The Project Gutenberg EBook of Journal des Goncourt  (Deuxime Volume)
by Edmond de Goncourt
Jules de Goncourt

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Title: Journal des Goncourt  (Deuxime Volume)
       Memoires de la vie literaire

Author: Edmond de Goncourt
Jules de Goncourt

Release Date: January 25, 2005 [EBook #14803]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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JOURNAL DES GONCOURT
MMOIRES DE LA VIE LITTRAIRE


DEUXIME VOLUME
1862-1865




PARIS, G. CHARPENTIER ET Cie, DITEURS, 11, RUE DE GRENELLE.
1888, tous droits rservs.

QUATRIME MILLE

IL A T TIR:
_Cinquante exemplaires numrots_ sur papier de Hollande.
Prix: 7 fr.

_Dix exemplaires numrots_ sur papier du Japon.
Prix: 12 fr.




JOURNAL DES GONCOURT




ANNE 1862


_1er janvier_.--Le jour de l'an, pour nous, c'est le jour des morts. Notre
coeur a froid et fait l'appel des absents.

Nous grimpons chez notre vieille cousine Cornlie, en sa pauvre petite
chambre du cinquime. Elle est oblige de nous renvoyer, tant il vient la
voir de dames, de collgiens, de gens, jeunes ou vieux, qui lui sont
parents ou allis. Elle n'a pas assez de siges pour les asseoir, ni assez
de place pour les garder longtemps. C'est un des beaux cts de la
noblesse, qu'on n'y fuit pas la pauvret. Dans les familles bourgeoises,
il n'y a plus de parent au-dessous d'une certaine position de fortune,
au-dessus du quatrime tage d'une maison.

       *       *       *       *       *

--Le pas d'un mendiant, auquel on n'a pas donn, et qui s'en va, vous
laisse son bruit mourant dans le coeur.

       *       *       *       *       *

--De quoi est faite trs souvent la renomme d'un homme politique?--de
grandes fautes sur un grand thtre! C'est tre un grand homme d'tat que
de perdre une grande monarchie. On mesure l'homme  ce qu'il entrane avec
lui.

       *       *       *       *       *

--Une scne qui se passe devant moi  la Bibliothque, et qui juge M.
Thiers, ses livres et l'universalit de sa gloire.

Un quidam arrive: Je voudrais un roman.--On ne donne pas de romans.--Eh
bien, alors, donnez-moi M. Thiers!--Quel ouvrage?--L'Histoire de
France.--Il n'a pas fait d'histoire de France.--Alors, l'Histoire
d'Angleterre.--Il n'a pas fait d'histoire d'Angleterre.

L-dessus le quidam s'en est all avec un grand dsappointement sur la
figure.

       *       *       *       *       *

_10 janvier_.--L'art n'est pas un, ou plutt il n'y a pas un seul art.
L'art japonais a ses beauts comme l'art grec. Au fond, qu'est-ce que
l'art grec: c'est le ralisme du beau, la traduction rigoureuse du
d'_aprs nature_ antique, sans rien d'une idalit que lui prtent les
professeurs d'art de l'Institut, car le torse du Vatican est un torse qui
digre humainement, et non un torse s'alimentant d'ambroisie, comme
voudrait le faire croire Winckelmann.

Toutefois dans le beau grec, il n'y a ni rve, ni fantaisie, ni mystre,
pas enfin ce grain d'opium, si montant, si hallucinant, et si curieusement
nigmatique pour la cervelle d'un contemplateur.

       *       *       *       *       *

--Ce temps-ci n'est point encore l'invasion des barbares, il n'est que
l'invasion des saltimbanques.

       *       *       *       *       *

--Je ne me rappelle plus ce que me racontait aujourd'hui ma matresse,
mais j'ai attrap au milieu de son rcit, se passant je ne sais o, cette
rjouissante phrase: Je me serais trouve mal, si j'avais os!

       *       *       *       *       *

_15 fvrier_.--Je me trouvais au quai Voltaire, chez France, le libraire.
Un homme entra, marchanda un livre, le marchanda longtemps, sortit, rentra,
le marchanda encore. C'tait un gros homme,  mine carre, avec des
dandinements de maquignon. Il donna son adresse pour se faire envoyer le
livre: M***  Rambouillet.

--Ah! dit le libraire en crivant, j'y tais en 1830 avec Charles X.

--Et moi, reprit le gros homme, j'y tais aussi... J'ai eu sa dernire
signature. Vingt minutes avant que la dputation du gouvernement
provisoire arrivt... J'tais l avec mon cabriolet... Ah! il avait bien
besoin d'argent... Il vendait son argenterie, et il ne la vendait pas
cher... J'en ai eu vingt-cinq mille francs pour vingt-trois mille... Si
j'tais arriv plus tt... Il en a vendu pour deux cent mille... C'est que
j'avais quinze mille bouches  nourrir... sa garde. J'tais fournisseur.

--Ah! bien, s'cria le libraire, vous nous nourrissiez bien mal... Je me
rappelle une pauvre vache, que nous avons tue dans la campagne!

Le hasard les avait mis face  face, le vieux soldat de la garde de
Charles X, et le fournisseur qui avait grappill sur une infortune royale
et achet la vaisselle d'un roi aux abois: le soldat, pauvre libraire; le
fournisseur, gros bourgeois panoui, sonnant d'aisance et de prosprit.

J'ai voulu voir ce qu'il achetait: c'tait une HISTOIRE DES CRIMES DES
PAPES.

       *       *       *       *       *

--Les idoltries populaires! Sait-on combien Marat mort a eu d'autels et
de tombeaux? Quarante-quatre mille!

--Le grand caractre de la fille tombe  la prostitution: c'est
l'impersonnalit. Elle n'est plus une personne, plus quelqu'un, mais
seulement une unit dans un troupeau. La conscience et la proprit du moi
s'effacent chez elle,  ce point que dans les maisons aux gros numros,
les filles prennent indistinctement avec les doigts dans l'assiette de
l'une ou de l'autre.

       *       *       *       *       *

_19 fvrier._--Je crois que depuis le commencement du monde, il n'y a
gure eu de vivants aussi engloutis, aussi abms que nous, dans les
choses de l'art et de l'intelligence. L o a fait dfaut, il nous manque
quelque chose comme la respiration. Des livres, des dessins, des gravures
bornent l'horizon de nos yeux. Feuilleter, regarder, nous passons notre
existence  cela: _Hic sunt tabernacula nostra_. Rien ne nous en tire,
rien ne nous en arrache. Nous n'avons aucune des passions qui sortent
l'homme d'une bibliothque, d'un muse,--de la mditation, de la
contemplation, de la jouissance d'une ide ou d'une ligne ou d'une
coloration.

L'ambition politique, nous ne la connaissons pas, l'amour n'est pour nous,
selon l'expression de Chamfort, que le contact de deux pidermes.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 21 fvrier_.--Nous dnons avec Flaubert chez les Charles Edmond.
La conversation tombe sur ses amours avec Mme Colet. Flaubert dclare que
l'histoire de l'album, dans son livre ELLE ET LUI, est compltement
fausse. Il a le reu, un reu de 800 francs. Point d'amertume, point de
ressentiment du reste chez lui contre cette femme, qui semble l'avoir
enivr avec son amour de folle furieuse. Il y a une truculence de nature
dans Flaubert, se plaisant  ces femmes terribles de sens et
d'emportements d'me, qui nous semblent devoir reinter l'amour  coups de
grosses motions, de transports brutaux, d'ivresses forcenes.

Un jour, elle est venue le relancer jusque sous le toit maternel, et elle
a exig une explication, en prsence de sa mre, de sa mre qui a toujours
gard au fond d'elle, comme une blessure faite  son sexe, le ressouvenir
de la duret de son fils pour sa matresse. C'est le seul point noir
entre ma mre et moi! s'crie Flaubert.

Il avoue toutefois qu'il l'a aime avec fureur cette femme! si bien qu'un
jour il a t tout prs de la tuer, et si prs qu'au moment o il marchait
sur elle, il a eu comme une hallucination de sa poursuite: Oui, oui, j'ai
entendu craquer sous moi les bancs de la cour d'assises!

Il ajoute qu'un de ses grands-pres a pous une femme au Canada. Il y a
effectivement parfois chez Flaubert du sang de Peau-Rouge avec ses
violences.

       *       *       *       *       *

--Notre charbonnire vend son fonds. Rose me dit qu'elle est malade de
l'ide qu'elle n'aura plus d'argent dans sa poche: l'argent de la vente
allant et venant sous le tablier. Il parat que c'est la grande dsolation
des petits marchands qui se retirent du commerce, de ne plus sentir sur
leur ventre le flux et le reflux de la monnaie, du gain sonnant et
brinqueballant, qu' la fois, on palpe et on coute.

       *       *       *       *       *

--C---- se trouvait  souper en tte  tte avec R----  la Maison d'Or.
Une fantaisie leur prend de ne pas continuer  souper seuls. Et l'un des
soupeurs, aprs avoir sonn inutilement, se penche sur l'escalier, pour
envoyer le chasseur leur chercher des compagnes. Il voit le chasseur
plong dans la lecture d'un livre. Il a la curiosit de lui demander ce
qu'il lit.

--Je lis ce que Monseigneur m'a dit de lire! rpond un grand garon blond,
 l'air bonasse.

--Quel Monseigneur?

--Mais Monseigneur de Nancy, d'o je viens. Il m'a dit: Tu vas  Paris,
c'est un pays de perdition... lis Tertullien. Et je lis Tertullien.

Oui, cet homme lisait Tertullien, dans l'escalier de la Maison d'Or, entre
deux courses chez la Farcy. Jamais l'imagination n'approchera des
invraisemblances et des antithses du vrai.

       *       *       *       *       *

_1er mars_.--C'est la premire reprsentation de ROTHOMAGO. A un entr'acte
je sors. Gautier m'accroche le bras sur le boulevard, s'appuie lourdement
dessus, et nous fumons en causant:

Voil comme j'aime le thtre... dehors. J'ai trois femmes dans ma loge
qui me raconteront le spectacle... Fournier, un homme de gnie! Jamais
avec lui une pice nouvelle. Tous les deux ou trois ans, il reprend le
PIED DE MOUTON. Il fait repeindre un dcor rouge en bleu ou un dcor bleu
en rouge; il introduit un truc, des danseuses anglaises... Tenez, pour
tout, au thtre, il faudrait que ce soit comme a... Il ne devrait y
avoir qu'un vaudeville, on y ferait quelque petit changement de loin en
loin... C'est un art si grossier, si abject, le thtre... Ne trouvez-vous
pas ce temps-ci assommant?... Car enfin on ne peut s'abstraire de son
temps. Il y a une morale impose par les bourgeois contemporains, 
laquelle il faut se soumettre. Il est de toute ncessit d'tre bien avec
son commissaire de police. Qu'est-ce que je demande? C'est qu'on me laisse
tranquille dans mon coin!

--Oui, vous voulez une carte de sret du gouvernement?

--C'est cela... Eh bien! j'tais trs bien avec les d'Orlans, 48 arrive,
la Rpublique me met pendant des annes au rancart. Je me _rarrange_ avec
ceux-ci. Me voil au MONITEUR, puis arrivent ces affaires... cet homme qui
va  droite,  gauche, on ne sait pas ce qu'il veut... Enfin, pas possible
de rien dire. Ils ne veulent plus du sexe dans le roman. J'avais un ct
sculptural et plastique, j'ai t oblig de le renfoncer. Maintenant j'en
suis rduit  dcrire consciencieusement un mur, et encore je ne peux pas
raconter ce qui est quelquefois dessin dessus.

Puis la femme s'en va. Elle n'est,  l'heure qu'il est, qu'une gymnastique
vnrienne avec un petit fonds de Sandeau... Et c'est tout. Plus de salon,
plus de centre, plus de socit polie enfin... Une chose curieuse! J'tais
l'autre jour chez Walewski. Je ne suis pas le premier venu, n'est-ce pas?
Eh bien, je connaissais  peu prs deux cents hommes, mais je ne
connaissais pas trois femmes. Et je ne suis pas le seul!

       *       *       *       *       *

--Lorsque l'incrdulit devient une foi, elle est moins raisonnable qu'une
religion.

       *       *       *       *       *

_Lundi 3 mars._--Il _neigeote_. Nous prenons un fiacre, et nous allons
porter nos livraisons de l'ART DU DIX-HUITIME SICLE  Thophile Gautier,
32, rue de Longchamps,  Neuilly.

C'est dans une rue aux btisses misrables et rustiques, aux cours emplies
de volailles, aux fruiteries, dont la porte est garnie de petits balais de
plumes noires: une rue  la faon de ces rues de banlieue que peint
Hervier de son pinceau artistiquement sale. Nous poussons la porte d'une
maison de pltre, et nous sommes chez le sultan de l'pithte. Un salon
garni de meubles en damas rouge, aux bois dors, aux lourdes formes
vnitiennes; de vieux tableaux de l'cole italienne avec de belles parties
de chairs jaunes; au-dessus de la chemine, une glace sans tain, historie
d'arabesques de couleur et de caractres persans, genre caf turc: une
somptuosit pauvre et de raccroc faisant comme un intrieur de vieille
actrice retire, qui n'aurait touch que des tableaux  la faillite d'un
directeur italien.

Comme nous lui demandons si nous le drangeons: Pas du tout. Je ne
travaille jamais chez moi. Je ne travaille qu'au MONITEUR,  l'imprimerie.
On m'imprime  mesure. L'odeur de l'encre d'imprimerie, il n'y a que cela
qui me fasse marcher. Puis il y a cette loi de l'urgence. C'est fatal. Il
faut que je livre ma copie. Oui, je ne puis travailler que l... Je ne
pourrais maintenant faire un roman que comme cela, c'est qu'en mme temps
que je le ferais, ou m'imprimerait dix lignes par dix lignes... Sur
l'preuve on se juge. Ce qu'on a fait devient impersonnel, tandis que la
copie, c'est vous, votre main, a vous tient par des filaments, ce n'est
pas dgag de vous... Je me suis toujours fait arranger des endroits pour
travailler, eh bien! je n'ai jamais rien pu y faire... Il me faut du
mouvement autour de moi. Je ne travaille bien que dans le sabbat, au lieu
que, lorsque je m'enferme pour travailler, la solitude m'attriste... On
travaille encore trs bien dans une chambre de domestique  tabatire,
avec une table de bois blanc, du papier bleu  sept sous la rame, et dans
un coin un pot, pour ne pas descendre pisser...

De l, Gautier saute  la critique de la REINE DE SABA. Et comme nous lui
avouons notre complte infirmit, notre surdit musicale, nous qui
n'aimons tout au plus que la musique militaire: Eh bien! a me fait grand
plaisir, ce que vous me dites l... Je suis comme vous. Je prfre le
silence  la musique. Je suis seulement parvenu, ayant vcu une partie de
ma vie avec une cantatrice,  discerner la bonne et la mauvaise musique,
mais a m'est absolument gal...

C'est tout de mme curieux que tous les crivains de ce temps-ci soient
comme cela. Balzac l'excrait. Hugo ne peut pas la souffrir. Lamartine
lui-mme, qui est un piano  vendre ou  louer, l'a en horreur... Il n'y a
que quelques peintres qui ont ce got-l.

... En musique, ils en sont maintenant  un gluckisme assommant, ce sont
des choses larges, lentes, lentes, a retourne au plain-chant... Ce Gounod
est un pur ne[1]. Il y a au second acte deux choeurs de Juives et de
Sabennes qui caquettent auprs d'une piscine, avant de se laver le
derrire. Eh bien! c'est gentil ce choeur-l, mais voil tout. Et la salle
a respir et l'on a fait un ah! de soulagement, tant le reste est
embtant... Verdi, vous me demandez ce que c'est. Eh bien! Verdi, c'est un
Dennery, un Guilbert de Pixercourt. Vous savez, il a eu l'ide en musique,
quand les paroles taient tristes, de faire _trou trou trou_ au lieu de
_tra tra tra_. Dans un enterrement, il ne mettra pas un air de mirliton.
Rossini n'y manquerait pas. C'est lui qui, dans SMIRAMIDE, fait entrer
l'ombre de Ninus sur un air de valse ravissant... Voil tout son gnie en
musique,  Verdi.

[Note 1: Mon frre et moi, avons cherch  reprsenter nos contemporains
en leur humanit, avons cherch surtout  rendre leur conversation dans
leur vrit pittoresque. Or la qualit caractristique, je dirai, la
beaut de la conversation de Gautier tait l'normit du paradoxe. C'est
dire, que dans cette ngation absolue de la musique, prendre cette grosse
blague injurieuse, pour le vrai jugement de l'illustre crivain sur le
talent de M. Gounod: ce serait faire preuve de peu d'intelligence ou d'une
grande hostilit contre le stnographe de cette boutade antimusicale.]

Alors Gautier se met  se plaindre de son temps: C'est peut-tre parce
que je commence  tre un vieux. Mais enfin dans ce temps il n'y a pas
d'air. Il ne s'agit pas seulement d'avoir des ailes, il faut de l'air...
Je ne me sens plus contemporain... Oui, en 1830, c'tait superbe, mais
j'tais trop jeune de deux ou trois ans. Je n'ai pas t entran dans le
plein courant: Je n'tais pas mr... J'aurais produit, autre chose...

Enfin, la causerie va sur Flaubert, sur ses procds, sa patience, son
travail de sept ans sur un livre de 400 pages: Figurez-vous, s'crie
Gautier, que, l'autre jour, Flaubert me dit: C'est fini, je n'ai plus
qu'une dizaine de pages  crire, mais j'ai toutes mes chutes de phrases.
Ainsi, il a dj la musique des fins de phrases qu'il n'a pas encore
faites! Il a ses chutes, que c'est drle, hein?... Moi, je crois qu'il
faut surtout dans la phrase un _rythme oculaire_. Par exemple, une phrase
qui est trs longue en commenant, ne doit pas finir petitement,
brusquement,  moins d'un effet. Puis trs souvent, son rythme,  Flaubert,
n'est que pour lui seul et nous chappe. Un livre n'est pas fait pour
tre lu  haute voix, et lui se gueule les siens  lui-mme. Or, il y a
des _gueuloirs_ dans ses phrases qui lui semblent harmoniques, mais il
faudrait lire comme lui, pour avoir l'effet de ces gueuloirs. Nous avons
des pages tous les deux, vous dans votre VENISE, moi dans un tas de choses
que tout le monde connat, aussi rythmes que tout ce qu'il a fait, sans
nous tre donn tant de mal...

Au fond, le pauvre garon a un remords qui empoisonne sa vie. a le
mnera au tombeau. Vous ne le connaissez pas, ce remords, c'est d'avoir
accol dans MADAME BOVARY deux gnitifs, l'un sur l'autre: _Une couronne
de fleurs d'oranger_. a le dsole, mais il a eu beau chercher, il lui a
t impossible de faire autrement... Voulez-vous savoir ce qu'il y a dans
la maison?

Et il nous mne dans la salle  manger o ses filles djeunent, puis en
haut, dans un petit atelier d'o l'on voit un jardin aux arbrisseaux
maigres, dessin en carrs de lgumes. L, il nous montre les dons des
artistes  sa critique,--pauvres dons qui attestent toute l'avarice et la
lsinerie de ce monde de l'art envers un homme qui, pour un si grand
nombre, a bti des pidestaux en feuilletons, et a mis de la gloire autour
de leurs noms inconnus avec le patronage de ses belles phrases et de ses
descriptions si colores.

Des dessins de Frogio, une charmante esquisse d'Hbert, un blond Baudry,
une Nuit de Rousseau, qui est comme le Songe d'une nuit d't de
Fontainebleau, des Chasseriau, des fleurs de Saint-Jean, une Macbeth de
Delacroix; enfin, deux petits tableaux de femmes nues, dont le faire va de
Devosge  Devria,--deux tableaux du matre, chez lequel Gautier apprit la
peinture au faubourg Saint-Antoine.

       *       *       *       *       *

--Je m'aperois tristement que la littrature, l'observation, au lieu
d'mousser en moi la sensibilit, l'a tendue, raffine, dveloppe, mise
 nu. Cette espce de travail incessant, qu'on fait sur soi, sur ses
sensations, sur les mouvements de son coeur, cette autopsie perptuelle et
journalire de son tre, arrive  dcouvrir les fibres les plus dlicates,
 les faire jouer de la faon la plus tressaillante. Mille ressources,
mille secrets se dcouvrent en vous pour souffrir.

On devient,  force de s'tudier, au lieu de s'endurcir, une sorte
d'corch moral et sensitif, bless  la moindre impression, sans dfense,
sans enveloppe, tout saignant.

       *       *       *       *       *

_11 mars_.--Nous allons visiter les catacombes avec Flaubert. Des os si
bien rangs, qu'ils rappellent les caves de Bercy. Il y a un ordre
administratif qui te tout effet  cette exhibition. Il faudrait, pour la
montre, des montagnes, des _plemles_ d'ossements et non des rayons.
Cela devrait monter tout le long de votes immenses et se perdre en haut
dans la nuit, ainsi que toutes ces ttes se perdent dans l'anonymat...
Puis l'agacement de ces Parisiens loustics, un vrai train de plaisir dans
un ossuaire, et qui s'amuse  jeter des lazzis dans cette caverne du
nant...

En regardant tous ces restes, tout ce peuple d'os, je me demandais:
Pourquoi ce mensonge d'immortalit, le squelette?

       *       *       *       *       *

--Le plus fin critique du XVIIIe sicle est peut-tre Trublet, oui cet
abb ridicule, qui a trouv cette dfinition du gnie de Voltaire: la
perfection de la mdiocrit, et qui a eu l'audace de mettre La Bruyre
au-dessus de Molire.

       *       *       *       *       *

_12 mars_.--Nous sommes  l'Opra, dans la loge
du directeur, sur le thtre...

... Tout en causant, j'ai les yeux sur la coulisse qui me fait face.
Accroche  un montant de bois, monte contre un quinquet qui l'claire,
la Mercier, toute blonde, et toute charge de fanfreluches dores et de
strass, rayonne dans une lumire rousse, qui fait ressortir la blancheur
mate de sa peau, sous les clairs des bijoux faux. Une joue, une paule,
baises, flambes par ce jour ardent du quinquet, la Mercier se modle
pareillement  la petite fille au poulet, dans la RONDE DE NUIT de
Rembrandt. Puis derrire la figure lumineuse de la danseuse, un fond
merveilleux de tnbres et de lueurs, d'obscurit troue de rveillons,
montrant  demi, en des lointains fumeux et poussireux, des silhouettes
fantasques, des ttes de vieilles femmes aux chapeaux cabosss, le bas du
visage dans une mentonnire faite d'un mouchoir, puis tout en haut, sur
des traverses, ainsi que des passagers passant les jambes par le
bastingage, des corps et des ttes et des blouses d'ouvriers, attentifs
dans des poses de singes.

A propos de cette lumire, de cette espce de gloire entourant la Mercier,
et la faisant nager dans un rayonnement, je me demandais,--cela me
rappelle tellement les effets de Rembrandt;--je me demandais si Rembrandt
usait de la bte d'habitude de faire poser ses modles dans un atelier
clair par la lumire du nord, ainsi que tous nos peintres. Dans un
atelier expos au nord, on n'a, pour ainsi dire, que le cadavre du jour et
non sa vie radieuse. Et j'aime  me figurer que l'atelier de Rembrandt
tait au midi, et que par un systme quelconque, un arrangement de rideaux,
par exemple, il dirigeait un jour ensoleill sur son modle, l'amassait
sur ce qu'il voulait, le dardait  sa volont, peignant, en un mot, les
choses et les tres non plus clairs par un jour des Limbes.

... La toile tombe, les rochers descendent dans le troisime dessous, les
nuages remontent au cintre, le bleu du ciel regrimpe dans les frises, les
praticables dmonts s'en vont par les cts, pice  pice, l'armature
nue du thtre peu  peu apparat. L'on croirait voir s'en aller une  une
les illusions de la vie. Ainsi que ces nuages, ainsi que ce lointain, se
renvoient lentement au ciel l'horizon de la jeunesse, les espoirs, tout le
bleu de l'me! Ainsi que ces roches, s'abaissent et sombrent une  une les
passions hautes et fortes!

Et ces ouvriers, que je vois de ma loge sur la scne, et qui vont et qui
viennent sans bruit, mais empresss et enlevant par morceaux tous ces
beaux nuages, firmaments, paysages, roulant les toiles et les tapis, ne
figurent-ils pas les annes, dont chacune emporte dans ses bras quelque
beau dcor de notre existence, quelque cime o elle montait, quelque coupe
qui tait de bois, de bois dor, mais qui nous semblait d'or.

Et comme, perdu l dedans, les ides flottantes, je regardais toujours le
thtre tout nu, tout vide, une voix d'en bas cria: Prvenez ces
messieurs de l'avant-scne.

Il parat que l'opra tait fini. Mais pourquoi les opras finissent-ils?

       *       *       *       *       *

_13 mars_.--L'prouvette du raffinement en art d'un homme, ce ne sera ni
le choix du bronze, du tableau, du dessin mme; c'est le choix de ce
produit, o l'industrie s'lve  la chose artistique la plus
chatouillante pour l'oeil d'un amateur, et en mme temps la plus
indchiffrable pour l'oeil d'un profane. Je veux parler du laque, dont la
qualit suprieure, la beaut suprme, le resplendissement parfait, sont
si peu voyants: le laque qui vous ravit par ses reliefs qu'il faut presque
deviner, par la laborieuse dissimulation de son clat, par le discret
emploi des _ors uss_, enfin par l'effacement distingu de son luxe et de
sa richesse.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 16 mars_.--A l'avenue des Champs-lyses, prs l'Arc de Triomphe,
nous allons voir l'exposition d'Anna Deslions, la fille que nous avons
eue si longtemps en face de nous, et qui du quatrime de notre maison,
s'est lance  cette fortune,  ce luxe,  ce scandale retentissant.

Aprs tout, ces filles ne me sont point dplaisantes, elles tranchent sur
la monotonie, la correction, l'ordre de la socit, elles mettent un peu
de folie dans le monde, elles soufflettent le billet de banque, et elles
sont le caprice lch, nu et libre et vainqueur,  travers un monde de
notaires et ses raisonnables et conomiques joies.

Tout chez la Deslions est du gros luxe d'impure, et d'impure de bas tage.
Un salon blanc et or, une chambre  coucher en satin rouge, des boudoirs
en satin jaune, et partout de la dorure, et encore un cabinet de toilette
avec des cuvettes et des pots  l'eau, en cristal de Bohme jaune, normes,
gigantesques, demandant le biceps d'Hercule pour les soulever. Il y a
aussi des tableaux l dedans dont le choix semble une ironie. Au milieu de
la soie claire d'un panneau, un noir Bonvin, reprsentant un homme attabl
dans un cabaret, apparat  la faon d'un portrait de famille, d'un
ressouvenir de basse origine, du pre de la fille passant la tte au
milieu de sa fortune. Sur l'autre panneau, des travailleuses des champs,
faneuses ou glaneuses, par Breton, pliant sous le labeur, et la sueur au
front, mettent, en cet intrieur de prostitution, l'image du travail de la
campagne hle arrachant son pain  la terre avare.

Dans la bibliothque--car elle avait une bibliothque--j'ai vu,  ct des
brviaires du mtier, MANON LESCAUT, les MMOIRES DE MOGADOR, etc., etc.,
les QUESTIONS DE MON TEMPS par mile de Girardin. Imaginez l'offrande de
la Triangulation des pouvoirs  la Vnus _Pandemos_.

Pour les bijoux remplissant une vitrine: c'tait l'crin d'une Faustine,
trois cent mille francs d'clairs, qu'elle faisait encore jouer hier sur
sa peau, au rose fauve. En les regardant, pench dessus, je revoyais dans
leur lumire, comme en une lueur du pass, la Deslions demandant  notre
bonne, lorsque nous donnions  dner,--demandant, avant notre rentre, de
faire le tour de notre table servie, pour se rgaler les yeux d'un peu de
luxe.

--J'ai vu aujourd'hui la Gloire chez un marchand de bric--brac: une tte
de mort couronne de lauriers en pltre dor.

       *       *       *       *       *

_23 mars_.--C'est une grande force morale chez l'crivain que celle qui
lui fait porter sa pense au-dessus de la vie courante, pour la faire
travailler libre et dgage et envole. Il lui faut s'abstraire des
chagrins, des ennuis, des tribulations, des malaises de l'existence, 
l'effet de s'lever  cette srnit crbrale o se fait la conception,
la cration... Et ce n'est pas, croyez-le, une opration mcanique et de
simple application comme de faire des additions.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 27 mars._--C'est la mi-carme. Nous dnons chez Mme Desgranges. Il
y a Thophile Gautier et ses filles, Peyrat, sa femme et sa fille, Gaiffe,
et un de ces interlopes quelconques, qui semble toujours faire le
quatorzime de la socit.

Les filles de Gautier ont un charme singulier, une espce de langueur
orientale, des regards lents et profonds, voils de l'ombre de belles
paupires lourdes, une paresse et une cadence de gestes et de mouvements
qu'elles tiennent de leur pre, mais lgantifies par la grce de la
femme: un charme qui n'est pas tout  fait franais, mais ml de toutes
sortes de choses franaises, de gamineries un peu masculines, de paroles
garonnires, de petites mines, de moues, de haussements d'paules,
d'ironies montres avec les gestes parlants de l'enfance; toutes choses
qui en font des tres tout diffrents des jeunes filles du monde, de jolis
petits tres personnels, d'o se dgagent franchement, et d'une manire
presque transparente, les antipathies et les sympathies. Des jeunes filles
qui apportent dans le monde la libert de parole et la crnerie d'allures
d'une femme qui a le visage cach par un loup, et des jeunes filles au
fond desquelles on peroit une navet, une candeur, une expansion aimante,
qu'on ne trouve pas chez les autres!

L'une d'elles, en manquant de respect, tout bas, trs fort  sa mre, qui
veut l'empcher de boire du champagne, me conte sa premire passion de
couvent, son premier amour pour un lzard qui la regardait avec son oeil
doux et _ami de l'homme_, un lzard qui tait toujours en elle et sur elle,
et qui passait,  tout moment, la tte par l'ouverture de son corsage
pour la regarder et disparatre. Pauvre petit lzard, qu'une camarade
jalouse crasa mchamment, et qui, ses boyaux derrire lui, se trana pour
mourir prs d'elle. Et elle me confie ingnument qu'elle lui creusa alors
une tombe sur laquelle elle mit une petite croix--et qu'elle ne voulait
plus prier, plus aller  la messe; enfin que sa religion tait morte, tant
l'enfant, chez elle, tait rvolt de l'injustice de cette mort.

--L'enfant n'est pas mchant  l'homme, il est mchant aux animaux.
L'homme en vieillissant devient misanthrope et charitable  la nature.

       *       *       *       *       *

_29 mars_.--Flaubert est assis sur son divan, les jambes croises  la
turque. Il parle de ses projets, de ses ambitions, de ses rves de romans.
Il nous confie le grand dsir qu'il a eu, dsir auquel il n'a pas renonc,
d'crire un livre sur l'Orient moderne, sur l'Orient en habit noir. Il
s'anime  toutes les antithses que son talent trouverait dans le bouquin.
Scnes se passant  Paris, scnes se passant  Constantinople, scnes se
passant sur le Nil, scnes d'hypocrisie europenne, scnes sauvages du
huis-clos de l-bas, et noyade et tte coupe pour un soupon, une
mauvaise humeur: une oeuvre qui ressemblerait assez bien, selon sa
comparaison,  ces bateaux qui ont sur le pont,  l'avant, un Turc habill
par Dusautoy, et  l'arrire, sous le pont, le harem de ce Turc, avec ses
eunuques et toute la frocit des moeurs du vieil Orient.

Flaubert s'jouit et se gaudit  la peinture de toutes les canailles
europennes, grecques, italiennes, juives, qu'il ferait graviter autour de
son hros, et il s'tend sur les curieux contrastes que prsenterait, a
et l, l'Oriental se civilisant, et l'Europen retournant  l'tat sauvage,
ainsi que ce chimiste franais qui, tabli sur les confins de la Libye,
n'a plus rien gard des moeurs et des habitudes de sa patrie.

De ce livre, en bauche dans son cerveau, Flaubert passe  un autre qu'il
dit caresser depuis longtemps: un immense roman, un grand tableau de la
vie, reli par une action qui serait l'anantissement des uns par les
autres, dans une socit base sur l'association des 13, et o l'on
verrait l'avant-dernier des survivants, un homme politique, envoy  la
guillotine par le dernier: un magistrat--et pour une bonne action.

Flaubert voudrait aussi fabriquer deux ou trois petits romans non
incidents et tout simples, qui seraient le mari, la femme, l'amant.

Le soir, aprs dner, nous poussons jusque chez Thophile Gautier, 
Neuilly, que nous trouvons encore  table  neuf heures, ftant un petit
vin de Pouilly qu'il proclame trs agrable, en mme temps que le prince
Radziwill qui est son hte. Gautier est gai  la faon d'un enfant: une
des grandes grces de l'intelligence.

On se lve de table, on passe dans le salon, et l'on demande  Flaubert de
danser l'IDIOT DES SALONS. Il emprunte un habit  Gautier, il relve son
faux-col; de ses cheveux, de sa figure, de sa physionomie, je ne sais pas
ce qu'il fait, mais le voici soudain transform en une formidable
caricature de l'hbtement. Gautier, pris d'mulation, te sa redingote,
et tout perlant de sueur, son gros derrire crasant ses jarrets, danse 
son tour le PAS DU CRANCIER, et la soire se termine par des chants
bohmes, des mlodies farouches dont le prince Radziwill jette
merveilleusement la note stridente.

       *       *       *       *       *

_30 mars._--Au quatrime, n 2, rue Racine. Un petit monsieur, fait comme
tout le monde, nous ouvre, dit en souriant: Messieurs de Goncourt!
pousse une porte, et nous sommes dans une trs grande pice, une sorte
d'atelier.

Contre la fentre du fond, par o vient un jour crpusculaire de cinq
heures, et  contre-jour, se tient une ombre grise sur cette lumire ple,
une femme qui ne se lve pas, reste immobile  notre salut de corps et de
paroles. Cette ombre assise,  l'air ensommeill, est Mme Sand, et l'homme
qui nous a ouvert est le graveur Manceau. Mme Sand a un aspect
automatique. Elle parle d'une voix monotone et mcanique qui ne monte, ni
ne descend, ni ne s'anime. Dans son attitude, il y a une gravit, une
placidit, quelque chose du demi-endormement d'un ruminant. Et des gestes
lents, lents, des gestes, pour ainsi dire, de somnambule, des gestes au
bout desquels on voit incessamment--et toujours avec les mmes mouvements
mthodiques--le frottement d'une allumette de cire jeter une petite flamme,
et une cigarette s'allumer aux lvres de la femme.

Mme Sand a t fort aimable, fort logieuse pour nous, mais avec une
enfance d'ides, une platitude d'expressions, une bonhomie morne qui fait
froid comme la nudit d'un mur de chambre. Manceau cherche  animer un
rien le dialogue. On parle de son thtre de Nohant o l'on joue pour elle
seule et sa bonne, jusqu' quatre heures du matin... Puis, nous causons de
sa prodigieuse facult de travail; sur quoi elle nous dit que son travail
n'est pas _mritoire_, l'ayant toujours eu facile. Elle travaille, toutes
les nuits, d'une heure  quatre heures du matin, puis retravaille encore
dans la journe, pendant deux heures--et, ajoute Manceau, qui l'explique
un peu comme un montreur de phnomnes: C'est gal qu'on la drange...
Supposez que vous ayez un robinet ouvert chez vous, on entre, vous le
fermez... C'est comme cela chez Mme Sand.--Oui, reprend Mme Sand, a m'est
gal d'tre drange par des personnes sympathiques, par des paysans qui
viennent me parler... Ici une petite note humanitaire.

Lorsque nous prenons cong d'elle, elle se lve, nous donne la main et
nous reconduit. Alors nous voyons un peu de sa figure, bonne, douce, calme,
les couleurs teintes, mais les traits encore dlicatement dessins dans
un teint pli et pacifi, dans un teint couleur d'ambre. Il y a au fond
une tnuit et une fine ciselure dans ses traits, que ne rendent pas ses
portraits, qui ont grossi et paissi son visage.

       *       *       *       *       *

_Lundi 7 avril_.--Aujourd'hui j'ai visit un fou, un monstre, un de ces
hommes qui confinent  l'abme. Par lui, comme par un voile dchir, j'ai
entrevu un fonds abominable, un ct effrayant d'une aristocratie d'argent
blase, de l'aristocratie anglaise apportant la frocit dans l'amour, et
dont le libertinage ne jouit que par la souffrance de la femme.

Au bal de l'Opra, il avait t prsent  Saint-Victor un jeune Anglais,
qui lui avait dit simplement, en manire d'entre de conversation qu'on
ne trouvait gure  s'amuser  Paris, que Londres tait infiniment
suprieur, qu' Londres il y avait une maison trs bien, la maison de
mistress Jenkins, o taient des jeunes filles d'environ treize ans,
auxquelles d'abord on faisait la classe, puis qu'on fouettait, les petites,
oh! pas trs fort, mais les grandes tout  fait fort. On pouvait aussi
leur enfoncer des pingles, des pingles non pas trs longues, longues
seulement comme a, et il nous montrait le bout de son doigt. Oui, on
voyait le sang!... Le jeune Anglais ajoutait placidement et posment:
Moi j'ai les gots cruels, mais je m'arrte aux hommes et aux animaux...
Dans le temps, j'ai lou, avec un ami, une fentre, pour une grosse somme,
afin de voir une assassine qui devait tre pendue, et nous avions avec
nous des femmes pour leur _faire des choses_--il a l'expression toujours
extrmement dcente--au moment o elle serait pendue. Mme nous avions
fait demander au bourreau de lui relever un peu sa jupe,  l'assassine! en
la pendant... Mais c'est dsagrable, la Reine, au dernier moment, a fait
grce.

Donc aujourd'hui Saint-Victor m'introduit chez ce terrible original. C'est
un jeune homme d'une trentaine d'annes, chauve, les tempes renfles comme
une orange, les yeux d'un bleu clair et aigu, la peau extrmement fine et
laissant voir le rseau sous-cutan des veines, la tte--c'est bizarre--la
tte d'un de ces jeunes prtres macis et extatiques, entourant les
vques dans les vieux tableaux. Un lgant jeune homme ayant un peu de
raideur dans les bras, et les mouvements de corps,  la fois mcaniques et
fivreux d'une personne attaque d'un commencement de maladie de la moelle
pinire, et avec cela d'excellentes faons, une politesse exquise, une
douceur de manires toute particulire.

Il a ouvert un grand meuble  hauteur d'appui, o se trouve une curieuse
collection de livres rotiques, admirablement relis, et tout en me
tendant un MEIBOMIUS, _Utilit de la flagellation dans les plaisirs de
l'amour et du mariage_, reli par un des premiers relieurs de Paris avec
des fers intrieurs reprsentant des phallus, des ttes de mort, des
instruments de torture, dont il a donn les dessins, il nous dit: Ah! ces
fers... non, d'abord il ne voulait pas les excuter, le relieur... Alors
je lui ai prt de mes livres... Maintenant il rend sa femme trs
malheureuse... il court les petites filles... mais j'ai eu mes fers. Et
nous montrant un livre tout prpar pour la reliure: Oui, pour ce volume
j'attends une peau, une peau de jeune fille... qu'un de mes amis m'a
eue... On la tanne... c'est six mois pour la tanner... Si vous voulez la
voir, ma peau?... Mais c'est sans intrt... il aurait fallu qu'elle ft
enleve sur une jeune fille vivante... Heureusement, j'ai mon ami le
docteur Bartsh... vous savez, celui qui voyage dans l'intrieur de
l'Afrique... eh bien, dans les massacres... il m'a promis de me faire
prendre une peau comme a... sur une ngresse vivante.

Et tout en contemplant, d'un regard de maniaque, les ongles de ses mains
tendues devant lui, il parle, il parle continuement, et sa voix un peu
chantante et s'arrtant et repartant aussitt qu'elle s'arrte, vous entre,
comme une vrille, dans les oreilles ses cannibalesques paroles.

       *       *       *       *       *

--Le corps humain n'a pas l'immutabilit qu'il semble avoir. Les socits,
les civilisations retravaillent la statue de sa nudit. La femme qu'a
peinte l'anthropographe Cranach, la femme du Parmesan et de Goujon, la
femme de Boucher et de Coustou sont trois ges et trois natures de femme.

La premire bauche, ligne dans le carr d'un contour embryonnaire, mal
quarrie dans la maigreur gothique, est la femme du moyen ge. La seconde
dgage, allonge, fluette dans sa grandeur lance, avec des tournants et
des rondissements d'arabesques, des extrmits arborescentes  la Daphn,
est la femme de la Renaissance. La dernire, petite, grassouillette,
caillette, toute carde de fossettes, est la femme du XVIIIe sicle.

       *       *       *       *       *

_22 avril_.--Nous sommes ce soir dans la loge de Saint-Victor,  la
premire reprsentation des VOLONTAIRES, une pice qui inquite l'Europe,
une pice  la fin de laquelle Paris attend une meute, une pice o les
titis doivent crier _bis_  l'abdication de Napolon 1er. Rien de tout
cela n'est arriv. L'ennui a dsarm la passion politique. La pice aurait
endormi une rvolution. Canova fit un jour un lion en beurre, Sjour a
fait un Napolon en guimauve.

Dans la loge  ct, o est Gramont-Caderousse, avec Marguerite Bellanger,
j'ai prs de moi, coude  coude, Anna Deslions, toujours belle, pacifique
et superbe  la faon d'une Io. Elle est en grand deuil de sa mre. Il y a
cette anne une pidmie sur les mres de ses pareilles... Elle me dit
qu'elle regrette bien que nous n'ayons pas fait connaissance avec elle,
quand elle tait notre voisine, que nous aurions vu, nous qui crivons,
des choses bien curieuses chez elle. Puis, causant de sa vente et du peu
de _chic_ de son cabinet de toilette, aprs qu'elle m'a dit qu'il lui
faudrait un htel, un htel dans lequel elle ferait faire une piscine en
marbre o elle recevrait... elle s'interrompt, songeuse, et reprend,
joliment souriante, qu'elle est arrive  la ralisation de son rve: une
mansarde,--et elle va avoir cela  Neuilly, et elle passera tout son temps
 faire de la tapisserie sous les saules.

Vous savez, moi, dit-elle, je n'ai jamais t au-devant de tout a. C'est
arriv tout seul. Je n'ai pas cherch  tre riche. Quand l'argent est
venu, j'en ai profit, voil tout!

Elle dit vrai. Il existe chez cette femme le vritable et intime caractre
de la fille: la passivit. Elle roule inconsciemment, insouciamment sous
la fatalit de sa vie. Elle s'est laiss accoster par la fortune comme par
un passant,--quelqu'un qui monte, qu'on accepte, qui s'en va et qu'on
oublie.

       *       *       *       *       *

_27 avril_.--Oui, M. Thiers passe et passera auprs de la postrit pour
un amateur. Et je l'ai entendu de mes oreilles, ces annes-ci, demander
chez Rochoux ce que c'tait qu'une gravure _avant les armes_, et
aujourd'hui, j'apprends qu'il pousse le got de la propret de l'art,
jusqu' faire gratter la patine des bronzes antiques de sa collection.

       *       *       *       *       *

--A-t-on remarqu que jamais une vierge, jeune ou vieille, n'a produit une
oeuvre ou quoi que ce soit?

       *       *       *       *       *

_Dimanche 4 mai_.--Ces dimanches passs au boulevard du Temple, chez
Flaubert, sauvent de l'ennui du dimanche. Ce sont des causeries qui
sautent de sommets en sommets, remontent aux origines des mondes,
fouillent les religions, passent en revue les ides et les hommes, vont
des lgendes orientales au lyrisme d'Hugo, de Boudha  Goethe. On se perd
dans les horizons du pass, on rve aux choses ensevelies, on pense tout
haut, on feuillette du souvenir les vieux chefs-d'oeuvre, on retrouve et
on retire de sa mmoire des citations, des fragments, des morceaux de
pomes, pareils  des membres de Dieux, sortant d'une fouille dans
l'Attique.

Puis de l,  un moment, on descend aux mystres des sens,  l'inconnu des
gots bizarres, des tempraments monstrueux. Les fantaisies, les
perversions, les toquades, les dmences de l'amour charnel sont tudies,
creuses, analyses, spcifies. On philosophe sur de Sade, on thorise
sur Tardieu. L'amour est couch sur une table d'amphithtre et les
passions passes au _speculum_. On jette enfin dans ces entretiens, qu'on
pourrait appeler les cours d'amour scientifiques du XIXe sicle, les
matriaux d'un livre sur l'amour, qu'on n'crira peut-tre jamais, et qui
serait pourtant un beau livre: L'HISTOIRE NATURELLE DE L'AMOUR.

       *       *       *       *       *

--La vie est hostile  tout ceux qui ne suivent pas le grand chemin de la
vie,  tous ceux qui ne rentrent pas dans les cadres de la grosse arme
rgulire,  tous ceux qui ne sont ni fonctionnaires, ni bureaucrates, ni
maris, ni pres de famille. A chaque pas qu'ils font, toutes sortes de
grandes et de petites choses tombent sur eux, comme les peines afflictives
d'une grande loi de conservation de la socit.

       *       *       *       *       *

_21 mai_.--Quand le pass, religieux et monarchique sera entirement
dtruit, peut-tre commencera-t-on  juger le pass littraire, et
peut-tre arrivera-t-il qu'on trouvera qu'un Balzac vaut Molire, et que
Victor Hugo est le plus grand de tous les potes franais.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 juin_.--Nous allons  la campagne avec Saint-Victor,  la
faon des commis de magasins, et tout en nous rendant au chemin de fer,
nous nous disons qu'au fond l'Humanit--et c'est son honneur--est un grand
don Quichotte. Il a bien,  son ct, Sancho qui est la Raison, le Bon
Sens, mais il le laisse en arrire. Les plus normes efforts, les plus
immenses sacrifices de l'humanit ont t faits en l'honneur de questions
idales. Une preuve indiscutable de cela, c'est le tombeau du Christ, rien
qu'une ide, pour laquelle l'Europe entire se remuait encore hier.

Et nous voil  marcher le long de la Seine  Bougival. Dans l'herbe, une
socit lit tout haut une joyeuset bte de petit journal; sur l'eau, des
canotiers en vareuses rouges chantent du Nadaud; au dtour d'un saule nous
rencontrons une connaissance: c'est un millionime d'agent de change;
enfin dans un coin, o nous esprions tre  nous-mmes, il y a un
paysagiste qui peint,  ct d'une cte de melon oublie.

... La nature pour moi est ennemie. La campagne me semble mortuaire. Cette
terre verte me parat un grand cimetire qui attend. Cette herbe pat
l'homme. Ces plantes poussent et verdissent de ce qui meurt. Ce soleil qui
luit, si riant, si clair, est le grand pourrisseur. Arbres, ciel, eau,
tout cela me fait l'effet d'une concession  temps, dont le jardinier
renouvellerait un peu les fleurs au printemps, et o il aurait mis un
petit bassin avec des poissons rouges...

... Non, rien de tout cela de la nature ne me parle, ne me dit quelque
chose  l'me. Non, a ne me touche pas, comme cette femme qui, tout 
l'heure me montrait,  table, le haut de la tte de la Charit d'Andr del
Sarte et la bouche de la goule des Mille et une Nuits... non, a ne me
touche pas comme la causerie d'hier, la causerie alerte et cruelle du fils
B... sur Mirs.

Physionomie de femme et parole d'homme: l seulement est mon plaisir, mon
intrt.

       *       *       *       *       *

_14 juin._--On ne devinerait gure sur quel lit est mort Branger. Il est
mort sur le lit de travail articul, o l'Impratrice est accouche du
Prince imprial, lit que les Tuileries ont offert  l'agonie du
chansonnier du grand Empereur.

       *       *       *       *       *

--Bar-sur-Seine. Une femme meurt sur la place. Une fentre claire et
comme vivante au milieu des tnbres, des cierges allums, du blanc de
rideaux et, sur les feux des cierges, des ombres qui passent, une ombre
qui se penche: c'est l'Extrme-Onction qu'on donne  la malade: un mystre
qui passerait sur une flamme.

La nuit est noire et pleine d'toiles, l'heure semble homicide et sereine.
Il y a rpandu, et comme tombant de cette fentre, ce je ne sais quoi de
solennel, d'horrible et de sacr, que la Mort amne avec elle en une
maison. Dans l'air, dans la nuit, dans l'haleine de l'ombre, il y a un
souffle qui s'exhale, une aile qui s'essaye. Quelque chose qui a t
quelqu'un va s'envoler.

       *       *       *       *       *

--Songe-t-on au sort d'un cur d'une de ces paroisses de France o l'on
fait six liards  la qute de la grand'messe, le dimanche?

       *       *       *       *       *

_13 juillet._--La peine, le supplice, la torture de la vie littraire:
c'est l'enfantement. Concevoir, crer: il y a dans ces deux mots pour
l'homme de lettres un monde d'efforts douloureux et d'angoisses. De ce
rien, de cet embryon rudimentaire qui est la premire ide d'un livre,
faire sortir le _punctum saliens_, tirer un  un de sa tte les incidents
d'une fabulation, les lignes des caractres, l'intrigue, le dnouement: la
vie de tout ce petit monde anim de vous-mme, jailli de vos entrailles et
qui fait un roman. Quel travail! C'est comme une feuille de papier blanc
qu'on aurait dans la tte, et sur laquelle la pense, non encore forme,
griffonnerait de l'criture vague et illisible... Et les lassitudes mornes,
et les dsespoirs infinis, et les hontes de soi-mme de se sentir
impuissant dans son ambition de cration. On tourne, on retourne sa
cervelle, elle sonne creux. On se tte, on passe la main sur quelque chose
de mort qui est votre imagination... On se dit qu'on ne peut rien faire,
qu'on ne fera plus rien. Il semble qu'on soit _vid_.

L'ide est pourtant l, attirante et insaisissable, comme une belle et
mchante fe dans un nuage. On remet sa pense  coups de fouet sur la
piste; on recherche l'insomnie pour avoir les bonnes fortunes des fivres
de la nuit; on tend  les rompre sur une concentration unique toutes les
cordes de son cerveau. Quelque chose vous apparat un moment, puis
s'enfuit, et vous retombez plus las que d'un assaut qui vous a bris...
Oh! ttonner ainsi, dans la nuit de l'imagination, l'me d'un livre, et ne
rien trouver, ronger ses heures  tourner autour, descendre en soi et n'en
rien rapporter, se trouver entre le dernier livre qu'on a mis au monde,
dont le cordon est coup, qui ne vous est plus rien, et le livre auquel
vous ne pouvez donner le sang et la chair, tre en gestation du nant: ce
sont les jours horribles de l'homme de pense et d'imagination.

Tous ces jours-ci, nous tions dans cet tat anxieux. Enfin les premiers
contours, le vague _fusinage_ de notre roman, la jeune Bourgeoisie (RENE
MAUPERIN), nous est apparu ce soir.

C'tait en nous promenant derrire la maison, dans la ruelle trangle
entre de hauts murs de jardins. Un souffle passait comme un murmure dans
la cime des grands peupliers. Le coucher du soleil glaait, de je ne sais
quelle vapeur de chaleur, les verdures au loin. A ma gauche, le massif des
marronniers de la Vieille-Halle se dtachait en noir, avec les contours
des dernires feuilles digites sur l'or plissant du soir, ainsi que le
dessin d'une agate arborise, et avec dans le sombre des arbres de petits
jours, ressemblant  des toiles.

C'tait l'effet trange de ce SOIR du paysagiste Laberge qui est au Louvre,
dcoupant la nuit des arbres, et collant leurs feuilles d'bne sur un
ciel d'une lumire infinie, d'une magnificence mourante.--Les livres ont
leurs berceaux.

       *       *       *       *       *

_22 juillet_.--La maladie fait, peu  peu, dans notre pauvre Rose, son
travail destructeur. C'est une mort lente et successive des manifestations,
presque immatrielles, qui manaient de son corps. Sa physionomie est
toute change. Elle n'a plus les mmes regards, elle n'a plus les mmes
gestes; et elle m'apparat comme se dpouillant, chaque jour, de ce
quelque chose d'humainement indfinissable, qui fait la personnalit d'un
vivant. La maladie, avant de tuer quelqu'un, apporte  son corps de
l'inconnu, de l'tranger, du _non lui_, en fait une espce de nouvel tre,
dans lequel il faut chercher l'ancien... celui dont la silhouette anime
et affectueuse n'est dj plus.

       *       *       *       *       *

_31 juillet_.--Le docteur Simon va me dire, tout  l'heure, si notre
vieille Rose vivra ou mourra. J'attends son coup de sonnette, qui est pour
moi celui d'un jury des assises rentrant en sance... C'est fini, plus
d'espoir, une question de temps. Le mal a march bien vite. Un poumon est
perdu et l'autre tout comme... Et il faut revenir  la malade, lui verser
de la srnit avec notre sourire, lui faire esprer sa convalescence dans
tout l'air de nos personnes... Puis une hte nous prend de fuir
l'appartement et cette pauvre femme. Nous sortons, nous allons au hasard
dans Paris; enfin, fatigus, nous nous attablons  une table de caf. L,
nous prenons machinalement un numro de ILLUSTRATION, et sous nos yeux
tombe le mot du dernier rbus: _Contre la mort, il n'y a pas d'appel!_

       *       *       *       *       *

_Lundi 11 aot_.--La pritonite s'est mle  la maladie de poitrine. Elle
souffre du ventre affreusement, ne peut se remuer, ne peut se tenir
couche sur le dos ou le ct gauche. La mort, ce n'est donc pas assez! il
faut encore la souffrance, la torture, comme le suprme et implacable
finale des organes humains... Et elle souffre cela, la pauvre malheureuse!
dans une de ces chambres de domestique, o le soleil, donnant sur une
tabatire, fait l'air brlant, comme en une serre chaude, et o il y a si
peu de place, que le mdecin est oblig de poser son chapeau sur le lit...
Nous avons lutt jusqu'au bout pour la garder,  la fin il a fallu se
dcider  la laisser partir. Elle n'a pas voulu aller  la maison Dubois,
o nous nous proposions de la mettre: elle y a t voir, il y a de cela
vingt-cinq ans, quand elle est entre chez nous; elle y a t voir la
nourrice d'Edmond qui y est morte, et cette maison de sant lui reprsente
la maison o l'on meurt. J'attends Simon, qui doit lui apporter son billet
d'entre pour Lariboisire. Elle a pass presque une bonne nuit. Elle est
toute prte, gaie mme. Nous lui avons de notre mieux tout voil. Elle
aspire  s'en aller. Elle est presse. Il lui semble qu'elle va gurir l.

A deux heures, Simon arrive: Voici, c'est fait... Elle ne veut pas de
brancard pour partir: Je croirais tre morte! a-t-elle dit. On
l'habille. Aussitt hors du lit, tout ce qu'il y avait de vie sur son
visage, disparat. C'est comme de la terre qui lui monterait sous le teint.

Elle descend dans l'appartement: Assise dans la salle  manger, d'une main
tremblotante et dont les doigts se cognent, elle met ses bas sur des
jambes, pareilles  des manches  balai, sur des jambes de phtisique. Puis,
un long moment, elle regarde les choses, avec ces yeux de mourant qui
paraissent vouloir emporter le souvenir des lieux qu'ils quittent, et la
porte de l'appartement, en se fermant sur elle, fait un bruit d'adieu.

Elle arrive au bas de l'escalier, o elle se repose, un instant, sur une
chaise. Le portier lui promet, en goguenardant, la sant dans six
semaines. Elle incline la tte, en disant un oui, un oui touff...

Le fiacre roule. Elle se tient de la main  la portire. Je la soutiens
contre l'oreiller qu'elle a derrire le dos. De ses yeux ouverts et vides,
elle regarde vaguement dfiler les maisons... elle ne parle plus.

Arrive  la porte de l'hpital, elle veut descendre sans qu'on la porte:
Pouvez-vous aller jusque-l? dit le concierge. Elle fait un signe
affirmatif et marche. Je ne sais vraiment o elle a ramass les dernires
forces avec lesquelles elle va devant elle.

Enfin nous voila dans la grande salle, haute, froide, rigide et nette, o
un brancard tout prt attend au milieu. Je l'assieds dans un fauteuil de
paille prs d'un guichet vitr. Un employ ouvre le guichet, me demande
son nom, son ge... couvre d'critures, pendant un quart d'heure, une
dizaine de feuilles de papier qui ont en tte une image religieuse. Enfin,
c'est fini, je l'embrasse... Un garon la prend sous un bras, la femme de
mnage sous l'autre... Alors je n'ai plus rien vu.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 aot._--Nous allons  Lariboisire. Nous trouvons Rose,
tranquille, esprante, parlant de sa sortie prochaine,--dans trois
semaines au plus,--et si dgage de la pense de la mort, qu'elle nous
raconte une furieuse scne d'amour, qui a eu lieu hier entre une femme
couche  ct d'elle et un frre des coles chrtiennes,--qui est encore
l aujourd'hui. Cette pauvre Rose est la mort, mais la mort tout occupe
de la vie.

Voisine de son lit, se trouve une jeune femme qu'est venu voir son mari,
un ouvrier, et auquel elle dit: Va, aussitt que je pourrai marcher, je
me promnerai tant dans le jardin, qu'ils seront bien forcs de me
renvoyer! Et la mre ajoute: L'enfant demande-t-il quelquefois aprs
moi?

--Quelquefois, comme a!, rpond l'ouvrier.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 15 aot._--Je me rjouis d'aller ce soir au feu d'artifice, de
me fondre dans la foule, d'y garer mon chagrin. Il me semble que la
tristesse se perd parmi tant de monde. Je me fais une fte d'tre coudoy
par du peuple, comme on est roul par les flots.

       *       *       *       *       *

_Samedi 16 aot._--Ce matin,  dix heures, on sonne. J'entends un colloque
 la porte entre la femme de mnage et le portier. La porte s'ouvre. Le
portier entre tenant une lettre. Je prends la lettre; elle porte le timbre
de Lariboisire. Rose est morte ce matin  sept heures.

Pauvre fille! C'est donc fini! Je savais bien qu'elle tait condamne;
mais l'avoir vue jeudi, si vivante encore, presque heureuse, gaie... Et
nous voil tous les deux marchant dans le salon avec cette pense que fait
la mort des personnes: Nous ne la reverrons plus!--une pense machinale et
qui se rpte sans cesse au dedans de vous.

Quel vide! quel trou dans notre intrieur! Une habitude, une affection de
vingt-cinq ans, une fille qui savait notre vie, ouvrait nos lettres en
notre absence,  qui nous racontions nos affaires. Tout petit, j'avais
jou au cerceau avec elle, et elle m'achetait, sur son argent, des
chaussons aux pommes dans nos promenades. Elle attendait Edmond jusqu'au
matin, pour lui ouvrir la porte de l'appartement, quand il allait, en
cachette de ma mre, au bal de l'Opra... Elle tait la femme, la
garde-malade admirable, dont ma mre, en mourant, mit les mains dans les
ntres... Elle avait les clefs de tout, elle menait, elle faisait tout
autour de nous. Depuis vingt-cinq ans, elle nous bordait tous les soirs
dans nos lits, et tous les soirs, c'taient les mmes ternelles
plaisanteries sur sa laideur et la disgrce de son physique...

Chagrins, joies, elle les partageait avec nous. Elle tait un de ces
dvouements dont on espre la sollicitude pour vous fermer les yeux. Nos
corps, dans nos maladies, dans nos malaises, taient habitus  ses soins.
Elle possdait toutes nos manies. Elle avait connu toutes nos matresses.
C'tait un morceau de notre vie, un meuble de notre appartement, une pave
de notre jeunesse, je ne sais quoi de tendre et de grognon et de
_veilleur_  la faon d'un chien de garde, que nous avions l'habitude
d'avoir  ct de nous, autour de nous, et qui semblait ne devoir finir
qu'avec nous.

Et jamais nous ne la reverrons!... Ce qui remue dans l'appartement, ce
n'est plus elle; ce qui nous dira bonjour, le matin, en entrant dans notre
chambre, ce ne sera plus elle! Grand dchirement, grand changement dans
notre vie, et qui nous semble, je ne sais pourquoi, une de ces coupures
solennelles de l'existence, o, comme dit Byron, les Destins changent de
chevaux.

Ironie des choses! Ce soir prcisment, douze heures aprs le dernier
soupir de la pauvre fille, il nous faut aller  Saint-Gratien chez la
princesse Mathilde qui a eu la curiosit de nous connatre, le dsir de
nous avoir  dner.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 17 aot._--Ce matin, nous devons faire toutes les tristes
dmarches. Il faut retourner  l'hpital, rentrer dans cette salle
d'admission, o sur le fauteuil contre le guichet, il me semble revoir le
spectre de la maigre crature que j'y ai assise, il n'y a pas huit jours.
Voulez-vous reconnatre le corps? me jette, d'une voix dure, le garon.

Nous allons au fin fond de l'hpital,  une grande porte jauntre, sur
laquelle il y a crit en grosses lettres noires: AMPHITHATRE. Le garon
frappe. La porte s'entr'ouvre au bout de quelque temps, et il en sort une
tte de boucher, le brle-gueule  la bouche: une tte o le belluaire se
mle au fossoyeur. J'ai cru voir l'esclave qui recevait au Cirque les
corps des gladiateurs,--et lui aussi reoit les tus de ce grand Cirque:
la socit moderne.

On nous a fait, un long moment, attendre avant d'ouvrir une autre porte,
et pendant ces minutes d'attente, tout notre courage s'en est all, comme
s'en va, goutte  goutte, le sang d'un bless s'efforant de rester
debout. L'inconnu de ce que nous allions voir, la terreur d'un spectacle
vous dchirant le coeur, la recherche de ce corps au milieu d'autres corps,
l'tude et la reconnaissance de ce pauvre visage, sans doute dfigur,
tout cela nous a fait lches comme des enfants. Nous tions  bout de
force,  bout de volont,  bout de tension nerveuse, et quand la porte
s'est ouverte, nous avons dit: Nous enverrons quelqu'un, et nous nous
sommes sauvs!

De l nous sommes alls  la mairie, rouls dans un fiacre qui nous
cahotait et nous secouait la tte, comme une chose vide. Et je ne sais
quelle horreur nous est venue de cette mort d'hpital qui semble n'tre
qu'une formalit administrative. On dirait que dans ce phalanstre
d'agonie, tout est si bien administr, rgl, ordonnanc, que la Mort y
ouvre comme un bureau.

Pendant que nous tions  faire inscrire le dcs,--que de papier, mon
Dieu, griffonn et paraph pour une mort de pauvre!--de la pice  ct,
un homme s'est lanc, joyeux, exultant, pour voir sur l'almanach,
accroch au mur, le nom du saint du jour, et le donner  son enfant. En
passant, la basque de la redingote de l'heureux pre frle et balaye la
feuille de papier, o l'on inscrit la morte.

Revenus chez nous, il a fallu regarder dans ses papiers, faire ramasser
ses hardes, dmler l'entassement des choses, des fioles, des linges que
fait la maladie... remuer de la mort enfin. 't affreux de rentrer
dans cette mansarde o il y avait encore, dans le creux du lit entr'ouvert,
les miettes de pain de son dernier repas. J'ai jet la couverture sur le
traversin, comme un drap sur l'ombre d'un mort.

       *       *       *       *       *

_Lundi 18 aot._--... La chapelle est  ct de l'amphithtre. A
l'hpital, Dieu et le cadavre voisinent... A la messe dite pour la pauvre
femme,  ct de sa bire, on en range deux ou trois autres, qui
bnficient du service. Il y a je ne sais quelle rpugnante promiscuit de
salut dans cette adjonction: a ressemble  la fosse commune de la
prire...

Derrire moi,  la chapelle, pleure la nice de Rose, la petite qu'elle a
eue un moment chez nous, et qui est maintenant une jeune fille de dix-neuf
ans, leve chez les soeurs de Saint-Laurent: pauvre petite fillette,
tiole, plotte, rachitique, noue de misre, la tte trop grosse pour le
corps, le torse djet, l'air d'une Mayeux, triste reste de toute cette
famille poitrinaire attendu par la Mort, et ds maintenant touch par elle,
--avec, en ses doux yeux, dj une lueur d'outre-vie.

Puis de la chapelle au fond du cimetire Montmartre, largi comme une
ncropole et prenant un quartier de la ville, une marche  pas lents et
qui n'en finit pas dans la boue... Enfin les psalmodies des prtres, et le
cercueil que les bras des fossoyeurs laissent glisser avec effort au bout
de cordes, comme une pice de vin qu'on descend  la cave.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 20 aot_.--Il me faut encore retourner  l'hpital. Car entre la
visite que j'ai faite  Rose le jeudi, et sa brusque mort un jour aprs,
il y a pour moi un inconnu que je repousse de ma pense, mais qui revient
toujours en moi: l'inconnu de cette agonie dont je ne sais rien, de cette
fin si soudaine. Je veux savoir et je crains d'apprendre. Il ne me parat
pas qu'elle soit morte; j'ai seulement d'elle le sentiment d'une personne
disparue. Mon imagination va  ses dernires heures, les cherche  ttons,
les reconstruit dans la nuit, et elles me tourmentent de leur horreur
voile, ces heures!... J'ai besoin d'tre fix. Enfin, ce matin, je prends
mon courage  deux mains. Et je revois l'hpital, et je revois le
concierge rougeaud, obse, puant la vie comme on pue le vin, et je revois
ces corridors, o de la lumire du matin tombe sur la pleur de
convalescentes souriantes...

Dans un coin recul, je sonne  une porte aux petits rideaux blancs. On
ouvre, et je me trouve dans un parloir, o, entre deux fentres, une
Vierge est pose sur une sorte d'autel. Aux murs de la pice, expose au
nord, de la pice froide et nue, il y a, je ne m'explique pas pourquoi,
deux vues du Vsuve encadres, de malheureuses gouaches qui semblent l,
toutes frissonnantes et toutes dpayses. Par une porte ouverte derrire
moi, d'une petite pice o le soleil donne en plein, il m'arrive des
caquetages de soeurs et d'enfants, de jeunes joies, de bons petits clats
de rire, toutes sortes de notes et de vocalisations fraches: un bruit de
volire ensoleille...

Des soeurs en blanc,  coiffe noire, passent et repassent; une s'arrte
devant ma chaise. Elle est petite, mal venue, avec une figure laide et
tendre, une pauvre figure  la grce de Dieu. C'est la mre de la salle
Saint-Joseph. Elle me raconte comment Rose est morte, ne souffrant pour
ainsi dire plus, se trouvant mieux, presque bien, toute remplie de
soulagement et d'esprance. Le matin, son lit refait, sans se voir du tout
mourir, tout  coup elle s'en est alle dans un vomissement de sang qui a
dur quelques secondes. Je suis sorti de l, rassrn, dlivr de
l'horrible pense qu'elle avait eu l'avant-got de la mort, la terreur de
son approche.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 aot._--... Au milieu du dner rendu tout triste par la causerie
qui va et revient sur la morte, Maria, qui est venue dner ce soir, aprs
deux ou trois coups nerveux, du bout de ses doigts, sur le crpage de ses
blonds cheveux bouffants, s'crie: Mes amis, tant que la pauvre fille a
vcu, j'ai gard le secret professionnel de mon mtier... Mais maintenant
qu'elle est en terre, il faut que vous sachiez la vrit.

Et nous apprenons sur la malheureuse des choses qui nous coupent l'apptit,
en nous mettant dans la bouche l'amertume acide d'un fruit, coup avec un
couteau d'acier. Et toute une existence inconnue, odieuse, rpugnante,
lamentable, nous est rvle. Les billets qu'elle a signs, les dettes
qu'elle a laisses chez tous les fournisseurs, ont le dessous le plus
imprvu, le plus surprenant, le plus incroyable. Elle entretenait des
hommes, le fils de la crmire, auquel elle a meubl une chambre, un autre
auquel elle portait notre vin, des poulets, de la victuaille... Une vie
secrte d'orgies nocturnes, de dcouchages, de fureurs utrines qui
faisaient dire  ses amants: Nous y resterons, elle ou moi! Une passion,
des passions  la fois de toute la tte, de tout le coeur, de tous les
sens, et o se mlaient les maladies de la misrable fille, la phtisie qui
apporte de la fureur  la jouissance, l'hystrie, un commencement de
folie. Elle a eu avec le fils de la crmire deux enfants, dont l'un a
vcu six mois. Il y a quelques annes, quand elle nous a dit qu'elle
allait dans son pays, c'tait pour accoucher. Et  l'gard de ces hommes,
c'tait une ardeur si extravagante, si maladive, si dmente,
qu'elle--l'honntet en personne autrefois--nous volait, nous prenait des
pices de vingt francs sur des rouleaux de cent francs, pour que les
amoureux qu'elle payait ne la quittassent pas.

Or, aprs ces malhonntes actions involontaires, ces petits crimes
arrachs  sa droite nature, elle s'enfonait en de tels reproches, en de
tels remords, en de telles tristesses, en de tels noirs de l'me, que dans
cet enfer, o elle roulait de fautes en fautes, dsespre et inassouvie,
elle s'tait mise  boire pour chapper  elle-mme, se sauver du prsent,
se noyer et sombrer quelques heures dans ces sommeils, dans ces torpeurs
lthargiques, qui la vautraient toute une journe en travers d'un lit, sur
lequel elle chouait en le faisant.

La malheureuse! que de prdispositions et de motifs et de raisons elle
trouvait en elle pour se dvorer et saigner en dedans: d'abord le
repoussement par moments d'ides religieuses avec les terreurs d'un enfer
de feu et de soufre; puis la jalousie, cette jalousie toute particulire
qui,  propos de tout et de tous, empoisonnait sa vie; puis, puis... puis
le dgot que les hommes, au bout de quelque temps, lui tmoignaient
brutalement pour sa laideur, et qui la poussait de plus en plus  la
boisson, l'amenait un jour  faire une fausse couche en tombant ivre-morte
sur le parquet. Cet affreux dchirement du voile que nous avions devant
les yeux, c'est comme l'autopsie d'une poche pleine d'horribles choses,
dans une morte tout  coup ouverte...

Par ce qui nous est dit, j'entrevois soudainement tout ce qu'elle a d
souffrir depuis dix ans: et les craintes prs de nous d'une lettre anonyme,
d'une dnonciation de fournisseur, et la trpidation continuelle  propos
de l'argent qu'on lui rclamait et qu'elle ne pouvait rendre, et la honte
prouve par l'orgueilleuse crature pervertie par cet abominable quartier
Saint-Georges, des frquentations des basses gens qu'elle mprisait, et la
vue douloureuse de la snilit prmature que lui apportait l'ivrognerie,
et les exigences et les durets inhumaines des m---- du ruisseau, et les
tentations de suicide qui me la faisaient, un jour, retirer d'une fentre,
o elle tait compltement penche en dehors... et enfin toutes ces larmes
que nous croyions sans cause; cela ml  une affection d'entrailles trs
profonde pour nous,  un dvouement, comme pris de fivre, dans les
maladies de l'un ou de l'autre.

Et chez cette femme une nergie de caractre, une force de volont, un art
du mystre, auxquels rien ne peut tre compar. Oui, oui, une fermeture de
tous ces affreux secrets, cachs et renfoncs en elle, sans une chappade
 nos yeux,  nos oreilles,  nos sens d'observateur, mme dans ses
attaques de nerfs, o rien ne sortait d'elle que des gmissements: un
mystre continu jusqu' la mort et qu'elle devait croire enterr avec
elle.

Et de quoi tait-elle morte? d'avoir t, il y a de cela huit mois, en
hiver,--par la pluie,--guetter toute une nuit,  Montmartre, le fils de la
crmire qui l'avait chasse, pour savoir par quelle femme il l'avait
remplace: toute une nuit passe contre la fentre d'un rez-de-chausse,
et dont elle avait rapport ses effets tremps jusqu'aux os avec une
pleursie mortelle!

Pauvre crature! nous lui pardonnons, et mme une grande commisration
nous vient pour elle, en nous rendant compte de tout ce qu'elle a
souffert... Mais, pour toute la vie, il est entr en nous la dfiance du
sexe entier de la femme, et de la femme de bas en haut aussi bien que de
la femme de haut en bas. Une pouvante nous a pris du double fond de son
me, de la facult puissante, de la science, du gnie consomm, que tout
son tre a du mensonge...

       *       *       *       *       *

_23 aot._--Gautier dne  ct de nous chez Peters. Il revient
d'inaugurer les chemins de fer algriens, et il est furieux contre la
civilisation, les ingnieurs qui abment les paysages avec leurs rails,
les utilitaires, tout ce qui met dans un pays une saine dilit. Se
tournant vers Claudin qui vient de s'asseoir  sa table: Toi tu aimes
cela... tu es un civilis. Mais nous, nous trois, avec quatre ou cinq
autres, nous sommes des malades... des dcadents... non, plutt des
primitifs, non, encore non, mais des particuliers bizarres, indfinis,
exalts. Il y a des moments, oui, o je voudrais tuer tout ce qui est: les
sergents de ville, M. Prudhomme, M. Pioupiou, toute cette
cochonherie-l... Claudin, vois-tu, je te parle sans ironie, je t'envie,
tu es dans le vrai. Tout cela tient  ce que tu n'as pas comme nous le
sens de l'exotique. As-tu le sens de l'exotique? Non, voil tout... Nous
ne sommes pas Franais, nous autres, nous tenons  d'autres races. Nous
sommes pleins de nostalgies. Et puis quand  la nostalgie d'un pays se
joint la nostalgie d'un temps... comme vous par exemple du XVIIIe
sicle... comme moi de la Venise de Casanova, avec embranchement sur
Chypre, oh! alors, c'est complet... Venez donc, un soir, chez moi. Nous
causerons de tout cela longuement. Nous serons, tour  tour, chacun de
nous trois, Job sur son fumier avec ses amis.

Et puis  propos de PSYCH, dont il a donn l'ide de la reprise chez
Jeanne Destourbet, dans une causerie avec le prince Napolon, reprise
qu'il voulait tourner vers la rsurrection du ct inconnu de Molire,
matre de ballets, arrangeur de divertissements, Gautier se met  rejuger
le MISANTHROPE, une comdie de collge de Jsuites, pour la rentre des
classes: Ah! le cochon! quelle langue! est-ce mal crit! Mais comment
voulez-vous qu'on imprime cela. Je ne veux pas m'ter mon pain. Je reois
encore aujourd'hui des lettres d'injures, parce que j'ai os faire un
parallle entre Timon d'Athnes et le Misanthrope.

De Molire la causerie saute  tout ce XVIIe sicle, si ennuyeux, si
antipathique, d'une si mauvaise langue, entre la langue grasse du XVIe
sicle et la langue claire du XVIIIe. Et voil soudain Gautier, poussant
au Roi-Soleil du temps,  Louis XIV, et le lapidant, comme  coups
d'trons, dans un flux de paroles verveuses, o Michelet semble doubl
d'un pre Duchne:

Un porc grl comme une cumoire et petit.... Il n'avait pas cinq pouces
le grand Roi. Toujours  manger et  c.... C'est plein de m.... ce
temps-l. Lisez la lettre de la Palatine. Et born avec cela.... Parce
qu'il donnait des pensions pour qu'on le chantt.... Une fistule dans le
c.... et une autre dans le nez qui correspondait avec le palais... a lui
faisait juter par les fosses nasales les carottes et toutes les juliennes
de son temps. Et c'est vrai ce que je dis l... fait-il en se tournant
vers Claudin ahuri!

       *       *       *       *       *

--Qu'est-ce que la vie? L'usufruit d'une agrgation de molcules.

       *       *       *       *       *

--Le tourment de l'homme de pense est d'aspirer au Beau, sans avoir
jamais une conscience fixe et certaine du Beau.

       *       *       *       *       *

_30 aot._--Une malheureuse organisation que la ntre. Depuis le collge
nous nous sommes toujours passionns pour les causes battues, et
aujourd'hui la dfaite de Garibaldi nous fait tout mlancoliques. Pourtant
ce Garibaldi, ainsi que le dit le pre Chilly, ce n'est point notre homme,
mais nous sommes ainsi faits, qu'il y a au fond de nous, toujours une
sympathie pour les hommes qui n'ont pas la vulgarit, la canaillerie du
succs.

       *       *       *       *       *

_31 aot._--Nous avons reu, ces jours-ci, un petit morceau de papier
imprim, portant ceci: M*** vous tes pri d'assister  la petite fte de
famille, qui sera donne  Neuilly, rue de Longchamps, 32, le 31 aot 1862.

Et nous voici ce soir, rue de Longchamps, o nous trouvons 25 ou 30
invits. C'est la chambre des filles de Gautier qui est la salle de
spectacle, o il y a une toile, une rampe, et tous les fauteuils et
toutes les chaises de la maison. La tablette de la chemine sur laquelle
on s'assied, simule le balcon. Sur la porte, au-dessus de laquelle se
dtire, en une pose anacrontique, une femme nue, est colle l'affiche:

            _Thtre de Neuilly._

            PIERROT POSTHUME.

La toile se lve sur la scne, o le peintre Puvis de Chavannes a peint
d'assez cocasses dcors--une scne o il y a juste la place pour un
soufflet et un coup de pied dans le derrire. Et la farce commence, une
farce qui parait crite au pied lev, une nuit de carnaval, dans un
cabaret de Bergame, avec de jolis vers qui montent s'enrouler ainsi que
des fleurs autour d'une batte.

L dedans passe et repasse toute la famille, les deux filles de Gautier,
Judith, dans un costume d'Esmralda de la comdie italienne, dveloppant
des grces molles; la jeune Estelle, svelte dans son habit d'Arlequin, et
montrant sous son petit museau noir, de jolies moues d'enfant; le fils de
Gautier en Pierrot un peu froid, un peu trop dans son rle, un peu trop
posthume; puis enfin Thophile Gautier, lui-mme faisant le docteur, un
Pantalon extraordinaire, grim, enlumin, peinturlur  faire peur 
toutes les maladies numres par Diafoirus, l'chin plie, le geste en
bois, la voix transpose, travaille, tire on ne sait d'o, des lobes du
cerveau, de l'pigastre, du _calcaneum_ de ses talons: une voix enroue,
extravagante, qui semble du Rabelais glouss.

       *       *       *       *       *

_4 septembre._--Bar-sur-Seine.... Il habite ici un millionnaire, d'une
avarice telle, que lorsqu'il a mis ses fils au collge, il a dfendu par
conomie qu'on cirt leurs souliers, disant que le cirage brlait le
cuir... et il a remis au proviseur une couenne de lard pour les frotter.

       *       *       *       *       *

_Septembre._--C'est prodigieux comme Millet a saisi le galbe de la femme
de labeur et de fatigue, courbe sur la glbe. Il a trouv un dessin carr,
un contour fruste qui rend ce corps-paquet, o il n'y a plus rien des
rondeurs provocantes de la forme fminine, ce corps que le travail et la
misre ont aplati comme avec un rouleau, n'y laissant ni gorge ni hanches,
et qui ont fait de cette femme un ouvrier sans sexe, habill d'un casaquin
et d'une jupe, dont les couleurs ne semblent que la dteinte des deux
lments entre lesquels ce corps vit,--en haut bleu comme le ciel, en bas
brun comme la terre.

       *       *       *       *       *

_12 septembre._--Il y a une vieille demoiselle ici, une ci-devant
religieuse, qui terminait une longue dploration de toutes les misres et
de toutes les dgotations de l'humanit par cette rclamation: Et puis,
pourquoi sommes-nous faits en viande?

Cette rvolte contre la matrialit de notre tre, et l'aspiration  la
composition d'un vgtal ou d'un minral, ne prouvent-elles pas une
dlicate spiritualit fminine?

La mme vieille demoiselle nous racontait qu'une des distractions des
religieuses du couvent, o elle se trouvait,--la chose est dlicate, et
aurait besoin pour tre conte de la plume de Beroalde de Verville, mais
ma foi tant pis,--elle nous racontait donc que cette distraction tait de
p.... dans des carafes, oui, de mettre du vent en bouteille, pour se
rgaler la vue des irisations du gaz captif.

       *       *       *       *       *

--On me montrait hier un jeune jardinier, un garon de 25 ans, qui vient
d'pouser une cuisinire de 60 ans, pour une rente de 40 boisseaux de bl.

       *       *       *       *       *

--Lorsque l'incrdulit devient une foi, elle est plus bte qu'une
religion.

       *       *       *       *       *

_22 septembre_.--Celui-l, je le rpte, ferait un livre curieux,
apporterait d'intressants documents  l'histoire humaine et franaise,
celui-l qui rcolterait et assemblerait simplement les anecdotes
singulires, relatives  certaines physionomies provinciales. Oui, un
Tallement des Raux qui, ici et l, noterait tout ce qu'il entendrait sur
les personnages excentriques de la province, ferait un amusant bouquin.
Quelles figures fantasques, quels originaux, quelles silhouettes
grotesques ou bizarres, puissantes ou tranches, s'accusant dans les
souvenirs, les lgendes de famille, avec une verdeur, une saveur du cru,
une turgescence de comique, qu'on ne trouve pas dans les bonshommes
parisiens.

Voici un de ces types que j'attrape au passage, parmi les rcits d'aprs
dner. C'tait le mdecin ordinaire de la maison de notre grand-pre, 
Sommercourt. Une espce de docteur Tant-mieux,  mine rabelaisienne, le
dernier porteur de la culotte, des bas, des boucles de souliers en acier,
un bon vivant qui _buvait dur_, et auquel on tait oblig de rationner le
vin dans les maisons o il mangeait;--du reste parfaitement lucide, et la
raison aussi vive et plus nette que jamais, _en plein vin_. Il s'appelait
Procureur, et habitait le petit village de Vrcourt. Une clbrit
mdicale que ce Procureur, une de ces lumires de la science de gurir
inofficielles et populaires  la faon des _rebouteux_, un de ces hommes
sans tudes, sans lectures, mais qui semblent ns dans les secrets de la
nature, qui soignent par instinct, qui sauvent par illumination, qui ont
le miracle en main. Dans toutes les Vosges on l'appelait pour les cas
dsesprs.

Un vrai paysan avec cela, et  peu prs trait comme tel. D'ordinaire, le
grand-pre le faisait dner avec les domestiques, ne donnant l'ordre de
mettre son couvert  table que dans les grandes occasions. Ayant sauv la
marchale de Bellune d'une maladie mortelle, et des soins de plusieurs
illustres mdecins, ce fut un blouissement, quand il fut invit par sa
malade  dner. Il donnait des poignes de main aux domestiques, et plac
 ct de Mme de Bellune, chaque fois qu'un convive lui adressait la
parole, il saluait, ayant, par une habitude de paysan, gard son chapeau
sur la tte.

Un jour, le grand-pre lui ayant demand son compte pour les soins donns
 lui et  sa maison pendant sept ans, il prsenta un compte de 72 francs:
--Comment coquin, soixante-douze francs? Le pauvre Procureur troubl,
balbutiait:--Mais Monsieur, je vous assure, j'ai fait trs justement le
compte!

--Comment, mais c'est impossible, soixante-douze francs pour sept ans. Le
grand-pre ne pouvait croire  la modicit de la somme.

Procureur avait une fille marie. Son gendre vint se plaindre  lui que sa
fille se laissait aller  la boisson. Bon sang ne peut mentir. Sa fille
avait de vingt-cinq  trente ans. Il la fouetta comme une petite fille, et
dit  son gendre: D, d, la voil corrige!.

       *       *       *       *       *

_19 octobre._--Un mot qui dit tout sur les juifs, qui claire leur fortune,
leur puissance, leur rapide ascension, en ce sicle d'argent. Mirs
apprenait  Saint-Victor que dans l'cole juive, o il avait t lev 
Bordeaux, on ne donnait pas de prix de calcul,--parce que tous l'auraient
mrit.

Cette rvlation fait plir mme le mot profond du vieux Rothschild: A la
Bourse, il y a un moment o, pour gagner, il faut savoir parler hbreu!

       *       *       *       *       *

--X---- a pris pour matresse une actrice, aussitt aprs le bruit de son
acquittement pour avortement, un peu  cause du scandale de l'affaire,
beaucoup parce que l'avortement a amen un drangement curieux dans la
matrice de la femme. C'est un cas qui amuse l'ancien mdecin dans l'homme
devenu impuissant.

Dans les entr'actes du thtre, il s'en va chez un grand pharmacien qui
est  ct. Et l, dans l'arrire-boutique, en collaboration de son ami,
il se livre longuement et compendieusement  la composition d'un de ces
lavements, dont la recette est perdue depuis Molire, et rapporte le
liniment, o il a mis sa science et son coeur,  la belle au thtre.
C'est son sac de bonbons de tous les soirs.

       *       *       *       *       *

--Une religion sans surnaturel,--cela me fait penser  une annonce que
j'ai lue, ces annes-ci; dans les grands journaux: vin sans raisin.

       *       *       *       *       *

_27 octobre._--Nous sommes chez de vieux amis de notre famille, chez les
Armand Lefebvre, dans leur jolie petite proprit de la Comerie, au coeur
de l'Ile-de-France, dans ce coin de terre tout XVIIIe sicle.

Ici c'est Chantilly, l Champlatreux, plus loin Luzarches, un nom de site
champtre  la mode dans les romans de la fin du dernier sicle, tout
comme Salency, et pour venir ici, on passe par l'Ile-Adam, devant la
terrasse peinte dans le joli tableau d'Olivier, qui est  Versailles.
C'est plein de noms de la vieille France, les Cond, les Conti, Mol,
Samuel Bernard et jusqu' Sophie Arnould qui y eut son prieur. La nature
mme semble du XVIIIe sicle: ce sont les paysages, o Demarne pousse ses
retours de troupeaux.

       *       *       *       *       *

_Mardi 28 octobre_.--Edouard me mne  Clermont
voir la prison des femmes.

... Elles sont gnralement bien portantes, le visage plein, le teint un
peu bis, ayant  la fois de l'aspect de la nonne et de la convalescente
d'hpital. Toutes ou presque toutes ont la tte carre, des ttes de
volont et d'endurcissement, de mauvaises ttes de paysannes--et dprimes
d'une manire curieusement uniforme. Je n'y ai pas vu une jolie figure, un
visage intressant. Ce monde aux yeux renfoncs, est dur, concentr, avec
un tas de choses amasses sous l'ensevelissement des traits. Toutes, quand
on passe au milieu d'elles, restent penches sur leur tche, la
physionomie ferme. Il semble qu'il y ait un mur entre votre regard et
elles. Leur visage ne dit, n'exprime rien; on sent qu'il fait le mort.

tes-vous pass, et vous retournez-vous? vous voyez les yeux lentement se
soulever, et l'on se sent dans le dos, jusqu' la porte, les regards de
toutes ces femmes dards sur vous, en une curiosit mchante.

... Le directeur m'entretenait des ruses de ces femmes, mures dans le
silence, des ruses pour correspondre entre elles, d'une lettre d'amour
envoye  une compagne par une lesbienne, qui en avait dcoup les lettres
dans le PATER et l'AVE d'un livre de prires, et les avait cousues
ensemble sur un bout de chiffon.

       *       *       *       *       *

_29 octobre_.--Un dtail curieux donn par Edouard sur la rpulsion,
l'pouvante produite par le zouave sur l'imagination allemande.

Danremont, l'attach plnipotentiaire prs le roi de Hanovre, promenait un
jour son fils, habill en zouave. Le roi de Hanovre, qui est aveugle,
entend le rire de l'enfant, se le fait amener, le prend dans ses bras,
puis soudain,  un mot dit par son aide de camp, le laisse brusquement
retomber  terre. L'aide de camp venait de dire au Roi en quoi l'enfant
tait habill.

       *       *       *       *       *

_Paris 1er novembre._--En passant devant la fontaine Saint-Michel, devant
ces monstres bourgeois, les monstres de la Chine et du Japon me reviennent
dans la pense. Quelle imagination dans l'hybride. Quelle invention,
quelle posie horrifique dans ces fantaisies animales. Les beaux
hippogriffes de l'opium! Quelle mnagerie diaboliquement fantastique,
faite d'accouplements insenss, extravagants et superbes.

Mais aussi pourquoi demander des chimres  des membres de l'Institut. Ils
ne fabriqueront jamais que les monstres du rcit de Thramne, le vrai
monstre au got de la France classique et _tragdique_.

       *       *       *       *       *

_Samedi 8 novembre._--Nous dnons chez Gavarni. Les convives sont de
Chennevires, le docteur Veyne, l'ancien mdecin de la bohme, et
Sainte-Beuve. L'auteur de VOLUPT arrive dans la toilette d'un petit
mercier de province en partie fine, tire de sa poche une calotte de soie
noire, une calotte  la fois d'Acadmie et de sacristie, qu'il met sur sa
tte pour la dfendre des courants d'airs.

Je lui parle de ses articles du CONSTITUTIONNEL: Oui, je compte aller
encore vingt mois avec deux mois de cong. C'est le temps de mon trait,
mon Dieu! J'ai de certaines facilits de sauter d'un sujet  l'autre,
quoique ce soit le plus fatigant de mon affaire. J'ai profess  Lige
trois fois par semaine. J'ai fait quatre ans de cours  l'cole normale.
J'ai fait vingt-deux leons sur Bossuet... Et puis je donne tout ce que
j'ai: le fond de toutes mes notes. Je vide mon sac. Je suis  mes
dernires cartouches et je tire tout... Franchement, au fond je suis blas
ou plutt dgot, las. Toutes ces insultes, toutes ces calomnies, pour un
petit honneur qui n'est rien du tout, et qu'on estime beaucoup!--Ici je
le sens bless  fond, de l'attaque d'un journal de ce matin, qui, en
annonant son invitation pour une fourne de Compigne, l'accusait d'avoir
fait renvoyer son ami Barbey d'Aurevilly du PAYS:--Si j'avais dix mille
livres de rentes, reprend-il, je sais bien ce que je ferais, ou plutt ce
que je ne ferais pas. Et il nous confie qu'il n'ira pas  Compigne, o
les journaux le font aller, que sa sant ne le lui permet pas, ses
infirmits, sa vessie... Il ne pourrait rester l toute la soire. Ce sont
de trop grandes corves pour son ge.

On cause de l'histoire moderne, de sa supriorit sur l'ancienne, qui ne
voyait jamais ni le cadre ni le milieu des vnements, et Sainte-Beuve
dclare que Villemain ne sait absolument des vnements que ce qu'il y a
dans les livres, et que la connaissance de l'art d'un temps manquait
jusqu'ici aux historiens. La causerie arrive au XVIIIe sicle. C'est le
temps que j'aime le mieux, s'crie Sainte-Beuve. Il n'y a pas pour moi de
plus belles annes que les quinze premires annes du rgne de Louis XVI.
Et quels hommes, mme de second ordre: Rivarol, Chamfort. Le mot de
Rivarol: L'impit est une indiscrtion, cela est charmant!... hum! hum!

Sainte-Beuve a ainsi un petit nonnement qui le mne d'une pense  une
autre, et lie sa parole. Hum! hum!... fait-il encore une fois, et il
continue:

Et tous les gens de ce temps-l avaient une philosophie que nous devrions
bien avoir. Il n'tait pas question d'immortalit d'me, de machines comme
cela; on vivait de son mieux, en faisant bien, et on ne mprisait pas le
matriel. Maintenant, on prend trop de religion, on en prend trop, on
force la dose... Et puis, dans ce temps-l, on avait la socit, la
socit, encore la meilleure invention des hommes, aprs tout.

L-dessus, il se met  parler de Michelet avec une sorte d'animosit et de
rancune colre. Aujourd'hui, il a le _style vertical_. Il ne met plus de
verbes. Mais c'est une glise, il a des croyants... Les premiers volumes,
les premiers volumes... mon Dieu! a ne vaut pas mieux que le reste. Ce
sont simplement les derniers qui font valoir les premiers.

Puis il est successivement question d'About, et de Lamartine, et du duc de
Broglie: About, c'est un garon qui fait un volume de ce qui mrite une
page. Son roman sur le nez, vous savez, c'est une pigramme de Voltaire,
vous vous rappelez a... Si, si, je vous assure que Lamartine a de
l'esprit. Il en a en passant, en coulant, sans s'arrter dessus. Tenez, on
parlait devant lui de Broglie, on disait que c'tait un bon esprit:--Oui,
un bon esprit faux, fit-il.

Pendant le dner, nous avons l'agacement d'entendre le fin causeur, le fin
connaisseur s lettres, parler art,  tort  travers, louanger Eugne
Delacroix comme peintre philosophique, s'tendre sur l'expression de la
tte d'Hamlet dans son tableau Hamlet au cimetire, tirade que coupe
presque brutalement Gavarni par cette phrase: L'expression! mais vous
pouvez mettre la tte d'Hamlet sur la tte du fossoyeur et _vice versa_.

Aprs dner, Sainte-Beuve, nous voyant fumer, dit: Ne pas fumer est un
grand vide dans la vie. On est oblig de remplacer le tabac par des
distractions trop naturelles... qui ne vous accompagnent pas jusqu'au
bout.

Et c'est dit avec un sourire de regret et de mlancolie libertine.

En revenant sur la route de Versailles, par une belle nuit froide,
Sainte-Beuve, en son paletot gris dboutonn et son gilet chamois,--il
affectionne les couleurs claires, jeunettes, printanires,--Sainte-Beuve
marchant d'un pas nerveux, presque rageur, nous entretient de l'Acadmie
qui n'est pas, dit-il, ce qu'on pense.

Il est en bons rapports avec elle, en dpit des petits tours qu'il avoue
lui avoir jous. Les passions politiques ont eu le temps de s'apaiser
depuis douze ans. De petites reprises de ces passions ont cependant lieu,
de temps en temps, mais a n'a pas de suite. Falloux lui a presque pris de
force les mains qu'il mettait dans ses poches. Il n'y a que de Broglie.
Nous ne nous saluons pas... a se passe en famille  l'Acadmie,
voyez-vous. Nous ne sommes que huit depuis six mois. Il y a des sances,
quand Villemain n'est pas l, qui commencent  trois heures et demie, et
qui finissent  quatre heures moins le quart. S'il n'y avait pas un homme
inventif, un Villemain, a n'irait plus. Il pose des questions. Il rdige
un procs-verbal coquet. C'est comme Patin pour le Dictionnaire, il ne le
fait pas bien, mais il le fait, et sans lui on ne ferait plus rien. Ce
n'est pas mauvaise volont de l'Acadmie, c'est ignorance. L'autre jour 
propos du mot _chapeau de fleurs_, M. de Noailles a dit que c'tait un mot
inconnu, qu'il ne l'avait rencontr nulle part. Il n'a pas lu Thocrite,
voil! Et c'est ainsi  propos de tout... Pour les livres, pour les prix,
ils viennent me trouver. Ils me demandent ce que c'est. Ils se renseignent,
que voulez-vous?... Ils ne connaissent pas un nom nouveau depuis dix
ans... Et puis l'Acadmie a une peur atroce, c'est la peur de la bohme.
Quand il n'ont pas vu un homme dans leurs salons, ils n'en veulent pas.
Ils le redoutent. Ce n'est pas un homme de leur monde... C'est ce qui fait,
je crois, qu'Autran a des chances. C'est un candidat des bains de mer. On
l'a rencontr aux eaux. Et il a de la fortune. Et puis il est de
Marseille. Il a pour lui Thiers, Mignet, Lebrun, les trois frres
provenaux, qui se pousseront le coude pour voter pour lui.

La petite touche--c'est le charme et la petitesse de la causerie de
Sainte-Beuve. Point de hautes ides, point de grandes expressions, point
de ces images qui dtachent en bloc une figure. Cela est aiguis, menu,
pointu, c'est une pluie de petites phrases qui peignent,  la longue, et
par la superposition et l'amoncellement. Une conversation ingnieuse,
spirituelle mais mince; une conversation o il y a de la grce, de
l'pigramme, du gentil ronron, de la griffe et de la patte de velours.
Conversation, au fond, qui n'est pas la conversation d'un mle suprieur.

       *       *       *       *       *

_16 novembre._--Sous la couverture mouille que le pompier lui avait jete,
la pauvre danseuse si horriblement brle hier, Emma Livry, s'tait mise
 genoux et faisait sa prire.

       *       *       *       *       *

--Un superbe dtail pour le soir d'une bataille. Aprs Isly, les vautours
griss des yeux des morts qu'ils avaient mangs, ne trouvant pas le reste
encore assez corrompu, voletaient, trbuchaient, tombaient  terre comme
des pochards.

       *       *       *       *       *

_Samedi 22 novembre._--Gavarni a organis avec Sainte-Beuve un dner qui
doit avoir lieu deux fois par mois. C'est aujourd'hui l'inauguration de
cette runion et le premier dner chez Magny, o Sainte-Beuve a ses
habitudes. Nous ne sommes aujourd'hui que Gavarni, Sainte-Beuve, Veyne, de
Chennevires et nous, mais le dner doit s'largir et compter d'autres
convives.

       *       *       *       *       *

_27 novembre._--En ces annes, il ne suffit pas d'crire un livre, il faut
tre le domestique de ce livre, faire les courses de son volume, devenir
le laquais de son succs. Je porte donc mes livres, ici et l, 
quelques-uns qui les couperont  moiti,  d'autres qui en parleront sans
les lire,  d'autres qui en feront de quoi dner chez un bouquiniste.

On fabriquerait, je ne sais quelle physiologie curieuse des gens de
lettres, avec la physionomie de leur portier, de leur escalier, de leur
sonnette, de leur logis. J'ai remarqu une sorte de logique, une
corrlation intime chez presque tous entre l'habitant et la coquille,
l'homme et le milieu. L'homme de lettres, cela loge gnralement haut, au
cinquime. Paris a le cerveau, comme l'homme, en haut; et ce qui court, ce
qui se sert de ses jambes: boutiques, entresol, est en bas; et ce qui
digre est au premier:--la maison est un individu.

Trois intrieurs,  trois crans de l'chelle, m'ont frapp... Au fond
d'une cour, rue Jacob, on monte cinq tages, on suit un corridor o
donnent des portes de chambres de domestiques, une sorte de labyrinthe
dans des communs. Une clef est sur la porte; aprs avoir frapp en vain,
on se dcide  tourner la clef, on est dans une faon de resserre, pleine
de livres en dsordre sur le carreau, au milieu desquels est une paire de
bottines d'homme, non faite. Une voix de l'autre pice crie, comme du fond
d'un rve: Qui est l! On entre, on se trouve dans une chambre de
grisette, de couturire, o il y a une table de nuit, crase de livres
brochs, tout neufs, et dans un lit, un petit homme, maigre, maladif...
Vous l'avez veill. Il est deux heures! Vous tes chez un critique en
mansarde, un homme d'un grand talent. C'est M. Montgut, l'crivain de la
REVUE DES DEUX MONDES.

Rue d'Argenteuil, presque en face du GAGNE-PETIT, ce vieux magasin noir o
l'on vend du blanc, dans cette rue o l'imagination loge volontiers, sous
la tuile, la misre d'un Restif de la Bretonne, un escalier obscur, des
paliers qui sentent le plomb, quatre raides tages, une de ces bonnes 
tout faire, perdant la tte d'une visite, et qui manque d'craser une
petite fille qui se sauve d'entre ses jambes. Un salon o il y a des
meubles d'une lgance vieillote, dans la chemine un feu mouill et
dsol, aux murs beaucoup d'images quelconques qui sont dans des cadres,
sur une table un grand volume illustr pour le Jour de l'an; dans un coin,
un piano qui dit une femme, une famille: un salon qui ressemble un peu 
la pice pauvre et solennelle, que les relieurs ont pour recevoir leurs
clients. L dedans un petit homme trs maigre, aux cheveux rares et longs,
au teint de papier mch, aux yeux fureteurs: c'est Edouard Fournier,
l'rudit critique de la PATRIE.

En face de la Muette, sur les terrains de l'ancien Ranelagh,--j'ai reconnu
la maison sans la connatre,--a ressemble aux ttonnements des enfants
avec les jeux d'architecture, et o ils marient des tours  crneaux avec
un kiosque chinois. Nous entrons. Il y a des fleurs partout, des plats de
Chine dans les plafonds, des Watteau peints par Ballue, des vitrines
pleines de dunkerques, du carton-pierre, des tentures de lampas, des
stores peints, des tapis comme de la mousse, des reliures surdores, des
portes, couvertes, de bas en haut, de dessins, de lithographies, de
photographies  deux sous, un salon de jeux avec des billards polonais et
des toupies hollandaises, et des montes, des descentes, des machinations
de dgagements qui ressemblent  une intrigue de vaudeville, et partout
des objets d'art  ravir une fille: une maison triomphante avec jardin,
curie et remise, que vous montre un homme lugubre et gn et tristement
aimable,--que vous montre Jules Lecomte.

       *       *       *       *       *

_1er dcembre._--Nous allons remercier Sainte-Beuve de l'article qu'il a
fait ce matin, dans le CONSTITUTIONNEL, sur la FEMME AU XVIIIe SICLE.

Sainte-Beuve demeure rue Montparnasse. La porte, une toute petite porte,
nous est ouverte par la gouvernante, une femme de quarante ans,  tenue
d'institutrice de bonne maison. On nous introduit dans un salon  papier
grenat, aux meubles en velours rouge, aux formes Louis XV d'un tapissier
du quartier Latin. Salon bourgeois solennellement froid, rappelant assez
le salon de la maison du Rempart pour MM. de la magistrature. Le jour y
vient triste et pauvre, d'un jardinet ferm par un grand mur, et  travers
le tortillage d'une vigne aux sarments maigres et noirs. Nous montons, par
un petit escalier compliqu,  la chambre de Sainte-Beuve, juste au-dessus
du salon, chambre o l'on voit en entrant un lit avec un dredon, en face
deux fentres sans grands rideaux,  gauche deux bibliothques d'acajou
pleines de reliures, genre Restauration, et montrant sur le dos des fers
dans le got du gothique de Clotilde de Surville; au milieu de la pice
est une table charge de volumes, et dans les coins, contre les
bibliothques, des amas de journaux et de brochures, un empilement, un
fouillis, un dsordre de dmnagement: l'aspect d'une chambre d'htel
garni, habite par un bndictin.

Nous trouvons Sainte-Beuve, je ne sais pourquoi, exaspr contre SALAMMB,
et furibond et cumant  petites phrases: D'abord c'est illisible... Et
puis c'est de la tragdie... Au fond c'est du dernier classique... La
bataille, la peste, la famine, ce sont des morceaux  mettre dans des
cours de littrature... Du Marmontel, du Florian, quoi! Pendant prs
d'une heure, quoi que nous disions en faveur du livre (il faut dfendre
les camarades contre les critiques), il crache, il vomit sa lecture, en
proie  une colre enfantine, presque comique.

Aujourd'hui Sainte-Beuve me frappe par sa ressemblance avec Hippolyte
Passy, mme vieille mine fute, mme oeil, mme forme de crne, et surtout
mme timbre de voix un peu zzeyante. J'ai remarqu le zzeyament chez les
grands bavards.

       *       *       *       *       *

_Samedi 13 dcembre._--J'ai reu, avec une gentille lettre de compliments
sur notre livre, une invitation  dner, ce soir, chez la princesse
Mathilde.

Nous sommes introduits au premier, dans un salon de forme ronde, aux
panneaux de soie pourpre, dcors de glaces graves dans l'lgants
cadres. Gavarni, Chennevires, Nieuwerkerke sont dj l, puis arrive la
princesse, suivie de sa lectrice, Mme de Fly. Nous voici  table. Nous ne
sommes que sept. Sauf la vaisselle plate marque aux armes de l'Empire,
sauf la gravit et l'impassibilit des laquais, vrais laquais de maisons
princires, on ne se croirait gure chez une altesse, tant il rgne en cet
aimable logis une libert d'esprit et de parole.

Ce salon est le vrai salon du XIXe sicle, avec une matresse de maison
qui est le type parfait de la femme moderne.

Une femme  l'amabilit comme son sourire, le plus doux sourire du monde,
--le sourire gras des jolies bouches italiennes,--et une femme ayant ce
charme: le naturel, et vous mettant  l'aise avec une langue familire, la
vivacit de tout ce qui lui passe par la tte, une adorable bonne enfance.

Aujourd'hui elle se sent entre hommes, et se livre et s'abandonne, et est
vraiment charmante. Elle nous fait de jolies et spirituelles plaintes sur
le niveau singulirement descendu de la femme, depuis le temps que nous
avons peint, sur son ennui de ne point trouver de femmes s'intressant aux
choses d'art, aux nouveauts de la littrature, ou ayant des curiosits,
sinon viriles, au moins leves ou rares. Mais la plupart des femmes qu'on
voit, qu'on reoit, dit-elle, il en est si peu avec qui l'on puisse
causer: Tenez, qu'il entre une femme ici, je serais oblige immdiatement
de changer la conversation. Vous allez voir tout  l'heure... Oui, toutes
les femmes intelligentes de ce temps-ci, je suis prte  les recevoir...
Mlle Rachel, oui, Mlle Rachel, je l'aurais parfaitement reue... Mme Sand,
je l'inviterai quand on voudra.

       *       *       *       *       *

_Dcembre._--Dner du samedi chez Magny. Sainte-Beuve a connu,  Boulogne,
un vieux bibliothcaire, nomm Isnard, lequel avait t professeur de
rhtorique aux Oratoriens d'Arras, et avait eu pour lve Robespierre. Il
contait que son lve devenu avocat, avocat trs peu occup, avait fait un
pome, intitul: L'art de cracher et de se moucher. Sur ce, la soeur de
Robespierre craignant qu'il ne perdt le peu de clients qu'il avait, s'il
publiait son pome, allait trouyer Isnard, et lui demandait un moyen pour
empcher la publication. Isnard se faisait lire le pome par Robespierre,
lui disait: C'est trs bien, trs bien; mais il faudrait quelques
retouches!

La Rvolution prenait Robespierre au milieu de ses retouches,--et le pome
n'tait pas publi.

       *       *       *       *       *




ANNE 1863


_1er janvier 1863_.--Nous sommes tristes, et encore plus humilis de dner
aujourd'hui au restaurant. Il y a des jours de l'anne, o il est
convenable d'avoir une famille,  six heures prcises.

       *       *       *       *       *

_3 janvier_.--Chez Magny. Nos livres, notre mode de travail, ont fait, je
le sens, une grande impression sur Sainte-Beuve. La proccupation de l'art,
 dans laquelle nous vivons, le trouble, l'inquite, le tente. Assez
intelligent pour comprendre tout ce que ce nouvel lment, non employ
encore, apporte de richesses et de couleurs  l'historien, il s'efforce de
se mettre au courant. Il ttonne, il interroge, il travaille  vous faire
causer. Il ne sait pas enfin, et voudrait bien savoir.

Et l'on a parl misre de peuple et promiscuit des faubourgs, et
Sainte-Beuve s'est cri avec un accent d'humanit de 1788, qu'il ne
pouvait comprendre que, sur le trne, on ne ft pas un saint Vincent de
Paul ou un Joseph II. Assainir tout cela, ce serait quelque chose, ce
serait le commencement, a-t-il rpt deux ou trois fois... et de ces
hauteurs humanitaires et philosophiques, il est vite descendu  causer des
petites filles du peuple, qu'il a fort tudies, nous dit-il, et
qui--remarque trs juste--ont,  la pubert, deux ou trois ans de folie,
de fureur de danse, de vie de garon, jetant ainsi leurs gourmes et leurs
bonnets par-dessus les moulins: aprs quoi elles deviennent rassises,
ranges, femmes d'intrieur et de mnage.

Aujourd'hui dnait Nieuwerkerke... Il nous rattrape en sortant, et nous
emmne fumer un cigare en ses appartements du Louvre. Dans un vitrine
place au milieu d'une fentre, il nous fait voir sa collection
particulire, une runion de cires des XVIe, XVIIe et XVIIIe sicles,
petits mdaillons momifis, petites figures cadavriques, effrayantes  la
faon de petits morts et de petites mortes.

Puis ouvrant, l'un aprs l'autre, quatre grands cartons, sur lesquels est
crit: SOIRES DU LOUVRE, il fait dfiler devant nous, toutes les
caricatures du Paris illustre: ministres, gnraux, magistrats, artistes,
crivains, aquarells le soir,  la lampe, par Eugne Giraud, et rendus
avec un modelage merveilleux, les coups de gouache les plus lumineux, des
ironies de dessin toutes spirituelles,--des grossissements accentuant,
outrant, pour ainsi dire, la ressemblance des gens.

       *       *       *       *       *

_Janvier_.--Le caf Anglais vend par an pour 80,000 francs de cigares. Le
cuisinier a un traitement de 25,000 francs. Le propritaire possde des
chevaux, des voitures, des terres. Il est membre du Conseil gnral de son
dpartement. Voil la grandeur des folies de Paris.

       *       *       *       *       *

_4 janvier_.--Feuillet aujourd'hui les 80 planches de Goya.

C'est le cauchemar de la guerre. Oh! cette planche terrifique, comme une
pouvante rencontre la nuit, par un clair de lune, au coin d'un bois: un
homme empal  une branche d'arbre, nu, saignant, les pieds contracts de
souffrance, l'agonie de sa torture sur la face, et dans le hrissement des
cheveux... le bras coup net, comme un bras cass de statue...

Et puis, tournez la feuille: des bouches qui crachent la vie, des mourants
vomissant le sang sur des cadavres; et tournez encore la feuille:
l'Espagne mendiant, les pieds dans la voirie d'une ambulance...

Le gnie de l'horreur, c'est le gnie de l'Espagne. Il y a de la torture,
de l'inquisition presque, dans les planches de son dernier grand peintre,
et dans la morsure de ses eaux-fortes, pour ainsi dire, de la brlure de
ses autodafs.

       *       *       *       *       *

--A l'heure prsente, il y a dans les bals publics quatre fameux danseurs,
dont le plus renomm s'appelle Dodoche, et qui est un marchand de papier.
Le second est un sculpteur, le troisime un marbrier tumulaire, le
quatrime un attach aux Pompes funbres. Ainsi se rattachent nos
Bacchanales  la Danse des Morts.

Ces danseurs sont en si grande vogue, surtout aux bals masqus, que pour
la rclame et la publicit de danser avec eux, les femmes leur donnent
cinq francs par contredanse.

Il est vrai qu'elles se rattrapent bien facilement par une coutume
rcemment introduite au bal de l'Opra, elles montent mendier dans les
premires loges, chez Daru, dans les loges d'ambassade, et grappillent des
louis, des demi-louis,--faisant ainsi, dans leur nuit, des recettes
s'levant  deux cents francs.

       *       *       *       *       *

--Flaubert nous dit, que lorsqu'il tait enfant, il s'enfonait tellement
dans ses lectures, en se mordillant la langue et en se tortillant une
mche de cheveux avec les doigts, qu'il lui arrivait,  un moment, de
choir  terre. Un jour il se coupa le nez, en tombant contre une vitre de
bibliothque.

Il y a aujourd'hui chez lui un jeune tudiant en mdecine (Pouchet)
s'occupant de tatouage, et qui nous signale de singuliers tatouages,
relevs par lui: la devise: _Libert, galit, Fraternit_, sur le ventre
d'une prostitue, et sur le front d'un forat, la lgende pessimiste: _Pas
de chance_.

       *       *       *       *       *

_17 janvier_.--Sainte-Beuve nous entr'ouvre ses souvenirs sur Mme Rcamier,
nous esquisse une figure de son salon: le vieux Forbin-Janson. On le
rencontrait dans l'escalier port par un domestique  l'tat de ruine,
d'ombre, de mort. La porte ouverte,  la vue de la femme de chambre, crac!
ainsi qu'un ressort, un sourire se mettait  jouer sur sa figure. Et il
entrait avec un grand air, et il saluait galamment, et de temps en temps
ternellement souriant, lanait un assez joli trait d'esprit, que Mme
Rcamier relevait, faisait valoir.

Alors le vieillard se laissait aller  dire: a, c'est du bon Forbin! Un
mot lugubre.

Puis il passe  la silhouette d'Ampre, qu'il a beaucoup connu, et qui
venait le voir, presque tous les matins, pendant le long temps o
Sainte-Beuve, pris d'horreur pour le monde, s'tait claquemur  l'htel
du Commerce. Il nous le peint comme cavalier servant de Mme Rcamier,
comme le _patito_ classique, comme le type de l'acadmicien cornac, comme
le directeur littraire des bourgeoises lettres, comme le _cicerone_ de
Mmes Cheuvreux, comme une sorte d'abb Barthlmy, en appuyant toutefois
sur la distance qu'il y a entre la duchesse de Choiseul et la PETITE
JEANNETTE.

       *       *       *       *       *

_22 janvier_.--Le commerce moderne en est arriv  ceci: Bracquemond
racontait  Gavarni qu'il connat un garon, pay trs cher, dans un
magasin du passage des Panoramas, pour imiter, avec ses lvres, le
sifflement de la soie neuve, en droulant des rubans reteints.

       *       *       *       *       *

_25 janvier_.--Lire les auteurs anciens, quelques centaines de volumes, en
tirer des notes sur des cartes, faire un livre sur la faon dont les
Romains se chaussaient ou mangeaient couchs,--voici ce qui s'appelle
l'rudition. On est un savant avec cela. On est de l'Institut, on est
srieux, on a tout.

Mais prenez un sicle prs du ntre, un sicle immense, brassez une
montagne de documents, trente mille brochures, deux mille journaux, tirez
de tout cela, non une monographie, mais le tableau d'une socit, vous ne
serez rien qu'un aimable fureteur, un joli curieux, un gentil indiscret.

Il se passera encore du temps, avant que le public franais ait de la
considration pour l'histoire qui intresse.

       *       *       *       *      *

_26 janvier_.--Flaubert me contait, un de ces soirs, que son grand-pre
maternel, un bon vieux mdecin, ayant pleur dans une auberge, en lisant
un journal qui annonait l'excution de Louis XVI, au moment d'tre envoy
au Tribunal rvolutionnaire de Paris, fut sauv par son pre, alors g de
sept ans, auquel sa grand'mre apprit un discours pathtique, qu'il rcita
avec le plus grand succs  la socit populaire de Nogent-sur-Marne.

       *       *       *       *       *

_28 janvier_.--Nous dnons ce soir chez la princesse Mathilde. Il y a
Nieuwerkerke, un savant du nom de Pasteur, Sainte-Beuve, Chesneau, le
critique d'art de l'OPINION NATIONALE. Une physionomie curieuse que celle
de la princesse, avec la succession d'impressions de toutes sortes qui la
traversent, et avec ces yeux indfinissables, tout  coup dards sur vous
et vous perant. Son esprit a quelque chose de ce regard. C'est tout 
coup une saillie, une chappade, un mot, peignant  la Saint-Simon, une
chose ou quelqu'un. C'est ainsi qu'elle dfinit je ne sais plus qui, par
cette phrase: Un monsieur qui a sur les yeux la bue d'un tableau!

       *       *       *       *       *

_29 janvier_.--Des phrases menteuses, des mots sonores, des blagues, voil
 peu prs ce que nous discernons chez tous les hommes politiques de notre
temps. Les rvolutions, un simple dmnagement avec l'emmnagement des
mmes ambitions, corruptions, bassesses dans l'appartement quitt,--et
cela se faisant avec de la casse et de grands frais.

De morale politique, point. Je cherche autour de moi une opinion qui soit
dsintresse, je n'en trouve pas. On se risque, on se compromet pour des
chances de places futures, on se dvoue pour un parti qui reprsente
l'avenir. Ainsi de tous les hommes que je vois. Si un snateur a les
opinions de ses appointements, mon jeune ami *** est attach aux d'Orlans,
parce qu'il a une sorte de promesse d'tre quelque chose, s'ils
reviennent. A peine y a-t-il deux ou trois fous, deux ou trois
enthousiastes gratis dans un parti, et si le hasard vous les fait
rencontrer, c'est bien extraordinaire, si vous ne vous apercevez pas que
ce sont des imbciles.

Cela amne,  la longue, une dsillusion, un dgot de toute croyance, une
tolrance d'un pouvoir quelconque, une indiffrence de la passion
politique que je trouve chez tous mes compagnons de lettres, et chez
Flaubert comme chez moi. On voit qu'il ne faut mourir pour aucune cause,
vivre avec tout gouvernement qui est, quelque antipathique qu'il vous soit,
et ne croire rien qu' l'art, et ne confesser que la littrature. Tout le
reste est mensonge et attrape-nigauds.

       *       *       *       *       *

_31 janvier_.--Dner Magny. Sainte-Beuve est tout heureux, tout
joyeusement dbordant d'une partie de famille faite la veille. Vron l'a
invit  dner, lui, sa gouvernante et ses bonnes, et les a mens, le soir,
dans sa loge  l'Opra. Une vraie partie de vieux de Paul de Kock.

Et Sainte-Beuve se met  parler nerveusement de Gustave Planche, qu'il a
prsent chez Hugo,  propos d'une traduction de la RONDE DU SABBAT,
demande par un graveur anglais,--chez Hugo, o il le trouvait, un jour,
install et n'en dmarrant plus.

Planche n'crivait pas alors, c'tait un causeur blond,  figure assez
jolie, mais un causeur poussant la causerie  des heures si avances de la
nuit, que Hugo finit par demander  Sainte-Beuve: Quand votre ami se
couche-t-il? Et Sainte-Beuve s'tonne des sides qu'il a trouvs, surtout
chez les femmes, dclarant qu'il manquait absolument de _nuque_, d'organe
 passion, et que dans la douleur de son impuissance auprs de Mme Dorval,
il se roulait sur le parquet, et si dsesprment, que le portier de la
maison l'entendait de sa loge...

Puis de Gustave Planche, il passe  Michelet dont il dclare le talent
uniquement fait de grossissement des petites choses, et le contrepied
absolu du bon sens, ne lui accordant qu'une originalit laborieuse et
venant de la causerie de Quinet. Sur le regimbement de la table, et
l'admiration bravement tmoigne par Flaubert pour l'oeuvre du grand
historien, le voici entrant en une vraie colre, frappant la table du
poing, en dpit de douleurs dans les articulations, et jurant, et
vocifrant que tout _l'hystrisme_ de ses livres vient de ce qu'il a connu
une seule femme, et qu'il y a chez lui du dsir de prtre.

Alors lchant Michelet, le voil faisant un tableau de ce que
Marie-Antoinette a d souffrir avec Louis XVI, ce brutal, ce lourdaud qui
jette un pav sur un paysan qui dormait, qui pte en rponse  un
courtisan, lui demandant d'tre nomm premier gentilhomme de la chambre,
qui donne un soufflet  M. de Cubires, et, pour se faire pardonner, un
cheval arriv dans la mme journe de Constantinople, ce qui fait dire au
soufflet: Le roi me l'a donn d'une manire touchante!

Et il s'interrompt pour dire: --Tenez, Veyne, qu'est-ce que j'ai l, un
abcs, et il tend le poignet.

--Non, une inflammation des articulations qui n'est pas mme la goutte...

--Je ne veux rien faire, c'tait seulement pour savoir.

--Vilaine machine que le corps humain! dit l'un de nous.

--Non, c'est trs bien fait.

--Trs bien fait, dites-vous; mais il me semble que vous avez joui d'une
assez mauvaise sant dans votre jeunesse?

--Oh! dans ma jeunesse... D'abord j'avais une vie qui n'tait pas la vie
de tout le monde... Je me nourrissais mal... pas assez. Il y avait
l'lment romanesque qui m'empchait de manger  ma faim... Et j'avais des
remords d'avoir tromp ma matresse... Oui, je ne me nourrissais pas
assez... le remords, vous savez, n'est qu'une faiblesse physique. Plus
tard, j'ai chang cela, j'ai fait entrer dans ma vie une douce philosophie
et de la gat...

L-dessus Flaubert, oui Flaubert, et Saint-Victor se mettent  soutenir la
thse qu'il n'y a rien  faire avec le moderne; ce qui nous fait pousser
des cris de paon et leur jeter: La plastique est transpose, voil tout!

       *       *       *       *       *

_9 fvrier_.--Hier nous tions dans le salon de la princesse Mathilde;
aujourd'hui nous sommes dans un bal du peuple,  l'LYSE DES ARTS, au
boulevard Bourdon. J'aime ces contrastes. C'est la socit vue  tous ses
tages.

Une grande salle,  l'agitation un peu sourde, au mouvement lgrement
morne. Des figures, ternes, grises, des teints de misre et d'hpital. De
jeunes femmes habilles de lainages bruns, de nuances sombres, sans le gai
lisr du linge blanc autour du cou, et rien que des bonnets foncs, avec
quelquefois dessus seulement l'clat rouge d'un ruban. L'aspect gnral
est celui de misrables marchandes du Temple, et la plupart des visages
sortent d'une fourrure de chat. Les hommes tous en casquettes, en paletots,
en chemises de couleur; les plus lgants ont un cache-nez dnou, dont
les deux bouts retombent sur le dos avec un nglig canaille. Le type
dominant de ce monde m'a paru le type du juif alsacien.

L, les danseurs invitent les danseuses, en les prenant par les rubans de
leurs bonnets flottant derrire.

Contre l'orchestre s'est form un quadrille, que de suite a entour tout
le monde, attir par la vue de la seule jolie femme du bal, une Juive, une
jeune Hrodiade, une fleur de la perversion parisienne, un merveilleux
type de ces fillettes hontes qui vendent du papier  lettres dans les
rues,  la brune. Et pendant qu'elle levait toute droite la jambe et que
l'on voyait, un instant,  la hauteur des ttes, une pointe de bottine
recourbe et un bas de mollet dans un bas rose, son danseur faisait
apparatre, en un cancan forcen, toute la crapulerie de la plbe du XIXe
sicle.

C'est Dodoche, nous disait avec fiert, un petit bonhomme qui lui
faisait vis--vis, et Dodoche flatt d'tre regard par les trois seuls
hommes en chapeaux du bal, prenait soudain  bras-le-corps sa danseuse, et
la jetait avec une grce adroite dans l'orchestre.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 11 fvrier_.--En lisant les prfaces de Molire, on est frapp
de la familiarit, presque de la camaraderie de l'auteur avec le Roi. La
flatterie mme chappe  la bassesse par la mythologie du compliment.

       *       *       *       *       *

_14 fvrier_.--Dners charmants que nos dners du samedi. La conversation
y touche  tout, et chacun se livre et se confesse un peu. On parle
femmes.--Moi, dit Sainte-Beuve, mon idal, c'est des cheveux, des dents,
des paules et le reste... la crasse m'est gale... Et comme il est
question des lgants bonnets, que les femmes du monde se mettent la nuit,
il dit: Les miennes n'ont jamais mis de bonnet pour la nuit... je n'ai
jamais vu qu'un filet... Aprs a, je n'ai de ma vie pass une nuit avec
une femme,  cause de mon travail. Quelqu'un ayant fait une allusion aux
femmes d'Orient, il tmoigne une indignation farouche contre l'pilage des
femmes de ces pays. Saint-Victor vient  sa rescousse, en jetant: a doit
ressembler  un menton de cur! Et l'incident se termine par une violente
diatribe de Sainte-Beuve contre l'Orient qui mutile tout...

Sainte-Beuve vient d'crire un mdaillon de Royer-Collard, et encore tout
chaud de son article, il nous cite les mots consacrs de ce grand homme,
et son dernier mot indit, entendu par Veyne, qui le veillait pendant sa
maladie. Comme son domestique avait peine  le faire uriner, il aurait dit
en grommelant: L'animal ne va plus! Et Sainte-Beuve se pme sur la
hauteur philosophique de ce mot. Alors nous, de nous rcrier sur tous les
mots de valeur qui passent dans la conversation et qu'on ne compte pas,
parce qu'ils ne sont pas dits par des gens bnficiant d'une haute
position politique ou sociale, et nous citons le mot superbe de Grassot, 
son animal  lui, dans une pissotire: Que t'es bte, viens donc, c'est
pour pisser! Et nous parvenons  tuer le mot du grand poseur avec le mot
du grand farceur.

Au fond, notre indpendance absolue de tout ce qui est officiel, consacr,
acadmiquement reconnu, renverse les habitudes d'esprit, les religions,
les superstitions de respect de Sainte-Beuve, et nous lui apparaissons
comme de singuliers _pistolets_, comme des contempteurs un peu effrayants.
En dpit de sa libert d'esprit de lettr, il a toujours sacrifi, et
servilement souvent,  la considration du nom de l'crivain, de
l'historien, de l'orateur, du causeur mme. Il n'a pas un jugement dgag
de l'agenouillement devant la politique  la faon du ntre et qui lui
permette de juger un Pasquier dans son inanit, un Thiers dans son
insuffisance, un Guizot dans sa profondeur vide.

Nogent-Saint-Laurens qui dne aujourd'hui et qui fait partie de la
commission de la proprit littraire, dclare qu'il est pour sa
perptuit. Proposition contre laquelle s'lve avec une grande vivacit
Sainte-Beuve, s'criant: Vous tes pay par la fume, par le bruit...
Mais un homme qui crit devrait dire: Prenez, prenez... On est vraiment
trop heureux qu'on vous prenne! Et comme Flaubert, qui a l'habitude
d'adopter assez volontiers le contrepied de l'opinion mise, jette: Moi,
si j'avais invent les chemins de fer, j'aurais voulu que personne n'y
montt, sans ma permission! Sainte-Beuve rplique colreusement: La
proprit littraire pas plus que l'autre... Il ne faut pas de
proprit... Il faut que tout se renouvelle, que chacun travaille  son
tour...

Dans ces quelques paroles, jaillies du plus secret et du plus sincre de
son me, on sent, dans Sainte-Beuve, le clibataire rvolutionnaire, et il
nous apparat presque avec la tte d'un conventionnel niveleur, d'un homme
laissant percer contre la socit du XIXe sicle des haines  la Rousseau,
ce Jean-Jacques auquel il ressemble un peu physiologiquement.

Alors, je ne sais qui jette le nom de Hugo dans la conversation. Sur ce
nom, Sainte-Beuve bondit, comme mordu par une bte sous la table, et
dclare que c'est un charlatan, que c'est lui qui a t le premier un
spculateur en littrature! L-dessus Flaubert s'exclame que c'est l'homme
dans la peau duquel il aimerait le mieux tre. Non, lui rpond justement
Sainte-Beuve, non, en littrature, on ne voudrait point ne pas tre soi...
on voudrait bien s'approprier certaines qualits d'un autre... mais en
restant toujours soi.

Et tout  coup un adoucissement se fait dans sa voix... et il reconnat 
Hugo un grand don d'initiation: Oui, c'est lui qui m'a enseign  faire
des vers. Un jour aussi, au Louvre, devant des tableaux il m'a appris sur
la peinture... tout ce que j'ai oubli depuis... Un temprament prodigieux,
cet Hugo. Son coiffeur me disait que le poil de sa barbe tait le triple
d'un autre, qu'il brchait tous les rasoirs. Il avait des dents de
loup-cervier, des dents cassant des noyaux de pches. Et avec cela des
yeux... tenez, quand il faisait ses FEUILLES D'AUTOMNE, nous montions,
tous les soirs, sur les tours Notre-Dame, pour voir les couchers de soleil,
--ce qui, entre nous, ne m'amusait pas beaucoup;--eh bien, il voyait de
l-haut, au balcon de l'Arsenal, la couleur de la robe de Mlle Nodier.

Oh! certes, c'est la sant d'une gnie bien portant, mais toutefois pour
le rendu des dlicatesses, des mlancolies exquises, des fantaisies rares
et dlicieuses sur la corde vibrante de l'me et du coeur, ne faut-il pas,
je me le demande, un coin maladif dans l'homme, et n'est-il pas ncessaire
d'tre un peu,  la faon de Henri Heine, un crucifi physique?

       *       *       *       *       *

_17 fvrier_.--Nous allons avec Flaubert, au petit bal masqu intime,
donn par Marc Fournier  la Porte-Saint-Martin... On danse sur la scne
ferme par trois dcors paradisiaques, au bruit d'un orchestre
drolatiquement costum et jouant le _Pied qui remue_, men par Artus,
travesti en vieux gendarme. Le bal ressemble un peu  ces tableaux de
l'Humanit qu'on vend sur les quais, et o l'on voit l'Univers reprsent
en tous ses costumes. Il y a des Turcs de Carle Vernet, des bayadres de
Schopin, et des zouaves, et des Bretons, et des Circassiens, et des
mousquetaires, et des pompiers de la banlieue en maillot couleur de chair,
ayant sur les jambes simules d'horribles exostoses. Gil-Perez s'exhibe en
collgien fort en thme, Mlingue en capucin. Fournier suivi de Mariquita
en page, Fournier qui tait tout  l'heure un Charles IX authentique, en
est  sa seconde transformation, et se remontre en pioupiou, au nez mang
par un chancre.

Tout ce monde danse pour s'amuser, et presque toutes les femmes sont
jolies, et font un ensemble blanc et rose, o il y a des yeux qui brillent
de plaisir, des Saint-Esprit sautant sur de rondes gorges, de dlicates
chevilles et de petites bottines vertes s'chappant de la gaze bouffante
des jupes, des cheveux poudrs, lgers comme des marabouts, des
passequilles de danseuse espagnole, se mlant dans la contredanse, aux
rubans flottants d'une Folie. Et la Ferraris, en son costume de
villageoise, avec sa beaut ingnuement niaise, a quelque chose de la
fillette de la CRUCHE CASSE de Greuze, imprime sur un cahier de papier 
cigarettes.

Un moment se dresse, sur l'estrade de l'orchestre, un thtre de
marionnettes, o se joue la parodie du Bossu, parodie autour de laquelle
toutes les femmes s'asseyent en corbeille, celles qui n'ont pas de place
s'asseyant sur les genoux de celles qui en ont une... Puis Fournier, cette
fois en pierrot, mi-partie blanc mi-partie noir, trbuchant d'un portant 
l'autre, les bras levs en l'air et invitant  la joie, ivre de vin, ivre
du bruit et de la folie de sa fte--et fantastique, et hoffmanesque, et
shakespearien, et sardanapalesque, m'apparat  la faon de Pierrot, dans
une apothose de la Faillite, au moment o une main invisible serait en
train d'crire sur le dcor du fond: _Clichy_.

... Je suis revenu ce matin,  huit heures. On dansait encore. Des
marchandes commenaient  se montrer en papillotes, sur la porte de leurs
magasins. Des boutiques n'taient qu'entr'ouvertes. Les talages se
voyaient encore couverts de serge verte. Aux portes des restaurants, on
chargeait dans des tombereaux les cailles d'hutre. En bas de la Maison
d'Or, un chiffonnier ramassait les citrons jets. On enterrait la nuit.
Dans l'air vaguement flottait la sonorit des cors de chasse teints du
mardi gras... Il se levait par le froid un jour magnifique d'hiver, et
dans le bout des rues encore toutes bleues de vapeur, dans ce ciel ple et
dj brillant, dans ces pans de mur clairs, dans ces fentres o le
rveil clatait, dans ce lever de lumire, dans ce ciel blanc tout balay,
comme une limpide aquarelle, de rose et de bleu, il me semblait voir se
fondre ma vision de la nuit: ces femmes, ces robes, ces bas... les rubans
du carnaval.

       *       *       *       *       *

--A Londres, un jour d'hiver, Mlingue couch par terre, sur le tapis,
devant la chemine, racontait  Gavarni sa jeunesse, parlant
religieusement de son pre, un douanier de la mer, un vieux gabelou bronz,
qui, pendant une semaine passe  Paris, en plein triomphe du jeune
comdien, ne laissait rien sortir de lui, jusqu'au moment o la diligence
s'branlait dans la cour des Fontaines; pour le ramener dans sa province,
et o soudain il envoyait une vole de baisers par la portire  son fils.

Et quand il fut mort, Mlingue trouvait, dans sa cahute de douanier, un
tas de feuilles de papier, couvertes de btons et d'informes lettres. Le
vieil illettr s'apprenait  crire pour correspondre avec son fils.

       *       *       *       *       *

_22 fvrier_.--Aujourd'hui Mlle *** a, chez Flaubert, une grasse causerie
scatologique. Elle numre les actrices facilement dranges par les
motions de la scne, les actrices breneuses, foireuses, diarrheuses, les
comdiennes _perdant leurs lgumes_, selon son expression, citant comme
les modles du genre Mlle Georges, Mlle Rachel, Mme ***.

Puis on parle pdrastie, et d'un certain pdraste se faisant 1 800
francs dans la saison des bals masqus, pdraste qui a trouv le moyen de
se faire de la fausse gorge avec du mou de veau qu'il fait bouillir, et
taille en forme de tton. L'autre jour, dit-elle, il tait dsol. _Un
putain_ de chat, ainsi qu'il s'exprime dans son dialecte franco-germanique,
au moment o il allait partir pour l'Opra, avait mang un de ses seins,
qu'il faisait refroidir dans le chneau de sa mansarde.

       *       *       *       *       *

_23 fvrier_.--Dner de Magny. Charles Edmond nous amne Tourguneff, cet
crivain tranger d'un talent si dlicat, l'auteur des MMOIRES D'UN
SEIGNEUR RUSSE, l'auteur de l'HAMLET RUSSE.

C'est un colosse charmant, un doux gant aux cheveux blancs, qui a l'air
du bienveillant gnie d'une montagne ou d'une fort. Il est beau,
grandement beau, normment beau, avec du bleu du ciel dans les yeux, avec
le charme du chantonnement de l'accent russe, de cette cantilne o il y a
un rien de l'enfant et du ngre.

Touch, mis  l'aise, par l'ovation qu'on lui fait, il nous parle
curieusement de la littrature russe, qu'il annonce en pleine voie
d'tudes ralistes, depuis le roman jusqu'au thtre. Il nous apprend que
le public russe est grand liseur de revues, et rougit de nous avouer que
lui, et dix autres, sont pays 600 francs la feuille. Mais en revanche, le
livre  peine rtribu l-bas et rapportant tout au plus 4000 francs...

Sur le nom de Henri Heine, prononc par Tourguneff, comme nous affirmons
trs haut notre admiration pour le pote allemand, Sainte-Beuve, qui dit
l'avoir beaucoup connu, s'crie que c'tait un misrable, un coquin, puis
sur le _tolle_ gnral de la table, se tait, se dissimulant derrire ses
deux mains qu'il gard sur son visage, tout le temps que dure l'loge.

Et Baudry de conter ce joli mot de Henri Heine,  son lit de mort. Sa
femme priant  ses cts Dieu de lui pardonner, il interrompt la prire,
en disant: N'en doute pas, ma chre, il me pardonnera; c'est son mtier!

       *       *       *       *       *

_1er mars_.--C'est le dernier dimanche de Flaubert, qui part s'enterrer
dans le travail,  Croisset.

Un monsieur arrive, mince, maigre, rche, la barbe pauvre, l'oeil
dissimul sous ses lunettes; mais sa figure, un peu efface, s'anime en
parlant, et son regard prend de la grce en vous coutant. Il a une parole
amne tombant d'une bouche aux dents longues d'une vieille Anglaise. C'est
Taine, l'incarnation en chair et en os de la critique moderne, critique 
la fois trs savante, trs ingnieuse, et trs souvent fausse au del de
ce qu'on peut imaginer. Il persiste chez lui un restant de professeur
faisant sa classe. On ne se dfroque pas de cela, mais le ct
universitaire est sauv par une grande simplicit, une remarquable douceur
de rapports, une attention d'homme bien lev et se donnant poliment aux
autres.

Comme nous parlions de ce qu'avait dit la veille Tourguneff, qu'il n'y
avait qu'un homme populaire en Russie: Dickens, et que depuis 1830 notre
littrature n'y avait plus d'influence et que tout allait aux romans
anglais et amricains, Taine nous dit que, pour lui, il est certain que
l'avenir dveloppera encore ce mouvement, que l'influence littraire de la
France ira toujours en diminuant[1], que depuis le XVIIIe sicle, il y a
en France pour toutes les branches de connaissances des hommes
remarquables, un beau front d'arme, mais rien derrire, pas de troupes,
que c'est toujours l'histoire de la province et de Paris,  l'heure qu'il
est... Il ajoute: Hachette vient de refuser de faire une traduction de
Mommsen, et il a eu raison. On publie dans le moment en Allemagne une
nouvelle dition des oeuvres de Sbastien Bach: sur quinze cents
souscriptions, il y en a dix en France.

[Note 1: Jamais pronostication ne fut plus errone, car en aucun temps le
livre franais, le roman, n'eut en Europe une vente pareille  celle qu'il
obtint, quelques annes aprs. Du reste, les philosophes, ainsi qu'on le
verra dans la suite de ce journal, me semblent possder la spcialit des
prophties qui ne se ralisent pas.]

Le soir, en dnant, on cause des donations au clerg, de la main  la main,
et qui chappent  la loi. Un notaire, M. Tresse, a dit  Claudin, qu'en
1852, M. Bineau tant ministre des finances, une enqute a donn la
certitude que les dix-neuf vingtimes du 3 p. 100 au porteur, taient
entre les mains du clerg. Les petites soeurs des pauvres, qui ont
commenc avec 7 francs, auraient maintenant 80 millions! Quel pot-au-feu
que l'Enfer! s'crie Saint-Victor.

Ce serait une curieuse addition  faire que celle de l'argent que le
Paradis a cot au monde.

       *       *       *       *       *

--Le remords d'un crime, ne le supposez-vous pas abominable chez un
portier? La nuit, sa conscience doit se rveiller  chaque coup de cordon!
Il y aurait quelque chose  la fois de terrible et de grotesque  faire
l-dessus.

       *       *       *       *       *

--L'galit: c'est un mot crit au fronton de notre code, et en tte de
toutes nos institutions. Et quelle plus norme, plus criante, plus inique
ingalit que celle du service militaire! Ayez 2,000 francs, vous envoyez
quelqu'un se faire tuer  votre place; ne les ayez pas, vous tes dclar
chair  canon.

       *       *       *       *       *

--L'homme est lche dans le rve, dans le rveil, dans les penses du
matin, dans les cogitations du lit. Il est lche dans la pose horizontale.

       *       *       *       *       *

_Samedi 14 mars_.--Dner de Magny. Aujourd'hui dne Taine, avec son regard
un peu fuyard sous ses lunettes, son attention, pour ainsi dire,
affectueuse, sa parole facile, image, nourrie de notions historiques et
scientifiques, sa distinction lgrement malingre; enfin ce semblant d'air
d'homme du monde, qu'attrapent les jeunes professeurs, ayant fait
l'ducation d'enfants d'une grande famille.

Il cause de l'absence du mouvement intellectuel de la province franaise,
comparativement  toutes les associations lettres des comts anglais et
des villes allemandes; il cause de la plthore de ce Paris, qui absorbe
tout, attire tout, fabrique tout, de l'avenir enfin de la France, qui dans
ces conditions doit finir par une congestion crbrale: Paris, dans ces
derniers temps, s'crie-t-il, me fait l'effet de la valle d'Alexandrie...
Au bas d'Alexandrie _pendillait_ bien la valle du Nil, mais c'tait une
valle morte!

Et j'entends  propos de l'loge de l'Angleterre, repris par Taine,
Sainte-Beuve lui confier son dgot d'tre Franais: Je sais bien qu'on
vous dit: tre Parisien ce n'est pas tre Franais, c'est tre Parisien;
mais on est toujours Franais, c'est--dire qu'on n'est rien, compt pour
rien... un pays o il y a des sergents de ville partout... Je voudrais
tre Anglais, un Anglais c'est au moins quelqu'un... Du reste, j'ai un peu
de ce sang. Je suis de Boulogne, vous savez? Ma grand'mre tait
Anglaise...

Puis la causerie va sur About, que Taine dfend comme son ancien camarade
de l'cole normale. Un garon, dit Sainte-Beuve, qui s'est mis  dos les
trois grandes capitales, Athnes, Rome, Paris. Vous avez vu  GAETANA.
C'est au moins maladroit!

--Vous n'en avez jamais parl, je crois, jette quelqu'un.

--Non. Il est trs connu d'abord. Et puis il est vivant, trop vivant...
J'ai l'air d'tre brave comme a, en apparence, mais au fond, moralement,
je suis trs peureux.

Puis s'entame une norme discussion sur Dieu et la religion, une
discussion ne de la fermentation d'une bonne et chaude digestion en de
grandes cervelles. Et Taine explique les avantages et les commodits du
protestantisme pour les esprits suprieurs par l'lasticit du dogme, et
par l'interprtation que chacun, selon la nature de son esprit, peut
fournir  sa foi. Au fond, finit-il par dire, tout cela est une affaire
de sentiment, et j'ai la conviction que les natures musicales sont portes
au protestantisme et les natures plastiques au catholicisme.

       *       *       *       *       *

_20 mars_.--Soire chez Nieuwerkerke au Louvre. On dpose les paletots
dans la galerie des Miniatures, et on fait de la musique dans le salon des
Pastels. Soire srieuse ainsi que l'est une soire d'hommes.

A minuit les intimes montent en haut, et l'on regarde faire  Eugne
Giraud la charge de Dor, sance tenante, en faisant scher les touches
d'aquarelle au-dessus de la lampe. Cela au milieu d'une conversation, o
il est fort question de permutations, de changement de costumes dans les
rgiments de cavalerie, de commandants faisant jouer leurs musiques devant
madame une telle et une telle,--conversation sentant un peu le caf
militaire.

       *       *       *       *       *

_25 mars_.--A dner chez Gisette, o chaque femme se met  confesser son
caractre.

--Moi, je suis mauvaise comme la gale! s'crie Gisette.

--Tu es prie, dit Dennery, de ne pas calomnier la gale!

Dennery laisse ainsi tomber, de temps en temps, quelque mchancet
drolatique, quelque froce aphorisme, quelque inoue maxime d'attachement
 soi-mme. C'est le La Rochefoucauld en chambre du boulevard du Temple.

... Puis nous allons en corps,  la reprise de DON JUAN DE MARANA, une
vieille pice de Dumas pre, encore plus vieillie que vieille.

Dans un corridor, Saint-Victor tombe sur Crmieux, qui juge de haut la
pice et, avec un de ces gros rires balourds, une de ces ironies crevantes
et solides qu'il a, il lui jette: Ah! je te comprends, toi, tu es un
crateur, tu es un _gnsiaque_, et te voil en train de fabriquer, l,
tes petites genses... A quoi Crmieux un peu interloqu rpond: Eh
bien! qu'est-ce que tu veux... moi je serai forc de t'appeler un
critique!

Et Saint-Victor de rire comme un lphant qui recevrait une noix d'un
singe.

Dans cette pice sans intrt et sans valeur, il y a cependant un ballet
charmant, un ballet d'ombres couleur de chauve-souris, avec un loup noir
sur la figure, et agitant de la gaze obscure autour d'elles, ainsi que des
ailes de nuit. C'est d'une volupt trange, mystrieuse, silencieuse, ce
doux menuet de mortes et d'mes masques, se nouant et se dnouant dans un
rayon de lune. Quand on brle de vieilles lettres d'amour, il s'lve dans
la flamme des souvenirs noircis qui ressemblent  cette ronde.

       *       *       *       *       *

_28 mars_.--Dner chez Magny. Le nouveau rcipiendaire est Renan. Et la
conversation va de suite naturellement  la religion. Sainte-Beuve dit que
le paganisme a t d'abord une jolie chose, puis est devenu une vritable
pourriture, une v...... Et le christianisme a t le mercure de cette
v.....; mais on en a trop pris, et maintenant il faut que l'humanit se
gurisse du remde.

Alors lchant ses hautes thories, en _apart_, il me parle de ses
ambitions d'enfance, de tout ce qu'veillait en lui  Boulogne, sous
l'Empire, le passage des troupes... de son envie d'alors d'tre militaire:
Il n'y a que la gloire militaire, il n'y a que cette gloire-l. Les
grands gomtres et les grands gnraux, je n'estime que cela! dit-il. Au
fond, je perois que son rve aurait t d'tre colonel de hussards, pour
faire des femmes. Et sa vritable ambition et t d'tre joli garon,
mais j'ai rarement rencontr dans ma vie une vocation plus manque que
celle-l.

Et la bataille est autour de Voltaire. Et tous deux en parlant de
l'crivain, et en ne tenant pas compte de son influence sociale et
politique, nous contestons sa valeur littraire, nous osons rapporter
l'opinion de l'abb Trublet, le dfinissant _la perfection de la
mdiocrit_, nous ne lui reconnaissons que la valeur d'un vulgarisateur,
d'un journaliste, rien de plus, joint  de l'esprit, si vous voulez, mais
de l'esprit pas d'une plus haute vole que celui qu'avaient toutes les
vieilles femmes spirituelles du temps... Son thtre, ose-t-on en
parler?... Son histoire: c'est le mensonge et la convention pompeuse et
bte de la plus vieille et solennelle histoire... Sa science, ses
hypothses, un objet de rise pour les savants contemporains! Enfin la
seule oeuvre pour laquelle il mrite de vivre, son fameux CANDIDE, c'est
du La Fontaine en prose, du Rabelais couill... Que valent ces 80 volumes
auprs d'un NEVEU DE RAMEAU, auprs de CECI N'EST PAS UN CONTE,--ce roman
et cette nouvelle, qui portent, dans leurs flancs, tous les romans et
toutes les nouvelles du XIXe sicle.

Tout le monde nous tombe dessus, et Sainte-Beuve finit par dclarer que la
France ne sera libre, que lorsque Voltaire aura sa statue sur la place
Louis XV. Et Voltaire amne chez Sainte-Beuve un loge de Rousseau, dont
il parle comme un esprit de sa famille, comme un homme de sa race, loge
qu'un brutal coupe par ces mots: Rousseau, un laquais qui se tire la
q....

Renan devant cette violence de la pense et du verbe, un peu effarouch,
reste  peu prs muet, curieux pourtant, attentif, intress, buvant le
cynisme des paroles, ainsi qu'une femme honnte dans un souper de filles.

Puis revient le chapitre de Dieu.

--C'est tonnant, dis-je, comme au dessert on parle toujours de
l'immortalit de l'me.

--Oui, dit Sainte-Beuve, quand on ne sait plus ce qu'on dit!

       *       *       *       *       *

--Un bien beau mot du vieux Rothschild, prononc l'autre jour chez
Walewski. Calvet Rognat lui demandant pourquoi la rente avait baiss la
veille? Est-ce que je sais, moi, pourquoi il y a de la hausse ou de la
baisse... Si je le savais, j'aurais fait ma fortune!

       *       *       *       *       *

--Il me semble voir dans une pharmacie homopathique le protestantisme de
la mdecine.

       *       *       *       *       *

_3 avril_.--Nous trouvons Gavarni, chez lequel nous dnons, maigri,
fatigu, dmoralis, dcourag, sans aucun got pour son travail, ennuy
des dessins que lui commande Morisot, prsentant l'aspect d'un homme qui a
fini sa tche.

A ce mlancolique dner, Sainte-Beuve parle du suicide, comme d'une fin
lgitime, presque naturelle de la vie, comme d'une sortie soudaine et
volontaire de l'existence  la faon des anciens, au lieu d'assister  la
mort de chacun de ses sens, de chacun de ses organes,--et il regrette
qu'il lui manque le courage de se tuer.

       *       *       *       *       *

--Ces temps-ci, un employ de la Compagnie d'affichage, au lieu de faire
coller au mur les affiches de thtre, les livrait  un brocanteur de la
rue de la Parcheminerie, qui lui-mme les revendait  un fabricant de
couronnes funraires. Ce dernier en faisait une sorte de pte sur laquelle
on appliquait des fleurs d'immortelles. Tout est comme a  Paris.

       *       *       *       *       *

_11 avril_.--Dner chez Magny.

Il existe  la cour dans ce moment-ci une grande proccupation de
Marie-Antoinette. Un jour, on a fait demander des Tuileries,  la
Bibliothque, toutes les pices du Collier; un autre jour le petit prince,
men chez un peintre, l'a interrog sur la mort de Louis XVII, au Temple.

Sainte-Beuve laisse percer un sentiment trs hostile  la personne de la
Reine, une sorte de haine personnelle. Il montre contre nous une petite
colre, de ce que nous ayons dfendu sa puret, et travaille, avec une
animation tout  fait amusante,  nous en faire ddire... Puis il esquisse,
d'aprs des souvenirs, recueillis dans les familles, un Louis XVI
vridique, envoyant  ses courtisans, au petit lever des boulettes de la
crasse de ses pieds... Renan l-dessus lve une petite voix flte pour
dire qu'il ne faut pas tre si svre  rencontre de ces gens-l: les
rois! qui n'ont pas choisi leurs places... qu'il faut leur pardonner
d'tre mdiocres.

Et Sainte-Beuve me confesse  l'oreille l'ide qu'il
a de faire, un de ces jours, une Marie-Antoinette,
avec l'intention d'tre, par elle, dsagrable  l'Impratrice.

       *       *       *       *       *

_16 avril_.--Pass la soire chez les Armand Lefbvre... Une jeune fille
de notre connaissance nous raconte ses visites  la soeur de P....., son
ancienne amie de Saint-Denis, et qui s'est faite carmlite. Elle nous
dcrit son lit: une banquette avec une couverture; elle nous parle de son
pot  l'eau contenant une pinte d'eau, destine  la soif et  la toilette
de la semaine; elle nous parle encore de cette cuelle de bois, dans
laquelle les carmlites mangent, avec leurs doigts, leur soupe maigre,
leurs oeufs, leur poisson.

Puis c'est cette rcration, o comme il est dfendu d'avoir une amie, une
prfrence, une espce de tour de valse les fait tomber  terre, l'une 
ct de l'autre, au hasard. Oui, une rcration, o il est command  la
fois de parler et en mme temps de ne rien dire, et aussitt que toutes
sont assises  terre, et que la Suprieure, prenant la parole, a dit: Il
fait beau! toutes se mettant  paraphraser la banale parole pendant une
demi-heure.

Elle nous peint ses entrevues avec cette personne invisible, agenouille
sur ses talons, spare d'elle par une grille et un rideau, et paraissant,
tous les jours, s'enfoncer un peu plus loin dans le lointain, et se
reculer de la vie vivante.

A une de ses dernires visites, o on l'a fait attendre longtemps au
parloir, son amie lui disait: Aujourd'hui, c'est un jour de rcration,
nous tons les chenilles des groseilliers, et par une grce spciale, on
nous a permis de les ter avec un petit morceau de bois.

       *       *       *       *       *

--Maurice de Gurin me fait penser  un homme qui rciterait le _Credo_, 
l'oreille du Grand Pan, dans un bois, le soir.

Au fond de l'me si dvoue de sa soeur, se peroit comme une scheresse
de clotre. Il y a un excs de catholicisme qui habitue tellement la femme
 la souffrance qu'elle s'y endurcit pour elle et les autres: elle perd le
_tendre_.

       *       *       *       *       *

--La mort pour certains hommes n'est pas seulement la mort, elle est la
fin du propritaire!

       *       *       *       *       *

_23 avril_.--En dnant au restaurant, je regarde le boulevard,  l'heure
de sept heures. Ce n'est pas encore la nuit, c'est un crpuscule  la
lumire froide d'un glacier. L'asphalte et la faade des maisons ont une
blancheur de neige et les gens qui passent semblent des personnages
d'Eugne Lami dfilant sur une toile de Wikemberg. Un peu plus tard toute
cette pleur de la lumire tourne au bleutre, devient un pur Achenbach,
azur et blanc, avec des luminosits sibriennes.

Puis c'est un ciel sans couleur, des maisons roses, des lueurs
d'clairage toutes jaunes, avec des parties d'ombre de ce bleu neutre, qui
transperce une veilleuse de blanche porcelaine allume.

       *       *       *       *       *

_29 avril_.--M. de Montalembert nous a crit de venir causer avec lui, au
sujet de notre livre: LA FEMME AU XVIIIe SICLE.

Sur la table du salon, se trouve une traduction italienne de la biographie
du Pre Lacordaire, des fables du comte Anatole de Sgur, et sous la copie
du mariage de la Vierge du Prugin, place au-dessus du piano, se voit un
appareil pour faire brler devant une lampe ou un cierge. On aperoit
encore aux murs des cartons de vitraux religieux, une horrible ronde-bosse
argente de Rudolfi, reprsentant le MIRACLE DES ROSES de sainte Elisabeth,
et  contre-jour, entre deux fentres, apparat l'aigle de Pologne, brod
en argent au plumetis, et entour d'une couronne d'pines sur fond de
peluche amarante, avec au-dessus: _Offert par les Dames de la Grande
Pologne  l'auteur d' Une nation en deuil. 1861_.

M. de Montalembert nous fait passer dans son cabinet. Une politesse
onctueuse. En vous donnant la main, il l'approche de son coeur. La voix,
avons-nous dj dit, je crois, un peu nasillarde, mais l'locution aise,
mais le dire spirituel, mais la mchancet joliment enjoue.

Aprs des compliments, il nous demande pourquoi nous n'avons pas parl des
vertus provinciales, de la vie sociale de la province, de cette vie si
particulire, si tranche, si caractristique, et qu'on trouvait surtout
dans les villes de parlement comme Dijon, de cette vie aujourd'hui
compltement morte... Oui, reprend-il, la province ne se fait plus
envoyer les livres de Paris, on ne lit plus; quand il vient des voisins
chez moi  la campagne, je leur donne des livres, personne ne les
ouvre... Puis il nous parle de l'article de Sainte-Beuve sur notre livre,
et nous dit qu' cette place o nous sommes, Sainte-Beuve venait souvent
causer avec lui en 1848, lui avouant que c'tait dans le but de l'tudier,
et lui demandait comment il faisait pour parler, et prenait des notes, en
se frottant joyeusement les mains: Je lui ai connu bien des phases
d'existence. D'abord, idoltre de Hugo chez Hugo, et l, faisant les
meilleurs vers qu'il ait faits: les vers  sa femme; puis saint-simonien;
puis mystique  croire qu'il allait devenir chrtien, et maintenant _trs
mauvais_. Savez-vous que l'autre jour,  l'Acadmie,  propos du
Dictionnaire, il a os dire, en se touchant le front: Enfin croyez-vous
que ce que nous avons l, soit autre chose qu'une scrtion du cerveau?
C'est du matrialisme comme on ne croyait pas qu'il y en et encore, sauf
chez quelques mdecins. Il y a bien le rationalisme, le scepticisme, mais
le matrialisme pur, cela n'existait plus, il y a quelques annes... Et
dernirement, lors du prix de 20,000 francs et de la discussion au sujet
de Mme Sand, n'a-t-il pas dit que le mariage tait une institution
condamne, que a n'aurait bientt plus lieu...

Oh! Littr, mon Dieu, tout en reconnaissant que l'vque d'Orlans a fait
son devoir, et qu'il tait dans son droit, je n'aurais pas t aussi
loign que mes amis de voter pour lui: c'est un homme austre, honorable,
qui a fait de grands travaux.

Et puis, il a une chose  son compte, dont je lui sais le plus grand gr
et que j'estime beaucoup en lui, c'est que toutes les fois qu'il a parl
du moyen ge, il a rendu justice  l'lment germain qui existe
incontestablement dans notre race. En dehors du dogme et de la foi, le
catholicisme est sans doute ce qu'il y a de meilleur, mais il faut pour
l'quilibre, qu'au-dessus du catholicisme, l'lment germain se mle, en
nous,  l'lment latin. Voyez en effet l'affaissement des races du Midi.
Eh bien, Littr a vu cela. Thierry, Guizot sont toujours contre les
barbares. Littr, au contraire, est pour eux, et son point de vue est trs
juste...

Ah! vous savez, nous avons dans l'Acadmie une nouvelle conversion au
bonapartisme. C'est Cousin, oui Cousin! Il est venu l'autre jour me dire
qu'il fallait nommer des bonapartistes inoffensifs. Mais, lui ai-je dit,
les _reptiles_ sont toujours dangereux! Il trouve que l'on doit se
contenter de la libert civile. Mais, a m'est bien gal d'avoir la
libert de faire mon testament. Canning l'a trs bien dit: La libert
civile c'est la libert civique... C'est la vie politique qu'il faudrait
donner  la France... Mais voil qu'on se retire, qu'on capitule dans la
vie prive!

Ce soir, chez la princesse Mathilde, Fromentin fait la remarque que,
depuis les Carrache, les procds matriels de la peinture sont
compltement changs, qu'on n'a qu' regarder un tableau d'avant eux, et
qu'on verra toutes les lumires en creux, tandis que dans la peinture
moderne toutes les lumires sont en relief. Il regarde ces emptements
comme un malheur, et, un peu pouss par nous, il dit ne comprendre la
peinture qu'avec une grisaille, recouverte de matires colorantes, de
glacis. C'est du reste son procd. Nous lui opposons Rembrandt. Il le
dclare un matre exceptionnel...

En revenant avec lui, il nous parle de l'ennui que lui cause la peinture,
de l'indiffrence qu'il apporte  la russite d'un tableau, en mme temps
qu'il s'entretient bavardement du got qu'il a  crire, du petit
battement de coeur  son rveil, de la petite fivre  laquelle il se
reconnat apte  la composition d'un bouquin, et malheureusement des longs
intervalles, et des annes qui sparent un livre d'un autre, en sorte que
lorsqu'il se remet  la copie, il est incertain s'il sait encore crire.

       *       *       *       *       *

--Aubryet me contait, que dans la rue, hier, une petite fille de sept ou
huit ans, lui avait propos sa soeur, une fillette de quatorze ans, en lui
offrant de faire, avec son haleine, de la bue sur les carreaux de la
voiture o ils monteraient, de manire que les agents de police ne voient
rien.

       *       *       *       *       *

_11 mars_.--C'est le jour du dner de Magny. Nous sommes au grand complet.
Il y a deux nouveaux: Thophile Gautier et Neftzer.

La causerie touche  Balzac et s'y arrte. Sainte-Beuve attaque le grand
romancier: Balzac n'est pas vrai... c'est un homme de gnie, si vous
voulez, mais c'est un monstre!

--Mais nous sommes tous des monstres, riposte Gautier. Alors qui a peint
ce temps-ci? O se retrouve notre socit? Dans quel livre?... si Balzac
ne l'a pas reprsente?

--C'est de l'imagination, de l'invention, crie aigrement Sainte-Beuve,
j'ai connu cette rue de Langlade, ce n'tait pas du tout comme a.

--Mais dans quels romans trouvez-vous la vrit! Est-ce dans les romans de
Mme Sand?

--Mon Dieu, fait Renan qui est  ct de moi, je trouve beaucoup plus
vraie Mme Sand que Balzac.

--Pas possible, vraiment!

--Oui, oui, chez elle les passions sont gnrales...

--Et puis Balzac a un style! jette Sainte-Beuve, a a l'air tordu, c'est
un style _cord_.

--Messieurs, reprend Renan, dans trois cents ans on lira Mme Sand.

--Plus souvent...  Chaillot... Mme Sand, elle ne restera pas plus que Mme
de Genlis.

--C'est dj bien vieux, Balzac! hasarde Saint-Victor, et puis c'est trop
compliqu.

--Mais Hulot, crie Neftzer, c'est humain, c'est superbe!

--Le beau est simple, reprend Saint-Victor, il n'y a rien de plus beau que
les sentiments d'Homre, c'est ternellement jeune... Voyons Andromaque,
c'est plus intressant que Mme Marneffe!

--Pas pour moi! fait Edmond.

--Comment, pas pour vous?

--Votre Homre ne peint que les souffrances physiques. Peindre les
souffrances morales, c'est autrement malais... Et voulez-vous que je vous
dise: le moindre roman psychologique me touche plus que tout votre
Homre... Oui, je lis avec plus de plaisir ADOLPHE que l'ILIADE.

--C'est  se jeter par la fentre, quand on entend des choses comme cela!
hurle Saint-Victor.

Les yeux lui sortent de la tte. On a march sur son Dieu, on a crach sur
son hostie. Il trpigne et beugle: C'est insens... Peut-on vraiment...
D'abord les Grecs sont indiscutables... Tout est divin chez eux.

Hourvari gnral pendant lequel Sainte-Beuve se signe avec une pit
d'oratorien, en murmurant: Mais, Messieurs, le chien d'Ulysse... et que
Gautier lance: Homre, un pome de Bitaub... oui, c'est Bitaub qui l'a
fait passer... Homre n'est pas a. On n'a qu' le lire dans le grec.
C'est trs sauvage...

Et moi je disais  mon voisin: On peut nier Dieu, discuter le pape,
dgueuler sur tout... mais Homre... C'est singulier les religions en
littrature!

Enfin cela s'apaise, Saint-Victor tend la main  Edmond, et le dner
reprend.

Mais ne voil-t-il pas que Renan se met  dire qu'il travaille  ter de
son livre toute la langue du journal, qu'il essaye d'crire la vraie
langue du XVIIe sicle, la langue dfinitivement fixe, et qui peut
suffire  rendre tous les sentiments.

--Vous avez tort et vous n'y arriverez pas, riposte Gautier, je vous
montrerai dans vos livres quatre cents mots qui ne sont pas du XVIIe
sicle... Vous avez des ides nouvelles, n'est-ce pas, eh bien  des ides
nouvelles il faut des mots nouveaux!... Et Saint-Simon, croyez-vous qu'il
crivit le langue de son sicle? Et Mme de Svign, donc...

Et la grande parole de Gautier enterrant les objections de tous, il
continuait: Oui, peut-tre avaient-ils assez des mots qu'ils possdaient,
en ce temps-l, je vous l'accorde. Ils ne savaient rien, un peu de latin
et pas de grec. Pas un mot d'art. N'appelaient-ils pas Raphal, le Mignard
de son temps! Pas un mot d'histoire! Pas un mot d'archologie! Je vous
dfie de faire le feuilleton que je ferai mardi sur Baudry avec les mots
du XVIIe sicle.

       *       *       *       *       *

_17 mai_.--Saint-Victor a dn hier chez Girardin, o se trouvaient
Boitelle, le gnral Fleury, le duc de Morny. Quelle amusante parodie
d'opposition dans le moment: Sacy aux DBATS, Guroult  l'OPINION
NATIONALE, Havin au SICLE, Girardin  la PRESSE.

Le duc de Morny, qui a t le causeur du dner, s'est amus  soutenir que
les femmes n'avaient point de got, qu'elles ne savaient pas ce qui est
bon, qu'elles n'taient ni gourmandes ni libertines, qu'en tout elles
n'obissaient qu' des caprices et  des boutades. Ensuite il a mis cet
axiome que, chez les nations, un peu de libertinage adoucit les moeurs, et
enfin,  la grande indignation d'une honnte femme qui se trouvait l, il
a commenc une audacieuse et originale apologie de la tribaderie, qui,
selon lui, raffine la femme, la parfait, l'accomplit.

       *       *       *       *       *

_19 mai_.--Ennui, fatigue, dcouragement de notre livre, presque fini
(RENE MAUPERIN), ainsi qu'il arrive des tches longues, au moment d'tre
acheves.

       *       *       *       *       *

_22 mai_.--Aprs dner, en compagnie de Flaubert et de Bouilhet,
--s'essayant  apprendre,  Mantes, le chinois, pour fabriquer un pome du
Cleste Empire,--nous voici rue de Bondy,  l'entre du boyau noir,
encombr de blouses, au milieu desquelles s'ouvre la porte des coulisses
de la Porte-Saint-Martin.

Un escalier en colimaon  rampe de bois graisseuse, et de toutes petites
portes, et des paliers resserrs, et un labyrinthe de corridors troits,
o les coudes touchent les deux murs.

Puis les pieds posent sur un plancher, l'paule frle un chssis de bois,
garni de vieux journaux. Et nous voil au milieu d'apparitions tranges,
de porteurs d'oripeaux, d'habills d'toffes claquantes, se perdant et
s'teignant dans le bleu des bourgerons de faubourgs.

C'est un va-et-vient automatique, sans paroles, avec des morceaux de bal
masqu qui traversent le regard, une sorte de carnaval dans le
clair-obscur,--et des petites filles, en blouses de pension, filant entre
vos jambes, et d'autres montant un escalier, en remuant dans la nuit, des
gazes d'anges. Par une dcoupure de dcor, de temps en temps, un coin de
scne, une bouffe de musique, un bruit de voix.

Et un monde de machinistes, d'ouvriers, de figurants, un peuple hve et
rachitique, aux faces fardes, tout cela allant, avec un mouvement
d'immense manufacture, de prodigieuse usine,--d'une fantastique fabrique
d'illusions, en pleine activit.

L dedans des odeurs de quinquet, des vapeurs de gaz, des acrets de
vieille poussire, des sueurs de danseuses rousses, des manations
d'toffes reteintes, l'haleine d'une population nourrie d'ail, des relents
de misre, de salet de corps, d'aigre de petits enfants.

Nous montons dans du noir, o l'on heurte des voix, nous ouvrons une loge
de seconde. Le lustre est baiss, la rampe haute. Aux deux coins de la
scne, sur des fauteuils de tragdie, sont assis, d'un ct Anicet
Bourgeois, de l'autre Marc Fournier, et un rgisseur, une canne  la main,
range des bataillons de danseuses, des lgions de comparses, ainsi qu'un
caporal prussien qui commanderait aux visions d'un songe.

Dans la salle grouillent, confusment mls, le thtre et la vie, la rue
et la ferie: des gens de l'endroit, en manches de chemises, attabls au
velours des premires galeries, des danseuses blanches, nuageuses,
diadmes de clinquant, leur jupe releve en nimbe derrire elles, au
milieu d'allumeurs de quinquets. Un prince Charmant, en costume d'argent,
mouche un petit mome en blouse.

Sur la scne on s'agite, on se remue. Espinosa, le matre de ballets,
arpente le devant du thtre, en claquant la mesure dans ses mains. Les
danseuses se trmoussent en costume, ou bien en jupon et en corset, dans
un dshabill de grisette, qui vous fait passer devant les yeux, comme le
LEVER DES OUVRIRES EN MODES  l'Opra;--au cou, pour ne pas avoir froid,
elles se sont nou leurs mouchoirs.

--Ces dames seront-elles en costumes de caractre? demande la voix de la
censure.

--Des _fa_, des _fa_, crie le chef d'orchestre  la musique.

Nous sommes redescendus dans la loge d'avant-scne de Fournier. Sur le
fond raisin de Corinthe, sourd et fonc de la loge, Mariquita essaie ses
_lvations_. Elle se dtache, le visage  demi clair par les feux qui
viennent de la rampe, et meurent sur sa gorge, au bouquet de rubans rouges
de son corsage; tout le reste, la jupe ballonnante et les jambes, flotte
dans le demi-jour d'un blanc tide  la Goya. Au-dessus de sa tte, un
papillon rveill, remuant comme un atome color dans une raie de lumire,
va et vole dans la brume chaude de la loge.

Mon regard suit, au bout de la chaise o la main s'appuie, ce corps de
femme vaporeux et remuant, toute cette dislocation voluptueuse et
harmonieuse, de la grce qui s'assouplit, de la lgret qui se travaille.

       *       *       *       *       *

_30 mai_.--Je me promne sur les boulevards extrieurs, largis par la
suppression du chemin de ronde. L'aspect est tout chang, les guinguettes
s'en vont. Les maisons publiques n'ont plus leur caractre de gros numros;
avec leurs carreaux dpolis et clairs, elles ont l'air de _bar_ de
New-York. Des blouses s'agitent parmi la dorure de l'immense CAF DU DELTA,
mettant les soleries de la guenille, sous le dme d'une galerie
 d'Apollon.

J'entre au BAL DE l'ERMITAGE. Plus une jolie fille. Tout est pris
maintenant par l'argent, qui cueille tout en fleur, et fait de toute
fillette jolie du peuple, une lorette.

L, assis sur un banc, entre Lariboisire et l'abattoir, ces deux
_souffroirs_ de l'homme et de la bte, je reste rvant,  respirer un air
chaud de viande,  couter de sourds beuglements venant jusqu' moi, comme
de lointains gorgements... Et pendant ce, j'entends, dans mon dos, trois
petites filles _blaguer_ la faon dont les soeurs leur font faire le signe
de la croix. Oui, c'est bien le nouveau Paris.

       *       *       *       *       *

_1er juin_.--Toute la liste de l'opposition passe  Paris. Penser que si
la France entire tait aussi claire que Paris, nous serions un peuple
ingouvernable!

Au fond, tout gouvernement quelconque qui diminue le nombre des illettrs,
travaille  sa chute.

       *       *       *       *       *

_6 juin_.--Sept heures et demie, aprs une onde. L'asphalte brillant,
lav de lueurs fugaces et d'ombres allonges, ainsi que dans l'eau
courante d'un fleuve. Une douce lumire humide, dans laquelle le haut des
maisons et des difices tincelle de rose, avec les toits d'ardoises, les
troncs d'arbres des promenades, les lointains des trottoirs, s'enlevant en
violet.

       *       *       *       *       *

_7 juin_.--A dner  Saint-Gratien, cet sope de Chaix d'Est-Ange, dont
l'esprit, le joli mchant esprit a quelque chose de la mordillure d'un
singe... Le soir, en nous promenant dans le parc, l'ancien procureur
gnral, l'initi  tous les secrets de famille, nous dit qu'au fond la
socit vit absolument de l'hypocrisie, et que cette hypocrisie, il faut
la protger, l'encourager mme... parce que, pour peu qu'on pntre dans
la vie des gens, on n'y trouve pas seulement l'adultre... mais l'inceste
et tout le reste.

       *       *       *       *       *

--Paris, le vritable climat de l'activit de la cervelle humaine.

       *       *       *       *       *

_8 juin_.--En sortant d'une discussion violente chez Magny, et dont je me
lve, le coeur battant dans la poitrine, la gorge et la langue sches,
j'acquiers la conviction suivante. Toute discussion politique revient 
ceci: Je suis meilleur que vous! Toute discussion littraire  ceci: J'ai
plus de got que vous! Toute discussion artistique  ceci: Je vois mieux
que vous! Toute discussion musicale  ceci: J'ai plus d'oreille que vous!

Mais c'est effrayant tout de mme, comme en toute controverse, nous sommes
seuls, et comme nous ne faisons pas de proslytes. C'est peut-tre pour
cela que Dieu nous a fait deux.

A ce dner, Sainte-Beuve raconte qu'au 24 fvrier 1848, il avait un
rendez-vous avec une blanchisseuse. Eh bien! oui, Messieurs, avec une
blanchisseuse, affirme-t-il bravement. Il ne put repasser les ponts,
arrt par le peuple criant: Vive la ligne! De chez sa blanchisseuse il
vit dfiler une batterie d'artillerie, ce qui lui fait dire: J'aurais
donn tous les doctrinaires pour une batterie d'artillerie, je les
donnerais encore! Enfin on lui trouve une chambre dans un petit htel, o
on ne faisait que demander M. Autran. C'taient tous ses amis de Marseille
qui venaient pour une pice, qu'il faisait jouer en ce moment.

Dans les discussions politiques, il n'y a gure avec nous que le silence
de Gautier, indiffrent  ces choses, ainsi qu' des choses infrieures,
et se refusant absolument  se rappeler que Sainte-Beuve le rencontra,
aprs 1830,  une procession commmorative pour les quatre sergents de la
Rochelle.

       *       *       *       *       *

--Le consommateur fait les gens qui le servent  son image.

       *       *       *       *       *

Les boursiers donnent leur genre, leur insolence aux garons de caf du
boulevard des Italiens. A la hauteur du boulevard Saint-Martin, il y a des
infiltrations de cabotinage et de cascade chez le garon, qui vous offre
un _melon sympathique_. Au Palais-Royal, frquent par les riches
provinciaux et les viveurs poss de l'orlanisme, le garon a le service
discret, respectueux, silencieux, des hommes qu'on prend pour servir dans
les ministres.

       *       *       *       *       *

--Lu le SOUVENIR DE SOLFRINO du mdecin suisse, Dunant. Ces pages me
transportent d'motion. Du sublime touchant  fond la fibre. C'est plus
beau, mille fois plus beau qu'Homre, que la Retraite des Dix Mille, que
tout. Quelques pages seules de Sgur dans la Retraite de Russie en
approchent. Ce que c'est que le vrai sur le vif, sur l'amput, sur le
mourant de mort violente en pleine vie, sur cela, dcrit par de la
rhtorique, depuis le commencement du monde.

On sort de ce livre avec le maudissement de la guerre.

       *       *       *       *       *

_19 juin_.--Tantt Dieu m'apparat comme un bourreau et un tortureur de la
vie universelle, tantt comme un mystificateur qui s'amuserait  couper
des crins dans le lit du monde, enfin comme un empoisonneur des Paradis
d'ici-bas, des ciels bleus, des beaux climats, des pays chauds, avec les
fivres, les froces, les insectes.

       *       *       *       *       *

_22 juin_.--Dner de Magny.

GAUTIER.--Les bourgeois! Il se passe des choses normes chez les
bourgeois. J'ai travers quelques intrieurs. C'est  se voiler la face...
La tribaderie est  l'tat normal, l'inceste en permanence et la
bestialit...

TAINE.--Moi je connais assez bien les bourgeois. Je suis d'une famille
bourgeoise... Et puis d'abord, qu'est-ce que vous entendez par bourgeois?

GAUTIER.--Des gens qui ont de quinze  vingt mille livres de rente, et qui
sont oisifs.

TAINE.--Eh bien! je vous citerai trente femmes de bourgeois que je connais,
et qui sont pures.

UN QUELCONQUE.--Qu'en savez-vous, Taine? Dieu lui-mme n'en a pas la
certitude.

TAINE.--Tenez,  Angers, les femmes sont si surveilles qu'il n'y en a
qu'une qui fasse parler d'elle.

SAINT-VICTOR.--A Angers... mais c'est tout pdrastes, les derniers
procs...

... SAINTE-BEUVE.--Mme Sand, Messieurs, va faire quelque chose sur un fils
de Rousseau, pendant la Rvolution... Ce sera tout ce qu'il y a de plus
gnreux... Elle est pleine de son sujet... Elle m'a crit trois lettres,
ces jours-ci... C'est une organisation admirable!

SOULI.--Tiens, il y a un vaudeville de Thaulon sur les enfants de
Rousseau.

RENAN.--Mme Sand, la plus grande artiste de ce temps-ci, et le talent le
plus vrai!

LA TABLE.--Oh!... Ah!... Oh!... Ah!

SAINT-VICTOR.--Est-ce curieux, elle crit sur du papier  lettres!

RENAN.--Par vrai, je n'entends pas le ralisme.

SAINTE-BEUVE.--Buvons; je bois, moi! Allons, Scherer.

... TAINE.--Hugo, Hugo n'est point sincre...

SAINTE-BEUVE.--Comment, vous Taine, vous mettez Musset au-dessus de Hugo!
Mais Hugo, il fait des livres... Il a vol, sous le nez,  ce gouvernement,
qui pourtant est bien puissant, le plus grand succs de ce temps-ci... Il
a pntr partout, les femmes, le peuple, tout le monde l'a lu... Ses
livres s'puisent de huit heures  midi... Mais quand j'ai lu ses ODES ET
BALLADES, j'ai t lui porter tous mes vers... Les gens du GLOBE
l'appelaient un barbare... Eh bien! tout ce que j'ai fait, c'est lui qui
me l'a fait faire... En dix ans, les gens du GLOBE ne m'avaient rien
appris.

SAINT-VICTOR.--Nous descendons tous de lui.

TAINE.--Permettez, Hugo est, dans ce temps-ci, un immense vnement,
mais...

SAINTE-BEUVE, _trs anim_.--Taine, ne parlez pas d'Hugo!... Vous ne le
connaissez pas... Nous ne sommes que deux ici, qui le connaissions,
Gautier et moi... Mais l'oeuvre d'Hugo c'est magnifique!

TAINE.--C'est, je crois, maintenant, que vous appelez posie: peindre un
clocher, un ciel, faire voir des choses enfin. Pour moi ce n'est pas de la
posie, c'est de la peinture.

GAUTIER.--Taine, vous me semblez donner dans l'idiotisme bourgeois.
Demander  la posie du sentimentalisme... ce n'est pas a. Des mots
rayonnants, des mots de lumire... avec un rythme et une musique, voil ce
que c'est, la posie... a ne prouve rien... Ainsi le commencement de
Ratbert... il n'y a pas de posie au monde comme cela. C'est le plateau de
l'Hymalaya. Toute l'Italie blasonne est l... et rien que des mots.

NEFTZER.--Voyons, si c'est beau, c'est qu'il y a une ide.

GAUTIER.--Ah! toi, ne me parle pas.... Tu t'es raccommod avec le bon Dieu
pour faire un journal. Tu t'es remis avec le _vieux_.

La table rit.

... TAINE.--Par exemple, la femme anglaise...

SAINTE-BEUVE.--Oh! la femme franaise... n'est-ce pas, il n'y a rien de
plus charmant... Une, deux, trois, quatre, cinq femmes: c'est dlicieux...
Est-ce que notre amie est revenue?... Et dire qu'au moment du terme, on en
a une masse de ravissantes... pour rien... de ces malheureuses-l! Car le
salaire des femmes... Voil une chose  laquelle jamais les gens, comme
Thiers, ne penseront... Il faut renouveler l'tat par l... Ce sont des
questions...

VEYNE.--C'est--dire que s'il y avait une Convention...

SAINT-VICTOR.--Non, il n'y a pas moyen de vivre pour une femme. La petite
Chose du Gymnase, avec 4,000 francs par an, me disait hier...

GAUTIER.--La prostitution est l'tat normal de la femme, je l'ai dit.

UN QUELCONQUE.--Au fond, Malthus...

VEYNE.--Malthus c'est une infamie!

TAINE.--Mais il me semble qu'on ne doit mettre au monde des enfants, que
lorsqu'on est sr de leur assurer une existence... Des filles qui partent
pour tre institutrices en Russie, c'est affreux!

UN QUELCONQUE.--Vivent les pouses, vivent les matresses striles.

SAINT-VICTOR.--Allons donc... la nature, le grand Pan!

SAINTE-BEUVE, _ demi-voix  son voisin_.--Je vends tous les ans la
proprit d'un petit volume... a me sert  donner quelques petites choses
aux femmes...  l'poque des trennes. Elles sont si gentilles, qu'on ne
peut vraiment pas...

A ce moment du dner, Sainte-Beuve, mis en gaiet par ses souvenirs, se
fait des pendants d'oreilles avec des bouquets de cerises. Tableau.

Et l'on ne sait comment le nom de Racine tombe dans la conversation.

NEFTZER A GAUTIER.--Toi, tu as commis une infamie ce matin. Tu as vant
dans le feuilleton du MONITEUR, le talent de Maubant et de Racine.

GAUTIER.--C'est vrai, Maubant est plein de talent... Mais voil, mon
ministre a l'ide idiote de croire aux chefs-d'oeuvre... J'ai bien t
forc de rendre compte d'ANDROMAQUE... Au reste, Racine, qui faisait des
vers comme un porc, je n'en ai pas dit un mot logieux de cet tre! Puis
on a lch une nomme Agar dans ce genre de divertissement... Vous l'avez
vue, mon oncle.

Ici Gautier n'appelle plus Sainte-Beuve que mon oncle ou l'_oncle Beuve_.

SCHERER, _pouvant, regardant la table du haut de son
pince-nez_.--Messieurs, je vous trouve d'une intolrance... Vous procdez
par voie d'exclusion... Enfin,  quoi donc devons-nous tcher... C'est 
rformer,  combattre des opinions d'instinct. Le got ce n'est rien. Il
n'y a que le jugement, il faut avant tout du jugement.

UN QUELCONQUE.--C.. pour le jugement, rien que du got, absolument du got.

Brouhaha.

SOULI.--On ne s'entend gure.

GAVARNI.--On s'entend trop.

EXEUNT.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 24 juin_.--Au bout d'une alle du parc de Saint-Gratien, la
princesse en robe de foulard cru, causant avec quelqu'un, les mains
derrire le dos,  la Napolon suivie d'un petit chien gras  lard, mont
sur quatre pattes semblables  des allumettes.

Elle se retourne: Ah! voil Sainte-Beuve... allons, des renseignements
bien vite? Qu'est-ce que vous savez de Duruy?

--Mais, dit Sainte-Beuve avec un sourire vague, il est trs aimable... il
est bien physiquement, ce qui ne nuit pas.

--Allons, nous en voulons plus?...

--Eh bien, il a fait des prcis que vous connaissez... et puis je crois
qu'il a aid l'empereur dans son Csar.

--Oui, oui, je me rappelle, dit la princesse, qu'un jour l'empereur m'a
demand si je connaissais quelqu'un pour remplacer Mocquard, qu'il se
fatiguait maintenant trs vite... qu'il avait bien Duruy... Enfin, en
voil un drle de changement, j'ai appris cela hier, en revenant de
Versailles o je m'tais bien amuse... Je regrette beaucoup Rouland... Au
fond, on change toujours les hommes et jamais les choses... L-dessus je
me sauve...

On dne, et aprs dner, Sainte-Beuve se plaignant de la vieillesse, on
lui dit que jamais il n'a t plus jeune: C'est vrai, s'crie la
princesse, il a rompu avec un tas de btises, d'ides tristes... J'aime
bien mieux ce que vous faites maintenant... N'est-ce pas vrai, Messieurs,
que ses articles sont aujourd'hui d'une libert... a va, a va... il
_patauge dans le vrai_!

--Mon Dieu, oui,--fait Sainte-Beuve, un peu rouge du compliment--la
critique, c'est de dire tout ce qui passe par la tte... ce n'est que a!

       *       *       *       *       *

_25 juin_.--Ce cabinet, tmoin de tant de choses redoutables, ce confident
de secrets si noirs, ce cabinet du prfet de police, le croirait-on? il
est tout plein d'amoureuses et blondes peintures, de nudits friponnes, de
fillettes aux coquets minois, qui ne couvrent pas seulement les panneaux,
 l'affreux papier imprial, sem d'abeilles d'or, mais sont parses sur
les fauteuils, les chaises, le bureau, rpandues, tales partout. Oui,
nous dit Boitelle, quand on voit comme moi, toute la journe, de si
vilains individus, c'est reposant d'avoir, de temps en temps, une jolie
chose  regarder.

Et il nous introduit dans son capharnam intime, la maisonnette du
jardinier du petit jardin de la prfecture; bond de tableaux jusqu'au
toit, et o, avec une cuvette d'eau, une ponge, des cigares, il passe ses
loisirs et les meilleures heures de sa vie,  faire revenir et revivre les
colorations encrasses de toiles nigmatiquement anonymes.

       *       *       *       *       *

_Lundi 6 juillet_.--Sainte-Beuve a donn sa dmission de membre de la
commission du Dictionnaire de l'Acadmie, a renonc  un traitement de
1200 francs par an, pour crire son article de ce matin sur Littr. Il y a
de la belle passion dsintresse dans les haines du critique.

       *       *       *       *       *

_8 juillet_.--Tmoignant mon tonnement de la luminosit brillante de
certaines aquarelles vues chez Palizzi, il me dit leur donner  la fin cet
clat, avec des couleurs chinoises, dont il a une bote:--couleurs
apportant  son aquarellage, un glacis de fracheur et une richesse de
coloration, que n'ont pas les couleurs d'Europe.

       *       *       *       *       *

_12 juillet_.--Un commissionnaire nous apporte une lettre de Sainte-Beuve,
qui, se trouvant un peu souffrant, nous prie de passer chez lui, pour
causer de son article sur Gavarni.

Aprs le don par nous de quelques renseignements biographiques, nous
passons  l'examen des lgendes des lithographies. Et notre stupfaction
est immense,  voir Sainte-Beuve lire ces lgendes, en les estropiant par
une ignorance de toutes les modernits, de tous les parisianismes, une
ignorance qui lui fait nous demander ce que c'est que _le plan_, que nous
lui expliquons par _ma tante_, qu'il ignore aussi bien que _le clou_.

Mais c'est dans la vue comprhensive des images qu'il est surtout
extraordinaire. Parmi les acteurs de la scne dialogue, il ne voit rien,
ne peroit rien, ne distingue pas celui qui parle. Enfin c'est l'exacte
vrit, je le jure, il va, dans une planche de deux personnages, il va
jusqu' prendre l'ombre porte de l'un d'eux pour un troisime personnage,
et met un moment l'enttement le plus comiquement colre,  voir trois
individus en scne...

Et sur tout, il faut des explications qu'il note, qu'il boit. Il
s'accroche au moindre mot technique que nous lchons, le crayonne sur une
feuille de papier, o il btit son article au moyen de points de repre,
sems a et l, qui lui donnent l'air du dessin d'un acarus du faux
bourdon, grossi au microscope. A la fin il s'informe des peintres de
moeurs des poques antrieures.

--Abraham Bosse, lui disons-nous.

--De quelle poque? fait-il.

--Puis Freudeberg.

--Vous dites?

--Freudeberg.

--Comment a s'crit-il?

Ainsi il attrape, ainsi il saisit, ainsi il happe au vol, sans rien
digrer, vos ides, vos notions, votre science... Et je pensais, en riant
dans ma barbe,  l'espce de dvotion religieuse, avec laquelle un certain
nombre de gens allaient lire cette tude... Tout de mme, je crois que
Sainte-Beuve fera bien de renoncer aux articles d'art!

       *       *       *       *      *

--L'oeil de la femme, cette nigme, ce sphinx, ce muet diseur de choses,
que contredit sa bouche... Quel mystre, auquel je reviens toujours!

Il faut dcidment un jour crire deux ou trois pages d'observations
l-dessus.

       *       *       *       *       *

--Je m'en vais ce soir user mes gants de Saint-Gratien  la CLOSERIE DES
LILAS.

L, seulement on retrouve le type physique de la femme de Gavarni, la
petite souris de Paris. L, du vrai rire, de la bonne gat, et du
brouhaha, et des femmes qui demandent aux passants des pingles pour se
rajuster, et des musiques d'orchestre reprises joyeusement en choeur par
les danseurs, et des tudiants qui, comme pourboire, donnent une poigne
de main aux garons.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 17 juillet_.--Chez Gautier  Neuilly. Il est huit heures et
demie. Nous le trouvons  table, entour de son fils et de ses deux filles,
croquant en manches courtes, avec toutes sortes de coquets gestes, les
crevisses d'un grand plat, plac au milieu de la table. Et grignotantes,
en mme temps qu'agaces par les carapaces, qu'elles rejettent avec des
impatiences de chattes, elles se retournent vers nous, passant leur tte
pour nous parler, l'une au-dessous de l'autre, tageant leurs moues et
leurs sourires, nous contant le Chinois avec lequel elles ont dn hier,
allant chercher les souliers de la Chinoise qu'il leur a donns, bgayant
les mots chinois qu'il leur a dits. a leur va, ce caquetage exotique, 
ces jolies et mutines Orientales de Paris, qui ont, dans leurs mouvements,
je ne sais quelle mollesse tendre, et dans leurs personnes, un brin de ces
tres de gentillesse, timides, familiers et curieux, repousss doucement
par la main du rajah de Lahore, dans la visite que lui fait le prince
Soltikoff. Oui, par moments, ces deux fillettes semblent les filles de la
nostalgie des pays de soleil de leur pre.

Et l'on apporte des plats d'une cuisine trangement cosmopolite: des
pinards dans lesquels on a pil des noyaux d'abricots, un _zabayon_,--et
Gautier, heureux, rjoui, mangeant, plaisantant, interpellant les bonnes
avec une solennit drolatique, comiquement dbonnaire, s'panouit comme un
Rabelais en famille.

On se lve de table, on passe au salon. Les fillettes vous attirent
doucement dans de petits coins d'ombre et d'intimit, en de gracieuses
attitudes de confidences familires, pour vous faire peler une page de
leur grammaire chinoise, ou vous montrer, au milieu de petits rires
argentins, une ANGLIQUE, d'aprs un tableau de M. Ingres, sculpte par
Judith, dans un navet,--hlas! se ratatinant tous les jours.

Mais voici Gautier qui,  propos du livre de Renan, auquel il reproche
l'entortillage de ce Dieu qui n'est pas Dieu et qui est plus que Dieu,
fait le livre, selon lui, qu'il fallait faire sur Jsus-Christ.

Alors il esquisse un Jsus, fils d'une parfumeuse et d'un charpentier, un
mauvais sujet qui quitte ses parents et envoie _dinguer_ sa mre, qui
s'entoure d'un tas de canailles, de gens tars, de croquemorts, de filles
de mauvaise vie, qui conspire contre le gouvernement tabli, et qu'on a
trs bien fait de crucifier ou plutt de lapider: un socialiste, un
Sobrier de ce temps-l, un exaspr contre les riches, le thoricien
dsespr de l'IMITATION, le destructeur de la famille et de la proprit,
amenant dans le monde un fleuve de sang, et les perscutions, et les
inquisitions, et les guerres de religion, faisant la nuit sur la
civilisation, au sortir de la pleine lumire qu'tait le polythisme,
abmant l'art, dtruisant la pense, en sorte que les sicles, qui
viennent aprs lui ne sont que de la m---- jusqu' ce que trois ou quatre
manuscrits, rapports de Constantinople par Lascaris, et trois ou quatre
morceaux de statues, retrouvs en Italie, lors de la Renaissance, soient,
pour l'humanit, comme un jour rouvert, en pleines tnbres...

a c'tait un livre, a pouvait tre faux, mais le livre avait sa
logique. Il y avait aussi le livre absolument contraire et qui prtait au
moins autant... Mais je ne comprends pas un livre entre l'un et l'autre.

       *       *       *       *       *

_Lundi 20 juillet_.--Chez Magny.

A propos du livre: VICTOR HUGO, _racont par un tmoin de sa vie_, Gautier
dclare que ce n'tait pas un gilet rouge qu'il portait  HERNANI, mais un
pourpoint rose.

Et sur le rire de la table, il ajoute: Mais c'est trs important. Le
gilet rouge aurait indiqu une nuance politique rpublicaine, et il n'y
avait rien de a. Nous tions seulement _moyenageux_... Et tous, Hugo
comme nous. Un rpublicain, on ne savait pas ce que c'tait... Il n'y
avait que Petrus Borel de rpublicain... Nous tions tous contre les
bourgeois et pour Marchangy. Nous reprsentions le _machicoulis_, voil
tout... 'a t une scission, quand j'ai chant l'antiquit dans la
prface de MADEMOISELLE DE MAUPIN... Machicoulis et rien que
machicoulis... L'oncle Beuve, je le reconnais, a toujours t libral...
Mais Hugo en ce temps-l tait pour Louis XVII, oui, pour Louis XVII.
Quand on me dira que Hugo tait libral et pensait  toutes ces farces, en
1828... Il ne s'est mis qu'aprs dans toutes ces salets-l... Au fond
Hugo est absolument moyen ge...  Jersey, c'est plein de blasons!

--Gautier,--fait Sainte-Beuve, en l'interrompant:--Savez-vous comment nous
avons pass la journe de la premire d'HERNANI? A deux heures nous avons
t avec Hugo, dont j'tais le fidle Achate, au Thtre-Franais... Nous
sommes monts tout en haut, dans une lanterne, et nous avons regard
dfiler la queue, toutes les troupes de Hugo... Un moment il a eu peur, en
voyant passer Lassailly, auquel il n'avait pas donn de billet. Je l'ai
rassur en lui disant: J'en rponds! Puis nous avons t dner chez
Vfour, en bas, je crois,--en ce temps la figure de Hugo, n'ayant pas la
notorit publique.

...--Oui, oui, j'admire Jsus compltement, dit Renan.

--Mais enfin, s'crie Sainte-Beuve, il y a dans ses vangiles un tas de
choses stupides! Bienheureux les doux parce qu'ils auront le monde. a
n'a pas de sens?

--Et akia Mouni, jette Gautier, si on buvait un peu  la sant de akia
Mouni.

--Et Confucius, dit quelqu'un.

--Oh! il est assommant!

--Mais, qu'est-ce qu'il y a de plus bte que le Koran?

--Ah! laisse chapper Sainte-Beuve, en se penchant vers moi: il faut avoir
fait le tour de tout et ne croire  rien. Il n'y a rien de vrai que la
femme... La sagesse, mon Dieu, c'est la sagesse de Senac de Meilhan,
sagesse qu'il a formule dans l'MIGR.

--videmment, lui dis-je, un aimable scepticisme, c'est encore le _summum_
humain... ne croire  rien, pas mme  ses doutes... Toute conviction est
bte... comme un pape.

...--Moi, fait Gautier, se confessant au docteur Veyne pendant ce temps;
moi, je n'ai jamais eu un si violent dsir de cette gymnastique intime...
Ce n'est pas que je sois moins bien constitu qu'un autre. J'ai fait
dix-sept enfants, et tous assez beaux... On peut voir les chantillons...
Mais se livrer  l'amour, une fois par an, je vous assure que c'est bien
suffisant... a me laisse le plus grand sang-froid... je pourrais faire
des oprations mathmatiques... Puis je trouve humiliant qu'une gaupe
puisse croire que vous avez besoin de sauter dessus!

Sainte-Beuve, de son ct, raconte que lorsqu'il a t faire des cours 
Lige, en 1849,  la suite de nombreuses critures rapides, il a t
attaqu de ce que les mdecins appellent la crampe d'crivain, qui lui a 
peu prs paralys les muscles du bras droit, ce qui fait que depuis, il
n'crit plus que des billets et dicte ses lettres un peu longues.

... Comme on se lve pour s'en aller, Gautier va  Scherer, le personnage
le plus muet de la socit, et lui dit: Ah a, j'espre que la premire
fois vous vous compromettrez, car nous nous compromettons tous, il n'est
pas juste que vous restiez froidement  nous observer.

       *       *       *       *       *

_24 juillet_.--Gretz, prs Fontainebleau.

Nous voici dans une auberge rustique de peintres, en pension  3 fr. 50
par jour, habitant des chambres blanchies  la chaux, couchant dans des
lits de plume, buvant du vin du cru, mangeant beaucoup d'omelettes. Mais
d'aimables figures de cabaretiers, et une rivire  deux pas, avec de
l'eau claire o l'on voit des poissons,--et tout proche la fort.

Nous avons pour compagnons un frre de Palizzi et un jeune gentilhomme de
Saint-Omer, faisant de la peinture d'amateur.

       *       *       *       *       *

_29 juillet_.--Ici, de jour en jour, crot en moi une allgresse bte,
dans laquelle les organes et les fonctions ont comme de la joie. Je me
sens du soleil sous la peau, et dans le verger,  l'abri des pommiers,
couch sur la paille des botes de laveuses, il se fait en mon tre un
hbtement doux et heureux ainsi que par un bruit d'eau qu'on entend en
barque,  ct de soi, roulant d'une cluse.

C'est un tat dlicieux de pense fige, de regard perdu, de rve sans
horizon, de jours  la drive, d'ides qui suivent des vols de papillons
blancs dans les choux.

--_Bricoler des casse-tte_, expression des paysans pour se donner du mal.

       *       *       *       *       *

_4 aot_.--Sept heures du soir. Le ciel est bleu ple, d'un bleu presque
vert comme si une turquoise y tait fondue! L-dessus marchent doucement,
d'une marche harmonieuse et lente, des masses de petits nuages, balays,
ouateux et dchirs, d'un violet aussi tendre que des fumes dans un
soleil qui se couche, et leurs cimes sont roses comme des hauts de
glaciers, d'un rose de lumire.

Devant moi, sur la rive en face, des lignes d'arbres  la verdure jaune et
chaude encore de soleil, s'estompent dans le poudroiement des journes
finissantes, en ces tons d'or qui enveloppent la terre avant le crpuscule.

Dans l'eau ride par une botte de paille, qu'un homme trempe au lavoir,
pour lier l'avoine, les joncs, les arbres, le ciel se refltent avec des
solidits denses, et sous la dernire arche du vieux pont, prs de moi, de
l'arc de son ombre, se dtache la moiti d'une vache rousse, lente  boire,
et qui, lorsqu'elle a bu, relevant son mufle blanc, baveux de fils d'eau,
regarde.

       *       *       *       *       *

_5 aot_.--Le matin, le frlement des voitures de foin contre les murs,
met dans votre demi-sommeil l'impression et le lger _frou frou_ d'une
femme qui, assise au pied de votre lit, terait ses bas de soie.

--A la campagne, le travail m'est presque impossible. Je me sens le nuage
qui passe, la feuille qui remue, l'eau qui coule. Je ne suis plus une
pense.

--Un homme de quarante ans qui dirait: Il y a dans la vie une chose
ruineuse, mme pour les fortuns: la proprit. Presque toutes les
difficults de la vie viennent de ce sentiment de l'homme qui ne veut pas
se considrer comme un tre fait pour le viager, mais qui se prend pour le
propritaire ternel des choses et des cratures. Eh bien, ce sentiment,
le premier et le plus fort de l'homme, je le tuerai en moi, j'aurai la
maison, la voiture, la femme,  l'anne, au mois... Je serai usufrutier de
toutes les jouissances de la vie! (A dvelopper dans un livre ou dans une
pice.)

       *       *       *       *       *

_15 aot_.--Avoir roul dans la foule, ce soir, aux Champs-lyses, jour
de la fte de l'Empereur.

Les grands plaisirs du peuple sont les joies collectives. A mesure que
l'individu sort de la plbe et s'en distingue, il a un plus grand besoin
de plaisirs personnels et faits pour lui seul.

En vaguant parmi cette multitude, je remarque dans ce monde un
processionnement passif: pas de gaiet, pas de bruit, pas de tumulte. Le
tabac, ce stupfiant, la bire, cette boisson d'engourdissement,
finiraient-ils par endormir, dans les veines de la France, le sang du
bourgogne?

--Dans une socit qui serait une aristocratie, mais une aristocratie de
capacits ouverte au peuple, se recrutant largement jusque dans les
intelligences ouvrires, je rverais un gouvernement qui essaierait de
tuer la misre, abolirait la Fosse commune, dcrterait la Justice
gratuite, nommerait des avocats de pauvres pays par le seul honneur de
l'tre; tablirait devant Dieu  l'glise la gratuit et l'galit pour le
baptme, le mariage, l'enterrement: un gouvernement qui donnerait, dans
l'hpital, une hospitalit magnifique  la maladie;--un gouvernement qui
crerait un ministre de la SOUFFRANCE PUBLIQUE.

--Lu toute la journe le TRIBUNAL RVOLUTIONNAIRE.

Penser que Carrier a pu faire massacrer des milliers de personnes, qui
avaient des pres, des frres, des fils, des femmes, sans qu'aucun de ceux
qui restaient, ait seulement essay de le tuer. C'est triste pour
l'nergie des affections humaines. Chose singulire! Dans le seul grand
assassinat de bourreau du temps,--et un assassinat de main de femme,
--c'est la tte et non le coeur qui a men la main.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 16 aot_.--Je savais l-bas tous les ennuis de Gavarni, et le
complet insuccs de l'expropriation de sa maison du Point-du-Jour.

Nous allons le voir aujourd'hui. Mlle Aime me dit, en traversant les
pices du rez-de-chausse: Vous savez, il est trs malade... Quand on lui
a appris la dcision du jury, il a eu une tache de sang  l'oeil, comme 
la suite d'un coup de sang.

Nous entrons, et nous trouvons Gavarni dans son grand salon, au milieu de
l'espce d'obscurit, que font des persiennes fermes en plein jour. Il
nous semble trs ple dans l'ombre. Nous entendons sa respiration
oppresse. Il a peine  nous donner sa chaude poigne de main d'autrefois.
D'une voix touffe, il s'essaye cependant  nous faire ses amicales
plaisanteries d'autrefois, mais nous y sentons son effort et son courage.
Il nous dit: C'est toujours la mme chose, toujours ce tuyau de
soufflet... J'ai eu froid dans mon lit... Tous ces palliatifs, toutes ces
inhalations d'eau, je n'y crois pas... Il faudrait un seton ou me faire un
trou l dessous... l,  la gorge... Mais Veyre ne veut pas. Il me donne
des choses  boire... Tenez, a... qui n'est pas joli  boire... Et il
sourit  peu prs. Mon Dieu, le soufflet est bon, trs bon... Ce sont les
ficelles qui ne vont plus. Oui les poumons, la poitrine, c'est bon... Il
m'a auscult... J'ai bien le coeur un peu trop petit. Mais au fond, c'est
ce larynx...

Nous lui parlons alors d'une consultation,  laquelle il ne se refuse pas
trop.

Et nous le quittons trs alarms, effrays de cette maigreur que nous
touchions dans cette main, pleine de cordes; que nous devinions sous cette
robe de laine blanche, sous ces deux ou trois paires de chaussettes
roules autour de ses pieds; effrays de ce lent dprissement, de cet
puisement, de cet appauvrissement du sang et de la vie, de cette anmie
amene par les longues souffrances, et peut-tre encore par tant d'annes
d'une alimentation insuffisante, o cette pure intelligence ne voulait pas
manger, se refusait  manger, trouvait de l'_ennui  manger_.

       *       *       *       *       *

_Lundi 17 aot_.--Sortant de la solitude de Gretz, nous retombons avec un
certain plaisir dans cette parlotte de Magny. Il n'est d'abord question
que du mort qu'on vient d'enterrer, d'Eugne Delacroix, et Saint-Victor
esquisse drolatiquement, d'un mot, cette figure de bilieux ravag, que
nous avons vu un jour passer dans la rue des Beaux-Arts, un carton sous le
bras: Il avait l'air de l'apothicaire de Tippoo Saeb!

Et le mot lanc, soudain le critique plit dans sa soupe. On est treize...
oui, positivement treize. Bah! dit Gautier jouant mal l'assurance, il n'y
a que les chrtiens qui comptent, et il y a ici pas mal d'athes!

Toutefois Saint-Victor et Gautier envoient un garon chercher, pour faire
le quatorzime, le fils de Magny, un jeune collgien, devant lequel on
raconte bientt des choses normes.

       *       *       *       *       *

_25 aot_.--Cabourg. Nous voici dans un singulier endroit, un bain de mer
fait par et pour des gens de thtre, un bain de mer dont la pancarte,
rglementant la pudeur des baigneurs, commence par: Le maire de Cabourg,
chevalier de la Lgion d'honneur, commandeur de l'ordre de Charles III...
et finit par le nom de Dennery.

On demande ici: A qui ce chalet? On rpond: A Cognard. Et cet autre?--A
Clairville.--Et ce dernier en construction?--A Matharel de Fiennes.

Tout semble bti en billets d'auteurs, en droits d'auteurs, en critiques
de thtres, en refrains de vaudevilles. Les chalets ressemblent  des
dcors, les escaliers  des praticables, la mer du fond  la MUETTE DE
PORTICI, et l'on est pouss  croire que les vagues sont faites par des
ttes de figurants sous une toile trs bien peinte.

Au milieu des chalets, un chteau s'lve, un chteau couleur chocolat,
flanqu de quatre tourelles. C'est  Billion, l'ancien directeur du Cirque,
et les quatre tourelles sont des lieux  l'anglaise. Cela ressemble au
chteau de la Foire, dans une ferie, o Lebel s'crierait avec sa voix de
stentor: Allons! bon, voil que j'ai la colique!

Et dans cette ville projete, o des criteaux promettent des rues, chaque
maison isole recle un vieux nom de thtre, ici la Franconi, l, la
veuve d'Adam, plus loin Rosalie, la sauteuse de l'Hippodrome. C'est comme
les Invalides et la Sainte-Prine des coulisses. Aux bureaux de leurs
caisses, les htels montrent de vieilles femmes, dont les voix vous
rappellent des voix d'autrefois entendues au thtre. Et le grand caf de
l'endroit est tenu par un cafetier, bouriffant les bourgeois avec les
blagues et les charges du caf des Varits.

--Ce soir, en nous promenant au bord de la mer avec une femme de notre
connaissance, comme nous lui reprochions un amant indigne d'elle, elle
nous dit ingnument: Qu'est-ce que vous voulez que je fasse, quand il
pleut et que je m'ennuie!

--Aux bains de mer, les filles ressemblent  des honntes femmes. Elles
ont une tenue pareille, la mme toilette, des enfants qu'elles promnent
en ayant l'air de les aimer--et  la fin de la saison, elles arrivent  se
faire  elles-mmes l'effet d'tre maries.

--Pouah! la vilaine et l'antipathique race que ces Normands, avec leurs
paroles avares, leur sourire de paysan qui vous attrape, leur teint
_rouvant_ sur lequel il semble qu'il y ait du givre, leurs sourcils blancs,
leurs yeux de faence, leurs regards aigres comme leurs pommes, leur
rapacit sans la grce et la _polichinellerie_ du Midi.

--Il est des femmes, dont le charme singulier est fait comme d'une
suspension de la vie, d'une interruption de la prsence d'esprit,
d'absence rveuse.

       *       *       *       *       *

_2 septembre_.--Aujourd'hui, dans la salle des dessins franais du XVIIIe
sicle, au Louvre, je vois deux collgiens en uniforme, juchs sur des
tabourets, et copiant les _trois crayons_ de Watteau, achets par le Muse
 la vente d'Imcourt. Voil pour le grand Matre, jusqu'ici seulement
got par les artistes, la grosse popularit qui commence.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 septembre_.--Nous enterrons ce matin notre vieille cousine de
Courmont, ge de 83 ans, une de nos visites du Jour de l'an... A ces
rendez-vous derniers de la mort, les uniques rendez-vous de la famille, on
rencontre de grands jeunes gens en habit noir, qui se trouvent tre les
fils de petites filles avec lesquelles vous avez jou.

       *       *       *       *       *

_14 septembre_.--Dner chez Magny.

Il y a aujourd'hui bataille autour de l'histoire de Thiers, et il faut le
dire, on est presque unanime pour le dclarer un historien sans aucun
talent. Seul Sainte-Beuve le dfend. C'est un si charmant homme! Il a tant
d'esprit! Il possde une telle influence! Et il vous peint la faon dont
il enguirlande une Chambre, dont il sduit un dput. Ce sont toujours les
moyens d'argumentation et la manire de dfense que j'ai vu employer 
Sainte-Beuve. Qu'on lui dise:--Mirabeau a trahi.--Oui, mais il aimait
tant Sophie! Et il fera un tableau de sa passion pour sa matresse. Pour
tout et pour tous, c'est ainsi.

... Sainte-Beuve est parti. On est  boire le mlange de liqueur qu'il
fait  chaque dessert: un mlange de rhum et de curaao.

--Ah! mais,  propos, Gautier, vous revenez de Nohant, de chez Mme Sand,
est-ce amusant?

--Comme un couvent des Frres Moraves. Je suis arriv le soir. C'est loin
du chemin de fer. On a mis ma malle dans un buisson. Je suis entr par la
ferme, au milieu de chiens qui me faisaient une peur... On m'a fait dner.
La nourriture est bonne, mais il y a trop de gibier et de poulet. Moi, a
ne me va pas... L taient Marchal le peintre, Mme Calamatta, Alexandre
Dumas fils...

--Et quelle est la vie  Nohant?

--On djeune  dix heures. Au dernier coup, quand l'aiguille est sur
l'heure, chacun se met  table. Mme Sand arrive avec un air de somnambule,
et reste endormie tout le djeuner... Aprs le djeuner, on va dans le
jardin. On joue au _cochonnet_, a la ranime. Elle s'assied et se met 
causer. On cause gnralement,  cette heure, des choses de prononciation:
par exemple, sur la prononciation _d'ailleurs_ et _meilleur_. La causerie
chaffriolante toutefois, ce sont les plaisanteries stercoraires.

--Bah!

Mais par exemple, pas le plus petit mot sur le rapport des sexes. Je crois
qu'on vous flanquerait  la porte, si vous y faisiez la moindre allusion...

A trois heures, Mme Sand remonte faire de la copie jusqu' six heures. On
dne, seulement on dne un peu vite, pour laisser le temps de dner 
Marie Caillot. C'est la bonne de la maison, une petite Fadette que Mme
Sand a prise dans le pays, pour jouer les pices de son thtre, et qui
vient au salon, le soir.

Aprs dner, Mme Sand fait des patiences sans dire un mot, jusqu'
minuit... Par exemple, le second jour, j'ai commenc  dire que si on ne
parlait pas littrature, je m'en allais... Ah! littrature... ils
semblaient revenir tous de l'autre monde!... Il faut vous dire que, pour
le moment, il n'y a qu'une chose dont on s'occupe l-bas: la minralogie.
Chacun a son marteau, on ne sort pas sans... J'ai donc dclar que
Rousseau tait le plus mauvais crivain de la langue franaise, et cela
nous a fait une discussion avec Mme Sand jusqu' une heure du matin...

Tout de mme, Manceau lui a joliment machin ce Nohant pour la copie. Elle
ne peut s'asseoir dans une pice, sans qu'il surgisse des plumes, de
l'encre bleue, du papier  cigarettes, du tabac turc, et du papier 
lettres ray. Et elle en use. Car vous n'ignorez pas qu'elle retravaille 
minuit jusqu' quatre heures... Enfin vous savez ce qui lui est arriv.
Quelque chose de monstrueux! Un jour elle finit un roman  une heure du
matin... et elle en recommence un autre, dans la nuit... La copie est une
fonction chez Mme Sand...

Au reste on est trs bien chez elle. Par exemple c'est un service
silencieux. Il y a dans le corridor une bote qui a deux compartiments:
l'un est destin aux lettres pour la poste, l'autre aux lettres pour la
maison. Dans ce dernier, on crit tout ce dont on a besoin, en indiquant
son nom et sa chambre. J'ai eu besoin d'un peigne. J'ai crit: M. Gautier,
telle chambre et ma demande. Le lendemain  six heures, j'avais trente
peignes  choisir.

       *       *       *       *       *

_27 septembre_.--Nous revenons de la campagne pour le dner Magny. On
cause de Vigny, le mort du jour.

Et voici Sainte-Beuve jetant des anecdotes sur sa fosse.

Quand j'entends Sainte-Beuve avec ses petites phrases toucher  un mort,
il me semble voir des fourmis envahir un cadavre: il vous nettoie une
gloire en dix minutes, et laisse du monsieur illustre, un squelette bien
net.

Mon Dieu, dit-il, avec un geste onctueux, on ne sait pas trop s'il tait
noble, on ne lui a jamais vu de famille... c'tait un noble de 1814; 
cette poque on n'y regardait pas de si prs. Il y a dans la
correspondance de Garrick, un de Vigny qui lui demande de l'argent, mais
trs _noblement_... qui le choisit parmi tous, pour l'obliger. Il serait
curieux de savoir s'il en descend... C'tait avant tout un _ange_, il a
t toujours ange, Vigny! On n'a jamais vu un beefsteak chez lui. Quand on
le quittait  sept heures pour aller dner, il vous disait: Comment! vous
vous en allez dj!... Il ne comprenait rien  la ralit, elle
n'existait pas pour lui... Il avait des mots superbes. Sortant de
prononcer son discours  l'Acadmie, un ami lui dit que son discours tait
un peu long: Mais je ne suis pas fatigu!' s'crie de Vigny... Avec cela
un reste de militaire. Lors de cette rception, il avait une cravate noire,
et rencontrant dans la bibliothque Spontini, qui avait gard l'tiquette
du costume imprial, il lui jette en passant: L'uniforme est dans la
nature, Spontini!... Gaspard de Pons, qui avait t dans son rgiment,
disait de lui: En voil un qui n'a pas l'air des trois choses qu'il est:
un militaire, un pote, un homme d'esprit!

Par l-dessus trs maladroit; l'arrangement qui le porta  l'Acadmie, il
n'y comprit jamais rien. Quand il recommandait quelqu'un pour les prix, il
le perdait...

Du pote dcd, Sainte-Beuve passe aux salons de Paris, et nous dcrit
celui de Mme de Circourt: salon trs clectique, trs plein, trs ml,
trs vivant, un peu trop bruyant, et o l'on tombait sur n'importe qui, et
o l'on parlait beaucoup trop, tous  la fois. C'tait un tourdissemeht,
dit-il, plutt qu'une conversation.

Puis Sainte-Beuve parle des deux uniques salons que frquentent maintenant
les hommes de lettres: le salon de la princesse Mathilde, le salon de Mme
de Pava.

Ici Gautier prend la parole, et nous droule l'trange existence de cette
femme[1].

[Note 1: Le rcit est un peu romanesque, mais je ne suis qu'un stnographe,
et le donne tel qu'il sortit de la bouche de Gautier. Dans la parole de
Gautier, il faut toujours s'attendre  du romanesque ou  de
l'hyperbolisme; dans la parole de Flaubert,  de l'exagration,  du
grossissement des choses.]

Elle serait la fille naturelle du prince Constantin et d'une juive. Sa
mre, qui tait trs belle, dfigure par la petite vrole, avait fait
couvrir de crpe tous les miroirs de la maison, en sorte que la petite
fille grandit sans se voir, et tourmente par l'ide qu'elle avait le nez
en forme de pomme de terre... On la maria jeune  un tailleur franais de
Moscou. Elle se laissa enlever par Hertz, qui lui donnait des leons de
piano. Hertz ruin en 1848 se sauve de Paris et l'abandonne. Elle tombe
trs gravement malade, sans le sou,  l'htel Valin, aux Champs-lyses.
Gautier reoit un mot d'elle o elle le prie de venir la voir. Il y va.
Elle lui dit:

Tu vois o j'en suis... il se peut que je n'en revienne pas... Alors tout
est dit... mais si j'en reviens, je ne suis pas femme  gagner ma vie avec
de la _confection_,--et je veux avoir, un jour,  deux pas d'ici, tu
entends bien, le plus bel htel de Paris... rappelle-toi a. Son amie
Camille, la marchande de modes, l'arme alors en guerre, lui fournit un
arsenal de toilettes pour son grand coup. Gautier la revoit au moment de
partir, toutes ses robes tales sur les fauteuils, les chaises, le lit,
--et les essayant, comme un soldat fait jouer son fusil, avant la
bataille. Elle lui dit: Je suis pas mal _outille_, n'est-ce pas?... mais
on n'est jamais sr de rien... je puis rater mon coup... alors bonsoir...
Et elle lui demande un flacon de chloroforme pour s'empoisonner en cas de
non-russite. Gautier va demander le chloroforme  un interne de ses amis,
et le lui apporte.

       *       *       *       *       *

_30 septembre_.--Ce soir,  Saint-Gratien, Girardin disait aprs dner:

Maintenant qu'il n'y a plus ni bien ni mal, qu'on est vaguement fix sur
ce qui est droit, sur ce qui est honnte, qu'il n'est point de rgle bien
rigide pour tout cela, il n'y a qu'une chose: le Succs, et l'Empereur
doit avoir un ministre qui porte ce nom. Drouyn de l'Huys n'a pas t plus
heureux avec les Russes que les ministres de Louis-Philippe. Il faut donc
le sacrifier. Honntet, bonnes intentions, qu'est-ce que a me fait? Un
ministre, c'est absolument un cuisinier qui m'apporterait les plus beaux
certificats du monde, et qui me ferait de la mauvaise cuisine... Est-ce
que je ne devrais pas  mes invits de le renvoyer?

En chemin de fer, on cause de la candidature de Gautier  l'Acadmie:

Elle n'a pas la moindre chance, dit Sainte-Beuve, il lui faudrait un an
de visites, de sollicitations, aucun des acadmiciens ne le connat...
Voyez-vous, le grand point, il faut qu'ils vous aient vu, qu'il aient fait
connaissance avec votre figure... Une lection, sachez-le bien, c'est une
intrigue,--une intrigue dans le bon sens du mot,--fait-il, en se
reprenant... Voyons, et il compte sur ses doigts, il aura Hugo, Feuillet,
Rmusat... Vitet, je crois... Il faudrait par exemple qu'il les voie
beaucoup, ces deux derniers-l... Si c'tait bien men, il aurait
peut-tre Cousin... on lui lcherait la Colonna, qui lui dirait qu'elle
veut absolument une symphonie en blanc majeur,  elle personnellement
adresse. Mais ici, il serait de toute ncessit qu'elle ne lcht pas
Cousin, une seconde avant l'lection... Par la princesse, nous aurions
aussi de Sacy.

La sant est beaucoup dans la carrire d'un homme. Il y a des gens
naissant arms de cette force du corps sans dfaillance, qui fait la
volont  toute heure. Girardin nous dit qu'il n'a jamais t malade,
qu'il ne sait pas ce que c'est que la maladie.

       *       *       *       *       *

--Hier en sortant de la rptition d'ALADIN, il me revenait cette ide qui
me hante presque toujours,  la sortie du spectacle: c'est que Molire, en
lisant ses pices  sa servante, a jug le thtre. Il se mettait
simplement au niveau du public des oeuvres dramatiques.

       *       *       *       *       *

_5 octobre_.--Morre me disait que dans les cafs, o il allait en
compagnie de Gavarni, celui-ci avait un vrai sens divinatoire pour dire la
profession de chacun, et que trs souvent il lui tait arriv de
rencontrer, quelques jours aprs, dans la rue, les individus du caf,
porteurs des instruments de la profession que Gavarni leur avait assigne.

Chez Gavarni une mmoire extraordinaire des faces humaines, un moment
entrevues. Ils sont emmagasins dans sa tte, tous ces visages! ainsi que
les clichs d'un atelier de photographie. Gavarni _voit_ les gens qu'il
dessine, ils lui rapparaissent. Souvent il a dit  Morre:

--Tenez, vous rappelez-vous?

--Non, non...

--Comment! cet homme que nous avons vu sur le quai de l'Horloge, vous
savez?

Et il y avait de cela vingt ans.

       *       *       *       *       *

_8 octobre_.--C'est tonnant comme notre chemin littraire se sera fait
par le haut et pas du tout par le bas. On a vu comme Michelet vient de
nous traiter dans la prface de la RGENCE. Hugo, me disait Busquet, tait
pris de la curiosit la plus sympathique  notre gard. C'est la grande
critique qui nous a discuts, jugs, apprcis.

Chez les camarades de notre temps, de notre ge, sauf chez Saint-Victor,
nous n'avons gure rencontr que le silence ou l'injure.

       *       *       *       *       *

_Lundi 19 octobre_.--Trois jours passs  Oisme prs Chartres, chez les
Camille Marcille, cette maison dont on s'en va, avec quelque chose de
doucement remu en soi. Une villa que surmonte un atelier,  l'instar
d'une chapelle dominant un corps de btiment, et montrant l'Art dress au
sommet de la vie de famille. L-haut, les yeux se rjouissent au milieu
des Prud'hon, des Chardin, des Fragonard; en bas dans le jardin, juste
assez grand pour tre tout fleuri; et par toute la riante et petite maison,
le coeur s'gaie  la cordialit de l'hospitalit,  tout ce qui se lve
de bon, de frais, d'honntement heureux, d'un intrieur rgl par le
devoir, et,  tous moments, travers par des vols d'enfants.

Oh! les jolies petites filles qu'il y avait l, et quelle douceur  se
promener, leurs petites menottes dans vos mains... et le soir, en nous
allant coucher, l'amusante ribambelle de petites bottines,  la porte de
leur dortoir, comme ranges pour une nuit de Nol; et le matin, au
djeuner, en entrant dans la salle  manger, le riant et touchant
spectacle, entre les siges des grandes personnes, de leurs petites
chaises gradues de taille, selon l'ge de chacune... Jolis petits anges
fous, et dj un peu femmes, amoureux petits tres qui se frottent
coquettement  vous, avec des gentillesses de chattes.

Un jour, ce fut un tableau charmant. On les entassa dans un petit panier,
tran par un pauvre vieil ne, sur lequel tapait un garonnet du village,
 la blouse envole! Toutes riaient, criaient, se dmenaient: une
charrete de bonheurs de dix ans, et point de peintre pour rendre cela.

... La mre qui regardait sa toute petite fille, sa fille de huit ans, se
renversant sur moi, et me jetant par ses yeux, par ses gestes, par
l'treinte de ses mains, par tout son corps, la tendresse de sa petite me
si trangement tendre, se mit  dire avec un sourire, le sourire de la
Joconde: Oh! ma pauvre fille, tu es le sentiment... lui, il est l'esprit:
il t'attrapera toujours! Et elle ajouta avec un soupir: Oui, on peut la
laisser ainsi encore quelques annes, puis on essayera de refermer tout
cela!

... Voici, je crois, la premire aventure d'amour flatteuse qui m'arrive.

Une petite bonne, une pauvre enfant trouve de l'hospice de Chtellerault,
servait les fillettes de Mme Marcille. Elle avait une de ces figures
minables, ainsi qu'il semble qu'il y en ait eu au moyen ge, aprs les
grandes famines, et des yeux, dont le dvouement jaillissait, comme 
travers ceux d'un chien battu. La brave fille, un soir, en dshabillant sa
matresse, se mit  lui dire: Ah! Madame, ce M. Jules, je le trouve si
potel, si gai, si joufflu, si gentil, que si j'tais riche, _j'en ferais
mon coeur!_

       *       *       *       *       *

--Une jeune marie se trouvant grosse, et disant que a lui tait bien
gal d'avoir une fille ou un garon, sa belle-mre lui jeta cette phrase,
qu'on dirait chappe des chaudes entrailles de la maternit: Vous ne
savez pas ce que c'est... que le bonheur de crer un homme!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 29 octobre_.--Au dbarcadre du chemin de fer de Rouen, nous
trouvons Flaubert, accompagn de son frre, chirurgien en chef de
l'hpital de Rouen, un grand et maigre et noir garon, au profil  la
dcoupure d'un quartier de lune, au long corps,  la fois dessch et
souple comme une liane.

Un fiacre nous emporte  Croisset: une jolie habitation  la faade Empire,
place  mi-cte, aux bords de la Seine, qui a l, une grandeur de lac,
et aujourd'hui, un peu des vagues de la mer.

Nous voici dans ce cabinet du travail obstin et sans trve, dans ce
cabinet, tmoin de tant et de si grands labeurs, et d'o sont sorties
MADAME BOVARY et SALAMMB.

Deux fentres donnent sur la Seine, et laissent voir la grande eau et les
bateaux qui passent. Trois fentres s'ouvrent sur le jardin, o une
superbe charmille semble tayer la colline, qui monte toute droite
derrire la maison: Des corps de bibliothque en bois de chne,  colonnes
torses, placs entre ces trois fentres, se relient  la grande
bibliothque qui fait tout le fond de la pice. Des boiseries blanches, et
sur la chemine une pendule paternelle en marbre jaune, couronne par un
buste d'Hippocrate en bronze. Aux cts de la chemine, une mauvaise
aquarelle, le portrait d'une langoureuse et maladive Anglaise, que
Flaubert a connue  Paris, dans sa jeunesse, et puis encore des dessus de
botes,  dessins indiens, encadrs comme des gouaches, et l'eau-forte de
Callot, une TENTATION DE SAINT ANTOINE: les images conseillres du talent
du Matre.

Entre les deux fentres donnant sur la Seine, se lve une gaine carre,
portant un buste de marbre blanc de Pradier, le buste de la soeur de
Flaubert, morte toute jeune, et qui avec ses traits purs et droits,
encadrs dans deux grandes anglaises, semble une Grecque retrouve dans un
keepsake.

Une perse gaie, de faon ancienne et un peu orientale,  grandes fleurs
rouges, garnit les portes et les fentres. Dans un coin se dresse un
divan-lit, recouvert d'une toffe turque, et sur lequel sont empils des
coussins. Au milieu de la pice, la table de travail, une grande table
ronde au tapis vert, et o l'crivain trempe sa plume dans un encrier qui
est un crapaud.

Et a et l, sur la chemine, sur la table, sur les planchettes des
bibliothques, et accroch  des appliques ou fix aux murs, un
bric--brac des choses d'Orient: des amulettes recouvertes de la patine
vert-de-grise de l'gypte; des flches de sauvages, des instruments de
musique de peuples primitifs, des plats de cuivre, des colliers de
verroterie, le petit banc de bois sur lequel les peuplades de l'Afrique
mettent leur tte pour dormir, s'assoient, coupent leur viande, enfin deux
pieds de momie arrachs par Flaubert aux grottes de Samon, tranges
presse-papiers, mettant au milieu des brochures, leur bronze fauve et la
vie fige de muscles humains.

Cet intrieur, c'est l'homme, ses gots, son talent. Un intrieur tout
plein d'un gros Orient, et o perce un fonds de barbare dans une nature
artiste.

       *       *       *       *       *

_30 octobre_.--... Flaubert vit ici avec une nice, la fille de la femme,
dont le buste a t sculpt par Pradier. Sa mre, ne en 1794, et qui
garde la vitalit des gens de ce temps, sous ses traits de vieille femme,
montre les restes d'une beaut passe, allie  une svre dignit. Un
intrieur provincial austre, et la jeune fille vivant entre la studiosit
de son oncle et la gravit de sa grand'mre, a pour les htes d'aimables
paroles, de gais regards bleus, et aussi une jolie moue de regret, quand,
sur les huit heures, aprs le bonsoir de _ma vieille_, adress par le fils
 sa mre, la grand'maman emmne sa petite-fille dans sa chambre, pour
bientt se coucher.

       *       *       *       *       *

_1er novembre_.--Nous sommes rests enferms toute la journe. Cela plat
 Flaubert qui a horreur de l'exercice, et que sa mre est oblige de
tourmenter, pour qu'il descende dans le jardin. Elle nous disait que
souvent,  ses retours d'une demi-journe passe  Rouen, elle retrouvait
son fils  la mme place, dans la mme pose, effraye presque de son
immobilit. Jamais de sortie au dehors, il vit dans sa copie et son
cabinet de travail. Point de cheval, point de canot... Toute la journe,
d'une voix tonitruante, et avec des coups de gueule de thtre de
boulevard, il nous a lu son premier roman, crit en 1842, et qui n'a
d'autre titre sur la couverture que: FRAGMENTS DE STYLE QUELCONQUE.

Le sujet est la perte du pucelage d'un jeune homme avec une _garce
idale_. Il y a dans le jeune homme beaucoup de Flaubert, et de ses
dsesprances, et de ses aspirations impossibles, et de sa mlancolie, et
de sa misanthropie, et de sa haine des masses... Toute la composition,
sauf le dialogue trs enfantin, est d'une puissance tonnante pour l'ge
o Flaubert l'a crite. Il y a dj l, dans le petit dtail du paysage,
l'observation artiste et amoureuse de la nature de MADAME BOVARY. Le
commencement du roman: Une tristesse d'automne, est un morceau qu'il
pourrait signer,  l'heure qu'il est.

Comme repos, avant le dner, il a t fouiller dans des costumes:
dfroques et souvenirs, rapports de voyages. Il remue avec joie tout son
vestiaire de mascarade orientale, et le voil se costumant, et montrant,
sous le tarbouch, une tte de Turc magnifique, avec ses traits nergiques,
son teint sanguin, ses longues moustaches tombantes... et du fond de ses
loques colores, il finit par retirer, en soupirant, la vieille culotte de
peau de ses longues chevauches, une culotte de peau toute ratatine,--et
qu'il considre avec l'attendrissement d'un serpent qui contemplerait sa
vieille peau.

En cherchant son roman, il a dcouvert un ple-mle de papiers,
curieusement documentaires, et dont il a commenc une collection!

C'est la confession autographe du pdraste Chollet, qui tua son amant par
jalousie, et fut guillotin au Havre: une confession pleine de dtails
intimes et furibonds de passion.

C'est la lettre d'une fille d'une maison de prostitution, offrant toutes
les ordures de ses tendresses  un souteneur.

C'est l'autobiographie d'un malheureux qui,  trois ans, devient bossu par
devant et par derrire, puis dartreux  vif, et que des charlatans brlent
avec de l'eau-forte, puis boiteux, puis cul-de-jatte, le rcit sans
rcrimination, et terrible par cela mme, d'un martyr de la fatalit,
--morceau de papier, qui est encore la plus grande objection, que j'ai
rencontre dans ma vie contre la Providence et la bont de Dieu.

Et nous plongeant dans les abmes de ces cruelles vrits, nous nous
disons la belle publication  faire pour des philosophes et des moralistes,
 d'un choix de documents pareils, avec pour titre: ARCHIVES SECRTES DE
L'HUMANIT.

A peine nous sommes-nous promens cette nuit, avant de nous coucher, un
petit moment, dans le jardin: le paysage avait l'air d'un paysage en
cheveux.

       *       *       *       *       *

_2 novembre_.--... Nous demandons  Flaubert de nous lire quelques-unes de
ses notes de voyages.

Il nous droule ses fatigues, ses tapes forces, ses dix-huit heures de
cheval, ses jours sans eau, ses nuits dvores d'insectes, les durets
incessantes de cette vie plus dures encore que le pril journalier... et
brochant sur le tout une terrible dyssenterie. Toute la journe, il nous
en lit de ces notes, et  la fin de cette journe, entirement chambre,
nous avons la fatigue de tous les pays parcourus et de tous les paysages
dpeints.

Comme repos, c'est coup de pipettes, que Flaubert brle vite, et de
dissertations littraires, et de thses tout  fait en opposition avec la
nature de son talent, et d'opinions de parade et de _chic_, et de thories
assez compliques et assez obscures, sur un beau, non local, non spcial,
un _beau pur_, un beau de toute ternit, un beau, dans la dfinition
duquel il se perd et s'embrouille, mais dont il s'esquive assez
spirituellement par cette phrase: Le beau, le beau... c'est ce par quoi
je suis vaguement exalt!

Il est minuit sonn. Flaubert, qui vient de nous lire la fin de son voyage
et son retour par la Grce, veut encore lire, veut encore causer, et nous
dit qu' cette heure, il commence seulement  s'veiller, et qu'il ne se
coucherait qu' six heures du matin, si nous n'avions pas envie de dormir.

       *       *       *       *       *

_8 novembre_.--... Voici quelques hautes courtisanes qu'il m'est donn de
voir. Toutes me font l'effet de simples prostitues. Dans la familiarit
et l'intimit de la vie, elles ne vous apportent pas d'autres sensations
que celles que vous donne le commerce de la femme de maison. Qu'elles en
sortent ou qu'elles n'en sortent pas, il me semble que, par leurs paroles,
leur tenue, leur amabilit, elles vous y ramnent toujours. Aucune dans le
vice, jusqu'ici, ne m'a paru d'une race suprieure. Au fond, je crois qu'
l'heure prsente il n'y a plus de courtisanes, et que tout ce qui porte ce
nom, n'est que des filles.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 novembre_.--Dner Magny.

Thophile Gautier dveloppe la thorie qu'un homme ne doit se montrer
affect de rien, que cela est honteux et dgradant, qu'il ne doit jamais
laisser passer de la sensibilit dans ses oeuvres, que la sensibilit est
un ct infrieur en art et en littrature.

Cette force, dit-il, que j'ai, et qui m'a fait supprimer le coeur dans
mes livres, c'est par le stocisme des muscles que j'y suis arriv.

Il y a une chose qui m'a servi de leon. A Montfaucon, on me montra un
jour des chiens. Il fallait passer bien au milieu du chemin, et tenir
contre soi les pans de sa redingote. C'taient des chiens trs vigilants,
levs pour la garde des chteaux et des fermes. Quand on leur mettait un
ne dans le chemin, et qu'on les lchait, en cinq minutes, l'ne tait
nettoy, il n'en restait qu'une carcasse... Aprs on me fit passer dans un
autre compartiment de chiens: ces derniers tout peureux, rampant  terre
autour de vous, lchant vos bottes. --C'est une autre espce? demandai-je
 l'homme.--Non, Monsieur, ce sont absolument les mmes... Mais les
autres, on leur donne de la viande et ceux-ci on ne les nourrit qu' la
panade.

Cela m'a clair... j'ai mang, par jour, six livres de mouton, et
j'allais  la barrire, le lundi, attendre la descente des ouvriers
pltriers, pour me battre avec eux.

       *       *       *       *       *

_19 novembre_.--Gaiffe nous accroche sur le boulevard... Je le mets sur
ses souvenirs de la guerre d'Italie, o il y a t envoy comme
journaliste. Il me parle, en dlicat observateur et en peintre coloriste,
des blesss, de ce qu'il a surtout remarqu en eux: l'oeil avec dedans ce
regard doux, triste, enfantin, _attrap_ comme celui d'une petite fille, 
laquelle on aurait abm sa poupe.

Puis il me peint un champ de bataille, en l'tonnante symtrie, en
l'espce d'arrangement ordonn des morts, couchs avec d'troites petites
ombres portes derrire eux... et la terre, sur tout ce champ de bataille,
sans une motte en relief, mais aplatie, durcie, battue comme une aire de
grange... et toutes ces ttes, mme celles aux traits boursoufls,
augustes de paix.

Il me dessine aussi la silhouette de l'aumnier, pareil  un semeur de bl,
semant les absolutions sur les champs des blesss, en train de le suivre
de l'oeil, ainsi que des affams suivent un gigot  une table d'hte.

Un jour, Gaiffe dnait  l'tat-major. Assez prs de lui, il y avait un
tout jeune officier autrichien bless, qu'un vieillard, sans doute un
domestique, une larme dans l'oeil, cherchait  faire boire. Le jeune homme
ne voulait pas, repoussait la boisson avec une main,  un doigt de
laquelle se voyait une bague armorie. Dans le mouvement de son refus, un
peu de l'eau de la tasse, choque par lui, tomba sur sa tunique. Alors,
avec une grce charmante, il donna sur la joue du vieux, une petite tape
de gronderie amicale--et passa dans l'effort de ce geste.

       *       *       *       *       *

_23 novembre_.--Nous allons remercier Michelet, que nous n'avons jamais vu,
 de la phrase flatteuse, qu'il a mise pour nous, dans la prface de son
volume: LA RGENCE[1].

[Note 1: D'minents crivains, savants, ingnieux (je pense  MM. de
Goncourt).]

C'est rue de l'Ouest, au bout du jardin du Luxembourg, une grande maison
bourgeoise, presque ouvrire. Au troisime, une porte  un seul battant,
ressemblant  la porte d'un commerant en chambre. Une bonne ouvre, nous
annonce, et nous entrons dans un petit cabinet.

Le jour est tomb. Une lampe,  l'abat-jour baiss, laisse vaguement
apercevoir un mobilier, o l'acajou se mle  des objets d'art,  des
glaces sculptes, et qui, enseveli dans la pnombre, a l'apparence du
mobilier d'un bourgeois, habitu des Commissaires-priseurs. La femme de
l'historien, une femme au visage  la fois srieux et jeune, se tient sur
une chaise,  ct du bureau, o est place la lampe, le dos  la fentre,
dans la pose un peu rigide d'une teneuse de livres dans une librairie
protestante. Michelet est assis au milieu d'un canap de velours vert,
cal par des coussins en tapisserie.

Il est comme son histoire mme, toutes les parties basses dans la lumire,
le haut dans une demi-nuit; le visage rien qu'une ombre, avec autour la
neige de longs cheveux blancs, une ombre d'o sort une voix professorale,
sonore, roulante, chantante, et se rengorgeant, pour ainsi dire, et qui
monte et descend, et fait comme un continuel roucoulement grave.

Il nous parle avec une haute estime de notre tude sur Watteau, et passe 
l'histoire si intressante qui manque,  l'histoire du mobilier franais.
Alors, il nous esquisse, comme en des devis de pote, le logis 
l'italienne du XVIe sicle, et les immenses escaliers au milieu du palais;
puis les grands plain-pieds amens par la disparition des escaliers, et
introduits  l'htel Rambouillet; puis le Louis XIV incommode et sauvage;
puis ces merveilles d'appartements des fermiers gnraux,  propos
desquels il se demande si c'est l'argent de ces financiers, ou le got
particulier des ouvriers d'alors, qui les ont fait natre... puis enfin
notre appartement moderne, mme le plus riche... srieux, dmeubl, dsert.

Vous, Messieurs, qui tes des observateurs,--s'crie Michelet,
abandonnant soudain le mobilier franais:--il y a une histoire que vous
crirez, l'histoire des femmes de chambre... Je ne vous parle pas de Mme
de Maintenon, mais vous avez Mlle de Launai... Et vous avez encore la
Julie de la duchesse de Grammont, qui a eu une si grande influence sur
elle... dans l'affaire de Corse, surtout. Mme Du Deffand dit quelque part,
qu'il n'y a que deux personnes qui lui soient attaches: d'Alembert et sa
femme de chambre... Oh! c'est une chose curieuse et importante que la part
de la domesticit dans l'histoire... Les domestiques mles ont eu moins de
pese sur elle...

Un moment, il parle de Louis XV et des temps modernes. Louis XV, un homme
d'esprit, mais un nant, un nant... Les grandes choses de ce temps-ci
saisissent moins, elles chappent... On ne voit pas l'isthme de Suez, on
ne voit pas le percement des Alpes... Un chemin de fer, on n'aperoit
qu'une locomotive qui passe, un peu de fume... et ce chemin de cent
lieues?... Oui, les choses de ce temps, on n'en voit pas la longueur!

Un moment de rverie, au bout de laquelle Michelet reprend : Je
traversais un jour l'Angleterre dans sa partie la plus large, de York 
... J'tais  Halifax... Il y avait des trottoirs dans la campagne, une
herbe aussi bien tenue que le trottoir, et le long, des moutons qui
paissaient... tout cela clair au gaz. Oh! une chose bien singulire!

L, un silence, et la causerie repart:

Avez-vous remarqu qu'aujourd'hui, les hommes clbres n'ont pas la
signification de leur physionomie... Voyez leurs portraits, leurs
photographies... Il n'y a plus de beaux portraits... Les gens remarquables
ne se distinguent plus... Balzac n'avait pas de caractristique... Est-ce
que vous reconnatriez, sur la vue, M. de Lamartine? Rien dans la tte,
les yeux teints... seulement une lgance de tournure que l'ge n'a pas
casse... C'est qu'en ce temps, il y a chez nous trop d'accumulation...
Oui, bien certainement, il y a plus d'accumulation qu'autrefois. Nous
contenons tous plus des autres, et alors contenant plus des autres, notre
physionomie nous est moins propre... Nous sommes plutt des portraits
d'une collectivit que de nous-mmes...

Michelet a remu, comme cela, de hautes ides, pendant prs d'une
demi-heure.

Nous nous sommes levs; il nous a reconduits jusqu' sa porte. Alors, dans
la lumire de la lampe, qu'il portait contre lui, nous est apparu, une
seconde, ce prodigieux historien de rve, ce grand somnambule du pass,
cet original causeur; et nous avons vu, croisant sa redingote sur son
ventre, dans un geste troit, et souriant avec de grandes dents de mort et
deux yeux clairs, un vieillard criquet, ayant l'air d'un petit rentier
rageur, la joue balaye de longs cheveux blancs.

... Au sortir du dner de Magny, et en prgrinant, au pas lent et balanc
d'un lphant qui, aprs une traverse, se souvient du roulis,--c'est le
pas de Gautier d'aujourd'hui,--le cher homme, tout en tant heureux et
flatt,  la faon d'un dbutant, des articles que vient de lui consacrer
Sainte-Beuve, se plaint un peu de ce que dans l'examen de ses posies, il
n'a pas parl de celles o il a mis le plus de lui-mme, des MAUX ET
CAMES.

Il ne comprend pas cette application du critique,  trouver chez lui un
ct amoureux, sentimental, lgiaque, dont il a horreur. Il dit que, bien
certainement, dans les trente volumes qu'il a t oblig de pondre, il
s'est vu forc de donner aux bourgeois par-ci par-l, la satisfaction d'un
pisode d'amour, mais que les deux cordes de son oeuvre, les deux vraies
grandes notes de son talent, sont la bouffonnerie et la mlancolie noire.

Enfin chez moi, s'crie-t-il, 'a t l'emmer...... de mon temps, qui m'a
fait chercher une espce de dpaysement.

--Oui, oui, vous avez la nostalgie de l'oblisque! lui disions-nous.

--C'est cela, et c'est cela que Sainte-Beuve ne saisit pas. Il ne se rend
pas compte que nous sommes tous quatre des malades... ce qui nous
distingue: c'est l'exotisme. Il y a deux sens de l'exotique: le premier
vous donne le got de l'exotique dans l'espace, le got de l'Amrique, le
got des femmes jaunes, vertes, etc. Le got plus raffin, une corruption
plus suprme; c'est ce got de l'exotique  travers les temps: par exemple,
Flaubert serait ambitieux de _forniquer_  Carthage, vous voudriez la
Parabre; moi, rien ne m'exciterait comme une momie!

--Mais comment voulez-vous, lui disons-nous, que le pre Beuve, malgr son
touchant dsir de tout comprendre, comprenne  fond un talent comme le
vtre? Oui, c'est trs gentil ces articles, c'est d'une littrature
aimable et parfaitement ingnieuse, et puis voil tout. Jamais avec son
petit parlage crit, il n'a baptis un homme, ou donn la signification
dfinitive d'une oeuvre en un mot ou en une phrase; jamais enfin il n'a
coul dans du bronze, la mdaille d'une gloire... Et vous, en dpit de son
envie de vous tre agrable, comment pourrait-il entrer dans votre peau?
Tout votre ct plastique lui chappe. Quand vous dcrivez du nu, a lui
parat en quelque sorte de l'onanisme littraire sous le prtexte de la
ligne... Vous venez de le proclamer tout  l'heure, vous ne cherchez pas 
mettre de la sensualit l dedans. Eh bien, pour lui, la description d'un
sein, d'une jambe de femme, le nu, enfin, est insparable de l'ide
cochonne, de l'excitation physique... en un mot,  ses yeux, il y a du
Devria dans la Vnus de Milo.

       *       *       *       *       *

_2 dcembre_.--Ce soir  dner chez la princesse, Saint-Victor et Flaubert
nous portent insupportablement sur les nerfs, avec ce redoublement de
_grcomanie_ qui les a repris ces jours-ci. Enfin, ils en arrivent 
admirer, dans le Parthnon, ce merveilleux blanc du marbre, qui est,
s'crie Flaubert enthousiasm, noir comme de l'bne.

       *       *       *       *       *

_4 dcembre_.--Voil trois jours, que notre roman de RENE MAUPERIN, a
commenc  paratre dans l'OPINION NATIONALE. Voil trois jours que nos
amis s'abstiennent rigoureusement de nous en parler, et que nous n'avons
nulle nouvelle de l'effet produit auprs de l'allant et du venant, que
nous rencontrons. Nous tions un peu dsesprs de ce livre, tombant dans
le silence, quand ce matin nous avons reu une aimable lettre de Paul
Fval qui tmoigne que l'enfant remue.

L dessus, je pose des sangsues, derrire les oreilles  Edmond, qui a mal
aux yeux, depuis quelque temps, et dont la dilatation des pupilles est
aussi forte, que s'il avait t empoisonn avec de la belladone. Et notre
mdecin et ami, Edmond Simon, a la croyance que cette dilatation est
produite par des excs de tabac, par l'abus de cigares trs forts.

       *       *       *       *       *

_16 dcembre_--La princesse, arrive  cinq heures de Compigne, parle de
l'Empereur: ... Qu'est-ce que vous voulez... cet homme, il n'est ni vif
ni impressionnable! Rien ne l'meut... L'autre jour, un domestique lui a
lch un siphon d'eau de seltz dans le cou, il s'est content de passer
son verre de l'autre ct, sans rien dire, sans donner aucun signe
d'impatience... Un homme qui ne se met jamais en colre, et dont la plus
grande parole de fureur est: C'est absurde! Il n'en dit jamais plus. Moi,
moi, si je l'avais pous, il me semble que je lui aurais cass la tte,
pour savoir ce qu'il y avait dedans!

       *       *       *       *       *

_17 dcembre_--En regardant ces yeux, o les pupilles contractes sont
dans une clart verte comme des ttes d'pingles noires, ces yeux tranges
et profonds et aigus et fascinants, ces yeux qu'on pourrait comparer avec
leur cernure  des meraudes montes dans de la fivre, je pensais au
danger qu'il y aurait  rencontrer trop souvent cette femme: danger, fait
tout entier de l'immatrialit de la personne, du caractre surnaturel de
ses yeux, de cet maciement de ses traits d'une finesse presque psychique,
de ce quelque chose de supra-humain qu'aurait une femme de Po, qui serait
une Parisienne.

De toutes les femmes que j'ai vues, c'est celle que je serais le plus
orgueilleux d'occuper, prs de laquelle je serais le plus humili de ne
pas paratre un tre distingu, enfin par laquelle il me serait le plus
dur de n'tre pas estim  ma valeur littraire. Et cependant, si je
venais  l'aimer tout  fait, je comprends,  la rigueur avec elle, un
amour sans la possession corporelle, mais avec la possession absolue de
tout ce qui me charme en elle, de tout ce qu'elle a d'immatriel,--une
possession de son coeur, de sa tte, de son imagination.

Enfin il se pourrait que je ne fusse pas jaloux que son mari coucht avec
elle, mais je serais peut-tre jaloux de ses tendresses pour ses enfants.

       *       *       *       *       *




ANNE 1864


_1er janvier 1864_--Nous commenons par aller o se trouvent nos vrais
parents: au Louvre. C'est ferm... Et ce soir, nous sommes heureux de
dner en famille, dans un cnacle de cabotins, et de recevoir les voeux de
bonne anne d'un tratre du boulevard!

       *       *       *       *       *

_2 janvier_--Il me revenait, l'autre nuit, ne dormant pas, une impression
de panorama de bataille, impression profonde, trange, effrayante,
pareille  celle que feraient un orage suspendu, un tumulte glac, un
chaos muet et mort. Les bombes clatant en l'air, ne tombaient pas et
demeuraient ternellement clatantes. Sous le jour tamis et froid et
clair et filtr, les cavaliers se prcipitaient, les fantassins
s'lanaient, les bras se levaient, les gestes se convulsionnaient, les
masses se heurtaient et la Victoire volait sans un bruit, sans un cri,
dans une farouche et sinistre immobilit de violence.

On aurait cru voir, en mme temps, l'apothose lumineuse de l'Action et le
cadavre glac de la Gloire sur cette toile tendue, dans ce champ de
bataille teint, o il semblait qu'on finissait par entendre germer le
bruit d'une arme d'mes, et par apercevoir comme un ple chevauchement
d'ombres,  l'horizon du trompe-l'oeil.

       *       *       *       *       *

_3 janvier_--Dans le petit salon d'Edouard Fournier, tout plein de monde 
ne pas respirer, je m'assieds sur une chaise, prs d'une table, en face
d'un couple trange. C'est un homme  longs cheveux gris, d'une jolie
figure fatigue, l'oeil vif, souriant et pntrant et caressant; une tte
d'artiste et de mdecin. A ses cts, le coude sur la table, se tient une
femme d'un certain ge, aux beaux traits un peu sauvages, une sorte de
mdaille de gitana. Elle est coiffe d'un filet couleur feu, elle porte
une robe agrmente de dessins lgrement cabalistiques, et est couverte
de bijoux pareils  des amulettes: un costume de ncromancienne vivant
dans le monde des peintres. On reconnat le mnage de la chiromancie, le
mnage Desbarolles...

Tous deux vous prennent la main, la tripotent, la retournent, vous
plongent le regard dans les yeux. Quelque chose de particulier se passe en
vous: on se sent de la gne comme devant l'inconnu dans lequel on va
entrer, et si peu que l'on croie  la bonne aventure, il y a une sorte
d'apprhension de se trouver sur la sellette de son avenir.

Et puis la mise en scne est bien faite. Rien de trop thtral. L'homme en
habit noir, et seulement, pour accessoires, deux grandes loupes carres,
que le mari et la femme tiennent en main, et qui semblent, par moments,
avoir les lueurs fantastiques des loupes fabriques par des lunetiers
d'Hoffmann.

Desbarolles s'est mis  me conter, ce que ma main lui disait.

Il parle doucement, lentement, par petites phrases qui font entrer, 
petits coups, la chose dite. Et cela, il le fait en consultant sa femme
qui lui souffle par-ci par-l: un peu de _Saturne_, un peu de _Mercure_,
des termes de chiromancie... Desbarolles m'a trouv le sens de la musique!
Diable! diable!... Il s'est rattrap en me dcouvrant une nature de femme
trs nerveuse, sujette  de frquentes nvralgies, puis le sens de la
forme et une assez belle ligne de vie.

En dernier lieu, sur une grosseur dveloppe  la base interne de l'index,
il a peru chez moi, et trs dvelopp, le dsir de me faire connatre. Ce
 quoi je n'ai pu m'empcher de dire: C'est vrai!

       *       *       *       *       *

--Souvent une impression d'enfance donne le pli, le caractre de toute une
vie.--On me racontait que Mrime est un tre uniquement fabriqu de la
crainte du ridicule, et que cela vient de ceci. Enfant, un jour on le
gronda, et, sorti de la chambre, il entendit ses parents rire de la tte
pleurarde qu'il avait faite  la semonce.

Il se jura qu'on ne rirait plus de lui, et il se tint parole, en se
schant  fond.

       *       *       *       *       *

--La vrit, l'homme, par nature, ne l'aime pas, et il est juste qu'il ne
l'aime pas. Le mensonge, le mythe sont bien plus aimables. Il sera
toujours plus agrable de se figurer le gnie sous la forme d'une langue
de feu, que sous l'image d'une nvrose.

       *       *       *       *       *

_16 janvier_--Il s'est fait un grand changement dans la prostitution.

Tout  l'heure, elle tait vagante, ambulante, trottinante, fuyante 
l'oeil. C'tait quelque chose qui vous parlait discrtement, passait,
filait dans le lointain. Paris aujourd'hui a une prostitution assise,
carrment installe aux cafs des boulevards, en plein gaz, range en
ligne, faisant front aux passants, et tout  la fois insolente avec le
public, et familire avec les garons  tablier blanc.

       *       *       *       *       *

--Je me demandais l'autre jour, avec inquitude, si j'aurais  recommencer
la fatigue de cette vie d'ici bas, dans une autre. La peur m'tait venue
qu'il n'y et, pour peupler les sicles, qu'un certain nombre dtermin
d'mes,--comparses dfilant et repassant de monde en monde, ainsi que les
soldats des armes du Cirque, de coulisse en coulisse.

--Le latin est d'essence amoureux et religieux. Il lui faut toujours tre
 genoux devant un dieu, une femme, un homme, un livre, n'importe quoi
enfin.

       *       *       *       *       *

_18 janvier_--Chez Magny.

Gautier clbrant la femme insexuelle, c'est--dire la femme si jeune,
qu'elle repousse toute ide d'enfantement, d'obsttrique... Flaubert, la
face enflamme, proclame de sa grosse voix que la beaut n'est pas
rotique, que les belles femmes ne sont pas fabriques  l'effet d'tre
aimes matriellement, qu'elles ne sont bonnes qu' dicter des statues,
qu'au fond l'amour est fait de cet inconnu que produit l'excitation, et
que trs rarement produit la beaut. Et l-dessus il dveloppe son idal,
un idal  la fois si turc, et si _crott_, qu'on le plaisante. Sur quoi,
il s'crie qu'il n'a jamais possd vraiment une femme, qu'il est vierge,
que toutes les femmes qu'il a eues, n'ont jamais t que les matelas d'une
autre femme rve.

Pendant ce, Neftzer et Taine discutent sur le mot _concret_, s'tonnent de
tout ce qu'il renferme, et lchent  tout moment des mots comme
idiosyncrasie...

... Du cot on passe au spleen. Taine dplore cette maladie spciale de
notre profession. Il veut que l'on combatte le spleen avec tous les moyens
hyginiques, de la morale, et une bonne mthode. On a beau lui crier que
peut-tre tout notre talent n'existe qu' la condition de cet tat nerveux,
il va toujours, il veut qu'on ragisse contre ces tats d'avachissement
et de paresse, qui lui semblent le signe des sicles descendant la pente
d'une civilisation, et toujours protestant, il voit la gurison du spleen,
le salut et la rnovation des socits dcadentes, dans l'imitation
purile des moeurs anglaises, dans cette vie de civisme, dans cette
adaptation du patriotisme et du pdestrianisme britanniques.--Oui, lui
crie quelqu'un, l'alliance du talent et de la garde nationale.

L'on rit et l'on part.

       *       *       *       *       *

_27 janvier_--Nous sommes heureux, contents, en un tat de tranquillit,
que nous n'avons pas got depuis longtemps. Pas d'inquitude,
d'impatience, de fivre. Un apaisement de l'esprit, une satisfaction
intrieure. Est-ce l'entre dans la sant morale du succs?

       *       *       *       *       *

--Ce que l'homme achte cent mille francs, chez la femme qui vend son
corps: la beaut,--il ne l'estime pas dix mille chez la femme qu'il pouse
et qui la lui donne par-dessus la dot.

       *       *       *       *       *

--De quelle manire se fait cet accord, par lequel tous et toutes
reconnaissent,  la premire vue, qu'on peut blaguer, turlupiner,
maltraiter un quelconque. Comment la lchet de son me saute-t-elle aux
yeux des plus btes?

       *       *       *       *       *

_Vendredi 29 janvier_--Nous allons voir M. de B---- le directeur du
Vaudeville, au sujet de notre pice d'HENRIETTE MARCHAL, prsente  ce
thtre. C'est dans une maison de la rue des Colonnes communiquant avec le
thtre. Un de ces escaliers qui font peur aux collgiens allant perdre
leur pucelage avec une fille, et une antichambre toute grande ouverte, o
il n'y a comme mobilier que des patres  chapeaux; et dans un coin, sur
le carreau, un pain de quatre livres, pos debout. J'ai cru entrevoir
l'antichambre de la faillite.

De l, je suis entr dans un salon au luxe fan et banal, aux dorures
uses, au velours de coton lim, aux meubles de Boule pour l'exportation,
aux tableaux, modernes semblant achets dans un passage o, le soir, on
conomise le gaz, aux petites jardinires en pommes de sapin, ne
renfermant rien dedans que de la mousse fausse.

... De l, nous sommes alls chez Carrier, le vieux miniaturiste qui a
inocul  son confrre Saint, et  quelques autres amateurs, le got du
XVIIIe sicle. Il nous montre une tte de La Tour achete, un sou,  un
talage par terre, et nous parle avec dsespoir d'une esquisse de Watteau,
donne de la main  la main,  l'ami Saint pour lui faire plaisir, vendue
depuis, 25,000 francs en Angleterre.

       *       *       *       *       *

On est dgot des choses, par ceux qui les obtiennent, des femmes, par
ceux qu'elles ont aims, des maisons o on est reu, par ceux qu'on y
reoit.

       *       *       *       *       *

_10 fvrier_--Mercredi des Cendres... La princesse est encore tout gaye
du bal o elle a t hier chez M. de Morny. Elle tait vtue de loques de
modle, arranges par Eugne Giraud, et avait la figure couverte d'un
affreux masque en fil de fer, qui l'a rendue mconnaissable pour tout le
monde... Elle parle, avec une effusion charmante, du plaisir qu'elle a eu
de rencontrer des hommes impolis, elle qui est, dit-elle, toujours
habitue  les trouver la bouche en coeur,--et de s'entendre dire par les
femmes, qu'elle tait vieille et laide...

Sur la dfense que prend le peintre Hbert, d'une femme vivement
maltraite par quelqu'un de la socit, le pratique Emile de Girardin lui
dit  demi-voix: Mais vous voulez donc la voir compltement reinte? Il
ne faut jamais dans le monde dfendre un ami, c'est le moyen de faire
achever un bless... On jette bien vite une autre personne en pture  la
conversation.

       *       *       *       *       *

_14 fvrier_--Il y a de monstrueuses fortunes de la banque, o la femme
fait quotidiennement la charit, du djeuner  l'heure du Bois. C'est, par
une fonction journalire de l'assistance, par une ponctualit mathmatique
de la charit,--dsarmer Dieu quatre heures par jour.

       *       *       *       *       *

_15 fvrier_--Le pre Barrire des DBATS nous parlait du besoin de
distractions grandioses, d'motions furibondes, dans les temps
rvolutionnaires. Neuf cent mille livres gagns par son pre, dans son
commerce d'orfvre, furent manges par lui, au jeu, de 1789  1793.

       *       *       *       *       *

_21 fvrier_--Je vais voir l'Exposition des dessins de Delacroix.

Toutes les miettes d'tudes, toutes les raclures de carton, toutes les
bribes de crayonnage, tous les ratages, tous les _repentirs_, tous les
essuie-pinceaux du peintre sont l, exposs en grande pompe,
religieusement. Il y a vraiment, dans ce moment-ci, un engouement des
clbrits dfuntes, un amour des riens laisss par elles, qui ressemble 
un culte des saintes reliques,--et je ne dsespre pas de voir bientt,
vendre aux Commissaires-priseurs, l'empreinte des doigts de pied d'un
peintre illustre sur ses dernires chaussettes.

       *       *       *       *       *

--Souvent les honntes femmes parlent des fautes des autres femmes, comme
de fautes qu'on leur aurait voles.

       *       *       *       *       *

--Les contours des visions, dans le rve, ont un semblant de la ligne
diffuse des dessins, trempant dans l'eau... Quel mystre que le rve, cet
tat ressemblant  de la mort vivante... Et pourquoi dans le rve, cette
richesse des sensations de la peur, de l'pouvante, qu'on dirait touche
chez nous, par un bouton lectrique correspondant  nos fibres intimes?

       *       *       *       *       *

--Les choses, depuis le commencement du monde, vont en tant toujours
aussi mauvaises, mais en paraissant un peu meilleures.

       *       *       *       *       *

_3 mars_--A un bal chez Michelet, o les femmes sont dguises en nations
opprimes, Pologne, Hongrie, Venise, etc., etc. On dirait voir danser les
futures rvolutions de l'Europe.

       *       *       *       *       *

_8 mars_--Une heure du matin. Sur la pendule de ma chambre  coucher est
jet le fichu de ma matresse. L'heure me semble voile de dentelle.

       *       *       *       *       *

_Samedi 12 mars_--Nous portons notre volume  Mme Sand. Elle est plus
anime, plus vivante, plus causante qu' notre premire visite. Le succs
du MARQUIS DE VILLEMER aurait-il fait circuler son sang plus activement?
Elle parle, avec une certaine chaleur, des six cents cartes d'tudiants,
reues le lendemain de la reprsentation.

De l nous traversons le Luxembourg, et allons chez Michelet.

On resterait des heures  l'entendre battre et remuer des ides, souvent
paradoxales, mais qui ne sont jamais les ides courantes et prostitues.

Il vient de se plonger dans les livres sacrs de l'Inde, et il en sort
comme bloui de soleil. Il trouve qu'on s'est tromp sur ces peuples...
que leur douceur pour les animaux n'est pas venue de la mtempsycose; bien
au contraire, c'est elle, la mtempsycose, qui vient de cette douceur: Ce
n'est pas leur foi, dit-il, qui a fait leur coeur, c'est leur coeur qui a
fait leur foi!

Michelet nous avoue qu'il travaille beaucoup sur les preuves, parce que
l'criture trompe, parce que dans un moment de passion, il y a des
morceaux de calligraphie, crits d'une _criture mue_, auxquels on
tient... On voit seulement sur l'preuve, que cela ne se rapporte ni  ce
qui est avant, ni  ce qui est aprs. L'preuve, finit-il par dire, est
votre pense claire... Et il se demande comment, sans cette inspiration
matrielle, manuelle de l'criture, les anciens pouvaient suivre une ide
dans toutes ses rdactions,--lui, qui ne peut raisonner qu'avec la plume.

Mme Michelet est l, qui nous dclare aimablement qu'elle se fait une fte
de lire notre roman, se plaignant qu'il y ait trop peu de livres qu'on
puisse lire sans application, et disant qu'elle a vainement cherch de
quoi lire, hier au soir, dans toute la bibliothque de son mari.

Alors Michelet de s'crier, avec une charmante bonhomie: Je lui disais:
Tiens, prends mon Homre, mon Dante... enfin je lui offrais les plus
belles choses!.

... Puis la causerie va  la tristesse moderne,  l'absence de joie, la
joie de Rabelais, la joie dont Luther faisait une vertu.

Cette tristesse, Michelet l'attribue  la complexit des ides modernes, 
l'embarras du choix entre tant de voies nouvelles de l'esprit, au
tiraillement des tudes en sens divers, et, pour ainsi dire,  la
multiplication des horizons autour de notre cerveau:

Moi, par exemple, ajoute-t-il, vers les trente ans, j'avais d'horribles
migraines. Cela tenait  des maux d'estomac, et ceux-ci venaient du nombre
de choses diverses que je faisais, des travaux et des tudes multiples du
professorat... Edwards, qui me soignait, disait  ma premire femme: Il
se pourrait qu'il devnt fou ou qu'il mourt. Un sjour de six semaines
en Italie n'amenait aucun mieux.

Alors je me suis dit: Eh bien, je ne vais plus lire de livres, je vais en
faire, moi aussi! De ce jour, en me levant, je savais trs nettement ce
que j'avais  faire, et ma pense ne portant plus que sur un seul objet 
la fois, j'tais guri!

       *       *       *       *       *

_14 mars_--Chez Magny, Saint-Victor nous lit, de Dumas fils, une lettre
dans laquelle il lui annonce qu'il renonce au thtre...

Au dessert, Gautier dit:

C'est singulier, je ne me sens pas pre du tout. Je suis bon pour mes
enfants. Je les aime, mais pas du tout comme mes enfants... Ils sont l
auprs de moi, ils sont dans mes branches: voil tout... Je ne me fais pas
l'effet d'tre assez vieux pour qu'ils soient  moi. Il y a en moi une
jeunesse, une fracheur... Je ne puis croire  mon ge...

Puis il parle du profond ennui qu'il a toujours prouv, de ce
tiraillement perptuel de deux hommes en lui: l'un qui lui dit, quand tous
ses effets sont prts pour aller en soire: Couche-toi, qu'est-ce que tu
irais faire l! Et l'autre qui lui dit, quand il est couch: Tu aurais
d y aller, tu te serais amus!

       *       *       *       *       *

_15 mars_--Un souvenir de mon enfance m'est rest trs net. En un voyage
avec notre mre  Neufchteau, dans la salle d'auberge de Gondrecourt,
devant moi qu'on tenait sur les genoux, un monsieur demanda une bouteille
de champagne, une plume et de l'encre. J'ai longtemps pens que l'homme de
lettres tait cela: un monsieur en voyage, crivant sur une table
d'auberge en buvant du champagne. C'est tout le contraire!

       *       *       *       *       *

--Tous ces jours-ci,  propos de notre livre, tristesse, ennui, angoisse
sourde, inquitude, disposition  voir noir, supputation des mauvaises
chances, travail d'cureuil de l'esprit dans le mme cercle de penses de
doute, de dfaillance, de dsesprance. L'horrible vie que cette vie des
lettres, o aprs avoir souffert du doute de l'oeuvre, on a encore 
souffrir du doute de son succs.

Nous ne nous disons rien, mais nous sentons parfaitement les ides qui
nous travaillent, et que nous nous cachons.

       *       *       *       *       *

_20 mars_--Saint-Victor, cherchant la cause de la mlancolie que nous
prouvons tous, au printemps, la trouvait dans ce spectacle du renouveau
de la nature, que l'homme compare, malgr lui, au non-renouvellement de
son tre.

       *       *       *       *       *

--Comme tmoignage de la toute-puissance de ce Jupiter-Prudhomme de son
temps, le Bertin des DBATS, Sainte-Beuve nous apprenait que c'est le seul
mortel, non acadmicien, dont les registres de l'Acadmie aient mentionn
la mort avec regret.

       *       *       *       *       *

--Quelques dtails sur la misre parisienne.

Une raccommodeuse de dentelle, vivant avec le lait, ncessaire pour
nettoyer les dentelles noires. Une autre vieille femme se levant  quatre
heures du matin, et allant, pendant le carme, retenir  Notre-Dame une
chaise, qu'elle revend dix  douze sous... et le reste de l'anne coupant
des crins de brosse de la mme grandeur, triant des pains d'pice, faisant
la cuisine et dbarbouillant les enfants des marchands ambulants.

       *       *       *       *       *

_21 mars_.--...Il est question d'une matresse de Sainte-Beuve, nomme Mme
W..., qu'il croyait fermement Espagnole, qu'il consultait sur tout ce qui
lui arrivait de littrature de l'autre ct des Pyrnes, et qui lui donna
des notes sur Calderon, etc., etc. Elle lui avait persuad qu'elle tait
Espagnole, d'abord en le lui disant, et surtout en portant un poignard 
sa jarretire. Malheureusement elle mourut chez lui, de phtisie, et on
dcouvrit dans ses papiers qu'elle tait Picarde.

Et mon interlocuteur appuie sur les incertitudes du critique, ses
tergiversations de jugement, sa qute de l'opinion des autres, du jugement
des _petites dames_, et parfois sur l'intimidation morale, produite par
l'invasion de grands diables comme Turgan et Feydeau, tombs inopinment
chez lui, et qui enlevrent son article sur FANNY.

Il parle encore fort spirituellement des trois dcompositions de
physionomie de Sainte-Beuve, de ses trois ttes, qu'il appelle: sa _figure
Balzac_, sa _figure Hugo_, sa _figure Michelet_, lorsqu'on parlait de ces
trois individualits, qu'il abominait.

       *       *       *       *       *

_5 avril_.--En littrature, on commence  chercher son originalit
laborieusement chez les autres, et trs loin de soi... plus tard on la
trouve naturellement en soi... et tout prs de soi.

       *       *       *       *       *

_9 avril_.--Encore  table, nous nous mettons  causer,  la fin du dner,
aprs quelques jours de tristesse concentre, et ces ides se succdent en
nous, et nous partent, en mme temps,  l'un et  l'autre des lvres.

Notre plaie au fond, c'est l'ambition littraire insatiable et ulcre, et
ce sont toutes les amertumes de cette vanit des lettres, o le journal
qui ne parle pas de vous, vous blesse, et celui qui parle des autres, vous
dsespre.

Et les vides que nous laisse cette existence, toute aux lettres, les
entr'actes de notre travail, nous les comblons, oui, bien incompltement,
par cette froide et bonhomme distraction: la collection. Cela nous occupe
et ne nous remplit pas.

Enfin il y a une tendresse en nous, qui reste sans issue, sans
satisfaction. Nous manquons de deux ou trois maisons bourgeoises,
distingues et affectueuses, o nous pourrions rpandre, dgorger tout ce
que nous ne donnons pas  la matresse, nous qui ne lui donnons gure que
de l'habitude,--nous qui, par le fait, ne sommes pas deux, ne sommes point
l'un  l'autre une compagnie, nous qui souffrons en mme temps des mmes
dfaillances, des mmes malaises, des mmes maladies morales, nous qui ne
sommes  nous deux qu'un isol, un spleentique, un nvropathe.

Aussi trouvons-nous  la vie, un got de fadeur, et dans l'ennui d'tre,
un perptuel coeurement. Nous sommes comme des gens, qui n'ont entre eux
et le suicide, que la trve de quelques oeuvres  faire.

Et au bout de cette reconnaissance et de cet inventaire de nous-mmes, il
nous passe dans la cervelle la fantaisie d'aller  Londres, demain,
aprs-demain, ces jours-ci, nous vautrer en plein dans la prostitution
anglaise, dans ces chairs de rve, dans ces corps de porcelaine, dans
cette viande de keepsake.

Au fond, de quoi nous plaindre? Point de chagrin! De quoi vivre! Des
malaises qui ne compromettent pas encore la vie! Une espce de rputation
littraire. Pourquoi tre dsols? Ah! pourquoi? Parce que nous avons des
sens trop fins pour tre heureux, et des aptitudes merveilleuses pour nous
empoisonner le bonheur, sitt qu'il y en a un semblant en nous.

       *       *       *       *       *

_10 avril_.--Nous allons visiter Saint-Denis o nous voyons le roi
Louis-Philippe et la reine Marie-Amlie en vitrail. Les monarchies en
redingote et en robe  gigots, ne supportent pas la peinture sur verre.

Le soir chez la princesse, je me trouve, cte  cte, dans un entre-deux
de porte, avec le duc de Morny, ple, et la lvre infrieure toute
tremblotante. On joue dans le salon un petit proverbe de l'homme
politique. Il est certainement plus mu qu'au 2 dcembre.

       *       *       *       *       *

_Lundi 11 avril_.--Chez Magny.

Le duc Pasquier est sur le tapis.

--Un bien petit homme frott  de grandes choses! disons-nous.

--Mon Dieu, vous tes bien durs! soupire Sainte-Beuve, avec son geste
d'apaisement ecclsiastique.

Et voici le dfenseur et le champion de cette mmoire,  la tripoter,  la
retourner dans tous les sens: Je ne vous en parlerai pas prcisment
comme littrateur. Dans la socit de Chateaubriand, il tait  peine
tolr... Des lettres de Joubert, on a retir toutes les plaisanteries,
sous lesquelles Joubert le couvrait de son mpris... Et tenez, vous n'en
direz pas plus que n'en a dit Rmusat devant moi, chez Mme ***: Pasquier
n'entend rien  rien, et aprs avoir fait l'numration de tout ce qu'il
ignorait, il finit en disant: Il n'est capable que d'tre le ministre de
tout cela. Et puis les loges acadmiques... le vnrable prtre... tout
ce qu'a racont Dufaure... Eh bien, voil la vrit. Deux heures avant sa
mort, il s'est fait lire les CONTES PHILOSOPHIQUES de Voltaire. Il avait
du reste pass sa vie  citer des vers de la PUCELLE... toujours faux.
C'est vrai!

--Ah! dis-je  Sainte-Beuve, si je meurs avant vous, Dieu me garde d'tre
pleur par vous!

C'est l le plus grand et peut-tre le plus malin esprit caus de
Sainte-Beuve: l'reintement dans la dfense. Ah! un terrible empoisonneur
d'loge.

Il passe le reste du dner  me faire de petites confidences intimes.
L'ennui, l'ennui: c'est sa terreur. Il me rpte qu'il s'est retranch
dans la philosophie de Snac de Meilhan. Les plaisirs des sens sont pour
lui, les seuls.

Il n'a presque plus de relations de socit! Il ne s'est gard que trois
femmes: la princesse, la Pava, Mme de Tourbet. Il travaille de 8 heures 
5 heures, se promne de 5  6, pour _mriter_ de l'apptit. Le mardi, il
invite  dner son secrtaire et une petite dame. Le samedi, il va dner
avec une autre chez un _mannezingue_, o il a command d'avance son
dner... Il prfre l'reintement du travail  l'ennui, au vide...

Une grande discussion s'lve sur le sentiment de la modernit que
Saint-Victor dclare ne pas avoir, et dont Gautier se proclame _pourri_.

L-dessus Gautier esquisse le type des femmes qu'il a vues, au dernier
lundi de l'Impratrice: des femmes maigres, dcharnes, plates, osseuses,
minces  tenir dans la main, avec un rien de corps, une infiniment petite
place sur elles, pour les exercices de l'amour: des femmes au teint de
chlorose  l'apparence fantomatique et malsaine,--avec seulement de
l'esprit sur la figure.

       *       *       *       *       *

--Je suis couch avec la migraine, et les bruits des choses au loin, se
transforment, se potisent, arrivent aux sens, idaliss. Les seaux d'eau
dont les cochers lavent les voitures dans les cours, prennent pour moi des
bruissements et des fracheurs de jets d'eau de l'Alhambra.

       *       *       *       *       *

--De toutes les peintures modernes, celles qui prennent la plus belle
cristallisation, qui se revtent de la plus riche patine, qui se culottent
le mieux en chefs-d'oeuvre: ce sont les Decamps.

       *       *       *       *       *

--Pass la soire avec Mme Sabatier, la fameuse _prsidente_ au
merveilleux corps, moul par Clesinger dans sa Bacchante. Une grosse
nature avec un entrain trivial, bas, populacier. On pourrait la dfinir,
cette belle femme  l'antique, un peu canaille: une vivandire de faunes.

       *       *       *       *       *

--Sur le registre des massacres de Septembre, on lit: Jug par le peuple
et mis en liber... _liber_ est effac, et  la place en surcharge, est
crit _en mort_.

Il y a de ces tragiques ratures dans les destines.

       *       *       *       *       *

_17 avril_--Singulire vie que la ntre, partage entre les lgances du
pass et les horreurs de notre temps. Nous voil  tudier un accouchement
csarien, en revenant de pousser aux Commissaires-priseurs, des dessins de
Gravelot.

       *       *       *       *       *

_25 avril_--Chez Magny. Veyne nous dit Gavarni trs frapp de son tat de
maladie... Il craint chez lui certains dsordres pulmonaires. Il croit
l'avoir dcid  partir pour Pierrefonds et  aller passer l'hiver  Nice.
Il doit le mener jeudi chez Trousseau.

       *       *       *       *       *

_27 avril_--Nous dnons chez Gautier... ll se trouve l, un ancien,
romantique, qui, au temps jadis, fit un voyage en Allemagne avec
Sainte-Beuve, et qui nous raconte la faon dont il voyageait, en bon petit
bourgeois  la Bouff, avec un tas d'tiquettes sur toutes ses affaires
dans sa malle, des tiquettes comme: _chemises plus fines que les autres,
bas  mnager_.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 28_--Un long moment, nous regardons,  travers la clture de
planches, la dmolition de la maison de Gavarni, son pauvre atelier
ventr...

Gavarni s'est camp dans la petite maison  ct, en un pauvre intrieur,
dans l'arrire-boutique d'un picier de banlieue, o un teinturier occupe
le devant.

Il a vu aujourd'hui le docteur Trousseau qui l'a rassur. En le voyant
entrer tout essouffl, il lui croyait une maladie de coeur, il ne lui a
trouv qu'un catarrhe.

       *       *       *       *       *

_1er mai_--Dans le mnage, la femme est presque toujours le dissolvant de
l'honneur du mari, j'entends l'honneur dans son sens le plus lev, le
plus pur, le plus idalement imbcile.

Elle est, au nom des intrts matriels, la conseillre qui pousse aux
abaissements, aux platitudes, aux lchets,  toutes les petites
misrables transactions de la conscience.

       *       *       *       *       *

--On ne trouve pas un homme qui voudrait revivre sa vie. A peine
trouve-t-on une femme qui voudrait revivre ses dix-huit ans. Cela juge la
vie.

       *       *       *       *       *

_4 mai_--Les gens de bourse, en s'enrichissant, deviennent olivtres. Ils
prennent un ton de mtal. Il semble qu'ils aient, sous une peau de bilieux,
le reflet de l'or.

       *       *       *       *       *

--Les langues gazouillent, en s'approchant du soleil.

       *       *       *       *       *

_8 mai_--Barrire de Clignancourt,  la recherche d'un paysage pour
GERMINIE LACERTEUX.

Prs des fortifications, au milieu de cahutes, de taudis sauvages de
chiffonniers, je vois tout  coup une rue de populace. Ce monde va  un
jeune efflanqu, que trois femmes en haillons tiennent et battent avec des
gifles qui cassent, sur sa tte, son chapeau de haute forme. Toute cette
foule, semblable  un grouillement d'tres sortis de terre, amasse en un
clin d'oeil. Et des enfants loqueteux qui courent, avec de petits rires
froces, pour voir. Et sur le seuil de ces antres de terre et de dbris de
dmolition, des vieillardes si vieilles qu'elles ont comme du blanc de
champignon, comme du moisi sur la figure.

Puis tout  coup au milieu de cela, un homme athltique en blouse,
arrivant sur le jeune homme blond, frle, chign, se plaant froidement
en face de lui, et lui donnant, de toute la vole de ses poings terribles,
des coups en pleine figure, sans que l'autre riposte, et jusqu' ce qu'il
tombe  terre. Toute la plbe autour, comme  un spectacle, se repaissant
de cette tuerie, sans une rvolte d'entrailles contre ce lche gorgement
de la faiblesse par la force.

Puis cela disparu, comme cela tait venu, ainsi qu'un cauchemar qui a
travers un rve.

Une heure aprs, au del des fortifications, je rencontre le battu,
l'assomm, trbuchant dans les ornires de pltre, allant au hasard en
faisant de grands gestes, sans chapeau, sans redingote, des lambeaux de
chemise dchire, voletant autour de lui, et hbt, et semblant ivre, et
s'essuyant machinalement, de temps en temps, du revers de sa manche, un
oeil sanglant,  moiti sorti de l'orbite.

       *       *       *       *       *

_9 mai_--Chez Magny.

On ne veut pas que Mirabeau se soit vendu, qu'on l'ait achet comme le
premier venu qui se vend.

Nous renvoyons nos contradicteurs  la correspondance de M. de Bacourt.
Sainte-Beuve, trs anim, s'crie que Louis XVI est un cochon, qu'il a
mrit la guillotine, pour avoir marchand un homme de gnie comme
Mirabeau. Presque toute la socit se rallie  cette thorie, en dclarant
qu'un Mirabeau chappe aux rgles de la petite probit bourgeoise: Alors,
Messieurs, nous crions-nous, il n'y a plus de morale, de justice chez les
historiens en histoire, si vous avez deux mesures, deux balances, l'une
pour les hommes de gnie, l'autre pour les pauvres diables. Nous croyons
que la postrit sera plus dmocrate que vous!...

--La postrit, fait Sainte-Beuve, c'est cinquante ans! la postrit, ce
sont les gens qui ont connu un homme, qui en parlent, qui le racontent...

--Oui, quand il est mort et encore tout chaud, dis-je au critique qui
vient de proclamer que la postrit, c'est lui!

La conversation est maintenant sur Port-Royal. Saint-Victor s'emporte
contre ces _crtins_ qu'il hait. Fribourg dpose tes haines! lui jette,
avec un sourire, Sainte-Beuve faisant allusion  son ducation jsuite. Et
Renan se met  prendre la dfense de Port-Royal, met le paradoxe que
peut-tre les grands hommes sont ceux qu'on ne connat pas, et avoue qu'il
admire profondment dans Port-Royal l' Invocation aux Inconnus. Il finit
par dclarer que _se produire_, vient de notre bassesse littraire, et
qu'il n'y a qu'une chose de vraie et d'estimable en ce monde: la saintet.

Sur cette dclaration il y a une mle gnrale, o tout le monde parle et
crie, et l'on entend, sur cet orage de paroles, se dtacher le
chantonnement de la voix de Gautier, rptant dans son indiffrence de la
discussion: Moi je suis fort, j'amne 357 sur la tte de Turc et je fais
des mtaphores qui se suivent. Tout est l!

Puis Souli raconte que, lors de la rvolution de 1848, quelqu'un ayant vu
en passant, sur le pont des Arts, un caniche mordre son aveugle, vendit
ses rentes, en disant: C'est la fin du monde!

       *       *       *       *       *

_14 mai_--A une soire de bienfaisance chez M. de Morny. Croquis de femmes
pris par une porte de salon, entre les paules de deux habits noirs.

L'une (la duchesse de M...),--une petite nymphe de Fragonard, une figurine,
un saxe maci, une vraie petite porcelaine,  la chair toute claire,
toute blanche, toute nacre, avec des traits d'oiseau dans la plus
aristocratique des maigreurs, avec de petites oreilles dtaches, du rose
d'un coquillage, avec des yeux scintillants, avec une poussire d'or ple
pour cheveux, sur une tte, o des marguerites de diamants sont piques
partout.

L'autre, un chignon de cheveux mordu par un peigne fait de _grecques_ d'or,
une nuque ronde comme un ft de colonne; et de l s'abattant dans une
rondeur polie de marbre, les paules, les omoplates, qui, par la pose un
peu renverse de la femme, fuient et s'enfoncent dans la robe, avec des
repliements pareils  des courbes d'ailes, des paules qui donnent
vraiment  l'oeil la caresse d'une sculpture. Un dos antique du Directoire,
et un bout de profil long. Une femme qu'on voit dans une fte de Barras
et dans un portrait de Pagnest... Boitelle m'apprend que c'est le dos de
Mme de P----

Une autre. Des traits si dlicatement dcoups, d'un dessin si caress et
si net, qu'ils semblent comme cisels aux paupires; une tte qui a la
finesse et la gravure de traits des sculptures de poirier du XVIe sicle,
en mme temps que des modelages menus de ttes de poupes chinoises.

Une autre. Un mdaillon de Syracuse, une mignonne tte, le front troit,
l'arc des sourcils remontant, le petit nez droit, les yeux noirs comme des
diamants noirs, la bouche vaguement entr'ouverte dans un sourire de
statue. Elle respire, je ne sais quelle grce grecque, quelle coquetterie
antique, distraite, presque lointaine, qu'on se rappelle d'un marbre d'un
Muse, et dont sa robe au repos, dessine les plis et la simplicit
tombante.

Une autre. De lgres boucles de cheveux blonds, semes sur le haut du
front, des yeux aux ombres profondes, au blanc bleutre,  la prunelle
veloute; des yeux enfoncs et doucement lumineux entre la paupire du
haut, vaguement claire comme d'une lueur de veilleuse, d'un reflet
d'alcve, et le dessous de l'oeil tout envelopp de nuit: des yeux qui
semblent les yeux du Soir.

       *       *       *       *       *

_18 mai_--Henri Monnier tombe chez nous. Il reste jusqu'au dner,
feuilletant nos cartons, regardant nos dessins, et entremlant son
inspection de causeries sur Gavarni, dont il parle comme d'un ami qu'il
n'aimerait pas, appuyant sur sa duret avec ses anciennes matresses, et
laissant percer le dpit jaloux, qu'il prouve  les voir encore attaches
au souvenir de cet homme.

Sur le seuil de la porte, il nous fait son admirable personnage de Boireau
en socit: c'est vraiment la photographie de la fange.

Ce soir nous dnons chez la princesse avec Mry, que nous n'avions jamais
vu... C'est maintenant un vieillard horriblement laid, avec de gros traits
d'ouvrier, des yeux glaireux d'aveugle, une barbe inculte. De ce physique
sort une ironie flte, des malices paradoxales, des mots de singe de la
Cannebire, un feu de paille mouill, o il y a, des lueurs et des clairs.

En revenant  pied, il nous entretient spirituellement des choses et des
gens de son temps, nous raconte la vente qu'il conclut, au prix de 600
francs, d'un roman du gnral Hugo, le pre de Victor Hugo, qui s'appelait
la VIERGE DU MONASTRE... Il nous dit ensuite le brusque saut de fortune
qu'il fit, presque du matin au soir, lors de son succs de la VILLELIADE,
passant d'un djeuner de trois sous, et d'une chambre qui n'avait de
lumire que par la porte,  une richesse de prs de 40.000 francs,  un
appartement de 500 francs par mois,  une toilette en argent, achete au
Palais-Royal chez Barbichon Walter...

Puis soudain, il nous exalte la beaut merveilleuse, la beaut _divinement
ingnue_ de la princesse Mathilde  quatorze ans, lorsqu'il la rencontra,
pour la premire fois, chevauchant en amazone,  Florence.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 20 mai_--Type de danseuse entrevue au CHATEAU DES FLEURS.

Grande femme chevele, l'air poitrinaire et fou, valsant la taille
presque entirement ploye, la tte renverse, les cheveux balayant l'air,
pme et dfaillante, et qui faisait tournoyer indfiniment sous vos
regards, ainsi que sur un oreiller, le visage d'une convalescente, aux
yeux demi-ferms, ne laissant voir que le petit point noir de sa pupille,
 la bouche ouverte comme un coeur de fleur, o il y aurait de l'ombre.

       *       *       *       *       *

--On pourrait dfinir le provincial: l'homme qui n'a ni la mesure ni
l'-propos.

       *       *       *       *       *

_23 mai_--Chez Magny.

Sainte-Beuve reproche  Taine d'avoir soumis son HISTOIRE DE LA
LITTRATURE ANGLAISE  l'examen d'ennemis, d'infrieurs, enchants de le
faire passer sous leur frule et de l'admonester... Et la parole des uns
et des autres de monter... et Taine de dclarer que les quatre grands
grands hommes, sont: Shakespeare, Dante, Michel-Ange, Beethoven, qu'il
dnomme les quatre cariatides de l'humanit.--Mais tout cela c'est de la
force, et la grce? fait Sainte-Beuve.--Et Raphal, donc? dit quelqu'un de
la socit, qui ne saurait pas distinguer une peinture de Raphal d'une
peinture de Rembrandt.

Puis, on cause de la sant des anciens, de l'quilibre du physique antique,
de l'hygine morale des temps modernes, des conditions physiologiques de
l'existence dans une cinquantaine d'annes. C'est l'occasion pour Taine
d'affirmer que la diminution de la sensibilit et la progression de
l'activit: voil ce que doit rapporter l'avenir.

A quoi je rponds: Vous croyez, vous croyez, Taine, seulement il y a une
terrible objection  votre thse. Depuis que l'humanit marche, son
progrs, ses acquisitions sont toutes de sensibilit. Elle se nervosife,
s'hystrise, pour ainsi dire, chaque jour; et quant  cette activit dont
vous souhaitez le dveloppement, savez-vous si ce n'est pas de l que
dcoule la mlancolie moderne. Savez-vous si la tristesse anmique de ce
sicle-ci ne vient pas de l'excs de son action, de son prodigieux effort,
de son travail furieux, de ses forces crbrales tendues  se rompre,--de
la dbauche de sa production et de sa pense dans tous les ordres?

       *       *       *       *       *

_27 mai_--C'est aprs le dner que l'homme a le plus d'ides. L'estomac
semble dgager la pense, comme ces plantes qui suent instantanment par
les feuilles, l'eau dont on a arros leur terreau.

       *       *       *       *       *

--Une des cent amusantes distractions du fils Cormenin: Vous n'avez pas
d'enfants? demande-t-il  une jeune femme, et il ajoute: Pourquoi?

       *       *       *       *       *

_28 mai_--Pour nous faire accepter la vie, la Providence a t force de
nous en retirer la moiti. Sans le sommeil, qui est la mort temporaire du
chagrin et de la souffrance, l'homme ne patienterait pas jusqu' la mort.

       *       *       *       *       *

_29 mai_--Il y a de certains pais maris matriels de dlicates femmes,
qu'on pourrait comparer  ces grossiers auvergnats des
Commissaires-priseurs, maniant et montrant, sans les casser, les plus
belles et les plus fragiles choses.

       *       *       *       *       *

--Un petit-cousin vient me voir ce matin,  sa sortie du collge. Il a
rendez-vous avec une cocotte qui doit l'emmener, dans sa voiture  elle, 
Saint-Germain. Il y a dans ce moment-ci un curieux type de filles de la
haute vole, se faisant une clientle de petits hommes, encore au collge,
se prparant ainsi, chez les enfants de parents riches, de futurs
entreteneurs.

Le petit-cousin parti, nous avons song  la marche de l'amour dans nos
trois gnrations. L'an de nous avait  l'ge du petit-cousin une
piqueuse de bottines, moi une petite lorette  laquelle il arrivait
d'avoir trois sous dans sa commode de palissandre; lui, il a une femme 
quipage. C'est bien les trois poques: Louis-Philippe, 1848, l'Empire.

       *       *       *       *       *

_30 mai_--Il est bien trange que ce soit nous, nous entours de tout le
joli du XVIIIe sicle, qui nous livrions aux plus svres, aux plus dures,
aux plus rpugnantes tudes du peuple, et que ce soit encore nous, chez
qui la femme a si peu d'entre, qui fassions de la femme moderne, la
psychologie la plus srieuse, la plus creuse.

       *       *       *       *       *

_2 juin_--En chemin de fer pour Gretz, prs de Fontainebleau... Il a plu,
il fait du soleil. Le ciel, les arbres, les prairies, tout est envelopp
au loin d'une vapeur laiteuse, semblable  un lger blanc de gouache,
rpandu sur une aquarelle.

Hier j'ai mang dans de la vaisselle plate, aujourd'hui dans de la terre
de pipe; j'aime ces contrastes.

--A la campagne il semble que le matin, il y ait de l'air neuf.

       *       *       *       *       *

_4 juin_--Sur l'eau,  l'ombre, un jardin ferm par une haie de roseaux 
la Fragonard, levant leurs lances, d'o retombent si lgamment des tiges
brises, et tout au bord les larges feuilles des nnuphars, offrant et
prsentant, ainsi que des tasses sur des soucoupes, leurs fleurs
tincelantes de blanc frais  coeur jaune, refltes dans la rivire
lucide.

J'adore ces plantes, ces fleurs aquatiques. L'eau me semble rouler la
flore de l'Orient et l'Orient mme. Le roseau, le nnuphar me font penser
au dcor de la porcelaine de Chine, et il y a de l'Asie pour moi au bord
de toute rivire.

Ce soir, au bord de l'eau, la crcelle lointaine des _rainettes_; par
instants, le cri guttural du _tire-arache_ dans les roseaux; un poisson
qui saute; des arbres qui font dans le ciel une ombre mouille comme dans
l'eau, et dans toute cette nature, la paix de la nuit, de la mort. Je
reste l jusqu' onze heures... Le got de la campagne chez l'homme, 
certains moments, est le besoin de mourir un peu.

       *       *       *       *       *

--Quelqu'un disait ici que ce qu'on peut appeler le _vernis moral_ de
l'ouvrier, dpend de la propret de son tat. Point d'ouvrier plus
dgrossi que le charpentier qui peut travailler en chemise blanche. Point
d'ouvrier plus brut que le teinturier.

       *       *       *       *       *

_9 juin_--A cent pas de moi, bruit vaguement la vanne du moulin; dans le
bois dont les feuilles trempent dans l'eau, des oiseaux chantent, et sur
l'autre bord, ainsi que des musiciens se rpondant des deux rives,
d'autres oiseaux crient parmi les roseaux, croisant leurs hampes
frissonnantes.

Et les joncs piqus d'iris jaune, et la feuille verte, et le ciel bleu,
et les nuages blancs, semblables  des ventres de cygnes nageurs dans le
ciel, tout se mire et tremble, en reflets remuant dans une moire de
lumire, et l'eau qui va, roule la gaiet des choses, la splendeur claire
du beau temps,--traverse  tout moment, de la tache faite par le vol
rapide d'un oiseau, heureux de vivre.

       *       *       *       *       *

_Un mardi de juin_--La soeur de l'aubergiste s'est marie, hier. Elle a
men les btes aux champs, le matin. Il semble qu'ici, pour les paysans,
il y ait moins de solennit  se marier qu' faire couvrir une vache.

A deux heures, j'ai vu arrivant de huit lieues de pays, en carrioles, une
bande de parents mles et femelles. Cela s'est parpill dans le jardin.
C'tait horrible dans la verdure: on aurait dit une noce de Labiche dans
un tableau de genre de Courbet. L'une des femmes avait un goitre, de la
grosseur de la tte, suspendu dans un mouchoir  carreaux.

A quatre heures, j'ai aperu dans la cuisine, le mari, habill de drap,
qui se dbattait dsesprment, sans pouvoir y entrer, avec une paire de
gants noisette, d'au moins dix trois quarts.

Puis sont venus d'autres parents en habits de 1814. J'ai cru  une bande
de gorilles, grandis dans leurs habits de premire communion. On est
revenu des formalits. Ici il n'y a pas de messe... La marie en blanc,
avait l'apparence attendrie et hle, d'un macaron dans un endroit humide
qui pleure.

Ce matin j'ai rencontr la marie, dans la cour, portant  la main son
vase de nuit, et ne paraissant pas plus gne de sa nuit que de son pot de
chambre.

       *       *       *       *       *

_16 juin_--S'il revenait, l'abb Galiani ne manquerait pas de dire devant
notre temps:

Je cherche un homme qui ne fasse pas carrire et profession d'aimer ses
semblables, qui ne fonde pas d'hpitaux, qui ne s'intresse pas aux
classes pauvres, qui ne s'occupe pas de donner des cachets de bain au
peuple, qui ne soit pas membre d'une socit protectrice de n'importe quoi,
des chevaux ou du bagne, un homme qui ne se sacrifie pas aux dshrits,
un homme qui ne se dvoue pas au journalisme,  la dputation,  la tirade
parle ou crite en faveur des malheureux, des pauvres, des soufrants, des
tres marqus de misre ou d'infamie, un homme qui ne soit pas bon, un
goste enfin:--oui, pour l'amour de Dieu, j'en demande un..., je voudrais
en voir un, brutal, cynique, sincre.

       *       *       *       *       *

_18 juin_--Cette nuit  deux heures du matin, nous sommes dans le LONG
ROCHER, traversant des clairires, o la lune danse comme si elle allait 
la cour de la reine Mab, marchant comme  travers un raccourci du Chaos,
clair par une lumire lectrique d'Opra.

       *       *       *       *       *

_Juin_--Il y a ici la matresse d'un jeune gentilhomme de province qui
fait de la peinture. Cette femme, je l'tudie, parce que pour moi, elle
est physiquement et moralement le type de la fille de maison, qu'elle y
ait t ou non.

Elle a le front petit, troit, bomb, les sourcils forts, un peu plants
au hasard et se reliant  travers le haut du nez, le nez fin de ligne,
mais canaille, mais ayant, au bout, le retroussement _faubourien_, la
bouche petite, avec des fossettes aux coins, quand elle rit, les dents qui
sont blanches, spares comme si elles taient limes, les pommettes
pareilles  des pommettes fardes avec de la brique, d'un rouge qui
annonce un mauvais estomac, se nourrissant de cochonneries, la peau
paisse et tiquete sur un fond de hle, une peau reste une peau de
campagne, en dpit de toute la parfumerie parisienne. Elle porte
rebrousss et relevs trs haut, des cheveux bouffants et pommads qu'on
sent gros, et qui lui donnent l'air de ces femmes colories dans de petits
cadres peints couleur d'or, et qu'on gagne aux macarons. Dans cette femme
rien de laid, mais tout, bas de race et de troisime catgorie.

Elle est le matin, en jupe noire, en camisole blanche avec dessus un fichu
jaune, le terrible fichu de la fille soumise,--souvent les pieds nus dans
ses pantoufles.

Elle dit _agriable_, se coucher _ bonne heure_, un homme _veuve_. Elle
donne poliment et humblement du Monsieur  tout le monde. Elle appelle son
amant: _petit homme_.

Elle n'a nul besoin d'impressionner, nul dsir de toucher, nulle ambition
d'occuper un homme. Aucune coquetterie chez elle. Elle a l'amabilit
banale, et pour ainsi dire publique, de la femme qui ne s'appartient pas.

Elle a voulu, pour boire  table, avoir un litre, et ne boit qu'au litre,
parce que cela lui rappelle son enfance, o elle allait tirer le vin au
tonneau.

Elle a par moments des absences, qui ressemblent  l'endormement d'un
paysan conduisant une charrette, les yeux ouverts.

Elle dort beaucoup le jour et la nuit. Dans la soire,  la premire
chandelle qu'elle voit allume, il faut qu'elle se couche, disant: Si
j'tais riche, j'apprendrais  ne pas dormir le soir! Elle fait des
siestes de bestiau, pendant les chauds midis. Par exemple, le petit jour
l'veille et la voit trlant dans sa chambre ou cousant dans son lit.

Est-elle par hasard dehors, la nuit venue, elle vous dit de cligner des
yeux, pour voir, dans la lune, Judas avec son panier de choux.

Elle monte, en promenade, sur les cerisiers, pille les petits pois crus;
sa seule passion est la salade.

En parlant, elle s'adresse de l'oeil  la domestique qui sert. Elle va
toujours  l'infrieur, et glisse toute la journe  la cuisine, tout en
tant trs sensible  quelqu'un de noble,  du papier armori, etc., etc.
Au thtre, elle croit que les grands acteurs sont ceux qui jouent les
Rois.

Toujours de bonne humeur, sans nulle susceptibilit, elle a seulement, par
les temps lourds et orageux, le grognement d'un enfant qui a envie de
dormir.

L'homme ne lui tient pas compagnie, il lui faut, ainsi qu' toute femme
qui a pass par la communaut fminine, la socit de cratures de son
sexe.

Elle est insexuelle. Elle ne s'adresse par rien aux sens de l'homme.
Autour d'elle pas la moindre molcule de volupt. Dans sa bouche hardie et
libre, jamais aucune allusion aux choses d'amour. Rien du mange coquet,
excitant de la femme. Il semble qu'en sortant de la chambre de son amant,
elle y laisse son sexe comme un outil de travail.

Nulle pudeur. Elle urine debout  la faon les animaux, et devant vous.

Elle m'a cont son histoire. Elle est du Morvan, prs de Chteau-Chinon.

Une enfance de petite paysanne pillarde et voleuse. Ses parents la
croyaient possde. Pour se punir elle-mme, quand elle avait fait quelque
chose de mal, elle allait embrasser les latrines... puis recommenait...

Vers les douze ans, elle tombe en puissance d'une tireuse de cartes du
pays, une ci-devant vivandire, parcourant le Morvan, en qutant avec une
besace et un panier. Alors la petite dvalise ses parents pour se faire
dire la bonne aventure. Lard, sal, farine, tout y passe. Elle se rappelle
avoir donn une fois quinze livres de lard pour obtenir le grand jeu, et
la sorcire lui prdit qu'elle aurait sept enfants, qu'elle irait sept
fois  Paris, et qu'elle mourrait  trente ans. Mais le vol des quinze
livres de lard se dcouvrait, et elle recevait pour tous ses vols une
fesse aux orties, qui lui couvrait le derrire de _camboules_.

Puis  quelques annes de l, la voil dans une petite ville, au comptoir
d'un caf, o venaient tous les gens du Tribunal. Le procureur du roi
l'enlve, l'amne  Autun dans un htel, et l'y enferme sous clef, avec un
domestique  sa porte, pendant ses absences. Mais un beau jour,  ce
qu'elle raconte, elle dvisse avec un couteau la serrure de sa chambre, et
file avec 800 francs,  Paris, o elle arrive si neuve, que le cocher qui
l'amne  l'htel, lui demandant un pourboire, elle le remercie en lui
disant: Merci, je n'ai pas soif!

       *       *       *       *       *

_20 juin_--Nous faisons notre rentre  Paris par le dner Magny, ce dner
dont l'INDPENDANCE BELGE a parl l'autre jour, ainsi qu'on parlerait des
soupers du baron d'Holbach.

Taine proclamant qu'il y a dans About, du Marivaux et du Beaumarchais,
quelqu'un lui crie: About, non, il descend de Voltaire... par Gaudissart!

Renan est trs mont, trs parleur ce soir. Il se dchane contre la
posie vide des Chinois, des Orientaux... A son appui vient Berthelot, un
fort chimiste, un monsieur qui dcompose et recompose les corps simples,
une espce de bon Dieu en chambre, quoi!... Mais dj il n'est plus
question de Hugo, c'est Henri Heine qui est sur le tapis. On le voit bien
 la figure de Sainte-Beuve. Gautier chante l'loge physique du pote
allemand, et dit que, tout jeune, il tait beau comme la beaut mme, avec
un nez un peu juif: C'tait, voyez-vous, Apollon, mlang de
Mphistophls!--Vraiment, dit avec colre Sainte-Beuve, je m'tonne de
vous entendre parler de cet homme-l. Un misrable qui prenait tout ce
qu'il savait de vous, pour le mettre dans les gazettes... qui a dchir
tous ses amis.

--Pardon, lui dit tranquillement Gautier, moi j'ai t son ami intime, et
j'ai toujours eu  m'en louer. Il n'a jamais dit de mal que des gens dont
il n'estimait pas le talent...

       *       *       *       *       *

_Juin_--Notre oncle de Courmont nous raconte aujourd'hui son enfance.
C'est d'abord dans le lointain, le lointain, le souvenir de l'htel de la
rue d'Artois, o lors de la guillotinade de son pre, il y eut une visite
de deux commissaires, pendant laquelle il resta, une demi-journe,
emprisonn avec son frre et sa mre, entre les feuilles d'un grand
paravent, pos dans l'antichambre.

Il avait  peu prs cinq ans. Alors, croit-il se rappeler, on le mettait
en pension chez M. Hix, rue Meslay, vers la fin de l'anne 1794. C'tait
le temps de la disette, et on coupait aux pauvres enfants des lichettes de
pain insuffisantes. Le petit affam se faufilait sous la table de la
cuisine, et les mains lui dmangeant, il restait, des quarts d'heure, 
regarder les pommes de terre montant  la surface, dans le bouillonnement
d'une grande marmite.

Il souffrait l, et c'tait l sa double plainte  sa mre, quand, par
hasard, elle venait le voir; il souffrait de mourir de faim et de coucher
 la cave: la rue tant en contre-bas.

Dans cette pension, il tait bless par un petit dmocrate en sabots, et
on le rapportait  la maison dans une couverture.

On le remettait en pension  Lagny, tout prs de leur proprit de
Pomponne, alors sous le squestre. Et le fermier de la proprit apportait,
tous les mois,  la pension, le bl, pour le pain des deux enfants,
encore trs parcimonieusement nourris.

La pension, vendue  une ancienne religieuse et devenue un pensionnat de
demoiselles, il tait plac avec son jeune frre, rue Popincourt, chez
Planche. Toujours la faim, et les grands volant les pains, la nuit, au
moyen de fausses clefs.

Et pour toutes visites, les visites de la vieille Reine, la nourrice de sa
mre, venant tous les quinze jours et leur apportant  chacun, une brioche
de deux sous, un dcime de la Rpublique  partager entre eux deux,--et
leur coupant les ongles.

       *       *       *       *       *

--M. Andr, le banquier, avait calcul qu'une rose pousse chez lui,
revenait  six francs, un radis  vingt sous.

       *       *       *       *       *

_5 juillet_--Rue Saint-Guillaume, au fond de l'le Saint-Louis, ce
quartier demeur du vieux Paris, nous montons les trois tages d'une
antique maison,  rampe de bois, quelque logis d'ancien parlementaire.

Dans une grande chambre, qui a deux fentres au midi, nous trouvons un
vieillard  la tte spirituelle, rappelant le fin et bienveillant profil
de Condorcet, grav par Saint-Aubin. C'est M. Valferdin. Il est l, au
milieu de tous les accessoires de sa vie, entre ses baromtres et ses
Fragonard, souffrant, malade, asthmatique, sur le bord de la mort, et
retrouvant un peu de force et un souffle de voix, pour aller aux tableaux
o il nous mne, et les saluer d'un avant-dernier adieu d'admiration.

Au fond d'une alcve est son lit, tout entour, tout tapiss de bistres de
_Frago_, qui ont le premier regard du collectionneur s'veillant, et mme
souvent, pendant la fivre des nuits, les longues contemplations de ses
insomnies,  la vague lueur d'une veilleuse.

Dans l'amateur, de temps en temps, le savant passe, et  propos de
l'quilibre du mouvement chez Fragonard, revient, sur ses lvres, cette
dfinition de son peintre ador: C'est le peintre dynamique!

       *       *       *       *       *

--Le commerce est l'art d'abuser du besoin ou du dsir, que quelqu'un a de
quelque chose.

       *       *       *       *       *

_10 juillet_--Au bord de la mer. Si on me donnait  choisir entre devenir
dresseur de chiens savants, mari d'une danseuse ou pre d'enfants
pianistes, je demanderais  rflchir.

       *       *       *       *       *

_19 juillet_--Ce soir, le soleil ressemble  un pain  cacheter cerise,
sur un ciel, sur une mer gris perle. Dans leurs impressions en couleur,
les Japonais seuls, ont os ces tranges effets de nature.

--L'existence au bord de la mer pour les maris, est ce qu'est un jour de
garde pour les boutiquiers de Paris. Le casino leur permet la vie de caf,
les cartes, le petit verre. Le soir dans le grand salon, dont les baies
vitres donnent sur les parties d'cart, on voit les pouses de ces
messieurs, le visage coll  la vitre, les regarder et les attendre,  la
fois nerveuses et rsignes.

       *       *       *       *       *

_27 juillet_--Au-dessous d'un petit chapeau rond, un diadme de plumes de
paon, o le vert bleu se mlange avec l'or vert-de-gris, au-dessous de
cet arc-en-ciel de plumage, une tte de jolie blonde cruelle  la
diaphanit rose; avec une cravate de dentelle lchement attache au cou
et sur les paules, un vestinquin blanc aux soutaches bleues. C'est Mlle
D---- la fille du peintre...

Toutes les ttes de femmes sont  demi masques par un petit voile de
dentelle noire, troit comme un loup, et finissant au sourire qu'il semble
chatouiller, en laissant le haut du visage dans une pnombre mystrieuse.

Et partout des robes trousses et releves en plis rocaille, qui font les
jupes courtes, et laissent voir les fines attaches des jambes... Et ce
sont encore de longues cannes blanches  la Tronchin, de lourds colliers
d'ambre, de grosses boucles d'oreilles, comme en portent les femmes de la
Halle, de petits chapeaux d'hommes, des manteaux rouges, des bottines
jaunes  grelots, et toute la bigarrure et toute la fantaisie des toffes
cossaises et pyrnennes, et sur ce carnaval de costumes du matin, la
dominante du rouge et du blanc, tachant si joliment la plage blonde, la
mer verte, le ciel bleu.

Quel merveilleux tableau pour un vrai peintre de la vie lgante, si le
XIXe sicle en avait un!

       *       *       *       *       *

--En littrature on ne fait bien que ce qu'on a vu ou souffert.

       *       *       *       *       *

_Juillet_--Le cidre une boisson qui fait rentrer en soi, qui rend srieux,
ferme et solide, qui fait la tte froide et le raisonnement sec, une
boisson qui ne grise que la dialectique des intrts. Aprs de la bire,
on crirait un trait sur Hegel; aprs du champagne, on dirait des
sottises; aprs du bourgogne, on en ferait;--aprs du cidre, on rdigerait
un bail.

       *       *       *       *       *

--Un livre n'est jamais un chef-d'oeuvre, il le devient. Le gnie est le
talent d'un homme mort.

       *       *       *       *       *

_7 aot_--Ce soir il y avait bal au Casino. Elle avait mis un corsage
dcollet, au dcolletage qui montre le tendre entre-deux des seins.

Nous sommes sortis ensemble. Elle tait moiti heureuse de sa toilette,
comme un enfant, moiti confuse, comme une personne qui se sentirait  peu
prs nue. Elle cherchait, de sa main libre,  fermer une petite veste
qu'elle portait par-dessus,  empcher de trop voir dessous, sans
toutefois la fermer tout  fait. En passant dans la rue, elle a hl une
de ses amies, assise  une fentre du rez-de-chausse, et lui a demand
une pingle, en disant, tout bas: C'est gnant de montrer sa peau dans la
rue!

Au salon, nous avons pris une tasse de caf, et pendant ce, je ne sais
comment, l'pingle s'est dfaite. Elle avait un corsage blanc avec des
agrments bleus. Une gorgerette en batiste, sous laquelle passait le ros
de sa peau, resserrait encore le peu de chair vivante, montre aux yeux.
Un collier en filigrane d'or, la coupait deux ou trois fois, cette chair,
--suspendu sur le sinus de sa gorge... Entre ses deux seins, elle avait
plac un oeillet rose,  filets pourpre, qui faisait ressortir la
blancheur lacte de sa peau, et donnait  l'oeillet, l'apparence d'une
fleur artificielle.

Et elle sentait l'odeur de l'oeillet, en baissant la tte, et en faisant
plus creux, le creux de sa gorge. Puis, de temps en temps, elle avait de
ces lents errements de main, qui, tour  tour, montraient et cachaient,
sous le carmin du bout de ses doigts, le blanc mat de sa peau.

Un moment elle a tir l'oeillet de sa poitrine, l'a longuement senti de
ses narines ouvertes, puis me l'a pass, comme une chose qu'elle aurait
presque baise, et m'a dit: Sentez, j'adore cette odeur. Dans le temps o
je faisais des fleurs artificielles, vous savez, pour les glises, je
mettais toujours un clou de girofle dans mes oeillets!

C'est tonnant comme nous, les hommes, mme quand nous ne voulons, ne
dsirons rien d'une femme, nous sommes heureux cependant que l'amiti de
cette femme ressemble parfois  de l'amour.

Le soir, elle a t trs tendre pour son mari, elle a eu pour lui des
caresses, de petits tapotements, que je ne lui avais jamais vu faire en
public.

       *       *       *       *       *

_26 juillet_--Le ciel, cette nuit, est d'un bleu sourd, qui se perd 
l'horizon dans une bande orange, se dgradant en une pleur verdissante.
Sur cette pleur s'tale dchiquete, une frise de petits nuages noirs,
qui ressemblent  des dcoupures de chimres chinoises dans de l'bne.

       *       *       *       *       *

_21 aot_--Une singulire figure que cet abb Migne, ce manufacturier de
bouquins catholiques. Il a mont,  Vaugirard, une imprimerie toute pleine
de prtres interdits, de sacripants dfroqus, de Trompe-la-mort, en
rupture de grce, qui,  la vue d'un commissaire de police, s'effarouchent
vers la porte. Il est forc de leur crier: Que personne ne bouge! Cela ne
vous regarde pas, c'est pour une affaire de contrefaon.

Il sort de cet imprimerie des encyclopdies orthodoxes, des collections de
Pres de l'glise, en cent volumes. Et le commerce de l'abb se double
d'un autre. Il se fait payer par les curs une partie de ses livres en
bons de messe, contresigns par l'vque, bons qui lui reviennent, l'un
dans l'autre,  huit sous, et il les revend quarante en Belgique, o le
clerg ne peut suffire  toutes les fondations de messe, laisses par la
domination espagnole.

       *       *       *       *       *

_22 aot_--Bizarres cratures que ces femmes russes. Tout est caprice et
folie en elles, jusqu' l'estomac. Des citrons, des tomates, de l'absinthe,
du laudanum, c'tait l'alimentation de la princesse Narichine, et la
duchesse de M---- ne se nourrit que de salade et de bonbons, prouve des
maux de coeur devant le bouillon et la viande, et  ses dernires couches,
on n'a pu la faire revenir d'une syncope qu'au moyen d'une bouteille de
rhum.

       *       *       *       *       *

--Peindre dans un roman la blessure que fait  un homme amoureux, la danse
de la femme qu'il aime, et plus que la danse et son enlacement, la
transfiguration presque _courtisanesque_, que la sauterie apporte  cette
femme, soudainement sortie de son humeur raisonnable, de son caractre
tranquille, du sage apaisement de son honnte personne.

       *       *       *       *       *

_1er septembre_--On me racontait ceci: Eugne Sue, vieux, fini, us,
faisait en Savoie la cour  Mme de Solms. C'tait le soir. La lune le
frappa tout  coup en pleine figure, et cette lumire dcomposant toute la
chimie des teintures de son masque de beau, fit apparatre le dessous
effrayant, pour ainsi dire, le cadavre, de son visage.

       *       *       *       *       *

--Il est peu de douleurs, si grandes qu'elles soient, qui ne soient que
douleur; et j'ai vu peu de larmes derrire les morts, qui ne fussent
salies d'un intrt ou d'une vanit.

       *       *       *       *       *

_2 septembre_--Quand Sainte-Beuve est fatigu, et qu'il se dispose 
dormir dans la journe, il donne cette consigne  Mme Dufour: Si le pape
venait, vous lui diriez que je n'y suis pas, et si ma pauvre mre revenait,
vous lui diriez d'attendre!

Sainte-Beuve nous raconte cette anecdote sur Musset. Vron demande 
Musset un feuilleton pour le CONSTITUTIONNEL. Musset dit qu'il a en tte
une fantaisie et qu'il voudrait 4,000 francs. Vron consent  les lui
donner, et les lui remet un matin. Le soir il va dner chez Vry. Il voit
fleurir les escaliers des plus belles fleurs. Il demande qui donne cette
fte. Le garon lui rpond: C'est M. de Musset, avec un visage tout
merillonn. Il monte voir.

C'tait tout un lupanar, auquel le chantre de ROLLA payait une fte de 4,
000 francs. Et quand les femmes arrivrent, le pote tait si saoul, qu'il
ne put pas mme jouir de son orgie.

       *       *       *       *       *

--Ce soir, sur le coup de minuit, en passant sur le boulevard, j'attrape
ce mot d'un homme  une femme: Adieu, mon jus d'ananas!

       *       *       *       *       *

--On s'tonne, en lisant l'HISTOIRE AUGUSTE, que les notions du bien, du
mal, du juste et de l'injuste aient pu survivre aux Csars, et que les
Empereurs romains n'aient pas tu la conscience humaine.

       *       *       *       *       *

_13 septembre_--Voir des hommes, des femmes, des salons, des rues.
Toujours tudier la vie des tres et des choses--loin de l'imprim: c'est
la lecture de l'crivain moderne.

       *       *       *       *       *

_Septembre_.--Le dfectueux de l'imagination, c'est que ses crations sont
rigoureusement logiques. La vrit ne l'est pas. Ainsi, je viens de lire
dans un roman, la description d'un salon religieux: tout s'y tient, tout
s'y suit, depuis le portrait grav du comte de Chambord jusqu' la
photographie du pape. Eh bien! je me rappelle avoir vu, dans le dcor
sacro-saint du salon du comte de Montalembert, un portrait de religieuse,
qui tait le costume de comdie d'une de ses parentes, jouant dans une
pice du XVIIIe sicle. Voici l'imprvu, le dcousu, l'illogique du vrai.

       *       *       *       *       *

_Fin septembre_.--Au milieu de la proccupation de notre GERMINIE
LACERTEUX, du congestionnement du dernier travail, j'ai rv que j'allais
faire une visite  Balzac, qui tait vivant dans une vague banlieue, en
une habitation ressemblant, moiti au chalet de Janin, moiti  une villa
que j'ai vue, je ne sais plus o.

Il me semblait qu'il y avait eu une grande bataille aux environs, et la
maison de Balzac tait quelque chose comme le quartier gnral. Cela
m'tait dit non par la vue de soldats, mais par ces rvlations qu'on tire
du fond de soi-mme dans les rves. Toutefois, je me rappelle que j'avais
aperu des faisceaux d'armes dans la cour, et qu'il y avait, dans la pice
o j'attendais, tendues par terre, des cartes militaires.

Balzac arrivait avec la taille massive et la figure monacale de ses
portraits. Il portait le costume d'un aumnier d'arme en campagne. Je
savais ne l'avoir jamais vu, et il me recevait comme une connaissance. Je
lui racontai mon roman, et remarquai chez lui un grand dgot, quand je
l'entretenais d'hystrie...

Puis tout  coup, brusquement, comme cela a lieu dans les songes,
j'oubliai ce qui m'amenait, et je lui parlai de ses livres, l'interrogeant
sur ce qu'il faisait alors. Dans mon rve, il tait sourd. J'tais oblig
de lui crier aux oreilles, et comme les sourds, il parlait si bas, si bas,
que je n'entendais qu'une partie de ses rponses. Je lui demandais, si ses
romans militaires taient termins? Il me fit un signe de tte ngatif,
ajoutant: Non, non... ah! mon gaillard, je sais  quoi vous faites
allusion! Et je compris qu'il parlait des maisons de prostitution de la
route de Vincennes: Eh bien! je les ai vues... mais je n'y ai pas vcu,
je n'y ai pas vcu! reprit-il tristement.

Ici une lacune semblable au texte de Ptrone dans le SATYRICON.

Et Balzac disait encore: Ah! c'est dommage, l'autre jour, Henri Heine, le
fameux Heine, le puissant Heine, le grand Heine est venu. Il a voulu
monter, sans se faire annoncer. Moi, vous savez, je ne suis pas au premier
venu, mais quand j'ai su que c'tait lui, toute ma journe, il l'a eue...
Si j'avais su votre adresse, je vous aurais crit, c'est bien malheureux
que je n'aie pas su votre adresse!

       *       *       *       *       *

--Ne dirait-on pas qu'en mangeant une banane, on mange mieux qu'un fruit?
Comme tout, depuis l'attache du fruit jusqu' l'enveloppe, charme l'oeil!
Dieu ne me semble avoir fait  la main, et avec un caprice d'artiste, que
les arbres d'Orient. Toute notre pauvre et rgulire vgtation d'Europe,
me parat fabrique  la mcanique, dans une prison.

       *       *       *       *       *

_1er octobre_--Il y a toujours je ne sais quoi de bas et de faux dans les
enfants, qui ne sont pas les fils de leurs pres. On dirait que le
mensonge, dont leur mre a t oblige d'envelopper sa faute, leur est
descendu dans l'me.

       *       *       *       *       *

_2 octobre_--Au passage Mirs, je regarde un ventail en dentelle, qui
reprsente, sur cette toile d'araigne, des colombes becquetant des
tulipes: un ventail  la monture de nacre, lgre comme la dentelle. Cet
ventail m'a rvl tout  coup le procd pour faire un roman qui me
tracassait depuis longtemps: le roman d'amour distingu de la femme _comme
il faut_.

J'ai pens, en voyant cet ventail,  faire une collection de toutes les
lgances matrielles, morales, sentimentales de la femme d'aujourd'hui,
et la collection faite, de btir mon roman idal avec le dessus du panier
des ralits _chic_.

       *       *       *       *       *

--Maintenant que le haut du pav appartient aux gniafs, aux pignoufs, 
des canuts de Lyon devenus millionnaires,  des grands coulissiers de la
coulisse, les choses n'ont plus besoin d'tre fines, d'tre dlicates,
d'tre exquises, il ne leur faut plus que l'apparence de la richesse et de
la chert. Voil l'explication de l'excrable nourriture,  l'heure
prsente, des grands restaurants de ce temps.

       *       *       *       *       *

--Quelqu'un me racontait, qu'une de ses parentes ayant t nomme dame
d'honneur d'une princesse, sous Louis XVI, le jour o elle entra en charge,
la dame d'honneur qu'elle remplaait, lui demanda si elle avait fait _sa
toilette_, et sur son tonnement, lui rvla le secret du mot. Toute dame
tenue  un service de cour, prenait, avant de le commencer, un, deux,
trois lavements, tant qu'il en fallait enfin, pour n'tre plus distraite
de son service, de toute la journe.

       *       *       *       *       *

_12 octobre_--Nous lisons aujourd'hui, quelques chapitres de notre
GERMINIE LACERTEUX  l'diteur Charpentier.

A l'endroit o Germinie raconte qu'en arrivant  Paris, elle tait
couverte de poux, Charpentier nous dit qu'il faudra mettre de vermine
pour le public... Au diable ce public, auquel il faut cacher le vrai et le
cru de tout! Quelle petite-matresse est-il donc, et quel droit a-t-il 
ce que le roman lui mente toujours... lui voile ternellement tout le laid
de la vie?

       *       *       *       *       *

_13 octobre_--C'est maintenant la manie de Gavarni de visiter de grandes
proprits, qu'il rve d'acheter avec la vente de son terrain d'Auteuil;
oui, des chteaux avec des communs, des curies, des grands salons, des
petits salons, enfin des habitations avec plus de fentres  la faade,
que n'en pourraient ouvrir et fermer les deux vieilles femmes qui le
servent.

Donc 'a t, pendant tout l't, des courses de toute la journe,
cahotes dans de mauvais fiacres sur les chemins de la banlieue, en
compagnie de la dvoue Mlle Aime, mourante de la poitrine, cette longue
et maigre fille  l'ternelle robe noire: couple de moribonds s'appuyant
l'un sur l'autre, et que les concierges voyaient, avec une curiosit
tonne, s'essouffler  monter des escaliers, pour visiter, haletants tous
les deux, les maisons  vendre.

Un moment il a t sur le point d'acqurir la magnifique proprit de
Tamburini, au Bas-Meudon; aujourd'hui il nous emmne voir le Montalais, la
proprit du marchal Saint-Arnaud, qu'il a envie d'acheter.

Nous l'avons ce vieil ami devant nous, dans la voiture, et nous sommes
pniblement remus et frapps au coeur, par sa faiblesse, l'abandon de son
corps vot, les quintes de sa petite toux de gorge qui ne cesse pas, la
souffrance qui traverse visiblement l'expression de sa figure,
l'absorption qui la fait muette, enfin tout cet aspect navrant d'un homme
qui s'en va. Il nous apparat, pour la premire fois, comme quelqu'un vers
lequel nous voyons s'approcher la mort, et nos yeux s'attachent
involontairement  lui, comme  une personne aime qu'on va perdre et dont
on veut garder le souvenir.

Nous contemplons ce visage fouett aux pommettes, la lumire fivreuse du
gris de son oeil, ray de filets de sang, cette tte forte, fruste,
puissante, pour ainsi dire taille dans la chair  grands coups
d'bauchoir, s'clairant, par instants, d'un sourire rest jeune,--d'un
sourire qui a,  la fois, de la bonhomie du paysan et de la clinerie
d'une femme.

Arriv au Montalais, il s'essaye  marcher un peu dans le parc, qui se
trouve tre une monte presque  pic, coupe par des alles pour les
chvres. Il gravit encore avec un effort infini le grand escalier, au
milieu duquel, s'arrtant las, il nous charge de parcourir les tages
suprieurs, et de les lui _raconter_.

Remont pniblement dans le fiacre, comme nous lui demandons ses
impressions, il nous fait signe qu'il ne peut parler avec une main
exsangue, aux ongles encore jaunes de ses habitudes passes de fumeur de
cigarettes.

       *       *       *       *       *

_16 octobre_.--Croissy. Le parc  neuf heures du soir.

Une alle de haute futaie paraissant emplie d'une lumire lectrique, vue
 travers un globe dpoli, une lumire vaporeuse et diffuse, effaant le
vert des feuilles, et les baignant dans un fluide ple et miroitant,
semblable  l'eau d'un fleuve qui roule du gaz noy.--Sur les grands
arbres obscurs,  et l, des bouquets de feuilles ayant, comme les
frottis de rousse verdure, faits par le pinceau de Watteau, et dans les
petits taillis, tout noirs, un rayon sautillant en maigres zigzagures,
coulant sur le revers d'un foss, s'enfouissant comme une luciole dans une
touffe d'herbe.--Prs de l'tang, des silhouettes d'arbres, qu'on semble
entrevoir  travers la bue d'un carreau.--Comme bruit, rien que la course
trotte-menue d'un lapin attard dans la broussaille, et  toute minute, le
bruit de la chute d'une feuille, dtache par l'automne, et qui touche la
terre, avec quelque chose du frlement du pas d'une ombre.--Un silence,
mais un silence pourtant vivant par l'insensible _friselis_ des feuilles
au haut des arbres, par la sorte de respiration  l'haleine humide, des
fourrs endormis.--Des alles sous bois, aux grands espaliers tnbreux,
avec d'troites zbrures de jour sur le chemin, et fermes par une arcade
d'ombre, ayant tout au fond, une petite porte de lumire.--Au loin les
prairies apparaissant avec le vert incolore, qu'y met la nuit, et taches
des grandes ombres couches et sommeillantes des chnes de la lisire du
bois.--La lune dans le ciel: un diamant dans un lait d'opale.--Une nature
couleur de rve... Le paysage lysen d'un promenoir d'mes... Puis, par
instants, le ciel se voilant, et le bois devenant d'bne sous un ciel
d'tain...

Assis sur un banc, nous avons pass une heure de pntrante volupt, 
jouir de cette nuite du bois.

       *       *       *       *       *

_23 octobre_--Je retire ceci, comme trop vrai, de mon manuscrit de
GERMINIE LACERTEUX, lors de ses couches  la Bourbe.

Auprs de la chemine, deux jeunes lves sages-femmes causaient 
demi-voix. Germinie couta, et avec l'acuit des sens des malades,
entendit tout. L'une des lves disait  l'autre:

Cette malheureuse naine! Sais-tu de qui elle tait grosse? de l'hercule
de la baraque, o on la montrait!

Juge... Nous tions l toutes dans l'amphithtre... Il y avait un monde
fou... des tudiants en masse... On avait bouch le jour des fentres...
C'tait clair par un rflecteur pour mieux voir... Des matelas avaient
t poss en largeur sur la table de l'amphithtre... On faisait une
grande place sur laquelle le rflecteur donnait... Auprs une table, et
tous les instruments de chirurgie... Et puis  ct, de grandes terrines
avec des ponges, grosses comme la tte...

M. Dubois est entr, suivi de tout son tat-major. Il tait tout chose,
M. Dubois... Alors, voici un paquet qu'on apporte comme un paquet de linge,
et qu'on pose sur les matelas: c'tait la naine... Ah! l'affreuse
crature... Figure-toi une vilaine tte d'homme brun sur un norme corps
tout blanc: a avait l'air de ces grosses araignes, tu sais d'automne...

M. Dubois l'a un peu exhorte.... Elle n'avait pas l'air de comprendre...
Et puis il a tir de sa poche, deux ou trois morceaux de sucre, qu'il a
poss,  ct d'elle, sur le matelas.

Alors on a jet une serviette sur sa tte, pour qu'elle ne se voie pas,
pendant que deux internes lui tenaient les bras, et lui parlaient... M.
Dubois a pris un scalpel, il lui a fait, comme a, une raie sur tout le
ventre, du nombril en bas... la peau tendue s'est divise...On a vu les
aponvroses bleues comme chez les lapins, qu'on dpiaute. Il a donn un
second coup qui a coup les chairs... le ventre est devenu tout rouge...
un troisime... A ce moment, ma chre, ont disparu les mains  M.
Dubois... Il farfouillait l dedans... Il a retir l'enfant... Alors...
Ah! tiens, a c'tait plus horrible que tout... j'ai ferm les yeux... on
lui a mis les grosses ponges... elles entraient toutes, toutes... On ne
les voyait plus!.. Et puis, quand on les retirait, c'tait comme un
poisson qu'on vide... un trou, ma chre.

Enfin on l'a recousue, on a nou tout cela avec du fil et des pingles...
a ne fait rien, je t'assure que je vivrais cent ans, je n'oublierai pas
ce que c'est qu'une opration csarienne.

--Et comment va-t-elle, cette pauvre diablesse, ce soir? demanda l'autre.

--Pas mal... Mais tu verras, elle n'aura pas plus de chance que les
autres... Dans deux ou trois jours, le ttanos va la prendre... On lui
desserrera les dents, pour commencer, avec une lame de couteau... et puis
il faudra les lui casser, pour la faire boire.

       *       *       *       *       *

--Mon Dieu, que cette figure de Mme Rcamier m'ennuie! Elle m'apparat
comme la Madone de la conversation.

       *       *       *       *       *

--En ce sicle, on a fait de tout, un moyen d'arriver, un moyen d'arriver
de la philanthropie, un moyen d'arriver de l'horticulture, un moyen
d'arriver du canotage, etc., etc.

Aujourd'hui je lis dans un journal, la fondation d'un jury pour la
dgustation des hutres. Croyez-vous que le candidat sollicite cette
fonction simplement pour l'honneur d'un diplme de gourmet ou de
fine-gueule? Non, c'est pour, dans un temps donn, se caser en quelque
coin de l'tat, ou tout au moins tre dcor.

       *       *       *       *       *

_23 octobre_--Nous avons eu, ce soir, la curiosit d'entrer dans cette
cave, que notre oncle de Courmont loue 8,000 francs: le CAF DES AVEUGLES,
un des derniers dbris du Palais-Royal et du vieux Plaisir de Paris.

Un caveau bas et touffant  deux arceaux, o il me semble voir, en
bonnets et en casquettes, une population plus vieille de cinquante ans,
que celle qui marche sur notre tte. C'est du peuple qui semble avoir
appris, tout  l'heure, la victoire d'Austerlitz... Il y a l, le dernier
sauvage, sous son diadme de plume, un tapeur de grosse caisse nostalgique,
aux paupires lourdes et lasses, excutant sa musique avec une sorte de
suprme indiffrence mlancolique. Les aveugles jeunes et vieux, sous le
gaz qui leur frappe en plein le crne, de grandes ombres noires emplissant
le creux de leurs yeux, jouent automatiquement quelque chose de criard et
de plaintif, comme s'ils pleuraient le soleil.

       *       *       *       *       *

_24 octobre_--Le roman depuis Balzac n'a plus rien de commun avec ce que
nos pres entendaient par roman. Le roman actuel se fait avec des
_documents_ raconts, ou relevs d'aprs nature, comme l'histoire se fait
avec des documents crits.

Les historiens sont des raconteurs du pass, les romanciers des raconteurs
du prsent.

       *       *       *       *       *

_25 octobre_--Tous ces jours-ci de l'ennui, du gris dans l'me, un dgot
des choses et des gens, un dcouragement de la volont, un malaise de la
vie. Aprs un livre, il y a comme un retrait, un reflux de l'activit de
penser et d'agir. On est, comme si on avait jet en avant de soi, de son
me et de sa cervelle. C'est un peu l'affaissement, la dperdition,--qui
doit suivre l'accomplissement d'un crime.

Et puis, plus nous allons, plus nous trouvons insupportable et
dsesprante la platitude de la vie. Les embtements btes s'y succdent
rgulirement, niaisement, bourgeoisement; les chagrins, les blessures
mme de l'existence n'ont pas de surprise. Le matin vous mne au soir sans
de l'imprvu. On se demande pourquoi on continue  tre et  quoi sert le
lendemain.

Tout nous blesse, tout nous taquine les nerfs: ce que nous voyons, ce que
nous lisons, ce que nous entendons. Il y a eu le monde des _sots_ au moyen
ge, il nous semble vivre dans le monde des gogos et des abonns... Il
nous faudrait, pour nous distraire, je ne sais quel grand sens dessus
dessous... que le monde danst quelques jours sur la tte...

Avec cela une vue nette de cette carrire ingrate, abominable et adore,
les lettres: cette carrire qui vous fait souffrir, comme une matresse,
qui se donnerait  des domestiques.

       *       *       *       *       *

--La misre ne fait pas les amers dsols. Elle casse un ressort; elle
brise l'indpendance; elle domestique au lieu de rbellionner.

       *       *       *       *       *

--Ni la vertu, ni l'honneur, ni la puret, ne peuvent empcher une femme
d'tre femme, d'avoir, renfermes en elle, les fantaisies et les
tentations de son sexe.

       *       *       *       *       *

Une jeune personne disait devant moi: On n'est heureux que quand on dort
ou que lorsqu'on danse.

       *       *       *       *       *

_29 octobre_--La Comerie... Aujourd'hui, l'horizon  midi, un brouillard
crpusculaire et un incessant croassement de corbeaux, enfermant le
paysage dans le noir d'un deuil.

On cause des soeurs qui soignent les malades, de celle qui vient de
quitter la maison, aprs avoir ferm les yeux de M. Lefebvre... Cette
soeur donnait de froces dtails sur l'ensevelissement  Paris, o se
montrent tous les cynismes et toutes les avarices de la richesse,
racontant qu'elle avait vu, de ses yeux, ensevelir un fils de grande
famille, dans un vieux costume de pierrot.

       *       *       *       *       *

_5 novembre_--Le charme des livres de Michelet, c'est qu'ils ont l'air de
livres crits  la main. Ils n'ont pas la banalit, l'impersonnalit de
l'imprim; ils sont comme l'autographe d'une pense.

       *       *       *       *       *

_12 novembre_--Nous avons hte d'en finir avec les preuves de GERMINIE
LACERTEUX.

Revivre ce roman nous met dans un tat de nervosit et de tristesse. C'est
comme si nous _renterrions_ cette morte... Oh! c'est bien un douloureux
livre sorti de nos entrailles... Mme matriellement nous ne pouvons plus
le corriger, nous ne voyons plus ce que nous avons crit: les choses du
bouquin et leur horreur, nous cachent les fautes et les coquilles.

       *       *       *       *       *

_Fin novembre_--On me parle aujourd'hui d'un homme sortant de Mazas, aprs
une longue incarcration, et qui ne voulut pas se coucher, lorsque la nuit
fut venue, ayant la peur de son petit appartement qui lui rappelait sa
cellule, et emmenant avec lui, en plein air, en plein champ, des femmes
qu'il fit promener avec lui, une partie de la nuit;--puis soudain, sans
raison, l'homme se mit  fondre en larmes, et demanda qu'on le laisst...
pour pleurer  son aise.

       *       *       *       *       *

_8 dcembre_--Deux soeurs, deux croles, me racontaient qu'en mer, aux
oiseaux lasss se reposant un moment sur le navire, elles s'amusaient 
attacher des lettres, une sorte de journal intime, adress aux amis
inconnus, et qu'elles crivaient sur la toile cire de leurs broderies.

La frache imagination que ces penses de jeunes filles courant le ciel et
l'espace,  la patte d'un oiseau!

       *       *       *       *       *

_12 dcembre_--Pendant que j'tais en train de regarder les tableaux de
Tournemine, dans son atelier du Luxembourg, il nous disait que la couleur
de l'Orient, de l'Asie Mineure surtout, n'est pas un ptard comme l'a fait
Decamps, qu'il a t emport par son temprament, par sa _nature rageuse_.
Il a ajout que dans l'Asie Mineure, pays de hautes montagnes et de
plaines inondes une partie de l'anne, il existe un brouillard opalis,
dans lequel les couleurs baignent et scintillent comme dans une
vaporation d'eau de perle, leur donnant l'harmonie la plus chatoyante...
Bref, une potique palette des MILLE ET UN JOURS.

Il nous disait encore que, lorsque le fils du ministre de Turquie est pris
de nostalgie, il vient s'enfermer une journe chez lui, regarde ses
tableaux, prend une tasse de caf fait  la mode des siens, dans une tasse
de son pays, et s'en va plein de son soleil et de sa patrie pour huit
jours.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 dcembre_--Dner chez la princesse Mathilde.

A ce dner assiste un capitaine d'tat-major partant pour le Mexique,
demain matin. Ses effets sont emballs. Il dne dans un uniforme qui a
fait campagne, un uniforme au glorieux ton d'or bruni par le plein air et
la poudre.

Il parle de l'arme mexicaine et conte spirituellement la manire dont
elle se recrute: Avez-vous arrt un assassin, dit-il, le juge vous
demande, si pour punition, vous ne donneriez pas votre agrment  ce qu'il
ft condamn  tre soldat? Il y a encore d'autres moyens d'avoir des
soldats au Mexique: celui qui russit le mieux, c'est de faire de la
musique sur une place, puis fermer toutes les issues, et organiser une
_presse au lasso_. Ces moyens ne font pas des soldats bien attachs au
drapeau; loin de l, ils sont toujours prts  passer pour le plus petit
avantage de l'autre ct, si bien que l-bas l'expression _dserter_
n'existe pas ou ne s'emploie jamais... et la peur du _passage_  l'ennemi
est telle, qu'un moment Juarez tait forc de faire surveiller son
infanterie par sa cavalerie.

Puis, ajoute-t-il, l-bas tout grade suprieur dans l'arme est regard
comme une position  exploiter, et il nous assure qu'au sige de Puebla,
Ortga vendait de la farine  notre arme...

Au milieu de la causerie, Girardin entre dans le salon, tout rajeuni. Il
vient de faire recevoir aujourd'hui le SUPPLICE D'UNE FEMME  la
Comdie-Franaise, et le publiciste a des yeux de velours pour qui lui
parle de sa pice, de la distribution des rles.

       *       *       *       *       *

_14 dcembre_--Une fable me rappelle toujours ces scnes d'animaux
empaills: un duel de grenouilles, une guenon  sa toilette,--qui sont
chez les naturalistes.

       *       *       *       *       *

_25 dcembre_--Au chteau de d'Osmoy...

A l'afft dans le parc. Les arbres roux, dans un ciel qui semble color de
la chaude fume d'un incendie, et la lisire du bois regardant le couchant,
comme dchiquete sur du feu, et toute gazouillante et toute
rossignolante du sautillant bonsoir des oiseaux au soleil.

Puis une srie de changements mourants de nuances, une succession de
plissantes agonies de couleurs, parmi lesquelles les arbres passent du
ton cannelle au ton d'un dessin  la sanguine brle, pendant que dans
l'ombre de la nuit tombante, de rouge, le ciel devient peu  peu plement
et froidement blanc.

Une dernire fois, les oiseaux se mettent  chanter: une trane de
piailleries qui s'allume, part, court tout le bord du bois, puis s'teint.
Un dernier petit cri encore, et tout se tait.

Alors dans l'obscur brouillard de la brume c'est l'inconnu, le mystrieux,
le doute inquitant des formes qui sombrent dans les tnbres... Le
silence s'amasse. Des oiseaux de proie tombent avec leur vol toup sur
les branches des grands arbres, faisant le bruit de gros flocons de
neige... Le ciel n'a plus de jour ni de teinte, et sur cette plaque neutre,
les arbres dessins, en leurs infinies ramures, se lvent comme
d'immenses feuilles de Gorgone.

       *       *       *       *       *




ANNE 1865


_5 janvier_--Sainte-Beuve a vu une fois le premier Empereur. C'tait 
Boulogne: il tait en train de pisser. N'est-ce pas un peu dans cette
posture-l qu'il a vu et jug depuis tous les grands hommes?

       *       *       *       *       *

--J'ai gard pour cette femme,  peine entrevue, je ne sais quel dsir
vague, et qui parfois me revient sur une note douce, et tendre. Des femmes
vous laissent, on ne sait pourquoi, comme une petite fleur dans les
penses. Et je la regarde.

Peut-tre est-ce ce qu'il y a de meilleur et de plus suave dans l'amour,
que ces yeux qui se cherchent et se trouvent, et s'isolent et se mlent,
au milieu de tant de monde, seuls au monde, un moment... Et ce jeu est
surtout charmant, quand la femme est oblige de vous regarder, sans en
avoir l'air, vous jette un sourire sous sa lorgnette, met son manteau et
ses fourrures lentement, sur le bord de sa loge, et vous jette un regard,
gai, triste et doux.

Il y a des regards de femme, n'est-il pas vrai, qu'on ne changerait pas
contre toute la femme?

       *       *       *       *       *

_12 janvier_--Je pense que la meilleure ducation littraire d'un crivain,
serait, depuis sa sortie du collge jusqu' 25 ou 30 ans, la rdaction
sans convention de ce qu'il verrait, de ce qu'il sentirait... rdaction
dans laquelle il s'efforcerait d'oublier le plus possible ses lectures.

En sortant du Ministre de la Guerre, o je viens de parcourir les
correspondances du marchal de Noailles et de Louis XV, je fais cette
rflexion que la dignit humaine disparat des monarchies avec les
aristocraties. a a l'air d'un paradoxe et ce n'en est pas un.

       *       *       *       *       *

--Il est bien rare qu'on se dvoue gratuitement  spiritualiser ses
semblables. On dmle presque toujours, au fond des thories du beau, du
bien, de l'idal, l'aspiration  une place,  une chaire,  un bon
logement,--pour le thoricien.

       *       *       *       *       *

_13 janvier_--Chez Peters, j'entends mon voisin de table dire: Il y a
trois choses suprieures au Mexique: le tabac, le caf, la vrole.

       *       *       *       *       *

--A l'ELDORADO... Une grande salle circulaire, aux deux rangs de loges,
salle plaque d'or et de faux marbre, des lustres aveuglants de lumire,
un caf noir de chapeaux d'hommes, entremls de quelques bonnets de
femmes de la barrire et de quelques kpis d'enfants, et au fond un
thtre.

L-dessus un comique, en habit noir, a mim quelque chose ressemblant  la
danse de Saint-Guy de l'idiotisme. La salle tait enthousiasme,
dlirante...

Je ne sais, mais il me semble que nous approchons d'une rvolution. Le
rire est si malsain, qu'il faudra un grand bouleversement, du sang pour
assainir jusqu'au comique.

       *       *       *       *       *

--... Que d'heures, il y a une dizaine d'annes, que d'heures aux UFFIZI,
 regarder les Primitifs,  contempler ces femmes, ces longs cous, ces
fronts bombs d'innocence, ces yeux cerns de bistre, longuement et
troitement fendus, ces regards d'ange et de serpent coulant sous les
paupires baisses, ces petits traits de tourment et de maigreur, ces
minceurs pointues du menton, ce roux ardent de cheveux o le pinceau
effile des lumires d'or, ces ples couleurs de teints fleuris  l'ombre,
ces demi-teintes doucement ombres de verdtre et comme baignes d'une
transparence d'eau, ces mains fluettes et douloureuses o jouent des
lumires de cire: tout ce muse de virginales physionomies maladives, qui
montrent sous la navet d'un art la Nativit d'une Grce.

S'abreuver de ces sourires, de ces regards, de ces langueurs, de ces
couleurs pieuses et faites pour peindre de l'idal, c'tait un charme qui
nous prenait tous les jours, et tous les jours, nous ramenait vers ces
robes bleues ou roses, ces robes de ciel.

Les grandes et parfaites peintures, les chefs-d'oeuvre mrs n'enfoncent
pas en vous un si parfait souvenir de figures: seules, ces femmes peintes
des Primitifs s'attachent  vous comme la mmoire d'tres rencontrs dans
la vie.

Elles vous reviennent ainsi qu'une tte de morte que vous auriez vue,
claire et dore au matin, par la flamme mourante d'un cierge.

       *       *       *       *       *

_16 janvier_--Peu de gens connaissent ce grand bonheur de regarder des
dessins anciens, en fumant des cigares opiacs: c'est mler le nuage de la
ligne au rve de la fume.

       *       *       *       *       *

_17 janvier_.--Notre GERMINIE LACERTEUX a paru hier.

Nous sommes honteux d'un certain tat nerveux d'motion. Se sentir
l'outrance morale que nous avons, et tre trahis par des nerfs, par une
faiblesse maladive, une lchet du creux de l'estomac, une _chifferie_ du
corps. Ah! c'est bien malheureux de n'avoir pas une force physique
adquate  sa force morale... Se dire qu'il est insens d'avoir peur,
qu'une poursuite, mme non arrte, est une plaisanterie; se dire encore
que le succs immdiat nous importe peu, que nous sommes srs d'avoir t
agrgs et _jumells_ pour un but et un rsultat, et que ce que nous
faisons, tt ou tard sera reconnu... et pourtant passer par des
dcouragements, avoir les entrailles inquites: c'est la misre de nos
natures si fermes dans leurs audaces, dans leurs vouloirs, dans leur
pousse vers le vrai, mais trahies par cette loque en mauvais tat, qui
est notre corps.

Aprs tout, ferions-nous sans cela ce que nous faisons? La maladie
n'est-elle pas pour un peu dans la valeur de notre oeuvre?

       *       *       *       *       *

--Je me demandais comment tait ne la justice dans le monde?

Je passais aujourd'hui sur un quai. Des gamins jouaient. Le plus grand a
dit:

II faut faire un tribunal... c'est moi le tribunal!

       *       *       *       *       *

--En peinture, il y a toujours une espce de dconsidration pour le
peintre de temprament: soit en haut de l'chelle: Rubens, soit en bas:
Boucher.

La solide estime est rserve aux peintres qui n'taient pas ns pour
l'tre: exemple Flandrin, etc., etc.

       *       *       *       *       *

--Il y a des crivains dont tout le talent ne fait jamais rver au del de
ce qu'ils crivent. Leur phrase emplit l'oreille d'une fanfare, et c'est
tout.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 18 janvier_.--Ce soir  dner, chez la princesse, on parlait de
la dsolation, au temps jadis, du bonhomme Sauvageot, se lamentant sur la
destine de ses bibelots, de ses trsors de got,  la pense qu'ils
pouvaient tomber entre les mains imbciles d'un banquier.

Un grand loge  faire de la princesse, c'est que la causerie avec les
femmes btes, avec les sots, enfin que l'ennui l'ennuie--et, chose plus
curieuse, lui plombe le teint  l'instar d'une peinture du Guerchin. Rien
n'tait plus drolatique, ce soir, que sa figure de crucifiement se
tournant vers notre conversation avec le grand et le sduisant savant, qui
s'appelle Claude Bernard, pendant qu'elle tait oblige de rpondre  deux
diseuses de rien.

Et les deux femmes parties, elle s'crie: Vraiment, ce serait assez de se
_galvauder_ dans le monde jusqu' trente ans, mais  cet ge-l on devrait
avoir sa retraite, et n'tre plus bonne aux choses assommantes de la
socit.

       *       *       *       *       *

_19 janvier_.--Nous sommes assez bien caractriss et rsums par les
trois choses que nous donnons, ce mois-ci, au public: GERMINIE LACERTEUX,
le fascicule d'HONOR FRAGONARD, l'eau-forte: LA LECTURE.

       *       *       *       *       *

--Comme le pass s'vapore! Il arrive un moment dans la vie, o comme dans
les exhumations, on pourrait ramasser les restes de ses souvenirs et de
ses amis, dans une toute petite bire, dans un bien petit coin de mmoire.

       *       *       *       *       *

--Les ballons,  force de monter, trouvent un ciel noir, o rien ne se
voit plus... C'est  ce ciel que la science finira par arriver.

       *       *       *       *       *

_26 janvier_.--La main maigre de l'un de nous, entre les doigts de
laquelle brle un cigare tordu, roul sur une cuisse de ngresse, un
cigare plein d'exotisme et d'opium me fait penser ceci:

Un peintre qui fait poser par un modle les mains d'un portrait, ne sait
pas son mtier. Rien ne dsigne plus un homme que sa main. C'est l
qu'apparat plus nettement l'individualit de l'organisme de chacun, cette
personnalit de construction, qui empche les monteurs de squelettes, de
jamais confondre dans le tri de leurs matriaux, le plus petit os d'un
corps avec celui d'un autre corps.

Il y a la signature du caractre et la griffe du talent dans cette main de
l'homme. Nerveuse, vibrante, impressionnable, elle semble, au bout du bras,
 une extrmit palpitante, emmanche, embranche  la pense et au coeur.

Comme elles vivent, comme elles parlent, comme elles sont des raccourcis
de personnes qu'on devine, qu'on voit, qu'on aime, ces mains de race,
cambres, arques, et colres, et languides, et voluptueuses; ces mains de
malade et d'artiste, d'lgance capricieuse, tourmente, presque
diabolique; vraies mains de violoniste, pleines d'me, fines, longuettes,
spirituelles, frmissantes comme des cordes de guitare;--les mains que
Watteau seul a pu peindre, sur le papier d'une feuille d'tude, avec de la
sanguine et du crayon noir.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 1er fvrier_.--Ce soir, chez la princesse, une _table_ d'hommes
de lettres, parmi lesquels est Dumas pre.

Une sorte de gant, aux cheveux d'un ngre devenu _poivre et sel_, au
petit oeil d'hippopotame, clair, finaud, et qui veille mme voil, et,
dans une face norme, des traits ressemblant aux traits vaguement
hmisphriques que les caricaturistes prtent  leurs figurations humaines
de la Lune. Il y a, je ne sais quoi, chez lui, d'un montreur de prodiges
et d'un commis voyageur des MILLE ET UNE NUITS.

La parole est abondante, toutefois sans grand brillant, et sans le mordant
de l'esprit, et sans la couleur du verbe; ce ne sont que des faits, des
faits curieux, des faits paradoxaux, des _faits patants_, qu'il tire
d'une voix enroue du fond d'une immense mmoire. Et toujours, toujours,
toujours il parle de lui, mais avec une vanit de gros enfant qui n'a rien
d'agaant. Il conte, par exemple, qu'un article de lui sur le Mont Carmel,
a rapport aux religieux 700,000 francs.

... Il ne boit pas de vin, ne prend pas de caf, ne fume point: c'est le
sobre athlte du feuilleton et de la copie...

Le perceur d'isthme, Lesseps,  l'oeil si noir sous ses cheveux argents,
et qui dne aujourd'hui, au dbott de l'Egypte, fait la confidence--cet
homme d'une implacable volont--qu'il a t dtourn de faire beaucoup de
choses dans sa vie, par une tireuse de cartes de la rue de Tournon, qui a
succd  Mlle Lenormand.

Aprs dner, en fumant, Nieuwerkerke nous conte que Bndict Masson,
charg de peindre l'Histoire de France dans la Cour des Invalides, avait
imagin de figurer le rgne de Louis-Philippe par la reprsentation d'une
barricade. Nieuwerkerke lui fit l'observation que cette reprsentation
tait d'un got mdiocre, et  la barricade, lui donna l'ide de
substituer le Retour des Cendres de l'Empereur. N'est-ce pas l vraiment,
un charmant trait d'esprit pour un surintendant des beaux-arts de l'Empire.

       *       *       *       *       *

--Il faudrait tudier dans l'enfant l'origine des socits. L'enfant c'est
l'humanit qui commence, les enfants ce sont les premiers hommes.

       *       *       *       *       *

_8 fvrier_.--Dner chez les Charles Edmond avec Herzen.

Un masque socratique, la carnation chaude et transparente des portraits de
Rubens, une marque rouge comme une brlure au fer chaud entre les deux
sourcils, et la barbe et les cheveux grisonnants.

Il cause, et c'est, de temps en temps, une espce de rictus ironique qui
tombe et s'lve et retombe dans sa gorge. La voix est douce,
mlancoliquement musicale, sans rien de la sonorit brutale qu'on pourrait
attendre de l'encolure massive de l'homme. L'ide est fine, dlicate,
acre, quelquefois subtile, toutefois explique, claire par des mots
qui se font attendre, mais qui ont toujours la bonne fortune des
expressions d'un joli esprit tranger parlant le franais.

Il parle de Bakounine, de ses onze mois au cachot, enchan  un mur, de
sa fuite en Sibrie par le fleuve Amour, de son parcours de la Californie,
de son arrive  Londres, o, aprs avoir, un moment, transpir entre ses
bras, son premier mot a t: Y a-t-il des hutres ici?

La Russie, selon Herzen, est menace d'un dmembrement prochain...
L'empereur Nicolas, dit-il, n'tait qu'un caporal, et il nous cite des
traits qui nous le font apparatre comme le Christ de la consigne, cet
empereur, que beaucoup de Russes disent s'tre empoisonn, aprs les
dsastres de la Crime. Il le montre, aprs la prise d'Eupatoria, se
promenant dans le Palais, la nuit, avec ce pas de pierre qu'il avait, ce
pas de la statue du Commandeur, et allant tout  coup  un soldat montant
la garde, lui arrachant son fusil, et lui-mme agenouill en face du
soldat, lui criant; A genoux... Prions pour la victoire!

Puis sur les moeurs de l'Angleterre, pays qu'il aime comme un pays de
libert, il nous cite de curieuses anecdotes. Un domestique, que
Tourguneff avait plac dans le mnage Viardot, et auquel il demandait la
raison pour laquelle il en tait sorti, lui fit cette belle rponse: Ce
ne sont pas des gens comme il faut. Non seulement la femme, mais mme le
mari me parle  table! Et c'est encore l'histoire arrive  un riche
Anglais de ses amis, qui reoit, le mme jour, cong de son valet de
chambre, de son cocher, de son groom. Il s'adresse  la femme de charge,
qui lui dit: S'il n'y avait pas un demi-sicle que je suis chez vous, moi
aussi je serais partie! Venez voir le dsordre de la cuisine. Et elle le
mne dans une vaste cuisine, o au milieu se trouvait une table trs
propre: Eh bien, vous ne voyez pas... Cette table est ronde... Cela fait
que, tantt le cocher se met  ct de moi, tantt le groom, tandis que si
la table tait carre, le valet de chambre serait toujours  sa place, 
ct de moi. Ce qu'il y a de beau, ajoute Herzen, c'est que lui aussi, le
groom, avait donn son compte, dans la prvision que, dans quelques
dizaines d'annes, quand il serait devenu valet de chambre, un autre groom
pourrait usurper la place qu'il usurpait dans le moment.

Et comme nous essayions de dmler les caractres des deux peuples
franais et anglais, Herzen nous dit: Tenez, il y a un Anglais qui les a
assez bien rsums ces deux caractres, dans cette phrase: Le Franais
mange du veau froid chaudement; nous, nous mangeons notre boeuf chaud
froidement.

       *       *       *       *      *

--D'homme  femme, peut-tre n'y a-t-il de bien vrai et de bien sincre,
que les sentiments que la parole n'exprime pas.

       *       *       *       *       *

_17 fvrier_.--Quand Flaubert eut des clous, l'anne dernire, Michelet
dit  l'un de ses amis: Qu'il ne se soigne pas, il n'aurait plus son
talent!

C'est peut-tre une grande ide. Je ne sais qui a dit que, lorsque
Napolon avait t guri de la gale, il n'avait plus gagn de batailles.
L'cret du sang chez Chamfort devait faire son cret d'esprit.

       *       *       *       *      *

Frmiet me racontait que Rude s'amusait  mettre,  ct de la belle tte
du cheval de Phidias, la tte d'un cheval de fiacre, et qu'il faisait
observer que c'tait la mme chose, que seulement la tte du cheval de
fiacre tait encore plus belle. Et Rude soutenait que les Grecs faisaient
ce qu'ils voyaient, la nature, avec leur temprament de grands artistes,
mais sans aucune proccupation ou recherche d'idal.

       *       *       *       *       *

--Une femme qui reconnat avoir tort et qui n'est pas de mauvaise
humeur... o la trouverez-vous?

       *       *       *       *       *

_Dimanche 26 fvrier_.--On parle chez Flaubert de cette femme mle  tout
ce qu'il y a eu de cach, de honteux, de scandaleux, depuis les tripotages
politiques de Guizot jusqu'au maquerellage de la Deslions; de cette femme
 tte de criminelle qui ressemble  la veuve de Jean Hiroux.

On nous la montre, sa voiture attele, ds sept heures du matin, courant
Paris d'un bout  l'autre, pntrant par des portes drobes chez tout le
monde politique et financier. Pendant le long temps que Mirs a t
enferm  Mazas, elle y tait, tous les jours,  neuf heures.

Au milieu de la dbcle de Fournier, S---- la voyant se donner un mal de
chien,  propos de ses affaires, et galoper toute la journe, lui
demandait, si elle avait envie de reprendre le thtre?--Non,
rpondait-elle.--Si elle poussait quelqu'un  la Direction?--Non.--Si elle
s'intressait enfin tant que a  Fournier?--Non.--Alors pourquoi toutes
ces courses?--_C'est pour en tre!_

Un mot profond: pour en tre, c'est--dire avoir sa main dans toutes les
choses secrtes et tnbreuses de la vie parisienne.

       *       *       *       *       *

--Deux portraits croqus dans le salon de la princesse.

Mme de B---- dans les yeux de l'anglique d'un ange brun, et une bouche
entr'ouverte, montrant le rose et la nacre d'un coquillage.

Mme C---- L---- Des mouvements lents de physionomie, des yeux paresseux,
des ombres prud'honniennes mles  des grces de crole, un grain de
beaut que le sourire remue sans cesse.

       *       *       *       *       *

--Voir, sentir, exprimer--tout l'art est l!

       *       *       *       *       *

--Les femmes du monde,  la fin du carnaval, ont un peu de l'hbtement
des bestiaux  la fin d'un long trimballement en chemin de fer.

       *       *       *       *       *

--Le grand succs d'une pice,  l'heure prsente, est de crer le
_reveneur_: c'est--dire l'homme qui voit vingt fois ORPHE AUX ENFERS.

       *       *       *       *       *

_Mars_.--Ce serait un grand dbarras de la btise _chic_ et de
l'imbcillit lgante, qu'une machine infernale, qui, par un beau jour,
tuerait tout le Paris, faisant, de 4  6 heures, le tour du lac du Bois de
Boulogne.

       *       *       *       *       *

_11 mars_.--Les tudes tlescopiques ou microscopiques de ce temps-ci: le
creusement de l'infiniment grand ou de l'infiniment petit, la science de
l'toile ou du microzoaire, aboutissent pour moi au mme infini de
tristesse. Cela mne la pense de l'homme  quelque chose de plus triste
pour lui que la mort,  une conviction du rien qu'il est,--mme de son
vivant.

       *       *       *       *       *

_12 mars_.--Un trait de moeurs de l'anne prsente. On m'a nomm une femme
qui se trouve tre  la fois anglaise, protestante et puritaine: laquelle,
pour achalander le salon qu'elle veut ouvrir, est en ngociation pour
avoir Thrsa,  sa premire soire.

       *       *       *       *       *

_13 mars_.--J'ai vu l'autre jour, en passant rue Laffitte, de formidables
aquarelles de Daumier.

Ces aquarelles reprsentent des panathnes de judicature, des rencontres
d'avocats, des dfils de juges, sur des fonds blafards, clairs du jour
sinistre d'un cabinet de juge d'instruction, de la lumire grise d'un
corridor de palais de justice.

C'est lav avec une eau d'encre de Chine, larveusement fantastique. Les
ttes sont hideuses, avec des gaudissements, des jovialits qui font peur.
Ces hommes noirs ont je ne sais quelle laideur d'horribles masques
antiques, dans un greffe. Les avous souriants prennent un air de
corybantes, et il y a du faune dans les avocats macabres.

       *       *       *       *       *

_15 mars_.--... Un petit garon de sept  huit ans. Il a une veste et une
culotte en velours noir, un gilet blanc, des bas rouges. Il est tout
frisott, avec une figure joufflue, de beaux yeux caressants, un petit air
endormi. C'est le prince Imprial.

La princesse lui a donn, ce soir, un spectacle d'enfants; et le spectacle
fini, il a obtenu de monter sur le thtre et de se mler aux acteurs.

Pauvre petit bonhomme! Il tait l, au milieu des autres qui gaminaient,
empch de s'amuser par le grand cordon de la Lgion d'honneur, qu'il
portait pour la premire fois,  la fois heureux et triste, partag entre
son ge et sa majest, et rduit  sourire seulement des yeux aux jeux des
autres enfants.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 mars_.--Nous avons pass la journe chez Burty, rue du
Petit-Banquier, dans un quartier perdu et champtre, qui sent le
nourrisseur et le march aux chevaux. Un intrieur d'art, une resserre de
livres, de lithographies, d'esquisses peintes, de dessins, de faences; un
jardinet; des femmes; une petite fille; un petit chien, et des heures o
l'on feuillette des cartons effleurs par la robe d'une jeune, grasse et
gaie chanteuse, au nom de Mlle Hermann. Une atmosphre de cordialit, de
bonne enfance, de famille heureuse, qui reporte la pense  ces mnages
artistiques et bourgeois du XVIIIe sicle. C'est un peu une maison riante
et lumineuse, telle qu'on s'imagine la maison d'un Fragonard.

Le soir, aprs dner, trois hommes se sont prsents  la porte du salon,
et voyant des femmes, ont recul gauchement avec des saluts gns. Je les
ai suivis dans l'atelier o ils venaient donner des renseignements, sur un
nomm Soumy, un mort de leurs amis.

Ils portaient des chapeaux mous, des vieux manteaux de voyageurs de
malle-poste. Ils sont rests debout comme des gens qui ne savent pas
s'asseoir, les mains dans les poches, se dandinant ou le dos cal contre
un meuble. Ils avaient des voix d'ouvriers dans le monde, des voix  la
fois canailles et manires de jeune premier de barrire qui file les mots,
sans tre sr de leur orthographe. Tout en eux respirait le manque
d'ducation, et montrait l'homme du peuple prtentieux, devenu
insupportable par je ne sais quel orgueil d'idal. Ils disaient des
phrases d'art comme des sentences d'argot. Sur leur figure au teint des
gens mal nourris, et noire d'une barbe non faite, on lisait je ne sais
quoi d'hostile, de rtract, d'un pass de bohme qui fait amer.

L'un surtout avait une tte taille  la serpe, la tte grossire et rude
d'un carrier, avec des moustaches de sergent de ville, et des yeux
durement brillants: Quand nous sortons de l'cole, a-t-il dit, nous
sommes comme un fil de fer. Il n'y a qu' Rome que nous trouvons le gras
des contours. Celui-l tait Carpeaux[1], un jeune sculpteur de grand
talent.

[Note 1: Je donne sur Carpeaux notre impression premire, et telle que je
la rencontre sur notre journal, mais j'ai besoin d'ajouter que cette
impression a t fort modifie par les rapports que nous avons eus depuis
avec lui, et que nous le considrons comme le plus grand artiste franais
de la seconde moiti du XIXe sicle.]

       *       *       *       *       *

--La dorure moderne ressemble  ces feuilles de faux or, dont sont
enveloppes les noix de bonne aventure, qu'on vous offre pour un sou dans
les foires.

       *       *       *       *       *

--Un paysage d'opra, de ferie, une fort pour un duo d'amour, un bois de
volupt et de triomphe: les feuilles semblent sur le bleu du ciel se
dessiner immortellement vertes et glorieuses comme les feuilles d'une
couronne de pote; un jour lustr saute dans les branches; un
bourdonnement de verger chante dans les arbres, et par terre il neige des
parfums.

La fte d'une ternelle saison de bonheur palpite dans les orangers,
pleins de fleurs et de fruits, cachant dans des boutons d'argent l'or rond
d'une orange, pendant que de grands boeufs roux passent sous la verdure,
emportant sur leur croupe comme l'effeuillement blanc d'un bouquet de
marie.

Une langueur de paresse, une posie de _farniente_, se lve dans les
senteurs pmes de ces jardins d'Armide... Sorrente, c'est le Tasse, comme
Baes, la cte de cendres et de cavernes et de terreur: c'est Tacite.

Une note que me fait crire aujourd'hui le feuilletage de mon carnet de
notes sur l'Italie.

       *       *       *       *       *

--... Ces femmes enfarines de poudre de riz, blanches comme un mal blanc,
les lvres peintes en rouge au pinceau, ces femmes maquilles d'un teint
de morte, le sourire saignant dans une pleur de goule, l'oeil charbonn,
aviv de fivre, avec des cheveux, pareils  un morceau d'astrakan,
frisottant et laineux, leur mangeant le front et la pense, ces femmes
avec leurs figures de folles et de malades, semblent des spectres et des
btes du plaisir. Elles tiennent trangement du fantme et de l'animal,
--se faisant tentantes par un caractre d'apparition, par l'aspect
cadavreux, par l'enluminure macabre, enfin par un renversement de nature
parlant  des apptits d'amour vicis.

Je les regardais, ces femmes, au CASINO CADET,  ct de leurs danseurs,
des espces de plumitifs malheureux, de jeunes Gringoires, des clercs en
deuil, dans des gilets de velours noir avec un crpe  leur chapeau:
pantins sinistres.

Une femme en robe havane dansait, la tignasse en dsordre, sa grande
bouche fendue par un rire,--le rire d'une bacchante  la Salptrire. Elle
excellait  jeter follement par-dessus elle, tout autour d'elle, les
volants de son jupon, et  disparatre, en plongeant comme dans un remous
de jaconas. A la pastourelle elle a tourn sur elle-mme, en lanant
continuellement sa jambe au-dessus de son visage, et en jetant au ciel, la
tte toute renverse dans son dos, un regard ivre qui blaguait...

Ce n'tait pas impudique, c'tait blasphmatoire. Toutes les horreurs de
l'argot, toutes les ironies du trottoir  l'encontre de l'amour, et les
mots qui crachent sur lui, et tous les cynismes qui le salissent,--ces
jambes, ce corps, cette femme, cette robe, avaient l'air de vous les dire
et de vous les danser.

       *       *       *       *       *

--L'autre jour,  un dner d'hommes, l'on se demandait pourquoi les juifs
arrivent  tout,--et si facilement  ce qui est l'ambition de tous:
l'argent. Un mdecin, qui se trouvait l, mit l'ide que la circoncision,
en diminuant chez eux considrablement le plaisir, diminuait beaucoup la
jouissance et l'occupation de la femme.

       *       *       *       *       *

--... Banville fait aujourd'hui le croquis de Rouvire et de son intrieur.

La phtisie l'a diaphanis. Et il est devenu, pour ainsi dire, l'ombre
transparente du petit et maigrelet homme qu'il tait autrefois: une ombre
avec quelques rares bouquets de poils blancs pars sur une figure
spectrale. Il n'a gard que ses yeux et sa voix.

Et cette ombre de comdien, ce revenant de Shakespeare, est moribond dans
une chambre, meuble d'un petit lit  bateau, et d'un fauteuil auquel il
manque les deux bras, entre des murs tout couverts de ses tableaux
invendus, encadrs dans des boudins dors au cuivre, avec, au milieu de la
pice, une montagne de bois de chauffage, amene par les annonces de sa
misre.

       *       *       *       *       *

--A une table d'un caf, sur le boulevard de Sbastopol. Quand je regarde
les passants, ce qui me frappe le plus, c'est le nombre des lches qu'il
doit y avoir dans le monde. Tant de gens passent devant vous avec de
mauvaises ttes, et qui ne commettent pas de crimes, n'lvent pas mme
des barricades.

       *       *       *       *       *

--Le coeur est une chose qui ne nat pas avec l'homme. L'enfant ne sait
pas ce que c'est. C'est un organe que l'homme doit  la vie. L'enfant
n'est que lui, ne voit que lui, n'aime que lui, et ne souffre que de lui:
c'est le plus norme, le plus innocent et le plus anglique des gostes.

       *       *       *       *       *

_27 mars_.--En sortant de cette salle  manger,  l'aspect antique, aux
colonnes canneles, enguirlandes de lierre, la vraie salle  manger d'une
cousine d'Auguste, la conversation va  l'amour, et sur ce qu'il est dit,
qu' un certain ge on doit en faire son deuil; les deux vieux de la bande,
Sainte-Beuve, et Giraud de l'cole de droit, s'insurgent.

Et voil Sainte-Beuve exposant sa thorie, qui est de ne point demander
l'amour d'une femme jeune, mais la charit de cet amour, et de faire en
sorte que cette femme vous tolre, ne vous prenne point en haine... C'est
l, oui, tout ce qu'on peut demander, finit-il par dire dans un soupir.

--Mais avez-vous jamais aim rellement, monsieur Sainte-Beuve? lui jette
la princesse.

--Moi, princesse, coutez-moi, j'ai dans la tte, je ne sais o, l ou
l--il se tte le crne--une loge, une case, que j'ai toujours peur de
laisser trop ouvrir. Et mes travaux, et tout ce que je fais, et mes excs
d'articles, c'est pour la comprimer... Je l'ai bouche, crase avec des
livres, de faon  ne pas avoir le loisir de rflchir, de n'tre pas
libre d'aller et de venir... Vous ne savez pas ce que c'est, reprend-il,
en s'animant, et sur le ton d'une noire mlancolie, et avec des mots qui
sortent d'un coeur gros, vous ne savez pas ce que c'est de sentir qu'on ne
sera pas aim, que c'est impossible, parce que c'est inavouable, comme
vous l'avez dit tout  l'heure... parce qu'on est vieux et qu'on serait
ridicule... parce qu'on est laid.

--Et l'autre, dit la princesse, en s'adressant  Giraud.

--Oh! moi, princesse, jamais un seul amour. Toujours deux ou trois au
moins: c'est le moyen d'tre tranquille, et de ne pas trembler sur la
perte de l'un d'eux.

--Oh! alors, quelles femmes?

--Mais des femmes possibles, princesse!

--Princesse, interrompt Sainte-Beuve, vous ne savez pas cela, demandez 
ces messieurs de Goncourt, il y avait au XVIIIe sicle des socits
particulires qui fournissaient ces femmes-l, des _socits du moment_.

--Oui, reprend Giraud, supposez des personnes qui descendraient de ces
socits-l, et qui,  premire vue, dans le monde se reconnatraient en
s'abordant, et se comprendraient d'un clin d'oeil.

--Tenez, fait la princesse, vous me dgotez. Ah! le saligot!

Le vieux Giraud s'agenouille devant la princesse avec les yeux d'un satyre
qui s'humilie, et les cheveux de ces caricatures du PUNCH qui ont trois
fils d'archal sur la tte. Et il embrasse une main que la princesse retire
aussitt, et fait mine d'essuyer contre sa robe.

       *       *       *       *       *

--La maladie sensibilise l'homme pour l'observation, comme une plaque de
photographie.

       *       *       *       *       *

--_Et moriens, reminiscitur Argos_. On voit par cette citation comme, dans
la littrature ancienne, le regret de la patrie, chez un mourant, est pris
dans ce que la patrie a de plus gnral, de moins dfini. Or,  l'heure
prsente, il n'y a pas un homme de gnie ou de talent, depuis Hugo
jusqu'au dernier de nous, qui ne remplacerait cette gnralit par un
dtail.

Donc ce qui diffrencie le plus radicalement la littrature moderne de la
littrature ancienne: c'est le remplacement de la gnralit par la
particularit.

       *       *       *       *       *

--... Dans cette soire, je me trouve  ct de quelqu'un qui a un grand
cordon dans son gilet, et un crachat sur son habit. Cet homme, que je ne
connaissais pas, m'entend quand je parle, me regarde et me sourit, enfin
s'aperoit qu'il a quelqu'un  ct de lui... Mais c'est M. de Nesselrode,
c'est un Russe, chez lequel subsiste la tradition des aristocraties. Dans
les salons actuels la conversation s'est dsorganise, dbande, perdue en
_a parte_, pourquoi? Parce que l'galit a disparu des salons. Un gros
personnage ne s'abaisse pas  parler avec un petit, un ministre avec un
monsieur qui n'est pas dcor, un illustre avec un anonyme.

Chacun autrefois, une fois admis dans un salon, se livrait familirement 
son voisin; aujourd'hui, chacun semble se trier dans une cohue.

       *       *       *       *       *

_7 avril_.--Lecture par Lockroy de notre pice d'HENRIETTE MARCHAL chez
la princesse.

       *       *       *       *       *

_Samedi 8 avril_.--Je vais demander  Roqueplan d'annoncer la lecture de
ma pice chez la princesse. Il demeure au second dans une maison qui n'a
que deux tages. Une jolie bonne m'introduit. Un petit appartement dcor
de mdiocres objets d'art du XVIIIe sicle et de quelques tableaux et
esquisses de son frre. Cela ressemble au nid d'une fille qui aurait
hrit d'un peintre.

Je trouve assis  une petite table, jetant sur du papier les phrases de
son feuilleton, un homme qui me parat avoir l'ge des hommes qui se
teignent, et de gros traits, et le teint d'un viveur sanguin, avec un tic
qui lui dmantibule, toutes les cinq minutes, la moiti du visage. Il a
une calotte noire sur la tte, un ruban de la Lgion d'honneur  la
boutonnire de sa robe de chambre, une pipe d'cume de mer  la bouche.

Il cause, il blague aimablement, comme si nous soupions depuis des annes
ensemble, me parle de tout comme un homme revenu de tout, affirme qu'il
faut  Paris mille francs d'argent de poche par jour, met le paradoxe que
le plus intelligent moyen de se loger est de louer une boutique, soutient
que tout ce qu'il y a de bon dans une pice est justement ce qui la fait
tomber, dclare qu'il a donn des mots  des pices de ses amis qui
n'taient pas plus mauvais que d'autres,--et qu'on les a toujours siffls.

Il est bien nomm de son petit nom: Nestor. Il m'est apparu comme le
patriarche du petit journalisme.

       *       *       *       *       *

_9 avril_.--Chez Gavarni. Notre ami tourne  l'ours. Il ne veut plus
s'habiller, mettre des bottines neuves, porter des chemises amidonnes,
qui, dit-il, lui font mal au cou. Impossible de le faire sortir de sa
solitude et de sa sauvagerie. Et toujours cependant dans sa parole, la
rdaction de ces formules sur les gens et les choses, les dfinissant et
les rsumant en une phrase courte et rapide, ainsi que dans les lgendes
de ses lithographies. Aujourd'hui il dit que ce qu'il y a de remarquable
chez Proudhon, c'est la nettet du dire et l'obscurit de la pense.

       *       *       *       *       *

_11 avril_.--J'ai crit ces jours-ci au directeur du Vaudeville, lui
demandant un rendez-vous pour lui lire notre pice: HENRIETTE MARCHAL. Je
reois ce matin une lettre de Banville m'crivant que Thierry, que nous ne
connaissons pas, que nous n'avons vu qu'une fois dans notre vie, a une
trs grande curiosit de lire notre pice, non comme directeur, mais comme
homme de lettres, comme confrre... A quoi bon, vraiment? La pice est
impossible pour son thtre, avec un premier acte qui a l'inconvenance de
se passer au bal de l'Opra, et un coup de pistolet de dnouement qui a la
monstruosit de se tirer sur le thtre!

       *       *       *       *       *

_18 avril_.--C'est aujourd'hui le mariage civil d'un cousin... J'arrive 
la mairie dans une de ces voitures de noces, banal carrosse de gala, o
l'on cherche par terre, machinalement, un bouton de chemise du mari et
des ptales de fleurs d'oranger d'un bouquet de marie. Ces voitures: a
sent la fte, le compliment, les jours endimanchs.

Les maris ne sont pas arrivs. J'attends sous le pristyle de la mairie.

Passe une lorette, riante et bouffant de la jupe, les yeux de son mtier
sous le voile qui joue sur le rose de son teint, une torsade d'or dans les
cheveux, comme si elle les avait nous avec sa ceinture: elle sent le musc,
le dsir et la nuit. La vie de Paris surtout a de ces coudoiements et de
ces antithses. Sous la salle o l'on se marie, c'est la justice de paix,
et celle-ci y va sans doute pour quelque dml avec son tapissier.

Elle y entre, en jetant sur la porte,  ma cravate blanche qu'elle croit
la cravate du mari, le sourire d'adieu du libre amour: c'est le Plaisir,
la Beaut, la Grce d'orgie, l'lgance, le Dsordre, la Dette.

Et voici le contraire qui descend de voiture: la Dot, le Mnage,
l'conomie, la Famille, l'pouse.

--Levez-vous, voici M. le Maire, nous dit un garon en bleu.

Nous sommes dans une grande salle, tendue d'un papier chocolat, o il y a
des fauteuils de tragdie, recouverts d'un velours us et miroitant, et un
buste de l'Empereur soutenu par un aigle, qui a l'air d'une oie. Le maire,
au crne en pain de sucre, brid dans sa sous-ventrire tricolore, a l'air
d'un maire grognon d'une farce du Palais-Royal.

--Le mariage civil est une crmonie o la Loi ne met juste que le coeur
du Code.

       *       *       *       *       *

_17 avril_.--Passant devant les Franais, nous montons au cabinet de
Thierry, pour lui dire qu'il ne se donne pas l'ennui de lire la pice,
qu'elle est impossible pour son thtre. L'huissier nous dit qu'on ne peut
pas le voir.

       *       *       *       *       *

_21 avril_.--Reu une lettre d'Harmand, du Vaudeville, qui nous promet une
lecture aprs la pice de Feydeau, qui passe ces jours-ci.

Le soir, en allant  la soire de Nieuwerkerke, nous remontons l'escalier
du Thtre-Franais, sur un mot de Thierry, qui nous fait de grands
compliments, nous assure de sa sympathie, et, quoi que nous lui disions,
s'entte  nous demander HENRIETTE MARCHAL, pour la lire.

       *       *       *       *       *

_24 avril.--Chez Magny. On cause de l'espace et du temps, et j'entends la
voix de Berthelot, un grand et brillant imaginateur d'hypothses, jeter
ces paroles dans la conversation gnrale:

Tout corps, tout mouvement exerant une action chimique sur les corps
organiques avec lesquels il s'est trouv, une seconde, en contact, tout,
--depuis que le monde est,--existe et sommeille, conserv, photographi en
milliards de clichs naturels: et peut-tre est-ce l, la seule marque de
notre passage dans cette ternit-ci... Qui sait si, un jour, la science,
avec ses progrs, ne retrouvera pas le portrait d'Alexandre sur un rocher,
o se sera pose un moment son ombre?

       *       *       *       *       *

_Jeudi 27 avril_.--Nous avions remis samedi notre pice aux Franais, sans
aucune esprance de rception. Thierry devait nous la renvoyer hier; sur
une lettre de nous, il nous la fait reporter, ce matin, avec un mot dans
lequel il nous demande pourquoi nous ne la prsenterions pas au Thtre
Franais.

Nous allons ce soir voir Thierry. Il nous parle de notre pice absolument
comme si elle avait des chances pour tre joue, se charge de la lire, et
nous blouit de la distribution qu'il fait d'avance des rles aux plus
grands noms de la Comdie-Franaise: Mme Plessy, Victoria, Got, Bressant,
Delaunay.

Nous descendons l'escalier, fous, ivres de bonheur.

       *       *       *      *       *

--C'est une curieuse chose que la spcialit d'aptitudes chez les femmes,
dans le travail du got. Sur trois jeunes filles, sorties du mme milieu,
et entrant dans un magasin de modes: l'une fera d'instinct et toujours la
mode _fille_; l'autre la mode _femme honnte_; l'autre la mode _province_.

       *       *       *      *       *

_4 mai_.--Une drle de table que celle o nous sommes assis chez Thophile
Gautier. a a l'air de la table d'hte du dernier caravansrail du
romantisme et de la tour de Babel, la table d'hte d'une mle de gens de
toutes nationalits, dont le matre de la maison a l'habitude et tire une
certaine fiert.

L'autre jour  sa table, dit l'crivain, taient runis vingt individus,
parlant quarante langues diffrentes, vingt individus avec lesquels on
aurait pu faire, sans interprtes, le tour du monde.

Il y a ce soir, aux cts de Flaubert et de Bouilhet, un vrai Chinois avec
ses yeux retrousss et sa robe groseille, le professeur de chinois des
filles de Gautier. Le Chinois a pour voisin, un peintre exotique, qui a
des yeux vols  un jaguar et des bottes qui lui montent jusqu'au ventre.
Puis c'est le violoniste hongrois Reminy avec sa tte glabre de prtre et
de diable, Reminy, flanqu de son accompagnateur, un petit bonhomme gras
et fminin,  la tte d'Alsacienne, aux cheveux blonds en baguettes,
tombant droit de la raie du milieu de sa tte, et en sa redingote de
sminariste allemand, dans l'ouverture de laquelle se fltrit un peu de
lilas blanc: un garon gras, douteux, un peu inquitant. Enfin plus loin,
accompagne de son fils, la femme d'un dieu, la veuve d'un mapa: Mme
Ganneau.

Tout le temps du dner, Gautier semble jouer une comdie italienne avec
les bonnes de la maison, en les menaant de les estrangouiller au sujet
d'une assiette mal essuye, ou d'une sauce tourne, pendant que la plus
jeune des deux filles se pose sur la joue, une mouche faite de je ne sais
quoi de noir, en se servant, pour miroir, du manche de sa fourchette

       *       *       *       *       *

_Samedi 6 mai_.--Ce matin, trs matin, on a sonn. Nous n'avons pas
ouvert. A dix heures on me monte une lettre pour laquelle on demande une
rponse: c'est notre lecture  la Comdie-Franaise, lundi prochain.

Je cours aux Franais, on m'introduit auprs de M. Guyard, qui me dit de
revenir dans l'aprs-midi, parce que le soir Thierry s'enferme pour
chercher les effets de notre pice. Nous allons voir Thierry sur le coup
de cinq heures, tout pleins de confiance, arrangeant, ordonnant tout
d'avance dans notre tte. Mais voil que, sur nos esprances, tombent
ainsi que des gouttes d'eau glaces, des paroles de Thierry, nous disant
qu'il n'a pas trouv tout le concours qu'il esprait dans Got, que Got
appartient trop  Laya, auquel il est reconnaissant outre mesure de son
succs dans le DUC JOB, et que venant de jouer un rle de vieux, il veut
jouer un rle jeune:--tout cela confidemment et discrtement dit, comme
des choses dont on ne laisse passer que la moiti, et qui font redouter ce
qu'on ne dit pas. Des phrases,  la fin de notre visite, semblent en
quelque sorte vouloir amortir un refus, nous consoler d'avance, en cas de
non-rception, des phrases qui font appel  d'autres pices que nous
pourrions faire.

Nous sortons du cabinet de Thierry, sans nous rien dire, l'esprance un
peu dcourage. Notre beau rve s'croule  demi, et je sens comme ma bile
se remuer, prte  l'panchement, me donnant un vague malaise, une sorte
de mal de mer.

Le soir aprs dner chez Marcille, qui nous fait dfiler devant les yeux
des cartons de portraits en manire noire de Lawrence, il nous faut de la
politesse pour ne pas crier: Merci! Assez! Les motions de ces jours-ci
nous donnent le brisement de beaucoup d'heures, passes en chemin de fer.
Et c'est une fatigue qu'on ne peut endormir. Nous entendons sonner toutes
les heures de la nuit avec le sentiment d'un pigastre tiraill et
douloureux.

Tous ces temps-ci, absence totale d'attention aux choses matrielles. On
ne sait plus ce que fait son corps. On ne se sent plus s'habiller, manger,
vivre.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 7 mai_.--Thierry nous a remis la liste des socitaires, nous
conseillant de faire une visite  Got, avec lequel nous avons dn chez
Charles Edmond. Ces comdiens sont champtres, bocagers, hommes de
banlieue. Il faut aller les joindre au bout de stations de chemin de fer,
 Courcelles,  Passy,  Auteuil, en tous ces endroits de villgiature, o
ces hommes ont de charmantes habitations avec le dcor d'un bout de nature.

Nous trouvons Got, au milieu de fraches verdures  lui, tout bott et
peronn...

Aprs ma tourne, je retombe dans la journe chez Flaubert, o je me
couche sur son grand divan, et dans la rvasserie inquite o je suis
plong, j'entends, ainsi que dans le lointain, la voix enroue et mate du
sculpteur Prault, laisser tomber des histoires, des anecdotes, des mots
spirituels.

       *       *       *       *       *

_8 mai_.--Nous sommes devant une table recouverte d'un tapis vert, o il y
a un pupitre et de quoi boire, et nous avons en face de nous un tableau
reprsentant la mort de Talma.

Ils sont l dix, srieux, impassibles, muets.

Thierry se met  lire. Il lit le premier acte, le bal de l'Opra, dans
le rire et au milieu de regards de sympathie adresss  notre fraternit.
Puis il entame tout de suite le second acte et passe au troisime... En
nos cervelles, pendant cette lecture, peu d'ides; au fond de nous une
anxit que nous essayons de refouler et de distraire, en nous appliquant
 couter notre pice, les mots, le son de la voix de Thierry, le lecteur.

Le srieux a gagn les auditeurs, le srieux ferm, cadenass, qu'on
cherche  interroger,  surprendre. C'est fini.

Thierry nous a fait lever et nous mne dans son cabinet.

Nous nous sommes assis dans ce cabinet, garni de rideaux de mousseline
tamponns, y faisant le jour blanc et discret d'un cabinet de bain, et nos
regards ont t aux tapisseries mythologiques du plafond, comme dans une
invocation  notre XVIIIe sicle chri... puis ainsi que dans les grandes
motions de la vie, nous sommes tombs dans une de ces profondes et btes
attentions machinales, allant du bout du nez d'un buste en terre cuite 
sa gaine.

Les minutes sont ternelles. Nous entendons  travers une des deux portes,
qui seule est ferme, le bruit des voix, au milieu desquelles domine la
voix de Got, dont nous avons peur, puis c'est un doux et successif petit
bruit mtallique de boules tombant dans du zinc.

Mes yeux sont sur la pendule qui marque 3 heures 35 minutes, je ne vois
pas entrer Thierry; mais quelqu'un me serre les mains, et j'entends une
voix de caresse qui me dit: Vous tes reus et bien reus.

L-dessus il commence  nous parler de la pice, mais au bout de deux
minutes, nous lui demandons  nous sauver,  nous jeter dans une voiture
dcouverte,  travers de l'air que nous couperons avec nos ttes sans
chapeaux.

       *       *      *       *       *

_9 mai_.--Flaubert nous disait hier, en sortant de chez Magny: Ma vanit
tait telle quand j'tais jeune, que lorsque j'allais dans un mauvais lieu
avec mes amis, je prenais la plus laide, et je tenais  faire l'amour avec
elle devant tout le monde... sans quitter mon cigare. Cela ne m'amusait
pas du tout, mais c'tait pour la galerie.

Flaubert a toujours un peu de cette vanit-l: ce qui fait qu'avec une
nature trs franche, il n'y a jamais une parfaite sincrit dans ce qu'il
dit, sentir, souffrir, aimer.

       *       *       *       *       *

--Il y a des envieux qui paraissent tellement accabls de votre bonheur,
qu'ils vous inspirent presque la vellit de les plaindre.

       *       *       *       *       *

_20 mai_.--Ce soir, nous passons la petite porte d'une barrire de bois
enverdure, au fond d'une grande maison de la rue de Vaugirard, et nous
voici chez Tournemine.

Un gai rez-de-chausse, tout plein de pimpantes aquarelles, de tableautins
d'amis, d'armes orientales. Dans de petites vitrines chatoient des soies
aux couleurs dlicieuses, des vestes, des gilets de femmes turques
montrant leurs ranges de boutons d'or o est sertie une perle: un petit
muse de souvenirs de l'Orient.

Le peintre de la Turquie d'Asie veut bien nous communiquer, pour notre
futur roman (MANETTE SALOMON), les lettres qu'il a crites  sa femme; et
voici celle-ci, qui apporte un paquet de ces longues grandes lettres,
rendues presque vnrables par une dizaine de timbres. Elle se met  les
relire, heureuse, et repassant ainsi toutes les joies qu'elle a eues  les
recevoir: son front bomb, ses joues grassouillettes, ses yeux doux, sa
bonne figure aimable, clairs par les deux lampes.

A de certains passages, des souvenirs font sauter dans sa poitrine le
coeur du peintre, qui donne des coups de poing sur le divan, revoyant les
choses, avec sur la figure du Paradis, et s'criant: Ah! que c'tait
beau!

Au milieu de cette lecture qui fait respirer l'Orient, on tire, au milieu
de la pice, un tabouret  mosaque de nacre, sur lequel on place, dans
leurs coquetiers en filigrane d'argent, les petites tasses bleues que l'on
remplit d'un caf fait  la turque, dans des cafetires de Constantinople.

Alors, ramenant ses jupes contre elle, de peur d'effleurer la petite table,
traverse la chambre, une grande jeune fille qui s'en va dans le fond
couter, et passe la soire  envoyer  son pre le sourire de sa figure
amoureusement renverse, toutes les fois qu'il a couru des dangers ou
s'est battu avec des punaises.

Puis, le caf est remplac sur le tabouret-table par quatre grands pots de
confitures de Constantinople, confitures de bergamote, de fleurs d'oranger,
de roses, et d'une sorte de mastic blanc, vous mettant dans la bouche le
pays qu'on a dans l'oreille.

Soire charmante, prolonge jusqu' deux heures du matin, o nous trouvons
toutes les douceurs de la famille mles  tous les chatouillements de
l'exotique.

       *       *       *       *       *

_22 mai_.--Maintenant il n'y a plus dans notre vie qu'un grand intrt:
_l'motion de l'tude sur le vrai_. Sans cela l'ennui et le vide.

Certes, nous avons galvanis, autant qu'il est possible, l'histoire, et
galvanis avec du vrai, plus vrai que celui des autres, et dans une
ralit retrouve. Eh bien, maintenant, le vrai qui est mort ne nous dit
plus rien. Nous nous faisons l'effet d'un homme habitu  dessiner d'aprs
la figure de cire, auquel serait tout  coup rvle l'acadmie
vivante--ou plutt la vie mme avec ses entrailles toutes chaudes et sa
tripe palpitante.

       *       *       *       *       *

_25 mai_.--Nous allons djeuner  Trianon en bande avec la princesse
Mathilde. La vie est bizarre. Nous ne croyions gure, quand nous sommes
venus ici chercher les pas de Marie-Antoinette, djeuner un jour avec une
Napolon, dans le dcor de chaumire que lui dessina Hubert Robert.

Toutes les fins de repas o il y a des femmes, vont  des causeries sur le
sentiment, sur l'amour. Et la princesse a demand  chacun ce qu'il
aimerait le mieux avoir d'une femme comme souvenir. Chacun a dit sa
prfrence: l'un, une lettre; l'autre, des cheveux; l'autre, une fleur;
moi, un enfant: ce qui a manqu me faire jeter  la porte.

Alors Amaury Duval, avec le petit oeil souriant et battant la chamade,
qu'il a lorsqu'il parle des choses d'amour, a dit que tout ce qu'il avait
toujours aim et dsir d'une femme, c'tait le gant, l'empreinte et le
moule de sa main, la chose qui dessine ses doigts. Vous ne savez pas,
ajoutait-il, ce que c'est, de demander, en dansant, un gant  une femme
qui vous le refuse... Puis une heure aprs, vous la voyez au piano, elle
te ses gants pour jouer quelque chose... vous restez l'oeil fix sur ses
gants... Alors elle se lve et les laisse tous les deux... Vous ne voulez
pas les prendre... et puis une paire de gants n'est pas un gant... On va
s'en aller... la femme revient et n'en prend qu'un de ses gants... Alors 
ce signe qu'elle vous le donne, vous tes heureux, heureux!

Amaury Duval a dit cela bien joliment.

       *       *       *       *       *

--J'ai une longue conversation avec Fromentin, un des plus grands parleurs
d'art et fileurs d'esthtique, que j'aie encore entendus.

Il tait curieux parlant de lui, nous disant qu'il ne savait rien, pas un
mot de la peinture, que jamais il n'avait travaill d'aprs nature, qu'il
n'avait jamais pris de croquis, pour se forcer  regarder simplement, que
les choses ne lui reviennent que des annes aprs,--que ce soit de la
peinture ou de la littrature.

Il affirmait que ses livres du SAHARA et du SAHEL avaient t crits dans
la rapparition de choses, qu'il croyait ne pas avoir vues, que chez lui
c'est toujours de la vrit sans aucune exactitude, que par exemple la
caravane du chef avec ses chiens, il l'a vue, mais point du tout en la
localit o il l'a mise, et non dans le voyage dcrit.

Il nous dit encore que son grand malheur, et le malheur de tous les
matres actuels, c'est de ne pas avoir vcu dans un temps hroque de
peinture, en un temps, o on savait peindre le _grand morceau_, et il
s'chappe de lui le regret de n'avoir pas eu la tradition, de n'tre pas
un aide, un rapin sorti de l'atelier d'un Van der Meulen.

       *       *       *       *       *

--Aujourd'hui, il y a des tourdis pleins de raison, des fous trs
pratiques, des viveurs trs rangs. Ils me font penser  ce magasin qui
avait pour enseigne: AU CARNAVAL DE VENISE: on y vendait des bonnets de
coton.

--Un phnomne de ce temps, c'est que la valeur la plus positive, la plus
ralisable, est l'objet d'art. La curiosit est devenue une valeur plus
sre que la rente, que la terre, que l'immeuble.

       *       *       *       *       *

--Prault, devant lequel nous nous tonnions de la rsistance  la fatigue
de l'Empereur, dans ses voyages de reprsentation, de gala, nous dit: Il
a le torse d'un colosse. Ces torses-l ne se fatiguent jamais!

       *       *       *       *       *

--Ces jours-ci, notre femme de mnage se laisse aller  nous dire, ainsi
qu'une brute, dont jaillirait une ide intelligente: Oh! vous, vous vous
creusez la tte pour trouver le mystre de la nature, mais vous ne le
trouverez jamais!

Le mystre de la nature! mot norme par tout le vague que cela me semble
remuer dans les ides de cette femme sur nos occupations.

       *        *       *       *       *

_6 juin_.--Il nous vient un dgot, presque un mpris des dneurs de
Magny. Penser que c'est la runion des esprits les plus libres de la
France, et cependant en dpit de l'originalit de leur talent, quelle
misre d'ides bien  eux, d'opinions faites avec leurs nerfs, avec leurs
sensations propres, et quelle absence de personnalit, de temprament!
Chez tous, quelles peurs bourgeoises de l'excessif! Ce soir, nous avons
failli nous faire lapider pour soutenir que Hbert, l'auteur du PRE
DUCHNE--que du reste personne de la table n'a lu--avait du talent.
Sainte-Beuve a profess que la preuve qu'il n'en avait pas, c'est que ses
contemporains ne lui en avaient pas reconnu.

Ce sont tous des serviteurs de l'opinion courante, du prjug qui a force
de loi, enfin des domestiques d'Homre ou des principes de 1789. Aussi ne
parlons-nous plus beaucoup, renfonant nos ides personnelles sur toutes
choses, et ddaignant de les tonner par la proprit personnelle de nos
penses.

       *       *       *       *       *

--Un trait de collectionneur. Le graveur D..., qu'on vend en ce moment, a
laiss sa fille, une grande fille de quinze ans, grandir dans son lit de
petite fille de cinq ans: heureusement que c'tait un lit de fer, et
qu'elle pouvait passer les pieds et les jambes dehors.

       *       *       *       *       *

_16 juin_.--Barbizon. Un grand charme d'ici est l'impossibilit de
dpenser son temps et son argent.

       *       *       *       *       *

--Des cris pendant le dner: c'est une troupe de bohmiens en discussion
bataillante avec des paysans de Seine-et-Marne qui les ont amens ici. Des
bras levs qui s'agitent; un imprsario norme qui veut mettre la paix
avec un patois des Pyramides; des mres furieuses, leurs marmots chargs
sur le dos, dont les colres gesticulantes, mimes, farouches, mlent des
phrases de sang  des maldictions du dsert; un jeune homme de la troupe,
en maillot, dont le dos saigne comme d'un soleil de sang,--la scne tait
poignante, mystrieuse, grandie par la nuit.

Un maire en blouse est venu, lequel naturellement, au nom de la
civilisation, a donn raison aux gens du pays, et a dfendu la
reprsentation que la troupe s'apprtait  donner dans une grange.

Tout s'est remball en vocifrant. On a attel les maigres petits chevaux.
Les deux voitures se sont branles, et le roulant magasin des accessoires
s'en est all, les suivant, avec sa grande fentre rouge flambante comme
d'un feu d'enfer et d'une cuisine d'Altothas, pareille  un oeil rouge
dans la nuit des routes vicinales.

Comme je revenais, j'avais encore dans la mmoire des yeux le visage d'une
des bohmiennes: le visage d'une vierge de grand chemin.

       *       *       *       *       *

_27 juin_.--Oisme. Il n'y a de gai, en ce sicle, que les maisons
bourgeoises o il y a beaucoup d'enfants. Le chteau aujourd'hui est
triste, gn, ruin par les dpenses de vanit. La petite maison seule a
les rires et les joies de l'aisance.

Ici sont nos vacances: un endroit o la scheresse de notre monde est
remplace par l'affection des grandes personnes et par la tendresse
presque amoureuse des enfants. Les petites filles vous donnent des fleurs,
vous mordent et vous embrassent les mains. C'est autour de vous le
frlement adorable de petits animaux et de petits anges, et nous nous
laissons aller  redevenir enfants avec ces enfants. Il est si bon, au
milieu de cette nerveuse et tourmentante carrire, de s'oublier un instant,
et de _btifier_ comme des gens qui ne font pas mtier d'avoir de l'esprit!

Hier soir nous avons eu le baptme d'une poupe, un joli petit tableau,
dont un peintre de scnes familires,  la faon de Knaus, aurait fait une
drolatique et frache procession.

Toute la maison avait t rquisitionne. Le pre, en suisse d'glise avec
une vieille hallebarde, dans une veste Louis XV, fleur de pcher, et sur
le ventre un gilet de soie  astragales jaunes comme les gilets des
tableaux de Largillire. Le domestique costum en bedeau au moyen de
toutes les serviettes de la maison. La plus grande demoiselle ayant pris
un chapeau et un chle  sa tante, et jouant une marie de province. La
cadette dans le cotillon, le tablier, le fichu, le petit bonnet du pays,
une vraie miniature de nourrice chartraine, portant le poupon de carton
sous une serviette. Enfin, du garonnet du jardinier, on avait fait un
petit cur, qui avait pass une chemise de nuit sur un jupon noir de la
gouvernante, et qui, avec un morceau de taffetas noir pour rabat, sa mine
rose, ses cheveux en bourre de soie blonde, ressemblait  ces jolis abbs
en porcelaine de Saxe.

Il y a eu des botes de drages lilliputiennes, et pour l'inscription des
noms du baptis, on a ouvert au hasard, dans un immense volume du MUSE de
Florence,  une page o se trouvait une acadmie d'homme. Les grandes
personnes ont ri, et les petites aussi de confiance.

       *       *       *       *       *

--En revenant du chteau de Villebon avec les Marcille... Comme ce temps
d'Henri IV semble le fils d'un pre prodigue! Les grandes folies, les
grandes dpenses, les grandes magnificences intrieures du temps de
Franois Ier sont remplaces par des appartements sobres, des chteaux
svres, des salles ncessiteuses, des chambres  faire des comptes, enfin
de petites bastilles de bourgeois serrs,  l'image de Villebon.

Cela semble le palais de l'conomie, que ce chteau, o est mort l'auteur
des OECONOMIES ROYALES.

       *       *       *       *       *

--C'est un mot divin de mre, que le nom donn par Mme Marcille  sa
petite chrie de Jeanne. Elle l'appelle: Ma Jsus.

       *       *       *       *       *

--L'homme demande quelquefois  un livre la vrit; la femme lui demande
toujours ses illusions.

       *       *       *       *       *

--PAUL ET VIRGINIE: c'est la premire communion du dsir.

       *       *       *       *       *

_3 juillet_.--Chez Magny. Renan contait, ce soir, que Boccace dit quelque
part tre en adoration devant la couverture d'un Homre qu'il a dans sa
bibliothque, et dont il ne peut comprendre un mot. Il est en extase
devant le dos et le nom du volume. Les religions littraires ressemblent
aux religions. Il y a, chez presque tout le monde un respect, admiratif
pour le beau qui ne leur parle pas leur langue. L'homme veut du
_paraphagaramus_.

       *       *       *       *       *

--Les vengeances du peuple contre les riches: ce sont ses filles.

       *       *       *       *       *

Il y a de singuliers martyrs du _kant_. Ma voisine de table d'hte m'avoue,
 avec des regrets qu'elle ne dissimule pas, qu'elle n'a jamais mang
d'crevisses bordelaises, parce que son mari trouve que c'est un manger de
lorette.

       *       *       *       *       *

--Pour har vraiment la nature, il faut naturellement prfrer les
tableaux aux paysages et les confitures aux fruits.

       *       *       *       *       *

--Il existe des auteurs qui sont antipathiques autant que des personnes.
Ils vous dplaisent  les lire comme si on les voyait.

       *       *       *       *       *

_8 aot_.--Thierry nous racontait que Ponsard, le soir de sa lecture (LE
LION AMOUREUX), avait assist au SUPPLICE D'UNE FEMME, et qu' la fin, il
s'tait mis  dire: II y a de la vie dans cette pice-l, il n'y en a pas
dans la mienne. Puis il s'tait pris  pleurer comme un enfant. Pauvre
homme! ces larmes-l, c'est ce qu'il laissera de mieux.

       *       *       *       *       *

--La description matrielle des choses et des lieux n'est point dans le
roman, telle que nous la comprenons, la description pour la description.
Elle est le moyen de transporter le lecteur dans un certain milieu
favorable  l'motion morale qui doit jaillir de ces choses et de ces
lieux.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 aot_.--Nous arrivons, en plusieurs voitures,  Saint-Gratien,
o la princesse nous a invits  passer quelques jours. Autour de la
table du djeuner sont le comte Primoli et sa femme, Nieuwerkerke, le
vieux Giraudet son fils  la tte frise,  la fine figure de
Mphistophls, Baudry, Marchal, Hbert qui a quelque chose d'un fumiste
de l'idal, Saintin, Souli, Arago, dont l'anmie met en ce moment une
sourdine  sa blague amusante.

On cause de la pice des DEUX SOEUBS, joue hier, et absolument chute, et
que la princesse, dans un sentiment de bienveillance pour Girardin,
soutient _mordicus_, et contre tous, tre un succs...

Aprs djeuner on passe dans la vrandah, et on attelle le vieux Giraud 
l'album de caricatures. La princesse, accote au bras du canap, sur
lequel il est assis, rit la premire, en regardant par-dessus sa tte, rit
de la charge d'Arago, cras sous une lgion d'honneur gigantesque, de la
charge de Baudry et de son appareil nasal, de la charge de Marchal et de
sa large face, de la charge de nos deux profils relis par une seule plume.

Puis en troupe, on va au lac,  ce chalet joujou, garni de sa ferique
batterie de cuisine en bois,  ce bord de l'eau, meubl des grandes
tagres, portant les rames, les avirons, les pagayes de la flottille de
canots, de yoles, de patins, et prs duquel se dresse le pavillon de
l'embarcadre, tout tapiss et remuant de plantes grimpantes. Et l'on se
partage pour faire le tour du lac, entre le petit canot blanc, les patins
et le grand canot de la princesse...

En abordant, on trouve les deux dcors du jour, mands par dpche
tlgraphique: Protais et Boulanger, que la princesse place  ses cts, 
dner, aprs leur avoir attach elle-mme la petite croix de diamant,
qu'elle a l'habitude de donner aux amis dcors par son influence.

Le soir, dans le grand salon, tout le monde s'amuse  feuilleter de grands
albums, des cartons pleins de croquades de Giraud, qui sont comme
l'histoire intime et burlesque de la maison, o l'on voit sur une page la
princesse posant pour son buste de Carpeaux, en embrassant son chien
_Chine_, et sur une autre l'immense derrire de l'abb Coquereau dans un
pantalon de bb, etc., etc., etc.

       *       *       *       *       *

_Lundi 14 aot_.--Djeuner o la princesse parle de gens qu'elle voudrait
marier, entre autres de Taine, pour lequel elle a trouv un parti qui lui
apporterait une dot de 400,000 francs et 800,000 francs d'esprances...

On passe dans l'atelier aux portires algriennes, au papier grenat
velout, aux grandes armoires de marqueterie, aux murs garnis d'immenses
palmes croises. Dans un coin sont encadres les mentions obtenues par la
princesse aux Expositions. Giraud, debout, peint le ciel d'un panneau
faisant partie d'une dcoration  personnages du Directoire, qu'il excute
pour l'escalier du chteau.

Deux Italiennes entrent, en soulevant la persienne de la porte donnant sur
le jardin, et la princesse se met  peindre l'une d'elles, pendant deux
heures, lui donnant  peine quelques minutes de repos. A ct de la
princesse, la comtesse Primoli lit silencieusement les MMOIRES DE Mlle DE
MONTPENSIER, et derrire la princesse, Hbert lave une aquarelle d'aprs
l'Italienne qu'elle peint.

L'Italienne est gracieusement sculpturale, et montre dans son droit profil
et sa fine nuque de bronze florentin, une distinction de race, le style de
ces campagnardes trusques, o reste comme la marque d'un grand pass:
femmes qui, tout peuple qu'elles sont, restent des reines de nature.
Toutefois en son immobilit et son inexpression de marbre et de modle, de
temps en temps des mots dits en italien par la princesse ou par Hbert,
animent, vivifient son visage de jolis sourires spirituels, et lui mettent,
un moment, dans la bouche une voix de musique.

Giraud, de temps en temps, jette dans le travail quelque blague, que la
princesse rabroue en riant et en grondant.

La femme de chambre apporte un noeud de diamant que la princesse a
command, ces jours-ci, et en fait voir la beaut, en le dtachant sur le
noir de son tablier. Giraud de prendre le menton de la femme de chambre,
disant sur le ton d'un marquis de thtre: Agaons la soubrette. Sur
quoi la princesse crie: Allons, vieillard, voulez-vous vous en aller,
vilaine ordure! Et le travail reprend, srieux, acharn, coup de
dpches tlgraphiques jaunes, que la princesse dchire  mesure et roule
en boulettes.

De ces journes d'art, se lve je ne sais quoi de pareil au charme de
l'atelier d'une princesse italienne de la Renaissance, qu'auraient gay
des calembours de Carle Vernet.

La voiture est au perron. La princesse rit de voir Mme de Fly ne pas
vouloir l'abandonner  nous autres, disant: Mais qu'est-ce qu'elle croit
que nous allons faire? et sur la route de Montmorency, elle nous conte
l'htel qu'elle rve: un rez-de-chausse avec un immense atelier au milieu,
clair par le haut; et tout autour une colonie d'une dizaine de nous,
logs dans de petites maisonnettes.

Au dner,  propos d'un mot de je ne sais qui, la princesse s'emporte
contre l'antiquit, la tragdie; et dclare n'aimer, ne sentir, ne
comprendre que le moderne,--et semble avoir pour tout le classique
l'horreur d'un colier pour un pensum.

Le soir, Chesneau vient remercier la princesse de sa croix. Dans la
journe, elle m'avait demand si Flaubert tait dcor, et comme je lui
rpondais qu'il ne l'tait pas, et que ce serait un honneur pour le
gouvernement de le dcorer, elle s'est crie: Je n'en savais vraiment
rien; si j'avais su a, je l'aurais demand directement; mais je le savais
si peu, que, l'autre jour, nous nous le demandions avec Charlotte.

A onze heures et demie, les hommes sont monts causer et raconter des
histoires chez le vieux Giraud jusqu' deux heures du matin. C'est
l'habitude de la maison.

J'oubliais. La princesse a eu toute la journe une joie enfantine. On lui
a apport sa mdaille d'or. Elle veut en faire un bijou, une espce
d'ordre et  la fois un bouquet de ct, pour porter dans ses soires.

       *       *       *       *       *

_Mardi 15 aot_.--Eugne Giraud nous mne  la maison rustique qu'il
possde  Saint-Gratien, une maison invente dans une grange, et btie et
dcore de dbris moyenageux, et o les lierres, la vigne folle, toutes
les plantes de libert, jettent leurs lianes et leur verdure zigzaguante
sur le bric--brac de l'architecture de l'intrieur. C'est le cottage, le
vrai nid d'une lune de miel romantique.

Giraud n'y habite jamais. On a voulu la lui acheter le prix qu'il en
voudrait. Il s'y est refus. Singulier homme, vrai artiste, original qui a
pass sa vie  faire des folies comme l'achat de cette maison, comme
l'achat de sa grande maison de Paris, folies qui l'ont fait riche sans
qu'il y songet. Vieil habitu de coulisses, honnte noctambule du
boulevard, faisant lit commun avec sa femme, dans une coucherie
patriarcale, qui a le grand fils au pied du mnage, en travers, sur un lit
de sangle.

En retournant au chteau, nous trouvons la princesse revenant du TE DEUM
pour la fte de l'Empereur, dont elle a eu la discrtion de ne pas nous
parler. Au djeuner, il est question des nominations de la Lgion
d'honneur, passes au MONITEUR. A ce propos, Giraud trouve qu'il y a des
croix qu'on aurait d donner, et, pouss par la princesse, finit par
prononcer le nom de Carpeaux, dclarant que ceux qui la mritent le plus,
sont ceux  qui on la fait le plus attendre.

La princesse, qui a la voix nerveuse et le rire strident d'une femme qui a
prouv quelque contrarit, la princesse s'emporte, et avec une sorte de
colre, soutient que les gens de talent ont le temps d'attendre, qu'il ne
faut pas les combler, qu' force de rcompenses, on les endort, qu'il faut
qu'ils aient quelque chose  esprer. Giraud ne dmord pas de sa
proposition, et la soutient, nettement, bravement, carrment.

Quand on l'entend parler ainsi, l'estime vient pour cet homme qui passe
pour un courtisan, et qui, dans cette maison, gardant toutes les liberts
de la discussion, fait  tout moment passer la voix de la vrit sous le
couvert de la blague.

Il pleut, Giraud est parti. La princesse travaille  l'atelier. Elle a
repris un portrait commenc, un portrait aux trois crayons de la princesse
Primoli, qui pose avec ses beaux et bons yeux, ses noirs cheveux luisants,
ses dents blanches, toute la ronde bienveillance de son visage, qui a
l'air chatouill d'envie de dormir.

Hbert, assis derrire la princesse, sans toucher un crayon, prside au
travail, et c'est  tout moment:

Faites donc cela avec la main morte... Indiquez ceci comme cela... Mettez
de la sauce l... je sais bien, vous ne voulez pas vous salir les
doigts?--Si Monsieur! rpond la princesse. Une leon coupe de petites
rvoltes charmantes et de bougonnements pleins de grce, au milieu de
laquelle tombe soudainement une envie de manger du _cocomero_.

Et voil les figures des deux femmes entrant dans ces tranches roses
bordes de vert, qui leur laissent aux joues comme du fard mouill, et o
a et l, un ppin noir fait une mouche.

Les trois chiens ronflent dans leur panier, et toujours des dpches, et
un travail, par ce jour de fte, comme si la princesse avait  gagner sa
vie, et attendait pour dner le prix de son portrait.

Cela dure presque jusqu' six heures et demie, o chacun va passer l'habit
du dner. Au second service, on annonce la fanfare d'Ermont. Dites que je
suis couche et que j'ai la migraine, fait la princesse. On passe du
champagne, et la princesse levant son verre: A la sant du tyran! comme
dit Giraille....

Et l'on cause peinture et commandes. Hbert demande  la princesse conseil
 propos d'un travail que sollicite de lui la Pava, qui est venue un jour
l'enlever dans son atelier. La princesse est fort indigne qu'un peintre,
de la valeur d'Hbert, travaille pour une pareille femme, et lui dit:

--Une drlesse comme a, protger l'art... Mais vous ne pourriez pas
seulement mener chez elle votre mre voir vos peintures!

--Ne faites pas vos yeux jaunes, dit Hbert, en se dfendant mollement.

--C'est que pour moi, c'est bien simple ces questions-l, reprend la
princesse, vous pouvez faire tout pour ces dames, quand c'est gratis, mais
du moment qu'il y a de l'argent... Est-ce que vous ne pensez pas comme
moi? dit-elle brusquement  Souli, qui soutient cyniquement qu'un
artiste comme Raphal aurait travaill pour n'importe quelle femme de son
temps, et finit par s'crier: Moi je n'ai pas de principes!

Cette dclaration fait lever la princesse, qui se retournant, prte 
sortir, nous souhaite le bonsoir, en nous jetant: Vraiment, avec vos
indulgences si je revenais au monde, vous me feriez dsirer, Messieurs,
d'tre une femme  temprament, une gueuse!

Nous remontons avec Hbert qui nous parle de Rome, de l'Acadmie, des
lignes de la campagne de l-bas avec une voix amoureuse et mue d'un homme
qui y aurait l, la patrie de son talent, de ses gots, de ses bonheurs.
Comme nous causions, un grand laquais m'a apport de la part de la
princesse une pommade quelconque pour un rhume de cerveau. La princesse a
beaucoup de ces gentilles attentions, de ces petites faons de vous dire
qu'elle pense  vous.

       *       *       *       *

_Mercredi 16 aot_.--Arrivent ce matin,  djeuner, le mnage Benedetti,
et le mdecin du prince Napolon, qui vient de couper  la princesse une
petite verrue qu'elle avait sur la paupire. On cause sant, et comme
quelqu'un fait  la princesse compliment de sa belle sant, elle dit: Oh!
moi, je n'ai jamais t malade. Sauf une scarlatine, jamais rien de rien,
jamais de sangsues, de vsicatoires. Je ne connais que l'huile de ricin et
l'eau de Pulna.

Dans l'omnibus qui nous a ramens  Sannoy, nous repassions ces trois
journes. Nous jugions la princesse. Nous trouvions que peu de bourgeoises
mettraient autant de bonne enfance dans leur amabilit. Nous revoyions,
dans la princesse, une matresse de maison plus attentive aux gens qu'elle
invite, et les distinguant plus dlicatement, que presque toutes les
femmes du monde que nous avons vues jusqu'ici. Nous pensions  cette
libert,  ce charme de brusquerie,  cette parole passionne,  cette
langue colore d'artiste,  ce sabrement des choses btes,  ce mlange de
virilit et de petites attentions fminines,  cet ensemble de qualits,
de dfauts mme, marqus au coin de notre temps, et tout nouveaux dans une
Altesse,--et qui font de cette femme le type d'une princesse du XIXe
sicle: une sorte de Marguerite de Navarre dans la peau d'une Napolon.

       *       *       *       *       *

_19 aot_.--La joie de voir bientt notre pice joue, un peu mle de
tressaillement et d'angoisse, et mme cette joie lgrement attnue par
l'approche trop rapide de la ralisation de la chose, qu'on aimerait mieux
continuer  sentir devant soi,  sentir  l'horizon.

       *       *       *       *       *

_28 aot_.--30, rue du Petit-Parc, avenue de l'Impratrice. M. Bressant?
Un domestique nous introduit dans un salon, tout empli de tableaux de
Bonvin et de Wattier, parmi lesquels se voit un grand et noir portrait de
Bressant, o la jeunesse de l'acteur est peinte fatalement, avec des
emptements blafards, et je ne sais quel air sinistre d'Hamlet chez M.
Scribe. Au milieu de ces peintures est un buste en marbre d'une lgante
femme, portant des armoiries  la ceinture... Bressant entre, commence par
refuser le rle, nous dit que les autres rles sont superbes et mettent le
sien au second plan, qu'il y a longtemps qu'il n'a jou, qu'il veut crer
quelque chose, et que notre rle ne lui semble qu'un rle de confident.
L-dessus, comme nous nous levons, en lui tmoignant tous nos regrets, il
s'crie qu'il voudrait bien nous rendre service, qu'il a peut-tre lu le
rle d'une manire superficielle, qu'il le relira et qu'il verra...

Je commence  m'apercevoir que les comdiens sont comdiens chez eux. Leur
habitude est de commencer par dire: non. Ils aiment  se faire prier et
veulent se faire obtenir. Il me semble que j'entre dans un monde de
diplomatie particulire, o la parole est donne  l'acteur pour dguiser
l'envie qu'il a d'un rle, la crainte qu'il a de le voir aller  un autre.

Rue du Petit-Parc, 32. C'est chez Delaunay. Thierry nous a dit que c'tait
une affaire faite, et nous allons, par politesse, le remercier d'avoir
pris le rle.

Ici, c'est un autre intrieur, de petites pices, des meubles de damas,
des gravures consacres: la Vierge  la Chaise, Napolon Ier, des
photographies parmi lesquelles un portrait de Delaunay en regard d'un
portrait de femme. Entre les rideaux on aperoit un jardinet  tonnelle de
marchand de vin de la banlieue. Delaunay est dans une lgante chemise de
nuit.

Aux premiers mots de remerciements que nous lui adressons, il fait
l'tonn, dit qu'il ne comprend pas, que Thierry ne lui en a pas parl,
que ses camarades l'ont assur qu'on avait engag un amoureux, qu'il
pensait que c'tait pour ce rle. Comme nous insistons sur la valeur du
rle, il nous dit qu' la lecture, il n'y a pas fait attention, qu'il
tait tout  la pice, qu'il est impossible qu'il joue un rle de dix-sept
ans. Nous voil forcs de le prier. Il veut bien nous dire qu'il
rflchira. Nous sortons, en ne comprenant pas, mais pas du tout...

Un tonnement nous est venu de la laideur, chez eux, de ces hommes qui
reprsentent l'amour devant la rampe, avec leur teint gris, leurs traits
comme grossis et dforms par la mimique thtrale, leurs narines larges
et dilates.

A quatre heures, nous allons raconter  Thierry, nos visites  Bressant et
 Delaunay. Le diplomate, presque ecclsiastique qu'il y a en lui, laisse
percer de ces comdies une sourde colre. Et sa voix, si onctueuse, prend
un petit tremblement rageur: Comment! Delaunay vous a dit... Mais je lui
ai rachet son cong prcisment, pour l'avoir au mois de septembre...
Voyez-vous, ici, rien n'est vrai... Ce qu'on dit n'est pas vrai... Le
mensonge mme n'est pas vrai... Oui, oui, rien n'est vrai ici!

Dner le soir chez Magny. Sainte-Beuve et Souli nous confirment l'annonce
de l'INDPENDANCE BELGE. Nous devions tre dcors le 15 aot. La
princesse l'avait demand directement  l'Empereur, sans nous en parler,
et nous avait invits  passer la fte chez elle, pour nous faire la
surprise de la croix. Nous sommes vraiment fort touchs, et vritablement
reconnaissants  la princesse de cette pense de coeur, que nous n'aurions
pas connue sans l'indiscrtion de ses amis.

Notre croix est remise au mois de janvier, o nous devons tre dcors en
compagnie de Taine et de Flaubert.

       *       *       *       *       *

_29 aot_.--Encore  table, nous causons de nous, aprs dner... Je n'ai
pas les mmes aspirations que l'autre de nous. Lui, sa pente, s'il n'tait
ce qu'il est, ce serait vers le mnage, vers le rve bourgeois d'une
communion d'existence avec une femme sentimentale. Lui est un passionn
tendre et mlancolique, tandis que moi je suis un matrialiste
mlancolique... Je sens encore en moi, de l'abb du XVIIIe sicle, avec de
petits cts cruels du XVIe sicle italien, non ports toutefois au sang,
 la souffrance physique des autres, mais  la mchancet de l'esprit[1].
Chez Edmond, au contraire, il y a presque de la bonasserie. Il est n en
Lorraine: c'est un esprit germain. Edmond se voit parfaitement militaire
dans un autre sicle, avec la non-dplaisance des coups et l'amour de la
rverie. Moi je suis un latin de Paris... moi, je me vois plutt dans des
affaires de chapitre, des diplomaties de communauts, avec une grande
vanit de jouer des hommes et des femmes pour le spectacle de l'ironie.
Est-ce qu'il y aurait chez nous une naturelle prdestination de l'an et
du cadet, comme elle fut sociale autrefois. Nous dcouvrons cela pour la
premire fois.

[Note 1: Je donne la note telle qu'elle a t rdige par mon frre aprs
avoir t parle; mais je dois dclarer qu'il y a dans cette note de mon
frre une exagration  se peindre en laid et  me peindre en beau.]

Au rsum chose trange, chez nous, la plus absolue diffrence de
tempraments, de gots, de caractre, et absolument les mmes ides, les
mmes sympathies et antipathies pour les gens, la mme optique
intellectuelle.

       *       *       *       *       *

_30 aot_.--C'est dcidment plus difficile de distribuer une pice que de
composer un ministre. Ce qui me parat dominer chez l'acteur, ce n'est
pas le dsir d'avoir un beau rle, c'est d'empcher un camarade de l'avoir.

       *       *       *       *       *

_31 aot_.--Bressant a pris le rle de Got. Nous allons chez Got pour
tcher d'obtenir qu'il joue le rle de Bressant. Nous le trouvons
aujourd'hui en dbraill, en pantalon de toile bleue, en vareuse
d'ouvrier. C'est un autre particulier que les autres. Rien de rserv, de
diplomatique. S'il joue quelque chose, c'est plutt la rondeur. Il
s'invite sans faon  djeuner chez nous pour le lendemain, cause de notre
pice, des rles non distribus, du pril de tomber dans le _babouin_, si
nous n'avons pas Mme Plessy, etc., etc.

       *       *       *       *       *

_1er septembre_.--Got vient djeuner chez nous. C'est un acteur qui a fait
ses classes et qui a l'air d'arriver de la campagne avec une gaie figure
de vicaire de village et de madr campagnard. Il a une gat de sanguin,
le rire large, ouvert, communicatif.

On sent en lui l'acteur qui voit, qui observe, qui est  la recherche de
types, de caractristiques silhouettes humaines: il nous dit, sans savoir
dessiner, jeter trs bien le mouvement d'un bonhomme sur le papier. Comme
nous lui parlions de la mystrieuse cristallisation du rle d'un auteur
dans la personne d'un acteur, il nous confesse le composer d'abord avec la
pense de l'auteur, en y entrant entirement,--c'est pour cela qu'il ne
cre jamais srement un rle dans une pice d'auteur mort, car pour lui,
avec l'auteur, le rle meurt.--Il faut qu'il entende l'auteur lire et
expliquer le rle dans son mouvement  lui. Puis, dit-il, quand il a le
bonheur de pouvoir _raccorder_ la pense de l'auteur avec un type vivant
qu'il a en vue: c'est fait, il tient son personnage. Dans Giboyer par
exemple, son type vivant a t Jean Mac, avant qu'il ft un homme rang.

Sur le nom de Mme Plessy prononc par moi, il nous fait d'elle un portrait
de forte mangeuse, d'une femme qui dvorerait un dindon. Oui, dit-il,
aprs des pices, elle a des paresses, des langueurs de crole. Tout 
coup son oeil s'allume et elle s'crie avec une bouche humide: Mon Dieu!
que je mangerais bien un peu de boeuf  l'huile!

Ah! vous allez avoir de rudes rptitions, continue-t-il, des rptitions
de trois heures, mais il faut cela, voyez-vous. Voil un joli mot de Mlle
Mars; au milieu de rptitions qui n'en finissaient pas, elle s'cria: a
ne m'amuse pas plus que vous autres, mais je ne _vomis_ pas encore assez
mon rle!

Comme tous les hommes d'un talent moderne et vivant, il a le got
d'couter dans la rue, sur les impriales des omnibus, et il nous conte ce
dialogue entendu par lui, ce dialogue de deux ouvriers, le plus jeune
gourmandant le plus vieux: Elle se fichait de toi, cette femme!--Je
l'aimais.--Mais elle couchait dans le garni avec un sergent de ville!--Je
le savais... cette femme-l, vois-tu, je lui aurais mang le _dlivre!_

Et nous voici avec Got  attendre, aux Franais, Thierry qui est all lire
notre pice  Mme Plessy et essayer de la dcider  jouer son premier rle
de mre. Nous attendons en compagnie de ce pauvre Guyard, le lecteur
mlancolique de tous les _ours_, un homme si attrist de toutes les
tragdies infiltres en lui, qu'il rve toutes les nuits que son mnage
est dans un cachot, et assailli  tout moment,  propos de ces tragdies,
d'incidents comme celui-ci: il vient de recevoir une lettre d'un
malheureux qui lui crit d'un lit de la Charit, qu'il a un pistolet sous
son traversin, pour se brler la cervelle, si sa pice n'est pas reue.

Ces histoires coupes d'esquisses drolatiques par Got des gens passs et
prsents du Thtre-Franais, et qui comparait l'attitude d'Empis, devant
les cotillons de la Comdie-Franaise,  celle d'un dindon mis en prsence
d'un oeuf en pltre.

L-dessus Thierry entre, fatigu, reint, les cheveux pleurant sur la
face, les yeux couls dans les joues, pareil  la peinture d'un christ
byzantin, trs fatigue. Mme Plessy se dcide, non sans hsitation, 
jouer, mais elle exige une excellente composition.

Dans cette fatigue d'motions perptuelles, assis sur une chaise du
boulevard, aprs dner, la ralit des passants, des choses, du boulevard,
perd de son relief, et tout prend  nos yeux des effacements de rve.

       *       *       *       *       *

_Samedi 2 septembre_.--La loge de Got: un divan qui fait le tour de la
pice couvert en algrienne, une grande natte par terre, trois tagres,
une sorte de panoplie faite avec des sabres, des pes.

Ce soir, Got en s'habillant, nous raconte ses dbuts. Lorsqu'il a commenc
 rpter, il avait encore son habit de _troubade_ sur le dos; il tait
caporal. Il nous parle de sa premire cration, de la cration de l'abb
dans IL NE FAUT JURER DE RIEN, rle qui lui chut  la suite du refus de
tous les socitaires. Musset aux rptitions l'y trouvait dtestable et ne
se cachait pas de le lui dire. Il voulait qu'il le jout en soutane, et
Got prcisment,  cause des circonstances, ne voulait le jouer qu'en
lvite.

Cette altercation entre l'auteur et l'acteur se termina par cette phrase
de Musset: Au fond je m'en f..., puisqu'on se tire des coups de fusil!
C'tait le 22 juin 1848.

       *       *       *       *       *

_3 septembre_.--... Aujourd'hui la princesse a t d'un rvolutionnarisme
terrible; au milieu du monde acadmique qu'elle avait  dner, elle a
dclar tout haut et violemment qu'elle prfrait un vase japonais  un
vase trusque... Retour en chemin de fer avec Carpeaux qui dborde
d'esthtique passionne. Le beau pour lui est toujours la nature: le beau
trouv comme le beau  trouver... Et encore pour lui le corps humain
actuel, dans les beaux chantillons, offre d'aussi beaux modles que la
Grce. Il y a encore des athltes: ainsi ce cent-garde qui fait un trou 
une pice de vin, et la boit en la tenant au-dessus de sa tte.

Pour Carpeaux comme pour tous les gens de talent et d'avenir de ce
temps-ci, il n'y a pas d'idalisation du beau, il n'y a que sa rencontre
et sa perception. Bref, c'est un artiste capable de faire un croquis en
omnibus,--ce dont le blague, comme un imbcile qu'il est, un membre de
l'Institut qui est l.

Ce Carpeaux: une nature de nervosit, d'emportement, d'exaltation, ce
Carpeaux: une figure fruste, toujours en mouvement, avec des muscles
changeant continuellement de place, et avec des yeux d'ouvrier en
colre:--la fivre du gnie dans une enveloppe de marbrier.

       *       *       *       *       *

_6 septembre_.--8, rue des Saints-Pres, chez Mme Plessy. Nous allons la
remercier. Elle allait sortir. Elle a son chapeau sur la tte. Une poigne
de main vive, des paroles animes, des gestes de passion. La voix perle
du thtre, perdue, emporte dans la chaleur des entretiens motionns.
J'ai rarement vu la vie se dgager aussi lectriquement d'une femme.

Elle nous a dit ce joli mot: C'est le premier rle de maman que je
joue... aprs cela, elle est si coupable!

       *       *       *       *       *

_11 septembre_.--Relecture de notre pice aux acteurs. Maintenant qu'on a
dcid Got  prendre le rle de Bressant, Mme Plessy  remplir un rle de
mre, maintenant qu'il y a eu pour engager les uns et les autres  jouer,
plus de dmarches, de courses, de diplomatie dpense que pour un trait
de paix,--voici Delaunay--le personnage sur lequel repose toute la
pice--qui refuse son rle, non qu'il se plaigne que la pice soit
mauvaise ou le rle dplaisant, au contraire; mais il le dclare trop
jeune pour lui. Il faut par malheur que, le matin mme, le CONSTITUTIONNEL
l'ait trouv trop vieux dans Damis, et d'ailleurs, ainsi que tous les
jeunes premiers dont la coquetterie est  rebours, il aspire aux rles
plus vieux que son ge, au rle du Misanthrope. Au fond il semble qu'il
veuille avoir la main force, de faon  tre couvert par un ordre
ministriel.

Tout philosophe qu'on peut tre, et quelque raisonnement qu'on se fasse,
cette continuit d'exigences, de prtentions, d'importances, de vanits
d'acteurs, vous agace  la fin jusqu' l'impatience. Et c'est que cela
vous arrive de tous cts, des petits comme des grands. La petite Dinah me
demande assez maussadement d'ajouter dix jolies lignes  son rle, et
Lafontaine me tmoigne un peu de mauvaise humeur d'avoir t ouvrier dans
le pass de M. Marchal.

       *       *       *       *       *

_13 septembre_.--Il est pour les auteurs, un empoisonnement, un
empoisonnement, o chaque jour apporte sa petite dose de poison: c'est la
vie au milieu de gens pleins de doute, prtant au succs d'une pice les
hasards du jeu, et dfiants naturellement d'un dbut, et par les demi-mots,
les sous-entendus, les consolations par avance mme du _four_ futur, vous
glaant petit  petit, et qui arrivent  vous donner une certaine dfiance
de l'oeuvre, dans laquelle vous aviez une foi entire.

Il y a dans tout ce monde des acteurs une impersonnalit qui inquite. Ils
n'ont pas l'air d'tre quelqu'un; mais les personnages qu'ils travaillent
 tre. Il y a chez ces tres une habitude de changer de peau, qui ne
laisse pas en eux un bonhomme sur lequel on puisse mettre la main. Le
trfonds de leur pense et de leur conscience ne vous apparat pas.

       *       *       *       *       *

_14 septembre_.--Delaunay refuse dcidment son rle, et avec le refus de
son rle, la pice a l'air de devenir impossible. La pice se dsagrge,
et, comme nous dit Thierry, cette maille qui part, fait partir tout le
bas du filet.

Une journe o on se promne avec du dsespoir. Nous tranons nos pieds
dans les feuilles mortes du jardin des Tuileries, sans vision des choses
ni des gens, de l'amertume plein la bouche.

       *       *       *       *       *

_15 septembre_.--Eh bien! vieil ami, on nous a dit que tu tais un peu
souffrant?

--Ah! vous savez, on est bte!

Et il lui vient, se pressant, un tas de phrases embrouilles par de
l'oppression de poitrine, par une motion qui monte et met des larmes dans
ses yeux et dans sa voix qui se mouille et bredouille.

Puis essayant comme de se railler: Je lui avais bien dit: On ne tue pas
seulement un homme avec un coup de pistolet... chaque fois que a me
revient, depuis deux mois... c'est comme une aiguille  tricoter qui me
passe l--et il se touche la poitrine  l'endroit du coeur.--Je viens de
voir le docteur... Je lui ai tout dit... dans ces choses-l, vous
comprenez, il faut tout dire... Ah! un fort saisissement que j'ai eu...
C'est que 'a t si brusque... Je l'avais quitte le mardi... Elle m'a
crit le mercredi... et le dimanche ses bans taient publis... Il n'y
avait rien eu entre nous, la dernire fois... Seulement en s'en allant
elle m'avait montr son chapeau... c'tait sans doute son chapeau pour se
marier... Mon Dieu, quand elle m'avait parl de se marier, je l'avais
toujours engage  le faire... mais a a t trop prompt... Puis ces
derniers jours aussi, elle m'avait dit--oui, j'en ai t frapp:--Je
croyais n'avoir que cela, j'ai tel ge... Elle l'avait vu, son ge, sur
l'acte de naissance, qu'elle avait fait venir pour son mariage.

Ainsi il va se raccrochant  chaque petit souvenir, en en dgustant
l'amertume, avec une voix qui  tout moment sombre dans de l'motion,
pendant que du jaune lui monte dans le teint.

Le soir, aprs dner, il nous dit: Les *** taient retourns en Italie.
Je n'avais plus personne, mon fils tait en pension... Dans mes rves
creux, je demandais  Dieu une femme pour la protger, pour tre un
intrt dans ma vie... Quand je reus sa lettre, mes voeux taient
exaucs... Je la voyais, tous les quinze jours, dans un htel... jamais
chez moi ni chez elle. Je m'tais dfendu de jamais aller chez elle, de
peur d'tre jaloux... Je voulais ne pas l'tre, ne rien savoir... Tous les
quinze jours, j'arrivais le premier... Les femmes, vous savez, a se fait
toujours attendre... On me donnait mon journal... Il y avait du feu... Je
lisais en l'attendant... Elle arrivait, elle tait son chapeau... Je lui
disais: Qu'est-ce que vous avez fait depuis que je ne vous ai vue...
dites-moi tout... Elle me le racontait longuement... Puis elle me
demandait des renseignements sur des choses qu'elle n'aurait pas os
demander  d'autres... Je lui donnais des livres  lire... Nous causions
sur ce qu'elle avait lu... Elle me disait souvent: Vous ne savez pas, je
ne dis pas l'amour, mais l'attachement que j'ai pour vous... Nous
djeunions... Je passais l, quatre ou cinq heures... Elle s'en allait, je
la regardais dans l'escalier.... Qu'est devenu tout cela?... Il y a deux
mois que je n'ai reu une lettre d'elle.

Il cherche sur lui des lettres, et les feuilletant:--Tiens, voil la
dpche de ma mort, pour mon fils!

--Oh! vieil ami!

--J'touffe, non, je ne peux pas surmonter cela!

C'est un vieil ami de la famille, un vieillard de 76 ans, qui nous dit
cela, avec l'accent d'une vie brise, d'un homme bless  mort, qui aurait
perdu du mme coup une habitude de quinze ans, une famille, une fille, une
matresse. Je ne sais quoi de tragique, de funbre et de touchant
s'chappe de la dsolation passionne de ce vieillard, qui semble ne plus
vouloir avoir la force de vivre, et que le dlaissement frappe au coeur
comme avec une pe.

Comme je lui parlais d'un voyage, en compagnie de son vieux domestique que
nous avons baptis _Leporello_, le vieil homme a murmur d'un ton moiti
triste, moiti ironique: Pauvre don Juan que je ferais!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 17 septembre_.--Mrime vient faire une visite  Saint-Gratien.
De gros traits, d'pais sourcils noirs, la forte encolure des hommes
d'esprit de Louis-Philippe, le type d'un censeur de collge de province.
Comme il dsire faire acheter  la princesse une villa  Cannes, il en a
apport les dessins faits par lui: des gouaches criardes rappelant les
ruptions du Vsuve encadres de noir.

       *       *       *       *       *

_18 septembre_.--Nous allons voir Camille Doucet  propos de l'affaire
Delaunay. Dans l'antichambre le garon lit la GAZETTE DES TRANGERS, et de
gras cabotins de province, et des Antony de troupe ambulante attendent
mlancoliquement sur les banquettes. Delaunay sort du cabinet de Camille
Doucet, qui nous dit avoir tout puis auprs de lui sans succs. Delaunay
ne veut dcidment pas jouer, et demande, pour y tre forc, un procs.

       *       *       *       *       *

_25 septembre_.--Nous sommes dans la situation de gens qui font effort,
pour tuer le temps, l'anantir, par de continuels changements de place et
de lieux, toutefois pleins de tressaillements  un coup de sonnette,  un
bout de lettre aperu dans notre case, chez le portier.

       *       *       *       *       *

_26 septembre_.--On est venu nous dire que le vieil ami se mourait. Dj!

Nous sommes dans un grand salon, o il y a le vide et le dsordre d'un
emmnagement commenc. Par une glace sans tain, on voit sur une commode
une range de bouteilles et de remdes, et dans un lit quelqu'un, qu'on
devine couch derrire les oreillers relevs, et  travers ce cadre
transparent qui ouvre l'appartement sur la mort, passe et repasse, active
et glissante, une soeur de Bon-Secours, noire sous sa coiffe blanche.

Il se meurt. Il a voulu recevoir l'extrme-onction ce matin. Un prtre de
Saint-Augustin a t appel, et le prtre l, il n'a pas voulu le
recevoir. C'est le prtre qui a mari la femme qu'il aimait. Est-ce
curieux, et a ressemble-t-il aux inventions d'auteur, les combinaisons
dramatiques amenes par les vnements de la vie?

Nous sommes entrs dans sa chambre. Il nous reconnat. Il nous serre la
main avec une main presque encore vivante, et refermant les yeux, nous dit
comme avec le dernier soupir de sa gat passe: Castor et Pollux. Rien
de dchirant comme ce suprme sourire d'un homme qui commence  tre un
mort.

       *       *       *       *       *

_27 septembre_.--C'est une agonie horrible, le mourant prouve un
sentiment de vide, si douloureux dans le corps, qu'il demande qu'on le
remplisse avec des chiffons, de la viande, avec n'importe quoi... De temps
en temps, il supplie Dieu, de le faire mourir. Aux paroles des gens qui le
rconfortent, aux discours du mdecin il a des gestes d'un abandon
dsespr...

       *       *       *       *       *

_28 septembre_.--C'est fini. Nous voyons le mort, un foulard nou en
turban sur la tte, le drap remont sous le menton et tombant droit avec
une croix sur la poitrine, et dans son profil sculpt par la mort, un
calme o il y a presque un souffle et un sourire...

Des ballots noirs sont dans la salle  manger, des ballots au milieu
desquels est une demoiselle de magasin de deuil, qui les dficelle, en
faisant l'article: Voulez-vous un chle carr pour les domestiques?...
Dsire-t-on une robe de chambre pour la toilette de l'eau... Prenez ceci,
c'est trs avantageux. C'est la devinaille de toute une maison, et de la
situation, et de l'ge des domestiques, et du degr de douleur  mnager
chez les parents, et d'un merveilleux bagou appropri  la qualit du
chagrin de chacun.

Aujourd'hui Thierry nous dclare qu'il est impossible de jouer la pice
dans ce moment, qu'il faut la remettre aprs celle de Ponsard. Il y a un
vent de grve sur le thtre franais, nous dit-il. Et nous avons cette
mauvaise fortune sans exemple  la Comdie-Franaise, d'tre arrts, les
rles distribus et accepts par les meilleurs acteurs de la troupe, les
dcors faits et essays,--et cela par la volont d'un seul acteur qui a
reu notre pice  boule blanche, et qui joue, tous les soirs, dans Musset,
des rles aussi jeunes que celui, dont il a prtext la jeunesse pour ne
le pas jouer. Du reste, nous savons  peu prs le fond de l'affaire.
Delaunay nous a dit qu'il jouerait notre pice, la rpterait le lendemain
du jour o le ministre lui accorderait ce qu'il lui avait demand.
Qu'est-ce? sans doute une position gale  Bressant.

Bref, notre pice est tue par ce refus.

       *       *       *       *       *

_2 octobre_--Saint-Gratien... Nous sommes dans le potager. Je vois  la
princesse les yeux rouges. Elle vient de recevoir de Girardin la dpche
annonant la mort de sa fille, trs touche de la tournure: L'anglique
enfant ne dira plus: Comme j'aime la princesse!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 octobre_.--Retour de Cernay, d'une assez lugubre auberge de
paysagistes, o nous tions arrivs hier, en repassant par Dampierre, le
royaume des Luynes: une de ces grandeurs mortes tristes  faire pleurer et
qui _enversaillent_ l'me.

J'ai remarqu, que dans tous les endroits o il y a de vieux monuments
d'histoire, il se rencontre plus de vieilles gens qu'ailleurs: les
centenaires s'abritent aux vieilles pierres.

       *       *       *       *       *

_10 octobre_.--Vraiment c'est une chose injuste qu'on n'ait pas donn 
notre corps l'toffe de notre caractre. Nous voici tous les deux pris de
crises d'estomac et de foie, qui se succdent et renaissent de nos
mutuelles anxits. Et voil ces mauvaises nuits de maladie, o sans
personne  la maison, le plus valide de nous est  courir le pharmacien, 
dcouvrir un mdecin quelconque,  maladroitement et fivreusement
chercher  faire du feu avec de la braise dans un fourneau--avec une vague
terreur et qu'on ne se communique pas, du cholra qui court.

--En notre tat de maladie, de souffrance, une espce d'insapidit de tout,
et des impressions pteuses des choses dans l'esprit comme dans la bouche.

--Tout pourrit et finit sans l'art. C'est l'embaumeur de la vie morte, et
rien n'a un peu d'immortalit que ce qu'il a touch, dcrit, peint ou
sculpt.

       *       *       *       *       *

_20 octobre_.--Barbizon, fort de Fontainebleau. Il y a vraiment du
courage  nous, si malingres dans ce moment, d'tre venus ici, pour
travailler  notre roman (MANETTE SALOMON); oui, du courage, d'habiter
cette mauvaise auberge,  l'inconfortable accept par la nature ouvrire
des peintres, dans ces chambres sans chemine,  cette table o l'on est
oblig de se jeter sur le gruyre  la fin des repas, et sur laquelle
plane la tristesse des fruits secs, assis l cette anne: tristesse se
mlant  la sinistre mlancolie des maladies qui commencent  s'y donner
rendez-vous.

Il s'y trouve une espce de fou, un phtisique qui tousse toute la nuit, un
malade de la moelle qui fauche d'une jambe. Ce dernier, un nomm Vittoz,
qui est un sculpteur, plein de choses et de ressouvenirs de toutes les
grandes capitales de l'Europe, parlait ce soir, et trs bien, de Sauvage,
l'inventeur de l'hlice, qu'il a beaucoup connu.

Il le peint avec ses cheveux blancs, sa barbe blanche, sa belle tournure
thtrale, ses grands gestes dans les habits de la misre, dans son
immense redingote bleue, et se dtachant, en sa silhouette d'ouvrier
stoque, sur les hauteurs de Mnilmontant, o on le voyait rapporter du
march, son djeuner et son dner du lendemain.

Il nous montre ce type d'inventeur sublime vol, vol, vol par tout le
monde, vol par Ericsen de sa dcouverte de l'hlice, vol par Girardin de
sa dcouverte du physionotrace, et vivant,  la fin de sa vie, d'une
misrable pension faite par le ministre de la marine, et toujours la tte
dans un tas de dcouvertes, et soutenant en lui la flamme qui fait trouver
avec de l'eau-de-vie,--et se prparant aux travaux de la nuit par le jeu
enrag de deux ou trois heures de violon.

Il est mort en disant que c'tait vraiment dommage! parce que la
vritable application de son hlice tait dans l'air et non dans l'eau.

       *       *       *       *       *

_31 octobre_.--Tous ces temps-ci, c'est une succession de petits accidents
hostiles, une conjuration d'ennuis de tous les jours et de toutes les
choses; une srie de dveines, les taquineries btes et  la fois
insupportables d'un _enguignonnement_... A ct des mauvais sommeils, des
malaises de corps, toutes sortes de tracas intrieurs: notre toit, ouvert
par les maons pour une rparation, et la pluie tombant sur nos
tapisseries comme dans la rue, et nous faisant relever, toute une nuit,
pour dcadrer des dessins et les sauver d'un dluge.

       *       *       *       *       *

_1er novembre_.--A la porte du petit salon de la princesse, une forme de
femme blanche, en camisole et en jupon court. Un cri. Des chiens qui
jappent. C'est la princesse en dshabill, qui se sauve avec deux femmes
en noir. Ces deux femmes en noir taient la princesse Murat et sa fille
Anna, dont la mre venait annoncer le mariage avec le jeune duc de Mouchy.

Aprs dner, Sainte-Beuve parle de ses grandes colres  l'Acadmie--le
jeudi--quand il avait les nerfs monts et toutes les susceptibilits
hrisses par l'excitation de son article du CONSTITUTIONNEL. Il avoue que
c'est all, un jour, chez lui,  la suite d'une petite altercation avec
Villemain, jusqu' lui crier qu'il tait aussi mprisable que... et 
lever son parapluie sur lui. Car il y a toujours un parapluie dans toutes
les grandes actions de Sainte-Beuve.

Mrime vient le soir, et pour la premire fois, nous l'entendons causer.
Il cause en s'coutant avec de mortels silences, lentement, mot par mot,
goutte  goutte, comme s'il distillait ses effets, faisant tomber autour
de ce qu'il dit une froideur glaciale. Point d'esprit, point de trait,
mais un tour cherch, une faon de vieil acteur qui prend ses temps, avec
un fond d'impertinence de causeur gt, un mpris affect de tout ce qui
est illusion, pudeur, convenance sociale. Je ne sais quoi de blessant pour
les gens bonnement constitus, s'chappe de cette sche et mchante ironie,
travaille pour tonner et dominer la femme et les faibles.

C'est ainsi qu'il conte, en pais universitaire au ton lger, cette
vieille histoire des CENT NOUVELLES, la belle jeune fille de la peste de
Grenoble, se repentant, au lit de mort, d'avoir dsespr l'amour de sept
ou huit soupirants, et leur en demandant un pardon si vif, qu'ils en
meurent et qu'elle en gurit.

Et comme on parle de l'amour et de tous les sentiments complexes qui
peuvent y entrer, il raconte l'histoire de son ami Malleville, enlevant
une religieuse en diligence, vivant trois jours avec elle, au bout
desquels, en apprenant qu'il tait protestant, elle prouva une telle
rvolution intrieure, que sa digestion fut drange. Et de l, passant au
mli-mlo de la religion avec ces choses-l, il cite comme un modle une
lettre qu'il aurait bien voulu copier,--un chef-d'oeuvre du genre,  ce
qu'il dit--une lettre qui commenait par l'invitation  l'amant d'aller au
mois de Marie,  la suite un petit sermon, puis une petite infamie 
laquelle on l'invitait aprs, et en post-scriptum un rendez-vous avec
quelques jolies polissonneries.

       *       *       *       *       *

_2 novembre_.--En chemin de fer pour Bar-sur-Seine. Quatre heures et
demie. Une ronde lune jaune. Un ciel presque indfinissable du plus fin
cobalt, d'un bleu pareil au bleu au-dessus des montagnes o il y a de la
neige. Les petits tons grills de l'automne noys dans une vapeur o se
perd la sourde et harmonieuse richesse des valeurs fanes. Les arbres,
--une lgret dore--apparaissant dans la nuit comme feuilles de
brouillard.

--La province dpasse le Roman. Jamais le Roman n'inventera la femme d'un
commandant de gendarmerie mettant en vers les sermons du vicaire.

       *       *       *       *       *

_5 novembre_.--Je suis enfonc sous l'dredon de la province. Ma vieille
cousine me jette une lettre sur mon lit. Je l'ouvre. C'est Thierry qui
m'annonce que Delaunay accepte le rle, qu'il faut revenir, que la pice
doit tre joue le 1er dcembre.

Le thtre est vraiment une terrible machine  surprises.

Ce soir, le maire d'ici contait cette amusante anecdote. Il est li avec
Paul de Kock, lui envoie du cochon et du boudin, et a reu en change son
portrait. Sa femme, un jour de Fte-Dieu, pour orner son reposoir, avait
donn tout ce que le mnage avait d'artistique et le portrait de Paul de
Kock tait expos  la vnration des fidles, au beau milieu du reposoir.

       *       *       *       *       *

_6 novembre_.--... Sur le chemin de fer, il y avait une voiture avec un
coup et des volets ferms. On y a fait monter des femmes qui pleuraient
dans des mouchoirs de cotonnade bleue. Des oiseaux qui taient poss sur
la voiture se sont dpchs de s'envoler... J'ai lu alors: SERVICE DES
PRISONS.

       *       *       *       *       *

_10 novembre_.--Enfin nous voici faisant rpter sur la scne,  ct du
souffleur assis  une table. A la premire rptition nous avons eu encore
une terreur. A son entre, Delaunay ne paraissait pas... On l'a appel,
enfin il est venu...

Ce qui nous frappe surtout, c'est le long nonnement que les acteurs
mettent  dire. Ils commencent  rpter,  rciter un peu comme des
enfants. On sent le besoin qu'ils ont d'tre serins, monts, chauffs.
Ils ttonnent l'intonation, ils manquent le geste. A tout moment ils font
des contresens  rencontre de ce que vous avez crit. Et comme ils vous
semblent longs  entrer dans la peau de votre rle!

Il faut excepter pourtant Mme Plessy, elle seule a l'intelligence
vritablement littraire. Du premier coup elle comprend et elle rend. Elle
a eu immdiatement le sentiment des choses observes, des choses vraies du
rle de Mme Marchal. Elle a mis le doigt sur tous les cris du coeur, en
disant: C'est tonnant, les hommes, je ne sais pas o ils nous prennent
cela? Et chez elle, c'est une comprhension si vive, que l'a traduction
est immdiate, intelligente toujours, quelquefois sublime.

       *       *       *       *       *

_16 novembre_.--Aprs les rptitions, dans cette haute salle des Franais,
on a l'impression de trouver le plafond de son chez soi crasant, et le
sommeil vous ennuie... La nuit vous parat vide et impatientante, ainsi
qu' un homme qui a quelque chose devant lui qu'il voudrait hter. On ne
vit plus que sa premire reprsentation.

       *       *       *       *

_17 novembre_.--Rien d'une volupt discrte comme l'ancien cachemire.
Toutes les modes actuelles, avec leur tapage, me semblent habiller la
femme de scandale: le cachemire me parat envelopper le mystre et le
secret de la femme du monde qui sort de chez son mari,--pour aller  son
premier rendez-vous.

Il vous vient dans les rptitions une incroyable irritation nerveuse,
produite par tous les remaniements imposs, exigs, conseills, postuls
par l'un, par l'autre. Suppression de ceci, attnuation de cela,
changement d'entre, dplacement d'un chapeau. C'est un tas d'observations,
une suite de coupures dans le vif de votre phrase, de votre ide: c'est
nervant  la longue comme une amputation faite  coups de canif.

       *       *       *       *       *

_18 novembre_.--Quelque chose d'austre au fond dans le thtre. Les
femmes y sont peu femmes. Elles y viennent un peu en tenue d'ouvrage, en
brleuses de maison. Robes et sourires, elles gardent tout, on le sent,
pour le public. Nulle coquetterie,  peine de sexe. Rien de donn par
elles au roman des coulisses. Pas la moindre intention de trouver l,
l'amant ou le caprice. L'affaire de la pice: rien que cela.

Singulire existence  rebours que cette vie des rptitions. Tout le jour
dans de la nuit, dans des tnbres claires par deux quinquets. Une
absolue suppression de la vie relle, du soleil, de l'heure du dehors. En
sortant du thtre  quatre heures, par une fin de jour, on tombe dans la
rue, tout hbt et tout dsorient, et on ne sait plus si on vit ou si on
rve.

Une vie bien empoignante aprs tout, par sa cration d'inventions,
d'ingniosits, de toutes sortes de petits dtails d'une dlicatesse
infinie, enfin de tout un art insouponn. C'est la recherche et la
trouvaille du geste qui est le geste de la parole qu'on dit, la formation
des groupes, les communications tablies ou brises entre les personnages,
tous les soulignements mis sous les paroles, le naturel  se lever, 
s'asseoir, qui demande des dix reprises de la scne: toutes petites choses
si absolues, si positives, d'une vrit si flagrante, qu'elles font crier,
aussitt trouves: C'est cela!--et le mouvement trouv, une petite
motion de joie passe en vous comme une chaleur.

On ne se doute pas de ce travail, de ce _remchement_ perptuel dont ont
besoin les acteurs pour se pntrer de leur rle. Il leur faut une
infiltration quotidienne pendant un mois.

Le seul dfaut de Mme Plessy est son instantanit d'intuition qui ne
s'arrte et ne se fixe pas. Elle comprend si vite qu'elle comprend chaque
jour quelque chose de nouveau. C'est ainsi qu'elle a jou toute notre
pice de rptitions en rptitions, et morceau par morceau, d'une manire
suprieure, mais elle n'tait suprieure chaque jour qu' un endroit, o
elle ne l'tait plus le lendemain.

       *       *       *       *       *

_19 novembre_.--Eugne Giraud nous racontait que Sainte-Beuve, pour se
prparer  la charge qu'il en a faite  une soire de Nieuwerkerke, avait
pris l'tonnante prcaution de prendre un lavement, afin, disait-il trs
srieusement, d'avoir le teint plus frais.

       *       *       *       *       *

_20 novembre_.--Perptuelle motion que cette vie de thtre! Aujourd'hui,
quand tout semble gagn, Thierry nous dit que la censure est dans la plus
grande animation contre la pice, qu'elle conclura peut-tre 
l'interdiction.

       *       *       *       *       *

_22 novembre_.--Je sors navr de chez Gavarni. Mlle Aime me raconte qu'on
est dans la misre la plus affreuse, que ce sont tous les jours des scnes
effroyables de fournisseurs. Il serait dj expuls de la maison qu'il a
achete 260 000 francs, si M. Trlat n'tait mort. Par l-dessus des
dettes, qu'on croyait teintes, renaissent. Un menuisier a surgi avec un
compte de 15 000 francs pour des fournitures impossibles, pour des portes
qui taient de la pure bnisterie. Malgr son apparente indiffrence, il
y a des moments, o Gavarni se rend compte de sa position. Il lui est
chapp de dire  Aubert qu'il ne connaissait pas dans le monde un homme
dans une position plus terrible que la sienne!

       *       *       *       *       *

_24 novembre_.--Mlle Rosa Didier a amen aujourd'hui son fils  la
rptition, un joli enfant de dix ans, qui dans une figure ple, a deux
grands yeux tout noirs et tout doux. On l'assied auprs du souffleur, et
il essaye de rpter de sa petite voix l'engueulement de Bressant. a
ressemblait  un chrubin qui pellerait, dans le ciel, le catchisme
poissard.

       *       *       *       *       *

_25 novembre_.--Aujourd'hui, on rpte au trou du souffleur. La pice
commence  tre admirablement joue. Mme Plessy est presque toujours
sublime, oui sublime, je ne recule pas devant le mot. Et quelle grande
artiste dramatique n'a-t-on pas utilise! Quant  la voix de Delaunay,
c'est la plus adorable musique que puisse rver un auteur pour sa prose.

Mme Plessy racontait avoir vu Scribe, dans les derniers temps, manger un
mouchoir pendant une mauvaise rptition.

       *       *       *       *       *

_26 novembre_.--J'entre chez le libraire France. Un monsieur, qui est l,
entend dire qu'il n'y a plus de places pour notre premire. Ce monsieur ne
connat pas notre nom, n'a jamais lu un livre de nous. Et il dit: Si je
passais au thtre, peut-tre que... C'est bien l le monde parisien, ce
monde qui a envie de ce qui n'est plus possible.

       *       *       *       *       *

_26 novembre_.--La salle pendant les rptitions. Salle dans la pnombre
avec des lueurs de lune glissant d'un ct sur les toiles de couverte des
balcons et sur les muscles des cariatides des avant-scnes; au-dessous
tout le fond de la salle obscure, piqu de petits trous de jour cerise,
filtrant par les rideaux rouges du fond des loges.

Le lustre, au milieu de ces tnbres, scintillant de feux prismatiques
ainsi qu'un bouquet de pierres prcieuses dans une cave, ou comme des
stalactites pendues  la vote d'une grotte neigeuse.

Dans l'orchestre enseveli, sous une vague de toile grise, et clair par
les deux quinquets  abat-jour de la scne et la lampe du souffleur, le
manche d'une contrebasse dpassant la rampe, ray d'un trait de lumire.

De temps en temps le tournoiement du lustre descendu et le souffle du
lampiste dans les verres, donnant la sensation de la sonnerie d'un collier
de petit chien.

       *       *       *       *       *

_27 novembre_.--En lisant Victor Hugo. Il me semble voir une sparation,
un abme de distance entre l'artiste et le public de nos jours. Dans les
autres sicles, un homme comme Molire n'tait que la pense de son
public. Il tait pour ainsi dire de plain-pied avec lui. Aujourd'hui, les
grands hommes sont plus haut et le public plus bas.

       *       *       *       *       *

--Les formes les plus distingues et les gots les plus populaciers
peuvent s'accorder chez la femme;--chez l'homme, non.

       *       *       *       *       *

_29 novembre_.--Gavarni nous donne une grande preuve d'amiti en venant 
la rptition. Il est trs malade. Dans l'escalier, il est oblig de
rester assis dix minutes sur la banquette de l'escalier pour reprendre sa
respiration. Quand nous l'aidons  remonter en voiture, il est suffoqu 
ce point qu'il peut  peine nous parler.

Thierry nous montre une lettre de Camille Doucet, dans laquelle le
ministre Rouher et le marchal Vaillant nous font l'honneur d'avoir
cherch, trouv un dnouement  notre pice. Rouher veut que la fille soit
seulement blesse, et qu'il reste l'_esprance d'un mariage avec l'amant
de sa mre_. Le marchal Vaillant en a trouv un autre  peu prs du mme
got. Heureusement qu'il n'y tient pas, et, comme militaire, il n'est pas
trop oppos au coup de pistolet du dnouement.

On vit tout entier absorb, dans l'enchantement, le doux enivrement, la
musique du jeu de ses acteurs, et la volupt de cela vous fait passer
entre les paules de petits frissons agrables. Puis, quand c'est fini, la
rptition vous reste encore dans la tte, dans les oreilles, au coeur,
comme une douce motion mourante.

       *       *       *       *       *

_30 novembre_.--En me voyant si prs d'tre jou aux Franais, je commence
 croire qu'il pourrait y avoir une providence pour la constance de
l'effort et le courage de la volont.

       *       *       *       *       *

_1er dcembre_.--... Qui regarde, au Cirque, ce joli spectacle: les
enfants avec leur bouche ouverte de surprise et d'attention, montrant le
blanc de leurs petites dents d'en haut, les yeux grands ouverts, qui
clignent, de temps en temps, de la fatigue de regarder, le front creus de
deux ombres au-dessus des sourcils par la contraction de l'attention, le
haut des oreilles rouge, contre le blond d'or ple de leurs cheveux.

       *       *       *       *       *

_2 dcembre_.--Enfin la sourde inquitude de ces jours-ci a disparu. La
censure a envoy, pour donner son visa, son bonhomme drolatique, le
censeur Plant.

L'impatience de ces jours-ci a fait place en nous  un contentement plein,
tranquille, et qui ne voudrait pas aller en avant. Nous serions dsireux
d'en rester o nous en sommes, longtemps. Nous avons presque un regret
d'en avoir sitt fini avec cette douce suspension de la vie relle dans
les rptitions, avec ces dlicieuses petites bouffes d'orgueil qui vous
passent par le nez, aux bons moments de votre pice, aux beaux endroits de
vos tirades aimes, avec enfin cette perptuelle et toujours nouvelle
attente du mot qu'on sait qui va venir, et que vos lvres marmottent
d'avance.

       *       *       *       *       *

_3 dcembre_.--Aujourd'hui c'est la rptition en costume. J'entre dans le
foyer, et j'y trouve, sautillante et adorable, Rosa Didier dans son
costume de Bb, avec ses beaux yeux sous sa perruque blonde, et dans le
nuage de folle mousseline s'envolant autour d'elle. Il m'a sembl que tous
les vieux portraits de ce foyer svre, les anctres de la Tragdie noble
et de la Comdie grave, les Orosmanes  turbans et les reines  poignard,
fronaient le sourcil devant le lutin du carnaval de l'Opra.

Je rencontre dans un corridor Delaunay, que tout d'abord je ne reconnais
pas, tant il s'est bien rajeuni par je ne sais quelle prparation magique,
et tant il semble n'avoir que les dix-sept ans de Paul de Brville.

En regardant, en coutant ce monde aller, dire votre prose, jouer la vie
de votre cration; en voyant cette scne  vous, et sentant tout vous
appartenir l, le bruit, le remuement, la musique, les acteurs, les
figurants, tout, jusqu'aux machinistes et aux pompiers, je ne sais quelle
joie orgueilleuse vous remplit de possder tout cela... Comme public il y
avait un curieux public, et tout d'abord Worth et sa femme, sans
l'inspection desquels Mme Plessy ne joue jamais, et avec eux tout le monde
des modistes et des tailleuses clbres... L'effet de la pice crot de
rptition en rptition. Les acteurs s'tonnent d'eux-mmes et s'admirent
entre eux. Tout le thtre croit  un immense succs, et la phrase qui
court est celle-ci: Il y a vingt ans qu'on n'a vu, aux Franais, une
pice monte et joue comme celle-ci!

       *       *       *       *       *

_5 dcembre_.--Une bonne nuit. Nous mettons des cartes aux critiques.
Visite  Roqueplan. Nous le trouvons djeunant. Il est tout en rouge, et
bott d'espces de grands mocassins brods: l'air moiti bourreau, moiti
Ojibewas. Il cause hygine des gens de lettres. Il dit que, dans notre
mtier, il faut combattre la dperdition nerveuse, qu'il vient de manger
deux beefsteaks, qu'il y a un art de tter son estomac, de l'entraner...
Et comme nous lui faisions compliment de sa sant, de sa rsistance 
l'ge, il soupire: Oh! tout le monde a sa maladie. J'ai, moi aussi, mon
gout collecteur. Le matin, je graillonne... a me nettoie pour la
journe.

De l, t voir le vieux pre Janin, qui ne descend plus de son chalet,
qui est maintenant, avec sa goutte, critique de thtre en chambre. Il
m'apprend que sa femme s'habille pour aller voir notre pice. Malgr tout,
malgr le froce reintement des HOMMES DE LETTRES, il nous revient le
souvenir de notre premire visite  son premier article.

Enfin, nous attrapons l'heure du dner, et nous allons nous attabler chez
Bignon, o nous mangeons et buvons pour une trentaine de francs,
absolument comme des gens qui ont devant eux cent reprsentations.

Pas la moindre inquitude. Une srnit absolue, la conviction que quand
mme le public ne trouverait pas notre pice parfaite, elle est si
remarquablement joue, que le jeu des acteurs doit emporter le succs.
Nous demandons l'ENTR'ACTE, et lisons et relisons les noms de nos acteurs.
Puis, nous fumons des cigares, coudoyant ce Paris o notre nom grouille
dj, et que nous allons emplir demain, respirant comme la premire
bouffe d'un grand bruit autour de nous. Le thtre! nous au thtre! et
nous pensons  ces petits bouts de rle, aperus sur des tables de nuit
d'actrices de deux sous, et qui nous faisaient palpiter le coeur.

Nous arrivons aux Franais. Les abords nous semblent assez vivants, assez
remuants. Nous montons en victorieux cet escalier, que nous avons mont si
souvent dans des dispositions d'esprit si diffrentes. Nous nous sommes
bien promis, dans la journe, que si nous voyions, vers la fin de la pice,
l'enthousiasme aller trop bien, nous filerions bien vite pour n'tre pas
trans en triomphe sur la scne.

Les corridors sont pleins. Il y a comme une grande motion bavarde dans
tout ce monde. Nous attrapons au vol des rumeurs de bruit, de tapage: On
a cass les barrires  la queue! Guichard, encore vtu de son costume de
Romain, entre au foyer assez dconcert; il a t hu dans HORACE ET
LYDIE. Nous commenons  respirer, peu  peu, un air d'orage. Got, sur
lequel nous tombons, nous dit des spectateurs avec un singulier sourire:
Ils ne sont pas caressants!

Nous allons au trou du rideau, essayant de voir dans la salle, et
n'apercevons, dans une sorte d'blouissement, qu'une foule trs claire.
Soudain, nous entendons qu'on joue. Le lever du rideau, les trois coups;
ces choses solennelles que nous attendions avec un battement de coeur,
nous ont totalement chapp. Puis, tout tonns, nous entendons un sifflet,
deux sifflets, trois sifflets, une tempte de cris  laquelle rpond un
ouragan de bravos.

Nous sommes dans un coin de coulisse, adosss  un portant, parmi les
masques, et, en passant, il nous semble que les figurants nous jettent des
regards apitoys. Et on siffle toujours, et on applaudit aussi.

La toile baisse, nous sortons sans paletot, et nous avons chaud aux
oreilles. Le second acte commence. Les sifflets reprennent avec rage,
mls  des cris d'animaux,  des imitations des intonations des acteurs.
On siffle tout, jusqu' un silence de Mme Plessy. Et la bataille continue
entre les acteurs, soutenus par une partie de l'orchestre et presque la
totalit des loges o l'on applaudit, et le parterre et tout le poulailler
qui veulent,  force de cris, d'interruptions, de colres, de blagues du
Petit-Lazari, faire tomber la toile.

Ah! c'est un peu secou! nous dit Got, deux ou trois fois. Nous restons,
pendant tout ce temps, adosss  notre portant, recevant les bordes de
sifflets en pleine poitrine, ples, nerveux, mais debout, ne bronchant pas,
forant, par notre prsence entte, les acteurs  aller jusqu'au bout.

Le coup de pistolet est tir. La toile tombe dans la clameur d'une meute.
Je vois passer Mme Plessy qui sort de scne avec le courroux d'une lionne,
rugissant des injures contre ce public qui l'a insulte. Et derrire la
toile du fond, nous entendons, pendant un quart d'heure, des vocifrations
froces ne pas vouloir permettre  Got de dire notre nom.

Nous sortons  travers les groupes tumultuants remplissant les galeries du
Thtre-Franais, et nous allons souper  la Maison d'Or avec le comte
d'Osmoy, Bouilhet, Flaubert. Nous y faisons trs bonne figure, malgr une
crise nerveuse qui nous donne envie de vomir, chaque fois que nous portons
quelque chose  nos lvres. Flaubert ne peut s'empcher de nous dire qu'il
nous trouve superbes; et nous rentrons  cinq heures du matin, chez nous,
las de la plus infinie lassitude que nous ayons prouve de notre vie.

       *       *       *       *       *

_6 dcembre_.--Le chef de claque m'affirme que, depuis HERNANI et les
BURGRAVES, le thtre n'a jamais vu de tumulte semblable.

Dner chez la princesse, qui est rentre hier les gants dchirs et les
mains brlantes d'avoir applaudi.

Ma bte de matresse, qui a assist  la reprsentation d'hier, me disait,
cette nuit, qu'elle n'osait plus sortir ce matin, qu'il lui semblait
qu'elle avait la chose crite sur la figure.

       *       *       *       *       *

_7 dcembre_.--Singulire chose que l'ide fixe! Ces deux jours-ci, j'ai,
toute la journe, des sifflets dans les oreilles. La soire est presque
bonne et les acteurs peuvent un rien jouer, et c'est un vrai rayon que
l'embellie qui passe sur la figure de Mme Lafontaine, toute joyeuse,
d'entrer en scne sans tre siffle.

       *       *       *       *       *

_9 dcembre_.--Augier s'tonnait,  la premire reprsentation d'HENRIETTE
MARCHAL, de n'avoir pas vu la tranquillit faite par l'expulsion de dix
ou douze personnes. A celle-ci, ainsi qu'aux deux prcdentes, les acteurs
ont l'air de se demander ce que signifie cette espce de tolrance de la
police. Coquelin, ce soir  la sortie, me contait qu'aujourd'hui, pendant
que les sifflets empchaient de rien entendre, les messieurs de deux ou
trois loges de premires s'taient runis et avaient t trouver le
commissaire de police, disant qu'ils avaient pay, qu'ils avaient amen
leur famille, et qu'ils voulaient entendre. Le commissaire de police leur
avait rpondu qu'il n'avait pas d'ordres.

Ces heures douloureuses, recommenant tous les soirs, vous barrent
absolument l'estomac, vous ferment l'apptit. Nous n'allons plus aux
reprsentations qu'avec des pastilles de menthe anglaise: on pue l'motion.

L'autre jour,  propos de cela, Dumas fils nous disait qu' ses premires
pices, Labiche lui avait demand:

--Eh bien, et l'estomac, tu n'en souffres pas encore?

--Non.

--Ah! tu verras, quand tu auras fait un peu de thtre!

       *       *       *       *       *

_11 dcembre_.--Notre premier acte est jou absolument comme une
pantomime. On ne laisse pas entendre un mot.

Au milieu du tapage hostile de la salle, Bressant dans son rle du
Monsieur en habit noir, le rle le plus _attrap_ de la pice, est
admirable de courage.

Le matin, on a rpandu une circulaire au quartier Latin, pour que la toile
tombe au premier acte. Du reste, maintenant, le plan des siffleurs est
bien visible: c'est de tuer toutes les scnes et les mots  effet. Ce
qu'il y a de meilleur dans la pice est ce qu'il y a de plus siffl, et ce
qu'il y a de plus dramatique est ce qu'il y a de plus gay.

Une chose qui dit tout sur cette cabale, et je donne ma parole d'honneur
de la chose, c'est ce fait: avant notre pice, aujourd'hui, on a jou les
PRCIEUSES RIDICULES. Ils ont siffl. Ils ont siffl Molire, croyant que
c'tait du Goncourt.

       *       *       *       *       *

_14 dcembre_.--C'est tonnant que deux souffreteux, comme nous, possdent
une force nerveuse qui ait pu rsister  cette vie de dix jours, force qui
tonne autour de nous, nos amis, les acteurs, et Thierry, nous disant un
de ces soirs: Vous passez des soires bien cruelles!

Je ne parle pas seulement du contre-coup en nous de ces hues sauvages,
mais de cette vie sans un moment de repos de l'esprit ou du corps.
Corriger les preuves de la pice pour l'VNEMENT, faire les raccords,
crire vingt lettres par jour, remercier ici et l, lire tous les journaux,
recevoir les gens qui viennent vous voir, rouler en coup une partie de
la journe, faire sa salle, distribuer son service, assister  toutes les
reprsentations jusqu'au bout pour empcher les acteurs de lcher pied,
emmener le soir des amis souper--et par l-dessus trouver le temps et le
sang-froid d'crire sa prface, par morceaux, par phrases crayonnes, en
voiture, en mangeant, dans les cafs, dans les coulisses: c'est comme si
on dpensait dix ans de sa vie, de son systme nerveux, de son cerveau, en
dix jours.

       *       *       *       *       *

_15 dcembre_.--Thierry est venu ce matin chez nous. La veille il avait
reu le premier exemplaire de notre prface. J'ai compris de suite, 
premire vue, que notre prface avait tu la pice.

Eh bien, qu'importe! j'ai la conscience d'avoir dit la vrit, et d'avoir
signal la tyrannie des brasseries et de la bohme  l'gard de tous les
travailleurs propres, de tous les gens de talent qui n'ont pas tran dans
les caboulots, d'avoir signal ce socialisme nouveau, qui dans les lettres
recommence tout haut la manifestation du 20 mars, et pousse son cri de
guerre: A bas les gants! Car c'est surtout cela cette cabale, et
peut-tre les gens qui la trouvent drle, parce qu'elle n'atteint que nous,
n'en riront pas plus tard.

Thierry tire de sa poche un numro de la GAZETTE DE FRANCE, et sur
l'attaque qu'elle contient contre nous, suivie d'un curieux appel aux
contribuables dont l'argent sert  monter une HENRIETTE MARCHAL, nous
demande de retirer notre pice. Nous refusons, en lui disant qu'il sait
bien que ce qu'on siffle, n'est pas notre pice; et que nous sommes
rsolus  attendre que le gouvernement nous interdise.

Ce soir, grce aux chaudes amitis d'inconnus amenes par ces inimitis
furieuses et sans raison, la reprsentation est un triomphe. Au moindre
sifflet la salle se lve tout entire et demande l'expulsion de
l'interrupteur. Aprs ce succs, nous sollicitons, auprs de Thierry,
encore une reprsentation; il nous rpond qu'il ne peut nous la promettre.

Eugne Giraud nous dit ce soir dans les coulisses que la princesse a reu
des lettres anonymes affreuses  propos de notre pice, lettres lui
promettant que la premire torche serait pour son htel...

Je remarque que ma date de naissance est toujours marque par un vnement
fatal dans notre vie: aujourd'hui c'est la suppression de notre pice; il
y a une dizaine d'annes, notre poursuite en police correctionnelle avait
lieu  propos d'un article paru le 15 dcembre.

       *       *       *       *       *

_17 dcembre_.--II faut beaucoup pardonner et nous pardonnons beaucoup 
Thierry, ce directeur pris entre la cabale et ce gouvernement, le plus
lcheur de tous les pouvoirs. Augier ce soir chez la princesse nous disait
la phrase inqualifiable, et sournoisement diplomatique que le marchal
Vaillant laissait tomber sur le malheureux, cherchant une rgle de
conduite: Monsieur, je vous regarde et je vous juge!

       *       *       *       *       *

_23 dcembre_.--J'ai reu, ces jours-ci, une lettre des quatre tudiants
qui ont envoy aux journaux le prodigieux manifeste littraire auquel j'ai
tenu  donner l'immortalit, dans ma prface. La lettre, beaucoup moins
image, et un peu plus apaise de ton, continue  affirmer que leur
sifflets sont absolument littraires; et j'allais presque le croire,
lorsque,  la dernire phrase prcdant les quatre signatures, j'ai trouv
une superbe faute d'orthographe: une de ces fautes d'orthographe qui
demandent quatre personnes pour la commettre.

Du reste les attaques pleuvent de tous cts et dans les journaux de
toutes couleurs. Le MONITEUR DE L'ARME appelle sur nous les colres de
l'arme et de la Vende  propos de l'innocente plaisanterie de
pacificateur de la Vende. Dans je ne sais quel journal, je ne sais qui
crie  la profanation de la Rvolution, parce que nous avons compar un
vieux monsieur au cheval blanc de Lafayette... Fait norme, en pleine
Sorbonne, dans une leon sur le droit de tester, le professeur Franck
ayant assez pauvrement russi auprs de son auditoire, par un compliment
dtourn  M. de Montalembert, s'est rejet sur HENRIETTE MARCHAL, et l'a
trpigne, au grand plaisir de tous les Pipe-en-Bois du cours.

Enfin il y a eu un premier, oui un premier Paris de La Guronnire (sign
Polin) dans la FRANCE, le journal de l'Impratrice, mi-partie contre
HENRIETTE MARCHAL, mi-partie contre le salon de la princesse Mathilde.
N'y aurait-il pas eu une jalousie du salon des Tuileries contre le salon
de la rue de Courcelles, cette petite cour d'art et de littrature...

       *       *       *       *       *

_26 dcembre_.--Quelle chute! Dans la rue les gens qui se rencontrent,
dans les restaurants, les gens qui causent; tout Paris parle de nous dans
nos oreilles.

       *       *       *       *       *

_27 dcembre_.--Au Havre. Une joie de se sentir sortis de cet enfer de
gloire. Mang une bcasse exquise, respir l'air salin de la mer: un peu
de bonheur brut.

       *       *       *       *       *

_28 dcembre_.--De cet immense bruit qui a rempli Paris, tout un mois; de
cette pice tire  quatre-vingt mille, et que des hommes, des femmes, des
enfants s'arrachaient  six heures; de toute cette bataille que nous
est-il rest? une lettre d'un fou! des lettres d'imbciles!

Le plus grand signe du succs serait-il l'enthousiasme des gens btes?

       *       *       *       *       *

_29 dcembre_.--Toute la journe, le vent a secou,  les dcrocher, tous
les plats  barbe des barbiers de la marine, le soir la mer donne une
reprsentation de la Tempte. Nous avons t au bout de la jete recevoir
des vagues.

       *       *       *       *       *

--On sent l-dedans, la banalit, l'improprit, la chose  tous. Il y a
un ordre froid, une symtrie inanime, rien ne flne, rien ne trane, rien
ne met aux meubles la trace d'un hier  vous, un livre, un objet oubli.

Au fond c'est nu, garni du strict ncessaire, des lments du mobilier,
sans le luxe et la distraction de la moindre inutilit,  peine une
gravure au mur, pas un portrait, pas un souvenir, pas un de ces objets
personnels, pour ainsi dire,  un lieu.

Les meubles ont la forme courante des ameublements  la grosse, couls
aux commissaires-priseurs; ils ont les recouvrements tristes des couleurs
insalissables. La chemine n'est pas le foyer et n'a pas de cendres.

Voil les mlancolies d'une chambre d'htel.

       *       *       *       *       *

_31 dcembre_.--Des journes entires, passes  se promener sur une plage
perdue dans le brouillard et la nue, parmi un vent abrutissant de bruit
et de force, sous un ciel blafard, au bord d'une mer glauque, sale de
colre, et  l'cume vous cinglant la figure comme de coups de fouet.

FIN DU DEUXIME VOLUME

       *       *       *       *       *

TABLE ALPHABTIQUE DES NOMS


A

About,      63, 99, 209.
Achenbach,      107.
Adam (Mme veuve),      142.
Agar,      125.
Aime (Mlle),      139, 223.
Alembert (d'),      164.
Andr,      211.
Anicet Bourgeois,      116.
Arago (Alfred),      282.
Arnould (Sophie),      59.
Artus,      92.
Aubert,      316.
Aubryet,      111.
Augier,      326, 329.
Autran,      65, 120,


B

Bach (Sbastien),      97.
Bacourt (de),      195.
Bakounine,      248.
Balzac,      12, 32, 111, 112, 165, 187, 219, 220, 221, 229.
Banville,      257, 263.
Barbey d'Aurevilly,      62.
Barbichon Walter,      199.
Barrire (Franois),      180.
Barthlmy,      81.
Bartsh,      29.
Baudry (Paul),      15, 114, 282.
Baudry (Frdric),      96.
Beaumarchais,      209.
Beethoven,      200.
Bellanger (Marguerite),      30.
Benedetti,      289.
Branger,      34.
Berthelot,      209, 265.
Bertin (des Dbats),      186.
Broalde de Verville,      55.
Bignon,      322.
Billon,      142.
Bitaub,      112.
Boccace,      280.
Boitelle,      114, 127, 197.
Bonvin,      20.
Bosse (Abraham),      129.
Bossuet,      62.
Boucher,      29, 243.
Boudha,      31.
Bouilhet,      115, 325.
Boulanger (Gustave),      283.
Bracquemond,      81.
Bressant,      266, 291, 292, 294, 307.
Breton,      20.
Broglie (duc de),      63, 64, 65.
Burty,      253.
Busquet,      131.


C

Caillot (Marie).      145.
Cakia Mouni,      134.
Calamatta (Mme),      144.
Calvet-Rognat,      104.
Camille (Mme),      149.
Canning,      110.
Canova,      30.
Carpeaux,      255, 283, 287, 298, 299.
Carrier (le miniaturiste),      179.
Casanova,      51.
Chaix d'Est-Ange,      119.
Chambord (comte de),      219.
Chamfort,      63, 250.
Chardin,      152.
Charles Edmond,      7, 95, 247.
Charpentier,      223.
Chasseriau,      15.
Chateaubriand,      189.
Chennevires (le marquis),      61, 67, 71.
Chesneau,      82, 285.
Cheuvreux (Mmmes),      81.
Choiseul,      81.
Chollet,      158.
Circourt (Mme de),      147.
Clairville,      141.
Claude Bernard,      244.
Claudin,      51, 52, 97.
Clsinger,      191.
Cognard,      141.
Colet (Mme de),      7.
Colonna (la princesse),      150.
Cond (les),      59.
Condorcet,      212.
Confucius,      134.
Conti (les),      59.
Coquereau (l'abb),      283.
Courbet,      204.
Courmont (Jules de),      210, 229.
Courmont (Cornlie de),      3, 143.
Cousin,      110, 150.
Coustou,      29.
Cranach,      29.
Crmieux (Hector),      101.
Cubires (de),      85.


D

Danremont,      60.
Dante,      183, 200.
Daru,      80.
Daumier,      252.
Decamps,      191.
Deffand (Mme du),      164.
Delacroix (Eugne),      15. 64, 141, 181.
Delaunay,      266, 291, 292, 299, 301, 304, 312, 313, 317, 321.
Demarne,      59.
Dennery,      13, 101, 141.
Desbarolles,      174, 175.
Desgranges (Mme),      21.
Deslions (Anna),      19, 20, 21, 30, 250.
Devria,      15, 167.
Devosge,      15.
Dickens,      97.
Didier (Rosa),      317, 320.
Dinah Flix,      300.
Dodoche,      79, 87.
Dor,      100.
Dorval (Mme),      85.
Doucet (Camille),      304.
Drouyn de Lhuys,      149.
Dubois (l'accoucheur),      227.
Dufour (Mme),      218.
Dumas pre,      101, 246.
Dumas (Alexandre),      141, 326.
Dunant,      121.
Duruy,      126.
Dusautoy,      23.
Duval (Amaury),      274.


E

Elisabeth (Sainte),      108.
Espinosa,      116.
Edwards,      184.


F

Falloux,      65,
Farcy (la),      9.
Ferogio,      15.
Ferraris (Mlle),      92.
Feuillet (Octave),      150.
Fval (Paul),      168.
Feydeau,      187.
Flandrin,      243.
Flaubert,      7, 8, 14, 16, 23, 24, 31, 80, 82, 84, 85, 86, 90, 91, 94,
96, 115, 154, 155, 156, 157, 158, 159, 166, 167, 177, 250, 267, 269, 271,
285, 293, 325.
Fleury (le gnral),      114.
Florian,      70.
Fly (Mme de),      71, 285.
Forbin-Janson,      81.
Fournier (Marc),      9, 91, 92, 93, 116, 117, 251.
Fournier (Edouard),      68, 174.
Fragonard,      152, 212, 244, 254.
France,      5, 317.
Franck,      330.
Franconi (Mme),      142.
Fremiet,      250.
Freudeberg,      129.
Fromentin,      110, 275.


G

Gaiffe,      21,161, 162.
Galiani,      205.
Ganneau (Mme),      267.
Garibaldi,      53.
Gaspard de Pons,      147.
Gavarni,      61. 64, 66, 67, 71, 81, 91, 104, 126, 128, 130, 139, 151,
192, 223, 262, 316, 319.
Gautier (Thophile),      9, 11, 12, 13, 15, 21, 24, 50, 51, 52, 53, 54,
111, 113, 114, 120, 121, 123, 124, 125, 130, 131, 133, 134, 135, 141, 144,
146, 148, 149, 150, 160, 165, 184, 190, 191, 192, 196, 210, 266, 267.
Gautier fils,      54.
Gautier (Estelle),      54.
Gautier (Judith),      54.
Genlis (Mme de),      112.
Georges (Mlle),      94.
Girardin (Emile de),      20, 114, 149, 156, 180, 234, 282, 307.
Giraud (de l'Institut),      259, 260.
Giraud (Eugne),      78, 100, 180, 282, 283, 284, 286, 287, 316, 329.
Giraud fils,      282.
Gisette,      100.
Goethe,      31.
Got,      266, 268, 269, 271, 294, 295, 296, 297, 299, 323, 324, 325.
Goujon,      29.
Gounod,      13.
Goya,      79, 117.
Gramont-Caderousse,      30.
Grammont (la duchesse de),      164.
Gravelot, v 192.
Guerchin,      244.
Gurin (Maurice de),      106.
Guronnire (de La),      330.
Guroult,      114.
Guichard,      323.
Guilbert de Pixercourt,      13.
Guizot,      89, 110, 250.
Guyard,      268, 296.


H

Hachette,      97.
Harmand,      265.
Havin,      114.
Hbert (l'auteur du Pre Duchne),      276.
Hbert (Ernest),      15, 180, 282, 284, 287, 288, 289.
Hegel,      214.
Heine (Henri),      91, 95, 96, 210, 221.
Hermann (Mlle),      254.
Herzen,      247, 248, 249.
Hertz,      148.
Hervier,      11.
Hoffmann,      175.
Holbach (baron d'),      209.
Homre,      112, 113, 121, 185, 277, 280.
Hubert-Robert,      274.
Hugo (le gnral),      198.
Hugo,      12, 31, 32, 84, 90, 91, 109, 122, 123, 133, 134, 150, 151, 187,
210, 318.


I

Imcourt (d'),      143.
Isnard,      72.


J

Janin,      219, 322.
Jenkins (mistress),      27.
Jsus-Christ,      132, 134.
Joseph II,      78.
Joubert,      189.
Julie,      164.
Juarez,      234.


K

Kock (Paul de),      81, 312.
Knaus,      279.


L

Laberge,      37.
Labiche,      204, 326.
Labruyre,      16.
Lacordaire,      107.
Lafontaine,      300.
Lamartine,      12, 63, 165.
Lami (Eugne),      107.
Lascaris,      132.
Lassailly,      133.
La Tour,      179.
Launai (Mlle de),      164.
Lawrence,      269.
Lebrun,      65.
Lecomte (Jules),      69.
Lefebvre (Armand),      59, 105, 231.
Lenormand (Mlle),      247.
Lesseps,      246.
Littr,      109, 110, 128.
Livry (Emma),      66.
Lockroy,      261.
Louis XV,      164. 240.
Louis XVII,      105.
Louis-Philippe,      189, 247, 304.
Luther,      183.


M

Mac (Jean),      298.
Magny,      66, 72, 77, 84, 95, 98, 102, 105, 111, 119, 121, 132, 141, 144,
146, 160, 165, 177, 184, 189, 192, 195, 199, 249. 265, 271, 280, 293.
Maintenon (Mme de),      164.
Malleville,      311.
Malthus,      124.
Manceau,      25, 146.
Marat,      6.
Marchai,      144, 282.
Marcille (Eudoxe),      269.
Marcille (Camille),      152, 279, 280.
Marcille (Mme Camille),      153.
Maria,      47.
Marie-Amlie,      189.
Marie-Antoinette,      85, 105, 274.
Mariquita,      92, 117.
Marivaux,      209.
Marmontel,      70.
Mars (Mlle),      298.
Masson (Bndict),      247.
Matharel de Fiennes,      141.
Mathilde (la princesse),      42, 71, 82, 86, 110, 126, 127, 148, 168,
179, 190, 199, 233, 243, 244, 240, 259, 260, 274, 282, 253, 284, 285, 286,
287, 288, 289, 290, 298, 307, 310, 325, 329, 330.
Maubant,      125.
Meibomius,      28.
Mercier (Mlle),      17.
Mlingue,      92, 94.
Mrime,      175, 304, 310, 311.
Mry,      198.
Michel-Ange,      200.
Michelet,      52, 63, 85, 151, 162, 163, 164, 165, 182, 183, 187, 250.
Michelet (Mme),      163, 183.
Migne (l'abb),      216.
Mignet,      65.
Millet,      55.
Mirabeau,      144, 195
Mirs,      34, 58, 251.
Mole,      59.
Molire,      16, 32, 52, 58, 88, 151, 319, 327.
Mommsen,      97.
Monnier (Henri),      198.
Montalembert (comte de),      107, 108, 219, 330.
Montgut,      68.
Morre,      151.
Morisot,      104.
Morny (le duc),      114, 180.
Mouchy (duc de),      310.
Murat (la princesse),      310.
Musset (Alfred de),      218, 298.


N

Nadaud,      33.
Napolon Ier,      239, 247, 256, 292.
Napolon III,      168, 286, 293.
Napolon (le prince),      51.
Nefftzer,      111, 112, 123, 125, 177.
Nesselrode (de),      261.
Nicolas Ier,      248.
Nieuwerkerke (comte de),      71, 78, 82, 100, 282, 316.
Noailles (le marchal de),      240.
Noailles (duc de),      65.
Nodier (Mlle),      91.
Nogent-Saint-Laurens,      89,


O

Olivier,      59.
Osmoy (le comte d'),      325.


P

Pava (Mme de),      148, 190, 288.
Palizzi,      128, 136.
Parmesan,      29.
Pasquier (le duc),      89, 189.
Passy (Hippolyte),      71.
Pasteur,      82.
Patin,      65.
Perez (Gil),      92.
Prugin,      108.
Peters,      50, 240.
Peyrat,      21.
Phidias,      250.
Planche (Gustave),      84, 85.
Plant,      320.
Plessy (Mme),      266, 295, 296, 207, 299, 313, 315, 317, 324.
Poe (Edgar),      169.
Ponsard,      280, 306.
Pradier,      155.
Prault,      269, 276.
Primoli (le comte),      282.
Primoli (la comtesse),      284.
Prince Imprial (le),      253.
Protais,      283.
Proudhon,      263.
Prud'hon,      152.
Puvis de Chavannes,      53.


Q

Quinet,      85.


R

Rabelais,      183.
Rachel (Mlle),      72, 94.
Racine,      125.
Radzivill (le prince),      24, 25.
Raphal,      200.
Rcamier (Mme),      80, 81, 228.
Rembrandt,      17, 18, 200.
Reminy,      267
Rmusat,      150.
Renan,      102, 103, 105, 112, 122, 134, 105, 209, 280.
Rivarol,      63.
Robespierre,      72, 73.
Roqueplan,      261, 322.
Rosalie,      142.
Rose,      8, 37, 40, 41, 45, 46.
Rossini,      13.
Rothschild,      58, 104.
Roulier,      319.
Rousseau (Jean-Jacques),      15, 90, 103, 145.
Rouvire,      257.
Royer-Collard,      88.
Rubens,      243, 247.
Rude,      250.
Rudolfi,      108.


S

Sabatier (Mme),      191.
Sacy,      114, 150.
Sade (marquis de),      32.
Saint,      179.
Saint-Arnaud (le marchal),      224.
Saint-Aubin,      212.
Saint-Jean,      15.
Saint-Simon,      83, 114.
Saint-Victor,      27, 29, 33, 58, 86, 88, 98, 101, 112, 113, 114, 122,
123, 124, 125, 141, 152, 167, 184, 185, 190, 195.
Sainte-Beuve,      61, 62,63, 64, 66, 67, 69, 70, 71, 77, 80, 82, 84, 88,
89, 90, 96, 99, 102, 103, 104, 105, 108, 109, 111, 112, 113, 119, 120, 122,
123, 125, 126, 127, 128, 130, 133, 134, 144, 146, 147, 148, 150, 166, 107,
189, 190, 192, 195, 199, 200, 210, 218, 239, 259, 260, 277, 310, 316.
Saintin,      282.
Samuel Bernard,      59.
Sand (Mme),      25, 26, 72, 109, 112, 122, 144, 145, 146.
Sarte (Andr del),      34.
Sauvage,      309.
Sauvageot,      244.
Scherer,      125, 135.
Schopin,      92.
Scribe,      291, 317.
Sgur (Anatole de),      108.
Sgur (de),      121.
Sjour,      30.
Snac de Meilhan,      190.
Svign (Mme de),      114.
Shakespeare,      200.
Simon (le docteur),      37, 38, 39, 168.
Solms (Mme de),      217.
Sophie,      144.
Souli (Eudore),      122, 126, 196, 282, 289, 293.
Soumy,      254.
Spontini,      147.
Sue (Eugne),      217.
Survillo (Clotilde de),      70.


T

Tacite,      256.
Taine,      96, 97, 98, 99, 100, 121, 122, 123, 124, 177, 199, 200, 209,
283, 293.
Tallement des Raux,      56.
Talma,      270.
Tamburini,      223.
Tardieu,      32.
Tasse (le),      256.
Tertullien,      9.
Theaulon,      122.
Thrsa,      252.
Thierry (Augustin),      110.
Thierry,      263, 205. 266, 268, 269, 270, 281, 291, 292, 301, 305, 306,
312, 316, 327, 328, 329.
Thiers,      4. 3l, 65, 89, 124, 144.
Tippoo Saeb,      141.
Tourbet (Mme de),      51, 190.
Tourguneff,      95, 96, 97, 248.
Tournemine,      232, 272.
Trlat,      316.
Tresse,      97.
Tronchin,      214.
Trousseau (le docteur),      192, 193.
Trublet,      16, 102.
Turgan,      187.


V

Vaillant (le marchal),      319, 329.
Valferdin,      212.
Van der Meulen,      275.
Vfour,      134.
Verdi,      13.
Vernet (Carle),      92, 283.
Vron,      84, 218.
Vry,      218.
Veyne (le docteur),      61, 67, 85, 89, 124, 134, 140, 192.
Viardot,      248.
Victoria (Lafontaine),      266, 325.
Vigny (de),      146, 147.
Villemain,      62, 65, 310.
Vincent de Paul (saint),      78.
Vitet,      150.
Vittoz,      308.
Voltaire,      16, 102, 103.


W

Walewski,      9, 104.
Watteau,      143, 163, 179, 245.
Wattier,      291.
Wikemberg,      107.
Winckelmann,      4.
Worth,      321.

       *       *       *       *       *

TABLE DES MATIRES

ANNE 1862      1

ANNE 1863      75

ANNE 1864      171

ANNE 1865      237

TABLE ALPHABTIQUE DES NOMS      333

       *       *       *       *       *

Paris.--Typ. Georges Chamerot, 19, rue des Saints-Pres.--21015.

FIN






End of the Project Gutenberg EBook of Journal des Goncourt  (Deuxime Volume)
by Edmond de Goncourt
Jules de Goncourt

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DES GONCOURT  ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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