The Project Gutenberg EBook of Le bachelier, by Jules Valls

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Title: Le bachelier

Author: Jules Valls

Release Date: January 16, 2005 [EBook #14705]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BACHELIER ***




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Jules Valls

(1832-1885)

LE BACHELIER

(1879)



Table des matires

DDICACE
1 En route
2 Matoussaint?
3 Htel Lisbonne
4 L'avenir
5 L'habit vert
6 La politique
7 Les coles
8 La revanche
9 La maison Renoul
10 Mes colres
11 Le comit des jeunes
12 2 Dcembre
13 Aprs la dfaite
14 Dsespoir
15 Legrand
16 Paris
17 Les camarades
18 Le garni
19 La pension Enttard
20 Ba be bi bo bu
21 Prceptorat. Chausson
22 L'pingle
23 High life
24 Le Christ au saucisson
25 Mazas
26 Journaliste
27 Hasards de la fourchette
28  marier
29 Monsieur, Monsieur Bonardel
30 Sous l'Odon
31 Le duel
32 Agonie
33 Je me rends




DDICACE

 CEUX
QUI
NOURRIS DE GREC ET DE LATIN
SONT MORT DE FAIM

JE DDIE CE LIVRE.
Jules VALLS.



1
En route

J'ai de l'ducation.

Vous voil arm pour la lutte--a fait mon professeur en me
disant adieu.--Qui triomphe au collge entre en vainqueur dans
la carrire.

Quelle carrire?

Un ancien camarade de mon pre, qui passait  Nantes, et est venu
lui rendre visite, lui a racont qu'un de leurs condisciples
d'autrefois, un de ceux qui avaient eu tous les prix, avait t
trouv mort, fracass et sanglant, au fond d'une carrire de
pierre, o il s'tait jet aprs tre rest trois jours sans pain.

Ce n'est pas dans cette carrire qu'il faut entrer; je ne pense
pas; il ne faut pas y entrer la tte la premire, en tout cas.

Entrer dans la carrire veut dire: s'avancer dans le chemin de la
vie; se mettre, comme Hercule, dans le carrefour.

_Comme Hercule dans le carrefour._ Je n'ai pas oubli ma
mythologie. Allons! c'est dj quelque chose.

Pendant qu'on attelait les chevaux, le proviseur est arriv pour
me serrer la main comme  un de ses plus chers _alumni_. Il a dit
_alumni_.

Troubl par l'ide du dpart, je n'ai pas compris tout de suite.
M. Ribal, le professeur de troisime, m'a pouss le coude.

_Alumn-us, alumn-i_, m'a-t-il souffl tout bas en appuyant sur
le gnitif et en ayant l'air de remettre la boucle de son
pantalon.

J'y suis! _Alumnus_.... cela veut dire lve, c'est vrai.

Je ne veux pas tre en reste de langue morte avec le proviseur; il
me donne du latin, je lui rends du grec:

[texte en grec] (ce qui veut dire: merci, mon cher matre).

Je fais en mme temps un geste de tragdie, je glisse, le
proviseur veut me retenir, il glisse aussi; trois ou quatre
personnes ont failli tomber comme des capucins de cartes.

Le proviseur (_impavidum ferient ruinae_) reprend le premier son
quilibre, et revient vers moi, en marchant un peu sur les pieds
de tout le monde. Il me reparle, en ce moment suprme, de mon
ducation.

Avec ce bagage-l, mon ami...

Le facteur croit qu'il s'agit de mes malles.

Vous avez des colis?

Je n'ai qu'une petite malle, mais j'ai mon ducation.


Me voil parti.

Je puis secouer mes jambes et mes bras, pleurer, rire, biller,
crier comme l'ide m'en viendra.

Je suis matre de mes gestes, matre de ma parole et de mon
silence. Je sors enfin du berceau o mes braves gens de parents
m'ont tenu emmaillot dix-sept ans, tout en me relevant pour me
fouetter de temps en temps.

Je n'ose y croire! j'ai peur que la voiture ne s'arrte, que mon
pre ou ma mre ne remonte et qu'on ne me reconduise dans le
berceau. J'ai peur que tout au moins un professeur, un marchand de
langues mortes n'arrive s'installer auprs de moi comme un
gendarme.

Mais non, il n'y a qu'un gendarme sur l'impriale, et il a des
buffleteries couleur d'omelette, des paulettes en fromage, un
chapeau  la Napolon.

Ces gendarmes-l n'arrtent que les assassins; ou, quand ils
arrtent les honntes gens, je sais que ce n'est pas un crime de
se dfendre. On a le droit de les tuer comme  Farreyrolles! On
vous guillotinera aprs; mais vous tes moins dshonor avec votre
tte coupe que si vous aviez fait tomber votre pre contre un
meuble, en le repoussant pour viter qu'il ne vous assomme.


Je suis LIBRE! LIBRE! LIBRE!...

Il me semble que ma poitrine s'largit et qu'une moutarde
d'orgueil me monte au nez... J'ai des fourmis dans les jambes et
du soleil plein le cerveau.

Je me suis pelotonn sur moi-mme. Oh! ma mre trouverait que j'ai
l'air nou ou bossu, que mon oeil est hagard, que mon pantalon est
relev, mon gilet dfait, mes boutons partis--C'est vrai, ma
main a fait sauter tout, pour aller fourrager ma chair sur ma
poitrine; je sens mon coeur battre l-dedans  grands coups, et
j'ai souvent compar ces battements d'alors au saut que fait, dans
un ventre de femme, l'enfant qui va natre...

Peu  peu cependant l'exaltation s'affaisse, mes nerfs se
dtendent, et il me reste comme la fatigue d'un lendemain
d'ivresse. La mlancolie passe sur mon front, comme l-haut dans
le ciel, ce nuage qui roule et met son masque de coton gris sur la
face du soleil.

L'horizon qui,  travers la vitre me menace de son immensit, la
campagne qui s'tend muette et vide, cet espace et cette solitude
m'emplissent peu  peu d'une poignante motion...


Je ne sais  quel moment on a transport la diligence sur le
chemin de fer[1]; mais je me sens pris d'une espce de peur
religieuse devant ce chemin que crvent le front de cuivre de la
locomotive, et o court ma vie... Et moi, le fier, moi, le brave,
je me sens plir et je crois que je vais pleurer.

Justement le gendarme me regarde--du courage. Je fais l'enrhum
pour expliquer l'humidit de mes yeux et j'ternue pour cacher que
j'allais sangloter.

Cela m'arrivera plus d'une fois.

Je couvrirai ternellement mes motions intimes du masque de
l'insouciance et de la perruque de l'ironie...


J'ai eu pour voisine de voyage une jolie fille  la gorge grasse,
au rire engageant, qui m'a mis  l'aise en salant les mots et en
me caressant de ses grands yeux bleus.

Mais  un moment d'arrt, elle a tendu la main vers une
bouquetire; elle attendait que je lui offrisse des fleurs.

J'ai rougi, quitt ce wagon et saut dans un autre. Je ne suis pas
assez riche pour acheter des roses!

J'ai juste vingt-quatre sous dans ma poche: vingt sous en argent
et quatre sous en sous... mais je dois toucher quarante francs en
arrivant  Paris.

C'est toute une histoire.


Il parat que M. Truchet, de Paris, doit de l'argent  M. Andrez,
de Nantes, qui est dbiteur de mon pre pour un M. Chalumeau, de
Saint-Nazaire; il y a encore un autre paroissien dans l'affaire;
mais il rsulte de toutes ces explications que c'est au bureau des
Messageries de Paris, que je recevrai de la main de M. Truchet la
somme de quarante francs.

D'ici l, vingt-quatre sous!

Vingt-quatre sous, dix-sept ans, des paules de lutteur, une voix
de cuivre, des dents de chien, la peau olivtre, les mains comme
du citron, et les cheveux comme du bitume.

Avec cette tournure de sauvage, une timidit terrible, qui me rend
malheureux et gauche. Chaque fois que je suis regard en face par
qui est plus vieux, plus riche ou plus faible que moi; quand les
gens qui me parlent ne sont pas de ceux avec qui je puis me battre
et dont je boucherais l'ironie  coups de poing, j'ai des peurs
d'enfant et des embarras de jeune fille.

Ma brave femme de mre m'a si souvent dit que j'tais laid 
partir du nez et que j'tais empot et maladroit (je ne savais pas
mme faire des 8 en arrosant), que j'ai la dfiance de moi-mme
vis--vis de quiconque n'est pas homme de collge, professeur ou
copain.

Je me crois infrieur  tous ceux qui passent et je ne suis sr
que de mon courage.


J'ai de quoi manger avec des provisions de ma mre. Je ne
toucherai pas  mes vingt-quatre sous.

La soif m'ayant pris, je me suis gliss dans le buffet, et
derrire les voyageurs, j'ai tir  moi une carafe, j'ai rempli
mon gobelet de cuir. Je l'achetai au temps o je voulais tre
marin, aventurier, dcouvreur d'les.

Il me faut bien de l'nergie pour sauter au cou de cette carafe et
voler son eau. Il me semble que je suis un de ces pauvres qui
tendent la main vers une cuelle, aux portes des villages.

Je m'trangle  boire, mon coeur s'trangle aussi. Il y a l un
geste qui m'humilie.


Paris, 5 heures du matin.


Nous sommes arrivs.

Quel silence! tout parat ple sous la lueur triste du matin et il
y a la solitude des villages dans ce Paris qui dort. C'est
mlancolique comme l'abandon: il fait le froid de l'aurore, et la
dernire toile clignote btement dans le bleu fade du ciel.

Je suis effray comme un Robinson dbarqu sur un rivage
abandonn, mais dans un pays sans arbres verts et sans fruits
rouges. Les maisons sont hautes, mornes, et comme aveugles, avec
leurs volets ferms, leurs rideaux baisss.

Les facteurs bousculent les malles. Voici la mienne.

Et le personnage aux quarante francs? l'ami de M. Andrez?

J'accoste celui des remueurs de colis qui me parat le plus _bon
enfant_, et, lui montrant ma lettre, je lui demande M. Truchet,--
c'est le nom qui est sur l'enveloppe.

M. Truchet? son bureau est l, mais il est parti hier pour
Orlans.

--Parti!... Est-ce qu'il doit revenir ce soir?

--Pas avant quelques jours; il y a eu sur la ligne un vol commis
par un postillon, et il a t charg d'aller suivre l'affaire.

M. Truchet est parti. Mais ma mre est une criminelle! Elle devait
prvoir que cet homme pouvait partir, elle devait savoir qu'il y a
des postillons qui volent, elle devait m'viter de me trouver seul
avec une pice d'un franc sur le pav d'une ville o j'ai t
enferm comme colier, rien de plus.

Vous tes le voyageur  qui cette malle appartient? fait un
employ.

--Oui, monsieur.

--Voulez-vous la faire enlever? Nous allons placer d'autres
bagages dans le bureau.

La prendre! Je ne puis la mettre sur mon dos et la traner 
travers la ville... je tomberais au bout d'une heure. Oh! il me
vient des larmes de rage, et ma gorge me fait mal comme si un
couteau brch fouillait dedans...

Allons, la malle! voyons!

C'est l'employ qui revient  la charge, poussant mon colis vers
moi, d'un geste embt et furieux.

Monsieur, dis-je d'une voix tremblante... J'ai pour M. Truchet...
une lettre de M. Andrez, le directeur des Messageries de
Nantes...

L'homme se radoucit.

M. Andrez?... Connais! Et alors c'est d'un endroit o aller loger
que vous avez besoin?... Il y a un htel, rue des Deux-cus, pas
cher.

Il a dit pas cher d'un air trop bon. Il voit le fond de ma
bourse, je sens cela!

Pour trente sous, vous aurez une chambre.

Trente sous!

Je prends mon courage  deux mains et ma malle par l'anse.

Mais une ide me vient.

Est-ce que je ne pourrais pas la laisser ici? je viendrais la
reprendre plus tard?

--Vous pouvez... Je vais vous la pousser dans ce coin... Fichtre!
on ne la confondra pas avec une autre, dit-il en regardant
l'adresse. J'espre que vous avez pris vos prcautions.

C'est ma mre qui a clou la carte sur mon bagage:


Cette malle, souvenir
de famille, appartient 
VINGTRAS (Jacques-Joseph-Athanase), n le jour de la
Saint-Barnab, au Puy (Haute-Loire), fils de Monsieur
Vingtras (Louis-Pierre-Antoine), professeur de sixime, au
collge royal de Nantes. Parti de cette ville, le 1er mars,
pour Paris, par la dili-
gence Laffitte et Gail-
lard, dans la Rotonde,
place du coin. La ren-
voyer, en cas d'acci-
dent,  Nantes (Loire-
Infrieure),  l'adresse
de M. Vingtras, pre,
quai de Richebourg, 2,
au second, dans la mai-
son de Monsieur Jean
Paussier, dit Gros
Ventouse.
_Veillez sur elle!_


C'est arrang comme une pitaphe de cimetire sur une croix de
village. Le facteur me regarde de la tte aux pieds, et moi je
balbutie un mensonge:

C'est ma grand-mre qui a fait cela. Vous savez, les bonnes
femmes de village...

Il me semble que je me sauve du ridicule, en attribuant l'pitaphe
 une vieille paysanne.

Elle a un serre-tte noir, et sa cotte en l'air par-derrire, je
vois a, dit le facteur d'un air bon enfant.

S'il avait vu le chapeau jaune, avec oiseaux se becquetant, qui
tait la coiffure aime de ma mre!... ma mre que je viens de
renier...

Enfin, on a remis la malle.--Je salue, tourne le bouton et m'en
vais.


Me voil dans Paris.

C'est ainsi que j'y entre.

Je dbute bien! Que sera ma vie commence sous une pareille
toile?

Je sors de la cour; je vais devant moi... Des voitures de bouchers
passent au galop; les chevaux ont les naseaux comme du feu (on dit
en province que c'est parce qu'on leur fait boire du sang); la
ferblanterie des voitures de laitier bondit sur le pav; des
ouvriers vont et viennent avec un morceau de pain et leurs outils
rouls dans leur blouse; quelques boutiques ouvrent l'oeil, des
sacristains paraissent sur les escaliers des glises, avec de
grosses clefs  la main; des redingotes se montrent.

Paris s'veille.

Paris est veill.

J'ai attendu huit heures en tranant dans les rues.



2
Matoussaint?

Que faire?

Je n'ai qu'une ressource, aller trouver Matoussaint, l'ancien
camarade qui restait rue de l'Arbre-Sec. S'il est l, je suis
sauv.

Il n'y est pas!

Matoussaint a quitt la maison depuis un mois, et l'on ne sait pas
o il est all.

On l'a vu partir avec des potes, me dit le concierge... des gens
qui avaient des cheveux jusque-l.

C'est bien des potes, n'est-ce pas? et puis pas trs bien mis;
des potes, allez, monsieur, fait-il en branlant la tte.

Oh! oui, ce sont des potes, probablement!


Dans les derniers temps, Matoussaint faisait la cour  la nice
d'une fruitire qui demeurait rue des Vieux-Augustins.

N'avait-elle pas aussi,  ce que m'a confi Matoussaint, un oncle
_qui avait pris la Bastille?_ Il avait gard un culte pour la
place et il tait toujours au _mannezingue_[2] du coin, d'o il
partait tous les soirs sol comme la bourrique de Robespierre, en
insultant la veuve Capet. Je le trouverai peut-tre le nez dans
son verre, et il me mettra, en titubant, sur la trace de mon ami.

Hlas! le marchand de vin est dmoli. C'est tomb sous la pioche,
et je ne vois qu'un tireur de cartes qui m'offre de me dire ma
bonne aventure.

Combien?

--Deux sous, le petit jeu.


Je tire une carte--par superstition--pour avoir mon horoscope,
pour savoir ce que je vais devenir. Deux ou trois personnes en
font autant.

Au bout de cinq minutes, l'homme nous racole, une bonne, deux
maons et moi, et nous fait marcher comme des recrues que mne un
sergent, jusqu'au mastroquet voisin. L, nous regardant d'un air
de dgot:

_L'as de coeur!_

--C'est moi qui ai l'as de coeur.


--Monsieur, me dit le sorcier en m'attirant  lui, voulez-vous le
grand ou le petit jeu?

Je sens que si je demande le petit jeu il me prdira le suicide,
l'hpital, la posie, rien que des malheurs; je demande le grand.

Quinze centimes en plus.

Je donne mes vingt-cinq centimes.

Payez-vous un verre de vin?

Je suis sur la pente de la lchet. Il me demanderait une chopine,
j'irais de la chopine, je roulerais mme jusqu'au litre.

On apporte des verres.

 la vtre!

Il boit, s'essuie les lvres, renfonce son chapeau et commence:

Vous avez l'air pauvre, vous tes mal mis, votre figure ne plat
pas  tout le monde; une personne qui vous veut du mal se trouvera
sur votre chemin, ceux qui vous voudront du bien en seront
empchs, mais vous triompherez de tous ces obstacles  l'aide
d'une troisime personne qui arrivera au moment o vous vous y
attendrez le moins. Il faudrait pour connatre son nom, regarder
dans le _jeu des sorciers._ C'est cinq sous pour tout savoir.

L'homme se dpche de m'expdier.

Vous tirerez le diable par la queue jusqu' quarante ans; alors,
vous songerez  vous marier, mais il sera trop tard: celle qui
vous plaira vous trouvera trop vieux et trop laid, et l'on vous
renverra de la famille.

Il me pousse dans le corridor et appelle le _dix de trfle._


Il n'y a plus qu' aller du ct de l'amoureuse  Matoussaint.

Je ne connais malheureusement que sa figure et son petit nom.
Matoussaint l'avait baptise _Torchonette._


Je bats la rue des Vieux-Augustins en longeant les trottoirs et
cherchant les fruitires: il y en a deux ou trois. Je me plante
devant les choux et les salades en regardant passer les femmes;
toutes me voient rder avec des gestes de singe, car je fais des
grimaces pour me donner une contenance et je me tortille comme
quelqu'un qui pense  des choses vilaines... je dois tout  fait
ressembler  un singe.

Je ne puis pas aller vers les fruitires et leur dire:

Avez-vous une nice qui s'appelle Torchonette et qui aimait
M. Matoussaint? Avez-vous un parent qui se solait tous les jours
 la Bastille?

Je ne puis qu'attendre, continuer  marcher en me tranant devant
les boutiques, avec la chance de voir passer Torchonette.

J'ai eu cette btise, j'ai eu ce courage, comptant sur le hasard,
et je suis rest des heures dans cette rue, tois par les sergents
de ville; mon attitude tait louche, ma rderie monotone,
inquitante.

Il y avait justement une boutique d'horloger et des montres  la
vitrine voisine. Si dans la soire on s'tait aperu d'un vol dans
le quartier, on m'aurait signal comme ayant fait le guet ou pris
l'empreinte des serrures. J'tais arrt et probablement condamn.


 l'heure du djeuner, j'ai eu vingt alertes, croyant vingt fois
reconnatre l'amoureuse  Matoussaint, et vingt fois faisant rire
les filles sur la porte de l'atelier ou de la crmerie.

Quel est donc ce grand dadais qui dvisage tout le monde?

Elles me montraient du doigt en ricanant et je devenais rouge
jusqu'aux oreilles.

Je m'enfuyais dans le voisinage, j'enfilais des ruelles sales qui
sentaient mauvais; o des femmes  figures violettes,  robes
lilas,  la voix rauque, me faisaient des signes et me tiraient
par la manche dans des alles boueuses. Je leur chappais en me
dbattant sous une averse de mots immondes et je revenais, mourant
de honte et aussi de fatigue, dans la rue des Vieux-Augustins.

Il y en a qui m'ont pris pour un mouchard.

_C'en est un_, ai-je entendu un ouvrier dire  un autre.

--Il est trop jeune.

--Va donc! Et le fils  la mre Chauvet qui tait dans la Mobile,
n'est-il pas de la _rousse_ maintenant?

Il faisait chaud. Le soleil cuisait l'ordure  la bouche des
gouts et pourrissait les pluchures de choux dans le ruisseau. Il
montait de cette rue pitine et borde de fritures une odeur de
vase et de graisse qui me prenait au coeur.

J'avais les pieds en sang et la tte en feu. La fivre m'avait
saisi et ma cervelle roulait sous mon crne comme un flot de plomb
fondu.

Je quittai mon poste d'observation pour courir o il y avait plus
d'air et j'allai m'affaisser sur un banc du boulevard, d'o je
regardai couler la foule.

J'arrivais de la province o, sur dix personnes, cinq vous
connaissent. Ici les gens roulent par centaines: j'aurais pu
mourir sans tre remarqu d'un passant!

Ce n'tait mme plus la bonhomie de la rue populeuse et vulgaire
d'o je sortais.

Sur ce boulevard, la foule se renouvelait sans cesse; c'tait le
sang de Paris qui courait au coeur et j'tais perdu dans ce
tourbillon comme un enfant de quatre ans abandonn sur une place.


J'ai faim!

Faut-il entamer les sous qui me restent?

Que deviendrai-je, si je les dpense sans avoir retrouv
Matoussaint? O coucherai-je ce soir?

Mais mon estomac crie et je me sens la tte grosse et creuse; j'ai
des frissons qui me courent sur le corps comme des torchons
chauds.

Allons! le sort en est jet!

Je vais chez le boulanger prendre un petit pain d'un sou o je
mords comme un chien.

Chez le marchand de vin du coin, je demande un _canon de la
bouteille._

Oh! ce verre de vin frais, cette goutte de pourpre, cette tasse de
sang!

J'en eus les yeux blouis, le cerveau lav et le coeur agrandi.
Cela m'entra comme du feu dans les veines. Je n'ai jamais prouv
sensation si vive sous le ciel!

J'avais eu, une minute avant, envie de me retraner jusqu' la
cour des Messageries, et de redemander  partir, duss-je triller
les chevaux et porter les malles sous la bche pour payer mon
retour. Oui, cette lchet m'tait passe par la tte, sous le
poids de la fatigue et dans le vertige de la faim. Il a suffi de
ce verre de vin pour me refaire, et je me redresse droit dans le
torrent d'hommes qui roule!

Un accident vient d'arriver. On court. Je m'approche. Un cheval
s'est abattu, une charrette casse. Il faut relever un timon, hueho!
Ils n'y arrivent pas. Je m'avance et me glisse sous le timon.
Il m'crase, je vais tomber broy. Tant pis je ne lcherai pas!--
et la charrette se relve.

Ce qu'il m'est revenu de confiance en moi pour avoir eu le courage
de ne pas lcher quand je croyais que j'allais tre tu sur place
sans bruit, sans gloire, je ne puis l'crire et quand  ct de
moi ensuite on eut l'air de croire que c'tait mon coup d'paule
qui avait enlev le morceau, alors quoique je singeais la modestie
et fisse l'hypocrite, je crus que j'allais touffer d'orgueil.

Il me reste douze sous. Il est deux heures de l'aprs-midi.

J'ai les pieds qui plent, je n'ai pas aperu Torchonette chez les
fruitires.

Que devenir?

Dans l'une des ruelles que j'ai traverses tout  l'heure, j'ai vu
un garni  six sous pour la nuit. Faudra-t-il que j'aille l, avec
ces filles, au milieu des souteneurs et des filous? Il y avait une
odeur de vice et de crime! Il le faudra bien.

Et demain? Demain, je serai en tat de vagabondage.


Encore un verre de vin!

C'est deux sous de moins, ce sera mille francs de courage de plus!


Un _autre_ canon de la bouteille, dis-je au marchand d'un air
crne, comme s'il devait me prendre pour un viveur enrag parce
que je _redoublais_ au bout d'une halte d'une heure; comme s'il
pouvait me reconnatre seulement!

Je donne dix sous pour payer--une pice blanche au lieu de
cuivre; quand on est pauvre, on fait toujours changer ses pices
blanches.

Cinquante centimes: Voil six sous. L'homme me rend la monnaie.

Je n'ai pris qu'un verre.

--Vous avez dit: _Un autre..._

--Oui.... oui...

Je n'ose m'expliquer, raconter que je faisais allusion au verre
d'avant; je ramasse ce qu'on me donne, en rougissant, et j'entends
le marchand de vin qui dit  sa femme:

Il voulait me carotter un canon, ce mufle-l!

Je ne puis retrouver Matoussaint!

Si je frappais ailleurs?

Est-ce que Royanny n'est pas venu faire son droit? Il doit tre en
premire anne, je vais filer vers l'cole, je l'attendrai  la
porte des cours.

Allons! c'est entendu.

Je sais le chemin: c'est celui du Grand concours, au-dessus de la
Sorbonne.


M'y voici!

Je recommence pour les tudiants ce que j'ai fait pour les
fruitires. Je cours aprs chacun de ceux qui me paraissent
ressembler  Royanny; je m'abats sur des vieillards  qui je fais
peur, sur des garons qui tombent en garde, je m'adresse  des
Royanny, qui n'en sont pas; j'ai l'air hagard, le geste fivreux.

Ce qui me fatigue horriblement, c'est mon paletot d'hiver que j'ai
gard pour la nuit en diligence et que j'ai port avec moi depuis
mon arrive, comme un escargot trane sa coquille, ou une tortue
sa carapace.

Le laisser aux Messageries c'tait l'exposer  tre gar, vol.
Puis il y avait un grain de coquetterie; ma mre a dit souvent que
rien ne _faisait mieux_ qu'un pardessus sur le bras d'un homme,
que a compltait une toilette, que les paysans, eux, n'avaient
pas de pardessus, ni les ouvriers, ni aucune personne _du commun._

J'ai jet mon pardessus sur mon bras avec une ngligence de
gentilhomme.

Ce pardessus est jaune--d'un jaune singulier, avec de gros
boutons qui font un vilain effet sur cette toffe raide. Cet habit
a l'air d'avoir la colique.

On ne le remarquait pas, ou du moins je ne m'en suis pas aperu,
dans la rue des Vieux-Augustins ou sur les boulevards, mais ici il
fait sensation. On croit que je veux le vendre; les jeunes gens se
dtournent avec horreur, mais les marchands d'habits approchent.

Ils prennent les basques, ttent les boutons, comme des mdecins
qui soignent une variole, et s'en vont; mais aucun ne m'offre un
prix. Ils secouent la tte tristement, comme si ce drap tait une
peau malade et que je fusse un homme perdu.

Et il pse, ce pardessus!

Avec mes courses vers l'un, vers l'autre, le grand air, et ce
poids d'toffe sur le bras, j'en suis arriv  l'puisement,  la
fringale,  l'ivrognerie!

J'ai dj mang un petit pain, bu deux canons de la bouteille, et
j'ai encore soif et j'ai encore faim! La boulimie s'en mle!

Pas de Matoussaint, pas de Royanny!

Je me suis dcid  entrer dans les amphithtres. J'ai produit
une motion profonde, mais n'ai pas aperu ceux que je cherchais.


Les salles se vident une  une. Un  un les lves s'loignent,
les professeurs se retirent. On n'a vu que moi dans les escaliers,
dans la cour,--moi et mon paletot jaune.

Le concierge m'a remarqu, et au moment de faire tourner la grosse
porte sur ses gonds, il jette sur ma personne un regard de
curiosit; il me semble mme lire de la bont dans ses yeux.

Il a d voir bien des timides et des pauvres depuis qu'il est dans
cette loge. Il a entendu parler de plus d'une fin tragique et de
plus d'un dbut douloureux, dans les conversations dont son
oreille a saisi des dbris. Il me renseignerait peut-tre.

Je n'ose, et me dtourne en sifflotant comme un homme qui a men
promener son chien ou qui attend sa bonne amie, et qui a pris un
pardessus jaune, parce qu'il aime cette couleur-l.

La porte tourne, tourne, elle grince, ses battants se rejoignent,
ils se touchent--c'est fini!

Elle me montre une face de morte. Je ne sais o est Matoussaint,
je n'ai pu retrouver Royanny. J'irai coucher dans la rue o est le
garni  six sous.

Je montre le poing  cette maison ferme qui ne m'a pas livr le
nom d'un ami chez lequel je pourrais quter un asile et un
conseil.

Pourquoi n'ai-je pas parl  ce portier qui me semblait un brave
homme? Poltron que je suis!

Ah! s'il sortait!...


Il sort.

Je l'aborde courageusement; je lui demande--qu'est-ce que je lui
demande donc?--Je ne sais, j'hsite et je m'embrouille; il
m'encourage et je finis par lui faire savoir que je cherche un
nomm Royanny et que l'cole doit avoir son adresse, puisque
Royanny est tudiant en droit.

Allez voir le secrtaire de la Facult, M. Reboul.

Il rentre dans l'cole avec moi et m'indique l'escalier.

M. Reboul m'ouvre lui-mme--un homme blme, lent, l'air triste,
la peau des doigts grise.

Que dsirez-vous? Les bureaux sont ferms... Vous avez donc
quelqu'un avec vous?

Il regarde au coin de la porte. C'est que j'ai plant l mon
paletot jaune qui a l'air d'un homme; M. Reboul a peur et il me
repousse dans l'escalier.

Le gardien me recueille, je ressaisis mon paletot comme on lve un
paralys et je m'en vais, tandis que M. Reboul se barricade.

coutez, me dit le concierge, je vais prendre sur moi de regarder
dans les registres, en balayant. Faites comme si vous tiez
domestique et descendez dans la salle des inscriptions.

Je fais comme si j'tais domestique. Je mets ma coiffure dans un
coin et je retrousse mes manches. Ah! si j'avais un gilet rouge au
lieu d'un paletot jaune!

Nous entrons dans la salle du secrtariat et l'on cherche  l'R.

Ro... Ro... Royanny (Benot), rue de Vaugirard, 4.

Le concierge s'empresse de fermer le registre et de le remettre en
place.


Je le remercie.

Ce n'est rien, rien. Mais filez vite! M. Reboul va peut-tre
venir et il est capable de crier au secours s'il voit encore votre
paletot!



3
Htel Lisbonne

4, rue de Vaugirard... Htel Lisbonne? C'est au coin de la rue
Monsieur-le-Prince.


Je demande M. Royanny.

Il n'y est pas. Qu'est-ce que vous lui voulez? Vous tes de
Nantes, peut-tre?...

La concierge qui est une gaillarde me questionne brusquement et
d'affile.

Je ne suis pas de Nantes, mais j'ai t au collge avec lui.

--Ah! vous avez t  Nantes? Vous connaissez M. Matoussaint?

--M. Matoussaint? oui.

Je lui conte mon histoire. C'est justement aprs M. Matoussaint
que je cours depuis cinq heures du matin!...

En voil un qui est drle, hein! Il demeure en haut,  ct de
M. Royanny--qui _rpond_ pour lui, vous sentez bien--
Matoussaint n'a pas le sou... c'est un pan... _a crit_.

Les concierges m'ont l'air tous du mme avis pour les crivains.

Et Matoussaint est chez lui?

--Non, mais il ne ratera pas l'heure du dner, allez! vous le
verrez rentrer avec sa canne de tambour-major et son chapeau de
jardinier quand on sonnera la soupe.

Je vois, en effet, au bout d'un instant, par la cage de
l'escalier, monter un grand chapeau sous lequel on ne distingue
personne--les ailes se balancent comme celles d'un grand oiseau
qui emporte un mouton dans les airs.


C'est toi?...

--Matoussaint!

--Vingtras!

Nous nous sommes jets dans les bras l'un de l'autre et nous nous
tenons enlacs.


Nous sommes enlacs.

Je n'ose pas lcher le premier, de peur de paratre trop peu mu,
et j'attends qu'il commence. Nous sommes comme deux lutteurs qui
se ttent--lutte de sensibilit dans laquelle Matoussaint
l'emporte sur Vingtras. Matoussaint connat mieux que moi les
traditions et sait combien de temps doivent durer les accolades;
quand il faut se relever, quand il faut se reprendre. Il y a
longtemps que je crois avoir t assez mu, et Matoussaint me
tient encore trs serr.

 la fin, il me rend ma libert: nous nous repeignons, et il me
demande en deux mots mon histoire.

Je lui conte mes courses aprs Torchonette.

Il n'y a plus de Torchonette: celle que j'aime maintenant se
nomme Angelina. Je vais t'introduire. Suis-moi.--Et il m'emmne
devant mademoiselle Angelina.


Je te prsente un frre--un second frre, Vingtras, dont je
t'ai parl souvent, et qui vient rompre avec nous le pain de la
gaiet, (se tournant vers moi), tu viens pour a, n'est-ce pas?

_Notre avenir doit clore_
_Au soleil de nos vingt ans._
_Aimons et chantons encore,_
_La jeunesse n'a qu'un temps!_

Tous au refrain, h, les autres!

_Aimons et chantons encore,_
_La jeunesse n'a qu'un temps!_

Angelina est une grande maigre, ple, au nez pointu, mais aux
lvres fines.

Ah! tu sais, dit-elle, aprs tre alle au refrain, le boulanger
est venu, et il a dit qu'il ne monterait plus de _jocko_[3] si on
ne lui payait pas la dernire note.

--Et Royanny?

--Royanny! il est sorti pour voir si on voudrait lui prendre son
pantalon au _clou_ de la Contrescarpe, on n'en a pas voulu _au
Cond_.

Matoussaint, qui vient d'accrocher son chapeau immense  une
patre dans le mur (comme un Grec accroche son bouclier),
Matoussaint se gratte le front.

Tu vois, _frre_, la misre nous poursuit.

_Frre?_--Ah! c'est moi!--Je n'y pensais plus. Je n'ai
jamais eu de frre et je ne puis pas me faire  cette tendre
appellation, du premier coup.

Mais, dis-donc, fait-il en changeant de ton, tu dbarques? Tu
dois avoir de l'argent? Les arrivants ont toujours le sac.

Je dpose mon bilan.

Angelina me regarde d'un air de mpris.

Et _a_, dit Matoussaint en se prcipitant sur ce qui me suit et
qu'on a pris tour  tour, depuis ce matin, pour un malade et pour
un voleur; _a_, a peut se mettre au clou.

Angelina hausse les paules jusqu'au plafond.

On peut le vendre, toujours! Veux-tu le vendre? Tiens-tu  cette
jaunisse?

--Non...

Un non hypocrite.


Pauvre vieux paletot! il est bien laid et il m'a valu aujourd'hui
bien des humiliations, mais j'tais habitu  lui comme  un
meuble de notre maison. Il m'a tenu trop chaud et il tait trop
lourd sur mon bras toute cette aprs-midi, mais la nuit il m'a
empch de grelotter. J'aurai encore des nuits froides dans la
vie! Les hivers qui viendront, il pourrait me servir de couverture
si mon lit n'en a qu'une. Puis, il a t sur le dos de mon pre,
le professeur, avant de m'tre abandonn! Les lves en ont ri,
mais c'tait une gaiet d'enfants; ce n'tait pas la brutalit
d'une vente au rabais, ni la mise  l'encan d'une vieille chose,
qui, toute ridicule qu'elle ft, avait son odeur de relique...

Cela n'a dur qu'un instant. C'est bien mauvais signe, si j'ai de
ces sensibilits-l,  l'entre de la _carrire!_

Pstt, pstt, ho! h! marchand d'habits!

Le marchand d'habits est mont et nous a donn quarante sous de la
relique.

Ces quarante sous, ajouts aux huit sous qui me restent, apportent
la gaiet dans la mansarde.

Du pain, un litre, et des ctelettes  la sauce: il y a tout cela
dans nos quarante-huit sous!

C'est moi qui irai commander.--Je dirai: Des ctelettes avec
beaucoup de cornichons, et, quand le garon viendra avec la bote
en fer-blanc, je lui donnerai deux sous de pourboire; je lui
donnerai mme trois sous au lieu de deux, j'ai le droit de faire
des folies au pril de mon avenir.


Nous avons bien dn, ma foi!

On a tir au sort  qui aurait la dernire rondelle de cornichon,
on a trouv encore de quoi acheter un gros pain, de quoi prendre
son caf, et l'on a braill, ri et chant, jusqu' ce qu'Angelina
ait dit qu'il tait temps de chercher o me _coller_ pour la nuit.

La concierge  qui l'on a parl de l'affaire Truchet me logerait
bien s'il y avait de la place, et me ferait crdit d'une
demi-semaine. Mais tout est pris.

Elle se rappelle heureusement que les Riffault lui ont parl d'un
cabinet qui est libre. Les Riffault tiennent un htel rue
Dauphine, 6, prs du caf Conti.

Elle crit avec son orthographe de portire un mot pour les
Riffault qu'elle connat, et qui ont t concierges, comme elle,
avant de s'tablir.

Avec ce mot, gras comme les doigts du charcutier qui a vendu les
ctelettes, je vais en compagnie de Matoussaint, rue Dauphine, et
quoiqu'il soit minuit, on m'ouvre et l'on me conduit au cabinet
libre.


J'y arrive par une espce d'chelle  marches pourries qui a pour
rampe une corde moisie et graisseuse; au sommet, entre quatre
cloisons, une chaise dpaille, une table cagneuse, un lit tout
bas, en bois rouge, recouvert d'une couverture de laine poudreuse
--poudreuse comme quand la laine tait sur le dos du mouton;--
l'air branle la fentre disjointe et passe par un carreau bris.

Matoussaint lui-mme semble effray; il a failli se casser les
reins en descendant l'chelle.

Tu es tomb?

--Non.

Mais je sais que Matoussaint n'aime pas  avouer qu'il est tomb,
et il riait toujours (bien jaune) quand il lui arrivait de prendre
un billet de parterre au collge; il disait que c'tait _exprs._


JE SUIS CHEZ MOI!

Ce cabinet est misrable, mais je n'ouvrirai cette porte qu' qui
il me plaira, je la fermerai au nez de qui je voudrai;
j'craserais dans la charnire les doigts de ceux qui refuseraient
de filer, je ferais rouler au bas de cette chelle le premier qui
m'insulterait, duss-je rouler avec lui, si je ne suis pas le plus
fort, ce qui est possible, mais on dgringolerait tous les deux.

JE SUIS CHEZ MOI!

Je rde l-dedans comme un ours, en frottant les murs...

JE SUIS CHEZ MOI!

Je le crierais! Je suis forc de mettre ma main sur ma bouche pour
arrter ce hurlement d'animal...


Il y a deux heures que je savoure cette motion.

Je finis par m'tendre sur mon lit maigre, et par les carreaux
fls je regarde le ciel, je l'emplis de mes rves, j'y loge mes
espoirs, je le raye de mes craintes; il me semble que mon coeur--
comme un oiseau--plane et bat dans l'espace.

Puis, c'est le sommeil qui vient... le songe qui flotte dans mon
cerveau d'vad...

 la fin mes yeux se ferment et je m'endors tout habill, comme
s'endort le soldat en campagne.

Le matin, au rveil, ma joie a t aussi grande que la veille.

Il venait justement un soleil tout clair d'un ciel tout bleu, et
des bandes d'or rayaient ma couverture terne; dans la maison une
femme chantait, des oiseaux piaillaient  ma fentre.

On m'a fait cadeau d'une fleur. C'est la petite Riffault  qui
l'on avait donn plein son tablier d'oeillets rouges, et qui,
voyant ma porte ouverte, m'a cri du bas de l'chelle: Veux-tu un
oeillet, monsieur?

Je l'ai mis dans un gros verre qui tranait sur la table boiteuse.

C'et t une fiole de mousseline, une coupe de cristal, que
j'aurais t moins heureux: dans le fond de ce verre je relisais
les pages de ma vie de campagne et j'entendais vibrer des refrains
d'auberge.

On avait de ces gros verres-l dans les cabarets de la Haute-Loire...

Quand je quitte la maison Riffault, lorsque je sors de cet htel,
ce chez moi, je trouve la rue bourre, pleine de monde et pleine
de vie.

Je regarde l'heure dans une boutique, deux heures. Je me suis
rveill  huit, j'ai entendu l'horloge. Mais depuis lors, le
bruit des horloges a t couvert par le bourdonnement de mes
penses et de mes rves.

J'arrive chez Matoussaint. On me croyait mort, ou reparti, on ne
savait que penser! Qu'as-tu fait tout ce temps-l?

Et tu n'as pas faim?

--Non.

Et c'est vrai, je n'ai pas faim. Une fivre de libert nouvelle
m'a nourri et soutenu. Je consens pourtant  rompre le pain bni
de la gaiet, si pain il y a. Il n'y a pas que la gaiet, et
l'apptit.

Mais Truchet est peut-tre revenu! Allons voir Truchet! Comme
Mercadet[4] dit: Allons voir Godeau!

Truchet est peut tre revenu. Il a peut-tre retrouv le
postillon. Il y a peut-tre quarante francs qui attendent aux
Messageries! Quarante francs, et ici nous n'avons pas de pain!

On reste pourtant jusqu'au soir dans le quartier parce qu'il y a
quelqu'un qui doit apporter cinq francs. On atteint la nuit en
l'attendant.

On est all voir si Truchet tait de retour.

--Dans trois jours.

Comment on a fait pour manger ces trois jours-ci, je ne sais pas.
Mais on a mang; seulement il a fallu du temps pour trouver, c'est
un travail comme un autre de recueillir son dner dans la bohme
et qui finit par tre pay comme tout travail mais on ne peut
faire autre chose et l'estomac ne passe  la caisse qu' des
heures irrgulires. La vie de nous tous passe  cela. Et il a
fallu courir, engager, emprunter!

Ce n'est pas assez pour moi--et dj je souffre de ce tapage en
l'air, de ces courses pour du saucisson, de ces haltes devant les
bocaux de prunes; je souffre de plus, encore... et je n'ose leur
dire.

Il me semble qu'on ressemble un peu  des mendiants, sur notre
carr.


Enfin j'ai touch mon argent! M. Truchet est revenu.

J'ai gard six francs pour les Riffault. Mon _chez moi_ me cote
six francs; il faut ce qu'il faut!

J'ai donn le reste  Angelina pour la _pot-bouille_.

Ds le premier jour on a dtourn de la caisse  _pot-bouille_ six
autres francs pour aller au thtre. Aprs un bon dner, on est
descendu sur la Porte-Saint-Martin o se joue la pice qu'on veut
voir: _la Misre_, par M. Ferdinand Dugu.

On boit en route et Matoussaint est trs _lanc._

Le rideau se lve.

Le hros (c'est l'acteur Muni) arrive avec un pistolet sur la
scne.

Il hsite: Faut-il vivre honnte ou assassiner? Sera-ce la vie
bourgeoise ou l'chafaud?

Matoussaint crie: L'chafaud! l'chafaud!


Les quarante francs y ont pass.

On s'est bien amus pendant dix jours, et je n'ai pas song une
minute au moment o l'on n'aurait plus le sou.

Ce moment est arriv; il ne reste pas cinquante centimes 
partager entre l'htel Lisbonne et l'htel Riffault.

Je viens de remonter mon chelle, de fermer ma porte. Je n'ai
mang que du bout des dents  dner, il y avait trop peu, mais
j'ai achet un quignon de pain bis pour le croquer dans mon
taudis.

Il n'est que huit heures.

La soire sera longue dans ce trou, mais j'ai besoin d'tre seul;
j'ai besoin d'entendre ce que je pense, au lieu de brailler et
d'couter brailler, comme je fais depuis huit jours. Je vis pour
les autres depuis que je suis l; il ne me reste, le soir, qu'un
murmure dans les oreilles, et la langue me fait mal  force
d'avoir parl; elle me brle et me ple  force d'avoir fum.

Ce verre d'eau, tir de ma carafe trouble, me plat plus que le
caf noir de l'htel Lisbonne; mes ides sont fraches, je vois
clair devant moi, oh! trs clair!

C'est la misre demain.

Matoussaint assure que ce n'est rien.

Est-ce que Schaunard, Rodolphe, Marcel, n'en ont pas de la misre,
et est-ce qu'ils ne s'amusent pas comme des fous en ayant des
matresses, en faisant des vers, en dnant sur l'herbe, en se
moquant des bourgeois?

Je n'ai pas encore dn sur l'herbe; je n'ai presque pas dn
mme, pour bien dire.

Pauvre mre Vingtras, elle m'a prdit que je regretterais son
pot-au-feu! Peut-tre bien...


Je lui ai crit pour lui annoncer mon installation  l'htel
Riffault, dans une chambre trs propre. J'avais ajout que j'avais
fait connaissance de gens qui pourraient m'tre trs utiles (!).

Je veux parler de Matoussaint, d'Angelina, de Royanny.--Ils
m'ont t utiles, en effet, pour le paletot jaune, et ils peuvent
me donner l'adresse de tous les monts-de-pit du quartier.


Ma mre m'a rpondu.

Il tombe de sa lettre un papier rouge. _Bon pour quarante francs_,
crit en travers. C'est un mandat de poste!

Un mot joint au mandat:

Ton pre t'enverra quarante francs tous les mois.

Quarante francs tous les mois!

Je n'y comptais pas, je croyais que les quarante francs du pre
Truchet taient quarante francs une fois pour toutes.

Quarante francs!...

On peut payer son loyer, acheter bien du pain et des ctelettes 
la sauce, et mme aller voir _la Misre_  la Porte-Saint-Martin
avec quarante francs par mois!...

J'ai eu de l'motion, en prsentant mon mandat rouge  la poste.

J'avais peur qu'on me prt pour un faussaire.

Non! j'ai reu huit belles pices de cinq francs!...

Je les ai emportes dans mon grenier, et toute la journe, j'ai
fait des comptes.

J'ai tabli mon bilan.


DPENSES
indispensables
fr. c.
CAPITAL
mensuel
fr. c.
Tabac
4 50
40 00
Journaux
1 50

Cabinet de lecture
3 00

Chandelle
1 50

Blanchissage
1 00

Savon de Marseille
0 20

Entretien (fil, aiguilles)
0 10

Chambre
6 00

Total:
17 80
17 80
_Reste:_

22 20



NOURRITURE


_ midi_


Demi-viande
0 20

Deux pains
0 10

_Le soir_


Demi-viande
0 20

Lgumes
0 10

Deux pains
0 10


0 70

Total par jour


30 X 70 cent. = 21 fr.

21 00
Reste pour dpenses imprvues

1 20

Revoyons cela!

TABAC.--Trois sous  fumer par jour.

JOURNAUX.--_Le Peuple_, de Proudhon, tous les matins.

CABINET DE LECTURE.--Si je rayais cet article, ce ne serait pas
seulement 3 francs, ce serait 4 fr. 50 c. que j'conomiserais,
puisque je compte trente sous de chandelle pour pouvoir lire, en
rentrant chez moi, les ouvrages de location. Mais non! C'est l le
plus clair de ma joie, le plus beau de ma libert, sauter sur les
volumes dfendus au collge, romans d'amour, posies du peuple,
histoires de la Rvolution! Je prfrerais ne boire que de l'eau
et m'abonner chez Barbedor ou chez Blosse.

BLANCHISSAGE.--Mon blanchissage de gros ne me cotera rien. Tous
les dix jours, je confierai mon linge au conducteur de la
diligence de Nantes, qui se charge de le remettre sale  ma mre
et de le rapporter propre  son fils. Mais je consacre un franc 
mes faux cols; je voudrais qu'ils ne me fissent qu'une fois, mes
parents voudraient deux. Vingt sous pour _le fin_, ce n'est pas
trop.

ENTRETIEN.--Je puis me raccommoder avec un sou de fil et un sou
d'aiguilles.

CHAMBRE.--C'est six francs.

NOURRITURE.--21 francs. C'est assez.

Il me reste 1 fr. 25 cent. pour dpenses imprvues. Il faut
toujours laisser quelque chose pour les dpenses imprvues. On ne
sait pas ce qui peut arriver.

J'touffe de joie! j'ai besoin de boire de l'air et de fixer
Paris. Je tends le cou vers la croise. Je la croyais ouverte:
elle tait ferme, et je casse un carreau. Comme j'ai bien fait
d'ouvrir un compte pour le casuel!

Je suis all changer mes pices de cent sous pour faire des petits
tas, sur lesquels je pose une tiquette: _Tabac, savon de
Marseille, Entretien._

Il faut de l'ordre, pas de virements.


J'ai fil chez Barbedor, passage du Pont-Neuf. C'est lui qui a le
plus de pices et de romans.

Je veux un abonnement.

--C'est trois francs.

--Les voil.

--Et cent sous pour le dpt.

Malheureux, je n'avais pas song au dpt!

J'ai d balbutier, me retirer... Faut-il remonter chez moi et
prendre sur les autres tas?

J'entrerais l dans une voie trop prilleuse! Mieux vaut attendre
et tcher d'amasser pour ce petit cautionnement.

Ces cent sous me firent bien faute! Je dus vivre sur mon propre
fonds, pendant que les autres, qui avaient cent sous de dpt,
avaient  leur disposition tous les bons livres. Il est vrai que
j'eus trois francs de plus  consacrer  ma nourriture ou  mes
plaisirs; j'conomisais aussi sur la chandelle; mais je ne
pntrai dans la littrature contemporaine que tard, faute de ce
premier capital.


4
L'avenir

Et maintenant, Vingtras, que vas-tu faire?

Ce que je vais faire? Mais le journaliste, que j'ai connu avec
Matoussaint, n'est-il pas l, pour me prsenter comme apprenti
dans l'imprimerie du journal o il crivait?

Je cours chez lui.

Il me rit au nez.

Vous, ouvrier!

--Mais oui! et cela ne m'empchera pas de faire de la rvolution
--au contraire! J'aurai mon pain cuit, et je pourrai parler,
crire, agir comme il me plaira.

--Votre pain cuit? Quand donc? Il vous faudra d'abord tre le
saute-ruisseau de tout l'atelier;  dix-sept ans, et en en
paraissant vingt! Vous tes fou et le patron de l'imprimerie vous
le dira tout le premier! Mais c'est bien plus simple, tenez!
Passez-moi mon paletot, mettez votre chapeau et allons-y!


Nous y sommes alls.

Il avait raison! On n'a pas voulu croire que je parlais pour tout
de bon.

L'imprimeur m'a rpondu:

Il fallait venir  douze ans.

--Mais  douze ans, j'tais au bagne du collge! Je tournais la
roue du latin.

--Encore une raison pour que je ne vous prenne pas! Par ce temps
de rvolution, nous n'aimons pas les dclasss qui sautent du
collge dans l'atelier. Ils gtent les autres. Puis cela indique
un caractre mal fait, ou qu'on a dj commis des fautes... Je ne
dis point cela pour vous qui m'tes recommand par monsieur, et
qui m'avez l'air d'un honnte garon. Mais, croyez-moi, restez
dans le milieu o vous avez vcu et faites comme tout le monde.

L-dessus, il m'a salu et a disparu.

Que vous disais-je? a cri le journaliste. Vous vous y prenez
trop tard, mon cher! Des moustaches, un diplme!... Vous pouvez
devenir cocher avec cela et avec le temps, mais ouvrier, non! Je
suis forc de vous quitter.  bientt.

Je suis rest bte et honteux au milieu de la rue.

Eh bien non! je n'ai pas lch prise encore! et dans ce quartier
d'imprimerie j'ai rd, rd, comme le jour o je cherchais
Torchonette.

J'ai attendu devant les portes, les pieds dans le ruisseau; dans
les escaliers, le nez contre les murs; il a fallu que deux patrons
imprimeurs m'entendissent!

Ils m'ont pris, l'un pour un mendiant qui visait  se faire offrir
cent sous; l'autre pour un pote qui voulait tre ouvrier pendant
quatre jours afin de ressembler  Gilbert ou  Magut.

Il ne faut pas songer au bonnet de papier et au bourgeron bleu!

Quel autre mtier?--Celui de l'oncle menuisier, celui de Fabre
cordonnier? Je me suis gard d'en rien dire au journaliste ni 
Matoussaint, ni  sa bande, mais je suis all dans les gargotes
m'asseoir  ct de gens qui avaient la main vernisse de
l'bniste ou le pouce retourn du savetier. J'ai li
connaissance, j'ai pay  boire, j'ai drang mon budget, crev
mon bilan, quitte  ne pas manger les derniers du mois!

Tous m'ont dcourag.


L'un d'eux, un vieux  figure honnte, les joues ples, les
cheveux gris, m'a cout jusqu'au bout, et puis, avec un sourire
douloureux, m'a dit:

Regardez-moi! Je suis vieux avant l'ge. Pourtant je n'ai jamais
t un ivrogne ni un fainant. J'ai toujours travaill, et j'en
suis arriv  cinquante-deux ans,  gagner  peine de quoi vivre.
C'est mon fils qui m'aide. C'est lui qui m'a achet ces souliers-l.
Il est mari, et je vole ses petits enfants.

Il parlait si tristement qu'il m'en est venu des larmes.

Essuyez ces yeux, mon garon! Il ne s'agit pas de me plaindre,
mais de rflchir. Ne vous acharnez pas  vouloir tre ouvrier!

Commenant si tard, vous ne serez jamais qu'une mazette, et 
cause mme de votre ducation, vous seriez malheureux. Si rvolt
que vous vous croyiez, vous sentez encore trop le collge pour
vous plaire avec les ignorants de l'atelier; vous ne leur plairiez
pas non plus! vous n'avez pas t gamin de Paris, et vous auriez
des airs de monsieur. En tous cas, je vous le dis: au bout de la
vie en blouse, c'est la vie en guenilles... Tous les ouvriers
finissent  la charit, celle du gouvernement ou celle de leurs
fils...

-- moins qu'ils ne meurent  la Croix-Rousse!

--Avez-vous donc besoin d'tre ouvrier pour courir vous faire
tuer  une barricade, si la vie vous pse!... Allons! prenez votre
parti de la redingote pauvre, et faites ce que l'on fait, quand on
a eu les bras passs par force dans les manches de cet habit-l.
Vous pourrez tomber de fatigue et de misre comme les pions ou les
professeurs dont vous parlez! Si vous tombez, bonsoir! Si vous
rsistez, vous resterez debout au milieu des redingotes comme un
dfenseur de la blouse. Jeune homme, il y a l une place 
prendre! Ne soyez pas trop sage pour votre ge! Ne pensez pas
seulement  vous,  vos cent sous par jour,  votre _pain cuit_,
qui roulerait tous les samedis dans votre poche d'ouvrier... C'est
un peu d'gosme cela, camarade!... On ne doit pas songer tant 
son estomac quand on a ce que vous semblez avoir dans le coeur!

Il s'arrta, il m'treignit la main et partit.

Il doit tre depuis longtemps dans la tombe. Peut-tre mourut-il
le lendemain. Je ne l'ai pas revu.

C'est lui qui a dcid de ma vie!

C'est ce vieillard me montrant d'abord le pain de l'ouvrier sr au
dbut, mais ramass dans la charit au bout du chemin, puis
accusant ma jeunesse d'tre goste et lche vis--vis de la faim;
c'est lui qui me fit jeter au vent mon rve d'un mtier. Je
rentrai parmi les bacheliers pauvres.


.....................


J'ai t triste huit grands jours, mais c'est l'automne! Le
Luxembourg est si beau avec ses arbres dors sur bronze, et les
camarades sont si insouciants et si joyeux! Je laisse rire et
rver mes dix-sept ans!

Nous arrosons notre jeunesse de discussions  tous crins, de
querelles  tout propos, de soupe  l'oignon et de vin de quatre
sous!


Le vin  quat' sous,
Le vin  quat' sous.


Comme il est bon! disait Matoussaint en faisant claquer sa
langue.

Matoussaint le trouvait peut-tre mauvais, mais dans son rle de
chef de bande il faisait entrer l'insouciance du jene, comme des
punaises, et la foi dans les liquides bon march.

Il n'tait pas  jeter aprs tout, ce petit vin  quatre sous!

Comme j'ai pass de bonnes soires sous ce hangar de la rue de la
Ppinire,  Montrouge, o il y avait des barriques sur champ, et
qui tait devenu notre caf Procope; o l'on entendait tomber le
vin du goulot et partir les vers du coeur; o l'on ne songeait pas
plus au lendemain que si l'on avait eu des millions; o l'on se
faisait des chanes de montre avec les perles du petit bleu
roulant sur le gilet; o, pour quatre sous, on avait de la sant,
de l'espoir et du bonheur  revendre. Oui, j'ai t bien heureux
devant cette table de cabaret, assis sur les fts vides!

Quand on revenait, la mlancolie du soir nous prenait, et nos
masques de bohmes se dnouaient; nous redevenions _nous_, sans
chanter l'avenir, mais en ramenant silencieusement nos rflexions
vers le pass.

 dix minutes du cabaret on criait encore, mais un quart d'heure
aprs, la chanson elle-mme agonisait, et l'on causait--on
causait  demi-voix du pays!--On se mettait  deux ou trois pour
se rappeler les heures de collge et d'cole, en changeant le
souvenir de ses motions. On tait simples comme des enfants,
presque graves comme des hommes, on n'tait pas pote, artiste ou
tudiant, on tait _de son village._

C'tait bon, ces retours du petit cabaret o l'on vendait du vin 
quatre sous.


Nous avons fait une folie une fois, nous avons pris du vin fin, un
muscat qu'on vendait au verre, un muscat qui me sucre encore la
langue et qu'on nous reprocha bien longtemps.

Nous tenions la caisse, cette semaine-l, Royanny et moi. Boire du
muscat, c'tait filouter, trahir!


Nous fmes tratres pour deux verres.

Si toutes les trahisons laissent si bon got, il n'y a plus 
avoir confiance en personne.


Voil le seul _extra_, la seule folie, le seul luxe de ma vie de
Paris, depuis que j'y suis.

Il y a aussi l'achat d'un granium et d'un rosier, puis d'une
motte de terre o taient attaches des marguerites. Chaque fois
que j'avais trois sous que je pouvais drober  la colonie--sans
voler (c'tait assez du remords du muscat)--chaque fois,
j'allais au Quai aux fleurs _cueillir du souvenir_. Pour mes trois
sous j'emportais la plante ou la feuille qui avait le plus l'odeur
du Puy ou de Farreyrolles; j'emportais cela en cachette, entre mon
coeur et ma main, comme si je devais tre puni d'tre vu! tant
j'avais envie--et besoin aussi--dans cette boue de Paris, de
me rfugier quelquefois dans les coins heureux de ma premire
jeunesse!


Un malheur!

Mon petit cabinet de l'htel Riffault m'a t pris un mois aprs
mon arrive. Les propritaires ont fait rafrachir la maison, et
l'on a renvers mon chelle, profan ma retraite; on a fait un
grenier de ce qui avait t mon paradis d'arrivant... J'ai d
partir, chercher ailleurs un asile.

Je n'ai rien trouv  moins de dix francs. Les loyers montent,
montent!

J'ai fait toutes les maisons meubles de la rue Dauphine, chass
de chacune par l'odeur des plombs ou le bruit des querelles. Je
voulais le calme dans le trou o j'allais me nicher. Je suis tomb
partout sur des enfants criards ou des voisins ivrognes.

Je n'ai eu un peu de srnit que dans une maison o ma chambre
donnait sur le grand air! J'tais bien seul et je voyais tout le
ciel; mais il y avait au rez-de-chausse un caf par o je devais
passer pour rentrer: ce qui m'obligeait  revenir le soir avant
que l'estaminet fermt, et me privait des chaudes discussions avec
les camarades. Elles taient bien en train et dans toute leur
flamme au moment o il fallait partir. C'tait une vritable
souffrance, et deux ou trois fois je prfrai ne pas regagner mon
logis, sortir de l'htel Lisbonne  deux heures du matin, et
m'reinter  battre le pav jusqu' ce que le caf ouvrt l'oeil
et laisst tomber ses volets.

J'tais bien las de ma rderie nocturne, et j'avais la tristesse
pesante et gele de la fatigue. J'avais, en plus,  soutenir le
regard de la patronne qui m'avait attendu un peu, malgr tout--
qui attendait mme ma _quinzaine _quelquefois!...

Elle avait l'air de me dire, quand je rentrais grelottant, frip
et tranant la jambe, que je trouvais bien de l'argent pour passer
les nuits, que je ferais mieux d'en trouver pour payer ma chambre.

Elle avait l'habitude de me jeter mes bouquets dans les plombs, si
je me permettais d'avoir des bouquets lorsque je restais  devoir
encore 4 ou 5 francs.

Son mari tait malheureusement un brave homme.

Malheureusement! Oui, car je l'aurais battu s'il avait t comme
elle et je lui aurais fait payer  coups de bottes mes bouquets
jets dans les plombs.


Notre avenir doit clore! etc., etc.


Je ne voyais pas clore mon avenir, et je voyais pourrir mes
fleurs.


J'aurais pu prendre du crdit, aller dans des htels o taient
les tudiants,  qui on demandait le nom de leurs pres plutt que
la couleur de leur argent. Mon pre avait t jug bon pour une
chambre de vingt francs. Tous les camarades faisaient ainsi, mais
je ne me croyais pas le droit d'engager le nom de mon pre pour
avoir quelques punaises de moins, un peu de bonheur de plus!


Si petite qu'elle ft, j'ai pourtant partag une de mes chambres
de dix francs.

Matoussaint avait fait connaissance, je ne sais o, d'un ancien
cuirassier--qui _attendait de l'argent._ C'tait sa profession;
il devait nous faire des avances  tous avec cet argent; il avait
promis  Matoussaint d'diter son _Histoire de la Jeunesse_ 
laquelle il avait sembl prendre un intrt puissant.

C'est crit avec des balles, avait-il dit.

Il avait achev de sduire Matoussaint en lui fournissant des
dtails militaires, des mots techniques, pour rendre mouvante une
attaque de barricade en Juin trente-neuf.

Aussi tait-il du bivouac et mangeait-il  notre cantine, au
hasard de notre fourchette.

Il manqua de logement  un moment--il lui en fallait un
cependant--pour _faire adresser l'argent._

Tu comprends, c'est  toi de le prendre, m'a dit Matoussaint.
Royanny et les camarades ont tous des femmes... ils ne peuvent pas
faire coucher le cuirassier avec eux. Moi, j'ai Angelina. Mets-toi
 ma place.

 sa place, non.--Angelina tait trop maigre!


C'tait donc moi, le clibataire, qui devais rendre ce service 
la communaut: je n'ai pas os refuser.


Oh! quel supplice! Toujours ce grand cuirassier avec moi! Il a dit
au propritaire qu'il tait mon frre, pour expliquer notre
concubinage.

Que dirait ma mre charge d'un autre fils?--accuse d'avoir un
enfant que mon pre ne connat pas!

Oui, c'est du concubinage! Ce cuirassier se mle  mes penses,
entre dans ma vie, m'empche de dormir, si j'en ai envie, de
marcher si a me prend; ses jambes tiennent toute la place! Il a
une pipe qui sent mauvais et un crne qui me fait horreur, dgarni
du milieu comme une tte de prtre ou un derrire de singe. Il me
tourne le dos pour dormir, je vois cette place blanche... je me
suis lev plusieurs fois pour prendre l'air; j'avais envie de
l'assassiner!

Mais, un beau matin, je n'ai plus senti son grand cadavre prs de
moi. Il tait parti! parti en emportant mes bottines. J'ai d
attendre la nuit noire pour remonter, en chaussettes,  _l'htel
Lisbonne_, j'avais l'air d'un plerin,--d'un jeune marin qui
avait promis dans un naufrage de porter un cierge, pieds nus ou en
bas de laine,  sainte Genevive.


J'tais le seul clibataire de la bande. Il y a eu bien des
raisons!

D'abord, les autres prfraient que je vcusse seul pour que je
reste celui qui ferait les plus longues courses et les
commissions.

Toi, tu n'as pas une femme qui t'attend, toi! tu n'as que toi 
nourrir. Un homme, pourvu qu'il ait un pantalon! mais quand il
faut acheter des robes. Tu mangeras avec nous. Quelle conomie! Va
chez un tel lui emprunter cent sous, moi je ne peux y aller 
cause de son pouse. Angelina en est jalouse... Et ci, et a!

Du jour o je me mettais en mnage, mes jambes, mes ides, mes
sous taient perdus pour la colonie! L'htel Lisbonne ne voudrait
pas d'un autre couple, il n'y avait pas de place: d'ailleurs le
propritaire en avait assez. Puis je m'entendais jusqu' prsent 
peu prs avec chacun. Ma moiti me brouillerait avec tout le
monde. Il y avait donc une conspiration en faveur de mon clibat.

La femme d'un petit gros qui venait quelquefois nous voir tait la
plus enrage  me dtourner de toute alliance, chaque fois qu'une
rencontre, un bout de causette avec une blonde, donnait lieu 
quelque plaisanterie et excitait des craintes.

Mais qu'est-ce que a vous fait donc, Emma, que je me mette ou ne
me mette pas avec une femme, lui dis-je un soir, o tant seuls,
nous parlions de a, faute de mieux.

--a me fait peut-tre quelque chose, dit-elle avec un sourire
et en baissant les yeux.

J'ai eu l'air de ne pas comprendre. Elle a voulu mettre les points
sur les i.

Et Adolphe? Si Adolphe savait! ...

--Pourquoi voulez-vous qu'il sache, est-ce vous qui lui direz,
et elle se renversait la tte en montrant son cou blanc comme du
lait--le cou de la Polonie! et de ses doigts doux comme de la
soie tide, elle cartait mes cheveux sur ma joue.

J'ai bien eu comme une lueur de remords, mais Adolphe n'est pas
mon ami, une connaissance du Quartier latin, voil tout.

Elle est de la campagne et nous parlons ruisseau, cerises du
jardin, bout de prairie, nous parlons du foin et des mres.

Tiens, sais-tu pourquoi je t'aime! Je t'aime parce que tu aurais
fait un beau bouvier.

Je ne sais si je dois tre fier ou fch, mais j'prouvais 
l'couter et  l'embrasser le plaisir que j'prouvais  sentir
l'odeur de miel et  frotter mon nez contre des feuilles vertes.


Je vais quelquefois au bal, je m'y bats toujours. Une fois lanc,
ds que je ne veille plus sur moi, j'arrive  la sauvagerie des
gestes, au vertige de la brutalit. Ds que je ne suis plus poli,
je suis casseur, violent, aveugle. Dans les pousses, je trouve
une joie bestiale, j'entre dans le tas comme un ours fou de
raisin. C'est la revanche des crasements paternels, de
l'emmaillotage de famille, je me dtends dans les querelles de
toute la force de ma haine contre les roules que j'ai reues par
respect filial, contre les avanies que j'ai subies de disciples 
matre. Et je me suis fait presque une popularit de batailleur
dans ces bals.

Au fond d'une cour, rue Saint-Honor, dans une caverne o l'on
danse aussi et o Matoussaint m'a amen, j'ai laiss mon paletot,
ma chemise, presque ma peau entre les mains de quatre hommes  qui
j'ai voulu tenir tte. On m'avait appel provincial et enfonc mon
chapeau sur les yeux. Provincial, c'est que j'en avais l'air sans
doute et voil bien pourquoi je tapais si fort, c'tait de la
honte dans la fureur! ce coup pour la honte, celui-ci pour la
fureur, et les deux sentiments se mlant, des camarades s'en
mlaient aussi, on s'tait roul dans la poussire!

On m'a battu pendant toute mon enfance, cela m'a durci la peau et
les os,--point le coeur, je ne pense pas! mais je trouve je ne
sais quelle joie froce  m'aligner avec les fanfarons de vigueur.

 ceux qui ont eu la folie de me provoquer, je crie:

Mais vous ne savez donc pas que j'ai d me laisser rosser pendant
dix ans... que les commandements de Dieu et de l'glise le
voulaient... Je m'en serais bien moqu, mais si j'avais cri trop
fort, on aurait destitu papa... Allons, rangez-vous, que je le
corrige, ce fou qui me cherche querelle,  moi, l'chapp des
mains paternelles!... J'ai dix ans de colre dans les nerfs, du
sang de paysan dans les veines, l'instinct de rvolte... Je ne
voudrais pas tre mchant, mais j'ai  faire sortir les coups que
j'ai reus... Ne me touchez pas! Prenez garde!... Laissez-moi,
vous dis-je! j'ai trop d'avantage sur vous!


Autant je suis brutal avec qui effleure ma douleur ou ma fiert,
avec qui veut prendre la succession du pre Vingtras pour le coup
de poing, autant je suis humble et routinier avec les camarades.

J'ai nomm Matoussaint le chef de notre clan--et, sans tre
enthousiaste de lui, tout en le blaguant  part moi, je le suis
comme un side. J'ai lu qu'il fallait _s'entendre_, tre un
_cnacle. _Je l'ai lu dans Mrger comme dans Dumas, et j'ai
accept le rle de Porthos des _Mousquetaires_, presque le rle de
Baptiste dans la _Vie de Bohme:_ parce que je suis nouveau, parce
que mon enfance n'a rien vu, parce que je me sens gauche et
ignorant, non pas comme un provincial, mais comme un prisonnier
vad, comme un martyris qui tire ses membres.

J'ai pris parti derrire Matoussaint et les autres, dans la grande
guerre entre_ calicots_ et _tudiants_. Il parat qu'il faut
tomber sur les _calicots_, que les calicots sont des bourgeois et
des _rac_,--et je tombe dessus. Je dpense l mon nergie, et
je mets ma gloire  passer pour l'hercule de la bande.

Je ne fais rien: paresse dont je rends mon ducation responsable!
Il faut que je batte l'air de mes bras quelque temps encore, avant
de pouvoir enfiler mon vrai chemin et appliquer au travail ma tte
trop calotte.

Je ne fais rien,--pardon! je gagne dix sous cinq fois par
semaine. Je donne une leon  un fils de portier. J'ai ainsi, avec
mes quarante francs mensuels, douze francs cinquante centimes par
semaine. Je ne dpense pas un radis de plus!



5
L'habit vert

Un camarade m'a conduit dans une crmerie o se trouve une fille
dont tout un cnacle est amoureux.

Elle est, en effet, bien jolie, cette brune  tte de juive, et je
n'ai jamais prouv,  ct de femme de professeur ou de grisette,
une impression pareille  celle que m'a donne le froissement de
sa jupe. Puis elle me regarde d'un oeil si gai, avec un sourire
qui montre de si belles dents blanches!

Elle me regarde encore, toujours--avec une persistance qui
commence  me flatter.

Ai-je le charme, dcidment? Elle rit.--Voil qu'elle clate!

Pardon, monsieur, oh! je vous demande bien pardon; c'est que vous
avez l'air si drle avec votre habit vert et votre gilet jaune!

Et elle repart d'un rire fou qui lui fait venir les larmes aux
yeux et serrer les genoux.

Moi, je ressemble  une poupe de coiffeur,  une figure
mcanique. Je me retourne sur ma chaise, du mouvement d'un empal
qui peut encore rouler les yeux, mais en est aux derniers
frmissements... Je fais aller mes prunelles  droite,  gauche,
une, deux,--sans oser les fixer sur rien ni sur personne... Il
me passe dans le cerveau l'ide que je suis un jeu de foire, o
l'on envoie des palets, une boule, et j'ai l'air de dire: Visez
dans le _mille_.


Enfin, la gaiet de la demoiselle s'est calme, et elle vient me
retirer de ma chaise comme on dsempale un mannequin qui garde, un
moment encore, quelque chose de raide et de presque indcent.

Vous ne m'en voulez pas trop, n'est-ce pas? C'tait plus fort que
moi.

Elle met un peu de honte joyeuse dans sa voix, et, me prenant les
doigts dans les siens:

Une poigne de main, une bonne poigne de main pour me prouver
que vous n'tes pas fch...

Je ne suis pas encore bien draidi et je procde par signes, pour
indiquer mes intentions de marionnette indulgente; j'avance et
retire ma main, je fais oui avec ma tte--comme l'infme Golo,
au thtre des marionnettes,  la _Foire au pain d'pice._

C'est mon habit et mon gilet qui m'ont valu cela!

Un habit et un gilet flambant neufs, qui me sont arrivs de Nantes
ce matin, dans une malle expdie par ma mre.

Moi qui croyais que j'avais l'air trs comme il faut avec ce
costume!

Le collet m'inquitait bien un tantinet; il me semblait qu'il
montait beaucoup pour l'poque; le gilet me paraissait de quelques
doigts trop long; mais je me rappelais les thories du _cossu_ si
souvent exprimes par ma mre, et j'tais sorti, point faraud,
point fat, point avec l'intention d'humilier les autres, mais avec
la pointe d'orgueil qui est permise  un jeune homme bien lev,
qui trenne une jolie toilette.

C'est la faute de ma glace, sans doute, une glace de quatre sous
o l'on ne se voit pas.

Si j'avais pu me voir!... Je n'ai pas mauvais got, allons! Je
sais bien ce qui est coquet et ce qui ne l'est pas! En attendant,
j'ai t ridicule jusqu' la racine des cheveux.


J'ai envie d'aller me jeter  l'eau, de quitter la France!

Si c'tait un homme qui s'tait moqu de moi!... Je le
souffletterais... un duel!

Mais pas un de ceux qui taient l ne m'a insult. D'ailleurs,
comme je roulais les yeux pour ne pas regarder, je n'ai pu rien
voir.

Je vais donc me jeter  l'eau ou quitter la France!

Me jeter  l'eau?... Disons plutt adieu  la patrie!... Et
encore, non!

J'ai l'air de fuir la conscription, de me refuser  payer l'impt
du sang! C'est mal.

Je m'endors l-dessus.

Je suis rveill par le facteur.

Une lettre, monsieur Vingtras!


..........................


_En croirai-je mes yeux!_

Avec Matoussaint, j'ai tellement pris l'habitude de la solennit
qu'au lieu de dire: Bah! est-ce possible! je dis quelquefois:
_En croirai-je mes yeux!_


Voyons cette lettre!


Htel des Quatre-Nations.


Cher monsieur,

Je suis encore toute honteuse de moi, si honteuse!... J'ai peur
de vous avoir bless. Je ne serai tranquille que quand vous
m'aurez dit (sans tre gn par votre bel habit) que vous avez vu
l une gaiet de jeune fille, et voil tout.

Faites-moi donc l'amiti, pour me montrer que vous ne me gardez
pas rancune, de venir nous revoir ce soir  cinq heures. Nous
sommes seules avec maman. Il n'y a pas encore les pensionnaires,
et il me sera plus facile de vous demander pardon. Vous dnerez
ensuite avec nous, et c'est moi qui vous invite pour ma pnitence.

ALEXANDRINE MOUTON.


Elle a t charmante.


Je regretterais bien maintenant que ma mre ne m'ait pas envoy
cet habit vert et ce gilet jaune.

L'Htel Mouton qui va tenir une place si grande dans mon coeur en
tient une assez troite dans la rue. Il a la faade peinte en
jaune caf au lait, et une enseigne peinte en jaune omelette.
C'est  la fois un htel et une crmerie. On dbite dans la salle
du bas du caf au lait, du chocolat, etc., et aussi des prunes et
des cerises  l'eau de vie. Mademoiselle Alexandrine, qui trne au
comptoir, sert les cerises et les prunes et laisse sa mre
apporter les bols et les tasses du fond de la cuisine.

Au fond de cette salle,  droite, un escalier en colimaon qui
mne dans la chambre de la mre et de la fille--oh! cette
chambre! mais tais-toi, mon coeur...


Je l'aime!


Comment cela est-il venu? Je ne sais plus!

Je sais seulement que le soir de ce qu'elle appelait la
_pnitence_, o, pour se punir, elle voulait m'avoir  dner, et
pour se punir davantage encore, me tenir prs d'elle; je sais que
ce soir-l je n'essayai pas de jouer au pote, ni au _bohme_, ni
mme au rpublicain (pardonnez, morts gants!); je n'essayai pas
d'avoir l'air hroque, ni fatal, ni excentrique, ni artiste, ni
rien de ce qu'on essaye de paratre quand on est prs d'une femme
et qu'on a dix-sept ans.

Je parlai simplement de mon habit et de mon gilet, de mon air
bte, et de mon envie de me jeter  l'eau, remplace par ma
rsolution de quitter la France; je contai que ce n'tait pas la
premire fois que ma mre me poussait dans la voie du suicide avec
des gilets trop longs ou des collets trop hauts, et je_ la _fis
rire encore--mais pas si fort que l'autre fois--rire d'un rire
doux et clair, qui,  un moment, se mouilla mme d'une petite
larme. Une de mes histoires d'enfance avait dtach cette perle de
ses yeux attendris.

Oh! je m'en veux bien plus de ce que j'ai fait, dit-elle, et
elle prit ma main comme celle d'un enfant, et la serra.

Avant le dner, on avait fait des tours de force, et cette main-l
avait courb quelques poignets et soulev des poids dans les
coins. Maintenant elle tremblait comme la feuille.

 un moment, nos yeux se dirent ce que ne voulaient pas se dire
nos lvres; nos doigts se quittrent, mais nos coeurs se
joignirent...

Je vins l tous les soirs; j'y vins prendre mon caf, puis mes
repas; un matin, j'apportai ma malle! C'est elle qui le voulut.


Je passe  l'htel du pre Mouton une vie bien heureuse, entre
l'amour et la politique, entre la tte brune d'Alexandrine et le
buste de la Libert.

La mre Mouton espre-t-elle que j'pouserai sa fille, le pre
Mouton croit-il  mon avenir?...

Ils me font crdit. Ils m'ont mme propos  un Russe, qui est
leur locataire, comme professeur de franais.

Ce Russe me donne trente francs par mois.--Je ne lui apprends
pas beaucoup le franais, mais je lui cris en style enflamm une
lettre tous les deux jours pour une actrice des _Dlassements_
dont il est fou.

Quarante francs et trente francs font soixante-dix francs partout.

J'ai soixante-dix francs!... J'en donne cinquante au pre Mouton,
qui est content et paye encore la goutte. J'en garde vingt pour
mon blanchissage, mon tabac et mes folies! Sur ces vingt-l, il
faut dire aussi que je porte tous les dimanches quarante sous 
mon ancien petit lve, le fils du portier. Son pre est mort, et
sans moi et son oncle, un vieux cartonnier pauvre, il serait _ la
charit._

Je gagne ma vie, je suis aim, et j'attends la Rvolution.



6
La politique

J'aime ceux qui souffrent, cela est le fond de ma nature, je le
sens--et malgr ma brutalit et ma paresse, je me souviens, je
pense, et ma tte travaille. Je lis les livres de misre.

Ce qui a pris possession du grand coin de mon coeur, c'est la foi
politique, le feu rpublicain.


Nous sommes un noyau d'_avancs_. Nous ne nous entendons pas sur
tout, mais nous sommes tous pour la Rvolution.


93, CE POINT CULMINANT DE L'HISTOIRE; LA CONVENTION, CETTE
ILIADE, NOS PRES, CES GANTS!


Quand je dis que nous sommes d'accord, nous avons failli nous
battre plus d'une fois: j'ai, un jour, appel Robespierre un pion
et Jean-Jacques un pisse-froid.

Pisse-froid a failli me brouiller avec toute la bande.

On me passait la pionnerie de Robespierre, quitte  y revenir et 
_discuter a_ plus tard, mais pisse-froid appliqu  Rousseau
tait trop fort.

Que voulais-je dire par l? Quand on lance des mots pareils, il
faut les expliquer... Que signifiait pisse-froid?

Eh! mon Dieu, je ne suis pas mdecin, mais j'ai entendu toujours
appeler pisse-froid, mme par ma mre, les gens qui n'taient pas
francs du collier--qui avaient l'air sournois, _en dessous!_

__Alors, Jean-Jacques tait _en dessous?_

J'ai eu bien du mal  m'en tirer et j'ai d faire quelques
excuses, j'ai d retirer pisse-froid. Je l'ai fait  contrecoeur
et pour avoir la paix. Il ne rit jamais, ce Rousseau, il est
pinc, pleurard; il fait des phrases qui n'ont pas l'air de venir
de son coeur; il s'adresse aux Romains, comme au collge nous nous
adressions  eux dans nos devoirs.

Il sent le collge  plein nez.

Pisse-froid, oui, c'est bien a!


Je tiens pour Voltaire. Je prfre Voltaire  Rousseau.

Voltaire? crie Matoussaint.

Il me lance  la tte les vers d'Hugo...


... Ce singe de gnie!


Je laisse passer l'orage et maintiens mon dire, en aggravant
encore mes torts; le Voltaire qui me va, n'est pas le Voltaire des
grands livres, c'est le Voltaire des contes, c'est le Voltaire
gai, qui donne des chiquenaudes  Dieu, fait des risettes au
diable, et s'en va blaguant tout...

ALORS TU ES UN SCEPTIQUE?? dit Matoussaint, s'cartant de deux
pas et croisant les bras en me fixant dans les deux yeux.

J'ai retir pisse-froid pour Rousseau, je maintiens _sceptique_
pour moi.

Et tu te prtends rvolutionnaire!...

--Je ne prtends rien. Je prtends que Rousseau m'ennuie,
Voltaire aussi, quand il prend ses grands airs, et je n'aime pas
qu'on m'ennuie; si pour tre rvolutionnaire il faut s'embter
d'abord, je donne ma dmission. Je me suis dj assez embt chez
mes parents.


Tu fais donc de la rvolution pour t'amuser? reprend Matoussaint
en jetant un regard circulaire sur toute la bande, pour montrer o
j'en suis tomb.


Je suis coll et je balbutie mal quelques explications. Mon
embarras mme me sauve. Matoussaint, qui a peur que je ne trouve 
la fin quelque chose  rpondre, me dclare qu'il sait que j'ai
t plus loin que je ne voulais, que ce n'est pas moi qui
traiterais la Rvolution comme une rigolade et qui promnerais le
drapeau de nos pres comme un jouet...

Seulement, vois-tu, tu as la manie de contredire, tu t'y trouves
pris quelquefois, dame! et il rit d'un air de vainqueur
indulgent.

On trouve gnralement que je n'ai pas d'enthousiasme pour deux
sous.

Pas d'enthousiasme! Que dites-vous l?

 l'heure o la _Voix du peuple_ parat, je vais frmissant la
dtacher de la ficelle o elle pend contre les vitres du marchand
de vin; je donne mon sou et je pars heureux comme si je venais
d'acheter un fusil. Ce style de Proudhon jette des flammes, autant
que le soleil dans les vitres, et il me semble que je vois 
travers les lignes flamboyer une baonnette.

Pas d'enthousiasme? Ah! qu'on soulve un pav et vous verrez si je
ne rponds pas _prsent_  l'appel des barricadiers, si je ne vais
pas me ranger, muet et ple, sous la bannire o il y aurait
crit: _Mourir en combattant!_

Pas d'enthousiasme! Mais je me demande parfois si je ne suis pas
au contraire un religieux  rebours, si je ne suis pas un
moinillon de la rvolte, un petit esclave _perinde ac cadaver_[5]
de la Rvolution.

Pourquoi ce frisson toujours aux premiers mots de rbellion?
Pourquoi cette soif de bataille, et mme cette soif de martyre? Je
subirais le supplice et je mourrais comme un hros, je crois, au
refrain de la _Marseillaise..._

Ils trouvent  l'htel Lisbonne que je n'ai pas la foi! Ils m'en
veulent de ne pas croire aux gloires et aux livres.--J'ai peur
d'y croire trop encore! Il me semble qu'il se mle  mon
enthousiasme le romantisme de lectures ardentes qui font voir
l'insurrection pleine de posie et de grandeur, et qui promettent
aux cadavres rpublicains une oraison funbre scande  coups de
canon.

Est-ce que je sais au juste pourquoi je voudrais la bataille et ce
que donnera la victoire? Pas trop. Mais je sens bien que ma place
est du ct o l'on criera: _Vive la Rpublique dmocratique et
sociale! _De ce ct-l, seront tous les fils que leur pre a
supplicis injustement, tous les lves que le matre a fait
saigner sous les coups de l'humiliation, tous les professeurs que
le proviseur a insults, tous ceux que les injustices ont
affams!...

Nous, de ce ct.

De l'autre, ceux qui vivent du pass, de la tradition, de la
routine, les Legnagnas, les Turfins, les patents, les fainants
gras!

J'ai assez des cruauts que j'ai vues, des btises auxquelles j'ai
assist, des tristesses qui ont pass prs de moi, pour savoir que
le monde est mal fait, et je le lui dirai, au premier jour, 
coups de fusil... Pas d'enthousiasme de commande, non! Mais la
fivre du bien et l'amour du combat!

L'htel Mouton a remplac l'htel Lisbonne. L'htel Lisbonne est
mort; c'est un marchand de vin restaurateur qui a succd au
marchand de vins _mastroquet_, et qui a pris pour lui toute la
maison.

Les chambres des bohmes se sont converties en cabinets
particuliers. O nous pluchions nos haricots, on sert des poulets
marengo et des filets aux truffes; les buissons d'crevisses--
emblme du recul--fleurissent o hurlaient des hommes d'avant-garde!
Cette maison, o l'on cassait la coquille aux prjugs, a pris
pour enseigne: _ la renomme des escargots._

L'htel Lisbonne est mort.

Chacun est all de son ct; Royanny a pris pour matresse la
fille de la concierge et vit avec elle, comme un bourgeois, dans
le coin de la rue Madame.

Voil ce qu'est devenu Royanny! Ainsi s'en vont les tapageurs
d'antan! Du reste Royanny voulait tre notaire; il n'tait
chevel que par complaisance, et se promettait bien d'tre
chauve, au besoin,--ses examens une fois passs,--si cela lui
tait utile pour avoir une tude achalande.

Matoussaint, lui, s'est attach au tombeau d'un philanthrope, d'un
homme de bien, qui distribuait des soupes dans la rue, et  qui sa
famille veut lever une statue; elle a pens qu'un livre, o
seraient les _anas_ de sa bont, aiderait  consolider la gloire
du dfunt, que sa renomme tiendrait l-dedans comme une cuiller
dans une soupe d'auvergnat, et c'est Matoussaint qui a t charg
de tremper le bol. Il s'en acquitte consciencieusement, cumant
les_ bonnes actions_, les _traits de charit_ qui surnagent dans
la vie du dfunt, comme des yeux sur un bouillon.

Il vit chez les hritiers, o il est trs bien, sauf qu'on est
oblig de manger la soupe  tous les repas--par respect pour la
mmoire du philanthrope--ce qui lui fait venir du bedon.
Matoussaint le cache en vain; il a du bedon, ce qui te beaucoup
d'tranget  sa physionomie.

Du reste, il est entr carrment _dans le pot du bonhomme_; il a
le vtement arrondi des sages--comme en portent aussi les
baillis dans les pantomimes; il a un chapeau bas et des souliers
lacs.

Je crois qu'Angelina l'a quitt et tromp. Il prtend qu'elle est
en villgiature chez une parente; mais cette parente-l a des
moustaches et un chapeau pointu,  ce qu'il parat.

La coiffure nouvelle de Matoussaint _soupophore_ a sembl 
Angelina une bassesse et l'habit de bailli une trahison.

Puis, a-t-elle confi  quelques-uns, il n'avait plus que des
gestes d'homme qui cume le pot-au-feu.

Mais non; Matoussaint n'a pas trahi, et quoiqu'il ait cette odeur
de soupe et ces habits ronds, il n'en reste pas moins attach aux
ides avances--de toute la longueur de ses cheveux, qu'il n'a
pas sacrifis, mais qu'il coiffe en rouleaux tombant sur un col
blanc, large comme une assiette.


Il a fait connaissance d'un pote.

Boulimier, notre pote, a le teint rougeaud d'un Bourguignon et
l'oeil  lunettes d'un Allemand, les dents de cheval d'un Anglais.
Il est grand, s'habille mal avec des redingotes de lazariste qui
ridiculisent sa charpente de grenadier. Il a des pieds normes, il
produit sur nous un grand effet. C'est drle! Nous parlons de la
jeunesse tout le temps, nous portons des habits courts, de longs
cheveux, nous ridiculisons les lunettes, nous voudrions tre
ples, verts mme. Boulimier est brique, a des conserves blancs,
le poil en brosse, des lvites de quaker, quarante ans. Il est
grand homme, le _vates_ du cnacle.

Matoussaint nous amne Boulimier deux fois par mois; on met ce
jour-l les petits plats dans les grands. Les pieds de Boulimier
tiennent beaucoup de place et gnent sous la table--pendant le
dner, mais au dessert on oublie ses pieds et on lui demande de
rciter ses pices. Il en a de deux tonneaux. Il a une srie de
petites sur son village qui font pmer Matoussaint, qu'on ne peut
accuser de jalousie, il fait mousser son pote. Boulimier dit-il
en vers attendris qu'il aimait  dormir sur l'herbe, Matoussaint
appuie mollement sa main sur sa joue et fait mine de sommeiller.
Est-ce la pche, il a l'air d'attacher un ver rouge, quand vient
le vers o le poisson est pris, on croit voir Matoussaint prendre
le fil de la ligne, puis passer dans les oues de l'ablette
l'humble paille des champs! Boulimier nous montre-t-il un petit
ne qui ptarade dans les champs, Matoussaint fait celui qui
ptarade sur sa chaise.

Les pices natales de Boulimier ne me font pas dsirer voir son
pays--a n'a pas le bouquet du vin de Bourgogne, les vers de ce
Bourguignon. C'est le vin des livres et pas des caves. Boulimier
est de Tournus. C'est Tournus qu'il chante. Au refrain, il a fait
rimer Tournus et Bacchus.

Mais puisqu'il dit Tournus, il ne devrait pas dire Bacchusse,
dit dans un coin une petite femme qui s'attire des yeux terribles
de Matoussaint.

Je n'aime pas ce Boulimier-l, mais j'aime le Boulimier des pices
 la Barthlmy. Il en a trois ou quatre de cette couleur qui
sentent par moments le pain noir, l'outil dur, qui sentent le
peuple et la rvolte.

Matoussaint n'a pas besoin de souligner celles-l! les vers
sonnent comme des coups de tambour.

Cela fait venir le sang  la peau et le vin dans les verres. On
boit  la Rvolution, l'on trinque  93. On en a pour huit jours
aprs  boire de l'eau parce qu'on s'est ruin dans cette heure de
trinquerie rpublicaine, mais cette heure l a t bonne et nous a
empourpr les cerveaux pour cinq mois! On y gagne encore.


Tout le monde n'est pas de notre opinion dans l'htel; et il faut
la situation exceptionnelle que m'a cre mon amour pour que nous
puissions faire le tapage que nous faisons, les jours
d'enthousiasme. On monte sur les chaises, on attaque la
_Marseillaise_--en basse d'abord--mais bientt les voix
grondent, le pre Mouton aussi, et les locataires se fchent.

Un soir, on s'est battu et l'on nous a mens au poste. En route,
Matoussaint a t rencontr par les hritiers de l'homme  la
soupe qui lui ont signifi son cong le lendemain.

Il se vengea, a-t-on dit.

Des bruits ont couru qu'il tait descendu en cachette  la cuisine
et avait dshonor la soupe--dshonor! comment? de quelle
faon?--Il ne s'en ouvrit jamais  personne; on sait seulement
que ce jour-l on trouva un drle de got au bouillon, dans la
famille du _Petit Gilet bleu_.


Collge de France.


Depuis que Matoussaint est libre, on n'entend que nous dans le
quartier et nous sommes en vue dans tous les tapages.

Le cours de Michelet est notre grand champ de bataille. Tous les
jeudis, on monte vers le Collge de France.

On a fait connaissance de quelques tudiants, ennemis des
jsuites, qu'on ramasse en route, et nous arrivons en bande dans
la rue Saint-Jacques.

Laid, bien laid, ce temple universitaire, enserr entre ces rues
vilaines et pauvres o pullulent les htels garnis; tout cern de
bouquinistes misrables qu'on voit au fond de leur boutique noire,
ternellement occups  recoller des dos de vieux livres.

Collge! c'est bien un collge, quoique les coliers aient des
moustaches. Cela ressemble beaucoup aux corridors et vestibules
silencieux qui menaient aux tudes ou aux classes. On s'attend 
voir passer le proviseur causant avec l'conome, puis crois par
l'aumnier qui rentre vite, comme si les pchs l'appelaient, et
qui fait, avec un sourire mcanique et blanc, un grand salut.

C'est triste! Matoussaint refuse d'en convenir:

Tu trouves tout triste. Ne voudrais-tu pas qu'il y et des
haricots avec des fleurs rouges?

--J'aimerais mieux a, et aussi que Michelet ft plus clair
quelquefois!

--Alors, riposte-t-il d'une voix sourde et avec un rire de piti,
_Zole_ n'a pas encore t content de lui  sa dernire leon?...

Content? mais il ne comprend rien, ce Matoussaint, et s'il n'y
avait pas l'esprit de corps, l'esprit de discipline, ce serait 
lui flanquer des gifles! Content!--Eh si! je suis content! Je
sais bien que Michelet est des ntres et qu'il faut le dfendre.

L'avant-dernier jeudi, est-ce que je n'ai pas  moiti assomm un
rac qui disait juste comme moi-- cette diffrence prs que,
lui, il tait enchant que le cours et t ennuyeux; moi, j'en
tais triste, parce que j'aurais prfr que ce ft moins lev,
plus _terre  terre_.--Oui, Matoussaint--plus terre  terre.
Je me figure qu'il y en a beaucoup qui sont aussi terre  terre
que moi dans cette foule...

Je parie que les trois quarts de ceux qui applaudissent ne
comprennent pas.

On attend toujours pour applaudir.

Quand ce n'est pas tout indiqu par l'intonation ou le geste du
matre, deux grands garons--un qui a de longs cheveux, un autre
qui n'en a pas--donnent le signal; pas seulement pour
l'applaudissement mais pour le rire aussi; pas seulement pour le
rire mais pour le_ ricanement._

J'ai rican  faux, deux ou trois fois, croyant bien faire, ce qui
a produit un trs mauvais effet: les voisins qui avaient rican
d'aprs moi, _de confiance, _croyant que j'obissais au signal du
_Chauve_ ou des _Longs cheveux_ m'en veulent beaucoup et me le
montrent.

Aussi j'attends maintenant que le ricanement soit absolument
adopt; que le rire soit indiscutable; que le bravo soit bien le
bravo qu'il faut, avant de faire n'importe quoi qui indique
l'enthousiasme, ou la joie, ou l'amertume. Je ne pars jamais avant
les autres.

Je pars aprs quelquefois!

Je viens trop tard, et ma manifestation attarde, solitaire, me
compromet encore. Toute la salle se tourne vers ce monsieur qui
semble se moquer du monde.

J'y mets de l'orgueil; je n'ose pas avoir l'air de n'tre qu'un
cho stupide, et je continue tout seul  faire des gestes ou 
pousser de petits cris.

Mais taisez-vous donc! me crie-t-on de toutes parts. Est-il bte,
cet animal-l!

Pourquoi Michelet a-t-il, de temps en temps, comme des absences?

J'ai lu ses Prcis, ses Histoires. a vivait et a luisait,
c'tait clair et c'tait chaud. Je partais quelquefois dans ma
chambre avec du Michelet, comme on va se chauffer prs d'un feu de
sarment.

Quelquefois aussi, quand il parlait, il avait des jets de flamme,
qui me passaient comme une chaleur de brasier, sur le front. Il
m'envoyait de la lumire comme un miroir vous envoie du soleil 
la face. Mais souvent, bien souvent, il _tisonnait_ trop et
voulait faire trop d'tincelles: cela soulevait un nuage de
cendres.

Cendres ou tincelles, les idoltres saluaient tout.

 moi, il me semble que ce n'est pas honnte et que c'est
hypocrite de mentir pour rien; de s'aveugler et d'aveugler ainsi
le matre. Ce n'est pas la peine de crier contre les jsuites.

Quelle belle tte tout de mme, et quel oeil plein de feu! Cette
face osseuse et fine, solide comme un buste de marbre et mobile
comme un visage de femme, ces cheveux  la soldat mais couleur
d'argent, cette voix timbre, la phrase si moderne, l'air si
vivant!

Il a contre le pass des hardiesses  la Camille Desmoulins; il a
contre les prtres des gestes qui arrachent le morceau; il
gratigne le ciel de sa main blanche.[6]

Les journaux s'en sont mls, on a reproduit des passages de
quelques leons--passages  mine ridicule. Le professeur a
protest, il a _rebout_ les citations, refait le nez de ses
phrases.

Pourquoi?

Au lieu de dpenser son loquence et son ironie  se dfendre, je
voudrais qu'il me parlt de choses que je n'entrevois point, qu'il
me jett  la tte des ides que j'emporterais--mme pour les
trouver mauvaises, sans en rien dire  personne--mais auxquelles
je penserais en me couchant.


Il y a des jsuites, a-t-il dit, qui viennent ici couter mes
leons et les dnaturent.

Tous ceux, dans la salle, qui n'ont pas de barbe, qui ont le teint
un peu blme, le nez un peu gros, des redingotes un peu longues et
des souliers nous; ceux-l sont fouills d'un oeil menaant et
souponns d'tre des chapps du sminaire, qui viennent faire le
jeu de l'ennemi. L'orage gronde au-dessus de leurs ttes, il est
question de les aplatir. Ils entendent murmurer autour d'eux:
_Rat d'glise, punaise de sacristie, mange bon Dieu! tte de
cierge, on sait bien o sont les cafards,  bas les calotins!_


Un garon  lunettes, qui prend des notes, est dsign par une
main inconnue comme un des suppts du jsuitisme.

Celui-l?...

--O, o donc?

--Au troisime banc.

--Ce grand?

--Oui... quelqu'un vient de dire qu'il tait toujours avec les
prtres.

C'est tomb dans l'oreille d'un _pur_, qui s'est lev, a demand
ce que faisait l'homme l-bas, l'homme  lunettes...

Il prend des notes.

Il y en a bien d'autres qui en prennent--et des Micheletiers
enrags--mais le vent est au soupon.

 bas le preneur de notes!--Fouillez-le--Sa carte d'tudiant!
sa carte! Qu'il montre sa carte!...

Il n'a pas de carte, moi, non plus! Sur les deux mille individus
qui sont l, qui donc a sa carte? Personne! Mais tout le monde
demande celle de la redingote longue, qui ne sait pas ce qu'on lui
veut, qui croyait d'abord qu'on parlait d'un autre.

 la fin on lui explique. Il se lve et rpond.

Je m'appelle mile Ollivier, le frre d'Aristide Ollivier, tu en
duel, l'autre jour,  Montpellier, dans un duel rpublicain.

Il avait bien l'air d'un jsuite, pourtant!



7
Les coles
Un matin, une rumeur court le quartier.

Vous savez la nouvelle? On a interdit le cours Michelet. C'est au
_Moniteur_.

Nous l'apprenons  l'htel Mouton, o se produit tout de suite une
agitation qui se communique aux petits cafs et crmeries
environnantes.

On sait que l'htel est rpublicain, on connat nos crinires; sur
le pas de la porte, on nous a vus souvent discuter, crier; nous
avons notre popularit sur une longueur de quinze maisons et de
trois petites rues.

On vient nous trouver.

Que faire? Que dit Matoussaint?

--Et vous, Vingtras?

--Que faire? mais _protester_, parbleu! Allons, Matoussaint,
mets-toi  cette table et rdige-nous a. On ira ensuite en bande
au Collge de France, et on fera signer tous ceux qui viendront se
casser le nez  l'heure du cours.

-- qui enverra-t-on la protestation?

--ON IRA LA PORTER  LA CHAMBRE.

L'ide m'est venue tout d'un coup. Elle fait sensation. (Oui!
oui!)

Matoussaint a dj saut sur un morceau de papier.

Aide-moi! dit-il.

--Eh bien! est-ce fait? demande-t-on au bout d'un moment.

Non.--Il y a des adjectifs qui se disputent, et trois adverbes
en_ ment_ qui font trs vilain effet.

Je finis par dchirer nos longs brouillons et par crire d'un
trait quatre lignes, pas plus.

Les soussigns protestent, au nom de la libert de pense et de
la libert de parole, contre la suspension du cours du citoyen
Michelet, et chargent les reprsentants du peuple, auxquels ils
transmettront cette protestation, de la dfendre  la tribune.

Ajoute: _ la face de la nation._

--Si tu veux.

--Citoyens! la protestation est ainsi conue!

Il lit.

Bien! bien!

Nouveaux cris de Vivent les coles!  la Chambre!  la Chambre!

Ceux qui ont une belle main copient des exemplaires de la
protestation. La premire transcrite est offerte aux citoyens
Matoussaint et Vingtras; ils signent sur la mme ligne, en tte et
en gros; et tout le monde de se presser pour mettre son nom aprs
le leur.

Il y eut mme une crmerie, sur laquelle on ne comptait pas, qui
vint et demanda  avoir des feuilles: crmerie d'opinions ples,
o l'on en tait encore  l'_adjonction des capacits! _Comment
osait-elle se lancer dans le mouvement? Il fallait qu'il ft
irrsistible. Cependant elle garda dans cette occasion--tout en
apportant son contingent--les traditions bien connues de
prudence, qui l'avaient fait surnommer: _Au Chocolat pacifique_.
Sachant bien que dans les poursuites, ce sont toujours les
premiers signataires qui trennent, ils signrent en rond.


[Image de la signature en rond]


On se rend, muni de tout ce qu'il faut pour crire,  la porte du
Collge de France.

Matoussaint est l'homme en vue; il se donne un mal de tous les
diables, prorant, protestant, emplissant la rue.

C'est vraiment lui le boute-en-train de cette foule d'tudiants,
jeunes ou vieux, qui viennent se joindre au rassemblement.

Il pleut des adhsions.

C'est dcid--MERCREDI. Citoyens, voulez-vous MERCREDI? (Oui!
oui!)  MERCREDI!


Mercredi.


Aujourd'hui la manifestation!

Nous sommes sur la place du Panthon. L'htel Mouton est en avance
d'une heure; personne ne se montre encore.

Le ciel est gris, le soleil se voile.

On vient lentement, regardant de loin s'il y a du monde, les uns
par modestie, les autres par timidit, tous par peur de ne pas
tre dans la tradition. Enfin, la place se garnit et l'on est dj
une cinquantaine devant l'cole de droit.

On est prt! En avant!

Nous descendons en silence--la consigne a t de ne pas jeter un
cri et on l'observe comme des gens de caserne ou d'glise.

C'est mme un peu triste, cette promenade sans bruit et sans
drapeaux.

Les drapeaux, comme les cris, ont t dfendus; d'abord il n'y
avait pas de drapeaux; on aurait t oblig de les faire faire. Il
fallait commander l'toffe et les ourler. Mais il n'y en avait pas
de tout prts, comme je le croyais d'aprs les livres, pas de
drapeaux des coles, pas un.

On dirait qu'il pleut!

Il tombe de grosses gouttes, dis-je  Matoussaint en tendant la
main.

--Ce ne sont pas des gouttes, c'est quelqu'un qui a crach,
rpond-il tout haut; mais tout bas,  l'oreille, il me souffle ses
craintes.

Il n'est plus permis de nier les gouttes sans tre tax
d'impudence; d'ailleurs nous voyons de loin s'arrondir des
parapluies. Le premier qui s'arrondit fit plir Matoussaint!

Nous nous regardons trois ou quatre, avec des yeux tristes, mais
nous nous contentons de relever les collets de nos habits--comme
des colonels qui, contre les balles, en tte des rgiments,
redressent seulement la tte de leur cheval, et vont crnes sous
le feu.

a tombe, a tombe!

Les sergents de ville ne se fchent pas; au lieu de barrer la
rvolte, ils s'cartent; ils se mettent  l'abri sous les portes
et font mme signe qu'il y a encore de la place pour un.

Nous arrivons sur la place Bourgogne.

La sentinelle crie: _Qui vive? _Le poste a couru aux armes.

Ceignons nos reins, dit Matoussaint. tes-vous bien tremps?
ajoute-t-il d'une voix de hros en se retournant vers ceux qu'il
croit les plus rsolus.

--_Tremps!..._ Mais oui, pas mal comme a!


Dans la Chambre on s'est mu de ce qui se passe sur la place. La
nouvelle a couru de bouche en bouche. D'ailleurs, nous avons fait
demander des dputs rpublicains.

Il n'en vient pas; il pleut trop! Ils veulent bien mourir
fusills, mais pas noys.


Tout d'un coup, cependant, un cri s'lve:

Crmieux! Crmieux!

Ma foi oui, c'est Crmieux qui arrive--l'avocat Crmieux.

Il s'appuie sur le bras d'un homme jeune, modeste et frle, qui
est aussi, assure-t-on, reprsentant du peuple; on l'appelle
Versigny.

Ils approchent, le pantalon retrouss.


Matoussaint va  eux, ouvre son paletot et retire la ptition
qu'il avait mise sur sa poitrine; malheureusement la pluie a
travers son paletot et la ptition est toute verte; le vtement
de Matoussaint est couleur d'herbe et il a dteint sur le papier.
On ne peut rien lire, mais Matoussaint sait la ptition par coeur,
il la rcite.

Le jeune reprsentant parat vouloir rpondre!

Non, il remue le nez, les lvres et ternue. Il dit:

_Atchoum!_ seulement.

Citoyen, reprend Matoussaint en allant  Crmieux, je ne vous
demande pas de m'embrasser.

Oh, non! Il est trop mouill.

Mais je vous demande une poigne de main que je transmettrai 
toute la jeunesse des coles.

Le vieillard fin et indulgent donne la poigne de main--qui lui
draidit toutes ses manchettes.

Vive la Rpublique!

--_Atchoum! Atchoum!_ fait le jeune reprsentant. Et tout le
monde fait _atchoum! _comme on se mouche, mme sans en avoir
envie, quand le prdicateur se clarifie le nez avant le sermon.


Les feuilles ractionnaires se sont amuses de la promenade dans
la boue, sous l'averse, et l'on a baptis cette manifestation,
dj tant baptise par le ciel: la _Manifestation des parapluies._

Il faut une revanche. Matoussaint et moi, nous avons jur de
l'organiser sous forme d'une protestation nouvelle.

Nous courons dans tous les coins, nous grattons tous les
enthousiasmes, nous mettons les convictions  vif, nous
chatouillons la plante des pieds  toutes les passions--petites
ou gnreuses--qui peuvent aider  rassembler de nouveau les
coles.

Je suis dpch prs des_ anciens_ du quartier qui ont t tmoins
et acteurs dans les protestations clbres.

Un petit homme me frappe beaucoup par l'tendue de son dvouement
et de son nez.

Il s'appelle Lepolge et jouit d'un certain prestige, parce qu'il
passe pour tre ou avoir t secrtaire de Cousin. On dit qu'il
fait partie en mme temps des socits secrtes.

Par un hasard singulier, il appartient  ma race, il est n dans
le mme dpartement, la mme ville, presque la mme rue.

Dans mes bras! s'crie-t-il, quand il l'apprend.

Son nez qui est colossal me gne beaucoup pour cette embrassade.
Il a une habitude bien gnante aussi: il fait _chut! _ds que vous
voulez parler et vous met le doigt sur la bouche.

C'est qu'il est des socits secrtes; voil pourquoi!

J'amnerai des hommes des _Saisons_.

J'ouvre la bouche pour le remercier, il met son doigt.

Et de l'_Aide-toi, le ciel t'aidera_, rpond-il.

Je fais un geste, il remet son doigt; il le laisse mme trop
longtemps. J'ai envie de respirer, tiens!

Quand je dis au Comit directeur (le noyau a pris le nom de
_Comit _depuis l'averse) que nous aurons des hommes des socits
secrtes, l'effet est norme.

Alors ce n'est plus une manifestation, c'est une rvolution!

Quelques mots graves sont prononcs: J'aurais voulu embrasser ma
mre avant ce jour-l!--N'avoir encore rien connu de la vie!--
Nous irons souper chez Pluton!


Le grand jour est arriv.

Je vais chez Lepolge en longeant les murailles, ce qui me salit
beaucoup.

_Les Saisons sont-elles averties?_

Il me remet le doigt sur la bouche comme la premire fois.

_Chut!..._

Que t'a-t-il rpondu? me demande Matoussaint, le soir, quand je
rentre.

_Chut! _--Mais je ne lui mets pas le doigt sur la bouche. Je le
prviens seulement qu'on m'a dfendu de parler  me qui vive.

_Chut_...--Et comme si tout en ne voulant rien dire, je tenais
pourtant  l'avertir que les hommes d'action sont prts, je chante
avec des couacs qui me dsolent moi-mme:


_Il y avait des hommes sur des pavs!_
_Trois hommes noirs qui taient masqus..._


Matoussaint devine tout de suite que ce chant d'allure nave est
un mot d'ordre! et  son tour comme un simple ptre qui rentre 
la ferme, il continue:


_Ces hommes-l furent_ rejoignis,
_Par des escholiers de Paris..._


Matoussaint sait bien que rejoindre fait rejoints au participe
pass: rejoints et non pas rejoignis. Mais rejoignis a l'air
ptre (ce qui droute la police; et en mme temps m'indique qu'il
a compris).

En rentrant dans sa chambre, on entend sa voix qui meurt. Il a
interverti:


_Par des escholiers de Paris_
_Ces hommes-l furent rejoignis!_


Oh! il est n conspirateur!



8
La revanche

Place du Panthon.


Noire de monde, la place, cette fois!


Noire avec des taches de couleur, il y a des habits dont la
couleur crie dans l'ensemble, il y a des chapeaux pointus verts et
de loin en loin des brets carlates. Comme des fleurs de pourpre
en l'paisseur des bls...


C'est plein de mouvement et de vie.

La premire manifestation, malgr son malheur, a t un bon champ
de manoeuvre. On a dj fait campagne. Il pleuvait alors;
aujourd'hui le soleil flambe. On tait trois cents, on va tre
deux mille!

Nous verrons ce que c'est que les coles sans la pluie!


Est-on prt? Tous ceux qu'on attend sont-ils venus?

Y a-t-il encore des pelotons de libres penseurs qui ne soient pas
en place et qui fassent languir la Rvolution?

On y est!

Matoussaint monte les marches du Panthon, met sa main en abat-jour
sur ses yeux, embrasse la foule d'un regard et descend, grave
comme un Grecque venant du Capitole: il va donner le signal.

Mais voil qu'un autre homme que Matoussaint monte comme lui les
marches et observe la place! Un grand garon  moustaches et
barbiche brunes, teint blme, oeil louche...

C'est DELAHODDE, le mouchard, murmure une voix prs de moi.

--Plus bas, dis-je instinctivement, en crasant la main de celui
qui a parl; plus bas; on va l'assassiner!...

Notre motion est grande dans le groupe o a clat la rvlation
et o je plaide le silence.

Si l'on veut le chtier, il faut aller lui brler la cervelle sur
place, tirer au sort  qui s'en chargera; mais si on le livre  la
foule, chacun en prendra un morceau, et ce sera odieux et sale,
vous verrez! il sera tu  coups de poing,  coups de pied, 
coups d'ongle!--Et l'on nous accusera de sclratesse et de
lchet!...

Il parat que je parle comme il faut parler et que j'ai dans la
voix une motion qui porte, car on se range  mon avis; seulement,
par curiosit de paysan qui regarde se traner un crapaud, on se
presse sur le chemin du signal.

C'est lui, c'est bien lui! rpte le garon qui ne l'avait vu
que de loin.

Ce suspect a-t-il remarqu qu'on le dvisageait? toujours est-il
qu'il tourne sa face blme de notre ct et il carte ses lvres
dans un rire muet, sinistre. Je n'oublierai jamais ce rire-l.--
J'ai vu un jour un chien enrag qui agonisait: il avait l'oeil
boueux, la lvre retrousse et montrait ainsi sa mchoire
blanche...

Si ce n'est pas Delahodde, c'est un misrable srement; ce rire le
dit. A-t-il eu peur, a-t-il eu honte?--Il s'carte de la foule
et disparat dans la petite rue qui est derrire l'cole de
Droit...

J'ai peut-tre t lche de ne pas le laisser charper.


O va-t-on?

-- la Sorbonne pour sommer le doyen de paratre et lui lire la
protestation contre la fermeture du cours, rpondent les meneurs.


Nous sommes dans la grande cour de la Sorbonne--elle est pleine.

J'aperois tout d'un coup Lepolge, vers lequel je vais, mais qui
d'un geste me fait signe de ne pas le reconnatre.

Est-il avec les _Saisons_[7]_? _Les hommes de _Aide-toi le ciel
t'aidera_[8] sont-ils l? Y a-t-il des armes sous les habits? Je ne
le saurai pas de la journe; au moment o nous nous croisons avec
Lepolge, je le questionne  l'oreille.

_Chut!_

Et il avance son fameux doigt, il m'agace,  la fin!

Je le mords, s'il y revient.

Je m'agite donc sans savoir si je coudoie des hommes chargs de
cartouches, vieux chefs de barricades, qui vont tout d'un coup
crier: Vive Barbs! et planter le drapeau rouge.

Le rouge, il s'tale en fromage sur la tte de quelques tudiants
 cheveux longs.

Sont-ce des chefs, ces porte-brets? Si ce sont des chefs, qu'ils
le disent! Mais ils sont bien jeunes et ont diablement l'air de_
premire anne!_

Cependant, dans le tas--comme dessus du panier--un de ces
bouchons rouges couvre une bouteille, o il m'a l'air d'y avoir du
vin gnreux. Cette bouteille est un garon blond, aux grands yeux
gris, au front large,  la mine un peu pensive.

Il n'a pas le bouchon sur l'oreille; il l'a plant droit; comme
s'il ne voulait pas crner avec sa coiffure, mais arborer du
rouge, simplement parce que c'est la couleur rpublicaine. Ce
porte-bret_ me va _et je le suis d'un oeil ami dans la foule.

Il n'est pas seul, il a avec lui un autre bret et quelques
camarades qui me _bottent_ aussi. Ce groupe-l m'inspire de la
confiance; si on se bche, je suis sr qu'ils en seront.


On se bche!


Le feu a pris aux poudres par une provocation des _Saint-Vincent
de Paul._

Les Saint-Vincent se sont insolemment plants sur les marches du
grand escalier.

Ils n'ont encore rien dit, mais voil qu'ils applaudissent!

Il y avait des mouchards dans la foule, qui, tout d'un coup, se
sont jets sur les brets; les ttes coiffes de rouge sont
traques par les policiers en bourgeois.

C'est alors que les Saint-Vincent ont cri bravo! du haut des
marches:

Emballs, les coquelicots!

O est donc mon bret aux yeux gris?

Ah! je l'aperois avec son ami brun.

Ils gagnent les escaliers d'o la Saint-Vincenterie hue les
coquelicots emballs.

Ils ne regardent pas si on les suit; ils vont gifler les
Saint-Vincent... J'en suis!


SCRUPULES


Je ne me rappelle plus bien ce qui s'est pass, ce qu'on a donn
de gifles; je sais que je n'en ai pas reu, mais il y a eu une
bousculade et l'on s'est perdus tous dans la foule.

Moi, je tiens une oreille!--Je la tiens entre le pouce et
l'index. Cette oreille appartient  un de ceux qui ont applaudi.

Tu vas demander pardon.

Je tutoie ce jeune homme sans le connatre.

L'oreille fait la sourde; j'abaisse encore un peu le museau.

Le _Saint-Vincent_ crie, moi je parle et je dis:

Tu crieras aprs... Tu vas demander pardon, d'abord. Ah! tu
applaudis quand les sergents de ville nous arrtent!

--Ce n'est pas moi.

--Ce n'est pas toi? Eh bien! jure par le _saint-pre le pape _que
ce n'est pas toi.

Je l'ai surpris criant bravo. Nous allons voir s'il osera jurer.

Vous me lcherez si je jure que ce n'est pas moi?

--Oui.

--Je vous jure...

--_Par le saint_... Allons, faut-il peler?

--Par le saint...

_--Pre le pape._

_--Perlepap._

Il marmotte, il va trop vite. Ce n'est pas du jeu. Il faut un
_pre le pape_ plus srieux:--PET-REU-LEU-PAPP!

Il le donne aussi srieux que je le veux; je suis bien forc de le
lcher.

Mais je me ravise au mme moment!

Ai-je t parjure en cette occasion? Ai-je viol la foi des
serments, manqu  la parole promise? Je me le suis demand
souvent depuis. Je ne sais pas encore si j'eus tort de courir
aprs le Saint-Vincent et de le ramener par l'oreille.

Que me voulez-vous?

--Viens, que je te donne encore un coup de pied au cul.

Le Dieu qu'il adore m'est tmoin que je n'y mis point de
brutalit. Ma voix ne s'enfla pas pour rclamer de lui cette
faveur, et je le plaai sans violence dans la position qui
convient le mieux au but que je voulais atteindre. J'avais plutt
l'air de lui faire un cadeau qu'une menace; et je visai avec la
froideur et la prcision d'un tireur qui a un beau coup de fusil.


Le trouble s'est mis dans la manifestation. Que va-t-elle devenir?

Chez Michelet! crie une voix.

Je m'tonne et je proteste.

Chez Michelet? Non! Restons ici!

On me demande de dvelopper mon plan.

Le voici: Nous ne laissons entrer ni sortir personne; c'est nous
qui allons arrter les suspects et chercher les mouchards.

--La police viendra.

--Eh bien?

--Ils tireront l'pe!

--Tant mieux!

--On enverra la troupe!

--Qu'on l'envoie! qu'on pusse dire qu'il a t ncessaire de
dgainer contre nous, de dpcher une brigade, de faire venir des
soldats!

Je rve ce tumulte, les officiers arrivant au pas de course, les
tambours battant, les sommations faites. Reculera-t-on? les
tudiants tiendront-ils? Je ne sais; mais il y aura eu au moins
une odeur de rvolte et de rvolution. La foule continue  crier:
chez Michelet! chez Michelet!

Allez-y si vous voulez, moi je reste!


Il m'a fallu du courage pour parler ainsi et il m'en faut encore
plus pour ne pas les suivre, mais je me suis entt dans ma
dclaration et j'ai sacrifi ma curiosit, mon amour de voir, ma
passion de la foule,  la conviction que j'ai que cette promenade
chez Michelet est une btise.

Je me suis trouv bien sot tout de mme quand les derniers
tranards ont eu pass devant moi, et que j'ai t seul dans la
rue, avec les bourgeois qui se moquaient ou s'irritaient de la
dmonstration.

Vous n'allez pas avec ces braillards? m'a dit un gros ventre...

Quand Matoussaint, de qui j'ai t spar ds le dbut par le
remous, a entendu dire que je ne venais pas, il a paru atterr,
mais autant, je crois, parce que je lui manque que parce que je
manque  la manifestation. C'est beaucoup d'avoir quelqu'un qui ne
recule pas devant le coup de poing dans ces occasions-l et il a
confiance en moi de ce ct.

Pour le coup de pied aussi il pourrait avoir confiance. S'il
n'avait vu tout  l'heure avec le Saint-Vincent de Paul, j'ose
croire qu'il aurait t content, ou alors il est trs difficile.


Me voil bien avanc maintenant! J'avais consacr ma journe  la
Rvolution et je me trouve sans emploi, au milieu de l'aprs-midi,
dans le Quartier latin dsert; devant les cafs vides j'ai l'air
de sortir de l'hpital. Je trane le long des maisons comme un
chien qui cherche une piste et ceux qui me connaissent se
demandent comment moi, le rouge, celui qui fait toujours tant de
boucan quand je passe et qui ai l'air de vouloir tout manger, je
suis l  rder comme un fainant, les mains dans les poches, le
jour du boucan gnral!

Ah! il en cote de se sparer des foules. On passe pour capon
auprs de quelques-uns ou bien pour vaniteux et enfin, on s'embte
normment. Car je m'embte normment. Le malheur est
qu'Alexandrine a profit de ce que tout le monde serait dehors
toute la journe, de ce qu'il n'y aurait pas de clients  la
crmerie, pour aller voir une parente qui reste au diable, sans
cela!... Nous aurions t sous les toits. J'aurais pu passer ma
tte par la lucarne si j'avais voulu pour regarder du ct de la
manifestation. Je ne sais pas si j'aurais voulu.

O vais-je aller?

Je n'ai pas encore, depuis que je suis  Paris, t seul dans
l'aprs-midi. Je suis tout drout l'aprs-midi quand je ne suis
pas deux ou trois--avec Alexandrine ou avec les camarades. Je
n'ai rien  me dire. Causer avec moi-mme! Pas dans le jour! Le
jour, je ne me trouve pas espigle.


Je vais au Luxembourg, dans la Ppinire, je m'assieds sur un
banc,  ct de vieux qui racontent des histoires du temps de
l'ancien, et au milieu de jeunes mres que je gne pour donner 
tter  leurs enfants! Oh! si c'tait  refaire, j'irais chez
Michelet!

Si par hasard a avait tourn  l'meute sous ses fentres! S'il y
avait eu du sang! Mon Dieu, que je voudrais qu'il y et du sang.
Oh! s'il y a eu du sang, mon devoir est d'aller o il coule. Je
n'tais pas pour la promenade; je suis pour l'insurrection.

Matoussaint, as-tu perdu un membre? As-tu un des hommes de ta
barricade mort?

Je flaire si a sent la poudre... a sent le lait, l'enfant... je
ne sais quoi... tout, except la poudre.

Tant pis, je vais me mentir  moi-mme, manquer de fermet.
Personne ne le saura! Je vais aller voir ce que devient la
manifestation.


Une dbandade! Des gens qui fuient!

Je reconnais toute ma crmerie qui a les talons prs du derrire.

On arrte, on arrte! crient les fuyards.

Je suis reconnu par l'un d'eux.

Filez, filez, mon cher! les sergents de ville pincent tout le
monde, ON CERNE, ON CERNE!

Je ne fuirai pas!

Et je m'engage dans la rue mme qui, au dire des fuyards, est
cerne.

Mais je ne vois personne.

On ne cerne pas! _O cerne-t-on?_

Je cherche, je vais de droite, de gauche, je ne me sens pas cern;
je patauge, je prends cette rue-ci, celle-l, je demande  tous
ceux que je rencontre si l'on a vu cerner.

A-t-on seulement aperu une manifestation?

--Plat-il?

--Avez-vous vu une manifestation?

Je fais un cornet avec mes mains pour qu'on entende mieux.

On n'a rien vu!...

Je reviens comme je peux vers le quartier, pour y retrouver des
chapps, avoir des nouvelles; quitte  reprendre l'omnibus pour
retourner du ct de la manifestation. Avec un bon plan de la
banlieue, je la dterrerai peut-tre!

J'apprends  l'htel que les fuyards avaient raison.

On a vraiment cern et arrt; mais pas du ct o j'tais.

Et tenez, les voici qui viennent!...

--Combien sont-ils?

--Presque un bataillon. Ils descendent! Regardez donc!

Je regarde.

Les prisonniers marchent entre deux haies de sergents de ville. Je
reconnais les camarades.

Je m'lance! on me retient.

Qu'est-ce que vous voulez faire?

--Aller dlivrer mes frres!

--Tu es donc devenu fou? me dit tout bas Alexandrine, qui vient
de rentrer et me tire par les basques de ma redingote,--et tout
haut elle ajoute:

--Tenez, monsieur Vingtras, voil ce qu'on en fait, de ceux qui
veulent dlivrer leurs frres!

Elle me montre une chose qui a l'air d'un torchon et qui a voulu
dlivrer ses frres. Je reconnais la tte de Championnet, un des
locataires,--ce qui reste du moins de la tte de Championnet,
enveloppe dans des serviettes comme un pain qu'on veut garder
frais.

Il ne peut pas parler; on lui a recousu la langue au galop--un
point en attendant;--mais ceux qui l'ont amen ont cont son
histoire.

C'tait au parc aux Moutons,  l'endroit o la police s'est jete
sur la manifestation.

Championnet a vu l une atteinte au droit de parole sous les
fentres, et s'lanant au-devant du brigadier qui commandait:

Savez-vous bien ce que vous allez faire?

--Parfaitement! et, se tournant vers les agents, le brigadier
leur a dit: Pilez-moi cet homme-l!

On a pil Championnet.

Je lui demande si le rcit est exact; les serviettes se remuent
pour rpondre. Il y en a malheureusement une qui se dgomme,
Championnet demande par signe qu'on le recolle et parat dcid 
ne plus vouloir essayer de dposer.

Je voudrais savoir pourtant!

Championnet ne peut pas parler.

Veut-il crire?

Il crit en allant de la cave au grenier, avec des airs de
somnambule. Les caractres tracs par Championnet en bouillie sont
tellement confus  certains moments que je ne puis pas trop
dmler les dtails. Je me contente donc du gros et du demi-gros.

Il semblerait tabli, par quelques balancements de tte de
Championnet en rponse  des questions (que je pose d'ailleurs
avec la prudence d'un mdecin qui ne permet pas au juge
d'instruction d'aller trop loin), il semblerait tabli qu'on a
cri sous la fentre d'un monsieur qui n'tait pas Michelet, qu'on
s'est tromp, et que quand on s'est aperu de l'erreur il n'en
restait plus pour Michelet; Michelet a eu une petite ovation trs
enroue o perait beaucoup de mauvaise humeur.


Peu  peu cependant le jour se fait,--les renseignements
arrivent. On accourt pour avoir de mes nouvelles, pour savoir si
je suis arrt.

Ah! vous avez eu bon nez! Vous nous l'aviez bien dit!

Je triomphe,--triomphe douloureux en face des torchons
ensanglants qui reprsentent Championnet, douloureux encore 
cause de l'arrestation de Matoussaint.

A-t-il t bless?

--Non! Ils se sont mis  cinq pour le prendre!


Je me gratte la tte l-dessus et je me demande si ce ne sont pas
toujours les Championnet qui copent et les Matoussaint qu'on
mnage dans ces bagarres! Il faut un corps  l'accusation, et si
on prsentait un corps ptri par le bout comme celui de
Championnet, le gouvernement serait accus de barbarie.
Matoussaint chef, s'il est bless, envoie sa tte aux journaux, ou
fait un effet tragique au banc des accuss, tandis que Championnet
que personne ne connat peut tre aplati comme beurre, il peut et
doit tre aplati parce que la vue de sa motte de beurre sanglante,
un peu rpugnante mme il faut le dire, effraiera et dgotera. Il
est politique d'arrter Matoussaint sans lui faire de mal, il est
bon de ptrir Championnet. Voil  quoi je pense, l'ide qui me
vient! Avec a, quand Matoussaint sortira de prison, tout le monde
ira lui serrer la main, tandis que Championnet sera nglig, 
cause de son obscurit, fui mme  cause de ses boutons.


Ce n'est pas seulement Matoussaint qui est arrt, ils sont une
dizaine des ntres.


Frres, aux charcuteries!


J'ai toujours vu que, quand quelqu'un tait arrt, on lui
envoyait du saucisson.

Mais je trouve dans un tudiant  lunettes qui suit les cours de
chimie un adversaire inattendu.

Du saucisson! dit-il, toujours du saucisson!... N'est-il donc pas
temps de songer aux rafrachissements, citoyens?...

Il convoque les amis et propose qu'un comit spcialement lu
s'occupe, non pas seulement de recueillir les secours en nature,
mais de leur donner une direction intelligente.

Le saucisson, prolong, enfivrerait, ... le laitage
dbiliterait.--Et mme... Ah! que diraient nos ennemis! (Vive
motion.)

On constitue le comit, qui entre immdiatement en dlibration et
se distribue les rles. L'un ramassera les cotisations en argent,
l'autre les cochonnailles, celui-ci les fromages.

Ce fut un de ceux de l'htel qui fut charg des fromages,--pour
le malheur de l'htel! car il empesta la maison avec des produits
trop _faits_, et je lui trouvai toujours,  lui personnellement
dans la suite, une petite odeur de Camembert.

Il parat qu'ils sont soixante-dix arrts, on les a entasss au
Dpt.

Il y avait de la vermine, mais Matoussaint n'en tait point
triste, et il disait en se grattant:

Ces insectes laisseront des germes rpublicains dans les jeunes
ttes, et les punaises s'craseront plus tard--en gouttes de
sang--sur le front de Bonaparte!

Sur les soixante-dix, soixante-neuf ont t mis en libert; on
garde Matoussaint tout seul. Le pouvoir a donc peur de
Matoussaint?

On est bien forc de le relcher, pourtant. Mais on nous a laiss
le temps de boucaner autour de son arrestation: il nous revient
consacr par la souffrance.

Comme Lazare, nous dit-il au punch qu'on lui offrit le soir;
comme Lazare, je viens de soulever, aprs dix jours, le couvercle
de mon tombeau. Je rentre fortifi par le supplice! Ils ont cru
m'abattre, ils m'ont bronz. Ombre du divin Marat, je te jure que
je n'ai pas faibli!

Il est mme un peu plus _boulot_ qu'auparavant, il me semble. Je
le lui fais remarquer avec plaisir.

Graisse de prison, dit-il avec un sourire amer et en hochant la
tte;--c'est _souffl, _tiens, tte, c'est _souffl! _Pourvu que
a ne me gne pas pour la lutte!


Un groupe particulier a pris place  nos cts: celui qui avait
pour guidon, dans la cour de la Sorbonne, le bret du blond au
front large, aux beaux yeux gris.

Ils m'ont remarqu, parat-il, quand, dtach des miens, j'ai,
sans consigne, par fureur, saut sur les Saint-Vincent qui
applaudissaient. Nous nous sommes trouvs cte  cte dans cette
bagarre.

Au Dpt, ils ont fait connaissance avec Matoussaint, ils ont
partag le fromage et le saucisson, rompu le pain noir de
l'amiti, et quand Matoussaint sort du tombeau, il les invite 
dner avec nous-- la fortune du pot!

Disons, m'criai-je en faisant allusion  la rsurrection de
Matoussaint et  son image biblique: _Au Lazare de la
fourchette!... _Le calembour n'empche pas les convictions! Qu'en
dis-tu, Bret rouge?... On se tutoie, n'est-ce pas? Vive la
Sociale!



9
La maison Renoul

Nous voil donc amis comme tout avec le Bret rouge et sa bande!

Le Bret rouge s'appelle Renoul. Son pre est un professeur de
facult de province qui connat Branger; gloire dont le fils a le
reflet auprs de ses camarades, mais qui ne m'blouit pas assez,
parat-il.

Quand on m'a parl, je n'ai pas eu l'air boulevers.

Tu entends, me dit-on, son pre connat Branger. Branger l'a
fait sauter sur ses genoux quand il tait petit.

--Oui, j'entends bien.

On attend toujours une marque de satisfaction sur ma figure, on
regarde mon nez, mes yeux, on compte sur une petite grimace. On
rpte:

Branger l'a fait _sauter sur ses genoux!..._

--Et aprs?

Renoul n'aurait pas t berc _sur les genoux de cette tte
vnre_, comme dit Matoussaint, que je n'en aimerais pas moins sa
tournure de garon franc, loyal et droit,--un peu grave quand il
parle de ses ides, mais gai comme un moutard quand on est  la
farce et qu'il lui part sous le nez quelque mot bizarre ou quelque
blague joyeuse.


Il a pourtant contre lui deux choses qui, au premier abord, m'ont
terrifi.

Quand j'tais sur le carr,  la premire visite que je lui ai
faite, j'ai vu sortir un homme avec une robe de chambre, et qui
prisait. Il faisait noir, nous nous sommes heurts, demand
pardon, heurts encore. Chaque fois que nous nous heurtions, je
trouvais qu'il sentait la fve. Aprs nous tre trs difficilement
dbarrasss l'un de l'autre, nous avons reconnu en nous redressant
qui nous tions: lui Renoul, moi Vingtras.

Renoul avec une robe de chambre  glands et une tabatire de
corne!

Eh bien! moi, je vous dis que c'est la faute de Branger!


Il y a une autre raison  l'air _propritaire_ de Renoul. Renoul
n'est pas seul. Le coeur de Renoul a dj battu--le mien aussi,
mais _en garni._

Celui de Renoul bat _dans ses meubles_, et ces meubles sont
poussets, cirs, vernis par la main d'une compagne, avec
laquelle il vit depuis qu'il est  Paris. Ils sont dans leurs
meubles! Ils font leur cuisine chez eux!! Ils mettent le pot-au-feu
le dimanche!!!

Ces rvlations jettent d'abord une ombre et comme un discrdit
sur la rputation rvolutionnaire de Renoul.

Un bret rouge dans la rue,--chez lui une douillette!

Que signifie ce double masque?

Cependant la stupeur fait place  la rflexion; et  l'inquitude
que donnait la douillette succde mme--en y pensant--une
sorte de respect pour ce jeune rpublicain qui, ayant des meubles
et une robe de chambre, ne craint pas de se lancer dans la mle
tout comme un autre.


Je n'ose pas dire qu'il ne me reste pas un peu de dfiance! Je
n'ai vu dans aucun pome les hros de dix-sept ans avoir une
tabatire et priser. Mais je sens au fond de mon coeur d'homme une
certaine envie de cette existence tranquille et claire, dans un
appartement dont on est le matre, dont on a la clef, o l'on est
roi!

Roi!--Mon Dieu! est-ce que dj le spectacle de ce bonheur,
l'gosme qui reste toujours tapi au fond du meilleur de nous, me
ramneraient aux ides monarchiques?

Un mobilier de rien du tout, mais si propre, si frais, avec des
reflets luisants et une odeur de cire! Sur le lit, une
courtepointe aux dents roses. Aux fentres, des rideaux qui
tamisent le jour. Je n'ai jamais vu cela depuis que je suis libre!
Je ne l'ai vu qu'autrefois en province, et seulement sous les
toits de bourgeois, comme chez nous. Mais chez ce jeune
rpublicain, chez ce souffleteur de Saint-Vincent!...

Puis, la saison est belle,--le printemps est venu plus tt cette
anne,--et il tombe du soleil par belles plaques dores sur les
meubles et sur nos ttes.

Je garderai longtemps le souvenir d'une de ces plaques d'or qui se
teintait de rouge en traversant les grands rideaux; c'tait la
posie des glises o les vitraux jettent des reflets sanglants
sur les dalles, et le charme intime et doux d'une chambre d'ami;
mes regards se noyaient et mon coeur se baignait dans ce calme et
cette clart.

Dans toutes les maisons que j'ai habites jusqu'ici,--dans
l'htel mme du pre Mouton,--les chambres n'ont qu'un lit
pauvre, deux chaises vilaines, une table grasse, un lavabo
brch. Les _rduits_ de dix francs donnent sur la cour, on
croirait voir une gueule de puits humide et noire! Si le soleil
vient, c'est tant pis! il sert  chauffer le plomb; si la brise
entre, elle apporte de la cuisine et de la table d'hte des odeurs
de friture et de graisse.

Dans cette maison de Renoul, la croise ne s'ouvre pas sur une rue
boueuse, mais sur un espace plant d'arbres tout couverts de
pousses fraches comme des petits haricots verts, et o sautent
des oiseaux en libert.

Je n'ai rencontr jusqu' prsent que des oiseaux qui sentaient la
vieille femme, la suie ou le cuir:--pies, perroquets, merles,
avec des becs qu'on dirait faits  la _grosse._ Ici j'ai l'oreille
chatouille et le choeur effleur par de grands froufrous
d'ailes!...

La matresse de ce petit appartement a deux pices, dont l'une,
meuble par un lit assez grand, l'autre par une bibliothque toute
petite.

Madame Renoul trouve bien que nous faisons un peu de bruit; que
moi, en particulier, j'ai une voix qui casse les vitres et des
souliers qui rayent tout son parquet: elle trouve bien que
Matoussaint, en levant les bras, _pour faire comme Danton_,
s'expose  renverser l'tagre o il y a de petits bibelots de
foire:--un chat en chocolat et un bonnet phrygien en sucre rouge
--mais nous l'amusons quelquefois; on n'imite pas Danton tout le
temps; on n'est pas tribun ternellement, on est un peu _farce_
aussi; et aprs le tocsin de 93, c'est le carillon de nos dix-huit
ans que nous sonnons  toute vole!

C'est le grsil du rire aprs les temptes d'loquence.

Puis, on fait le caf.

Renoul reoit tous les mois, de sa mre, des provisions de moka en
grain qu'on moud  tour de rle, et le bruit de ce moulin-l,
l'odeur de ce caf, qui sent les les, adoucissent nos colres
plbiennes et nous rendent, jusqu'au dernier grain, indulgents
pour la socit mal faite; ou tout au moins il y a trve--on met
du sucre.

Le pli est pris; tous les soirs on vient discuter, crier et
moudre. On verse, on sirote, on fume, on rit--puis l'on se remet
en colre et l'on remonte sur les chaises comme  la tribune.

Pas sur celle-l! crie la matresse de la maison en s'arrachant
les cheveux; l-dessus si vous voulez!

Et elle indique un tabouret infirme d'o l'on est sr de tomber
chaque fois qu'on y grimpe.

On salit beaucoup le dessus des chaises.

Quelqu'un propose d'ter ses souliers chaque fois qu'il y aura une
discussion un peu chaude. On vote.

Non, non!

C'est la femme qui a protest le plus nergiquement, elle a lev
les deux mains--je prsidais, je l'ai bien vu.

Elle prfre encore qu'on garde ses souliers et que l'on abme ses
chaises.

Matoussaint a vot contre le dchaussage. Pourquoi? lui qui n'est
pas pour les prjugs. C'est une faiblesse, voyons! mais il s'en
explique.

Si j'tais mes souliers, me dit-il tout bas, je ne pourrais plus
les remettre, ils ne tiennent qu'avec des ficelles par dessous; ce
n'est pas des semelles, c'est du crochet.


Ah! les bonnes heures, les belles soires!--avec le soleil, la
brise, les colres jeunes, les rires fous; avec le tabouret qui
boite et le caf qui embaume!

Ce printemps dans les arbres, ce printemps dans nos ttes!... Les
oiseaux qui battent la vitre, nos coeurs qui battent la campagne!

Je garderai la mmoire de ces jours-l toute ma vie.

J'ai eu du bonheur de tomber sur ce bret rouge.

Je ne me figurais un intrieur qu'avec un pre et une mre qui se
disputaient et se raccommodaient sur le derrire ensanglant de
leurs enfants. Je croyais qu'on ne pouvait tre dans ses meubles
que si l'on avait l'air chagrin, _matre d'cole_, que si l'on
paraissait s'ennuyer  mort, et si l'on avait des domestiques pour
leur faire manger les restes et boire du vin aigre.

Chez Renoul on ne s'ennuie pas, on ne fouette personne--du moins
je n'ai rien surpris de pareil--on ne se dispute pas, on ne fait
pas boire des choses aigres aux domestiques. Il n'y a pas de
domestiques, d'abord.

Ah! le foyer paternel, _le toit de nos pres!_

Je ne connais qu'un toit, je ne connais qu'un pre, mais je
prfre n'tre pas sous son toit et moudre le moka chez Renoul,
entre une discussion sur 93 et une partie de colin-maillard!


IL FAUT LANCER UN JOURNAL.


Ce mot, un jour, a travers l'espace.


Allons, que faisons-nous donc? (Nous moulions du caf.) Nous
n'avons donc rien l! crie Matoussaint.

--O a?

--_L!..._ Il frappe en mme temps sur son coeur.

Tu vas casser ta pipe!... Il faudrait peut-tre aussi quelque
chose _ici_.--Je tape sur mon gousset.

--Bourgeois, va!

On m'accuse de semer la division.--J'ai vou un culte aux
intrts matriels.

Je suis un adorateur du veau d'or!

Je me dfends comme je peux.

Je ne parle pas pour moi; ma plume, on le sait, est au service de
la Rvolution; mais l'imprimeur! est-ce qu'on trouvera un
imprimeur?

J'emprunte une comparaison  Shakespeare pour _imager_ mon ide:

L'imprimeur de nos jours! savez-vous comment il s'appelle? Il
s'appelle _Shylock_. Shylock, l'intress, l'avare, le juif, le
rogneur de chair!

--Non, dit Matoussaint, sautant comme un ressort sur le tabouret;
il s'appelle Va de l'avant! Oui, oui! _Va de l'avant_, ou encore
_Fais ce que dois_. Il s'appelle Le Courage, il s'appelle La Foi.

Je redescends de ma chaise au milieu de l'motion gnrale, aprs
m'tre couvert d'impopularit.

Je suis mis  l'index pour toute la soire, et quand on verse le
caf, je n'en ai qu'une toute petite goutte!

Je demande s'il n'en reste pas.

Non, dit Renoul qui verse.

Un _non_ sec, qui m'attriste venant d'un compagnon d'armes, et
puis j'avais bien envie de caf ce soir-l!

J'en ai trop envie! Tant pis! Je fais amende honorable.

Eh bien, oui, j'ai eu tort! L'imprimeur s'appelle _Fessequedoit_
ou _Vadelavant! _J'ai eu tort... il faut d'abord agir, et ne pas
jeter des btons dans les roues du char qui porte la Rvolution.

On revient  moi, on me serre la main.

Donne ta tasse! Il en reste encore un peu au fond de la
bouilloire.

On a retrouv du caf sur ma dclaration, mon aveu m'a raccommod.

Je regagnai toute leur estime et j'eus  peu prs--pas tout 
fait--la valeur d'une demi-tasse.

Donc, il n'est plus question de l'imprimeur; ce n'est pas moi qui
en parlerai! Il n'est question ni de l'imprimeur, ni du papier, ni
du cautionnement. Il est dcid qu'on fera un journal, qu'on _aura
un organe, _voil tout.

La grosse question est de prendre chacun sa partie, celle qui
rentre dans nos tempraments, qui est le mieux dans nos cordes.

Moi, dit une voix qui a l'air de sortir de dessous terre, je
ferai la PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.

On cherche, on regarde.

C'est Championnet qui a parl.


Championnet, _penseur! _--Avant la scne de la manifestation il
n'tait gure connu de nous que parce qu'il tournait ses souliers
en marchant, mais il les tournait, c'est effrayant! Il les tourne
encore. Une paire de bottines neuves lui fait trois jours; les
bottines de ce jeune homme ont toujours l'air de vouloir s'en
aller de droite, de gauche, comme si elles taient dgotes de
ses pieds...

Il veut faire la PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.

Comment l'entend-il? A-t-il une vue d'ensemble sur le dluge, sur
les khalifes, sur Omar, sur les croisades, sur Louis-Philippe?

Citoyens, fait Renoul qui prside, personne ne dit rien?
Matoussaint, tu n'as pas d'observation  faire?... Vingtras?...
Rock[9]?... On ne demande pas la parole?

Non, on se tortille sur ces chaises seulement; on a l'air de
chercher au fond de sa poche et de ne pas pouvoir atteindre son
diable de tabac qu'on a dans le creux de la main... On se tortille
beaucoup; il y a de petites toux et un grand silence, trou de
rires qui ptillent...

Championnet a perdu la tte; il fait comme beaucoup de gens
embarrasss qui regardent le bout de leurs souliers. Il ne peut
pas voir le bout des siens, c'est impossible! il attraperait un
torticolis. Il a justement _tourn_ normment, ces jours-ci.

Citoyen Championnet, reprend Renoul d'un air doctoral, c'est bien
la philosophie de l'histoire que vous avez voulu dire, ce n'est
pas l'histoire de la philosophie?

--Non, non, c'est bien la philosophie de l'histoire, c'est assez
clair!

--Sans doute, mais pourriez-vous indiquer au comit de rdaction
(murmures flatteurs dans l'assemble) comment vous prendrez la
chose! Montez sur ce tabouret.

On a justement cir le plancher. Championnet a l'air de patiner.

tez vos souliers!

--Oui, oui.

--Vous savez bien qu'il a t vot que non! On ne peut pas aller
contre un vote.

Championnet se dirige de nouveau vers le tabouret. C'est difficile
avec ses chaussures tournes!

Qu'il parle assis!

--Non, non.  genoux!

--Assis, assis!

Mais il n'y a plus de chaises--on a cach sa chaise.

Championnet fut simple et grand.

Il s'accroupit  l'orientale et commena  nous expliquer, les
jambes croises, ce qu'il appelait la philosophie de l'histoire.

Il fut long, trs long. Nous coutmes avec beaucoup de soin, mais
personne n'y comprit goutte--et encore aujourd'hui, je ne suis
pas bien sr, pour mon compte, de savoir exactement ce que c'est
que la philosophie de l'histoire. Je me la reprsente toujours
sous la forme d'un homme assis en tailleur avec des bottines
tournes.



10
Mes colres

Et toi, Vingtras, que feras-tu?

--Je ferai les _Tombes rvolutionnaires_.

L'ide m'est venue de visiter les cimetires o sont enterrs ceux
qui sont morts pour le peuple. Je suis parti de bonne heure
souvent, pour aller rflchir devant ces tombes de tribuns et de
potes.

J'ai rd autour des grilles, j'ai drang des veuves qui
apportaient des bouquets.

Je ferai l'histoire de ces morts, je citerai les phrases graves
au couteau sur la pierre--en essayant de jeter un clair dans le
noir de ces cimetires. Il y a des fleurs qui piquent de rouge
l'herbe terne: je mettrai des phrases rouges aussi.

Ce Vingtras qui blague toujours, il choisit ce sujet l!...

Je blague toujours--mais quand nous sommes entre nous, il ne
servirait  rien d'avoir l'air de croque-morts. Il faut tre grave
quand on parle au peuple.

On ne fait pas le journal, bien entendu.

On aurait un imprimeur qu'on ne le ferait pas davantage. Tout le
monde veut crire le _Premier Paris, _avoir les plus grosses
lettres, et un titre trs noir dans une masse de blanc. Il n'y
aurait que des grosses lettres et des titres normes. Pas de place
pour les articles!

Puis on se battrait deux jours aprs.

Je serais accus srement de _baver _sur les tombeaux; car il y a
des morts que je jugerais  _l'gyptienne_ et dont je
souffletterais le crne.

Quelques phrases de Matoussaint m'ont fait personnellement bondir;
je n'oublie pas que c'est lui qui a dit,  propos de Renoul
caress par Branger: _Berc sur les genoux de cette tte
vnre_.

Mais est-ce que nous saurions faire un article tout du long?--
Des vers, oui,--un article, je ne crois pas!

J'ai bien vu, quand j'ai commenc mes _Tombes rvolutionnaires_.--
Je rptais toujours la mme chose, et toujours en appelant les
morts: _Sortez, venez, rentrez, entendez-vous!  toi,  vous!_
Et j'avais mis du latin et cherch en cachette dans les discours
de 93...

Sparte, Rome, Athnes... J'en plaisantais au collge et je
trouvais que c'tait inutile, bte, les rpubliques anciennes,
grecques, romaines!... Lycurgue, Solon, Fabricius, et tous les
sages, et tous les consuls!... Je vois  quoi cela sert
maintenant. On ne peut pas crire pour les journaux rpublicains
sans connatre  fond son Plutarque. Est-ce qu'il y a une seule
page des ntres, de nos crivains jacobins, o il ne soit pas
question d'Hannibal, de Fabricius, d'Aristogiton, de Coriolan, de
Clon, des Grecs? On ne peut pas s'en passer. Ce serait une
impolitesse  faire aux hommes de 93 que de ne pas leur dire
qu'ils ressemblent aux grands hommes de nos livres de classe.

Ceux qui se sont retirs dans un village ou ont donn leur
dmission sont des _Cincinnatus._ Ceux qui n'ont pas de femme de
mnage et fendent leur bois, des_ Philopoemens_.

Je sens bien au fond de moi-mme que je ne suis pas n pour
crire. J'ai surpris cela, un matin, en relisant des pages que
j'avais brouillonnes la veille au courant de la plume.

Je disais que j'avais remarqu la fille du concierge du cimetire
penche  sa fentre, arrosant des fleurs, en camisole blanche,
que j'avais failli pleurer en voyant une enfant,  petite robe
courte, qui enterrait sa poupe l o sa maman _dormait_. Failli
pleurer, oui--alors que j'tais devant la tombe d'un martyr qui
rclamait, au nom de la tradition, toute l'eau de mes yeux.

J'avais oubli mon drapeau pour regarder cette enfant auprs de
son pre en deuil.

J'avais cout un chien hurler sur la tombe de son matre.

Je mettrais ces btises dans nos articles, si je ne me retenais
pas!

Il vaut mieux qu'on n'ait pas fait le journal. Je n'aurais pas pu
m'en tirer, je ne sais pas causer de ce que je n'ai pas vu. Ah! je
ne suis pas fort, vraiment!


Je ne m'en suis ouvert  personne.--J'emporterai ce secret avec
moi dans la tombe.--Mais, je le sens bien, je n'ai rien dans la
tte, rien que MES ides! voil tout! et je suis un fainant qui
n'aime pas aller chercher les ides des autres. Je n'ai pas le
courage de feuilleter les livres. Je devrais mettre de la salive 
mon pouce, et tourner, tourner les pages, pour lire quelque chose
qui m'inspire. Je ne trouve pas de salive sur ma langue, et mon
pouce me fait mal tout de suite.

Rien que MES ides  MOI, c'est terrible! Des ides comme en
auraient un paysan, une bonne femme, un marchand de vin, un garon
de caf!--Je ne vois pas au-del de mes yeux, pas au-del, ma
foi non! Je n'entends qu'avec MES oreilles--des oreilles qu'on a
tant tires!

J'ai envie de parler de ceux qui se promnent dans les cimetires
pendant que j'y suis, plutt que de parler de ceux qui _reposent
sous terre._

_Requiescant in pace!_

Le Bret rouge et les autres croient que je suis intelligent--il
parat qu'ils le croient... Ils n'ont pas vu mes brouillons! Ils
ne se doutent pas du chien, de la poupe, de la fille du
cimetire!


Nous sommes pourtant simples quelquefois. Les Grecs taient
simples  leurs heures, les conventionnels aussi.


Nous jouons  colin-maillard.


On laisserait passer la Chambre des reprsentants sous les
fentres, sans se pencher pour la regarder, lorsqu'on est en plein
jeu.


Il n'y a que Matoussaint qui ne veut pas convenir qu'il s'amuse.
Il prtend qu'il joue parce que colin-maillard apprend  se
cacher,  dpister les mouchards,  tromper l'ennemi.

--C'est un bon exercice pour les conspirateurs, l'apprentissage
des Socits secrtes.

Quand il a le bandeau--quand c'est lui qui _l'est_--il se
figure tre le Comit de Salut public qui cherche les _ci-devant_
dans l'ombre; quand on le poursuit, il croit chapper comme les
Girondins; il a envie de demander une omelette comme Condorcet, ou
bien il marmotte tout bas le nom du gendarme qui arrta
Robespierre.

Il rigole autant que les autres, quoi qu'il en dise, quand il se
cache les pieds sous le lit et la tte dans la table de nuit.

Il y en a un qui _l'est_ bien souvent; c'est Championnet,  cause
de ses souliers. On le devine tout de suite. Il n'y a pas une
heure qu'il joue, que ses talons sont tourns, et l'on n'a qu'
tter ses chaussures. On me devine aussi trs vite, car je sens
toujours la poudre de riz; j'ai toujours un peu embrass
Alexandrine.

Nous avons dix-huit ans, nous sommes un sicle  nous cinq; nous
voulons sauver le monde, mourir pour la patrie. En attendant, nous
nous amusons comme une cole de gamins. Robespierre, s'il
apparaissait _soudain_--ainsi qu'on le voit dans les bons
articles--Robespierre trouverait que nous n'avons rien des
Spartiates et nous ferait sans doute guillotiner.


Nous passons nos soires  cela; quelquefois nous allons au caf--
rarement, bien rarement.

Renoul reste dans sa robe de chambre, je demeure auprs
d'Alexandrine; Championnet pioche dans son coin la philosophie de
l'histoire.

Il n'y a que Rock et Matoussaint qui, n'ayant ni Alexandrines, ni
robes de chambre, ni la manie de la philosophie de l'histoire,
aiment  jouer aux cartes en prenant leur gloria.

Ils ont, parat-il, dcouvert un petit caf intime o vont des
tudiants en mdecine, avec des femmes dont ils ont des enfants.

C'est prodigieux! Cela me parat presque contre nature! Avoir des
enfants dans le Quartier Latin! L'odeur de lait et de couches m'en
loigne comme d'une crche. Je n'y suis entr qu'une ou deux fois
pour prendre Rock, et j'ai failli chaque fois m'asseoir sur un
moutard qu'on avait mis une seconde sur une chaise, pour pouvoir
_marquer dix de blanches._

On se rend cependant en bande, de temps en temps,  un grand
estaminet qui, tous les soirs, s'emplit d'une foule bruyante et
rpublicaine.

C'est au haut de notre rue justement, au coin de la place Saint-Michel,
contre la fontaine. On l'appelle le caf du _Vote universel._

Il y va des clbrits.

Nous sommes un peu dpayss dans cette atmosphre de dmocratie
autorise, o les ttes sont dj mres; o il y a des gens qu'on
dit avoir t chefs de barricades  Saint-Merry, prisonniers 
Doullens, insurgs de Juin; qui ont le prestige de
l'enrgimentation rvolutionnaire, du combat et de la prison.

Ont-ils tous cette aurole? On ne peut pas bien voir les auroles
dans cette fume.

Mais il y a vraiment des figures sympathiques et vigoureuses. Ce
qui me frappe le plus, c'est l'air _bon enfant_ de ceux qui ont un
nom, dont on dit: Un tel, c'est lui qui en fvrier tirait sur les
municipaux, au Chteau-d'Eau.--Cet autre, l-bas, a fait six
mois de ponton aprs Juin.


Je passe et repasse devant ces tables pour voir comment on est
fait quand on a reu ces baptmes de feu. Oui, ce sont ceux-l qui
crient le moins et qui rient le plus.


Un jour Rock m'a tir la manche.

Tu vois bien ce grand?

--L  gauche?

--Oui, ne fais pas semblant de le regarder.

--Qui est-ce?

--Un reprsentant de la Montagne, X...

--Il ne parle jamais  la Chambre?

--Non, il_ se rserve._

C'est bien de Rock ce mot-l!

Il se rserve! pour quand?

--Pour la Convention...

Rock a l'air convaincu qu'il y aura une Convention; on dirait
qu'il en a reu la nouvelle ce matin; il aurait d nous en
prvenir cette aprs-midi! Il rpte en parlant du reprsentant
X...

Oui, il se rserve comme Robespierre, qui attendait muet,  la
Constituante, ... qui attendait son heure.

Muet? Non! Il se leva une fois pour demander l'abolition de la
peine de mort. Sais-tu a?


Il y a un indisciplin, dans un coin, qui hausse les paules et
crie:

Toute votre Rvolution, vos longs cheveux, Robespierre, Saint-Just,
tout a c'est de la blague! Vous tes les calotins de la
dmocratie! Qu'est-ce que a me fout que ce soit Ledru ou Falloux
qui vous tonsure?...  la vtre tout de mme, les sminaristes
rouges!


Comme ces mots m'entrent dans le coeur! C'est qu'il m'arrive
souvent, le soir quand je suis seul, de me demander aussi si je
n'ai pas quitt une cuistrerie pour une autre, et si aprs les
classiques de l'Universit, il n'y a pas les classiques de la
Rvolution--avec des proviseurs rouges, et un bachot jacobin!

Par moments, j'ai peur de n'tre qu'un goste, comme le vieil
ouvrier m'appela quand je lui parlai d'tre apprenti. Je voudrais
dans les discours des rpublicains trouver des phrases qui
correspondissent  mes colres.

Ils ne parlent pas des collges noirs et cruels, ils ne parlent
pas de la loi qui fait du pre le bourreau de l'enfant, ils ne
parlent pas de ceux que la misre rend voleurs! J'en ai tant vu
dans la prison de chez nous qui allaient partir pour le bagne et
qui me paraissaient plus honntes gens que le prfet, le maire et
les autorits.

goste! Oh! non! Je serais prt--je le jure bien-- souffrir
et  mourir pour empcher que d'autres ne souffrent et meurent des
supplices qui m'ont fait mal, que je n'ai plus  craindre, mais
que je voudrais voir crever devant moi...

Matoussaint ne parle que de commissaires  charpe tricolore ou de
tribuns  cocarde rouge, qui prendront la place des rois et des
tratres... Je m'en moque, de a!

Quand donc brlera-t-on le Code et les collges!

Ils ne m'coutent pas, me blaguent et m'accusent d'insulter les
saints de la Rpublique!

Ce sont des scnes!--Il y en a eu de terribles  propos de
Branger!


Branger!

Oui, c'est lui qui est cause que Renoul prise et a une robe de
chambre, on ne me l'tera pas de l'ide.

C'est lui qui est cause aussi que Renoul est en mnage.

Avec ses vers, il a mis dans la tte de celui qu'il faisait sauter
sur ses genoux, d'avoir une Lisette comme il en avait une.

Je lui en veux moins pour cela.

Cette Lisette est bonne fille. Grce  elle, nous avons notre
salon, avec la gaiet des robes claires qui emplissent la chambre
de grce aux jours d't et tranchent en bleu ou en rose sur notre
rouge sombre.

Nous jouissons de tous les riens qu'une femme parpille de droite
et de gauche de sa main blanche.

Nous avons un moulin  caf, des tasses  fleurs, et l'on nous
fait mme un point  notre habit, quand il y a une dchirure.

Lisette coud aussi de petits drapeaux rpublicains et nous promet
d'tre ambulancire s'il y a des blesss.

Encore du Branger!... les _Deux Anges de charit!_

N'importe, il me semble que Renoul, aux grands beaux yeux
honntes, au coeur droit, plein de courage, aurait le langage plus
jeune et plus vivant encore, s'il n'avait pas,  dix-sept ans,
Lisette, la tabatire et la douillette. Tout cela ramass dans la
houppelande et les posies de Branger!


Branger!

Mon pre avait un portefeuille qui en tait plein.

 ct de vers bachiques imitant un verre, une gourde, il y avait
les _Gueux_:


Les gueux, les gueux
Sont des gens heureux,
Qui s'aiment entre eux,
Vivent les gueux!


Les gueux sont des gens heureux, qui s'aiment entre eux--mais
on se cogne et l'on s'assassine entre affams!

Les gueux sont des gens heureux! Mais il ne faut pas dire cela
aux gueux! s'ils le croient, ils ne se rvolteront pas, ils
prendront le bton, la besace, et non le fusil!


Et puis, et puis--oh! cela m'a paru infme ds le premier jour!
--ce Branger, il a chant Napolon!

Il a lch le bronze de la colonne, il a port des fleurs sur le
tombeau du Csar, il s'est agenouill devant le chapeau de ce
bandit, qui menait le peuple  coups de pied, et tirait l'oreille
aux grenadiers que Hoche avait conduits sur le Rhin et dans la
Vende: Hoche qu'il fit peut-tre empoisonner, comme on dit qu'il
fit poignarder Klber!...

Ce pote en redingote longue baise les pans de la redingote grise!

Deux redingotes sur lesquelles je crache!

Tiens, imbcile! tiens, lche-perons!


Ah, ma foi, je l'ai dit tout haut  Renoul lui-mme un jour qu'il
vantait la sagesse de Branger donnant sa dmission de dput le
lendemain de Fvrier.

Cette sagesse-l, mais c'est de la sagesse de lche.

--Ne rpte pas! a cri Renoul, sautant sur moi.

--Je ne rpterai pas si c'est toi que je blesse, mais si j'ai le
droit de dire ce que je pense, je le crierai en pleine rue. Est-ce
que tu crois qu'il n'y en a pas d'autres qui voudraient n'tre pas
 la Chambre et qui y restent par devoir.--Il ne savait pas
parler, dis-tu! Pas besoin de savoir parler; il aurait toujours pu
en juin se lever, avec ses longs cheveux, sa tte de vnrable, et
crier aprs Lamennais Anathme, anathme aux fusilleurs!. Il
aurait pu au moins aller aux barricades comme l'archevque. Il
aurait pu obliger les bourgeois de la Chambre  lancer un sergent
contre lui pour le dtacher de la tribune et crocheter ses
soixante ans dguenills par la lutte. Il aurait pu de sa voix de
vieillard, pendant qu'on l'entranait, crier: Armistice,
armistice!


Branger a presque creus un abme entre nous! Tant pis! Je ne
croirais pas tre honnte si je ne parlais pas comme je le fais.

Je serai peut-tre forc de ne plus revenir; je perdrai ce coin de
camaraderie et de bonheur; mais je ne puis cacher mon tonnement,
ma douleur, ma colre, de voir saluer cet homme par des
rvolutionnaires de dix-sept ans.

C'est  faire rire vraiment!

Avec son allure de vicaire de campagne, prenant l'air bon enfant
et patriote, il va en mission chez les simples, dans les
mansardes, dans les cabanes, pour mettre de la pte sur les
colres, les empcher de fermenter et d'clater en coups de feu!

Et il se moque de nous!

_Dans un grenier qu'on est bien  vingt ans!_

On y est bien, comme un vad qui, contre un coin de mur, a une
minute pour se reposer, mesurer l'espace et bander sa blessure. On
y est bien comme moi chez Alexandrine--quand on est l'amoureux
de la fille d'en bas, et qu'on ne reste jamais en haut, o il fait
trop triste, trop chaud ou trop froid, pour y vivre autrement
qu'enfonc sous les draps, l'hiver, et tendu sur le lit, l't:
o l'on ne travaille pas, parce que l'odeur est horrible, parce
qu'on n'a pas de livres, parce qu'on a des puces!--Blagueur de
bonhomme!

Eh! misrable, si l'on tait bien dans un grenier  vingt ans,
pourquoi es-tu all demander une place  Lucien Bonaparte!...

Personne ne pense comme moi. Je parais un brutal et un fou.

Montre-nous quelqu'un parmi les _avancs, _qui dise, qui ose dire
ce que tu dis!

En effet les plus carlates mme saluent Branger!: Ah! celui-l
par exemple!--et ils se dcouvrent.

Les plus indulgents, quand ils m'entendent, sourient et me donnent
des tapes sur l'paule d'un air qui signifie: tu ne sais pas ce
que tu dis--allons, mon garon!...

C'est pour se faire remarquer, se singulariser, insinuent en
ricanant les autres!

ternelle btise que j'entends sortir de la bouche des jeunes
comme de la bouche des vieux! Mais _se singulariser_, c'est trs
bte! On se brouille avec tout le monde. J'aimerais bien mieux
tre de l'avis de la majorit; on a toujours du caf, et avec a
des politesses; les gens disent: Il est intelligent parce que
vous tes de leur avis.

Me faire remarquer, me singulariser! Quand cela m'empche d'avoir
mon gloria et ma goutte de _consolation!_


Seul, seul de mon opinion!

Pas un homme, connu ou obscur, pas un livre, gros ou mince, 
tranches fades ou violentes, n'a laiss chapper un mot--comme
un souffle d'cras--contre cette popularit qui met son pied
mou, chauss de pantoufles, sur le coeur du peuple, et qui lui
enfonce du coton tricolore dans les oreilles!

Au secours, donc, les fils de pauvres! ceux dont les pres ont t
fauchs par la Rquisition! Au secours, les descendants des
sans-culottes! Au secours, tous ceux dont les mres ont maudi l'ogre
de Corse! ceux qui touffent dans les greniers, ceux dont les
Lisettes ont faim! Au secours!...

J'en suis pour mon ridicule et ma rage, et l'on est arriv 
traiter mon indignation de manie.

La compagne de Renoul m'en veut avec fureur! c'est  elle que je
touche en fripant le bonnet de la _Lisette_ du chansonnier.

Personne ne paie vos toilettes pourtant, lui ai-je dit un soir.

--Insolent!

Elle a pris contre moi de la haine, et si je n'tais pas un
boute-en-train,  mes heures, un _rigolo_ qui sait la faire rire,
elle m'aurait dj chass.

Renoul, pourtant, l'empche de me faire trop ouvertement la mine,
et c'est lui qui verse le caf quand mon tour arrive.

Elle se rattrape sur _Hgsippe._

J'oppose Moreau  Branger, la _Fermire_  Lisette, la pice sur
les Conventionnels aux tirades sur Napolon.

Lisette Renoul hausse les paules:

Ah! tenez! vous me faites rire _avec votre Hgsippe!_

Je ne suis pas fou d'Hgsippe--j'en conviendrais s'il ne
fallait me dfendre  outrance.--Il y a de la pleurarderie; il
me semble, par-ci, par-l; mais quelle diffrence tout de mme!

Le soir, quelquefois, quand j'tais seul, je relisais ses vers; et
il me semblait que je trempais mes mains, qui sentaient le tabac,
dans une eau vive comme celle qui coulait  travers les prs de
Farreyrolles, en faisant trembler l'herbe et les clochettes
jaunes!...


Qu'es-tu donc en politique? Tu n'es pas pour les Girondins, tu
dtestes Robespierre, tu dis que Chaumette tait un bondieusard
tout en insultant le bon Dieu, parce qu'il voulait la fte de
l'tre Suprme. Qu'es-tu donc?

Je suis bien embarrass pour rpondre. Cependant je me rsume.

Je suis pour la guillotine.

C'est mon opinion. Je suis pour qu'on monte sur l'chafaud, pour
que les ttes tombent, pour qu'il y ait un comit de salut public,
c'est clair. On n'a qu' lire l'histoire des Montagnards
d'Esquiros, celle de Villiaum, de M. Thiers mme, qui couronne la
grosse tte de Danton... mais je ne veux pas qu'on s'arrte en
route. Il parat que les Montagnards tombrent parce qu'ils
s'arrtrent en chemin. Le 9 Thermidor, Robespierre fut vaincu
parce qu'il ne monta pas  cheval...

Je vais apprendre  monter  cheval et je suis Montagnard. Les
Girondins rvaient une libert aux yeux bleus. J'ai les yeux
noirs. Ils taient d'Athnes, la Montagne tait de Sparte. Je suis
de Sparte au brouet noir. C'tait le brouet noir dans la maison
Vingtras.

Tu veux avoir un habit  revers, un chapeau  plumes, et une
ceinture tricolore, m'a dit un gros qui mange avec nous et qui n'a
pas d'opinion, mais qui est tout de mme--c'est drle--trs
bon garon et trs brave.

--Je suis prt  me battre, je veux mourir, ai-je dit embarrass
et pensant que c'tait rponse  tout.

--Je le crois, si tu n'avais pas cela, tu mriterais qu'on te
gifle et te tue! Heureusement tu as le courage de ton orgueil et
l'hrosme de ta btise. Tu n'es qu'un gamin qui se trompe, un
petit cuistre qui s'gare: tu te fera casser la tte au premier
jour. Soit! Si on ne la fracasse pas tout entire, s'il en reste
un morceau, a mettra du plomb dedans.


Pourtant, je ne crois pas faire mal et je pense bien  affranchir
le peuple au milieu de tout a.

C'est vrai que j'aimerais bien un grand chapeau  plumes, un sabre
au bout d'une ficelle et la large ceinture tricolore. J'ai t si
mal mis quand j'tais petit...

Tu voudrais la vie des camps parce que c'est encore du _bouzin_,
du grand bouzin, parce que tu sors du collge, que tu n'aimais
pas, mais que tu as la haine des pions, parce que tu as t battu,
fouett, humili, et que tu voudrais fouetter  ton tour. Tu as
t fouett dans les coins, tu voudrais fouetter devant
l'histoire. On te mettrait au squestre; tu voudrais envoyer 
Sinnamari, moutard qui crois que tu songes  sauver le monde; tu
veux faire payer tes pensums  l'humanit.



11
Le comit des jeunes

On n'a pas de journal. Du moins, faudrait-il un _Comit!_


Quelqu'un prend l'initiative, et au moment du caf, chez Renoul,
nous trouvons un soir, devant nous, des petits bouts de papier
attachs avec des pingles.

Pour minuit! (sans femmes).

Lisette arrive juste  ce moment. Nous mangeons tous notre bout de
papier; Championnet a failli avaler l'pingle avec et s'est 
moiti trangl.

Qui nous a convoqus? Les masques sont impntrables.

Mais  l'heure de minuit, Renoul, ayant envoy sa femme se
coucher, nous conduit  pas lents dans le cabinet du fond, ferme
la porte, pose la lampe sur la table et attend.

Nous avons l'air trs bte  nous regarder comme a.

C'est moi, citoyens, qui ai pris sur ma tte de vous runir! dit
Matoussaint se levant tout d'un coup.

Il est malheureusement  ct de Championnet, qui tient la bouche
ouverte depuis l'aprs-midi  cause du mal que lui a fait
l'pingle; Matoussaint le heurte avec son coude. Championnet
referme la bouche prcipitamment et se mord la langue. Il ne
pourra que voter--mais pas parler.--Il lui est dfendu de
parler!

C'est moi qui ai pris l'initiative d'une convocation, citoyens,
reprend Matoussaint: convocation ncessaire, je crois, au salut de
la Rvolution...

--Oui, oui, disent tous ceux qui peuvent parler (pas
Championnet).

Je vous propose, au nom de l'UNE ET INDIVISIBLE, de nous
constituer en Comit secret, et je demande qu'on lui donne, ds 
prsent, un nom!

Personne ne dit mot pendant un moment, enfin quelqu'un crie: Le
_Comit des Jeunes..._

--Oui, oui! le Comit des Jeunes!...

--Silence! fait Matoussaint avec un geste et une voix de _vieux
de la montagne_; sachons bien que nous nous appelons le Comit des
Jeunes, mais sachons-le seuls! Que nul sur terre ne nous
connaisse! Ne nous rvlons que le jour o nous dploierons notre
bannire dans la bataille, o nous crirons ce nom, tout du long,
avec du sang, sur une guenille de drap noir.

--Pourquoi une guenille?

On me fait taire et Matoussaint reprend, avec une modestie digne
des temps antiques:

Mon rle est fini. Vous vous tes constitus--le _Comit des
Jeunes_ vit.  vous maintenant de nommer votre prsident; celui
qui, en cas de danger, doit mourir et marcher  votre tte.

-- demain,  demain pour l'lection, crient plusieurs voix. 
demain!


Samedi, minuit un quart.


On vient de dpouiller les votes; on a vot sur de vieilles cartes
prises dans un jeu de bzigue qui restera dpareill; on ne fera
plus le _cinq cents_. J'avais le valet de carreau, et j'ai allum
ma pipe avec.

Vingtras, Vingtras, Vingtras. Trois Vingtras. C'est la majorit.

Nous sommes cinq.

(Frmissement.)

Je suis appel  prendre place au fauteuil. Je passe derrire la
table, trs ple...

Citoyens! Je sais  quoi m'engage l'honneur que vous m'imposez.
Le prsident du Comit des Jeunes doit mourir et marcher  votre
tte--ensuite tre digne de vous, digne, digne...

J'ai l'air de sonner les cloches.

Digne, digne... En attendant, je vous crie: sentinelles, prenez
garde  vous!

_Hou, hou!..._

Chacun se retourne! C'est le coucou de Renoul que sa mre lui a
envoy. On voit un petit oiseau qui ouvre une porte avec son bec
et qui fait: Hou, hou!

_Hou! hou! _Je m'empare de ce hou, hou-l!

_Hou! hou! _L'oiseau de nuit dit _hou, hou!_ mais nous verrons
bien ce que dira l'alouette gauloise, celle de nos pres (toujours
nos pres!) quand elle partira vers le ciel en effleurant de son
aile, la tte, _peut-tre fracasse dj_, du Comit des Jeunes!

J'ai lanc ces mots en relevant firement mon front, comme s'il
venait d'tre effleur par la queue de l'alouette, et en menaant
du doigt le coucou.

Nous nous assemblons en sance ordinaire quelquefois, en sance
extraordinaire presque toujours.

On se runit maintenant chez Rock qui a une grande chambre au fond
d'un jardin.

C'est commode, on peut y entrer sans tre vu. On prend un corridor
o il y a des araignes, on trouve la porte des lieux  droite; 
gauche, on avance  travers des gravats; on y est.


Je me fatigue vite de tout. Je suis un drle de garon!

Au bout de deux mois, a finit par m'ennuyer de passer par ce
corridor o il y a des araignes, de pousser la porte des lieux
(on drange toujours quelqu'un), de marcher sur ces gravats qui
usent les souliers.

Je me relche comme conjur.

Quelquefois, je ris comme si l'Histoire ne me regardait pas!
Matoussaint nous a assur maintes fois que l'Histoire nous
regardait.


Fin novembre 51.


Mauvaises nouvelles, prives et publiques!

J'ai perdu la leon de mon Russe... L'actrice des _Dlassements_
est partie au diable, il l'a suivie.

Je reste avec mes quarante francs par mois et des habits rps.
C'est dur!

En politique, le ciel est noir.

La Rpublique sera assassine un de ces matins au saut du lit. Les
symptmes sont menaants, la patrie est en danger. Nous n'avons
peut-tre pas t si fous et tellement gamins de nous constituer
en Comit, quoique j'en aie rougi de temps en temps tout seul, et
mes camarades aussi, je crois bien.

Mais cependant, cependant! ne vaut-il pas mieux que nous ayons
jou au soldat, mme au tribun, et que nous soyons l, ne ft-ce
que nous cinq, pour sauter dans la rue et appeler aux armes, si
Napolon fait le coup!

Nous pouvons entraner, runir dix, vingt, trente tudiants.

Auprs des jeunes gens, ces mots de Comit font bien; ils
croient tre dans un cadre d'arme, suivre un mot d'ordre venant
de chefs lus. Je sens bien que je marcherais, moi, plus confiant,
devant un groupe d'hommes qui se seraient tris, qui auraient la
gloriole du danger, l'mulation du courage, l'air crne et un bout
de drapeau!


Nous aurons cela--et nous nous surveillerons l'un l'autre.--
Nous pensons bien que nous ne sommes pas des lches, mais nous ne
savons pas ce que c'est qu'un coup de fusil, un coup de canon.
Seul devant les balles, sous les boulets, on aurait peut-tre peur
--il ne faut pas se vanter d'avance--mais je sais bien que
devant mes amis je ne voudrais pas reculer; et mon courage me
viendra beaucoup de ce que j'ai jur d'tre brave dans ces sances
 la chandelle.

Ces discours, ces phrases, ce latin, ces images, tout cela a eu du
bon si nous nous sentons engags vis--vis de nous, sinon vis--vis
du drapeau!

Ne rions pas trop du Comit des Jeunes!


Rire?--C'est fini de rire!


Tous les matins le journal apporte une menace de plus, et tous les
matins nous trouvent plus simples et plus graves.

Tout ce qui tait fantasmagorie, parodie de 93, s'est vanoui; la
mise en scne des sances de nuit a disparu, nous faisons moins de
phrases. On ne se moque plus de Championnet.

Nous sentons venir le froid du danger et nous en avons le frisson.
Ce n'est pas la crainte du combat, ni des blessures, ni de la
mort, je ne crois pas; mais il y a dans l'air la fivre de
l'orage...

Que fait donc la Montagne?

Elle est, en grand, un Comit des Jeunes.

On dirait qu'ils n'ont que l'envie d'tre loquents et que cela
suffit pour carter le pril.--Rvolutionnaires de 4 sous!

Le_ fla fla_ des phrases, que signifie-t-il  ct du _clic clac
_des sabres?


Dimanche, 25 novembre.


Quelle journe celle d'aujourd'hui!

Nous tions tous runis chez Renoul.

Lisette tait l; on n'avait plus  se cacher d'elle,  voiler ses
paroles. Elles taient rares, les paroles, et de celles que tout
le monde peut entendre: rares et tristes.

Pendant que nous tions au coin du feu, on votait dans Paris--
pour nommer un dput dans je ne sais quel arrondissement, en
remplacement d'un autre.

Lugubre farce! Le vote, par ce temps de menace et de haine, avec
ce bruit d'perons dans les couloirs de la Chambre!


La neige assourdissait les pas dans la rue.

Sans savoir pourquoi, nous avions tous le front chagrin, la
poitrine serre.

On ne s'est point disput ce dimanche-l; au contraire, il me
semble qu'il y avait un rapprochement de coeur entre nous et qu'on
se demandait pardon tout bas, l'un  l'autre, de ce qu'on avait pu
se dire de blessant et d'injuste depuis qu'on se connaissait,
comme si l'on allait tre tout d'un coup appel  se joindre
contre le malheur!



12
2 Dcembre

Vingtras!

On casse ma porte!

Vingtras, Vingtras!

C'est comme un cri de terreur!

Je saute du lit et je vais ouvrir, tourdi...

Rock! ple et boulevers!

Le coup d'tat...

Il me passe un frisson dans les cheveux.

Les affiches sont mises; l'Assemble est dissoute; la Montagne
est arrte...

--Rendez-vous chez Renoul, tous, tous!


Je grimpe au sommet de l'htel et je tire de dessous une planche
un pistolet et un sac de poudre. J'ai ce pistolet et cette poudre
depuis longtemps, je les tenais en rserve pour le combat!


Alexandrine s'accroche  moi,--je l'avais oublie.

Elle ne compte plus, elle ne comptera pas un moment, tant que la
bataille durera; elle ne pse pas une cartouche dans la balance.

Je ne lui dis que ces mots:

Si je suis bless, me soignerez-vous?

--Vous ne serez pas bless,--_on ne se battra pas!_


On ne se battra pas?--Je la souffletterais. Elle m'en fait venir
la terreur dans l'me!

C'est qu'au fond--tout au fond de moi,--il y a, cach et se
tordant comme dans de la boue, le pressentiment de l'indiffrence
publique!...

L'htel n'est pas sens dessus dessous! Les autres locataires ne
paraissent pas indigns, on n'a pas la honte, la fivre. Je
croyais que tous allaient sauter dans la salle, demandant comment
on allait se partager la besogne, o l'on trouverait des armes,
qui commanderait: _Allons! en avant! Vive la Rpublique! En
marche sur l'lyse! Mort au dictateur!_


On ne se battra pas?


La rue est-elle dj debout et en feu? Y a-t-il des chefs de
barricades, les hommes des socits secrtes, les vieux, les
jeunes, ceux de 39, ceux de Juin, et derrire eux la foule
frmissante des rpublicains?

 peine de maigres rassemblements! des gouttes de pluie sur la
tte, de la boue sous les pieds,--les affiches blanches sont
claires dans le sombre du temps, et crvent, comme d'une lueur, la
brume grise. Elles paraissent seules vivantes en face de ces
visages morts!

Les dchire-t-on? hurle-t-on?

Non. Les gens lisent les proclamations de Napolon, les mains dans
leurs poches, sans fureur!

Oh! si le pain tait augment d'un sou, il y aurait plus de
bruit!... Les pauvres ont-ils tort ou raison?

On ne se battra pas!

Nous sommes perdus! Je le sens, mon coeur me le crie! mes yeux me
le disent!... La Rpublique est morte, morte!


Dix heures.


On est assembl chez Renoul.

Y sommes-nous tous?

Oui, tous, et encore quelques amis. Il doit en venir d'autres 
midi...

 midi? Mais d'ici l, il faut commencer le branle bas!

Il faut qu' midi la rue soit en feu, que la bataille soit
engage, qu'on sache le mot d'ordre, et qu'on crie de barricade en
barricade, et pour tout de bon, cette fois: _Sentinelles! prenez
garde  vous!_


On ne se battra pas!

Voil qu'il vient d'arriver un grand garon brun, long et gras,
frre d'un clbre de 1848.

Plus vieux que nous, couvert de son nom, il a la parole, on
l'coute.

Que dit-il?

Citoyens, je vous apporte le mot d'ordre de la rsistance.--Ne
pas se lever; attendre; _laisser se fatiguer la troupe!_

Et on l'coute! et on ne le prend pas par les paules, et on ne le
jette pas dans la rue pour faire le premier morceau de la
barricade?

Je m'indigne!

Proclamons plutt que c'est fini, perdu! Rentrez chez vous,
faisons-en notre deuil! Est-ce cela que vous voulez?...

On se rcrie.

Non?--eh bien faites voir, comme un clair, que tous les bras,
toutes les mes protestent et se rvoltent...  l'oeuvre, tout de
suite! Je vous le demande au nom de la Rvolution!

--Que veux-tu donc faire?

--Faire ce que nous pourrons, descendre l'escalier, entamer le
pav, crier aux armes! aux armes!... Camarades, croyez-moi!...

On m'arrte. L'homme brun, long et gras, se tourne vers les amis
et demande si l'on veut suivre le mot d'ordre qu'ont donn les
dputs que l'on a vus; ou bien si l'on veut m'couter, moi:
descendre l'escalier, entamer le pav, crier aux armes!...

Il faut obir aux Comits, dit la bande.


Un autre arrive encore.

Est-il aussi pour_ fatiguer la troupe?_

Oui... et il apporte quelque chose de plus.

On fera passer, dit-il, un mot d'ordre pour ce soir. Ce soir,
rendez-vous place des Vosges...

Mes camarades me regardent; suis-je convaincu, cette fois?

Convaincu? Je suis convaincu que nous sommes perdus... Convaincu
que nous sommes des enfants, convaincu que si nous tions des
hommes d'action, nous aurions dj une barricade commence...

--Nous serions tout seuls... hasarde Renoul, le plus prt  se
ranger de mon avis, et la voix frmissante.

--Tout seuls! Mais si tout le monde en dit autant, c'est la
lchet sur toute la ligne! Que ceux qui parlent de _fatiguer la
troupe_ aillent derrire les soldats, les mains dans leurs poches,
avec des chaussettes de rechange!...

Allez chercher des chaussettes, monsieur, moi je dis qu'il faut
aller chercher des combattants et en faire venir en commenant le
combat.

--O le commencer?

--O nous voudrons, encore une fois! Sous ces fentres...
n'importe o! Et je m'offre  arracher le premier pav.

Ce n'est pas pour montrer que j'ai du courage, c'est pour indiquer
que je sens venir la dfaite  pas de loup! Je ne crois pas que
nous pouvons,  nous dix, sauver la Rpublique, mais nous
monterons sur un tas de pierres, sur le plus haut tas, et nous
crierons:  nous!  nous! Voyez, nous sommes dix; dix hommes de
dix-huit ans en redingote... dix des coles! Que les Blouses
viennent nous commander!

Je m'accroche aux habits, aux regards de mes camarades... Il
parat que je dis une folie. On me blme, on me parle mme avec
colre.

Tu commences par insulter ceux qui viennent avec nous.

--Je n'insulte pas. Je dis que c'est insens de croire que la
troupe sera fatigue avant nous; je dis que nos souliers seront
uss, nos bas percs, nos talons mangs, nos voix casses avant
que les soldats aient une ampoule...--Fatiguer la troupe!...

Le dgot et la douleur m'tranglent.


On ne se battra pas!


Je reviens  Renoul et aux autres:

Pour la dernire fois, je vous en supplie. Pas besoin de mot
d'ordre! Partons ensemble, prenons un bout d'toffe rouge,
arrachons ces rideaux, dchirons ce tapis et allons planter a au
premier carrefour! Mais tout de suite! Le peuple perd confiance,
la troupe devient notre ennemie, Napolon gagne du terrain 
chaque minute qui s'envole,  chaque phrase que nous faisons, 
chaque btise que dit cet homme,  chaque cri que je jette en
vain!...

On ne m'coute plus; on fait mme autour de moi un cercle de
fureur. J'ai trouv le moyen d'exasprer mes amis...

Il y en a un qui m'a dit dj:

Si nous survivons, tu te battras avec moi.


Si nous survivons? Mais nous en prenons le chemin.


Il faut se rendre pourtant  l'avis de tous!--Je serais seul,
tout seul, et dsavou par les miens. Les tudiants qui me
connaissent me demanderont o sont les autres, o est ma bande?

J'ai pens  aller quand mme me planter, comme je l'ai dit,
devant la porte, avec une barre de fer pour soulever les pierres.
O la prendrai-je, cette barre? Il faut que je l'arrache  la
boutique et aux mains de quelqu'un; on se mettra vingt pour
m'assommer et on me la cassera sur le dos.--Puis, avant tout, le
tort d'tre isol! Je n'aurai pas qualit d'envoy de barricade,
ni de dlgu de rsistance...

Il va faire remarquer la maison, et l'on viendra nous assassiner!
voil ce qui arrivera, a dit Lisette, pendant que je criais si
fort.


Il faut se rendre!...


Se rendre  la merci de ce frre d'adjoint!

Je lance encore un suprme appel.

Vous croyez qu'il faut de la discipline... la discipline,
toujours la discipline... mais c'est l'indiscipline qui est l'me
des combats du peuple!... Ah! bourgeois!...

On me met la main sur la bouche; un peu plus, ils
m'trangleraient. Ils ont leur nergie de leur ct, c'est leur
conviction qui parle; mais pourquoi a-t-elle ce caractre
d'obissance, ce respect des mots d'ordre  attendre et du signal
 recevoir? Ils veulent des chefs! et pourquoi? C'est le plus
brave qui commande.


3 dcembre.

Depuis hier, onze heures, nous courons, cherchant le danger et
sentant la droute.

Nous nous sommes rconcilis, pour appeler aux armes,
publiquement. On s'est battu, de-ci, de-l, avec une charpe rouge
au bout d'une canne--point comme il fallait pour vaincre.
Alexandrine avait raison.

Les_ redingotes_ ont pris le fusil; les blouses, non!


Un mot, un mot sinistre m'a t dit par un ouvrier  qui je
montrais une barricade que nous avions bauche.

Venez avec nous! lui criais-je.

Il m'a rpondu, en toisant mon paletot, qui est bien us
cependant:

Jeune bourgeois! Est-ce votre pre ou votre oncle qui nous a
fusills et dports en Juin?

Ils ont gard le souvenir terrible de Juin et ils ont ri en voyant
emmener prisonnire l'assemble des dporteurs et des fusillards.

Quelques hommes de coeur ont fait le coup de feu--les ouvriers
n'ont pas boug.

Cinq cents gants qui tirent et meurent, ce n'est pas une
bataille!...

Le frre de l'adjoint se promne toujours et dit:

_Allons fatiguer la troupe._


4 dcembre, au soir.

Nous n'avons pas fatigu la troupe, et je ne puis plus me tenir,
je n'ai plus de voix dans la gorge;  peine s'il peut sortir de ma
poitrine des sons briss, tant j'ai cri: Vive la Rpublique! 
bas le dictateur! tant j'ai dpens de rage et de dsespoir,
depuis que Rock a frapp  ma porte...


Il est je ne sais quelle heure. J'ai regagn l'htel j'ignore
comment--en m'attachant aux murs, en tranant les pieds, en
soutenant de mes mains ma tte, pesante comme s'il y tait entr
du plomb, et je suis tomb sur mon lit.

Je n'ai pas reu une blessure, je ne saigne pas; je rle...

Le sommeil me prend, mais il me semble qu'une main m'enfonce la
bouche dans l'oreiller; je me rveille suffoquant et demandant
grce, j'ouvre ma fentre.

J'entends un roulement de coups de fusil!

On se bat donc encore? On m'avait dit que c'tait fini, que tous
ceux qui avaient du coeur taient puiss ou morts.

C'est sans doute des prisonniers qu'on achve; on dit qu'on tue 
la Prfecture...

Si la lutte avait recommenc!

Je dois y tre!... Ma place n'est pas dans ce lit d'htel. Je vais
essayer de repartir, d'aller voir...

Mais le sommeil m'accable, mais mes jambes refusent le service,
mais j'ai le bras droit qui est lourd comme si j'avais un boulet
au bout.

Encore des coups de fusil!

Oh! je descendrai tout de mme!

Tout le monde dort dans la maison, except deux ou trois personnes
qui jouent aux cartes.

Il y en a un qui dit: _Quatre-vingts de rois!_ et l'autre qui
rpond: Dis plutt _quatre-vingts d'empereurs!_

Et je croyais qu'on se battrait, que les jeunes gens se feraient
hacher jusqu'au dernier!--_Cinq cents de bsigue, quatre-vingts
d'empereurs..._

J'ai pu me traner jusque dans la rue. Comme elle est noire!... Je
descends jusqu'au pont. Des factionnaires montent la garde.

O allez-vous?

Si j'avais du courage, si j'tais un homme, je leur dirais o je
vais... o je crois de mon devoir d'aller. Je crierais: _ bas
Napolon!_

Je regretterai plus d'une fois peut-tre dans l'avenir, de ne pas
avoir pouss ce cri et laiss l ma vie...

J'ai balbuti, tourn  gauche...

La Seine coule muette et sombre. On dit qu'on y a jet un bless
vivant et qu'il a pu regagner l'autre rive en laissant derrire
lui un sillon d'eau sanglante. Il est peut-tre blotti mourant
dans un coin. N'y a-t-il pas quelque part une flaque rouge?

Je n'entends plus la fusillade, mais les factionnaires
reparaissent, victorieux et insolents.

C'est fini... fini... Il ne s'lvera plus un cri de rvolte vers
le ciel!

Je suis rentr, le cerveau teint, le coeur trou, chancelant
comme un boeuf qui tombe et s'abat sous le maillet, dans le sang
fumant de l'abattoir!



13
Aprs la dfaite

8 dcembre.

Il y a trois jours que c'est fini...

Il me semble que j'ai vieilli de vingt ans!...

La terreur rgne  Paris.

Renoul, Rock, Matoussaint, tous les camarades sont comme moi
crass de douleur et de honte. On se revoit--mais en osant 
peine se parler et lever les yeux. On dirait que nous avons commis
une mauvaise action en nous laissant vaincre.

Qu'allons-nous devenir?

Moi, je vais partir. Mon pre m'a crit qu'il fallait revenir--
revenir sur-le-champ!

On prtend  Nantes que j'tais parmi les insurgs et que j'ai t
bless  une barricade.--Il est destitu si je n'arrive pas pour
dmentir ce bruit par ma prsence.

Devant cette peur de destitution, je dois obir, quoique cependant
je sois malade.

Dans le froid de ces trois nuits de dcembre, mon bras droit s'est
glac. Je n'ai pas une plaie glorieuse, j'ai un rhumatisme bte
qui me supplicie l'paule gauche.

N'importe, je retournerai. Mais il y a une question qui me rend
bien malheureux.

Je dois  l'htel; c'est grce  Alexandrine que j'ai eu crdit.

Je pensais payer  la premire claircie de journalisme ou de
professorat libres. Je ne dois pas beaucoup. Je dois un peu plus
de cent francs. Voil tout.

Depuis le dpart du Russe je mangeais  trente deux francs par
mois--le caf au lait le matin; le boeuf, le soir.


J'cris la situation  Nantes, en suppliant qu'on m'envoie de quoi
m'acquitter avant que je parte. J'aurais honte de rester le
dbiteur du pre aprs avoir t l'amoureux de la fille.

On me rpond qu'on _verra_ quand je serai revenu.

J'ai pleur de tristesse et de colre; j'oublie la bataille perdue
pour ne voir que ma situation pnible et fausse.

J'cris et supplie encore.

On envoie cinquante francs, en rptant que tout sera rgl ds
que j'aurai remis le pied au foyer paternel.

Il faut s'humilier--demander  Alexandrine d'intercder auprs
de son pre et de faire accepter la convention.

Ce n'est rien, dit-elle, et elle me console et m'engage  partir
vite pour revenir plus tt--vous me retrouverez comme autrefois,
ajoute-t-elle doucement.

Je l'ai remercie, mais je donnerais mon bras malade pour ces cent
francs!

Enfin, c'est fait.

Elle m'a dit adieu dans un coin. Je tenais la tte baisse et
j'avais comme de la boue dans le coeur.

J'ai pris le train, les troisimes. Mon paule se gle dans ces
wagons ouverts au vent. Je ne puis plus lever mon bras; il est
comme mort quand j'arrive.

Mais avec ce bras mort, tu as l'air d'avoir t bless comme on
le dit, me crie mon pre d'un air furieux. Tu peux bien le lever
un peu, voyons!

--Non, je ne puis pas, mais j'essaierai, je te le promets;
seulement j'ai un poids sur la conscience. Qu'on m'en dbarrasse
pour me donner du courage! Envoie ds ce soir  Paris l'argent de
l'htel.

Je montre la lettre o est sa promesse de payer ds que je serai
revenu; il me rpond  peine et cela dure un jour, deux jours.

Mon pre n'est pas un mchant homme. Je me rappelle ses sanglots,
le matin o aprs que je m'tais battu pour lui j'allais tre
arrt, saignant encore, sur une demande qu'il avait faite huit
jours avant.

Mais, la frayeur de perdre sa place,--que serait-il devenu?--
la colre de me voir lui rpondre, comme un colier rebelle--il
se vantait de les mater tous--la fivre d'ignominie qui tait
alors dans l'air! et aussi--je l'ai su depuis--une aventure de
femme  la suite de laquelle il avait t ridicule et malheureux;
tout cela avait affol cet homme qui avait dj, de par son
mtier, l'me malade et appauvrie.

Ma mre, depuis le jour o je lui avais cri combien ma vie
d'enfant avait t douloureuse prs d'elle, ma mre avait mnag
mon coeur avec des tendresses de sainte. Seulement elle tait si
loin de comprendre les rvoltes, les barricades, les coups de
fusil sur l'arme!

Elle ne me reprochait rien, mais au fond, je crois, me trouvait
criminel. Malgr elle, ses penses de bourgeoise honnte donnaient
raison  son mari et m'accusaient. Sa main prenait la mienne dans
les coins quelquefois, mais ses yeux se tournaient en mme temps
vers le ciel, comme pour demander piti ou pardon pour moi! Pauvre
femme!


Elle promne sa douleur muette entre nos deux colres.

Je vais chercher le mdecin, dit-elle un jour.

--Je suis mieux.

--Laisse-moi faire, mon enfant. C'est pour qu'il voie bien que ce
n'est pas une blessure. Il le fera savoir dans la ville.

Le docteur arrive, me demande ci, a...--Je ne vais pas lui
conter ce que j'ai dans le coeur.  lui de voir ce que j'ai 
l'paule.

Il prononce je ne sais quels mots, ordonne je ne sais quoi, et
s'en va.

Ma mre de faire l'ordonnance et de me veiller comme un agonisant.

Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit! Ma maladie, la belle
affaire! un rhumatisme, et aprs! C'est de ma dette de Paris qu'il
faut parler--dette sacre!

--Pourquoi sacre? fait ma mre.

Pourquoi?--Je ne peux pas, je ne veux pas leur conter que,
Alexandrine et moi, nous nous sommes aims!... ils seraient
capables d'avertir le pre Mouton. Je ne puis que rappeler  mon
pre sa promesse, et, comme il me rpond presque avec ironie, je
me dresse devant lui et je lui jette--le bras pendant, la tte
haute--ces mots d'indignation.

Tu m'as menti alors, en m'crivant!

J'ai rpt le mot sous son poing lev! Il ne l'a pas laiss
retomber sur mon paule endolorie, mais il a lch ces paroles:

Tu sais que tu n'as pas vingt et un ans et que j'ai le droit de
te faire arrter.

Encore cette menace!...

Me faire arrter, ce n'est pas ce qui gurirait mon bras...

Il y a song srieusement. On me laisserait quelque temps en
prison, le temps de laisser tomber les bruits qui ont pu courir
sur mes folies barricadires de Paris.


L'exemple de ces expdients paternels a t donn, et plus
crnement encore, par un collgue du lyce. Son fils aussi a cri
publiquement:  bas le dictateur! dans une ville de province, au
Mans, je crois.

Qu'a fait le pre? Il a dit qu'il fallait pour cela que son fils
et perdu la tte, et il l'a fait empoigner et diriger sur
l'hospice o l'on met les fous.

Au bout de deux mois on l'a dlivr, mais sa soeur a t tellement
mue d'entendre dire que son frre tait fou qu'elle est tombe
malade et va, dit-on, en mourir.

La peur courbe toutes les ttes, la peur des fonctionnaires
nouveaux et des bonapartistes terrorisants! Ils promnent la faux
dans les collges, et jettent sur le pav quiconque a couleur
rpublicaine.

Au dernier moment mon pre a hsit cependant... mais mon bras est
dj guri, mon rhumatisme envol depuis longtemps, qu'on n'a pas
encore pay ma dette de Paris.

J'en reparle. Je ne puis vivre avec cette ide, il me semble que
je n'ai plus d'honneur.

Mon pre,  la fin, me jette la nouvelle qu'il va payer; mais il
accompagne cette nouvelle d'observations amres, sanglantes, qui
font de nous deux ennemis, et la vie va s'couler sournoise et
horrible dans la maison Vingtras. C'est comme avant mon premier
dpart pour Paris.

Je demande  m'loigner... je vivrai au loin comme je pourrai...
Ou bien veut-on me laisser entrer en apprentissage ici pour tre
ouvrier?

Toujours _dmoc-soc_, n'est-ce pas? Va-t'en dire au proviseur que
tu veux te faire savetier, te remler  la canaille! Arrive en
blouse au collge, devant ma classe! C'est ce que tu veux, peut-tre!


Je passe mes journes dans ma chambre. Mon pre exige de moi que
j'abatte un _devoir_ grec ou latin, tous les jours.

Voil  quoi j'occupe mon temps, moi, l'chapp de barricades.

Est-ce pour me chtier? Est-ce une farce de bourreau?

Quand j'ai latinass, je suis libre--libre de regarder le quai.


Quai Richebourg.

Oh! ce quai Richebourg, si long, si vide, si triste!

Ce n'est plus l'odeur de la ville, c'est l'odeur du canal. Il
tale ses eaux grasses sous les fentres et porte comme sur de
l'huile les bateaux de mariniers, d'o sort, par un tuyau, la
fume de la soupe qui cuit. La batelire montre de temps en temps
sa coiffe et grimpe sur le pont pour jeter ses pluchures
par-dessus bord.

C'est plein d'pluchures, ce canal sans courant!

C'est le sommeil de l'eau. C'est le sommeil de tout.

Pas de bruit. Trois ou quatre taches humaines sur le ruban
jauntre du quai.

En face, au loin, des chantiers dpeupls, o quelques hommes
rdent avec un outil  la main, donnant de temps en temps un coup
de marteau qu'on entend  une demi-lieue dans l'air, lugubre comme
un coup de cloche d'glise.

 gauche, la prairie de Mauves brle par le givre.

 droite, la longueur de la rivire, qui est trop troite encore 
cet endroit pour recevoir les grands navires. On y voit les
chemines des _vapeurs de transport_, ranges comme des tuyaux de
pole contre un mur; et les mts avec les voiles ressemblent  des
perches o l'on a accroch des chemises--espce de hangar
abandonn, longue cour de blanchisseur, corridor de vieille usine,
ce morceau de la Loire!

Le ciel, l-dessus, est ple et pur: puret et pleur qui
m'irritent comme un sourire de niais, comme une moquerie que je ne
puis corriger ni atteindre... C'est affreux, ce clair du ciel!
tandis que mon coeur saigne noir dans ma poitrine...

Oh! ce silence!--troubl seulement par le bruit d'une
conversation entre les mariniers! ou le _ho, ho! _lent de ceux qui
tirent sur la corde, dans le chemin de halage, pour remonter un
bateau...


Pourquoi le train qui me ramenait n'a-t-il pas saut! Pourquoi
n'ai-je pas eu le courage de me jeter, la tte la premire, sous
la locomotive, au lieu de m'installer dans le wagon comme un
condamn  mort dans la charrette qui le prend et le mne, 
travers champs,  l'endroit de l'excution! Il y en a qui vont
ainsi trois heures en voiture, cte  cte, avec le bourreau!
Mais, quand ils arrivent, ils n'en ont plus que pour un moment,
ils sont prs de la dlivrance; moi, je suis arriv et je ne sais
pas quand mon agonie finira!

J'avais  mes cts, dans le train, un homme qui ne devait
descendre de wagon que pour s'embarquer sur un paquebot; il allait
dans le pays des aventures et du soleil, o l'on se poignarde dans
les tavernes, o l'on se tue  coups de pistolet dans les rues.

Il fallait lui dire:

Emmenez-moi! je me jetterai  ct de vous dans les mles--
payez mon passage, et je vous vends ma peau pour le temps qui
servira  m'acquitter! Je ne serai pas _chien_, j'ai du sang de
reste  vomir.

Pourquoi ne le lui ai-je pas dit?

C'est affreux! il me semble que mon coeur s'en va et je pousse
comme des aboiements de douleur.


Donc, par-devant, c'est le quai vide, la rivire lente, le canal
sale;  gauche, la prairie pleine de mlancolie...

Par-derrire s'tend la rue mal pave, borde de maisons de
pauvres, pleine--comme toutes les rues misrables--d'enfants
dguenills, de femmes dbrailles, de vieillards qui se tranent!

Il y a un ngre qui a cinq enfants dans ce tas, et qui va sans
souliers et tte nue demander de l'ouvrage et du pain...

Il y a un estropi qui criait l'autre jour sous une fentre: Ma
femme a faim, ma femme a faim!

Et cela ne fait pas plus dans cette rue, que le hennissement d'une
bte dans un pr ou le cri d'un geai dans un arbre!



14
Dsespoir

Mon pass se colle  moi comme l'empltre d'une plaie. Je tourne
et retourne dans le cercle bte o s'est coule une partie de ma
jeunesse.

Le vieux collge me menace encore de sa silhouette lugubre, de son
silence monacal.

Je ne puis entrer dans la ruelle qui longe ses murailles, sans me
rappeler les annes affreuses, o, quatre fois par jour, je
montais ou descendais ce chemin, pav de pierres pointues qui
avaient la barbe verte. Au milieu, quand il pleuvait, courait un
flot vaseux qui entranait des pourritures.

En t, il y faisait bon, quelquefois; mais mon pre me disait:
Repasse ta leon, et je n'avais pas mme la joie de renifler
l'air pur, de regarder se balancer les arbres de la grande cour,
trous par le soleil et fourmillant d'oiseaux.

Au coude,  l'endroit o la ruelle tournait, se trouvait une
maison garnie de fleurs aux croises et qui montrait,  dix
heures, une de ses chambres ouverte au frais, toute gaie et bien
vivante.

Mais il tait dfendu de s'arrter pour voir, parce que, parat-il,
cette maison tait le nid d'un mnage immoral, o l'homme et
la femme se couraient aprs pour s'embrasser. J'avais risqu un
oeil deux ou trois fois; ma mre m'avait surpris et retir
brusquement en arrire comme si j'allais tomber dans un trou.

Une vieille dame qu'elle connaissait et qui demeurait en face
avait t charge de l'avertir.

Si Jacques regarde, vous me le direz.


Et cette femme,  l'heure du collge, m'espionnait, le nez aplati
contre la vitre, la bouche mchante, l'air ignoble--bien plus
ignoble que les deux amoureux qui s'embrassaient en face.

Elle y est encore, cette moucharde!--elle a des mches grises
maintenant, qui passent sous son bonnet crasseux du matin; elle me
dvisage d'un regard vitreux, et il me semble qu'elle me vieillit
en arrtant sa prunelle ronde sur moi!


 travers la grille du collge j'aperois la cour des classes...


C'est donc l que je suis venu, depuis ma troisime jusqu' ma
rhtorique, avec des livres sous le bras, des devoirs dans mon
cahier? Il fallait pousser une de ces portes, entrer et rester
deux heures--deux heures le matin, deux heures le soir!

On me punissait si je parlais, on me punissait si j'avais fait un
_gallicisme_ dans un thme, on me punissait si je ne pouvais pas
rciter par coeur dix vers d'Eschyle, un morceau de Cicron ou une
tranche de quelque autre mort; on me punissait pour tout.

La rage me dvore  voir la place o j'ai si btement souffert.

En face, est la cage o j'ai pass ma dernire anne. J'ai bien
envie de me prcipiter l-dedans et de crier au professeur:

Descendez donc de cette chaire et jouons tous  saute-mouton! a
vaudra mieux que de leur chanter ces btises, normalien idiot!


Je me rappelle surtout les samedis d'alors!

Les samedis, le proviseur, le censeur et le surveillant gnral
venaient proclamer les places, couter les notes.

Est-ce qu'ils ne se permettaient pas, les niais, de branler la
tte en signe de louange, quand j'tais premier encore une fois!

Niais, niais, niais! Blagueurs plutt, je le sais maintenant. Vous
n'ignoriez pas que c'tait comme un cautre sur une tte de bois,
cette latinasserie qu'on m'appliquait sur le crne!

Plutt que de repasser sous ces votes, de rentrer dans ces
classes, plutt que de revoir ce trio et de recevoir ces caresses
de cuistres, je prfrerais, dans cette cour qui ressemble  un
cirque, me battre avec un ours, marcher contre un taureau en
fureur, mme commettre un crime qui me mnerait au bagne! oh! ma
foi, oui!


Je reconnais ces rues basses qui, avec leurs murs effrits et
jaunes, ressemblent  des roqueforts moisis qui s'croulent. Les
professeurs demeurent volontiers dans ces endroits  mine de vieux
fromage. Le matre de mathmatiques pour les petites classes
restait dans un de ces coins gts. Un homme affreux, boiteux,
velu, qui tait sale comme un peigne et dont la narine enflamme
par le tabac tait toujours rouge comme un naseau de cheval! Mon
pre lui avait prt quelque argent, qu'il ne rendait pas. Pour se
rembourser, on m'envoyait  lui. Quelles heures pouvantables j'ai
passes l. Il m'apprenait la thorie de l'arithmtique, ce velu!

La thorie, qu'est-ce que c'est que a! Est-ce que je ne suis pas
trop jeune? Je n'ai que quatorze ans! Je voudrais savoir comment
on fait, voil tout! Je n'ai pas besoin de savoir pourquoi c'est
comme a? Je ne comprendrais jamais, ma tte pte  suivre ce que
vous dites. Je ne voudrais pas que ma tte ptt...

Ma mre tait bien contente que je m'ennuie  mourir. Si a avait
t un amusement, il n'y en aurait pas eu pour vingt sous.

Tu t'es bien ennuy la dernire fois?

--Oh oui!

Elle avait l'air enchante--Allons! ce gueux-l ne nous volera
pas tout! Il embte Jacques normment.

Je la sais par coeur votre thorie  la fin! tes-vous content! Je
la sais mot  mot comme dans l'arme, mais je ne sais pas faire
l'opration. Quand il y a des zros dans la multiplication, je
suis dj bien embarrass. Mais pour une division, il n'y a pas
mche, mon bonhomme!

Il reste  devoir au moins pour dix francs, je te dis, a cri ma
mre.

Mon pre voulait dlivrer le vieux. Il se juge rembours.


Allons plus loin!


Voici un endroit que je hais bien!

On me promena sur cette place, de maison en maison, chez des gens
de notre connaissance, un jour de distribution de prix, pour
montrer mes livres.

J'avais l'air de vendre des tablettes de chocolat.

Une femme charmante, en robe gris d'argent--je la vois encore--
n'avait pu cacher un sourire; il lui tait chapp un mot de
bont:

Pauvre garon!

En ai-je gard un souvenir de ces distributions!

Il fallait bien avoir des prix cependant, puisque c'tait utile 
mon pre.

Dans toutes ces rues de collge et de professeurs, je retrouve une
douleur comique. Il me semble que j'ai un _palmars _accroch dans
le dos, et que ma mre me suit avec de la musique! Je marche,
malgr moi, comme un petit lphant que promne une troupe de
cirque.


Je me croise  chaque instant avec d'anciens _cancres_ qui ne s'en
portent pas plus mal. Ils n'ont pas du tout l'air de se souvenir
qu'ils taient les derniers dans la classe. Ils sont entrs dans
l'industrie, quelques-uns ont voyag; ils ont la mine dgage et
ouverte. Ils se rappellent que je passais pour l'espoir du
collge.

Eh bien, que deviens-tu? Vas-tu un de ces jours faire parler de
toi?

--Dis donc, est-ce vrai que tu_ t'en es ml _et que tu as failli
tre tu en dcembre?

Il est interrompu par le rire et le coup de coude d'un autre qui
dit:

Allons donc, c'est pas Vingtras qui irait o l'on joue sa peau!


_Que fais-tu? Va-t-on un de ces jours entendre parler de toi?_

Que rpondre?

Un matin, je disparatrai pour n'avoir  rougir devant personne de
n'tre rien, de ne rien gagner; sans aucun espoir d'tre quelqu'un
ni de jamais gagner quelque chose.

Je suis le seul peut-tre,  Nantes, qui vive cette vie de
malheureux.


Je ne sors plus le jour, je me cache.

Je ne puis pas expliquer  tout le monde mes relations tendues
avec mon pre; je ne le veux ni pour lui ni pour moi. On me donne
les torts--Qu'on me les donne!

On m'accuse de le rduire au dsespoir--Je me dfendrais, que
j'aurais encore plus l'air d'un fils indigne.

Je vis comme les btes de nuit, je fuis les rues claires, je me
croise avec les mendiants et les maniaques. C'est pouvantable!

Chercher le bruit? Me perdre dans la foule?... Quelle motion y
trouverais-je?


Il n'y a, dans cette grande ville de province, comme bruit et
comme foule, que les marchs o l'on fait tapage, sur le bord de
l'Erdre; mais je n'aime pas les paysans  la ville,--avec leurs
ttes de renards mchants.--Ils ne me plaisent que dans la
campagne, derrire les boeufs, ou battant le bl dans la grange!


Sur la place fashionable,  certaines heures, on voit du monde,
mais un monde qui ressemble  celui des dimanches de Paris, un
monde sans passion sur la face, et qui parle de tout ce que je
hais, qui mprise tout ce que j'aime.

Je leur sens l'insolence ddaigneuse et le bonheur impitoyable...

On entend des plaisanteries sur Bonaparte:

Il les a tout de mme foutus dedans, les rpublicains!

Et de rire!...

Je prfre encore le silence crasant du quai et le spectacle
dsol de la rue...


Et des prtres, toujours des prtres!

C'est triste, ces robes noires, les gens qui sont derrire eux
sont si tristes aussi! Elles ont la graisse jaune comme leur
cierge d'un sou ces femmes qui vendent des scapulaires et des
ex-voto de quatre sous, tapies dans les angles de la cathdrale. Ils
ont la chair grise et molle comme les monstres de caves, tous les
rats d'glise, les bedeaux et les sacristains.


O est donc la vie? La vie!

 Paris, les pauvres, mes voisins seraient des irrits et il y
aurait la consolation des souvenirs de Rpublique, la gloire des
cicatrices! Sur le quai, il y aurait des bouquinistes, il
passerait des blouses!

Le peuple! o est donc le peuple ici?

Ces meneurs de bateaux, ces porteurs de cottes, ces Bas-Bretons en
veste de toile crotte, ces paysans du voisinage en habit de drap
vert, tout cela n'est pas le peuple!


Trouverai-je quelque part, dans un coin, parmi les redingotes,
sinon parmi les vestes ou les blouses, quelqu'un  qui je puisse
conter mon supplice, qui soit capable de comprendre ce que je
souffre, qui ait dans le coeur un peu de ma foi rpublicaine, de
mon angoisse de vaincu!

Si M. Andrez, le directeur des Messageries, tait encore ici! Mais
il est parti.


N'avait-il pas un ami jadis, qui est venu s'installer  Nantes?

J'apprends qu'il y est encore.

Il est chef de bureau je ne sais o. Il a habit Paris. Si je me
souviens mme, il y avait publi un livre o il mettait en scne
une maison de filles et o la justice humaine commettait un crime
 la face du ciel. Il faisait mourir sur l'chafaud un innocent,
pendant que le vrai coupable regardait l'excution, son bras pass
dans le bras du prsident des assises, et qu'une catin faisait des
_moumours _au valet du bourreau.

C'tait hardi.

Avec celui-l peut-tre je pourrai parler socit injuste, peuple
 dfendre.

Je monte chez lui.

Il a maintenant des lunettes, une redingote un peu longue.

Il m'accueille singulirement; il me fait sentir qu'il n'est pas
libre de recevoir qui il veut: il parle bas et _marche mou._

Vous a-t-on vu monter? me demande-t-il.

--Comment, vous qui avez crit ce livre, vous avez aussi peur que
cela?...

Quoiqu'il ait vingt ans de plus que moi, je lui parle comme s'il
avait mon ge, et je lui reproche d'avoir_ trahi_, ou tout au
moins, dis-je en corrigeant ma colre, d'avoir _abdiqu_.

Abdiqu, mais oui, j'ai abdiqu, du jour o j'ai eu la lchet de
venir ici aprs vingt ans de Paris!

Et il s'est lev au bout de trois minutes:

Allons, jeune homme, quittons-nous! Je ne veux pas avoir t si
longtemps servile pour tre compromis en un quart d'heure par vos
clats de voix. Vous n'avez pas de femme  nourrir, vous, ni de
famille  lever.

Il y a peut-tre de l'hrosme  faire ce qu'il fait! Il a cras
son orgueil et touff ses ides pour donner du pain aux siens!

Comme il cote cher, ce pain!...


Celui que mon pre me donne est cher aussi.

On me tient comme un prisonnier et on me traite comme un mendiant!

Je ne puis pas mme me lever de table quand j'ai fini la part
qu'on m'a donne. Un jour mon pre m'a dit:

C'est impoli de partir ainsi, on ne va pas digrer si vite!

Il faut  tout prix que je trouve une besogne  faire.

J'y mets du courage. Je m'adresse  d'anciens camarades, en leur
demandant s'ils n'ont pas des parents, des amis, grands ou petits,
 qui je pourrais donner des leons.

Ils rient!--Il y a trop peu de temps que j'ai t lve, que je
faisais des farces avec eux et que je blaguais le latin! L'un
d'eux, cependant, me prsente,  la fin,  son pre, qui me
dniche une rptition. Ils ont t sduits par le bon march.

Vous me donnerez ce que vous voudrez, ai-je dit.


J'ai mme ajout que c'tait pour m'occuper, plutt que pour
gagner de l'argent, et il est entendu que moyennant vingt francs
par mois j'enseignerai, une heure par jour, un petit multre dont
le pre de mon camarade est le correspondant. Il me paiera vingt
francs et en comptera peut-tre cinquante  la famille; c'est ce
qui m'a fait avoir la rptition, probablement.

Je repasse mon Burnouf, je prends un _Conciones _dans la
bibliothque de mon pre, et je vais donner ma leon au multre.


Je reviens--c'est l'heure du dner.--Ma mre est seule 
table. Elle est fort ple et m'annonce que mon pre a une
explication  me demander avant de consentir  s'asseoir prs de
moi.

Laquelle donc?

--Il parat que tu donnes tes rptitions au rabais,
maintenant...

Mon pre entre sur ces entrefaites; il essaie d'tre calme, mais
il ne peut y parvenir. Il est forc de se lever et sort ple comme
un linge.

J'interroge ma mre.

Mais, malheureux, si tu fais payer tes rptitions vingt francs,
comment veux-tu que ton pre les fasse payer quarante!... Ton pre
en est malade...

--Dis-lui qu'il peut ter son bonnet de nuit; je ne donnerai pas
de rptition  vingt francs, je ne ferai pas baisser les prix!


Le soir de ce jour-l, dans la maison o je devais aller, l'homme
disait  sa femme:

Comprends-tu ce fils Vingtras?... Nous convenons hier qu'il
viendra donner des leons  Virgile (c'tait le nom du petit
multre), il m'crit ce matin qu'il ne faut pas compter sur lui.

--Quel _braque!_

--Dis plutt quel_ feignant! _J'ai vu a tout de suite, que
c'tait un _feignant!..._ Ah! son pauvre pre n'a pas de chance!

Si j'allais trouver des fils d'armateurs maintenant? Non plus pour
avoir des rptitions, mais pour obtenir de partir sur un navire
qui m'emmnera loin de mon pre qui a si peu de chance, loin de ma
mre qui est si dsole, loin de ce quai qui est si vide, loin de
ce coin de France qui ressemble si peu au grand Paris: ce Paris o
j'ai souffert, mais o toute douleur a son remde et toute passion
son cho!


J'irai n'importe o: l o il y a la fivre jaune, la peste noire,
la loi de Lynch, mais o je pourrai dfendre ma libert  coups de
fusil, ou  coups de couteau. Je me ferai chercheur d'or ou
chasseur de buffles; j'irai peut-tre avec des aventuriers envahir
un pays, tuer un roi, relever une Rpublique--ce qu'on voudra!
Ou bien je vivrai sur un corsaire, quitte  tre pendu et  mourir
en tirant la langue au bout d'une vergue...

C'est entendu. J'essaierai de m'vader sur l'Ocan.

Je vis avec les marins. Quelques-uns de mes anciens condisciples
ont t pilotins ou mousses. Le frre an de l'un d'eux est
lieutenant sur un vaisseau marchand; dans quelque temps il doit
repartir pour un voyage au long cours. Il me prendra; j'aiderai 
bord pour payer ma place. En attendant, il noce comme un matelot
qui a touch sa paye et il m'entrane dans ses orgies.

Quelles soires, devant les bouteilles dont on fait des massues,
dans ces bouges o l'on se sole et o l'on s'assomme!

Mais pendant qu'on hurle et qu'on se bat, la fivre me tient, je
vois mon but  travers la fume des pipes et le sang des
blessures.

Le lendemain, j'ai les ctes brises, j'ai aussi l'me malade;
mais le silence de la maison, le froid glacial des visages me font
plus peur encore; et le soir je retourne avec joie piquer ma tte
et noyer mon coeur dans cette fange.

Il y a bien la bibliothque, mais je suis arriv  en avoir
l'horreur, de cette grande pice o j'ai pass enfant de si belles
heures. Je croyais alors  ce que je lisais. Je n'y crois plus!

Les livres dont elle est riche sont des livres svres ou vieux,
qui me reparlent de ce qu'on m'a rabch au collge. Non! non! Je
ne puis pas remettre mon nez l-dedans, retourner  ce vomissement
de vers latins et de thmes grecs!

Je me suis rejet sur Chateaubriand, sur Casimir Delavigne, sur
Alexandre Duval qui brillent en premire ligne sur les rayons.
Chateaubriand! Il y a les _Natchez_, les _Martyrs_! C'est ce que
m'apporte et me conseille le bibliothcaire que je connais un peu.
Il me gne mme, parce que je ne puis pas demander, ni mme
prendre sur les rayons des livres qui auraient l'air frivole ou
trop libre.

Je dois tre mal construit dcidment! J'ai tort d'accuser mes
parents, c'est moi qui ne vaux rien. tant au collge je ne
trouvais pas de joie saine--malgr ce que les professeurs en
disent--dans le commerce de l'antiquit. Je n'en trouve pas
davantage dans la lecture de ce moderne qu'on appelle
Chateaubriand.

Ces _Martyrs_ m'ennuient, mais m'ennuient! Si je ne connaissais
pas le bibliothcaire, je dormirais. Mais je paratrais n'avoir
pas de coeur de venir dormir sur les chefs-d'oeuvre. Puis il est
dfendu de dormir. Il n'y a qu' baisser la tte et encore non! Je
ronflerais tout de suite.

On ne parle pas comme ces gens de Chateaubriand cependant,--ni 
Paris, ni  Nantes. Je ne suis pas un des premiers chrtiens. Je
suis un vieux chrtien, c'est--dire qu'il y a mille huit cent
cinquante-deux ans qu'il y a eu des chrtiens avant le fils
Vingtras.--Il faudrait remonter jusqu' l'an I de notre re.
Remonter! toujours remonter! Je ne fais que remonter depuis le
collge--et a fatigue  la fin! Les chevaux des diligences ont
plus de chance que moi; ils n'ont pas des ctes tout le temps!

Les _Natchez_ sont moins haut, il y a moins  remonter. Mais je
n'ai pas besoin non plus de savoir comment vivent les gens dans
les forts vierges. J'ai plus besoin de petit bois que des grandes
forts. Deux sous de petit bois, voil tout ce qu'il me fallait
pour ma semaine  Paris! Et je trouvais cela chez le charbonnier
du coin.

Vous avez fini Chateaubriand? me demande le bibliothcaire qui me
protge.

--Oui.--Il m'a surpris au moment o je commenais un somme!

--Vous ne voulez pas le relire?

--Pas tout de suite.

--Je vous conseille Marmontel maintenant.

Les Incas! les Mls-Caciques! Mais j'aime mieux les sauvages de
la foire, mais je prfre voir manger des poulets crus, mais
Guatimozin me rase! Il ne m'est rien, Guatimozin. On veut donc me
faire pleurer sur Guatimozin! Dites donc vous, avez-vous vu les
canons du coup d'tat, les assassins de la rue Montmartre,
l'enfant de la rue Tiquetonne... Le soleil brlant des Incas! moi
j'ai vu le ciel glac du 2 dcembre!



15
Legrand

Je suis tomb sur Legrand!


Au collge, Legrand tait d'une classe au-dessous de la mienne et
nous ne nous rencontrions que dans la cour; mais il m'avait
remarqu  cause de mon air embt, ternellement embt.

J'avais remarqu, moi, qu'il tait grand comme un officier: qu'il
avait tout autant--sinon plus que moi--le mpris le plus
parfait et le plus convaincu pour les versions, les thmes, les
vers latins, le grec, la philosophie.

Oh mais! un mpris!...

Il n'apprenait jamais une leon, ne faisait jamais un devoir, il
opposait  toute question sur ce sujet, point l'injure, point le
mensonge; il opposait le sommeil et l'ahurissement...

Pendant sept ans, quand on lui demandait ses leons ou qu'on
s'tonnait qu'il ne fit jamais un devoir, Legrand rpondit en se
frottant les yeux et en ayant l'air d'tre pris au saut du lit.

Lorsqu'on insistait, quand les pensums venaient, et que le
professeur voulait absolument avoir une explication... alors on
assistait  un spectacle vraiment lamentable... celui de Legrand
se levant et regardant du ct de la chaire, d'un oeil terne, la
bouche ouverte, comme s'il se passait l quelque chose de curieux
et qu'il aurait bien voulu comprendre, mais il ne jetait que des
sons inarticuls: pas moyen d'en tirer autre chose!

Il n'avait pas l'air de se moquer, ni d'tre mchant!--Non! Il
voulait bien rendre service, s'il le pouvait, mais il indiquait
par des gestes sans suite qu'il n'tait pas  la conversation et
qu'il vaudrait mieux qu'il ft dans un hospice de sourds ou
d'_innocents, _plutt que de faire ses tudes.

Il tait parvenu  les faire tout de mme de cette faon; mis  la
porte de la classe, mais point du collge.


On avait piti de lui.

Sortez! allez-vous-en!

Il ne bougeait pas; ou bien, si on le mettait dehors par les
paules, il allait s'asseoir tranquillement dans la cour entre les
colonnes: souvent en hiver, il entrait o il y avait du feu,--
chez le concierge, qui ne pouvait pas le renvoyer; car Legrand
_faisait paquet_, et devenait trop lourd.

Il allait aussi dans la classe de _spciales_ ou d'_lmentaires_,
o il n'y avait jamais que sept ou huit lves qui travaillaient
en famille avec le professeur; on laissait Legrand se mettre comme
un vieux prs du pole.

J'avais conu une grande admiration pour lui.

Cette patience, tant de simplicit!--Se frotter les yeux ou
faire _heuh! heuh! _et de cette faon, viter le grec et le latin!
Que n'avais-je eu cette ide-l! J'aurais pass pour un idiot;
mais je ne trouvais pas grand avantage  passer pour avoir
beaucoup de _moyens_.

On ne me saluait pas dans la rue pour _mes moyens_, et je recevais
mes racles tout pareil quand j'tais petit.

Mais comment a t'est-il venu? lui demandai-je un jour, avec le
respect qu'on a pour l'inventeur et la curiosit qui se mle 
l'tude d'une dcouverte nouvelle.

--Je m'en vais te le conter. Je connais Janet qui joue les
ganaches au thtre. J'ai voulu tre acteur et faire les ganaches
aussi... Voil comment l'ide m'est venue. Je n'ai mme pas fait
exprs au commencement, je t'assure.

--Ah! tu voulais tre acteur!

J'aurais d m'en douter. Il avait toujours des gilets  revers,
des vestes en velours, des pantalons  carreaux; il marchait, ds
qu'il n'tait plus forc d'avoir l'air ahuri--il marchait comme
j'ai vu marcher au thtre; il secouait ses cheveux en arrire.

IL AVAIT UNE CANNE.

C'tait le seul probablement dans tous les collges de France! Il
avait une canne pour laquelle il payait deux sous de location par
semaine: pour deux sous on la lui gardait chez le savetier en face
pendant les classes.


Il m'a men chez lui.

Il a bien la plus drle de famille qu'on puisse voir--et je
comprends qu'il ait le got du thtre.

La maison est une comdie.

On n'entend que des cris, des gmissements et des appels  la
Divinit. On boit l-dedans trente tasses de caf par jour, ce qui
met tout le monde dans un tat d'exaltation impossible  dcrire.

Sa mre et sa soeur--deux cratures excellentes--le dvouement
et la vertu mme--croient au Bon Dieu d'une faon bruyante.
Elles l'appellent  chaque instant en faisant bouillir l'eau, en
portant le marc, en remplissant les demi-tasses! On me confond
quelquefois avec la bonne. Je m'y laisse moi-mme prendre de temps
en temps! Monsieur Jacques encore une goutte!--Oh! versez-nous!
--Je ne comprends pas bien qu'on me demande une demi-tasse avec
des larmes dans la voix et en crevant la plafond avec ses yeux!--
Versez-nous la consolation!

--Comme en Normandie alors?--Je vais chercher l'eau-de-vie!
Mais c'est du Bon Dieu qu'il s'agit, et elles repoussent la
topette avec un geste religieux!

--Donnez-nous du sucre?--Je ne m'y laisse plus prendre. C'est
bon une fois.--Monsieur Jacques, vous ne voulez donc pas nous
donner du sucre?--C'est bien du sucre qu'elles veulent.

--Bnissez-nous, bnissez-nous.--Je vous en prie, bnissez-nous.
Est-ce  moi, est-ce  Lui?

Ils demeurent sur la cour et on ne voit pas trs clair. Elles ont
l'air positivement de se tourner vers moi pour que je les bnisse.
Faut-il faire le geste de les bnir? Comment bnit-on? Il est
moins fort que l'autre fois! C'est du caf qu'elles parlent!

Chaque fois que la bonne rentre des courses, c'est comme si la
Nonne sanglante apparaissait--chaque fois que quelqu'un frappe,
c'est comme s'il arrivait un revenant... Tout ce caf qu'on boit a
donn aux nerfs de toute la maison une sensibilit extrme; un
coup de sonnette, le chant de coq, le miaou des chats, une armoire
qui craque, un hanneton qui bat la vitre, un rien, fait partir un
cri vers le ciel,--le ciel qu'on voit trs peu, pas assez! c'est
dcidment trop sombre sur le derrire, des gens si religieux
devraient rester sur le devant--pas  un entresol--ou tout 
fait en haut, avec une tabatire. Quand elles disent: Nous en
appelons  toi, Dieu qui vois tout! pour croire qu'il les voit
l-dedans, il faut lui supposer une bonne vue.

Le pre croit peut-tre en Dieu, mais il cause moins souvent avec
lui, et il n'est pas toujours  le tirer par la manche pour lui
parler.

Sa spcialit est de donner le moins possible pour l'entretien de
la maison. Il prtend que le caf soutient normment et il est
chien pour la viande. Il prtend encore que Dieu ne regarde pas 
l'habit et il est vraiment rat pour les vtements.

Mais, au fond, il a aussi bon coeur que la mre et la fille et je
vis prs d'eux comme dans une nouvelle famille.

Je suis arriv tout de mme  deviner quand c'est  moi ou au ciel
qu'on s'adresse. Je ne crois plus qu'il est arriv un malheur
quand on me demande l'heure sur le ton d'une douleur profonde et
avec des dchirements dans la voix! Je sais qu'un moment aprs on
va me dire: Je crois que Pinaud l'picier met de la chicore! ou
bien: Si nous achetions un melon pour ce soir! Cela sera dit sur
le ton d'un missionnaire qui prie Dieu de le faire manger par les
sauvages bien vite pour aller plus vite au paradis.

Mais on a tout de mme un bon melon et l'on a trs bien balanc
Pinaud parce qu'il continuait  mettre de la chicore.


Nous nous entendons bien avec Legrand. Il est tant soit peu
catholique, mais il n'en est pas moins une belle plante d'homme,
libre et forte, qui ne repousse pas la chicore sceptique qui
pousse prs de lui, dans ma personne[10].

Nous nous disputons, c'est clair--il y a des malentendus, c'est
sr--mais nous sentons bien, tous deux, que nous avons du
ridicule  venger et que nous avons besoin de nous dtendre plus
que d'autres, tant nous avons t touffs: lui, entre les
feuillets d'un paroissien; moi, entre le dictionnaire latin-franais
de mon pre et l'ducation paysanne de ma mre!

Aussi, comme nous nous en donnons! Ma foi, ma douleur pesante et
laide, ma douleur qui sentait le canal aux pluchures et la rue
aux pauvres; qui sentait aussi la pommade des femmes  matelots et
l'eau-de-vie des bouges; ma douleur d'hier s'est change en une
fivre qui n'a plus la sueur si sale et si noire!


Nous cherchons querelle dans les cafs. C'est notre occupation, 
mon_ lve_ et  moi--car Legrand est mon lve. C'est en
qualit de camarade que je suis entr dans l'entresol de la
famille, et que j'ai pris la premire demi-tasse; c'est en qualit
de prparateur au baccalaurat que je suis rest.

Je suis cens prparer Legrand au baccalaurat!

Je fais bien ce que je peux--lui aussi! Il voudrait se
dbarrasser de cela, ramasser ce diplme! Et j'essaie de lui faire
entrer cette _bachellerie _dans la tte, puisque je me connais
mieux en _bachellerie _que lui,--moi nourri dans le srail, fils
de professeur, ne charg des reliques des distributions!...

Je paie donc ainsi mon caf, ma part de melon. Mon pre et ma mre
n'ont rien dit, parce que je ne fais pas baisser les prix des
rptitions en buvant du caf et en mangeant du melon.


Caf Molire.


Nous allons au _Caf Molire._

Un caf clbre, le caf de la jeunesse dore. L se trouvent
toutes les ttes brles de la ville. Des garons qui mangent leur
fortune.

Je ne savais pas qu'il y et cette race de gens dans ce pays.

Je n'aurais pas eu des vanouissements de courage et d'espoir si
profonds, si j'avais connu ce monde inquiet et fivreux--
bourreaux d'argent, creveurs de chevaux, entreteneurs de filles,
crnement batailleurs et duellistes.

Je ne puis pas vivre toujours dans ce milieu--je n'ai pas de
fortune  manger--mais ce voisinage me va!

Il y a ici la comdie de la misre frotte de blanc d'argent, avec
des impures dans le fond, et les motions du tapis vert, la nuit.

Il en est, parmi ces rieurs, quelques-uns dont le pre s'est fait
sauter la cervelle le lendemain de sa ruine ou  la veille de son
dshonneur! Il en est qui vont tre ruins ou dshonors pour leur
compte, avant d'avoir eu--comme leur pre--la vertu de la
lutte: dshonors avec des cheveux blonds et une rose  la
boutonnire...

Mais je me suis senti  l'aise tout de suite dans ce caf, avec
ces gens. Ils n'auraient pas l'ide de se moquer d'un paletot mal
fait--ils ne s'amuseraient pas de si peu.

Ces viveurs mprisent la pauvret, point les pauvres: je le sens.
Ils sont tous les soirs trop prs de l'abme... ils savent trop
combien la ruine arrive vite... combien les cranciers deviennent
facilement insolents!... Aussi mon habit ne me gne pas. C'est la
premire fois peut-tre.


On ne laisse pas traner un soufflet sur la joue au caf Molire.


J'ai vu des cimes d'herbes se gommer de rouge, l'autre matin.

C'tait le frre d'un de nos anciens condisciples qui se battait;
nous avions t prvenus du combat. Nous pouvions tout voir,
abrits derrire un bouquet d'arbres.

Il m'est venu des ides folles par la tte. J'aurais voulu tre le
tmoin du bless, prendre l'pe tombe de ses mains.

J'ai honte de vivre comme un crapaud dans une mare; je voudrais
sortir de mon silence et de mon obscurit--par besoin d'action
ou par orgueil, je ne sais pas!...

Legrand est comme moi--pis encore...

C'est un homme de thtre.

Je crois sur ma parole qu'il prfrerait tre bless, pour avoir
un plus beau rle, une plus belle scne, pour tter la place qu'a
fouille l'pe, et tourner sa tte sur son cou comme cela se fait
dans les beaux moments des mlodrames.

Il le voudrait, il en crve d'envie, j'en suis sr!

Je suis plus lche...

Je ne comprends pas pourtant qu'on ait peur d'un duel.

Est-ce parce que je trouverais l l'occasion d'tre l'gal d'un
riche, et mme de faire saigner ce riche, de le faire saigner dur,
si le fer entrait bien?...

Est-ce parce que je me figure qu'on ne peut pas me tuer? Je me
sens trop de force! Mourir, allons donc! J'ai encore  faire avant
de mourir!


En me ttant, j'ai vu que j'avais autant que ces viveurs ce qu'ils
appellent le _courage du gentilhomme_. Je ne manquerais pas de
toupet sur le terrain.

Ah! je crois bien! Il y a eu deux ou trois occasions de se
montrer. Nous nous sommes jets dessus, Legrand et moi.

Nous sommes arrivs, gourmands de la querelle, avides d'empoigner
l'occasion. Il me semble que cela me grandirait de tenir cette
belle lame d'acier, que cela m'apaiserait aussi de tuer un homme,
un de ceux qui trouvent niais les gens qui ont un drapeau.

Nous serions certainement arrivs  un duel avec n'importe qui, si
un jour le pre Legrand n'avait dit  son fils:

Tu tiens  aller  Paris?--Eh bien, vas-y! Je t'y ferai cent
francs par mois.

Legrand voulait m'emmener.

J'en ai parl  mon pre, qui a repris son masque de glace, son
geste menaant--les gendarmes sont au bout. Je ne suis pas
majeur encore!

J'ai souhait bonne chance  Legrand, en lui donnant des lettres
pour les camarades, et de la fentre de notre maison triste j'ai
suivi le panache de fume qui flottait au-dessus du paquebot; j'ai
regard du ct de Paris, ple, irrit.--Pourquoi me retient-on
ici?

Loi infme qui met le fils sous le talon du pre jusqu' vingt-et-un
ans!


UNE OUBLIE


Mais la physionomie de la maison change tout  coup...

Mon pre me parle presque avec bont depuis quelque temps.

La barrire de glace qui sparait Vingtras _senior_ et Vingtras
_junior _est troue, et dsormais la vie est moins pnible;
toujours aussi bte, mais point si gne et si cruelle.

Qu'est-ce que cela veut dire?


J'ai oubli qu'il y avait au pays jadis une crature qui m'aimait,
qui fut la protectrice de ma vie d'enfance... qui depuis notre
dpart ne nous a donn de ses nouvelles que deux fois--deux fois
seulement--mais qui n'a pas cess de penser  moi. Bonne
mademoiselle Balandreau!

On a appris, je ne sais comment,  la maison, qu'elle est depuis
longtemps souffrante et paralyse, ne pouvant crire, mais qu'elle
parle de Jacques et qu'elle a fait venir le notaire pour lui
annoncer qu'elle voulait--quand elle mourrait--laisser au
petit Vingtras ce qu'elle avait.

Mon oncle m'avait parl aussi autrefois de me faire son hritier.
Est-ce que les douleurs des enfants les font aimer des vieillards?

Toujours est-il qu'on connat  la maison--sans m'en rien dire--
la maladie et le voeu de mademoiselle Balandreau, et voil
pourquoi on me mnage maintenant.

Un jour ma mre m'appelle.

Jacques, ton pre a  causer avec toi.

Elle dit cela d'une voix grave et me conduit jusqu'au salon dont
les volets sont baisss. Une lettre encadre de noir est sur la
table, mon pre me la montre et dit:

Tu te rappelles mademoiselle Balandreau?

Oh! J'ai compris... et les larmes me sortent des yeux.

Morte... Elle est morte?...

--Oui: mais elle te fait son hritier.

Mes larmes coulent aussi fort.--Je regarde  travers ces larmes
dans mon pass d'enfant.

Elle te laisse treize mille francs et son mobilier.

Son grand fauteuil? La table o elle mettait la nappe pour moi
tout seul? Sa commode avec des crochets dors? La chaise o je
m'asseyais--meurtri quelquefois!... Brave vieille fille!

Ma mre reprend:

Mais tu es mineur.

Ah! je m'en aperois bien! Si j'avais vingt-un ans, je ne serais
pas ici. Pourquoi n'ai-je pas vingt-un ans!... Avec ces treize
mille francs-l je retournerais  Paris--on aurait de quoi
acheter des armes pour un complot, de quoi payer un gardien pour
faire vader Barbs...

Il m'en passe des rves par la tte! Des rves qui brlent mes
pleurs et me font dj oublier celle qui a song  moi en mourant.
Ma mre me ramne  la lettre encadre de noir... mais je
l'arrte.

Je me suis enferm seul avec ma douleur.

J'ai pleur toute la journe comme un enfant!


7 juin.


Dix heures cinq minutes, sept juin!

_J'ai ma libert! _J'ai le droit de quitter le quai Richebourg,
de lcher Nantes, de filer sur Paris.

Je l'ai pay, ce droit; il est  moi; on me l'a vendu. Me l'a-t-on
vendu cher, bon march? Je n'y ai pas regard.

On m'a dit: Tu es mineur, il te faudra attendre des annes avant
d'tre matre de ton argent; si tu veux t'arranger avec ton pre,
il te laissera libre ds aujourd'hui, tu pourras partir.

Mais, mineur, est-ce que j'ai le droit de signer?

--Pourvu que tu crives une lettre. Nous avons confiance en toi.
Tu ne manqueras pas  ta parole, nous le savons.

Vous le savez?--Je sais, moi, que vous avez souvent manqu  la
vtre! Je me rappelle la dette du pre Mouton... Oh! le sang m'en
bout dans les veines,  y penser!

Allons, faisons l'acte, crivons la lettre que vous voudrez,
demandez-moi la promesse qu'il vous plaira--et que je tiendrai.
Ouvrez-moi la porte. Que je sorte pour ne jamais revenir! Les
gendarmes ne m'arrteront pas maintenant que j'ai hrit. Je ne
suis plus un gredin et un vagabond.

On a termin, je ne sais comment. Je me rappelle seulement que
j'ai transcrit une lettre dont le brouillon a t mis sous ma
main. Mon pre gardera l'argent de la succession, mais me servira
quarante francs par mois--plus cinq cents francs d'un coup pour
m'habiller et m'installer  Paris.

J'oubliais; on m'assurera pour un billet de mille ou quinze cents
contre la conscription.

Quand aurai-je ces cinq cents francs?

--Dans huit jours.

C'est long!...

Je commande des habits chez le tailleur en vogue.

Qu'ils soient prts samedi, surtout!

Ils arrivent  l'heure, les cinq cents francs aussi.

Je les prends et je regarde mon pre. Il tremble un peu.

Tu vas donc me quitter en me hassant?

--Non, non... Vous voyez bien qu'il me vient des sanglots... mais
nous ne pouvons vivre ensemble, vous m'avez rendu trop
malheureux!...

Adieu! adieu!


Je ne suis pourtant pas parti encore! Ma foi, de le voir pleurer,
j'en ai eu le coeur attendri et j'ai tout pardonn!

J'ai pass avec eux la dernire soire.

Je vous paie le spectacle: voulez-vous?

Nous sommes alls au thtre. Je les y ai mens en leur donnant le
bras  tous deux.

Il me semblait que c'tait moi le pre, et que je conduisais deux
grands enfants qui m'avaient sans doute fait souffrir, mais qui
m'aimaient bien tout de mme!



16
Paris

Nous voici dans la cour Laffitte et Gaillard.

Je reconnais l'homme qui brusqua ma malle lors de ma premire
arrive  Paris; il me parla alors d'un htel rue des Deux-cus,
o je ne pus aller parce que je n'avais que vingt-quatre sous.
Allons  cet htel-l maintenant que je suis riche!

Cocher, connaissez-vous un htel, rue des Deux-cus?

--Oui, htel de la Monnaie.

Mais je suis trs mal  l'auberge de la Monnaie. Je n'y resterai
que le temps de chercher un logement dfinitif.


J'ai crit de Nantes,  Alexandrine: elle ne m'a pas donn signe
de vie. J'ai pri Legrand d'y passer; il m'a rpondu qu'elle avait
eu l'air de ne pas se rappeler M. Vingtras.

J'en ai souffert d'abord! Mais peu  peu son souvenir s'est noy
tout entier dans mes colres de province.

En remettant le pied sur le sol de Paris, j'ai de nouveau pourtant
un petit battement de coeur.

Je vais rue de La Harpe.

_Elle_ est l--le pre, la mre aussi. La mre me dit _qu'il
reste encore vingt-cinq francs de dus; _elle les avait oublis
dans le compte.

Les voici.

La fille est gne, et me reoit froidement. Elle a un autre
amoureux, elle va se marier, parat-il.

Qu'elle se marie! Elle fait bien. Je sens que je suis guri. Mon
compte est rgl. Son caprice est mort. N'en parlons plus!

J'ai t bien heureux avec elle tout de mme, jadis, et elle tait
bonne fille.


Htel Jean-Jacques Rousseau.

J'ai lu mon Balzac, et je me rappelle que Lucien de Rubempr
demeurait rue des Cordiers, htel Jean-Jacques Rousseau.

M'y voici.

Une vieille femme-- tte de paysanne corrige par un bonnet 
rubans verts--est assise et tricote dans le fond du bureau.

Ce bureau est une pice noire, humide, bien triste. Cette vieille
n'a pas l'air gaie non plus; rien de la femme de roman.

Je la fais causer tout en demandant si elle a quelque chose de
libre.

Causer?--Elle cause peu; on dirait mme qu'elle redoute de
montrer sa maison aux voyageurs, et qu'elle craint qu'on n'y
dcouvre un mystre comme dans une pice que Legrand m'a raconte:
on versait du plomb fondu dans l'oreille des gens quand ils
taient couchs, puis on les coupait en morceaux, et on les
donnait  manger aux cochons! Je crois mme que le voile se
dchirait sur une exclamation d'un voyageur qui s'criait: Comme
vos cochons sont gras! L'aubergiste se troublait, le voyageur le
remarquait, et l'on remontait ainsi  la source du crime.

La vieille me montre une chambre qui est toute chaude encore du
dernier locataire. Le lit est dfait, la table de nuit trop
ouverte. Il y a un faux-col raill sur le carreau.

Combien?

--Dix-huit francs.

Elle reprend:

Vous avez une malle? Qu'est-ce que vous faites? Vous tes
tudiant?

Va pour tudiant!--J'cris tudiant sur le livre de garni.

Ah! ce livre! o il y a de toutes les critures, o les doigts ont
fait des marques de toute crasse et de toute fivre!...

Balzac, sans doute, a choisi l'htel qui lui paraissait rpondre
le mieux  l'ambition et au caractre de son hros...--C'est 
donner la chair de poule!

Je suis gel par l'aspect misrable de cette maison. Ma fentre
donne sur un mur. Je ne puis pas regarder Paris et le menacer du
poing comme Rastignac! Je ne vois pas Paris. Il y a ce mur en
face, avec des crottes d'oiseaux dessus. Dans un coin--sur une
tuile ronge--un chat qui me regarde avec des yeux verts.


Je suis install.

On a refait le lit, mis des draps blancs, ferm la table de nuit,
effac la tache d'encre. On a mme apport sur la chemine un vase
en albtre avec lequel j'ai envie de me frotter: il ressemble  du
camphre. On a ajout  mes gravures un _Napolon au sige de
Toulon_, qui a vraiment l'air d'avoir la gale. Je voulais le
renvoyer d'abord,  cause de mes opinions; mais je le garde, tout
bien rflchi--je cracherai dessus de temps en temps.


Je meurs d'ennui chez moi!

J'avais t si heureux, jadis,  ma premire arrive, htel
Riffault. Il me restait dans un morceau de journal, un bout de
ctelette que m'avait laiss Angelina, dans le cas o j'aurais
faim la nuit... J'tais heureux parce que je me sentais libre!

Je me sens  peine libre aujourd'hui dans cette chambre trois fois
plus grande, o je puis faire les cent pas.

C'est que je suis plus vieux, c'est que j'ai dj t mon matre
dans Paris!

Htel Riffault, je sortais du collge: voil tout, aujourd'hui
j'entre dans la vie.

Maintenant, c'est _pour de bon, _mon garon!


J'ai de l'argent, heureusement!--Courons aprs les camarades!

Nous irons  Ramponneau prendre des portions  dix sous, boire du
vin  _douze_... je demanderai le cabinet qui donnait sur le
jardin et o l'on met des nappes sur la table. Tant pis si les
_purs_ se fchent!

Nous appellerons par la fentre la marchande de noix et la
marchande de moules. Nous mangerons des moules tant que nous
voudrons.

Je m'tais toujours dit:--Ds que tu auras de l'argent, il
faudra que tu te paies des moules jusqu' ce que tu gonfles!

Nous allons tous gonfler, si a nous fait plaisir.

Oh! la marchande de moules!

Je demanderai du veau brais--je n'ai jamais mang mon content
de veau brais.

Nous filerons vers Montrouge sous le hangar o l'on buvait le vin
 quatre sous. Nous en boirons pour cinq francs! On invitera les
carriers du voisinage!...

Je tombe dans la rue sur un de nos anciens condisciples qui venait
quelquefois fumer une pipe avec nous. Il est tout tonn de me
revoir.

On disait que tu tais parti pour les Indes!

--O sont les amis? Quel est le caf o l'on va?

--On ne va pas au caf, mais il y a le restaurant de la mre
Petray, rue Taranne, o l'on dne en bande le soir.

Je cours rue Taranne au restaurant Petray.

Ce n'est pas le _chand de vin_ du quartier. Ce n'est pas la
crmerie non plus. Il n'y a ni la fume des pipes d'tudiants, ni
l'odeur de pltre des maons; ils n'y viennent pas  midi faire
tremper la soupe.

Au comptoir se tient madame Petray; elle a les cheveux blonds, le
teint fade, elle ressemble  un pain qui a gard de la farine sur
sa crote.

Je n'ai jamais t  pareille fte, dans une salle  manger si
claire.

Il y a un bouquet sur une table du milieu, qui domine l'odeur des
sauces. Cela sent bon, si bon!...

Il me semble que je suis  Nantes, aux jours calmes, quand on
avait un grand dner, lorsque ma mre rendait d'un seul coup ses
invitations de trois ans.

C'tait presque toujours aux vacances de Pques quand renaissaient
le printemps, les lilas, et j'tais charg d'aller chercher des
fleurs en plein champ.

On en dcorait la grande chambre qui reluisait de fracheur et
avait un grand parfum de campagne.

Par le soleil d'aujourd'hui, avec ce linge blanc et ce bouquet, le
petit restaurant, o je viens d'entrer, a l'air de gaiet honnte
qu'avait par exception tous les trois ou quatre ans la maison
Vingtras!

Les joies du foyer, mais les voil! Je n'ai pas besoin de ma
famille pour les savourer; madame Petray peut me servir un bon
dner sans m'avoir donn le jour; le pre Petray a l'air plus
aimable que mon pre: il a une toque aussi et un uniforme, mais
c'est beaucoup plus joli que le costume de professeur, son costume
de cuisinier.


Garon, l'addition!

--Vingt-quatre sous!

J'ai eu une julienne, une ctelette Soubise, un artichaut
barigoule, un pot de crme, mon caf. Les puissants ne dnent pas
mieux, voyons!

Quelle demi-heure exquise je viens de passer!

Je m'essuie la bouche en lisant un journal, le dos contre le mur,
un pied sur une chaise; je fais claquer entre mes dents de marbre
le bout de mon cure-dent.


L'gosme m'empoigne!

Si je gardais pour moi, si je caressais, encore une heure, cette
sensation du premier repas fait sans autre convive que ma libert?

Je retrouverai les camarades demain, rien que demain.

Le ciel est si clair et il fera si bon marcher dans les rues! Oui,
sortons!


Garon, _payez-vous!_

_Payez-vous:_ avec de l'argent qui n'est ni  la famille, ni 
la communaut, ni  la maison Vingtras, ni  l'htel Lisbonne,
avec cette belle pice de cinq francs qui a de grosses soeurs
blanches et de petites soeurs jaunes.

Il y a encore des_ roues de derrire_ par ici et dans cet autre
coin quelques louis. Je suis sr qu'ils y sont, car je tte 
chaque instant la place o dort ma fortune.

Payez-vous, et gardez ces trois sous pour vous!

J'en ai une petite larme d'orgueil au bout des cils.

Un salut  madame Petray; un dernier coup d'oeil--jet par pose
--sur le journal, de l'air d'un homme qui regarde le cours de la
rente; un signe de tte au garon; et je m'esquive de peur
d'incidents qui couperaient ma sensation dans sa fleur.


Tous les bonheurs!

J'achte un trois sous: blond, bien roul, et qui donne une fume
bleue...

La bouquetire! Vite un bouquet!

Mes bottes reluisent et sonnent comme des bottes d'officier; mon
habit me va bien, on dirait.

Je vois dans une glace un garon brun, large d'paules, mince de
taille, qui a l'air heureux et fort. Je connais cette tte, ce
teint de cuivre et ces yeux noirs. Ils appartiennent  un vad
qui s'appelle Vingtras[11].

Je me dandine sur mes jambes comme sur des tiges d'acier.

Il me semble que j'essaie un tremplin: j'ai de l'lasticit plein
les muscles, et je bondirais comme une panthre.

Je donne  tous les aveugles; la monnaie qu'on m'a rendue chez
Mme Petray y passe.

Je prfrerais un autre genre d'infirmes, soit des sourds ou des
amputs qui pourraient voir au moins la mine que j'ai quand je
suis habill  ma manire, et que je marche sans peur de faire
craquer ma culotte.

Les Tuileries! Ah! voil le SANGLIER!--C'est l qu'on faisait
les parties de barres, au temps du collge.

Je dteste ce sanglier de marbre, truff de taches noires faites
par la pluie. Legnagna, mon matre de pension, avec son nez rouge,
ses joues bleues, ses jambes cagneuses, son air de sacristain, me
revient  la mmoire et va me gter ma journe!...

J'aime mieux passer de ct o le pion dfendait d'aller et o
taient les femmes.

Oh! ces remous de jupe, ces ondulations de hanches, ces mains
gantes de long, ces clairs de chair blanche, que laisse voir le
corsage chancr!... Il n'y a ni ces hanches, ni ces remous en
province... Au quartier Latin non plus!

Et dire que je ne suis jamais venu m'asseoir sur un de ces bancs
pendant tout le temps que j'ai habit autour du Panthon! Je
regardais sauter, au Prado, des filles de vingt ans; les
promeneuses d'ici en ont trente. Je prfre leurs trente ans, et
leurs reins souples, leur corsage plein et leur peau dore.

Elles s'en vont une  une. Il y en a qui s'attardent un moment
avec des hommes  tte de capitaines, aprs avoir dit  leur
enfant:--Va, va, fais aller ton cerceau.

Les femmes de chambre aussi disent  leurs ouailles: _Faites 
celui_ qui sera le plus tt  la grille!--et, tandis que les
gamins courent, elles se retournent pour embrasser des moustachus.

Tout ce monde a l'air heureux et amoureux! Oh! je reviendrai et je
tcherai de retenir en arrire, moi aussi, une de ces robes de
soie ou d'indienne...


J'ai dn au caf!

Un bifteck avec des pommes souffles roules autour, comme des
boucles de cheveux blonds autour d'une tte brune.

Ici encore je retrouve des femmes qui parlent plus haut, qui rient
plus fort que celles des Tuileries, qui ressemblent davantage aux
filles du quartier Latin, mais, dans cet clat de lumires dores,
dans ce poudroiement du gaz et dans ce scintillement de vaisselle
d'argent, le criard de la voix ou de la robe ne fait point trop
vilain effet.

Elles ont de la poudre de riz sur les joues, comme il y a du sucre
sur les fraises.


Mon dner m'a cot trente-cinq sous--sans vin. Je n'ai pas bu
de vin ce matin non plus; je veux prendre l'habitude de n'en pas
boire. J'aime mieux pour le prix acheter des bouquets, et
m'tendre sur une chaise verte prs du _Philipoemen__[12]_.

Je n'ai pas besoin--comme jadis, quand je cherchais Torchonette
--de me donner du courage.

Je pris un canon sur le comptoir, ce jour-l... J'ai de quoi me
payer une bouteille aujourd'hui.--Mais pourquoi?

J'ai eu mon ivresse, je me suis gris  respirer cet air,  voir
ces femmes,  lcher les fourchettes d'argent!... Cela vaut mieux
que dix _canons de la bouteille._

Je vois passer tout Paris! Il ne me fait plus peur comme jadis!

Peur?...

J'ai appel aux armes sur ce boulevard mme. C'est sur ce banc, en
face, devant le passage des Panoramas, que je montai et criai, le
3 dcembre: Mort  Napolon!

Encore ce souvenir!--Faiblesse!... Regret d'enfant!...

Garon! le _Journal pour rire!..._

O irai-je finir ma journe?

On donne _Paillasse_  l'_Ambigu_. Va pour _Paillasse!_

Sacrebleu, c'est beau, la scne o Paillasse dit, en
s'vanouissant: j'ai faim!--C'est beau, l'acte de la maison
vide, la femme partie, les enfants qu'il faut faire souper, le
coup de couteau dans le coeur, le coup de couteau dans le gros
pain!

En sortant, je suis all m'asseoir  l'_Estaminet des
Mousquetaires_, plein d'hommes de lettres, plein de comdiens,
plein de femmes encore!

J'emporte avec moi, rue des Cordiers, un monde de sensations
douces et fortes.

Est-ce le vent de la nuit qui secoue mes cheveux sur mon cou? Est-ce
l'motion de ces heures si saines?

Je ne sais!--mais j'ai un frisson qui me va jusqu'au coeur:
frisson de froid ou frisson d'orgueil.

Le ciel est clair et dur comme une plaque d'acier...

Quelques jupons clairent de blanc les trottoirs; on voit  cent
pas devant soi... mon ombre s'allonge aux rayons de la lune et
emplit toute la chausse...

Il s'agit de me faire une place aussi large au soleil!



17
Les camarades

J'arrive chez Petray.

Personne encore. Le garon me demande si je veux un journal, en
attendant.

Je prends le journal, comme s'il devait y tre question de moi, de
mon bonheur d'hier, d'un monsieur qu'on a vu se promener, cigare
aux dents, fleur  la boutonnire, poitrine en avant: qui est all
aux Tuileries, puis au spectacle le soir, un De Marsay chevelu,
trapu, et qui va compter dans Paris.

Parole d'honneur, je cherche entre les lignes s'il n'y a pas trace
de ma promenade si inonde de soleil, de joie intime,
d'insouciance robuste et de confiance en moi!

C'est Legrand qui parat le premier, mais Legrand mconnaissable.
--L'air d'un homme pi par le Conseil des Dix, regardant de
droite et de gauche comme s'il avait peur de la _Bouche de fer_,
vtu d'un paletot sombre et coiff d'un chapeau triste.

Il me reconnat, comme dans une conspiration, avec des gestes de
conjur. Je lui serre la main et lui lche mon impression sur sa
mine et son costume.

Je t'aime encore mieux dans les rles de cape et d'pe, tu sais!
Tu ressembles  un ermite, tu as l'air d'un capucin de baromtre.

--Rles de cape et d'pe! fait-il avec un sourire de Tour de
Nesle: _cinq manants contre un gentilhomme_--ce temps-l est
pass--c'est maintenant dix sergents de ville contre un
rpublicain, un officier de paix par rue, un mouchard par maison!
On voit bien que tu arrives de Nantes! _Vingtrassello_, il n'y a
plus qu' se cacher dans un coin et  rvasser comme un toqu ou 
faire de l'alchimie sociale comme un sorcier... J'ai le costume de
la pice!


Il a dit juste, le _thtral!_

Le souvenir de la dfaite m'est revenu deux ou trois fois hier,
pendant que je me promenais,--mais j'ai chass ce souvenir, je
lui ai cri: te-toi de mon soleil!

N'ai-je pas dit une btise? Ne viendra-t-il pas toujours, ce
souvenir, jeter son ombre noire et sanglante sur mon chemin? Il
entnbre dj ce restaurant!

Nous, qui parlions toujours si haut, voil que nous parlons tout
bas!...

Je n'y pensais plus, je n'en savais rien. Je suis parti le
lendemain de la bataille, n'ayant vu que les soldats, la tragdie,
le sang! Je n'ai pas respir la fange, je n'ai pas senti derrire
moi l'oeil des espions.

La police avait une pe et tuait en plein jour au coup d'tat;
maintenant c'est autre chose.

On ne peut pas parler, on ne peut pas se taire... Les mots sont
saisis au vol... les gestes et le silence sont mouchards... Oh je
sens la honte me monter, comme un pou, sur le crne! Mes
impressions d'hier, mes espoirs de demain, tout cela est fan,
ray de sale tout d'un coup...


Quelle piti!

Les bouches se ferment machinalement, nos yeux se baissent, nos
faces s'essaient  mentir--parce qu'un homme  mine douteuse
vient d'entrer et s'est mis dans ce coin...

Legrand m'a fait signe, et nous avons d jouer la comdie comme au
collge on criait: _Vesse! _quand on croyait que le surveillant
arrivait.

Je me sens plus malheureux que quand j'avais mes habits
grotesques, que quand ma mre faisait rire de moi, que quand mon
pre me battait devant le collge assembl! Je pouvais faire le
fanfaron alors, ici il faut que je fasse le lche!

Tu as raison, Legrand. Trouve-moi, comme  toi, un chapeau qui me
tombe sur les yeux, une souquenille d'ermite, un trou de sorcier!

--Plus bas, plus bas donc!

Justement, le garon a clign de l'oeil du ct de la mine
douteuse, pour nous faire signe qu'on coutait, et tout le monde a
dit: Plus bas, plus bas!


Voici d'autres camarades!

Mais ils n'ont plus les mmes ttes, le mme regard, les mmes
gestes que la dernire fois o je les vis!...

Les mains dans les manches, eux aussi: le pied tranant, la lvre
molle...

Ils trouvent que je fais trop de bruit, ils le trouvent pour tout
de bon. Leur poigne de main a t chaude, mais leur conversation
est gele.

Ils m'envoient des coups de genou sous la table.


Est-ce la rancune du pass, de nos querelles de Dcembre, qui
revient malgr tout, et qui a creus entre nous un abme? Il y a
peut-tre des mots irrparables, mme ceux prononcs sous le
canon!...

Non! c'est bien Dcembre qui pse sur nous; mais point le souvenir
de ce que j'ai dit en ces heures de dsespoir: c'est la peur de ce
que je puis dire dans le milieu d'espionnage et de terreur que
Dcembre a cr.

L'homme  mine douteuse regarde toujours de notre ct.


Nous avons dn ainsi, sur le qui-vive!

Je tire ma bourse.

C'est moi qui paie, voulez-vous?

--Allons, si tu es riche!

--J'offre des petits verres, un punch. a va-t-il?

--Non, non, disent-ils d'une voix fatigue, d'un air
indiffrent, et nous sortons.

J'tais entr dans ce restaurant joyeux et rayonnant. J'en sors
dsespr.

Cette sance d'une heure m'a montr dans quel ruisseau j'avais 
chercher ma joie, mon pain, un mtier, la gloire!...

Eh bien! tenez, je crois qu'il aurait mieux valu nous faire tuer
au coup d'tat...


Je n'ai pas eu le temps de parler en particulier  personne, avec
tout cela, et je n'ai pas vu les intimes.

Pourquoi Renoul et Rock n'taient-ils pas l?

O est Renoul? Que fait-il?

--Entr au ministre de l'instruction publique comme
surnumraire.

--O demeure-t-il?

--Encore rue de l'cole-de-Mdecine, mais non plus au 39; plus
haut, prs de chez Charrire.

J'y vais:

La concierge me reoit mal--on dirait qu'elle croit _que j'en
suis._

C'est au cinquime.

Je suis venu le soir, pensant que Renoul serait de retour de son
bureau.

En effet, il est l, en redingote, il ne porte plus de robe de
chambre.

Mais c'est la peste du chagrin, la gale du dsespoir!... Il a
l'air si las et si triste! Sa robe de chambre le vieillissait
moins. O donc a-t-il pris ce teint gris, ce regard creux?

Tu as t malade?

--Non...

Lisette arrive.


Oh! non, vous n'tes plus Lisette!


Quel vent a donc pass, qui vous a changs ainsi tous deux?...
Vous ne m'en voulez pas?... Ce n'est pas parce que ma visite vous
dplat?

--Mais non, non!

Un non qui jaillit du coeur.

Nous sommes si heureux de te revoir, au contraire! Nous te
croyions perdu, enlev, mort.

--J'ai eu ma part de supplice, en effet...

Je leur racontai ma vie de Nantes.

Je file chez Rock, qu'on ne voit que par hasard chez Petray, parce
qu'il reste trop loin.

Il ne demeure plus o il demeurait, lui non plus.

Tout le monde a dlog. On tait connu comme rpublicain par le
concierge et les voisins; ils savent qu'on a t absent pendant
les vnements de Dcembre. Il y a  craindre les dnonciations et
les poursuites, et l'on a port ailleurs ses hardes, sa malle et
sa douleur.

J'aborde Rock plus difficilement encore que je n'avais abord
Renoul. C'est lui-mme, qui  la fin, aprs avoir regard par le
trou de la serrure, vient m'ouvrir en chemise.

Il me parat bien chang.

Il est un peu moins abattu que les autres, cependant. Il trouve 
la dfaite une consolation.

Il a le got du complot, l'amour du comit dans l'ombre. Est-ce
croyance ou manie? Il est vraiment maniaque et il tourne la tte
de tous les cts avant de parler. Mme il regarde sous le lit et
fait _toc toc_  tous les placards. Il sait que, s'il y avait
quelqu'un dedans, le son serait plus sourd.

Rock s'ouvre  moi--autant qu'il peut--il ne peut pas
normment.--Plus tard, il me dira tout, ds qu'il aura reu du
centurion le droit de me communiquer le mot d'ordre.

Comme il rpondra de moi, a ne sera pas long.

Tu feras bien de ne pas rester longtemps, par exemple. On doit
savoir ton retour,  la prfecture de police!

Il regarde de nouveau, par surcrot de prcaution, entre le mur et
la ruelle, et ouvre carrment un placard dont il n'tait pas sr.

Il n'y a personne.

N'importe! il me reconduit sur les orteils et je rentre chez moi
dcourag.

Je m'accoude  ma fentre dans le silence du soir, et je rflchis
 ce que j'ai vu et entendu depuis deux jours!

Oh! ma jeunesse, ma jeunesse! Je t'avais dlivre du joug
paternel, et je t'amenais fire et rsolue dans la mle!

Il n'y a plus de mle; il y a l'odeur de la vie servile, et ceux
qui ont des voix de stentor doivent se mettre une pratique de
polichinelle dans la bouche. C'est  se faire sauter le caisson,
si l'on ne se sent pas le courage d'tre un lche!

Quand j'ai lch en fermant ma porte, le cri que j'avais gard au
fond de ma gorge, dans les cafs, chez mes amis, le long du chemin
plein d'agents et de soldats;  ce bruit, on a d se demander dans
la chambre  ct, s'il y avait par l un sanglier mang par des
chiens!


Ah! ils disaient au collge que les gamins de Sparte se laissaient
dvorer le ventre par le renard! Je me sens le coeur dvor, et il
faudra que, comme le Spartiate, je ne dise rien?


Que je ne dise rien?... de combien de semaines, de combien de
mois, de combien d'annes?...


Mais c'est affreux! Et moi qui avais pris got  la vie!... qui
avais trouv le ciel si clair, les rues si joyeuses!...

Malheureux! Il n'y a plus qu' se tapir comme une bte dans un
trou, ou bien  sortir pour lcher la botte du vainqueur!

Je le sens!... c'est la boue... c'est la nuit!...

J'ai ferm ma fentre du geste d'un dompteur qui boucle la porte
de la cage o est le tigre et s'enferme avec lui.


RGICIDE.


Il m'est venu une pense!...

Elle me serre le crne et me tient le cerveau. Je n'en dors pas de
la nuit.

Plus de calme, voyons! Tes amis ont raison--il faut voiler ton
oeil, cacher ta fivre, touffer tes pas.

Il faut marcher  ton but prudemment, pour pouvoir arriver, sauter
et _faire le coup..._


Je n'oserai pas tout seul!

Il faut que j'aille consulter ceux qui ont de l'exprience et qui
approchent les hommes influents du parti.

Il y a Limard, Dutripond, dont j'ai fait connaissance en 51.

Je les trouve gris, en face d'une absinthe qui est la cinquime de
la soire, et ils s'avancent vers moi en titubant; ils me prennent
les mains et me tirent par les basques, baveux et laids, l'oeil
carquill, la bouche bante.

Laissez-moi!...

Je les carte d'un geste trop fort, l'un d'eux va rouler dans le
coin; il se relve gauchement avec des allures d'estropi.

C'est qu'aussi j'ai t irrit et indign en les voyant ivres, moi
qui venais parler du salut de la patrie!... Oui, je venais pour
cela!

Le salut de la patrie!--Et qui donc veut la sauver?

Ce n'est ni celui-ci, ni celui-l!  aucun je n'ose confier ce que
j'ai rv, ni dire que j'pargne mon argent pour raliser mon
projet!... Car je l'pargne, je ne vis de rien.


Je regrette les sous que je donnai aux aveugles, que je dpensai
en bouquets.


.....................


Personne qui m'coute, ou qui m'ayant cout, m'encourage...

_Faites le coup! _nous verrons aprs, rpondent quelques-uns.

D'autres s'indignent et s'pouvantent.

Ne les coutez pas!... Vous inspirerez l'horreur simplement et
cela ne mnera  rien,  rien--me dit avec sympathie et effroi
un vieillard qui a dj fait ses preuves, et au courage duquel je
dois croire. Chassez cette ide, mon ami! Rflchissez pendant dix
ans! IL Y SERA encore dans dix ans, allez!...

Et comme je murmurais: C'est pour qu'IL n'y soit plus!

--Vous n'avez pas, en tout cas, le droit, dit-il en dernier
argument, parce que vous joueriez votre vie comme un fou, de jouer
la vie de ceux que votre action fera, le soir mme, emprisonner et
dporter en masse! Vous n'avez pas ce droit l!...

Il ne faudrait couter personne.

Le courage me manque.

J'offre d'avancer le premier, de donner le signal. Je l'offre! Je
commanderai le feu en tte du groupe; mais voil tout... Et
encore, je demande que l'insurrection soit prte derrire... moi;
que ce soit le commencement d'un combat!...

Je tiendrais Bonaparte sous ma main que je ne lverais pas le
bras, que je n'abaisserais pas l'arme si j'tais seul  avoir
dcrt la mort!...


J'ai voulu avoir l'opinion et l'appui de ceux qui font autorit,
avant de confier aux intimes l'ide qui avait travers mon esprit
et me brlait le coeur.

Puisqu'il n'y a rien  attendre de ce ct, rien que la peur, la
piti ou le soupon, je vais retourner aux amis sans nom, mais
srs et braves, et leur conter mon projet et mon chec.

Rock me rpond comme on m'a rpondu dj:

Cela ne servirait  rien,  rien!... N'y pense plus!

Mais il ajoute: Il y en a de plus braves que ceux que tu as vus
_qui s'en occupent_. On te prviendra. Ne tente plus de dmarches,
ne bouge pas!... Tu te ferais arrter, et nous ferais peut-tre
arrter aussi!...

Ah! il a raison!... Il n'est pas facile de tuer un Bonaparte!

Donc il n'y a pas  jouer sa tte pour le moment, au nom de la
Rpublique.

Mon rve est mort!


Maintenant que la fivre du rgicide est passe, il me semble que
c'et t terrible, et je me figure du sang tide me sautant  la
face--un homme ple, que j'ai frapp... Il aurait fallu tre en
bande et que personne ne ft spcialement l'assassin!

Il n'y a plus qu' rouler sa carcasse btement, tristement,
jusqu'au moment o elle sera dmantibule par la maladie plutt
que par le combat--j'en tremble[13]!...

Je gardais mes pices de cent sous, mes pices d'or, pour acheter
des armes, pour avoir aussi de l'argent dans mon gilet quand on
m'arrterait, afin qu'on ne crt pas que j'avais du courage par
misre et que j'avais attendu mon dernier sou pour agir.

Puisque je n'ai plus besoin de cet argent pour cela, il me servira
au moins  me consoler.

Mais la consolation ne vient pas!

Il y a par les rues autant de soleil et autant de bouquetires;
dans les Tuileries, autant de femmes  la peau dore; il y a
autant de bruit et d'clat dans les cafs; pour trois sous on a
toujours un cigare blond qui lance de la fume bleue--mais je
n'ai plus le mme regard, ni la mme sant! Je n'ai plus
l'insouciance heureuse, ni la curiosit ardente; j'ai du dgot
plein le coeur.

Je dois avoir l'air vieux que je reprochais  mes amis; j'ai
vieilli, comme eux, plus qu'eux peut-tre, parce que j'tais mont
plus haut sur l'chelle des illusions!


Oh! je voudrais oublier cela... en rire... m'enfivrer d'autre
chose!

Contre quoi se cogner la tte?

Voil huit jours que nous courons les restaurants de nuit en
cassant des chaises et du monde! Nous nous rattrapons sur les
civils de ne pouvoir nous mettre en ligne contre les soldats. Nous
courons aprs les heureux qui sont contents de ce qui se passe et
qui s'amusent; nous leur cherchons querelle avec des airs de fous!

Nous campons dans les restaurants des Halles o l'on passe les
nuits.

On siffle du vin blanc, on gobe des hutres. Mais ce vin nous
brle et fait bouillir dans nos veines le sang caill de Dcembre!

La nostalgie des grands bruits, le regret des foules rpublicaines
me revient en tte, se mle  mon ivresse bte, et la rend
mchante.

Malheur  qui me regarde et me donne prtexte  insulte!

On nous dfend de faire tant de bruit.

Mais nous venons pour en moudre, du bruit! C'est parce que dans
Paris, cras et mort, nous ne pouvons plus lever la voix, jeter
des harangues, crier: Vive la Rpublique! que nous sommes ici et
que nous poussons des hurlements.

Notre colre de billonns s'y dgorge, nos gorges se cassent et
nos coeurs se solent...

Le reste de mes cinq cents francs file vite dans cette vie-l!

L'achat des habits, le prix du voyage, le reliquat d au pre
Mouton, avaient dj fait un trou.

Il ne me reste plus que quelques pices de cinq francs; je les
retrouve au milieu de gros sous qui se sont entasss dans mes
poches.

Oh! j'ai eu tort!

Maintenant que l'argent est parti, je me dis qu'en mettant le pied
sur le pav il fallait aller acheter tout de suite--le soir de
mon arrive--un mobilier de pauvre, et porter cela dans une
chambre de cent francs par an dont j'aurais pay six mois
d'avance.

J'avais cent quatre-vingt-deux nuits assures--bien  moi! clef
en poche!

Je pouvais regarder en face l'avenir.

Ah bah!--Je ne pouvais pas tre heureux! Quelques sous de plus
ou de moins!

Petit  petit, d'ailleurs, la fivre tombe, et il me reste de ma
foi meurtrie, de ma crise de dsespoir, une douleur blagueuse, une
ironie de crocodile.

Je me retrouve avec mes quarante francs par mois--la mme somme
que lorsque j'arrivai rejoindre Matoussaint en pleine rpublique
et en pleine bohme.

Mais on ne vit plus maintenant avec quarante francs comme on
vivait avant dcembre. On ne vivait pas d'ailleurs. Il fallait
s'endetter chez les fournisseurs d'Angelina, ou chez le pre
Mouton.

Je pourrais avoir crdit dans un htel du quartier Latin.

Non. Pas de dettes!

J'ai trop souffert avec le compte Alexandrine.

D'ailleurs il me faudrait vivre prs de ces fils de bourgeois qui
n'ont ni passion ni drapeau. Je les mprise et je veux les fuir.

Je prfre me rfugier dans mon coin: travaillant le jour pour les
autres, afin de gagner les quelques sous dont j'ai besoin en plus
de mon revenu misrable; le soir, travaillant pour moi seul,
cherchant ma voie, mditant l'oeuvre o je pourrai mettre mon
coeur, avec ses chagrins ou ses fureurs.

Allons, Vingtras, en route pour la vie de pauvret et de travail!
Tu ne peux charger ton fusil! Prpare un beau livre!



18
Le garni

Je donne cong  la mre Honor. Il faut chercher une chambre qui
soit au niveau de mes ressources. Il s'agirait de trouver quelque
chose dans les cinq francs par quinzaine.

Je cours beaucoup. Je ne puis mettre la main sur ce que je dsire.
Dans ce cours-l, il n'y a que les garnis de maons--du ct de
la place Maubert.

Comme j'ai une redingote, quand j'entre dans les maisons, on croit
que je vais acheter l'immeuble, et l'on est prt  me faire un
mauvais parti.--Je ferais blanchir, tapisser, coller du
papier... O irait donc se loger le pauvre monde?...

On me regarde de travers. Mais quand je dis ce que je veux--
savoir: un cabinet, qui me revienne  six sous par jour comme aux
maons--on me toise avec dfiance et l'on me renvoie lestement.
Si l'on m'accueille, il faudrait coucher _ deux_ avec un
limousin.


J'en fais de ces garnis, j'en monte de ces escaliers!...

Je me trompe quelquefois du tout au tout.

Rue de la Parcheminerie, je croyais avoir dcouvert ce qu'il me
faut, quand la propritaire m'a pos une question qui quivalait 
celle-ci: Est-ce que vous vivez des produits de la prostitution?

Sur ma rponse ngative:

Mais alors quelles sont vos ressources, vous n'avez donc pas
d'tat?

Du haut de l'escalier, elle m'a encore regard avec mpris:

Va donc! H! feignant!


Enfin je suis tomb sur un logement qu'on ne voulait pas me
montrer d'abord.

Le propritaire me regardait du haut en bas et consultait sa femme
au lieu de rpondre  mes questions.--Quel tage? Est-ce libre
tout de suite?...

Il se grattait les cheveux sous sa casquette et avait l'air de
faire de grands calculs.

Je crois que a pourra aller, a-t-il dit cependant, au bout d'un
moment.

Se tournant vers moi:

_Combien avez-vous?_

Je crois qu'il me demande mes ressources et m'apprte  rpondre.

Je te dis qu'il ne pourra pas entrer, dit la femme.

Est-ce qu'ils veulent me mettre dans une malle?... Non, c'est bien
d'une chambre qu'il s'agit. On m'y conduit. J'entre.

Tenez-vous courb. Tenez-vous donc courb, je vous dis!

Ah! quel coup!--Je ne me suis pas courb  temps, mon crne a
cogn contre le plafond; a a fait clac comme si on cassait un
oeuf.

Le propritaire instinctivement et doucement me frotte la place
comme on fait rouler une pilule sous le bout du doigt.

La hauteur, dit-il, en retirant son doigt de dessus ma tte qu'il
parat avoir assez caresse pour son plaisir, la hauteur, c'est
entendu... Je sais qu'il faut se courber, vous le savez aussi
maintenant, mais c'est de la longueur qu'il s'agit... Voulez-vous
vous mettre dans le coin de l'escalier? Nous avons plus court de
mesurer, tez votre chapeau!

Il me mesure.

Je le disais bien! Vous avez encore deux pouces de marge.

Deux pouces de marge! Mais c'est norme! Avec deux pouces de
marge, je serai comme un sybarite. Il ne faudra pas laisser
pousser mes ongles, par exemple!


Il y a de la bonhomie et une grande puissance de fascination chez
cet homme, qui n'est pourtant qu'un simple friturier; il a ses
poles au rez-de-chausse et ses cabinets garnis au quatrime.

J'ai tant trott, tran, j'ai t si mal reu, si mal jug,
depuis que je cherche des logements, que j'ai hte d'en finir.
Puisque j'ai deux pouces de marge, c'est tout ce qu'il m'en
faut!...

Je ne pourrai pas me promener, dis-je en riant.

--Ah! si vous voulez vous promener, n'en parlons plus!

Il ne veut pas m'induire en erreur. Si je veux me promener, il me
conseille de ne pas louer ce cabinet.

Je me gratte la tte pour rflchir,--et aussi parce qu'elle me
fait encore mal,--et je me dcide.

Vous dites neuf francs? Mettons huit francs.

--Huit francs cinquante, c'est mon dernier mot.

--Tenez, voil vingt sous d'acompte, je vais chercher ma malle.


C'est petit la pice, mais la rue est centrale, c'est trs
central. J'ai toujours entendu dire: Logez-vous autant que vous
pourrez dans un endroit central. Vous vous en trouverez bien.

J'ai longtemps vcu la bride sur le cou, sans couter les autres.
Je crois qu'il faut mettre un peu d'eau dans son vin, et finir
comme tout le monde. Quand on tombe sur un endroit central, ne pas
le lcher.

Mon Dieu, pour ce que j'ai  faire, ce n'est pas absolument
ncessaire d'tre dans le centre et d'avoir la rue des Noyers
devant moi, la rue de la Huchette  gauche et la rue de la
Parcheminerie  droite! Je n'en aperois pas tout de suite le
grand avantage. C'est que je suis un sceptique aussi, j'ai des
habitudes de bohme qui me dominent. Ce cabinet les resserrera! Je
ne pouvais dcidment pas trouver mieux.


Avant de partir, nous causons encore une minute en bas, dans
l'escalier, avec le friturier qui me flicite de ma dcision.

Je crois que vous serez bien, dit-il; et puis, vous savez... si
un soir... j'ai t jeune aussi, je comprends a; si un soir...
(il cligne de l'oeil et me donne un coup de coude), si un soir
l'amour s'en mle!... eh bien, pourvu que ma femme n'entende pas,
moi je fermerai les yeux...

J'ai apport ma malle. Il y a une place dans un renfoncement o on
peut la mettre. On peut mme faire une _petite pice_ de ce
renfoncement.

Celui qui y tait avant s'asseyait l, le soir, pour rflchir,
m'a expliqu le friturier. Je ne vous ai pas fait remarquer a
tout  l'heure... Je me suis dit: Il a l'air intelligent, il le
remarquera tout seul; puis, on ne peut pas tout dire en une
fois!

Pour un petit cabinet comme a, je crois que si. Mais je sais que
j'ai l'esprit trop critique et que je cherche des poux o il n'y
en a pas.

Pourvu qu'il n'y ait pas de punaises!... Ce n'est pas probable.
S'il y en a, c'est deux ou trois tout au plus: Les autres ne
pourraient pas tenir.


C'est que c'est l'exacte vrit! Il n'y a que deux pouces de marge
--et malheureusement _je gagne _beaucoup dans le lit.

Je suis forc de recroqueviller mes doigts quand je veux tre tout
de mon long. C'est une habitude  prendre.

Le jour vient par une tabatire, qui s'ouvre en grinant comme
celle de Robert Macaire.

Je puis rentrer  l'heure o je veux. J'ai ma clef.

Je pourrai amener...  amour!

J'ai ce _renfoncement_ o je n'ai qu' mditer--pas autre chose!
et  mditer srieusement et longtemps--car on ne s'amuse pas
l-dedans, et c'est le diable pour en sortir.

Quand je n'ai que du pain pour mon souper, je passe mon bras dans
l'escalier, et je fais prendre l'air  ma tartine qui s'imbibe de
l'odeur de friture dont la maison est empeste.

Je ne vole personne et j'ai un petit got de poisson qui me tient
lieu d'un plat de viande. De quoi me plaindrais-je?

J'aurais pu tomber sur une de ces grandes chambres tristes o l'on
a toute la place qu'on veut pour se promener!

Se promener, et aprs? Flner, toujours flner, au lieu de
rflchir! Se dandiner, faire aller ses jambes de droite et de
gauche dans un grand lit--comme une courtisane ou un
saltimbanque!


Vendredi, 7 heures du soir.


Ils ont d laisser tomber une sole dans le feu, en bas! C'est une
infection--elle ne devait pas tre frache... non plus!...


Samedi, 7 heures du matin.


Tiens! une de mes deux punaises!

Pas de fla fla.

Je vis comme cela sans faire de _fla fla_, dans mon petit
intrieur.


Et vous avez trouv un logement, me demande M. C., mon
correspondant, qui savait que j'en cherchais un.

--Oui, Monsieur, rue... entre la rue de la Parcheminerie et la
rue des Noyers.

--Ah! c'est trs central!

Je ne le lui fais pas dire! Aurais-je le gnie du logement,
l'instinct de la topographie; la bosse du central: les bosses ne
manquent pas, tous les matins une. Je ne sais pas si j'ai celle de
la topographie. On le dirait. C'est peut-tre celle qui saigne.


Tout s'arrange bien. Je n'ai pas de quoi manger beaucoup, mais je
me dis que si je menais une vie de goinfre, j'engraisserais et ne
pourrais plus entrer dans mon _rflchissoir_.

Il me reste vingt et un sous pour attendre la fin de la semaine;
samedi l'on doit me rendre deux francs que j'ai prts  un garon
sr. Sr? Aussi sr qu'on peut tre sr de quelqu'un en ce monde!

J'ai heureusement un petit crdit en bas. Je crois bien que le
friturier me donne les raies dont on ne veut pas--en tout cas il
me donne des ttes, beaucoup de ttes.

Vous les aimez, m'avez-vous dit?

J'ai fait croire que je les aimais, pour avoir crdit. Je n'osais
pas demander crdit d'une friture avec des poissons comme on les
pche, ayant une tte, un ventre et une queue. C'est le poisson de
ceux qui paient comptant, celui-l! C'est le poisson des
_arrivs!_

J'ai dit:

Quand vous aurez des ttes, vous m'en donnerez: c'est le morceau
que je prfre.

J'ai mme eu bien peur, l'autre jour. Il y avait un homme,  face
de mouchard, dans la boutique. On m'a appel devant lui: _l'homme
qui demande des ttes; _c'tait assez pour me faire arrter.


O est Legrand?

Si l'on en croit des on-dit il vit dans le grand monde. Il est
venu des gens de Nantes qui lui auraient apport, de la part de sa
mre, une malle bourre de chaussettes, avec un vtement de
fantaisie complet, et un chapeau mou tout neuf!

_On-dit!..._ Il y a bien des bruits qui courent.

Un vtement complet, un chapeau mou tout neuf!

On parle aussi de cinq livres de beurre sal.

Si Legrand a reu cinq livres de beurre sal, il aurait bien fait
de m'en apporter un peu, avant d'aller dans le monde! On va dans
le monde, on tale ses grces, on fait le talon rouge, et on
laisse des amis seuls dans leur renfoncement.

Je n'ai rien fait  Legrand pour qu'il me cache son beurre. Il
sait pourtant qu'un demi-quart m'aurait rendu service!

Je passe des journes bien longues et des nuits bien courtes--
trop courtes de jambes, dcidment.--Ce n'est pas tout  fait
assez, deux pouces de marge!... C'est monotone, presque humiliant
de vivre en chien de fusil, l'estomac vide... Il crie, cet
estomac, mes boyaux font un tapage! Et comme c'est tout petit, a
vous assourdit.

Je n'ai toujours comme ressource habituelle que le poisson d'en
bas. Il commence  me faire horreur! J'ai eu l'nergie de demander
des queues--pas toujours des ttes! On m'a donn des queues,
mais c'est la mme pte; il me semble que je mange de la chandelle
en beignets. Je suis sr qu'avec une mche un merlan m'clairerait
toute la nuit.


Qui est l?


Je dormais les jambes en l'air! J'ai arrang un petit appareil--
comme on met dans les hpitaux pour que les malades accrochent
leurs bras. Ce n'est pas mes bras, moi, que j'ai envie
d'accrocher, c'est mes jambes.

Je leur ai fait une petite balanoire--a les dlasse beaucoup.

Je dormais, les jambes en l'air...


Et l'enfant prodigue revint
(_Bible_, vers 11.)


On frappe  ma porte--on la pousse--c'est Legrand! Je ne me
drange pas! Un homme qui a reu de province deux douzaines de
chaussettes--un vtement complet--un chapeau mou--tout neuf
--cinq livres de beurre sal--et qui a disparu sans donner de
ses nouvelles pendant un mois!... _Je ne me d-ran-ge-pas!..._

 lui de comprendre ce que a veut dire; tant pis s'il se sent
bless.

Mais il n'a pas son vtement neuf, il est trs rp, Legrand.


Il faut tout pardonner  qui a souffert.

Legrand ne s'est pas jet dans mes bras--il n'y avait pas de
place, c'est trop bas.--Je ne le lui demandais point.--Une
foule de raisons!--Il ne s'est pas jet dans mes bras, mais il
m'a tout cont; il m'a mis son coeur  nu!...


L'histoire de Legrand est lamentable! C'est un _bguin_ qui l'a
perdu!

Legrand, sans en dire rien, _aimait_. Ayant reu ces choses de
chez lui, il les a portes dans la famille de sa_ connaissance
_qui a pris son beurre, ses vtements, son chapeau, ses
chaussettes, et puis l'a flanqu dehors.

Il pourrait plaider, il ne veut pas; il lui rpugne de salir un
souvenir de tendresse.

En attendant, il n'a plus rien  se mettre sur le dos ni sous la
dent, et il vient me demander un bout d'hospitalit.

Une petite sole aussi, s'il y a moyen... il a bien faim...


Je lui ai pardonn.

Je voudrais bien tuer le veau gras! Je ne puis!

J'obtiens mme,  grand-peine, d'en bas, la petite sole pour lui
et des ttes de merlan pour moi.


Il veut se coucher maintenant.

Tu n'as pas peur de te coucher comme a aprs dner?

Se coucher? Il n'y a pas moyen! Il faudrait qu'il y en et
toujours un ou la moiti d'un sur l'escalier!

J'avais deux pouces de marge... Legrand a la tte de trop! Il la
met dans ses mains, il voudrait pouvoir la mettre dans sa poche!

C'est inutile, mon ami! Mais il ne faut pas se dcourager,
allons! Cherchons.

En cherchant, on trouve qu'il peut garder ses jambes 
l'intrieur, s'il consent  ouvrir la tabatire en haut pour y
passer sa tte.

Il essaie. On pourrait croire  un crime,  une tte dpose l;
mais cette tte remue; les voisins des mansardes, d'abord tonns,
se rassurent et on lui dit mme bonjour le matin.

Legrand a peur d'tre gratign par les chats.

Tout n'est pas rose certainement. Il ne faut pas non plus demander
du luxe quand on en est o nous en sommes!

Et Legrand vit ainsi, tantt la tte sur le toit, tantt les
jambes dans le corridor, les jours o il n'est pas _d'escalier.
_On lui chatouille la plante des pieds en montant, et a le fait
pleurer au lieu de le faire rire, parce que sa bonne amie le
chatouillait aussi (c'tait pour avoir le beurre) et lui faisait
ki-ki dans le cou.

Il a faim tout de mme et il est incapable de faire oeuvre
lucrative de ses vingt doigts, dont dix sont bien crisps pour le
moment.

Il n'est pas n dans le professorat et perd la tte  l'ide
d'tre pion... Le jour o il aura de l'argent, il le jettera sur
la table en disant: c'est  nous! il n'est pas seulement long, il
est _large_, dans le beau sens du mot. En attendant, moi qui suis
plus pauvre que lui, je puis, comme enfant de la balle
universitaire, apporter plus  la _masse_.

Il faut que je me remette en route pour trouver une place o je
gagnerais notre vie, _avec mon ducation_. C'est que j'en ai, de
l'ducation!



19
La pension Enttard

Oui, il faut gagner la vie de Legrand et la mienne; j'ai charge
d'mes; c'est comme si j'avais fait des enfants.


Je me rends chez le pre Firmin, le placeur que j'ai vu avec
Matoussaint, jadis, mais qui ne me reconnat pas d'abord--il
m'est venu des moustaches.

Je lui fais part de mon intention d'entrer dans l'enseignement.

Mais ce n'est pas la saison! Malheureux garon, vous ne trouverez
rien pour le moment.

Il faut que je trouve! Legrand a faim--j'ai faim aussi...

Le pre Firmin continue  me dconseiller l'enseignement  une si
mauvaise poque de l'anne.

Il ne sait pas que Legrand a _aim_ et que nous en portons le
chtiment. Tout le beurre sal est rest dans les mains de la
_connaissance_ et le pain manque!

Enfin, puisque vous y tenez, nous allons vous chercher quelque
chose.

Il feuillette son registre.

Voulez-vous aller  Arpajon?

--Je voudrais ne pas quitter Paris.

--Ah! ils sont tous comme a... Paris! Paris!...

Il continue  feuilleter le registre...

Mon cher garon, rien  Paris--rien!... qu'une place _au pair_,
rue de la Chopinette--chez Ugolin--nous l'appelons Ugolin
parce qu'on y crve la faim.

Je ne puis accepter le pair--le pair, c'est la vie pour moi,
mais pour Legrand, c'est la mort.

Madame Firmin intervient.

Dis donc, Firmin? dans les places _o l'on siffle_?...

--Mais M. Vingtras ne veut peut-tre pas d'une place o l'on
siffle?

Je ne sais de quoi ils parlent. Mais de peur d'embarrasser la
situation, je dclare qu'au contraire j'adore ces places-l.
C'est ce que je rvais, une place o l'on siffle. Nous verrons
ce que c'est! En attendant, il faut que Legrand mange; je ne
voudrais pas retrouver son cadavre froid dans mon lit: je ne
pourrais pas dormir de la nuit.

Eh bien, voici une lettre pour M. Enttard, rue Vanneau. Vous
avez le djeuner _au pupitre_ et quinze francs par mois.

_Le djeuner au pupitre!..._ quinze francs par mois--c'est dix
sous par jour. Oh! mon Dieu! le mois a trente et un jours!...

Je prends la lettre pour M. Enttard, et je me dirige rue Vanneau.


INSTITUTION ENTTARD


Une immense porte cochre avec deux battants.

 gauche la loge.

J'entre.--La concierge est en train de faire cuire du gras-double.

M. Enttard?

Elle me toise d'un air de dfiance et ne se presse pas de
rpondre.  la fin elle se figure me reconnatre.

Ah! c'est vous qui tes dj venu pour les caleons?

--Vous faites erreur...

--Si, si, je vous remets bien!

--Je vous assure, madame...

--Pour les saucisses alors?

J'essaie d'expliquer le but de ma visite.

Je rpands l'ducation...

--Nenni, nenni! elle secoue la tte d'un air malin.

Il n'y a pas moyen de pntrer. Impossible!

Je rde devant la porte dsespr! Je cherche si je ne pourrai pas
monter par-dessus le mur!...


En rdant, je vois un gros homme qui entre, et une minute aprs,
la portire au gras-double qui sort.

C'est le concierge mle, ce gros homme. Il sera peut-tre plus
accommodant que sa femme. Je retourne vers la loge et je lui
dbite mon cas trs vite, en mettant en avant le nom du placeur
cette fois.

Je viens...

Il m'interrompt d'un air entendu:

Vous venez pour les saucisses?

--Non, je suis envoy par un bureau de placement comme
professeur. On a le _djeuner au pupitre_ et quinze francs par
mois.

--Ah! ah! C'est bien vrai, ce que vous dites l?

Je proteste de ma sincrit.

Eh bien! allez l-bas, au fond de la cour  droite. M. Enttard
doit y tre, lui ou sa femme. Vous leur expliquerez votre
affaire.

Je traverse la cour.--Quel silence!...

Je crois apercevoir une forme humaine qui fuit  mon approche. Il
me semble entendre: Il vient pour les confitures!


Je vais frapper  la porte que la concierge m'a indique.

J'y vais tout droit--tant pis!

Je crois deviner un oeil qui se colle contre la serrure--un gros
oeil, comme ceux qui sont au fond des porcelaines: Ah! petit
polisson!

On ouvre au petit polisson...

Je me prcipite dans la place, et  peine entr, je crie de toutes
mes forces le nom du placeur:

Monsieur Firmin!...

Je crie a, comme on appelle un numro de fiacre  la porte d'un
bal! Je le crie sans m'adresser  personne, la tte en l'air, et
fermant les yeux pour prouver que je ne suis pas un espion et que
je ne viens pas pour les caleons, ni pour les saucisses, ni pour
les confitures.

Je rpte en fermant encore plus les yeux, comme s'il y avait du
savon dedans:

Monsieur Firmin, monsieur Firmin!

Une main me prend, et je sens que l'on me conduit dans une petite
salle.

Ne criez pas si fort!...

Je le faisais dans une bonne intention.


Je suis enfin devant M. Enttard, qui regarde la lettre de Firmin
et me dit:

Monsieur, vous savez les conditions? quinze francs par mois, le
djeuner au pupitre et vous fournissez le sifflet.

Je m'incline--dcid  ne m'tonner de rien.

M. Enttard a encore un mot  ajouter.

Une observation! tes-vous fier?

Je pense qu'il aime les natures orgueilleuses, ardentes.

Oui, monsieur, je suis fier.

J'essaie d'avoir un rayon dans les yeux. Je redresse la tte
quoique mon col en papier me gne beaucoup.

Eh bien! si vous tes fier, rien de fait. Il ne faut pas de gens
fiers ici.

Je tremble pour Legrand, je joue sa vie en ce moment!

Il y a fiert et fiert...

Je mets des demandes de secours pour les noys dans ma voix!

Allons, je vois que vous ne l'tes pas--pas plus qu'il ne faut,
toujours. Venez demain  sept heures; ayez votre sifflet...


Un gros, un petit sifflet?--je ne sais pas.

J'achte ce que je trouve, en bois jaune, avec des fleurs qui se
dvernissent sous ma langue.

J'arrive le lendemain  sept heures du matin.

Vous sonnerez, puis vous sifflerez trois fois! m'a dit le
concierge la veille.

J'arrive, je sonne et je siffle! J'ai l'air d'un capitaine de
voleurs.

On m'ouvre. Je suis venu un peu plus tt qu'il ne fallait.

Il n'y a pas de mal, dit le concierge, je m'habille; asseyez-vous.


Il me parle en chemise.

Tel que vous me voyez, je suis concierge de l'Institution depuis
dix ans; pendant neuf ans c'tait un autre que M. Enttard qui
tenait la _bote_.--Il y faisait de l'or, monsieur!--Mais
M. Enttard est un maladroit qui a perdu la clientle, qui a tout
de suite fait des dettes, et _va comme je te pousse!..._ Il s'est
enferr au point d'acheter des caleons  crdit pour les
revendre, et de nourrir ses lves avec un lot de saucisses
allemandes qui leur ont mis le feu dans le corps. Ma femme s'en
est aperue, allez!... Il n'a pas encore pay les caleons, pas
davantage les saucisses! Il n'a pay, il ne payera personne,
personne! Il doit  Dieu et au diable, au marchand de caleons, au
marchand de saucisses, au marchand de lait et au marchand de
fourrage...

--Au marchand de fourrage?

--C'est pour le cheval--il y a un cheval et une voiture, vous
ne saviez pas cela? On va chercher les lves le matin dans la
voiture, on les ramne le soir. Je suis concierge et cocher. C'est
vous alors qui allez tre professeur et bonne d'enfants?

En effet, je suis _bonne d'enfants_, le matin et le soir. Je suis
professeur dans le courant de la journe.

 midi, je djeune au pupitre, cela veut dire djeuner dans
l'tude.

Ma stupfaction a t profonde, immense, le premier jour. On m'a
apport du raisin dans une soucoupe, avec une tranche de pain au
bord.


La confiture en premier?...

En premier et en dernier! Du raisin, rien de plus...

Le second jour, des pommes de terre frites.

Le troisime jour, des noix!

Le quatrime jour, un oeuf!...

Cet oeuf m'a refait--on me donne un oeuf aprs tous les cinq
jours, pour que je ne meure pas.

Heureusement, un gros croton--mais les Enttard ne paient pas
souvent le boulanger, et celui-ci leur fournit des pains qui ont
beaucoup de cafards. La maison n'a que des demi-pensionnaires qui
apportent leur djeuner dans un panier et qui le mangent en classe
 midi--un djeuner qui sent bon la viande!

Moi je dvore mon croton avec une goutte de raisin qui me poisse
la barbe, ou avec mon oeuf qui me clarifie la voix. Ce serait trs
bon si je voulais tre tnor; mais je ne veux pas tre tnor.

J'ai bien plus faim, je crois, que si je ne mangeais rien.

Au bout de huit jours, je suis mconnaissable; j'ai eu, c'est
vrai, l'albumine de l'oeuf,--et l'on dit que l'albumine c'est
trs nourrissant.--Mais l'albumine d'un seul oeuf tous les
quatre jours, c'est trop peu pour moi.


Le soir, Legrand et moi nous dpensons neuf sous pour le
dner-soupatoire, neuf sous!... Nous avons vendu  un usurier mon mois
d'avance, et il nous donne neuf sous pour que nous lui en rendions
dix  la fin du mois.

C'est le pre Turquet, mon friturier matre d'htel, qui nous l'a
fait connatre. Nous aurions bien voulu avoir les treize francs
dix sous d'avance et d'un coup. On aurait pu faire des provisions;
a cote bien moins cher en gros; l'achat en dtail est ruineux.
Mais si je mourais...

L'homme qui nous prte l'argent n'aventure ses fonds qu'au fur et
 mesure; je suis forc de passer  la caisse tous les soirs. Les
jours d'oeuf, j'ai assez bonne mine et il parat tranquille...
mais les jours de raisin, il tremble...

Je vais donc en voiture prendre et reporter les enfants 
domicile.

J'ai dj us un sifflet.

Mon rle est de siffler dans les cours, pour avertir les parents.


V'l vot' fils que j'vous ramne...


Je siffle. Les enfants descendent.

La mre a fait la toilette  la diable... Elle n'a pas que lui,
n'est-ce pas? On a oubli de petites prcautions!... Elle me crie
souvent de la fentre:

Voulez-vous le moucher, s'il vous plat!

Je prends le petit nez de ces innocents dans mon mouchoir et je
fais de mon mieux pour ne pas les blesser...

Les enfants ne se plaignent pas de moi, gnralement; quelques-uns
mme attendent pour que je les mouche, et s'offrent  moi
ingnument; beaucoup prfrent ma faon  celle de leur mre.

Il y a toujours des gens injustes... quelques parents qui crient:

Pas si fort! Voulez-vous arracher le nez d'Adolphe?

Non, qu'en ferais-je!

En dpit de quelques ingratitudes, je suis aim, bien aim.


On me donne mme des marques de confiance qu'on ne donne pas 
tout le monde.

Beaucoup de ces enfants sont jeunes--tout jeunes--ils ont des
pantalons fendus par-derrire, comme taient les miens, mon Dieu!

Monsieur, voudriez-vous lui rentrer sa petite chemise?

Je suis nouveau dans l'enseignement, il y a une belle carrire au
bout, il faut faire ce qu'il faut, et s'occuper de plaire au
dbut!

Je remets en place la petite chemise.

On a l'air content--j'ai le geste pour a, presque coquet, il
parat, un _tour de main_, comme une femme frise une coque ou une
papillote d'un doigt lger. On reconnat quand c'est moi qui ai
opr.

Ce monsieur Vingtras! (on me connat dj, cela m'a fait un nom)
il n'y a pas son pareil, il a une faon, une manire de
_rouler_...  lui le pompon!...

On attaque la voiture de l'institution quelquefois.

L'autre jour, un homme s'est jet  la tte du cheval: c'taient
les Caleons. Un second s'est prcipit  la portire: c'taient
les Saucisses: les Saucisses, violentes, fbriles, qui se
dressaient menaantes et prtendaient qu'elles avaient faim!...
Les Caleons disaient qu'ils avaient froid.

On s'en prenait  moi, comme si c'tait moi qui eusse command
saucisses et caleons.

La scne a dur longtemps.

On aurait cru  un vol de grand chemin, il y avait attroupement...
heureusement la police est intervenue.

J'ai d faire taire mes opinions, abaisser mon drapeau, m'adresser
--moi rpublicain-- un sergent de ville de l'empire...
J'aurais prfr moucher quatorze nez d'enfants sur un thtre et
rentrer dix petites chemises dans la coulisse. On ne fait pas
toujours ce que l'on prfre.


_ moi le pompon!_

Chose curieuse, et dont je suis content comme philosophe, je n'en
ai point pris d'orgueil; j'ai mme gard toute ma modestie. Je
fais tranquillement mon devoir dans les cours avec mon sifflet,
mon mouchoir... et je donne mon petit _tour de main_ sans en tre
pour cela plus fier, et sans faire des embarras comme tant
d'autres, qui ont toujours leur loge  la bouche et jamais la
main  l'ouvrage.


Fin de mois.


La fin du mois est arrive. Je dois toucher mes quinze francs ce
soir.

Joie saine de recevoir un argent bien gagn--je puis dire bien
gagn, puisque ces quinze francs reprsentent l'effort de deux
personnes--un travail d'homme et un travail de femme:
l'ducation rpandue, les petites chemises rentres.

J'ai ce matin exagr plutt que nglig mes devoirs.

Pas un nez, pas un pan de chemise ne peut se retrousser et
m'accuser! On est bien fort quand on a sa conscience pour soi.

J'attends pourtant inutilement que M. Enttard m'appelle; l'heure
de monter en voiture arrive, et je n'ai pas vu le bout de son nez.


Je pars sans mes appointements.

La rentre est terrible.

L'usurier est l: Turquet aussi. Oh! ils doivent tre associs!

J'explique qu'il y a eu oubli, retard... que c'est pour demain...

Il faut bien se contenter de paroles quand on n'a pas d'argent!
grogne le juif.


Jeudi, 5 heures.


M. Enttard n'a pas paru!...

Autre signe: c'tait mon jour d'oeuf, j'ai eu du raisin. C'est le
troisime raisin de la semaine. On veut m'affaiblir.

Je guette  travers les carreaux de la classe... les quarts
d'heure passent, passent... Enttard ne revient pas.

Que dira le juif?...

Je n'ose reparatre, je descends les quais, je longe la Seine.
Quand je reviens, il est minuit. Je pense qu'ils seront
couchs!... Peut-tre Legrand sera mort...

Ils sont couchs, Legrand est encore vivant; mais Dieu seul--qui
voit sa tte par la tabatire--Dieu seul sait ce qu'il a
souffert! Il me confie ses angoisses.

Les heures taient des sicles, vois-tu!

C'tait mon tour d'tre _de lit_, mais je me suis mis _d'escalier
_pour tre rveill de bonne heure par la bonne qui nous gratte
toujours les pieds en descendant.


6 heures du matin.


Le ciel est tout ple, la nuit est  peine finie. Je vais partir,
descendre  pas de loup, viter Turquet, fuir l'usurier! Ce soir,
j'aurai l'argent, mais, ce matin que leur rpondrais-je?


Vendredi.


Quelle journe!

J'ai vu Enttard. Je me suis avanc pour lui parler.

Trop, trop press en ce moment!

Il m'a loign d'un geste rapide...

Ce soir, alors?

--Oui, oui! ce soir, ce soir!... et il a disparu.


Six heures sont arrives!--O est Enttard?...

Le cocher m'appelle...

Que faire?

Le mieux est de ne pas donner prtexte  un retard de paye. Je
ramnerai les enfants chez eux, et je reviendrai.


7 heures.


Les enfants sont ramens. Je rentre au gaz, dans l'institution.

O est Enttard? J'appelle!

J'appelle, comme, dans les contes du chanoine Schmidt, on appelle
l'enfant qui s'est gar dans la fort.

L'cho me renvoie _Ttard_, rien que _Ttard! Enttard_ ne vient
pas.

Mais sa femme doit tre l.

Je vois de la lumire  travers les volets. Je vais frapper  ces
volets...

On ne m'ouvre pas.

Une fois, deux fois!

J'enfonce la porte. Tant pis! Il me faut mon d!


Lanterne rouge.


Je suis chez le commissaire, accus de m'tre introduit chez
Mme Enttard par violence et de l'avoir poursuivie jusque dans sa
chambre  coucher, o elle s'tait rfugie pour m'chapper.

Elle a ferm une porte, deux portes! Je les ai forces; je criais:
Quinze francs! Quinze francs!

En fuyant, elle tait ses vtements, je ne sais pourquoi.

Quand on est arriv au bruit de ses cris, elle n'avait plus qu'un
jupon et un petit tricot.

Nous sommes donc chez le commissaire.

M. Enttard parat...

Il sort de je ne sais o, l'air accabl, et plonge dans le cabinet
particulier du commissaire. On a vit de le faire passer prs de
moi; on craint une scne de honte et de douleur.

Le chien du commissaire est entr, derrire lui, mais ce chien
revient un moment aprs, se glisse vers moi, s'assied d'une fesse
sur mon banc et me dit  demi-voix d'un air sympathique et
entendu:

Avez-vous de la fortune?!!!!!

--C'est que si vous aviez de la fortune, a pourrait s'arranger.

--a ne s'arrangera donc pas?...


Une voix  travers la porte:

Introduisez le sieur Vingtras.

Je pntre.

Le commissaire me fait signe de m'asseoir, et commence:

Vous avez t arrt sur la plainte de Mme Enttard qui, pour
chapper  vos obsessions, a d fuir de chambre en chambre,
jusqu' ce qu'elle ait russi  fermer une porte sur vous et 
vous tenir prisonnier dans un petit cabinet. C'est l que la
police est venue vous trouver.

--Monsieur...

Le commissaire n'a pas fini, il a une phrase  placer.

Nous avons des personnes qui, emportes par la passion, se
prcipitent sur les honntes femmes; mais ils les choisissent
gnralement jolies. Madame Enttard est laide...

Je fais un signe de complte approbation.

Vous dites cela maintenant, fait le commissaire en hochant la
tte... Mais il reste un point  claircir! On vous a entendu
crier Quinze francs, Quinze francs! Offriez-vous quinze francs,
ou demandiez-vous quinze francs? Nous devons ne voir ici que des
faits. Si Mme Enttard tait dans l'habitude de vous donner quinze
francs pour vos faveurs coupables, cela vaudrait mieux pour vous;
votre cas serait plus simple; vous vivriez de prostitution, voil
tout; l'accusation perdrait beaucoup de sa gravit.

Vivre de prostitution!--comme rue de la Parcheminerie, alors!--
Cela et mieux valu, c'est le commissaire qui le dit!

Ah! mais non!

Je ne m'appelle plus Vingtras, mais Lesurques.

Je demande  tre rhabilit. Je commence mes explications--le
sifflet, le mouchoir, la chemise, le raisin!

Le commissaire voit bien  mon geste de rouler la chemise que j'ai
des habitudes de coquetterie plutt que de libertinage.

Il sourit.

Je dvoile tout!... Je lve les caleons, j'ventre les saucisses,
je montre par des chiffres que mon mois tombait avant-hier. Je
puis invoquer des tmoignages prcis. M. Firmin, le placeur,
dposera qu'on avait fait prix pour quinze francs!

Voil pourquoi je criais: Quinze francs, quinze francs!--mais ce
n'tait ni une offre pour acheter des faveurs, ni une rclamation
pour faveurs fournies par moi antrieurement.

J'aurais pris plus cher, dis-je avec un sourire.

--H! c'est un prix!... Mais c'est question  dbattre entre les
deux sujets.

Le commissaire rflchit un moment et reprend:

Je vous crois innocent. Avec des noix, des pommes de terre frites
et du raisin, vos passions devaient plutt tre calmes
qu'ardentes... Vous aviez un oeuf,  la vrit, tous les quatre
jours, mais si ce que vous dites est vrai,--si vous pouvez faire
constater qu'il y avait trois jours que vous n'aviez pas eu d'oeuf
--aucun mdecin ne conclura en faveur de l'attentat par la
violence.

--N'est-ce pas, monsieur?

--teignons l'affaire! Je vous conseille seulement de leur
laisser les quinze francs.

--Mais, monsieur, je ne suis pas seul!

--Vous tes mari, diable!

--Non, mais je nourris un orphelin.

Je fais passer Legrand pour orphelin--j'esprais attendrir! mais
il a fallu laisser les quinze francs; les Enttard poursuivraient,
si je ne les laissais pas! J'en suis donc pour un mois de raisin,
de chemises roules, d'enfants mouchs, et je serai trait de
voleur ce soir par le juif, chass demain par Turquet; et ce sera
le second jour que Legrand n'a pas mang!...

S'il est mort, je ne pourrai mme pas le faire enterrer!

Voil mes dbuts dans la carrire de l'enseignement!...


Legrand ne peut rsister au coup qui nous frappe et il demande 
sa famille--dans une lettre qui sent la queue de merlan--de
lui tendre les bras. Il ira s'y jeter quelques semaines.

Les bras s'ouvrent en laissant tomber l'argent du voyage.

Il part, un peu contrefait et un peu fou  l'ide qu'il pourra
tendre ses jambes la nuit.--tendre ses jambes!

Il part, me laissant gnreusement quelque argent pour liquider la
friture.

Je liquide et repars, Paturot maigre,  la recherche d'une
nouvelle position sociale.



20
Ba be bi bo bu

Je retourne chez M. Firmin, il est en voyage; il marie sa fille.


Je vais chez M. Fidle--un autre placeur.

M. Fidle demeure rue Suger,  l'entresol.

Personne pour vous recevoir. Le patron ne se drange pas pour
ouvrir la porte--il n'y a ni bonne ni domestique pour vous
annoncer. On tourne le bouton et l'on entre...

Une antichambre avec des chaises de bois uses par les derrires
de pauvres diables; noires--du noir qu'ont laiss les pantalons
repeints  l'encre; luisantes d'avoir trop servi comme les
culottes; les pieds boiteux comme ceux des _frotts de latin _qui
--dans des souliers percs--ont march jusqu'ici, le ventre
creux.

Un jour sombre, des rideaux verts, fans--on retient son souffle
en arrivant! Dans l'air, le silence du couloir de prfecture... du
cabinet du commissaire--je m'y connais!--du corridor o l'on
attend le juge d'instruction comme tmoin ou comme accus...

On parlait  voix basse. Le patron arrive. On se tait--comme au
collge.

Tous ici, pourtant, nous sommes taills pour faire des soldats!...

J'apprhende le moment o mon tour viendra!

C'tait bon avec le pre Firmin, qui me traitait en favori, chez
lequel j'tais entr derrire Matoussaint. Mais M. Fidle, le
placeur de la rue Suger, M. Fidle ne m'a jamais vu encore, et
M. Fidle a une tte peu engageante, une tte jaune, verte, avec
des lunettes bleues et des moustaches noires colles sur la peau
comme une fausse barbe de thtre; des cheveux longs et plats, des
dents gtes.

Je n'ai pas peur des gens qui ont la mine froce; mais je tremble
devant tous ceux qui ont des faces bates. Je prfrerais tre en
Dcembre, devant le canon de Canrobert!


Mon tour est arriv, M. Fidle m'interroge:

Que voulez-vous? Avez-vous dj enseign? Quels sont vos tats de
service? Avez-vous des certificats?

Il me demande cela d'une voix dgote et irrite; il parat
coeur de vivre sur le dos des pauvres; il trouve trop btes
aussi ceux qui pensent  gagner le pain moisi qu'il procure!

Mes certificats? Je n'en ai pas! Je n'ose pas dire que j'ai t
chez Enttard! Je ne sais que rpondre; je montre mon diplme de
bachelier. J'invoque la profession de mon pre. Je suis n dans
l'universit.


Ah! votre pre est professeur! Vous auriez d rester dans son
collge, y entrer comme matre d'tudes, au lieu de pourrir dans
l'enseignement libre.

Je ne puis pourtant pas lui dire que je dteste ce mtier de
professeur, encore moins lui conter que je ne voudrais pas _prter
le serment; _il me flanquerait  la porte comme un imbcile ou un
fou, et il aurait raison...

Il finit par me jeter comme un os la proposition suivante:

Il y a une place dans un externat rue Saint-Roch,--de huit
heures du matin  sept heures du soir. Si vous voulez commencer
par l pour faire votre apprentissage?...

--Je veux bien.

J'ai donn mes nom et prnoms, mon adresse.

Je pars avec une lettre pour M. Benoizet, rue Saint-Roch.

Je heurte, en entrant dans la rue, l'aveugle de l'glise, bien
dodu, chauss de chaussons fourrs, avec un gros tricot de laine,
--les lvres luisantes d'une soupe grasse qu'il vient d'avaler et
qui a laiss  son haleine une bonne odeur de choux, que m'apporte
la brise.

Il m'appelle infirme, et replaque en grommelant son criteau sur
sa poitrine.

J'arrive chez M. Benoizet.

Il se dispute avec sa femme; ils se jettent  la tte des mots qui
ne sont pas dans la grammaire, il s'en faut! Je les drange dans
leur entretien, ils ne m'ont pas entendu venir.

J'avais pourtant frapp, et je croyais qu'on m'avait dit:
Entrez!

M. Benoizet se dresse comme un coq et me demande ce que je veux.

Je tends ma lettre.

Avez-vous enseign dj?...

Toujours la mme question!-- laquelle je fais toujours la mme
rponse:

Non, je suis bachelier.

--Je ne veux pas de bacheliers. Savez-vous apprendre BA, BE, BI,
BO, BU? Avez-vous dit pendant des journes BA, BE, BI, BO, BU?--
BA, BE, BI, BO, BU, pendant des journes?

Pas pendant des journes, non! Quand j'tais petit seulement. Mais
j'ai besoin de gagner mon pain et je fais signe que j'ai dit BA,
BE, BI, BO, BU--BBA, BB... J'en ai les lvres qui se
collent!...


Madame Benoizet, qui a rajust son bonnet, entre dans le dbat.

Tu peux en essayer, dit-elle  son mari, en me toisant, comme
elle doit soupeser un morceau de viande, en faisant son march.

On en essaie.

Trente francs par mois. Je me nourris moi-mme. J'ai une demi-heure
de libre  midi pour djeuner.

Il n'y a pas de voiture, comme chez Enttard, ni d'curie; mais je
prfrerais qu'il y et une curie, l'odeur contrebalancerait
celle de la classe. Oh! s'il y avait une curie!

J'touffe, mon coeur se soulve; cette atmosphre me fait mal!

Mais j'y mets du courage, et je reste mon mois, exact comme une
pendule. Je viens avant l'heure, je pars aprs l'heure.

Le soir, je pleure de dgot en rentrant dans mon taudis, mais je
me suis jur d'tre brave.


Mes lves ont de six  dix ans.

Je dis BA, BE, BI, BO, BU aux uns. Je fais faire des btons aux
autres.

J'ouvre la porte de temps en temps, mais M. Benoizet et sa femme
s'injurient dans le corridor et il faut fermer bien vite.

Aux plus gs, je fais rciter:  est long dans _pte_ et bref
dans _patte; U_ est long dans _flte_ et bref dans _butte_.

C'est le 30... M. Benoizet m'appelle.

Monsieur, voici vos appointements.

Ah! celui-l est un honnte homme!

Voulez-vous me donner un reu?

Je le donne.

M. Benoizet encaisse le papier et me tient ce langage:

Je dois vous avertir que je serai oblig de me priver de vos
services dans quinze jours. Cherchez une place d'ici-l, une place
plus en rapport avec vos gots, votre ge. Il nous faut des gens
que l'odeur des enfants ne dgote pas, et qui n'ont pas besoin
d'ouvrir les portes pour respirer.

--L'odeur ne me dgote pas.

J'ai mme l'air de dire: au contraire! Mais M. Benoizet a pris
sa rsolution.

Vous me donnerez un certificat, au moins? fais-je tout mu.

--Je vous donnerai un certificat tablissant que vous avez de
l'exactitude, sans dire que vous tes incapable--je pourrais le
dire; vous l'tes--l'incapacit mme! Et de plus vous faites
peur aux enfants.

Il me parle comme  un homme qui lui a menti, qui l'a tromp sur
la qualit de ses BA, BE, BI, BO, BU. Va pour cela; passe encore!
Mais quant  faire peur aux enfants!...

Oui, vous leur faites peur. Vous avez l'air de ne pas vouloir
qu'ils vous embtent... Jamais une espiglerie! Vous ne vous tes
pas seulement mis une fois  quatre pattes! Enfin, c'est bien!
vous tes pay. Dans quinze jours vous nous quitterez--ni vu, ni
connu.--J'ai bien l'honneur de vous saluer!...

Il me plante l et va sortir: mais comme il n'est pas mauvais
homme au fond, il me jette en passant cette excuse  sa
brusquerie:

Ce n'est pas votre faute; vous tes trop vieux pour ces places-l,
voil tout... trop vieux.

J'y serais rest, dans cette place, malgr l'odeur!

Je n'ai eu qu'un moment de faiblesse et de basse envie dans tout
le mois: c'est quand j'ai senti le chou dans la respiration de
l'aveugle.


BAHUTS


Mais, mon cher garon, me dit M. Firmin,--qui est de retour et
que je suis all revoir pour mettre de nouveau mon avenir entre
ses mains--mon cher garon, vous ne trouverez jamais une place
de professeur dans une pension de Paris avec votre diplme de
bachelier!... C'est trop pour les pensions o il faut faire la
petite classe; c'est trop peu pour les grandes institutions. Dans
les grandes institutions, vous pourrez tre pion, pas
professeur...

Croyez-moi, il vaut mieux, si vous voulez entrer dans cette voie-l,
faire comme Fidle vous a dit, retourner prs de votre papa,
commencer dans son lyce... Vous secouez la tte, vous avez l'air
de dire: Jamais!

En effet, je secoue la tte et je dis: Jamais!

Je veux bien donner mes journes, me louer comme un cheval, mais
je ne veux pas rentrer dans la peau d'un matre d'tudes. J'ai
trop vu souffrir mon pre. Je ne veux pas tre enchan  cette
galre. Coucher au dortoir, subir le proviseur, martyriser  mon
tour les lves, pour qu'ils ne me martyrisent pas! Non.

Je remercie M. Firmin; je le quitte d'ailleurs avec l'ide qu'il
se trompe ou me trompe.

Je frapperai  d'autres portes... J'irai chez Bellaguet, Massin,
Jauffret, chez Barbet ou chez Favart, et je leur dirai:

Je n'ai besoin que de gagner 30 francs par mois; je vous donnerai
trois heures, deux heures par jour pour 30 francs--je sais bien
le latin, vous verrez!--essayez-moi, faites-moi faire un thme,
un discours, des vers...


J'ai commenc par Bellaguet.

Il tient une grande bote, rue de la Ppinire, et mne les lves
 Bonaparte. Je me recommande de mon titre d'ancien _Bonaparte_.


--VOUS TES TROP JEUNE.


M. Benoizet m'avait dit que j'tais trop vieux!

Vous tes trop jeune, reprend M. Bellaguet; il faudrait sortir de
l'cole normale! Plus g, dj connu, avec des recommandations et
des cheveux gris, je ne dis pas!... Il y a des routiniers qui
gagnent, non pas trente francs par mois, mais trois cents et
quatre cents francs mme! et qui ne sont pas bacheliers; mais ils
ont une faon qui est connue, on sait qu'ils s'entendent 
_seriner_ les lves.

C'est ce que le pre Firmin m'avait dit!

Je suis trop vieux pour les uns, trop jeune pour les autres.

Le professorat libre m'est dfendu! Il faut absolument commencer
par le bagne du _pionnage_.

Merci, monsieur.

M. Bellaguet me reconduit, poli, bienveillant, en murmurant, avec
grande tristesse, comme si lui-mme tait un meurtri de
l'Universit, las de sa chane:

Si vous pouvez ne pas mettre les pieds dans cette galre, ne les
mettez pas!

Je ne me laisserai pas abattre; je ne dois pas encore cder!

J'ai couru tous les _bahuts_, je me suis offert  vil prix; on n'a
voulu de moi nulle part.

Je n'ai pas de certificats;--trop jeune ou trop vieux, c'est
entendu!


Enfin, j'ai dcouvert un chef d'institution rp, qui veut bien
m'embaucher  50 francs par mois pour quatre heures par jour.

C'est justement dans mon quartier, c'est rue Saint-Jacques.

On doit tre l  six heures du matin pour corriger, puis revenir
le soir de sept  huit.

Six heures du matin, que m'importe! J'aurai toute la journe et
presque toute la soire  moi!

Seulement, dit le patron du bahut, il faut me laisser le temps de
congdier celui que vous devez remplacer: un professeur qui a
refus le serment en Dcembre et qui vit d'tre rptiteur chez
moi et chez les autres. Il me prend cent francs, mais il a une
rputation, des _titres_... il _crit_ et il est agrg.

--Vous l'appelez?...

Il me donne le nom.

C'est celui d'un rpublicain connu. Son refus de serment a fait du
bruit. Il a une rputation, en effet.

C'est donc lui que je remplacerais!

Mettez, monsieur, que je n'ai rien dit. Je refuse de prendre la
place de cet homme... S'il s'en va, voici mon adresse, crivez-moi;
mais je ne veux pas lui voler son pain.

Le chef de pension rp semble surpris et bless de ma dcision et
de ma phrase; je ne trouverai plus de place chez lui, il ne
m'crira jamais, certainement.

N'importe!

Je songe  cela le soir, dans le silence de ma chambre.

On est lche.

Je regrette presque ce que j'ai fait. J'avais l'occasion de
m'exercer, je cueillais un certificat, il me restait du temps, je
pouvais m'acheter des habits et des livres... J'ai pos pour le
gnreux, j'ai fait le crne; jamais je ne retrouverai cette
occasion-l!

Partout, de tout ct, c'est la mme rponse.

Pas normalien, pas licenci! Pour un matre d'tudes, nous ne
disons pas... Quoique nous soyons au complet, et qu'il y ait dix
candidats pour une place. On pourrait voir, cependant... puisque
votre pre est professeur, et que vous paraissez aimer la carrire
de l'enseignement!...

Je parais l'aimer?--Je la hais!

Vous invoquez la position de mon pre?--J'en rougis!


Mes prires et mes lchets ont t inutiles. Je ne trouve que des
places pour _coucher au dortoir! _J'aimerais mieux tre porteur 
la Halle!

Je puis encore tenir la campagne d'ailleurs avec mes 40 francs par
mois.

Mes souliers se dcollent, mon habit se dcoud...

Eh bien, j'irai pieds nus et dguenill. Je ne fais de tort 
personne; je rderai par les rues sans logement, si je n'ai pas
l'hrosme de rogner ma ration et de prendre sur mon estomac pour
payer une chambre... mais je ne serai pas pion et je ne coucherai
pas au dortoir.

On est mieux dans un lit de collge, on a chaud dans l'tude, on
fait trois repas par jour--Je prfre crever de faim et crever
de froid.

Je n'aurais _enseign _que si j'avais pu tre l'employ d'un chef
d'institution sans porter l'uniforme et sans prter serment.

Le serment?

Celui que je devais remplacer chez le matre de pension rp n'est
pas le seul qui, ayant refus de jurer fidlit  Napolon, ait
trouv de l'ouvrage dans les institutions libres. Un tas de portes
se sont ouvertes devant leur malheur et leurs titres.

L'enseignement libre appartient  ces vaincus, et les simples
bacheliers, comme Vingtras, n'ont qu' moisir chez les Enttards
et les Benoizets, pour tre chasss  la fin du mois, comme des
domestiques!

Mon bonhomme, recommence ta course et remonte les escaliers noirs
des placeurs!...

Je vais chez tous.

C'est pour l'acquit de ma conscience, c'est pour pouvoir me dire
que je ne me suis pas acoquin dans la misre; c'est pour cela que
je cherche encore! Mais je n'ai fait que perdre mon temps, user
mes souliers, ma langue, avoir des espoirs niais, prouver de
sales dboires!

Professeur libre!--Cela veut dire partout: petite salle qui
empeste... dner au raisin, les cranciers interrompant la
classe... les appointements refuss, rogns, vols!...

Quelqu'un m'a dit:--On s'y fait, on finit par aimer cette vie-l.

Est-ce vrai?...

Oh! alors je ne remonte plus un des escaliers; je raye mon nom des
livres des placeurs!

C'est fini!... Je prfre chercher ailleurs le pain dont j'ai
besoin.

 bas le raisin!  BA, BE, BI, BO, BU.-- bas BA, BA, BU, BA!

J'en ai b-bgay pendant huit jours.



21
Prceptorat. Chausson

Si, ne pouvant russir dans les petites places, je visais plus
haut?

Reste le mtier de prcepteur ou de secrtaire.


Secrtaire?


Des amis m'ont dnich un emploi de secrtaire chez un Autrichien
riche qui a besoin de quelqu'un pour crire ses lettres et lui
_tenir compagnie_ le matin. J'aurais 50 francs par mois, j'irai de
huit heures  midi.

C'est ce que je rvais!--J'aurais mes soirs  moi pour piocher.


J'arrive chez l'Autrichien.


Il est couch; ses habits tranent  terre au milieu de bouteilles
vides et de bouts de cigares.

On a d faire une fire noce hier soir.

Ah! c'est vous qui m'avez t recommand, fait-il en se tournant
dans son lit. Voudriez-vous ramasser mes vtements?

Il doit confondre, il attend probablement un domestique. Moi, je
viens comme secrtaire.

Je le lui dis.

Qu'est-ce que vous me chantez?

Je ne chante pas--je lui rappelle que c'est pour tre
secrtaire!

Je le sais. Passez-moi mon pantalon.


J'hsite.

Il tait peut-tre gris.--Il a mal aux cheveux... Il est impoli
quand il est en chemise, mais redevient _gentleman_ quand il est
habill.

Je pose le pantalon sur le lit.

L'Autrichien sort des draps, met ses chaussettes, enfile son
pantalon.

Voulez-vous me donner ma jaquette?

Non, je ne veux pas lui donner sa jaquette--je lui donnerai une
racle, s'il y tient--c'est tout ce qu'il aura s'il insiste.

Il insiste--ah! tant pis!--Je n'y tiens plus! et je lui tombe
dessus et je le gifle, et je le rosse!

J'y vais de bon coeur, mille misres!

J'ai pu russir  m'chapper en bousculant voisins et portier.--
Pourvu qu'il ne pense pas que j'emporte sa montre en partant!

C'est ma dernire tentative d'ambitieux!

Les places de secrtaire que je suis capable de trouver seront
toutes chez les Autrichiens ivrognes ou des Franais compromis,
dans des maisons de comdie ou de drame.


Prcepteur? leveur d'enfants dans une famille riche?

Je voudrais bien!

Je voudrais connatre le monde, savoir leurs vices et leurs
faiblesses,  ces riches, pour pouvoir les blaguer ou les sangler
un jour! J'aurai bien ma minute tt ou tard!

Voyons  dcrocher une place de prcepteur!

J'ai remu ciel et terre. J'ai fait des demandes d'une incroyable
audace.

Il faut se _donner du mal_, frapper partout, n'avoir pas peur,
disent les livres de maximes et les gens de conseil.

Je ne dis pas que je n'ai pas eu peur--au contraire! Mais j'ai
frapp partout, et je me suis _donn du mal_, un mal douloureux et
hroque.

J'ai couru au-devant du ridicule; j'ai avanc ma tte et mon
coeur, mes suppliques et ma fiert entre des portes qui se sont
refermes avec mpris!... Courage, fiert, coeur et tte sont
rests dchirs et saignants!

J'ai fait des sauts de grenouille sur l'chelle des chiffres.

Demandez cher! me disait-on

J'ai demand cher.

C'est trop, ont rpondu les payeurs.

--Demandez moins!

J'ai demand moins.

C'est un gueux, a-t-on murmur en me toisant.

Chaque fois qu'une lettre de recommandation, prise je ne sais o,
arrache par mon gnie  celui-ci ou  celui-l, m'a amen jusqu'
un salon; ds que j'ai rencontr une oreille force de m'couter,
j'ai offert mes services au prix le plus haut ou le plus vil,
suivant qu'il semblait rpondre au cadre dans lequel vivaient les
gens  qui je m'adressais.

Mais on m'a toujours conduit!

Ces recommandations taient toutes de hasard--de bric et de
broc. Je ne connais personne haut plac ou puissant.

_Puissant, haut plac! _Il faut appartenir  l'empire! Je ne
puis pas, je ne dois pas, je ne veux pas tre protg par les gens
de l'empire. Plutt l'hpital!

Il ne manque pas de pieds  lcher. Pour me payer de la lcherie,
on me jetterait peut-tre une situation. Je n'ai pas la langue 
a!

Par mon origine, je n'ai de racines que dans la terre des champs--
point dans la race des heureux! Je suis le fils d'une paysanne
qui a trop cri qu'elle avait gard les vaches et d'un professeur
qui a bien assez de chercher des protections pour lui-mme!... Il
fait une petite classe, d'ailleurs, ce qui ne lui donne pas
d'autorit et le prive de prestige.

O ramasser les introductions, par ce temps de banqueroutisme
triomphant, de rpublicains exils?


...............


J'ai eu une veine!

Prs de moi est venu demeurer un matre de chausson misrable. Il
est du Midi, communicatif, bavard, ptulant. Je suis la seule
redingote de la maison, et il me recherche. Il me poursuit de ses
bonjours, mme de ses visites. Je ne puis m'en dbarrasser et je
prends le parti de causer _boxe_ et_ savate _avec lui pour ne pas
trop souffrir, pour profiter plutt de son encombrant voisinage.

Quelquefois, le soir, il me donne rendez-vous dans une espce
d'curie o il enseigne deux pels et un tondu--et je me livre 
la_ savate_, faute de mieux! J'ai des dispositions, parat-il.


J'arrive  tre un_ tireur_--ce qui ne me donne pas mes entres
dans le grand monde et ne m'aidera pas  tre de l'Acadmie, mais
ce qui me met en relation avec des saltimbanques.

Mes professeurs, mes recommandeurs, ne m'ont pas jusqu'ici trouv
pour un sou d'ouvrage. Les saltimbanques m'en procurent.


Ceux qui ont une mdaille de charlatan, un criteau de monstre,
prenant la place de mes matres chargs de diplme et d'hermine,
m'offrent honntement de leur rdiger des boniments, des_
__parades_, des affiches pour la lutte, _Au tombeau des hommes
forts_, et des rcits de prophties miraculeuses pour des lves
de Mlle Lenormand  trois sous la sance!...

Je me suis li avec ce monde-l dans la salle de chausson.


Un champion du _pujullasse_ antique, comme il est dit  la
_parade_, est venu tirer (en manire de rigolade), avec deux ou
trois prvts de rgiment, camarades du pre Noirot, mon voisin.
Je me suis moi-mme align, et l'on s'est touch la main, comme on
fait en public, sur la sciure de bois.

Le saltimbanque m'a emmen aprs l'assaut  la Barrire du Trne,
o est sa baraque.

Pour rire, je suis entr avec lui un dimanche matin chez les
monstres; je les ai vus en dshabill. De fil en aiguille, nous
sommes devenus deux amis et l'on a fini par me faire des commandes
dans les _caravanes _clbres.

C'est surtout pour les_ Alcides_ que j'ai  travailler.

On me demande des affiches d'avance pour faire imprimer les soirs
de grande sance en province. J'en prpare qui sont des popes.

Mes connaissances classiques me profitent enfin  quelque chose!
Je puis placer de l'Homre par-ci, par-l; parler de Milon de
Crotone, qui faisait craquer des cordes enroules sur sa tte;
parler d'Ante qui retrouvait des forces en touchant la terre!

Il ne m'avait servi  rien dans la vie, jusqu' prsent, d'avoir
fait mes classes, mais a me devient trs utile  la Foire au pain
d'pice.


J'ai refait un thtre pour cette foire. M. Nisard n'en parlera
pas dans sa prochaine dition de l'_Histoire de la littrature_.
M. Magnin non plus dans son _Histoire des marionnettes_. C'est
vrai cependant. Pour une trentaine de francs, rcolts d'ici et
l, j'ai rajeuni les Buridans et l'infme Golo des baraques. Et
cela m'amusait! Quelles soires comiques j'ai passes au milieu
des paillasses vivants et des patins en bois, entre les gants et
les nains, tout friand, osant manger  la gamelle et presque fier
ma foi d'tre class par les lutteurs et les savetiers dans la
bonne moyenne des tireurs de chausson et des leveurs de poids...
Un jour je suis tomb sur un livre de Dickens o il parle des
pauvres saltimbanques. Il les aime autant que moi, mais il ne les
connat pas si bien, j'ose le dire.

Il ne lui est pas arriv cette bonne fortune de recevoir comme moi
un timide aveu d'amour crit par une femme qui pesait quatre
cents... C'est mme cela qui me spara de ce monde dans lequel
j'aimais  rder et o je conduisais des camarades bahis. Le
caprice de ce colosse m'effraya et je m'loignai, mais j'avais
bien gagn une centaine de francs dans le pays des entre-sorts et
je m'tais rgal les oreilles et les yeux des spectacles dont je
ferai peut-tre un jour mon profit. Il n'est pas inutile d'avoir
assist au petit lever des lions de mnagerie ou des sorcires de
baraque! Nous verrons  en faire un roman ou une pice un jour!


Puis un hasard m'a mis sur le chemin d'une relation aimable.

Le Savatier mon voisin n'tait pas un maladroit et connaissait les
gloires du_ chausson_. Il pria Lecourt, le clbre Lecourt, de
venir figurer dans une salle au bnfice d'une veuve de confrre.
Lecourt vint. Il eut contre un brutal de rgiment un triomphe de
politesse, d'lgance et de force!

Je fis passer dans un petit journal un article qui racontait la
sance et saluait le vainqueur.

Je lui portai la feuille, il me remercia, nous nous revmes et
j'eus mes entres dans sa salle de la rue de Tournon, que
frquentait un monde distingu, compos de jeunes mdecins,
d'avocats stagiaires, de rentiers bien muscls, qui allaient l se
distraire _ l'anglaise_ de leurs travaux srieux.


J'ai une socit maintenant.--Il faut bien le dire, ce n'est pas
 M. Vingtras, le lettr, que s'adressent les politesses ou les
amitis, c'est  M. Vingtras le _savatier:_  M. Vingtras qui,
parat-il, porte le _coup de pied de bas_ comme personne, et se
tire de _l'arrt chass_ avec une vigueur et une maestria qu'il
n'a jamais eues dans le discours latin, mme quand il faisait
parler Catilina ou Spartacus.

J'ai essay dans cette salle de briller sur des sujets classiques;
on m'a toujours ramen au _coup de pied_ et  la _parade_. Je veux
causer des Grands sicles, on m'arrte pour me demander comment je
fais pour_ fouetter_ si fort. J'ai envie de dire que c'est de
famille! J'ai ce _coup de fouet-l_ comme j'avais le tour de main
chez Enttard--et j'entends rpter ce mot flatteur: _ lui le
pompon!_


Un des tireurs de l'endroit possde un neveu qui est au collge et
a besoin d'tre pistonn pour le grec.

Il me demande si je voudrais pistonner le mme.

Comment donc!

--Nous ferons en mme temps de la savate, me dit-il.

Il ne me procure la leon que pour tirer avec moi, prendre mon
entrain, ma furie d'attaque. Je m'en aperois ds le premier jour.
--Il dit au bout d'une demi-heure de grec:

C'est assez, a fatiguerait Georges.

Il ferme bien vite les cahiers, m'accroche par la manche et
m'emmne dans une grande pice, o il tombe en garde. Allons-y!

Il me paye les leons de son neveu _cinq francs_, m'en laisse
donner pour trente sous, et me demande trois francs cinquante de
chausson.

Je dois  mes pieds de gagner ces 5 francs deux fois par semaine.

C'est mes pieds qu'il faudrait couronner, s'il y avait encore une
distribution de prix.

Y tes-vous? Pan, pan, pan.

--Dans l'estomac, houp!  moi, touch.

--Oh! l! l! J'ai laiss la peau de mon nez sur votre gant...

C'est vrai--la peau est sur le cuir, le nez est  vif.

J'ai avanc le nez exprs: En me le laissant craser de temps en
temps, j'aurai la rptition, toute ma vie.

Malheureusement, ce fanatique du chausson a voulu faire le brave,
un soir, contre des voyous. Ils lui ont cass la jambe...

Je ne suis plus bon  rien, le neveu n'a plus besoin de
rptitions.

On rgle avec moi, et je n'ai plus que ma tte pour vivre; ma tte
avec ce qu'il y a dedans: thmes, versions, discours, empils
comme du linge sale dans un panier!...

Trouverai-je encore un savatier amateur?

Si j'avais assez d'argent, j'ouvrirais une salle de chausson. Il
me faudrait une petite avance, un capital!

J'enseignerais le chausson dans le jour, je lirais les bons
auteurs et je prparerais les matriaux de mon grand livre le
soir. L'ternel rve du pain gagn dans l'ennui, mme la sciure de
bois, de huit  six heures, mais du talent prpar par le travail,
de sept  minuit!



22
L'pingle

Y aurait-il un Dieu pour les petits professeurs? Un Dieu avec une
longue barbe et un faux col de deux jours?

Boulimart, un _lanc_, qui a des leons dans la _Haute_, arrive un
matin dans un atelier de peintre o je vais quelquefois, et o je
suis seul pour le moment, le peintre _cuisant_ chez la voisine.

Dites donc, il y a une place vacante chez Joly, l'homme des Cours
de dames. On cherche un garon jeune comme il faut, bien
tourn...

Eh! eh!

J'ai promis de trouver quelqu'un, et je ne connais personne. (Il
a l'air de fouiller ses souvenirs.) Des jeunes, parbleu, il n'en
manque pas! Il suffit d'avoir vingt ans, mais _comme il faut_ et
bien tourns!... O trouver a?

Pas si loin! Voyons! Je sais quelqu'un qui n'est pas mal tourn--
il est dans la peau d'un bon ami  moi, ce monsieur-l.

Vous ne pourriez m'indiquer personne, reprend Boulimart,
quelqu'un qui n'ait pas l'air bte comme tous ceux que je
frquente?

Malhonnte, va!

Il poursuit ses recherches avec conscience--Un tel, un tel!--
Je l'entends qui tout bas fait son numration en se parlant 
lui-mme: Thrion, Meyret, Bressler, mais il passe outre, en
secouant la tte.

Allons, je serai forc de prendre le premier imbcile venu!...
Avez-vous du tabac, une pipe?

--Voil...

Il bourre sa pipe, tire quelques bouffes, se gratte encore la
tte... On voit qu'il cherche.  la fin, il se tourne vers moi.

Je ne trouve rien, mon cher, et j'ai promis d'envoyer pour ce
soir! (Aprs une pause.) Dites donc, vous, voulez-vous y aller? Si
c'est le pre qui vous reoit, lui, a lui est gal qu'on ne soit
pas distingu. Vous courez chance de tomber sur le pre... Qu'en
pensez-vous?

--J'ai peur de paratre trop peu _comme il faut_ et mal tourn...

--Si c'est le pre qui vous reoit, je vous dis, vous pouvez
passer. Il prfre mme les gens communs, lui! a y est, n'est-ce
pas? Vous y allez?...

Je balbutie un peu et je finis par accepter.

C'est se reconnatre mal tourn, mais il y a quelques sous 
gagner et je ferais le cagneux pour trente francs par mois.

Il faut s'habiller pour se rendre l.

Quoique le pre n'exige pas qu'on soit distingu, je ne puis y
aller comme je suis.--Pantalon qui a deux yeux par-derrire,
redingote  reflets de tle.... souliers  gueule de poisson mort.

J'ai un vieil habit noir!--Il n'y aura qu' mettre un peu
d'encre sur les capsules des boutons.

Je me promne dans ma chambre, nu en habit.

Un coup d'oeil dans la glace!...

Ce n'est dcidment pas assez.

Il s'agit de recueillir des vtements, comme un naufrag.


C'est le diable!

Je cours chez un ancien camarade de Nantes, Tertroud, tudiant en
mdecine:

As-tu un pantalon?

--Tiens, si j'ai un pantalon!... Regarde a!

Il me fait tter l'toffe sur sa cuisse.

Peux-tu me le prter pour deux heures?

--Mais moi!...

--Tu n'en as pas d'autres?

--J'ai le vieux. Si tu peux t'en servir...

On le peut, en le rparant comme une masure...

Tertroud m'aide lui-mme  ma toilette avec toute la sollicitude
d'une mre.

Il se place derrire moi. Son attitude me fait venir la sueur dans
le dos. Je le vois qui se gratte le front, je le sens qui agace le
fond... Je lui demande des nouvelles!

Tertroud n'ose pas s'avancer. Cependant il ne me dcourage pas.

Il continue ses tudes et son travail, il tourne, examine, l'oeil
au guet, l'pingle aux dents. Il finit par dclarer que cela ira--
mais avec un vtement long, pour cacher les rparations.

Il n'a pas de vtement long.

Lui, il apporte le pantalon--Qu'un autre y aille du pardessus!

Eudel te donnera peut-tre ce qu'il te faut.


On va chez Eudel.

Eudel fait des difficults, il a dj prt des paletots qu'on ne
lui a pas rendus ou qu'on lui a rendus tachs et dcousus--avec
des allumettes dans la doublure et une drle d'odeur dans le drap.

Cependant, si c'est indispensable!

--Merci,  charge de revanche!

J'essaie le vtement, qu'il a dcroch de son armoire.

J'entends un petit craquement! Je ne dis rien... Eudel me
retirerait son paletot tout de suite, je le sens, si je parlais du
petit craquement.


Me voil ficel.

Je n'arriverai jamais  pied; c'est tout au plus si j'ai pu
descendre les escaliers en sautant.

Quand il faut marcher, c'est une affaire! Je vais me partager en
deux, srement--payer double place, alors?... J'ai juste six
sous.

On est forc de me mettre en omnibus, on le fait avec plaisir, on
a assez de moi, on n'en veut plus.


Quel ennui pour descendre! Je sue--tout le ventre de Tertroud
est mouill sur ma poitrine.


Je marche comme je peux--avec des airs bien quivoques! Je finis
par arriver  la maison o l'on attend un professeur, qui ait
l'air _comme il faut et bien tourn..._

Je sonne. Oh! je crois que la bretelle a craqu!

Monsieur Joly.

--C'est ici.

--Y est-il?

Ah! s'il pouvait ne pas y tre!

Il y est: il arrive. Est-ce le fils difficile? est-ce le pre
insouciant?

C'est le fils!

Vous venez pour la leon?

Je ne rponds pas! Quelque chose a saut en dessous...

Le monsieur attend.

Je me contente d'un signe.

Vous avez dj enseign?

Nouveau signe de tte trs court et un oui, monsieur, trs sec.
Si je parle, je gonfle--on gonfle toujours un peu en parlant.
Cet homme ne se doute pas de ce qu'il est appel  voir si le
paletot craque.

Il continue  parler tout seul.

Je voudrais, monsieur,--mais prenez donc la peine de vous
asseoir, j'ai besoin de vous expliquer mon intention...

Je m'assieds tout juste! C'est encore trop! une pingle s'est
dfaite par-derrire. Il m'expose son plan.

Quelques mres s'adonnent  l'ducation de leurs enfants jusqu'
l'hrosme. Elles regrettent de ne pas savoir les langues mortes
pour pouvoir suivre les travaux du collge. J'ai pens  crer un
cours, o un garon du monde--habitu aux belles manires--
leur donnerait, avec grce, des leons de latin, mme de grec. Je
sais ce qu'en vaut l'aune, vous pensez bien, mais il y a l une
ide qui peut sduire, pendant quelque temps, des jeunes mres
amoureuses de leurs petits.

Le sang est venu sous mon pingle, je dois avoir rougi le
fauteuil...

Il faut cependant que je rponde quelque chose!...

Sans doute...

Je m'arrte, l'pingle s'est mise en travers--c'est affreux! Je
remue la tte, la seule chose que je puisse remuer sans trop de
danger.

Eh bien! monsieur, vous rflchirez... Vous me paraissez sobre de
gestes et de paroles... c'est ce que j'aime. Nous pouvons nous
entendre... C'est dix francs le cachet de deux heures. Les dames
fixeront le jour. Mais vous avez peut-tre vos jours retenus?

Je voudrais dire oui pour faire des embarras, mais la pomme
d'Adam me fait trop de mal et j'ai besoin de remuer la tte en
largeur pour me soulager d'un col en papier qui m'trangle: je
remue en largeur--ce qui veut dire: non dans toutes les
pantomimes.

Bon, c'est bien! Veuillez revenir ou m'crire.

Il se lve. Je n'ai qu' m'en aller!

Je souffrirai moins debout.

Je m'loigne  reculons.


Le lendemain, Boulimart arrive chez moi.

Savez-vous que vous avez plu comme tout  M. Joly? Il vous a
trouv une distinction!...--un peu de _raideur_--trop la
_manire anglaise_--pas desserr les dents... assis comme sur un
trotteur dur... des gestes un peu secs...--mais il ne dteste
pas cette froideur,  ce qu'il a dit.

Bref, mon cher, l'affaire est dans le sac si vous voulez. Mais
montrez-moi donc comment vous vous tes prsent!

--Eh! eh! matre Boulimart, vous m'envoyiez comme pis-aller...
Vous voyez qu'ils se connaissent mieux que vous en distinction...
Et qu'aurait-ce t si je n'avais pas eu d'pingles?

--Quelles pingles?

--N'insistez pas! ou je vous mets en face d'un affreux spectacle
et je fais ( moiti) un geste qui le dconcerte.

Revenez ou crivez-moi, m'a dit le monsieur qui me trouve la
_raideur anglaise_.

J'cris.--Je ne puis apparatre encore. Je n'ai toujours comme
habits de visite que le pantalon de Tertroud et le paletot
d'Eudel, si seulement ils veulent me les prter de nouveau. J'ai
cela--et les pingles...

J'aurais encore l'air distingu, c'est possible, si je m'assieds
sur la pointe, mais je prfre avoir l'air plus commun et ne plus
souffrir comme j'ai souffert. La place est encore si sensible!

M. Jolyme fait savoir que j'ai  ouvrir mon cours le lundi
suivant.


Quelles luttes tous les lundis!

Ds le vendredi, l'inquitude me prend, et je tremble de ne pas
pouvoir arriver!

Je vais emprunter des habits comme il faut chez l'un, chez
l'autre.

Je me lie avec des gens qui ne sont ni de mon ducation, ni de ma
race, mais qui sont de ma grosseur et de ma taille. Il faut tre
de ma grosseur maintenant, avoir ma_ ceinture_, pour devenir mon
ami.

Que pensez-vous d'un tel, me demande-t-on quelquefois?

--Un tel?--Ses pantalons pourront-ils m'aller?

Moi, si difficile comme opinions, moi, le pur, je porte des
vtements appartenant  des nuances bizarres comme couleurs, ce
qui n'est rien, mais dissemblables aussi comme opinion!--ce qui
est grave!

Des vtements de rpublicains _modrs_, que j'aurais fait
fusiller si j'avais t vainqueur, et qui me tiennent maintenant
par l: ils me tiennent par le revers de leur paletot ou le fond
de leur culotte.

Je parviens tout de mme  tre  peu prs proprement vtu, 
force de me boutonner haut--parce que je suis souple, que je
puis me crisper pendant deux heures, et ne pas respirer beaucoup,
comme si je voulais faire passer le hoquet.

Mais c'est dur; il faut que je me surveille bien!

On n'aime pas mon caractre. Drle d'homme, nature si peu
ouverte, trop _boutonne_. Voil les bruits qui se rpandent.
Mais je ne puis pas m'ouvrir, ni me dboutonner!

Je n'ai dj plus personne qui veuille m'habiller, c'est trop
long,--il me faudrait une femme de chambre, tous les camarades y
ont renonc.

Les camarades!... C'est tout feu au dbut, a vous mettrait des
pingles partout, si on les laissait faire; puis, peu  peu,
l'indiffrence arrive--l'indiffrence, la fatigue--je ne sais
quoi! et ils ne sont plus l quand on a besoin d'eux,--on ne les
trouve plus pour remonter la boucle, replier le fond--ils sont
loin, les camarades!...


Il me faudrait un tailleur, mme au prix d'un crime.

Je L'AURAI.


Je ne rve plus que toilette! Je voudrais toujours maintenant
avoir une culotte qui ne tire-bouchonne pas, et qui ne me fasse
pas mal entre les jambes.

O cela me mnera-t-il?

N'ai-je pas le vertige? Icare, Icare, Masaniello, Masaniello!...


C'est Eudel qui, pour se dbarrasser de mes emprunts de frusques,
a prfr me prsenter  son tailleur M. Caumont.

Mais il m'a demand l'pingle qui s'tait mise en travers de mon
avenir, en m'entrant dans la pelote.

Je la vendrai  des Anglais, le jour o tu seras clbre.

--Ce jour-l je te la rachterai et la mettrai dans mon blason.



23
High life

J'arrive chez M. Caumont que je trouve dans son salon avec sa
femme.

Il m'accueille comme si j'avais quarante mille livres de rente.
C'est la premire fois que je suis si bien reu et qu'on est si
poli avec moi.

Il me gne presque... Je me crois oblig de lui avouer ma
pauvret.

M. Eudel vous a dit que je ne savais pas au juste quand je
pourrais vous payer...

M. Caumont a l'air tonn au possible.

J'insiste encore. Ah! cela se gte!...

M. Vingtras!... Si vous parlez encore d'argent, nous nous
fchons! Qu'allons-nous vous faire, voyons?

--Une redingote...

Une redingote?... M. Caumont est ahuri; madame Caumont aussi. Ils
se consultent des yeux.

J'ai peur d'avoir t trop loin.--J'aurais d demander un
pet-en-l'air.

Je tche de rparer ma maladresse et je fais des gestes qui me
viennent  mi-fesse; je me scie la fesse avec la main.

Avec de toutes petites basques. J'aime les basques courtes.

Ce n'est pas vrai; j'aime les basques longues. C'est comme pour
les _ttes_ chez Turquet--mais il faut moins de drap pour les
basques courtes, et on me fera plus facilement crdit si l'habit
est taill comme pour un nain.

M. et madame Caumont poussent un cri, ils semblent dlivrs d'un
grand poids.

Vous parlez d'une jaquette! Nous nous disions aussi!... une
redingote, c'est bon pour les gens de bureau et pour les vieux,
mais pour un jeune homme comme vous! Il vous faut quelque chose
dans le genre de ceci...

On me montre un vtement qui attend sur une chaise et qui a une
tournure lgante! Boutons mats, doublure de soie marron, nuance
grise, d'un gris doux et vif comme de la poussire d'acier...


On me donne le drap  choisir.

Que c'est souple sous la main! Il me semble que je caresse et
compte des billets de banque.

Je joue le blas et j'ai l'air de cligner de l'oeil et de faire le
connaisseur.


 la fin, je me dcide pour une toffe trs sombre, je dteste le
sombre; mais je me figure que je parais plus srieux et par
consquent que je prsente plus de garantie de solvabilit en
choisissant des toffes tristes. Je regrette de n'avoir pas mis
des lunettes bleues.

Voyons, dcidment, vous voulez tre de l'Acadmie! dit
M. Caumont en souriant avec finesse. Mais il faut avoir quarante
ans pour une toffe comme celle-l! Autant vous prendre mesure
d'un cercueil!

Je fais fausse route: Vingtras, tu fais fausse route! Tu vas
rater ta pelure!


Je saute dans l'clatant et je prends une toffe qui me fait mal
aux yeux! Je la prends comme les chiens savants prennent la carte
dans le jeu tal  terre, du bout des dents, en regardant de ct
et la queue entre les jambes si le matre est content. J'ai l'air
d'un Munito, d'un Munito des rues, qui sait qu'il lui en cuira de
ramasser le neuf de carreau au lieu de la dame de trfle! Si je
commets encore un impair, il m'en cuira aussi. M. Caumont regarde
mon choix. Que va-t-il me dire? Oui, oui!--mais a _date_. Sa
femme jette un petit coup d'oeil et dit aussi: a date. Je fais
comme eux, et je dis: a date. Je ne comprends pas--je ne sais
pas si c'est un substantif ou un verbe. Mais je ne veux pas avoir
l'air d'un ignorant ni les contrarier. a date peut-tre un peu
trop, rptent-ils.--Vous trouvez? Je dis vous trouvez, comme
un homme qui a eu sa hardiesse et qui n'en rougit pas, qui a ses
ides  lui, son genre, sa crnerie. Je finis par choisir une
toffe qui ne date pas et qui ne me plat pas, mais qui a l'air de
plaire  Mme Caumont. C'est Mme Caumont qui m'inquite. J'ai
toujours vu pour les crdits qu'il fallait d'abord regarder la
figure que faisait la femme. Cette toffe lui va--ou bien il
reste un coupon dont elle veut se dbarrasser. Elle met une
pingle sur l'chantillon. C'est entendu j'aurai cette jaquette.

Le pantalon et le gilet pareil, n'est-ce pas?

--Parfaitement.

--Maintenant au pardessus! J'ai peur de faire encore un four
avec le pardessus.


Je renonce  regarder les chantillons, je dclare n'y connatre
rien; je me rejette, comme un homme fatigu, dans l'excuse de ma
vie sdentaire.

Je vis dans les livres, je ne sors pas des livres. Voulez-vous
choisir pour moi?

--Nous ne le faisons jamais. Le client n'a ensuite qu' tre
mcontent...

--Je comprends, mais je vous dis... l'habitude de penser...
Ainsi, tenez, je pensais dans ce moment  une coutume romaine...

--Oui, les gens qui travaillent de tte! Je sais.

M. et madame Caumont ont l'air d'avoir piti de mon cerveau, et se
dcident  faire une exception en ma faveur. Ils me choisissent un
pardessus.


Vous viendrez essayer. Faut-il passer chez vous?

Passer chez moi! mais il n'y a pas moyen d'essayer, chez moi! Il
faut se mettre sur l'escalier pour enfiler ses bas et dedans, on
se renfonce la tte.

Non, non, je viendrai. Je vous viterai la peine.

Il faut pourtant qu'on sache o je demeure. Je ne puis pas
emporter mes effets dans de la lustrine, quand ils seront finis,
comme si j'allais rendre l'ouvrage, en marchant les reins casss
comme un tailleur. Il ne m'a pas encore demand mon adresse. Il
m'a seulement demand pour le moment mes habitudes comme pantalon.

Je n'en ai pas de personnelles. J'ai eu longtemps les habitudes de
ma mre; depuis j'ai eu l'habitude d'acheter mes culottes toutes
faites.


Pour votre pantalon, comment voulez-vous le fond?

De mme couleur!... oh! de mme couleur! Mes derniers pantalons
taient comme fond d'une nuance si diffrente du ventre et des
jambes!... De mme couleur! Je le demanderais  genoux!

Ces cris allaient m'chapper comme une culotte trop large que j'ai
failli laisser tomber une fois dans une maison, ayant oubli dans
le feu de la conversation de la retenir en l'empoignant par le
derrire.

J'ai pu, Dieu merci, les trangler dans ma poitrine.

Vous ne dites pas pour le fond?

--Ah! c'est vrai!

Je fais l'homme qui revient de loin. Je secoue ma tte avec
fatigue... M. Caumont insiste:

Aimez-vous serr... la boucle en haut?... la boucle en bas?...

Je veux la boucle juste sur le ventre. Quand je n'aurai pas de
quoi dner, je serrerai un cran, deux crans!

La boucle correspondant au nombril, s'il vous plat, monsieur
Caumont.

On passe  la jaquette.

Quelle forme ont vos jaquettes, d'ordinaire?

L'air d'un sac gnralement: d'un morceau de journal autour d'un
os de gigot, d'une guenille autour d'un paquet de cannes--voil
la forme de mes pardessus jusqu'ici; mais  M. Caumont, je
rponds:

Je n'ai jamais remarqu la coupe de mes vtements (avec un
sourire grave et hochant la tte).--C'est que je vis du travail
de la pense!

Menteur! menteur! Je vis de rien! D'un peu de saucisson ou d'un
bout de roquefort, mais pas du travail de la pense, ni de me
pencher sur les livres! a me coupe tout de suite, d'ailleurs; a
me fait comme une barre sur l'estomac quand les volumes sont un
peu gros.


M. Caumont a pris mes mesures, puis ouvert un registre.

L'orthographe de votre nom, s'il vous plat?... Vintras, sans
_g_?

J'ai peur de lui dplaire; il a peut-tre l'horreur de la lettre
_g_. Je consens  un faux,--je dnature le nom de mes pres!...

Oui sans _g_.

--L'adresse?

--Htel Broussais, rue d'Enfer, 52.


Je ne demeure pas htel Broussais, rue d'Enfer, 52, mais je ne
pouvais pas donner mon adresse  moi. J'ai donn celle d'un
camarade qui paie trente francs par mois. C'est un palais chez
lui!

C'est la premire fois de ma vie que j'ai eu du sang-froid, que
j'ai trouv illico ce qu'il fallait dire; le mensonge m'a donn de
l'assurance.

M. Caumont connat justement la maison!

Celle qui a une statue du _Dieu des Jardins_, dans la cour?...

--Oui...

Je n'ai jamais remarqu la statue--je ne remarque pas les
statues gnralement,--mais je dis: oui  tout hasard, parce
que la maison a l'air de plaire  M. Caumont.

Vous aimez les arts, M. Vin-tras?

--Beaucoup.

Il attendait plus, je le vois.

J'ai rpondu comme s'il m'avait interrog sur un plat, des radis,
des boulettes, de mou de veau; je crois bon d'insister, de donner
un peu plus de dveloppement  ma pense et je rpte d'un petit
air chauff:

J'aime beaucoup les arts!


Je suis habill...

On se charge aussi de me procurer un chapelier et un bottier. 
chaque commande j'ai un frisson.

J'hsite  m'endetter, mais les camarades m'y poussent...

Tu vgtes avec tes capacits; quand tu pourras te prsenter
partout, tu gagneras de quoi payer tes dettes et au del!

Je me laisse aller, d'autant mieux que je grille d'tre bard de
drap fin et chauss de chevreau.

On me fait des compliments sur mon pied chez le bottier. Il parat
que je ne l'ai pas trop vilain--je ne l'ai jamais su.

Je n'ai encore us que les bas de ma mre, ou bien je me suis
chauss  la fortune du pot-- six sous la paire--toujours
forc de rentrer le bout sous les doigts de pied, ou de plier le
talon comme une serviette, ce qui m'a fait, plus d'une fois,
accuser de manquer de courage, sous l'Odon, quand, aprs cent
vingt-sept tours, je me plaignais de ne pouvoir marcher.

On accuse les gens de manquer de courage! On ne sait pas comment
sont leurs chaussettes, si la main d'une mre n'a pas entass les
reprises qui font hernie ou tumeur dans le soulier!


J'ai toujours eu du linge propre, par bonheur! Je l'envoie  ma
mre, qui le blanchit, le raccommode et me le renvoie. a ne cote
rien de transport, grce  M. Truchet et M. Andrez des
Messageries; mais toujours aussi, ce linge ressemble  de la peau
de vieux soldat, trop raccommode et mal recousue.


Le jour o j'essaie mes bottines, il y a des cris d'admiration. Je
garde un moment l'ancien soulier  l'autre pied pour constater la
diffrence. C'est celle du pied d'lphant au pied de biche, du
moignon  la griffe.


Me voil enfin arm de pied en cap: bien pris dans ma jaquette;
les hanches serres dans mon pantalon doubl d'une bande de beau
cuir rouge;  l'aise dans ce drap souple.

J'ai fait tailler ma barbe en pointe; ma cravate est lche autour
de mon cou couleur de cuir frais; mes manchettes illuminent de
blanc ma main  teinte de citron, comme un papier de soie fait
valoir une orange.


Savez-vous que vous avez l'air d'un mle! dit une femme de
camarade, de l'air d'un sauvage qui dit, en apercevant un
missionnaire entrelard,--et se lchant les lvres: J'en
mangerais.


Je tiens haut ma tte.

C'est la premire fois que je la relve ainsi depuis que je suis
tudiant. Jusqu' ce jour, je n'ai pas pu. Il fallait que je
fusse un peu _lanc_. J'oubliais alors que j'avais  cacher le
gras de ma cravate.

Ma grande joie est de pouvoir maintenant _penser  ce que je dis._

J'ai pu _penser en particulier_, quand j'tais seul dans mes
chambres de dix francs, devant les murs des cours!--mais je n'ai
jamais pu penser  ce que je disais _en public._

J'avais  songer, pendant que je parlais,  ma culotte qui s'en
allait,  mes habits que je sentais craquer, il y avait  cacher
mes dchirures et mes taches, mon linge sans boutons, mon derrire
sans voile.

Toujours sur le qui-vive! Je monte la garde depuis le berceau
devant mon amour-propre en danger. Je veille, les ciseaux aux
poings, la ficelle  l'paule, les pieds prs de l'encrier, pour
noircir mes chaussettes l o le soulier est fendu.

Je m'vadai un moment de cette vie grotesque quand je revenais de
Nantes, mais ma libert fut gte ds le lendemain par l'horrible
spectacle de la mouchardise impriale et de l'aplatissement public
--le coeur et le nez y sont faits maintenant, et l'on ne sent
plus la mauvaise odeur qu'on a respire des annes: l'odorat s'est
_ralli!_


Je n'ai pas une douleur qui vienne me prendre  la gorge, comme
celle qui m'empoigna le lendemain de dcembre dans mon premier
vtement neuf. Je me carre dans mes habits et me dresse sur le
talon haut de mes bottines. Je garde mon chapeau sur ma tte...
comme un grand d'Espagne.


Me voil fier et libre de nouveau!

Je ne rentre plus mes ctes ni mes ongles, je ne trane plus les
pieds, je ne mche plus les mots, je n'avale plus mes colres ou
mes rires. Je ne marche plus sous l'Odon, comme les
rclusionnaires dans la promenade_ en queue de cervelas_, au fond
des lugubres centrales.


Pour la premire fois, je marche au milieu de la rue au risque
d'tre cras par les voitures, j'y marche. Je n'en ferai pas une
habitude, c'est trop gnant, mais j'ai t condamn au rasage de
murs trop longtemps. Il me faut cette sensation de la chausse que
je connais  peine. Je retournerai demain sur le trottoir, o l'on
verra reluire mes bottines; en attendant, j'aveugle les gens de
l'entresol avec les clairs de mon chapeau. Je passe sous tous les
entresols o je vois des gens  la fentre.


American Bar


Nous avons t promener nos beaux habits sur les boulevards. Il y
a un _bar_ amricain, prs du passage Jouffroy, o la mode est
d'aller vers quatre heures.

Des boursiers,  diamants gros comme des chtaignes, des viveurs,
des gens connus, viennent l parader devant les belles filles qui
versent les liqueurs couleur d'herbe, d'or et de sang. Ils font
changer des billets de banque pour payer leur absinthe.

Je ne dplais pas, parat-il,  ces filles.

Il a l'air d'un terre-neuve, a dit Maria la Croqueuse.

Je croyais que c'tait une injure; il parat que non!...

Avant les habits Caumont, j'avais l'air d'un chien de berger, d'un
caniche d'aveugle, d'un barbet crott auquel on avait coup la
queue.--Un homme vtu de bric et de broc a l'air aussi bte
qu'un chien  qui l'on a coup la queue tout ras. Je paraissais
avoir la maladie, on m'aurait offert du soufre. Maintenant, je
suis un terre-neuve, un beau terre-neuve...

Et pas bte, ajoutent quelques-uns en faisant allusion  mes
audaces de conversation.

Pas bte?--Mais si demain j'avais de nouveau la redingote  la
doublure dchire, la cravate raille et tordue, le pantalon
m'cartelant comme Ravaillac; si demain j'avais des chaussettes
trop grosses dans des souliers percs, demain je serais de nouveau
bte et laid,--bte comme une oie, laid comme un singe!

Vous ne savez donc pas de quoi j'ai eu l'air pendant quatre ans?

Deux ou trois fats qui, par-derrire, me blaguaient ou me
calomniaient quand j'tais mal mis, sont arrivs caresser mes
habits neufs.

Bas les pattes! ai-je siffl en leur fumant au visage.

Je les ai traits comme des chiens.

Ah! vous voulez vous remettre avec Vingtras: ce Vingtras qu'on dit
distingu  sa faon,  prsent! Il faut rayer a par des
acceptations de blague cruelle ou des menaces de gifles toutes
prtes.

Je n'ai jamais eu l'envie de brutaliser un impertinent. Elle me
prend. Je souffletterais bien un gant du bout de mes gants neufs.

Je vaux moins pourtant depuis que j'ai ces habits-l!

Il a fallu mentir  mes habitudes d'honntet muette, dmordre de
mon enttement  vivre de rien. Il a fallu dire adieu  mes
rsolutions de hros.

J'en ai souffert dans un coin de mon coeur.

Quelquefois je trouvais une vanit d'orgueilleux  me jurer que
j'irais ainsi, mal vtu, jusqu'au jour o je forcerais la chance;
si je mourais, je mettrais mon loge dans mon testament en
racontant ma vie, et en fouettant de mes dernires guenilles les
survivants qui devaient leurs habits--moi je ne devais rien, pas
mme une paire de savates.

Je vaux moins. J'ai d jouer la comdie pour avoir mes vtements,
ces bottines et ce chapeau--une comdie dont j'ai honte!


Mes souliers percs taient _miens; _je pouvais les jeter  la
tte du premier passant, en disant:

--Tu es peut-tre aussi honnte, mais tu n'es pas plus honnte
que moi.

 un ruin, je pouvais crier:

Je te fais cadeau de l'empeigne.


Je crois que je gagnerai de quoi payer, cependant! Le _Vingtras_
est en hausse.

Il a mis de l'eau dans son vin, dit l'un; il a jet sa gourme,
dit l'autre; j'avais toujours dit qu'il avait du bon, ce garon-l!
fait un troisime.

Je n'ai pas mis d'eau dans mon vin, j'ai mis du vin dans mon eau;
je n'ai pas jet ma gourme, j'ai jet mes frusques.

Tas de sots!

Partout, je fais prime.

Je suis devenu un grand homme chez Joly.

Je puis me pencher sans danger maintenant, pour corriger les
devoirs.

Il y a une des mres, trente ans, cheveux d'or, rire d'argent, qui
a toujours quelque chose  me montrer sur le cahier de son fils et
qui se penche aussi, en appuyant le bout de ses seins sur mon
paule...

Un matin, ma jaquette m'allait bien, parat-il, dans le demi-jour
qui baignait la classe de latin--le corsage de la dame aux
cheveux d'or luisait et sentait bon comme un gros bouquet! Sur un
coin de cahier elle avait en souriant dessin une tte chevele
qui ressemblait fort  la mienne. Nos lvres se sont
rencontres...


.....................


Elle m'a prsent  son mari, l'autre soir.

L'enfant ferait-il des progrs en prenant des rptitions? me
demande-t-il.

--Beaucoup.

Je n'ai pas dit ce _beaucoup_--l, comme j'ai dit le _beaucoup
_ M. Caumont, quand il m'a demand,  propos du _Dieu des
jardins_, si j'aimais les arts.

Mon _beaucoup_ a t entranant et passionn.

M. Martel, le mari, voit dj son fils traduisant les Verrines (ce
qui serait bien utile pour son commerce, n'est-ce pas?) et il me
demande mes prix. Jadis, j'aurais rpondu: deux francs l'heure,
vingt sous mme, si j'avais eu le derrire sur les pingles.

Je ne l'ai plus sur des pingles, qu'on le sache! et qu'on se le
tienne pour dit une bonne fois!

Je n'ai plus le derrire sur des pingles, aussi je prends cinq
francs l'heure!


Cinq francs l'heure, entendu. Vous vous arrangerez avec la mre
pour les jours et les heures. Encore un verre de champagne?

--Merci! J'ai beaucoup dn en ville ces jours derniers et il a
fallu sabler le Jacquesson.

--Le Jacquesson! J'ai voulu avoir l'air d'avoir une marque  moi
que je prfrais!

J'ai vu Jacquesson sur une bouteille  goulot entour de papier
d'argent et j'ai dit: sabler le Jacquesson!

M. Martel me regarde. Ce regard me suffit. J'ai lch une btise;
je le vois du coup.

Vous dites Jacquesson, fait-il en ayant l'air de regarder si ma
jaquette est de la Belle Jardinire.

--Pas Ja-que-sson. Je lui parle trs durement, comme un homme
qui a  faire  un imbcile et qui le relve du pch de sottise.

Pas jac-qu-sson! Savez-vous l'anglais?

--Non! Ah! il ne sait pas l'anglais! Attends, va!

Je n'ai pas dit Jac-qu-sson! j'ai dit Jack-sonn! une marque
anglaise, la grande marque des William Jackson. Je n'ai pas
insist sur l'_n_, je ne suis pas de ceux qui disent _Baronne_,
pour dire Lord Byron quand je suis avec un Franais, et ne veut
pas en abuser.

Je vous demande pardon. J'avais entendu Jacquesson, la marque 
deux mille francs la bouteille, du poir de Champagne!

--Ah! ah! ah! Je ris comme d'un calembour fait entre marquis 
la _Pomme de pin_, mais il tait temps. Mal habill je n'aurais
pas trouv Jack-sonn, et je n'aurais pas ri d'un rire de marquis,
bien sr.

Je me lve de table un peu mch comme dirait la mre Mouton,
mais ma griserie consiste  croire que je descends d'une famille
noble et je raconte, la jambe en l'air dans un fauteuil, une
aventure arrive  un de mes anctres qui ne voulait pas saluer le
roi. Je n'oublie pas malgr mes habits et ma griserie mes opinions
rpublicaines.

L'un de mes anctres s'est trouv avec un roi, il a d le saluer
pourtant. Car nous sommes une noblesse d'curie. Du ct de mon
pre on levait les cochons, dans ma ligne maternelle on gardait
les vaches. Nous portons pied de cochon sur queue de vache, avec
une tte de veau dans le fond de l'cusson.

Je donne mes rptitions  cinq francs l'heure.


M. Caumont a dclar qu'il me fallait un habit _du matin_.

J'ai toujours vu le matin reprsent en jaune clair ou en bleu
ple dans les ballets et dans les pices de vers. Vais-je tre en
matin de pice de vers ou de ferie? Aurai-je des gouttes de
rose? M'entr'ouvrirai-je de quelque part au soleil levant?

Non. J'ai un vtement dont M. Caumont lui-mme est enchant, qui
est _du matin_ au possible. Oh mais! Comme c'est _du matin!_

M. Caumont ajoute que c'est un vtement de neuf heures  midi--
pas avant neuf heures, pas aprs midi.


Je le garde pourtant jusqu' une heure, deux heures mme,
quelquefois!--Car ma leon va jusque-l--Ma leon? C'est--dire
la correction des cahiers de l'enfant, qu'on loigne...

On entr'ouvre un grand peignoir  raies bleues, bord de dentelles
fines, et qui moule un corps de statue...



24
Le Christ au saucisson

Mes amours jusqu'ici avaient senti la crmerie ou le bastringue.

J'avais jet mon mouchoir, de grosse toile,  quelques tudiantes
qui trouvaient que j'avais de grands yeux et de larges paules.
Tout cela avait un parfum de friture et de petit noir.

Je respire maintenant l'lgance  pleines narines.


Je lui ai cach mon adresse, qu'elle me demande toujours.

Si tu ne veux pas me la dire, c'est que tu as une autre femme!...

--Non, je demeure avec ma mre.

--Elle est rentire, ta mre?

Je n'ose mentir, ni rpondre oui.

Je sens bien que la misre lui parat une laideur, et  toutes les
allusions qu'elle fait  mon genre de vie, je rponds par la
comdie de la mdiocrit dore.

C'est pour tre un jour professeur de facult que j'ai pris la
carrire de l'enseignement et que je donne des leons.

--Oh! j'irai t'entendre! Mais toutes seront amoureuses de
toi!...


Elle fait une moue chagrine et reprend:

Quelle couleur de meubles as-tu?... (Rougissant un peu.) Comment
sont les rideaux de ton lit?...

Elle baisse la tte et attend.

Les rideaux de mon lit?...


Je ne trouve rien.

De quelle couleur?

--Couleur _puce_...

J'ai failli dire: _punaise!_

C'est moi qui t'arrangerais ta chambre de garon!...


J'ai pens  en avoir une, mais quoique les leons marchent, je ne
suis pas riche. Les louis d'or fondent en route, dans nos
promenades en voiture et nos haltes dans les restaurants heureux,
o elle veut un _rien_--mais un rien, entends-tu! dit-elle en se
dgantant.

Il m'est arriv de souper avec du pain et de l'eau claire, la
veille ou le lendemain des jours o nous avions pris un _rien_,
chez le ptissier d'abord, au restaurant ensuite, dans un caf de
riches aprs, o elle voulait entrer pour se regarder dans la
glace et voir si elle tait trop chiffonne ou trop ple.

Elle avait quelquefois peur de son mari.

Peur?--Elle faisait semblant, je crois, pour aiguiser ma joie.
Elle voyait bien que je ne redoutais pas le danger et que le
fantme du pril, au contraire, attisait mes dsirs et mon
orgueil.

Peur?--Mais elle _s'affichait_  mon bras!

Au thtre, elle se frottait tout contre moi, elle avait ses
cheveux qui touchaient les miens...

Elle voulut une fois aller aux cafs du quartier, et se fcha
parce que je ne la tutoyais pas.


Patatras!


J'tais dans mon taudis. On a fait du train dans l'escalier.

Que demandez-vous? criait l'htelier. Vous demandez M. Vingtras?
Je vous dis: c'est ici; vous me dites: non! Je vous dis: si! Je
sais bien les gens qui logent chez moi.--Monsieur Vingtras!

--Qu'y a-t-il?

--Une dame qui vous cherche.

Par la cage de l'escalier j'ai vu une tte passer, mais qui a tout
de suite disparu!... J'ai entendu un bruit de soie, des pas
prcipits... Une robe fuyait dans la rue.

Je cours, en me cachant derrire les gens et les voitures.

Cette robe, ce chle!... C'est ELLE, la femme au rire d'argent,
aux cheveux d'or, au peignoir bleu...

Quelle honte! Je ne reparatrai pas devant ses yeux. Je ne
reparatrai pas au cours non plus, je ne reverrai pas Joly, je
fuirai le quartier o ELLE vit, je m'exilerai de ce coin de Paris.

J'ai envoy un mot de dmission.

Je suis rest huit jours et huit nuits  m'arracher les cheveux;
heureusement j'en ai beaucoup.

Aux heures o elle avait l'habitude de m'attendre, prs du
Gymnase, je vais malgr moi de ce ct; je cours aprs toutes
celles qui lui ressemblent--en me cachant quand je crois la
reconnatre!

Mais je ne me laisse pas craser par la douleur.

Je vais bcher, bcher, faire de l'argent, de l'or, louer ensuite
un appartement avec un lit  _rideaux puce_, puis je lui crirai.
J'inventerai un roman; j'en cherche l'intrigue, j'en ourdis le
mensonge...

Les rptitions pleuvent, je donne la premire  sept heures du
matin au fils d'un ancien colonel; la dernire  huit heures du
soir,  un imbcile riche qui veut apprendre le _style_. Je le lui
apprends. Crtin!

Tout va comme sur des roulettes d'argent. Mme ma blessure se
ferme.

Mon triomphe, pour avoir mal fini, ne m'en a pas moins enhardi; et
tout en rvant de revoir la jeune mre aux cheveux d'or, je_
flirte _auprs d'une miss anglaise, soeur d'un de mes lves, qui
n'a pas l'air, la jolie fille, de me trouver trop mal bti.


LA DETTE


Mais M. Caumont m'a envoy sa note.

Diable!

C'est plus que je ne pensais! deux fois plus!

Je donne un acompte. L'acompte donn, il me reste _sept francs
_pour finir mon mois! Il s'agit d'tre conome, sacrebleu!

Je le suis.

Je vis sur le pouce. Je djeune avec du cochon.

Un jour, j'avais trs faim. Je n'ai pas attendu d'tre chez moi;
j'ai achet une saucisse, un petit pain, et je me suis mis 
_luncher_ sous la porte cochre d'une vieille grande maison,
gaiement, sans penser qu'un malheur me menaait!


Ce malheur arrive au trot.

C'est une calche qui entre. Je n'ai que le temps de me garer
contre le mur, les bras tendus comme un Christ.

Une jeune fille crie au cocher: Prenez garde!

Mais je la connais!--C'est la miss anglaise!

Elle m'a vu!

L'homme de ses rves est l contre le mur, avec du cochon dans une
main, un petit pain dans l'autre...

Je vais bien, moi!

On fit une romance dans un cnacle sur mon infortune: _Le Christ
au saucisson:_ quatre couplets et un refrain.

Je me dcide  rentrer et  rester dans mon trou, ne me montrant
plus dans les quartiers riches que pour vendre mes participes et
enseigner le style.


Mais j'ai t un maladroit!

Les affaires baissent. Boulimart, que je rencontre, me dit:

Montrez-vous donc! Faites des visites! Promenez vos chevaux! Vous
devenez ours. On ne veut pas d'ours dans le milieu o vous
emboquez vos lves.

Moi je voudrais ne pas perdre mes soires  aller chez les
bourgeois que Brignolin me recommande de mnager; je voudrais tre
libre,--ma journe faite--libre de travailler pour moi.

Je ne suis pas libre.

On ne gagne pas _plus_ ou _moins_. On n'est pas matre de l'toffe
qui s'appelle le temps, on ne choisit pas ses heures, sa faon de
vivre, quand on a la clientle qui est la mienne.


Boulimart me rpte:

Avec votre air de sanglier, vous devez tre habill comme un
lion.


Il faut, pour pouvoir m'habiller comme un lion, que je continue 
loger dans le taudis o la patricienne m'a surpris, et que je
mange encore beaucoup de ces cervelas  deux sous, dont la miss
anglaise a vu un chantillon dans mes mains dgantes sous la
porte cochre. Je dois tout sacrifier  mes habits, comme une
fille!

Je me _maquille_ pour mes leons.

J'en ai le coeur qui se soulve!



25
Mazas

Un soir, mon htelier me prend  part.

Il m'annonce qu'un homme petit, trapu, brun est venu me voir
avec des airs mystrieux. Il reviendra demain, vers midi.

Le lendemain,  midi, Rock se trouve devant moi.

Tu n'as plus l'air d'un rpublicain, me dit-il en toisant mes
habits  la mode.

--Monte l-haut, lui dis-je, et tu verras si je suis rest
pauvre.

Il monte.


Nous sommes rests une heure  parler  voix basse dans mon trou.

J'ai gard au fond de moi-mme la haine amre, ingurissable, du 2
Dcembre.

Ambitieux ou rvolt, j'ai souffert,-- en mourir!--de la vie
sourde et vile de l'empire; et dans le brouillard qui m'touffe,
moi, obscur, comme il touffe les clbres, je n'ai cess de
mcher des mots de conspiration contre Bonaparte.


Aprs mon retour de Nantes, sous le coup du dgot, j'ai renfonc
en moi-mme ma douleur, j'ai essay de la noyer dans l'ide d'un
livre qui attendait cinq ans, dix ans pour passer au jour sa
gueule comme un canon. Ah! bien oui! Je me suis heurt contre les
stupidits de la bachellerie qui m'a laiss la tte gonfle de
grec et le ventre presque toujours vide en face d'un monde qui me
rit au nez. Avant d'crire un livre comme on charge une pice, il
faut avoir jet au vent le bagage qui gne et mon couvillon est
gras de toute la graisse du collge, il faut un autre outil que a
au pointeur. Mon livre est dans mon coeur et point sur le papier.
 quoi bon! qui en et publi un chapitre, une page, une ligne? Je
ne connais pas de champ de roseaux auxquels je puisse crier mes
fureurs! S'il se trouve une conspiration honnte sur ma route, j'y
entre et en avant!


Rock est venu me voir pour m'avertir que tout est prt.

--Tes relations de _high life_ te retiendront-elles, dit-il, en
souriant! Auras-tu le courage de quitter les bonheurs qui
t'arrivent pour les dangers que je t'offre.

--Le danger, mais je l'aime, j'en serai.

Des dtails maintenant...

_On est prt_, me dit Rock.


Qui, _on?_

Rock peut me confier le nom d'un des conjurs, c'est celui d'un
garon qui tait avec nous au poste du combat en Dcembre.

Va toujours!

Rock me donne mes instructions et me met en rapport avec un homme
grave. Il a des cheveux plats, porte des lunettes; on dirait un
prtre, s'il n'avait des favoris comme un jardinier et des
moustaches comme un tambour.

C'est un professeur de philosophie qui a refus le serment; il a
le geste hsitant, la voix nasillarde, mais la parole amre et
l'oeil dur--avec cela le nez un peu rouge: ce n'est pas la
boisson, c'est l'cret du sang.

J'avais cru qu'on pouvait rire--surtout la veille de mourir
--j'avais pens mme qu'il fallait rire par prudence, parce qu'on
ne songe pas  souponner des gens qui plantent sur l'oreille du
complotier la cocarde de l'insouciance. J'ai jet je ne sais
quelle ironie en entrant.

L'homme aux lunettes m'a regard d'un air glacial et a fait un
signe de mpris. Il m'a mme dit un mot svre, je crois.

C'est bon! Respect  la discipline! Je vais tre grave et raide,
si je puis, comme Robespierre.


Il y a convocation mystrieuse pour ce soir.

Nous nous rendons dans une chambre au fond d'une vieille cour, et
l, nous recevons la nouvelle que c'est pour demain.

Fichtre! on n'en a pas pour longtemps  vivre. C'est donc srieux,
dcidment?

Nous devons nous trouver aprs le dner  un caf de la place
Saint-Michel. En effet, nous nous reconnaissons, le soir, en face
de bocks dont nous regardons s'panouir le faux col, et que nous
vidons d'un air blas.

Vos hommes sont prts? me demande tout bas un des affilis.

J'ai un peu honte, je rougis lgrement. _Mes hommes!_ c'est
bien solennel!--J'ai horreur du solennel!

Ils se composent de quatre ou cinq tudiants jeunes, roses et gras
que je ne connais pas.

Je suis leur chef, il parat, mais je n'en sais gure plus qu'eux.
On m'a jug trop blagueur, ou bien Rock s'est souvenu de nos
disputes cruelles en Dcembre, et il n'a pas voulu que je jetasse
mes boutades de tmraire  travers l'organisation du complot. Il
a eu peur de mes brutalits ou de mon impatience.

Je n'y regarde pas et n'en demande pas plus long. Je prends de bon
coeur le rle qu'on me donne--sans croire,  vrai dire, qu'il y
aura reprsentation publique de la tragdie. Je sais ce que c'est
que de songer  tuer un homme. J'en ai eu la pense jadis, et je
me rappelle les motions qui me serraient le coeur et me glaaient
la peau du crne, quand je me reprsentais la minute o je
tirerais mon arme, ... o je viserais... o je ferais feu...

Puis j'ai lu des livres, j'ai rflchi, et je ne crois plus aussi
fort que jadis  l'efficacit du rgicide.

C'est le mal social qu'il faudrait tuer.


Sans perdre de temps  creuser la question, j'ai accept ma part
de danger dans l'entreprise, mais je n'ai pas la foi. C'est par
amour de l'aventure, envie de ne pas paratre un hsitant ou un
dserteur auprs des camarades de 51, que je me suis embrigad
dans le complot.

Je n'ai pu cacher  Rock mon incrdulit. Il me demande si, au cas
o cette incrdulit recevrait un dmenti sanglant, je serais prt
 appeler aux armes dans le quartier.

Certes.--S'il y a du tumulte dans l'air, s'il faut une voix pour
donner le signal, s'il s'agit de monter sur les marches de cet
Odon o j'ai rd vaincu et honteux, pendant des annes, et de
crier debout sur ces pierres: Vive la Rpublique! en dployant
un drapeau autour duquel on se battra, comme des enrags--s'il
ne s'agit que de cela: en avant!


Ce sera un clair dans mon ciel noir.

J'ai communiqu  Legrand le projet d'attaque.

Legrand aime le danger, il adore les dcors tragiques.

J'en suis, dit-il.

Bref, nous sommes bien sept qui donnerons le branle et prendrons
la responsabilit d'engager la lutte dans ce coin de Paris.

Sept!


C'EST POUR AUJOURD'HUI.


On m'avait annonc qu'il me serait dlivr des pistolets et des
cartouches quand le moment serait venu.

Pistolets et cartouches me sont en effet compts  l'heure dite.

Allons, le sort en est jet!

Au dernier moment j'avertis encore un ancien copain de Nantes,
Collinet, maintenant tudiant en mdecine, dont le pre est
millionnaire. Il se charge de porter la moiti des armes. Bravo!

On ne souponnera jamais ce fils de riche de jouer sa libert et
sa peau dans une entreprise de rvolts!

Il le fait carrment, par amiti pour moi et aussi par entrain
rpublicain.--Il glisse les pistolets et les munitions dans les
poches de sa redingote et de son pardessus, va en avant, et prend
place, d'un air dgag,  une table du caf o les missaires
arriveront, _le coup fait._

Le coup consiste  tirer sur l'empereur qui doit aller ce soir 
l'Opra-Comique. On l'attendra  la porte! _Feu. Vive la
Rpublique!_

 moi, Vingtras, de soulever la rive gauche!

On m'a promis que des _sections_ d'ouvriers accourront  ma voix.

Est-ce bien sr? Je ne crois gure  ces sections-l, Rock non
plus; je pense bien! Mais c'est bon pour rassurer les autres,
sinon moi. Qu'il y ait des sections ou non, je rponds que si on
tire des coups de pistolet, _l-bas_, on fera parler la poudre,
_ici_.


Il est sept heures.--Ils sont partis!

Nous attendons.

Est-ce le doute, est-ce l'insouciance? Est-ce un effet des nerfs
ou l'effet de la fivre? Nous avons le rire aux lvres.

Le puritain n'est pas l, et nous trouvons moyen de plaisanter nos
tournures de conjurs; car les pistolets et les poignards font des
bosses sous nos habits, et nous donnent l'air d'avoir vol des
saucissons ou de rchauffer des marmottes.

Nous sifflons des bocks.

Il a t form une caisse avec les sous que chacun pouvait avoir,
et nous vivons l-dessus--jusqu'au grand moment o, si l'on a
soif et faim, on rquisitionnera au nom de la Rpublique, dans le
quartier en feu.


Huit heures et demie.


Il est huit heures et demie.--Point de nouvelles, pas d'orage
dans l'air, pas d'affili qui accoure!

Dix heures--Personne.


Minuit.


Minuit!...--Encore rien!

Mais c'est horrible de nous laisser ainsi sans nouvelles! Ils ont
eu le temps de revenir!--Ils devraient tre l pour nous dire
qu'on a hsit, qu'on a eu peur, que les chefs et les hommes ont
recul, que nous sommes libres de rentrer chez nous, que ce sera
pour une autre fois--pour les calendes grecques!

Il faut prendre un parti.

Dispersez-vous, rdez, je reste sous l'Odon avec Collinet.

Brave garon. Il porte toujours les armes. Je le soulage un peu--
nous sommes un arsenal  nous deux! Si un sergent de ville nous
arrtait, ce serait Cayenne pour l'avenir, ou la fusillade peut-tre
pour ce soir mme.


Des pas!...

Est-ce la police? Est-ce un des ntres?

C'est un camarade--mais il ne sait rien.

H! Duriol! D'o viens-tu comme a?

--D'o je viens?

Il s'approche de moi en faisant mine de tituber et me glisse 
l'oreille le _mot d'ordre_ de la conjuration.

Comment! Duriol en est?

Qui donc l'a averti?

Il l'explique en deux mots,--c'est Joubert, un des initis.

Puisqu'il _en est_, voyons, que sait-il!

tais-tu  l'Opra-Comique?

--Oui.

--Eh bien?

--Eh bien! On n'a pas tir quand l'empereur est entr; on n'tait
pas prt, on devait tirer  la fin. Mais pendant la
reprsentation, un des conjurs a laiss chapper un pistolet de
sa poche; la police a pris l'homme; il a eu peur, il a fait des
rvlations, dsign des complices; on les a empoigns un  un,
dans les couloirs, sans bruit...

--Qui a-t-on pris?

--Rock a-t-il t arrt?

--Non, je ne crois pas.


Encore des pas!... Cette fois, c'est le chapeau d'un sergent de
ville!

Ah! il faut fuir!

Dans l'obscurit, nous longeons les murailles.

 trois heures du matin, je suis enfin dans mon lit, n'en pouvant
plus, bris de fatigue, broy par sept heures d'anxit mortelle.

Mes luttes contre l'empire se terminent toutes par des courbatures
--des blessures piteuses font saigner mes pieds. C'est bte et
honteux comme la fatigue d'un ne.


Je vais chez Duriol, au matin.

C'est un chtif, une tte faible; il n'a ni opinion, ni envie d'en
avoir. Comment se fait-il qu'il ait t mis dans le secret?

Duriol me rpte son histoire de la veille avec des variantes
bizarres.

Il m'interroge moi-mme et me demande ce que je sais.

Halte-l!

Je n'ai rien  dire. Je ne connais personne, et je ne reverrai
mme personne d'un mois, en dehors de mes familiers.--L'affaire
manque, _gaillons-nous!_


a va mal.

J'apprends que Rock est sous clef. Il est vrai qu'il tait 
l'Opra-Comique.

Ceux qui n'y taient pas s'en tireront-ils?

Legrand, Collinet, Duriol et moi, nous sommes les habitus d'une
crmerie de la rue des Cordiers. Nous y prenons depuis le complot
des attitudes de viveurs, nous faisons des_ extras._

Mre Marie, encore un Montpellier d'un rond!

Nous appelons de ce nom aristocratique un petit verre d'eau-de-vie
d'un sou, faite avec du poivre et du vitriol; nous lampons a
comme des gentlemen lampent un verre de chartreuse au _Caf
Anglais._

Nous essayons de paratre des gens qui ne vivent que pour
s'amuser, qui jettent l'argent par les fentres...


Au nom de la loi.


Il est huit heures du soir.

Je viens de demander un _petit mouton_--c'est le demi-plat de
ragot qu'on appelle ainsi.

Les camarades me poussent le coude, me donnent des coups de pied
sous la table, me lancent des yeux terribles...

_Mouton! _Autant dire _Mouchards._ Cette pithte de_ petit_ a
l'air d'une impertinence. De plus ce n'est pas le moment de jouer
avec le feu.

Il y a justement depuis deux jours un bonhomme que personne ne
connat et qui veut parler  tout le monde.

Je tche de rparer ma bvue en disant:

Non, mre Marie, un grand mouton!

Je m'en fourre pour deux sous de plus, afin de dtruire le mauvais
effet. C'est six sous le grand mouton.


La crmerie est envahie!...

Un homme en charpe tricolore est  la tte de six ou sept
individus de mauvaise mine en bourgeois.

Il ordonne de fermer les portes--_Au nom de la loi, que personne
ne sorte!_

L'charpe tricolore, au milieu d'un silence profond, tire un
papier de sa poche et appelle des noms:

Legrand?

--Il n'y est pas.

--Voilquin?

--Il n'y est pas.

--Collinet?

--Voil.

Collinet, qui heureusement n'est plus saucissonn de pistolets,
demande ce qu'on lui veut.

On vous le dira tout  l'heure.

--Vingtras?

--Prsent!

J'avais envie de rpondre: Il n'y est pas. Si l'on m'avait
appel avant Collinet, je n'y aurais pas manqu bien sr; mais du
moment o l'on ne ruse plus, je rponds d'une voix pleine et d'un
air insolent.

J'ai t chef une soire: je ne dois pas songer  m'esquiver quand
les autres se livrent.

Le juge d'instruction a essay de m'intimider.

Imbcile!

Vous mangerez longtemps des lentilles d'ici si vous voulez faire
le hros comme cela, m'a-t-il dit d'un air goguenard et menaant.

Mais je ne les dteste pas, ces lentilles! Mais il ne sait donc
pas que je me rgale avec la chopine qu'on me donne. Je n'ai
jamais tt de si bon vin.


Qu'est-ce donc? par la porte de la cellule, en face de la mienne,
je viens de reconnatre une pipe, celle de Legrand.


J'ose en parler  un gardien qui me dit:

Ah! oui! l'innocent qui dit _beu, beu! heuh, heuh_ quand on
l'interroge.

Je vois qu'il a continu sa tradition; il fait comme au collge;
il joue les ahuris.

J'en fais  peu prs autant. J'ai l'air de ne pas comprendre.  ce
qui sortira de mes lvres est suspendu le sort de huit ou dix
hommes. Il faut ne rien livrer, rien, et le juge d'instruction en
est pour ses airs de menace.

_Armes et bagages!_


Ma tactique a russi!

On vient de me crier:_ Armes et bagages!_

Cela veut dire: Vous tes libre. Ramassez vos frusques!

Je passe par les formalits et les grilles. Enfin, me voil
dehors!

Tous les camarades aussi--moins Rock! Mais tous ceux de ma
fourne ont chapp! Enfoncs, les juges!


Mais, hlas! mon nom a t prononc parmi ceux des arrts. Mon
titre de rpublicain, mes relations avec les chefs du complot,
tout mon pass de 1851 a t mis dans les journaux, et quand je me
prsente pour mes leons, les visages sont glacs.

Je suis de la _canaille_,  prsent.

On me rgle, on me paye, et c'est fini.

Ma clientle est morte. Il n'y a plus mme de leons  deux
francs, ni  vingt sous.



26
Journaliste

Vingtras, pourquoi ne te fais-tu pas journaliste?

J'ai essay.

Je suis parvenu  avoir ce que j'ai rv si longtemps, une place
de _teneur de copie._

On me trouve bien vieux, bien fort, pour ce mtier de moutard.


On n'a besoin que d'un gamin pour prendre l'article et le lire au
correcteur pendant que celui-ci, suivant sur l'preuve, voit s'il
n'a rien laiss passer et si l'imprim correspond phrase par
phrase, mot par mot au manuscrit.

Je suis forc de cacher mon ge et on me regarde comme un
phnomne.


Il n'a donc pas d'autre tat? Il est donc bien pauvre?

Oui, je suis bien pauvre; non, je n'ai pas d'autre tat. J'ai
obtenu la place par un ancien matre d'tudes de Nantes qui est
l'ami d'enfance du rdacteur en chef. Il est un peu fier de me
prouver son influence, et heureux aussi (c'est un brave homme) de
m'aider  gagner quelques sous.

J'ai trente francs par mois, c'est mon chiffre! Dans le
journalisme ou l'enseignement, je vaux trente francs, pas un sou
de plus.

Ma mre avait raison de dire que j'tais un maladroit. Je fais mal
mon mtier.

Je confonds les articles, je mle les feuillets.

Je lis trop vite--quelquefois trop lentement. Le correcteur est
un homme laid, chagrin, un vieux _fruit sec_, qui me traite comme
un mauvais apprenti.


J'ai une grosse voix, malheureusement, et il m'chappe des clats
qui sonnent, comme de la tle battue, tout d'un coup dans le
silence de l'imprimerie.

On se retourne, on rit, on crie: Pas si fort, le teneur de
copie!

Puis j'ai des distractions qui me font oublier de lire des membres
de phrases tout entiers; et c'est  recommencer;  la grande
colre du correcteur,  la grande fureur souvent de l'crivain 
qui je fais dire des btises, et qui vient le soir se fcher tout
haut: Si c'est un crtin, qu'on le jette dehors!


Les rdacteurs vont, viennent, je veux voir leur visage, savoir
leur nom. Un grand, roux, avec un signe sur la joue, qui a de si
longues jambes, et qui tutoie tout le monde, c'est Nadar. Et
celui-ci, encore un roux, mais rond, boulot, le teint d'un
Normand, favoris de sable et d'anjou joints en pelure d'oignon, A.
Guroult, et d'autres!


Je ne fais pas l'affaire dcidment.

On me met  la porte aprs treize jours et on prend un gamin de
douze ans, qui n'a pas une voix de trombone et qui ne se donne pas
de torticolis  dvisager les auteurs.

J'ai t tellement ridicule avec ma timidit, mes rougeurs, mes
explosions de voix, ce torticolis, que je n'ose pas passer de deux
mois dans la rue Coq-Hron. J'ai bien dbut dans les imprimeries!


AUX 100 000 PALETOTS


Il vient de me venir une chance! J'ai un protecteur.

C'est le grant des 100 000 _paletots_: la grande maison de
confection de Nantes. Il habille un de mes anciens camarades de
classe; ce camarade m'crit:

Va voir M. Guyard des "100 000 _paletots_", il est  Paris pour
ses achats, tu le trouveras passage du Grand-Cerf,  la maison-mre.
Il y a un paletot en fer-blanc et de grandes affiches devant
la porte. Il peut t'tre utile pour le journalisme.

Je me rends passage du Grand-Cerf.

Voil le paletot en fer-blanc et les grandes affiches.

Je rde devant le magasin, n'osant entrer.

On m'entoure:

Monsieur a besoin d'un vtement... Il y en a pour toutes les
bourses... La vue ne cote rien... Prenez toujours des cartes de
la maison.

Je me dcide  dire que je viens voir M. Guyard.

M. Guyard parat.

Que voulez-vous?

--C'est mon ami, M. Leroy, qui...

--Ah bien! Vous voulez crire, il m'a dit a!

Dunan!...

Il appelle un homme gros, en sabots, avec une casquette en
passe-montagne.

Dunan! voici un jeune homme qui voudrait noircir du papier.

--Est-ce pour les affiches?

--Je ne sais pas.

--Aimeriez-vous  rdiger des affiches? Sauriez-vous faire des
choses comme a? Il me montre un placard. Non. Je ne saurais pas
faire des choses comme a.  quoi a m'a-t-il donc servi de faire
toutes mes classes? Celui qu'on a appel Dunan voit parfaitement
mes gestes d'inquitude.

Ah! ce serait pour chroniquer dans le _Pierrot?_

Le _Pierrot_ est le journal appartenant aux 100 000 _paletots_.

On le vend  la porte des thtres. Il donne  la fois le
programme des spectacles et les prix de la maison: Grand
dballage de pantalons de lasting[14]! Grand succs de M. Mlingue!
Un vtement complet pour 19 francs! Demain, reprise de _Gaspardo
le pcheur!_

Il y a des comptes rendus des premires reprsentations et des
articles de genre. Tous les articles de genre contiennent une
phrase au moins sur les _cent mille paletots_. Les comptes rendus
des _premires_ contiennent des attaques sourdes contre les
tailleurs _sur mesure_, qui, sous prtexte d'lgance, mettent sur
le dos de quelques acteurs des modes qui dconcertent les yeux du
public, et font, avec un sifflet d'habit biscornu ou un revers de
redingote exagr, perdre le fil de la pice.


On m'a confi un article  faire!

J'ai eu du mal  dfendre la _confection_ au bas d'une colonne! Je
l'ai dfendue tout de mme, et j'ai russi  annoncer en mme
temps un dballage. J'avais  analyser un drame de M. Anicet
Bourgeois.


L'article doit paratre jeudi.

Jeudi, je suis lev  cinq heures du matin. Je vais m'asseoir sur
une borne, d'o l'on peut voir le coin de la maison o le
_Pierrot_ s'imprime.

5 heures,--6 heures,--7 heures,--8 heures!...

J'ai la fivre. Comme la borne doit tre chaude!



Monsieur, dis-je  un homme qui a l'air d'tre de l'imprimerie,
savez-vous o l'on fait le _Pierrot_?

Il n'est pas de l'imprimerie et croit que je l'appelle Pierrot.
Nous avons t sur le point de nous battre!


Le _Pierrot _a fini par paratre. Je l'achte au premier porteur
qui sort et je cherche...

--_Programme... Dballage, Pantalons, biographie de M. Hyacinthe,
Vtements de premire communion. Drame de M. Anicet Bourgeois._

Une colonne et demie, et au bas la signature que j'ai adopte--
celle de ma mre! J'ai voulu placer mes premiers pas dans la
carrire sous son patronage, et j'ai pris chastement son nom de
demoiselle.

Mais on a mutil ma pense, il y a une phrase en moins!...

Cette phrase en moins tait justement celle  laquelle je tenais
le plus! J'avais crit l'article pour elle--c'tait le coup de
poing de la fin.

Je la sais par coeur; je l'avais tant travaille!

Je m'tais couch et j'avais mis mon front sous les draps en
fermant les yeux pour mieux la voir.

Je donnais la moralit:


_Ainsi finissent souvent ceux qui brlent leurs vaisseaux devant
le foyer paternel pour se lancer sur l'ocan de la vie d'orages!
Que j'en ai vu trbucher, parce qu'ils avaient voulu sauter 
pieds joints par-dessus leur coeur!_


Ont-ils su au journal que je n'ai jamais vu personne sauter
par-dessus son coeur? Cette image de gens apportant leurs vaisseaux
pour les brler devant leur maison et s'embarquant ensuite, leur
a-t-elle paru trop hardie?

Sont-ils des classiques?...

Je me perds en suppositions!...

Nous le saurons en allant me faire payer.

On m'a dit:

Vous passerez  la caisse samedi.

J'aurais donn l'article pour rien.--Presque tous les dbutants
sacrifient le premier fruit de leur inspiration.


La _Revue des Deux Mondes_ ne paie jamais le premier article. Le
_Pierrot_ paie. Mais je suis peut-tre le seul  qui cela arrive,
depuis que le _Pierrot_ existe. J'ai fait sensation sans doute!...

On a enlev la phrase sur les vaisseaux et les pieds joints. Ce
n'est pas une raison pour qu'on ne l'ait pas remarque, et ils
tiennent probablement  m'attacher  eux, ils font des sacrifices
d'argent pour cela.

Je ne puis refuser cet argent! D'ailleurs, il me servira  payer
un raccommodage que m'a fait un petit tailleur.

Je ne veux pourtant pas avoir l'air trop press et paratre entrer
dans les lettres pour faire fortune.

Je flne un peu le samedi--au jour fix--avant d'aller toucher
le paiement de ma copie.

Il ne faut pas non plus les faire trop attendre!

J'entre dans le bureau.

Le bureau est un petit trou noir  ct de l'endroit o l'on met
_les rossignols._

Je demande le rdacteur en chef, l'homme aux sabots et au
passe-montagne.

M. Dunan-Mousseux?

--Il n'y est pas, me dit un homme, mais il m'a pri de vous
remettre le prix de votre article.

Il me tend un paquet ficel.

En billets de banque?--Mais c'est trop! c'est vraiment trop, un
gros paquet comme a pour un article de deux colonnes.--Enfin!

Mais, j'oubliais, M. Dunan-Mousseux a laiss une lettre pour
vous!

Voyons la lettre:


Cher monsieur,

Le secrtaire de la rdaction vous remettra le montant de votre
article. Ci-joint un pet-en-l'air. J'aurais voulu faire mieux; nos
moyens ne nous le permettent pas. Il a mme t question de ne
vous donner qu'un petit gilet. J'ai eu toutes les peines du monde
 obtenir le pet-en-l'air. Mais travaillez, monsieur, travaillez!
et nul doute que vous ne vous leviez avant peu jusqu'au pardessus
d't et mme au paletot d'hiver.

En vous souhaitant sous peu un joli complet.

DUNAN-MOUSSEUX.


Fallait-il refuser? Aprs tout, mieux vaut aller en pet-en-l'air
qu'en bras de chemise. J'emportai le paquet, et ce petit vtement
me fit beaucoup d'usage.

Je n'ai pas encore touch un sou en monnaie de cuivre pour ce que
j'ai crit. J'ai gagn une paire de chaussures, dans le_ Journal
de la Cordonnerie_, pour un article sur je ne sais quoi!--sur la
botte de Bassompire, si je m'en souviens bien. On m'a remis une
paire de souliers: presque des escarpins.

C'est assez pour faire son chemin, m'a dit le rdacteur en chef,
un gros, large, fort et joyeux garon, qui mne de pair la
tannerie et la posie, le commerce de cuir et celui des Muses.

Ces souliers m'ont en effet aid  aller quelque temps.

Comme ils avaient craqu, j'ai t au bureau du journal en offrant
une _nouvelle  la main_, si l'on voulait mettre une pice.

On ne met pas de pices, on ne fait pas les raccommodages.

Si je veux ajouter  ma nouvelle  la main un entrefilet de
quelques lignes, on me donnera des pantoufles claques! C'est tout
ce qu'on peut faire, et je ne me serai pas drang pour rien.


J'accepte, et bien m'en a pris. Je me suis promen avec ces
pantoufles-l pendant toute une saison.

Je suis all de Montrouge au Gros-Caillou, o j'avais des amis
dans une petite crmerie. Je me mettais en nglig, j'avais l'air
de rester au coin et de baguenauder comme en province, sur le pas
des portes.


Je voudrais bien avoir tous les jours des pantoufles pour un
entrefilet et une nouvelle  la main.

D'autre part, la pantoufle a bien ses inconvnients! Je n'osais
plus lever la voix dans les discussions, je n'osais plus passer
dans les endroits o l'on se disputait, moi qui les aimais tant
jadis, je devenais vil, je tournais  la lchet... C'est que si
j'avais eu une querelle avec des pantoufles, le coup de pied qui
est mon fort m'est dfendu. Ce n'est pas la peine de taper sur le
tibia, je ne le casserais pas, ni d'enfoncer comme je le faisais
autrefois mon soulier dans le ventre. Ce n'est pas la peine! Je me
rouille et je vais le long des maisons comme un chat qui vite la
pluie. Je n'ai pas encore reu de vole. J'en recevrais  tout
coup maintenant si je me battais avec des gens en souliers. Je
fuis les gens en souliers, il y en a beaucoup.

Un pet-en-l'air et une paire de chaussures. Je m'y habitue! Si je
trouvais maintenant un chemisier et des chapeaux.

Pour le logement il n'y a pas  y compter, il faut tre
dessinateur. Bourgachard a crdit pour quelque temps dans tous les
htels parce qu'il dit qu'il fera des caricatures dans les coins
les plus reculs, a le fait connatre, aussi on a le temps de
penser  lui.

Mais la littrature! Je ne pourrai jamais changer de la copie
contre une quinzaine de chambre.


Il ne faut pas dsesprer de la Providence!

On m'a prsent  un monsieur qui m'a vu en pantoufles et qui,
tandis que les autres s'tonnaient, a dit:

Mais je sais pourquoi il a des pantoufles.

--Ah! il a des dtails l-dessus! on a fait cercle.

--C'est parce qu'il n'a pas de souliers.

Il est fort et l'on dit en effet qu'il est un des annonciers
d'avenir sur la place de Paris.


Vous crevez la faim, n'est-ce pas?

Mais non, Ah! pardon, j'ai justement des souliers aujourd'hui.
Prenez garde, je n'aime pas qu'on mette le doigt sur ma pauvret.

Je vis de mon travail, monsieur!...

Il n'est pas mauvais homme et m'a demand trs rondement pardon de
sa brutalit, tout en me priant de lui apprendre quel tait le
travail si mal pay qui m'obligeait  aller en pantoufles de
Montrouge au Gros Caillou,  me promener en babouches dans la vie.

Vous ne pouvez pas sortir par les temps de pluie! Voulez-vous
pouvoir sortir mme par la pluie?

Il me semble que je donnerais un volume pour cela.


Il m'est dfendu de sortir par les temps humides! Je ne connais
que la vie  sec. Je n'ai pas depuis deux mois pu suivre un jupon
trouss, un bas blanc tir, comme j'en suivais, les jours d'orage!
Ma vie d'ermite me tue et je voudrais des chaussures  talons pour
mon pauvre coeur.


Eh bien, je vous donnerai des bottes, des chapeaux, des chemises
comme  la foire de Beaucaire!

--Parlez!

--Voici. Je veux fonder un journal d'lgance pour l'annonce.
Vous y rdigerez la chronique du grand monde.

Et je rdige la chronique du grand monde pour vingt francs par
mois d'argent comptant, rubis sur l'ongle, qui ne doivent pas un
sou  personne, puis le tailleur m'habille, le bottier me chausse,
le chemisier m'enchemise. Je suis couvert de parfums! Mais je ne
mange que des conserves!

Le journal n'en est pas  m'ouvrir les portes des restaurants. Les
restaurants ne tiennent pas  tre annonc dans la _Gazette du
Grand Monde_. S'il y en a quelques-uns qui s'y risquent, c'est le
Rdacteur en chef qui en profite. Mais il y a surtout une raison
grave pour que je ne frquente pas les _Maison Dore_, ni _Brbant
_ni le Grand 16 du _Caf Anglais_.

Dans mes chroniques je jette les louis par les fentres comme des
haricots, je sable le champagne comme un Russe, je raie avec un
diamant les glaces des cabinets  la mode et je parle de mon grand
trotteur, une sacre bte, pardon M. le Comte, dont je ne peux pas
venir  bout.

Si j'allais dans les restaurants bien, le patron me montrerais aux
viveurs en disant: Voil le Vicomte de *** et il faudrait tenir
le d, raconter mes bonnes fortunes et faire vingt-cinq louis sur
la main du Grand-chose ou de la Petite Machin, et se dboutonner,
nom d'un gentilhomme!

Je ne puis pas me dboutonner, nous n'avons pas encore mis la main
sur un marchand de bretelles qui voult se faire annoncer, et j'ai
fait des bretelles avec des ficelles, noues au bouton. C'est mme
gnant quelquefois.

Je n'ai que la ressource du comestible en botes. Nous avons une
annonce d'un sardinier qui n'est pas chien avec moi pourvu que je
parle de lui dans ma chronique. C'est assez difficile, je suis
forc d'inventer des histoires tires d'une longueur. C'est
gnralement un fils de famille qui s'est engag et qui revient en
cong. Sur le boulevard un de ses amis l'accoste.

Tiens dj caporal!

--Oui mon cher, la sardine! La sardine comme celle que nous
mangions quand je finissais mon oncle! la sardine rgence, la
sardine du grand monde, la sardine (ici le nom du sardinier).
Maintenant, termine-t-il avec un clat de rire, la sardine
Bugeaud...


Et pour les timbales de thon?

Qui est-ce qui donne le ton maintenant? Voil dix mois que je
n'ai pas quitt le chteau!

--Qui est-ce qui le donne? toujours la grande Clara. Qui est-ce
qui le vend, toujours un tel...

Je ne mets ces choses sur le papier qu'avec un sentiment profond
de mon infriorit, la rougeur au front, je tire les rideaux pour
qu'on ne me voie pas. Mais j'en vis!

C'est mme chauffant au possible, toujours des conserves, jamais
de viande frache. Heureusement la parfumerie donne normment 
la quatrime page et j'ai toutes espces d'eaux pour rincer mon
sel. Je me gargarise comme on dessale de la morue!

Ma chambre sent la mer malgr tout et ressemble avec ses botes 
conserves  la cabine du cuisinier sur un paquebot qui fait le
tour du monde.


Je trouve un soir une lettre prs de mon chandelier.

Je fais sauter le cachet.

Matoussaint, que je n'ai pas revu depuis des sicles, est
rdacteur de la _Nymphe_. Il m'crit pour m'en avertir--lettre
simple, point crasante, qui mnage mon obscurit.

Je me rends aux bureaux de la _Nymphe_; c'est prs des boulevards,
_de l'autre ct de l'eau_. Heureux Matoussaint!

Pass les ponts, tir du nant, parti pour la gloire,  mi-cte du
Capitole!

La maison est d'honnte apparence--sur le ct une plaque avec
ces mots:


LA NYMPHE
JOURNAL DES BAIGNEURS
2e, porte  gauche


Je monte au deuxime et trouve une autre plaque.


BUREAU DE RDACTION
de 11 h  4 h.

Tournez le bouton, S.V.P.


Je tourne, et m'y voici.

Comme il fait noir! Les volets sont baisss, les rideaux tirs--
pas un chat!

J'entends un bruit de paille.

Qui est l? dit une voix qui vient d'une autre chambre et n'est
pas reconnaissable; je ne suis pas sr que ce soit celle de
Matoussaint...

J'ai recours  un subterfuge, et avec l'accent d'un pauvre
aveugle, je chante dans l'obscurit:

Je suis un abonn de la _Nymphe._...

--Vous tes l'Abonn de la _Nymphe_?

Le bruit de paille et des paroles entrecoupes recommencent.

L'Abonn... l'Abonn... Mais o est donc mon caleon?...
L'Abonn!...

Matoussaint (c'est bien lui), apparat en se boutonnant.

Comment! c'est toi!... Tu ne pouvais pas te nommer tout de
suite?... Tu me fais croire que c'est l'Abonn! Je me disais
aussi, ce n'est pas sa voix.

--Ils n'ont pas tous la mme voix, tes abonns?

--Mes abonns?--pas _mes! _--_mon! _Nous avons_ un _abonn,
rien qu'_un! _--Mais passe donc dans l'autre pice... Assieds-toi
sur le bouillon.

Il y a des paquets de journaux par terre. J'ai le sant sur la
vignette; lui, il s'lance contre le mur et grimpe jusqu' une
soupente borde de mas, et qui a une odeur de chaumire indienne
--une odeur d'enferm aussi.

Matoussaint demeure l.

Le reste de l'appartement appartient au journal; ce coin est le
logement du secrtaire de la rdaction. Il est chez lui dans cette
soupente, il peut y recevoir ses visites particulires.

Matoussaint me conte l'histoire de la _Nymphe_, journal des
baigneurs.

C'est une feuille d'annonces qui vit, ou plutt qui doit vivre, de
publicit, comme le _Pierrot_, mais avec une ide de gnie.

L'ide consiste  donner pour rien aux maisons de bains une
feuille, que le baigneur lira en attendant que son eau
refroidisse, que sa peau soit mre pour le savon, que ses cors
soient attendris et qu'il puisse les arracher avec ses ongles.

On pouvait laisser traner les coins du journal dans l'eau;
c'tait un papier toffe qui ne se dchirait pas et ne s'emptait
point.

Crois-tu, disait Matoussaint en se posant le doigt sur le front
comme un vilebrequin, crois-tu qu'il y avait l une pense
grande!... Malheureusement, le sicle est  la prose, l'homme de
gnie est un anachronisme, puis le pouvoir a dmoralis les
masses... On ne se lave plus, les riches vivent dans la
corruption, les pauvres n'ont pas de quoi aller  la
_Samaritaine_. Oh! l'Empire!...

Les rdacteurs arrivent  ce moment. Ils causent, on me laisse de
ct. Cependant,  la fin, celui qui a l'air d'tre le chef se
penche vers Matoussaint et lui demande qui je suis.

Il dit aprs l'avoir cout:

Mais il pourrait faire notre affaire!...

Je saute sur Matoussaint ds qu'ils sont partis.

Il t'a parl de moi?

--Oui, tu peux entrer dans le journal, si tu veux.

Dj? Sur ma mine? Je fascine dcidment.

Voici, reprend Matoussaint. Nous avons besoin de quelqu'un qui
aille dans les bains demander la _Nymphe_, et qui, si on ne l'a
pas, se fche et crie: "Comment, vous n'avez pas la _Nymphe_? Tous
les bains qui se respectent ont la _Nymphe_!"--Tu fais alors
sauter l'eau avec tes bras et tu te rhabilles avec colre.


Je ne suis pas trs flatt. Matoussaint s'en aperoit.

Tu ne peux pas non plus, d'un coup, arriver  l'Acadmie?

--Non, c'est vrai.

-- ta place, j'accepterais. Il faut bien commencer par quelque
chose.

J'accepte, je deviens _demandeur de Nymphe_.

La caisse du journal me paie mon bain--avec deux oeufs sur le
plat ou une petite saucisse--pour que je djeune dans l'eau et
aie le temps de causer avec le garon.

Je mange ma petite saucisse ou je mouille mon oeuf, et je dis d'un
air nglig, quand j'ai noy le jaune qui est rest dans ma barbe:

La _Nymphe_, maintenant!

Et si la _Nymphe _n'y est pas--elle y est rarement--je fais
sauter l'eau avec mes bras et je sors brusquement, tout nu, de la
baignoire--on me l'a bien recommand!

Je fais ce que je peux. Je passe ma vie  me dshabiller et  me
rhabiller.

Je dtermine deux abonnements... mais ce n'est pas assez pour
faire vivre le journal, et l'on trouve que je ne suis bon  rien,
que je ne suis pas propre  ma mission. (Je suis bien _propre_,
cependant! Si je n'tais pas propre en me baignant si souvent,
c'est que je serais un cas mdical bien curieux!)

Je quitte le peignoir de _demandeur de Nymphe_, emportant avec moi
pour un temps infini l'horreur de l'eau chaude, et criant souvent,
au milieu des conversations les plus srieuses: _Garon, un
peignoir!_ par habitude.


Je communique mes rflexions de baigneur en retraite  un vieux
qui a accs dans les bureaux de quelques journaux par la porte des
traductions.

Il me dit que c'est l'histoire de bien d'autres.

On ne sent pas partout le poisson ou le savon, mais on avale bien
des odeurs qui soulvent le coeur, allez!

Il me fait presque peur, ce vieux-l!

Il demeure pas loin de chez moi. Je le rencontre quelquefois,
toujours  la mme heure.

Il y a une semaine que je ne l'ai vu... Qu'est-il devenu?--
J'interroge la concierge.

Vous ne savez donc pas? Il y a huit jours, il est rentr, l'air
triste; il a embrass mon petit garon en me demandant quel tat
je lui donnerais. Lui donnerez-vous un tat, au moins? On aurait
dit qu'il tenait  le savoir... Il est mont et il n'est pas
redescendu. Ne le voyant plus, nous avons frapp  sa porte. Pas
de rponse! Mon mari a forc la serrure, et nous sommes entrs. Il
tait tendu mort sur son lit, avec un mot dans sa main qui tait
dj couleur de cire. Je me tue par fatigue et par dgot.


JOURNAL DES DEMOISELLES


Boulimier, un de nos anciens camarades de l'htel Lisbonne, est
entr comme correcteur chez Firmin Didot. Il glisse de temps en
temps une pice de vers dans la _Revue de la Mode_. Il veut bien
essayer de faire passer une _Nouvelle_ de moi.


J'ai beaucoup de barbe pour crire dans le _Journal des
Demoiselles!_

Elle trane sur mon papier pendant que je fais les phrases.

Quel sujet vais-je prendre? Mes tudes ne peuvent pas m'aider!


Il n'y a pas de demoiselles dans les livres de l'antiquit. Les
vierges portent des offrandes et chantent dans les choeurs, ou
bien sont assassines et dshonores pour la libert de leur pays.


J'ai cherch mon sujet pendant bien longtemps.

Vous devriez faire le roman d'une canphore! me souffle un
agrg en disgrce pour ivrognerie.

Mais je ne sais plus ce que c'est qu'une canphore.


Si tu parlais d'une bouquetire? me dit Maria la Toque, qui fait
des vers.

--C'est une ide. Viens que je t'embrasse!


Je prviens Boulimier.

Il me rpond courrier par courrier:

 quoi pensez-vous? Voulez-vous donc encourager les filles de nos
lectrices  courir aprs les passants dans les rues et  leur
accrocher des oeillets  la boutonnire!... O avez-vous la tte,
mon cher Vingtras!... Que personne ne se doute chez Didot que vous
avez eu cette ide-l!... Si on savait que je vous frquente, je
perdrais ma place.


Je lui rponds qu'il se trompe, et j'explique mon plan.

Je voulais peindre une petite orpheline qui, se trouvant seule au
cimetire quand les fossoyeurs sont partis aprs avoir enterr sa
mre, cueille des fleurs sur la tombe de celle qui n'est plus. La
nuit venue, elle les vend pour acheter du pain.

Elle fait tous les cimetires de Paris, bien triste,
naturellement! Elle se _suffit_ avec a. Un soir enfin, elle
trouve un vieux monsieur qui est frapp de voir une bouquetire
offrir des fleurs avec des larmes dans la voix, et une branche de
saule pleureur dans les cheveux--ma bouquetire a toujours une
branche de saule pleureur sur sa petite tte d'orpheline--il lui
demande son histoire.

Elle la lui raconte en sanglotant. Ce monsieur l'adopte, lui fait
apprendre le piano, et puis la marie richement.

Vous le voyez, mon cher Boulimier, c'est la bouquetire prise 
un point de vue mouvant, et, j'ose le dire, assez nouveau?


Je trouve le lendemain une note de Boulimier:

Je vous avais calomni, je vous en demande pardon. En effet, il y
a quelque chose  faire avec cette ide touchante d'une orpheline
qui ne vend que des fleurs de cimetire. Mais avez-vous song 
l'hiver? Que vendra-t-elle l'hiver?

Les mres se demanderont o couche votre hrone. Est-elle en
garni ou dans ses meubles? on ne loue pas facilement, vous savez
bien, aux orphelines de huit ans. Je ne vois pas comment vous
pourriez traiter cette question de logement. La passeriez-vous
sous silence? Oh! mon ami!... Ne pas dire ce que la petite
_Cimetirette_ (je vous flicite sur le choix du nom) fait quand
les boutiques sont fermes!... M. Didot me renverrait, je vous
assure.

Je ne puis pourtant pas lui faire perdre son emploi!

Eh bien! je m'en vais tout simplement raconter une histoire que
j'ai vue.

Une petite fille tait toute seule dans la maison pendant qu'on
enterrait sa mre qui tait morte de faim...--On avait pri une
voisine de veiller sur la petite, mais la voisine s'tait enferme
avec son amoureux; la petite en jouant a roul sur les marches de
l'escalier et s'est cass la jambe, on a d la lui couper--elle
marche maintenant avec une jambe de bois dans les rangs de
l'hospice des orphelines.

Boulimier ne m'a pas crit, il est venu lui-mme,--en cheveux,
et tout boulevers! 'a t une scne!...

Vous voulez donc appeler aux armes, exciter les pauvres contre
les riches!... et vous prenez le _Journal des Demoiselles _pour
tribune?... Pourquoi ne pas proposer une socit secrte tout de
suite... ou bien dfendre l'_Union libre!..._

Il faisait peine  voir!

Il a repris l'omnibus, plus calme. Je lui ai dit que je gardais
mes convictions, que je restais rpublicain, mais je lui ai promis
que je n'appellerais pas aux armes dans le _Journal des
Demoiselles._

Il a t bon comme un frre,--il m'a tout pardonn, il m'a lui-mme
trouv un sujet.

Il m'en a envoy le canevas.


_Sujet d'article pour le _JOURNAL DES DEMOISELLES.

LA TTE D'EDGARD


Une famille est rassemble autour d'un berceau. Le pre arrive.

Est-ce une fille? Est-ce un garon? (Passer lgrement l-dessus).

C'est un garon.

Comme il a une grosse tte, mon petit frre!

On s'aperoit, en effet, que le nouveau-n a une tte norme... Le
mdecin consult appelle le pre dans la chambre  ct. Le pre
le suit, reste quelque temps avec le docteur et reparat. Il a
l'air abattu. Il fait un signe aux domestiques:

Que tout le monde sorte!

--Marie, dit-il  la mre, notre enfant est hydrocphale!

Voil la premire partie.

Dans la seconde partie l'enfant  grosse tte grandit. Le pre est
bien triste, mais la mre est un ange de dvouement et de
tendresse pour le petit qui a la tte en ballon.

Il y en a plus  aimer! dit-elle.

Je vous donne le mot comme il me vient, vous en ferez ce que vous
voudrez, je le crois bon; le geste du bras, qui se trouve tre
trop court pour embrasser toute la tte, peut arracher des larmes.

Vous tablirez un contraste entre le dvouement des pres et mres
et la froideur d'un oncle, qui trouve que cet enfant est plutt
une gne pour la famille.

Il vaudrait mieux qu'il remontt au ciel... on pourrait le vendre
 des mdecins!...

Vendre mon fils!...

Vous voyez la scne.


Tout d'un coup un collgien saute dans la chambre. C'est le fils
an de la famille. Il tait en pension, boursier (mettez
boursier, cela fait bien) dans un petit collge du Midi. Il ne
venait pas en vacances parce que c'tait trop cher.

Il a enfin fini ses classes--on ne l'attendait pas--il ne
devait passer son bachot que trois mois plus tard, mais il a
mnag cette surprise, et le voici!...


Il a tout entendu, cach derrire la porte; et il va droit  son
oncle:

--Non, mon oncle, nous ne vendrons pas mon frre! il ne s'appelle
pas _Joseph! _(se tournant vers son pre). Comment s'appelle-t-il?

Je crois ce mouvement heureux, parce qu'il double le mrite de ce
frre an qui va se dvouer  son frre sans mme savoir son nom.
On lui apprend qu'il s'appelle _Edgard_, et il continue:

Je voulais tre avocat, j'avais rv les palmes du barreau! (avec
mlancolie). La tte de mon frre m'impose d'autres devoirs... Je
me ferai mdecin...

Indiquer qu'il avait toujours eu de l'horreur pour ce mtier... a
le dgote, la mdecine... mais il a conu dans sa tte--de
taille moyenne--le projet de se vouer  l'tude des ttes
grosses comme celle de son frre.

Qui sait! Ne peut-on pas les diminuer?... n'est-ce pas une
enflure provisoire?... peut-tre un dpt seulement...!


Ce n'tait qu'un dpt!...

Le frre hroque a pli, pench sur les livres. Il rsulte de ses
tudes qu'il y a des enfants qui paraissent hydrocphales et qui
ne le sont pas.

C'est l'histoire d'Edgard--Edgard qu'on revoit avec une petite
tte  la fin.

Le frre an, lui, a pris got  ses travaux qu'il n'avait
entams qu'avec rpugnance et uniquement par dvouement fraternel.

Il est maintenant un de nos mdecins spcialistes les plus
distingus.

Il a la clientle de l'aristocratie.


Sur ce canevas, dit Boulimier en terminant, il est facile, je
crois, de broder avec succs un rcit o s'exerceront toutes vos
qualits, rcit simple et touchant, qui peut valoir au journal des
abonnements d'hydrocphales.

M. Didot sait remarquer le talent o il est, s'il voit cela, il
vous protgera, et vous pourrez devenir, vous aussi, une _grosse
tte_ de la maison.


J'ai crit la Nouvelle dans le sens indiqu par Boulimier, et je
l'envoie.

Huit jours aprs je reois une lettre.

Monsieur,

Nous vous renvoyons la nouvelle: _La Tte d'Edgard_, que vous
aviez confie  M. Boulimier.  ct de dtails charmants et se
jouant dans un cadre des plus heureux, nous avons remarqu une
tendance  l'attendrissement qui vous fait le plus grand honneur.
Mais c'est cet attendrissement mme que nous redoutons pour nos
lectrices frles et sensibles. Tous les petits coeurs en
deviendraient _gros._... Vous m'avez comprise, j'en suis sre,
vous qui cachez sous un nom d'homme la grce d'une femme.

Agrez...

La Directrice,

ERNESTINA GARAUD.


La grce d'une femme!...

C'est possible--quoique j'aie vraiment beaucoup de barbe et une
culotte qui en a vu de dures et fait un sacr bourrelet
par-derrire.


BAS, LES COEURS!


J'ai fait connaissance de Mariani, qui tait jadis chroniqueur 
l'_Illustration_. Il fonde un journal hebdomadaire, et il a
demand  Renoul quelques garons de talent pour composer la
rdaction.


Il est vieux mais il aime les jeunes. C'est un vieillard aimable
qui m'accueille sans morgue et me demande ce que je vais faire. Il
voit vite que je n'ai rien sur la planche et que je suis un
novice, malgr _le Pierrot, le Journal de la Cordonnerie et la
Gazette du Grand Monde_.

Je m'ouvre  lui.

Ma foi, monsieur, je ne sais rien faire de ce qu'on me demande.
Je crois que je ne saurais bien faire que ce que je pense! J'ai eu
tort de ma lancer dans la carrire des lettres, mais ce n'est pas
tout  fait exprs. C'est que je n'en ai pas d'autres.

--Vous n'avez pas de fortune? Il y a trop de piti dans son
accent pour que je lui dise la vrit. J'aurais peur de paratre
m'tre ouvert  lui pour aboutir  une lchet de pauvre.

Pas de fortune, non, mais j'ai quelques ressources, de quoi
vivre.

-- la bonne heure! sans cela quelle vie, mon ami! et il lve
les bras au ciel en hochant sa tte honnte et blanche.

S'il savait ce que j'ai dj endur! S'il voyait le fond de ma
bourse!

Eh bien, mais... dit-il en revenant  ma confession. Vous ne
savez faire que ce que vous pensez! Ce serait beaucoup, savez-vous!
Tenez, moi je vous donne carte blanche. Vous pouvez prendre
le sujet qu'il vous plaira et vous le traiterez comme vous
voudrez. Faites ce que vous pensez! Je voulais vous offrir deux
sous la ligne, vous en aurez trois.

Trois sous la ligne, cent lignes quinze francs! Cet homme  donc
des millions  dpenser! Il a Rothschild derrire lui?

Ce ne sera pas en pet-en-l'air, ni en escarpins, ni en pommade, ni
en salaison que ma copie sera paye. Je toucherais de l'argent.


Quel sujet? voyons! me demande M. Mariani.

--Je ne sais trop...

--Avez-vous tudi telle ou telle question?

--Je n'ai rien tudi en particulier,--ni en gnral, il faut
bien le dire. J'ai habit le quartier Latin,--on n'y tudie
gure!...

--Le quartier Latin? Voulez-vous le raconter? Est-ce entendu? Un
article, deux, trois, si vous voulez, intituls: _La jeunesse des
coles_. Le titre vous va-t-il?

Il sonne bien, en effet.

Je suis rentr chez moi tout mu.

J'ai bien de la peine au commencement; je veux toujours parler des
gymnases antiques, des jeunes Grecs, de la robe prtexte, etc.,
etc. C'est ma plume qui crit tout cela contre mon gr; elle se
refuse  me laisser entrer dans l'article, rien qu'avec mes
souvenirs et mes ides,  moi Vingtras, sans nom, sans le sou, qui
ai mis mes pieds dans du vieux linge pour n'avoir pas froid en
travaillant.

Enfin, le voil, mon article, tel qu'il est avec ses
gribouillages. J'ai enlev, comme des lambeaux de chair, quelques
phrases douloureuses et brutales.

J'arrive chez Mariani.

Vous ne pourrez jamais lire, dis-je en dployant mon manuscrit.

--Eh bien, lisez vous-mme!


Je lis--trs ple ma foi! Mais  mesure que je retrouve le fond
de mon coeur  travers ces ratures et dans ces explosions de
phrases, le sang me revient dans les veines et ma voix sonne haute
et claire.

Le rdacteur en chef m'coute, l'oeil tendu, et dit de temps en
temps tout bas:

C'est bien, bien...

J'ai fini, j'attends mon sort.

Mon ami, vous avez crit l un morceau qu'il ne faut pas perdre.
Mettez-en les tranches dans votre poche, et boutonnez bien votre
habit par-dessus. Que les mouchards ne vous voient point! Il y a
dans vos trois cents lignes trois ans de prison. Vous comprenez
que je ne puis vous prendre un article qui a tant de choses dans
le ventre. Je vous le paierai--et de grand coeur--mais je ne
vous l'imprimerai pas!

--Alors, il n'y a pas  me le payer.

--Pas de fausse honte--il ne faut pas avoir travaill pour
rien, d'ailleurs vous m'avez empoign, je vous le promets, pour
l'argent que je vous donnerai! Il y a de la verdeur et de la force
l-dedans, savez-vous bien?

Je ne sais pas: je sais seulement que c'est le fond de mon coeur.

J'ai peint les dgots et les douleurs d'un tudiant de jadis
enterr dans l'insignifiance d'aujourd'hui. J'ai parl de la
politique et de la misre!

Il faut attendre un _nouveau rgime_. Je ne crois mme pas qu'un
journal rpublicain, politique, vous prendrait cette page ardente.
Cependant je vais vous donner un mot pour X...

J'ai port le mot. J'ai entrevu X.... entre deux portes.

Ah! de la part de Chose? Laissez-moi votre copie.

Huit jours aprs je reus avis que tout_ cautionn_ et tout
rpublicain qu'on ft, on ne pouvait se hasarder  publier mon
travail. Je ferais condamner le journal.

Alors l'empire a peur de ces quatre feuilles que j'ai crites dans
mon cabinet de dix francs!


J'ai repris ma copie. Je suis rentr chez moi dsespr! Ce que je
fais de personnel est dangereux, ce que je fais sur le patron des
autres est bte!...

Pour ne pas tre l'oblig du journal et n'tre pas pay d'une
copie non publie, j'ai propos  M. Mariani de lui livrer le mme
nombre de lignes en prose _possible_.

Tout de mme, a-t-il dit, pour me couvrir vis--vis du bailleur
de fonds.

J'ai bcl deux ou trois articles que je n'ai pas eu le courage de
relire quand je les ai vus imprims!

Je serais honteux qu'on en parlt de ces articles, et je les cache
comme des excrments.

Le jour de la paye, on m'a sold en grosses pices de cent sous,
comme on paie  la campagne--elles suent noir dans ma main
fivreuse.


Une chance!


Un ancien voisin de Sorbonne, au grand concours, un _Charlemagne_,
Monnain me reconnat et m'arrte. Il est _mu_...

C'est bien toi qui as allum le brlot dans une petite machine 
esprit-de-vin, le jour de la composition de vers latins?...

--C'est moi.

--Deschanel qui tait de garde dit: Ouvrez les fentres! D'o
vient cette odeur moderne?--Et elle tait bonne, ton eau-de-vie!...
Tu sais, je suis maintenant directeur de la _Revue de la
Jeunesse_[15]... Veux-tu faire la chronique?...--C'est bien toi
qui as allum le brlot?...

--Oui, oui... Et c'est srieux, ton offre de chronique?

--Elle paratra le 15, si tu veux. Viens un peu avant.

J'arrive le 12 avec ma copie.

Monnain la lit avec des soubresauts et finit par la jeter sur la
table.

Je ne peux pas publier a! Tu reintes Nisard! C'est mon
protecteur  l'cole et je compte sur lui pour me faire recevoir 
l'agrgation...


Et ce sont des jeunes! Oui, des jeunes qui ont besoin des vieux!
Des jeunes qui n'ont pas le droit, ni le courage, ni l'envie de
crier ce qu'ils pensent!


Pourquoi ai-je mis les pieds dans ce mtier! Mon pre! pourquoi
avez-vous commis le crime de ne pas me laisser devenir ouvrier!...

De quel droit m'avez-vous enchan  cette carrire de lches?...

Laisse donc ta sacre politique de ct, et fais de la copie pour
le pognon.

Soit! je travaillerai pour le pognon.

Je laisserai aller de la prose qui sera tout simplement une
trane d'encre, mais par exemple je ne signerai pas!


Non, je ne signerai pas. J'avais mis mon nom au bas de l'article
contre Nisard, je prends un masque de carton maintenant. Je n'ai
pas attendu, pti, lutt pour aboutir  signer des niaiseries!

On a consenti  me laisser prendre le masque de carton.  l'ombre
de ses trois lettres je travaille sans responsabilit. J'en livre
pour l'argent qu'on me donne. Je ne relis pas la copie que je
porte. Si par hasard c'est bon, tant mieux, si c'est mauvais, tant
pis. Il parat qu'une fois ou deux j'ai t intressant entre
autres le jour o j'ai parl d'un mort clbre dont j'avais connu
la misre. C'est qu'il tait mort celui-l et l'on pouvait le
louer ou l'assommer sans crainte. J'avais laiss parler mon coeur
et on ne l'avait pas fait taire.


Une semaine pourtant--celle o l'on a enterr un ractionnaire
clbre de 48--je suis sorti de mon insouciance et de mon
dgot, et j'ai demand  avoir le champ libre--je signerai
cette fois, si l'on veut!

Vas-y!

Ah bien oui! J'ai encore mis des mots qui font bondir Monnain.

Je ne croyais pas que tu prendrais le sujet aux entrailles! On
tuerait la revue, si elle imprimait ton appel  la rvolte.

On tuerait ta revue? Eh! elle mourra, ta revue! Elle mourra
d'insignifiance et de lchet. Ne valait-il pas mieux la faire
sauter comme un navire qui ne veut pas amener son pavillon!


_Il faut attendre un nouveau rgime_--voil mon avenir!...


Vous perdez courage, vous voulez lcher la partie? Ce n'est pas
brave! me dit un homme de coeur qui essaie de me retenir et de me
consoler.--Encore un effort, me crie-t-il.--J'irai voir P...,
qui a t dport de Dcembre avec moi, et je lui demanderai qu'il
vous fasse entrer dans le journal dont il est actionnaire.


Il a demand et obtenu!

J'ai  faire une srie d'articles sur les professeurs de l'empire:
comme celui que j'avais crit sur Nisard.--S'ils sont _verts_,
on les prendra. Aussi _verts_ que vous voudrez.


J'tais  la besogne quand on a frapp  ma porte.

C'est un professeur de Nantes, assez brave homme, qui m'aimait un
peu et ne se moquait pas trop de ma mre.

Je suis de passage  Paris, et je me suis dit: j'irai serrer la
main  mon ancien lve.

--Merci.

--Et les affaires?--Vous n'tes pas heureux, je vois a!

--Ni heureux ni malheureux.

Qu'a-t-il besoin de mettre le doigt sur ma misre! Est-ce qu'il
vient pour m'offrir l'aumne?

Qu'est-ce que vous faites maintenant? Est-ce encore des petites
machines comme les choses dans la Revue de Monnain?

--Vous savez donc que j'crivais?

--Un ami de Monnain, qui est venu faire la troisime  Nantes,
nous l'a dit, mais je n'en ai pas t bien content, entre nous!
Vous, le rpublicain, vous avez t bien ple.


Je ne me suis mme pas donn la peine de lui expliquer pourquoi il
m'avait trouv si ple.

Mais je lui ai lu l'article _vert_ que j'tais en train d'crire.

Trouvez-vous ceci meilleur?

--Certes! mon cher, c'est superbe!


Quelques jours aprs, je sortais du journal o mon manuscrit avait
t lu, mme applaudi. J'avais vu  la faon dont les domestiques
et les petits m'avaient salu quand j'tais sorti, que j'avais
pied dans la place.

Mais j'ai trouv une lettre de mon pre, en rentrant chez moi.

M. Creton nous a dit que tu vas crire contre les grands
universitaires... Tu veux donc me faire destituer?... Quand parat
l'article? Quand nous tes-tu le pain de la bouche?... Nous
trouveras-tu un lit  l'hpital, aprs nous avoir jets dans la
rue? C'est ainsi que tu nous rcompenses de t'avoir fait donner de
l'ducation.

Votre ducation!... N'en parlons plus, s'il vous plat.

Je retirerai mes articles. Je ne vous terai pas le pain de la
bouche.--Vous avez raison! Ce serait la destitution, et je ne
pourrais pas vous trouver une place  l'hpital...


IL FAUT SE FAIRE
DES RELATIONS

LECAPET

Il y avait sous l'Odon un petit journal qui pendait, _le
Mouvement artistique et littraire_. Il ne tenait que par une
patte, le vent avait dtach l'une des pinces de bois qui le
maintenait sur la ficelle.

Il allait dgringoler et s'envoler, emport par la bise qui
s'engouffrait dans les galeries. Je suis venu  son secours. Le
pre Brasseur m'a remerci et du mme coup, j'ai jet un coup
d'oeil sur la feuille avant qu'on la rattacht  la ficelle.

Ce doit tre un groupe de garons srieux qui rdige _le
Mouvement artistique et littraire_. Un des articles se termine
ainsi: Nous courons aprs des ides et non aprs des papillons.
Cette phrase indique des penseurs. L'envie me prend de voir ces
jeunes courir aprs des ides.


C'est au fond d'une cour! bien humide! Mon nez coule, j'en serai
pour un mouchoir. Je pousse la porte. On ne court pas! C'est bien
petit pour courir--on ne court pas, au contraire on est assis.

Ils sont trois, le rdacteur en chef qui bgaie, le directeur qui
zzaie et un troisime qui a l'air de communier! Il ressemble  un
enfant de choeur qui aurait les cheveux gris et la patte d'oie, ou
 une jeune fille qui se serait fait des moustaches et une
barbiche avec du bouchon brl. On l'appelle M. Lecapet.

Il est maigre comme un salsifis et a bien la tournure d'un petit
salsifis qu'on vient d'arracher d'un champ et qui est tout plein
de terre, avec un petit fil qui le termine coquettement. Lecapet
aussi a un fil qui pend de la doublure de sa redingote. Pourquoi
ne boutonne-t-il pas sa chemise qui est toute ouverte par-devant,
je vois son petit poitrail. Sa patte d'oie lui ride sa petite
figure tout entire quand il rit. Quand j'tais enfant, dans les
belles annes de mon enfance, ma mre me donnait les pattes des
volailles mortes, elle s'en privait pour me les donner et je
tirais un nerf qui faisait recroqueviller les griffes: c'tait
innocent et instructif.--Tu apprends quelque chose au moins: tu
apprends le systme nerveux des poules. La figure de Lecapet quand
il rit ressemble  une patte de poulet qu'on tire. On ne voit que
son oeil comme une prunelle de crevette qui luit au-dessus d'un
nez effil et plot et un bout de langue qu'il laisse passer entre
ses dents, ce qui est vraiment trs enfantin et pas du tout
dplaisant.

Il tient d'une main fluette, maigre, grise, une paire de gants
noirs qu'il secoue: des gants qu'a corchs la vie, rids comme
son cou de dindonneau.

Il est en train de rciter des vers:

_Jamais le lourd manteau du fourbe ou du sectaire_
_De ses plis ondoyants n'a bless mes bras nus._

Il nous a dit cela en secouant ses gants comme la sonnette 
l'lvation, et son petit bout de langue est sorti religieusement
--comme pour qu'on y mette une hostie! Mais qu'entend-il par ses
bras nus? Est-ce qu'il compte se promener les bras nus? Il doit
avoir des bras comme des allumettes, a doit faire piti ses bras!
Il ferait mieux d'avoir un tricot avec des manches.

_...Oui, mon front est par de grce et de pudeur!_

Mais il est tout mchur ton front!


Quand courra-t-on aprs des ides?

Ah! l'on aborde un sujet littraire.

Jusqu' prsent on n'a pas fait attention  moi. Quand je suis
entr et qu'on m'a demand ce que je voulais, j'ai expliqu que
sous l'Odon...--le journal--ses articles graves--enfin,
j'avais eu l'ide de venir fraterniser avec des camarades de la
Rpublique des lettres. On ne m'a pas accueilli comme un frre. On
n'a pas trop rpondu grand-chose. Je pensais qu'ils auraient l'air
plus flatts. C'est qu'aussi je suis trs mal mis! Pourtant on me
fait signe de m'asseoir sur une des deux chaises qu'il y a dans le
bureau et l'on s'est remis  couter Lecapet. Je me suis content
de mettre une fesse comme tout le monde sur le rebord de quelque
chose. Elle me fait mal mme au bout d'un moment. J'ai choisi une
place trs incommode. M'asseoir pour me refaire? Je n'ose.
J'aurais l'air dans cette chaise au milieu de la pice d'un homme
qui attend qu'on lui fasse la barbe.

On m'a nglig, trop nglig. Pourtant quand Lecapet est arriv au
manteau du fourbe, aux bras nus, au front par de grce et de
pudeur, j'ai remu un peu: le bois a cri! On s'est tourn vers
moi avec humeur, comme si on ne me tolrait qu' condition que je
ne ferais entendre aucun bruit. Avec a, ce soupir du bois tait
comme une plainte touffe! Il y a eu doute dans l'esprit des
assistants...

Lecapet a fini, il remise son bout de langue, rebaisse ses
paupires, dodeline sa petite tte et bat son genou pointu avec
son gant fan. On reste un moment silencieux. Les yeux se tournent
vers moi. a me gne.

On ne me questionne pas encore, mais je suis tellement l'objet de
la curiosit gnrale que je sens qu'il faut parler ou me brler
la cervelle.

Messieurs, les sentiments qu'on vient d'exprimer sont tout  fait
les miens--tout  fait, tout  fait-- j'y mets de
l'enthousiasme et je rpte tout  fait d'un air crne, presque
provocateur! On ne rpond rien. S'il entrait un papillon, si on y
souffrait les papillons dans cette maison, on entendrait le bruit
de ses ailes!

On a l'air stupfait.

L'ide du papillon qui passe me remet en selle. C'est une phrase
qui est une thorie, un drapeau! "Nous ne courons pas aprs les
ides mais aprs les papillons!"

J'ai su depuis que je m'tais tromp; c'tait le contraire.

Nous n'avons pas dit cela, bgaie le rdacteur en chef.

Me serais-je tromp de coin? Je m'informe comme si j'arrivais:

C'est bien ici _le Mouvement artistique et littraire_?

--Oui, monsieur. Un oui trs ferme et trs carr.

Ils ne renient pas leur logement, ils ne rougissent pas de leur
rez-de-chausse. Ils mettraient _c'est ici _sur la porte, en
grosse lettres s'il n'y avait pas  craindre une fcheuse
confusion.

Eh bien, n'avez-vous pas eu l'honneur d'crire que vous ne
couriez pas aprs--aprs ci, aprs a?

Je mets tout, les papillons, les ides, papi-ides
pa-llon-papi-pa-pardon!

Les yeux du rdacteur en chef jettent des flammes. Ils croient que
j'imite le bgue pour me moquer de lui. Une querelle va s'en
suivre, il y a un duel de bgues dans l'air, d'un vrai et d'un
faux bgue.

Situation triste! malentendu pnible!


Enfin, qu'tes-vous venu faire ici?

On s'avance vers moi.

Fraterniser.

--Fra-fra-fra?

Le bgue ne peut pas finir.

Monsieur, mon pre tait officier de la Garde rpublicaine, dit
celui qui zzaie, et on a l'habitude dans ma famille de corriger
les insolents ou de flanquer  la porte les idiots. Qu'tes-vous,
un malotru ou un imbcile?

Je ne veux pas y mettre d'animosit ni d'orgueil, de la franchise
seulement.

Monsieur, je suis un imbcile.

Je donne cela comme ma profession, sans rougir! pourquoi
rougirais-je? Il n'y a pas de sot mtier, il n'y a que des sottes
gens!

Une fois que j'ai jou cartes sur table, je me suis senti plus 
l'aise! On savait qui j'tais maintenant sans avoir
malheureusement d'adresse  distribuer. Je pense qu'on pouvait me
croire sur parole et quelle raison avais-je d'abuser de la bonne
foi des gens?

Je ne prenais donc personne en tratre et fort de ma franchise je
retrouvai de l'assurance.

Si votre pre tait officier de la Garde rpublicaine, c'est que
probablement il tait rpublicain...

Ce n'tait pas une raison. Cependant je m'appuyai l-dessus pour
dire que j'tais rpublicain aussi--j'appartenais  une bande
dont on avait parl au Cours Michelet, aux manifestations et au 2
Dcembre.

Vous connaissez C...

--Comment vous appelez-vous?

--Jacques Vingtras.

--Il fallait donc le dire! C'est vous qui rappelez les Saint-Vincent
pour leur donner des coups de pieds au cul.

Je rougis timidement, j'ai toujours eu des scrupules de conscience
 cet endroit. J'ai ce coup de pied au cul sur le coeur.

C'est vous qui avez voulu enlever l'Empereur?... Et ils en
content encore d'autres. Ils savent ma vie d'meutier mieux que
moi. Ils connaissent des amis de nos amis, Boulimier est venu leur
apporter des vers!

Monsieur, dit Lecapet aprs un instant de recueillement, d'une
voix douce et les yeux baisss. Vous n'avez pas senti ce que vous
avez d'idal en vous se troubler quand vous avez pri ce jeune
homme de Saint-Vincent de prendre une attitude qui rpondt aux
concepts de votre intelligence  ce moment...

--Je n'ai rien senti... Peut-tre un peu d'engourdissement.

--Dans les facults de votre me?

--Non, au bout du pied qui avait frapp. J'avais tap sur l'os
probablement. C'est un os spcial qu'il ne faut pas prendre en
biais. Quand on le prend en biais, on court le risque de se
blesser.

Lecapet me remercie d'un air sraphique et a l'air de se parler 
lui-mme.


J'ai revu souvent Lecapet.

Chaque fois que je l'ai revu, il lui manquait un lacet  ses
souliers, des boutons  son paletot, il avait du noir sur le
front, ses cheveux faisaient une petite queue par-derrire et sa
cravate tait noue sur le ct. On voyait souvent son petit
poitrail. Il a toujours un parapluie dont les baleines sont
casses, et un gros livre sous le bras droit, o il met l'tat de
son me.

Lecapet crit tous les soirs ce que son me a fait dans la
journe. Quand il en oublie il pique des renvois. Il doit se
tromper de temps en temps aussi, mettre l'tat de l'me d'un autre
par inadvertance--ou bien mettre l'tat d'autre chose que son
me, faire erreur, car comment s'expliquer les ratures de son
manuscrit?

Son me fait ceci ou cela, il n'y a pas  dire--et pas  se
tromper. C'est peut-tre la faute du papier buvard. Il parat que
ce papier buvard lui a dj jou de mauvais tours. Il a fait des
pts dans certains endroits en essuyant des penses trop
fraches, ailleurs il a brouill les lettres et Lecapet ne s'y
reconnat plus. Il met des notes dans ce cas: Je ne rponds pas
de ce qui est sous le pt--Je ne puis engager la virginit de
ma pense  l'endroit o il y a une tache de caf ni  la place o
un peu de jaune d'oeuf est tomb par mgarde un jour de rverie.

Pendant longtemps son me a senti la salade de chicore. Nous
avions pris son livre d'me dans sa poche et nous l'avions frott
d'ail.

Il nous arriva rveur quelques jours aprs.

Il y a, dit-il, une mystrieuse corrlation entre les phnomnes
moraux et les phnomnes physiques. J'avais pens tout un jour 
l'idoltrie vgtale des gyptiens qui adoraient les lgumes et
aux poulets qu'gorgeaient les augures. Il en est rest, dans ma
pense et mon livre, ce jour-l, une odeur de chapon et comme un
parfum d'oignon sacr. (La tte dans la main.) Ceci prouve bien
que j'ai une me...



27
Hasards de la fourchette

Des gens qui travaillent pour un grand dictionnaire en cours de
publication, sont devenus mes amis de bibliothque.

Ils sont une bande qui vivent sur ce dictionnaire, qui y vivent
comme des naufrags sur un radeau--en se disputant le vin et le
biscuit--les yeux froces, la folie de la faim au coeur. C'est
pouvantable, ce spectacle!

Un contrematre  mine basse est charg de distribuer l'ouvrage.--
La plupart se tiennent vis--vis de lui dans l'attitude des
sauvages devant les idoles et lchent ses bottes ressemeles.

Il y a eu deux ou trois fausses joies. On a cru voir--non pas
une voile  l'horizon--mais le requin de la mort qui venait
manger un des travailleurs.

Un de moins! c'tait des _mots _qui revenaient aux autres aprs
l'enterrement--le quart d'une _lettre_ qu'avaient  se partager
les survivants--une ration qui augmentait le repas de chacun,
une goutte de sang  boire, un morceau de chair  dvorer...--
Vains espoirs!... Il faut en avoir vu de dures pour descendre
jusqu'au Dictionnaire, et quand on en est l, c'est qu'on n'a pas
envie de mourir. Celui qu'on croyait mener au cimetire y a
chapp. Il y a contre lui une sourde colre.


J'ai demand s'il ne restait pas quelques bribes pour moi; les
mots difficiles, rpugnants...

Malheureux!--j'ai eu l'air d'un voleur, presque d'un tratre.

J'ai d vite affirmer que c'tait_ pour rire_--c'est  peine si
l'on m'a cru, et chaque fois que j'entre dans le bureau, il y a
des regards en dessous et des chuchotements redoutables.

Inutile de songer  gagner un sou l.--Le radeau est plein, on
dirait qu'on va tirer au sort  qui sera le premier mang.

Mais je me suis souvenu de cette ressource, un jour qu'on
prononait devant moi le nom d'un grammairien clbre, qui
travaille  un autre Dictionnaire qu'on a surnomm _La
Concurrence._

Un camarade du quartier, qui connat le fils de ce grammairien, a
pos ma candidature. Elle est prise en considration.

On me prie de venir.

J'ai assez de chance, je tombe souvent sur de braves gens.

J'ai affaire  un excellent homme, fort poli, point bgueule, qui
me dit:

J'ai justement besoin de quelqu'un, mais je ne suis pas riche. Je
vous paierai peu, je ne vous paierai mme pas. Je vous ferai avoir
une table d'hte et une chambre. Je connais un gargotier et un
logeur.--En change de ce crdit dont je rpondrai, vous
viendrez  neuf heures du matin et vous partirez  six heures du
soir--avec une heure pour le djeuner. Mon fils vous indiquera
votre travail. J'ai tout mch depuis quinze ans. Cependant, votre
ducation pourra m'aider, et vous vivrez... Vous n'avez pas
d'autre ressource?

--J'ai quatre cent quarante francs par an.

--C'est quelque chose.... c'est beaucoup! Je n'ai pas, moi,
quatre cent quarante francs par an!--et j'ai cinquante-cinq ans.
Avec du courage, vous pourrez vous en tirer... Vous ne finirez pas
 l'hpital... Si vous voulez, vous pouvez prendre votre chaise
dans la salle ds aujourd'hui.


Cela a dur quelque temps--mais un jour, il est survenu des
querelles entre le grammairien et l'diteur--le pauvre
grammairien a t vaincu, et il a d rogner son budget et se
priver de mes services.

Pendant que j'tais chez lui, j'avais crdit, dans un petit
restaurant, d'un djeuner de dix sous le matin, d'un dner de un
francs vingt-cinq le soir--une chambre de douze francs--oh!
bien laide, bien triste! dans un htel o parat-il, Nadar a
demeur! Je plains Nadar!

Mais j'ai mis le pied  l'trier.

On se connat de lexique  lexique. Il y a la confrrie des
_Bescherellisants_, des _Boisteux_, des _Poitevinards_.

Des propositions me sont faites de la part d'une maison de la rue
de l'peron, qui a besoin de grammairiens  bon march.

On m'offre un centime la ligne--deux sous les dix lignes--un
franc le cent,--et encore il faut ajouter quelques citations des
crivains clbres. Chaque sens particulier doit tre appuy d'un
exemple.

On n'arrive pas  plus de deux francs cinquante par jour, en
travaillant et en fouillant les crivains clbres!--C'est long
de chercher les exemples dans les livres!...

J'ai trouv un moyen pour aller plus vite.

C'est malhonnte, je trouble la source des littratures!... je
change le gnie de la langue... elle en souffrira peut-tre
pendant un sicle... mais qui y a vu et qui y verra quelque chose?

Voici ce que je fais.

Quand j'ai  ajouter un exemple, je l'invente tout bonnement, et
je mets entre parenthses, (Flchier) (Bossuet) (Massillon) ou
quelque autre grand prdicateur, de n'importe o, Cambrai, Meaux
ou Pontoise.

C'est l'Aigle de Meaux que je contrefais le mieux et le plus
souvent.

Mais s'il ne me vient pas sous la plume quelque chose de bien
bouffi, bien creux, bien solennel, bien rond, je remonte d'un
sicle, je mets mes citations sur le dos des gens de la
Renaissance ou du Moyen Age.

Je gagne ainsi quinze sous de plus par jour.

_Quinze sous!_--C'est un dner.


Il y a eu  propos de ces citations une violente dispute, un jour,
au caf Voltaire, o vont des universitaires et o je vais aussi
de temps en temps.

Un des professeurs tenait en main la dernire livraison du
_Lexique_, o je travaille, et avait le nez sur un mot_ trait_
par moi.

Il lit une phrase de Charron et se frotte les mains, se passe la
langue sur les lvres.

Oh! les hommes de ce temps-l!

Un de ses collgues s'extasie  son tour, mais prte  la citation
un sens diffrent.

Il n'a jamais t dans la pense de Charron, monsieur
Vessoneau...

--C'est au contraire bien son gnie. Il est tout entier l-dedans!

--Vous n'avez pas lu Charron comme moi, mon cher Pierran...

Je buvais mon caf, impassible.

La dispute s'est termine par une pigramme amre emprunte encore
 la livraison.

Oh! l'on peut bien vous attribuer cet autre mot de Chamfort,
celui-l, tenez, qui est cit au bout de la page!...

Il est de moi, ce mot-l aussi. J'tais trs gn cette dernire
quinzaine, trs press d'argent, et j'ai beaucoup mis de Charron
et de Chamfort dans la livraison.


Je jouis d'une renomme spciale dans la maison, o il va pas mal
de vieux professeurs qui parlent de moi... Ce qui est de son cru
n'est pas fameux, mais il a beaucoup lu ses classiques et il sait
admirablement choisir ses citations. Il connat surtout le Moyen-ge!


J'en abats pour environ soixante-dix francs par mois.

J'ai touch _recta _le premier mois. Pour arriver  un chiffre
rond, il manquait quelques lignes, j'ai fait prs de sept sous
avec du Marmontel.

Encore pas mauvais, ce vieux!

Au bout du second mois j'attends en vain mon argent.

J'ai menac de la justice de paix... du bruit... du scandale...

On m'a offert moiti--en me congdiant. J'ai pris moiti et suis
parti, non sans grommeler--ce qui a irrit les patrons. Ils vont
disant partout que je suis un mauvais coucheur.

C'est dommage: un garon qui possde si bien ses classiques!


POTE SATIRIQUE


Vous tes pote, n'est-ce pas?

C'est madame Gaux, la libraire, qui me demande cela un matin.

Je suis plutt _barde_. Je chante la patrie, je chante ce que
chantent les bardes ordinairement--on n'a qu' voir dans le
dictionnaire. Va pour pote tout de mme! et je rponds  madame
Gaux de faon  lui persuader que je sais manier la lyre--pincer
les cordes d'un luth.

Eh bien, je vous ai trouv de l'ouvrage!

Je prends bien vite une attitude d'inspir.

Voici, dit-elle.--Il y a un monsieur qui en veut  un huissier
de chez lui, et qui dsire se venger de cet huissier par une
chanson. Savez-vous faire a?

C'est de l'_Archiloque_[16] qu'on me demande. Il faut saisir le
fouet de la satire!...

Je le saisirai! dis-je  madame Gaux, qui ne comprend pas trs
bien d'abord et me fait rpter et m'expliquer.

--Bon--Rendez-vous  l'hospice Dubois. Vous demanderez
M. Poirier et vous lui direz que vous venez de ma part pour_
cracher sur l'huissier._ C'est ce qu'il a dit. Je cherche
quelqu'un pour cracher sur un huissier.


J'arrive  l'hpital.

M. Poirier?

--Que lui voulez-vous?

Je n'ose dire pourquoi je viens. Je parlemente; on tient la porte
ferme. Enfin je me dcide  demander un bout de papier.

Lui porterez-vous ce mot? dis-je au concierge.

--Oui.

J'cris le mot.


_Monsieur,_

_Je suis la personne envoye par Mme Gaux et qui doit c--r sur
l'huissier._


Avez-vous une enveloppe?

--Non, rpond l'hpitaleux.

Je donne le mot pli en quatre.

 travers les vitres je vois l'homme qui ouvre le billet et le
lit. Que doit-il penser?

C--r sur l'huissier!

J'aurais mieux fait de mettre _cracher_ en toutes lettres. C'tait
plus franc. Cela coupait court aux suppositions.

L'homme revient en me regardant drlement.

M. Poirier vous attend, chambre 12, corridor 3.


Je m'engage dans le troisime corridor--j'arrive  la chambre
12.

Je frappe.

Entrez!


M. Poirier a mauvaise mine--il est assis, jaune et maigre, dans
un fauteuil, mais il lui reste de la bonne humeur tout de mme.

Ah! vous venez de la part de Mme Gaux! Vous venez pour
_mordre?..._

Je l'interromps.

Je viens pour _cracher!..._ Est-ce que je me tromperais de
porte?

Je m'en explique avec M. Poirier qui rpond:

Cracher! mordre! cela ne fait rien, pourvu que vous insultiez
Mussy et qu'il en crve!... Oui, monsieur, il faut qu'il en crve!
Si vous n'tes pas homme  faire une chanson dont Mussy crvera,
ne vous en mlez pas!...

Je n'ose trop m'engager.

M. Poirier parat inquiet, et se gratte le menton.

Vous avez l'air trop bon garon!

Ma commande file  vau-l'eau! Si j'ai l'air trop bon garon, je
suis perdu!--Je me fais une figure noire, un rire vert, des yeux
jaunes...

M. Poirier semble plus rassur, et me priant de m'asseoir:

On peut toujours essayer, dit-il, nous verrons de quoi vous
accoucherez! Je vais vous conter la chose. Suivez-moi bien! Il y
avait une fois un huissier et sa femme, qui taient les gens les
plus canailles du pays; l'homme, grand comme une botte--la
femme, tordue comme un tire-bouchon;--ils avaient un chien qui
avait la queue en trompette.--Voil votre canevas! Ils
s'appelaient Mussy--allez-y!--Il faut qu'ils en crvent...
l'homme, la femme et le chien.

Il s'agit donc de les faire crever!...

Je passe d'abord  la bibliothque o je consulte les satiristes,
pour me mettre en train. J'attrape un mal de tte seulement. Enfin
j'accouche dans ma nuit de cinq malheureux couplets. Qu'en pensera
M. Poirier?

Je lui cris.

Il me rpond:

Je suis justement mieux. Je sors demain de chez Dubois. J'ai
invit des cousins du Nivernais pour couter votre chanson.--
Rendez-vous  midi chez Foyot; vous chanterez votre affaire au
dessert.


Le lendemain, djeuner  la Gargantua. Pt de foie gras, poulet,
rti, bourgogne, liqueurs, desserts, cigares!

Et maintenant, la parole est au chansonnier.

Je me lve, je tousse, plis, tousse encore.

Buvez un verre de vin!

J'en bois deux! Et rouge, un peu lanc, je commence. En avant!

Succs fou!

Monsieur Vingtras! ILS EN CRVERONT!

En mme temps, touffant de joie, se tortillant d'enthousiasme,
M. Poirier m'emmne dans un coin, fouille dans ses poches et me
glisse _quatre louis!_

Je vous en ferai gagner d'autres encore, dit-il... Savez-vous
embter les notaires? Je voudrais aussi faire crever un notaire!


C'est une veine. J'ai un dbouch dans les dpartements du centre.
Les commandes affluent. On m'crit de province! Je fais sur mesure
--je ridiculise sur photographie.

Je sme l'pigramme et la zizanie dans les familles. C'est trs
lucratif.


Mais tout s'use! Au bout de deux mois je suis vid.

Mon rle de satiriste est fini! Je meurs comme la gupe dont le
dard se brise dans la blessure, je meurs sur une chanson paye dix
francs! J'en suis arriv  piquer, cracher et mordre pour dix
francs. La dernire ne m'a mme t rgle qu' sept francs
cinquante.

C'est mon chant du cygne! Je ne gagnerai plus un sou dans ce
genre-l. Je n'ai plus de sel, mme pour mettre dans une soupe.


DIOGERNE


Je vais quelquefois dans un restaurant  prix fixe de la rue
Rambuteau,  deux heures moins cinq. Je viens  ce moment l,
parce qu' deux heures le djeuner finit et le dner commence.

C'est cinquante centimes le djeuner.

Pour cinquante centimes on a un plat de viande, du pain, un
dessert.  cet instant de la journe, ce repas-- cheval sur le
matin et sur le soir--est trs profitable.

J'ai le droit de rester le temps qu'il me plat, je lis les
journaux et je rflchis.


C'est au premier.--On entre par une alle noire, mais la salle
est vaste, bien claire, avec des glaces dont le cadre est
entour de mousseline blanche.


Il y a toujours une odeur de rognons sauts qu'on respire pour
rien.


De la fentre, on plonge dans la rue; on aperoit le _Colosse de
Rhodes_, on voit aller et venir un monde d'ouvriers.

J'prouve de la joie  reposer mes yeux sur la foule des
plbiens; il y a chez eux de la simplicit, de l'abandon, des
gestes ronds, des clats de gaiet franche. Ce n'est pas grimaant
et tendu comme le milieu o je promne mon existence inutile.

Ds que je puis, je descends vers ces halles bruyantes et dans ce
tourbillon de peuple.

Il faut pour cela que j'aie les cinquante centimes du djeuner,
plus les deux sous pour le garon: il faut aussi que je ne sois
pas trop ridicule de mise et n'aie pas l'air trop rp. On peut
avoir une blouse sale--c'est le travail qui a fait les taches--
mais un habit noir frip vous fait remarquer dans ces quartiers
simples. On croit qu'il a t sali par des vices.


J'achevais mon dessert, le nez dans le journal.

Le patron entre avec un homme que je reconnais.

Il chantait le _Vin  quatre sous_, du temps de l'_Htel
Lisbonne_, quand nous allions  Montrouge--sous le grand hangar
--o l'on buvait assis sur les bancs de bois, dans de gros
verres.

Ils sont camarades, le matre du restaurant et lui, et ils
viennent _siffler_--loin de la chaleur des fourneaux--une
bouteille de bordeaux frais.

Ils trinquent, retrinquent, causent et discutent  propos de
chansons.

 un moment, ils ont besoin d'une consultation.

Le patron dit:

Adressons-nous  monsieur.

C'est de moi qu'il parle, et vers moi qu'il se tourne.

Vous prendrez bien un verre de vin avec nous? et vous nous direz
qui a tort de nous deux.

C'est offert de bon coeur, et j'accepte.

Voici la chose: Je dis  Rogier qui est l, qu'il ne doit pas
dire Diogne mais Dio_gerne_--pas _Gne_: _Gerne!_ J'en appelle
 vous, fait le cuisinier en enfonant sa toque blanche sur sa
tte; vous avez de l'ducation. Prononcez. Diable!

Si je me prononce contre lui, me laissera-t-il encore venir  deux
heures moins cinq pour djeuner: quand l'avis affich sur le mur
dit qu' partir de deux heures tous les repas sont de seize sous?

J'hsite.

Le cuisinier rpte en tapant sur la table:

Je prtends que le refrain est comme ceci:

Il chante:

C'est la lanterne
De Diogerne.

L'autre me regarde. Je me prononce:

Oui, l'on dit DiogeRne!

Que ceux qui ne connaissent pas le _repas  cheval_ me jettent la
premire pierre! mais que ceux qui le connaissent me pardonnent!


.....................


Je n'ai pu persister dans la voie d'hypocrisie o je m'tais
engag! Ds que le patron a t sorti, m'approchant de Rogier et
lui demandant pardon du regard et de la voix, tte baisse:

Monsieur, je viens de mentir. On dit Diogne!

--Sans _r?_

--Sans _r_.

J'ai laiss retomber mes bras et me tient devant mon juge avec des
airs de statue casse.

Mais pourquoi alors?...

Je lui ouvre mon coeur et mon estomac. Je lui explique le _repas 
cheval_.

Il sourit--demande une autre bouteille.

Vous boirez bien encore un coup?

--Non, merci!

--C'est peur de ne pouvoir payer la vtre?

--Mon Dieu, oui!...

Rogier reste un instant silencieux.

Que faites-vous pour vivre? Savez-vous _rimer?_

Je lui conte mon histoire de Mussy, ma srie contre les
notaires...

Mais la romance! Savez-vous faire la romance?

--Je n'ai jamais essay.

--Vous ne savez pas faire parler un nuage, un cheval, une houri?

--Je ne puis pas dire...

--Feriez-vous mieux du lger?--dans le genre du _petit lapin de
ma femme? _Qu'aimeriez-vous mieux, chanter le pot de fleurs--ou
le pot de nuit?

--Le pot de fleurs!--sans mpriser le pot de nuit, ai-je ajout
bien vite, ne sachant pas son got et restant prudemment _
cheval_ sur les deux.

Mais j'ai chou dans les deux genres!


Vous n'avez pas d'esprit, m'a dit Rogier, un matin.

Par bont, il m'a donn quelques recueils de calembours  faire.

Vous n'avez pas besoin de les inventer vous-mme, vous n'en
viendriez jamais  bout, mon pauvre garon; cherchez dans les
livres, a ne fait rien!

Je vais  la bibliothque copier les vieux _anas_.


J'ai t surpris dans cet exercice, ce qui est un vritable
malheur, et je mettrai des annes  m'en relever.

Chaque fois que je fais une plaisanterie, on dit: Tu l'as lu  la
bibliothque ce matin.

On croit que je vais y chercher ce que je dirai le soir pour
paratre espigle et foltre. Ce mange dure peut-tre depuis
longtemps, dit-on.

Et nous qui riions de confiance!

D'autre part, des personnes graves qui me portaient de l'intrt
m'ont retir leur confiance et croient que je suis un affreux
polisson qui vais dnicher dans les coins les livres lgers pour
en faire ma nourriture journalire et en repatre mon imagination
de saltimbanque et de corrompu.


Et c'est pay cinq francs--pas un radis de plus!--_cent
calembours pour un sou--demandez!_

Je ferais mieux de crier a dans une baraque, en habit de pitre.
Je gagnerais davantage.



28
 marier

Je reois rgulirement mes quarante francs par mois.--
Rgulirement? Hlas! non. Il y a parfois un jour, deux jours de
retard, et alors j'ai le frisson, parce que ma logeuse attend. Mon
estomac attend aussi--c'est dur. J'ai pass souvent vingt-quatre
heures, le ventre creux, ayant  peine la force de parler quand
j'avais une leon  donner. Ce n'est la faute de personne! Mon
pre ne m'a jamais fait faux bond; mais j'ai eu beau lui crire
qu'une lenteur de quelques heures m'exposait  une humiliation
pnible dans mon garni o ma quinzaine tombait  jour fixe, et me
condamnait  des spasmes de faim. Il ne l'a pas cru. Les parents
ne se figurent pas cela, loin de Paris. Au caf, ils demandent le
_Charivari, _lisent les lgendes de Gavarni, qui parlent de
carottes tires par les tudiants. J'ai failli en tirer une, une
fois--l'arracher d'un champ,  Montrouge, pour la croquer crue
et sale, en deux coups de dent, tant mes boyaux grognaient! Je
venais de rater un ami qui avait crdit dans une gargote de la
banlieue.

Quelqu'un passa juste au moment o je me penchais: je partis comme
un voleur. J'aurais peut-tre bien t accus de vol, si j'avais
t surpris un instant plus tt.

Ah! tant pis, je prendrai la vache enrage par les cornes!

C'est ma vie en garni qui me fait le plus souffrir. Je suis l
souvent avec des voyous et des escrocs.

L'autre matin, des agents en bourgeois sont entrs au nom de la
loi dans mon taudis, et m'ont cern sur mon grabat comme coupable
de je ne sais quel crime.

Ils s'taient tromps de porte. C'tait mon voisin qui avait vol
ou viol. Il tait chez lui; il chantait.

On a reconnu sa voix, ce qui a fait reconnatre mon innocence!
Mais que le sclrat les et entendus monter, qu'il et descendu
l'escalier  la drobe, j'avais beau me dbattre, on m'emmenait!

J'ai crit  mon pre, je lui ai cont l'aventure, et je lui ai
demand l'aumne:

Avance-moi le prix d'un petit mobilier, de quoi meubler comme une
cellule, un coin o je vivrai  l'abri de ces hasards. J'ai trouv
une chambre pour quatre-vingt francs, rue Contrescarpe. On veut le
terme d'avance; je te le demande aussi. Mais, je t'en prie, fais
ce sacrifice qui m'pargnera bien des douleurs et des dangers!

J'ajoutais dans ma lettre--timidement--que, dans cette vie o
l'on habite des masures vieilles et misrables, on perd  chaque
instant le peu qu'on a, dans les expropriations, les descentes,
les rafles... que j'avais dj gar des_ oeuvres_...

C'tait vrai! En ai-je laiss dans les garnis, jetes aux ordures,
caches derrire une malle, gardes par le logeur, des pages qui
avaient peut-tre leur amre loquence!

Mon pre ne m'a pas rpondu.

Oh! j'ai senti malgr moi remonter contre lui le flot de mes
colres d'enfant!


.....................


Mais ne savez-vous pas, m'a dit un de ses anciens collgues de
Nantes--que j'ai heurt tout d'un coup au coin d'une rue: brave
homme qui tait notre ami,  qui j'ai avou ma vie, tant le soir
tait triste, tant la pluie tait noire, tant ma chambre de ce
temps-l tait froide!--Ne savez-vous pas que votre pre n'est
plus  Nantes?

Il m'a cont une douloureuse histoire.

Mon pre a retrouv sur son chemin une Mme Brignolin, une veuve de
censeur, qui l'a aim ou a fait semblant de l'aimer. Il est devenu
son amant, s'est compromis, affich: ma mre, folle de jalousie et
de chagrin, perdant la tte, a fait une scne  la matresse
devant le collge; il y a eu un scandale affreux, un rapport
terrible au ministre. On s'est content d'un dplacement, mais
mon pre est dans une ville du Nord maintenant.

Et je n'ai rien su de cela! Ni lui ni ma mre ne m'en ont rien
dit!

C'est que, voyez-vous, a rpondu le vieillard, le lendemain a t
arros de larmes! Votre pre est parti seul... Votre mre est
retourne chez elle, dans votre pays, o je l'ai vue, il n'y a pas
trois semaines, bien change, mon ami!... Elle vit l comme une
veuve, entre le portrait de son mari et le vtre... J'ai assist 
la scne de sparation... C'tait  qui se demanderait pardon.

--C'est moi qui suis coupable! criait-elle en se mettant 
genoux.

--Non, c'est moi que ma vie de professeur a rendu fou et
mauvais...

--Nous pouvons tre heureux encore, rpondait votre mre. N'est-ce
pas? rptait-elle, se tournant vers moi, et me consultant de
ses yeux rougis.

Et je dois vous dire que j'ai baiss la tte et ai rpondu non!
J'ai rpondu non: parce que votre pre est fou de celle  propos
de laquelle le scandale a clat. Il la reprendra: il l'a dj
reprise... Honnte homme qui a l'air de commettre un crime... Mais
il avait une nature d'irrgulier, et le hasard l'a mis dans un
mtier de forat, en lui donnant pour compagne votre mre trop
paysanne pour une me haute et meurtrie. Je connais cela, moi qui
ai souffert, qui ai aim... sans qu'on le sache... Eh bien, oui,
parce que j'avais pass par l, parce que j'tais au courant de
toute l'histoire, j'ai conseill la sparation! Votre mre
n'aurait pas fait de scandale, tout en agonisant de douleur, mais
l'Universit a ses mouchards, et tt ou tard c'tait, non plus la
disgrce, mais la destitution. C'est votre mre qui a fait la
premire le sacrifice. Oui, il vaut mieux que nous nous
sparions! Elle a clat en sanglots, et a embrass votre pre
comme j'ai vu embrasser des morts avant qu'ils fussent mis dans la
bire.

Je croyais que vous saviez cette histoire. Sans doute, ils n'ont
pas encore os vous la dire!


.....................


Le soir mme de notre entretien--c'tait le 31--le pre de
Collinet est venu me voir et m'a apport mes quarante francs.
Vous viendrez les chercher  la maison, dsormais, tous les
premiers du mois. Il n'a rien ajout, et je n'ai rien demand.
Mais j'ai crit  ma mre.

Ma plume a longtemps hsit; j'ai ratur bien des lignes, j'ai
mme effac un mot sous des larmes que je n'ai pu retenir. Je ne
savais comment mnager son coeur.

Elle m'a rpondu.

Oui, mon fils, ton pre et moi, nous sommes spars, spars
comme si la mort avait pass par l. Je te demanderai mme comme
une grce de ne plus prononcer son nom dans tes lettres; fais-moi
cette charit au nom de ma douleur.


Par le vieux professeur, qui est revenu me voir, j'ai su qu'elle
avait appris que la madame Brignolin nouvelle avait repris place
dans le lit du pre, et qu'auprs de certaines gens elle passait
mme pour l'pouse. C'est la fin, l'ternel veuvage; je la
connais. Le nom de mon pre est ray de nos lvres, tout en
restant crit comme avec la pointe d'un couteau dans le coeur de
la pauvre femme.

Lui crirai-je,  lui? Que lui dire? Un jour peut-tre je saurai
trouver le mot ou le cri qui rapproche le pre du fils;
aujourd'hui, il faudrait l'excuser ou l'accuser! Mais,  mes yeux,
ma mre est malheureuse sans qu'il soit criminel. Je resterai muet
entre ces deux victimes.

Le bon vieux professeur, qui est reparti l-bas, m'a promis qu'il
m'avertirait, si dans la maison de l'abandonne arrivait la
maladie ou un malheur.

Mais ma mre elle-mme m'crit et m'appelle.

Je t'en prie, arrive puisque tu vas avoir tes vacances de Pques
et du temps devant toi... et puis, je suis souffrante, et je me
dis souvent que si j'allais, par hasard, mourir avant de t'avoir
embrass encore une fois, mon agonie serait si triste!... Essaie
de venir, mon enfant, tu me rendras bien heureuse.

Je tremble un peu en tenant cette feuille crite l-bas, au
village, par la main honnte de la pauvre femme... Comme ceux de
la brasserie riraient s'ils me voyaient!

Je puis partir comme elle dit. J'ai mme par hasard une redingote
toute neuve et un chapeau tout frais.

Voir le pays!...

Toute la soire, je me suis promen seul sous les arbres du
Luxembourg en y songeant. Je n'ai pas mis les pieds  la
brasserie, de peur d'enfumer mon motion.


Me voil en route! La locomotive est dj  cent cinquante lieues
de Paris!...

La vue des villages qui fuient devant moi ressuscite tout mon
pass d'enfant!

Maisonnettes ceintures de lierre et coiffes de tuiles rouges;
basses-cours o tranent des troncs d'arbres et des socs de
charrues rouills; jardinets plants de soleils  grosse panse
d'or et  nombril noir; seuils branlants, fentres borgnes,
chemins pleins de purin et de crevasses; barrires contre
lesquelles les bbs appuient leurs nez crotts et leurs fronts
bombs, pour regarder le train; cette simplicit, cette
grossiret, ce silence, me rappellent la campagne o je buvais la
libert et le vent, tant tout petit.

Dans les femmes courbes pour sarcler les champs, je crois
reconnatre mes tantes les paysannes; et je me lve malgr moi
quand j'aperois le miroir d'un tang ou d'un lac; je me penche,
comme si je devais retrouver dans cette glace verte le Vingtras
d'autrefois. Je regarde courir l'eau des ruisseaux et je suis le
vol noir des corbeaux dans le bleu du ciel.

Dans ce champ d'espace, avec cette profondeur d'horizon et ce
lointain vague, l'ide de Paris s'vanouit et meurt.

Tout parle  ma mmoire: ce mur bti de pierres poses au hasard
et qui laissent de grands trous de lumire comme des meurtrires
de barricade abandonne: cette chelle de vigne qui a fait
ptiller dans ma cervelle, ainsi que la mousse du vin nouveau, les
rminiscences des vendanges--et ce bois sombre qui me rappelle
la fort de sapins o il faisait si triste et o j'aimais tant 
m'enfoncer pour avoir peur!


Nous sommes  Lyon.

Je n'ai plus regard ni vu les peupliers, les ruisseaux, le ciel!
J'ai cru seulement apercevoir l-haut, dans les nuages, une boule
de sang; au-dessous, il me semblait que j'entendais claquer une
guenille de deuil.

J'ai t d'instinct mon chapeau--pour saluer le _drapeau
noir..._ le drapeau noir, tendard des canuts, bannire de la
Guillotire!

C'est en 1832, au sommet de cette Guillotire en armes, que des
blouses bleues portrent, pour la premire fois, sur des fusils en
croix, le berceau de la guerre sociale!

Heureusement, nous avons pass vite et nous ne nous sommes point
arrts... J'aurais perdu la joie du recueillement doux et
profond, pendant les plerinages que j'aurais faits aux endroits
o l'on avait cri: _Vivre en travaillant, mourir en combattant!_


 Saint-tienne nous avons pris le train qui longe la Loire.

J'ai toujours aim les rivires!

De mes souvenirs de jadis, j'ai gard par-dessus tout le souvenir
de la Loire bleue! Je regardais l-dedans se briser le soleil;
l'cume qui bouillonnait autour des semblants d'cueil avait des
blancheurs de dentelle qui frissonne au vent. Elle avait t mon
luxe, cette rivire, et j'avais pch des coquillages dans le
sable fin de ses rives, avec l'motion d'un chercheur d'or.

Elle roule mon coeur dans son flot clair.

Tout  coup les bords se dbrident comme une plaie.

C'est qu'il a fallu dchirer et casser  coups de pioche et 
coups de mine les rochers qui barraient la route de la locomotive.

De chaque ct du fleuve, on dirait que l'on a livr des
batailles. La terre glaise est rouge, les plantes qui n'ont pas
t tues sont tristes, la vgtation semble avoir t fusille ou
meurtrie par le canon.

Cette posie sombre sait, elle aussi, me remuer et m'mouvoir. Je
me rappelle que toutes mes promenades d'enfant par les champs et
les bois aboutissaient  des spectacles de cette couleur violente.
Pour tre complte et profonde, mon motion avait besoin de
retrouver ces cicatrices de la nature.

Ma vie a t laboure et mche par le malheur comme cet ourlet de
terre griffe et saignante.

Ah! je sens que je suis bien un morceau de toi, un clat de tes
rochers, pays pauvre qui embaumes les fleurs et la poudre, terre
de vignes et de volcans!

Ces paysans, ces paysannes qui passent, ce sont mes frres en
veste de laine, mes soeurs en tablier rouge... ils sont ptris de
la mme argile, ils ont dans le sang le mme fer!

Deux mots de patois, qui ont tout d'un coup bris le silence d'une
petite gare perdue prs d'un bois de sapins, ont failli me faire
vanouir.

Nous approchons!

Je suis ple comme un linge, je l'ai vu dans la vitre, j'avais
l'air d'un mort.


Le Puy! Le Puy!...

Je reconnais les enseignes, un chapeau en bois rouge, la botte 
glands d'or, le _Cheval blanc_, l'_Htel du Vivarais_.

 une fentre, je vois tout  coup apparatre une face ple avec
de grands yeux noirs au larmier meurtri, et j'entends un cri...

Jacques!

C'est ma mre qui m'appelle et qui me tend les bras! Elle vient
au-devant de moi dans l'escalier et m'embrasse en pleurant.


Comme tu as l'air dur! me dit-elle au bout d'un moment.

C'est qu'en effet j'ai senti comme le froid d'un couteau dans le
coeur, en entrant dans la chambre o elle m'a entran et qui a
comme une odeur de chapelle.

Partout, des reliques fanes: cadres de vieux tableaux, gravures
jaunies par le temps...--C'est ce qui lui reste d'avant sa
sparation.

Voil le portrait de mon pre, avec les cheveux en toupet comme on
les portait quand il tait jeune. La tte est presque souriante et
pleine. Mais  ct est un dessin qui le reprsente amaigri et
l'oeil triste. Ce dessin a t fait quand la vie avait fan et
creus ses traits.

Voici son portefeuille de vieux cuir vert, o il avait crit des
chansons qui avaient la forme de flacons et de gourdes, o il
avait aussi laiss dans un des plis une fleur donne par ma
mre...

Cette fleur-l, elle vient de la retirer, et, aprs l'avoir
presse sur ses lvres, elle a voulu que j'y appuie les miennes
aussi. Je l'ai fait machinalement et avec gne...

Toutes ces choses, porte-montre d'il y a trente ans, bonnet grec
aux roses dfrachies et poudreuses, bouquet aux ptales secs
embaumant pour elle le souvenir d'un jour heureux, tout cela est
entreml de brins de rameau et de buis bnit, mme d'images de
saintet, et la pauvre femme joint les mains et regarde le ciel en
remuant les miettes du pass.

Elle est reste immobile dans sa douleur depuis le jour o son
mari l'a quitte.

J'ai senti le voile des larmes, certes, quand j'ai eu son visage
ple et grave contre le mien, quand elle m'a serr contre sa
poitrine amaigrie et tremblante: tre faible qui n'avait plus que
moi pour s'appuyer et que moi  aimer. Mais en voyant se dresser
entre nous trois, elle, moi et mon pre absent, cette
reliquaillerie, c'est de la colre qui m'a pris les nerfs, et le
sentiment de mlancolie qui m'envahissait a fait place  une
sensation de mpris, dont ma figure a laiss voir les traces.


Je me suis chapp pour rder dans la ville.

Es-tu all voir le collge? m'a dit ma mre quand je suis rentr.

--Non.

Elle ne comprend pas les chagrins immenses pour mon me d'colier
qui me dvorrent dans les coles aux murs sombres. J'allais
brutaliser sa tendresse avec des gestes de rancune sauvage et mes
exclamations de fureur... J'ai d me taire!

Le collge?--J'ai pu aller jusqu' la porte; encore mon coeur
battait-il  se casser! Quand j'ai pris la petite rue qui y mne,
je titubais comme un homme ivre.

Mais arriv devant la grille, j'ai d m'appuyer contre une borne
pour ne pas tomber.

C'est l-dedans que mon pre tait matre d'tudes  vingt-deux
ans, mari, dj pre de Jacques Vingtras.

C'est l qu'il fut humili pendant des annes; c'est l que je
l'ai vu essuyer en cachette des larmes de honte, quand le
proviseur lui parlait comme  un chien; c'est l que j'ai senti
peser sur mes petites paules le fardeau de sa grande douleur.

Non, je n'ai pas os passer sous cette porte, pour revoir le coin
de cour o un grand sauta sur lui et le souffleta.

Entrer?--Il me semble que je laisserais de mon sang sur le
plancher de l'tude des grands, o tait la table devant laquelle
je travaillais-- ct de la chaire, dans laquelle celui qui
m'avait mis au monde tait install, comme dans la tribune du
rfectoire le gardien qui surveille les rclusionnaires.


Te rappelles-tu que tu gagnas tous les prix en neuvime? tu avais
trois couronnes, l'une sur l'autre, le jour de la distribution...

Oui, je me rappelle ces couronnes: j'avais assez envie de pleurer
l-dessous! C'est le premier ridicule qui m'ait corch le coeur!

Mais il ne s'agit pas de la faire pleurer  son tour; je
m'approche d'elle tendrement.

Tu avais un secret  me dire...

Elle a touss, assujetti sur son front sa coiffe blanche, m'a
lanc un regard doux et profond, et rapprochant sa chaise de la
mienne, elle m'a pris les mains:

Tu ne t'ennuies pas de vivre seul, toujours seul? Tu n'as jamais
song  prendre une femme qui t'aimerait?

Aim?

Ne voyant la vie que comme un combat; espce de dserteur  qui
les camarades mme hsitent  tendre la main, tant j'ai des
thories violentes qui les insultent et qui les gnent; ne
trouvant nulle part un abri contre les prjugs et les traditions
qui me cernent et me poursuivent comme des gendarmes, je ne
pourrais tre aim que de quelque femme qui serait une rvolte
comme moi. Mais j'ai remarqu que la rvolte tuait souvent la
grce! Et, moi, je voudrais que celle  qui j'associerais ma vie
et l'air femme jusqu'au bout des ongles, ft jolie et lgante,
et marcht comme une grande dame! C'est terrible, ces gots
d'aristocrate avec mes ides de plbien!

Mais si tu tombais malade loin de moi, ou quand je serai morte!


Tomber malade, allons donc!

Il faudra qu'on me tue pour que je meure; et l'on me tuera
certainement avant que le hasard ait apport la maladie. Je cours
trop aprs l'insurrection et la rvolte pour ne pas tomber bientt
dans le combat.

Le sentiment du repos et le dsir de l'existence calme sous la
charmille ou au coin du feu ne me sont pas venus!--Sacrebleu
non!

J'ai d'abord  briser le cercle d'impuissance dans lequel je
tourne en dsespr!

Je cherche  devenir dans la mesure de mes forces le porte-voix et
le porte-drapeau des insoumis. Cette ide veille  mon chevet
depuis les premires heures libres de ma jeunesse. Le soir, quand
je rentre dans mon trou, elle est l qui me regarde depuis des
annes, comme un chien qui attend un signe pour hurler et pour
mordre.

D'ailleurs qui voudrait m'pouser, moi sans mtier, sans fortune,
sans nom?


Il parat que ce caprice-l s'est log dans une tte brune, qui
est, ma foi, charmante et qu'clairent de bien beaux yeux!

D'o me connat-on?

C'est elle-mme, la demoiselle aux beaux yeux, qui rpond:

D'o l'on vous connat? Vous rappelez-vous quand vous tiez dans
un journal et que vous aviez d vous battre en duel? Vous tes
all chercher comme tmoin un lve de Saint-Cyr qui tait de
l'Auvergne comme vous. C'tait tout simplement le frre de votre
servante; mon Dieu, oui... Il s'appelait comme celle qui vous
parle, et qui se charge d'pousseter votre mmoire... Vous ne vous
souvenez pas?

--Oui... maintenant!

--Vous vous souvenez de mon frre? mais de moi?... Non,
avouez!... J'tais trop petite fille pour vous... Cependant,
voyons, vous devez vous rappeler qu'aprs le duel manqu vous tes
venu chez notre oncle... rue de Vaugirard... Vous y avez dn deux
ou trois fois... Mme vous aviez l'air d'avoir faim!... On aurait
dit que vous n'aviez pas mang depuis deux jours. Malgr cela,
vous avez t bien impertinent avec ma petite personne, qui vous
en voulait beaucoup. Vous dclariez dans les coins que vous
n'aimiez pas la musique et que mon tapotage sur le piano vous
laissait froid. Vous prfriez passer dans le salon et causer de
l'avenir de l'humanit avec des chauves... Ne dites pas non...
j'coutais aux portes.

Un beau jour, mon frre partit au diable avec ses paulettes de
sous-lieutenant. Il vous a revu chaque fois qu'il est venu  Paris
pendant ses congs d'officier. Mais vous ne repartes plus devant
la tapoteuse de piano. Voil l'histoire. Non, ce n'est pas tout...
Je vais rougir un peu... ne me regardez pas... Vous m'aviez
frappe avec votre air bizarre... Cette ide de se battre  propos
de rien, pour l'honneur... par amour du danger, cela me faisait
oublier que ma musique vous dplaisait... j'tais un peu
romantique, vous aviez l'air un peu fatal. Puis mon frre vous a
suivi de loin dans la vie, nous avons parl de vous souvent--
trs souvent... Il m'a cont que vous aviez support si bravement
et si gaiement une certaine existence que vous aviez accepte 
plaisir--pour rester libre,--au risque de dner avec les
gteaux de soire quand vous alliez dans le monde, comme vous
faisiez quand vous veniez chez mon oncle.

Je vous ai gliss ma part quelquefois, monsieur, sans que ni vous
ni les autres y vissiez rien... mme quand c'tait de ces mokas de
chez Julien que j'aimais tant, et que je vous sacrifiais... Bref,
j'ai eu de vos nouvelles toujours; et mon frre m'a plus d'une
fois vole  votre profit dans sa correspondance; je croyais que
j'allais encore lire des clineries  mon adresse, je tournais la
page, c'tait de M. Vingtras qu'il s'agissait... Ah! il vous aime
bien... j'tais jalouse de vous... il vous le contera du reste,
car il va arriver... exprs pour vous voir, parce qu'il sait que
vous tes ici, parce qu'il y a un complot, parce qu'il a mis dans
la tte de papa et de maman, dans la tte de votre mre aussi, des
ides!...

Elle s'est arrte un instant, et a repris, en hochant la tte
comme un chardonneret, avec un petit air fch et moqueur:

Ah! mais non... par exemple!...

Elle s'est enfuie l-dessus, mais en me jetant un sourire qui
avait la grce d'un aveu, et elle m'a adress un regard si long et
si tendre que j'en ai eu froid dans le dos et chaud au coeur...

Nous en avons parl le soir avec ma mre.--Les choses sont plus
avances que je ne pensais.  l'en croire, c'est fait si j'y
tiens;  la condition que je resterai au Puy et ne retournerai
point  Paris, avant un an, deux ans peut-tre.--Ah! cela gte
tout.

Comment, Jacques, tu hsiterais aprs les dmarches que j'ai
faites, quand la demoiselle est honnte et te plat, quand cela te
sort de la misre?


Cela te sort de la misre!

Mais si j'avais voulu n'tre pas misrable, je ne l'aurais jamais
t, moi qui n'avais qu' accepter le rle de grand homme de
province, aprs mes succs de collge. Je pouvais trouver,  Paris
mme, un gagne-pain, un tremplin; j'aurais enlev des protections
 la pointe de l'pe, grce  ma nature bavarde et sanguine, 
mon espce de faconde et  ma verve d'audacieux. Je pouvais par
mes anciens professeurs de Bonaparte ou de province obtenir une
place qui m'et men  tout. On me l'a dix fois conseill. Si je
suis pauvre, c'est que je l'ai bien voulu; je n'avais qu' vendre
aux puissants ma jeunesse et ma force.

Je pouvais, il y a beau temps, cueillir une fille  marier, qui
m'aurait apport ou des cus ou des protections.

Protections ou cus auraient senti le sang du coup d'tat; et je
suis rest dans l'ombre o j'ai mang les queues de merlan de
Turquet.


Mais, riche, tu pourras dfendre tes ides et les mettre dans tes
livres, tu aideras bien mieux les pauvres ainsi, qu'en te
morfondant dans cette pauvret qui te lie les mains et qui... (je
te demande pardon de te parler ainsi) peut t'aigrir le coeur.

Il y a du vrai dans ces mots-l.

Ma mre me voit branl et reprend:

Mon ami, ce que tu feras sera bien fait, je ne te reprocherai pas
de ne pas m'avoir coute... Tu es un homme... J'ai trop  me
reprocher de ne pas t'avoir compris quand tu tais un enfant. Mais
ne te hte point, je t'en prie.


Soit, je ne briserai rien: j'attendrai: mais encore dois-je savoir
si celle qui veut tre ma femme voudra tre mon compagnon et mon
complice...

Chez mon pre aussi, j'avais la vie assure; il m'aimait, le
pauvre professeur, tout dur qu'il part.

Pourtant, cette vie-l, j'en ai eu horreur! Je l'ai fuie, pour
entrer dans les jours sans pain,--parce que tous mes penchants
heurtaient les siens, parce que toutes ses ides repoussaient les
miennes, parce que nos coeurs ne battaient pas  l'unisson, et que
nos regards,  la suite des discussions amres, taient chargs,
malgr nous, de douleur et de haine...

L'argent--cent mille francs! cinq mille livres de rente, vingt
mille  la mort des parents.--C'est beau! on imprime bien des
appels aux armes avec a.

Mais si elle ne pense pas comme moi!...

Elle dira alors que je la vole ou que je la trahis, quand mes
colres rpublicaines sauteront sur le monde auquel elle
appartient.


Je sais  quoi m'en tenir depuis l'autre matin. C'est fini pour
toujours!

Nous tions alls dans un des faubourgs, o un vieux professeur
ancien collgue de mon pre a organis une espce de bureau de
charit.

En revenant elle m'a dit:

Quand nous serons maris, vous ne me mnerez pas dans des
quartiers tristes.--Moi d'abord, a-t-elle repris avec une mine
de suprme dgot, je n'aime pas les pauvres...

Ah! caillette!  qui j'tais capable d'enchaner ma vie! Fille
d'heureux qui avais, sans t'en douter, le mpris de celui que tu
voulais pour mari! Car lui, il a t pauvre! Comme tu le
mpriserais si tu savais qu'il a eu faim!

Elle sent bien qu'elle a fait une blessure.

Me reprenant le bras, et plongeant ses yeux tendres dans la
svrit des miens:

Vous ne m'avez pas comprise, murmure-t-elle, anxieuse d'effacer
le pli qui est sur mon front.

Pardon, bourgeoise! Le mot qui est sorti de vos lvres est bien un
cri de votre coeur et vos efforts pour rparer le mal n'ont fait
qu'empoisonner la plaie.

Et j'en saigne et j'en pleure! Car j'adorais cette femme qui tait
bien mise et sentait si bon!

Mais n'ayez peur, camarades de combat et de misre, je ne vous
lcherai pas!


Vous m'en voulez, on dirait que vous me hassez depuis l'autre
jour. Soyez franc, voyons, a-t-elle dit en se plantant devant moi.

--Eh bien oui, je vous en veux,--parce que vous aviez jet un
rayon de soleil dans l'ombre de ma jeunesse, et que j'ai soif de
caresses et de bonheur. Mais j'ai encore plus soif de justice...
un mot qui vous fait rire... n'est-ce pas?

C'est comme cela pourtant... on ne vous a racont que le ct
drle de ma vie de bohme... tandis que j'en ai gard des
impressions poignantes, la haine profonde des ides et des hommes
qui crasent les obscurs et les dsarms. De grands mots!... Que
voulez-vous? Ils traduisent l'tat de ma cervelle et de mon coeur!
Il y avait place encore l-dedans pour votre charme et les joies
douces que votre grce m'et donnes, mais il aurait fallu que
vous eussiez avec votre belle sant de vierge, que vous eussiez un
peu de ma maladie d'ancien pauvre...


Et j'ai plant l celle qui tait ma fiance! j'ai fui, enfonant
ma tte dans le collet de ma redingote comme une autruche,
laissant ma mre dsole. J'ai fil par le premier train,
dsespr.

J'ai peur du milieu o je rentre, qui me paraissait dj lugubre
quand je n'tais pas sorti de ses frontires, mais qui va me
sembler bien autrement sombre, maintenant que j'ai vu les rivires
claires, les bois profonds; que j'ai vu surtout une maison
heureuse o entraient  grands flots le soleil, le luxe et le
bonheur; o une crature lgante et fine rdait autour de moi
avec des mines d'amoureuse; o j'tais celui qu'on regardait avec
des yeux pleins de tendresse et pleins d'envie.

Un mot, rien qu'un mot a suffi pour noircir ce fond pur, pour
mettre une tache de gale sur l'horizon. Par moments je me trouve
si sot!... Je regrette mon acte de courage.

Pendant un arrt, je suis bien rest cinq minutes, hsitant, prt
 lcher le train qui me menait sur Paris, pour attendre celui qui
me ramnerait au Puy...

Allons! Nous sommes arrivs.

Il est trois heures du matin.

J'ai laiss ma malle au bureau des bagages, ne sachant pas si,
dans ma maison, aprs ma longue absence,  cette heure, je
retrouverai ma chambre libre, et j'ai march jusqu'au matin 
travers les rues.


Encore un courage que je ne pourrais pas avoir deux nuits de
suite: celui de rder sur le pav en regardant la lune mourir et
le soleil renatre!

Il y a surtout un moment, quand vient l'aube, o le ciel ressemble
 une aurore sale ou  une trane de lait bleutre; o les glaces
dans lesquelles on se reconnat tout  coup,  l'extrieur des
magasins de nouveauts et des boutiques de perruquier, refltent
un visage livide sur un horizon dur et triste comme une cour de
prison.

Le silence est horrible et le froid vous prend: on sent la peau se
tendre, et les tempes se serrer. Cette aurore aux doigts de roses,
dont parlent les potes, vous met un masque sale sur la figure, et
les pieds finissent par avoir autant de crasse que de sang... On
se trouve des allures de mendiant et de mutil.

Je rencontre des gens sans asile qui baissent la tte et qui
tranent la jambe; j'en dniche qui sont tendus, comme des
mouches mortes, sur les marches d'escalier blanches comme des
pierres de tombe.


L'un d'eux m'a parl; il tait maigre et cass, quoiqu'il n'et
pas plus de trente ans; il avait presque la peau bleue, et ses
oreilles s'cartaient comme celles des poitrinaires.

Monsieur, m'a-t-il dit, je suis bachelier. J'ai commenc mon
droit. Mes parents sont morts. Ils ne m'ont rien laiss. J'ai t
matre d'tudes, mais on m'a renvoy parce que je crachais le
sang. Je n'ai pas de logement et je n'ai pas mang depuis deux
jours.

J'ai prouv une impression de terreur, comme une nuit o, dans la
campagne, j'avais t accost, au dtour d'un chemin qu'inondait
la pleine lune, par une mendiante qui avait une grande coiffe
blanche, la tte ronde et blme, l'oeil fixe, et qui tait
recouverte d'une longue robe noire.

Je vis  un mouvement de cette robe, releve tout d'un coup d'un
geste gauche, que c'tait un homme habill en femme! Pourquoi?
tait-ce un fou ou un assassin? un chapp d'asile, un vad de
bagne las de la fuite et qui s'arrtait une minute entre la prison
et l'chafaud?

De ses lvres sortirent ces seuls mots:

N'ayez pas peur, allez! Ayez piti de moi.


Devant cet homme de Paris avec ses oreilles dcolles, et qui
murmurait: Je suis bachelier, je crache le sang, je meurs de
faim, devant cette apparition, comme devant l'homme habill en
femme, j'ai ressenti de l'pouvante!

Il est bachelier comme moi... et il mendie; et il n'en a pas pour
une semaine  vivre... peut-tre il va pousser un dernier cri et
mourir!

Dans le calme immense de la nuit, au milieu de la rue dserte,
c'tait si triste!

Je suis parti; parti sans retourner la tte...

C'est qu'il est mon gal par l'ducation et l'habit! c'est qu'il
en sait autant que moi--plus, peut-tre!

Et il marche, le ventre creux, l'oeil hagard... Il marche et la
mort ne lui fait pas l'aumne, elle ne lui tord pas le cou!...

Son coeur continue  battre, son cerveau las pense encore--et ce
coeur et ce cerveau n'ont rien trouv pour l'aider  ne pas crever
comme un chien--non: rien trouv, que la mendicit, la mendicit
en larmes!

J'aurais d lui parler, lui prter mon bras, l'aider  se soutenir
sur le pav! J'ai craint d'attraper sa fivre, celle des
poitrinaires et des mendiants...

Le soir, j'ai cont l'histoire aux camarades. On n'a point frmi
de mon frmissement, on a mme blagu ma sensibilit et ma
frayeur.

L'un des assistants qui vit avec mille francs de rente et qu'on
appelle le Tribun, parce qu'il a parfois des gestes et des
souffles d'loquence, a souri amrement:

Que diriez-vous d'un marin qui passerait toute sa vie  plaindre
les naufrags et qui aurait l'air de supplier l'ocan de ne pas
porter l'agonie de tant de victimes!


Votre chambre est encore libre, m'a-t-il t rpondu  mon
ancien htel quand j'y suis rentr le matin.

Mais des lettres, vieilles de huit jours, m'annoncent que j'ai
exaspr deux leons, mes deux meilleures, qui me lchent. Il ne
me reste que du fretin. Me voil frais! Je suis juste aussi avanc
que quand j'ai dbut.

Tout est  recommencer aprs tant d'hsitations, d'efforts, de
douleurs! Eh! pourquoi suis-je all dans ce trou de province? Est-ce
qu'on a le temps de faire du sentiment et de la villgiature
quand on est engag pour vendre  heure fixe du latin et du grec,
quand il y a pour cela des priodes sacres?

Je rvais de revoir mon village comme la _Vielleuse _de mlodrame
ou le _Petit Savoyard! _Triple niais!

J'ai recouru aprs les leons perdues, j'ai eu le courage d'tre
lche et de demander pardon.

Mais les places taient prises et l'on ne pouvait ou l'on ne
voulait flanquer dehors ceux qui m'avaient remplac.

Si j'attends seulement un mois avant de gagner quelque argent, je
ne serai plus en tat de me prsenter nulle part. Il ne me reste
qu'un vtement propre, redingote, pantalon et gilet noirs,--
peu prs noirs encore, quoiqu'ils montrent par endroits la corde.

J'ai de quoi manger et payer un garni ignoble avec mes vingt-six
sous et trois centimes par jour, mais mes habits sont mes outils.
Il m'en faut de propres et de dcents.

Je connais Cicron, Virgile, Homre, tous les grands auteurs
anciens, mais je ne connais pas de petit tailleur moderne pour me
raccommoder ou me faire un costume.

Il y a bien longtemps que je n'ose plus passer devant la maison de
Caumont  qui je n'ai pas pu payer sa dernire note.

J'avais trouv une belle leon dans ce voisinage. Je n'ai pas os
l'accepter, j'aurais rencontr le tailleur et il m'aurait peut-tre
fait une scne.



29
Monsieur, Monsieur Bonardel

Que faire?

Copier des rles? Mais pourrai-je! J'ai une criture d'enfant,
embrouille et illisible. On disait dans les classes de lettres:
Il n'y a que les imbciles qui _peignent_ bien; on promettait le
prix de calligraphie au plus bte. Et moi, faisant chorus avec mon
professeur, ce niais! avec mon pre, cet aveugle! j'tais presque
fier d'crire si mal. On trouvait cela original et coquet de la
part d'un fort.

Si, au lieu de faire des discours latins, j'avais fait des
_btons_,--si, au lieu d'tudier Cicron, j'avais tudi
Favarger!--je pourrais aujourd'hui copier des rles le jour, et
tre libre le soir, ou bien les copier la nuit et bcher le jour 
mon choix! Il et suffi de cela pour que je fusse libre.


J'ai cherch tout de mme les demandes de copistes derrire les
grillages du Palais de Justice, dans les colonnes des _Petites
affiches_, sur les plaques des pissotires, et je me suis rendu
aux adresses indiques.

On m'a ri au nez quand j'ai montr mes chantillons; on m'a mis en
face de gens  tte de sous-officier ou de notaire qui crivaient
comme des graveurs--c'tait _moul!_

J'en ai t quitte pour ma courte honte; je ne puis pas gagner mon
pain de cette faon.

Ce serait bien difficile, allez, mme si vous aviez une belle
main! On ne vit pas de cela; vous vous useriez les yeux sans
encore rcolter de quoi manger, m'a dit un de ces calligraphes.

Il faut avoir des maisons attitres.--Cela ne s'acquiert qu'avec
le temps et de grandes protections!...

Il a l'air de m'assurer que c'est aussi difficile que d'tre nomm
prfet ou consul.

Peut-tre bien! et ce n'est pas plus sr!

Mon criture me tue. Toutes mes tentatives pour entrer n'importe
o saignent et meurent sous le bec de ma plume maladroite.

Si je pouvais tre caissier, teneur de livres?

Je m'y mettrai!

Je crois qu'avec ma volont de fils de paysanne, j'arriverais 
faire entrer de force dans ma caboche les notions sches qu'il
faut au pays de la pierre et du fer, je forgerais mon outil
d'employ de manufacture ou d'usine. J'apprendrais les chiffres,
je me cramponnerais  l'arithmtique comme Quasimodo  sa cloche,
duss-je en avoir le tympan cass, le cerveau meurtri, les ailes
de mon imagination brises.


Oh! ce serait terrible, si je devenais un chiffreur, qui ne rve
plus, n'espre plus, chez qui l'ide de rvolte ou de posie est
morte! Mais je me figure que qui est bien dou rsiste--je
rsisterai!

Allons! j'irai trouver les commerants, et je leur crierai:--
Tenez voil trois ans de ma jeunesse. Je _dbiterai, j'aunerai,
j'appellerai  la caisse, _je ferai les paquets ou je vendrai du
fil!...

Est-ce qu'au moins, dans trois ans, j'aurai conquis un poste qui
me laissera de la libert?... des heures pour causer avec moi-mme
et pour prparer la dfense ou la rbellion des autres?


Un camarade n dans la Laine,  qui j'en ai parl, hoche la tte,
et me dit:

Dans trois ans, tu seras esclave, comme au premier jour!
maladroit, autant que tu l'es aujourd'hui! Mettons que tu t'y
fasses, que tu ne sois pas renvoy de maison en maison--ce qui
est la destine des commenants--mais quant  tre libre! Es-tu
fou? Libre aprs trois ans!...--Pas aprs cinq, pas aprs
dix!... Cette vie n'est possible qu' qui l'aime et n'est bonne
que pour qui peut, un jour, avec l'argent du papa ou de la
fiance, acheter un fonds--et ce jour-l, turlupiner les
employs, _refaire _le client pour devenir riche au lieu de
devenir failli--ou banqueroutier!... As-tu ce got? As-tu ces
avances?... As-tu ce courage, cette lchet? Mon pauvre Vingtras,
je suis commerant parvenu, et je sais ce que c'est!... Tu
entrerais chez mon pre demain, que dans quinze jours, tu le
souffletterais et l'insulterais!--si brave homme qu'il soit; si
bon garon que tu puisses tre! N'y pense plus! Mieux vaut que tu
ailles porter ailleurs tes gifles et ton ambition.

Je me suis mis  rire. Il m'a fait remarquer que mon rire seul
tait un obstacle.

Un tonnerre! Mauvais vendeur, avec ce rire-l!... Mais tout est
contre toi, malheureux! Tes yeux noirs, ta voix de stentor, ton
air d'insurg, de lutteur!... Il ne faut pas a pour couler du
ruban ou du drap, pour faire l'article, _glisser le rossignol!
_Raye le commerce de tes papiers-- moins que tu ne t'engages,
ne te fasses un de ces matins glorieusement trouer pour la patrie,
et qu'on te dcore! Tu pourras alors, comme l'homme du _Prophte_,
avec une calotte  glands et un habit noir, te tenir  l'entre
des magasins pour ouvrir les portes, pour porter les parapluies
des clients, faire enseigne, en talant, large comme un chou, le
ruban de ta boutonnire.


Il faut que j'en aie le coeur net cependant!

Je vais m'adresser  tous ceux qui ont paru m'aimer un peu, et
leur demander des lettres de recommandation pour n'importe qui et
n'importe o.

J'ai crit  tous mes anciens professeurs--non, pas  tous! je
n'avais pas de quoi affranchir, et il ne me restait plus de
papier.

J'attends les rponses.

Quatre jours, huit jours, quinze jours! Rien!

Faut-il crire de nouveau? mais les timbres?...


Un dernier effort, voyons!

Serrons la boucle, mangeons du pain bis--sans rien autre pendant
deux jours--et affranchissons deux lettres encore.

J'ai eu de la peine pour les enveloppes! Il ne m'en restait qu'une
de propre--l'autre tait vieille.--J'ai dpens sur elle un
sou de mie pour la nettoyer. Elle a mang le quart de mon
djeuner, la malheureuse.


Enfin, je reois une lettre du pre Civanne.

J'ai fouill mes souvenirs, et me suis rappel que le pre d'un
de mes anciens lves, M. Bonardel, est un grand fabricant de
Paris...

Il trouvera peut-tre  vous employer pour la correspondance,
pour l'anglais. N'avez-vous pas eu un prix d'anglais?

Ci-joint la lettre pour M. Bonardel.


M. Bonardel reste du ct de l'Hippodrome, dans une grande maison
qui me fait peur par son silence... C'est sa demeure prive.

Je m'adresse au concierge:

M. Bonardel y est-il?

--Non, il n'y est pas.

Un _il n'y est pas_ insolent comme un coup de pied.

Il faut faire son deuil du linge blanc tal exprs, de la
toilette organise  grand-peine, et redescendre vers Paris pour
revenir ici demain, si j'en ai le courage.

Ah! j'aimerais mieux me battre en duel, passer sous le feu d'une
compagnie--je marcherais droit, je crois; tandis que je reviens
le lendemain, tout gauche et tremblant de peur!

M. Bonardel?

Mme rponse qu'hier.

J'ai quelque chose de trs press  lui dire.

Le concierge m'coute, il me demande mon nom...

Monsieur Vingtras.

--Vous dites?

Il me fait rpter; je rponds timidement--il entend Vingtra_ze_
--je n'ai os appuyer sur l'_s_, j'ai escamot l'_s_ qui est une
lettre dure, pas bonne enfant.

Avez-vous votre carte?

--Je l'ai oublie.

Ce n'est pas vrai, je n'ai pas de cartes--pourquoi en aurais-je?
--et je n'ai pas pu trouver un carr de carton pour en faire une
ce matin. L'homme ne s'y trompe pas et m'enveloppe d'un regard de
mpris, tout en montant le grand escalier qui conduit sans doute
au cabinet de M. Bonardel.

Je ne serais pas plus mu si j'attendais la dcision d'un
tribunal. J'coute les pas qui sonnent, la porte qui grince,
l'cho triste. Deux voix!... on parle... le concierge redescend...

M. Bonardel a dit qu'il ne vous connaissait pas. Il faudra lui
crire pourquoi vous voulez le voir.

Je vais rdiger la lettre chez un de mes amis qui a du papier et
des enveloppes; mais il ne m'offrira plus de faire ma
correspondance chez lui.

J'ai us trois cahiers, six plumes--brouillons sur brouillons,
taches sur taches! Pour la suscription, je m'y suis pris  trois
fois.

Comment fallait-il mettre?

Monsieur

_Monsieur Bonardel_

ou mettre:

Monsieur Bonardel

simplement--sur une seule ligne?

Que fait-on dans le commerce?

J'ai mis deux fois _Monsieur_  tout hasard! Mieux vaut un
_Monsieur_ de trop qu'un _Monsieur_ de moins.

 ma lettre j'ai joint celle de mon vieux professeur.

La rponse m'arrive.

M. Bonardel vous recevra demain, vendredi,  8 heures du matin.

Je me suis lev  cinq heures--par prudence--il fait froid.
J'ai t forc d'ter mes bottines et de tenir mes pieds dans mes
mains jusqu' six heures.

Il pleuvait.

Je n'avais pas d'argent pour prendre une voiture, bien entendu.
J'ai d marcher en sautillant pour viter les flaques: j'ai
sautill depuis le quartier Latin jusqu' l'Hippodrome. J'ai un
pantalon noir qui trane dans la boue. Je suis forc de l'ponger
avec mon mouchoir.

Mes bottes aussi sont sales; je les gratte avec ce que j'ai de
papier dans mes poches. Il y a l-dedans des lettres auxquelles je
tiens, mais je ne puis pas arriver crott comme a!


 mes lettres d'amour, de vertu, de jeunesse!


Pour finir; je suis forc de me rincer les mains dans le ruisseau.

Je sens encore du gravier dans mes gants; mais je n'ai plus de
plaques de boue. C'est terne malheureusement! Les bottes que j'ai
essuyes avec mon mouchoir sont ternes aussi: on dirait que je les
ai graisses avec du lard.


Pour entrer juste  l'heure fixe sur la lettre, je suis all dix
fois regarder l'oeil-de-boeuf d'un marchand de vin qui fait le
coin; j'y suis all sur la pointe du pied, pour ne plus me
crotter. J'avais l'air d'un matre de danse.

Enfin, il est 8 heures moins 5 minutes. Il me faut ces 5 minutes
pour arriver.

M'y voici.

M. Bonardel a _donn le mot._

Le portier me dit ds que j'ai montr mon nez:

Suivez-moi.

Il m'emmne par le grand escalier jusqu' une porte devant
laquelle il me laisse plant. Enfin il revient et me fait signe
d'entrer. J'entre.

M. Bonardel m'indique un sige.

J'attends.

Rien!

Il regarde des papiers--et a l'air de ne plus s'occuper de moi.
Je puis faire des cocottes, si je veux!

Je tousse un peu--a lui est gal; je peux tousser, je puis
faire _hum_, en mettant ma main gante de noir devant ma bouche;
il crit toujours!

C'est terrible, ce silence!...

Si je brisais quelque chose?...

Je laisse tomber mon chapeau; il se met  rouler jusqu'au bout de
la chambre, en faisant un grand rond avant de s'arrter, comme une
toupie qui va mourir...

Il s'en paie, mon chapeau!...

Je cours aprs; cela prend un bon moment. Je le ramasse; j'ai le
temps de le ramasser, de revenir sur ma chaise. M. Bonardel me
laisse libre, tranquille. Je ne le gne pas.


.....................


Ah! tant pis, je casse la glace!

--MONSIEUR, MONSIEUR BONARDEL!


Je me suis dcid  parler, mais d'avoir mis deux fois _Monsieur_
sur la lettre l'autre jour, a m'est rest dans l'esprit, et j'ai
dit _Monsieur, Monsieur Bonardel_, comme si je lisais mon
enveloppe.

Il ne bouge pas. Il croit que je lui cris une lettre, il attend
sans doute que je la lui remette.

Je recommence, en prcisant:

Monsieur Bonardel, rue du Colyse, 28...

J'espre qu'il n'y a pas  s'y tromper et que je prends bien mes
prcautions!

C'est toujours le souvenir de l'enveloppe!

M. Bonardel a-t-il t frapp de mon insistance  mettre les
points sur les _i_? Reconnat-il l des habitudes de commerce
vraiment srieuses et toujours utiles?--Probablement, car, se
tournant de mon ct:

Monsieur Vingtras.... fait-il avec un geste de lapin de pltre.

--13, rue Saint-Jacques!

M. Bonardel s'incline.

Nous sommes bien les deux hommes en question. Pas de surprise!

Et maintenant, qu'est-ce que je veux? L'oeil de M. Bonardel, rue
du Colyse, 28, demande  M. Vingtras, 13, rue Saint-Jacques, de
quoi il s'agit.

Ce n'est pas sans doute pour faire rouler mon chapeau et lui lire
des enveloppes que je suis venu.

Il faut s'expliquer.

Monsieur, je suis jeune...

J'ai dit cela trs haut, comme si je faisais un aveu qui me
cott; comme si d'autre part, j'en avais pris mon parti
carrment.

Je suis jeune...

M. Bonardel a l'air de n'en tre ni triste ni heureux. a ne lui
fait rien  M. Bonardel!

Je laisse mon ge de ct et je reprends d'une traite: Monsieur,
j'ai compt, que sur la recommandation de M. Civanne, mon ancien
professeur, vous voudriez bien vous intresser  moi et m'aider 
obtenir une situation, qu'il m'est difficile de trouver sans
connaissance et sans appui.

M. Bonardel me fait signe de m'arrter--et d'une voix lente:

Que savez-vous faire?


CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE?


Il me demande cela sans me prvenir,  brle-pourpoint!...


CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE?


Mais je ne suis pas prpar! je n'ai pas eu le temps d'y
rflchir!


CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE?


Je suis bachelier.

M. Bonardel rpte sa question plus haut; il croit sans doute que
je suis sourd.

Que-sa-vez-vous-fai-re?

Je tortille mon chapeau, je cherche...

M. Bonardel attend un moment, me donne deux minutes.

Les deux minutes passes, il tend la main vers un cordon de
sonnette et le tire.

Reconduisez monsieur.

Il remet le nez dans ses papiers. J'embote le pas du domestique
et je sors, la tte perdue.

CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE????

J'ai encore cherch toute la nuit, je n'ai rien trouv.


.....................


J'ai li connaissance avec un fils d'usinier, brave garon que je
mets franchement au courant de ma situation d'argent, d'esprit et
d'ambition; je lui fais part de mes dconvenues et de mes
maladresses.

Il me rpond en bon enfant:

J'ai mon oncle qui est fabricant aussi, mais qui ne vous recevra
pas comme M. Bonardel. Je lui parlerai de vous: allez le voir
mardi, et bonne chance!

Mardi est arriv.

Je m'ouvre  l'homme, il m'coute avec bienveillance.

Quand j'ai fini:

Eh bien! je ne veux pas qu'il soit dit qu'un garon de courage,
qui demande  s'occuper, ne trouvera pas de travail chez moi. Vous
entrerez  l'usine pour faire la correspondance. Vous savez
tourner une lettre, comprendre ce qu'il y a dans les lettres des
autres?

Je rponds: Oui.

Je dois savoir faire une lettre, puisque j'ai t dix ans au
collge.

Vous viendrez aprs-demain.

J'arrive au jour dit.

On me regarde beaucoup.

Les blouses bleues, les bourgerons, les tricots, les cottes, les
chemises de couleur, les ouvriers et les hommes de peine toisent
ma redingote noire avec un air de piti.

Ma redingote est propre, cependant: elle est boutonne; c'est pour
cacher le gilet qui est frip, mais il n'y a ni taches, ni trous,
et mon col retombe bien blanc sur ma cravate de satin noir. Mes
souliers brillent.

Vais-je briller aussi?

Par ici, monsieur Vingtras...

M. Maillart me conduit  travers une longue galerie encombre de
dbris de fer rouill, jusqu' un cabinet vitr o il y a une
chaise haute, un pupitre trs haut aussi, du papier bleu, des
plumes d'oie et le courrier du matin.

Voil votre bureau.

Je fais une mine de satisfait; j'esquisse un sourire de
reconnaissance.

Maintenant, ajoute M. Maillart, vous allez dpouiller cette
correspondance; je reviendrai dans une heure et vous me montrerez
votre _classement_, vos _pointages_... J'ai dit  celui qui
faisait la besogne avant vous, de n'arriver que vers midi, pour
voir comment vous vous en tirerez par vous-mme.

Je frmis  l'ide de me trouver seul dans ce bureau vitr.

M. Maillart reprend en dcachetant une lettre dans le tas et en me
la montrant:

Vous pourrez dj faire une formule de circulaire  propos de cet
_article_. Vous rpondrez que la maison regrette beaucoup de ne
pouvoir satisfaire  ces demandes... vous rpondrez cela en termes
qui ne fchent pas les clients.

Il sort.


Classer, pointer...?

Je place ensemble les lettres qui ont trait au mme _article_;
malheureusement, il est question d'un tas de choses, il y a
beaucoup d'articles!

Je n'ai plus de place sur le pupitre, je suis forc de me lever et
d'en mettre sur ma chaise.

Je ne sais plus o crire ma circulaire--celle qui doit tre
polie et ne pas fcher le client.

Je commence:


_Monsieur,_

_C'est avec un profond regret que je me vois oblig _(TRISTE
MINISTERIUM)...

J'efface _triste ministerium_, et je reprends:

_Avec un profond regret que je me vois oblig de vous dire que
votre demande est de celles que je ne puis... _ALBO NOTARE
CAPILLO, _marquer d'un caillou blanc._

Faut-il garder _albo notare capillo? _M. Maillart verrait que je
ne mens pas, que j'ai vraiment reu de l'ducation, que je n'ai
pas oubli mes auteurs.

Non, c'est mauvais dans le commerce. Effaons!

Un pt!... Je l'ponge avec un doigt que j'essuie  mes cheveux.

Mais j'ai encore fait tomber de l'encre par ici! Je me sers de ma
langue, cette fois.

Continuons:

_De celles auxquelles je ne puis faire droit, qu' des
conditions, qu'il serait impossible que vous acceptassiez, et que,
pour cette raison, il serait inutile que je vous proposasse._

Que de QUE!


J'ai chaud! J'cris debout, en tirant la langue, au milieu des
lettres que j'ai peur de brouiller et que ma respiration soulve.
Je m'arrange pour mettre mon nez dans ma poitrine, afin que les
papiers ne s'envolent pas.

_Que je vous proposasse..._

Ah! comme je prfrerais que ce ft en latin!--Si je faisais
d'abord ma lettre en latin? Je pense bien mieux en latin. Je
traduirai aprs.

C'tait le moyen. Mais Maillart arrive!

Deux faits le frappent au premier abord, les lettres ranges en
_russite_, puis la couleur de ma langue, qui pend au coin de ma
lvre.

Est-ce que vous tes sujet  l'apoplexie? me dit-il.

--Non, monsieur.

--C'est que vous avez la langue toute bleue!... Il faudrait vous
couper l'oreille tout de suite, si a vous prenait...

--Oui, monsieur.

--Pourquoi avez-vous parpill la correspondance comme a?

--Pour la _classer, pointer..._

--Celle qui est sous vous doit tre brlante...

Il ne me laisse pas le temps de combattre l'ide que j'ai pu
dshonorer le courrier en m'asseyant dessus, et avant que j'aie
fini de ranger, il me demande la lettre qu'il m'a pri de rdiger.

Lisez.

Il me laisse barboter, et quand j'ai lu mes trois lignes:

Monsieur Vingtras, me dit-il, vous n'avez pas le style du
commerce. J'aperois du latin sur votre chiffon. Que diable vient
faire ce latin dans une lettre d'usine!... Ne soyez pas dsespr
de mes observations. Dans quelque temps vous en remontrerez
peut-tre  votre matre. Ds que vous serez, si peu que ce soit, en
mesure de faire la besogne, je vous donnerai cent francs par mois.
En attendant, remettez les lettres comme elles taient... pour que
M. Troupat s'y retrouve... Bien... Maintenant, allez fumer un
cigare dans la cour, et laver votre langue  la fontaine.

Est-ce un ordre, une plaisanterie, un conseil?... Mieux vaut ne
pas s'exposer  un reproche.

Je vais laver ma langue  la fontaine.

Quand j'ai fini, je me promne. Je tche de me donner une
contenance.

 travers les vitres casses de l'usine, les ouvriers me
dvisagent.

 un moment, je suis crois par un gros homme, sans barbe, l'air
grave, la peau moite. Il me lance un coup d'oeil froid, chagrin,
insultant.

C'est M. Troupat.

M. Maillart me fait signe de rentrer.

La prsentation a lieu, et il est entendu que je serai un mois 
l'cole de ce gros homme  la peau molle.

M. Troupat fait-il  contrecoeur son mtier d'instructeur, ou bien
est-ce ainsi dans les usines? Je l'ignore, mais chaque matin, en
me levant, je tremble  l'ide de me trouver  ct de lui, tant
il a l'air _prtre _et glacial! tant j'ai la tte dure!

N'importe, je resterai! jusqu' ce que j'aie pris le pli et que je
sache rdiger selon la formule: _En rponse  votre honore du
courant.--Veuillez faire bon accueil!_

_Veuillez faire bon accueil!_

La premire fois que M. Troupat a dit cela, j'ai cru qu'il se
dridait et commenait une romance.

_Veuillez faire bon accueil  la lettre de charge! _a-t-il
repris d'une voix de chantre!

Je suis un sot.


Au bout du mois, M. Maillart me fait appeler.

Monsieur Vingtras. Je ne puis dcidment pas vous garder! Ce
serait vous voler votre temps--ce qui n'est pas honnte et ne
m'avancerait  rien.

C'est moi qui suis coupable d'avoir pu croire qu'un garon lettr
et d'imagination pouvait se rompre  la mthode et  l'argot
commercial. Jamais vous n'aurez ce qu'il faut. Vous avez autre
chose, mais ce serait folie de rester ici. Ne pensez plus au
commerce, croyez-moi, et cherchez une voie plus en rapport avec
votre intelligence et votre ducation.

J'ai travers la cour entre les deux ranges d'tablis logs
contre les vitres sur la longueur des ateliers.

Un apprenti qui avait entendu la scne avait port la nouvelle de
ma dconfiture.

C'tait triste de passer sous le feu de cette piti!

Mon intelligence--mon ducation!

Comment devient-on bte? Comment oublie-t-on ce qu'on a appris?
Que quelqu'un me le dise bien vite! Criez-le-moi, vous qui n'avez
pas fait vos classes et qui gagnez le pain quotidien!



30
Sous l'Odon

Je n'ai pas vu un seul de mes anciens camarades depuis que je
cours aprs les places de commerce. Ils ne pourraient m'aider 
rien.

Puis ils me blagueraient!

Vingtras qui se fait _calicot!_

J'ai couru aprs Legrand.

Notre vie isole est bien triste. Veux-tu que nous restions
ensemble?

Il a saut sur l'ide.

C'est entendu, nous n'aurons qu'un toit, nous n'aurons qu'un feu
et qu'une chandelle. Ce sera moins cher, puis on se serrera contre
la famine. Et nous avons lou rue de l'cole-de-Mdecine une
chambre meuble  deux lits.

C'est sombre, c'est triste, a donne sur un mur plein de lzardes,
noir de suie, vieux, pourri. C'est au-dessus d'une cour o un loup
se suiciderait.

Nous vivons comme des hros, nous menons une existence de
puritains; nous ne sommes pas alls au caf trois fois en six
mois, mais nous n'avons pas non plus fait un pas, plac une ligne,
pas gagn dix sous  nous deux! Nous avons lu quelques livres
lous dans un cabinet de lecture  trois francs par mois. On ne
nous a pas demand de dpt, parce qu'on nous a vus depuis une
ternit dans le quartier.

Je vous connais bien _de dessous l'Odon_, adit mademoiselle
Boudin, qui tient le cabinet de la rue Casimir-Delavigne.

On peut nous connatre! L'Odon, c'est notre club et notre asile!
on a l'air d'hommes de lettres  bouquiner par l, et on est en
mme temps  l'abri de la pluie. Nous y venons quand nous sommes
las du silence ou de l'odeur de notre taudis!

Je me suis bien promen dans ces couloirs de pierre la valeur de
quatre annes pleines; j'ai certainement fait, si l'on compte les
pas, en allant et en revenant, au moins trois fois le tour du
monde. On peut additionner, du reste.

Tous les matins, aprs djeuner, une promenade; tous les soirs,
aprs l'heure du dner, une autre, terrible, interminable!

Nous tions  peu prs les seuls qui tenions si longtemps; nous,
et quelques personnages singuliers dont le plus important avait un
habit noir, un lorgnon, des souliers percs et pas de bas. On
l'appelait Qurard[17], je crois; il tait lgitimiste, sa femme
tait blanchisseuse.

Ce lgitimiste avait un petit groupe de bas percs comme lui--
lgitimistes aussi--qui venaient le trouver l, et qui faisaient
les _incroyables, _et parlaient du Roy en pirouettant sur leurs
bottes sans semelles--sur leur talon rouge de froid, l'hiver--
noir l't.

Cette ide d'tre royalistes avec si peu de souliers et en habit
boutonn par des ficelles, nous inspirait presque le respect; mais
leurs allures taient souvent impertinentes. Ils avaient l'air de
dire Ces manants! en nous toisant. Les opinions, en tout cas,
taient bien tranches.

L'Odon appartenait  deux partis extrmes: les henriquinquistes,
commands par l'homme au lorgnon, dont la femme tait
blanchisseuse,--les rpublicains avancs dont je paraissais tre
le chef,  cause de ma grande barbe et de mes airs d'aptre,--
j'allais toujours tte nue.

Je suis tte nue; il y a une raison pour cela.


J'ai depuis un temps infini un chapeau trop large cd par un ami.

Avant, j'en avais un trop petit. J'tais oblig de le tenir  la
main, derrire mon dos.

Cette pose me fait mal juger par les esprits troits, par des gens
qui ont des couvre-chefs faits sur mesure. On m'appelle poseur! Je
veux me donner l'air d'un penseur, montrer mon front, parce qu'il
est large!--C'est un vaniteux!

Vaniteux?--j'aimerais bien  mettre mon chapeau sur ma tte, moi
aussi!


Mais il me couvre comme une cloche  plongeur quand il est trop
large ou bien il m'oblige  marcher comme un quilibriste quand il
est trop petit. J'ai froid souvent, avec la bise, et a m'humilie
d'avoir l'air d'un modle qui pose pour les saints dans les
tableaux religieux--les saints sont toujours tte nue--, ou
d'un capucin qui a jet le froc aux orties et s'est habill en
civil comme il a pu! Je ne puis pas me couvrir. Il faudrait un
grand vnement, une circonstance imprvue, qu'il vnt une
rvolution, qu'il se formt une assemble sou l'Odon, que je
fusse nomm prsident, qu'on ft du bruit et que je dclarasse la
sance leve. Je n'y manquerais pas pour me reposer un peu! Je ne
suppose pas qu'il se prsente d'ici  longtemps un pareil concours
de circonstances et je continue mon chemin tte nue--comme les
saints, les saints n'ont jamais de chapeau--ou comme un
prsident ternellement en sance. Ma sance a dur quatre ans. Je
l'ai tenue sous l'Odon, par les rues, dans tout Paris! Je n'ai
pour me reposer sur la marge de la ville que le Champ de Mars au
milieu duquel je vais pour me couvrir un moment. Je le puis, dans
cette immensit, sans danger de passer pour un pcheur de perles
sous cloche...

J'ai quelquefois sauv le grain du pauvre en apparaissant sur les
bords d'un champ, couvert et la barbe au vent... Je faisais peur
aux oiseaux et j'tais utile  l'agriculture. Sainte mission!


L'Odon n'est pas seulement notre refuge contre l'intemprie des
saisons--c'est notre cabinet de lecture,--les trois libraires
qui sont l nous connaissent, causent avec nous.

On croit mme qu'ils nous font une petite rente pour surveiller du
coin de l'oeil leur talage.

Ils ne sont pas l pour leur plaisir tout le temps, tout le temps
vous pensez bien! Ils sont envoys par la prfecture et reoivent
la pice des marchands pour voir si l'on vole des livres.

Nous avons pu empcher les voleurs de dvaliser les talages--
tant toujours l, toujours--et n'ayant pas une course
isochrone, mais revenant quelquefois brusquement sur nos pas comme
dans l'exercice  la baonnette pour tourner le dos au vent,  la
pluie, ou parce que nous avions le vertige  tourner toujours du
mme ct! Si nous prenions des prcautions, commandes par les
rgles de la rotation, ce fut toujours gratis. Mannequin contre
les oiseaux, surveillant d'talage, ma vie n'est donc pas inutile
sous le ciel! et je rends  mes contemporains au moins autant
qu'ils me donnent puisqu'ils ne me donnent rien.


Nous avons notre droit de _feuilletage _acquis chez les libraires
qui ne voient que nous.

On nous laisse glisser un oeil de ct dans les livres nouveaux.
Nous pouvons juger--en louchant--toute la littrature
contemporaine. Il faut loucher pour couler le regard entre les
pages non coupes.

Je dis que nous connaissons toute la littrature contemporaine;
nous ne connaissons que celle _coupe; _nous n'en connaissons que
la moiti  peu prs. Il y en a bien la moiti qui n'est pas
coupe.


Moi, j'ai beaucoup de peine--plus qu'un autre,  me tenir au
courant des nouveauts,  cause de mon chapeau.

Je le mettais  terre d'abord, mais on croyait que j'allais
chanter, et l'on se retirait dsappoint en voyant que je ne
chantais pas--j'avais l'air de promettre et de ne pas tenir.

J'ai d renoncer  mettre mon chapeau  terre.

Je ne puis, on le voit, suivre les progrs de l'esprit nouveau
comme ceux qui peuvent lire des deux mains,--aussi, s'il venait
 quelqu'un l'ide de m'accuser d'ignorance, qu'il rflchisse
d'abord avant de me condamner! J'aurais appris, moi aussi, et je
saurais plus que je ne sais, si j'avais pu mettre mon chapeau sur
ma tte pendant que je lisais, si je n'avais pas eu les mains
lies!...

Avoir les mains lies!... Cela paralyse un homme dans la
politique, les affaires ou sous l'Odon!

Il y a eu un moment mme o j'ai t incapable de rien apprendre,
mais rien! Mon ducation moderne arrte net!--les bords de mon
chapeau avaient fait leur temps... ils se coupaient prs du tuyau,
et c'et t folie de continuer  le porter par l. Autant enlever
un bol par les anses recolles avec de la salive.

Les bords pouvaient ne pas se dtacher en n'y touchant pas, mais
il fallait tenir alors le chapeau comme on tient un bas qu'on
raccommode, le poing dedans, ou bien le fond sur la main--ce qui
rduisait un membre  l'impuissance!


Nous sommes surtout dans les bonnes grces de madame Gaux, la
libraire  cheveux gris, dont la boutique est en face du _Caf de
Bruxelles_.

Vous devez avoir les pieds pels, nous dit-elle quelquefois.

--Non.

--Gels, alors!

--Oui.

--Mettez-les sur ma chaufferette.

Elle remue la braise avec sa clef, et nous nous chauffons  tour
de rle.

Brave mre Gaux!

Je ne sais pas si elle a fait fortune...

Elle est un peu bavarde--un peu commre et mdisante, mais elle
a bon coeur.

Elle a bon coeur! Je me souviens qu'un jour elle nous dit:

J'ai invent un caf au lait--il n'y a que moi qui le sache
faire, mais je ne veux pas qu'il n'y ait que moi qui le boive--
et elle nous en versa deux bols qui attendaient sous les journaux.

Elle avait d voir que nous tions verts de faim! Nous vivions de
crotes depuis deux jours, et elle avait trouv cette faon
dlicate de venir  notre secours!

Lui refuser et t lui faire de la peine. Il fallut prendre le
bol et le vider, pour prouver que je le trouvais bon--et aussi
parce que c'tait chaud et que j'tais gel, parce que c'tait
tonique et que j'tais faible, parce que c'tait nourrissant et
que j'avais faim...

Nous avons pu payer heureusement sa jatte et ses bonts, quand
Legrand a reu de l'argent de sa mre, quand mon mois est
arriv...

Nous lui achetmes des bouquets qui embaumrent son talage
pendant toute une semaine.

Le bouquet tait sch depuis longtemps et son parfum envol que
je me souvenais encore de ce bol de lait chaud qu'elle nous avait
offert un matin d'hiver...


Pas un incident! La rderie monotone, la vie vide, mais vide!

J'ai eu une motion pourtant, un matin.

Quelqu'un me frappe sur l'paule.

Vous ne me reconnaissez pas?

J'ai vu cette tte bien sr, mais je ne puis pas mettre un nom sur
la face luisante de graisse et de fatuit.

Cherchez... Un de vos professeurs...

-- Saint-tienne?... Nantes?-- Saint-tienne.

J'y suis--je crois que j'y suis!...

Le monsieur a l'air enchant d'avoir rafrachi ma mmoire, fix
mes souvenirs.

Vous me remettez, maintenant?...

Oui, je le remets, mais j'ai  peine la force de rpondre, j'ai d
devenir blanc comme du pltre, et je me sens flageoler sur mes
jambes.

L'homme que j'ai en face de moi, dont la main vient de toucher ma
manche, est un de mes anciens professeurs qui me souffleta un
matin--un mardi matin: je n'ai pas oubli le jour, je n'ai pas
oubli l'heure; je me rappelle le moment, ce qu'il faisait de
soleil et ce qu'il me vint de douleur dans le coeur et de larmes
dans les yeux!


Vous tes le fils de mon ancien collgue, M. Vingtras?...

--Parfaitement. Vous m'avez reconnu--Je vous reconnais aussi--
Vous vous appelez Turfin, et vous ftes mon bourreau au
collge...

Ma voix siffle, ma main tremble.

Vous abustes de votre titre, vous abustes de votre force, vous
abustes de ma faiblesse et de ma pauvret... Vous tiez le
matre, j'tais l'lve... Mon pre tait professeur.--Si je
vous avais donn un coup de couteau, comme j'en eus souvent
l'envie, on m'aurait mis en prison. Je m'en serais moqu, mais on
aurait destitu mon pre... Aujourd'hui je suis libre et je vous
tiens!...

Je lui ai pris le poignet.

Je vous tiens, et je vais vous garder le temps de vous dire que
vous tes un lche; le temps de vous gifler et de vous botter si
vous n'tes pas lche jusqu'au bout, si vous ne m'coutez pas vous
insulter comme j'ai envie et besoin de le faire, puisque vous
m'tes tomb sous la coupe...

Il essaie de se dgager. Oh! non.--Je tords le poignet!--
lve Turfin, ne bougeons pas!...

Il fait un effort.

Ah! prenez garde, ou je vous calotte tout de suite! Vil pleutre!
qui avez l'audace de venir me tendre la main parce que je suis
grand, bien taill... parce que je suis un homme...--Quand
j'tais enfant, vous m'avez battu comme vous battiez tous les
pauvres.

Je ne suis pas le seul que vous ayez fait souffrir--je me
rappelle le petit estropi, et le fils de la femme entretenue.
Vous faisiez rire de l'infirmit de l'estropi--vous faisiez
venir le rouge sur la face de l'autre, parlant en pleine classe du
mtier de sa mre... Misrable!...

Turfin se dbat; le monde s'attroupe.

Qu'y a-t-il?

--Ce qu'il y a?

Il passe  ce moment-- chance!--un troupeau de collgiens, je
leur amne Turfin.

Ce qu'il y a, le voici!... Il y a que ce monsieur est un de ces
cuistres qui, au collge, accablent l'enfant faible.

Il y a que quand on retrouve dans la vie un de ces bonshommes, il
faut lui faire payer les injustices et les cruauts de jadis.--
Qu'en dites-vous?

--Oui! oui!

-- genoux! le bonnet d'ne! crient quelques gamins.

Il essaie de s'expliquer, il balbutie. Il veut sortir du cercle.
Le cercle l'emprisonne et le bourre.

 genoux! le bonnet d'ne!...


On a dj pli un journal en bonnet d'ne, et l'on se jette sur
lui. La piti me prend,--je mens, ce n'est pas la piti, c'est
l'ennui du bruit, la peur du scandale. La scne a pris des
proportions trop fortes. On va l'assommer,--j'en aurais la
responsabilit... J'carte la foule comme je peux, et lchant
Turfin:

C'est assez... Je vous fais grce... allez-vous-en... Que je ne
vous retrouve plus sur ma route,  moins que vous vouliez vous
battre avec moi...

Je lui griffonne mon nom et mon adresse sur un bout de papier et
je lui fouette le visage avec! puis je demande qu'on le laisse
partir.

Il s'est enfui, poursuivi par les hues.

Tu as t dur, me dit un camarade sortant du groupe.

--J'ai t poltron. J'aurais d lui cracher dix fois  la face.
J'aurais d le faire pleurer comme il me fit pleurer quand j'tais
colier.

J'ai t chercher deux amis bien vite--qui ont mont la garde
deux jours dans le cas o Turfin enverrait ses tmoins.

Oh! je donnerais ce que j'ai--mon pain de huit jours--pour me
trouver en face de lui avec une arme  la main, et j'aurais
accept d'tre bless,  condition de le blesser aussi.

Je me rappelle ce mardi o il me souffleta--j'avais treize
ans... Depuis ce jour-l, la place o toucha le soufflet blanchit
chaque fois que j'y pense!...


Encore des heures, des heures, et des heures de marche!

Toujours la loucherie dans les livres non coups...


Nous voyons passer les artistes, les jours de premires--les
auteurs eux-mmes, quelquefois.

Le pre Constant, le concierge du thtre, veut bien nous faire un
petit salut quand il nous voit.

Cela nous servira peut-tre un jour pour faire recevoir une pice.
Si elle _marche _comme nous avons march, nous rentrerons dans nos
frais de souliers.

JE VAIS FAIRE DU THTRE

Legrand veut faire du _thtre_. Avec ses gots naturellement! Il
veut s'immortaliser par le thtre.

Et moi donc! Je ne l'ai pas cri sur les toits. Ce n'est pas une
vocation irrsistible comme chez Legrand! et je n'avais pas besoin
de l'afficher. Mais je me suis essay dans ce genre  la sourdine!

Pourquoi ne faites-vous pas du thtre? m'a demand un marchand
de vin qui me voit crire quelquefois sur des bouts de papier en
me tenant le front et  qui j'ai confi que j'tais dans les
lettres et que je voudrais arriver  la gloire.

Il a un neveu figurant qui fait les seigneurs  la Porte Saint-Martin
et les invits  l'Odon. Il pourrait mme m'tre utile si
j'avais quelque chose de fait--il a remis du papier--il est
tapissier de son tat--chez M. Ferdinand Dugu. Celui qui a fait
_La misre_.  l'union du croton et de la pomme de terre!...


Je ferai du thtre. Quel genre? est-il besoin de le dire?

Je suis romantique, je ne veux pas de l'antiquit. Je suis pour
les moines, les seigneurs, les fous du roi, les bourreaux masqus.

Le temps des vieilleries est pass; il nous faut du fivreux et du
vivant.--Palsembleu, messeigneurs! Quand sonnera la dixime
heure au beffroi de Sainte-Gudule... Triboulet, Saltabadil!

J'ai essay et je me suis donn un mal pour la couleur locale!

C'est une jeune fille qui ouvrait mon drame, en allant chercher de
l'eau  la fontaine sur la place du march, et un jeune homme en
veste marron avec des bandages de cuir, comme s'il avait eu des
hernies, disait, cach derrire le pilier de la halle au drap qui
faisait le coin de la place:

Jehanne, Jehanne...  gente et frisque pucelette... de par sainte
Gudule, tu seras ma femme, ou le seigneur!...

C'tait bien. Je relisais avec plaisir ce dbut chaste et bien
Moyen ge. Mais que d'efforts pour continuer  rester dans le
seizime sicle! En vain je m'tais habituer  appeler ma main ma
dextre et mon caleon mon cuissart. Je voulais jouer de la rapire
aussi et je dgainais dans la rue. Six manants contre un
gentilhomme c'est cinq de trop et je faisais aller ma canne, ce
qui m'a attir des disputes. Je me mettais la tte dans les
paules, je tchais de me faire une bosse, je cachais la longueur
de mes bras, je rentrais mes poignets dans mes manches pour me
faire croire que j'tais vraiment contrefait comme Triboulet et
Quasimodo. J'tais bien prosaque malheureusement! pas une
infirmit. J'tais droit, droit comme un personnage du vieux
rpertoire--au lieu d'tre tordu comme un du nouveau. J'essayais
de me rattraper en criant: Enfer et damnation!. Je disais oh!
oh! et je marchais en cumant, m'arrtant pour parler au trou du
pole dans le mur comme si 'avait t les portraits de mes aieulx
--Je mettais des _l_ et des _z_ partout, aieulx. C'tait si
fatiguant! et pour dire l'heure, quand on me demandait l'heure, je
ne rpondais pas il est midi cinq. Comme dans Hugo:

_Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze,
_
_Midi vient de sonner  l'horloge de bronze._

Jamais je ne donne les minutes. Je ne peux pas donner les minutes.
Le soir, je parle comme les veilleurs de nuit. Il est onze heures!
Habitants de Paris, dormez!... J'ai pass comme cela quelques
semaines  faire le veilleur, et le manant, et escholier. Mais 
la fin, je n'en pouvais plus. Je marchais en cagneux pour tout de
bon, les jambes en lit de sangle, et je demandais o tait ma
fille. On me croyait pre dans la maison. J'appelais: Esmeralda!
la concierge montait. Je faisais mal le gentilhomme et je me
redressais trop, je me donnais des coups de tte contre le mur. Je
retournais aux monstres. tait-ce penchant de ma nature,
l'affinit de temprament, ou parce qu'on se cognait moins en
faisant le fou du roi et le sonneur de cloches, mais je prfrais
faire le monstre que le gentilhomme.

Ma pice, si je l'avais finie, aurait t de l'cole des tordus
d'Hugo. Je m'arrtai, contusionn,  la scne o un homme  cheval
demande si l'on a vu passer trois gentilshommes dont un avait une
plume blanche  son chapeau ou un noeud vert  son paule.--Un
noeud vert, mais c'est lui!--C'tait trop petit chez moi pour
faire des pices Moyen ge--et tout mansard. Il aurait fallu
les faire assis, et cela tait malhonnte, il me semblait! Peindre
le Moyen ge assis!  cheval,  cheval, messieurs! Ah! que ce
palefroi va lentement... Arriverai-je  temps, dis-le-moi, sainte
Gudule, ma patronne!

J'avais adopt sainte Gudule et j'en usais!

J'abandonne donc le Moyen ge, je ne puis toucher  ce grand cadre
--enfermer cette pope, faire tenir ces hommes d'armes, la porte
du chteau, le cachot, le souterrain, l'chafaud et le bourreau
masqu dans un cabinet de dix francs! Il me faudrait, oh! sainte
Gudule! au moins pouvoir aller sur le carr et on ne veut pas! Je
fais trop de bruit. J'ai besoin d'y aller une fois pour imiter la
scne o les vilains se soulvent et a a fait un bruit du diable!


.....................


Dubois est un enfant de Paris, il allait au thtre  dix ans.
tant apprenti, il trouvait le temps d'tre figurant dans les
grandes feries; il a t _flot_ comme bien d'autres. Ouvrier, il
connaissait les chefs de claque et entrait pour rien dans les
thtres du boulevard--si bien que quand il a rencontr le
pote, quand il l'a entendu causer littrature avec ses amis, il a
vu que lui Dubois le tanneur savait comme eux, mieux qu'eux les
grandes tirades, toutes les scnes capitales; il pouvait mme
faire les gestes--ce que les autres ne pouvaient pas ou
faisaient mal! Il s'est dit lui aussi: J'ai _quelque chose l_. Et
Dubois a lch le tan et Dubois ne voudrait plus tre tanneur pour
tout l'or du monde. Il se croit homme de lettres. Il laisse les
autres crire _Pomes anciens, Symboles et ralits_ ou encore
_Rafaello_. Dubois a crit _Pierre l'arquebusier_. Il l'a lu, il a
d lire _Pierre l'arquebusier_  Legrand;  moi il ne m'en a
jamais trac que la carcasse--et encore pour n'avoir pas l'air
de me faire une impolitesse, mais au fond Dubois a un profond
mpris pour mes intentions littraires.

Il a entendu mes dolances  propos du Moyen ge, il m'a vu me
gratter mes bosses avec colre! Alors pour quelques coups, parce
que ma pice est trop petite, j'abandonne toute une poque? Par
quoi remplacerai-je le Moyen ge? Ai-je quelque ide nouvelle?
Voyons, il y a assez longtemps que je critique _sans dire ce que
je mettrai  la place_. Quelles sont mes ides! Expliquer voir,--
et se renversant dans le fauteuil (il prend toujours le fauteuil,
c'est dj assez embtant)--vos opinions en fait de thtre!
Allons, je vous coute!

Il met un petit tas de charbon sur le feu, le tasse avec le bout
des pincettes pour m'indiquer qu'il va tre tout oreilles. L, le
feu est fait. Mes opinions en fait de thtre, maintenant!

Eh bien, vos ides. Comment comprenez-vous le thtre? Quel est
celui que vous prfrez?

--Celui o l'on est bien assis, o a sent l'orange et o la
pice est bonne. Voil le thtre que je prfre, mais ce n'est
pas une thorie, ni une ide.

Je ne me presse pas de rpondre, je fais semblant d'avoir laiss
tomber quelque chose, ou de remettre en place je ne sais quoi sur
la chemine--je rpte la question pour retrouver de l'aplomb:
Vous voulez savoir quelles sont mes ides sur le thtre et quel
est celui que je prfre?

--Oui, c'est a que Dubois te demande, me dit Legrand d'un air
qu'il s'efforce de rendre amical; je vois bien qu'au fond il
voudrait me voir coll.

Je n'ai encore rien trouv, ma langue s'empte. Je remets en place
trop de bibelots sur la chemine. Je reprends les pincettes des
mains de Dubois au lieu de lui dvelopper mes thories, et je tape
sur le feu comme si j'avais aperu tout d'un coup un vice dans sa
construction, ce qui n'arrange pas les choses! Dubois a l'orgueil
de ses feux. Il a mme un secret  lui pour une _pte_, un mouill
de cendres et de poussier qui fait crote. Je casse cette crote
et je ne dis pas mes ides sur le thtre. Je patauge.--Ah! je
suis coll. Legrand peut se frotter les mains!

Le dernier mot de Dubois est crasant.

Mon cher, quand on n'en sait pas plus que vous, on se fait
tanneur et non pas un homme de lettres.

Soire terrible! et qui m'a rduit  un rle infrieur dans la
maison. Je ne me fais plus prier pour aller aux commissions. C'est
moi qui vais de moi-mme tirer de l'eau quand il en faut pour la
pte de Dubois, c'est moi qui sors pour la goutte, quand on peut
l'acheter. Je vais jeter les cendres, sans qu'on me le dise.

La nuit qui a suivi cette scne dplorable, j'ai beaucoup rflchi
dans mon lit  ce que j'aurais pu dire,  ce qu'il y avait 
rpondre.

Quelquefois, quand je sors d'une conversation o j'ai t stupide,
je trouve ce qu'il aurait fallu rpondre au moment. Je n'aurais
qu' rentrer. Si quelqu'un m'aidait, me jetais une phrase (dont
nous aurions convenu ensemble) je riposterais par un mot d'esprit
tout de suite. Je me donne ces fois-l des coups de poing de
n'avoir pas trouv au moment. Mais ici c'est de l'affaissement, du
simple affaissement. On me donnerait un an que je n'en trouverais
pas plus long. Je jette ma langue aux chiens! Je n'ai pas
dcouvert autre chose que ce que j'ai dit, en cassant la crote et
en remuant las bibelots sur la chemine.

En fait de thtre, j'aime les pices qui m'amusent et je ne suis
pas fou de celles qui ne m'amusent pas. Voil mes ides, pas
davantage.

Dubois n'est pas une mchante nature. Ce n'est pas un homme 
faire souffrir pour le plaisir de faire souffrir. Il n'est pas de
ces gens qui abusent d'une supriorit facile pour craser ceux
qui sont au-dessous d'eux et n'ont pas d'intelligence. Legrand de
son ct ne peut pas me montrer sa joie secrte de m'avoir vu
roul. Et je vis plutt entour de soins que poursuivi d'injures!
Si je disais qu'on me maltraite, je mentirais. Je ne suis pas
maltrait. Mme ils m'ont pris le seau des mains deux ou trois
fois quand j'allais chercher de l'eau ou vider les cendres. Ils
sentent bien que si je n'ai pas de thories sur le thtre, ce
n'est pas ma faute, et on ne veut pas pour cela me rduire au rle
de domestique. Je m'apercevrais plutt qu'ils mettent une certaine
insistance  faire maintenant des choses qu'ils ne voudraient pas
faire auparavant, ils apportent de la dlicatesse. Ils se sont
trs bien conduits dans cette circonstance, on ne peut pas dire le
contraire. Mais Dubois triomphe. Il n'y en a plus que pour lui; le
thtre lui appartient, c'est fini depuis ma droute. Legrand
l'coute, oreilles bantes, raconter les grandes soires du
boulevard et Frdrick Lemaitre, Mlingue... Mais Mlingue est
bien nouveau, Frdrick (ils disent Frdrick seulement),
Frdrick est tomb dans le Dennery. Il y a un acteur qui, pour
l'auteur de _Pierre l'arquebusier_, reprsente mieux que tout le
drame. Si tu avais vu Lockroy l-dedans!

Lockroy, on ne parle que de Lockroy, Lockroy par ci, Lockroy par
l. Comme il portait la botte molle!

Je porte, moi, des souliers trs durs. On dira que je veux me
mettre en scne--non,  mes cts beaucoup ont des souliers qui
leur font mal et personne n'a de bottes molles, personne.

Dubois varie quelquefois la formule! Comme il tait dans
l'entonnoir!--l'entonnoir des bottes!

La pice du Moyen ge?--je vais le dire comme je le pense!--
Dubois, tu entends! Je n'aime pas la pice Moyen ge! Je n'ai pas
pu expliquer l'autre jour,--je ne pourrais pas encore
m'expliquer aujourd'hui, c'est vrai, mais si tu veux tout savoir,
Dubois! eh bien, j'en ai assez des seigneurs, des hommes d'armes,
des gens qui ont des fraises blanches--je prfre les rouges
avec du sucre et du vin--qui ont des bouillons aux manches--je
les aime mieux dans un bol--qui portent l'pe en verrouil.--
a m'ennuierait  crever de porter une pe en verrouil,--qui
ont des grands manteaux jaunes--j'ai eu un paletot de cette
couleur, j'en ai assez! Ils vont se battre sous les rverbres,
ils enlvent des femmes! Ils font mordre la poussire! Si on
pouvait encore faire mordre la poussire, enlever les femmes!
C'est la poussire qu'on enlve maintenant, c'est tout chang!
Nous avons bien dgnr! Mais c'est comme a!

Il me semble aussi que l'on ne porte plus tant de ces toffes de
couleur prune, lie de vin, feuille de vigne dont sont faits les
pourpoints des manants, ni de ces soies verdtres, violtres,
bleutres, beurrtres dont sont faits les habits des grands
seigneurs.--Plus de crevs! Je ne vois de crevs nulle part. Il
est vrai que je sors trs peu de mon quartier. Ce sont les dames
maintenant qui s'habillent avec ces toffes de soie, et qui ont
ces noeuds roses au cou. J'ai vu au parterre des Varits un petit
monsieur qui avait un noeud rose--mais il tait trs mal vu--
on chuchotait, les femmes faisaient des signes de dgot et un
lettr qui tait l a dit: C'est un mignon d'Henri III.

Pour les chapeaux, il n'y a plus que les clowns et les
photographes qui aient des chapeaux pointus avec un ruban de
couleur autour--les joueurs de biniou aussi. J'oubliais les
joueurs de biniou.

Et le cuir? On ne porte plus tant de cuir! gants de cuir, mollets
de cuir, revers de cuir couleur pain, ce qui va trs mal avec la
nuance abricot dont le Moyen ge abuse. Je ne suis pas fou de
l'abricot. Je prfre la pche comme fruit, et le noir comme
couleur.

Legrand me regarde avec stupeur.

Mais Victor Hugo a mis toutes ses pices au Moyen ge, rien qu'au
Moyen ge!--a m'a fait assez de cogner quand je voulait tre
Triboulet, Csar de Bazan! quand je cherchais une place de
domestique comme Ruy Blas!--sans avoir aucun certificat!


Il ne me reste que le drame moderne, la pice vcue, c'est--dire
avec toutes les passions, les grandeurs et les vices de notre
temps... ce qui se passe dans le salon... la rue. C'est commode,
la rue, mais le salon! Il faudrait que j'allasse dans le monde,
pour peindre les moeurs de l'aristocratie. Je n'ai pas assez de
vtements. Je n'ai que ce que j'ai sur moi--et un pantalon de
rechange.

J'ai song  mettre en scne les angoisses d'une jeune fille qui
va succomber mais je n'y connais rien. Alexandrine qui aurait pu
me renseigner, Alexandrine n'a pas eu d'angoisses... Je n'ai pas
pu les surprendre du moins... Elle a simplement dit: Avec le
rideau, comme a, vois-tu, on ne nous apercevra pas de l'autre
ct, ce vitrage sera bien commode.

Dois-je parler de ce vitrage? Dois-je parler des menuisiers, dire
que a sentait la trbenthine, et que mon coeur me criait:
Pourvu qu'on mette longtemps  tapisser! Dois-je placer l'homme
qui aime derrire la cloison, au milieu des pots de colle et des
rouleaux de papier  fleurs?... Je ne me rappelle que cela. C'est
tout ce qui me revient  l'esprit de ce moment suprme. Suis-je n
pour peindre des pices vcues ou pour vivre dans des pices qu'on
peint? Ai-je le gnie de la tapisserie au lieu du gnie du
thtre?...

Je voudrais tre vieux, bien vieux pour avoir vu et pouvoir
peindre d'autres choses. Je ne pourrais pour le moment mettre au
thtre que ma mre, mon pre et moi... Moi, avec des pantalons
fendus--ou avec mon habit de collgien trop grand,--moi qu'on
fouette. Est-ce qu'il y aura un acteur assez petit? et qui voudra
porter des pantalons fendus? Le pantalon fendu est-il accept au
thtre? Voudra-t-il aussi se laisser fouetter--la censure le
permettra-t-elle?...

Si je faisais cinq actes avec un pch capital. Il y en a--
combien y en a-t-il?... Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept.

L'orgueil! mais Matoussaint l'a pris.

Il m'a fait jurer de n'en rien dire, il a pris l'orgueil pour lui.
Je ne puis pas y toucher sans commettre une indlicatesse. Il fait
l'orgueil. Il m'a mme dit son titre, et montr son affiche.


_MOI_
_JOU PAR L'AUTEUR_


Il a hsit quelque temps entre cette pice-l et une autre sur
les parents. Il ne voulait pas traiter le sujet des parents  ma
faon. Le hros n'avait pas son pantalon fendu et l'on ne voyait
pas son derrire au lever de rideau. Le hros c'tait lui, lui
encore, mais avec de petites moustaches.

Il tait assis sur une chaise, ayant l'air de rflchir
profondment; il se levait enfin et s'avanant  pas lents sur le
devant de la scne, il s'criait sur le ton de la plus parfaite
conviction:

Quelle canaille que mon pre!

Il disait canaille, et non pas bandit, criminel. Canaille tait
voulu. Canaille... Il est temps d'appeler un chat un chat et
Rollet un fripon. Quelle canaille que mon pre!

C'tait dit non sans tristesse; l'acteur devait avoir l'air de le
regretter. Il avait  indiquer qu'il en tait convaincu,
malheureusement. Son pre tait comme a, voil tout! Il aurait
voulu pouvoir dire: Quelle bonne pte d'homme que mon pre! Ce
n'tait pas exact, il croyait, tout compte fait, aprs avoir pes
le pour et le contre, que son pre tait dcidment une affreuse
canaille.

Matoussaint avait t ador de son pre et l'adorait. Matoussaint
tait un excellent garon et un excellent fils, mais il croyait
qu'on pouvait crire des pices vcues par les autres...


Aussi dclarait-il qu'il commencerait carrment sa pice par cette
dclaration du fils, lequel devait du reste inspirer confiance aux
spectateurs--il fallait l'orner ds le dbut d'une grande dose
de bon sens et lui prter des vertus srieuses. Mais Matoussaint
s'tait dcid  la fin pour _Moi_ jou par l'auteur--il avait
retenu _l'Orgueil_.

La gourmandise: mais ce serait trs ennuyeux de voir un homme qui
passerait sa soire  manger des confitures--si je voulais faire
vrai.


La paresse--si les pices doivent tre vcues, il ne doit pas y
avoir de pice sur la paresse--on est trop fainant pour en
faire.


L'envie? Je ne sais pas ce que c'est. J'ai eu envie de boulette de
mou de veau, j'ai eu envie encore d'avoir des fleurs dans ma
chambre et pas des punaises dans mon lit... J'ai eu envie de
n'tre pas bte comme celui-ci, capon comme celui-l! Je meurs
d'envie de me coucher quand j'ai sommeil, de dner quand vient
cinq heures. Je ne crois pas qu'on puisse faire une pice trs
corse avec a!


La colre!--Je veux faire cinq actes. Une personne ne peut pas
tre en colre pendant cinq actes--taper du pied, s'arracher les
cheveux et grincer des dents! a me fatiguerait trop!


L'avarice! Molire a crit _L'Avare_! M. Michel Perrin aussi. J'ai
vu Bouff l-dedans! D'ailleurs, je ne suis pas avare. O trouver
mon type?...

Je voudrais tre vieux.

Place aux jeunes! Ils mettent a dans tous leurs articles. C'est
dans tous les petits journaux qui pendent sous l'Odon, et tous
ceux qui ont de longs cheveux le disent--quelques-uns qui n'en
ont pas le disent aussi. Il parat que _Dennery_ encombre toutes
les voies! Si Dennery tait mort, la littrature dramatique
changerait de face. Dennery est l et le grand art s'tiole, et
les talents verts languissent, pourrissent, moisissent et
finissent par retourner dans leur pays, par entrer dans un bureau!
Ils prennent une petite place de dix-huit cents francs dans un
bureau, ils auraient pu la prendre grande au soleil du thtre!

Il n'y a pas de soleil au thtre, c'est des quinquets.

Place aux jeunes! mais moi, je suis jeune et a ne me russit
pas!...



31
Le duel

Des pices?--Allons donc!

Nous nous tions dit, Legrand et moi, que nous en ferions une
ensemble.

Au bout de huit jours, d'un commun accord, on a tout lch.

Nous ne vivons que sur ce que nous avons lu, chacun de notre ct;
or nos deux ducations jurent et ont envie de se battre. On m'a
peu parl de Bon Dieu  moi.--Lui, il a t lev par une mre
catholique et il a de l'eau bnite dans le sang.

Il a trouv un mot pour caractriser les tendances de ce qu'il
appelle nos mes:

Je crois  _Celui d'en haut_, tu crois  _ceux d'en bas_.

C'est vrai, et nos deux croyances s'abordent et se menacent  tout
instant.

C'est devenu terrible! Dans cette chambre  deux lits clatent de
vritables temptes.

C'est trop petit pour nous trois, Legrand, Vingtras et la Misre.
--La gueuse! Elle nous fait nous heurter et nous blesser  chaque
minute, devant les grabats, les chenets, la table boiteuse.

Nous en sommes arrivs presque  la haine. Elle n'est pas encore
sur les lvres, elle est dj dans les yeux.--Nous nous
insultons du regard pour une porte ouverte, une fentre ferme,
une chandelle trop tard teinte: essayant en vain de nous cacher
l'un  l'autre ou de nous cacher  nous-mmes le dgot et la
fureur que nous avons de cette promiscuit.

C'est comme un mariage de bagne, entre forats jaloux!

Il nous est dfendu d'avoir une matresse, et nous sommes
condamns  la chastet.

Si une femme entrait, l'autre devrait partir... Il fait froid
dehors; puis cela viendrait peut-tre juste au moment o l'on
tait bien en train: jamais l'inspiration n'avait t meilleure.--
Quel supplice!

Notre envie de travail mme est dvore par cette lutte sourde.

Il y a des moments o, btis comme nous sommes, nous nous
tirerions dessus si nous avions un pistolet sous la main.


On a trouv le pistolet!


Un homme est l roulant  terre dans une mare rouge. C'est moi qui
ai fait le coup.

Un soir, Legrand m'a soufflet--pour je ne sais quoi! Je ne le
lui ai jamais demand; je ne le lui demanderai jamais!

C'est  propos d'une femme, peut-tre.


Qu'importe le prtexte!

C'est la goutte de lait qui a fait dborder le vase: je devrais
dire la larme amre qui est reste au bout de nos cils pendant nos
annes de tte--tte.

Si nous avons eu cette querelle, si demain nous la poursuivons les
armes  la main, c'est que nous avons l'un contre l'autre toute
l'amertume du bagne, o nous tirions la mme chane.

Chacun tait vertueux  sa faon et ambitieux  sa manire--et
ces manires, et ces faons saignaient  chaque geste fait par
nous dans l'ombre affreuse de notre vie!

--Il faut, dans une association, qu'il y ait une femelle et un
mle, m'a dit un des tmoins, avec qui nous devisions de
l'aventure. Il n'y avait pas de femelle. Si! il y en avait une: la
Famine; et vous allez vous tuer par horreur d'elle, comme des
mles se tuent par amour d'une fauve.

C'est vrai! et voil pourquoi j'ai demand des excuses pour la
forme, et pourquoi Legrand n'en a pas fait. Notre appartement
tait trop petit pour nos deux volonts, l'une bretonne, l'autre
auvergnate.... surtout parce qu'elles ne s'vaporaient point dans
des scnes comme en font les faibles... Elles se sont tues ou 
peu prs, mais se sont tout de mme menaces dans ce silence;
aujourd'hui elles vont parler par la bouche des pistolets ou la
langue pointue des pes.

Mais une piqre ne serait point assez. L'pe ne suffit pas; elle
ne ferait qu'gratigner le grand miroir sombre qui, sous le geste
de Legrand, m'a sembl sortir de terre et se dresser devant moi--
pour que j'y voie se reflter l'image de notre jeunesse drape de
noir!

Il faut tirer l-dessus, tirer  balles, tirer jusqu' ce que l'on
entende du fracas.

Vous direz aux tmoins de M. Legrand, que nous nous battrons,
s'il le veut, jusqu' ce que l'un des deux tombe.

--Vous direz  M. Vingtras que j'accepte.

Il est samedi, huit heures du soir. Nous avons le temps de tout
rgler pour demain.

Rgler les conditions, oui! Mais trouver les armes, non. Nous
n'avons pas le sou.

Il faut de l'argent pour louer des pistolets et aller se battre
dans la campagne.

Ce ne sera que pour lundi. On pourra mettre au clou, lundi; mais
on n'engage pas, le dimanche.

Collinet, notre condisciple de Nantes, l'tudiant en mdecine qui
doit assister en cette qualit  la rencontre, possde une chane
et une montre d'or. On lui prtera bien quatre-vingt francs
l-dessus. Avec ce que j'ai, ce sera assez pour notre part.

Legrand a besoin aussi de vingt-quatre heures pour trouver ce
qu'il lui faut.

 quelle heure ouvrent les clous?

 neuf heures.

--Rendez-vous  dix au _Caf des Varits_, pour tre prs de
Caron, l'armurier chez qui on louera les armes.

--Entendu.


La journe du dimanche a t inonde de soleil. Je me rappelle
qu'il dorait l'absinthe sur les tables du caf en plein air, o
nous tions assis; parfois un peu de vent faisait scintiller et
frmir comme de la moire verte le feuillage des arbres qui taient
sur le boulevard Montparnasse, devant le cabaret de la mre Boche;
il faisait bon vivre.


Une jeune fille, qui n'a pas encore t son corset devant moi,
vient s'asseoir  mes cts et m'embrasse  pleine bouche.

On dit que tu te bats. Si tu meurs, tu auras toujours eu ce
baiser; et si tu veux, je couche avec toi cette nuit.

Elle a une fleur sur l'oreille. Elle la dtache et me la donne.

Tiens, si tu es tu, on t'enterrera avec.

Et de rire!

Elle ne croit pas, personne ne croit, par ce temps tide, dans le
cabaret joyeux, sous ce ciel ouat de blanc,  la cruaut d'un
duel sans piti. Et cela m'irrite et m'exaspre! Ils pensent donc
que je suis de ceux qui envoient des tmoins pour rire. Ils ne
devinent donc pas ce que je vaux et ce que je veux; ils ne sentent
donc pas l'homme qui poursuit son but aveuglment, et qui pour
l'atteindre est plus heureux que mcontent d'tre le hros d'une
sanglante tragdie!

Ils ont parl de me conduire au tir. Pourquoi? Qu'ai-je besoin de
savoir si je suis adroit ou non? Je m'en soucie comme de rien. Je
ne me demande mme pas si je serai le blesseur ou le bless, si je
serai tu ou si je tuerai.

J'ai crit dans ma tte depuis longtemps, comme avec la pointe
d'un clou, que je devais tre brave, plus brave que la foule, que
cette bravoure serait ma revanche de dshrit, mon arme de
solitaire.

J'ai averti mes tmoins qu'on ne tirerait pas au commandement,
mais qu'on marcherait l'un sur l'autre en faisant feu  volont.

De cette faon, mme atteint, je pourrai arriver assez prs de
Legrand pour le descendre.


Les insistances ont triomph de mon refus d'entrer au tir.

Legrand et les siens en sortaient; on s'est salu comme des
trangers.

Un mannequin de tle dont l'habit de mtal est mouchet de taches
blanches se tient debout contre le mur.

Je compte les taches sur l'habit.

Onze?

--Oui, rpond celui qui charge les pistolets. M. Legrand tire
bien. Il n'a perdu qu'un coup.

On dbarbouille l'homme de tle et l'on me passe l'arme. J'puise
ma douzaine de balles. Une seule a port.

Mes cornacs ont l'air constern, font presque la moue. Ils
voudraient que leur _sujet_ ft plus adroit.


Nous nous sommes quitts  dix heures du soir.

Couchez-vous de bonne heure, m'a dit quelqu'un qui prtend s'y
connatre. Vous aurez comme cela le sang plus calme, la main plus
sre.

Je me suis couch et j'ai dormi comme une brute.

Je me suis rveill pourtant de grand matin et j'ai song un
tantinet  la chance que je courais d'tre estropi ou de mourir
aprs une longue agonie. Eh bien! voil tout. Si je meurs, on dira
que j'avais du coeur; si je suis estropi, les femmes sauront
pourquoi et m'aimeront tout de mme. D'ailleurs, ce n'est pas tout
a! J'ai besoin de dblayer le terrain, de me faire de la place
pour avancer; j'ai besoin de donner d'un coup ma mesure, et de
m'assurer pour dix ans le respect des lches.

On voit le Luxembourg de ma fentre. Ma foi, en jetant un dernier
regard sur ce grand jardin bte; en voyant s'y glisser les
maniaques en cheveux blancs qui viennent tous les matins  la
fracheur traner l leurs chaussons mous, et salir du bout de
leurs cannes la rose dans l'herbe; ma foi! je viens de me dire
qu'au lieu d'tre les victimes de la verdure mlancolique, nous
allons, Legrand et moi, tre pendant un moment les matres de tout
un coin de nature; nous allons faire un bruit de tonnerre dans une
valle silencieuse; nous allons fouetter avec du plomb l'air lourd
qui pesait sur nos ttes.

C'est mon premier matin d'orgueil dans ma vie, toujours jusqu'ici
humilie et souffrante: Est-ce la peine de la mener longtemps
ainsi,--pour aboutir  l'imbcillit, des maniaques  cheveux
blancs?... Plutt disparatre tout de suite dans une mort crne.

Prenons ma plus belle chemise, pour que j'aie bonne figure dans
mon linge, si c'est moi qui tombe.

Je cherche l'attitude qu'il faut avoir, le pistolet  la main, et
je regarde dans la glace si j'ai grand air en mettant en joue.

Ne laissez pas voir de blanc, m'a-t-on dit.

Je me suis boutonn, de faon  ne pas livrer un clair de
chemise.

Mes tmoins entrent.

Avez-vous bien rflchi? L'affaire ne peut-elle pas
s'arranger?...

C'est  les souffleter.

Au moins, vous n'changerez qu'une balle, n'est-ce pas?

Et ils me tapent dans le dos et me disent comme  un moutard:
Voyons! il ne faut pas faire le mchant comme a!

C'est pour eux, pour leur paratre brave, c'est pour le public
fait de niais de ce genre, que je vais en appeler au hasard des
armes!

Avec cela, ils commencent  me coter cher.

Ce n'est pas avarice de ma part, mais je rage de les voir
commander, trinquer, boire, avec un pareil oubli de mon individu
et une telle insouciance de notre pauvret.

Puis ils lchent des mots que je n'aime pas.

Nous buvons comme  un enterrement, a dit l'un d'eux.

On a beau tre brave, cela vous donne un petit frisson.

Allons! il est neuf heures, le mont-de-pit est ouvert. Collinet
vient me prendre en voiture avec mes tmoins, Legrand est dans un
autre fiacre avec les siens.

On entre au _Caf des Varits_. Les tmoins ne restent que le
temps d'avaler un chocolat et filent ensemble du ct du clou,
pour se rendre de l chez l'armurier.

Nous restons seuls, Legrand et moi: Legrand se place  gauche, moi
 droite sur la terrasse. Nous attendons.

Mais, comme ils tardent!

Chacun de nous  tour de rle s'avance sur le trottoir et plonge
ses regards dans la longueur du boulevard.

Le patron nous surveille.

Dans le caf, les arrivants, avertis par les garons, nous
dsignent et parient.

Je vous dis que ce sont deux capons?--Non, des escrocs.

Oh! ce ridicule et cette honte!... Je prfrerais tre tendu, les
ctes fracasses ou le front trou, sur ce canap, plutt que
d'tre la cible de ces coups d'oeil et de ces blagues...

Enfin, voici les tmoins!

Que s'est-il donc pass?

On a demand des pices  Collinet qui n'en avait pas. Il a d
aller les chercher chez lui.

Vous avez l'argent?

--Oui.

--Rglez ces chocolats! et je pousse un soupir d'aise.

Je vois que Legrand fait de mme.

Il tait temps: nous allions nous raccommoder un moment, pour que
l'un de nous pt partir en expdition et rapportt cent sous.

J'avais mme dj eu l'ide de lui proposer un duel immdiat et
terrible. On aurait tir au sort  qui serait all au comptoir et
aurait dit  bout portant: C'est moi qui dois les chocolats.

Mais si j'avais assez de courage pour le duel  l'amricaine, je
n'en avais pas assez pour tre capable, si le sort et tourn
contre moi, d'approcher du comptoir et de dire: C'est moi qui
dois les chocolats!

En route pour la gare de Sceaux!

L'un des tmoins connat par l un endroit, o l'on sera bien.

Mais, quand nous arrivons, le train est parti.

Si nous allions avec les voitures?

--Comme on voudra.


Nous sommes riches grce au clou!

Je fais arrter le sapin au premier bureau de tabac que nous
apercevons, et j'achte un gros cigare, trs gros.

On m'offre des fleurs par la portire.

Je ne veux qu'un bouquet d'un sou. Je n'arrachais qu'une poigne
d'oeillets ou de violettes dans les jardins des autres, quand
j'tais petit: plus tard, je ne pouvais pas rogner mon pain pour
enrichir les bouquetires, et j'ai gard l'amour des touffes
discrtes qu'on serre contre sa poitrine ou dans la main; je
presse les fleurs entre mes doigts tides, et tout un monde
d'images fraches danse dans ma tte, comme quelques feuilles
vertes que le vent vient d'arracher des arbres.


Les camarades ne parlaient pas.  mesure qu'on avanait, la
tristesse de la zone, la solitude des champs, le silence morne, et
peut-tre le pressentiment d'un malheur, arrtaient les paroles
dans leur gorge serre; et je me rappelle, comme si j'y tais
encore, que l'un d'eux me fit peur avec sa tte ple et son regard
noy!...

Ah bah! Ce duel doit tasser le terrain de ma vie, si ma vie n'y
reste pas. Aussi, quand j'y suis, faut-il que je l'organise digne
de moi, digne de mes ides et digne de mon drapeau.

Je suis un rvolt... Mon existence sera une existence de combat.
Je l'ai voulu ainsi. Pour la premire fois que le pril se met en
face de moi, je veux voir comment il a le nez fait quand on
l'irrite, et quel nez je ferai en face de lui.

Nous sommes arrivs, je ne sais aprs quelle longueur de rves et
quelle longueur de chemin, jusqu' Robinson.

Nous apercevons l'arbre tout fleuri de filles en cheveux qui
sifflent comme des merles ou roucoulent comme des tourterelles.

C'est la fte!

Les balanoires volent dans l'air, avec des femmes pmes et qui
serrent leurs jupes entre leurs jambes qu'on voit tout de mme...

Je me rappelle les_ reinages_ de chez nous et les belles paysannes
aux gorges rondes, autour desquelles rdaient mes curiosits
d'colier. Ma chair qui s'veillait parlait tout bas; aujourd'hui
qu'elle attend la blessure, elle parle aussi.

 quoi penses-tu? me dit Collinet.

-- rien,  rien!...

Et nous traversons le champ de foire...

Sur une baraque de lutteurs les hercules font la parade. Ils
frappent  tour de bras le gong de cuivre pommel, et soufflent de
toute la force de leurs poumons dans le porte-voix qui aboie et
mugit.

Autour d'un tir, on paule les carabines. Ces dtonations
dchirent dans ma tte claire une rverie qui commence et ramnent
les tmoins  leur mission.

C'est dans un coin loign du bruit, devant une table que cerne et
touffe une ceinture de feuillage, qu'on discute les conventions
dernires.

Qu'avez-vous de poudre? Combien de balles?

--Six.

--Je suis tellement maladroit que c'est peut-tre trop peu. Si
avec les premires balles nous nous manquons, ou du moins si nous
ne sommes pas estropis  ne plus faire feu, nous nous
rapprocherons jusqu' cinq pas.

Je suis l'insult, j'ai le droit de rclamer une rparation  ma
fantaisie, telle qu'elle me satisfasse ou qu'elle m'amuse.

Mais nous, disent ensemble les tmoins, nous serons spectateurs
et complices d'une tuerie!

Une tuerie o chacun court le mme danger. Ce sont les chances de
la guerre.

Il a fallu leur en faire de ces phrases! Ils commenaient  avoir
peur en se voyant si prs du moment et en mesurant les suites de
ma dcision.

J'ai tout mon sang-froid, et ce qu'ils appellent ma duret n'est
que le geste et le cri d'une volont qui ne recule pas.

Nous partons.

Tu es ple! me dit Collinet.

--Mais je crois bien!--j'tais ple aussi le 2 dcembre.

J'ai eu une faiblesse.

Une pauvresse a pass:  qui je n'aurais donn que deux sous  un
autre moment. Je lui en ai donn vingt, pour qu'elle me dise:
Cela vous portera bonheur.

Les baraques continuent  faire dans Robinson, qui disparat
derrire les arbres, un tapage que la distance dchire; il vient
jusqu' nous des lambeaux de musique barbare.

On marche en silence, Legrand avec ses amis et moi avec les miens.

Collinet ouvre de temps en temps sa trousse d'une main agite,
comme pour voir s'il n'a pas oubli quelque chose, s'il a bien
tout ce qu'il faut pour tout  l'heure...

Garez bien votre tte avec votre pistolet... comme ceci, de
profil, en lame de couteau! me rpte l'un des tmoins.

--Laissez Legrand tirer le premier, me conseille l'autre.

J'coute  peine et j'bauche des gestes de ddain qui se
reproduisent sur la route baigne de soleil. Mon ombre se dessine
comme sur le mur blanc du tir l'homme en tle d'hier; un peu plus,
je chercherais les taches blanches sur mon habit, les taches
faites sur le mannequin par les balles...

Je n'ai pas encore t_ moi_ sous la calotte du ciel. J'ai
toujours touff dans des habits trop troits et faits pour
d'autres, ou dans des traditions qui me rvoltaient ou
m'accablaient. Au coup d'tat, j'ai aval plus de boue que je n'ai
mch de poudre. Au lyce, au quartier Latin, dans les crmeries,
les caboulots ou les garnis, partout, j'ai eu contre moi tout le
monde; et cependant j'treignais mon geste, j'tranglais ma voix,
j'nervais mes colres...

Mais nous ne sommes que deux  prsent!... Il y a plus. Ma balle,
si elle touche, ricochera sur toute cette race de gens qui,
ouvertement ou hypocritement, aident  l'assassinat muet,  la
guillotine sche, par la misre et le chmage des rebelles et des
irrguliers...

Je ne lcherais pas pour une fortune cette occasion qui m'est
donne de me faire en un clin d'oeil, avec deux liards de courage,
une rputation qui sera ma premire gloire,--ce dont je me
moque!--mais qui sera surtout le premier outil dur et menaant
que je pourrai arracher de mon tabli de rvolt.


En place--et feu!

Je ne jette ces mots dans l'oreille de personne, mais je les
murmure comme une conclusion; c'est le total de mon calcul.

Nous passons devant une ferme. Les tmoins demandent s'il y a
quelque chose  boire. Je prends un verre d'eau, Legrand aussi; il
faut se battre bien de sang-froid Nous avons eu la mme ide tous
deux; comme moi, il sent que cette heure tait ncessaire pour
nous, et il sent aussi qu'un flot de sang, d'o qu'il jaillisse,
lavera la crotte et la tristesse de notre jeunesse!

Messieurs, dit d'une voix un peu tremblante un des tmoins, je
viens de marcher en avant, et je crois avoir trouv une place.

On n'entend que des bouts de branches mortes qui crient un peu
sous les souliers, des toussements courts qui sortent des
poitrines trangles; on entend filer un lzard, partir un
oiseau... sonner un tambour de saltimbanques dans le lointain.


On entend autre chose  prsent. C'est le bruit des pistolets
qu'on arme, puis un mot: Avancez!


Deux dtonations emplissent la campagne. Nous restons debout tous
les deux. J'ai fait je ne sais combien de pas, j'ai abattu mon
arme. C'est manqu. Legrand, plein de sang-froid, m'a ajust
longuement. Sa balle m'a pass juste  un demi-pouce de l'oreille
et a mme fris ma tignasse. J'aurais d la faire couper. Elle
fait boule et sert de cible.

Vous pourriez en rester l! dit Collinet.  dix pas! mais c'est
un assassinat! vous allez y rester tous les deux!

--Chargez!

L'accent a t imprieux, parat-il, car les tmoins ont obi
comme des soldats. Nous nous promenons, Legrand et moi, chacun de
notre ct, muets, trs simples, les mains derrire le dos, et
ayant l'air de rflchir.

Un chien, venu on ne sait d'o, se trouve dans mes jambes et me
regarde d'un oeil doux, en demandant une caresse. Il m'a fait
penser  Myrza, la chienne que nous avions  la maison quand
j'tais enfant, qui me lchait les mains et semblait pleurer quand
j'avais pleur et qu'on m'avait battu. J'tais forc de me laisser
faire alors, je ne pouvais que conter ma douleur  la pauvre
bte...

On avait le droit de me faire souffrir et, si je me plaignais, on
disait que j'tais un mauvais fils et un mauvais sujet. Je devais
finir par demander pardon.

Aujourd'hui, cinq hommes sont l, par le hasard d'une querelle, 
la discrtion de mon courage, insulteur, tmoins et mdecin!

Il m'en vient un sourire et mme un bout de chanson sur les
lvres. Je fredonne malgr moi, comme on se frotte les mains quand
on est joyeux.

Tais-toi! a fait Collinet  demi-voix.

Il a raison. Je diminue la belle cruaut de notre duel.

Les tmoins nous rappellent.

 vos places!

Nous devons faire un pas pour indiquer que nous y sommes. Ce pas
fait, nous avons le droit de rester immobiles ou de marcher et
d'attendre.

Je voudrais le toucher. Il a fini par m'irriter avec ses refus
d'excuses. Ma foi, tant pis s'il me descend!

Cette fois encore, je tire le premier.

Legrand reste debout, avance, avance encore.

C'est long. Il tire. Je me crois bless.

La balle a marqu  blanc.--Comme celles qu'il envoyait hier
dans l'homme en tle.

Elle a enlev le lustre du drap et raill la manche de mon habit.

Nouvelle dmarche des camarades pour arrter le combat.

Non!

Je trouve que Legrand a tir trop bien, et moi trop mal. Je trouve
qu'aprs avoir pass tant de temps dans les champs, s'en aller
sans qu'il y ait un rsultat, c'est prter  rire. Je trouve que
le but est manqu, que l'occasion sera perdue, et qu'elle ne se
reprsentera peut-tre jamais aussi belle.

Une autre ide aussi tracasse mon cerveau. Encore l'ide de
pauvret.

TOUJOURS LE SPECTRE!

Puisque j'ai tant fait, puisqu'il y a eu dj deux actes de jous,
jouons le troisime, et jouons-le comme un pauvre qui peut donner
son sang plutt que son argent; qui aime mieux recevoir
aujourd'hui une balle que recevoir dans l'avenir des avanies qu'il
n'aura peut-tre pas le sou pour venger.

Les tmoins insistent pour en rester l.

Oui, si l'on veut me faire ici, sur place, des excuses--et
compltes.

Mon accent est dur et je semble faire une grce.

Legrand rpond du mme ton, et par un signe qui veut dire:
Recommenons!

Le ciel est bleu, le soleil superbe! Oh! ma foi! j'aurai eu une
belle minute avant de mourir! Je bois avec les narines et les yeux
tout ce qu'il y a dans cette nature! J'en emplis mon tre! Il me
semble que j'en frotte ma peau. Allons! dpchons, et s'il faut
quitter la vie, que je la quitte, baign de ces parfums et de
cette lumire!

Messieurs, quand vous voudrez! dit un des tmoins d'une voix
presque teinte.

Cette fois,  cinq pas!

J'ai fondu sur Legrand.

Je lche le chien. Legrand reste immobile: il semble rire.

Je me replace, l'arme  l'oreille!

O la balle va-t-elle m'atteindre? C'est la sensation de la
douleur qui m'empoigne: elle court sur moi, il y a des places que
je sens plus chaudes. C'est dans une de ces places qu'il va y
avoir un trou o fourrer le doigt, et par o ma vie fichera le
camp.


Mais Legrand a tourn sur lui-mme; le sourire que j'attribuais 
la joie d'avoir chapp et de me tenir  sa merci court toujours
sur ses lvres.

Ce sourire est une grimace de douleur.

J'aperois un gros flot de sang!

Il tourne encore, essaie de lever son bras qui retombe.

Je suis bless.


On accourt: la balle a fait trois trous, elle a travers le bras,
et est venue mourir dans la poitrine.

Collinet s'approche, coupe l'habit et, aprs quelques minutes
d'examen, nous dit  demi-voix:

La blessure est grave--il en mourra probablement.

Je ne le crois pas;--pas plus que je ne croirais mourir moi-mme,
parce que j'aurais un peu de plomb dans les os. Nous avons
trop de force. Elle ne peut tre dmolie comme a en une seconde,
et, d'ailleurs, Legrand a la figure colore, l'oeil clair.

Il me tend la main.

Je ne t'en veux pas; mais dans un duel entre nous, il fallait
aller jusque-l.

Je rponds oui d'un geste et d'un salut.

tez-moi mes bottines: il me semble que je souffrirai moins.

Collinet prend son canif pour couper le cuir.

Non, non, dit Legrand... Je n'ai que celles-l.

Lui aussi, lui aussi! Il a eu comme moi la proccupation des _sans
le sou._ Pendant qu'on chargeait les armes; pendant que les
tmoins faisaient des phrases pour que nous consentissions 
mettre plus de place entre nous et la mort; pendant que nous
marchions l'un sur l'autre dans cette prairie pleine de fleurs,
pendant toute cette journe d'acharnement sauvage, le spectre de
la misre s'est dress devant ses yeux comme devant les miens! Le
SPECTRE, toujours le SPECTRE!


L'os est en miettes dans le bras et les bandes de toile se
gonflent de sang. Quelques gouttes ont fait des perles rouges sur
l'herbe: le petit chien vient les flairer et les lcher.

Collinet demande le secours d'un docteur.

Un des tmoins et moi, nous partons pour en dnicher un.

Course inutile dans la campagne chaude et vide!

Nous revenons vers Legrand, adoss contre un arbre, le bras
pendant.

Il est si lourd! dit-il avec une expression de souffrance.

Que faire de ce grand corps cass?

Les tmoins, qui ont choisi le terrain, l'ont choisi loign des
maisons, et l'on n'aperoit pas mme une ferme  l'horizon. On ne
voit que la grande route blanche et des nappes d'herbe verte.

Pour comble de malheur, nous ne nous sommes pas aperus, en
entrant, que nous enjambions des fosss et des barrires, que nous
nous corchions  des haies, que nous poussions des obstacles.
Mais  prsent, nous voyons que, pour sortir, il faut casser des
branches, sauter un ruisseau, escalader un buisson...


On s'en est tir tout de mme. On a trouv un endroit par o l'on
a fait passer le cul d'une charrette  bras, dans laquelle on
hisse Legrand; puis, le tassant comme un sac, on l'a accot dans
un des coins.

Nous nous mettons en route.

Nous voici prs de Robinson. Une troupe de joyeux garons et de
jolies filles blaguent notre _procession_, comme ils appellent
notre dfil muet et triste. Un coucou  voyageurs frle la roue
de la charrette, et le conducteur fait mine d'agacer avec la mche
de son fouet Legrand qu'il croit pochard.

Mais le sang pisse par les fentes! crie tout d'un coup une
tudiante, en indiquant la place du bout de son ombrelle.

On arrive  deviner ce qui s'est pass, et les promeneurs et les
promeneuses en parlent tout bas. Quelques-uns demandent quel est
celui qui a tir sur le bless.

Il n'a pourtant pas une mauvaise figure, disent les uns.

--Hum! font les autres.

Il n'y a pas plus de mdecin  Robinson qu'ailleurs: ce qui
dsespre l'aubergiste chez lequel la charrette est entre, et qui
voudrait bien se dbarrasser de ce paquet sanglant.

On va le dbarrasser.

Legrand dit:

Je ne veux pas mourir ici. Qu'on me ramne  Paris.

Collinet s'y refuse. Legrand insiste:

Je t'en prie... je l'exige!

O trouver une voiture o l'on puisse l'tendre?

Cet omnibus?

On fait march pour la location de l'omnibus, tapissire ferme
qui a amen les Parisiens  la fte et qui attend le soir pour les
ramener. Il y a des bribes de bouquets qui tranent sur les
banquettes. Il y a un drapeau sur l'impriale, et des pompons
rouges  la tte des chevaux.

L'aubergiste fournit une paillasse. Un homme de l'endroit, qui
cligne de l'oeil en disant qu'il sait ce que c'est qu'un duel,
offre un matelas; une dame, que la posie de l'aventure sduit,
prte une couverture blanche qui recouvre Legrand tout entier.

Nous remercions et nous partons.

Je prends place prs des autres. Legrand y tient, m'a-t-on dit, et
je juge de mon devoir de l'accompagner et de rester en face de
lui. J'aurais trouv simple et naturel qu'il en fit autant, si
c'tait lui qui m'et touch.

Ma sensibilit ne joue pas la comdie. Je croirais cela indigne de
la srnit du bless. Je reste muet et je songe! Je songe encore
une fois au long accouplement forc dans la solitude, l'obscurit
et la peine.


Legrand souffre le martyre en ce moment.

Eh bien! je parierais que cette souffrance, qui prcde
probablement la mort, l'effraie moins que ne le tourmentait la vie
que nous vivions, et d'o nous n'avions pas le courage ou les
moyens de nous vader autrefois...

Si Legrand survit, ce coup de pistolet aura affranchi notre avenir
en trouant la muraille des souvenirs cruels. Il viendra peut-tre
un peu d'air frais par ce trou-l!

Il a demand  tre transport chez un ami.

On a fait arrter l'omnibus devant une petite maison de la rue de
l'Ouest, blanche et proprette, qui a par-derrire un jardinet, et
qui est habite par des gens tranquilles.

Quand il est mont, soutenu par deux d'entre nous, la couverture
blanche prte par la chtelaine de Robinson tait comme un
manteau de pourpre.

Lorsqu'on n'est pas mort aprs avoir perdu tant de sang, on ne
doit pas mourir.

J'ai serr sa main gauche, j'ai salu les gens, et je suis parti.

Je me suis attard dans ces sensations et ces dtails, parce que
les gestes et les paroles de ce jour-l eurent pour tmoin la
campagne heureuse, parce que le soleil versait de l'clat et de la
joie sur les cimes des arbres et sur nos fronts; parce que les
heures que prit cette rencontre furent les premires qui ne
sentirent pas la gne et la honte, le souci du lendemain.


Je suis tout confus des loges de quelques-uns, qui parlent de mon
sang-froid par-ci, de mon sang-froid par-l... Mais je n'y ai pas
grand mrite! Ils ne savent pas combien ma rsolution de rester un
insoumis et un irrgulier, de ne pas cder  l'empire, de ne pas
mme cder aux traditions rpublicaines, que je regarde comme des
routines ou des envers de religion, ils ne savent pas combien
cette vie d'isol m'a demand d'efforts et de courage, m'a arrach
de soupirs ou de hurlements cachs! Ils ne le savent pas!...

C'est pendant ces annes de bchage sans espoir et sans horizon
que j'ai t brave; appelez-moi un hros  propos de cela, je ne
dirai pas non! Mais s'tonner de ce que j'ai eu de la carrure
pendant un jour, s'tonner de ce que Legrand et moi nous ayons
gard la tte haute devant le danger, c'est ne pas savoir combien
il est ncessaire de la tenir baisse pour monter les escaliers
des htels lugubres.

Aprs ce duel, c'tait au pis aller un lit  six pieds sous terre,
la tte dans les racines des fleurs et des arbres, au lieu du
sommeil dans les draps sales d'un garni.

Mais je me battrais encore aux mmes conditions pour avoir l'air
crne et menaant vis--vis des tmoins tout surpris de voir des
crass se redresser ainsi! Joie suprme que paient trois minutes
de tir. C'est pour rien.


Quatre chirurgiens, runis en consultation, ont dclar qu'il
fallait couper le bras; que sinon ils ne rpondaient de rien.
Legrand les a entendus, et malgr lui son regard me crie: C'est
toi qui me fais mourir! Dans le dlire de sa fivre, je lui
apparais, non comme un adversaire, mais comme un assassin.

Je viens de mettre pour la dernire fois le pied dans cette
maison.

On avait suspendu une ficelle au ciel du lit; au bout de cette
ficelle, un filet dans lequel un glaon fondait. L-dessous tait
tendu comme une chose morte le bras fracass, et la glace
pleurait ses larmes froides sur le trou fait par la balle; ce trou
bleu avait des airs d'oeil crev.

C'tait triste. Cette larme de glace m'est tombe sur le coeur,
teignant toute la fiert et tout le soleil de la journe de
combat.



32
Agonie

Les annes se sont croules sur les annes; j'ai vu revenir les
ts et les hivers, avec la monotonie implacable de la nature.--
L'Odon, glac en dcembre, frais en avril: voil tous les
souvenirs qui emplissent ma tte et mon coeur depuis une ternit.

Est-ce un total de mille ou de deux mille journes sans motion
que j'ai  enregistrer dans l'histoire de ma vie? Je ne saurais le
dire.

C'est affreux de ne pouvoir ressusciter une image, une scne, une
tte, pour les planter le long de la route parcourue, dcolores
ou saignantes, afin de se rappeler les moments de joie et de
douleur!

Eh bien, le chemin par o je me suis tran s'tend comme un
sentier dsert et se perd  travers le blanc de la neige ou le
noir des ruisseaux, sans une pousse ou une racine qui soient
restes, pour que ma mmoire s'y accroche et sauve un vnement du
naufrage! Je n'ai rien  me rappeler et je n'ai rien  oublier,
rien, rien.

Comme le temps a t rong sans bruit! Les annes ont paru courtes
parce qu'elles taient creuses et vides, tandis que les journes
taient longues, longues parce qu'elles avaient chacune leur
intrigue de famine et leur tas de petites hontes!

 peine si je sais les dates! Je ne revois debout, dans ma
mmoire, que quelques premiers janviers sans trennes et sans
oranges. Je pouvais aller souhaiter le nouvel an, les mains vides,
 Renoul  sa femme,  Matoussaint! Mais deux pauvrets qui
s'embrassent, a n'est pas gai!

J'ai vcu et je vis comme un loup.

Mon duel avec Legrand m'a fait d'ailleurs une rputation de
dangereux, qui loigne de moi tout le monde ou  peu prs. Ils
calomnient jusqu' mon courage.


Je passe ma vie  la Bibliothque; j'y viens souvent, l'estomac
hurlant, parce qu'on ne va pas loin avec mes quatorze sous par
jour qui se rduisent  douze et mme  dix bien souvent, car
j'emprunte au trou de mon estomac pour boucher d'autres trous.

Peut-tre un jour entendront-ils un homme glisser de sa chaise et
rouler vanoui sur le plancher. Ce sera moi qui aurai faim; c'est
 moiti arriv dj l'autre lundi. Mais  ceux qui me relveront,
je dirai: C'est la chaleur ou bien: J'ai fait la noce hier.
J'accuserai la temprature ou mes vices. On ne saura pas que c'est
la misre--si quelqu'un le devine, aprs tout, il n'y aura pas 
en rougir: je serai tomb sans appeler au secours.

En t, le grand soleil m'accable. Il m'accable, il me tue! J'ai
des sueurs de faiblesse et des vanouissements de pense dans mon
cerveau las!

L'hiver, je suis mieux. Je cours. Cependant le gris du temps, le
sec des pierres, le vent mchant, le verglas tratre, l'isolement
dans la rue attriste et presque vide!... Ah! cela m'emplit de
mlancolie quand je sors, et je trouve la vie bien affreuse.


O aller, le soir?

Heureusement,  six heures, l'autre bibliothque Sainte-Genevive
est ouverte.

Il faut arriver en avance pour tre sr d'une place. Les
calorifres sont allums; on fait cercle autour, les mains sur la
faence. J'ai voulu causer avec mes voisins de pole! Pauvres
sires!

Alors que je saignais de leurs douleurs plus que des miennes--
car j'avais au moins mordu dans un morceau de pain avant d'entrer
--alors que j'esprais entendre sortir de leurs bouches qui
billaient la faim un cri de colre ou un gmissement de douleur;
ils me contaient des balivernes, me parlaient de l'idal, du bon
Dieu...

Des Prud'hommes, ces dguenills en cheveux blancs! Des
Prud'hommes qui venaient l pour lire les _bons livres_; gamins de
soixante ans, qui puaient encore l'cole  deux pas de la tombe;
gostes pouilleux qui, tant lches, ne pensaient pas  ceux qui
ne l'taient point, et se prlassaient dans leur misre, attendant
la mort avec l'esprance d'une vie future. Si l'on s'tait battu
au Panthon, ils auraient t du ct de ceux qui les affamaient,
contre ceux qui voulaient tuer la famine!

Pas une tte de rvolt dans le tas! Pas un front de penseur, pas
un geste contre la routine, pas un coup de gueule contre la
tradition!


Je vais en bas quelquefois, dans une salle qui a des odeurs de
sacristie.

La fracheur, le silence!... C'est l que sont les livres
illustrs. J'y lis _l'Artiste, _et l'histoire de l'impasse du
Doyenn, o Gautier, Houssaye et Grard de Nerval avaient leur
cnacle.

J'ai d'abord parcouru ces rcits avec une curiosit pleine
d'envie, puis avec le frisson du doute.

Ils crient que le printemps de leur jeunesse fut tout ensoleill.
--Mais par quel soleil? J'ai appris d'un garon qui a connu le
secrtaire de l'un d'eux, j'ai appris une nouvelle qui m'a fait
trembler.

Ce Gautier, ce Grard de Nerval, ils en sont  la chasse au pain!
Gautier le rcolte dans les salons de Mathilde, Grard court aprs
des crotes dans les balayures. On me dit qu'il a parl de se tuer
un soir qu'il n'avait pas de logis.

Ils mentent donc, quand ils chantent les joies de la vie de
hasard, et des nuits  la belle toile! Littrateurs, professeurs,
potes comiques, potes tragiques, tous mentent!

Ah! je suis empoign et envahi par le dgot!

J'ai longtemps rflchi, crit--pour la joie austre d'crire et
de rflchir. J'ai tir ma charrette courageusement; je n'ai pas
pens, comme bien des jeunes,  franchir le chemin au galop... je
me suis dfi de mon inexprience et de mon orgueil; je me suis
dit:  tel ge, tu devras avoir fait ton trou et mon trou n'est
pas fait.

Voil longtemps, bien longtemps, que j'ai jet le manche aprs la
cogne!

C'est fini: je me mangeais le coeur, je me rongeais le foie dans
la solitude de ma chambre, en face de mes productions, qui
sortaient muettes de mon cerveau et que je n'entendais ni vivre,
ni crever.

Une mre finirait par cracher sur son fruit et sur elle, si tous
ses enfants taient mort-ns!

Je suis trop mal vtu pour passer l'eau.--J'y trouverais des
arrivs qui auraient piti de ma misre ou qui me rgaleraient.--
Je ne me laisse pas rgaler, ne pouvant rendre les rgalades.

Et je rde dans deux ou trois rues du quartier Latin, toujours les
mmes, cherchant l'ombre!

Ah! j'aurais besoin d'air, d'air clair et d'un peu de vin pur!

Si je trouvais de quoi m'habiller et payer mon voyage, je
partirais au pays, chez l'oncle le cur, au sommet de
Chaudeyrolles.

Il y a l du vin et le grand vent! Je verrais ma mre en passant.

Je verrais aussi ces cousines, qui logrent dans le cadre rouill
de mon enfance le pastel d'or d'un jour d't.

Quand je retournai l-bas pour le projet de mariage avec cette
mpriseuse de pauvres, je comptais me gorger des odeurs du pays,
boire-- m'en soler--aux sources perdues dans l'herbe, je
comptais mcher des feuilles, embrasser des chnes, donner ma peau
 cuire au soleil!

Je partis sans avoir touch la main de Marguerite, la belle
cousine, sans avoir cass une motte de terre avec le museau de mes
bottines de Paris!

Et depuis j'ai vcu, dans les bibliothques, les garnis, les coins
sales!

Je n'ai jamais pu sortir de ma bourse un jour de bonheur  travers
les champs, avec ma jeunesse chantant dans ma tte ou la jeunesse
d'une autre sautant  mon bras! moi qui ai tant de parfums dans
mes souvenirs, et qui entends rouler tant de sang dans mes veines!

J'ai besoin de rafrachir ma vie.

Il me faudrait trois cents francs pour aller au Puy!

Je vous les avance, m'a dit un garon, si vous me promettez, au
retour, de passer ma version de bachot pour moi.

Mais c'est un faux! Si je suis pris, c'est la prison.

Dites-vous oui, dites-vous non?

--Je ne dis pas non... je vous demande jusqu' demain.

J'allais cder, bien sr, cder pour le grand air et le vin pur,
pour le baiser sur le front de la mre, pour les cousines 
embrasser  pleines lvres! J'aurais jou contre trois ans de
centrale, quinze jours de bonheur, de vagabondage dans les vergers
et dans les bois!

La mort est arrive, qui m'a barr le chemin de Clairvaux.



33
Je me rends

Une lettre  mon adresse m'attendait dans mon garni.

Elle est du vieux professeur qui m'avait annonc la sparation
entre mon pre et ma mre.

J'apprends aujourd'hui que la sparation est ternelle!

Mon pre est mort,--mort du coeur.

Il est mort dans les bras d'une trangre, celle qu'il avait
emmene avec lui. Elle est reste, me dit la lettre, jusqu'au
dernier moment  ses cts; mais, ds qu'on a pu redouter un
malheur, prise de remords ou ayant peur du cadavre, elle a fait
prvenir du danger celle dont elle avait, par amour, vol la
place. Ma mre a pu arriver  temps pour ensevelir celui que
depuis longtemps elle pleurait vivant.

Il faut que je parte moi-mme, sur-le-champ, dans une heure, si je
veux arriver avant qu'on l'enterre.

Au chemin de fer, en dbarquant, j'ai crois une femme qui, sans
tre en deuil, avait un crpe noir. On la montrait du doigt. J'ai
devin qui elle tait!

C'est moi qui me prends  la plaindre quand les autres l'accusent.
--L'accuser? Et pourquoi? Aprs tout, mon pre lui doit, peut-tre,
des heures de bonheur--elle l'avait compris. Mais sa vie,
 elle, est perdue!

La cloche sonne... le train part.

O va-t-elle?...


Me voici dans la maison en deuil, sur une chaise, prs du lit o
repose le cadavre.

Ma mre est dans la chambre voisine, blanche comme de la cire.


.....................


J'ai ferm la porte, j'ai voulu tre seul.

Je tiens  n'avoir d'autre tmoin de mon rve ou de mes larmes que
celui qui est l sous ce drap blanc.


C'est la premire fois que nous sommes  ct l'un de l'autre,
tranquilles, ou dans un silence sans colre. Nous avons t
longtemps deux ennemis. On se raccommoda, mais la rconciliation
prit une soire: la lutte avait dur dix ans,--cela, parce que
nous avions lch la terre, la belle terre de labour sur laquelle
nous tions ns!

Par le calme de cette nuit,  travers la croise reste
entrouverte, j'aperois l-bas de vieux arbres, je vois une meule
de foin; la lune tend de l'argent sur les prs. Ah! j'tais fait
pour grandir et pousser au milieu de ce foin, de ces arbres!
J'aurais t un beau paysan! Nous nous serions bien aims tous les
trois: le pre, la mre et le garon!


C'est bien du sang de village qui courait sous ma peau, gourmande
de grand air et d'odeur de nature. C'est eux pourtant qui
voulurent faire de moi un monsieur et un prisonnier.

Eh bien! je me rappelle que je voulus me tuer  douze ans, parce
que le collge tait trop triste et trop mchant pour moi. Oui,
mon pre, vous qui tes l avec votre front ple et glac comme du
marbre, sachez que, comme colier, j'ai souffert jusqu' vouloir
tre la statue froide et dure que vous tes aujourd'hui!

Vous ne vous doutiez pas de mon supplice!

Vous pensiez que c'taient grimaces d'enfant, et vous me forciez 
subir la brutalit des matres,  rester dans ce bagne--par
amour pour moi, pour mon bien, puisque vous pensiez que votre fils
sortirait de l un savant et un homme. Je ne suis devenu savant
que dans la douleur, et, si je suis un homme, c'est parce que ds
l'enfance je me suis rvolt--mme contre vous.


Nous n'avons pas eu le temps de nous revoir pour nous serrer la
main et nous embrasser.

Avez-vous au moins pens  moi, au moment o vous avez senti
partir la vie? Avez-vous cherch mon image dans l'espace?

On me dit que vous avez demand dans votre dlire de quel ct
tait Paris, et que vous avez voulu qu'on post de ce ct votre
tte qui est retombe et me regarde...

Il y a de la vertu et de la douleur plein ce visage!

Sous ces yeux clos  jamais, dans ce creux du larmier o il n'y
aura plus de pleurs, que de douleurs caches! Je sens le coup de
pouce des bourreaux en toge qui humiliaient et menaaient. Pauvre
universitaire! Un proviseur ou un principal tenait dans sa main de
cuistre le pain, presque l'honneur de la famille.

Je comprends qu'il ait eu des colres, qui retombrent sur moi...
Je me plains d'avoir souffert! Non, c'est lui qui a t la victime
et l'hostie!

Cet homme, qui est l tendu, a juste quarante-huit ans! Il n'a
pas reu une balle dans le crne, il n'a pas t cras par un
camion.  quarante-huit ans, il s'teint, non point  vrai dire
abattu par la mort, mais us par la vie. Il meurt d'avoir eu le
coeur cras entre les pages des livres de classe; il meurt
d'avoir cru  ces btises de l'autre monde.

S'il ft rest un homme libre, il serait encore debout au soleil,
il aurait l'air de mon grand frre! Comme nous serions camarades
tous les deux!


On frappe; un homme entre et me parle bas.

Faites sortir votre mre, nous apportons le cercueil.

J'ai confi la pauvre femme  une vieille voisine qui a trouv un
prtexte pour l'emmener.

Je vais te rejoindre, ai-je dit--et je suis rest  attendre
les vestes noires qui se sont mises nonchalamment  la besogne.

C'est donc fini! Il va tre clou l-dedans! Cette planche est la
porte de l'ternelle prison.


Adieu, mon pre! Et avant de nous quitter, je vous demande encore
une fois pardon!


.....................


L'horloge sonne dix heures! Comme le temps a pass vite dans ce
tte--tte solennel!

Je n'ai pas vu partir la nuit et venir le soleil. Je ne regardais
que dans mon coeur. Je n'entendais ni ne voyais l'heure prsente,
perdu que j'tais dans la contemplation du pass et l'ide de
l'avenir. Il me semblait que le mort aussi rflchissait, et me
tenait compagnie pour cette austre rverie.

Ah! il m'est venu comme de la rage et non de la douleur dans
l'me! Il me semble qu'on emporte un assassin!

Moi, j'aurais peur d'tre enterr ainsi! Je veux avoir lutt,
avoir mrit mes blessures, avoir dfi le pril, et il faudra que
les croque-morts se lavent les mains aprs l'opration, parce que
je saignerai de toutes parts... Si la vie des rsigns ne dure pas
plus que celle des rebelles, autant tre un rebelle au nom d'une
ide et d'un drapeau!

--_Messieurs, quand il vous fera plaisir._


Minuit.


Mon pre est enterr au milieu des herbes... Les oiseaux lui ont
fait fte quand il est venu; c'tait plein de fleurs prs de la
fosse... Le vent qui tait doux schait les larmes sur mes
paupires, et me portait des odeurs de printemps... Un peuplier
est non loin de la tombe, comme il y en avait un devant la masure
o il est n.

J'aurais voulu rester l pour rver, mais il a fallu ramener ma
mre. Je lui ai demand encore, comme une douloureuse faveur, de
me laisser seul en face de moi-mme dans la chambre vide.

Le lit garde pour tout souvenir du cadavre disparu un pli dans le
grand drap et un creux dans l'oreiller.

Dans ce creux, j'ai enfonc ma tte brlante, comme dans un moule
pour ma pense...


O en suis-je?

O j'en suis?

Voici--Comme mon pre n'est pas mort assez vieux, comme ils
l'ont tu trop jeune, ma mre n'aura qu'un secours, pas de
pension: quatre cents francs par an qui peuvent mme lui manquer
un jour; mais, en ajoutant ce qui constituait ma rente de quarante
francs par mois, et avec une quinzaine de mille francs cachs,
parat-il, dans un coin, elle aura des habits, un toit et du pain.

Pour moi, je n'ai plus rien!

Avec quarante francs, je parvenais tout juste  ne pas mourir.

J'ai essay de tout pourtant!

Ah! je n'ai rien  me reprocher!

Sanglier accul dans la boue, j'ai fouill de mon groin toutes les
places, j'ai cass mes dfenses contre toutes les pierres!

J'ai dit BA BE BI BO BU, chez celui-ci, j'ai mang du raisin chez
celui-l. J'ai mouch des enfants, rentr des chemises: _ moi le
pompon!_


J'ai pass chez Bonardel et chez Maillart.

J'ai t satiriste, chansonnier et chaussonnier. J'ai tout fait de
ce qu'on peut faire quand on n'a pas d'tat--et que l'on est
rpublicain!


J'ai fait plus encore!

Je trouve une joie amre  m'en souvenir et  ptrir cette pte de
douleur bte, en ce moment de rcapitulation douloureuse.


J'avais connu dans un coin de crmerie un employ de la maison de
dmnagements Bailly. On avait mang l'un prs de l'autre; lui,
des plats de huit sous; moi, des demi-portions.

Un jour, je suis all le trouver.

Puis-je gagner trois francs comme aide dmnageur dans votre
bote?

--Vous?

Le brave homme tait tout honteux pour moi, et ne voulait pas
croire que je mettrais mes paules sous les fardeaux.

Je les mettrai, et je soulverai encore assez lourd, je crois.

Et j'ai t dmnageur! On m'avait prt une blouse, une
casquette, et envoy  la Villette.

J'ai failli dix fois m'estropier--ce qui n'est rien; mais j'ai
failli estropier les meubles.

Esprons que a ira mieux demain, m'a dit mon homme en me payant
le soir.

Le lendemain, j'arrivai bris; sous ma chemise, mon paule tait
bleue, mais je voyais quelques sous au bout des meurtrissures.

Il tait dit que j'aurais encore dans ce mtier les mains coupes,
et coupes avec un couteau bien sale!

On a cru un instant qu'un bijou avait t vol dans une des
maisons o nous avons travaill, et c'est moi, le portefaix  la
main sans calus, qu'on a souponn et qu'on allait fouiller!

Le bijou se retrouva, par bonheur.

Mais je partis pouvant.


.....................


Ce n'est pas vrai: un bachelier ne peut pas faire n'importe quoi,
pour manger! Ce n'est pas vrai!

Si quelqu'un vient me dire cela face  face, je lui dirai: TU
MENS! et je le souffletterai de mes souvenirs! Ou plutt je le
giflerai pour tout de bon, parce que si un chapp de collge
entend cette gifle, il sera peut-tre sauv de l'illusion qui fait
croire qu'avec du courage on gagne sa vie. Pas mme comme_
goujat!_

J'ai voulu en faire l'preuve. Je suis all  la Grve, un matin,
pour voir s'il tait possible  un lettr, qui aurait un coeur de
hros, de descendre des hauteurs de sa chambre, d'aller parmi les
maons et de demander de l'ouvrage.

Allons donc! On m'a pris pour un escroc qui voulait se cacher sous
du pltre.

On ne trouve pas  vivre en vendant son corps, pour un mois, une
journe ou une heure, en offrant sa fatigue, en tendant ses reins,
en disant: Payez au moins mon geste d'animal, ma sueur de sang!

Je veux l'crire en grosses lettres et le crier tout haut.


Pauvre diable, qu'on nomme bachelier, entends-tu bien? si tes
parents n'ont pas travaill ou vol assez pour pouvoir te nourrir
jusqu' trente ans comme un cochon  l'engrais, si tu n'as pas
pour vingt ans de son dans l'auge, tu es destin  une vie de
misre et de honte!


Tu peux au moins, le long du ruisseau, sur le chemin de ton
supplice, parler  ceux qu'on veut y traner aprs toi!

Montre ta tte ravage, avance ta poitrine creuse, exhibe ton
coeur pourri ou saignant devant les enfants qui passent!

Fais-leur peur comme le Dante, quand il revenait de l'enfer!

Crie-leur de se dfendre et de se cramponner des ongles et des
dents et d'appeler au secours, quand le pre imbcile voudra les
prendre pour les mener l o l'on fait ses _humanits_.


Je n'tais vraiment pas mal taill, moi.

Peux-tu me dire ce que je vais devenir demain?

Ce sera pour moi comme pour les autres l'hpital, la Morgue,
Charenton--je suis moins lche que quelques-uns et je suis bien
capable d'aller au bagne.

Un soir de douleur et de colre, je suis homme  arrter dans la
rue un soldat ou un mouchard que je ferai saigner, pour pouvoir
cracher mon mpris au nez de la socit en pleine Cour d'assises.


.....................


Jacques.

C'est ma mre qui m'appelle.

Elle me fait asseoir  ses cts.

coute: le proviseur s'est approch de moi au cimetire, pendant
que tu regardais les arbres et que tu arrachais la tte  des
fleurs... tu ne te rappelles pas?... tu avais l'air d'un fou!


Je me rappelle. Pendant que la terre tombait sur le cercueil, je
songeais  la vie des champs, lche pour le bagne universitaire!


Ma mre m'a dit ce qu'elle voulait me dire.

J'ai pouss un cri et j'ai eu un geste qui l'a atteinte et mme
meurtrie.

Elle a clat en sanglots. Je me suis jet  ses genoux. J'ai
attir sa tte  moi, et j'ai bu les larmes rouges sur ses joues
blanches.


Elle a voulu tre la coupable.

C'est ma faute, mon enfant, c'est ma faute...

Mais, vois-tu, tu m'as crit quelquefois de Paris des lettres qui
me faisaient tant de mal! quand tu demandais que ton pre t'ouvrt
un crdit chez le boulanger ou qu'il t'avant quelques sous pour
que tu fusses sr d'avoir un endroit o coucher... Le proviseur
disait que tu resterais juste le temps de passer ta licence, puis
que tu ferais ton doctorat, qu'alors tu serais libre--et
j'aurais t sre que tu ne serais plus malheureux...


Je l'ai laisse parler.

Il tait tard quand je l'ai reconduite dans sa chambre, o j'ai vu
la lampe brler longtemps devant des lettres jaunies qu'elle
relisait.

Moi, je me suis accoud  la fentre, et j'ai rflchi, la tte
tourne du ct du cimetire.


2 heures du matin.


Ma rsolution est prise: JE ME RENDS.


Je finirais mal.

Je me rappelle un des soirs qui ont suivi mes vaines tentatives de
travail chez les bourgeois. Un de mes voisins de garni, un ancien
officier dgomm, avait oubli chez moi un pistolet charg. Le
canon luisait sous la cassure d'un rayon de lune, mes yeux ne
pouvaient s'en dtacher. Je vis le fantme du suicide! et je dus
prendre ma vie  deux mains: sauter sur l'arme, l'empoigner en
tournant la tte, faire un bond chez le voisin!

Ouvrez! ouvrez!

Il entrebilla la porte et je jetai le pistolet sur le tapis de la
chambre...

Cachez cela, je me tuerais...


Je veux vivre.--Comme l'a dit ce cuistre, avec des _grades_, j'y
arriverai: bachelier, on crve--docteur, on peut avoir son
cuelle chez les marchands de soupe.

Je vais mentir  tous mes serments d'insoumis! N'importe! il me
faut l'outil qui fait le pain...

Mais tu nous le paieras, socit bte! qui affame les instruits et
les courageux quand ils ne veulent pas tre tes laquais! Va! tu ne
perdras rien pour attendre!

Je forgerai l'outil, mais j'aiguiserai l'arme qui un jour
t'ensanglantera! Je vais manger  ta gamelle pour tre fort: je
vais m'exercer pour te tuer--puis j'avancerai sur toi comme sur
Legrand, et je te casserai les pattes, comme  lui!

Derrire moi, il y aura peut-tre un drapeau, avec des milliers de
rebelles, et si le vieil ouvrier n'est pas mort, il sera content!
Je serai devenu ce qu'il voulait; le commandant des redingotes
ranges en bataille  ct des blouses...


Sous l'Odon.


Les talons noirs et les rpublicains sont mls.

On se presse autour d'un vieux bohme qui vient de recevoir une
nouvelle.

Vous vous rappelez Vingtras, celui qui ne parlait que de rosser
les professeurs, et qui voulait brler les collges?...

--Oui.

--Eh bien! il s'est fait_ pion_.

--Sacr lche!



     [1] En 1851, cela se faisait ainsi.
     [2] Marchand de vin.
     [3] Suite au succs de la pice de thtre _Jocko ou
le Singe du Brsil_ en 1825, toutes sortes de choses
reurent le nom de _Jocko_: robes, ventails, coiffures,
couleurs et un pain.
     [4] Personnage d'une pice de Balzac. Allons voir
Godeau est la rplique qui termine la pice.
     [5] Comme un cadavre.
     [6] Valls supprima sur preuves le passage suivant:

    Mais il y a du comdien dans tout cela. Je me dis en
l'coutant qu'il laisse son coeur chez lui et qu'il n'est plus
ici qu'un instrument qui veut sonner, vibrer comme 
l'orchestre d'un thtre.

    --C'est ce qu'il faut pour l'acoustique de la bataille, a
dit  ct de moi un gars qui n'a pas l'air d'un gobeur
pourtant, ses gestes muets se rencontrent quelquefois avec
les miens pour exprimer du dsappointement quand
montent les nuages de cendres.

    Le mot m'a frapp, je comprends ce qu'il signifie: les
acteurs antiques avaient un masque, il faut peut-tre que
la voix de ce lutteur soit conduite comme une voix de
comdien, tranante maintenant, brusque ensuite, sifflante
 ce moment, caverneuse  cet autre, mais ces sonorits de
masque vibrent  faux dans mon oreille de convaincu. Tant
pis si l'acoustique rvolutionnaire veut cela! Il faut qu'on
me dise que c'est utile pour la foule. Cependant elle est
faite de trois mille Vingtras cette foule et tous ces Vingtras-l
ne peuvent pas se sacrifier chacun en particulier  un
Vingtras  grosse tte qui n'a qu' acclamer et  applaudir!

    Enfin j'en veux  cet homme dont les livres
m'enfivrent, d'avoir  cette table o il est assis un geste
qui vient de la phrase et non de la pense; d'avoir une voix
qui prend des temps au lieu de s'abandonner, qui est plus
bizarre que chaude, une pantomime excessive des lvres
c'est une voix de tte, a, ce n'est pas une voix de coeur.
     [7] Socit secrte, fonde en 1836 par Blanqui, dont
les membres jourent un rle actif durant la Rvolution de
Fvrier.
     [8] Socit secrte qui eut un rle dterminant dans la
prparation de l'insurrection de Juillet 1830 et de la
Rvolution de 1848.
     [9] Rock: Arthur Ranc (1831-1908), l'un des
fondateurs de la Ligue des Droits de l'Homme.
     [10] Variante du manuscrit:

    Le fils n'a rien de tout cela. Je ne sais pas s'il a pu
chapper compltement  l'influence de tant de gouttes et
de tant de larmes, de tant de pit et de caf? Je ne
jurerais pas qu'il n'a pas pris un peu de l'odeur de la
bouilloire catholique, et qu'il ne trempe pas son doigt avec
un reste de religion dans ce bnitier de famille et ce gloria
d'glise. Mais il n'en est pas moins une plante d'homme,
libre et forte, qui toute imprgne qu'elle puisse tre d'une
odeur de cierge, ne repousse pas la chicore qui pousse
prs de lui, et se moque qu'il y ait des Pinauds de
l'impit!
     [11] Variante du manuscrit:

    ...Mais je ne connais pas ce sourire!

    C'est que je ne l'avais pas jadis. J'avais le rire aigu et
dur, quand il venait dans nos discussions chauffes et
brutales. Je n'ai pas encore eu ce luxe du bien mis et de
l'argent en poche depuis que je suis au monde, t  l'aise
dans mes habits ni dans mon coeur! Toujours la peur des
plis dans le dos ou le soucis de la quinzaine  payer. J'en
vieillissais de dix ans quand j'tais en retard de trois jours
pour cette quinzaine. Dix ans de plus a me devait donner
l'air vieux! Les plis dans le dos me faisaient venir des rides
sur le front. Puis la politique! Ranc arrivant, le canon, la
boue, le silence... N'y pensons pas! Je veux aujourd'hui
vivre comme l'arbre qu'on a emmaillot de toile et cravat
de fer et qu'on a tout d'un coup dshabill, dont on a cass
le tuteur. Il se redresse et s'tire et il boit par toutes ces
feuilles l'air et le soleil. Moi aussi! Je veux boire l'air et le
soleil.
     [12] Gnral grec, 253-184 av. J.C., dont la statue est
aux Tuileries.
     [13] Variante du manuscrit:

    Je respire mieux maintenant que je n'ai plus devant
moi comme toutes ce nuits dernires, cette tte blme et la
figure du bourreau. Ces nuits-l et les jours passs
m'auront servi. J'ai vu, vu  ne pas s'y mprendre, j'ai vu
que tout espoir tait perdu, irrmdiablement perdu, qu'il
n'y avait plus de parti rpublicain, plus de trace de colre,
plus de chance de rvolte, on a arrach tout cela du sol.
Rock espre, me dit: Attends. Je sens, je sais qu'il
faudra attendre le temps d'avoir des cheveux gris. Mais je
n'ai plus foi dans le triomphe--et il n'y a plus qu' vivre, 
couler sa vie btement, tristement jusqu'au moment o
elle sera prise par la maladie plutt que par le combat--
j'en tremble! Je comprends que tu te saoules,
Dutripond!
     [14] toffe de laine, rase et brillante.
     [15] Valls a supprim la description de Monnain du
manuscrit:

    Le rdacteur en chef est un ancien lve de l'cole
Normale, un tantinet ivrogne. C'est dans un caf, je crois,
que le directeur l'a rencontr, dans un caf o il tait en
train de se saoulter. On a li connaissance entre deux
carafons et c'est l qu'il a t dcid qu'on fonderait la
revue. Elle se ressentira de son origine et l'on boira
toujours un petit peu dans les bureaux, toujours un petit
peu, et quelquefois normment.

    C'est drle comme Monnain, qui a eu des prix de
version grecque, ressemble peu  un Grec! Il a toujours
son col de travers, un lorgnon qui ballote, le chapeau en
arrire, il se balance en marchant, quand il n'a pas bu; il se
balance sans marcher quand il a bu. Il a le nez pointu, la
bouche fine, le menton en galoche, c'est un fils de paysan,
bien sr, il a mme du faraud de village dans ses cravates
qui sont  pois quelquefois et il nasille comme un matre
d'cole. C'est un chapp des champs que l'odeur de l'encre
a gris d'abord, le parfum d'un petit succs ensuite. Il a
crit un article qui a fait du bruit. Il vit sur ce bruit l, mais
il n'en a pas gard une vanit gnante. Ce qu'il aime le
plus, ce n'est pas la gloire, c'est d'tre un peu parti, c'est de
siroter des bonnes petites liqueurs dans un caf en fumant
un cigare qui lui pique la langue. Il prfrerait un caf o
l'on ne recevrait pas la revue mais o la chartreuse serait
bonne. Il me parat drle ce normalien qui a si peu de
tenue, ce prix du grand concours qui, quand on lui
demande s'il se rappelle qui eut le prix de grec cette anne
l, rpond qu'il ne s'agit pas de ces btises et qu'il faut
boire de ce quidam dont on a vid une fiole l'autre soir...

    Il tait professeur je ne sais o. Il a demand un
cong et il compte en redemander un autre et encore un
autre, en tout cas profiter du temps qui reste  courir sur
celui-ci pour se piquer le nez avec mthode.

    Je ne puis malheureusement pas me piquer le nez
comme lui. Je suis malade quand je me pique le nez. Mais
j'assiste avec plaisir  ces noces o ce normalien jette
par-dessus les moulins sa toque de licenci et finit la soire en
disant: Dcidment Boileau est un mufle!

    Je pousse des oh! oh! hypocrites, mais en dessous
je le pousse et lui, titubant, rpte: Je ne retire rien, c'est
un mufle.
     [16] Pote grec du dbut du VIIe sicle avant J. C.
     [17] Variante du manuscrit:

    L'autre tait gros, gras, donnait des rptitions qu'on
lui accordait par charit. Il avait t longtemps rptiteur
dans les bahuts, il tait licenci s lettres de province. Il
s'tait malheureusement adonn  la philosophie, quoique
ses collgues lui conseillassent la boisson. Il avait mal
choisi. Les collgues taient verts dans la tombe, ou gris
dans les cabarets, mais ils en avaient fini avec la vie dure
ou bien ils en noyaient les soucis dans leur verre, lui il
pensait  Platon, voulait faire un gros livre et il avait froid,
faim, il tait devenu fou. Il croyait que l'cole d'Alexandrie
voulait l'empoisonner. Il s'appelait Lagrillre. Nous
croisions ces deux cratures toute la soire.





End of the Project Gutenberg EBook of Le bachelier, by Jules Valls

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