma son mousquet.

--Qu'est-ce que cela? dit tout  coup Marie en s'emparant de la
mdaille que mademoiselle de Vaunoy avait passe au cou du
capitaine.

Didier prit la mdaille, et ses traits exprimrent un tonnement.

--Ce que c'est? rpondit-il avec lenteur; ce sont mes titres et
parchemins, Marie. C'est, du moins, je l'ai toujours pens, le
signe qu'une pauvre femme, ma mre, mit  mon cou en m'exposant 
la charit des passants. Mais ne parlons pas de cela, ma fille. Je
croyais l'avoir perdue; je la cherchais en vain depuis un an. Il y
a de la magie dans ce qui s'est pass cette nuit!

Marie regardait toujours la mdaille.

--C'est singulier! dit-elle enfin; j'en ai une toute pareille.
Elle enleva rapidement le cordon qui retenait la mdaille au cou
de Didier, et, tirant en mme temps la sienne, elle s'lana vers
la croise afin de comparer.

Pelo Rouan, qui depuis cinq minutes guettait le moment o Marie
cesserait de se trouver entre lui et le capitaine, mit en joue.

Il tait le meilleur tireur de la fort et c'est tout au plus si
on aurait pu mesurer quinze pas entre le canon de son arme et le
coeur de Didier.

--Elles sont pareilles! s'cria Marie avec une joie d'enfant,
toutes pareilles!

Pelo Rouan tenait la poitrine du capitaine au bout de son
mousquet; il allait presser la dtente.

Le cri de Marie dtourna son attention, et son regard tomba sur
les deux mdailles.

Il jeta son fusil, qui de branche en branche dgringola bruyamment
jusqu' terre: un cri s'touffa dans sa gorge.

Marie leva la tte, aperut son pre et resta terrifie.

Par un premier mouvement tout instinctif, elle voulut se rejeter
en arrire et fermer la croise, mais Pelo Rouan l'arrta d'un
geste imprieux et mit un doigt sur sa bouche pour lui recommander
le silence.

Didier avait ferm les yeux, cdant  l'engourdissement qui
toujours le tenait.

Pelo Rouan se laissa glisser le long des branches du bouleau et
atteignit la toiture de chaume de la loge d'o il sauta lgrement
sur l'appui de la croise.

Marie n'osait bouger et le capitaine ne voyait rien.

Pelo prit les deux mdailles et mit une extrme attention  les
examiner.

Puis il carta sa fille pour marcher vers le lit.

--Ne le tuez pas, mon pre! s'cria Marie.

Didier se dressa d'un bond  ce cri.

Mais Pelo Rouan l'avait prvenu et faisait peser dj sur lui sa
lourde main.

--Mon pre! mon pre! cria encore Marie avec dsespoir.

--Tais-toi! dit le charbonnier  voix basse.

Pendant plusieurs minutes il contempla le capitaine en silence.

Didier resta immobile.

 mesure que Pelo Rouan le regardait, une motion extraordinaire
et croissante se peignait sur ses traits noircis.

Deux grosses larmes jaillirent enfin de ses yeux. Il se laissa
tomber  genoux et baisa la main de Didier avec un respect plein
d'amour.

--Que veut dire cela, mon brave homme? demanda le capitaine
stupfait.

--Sa voix aussi! murmura Pelo Rouan, plong dans une sorte
d'extase; sa voix comme ses traits.

Didier se demandait s'il n'avait point affaire  un fou.
Fleur-des-Gents croyait rver.

--Je comprends maintenant, reprit Pelo Rouan se parlant toujours
 lui-mme; je comprends pourquoi Vaunoy voulait l'assassiner. Et
moi qui le laissais faire! Qui donc l'a sauv  ma place?

--Moi, pronona faiblement Marie.

--Toi, rpta Pelo Rouan, qui serra la jeune fille sur son coeur
avec exaltation; toi, enfant? Merci! du fond du coeur! Tu as fait
tout ce que j'aurais d faire. Tu l'as aim, lorsque moi je le
hassais aveuglment, tu l'as devin, lorsque je le
mconnaissais... Pardon, ajouta-t-il en revenant vers Didier qui
restait bahi et n'avait garde de comprendre; pardon, notre
monsieur Georges.

--Georges? balbutia le capitaine; vous vous trompez, mon ami.

--Non, non! je ne me trompe pas. Cette mdaille, c'est moi qui
l'ai mise  votre cou, il y a vingt ans, par une nuit terrible o
Vaunoy tenta encore de vous assassiner: car il y a bien longtemps
qu'il vous poursuit, notre jeune monsieur. Et moi qui avais peur!
grand'peur! quand je vous voyais errer sous le couvert, autour de
ma maison! Comme si un Treml pouvait tromper, comme si tout ce
qu'il y a de bon, de noble, de gnreux, de loyal, ne se trouvait
pas toujours runi  coup sr dans le coeur de Treml!

--Mais, voulut encore objecter Didier qui restait incrdule; dans
tout ce que vous venez de dire, je ne vois point de preuve.

--Point de preuve! s'cria Pelo bahi. Votre regard n'est-il pas
celui de monsieur Nicolas: votre voix, votre ge, la mdaille, la
haine de Vaunoy, qui vous a vol votre immense hritage...
coutez! ajouta-t-il tout  coup en se dressant sur ses pieds:
vous aviez prs de six ans alors, et Dieu m'a donn un visage
qu'on ne peut oublier quand on l'a vu une fois...

--Je ne vous reconnais pas, interrompit Didier.

Pelo Rouan s'lana hors de la chambre. On entendit dans la pice
voisine un bruit d'eau agite et ruisselant sur le sol.

Puis il se fit un silence.

Puis encore un homme de grande taille, vtu de peau de mouton
blanc et dont la face blafarde tait mouille comme s'il se ft
abondamment asperg, se rua dans la chambre et atteignit d'un bond
le lit prs duquel Didier tait toujours tendu.

 la vue de cet homme dont les cheveux blancs tombaient pars sur
ses paules, Didier prouva une commotion trange. Il passa la
main sur son front  plusieurs reprises comme pour saisir un
souvenir rebelle.

L'homme tait l, devant lui, immobile, en proie  une visible et
violente anxit.

Le travail de Didier dura longtemps. C'tait un effort plein de
souffrance et qui mettait de la pleur sur son visage.

Enfin, et tout d'un coup, il parut voir clair en sa mmoire. Une
rougeur paisse couvrit sa joue, et sa bouche s'ouvrit presque
involontairement pour prononcer ce nom:

--Jean Blanc!

Pelo Rouan frappa ses mains l'une contre l'autre avec transport.

--Il se souvient de mon nom! s'cria-t-il les larmes aux yeux; de
mon vrai nom! Pauvre petit monsieur! Il se souvient de moi!

--Oui, dit le capitaine; je me souviens de vous... et de bien
d'autres choses encore. Un monde de souvenirs envahit mon cerveau.
Je ne me trompais pas, hier, lorsque j'ai cru reconnatre les
tentures de cette chambre o l'on m'avait mis...

--C'tait la vtre autrefois. Oh! que Dieu soit bni pour n'avoir
point souffert que le vaillant tronc perdt jusqu' sa dernire
branche! Que Dieu et Notre-Dame soient bnis pour la joie qui
dborde de mon pauvre coeur!

Il se fit un instant de silence. Le capitaine se recueillait en
ses souvenirs. Fleur-des-Gents riait, pleurait et remerciait
Notre-Dame de Mi-Fort. Et Jean Blanc, pench sur la main de son
jeune matre, savourait l'allgresse qui emplissait son me.

Au bout de quelques minutes, Jean Blanc se redressa. Ses sourcils
taient lgrement froncs et ses traits exprimrent une grave
rsolution.

--Et maintenant, dit-il, Georges Treml, vous tes breton et
noble; il vous faut regagner l'hritage de votre pre tout entier:
noblesse et fortune!

Jean Blanc n'eut pas besoin de donner de longues explications 
son jeune matre, qui savait en grande partie son histoire,
l'ayant entendue de la bouche du pauvre cuyer Jude, sans se
douter qu'il pt y avoir le moindre rapport entre lui, Didier,
officier de fortune, et Georges Treml, le reprsentant d'une
famille puissante.

Les circonstances, dit-on, font les hommes. Ce proverbe est vrai
en un sens et nous semble fort  la louange de l'humanit.

Qui peut nier qu'un fils de grande maison, dpouill par une
fraude infme, et patron naturel de toute une population
souffrante, ne doive autrement se comporter qu'un soldat sans
souci, n'ayant d'autre mission que de se bien battre.

Didier, en devenant Georges Treml, sentit natre dans son coeur
une gravit inconnue. Il comprit ce qu'exigeait de lui son nom et
la mmoire de ses pres.

De brave qu'il tait, il devint fort.

--Je vais me rendre  La Tremlays, dit-il; j'aurai raison de
M. de Vaunoy.

Avant de se sparer de Jean Blanc, le capitaine lui serra la main.

--Ce doit tre, en effet, une noble race que celle de Treml, dit-il,
et je suis fier d'avoir un peu de ce bon sang dans les veines.
Ce n'est pas une famille vulgaire qui peut avoir des serviteurs
tels que vous. Jean Blanc, mon ami, je vous remercie.

--Jude a fait mieux que moi, rpondit l'albinos avec modestie;
Jude est mort pour vous, le bon garon. Il mritait cela, monsieur
Georges: il vous aimait tant!

--Pauvre Jude! murmura Didier; c'tait un coeur fidle et pur...

--C'tait un Breton! interrompit Jean Blanc.  propos, notre
monsieur, il faudra oublier que vous avez port l'uniforme de
France. Les os de votre aeul blanchissent l-bas et s'lveraient
contre vous si votre pe restait au roi de Paris!

Le capitaine ne rpondit point. Il boucla son ceinturon, remit son
feutre et se disposa  partir. Sur le seuil tait Marie qui
s'appuyait au mur et avait perdu son sourire.

Une triste pense lui tait enfin venue. Elle s'tait demand ce
que pouvait tre la fille du charbonnier pour l'hritier de Treml.

En passant auprs d'elle le capitaine la prit par la main.

--Jean, mon ami, dit-il en souriant, vous auriez eu grand tort de
me tuer, car j'ai trait Marie en noble dame. Et, si Dieu me donne
vie, il faudra dsormais que tout le monde la traite ainsi.

Marie redevint joyeuse. Le capitaine partit. Pelo Rouan s'approcha
de sa fille et la baisa au front.

--Enfant, dit-il d'une voix grave et triste, tu es ma seule joie
en ce monde et je t'aime comme le souvenir de ta mre. Mais il ne
faut pas esprer. Treml ne se msallia jamais, et, tant que je
vivrai, ma fille ne sera point sa femme.

Fleur-des-Gents pencha sa tte blonde sur sa poitrine.

--Il faudra donc mourir! murmura-t-elle.

--Dieu te reste, rpondit Pelo Rouan, et d'ailleurs notre vie est
 Treml.

Il remit son costume de charbonnier, et, baisant une dernire fois
la joue dcolore de Marie, il quitta la loge  son tour.



XXXIII
Le tribunal des Loups

Deux heures aprs, les souterrains de la Fosse-aux-Loups
prsentaient un aspect inusit et vraiment solennel.

Ce n'tait plus ce dsordre qui remplissait la caverne, la
premire fois que nous avons pntr dans la retraite des Loups.

Aujourd'hui, rangs avec mthode, masqus et arms comme pour un
combat, ils formaient cercle, debout autour de la table des
vieillards.

Ceux-ci taient sans armes et flanquaient, quatre d'un ct,
quatre de l'autre, un sige lev de deux gradins au-dessus des
leurs, o trnait le Loup Blanc.

Un profond silence rgnait dans le souterrain.

Au bout de quelques minutes, les rangs s'ouvrirent et donnrent
passage  un homme ple et tremblant, dont le visage exprimait une
mortelle terreur.

Cet homme tait Herv de Vaunoy.

Deux Loups l'escortrent jusqu' la table o sigeaient les huit
vieillards prsids par le Loup blanc.

--Matre, dit l'un des anciens, il a t fait suivant votre
volont. Voici l'assassin au pied de notre tribunal. Vous plat-il
qu'on l'interroge?

--Cela me plat, rpondit le Loup Blanc.

Le pre Toussaint se leva.

--Herv de Vaunoy, dit-il, des centaines de nos frres sont morts
par ton fait; leur sang pse sur toi et tu vas mourir si tu ne
peux nous prouver ton innocence.

--Nous avions fait un pacte, balbutia Vaunoy; j'ai rempli mes
engagements; vous avez les cinq cent mille livres. Pourquoi ne
tenez-vous pas votre parole?

--Notre parole n'est rien, rpondit le pre Toussaint, celle du
Matre est tout, et tu n'avais pas la parole du Matre.
Dfends-toi autrement et fais vite!

Le vieux Loup ajouta sans s'mouvoir le moins du monde:

--Yaumi, prpare une corde, mon petit.

Une sueur glace inondait le visage de Vaunoy.

--Mes bons amis, s'cria-t-il, ayez piti de moi! On m'a calomni
prs de vous; j'ai toujours aim tendrement mes pauvres vassaux de
la fort.  l'avenir, je ferai pour eux davantage encore; je
reconnatrai, par-devant le garde-notes de Fougres, le droit
qu'ils ont de faire avec mon bois: du charbon, du cercle, des
sabots, des paniers...

--Tais-toi! interrompit la voix svre du Loup Blanc, tu mens!

--La corde est-elle prte, Yaumi? demanda le pre Toussaint.

Yaumi rpondit affirmativement, et Vaunoy, tournant les yeux de
son ct, vit en effet une corde se balancer dans les
demi-tnbres qui rgnaient derrire les rangs serrs des Loups.
Tout son corps trembla, puis le sang lui monta violemment au visage.

--Misrables! s'cria-t-il avec la rage que donne aussi la
frayeur porte  l'excs; de quel droit me jugez-vous, moi,
gentilhomme et votre matre? je serai veng: votre repaire sera
dtruit; vous serez tous brls vifs... Mais non, mes excellents
amis, ma tte s'gare! misricorde; je ne vous ai jamais fait de
mal. On vous a menti. Si vous aviez pu voir de prs ma conduite...

--Pour ton malheur, nous ne te connaissons que trop.

--Vous vous trompez, reprit Vaunoy; sur mon salut, vous
mconnaissez mes sentiments pour vous. Si vous pouviez interroger
mes gens... Un sursis! mes amis, accordez-moi un sursis afin que
je puisse me justifier!

--Tu veux qu'on interroge tes gens? demanda ironiquement
Toussaint.

--Je le veux! s'cria Vaunoy, se reprenant  cette frle
esprance et dsirant d'ailleurs gagner du temps; tous ils vous
diront ma tendre sollicitude pour mes pauvres enfants de la
fort...

--Soit! interrompit le pre Toussaint. On ne peut te refuser
cela.

Vaunoy respira.

--Approchez! reprit Toussaint en s'adressant aux deux Loups qui
taient  droite et  gauche de Vaunoy.

Les deux Loups s'branlrent, et sur un signe du vieillard, firent
tomber leurs masques de fourrure.

Vaunoy poussa un cri d'agonie.

--Yvon! fit-il, Corentin!

--Eh bien! reprit encore Toussaint, tes gens vont nous dire la
tendre sollicitude...

--Misricorde! interrompit Vaunoy en tombant  genoux.

Le tribunal se consulta, ce ne fut pas long. Le Loup blanc ne prit
point part  la dlibration.

--Herv de Vaunoy, dit ensuite le vieux Toussaint avec lenteur,
les Loups te condamnent  mourir par la corde, et tu vas tre
pendu, sauf avis autre et meilleur du Matre.

Le Loup Blanc se leva.

--C'est bien, dit-il. Que Yaumi reste auprs de la corde. Vous
autres, mes frres, retirez-vous.

Cet ordre s'excuta comme par enchantement. La caverne s'illumina
au loin laissant d'immenses galeries souterraines et
d'interminables votes.

Les Loups s'loignrent de divers cts, et bientt leurs torches
parurent comme des points lumineux dans le lointain, tandis
qu'eux-mmes, amoindris par la perspective et bizarrement clairs
au milieu de la nuit, semblaient des tres de forme humaine, mais
d'une fantastique petitesse: des _korriganets_, par exemple, les
lutins des clairires, ou bien de ces tranges dmons qui mnent
le bal au clair de lune, sur la lande, autour des croix
solitaires, et que les bonnes gens du pays de Rennes apprennent 
redouter ds l'enfance sous le nom de _chats courtauds_.

Vaunoy tait toujours  genoux. Le Loup Blanc descendit les
marches de son trne et s'approcha de lui.

--Lve-toi, dit-il en le touchant du pied.

Vaunoy se leva.

--Tu es un homme mort, reprit le Loup Blanc, si je ne mets mon
autorit souveraine entre toi et la potence.

-- quel prix faut-il acheter la vie?

--La vie? rpta le Loup Blanc,  aucun prix je ne te vendrai la
vie, Herv de Vaunoy, assassin de mon pre et de ma femme!

--Moi! se rcria le matre de La Tremlays, mais je ne vous
connais pas!

Le Loup Blanc souleva son masque.

--Vous! s'cria Vaunoy stupfait; Jean Blanc?

--Tu me croyais depuis longtemps en terre, n'est-ce pas? demanda
le roi des Loups; tu ne t'attendais point  rencontrer dans
l'homme puissant le vermisseau que ton pied crasa si
impitoyablement autrefois. Dieu m'a tenu en sa garde, non point
pour moi, je pense, mais pour le fils de Treml, race de soldats et
de chrtiens!

--Le fils de Treml! rpta Vaunoy dont la terreur augmenta.

--Encore un que tu as voulu assassiner: par deux fois!

Vaunoy pensa que le roi des Loups en oubliait une.

--Par deux fois! reprit Jean Blanc. Insens! tu ne savais pas que
cet enfant tait ton bouclier! Tu ne savais pas que, lui mort, il
n'y aurait plus rien entre ta poitrine et le plomb du vieux
mousquet de mon pre! Que de fois je t'ai tenu en joue sous le
couvert, Herv de Vaunoy!

Celui-ci frissonna.

--Que de fois, lorsque tu passais par les grandes alles de la
fort, seul avec des valets impuissants  te protger contre une
balle bien dirige, j'ai appuy mon fusil contre mon paule et mis
le point de mire sur toi. Mais une voix secrte me retenait
toujours. Je pensais que j'aurais besoin de toi pour le petit
monsieur Georges, et je t'pargnais. J'ai bien fait d'agir ainsi.
Le moment est venu o ta vie et ton tmoignage deviennent
ncessaires au lgitime hritier de Treml.

--Savez-vous donc o il est? demanda Vaunoy  voix basse.

--Il est chez lui, dans la maison de son pre, au chteau de La
Tremlays.

--Ah! fit Vaunoy feignant la surprise.

--Oui, reprit le Loup Blanc; mais, cette fois, tu ne
l'assassineras pas. Abrgeons. Veux-tu sortir d'ici sain et sauf?

-- tout prix! rpondit Herv qui, par extraordinaire, disait l
sa pense entire.

--Expliquons-nous: je ne te rends pas la vie. Tu restes  moi,
pour le sang de mon pre, pour le sang de ma femme. Seulement, je
te donne un rpit et une chance de m'chapper. Pour cela, voici ce
que je te demande.

Jean Blanc montra du doigt un coin de la table o se trouvait ce
qu'il faut pour crire, et reprit:

--Je vais dicter, cris:

Vaunoy s'assit  la table.

Jean Blanc dicta:

Moi, Herv de Vaunoy, je dclare reconnatre, dans la personne du
sieur Didier, capitaine au service de S. M. le roi de France et de
Navarre, Georges, petit-fils et lgitime hritier de Nicolas Treml
de La Tremlays, seigneur de Bouxis-en-Fort, feu mon vnr
parent; en foi de quoi je signe.

Vaunoy n'hsita pas un instant. Il crivit et signa couramment
sans omettre une seule syllabe.

--Et maintenant, dit-il, suis-je libre?

Jean Blanc pela laborieusement la dclaration et la mit dans son
sein.

--Tu es libre, rpondit-il; mais songes-y et prends garde!
Dsormais je n'ai plus besoin de toi, cache bien ta poitrine, qui
n'est plus protge contre ma vengeance. Va-t'en!

Vaunoy ne se le fit point rpter. Il se dirigea au hasard vers
l'un des points de lumire.

--Pas par l! dit Jean Blanc; Yaumi, bande les yeux de cet homme,
et conduis-le au-del du ravin... Encore un mot, monsieur de
Vaunoy; vous allez trouver  La Tremlays Georges Treml, le fils de
votre bienfaiteur, le chef de votre famille, si tant est que vous
ayez dans les veines une seule goutte de ce noble sang.
Reconnaissez-le tout de suite, croyez-moi, et traitez-le comme il
convient.

Vaunoy donna sa tte  Yaumi qui lui banda les yeux et le prit par
le bras. Ils remontrent ainsi tous deux les escaliers humides et
glissants qui descendaient dans le souterrain.

Puis Vaunoy sentit une bouffe d'air et aperut une lueur 
travers son bandeau.

Il respira avec dlices et ne put retenir une joyeuse exclamation.

--Vous avez raison de vous rjouir, dit Yaumi. Je crois que le
diable vous protge, car, o vous avez pass un honnte homme et
laiss ses os. C'est gal. Vous l'avez chapp deux fois;  votre
place je m'en tiendrais l.

--Tu es de bon conseil, mon garon, rpondit Vaunoy qui
commenait  se remettre; je vais vendre mon chteau de La
Tremlays; je vais vendre mon manoir de Bouxis-en-Fort, et je
m'en irai si loin, si loin, que, je l'espre, je n'entendrai plus
parler des Loups. Adieu!

Yaumi le suivit de l'oeil pendant qu'il perait htivement le
fourr.

--Du diable si je n'aurais pas mieux fait de le laisser pendre la
premire fois qu'on a nou une corde  son intention, grommela-t-il;
mais le Matre a son ide et il est plus fin que nous.

Vaunoy traversa le fourr au pas de course et s'engagea, sans
ralentir sa marche, dans les alles de la fort.

Il ne se retourna pas une seule fois pendant toute la route, et
bien souvent il eut la chair de poule en voyant s'agiter les
branches de quelque buisson.

Aucun accident ne lui arriva en chemin.

Lorsqu'il se trouva enfin entre la double range des beaux chnes
de l'avenue de La Tremlays, il ta son feutre et tamponna son
front ruisselant de sueur en aspirant l'air  pleine poitrine.

--Saint-Dieu! murmura-t-il, deux fois la corde au cou en
quarante-huit heures. C'est une rude vie! Je ferai comme je l'ai
dit: je quitterai la Bretagne. Mauvais pays! Avec le prix du
domaine de Treml, je serai partout un grand seigneur. Mais qui et
cru que ce misrable fou de Jean Blanc vivait encore?... Que je le
tienne une fois en mon pouvoir, et il ne me mettra plus jamais en
joue ni sous le couvert ni dans la plaine!

Il continua de marcher en silence, puis il s'arrta tout  coup,
et un sourire de satisfaction entrouvrit ses minces lvres.

-- tout prendre, dit-il, je m'en suis tir  bon march! Ma
dclaration pourra donner un nom  ce petit Treml, si
M. de Bchameil et le parlement ne trouvent pas moyen de rabattre
ses prtentions, ce qui est fort  esprer. Mais, en aucun cas, ce
griffonnage ne peut m'enlever mon domaine. J'ai un acte de vente
en bonne et due forme, j'ai des amis au parlement, et une
possession de vingt annes est bien quelque chose. Certes,
j'aimerais mieux le capitaine mort que vivant, mais puisque le
hasard le protge, qu'il vive; je m'en lave les mains et fais
serment de ne lui jamais rendre un denier de son hritage.

M. de Vaunoy, tout en soutenant avec lui-mme cet intressant
entretien, tait arriv  la porte du chteau. Il entra.

Jean Blanc, lui, aprs le dpart de son prisonnier, resta quelques
instants plong dans ses rflexions; puis, avec l'aide de Yaumi,
qui tait de retour, il se noircit le visage et reprit son costume
de charbonnier.

Cela fait, il quitta le souterrain, descendit au fond du ravin et
entra dans le creux du grand chne.

Il s'tait muni d'un outil pour creuser la terre.



XXXIV
Jean Blanc

Quand Didier arriva au chteau de La Tremlays, aprs son entrevue
avec Jean Blanc, Herv de Vaunoy tait absent. Le chteau gardait
l'apparence d'une place prise d'assaut, et le jeune capitaine fut
tonn d'apprendre ce qui s'tait pass la nuit prcdente.

Jean Blanc et Marie ne lui avaient racont, en effet, que ce qui
se rapportait immdiatement  lui; savoir, l'attaque nocturne, la
mort de Jude et la faon dont lui, Didier, avait t sauv.

Il ne savait rien du vol des cinq cent mille livres, presque rien
de l'attaque des Loups.

La premire personne qu'il rencontra sous le vestibule fut
M. l'intendant royal. Le pauvre Bchameil avait perdu les roses
clatantes de son teint. Il tait ple, et sa physionomie abattue
exprimait un profond chagrin. Ce fut lui qui raconta au capitaine
les vnements de la nuit.

--Il y a eu trahison, dit-il en finissant; les soldats et les
sergents de la marchausse ont t tratreusement empchs de
faire leur devoir. Et cela me cote cinq cent mille livres,
monsieur!

--Il y a eu trahison, en effet, rpondit le capitaine; n'avez-vous
nul soupon? Ne savez-vous quel peut tre le coupable?

Bchameil mit ses doigts dans sa tabatire maille et regarda le
capitaine en dessous.

--Des soupons? rpta-t-il, je ne sais trop. J'ai perdu cinq
cent mille livres, voil ce qui est cruellement certain. Monsieur
le capitaine, je donnerais six mois de ma vie pour vous voir en
possession d'un bon et opulent domaine.

--Pourquoi cela? demanda Didier tonn.

--Parce que j'ai perdu cinq cent mille livres, et que, pauvre
comme vous tes, le parlement ne pourrait que vous faire pendre ou
dcapiter. Soit dit, monsieur le capitaine, sans offense aucune et
avec toute la considration qui est due  votre titre d'officier
du roi.

--Oserait-on m'accuser? s'cria Didier.

--Qui donc? rpondit Bchameil avec mlancolie; qui donc
prendrait ce soin, monsieur, si ce n'est moi? Je suis seule
victime et ne me plains point parce qu'il vous faudrait bien
longtemps, monsieur le capitaine, pour me solder mes cinq cent
mille livres avec les moluments de votre grade.

Didier tait dans l'un de ces instants o le coeur est, pour ainsi
dire, inaccessible  la colre. Sa vie venait de subir une crise
trop grave pour qu'il songet  dpenser son courroux contre un
personnage comme M. de Bchameil.

Au contraire, port  compatir  ce chagrin qui, en dfinitive,
avait une source srieuse, et tout plein encore des rvlations de
Jean Blanc, il rpondit  l'intendant  peu prs comme il l'et
fait  une personne raisonnable, et lui laissa entendre que sa
fortune allait subir un complet changement.

Bchameil haussa les paules.

--Quelque hritage de vilain, grommela-t-il; deux cents francs de
rentes! C'est gal, s'il est possible de les saisir, je les
saisirai. Mais puissiez-vous me rendre mes cinq cent mille livres
jusqu'au dernier sou, monsieur, nous ne serions pas quittes
encore.

--Comment cela! demanda Didier qui ne prit mme pas la peine de
rpondre  ce qui regardait le vol de la nuit prcdente.

--Comment cela! s'cria Bchameil enhardi par le calme de son
interlocuteur: vous me le demandez, monsieur! J'tais le fianc de
Mlle Alix de Vaunoy.

--Pauvre Alix, murmura le capitaine.

--Cinq cent mille livres et ma fiance! reprit Bchameil. Si
j'tais un homme de carnage, monsieur, je vous appellerais sur le
pr!

 ces derniers mots, prononcs d'une voix plaintive,
M. l'intendant royal tira sa montre de son gousset et leva les
yeux au ciel.

--Onze heures! murmura-t-il. Vous verrez qu'au milieu de cette
bagarre, personne ne se sera occup du djeuner!

Il salua Didier  la hte et se dirigea vers les cuisines.

Didier resta soucieux. videmment M. de Bchameil ne serait pas le
seul  l'accuser. Les deniers de l'impt taient  sa garde. Pour
se disculper, un moyen unique se prsentait, c'tait de mettre au
jour l'infme conduite d'Herv de Vaunoy.

Mais Alix! Alix qui venait de le sauver! Alix si noble et si
malheureuse!

Didier repoussa bien loin cette ide.

Sans y songer, il prit la route de sa chambre. La porte tait
grande ouverte. Il entra.

Sur son lit, le corps du brave cuyer Jude tait tendu. Une
femme, agenouille au chevet, priait  voix haute, rcitant avec
lenteur les versets du _De Profundis_. C'tait la dame Goton Rehou
qui rendait les derniers devoirs  son vieil ami.

Didier se dcouvrit et continua de marcher. Au bruit des perons,
la femme de charge tourna la tte. Elle n'avait point encore
aperu le capitaine, et sa vue lui causa une motion dont la cause
restait pour elle un mystre.

Didier s'arrta prs du lit; il considra longtemps en silence les
traits de Jude auxquels la mort n'avait pu enlever leur expression
de fermet intrpide.

--Pauvre Jude! pensa-t-il tout haut, car il avait oubli dj la
prsence de la vieille femme. Dieu n'a point permis qu'il arrivt
au but si ardemment souhait. Il est mort avant d'avoir retrouv
le fils de son matre. Il est mort un jour trop tt.

La vieille Goton Rehou se prit  trembler.

--Monsieur, monsieur, dit-elle; mes yeux sont chargs de
vieillesse et il y a vingt ans que je n'ai vu Georges Treml, mais
au nom de Dieu, qui tes-vous?

On entendit le marteau de la porte extrieure. Didier courut  la
fentre et aperut Vaunoy qui entrait dans la cour.

--Qui tes-vous? rpta Goton en joignant les mains.

--Vous vous souvenez donc aussi de Treml? demanda le capitaine.

--Si je m'en souviens! bni Jsus!

--Eh bien! dame, suivez-moi; vous entendrez le matre de La
Tremlays me donner le nom qui m'appartient.

Didier quitta la chambre, traversa le corridor  grands pas et se
rendit au salon o Vaunoy venait d'entrer. La vieille Goton le
suivit de loin.

Au salon se trouvaient Mlle Olive de Vaunoy, M. de Bchameil et
l'officier des sergents de Rennes.

Celui-ci aborda brusquement Didier:

--Capitaine, dit-il, hier soir, pendant le souper, vous vous tes
endormi. Ce n'est pas naturel. Pendant votre sommeil, on a pill
le chteau. Je me suis trouv enferm dans ma chambre; nos gens se
sont vus parqus dans une grange barricade, que pensez-vous de
cela, s'il vous plat?

--Il faut demander cela au matre de cans, rpliqua Didier en
allant vers M. de Vaunoy.

Celui-ci se munit de son plus doucereux sourire.

--Saint-Dieu! mon jeune ami, s'cria-t-il en ouvrant les bras et
en faisant la moiti du chemin, je viens d'apprendre des choses
qui me transportent de joie. La Bretagne retrouve en vous un de
ses plus vieux noms, et moi, le fils d'un excellent cousin.
Embrassons-nous, mon jeune parent... Monsieur de Bchameil et
mademoiselle ma soeur, et vous tous ici prsents, sachez que le
vrai nom de ce cher capitaine est Georges Treml...

--De La Tremlays, seigneur de Bouxis-en-Fort, ajouta Georges
lui-mme.

La vieille Goton qui arrivait au seuil s'appuya contre la
muraille. Ses jambes, coupes par l'motion, lui refusaient
service.

--Je l'avais devin! murmura-t-elle en essuyant une larme du
revers de sa main ride. Oh! que c'est bien ainsi que j'esprais
le revoir! beau, fort, l'pe au ct, la mine haute et fire,
comme il convient  un Breton de bon sang!

Mlle Olive joua de l'ventail. M. de Bchameil ouvrit de grands
yeux.

--Peste! pensa-t-il, ce n'est pas un mendiant, aprs tout.

--Tels taient, en effet, les noms et titres de Nicolas Treml,
votre aeul vnr, mon jeune ami, reprit Vaunoy, rpondant aux
derniers mots du capitaine.

--Et tels seront aussi les miens, monsieur, pronona Georges avec
fermet.

--Bien dit! pensa Goton Rehou, qui admirait chaque mot, chaque
geste de son jeune matre.

--Monsieur mon cousin, repartit Vaunoy en mettant de ct son
patelin sourire, je crois que vous vous faites une ide fausse de
votre position nouvelle.

--Ne suis-je pas l'hritier de mon aeul?

--Si fait, mais...

--Mais quoi? demanda Georges avec impatience.

--Mais quoi! rpta en apart la vieille Goton triomphante.

Il n'y eut pas jusqu' M. l'intendant royal, qui, persuad du bon
droit du capitaine, ne se dt _in petto_:

--Mais quoi?

Herv de Vaunoy reprit son sourire.

--Mon jeune ami, dit-il, l'emportement nuit parfois et ne sert
jamais.  mon ge on ne parle pas  la lgre. Croyez-moi:
l'hritage de Nicolas Treml, dont Dieu puisse avoir l'me loyale
en son paradis, ne vous fera pas bien riche.

Le capitaine sentit le rouge de l'indignation lui monter au
visage. Il s'approcha de manire  n'tre entendu que de Vaunoy.

--Il y a sous votre toit, dit-il d'une voix contenue et que la
colre faisait trembler, une personne que je respecte autant que
je vous mprise. Rendez grce  Dieu de possder une pareille
gide, monsieur!

--Que ne parlez-vous haut, monsieur mon cousin? demanda Vaunoy
qui fit appel  toute son effronterie.

--Misrable! poursuivit Georges sans lever la voix, je pourrais
vous livrer  la justice, car vous tes trois fois assassin. Un
ange vous protge, mais vous tes ici chez moi, je vous ferai
chasser, du moins, par les soldats sous mes ordres.

Vaunoy fit un salut ironique.

--Mademoiselle ma soeur, dit-il, et vous, monsieur l'intendant,
veuillez excuser notre entretien secret. Je vais, du reste, vous
mettre au fait. Mon jeune cousin, pour premier acte de bonne
parent, me menace de me faire chasser de chez moi par les soldats
de Sa Majest.

--En vrit! rpliqua Bchameil, il a donc droit?...

--Est-il possible! dit Mlle Olive, lui qui tait si aimable hier
soir!

--Il n'y a point entre nous de bonne parent, monsieur, reprit
Didier en faisant effort pour concentrer sa colre au-dedans de
lui-mme; je vous menace, en effet, de vous chasser, mais non pas
de votre maison, car ce chteau est ma proprit.

--Pour a, tu peux en faire serment, mon enfant chri! murmura la
dame Goton Rehou.

--Oui-da! s'cria Vaunoy en ricanant; vous croyez cela? Eh bien,
mon jeune cousin, permettez que je m'absente une minute; le temps
d'aller jusqu' mon cabinet, et je reviendrai vous apprendre une
foule de choses que vous paraissez ignorer.

Il sortit.

Presque au mme instant, la figure noircie du charbonnier Pelo
Rouan se montra sur le seuil.

Il tenait sous son bras un petit sac en toile noirtre qui
semblait renfermer un objet fort pesant. Tout le monde avait le
dos tourn. La vieille Goton seule l'aperut: elle fit un
mouvement, mais Pelo Rouan mit un doigt sur sa bouche, et se
glissa dans l'ombre projete par l'un des hauts battants de la
porte ouverte.

M. de Vaunoy reparut bientt, suivi de matre Alain. Il avait  la
main un parchemin dpli.

--Mon jeune ami, dit-il, je vous prie de m'excuser si je vous ai
fait attendre. Veuillez prendre connaissance de cet crit.

Le capitaine prit le parchemin et lut.

C'tait l'acte de vente trac tout entier de la main de Nicolas
Treml et confi par ce dernier  Herv de Vaunoy.

--Monsieur, dit le capitaine aprs avoir lu, il y a en tout ceci
quelque odieuse machination que je ne comprends pas. Comment vous,
pauvre et nourri des bienfaits de mon aeul, avez-vous pu acheter
et payer son domaine?

--L'conomie! mon jeune ami, rpondit Vaunoy en raillant; avec de
l'conomie et quelques tritures d'affaires, on accomplit des
choses rellement surprenantes. Mais l n'est pas la question, et
j'espre qu'il ne vous prendra plus la fantaisie de me menacer.
Voyons! vous tes jeune, vous tes pauvre; votre aeul et moi nous
nous sommes rendu de bons services mutuellement; je ne demande pas
mieux que d'oublier votre conduite. Voulez-vous que nous fassions
la paix?

--Jamais! s'cria Georges en repoussant la main qui lui tait
tendue.

--C'en est trop! dit Vaunoy en se redressant, toute patience a un
terme. Mademoiselle ma soeur et vous, monsieur l'intendant, vous
tes tmoins que j'ai pouss la modration jusqu' ses plus
extrmes limites. Je crois donc,  mon tour, pouvoir dire  ce
jeune homme qui m'a outrag devant tous: sortez de chez moi,
monsieur.

--Bni Jsus! murmura la dame Goton, il va chasser mon pauvre
petit Georges!

Le capitaine se couvrit, lana au matre de La Tremlays un regard
de ddain et se dirigea vers la porte.

 moiti route, il se trouva face  face avec Pelo Rouan, qui le
prit par la main et le ramena au milieu du salon.

--Jean Blanc! dit le capitaine tonn.

--Jean Blanc! rpta mentalement Vaunoy qui regarda attentivement
le nouveau venu. Saint-Dieu! c'est lui en effet: le blanc sous le
noir!

Il se pencha et dit un mot  l'oreille du majordome qui venait
d'entrer pour annoncer le djeuner servi. Matre Alain sortit
aussitt.

--Que venez-vous faire ici? ajouta Vaunoy en s'adressant au
charbonnier.

--Je viens faire justice, rpondit Jean Blanc d'une voix grave;
je viens, Herv de Vaunoy, t'enlever le prix de vingt ans de
fraude et de crimes.

Vaunoy regarda du ct de la porte. Matre Alain ne revenait point
encore.

Jean Blanc continua.

--Tu t'es prvalu d'un parchemin sign par Nicolas Treml; notre
jeune seigneur va te rpondre par un parchemin sign de toi.

--Moi! j'ai sign comme quoi ce garon est fils de son pre!
s'cria Vaunoy, voil tout!

--Voil tout, rpta Jean Blanc, aujourd'hui: c'est vrai, mais
avec ce que tu signas il y a vingt ans, cela suffira.

Vaunoy changea de visage.

Jean Blanc tira de son sac un petit coffret de fer charg de
rouille.

Il le dposa sur le plancher, s'agenouilla auprs, et introduisit
son couteau dans la fente de la charnire.

La rouille avait rong le mtal, et le couvercle sauta presque
sans effort.

Le coffret contenait de l'or et un parchemin que Vaunoy reconnut
sans doute, car il se prcipita pour le saisir.

Georges Treml le repoussa rudement. Ce fut lui qui prit l'acte des
mains de Jean Blanc.

--Je savais bien! s'cria-t-il aprs avoir lu: je savais bien
qu'il y avait fraude et mensonge! Voici une dclaration signe de
vous, monsieur, qui porte que tout descendant de Treml pourra
racheter le domaine, moyennant cent mille livres tournois.

--Et voici les cent mille livres, ajouta Jean Blanc en frappant
sur le coffret.

Vaunoy tait muet de rage.

L'officier rennais, Mlle Olive et Bchameil s'tonnaient
grandement, et ce dernier concevait un vague espoir de recouvrer
ses cinq cent mille livres.

Quant  la vieille femme de charge, elle s'merveillait et
promettait en son coeur une neuvaine  Notre-Dame de Mi-Fort.

 ce moment, matre Alain reparut  la porte du salon. Il tait
suivi des domestique du chteau, arms jusqu'aux dents, et des
sergents de Rennes. L'oeil d'Herv de Vaunoy tincela.

--Gardez toutes les issues! s'cria-t-il. Je promets dix louis
d'or  qui mettra le premier la main sur ce brigand!

Il dsignait Jean Blanc du doigt.

--Cet acte est contre moi, reprit-il; je suis dpouill, pill.
Mais, Saint-Dieu! je serai veng! Regardez bien cet homme,
monsieur de Bchameil; cette nuit, cinq cent mille livres vous ont
t enleves; le capitaine n'a pas su les dfendre, ou plutt il
les a livres, et sans doute l'argent que voici (il montrait le
coffret), est le prix de sa trahison!

--Infme! balbutia Georges, mis hors de garde par cette
incroyable audace.

M. de Bchameil tait tout oreilles, et l'officier rennais
semblait  demi convaincu.

--As-tu bien le courage de nier, Georges Treml? poursuivit
Vaunoy; cet homme qui vient  ton secours n'est-il pas le mme qui
cette nuit, a dirig l'attaque?

--Si j'avais su cela, grommela Goton, du diable si j'aurais fait
le coup de fusil contre lui!

--Cet homme qui t'apporte ta part du vol, reprit encore Vaunoy,
n'est-il pas de ceux dont le nom est une condamnation? En avant
bons serviteurs du roi! emparez-vous du chef des Loups.

--Le Loup blanc? s'crirent ensemble Bchameil, Mlle Olive, les
soldats et les domestiques.

Ces derniers, en mme temps, firent prudemment un mouvement de
retraite.

Les soldats s'avancrent et entourrent Jean Blanc.

--Saisissez-le! s'cria Bchameil. Ah! brigand dtestable! tu vas
me rendre mes cinq cent mille livres!

Mlle Olive, au seul nom du Loup blanc, s'tait hte de tomber en
pmoison.

Georges Treml avait tir son pe, rsolu  dfendre l'homme qui
l'avait servi si puissamment et qui tait le pre de Marie.

Mais il n'eut pas besoin de faire usage de son arme. Au moment o
les sergents, rtrcissant leur cercle allaient mettre la main sur
le roi des Loups, celui-ci ramassa sous lui ses longues jambes et
fit un bond extraordinaire qui le porta par-dessus la ligne des
assaillants, jusqu' l'une des fentres du salon.

Les soldats hsitrent, stupfaits.

Jean Blanc se mit debout sur l'appui de la fentre.

--Quoi que tu fasses, Herv de Vaunoy, dit-il, tu es vaincu. Tu
n'auras pas mme la vengeance!

--Feu! feu! Mais tirez donc! hurla Vaunoy qui arracha le mousquet
de l'un des soldats et mit Jean Blanc en joue.

Georges, d'un coup de son pe, dtourna le canon, et la balle
alla se loger dans le lambris.

--Nous nous rencontrerons encore une fois, Herv de Vaunoy,
reprit l'albinos sans s'mouvoir; ce sera la dernire, et tous nos
comptes seront rgls!

Il sauta dans la cour  ces mots, puis on le vit franchir la
muraille extrieure avec la prodigieuse agilit qui lui tait
propre.

--Feu! feu! rpta Vaunoy, qui tomba puis sur un sige.

Les soldats firent une dcharge. Ce fut du bruit et de la fume.

L'accusation dirige contre le jeune hritier de Treml ne pouvait
se soutenir. Vaunoy lui-mme n'essaya plus de combattre.

Il avait jou sa suprme partie, il avait perdu. Il se rsigna au
moins en apparence.

M. de Bchameil, marquis de Nointel, supporta la perte des cinq
cent mille livres, ce dont le lecteur ne doit point s'affliger
outre mesure, attendu que cet intendant royal en retrouvait deux
fois autant, chaque anne, dans la poche du roi.

Georges Treml, en devenant breton, ne put perdre les sentiments
d'affection et de respect qu'il croyait devoir  son souverain. Il
ne fit point d'opposition  la cour de Paris; mais il aida les
pauvres gens  payer l'impt et protgea leur travail.

Ce sont des coeurs mauvais, intresss  mal faire, ceux qui
dclarent impossible la rconciliation entre le pauvre et le
riche.

Deux ou trois ans s'taient  peine couls depuis les vnements
qui prcdent qu'il n'y avait plus de traces de _Loups_ sous le
couvert. En revanche, on voyait souvent des troupes de bonnes gens
agenouilles au pied de la croix de Mi-Fort. Ces bonnes gens
remerciaient Notre-Dame qui leur avait rendu un fils de Treml,
c'est--dire un protecteur puissant et un bienfaiteur infatigable.

Georges Treml de La Tremlays n'oublia pas qu'il avait t durant
vingt ans Didier tout court.

Grand seigneur par le sang, mais soldat de fortune, il crut avoir
le droit de consulter uniquement son coeur dans le choix d'une
compagne.

Certes, il lui tait permis de penser que son union ne souffrirait
point d'obstacles. Nanmoins il s'en rencontra un, et des plus
srieux: Jean Blanc refusa premptoirement la main de sa fille 
son jeune seigneur.

Et ce n'tait point un jeu. Jamais millionnaire repoussant un
gendre indigent, jamais duc et pair dclinant l'alliance d'un
pote ne furent plus difficiles  flchir que le pauvre albinos.

Il avait, lui aussi, ses ides d'honneur, inflexibles, rigides et
plus fires  coup sr que les prjugs runis de toute la
noblesse de Bretagne.

Didier ordonna et pria tour  tour, et longtemps en vain: mais un
jour il eut la bonne inspiration de jurer devant Dieu et sur sa
foi de gentilhomme breton qu'il n'aurait point d'autre femme que
Marie.

Jean Blanc fut vaincu et cda: il fallait que Treml et des
hritiers.

Ce fut un beau jour que celui o Marie passa le seuil du bon
chteau de La Tremlays. Le calme et la joie y entrrent avec elle
pour n'en plus sortir.

Elle n'apportait point d'cusson pour carteler celui de Treml;
mais  tout prendre, il y avait assez d'armoiries diverses sous
les austres portraits des vieux matres de La Tremlays; aucune
pice hraldique n'y faisait dfaut.

En revanche, d'ailleurs, parmi toutes les chtelaines qui
respiraient sur la toile depuis des sicles le parfum de leurs
bouquets toujours frais, pas une n'aurait pu disputer  la pauvre
fille de la fort le prix de la beaut, ni celui de la bont.

 raison ou  tort, le capitaine comptait cela pour quelque chose.

Bien longtemps aprs, lorsque les enfants de Georges et de Marie
couraient dans les taillis, guids par la vieille Goton Rehou, il
y avait au couvent de Saint-Aubin-du-Cormier une religieuse du nom
de soeur Alix qui les guettait parfois au passage et les
embrassait en souriant.

Car voici encore une erreur qui court les livres: on dit que les
bien-aimes de l'poux Jsus perdent le sourire, c'est mentir.
Elles aiment ardemment, donc elles sont heureuses--d'un bonheur
qui va au-del de la mort!

Quant  Herv de Vaunoy, voici ce qui advint six mois aprs la
rentre de Georges en l'hritage de ses pres.

Vaunoy avait quitt La Tremlays pour se retirer  Rennes. Il fit
demander  Georges la permission de prendre, dans le cabinet qu'il
avait occup au chteau, quelques objets  son usage.

Georges s'empressa de faire droit  cette demande.

Vaunoy vint escort de plusieurs hommes. Son cabinet tait celui
qui avait servi de retraite  Nicolas Treml et renfermait cette
armoire o le vieux Breton, partant pour son dernier voyage, avait
puis les cent mille livres dont il a t souvent question dans ce
rcit.

Cette armoire contenait encore de fortes sommes, laisses par
Nicolas Treml, et d'autres fruits des pargnes de Vaunoy, qui
charg de ces richesses, reprit le chemin de Rennes.

Mais ses valets arrivrent  la ville sans lui et racontrent,
effrays, que sur la lisire de la fort, un coup de fusil tait
parti au-dessus de leurs ttes, et que Herv de Vaunoy, frapp
d'une balle en pleine poitrine, avait vid les arons pour rester
mort sur la mousse du chemin.

--Nous avons dirig nos regards vers l'endroit d'o tait parti
le coup, ajoutrent les valets; la nuit se faisait; pourtant nous
avons vu une forme blanche sauter de branche en branche, comme il
n'est point raisonnable de penser qu'un tre humain puisse le
faire, puis disparatre au-dessus des plus hautes cimes des
chtaigniers.

Le lendemain, on trouva sur la mousse le cadavre d'Herv de
Vaunoy. Auprs de lui tait  terre le vieux mousquet que Jean
Blanc tenait de son pre.



    [1] Valet, - vaslet (vasselet).
    [2] Gentilhomme, en ce sens, n'impliquait pas toujours
ide de noblesse. Racine, Voltaire lui-mme, ont t
gentilshommes des rois de France.
    [3] Nous citerons seulement un cadet de l'illustre et
hroque maison de Cotlogon, qui fut injustement
dbout sur l'instance de Bchameil.





End of the Project Gutenberg EBook of Le loup blanc, by Paul H.C. Fval

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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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information can be found at the Foundation's web site and official
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For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
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($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
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where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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ways including including checks, online payments and credit card
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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