The Project Gutenberg EBook of La Jangada, by Jules Verne

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Title: La Jangada
       Huit cent lieues sur l'Amazone

Author: Jules Verne

Release Date: January 25, 2005 [EBook #14806]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jules Verne

LA JANGADA

Huit cent lieues sur l'Amazone

(1881)


Table des matires

PREMIER PISODE
CHAPITRE PREMIER UN CAPITAINE DES BOIS
CHAPITRE DEUXIME VOLEUR ET VOL
CHAPITRE TROISIME LA FAMILLE GARRAL
CHAPITRE QUATRIME HSITATIONS
CHAPITRE CINQUIME L'AMAZONE
CHAPITRE SIXIME TOUTE UNE FORT PAR TERRE
CHAPITRE SEPTIME EN SUIVANT UNE LIANE
CHAPITRE HUITIME LA JANGADA
CHAPITRE NEUVIME LE SOIR DU 5 JUIN
CHAPITRE DIXIME D'IQUITOS  PEVAS
CHAPITRE ONZIME DE PEVAS  LA FRONTIRE
CHAPITRE DOUZIME FRAGOSO  L'OUVRAGE
CHAPITRE TREIZIME TORRS
CHAPITRE QUATORZIME EN DESCENDANT ENCORE
CHAPITRE QUINZIME EN DESCENDANT TOUJOURS
CHAPITRE SEIZIME EGA
CHAPITRE DIX-SEPTIME UNE ATTAQUE
CHAPITRE DIX-HUITIME LE DNER D'ARRIVE
CHAPITRE DIX-NEUVIME HISTOIRE ANCIENNE
CHAPITRE VINGTIME ENTRE CES DEUX HOMMES
DEUXIME PISODE
CHAPITRE PREMIER MANAO
CHAPITRE DEUXIME LES PREMIERS INSTANTS
CHAPITRE TROISIME UN RETOUR SUR LE PASS
CHAPITRE QUATRIME PREUVES MORALES
CHAPITRE CINQUIME PREUVES MATRIELLES
CHAPITRE SIXIME LE DERNIER COUP
CHAPITRE SEPTIME RSOLUTIONS
CHAPITRE HUITIME PREMIRES RECHERCHES
CHAPITRE NEUVIME SECONDES RECHERCHES
CHAPITRE DIXIME UN COUP DE CANON
CHAPITRE ONZIME CE QUI EST DANS L'TUI
CHAPITRE DOUZIME LE DOCUMENT
CHAPITRE TREIZIME O IL EST QUESTION DE CHIFFRES
CHAPITRE QUATORZIME  TOUT HASARD
CHAPITRE QUINZIME DERNIERS EFFORTS
CHAPITRE SEIZIME DISPOSITIONS PRISES
CHAPITRE DIX-SEPTIME LA DERNIRE NUIT
CHAPITRE DIX-HUITIME FRAGOSO
CHAPITRE DIX-NEUVIME LE CRIME DE TIJUCO
CHAPITRE VINGTIME LE BAS-AMAZONE




PREMIER PISODE



CHAPITRE PREMIER
UN CAPITAINE DES BOIS

_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo
hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme
qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp
zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog
zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd._

L'homme qui tenait  la main le document, dont ce bizarre
assemblage de lettres formait le dernier alina, resta quelques
instants pensif, aprs l'avoir attentivement relu.

Le document comptait une centaine de ces lignes, qui n'taient pas
mme divises par mots. Il semblait avoir t crit depuis des
annes, et, sur la feuille d'pais papier que couvraient ces
hiroglyphes, le temps avait dj mis sa patine jauntre.

Mais, suivant quelle loi ces lettres avaient-elles t runies?
Seul, cet homme et pu le dire. En effet, il en est de ces
langages chiffrs comme des serrures des coffres-forts modernes:
ils se dfendent de la mme faon. Les combinaisons qu'ils
prsentent se comptent par milliards, et la vie d'un calculateur
ne suffirait pas  les noncer. Il faut le mot pour ouvrir le
coffre de sret; il faut le chiffre pour lire un cryptogramme
de ce genre. Aussi, on le verra, celui-ci devait rsister aux
tentatives les plus ingnieuses, et cela, dans des circonstances
de la plus haute gravit.

L'homme qui venait de relire ce document n'tait qu'un simple
capitaine des bois.

Au Brsil, on dsigne sous cette appellation capites do mato,
les agents employs  la recherche des ngres marrons.

C'est une institution qui date de 1722.  cette poque, les ides
anti-esclavagistes ne s'taient fait jour que dans l'esprit de
quelques philanthropes. Plus d'un sicle devait se passer encore
avant que les peuples civiliss les eussent admises et appliques.
Il semble, cependant, que ce soit un droit, le premier des droits
naturels pour l'homme, que celui d'tre libre, de s'appartenir,
et, pourtant, des milliers d'annes s'taient coules avant que
la gnreuse pense vnt  quelques nations d'oser le proclamer.

En 1852,--anne dans laquelle va se drouler cette histoire,--
il y avait encore des esclaves au Brsil, et, consquemment, des
capitaines des bois pour leur donner la chasse. Certaines raisons
d'conomie politique avaient retard l'heure de l'mancipation
gnrale; mais, dj, le noir avait le droit de se racheter, dj
les enfants qui naissaient de lui naissaient libres. Le jour
n'tait donc plus loign o ce magnifique pays, dans lequel
tiendraient les trois quarts de l'Europe, ne compterait plus un
seul esclave parmi ses dix millions d'habitants.

En ralit, la fonction de capitaine des bois tait destine 
disparatre dans un temps prochain, et,  cette poque, les
bnfices produits par la capture des fugitifs taient
sensiblement diminus. Or, si, pendant la longue priode o les
profits du mtier furent assez rmunrateurs, les capitaines des
bois formaient un monde d'aventuriers, le plus ordinairement
compos d'affranchis, de dserteurs, qui mritaient peu d'estime,
il va de soi qu' l'heure actuelle ces chasseurs d'esclaves ne
devaient plus appartenir qu'au rebut de la socit, et, trs
probablement, l'homme au document ne dparait pas la peu
recommandable milice des capites do mato.

Ce Torrs,--ainsi se nommait-il,--n'tait ni un mtis, ni un
Indien, ni un noir, comme la plupart de ses camarades: c'tait un
blanc d'origine brsilienne, ayant reu un peu plus d'instruction
que n'en comportait sa situation prsente. En effet, il ne fallait
voir en lui qu'un de ces dclasss, comme il s'en rencontre tant
dans les lointaines contres du Nouveau Monde, et,  une poque o
la loi brsilienne excluait encore de certains emplois les
multres ou autres sang-ml, si cette exclusion l'et atteint, ce
n'et pas t pour son origine, mais pour cause d'indignit
personnelle.

En ce moment, d'ailleurs, Torrs n'tait plus au Brsil.

Il avait tout rcemment pass la frontire, et, depuis quelques
jours, il errait dans ces forts du Prou, au milieu desquelles se
dveloppe le cours du Haut-Amazone.

Torrs tait un homme de trente ans environ, bien constitu, sur
qui les fatigues d'une existence assez problmatique ne semblaient
pas avoir eu prise, grce  un temprament exceptionnel,  une
sant de fer.

De taille moyenne, large d'paules, les traits rguliers, la
dmarche assure, le visage trs hl par l'air brlant des
tropiques, il portait une paisse barbe noire. Ses yeux, perdus
sous des sourcils rapprochs, jetaient ce regard vif, mais sec,
des natures impudentes. Mme au temps o le climat ne l'avait pas
encore bronze, sa face, loin de rougir facilement, devait plutt
se contracter sous l'influence des passions mauvaises.

Torrs tait vtu  la mode fort rudimentaire du coureur des bois.
Ses vtements tmoignaient d'un assez long usage: sur sa tte, il
portait un chapeau de cuir  larges bords, pos de travers; sur
ses reins, une culotte de grosse laine, se perdant sous la tige
d'paisses bottes, qui formaient la partie la plus solide de ce
costume; un puncho dteint, jauntre, ne laissant voir ni ce
qu'tait la veste, ni ce qu'avait t le gilet, qui lui couvraient
la poitrine.

Mais, si Torrs tait un capitaine des bois, il tait vident
qu'il n'exerait plus ce mtier, du moins dans les conditions o
il se trouvait actuellement. Cela se voyait  l'insuffisance de
ses moyens de dfense ou d'attaque pour la poursuite des noirs.
Pas d'arme  feu: ni fusil, ni revolver.  la ceinture, seulement,
un de ces engins qui tiennent plus du sabre que du couteau de
chasse et qu'on appelle une manchetta. En outre, Torrs tait
muni d'une enchada, sorte de houe, plus spcialement employe 
la poursuite des tatous et des agoutis, qui abondent dans les
forts du Haut-Amazone, o les fauves sont gnralement peu 
craindre.

En tout cas, ce jour-l, 4 mai 1852, il fallait que cet aventurier
ft singulirement absorb dans la lecture du document sur lequel
ses yeux taient fixs, ou que, trs habitu  errer dans ces bois
du Sud-Amrique, il ft bien indiffrent  leurs splendeurs. En
effet, rien ne pouvait le distraire de son occupation: ni ce cri
prolong des singes hurleurs, que M. Saint-Hilaire a justement
compar au bruit de la cogne du bcheron, s'abattant sur les
branches d'arbres;--ni le tintement sec des anneaux du crotale,
serpent peu agressif, il est vrai, mais excessivement venimeux;--
ni la voix criarde du crapaud cornu, auquel appartient le prix de
laideur dans la classe des reptiles;--ni mme le coassement  la
fois sonore et grave de la grenouille mugissante, qui, si elle ne
peut prtendre  dpasser le boeuf en grosseur, l'gale par
l'clat de ses beuglements.

Torrs n'entendait rien de tous ces vacarmes, qui sont comme la
voix complexe des forts du Nouveau Monde. Couch au pied d'un
arbre magnifique, il n'en tait mme plus  admirer la haute
ramure de ce pao ferro ou bois de fer,  sombre corce, serr de
grain, dur comme le mtal qu'il remplace dans l'arme ou l'outil de
l'Indien sauvage. Non! Abstrait dans sa pense, le capitaine des
bois tournait et retournait entre ses doigts le singulier
document. Avec le chiffre dont il avait le secret, il restituait 
chaque lettre sa valeur vritable; il lisait, il contrlait le
sens de ces lignes incomprhensibles pour tout autre que pour lui,
et alors il souriait d'un mauvais sourire.

Puis, il se laissa aller  murmurer  mi-voix ces quelques phrases
que personne ne pouvait entendre en cet endroit dsert de la fort
pruvienne, et que personne n'aurait su comprendre, d'ailleurs:

Oui, dit-il, voil une centaine de lignes, bien nettement
crites, qui ont pour quelqu'un que je sais une importance dont il
ne peut se douter! Ce quelqu'un est riche! C'est une question de
vie ou de mort pour lui, et partout cela se paye cher!

Et regardant le document d'un oeil avide:

 un conto de reis seulement pour chacun des mots de cette
dernire phrase, cela ferait une somme[1]! C'est qu'elle a son
prix, cette phrase! Elle rsume le document tout entier! Elle
donne leurs vrais noms aux vrais personnages! Mais, avant de
s'essayer  la comprendre, il faudrait commencer par dterminer le
nombre de mots qu'elle contient, et l'et-on fait, son sens
vritable chapperait encore!

Et, ce disant, Torrs se mit  compter mentalement.

Il y a l cinquante-huit mots! s'cria-t-il, ce qui ferait
cinquante-huit contos[2]! Rien qu'avec cela on pourrait vivre au
Brsil, en Amrique, partout o l'on voudrait, et mme vivre  ne
rien faire! Et que serait-ce donc si tous les mots de ce document
m'taient pays  ce prix! Il faudrait alors compter par centaines
de contos! Ah! mille diables! J'ai l toute une fortune 
raliser, ou je ne suis que le dernier des sots!

Il semblait que les mains de Torrs, palpant l'norme somme, se
refermaient dj sur des rouleaux d'or.

Brusquement, sa pense prit alors un nouveau cours.

Enfin! s'cria-t-il, je touche au but, et je ne regretterai pas
les fatigues de ce voyage, qui m'a conduit des bords de
l'Atlantique au cours du Haut-Amazone! Cet homme pouvait avoir
quitt l'Amrique, il pouvait tre au-del des mers, et alors,
comment aurais-je pu l'atteindre? Mais non! Il est l, et, en
montant  la cime de l'un de ces arbres, je pourrais apercevoir le
toit de l'habitation o il demeure avec toute sa famille!

Puis, saisissant le papier et l'agitant avec un geste fbrile:

Avant demain, dit-il, je serai en sa prsence! Avant demain, il
saura que son honneur, sa vie sont renferms dans ces lignes! Et
lorsqu'il voudra en connatre le chiffre qui lui permette de les
lire, eh bien, il le payera, ce chiffre! Il le payera, si je veux,
de toute sa fortune, comme il le payerait de tout son sang! Ah!
mille diables! Le digne compagnon de la milice qui m'a remis ce
document prcieux, qui m'en a donn le secret, qui m'a dit o je
trouverais son ancien collgue et le nom sous lequel il se cache
depuis tant d'annes, ce digne compagnon ne se doutait gure qu'il
faisait ma fortune!

Torrs regarda une dernire fois le papier jauni, et, aprs
l'avoir pli avec soin, il le serra dans un solide tui de cuivre,
qui lui servait aussi de porte-monnaie.

En vrit, si toute la fortune de Torrs tait contenue dans cet
tui, grand comme un porte-cigare, en aucun pays du monde il n'et
pass pour riche. Il avait bien l un peu de toutes les monnaies
d'or des tats environnants: deux doubles condors des tats-Unis
de Colombie, valant chacun cent francs environ, des bolivars
vnzuliens pour une somme gale, des sols pruviens pour le
double, quelques escudos chiliens pour cinquante francs au plus,
et d'autres minimes pices. Mais tout cela ne faisait qu'une somme
ronde de cinq cents francs, et encore Torrs et-il t trs
embarrass de dire o et comment il l'avait acquise.

Ce qui tait certain, c'est que, depuis quelques mois, aprs avoir
abandonn brusquement ce mtier de capitaine des bois qu'il
exerait dans la province du Para, Torrs avait remont le bassin
de l'Amazone et pass la frontire pour entrer sur le territoire
pruvien.

 cet aventurier, d'ailleurs, il n'avait fallu que peu de choses
pour vivre. Quelles dpenses lui taient ncessaires? Rien pour
son logement, rien pour son habillement. La fort lui procurait sa
nourriture qu'il prparait sans frais,  la mode des coureurs de
bois. Il lui suffisait de quelques reis pour son tabac qu'il
achetait dans les missions ou dans les villages, autant pour
l'eau-de-vie de sa gourde. Avec peu, il pouvait aller loin.

Lorsque le papier eut t serr dans l'tui de mtal, dont le
couvercle se fermait hermtiquement, Torrs, au lieu de le
replacer dans la poche de la vareuse que recouvrait son poncho,
crut mieux faire, par excs de prcaution, en le dposant, prs de
lui, dans le creux d'une racine de l'arbre au pied duquel il tait
tendu.

C'tait une imprudence qui faillit lui coter cher!

Il faisait trs chaud. Le temps tait lourd. Si l'glise de la
bourgade la plus voisine et possd une horloge, cette horloge
aurait alors sonn deux heures aprs midi, et, avec le vent qui
portait, Torrs l'et entendue, car il n'en tait pas  plus de
deux milles.

Mais l'heure lui tait indiffrente, sans doute. Habitu  se
guider sur la hauteur, plus ou moins bien calcule, du soleil
au-dessus de l'horizon, un aventurier ne saurait apporter
l'exactitude militaire dans les divers actes de la vie. Il djeune
ou dne quand il lui plat ou lorsqu'il le peut. Il dort o et
quand le sommeil le prend. Si la table n'est pas toujours mise, le
lit est toujours fait au pied d'un arbre, dans l'paisseur d'un
fourr, en pleine fort.

Torrs n'tait pas autrement difficile sur les questions de
confort. D'ailleurs, s'il avait march une grande partie de la
matine, il venait de manger quelque peu, et le besoin de dormir
se faisait maintenant sentir. Or, deux ou trois heures de repos le
mettraient en tat de reprendre sa route. Il se coucha donc sur
l'herbe le plus confortablement qu'il put, en attendant le
sommeil.

Cependant Torrs n'tait pas de ces gens qui s'endorment sans
s'tre prpars  cette opration par certains prliminaires. Il
avait l'habitude d'abord d'avaler quelques gorges de forte
liqueur, puis, cela fait, de fumer une pipe. L'eau-de-vie
surexcite le cerveau, et la fume du tabac se mlange bien  la
fume des rves. Du moins, c'tait son opinion.

Torrs commena donc par appliquer  ses lvres une gourde qu'il
portait  son ct. Elle contenait cette liqueur connue
gnralement sous le nom de chica au Prou, et plus
particulirement sous celui de caysuma sur le Haut-Amazone.
C'est le produit d'une distillation lgre de la racine de manioc
doux, dont on a provoqu la fermentation, et  laquelle le
capitaine des bois, en homme dont le palais est  demi blas,
croyait devoir ajouter une bonne dose de tafia.

Lorsque Torrs eut bu quelques gorges de cette liqueur, il agita
la gourde, et il constata, non sans regrets, qu'elle tait  peu
prs vide.

 renouveler! dit-il simplement.

Puis, tirant une courte pipe en racine, il la bourra de ce tabac
cre et grossier du Brsil, dont les feuilles appartenaient  cet
antique ptun rapport en France par Nicot, auquel on doit la
vulgarisation de la plus productive et de la plus rpandue des
solanes.

Ce tabac n'avait rien de commun avec le scaferlati de premier
choix que produisent les manufactures franaises, mais Torrs
n'tait pas plus difficile sur ce point que sur bien d'autres. Il
battit le briquet, enflamma un peu de cette substance visqueuse,
connue sous le nom d' amadou de fourmis, que scrtent certains
hymnoptres, et il alluma sa pipe.

 la dixime aspiration, ses yeux se fermaient, la pipe lui
chappait des doigts, et il s'endormait, ou plutt il tombait dans
une sorte de torpeur qui n'tait pas du vrai sommeil.



CHAPITRE DEUXIME
VOLEUR ET VOL

Torrs dormait depuis une demi-heure environ, lorsqu'un bruit se
fit entendre sous les arbres. C'tait un bruit de pas lgers,
comme si quelque visiteur et march pieds nus, en prenant
certaines prcautions pour ne pas tre entendu. Se mettre en garde
contre toute approche suspecte aurait t le premier soin de
l'aventurier, si ses yeux eussent t ouverts en ce moment. Mais
ce n'tait pas l de quoi l'veiller, et celui qui s'avanait put
arriver en sa prsence,  dix pas de l'arbre, sans avoir t
aperu.

Ce n'tait point un homme, c'tait un guariba.

De tous ces singes  queue prenante qui hantent les forts du
Haut-Amazone, sahuis aux formes gracieuses, sajous cornus, monos 
poils gris, sagouins qui ont l'air de porter un masque sur leur
face grimaante, le guariba est sans contredit le plus original.
D'humeur sociable, peu farouche, trs diffrent en cela du
mucura froce et infect, il a le got de l'association et marche
le plus ordinairement en troupe. C'est lui dont la prsence se
signale au loin par ce concert de voix monotones, qui ressemble
aux prires psalmodies des chantres. Mais, si la nature ne l'a
pas cr mchant, il ne faut pas qu'on l'attaque sans prcaution.
En tout cas, ainsi qu'on va le voir, un voyageur endormi ne laisse
pas d'tre expos, lorsqu'un guariba le surprend dans cette
situation et hors d'tat de se dfendre.

Ce singe, qui porte aussi le nom de barbado au Brsil, tait de
grande taille. La souplesse et la vigueur de ses membres devaient
faire de lui un vigoureux animal, aussi apte  lutter sur le sol
qu' sauter de branche en branche  la cime des gants de la
fort.

Mais, alors, celui-ci s'avanait  petits pas, prudemment. Il
jetait des regards  droite et  gauche, en agitant rapidement sa
queue.  ces reprsentants de la race simienne, la nature ne s'est
pas contente de donner quatre mains,--ce qui en fait des
quadrumanes--, elle s'est montre plus gnreuse, et ils en ont
vritablement cinq, puisque l'extrmit de leur appendice caudal
possde une parfaite facult de prhension.

Le guariba s'approcha sans bruit, brandissant un solide bton,
qui, manoeuvr par son bras vigoureux, pouvait devenir une arme
redoutable. Depuis quelques minutes, il avait d apercevoir
l'homme couch au pied de l'arbre, mais l'immobilit du dormeur
l'engagea, sans doute,  venir le voir de plus prs. Il s'avana
donc, non sans quelque hsitation, et s'arrta enfin  trois pas
de lui.

Sur sa face barbue s'baucha une grimace qui dcouvrit ses dents
acres, d'une blancheur d'ivoire, et son bton s'agita d'une
faon peu rassurante pour le capitaine des bois.

Trs certainement la vue de Torrs n'inspirait pas  ce guariba
des ides bienveillantes. Avait-il donc des raisons particulires
d'en vouloir  cet chantillon de la race humaine que le hasard
lui livrait sans dfense? Peut-tre! On sait combien certains
animaux gardent la mmoire des mauvais traitements qu'ils ont
reus, et il tait possible que celui-ci et quelque rancune en
rserve contre les coureurs des bois.

En effet, pour les Indiens surtout, le singe est un gibier dont il
convient de faire le plus grand cas, et,  quelque espce qu'il
appartienne, ils lui donnent la chasse avec toute l'ardeur d'un
Nemrod, non seulement pour le plaisir de le chasser, mais aussi
pour le plaisir de le manger.

Quoi qu'il en soit, si le guariba ne parut pas dispos 
intervertir les rles cette fois, s'il n'alla pas jusqu' oublier
que la nature n'a fait de lui qu'un simple herbivore en songeant 
dvorer le capitaine des bois, il sembla du moins trs dcid 
dtruire un de ses ennemis naturels.

Aussi, aprs l'avoir regard pendant quelques instants, le guariba
commena  faire le tour de l'arbre. Il marchait lentement,
retenant son souffle, mais se rapprochant de plus en plus. Son
attitude tait menaante, sa physionomie froce. Assommer d'un
seul coup cet homme immobile, rien ne devait lui tre plus ais,
et, en ce moment, il est certain que la vie de Torrs ne tenait
plus qu' un fil.

En effet, le guariba s'arrta une seconde fois tout prs de
l'arbre, il se plaa de ct, de manire  dominer la tte du
dormeur, et il leva son bton pour l'en frapper.

Mais, si Torrs avait t imprudent en dposant prs de lui, dans
le creux d'une racine, l'tui qui contenait son document et sa
fortune, ce fut cette imprudence cependant qui lui sauva la vie.

Un rayon de soleil, se glissant entre les branches, vint frapper
l'tui, dont le mtal poli s'alluma comme un miroir. Le singe,
avec cette frivolit particulire  son espce, fut immdiatement
distrait. Ses ides--si tant est qu'un animal puisse avoir des
ides--, prirent aussitt un autre cours. Il se baissa, ramassa
l'tui, recula de quelques pas, et, l'levant  la hauteur de ses
yeux, il le regarda, non sans surprise, en le faisant miroiter.
Peut-tre fut-il encore plus tonn, lorsqu'il entendit rsonner
les pices d'or que cet tui contenait. Cette musique l'enchanta.
Ce fut comme un hochet aux mains d'un enfant. Puis, il le porta 
sa bouche, et ses dents grincrent sur le mtal, mais ne
cherchrent point  l'entamer.

Sans doute, le guariba crut avoir trouv l quelque fruit d'une
nouvelle espce, une sorte d'norme amande toute brillante, avec
un noyau qui jouait librement dans sa coque. Mais, s'il comprit
bientt son erreur, il ne pensa pas que ce ft une raison pour
jeter cet tui. Au contraire, il le serra plus troitement dans sa
main gauche, et laissa choir son bton, qui, en tombant, brisa une
branche sche.

 ce bruit, Torrs se rveilla, et, avec la prestesse des gens
toujours aux aguets, chez lesquels le passage de l'tat de sommeil
 l'tat de veille s'opre sans transition, il fut aussitt
debout.

En un instant, Torrs avait reconnu  qui il avait affaire.

Un guariba! s'cria-t-il.

Et sa main saisissant la manchetta dpose prs de lui, il se mit
en tat de dfense.

Le singe, effray, s'tait aussitt recul, et, moins brave devant
un homme veill que devant un homme endormi, aprs une rapide
gambade, il se glissa sous les arbres.

Il tait temps! s'cria Torrs. Le coquin m'aurait assomm sans
plus de crmonie!

Soudain, entre les mains du singe, qui s'tait arrt  vingt pas
et le regardait avec force grimaces, comme s'il et voulu le
narguer, il aperut son prcieux tui.

Le gueux! s'cria-t-il encore. S'il ne m'a pas tu, il a presque
fait pis! Il m'a vol!

La pense que l'tui contenait son argent ne fut cependant pas
pour le proccuper tout d'abord. Mais ce qui le fit bondir, c'est
l'ide que l'tui renfermait ce document, dont la perte,
irrparable pour lui, entranerait celle de toutes ses esprances.

Mille diables! s'cria-t-il.

Et cette fois, voulant, cote que cote, reprendre son tui,
Torrs s'lana  la poursuite du guariba.

Il ne se dissimulait pas que d'atteindre cet agile animal ce
n'tait pas facile. Sur le sol, il s'enfuirait trop vite; dans les
branches, il s'enfuirait trop haut. Un coup de fusil bien ajust
aurait seul pu l'arrter dans sa course ou dans son vol; mais
Torrs ne possdait aucune arme  feu. Son sabre-poignard et sa
houe n'auraient eu raison du guariba qu' la condition de pouvoir
l'en frapper.

Il devint bientt vident que le singe ne pourrait tre atteint
que par surprise. De l, ncessit pour Torrs de ruser avec le
malicieux animal. S'arrter, se cacher derrire quelque tronc
d'arbre, disparatre sous un fourr, inciter le guariba, soit 
s'arrter, soit  revenir sur ses pas, il n'y avait pas autre
chose  tenter. C'est ce que fit Torrs, et la poursuite commena
dans ces conditions; mais, lorsque le capitaine des bois
disparaissait, le singe attendait patiemment qu'il repart, et, 
ce mange, Torrs se fatiguait sans rsultat.

Damn guariba! s'cria-t-il bientt. Je n'en viendrai jamais 
bout, et il peut me reconduire ainsi jusqu' la frontire
brsilienne! Si encore il lchait mon tui! Mais non! Le tintement
des pices d'or l'amuse! Ah! voleur! si je parviens 
t'empoigner!...

Et Torrs de reprendre sa poursuite, et le singe de dtaler avec
une nouvelle ardeur!

Une heure se passa dans ces conditions, sans amener aucun
rsultat. Torrs y mettait un enttement bien naturel. Comment,
sans ce document, pourrait-il battre monnaie?

La colre prenait alors Torrs. Il jurait, il frappait la terre du
pied, il menaait le guariba. La taquine bte ne lui rpondait que
par un ricanement bien fait pour le mettre hors de lui.

Et alors Torrs se remettait  le poursuivre. Il courait  perdre
haleine, s'embarrassant dans ces hautes herbes, ces paisses
broussailles, ces lianes entrelaces,  travers lesquelles le
guariba passait comme un coureur de steeple-chase. De grosses
racines caches sous les herbes barraient parfois les sentiers. Il
buttait, il se relevait. Enfin il se surprit  crier:  moi! 
moi! au voleur! comme s'il et pu se faire entendre.

Bientt,  bout de forces, et la respiration lui manquant, il fut
oblig de s'arrter.

Mille diables! dit-il, quand je poursuivais les ngres marrons 
travers les halliers, ils me donnaient moins de peine! Mais je
l'attraperai, ce singe maudit; j'irai, oui! j'irai, tant que mes
jambes pourront me porter, et nous verrons!...

Le guariba tait rest immobile, en voyant que l'aventurier avait
cess de le poursuivre. Il se reposait, lui aussi, bien qu'il ft
loin d'tre arriv  ce degr d'puisement qui interdisait tout
mouvement  Torrs.

Il resta ainsi pendant dix minutes, grignotant deux ou trois
racines qu'il venait d'arracher  fleur de terre, et il faisait de
temps en temps tinter l'tui  son oreille.

Torrs, exaspr, lui jeta des pierres qui l'atteignirent, mais
sans lui faire grand mal  cette distance.

Il fallait pourtant prendre un parti. D'une part, continuer 
poursuivre le singe avec si peu de chances de pouvoir l'atteindre,
cela devenait insens; de l'autre, accepter pour dfinitive cette
rplique du hasard  toutes ses combinaisons, tre non seulement
vaincu, mais du et mystifi par un sot animal, c'tait
dsesprant.

Et cependant, Torrs devait le reconnatre, lorsque la nuit serait
venue, le voleur disparatrait sans peine, et lui, le vol, serait
embarrass mme de retrouver son chemin  travers cette paisse
fort. En effet, la poursuite l'avait entran  plusieurs milles
des berges du fleuve, et il lui serait dj malais d'y revenir.

Torrs hsita, il tcha de rsumer ses ides avec sang-froid, et,
finalement, aprs avoir profr une dernire imprcation, il
allait abandonner toute ide de rentrer en possession de son tui,
quand, songeant encore, en dpit de sa volont,  ce document, 
tout cet avenir chafaud sur l'usage qu'il en comptait faire, il
se dit qu'il se devait de tenter un dernier effort.

Il se releva donc.

Le guariba se releva aussi.

Il fit quelques pas en avant.

Le singe en fit autant en arrire; mais, cette fois, au lieu de
s'enfoncer plus profondment dans la fort, il s'arrta au pied
d'un norme ficus,--cet arbre dont les chantillons varis sont
si nombreux dans tout le bassin du Haut-Amazone.

Saisir le tronc de ses quatre mains, grimper avec l'agilit d'un
clown qui serait un singe, s'accrocher avec sa queue prenante aux
premires branches tendues horizontalement  quarante pieds
au-dessus du sol, puis se hisser  la cime de l'arbre, jusqu'au point
o ses derniers rameaux flchissaient sous lui, ce ne fut qu'un
jeu pour l'agile guariba et l'affaire de quelques instants.

L, install tout  son aise, il continua son repas interrompu en
cueillant les fruits qui se trouvaient  la porte de sa main.
Certes, Torrs aurait eu, lui aussi, grand besoin de boire et de
manger, mais impossible! Sa musette tait plate, sa gourde tait
vide!

Cependant, au lieu de revenir sur ses pas, il se dirigea vers
l'arbre, bien que la situation prise par le singe ft encore plus
dfavorable pour lui. Il ne pouvait songer un instant  grimper
aux branches de ce ficus, que son voleur aurait eu vite fait
d'abandonner pour un autre.

Et toujours l'insaisissable tui de rsonner  son oreille!

Aussi, dans sa fureur, dans sa folie, Torrs apostropha-t-il le
guariba. Dire de quelle srie d'invectives il le gratifia, serait
impossible. N'alla-t-il pas jusqu' le traiter, non seulement de
mtis, ce qui est dj une grave injure dans la bouche d'un
Brsilien de race blanche, mais encore de curiboca, c'est--dire
de mtis, de ngre et d'Indien! Or, de toutes les insultes qu'un
homme puisse adresser  un autre, il n'en est certainement pas de
plus cruelle sous cette latitude quatoriale.

Mais le singe, qui n'tait qu'un simple quadrumane, se moquait de
tout ce qui et rvolt un reprsentant de l'espce humaine.

Alors Torrs recommena  lui jeter des pierres, des morceaux de
racines, tout ce qui pouvait lui servir de projectiles. Avait-il
donc l'espoir de blesser grivement le singe? Non! Il ne savait
plus ce qu'il faisait.  vrai dire, la rage de son impuissance lui
tait toute raison. Peut-tre espra-t-il un instant que, dans un
mouvement que ferait le guariba pour passer d'une branche  une
autre, l'tui lui chapperait, voire mme que, pour ne pas
demeurer en reste avec son agresseur, il s'aviserait de le lui
lancer  la tte! Mais non! Le singe tenait  conserver l'tui, et
tout en le serrant d'une main, il lui en restait encore trois pour
se mouvoir.

Torrs, dsespr, allait dfinitivement abandonner la partie et
revenir vers l'Amazone, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre.
Oui! un bruit de voix humaines.

On parlait  une vingtaine de pas de l'endroit o s'tait arrt
le capitaine des bois.

Le premier soin de Torrs fut de se cacher dans un pais fourr.
En homme prudent, il ne voulait pas se montrer, sans savoir au
moins  qui il pouvait avoir affaire.

Palpitant, trs intrigu, l'oreille tendue, il attendait, lorsque
tout  coup retentit la dtonation d'une arme  feu.

Un cri lui succda, et le singe, mortellement frapp tomba
lourdement sur le sol, tenant toujours l'tui de Torrs.

Par le diable! s'cria celui-ci, voil pourtant une balle qui est
arrive  propos!

Et cette fois, sans s'inquiter d'tre vu, il sortait du fourr,
lorsque deux jeunes gens apparurent sous les arbres.

C'taient des Brsiliens, vtus en chasseurs, bottes de cuir,
chapeau lger de fibres de palmier, veste ou plutt vareuse,
serre  la ceinture et plus commode que le puncho national. 
leurs traits,  leur teint, on et facilement reconnu qu'ils
taient de sang portugais.

Chacun d'eux tait arm d'un de ces longs fusils de fabrication
espagnole, qui rappellent un peu les armes arabes, fusils  longue
porte, d'une assez grande justesse, et que les habitus de ces
forts du Haut-Amazone manoeuvrent avec succs.

Ce qui venait de se passer en tait la preuve.  une distance
oblique de plus de quatre-vingts pas, le quadrumane avait t
frapp d'une balle en pleine tte.

En outre, les deux jeunes gens portaient  la ceinture une sorte
de couteau-poignard, qui a nom foca au Brsil, et dont les
chasseurs n'hsitent pas  se servir pour attaquer l'ona et
autres fauves, sinon trs redoutables, du moins assez nombreux
dans ces forts.

videmment Torrs n'avait rien  craindre de cette rencontre, et
il continua de courir vers le corps du singe.

Mais les jeunes gens, qui s'avanaient dans la mme direction,
avaient moins de chemin  faire, et, s'tant rapprochs de
quelques pas, ils se trouvrent en face de Torrs.

Celui-ci avait recouvr sa prsence d'esprit.

Grand merci messieurs, leur dit-il gaiement en soulevant le bord
de son chapeau. Vous venez de me rendre, en tuant ce mchant
animal, un grand service!

Les chasseurs se regardrent d'abord, ne comprenant pas ce qui
leur valait ces remerciements.

Torrs, en quelques mots, les mit au courant de la situation.

Vous croyez n'avoir tu qu'un singe, leur dit-il, et, en ralit,
vous avez tu un voleur!

Si nous vous avons t utiles, rpondit le plus jeune des deux,
c'est,  coup sr, sans nous en douter; mais nous n'en sommes pas
moins trs heureux de vous avoir t bons  quelque chose.

Et, ayant fait quelques pas en arrire, il se pencha sur le
guariba; puis, non sans effort, il retira l'tui de sa main encore
crispe.

Voil sans doute, dit-il, ce qui vous appartient, monsieur?

--C'est cela mme, rpondit Torrs, qui prit vivement l'tui, et
ne put retenir un norme soupir de soulagement.

Qui dois-je remercier, messieurs, dit-il, pour le service qui
vient de m'tre rendu?

--Mon ami Manoel, mdecin aide-major dans l'arme brsilienne,
rpondit le jeune homme.

--Si c'est moi qui ai tir ce singe, fit observer Manoel, c'est
toi qui me l'as fait voir, mon cher Benito.

--Dans ce cas, messieurs, rpliqua Torrs, c'est  vous deux que
j'ai cette obligation, aussi bien  monsieur Manoel qu'
monsieur...?

Benito Garral, rpondit Manoel.

Il fallut au capitaine des bois une grande force sur lui-mme pour
ne pas tressaillir en entendant ce nom, et surtout lorsque le
jeune homme ajouta obligeamment:

La ferme de mon pre, Joam Garral, n'est qu' trois milles
d'ici[3]. S'il vous plat, monsieur...?

Torrs, rpondit l'aventurier.

--S'il vous plat d'y venir, monsieur Torrs, vous y serez
hospitalirement reu.

--Je ne sais si je le puis! rpondit Torrs, qui, surpris par
cette rencontre trs inattendue, hsitait  prendre un parti. Je
crains en vrit de ne pouvoir accepter votre offre!... L'incident
que je viens de vous raconter m'a fait perdre du temps!... Il faut
que je retourne promptement vers l'Amazone... que je compte
descendre jusqu'au Para...

--Eh bien, monsieur Torrs, reprit Benito, il est probable que
nous nous reverrons sur son parcours, car, avant un mois, mon pre
et toute sa famille auront pris le mme chemin que vous.

--Ah! dit assez vivement Torrs, votre pre songe  repasser la
frontire brsilienne?...

--Oui, pour un voyage de quelques mois, rpondit Benito. Du
moins, nous esprons l'y dcider.--N'est-ce pas, Manoel?

Manoel fit un signe de tte affirmatif.

Eh bien, messieurs, rpondit Torrs, il est en effet possible que
nous nous retrouvions en route. Mais je ne puis, malgr mon
regret, accepter votre offre en ce moment. Je vous en remercie
nanmoins et me considre comme deux fois votre oblig.

Cela dit, Torrs salua les jeunes gens, qui lui rendirent son
salut et reprirent le chemin de la ferme.

Quant  lui, il les regarda s'loigner. Puis, lorsqu'il les eut
perdus de vue:

Ah! il va repasser la frontire! dit-il d'une voix sourde. Qu'il
la repasse donc, et il sera encore plus  ma merci! Bon voyage,
Joam Garral!

Et, ces paroles prononces, le capitaine des bois, se dirigeant
vers le sud, de manire  regagner la rive gauche du fleuve par le
plus court, disparut dans l'paisse fort.



CHAPITRE TROISIME
LA FAMILLE GARRAL

Le village d'Iquitos est situ prs de la rive gauche de
l'Amazone,  peu prs sur le soixante-quatorzime mridien, dans
cette partie du grand fleuve qui porte encore le nom de Marnon,
et dont le lit spare le Prou de la Rpublique de l'quateur, 
cinquante-cinq lieues vers l'ouest de la frontire brsilienne.

Iquitos a t fond par les missionnaires, comme toutes ces
agglomrations de cases, hameaux ou bourgades, qui se rencontrent
dans le bassin de l'Amazone. Jusqu' la dix-septime anne de ce
sicle, les Indiens Iquitos, qui en formrent un moment l'unique
population, s'taient reports  l'intrieur de la province, assez
loin du fleuve. Mais, un jour, les sources de leur territoire se
tarissent sous l'influence d'une ruption volcanique, et ils sont
dans la ncessit de venir se fixer sur la gauche du Marnon. La
race s'altra bientt par suite des alliances qui furent
contractes avec les Indiens riverains, Ticunas ou Omaguas, et,
aujourd'hui, Iquitos ne compte plus qu'une population mlange, 
laquelle il convient d'ajouter quelques Espagnols et deux ou trois
familles de mtis.

Une quarantaine de huttes, assez misrables, que leur toit de
chaume rend  peine dignes du nom de chaumires, voil tout le
village, trs pittoresquement group, d'ailleurs, sur une
esplanade qui domine d'une soixantaine de pieds les rives du
fleuve. Un escalier, fait de troncs transversaux, y accde, et il
se drobe aux yeux du voyageur, tant que celui-ci n'a pas gravi
cet escalier, car le recul lui manque. Mais une fois sur la
hauteur, on se trouve devant une enceinte peu dfensive d'arbustes
varis et de plantes arborescentes, rattaches par des cordons de
lianes, que dpassent  et l des ttes de bananiers et de
palmiers de la plus lgante espce.

 cette poque,--et sans doute la mode tardera longtemps 
modifier leur costume primitif--, les Indiens d'Iquitos allaient
 peu prs nus. Seuls les Espagnols et les mtis, fort ddaigneux
envers leurs co-citadins indignes, s'habillaient d'une simple
chemise, d'un lger pantalon de cotonnade, et se coiffaient d'un
chapeau de paille. Tous vivaient assez misrablement dans ce
village, d'ailleurs, frayant peu ensemble, et, s'ils se
runissaient parfois, ce n'tait qu'aux heures o la cloche de la
Mission les appelait  la case dlabre qui servait d'glise.

Mais, si l'existence tait  l'tat presque rudimentaire au
village d'Iquitos comme dans la plupart des hameaux du
Haut-Amazone, il n'aurait pas fallu faire une lieue, en descendant
le fleuve, pour rencontrer sur la mme rive un riche tablissement
o se trouvaient runis tous les lments d'une vie confortable.

C'tait la ferme de Joam Garral, vers laquelle revenaient les deux
jeunes gens, aprs leur rencontre avec le capitaine des bois.

L, sur un coude du fleuve, au confluent du rio Nanay, large de
cinq cents pieds, s'tait fonde, il y a bien des annes, cette
ferme, cette mtairie, ou, pour employer l'expression du pays,
cette fazenda, alors en pleine prosprit. Au nord, le Nanay la
bordait de sa rive droite sur un espace d'un petit mille, et
c'tait sur une longueur gale,  l'est, qu'elle se faisait
riveraine du grand fleuve.  l'ouest, de petits cours d'eau,
tributaires du Nanay, et quelques lagunes de mdiocre tendue la
sparaient de la savane et des campines, rserves au pacage des
bestiaux.

C'tait l que Joam Garral, en 1826,--vingt-six ans avant
l'poque  laquelle commence cette histoire--, fut accueilli par
le propritaire de la fazenda.

Ce Portugais, nomm Magalhas, n'avait d'autre industrie que celle
d'exploiter les bois du pays, et son tablissement, rcemment
fond, n'occupait alors qu'un demi-mille sur la rive du fleuve.

L, Magalhas, hospitalier comme tous ces Portugais de vieille
race, vivait avec sa fille Yaquita, qui, depuis la mort, de sa
mre, avait pris la direction du mnage. Magalhas tait un bon
travailleur, dur  la fatigue, mais l'instruction lui faisait
dfaut. S'il s'entendait  conduire les quelques esclaves qu'il
possdait et la douzaine d'Indiens dont il louait les services, il
se montrait moins apte aux diverses oprations extrieures de son
commerce. Aussi, faute de savoir, l'tablissement d'Iquitos ne
prosprait-il pas, et les affaires du ngociant portugais
taient-elles quelque peu embarrasses.

Ce fut dans ces circonstances que Joam Garral, qui avait alors
vingt-deux ans, se trouva un jour en prsence de Magalhas. Il
tait arriv dans le pays  bout de forces et de ressources.
Magalhas l'avait trouv  demi mort de faim et de fatigue dans la
fort voisine. C'tait un brave coeur, ce Portugais. Il ne demanda
pas  cet inconnu d'o il venait, mais ce dont il avait besoin. La
mine noble et fire de Joam Garral, malgr son puisement, l'avait
touch. Il le recueillit, le remit sur pied et lui offrit, pour
quelques jours d'abord, une hospitalit qui devait durer sa vie
entire.

Voil donc dans quelles conditions Joam Garral fut introduit  la
ferme d'Iquitos.

Brsilien de naissance, Joam Garral tait sans famille, sans
fortune. Des chagrins, disait-il, l'avaient forc  s'expatrier,
en abandonnant tout esprit de retour. Il demanda  son hte la
permission de ne pas s'expliquer sur ses malheurs passs,--
malheurs aussi graves qu'immrits. Ce qu'il cherchait, ce qu'il
voulait, c'tait une vie nouvelle, une vie de travail. Il allait
un peu  l'aventure, avec la pense de se fixer dans quelque
fazenda de l'intrieur. Il tait instruit, intelligent. Il y avait
dans toute sa prestance cet on ne sait quoi qui annonce l'homme
sincre, dont l'esprit est net et rectiligne. Magalhas, tout 
fait sduit, lui offrit de rester  la ferme, o il tait en
mesure d'apporter ce qui manquait au digne fermier.

Joam Garral accepta sans hsiter. Son intention avait t d'entrer
tout d'abord dans un seringal, exploitation de caoutchouc, o un
bon ouvrier gagnait,  cette poque, cinq ou six piastres[4] par
jour, et pouvait esprer devenir patron, pour peu que la chance le
favorist; mais Magalhas lui fit justement observer que, si la
paye tait forte, on ne trouvait de travail dans les seringals
qu'au moment de la rcolte, c'est--dire pendant quelques mois
seulement, ce qui ne pouvait constituer une position stable, telle
que le jeune homme devait la dsirer.

Le Portugais avait raison. Joam Garral le comprit, et il entra
rsolument au service de la fazenda, dcid  lui consacrer toutes
ses forces.

Magalhas n'eut pas  se repentir de sa bonne action. Ses affaires
se rtablirent. Son commerce de bois, qui, par l'Amazone,
s'tendait jusqu'au Para, prit bientt, sous l'impulsion de Joam
Garral, une extension considrable. La fazenda ne tarda pas 
grandir  proportion et se dveloppa sur la rive du fleuve jusqu'
l'embouchure du Nanay. De l'habitation, on fit une demeure
charmante, leve d'un tage, entoure d'une vranda,  demi
cache sous de beaux arbres, des mimosas, des figuiers-sycomores,
des bauhinias, des paullinias, dont le tronc disparaissait sous un
rseau de granadilles, de bromlias  fleurs carlates et de
lianes capricieuses.

Au loin, derrire des buissons gants, sous des massifs de plantes
arborescentes, se cachait tout l'ensemble des constructions o
demeurait le personnel de la fazenda, les communs, les cases des
noirs, les carbets des Indiens. De la rive du fleuve, borde de
roseaux et de vgtaux aquatiques, on ne voyait donc que la maison
forestire.

Une vaste campine, laborieusement dfriche le long des lagunes,
offrit d'excellents pturages. Les bestiaux y abondrent. Ce fut
une nouvelle source de gros bnfices dans ces riches contres, o
un troupeau double en quatre ans, tout en donnant dix pour cent
d'intrts, rien que par la vente de la chair et des peaux des
btes abattues pour la consommation des leveurs. Quelques
sitios ou plantations de manioc et de caf furent fonds sur des
parties de bois mises en coupe. Des champs de cannes  sucre
exigrent bientt la construction d'un moulin pour l'crasement
des tiges saccharifres, destines  la fabrication de la mlasse,
du tafia et du rhum. Bref, dix ans aprs l'arrive de Joam Garral
 la ferme d'Iquitos, la fazenda tait devenue l'un des plus
riches tablissements du Haut-Amazone. Grce  la bonne direction
imprime par le jeune commis aux travaux du dedans et aux affaires
du dehors, sa prosprit s'accroissait de jour en jour.

Le Portugais n'avait pas attendu si longtemps pour reconnatre ce
qu'il devait  Joam Garral. Afin de le rcompenser suivant son
mrite, il l'avait d'abord intress dans les bnfices de son
exploitation; puis, quatre ans aprs son arrive, il en avait fait
son associ au mme titre que lui-mme et  parties gales entre
eux deux.

Mais il rvait mieux encore. Yaquita, sa fille, avait su comme lui
reconnatre dans ce jeune homme silencieux, doux aux autres, dur 
lui-mme, de srieuses qualits de coeur et d'esprit. Elle
l'aimait; mais, bien que de son ct Joam ne ft pas rest
insensible aux mrites et  la beaut de cette vaillante fille,
soit fiert, soit rserve, il ne semblait pas songer  la demander
en mariage.

Un grave incident hta la solution.

Magalhas, un jour, en dirigeant une coupe, fut mortellement
bless par la chute d'un arbre. Rapport presque sans mouvement 
la ferme et se sentant perdu, il releva Yaquita qui pleurait  son
ct, il lui prit la main, il la mit dans celle de Joam Garral en
lui faisant jurer de la prendre pour femme.

Tu as refait ma fortune, dit-il, et je ne mourrai tranquille que
si, par cette union, je sens l'avenir de ma fille assur!

Je puis rester son serviteur dvou, son frre, son protecteur,
sans tre son poux, avait d'abord rpondu Joam Garral. Je vous
dois tout, Magalhas, je ne l'oublierai jamais, et le prix dont
vous voulez payer mes efforts dpasse leur mrite!

Le vieillard avait insist. La mort ne lui permettait pas
d'attendre, il exigea une promesse, qui lui fut faite.

Yaquita avait vingt-deux ans alors, Joam en avait vingt-six. Tous
deux s'aimaient, et ils se marirent quelques heures avant la mort
de Magalhas, qui eut encore la force de bnir leur union.

Ce fut par suite de ces circonstances qu'en 1830 Joam Garral
devint le nouveau fazender d'Iquitos,  l'extrme satisfaction de
tous ceux qui composaient le personnel de la ferme.

La prosprit de l'tablissement ne pouvait que s'accrotre de ces
deux intelligences runies en un seul coeur. Un an aprs son
mariage, Yaquita donna un fils  son mari, et deux ans aprs, une
fille. Benito et Minha, les petits-enfants du vieux Portugais,
devaient tre dignes de leur grand-pre, les enfants, dignes de
Joam et Yaquita.

La jeune fille devint charmante. Elle ne quitta point la fazenda.
leve dans ce milieu pur et sain, au milieu de cette belle nature
des rgions tropicales, l'ducation que lui donna sa mre,
l'instruction qu'elle reut de son pre, lui suffirent. Qu'aurait-elle
t apprendre de plus dans un couvent de Manao ou de Blem?
O aurait-elle trouv de meilleurs exemples de toutes les vertus
prives? Son esprit et son coeur se seraient-ils plus dlicatement
forms loin de la maison paternelle? Si la destine ne lui
rservait pas de succder  sa mre dans l'administration de la
fazenda, elle saurait tre  la hauteur de n'importe quelle
situation  venir.

Quant  Benito, ce fut autre chose. Son pre voulut avec raison
qu'il ret une ducation aussi solide et aussi complte qu'on la
donnait alors dans les grandes villes du Brsil. Dj, le riche
fazender n'avait rien  se refuser pour son fils. Benito possdait
d'heureuses dispositions, un cerveau ouvert, une intelligence
vive, des qualits de coeur gales  celles de son esprit.  l'ge
de douze ans, il fut envoy au Para,  Blem, et l, sous la
direction d'excellents professeurs, il trouva les lments d'une
ducation qui devait en faire plus tard un homme distingu. Rien
dans les lettres, ni dans les sciences, ni dans les arts, ne lui
fut tranger. Il s'instruisit comme si la fortune de son pre ne
lui et pas permis de rester oisif. Il n'tait pas de ceux qui
s'imaginent que la richesse dispense du travail, mais de ces
vaillants esprits, fermes et droits, qui croient que nul ne doit
se soustraire  cette obligation naturelle, s'il veut tre digne
du nom d'homme.

Pendant les premires annes de son sjour  Blem, Benito avait
fait la connaissance de Manoel Valdez. Ce jeune homme, fils d'un
ngociant du Para, faisait ses tudes dans la mme institution que
Benito. La conformit de leurs caractres, de leurs gots, ne
tarda pas  les unir d'une troite amiti, et ils devinrent deux
insparables compagnons.

Manoel, n en 1832, tait d'un an l'an de Benito. Il n'avait
plus que sa mre, qui vivait de la modeste fortune que lui avait
laisse son mari. Aussi, Manoel, lorsque ses premires tudes
furent acheves, suivit-il des cours de mdecine. Il avait un got
passionn pour cette noble profession, et son intention tait
d'entrer dans le service militaire vers lequel il se sentait
attir.

 l'poque o l'on vient de le rencontrer avec son ami Benito,
Manoel Valdez avait dj obtenu son premier grade, et il tait
venu prendre quelques mois de cong  la fazenda, o il avait
l'habitude de passer ses vacances. Ce jeune homme de bonne mine, 
la physionomie distingue, d'une certaine fiert native qui lui
seyait bien, c'tait un fils de plus que Joam et Yaquita
comptaient dans la maison. Mais, si cette qualit de fils en
faisait le frre de Benito, ce titre lui et paru insuffisant prs
de Minha, et bientt il devait s'attacher  la jeune fille par un
lien plus troit que celui qui unit un frre  une soeur.

En l'anne 1852,--dont quatre mois taient dj couls au dbut
de cette histoire,--Joam Garral tait g de quarante-huit ans.
Sous un climat dvorant qui use si vite, il avait su, par sa
sobrit, la rserve de ses gots, la convenance de sa vie, toute
de travail, rsister l o d'autres se courbent avant l'heure. Ses
cheveux qu'il portait courts, sa barbe qu'il portait entire,
grisonnaient dj et lui donnaient l'aspect d'un puritain.
L'honntet proverbiale des ngociants et des fazenders brsiliens
tait peinte sur sa physionomie, dont la droiture tait le
caractre saillant. Bien que de temprament calme, on sentait en
lui comme un feu intrieur que la volont savait dominer. La
nettet de son regard indiquait une force vivace,  laquelle il ne
devait jamais s'adresser en vain, lorsqu'il s'agissait de payer de
sa personne.

Et cependant, chez cet homme calme,  circulation forte, auquel
tout semblait avoir russi dans la vie, on pouvait remarquer comme
un fond de tristesse, que la tendresse mme de Yaquita n'avait pu
vaincre.

Pourquoi ce juste, respect de tous, plac dans toutes les
conditions qui doivent assurer le bonheur, n'en avait-il pas
l'expansion rayonnante? Pourquoi semblait-il ne pouvoir tre
heureux que par les autres, non par lui-mme? Fallait-il attribuer
cette disposition  quelque secrte douleur? C'tait l un motif
de constante proccupation pour sa femme.

Yaquita avait alors quarante-quatre ans. Dans ce pays tropical, o
ses pareilles sont dj vieilles  trente, elle aussi avait su
rsister aux dissolvantes influences du climat. Ses traits, un peu
durcis mais beaux encore, conservaient ce fier dessin du type
portugais, dans lequel la noblesse du visage s'unit si
naturellement  la dignit de l'me.

Benito et Minha rpondaient par une affection sans bornes et de
toutes les heures  l'amour que leurs parents avaient pour eux.

Benito, g de vingt et un ans alors, vif, courageux, sympathique,
tout en dehors, contrastait en cela avec son ami Manoel, plus
srieux, plus rflchi. 'avaient t une grande joie pour Benito,
aprs toute une anne passe  Blem, si loin de la fazenda,
d'tre revenu avec son jeune ami dans la maison paternelle;
d'avoir revu son pre, sa mre, sa soeur; de s'tre retrouv,
chasseur dtermin qu'il tait, au milieu de ces forts superbes
du Haut-Amazone, dont l'homme, pendant de longs sicles encore, ne
pntrera pas tous les secrets.

Minha avait alors vingt ans. C'tait une charmante jeune fille,
brune avec de grands yeux bleus, de ces yeux qui s'ouvrent sur
l'me. De taille moyenne, bien faite, une grce vivante, elle
rappelait le beau type de Yaquita. Un peu plus srieuse que son
frre, bonne, charitable, bienveillante, elle tait aime de tous.
 ce sujet, on pouvait interroger sans crainte les plus infimes
serviteurs de la fazenda. Par exemple, il n'et pas fallu demander
 l'ami de son frre,  Manoel Valdez, comment il la trouvait!
Il tait trop intress dans la question et n'aurait pas rpondu
sans quelque partialit.

Le dessin de la famille Garral ne serait pas achev, il lui
manquerait quelques traits, s'il n'tait parl du nombreux
personnel de la fazenda.

Au premier rang, il convient de nommer une vieille ngresse de
soixante ans, Cyble, libre par la volont de son matre, esclave
par son affection pour lui et les siens, et qui avait t la
nourrice de Yaquita. Elle tait de la famille. Elle tutoyait la
fille et la mre. Toute la vie de cette bonne crature s'tait
passe dans ces champs, au milieu de ces forts, sur cette rive du
fleuve, qui bornaient l'horizon de la ferme. Venue enfant 
Iquitos,  l'poque o la traite des noirs se faisait encore, elle
n'avait jamais quitt ce village, elle s'y tait marie, et, veuve
de bonne heure, ayant perdu son unique fils, elle tait reste au
service de Magalhas. De l'Amazone, elle ne connaissait que ce qui
en coulait devant ses yeux.

Avec elle, et plus spcialement attache au service de Minha, il y
avait une jolie et rieuse multresse, de l'ge de la jeune fille,
et qui lui tait toute dvoue. Elle se nommait Lina. C'tait une
de ces gentilles cratures, un peu gtes, auxquelles on passe une
grande familiarit, mais qui, en revanche, adorent leurs
matresses. Vive, remuante, caressante, cline, tout lui tait
permis dans la maison.

Quant aux serviteurs, on en comptait de deux sortes: les Indiens,
au nombre d'une centaine, employs  gages pour les travaux de la
fazenda, et les noirs, en nombre double, qui n'tait pas libres
encore, mais dont les enfants ne naissaient plus esclaves. Joam
Garral avait prcd dans cette voie le gouvernement brsilien. En
ce pays, d'ailleurs, plus qu'en tout autre, les ngres venus du
Benguela, du Congo, de la Cte d'Or, ont toujours t traits avec
douceur, et ce n'tait pas  la fazenda d'Iquitos qu'il et fallu
chercher ces tristes exemples de cruaut, si frquents sur les
plantations trangres.



CHAPITRE QUATRIME
HSITATIONS

Manoel aimait la soeur de son ami Benito, et la jeune fille
rpondait  son affection. Tous deux avaient pu s'apprcier: ils
taient vraiment dignes l'un de l'autre.

Lorsqu'il ne lui fut plus permis de se tromper aux sentiments
qu'il prouvait pour Minha, Manoel s'en tait tout d'abord ouvert
 Benito.

Ami Manoel, avait aussitt rpondu l'enthousiaste jeune homme, tu
as joliment raison de vouloir pouser ma soeur! Laisse-moi agir!
Je vais commencer par en parler  notre mre, et je crois pouvoir
te promettre que son consentement ne se fera pas attendre!

Une demi-heure aprs, c'tait fait. Benito n'avait rien eu 
apprendre  sa mre: la bonne Yaquita avait lu avant eux dans le
coeur des deux jeunes gens.

Dix minutes aprs, Benito tait en face de Minha. Il faut en
convenir, il n'eut pas l non plus  faire de grands frais
d'loquence. Aux premiers mots, la tte de l'aimable enfant se
pencha sur l'paule de son frre, et cet aveu Que je suis
contente! tait sorti de son coeur.

La rponse prcdait presque la question: elle tait claire.
Benito n'en demanda pas davantage.

Quant au consentement de Joam Garral, il ne pouvait tre l'objet
d'un doute. Mais, si Yaquita et ses enfants ne lui parlrent pas
aussitt de ce projet d'union, c'est qu'avec l'affaire du mariage,
ils voulaient traiter en mme temps une question qui pouvait bien
tre plus difficile  rsoudre: c'tait celle de l'endroit o ce
mariage serait clbr.

En effet, o se ferait-il? Dans cette modeste chaumire du
village, qui servait d'glise? Pourquoi pas? puisque l, Joam et
Yaquita avaient reu la bndiction nuptiale du padre Passanha,
qui tait alors le cur de la paroisse d'Iquitos.  cette poque,
comme  l'poque actuelle, au Brsil, l'acte civil se confondait
avec l'acte religieux, et les registres de la Mission suffisaient
 constater la rgularit d'une situation qu'aucun officier de
l'tat civil n'avait t charg d'tablir.

Ce serait trs probablement le dsir de Joam Garral, que le
mariage se ft au village d'Iquitos, en grande crmonie, avec le
concours de tout le personnel de la fazenda; mais, si telle tait
sa pense, il allait subir une vigoureuse attaque  ce sujet.

Manoel, avait dit la jeune fille  son fianc, si j'tais
consulte, ce ne serait pas ici, c'est au Para que nous nous
marierions. Madame Valdez est souffrante, elle ne peut se
transporter  Iquitos, et je ne voudrais pas devenir sa fille sans
tre connue d'elle et sans la connatre. Ma mre pense comme moi
sur tout cela. Aussi voudrions-nous dcider mon pre  nous
conduire  Blem, prs de celle dont la maison doit tre bientt
la mienne! Nous approuvez-vous?

 cette proposition, Manoel avait rpondu en pressant la main de
Minha. C'tait,  lui aussi, son plus cher dsir que sa mre
assistt  la crmonie de son mariage. Benito avait approuv ce
projet sans rserve, et il ne s'agissait plus que de dcider Joam
Garral.

Et si, ce jour-l, les deux jeunes gens taient alls chasser dans
la fort, c'tait afin de laisser Yaquita seule avec son mari.

Tous deux, dans l'aprs-midi, se trouvaient donc dans la grande
salle de l'habitation.

Joam Garral, qui venait de rentrer, tait  demi tendu sur un
divan de bambous finement tresss, lorsque Yaquita, un peu mue,
vint se placer prs de lui.

Apprendre  Joam quels taient les sentiments de Manoel pour sa
fille, ce n'tait pas ce qui la proccupait. Le bonheur de Minha
ne pouvait qu'tre assur par ce mariage, et Joam serait heureux
d'ouvrir ses bras  ce nouveau fils, dont il connaissait et
apprciait les srieuses qualits. Mais dcider son mari  quitter
la fazenda, Yaquita sentait bien que cela allait tre une grosse
question. En effet, depuis que Joam Garral, jeune encore, tait
arriv dans ce pays, il ne s'en tait jamais absent, pas mme un
jour. Bien que la vue de l'Amazone, avec ses eaux doucement
entranes vers l'est, invitt  suivre son cours, bien que Joam
envoyt chaque anne des trains de bois  Manao,  Blem, au
littoral du Para, bien qu'il et vu, tous les ans, Benito partir,
aprs les vacances, pour retourner  ses tudes, jamais la pense
ne semblait lui tre venue de l'accompagner.

Les produits de la ferme, ceux des forts, aussi bien que ceux de
la campine, le fazender les livrait sur place. On et dit que
l'horizon qui bornait cet den dans lequel se concentrait sa vie,
il ne voulait le franchir ni de la pense ni du regard.

Il suivait de l que si, depuis vingt-cinq ans, Joam Garral
n'avait point pass la frontire brsilienne, sa femme et sa fille
en taient encore  mettre le pied sur le sol brsilien. Et
pourtant, l'envie de connatre quelque peu ce beau pays, dont
Benito leur parlait souvent, ne leur manquait pas! Deux ou trois
fois, Yaquita avait pressenti son mari  cet gard. Mais elle
avait vu que la pense de quitter la fazenda, ne ft-ce que pour
quelques semaines, amenait sur son front un redoublement de
tristesse. Ses yeux se voilaient alors, et, d'un ton de doux
reproche: Pourquoi quitter notre maison? Ne sommes-nous pas
heureux ici? rpondait-il.

Et Yaquita, devant cet homme dont la bont active, dont
l'inaltrable tendresse la rendaient si heureuse, n'osait pas
insister.

Cette fois, cependant, il y avait une raison srieuse  faire
valoir. Le mariage de Minha tait une occasion toute naturelle de
conduire la jeune fille  Blem, o elle devait rsider avec son
mari.

L, elle verrait, elle apprendrait  aimer la mre de Manoel
Valdez. Comment Joam Garral pourrait-il hsiter devant un dsir si
lgitime? Comment, d'autre part, n'et-il pas compris son dsir, 
elle aussi, de connatre celle qui allait tre la seconde mre de
son enfant, et comment ne le partagerait-il pas?

Yaquita avait pris la main de son mari, et de cette voix
caressante, qui avait t toute la musique de sa vie,  ce rude
travailleur:

Joam, dit-elle, je viens te parler d'un projet dont nous dsirons
ardemment la ralisation, et qui te rendra aussi heureux que nous
le sommes, nos enfants et moi.

De quoi s'agit-il, Yaquita? demanda Joam.

Manoel aime notre fille, il est aim d'elle, et dans cette union
ils trouveront le bonheur...

Aux premiers mots de Yaquita, Joam Garral s'tait lev, sans avoir
pu matriser ce brusque mouvement. Ses yeux s'taient baisss
ensuite, et il semblait vouloir viter le regard de sa femme.

Qu'as-tu, Joam? demanda-t-elle.

Minha?... se marier?... murmurait Joam.

Mon ami, reprit Yaquita, le coeur serr, as-tu donc quelque
objection  faire  ce mariage? Depuis longtemps dj, n'avais-tu
pas remarqu les sentiments de Manoel pour notre fille?

Oui!... Et depuis un an!...

Puis, Joam s'tait rassis sans achever sa pense. Par un effort de
sa volont, il tait redevenu matre de lui-mme. L'inexplicable
impression qui s'tait faite en lui s'tait dissipe. Peu  peu,
ses yeux revinrent chercher les yeux de Yaquita, et il resta
pensif en la regardant.

Yaquita lui prit la main.

Mon Joam, dit-elle, me serais-je donc trompe? N'avais-tu pas la
pense que ce mariage se ferait un jour, et qu'il assurerait 
notre fille toutes les conditions du bonheur?

Oui... rpondit Joam... toutes!... Assurment!... Cependant,
Yaquita, ce mariage ... ce mariage dans notre ide  tous... quand
se ferait-il? ... Prochainement?

--Il se ferait  l'poque que tu choisirais, Joam.

--Et il s'accomplirait ici...  Iquitos?

Cette demande allait amener Yaquita  traiter la seconde question
qui lui tenait au coeur. Elle ne le fit pas, cependant, sans une
hsitation bien comprhensible.

Joam, dit-elle, aprs un instant de silence, coute-moi bien!
J'ai, au sujet de la clbration de ce mariage,  te faire une
proposition que tu approuveras, je l'espre. Deux ou trois fois
dj depuis vingt ans, je t'ai propos de nous conduire, ma fille
et moi, jusque dans ces provinces du Bas-Amazone et du Para, que
nous n'avons jamais visites. Les soins de la fazenda, les travaux
qui rclamaient ta prsence ici ne t'ont pas permis de satisfaire
notre dsir. T'absenter, ne ft-ce que quelques jours, cela
pouvait alors nuire  tes affaires. Mais maintenant, elles ont
russi au-del de tous nos rves, et, si l'heure du repos n'est
pas encore venue pour toi, tu pourrais du moins maintenant
distraire quelques semaines de tes travaux!

Joam Garral ne rpondit pas; mais Yaquita sentit sa main frmir
dans la sienne, comme sous le choc d'une impression douloureuse.
Toutefois, un demi-sourire se dessina sur les lvres de son mari:
c'tait comme une invitation muette  sa femme d'achever ce
qu'elle avait  dire.

Joam, reprit-elle, voici une occasion qui ne se reprsentera plus
dans toute notre existence. Minha va se marier au loin, elle va
nous quitter! C'est le premier chagrin que notre fille nous aura
caus, et mon coeur se serre, quand je songe  cette sparation si
prochaine! Eh bien, je serais contente de pouvoir l'accompagner
jusqu' Blem! Ne te parat-il pas convenable, d'ailleurs, que
nous connaissions la mre de son mari, celle qui va me remplacer
auprs d'elle, celle  qui nous allons la confier? J'ajoute que
Minha ne voudrait pas causer  madame Valdez ce chagrin de se
marier loin d'elle.  l'poque de notre union, mon Joam, si ta
mre avait vcu, n'aurais-tu pas aim  te marier sous ses yeux!

Joam Garral,  ces paroles de Yaquita, fit encore un mouvement
qu'il ne put rprimer.

Mon ami, reprit Yaquita, avec Minha, avec nos deux fils, Benito
et Manoel, avec toi, ah! que j'aimerais  voir notre Brsil, 
descendre ce beau fleuve, jusqu' ces dernires provinces du
littoral qu'il traverse! Il me semble que l-bas, la sparation
serait ensuite moins cruelle! Au retour, par la pense, je
pourrais revoir ma fille dans l'habitation o l'attend sa seconde
mre! Je ne la chercherais pas dans l'inconnu! Je me croirais
moins trangre aux actes de sa vie!

Cette fois, Joam avait les yeux fixs sur sa femme, et il la
regarda longuement, sans rien rpondre encore.

Que se passait-il en lui? Pourquoi cette hsitation  satisfaire
une demande si juste en elle-mme,  dire un oui qui paraissait
devoir faire un si vif plaisir  tous les siens? Le soin de ses
affaires ne pouvait plus tre une raison suffisante! Quelques
semaines d'absence ne les compromettraient en aucune faon! Son
intendant saurait, en effet, sans dommage, le remplacer  la
fazenda! Et cependant il hsitait toujours!

Yaquita avait pris dans ses deux mains la main de son mari, et
elle la serrait plus tendrement.

Mon Joam, dit-elle, ce n'est pas  un caprice que je te prie de
cder. Non! J'ai longtemps rflchi  la proposition que je viens
de te faire, et si tu consens, ce sera la ralisation de mon plus
cher dsir. Nos enfants connaissent la dmarche que je fais prs
de toi en ce moment. Minha, Benito, Manoel te demandent ce
bonheur, que nous les accompagnions tous les deux! J'ajoute que
nous aimerions  clbrer ce mariage  Blem plutt qu' Iquitos.
Cela serait utile  notre fille,  son tablissement,  la
situation qu'elle doit prendre  Blem, qu'on la vt arriver avec
les siens, et elle paratrait moins trangre dans cette ville o
doit s'couler la plus grande partie de son existence!

Joam Garral s'tait accoud. Il cacha un instant son visage dans
ses mains, comme un homme qui sent le besoin de se recueillir
avant de rpondre. Il y avait videmment en lui une hsitation
contre laquelle il voulait ragir, un trouble mme que sa femme
sentait bien, mais qu'elle ne pouvait s'expliquer. Un combat
secret se livrait sous ce front pensif. Yaquita, inquite, se
reprochait presque d'avoir touch cette question. En tout cas,
elle se rsignerait  ce que Joam dciderait. Si ce dpart lui
cotait trop, elle ferait taire ses dsirs; elle ne parlerait plus
jamais de quitter la fazenda; jamais elle ne demanderait la raison
de ce refus inexplicable.

Quelques minutes s'coulrent. Joam Garral s'tait lev. Il tait
all, sans se retourner, jusqu' la porte. L, il semblait jeter
un dernier regard sur cette belle nature, sur ce coin du monde,
o, tout le bonheur de sa vie, il avait su l'enfermer depuis vingt
ans.

Puis, il revint  pas lents vers sa femme. Sa physionomie avait
pris une nouvelle expression, celle d'un homme qui vient de
s'arrter  une dcision suprme, et dont les irrsolutions ont
cess.

Tu as raison! dit-il d'une voix ferme  Yaquita. Ce voyage est
ncessaire! Quand veux-tu que nous partions?

Ah! Joam, mon Joam! s'cria Yaquita, toute  sa joie, merci pour
moi!... Merci pour eux! Et des larmes d'attendrissement lui
vinrent aux yeux, pendant que son mari la pressait sur son coeur.
En ce moment, des voix joyeuses se firent entendre au dehors,  la
porte de l'habitation.

Manoel et Benito, un instant aprs, apparaissaient sur le seuil,
presque en mme temps que Minha, qui venait de quitter sa chambre.

Votre pre consent, mes enfants! s'cria Yaquita. Nous partirons
tous pour Blem! Joam Garral, le visage grave, sans prononcer une
parole, reut les caresses de son fils, les baisers de sa fille.
Et  quelle date, mon pre, demanda Benito, voulez-vous que se
clbre le mariage?

--La date?... rpondit Joam... la date? Nous verrons!... Nous la
fixerons  Blem!

--Que je suis contente! que je suis contente! rptait Minha,
comme au jour o elle avait connu la demande de Manoel. Nous
allons donc voir l'Amazone, dans toute sa gloire, sur tout son
parcours  travers les provinces brsiliennes! Ah! pre, merci!

Et la jeune enthousiaste, dont l'imagination prenait dj son vol,
s'adressant  son frre et  Manoel:

Allons  la bibliothque, dit-elle! Prenons tous les livres,
toutes les cartes qui peuvent nous faire connatre ce bassin
magnifique! Il ne s'agit pas de voyager en aveugles! Je veux tout
voir et tout savoir de ce roi des fleuves de la terre!



CHAPITRE CINQUIME
L'AMAZONE

Le plus grand fleuve du monde entier[5]! disait le lendemain
Benito  Manoel Valdez.

Et  ce moment, tous deux, assis sur la berge,  la limite
mridionale de la fazenda, regardaient passer lentement ces
molcules liquides qui, parties de l'norme chane des Andes,
allaient se perdre  huit cents lieues de l, dans l'ocan
Atlantique.

Et le fleuve qui dbite  la mer le volume d'eau le plus
considrable! rpondit Manoel.

--Tellement considrable, ajouta Benito, qu'il la dessale  une
grande distance de son embouchure, et,  quatre-vingts lieues de
la cte, fait encore driver les navires!

--Un fleuve dont le large cours se dveloppe sur plus de  trente
degrs en latitude!

--Et dans un bassin qui, du sud au nord, ne comprend pas  moins
de vingt-cinq degrs!

--Un bassin! s'cria Benito. Mais est-ce donc un bassin que cette
vaste plaine  travers laquelle court l'Amazone, cette savane qui
s'tend  perte de vue, sans une colline pour en maintenir la
dclivit, sans une montagne pour en dlimiter l'horizon!

--Et, sur toute son tendue, reprit Manoel, comme les mille
tentacules de quelque gigantesque poulpe, deux cents affluents,
venant du nord ou du sud, nourris eux-mmes par des sous-affluents
sans nombre, et prs desquels les grands fleuves de l'Europe ne
sont que de simples ruisseaux!

--Et un cours o cinq cent soixante les, sans compter les lots,
fixes ou en drive, forment une sorte d'archipel et font  elles
seules la monnaie d'un royaume!

--Et sur ses flancs, des canaux, des lagunes, des lagons, des
lacs, comme on n'en rencontrerait pas dans toute la Suisse, la
Lombardie, l'cosse et le Canada runis!

--Un fleuve qui, grossi de ses mille tributaires, ne jette pas
dans l'ocan Atlantique moins de deux cent cinquante millions de
mtres cubes d'eau  l'heure!

--Un fleuve dont le cours sert de frontire  deux rpubliques,
et traverse majestueusement le plus grand royaume du Sud-Amrique,
comme si, en vrit, c'tait l'ocan Pacifique lui-mme qui, par
son canal, se dversait tout entier dans l'Atlantique!

--Et par quelle embouchure! Un bras de mer dans lequel une le,
Marajo, prsente un primtre de plus de cinq cents lieues de
tour!...

--Et dont l'Ocan ne parvient  refouler les eaux qu'en
soulevant, dans une lutte phnomnale, un raz de mare, une
pororoca, prs desquels les reflux, les barres, les mascarets
des autres fleuves ne sont que de petites rides souleves par la
brise!

--Un fleuve que trois noms suffisent  peine  dnommer, et que
les navires de fort tonnage peuvent remonter jusqu' cinq mille
kilomtres de son estuaire, sans rien sacrifier de leur cargaison!

--Un fleuve qui, soit par lui-mme, soit par ses affluents et
sous-affluents, ouvre une voie commerciale et fluviale  travers
tout le nord de l'Amrique, passant de la Magdalena  l'Ortequaza,
de l'Ortequaza au Caqueta, du Caqueta au Putumayo, du Putumayo 
l'Amazone! Quatre mille milles de routes fluviales, qui ne
ncessiteraient que quelques canaux, pour que le rseau navigable
ft complet!

--Enfin le plus admirable et le plus vaste systme hydrographique
qui soit au monde!

Ils en parlaient avec une sorte de furie, ces deux jeunes gens, de
l'incomparable fleuve! Ils taient bien les enfants de cet
Amazone, dont les affluents, dignes de lui-mme, forment des
chemins qui marchent  travers la Bolivie, le Prou, l'quateur,
la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, les quatre Guyanes, anglaise,
franaise, hollandaise et brsilienne!

Que de peuples, que de races, dont l'origine se perd dans les
lointains du temps! Eh bien, il en est ainsi des grands fleuves du
globe! Leur source vritable chappe encore aux investigations.
Nombres d'tats rclament l'honneur de leur donner naissance!
L'Amazone ne pouvait chapper  cette loi. Le Prou, l'quateur,
la Colombie, se sont longtemps disput cette glorieuse paternit.

Aujourd'hui, cependant, il parat hors de doute que l'Amazone nat
au Prou, dans le district d'Huaraco, intendance de Tarma, et
qu'il sort du lac Lauricocha,  peu prs situ entre les onzime
et douzime degrs de latitude sud.

 ceux qui voudraient le faire sourdre en Bolivie et tomber des
montagnes de Titicaca, incomberait l'obligation de prouver que le
vritable Amazone est l'Ucayali, qui se forme de la jonction du
Paro et de l'Apurimac; mais cette opinion doit tre dsormais
repousse.

 sa sortie du lac Lauricocha, le fleuve naissant s'lve vers le
nord-est sur un parcours de cinq cent soixante milles, et il ne se
dirige franchement vers l'est qu'aprs avoir reu un important
tributaire, le Pante. Il s'appelle Maraon sur les territoires
colombien et pruvien, jusqu' la frontire brsilienne, ou plutt
Maranhao, car Maraon n'est autre chose que le nom portugais
francis. De la frontire du Brsil  Manao, o le superbe rio
Negro vient s'absorber en lui, il prend le nom de Solimas ou
Solimoens, du nom de la tribu indienne Solimao, dont on retrouve
encore quelques dbris dans les provinces riveraines. Et enfin, de
Manao  la mer, c'est l'Amasenas ou fleuve des Amazones, nom d
aux Espagnols,  ces descendants de l'aventureux Orellana, dont
les rcits, douteux mais enthousiastes, donnrent  penser qu'il
existait une tribu de femmes guerrires, tablies sur le rio
Nhamunda, l'un des affluents moyens du grand fleuve.

Ds le principe, on peut dj prvoir que l'Amazone deviendra un
magnifique cours d'eau. Pas de barrages ni d'obstacles d'aucune
sorte depuis sa source jusqu' l'endroit o son cours, un peu
rtrci, se dveloppe entre deux pittoresques chanons ingaux.
Les chutes ne commencent  briser son courant qu'au point o il
oblique vers l'est, pendant qu'il traverse le chanon
intermdiaire des Andes. L existent quelques sauts, sans lesquels
il serait certainement navigable depuis son embouchure jusqu' sa
source. Quoi qu'il en soit, ainsi que l'a fait observer Humboldt,
il est libre sur les cinq siximes de son parcours.

Et, ds le dbut, les tributaires, nourris eux-mmes par un grand
nombre de leurs sous-affluents, ne lui manquent pas. C'est le
Chinchip, venu du nord-est,  gauche.  droite, c'est le
Chachapuyas, venu du sud-est. C'est,  gauche, le Marona et le
Pastuca, et le Guallaga,  droite, qui s'y perd prs de la Mission
de la Laguna. De gauche encore arrivent le Chambyra et le Tigr
qu'envoie le nord-est; de droite, le Huallaga, qui s'y jette 
deux mille huit cents milles de l'Atlantique, et dont les bateaux
peuvent encore remonter le cours sur une longueur de plus de deux
cents milles pour s'enfoncer jusqu'au coeur du Prou.  droite
enfin, prs des Missions de San-Joachim-d'Omaguas, aprs avoir
promen majestueusement ses eaux  travers les pampas de
Sacramento, apparat le magnifique Ucayali,  l'endroit o se
termine le bassin suprieur de l'Amazone, grande artre grossie de
nombreux cours d'eau qu'panche le lac Chucuito dans le nord-est
d'Arica.

Tels sont les principaux affluents au-dessus du village d'Iquitos.
En aval, les tributaires deviennent si considrables, que des lits
des fleuves europens seraient certainement trop troits pour les
contenir. Mais, ces affluents-l, Joam Garral et les siens
allaient en reconnatre les embouchures pendant leur descente de
l'Amazone.

Aux beauts de ce fleuve sans rival, qui arrose le plus beau pays
du globe, en se tenant presque constamment  quelques degrs
au-dessous de la ligne quatoriale, il convient d'ajouter encore une
qualit que ne possdent ni le Nil, ni le Mississipi, ni le
Livingstone, cet ancien Congo-Zaire-Loualaba. C'est que, quoi
qu'aient pu dire des voyageurs videmment mal informs, l'Amazone
coule  travers toute une partie salubre de l'Amrique
mridionale. Son bassin est incessamment balay par les vents
gnraux de l'ouest. Ce n'est point une valle encaisse dans de
hautes montagnes qui contient son cours, mais une large plaine,
mesurant trois cent cinquante lieues du nord au sud,  peine
tumfie de quelques collines, et que les courants atmosphriques
peuvent librement parcourir.

Le professeur Agassiz s'lve avec raison contre cette prtendue
insalubrit du climat d'un pays destin, sans doute,  devenir le
centre le plus actif de production commerciale. Suivant lui, un
souffle lger et doux se fait constamment sentir et produit une
vaporation, grce  laquelle la temprature baisse et le sol ne
s'chauffe pas indfiniment. La constance de ce souffle
rafrachissant rend le climat du fleuve des Amazones agrable et
mme des plus dlicieux.

Aussi l'abb Durand, ancien missionnaire au Brsil, a-t-il pu
constater que, si la temprature ne s'abaisse pas au-dessous de
vingt-cinq degrs centigrades, elle ne s'lve presque jamais
au-dessus de trente-trois,--ce qui donne, pour toute l'anne, une
moyenne de vingt-huit  vingt-neuf, avec un cart de huit degrs
seulement.

Aprs de telles constatations, il est donc permis d'affirmer que
le bassin de l'Amazone n'a rien des chaleurs torrides des contres
de l'Asie et de l'Afrique, traverses par les mmes parallles.

La vaste plaine qui lui sert de valle est tout entire accessible
aux larges brises que lui envoie l'ocan Atlantique.

Aussi les provinces auxquelles le fleuve a donn son nom ont-elles
l'incontestable droit de se dire les plus salubres d'un pays qui
est dj l'un des plus beaux de la terre.

Et qu'on ne croie pas que le systme hydrographique de l'Amazone
ne soit pas connu!

Ds le XVIe sicle, Orellana, lieutenant de l'un des frres
Pizarre, descendait le rio Negro, dbouchait dans le grand fleuve
en 1540, s'aventurait sans guide  travers ces rgions, et, aprs
dix-huit mois d'une navigation dont il a fait un rcit
merveilleux, il atteignait son embouchure.

En 1636 et 1637, le Portugais Pedro Texeira remontait l'Amazone
jusqu'au Napo avec une flottille de quarante-sept pirogues.

En 1743, La Condamine, aprs avoir mesur l'arc du mridien 
l'quateur, se sparait de ses compagnons, Bouguer et Godin des
Odonais, s'embarquait sur le Chincip, le descendait jusqu' son
confluent avec le Marafion, atteignait l'embouchure du Napo, le 31
juillet,  temps pour observer une mersion du premier satellite
de Jupiter,--ce qui permit  ce Humboldt du XVIIe sicle de
fixer exactement la longitude et la latitude de ce point--,
visitait les villages des deux rives, et, le 6 septembre, arrivait
devant le fort de Para. Cet immense voyage devait avoir des
rsultats considrables: non seulement le cours de l'Amazone tait
tabli d'une faon scientifique, mais il paraissait presque
certain qu'il communiquait avec l'Ornoque.

Cinquante-cinq ans plus tard, Humboldt et Bonpland compltaient
les prcieux travaux de La Condamine en levant la carte du Maraon
jusqu'au rio Napo.

Eh bien, depuis cette poque l'Amazone n'a pas cess d'tre visit
en lui-mme et dans tous ses principaux affluents.

En 1827 Lister-Maw, en 1834 et 1835 l'Anglais Smyth, en 1844 le
lieutenant franais commandant la _Boulonnaise_, le Brsilien
Valdez en 1840, le Franais Paul Marcoy de 1848  1860, le trop
fantaisiste peintre Biard en 1859, le professeur Agassiz de 1865 
1866, en 1867 l'ingnieur brsilien Franz Keller-Linzenger, et
enfin en 1879 le docteur Crevaux, ont explor le cours du fleuve,
remont divers de ses affluents et reconnu la navigabilit des
principaux tributaires.

Mais le fait le plus considrable  l'honneur du gouvernement
brsilien est celui-ci:

Le 31 juillet 1857, aprs de nombreuses contestations de frontire
entre la France et le Brsil sur la limite de Guyane, le cours de
l'Amazone, dclar libre, fut ouvert  tous les pavillons, et,
afin de mettre la pratique au niveau de la thorie, le Brsil
traita avec les pays limitrophes pour l'exploitation de toutes les
voies fluviales dans le bassin de l'Amazone.

Aujourd'hui, des lignes de bateaux  vapeur, confortablement
installs, qui correspondent directement avec Liverpool,
desservent le fleuve depuis son embouchure jusqu' Manao; d'autres
remontent jusqu' Iquitos; d'autres enfin, par le Tapajoz, le
Madeira, le rio Negro, le Purus, pntrent jusqu'au coeur du Prou
et de la Bolivie.

On s'imagine aisment l'essor que prendra un jour le commerce dans
tout cet immense et riche bassin, qui est sans rival au monde.

Mais,  cette mdaille de l'avenir, il y a un revers. Les progrs
ne s'accomplissent pas sans que ce soit au dtriment des races
indignes.

Oui, sur le Haut-Amazone, bien des races d'Indiens ont dj
disparu, entre autres les Curicicurus et les Sorimaos. Sur le
Putumayo, si l'on rencontre encore quelques Yuris, les Yahuas
l'ont abandonn pour se rfugier vers des affluents lointains, et
les Maoos ont quitt ses rives pour errer maintenant, en petit
nombre, dans les forts du Japura!

Oui, la rivire des Tunantins est  peu prs dpeuple, et il n'y
a plus que quelques familles nomades d'Indiens  l'embouchure du
Jurua. Le Teff est presque dlaiss, et il ne reste plus que des
dbris de la grande nation Umaa, prs des sources du Japura. Le
Coari, dsert. Peu d'Indiens Muras sur les rives du Purus. Des
anciens Manaos, on ne compte que des familles nomades. Sur les
bords du rio Negro, on ne cite gure que des mtis de Portugais et
d'indignes, l o l'on a dnombr jusqu' vingt-quatre nations
diffrentes.

C'est la loi du progrs. Les Indiens disparatront. Devant la race
anglo-saxonne, Australiens et Tasmaniens se sont vanouis. Devant
les conqurants du Far-West s'effacent les Indiens du Nord-Amrique.
Un jour, peut-tre, les Arabes se seront anantis devant la
colonisation franaise.

Mais il faut revenir  cette date de 1852. Alors les moyens de
communication, si multiplis aujourd'hui, n'existaient pas, et le
voyage de Joam Garral ne devait pas exiger moins de quatre mois,
surtout dans les conditions o il allait se faire.

De l, cette rflexion de Benito, pendant que les deux amis
regardaient les eaux du fleuve couler lentement  leurs pieds:

Ami Manoel, puisque notre arrive  Blem ne prcdera que de peu
le moment de notre sparation, cela te paratra bien court!

--Oui, Benito, rpondit Manoel, mais bien long aussi, puisque
Minha ne doit tre ma femme qu'au terme du voyage!



CHAPITRE SIXIME
TOUTE UNE FORT PAR TERRE

La famille de Joam Garral tait donc en joie. Ce magnifique trajet
sur l'Amazone allait s'accomplir dans des conditions charmantes.
Non seulement le fazender et les siens partaient pour un voyage de
quelques mois, mais, ainsi qu'on le verra, ils devaient tre
accompagns d'une partie du personnel de la ferme.

Sans doute, en voyant tout le monde heureux autour de lui, Joam
Garral oublia les proccupations qui semblaient troubler sa vie. 
partir de ce jour, sa rsolution tant fermement arrte, il fut
un autre homme, et, lorsqu'il eut  s'occuper des prparatifs du
voyage, il reprit son activit d'autrefois. Ce fut une vive
satisfaction pour les siens de le revoir  l'oeuvre. L'tre moral
ragit contre l'tre physique, et Joam Garral redevint ce qu'il
tait dans ses premires annes, vigoureux, solide. Il se retrouva
l'homme qui a toujours vcu au grand air, en cette vivifiante
atmosphre des forts, des champs, des eaux courantes.

Au surplus, les quelques semaines qui devaient prcder le dpart
allaient tre bien remplies.

Ainsi qu'il a t dit plus haut,  cette poque, le cours de
l'Amazone n'tait pas encore sillonn par ces nombreux bateaux 
vapeur que des compagnies songeaient dj  lancer sur le fleuve
et sur ses principaux affluents. Le service fluvial ne se faisait
que par les particuliers, pour leur compte, et, le plus souvent,
les embarcations ne s'employaient qu'au service des tablissements
littoraux.

Ces embarcations taient des ubas, sorte de pirogues faites d'un
tronc creus au feu et  la hache, pointues et lgres de l'avant,
lourdes et arrondies de l'arrire, pouvant porter de un  douze
rameurs, et prendre jusqu' trois ou quatre tonneaux de
marchandises; des gariteas, grossirement construites,
largement faonnes, recouvertes en partie dans leur milieu d'un
toit de feuillage, qui laisse libre en abord une coursive sur
laquelle se placent les pagayeurs; des jangadas, sorte de
radeaux informes, actionns par une voile triangulaire et
supportant la cabane de paillis, qui sert de maison flottante 
l'Indien et  sa famille.

Ces trois espces d'embarcations constituent la petite flottille
de l'Amazone, et elles ne peuvent servir qu' un mdiocre
transport de gens et d'objets de commerce.

Il en existe bien qui sont plus grandes, des vigilingas,
jaugeant huit  dix tonneaux, surmontes de trois mts, gres de
voiles rouges, et que poussent, en temps calme, quatre longues
pagaies, lourdes  manoeuvrer contre le courant; des cobertas,
mesurant jusqu' vingt tonneaux de jauge, sorte de jonques avec un
roufle  l'arrire, une cabine intrieure, deux mts  voiles
carres et ingales, et supplant au vent insuffisant ou contraire
par l'emploi de dix longs avirons que les Indiens manient du haut
d'un gaillard d'avant.

Mais ces divers vhicules ne pouvaient convenir  Joam Garral. Du
moment qu'il s'tait rsolu  descendre l'Amazone, il avait song
 utiliser ce voyage pour le transport d'un norme convoi de
marchandises qu'il devait livrer au Para.  ce point de vue, peu
importait que la descente du fleuve s'oprt dans un bref dlai.
Voici donc le parti auquel il s'arrta,--parti qui devait
rallier tous les suffrages, sauf peut-tre celui de Manoel. Le
jeune homme et prfr sans doute quelque rapide steam-boat, et
pour cause.

Mais, si rudimentaire, si primitif que dt tre le moyen de
transport imagin par Joam Garral, il allait permettre d'emmener
un nombreux personnel, et de s'abandonner au courant du fleuve
dans d'exceptionnelles conditions de confort et de scurit.

Ce serait, en vrit, comme une partie de la fazenda d'Iquitos qui
se dtacherait de la rive et descendrait l'Amazone, avec tout ce
qui constitue une famille de fazenders, matres et serviteurs,
dans leurs habitations, dans leurs carbets, dans leurs cases.

L'tablissement d'Iquitos comprenait, sur l'ensemble de son
exploitation, quelques-unes de ces magnifiques forts, qui sont,
pour ainsi dire, inpuisables dans cette partie centrale du
Sud-Amrique.

Joam Garral s'entendait parfaitement  l'amnagement de ces bois,
riches des essences les plus prcieuses et les plus varies, trs
propres aux ouvrages de menuiserie, d'bnisterie, de mturerie,
de charpente, et il en tirait annuellement des bnfices
considrables.

En effet, le fleuve n'tait-il pas l pour convoyer les produits
des forts amazoniennes, plus srement et plus conomiquement que
ne l'et pu faire un railway? Aussi, chaque anne, Joam Garral,
jetant  terre quelques centaines d'arbres de sa rserve, formait-il
un de ces immenses trains de bois flott, fait de madriers,
poutrelles, troncs  peine quarris, qui se rendait au Para sous
la conduite d'habiles pilotes, connaissant bien le brassage du
fleuve et la direction des courants.

En cette anne, Joam Garral allait donc agir comme il l'avait fait
les annes prcdentes. Seulement, le train de bois tabli, il
comptait laisser  Benito tout le dtail de cette grosse affaire
commerciale. Mais il n'y avait pas de temps  perdre. En effet, le
commencement de juin tait l'poque favorable pour le dpart,
puisque les eaux, surleves par les crues du haut bassin,
allaient baisser peu  peu jusqu'au mois d'octobre.

Les premiers travaux devaient donc tre entrepris sans retard, car
le train de bois allait prendre des proportions inusites. Il
s'agissait, cette fois, d'abattre un demi-mille carr de fort,
situe au confluent du Nanay et de l'Amazone, c'est--dire tout un
angle du littoral de la fazenda, d'en former un norme train,--
tel que serait une de ces jangadas ou radeaux du fleuve, 
laquelle on donnerait les dimensions d'un lot.

Or, c'tait sur cette jangada, plus sre qu'aucune autre
embarcation du pays, plus vaste que cent gariteas ou vigilindas
accouples, que Joam Garral se proposait de s'embarquer avec sa
famille, son personnel et sa cargaison.

Excellente ide! s'tait crie Minha, en battant des mains,
lorsqu'elle avait connu le projet de son pre.

--Oui! rpondit Yaquita, et, dans ces conditions, nous
atteindrons Blem sans danger ni fatigue!

--Et, pendant les haltes, nous pourrons chasser dans les forts
de la rive, ajouta Benito.

--Ce sera peut-tre un peu long! fit observer Manoel, et ne
conviendrait-il pas de choisir quelque mode de locomotion plus
rapide pour descendre l'Amazone?

Ce serait long, videmment; mais la rclamation intresse du
jeune mdecin ne fut admise par personne. Joam Garral fit venir
alors un Indien, qui tait le principal intendant de la fazenda.
Dans un mois, lui dit-il, il faut que la jangada soit en tat et
prte  driver.

--Aujourd'hui mme, monsieur Garral, nous serons  l'ouvrage,
rpondit l'intendant.

Ce fut une rude besogne. Ils taient l une centaine d'Indiens et
de noirs, qui, pendant cette premire quinzaine du mois de mai,
firent vritablement merveille. Peut-tre quelques braves gens,
peu habitus  ces grands massacres d'arbres, eussent-ils gmi en
voyant des gants, qui comptaient plusieurs sicles d'existence,
tomber, en deux ou trois heures, sous le fer des bcherons; mais
il y en avait tant et tant, sur les bords du fleuve, en amont, sur
les les, en aval, jusqu'aux limites les plus recules de
l'horizon des deux rives, que l'abatage de ce demi-mille de fort
ne devait pas mme laisser un vide apprciable.

L'intendant et ses hommes, aprs avoir reu les instructions de
Joam Garral, avaient d'abord nettoy le sol des lianes, des
broussailles, des herbes, des plantes arborescentes qui
l'obstruaient. Avant de prendre la scie et la hache, ils s'taient
arms du sabre d'abatis, cet indispensable outil de quiconque veut
s'enfoncer dans les forts amazoniennes: ce sont de grandes lames,
un peu courbes, larges et plates, longues de deux  trois pieds,
solidement emmanches dans des fuses, et que les indignes
manoeuvrent avec une remarquable adresse. En peu d'heures, le
sabre aidant, ils ont essart le sol, abattu les sous-bois et
ouvert de larges troues au plus profond des futaies.

Ainsi fut-il fait. Le sol se nettoya devant les bcherons de la
ferme. Les vieux troncs dpouillrent leur vtement de lianes, de
cactus, de fougres, de mousses, de bromlias. Leur corce se
montra  nu, en attendant qu'ils fussent corchs vifs  leur
tour.

Puis, toute cette bande de travailleurs, devant lesquels fuyaient
d'innombrables lgions de singes qui ne les surpassaient pas en
agilit, se hissa dans les branchages suprieurs, sciant les
fortes fourches, dgageant la haute ramure qui devait tre
consomme sur place. Bientt, il ne resta plus de la fort
condamne que de longs stipes chenus, dcouronns  leur cime, et
avec l'air, le soleil pntra  flots jusqu' ce sol humide qu'il
n'avait peut-tre jamais caress.

Il n'tait pas un de ces arbres qui ne pt tre employ  quelque
ouvrage de force, charpente ou grosse menuiserie. L, poussaient,
comme des colonnes d'ivoire cercles de brun, quelques-uns de ces
palmiers  cire, hauts de cent vingt pieds, larges de quatre 
leur base, et qui donnent un bois inaltrable; l, des
chtaigniers  aubier rsistant, qui produisent des noix
tricornes; l, des murichis, recherchs pour le btiment, des
barrigudos, mesurant deux toises  leur renflement qui
s'accentue  quelques pieds au-dessus du sol, arbres  corce
rousstre et luisante, boutonne de tubercules gris, dont le
fuseau aigu supporte un parasol horizontal; l, des bombax au
tronc blanc, lisse et droit, de taille superbe. Prs de ces
magnifiques chantillons de la flore amazonienne tombaient aussi
des quatibos, dont le dme rose dominait tous les arbres
voisins, qui donnent des fruits semblables  de petits vases, o
sont disposes des ranges de chtaignes, et dont le bois, d'un
violet clair, est spcialement demand pour les constructions
navales. C'taient encore des bois de fer, et plus
particulirement l' ibiriratea, d'une chair presque noire, si
serre de grain que les Indiens en fabriquent leurs haches de
combat; des jacarandas, plus prcieux que l'acajou; des
coesalpinas, dont on ne retrouve l'espce qu'au fond de ces
vieilles forts qui ont chapp au bras des bcherons; des
sapucaias, hauts de cent cinquante pieds, arc-bouts d'arceaux
naturels, qui, sortis d'eux  trois mtres de leur base, se
rejoignent  une hauteur de trente pieds, s'enroulent autour de
leur tronc comme les filetures d'une colonne torse, et dont la
tte s'panouit en un bouquet d'artifices vgtaux, que les
plantes parasites colorent de jaune, de pourpre et de blanc
neigeux.

Trois semaines aprs le commencement des travaux, de ces arbres
qui hrissaient l'angle du Nanay et de l'Amazone, il ne restait
pas un seul debout. L'abattage avait t complet. Joam Garral
n'avait pas mme eu  se proccuper de l'amnagement d'une fort
que vingt ou trente ans auraient suffi  refaire. Pas un baliveau
de jeune ou de vieille corce ne fut pargn pour tablir les
jalons d'une coupe future, pas un de ces corniers qui marquent la
limite du dboisement; c'tait une coupe blanche, tous les
troncs ayant t recps au ras du sol, en attendant le jour o
seraient extraites leurs racines, sur lesquelles le printemps
prochain tendrait encore ses verdoyantes broutilles.

Non, ce mille carr, baign  sa lisire par les eaux du fleuve et
de son affluent, tait destin  tre dfrich, labour, plant,
ensemenc, et, l'anne suivante, des champs de manioc, de
cafiers, d'inhame, de cannes  sucre, d'arrow-root, de mas,
d'arachides, couvriraient le sol qu'ombrageait jusqu'alors la
riche plantation forestire.

La dernire semaine du mois de mai n'tait pas arrive, que tous
les troncs, spars suivant leur nature et leur degr de
flottabilit, avaient t rangs symtriquement sur la rive de
l'Amazone. C'tait l que devait tre construite l'immense jangada
qui, avec les diverses habitations ncessaires au logement des
quipes de manoeuvre, deviendrait un vritable village flottant.
Puis,  l'heure dite, les eaux du fleuve, gonfles par la crue,
viendraient la soulever et l'emporteraient pendant des centaines
de lieues jusqu'au littoral de l'Atlantique.

Pendant toute la dure de ces travaux, Joam Garral s'y tait
entirement adonn. Il les avait dirigs lui-mme, d'abord sur le
lieu de dfrichement, ensuite  la lisire de la fazenda, forme
d'une large grve, sur laquelle furent disposes les pices du
radeau.

Yaquita, elle, s'occupait avec Cyble de tous les prparatifs de
dpart, bien que la vieille ngresse ne comprit pas qu'on voult
s'en aller de l o l'on se trouvait si bien.

Mais tu verras des choses que tu n'as jamais vues! lui rptait
sans cesse Yaquita.

Vaudront-elles celles que nous sommes habitues  voir? rpondait
invariablement Cyble.

De leur ct, Minha et sa favorite songeaient  ce qui les
concernait plus particulirement. Il ne s'agissait pas pour elles
d'un simple voyage: c'tait un dpart dfinitif, c'taient les
mille dtails d'une installation dans un autre pays, o la jeune
multresse devait continuer  vivre prs de celle  laquelle elle
tait si tendrement attache. Minha avait bien le coeur un peu
gros, mais la joyeuse Lina ne prenait pas autrement souci
d'abandonner Iquitos. Avec Minha Valdez, elle serait ce qu'elle
tait avec Minha Garral. Pour enrayer son rire, il aurait fallu la
sparer de sa matresse, ce dont il n'avait jamais t question.

Benito, lui, avait activement second son pre dans les travaux
qui venaient de s'accomplir. Il faisait ainsi l'apprentissage de
ce mtier de fazender, qui serait peut-tre le sien un jour, comme
il allait faire celui de ngociant en descendant le fleuve.

Quant  Manoel, il se partageait autant que possible entre
l'habitation, o Yaquita et sa fille ne perdaient pas une heure,
et le thtre du dfrichement, sur lequel Benito voulait
l'entraner plus qu'il ne lui convenait. Mais, en somme, le
partage fut trs ingal, et cela se comprend.



CHAPITRE SEPTIME
EN SUIVANT UNE LIANE

Un dimanche, cependant, le 26 mai, les jeunes gens rsolurent de
prendre quelque distraction. Le temps tait superbe, l'atmosphre
s'imprgnait des fraches brises venues de la Cordillre, qui
adoucissaient la temprature. Tout invitait  faire une excursion
dans la campagne.

Benito et Manoel offrirent donc  la jeune fille de les
accompagner  travers les grands bois qui bordaient la rive droite
de l'Amazone,  l'oppos de la fazenda.

C'tait une faon de prendre cong des environs d'Iquitos, qui
sont charmants. Les deux jeunes gens iraient en chasseurs, mais en
chasseurs, qui ne quitteraient pas leurs compagnes pour courir
aprs le gibier, on pouvait l-dessus s'en rapporter  Manoel,--
et les jeunes filles, car Lina ne pouvait se sparer de sa
matresse, iraient en simples promeneuses, qu'une excursion de
deux  trois lieues n'tait pas pour effrayer.

Ni Joam Garral ni Yaquita n'avaient le temps de se joindre  eux.
D'une part, le plan de la jangada n'tait pas encore achev, et il
ne fallait pas que sa construction subt le moindre retard. De
l'autre, Yaquita et Cyble, bien que secondes par tout le
personnel fminin de la fazenda, n'avaient pas une heure  perdre.

Minha accepta l'offre avec grand plaisir. Aussi ce jour-l, vers
onze heures, aprs le djeuner, les deux jeunes gens et les deux
jeunes filles se rendirent sur la berge,  l'angle du confluent
des deux cours d'eau. Un des noirs les accompagnait. Tous
s'embarqurent dans une des ubas destines au service de la ferme,
et, aprs avoir pass entre les les Iquitos et Parianta, ils
atteignirent la rive droite de l'Amazone.

L'embarcation accosta au berceau de superbes fougres
arborescentes, qui se couronnaient,  une hauteur de trente pieds,
d'une sorte d'aurole, faite de lgres branches de velours vert
aux feuilles festonnes d'une fine dentelle vgtale.

Et maintenant, Manoel, dit la jeune fille, c'est  moi de vous
faire les honneurs de la fort, vous qui n'tes qu'un tranger
dans ces rgions du Haut-Amazone! Nous sommes ici chez nous, et
vous me laisserez remplir mes devoirs de matresse de maison!

--Chre Minha, rpondit le jeune homme, vous ne serez pas moins
matresse de maison dans notre ville de Blem qu' la fazenda
d'Iquitos, et, l-bas comme ici...

--Ah ! Manoel, et toi, ma soeur, s'cria Benito, vous n'tes
pas venus pour changer de tendres propos, j'imagine!... Oubliez
pour quelques heures que vous tes fiancs!...

--Pas une heure! pas un instant! rpliqua Manoel.

--Cependant, si Minha te l'ordonne!

--Minha ne me l'ordonnera pas!

--Qui sait? dit Lina en riant.

--Lina a raison! rpondit Minha, qui tendit la main  Manoel.
Essayons d'oublier!... Oublions!... Mon frre l'exige!... Tout est
rompu, tout! Tant que durera cette promenade, nous ne sommes pas
fiancs! Je ne suis plus la soeur de Benito! Vous n'tes plus son
ami!...

--Par exemple! s'cria Benito.

--Bravo! bravo! Il n'y a plus que des trangers ici! rpliqua la
jeune multresse en battant des mains.

--Des trangers qui se voient pour la premire fois, ajouta la
jeune fille, qui se rencontrent, se saluent...

--Mademoiselle... dit Manoel en s'inclinant devant Minha.

-- qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? demanda la jeune
fille du plus grand srieux.

-- Manoel Valdez, qui serait heureux que monsieur votre frre
voult bien le prsenter...

--Ah! au diable ces maudites faons! s'cria Benito. Mauvaise
ide que j'ai eue l!... Soyez fiancs, mes amis! Soyez-le tant
qu'il vous plaira! Soyez-le toujours!

--Toujours! dit Minha,  qui ce mot chappa si naturellement que
les clats de rire de Lina redoublrent. Un regard reconnaissant
de Manoel rcompensa la jeune fille de l'imprudence de sa langue.
Si nous marchions, nous parlerions moins! En route!

cria Benito, pour tirer sa soeur d'embarras.

Mais Minha n'tait pas presse.

Un instant, frre! dit-elle, tu l'as vu! j'allais t'obir! Tu
voulais nous obliger  nous oublier, Manoel et moi, pour ne pas
gter ta promenade! Eh bien, j'ai  mon tour un sacrifice  te
demander pour ne pas gter la mienne! Tu vas, s'il te plat, et
mme si cela ne te plat pas, me promettre, toi, Benito, en
personne, d'oublier...

--D'oublier?...

--D'oublier que tu es chasseur, monsieur mon frre!

--Quoi! tu me dfends?...

--Je te dfends de tirer tous ces charmants oiseaux, ces
perroquets, ces perruches, ces caciques, ces couroucous, qui
volent si joyeusement  travers la fort! Mme interdiction pour
le menu gibier, dont nous n'avons que faire aujourd'hui! Si
quelque ona, jaguar ou autre, nous approche de trop prs, soit!

--Mais... fit Benito.

--Sinon, je prends le bras de Manoel, et nous nous sauverons,
nous nous perdrons, et tu seras oblig de courir aprs nous!

--Hein! as-tu bonne envie que je refuse? s'cria Benito, en
regardant son ami Manoel.

--Je le crois bien! rpondit le jeune homme.

--Eh bien, non! s'cria Benito. Je ne refuse pas! J'obirai pour
que tu enrages! En route!

Et les voil tous les quatre, suivis du noir, qui s'enfoncent sous
ces beaux arbres, dont l'pais feuillage empchait les rayons du
soleil d'arriver jusqu'au sol.

Rien de plus magnifique que cette partie de la rive droite de
l'Amazone. L, dans une confusion pittoresque, s'levaient tant
d'arbres divers que, sur l'espace d'un quart de lieue carr, on a
pu compter jusqu' cent varits de ces merveilles vgtales. En
outre, un forestier et aisment reconnu que jamais bcheron n'y
avait promen sa cogne ou sa hache. Mme aprs plusieurs sicles
de dfrichement, la blessure aurait encore t visible. Les
nouveaux arbres eussent-ils eu cent ans d'existence, que l'aspect
gnral n'aurait plus t celui des premiers jours, grce  cette
singularit, surtout, que l'espce des lianes et autres plantes
parasites se serait modifie. C'est l un symptme curieux, auquel
un indigne n'aurait pu se mprendre.

La joyeuse bande se glissait donc dans les hautes herbes, 
travers les fourrs, sous les taillis, causant et riant. En avant,
le ngre, manoeuvrant son sabre d'abatis, faisait le chemin,
lorsque les broussailles taient trop paisses, et il mettait en
fuite des milliers d'oiseaux.

Minha avait eu raison d'intercder pour tout ce petit monde ail,
qui papillonnait dans le haut feuillage. L se montraient les plus
beaux reprsentants de l'ornithologie tropicale. Les perroquets
verts, les perruches criardes semblaient tre les fruits naturels
de ces gigantesques essences. Les colibris et toutes leurs
varits, barbes-bleues, rubis-topaze, tisauras  longues queues
en ciseau, taient comme autant de fleurs dtaches que le vent
emportait d'une branche  l'autre. Des merles au plumage orang,
bord d'un lisr brun, des becfigues dors sur tranche, des
sabias noirs comme des corbeaux, se runissaient dans un
assourdissant concert de sifflements. Le long bec du toucan
dchiquetait les grappes d'or des guiriris. Les pique-arbres ou
piverts du Brsil secouaient leur petite tte mouchete de points
pourpres. C'tait l'enchantement des yeux.

Mais tout ce monde se taisait, se cachait, lorsque, dans la cime
des arbres, grinait la girouette rouille de l'alma de gato,
l'me du chat, sorte d'pervier fauve-clair. S'il planait
firement en dployant les longues plumes blanches de sa queue, il
s'enfuyait lchement,  son tour, au moment o apparaissait dans
les zones suprieures le gavia, grand aigle  tte de neige,
l'effroi de toute la gent aile des forts.

Minha faisait admirer  Manoel ces merveilles naturelles qu'il
n'et pas retrouves dans leur simplicit primitive au milieu des
provinces plus civilises de l'est. Manoel coutait la jeune fille
plus des yeux que de l'oreille. D'ailleurs, les cris, les chants
de ces milliers d'oiseaux, taient si pntrants parfois, qu'il
n'et pu l'entendre. Seul, le rire clatant de Lina avait assez
d'acuit pour dominer de sa joyeuse note les gloussements,
ppiements, hululements, sifflements, roucoulements de toute
espce.

Au bout d'une heure, on n'avait pas franchi plus d'un petit mille.
En s'loignant des rives, les arbres prenaient un autre aspect. La
vie animale ne se manifestait plus au ras du sol, mais  soixante
ou quatre-vingts pieds au-dessus, par le passage des bandes de
singes, qui se poursuivaient  travers les hautes branches.  et
l, quelques cnes de rayons solaires peraient jusqu'au sous-bois.
En vrit, la lumire, dans ces forts tropicales, ne semble
plus tre un agent indispensable  leur existence. L'air suffit au
dveloppement de ces vgtaux, grands ou petits, arbres ou
plantes, et toute la chaleur ncessaire  l'expansion de leur
sve, ils la puisent, non dans l'atmosphre ambiante, mais au sein
mme du sol, o elle s'emmagasine comme dans un norme calorifre.

Et  la surface des bromlias, des serpentines, des orchides, des
cactus, de tous ces parasites enfin qui formaient une petite fort
sous la grande, que de merveilleux insectes on tait tent de
cueillir comme s'ils eussent t de vritables fleurs, nestors aux
ailes bleues, faites d'une moire chatoyante; papillons leilus 
reflets d'or, zbrs de franges vertes, phalnes agrippines,
longues de dix pouces, avec des feuilles pour ailes; abeilles
maribundas, sorte d'meraudes vivantes, serties dans une
armature d'or; puis des lgions de coloptres lampyres ou
pyriphores, des valagumes au corselet de bronze, aux lytres
vertes, projetant une lumire jauntre par leurs yeux, et qui, la
nuit venue, devaient illuminer la fort de leurs scintillements
multicolores!

Que de merveilles! rptait l'enthousiaste jeune fille.

--Tu es chez toi, Minha, ou du moins tu l'as dit, s'cria Benito,
et voil comment tu parles de tes richesses!

--Raille, petit frre! rpondit Minha. Il m'est bien permis de
louer tant de belles choses, n'est-ce pas, Manoel? Elles sont de
la main de Dieu et appartiennent  tout le monde!

--Laissons rire Benito! dit Manoel. Il s'en cache, mais il est
pote  ses heures, et il admire autant que nous toutes ces
beauts naturelles! Seulement, lorsqu'il a un fusil sous le bras,
adieu la posie!

--Sois donc pote, frre! rpondit la jeune fille.

--Je suis pote! rpliqua Benito.  nature enchanteresse, etc.

Il faut bien convenir, cependant, que Minha, en interdisant  son
frre l'usage de son fusil de chasseur, lui avait impos une
vritable privation. Le gibier ne manquait pas dans la fort, et
il eut srieusement lieu de regretter quelques beaux coups.

En effet, dans les parties moins boises, o s'ouvraient d'assez
larges clairires, apparaissaient quelques couples d'autruches, de
l'espce des naudus, hautes de quatre  cinq pieds. Elles
allaient accompagnes de leurs insparables seriemas, sorte de
dindons infiniment meilleurs, au point de vue comestible, que les
grands volatiles qu'ils escortent.

Voil ce que me cote ma maudite promesse! s'cria Benito en
remettant sous son bras,  un geste de sa soeur, le fusil qu'il
venait instinctivement d'pauler.

--Il faut respecter ces seriemas, rpondit Manoel, car ce sont de
grands destructeurs de serpents.

--Comme il faut respecter les serpents, rpliqua Benito, parce
qu'ils mangent les insectes nuisibles, et ceux-ci parce qu'ils
vivent de pucerons, plus nuisibles encore!  ce compte-l, il
faudrait tout respecter!

Mais l'instinct du jeune chasseur allait tre mis  une plus rude
preuve. La fort devenait tout  fait giboyeuse. Des cerfs
rapides, d'lgants chevreuils dtalaient sous bois, et,
certainement, une balle bien ajuste les et arrts dans leur
fuite. Puis,  et l, apparaissaient des dindons au pelage caf
au lait, des pcaris, sorte de cochons sauvages, trs apprcis
des amateurs de venaison, des agoutis, qui sont les similaires des
lapins et des livres dans l'Amrique mridionale, des tatous 
test cailleux dessin en mosaque, qui appartiennent  l'ordre
des dents.

Et vraiment Benito ne montrait-il pas plus que de la vertu, un
vritable hrosme, lorsqu'il entrevoyait quelque tapir, de ceux
qui sont appels antas au Brsil, ces diminutifs d'lphants,
dj presque introuvables sur les bords du Haut-Amazone et de ses
affluents, pachydermes si recherchs des chasseurs pour leur
raret, si apprcis des gourmets pour leur chair, suprieure 
celle du boeuf, et surtout pour la protubrance de leur nuque, qui
est un morceau de roi!

Oui! son fusil lui brlait les doigts,  ce jeune homme; mais,
fidle  son serment, il le laissait au repos.

Ah! par exemple,--et il en prvint sa soeur--, le coup
partirait malgr lui s'il se trouvait  bonne porte d'un
tamanda assa, sorte de grand fourmilier trs curieux, qui peut
tre considr comme un coup de matre dans les annales
cyngtiques.

Mais, heureusement, le grand fourmilier ne se montra pas, non plus
que ces panthres, lopards, jaguars, gupars, couguars,
indiffremment dsigns sous le nom d'onas dans l'Amrique du
Sud, et qu'il ne faut pas laisser approcher de trop prs.

Enfin, dit Benito qui s'arrta un instant, se promener c'est trs
bien, mais se promener sans but...

Sans but! s'cria la jeune fille; mais notre but, c'est de voir,
c'est d'admirer, c'est de visiter une dernire fois ces forts de
l'Amrique centrale, que nous ne retrouverons plus au Para, c'est
de leur dire un dernier adieu!

Ah! une ide!

C'tait Lina qui parlait ainsi.

Une ide de Lina ne peut tre qu'une ide folle! rpondit Benito
en secouant la tte.

--C'est mal, mon frre, dit la jeune fille, de te moquer de Lina,
quand elle cherche prcisment  donner  notre promenade le but
que tu regrettes qu'elle n'ait pas!

--D'autant plus, monsieur Benito, que mon ide vous plaira, j'en
suis sre, rpondit la jeune multresse.

--Quelle est ton ide? demanda Minha.

--Vous voyez bien cette liane?

Et Lina montrait une de ces lianes de l'espce des cipos,
enroule  un gigantesque mimosa-sensitive, dont les feuilles,
lgres comme des plumes, se referment au moindre bruit.

Eh bien? dit Benito.

--Je propose, rpondit Lina, de nous mettre tous  suivre cette
liane jusqu' son extrmit!...

--C'est une ide, c'est un but, en effet! s'cria Benito. Suivre
cette liane, quels que soient les obstacles, fourrs, taillis,
rochers, ruisseaux, torrents, ne se laisser arrter par rien,
passer quand mme...

--Dcidment, tu avais bien raison, frre! dit en riant Minha.
Lina est un peu folle!

--Allons, bon! lui rpondit son frre, tu dis que Lina est folle,
pour ne pas dire que Benito est fou, puisqu'il l'approuve!

--Au fait, soyons fou, si cela vous amuse! rpondit Minha.
Suivons la liane!

--Vous ne craignez pas... fit observer Manoel.

--Encore des objections! s'cria Benito. Ah! Manoel, tu ne
parlerais pas ainsi et tu serais dj en route, si Minha
t'attendait au bout!

Je me tais, rpondit Manoel. Je ne dis plus rien, j'obis!

Suivons la liane!

Et les voil partis, joyeux comme des enfants en vacances!

Il pouvait les mener loin, ce filament vgtal, s'ils s'enttaient
 le suivre jusqu' son extrmit comme un fil d'Ariane,-- cela
prs que le fil de l'hritire de Minos aidait  sortir du
labyrinthe, et que celui-ci ne pouvait qu'y entraner plus
profondment.

C'tait, en effet, une liane de la famille des salses, un de ces
cipos connus sous le nom de japicanga rouge, et dont la longueur
mesure quelquefois plusieurs lieues. Mais, aprs tout, l'honneur
n'tait pas engag dans l'affaire.

Le cipo passait d'un arbre  l'autre, sans solution de continuit,
tantt enroul aux troncs, tantt enguirland aux branches, ici
sautant d'un dragonnier  un palissandre, l d'un gigantesque
chtaignier, le bertholletia excelsa,  quelques-uns de ces
palmiers  vin, ces baccabas, dont les branches ont t
justement compares par Agassiz  de longues baguettes de corail
mouchetes de vert. Puis, c'taient des tucumas, de ces ficus,
capricieusement contourns comme des oliviers centenaires, et dont
on ne compte pas moins de quarante-trois varits au Brsil;
c'taient de ces sortes d'euphorbiaces qui produisent le
caoutchouc, des gualtes, beaux palmiers au tronc lisse, fin,
lgant, des cacaotiers qui croissent spontanment sur les rives
de l'Amazone et de ses affluents, des mlastomes varis, les uns 
fleurs roses, les autres agrments de panicules de baies
blanchtres.

Mais que de haltes, que de cris de dception, lorsque la joyeuse
bande croyait avoir perdu le fil conducteur! Il fallait alors le
retrouver, le dbrouiller, dans le peloton des plantes parasites.

L! l! disait Lina, je l'aperois!

--Tu te trompes, rpondait Minha, ce n'est pas lui, c'est une
liane d'une autre espce!

--Mais non! Lina a raison, disait Benito.

--Non! Lina a tort, rpondait naturellement Manoel. De l,
discussions trs srieuses, trs soutenues, dans lesquelles
personne ne voulait cder.

Alors, le noir d'un ct, Benito de l'autre, s'lanaient sur les
arbres, grimpaient aux branches enlaces par le cipo, afin d'en
relever la vritable direction.

Or, rien de moins ais,  coup sr, dans cet emmlement de
touffes, entre lesquelles serpentait la liane, au milieu des
bromelias karatas, armes de leurs piquants aigus, des orchides
 fleurs roses et labelles violettes, larges comme un gant, des
oncidiums plus embrouills qu'un cheveau de laine entre les
pattes d'un jeune chat!

Et puis, lorsque la liane redescendait vers le sol, quelle
difficult pour la reprendre sous les massifs des lycopodes, des
heliconias  grandes feuilles, des calliandras  houppes roses,
des rhipsales qui l'entouraient comme l'armature d'un fil de
bobine lectrique, entre les noeuds des grandes ipomes blanches,
sous les tiges charnues des vanilles, au milieu de tout ce qui
tait grenadille, brindille, vigne folle et sarments!

Et quand on avait retrouv le cipo, quels cris de joie, et comme
on reprenait la promenade un instant interrompue!

Depuis une heure dj, jeunes gens et jeunes filles allaient
ainsi, et rien ne faisait prvoir qu'ils fussent prs d'atteindre
leur fameux but. On secouait vigoureusement la liane, mais elle ne
cdait pas, et les oiseaux s'envolaient par centaines, et les
singes s'enfuyaient d'un arbre  l'autre, comme pour montrer le
chemin.

Un fourr barrait-il la route? Le sabre d'abatis faisait une
troue, et toute la bande s'y introduisait. Ou bien, c'tait une
haute roche, tapisse de verdure, sur laquelle la liane se
droulait comme un serpent. On se hissait alors, et l'on passait
la roche.

Une large clairire s'ouvrit bientt. L, dans cet air plus libre,
qui lui est ncessaire comme la lumire du soleil, l'arbre des
tropiques par excellence, celui qui, suivant l'observation de
Humboldt, a accompagn l'homme dans l'enfance de sa
civilisation, le grand nourrisseur de l'habitant des zones
torrides, un bananier, se montrait isolment. Le long feston du
cipo, enroul dans ses hautes branches, se raccordait ainsi d'une
extrmit  l'autre de la clairire et se glissait de nouveau dans
la fort.

Nous arrtons-nous, enfin? demanda Manoel.

--Non, mille fois non! s'cria Benito. Pas avant d'avoir atteint
le bout de la liane!

--Cependant, fit observer Minha, il serait bientt temps de
songer au retour!

--Oh! chre matresse, encore, encore! rpondit Lina.

--Toujours! toujours! ajouta Benito.

Et les tourdis de s'enfoncer plus profondment dans la fort,
qui, plus dgage alors, leur permettait d'avancer plus
facilement.

En outre, le cipo obliquait vers le nord et tendait  revenir vers
le fleuve. Il y avait donc moins d'inconvnient  la suivre,
puisqu'on se rapprochait de la rive droite, qu'il serait ais de
remonter ensuite.

Un quart d'heure plus tard, au fond d'un ravin, devant un petit
affluent de l'Amazone, tout le monde s'arrtait. Mais un pont de
lianes, fait de bejucos relis entre eux par un lacis de
branchages, traversait ce ruisseau. Le cipo, se divisant en deux
filaments, lui servait de garde-fou et passait ainsi d'une berge 
l'autre.

Benito, toujours en avant, s'tait dj lanc sur le tablier
vacillant de cette passerelle vgtale.

Manoel voulut retenir la jeune fille.

Restez, restez, Minha! dit-il. Benito ira plus loin, si cela lui
plat, mais nous l'attendrons ici!

Non! Venez, venez, chre matresse, venez! s'cria Lina. N'ayez
pas peur! La liane s'amincit! Nous aurons raison d'elle, et nous
dcouvrirons son extrmit!

Et sans hsiter, la jeune multresse s'aventurait hardiment
derrire Benito.

Ce sont des enfants! rpondit Minha. Venez, mon cher Manoel! Il
faut bien les suivre!

Et les voil tous franchissant le pont, qui se balanait au-dessus
du ravin comme une escarpolette, et s'enfonant de nouveau sous le
dme des grands arbres.

Mais ils n'avaient pas march depuis dix minutes, en suivant
l'interminable cipo dans la direction du fleuve, que tous
s'arrtaient, et, cette fois, non sans raison.

Est-ce que nous sommes enfin au bout de cette liane? demanda la
jeune fille.

--Non, rpondit Benito, mais nous ferons bien de n'avancer
qu'avec prudence! Voyez!... Et Benito montrait le cipo qui, perdu
dans les branches d'un haut ficus, tait agit par de violentes
secousses. Qui donc produit cela? demanda Manoel.

--Peut-tre quelque animal, dont il convient de n'approcher
qu'avec circonspection! Et Benito, armant son fusil, fit signe de
le laisser aller, et se porta  dix pas en avant. Manoel, les deux
jeunes filles et le noir taient rests immobiles  la mme place.
Soudain, un cri fut pouss par Benito, et on put le voir s'lancer
vers un arbre. Tous se prcipitrent de ce ct.

Spectacle inattendu et peu fait pour rcrer les yeux!

Un homme, pendu par le cou, se dbattait au bout de cette liane,
souple comme une corde,  laquelle il avait fait un noeud coulant,
et les secousses venaient des soubresauts qui l'agitaient encore
dans les dernires convulsions de l'agonie.

Mais Benito s'tait jet sur le malheureux, et d'un coup de son
couteau de chasse il avait tranch le cipo.

Le pendu glissa sur le sol. Manoel se pencha sur lui afin de lui
donner des soins et le rappeler  la vie, s'il n'tait pas trop
tard.

Le pauvre homme! murmurait Minha.

--Monsieur Manoel, monsieur Manoel, s'cria Lina, il respire
encore! Son coeur bat! Il faut le sauver!

--C'est ma foi vrai, rpondit Manoel, mais je crois qu'il tait
temps d'arriver!

Le pendu tait un homme d'une trentaine d'annes, un blanc, assez
mal vtu, trs amaigri, et qui paraissait avoir beaucoup souffert.

 ses pieds taient une gourde vide, jete  terre, et un
bilboquet en bois de palmier, auquel la boule, faite d'une tte de
tortue, se rattachait par une fibre.

Se pendre, se pendre, rptait Lina, et jeune encore! Qu'est-ce
qui a pu le pousser  cela!

Mais les soins de Manoel ne tardrent pas  ramener  la vie le
pauvre diable, qui ouvrit les yeux et poussa un hum! vigoureux,
si inattendu, que Lina, effraye, rpondit  son cri par un autre.

Qui tes-vous? mon ami, lui demanda Benito.

--Un ex-pendu,  ce que je vois!

--Mais, votre nom?...

--Attendez un peu que je me rappelle, dit-il en se passant la
main sur le front. Ah! je me nomme Fragoso pour vous servir, si
j'en suis encore capable, pour vous coiffer, vous raser, vous
accommoder suivant toutes les rgles de mon art! Je suis un
barbier, ou, pour mieux dire, le plus dsespr des Figaros!...

--Et comment avez-vous pu songer?...

--Eh! que voulez-vous, mon brave monsieur! rpondit en souriant
Fragoso. Un moment de dsespoir, que j'aurais bien regrett, si
les regrets sont de l'autre monde! Mais huit cents lieues de pays
 parcourir encore, et pas une pataque  la poche, cela n'est pas
fait pour rconforter! J'avais perdu courage, videmment!

Ce Fragoso avait, en somme, une bonne et agrable figure.  mesure
qu'il se remettait, on voyait que son caractre devait tre gai.
C'tait un de ces barbiers nomades qui courent les rives du
Haut-Amazone, allant de village en village, et mettant les
Ressources de leur mtier au service des ngres, ngresses, Indiens,
Indiennes, qui les apprcient fort.

Mais le pauvre Figaro, bien abandonn, bien misrable, n'ayant pas
mang depuis quarante heures, gar dans cette fort, avait un
instant perdu la tte... et on sait le reste.

Mon ami, lui dit Benito, vous allez revenir avec nous  la
fazenda d'Iquitos.

--Comment donc, mais avec plaisir! rpondit Fragoso. Vous m'avez
dpendu, je vous appartiens! Il ne fallait pas me dpendre!

--Hein! chre matresse, avons-nous bien fait de continuer notre
promenade! dit Lina.

--Je le crois bien! rpondit la jeune fille.

--N'importe, dit Benito, je n'aurais jamais cru que nous
finirions par trouver un homme au bout de notre cipo!

--Et surtout un barbier dans l'embarras, en train de se pendre!
rpondit Fragoso.

Le pauvre diable, redevenu alerte, fut mis au courant de ce qui
s'tait pass. Il remercia chaudement Lina de la bonne ide
qu'elle avait eue de suivre cette liane, et tous reprirent le
chemin de la fazenda, o Fragoso fut accueilli de manire 
n'avoir plus ni l'envie ni le besoin de recommencer sa triste
besogne!



CHAPITRE HUITIME
LA JANGADA

Le demi-mille carr de fort tait abattu. Aux charpentiers
revenait maintenant le soin de disposer sous forme de radeau les
arbres plusieurs fois sculaires qui gisaient sur la grve.

Facile besogne, en vrit! Sous la direction de Joam Garral, les
Indiens attachs  la fazenda allaient dployer leur adresse, qui
est incomparable. Qu'il s'agisse de btisse ou de construction
maritime, ces indignes sont, sans contredit, d'tonnants
ouvriers. Ils n'ont qu'une hache et une scie, ils oprent sur des
bois tellement durs que le tranchant de leur outil s'y brche, et
pourtant, troncs qu'il faut quarrir, poutrelles  dgager de ces
normes stipes, planches et madriers,  dbiter sans l'aide d'une
scierie mcanique, tout cela s'accomplit aisment sous leur main
adroite, patiente, doue d'une prodigieuse habilet naturelle.

Les cadavres d'arbres n'avaient pas t tout d'abord lancs dans
le lit de l'Amazone. Joam Garral avait l'habitude de procder
autrement. Aussi, tout cet amas de troncs avait-il t
symtriquement rang sur une large grve plate, qu'il avait fait
encore surbaisser, au confluent du Nanay et du grand fleuve.
C'tait l que la jangada allait tre construite; c'tait l que
l'Amazone se chargerait de la mettre  flot, lorsque le moment
serait venu de la conduire  destination.

Un mot explicatif sur la disposition gographique de cet immense
cours d'eau, qui est unique entre tous, et  propos d'un singulier
phnomne, que les riverains avaient pu constater _de visu_.

Les deux fleuves, qui sont peut-tre plus tendus que la grande
artre brsilienne, le Nil et le Missouri-Mississipi, coulent,
l'un du sud au nord sur le continent africain, l'autre du nord au
sud  travers l'Amrique septentrionale. Ils traversent donc des
territoires trs varis en latitude, et consquemment ils sont
soumis  des climats trs diffrents.

L'Amazone, au contraire, est compris tout entier, au moins depuis
le point o il oblique franchement  l'est sur la frontire de
l'quateur et du Prou, entre les quatrime et deuxime parallles
sud. Aussi cet immense bassin est-il sous l'influence des mmes
conditions climatriques dans toute l'tendue de son parcours.

De l, deux saisons distinctes, pendant lesquelles les pluies
tombent avec un cart de six mois. Au nord du Brsil, c'est en
septembre que se produit la priode pluvieuse. Au sud, au
contraire, c'est en mars. D'o cette consquence que les affluents
de droite et les affluents de gauche ne voient grossir leurs eaux
qu' une demi-anne d'intervalle. Il rsulte donc de cette
alternance que le niveau de l'Amazone, aprs avoir atteint son
maximum d'lvation, en juin, dcrot successivement jusqu'en
octobre.

C'est ce que Joam Garral savait par exprience, et c'est de ce
phnomne qu'il entendait profiter pour la mise  l'eau de la
jangada, aprs l'avoir commodment construite sur la rive du
fleuve. En effet, au-dessous et au-dessus du niveau moyen de
l'Amazone, le maximum peut monter jusqu' quarante pieds, et le
minimum descendre jusqu' trente. Un tel cart donnait donc au
fazender toute facilit pour agir.

La construction fut commence sans retard. Sur la vaste grve les
troncs vinrent prendre place par rang de grosseur, sans parler de
leur degr de flottabilit, dont il fallait tenir compte. En
effet, parmi ces bois lourds et durs, il s'en trouvait dont la
densit spcifique gale,  peu de chose prs, la densit de
l'eau.

Toute cette premire assise ne devait pas tre faite de troncs
juxtaposs. Un petit intervalle avait t laiss entre eux, et ils
furent relis par des poutrelles traversires qui assuraient la
solidit de l'ensemble. Des cbles de piaaba les rattachaient
l'un  l'autre, et avec autant de solidit qu'un cble de chanvre.
Cette matire, qui est faite des ramicules d'un certain palmier,
trs abondant sur les rives du fleuve, est universellement
employe dans le pays. Le piaaba flotte, rsiste  l'immersion,
se fabrique  bon march, toutes raisons qui en ont fait un
article prcieux, entr dj dans le commerce du vieux monde.

Sur ce double rang de troncs et de poutrelles vinrent se placer
les madriers et les planches qui devaient former le parquet de la
jangada, surlev de trente pouces au-dessus de la flottaison. Il
y en avait l pour une somme considrable, et on l'admettra sans
peine, si l'on tient compte de ce que ce train de bois mesurait
mille pieds de long sur soixante de large, soit une superficie de
soixante mille pieds carrs. En ralit, c'tait une fort tout
entire qui allait se livrer au courant de l'Amazone.

Ces travaux de construction s'taient plus spcialement accomplis
sous la direction de Joam Garral. Mais, lorsqu'ils furent
termins, la question de l'amnagement, mise  l'ordre du jour,
fut soumise  la discussion de tous,  laquelle on convia mme ce
brave Fragoso.

Un mot seulement pour dire quelle tait devenue sa nouvelle
situation  la fazenda.

Du jour o il avait t recueilli par l'hospitalire famille, le
barbier n'avait jamais t si heureux. Joam Garral lui avait
offert de le conduire au Para, vers lequel il se dirigeait,
lorsque cette liane l'avait saisi par le cou, disait-il, et
arrt net! Fragoso avait accept, remerci de tout son coeur,
et, depuis lors, par reconnaissance, il cherchait  se rendre
utile de mille faons. C'tait, d'ailleurs, un garon trs
intelligent, ce qu'on pourrait appeler un droitier des deux
mains, c'est--dire qu'il tait apte  tout faire et  tout faire
bien. Aussi gai que Lina, toujours chantant, fcond en reparties
joyeuses, il n'avait pas tard  tre aim de tous.

Mais c'tait envers la jeune multresse qu'il prtendait avoir
contract la plus grosse dette.

Une fameuse ide que vous avez eue, mademoiselle Lina, rptait-il
sans cesse, de jouer  la liane conductrice! Ah! vraiment,
c'est un joli jeu, bien que, certainement, on ne trouve pas
toujours un pauvre diable de barbier au bout!

--C'est le hasard, monsieur Fragoso, rpondait Lina en riant, et
je vous assure que vous ne me devez rien!

--Comment! rien, mais je vous dois la vie, et je demande  la
prolonger pendant une centaine d'annes encore, pour que ma
reconnaissance dure plus longtemps! Voyez-vous, ce n'tait pas ma
vocation de me pendre! Si j'ai essay de le faire, c'tait par
ncessit! Mais, tout bien examin, j'aimais mieux cela que de
mourir de faim et de servir, avant d'tre mort tout  fait, de
pture  des btes! Aussi cette liane, c'est un lien entre nous,
et vous aurez beau dire...

La conversation, en gnral, se continuait sur un ton plaisant. Au
fond, Fragoso tait trs reconnaissant  la jeune multresse
d'avoir eu l'initiative de son sauvetage, et Lina n'tait point
insensible aux tmoignages de ce brave garon, trs ouvert, trs
franc, de bonne mine, tout comme elle. Leur amiti ne laissait pas
d'amener quelques plaisants Ah! ah! de la part de Benito, de la
vieille Cyble et de biens d'autres.

Donc, pour en revenir  la jangada, aprs discussion, il fut
dcid que son installation serait aussi complte et aussi
confortable que possible puisque le voyage devait durer plusieurs
mois. La famille Garral comprenait le pre, la mre, la jeune
fille, Benito, Manoel, plus leurs serviteurs, Cyble et Lina, qui
devaient occuper une habitation  part.  ce petit monde, il
fallait ajouter quarante Indiens, quarante noirs, Fragoso et le
pilote auquel serait confie la direction de la jangada.

Un personnel aussi nombreux n'tait que suffisant pour le service
du bord. En effet, il s'agissait de naviguer au milieu des
tournants du fleuve, entre ces centaines d'les et d'lots qui
l'encombrent. Si le courant de l'Amazone fournissait le moteur, il
n'imprimait pas la direction. De l, ces cent soixante bras
ncessaires  la manoeuvre des longues gaffes, destines 
maintenir l'norme train de bois  gale distance des deux rives.

Tout d'abord, on s'occupa de construire la maison de matre 
l'arrire de la jangada. Elle fut amnage de manire  contenir
cinq chambres et une vaste salle  manger. Une de ces chambres
devait tre commune  Joam Garral et  sa femme, une autre  Lina
et  Cyble, prs de leurs matresses, une troisime  Benito et 
Manoel. Minha aurait une chambre  part, qui ne serait pas la
moins confortablement dispose.

Cette habitation principale fut soigneusement faite de planches
imbriques, bien imprgnes de rsine bouillante, ce qui devait
les rendre impermables et parfaitement tanches. Des fentres
latrales et des fentres de faade l'clairaient gaiement. Sur le
devant s'ouvrait la porte d'entre, donnant accs dans la salle
commune. Une lgre vranda, qui en protgeait la partie
antrieure contre l'action des rayons solaires, reposait sur de
sveltes bambous. Le tout tait peint d'une frache couleur d'ocre,
qui rverbrait la chaleur au lieu de l'absorber, et assurait 
l'intrieur une temprature moyenne.

Mais, quand le gros oeuvre, comme on dit, eut t lev sur les
plans de Joam Garral, Minha intervint.

Pre, dit-elle, maintenant que nous sommes clos et couverts par
tes soins, tu nous permettras d'arranger cette demeure  notre
fantaisie. Le dehors t'appartient, mais le dedans est  nous. Ma
mre et moi, nous voulons que ce soit comme si notre maison de la
fazenda nous suivait en voyage, afin que tu puisses croire que tu
n'as pas quitt Iquitos!

--Fais  ta guise, Minha, rpondit Joam Garral en souriant de ce
triste sourire qui lui revenait quelquefois.

--Ce sera charmant!

--Je m'en rapporte  ton bon got, ma chre fille!

--Et cela nous fera honneur, pre! rpondit Minha. Il le faut
pour ce beau pays que nous allons traverser, ce pays qui est le
ntre, et dans lequel tu vas rentrer aprs tant d'annes
d'absence!

--Oui! Minha, oui! rpondit Joam Garral. C'est un peu comme si
nous revenions d'exil... un exil volontaire! Fais donc de ton
mieux, ma fille! J'approuve d'avance tout ce que tu feras!

 la jeune fille,  Lina, auxquelles devaient se joindre
volontiers Manoel d'une part, Fragoso de l'autre, revenait le soin
d'orner l'habitation  l'intrieur. Avec un peu d'imagination et
de sens artistique, ils devaient arriver  faire trs bien les
choses.

Au dedans, d'abord, les meubles les plus jolis de la fazenda
trouvrent naturellement leur place. On en serait quitte pour les
renvoyer, aprs l'arrive au Para, par quelque igaritea de
l'Amazone: Tables, fauteuils de bambous, canaps de cannes,
tagres de bois sculpt, tout ce qui constitue le riant mobilier
d'une habitation de la zone tropicale, fut dispos avec got dans
la maison flottante. On sentait bien qu'en dehors de la
collaboration des deux jeunes gens, des mains de femmes
prsidaient  cet arrangement. Qu'on ne s'imagine pas que la
planche des murs ft reste  nu! Non! les parois disparaissaient
sous des tentures du plus agrable aspect. Seulement ces tentures,
faites de prcieuses corces d'arbres, c'taient des tuturis,
qui se relevaient en gros plis comme le brocart et le damas des
plus souples et des plus riches toffes de l'ameublement moderne.
Sur le parquet des chambres, des peaux de jaguar, remarquablement
tigres, d'paisses fourrures de singes, offraient au pied leurs
moelleuses toisons. Quelques lgers rideaux de cette soie
rousstre, que produit le suma-uma, pendaient aux fentres.
Quant aux lits, envelopps de leurs moustiquaires, oreillers,
matelas, coussins, ils taient remplis de cette lastique et
frache substance que donne le bombax dans le haut bassin de
l'Amazone.

Puis, partout, sur les tagres, sur les consoles, de ces jolis
riens, rapports de Rio-Janeiro ou de Blem, d'autant plus
prcieux pour la jeune fille, qu'ils lui venaient de Manoel. Quoi
de plus agrable aux yeux que ces bibelots, dons d'une main amie,
qui parlent sans rien dire!

En quelques jours, cet intrieur fut entirement dispos, et
c'tait  se croire dans la maison mme de la fazenda. On n'en et
pas voulu d'autre pour demeure sdentaire, sous quelque beau
bouquet d'arbres, au bord d'un courant d'eau vive. Pendant qu'elle
descendrait entre les rives du grand fleuve, elle ne dparerait
pas les sites pittoresques, qui se dplaceraient latralement 
elle.

Il faut encore ajouter que cette habitation ne charmait pas moins
les yeux au dehors qu'au dedans.

En effet,  l'extrieur, les jeunes gens avaient rivalis de got
et d'imagination.

La maison tait littralement enfeuillage du soubassement
jusqu'aux dernires arabesques de la toiture. C'tait un fouillis
d'orchides, de bromlias, de plantes grimpantes, toutes en fleur,
que nourrissaient des caisses de bonne terre vgtale, enfouies
sous des massifs de verdure. Le tronc d'un mimosa ou d'un ficus
n'et pas t habill d'une parure plus tropicalement clatante!
Que de capricieuses broutilles, que de rubelles rouges, de
pampres jaune d'or, de grappes multicolores, de sarments
enchevtrs, sur les corbeaux supportant le bout du fatage, sur
les arons de la toiture, sur le sommier des portes! Il avait
suffi de prendre  pleines mains dans les forts voisines de la
fazenda. Une liane gigantesque reliait entre eux tous ces
parasites; elle faisait plusieurs fois le tour de la maison, elle
s'accrochait  tous les angles, elle s'enguirlandait  toutes les
saillies, elle se bifurquait, elle touffait, elle jetait  tort
et  travers ses fantaisistes ramicelles, elle ne laissait plus
rien voir de l'habitation, qui semblait tre enfouie sous un
norme buisson en fleur.

Attention dlicate et dont on reconnatra aisment l'auteur,
l'extrmit de ce cipo allait s'panouir  la fentre mme de la
jeune multresse. On et dit d'un bouquet de fleurs toujours
fraches que ce long bras lui tendait  travers la persienne.

En somme, tout cela tait charmant. Si Yaquita, sa fille et Lina
furent contentes, il est inutile d'y insister.

Pour peu que vous le vouliez, dit Benito, nous planterons des
arbres sur la jangada!

Oh! des arbres! rpondit Minha.

--Pourquoi pas? reprit Manoel. Transports avec de bonne terre
sur cette solide plate-forme, je suis certain qu'ils
prospreraient, d'autant mieux qu'il n'y a pas de changements de
climat  craindre pour eux, puisque l'Amazone court invariablement
sous le mme parallle!

--D'ailleurs, rpondit Benito, est-ce que le fleuve ne charrie
pas chaque jour des lots de verdure, arrachs aux berges des les
et du fleuve? Ne passent-ils pas avec leurs arbres, leurs
bosquets, leurs buissons, leurs rochers, leurs prairies, pour
aller,  huit cents lieues d'ici, se perdre dans l'Atlantique?
Pourquoi donc notre jangada ne se transformerait-elle pas en un
jardin flottant?

--Voulez-vous une fort, mademoiselle Lina? dit Fragoso, qui ne
doutait de rien.

--Oui! une fort! s'cria la jeune multresse, une fort avec ses
oiseaux, ses singes!...

--Ses serpents, ses jaguars!... rpliqua Benito.

--Ses Indiens, ses tribus nomades!... dit Manoel.

--Et mme ses anthropophages!

--Mais o allez-vous donc, Fragoso? s'cria Minha, en voyant
l'alerte barbier remonter la berge.

--Chercher la fort! rpondit Fragoso.

--C'est inutile, mon ami, rpondit Minha en souriant. Manoel m'a
offert un bouquet et je m'en contente!--Il est vrai, ajouta-t-elle
en montrant l'habitation enfouie sous les fleurs, il est vrai
qu'il a cach notre maison dans son bouquet de fianailles!



CHAPITRE NEUVIME
LE SOIR DU 5 JUIN

Pendant que se construisait la maison de matre, Joam Garral
s'tait occup aussi de l'amnagement des communs, qui
comprenaient la cuisine et les offices, dans lesquels les
provisions de toutes sortes allaient tre emmagasines.

Au premier rang, il y avait un important stock des racines de cet
arbrisseau, haut de six  dix pieds, qui produit le manioc, dont
les habitants des contres intertropicales font leur principale
nourriture. Cette racine, semblable  un long radis noir, vient
par touffes, comme les pommes de terre. Si elle n'est pas toxique
dans les rgions africaines, il est certain que, dans l'Amrique
du Sud, elle contient un suc des plus nuisibles, qu'il faut
pralablement chasser par la pression. Ce rsultat obtenu, on
rduit ces racines en une farine qui s'utilise de diffrentes
faons, mme sous la forme de tapioca, suivant le caprice des
indignes.

Aussi,  bord de la jangada, existait-il un vritable silo de
cette utile production, qui tait rserve  l'alimentation
gnrale.

Quant aux conserves de viande, sans oublier tout un troupeau de
moutons, nourris dans une table spciale, btie  l'avant, elles
consistaient surtout en une certaine quantit de ces jambons
presuntos du pays, qui sont d'excellente qualit; mais on
comptait aussi sur le fusil des jeunes gens et de quelques
Indiens, bons chasseurs, auxquels le gibier ne manquerait pas--
et qui ne le manqueraient pas non plus--sur les les ou dans les
forts riveraines de l'Amazone.

Le fleuve, d'ailleurs, devait largement fournir  la consommation
quotidienne: crevettes, qu'on aurait le droit d'appeler
crevisses, tambagus, le meilleur poisson de tout ce bassin,
d'un got plus fin que le saumon, auquel on l'a quelquefois
compar; pira-rucus, aux cailles rouges, grands comme des
esturgeons, qui, sous forme de salaisons, s'expdient en quantits
considrables dans tout le Brsil; candirus, dangereux 
prendre, bons  manger; piranhas ou poissons-diables rays de
bandes rouges et longs de trente pouces; tortues grandes ou
petites, qui se comptent par milliers et entrent pour une si
grande part dans l'alimentation des indignes, tous ces produits
du fleuve devaient figurer tour  tour sur la table des matres et
des serviteurs.

Donc, chaque jour, s'il se pouvait, chasse et pche allaient tre
pratiques d'une faon rgulire.

Quant aux diverses boissons, il y avait une bonne provision de ce
que le pays produisait de meilleur: caysuma ou machachera du
Haut et du Bas-Amazone, liquide agrable, de saveur acidule, que
distille la racine bouillie de manioc doux; beiju du Brsil,
sorte d'eau-de-vie nationale, chica du Prou, ce mazato de
l'Ucayali, tire des fruits bouillis, pressurs et ferments du
bananier; guarana, espce de pte faite avec la double amande du
paullinia-sorbilis, une vraie tablette de chocolat pour la
couleur, que l'on rduit en fine poudre, et qui, additionne
d'eau, donne un breuvage excellent.

Et ce n'tait pas tout. Il y a dans ces contres une espce de vin
violet fonc qui se tire du suc des palmiers assais, et dont les
Brsiliens apprcient fort le got aromatique. Aussi s'en
trouvait-il  bord un nombre respectable de frasques[6], qui
seraient vides, sans doute, en arrivant au Para.

Et, en outre, le cellier spcial de la jangada faisait honneur 
Benito, qui s'en tait constitu l'ordonnateur en chef. Quelques
centaines de bouteilles de Xrs, de Stubal, de Porto,
rappelaient des noms chers aux premiers conqurants de l'Amrique
du Sud. De plus, le jeune sommelier avait encav certaines
dames-jeannes[7], remplies de cet excellent tafia, qui est une
eau-de-vie de sucre, un peu plus accentue au got que le beiju
national.

Quant au tabac, ce n'tait point cette plante grossire dont se
contentent le plus habituellement les indignes du bassin de
l'Amazone. Il venait en droite ligne de Villa-Bella da Imperatriz,
c'est--dire de la contre o se rcolte le tabac le plus estim
de toute l'Amrique centrale.

Ainsi tait donc dispose  l'arrire de la jangada l'habitation
principale avec ses annexes, cuisine, offices, celliers, le tout
formant une partie rserve  la famille Garral et  leurs
serviteurs personnels.

Vers la partie centrale, en abord, avaient t construits les
baraquements destins au logement des Indiens et des noirs. Ce
personnel devait se trouver l dans les mmes conditions qu' la
fazenda d'Iquitos, et de manire  pouvoir toujours manoeuvrer
sous la direction du pilote. Mais, pour loger tout ce personnel,
il fallait un certain nombre d'habitations, qui allaient donner 
la jangada l'aspect d'un petit village en drive. Et, en vrit,
il allait tre plus bti et plus habit que bien des hameaux du
Haut-Amazone.

Aux Indiens, Joam Garral avait rserv de vritables carbets,
sortes de cahutes sans parois, dont le toit de feuillage tait
support par de lgers baliveaux. L'air circulait librement 
travers ces constructions ouvertes et balanait les hamacs
suspendus  l'intrieur. L, ces indignes, parmi lesquels on
comptait trois ou quatre familles au complet avec femmes et
enfants, seraient logs comme ils le sont  terre.

Les noirs, eux, avaient retrouv sur le train flottant leurs
ajoupas habituels. Ils diffraient des carbets en ce qu'ils
taient hermtiquement ferms sur leurs quatre faces, dont une
seule donnait accs  l'intrieur de la case. Les Indiens,
accoutums  vivre au grand air, en pleine libert, n'auraient pu
s'habituer  cette sorte d'emprisonnement de l'ajoupa, qui
convenait mieux  la vie des noirs.

Enfin, sur l'avant, s'levaient de vritables docks contenant les
marchandises que Joam Garral transportait  Blem en mme temps
que le produit de ses forts.

L, dans ces vastes magasins, sous la direction de Benito, la
riche cargaison avait trouv place avec autant d'ordre que si elle
et t soigneusement arrime dans la cale d'un navire.

En premier lieu, sept mille arrobes[8] de caoutchouc composaient la
partie la plus prcieuse de cette cargaison, puisque la livre de
ce produit valait alors de trois  quatre francs. La jangada
emportait aussi cinquante quintaux de salsepareille, cette
smilace qui forme une branche importante du commerce
d'exportation dans tout le bassin de l'Amazone, et devient de plus
en plus rare sur les rives du fleuve, tant les indignes se
montrent peu soigneux d'en respecter les tiges quand ils la
rcoltent. Fves tonkins, connues au Brsil sous le nom de
cumarus, et servant  faire certaines huiles essentielles;
sassafras, dont on tire un baume prcieux contre les blessures,
ballots de plantes tinctoriales, caisses de diverses gommes, et
une certaine quantit de bois prcieux compltaient cette
cargaison, d'une dfaite lucrative et facile dans les provinces du
Para.

Peut-tre s'tonnera-t-on que le nombre des Indiens et des noirs
embarqus et t limit seulement  ce qu'exigeait la manoeuvre
de la jangada. N'y avait-il pas lieu d'en emmener un plus grand
nombre, en prvision d'une attaque possible des tribus riveraines
de l'Amazone?

C'et t inutile. Ces indignes de l'Amrique centrale ne sont
point  redouter, et les temps sont bien changs o il fallait
srieusement se prmunir contre leurs agressions. Les Indiens des
rives appartiennent  des tribus paisibles, et les plus farouches
se sont retirs devant la civilisation, qui se propage peu  peu
le long du fleuve et de ses affluents. Des ngres dserteurs, des
chapps des colonies pnitentiaires du Brsil, de l'Angleterre,
de la Hollande ou de la France, seraient seuls  craindre. Mais
ces fugitifs ne sont qu'en petit nombre; ils n'errent que par
groupes isols,  travers les forts ou les savanes, et la jandaga
tait en mesure de repousser toute attaque de la part de ces
coureurs de bois.

En outre, il y a de nombreux postes sur l'Amazone, des villes, des
villages, des Missions en grand nombre. Ce n'est plus un dsert
que traverse l'immense cours d'eau, c'est un bassin qui se
colonise de jour en jour. De cette sorte de danger il n'y avait
donc pas  tenir compte. Aucune agression n'tait  prvoir.

Pour achever de dcrire la jangada, il ne reste plus  parler que
de deux ou trois constructions de nature bien diffrente, qui
achevaient de lui donner un trs pittoresque aspect.

 l'avant s'levait la case du pilote. On dit  l'avant, et non 
l'arrire, o se trouve habituellement la place du timonier. En
effet, dans ces conditions de navigation, il n'y avait pas  faire
usage d'un gouvernail. De longs avirons n'auraient eu aucune
action sur un train de cette longueur, quand mme ils eussent t
manoeuvrs par cent bras vigoureux. C'tait latralement, au moyen
de longues gaffes ou d'arc-boutants, appuys sur le fond du lit,
qu'on maintenait la jangada dans le courant, ou qu'on redressait
sa direction, lorsqu'elle s'en cartait. Par ce moyen, elle
pouvait s'approcher d'une rive ou de l'autre, quand il s'agissait
de faire halte pour un motif quelconque. Trois ou quatre ubas,
deux pirogues avec leur grement, taient  bord et permettaient
de communiquer facilement avec les berges. Le rle du pilote se
bornait donc  reconnatre les passes du fleuve, les dviations du
courant, les remous qu'il convenait d'viter, les anses ou criques
qui prsentaient un mouillage favorable, et, pour ce faire, sa
place tait et devait tre  l'avant.

Si le pilote tait le directeur matriel de cette immense machine
--ne peut-on justement employer cette expression?--un autre
personnage en allait tre le directeur spirituel: c'tait le padre
Passanha, qui desservait la Mission d'Iquitos.

Une famille aussi religieuse que la famille Joam Garral avait d
saisir avec empressement cette occasion d'emmener avec elle un
vieux prtre qu'elle vnrait.

Le padre Passanha, g alors de soixante-dix ans, tait un homme
de bien, tout empreint de la ferveur vanglique, un tre
charitable et bon, et, au milieu de ces contres o les
reprsentants de la religion ne donnent pas toujours l'exemple des
vertus, il apparaissait comme le type accompli de ces grands
missionnaires, qui ont tant fait pour la civilisation au milieu
des rgions les plus sauvages du monde.

Depuis cinquante ans, le padre Passanha vivait  Iquitos, dans la
Mission dont il tait le chef. Il tait aim de tous et mritait
de l'tre. La famille Garral l'avait en grande estime. C'tait lui
qui avait mari la fille du fermier Magalhas et le jeune commis
recueilli  la fazenda. Il avait vu natre leurs enfants, il les
avait baptiss, instruits, et il esprait bien leur donner,  eux
aussi, la bndiction nuptiale.

L'ge du padre Passanha ne lui permettait plus d'exercer son
laborieux ministre. L'heure de la retraite avait sonn pour lui.
Il venait d'tre remplac  Iquitos par un missionnaire plus
jeune, et il se disposait  retourner au Para, pour y finir ses
jours dans un de ces couvents qui sont rservs aux vieux
serviteurs de Dieu.

Quelle occasion meilleure pouvait lui tre offerte que de
descendre le fleuve avec cette famille qui tait comme la sienne?
On le lui avait propos, il avait accept d'tre du voyage, et,
arriv  Blem, c'tait  lui qu'il serait rserv de marier ce
jeune couple, Minha et Manoel.

Mais, si le padre Passanha, pendant le cours du voyage, devait
s'asseoir  la table de la famille, Joam Garral avait voulu lui
faire construire une habitation  part, et Dieu sait avec quel
soin Yaquita et sa fille s'taient ingnies  la rendre
confortable! Certes, le bon vieux prtre n'avait jamais t aussi
bien log dans son modeste presbytre.

Toutefois, le presbytre ne pouvait suffire au padre Passanha. Il
lui fallait aussi la chapelle.

La chapelle avait donc t difie au centre mme de la jangada,
et un petit clocher la surmontait.

Elle tait bien troite, sans doute, et n'et pu contenir tout le
personnel du bord; mais elle tait richement orne, et, si Joam
Garral retrouvait sa propre habitation sur ce train flottant, le
padre Passanha n'avait pas, non plus,  y regretter sa pauvre
glise d'Iquitos.

Tel tait donc ce merveilleux appareil, qui allait descendre tout
le cours de l'Amazone. Il tait l, sur la grve attendant que le
fleuve vnt lui-mme le soulever. Or, d'aprs les calculs et
observations de la crue, cela ne pouvait plus tarder.

Tout tait prt  la date du 5 juin.

Le pilote, arriv de la veille, tait un homme de cinquante ans,
trs entendu aux choses de son mtier, mais aimant quelque peu 
boire. Quoi qu'il en soit, Joam Garral en faisait grand cas, et, 
plusieurs reprises, il l'avait employ  conduire des trains de
bois  Blem, sans avoir jamais eu  s'en repentir.

Il faut d'ailleurs ajouter qu'Araujo,--c'tait son nom--, n'y
voyait jamais mieux que lorsque quelques verres de ce rude tafia,
tir du jus de la canne  sucre, lui claircissaient la vue. Aussi
ne naviguait-il point sans une certaine dame-jeanne emplie de
cette liqueur,  laquelle il faisait une cour assidue.

La crue du fleuve s'tait manifeste sensiblement dj depuis
plusieurs jours. D'instant en instant, le niveau du fleuve
s'levait, et, pendant les quarante-huit heures qui prcdrent le
maximum, les eaux se gonflrent suffisamment pour couvrir la grve
de la fazenda, mais pas encore assez pour soulever le train de
bois.

Bien que le mouvement ft assur, qu'il n'y et pas d'erreur
possible sur la hauteur que la crue devait atteindre au-dessus de
l'tiage, l'heure psychologique ne serait pas sans donner quelque
motion  tous les intresss. En effet, que, par une cause
inexplicable, les eaux de l'Amazone ne s'levassent pas assez pour
dterminer la flottaison de la jangada, et tout cet norme travail
et t  refaire. Mais, comme la dcroissance de la crue se
serait rapidement prononce, il aurait fallu de longs mois pour se
retrouver dans des conditions identiques.

Donc, le 5 juin, vers le soir, les futurs passagers de la jangada
taient runis sur un plateau, qui dominait la grve d'une
centaine de pieds, et tous attendaient l'heure avec une sorte
d'anxit bien comprhensible. L se trouvaient Yaquita, sa fille,
Manoel Valdez, le padre Passanha, Benito, Lina, Fragoso, Cyble et
quelques-uns des serviteurs indiens ou noirs de la fazenda.

Fragoso ne pouvait tenir en place; il allait, il venait, il
descendait la berge, il remontait au plateau, il notait des points
de repre et poussait des hurrahs, lorsque l'eau gonfle venait de
les atteindre.

Il flottera, il flottera, s'cria-t-il, le train qui doit nous
emporter  Blem! Il flottera, quand toutes les cataractes du ciel
devraient s'ouvrir pour gonfler l'Amazone!

Joam Garral, lui, tait sur le radeau avec le pilote et une
nombreuse quipe.  lui appartenait de prendre toutes les mesures
ncessaires au moment de l'opration. La jangada, d'ailleurs,
tait bien amarre  la rive avec de solides cbles, et elle ne
pouvait tre entrane par le courant, quand elle viendrait 
flotter.

Toute une tribu de cent cinquante  deux cents Indiens des
environs d'Iquitos, sans compter la population du village, tait
venue assister  cet intressant spectacle.

On regardait, et il se faisait un silence presque complet dans
cette foule impressionne.

Vers cinq heures du soir, l'eau avait atteint un niveau suprieur
 celui de la veille,--plus d'un pied--, et la grve
disparaissait dj tout entire sous la nappe liquide.

Un certain frmissement se propagea  travers les ais de l'norme
charpente, mais il s'en fallait encore de quelques pouces qu'elle
ne ft entirement souleve et dtache du fond.

Pendant une heure, ces frmissements s'accrurent. Les madriers
craquaient de toutes parts. Un travail se faisait, qui arrachait
peu  peu les troncs de leur lit de sable.

Vers six heures et demie, des cris de joie clatrent. La jangada
flottait enfin, et le courant l'entranait vers le milieu du
fleuve; mais, au rappel de ses amarres, elle vint tranquillement
se ranger prs de la rive,  l'instant o le padre Passanha la
bnissait, comme il est bni un btiment de mer, dont les
destines sont entre les mains de Dieu!



CHAPITRE DIXIME
D'IQUITOS  PEVAS

Le lendemain, 6 juin, Joam Garral et les siens faisaient leurs
adieux  l'intendant et au personnel indien ou noir, qui restait 
la fazenda.  six heures du matin, la jangada recevait tous ses
passagers,--il serait plus juste de les appeler ses habitants--,
et chacun prenait possession de sa cabine, ou, pour mieux dire,
de sa maison.

Le moment de partir tait venu. Le pilote Araujo alla se placer 
l'avant, et les gens de l'quipe, arms de leurs longues gaffes,
se tinrent  leur poste de manoeuvre.

Joam Garral, aid de Benito et de Manoel, surveillait l'opration
du dmarrage.

Au commandement du pilote, les cbles furent largus, les gaffes
s'appuyrent sur la berge pour dborder la jangada, le courant ne
tarda pas  la saisir, et, longeant la rive gauche du fleuve, elle
laissa sur la droite les les Iquitos et Parianta.

Le voyage tait commenc. O finirait-il? Au Para,  Blem,  huit
cents lieues de ce petit village pruvien, si rien ne modifiait
l'itinraire adopt! Comment finirait-il? C'tait le secret de
l'avenir.

Le temps tait magnifique. Un joli pampero temprait l'ardeur du
soleil. C'tait un de ces vents de juin et de juillet, qui
viennent de la Cordillre,  quelques centaines de lieues de l,
aprs avoir gliss  la surface de l'immense plaine de Sacramento.
Si la jangada et t pourvue de mts et de voiles, elle et
ressenti les effets de la brise, et sa vitesse se ft acclre;
mais, avec les sinuosits du fleuve, ses brusques tournants qui
eussent oblig  prendre toutes les allures, il fallait renoncer
aux bnfices d'un pareil moteur.

Dans un bassin aussi plat que celui de l'Amazone qui n'est,  vrai
dire, qu'une plaine sans fin, la dclivit du lit du fleuve ne
peut tre que peu accuse. Aussi a-t-on calcul que, entre
Tabatinga,  la frontire brsilienne, et la source de ce grand
cours d'eau, la diffrence de niveau ne dpasse pas un dcimtre
par lieue. Il n'est donc pas d'artre fluviale au monde dont
l'inclinaison soit aussi faiblement prononce.

Il suit de l que la rapidit du courant de l'Amazone, en eau
moyenne, ne doit pas tre estime  plus de deux lieues par
vingt-quatre heures, et, quelquefois, cette estime est moindre encore
 l'poque des scheresses. Cependant, dans la priode des crues, on
l'a vue se relever jusqu' trente et quarante kilomtres.

Heureusement, c'tait dans ces conditions que la jangada allait
naviguer; mais, lourde  se dplacer, elle ne pouvait avoir la
vitesse du courant qui se dgageait plus vite qu'elle. Aussi, en
tenant compte des retards occasionns par les coudes du fleuve,
les nombreuses les qui demandaient  tre tournes, les hauts-fonds
qu'il fallait viter, les heures de halte qui seraient ncessairement
perdues, lorsque la nuit trop sombre ne permettrait pas de se
diriger srement, ne devait-on pas estimer  plus de vingt-cinq
kilomtres par vingt-quatre heures le chemin parcouru.

La surface des eaux du fleuve est loin d'tre parfaitement libre,
d'ailleurs. Arbres encore verts, dbris de vgtation, lots
d'herbes, constamment arrachs des rives, forment toute une
flottille d'paves, que le courant entrane, et qui sont autant
d'obstacles  une rapide navigation.

L'embouchure du Nanay fut bientt dpasse et se perdit derrire
une pointe de la rive gauche, avec son tapis de gramines
rousstres, rties par le soleil, qui faisaient un premier plan
trs chaud aux verdoyantes forts de l'horizon.

La jangada ne tarda pas  prendre le fil du courant entre les
nombreuses et pittoresques les, dont on compte une douzaine
depuis Iquitos jusqu' Pucalppa.

Araujo, qui n'oubliait pas d'clairer sa vue et sa mmoire en
puisant  la dame-jeanne, manoeuvra trs habilement au milieu de
cet archipel.  son ordre, cinquante gaffes se levaient
simultanment de chaque ct du train de bois et s'abattaient dans
l'eau avec un mouvement automatique. Cela tait curieux  voir.

Pendant ce temps, Yaquita, aide de Lina et de Cyble, achevait de
mettre tout en ordre, tandis que la cuisinire indienne s'occupait
des apprts du djeuner.

Quant aux deux jeunes gens et  Minha, ils se promenaient en
compagnie du padre Passanha, et, de temps en temps, la jeune fille
s'arrtait pour arroser les plantes disposes au pied de
l'habitation.

Eh bien, padre, dit Benito, connaissez-vous une plus agrable
manire de voyager?

--Non, mon cher enfant, rpondit le padre Passanha. C'est
vritablement voyager avec tout son chez soi!

--Et sans aucune fatigue! ajouta Manoel. On ferait ainsi des
centaines de milles!

--Aussi, dit Minha, vous ne vous repentirez pas d'avoir pris
passage en notre compagnie! Ne vous semble-t-il pas que nous
sommes embarqus sur une le, et que l'le, dtache du lit du
fleuve, avec ses prairies, ses arbres, s'en va tranquillement  la
drive? Seulement...

--Seulement?... rpta le padre Passanha.

--Cette le-l, padre, c'est nous qui l'avons faite de nos
propres mains, elle nous appartient, et je la prfre  toutes les
les de l'Amazone! J'ai bien le droit d'en tre fire!

--Oui, ma chre fille, rpondit le padre Passanha, et je t'absous
de ton sentiment de fiert! D'ailleurs, je ne me permettrais pas
de te gronder devant Manoel.

--Mais si, au contraire! rpondit gaiement la jeune fille. Il
faut apprendre  Manoel  me gronder quand je le mrite! Il est
beaucoup trop indulgent pour ma petite personne, qui a bien ses
dfauts.

--Alors, ma chre Minha, dit Manoel, je vais profiter de la
permission pour vous rappeler...

--Quoi donc?

--Que vous avez t trs assidue  la bibliothque de la fazenda,
et que vous m'aviez promis de me rendre trs savant en tout ce qui
concerne votre Haut-Amazone. Nous ne le connaissons que trs
imparfaitement au Para, et voici plusieurs les que la jangada
dpasse, sans que vous songiez  m'en dire le nom!

--Et qui le pourrait? s'cria la jeune fille.

--Oui! qui le pourrait? rpta Benito aprs elle. Qui pourrait
retenir les centaines de noms en idiome tupi dont sont affubles
toutes ces les? C'est  ne pas s'y reconnatre! Les Amricains,
eux, sont plus pratiques pour les les de leur Mississipi, ils les
numrotent...

--Comme ils numrotent les avenues et les rues de leurs villes!
rpondit Manoel. Franchement, je n'aime pas beaucoup ce systme
numrique! Cela ne dit rien  l'imagination, l'le soixante-quatre,
l'le soixante-cinq, pas plus que la sixime rue de la troisime
avenue! N'tes-vous pas de mon avis, chre Minha?

--Oui, Manoel, quoi qu'en puisse penser mon frre, rpondit la
jeune fille. Mais, bien que nous n'en connaissions pas les noms,
les les de notre grand fleuve sont vraiment belles! Voyez-les se
dvelopper sous l'ombrage de ces gigantesques palmiers avec leurs
feuilles retombantes! Et cette ceinture de roseaux qui les
entoure, au milieu desquels une troite pirogue pourrait  peine
se frayer passage! Et ces mangliers, dont les racines fantasques
viennent s'arc-bouter sur les rives comme les pattes de quelques
monstrueux crabes! Oui, ces les sont belles, mais, si belles
qu'elles soient, elles ne peuvent se dplacer ainsi que le fait la
ntre!

--Ma petite Minha est un peu enthousiaste aujourd'hui! fit
observer le padre Passanha.

--Ah! padre, s'cria la jeune fille, je suis si heureuse de
sentir tout le monde heureux autour de moi! En ce moment, on
entendit la voix de Yaquita qui appelait Minha  l'intrieur de
l'habitation.

La jeune fille s'en alla, courant et souriant.

Vous aurez l, Manoel, une aimable compagne! dit le padre
Passanha au jeune homme. C'est toute la joie de la famille qui va
s'enfuir avec vous, mon ami!

--Brave petit soeur! dit Benito. Nous la regretterons bien, et le
padre a raison! Au fait, si tu ne l'pousais pas, Manoel!... Il
est encore temps! Elle nous resterait!

--Elle vous restera, Benito, rpondit Manoel. Crois-moi,
l'avenir, j'en ai le pressentiment, nous runira tous!

Cette premire journe se passa bien. Djeuner, dner, sieste,
promenades, tout s'accomplit comme si Joam Garral et les siens
eussent encore t dans la confortable fazenda d'Iquitos.

Pendant ces vingt-quatre heures, les embouchures des rios Bacali,
Chochio, Pucalppa, sur la gauche du fleuve, celles des rios
Itinicari, Maniti, Moyoc, Tuyuca et les les de ce nom, sur la
droite, furent dpasses sans accident. La nuit, claire par la
lune, permit d'conomiser une halte, et le long radeau glissa
paisiblement  la surface de l'Amazone.

Le lendemain, 7 juin, la jangada longea les berges du village de
Pucalppa, nomm aussi Nouvel-Oran. Le vieil Oran, qui est situ 
quinze lieues en aval, sur la mme rive gauche du fleuve, est
maintenant abandonn pour celui-ci, dont la population se compose
d'Indiens appartenant aux tribus Mayorunas et Orejones. Rien de
plus pittoresque que ce village avec ses berges, que l'on dirait
peintes  la sanguine, son glise inacheve, ses cases, dont
quelques hauts palmiers ombragent les chaumes, et les deux ou
trois ubas  demi choues sur ses rives.

Pendant toute la dure du 7 juin, la jangada continua  suivre la
rive gauche du fleuve, passant devant quelques tributaires
inconnus, sans importance. Un instant, elle risqua de s'accrocher
 la pointe amont de l'le Sinicuro; mais le pilote, bien servi
par son quipe, parvint  parer le danger et se maintint dans le
fil du courant.

Dans la soire, on arriva le long d'une le plus tendue, appele
le Napo, du nom du fleuve qui, en cet endroit, s'enfonce vers le
nord-nord-ouest, et vient mler ses eaux  celles de l'Amazone par
une embouchure large de huit cents mtres environ, aprs avoir
arros des territoires d'Indiens Cotos de la tribu des Orejones.

Ce fut dans la matine du 7 juin que la jangada se trouva par le
travers de la petite le Mango, qui oblige le Napo  se diviser en
deux bras avant de tomber dans l'Amazone.

Quelques annes plus tard, un voyageur franais, Paul Marcoy,
allait reconnatre la couleur des eaux de cet affluent, qu'il
compare justement  cette nuance d'absinthe spciale  l'opale
verte. En mme temps, il devait rectifier quelques-unes des
mesures indiques par La Condamine. Mais alors, l'embouchure du
Napo tait sensiblement largie par la crue, et c'tait avec une
certaine rapidit que son cours, sorti des pentes orientales du
Cotopaxi, venait se mlanger en bouillonnant au cours jauntre de
l'Amazone.

Quelques Indiens erraient  l'embouchure de ce cours d'eau. Ils
avaient le corps robuste, la taille leve, la chevelure
flottante, la narine transperce d'une baguette de palmier, le
lobe de l'oreille allong jusqu' l'paule par le poids de lourdes
rondelles de bois prcieux. Quelques femmes les accompagnaient.
Aucun d'eux ne manifesta l'intention de venir  bord.

On prtend que ces indignes pourraient bien tre anthropophages;
mais cela se dit de tant de tribus riveraines du fleuve que, si le
fait tait vrai, on aurait de ces habitudes de cannibalisme des
tmoignages qui manquent encore aujourd'hui.

Quelques heures plus tard, le village de Bella-Vista, assis sur
une rive un peu basse, montra ses bouquets de beaux arbres, qui
dominaient quelques cases couvertes de paille, sur lesquelles des
bananiers de moyenne hauteur laissaient retomber leurs larges
feuilles comme les eaux d'une vasque trop pleine.

Puis, le pilote, afin de suivre un meilleur courant qui devait
l'carter des berges, dirigea le train vers la rive droite du
fleuve, dont il ne s'tait pas encore approch. La manoeuvre ne
s'opra pas sans certaines difficults, qui furent heureusement
vaincues, aprs un certain nombre d'accolades prodigues  la
dame-jeanne.

Cela permit d'apercevoir, en passant, quelques-unes de ces
nombreuses lagunes aux eaux noires, qui sont semes le long du
cours de l'Amazone, et n'ont souvent aucune communication avec le
fleuve. L'une d'elles, qui porte le nom de lagune d'Oran, tait
d'assez mdiocre tendue, et recevait les eaux par un large
pertuis. Au milieu du lit se dessinaient plusieurs les et deux ou
trois lots, curieusement groups, et, sur la rive oppose, Benito
signala l'emplacement de cet ancien Oran, dont on ne voyait plus
que d'incertains vestiges.

Pendant deux jours, selon les exigences du courant, la jangada
alla tantt sur la rive droite, tantt sur la rive gauche, sans
que sa charpente subt le moindre attouchement suspect.

Les passagers taient dj faits  cette nouvelle existence. Joam
Garral, laissant  son fils le soin de tout ce qui constituait le
ct commercial de l'expdition, se tenait le plus souvent dans sa
chambre, mditant et crivant. De ce qu'il crivait ainsi, il ne
disait rien, pas mme  Yaquita, et cependant cela prenait dj
l'importance d'un vritable mmoire.

Benito, lui, l'oeil  tout, causait avec le pilote et relevait la
direction. Yaquita, sa fille, Manoel formaient presque toujours un
groupe  part, soit qu'ils s'entretinssent de projets d'avenir,
soit qu'ils se promenassent comme ils l'eussent fait dans le parc
de la fazenda. C'tait vritablement la mme existence. Il n'tait
pas jusqu' Benito, qui ne trouvt encore l'occasion de se livrer
au plaisir de la chasse. Si les forts d'Iquitos lui manquaient
avec leurs fauves, leurs agoutis, leurs pcaris, leurs cabiais,
les oiseaux volaient par bandes sur les rives, et ne craignaient
mme pas de venir se poser sur la jangada. Lorsqu'ils pouvaient
figurer avantageusement sur la table, en qualit de gibier, Benito
les tirait, et, cette fois, sa soeur ne cherchait pas  s'y
opposer, puisque c'tait dans l'intrt de tous; mais s'il
s'agissait de ces hrons gris ou jaunes, de ces ibis roses ou
blancs, qui hantent les berges, on les pargnait par amiti pour
Minha. Une seule espce de grbe, bien qu'elle ne ft point
comestible, ne trouvait pas grce aux yeux du jeune ngociant:
c'tait ce caiaraca, aussi habile  plonger qu' nager ou voler,
oiseau au cri dsagrable, mais dont le duvet a un grand prix sur
les divers marchs du bassin de l'Amazone.

Enfin, aprs avoir dpass le village d'Omaguas et l'embouchure de
l'Ambiacu, la jangada arriva  Pevas, le soir du 11 juin, et elle
s'amarra  la rive.

Comme il restait encore quelques heures avant la nuit, Benito
dbarqua, emmenant avec lui le toujours prt Fragoso, et les deux
chasseurs allrent battre les fourrs aux environs de la petite
bourgade. Un agouti et un cabiai, sans parler d'une douzaine de
perdrix, vinrent enrichir l'office  la suite de cette heureuse
excursion.

 Pevas, o l'on compte une population de deux cent soixante
habitants, Benito aurait peut-tre pu faire quelques changes avec
les frres lais de la Mission, qui sont en mme temps ngociants
en gros; mais ceux-ci venaient d'expdier rcemment des ballots de
salsepareille et un certain nombre d'arrobes de caoutchouc vers le
Bas-Amazone, et leur magasin tait vide.

La jangada repartit donc au lever du jour, et s'engagea dans ce
petit archipel que forment les les Iatio et Cochiquinas, aprs
avoir laiss sur la droite le village de ce nom. Diverses
embouchures de minces affluents, innoms, furent releves sur la
droite du fleuve,  travers les intervalles qui sparent les les.

Quelques indignes  tte rase, tatous aux joues et au front,
portant, aux ailes du nez et au-dessous de la lvre infrieure,
des rondelles de mtal, parurent un instant sur les rives. Ils
taient arms de flches et de sarbacanes, mais ils n'en firent
point usage et n'essayrent mme pas d'entrer en communication
avec la jangada.



CHAPITRE ONZIME
DE PEVAS  LA FRONTIRE

Pendant les quelques jours qui suivirent, la navigation ne
prsenta aucun incident. Les nuits taient si belles que le long
train de bois se laissa aller au courant, sans mme faire halte.
Les deux rives pittoresques du fleuve semblaient se dplacer
latralement, comme ces panoramas de thtre qui se droulent
d'une coulisse  l'autre. Par une sorte d'illusion d'optique, 
laquelle se faisaient inconsciemment les yeux, il semblait que la
jangada ft immobile entre les deux mouvants bas-cts.

Benito ne put donc aller chasser sur les berges, puisqu'on ne fit
aucune halte; mais le gibier fut trs avantageusement remplac par
les produits de la pche.

En effet, on prit une grande varit de poissons excellents, des
pacos, des surubis, des gamitanas d'une chair exquise, et
certaines de ces larges raies, appeles duridaris, roses au
ventre, noires au dos, qui sont armes de dards trs venimeux. On
recueillit aussi, par milliers, de ces candirus, sortes de
petits silures, dont quelques-uns sont microscopiques, et qui ont
bientt fait une pelote des mollets du baigneur, imprudemment
aventur dans leurs parages.

Les riches eaux de l'Amazone taient aussi frquentes par bien
d'autres animaux aquatiques, qui escortaient la jangada sur les
fleuves, pendant des heures entires.

C'taient de gigantesques pira-rucus, longs de dix  douze
pieds, cuirasss de larges cailles  bordure carlate, mais dont
la chair n'est vraiment apprcie que des indignes. Aussi ne
cherchait-on pas  s'en emparer, pas plus que des gracieux
dauphins, qui venaient s'battre par centaines, frapper de leur
queue les poutrelles du train de bois, se jouer  l'avant, 
l'arrire, animant les eaux du fleuve de reflets colors et de
jets d'eau que la lumire rfracte changeait en autant
d'arcs-en-ciel.

Le 16 juin, la jangada, aprs avoir heureusement par certains
hauts-fonds en s'approchant des berges, arriva prs de la grande
le de San-Pablo, et, le lendemain soir, elle s'arrtait au
village de Moromoros, qui est situ sur la rive gauche de
l'Amazone. Vingt-quatre heures aprs, dpassant les embouchures de
l'Atacoari et du Cocha, puis le furo, ou canal, qui communique
avec le lac de Cabello-Cocha, sur la rive droite, elle faisait
escale  la hauteur de la Mission de Cocha.

C'tait l le pays des Indiens Marahuas, aux longs cheveux
flottants, dont la bouche s'ouvre au milieu d'une sorte d'ventail
d'pines de palmiers, longues de six pouces, ce qui leur donne une
figure fline, et cela,--suivant l'observation de Paul Marcoy,--
dans l'intention de ressembler au tigre, dont ils admirent
par-dessus tout l'audace, la force et la ruse. Quelques femmes vinrent
avec ces Marahuas en fumant des cigares, dont elles tenaient le
bout allum entre leurs dents. Tous, ainsi que le roi des forts
amazoniennes, allaient  peu prs nus.

La Mission de Cocha tait alors dirige par un moine franciscain,
qui voulut rendre visite au padre Passanha.

Joam Garral fit trs bon accueil  ce religieux, et il lui offrit
mme de s'asseoir  la table de la famille.

Prcisment, il y avait ce jour-l un dner, qui faisait honneur 
la cuisinire indienne.

Bouillon traditionnel aux herbes aromatiques, pt, destin le
plus souvent  remplacer le pain au Brsil, qui se compose de
farine de manioc bien imprgne de jus de viande et d'un coulis de
tomates, volaille au riz nageant dans une sauce piquante faite de
vinaigre et de malagueta, plat d'herbages piments, gteau froid
saupoudr de cannelle, c'tait l de quoi tenter un pauvre moine,
rduit au maigre ordinaire de la paroisse. On insista donc pour le
retenir. Yaquita et sa fille firent tout ce qu'elles purent  ce
propos. Mais le franciscain devait, le soir mme, rendre visite 
un Indien qui tait malade  Cocha. Il remercia donc
l'hospitalire famille et partit, non sans emporter quelques
prsents, qui devaient tre bien reus des nophytes de la
Mission.

Pendant deux jours, le pilote Araujo eut fort  faire. Le lit du
fleuve s'largissait peu  peu; mais les les y taient plus
nombreuses, et le courant, gn par ces obstacles, s'accroissait
aussi. Il fallut prendre de grandes prcautions pour passer entre
les les Caballo-Cocha, Tarapote, Cacao, faire des haltes
frquentes, et, plusieurs fois, on fut oblig de dgager la
jangada, qui menaait de s'engraver. Tout le monde mettait alors
la main  la manoeuvre, et ce fut dans ces conjonctions assez
difficiles que, le 20 juin au soir, on eut connaissance de
Nuestra-Senora-de-Loreto.

Loreto est la dernire ville pruvienne qui se trouve situe sur
la rive gauche du fleuve, avant d'arriver  la frontire du
Brsil. Ce n'est gure plus qu'un simple village, compos d'une
vingtaine de maisons, groupes sur une berge lgrement
accidente, dont les tumescences sont faites de terre d'ocre et
d'argile.

C'est en 1770 que cette Mission fut fonde par des missionnaires
jsuites. Les Indiens Ticumas, qui habitent ces territoires au
nord du fleuve, sont des indignes  peau rougetre, aux cheveux
pais, zbrs de dessins  la face comme la laque d'une table
chinoise; ils sont simplement habills, hommes et femmes, de
bandelettes de coton qui leur serrent la poitrine et les reins. On
n'en compte pas plus de deux cents, maintenant, sur les bords de
l'Atacoari, reste infime d'une nation qui fut autrefois puissante
sous la main de grands chefs.

 Loreto vivaient aussi quelques soldats pruviens, et deux ou
trois ngociants portugais, qui font le commerce des cotonnades,
du poisson sal et de la salsepareille.

Benito dbarqua, afin d'acheter, s'il tait possible, quelques
ballots de cette smilace, qui est toujours fort demande sur les
marchs de l'Amazone. Joam Garral, toujours trs occup d'un
travail qui absorbait tous ses instants, ne mit pas pied  terre.
Yaquita et sa fille restrent galement  bord de la jangada avec
Manoel. C'est que les moustiques de Loreto ont une rputation bien
faite pour carter les visiteurs, qui ne veulent pas laisser
quelque peu de leur sang  ces redoutables diptres.

Justement Manoel venait de dire quelques mots de ces insectes, et
ce n'tait pas pour donner envie de braver leurs piqres.

On prtend, ajouta-t-il, que les neuf espces, qui infestent les
rives de l'Amazone, se sont donn rendez-vous au village de
Loreto. Je veux le croire, sans vouloir le constater. L, chre
Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la
patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre,
l'urtiquis, l'arlequin, le grand ngre, le roux des bois, ou
plutt, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici
mconnaissable! Je pense, en vrit, que ces acharns diptres
gardent mieux la frontire brsilienne que ces pauvres diables de
soldats, hves et maigres, que nous apercevons sur la berge!

--Mais si tout sert dans la nature, demanda la jeune fille, 
quoi servent les moustiques?

-- faire le bonheur des entomologistes, rpondit Manoel, et je
serais trs embarrass pour vous donner une meilleure
explication!

Ce que disait Manoel des moustiques de Loreto n'tait que trop
vrai. Il s'ensuit donc que, ses achats termins, lorsque Benito
revint  bord, il avait la figure et les mains tatoues d'un
millier de points rouges, sans parler des chiques, qui, malgr le
cuir des chaussures, s'taient introduites sous ses orteils.

Partons, partons  l'instant mme! s'cria Benito, ou ces
maudites lgions d'insectes vont nous envahir, et la jangada
deviendra absolument inhabitable!

Et nous les importerions au Para, rpondit Manoel, qui en a dj
trop pour sa propre consommation! Donc, pour ne pas mme passer
la nuit sur ces rives, la jangada, dtache des berges, reprit le
fil du courant.

 partir de Loreto, l'Amazone s'inclinait un peu vers le sud-est,
entre les les Arava, Cuyari, Urucutea. La jangada glissait alors
sur les eaux noires du Cajaru, mles aux eaux blanches de
l'Amazone. Aprs avoir dpass cet affluent de la rive gauche,
pendant la soire du 23 juin, elle drivait paisiblement le long
de la grande le de Jahuma.

Le coucher du soleil sur un horizon pur de toutes brumes annonait
une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent connatre les
zones tempres. Une lgre brise rafrachissait l'atmosphre. La
lune allait bientt se lever sur le fond constell du ciel, et
remplacer, pendant quelques heures, le crpuscule absent de ces
basses latitudes. Mais, dans cette priode obscure encore, les
toiles brillaient avec une puret incomparable. L'immense plaine
du bassin semblait se prolonger  l'infini, comme une mer, et, 
l'extrmit de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille
milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l'unique diamant de
l'toile polaire; au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud.

Les arbres de la rive gauche et de l'le Jahuma,  demi estomps,
se dtachaient en dcoupures noires. On ne pouvait plus les
reconnatre qu' leur indcise silhouette, ces troncs ou plutt
ces fts de colonnes des copahus, qui s'panouissaient en
ombrelles, ces groupes de sandis dont on peut extraire un lait
pais et sucr qui, dit-on, donne l'ivresse du vin, ces
vignaticos hauts de quatre-vingts pieds, dont la cime
tremblotait au passage des lgers courants d'air. Quel beau
sermon que ces forts de l'Amazone! a-t-on pu justement dire.
Oui! et l'on pourrait ajouter: Quel hymne superbe que ces nuits
des tropiques!

Les oiseaux donnaient leurs dernires notes du soir: bentivis
qui suspendent leurs nids aux roseaux des rives; niambus, sorte
de perdrix, dont le chant se compose des quatre notes de l'accord
parfait et que rptaient des imitateurs de la gent volatile;
kamichis,  la mlope si plaintive; martins-pcheurs, dont le
cri rpond, comme un signal, aux derniers cris de leurs
congnres; caninds, au clairon sonore, et aras rouges, qui
reployaient leurs ailes dans le feuillage des jaquetibas, dont
la nuit venait d'teindre les splendides couleurs.

Sur la jangada, tout le personnel tait  son poste, dans
l'attitude du repos. Seul, le pilote, debout  l'avant, laissait
voir sa haute stature,  peine dessine dans les premires ombres.
La borde de quart, sa longue gaffe sur l'paule, rappelait un
campement de cavaliers tartares. Le pavillon brsilien pendait au
bout de sa hampe,  l'avant du train, et la brise n'avait dj
plus la force d'en soulever l'tamine.

 huit heures, les trois premiers tintements de l'_Angelus
_s'envolrent du clocher de la petite chapelle. Les trois
tintements du deuxime et du troisime verset sonnrent  leur
tour, et la salutation s'acheva dans la srie des coups plus
prcipits de la petite cloche.

Cependant, toute la famille, aprs cette journe de juillet, tait
reste assise sous la vranda, afin de respirer l'air plus frais
du dehors. Chaque soir il en tait ainsi; et, tandis que Joam
Garral, toujours silencieux, se contentait d'couter, les jeunes
gens causaient gaiement jusqu' l'heure du coucher.

Ah! notre beau fleuve! notre magnifique Amazone! s'cria la
jeune fille, dont l'enthousiasme pour ce grand cours d'eau
amricain ne se lassait jamais.

--Fleuve incomparable, en vrit! rpondit Manoel, et j'en
comprends toutes les sublimes beauts! Nous le descendons,
maintenant, comme Orellana, comme La Condamine l'ont fait, il y a
des sicles, et je ne m'tonne plus qu'ils en aient rapport de si
merveilleuses descriptions!

--Un peu fabuleuses! rpliqua Benito.

--Mon frre, reprit gravement la jeune fille, ne dis pas de mal
de notre Amazone!

--Ce n'est point en dire du mal, petite soeur, que de rappeler
qu'il a ses lgendes!

--Oui, c'est vrai, il en a, et de merveilleuses! rpondit Minha.

--Quelles lgendes? demanda Manoel. Je dois avouer qu'elles ne
sont pas encore arrives au Para, on du moins, pour mon compte, je
ne les connais pas!

--Mais alors, que vous apprend-on donc dans les collges de
Blem? rpondit en riant la jeune fille.

--Je commence  m'apercevoir que l'on ne nous y apprend rien!
rpondit Manoel.

--Quoi! monsieur, reprit Minha avec un srieux tout  fait
plaisant, vous ignorez, entre autres fables, qu'un norme reptile,
nomm le Minhocao, vient quelquefois visiter l'Amazone, et que les
eaux du fleuve croissent ou dcroissent, suivant que ce serpent
s'y plonge ou qu'il en sort, tant il est gigantesque!

--Mais l'avez-vous vu quelquefois, ce Minhocao phnomnal?
demanda Manoel.

--Hlas non! rpondit Lina.

--Quel dommage! crut devoir ajouter Fragoso.

--Et la Mae d'Agua, reprit la jeune fille, cette superbe et
redoutable femme, dont le regard fascine et entrane sous les eaux
du fleuve les imprudents qui la contemplent?

--Oh! quant  la Mae d'Agua, elle existe! s'cria la nave Lina.
On dit mme qu'elle se promne encore sur les berges, mais qu'elle
disparat, comme une ondine, ds qu'on s'approche d'elle!

--Eh bien, Lina, rpondit Benito, la premire fois que tu
l'apercevras, viens me prvenir.

--Pour qu'elle vous saisisse et vous emporte au fond du fleuve?
Jamais, monsieur Benito!

--C'est qu'elle le croit! s'cria Minha.

--Il y a bien des gens qui croient au tronc de Manao! dit alors
Fragoso, toujours prt  intervenir en faveur de Lina.

--Le tronc de Manao? demanda Manoel. Qu'est-ce donc encore que le
tronc de Manao?

--Monsieur Manoel, rpondit Fragoso avec une gravit comique, il
parat qu'il y a ou plutt qu'il y avait autrefois un tronc de
turuma qui, chaque anne,  la mme poque, descendait le
Rio-Negro, s'arrtait quelques jours  Manao, et s'en allait ainsi au
Para, faisant halte  tous les ports, o les indignes l'ornaient
dvotement de petits pavillons. Arriv  Blem, il faisait halte,
rebroussait chemin, remontait l'Amazone, puis le Rio-Negro, et
retournait  la fort d'o il tait mystrieusement parti. Un
jour, on a voulu le tirer  terre, mais le fleuve en courroux
s'est gonfl, et il a fallu renoncer  s'en emparer. Un autre
jour, le capitaine d'un navire l'a harponn et a essay de le
remorquer... Cette fois encore, le fleuve en colre a rompu les
amarres, et le tronc s'est miraculeusement chapp!

--Et qu'est-il devenu? demanda la jeune multresse.

--Il parat qu' son dernier voyage, mademoiselle Lina, rpondit
Fragoso, au lieu de remonter le Rio-Negro, il s'est tromp de
route, il a suivi l'Amazone, et on ne l'a plus revu!

--Oh! si nous pouvions le rencontrer! s'cria Lina.

--Si nous le rencontrons, rpondit Benito, nous te mettrons
dessus, Lina; il t'emportera dans sa fort mystrieuse, et tu
passeras, toi aussi,  l'tat de naade lgendaire!

--Pourquoi non? rpondit la folle jeune fille.

--Voil bien des lgendes, dit alors Manoel, et j'avoue que votre
fleuve en est digne. Mais il a aussi des histoires qui les valent
bien. J'en sais une, et, si je ne craignais de vous attrister, car
elle est vritablement lamentable, je vous la raconterais!

--Oh! racontez, monsieur Manoel, s'cria Lina! J'aime tant les
histoires qui font pleurer!

--Tu pleures, toi, Lina! dit Benito.

--Oui, monsieur Benito, mais je pleure en riant!

--Eh bien! raconte-nous cela, Manoel.

--C'est l'histoire d'une Franaise, dont les malheurs ont
illustr ces rives au XVIIIe sicle.

--Nous vous coutons, dit Minha.

--Je commence, dit Manoel. En 1741, lors de l'expdition de deux
savants franais, Bouguer et La Condamine, qui furent envoys pour
mesurer un degr terrestre sous l'quateur, on leur adjoignit un
astronome fort distingu nomm Godin des Odonais.

Godin des Odonais partit donc, mais il ne partit pas seul pour le
Nouveau Monde: il emmenait avec lui sa jeune femme, ses enfants,
son beau-pre et son beau-frre.

Tous les voyageurs arrivrent  Quito en bonne sant. L
commencrent pour madame des Odonais la srie de ses malheurs; car
en quelques mois, elle perdit plusieurs de ses enfants.

Lorsque Godin des Odonais eut achev son travail, vers la fin de
l'anne 1759, il dut quitter Quito et partit pour Cayenne. Une
fois arriv dans cette ville, il voulut y faire venir sa famille;
mais, la guerre tant dclare, il fut forc de solliciter du
gouvernement portugais une autorisation qui laisst la route libre
 madame des Odonais et aux siens.

Le croirait-on? Plusieurs annes se passrent sans que cette
autorisation pt tre accorde.

En 1765, Godin des Odonais, dsespr de ces retards, rsolut de
remonter l'Amazone pour retourner chercher sa femme  Quito; mais,
au moment o il allait partir, une subite maladie l'arrta, et il
ne put mettre son projet  excution.

Cependant, les dmarches n'avaient pas t inutiles, et madame
des Odonais apprit enfin que le roi de Portugal, lui accordant
l'autorisation ncessaire, faisait prparer une embarcation, afin
qu'elle pt descendre le fleuve et rejoindre son mari. En mme
temps, une escorte avait ordre de l'attendre dans les Missions du
Haut-Amazone.

Madame des Odonais tait une femme d'un grand courage, vous allez
bien le voir. Aussi n'hsita-t-elle pas, et, malgr les dangers
d'un pareil voyage  travers tout le continent, elle partit.

--C'tait son devoir d'pouse, Manoel, dit Yaquita, et j'aurais
fait comme elle!

--Madame des Odonais, reprit Manoel, se rendit  Rio-Bamba, au
sud de Quito, emmenant son beau-frre, ses enfants et un mdecin
franais. Il s'agissait d'atteindre les Missions de la frontire
brsilienne, o devaient se trouver l'embarcation et l'escorte.

Le voyage est heureux d'abord; il se fait sur le cours des
affluents de l'Amazone que l'on descend en canot. Cependant, les
difficults s'accroissent peu  peu avec les dangers et les
fatigues, au milieu d'un pays dcim par la petite vrole. Des
quelques guides qui viennent offrir leurs services, la plupart
disparaissent quelques jours aprs, et l'un d'eux, le dernier qui
ft demeur fidle aux voyageurs, se noie dans le Bobonasa, en
voulant porter secours au mdecin franais.

Bientt le canot,  demi bris par les roches et les troncs en
drive, est hors d'tat de servir. Il faut alors descendre 
terre, et l,  la lisire d'une impntrable fort, on en est
rduit  construire quelques cabanes de feuillage. Le mdecin
offre d'aller en avant avec un ngre qui n'avait jamais voulu
quitter madame des Odonais. Tous deux partent. On les attend
plusieurs jours... mais en vain!... Ils ne reviennent plus.

Cependant, les vivres s'puisent. Les abandonns essayent
inutilement de descendre le Bobonasa sur un radeau. Il leur faut
rentrer dans la fort, et les voil dans la ncessit de faire la
route  pied, au milieu de ces fourrs presque impraticables!

C'tait trop de fatigues pour ces pauvres gens! Ils tombent un 
un, malgr les soins de la vaillante Franaise. Au bout de
quelques jours, enfants, parents, serviteurs, tous sont morts!

Oh! la malheureuse femme! dit Lina.

Madame des Odonais est seule maintenant, reprit Manoel. Elle se
trouve encore  mille lieues de l'Ocan qu'il lui faut atteindre!
Ce n'est plus la mre qui continue  marcher vers le fleuve!... La
mre a perdu ses enfants, elle les a ensevelis de ses propres
mains!... C'est la femme qui veut revoir son mari!

Elle marche nuit et jour, elle retrouve enfin le cours du
Bobonasa! L, elle est recueillie par de gnreux Indiens, qui la
conduisent aux Missions o l'attendait l'escorte!

Mais elle y arrivait seule, et derrire elle, les tapes de sa
route taient semes de tombes!

Madame des Odonais atteignit Loreto, o nous tions il y a
quelques jours. De ce village pruvien, elle descendit l'Amazone,
comme nous le faisons en ce moment, et enfin elle retrouva son
mari, aprs dix-neuf annes de sparation!

--Pauvre femme! dit la jeune fille.

--Pauvre mre, surtout! rpondit Yaquita. En ce moment, le
pilote Araujo vint  l'arrire et dit: Joam Garral, nous voici
devant l'le de la Ronde! Nous allons passer la frontire!

--La frontire! rpondit Joam.

Et, se levant, il alla se placer au bord de la jangada, et il
regarda longuement l'lot de la Ronde, auquel se brisait le
courant du fleuve. Puis, sa main se porta  son front comme pour
chasser un souvenir.

La frontire! murmura-t-il en baissant la tte par un mouvement
involontaire. Mais, un instant aprs, sa tte s'tait releve, et
son visage tait celui d'un homme rsolu  faire son devoir
jusqu'au bout.



CHAPITRE DOUZIME
FRAGOSO  L'OUVRAGE

Braza, braise, est un mot que l'on trouve dans la langue
espagnole ds le XIIe sicle. Il a servi  faire le mot brazil
pour dsigner certains bois qui fournissent une teinture rouge. De
l le nom de Brsil donn  cette vaste tendue de l'Amrique du
Sud que traverse la ligne quinoxiale, et dans laquelle ce bois se
rencontre frquemment. Il fut, d'ailleurs, et de trs bonne heure,
l'objet d'un commerce considrable avec les Normands. Bien qu'il
s'appelle ibirapitunga au lieu de production, ce nom de brazil
lui est rest, et il est devenu celui de ce pays, qui apparat
comme une immense braise, enflamme sous les rayons d'un soleil
tropical.

Les Portugais l'occuprent tout d'abord. Ds le commencement du
XVIe sicle, prise de possession en fut faite par le pilote
Alvarez Cabral. Si, plus tard, la France, la Hollande, s'y
tablirent partiellement, il est rest portugais, et possde
toutes les qualits qui distinguent ce vaillant petit peuple.
C'est maintenant l'un des plus grands tats de l'Amrique
mridionale, ayant  sa tte l'intelligent et artiste roi don
Pedro.

Quel est ton droit dans la tribu? demandait Montaigne  un Indien
qu'il rencontrait au Havre.

C'est le droit de marcher le premier  la guerre! rpondit
simplement l'Indien.

La guerre, on le sait, fut pendant longtemps le plus sr et le
plus rapide vhicule de la civilisation. Aussi, les Brsiliens
firent-ils ce que faisait cet Indien: ils luttrent, ils
dfendirent leur conqute, ils l'tendirent, et c'est au premier
rang qu'on les voit marcher dans la voie de la civilisation.

Ce fut en 1824, seize ans aprs la fondation de l'empire
Luso-Brsilien, que le Brsil proclama son indpendance par la voix de
don Juan, que les armes franaises avaient chass du Portugal.

Restait  rgler la question de frontires entre le nouvel empire
et le Prou, son voisin.

La chose n'tait pas facile.

Si le Brsil voulait s'tendre jusqu'au Rio-Napo, dans l'ouest, le
Prou, lui, prtendait s'largir jusqu'au lac d'Ega, c'est--dire
huit degrs plus  l'ouest.

Mais, entre temps, le Brsil dut intervenir pour empcher
l'enlvement des Indiens de l'Amazone, enlvement qui se faisait
au profit des Missions hispano-brsiliennes. Il ne trouva pas de
meilleur moyen pour enrayer cette sorte de traite que de fortifier
l'le de la Ronde, un peu au-dessus de Tabatinga, et d'y tablir
un poste.

Ce fut une solution, et, depuis cette poque, la frontire des
deux pays passe par le milieu de cette le.

Au-dessus, le fleuve est pruvien et se nomme Marafion, ainsi
qu'il a t dit.

Au-dessous, il est brsilien et prend le nom de rivire des
Amazones.

Ce fut le 25 juin, au soir, que la jangada vint s'arrter devant
Tabatinga, la premire ville brsilienne, situe sur la rive
gauche,  la naissance du rio dont elle porte le nom, et qui
dpend de la paroisse de Saint-Paul, tablie en aval sur la rive
droite.

Joam Garral avait rsolu de passer l trente-six heures, afin de
donner quelque repos  son personnel. Le dpart ne devait donc
s'effectuer que le 27, dans la matine.

Cette fois, Yaquita et ses enfants, moins menacs peut-tre qu'
Iquitos de servir de pture aux moustiques indignes, avaient
manifest l'intention de descendre  terre et de visiter la
bourgade.

On estime actuellement  quatre cents habitants, presque tous
Indiens, la population de Tabatinga, en y comprenant, sans doute,
ces nomades qui errent plutt qu'ils ne se fixent sur les bords de
l'Amazone et de ses petits affluents.

Le poste de l'le de la Ronde a t abandonn depuis quelques
annes et transport  Tabatinga mme. On peut donc dire que c'est
une ville de garnison; mais, en somme, la garnison n'est compose
que de neuf soldats, presque tous Indiens, et d'un sergent, qui
est le vritable commandant de la place.

Une berge, haute d'une trentaine de pieds, dans laquelle sont
tailles les marches d'un escalier peu solide, forme en cet
endroit la courtine de l'esplanade qui porte le petit fortin. La
demeure du commandant comprend deux chaumires disposes en
querre, et les soldats occupent un btiment oblong, lev  cent
pas de l au pied d'un grand arbre.

Cet ensemble de cabanes ressemblerait parfaitement  tous les
villages ou hameaux, qui sont dissmins sur les rives du fleuve,
si un mt de pavillon, empanach des couleurs brsiliennes, ne
s'levait au-dessus d'une gurite, toujours veuve de sa
sentinelle, et si quatre petits pierriers de bronze n'taient l
pour canonner au besoin toute embarcation qui n'avancerait pas 
l'ordre.

Quant au village proprement dit, il est situ en contrebas,
au-del du plateau. Un chemin, qui n'est qu'un ravin ombrag de ficus
et de miritis, y conduit en quelques minutes. L, sur une falaise
de limon  demi crevasse, s'lvent une douzaine de maisons
recouvertes de feuilles de palmier boiassu, disposes autour
d'une place centrale.

Tout cela n'est pas fort curieux, mais les environs de Tabatinga
sont charmants, surtout  l'embouchure du Javary, qui est assez
largement vase pour contenir l'archipel des les Aramasa. En cet
endroit se groupent de beaux arbres, et, parmi eux, grand nombre
de ces palmiers dont les souples fibres, employes  la
fabrication des hamacs et des filets de pche, font l'objet d'un
certain commerce. En somme, ce lieu est un des plus pittoresques
du Haut-Amazone.

Tabatinga, d'ailleurs, est destine  devenir, avant peu, une
station assez importante, et elle prendra, sans doute, un rapide
dveloppement. L, en effet, devront s'arrter les vapeurs
brsiliens qui remonteront le fleuve, et les vapeurs pruviens qui
le descendront. L se fera l'change des cargaisons et des
passagers. Il n'en faudrait pas tant  un village anglais ou
amricain pour devenir, en quelques annes, le centre d'un
mouvement commercial des plus considrables.

Le fleuve est trs beau en cette partie de son cours. Bien
videmment, l'effet des mares ordinaires ne se fait pas sentir 
Tabatinga, qui est situe  plus de six cents lieues de
l'Atlantique. Mais il n'en est pas ainsi de la pororoca, cette
espce de mascaret, qui, pendant trois jours, dans les grands flux
de syzygies, gonfle les eaux de l'Amazone et les repousse avec une
vitesse de dix-sept kilomtres  l'heure. On prtend, en effet,
que ce raz de mare se propage jusqu' la frontire brsilienne.

Le lendemain, 26 juin, avant le djeuner, la famille Garral se
prpara  dbarquer, afin de visiter la ville.

Si Joam, Benito et Manoel avaient dj mis le pied dans plus d'une
cit de l'empire brsilien, il n'en tait pas ainsi de Yaquita et
de sa fille. Ce serait donc pour elles comme une prise de
possession.

On conoit donc que Yaquita et Minha dussent attacher quelque prix
 cette visite.

Si, d'autre part, Fragoso, en sa qualit de barbier nomade, avait
dj couru les diverses provinces de l'Amrique centrale, Lina,
elle, pas plus que sa jeune matresse, n'avait encore foul le sol
brsilien.

Mais, avant de quitter la jangada, Fragoso tait venu trouver Joam
Garral, et il avait eu avec lui la conversation que voici:

Monsieur Garral, lui dit-il, depuis le jour o vous m'avez reu 
la fazenda d'Iquitos, log, vtu, nourri, en un mot accueilli si
hospitalirement, je vous dois...

--Vous ne me devez absolument rien, mon ami, rpondit Joam
Garral. Donc, n'insistez pas...

--Oh! rassurez-vous, s'cria Fragoso, je ne suis point en mesure
de m'acquitter envers vous! J'ajoute que vous m'avez pris  bord
de la jangada et procur le moyen de descendre le fleuve. Mais
nous voici maintenant sur la terre du Brsil, que, suivant toute
probabilit, je ne devais plus revoir! Sans cette liane...

--C'est  Lina,  Lina seule, qu'il faut reporter votre
reconnaissance, dit Joam Garral.

--Je le sais, rpondit Fragoso, et jamais je n'oublierai ce que
je lui dois, pas plus qu' vous.

--On dirait, Fragoso, reprit Joam, que vous venez me faire vos
adieux! Votre intention est-elle donc de rester  Tabatinga?

--En aucune faon, monsieur Garral, puisque vous m'avez permis de
vous accompagner jusqu' Blem, o je pourrai, je l'espre du
moins, reprendre mon ancien mtier.

--Eh bien, alors, si telle est votre intention, que venez-vous me
demander, mon ami?

--Je viens vous demander si vous ne voyez aucun inconvnient  ce
que je l'exerce en route, ce mtier. Il ne faut pas que ma main se
rouille, et, d'ailleurs, quelques poignes de reis ne feraient pas
mal au fond de ma poche, surtout si je les avais gagns. Vous le
savez, monsieur Garral, un barbier, qui est en mme temps un peu
coiffeur, je n'ose dire un peu mdecin par respect pour monsieur
Manoel, trouve toujours quelques clients dans ces villages du
Haut-Amazone.

--Surtout parmi les Brsiliens, rpondit Joam Garral, car pour
les indignes...

--Je vous demande pardon, rpondit Fragoso, parmi les indignes
surtout! Ah! pas de barbe  faire, puisque la nature s'est montre
trs avare de cette parure envers eux, mais toujours quelque
chevelure  accommoder suivant la dernire mode! Ils aiment cela,
ces sauvages, hommes on femmes! Je ne serai pas install depuis
dix minutes sur la place de Tabatinga, mon bilboquet  la main,--
c'est le bilboquet qui les attire d'abord, et j'en joue fort
agrablement--, qu'un cercle d'Indiens et d'Indiennes se sera
form autour de moi. On se dispute mes faveurs! Je resterais un
mois ici, que toute la tribu des Ticunas se serait fait coiffer de
mes mains! On ne tarderait pas  savoir que le fer qui frise,--
c'est ainsi qu'ils me dsignent--, est de retour dans les murs de
Tabatinga! J'y ai pass dj  deux reprises, et mes ciseaux et
mon peigne ont fait merveille! Ah! par exemple, il n'y faudrait
pas revenir trop souvent, sur le mme march! Mesdames les
Indiennes ne se font pas coiffer tous les jours, comme nos
lgantes des cits brsiliennes! Non! Quand c'est fait, en voil
pour un an, et, pendant un an, elles emploient tous leurs soins 
ne pas compromettre l'difice que j'ai lev, avec quelque talent,
j'ose le dire! Or, il y a bientt un an que je ne suis venu 
Tabatinga. Je vais donc trouver tous mes monuments en ruine, et,
si cela ne vous contrarie pas, monsieur Garral, je voudrais me
rendre une seconde fois digne de la rputation que j'ai acquise
dans ce pays. Question de reis avant tout, et non d'amour-propre,
croyez-le bien!

--Faites donc, mon ami, rpondit Joam Garral en souriant, mais
faites vite! Nous ne devons rester qu'un jour  Tabatinga, et nous
en repartirons demain ds l'aube.

--Je ne perdrai pas une minute, rpondit Fragoso. Le temps de
prendre les ustensiles de ma profession, et je dbarque!

--Allez! Fragoso, rpondit Joam Garral. Puissent les reis
pleuvoir dans votre poche!

Oui, et c'est l une bienfaisante pluie qui n'a jamais tomb 
verse sur votre dvou serviteur!

Cela dit, Fragoso s'en alla rapidement.

Un instant aprs, la famille, moins Joam Garral, prit terre. La
jangada avait pu s'approcher assez prs de la berge pour que le
dbarquement se ft sans peine. Un escalier en assez mauvais tat,
taill dans la falaise, permit aux visiteurs d'arriver  la crte
du plateau.

Yaquita et les siens furent reus par le commandant du fort, un
pauvre diable, qui connaissait cependant les lois de
l'hospitalit, et leur offrit de djeuner dans son habitation. 
et l allaient et venaient les quelques soldats du poste, tandis
que, sur le seuil de la caserne, apparaissaient, avec leurs
femmes, qui sont de sang ticuna, quelques enfants, assez mdiocres
produits de ce mlange de race.

Au lieu d'accepter le djeuner du sergent, Yaquita offrit au
contraire au commandant et  sa femme de venir partager le sien 
bord de la jangada.

Le commandant ne se le fit pas dire deux fois, et rendez-vous fut
pris pour onze heures.

En attendant, Yaquita, sa fille et la jeune multresse,
accompagnes de Manoel, allrent se promener aux environs du
poste, laissant Benito se mettre en rgle avec le commandant pour
l'acquittement des droits de passage, car ce sergent tait  la
fois chef de la douane et chef militaire.

Puis, cela fait, Benito, lui, suivant son habitude, devait aller
chasser dans les futaies voisines. Cette fois, Manoel s'tait
refus  le suivre.

Cependant, Fragoso, de son ct, avait quitt la jangada; mais, au
lieu de monter au poste, il se dirigea vers le village, en prenant
 travers le ravin qui s'ouvrait sur la droite, au niveau de la
berge. Il comptait plus, avec raison, sur la clientle indigne de
Tabatinga que sur celle de la garnison. Sans doute, les femmes des
soldats n'auraient pas mieux demand que de se remettre en ses
habiles mains; mais les maris ne se souciaient gure de dpenser
quelques reis pour satisfaire les fantaisies de leurs coquettes
moitis.

Chez les indignes, il en devait tre tout autrement. poux et
pouses, le joyeux barbier le savait bien, lui feraient le
meilleur accueil.

Voil donc Fragoso en route, remontant le chemin ombrag de beaux
ficus, et arrivant au quartier central de Tabatinga.

Ds son arrive sur la place, le clbre coiffeur fut signal,
reconnu, entour.

Fragoso n'avait ni grosse caisse, ni tambour, ni cornet  piston,
pour attirer les clients, pas mme de voiture  cuivres brillants,
 lanternes resplendissantes,  panneaux orns de glaces, ni de
parasol gigantesque, ni rien qui pt provoquer l'empressement du
public, ainsi que cela se fait dans les foires! Non! mais Fragoso
avait son bilboquet, et, comme ce bilboquet jouait entre ses
doigts! Avec quelle adresse il recevait la tte de tortue, qui
servait de boule, sur la pointe effile du manche! Avec quelle
grce il faisait dcrire  cette boule cette courbe savante, dont
les mathmaticiens n'ont peut-tre pas encore calcul la valeur,
eux qui ont dtermin, cependant, la fameuse courbe du chien qui
suit son matre!

Tous les indignes taient l, hommes, femmes, vieillards,
enfants, dans leur costume un peu primitif, regardant de tous
leurs yeux, coutant de toutes leurs oreilles. L'aimable
oprateur, moiti en portugais, moiti en langue ticuna, leur
dbitait son boniment habituel sur le ton de la plus joyeuse
humeur.

Ce qu'il leur disait, c'tait ce que disent tous ces charlatans
qui mettent leurs services  la disposition du public, qu'ils
soient Figaros espagnols ou perruquiers franais. Au fond, mme
aplomb, mme connaissance des faiblesses humaines, mme genre de
plaisanteries ressasses, mme dextrit amusante, et de la part
de ces indignes, mme bahissement, mme curiosit, mme
crdulit que chez les badauds du monde civilis.

Il s'ensuivit donc que, dix minutes plus tard, le public tait
allum et se pressait prs de Fragoso install dans une loja de
la place, sorte de boutique servant de cabaret.

Cette loja appartenait  un Brsilien domicili  Tabatinga. L,
pour quelques vatems, qui sont les sols du pays et valent vingt
reis[9], les indignes peuvent se procurer les boissons du cru, et
en particulier l'assa. C'est une liqueur moiti solide, moiti
liquide, faite avec les fruits d'un palmier, et elle se boit dans
un cou, ou demi-calebasse, dont on fait un usage gnral en ce
bassin de l'Amazone.

Et alors, hommes et femmes,--ceux-l avec non moins
d'empressement que celles-ci--, de prendre place sur l'escabeau
du barbier. Les ciseaux de Fragoso allaient chmer sans doute,
puisqu'il n'tait pas question de tailler ces opulentes
chevelures, presque toutes remarquables par leur finesse et leur
qualit; mais quel emploi il allait tre appel  faire du peigne
et des fers, qui chauffaient dans un coin sur un brasero!

Et les encouragements de l'artiste  la foule!

Voyez, voyez, disait-il, comme cela tiendra, mes amis, si vous ne
vous couchez pas dessus! Et voil pour un an, et ces modes-l sont
les plus nouvelles de Blem ou de Rio-de-Janeiro! Les filles
d'honneur de la reine ne sont pas plus savamment accommodes, et
vous remarquerez que je n'pargne pas la pommade!

Non! il ne l'pargnait pas! Ce n'tait, il est vrai, qu'un peu de
graisse,  laquelle il mlait le suc de quelques fleurs, mais cela
empltrait comme du ciment.

Aussi aurait-on pu donner le nom d'difices capillaires  ces
monuments levs par la main de Fragoso, et qui comportaient tous
les genres d'architecture! Boucles, anneaux, frisons, catogans,
cadenettes, crpures, rouleaux, tire-bouchons, papillotes, tout y
trouvait sa place. Rien de faux, par exemple, ni tours, ni
chignons, ni postiches. Ces chevelures indignes, ce n'taient
point des taillis affaiblis par les coupes, amaigris par les
chutes, mais plutt des forts dans toutes leur virginit native!
Fragoso, cependant, ne ddaignait pas d'y ajouter quelques fleurs
naturelles, deux ou trois longues artes de poisson, de fines
parures d'os ou de cuivre, que lui apportaient les lgantes de
l'endroit.  coup sr, les merveilleuses du Directoire auraient
envi l'ordonnance de ces coiffures de haute fantaisie,  triple
et quadruple tage, et le grand Lonard lui-mme se ft inclin
devant son rival d'outremer!

Et alors les vatems, les poignes de reis,--seule monnaie contre
laquelle les indignes de l'Amazone changent leurs marchandises--,
de pleuvoir dans la poche de Fragoso, qui les encaissait avec
une vidente satisfaction. Mais, trs certainement, le soir se
ferait avant qu'il et pu satisfaire aux demandes d'une clientle
incessamment renouvele. Ce n'tait pas seulement la population de
Tabatinga qui se pressait  la porte de la loja. La nouvelle de
l'arrive de Fragoso n'avait pas tard  se rpandre. De ces
indignes, il en venait de tous les cts: Ticunas de la rive
gauche du fleuve, Mayorunas de la rive droite, aussi bien ceux qui
habitaient sur les bords du Cajuru que ceux qui rsidaient dans
les villages du Javary.

Aussi, une longue queue d'impatients se dessinait-elle sur la
place centrale. Les heureux et les heureuses, au sortir des mains
de Fragoso, allant firement d'une maison  l'autre, se pavanaient
sans trop oser remuer, comme de grands enfants qu'ils taient.

Il arriva donc que, lorsque midi sonna, le trs occup coiffeur
n'avait pas encore eu le temps de revenir djeuner  bord, aussi
dut-il se contenter d'un peu d'assa, de farine de manioc et
d'oeufs de tortue qu'il avalait rapidement entre deux coups de
fer.

Mais aussi, bonne rcolte pour le cabaretier, car toutes ces
oprations ne s'accomplissaient pas sans grande absorption de
liqueurs tires des caves de la loja. En vrit, c'tait un
vnement pour la ville de Tabatinga que ce passage du clbre
Fragoso, coiffeur ordinaire et extraordinaire des tribus du
Haut-Amazone!



CHAPITRE TREIZIME
TORRS

 cinq heures du soir, Fragoso tait encore l, n'en pouvant plus,
et il se demandait s'il ne serait pas oblig de passer la nuit
pour satisfaire la foule des expectants.

En ce moment, un tranger arriva sur la place, et, voyant toute
cette runion d'indignes, il s'avana vers l'auberge.

Pendant quelques instants, cet tranger regarda Fragoso
attentivement avec une certaine circonspection. Sans doute,
l'examen le satisfit, car il entra dans la loja.

C'tait un homme g de trente-cinq ans environ. Il portait un
assez lgant costume de voyage, qui faisait valoir les agrments
de sa personne. Mais sa forte barbe noire, que les ciseaux
n'avaient pas d tailler depuis longtemps, et ses cheveux, un peu
longs, rclamaient imprieusement les bons offices d'un coiffeur.

Bonjour, l'ami, bonjour! dit-il en frappant lgrement l'paule
de Fragoso.

Fragoso se retourna lorsqu'il entendit ces quelques mots prononcs
en pur brsilien, et non plus l'idiome mlang des indignes.

Un compatriote? demanda-t-il, sans cesser de tortiller la boucle
rebelle d'une tte mayorunasse.

Oui, rpondit l'tranger, un compatriote, qui aurait besoin de vos
services.

Comment donc! mais  l'instant, dit Fragoso. Ds que je vais avoir
termin madame!

Et ce fut fait en deux coups de fer.

Bien que le dernier venu n'et pas droit  la place vacante,
cependant il s'assit sur l'escabeau, sans que cela ament aucune
rclamation de la part des indignes, dont le tour tait ainsi
recul.

Fragoso laissa les fers pour les ciseaux du coiffeur, et, selon
l'habitude de ses collgues:

Que dsire monsieur? demanda-t-il.

Faire tailler ma barbe et mes cheveux, rpondit l'tranger.

 vos souhaits! dit Fragoso en introduisant le peigne dans
l'paisse chevelure de son client.

Et aussitt les ciseaux de faire leur office.

Et vous venez de loin? demanda Fragoso, qui ne pouvait oprer
sans grande abondance de paroles.

Je viens des environs d'Iquitos.

--Tiens, c'est comme moi! s'cria Fragoso. J'ai descendu
l'Amazone d'Iquitos  Tabatinga! Et peut-on vous demander votre
nom?

--Sans inconvnient, rpondit l'tranger. Je me nomme Torrs.

Lorsque les cheveux de son client eurent t coups  la dernire
mode, Fragoso commena  tailler sa barbe; mais,  ce moment,
comme il le regardait bien en face, il s'arrta, reprit son
opration, puis, enfin:

Eh! monsieur Torrs, dit-il, est-ce que?... Je crois vous
reconnatre!... Est-ce que nous ne nous sommes pas dj vus
quelque part?

--Je ne pense pas! rpondit vivement Torrs.

--Je me trompe alors! rpondit Fragoso.

Et il se mit en mesure d'achever sa besogne. Un instant aprs,
Torrs reprit la conversation, que cette demande de Fragoso avait
interrompue. Comment tes-vous venu d'Iquitos? dit-il.

--D'Iquitos  Tabatinga?

--Oui.

-- bord d'un train de bois, sur lequel m'a donn passage un
digne fazender, qui descend l'Amazone avec toute sa famille.

--Ah! vraiment, l'ami! rpondit Torrs. C'est une chance, cela,
et si votre fazender voulait me prendre...

--Vous avez donc, vous aussi, l'intention de descendre le fleuve?

--Prcisment.

--Jusqu'au Para?

--Non, jusqu' Manao seulement, o j'ai affaire.

--Eh bien, mon hte est un homme obligeant, et je pense qu'il
vous rendrait volontiers ce service.

--Vous le pensez?

--Je dirais mme que j'en suis sr.

--Et comment s'appelle-t-il donc ce fazender? demanda
nonchalamment Torrs.

Joam Garral, rpondit Fragoso.

Et, en ce moment, il murmurait  part lui: J'ai certainement vu
cette figure-l quelque part! Torrs n'tait pas homme  laisser
tomber une conversation qui semblait l'intresser, et pour cause.
Ainsi, dit-il, vous pensez que Joam Garral consentirait  me
donner passage?

--Je vous rpte que je n'en doute pas, rpondit Fragoso. Ce
qu'il a fait pour un pauvre diable comme moi, il ne refusera pas
de le faire pour vous, un compatriote!

--Est-ce qu'il est seul  bord de cette jangada?

--Non, rpliqua Fragoso. Je viens de vous dire qu'il voyage avec
toute sa famille,--une famille de braves gens, je vous l'assure
--, et il est accompagn d'une quipe d'Indiens et de noirs, qui
font partie du personnel de la fazenda.

--Il est riche, ce fazender?

--Certainement, rpondit Fragoso, trs riche. Rien que les bois
flotts qui forment la jangada et la cargaison qu'elle porte
constituent toute une fortune!

--Ainsi donc, Joam Garral vient de passer la frontire
brsilienne avec toute sa famille? reprit Torrs.

--Oui, rpondit Fragoso, sa femme, son fils, sa fille et le
fianc de mademoiselle Minha.

--Ah! il a une fille? dit Torrs.

--Une charmante fille.

--Et elle va se marier?...

--Oui, avec un brave jeune homme, rpondit Fragoso, un mdecin
militaire en garnison  Blem, et qui l'pousera, ds que nous
serons arrivs au terme du voyage.

--Bon! dit en souriant Torrs, c'est alors ce qu'on pourrait
appeler un voyage de fianailles!

--Un voyage de fianailles, de plaisir et d'affaires! rpondit
Fragoso. Madame Yaquita et sa fille n'ont jamais mis le pied sur
le territoire brsilien, et, quant  Joam Garral, c'est la
premire fois qu'il franchit la frontire, depuis qu'il est entr
 la ferme du Vieux Magalhas.

--Je suppose aussi, demanda Torrs, que la famille est
accompagne de quelques serviteurs?

--Certainement, rpondit Fragoso; la vieille Cyble, depuis
cinquante ans dans la ferme, et une jolie multresse, mademoiselle
Lina, qui est plutt la compagne que la suivante de sa jeune
matresse. Ah! quelle aimable nature! quel coeur et quels yeux! Et
des ides  elle sur toutes choses, en particulier sur les
lianes...

Fragoso, lanc sur cette voie, n'aurait pu s'arrter sans doute,
et Lina allait tre l'objet de ses dclarations enthousiastes, si
Torrs n'et quitt l'escabeau pour faire place  un autre client.

Que vous dois-je? demanda-t-il au barbier.

--Rien, rpondit Fragoso. Entre compatriotes qui se rencontrent
sur la frontire, il ne peut tre question de cela!

--Cependant, rpondit Torrs, je voudrais...

--Eh bien, nous rglerons plus tard,  bord de la jangada.

--Mais je ne sais, rpondit Torrs, si j'oserai demander  Joam
Garral de me permettre...

--N'hsitez pas! s'cria Fragoso. Je lui en parlerai, si vous
l'aimez mieux, et il se trouvera trs heureux de pouvoir vous tre
utile en cette circonstance.

En ce moment, Manoel et Benito, qui taient venus  la ville,
aprs leur dner, se montrrent  la porte de la loja, dsireux de
voir Fragoso dans l'exercice de ses fonctions.

Torrs s'tait retourn vers eux, et tout  coup: Eh! voil deux
jeunes gens que je connais ou plutt que je reconnais!
s'cria-t-il.

Vous les reconnaissez? demanda Fragoso, assez surpris.

--Oui, sans doute! Il y a un mois, dans la fort d'Iquitos, ils
m'ont tir d'un assez grand embarras!

--Mais ce sont prcisment Benito Garral et Manoel Valdez.

--Je le sais! Ils m'ont dit leurs noms, mais je ne m'attendais
pas  les retrouver ici! Torrs, s'avanant alors vers les deux
jeunes gens, qui le regardaient sans le reconnatre: Vous ne me
remettez pas, messieurs? leur demanda-t-il.

--Attendez donc, rpondit Benito. Monsieur Torrs, si j'ai bonne
mmoire, c'est vous qui, dans la fort d'Iquitos, aviez quelques
difficults avec un guariba?...

--Moi-mme, messieurs! rpondit Torrs. Depuis six semaines, j'ai
continu  descendre l'Amazone, et je viens de passer la frontire
en mme temps que vous!

--Enchant de vous revoir, dit Benito; mais vous n'avez point
oubli que je vous avais propos de venir  la fazenda de mon
pre?

--Je ne l'ai point oubli, rpondit Torrs.

--Et vous auriez bien fait d'accepter mon offre, monsieur! Cela
vous et permis d'attendre notre dpart en vous reposant de vos
fatigues, puis de descendre avec nous jusqu' la frontire! Autant
de journes de marche d'pargnes!

--En effet, rpondit Torrs.

--Notre compatriote ne s'arrte pas  la frontire, dit alors
Fragoso. Il va jusqu' Manao.

--Eh bien, rpondit Benito, si vous voulez venir  bord de la
jangada, vous y serez bien reu, et je suis sr que mon pre se
fera un devoir de vous y donner passage.

--Volontiers! rpondit Torrs, et vous me permettrez de vous
remercier d'avance!

Manoel n'avait point pris part  la conversation. Il laissait
l'obligeant Benito faire ses offres de service, et il observait
attentivement Torrs, dont la figure ne lui revenait gure. Il y
avait, en effet, un manque absolu de franchise dans les yeux de
cet homme, dont le regard fuyait sans cesse, comme s'il et craint
de se fixer; mais Manoel garda cette impression pour lui, ne
voulant pas nuire  un compatriote qu'il s'agissait d'obliger.

Messieurs, dit Torrs, si vous le voulez, je suis prt  vous
suivre jusqu'au port.

Venez! rpondit Benito.

Un quart d'heure aprs, Torrs tait  bord de la jangada. Benito
le prsentait  Joam Garral, en lui faisant connatre les
circonstances dans lesquelles ils s'taient dj vus, et il lui
demandait passage pour Torrs jusqu' Manao.

Je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce service,
rpondit Joam Garral.

--Je vous remercie, dit Torrs, qui, au moment de tendre la main
 son hte, se retint comme malgr lui.

--Nous partons demain matin, ds l'aube, ajouta Joam Garral. Vous
pouvez donc vous installer  bord...

--Oh! mon installation ne sera pas longue! rpondit Torrs. Ma
personne et rien de plus.

--Vous tes chez vous, dit Joam Garral. Le soir mme, Torrs
prenait possession d'une cabine prs de celle du barbier.

 huit heures seulement, celui-ci, de retour  la jangada, faisait
 la jeune multresse le rcit de ses exploits, et lui rptait,
non sans quelque amour-propre, que la renomme de l'illustre
Fragoso venait de s'accrotre encore dans le bassin du
Haut-Amazone.



CHAPITRE QUATORZIME
EN DESCENDANT ENCORE

Le lendemain matin, 27 juin, ds l'aube, les amarres taient
largues, et la jangada continuait  driver au courant du fleuve.

Un personnage de plus tait  bord. En ralit, d'o venait ce
Torrs? On ne le savait pas au juste. O allait-il?  Manao,
avait-il dit. Torrs s'tait d'ailleurs gard de rien laisser
souponner de sa vie passe, ni de la profession qu'il exerait
encore deux mois auparavant, et personne ne pouvait se douter que
la jangada et donn asile  un ancien capitaine des bois. Joam
Garral n'avait pas voulu gter par des questions trop pressantes
le service qu'il allait lui rendre.

En le prenant  bord, le fazender avait obi  un sentiment
d'humanit. Au milieu de ces vastes dserts amazoniens,  cette
poque surtout o des bateaux  vapeur ne sillonnaient pas encore
le cours du fleuve, il tait trs difficile de trouver des moyens
de transport srs et rapides. Les embarcations ne donnaient pas un
service rgulier, et, la plupart du temps, le voyageur en tait
rduit  cheminer  travers les forts. Ainsi avait fait et aurait
d continuer de faire Torrs, et c'tait pour lui une chance
inespre que d'avoir pu prendre passage  bord de la jangada.

Depuis que Benito avait racont dans quelles conditions il avait
rencontr Torrs, la prsentation tait faite, et celui-ci pouvait
se considrer comme un passager  bord d'un transatlantique, qui
tait libre de prendre part  la vie commune si cela lui
convenait, libre de se tenir  l'cart pour peu qu'il ft d'humeur
insociable.

Il fut visible, du moins pendant les premiers jours, que Torrs ne
cherchait pas  pntrer dans l'intimit de la famille Garral. Il
se tenait sur une grande rserve, rpondant lorsqu'on lui
adressait la parole, mais ne provoquant aucune rponse.

S'il paraissait, de prfrence, plus expansif avec quelqu'un,
c'tait avec Fragoso. Ne devait-il pas  ce joyeux compagnon cette
ide de prendre passage sur la jangada? Quelquefois il le
questionnait sur la situation de la famille Garral  Iquitos, sur
les sentiments de la jeune fille pour Manoel Valdez, et encore ne
le faisait-il qu'avec une certaine discrtion. Le plus souvent,
lorsqu'il ne se promenait pas seul  l'avant de la jangada, il
restait dans sa cabine.

Quant aux djeuners et aux dners, il les partageait avec Joam
Garral et les siens, mais il ne prenait que peu de part  la
conversation, et il se retirait ds que le repas tait termin.

Pendant la matine, la jangada fit route  travers le pittoresque
groupe d'les que contient le vaste estuaire du Javary. Ce
tributaire important de l'Amazone promne, dans la direction du
sud-ouest, un cours qui, de sa source  son embouchure, ne parat
enray par aucun lot ni par aucun rapide. Cette embouchure mesure
environ trois mille pieds de largeur, et s'ouvre  quelques milles
au-dessus de l'emplacement qu'occupait autrefois la ville du mme
nom, dont les Espagnols et les Portugais se disputrent longtemps
la proprit.

Jusqu'au 30 juin matin, il n'y eut rien de particulier  signaler
dans le voyage. Parfois, on rencontrait quelques embarcations, qui
se glissaient le long des rives, attaches les unes aux autres, de
telle sorte qu'un seul indigne suffisait  les conduire toutes.
Navigar de bubina, ainsi disent les gens du pays pour dsigner
ce genre de navigation, c'est--dire naviguer de confiance.

Bientt furent dpasss l'le Araria, l'archipel des les
Calderon, l'le Capiatu, et bien d'autres, dont les noms ne sont
pas encore arrivs  la connaissance des gographes. Le 30 juin,
le pilote signalait sur la droite du fleuve le petit village de
Jurupari-Tapera, o se fit une halte de deux ou trois heures.

Manoel et Benito allrent chasser dans les environs et
rapportrent quelques gibiers  plume, qui furent bien reus 
l'office. En mme temps, les deux jeunes gens avaient opr la
capture d'un animal dont un naturaliste et fait plus de cas que
n'en fit la cuisinire de la jangada.

C'tait un quadrupde de couleur fonce, qui ressemblait quelque
peu  un grand terre-neuve.

Un fourmilier tamanoir! s'cria Benito, en le jetant sur le pont
de la jangada.

--Et un magnifique spcimen, qui ne dparerait pas la collection
d'un musum! ajouta Manoel.

--Avez-vous eu quelque peine  vous emparer de ce curieux animal?
demanda Minha.

--Mais oui, petite soeur, rpondit Benito, et tu n'tais pas l
pour demander sa grce! Ah! ils ont la vie dure, ces chiens-l, et
il n'a pas fallu moins de trois balles pour coucher celui-ci sur
le flanc!

Ce tamanoir tait superbe, avec sa longue queue, mlange de crins
gristres; ce museau en pointe qu'il plonge dans les fourmilires,
dont les insectes font sa principale nourriture; ses longues
pattes maigres, armes d'ongles aigus, longs de cinq pouces et qui
peuvent se refermer comme les doigts d'une main. Mais quelle main,
que cette main de tamanoir! Quand elle tient quelque chose, il
faut la couper pour lui faire lcher prise. C'est  ce point que
le voyageur mile Carrey a justement pu dire que le tigre
lui-mme prit dans cette treinte.

Le 2 juillet, dans la matine, la jangada arrivait au pied de
San-Pablo-d'Olivena, aprs s'tre glisse au milieu de nombreuses
les, qui, en toutes saisons, sont couvertes de verdure, ombrages
d'arbres magnifiques, et dont les principales avaient nom
Jurupari, Rita, Maracanatena et Cururu-Sapo. Plusieurs fois aussi,
elle avait d longer les ouvertures de quelques iguaraps ou
petits affluents aux eaux noires.

La coloration de ces eaux est un phnomne assez curieux, et il
appartient en propre  un certain nombre de tributaires de
l'Amazone, quelle que soit leur importance. Manoel fit remarquer
combien cette nuance tait charge en couleur, puisqu'on la
distinguait trs nettement  la surface des eaux blanchtres du
fleuve.

On a tent d'expliquer cette coloration de diverses manires,
dit-il, et je ne crois pas que les plus savants soient arrivs 
le faire d'une manire satisfaisante.

--Ces eaux sont vritablement noires avec un magnifique reflet
d'or, rpondit la jeune fille, en montrant une lgre nappe
mordore qui affleurait la jangada.

--Oui, rpondit Manoel, et dj Humboldt avait observ comme
vous, ma chre Minha, ce reflet si curieux. Mais, en regardant
plus attentivement, on voit que c'est plutt la couleur de spia
qui domine dans toute cette coloration.

--Bon! s'cria Benito, encore un phnomne sur lequel les savants
ne sont pas d'accord!

--Peut-tre pourrait-on,  ce sujet, demander leur avis aux
camans, aux dauphins et aux lamantins, fit observer Fragoso, car
ce sont certainement les eaux noires qu'ils choisissent de
prfrence pour s'y battre.

--Il est certain qu'elles attirent plus particulirement ces
animaux, rpondit Manoel. Mais pourquoi? On serait fort embarrass
de le dire! En effet, cette coloration est-elle due  ce que ces
eaux contiennent en dissolution de l'hydrogne carbon, ou bien 
ce qu'elles coulent sur des lits de tourbe,  travers des couches
de houille et d'anthracite; ou ne doit-on pas l'attribuer 
l'norme quantit de plantes minuscules qu'elles charrient? Il n'y
a rien de certain  cet gard[10]. En tout cas, excellentes 
boire, d'une fracheur trs enviable sous ce climat, elles sont
sans arrire-got et d'une parfaite innocuit. Prenez un peu de
cette eau, ma chre Minha, buvez-en, vous le pouvez sans
inconvnient.

L'eau tait limpide et frache en effet. Elle aurait pu
avantageusement remplacer les eaux de table si employes en
Europe. On en recueillit quelques frasques pour l'usage de
l'office.

Il a t dit qu' la date du 2 juillet, ds le matin, la jangada
tait arrive  San-Pablo-d'Olivena, o se fabriquent par
milliers de ces longs chapelets dont les grains sont forms des
cales du coco de piassaba. C'est l l'objet d'un commerce trs
suivi. Peut-tre paratra-t-il singulier que les anciens
dominateurs du pays, les Tupinambas, les Tupiniquis, en soient
arrivs  faire leur principale occupation de confectionner ces
objets du culte catholique. Mais, aprs tout, pourquoi pas? Ces
Indiens ne sont plus les Indiens d'autrefois. Au lieu d'tre vtus
du costume national, avec fronteau de plumes d'aras, arc et
sarbacanes, n'ont-ils pas adopt le vtement amricain, le
pantalon blanc, le puncho de coton tiss par leurs femmes, qui
sont devenues trs habiles dans cette fabrication?

San-Pablo-d'Olivena, ville assez importante, ne compte pas moins
de deux mille habitants, emprunts  toutes les tribus voisines.
Maintenant la capitale du Haut-Amazone, elle dbuta par n'tre
qu'une simple Mission, fonde par des carmes portugais, vers 1692,
et reprise par des missionnaires jsuites.

Dans le principe, c'tait le pays des Omaguas, dont le nom
signifiait ttes plates. Ce nom leur venait de la barbare
coutume qu'avaient les mres indignes de presser entre deux
planchettes la tte de leurs nouveau-ns, de manire  leur
faonner un crne oblong, qui tait fort  la mode. Mais, comme
toutes les modes, celle-ci a chang; les ttes ont repris leur
forme naturelle, et on ne retrouverait plus trace de l'ancienne
dformation dans le crne de ces fabricants de chapelets.

Toute la famille,  l'exception de Joam Garral, descendit  terre.
Torrs, lui aussi, prfra rester  bord, et ne manifesta aucun
dsir de visiter San-Pablo-d'olivena, qu'il ne paraissait pas
connatre, cependant.

Dcidment, si cet aventurier tait taciturne, il faut avouer
qu'il n'tait pas curieux.

Benito put faire aisment des changes, de manire  complter la
cargaison de la jangada. Sa famille et lui reurent un excellent
accueil des principales autorits de la ville, le commandant de
place et le chef des douanes, que leurs fonctions n'empchaient
aucunement de se livrer au commerce. Ils confirent mme au jeune
ngociant divers produits du pays, destins  tre vendus pour
leur compte, soit  Manao, soit  Blem.

La ville se composait d'une soixantaine de maisons, disposes sur
un plateau qui couronnait la berge du fleuve en cet endroit.
Quelques-unes de ces chaumires taient couvertes en tuiles, ce
qui est assez rare dans ces contres; mais, en revanche, la
modeste glise, ddie  saint Pierre et saint Paul, ne s'abritait
que sous un toit de paille, qui et plutt convenu  l'table de
Bethlem qu' un difice consacr au culte dans un des pays les
plus catholiques du monde.

Le commandant, son lieutenant et le chef de police acceptrent de
dner  la table de la famille, et ils furent reus par Joam
Garral avec les gards dus  leur rang.

Pendant le dner, Torrs se montra plus causeur que d'habitude. Il
raconta quelques-unes de ses excursions  l'intrieur du Brsil,
en homme qui paraissait connatre le pays.

Mais, tout en parlant de ses voyages, Torrs ne ngligea pas de
demander au commandant s'il connaissait Manao, si son collgue s'y
trouvait en ce moment, si le juge de droit, le premier magistrat
de la province, avait l'habitude de s'absenter  cette poque de
la saison chaude. Il semblait qu'en faisant cette srie de
questions, Torrs regardait en dessous Joam Garral. Ce fut mme
assez indiqu pour que Benito l'observt, non sans quelque
tonnement et fit cette remarque, que son pre coutait tout
particulirement les questions assez singulires que posait
Torrs.

Le commandant de San-Pablo-d'Olivena assura l'aventurier que les
autorits n'taient point absentes de Manao en ce moment, et il
chargea mme Joam Garral de leur prsenter ses compliments. Selon
toute probabilit, la jangada arriverait devant cette ville dans
sept semaines au plus tard, du 20 au 25 aot.

Les htes du fazender prirent cong de la famille Garral vers le
soir, et, le lendemain matin, 3 juillet, la jangada recommenait 
descendre le cours du fleuve.

 midi, on laissait sur la gauche l'embouchure du Yacurupa. Ce
tributaire n'est,  proprement parler, qu'un vritable canal,
puisqu'il dverse ses eaux dans l'Ia, qui est lui-mme un
affluent de gauche de l'Amazone. Phnomne particulier, le fleuve,
en de certains endroits, alimente lui-mme ses propres affluents.

Vers trois heures aprs midi, la jangada dpassa l'embouchure du
Jandiatuba, qui apporte du sud-ouest ses magnifiques eaux noires,
et les jette dans la grande artre par une bouche de quatre cents
mtres, aprs avoir arros les territoires des Indiens Culinos.

Nombre d'les furent longes, Pimaticaira, Caturia, Chico,
Motachina; les unes habites, les autres dsertes, mais toutes
couvertes d'une vgtation superbe, qui forme comme une guirlande
ininterrompue de verdure d'un bout de l'Amazone  l'autre.



CHAPITRE QUINZIME
EN DESCENDANT TOUJOURS

On tait au soir du 5 juillet. L'atmosphre, alourdie depuis la
veille, promettait quelques prochains orages. De grandes
chauves-souris de couleur rousstre rasaient  larges coups d'ailes
le courant de l'Amazone. Parmi elles on distinguait de ces perros
voladors, d'un brun sombre, clairs au ventre, pour lesquelles
Minha et surtout la jeune multresse prouvaient une rpulsion
instinctive. C'taient l, en effet, de ces horribles vampires qui
sucent le sang des bestiaux, et s'attaquent mme  l'homme qui
s'est imprudemment endormi dans les campines.

Oh! les vilaines btes! s'cria Lina, en se cachant les yeux.
Elles me font horreur!

--Et elles sont, en outre, fort redoutables, ajouta la jeune
fille. N'est-il pas vrai, Manoel?

--Trs redoutables, en effet, rpondit le jeune homme. Ces
vampires ont un instinct particulier qui les porte  vous saigner
aux endroits o le sang peut le plus facilement couler, et
principalement derrire l'oreille. Pendant l'opration, ils
continuent  battre de l'aile et provoquent ainsi une agrable
fracheur, qui rend le sommeil du dormeur plus profond. On cite
des gens, soumis inconsciemment  cette hmorragie de plusieurs
heures, qui ne se sont plus rveills!

--Ne continuez pas  raconter de pareilles histoires, Manoel, dit
Yaquita, ou bien ni Minha ni Lina n'oseront dormir cette nuit!

--Ne craignez rien, rpondit Manoel. S'il le faut, nous
veillerons sur leur sommeil!

--Silence! dit Benito.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Manoel.

--N'entendez-vous pas un bruit singulier de ce ct? reprit
Benito en montrant la rive droite.

--En effet, rpondit Yaquita.

--D'o provient ce bruit? demanda la jeune fille. On dirait des
galets qui roulent sur la plage des les!

--Bon! je sais ce que c'est! rpondit Benito. Demain, au lever du
jour, il y aura rgal pour ceux qui aiment les oeufs de tortue et
les petites tortues fraches!

Il n'y avait pas  s'y tromper. Ce bruit tait produit par
d'innombrables chloniens de toutes tailles que l'opration de la
ponte attirait sur les les.

C'est dans le sable des grves que ces amphibies viennent choisir
l'endroit convenable pour y dposer leurs oeufs.

L'opration, commence avec le soleil couchant, serait finie avec
l'aube.

 ce moment dj, la tortue-chef avait quitt le lit du fleuve
pour y reconnatre un emplacement favorable. Les autres, runies
par milliers, s'occupaient  creuser avec leurs pattes antrieures
une tranche longue de six cents pieds, large de douze, profonde
de six; aprs y avoir enterr leurs oeufs, il ne leur resterait
plus qu' les recouvrir d'une couche de sable, qu'elles battraient
avec leurs carapaces, de manire  le tasser.

C'est une grande affaire pour les Indiens riverains de l'Amazone
et de ses affluents que cette opration de la ponte. Ils guettent
l'arrive des chloniens, ils procdent  l'extraction des oeufs
au son du tambour, et, de la rcolte divise en trois parts, une
appartient aux veilleurs, l'autre aux Indiens, la troisime 
l'tat, reprsent par des capitaines de plage, qui font, en mme
temps que la police, le recouvrement des droits.  de certaines
grves, que la dcroissance des eaux laisse  dcouvert et qui ont
le privilge d'attirer le plus grand nombre de tortues, on a donn
le nom de plages royales. Lorsque la rcolte est acheve, c'est
fte pour les Indiens, qui se livrent aux jeux,  la danse, aux
libations,--fte aussi pour les camans du fleuve, qui font
ripaille des restes de ces amphibies.

Tortues ou oeufs de tortue sont donc l'objet d'un commerce
extrmement considrable dans tout le bassin de l'Amazone. Il est
de ces chloniens que l'on vire, c'est--dire que l'on retourne
sur le dos, quand ils reviennent de la ponte, et que l'on conserve
vivants, soit qu'on les garde dans des parcs palissads comme les
parcs  poissons, soit qu'on les attache  des pieux par une corde
assez longue pour leur permettre d'aller ou de venir sur la terre
ou sous l'eau. De cette faon, on peut toujours avoir de la chair
frache de ces animaux.

On procde autrement avec les petites tortues qui viennent
d'clore. Nul besoin de les parquer ni de les attacher. Leur
caille est molle encore, leur chair extrmement tendre, et on les
mange absolument comme des hutres, aprs les avoir fait cuire.
Sous cette forme, il s'en consomme des quantits considrables.

Cependant, ce n'est pas l l'usage le plus gnral que l'on fasse
des oeufs des chloniens dans les provinces de l'Amazone et du
Para. La fabrication de la manteigna de tartaruga, c'est--dire
du beurre de tortue, qui peut tre compar aux meilleurs produits
de la Normandie ou de la Bretagne, ne consomme pas moins, chaque
anne, de deux cent cinquante  trois cents millions d'oeufs. Mais
les tortues sont innombrables dans les cours d'eau de ce bassin,
et c'est par quantits incalculables qu'elles dposent leurs oeufs
sous le sable des grves.

Toutefois, par suite de la consommation qu'en font non seulement
les indignes, mais aussi les chassiers de la cte, les urubus de
l'air, les camans du fleuve, leur nombre s'est assez amoindri
pour que chaque petite tortue se paye actuellement d'une
pataque[11] brsilienne.

Le lendemain, ds l'aube, Benito, Fragoso et quelques Indiens
prirent une des pirogues et se rendirent  la grve d'une des
grandes les longes pendant la nuit. Il n'tait pas ncessaire
que la jangada ft halte. On saurait bien la rejoindre.

Sur la plage se voyaient de petites tumescences, qui indiquaient
la place o, cette nuit mme, chaque paquet d'oeufs avait t
dpos dans la tranche, par groupes de cent soixante  cent
quatre-vingt-dix. Ceux-l, il n'tait pas question de les
extraire. Mais, une premire ponte ayant t faite deux mois
auparavant, les oeufs avaient clos sous l'action de la chaleur
emmagasine dans les sables, et dj quelques milliers de petites
tortues couraient sur la grve.

Les chasseurs firent donc bonne chasse. La pirogue fut remplie de
ces intressants amphibies, qui arrivrent juste  point pour
l'heure du djeuner. Le butin fut partag entre les passagers et
le personnel de la jangada, et s'il en restait le soir, il n'en
restait plus gure.

Le 7 juillet au matin, on tait devant San-Jos-de-Matura, bourg
situ prs d'un petit rio empli de longues herbes, et sur les
bords duquel la lgende prtend que les Indiens  queue ont
exist.

Le 8 juillet, dans la matine, on aperut le village de
San-Antonio, deux ou trois maisonnettes perdues dans les arbres, puis
l'embouchure de l'Ia ou Putumayo, qui mesure neuf cents mtres de
largeur.

Le Putumayo est l'un des plus importants tributaires de l'Amazone.
En cet endroit, au XVIe sicle, des Missions anglaises furent
d'abord fondes par les Espagnols, puis dtruites par les
Portugais, et,  l'heure prsente, il n'en reste plus trace. Ce
qu'on y retrouve encore, ce sont des reprsentants de diverses
tribus d'Indiens, qui sont aisment reconnaissables  la diversit
de leurs tatouages.

L'Ia est un cours d'eau qu'envoient vers l'est les montagnes de
Pasto, au nord-est de Quito,  travers les plus belles forts de
cacaoyers sauvages. Navigable sur un parcours de cent quarante
lieues pour les bateaux  vapeur qui ne tient pas plus de six
pieds, il doit tre un jour l'un des principaux chemins fluviaux
dans l'ouest de l'Amrique.

Cependant, le mauvais temps tait venu. Il ne procdait pas par
des pluies continuelles; mais de frquents orages troublaient dj
l'atmosphre. Ces mtores ne pouvaient aucunement gner la marche
de la jangada, qui ne donnait pas prise au vent; sa grande
longueur la rendait mme insensible  la houle de l'Amazone; mais,
pendant ces averses torrentielles, ncessit pour la famille
Garral de rentrer dans l'habitation. Il fallait bien occuper ces
heures de loisir. On causait alors, on se communiquait ses
observations, et les langues ne chmaient pas.

Ce fut dans ces conditions que Torrs commena peu  peu  prendre
une part plus active  la conversation. Les particularits de ses
divers voyages dans tout le nord du Brsil lui fournissaient de
nombreux sujets d'entretien. Cet homme avait certainement beaucoup
vu; mais ses observations taient celles d'un sceptique, et, le
plus souvent, il blessait les honntes gens qui l'coutaient. Il
faut dire aussi qu'il se montrait plus empress auprs de Minha.
Seulement, ces assiduits, bien qu'elles dplussent  Manoel,
n'taient pas assez marques pour que le jeune homme crt devoir
intervenir encore. D'ailleurs la jeune fille prouvait pour Torrs
une instinctive rpulsion, qu'elle ne cherchait pas  cacher.

Le 9 juillet, l'embouchure du Tunantins apparut sur la rive gauche
du fleuve, formant un estuaire de quatre cents pieds, par lequel
cet affluent dversait ses eaux noires, venues de l'ouest-nord-ouest,
aprs avoir arros les territoires des Indiens Cacenas.

En cet endroit, le cours de l'Amazone se montrait sous un aspect
vritablement grandiose, mais son lit tait plus que jamais
encombr d'les et d'lots. Il fallut toute l'adresse du pilote
pour se diriger au travers de cet archipel, allant d'une rive 
l'autre, vitant les hauts-fonds, fuyant les remous, maintenant
son imperturbable direction.

Peut-tre aurait-il pu prendre l'Ahuaty-Parana, sorte de canal
naturel, qui se dtache du fleuve un peu au-dessous de
l'embouchure du Tunantins et permet de rentrer dans le cours d'eau
principal, cent-vingt milles plus loin, par le rio Japura; mais,
si la portion la plus large de ce furo mesure cent cinquante
pieds, la plus troite n'en compte que soixante, et la jangada
aurait eu quelque peine  passer.

Bref, aprs avoir touch, le 13 juillet,  l'le Capuro, aprs
avoir dpass la bouche du Jutahy, qui, venu de l'est-sud-ouest,
jette ses eaux noires par une ouverture de quinze cents pieds,
aprs avoir admir des lgions de jolis singes couleur blanc de
soufre,  face rouge cinabre, qui sont d'insatiables amateurs de
ces noisettes que produisent les palmiers auxquels le fleuve doit
son nom, les voyageurs arrivrent, le 18 juillet, devant la petite
ville de Fonteboa.

En cet endroit, la jangada fit une halte de douze heures, qui
donna quelque repos  l'quipe.

Fonteboa, comme la plupart de ces villages-missions de l'Amazone,
n'a point chapp  cette capricieuse loi qui les transporte,
pendant une longue priode, d'un endroit  un autre. Il est
probable, cependant, que ce hameau en a fini avec cette existence
nomade et qu'il est dfinitivement sdentaire. Tant mieux pour
lui, car il est charmant  voir avec sa trentaine de maisons,
couvertes de feuillage, et son glise ddie  Notre-Dame de
Guadalupe, Vierge Noire du Mexique. Fonteboa compte un millier
d'habitants, fournis par les Indiens des deux rives, qui lvent
de nombreux bestiaux dans les opulentes campines des environs. 
cela ne se borne pas leur occupation: ce sont aussi d'intrpides
chasseurs, ou, si on l'aime mieux, d'intrpides pcheurs de
lamantins.

Aussi, le soir mme de leur arrive, les jeunes gens purent-ils
assister  une trs intressante expdition de ce genre.

Deux de ces ctacs herbivores venaient d'tre signals dans les
eaux noires du rio Cayaratu, qui se jette  Fonteboa. On voyait
six points bruns se mouvoir  leur surface. C'taient les deux
museaux pointus et les quatre ailerons des lamantins.

Des pcheurs peu expriments auraient pris tout d'abord ces
points mouvants pour des paves en drive, mais les indignes de
Fonteboa ne pouvaient s'y tromper. Bientt, d'ailleurs, des
souffles bruyants indiqurent que des animaux  vents chassaient
avec force l'air devenu impropre aux besoins de leur respiration.

Deux ubas, portant chacune trois pcheurs, se dtachrent du
rivage et s'approchrent des lamantins, qui prirent aussitt la
fuite. Les points noirs tracrent d'abord un long sillage  la
surface de l'eau, puis ils disparurent  la fois.

Les pcheurs continurent  s'avancer prudemment. L'un d'eux, arm
d'un harpon trs primitif,--un long clou au bout d'un bton--,
se tenait debout sur la pirogue, pendant que les deux autres
pagayaient sans bruit. Ils attendaient que la ncessit de
respirer rament les lamantins  leur porte. Dix minutes au plus,
et ces animaux reparatraient certainement dans un cercle plus ou
moins restreint.

En effet, ce temps s'tait  peu prs coul, lorsque les points
noirs mergrent  peu de distance, et deux jets d'air mlang de
vapeurs s'lancrent bruyamment.

Les ubas s'approchrent; les harpons furent lancs en mme temps;
l'un manqua son but, mais l'autre frappa l'un des ctacs  la
hauteur de sa vertbre caudale.

Il n'en fallut pas plus pour tourdir l'animal, qui est peu apte 
se dfendre quand il a t touch par le fer d'un harpon. La corde
le ramena  petits coups prs de l'uba, et il fut remorqu jusqu'
la grve, au pied du village.

Ce n'tait qu'un lamantin de petite taille, car il mesurait 
peine trois pieds de longueur. On les a tant poursuivis, ces
pauvres ctacs, qu'ils commencent  devenir assez rares dans les
eaux de l'Amazone et de ses affluents, et on leur laisse si peu le
temps de grandir, que les gants de l'espce ne dpassent pas sept
pieds maintenant. Que sont-ils auprs de ces lamantins de douze et
quinze pieds, qui abondent encore dans les fleuves et les lacs de
l'Afrique!

Mais il serait bien difficile d'empcher cette destruction. En
effet, la chair du lamantin est excellente, mme suprieure 
celle du porc, et l'huile que fournit son lard, pais de trois
pouces, est un produit d'une vritable valeur. Cette chair,
lorsqu'elle est boucane, se conserve longtemps et donne une
alimentation saine. Si l'on ajoute  cela que l'animal est d'une
capture relativement facile, on ne s'tonnera pas que son espce
tende  sa complte destruction.

Aujourd'hui, un lamantin adulte, qui rendait deux pots d'huile
pesant cent quatre-vingts livres, n'en donne plus que quatre
arrobes espagnols, quivalant  un quintal.

Le 19 juillet, au soleil levant, la jangada quittait Fonteboa et
se laissait aller entre les deux rives du fleuve, absolument
dsertes, le long des les ombrages de forts de cacaoyers du
plus grand effet. Le ciel tait toujours lourdement charg de gros
cumulus lectriques, qui faisaient pressentir de nouveaux orages.

Le rio Jurua, venu du sud-est, se dgagea bientt des berges de
gauche.  le remonter, une embarcation pourrait s'enfoncer
jusqu'au Prou, sans rencontrer d'insurmontables obstacles, 
travers ses eaux blanches, que nourrissent un grand nombre de
sous-affluents.

C'est peut-tre sur ces territoires, dit Manoel, qu'il
conviendrait de rechercher les descendants de ces femmes
guerrires, qui ont tant merveill Orellana. Mais il faut dire
que,  l'exemple de leurs devancires, elles ne forment point de
tribus  part. Ce sont tout simplement des pouses qui
accompagnent leurs poux au combat, et celles-ci, parmi les
Juruas, ont une grande rputation de vaillance.

La jangada continuait  descendre; mais quel ddale l'Amazone
prsentait alors! Le rio Japura, dont l'embouchure allait s'ouvrir
quatre-vingts milles plus loin, et qui est un de ses plus grands
affluents, courait presque paralllement au fleuve.

Entre eux, c'taient des canaux, des iguaraps, des lagunes, des
lacs temporaires, un inextricable lacis, qui rend bien difficile
l'hydrographie de cette contre.

Mais, si Araujo n'avait pas de carte pour se guider, son
exprience le servait plus srement, et c'tait merveille de le
voir se dbrouiller dans ce chaos, sans jamais s'garer hors du
grand fleuve.

En somme, il fit si bien que, le 25 juillet, dans l'aprs-midi,
aprs avoir pass devant le village de Parani-Tapera, la jangada
put mouiller  l'entre du lac d'Ega ou Teff, dans lequel il
tait inutile de s'engager, puisqu'il aurait fallu en sortir pour
reprendre la route de l'Amazone.

Mais la ville d'Ega est assez importante. Elle mritait qu'on ft
halte pour la visiter. Il fut donc convenu que la jangada
sjournerait en cet endroit jusqu'au 27 juillet, et que, le
lendemain 28, la grande pirogue transporterait toute la famille 
Ega.

Cela donnerait un repos qui tait bien d au laborieux quipage du
train de bois.

La nuit se passa sur les amarrages, prs d'une cte assez leve,
et rien n'en troubla la tranquillit. Quelques clairs de chaleur
enflammrent l'horizon, mais ils venaient d'un orage lointain, qui
n'clata pas  l'entre du lac.



CHAPITRE SEIZIME
EGA

Le 20 juillet,  six heures du matin, Yaquita, Minha, Lina et les
deux jeunes gens se prparaient  quitter la jangada.

Joam Garral, qui n'avait pas manifest l'intention de descendre 
terre, se dcida, cette fois, sur les instances de sa femme et de
sa fille,  abandonner son absorbant travail quotidien pour les
accompagner pendant leur excursion.

Torrs, lui, ne s'tait pas montr soucieux d'aller visiter Ega, 
la grande satisfaction de Manoel, qui avait pris cet homme en
aversion et n'attendait que l'occasion de le lui prouver.

Quant  Fragoso, il ne pouvait avoir, pour aller  Ega, les mmes
raisons d'intrt qui l'avaient conduit  Tabatinga, bourgade de
peu d'importance auprs de cette petite ville.

Ega, au contraire, est un chef-lieu de quinze cents habitants, o
rsident toutes les autorits que comporte l'administration d'une
cit aussi considrable,--considrable pour le pays--, c'est--dire
commandant militaire, chef de police, juge de paix, juge de
droit, instituteur primaire, milice sous les ordres d'officiers de
tout rang.

Or, lorsque tant de fonctionnaires, leurs femmes, leurs enfants,
habitent une ville, on peut supposer que les barbiers-coiffeurs
n'y font pas dfaut. C'tait le cas, et Fragoso n'y et pas fait
ses frais.

Sans doute, l'aimable garon, bien qu'il n'et point affaire 
Ega, comptait cependant tre de la partie, puisque Lina
accompagnait sa jeune matresse; mais, au moment de quitter la
jangada, il se rsigna  rester, sur la demande mme de Lina.

Monsieur Fragoso? lui dit-elle, aprs l'avoir pris  l'cart.

Mademoiselle Lina? rpondit Fragoso.

--Je ne crois pas que votre ami Torrs ait l'intention de nous
accompagner  Ega.

--En effet, il doit rester  bord, mademoiselle Lina, mais je
vous serai oblig de ne point l'appeler mon ami!

--C'est pourtant vous qui l'avez engag  nous demander passage,
avant qu'il en et manifest l'intention.

--Oui, et ce jour-l, s'il faut vous dire toute ma pense, je
crains d'avoir fait une sottise!

--Eh bien, s'il faut vous dire toute la mienne, cet homme ne me
plat gure, monsieur Fragoso.

--Il ne me plat pas davantage, mademoiselle Lina, et j'ai
toujours comme une ide de l'avoir dj vu quelque part. Mais le
trop vague souvenir qu'il m'a laiss n'est prcis que sur un
point: c'est que l'impression tait loin d'tre bonne!

--En quel endroit,  quelle poque auriez-vous rencontr ce
Torrs? Vous ne pouvez donc pas vous le rappeler? Il serait
peut-tre utile de savoir ce qu'il est, et surtout ce qu'il a t!

--Non... Je cherche... Y a-t-il longtemps? Dans quel pays, dans
quelles circonstances?... Je ne retrouve pas!

--Monsieur Fragoso?

--Mademoiselle Lina!

--Vous devriez demeurer  bord, afin de surveiller Torrs pendant
notre absence!

--Quoi! s'cria Fragoso, ne pas vous accompagner  Ega et rester
tout une journe sans vous voir!

--Je vous le demande!

--C'est un ordre?...

--C'est une prire! Je resterai.

--Monsieur Fragoso?

--Mademoiselle Lina?

--Je vous remercie!

--Remerciez-moi en me donnant une bonne poigne demain, rpondit
Fragoso. a vaut bien cela!

Lina tendit la main  ce brave garon, qui la retint quelques
instants, en regardant le charmant visage de la jeune fille. Et
voil pourquoi Fragoso ne prit pas place dans la pirogue, et se
fit, sans en avoir l'air, le surveillant de Torrs. Celui-ci
s'apercevait-il de ces sentiments de rpulsion qu'il inspirait 
tous? Peut-tre; mais, sans doute aussi, il avait ses raisons pour
n'en pas tenir compte.

Une distance de quatre lieues sparait le lieu de mouillage de la
ville d'Ega. Huit lieues, aller et retour, dans une pirogue
contenant six personnes, plus deux ngres pour pagayer, c'tait un
trajet qui et exig quelques heures, sans parler de la fatigue
occasionne par cette haute temprature, bien que le ciel ft
voil de lgers nuages.

Mais, trs heureusement, une jolie brise soufflait du nord-ouest,
c'est--dire que, si elle tenait de ce ct, elle serait favorable
pour naviguer sur le lac Teff. On pouvait aller  Ega et en
revenir rapidement, sans mme courir des bordes.

La voile latine fut donc hisse au mt de la pirogue. Benito prit
la barre, et l'on dborda, aprs qu'un dernier geste de Lina eut
recommand  Fragoso de faire bonne garde.

Il suffisait de suivre le littoral sud du lac pour atteindre Ega.
Deux heures aprs, la pirogue arrivait au port de cette ancienne
Mission, autrefois fonde par les carmlites, qui devint une ville
en 1759, et que le gnral Gama fit dfinitivement rentrer sous la
domination brsilienne. Les passagers dbarqurent sur une grve
plate, prs de laquelle venaient se ranger, non seulement les
embarcations du pays, mais aussi quelques-unes de ces petites
golettes, qui vont faire le cabotage sur le littoral de
l'Atlantique.

Ce fut d'abord un sujet d'tonnement pour les deux jeunes filles,
lorsqu'elles entrrent dans Ega.

Ah! la grande ville! s'cria Minha.

--Que de maisons! que de monde! rpliquait Lina, dont les yeux
s'agrandissaient encore pour mieux voir.

--Je le crois bien, rpondit Benito en riant, plus de quinze
cents habitants, au moins deux cents maisons, dont quelques-unes
ont un tage, et deux ou trois rues, de vritables rues, qui les
sparent!

--Mon cher Manoel, dit Minha, dfendez-nous contre mon frre! Il
se moque de nous, parce qu'il a dj visit de plus belles villes
dans la province des Amazones et du Para!

--Eh bien, il se moquera aussi de sa mre, ajouta Yaquita, parce
que j'avoue que je n'avais jamais rien vu de pareil!

--Alors, prenez garde, ma mre et ma soeur, reprit Benito, car
vous allez tomber en extase, quand vous serez  Manao, et vous
vous vanouirez, lorsque vous arriverez  Blem!

--Ne crains rien! rpondit en souriant Manoel. Ces dames auront
t peu  peu prpares  ces grandes admirations, en visitant les
premires cits du Haut-Amazone.

--Comment, vous aussi, Manoel, dit Minha, vous parlez comme mon
frre? Vous vous moquez?...

--Non, Minha! je vous jure...

--Laissons rire ces messieurs, rpondit Lina, et regardons bien,
ma chre matresse, car cela est trs beau!

Trs beau! Une agglomration de maisons, bties en terre ou
blanchies  la chaux, et pour la plupart, couvertes de chaume ou
de feuilles de palmiers, quelques-unes, il est vrai, construites
en pierres ou en bois, avec des vrandas, des portes et des volets
peints d'un vert cru au milieu d'un petit verger plein d'orangers
en fleur. Mais il y avait deux on trois btiments civils, une
caserne et une glise, ddie  sainte Thrse, qui tait une
cathdrale prs de la modeste chapelle d'Iquitos.

Puis, en se retournant vers le lac, on saisissait du regard un
joli panorama encadr dans une bordure de cocotiers et d'assas,
qui se terminait aux premires eaux de la nappe liquide, et
au-del,  trois lieues de l'autre ct, le pittoresque village de
Nogueira montrait ses quelques maisonnettes perdues dans le massif
des vieux oliviers de sa grve.

Mais, pour ces deux jeunes filles, il y eut une autre cause
d'merveillement,--merveillement tout fminin, d'ailleurs: ce
furent les modes des lgantes Egiennes, non pas l'habillement
assez primitif encore des indignes du beau sexe, Omaas ou Muras
converties, mais le costume des vraies Brsiliennes! Oui, les
femmes, les filles des fonctionnaires on des principaux ngociants
de la ville portaient prtentieusement des toilettes parisiennes,
passablement arrires, et cela,  cinq cents lieues de Para, qui
est lui-mme  plusieurs milliers de milles de Paris.

Mais voyez donc, regardez donc, matresse, ces belles dames dans
leurs belles robes!

Lina en deviendra folle! s'cria Benito.

--Ces toilettes, si elles taient bien portes, rpondit Minha,
ne seraient peut-tre pas aussi ridicules!

--Ma chre Minha, dit Manoel, avec votre simple robe de
cotonnade, votre chapeau de paille, croyez bien que vous tes
mieux habille que toutes ces Brsiliennes, coiffes de toques et
drapes de jupes  volants, qui ne sont ni de leur pays ni de leur
race!

--Si je vous plais ainsi, rpondit la jeune fille, je n'ai rien 
envier  personne!

Mais, enfin, on tait venu pour voir. On se promena donc dans les
rues, qui comptaient plus d'choppes que de magasins; on flna sur
la place, rendez-vous des lgants et des lgantes, qui
touffaient sous leurs vtements europens; on djeuna mme dans
un htel,--c'tait  peine une auberge--, dont la cuisine fit
sensiblement regretter l'excellent ordinaire de la jangada.

Aprs le dner, dans lequel figura uniquement de la chair de
tortue, diversement accommode, la famille Garral vint une
dernire fois admirer les bords du lac, que le soleil couchant
dorait de ses rayons; puis, elle regagna la pirogue, un peu
dsillusionne, peut-tre, sur les magnificences d'une ville
qu'une heure et suffi  visiter, un peu fatigue aussi de sa
promenade  travers ces rues chauffes, qui ne valaient pas les
sentiers ombreux d'Iquitos. Il n'tait pas jusqu' la curieuse
Lina elle-mme, dont l'enthousiasme n'et quelque peu baiss.

Chacun reprit sa place dans la pirogue. Le vent s'tait maintenu
au nord-ouest et frachissait avec le soir. La voile fut hisse.
On refit la route du matin sur ce lac aliment par le rio Teff
aux eaux noires, qui, suivant les Indiens, serait navigable vers
le sud-ouest pendant quarante jours de marche.  huit heures du
soir, la pirogue avait ralli le lieu du mouillage et accostait la
jangada.

Ds que Lina put prendre Fragoso  l'cart:

Avez-vous vu quelque chose de suspect, monsieur Fragoso? lui
demanda-t-elle.

--Rien, mademoiselle Lina, rpondit Fragoso. Torrs n'a gure
quitt sa cabine o il a lu et crit.

--Il n'est pas entr dans la maison, dans la salle  manger,
comme je le craignais?

--Non, tout le temps qu'il a t hors de sa cabine, il s'est
promen sur l'avant de la jangada.

--Et que faisait-il?

--Il tenait  la main un vieux papier qu'il semblait consulter
avec attention, et marmottait je ne sais quels mots
incomprhensibles!

--Tout cela n'est peut-tre pas aussi indiffrent que vous le
croyez, monsieur Fragoso! Ces lectures, ces critures, ces vieux
papiers, cela peut avoir son intrt! Ce n'est ni un professeur,
ni un homme de loi, ce liseur et cet crivain!

--Vous avez bien raison!

--Veillons encore, monsieur Fragoso.

--Veillons toujours, mademoiselle Lina, rpondit Fragoso. Le
lendemain, 27 juillet, ds le lever du jour, Benito donnait au
pilote le signal du dpart.

 travers l'entre-deux des les qui mergent de la baie d'Arenapo,
l'embouchure du Japura, large de six mille six cents pieds, fut un
instant visible. Ce grand affluent se dverse par huit bouches
dans l'Amazone, comme s'il se jetait dans quelque ocan ou quelque
golfe. Mais ses eaux venaient de loin, et c'taient les montagnes
de la rpublique de l'quateur qui les envoyaient dans un cours
que des chutes n'arrtent qu' deux cent dix lieues de son
confluent.

Toute cette journe fut employe  descendre jusqu' l'le Yapura,
aprs laquelle le fleuve, moins encombr, rendit la drive plus
facile. Le courant, peu rapide en somme, permettait d'ailleurs
d'viter assez facilement ces lots, et il n'y eut jamais ni choc
ni chouage.

Le lendemain, la jangada ctoya de vastes grves, formes de
hautes dunes trs accidentes, qui servent de barrage  des
pturages immenses, dans lesquels on pourrait lever et nourrir
les bestiaux de toute l'Europe. Ces grves sont regardes comme
les plus riches en tortues qui soient dans le bassin du
Haut-Amazone.

Le 29 juillet au soir, on s'amarra solidement  l'le de Catua,
afin d'y passer la nuit, qui menaait d'tre trs sombre. Sur
cette le, tant que le soleil demeura au-dessus de l'horizon,
apparut une troupe d'Indiens Muras, reste de cette ancienne et
puissante tribu, qui, entre le Teff et le Madeira, occupait
autrefois plus de cent lieues riveraines du fleuve.

Ces indignes, allant et venant, observrent le train flottant,
maintenant immobile. Ils taient l une centaine arms de
sarbacanes formes d'un roseau spcial  ces parages, et que
renforce extrieurement un tui fait avec la tige d'un palmier
nain dont on a enlev la moelle.

Joam Garral laissa un instant le travail qui lui prenait tout son
temps, pour recommander de bien veiller et de ne point provoquer
ces indignes. En effet, la partie n'et pas t gale. Les Muras
ont une remarquable adresse pour lancer jusqu' une distance de
trois cents pas, avec leurs sarbacanes, des flches qui font
d'incurables blessures. C'est que ces flches, tires d'une
feuille du palmier coucourite, empennes de coton, longues de
neuf  dix pouces, pointues comme une aiguille, sont empoisonnes
avec le curare.

Le curare ou wourah, cette liqueur qui tue tout bas, disent
les Indiens, est prpare avec le suc d'une sorte d'euphorbiace
et le jus d'une strychnos bulbeuse, sans compter la pte de
fourmis venimeuses et les crochets de serpents, venimeux aussi,
qu'on y mlange.

C'est vraiment l un terrible poison, dit Manoel. Il attaque
directement dans le systme nerveux ceux des nerfs par lesquels se
font les mouvements soumis  la volont. Mais le coeur n'est pas
atteint, et il ne cesse de battre jusqu' l'extinction des
fonctions vitales. Et pourtant, contre cet empoisonnement, qui
commence par l'engourdissement des membres, on ne connat pas
d'antidote!

Trs heureusement, ces Muras ne firent pas de dmonstrations
hostiles, bien qu'ils aient pour les blancs une haine prononce.
Ils n'ont plus, il est vrai, la valeur de leurs anctres.

 la nuit tombante, une flte  cinq trous fit entendre derrire
les arbres de l'le quelques chants en mode mineur. Une autre
flte lui rpondit. Cet change de phrases musicales dura pendant
deux ou trois minutes, et les Muras disparurent.

Fragoso, dans un moment de bonne humeur, avait tent de leur
rpondre par une chanson de sa faon; mais Lina s'tait trouve l
fort  propos pour lui mettre la main sur la bouche et l'empcher
de montrer ses petits talents de chanteur, qu'il prodiguait
volontiers.

Le 2 aot,  trois heures du soir, la jangada arrivait,  vingt
lieues de l,  l'entre de ce lac Apoara, qui alimente de ses
eaux noires le rio du mme nom, et deux jours aprs, vers cinq
heures, elle s'arrtait  l'entre du lac Coary.

Ce lac est un des plus grands qui soient en communication avec
l'Amazone, et il sert de rservoir  diffrents rios. Cinq ou six
affluents s'y jettent, s'y emmagasinent, s'y mlangent, et un
troit furo les dverse dans la principale artre.

Aprs avoir entrevu les hauteurs du hameau de Tahua-Miri, mont
sur ses pilotis, comme sur des chasses, pour se garder contre
l'inondation des crues qui envahissent souvent ces basses grves,
la jangada s'amarra, afin de passer la nuit.

La halte se fit en vue du village de Coary, une douzaine de
maisons assez dlabres, bties au milieu d'pais massifs
d'orangers et de calebassiers. Rien de plus changeant que l'aspect
de ce hameau, suivant que, par suite de l'lvation ou de
l'abaissement des eaux, le lac prsente une vaste tendue liquide,
ou se rduit  un troit canal, qui n'a mme plus assez de
profondeur pour communiquer avec l'Amazone.

Le lendemain matin, 5 aot, on repartit ds l'aube, on passa
devant le canal de Yucura, qui appartient  ce systme si
enchevtr des lacs et des furos du rio Zapura, et, le 6 aot au
matin, on arriva  l'entre du lac de Miana.

Aucun incident nouveau ne s'tait produit dans la vie du bord, qui
s'accomplissait avec une rgularit presque mthodique.

Fragoso, toujours pouss par Lina, ne cessait de surveiller
Torrs. Plusieurs fois, il essaya de le faire parler sur sa vie
passe; mais l'aventurier ludait toute conversation  ce sujet,
et finit mme par se tenir dans une extrme rserve avec le
barbier.

Quant  ses rapports avec la famille Garral, ils taient toujours
les mmes. S'il parlait peu  Joam, il s'adressait plus volontiers
 Yaquita et  sa fille, sans paratre remarquer l'vidente
froideur qui l'accueillait. Toutes deux se disaient, d'ailleurs,
qu'aprs l'arrive de la jangada  Manao, Torrs les quitterait et
qu'on n'entendrait plus parler de lui. En cela, Yaquita suivait
les conseils du padre Passanha, qui l'exhortait  prendre
patience; mais le bon pre avait un peu plus de mal avec Manoel,
trs dispos  remettre srieusement  sa place l'intrus,
malencontreusement embarqu sur la jangada.

Le seul fait qui se passa dans cette soire fut celui-ci:

Une pirogue, qui descendait le fleuve, accosta la jangada, aprs
une invitation qui lui fut adresse par Joam Garral.

Tu vas  Manao? demanda-t-il  l'Indien, qui montait et dirigeait
la pirogue.

--Oui, rpondit l'Indien.

--Tu y seras?...

--Dans huit jours.

Alors tu y arriveras bien avant nous. Veux-tu te charger de
remettre une lettre  son adresse?

--Volontiers.

--Prends donc cette lettre, mon ami, et porte-la  Manao.

L'Indien prit la lettre que lui prsentait Joam Garral, et une
poigne de reis fut le prix de la commission qu'il s'engageait 
faire.

Aucun des membres de la famille, alors retirs dans l'habitation,
n'eut connaissance de ce fait. Seul, Torrs en fut tmoin. Il
entendit mme les quelques mots changs entre Joam Garral et
l'Indien, et,  sa physionomie qui se rembrunit, il tait facile
de voir que l'envoi de cette lettre ne laissait pas que de le
surprendre.



CHAPITRE DIX-SEPTIME
UNE ATTAQUE

Cependant, si Manoel ne disait rien, pour ne pas provoquer quelque
scne violente  bord, le lendemain, il eut la pense de
s'expliquer avec Benito au sujet de Torrs.

Benito, lui dit-il, aprs l'avoir emmen  l'avant de la jangada,
j'ai  te parler.

Benito, si souriant d'ordinaire, s'arrta en regardant Manoel, et
tout son visage s'assombrit.

Je sais pourquoi, dit-il. Il s'agit de Torrs?

--Oui, Benito!

--Eh bien, moi aussi, j'ai  te parler de lui, Manoel.

--Tu as donc remarqu ses assiduits prs de Minha! dit Manoel en
plissant.

--Ah! ce n'est pas un sentiment de jalousie qui t'anime contre un
pareil homme? dit vivement Benito.

--Non, certes! rpondit Manoel. Dieu me garde de faire une telle
injure  la jeune fille qui va devenir ma femme! Non, Benito! Elle
a cet aventurier en horreur! Ce n'est donc de rien de pareil qu'il
s'agit, mais il me rpugne de voir cet aventurier s'imposer
continuellement par sa prsence, par son insistance,  ta mre et
 ta soeur, et chercher  s'introduire dans l'intimit de ta
famille, qui est dj la mienne!

--Manoel, rpondit gravement Benito, je partage ta rpulsion pour
ce douteux personnage, et, si je n'avais consult que mon
sentiment, j'aurais dj chass Torrs de la jangada! Mais je n'ai
pas os!

--Tu n'as pas os? rpliqua Manoel, en saisissant la main de son
ami. Tu n'as pas os!...

--coute-moi, Manoel, reprit Benito. Tu as bien observ Torrs,
n'est-ce pas? Tu as remarqu son empressement prs de ma soeur!
Rien de plus vrai! Mais, pendant que tu voyais cela, tu ne voyais
pas que cet homme inquitant ne perd mon pre des yeux ni de loin
ni de prs, et qu'il semble avoir comme une arrire-pense
haineuse en le regardant avec une obstination inexplicable!

--Que dis-tu l, Benito? Aurais-tu des raisons de penser que
Torrs en veut  Joam Garral?

--Aucune... Je ne pense rien! rpondit Benito. Ce n'est qu'un
pressentiment! Mais observe bien Torrs, tudie avec soin sa
physionomie, et tu verras quel mauvais sourire il a, lorsque mon
pre vient  passer  la porte de son regard!

--Eh bien, s'cria Manoel, s'il en est ainsi, Benito, raison de
plus pour le chasser!

--Raison de plus... ou raison de moins ... rpondit le jeune
homme. Manoel... je crains... Quoi? ... Je ne sais... Mais obliger
mon pre  congdier Torrs... cela peut tre imprudent! Je te le
rpte... j'ai peur, sans qu'aucun fait positif me permette de
m'expliquer  moi-mme cette peur!

Une sorte de frmissement de colre agitait Benito pendant qu'il
parlait ainsi. Alors, dit Manoel, tu crois qu'il faut attendre?

--Oui... attendre, avant de prendre un parti, mais surtout, nous
tenir sur nos gardes!

--Aprs tout, rpondit Manoel, dans une vingtaine de jours, nous
serons arrivs  Manao. C'est l que doit s'arrter Torrs. C'est
donc l qu'il nous quittera, et nous serons pour toujours
dbarrasss de sa prsence! Jusque-l, ayons l'oeil sur lui!

--Tu me comprends, Manoel, rpondit Benito.

--Je te comprends, mon ami, mon frre! reprit Manoel, bien que je
ne partage pas, bien que je ne puisse partager toutes tes
craintes! Quel lien pourrait-il exister entre ton pre et cet
aventurier? videmment ton pre ne l'a jamais vu!

--Je ne dis pas que mon pre connaisse Torrs, rpondit Benito,
mais oui!... il me semble que Torrs connat mon pre!... Que
faisait-il, cet homme, aux environs de la fazenda, lorsque nous
l'avons rencontr dans la fort d'Iquitos? Pourquoi a-t-il refus
ds lors l'hospitalit que nous lui offrions, pour s'arranger
ensuite de faon  devenir presque forcment notre compagnon de
voyage? Nous arrivons  Tabatinga et il s'y trouve comme s'il nous
attendait! Le hasard est-il pour tout dans ces rencontres, ou
serait-ce la suite d'un plan prconu? Devant le regard  la fois
fuyant et obstin de Torrs, tout cela me revient  l'esprit!...
Je ne sais... je me perds dans ces choses inexplicables! Ah!
pourquoi ai-je eu cette ide de lui offrir de s'embarquer sur
notre jangada!

--Calme-toi, Benito... je t'en prie!

--Manoel! s'cria Benito, qui semblait ne pouvoir plus se
contenir, crois-tu donc que, s'il ne s'agissait que de moi, cet
homme, qui ne nous inspire que rpulsion et dgot, j'aurais
hsit  le jeter par-dessus bord! Mais, si, en effet, c'est de
mon pre qu'il s'agit, je crains, en cdant  mes impressions,
d'aller contre mon but! Quelque chose me dit qu'avec cet tre
tortueux, il peut y avoir pril  agir avant qu'un fait nous en
ait donn le droit... le droit et le devoir!... En somme, sur la
jangada, nous l'avons sous la main, et, en faisant tous deux bonne
garde autour de mon pre, nous ne pouvons pas manquer, si sr que
soit son jeu, de le forcer  se dmasquer,  se trahir! Donc,
attendons encore!

L'arrive de Torrs sur l'avant de la jangada interrompit la
conversation des deux jeunes gens. Torrs les regarda en dessous,
mais il ne leur adressa pas la parole.

Benito ne se trompait pas, lorsqu'il disait que les yeux de
l'aventurier taient attachs  la personne de Joam Garral, toutes
les fois qu'il ne se sentait pas observ.

Non! il ne se trompait pas, lorsqu'il affirmait que la figure de
Torrs devenait sinistre en regardant son pre!

Par quel mystrieux lien, de ces deux hommes, l'un, la noblesse
mme, pouvait-il,--sans le savoir, cela tait clair--, tre li
 l'autre?

La situation tant donne, il tait certes difficile que Torrs,
maintenant surveill tout  la fois par les deux jeunes gens, par
Fragoso et Lina, pt faire un mouvement qui ne serait pas
sur-le-champ rprim. Peut-tre le comprit-il. En tout cas, il ne
le laissa pas voir et ne changea rien  sa manire d'tre.

Satisfaits de s'tre expliqus, Manoel et Benito se promirent de
le garder  vue, sans rien faire qui pt mettre son attention en
veil.

Pendant les jours suivants, la jangada dpassa l'entre des furos
Camara, Aru, Yuripari, de la rive droite, dont les eaux, au lieu
de se dverser dans l'Amazone, vont, au sud, alimenter le rio des
Purus et reviennent par lui au grand fleuve. Le 10 aot,  cinq
heures du soir, on faisait escale  l'le des Cocos.

L se trouvait un tablissement de sringuaire. Ce nom est celui
du fabricant de caoutchouc, tir du seringueira, arbre dont le
nom scientifique est siphonia elastica.

On dit que, par ngligence ou mauvaise exploitation, le nombre de
ces arbres diminue dans le bassin de l'Amazone; mais les forts de
seringueiras soit encore trs considrables sur les bords du
Madeira, du Purus et autres affluents du fleuve.

Ils taient l une vingtaine d'Indiens, rcoltant et manipulant le
caoutchouc, opration qui se fait plus spcialement pendant les
mois de mai, juin et juillet.

Aprs avoir reconnu que les arbres, bien prpars par les crues du
fleuve qui avaient inond leurs tiges  une hauteur de quatre
pieds environ, se trouvaient dans de bonnes conditions pour la
rcolte, les Indiens s'taient mis  la besogne.

Incisions faites dans l'aubier des seringueiras, ils avaient
attach au-dessous de la plaie de petits pots que vingt-quatre
heures devaient suffire  remplir d'un suc laiteux, qu'on peut
aussi rcolter au moyen d'un bambou creux et d'un rcipient plac
au pied de l'arbre.

Ce suc recueilli, afin d'empcher l'isolement de ses particules
rsineuses, les Indiens le soumettent  une fumigation sur un feu
de noix de palmier assa. En talant le suc sur une pelle de bois
qu'on agite dans la fume, on produit presque instantanment sa
coagulation; il revt une teinte grise jauntre et se solidifie.
Les couches qui se forment successivement sont alors dtaches de
la pelle; on les expose au soleil, elles se durcissent encore et
prennent la couleur brune que l'on connat.  cet instant, la
fabrication est acheve.

Benito, trouvant l'occasion excellente, acheta  ces Indiens toute
la quantit de caoutchouc emmagasine dans leurs cabanes, qui sont
leves sur pilotis. Le prix qu'il leur en donna tait
suffisamment rmunrateur, et ils se montrrent fort satisfaits.

Quatre jours plus tard, le 14 aot, la jangada passait devant les
bouches du Purus.

C'est encore un des grands tributaires de droite de l'Amazone, et
il parat offrir plus de cinq cents lieues de cours navigable,
mme  de forts btiments. Il s'enfonce dans le sud-ouest et
mesure prs de quatre mille pieds  son embouchure. Aprs avoir
coul sous l'ombrage des ficus, des tahuaris, des palmiers
nipas, des ccropias, c'est vritablement par cinq bras qu'il se
jette dans l'Amazone[12].

En cet endroit, le pilote Araujo pouvait manoeuvrer avec une
grande aisance. Le cours du fleuve tait moins obstru d'les, et,
en outre, sa largeur, d'une rive  l'autre, pouvait tre estime 
deux lieues au moins.

Aussi le courant entranait-il plus uniformment la jangada, qui,
le 18 aot, s'arrtait devant le village de Pesquero, pour y
passer la nuit.

Le soleil tait dj trs bas sur l'horizon, et, avec cette
rapidit spciale aux basses latitudes, il allait tomber presque
perpendiculairement, comme un norme bolide. La nuit devait
succder au jour presque sans crpuscule, comme ces nuits de
thtre que l'on fait en baissant brusquement la rampe.

Joam Garral et sa femme, Lina et la vieille Cyble taient devant
l'habitation.

Torrs, aprs avoir un instant tourn autour de Joam Garral, comme
s'il voulait lui parler en particulier, gn peut-tre par
l'arrive du padre Passanha qui venait souhaiter le bonsoir  la
famille, tait enfin rentr dans sa cabine.

Les Indiens et les noirs, tendus le long du bord, se tenaient 
leur poste de manoeuvre. Araujo, assis  l'avant, tudiait le
courant, dont le fil s'allongeait dans une direction rectiligne.

Manoel et Benito, l'oeil ouvert, mais causant et fumant d'un air
indiffrent, se promenaient sur la partie centrale de la jangada
en attendant l'heure du repos.

Tout  coup, Manoel arrta Benito de la main et lui dit:

Quelle singulire odeur? Est-ce que je me trompe? Ne sens-tu
pas?... On dirait vraiment...

On dirait une odeur de musc chauff! rpondit Benito. Il doit y
avoir des camans endormis sur la grve voisine!

--Eh bien! la nature a sagement fait en permettant qu'ils se
trahissent ainsi!

--Oui, dit Benito, cela est heureux, car ce sont des animaux
assez redoutables.

Le plus souvent,  la tombe du jour, ces sauriens aiment 
s'tendre sur les plages, o ils s'installent plus commodment
pour passer la nuit. L, blottis  l'orifice de trous dans
lesquels ils sont entrs  reculons, ils dorment la bouche ouverte
et la mchoire suprieure dresse verticalement,  moins qu'ils
n'attendent ou ne guettent une proie. Se prcipiter pour
l'atteindre, soit en nageant sous les eaux avec leur queue pour
tout moteur, soit en courant sur les grves avec une rapidit que
l'homme ne peut galer, ce n'est qu'un jeu pour ces amphibies.

C'est l, sur ces vastes grves, que les camans naissent, vivent
et meurent, non sans avoir donn des exemples d'une extraordinaire
longvit. Non seulement les vieux, les centenaires, se
reconnaissent  la mousse verdtre qui tapisse leur carapace et
aux verrues dont elle est seme, mais aussi  leur frocit
naturelle qui s'accrot avec l'ge. Ainsi que l'avait dit Benito,
ces animaux peuvent tre redoutables, et il convient de se mettre
en garde contre leurs attaques.

Tout  coup, ces cris se font entendre vers l'avant:

Camans! camans!

Manoel et Benito se redressent et regardent.

Trois gros sauriens, longs de quinze  vingt pieds, taient
parvenus  se hisser sur la plate-forme de la jangada. Aux
fusils! aux fusils! cria Benito, en faisant signe aux Indiens et
aux noirs de revenir en arrire.

 la maison! rpondit Manoel. C'est plus press!

Et, en effet, comme il ne fallait pas essayer de lutter
directement, le mieux tait de se mettre  l'abri tout d'abord.

Ce fut fait en un instant. La famille Garral s'tait rfugie dans
la maison, o les deux jeunes gens la rejoignirent. Les Indiens et
les noirs avaient regagn leurs carbets et leurs cases.

Au moment de refermer la porte de la maison:

Et Minha? dit Manoel.

Elle n'est pas l! rpondit Lina, qui venait de courir  la
chambre de sa matresse.

--Grand Dieu! O est-elle? s'cria sa mre.

Et tous d'appeler  la fois: Minha! Minha! Pas de rponse. Elle
est donc  l'avant de la jangada? dit Benito.

--Minha! cria Manoel.

Les deux jeunes gens, Fragoso, Joam Garral, ne songeant plus au
danger, se jetrent hors de la maison, des fusils  la main.

 peine taient-ils au dehors, que deux des camans, faisant
demi-tour, couraient sur eux.

Une chevrotine dans la tte, prs de l'oeil, tire par Benito,
arrta l'un de ces monstres, qui, mortellement frapp, se dbattit
avec de violentes convulsions et retomba sur le flanc.

Mais dj le second tait l, il se jetait en avant, et il n'y
avait plus moyen de l'viter.

En effet, l'norme caman s'tait prcipit  la rencontre de Joam
Garral, et, aprs l'avoir renvers d'un coup de queue, il revenait
sur lui, les mchoires ouvertes.

 ce moment, Torrs, s'lanant hors de sa cabine, une hache  la
main, en porta un si heureux coup, que le tranchant entra dans la
mchoire du caman et y resta enfonc, sans qu'il pt s'en
dfaire. Aveugl par le sang, l'animal se lana de ct, et,
volontairement ou non, il retomba et se perdit dans le fleuve.

Minha! Minha! criait toujours Manoel, perdu, qui avait gagn
l'avant de la jangada.

Tout  coup, la jeune fille apparut. Elle s'tait d'abord rfugie
dans la cabane d'Araujo; mais cette cabane venait d'tre renverse
par la pousse puissante du troisime caman, et maintenant Minha
fuyait vers l'arrire, poursuivie par ce monstre, qui n'tait pas
 six pieds d'elle.

Minha tomba.

Une deuxime balle, ajuste par Benito, ne put arrter le caman!
Elle ne frappa que la carapace de l'animal, dont les cailles
volrent en clats, sans avoir t pntre.

Manoel s'lana vers la jeune fille pour la relever, l'emporter,
l'arracher  la mort!... Un coup de queue, lanc latralement par
l'animal, le renversa  son tour.

Minha, vanouie, tait perdue, et dj la bouche du caman
s'ouvrait pour la broyer!...

Ce fut alors que Fragoso, bondissant sur l'animal, lui plongea un
couteau jusqu'au fond de la gorge, au risque d'avoir le bras coup
par les deux mchoires, si elles se refermaient brusquement.

Fragoso put retirer son bras  temps; mais il ne put viter le
choc du caman, et il fut entran dans le fleuve, dont les eaux
devinrent rouges sur un large espace.

Fragoso! Fragoso! avait cri Lina, qui venait de s'agenouiller
sur le bord de la jangada.

Un instant aprs, Fragoso reparaissait  la surface de
l'Amazone... Il tait sain et sauf.

Mais, au pril de sa vie, il avait sauv la jeune fille, qui
revenait  elle, et comme, de toutes ces mains que lui tendaient
Manoel, Yaquita, Minha, Lina, Fragoso ne savait  laquelle
rpondre, il finit par presser celle de la jeune multresse.

Cependant, si Fragoso avait sauv Minha, c'tait certainement 
l'intervention de Torrs que Joam Garral devait son salut.

Ce n'tait donc pas  la vie du fazender qu'il en voulait, cet
aventurier. Devant ce fait vident, il fallait bien l'admettre.

Manoel interpella tout bas Benito.

C'est vrai rpondit Benito embarrass, tu as raison, et, dans ce
sens, c'est un cruel souci de moins! Et cependant, Manoel, mes
soupons subsistent toujours! On peut tre le pire ennemi d'un
homme, tout en ne voulant pas sa mort!

Cependant Joam Garral s'tait approch de Torrs. Merci, Torrs,
dit-il en lui tendant la main.

L'aventurier fit quelques pas en arrire sans rien rpondre.

Torrs, reprit Joam Garral, je regrette que vous arriviez au
terme de votre voyage, et que nous devions nous sparer dans
quelques jours! Je vous dois...

Joam Garral, rpondit Torrs, vous ne me devez rien! Votre vie
m'tait prcieuse entre toutes! Mais, si vous le permettez... j'ai
rflchi... au lieu de m'arrter  Manao, je descendrai jusqu'
Blem.--Voulez-vous m'y conduire?

Joam Garral rpondit par un signe affirmatif.

En entendant cette demande, Benito, dans un mouvement irrflchi,
fut sur le point d'intervenir; mais Manoel l'arrta, et le jeune
homme se contint, non sans un violent effort.



CHAPITRE DIX-HUITIME
LE DNER D'ARRIVE

Le lendemain, aprs une nuit qui avait  peine suffi  calmer tant
d'motions, on se dmarra de cette plage aux camans et l'on
repartit. Avant cinq jours, si rien ne contrariait sa marche, la
jangada devait avoir touch au port de Manao.

La jeune fille tait maintenant tout  fait remise de sa frayeur;
ses yeux et son sourire remerciaient  la fois tous ceux qui
avaient risqu leur vie pour elle.

Quant  Lina, il semblait qu'elle ft plus reconnaissante envers
le courageux Fragoso que si c'et t elle qu'il et sauve!

Je vous revaudrai cela tt ou tard, monsieur Fragoso! dit-elle en
lui souriant.

--Et comment, mademoiselle Lina?

--Oh! vous le savez bien!

Alors, si je le sais, que ce soit tt et non tard! rpondit
l'aimable garon.

Et, de ce jour, il fut bien entendu que la charmante Lina tait la
fiance de Fragoso, que leur mariage s'accomplirait en mme temps
que celui de Minha et de Manoel, et que le nouveau couple
resterait  Blem prs des jeunes maris.

Voil qui est bien, rptait sans cesse Fragoso, mais je n'aurais
jamais cru que le Para ft si loin!

Quant  Manoel et  Benito, ils avaient eu une longue conversation
au sujet de ce qui s'tait pass. Il ne pouvait plus tre question
d'obtenir de Joam Garral le congdiement de son sauveur.

Votre vie m'tait prcieuse entre toutes, avait dit Torrs.

Cette rponse,  la fois hyperbolique et nigmatique, qui tait
chappe  l'aventurier, Benito l'avait entendue et retenue.

Provisoirement, les deux jeunes gens ne pouvaient donc rien. Plus
que jamais, ils en taient rduits  attendre,-- attendre non
plus quatre ou cinq jours, mais sept ou huit semaines encore,
c'est--dire tout le temps qu'il faudrait  la jangada pour
descendre jusqu' Blem.

Il y a dans tout cela je ne sais quel mystre que je ne puis
comprendre! dit Benito.

Oui, mais nous sommes rassurs sur un point, rpondit Manoel. Il
est bien certain, Benito, que Torrs n'en veut pas  la vie de ton
pre. Pour le surplus, nous veillerons encore!

Du reste, il sembla qu' partir de ce jour Torrs voult se
montrer plus rserv. Il ne chercha aucunement  s'imposer  la
famille et fut mme moins assidu prs de Minha. Il se fit donc une
dtente dans cette situation, dont tous, sauf Joam Garral peut-tre,
sentaient la gravit.

Le soir du mme jour, on laissa sur la droite du fleuve l'le
Baroso, forme par un furo de ce nom, et le lac Manaoari, qui est
aliment par une srie confuse de petits tributaires.

La nuit se passa sans incidents, mais Joam Garral avait recommand
de veiller avec grand soin.

Le lendemain, 20 aot, le pilote, qui tenait  suivre d'assez prs
la rive droite  cause des capricieux remous de gauche, s'engagea
entre la berge et les les.

Au-del de cette berge, le territoire tait sem de lacs grands et
petits, tels que le Calderon, le Huarandeina, et quelques autres
lagons  eaux noires. Ce systme hydrographique marquait
l'approche du rio Negro, le plus remarquable de tous les affluents
de l'Amazone. En ralit, c'tait encore le nom de Solimos que
portait le grand fleuve; mais, aprs l'embouchure du rio Negro, il
allait prendre celui qui l'a rendu clbre entre tous les cours
d'eau du monde.

Pendant cette journe, la jangada eut  naviguer dans des
conditions fort curieuses.

Le bras, suivi par le pilote entre l'le Calderon et la terre,
tait fort troit, bien qu'il part assez large. Cela tenait  ce
qu'une grande partie de l'le, peu leve au-dessus du niveau
moyen, tait encore recouverte par les hautes eaux de la crue.

De chaque ct taient masses des forts d'arbres gants, dont
les cimes s'tageaient  cinquante pieds au-dessus du sol, et, se
rejoignant d'une rive  l'autre, formaient un immense berceau.

Sur la gauche, rien de plus pittoresque que cette fort inonde,
qui semblait avoir t plante au milieu d'un lac. Les fts des
arbres sortaient d'une eau tranquille et pure, dans laquelle tout
l'entrelacement de leurs rameaux se rflchissait avec une
incomparable puret. Ils eussent t dresss au-dessus d'une
immense glace, comme ces arbustes en miniature de certains
surtouts de table que leur rflexion n'et pas t plus parfaite.
La diffrence entre l'image et la ralit n'aurait pu tre
tablie. Doubles de grandeur, termins en haut comme en bas par un
vaste parasol de verdure, ils semblaient former deux hmisphres,
dont la jangada paraissait suivre un des grands cercles 
l'intrieur.

Il avait fallu, en effet, laisser le train de bois s'aventurer
sous ces arceaux auxquels se brisait le lger courant du fleuve.
Impossible de reculer. De l, obligation de manoeuvrer avec une
extrme prcision pour viter les chocs de droite et de gauche.

En cela se montra toute l'habilet du pilote Araujo, qui fut
d'ailleurs parfaitement second par son quipe. Les arbres de la
fort fournissaient de solides points d'appui aux longues gaffes,
et la direction fut maintenue. Le moindre heurt, qui aurait pu
faire venir la jangada en travers, et provoqu un dmolissement
complet de l'norme charpente, et caus la perte, sinon du
personnel, du moins de la cargaison qu'elle portait.

En vrit, c'est fort beau, dit Minha, et il nous serait fort
agrable de toujours voyager de la sorte, sur cette eau si
paisible,  l'abri des rayons du soleil!

--Ce serait  la fois agrable et dangereux, chre Minha,
rpondit Manoel. Dans une pirogue, il n'y aurait sans doute rien 
craindre en naviguant ainsi; mais, sur un long train de bois,
mieux vaut le cours libre et dgag d'un fleuve.

--Avant deux heures, nous aurons entirement travers cette
fort, dit le pilote.

--Regardons bien alors! s'cria Lina. Toutes ces belles choses
passent si vite! Ah! chre matresse, voyez-vous ces bandes de
singes qui s'battent dans les hautes branches des arbres, et les
oiseaux qui se mirent dans cette eau pure!

--Et les fleurs qui s'entrouvrent  la surface, rpondit Minha,
et que le courant berce comme une brise!

--Et ces longues lianes, qui sont capricieusement tendues d'un
arbre  l'autre! ajouta la jeune multresse.

--Et pas de Fragoso au bout! dit le fianc de Lina. C'tait
pourtant une belle fleur que vous avez cueillie l dans la fort
d'Iquitos!

--Voyez-vous cette fleur unique au monde! rpondit Lina en se
moquant. Ah! matresse, regardez ces magnifiques plantes!

Et Lina montrait des nympheas aux feuilles colossales, dont les
fleurs portaient des boutons gros comme des noix de coco. Puis
c'taient,  l'endroit o se dessinaient les rives immerges, des
paquets de ces roseaux mucumus  larges feuilles, dont les tiges
lastiques peuvent s'carter pour donner passage  une pirogue et
se referment derrire elle. Il y avait l de quoi tenter un
chasseur, car tout un monde d'oiseaux aquatiques voletait entre
ces hautes touffes agites par le courant.

Des ibis, poss dans une attitude pigraphique, sur quelque vieux
tronc  demi renvers; des hrons gris, immobiles au bout d'une
patte; de graves flamants, qui ressemblaient de loin  des
ombrelles roses dployes dans le feuillage, et bien d'autres
phnicoptres de toutes couleurs animaient ce marais provisoire.

Mais aussi,  fleur d'eau, se glissaient de longues et rapides
couleuvres, peut-tre quelques-uns de ces redoutables gymnotes,
dont les dcharges lectriques, rptes coup sur coup, paralysent
l'homme ou l'animal le plus robuste et finissent par le tuer.

Il fallait y prendre garde, et plus encore, peut-tre,  ces
serpents sucurijus, qui, lovs au stipe de quelque arbre, se
droulent, se dtendent, saisissent leur proie, l'treignent sous
leurs anneaux assez puissants pour broyer un boeuf. N'a-t-on pas
rencontr dans les forts amazoniennes de ces reptiles longs de
trente  trente-cinq pieds, et mme, au dire de M. Carrey, n'en
existe-t-il pas dont la longueur atteint quarante-sept pieds et
qui sont aussi gros qu'une barrique!

En vrit, un de ces sucurijus, lanc  la surface de la jangada,
et t aussi redoutable qu'un caman!

Trs heureusement, les passagers n'eurent  lutter ni contre les
gymnotes ni contre les serpents, et le passage  travers la fort
inonde, qui dura deux heures environ, s'acheva sans accidents.

Trois jours s'coulrent. On approchait de Manao.

Vingt-quatre heures encore, et la jangada serait  l'embouchure du
rio Negro, devant cette capitale de la province des Amazones.

En effet, le 23 aot,  cinq heures du soir, elle s'arrtait  la
pointe septentrionale de l'le Muras, sur la rive droite du
fleuve. Il n'y avait plus qu' le traverser obliquement, Sur une
distance de quelques milles, pour arriver au port. Mais le pilote
Araujo ne voulut pas, avec raison, se hasarder ce jour-l, la nuit
approchant. Les trois milles qui restaient  parcourir exigeraient
trois heures de navigation, et, pour couper le cours du fleuve, il
importait avant tout d'y voir clair.

Ce soir-l, le dner, qui devait tre le dernier de cette premire
partie du voyage, ne fut pas servi sans quelque crmonie. La
moiti du cours de l'Amazone franchi dans ces conditions, cela
valait bien la peine que l'on ft un joyeux repas. Il fut convenu
que l'on boirait  la sant du fleuve des Amazones quelques
verres de cette gnreuse liqueur que distillent les coteaux de
Porto ou de Setubal.

En outre, ce serait comme le dner de fianailles de Fragoso et de
la charmante Lina. Celui de Manoel et de Minha avait eu lieu  la
fazenda d'Iquitos, quelques semaines auparavant. Aprs le jeune
matre et la jeune matresse, c'tait le tour de ce fidle couple,
auquel les attachaient tant de liens de reconnaissance!

Aussi, au milieu de cette honnte famille, Lina, qui devait rester
au service de sa matresse, Fragoso, qui allait entrer au service
de Manoel Valdez, s'assirent-ils  la table commune, et mme  la
place d'honneur, qui leur fut rserve.

Torrs assistait naturellement  ce dner, digne de l'office et de
la cuisine de la jangada.

L'aventurier, assis en face de Joam Garral, toujours taciturne,
couta ce qui se disait beaucoup plus qu'il ne prit part  la
conversation. Benito, sans en avoir l'air, l'observait
attentivement. Les regards de Torrs, constamment attachs sur son
pre, avaient un clat singulier. On et dit ceux d'un fauve,
cherchant  fasciner sa proie, avant de se jeter sur elle.

Manoel, lui, causait le plus souvent avec la jeune fille.

Entre temps, ses yeux se portaient aussi sur Torrs; mais, en
somme, mieux que Benito, il avait pris son parti d'une situation
qui, si elle ne finissait pas  Manao, finirait certainement 
Blem.

Le dner fut assez gai. Lina l'anima de sa bonne humeur, Fragoso
de ses joyeuses reparties. Le padre Passanha regardait gaiement
tout ce petit monde qu'il chrissait, et ces deux jeunes couples
que sa main devait bientt bnir dans les eaux du Para.

Mangez bien, padre, dit Benito, qui finit par se mler  la
conversation gnrale, faites honneur  ce repas de fianailles!
Il vous faudra des forces pour clbrer tant de mariages  la
fois!

--Eh! mon cher enfant, rpondit le padre Passanha, trouve-nous
une belle et honnte jeune fille qui veuille de toi, et tu verras
si je ne suffirai pas  vous marier encore tous deux!

--Bien rpondu! padre, s'cria Manoel. Buvons au prochain mariage
de Benito!

--Nous lui chercherons  Blem une jeune et belle fiance, dit
Minha, et il faudra bien qu'il fasse comme tout le monde!

--Au mariage de monsieur Benito! dit Fragoso, qui aurait voulu
que le monde entier convolt avec lui.

--Ils ont raison, mon fils, dit Yaquita. Moi aussi, je bois  ton
mariage, et puisses-tu tre heureux comme le seront Minha et
Manoel, comme je l'ai t prs de ton pre!

--Comme vous le serez toujours, il faut l'esprer, dit alors
Torrs en buvant un verre de Porto, sans avoir fait raison 
personne. Chacun ici a son bonheur dans sa main!

On n'aurait pu dire pourquoi, mais ce souhait, venant de
l'aventurier, fit une impression fcheuse. Manoel sentit cela, et,
voulant ragir contre ce sentiment:

Voyons, padre, pendant que nous y sommes, est-ce qu'il n'y aurait
pas encore quelques couples  fiancer sur la jangada?

--Je ne pense pas, rpondit le padre Passanha...  moins que
Torrs... Vous n'tes pas mari, je crois?

--Non, je suis et j'ai toujours t garon! Benito et Manoel
crurent voir qu'en parlant ainsi, le regard de Torrs allait
chercher celui de la jeune fille.

Et qui vous empcherait de vous marier? reprit le padre Passanha.
 Blem, vous pourriez trouver une femme dont l'ge serait en
rapport avec le vtre, et il vous serait peut-tre possible de
vous fixer dans la ville. Cela vaudrait mieux que cette vie
errante dont vous n'avez pas tir jusqu'ici grand avantage!

--Vous avez raison, padre, rpondit Torrs. Je ne dis pas non!
D'ailleurs, l'exemple est contagieux.  voir tous ces jeunes
fiancs, cela met en apptit de mariage! Mais je suis absolument
tranger  la ville de Blem, et,  moins de circonstances
particulires, cela peut rendre mon tablissement plus difficile!

--D'o tes-vous donc? demanda Fragoso, qui avait toujours cette
arrire-pense d'avoir dj rencontr Torrs quelque part.

--De la province de Minas Geras.

--Et vous tes n?...

--Dans la capitale mme de l'arrayal diamantin,  Tijuco.

Qui et regard Joam Garral, en ce moment, aurait t pouvant de
la fixit de son regard, qui se croisait avec celui de Torrs.



CHAPITRE DIX-NEUVIME
HISTOIRE ANCIENNE

Mais la conversation allait continuer avec Fragoso, qui reprit
presque aussitt en ces termes:

Comment! vous tes de Tijuco, de la capitale mme du district des
diamants?

--Oui! dit Torrs. Est-ce que vous-mme, vous tes originaire de
cette province?

--Non! je suis des provinces du littoral de l'Atlantique, dans le
nord du Brsil, rpondit Fragoso.

Vous ne connaissez pas ce pays des diamants, monsieur Manoel?
demanda Torrs.

Un signe ngatif du jeune homme fut toute sa rponse.

Et vous, monsieur Benito, reprit Torrs en s'adressant au jeune
Garral, qu'il voulait videmment engager dans cette conversation,
vous n'avez jamais eu la curiosit d'aller visiter l'arrayal
diamantin?

Jamais, rpondit schement Benito.

--Ah! j'aurais aim  voir ce pays! s'cria Fragoso, qui,
inconsciemment, faisait le jeu de Torrs. Il me semble que j'eusse
fini par y trouver quelque diamant de grande valeur!

--Et qu'en auriez-vous fait de ce diamant de grande valeur,
Fragoso? demanda Lina.

--Je l'aurais vendu!

--Alors vous seriez riche maintenant?

--Trs riche!

--Eh bien, si vous aviez t riche, il y a trois mois seulement,
vous n'auriez jamais eu l'ide de... cette liane?

--Et si je ne l'avais pas eue, s'cria Fragoso, il ne serait pas
venu une charmante petite femme qui... Allons, dcidment, Dieu
fait bien ce qu'il fait!

--Vous le voyez, Fragoso, rpondit Minha, puisqu'il vous marie
avec ma petite Lina! Diamant pour diamant, vous ne perdrez pas au
change!

--Comment donc, mademoiselle Minha, s'cria galamment Fragoso,
mais j'y gagne! Torrs, sans doute, ne voulait pas laisser tomber
ce sujet de conversation, car il reprit la parole:

En vrit, dit-il, il y a eu  Tijuco des fortunes subites, qui
ont d faire tourner bien des ttes! N'avez-vous pas entendu
parler de ce fameux diamant d'Abaete, dont la valeur a t estime
 plus de deux millions de cantos de reis[13]. Eh bien, ce sont les
mines du Brsil qui l'ont produit, ce caillou qui pesait une once!
Et ce sont trois condamns,--oui! trois condamns  un exil
perptuel--, qui le trouvrent par hasard dans la rivire
d'Abaete,  quatre-vingt-dix lieues du Serro do Frio!

Du coup, leur fortune fut faite? demanda Fragoso.

--Eh non! rpondit Torrs. Le diamant fut remis au gouverneur
gnral des mines. La valeur de la pierre ayant t reconnue, le
roi Jean VI de Portugal la fit percer, et il la portait  son cou
dans les grandes crmonies. Quant aux condamns, ils obtinrent
leur grce, mais ce fut tout, et de plus habiles auraient tir de
l de bonnes rentes!

--Vous sans doute? dit trs schement Benito.

--Oui... moi!... Pourquoi pas? rpondit Torrs. Est-ce que vous
avez jamais visit le district diamantin? ajouta-t-il, en
s'adressant  Joam Garral, cette fois.

Jamais, rpondit Joam en regardant Torrs.

--Cela est regrettable, reprit celui-ci, et vous devriez faire un
jour ce voyage. C'est fort curieux, je vous assure! Le district
des diamants est une enclave dans le vaste empire du Brsil,
quelque chose comme un parc de douze lieues de circonfrence, et
qui, par la nature du sol, sa vgtation, ses terrains sablonneux
enferms dans un cirque de montagnes, est trs diffrent de la
province environnante. Mais, comme je vous l'ai dit, c'est
l'endroit le plus riche du monde, puisque, de 1807  1817, la
production annuelle a t de dix-huit mille carats[14] environ. Ah!
il y avait de beaux coups  faire, non seulement pour les
grimpeurs qui cherchaient la pierre prcieuse jusque sur la cime
des montagnes, mais aussi pour les contrebandiers qui la passaient
en fraude! Maintenant, l'exploitation est moins aise, et les deux
mille noirs, employs au travail des mines par le gouvernement,
sont obligs de dtourner des cours d'eau pour en extraire le
sable diamantin. Autrefois, c'tait plus commode!

--En effet, rpondit Fragoso, le bon temps est pass!

--Mais ce qui est rest facile, c'est de se procurer le diamant 
la faon des malfaiteurs, je veux dire par le vol. Et tenez, vers
1826,--j'avais huit ans alors--, il se passa  Tijuco mme un
drame terrible, qui montre que les criminels ne reculent devant
rien, quand ils veulent gagner toute une fortune par un coup
d'audace! Mais cela ne vous intresse pas sans doute...

--Au contraire, Torrs, continuez, rpondit Joam Garral d'une
voix singulirement calme.

--Soit, reprit Torrs. Il s'agissait, cette fois, de voler des
diamants, et une poigne de ces jolis cailloux-l dans la main,
c'est un million, quelquefois deux!

Et Torrs, dont la figure exprimait les plus vils sentiments de
cupidit, fit, presque inconsciemment, le geste d'ouvrir et de
fermer la main.

Voici comment cela se passa, reprit-il.  Tijuco, l'habitude est
d'expdier en une seule fois les diamants recueillis dans l'anne.
On les divise en deux lots, suivant leur grosseur, aprs les avoir
spars au moyen de douze tamis percs de trous diffrents. Ces
lots sont enferms dans des sacs et envoys  Rio de Janeiro.
Mais, comme ils ont une valeur de plusieurs millions, vous pensez
qu'ils sont bien accompagns. Un employ, choisi par l'intendant,
quatre soldats  cheval du rgiment de la province et dix hommes 
pied forment le convoi. Ils se rendent d'abord  Villa-Rica, o le
gnral commandant appose son cachet sur les sacs, et le convoi
reprend sa route vers Rio de Janeiro. J'ajoute que, pour plus de
prcaution, le dpart est toujours tenu secret. Or, en 1826, un
jeune employ, nomm Dacosta, g de vingt-deux  vingt-trois ans
au plus, qui, depuis quelques annes, travaillait  Tijuco dans
les bureaux du gouverneur gnral, combina le coup suivant. Il
s'entendit avec une troupe de contrebandiers et leur apprit le
jour du dpart du convoi. Des mesures furent prises par ces
malfaiteurs, qui taient nombreux et bien arms. Au-del de
Villa-Rica, pendant la nuit du 22 janvier, la bande tomba 
l'improviste sur les soldats qui escortaient les diamants. Ceux-ci
se dfendirent courageusement; mais ils furent massacrs, 
l'exception d'un seul, qui, bien que grivement bless, put
s'chapper et rapporta la nouvelle de cet horrible attentat.
L'employ qui les accompagnait n'avait pas t plus pargn que
les soldats de l'escorte. Tomb sous les coups des malfaiteurs, il
avait t entran et jet sans doute dans quelque prcipice, car
son corps ne fut jamais retrouv.

Et ce Dacosta? demanda Joam Garral.

--Eh bien, son crime ne lui profita pas. Par suite de diffrentes
circonstances, les soupons ne tardrent pas  se porter sur lui.
Il fut accus d'avoir men toute cette affaire. En vain prtendit-il
qu'il tait innocent. Grce  sa situation, il tait en mesure
de connatre le jour o le dpart du convoi devait s'effectuer.
Lui seul avait pu prvenir la bande de malfaiteurs. Il fut accus,
arrt, jug, condamn  mort. Or, une pareille condamnation
entranait l'excution dans les vingt-quatre heures.

--Ce malheureux fut-il excut? demanda Fragoso.

--Non, rpondit Torrs. On l'avait enferm dans la prison de
Villa-Rica, et, pendant la nuit, quelques heures seulement avant
l'excution, soit qu'il et agi seul, soit qu'il et t aid par
plusieurs de ses complices, il parvint  s'chapper.

--Depuis, on n'a plus jamais entendu parler de cet homme? demanda
Joam Garral.

--Jamais! rpondit Torrs. Il aura quitt le Brsil, et
maintenant, sans doute, il mne joyeuse vie en pays lointain, avec
le produit du vol qu'il aura su raliser.

--Puisse-t-il avoir vcu misrablement, au contraire! rpondit
Joam Garral.

--Et puisse Dieu lui avoir donn le remords de son crime! ajouta
le padre Passanha.

 ce moment, les convives s'taient levs de table, et, le dner
achev, tous sortirent pour aller respirer l'air du soir. Le
soleil s'abaissait sur l'horizon, mais une heure devait s'couler
encore, avant que la nuit ne ft faite.

Ces histoires-l ne sont pas gaies, dit Fragoso, et notre dner
de fianailles avait mieux commenc!

--Mais c'est votre faute, monsieur Fragoso, rpondit Lina.

--Comment, ma faute?

--Oui! c'est vous qui avez continu  parler de ce district et de
ces diamants, dont nous n'avons que faire!

--C'est ma foi vrai! rpondit Fragoso, mais je ne pensais pas que
cela finirait de cette faon!

--Vous tes donc le premier coupable!

--Et le premier puni, mademoiselle Lina, puisque je ne vous ai
pas entendue rire au dessert!

Toute la famille se dirigeait alors vers l'avant de la jangada.
Manoel et Benito marchaient l'un prs de l'autre, sans se parler.
Yaquita et sa fille les suivaient, silencieuses aussi, et tous
ressentaient une inexplicable impression de tristesse, comme s'ils
eussent pressenti quelque grave ventualit.

Torrs se tenait auprs de Joam Garral, qui, la tte incline,
semblait profondment abm dans ses rflexions, et,  ce moment,
lui mettant la main sur l'paule:

Joam Garral, lui dit-il, pourrais-je avoir avec vous un quart
d'heure d'entretien? Joam Garral regarda Torrs. Ici? rpondit-il.

Non! en particulier!

Venez donc! Tous deux retournrent vers la maison, y rentrrent,
et la porte se referma sur eux.

Il serait difficile de dpeindre ce que chacun prouva, lorsque
Joam Garral et Torrs eurent quitt la place. Que pouvait-il y
avoir de commun entre cet aventurier et l'honnte fazender
d'Iquitos? Il y avait comme la menace d'un pouvantable malheur
suspendu sur toute cette famille, et personne n'osait
s'interroger.

Manoel, dit Benito, en saisissant le bras de son ami qu'il
entrana, quoi qu'il arrive, cet homme dbarquera demain  Manao!

Oui!... il le faut!... rpondit Manoel.

Et si par lui... oui! par lui, quelque malheur arrive  mon
pre... je le tuerai!



CHAPITRE VINGTIME
ENTRE CES DEUX HOMMES

Depuis un instant, seuls dans cette chambre o personne ne pouvait
ni les entendre ni les voir, Joam Garral et Torrs se regardaient,
sans prononcer un seul mot. L'aventurier hsitait-il donc 
parler? Comprenait-il que Joam Garral ne rpondrait que par un
silence ddaigneux aux demandes qui lui seraient faites?

Oui, sans doute! Aussi, Torrs n'interrogea-t-il pas. Au dbut de
cette conversation, il fut affirmatif, il prit le rle d'un
accusateur.

Joam, dit-il, vous ne vous appelez pas Garral, vous vous appelez
Dacosta.

 ce nom criminel que lui donnait Torrs, Joam Garral ne put
retenir un lger frmissement, mais il ne rpondit rien.

Vous tes Joam Dacosta, reprit Torrs, employ, il y a vingt-trois
ans, dans les bureaux du gouverneur gnral de Tijuco, et
c'est vous qui avez t condamn dans cette affaire de vol et
d'assassinat!

Nulle rponse de Joam Garral, dont le calme trange avait lieu de
surprendre l'aventurier. Celui-ci se trompait-il donc en accusant
son hte? Non! puisque Joam Garral ne bondissait pas devant ces
terribles accusations. Sans doute, il se demandait o en voulait
venir Torrs.

Joam Dacosta, reprit celui-ci, je le rpte, c'est vous qui avez
t poursuivi dans l'affaire des diamants, convaincu du crime,
condamn  mort, et c'est vous qui vous tes chapp de la prison
de Villa-Rica, quelques heures avant l'excution! Rpondrez-vous?

Un assez long silence suivit cette demande directe que venait de
faire Torrs. Joam Garral, toujours calme, tait all s'asseoir.
Son coude reposait sur une petite table, et il regardait fixement
son accusateur, sans baisser la tte.

Rpondrez-vous? reprit Torrs.

--Quelle rponse attendez-vous de moi? dit simplement Joam
Garral.

--Une rponse, rpliqua lentement Torrs, qui m'empche d'aller
trouver le chef de police de Manao, et de lui dire: Un homme est
l, dont l'identit sera facile  tablir, qui sera reconnu, mme
aprs vingt-trois annes d'absence, et cet homme, c'est
l'instigateur du vol des diamants de Tijuco, c'est le complice des
assassins des soldats de l'escorte, c'est le condamn qui s'est
soustrait au supplice, c'est Joam Garral, dont le vrai nom est
Joam Dacosta.

--Ainsi, dit Joam Garral, je n'aurais rien  craindre de vous,
Torrs, si je vous faisais la rponse que vous attendez?

--Rien, car alors, ni vous ni moi, nous n'aurions intrt 
parler de cette affaire.

Ni vous, ni moi? rpondit Joam Garral. Ce n'est donc pas avec de
l'argent que je dois acheter votre silence?

--Non, quelle que soit la somme que vous m'offriez!

--Que voulez-vous donc alors?

Joam Garral, rpondit Torrs, voici quelle est ma proposition. Ne
vous htez pas d'y rpondre par un refus formel, et rappelez-vous
que vous tes en mon pouvoir.

Quelle est cette proposition? demanda Joam Garral.

Torrs se recueillit un instant. L'attitude de ce coupable, dont
il tenait la vie, tait bien faite pour le surprendre. Il
s'attendait  quelque dbat violent,  des supplications,  des
larmes... Il avait devant lui un homme convaincu des plus grands
crimes, et cet homme ne bronchait pas. Enfin, se croisant les
bras:

Vous avez une fille, dit-il. Cette fille me plat, et je veux
l'pouser.

Sans doute, Joam Garral s'attendait  tout de la part d'un tel
homme, et cette demande ne lui fit rien perdre de son calme.

Ainsi, dit-il, l'honorable Torrs veut entrer dans la famille
d'un assassin et d'un voleur?

--Je suis seul juge de ce qu'il me convient de faire, rpondit
Torrs. Je veux tre le gendre de Joam Garral, et je le serai.

--Vous n'ignorez pourtant pas, Torrs, que ma fille va pouser
Manoel Valdez?

--Vous vous dgagerez vis--vis de Manoel Valdez.

--Et si ma fille refuse?

--Vous lui direz tout, et, je la connais, elle consentira,
rpondit impudemment Torrs.

--Tout?

--Tout, s'il le faut. Entre ses propres sentiments et l'honneur
de sa famille, la vie de son pre, elle n'hsitera pas!

--Vous tes un bien grand misrable, Torrs! dit tranquillement
Joam Garral, que son sang-froid n'abandonnait pas.

--Un misrable et un assassin sont faits pour s'entendre!  ces
mots, Joam Garral se leva, et, allant  l'aventurier qu'il regarda
bien en face:

Torrs, dit-il, si vous demandez  entrer dans la famille de Joam
Dacosta, c'est que vous savez que Joam Dacosta est innocent du
crime pour lequel il a t condamn!

--Vraiment!

--Et j'ajoute, reprit Joam Garral, c'est que vous avez la preuve
de son innocence, et que, cette innocence, vous vous rservez de
la proclamer le jour o vous aurez pous sa fille!

--Jouons franc jeu, Joam Garral, rpondit Torrs en baissant la
voix, et, quand vous m'aurez entendu, nous verrons si vous oserez
me refuser votre fille!

--Je vous coute, Torrs.

--Eh bien, oui, dit l'aventurier en retenant  demi ses paroles,
comme s'il et eu regret de les laisser s'chapper de ses lvres,
oui, vous tes innocent! Je le sais, car je connais le vritable
coupable, et je suis en mesure de prouver votre innocence!

--Et le misrable qui a commis le crime?...

--Il est mort.

--Mort! s'cria Joam Garral, que ce mot fit plir malgr lui,
comme s'il lui et enlev tout pouvoir de jamais se rhabiliter.

--Mort, rpondit Torrs; mais cet homme, que j'ai connu longtemps
aprs le crime, et sans que je susse qu'il ft criminel, avait
crit tout au long, de sa main, le rcit de cette affaire des
diamants, afin d'en conserver jusqu'aux moindres dtails. Sentant
sa fin approcher, il fut pris de remords. Il savait o s'tait
rfugi Joam Dacosta, sous quel nom l'innocent s'tait refait une
vie nouvelle. Il savait qu'il tait riche, au milieu d'une famille
heureuse, mais il savait aussi qu'il devait lui manquer le
bonheur! Eh bien, ce bonheur, il voulut le lui rendre avec
l'honorabilit  laquelle il avait droit!... Mais la mort
venait... il me chargea, moi, son compagnon, de faire ce qu'il ne
pourrait plus faire!... Il me remit les preuves de l'innocence de
Dacosta, afin de les lui faire parvenir, et mourut.

--Le nom de cet homme! s'cria Joam Garral, d'un ton qu'il ne put
matriser.

--Vous le saurez, quand je serai de votre famille!

--Et cet crit?...

Joam Garral fut sur le point de se jeter sur Torrs, pour le
fouiller, pour lui arracher cette preuve de son innocence.

Cet crit, il est en lieu sr, rpondit Torrs, et vous ne
l'aurez qu'aprs que votre fille sera devenue ma femme.
Maintenant, me la refusez-vous encore?

--Oui, rpondit Joam Garral. Mais, en change de cet crit, la
moiti de ma fortune est  vous!

--La moiti de votre fortune! s'cria Torrs! Je l'accepte,  la
condition que Minha me l'apportera en mariage!

--Et c'est ainsi que vous respectez les volonts d'un mourant,
d'un criminel que le remords a touch, et qui vous a charg de
rparer, autant qu'il tait en lui, le mal qu'il a fait!

--C'est ainsi.

--Encore une fois, Torrs, s'cria Joam Garral, vous tes un
grand misrable!

--Soit.

--Et, comme je ne suis pas un criminel, moi, nous ne sommes pas
faits pour nous entendre!

--Ainsi, vous refusez?...

--Je refuse!

--C'est votre perte, alors, Joam Garral. Tout vous accuse dans
l'instruction dj faite! Vous tes condamn  mort, et, vous le
savez, dans les condamnations pour crimes de ce genre, le
gouvernement s'est interdit jusqu'au droit de commuer les peines.
Dnonc, vous tes pris! Pris, vous tes excut... et je vous
dnonce!

Si matre qu'il ft de lui, Joam Garral ne pouvait plus se
contenir. Il allait s'lancer sur Torrs...

Un geste de ce coquin fit tomber sa colre.

Prenez garde, dit Torrs. Votre femme ne sait pas qu'elle est la
femme de Joam Dacosta, vos enfants ne savent pas qu'ils sont les
enfants de Joam Dacosta, et vous allez le leur apprendre!

Joam Garral s'arrta. Il reprit tout son empire sur lui-mme, et
ses traits recouvrrent leur calme habituel.

Cette discussion a trop dur, dit-il en marchant vers la porte,
et je sais ce qu'il me reste  faire!

Prenez garde, Joam Garral! dit une dernire fois Torrs, qui ne
pouvait croire que son ignoble procd de chantage et chou.

Joam Garral ne lui rpondit pas. Il repoussa la porte qui
s'ouvrait sous la vranda, il fit signe  Torrs de le suivre, et
tous deux s'avancrent vers le centre de la jangada, o la famille
tait runie.

Benito, Manoel, tous, sous l'impression d'une anxit profonde,
s'taient levs. Ils pouvaient voir que le geste de Torrs tait
encore menaant, et que le feu de la colre brillait dans ses
yeux.

Par un extraordinaire contraste, Joam Garral tait matre de lui,
presque souriant. Tous deux s'arrtrent devant Yaquita et les
siens. Personne n'osait leur adresser la parole. Ce fut Torrs
qui, d'une voix sourde et avec son impudence habituelle, rompit ce
pnible silence. Une dernire fois, Joam Garral, dit-il, je vous
demande une dernire rponse!

Ma rponse, la voici.

Et s'adressant  sa femme: Yaquita, dit-il, des circonstances
particulires m'obligent  modifier ce que nous avions dcid
antrieurement pour le mariage de Minha et de Manoel.

Enfin! s'cria Torrs. Joam Garral, sans lui rpondre, laissa
tomber sur l'aventurier un regard du plus profond ddain.

Mais,  ces paroles, Manoel avait senti son coeur battre  se
rompre. La jeune fille s'tait leve, toute ple, comme si elle
et cherch un appui du ct de sa mre. Yaquita lui ouvrait ses
bras pour la protger, pour la dfendre!

Mon pre! s'cria Benito, qui avait t se placer entre Joam
Garral et Torrs, que voulez-vous dire?

--Je veux dire, rpondit Joam Garral en levant la voix
qu'attendre notre arrive au Para pour marier Minha et Manoel,
c'est trop attendre! Le mariage se fera ici mme, ds demain, sur
la jangada, par les soins du padre Passanha, si, aprs une
conversation que je vais avoir avec Manoel, il lui convient comme
 moi de ne pas diffrer davantage!

--Ah! mon pre, mon pre!... s'cria le jeune homme.

--Attends encore pour m'appeler ainsi, Manoel rpondit Joam
Garral, d'un ton d'indicible souffrance. En ce moment, Torrs, qui
s'tait crois les bras, promenait sur toute la famille un regard
d'une insolence sans gale.

Ainsi, c'est votre dernier mot, dit-il en tendant la main vers
Joam Garral.

--Non, ce n'est pas mon dernier mot.

--Quel est-il donc?

Le voici, Torrs! Je suis matre ici! Vous allez, s'il vous plat,
et mme s'il ne vous plat pas, quitter la jangada  l'instant
mme!

Oui,  l'instant, s'cria Benito, on je le jette par-dessus le
bord!

Torrs haussa les paules.

Pas de menaces, dit-il, elles sont inutiles!  moi aussi il me
convient de dbarquer et sans retard. Mais vous vous souviendrez
de moi, Joam Garral! Nous ne serons pas longtemps sans nous
revoir!

--S'il ne dpend que de moi, rpondit Joam Garral, nous nous
reverrons et plus tt peut-tre que vous ne l'auriez voulu! Je
serai demain chez le juge de droit Ribeiro, le premier magistrat
de la province, que j'ai prvenu de mon arrive  Manao. Si vous
l'osez, venez m'y retrouver!

--Chez le juge Ribeiro!... rpondit Torrs, videmment
dcontenanc.

Chez le juge Ribeiro, rpondit Joam Garral.

Montrant alors la pirogue  Torrs, avec un geste de suprme
mpris, Joam Garral chargea quatre de ses gens de le dbarquer
sans retard sur le point le plus rapproch de l'le.

Le misrable, enfin, disparut.

La famille, frmissante encore, respectait le silence de son chef.
Mais Fragoso, ne se rendant compte qu' demi de la gravit de la
situation et emport par son brio ordinaire, s'tait approch de
Joam Garral.

Si le mariage de mademoiselle Minha et de monsieur Manoel se fait
ds demain, sur la jangada...

Le vtre s'y fera en mme temps, mon ami, rpondit avec douceur
Joam Garral. Et, faisant un signe  Manoel, il se retira dans sa
chambre avec lui.

L'entretien de Joam Garral et de Manoel durait depuis une demi-heure,
qui avait paru un sicle  la famille, lorsque la porte de
l'habitation se rouvrit enfin.

Manoel en sortit seul.

Ses regards brillaient d'une gnreuse rsolution.

Allant  Yaquita, il lui dit: Ma mre!  Minha, il dit: Ma
femme,  Benito, il dit: Mon frre, et se tournant vers Lina et
Fragoso, il dit  tous:  demain!

Il savait tout ce qui s'tait pass entre Joam Garral et Torrs.
Il savait que, comptant sur l'appui du juge Ribeiro par suite
d'une correspondance qu'il avait eue avec lui depuis une anne,
sans en parler aux siens, Joam Garral tait enfin parvenu 
l'clairer et  le convaincre de son innocence. Il savait que Joam
Garral avait rsolument entrepris ce voyage dans le seul but de
faire rviser l'odieux procs dont il avait t victime, et de ne
pas laisser peser sur son gendre et sur sa fille le poids de la
terrible situation qu'il avait pu et d accepter trop longtemps
pour lui-mme!

Oui, Manoel savait tout cela, mais il savait aussi que Joam
Garral, ou plutt Joam Dacosta, tait innocent, que son malheur
mme venait de le lui rendre plus cher et plus sacr!

Ce qu'il ne savait pas, c'tait que la preuve matrielle de
l'innocence du fazender existait, et que cette preuve tait entre
les mains de Torrs. Joam Garral avait voulu rserver pour le juge
l'usage de cette preuve, qui devait l'innocenter, si l'aventurier
avait dit vrai.

Manoel se borna donc  annoncer qu'il allait se rendre chez le
padre Passanha, afin de le prier de tout prparer pour les deux
mariages.

Le lendemain, le 24 aot, une heure  peine avant celle o la
crmonie allait s'accomplir, une grande pirogue, qui s'tait
dtache de la rive gauche du fleuve, accostait la jangada.

Une douzaine de pagayeurs l'avaient rapidement amene de Manao,
et, avec quelques agents, elle portait le chef de police, qui se
fit connatre et monta  bord.

 ce moment, Joam Garral et les siens, dj pars pour la fte,
sortaient de l'habitation.

Joam Garral! demanda le chef de police.

Me voici, rpondit Joam Garral.

Joam Garral, rpondit le chef de police, vous avez t aussi Joam
Dacosta! Ces deux noms ont t ports par un mme homme! Je vous
arrte.

 ces mots, Yaquita et Minha, frappes de stupeur, s'taient
arrtes, sans pouvoir faire un mouvement. Mon pre, un
assassin! s'cria Benito, qui allait s'lancer vers Joam Garral.
D'un geste, son pre lui imposa silence.

Je ne me permettrai qu'une seule question, dit Joam Garral d'une
voix ferme, en s'adressant au chef de police. Le mandat en vertu
duquel vous m'arrtez, a-t-il t lanc contre moi par le juge de
droit de Manao, par le juge Ribeiro?

--Non, rpondit le chef de police, il m'a t remis, avec ordre
de l'excuter sur-le-champ, par son remplaant. Le juge Ribeiro,
frapp d'apoplexie hier dans la soire, est mort cette nuit mme 
deux heures, sans avoir repris connaissance.

--Mort! s'cria Joam Garral, un instant atterr par cette
nouvelle, mort!... mort! Mais bientt, relevant la tte, il
s'adressa  sa femme et  ses enfants:

Le juge Ribeiro, dit-il, savait seul que j'tais innocent, mes
bien-aims! La mort de ce juge peut m'tre fatale, mais ce n'est
pas une raison pour moi de dsesprer!

Et se tournant vers Manoel:

 la grce de Dieu, lui dit-il. Il s'agit de voir, maintenant, si
la vrit peut redescendre du ciel sur la terre!

Le chef de police avait fait un signe  ses agents, qui
s'avanaient pour s'emparer de Joam Garral.

Mais parlez donc, mon pre! s'cria Benito, fou de dsespoir.
Dites un mot, et nous aurons raison, ft-ce par la force, de
l'horrible mprise dont vous tes victime!

--Il n'y a pas ici de mprise, mon fils, rpondit Joam Garral.
Joam Dacosta et Joam Garral ne font qu'un. Je suis, en effet, Joam
Dacosta! Je suis l'honnte homme qu'une erreur judiciaire a
condamn injustement  mort, il y a vingt-trois ans,  la place du
vrai coupable. De ma complte innocence, mes enfants, une fois
pour toutes, j'en jure devant Dieu, sur vos ttes et sur celle de
votre mre!

--Toute communication entre vous et les vtres vous est
interdite, dit alors le chef de police. Vous tes mon prisonnier,
Joam Garral, et j'excuterai mon mandat dans toute sa rigueur.

Joam Garral, contenant du geste ses enfants et ses serviteurs
consterns:

Laissez faire la justice des hommes, dit-il, en attendant la
justice de Dieu!

Et, la tte haute, il s'embarqua dans la pirogue.

Il semblait, en vrit, que de tous les assistants, Joam Garral
ft le seul que cet effroyable coup de foudre, tomb si
inopinment sur sa tte, n'et pas cras!

DEUXIME PISODE



CHAPITRE PREMIER
MANAO

La ville de Manao est exactement situe par 38'4'' de latitude
australe et 6727' de longitude  l'ouest du mridien de Paris.
Quatre cent vingt lieues kilomtriques la sparent de Blem, et
dix kilomtres, seulement, de l'embouchure du rio Negro.

Manao n'est pas btie au bord du fleuve des Amazones. C'est sur la
rive gauche du rio Negro,--le plus important, le plus
remarquable des tributaires de la grande artre brsilienne--,
que s'lve cette capitale de la province, dominant la campine
environnante du pittoresque ensemble de ses maisons prives et de
ses difices publics.

Le rio Negro, dcouvert, en 1645, par l'Espagnol Favella, prend sa
source au flanc des montagnes situes, dans le nord-ouest, entre
le Brsil et la Nouvelle-Grenade, au mur mme de la province de
Popayan, et il est mis en communication avec l'Ornoque, c'est--dire
avec les Guyanes, par deux de ses affluents, le Pimichim et le
Cassiquaire.

Aprs un superbe cours de dix-sept cents kilomtres, le rio Negro
vient, par une embouchure de onze cents toises, pancher ses eaux
noires dans l'Amazone, mais sans qu'elles s'y confondent sur un
espace de plusieurs milles, tant leur dversion est active et
puissante. En cet endroit, les pointes de ses deux rives s'vasent
et forment, une vaste baie, profonde de quinze lieues, qui s'tend
jusqu'aux les Anavilhanas.

C'est l, dans l'une de ces troites indentations, que se creuse
le port de Manao. De nombreuses embarcations s'y rencontrent, les
unes mouilles au courant du fleuve, attendant un vent favorable,
les autres en rparation dans les nombreux iguaraps ou canaux qui
sillonnent capricieusement la ville et lui dorment un aspect
quelque peu hollandais.

Avec l'escale des bateaux  vapeur, qui ne va pas tarder 
s'tablir prs de la jonction des deux fleuves, le commerce de
Manao doit sensiblement s'accrotre. En effet, bois de
construction et d'bnisterie, cacao, caoutchouc, caf,
salsepareille, canne  sucre, indigo, noix de muscade, poisson
sal, beurre de tortue, ces divers objets trouvent l de nombreux
cours d'eau pour les transporter en toutes directions: le rio
Negro au nord et  l'ouest, la Madeira au sud et  l'ouest,
l'Amazone, enfin, qui se droule vers l'est jusqu'au littoral de
l'Atlantique. La situation de cette ville est donc heureuse entre
toutes et doit contribuer puissamment  sa prosprit.

Manao,--ou Manaos--, se nommait autrefois Moura, puis s'est
appele Barra de Rio-Negro. De 1757  1804, elle fit seulement
partie de la capitainerie qui portait le nom du grand affluent
dont elle occupait l'embouchure. Mais, depuis 1826, devenue la
capitale de cette vaste province des Amazones, elle a emprunt son
nouveau nom  une tribu de ces Indiens qui habitaient jadis les
territoires du Centre-Amrique.

Plusieurs fois des voyageurs, mal informs, ont confondu cette
ville avec la fameuse Manoa, sorte de cit fantastique, leve,
disait-on, prs du lac lgendaire de Parima, qui parat n'tre que
le Branco suprieur, c'est--dire un simple affluent du rio Negro.
L tait cet empire de l'El Dorado, dont chaque matin, s'il faut
en croire les fables du pays, le souverain se faisait couvrir de
poudre d'or, tant ce prcieux mtal, que l'on ramassait  la
pelle, abondait sur ces terrains privilgis. Mais, vrification
faite, il a fallu en rabattre, et toute cette prtendue richesse
aurifre se rduit  la prsence de nombreuses micaces sans
valeur, qui avaient tromp les avides regards des chercheurs d'or.

En somme, Manao n'a rien des splendeurs fabuleuses de cette
mythologique capitale de l'El Dorado. Ce n'est qu'une ville de
cinq mille habitants environ, parmi lesquels on compte au moins
trois mille employs. De l, un certain nombre de btiments civils
 l'usage de ces fonctionnaires: chambre lgislative, palais de la
prsidence, trsorerie gnrale, htel des postes, douane, sans
compter un collge qui fut fond en 1848, et un hpital qui venait
d'tre cr en 1851. Qu'on y ajoute un cimetire, occupant le
versant oriental de la colline o fut leve, en 1669, contre les
pirates de l'Amazone, une forteresse maintenant dtruite, et l'on
saura  quoi s'en tenir sur l'importance des tablissements civils
de la cit.

Quant aux difices religieux, il serait difficile d'en nommer plus
de deux: la petite glise de la Conception et la chapelle de
Notre-Dame des Remdes, btie presque en rase campagne sur une
tumescence qui domine Manao.

C'est peu pour une ville d'origine espagnole.  ces deux monuments
il convient d'ajouter encore un couvent de Carmlites, incendi en
1850, et dont il ne reste plus que des ruines.

La population de Manao ne s'lve qu'au chiffre qui a t indiqu
plus haut, et, en dehors des fonctionnaires, employs et soldats,
elle se compose plus particulirement de ngociants portugais et
d'Indiens appartenant aux diverses tribus du Rio-Negro.

Trois rues principales, assez irrgulires, desservent la ville;
elles portent des noms significatifs dans le pays et qui ont bien
leur couleur: c'est la rue Dieu-le-Pre, la rue Dieu-le-Fils et la
rue Dieu-le-Saint-Esprit. En outre, vers le couchant s'allonge une
magnifique avenue d'orangers centenaires, que respectrent
religieusement les architectes qui, de l'ancienne cit, firent la
cit nouvelle.

Autour de ces rues principales s'entrecroisent un rseau de
ruelles non paves, coupes successivement par quatre canaux que
desservent des passerelles en bois. En de certains endroits, ces
iguaraps promnent leurs eaux sombres au milieu de grands
terrains vagues, sems d'herbes folles et de fleurs aux couleurs
clatantes: ce sont autant de squares naturels, ombrags d'arbres
magnifiques, parmi lesquels domine le sumaumeira, ce gigantesque
vgtal habill d'une corce blanche, et dont le large dme
s'arrondit en parasol au-dessus d'une noueuse ramure.

Quant aux diverses habitations prives, il faut les chercher parmi
quelques centaines de maisons assez rudimentaires, les unes
couvertes de tuiles, les autres coiffes des feuilles juxtaposes
du palmier, avec la saillie de leurs miradors et l'avant-corps de
leurs boutiques, qui sont pour la plupart tenues par des
ngociants portugais.

Et quelle espce de gens voit-on sortir aux heures de la
promenade, aussi bien de ces difices publics que de ces
habitations particulires? Des hommes de haute mine, avec
redingote noire, chapeau de soie, souliers vernis, gants de
couleur frache, diamants au noeud de leur cravate; des femmes en
grandes et tapageuses toilettes, robes  falbalas, chapeaux  la
dernire mode; des Indiens, enfin, qui, eux aussi, sont en train
de s'europaniser, de manire  dtruire tout ce qui pouvait
rester de couleur locale dans cette partie moyenne du bassin de
l'Amazone.

Telle est Manao, qu'il fallait sommairement faire connatre au
lecteur pour les besoins de cette histoire. L, le voyage de la
jangada, si tragiquement interrompu, venait de se trouver coup au
milieu du long parcours qu'elle devait accomplir; l allaient se
drouler, en peu de temps, les pripties de cette mystrieuse
affaire.



CHAPITRE DEUXIME
LES PREMIERS INSTANTS

 peine la pirogue qui emmenait Joam Garral, ou plutt Joam
Dacosta,--il convient de lui restituer ce nom--, avait-elle
disparu, que Benito s'tait avanc vers Manoel.

Que sais-tu? lui demanda-t-il.

--Je sais que ton pre est innocent! Oui! Innocent! rpta
Manoel, et qu'une condamnation capitale l'a frapp, il y a
vingt-trois ans, pour un crime qu'il n'avait pas commis!

--Il t'a tout dit, Manoel?

--Tout, Benito! rpondit le jeune homme. L'honnte fazender ne
voulait pas que rien de son pass ft cach  celui qui allait
devenir son second fils, en pousant sa fille!

--Et la preuve de son innocence, mon pre peut-il enfin la
produire au grand jour?

--Cette preuve, Benito, elle est toute dans ces vingt-trois ans
d'une vie honorable et honore, toute dans cette dmarche de Joam
Dacosta, qui venait dire  la justice: Me voici! Je ne veux plus
de cette fausse existence! Je ne veux plus me cacher sous un nom
qui n'est pas mon vrai nom! Vous avez condamn un innocent!
Rhabilitez-le!

--Et mon pre... lorsqu'il te parlait ainsi... tu n'as pas un
instant hsit  le croire? s'cria Benito.

Pas un instant, frre! rpondit Manoel.

Les mains des deux jeunes gens se confondirent dans une mme et
cordiale treinte.

Puis Benito allant au padre Passanha:

Padre, lui dit-il, emmenez ma mre et ma soeur dans leurs
chambres! Ne les quittez pas de toute la journe! Personne ici ne
doute de l'innocence de mon pre, personne... vous le savez!
Demain, ma mre et moi nous irons trouver le chef de police. On ne
nous refusera pas l'autorisation d'entrer dans la prison. Non! ce
serait trop cruel! Nous reverrons mon pre, et nous dciderons
quelles dmarches il faut faire pour arriver  obtenir sa
rhabilitation!

Yaquita tait presque inerte; mais cette vaillante femme, d'abord
terrasse par ce coup soudain, allait bientt se relever. Yaquita
Dacosta serait ce qu'avait t Yaquita Garral. Elle ne doutait pas
de l'innocence de son mari. Il ne lui venait mme pas  la pense
que Joam Dacosta ft blmable de l'avoir pouse sous ce nom qui
n'tait pas le sien. Elle ne pensait qu' toute cette vie de
bonheur que lui avait faite cet honnte homme, injustement frapp!
Oui! le lendemain elle serait  la porte de sa prison, et elle ne
la quitterait pas qu'elle ne lui et t ouverte!

Le padre Passanha l'emmena avec sa fille, qui ne pouvait retenir
ses larmes, et tous trois s'enfermrent dans l'habitation.

Les deux jeunes gens se retrouvrent seuls.

Et maintenant, dit Benito, il faut, Manoel, que je sache tout ce
que t'a dit mon pre.

--Je n'ai rien  te cacher, Benito.

--Qu'tait venu faire Torrs  bord de la jangada?

--Vendre  Joam Dacosta le secret de son pass.

--Ainsi, quand nous avons rencontr Torrs dans les forts
d'Iquitos, son dessein tait dj form d'entrer en relation avec
mon pre?

--Ce n'est pas douteux, rpondit Manoel. Le misrable se
dirigeait alors vers la fazenda dans la pense de se livrer  une
ignoble opration de chantage, prpare de longue main.

--Et lorsque nous lui avons appris, dit Benito, que mon pre et
toute sa famille se prparaient  repasser la frontire, il a
brusquement chang son plan de conduite?...

--Oui, Benito, parce que Joam Dacosta, une fois sur le territoire
brsilien, devait tre plus  sa merci qu'au-del de la frontire
pruvienne. Voil pourquoi nous avons retrouv Torrs  Tabatinga,
o il attendait, o il piait notre arrive.

--Et moi qui lui ai offert de s'embarquer sur la jangada! s'cria
Benito avec un mouvement de dsespoir.

--Frre, lui dit Manoel, ne te reproche rien! Torrs nous aurait
rejoints tt ou tard! Il n'tait pas homme  abandonner une
pareille piste! S'il nous et manqus  Tabatinga, nous l'aurions
retrouv  Manao!

--Oui! Manoel, tu as raison! Mais il ne s'agit plus du pass,
maintenant... il s'agit du prsent!... Pas de rcriminations
inutiles! Voyons!...

Et, en parlant ainsi, Benito, passant sa main sur son front,
cherchait  ressaisir tous les dtails de cette triste affaire.

Voyons, demanda-t-il, comment Torrs a-t-il pu apprendre que mon
pre avait t condamn, il y a vingt-trois ans, pour cet
abominable crime de Tijuco?

--Je l'ignore, rpondit Manoel, et tout me porte  croire que ton
pre l'ignore aussi.

--Et, cependant, Torrs avait connaissance de ce nom de Garral
sous lequel se cachait Joam Dacosta?

--videmment.

--Et il savait que c'tait au Prou,  Iquitos, que, depuis tant
d'annes, s'tait rfugi mon pre?

--Il le savait, rpondit Manoel. Mais comment l'avait-il su, je
ne puis le comprendre!

--Une dernire question, dit Benito.--Quelle proposition Torrs
a-t-il faite  mon pre pendant ce court entretien qui a prcd
son expulsion?

--Il l'a menac de dnoncer Joam Garral comme tant Joam Dacosta,
si celui-ci refusait de lui acheter son silence.

--Et  quel prix?...

--Au prix de la main de sa fille! rpondit Manoel sans hsiter,
mais ple de colre.

--Le misrable aurait os!... s'cria Benito.

-- cette infme demande, Benito, tu as vu quelle rponse ton
pre a faite!

--Oui, Manoel, oui!... la rponse d'un honnte homme indign! Il
a chass Torrs! Mais il ne suffit pas qu'il l'ait chass! Non!
cela ne me suffit pas! C'est sur la dnonciation de Torrs qu'on
est venu arrter mon pre, n'est-il pas vrai?

--Oui! sur sa dnonciation!

--Eh bien, s'cria Benito, dont le bras menaant se dirigea vers
la rive gauche du fleuve, il faut que je retrouve Torrs! Il faut
que je sache comment il est devenu matre de ce secret!... Il faut
qu'il me dise s'il le tient du vritable auteur du crime! Il
parlera!... ou s'il refuse de parler... je sais ce qu'il me
restera  faire!

--Ce qu'il restera  faire...  moi comme  toi! ajouta plus
froidement, mais non moins rsolument Manoel.

--Non... Manoel... non!...  moi seul!

--Nous sommes frres, Benito, rpondit Manoel, et c'est l une
vengeance qui nous appartient  tous deux! Benito ne rpliqua
pas.  ce sujet, videmment, son parti tait irrvocablement pris.
En ce moment, le pilote Araujo, qui venait d'observer l'tat du
fleuve, s'approcha des deux jeunes gens. Avez-vous dcid,
demanda-t-il, si la jangada doit rester au mouillage de l'le
Muras ou gagner le port de Manao? C'tait une question  rsoudre
avant la nuit, et elle devait tre examine de prs.

En effet, la nouvelle de l'arrestation de Joam Dacosta avait d
dj se rpandre dans la ville. Qu'elle ft de nature  exciter la
curiosit de la population de Manao, cela n'tait pas douteux.
Mais ne pouvait-elle provoquer plus que de la curiosit contre le
condamn, contre l'auteur principal de ce crime de Tijuco, qui
avait eu autrefois un si immense retentissement? Ne pouvait-on
craindre quelque mouvement populaire  propos de cet attentat, qui
n'avait pas mme t expi? Devant cette hypothse, ne valait-il
pas mieux laisser la jangada amarre prs de Muras, sur la rive
droite du fleuve,  quelques milles de Manao?

Le pour et le contre de la question furent pess.

Non! s'cria Benito. Rester ici, ce serait paratre abandonner
mon pre et douter de son innocence! ce serait sembler craindre de
faire cause commune avec lui! Il faut aller  Manao et sans
retard!

Tu as raison, Benito, rpondit Manoel. Partons!

Araujo, approuvant de la tte, prit ses mesures pour quitter
l'le. La manoeuvre demandait quelque soin. Il s'agissait de
prendre obliquement le courant de l'Amazone doubl par celui du
rio Negro, et de se diriger vers l'embouchure de cet affluent, qui
s'ouvrait  douze milles au-dessous sur la rive gauche.

Les amarres, dtaches de l'le, furent largues. La jangada,
rejete dans le lit du fleuve, commena  driver diagonalement.
Araujo, profitant habilement des courbures du courant bris par
les pointes des berges, put lancer l'immense appareil dans la
direction voulue, en s'aidant des longues gaffes de son quipe.

Deux heures aprs, la jangada se trouvait sur l'autre bord de
l'Amazone, un peu au-dessus de l'embouchure du rio Negro, et ce
fut le courant qui se chargea de la conduire  la rive infrieure
de la vaste baie ouverte dans la rive gauche de l'affluent.

Enfin,  cinq heures du soir, la jangada tait fortement amarre
le long de cette rive, non pas dans le port mme de Manao, qu'elle
n'aurait pu atteindre, sans avoir  refouler un courant assez
rapide, mais  moins d'un petit mille au-dessous.

Le train de bois reposait alors sur les eaux noires du rio Negro,
prs d'une assez haute berge, hrisse de ccropias  bourgeons
mordors, et palissade de ces roseaux  tiges raides, nomms
froxas, dont les Indiens font des armes offensives.

Quelques citadins erraient sur cette berge. C'tait,  n'en pas
douter, un sentiment de curiosit qui les amenait jusqu'au
mouillage de la jangada. La nouvelle de l'arrestation de Joam
Dacosta n'avait pas tard  se rpandre; mais la curiosit de ces
Manaens n'alla pas jusqu' l'indiscrtion, et ils se tinrent sur
la rserve.

L'intention de Benito tait de descendre  terre, ds le soir
mme. Manoel l'en dissuada.

Attends  demain, lui dit-il. La nuit va venir, et il ne faut pas
que nous quittions la jangada!

Soit!  demain! rpondit Benito.

En ce moment, Yaquita, suivie de sa fille et du padre Passanha,
sortait de l'habitation. Si Minha tait encore en larmes, le
visage de sa mre tait sec, toute sa personne se montrait
nergique et rsolue. On sentait que la femme tait prte  tout,
 faire son devoir comme  user de son droit.

Yaquita s'avana lentement vers Manoel: Manoel, dit-elle, coutez
ce que j'ai  vous dire, car je vais vous parler comme ma
conscience m'ordonne de le faire.

Je vous coute! rpondit Manoel.

Yaquita le regarda bien en face. Hier, dit-elle, aprs
l'entretien que vous avez eu avec Joam Dacosta, mon mari, vous
tes venu  moi et vous m'avez appele: ma mre! Vous avez pris la
main de Minha, et vous lui avez dit: ma femme! Vous saviez tout
alors, et le pass de Joam Dacosta vous tait rvl!

--Oui, rpondit Manoel, et que Dieu me punisse si, de ma part, il
y a eu une hsitation!...

--Soit, Manoel, reprit Yaquita, mais  ce moment Joam Dacosta
n'tait pas encore arrt. Maintenant la situation n'est plus la
mme. Quelque innocent qu'il soit, mon mari est aux mains de la
justice; son pass est dvoil publiquement; Minha est la fille
d'un condamn  la peine capitale...

--Minha Dacosta ou Minha Garral, que m'importe! s'cria Manoel,
qui ne put se contenir plus longtemps.

--Manoel! murmura la jeune fille. Et elle serait certainement
tombe, si les bras de Lina n'eussent t l pour la soutenir.

Ma mre, si vous ne voulez pas la tuer, dit Manoel, appelez-moi
votre fils!

--Mon fils! mon enfant! Ce fut tout ce que put rpondre Yaquita,
et ces larmes, qu'elle refoulait avec tant de peine, jaillirent de
ses yeux.

Tous rentrrent dans l'habitation. Mais cette longue nuit, pas une
heure de sommeil ne devait l'accourcir pour cette honnte famille,
si cruellement prouve!



CHAPITRE TROISIME
UN RETOUR SUR LE PASS

C'tait une fatalit, cette mort du juge Ribeiro, sur lequel Joam
Dacosta avait la certitude de pouvoir compter absolument!

Avant d'tre juge de droit  Manao, c'est--dire le premier
magistrat de la province, Ribeiro avait connu Joam Dacosta, 
l'poque o le jeune employ fut poursuivi pour le crime de
l'arrayal diamantin. Ribeiro tait alors avocat  Villa-Rica. Ce
fut lui qui se chargea de dfendre l'accus devant les assises. Il
prit cette cause  coeur, il la fit sienne. De l'examen des pices
du dossier, des dtails de l'information, il acquit, non pas une
simple conviction d'office, mais la certitude que son client tait
incrimin  tort, qu'il n'avait pris  aucun degr une part
quelconque dans l'assassinat des soldats de l'escorte et le vol
des diamants, que l'instruction avait fait fausse route,--en un
mot, que Joam Dacosta tait innocent.

Et pourtant, cette conviction, l'avocat Ribeiro, quels que fussent
son talent et son zle, ne parvint pas  la faire passer dans
l'esprit du jury. Sur qui pouvait-il dtourner la prsomption du
crime? Si ce n'tait pas Joam Dacosta, plac dans toutes les
conditions voulues pour informer les malfaiteurs de ce dpart
secret du convoi, qui tait-ce? L'employ, qui accompagnait
l'escorte, avait succomb avec la plupart des soldats, et les
soupons ne pouvaient se porter sur lui. Tout concourait donc 
faire de Joam Dacosta l'unique et vritable auteur du crime.

Ribeiro le dfendit avec une chaleur extrme! Il y mit tout son
coeur!... Il ne russit pas  le sauver. Le verdict du jury fut
affirmatif sur toutes les questions. Joam Dacosta, convaincu de
meurtre avec l'aggravation de la prmditation, n'obtint mme pas
le bnfice des circonstances attnuantes et s'entendit condamner
 mort.

Aucun espoir ne pouvait rester  l'accus. Aucune commutation de
peine n'tait possible, puisqu'il s'agissait d'un crime relatif 
l'arrayal diamantin. Le condamn tait perdu... Mais, pendant la
nuit qui prcda l'excution, lorsque le gibet tait dj dress,
Joam Dacosta parvint  s'enfuir de la prison de Villa-Rica... On
sait le reste.

Vingt ans plus tard, l'avocat Ribeiro tait nomm juge de droit 
Manao. Au fond de sa retraite, le fazender d'Iquitos apprit ce
changement et vit l une heureuse circonstance, qui pouvait amener
la rvision de son procs avec quelques chances de russite. Il
savait que les anciennes convictions de l'avocat  son sujet
devaient se retrouver intactes dans l'esprit du juge. Il rsolut
donc de tout tenter pour arriver  la rhabilitation. Sans la
nomination de Ribeiro aux fonctions de magistrat suprme dans la
province des Amazones, peut-tre et-il hsit, car il n'avait
aucune nouvelle preuve matrielle de son innocence  produire.
Peut-tre, quoique cet honnte homme souffrt terriblement d'en
tre rduit  se cacher dans l'exil d'Iquitos, peut-tre et-il
demand au temps d'teindre plus encore les souvenirs de cette
horrible affaire, mais une circonstance le mit en demeure d'agir
sans plus tarder.

En effet, bien avant que Yaquita ne lui en et parl, Joam Dacosta
avait reconnu que Manoel aimait sa fille. Cette union du jeune
mdecin militaire et de la jeune fille lui convenait sous tous les
rapports. Il tait vident qu'une demande en mariage se ferait un
jour ou l'autre, et Joam ne voulut pas tre pris au dpourvu.

Mais alors cette pense qu'il lui faudrait marier sa fille sous un
nom qui ne lui appartenait pas, que Manoel Valdez, croyant entrer
dans la famille Garral, entrerait dans la famille Dacosta, dont le
chef n'tait qu'un fugitif toujours sous le coup d'une
condamnation capitale, cette pense lui fut intolrable. Non! ce
mariage ne se ferait pas dans ces conditions o s'tait accompli
le sien propre! Non! jamais!

On se rappelle ce qui s'tait pass  cette poque. Quatre ans
aprs que le jeune commis, dj l'associ de Magalhas, fut arriv
 la fazenda d'Iquitos, le vieux Portugais avait t rapport  la
ferme mortellement bless. Quelques jours seulement lui restaient
 vivre. Il s'effraya  la pense que sa fille allait rester
seule, sans appui; mais, sachant que Joam et Yaquita s'aimaient,
il voulut que leur union se ft sans retard.

Joam refusa d'abord. Il offrit de rester le protecteur, le
serviteur de Yaquita, sans devenir son mari... Les insistances de
Magalhas mourant furent telles que toute rsistance devint
impossible. Yaquita mit sa main dans la main de Joam, et Joam ne
la retira pas.

Oui! c'tait l un fait grave! Oui! Joam Dacosta aurait d ou tout
avouer ou fuir  jamais cette maison dans laquelle il avait t si
hospitalirement reu, cet tablissement dont il faisait la
prosprit! Oui! tout dire plutt que de donner  la fille de son
bienfaiteur un nom qui n'tait pas le sien, le nom d'un condamn 
mort pour crime d'assassinat, si innocent qu'il ft devant Dieu!

Mais les circonstances pressaient, le vieux fazender allait
mourir, ses mains se tendirent vers les jeunes gens!... Joam
Dacosta se tut, le mariage s'accomplit, et toute la vie du jeune
fermier fut consacre au bonheur de celle qui tait devenue sa
femme.

Le jour o je lui avouerai tout, rptait Joam, Yaquita me
pardonnera! Elle ne doutera pas de moi un instant! Mais si j'ai d
la tromper, je ne tromperai pas l'honnte homme qui voudra entrer
dans notre famille en pousant Minha! Non! plutt me livrer et en
finir avec cette existence!

Cent fois, sans doute, Joam Dacosta eut la pense de dire  sa
femme ce qu'avait t son pass! Oui! l'aveu tait sur ses lvres,
surtout lorsqu'elle le priait de la conduire au Brsil, de faire
descendre  sa fille et  elle ce beau fleuve des Amazones! Il
connaissait assez Yaquita pour tre sr qu'elle ne sentirait pas
s'amoindrir en elle l'affection qu'elle avait pour lui!... Le
courage lui manqua!

Qui ne le comprendrait, en prsence de tout ce bonheur de famille
qui s'panouissait autour de lui, qui tait son oeuvre et qu'il
allait peut-tre briser sans retour!

Telle fut sa vie pendant de longues annes, telle fut la source
sans cesse renaissante de ces effroyables souffrances dont il
garda le secret, telle fut enfin la vie de cet homme, qui n'avait
pas un acte  cacher, et qu'une suprme injustice obligeait  se
cacher lui-mme!

Mais enfin le jour o il ne dut plus douter de l'amour de Manoel
pour Minha, o il put calculer qu'une anne ne s'coulerait pas
sans qu'il ft dans la ncessit de donner son consentement  ce
mariage, il n'hsita plus et se mit en mesure d'agir  bref dlai.

Une lettre de lui, adresse au juge Ribeiro, apprit en mme temps
 ce magistrat le secret de l'existence de Joam Dacosta, le nom
sous lequel il se cachait, l'endroit o il vivait avec sa famille,
et, en mme temps, son intention formelle de venir se livrer  la
justice de son pays et de poursuivre la rvision d'un procs d'o
sortirait pour lui ou la rhabilitation ou l'excution de l'unique
jugement rendu  Villa-Rica.

Quels furent les sentiments qui clatrent dans le coeur de
l'honnte magistrat? On le devine aisment. Ce n'tait plus 
l'avocat que s'adressait l'accus, c'tait au juge suprme de la
province qu'un condamn faisait appel. Joam Dacosta se livrait
entirement  lui et ne lui demandait mme pas le secret.

Le juge Ribeiro, tout d'abord troubl par cette rvlation
inattendue, se remit bientt et pesa scrupuleusement les devoirs
que lui imposait sa situation. C'tait  lui qu'incombait la
charge de poursuivre les criminels, et voil qu'un criminel venait
se remettre entre ses mains. Ce criminel, il est vrai, il l'avait
dfendu; il ne doutait pas qu'il et t injustement condamn; sa
joie avait t grande de le voir chapper par la fuite au dernier
supplice; au besoin mme, il et provoqu, il et facilit son
vasion!... Mais ce que l'avocat et fait autrefois, le magistrat
pouvait-il le faire aujourd'hui?

Eh bien, oui! se dit le juge, ma conscience m'ordonne de ne pas
abandonner ce juste! La dmarche qu'il fait aujourd'hui est une
nouvelle preuve de sa non-culpabilit, une preuve morale,
puisqu'il ne peut en apporter d'autres, mais peut-tre la plus
convaincante de toutes! Non! je ne l'abandonnerai pas!

 partir de ce jour, une secrte correspondance s'tablit entre le
magistrat et Joam Dacosta. Ribeiro engagea tout d'abord son client
 ne pas se compromettre par un acte imprudent. Il voulait
reprendre l'affaire, revoir le dossier, rviser l'information. Il
fallait savoir si rien de nouveau ne s'tait produit dans
l'arrayal diamantin, touchant cette cause si grave. De ces
complices du crime, un de ces contrebandiers qui avaient attaqu
le convoi, n'en tait-il pas qui avaient t arrts depuis
l'attentat? Des aveux, des demi-aveux ne s'taient-ils pas
produits? Joam Dacosta, lui, en tait toujours et n'en tait qu'
protester de son innocence! Mais cela ne suffisait pas, et le juge
Ribeiro voulait trouver dans les lments mmes de l'affaire  qui
en incombait rellement la criminalit.

Joam Dacosta devait donc tre prudent. Il promit de l'tre. Mais
ce fut une consolation immense, dans toutes ses preuves, de
retrouver chez son ancien avocat, devenu juge suprme, cette
entire conviction qu'il n'tait pas coupable. Oui! Joam Dacosta,
malgr sa condamnation, tait une victime, un martyr, un honnte
homme,  qui la socit devait une clatante rparation! Et,
lorsque le magistrat connut le pass du fazender d'Iquitos depuis
sa condamnation, la situation actuelle de sa famille, toute cette
vie de dvouement, de travail, employe sans relche  assurer le
bonheur des siens, il fut, non pas plus convaincu mais plus
touch, et il se jura de tout faire pour arriver  la
rhabilitation du condamn de Tijuco.

Pendant six mois, il y eut change de correspondance entre ces
deux hommes.

Un jour, enfin, les circonstances pressant, Joam Dacosta crivit
au juge Ribeiro:

Dans deux mois, je serai prs de vous,  la disposition du
premier magistrat de la province!

Venez donc! rpondit Ribeiro.

La jangada tait prte alors  descendre le fleuve. Joam Dacosta
s'y embarqua avec tous les siens, femmes, enfants, serviteurs.
Pendant le voyage, au grand tonnement de sa femme et de son fils,
on le sait, il ne dbarqua que rarement. Le plus souvent, il
restait enferm dans sa chambre, crivant, travaillant, non  des
comptes de commerce, mais, sans en rien dire,  cette sorte de
mmoire qu'il appelait: Histoire de ma vie, et qui devait servir
 la rvision de son procs.

Huit jours avant sa nouvelle arrestation, faite sur la
dnonciation de Torrs, qui allait devancer et peut-tre anantir
ses projets, il confiait  un Indien de l'Amazone une lettre par
laquelle il prvenait le juge Ribeiro de sa prochaine arrive.

Cette lettre partit, elle fut remise  son adresse, et le
magistrat n'attendait plus que Joam Dacosta pour entamer cette
grave affaire qu'il avait espoir de mener  bien.

Dans la nuit qui prcda l'arrive de la jangada  Manao, une
attaque d'apoplexie frappa le juge Ribeiro. Mais la dnonciation
de Torrs, dont l'oeuvre de chantage venait d'chouer devant la
noble indignation de sa victime, avait t suivie d'effet. Dacosta
tait arrt au milieu des siens, et son vieil avocat n'tait plus
l pour le dfendre!

Oui! en vrit, c'tait l un terrible coup! Quoi qu'il en soit,
le sort en tait jet; il n'y avait plus  reculer.

Joam Dacosta se redressa donc sous ce coup qui le frappait si
inopinment. Ce n'tait plus son honneur seulement qui tait en
jeu, c'tait l'honneur de tous les siens!



CHAPITRE QUATRIME
PREUVES MORALES

Le mandat d'arrestation dcern contre Joam Dacosta, dit Joam
Garral, avait t lanc par le supplant du juge Ribeiro, qui
devait remplir les fonctions de ce magistrat dans la province des
Amazones jusqu' la nomination de son successeur.

Ce supplant se nommait Vicente Jarriquez. C'tait un petit
bonhomme fort bourru, que quarante ans d'exercice et de procdure
criminelle n'avaient pas contribu  rendre trs bienveillant pour
les accuss. Il avait instruit tant d'affaires de ce genre, jug
et condamn tant de malfaiteurs, que l'innocence d'un prvenu,
quel qu'il ft, lui semblait _a priori_ inadmissible.
Certainement, il ne jugeait pas contre sa conscience, mais sa
conscience, fortement cuirasse, ne se laissait pas facilement
entamer par les incidents de l'interrogatoire ou les arguments de
la dfense. Comme beaucoup de prsidents d'assises, il ragissait
volontiers contre l'indulgence du jury, et quand, aprs avoir t
pass au crible des enqutes, informations, instructions, un
accus arrivait devant lui, toutes les prsomptions taient,  ses
yeux, pour que cet accus ft dix fois coupable.

Ce n'tait point un mchant homme, cependant, ce Jarriquez.
Nerveux, remuant, loquace, fin, subtil, il tait curieux 
observer avec sa grosse tte sur son petit corps, sa chevelure
bouriffe, que n'et pas dpare la perruque  mortier des
anciens temps, ses yeux percs  la vrille, dont le regard avait
une tonnante acuit, son nez prominent, avec lequel il aurait
certainement gesticul pour peu qu'il et t mobile, ses oreilles
cartes afin de mieux saisir tout ce qui se disait mme hors de
la porte ordinaire d'un appareil auditif, ses doigts tapotant
sans cesse sur la table du tribunal, comme ceux d'un pianiste qui
s'exerce  la muette, son buste trop long pour ses jambes trop
courtes, et ses pieds qu'il croisait et dcroisait incessamment
lorsqu'il trnait sur son fauteuil de magistrat.

Dans la vie prive, le juge Jarriquez, clibataire endurci, ne
quittait ses livres de droit criminel que pour la table qu'il ne
ddaignait pas, le whist qu'il apprciait fort, les checs o il
tait pass matre, et surtout les jeux de casse-tte chinois,
nigmes, charades, rbus, anagrammes, logogriphes et autres, dont,
comme plus d'un magistrat europen,--vrais sphynx par got comme
par profession--, il faisait son passe-temps principal.

C'tait un original, on le voit, et l'on voit aussi combien Joam
Dacosta allait perdre  la mort du juge Ribeiro, puisque sa cause
venait devant ce peu commode magistrat. Dans l'espce, d'ailleurs,
la tche de Jarriquez tait trs simplifie. Il n'avait point 
faire office d'enquteur ou d'instructeur, non plus qu' diriger
des dbats,  provoquer un verdict,  faire application d'articles
du Code pnal, ni enfin  prononcer un condamnation.
Malheureusement pour le fazender d'Iquitos, tant de formalits
n'taient plus ncessaires. Joam Dacosta avait t arrt, jug,
condamn, il y avait vingt-trois ans, pour le crime de Tijuco, la
prescription n'avait pas encore couvert sa condamnation, aucune
demande en commutation de peine ne pouvait tre introduite, aucun
pourvoi en grce ne pouvait tre accueilli. Il ne s'agissait donc,
en somme, que d'tablir son identit, et, sur l'ordre d'excution
qui arriverait de Rio de Janeiro, la justice n'aurait plus qu'
suivre son cours.

Mais, sans doute, Joam Dacosta protesterait de son innocence, il
dirait avoir t condamn injustement. Le devoir du magistrat,
quelque opinion qu'il et  cet gard, serait de l'couter. Toute
la question serait de savoir quelles preuves le condamn pourrait
donner de ses assertions. Et s'il n'avait pu les apporter lors de
sa comparution devant ses premiers juges, tait-il maintenant en
mesure de les produire?

L devait tre tout l'intrt de l'interrogatoire.

Il faut bien l'avouer cependant, le fait d'un contumax heureux et
en sret  l'tranger, quittant tout, bnvolement, pour
affronter la justice que son pass devait lui avoir appris 
redouter, c'tait l un cas curieux, rare, qui devait intresser
mme un magistrat blas sur toutes les pripties d'un dbat
judiciaire. tait-ce de la part du condamn de Tijuco, fatigu de
la vie, effronte sottise ou lan d'une conscience qui veut  tout
prix avoir raison d'une iniquit? Le problme tait trange, on en
conviendra.

Le lendemain de l'arrestation de Joam Dacosta, le juge Jarriquez
se transporta donc  la prison de la rue de Dieu-le-Fils, o le
prisonnier avait t enferm.

Cette prison tait un ancien couvent de missionnaires, lev sur
le bord de l'un des principaux iguaraps de la ville. Aux dtenus
volontaires d'autrefois avaient succd dans cet difice, peu
appropri  sa nouvelle destination, les prisonniers malgr eux
d'aujourd'hui. La chambre occupe par Joam Dacosta, n'tait donc
point une de ces tristes cellules que comporte le systme
pnitentiaire moderne. Une ancienne chambre de moine, avec une
fentre, sans abat-jour, mais grille, s'ouvrant sur un terrain
vague, un banc dans un coin, une sorte de grabat dans l'autre,
quelques ustensiles grossiers, rien de plus.

Ce fut de cette chambre que, ce jour-l 25 aot, Joam Dacosta fut
extrait vers onze heures du matin, et amen au cabinet des
interrogatoires, dispos dans l'ancienne salle commune du couvent.

Le juge Jarriquez tait l, devant son bureau, juch sur sa haute
chaise, le dos tourn  la fentre, afin que sa figure demeurt
dans l'ombre, tandis que celle du prvenu resterait en pleine
lumire. Son greffier avait pris place  un bout de la table, la
plume  l'oreille, avec l'indiffrence qui caractrise ces gens de
justice, prt  consigner les demandes et les rponses.

Joam Dacosta fut introduit dans le cabinet, et, sur un signe du
magistrat, les gardes qui l'avaient amen se retirrent.

Le juge Jarriquez regarda longuement l'accus. Celui-ci s'tait
inclin devant lui et gardait une attitude convenable, ni
impudente, ni humble, attendant avec dignit que des demandes lui
fussent poses pour y rpondre.

Votre nom? dit le juge Jarriquez.

--Joam Dacosta.

--Votre ge?

--Cinquante-deux ans.

--Vous demeuriez?...

--Au Prou, au village d'Iquitos.

--Sous quel nom?

--Sous le nom de Garral, qui est celui de ma mre.

--Et pourquoi portiez-vous ce nom?

Parce que, pendant vingt-trois ans, j'ai voulu me drober aux
poursuites de la justice brsilienne.

Les rponses taient si prcises, elles semblaient si bien
indiquer que Joam Dacosta tait rsolu  tout avouer de son pass
et de son prsent, que le juge Jarriquez, peu habitu  ces
procds, redressa son nez plus verticalement que d'habitude.

Et pourquoi, reprit-il, la justice brsilienne pouvait-elle
exercer des poursuites contre vous?

Parce que j'avais t condamn  la peine capitale, en 1826, dans
l'affaire des diamants de Tijuco.

--Vous avouez donc que vous tes Joam Dacosta?...

--Je suis Joam Dacosta.

Tout cela tait rpondu avec un grand calme, le plus simplement du
monde. Aussi les petits yeux du juge Jarriquez, se drobant sous
leur paupire, semblaient-ils dire: Voil une affaire qui ira
toute seule!

Seulement, le moment arrivait o allait tre pose l'invariable
question qui amenait l'invariable rponse des accuss de toute
catgorie, protestant de leur innocence.

Les doigts du juge Jarriquez commencrent  battre un lger trille
sur la table. Joam Dacosta, demanda-t-il, que faites-vous 
Iquitos?

--Je suis fazender, et je m'occupe de diriger un tablissement
agricole qui est considrable.

--Il est en voie de prosprit?

--De trs grande prosprit.

--Et depuis quand avez-vous quitt votre fazenda?

--Depuis neuf semaines environ.

--Pourquoi?

-- cela, monsieur, rpondit Joam Dacosta, j'ai donn un
prtexte, mais en ralit j'avais un motif.

--Quel a t le prtexte?

--Le soin de conduire au Para tout un train de bois flott et une
cargaison des divers produits de l'Amazone.

--Ah! fit le juge Jarriquez, et quel a t le vritable motif de
votre dpart? Et en posant cette question il se disait: Nous
allons donc enfin entrer dans la voie des ngations et des
mensonges!

Le vritable motif, rpondit d'une voix ferme Joam Dacosta, tait
la rsolution que j'avais prise de venir me livrer  la justice de
mon pays!

--Vous livrer! s'cria le juge, en se relevant sur son fauteuil.
Vous livrer... de vous-mme?...

--De moi-mme!

--Et pourquoi?

--Parce que j'en avais assez, parce que j'en avais trop de cette
existence mensongre, de cette obligation de vivre sous un faux
nom; de cette impossibilit de pouvoir restituer  ma femme,  mes
enfants celui qui leur appartient; enfin, monsieur, parce que...

--Parce que?...

--Je suis innocent! Voil ce que j'attendais! se dit  part lui
le juge Jarriquez.

Et tandis que ses doigts battaient une marche un peu plus
accentue, il fit un signe de tte  Joam Dacosta, qui signifiait
clairement: Allez! racontez votre histoire! Je la connais, mais
je ne veux pas vous empcher de la narrer  votre aise!

Joam Dacosta, qui ne se mprit pas  cette peu encourageante
disposition d'esprit du magistrat, ne voulut pas s'en apercevoir.
Il fit donc l'histoire de sa vie tout entire, il parla sobrement,
sans se dpartir du calme qu'il s'tait impos, sans omettre
aucune des circonstances qui avaient prcd ou suivi sa
condamnation. Il n'insista pas autrement sur cette existence
honore et honorable qu'il avait mene depuis son vasion, ni sur
ses devoirs de chef de famille, d'poux et de pre, qu'il avait si
dignement remplis. Il ne souligna qu'une seule circonstance,--
celle qui l'avait conduit  Manao pour poursuivre la rvision de
son procs, provoquer sa rhabilitation, et cela sans que rien l'y
obliget.

Le juge Jarriquez, naturellement prvenu contre tout accus, ne
l'interrompit pas. Il se bornait  fermer ou  ouvrir
successivement les yeux, comme un homme qui entend raconter la
mme histoire pour la centime fois; et, lorsque Joam Dacosta
dposa sur la table le mmoire qu'il avait rdig, il ne fit pas
un mouvement pour le prendre.

Vous avez fini? dit-il.

Oui, monsieur.

--Et vous persistez  soutenir que vous n'avez quitt Iquitos que
pour venir rclamer la rvision de votre jugement?

--Je n'ai pas eu d'autre motif.

--Et qui le prouve? Qui prouve que sans la dnonciation qui a
amen votre arrestation, vous vous seriez livr?

--Ce mmoire d'abord, rpondit Joam Dacosta.

--Ce mmoire tait entre vos mains, et rien n'atteste que, si
vous n'aviez pas t arrt, vous en auriez fait l'usage que vous
dites.

--Il y a, du moins, monsieur, une pice qui n'est plus entre mes
mains, et dont l'authenticit ne peut tre mise en doute.

--Laquelle?

--La lettre que j'ai crite  votre prdcesseur, le juge
Ribeiro, lettre qui le prvenait de ma prochaine arrive.

--Ah! vous aviez crit?...

--Oui, et cette lettre, qui doit tre arrive  son adresse, ne
peut tarder  vous tre remise!

--Vraiment! rpondit le juge Jarriquez d'un ton quelque peu
incrdule. Vous aviez crit au juge Ribeiro?...

--Avant d'tre juge de droit de cette province, rpondit Joam
Dacosta, le juge Ribeiro tait avocat  Villa-Rica. C'est lui qui
m'a dfendu au procs criminel de Tijuco. Il ne doutait pas de la
bont de ma cause. Il a tout fait pour me sauver. Vingt ans plus
tard, lorsqu'il est devenu le chef de la justice  Manao, je lui
ai fait savoir qui j'tais, o j'tais, ce que je voulais
entreprendre. Sa conviction  mon gard n'avait pas chang, et
c'est sur son conseil que j'ai quitt la fazenda pour venir, en
personne, poursuivre ma rhabilitation. Mais la mort l'a frapp
inopinment, et peut-tre suis-je perdu, si dans le juge Jarriquez
je ne retrouve pas le juge Ribeiro!

Le magistrat, directement interpell, fut sur le point de bondir,
au mpris de toutes les habitudes de la magistrature assise; mais
il parvint  se contenir et se borna  murmurer ces mots:

Trs fort, en vrit, trs fort!

Le juge Jarriquez avait videmment des calus au coeur, et il tait
 l'abri de toute surprise.

En ce moment, un garde entra dans le cabinet et remit un pli
cachet  l'adresse du magistrat.

Celui-ci rompit le cachet et tira une lettre de l'enveloppe. Il
l'ouvrit, il la lut, non sans une certaine contraction de
sourcils, et dit:

Je n'ai aucun motif, Joam Dacosta, pour vous cacher que voici la
lettre dont vous parliez, adresse par vous au juge Ribeiro, et
qui m'est communique. Il n'y a donc plus aucune raison de douter
de ce que vous avez dit  ce sujet.

--Pas plus  ce sujet, rpondit Joam Dacosta, qu'au sujet de
toutes les circonstances de ma vie que je viens de vous faire
connatre, et dont il n'est pas permis de douter!

--Eh! Joam Dacosta, rpondit vivement le juge Jarriquez, vous
protestez de votre innocence; mais tous les accuss en font
autant! Aprs tout, vous ne produisez que des prsomptions
morales! Avez-vous maintenant une preuve matrielle?

Peut-tre, monsieur, rpondit Joam Dacosta.

Sur cette parole, le juge Jarriquez quitta son sige. Ce fut plus
fort que lui, et il lui fallut deux ou trois tours de chambre pour
se remettre.



CHAPITRE CINQUIME
PREUVES MATRIELLES

Lorsque le magistrat eut repris sa place, en homme qui croyait
tre redevenu parfaitement matre de lui-mme, il se renversa sur
son fauteuil, la tte releve, les yeux au plafond, et du ton de
la plus parfaite indiffrence, sans mme regarder l'accus:

Parlez, dit-il.

Joam Dacosta se recueillit un instant, comme s'il et hsit 
rentrer dans cet ordre d'ides, et rpondit en ces termes:

Jusqu'ici, monsieur, je ne vous ai donn de mon innocence que des
prsomptions morales, bases sur la dignit, sur la convenance,
sur l'honntet de ma vie tout entire. J'aurais cru que ces
preuves taient les plus dignes d'tre apportes en justice...

Le juge Jarriquez ne put retenir un mouvement d'paules, indiquant
que tel n'tait pas son avis.

Puisqu'elles ne suffisent pas, voici quelles sont les preuves
matrielles que je suis peut-tre en mesure de produire, reprit
Joam Dacosta. Je dis peut-tre, car je ne sais pas encore quel
crdit il convient de leur accorder. Aussi monsieur, n'ai-je parl
de cela ni  ma femme ni  mes enfants, ne voulant pas leur donner
un espoir qui pourrait tre du.

Au fait, rpondit le juge Jarriquez.

--J'ai tout lieu de croire, monsieur, que mon arrestation, la
veille de l'arrive de la jangada  Manao, a t motive par une
dnonciation adresse au chef de police.

--Vous ne vous trompez pas, Joam Dacosta, mais je dois vous dire
que cette dnonciation est anonyme.

--Peu importe, puisque je sais qu'elle n'a pu venir que d'un
misrable, appel Torrs.

--Et de quel droit, demanda le juge Jarriquez, traitez-vous ainsi
ce... dnonciateur?

--Un misrable, oui, monsieur! rpondit vivement Joam Dacosta.
Cet homme, que j'avais hospitalirement accueilli, n'tait venu 
moi que pour me proposer d'acheter son silence, pour m'offrir un
march odieux, que je n'aurai jamais le regret d'avoir repouss,
quelles que soient les consquences de sa dnonciation!

--Toujours ce systme! pensa le juge Jarriquez: accuser les
autres pour se dcharger soi-mme!

Mais il n'en couta pas moins avec une extrme attention le rcit
que lui fit Joam Dacosta de ses relations avec l'aventurier,
jusqu'au moment o Torrs vint lui apprendre qu'il connaissait et
qu'il tait  mme de rvler le nom du vritable auteur de
l'attentat de Tijuco.

Et quel est le nom du coupable? demanda le juge Jarriquez,
branl dans son indiffrence.

--Je l'ignore, rpondit Joam Dacosta. Torrs s'est bien gard de
me le nommer.

--Et ce coupable est vivant?...

--Il est mort. Les doigts du juge Jarriquez tambourinrent plus
rapidement, et il ne put se retenir de rpondre:

L'homme qui pourrait apporter la preuve de l'innocence d'un
accus est toujours mort!

--Si le vrai coupable est mort, monsieur, rpondit Joam Dacosta,
Torrs, du moins, est vivant, et cette preuve crite tout entire
de la main de l'auteur du crime, il m'a affirm l'avoir entre les
mains! Il m'a offert de me la vendre!

--Eh! Joam Dacosta, rpondit le juge Jarriquez, ce n'et pas t
trop cher que la payer de toute votre fortune!

--Si Torrs ne m'avait demand que ma fortune, je la lui aurais
abandonne, et pas un des miens n'et protest! Oui, vous avez
raison, monsieur, on ne peut payer trop cher le rachat de son
honneur! Mais ce misrable, me sachant  sa merci, exigeait plus
que ma fortune!

--Quoi donc?...

--La main de ma fille, qui devait tre le prix de ce march! J'ai
refus, il m'a dnonc, et voil pourquoi je suis maintenant
devant vous!

--Et si Torrs ne vous et pas dnonc, demanda le juge
Jarriquez, si Torrs ne se ft pas rencontr sur votre passage,
qu'eussiez-vous fait en apprenant  votre arrive ici la mort du
juge Ribeiro? Seriez-vous venu vous livrer  la justice?...

--Sans aucune hsitation, monsieur, rpondit Joam Dacosta d'une
voix ferme, puisque, je vous le rpte, je n'avais pas d'autre but
en quittant Iquitos pour venir  Manao.

Cela fut dit avec un tel accent de vrit, que le juge Jarriquez
sentit une sorte d'motion le pntrer dans cet endroit du coeur
o les convictions se forment; mais il ne se rendit pas encore.

Il ne faudrait pas s'en tonner. Magistrat, procdant  cet
interrogatoire, il ne savait rien de ce que savent ceux qui ont
suivi Torrs depuis le commencement de ce rcit. Ceux-l ne
peuvent douter que Torrs n'ait entre les mains la preuve
matrielle de l'innocence de Joam Dacosta. Ils ont la certitude
que le document existe, qu'il contient cette attestation, et
peut-tre seront-ils ports  penser que le juge Jarriquez fait montre
d'une impitoyable incrdulit. Mais qu'ils songent  ceci: c'est
que le juge Jarriquez n'est pas dans leur situation; il est
habitu  ces invariables protestations des prvenus que la
justice lui envoie; ce document qu'invoque Joam Dacosta, il ne lui
est pas produit; il ne sait mme pas s'il existe rellement, et,
en fin de compte, il se trouve en prsence d'un homme dont la
culpabilit a pour lui force de chose juge.

Cependant il voulut, par curiosit peut-tre, pousser Joam Dacosta
jusque dans ses derniers retranchements.

Ainsi, lui dit-il, tout votre espoir repose maintenant sur la
dclaration que vous a faite ce Torrs?

--Oui, monsieur, rpondit Joam Dacosta, si ma vie entire ne
plaide pas pour moi!

--O pensez-vous que soit Torrs actuellement?

--Je pense qu'il doit tre  Manao.

--Et vous esprez qu'il parlera, qu'il consentira  vous remettre
bnvolement ce document que vous avez refus de lui payer du prix
qu'il en demandait?

--Je l'espre, monsieur, rpondit Joam Dacosta. La situation,
maintenant, n'est plus la mme pour Torrs. Il m'a dnonc, et par
consquent il ne peut plus conserver un espoir quelconque de
reprendre son march dans les conditions o il voulait le
conclure. Mais ce document peut encore lui valoir une fortune,
qui, si je suis acquitt ou condamn, lui chappera  jamais. Or,
puisque son intrt est de me vendre ce document, sans que cela
puisse lui nuire en aucune faon, je pense qu'il agira suivant son
intrt.

Le raisonnement de Joam Dacosta tait sans rplique. Le juge
Jarriquez le sentit bien. Il n'y fit que la seule objection
possible:

Soit, dit-il, l'intrt de Torrs est sans aucun doute de vous
vendre ce document... si ce document existe!

S'il n'existe pas, monsieur, rpondit Joam Dacosta d'une voix
pntrante, je n'aurai plus qu' m'en rapporter  la justice des
hommes, en attendant la justice de Dieu!

Sur ces paroles, le juge Jarriquez se leva, et, d'un ton moins
indiffrent, cette fois:

Joam Dacosta, dit-il, en vous interrogeant ici, en vous laissant
raconter les particularits de votre vie et protester de votre
innocence, je suis all plus loin que ne le voulait mon mandat.
Une information a dj t faite sur cette affaire, et vous avez
comparu devant le jury de Villa-Rica, dont le verdict a t rendu
 l'unanimit des voix, sans admission de circonstances
attnuantes. Vous avez t condamn pour instigation et complicit
dans l'assassinat des soldats et le vol des diamants de Tijuco, la
peine capitale a t prononce contre vous, et ce n'a t que par
une vasion que vous avez pu chapper au supplice. Mais, que vous
soyez venu vous livrer ou non  la justice, aprs vingt-trois ans,
vous n'en avez pas moins t repris. Une dernire fois, vous
reconnaissez que vous tes bien Joam Dacosta, le condamn dans
l'affaire de l'arrayal diamantin?

--Je suis Joam Dacosta.

--Vous tes prt  signer cette dclaration?

--Je suis prt.

Et d'une main qui ne tremblait pas, Joam Dacosta apposa son nom au
bas du procs-verbal et du rapport que le juge Jarriquez venait de
faire rdiger par son greffier.

Le rapport, adress au ministre de la justice va partir pour Rio
de Janeiro, dit le magistrat. Plusieurs jours s'couleront avant
que nous recevions l'ordre de faire excuter le jugement qui vous
condamne. Si donc, comme vous le dites, ce Torrs possde la
preuve de votre innocence, faites par vous-mme, par les vtres,
faites tout au monde pour qu'il la produise en temps utile!
L'ordre arriv, aucun sursis ne serait possible, et la justice
suivrait son cours!

Joam Dacosta s'inclina. Me sera-t-il permis de voir maintenant ma
femme, mes enfants? demanda-t-il.

Ds aujourd'hui, si vous le voulez, rpondit le juge Jarriquez.
Vous n'tes plus au secret, et ils seront introduits prs de vous,
ds qu'ils se prsenteront.

Le magistrat donna alors un coup de sonnette. Des gardes entrrent
dans le cabinet et emmenrent Joam Dacosta.

Le juge Jarriquez le regarda partir, en secouant la tte.

Eh! eh! cela est vritablement plus trange que je ne l'aurais
pens! murmura-t-il.



CHAPITRE SIXIME
LE DERNIER COUP

Pendant que Joam Dacosta subissait cet interrogatoire, Yaquita,
sur une dmarche faite par Manoel, apprenait que ses enfants et
elle seraient admis  voir le prisonnier, le jour mme, vers
quatre heures du soir.

Depuis la veille, Yaquita n'avait pas quitt sa chambre. Minha et
Lina s'y tenaient prs d'elle, en attendant le moment o il lui
serait permis de revoir son mari. Yaquita Garral ou Yaquita
Dacosta, il retrouverait en elle la femme dvoue, la vaillante
compagne de toute sa vie.

Ce jour-l, vers onze heures, Benito rejoignit Manoel et Fragoso
qui causaient sur l'avant de la jangada.

Manoel, dit-il, j'ai un service  te demander.

--Lequel?

-- vous aussi, Fragoso.

--Je suis  vos ordres, monsieur Benito, rpondit le barbier.

--De quoi s'agit-il? demanda Manoel, en observant son ami, dont
l'attitude tait celle d'un homme qui a pris une inbranlable
rsolution.

--Vous croyez toujours  l'innocence de mon pre, n'est-ce pas?
dit Benito.

--Ah! s'cria Fragoso, je croirais plutt que c'est moi qui ai
commis le crime!

--Eh bien, il faut aujourd'hui mme mettre  excution le projet
que j'avais form hier.

--Retrouver Torrs? demanda Manoel.

--Oui, et savoir de lui comment il a dcouvert la retraite de mon
pre! Il y a dans tout cela d'inexplicables choses! L'a-t-il connu
autrefois? je ne puis le comprendre, puisque mon pre n'a pas
quitt Iquitos depuis plus de vingt ans, et que ce misrable en a
trente  peine! Mais la journe ne s'achvera pas avant que je le
sache, ou malheur  Torrs!

La rsolution de Benito n'admettait aucune discussion. Aussi, ni
Manoel, ni Fragoso n'eurent-ils la pense de le dtourner de son
projet.

Je vous demande donc, reprit Benito, de m'accompagner tous les
deux. Nous allons partir  l'instant. Il ne faut pas attendre que
Torrs ait quitt Manao. Il n'a plus  vendre son silence
maintenant, et l'ide peut lui en venir. Partons!

Tous trois dbarqurent sur la berge du rio Negro et se dirigrent
vers la ville.

Manao n'tait pas si considrable qu'elle ne pt tre fouille en
quelques heures. On irait de maison en maison, s'il le fallait,
pour y chercher Torrs; mais mieux valait s'adresser tout d'abord
aux matres des auberges ou des lojas, o l'aventurier avait pu se
rfugier. Sans doute, l'ex-capitaine des bois n'aurait pas donn
son nom, et il avait peut-tre des raisons personnelles d'viter
tout rapport avec la justice. Toutefois, s'il n'avait pas quitt
Manao, il tait impossible qu'il chappt aux recherches des
jeunes gens. En tout cas, il ne pouvait tre question de
s'adresser  la police, car il tait trs probable,--cela tait
effectivement, on le sait--, que sa dnonciation avait t
anonyme.

Pendant une heure, Benito, Manoel et Fragoso coururent les rues
principales de la ville, interrogeant les marchands dans leurs
boutiques, les cabaretiers dans leurs lojas, les passants
eux-mmes, sans que personne pt reconnatre l'individu dont ils
donnaient le signalement avec une extrme prcision.

Torrs avait-il donc quitt Manao? Fallait-il perdre tout espoir
de le rejoindre?

Manoel essayait en vain de calmer Benito dont la tte tait en
feu. Cote que cote, il lui fallait Torrs!

Le hasard allait le servir, et ce fut Fragoso qui fut enfin mis
sur la vritable piste.

Dans une auberge de la rue de Dieu-le-Saint-Esprit, au signalement
qu'il donna de l'aventurier, on lui rpondit que l'individu en
question tait descendu la veille dans la loja.

A-t-il couch dans l'auberge? demanda Fragoso.

--Oui, rpondit l'aubergiste.

--Est-il l en ce moment?

--Non, il est sorti.

--Mais a-t-il rgl son compte comme un homme qui se dispose 
partir?

--En aucune faon; il a quitt sa chambre depuis une heure, et il
rentrera sans doute pour le souper.

--Savez-vous quel chemin il a pris en sortant?

--On l'a vu se diriger vers l'Amazone, en descendant parla basse
ville, et il est probable qu'on le rencontrerait de ce ct.

Fragoso n'avait pas  en demander davantage. Quelques instants
aprs, il retrouvait les deux jeunes gens et leur disait: Je suis
sur la piste de Torrs.

Il est l! s'cria Benito.

--Non, il vient de sortir, et on l'a vu se diriger  travers la
campagne, du ct de l'Amazone.

--Marchons! rpondit Benito. Il fallait redescendre vers le
fleuve, et le plus court fut de prendre la rive gauche du rio
Negro jusqu' son embouchure.

Benito et ses compagnons eurent bientt laiss en arrire les
dernires maisons de la ville, et ils suivirent la berge, mais en
faisant un dtour pour ne pas passer en vue de la jangada.

La plaine tait dserte  cette heure. Le regard pouvait se porter
au loin,  travers cette campine, o les champs cultivs avaient
remplac les forts d'autrefois.

Benito ne parlait pas: il n'aurait pu prononcer une parole. Manoel
et Fragoso respectaient son silence. Ils allaient ainsi tous
trois, ils regardaient, ils parcouraient l'espace depuis la rive
du rio Negro jusqu' la rive de l'Amazone. Trois quarts d'heure
aprs avoir quitt Manao, ils n'avaient encore rien aperu.

Une on deux fois, des Indiens qui travaillaient  la terre furent
rencontrs; Manoel les interrogea, et l'un d'eux lui apprit enfin
qu'un homme, ressemblant  celui qu'on lui dsignait, venait de
passer en se dirigeant vers l'angle form par les deux cours d'eau
 leur confluent.

Sans en demander davantage, Benito, par un mouvement irrsistible,
se jeta en avant, et ses deux compagnons durent se hter, afin de
ne pas se laisser distancer par lui.

La rive gauche de l'Amazone apparaissait alors  moins d'un quart
de mille. Une sorte de falaise s'y dessinait en cachant une partie
de l'horizon, et limitait la porte du regard  un rayon de
quelques centaines de pas.

Benito, prcipitant sa course, disparut bientt derrire l'une de
ces tumescences sablonneuses.

Plus vite! plus vite! dit Manoel  Fragoso. Il ne faut pas le
laisser seul un instant!

Et tous deux se jetaient dans cette direction, quand un cri se fit
entendre.

Benito avait-il aperu Torrs? Celui-ci l'avait-il vu? Benito et
Torrs s'taient-ils dj rejoints?

Manoel et Fragoso, cinquante pas plus loin, aprs avoir rapidement
tourn une des pointes de la berge, voyaient deux hommes arrts
en face l'un de l'autre.

C'tait Torrs et Benito.

En un instant, Manoel et Fragoso furent  leur ct.

On aurait pu croire que dans l'tat d'exaltation o se trouvait
Benito, il lui aurait t impossible de se contenir, au moment o
il se retrouverait en prsence de l'aventurier.

Il n'en fut rien.

Ds que le jeune homme se vit devant Torrs, lorsqu'il eut la
certitude que celui-ci ne pouvait plus lui chapper, un changement
complet se fit dans son attitude, sa poitrine se dgonfla, il
retrouva tout son sang-froid, il redevint matre de lui.

Ces deux hommes, depuis quelques instants, se regardaient sans
prononcer une parole.

Ce fut Torrs, le premier, qui rompit le silence, et de ce ton
d'effronterie dont il avait l'habitude:

Ah! fit-il, monsieur Benito Garral?

Non! Benito Dacosta! rpondit le jeune homme.

En effet, reprit Torrs, monsieur Benito Dacosta, accompagn de
monsieur Manoel Valdez et de mon ami Fragoso!

Sur cette qualification outrageante que lui donnait l'aventurier,
Fragoso, trs dispos  lui faire un mauvais parti, allait
s'lancer, lorsque Benito, toujours impassible, le retint:

Qu'est-ce qui vous prend, mon brave? s'cria Torrs en reculant
de quelques pas. Eh! je crois que je ferais bien de me tenir sur
mes gardes!

Et, tout en parlant, il tira de son poncho une manchetta, cette
arme offensive on dfensive,--au choix--, qui ne quitte jamais
un Brsilien. Puis,  demi courb, il attendit de pied ferme.

Je suis venu vous chercher, Torrs, dit alors Benito, qui n'avait
pas boug devant cette attitude provocatrice.

--Me chercher? rpondit l'aventurier. Je ne suis pas difficile 
rencontrer! Et pourquoi me cherchiez-vous?

--Afin d'apprendre de votre bouche ce que vous paraissez savoir
du pass de mon pre!

--Vraiment!

--Oui! j'attends que vous me disiez comment vous l'avez reconnu,
pourquoi vous tiez  rder autour de notre fazenda dans les
forts d'Iquitos, pourquoi vous l'attendiez  Tabatinga?...

--Eh bien! il me semble que rien n'est plus clair! rpondit
Torrs en ricanant. Je l'ai attendu pour m'embarquer sur sa
jangada, et je me suis embarqu dans l'intention de lui faire une
proposition trs simple... qu'il a peut-tre eu tort de rejeter!

 ces mots, Manoel ne put se retenir. La figure ple, l'oeil en
feu, il marcha sur Torrs. Benito, voulant puiser tous les moyens
de conciliation, s'interposa entre l'aventurier et lui. Contiens-toi,
Manoel, dit-il. Je me contiens bien, moi! Puis reprenant:
En effet, Torrs, je sais quelles sont les raisons qui vous ont
fait prendre passage  bord de la jangada. Possesseur d'un secret
qui vous a t livr sans doute, vous avez voulu faire oeuvre de
chantage! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant.

--Et de quoi?

--Je veux savoir comment vous avez pu reconnatre Joam Dacosta
dans le fazender d'Iquitos!

--Comment j'ai pu le reconnatre! rpondit Torrs, ce sont mes
affaires, cela, et je n'prouve pas le besoin de vous les
raconter! L'important, c'est que je ne me sois pas tromp, lorsque
j'ai dnonc en lui le vritable auteur du crime de Tijuco!

--Vous me direz!... s'cria Benito, qui commenait  perdre la
possession de lui-mme.

--Je ne dirai rien! riposta Torrs. Ah! Joam Dacosta a repouss
mes propositions! Il a refus de m'admettre dans sa famille! Eh
bien! maintenant que son secret est connu, qu'il est arrt, c'est
moi qui refuserai d'entrer dans sa famille, la famille d'un
voleur, d'un assassin, d'un condamn que le gibet attend!

--Misrable! s'cria Benito, qui, a son tour, tira une manchetta
de sa ceinture et se mit sur l'offensive. Manoel et Fragoso, par
un mouvement identique, s'taient aussi rapidement arms. Trois
contre un! dit Torrs.

Non! Un contre un! rpondit Benito.

--Vraiment! J'aurais plutt cru  un assassinat de la part du
fils d'un assassin!

--Torrs! s'cria Benito, dfends-toi, ou je te tue comme un
chien enrag!

--Enrag, soit! rpondit Torrs. Mais je mords, Benito Dacosta,
et gare aux morsures! Puis, ramenant  lui sa manchetta, il se
mit en garde, prt  s'lancer sur son adversaire.

Benito avait recul de quelques pas.

Torrs, dit-il, en reprenant tout le sang-froid qu'il avait un
instant perdu, vous tiez l'hte de mon pre, vous l'avez menac,
vous l'avez trahi, vous l'avez dnonc, vous avez accus un
innocent, et, avec l'aide de Dieu, je vais vous tuer!

Le plus insolent sourire s'baucha sur les lvres de Torrs.
Peut-tre ce misrable eut-il, en ce moment, la pense d'empcher
tout combat entre Benito et lui, et il le pouvait. En effet, il avait
compris que Joam Dacosta n'avait rien dit de ce document qui
renfermait la preuve matrielle de son innocence.

Or, en rvlant  Benito que lui, Torrs, possdait cette preuve,
il l'et  l'instant dsarm. Mais, outre qu'il voulait attendre
au dernier moment, sans doute afin de tirer un meilleur prix de ce
document, le souvenir des insultantes paroles du jeune homme, la
haine qu'il portait  tous les siens, lui fit oublier mme son
intrt.

D'ailleurs, trs accoutum au maniement de la manchetta, dont il
avait souvent eu l'occasion de se servir, l'aventurier tait
robuste, souple, adroit. Donc, contre un adversaire, g de vingt
ans  peine, qui ne pouvait avoir ni sa force ni son adresse, les
chances taient pour lui.

Aussi Manoel, dans un dernier effort, voulut-il insister pour se
battre  la place de Benito.

Non, Manoel, rpondit froidement le jeune homme, c'est  moi seul
de venger mon pre, et, comme il faut que tout ici se passe dans
les rgles, tu seras mon tmoin!

Benito!...

--Quant  vous, Fragoso, vous ne me refuserez pas si je vous prie
de servir de tmoin  cet homme?

--Soit, rpondit Fragoso, quoiqu'il n'y ait aucun honneur  cela!
--Moi, sans tant de crmonies, ajouta-t-il, je l'aurais tout
bonnement tu comme une bte fauve!

L'endroit o le combat allait avoir lieu tait une berge plate,
qui mesurait environ quarante pas de largeur et dominait l'Amazone
d'une quinzaine de pieds. Elle tait coupe  pic, par consquent
trs accore.  sa partie infrieure, le fleuve coulait lentement,
en baignant les paquets de roseaux qui hrissaient sa base.

Il n'y avait donc que peu de marge dans le sens de la largeur de
cette berge, et celui des deux adversaires qui cderait serait
bien vite accul  l'abme.

Le signal donn par Manoel, Torrs et Benito marchrent l'un sur
l'autre. Benito se possdait alors entirement. Dfenseur d'une
sainte cause, son sang-froid l'emportait, et de beaucoup, sur
celui de Torrs, dont la conscience, si insensible, si endurcie
qu'elle ft, devait en ce moment troubler le regard.

Lorsque tous deux se furent rejoints, le premier coup fut port
par Benito. Torrs le para. Les deux adversaires reculrent alors;
mais, presque aussitt, ils revenaient l'un sur l'autre, ils se
saisissaient de la main gauche  l'paule... Ils ne devaient plus
se lcher.

Torrs, plus vigoureux, lana latralement un coup de sa
manchetta, que Benito ne put entirement esquiver. Son flanc droit
fut atteint, et l'toffe de son poncho se rougit de sang. Mais il
riposta vivement et blessa lgrement Torrs  la main.

Divers coups furent alors changs sans qu'aucun ft dcisif. Le
regard de Benito, toujours silencieux, plongeait dans les yeux de
Torrs, comme une lame qui s'enfonce jusqu'au coeur. Visiblement,
le misrable commenait  se dmonter. Il recula donc peu  peu,
pouss par cet implacable justicier, qui tait plus dcid 
prendre la vie du dnonciateur de son pre qu' dfendre la
sienne. Frapper, c'tait tout ce que voulait Benito, lorsque
l'autre ne cherchait dj plus qu' parer ses coups.

Bientt Torrs se vit accul  la lisire mme de la berge, en un
endroit o, lgrement vide, elle surplombait le fleuve. Il
comprit le danger, il voulut reprendre l'offensive et regagner le
terrain perdu... Son trouble s'accroissait, son regard livide
s'teignait sous ses paupires... Il dut enfin se courber sous le
bras qui le menaait.

Meurs donc! cria Benito.

Le coup fut port en pleine poitrine, mais la pointe de la
manchetta s'moussa sur un corps dur, cach sous le poncho de
Torrs.

Benito redoubla son attaque. Torrs, dont la riposte n'avait pas
atteint son adversaire, se sentit perdu. Il fut encore oblig de
reculer. Alors il voulut crier... crier que la vie de Joam Dacosta
tait attache  la sienne!... Il n'en eut pas le temps.

Un second coup de la manchetta s'enfona, cette fois, jusqu'au
coeur de l'aventurier. Il tomba en arrire, et, le sol lui
manquant soudain, il fut prcipit en dehors de la berge. Une
dernire fois ses mains se raccrochrent convulsivement  une
touffe de roseaux, mais elles ne purent l'y retenir... Il disparut
sous les eaux du fleuve. Benito tait appuy sur l'paule de
Manoel; Fragoso lui serrait les mains. Il ne voulut mme pas
donner  ses compagnons le temps de panser sa blessure, qui tait
lgre.

 la jangada, dit-il,  la jangada! Manoel et Fragoso, sous
l'empire d'une motion profonde, le suivirent sans ajouter une
parole.

Un quart d'heure aprs, tous trois arrivaient prs de la berge 
laquelle la jangada tait amarre. Benito et Manoel se
prcipitaient dans la chambre de Yaquita et de Minha, et ils les
mettaient toutes deux au courant de ce qui venait de se passer.

Mon fils! mon frre!

Ces cris taient partis  la fois.

-- la prison!... dit Benito.

--Oui!... viens!... viens!... rpondit Yaquita.

Benito, suivi de Manoel, entrana sa mre. Tous trois
dbarqurent, se dirigrent vers Manao, et, une demi-heure plus
tard, ils arrivaient devant la prison de la ville. Sur l'ordre qui
avait t pralablement donn par le juge Jarriquez, on les
introduisit immdiatement et ils furent conduits  la chambre
occupe par le prisonnier.

La porte s'ouvrit. Joam Dacosta vit entrer sa femme, son fils et
Manoel. Ah! Joam, mon Joam! s'cria Yaquita.

Yaquita! ma femme! mes enfants! rpondit le prisonnier, qui leur
ouvrit ses bras et les pressa sur son coeur.

--Mon Joam innocent!

--Innocent et veng!... s'cria Benito.

--Veng! Que veux-tu dire?

Torrs est mort, mon pre, et mort de ma main! Ses mains se
raccrochrent convulsivement. Mort!... Torrs!... mort!...
s'cria Joam Dacosta. Ah! mon fils!... tu m'as perdu!



CHAPITRE SEPTIME
RSOLUTIONS

Quelques heures plus tard, toute la famille, revenue  la jangada,
tait runie dans la salle commune. Tous taient l,--moins ce
juste qu'un dernier coup venait de frapper!

Benito, atterr, s'accusait d'avoir perdu son pre. Sans les
supplications de Yaquita, de sa soeur, du padre Passanha, de
Manoel, le malheureux jeune homme se serait peut-tre port, dans
les premiers moments de son dsespoir,  quelque extrmit sur
lui-mme. Mais on ne l'avait pas perdu de vue, on ne l'avait pas
laiss seul. Et pourtant, quelle plus noble conduite que la
sienne! N'tait-ce pas une lgitime vengeance qu'il avait exerce
contre le dnonciateur de son pre!

Ah! pourquoi Joam Dacosta n'avait-il pas tout dit avant de quitter
la jangada! Pourquoi avait-il voulu se rserver de ne parler qu'au
juge de cette preuve matrielle de sa non-culpabilit! Pourquoi,
dans son entretien avec Manoel, aprs l'expulsion de Torrs,
s'tait-il tu sur ce document que l'aventurier prtendait avoir
entre les mains! Mais, aprs tout, quelle foi devait-il ajouter 
ce que lui avait dit Torrs? Pouvait-il tre certain qu'un tel
document fut en la possession de ce misrable?

Quoi qu'il en soit, la famille savait tout maintenant, et de la
bouche mme de Joam Dacosta. Elle savait qu'au dire de Torrs, la
preuve de l'innocence du condamn de Tijuco existait rellement!
que ce document avait t crit de la main mme de l'auteur de
l'attentat; que ce criminel, pris de remords, au moment de mourir,
l'avait remis  son compagnon Torrs, et que celui-ci, au lieu de
remplir les volonts du mourant, avait fait de la remise de ce
document une affaire de chantage!... Mais elle savait aussi que
Torrs venait de succomber dans ce duel, que son corps s'tait
englouti dans les eaux de l'Amazone, et qu'il tait mort, sans
mme avoir prononc le nom du vrai coupable!

 moins d'un miracle, Joam Dacosta, maintenant, devait tre
considr comme irrmissiblement perdu. La mort du juge Ribeiro,
d'une part, la mort de Torrs de l'autre, c'tait l un double
coup dont il ne pourrait se relever!

Il convient de dire ici que l'opinion publique  Manao,
injustement passionne comme toujours, tait toute contre le
prisonnier. L'arrestation si inattendue de Joam Dacosta remettait
en mmoire cet horrible attentat de Tijuco, oubli depuis
vingt-trois ans. Le procs du jeune employ des mines de l'arrayal
diamantin, sa condamnation  la peine capitale, son vasion,
quelques heures avant le supplice, tout fut donc repris, fouill,
comment. Un article, qui venait de paratre dans l'_O Diario d'o
Grand Para_, le plus rpandu des journaux de cette rgion, aprs
avoir relat toutes les circonstances du crime, tait
manifestement hostile au prisonnier. Pourquoi aurait-on cru 
l'innocence de Joam Dacosta, lorsqu'on ignorait tout ce que
savaient les siens,--ce qu'ils taient seuls  savoir!

Aussi la population de Manao fut-elle instantanment surexcite.
La tourbe des Indiens et des noirs, aveugle follement, ne tarda
pas  affluer autour de la prison, en poussant des cris de mort.
Dans ce pays des deux Amriques, dont l'une voit trop souvent
s'appliquer les odieuses excutions de la loi de Lynch, la foule a
vite fait de se livrer  ses instincts cruels, et l'on pouvait
craindre qu'en cette occasion elle ne voult faire justice de ses
propres mains!

Quelle triste nuit pour les passagers de la fazenda! Matres et
serviteurs avaient t frapps de ce coup! Ce personnel de la
fazenda, n'tait-ce pas les membres d'une mme famille? Tous,
d'ailleurs, voulurent veiller pour la sret de Yaquita et des
siens. Il y avait sur la rive du rio Negro une incessante alle et
venue d'indignes, videmment surexcits par l'arrestation de Joam
Dacosta, et qui sait  quels excs ces gens,  demi barbares,
auraient pu se porter!

La nuit se passa, cependant, sans qu'aucune dmonstration ft
faite contre la jangada.

Le lendemain, 26 aot, ds le lever du soleil, Manoel et Fragoso,
qui n'avaient pas quitt Benito d'un instant pendant cette nuit
d'angoisses, tentrent de l'arracher  son dsespoir. Aprs
l'avoir emmen  l'cart, ils lui firent comprendre qu'il n'y
avait plus un moment  perdre, qu'il fallait se dcider  agir.

Benito, dit Manoel, reprends possession de toi-mme, redeviens un
homme, redeviens un fils!

Mon pre! s'cria Benito, je l'ai tu!...

--Non, rpondit Manoel, et avec l'aide du ciel, il est possible
que tout ne soit pas perdu!

--coutez-nous, monsieur Benito, dit Fragoso. Le jeune homme,
passant la main sur ses yeux, fit un violent effort sur lui-mme.

Benito, reprit Manoel, Torrs n'a jamais rien dit qui puisse nous
mettre sur la trace de son pass. Nous ne pouvons donc savoir quel
est l'auteur du crime de Tijuco, ni dans quelles conditions il l'a
commis. Chercher de ce ct, ce serait perdre notre temps!

Et le temps nous presse! ajouta Fragoso.

--D'ailleurs, dit Manoel, lors mme que nous parviendrions 
dcouvrir quel a t ce compagnon de Torrs, il est mort, et il ne
pourrait tmoigner de l'innocence de Joam Dacosta. Mais il n'en
est pas moins certain que la preuve de cette innocence existe, et
il n'y a pas lieu de douter de l'existence d'un document, puisque
Torrs venait en faire l'objet d'un march. Il l'a dit lui-mme.
Ce document, c'est un aveu entirement crit de la main du
coupable, qui rapporte l'attentat jusque dans ses plus petits
dtails, et qui rhabilite notre pre! Oui! cent fois oui! ce
document existe!

--Mais Torrs n'existe plus, lui! s'cria Benito, et le document
a pri avec ce misrable!...

--Attends et ne dsespre pas encore! rpondit Manoel. Tu te
rappelles dans quelles conditions nous avons fait la connaissance
de Torrs? C'tait au milieu des forts d'Iquitos. Il poursuivait
un singe, qui lui avait vol un tui de mtal, auquel il tenait
singulirement, et sa poursuite durait dj depuis deux heures
lorsque ce singe est tomb sous nos balles. Eh bien, peux-tu
croire que ce soit pour les quelques pices d'or enfermes dans
cet tui que Torrs avait mis un tel acharnement  le ravoir, et
ne te souviens-tu pas de l'extraordinaire satisfaction qu'il
laissa paratre lorsque tu lui remis cet tui, arrach  la main
du singe?

--Oui!... oui!... rpondit Benito. Cet tui que j'ai tenu, que je
lui ai rendu!... Peut-tre renfermait-il...!

--Il y a l plus qu'une probabilit!... Il y a une certitude!...
rpondit Manoel.

--Et j'ajoute ceci, dit Fragoso,--car ce fait me revient
maintenant  la mmoire. Pendant la visite que vous avez faite 
Ega, je suis rest  bord, sur le conseil de Lina, afin de
surveiller Torrs, et je l'ai vu... oui... je l'ai vu lire et
relire un vieux papier tout jauni... en murmurant des mots que je
ne pouvais comprendre!

--C'tait le document! s'cria Benito, qui se raccrochait  cet
espoir,--le seul qui lui restt! Mais, ce document, n'a-t-il pas
d le dposer en lieu sr?

--Non, rpondit Manoel, non!... Il tait trop prcieux pour que
Torrs pt songer  s'en sparer! Il devait le porter toujours sur
lui, et sans doute, dans cet tui!...

--Attends... attends... Manoel s'cria Benito. Je me souviens!
Oui! je me souviens!... Pendant le duel, au premier coup que j'ai
port  Torrs en pleine poitrine, ma manchetta a rencontr sous
son poncho un corps dur... comme une plaque de mtal...

--C'tait l'tui! s'cria Fragoso.

--Oui! rpondit Manoel. Plus de doute possible! Cet tui, il
tait dans une poche de sa vareuse!

--Mais le cadavre de Torrs?... Nous le retrouverons!

--Mais ce papier! L'eau l'aura atteint, peut-tre dtruit, rendu
indchiffrable!

--Pourquoi, rpondit Manoel, si cet tui de mtal qui le contient
tait hermtiquement ferm!

--Manoel, rpondit Benito, qui se raccrochait  ce dernier
espoir, tu as raison! Il faut retrouver le cadavre de Torrs! Nous
fouillerons toute cette partie du fleuve, si cela est ncessaire,
mais nous le retrouverons!

Le pilote Araujo fut aussitt appel et mis au courant de ce qu'on
allait entreprendre.

Bien! rpondit Araujo. Je connais les remous et les courants au
confluent du rio Negro et de l'Amazone, et nous pouvons russir 
retrouver le corps de Torrs. Prenons les deux pirogues, les deux
ubas, une douzaine de nos Indiens, et embarquons.

Le padre Passanha sortait alors de la chambre de Yaquita. Benito
alla  lui et il lui apprit, en quelques mots, ce qu'ils allaient
tenter pour rentrer en possession du document.

N'en dites rien encore ni  ma mre ni  ma soeur! ajouta-t-il.
Ce dernier espoir, s'il tait du, les tuerait!

Va, mon enfant, va, rpondit le padre Passanha, et que Dieu vous
assiste dans vos recherches!

Cinq minutes aprs, les quatre embarcations dbordaient la
jangada; puis, aprs avoir descendu le rio Negro, elles arrivaient
prs de la berge de l'Amazone, sur la place mme o Torrs,
mortellement frapp, avait disparu dans les eaux du fleuve.



CHAPITRE HUITIME
PREMIRES RECHERCHES

Les recherches devaient tre opres sans retard, et cela pour
deux raisons graves:

La premire,--question de vie ou de mort--, c'est que cette
preuve de l'innocence de Joam Dacosta, il importait qu'elle ft
produite avant qu'un ordre arrivt de Rio de Janeiro. En effet,
cet ordre, l'identit du condamn tant tablie, ne pouvait tre
qu'un ordre d'excution.

La seconde, c'est qu'il fallait ne laisser le corps de Torrs
sjourner dans l'eau que le moins de temps possible, afin de
retrouver intact l'tui et ce qu'il pouvait contenir.

Araujo fit preuve, en cette conjoncture, non seulement de zle et
d'intelligence, mais aussi d'une parfaite connaissance de l'tat
du fleuve,  son confluent avec le rio Negro.

Si Torrs, dit-il aux deux jeunes gens, a t tout d'abord
entran par le courant, il faudra draguer le fleuve sur un bien
long espace, car d'attendre que son corps reparaisse  la surface
par l'effet de la dcomposition, cela demanderait plusieurs jours.

--Nous ne le pouvons pas, rpondit Manoel, et il faut
qu'aujourd'hui mme nous ayons russi!

--Si, au contraire, reprit le pilote, ce corps est rest pris
dans les herbes et les roseaux, au bas de la berge, nous ne serons
pas une heure sans l'avoir retrouv.

 l'oeuvre donc! rpondit Benito.

Il n'y avait pas d'autre manire d'oprer. Les embarcations
s'approchrent de la berge, et les Indiens, munis de longues
gaffes, commencrent  sonder toutes les parties du fleuve, 
l'aplomb de cette rive, dont le plateau avait servi de lieu de
combat.

L'endroit, d'ailleurs, avait pu tre facilement reconnu. Une
trane de sang tachait le talus dans sa partie crayeuse, qui
s'abaissait perpendiculairement jusqu' la surface du fleuve. L,
de nombreuses gouttelettes, parses sur les roseaux, indiquaient
la place mme o le cadavre avait disparu.

Une pointe de la rive, se dessinant  une cinquantaine de pieds en
aval, retenait les eaux immobiles dans une sorte de remous, comme
dans une large cuvette. Nul courant ne se propageait au pied de la
grve, et les roseaux s'y maintenaient normalement dans une
rigidit absolue. On pouvait donc esprer que le corps de Torrs
n'avait pas t entran en pleine eau. D'ailleurs, au cas o le
lit du fleuve aurait accus une dclivit suffisante, tout au plus
aurait-il pu glisser  quelques toises du talus, et l encore
aucun fil de courant ne se faisait sentir.

Les ubas et les pirogues, se divisant la besogne, limitrent donc
le champ des recherches  l'extrme primtre du remous, et, de la
circonfrence au centre, les longues gaffes de l'quipe n'en
laissrent pas un seul point inexplor.

Mais aucun sondage ne permit de retrouver le corps de
l'aventurier, ni dans le fouillis des roseaux ni sur le fond du
lit, dont la pente fut alors tudie avec soin.

Deux heures aprs le commencement de ce travail, on fut amen 
reconnatre que le corps, ayant sans doute heurt le talus, avait
d tomber obliquement, et rouler hors des limites de ce remous, o
l'action du courant commenait  se faire sentir.

Mais il n'y a pas lieu de dsesprer, dit Manoel, encore moins de
renoncer  nos recherches!

--Faudra-t-il donc, s'cria Benito, fouiller le fleuve dans toute
sa largeur et dans toute sa longueur?

--Dans toute sa largeur, peut-tre, rpondit Araujo. Dans toute
sa longueur, non!... heureusement!

--Et pourquoi? demanda Manoel.

--Parce que l'Amazone,  un mille en aval de son confluent avec
le rio Negro, fait un coude trs prononc, en mme temps que le
fond de son lit remonte brusquement. Il y a donc l comme une
sorte de barrage naturel, bien connu des mariniers sous le nom de
barrage de Frias, que les objets flottant  sa surface peuvent
seuls franchir. Mais, s'il s'agit de ceux que le courant roule
entre deux eaux, il leur est impossible de dpasser le talus de
cette dpression!

C'tait l, on en conviendra, une circonstance heureuse, si Araujo
ne se trompait pas. Mais, en somme, on devait se fier  ce vieux
pratique de l'Amazone. Depuis trente ans qu'il faisait le mtier
de pilote, la passe du barrage de Frias, o le courant
s'accentuait en raison de son resserrement, lui avait souvent
donn bien du mal. L'troitesse du chenal, la hauteur du fond,
rendaient cette passe fort difficile, et plus d'un train de bois
s'y tait trouv en dtresse.

Donc, Araujo avait raison de dire que, si le corps de Torrs tait
encore maintenu par sa pesanteur spcifique sur le fond sablonneux
du lit, il ne pouvait avoir t entran au-del du barrage. Il
est vrai que plus tard, lorsque, par suite de l'expansion des gaz,
il remonterait  la surface, nul doute qu'il ne prt alors le fil
du courant et n'allt irrmdiablement se perdre, en aval, hors de
la passe. Mais cet effet purement physique ne devait pas se
produire avant quelques jours.

On ne pouvait s'en rapporter  un homme plus habile et connaissant
mieux ces parages que le pilote Araujo. Or, puisqu'il affirmait
que le corps de Torrs ne pouvait avoir t entran au-del de
l'troit chenal, sur l'espace d'un mille au plus, en fouillant
toute cette portion du fleuve, on devait ncessairement le
retrouver.

Aucune le, d'ailleurs, aucun lot, ne rompait en cet endroit le
cours de l'Amazone. De l cette consquence que, lorsque la base
des deux berges du fleuve aurait t visite jusqu'au barrage, ce
serait dans le lit mme, large de cinq cents pieds, qu'il
conviendrait de procder aux plus minutieuses investigations.

C'est ainsi que l'on opra. Les embarcations, prenant la droite et
la gauche de l'Amazone, longrent les deux berges. Les roseaux et
les herbes furent fouills  coups de gaffe. Des moindres saillies
des rives, auxquelles un corps aurait pu s'accrocher, pas un point
n'chappa aux recherches d'Araujo et de ses Indiens.

Mais tout ce travail ne produisit aucun rsultat, et la moiti de
la journe s'tait dj coule, sans que l'introuvable corps et
pu tre ramen  la surface du fleuve.

Une heure de repos fut accorde aux Indiens. Pendant ce temps, ils
prirent quelque nourriture, puis se remirent  la besogne.

Cette fois, les quatre embarcations, diriges chacune par le
pilote, par Benito, par Fragoso, par Manoel, se partagrent en
quatre zones tout l'espace compris entre l'embouchure du rio Negro
et le barrage de Frias. Il s'agissait maintenant d'explorer le lit
du fleuve. Or, en de certains endroits, la manoeuvre des gaffes ne
parut pas devoir tre suffisante pour bien fouiller le fond
lui-mme. C'est pourquoi des sortes de dragues, ou plutt de herses,
faites de pierres et de ferraille, enfermes dans un solide filet,
furent installes  bord, et, tandis que les embarcations taient
pousses perpendiculairement aux rives, on immergea ces rteaux
qui devaient racler le fond en tous sens.

Ce fut  cette besogne difficile que Benito et ses compagnons
s'employrent jusqu'au soir. Les ubas et les pirogues, manoeuvres
 la pagaie, se promenrent  la surface du fleuve dans tout le
bassin que terminait en aval le barrage de Frias.

Il y eut bien des instants d'motion, pendant cette priode des
travaux, lorsque les herses, accroches  quelque objet du fond,
faisaient rsistance. On les halait alors, mais, au lieu du corps
si avidement recherch, elles ne ramenaient que quelques lourdes
pierres ou des paquets d'herbages qu'elles arrachaient de la
couche de sable.

Cependant personne ne songeait  abandonner l'exploration
entreprise. Tous s'oubliaient pour cette oeuvre de salut. Benito,
Manoel, Araujo n'avaient point  exciter les Indiens ni  les
encourager. Ces braves gens savaient qu'ils travaillaient pour le
fazender d'Iquitos, pour l'homme qu'ils aimaient, pour le chef de
cette grande famille, qui comprenait dans une mme galit les
matres et les serviteurs!

Oui! s'il le fallait, sans songer  la fatigue, on passerait la
nuit  sonder le fond de ce bassin. Ce que valait chaque minute
perdue, tous ne le savaient que trop.

Et pourtant, un peu avant que le soleil et disparu, Araujo,
trouvant inutile de continuer cette opration dans l'obscurit,
donna le signal de ralliement aux embarcations, et elles revinrent
au confluent du rio Negro, de manire  regagner la jangada.

L'oeuvre, si minutieusement et si intelligemment qu'elle et t
conduite, n'avait pas abouti!

Manoel et Fragoso, en revenant, n'osaient causer de cet insuccs
devant Benito. Ne devaient-ils pas craindre que le dcouragement
ne le pousst  quelque acte de dsespoir!

Mais ni le courage, ni le sang-froid ne devaient plus abandonner
ce jeune homme. Il tait rsolu  aller jusqu'au bout dans cette
suprme lutte pour sauver l'honneur et la vie de son pre, et ce
fut lui qui interpella ses compagnons en disant:

 demain! Nous recommencerons, et dans de meilleures conditions,
si cela est possible!

--Oui, rpondit Manoel, tu as raison, Benito. Il y a mieux 
faire! Nous ne pouvons avoir la prtention d'avoir entirement
explor ce bassin au bas des rives et sur toute l'tendue du fond!

--Non! nous ne le pouvons pas, rpondit Araujo, et je maintiens
ce que j'ai dit, c'est que le corps de Torrs est l, c'est qu'il
est l, parce qu'il n'a pu tre entran, parce qu'il n'a pu
passer le barrage de Frias, parce qu'il faut plusieurs jours pour
qu'il remonte  la surface et puisse tre emport en aval! Oui! il
y est, et que jamais dame-jeanne de tafia ne s'approche de mes
lvres si je ne le retrouve pas!

Cette affirmation, dans la bouche du pilote, avait une grande
valeur, et elle tait de nature  rendre l'espoir.

Cependant Benito, qui ne voulait plus se payer de mots et
prfrait voir les choses telles qu'elles taient, crut devoir
rpondre:

Oui, Araujo, le corps de Torrs est encore dans ce bassin, et
nous le retrouverons, si...

Si?... fit le pilote.

S'il n'est pas devenu la proie des camans! Manoel et Fragoso
attendaient, non sans motion, la rponse qu'Araujo allait faire.
Le pilote se tut pendant quelques instants. On sentait qu'il
voulait rflchir avant de rpondre.

Monsieur Benito, dit-il enfin, je n'ai pas l'habitude de parler 
la lgre. Moi aussi j'ai eu la mme pense que vous, mais coutez
bien. Pendant ces dix heures de recherches qui viennent de
s'couler, avez-vous aperu un seul caman dans les eaux du
fleuve?

Pas un seul, rpondit Fragoso.

Si vous n'en avez pas vu, reprit le pilote, c'est qu'il n'yen a
pas, et s'il n'y en a pas, c'est que ces animaux n'ont aucun
intrt  s'aventurer dans des eaux blanches, quand,  un quart de
mille d'ici, se trouvent de larges tendues de ces eaux noires
qu'ils recherchent de prfrence! Lorsque la jangada a t
attaque par quelques-uns de ces animaux, c'est qu'en cet endroit
il n'y avait aucun affluent de l'Amazone o ils pussent se
rfugier. Ici, c'est tout autre chose. Allez sur le rio Negro, et
l, vous trouverez des camans par vingtaines! Si le corps de
Torrs tait tomb dans cet affluent, peut-tre n'y aurait-il plus
aucun espoir de jamais le retrouver! Mais c'est dans l'Amazone
qu'il s'est perdu, et l'Amazone nous le rendra!

Benito, soulag de cette crainte, prit la main du pilote, il la
serra et se contenta de rpondre:

 demain! mes amis.

Dix minutes plus tard, tout le monde tait  bord de la jangada.

Pendant cette journe, Yaquita avait pass quelques heures prs de
son mari. Mais, avant de partir, lorsqu'elle ne vit plus ni le
pilote, ni Manoel, ni Benito, ni les embarcations, elle comprit 
quelles sortes de recherches on allait se livrer. Toutefois elle
n'en voulut rien dire  Joam Dacosta, esprant que, le lendemain,
elle pourrait lui en apprendre le succs.

Mais, ds que Benito eut mis le pied sur la jangada, elle comprit
que ces recherches avaient chou. Cependant elle s'avana vers
lui. Rien? dit-elle.

Rien, rpondit Benito, mais demain est  nous! Chacun des membres
de la famille se retira dans sa chambre, et il ne fut plus
question de ce qui s'tait pass.

Manoel voulut obliger Benito  se coucher, afin de prendre au
moins une ou deux heures de repos.

 quoi bon? rpondit Benito. Est-ce que je pourrais dormir!



CHAPITRE NEUVIME
SECONDES RECHERCHES

Le lendemain, 27 aot, avant le lever du soleil, Benito prit
Manoel  part et lui dit:

Les recherches que nous avons faites hier ont t vaines. 
recommencer aujourd'hui dans les mmes conditions, nous ne serons
peut-tre pas plus heureux!

Il le faut cependant, rpondit Manoel.

--Oui, reprit Benito; mais, au cas o le corps de Torrs ne sera
pas retrouv, peux-tu me dire quel temps est ncessaire pour qu'il
revienne  la surface du fleuve?

--Si Torrs, rpondit Manoel, tait tomb vivant dans l'eau, et
non  la suite d'une mort violente, il faudrait compter de cinq 
six jours. Mais, comme il n'a disparu qu'aprs avoir t frapp
mortellement, peut-tre deux ou trois jours suffiront-ils  le
faire reparatre?

Cette rponse de Manoel, qui est absolument juste, demande quelque
explication.

Tout tre humain qui tombe  l'eau, est apte  flotter,  la
condition que l'quilibre puisse s'tablir entre la densit de son
corps et celle de la couche liquide. Il s'agit bien entendu d'une
personne qui ne sait pas nager. Dans ces conditions, si elle se
laisse submerger tout entire, en ne tenant que la bouche et le
nez hors de l'eau, elle flottera. Mais, le plus gnralement, il
n'en est pas ainsi. Le premier mouvement d'un homme qui se noie
est de chercher  tenir le plus de lui-mme hors de l'eau; il
redresse la tte, il lve les bras, et ces parties de son corps,
n'tant plus supportes par le liquide, ne perdent pas la quantit
de poids qu'elles perdraient si elles taient compltement
immerges. De l, un excs de pesanteur, et, finalement, une
immersion complte. En effet, l'eau pntre, par la bouche, dans
les poumons, prend la place de l'air qui les remplissait, et le
corps coule par le fond.

Dans le cas, au contraire, o l'homme qui tombe  l'eau est dj
mort, il est dans des conditions trs diffrentes et plus
favorables pour flotter, puisque les mouvements dont il est parl
plus haut lui sont interdits, et s'il s'enfonce, comme le liquide
n'a pas pntr aussi abondamment dans ses poumons, puisqu'il n'a
pas cherch  respirer, il est plus apte  reparatre promptement.

Manoel avait donc raison d'tablir une distinction entre le cas
d'un homme encore vivant et le cas d'un homme dj mort qui tombe
 l'eau. Dans le premier cas, le retour  la surface est
ncessairement plus long que dans le second.

Quant  la rapparition d'un corps, aprs une immersion plus on
moins prolonge, elle est uniquement dtermine par la
dcomposition qui engendre des gaz, lesquels amnent la distension
de ses tissus cellulaires; son volume s'augmente sans que son
poids s'accroisse, et, moins pesant alors que l'eau qu'il dplace,
il remonte et se retrouve dans les conditions voulues de
flottabilit.

Ainsi, reprit Manoel, bien que les circonstances soient
favorables, puisque Torrs ne vivait plus lorsqu'il est tomb dans
le fleuve,  moins que la dcomposition ne soit modifie par des
circonstances que l'on ne peut prvoir, il ne peut reparatre
avant trois jours.

--Nous n'avons pas trois jours  nous! rpondit Benito. Nous ne
pouvons attendre, tu le sais! Il faut donc procder  de nouvelles
recherches, mais autrement.

--Que prtends-tu faire? demanda Manoel.

--Plonger moi-mme jusqu'au fond du fleuve, rpondit Benito.
Chercher de mes yeux, chercher de mes mains...

--Plonger cent fois, mille fois! s'cria Manoel. Soit! Je pense
comme toi qu'il faut aujourd'hui procder par une recherche
directe, et ne plus agir en aveugle, avec des dragues ou des
gaffes, qui ne travaillent que par ttonnements! Je pense aussi
que nous ne pouvons attendre mme trois jours! Mais plonger,
remonter, redescendre, tout cela ne donne que de courtes priodes
d'exploration. Non! c'est insuffisant, ce serait inutile, et nous
risquerions d'chouer une seconde fois!

--As-tu donc d'autre moyen  me proposer, Manoel? demanda Benito,
qui dvorait son ami du regard.

--coute-moi. Il est une circonstance, pour ainsi dire
providentielle, qui peut nous venir en aide!

--Parle donc! parle donc!

--Hier, en traversant Manao, j'ai vu que l'on travaillait  la
rparation de l'un de ses quais, sur la rive du rio Negro. Or, ces
travaux sous-marins se faisaient au moyen d'un scaphandre.
Empruntons, louons, achetons  tout prix cet appareil, et il sera
possible de reprendre nos recherches dans des conditions plus
favorables!

--Prviens Araujo, Fragoso, nos hommes et partons! rpondit
immdiatement Benito.

Le pilote et le barbier furent mis au courant des rsolutions
prises, conformment au projet de Manoel. Il fut convenu que tous
deux se rendraient avec les Indiens et les quatre embarcations au
bassin de Frias, et qu'ils attendraient l les deux jeunes gens.

Manoel et Benito dbarqurent sans perdre un instant, et ils se
rendirent au quai de Manao. L, ils offrirent une telle somme 
l'entrepreneur des travaux du quai, que celui-ci s'empressa de
mettre son appareil  leur disposition pour toute la journe.

Voulez-vous un de mes hommes, demanda-t-il, qui puisse vous
aider?

Donnez-nous votre contrematre et quelques-uns de ses camarades
pour manoeuvrer la pompe  air, rpondit Manoel.

--Mais qui revtira le scaphandre?

--Moi, rpondit Benito.

--Benito, toi! s'cria Manoel.

--Je le veux!

Il et t inutile d'insister. Une heure aprs, le radeau, portant
la pompe et tous les instruments ncessaires  la manoeuvre, avait
driv jusqu'au bas de la berge o l'attendaient les embarcations.

On sait en quoi consiste cet appareil du scaphandre, qui permet de
descendre sous les eaux, d'y rester un certain temps, sans que le
fonctionnement des poumons soit gn en aucune faon. Le plongeur
revt un impermable vtement de caoutchouc, dont les pieds sont
termins par des semelles de plomb, qui assurent la verticalit de
sa position dans le milieu liquide. Au collet du vtement,  la
hauteur du cou, est adapt un collier de cuivre, sur lequel vient
se visser une boule en mtal, dont la paroi antrieure est forme
d'une vitre. C'est dans cette boule qu'est enferme la tte du
plongeur, et elle peut s'y mouvoir  l'aise.  cette boule se
rattachent deux tuyaux: l'un sert  la sortie de l'air expir, qui
est devenu impropre au jeu des poumons; l'autre est en
communication avec une pompe manoeuvre sur le radeau, qui envoie
un air nouveau pour les besoins de la respiration. Lorsque le
plongeur doit travailler sur place, le radeau demeure immobile
au-dessus de lui; lorsque le plongeur doit aller et venir sur le fond
du lit, le radeau suit ses mouvements ou il suit ceux du radeau,
suivant ce qui est convenu entre lui et l'quipe.

Ces scaphandres, trs perfectionns, offrent moins de danger
qu'autrefois. L'homme, plong dans le milieu liquide, se fait
assez facilement  cet excs de pression qu'il supporte. Si, dans
l'espce, une ventualit redoutable et t  craindre, elle
aurait t due  la rencontre de quelque caman dans les
profondeurs du fleuve. Mais, ainsi que l'avait fait observer
Araujo, pas un de ces amphibies n'avait t signal la veille, et
l'on sait qu'ils recherchent de prfrence les eaux noires des
affluents de l'Amazone. D'ailleurs, au cas d'un danger quelconque,
le plongeur a toujours  sa disposition le cordon d'un timbre
plac sur le radeau, et au moindre tintement, on peut le haler
rapidement  la surface.

Benito, toujours trs calme, lorsque, sa rsolution prise, il
allait la mettre  excution, revtit le scaphandre; sa tte
disparut dans la sphre mtallique; sa main saisit une sorte
d'pieu ferr, propre  fouiller les herbes ou les dtritus
accumuls dans le lit de ce bassin, et, sur un signe de lui, il
fut affal par le fond.

Les hommes du radeau, habitus  ce travail, commencrent aussitt
 manoeuvrer la pompe  air, pendant que quatre des Indiens de la
jangada, sous les ordres d'Araujo, le poussaient lentement avec
leurs longues gaffes dans la direction convenue.

Les deux pirogues, montes, l'une par Fragoso, l'autre par Manoel,
plus deux pagayeurs, escortaient le radeau, et elles se tenaient
prtes  se porter rapidement en avant, en arrire, si Benito,
retrouvant enfin le corps de Torrs, le ramenait  la surface de
l'Amazone.



CHAPITRE DIXIME
UN COUP DE CANON

Benito tait donc descendu sous cette vaste nappe qui lui drobait
encore le cadavre de l'aventurier. Ah! s'il avait eu le pouvoir de
les dtourner, de les vaporiser, de les tarir, ces eaux du grand
fleuve, s'il avait pu mettre  sec tout ce bassin de Frias, depuis
le barrage d'aval jusqu'au confluent du rio Negro, dj, sans
doute, cet tui, cach dans les vtements de Torrs, aurait t
entre ses mains! L'innocence de son pre et t reconnue! Joam
Dacosta, rendu  la libert, aurait repris avec les siens la
descente du fleuve, et que de terribles preuves eussent pu tre
vites!

Benito avait pris pied sur le fond. Ses lourdes semelles faisaient
craquer le gravier du lit. Il se trouvait alors par dix  quinze
pieds d'eau environ,  l'aplomb de la berge, qui tait trs
accore,  l'endroit mme o Torrs avait disparu.

L se massait un inextricable lacis de roseaux, de souches et de
plantes aquatiques, et certainement, pendant les recherches de la
veille, aucune des gaffes n'avait pu en fouiller tout
l'entrelacement. Il tait donc possible que le corps, retenu dans
ces broussailles sous-marines, ft encore  la place mme o il
tait tomb.

En cet endroit, grce au remous produit par l'allongement d'une
des pointes de la rive, le courant tait absolument nul. Benito
obissait donc uniquement aux mouvements du radeau que les gaffes
des Indiens dplaaient au-dessus de sa tte.

La lumire pntrait assez profondment alors ces eaux claires,
sur lesquelles un magnifique soleil, clatant dans un ciel sans
nuages, dardait presque normalement ses rayons. Dans les
conditions ordinaires de visibilit sous une couche liquide, une
profondeur de vingt pieds suffit pour que la vue soit extrmement
borne; mais ici les eaux semblaient tre comme imprgnes du
fluide lumineux, et Benito pouvait descendre plus bas encore, sans
que les tnbres lui drobassent le fond du fleuve.

Le jeune homme suivit doucement la berge. Son bton ferr en
fouillait les herbes et les dtritus accumuls  sa base. Des
voles de poissons, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'chappaient
comme des bandes d'oiseaux hors d'un pais buisson. On et dit des
milliers de morceaux d'un miroir bris, qui frtillaient  travers
les eaux. En mme temps, quelques centaines de crustacs couraient
sur le sable jauntre, semblables  de grosses fourmis chasses de
leur fourmilire.

Cependant, bien que Benito ne laisst pas un seul point de la rive
inexplor, l'objet de ses recherches lui faisait toujours dfaut.
Il observa alors que la dclivit du lit tait assez prononce, et
il en conclut que le corps de Torrs avait pu rouler au-del du
remous, vers le milieu du fleuve. S'il en tait ainsi, peut-tre
s'y trouverait-il encore, puisque le courant n'avait pu le saisir
 une profondeur dj grande et qui devait sensiblement
s'accrotre.

Benito rsolut donc de porter ses investigations de ce ct, ds
qu'il aurait achev de sonder le fouillis des herbages. C'est
pourquoi il continua de s'avancer dans cette direction, que le
radeau allait suivre pendant un quart d'heure, selon ce qui avait
t pralablement arrt.

Le quart d'heure coul, Benito n'avait rien trouv encore. Il
sentit alors le besoin de remonter  la surface, afin de se
retrouver dans des conditions physiologiques o il pt reprendre
de nouvelles forces. En de certains endroits, o la profondeur du
fleuve s'accusait davantage, il avait d descendre jusqu' trente
pieds environ. Il avait donc eu  supporter une pression presque
quivalente  celle d'une atmosphre,--cause de fatigue physique
et de trouble moral pour qui n'est pas habitu  ce genre
d'exercice.

Benito tira donc le cordon du timbre, et les hommes du radeau
commencrent  le haler; mais ils opraient lentement, mettant une
minute  le relever de deux on trois pieds, afin de ne point
produire dans ses organes internes les funestes effets de la
dcompression.

Ds que le jeune homme eut pris pied sur le radeau, la sphre
mtallique du scaphandre lui fut enleve, il respira longuement et
s'assit, afin de prendre un peu de repos.

Les pirogues s'taient aussitt rapproches. Manoel, Fragoso,
Araujo taient l, prs de lui, attendant qu'il pt parler.

Eh bien? demanda Manoel.

--Rien encore!... rien!

--Tu n'as aperu aucune trace?

--Aucune.

--Veux-tu que je cherche  mon tour?

Non, Manoel, rpondit Benito, j'ai commenc... je sais o je veux
aller... laisse-moi faire!

Benito expliqua alors au pilote que son intention tait bien de
visiter la partie infrieure de la berge jusqu'au barrage de
Frias, l o le relvement du sol avait pu arrter le corps de
Torrs, surtout si ce corps, flottant entre deux eaux, avait subi,
si peu que ce ft, l'action du courant; mais, auparavant, il
voulait s'carter latralement de la berge et explorer avec soin
cette sorte de dpression, forme par la dclivit du lit,
jusqu'au fond de laquelle les gaffes n'avaient pu videmment
pntrer.

Araujo approuva ce projet et se disposa  prendre des mesures en
consquence. Manoel crut devoir alors donner quelques conseils 
Benito.

Puisque tu veux poursuivre tes recherches de ce ct, dit-il, le
radeau va obliquer vers cette direction, mais sois prudent,
Benito. Il s'agit d'aller plus profondment que tu ne l'as fait,
peut-tre  cinquante ou soixante pieds, et l, tu auras 
supporter une pression de deux atmosphres. Ne t'aventure donc
qu'avec une extrme lenteur, ou la prsence d'esprit pourrait
t'abandonner. Tu ne saurais plus o tu es, ni ce que tu es all
faire. Si ta tte se serre comme dans un tau, si tes oreilles
bourdonnent avec continuit, n'hsite pas  donner le signal, et
nous te remonterons  la surface. Puis, tu recommenceras, s'il le
faut, mais, du moins, tu seras quelque peu habitu  te mouvoir
dans ces profondes couches du fleuve.

Benito promit  Manoel de tenir compte de ses recommandations,
dont il comprenait l'importance. Il tait frapp surtout de ce que
la prsence d'esprit pouvait lui manquer, au moment o elle lui
serait peut-tre le plus ncessaire.

Benito serra la main de Manoel; la sphre du scaphandre fut de
nouveau visse  son cou, puis la pompe recommena  fonctionner,
et le plongeur eut bientt disparu sous les eaux.

Le radeau s'tait alors cart d'une quarantaine de pieds de la
rive gauche; mais,  mesure qu'il s'avanait vers le milieu du
fleuve, comme le courant pouvait le faire driver plus vite qu'il
n'aurait fallu, les ubas s'y amarrrent, et les pagayeurs le
soutinrent contre la drive, de manire  ne le laisser se
dplacer qu'avec une extrme lenteur.

Benito fut descendu trs doucement et retrouva le sol ferme.
Lorsque ses semelles foulrent le sable du lit, on put juger,  la
longueur de la corde de halage, qu'il se trouvait par une
profondeur de soixante-cinq  soixante-dix pieds. Il y avait donc
l une excavation considrable, creuse bien au-dessous du niveau
normal.

Le milieu liquide tait plus obscur alors, mais la limpidit de
ces eaux transparentes laissait pntrer encore assez de lumire
pour que Benito pt distinguer suffisamment les objets pars sur
le fond du fleuve et se diriger avec quelque sret. D'ailleurs le
sable, sem de mica, semblait former une sorte de rflecteur, et
l'on aurait pu en compter les grains, qui miroitaient comme une
poussire lumineuse.

Benito allait, regardait, sondait les moindres cavits avec son
pieu. Il continuait  s'enfoncer lentement. On lui filait de la
corde  la demande, et comme les tuyaux qui servaient 
l'aspiration et  l'expiration de l'air n'taient jamais raidis,
le fonctionnement de la pompe s'oprait dans de bonnes conditions.

Benito s'carta ainsi, de manire  atteindre le milieu du lit de
l'Amazone, l o se trouvait la plus forte dpression.

Quelquefois une profonde obscurit s'paississait autour de lui,
et il ne pouvait plus rien voir alors, mme dans un rayon trs
restreint. Phnomne purement passager: c'tait le radeau qui, se
dplaant au-dessus de sa tte, interceptait compltement les
rayons solaires et faisait la nuit  la place du jour. Mais, un
instant aprs, la grande ombre s'tait dissipe et la rflexion du
sable reprenait toute sa valeur.

Benito descendait toujours. Il le sentait surtout 
l'accroissement de la pression qu'imposait  son corps la masse
liquide. Sa respiration tait moins facile, la rtractibilit de
ses organes ne s'oprait plus,  sa volont, avec autant d'aisance
que dans un milieu atmosphrique convenablement quilibr. Dans
ces conditions, il se trouvait sous l'action d'effets
physiologiques dont il n'avait pas l'habitude. Le bourdonnement
s'accentuait dans ses oreilles; mais, comme sa pense tait
toujours lucide, comme il sentait le raisonnement se faire dans
son cerveau avec une nettet parfaite,--mme un peu
extranaturelle--, il ne voulut point donner le signal de halage
et continua  descendre plus profondment.

Un instant, dans la pnombre o il se trouvait, une masse confuse
attira son attention. Cela lui paraissait avoir la forme d'un
corps engag sous un paquet d'herbes aquatiques.

Une vive motion le prit. Il s'avana dans cette direction. De son
bton il remua cette masse.

Ce n'tait que le cadavre d'un norme caman, dj rduit  l'tat
de squelette, et que le courant du rio Negro avait entran jusque
dans le lit de l'Amazone.

Benito recula, et, en dpit des assertions du pilote, la pense
lui vint que quelque caman vivant pourrait bien s'tre engag
dans les profondes couches du bassin de Frias!...

Mais il repoussa cette ide et continua sa marche, de manire 
atteindre le fond mme de la dpression.

Il devait tre alors parvenu  une profondeur de quatre-vingt-dix
 cent pieds, et, consquemment, il tait soumis  une pression de
trois atmosphres. Si donc cette cavit s'accusait encore
davantage, il serait bientt oblig d'arrter ses recherches.

Les expriences ont dmontr en effet que, dans les profondeurs
infrieures  cent vingt on cent trente pieds, se trouve l'extrme
limite qu'il est dangereux de franchir en excursion sous-marine:
non seulement l'organisme humain ne se prte pas  fonctionner
convenablement sous de telles pressions, mais les appareils ne
fournissent plus l'air respirable avec une rgularit suffisante.

Et cependant Benito tait rsolu  aller tant que la force morale
et l'nergie physique ne lui feraient pas dfaut. Par un
inexplicable pressentiment, il se sentait attir vers cet abme;
il lui semblait que le corps avait d rouler jusqu'au fond de
cette cavit, que peut-tre Torrs, s'il tait charg d'objets
pesants, tels qu'une ceinture contenant de l'argent, de l'or ou
des armes, avait pu se maintenir  ces grandes profondeurs.

Tout d'un coup, dans une sombre excavation, il aperut un cadavre!
oui! un cadavre, habill encore, tendu comme et t un homme
endormi, les bras replis sous la tte!

tait-ce Torrs? Dans l'obscurit, trs opaque alors, il tait
malais de le reconnatre; mais c'tait bien un corps humain qui
gisait l,  moins de dix pas, dans une immobilit absolue!

Une poignante motion saisit Benito. Son coeur cessa de battre un
instant. Il crut qu'il allait perdre connaissance. Un suprme
effort de volont le remit. Il marcha vers le cadavre.

Soudain une secousse, aussi violente qu'inattendue, fit vibrer
tout son tre! Une longue lanire lui cinglait le corps, et,
malgr l'pais vtement du scaphandre, il se sentit fouett 
coups redoubls.

Un gymnote! se dit-il.

Ce fut le seul mot qui put s'chapper de ses lvres.

Et en effet, c'tait un puraqu, nom que les Brsiliens donnent
au gymnote ou couleuvre lectrique, qui venait de s'lancer sur
lui.

Personne n'ignore ce que sont ces sortes d'anguilles  peau
noirtre et gluante, munies le long du dos et de la queue d'un
appareil qui, compos de lames jointes par de petites lamelles
verticales, est actionn par des nerfs d'une trs grande
puissance. Cet appareil, dou de singulires proprits
lectriques, est apte  produire des commotions redoutables. De
ces gymnotes, les uns ont  peine la taille d'une couleuvre, les
autres mesurent jusqu' dix pieds de longueur; d'autres, plus
rares, en dpassent quinze et vingt sur une largeur de huit  dix
pouces.

Les gymnotes sont assez nombreux, aussi bien dans l'Amazone que
dans ses affluents, et c'tait une de ces bobines vivantes,
longue de dix pieds environ, qui, aprs s'tre dtendue comme un
arc, venait de se prcipiter sur le plongeur.

Benito comprit tout ce qu'il avait  craindre de l'attaque de ce
redoutable animal. Son vtement tait impuissant  le protger.
Les dcharges du gymnote, d'abord peu fortes, devinrent de plus en
plus violentes, et il allait en tre ainsi jusqu'au moment o,
puis par la dpense du fluide, il serait rduit  l'impuissance.

Benito, ne pouvant rsister  de telles commotions, tait tomb 
demi sur le sable. Ses membres se paralysaient peu  peu sous les
effluences lectriques du gymnote, qui se frottait lentement sur
son corps et l'enlaait de ses replis. Ses bras mmes ne pouvaient
plus se soulever. Bientt son bton lui chappa, et sa main n'eut
pas la force de saisir le cordon du timbre pour donner le signal.

Benito se sentit perdu. Ni Manoel ni ses compagnons ne pouvaient
imaginer quel horrible combat se livrait au-dessous d'eux entre un
redoutable puraqu et le malheureux plongeur, qui ne se dbattait
plus qu' peine, sans pouvoir se dfendre.

Et cela, au moment o un corps--le corps de Torrs sans doute!--
venait de lui apparatre!

Par un suprme instinct de conservation, Benito voulait
appeler!... Sa voix expirait dans cette bote mtallique, qui ne
pouvait laisser chapper aucun son!

En ce moment, le puraqu redoubla ses attaques; il lanait des
dcharges qui faisaient tressauter Benito sur le sable comme les
tronons d'un ver coup, et dont les muscles se tordaient sous le
fouet de l'animal.

Benito sentit la pense l'abandonner tout  fait. Ses yeux
s'obscurcirent peu  peu, ses membres se raidirent!...

Mais, avant d'avoir perdu la puissance de voir, la puissance de
raisonner, un phnomne inattendu, inexplicable, trange, se
produisit devant ses regards.

Une dtonation sourde venait de se propager  travers les couches
liquides. Ce fut comme un coup de tonnerre, dont les roulements
coururent dans les couches sous-marines, troubles par les
secousses du gymnote. Benito se sentit baign en une sorte de
bruit formidable, qui trouvait un cho jusque dans les dernires
profondeurs du fleuve.

Et, tout d'un coup, un cri suprme lui chappa!... C'est qu'une
effrayante vision spectrale apparaissait  ses yeux.

Le corps du noy, jusqu'alors tendu sur le sol, venait de se
redresser!... Les ondulations des eaux remuaient ses bras, comme
s'il les et agits dans une vie singulire!... Des soubresauts
convulsifs rendaient le mouvement  ce cadavre terrifiant!

C'tait bien celui de Torrs! Un rayon de soleil avait perc
jusqu' ce corps  travers la masse liquide, et Benito reconnut la
figure bouffie et verdtre du misrable, frapp de sa main, dont
le dernier soupir s'tait touff sous ces eaux!

Et pendant que Benito ne pouvait plus imprimer un seul mouvement 
ses membres paralyss, tandis que ses lourdes semelles le
retenaient comme s'il et t clou au lit de sable, le cadavre se
redressa, sa tte s'agita de haut en bas, et, se dgageant du trou
dans lequel il tait retenu par un fouillis d'herbes aquatiques,
il s'enleva tout droit, effrayant  voir, jusque dans les hautes
nappes de l'Amazone!



CHAPITRE ONZIME
CE QUI EST DANS L'TUI

Que s'tait-il pass? Un phnomne purement physique, dont voici
l'explication.

La canonnire de l'tat _Santa-Ana_,  destination de Manao, qui
remontait le cours de l'Amazone, venait de franchir la passe de
Frias. Un peu avant d'arriver  l'embouchure du rio Negro, elle
avait hiss ses couleurs et salu d'un coup de canon le pavillon
brsilien.  cette dtonation, un effet de vibration s'tait
produit  la surface des eaux, et ces vibrations, se propageant
jusqu'au fond du fleuve, avaient suffi  relever le corps de
Torrs, dj allg par un commencement de dcomposition, en
facilitant la distension de son systme cellulaire. Le corps du
noy venait de remonter tout naturellement  la surface de
l'Amazone.

Ce phnomne, bien connu, expliquait la rapparition du cadavre,
mais, il faut en convenir, il y avait eu concidence heureuse dans
cette arrive de la _Santa-Ana__ _sur le thtre des recherches.

 un cri de Manoel, rpt par tous ses compagnons, l'une des
pirogues s'tait dirige immdiatement vers le corps, pendant que
l'on ramenait le plongeur au radeau.

Mais, en mme temps, quelle fut l'indescriptible motion de
Manoel, lorsque Benito, hal jusqu' la plate-forme, y fut dpos
dans un tat de complte inertie, et sans que la vie se traht
encore en lui par un seul mouvement extrieur.

N'tait-ce pas un second cadavre que venaient de rendre l les
eaux de l'Amazone?

Le plongeur fut, aussi rapidement que possible, dpouill de son
vtement de scaphandre.

Benito avait entirement perdu connaissance sous la violence des
dcharges du gymnote.

Manoel, perdu, l'appelant, lui insufflant sa propre respiration,
chercha  retrouver les battements de son coeur.

Il bat! il bat! s'cria-t-il.

Oui! le coeur de Benito battait encore, et, en quelques minutes,
les soins de Manoel l'eurent rappel  la vie.

Le corps! le corps!

Tels furent les premiers mots, les seuls qui s'chapprent de la
bouche de Benito.

Le voil! rpondit Fragoso, en montrant la pirogue qui revenait
au radeau avec le cadavre de Torrs.

--Mais toi, Benito, que t'est-il arriv? demanda Manoel. Est-ce
le manque d'air?...

--Non! dit Benito. Un puraqu qui s'est jet sur moi!... Mais ce
bruit?... cette dtonation?...

--Un coup de canon! rpondit Manoel. C'est un coup de canon qui a
ramen le cadavre  la surface du fleuve!

En ce moment, la pirogue venait d'accoster le radeau. Le corps de
Torrs, recueilli par les Indiens, reposait au fond. Son sjour
dans l'eau ne l'avait pas encore dfigur. Il tait facilement
reconnaissable.  cet gard, pas de doute possible.

Fragoso, agenouill dans la pirogue, avait dj commenc 
dchirer les vtements du noy, qui s'en allaient en lambeaux.

En cet instant, le bras droit de Torrs, mis  nu, attira
l'attention de Fragoso. En effet, sur ce bras apparaissait
distinctement la cicatrice d'une ancienne blessure, qui avait d
tre produite par un coup de couteau.

Cette cicatrice! s'cria Fragoso. Mais... c'est bien cela!... Je
me rappelle maintenant...

Quoi? demanda Manoel.

--Une querelle!... oui! une querelle dont j'ai t tmoin dans la
province de la Madeira... il y a trois ans! Comment ai-je pu
l'oublier!... Ce Torrs appartenait alors  la milice des
capitaines des bois! Ah! je savais bien que je l'avais dj vu, ce
misrable!

--Que nous importe  prsent! s'cria Benito. L'tui! l'tui!...
L'a-t-il encore? Et Benito allait dchirer les derniers vtements
du cadavre pour les fouiller...

Manoel l'arrta.

Un instant, Benito, dit-il.

Puis, se retournant vers les hommes du radeau qui n'appartenaient
pas au personnel de la jangada, et dont le tmoignage ne pourrait
tre suspect plus tard:

Prenez acte, mes amis, leur dit-il, de tout ce que nous faisons
ici, afin que vous puissiez redire devant les magistrats comment
les choses se sont passes.

Les hommes s'approchrent de la pirogue.

Fragoso droula alors la ceinture qui treignait le corps de
Torrs sous le poncho dchir, et ttant la poche de la vareuse:

L'tui! s'cria-t-il.

Un cri de joie chappa  Benito. Il allait saisir l'tui pour
l'ouvrir, pour vrifier ce qu'il contenait...

Non, dit encore Manoel, que son sang-froid n'abandonnait pas. Il
ne faut pas qu'il y ait de doute possible dans l'esprit des
magistrats! Il convient que des tmoins dsintresss puissent
affirmer que cet tui se trouvait bien sur le corps de Torrs!

Tu as raison, rpondit Benito.

Mon ami, reprit Manoel en s'adressant au contrematre du radeau,
fouillez vous-mme dans la poche de cette vareuse.

Le contrematre obit. Il retira un tui de mtal, dont le
couvercle tait hermtiquement viss et qui ne semblait pas avoir
souffert de son sjour dans l'eau.

Le papier... le papier est-il encore dedans? s'cria Benito, qui
ne pouvait se contenir.

--C'est au magistrat d'ouvrir cet tui! rpondit Manoel.  lui
seul appartient de vrifier s'il s'y trouve un document!

--Oui... oui... tu as encore raison, Manoel! rpondit Benito. 
Manao! mes amis,  Manao!

Benito, Manoel, Fragoso et le contrematre qui tenait l'tui
s'embarqurent aussitt dans l'une des pirogues, et ils allaient
s'loigner, lorsque Fragoso de dire:

Et le corps de Torrs?

La pirogue s'arrta.

En effet, les Indiens avaient dj rejet  l'eau le cadavre de
l'aventurier, qui drivait  la surface du fleuve.

Torrs n'tait qu'un misrable, dit Benito. Si j'ai loyalement
risqu ma vie contre la sienne, Dieu l'a frapp par ma main, mais
il ne faut pas que son corps reste sans spulture!

Ordre fut donc donn  la seconde pirogue d'aller rechercher le
cadavre de Torrs, afin de le transporter sur la rive o il serait
enterr.

Mais, en ce moment, une bande d'oiseaux de proie, qui planait
au-dessus du fleuve, se prcipita sur ce corps flottant. C'taient de
ces urubus, sortes de petits vautours, au cou pel, aux longues
pattes, noirs comme des corbeaux, appels gallinazos dans
l'Amrique du Sud, et qui sont d'une voracit sans pareille. Le
corps, dchiquet par leur bec, laissa fuir les gaz qui le
gonflaient; sa densit s'accroissant, il s'enfona peu  peu, et,
pour la dernire fois, ce qui restait de Torrs disparut sous les
eaux de l'Amazone.

Dix minutes aprs, la pirogue, rapidement conduite, arrivait au
port de Manao. Benito et ses compagnons mirent pied  terre et
s'lancrent  travers les rues de la ville.

En quelques instants, ils taient arrivs  la demeure du juge
Jarriquez, et ils lui faisaient demander par l'un de ses
serviteurs de vouloir bien les recevoir immdiatement.

Le magistrat donna ordre de les introduire dans son cabinet.

L, Manoel fit le rcit de tout ce qui s'tait pass, depuis le
moment o Torrs avait t mortellement frapp par Benito dans une
rencontre loyale, jusqu'au moment o l'tui avait t retrouv sur
son cadavre et pris dans la poche de sa vareuse par le
contrematre.

Bien que ce rcit ft de nature  corroborer tout ce que lui avait
dit Joam Dacosta au sujet de Torrs et du march que celui-ci lui
avait offert, le juge Jarriquez ne put retenir un sourire
d'incrdulit.

Voici l'tui, monsieur, dit Manoel. Pas un seul instant il n'a
t entre nos mains, et l'homme qui vous le prsente est celui-l
mme qui l'a trouv sur le corps de Torrs!

Le magistrat saisit l'tui, il l'examina avec soin, le tournant et
le retournant comme il et fait d'un objet prcieux. Puis il
l'agita, et quelques pices, qui se trouvaient  l'intrieur,
rendirent un son mtallique.

Cet tui ne contenait-il donc pas le document tant cherch, ce
papier crit de la main du vritable auteur du crime, et que
Torrs avait voulu vendre  un prix indigne  Joam Dacosta? Cette
preuve matrielle de l'innocence du condamn tait-elle
irrmdiablement perdue?

On devine aisment  quelle violente motion taient en proie les
spectateurs de cette scne. Benito pouvait  peine profrer une
parole, il sentait son coeur prt  se briser.

Ouvrez donc, monsieur, ouvrez donc cet tui! s'cria-t-il enfin
d'une voix brise.

Le juge Jarriquez commena  dvisser le couvercle; puis, quand ce
couvercle eut t enlev, il renversa l'tui d'o s'chapprent,
en roulant sur la table, quelques pices d'or.

Mais le papier!... le papier!... s'cria encore une fois Benito,
qui se retenait  la table pour ne pas tomber.

Le magistrat introduisit ses doigts dans l'tui, et en retira, non
sans quelque difficult, un papier jauni, pli avec soin, et que
l'eau paraissait avoir respect.

Le document! c'est le document! s'cria Fragoso. Oui! c'est bien
l le papier que j'ai vu entre les mains de Torrs!

Le juge Jarriquez dploya ce papier, il y jeta les yeux, puis il
le retourna de manire  en examiner le recto et le verso, qui
taient couverts d'une assez grosse criture.

Un document, en effet, dit-il. Il n'y a pas  en douter. C'est
bien un document!

--Oui, rpondit Benito, et ce document, c'est celui qui atteste
l'innocence de mon pre!

--Je n'en sais rien, rpondit le juge Jarriquez, et je crains que
ce ne soit peut-tre difficile  savoir!

--Pourquoi?... s'cria Benito, qui devint ple comme un mort.

--Parce que ce document est crit dans un langage cryptologique,
rpondit le juge Jarriquez, et que ce langage...

--Eh bien?

--Nous n'en avons pas la clef!



CHAPITRE DOUZIME
LE DOCUMENT

C'tait l, en effet, une trs grave ventualit, que ni Joam
Dacosta ni les siens n'avaient pu prvoir. En effet,--ceux qui
n'ont pas perdu le souvenir de la premire scne de cette histoire
le savent--, le document tait crit sous une forme
indchiffrable, emprunte  l'un des nombreux systmes en usage
dans la cryptologie.

Mais lequel?

C'est  le dcouvrir que toute l'ingniosit dont peut faire
preuve un cerveau humain allait tre employe.

Avant de congdier Benito et ses compagnons, le juge Jarriquez fit
faire une copie exacte du document dont il voulait garder
l'original, et il remit cette copie dment collationne aux deux
jeunes gens, afin qu'ils puissent la communiquer au prisonnier.

Puis, rendez-vous pris pour le lendemain, ceux-ci se retirrent,
et, ne voulant pas tarder d'un instant  revoir Joam Dacosta, ils
se rendirent aussitt  la prison.

L, dans une rapide entrevue qu'ils eurent avec le prisonnier, ils
lui firent connatre tout ce qui s'tait pass.

Joam Dacosta prit le document, l'examina avec attention. Puis,
secouant la tte, il le rendit  son fils.

Peut-tre, dit-il, y a-t-il dans cet crit la preuve que je n'ai
jamais pu produire! Mais si cette preuve m'chappe, si toute
l'honntet de ma vie passe ne plaide pas pour moi, je n'ai plus
rien  attendre de la justice des hommes, et mon sort est entre
les mains de Dieu!

Tous le sentaient bien! Si ce document demeurait indchiffrable,
la situation du condamn tait au pire!

Nous trouverons, mon pre! s'cria Benito. Il n'y a pas de
document de cette espce qui puisse rsister  l'examen! Ayez
confiance... oui! confiance! Le ciel nous a, miraculeusement pour
ainsi dire, rendu ce document qui vous justifie, et, aprs avoir
guid notre main pour le retrouver, il ne se refusera pas  guider
notre esprit pour le lire!

Joam Dacosta serra la main de Benito et de Manoel; puis les trois
jeunes gens, trs mus, se retirrent pour retourner directement 
la jangada, o Yaquita les attendait.

L, Yaquita fut aussitt mise au courant des nouveaux incidents
qui s'taient produits depuis la veille, la rapparition du corps
de Torrs, la dcouverte du document et l'trange forme sous
laquelle le vrai coupable de l'attentat, le compagnon de
l'aventurier, avait cru devoir l'crire, sans doute pour qu'il ne
le compromt pas, au cas o il serait tomb entre des mains
trangres.

Naturellement Lina fut galement instruite de cette inattendue
complication et de la dcouverte qu'avait faite Fragoso, que
Torrs tait un ancien capitaine des bois, appartenant  cette
milice qui oprait aux environs des bouches de la Madeira.

Mais dans quelles circonstances l'avez-vous donc rencontr?
demanda la jeune multresse.

--C'tait pendant une de mes courses  travers la province des
Amazones, rpondit Fragoso, lorsque j'allais de village en village
pour exercer mon mtier.

--Et cette cicatrice?...

--Voici ce qui s'tait pass: Un jour, j'arrivais  la mission
des Aranas, au moment o ce Torrs, que je n'avais jamais vu,
s'tait pris de querelle avec un de ses camarades,--du vilain
monde que tout cela!--et ladite querelle se termina par un coup
de couteau, qui traversa le bras du capitaine des bois. Or, c'est
moi qui fus charg de le panser, faute de mdecin, et voil
comment j'ai fait sa connaissance!

--Qu'importe, aprs tout, rpliqua la jeune fille, que l'on sache
ce qu'a t Torrs! Ce n'est pas lui l'auteur du crime, et cela
n'avancera pas beaucoup les choses!

--Non, sans doute, rpondit Fragoso, mais on finira bien par lire
ce document, que diable! et l'innocence de Joam Dacosta clatera
alors aux yeux de tous!

C'tait aussi l'espoir de Yaquita, de Benito, de Manoel, de Minha.
Aussi tous trois, enferms dans la salle commune de l'habitation,
passrent-ils de longues heures  essayer de dchiffrer cette
notice.

Mais si c'tait leur espoir,--il importe d'insister sur ce point
--, c'tait aussi,  tout le moins, celui du juge Jarriquez.

Aprs avoir rdig le rapport qui,  la suite de son
interrogatoire, tablissait l'identit de Joam Dacosta, le
magistrat avait expdi ce rapport  la chancellerie, et il avait
lieu de penser qu'il en avait fini, pour son compte, avec cette
affaire. Il ne devait pas en tre ainsi.

En effet, il faut dire que, depuis la dcouverte du document, le
juge Jarriquez se trouvait tout  coup transport dans sa
spcialit. Lui, le chercheur de combinaisons numriques, le
rsolveur de problmes amusants, le dchiffreur de charades,
rbus, logogryphes et autres, il tait videmment l dans son
vritable lment.

Or,  la pense que ce document renfermait peut-tre la
justification de Joam Dacosta, il sentit se rveiller tous ses
instincts d'analyste. Voil donc qu'il avait devant les yeux un
cryptogramme! Aussi ne pensa-t-il plus qu' en chercher le sens.
Il n'aurait pas fallu le connatre pour douter qu'il y
travaillerait jusqu' en perdre le manger et le boire.

Aprs le dpart des jeunes gens, le juge Jarriquez s'tait
install dans son cabinet. Sa porte, dfendue  tous, lui assurait
quelques heures de parfaite solitude. Ses lunettes taient sur son
nez, sa tabatire sur sa table. Il prit une bonne prise, afin de
mieux dvelopper les finesses et sagacits de son cerveau, il
saisit le document, et s'absorba dans une mditation qui devait
bientt se matrialiser sous la forme du monologue. Le digne
magistrat tait un de ces hommes en dehors, qui pensent plus
volontiers tout haut que tout bas.

Procdons avec mthode, se dit-il. Sans mthode, pas de logique.
Sans logique, pas de succs possible.

Puis, prenant le document, il le parcourut, sans y rien
comprendre, d'un bout  l'autre.

Ce document comprenait une centaine de lignes, qui taient
divises en six paragraphes.

Hum! fit le juge Jarriquez, aprs avoir rflchi, vouloir
m'exercer sur chaque paragraphe, l'un aprs l'autre, ce serait
perdre inutilement un temps prcieux. Il faut choisir, au
contraire, un seul de ces alinas, et choisir celui qui doit
prsenter le plus d'intrt. Or, lequel se trouve dans ces
conditions, si ce n'est le dernier, o doit ncessairement se
rsumer le rcit de toute l'affaire? Des noms propres peuvent me
mettre sur la voie, entre autres celui de Joam Dacosta, et, s'il
est quelque part dans ce document, il ne peut videmment manquer
au dernier paragraphe.

Le raisonnement du magistrat tait logique. Trs certainement il
avait raison de vouloir d'abord exercer toutes les ressources de
son esprit de cryptologue sur le dernier paragraphe.

Le voici, ce paragraphe,--car il est ncessaire de le remettre
sous les yeux du lecteur, afin de montrer comment un analyste
allait employer ses facults  la dcouverte de la vrit.

_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo
hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme
qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp
zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog
zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd_.

Tout d'abord, le juge Jarriquez observa que les lignes du document
n'avaient t divises ni par mots, ni mme par phrases, et que la
ponctuation y manquait. Cette circonstance ne pouvait qu'en rendre
la lecture beaucoup plus difficile.

Voyons, cependant, se dit-il, si quelque assemblage de lettres
semble former des mots,--j'entends de ces mots dont le nombre
des consonnes par rapport aux voyelles permet la prononciation!...
Et d'abord, au dbut, je vois le mot _phy_... plus loin, le mot
_gas_... Tiens!... _ujugi_... Ne dirait-on pas le nom de cette
ville africaine sur les bords du Tanganaika? Que vient faire cette
cit dans tout cela?... Plus loin, voil le mot _ypo_. Est-ce donc
du grec? Ensuite, c'est _rym_... _puy_... _jor_ ... _phetoz_...
_juggay_... _suz_... _gruz_... Et, auparavant, _red_... _let_ ...
Bon! voil deux mots anglais!... Puis, _ohe_... _syk_ ... Allons!
encore une fois le mot _rym_... puis, le mot _oto_! ...

Le juge Jarriquez laissa retomber la notice, et se prit 
rflchir pendant quelques instants.

Tous les mots que je remarque dans cette lecture sommairement
faite sont bizarres! se dit-il. En vrit, rien n'indique leur
provenance! Les uns ont un air grec, les autres un aspect
hollandais, ceux-ci une tournure anglaise, ceux-l n'ont aucun
air,--sans compter qu'il y a des sries de consonnes qui
chappent  toute prononciation humaine! Dcidment il ne sera pas
facile d'tablir la clef de ce cryptogramme!

Les doigts du magistrat commencrent  battre sur son bureau une
sorte de diane, comme s'il et voulu rveiller ses facults
endormies.

Voyons donc d'abord, dit-il, combien il se trouve de lettres dans
ce paragraphe.

Il compta, le crayon  la main.

Deux cent soixante-seize! dit-il. Eh bien, il s'agit de
dterminer maintenant dans quelle proportion ces diverses lettres
se trouvent assembles les unes par rapport aux autres.

Ce compte fut un peu plus long  tablir. Le juge Jarriquez avait
repris le document; puis, son crayon  la main, il notait
successivement chaque lettre suivant l'ordre alphabtique. Un
quart d'heure aprs, il avait obtenu le tableau suivant:

_a _= 3 fois.
_b _= 4 fois.
_c _= 3 fois.
_d _= 16 fois.
_e _= 9 fois.
_f _= 10 fois.
_g _= 13 fois.
_h _= 23 fois.
_i _= 4 fois.
_j _= 8 fois.
_k _= 9 fois.
_l _= 9 fois.
_m _= 9 fois.
_n _= 9 fois.
_o _= 12 fois.
_p _= 16 fois.
_q _= 16 fois.
_r _= 12 fois.
_s _= 10 fois.

_t _=8--_u _=17--_v _=13--_x _=12--_y _=19--_z _=12

TOTAL...276 fois.

Ah! ah! fit le juge Jarriquez, une premire observation me
frappe: c'est que, rien que dans ce paragraphe, toutes les lettres
de l'alphabet ont t employes! C'est assez trange! En effet,
que l'on prenne, au hasard, dans un livre, ce qu'il faut de lignes
pour contenir deux cent soixante-seize lettres, et ce sera bien
rare si chacun des signes de l'alphabet y figure! Aprs tout, ce
peut tre un simple effet du hasard.

Puis, passant  un autre ordre d'ides:

Une question plus importante, se dit-il, c'est de voir si les
voyelles sont aux consonnes dans la proportion normale.

Le magistrat reprit son crayon, fit le dcompte des voyelles et
obtint le calcul suivant:

_a_ = 3 fois.
_e _=  9 fois.
_i_ =  4 fois.
_o_ =  12 fois.
_u_ =  17 fois.
_y_ =  19 fois.

TOTAL... 64 voyelles.

Ainsi, dit-il, il y a dans cet alina, soustraction faite,
soixante-quatre voyelles contre deux cent douze consonnes!

Eh bien! mais c'est la proportion normale, c'est--dire un
cinquime environ, comme dans l'alphabet, o on compte six
voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce
document ait t crit dans la langue de notre pays, mais que la
signification de chaque lettre ait t seulement change. Or, si
elle a t modifie rgulirement, si un _b_ a toujours t
reprsent par un _l_, par exemple, un _o_ par un _v_, un _g_ par
un _k_, un _u_ par un _r_, etc., je veux perdre ma place de juge 
Manao, si je n'arrive pas  lire ce document! Eh! qu'ai-je donc 
faire, si ce n'est  procder suivant la mthode de ce grand gnie
analytique, qui s'est nomm Edgard Po!

Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion  une
nouvelle du clbre romancier amricain, qui est un chef-d'oeuvre.
Qui n'a pas lu le _Scarabe d'or_?

Dans cette nouvelle, un cryptogramme, compos  la fois de
chiffres, de lettres, de signes algbriques, d'astrisques, de
points et virgules, est soumis  une mthode vritablement
mathmatique, et il parvient  tre dchiffr dans des conditions
extraordinaires, que les admirateurs de cet trange esprit ne
peuvent avoir oublies.

Il est vrai, de la lecture du document amricain ne dpend que la
dcouverte d'un trsor, tandis qu'ici il s'agissait de la vie et
de l'honneur d'un homme! Cette question d'en deviner le chiffre
devait donc tre bien autrement intressante.

Le magistrat, qui avait souvent lu et relu son Scarabe d'or,
connaissait bien les procds d'analyse minutieusement employs
par Edgard Po, et il rsolut de s'en servir dans cette occasion.
En les utilisant, il tait certain, comme il l'avait dit, que si
la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait
constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long,  lire
le document relatif  Joam Dacosta.

Qu'a fait Edgard Po? se rptait-il. Avant tout, il a commenc
par rechercher quel tait le signe,--ici il n'y a que des
lettres--, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus
souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l'espce, que c'est
la lettre _h_, puisqu'on l'y rencontre vingt-trois fois. Rien que
cette proportion norme suffit pour faire comprendre a priori que
_h_ ne signifie pas _h_, mais, au contraire, que _h_ doit
reprsenter la lettre qui se rencontre le plus frquemment dans
notre langue, puisque je dois supposer que le document est crit
en portugais. En anglais, en franais, ce serait _e_, sans doute;
en italien ce serait _i_ ou _a_; en portugais ce serai _a_ ou _o_.
Ainsi donc, admettons, sauf modification ultrieure, que _h
_signifie _a_ ou _o_.

Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle tait la lettre
qui, aprs l'_h_, figurait le plus grand nombre de fois dans la
notice. Il fut amen ainsi  former le tableau suivant:

_h _= 23 fois.

_y _=19--

_u _=17--

_d p q _=16--_g v _=13--_o r x z _=12--_f s _=10--_e k l
n p _= 9--_j t _= 8--_b i _= 4--_a c _= 3--

Ainsi donc, la lettre _a_ s'y trouve trois fois seulement,
s'cria le magistrat, elle qui devrait s'y rencontrer le plus
souvent! Ah! voil bien qui prouve surabondamment que sa
signification a t change! Et maintenant, aprs l'_a_ ou l'_o_,
quelles sont les lettres qui figurent le plus frquemment dans
notre langue? Cherchons.

Et le juge Jarriquez, avec une sagacit vraiment remarquable, qui
dnotait chez lui un esprit trs observateur, se lana dans cette
nouvelle recherche. En cela, il ne faisait qu'imiter le romancier
amricain, qui, par simple induction ou rapprochement, en grand
analyste qu'il tait, avait pu se reconstituer un alphabet,
correspondant aux signes du cryptogramme, et arriver, par suite, 
le lire couramment.

Ainsi fit le magistrat, et on peut affirmer qu'il ne fut point
infrieur  son illustre matre.  force d'avoir travaill les
logogriphes, les mots carrs, les mots rectangulaires et autres
nigmes, qui ne reposent que sur une disposition arbitraire des
lettres, et s'tre habitu, soit de tte, soit la plume  la main,
 en tirer la solution, il tait dj d'une certaine force  ces
jeux d'esprit.

En cette occasion, il n'eut donc pas de peine  tablir l'ordre
dans lequel les lettres se reproduisaient le plus souvent,
voyelles d'abord, consonnes ensuite. Trois heures aprs avoir
commenc son travail, il avait sous les yeux un alphabet qui, si
son procd tait juste, devait lui donner la signification
vritable des lettres employes dans le document.

Il n'y avait donc plus qu' appliquer successivement les lettres
de cet alphabet  celles de la notice.

Mais, avant de faire cette application, un peu d'motion prit le
juge Jarriquez. Il tait tout entier, alors,  cette jouissance
intellectuelle,--beaucoup plus grande qu'on ne le pense--, de
l'homme qui, aprs plusieurs heures d'un travail opinitre, va
voir apparatre le sens si impatiemment cherch d'un logogriphe.

Essayons donc, dit-il. En vrit, je serais bien surpris si je ne
tenais pas le mot de l'nigme!

Le juge Jarriquez retira ses lunettes, il en essuya les verres,
troubls par la vapeur de ses yeux, il les remit sur son nez;
puis, il se courba de nouveau sur sa table.

Son alphabet spcial d'une main, son document de l'autre, il
commena  crire, sous la premire ligne du paragraphe, les
lettres vraies, qui, d'aprs lui, devaient correspondre exactement
 chaque lettre cryptographique.

Aprs la premire ligne, il en fit autant pour la deuxime, puis
pour la troisime, puis pour la quatrime, et il arriva ainsi
jusqu' la fin de l'alina.

L'original! Il n'avait mme pas voulu se permettre de voir, en
crivant, si cet assemblage de lettres faisait des mots
comprhensibles. Non! pendant ce premier travail, son esprit
s'tait refus  toute vrification de ce genre. Ce qu'il voulait,
c'tait se donner cette jouissance de lire tout d'un coup et tout
d'une haleine.

Cela fait:

Lisons! s'cria-t-il.

Et il lut.

Quelle cacophonie, grand Dieu! Les lignes qu'il avait formes avec
les lettres de son alphabet n'avaient pas plus de sens que celle
du document! C'tait une autre srie de lettres, voil tout, mais
elles ne formaient aucun mot, elles n'avaient aucune valeur! En
somme, c'tait tout aussi hiroglyphique!

Diables de diables! s'cria le juge Jarriquez.



CHAPITRE TREIZIME
O IL EST QUESTION DE CHIFFRES

Il tait sept heures du soir. Le juge Jarriquez, toujours absorb
dans ce travail de casse-tte,--sans en tre plus avanc--,
avait absolument oubli l'heure du repas et l'heure du repos,
lorsque l'on frappa  la porte de son cabinet.

Il tait temps. Une heure de plus, et toute la substance crbrale
du dpit magistrat se serait certainement fondue sous la chaleur
intense qui se dgageait de sa tte!

Sur l'ordre d'entrer, qui fut donn d'une voix impatiente, la
porte s'ouvrit, et Manoel se prsenta.

Le jeune mdecin avait laiss ses amis,  bord de la jangada, aux
prises avec cet indchiffrable document, et il tait venu revoir
le juge Jarriquez. Il voulait savoir s'il avait t plus heureux
dans ses recherches. Il venait lui demander s'il avait enfin
dcouvert le systme sur lequel reposait le cryptogramme.

Le magistrat ne fut pas fch de voir arriver Manoel.

Il en tait  ce degr de surexcitation du cerveau que la solitude
exaspre. Quelqu'un  qui parler, voil ce qu'il lui fallait,
surtout si son interlocuteur se montrait aussi dsireux que lui de
pntrer ce mystre. Manoel tait donc bien son homme.

Monsieur, lui dit en entrant Manoel, une premire question.
Avez-vous mieux russi que nous?...

Asseyez-vous d'abord, s'cria le juge Jarriquez, qui, lui, se leva
et se mit  arpenter la chambre. Asseyez-vous! Si nous tions
debout tous les deux, vous marcheriez dans un sens, moi de
l'autre, et mon cabinet serait trop troit pour nous contenir!

Manoel s'assit et rpta sa question.

Non!... je n'ai pas t plus heureux! rpondit le magistrat. Je
n'en sais pas davantage. Je ne peux rien vous dire, sinon que j'ai
acquis une certitude!

Laquelle, monsieur, laquelle?

--C'est que le document est bas, non sur des signes
conventionnels, mais sur ce qu'on appelle chiffre en
cryptologie, ou, pour mieux dire, sur un nombre!

--Eh bien, monsieur, rpondit Manoel, ne peut-on toujours arriver
 lire un document de ce genre?

--Oui, dit le juge Jarriquez, oui, lorsqu'une lettre est
invariablement reprsente par la mme lettre, quand un _a_, par
exemple, est toujours un _p_, quand un _p_ est toujours un _x_...
sinon... non!

--Et dans ce document?...

--Dans ce document, la valeur de la lettre change suivant le
chiffre, pris arbitrairement, qui la commande! Ainsi un _b_, qui
aura t reprsent par un _k_, deviendra plus tard un _z_, plus
tard un _m_, ou un _n_, ou un _f_, ou toute autre lettre!

--Et dans ce cas?...

--Dans ce cas, j'ai le regret de vous dire que le cryptogramme
est absolument indchiffrable!

--Indchiffrable! s'cria Manoel. Non! monsieur, nous finirons
par trouver la clef de ce document, duquel dpend la vie d'un
homme!

Manoel s'tait lev, en proie  une surexcitation qu'il ne pouvait
matriser. La rponse qu'il venait de recevoir tait si
dsesprante qu'il se refusait  l'accepter pour dfinitive.

Sur un geste du magistrat, cependant, il se rassit, et d'une voix
plus calme:

Et d'abord, monsieur, demanda-t-il, qui peut vous donner  penser
que la loi de ce document est un chiffre, ou, comme vous le
disiez, que c'est un nombre?

coutez-moi, jeune homme, rpondit le juge Jarriquez, et vous
serez bien oblig de vous rendre  l'vidence! Le magistrat prit
le document et le mit sous les yeux de Manoel, en regard du
travail qu'il avait fait.

J'ai commenc, dit-il, par traiter ce document comme je devais le
faire, c'est--dire logiquement, en ne donnant rien au hasard,
c'est--dire que, par l'application d'un alphabet bas sur la
proportionnalit des lettres les plus usuelles de notre langue,
j'ai cherch  en obtenir la lecture, en suivant les prceptes de
notre immortel analyste, Edgard Po!... Eh bien, ce qui lui avait
russi, a chou!...

chou! s'cria Manoel.

--Oui, jeune homme, et j'aurais d m'apercevoir tout d'abord que
le succs, cherch de cette faon, n'tait pas possible! En
vrit, un plus fort que moi ne s'y serait pas tromp!

--Mais, pour Dieu! s'cria Manoel, je voudrais comprendre, et je
ne puis...

--Prenez le document, reprit le juge Jarriquez, en ne vous
attachant qu' observer la disposition des lettres, et relisez-le
tout entier.

Manoel obit. Ne voyez-vous donc rien dans l'assemblage de
certaines lettres qui soit bizarre? demanda le magistrat.

--Je ne vois rien, rpondit Manoel, aprs avoir, pour la centime
fois peut-tre, parcouru les lignes du document.

--Eh bien, bornez-vous  tudier le dernier paragraphe. L, vous
le comprenez, doit tre le rsum de la notice tout entire.

--Vous n'y voyez rien d'anormal?

--Rien.

--Il y a, cependant, un dtail qui prouve de la faon la plus
absolue que le document est soumis  la loi d'un nombre.

--Et c'est?... demanda Manoel.

--C'est, ou plutt ce sont trois _h_ que nous voyons juxtaposs 
deux places diffrentes!

Ce que disait le juge Jarriquez tait vrai et de nature  attirer
l'attention. D'une part, les deux cent quatrime, deux cent
cinquime et deux cent sixime lettres de l'alina, de l'autre,
les deux cent cinquante-huitime, deux cent cinquante-neuvime et
deux cent soixantime lettres taient des _h_ placs
conscutivement. De l, cette particularit qui n'avait pas
d'abord frapp le magistrat.

Et cela prouve?... demanda Manoel, sans deviner quelle dduction
il devait tirer de cet assemblage.

--Cela prouve tout simplement, jeune homme, que le document
repose sur la loi d'un nombre! Cela dmontre a priori que chaque
lettre est modifie par la vertu des chiffres de ce nombre et
suivant la place qu'ils occupent!

--Et pourquoi donc?

--Parce que dans aucune langue il n'y a de mots qui comportent le
triplement de la mme lettre! Manoel fut frapp de l'argument, il
y rflchit et, en somme, n'y trouva rien  rpondre.

Et si j'avais fait plus tt cette observation, reprit le
magistrat, je me serais pargn bien du mal, et un commencement de
migraine qui me tient depuis le sinciput jusqu' l'occiput!

--Mais enfin, monsieur, demanda Manoel, qui sentait lui chapper
le peu d'espoir auquel il avait tent de se rattacher encore,
qu'entendez-vous par un chiffre?

--Disons un nombre!

--Un nombre, si vous le voulez.

--Le voici, et un exemple vous le fera comprendre mieux que toute
explication!

Le juge Jarriquez s'assit  la table, prit une feuille de papier,
un crayon, et dit:

Monsieur Manoel, choisissons une phrase, au hasard, la premire
venue, celle-ci, par exemple:

_Le juge Jarriquez est dou d'un esprit trs ingnieux._

J'cris cette phrase de manire  en espacer les lettres et
j'obtiens cette ligne:

_L e j u g e J a r r i q u e z e s t d o u  d' u n e s p r i t t
r  s i n g  n i e u x_

Cela fait, le magistrat,-- qui sans doute cette phrase semblait
contenir une de ces propositions qui sont hors de conteste--,
regarda Manoel bien en face, en disant:

Supposons maintenant que je prenne un nombre au hasard, afin de
donner  cette succession naturelle de mots une forme
cryptographique. Supposons aussi que ce nombre soit compos de
trois chiffres, et que ces chiffres soient 4, 2 et 3. Je dispose
ledit nombre 423 sous la ligne ci-dessus, en le rptant autant de
fois qu'il sera ncessaire pour atteindre la fin de la phrase, et
de manire que chaque chiffre vienne se placer sous chaque lettre.
Voici ce que cela donne: _Le juge Jarriquez est dou d'un esprit
trs ingnieux _42 3423 423423423 423 4234 234 234234 2342
342342342

Eh bien, monsieur Manoel, en remplaant chaque lettre par la
lettre qu'elle occupe dans l'ordre alphabtique en le descendant
suivant la valeur du chiffre, j'obtiens ceci:

_l _moins 4 gale _p e _--2= _g j _--3= _m u _--4= _z g _--2= _i
e _--3= _h_

et ainsi de suite.

Si, par la valeur des chiffres qui composent le nombre en
question, j'arrive  la fin de l'alphabet, sans avoir assez de
lettres complmentaires  dduire, je le reprends par le
commencement. C'est ce qui se passe pour la dernire lettre de mon
nom, ce _z_, au-dessous duquel est plac le chiffre 3. Or, comme
aprs le _z_, l'alphabet ne me fournit plus de lettres, je
recommence  compter en reprenant par l'_a_, et dans ce cas:

_z _moins 3 gale _c._

Cela dit, lorsque j'ai men jusqu' la fin ce systme
cryptographique, command par le nombre 423,--qui a t
arbitrairement choisi, ne l'oubliez pas!--la phrase que vous
connaissez est alors remplace par celle-ci:

_Pg mzih ncuvktzgc iux hqyi fyr gvttly vuiu lrihrkhzz._

Or, jeune homme, examinez bien cette phrase, n'a-t-elle pas tout
 fait l'aspect de celles du document en question? Eh bien, qu'en
ressort-il? C'est que la signification de la lettre tant donne
par le chiffre que le hasard place au-dessous, la lettre
cryptographique qui se rapporte  la lettre vraie ne peut pas
toujours tre la mme. Ainsi, dans cette phrase, le premier _e_
est reprsent par un _g_, mais le deuxime l'est par un _h_, le
troisime par un _g_, le quatrime par un _i_; un _m_ correspond
au premier _j_ et un _n_ au second; des deux _r_ de mon nom, l'un
est reprsent par un _u_, le second par un _v_; le _t_ du mot
_est_ devient un _x_ et le _t_ du mot _esprit_ devient un _y_,
tandis que celui du mot _trs_ est un _v_. Vous voyez donc bien
que si vous ne connaissez pas le nombre 423, vous n'arriverez
jamais  lire ces lignes, et que, par consquent, puisque le
nombre qui fait la loi du document nous chappe, il restera
indchiffrable!

En entendant le magistrat raisonner avec une logique si serre,
Manoel fut accabl d'abord; mais, relevant la tte:

Non, s'cria-t-il, non monsieur! Je ne renoncerai pas  l'espoir
de dcouvrir ce nombre!

--On le pourrait peut-tre, rpondit le juge Jarriquez, si les
lignes du document avaient t divises par mots!

--Et pourquoi?

--Voici mon raisonnement, jeune homme. Il est permis d'affirmer
en toute assurance, n'est-ce pas, que ce dernier paragraphe du
document doit rsumer tout ce qui a t crit dans les paragraphes
prcdents. Donc, il est certain pour moi que le nom de Joam
Dacosta s'y trouve. Eh bien, si les lignes eussent t divises
par mots, en essayant chaque mot l'un aprs l'autre,--j'entends
les mots composs de sept lettres comme l'est le nom de Dacosta--,
il n'aurait pas t impossible de reconstituer le nombre qui est
la clef du document.

--Veuillez m'expliquer comment il faudrait procder monsieur,
demanda Manoel, qui voyait peut-tre luire l un dernier espoir.

--Rien n'est plus simple, rpondit le juge Jarriquez. Prenons,
par exemple, un des mots de la phrase que je viens d'crire,--
mon nom, si vous le voulez. Il est reprsent dans le cryptogramme
par cette bizarre succession de lettres: _ncuvktzgc_. Eh bien, en
disposant ces lettres sur une colonne verticale, puis, en plaant
en regard les lettres de mon nom, et en remontant de l'une 
l'autre dans l'ordre alphabtique, j'aurai la formule suivante:

Entre _n _et _j _on compte 4 lettres.--_c _--_a _--2----_u
_--_r _--3----_v _--_r _--4----_k _--_i _--2----_t _--
_q _--3----_z _--_u _--4----_g _--_e _--2----_c _--_z
_--3--

Or, comment est compose la colonne des chiffres produits par
cette opration trs simple? Vous le voyez! des chiffres
423423423, etc., c'est--dire du nombre 423 plusieurs fois rpt.

Oui! cela est! rpondit Manoel.

--Vous comprenez donc que par ce moyen, en remontant dans l'ordre
alphabtique de la fausse lettre  la lettre vraie, au lieu de le
descendre de la vraie  la fausse, j'ai pu arriver aisment 
reconstituer le nombre, et que ce nombre cherch est effectivement
423 que j'avais choisi comme clef de mon cryptogramme!

--Eh bien! monsieur, s'cria Manoel, si, comme cela doit tre, le
nom de Dacosta se trouve dans ce dernier paragraphe, en prenant
successivement chaque lettre de ces lignes pour la premire des
six lettres qui doivent composer ce nom, nous devons arriver...

--Cela serait possible, en effet, rpondit le juge Jarriquez,
mais  une condition cependant!

--Laquelle?

--Ce serait que le premier chiffre du nombre vnt prcisment
tomber sous la premire lettre du mot Dacosta, et vous
m'accorderez bien que cela n'est aucunement probable!

--En effet! rpondit Manoel, qui, devant cette improbabilit,
sentait la dernire chance lui chapper.

--Il faudrait donc s'en remettre au hasard seul, reprit le juge
Jarriquez qui secoua la tte, et le hasard ne doit pas intervenir
dans des recherches de ce genre!

--Mais enfin, reprit Manoel, le hasard ne pourrait-il pas nous
livrer ce nombre?

--Ce nombre, s'cria le magistrat, ce nombre! Mais de combien de
chiffres se compose-t-il? Est-ce de deux, de trois, de quatre, de
neuf, de dix? Est-il fait de chiffres diffrents, ce nombre, ou de
chiffres plusieurs fois rpts? Savez-vous bien, jeune homme,
qu'avec les dix chiffres de la numration, en les employant tous,
sans rptition aucune, on peut faire trois millions deux cent
soixante-huit mille huit cents nombres diffrents, et que si
plusieurs mmes chiffres s'y trouvaient, ces millions de
combinaisons s'accrotraient encore? Et savez-vous qu'en
n'employant qu'une seule des cinq cent vingt-cinq mille six cents
minutes dont se compose l'anne  essayer chacun de ces nombres,
il vous faudrait plus de six ans, et que vous y mettriez plus de
trois sicles, si chaque opration exigeait une heure! Non! vous
demandez l l'impossible!

--L'impossible, monsieur, rpondit Manoel, c'est qu'un juste soit
condamn, c'est que Joam Dacosta perde la vie et l'honneur, quand
vous avez entre les mains la preuve matrielle de son innocence!
Voil ce qui est impossible!

--Ah! jeune homme, s'cria le juge Jarriquez, qui vous dit, aprs
tout, que ce Torrs n'ait pas menti, qu'il ait rellement eu entre
les mains un document crit par l'auteur du crime, que ce papier
soit ce document et qu'il s'applique  Joam Dacosta?

Qui le dit!... rpta Manoel.

Et sa tte retomba dans ses mains. En effet, rien ne prouvait
d'une faon certaine que le document concernt l'affaire de
l'arrayal diamantin. Rien mme ne disait qu'il ne ft pas vide de
tout sens, et qu'il n'et pas t imagin par Torrs lui-mme,
aussi capable de vouloir vendre une pice fausse qu'une vraie!

N'importe, monsieur Manoel, reprit le juge Jarriquez en se
levant, n'importe! Quelle que soit l'affaire  laquelle se
rattache ce document, je ne renonce pas  en dcouvrir le chiffre!
Aprs tout, cela vaut bien un logogriphe ou un rbus!

Sur ces mots, Manoel se leva, salua le magistrat, et revint  la
jangada, plus dsespr au retour qu'il ne l'tait au dpart.



CHAPITRE QUATORZIME
 TOUT HASARD

Cependant, un revirement complet s'tait fait dans l'opinion
publique au sujet du condamn Joam Dacosta.  la colre avait
succd la commisration. La population ne se portait plus  la
prison de Manao pour profrer des cris de mort contre le
prisonnier. Au contraire! les plus acharns  l'accuser d'tre
l'auteur principal du crime de Tijuco proclamaient maintenant que
ce n'tait pas lui le coupable et rclamaient sa mise en libert
immdiate: ainsi vont les foules,--d'un excs  l'autre.

Ce revirement se comprenait.

En effet, les vnements qui venaient de se produire pendant ces
deux derniers jours, duel de Benito et de Torrs, recherche de ce
cadavre rapparu dans des circonstances si extraordinaires,
trouvaille du document, indchiffrabilit, si l'on peut
s'exprimer ainsi, des lignes qu'il contenait, assurance o l'on
tait, o l'on voulait tre, que cette notice renfermait la preuve
matrielle de la non-culpabilit de Joam Dacosta, puisqu'elle
manait du vrai coupable, tout avait contribu  oprer ce
changement dans l'opinion publique. Ce que l'on dsirait, ce que
l'on demandait impatiemment depuis quarante-huit heures, on le
craignait maintenant: c'tait l'arrive des instructions qui
devaient tre expdies de Rio de Janeiro.

Cela ne pouvait tarder, cependant.

En effet, Joam Dacosta avait t arrt le 24 aot et interrog le
lendemain. Le rapport du juge tait parti le 26. On tait au 28.
Dans trois ou quatre jours au plus le ministre aurait pris une
dcision  l'gard du condamn, et il tait trop certain que la
justice suivrait son cours!

Oui! personne ne doutait qu'il n'en ft ainsi! Et, cependant, que
la certitude de l'innocence de Joam Dacosta ressortt du document,
cela ne faisait question pour personne, ni pour sa famille, ni
mme pour toute la mobile population de Manao, qui suivait avec
passion les phases de cette dramatique affaire.

Mais, au-dehors, aux yeux d'observateurs dsintresss ou
indiffrents, qui n'taient pas sous la pression des vnements,
quelle valeur pouvait avoir ce document, et comment affirmer mme
qu'il se rapportait  l'attentat de l'arrayal diamantin? Il
existait, c'tait incontestable. On l'avait trouv sur le cadavre
de Torrs. Rien de plus certain. On pouvait mme s'assurer, en le
comparant  la lettre de Torrs qui dnonait Joam Dacosta, que ce
document n'avait point t crit de la main de l'aventurier. Et,
cependant, ainsi que l'avait dit le juge Jarriquez, pourquoi ce
misrable ne l'aurait-il pas fait fabriquer dans un but de
chantage? Et il pouvait d'autant plus en tre ainsi que Torrs ne
prtendait s'en dessaisir qu'aprs son mariage avec la fille de
Joam Dacosta, c'est--dire lorsqu'il ne serait plus possible de
revenir sur le fait accompli.

Toutes ces thses pouvaient donc se soutenir de part et d'autre,
et l'on comprend que cette affaire devait passionner au plus haut
point. En tout cas, bien certainement, la situation de Joam
Dacosta tait des plus compromises. Tant que le document ne serait
pas dchiffr, c'tait comme s'il n'existait pas, et si son secret
cryptographique n'tait pas miraculeusement devin ou rvl avant
trois jours, avant trois jours l'expiation suprme aurait
irrparablement frapp le condamn de Tijuco.

Eh bien, ce miracle, un homme prtendait l'accomplir! Cet homme,
c'tait le juge Jarriquez, et maintenant il y travaillait plus
encore dans l'intrt de Joam Dacosta que pour la satisfaction de
ses facults analytiques. Oui! un revirement s'tait absolument
fait dans son esprit. Cet homme qui avait volontairement abandonn
sa retraite d'Iquitos, qui tait venu, au risque de la vie,
demander sa rhabilitation  la justice brsilienne, n'y avait-il
pas l une nigme morale qui en valait bien d'autres! Aussi ce
document, le magistrat ne l'abandonnerait pas tant qu'il n'en
aurait pas dcouvert le chiffre. Il s'y acharnait donc! Il ne
mangeait plus, il ne dormait plus. Tout son temps se passait 
combiner des nombres,  forger une clef pour forcer cette serrure!

 la fin de la premire journe, cette ide tait arrive dans le
cerveau du juge Jarriquez  l'tat d'obsession. Une colre, trs
peu contenue, bouillonnait en lui et s'y maintenait  l'tat
permanent. Toute sa maison en tremblait. Ses domestiques, noirs ou
blancs, n'osaient plus l'aborder. Il tait garon, heureusement,
sans quoi madame Jarriquez aurait eu quelques vilaines heures 
passer. Jamais problme n'avait passionn  ce point cet original,
et il tait bien rsolu  en poursuivre la solution, tant que sa
tte n'claterait pas, comme une chaudire trop chauffe, sous la
tension des vapeurs.

Il tait parfaitement acquis maintenant  l'esprit du digne
magistrat que la clef du document tait un nombre, compos de deux
ou plusieurs chiffres, mais que ce nombre, toute dduction
semblait tre impuissante  le faire connatre.

Ce fut cependant ce qu'entreprit, avec une vritable rage, le juge
Jarriquez, et c'est  ce travail surhumain que, pendant cette
journe du 28 aot, il appliqua toutes ses facults.

Chercher ce nombre au hasard, c'tait, il l'avait dit, vouloir se
perdre dans des millions de combinaisons, qui auraient absorb
plus que la vie d'un calculateur de premier ordre. Mais, si l'on
ne devait aucunement compter sur le hasard, tait-il donc
impossible de procder par le raisonnement? Non, sans doute, et
c'est  raisonner jusqu' la draison, que le juge Jarriquez se
donna tout entier, aprs avoir vainement cherch le repos dans
quelques heures de sommeil.

Qui et pu pntrer jusqu' lui en ce moment, aprs avoir brav
les dfenses formelles qui devaient protger sa solitude, l'aurait
trouv, comme la veille, dans son cabinet de travail, devant son
bureau, ayant sous les yeux le document, dont les milliers de
lettres embrouilles lui semblaient voltiger autour de sa tte.

Ah! s'criait-il, pourquoi ce misrable qui l'a crit, quel qu'il
soit, n'a-t-il pas spar les mots de ce paragraphe! On
pourrait... on essayerait... Mais non! Et cependant, s'il est
rellement question dans ce document de cette affaire d'assassinat
et de vol, il n'est pas possible que certains mots ne s'y
trouvent, des mots tels qu'_arrayal_, _diamants_, _Tijuco_,
_Dacosta_, d'autres, que sais-je! et en les mettant en face de
leurs quivalents cryptologiques, on pourrait arriver 
reconstituer le nombre! Mais rien! Pas une seule sparation! Un
mot, rien qu'un seul!... Un mot de deux cent soixante-seize
lettres!... Ah! soit-il deux cent soixante-seize fois maudit, le
gueux qui a si malencontreusement compliqu son systme! Rien que
pour cela, il mriterait deux cent soixante-seize mille fois la
potence!

Et un violent coup de poing, port sur le document, vint accentuer
ce peu charitable souhait.

Mais enfin, reprit le magistrat, s'il m'est interdit d'aller
chercher un de ces mots dans tout le corps du document, ne
puis-je,  tout le moins, essayer de le dcouvrir soit au commencement
soit  la fin de chaque paragraphe? Peut-tre y a-t-il l une
chance qu'il ne faut pas ngliger?

Et s'emportant sur cette voie de dduction, le juge Jarriquez
essaya successivement si les lettres qui commenaient ou
finissaient les divers alinas du document pouvaient correspondre
 celles qui formaient le mot le plus important, celui qui devait
ncessairement se trouver quelque part,--le mot _Dacosta_.

Il n'en tait rien.

En effet, pour ne parler que du dernier alina et des sept lettres
par lesquelles il dbutait, la formule fut:

_P _= _D_

_h _= _a_

_y _= _c_

_j _= _o_

_s _= _s_

_l _= _t_

_y _= _a_

Or, ds la premire lettre, le juge Jarriquez fut arrt dans ses
calculs, puisque l'cart entre _p_ et _d_ dans l'ordre
alphabtique donnait non pas un chiffre, mais deux, soit 12, et
que, dans ces sortes de cryptogrammes, une lettre ne peut
videmment tre modifie que par un seul.

Il en tait de mme pour les sept dernires lettres du paragraphe
_p s u vjh b_, dont la srie commenait galement par un _p_, qui
ne pouvait en aucun cas reprsenter le _d_ de _Dacosta_, puisqu'il
en tait spar galement par douze lettres.

Donc, ce nom ne figurait pas  cette place.

Mme observation pour les mots _arrayal_ et _Tijuco_, qui furent
successivement essays, et dont la construction ne correspondait
pas davantage  la srie des lettres cryptographiques.

Aprs ce travail, le juge Jarriquez, la tte brise, se leva,
arpenta son cabinet, prit l'air  la fentre, poussa une sorte de
rugissement dont le bruit fit partir toute une vole
d'oiseaux-mouches qui bourdonnaient dans le feuillage d'un mimosa,
et il revint au document.

Il le prit, il le tourna et le retourna.

Le coquin! le gueux! grommelait le juge Jarriquez. Il finira par
me rendre fou! Mais, halte-l! Du calme! Ne perdons pas l'esprit!
Ce n'est pas le moment!

Puis, aprs avoir t se rafrachir la tte dans une bonne
ablution d'eau froide:

Essayons autre chose, dit-il, et, puisque je ne puis dduire un
nombre de l'arrangement de ces damnes lettres, voyons quel nombre
a bien pu choisir l'auteur de ce document, en admettant qu'il soit
aussi l'auteur du crime de Tijuco!

C'tait une autre mthode de dductions, dans laquelle le
magistrat allait se jeter, et peut-tre avait-il raison, car cette
mthode ne manquait pas d'une certaine logique.

Et d'abord, dit-il, essayons un millsime! Pourquoi ce malfaiteur
n'aurait-il pas choisi le millsime de l'anne qui a vu natre
Joam Dacosta, cet innocent qu'il laissait condamner  sa place,--
ne ft ce que pour ne pas oublier ce nombre si important pour lui?
Or, Joam Dacosta est n en 1804. Voyons ce que donne 1804, pris
comme nombre cryptologique!

Et le juge Jarriquez, crivant les premires lettres du
paragraphe, et les surmontant du nombre 1804, qu'il rpta trois
fois, obtint cette nouvelle formule:

1804    1804    1804

_phyj_    _slyd_    _dqfd_

Puis, en remontant dans l'ordre alphabtique d'autant de lettres
que comportait la valeur du chiffre, il obtint la srie suivante:

_o.yf_    _rdy._    _cif. _ce qui ne signifiait rien! Et encore
lui manquait-il trois lettres qu'il avait d remplacer par des
points, parce que les chiffres 8, 4 et 4, qui commandaient les
trois lettres _h_, _d_ et _d_, ne donnaient pas de lettres
correspondantes en remontant la srie alphabtique.

Ce n'est pas encore cela! s'cria le juge Jarriquez. Essayons
d'un autre nombre!

Et il se demanda si,  dfaut de ce premier millsime, l'auteur du
document n'aurait pas plutt choisi le millsime de l'anne dans
laquelle le crime avait t commis.

Or, c'tait en 1826. Donc, procdant comme dessus, il obtint la
formule:

1826    1826    1826

_Phyj_    _slyd_    _dqfd_

ce qui lui donna:

_o.vd_    _rdv._     _cid._

Mme srie insignifiante, ne prsentant aucun sens, plusieurs
lettres manquant toujours comme dans la formule prcdente, et
pour des raisons semblables.

Damn nombre! s'cria le magistrat. Il faut encore renoncer 
celui-ci!  un autre! Ce gueux aurait-il donc choisi le nombre de
contos reprsentant le produit du vol? Or, la valeur des diamants
vols avait t estime  la somme de huit cent trente-quatre
contos[15].

La formule fut donc ainsi tablie:

834    834    834    834

_phy_    _jsl_    _ydd_    _qfd_

ce qui donna ce rsultat aussi peu satisfaisant que les autres:

_het_    _bph_    _pa._     _ic._

Au diable le document et celui qui l'imagina! s'cria le juge
Jarriquez en rejetant le papier, qui s'envola  l'autre bout de la
chambre. Un saint y perdrait la patience et se ferait damner!

Mais, ce moment de colre pass, le magistrat, qui ne voulait
point en avoir le dmenti, reprit le document. Ce qu'il avait fait
pour les premires lettres des divers paragraphes, il le refit
pour les dernires,--inutilement. Puis, tout ce que lui fournit
son imagination surexcite, il le tenta. Successivement furent
essays les nombres qui reprsentaient l'ge de Joam Dacosta, que
devait bien connatre l'auteur du crime, la date de l'arrestation,
la date de la condamnation prononce par la cour d'assises de
Villa-Rica, la date fixe pour l'excution, etc., etc., jusqu'au
nombre mme des victimes de l'attentat de Tijuco! Rien! toujours
rien!

Le juge Jarriquez tait dans un tat d'exaspration qui pouvait
rellement faire craindre pour l'quilibre de ses facults
mentales. Il se dmenait, il se dbattait, il luttait comme s'il
et tenu un adversaire corps  corps! Puis tout  coup:

Au hasard, s'cria-t-il, et que le ciel me seconde, puisque la
logique est impuissante!

Sa main saisit le cordon d'une sonnette pendue prs de sa table de
travail. Le timbre rsonna violemment, et le magistrat s'avana
jusqu' la porte qu'il ouvrit:

Bobo! cria-t-il.

Quelques instants se passrent.

Bobo, un noir affranchi qui tait le domestique privilgi du juge
Jarriquez, ne paraissait pas. Il tait vident que Bobo n'osait
pas entrer dans la chambre de son matre.

Nouveau coup de sonnette! Nouvel appel de Bobo qui, dans son
intrt, croyait devoir faire le sourd en cette occasion!

Enfin, troisime coup de sonnette, qui dmonta l'appareil et brisa
le cordon. Cette fois, Bobo parut.

Que me veut mon matre? demanda Bobo en se tenant prudemment sur
le seuil de la porte.

Avance, sans prononcer un seul mot! rpondit le magistrat, dont
le regard enflamm fit trembler le noir. Bobo avana.

Bobo, dit le juge Jarriquez, fais bien attention  la demande que
je vais te poser, et rponds immdiatement, sans prendre mme le
temps de rflchir, ou je...

Bobo, interloqu, les yeux fixes, la bouche ouverte, assembla ses
pieds dans la position du soldat sans armes et attendit.

Y es-tu? lui demanda son matre.

J'y suis.

--Attention! Dis-moi, sans chercher, entends-tu bien, le premier
nombre qui te passera par la tte!

--Soixante-seize mille deux cent vingt-trois, rpondit Bobo tout
d'une haleine. Bobo, sans doute, avait pens complaire  son
matre en lui rpondant par un nombre aussi lev.

Le juge Jarriquez avait couru  sa table, et, le crayon  la main,
il avait tabli sa formule sur le nombre indiqu par Bobo,--
lequel Bobo n'tait que l'interprte du hasard en cette
circonstance.

On le comprend, il et t par trop invraisemblable que ce nombre,
76223 et t prcisment celui qui servait de clef au document.

Il ne produisit donc d'autre rsultat que d'amener  la bouche du
juge Jarriquez un juron tellement accentu que Bobo s'empressa de
dtaler au plus vite.



CHAPITRE QUINZIME
DERNIERS EFFORTS

Cependant le magistrat n'avait pas t seul  se consumer en
striles efforts. Benito, Manoel, Minha s'taient runis dans un
travail commun pour tenter d'arracher au document ce secret,
duquel dpendaient la vie et l'honneur de leur pre. De son ct,
Fragoso, aid par Lina, n'avait pas voulu tre en reste; mais
toute leur ingniosit n'y avait pas russi et le nombre leur
chappait toujours!

Trouvez donc, Fragoso! lui rptait sans cesse la jeune
multresse, trouvez donc!

Je trouverai! rpondait Fragoso.

Et il ne trouvait pas! Il faut dire ici cependant, que Fragoso
avait l'ide de mettre  excution certain projet dont il ne
voulait pas parler, mme  Lina, projet qui tait aussi pass dans
son cerveau  l'tat d'obsession: c'tait d'aller  la recherche
de cette milice  laquelle avait appartenu l'ex-capitaine des
bois, et de dcouvrir quel avait pu tre cet auteur du document
chiffr, qui s'tait avou coupable de l'attentat de Tijuco. Or,
la partie de la province des Amazones dans laquelle oprait cette
milice, l'endroit mme o Fragoso l'avait rencontre quelques
annes auparavant, la circonscription  laquelle elle appartenait,
n'taient pas trs loigns de Manao. Il suffisait de descendre le
fleuve pendant une cinquantaine de milles, vers l'embouchure de la
Madeira, affluent de sa rive droite, et l, sans doute, se
rencontrerait le chef de ces capitas do mato, qui avait compt
Torrs parmi ses compagnons. En deux jours, en trois jours au
plus, Fragoso pouvait s'tre mis en rapport avec les anciens
camarades de l'aventurier.

Oui, sans doute, je puis faire cela, se rptait-il, mais aprs?
Que rsultera-t-il de ma dmarche, en admettant qu'elle russisse?
Quand nous aurons la certitude qu'un des compagnons de Torrs est
mort rcemment, cela prouvera-t-il qu'il est l'auteur du crime?
Cela dmontrera-t-il qu'il a remis  Torrs un document dans
lequel il avoue son crime et en dcharge Joam Dacosta? Cela
donnera-t-il en fin la clef du document? Non! Deux hommes seuls en
connaissaient le chiffre! Le coupable et Torrs! Et ces deux
hommes ne sont plus!

Ainsi raisonnait Fragoso. Il tait trop vident que sa dmarche ne
pourrait aboutir  rien. Et pourtant cette pense, c'tait plus
fort que lui. Une puissance irrsistible le poussait  partir,
bien qu'il ne ft pas mme assur de retrouver la milice de la
Madeira! En effet, elle pouvait tre en chasse, dans quelque autre
partie de la province, et alors, pour la rejoindre, il faudrait
plus de temps  Fragoso que celui dont il pouvait disposer! Puis,
enfin, pour arriver  quoi,  quel rsultat?

Il n'en est pas moins vrai que, le lendemain 29 aot, avant le
lever du soleil, Fragoso, sans prvenir personne, quittait
furtivement la jangada, arrivait  Manao et s'embarquait sur une
de ces nombreuses gariteas qui descendent journellement
l'Amazone.

Et lorsqu'on ne le revit plus  bord, quand il ne reparut pas de
toute cette journe, ce fut un tonnement. Personne, pas mme la
jeune multresse, ne pouvait s'expliquer l'absence de ce serviteur
si dvou dans des circonstances aussi graves!

Quelques-uns purent mme se demander, non sans quelque raison, si
le pauvre garon, dsespr d'avoir personnellement contribu,
lorsqu'il le rencontra  la frontire,  attirer Torrs sur la
jangada, ne s'tait pas abandonn  quelque parti extrme!

Mais, si Fragoso pouvait s'adresser un pareil reproche, que devait
donc se dire Benito? Une premire fois,  Iquitos, il avait engag
Torrs  visiter la fazenda. Une deuxime fois,  Tabatinga, il
l'avait conduit  bord de la jangada pour y prendre passage. Une
troisime fois, en le provoquant, en le tuant, il avait ananti le
seul tmoin dont le tmoignage pt intervenir en faveur du
condamn! Et alors Benito s'accusait de tout, de l'arrestation de
son pre, des terribles ventualits qui en seraient la
consquence!

En effet, si Torrs et encore vcu, Benito ne pouvait-il se dire
que, d'une faon ou d'une autre, par commisration ou par intrt,
l'aventurier et fini par livrer le document?

Fragoso quittait furtivement la jangada.

 force d'argent, Torrs, que rien ne pouvait compromettre, ne se
serait-il pas dcid  parler? La preuve tant cherche n'aurait-elle
pas t enfin mise sous les yeux des magistrats? Oui! sans
doute!... Et le seul homme qui et pu fournir ce tmoignage, cet
homme tait mort de la main de Benito!

Voil ce que le malheureux jeune homme rptait  sa mre, 
Manoel,  lui-mme! Voil quelles taient les cruelles
responsabilits dont sa conscience lui imposait la charge!

Cependant, entre son mari, prs duquel elle passait toutes les
heures qui lui taient accordes, et son fils en proie  un
dsespoir qui faisait trembler pour sa raison, la courageuse
Yaquita ne perdait rien de son nergie morale.

On retrouvait en elle la vaillante fille de Magalhas, la digne
compagne du fazender d'Iquitos.

L'attitude de Joam Dacosta, d'ailleurs, tait faite pour la
soutenir dans cette preuve. Cet homme de coeur, ce puritain
rigide, cet austre travailleur, dont toute la vie n'avait t
qu'une lutte, en tait encore  montrer un instant de faiblesse.

Le coup le plus terrible qui l'et frapp sans l'abattre avait t
la mort du juge Ribeiro, dans l'esprit duquel son innocence ne
laissait pas un doute. N'tait-ce pas avec l'aide de son ancien
dfenseur qu'il avait eu l'espoir de lutter pour sa
rhabilitation? L'intervention de Torrs dans toute cette affaire,
il ne la regardait que comme secondaire pour lui. Et d'ailleurs ce
document, il n'en connaissait pas l'existence, lorsqu'il s'tait
dcid  quitter Iquitos pour venir se remettre  la justice de
son pays. Il n'apportait pour tout bagage que des preuves morales.
Qu'une preuve matrielle se ft inopinment produite au cours de
l'affaire, avant ou aprs son arrestation, il n'tait certainement
pas homme  la ddaigner; mais si, par suite de circonstances
regrettables, cette preuve avait disparu, il se retrouvait dans la
situation o il tait en passant la frontire du Brsil, cette
situation d'un homme qui venait dire: Voil mon pass, voil mon
prsent, voil toute une honnte existence de travail et de
dvouement que je vous apporte! Vous avez rendu un premier
jugement inique! Aprs vingt-trois ans d'exil, je viens me livrer!
Me voici! Jugez-moi!

La mort de Torrs, l'impossibilit de lire le document retrouv
sur lui, n'avaient donc pu produire sur Joam Dacosta une
impression aussi vive que sur ses enfants, ses amis, ses
serviteurs, sur tous ceux qui s'intressaient  lui.

J'ai foi dans mon innocence, rptait-il  Yaquita, comme j'ai
foi en Dieu! S'il trouve que ma vie est encore utile aux miens et
qu'il faille un miracle pour la sauver, il le fera, ce miracle,
sinon je mourrai! Lui seul, il est le juge!

Cependant l'motion s'accentuait dans la ville de Manao avec le
temps qui s'coulait. Cette affaire tait commente avec une
passion sans gale. Au milieu de cet entranement de l'opinion
publique que provoque tout ce qui est mystrieux, le document
faisait l'unique objet des conversations. Personne,  la fin de ce
quatrime jour, ne doutait plus qu'il ne renfermt la
justification du condamn.

Il faut dire, d'ailleurs, que chacun avait t mis  mme d'en
dchiffrer l'incomprhensible contenu. En effet, le _Diario d'o
Grand Para_ l'avait reproduit en fac-simil. Des exemplaires
autographis venaient d'tre rpandus en grand nombre, et cela sur
les instances de Manoel, qui ne voulait rien ngliger de ce qui
pourrait amener la pntration de ce mystre, mme le hasard, ce
nom de guerre, a-t-on dit, que prend quelquefois la Providence.

En outre, une rcompense montant  la somme de cent contos[16] fut
promise  quiconque dcouvrirait le chiffre vainement cherch, et
permettrait de lire le document. C'tait l une fortune. Aussi que
de gens de toutes classes perdirent le boire, le manger, le
sommeil,  s'acharner sur l'inintelligible cryptogramme.

Jusqu'alors, cependant, tout cela avait t inutile, et il est
probable que les plus ingnieux analystes du monde y auraient
vainement consum leurs veilles.

Le public avait t avis, d'ailleurs, que toute solution devait
tre adresse sans retard au juge Jarriquez, en sa maison de la
rue de Dieu-le-Fils; mais, le 29 aot, au soir, rien n'tait
encore arriv et rien ne devait arriver sans doute!

En vrit, de tous ceux qui se livraient  l'tude de ce casse-tte,
le juge Jarriquez tait un des plus  plaindre. Par suite
d'une association d'ides toute naturelle, lui aussi partageait
maintenant l'opinion gnrale que le document se rapportait 
l'affaire de Tijuco, qu'il avait t crit de la main mme du
coupable et qu'il dchargeait Joam Dacosta. Aussi ne mettait-il
que plus d'ardeur  en chercher la clef. Ce n'tait plus
uniquement l'art pour l'art qui le guidait, c'tait un sentiment
de justice, de piti envers un homme frapp d'une injuste
condamnation. S'il est vrai qu'il se fait une dpense d'un certain
phosphore organique dans le travail du cerveau humain, on ne
saurait dire combien le magistrat en avait dpens de milligrammes
pour chauffer les rseaux de son sensorium, et, en fin de
compte, ne rien trouver, non, rien!

Et cependant le juge Jarriquez ne songeait pas  abandonner sa
tche. S'il ne comptait plus maintenant que sur le hasard, il
fallait, il voulait que ce hasard lui vnt en aide! Il cherchait 
le provoquer par tous les moyens possibles et impossibles! Chez
lui, c'tait devenu de la frnsie, de la rage, et, ce qui est
pis, de la rage impuissante!

Ce qu'il essaya de nombres diffrents pendant cette dernire
partie de la journe,--nombres toujours pris arbitrairement--,
ne saurait se concevoir! Ah! s'il avait eu le temps, il n'aurait
pas hsit  se lancer dans les millions de combinaisons que les
dix signes de la numration peuvent former! Il y et consacr sa
vie tout entire, au risque de devenir fou avant l'anne rvolue!
Fou! Eh! ne l'tait-il pas dj!

Il eut alors la pense que le document devait, peut-tre, tre lu
 l'envers. C'est pourquoi, le retournant et l'exposant  la
lumire, il le reprit de cette faon.

Rien! Les nombres dj imagins et qu'il essaya sous cette
nouvelle forme ne donnrent aucun rsultat!

Peut-tre fallait-il prendre le document  rebours, et le rtablir
en allant de la dernire lettre  la premire, ce que son auteur
pouvait avoir combin pour en rendre la lecture plus difficile
encore!

Rien! Cette nouvelle combinaison ne fournit qu'une srie de
lettres compltement nigmatiques!

 huit heures du soir, le juge Jarriquez, la tte entre les mains,
bris, puis moralement et physiquement, n'avait plus la force de
remuer, de parler, de penser, d'associer une ide  une autre!

Soudain, un bruit se fit entendre en dehors. Presque aussitt,
malgr ses ordres formels, la porte de son cabinet s'ouvrit
brusquement.

Benito et Manoel taient devant lui, Benito, effrayant  voir,
Manoel le soutenant, car l'infortun jeune homme n'avait plus la
force de se soutenir lui-mme.

Le magistrat s'tait vivement relev.

Qu'y a-t-il, messieurs, que voulez-vous? demanda-t-il.

--Le chiffre!... le chiffre! ... s'cria Benito, fou de douleur.
Le chiffre du document! ...

--Le connaissez-vous donc? s'cria le juge Jarriquez.

--Non, monsieur, reprit Manoel. Mais vous?...

--Rien!... rien!

--Rien! s'cria Benito. Et, au paroxysme du dsespoir, tirant
une arme de sa ceinture, il voulut s'en frapper la poitrine. Le
magistrat et Manoel, se jetant sur lui, parvinrent, non sans
peine,  le dsarmer.

Benito, dit le juge Jarriquez d'une voix qu'il voulait rendre
calme, puisque votre pre ne peut plus maintenant chapper 
l'expiation d'un crime qui n'est pas le sien, vous avez mieux 
faire qu' vous tuer!

--Quoi donc?... s'cria Benito.

--Vous avez  tenter de lui sauver la vie!

--Et comment?...

C'est  vous de le deviner, rpondit le magistrat, ce n'est pas 
moi de vous le dire!



CHAPITRE SEIZIME
DISPOSITIONS PRISES

Le lendemain, 30 aot, Benito et Manoel se concertaient. Ils
avaient compris la pense que le juge n'avait pas voulu formuler
en leur prsence. Ils cherchaient maintenant les moyens de faire
vader le condamn que menaait le dernier supplice.

Il n'y avait pas autre chose  faire.

En effet, il n'tait que trop certain que, pour les autorits de
Rio de Janeiro, le document indchiffr n'offrirait aucune valeur,
qu'il serait lettre morte, que le premier jugement qui avait
dclar Joam Dacosta coupable de l'attentat de Tijuco ne serait
pas rform, et que l'ordre d'excution arriverait invitablement,
puisque, dans l'espce, aucune commutation de peine n'tait
possible.

Donc, encore une fois, Joam Dacosta ne devait pas hsiter  se
soustraire par la fuite  l'arrt qui le frappait injustement.

Entre les deux jeunes gens, il fut d'abord convenu que le secret
de ce qu'ils allaient faire serait absolument gard; que ni
Yaquita, ni Minha ne seraient mises au courant de leurs
tentatives. Ce serait peut-tre leur donner un dernier espoir qui
ne se raliserait pas! Qui sait si, par suite de circonstances
imprvues, cet essai d'vasion n'chouerait pas misrablement!

La prsence de Fragoso et t prcieuse, sans doute, en cette
occasion. Ce garon, avis et dvou, serait venu bien utilement
en aide aux deux jeunes gens; mais Fragoso n'avait pas reparu.
Lina, interroge  son sujet, n'avait pu dire ce qu'il tait
devenu, ni pourquoi il avait quitt la jangada, sans mme l'en
prvenir.

Et certainement, si Fragoso avait pu prvoir que les choses en
viendraient  ce point, il n'aurait pas abandonn la famille
Dacosta pour tenter une dmarche qui ne paraissait pouvoir donner
aucun rsultat srieux. Oui! mieux et valu aider  l'vasion du
condamn que de se mettre  la recherche des anciens compagnons de
Torrs!

Mais Fragoso n'tait pas l, et il fallait forcment se passer de
son concours.

Benito et Manoel, ds l'aube, quittrent donc la jangada et se
dirigrent vers Manao. Ils arrivrent rapidement  la ville et
s'enfoncrent dans les troites rues, encore dsertes  cette
heure. En quelques minutes, tous deux se trouvaient devant la
prison, et ils parcouraient en tous sens ces terrains vagues, sur
lesquels se dressait l'ancien couvent qui servait de maison
d'arrt.

C'tait la disposition des lieux qu'il convenait d'tudier avec le
plus grand soin.

Dans un angle du btiment s'ouvrait,  vingt-cinq pieds au-dessus
du sol, la fentre de la cellule dans laquelle Joam Dacosta tait
enferm. Cette fentre tait dfendue par une grille de fer en
assez mauvais tat, qu'il serait facile de desceller ou de scier,
si l'on pouvait s'lever  sa hauteur. Les pierres du mur mal
jointes, effrites en maints endroits, offraient de nombreuses
saillies qui devaient assurer au pied un appui solide, s'il tait
possible de se hisser au moyen d'une corde. Or, cette corde, en la
lanant adroitement, peut-tre parviendrait-on  la tourner  l'un
des barreaux de la grille, dgag de son alvole, qui formait
crochet  l'extrieur. Cela fait, un ou deux barreaux tant
enlevs de manire  pouvoir livrer passage  un homme, Benito et
Manoel n'auraient plus qu' s'introduire dans la chambre du
prisonnier, et l'vasion s'oprerait sans grandes difficults, au
moyen de la corde attache  l'armature de fer. Pendant la nuit
que l'tat du ciel devait rendre trs obscure, aucune de ces
manoeuvres ne serait aperue, et Joam Dacosta, avant le jour,
pourrait tre en sret.

Durant une heure, Manoel et Benito, allant et venant, de manire 
ne pas attirer l'attention, prirent leurs relvements avec une
prcision extrme, tant sur la situation de la fentre et la
disposition de l'armature que sur l'endroit qui serait le mieux
choisi pour lancer la corde.

Cela est convenu ainsi, dit alors Manoel. Mais Joam Dacosta
devra-t-il tre prvenu?

--Non, Manoel! Ne lui donnons pas plus que nous ne l'avons donn
 ma mre le secret d'une tentative qui peut chouer!

--Nous russirons, Benito! rpondit Manoel. Cependant il faut
tout prvoir, et au cas o l'attention du gardien-chef de la
prison serait attire au moment de l'vasion...

--Nous aurons tout l'or qu'il faudra pour acheter cet homme!
rpondit Benito.

--Bien, rpondit Manoel. Mais, une fois notre pre hors de la
prison, il ne peut rester cach ni dans la ville ni sur la
jangada. O devra-t-il chercher refuge?

C'tait la seconde question  rsoudre, question trs grave, et
voici comment elle le fut.

 cent pas de la prison, le terrain vague tait travers par un de
ces canaux qui se dversent au-dessous de la ville dans le rio
Negro. Ce canal offrait donc une voie facile pour gagner le
fleuve,  la condition qu'une pirogue vnt y attendre le fugitif.
Du pied de la muraille au canal, il aurait  peine cent pas 
parcourir.

Benito et Manoel dcidrent donc que l'une des pirogues de la
jangada dborderait vers huit heures du soir sous la conduite du
pilote Araujo et de deux robustes pagayeurs. Elle remonterait le
rio Negro, s'engagerait dans le canal, se glisserait  travers le
terrain vague, et l, cache sous les hautes herbes des berges,
elle se tiendrait pendant toute la nuit  la disposition du
prisonnier.

Mais, une fois embarqu, o conviendrait-il que Joam Dacosta
chercht refuge?

Ce fut l l'objet d'une dernire rsolution qui fut prise par les
deux jeunes gens, aprs que le pour et le contre de la question
eurent t minutieusement pess.

Retourner  Iquitos, c'tait suivre une route difficile, pleine de
prils. Ce serait long en tout cas, soit que le fugitif se jett 
travers la campagne, soit qu'il remontt ou descendt le cours de
l'Amazone. Ni cheval, ni pirogue ne pouvaient le mettre assez
rapidement hors d'atteinte. La fazenda, d'ailleurs, ne lui
offrirait plus une retraite sre. En y rentrant, il ne serait pas
le fazender Joam Garral, il serait le condamn Joam Dacosta,
toujours sous une menace d'extradition, et il ne devait plus
songer  y reprendre sa vie d'autrefois.

S'enfuir par le rio Negro jusque dans le nord de la province, ou
mme en dehors des possessions brsiliennes, ce plan exigeait plus
de temps que celui dont pouvait disposer Joam Dacosta, et son
premier soin devait tre de se soustraire  des poursuites
immdiates.

Redescendre l'Amazone? Mais les postes, les villages, les villes
abondaient sur les deux rives du fleuve. Le signalement du
condamn serait envoy  tous les chefs de police. Il courrait
donc le risque d'tre arrt, bien avant d'avoir atteint le
littoral de l'Atlantique. L'et-il atteint, o et comment se
cacher, en attendant une occasion de s'embarquer pour mettre toute
une mer entre la justice et lui?

Ces divers projets examins, Benito et Manoel reconnurent que ni
les uns ni les autres n'taient praticables. Un seul offrait
quelque chance de salut.

C'tait celui-ci: au sortir de la prison, s'embarquer dans la
pirogue, suivre le canal jusqu'au rio Negro, descendre cet
affluent sous la conduite du pilote, atteindre le confluent des
deux cours d'eau, puis se laisser aller au courant de l'Amazone en
longeant sa rive droite, pendant une soixantaine de milles,
naviguant la nuit, faisant halte le jour, et gagner ainsi
l'embouchure de la Madeira.

Ce tributaire, qui descend du versant de la Cordillre, grossi
d'une centaine de sous-affluents, est une vritable voie fluviale
ouverte jusqu'au coeur mme de la Bolivie. Une pirogue pouvait
donc s'y aventurer, sans laisser aucune trace de son passage, et
se rfugier en quelque localit, bourgade on hameau, situ au-del
de la frontire brsilienne.

L, Joam Dacosta serait relativement en sret; l, il pourrait,
pendant plusieurs mois, s'il le fallait, attendre une occasion de
rallier le littoral du Pacifique et de prendre passage sur un
navire en partance dans l'un des ports de la cte. Que ce navire
le conduist dans un des tats de l'Amrique du Nord, il tait
sauv. Il verrait ensuite s'il lui conviendrait de raliser toute
sa fortune, de s'expatrier dfinitivement et d'aller chercher
au-del des mers, dans l'ancien monde, une dernire retraite pour y
finir cette existence si cruellement et si injustement agite.

Partout o il irait, sa famille le suivrait sans une hsitation,
sans un regret, et, dans sa famille, il fallait comprendre Manoel,
qui serait li  lui par d'indissolubles liens. C'tait l une
question qui n'avait mme plus  tre discute.

Partons, dit Benito. Il faut que tout soit prt avant la nuit, et
nous n'avons pas un instant  perdre.

Les deux jeunes gens revinrent  bord en suivant la berge du canal
jusqu'au rio Negro. Ils s'assurrent ainsi que le passage de la
pirogue y serait parfaitement libre, qu'aucun obstacle barrage
d'cluse on navire en rparation, ne pouvait l'arrter. Puis,
descendant la rive gauche de l'affluent, en vitant les rues dj
frquentes de la ville, ils arrivrent au mouillage de la
jangada.

Le premier soin de Benito fut de voir sa mre. Il se sentait assez
matre de lui-mme pour ne rien laisser paratre des inquitudes
qui le dvoraient. Il voulait la rassurer, lui dire que tout
espoir n'tait pas perdu, que le mystre du document allait tre
clairci, qu'en tout cas l'opinion publique tait pour Joam
Dacosta, et que, devant ce soulvement qui se faisait en sa
faveur, la justice accorderait tout le temps ncessaire, pour que
la preuve matrielle de son innocence ft enfin produite.

Oui! mre, oui! ajouta-t-il, avant demain, sans doute, nous
n'aurons plus rien  craindre pour notre pre!

Dieu t'entende! mon fils, rpondit Yaquita, dont les yeux taient
si interrogateurs, que Benito put  peine en soutenir le regard.

De son ct, et comme par un commun accord, Manoel avait tent de
rassurer Minha, en lui rptant que le juge Jarriquez, convaincu
de la non-culpabilit de Joam Dacosta, tenterait de le sauver par
tous les moyens en son pouvoir.

Je veux vous croire, Manoel! avait rpondu la jeune fille, qui
ne put retenir ses pleurs.

Et Manoel avait brusquement quitt Minha. Des larmes allaient
aussi remplir ses yeux et protester contre ces paroles d'esprance
qu'il venait de faire entendre!

D'ailleurs, le moment tait venu d'aller faire au prisonnier sa
visite quotidienne, et Yaquita, accompagne de sa fille, se
dirigea rapidement vers Manao.

Pendant une heure, les deux jeunes gens s'entretinrent avec le
pilote Araujo. Ils lui firent connatre dans tous ses dtails le
plan qu'ils avaient arrt, et ils le consultrent aussi bien au
sujet de l'vasion projete que sur les mesures qu'il conviendrait
de prendre ensuite pour assurer la scurit du fugitif.

Araujo approuva tout. Il se chargea, la nuit venue, sans exciter
aucune dfiance, de conduire la pirogue  travers le canal, dont
il connaissait parfaitement le trac jusqu' l'endroit o il
devait attendre l'arrive de Joam Dacosta. Regagner ensuite
l'embouchure du rio Negro n'offrirait aucune difficult, et la
pirogue passerait inaperue au milieu des paves qui en
descendaient incessamment le cours.

Sur la question de suivre l'Amazone jusqu'au confluent de la
Madeira, Araujo ne souleva, non plus, aucune objection. C'tait
aussi son opinion qu'on ne pouvait prendre un meilleur parti. Le
cours de la Madeira lui tait connu sur un espace de plus de cent
milles. Au milieu de ces provinces peu frquentes, si, par
impossible, les poursuites taient diriges dans cette direction,
on pourrait les djouer facilement, dt-on s'enfoncer jusqu'au
centre de la Bolivie, et, pour peu que Joam Dacosta persistt 
vouloir s'expatrier, son embarquement s'oprerait avec moins de
danger sur le littoral du Pacifique que sur celui de l'Atlantique.

L'approbation d'Araujo tait bien faite pour rassurer les deux
jeunes gens. Ils avaient confiance dans le bon sens pratique du
pilote, et ce n'tait pas sans raison. Quant au dvouement de ce
brave homme,  cet gard, pas de doute possible. Il et
certainement risqu sa libert ou sa vie pour sauver le fazender
d'Iquitos.

Araujo s'occupa immdiatement, mais dans le plus grand secret, des
prparatifs qui lui incombaient en cette tentative d'vasion. Une
forte somme en or lui fut remise par Benito, afin de parer 
toutes les ventualits pendant le voyage sur la Madeira. Il fit
ensuite prparer la pirogue, en annonant son intention d'aller 
la recherche de Fragoso, qui n'avait pas reparu, et sur le sort
duquel tous ses compagnons avaient lieu d'tre trs inquiets.

Puis, lui-mme, il disposa dans l'embarcation des provisions pour
plusieurs jours, et, en outre, les cordes et outils que les deux
jeunes gens y devaient venir prendre, lorsqu'elle serait arrive 
l'extrmit du canal,  l'heure et  l'endroit convenus.

Ces prparatifs n'veillrent pas autrement l'attention du
personnel de la jangada. Les deux robustes noirs que le pilote
choisit pour pagayeurs ne furent mme pas mis dans le secret de la
tentative. Cependant on pouvait absolument compter sur eux.
Lorsqu'ils apprendraient  quelle oeuvre de salut ils allaient
cooprer, lorsque Joam Dacosta, libre enfin, serait confi  leurs
soins, Araujo savait bien qu'ils taient gens  tout oser, mme 
risquer leur vie pour sauver la vie de leur matre.

Dans l'aprs-midi, tout tait prt pour le dpart. Il n'y avait
plus qu' attendre la nuit.

Mais, avant d'agir, Manoel voulut revoir une dernire fois le juge
Jarriquez. Peut-tre le magistrat aurait-il quelque chose de
nouveau  lui apprendre sur le document.

Benito, lui, prfra rester Sur la jangada, afin d'y attendre le
retour de sa mre et de sa soeur.

Manoel se rendit donc seul  la maison du juge Jarriquez, et il
fut reu immdiatement.

Le magistrat, dans ce cabinet qu'il ne quittait plus, tait
toujours en proie  la mme surexcitation. Le document, froiss
par ses doigts impatients, tait toujours l, sur sa table, sous
ses yeux.

Monsieur, lui dit Manoel, dont la voix tremblait en formulant
cette question, avez-vous reu de Rio de Janeiro?...

--Non... rpondit le juge Jarriquez, l'ordre n'est pas arriv...
mais d'un moment  l'autre!...

--Et le document?

--Rien! s'cria le juge Jarriquez. Tout ce que mon imagination a
pu me suggrer... je l'ai essay... et rien!

--Rien!

--Si, cependant! j'y ai clairement vu un mot dans ce document...
un seul!...

--Et ce mot? s'cria Manoel. Monsieur... quel est ce mot?

--Fuir!

Manoel, sans rpondre, pressa la main que lui tendait le juge
Jarriquez, et revint  la jangada pour y attendre le moment
d'agir.



CHAPITRE DIX-SEPTIME
LA DERNIRE NUIT

La visite de Yaquita, accompagne de sa fille, avait t ce
qu'elle tait toujours, pendant ces quelques heures que les deux
poux passaient chaque jour l'un prs de l'autre. En prsence de
ces deux tres si tendrement aims, le coeur de Joam Dacosta avait
peine  ne pas dborder. Mais le mari, le pre, se contenait.
C'tait lui qui relevait ces deux pauvres femmes, qui leur rendait
un peu de cet espoir, dont il lui restait cependant si peu. Toutes
deux arrivaient avec l'intention de ranimer le moral du
prisonnier. Hlas! plus que lui, elles avaient besoin d'tre
soutenues; mais, en le voyant si ferme, la tte si haute au milieu
de tant d'preuves, elles se reprenaient  esprer.

Ce jour-l encore, Joam leur avait fait entendre d'encourageantes
paroles. Cette indomptable nergie, il la puisait non seulement
dans le sentiment de son innocence, mais aussi dans la foi en ce
Dieu qui a mis une part de sa justice au coeur des hommes. Non!
Joam Dacosta ne pouvait tre frapp pour le crime de Tijuco!

Presque jamais, d'ailleurs, il ne parlait du document. Qu'il ft
apocryphe ou non, qu'il ft de la main de Torrs ou crit par
l'auteur rel de l'attentat, qu'il contnt ou ne contnt pas la
justification tant cherche, ce n'tait pas sur cette douteuse
hypothse que Joam Dacosta prtendait s'appuyer. Non! il se
regardait comme le meilleur argument de sa cause, et c'tait 
toute sa vie de travail et d'honntet qu'il avait voulu donner la
tche de plaider pour lui!

Ce soir-l donc, la mre et la fille, releves par ces viriles
paroles qui les pntraient jusqu'au plus profond de leur tre,
s'taient retires plus confiantes qu'elles ne l'avaient t
depuis l'arrestation. Le prisonnier les avait une dernire fois
presses sur son coeur avec un redoublement de tendresse. Il
semblait qu'il et ce pressentiment que le dnouement de cette
affaire, quel qu'il ft, tait prochain.

Joam Dacosta, demeur seul, resta longtemps immobile. Ses bras
reposaient sur une petite table et soutenaient sa tte.

Que se passait-il en lui? tait-il arriv  cette conviction que
la justice humaine, aprs avoir failli une premire fois,
prononcerait enfin son acquittement?

Oui! il esprait encore! Avec le rapport du juge Jarriquez
tablissant son identit, il savait que ce mmoire justificatif,
qu'il avait crit avec tant de conviction, devait tre  Rio de
Janeiro, entre les mains du chef suprme de la justice.

On le sait, ce mmoire, c'tait l'histoire de sa vie depuis son
entre dans les bureaux de l'arrayal diamantin jusqu'au moment o
la jangada s'tait arrte aux portes de Manao.

Joam Dacosta repassait alors en son esprit toute son existence. Il
revivait dans son pass, depuis l'poque  laquelle, orphelin, il
tait arriv  Tijuco. L, par son zle, il s'tait lev dans la
hirarchie des bureaux du gouverneur gnral, o il avait t
admis bien jeune encore. L'avenir lui souriait; il devait arriver
 quelque haute position!... Puis, tout  coup, cette catastrophe:
le pillage du convoi de diamants, le massacre des soldats de
l'escorte, les soupons se portant sur lui, comme sur le seul
employ qui et pu divulguer le secret du dpart, son arrestation,
sa comparution devant le jury, sa condamnation, malgr tous les
efforts de son avocat, les dernires heures coules dans la
cellule des condamns  mort de la prison de Villa-Rica, son
vasion accomplie dans des conditions qui dnotaient un courage
surhumain, sa fuite  travers les provinces du Nord, son arrive 
la frontire pruvienne, puis l'accueil qu'avait fait au fugitif,
dnu de ressources et mourant de faim, l'hospitalier fazender
Magalhas!

Le prisonnier revoyait tous ces vnements, qui avaient si
brutalement bris sa vie! Et alors, abstrait dans ses penses,
perdu dans ses souvenirs, il n'entendait pas un bruit particulier
qui se produisait sur le mur extrieur du vieux couvent, ni les
secousses d'une corde accroche aux barreaux de sa fentre, ni le
grincement de l'acier mordant le fer, qui eussent attir
l'attention d'un homme moins absorb.

Non, Joam Dacosta continuait  revivre au milieu des annes de sa
jeunesse, aprs son arrive dans la province pruvienne. Il se
revoyait  la fazenda, le commis, puis l'associ du vieux
Portugais, travaillant  la prosprit de l'tablissement
d'Iquitos.

Ah! pourquoi, ds le dbut, n'avait-il pas tout dit  son
bienfaiteur! Celui-l n'aurait pas dout de lui! C'tait la seule
faute qu'il et  se reprocher! Pourquoi n'avait-il pas avou ni
d'o il venait, ni qui il tait,--surtout au moment o Magalhas
avait mis dans sa main la main de sa fille, qui n'et jamais voulu
voir en lui l'auteur de cet pouvantable crime!

En ce moment, le bruit,  l'extrieur, fut assez fort pour attirer
l'attention du prisonnier.

Joam Dacosta releva un instant la tte. Ses yeux se dirigrent
vers la fentre, mais avec ce regard vague qui est comme
inconscient, et, un instant aprs, son front retomba dans ses
mains. Sa pense l'avait encore ramen  Iquitos.

L, le vieux fazender tait mourant. Avant de mourir, il voulait
que l'avenir de sa fille ft assur, que son associ ft l'unique
matre de cet tablissement, devenu si prospre sous sa direction.
Joam Dacosta devait-il parler alors?... Peut-tre!... Il ne l'osa
pas!... Il revit cet heureux pass prs de Yaquita, la naissance
de ses enfants, tout le bonheur de cette existence que troublaient
seuls les souvenirs de Tijuco et les remords de n'avoir pas avou
son terrible secret!

L'enchanement de ces faits se reproduisait ainsi dans le cerveau
de Joam Dacosta avec une nettet, une vivacit surprenantes.

Il se retrouvait, maintenant, au moment o le mariage de sa fille
Minha avec Manoel allait tre dcid! Pouvait-il laisser
s'accomplir cette union sous un faux nom, sans faire connatre 
ce jeune homme les mystres de sa vie? Non!

Aussi s'tait-il rsolu, sur l'avis du juge Ribeiro,  venir
rclamer la rvision de son procs,  provoquer la rhabilitation
qui lui tait due. Il tait parti avec tous les siens, et alors
venait l'intervention de Torrs, l'odieux march propos par ce
misrable, le refus indign du pre de livrer sa fille pour sauver
son honneur et sa vie, puis la dnonciation, puis
l'arrestation!...

En ce moment, la fentre, violemment repousse du dehors, s'ouvrit
brusquement.

Joam Dacosta se redressa; les souvenirs de son pass s'vanouirent
comme une ombre.

Benito avait saut dans la chambre, il tait devant son pre, et,
un instant aprs, Manoel, franchissant la baie qui avait t
dgage de ses barreaux, apparaissait prs de lui.

Joam Dacosta allait jeter un cri de surprise; Benito ne lui en
laissa pas le temps.

Mon pre, dit-il, voici cette fentre dont la grille est
brise!... Une corde pend jusqu'au sol!... Une pirogue attend dans
le canal,  cent pas d'ici!... Araujo est l pour la conduire loin
de Manao, sur l'autre rive de l'Amazone, o vos traces ne pourront
tre retrouves!... Mon pre, il faut fuir  l'instant!... Le juge
lui-mme nous en a donn le conseil!

--Il le faut! ajouta Manoel.

--Fuir! moi!... Fuir une seconde fois!... Fuir encore!...

Et, les bras croiss, la tte haute, Joam Dacosta recula lentement
jusqu'au fond de la chambre.

Jamais! dit-il d'une voix si ferme que Benito et Manoel
restrent interdits.

Les deux jeunes gens ne s'attendaient pas  cette rsistance.
Jamais ils n'auraient pu penser que les obstacles  cette vasion
viendraient du prisonnier lui-mme.

Benito s'avana vers son pre, et, le regardant bien en face, il
lui prit les deux mains, non pour l'entraner, mais pour qu'il
l'entendt et se laisst convaincre.

Jamais, avez-vous dit, mon pre?

Jamais.

--Mon pre, dit alors Manoel,--moi aussi j'ai le droit de vous
donner ce nom--, mon pre, coutez-nous! Si nous vous disons
qu'il faut fuir sans perdre un seul instant, c'est que, si vous
restiez, vous seriez coupable envers les autres, envers vous-mme!

--Rester, reprit Benito, c'est attendre la mort, mon pre!
L'ordre d'excution peut arriver d'un moment  l'autre! Si vous
croyez que la justice des hommes reviendra sur un jugement inique,
si vous pensez qu'elle rhabilitera celui qu'elle a condamn il y
a vingt ans, vous vous trompez! Il n'y a plus d'espoir! Il faut
fuir!... Fuyez!

Par un mouvement irrsistible, Benito avait saisi son pre, et il
l'entrana vers la fentre.

Joam Dacosta se dgagea de l'treinte de son fils, et recula une
seconde fois.

Fuir! rpondit-il, du ton d'un homme dont la rsolution est
inbranlable, mais c'est me dshonorer et vous dshonorer avec
moi! Ce serait comme un aveu de ma culpabilit! Puisque je suis
librement venu me remettre  la disposition des juges de mon pays,
je dois attendre leur dcision, quelle qu'elle soit, et je
l'attendrai!

--Mais les prsomptions sur lesquelles vous vous appuyez ne
peuvent suffire, reprit Manoel, et la preuve matrielle de votre
innocence nous manque jusqu'ici! Si nous vous rptons qu'il faut
fuir, c'est que le juge Jarriquez lui-mme nous l'a dit! Vous
n'avez plus maintenant que cette chance d'chapper  la mort!

--Je mourrai donc! rpondit Joam Dacosta d'une voix, calme. Je
mourrai en protestant contre le jugement qui me condamne! Une
premire fois, quelques heures avant l'excution, j'ai fui! Oui!
j'tais jeune alors, j'avais toute une vie devant moi pour
combattre l'injustice des hommes! Mais me sauver maintenant,
recommencer cette misrable existence d'un coupable qui se cache
sous un faux nom, dont tous les efforts sont employs  dpister
les poursuites de la police; reprendre cette vie d'anxit que
j'ai mene depuis vingt-trois ans, en vous obligeant  la partager
avec moi; attendre chaque jour une dnonciation qui arriverait tt
ou tard, et une demande d'extradition qui viendrait m'atteindre
jusqu'en pays tranger! est-ce que ce serait vivre! Non! jamais!

--Mon pre, reprit Benito, dont la tte menaait de s'garer
devant cette obstination, vous fuirez! Je le veux!... Et il avait
saisi Joam Dacosta, et il cherchait, par force,  l'entraner vers
la fentre. Non!... non!...

Vous voulez donc me rendre fou!

Mon fils, s'cria Joam Dacosta, laisse-moi!... Une fois dj, je
me suis chapp de la prison de Villa-Rica, et l'on a d croire
que je fuyais une condamnation justement mrite! Oui! on a d le
croire! Eh bien, pour l'honneur du nom que vous portez, je ne
recommencerai pas!

Benito tait tomb aux genoux de son pre! Il lui tendait les
mains... Il le suppliait...

Mais cet ordre, mon pre, rptait-il, cet ordre peut arriver
aujourd'hui...  l'instant... et il contiendra la sentence de
mort!

L'ordre serait arriv, que ma dtermination ne changerait pas!
Non, mon fils! Joam Dacosta coupable pourrait fuir! Joam Dacosta
innocent ne fuira pas!

La scne qui suivit ces paroles fut dchirante. Benito luttait
contre son pre. Manoel, perdu, se tenait prs de la fentre,
prt  enlever le prisonnier, lorsque la porte de la cellule
s'ouvrit.

Sur le seuil apparut le chef de police, accompagn du gardien-chef
de la prison et de quelques soldats.

Le chef de police comprit qu'une tentative d'vasion venait d'tre
faite, mais il comprit aussi  l'attitude du prisonnier que
c'tait lui qui n'avait pas voulu fuir! Il ne dit rien. La plus
profonde piti se peignit sur sa figure. Sans doute, lui aussi,
comme le juge Jarriquez, il aurait voulu que Joam Dacosta se ft
chapp de cette prison?

Il tait trop tard!

Le chef de police, qui tenait un papier  la main, s'avana vers
le prisonnier.

Avant tout, lui dit Joam Dacosta, laissez-moi vous affirmer,
monsieur, qu'il n'a tenu qu' moi de fuir, mais que je ne l'ai pas
voulu!

Le chef de police baissa un instant la tte; puis d'une voix qu'il
essayait en vain de raffermir: Joam Dacosta, dit-il, l'ordre
vient d'arriver  l'instant du chef suprme de la justice de Rio
de Janeiro.

Ah! mon pre! s'crirent Manoel et Benito.

Cet ordre, demanda Joam Dacosta, qui venait de croiser les bras
sur sa poitrine, cet ordre porte l'excution de la sentence?

--Oui!

--Et ce sera?...

--Pour demain!

Benito s'tait jet sur son pre. Il voulait encore une fois
l'entraner hors de cette cellule... Il fallut que des soldats
vinssent arracher le prisonnier  cette dernire treinte.

Puis, sur un signe du chef de police, Benito et Manoel furent
emmens au-dehors. Il fallait mettre un terme  cette lamentable
scne, qui avait dj trop dur.

Monsieur, dit alors le condamn, demain matin, avant l'heure de
l'excution, pourrai-je passer quelques instants avec le padre
Passanha que je vous prie de faire prvenir?

Il sera prvenu.

--Me sera-t-il permis de voir ma famille, d'embrasser une
dernire fois ma femme et mes enfants?

--Vous les verrez.

--Je vous remercie, monsieur, rpondit Joam Dacosta. Et
maintenant, faites garder cette fentre! Il ne faut pas qu'on
m'arrache d'ici malgr moi!

Cela dit, le chef de police, aprs s'tre inclin, se retira avec
le gardien et les soldats. Le condamn, qui n'avait plus
maintenant que quelques heures  vivre, resta seul.



CHAPITRE DIX-HUITIME
FRAGOSO

Ainsi donc l'ordre tait arriv, et, comme le juge Jarriquez le
prvoyait, c'tait un ordre qui portait excution immdiate de la
sentence prononce contre Joam Dacosta. Aucune preuve n'avait pu
tre produite. La justice devait avoir son cours.

C'tait le lendemain mme, 31 aot,  neuf heures du matin, que le
condamn devait prir par le gibet.

La peine de mort, au Brsil, est le plus gnralement commue, 
moins qu'il s'agisse de l'appliquer aux noirs; mais, cette fois,
elle allait frapper un blanc.

Telles sont les dispositions pnales en matire de crimes relatifs
 l'arrayal diamantin, pour lesquels, dans un intrt public, la
loi n'a voulu admettre aucun recours en grce.

Rien ne pouvait donc plus sauver Joam Dacosta. C'tait non
seulement la vie, mais l'honneur qu'il allait perdre.

Or, ce 31 aot, ds le matin, un homme accourait vers Manao de
toute la vitesse de son cheval, et telle avait t la rapidit de
sa course, qu' un demi-mille de la ville la courageuse bte
tombait, incapable de se porter plus avant.

Le cavalier n'essaya mme pas de relever sa monture. videmment il
lui avait demand et il avait obtenu d'elle plus que le possible,
et, malgr l'tat d'puisement o il se trouvait lui-mme, il
s'lana dans la direction de la ville.

Cet homme venait des provinces de l'est en suivant la rive gauche
du fleuve. Toutes ses conomies avaient t employes  l'achat de
ce cheval, qui, plus rapide que ne l'et t une pirogue oblige
de remonter le courant de l'Amazone, venait de le ramener  Manao.

C'tait Fragoso.

Un homme accourait vers Manao.

Le courageux garon avait-il donc russi dans cette entreprise
dont il n'avait parl  personne? Avait-il retrouv la milice 
laquelle appartenait Torrs? Avait-il dcouvert quelque secret qui
pouvait encore sauver Joam Dacosta?

Il ne savait pas au juste; mais, en tout cas, il avait une extrme
hte de communiquer au juge Jarriquez ce qu'il venait d'apprendre
pendant cette courte excursion.

Voici ce qui s'tait pass:

Fragoso ne s'tait point tromp, lorsqu'il avait reconnu en Torrs
un des capitaines de cette milice qui oprait dans les provinces
riveraines de la Madeira.

Il partit donc, et, en arrivant  l'embouchure de cet affluent, il
apprit que le chef de ces capitas do mato se trouvait alors aux
environs.

Fragoso, sans perdre une heure, se mit  sa recherche, et, non
sans peine, il parvint  le rejoindre.

Aux questions que Fragoso lui posa, le chef de la milice n'hsita
pas  rpondre.  propos de la demande trs simple qui lui fut
faite, il n'avait, d'ailleurs, aucun intrt  se taire.

Et, en effet les trois seules questions que lui adressa Fragoso
furent celles-ci:

Le capitaine des bois Torrs n'appartenait-il pas, il y a
quelques mois,  votre milice?

Oui.

 cette poque, n'avait-il pas pour camarade intime un de vos
compagnons qui est mort rcemment?

--En effet.

--Et cet homme se nommait?...

--Ortega.

Voil tout ce qu'avait appris Fragoso. Ces renseignements taient-ils
de nature  modifier la situation de Joam Dacosta? Ce n'tait
vraiment pas supposable.

Fragoso, le comprenant bien, insista donc prs du chef de la
milice pour savoir s'il connaissait cet Ortega, s'il pouvait lui
apprendre d'o il venait, et lui donner quelques renseignements
sur son pass. Cela ne laissait pas d'avoir une vritable
importance, puisque cet Ortega, au dire de Torrs, tait le
vritable auteur du crime de Tijuco.

Mais, malheureusement, le chef de la milice ne put donner aucun
renseignement  cet gard.

Ce qui tait certain, c'est que cet Ortega appartenait depuis bien
des annes  la milice; qu'une troite camaraderie s'tait noue
entre Torrs et lui, qu'on les voyait toujours ensemble, et que
Torrs le veillait  son chevet lorsqu'il rendit le dernier
soupir.

Voil tout ce que savait  ce sujet le chef de la milice, et il ne
pouvait en dire davantage.

Fragoso dut donc se contenter de ces insignifiants dtails, et il
repartit aussitt.

Mais, si le dvou garon n'apportait pas la preuve que cet Ortega
ft l'auteur du crime de Tijuco, de la dmarche qu'il venait de
faire il rsultait du moins ceci: c'est que Torrs avait dit la
vrit, lorsqu'il affirmait qu'un de ses camarades de la milice
tait mort, et qu'il l'avait assist  ses derniers moments.

Quant  cette hypothse qu'Ortega lui et remis le document en
question, elle devenait maintenant trs admissible. Rien de plus
probable aussi que ce document et rapport  l'attentat, dont
Ortega tait rellement l'auteur, et qu'il renfermait l'aveu de sa
culpabilit, accompagn de circonstances qui ne permettraient pas
de la mettre en doute.

Ainsi donc, si ce document avait pu tre lu, si la clef en avait
t trouve, si le chiffre sur lequel reposait son systme avait
t connu, nul doute que la vrit se ft enfin fait jour!

Mais ce chiffre, Fragoso ne le savait pas! Quelques prsomptions
de plus, la quasi-certitude que l'aventurier n'avait rien invent,
certaines circonstances tendant  prouver que le secret de cette
affaire tait renferm dans le document, voil tout ce que le
brave garon rapportait de sa visite au chef de cette milice 
laquelle avait appartenu Torrs.

Et pourtant, si peu que ce ft, il avait hte de tout conter au
juge Jarriquez. Il savait qu'il n'y avait pas une heure  perdre,
et voil pourquoi, ce matin-l, vers huit heures, il arrivait,
bris de fatigue,  un demi-mille de Manao.

Cette distance qui le sparait encore de la ville, Fragoso la
franchit en quelques minutes. Une sorte de pressentiment
irrsistible le poussait en avant, et il en tait presque arriv 
croire que le salut de Joam Dacosta se trouvait maintenant entre
ses mains.

Soudain Fragoso s'arrta, comme si ses pieds eussent
irrsistiblement pris racine dans le sol.

Il se trouvait  l'entre de la petite place, sur laquelle
s'ouvrait une des portes de la ville.

L, au milieu d'une foule dj compacte, la dominant d'une
vingtaine de pieds, se dressait le poteau du gibet, auquel pendait
une corde.

Fragoso sentit ses dernires forces l'abandonner. Il tomba. Ses
yeux s'taient involontairement ferms. Il ne voulait pas voir, et
ces mots s'chapprent de ses lvres:

Trop tard! trop tard!...

Mais, par un effort surhumain, il se releva. Non! il n'tait pas
trop tard! Le corps de Joam Dacosta ne se balanait pas au bout de
cette corde!

Le juge Jarriquez! le juge Jarriquez! cria Fragoso.

Et, haletant, perdu, il se jetait vers la porte de la ville, il
remontait la principale rue de Manao, et tombait,  demi mort, sur
le seuil de la maison du magistrat.

La porte tait ferme. Fragoso eut encore la force de frapper 
cette porte.

Un des serviteurs du magistrat vint ouvrir. Son matre ne voulait
recevoir personne.

Malgr cette dfense, Fragoso, repoussa l'homme qui lui dfendait
l'entre de la maison, et d'un bond il s'lana jusqu'au cabinet
du juge.

Je reviens de la province o Torrs a fait son mtier de
capitaine des bois! s'cria-t-il. Monsieur le juge, Torrs a dit
vrai!... Suspendez... suspendez l'excution!

Vous avez retrouv cette milice? Oui! Et vous me rapportez le
chiffre du document?...

Fragoso ne rpondit pas.

Alors, laissez-moi! laissez-moi! s'cria le juge Jarriquez, qui,
en proie  un vritable accs de rage, saisit le document pour
l'anantir. Fragoso lui prit les mains et l'arrta. La vrit est
l! dit-il.

--Je le sais, rpondit le juge Jarriquez; mais qu'est-ce qu'une
vrit qui ne peut se faire jour!

--Elle apparatra!... il le faut!... il le faut!

--Encore une fois, avez-vous le chiffre?...

--Non! rpondit Fragoso, mais, je vous le rpte, Torrs n'a pas
menti!... Un de ses compagnons avec lequel il tait troitement
li est mort, il y a quelques mois, et il n'est pas douteux que
cet homme lui ait remis le document qu'il venait vendre  Joam
Dacosta!

--Non! rpondit le juge Jarriquez, non!... cela n'est pas
douteux... pour nous, mais cela n'a pas paru certain pour ceux qui
disposent de la vie du condamn!... Laissez-moi!

Fragoso, repouss, ne voulait pas quitter la place.  son tour, il
se tranait aux pieds du magistrat. Joam Dacosta est innocent!
s'cria-t-il. Vous ne pouvez le laisser mourir! Ce n'est pas lui
qui a commis le crime de Tijuco! C'est le compagnon de Torrs,
l'auteur du document! C'est Ortega!...

 ce nom, le juge Jarriquez bondit. Puis, lorsqu'une sorte de
calme eut succd dans son esprit  la tempte qui s'y dchanait,
il retira le document de sa main crispe, il l'tendit sur sa
table, il s'assit, et passant la main sur ses yeux:

Ce nom!... dit-il... Ortega!... Essayons!

Et le voil, procdant avec ce nouveau nom, rapport par Fragoso,
comme il avait dj fait avec les autres noms propres vainement
essays par lui. Aprs l'avoir dispos au-dessus des six premires
lettres du paragraphe, il obtint la formule suivante:

_O r t e g a P h y j s l_

Rien! dit-il, cela ne donne rien!

Et, en effet, l'_h_ place sur l'_r_ ne pouvait s'exprimer par un
chiffre, puisque dans l'ordre alphabtique, cette lettre occupe un
rang antrieur  celui de la lettre _r_.

Le _p_, l'_y_, le _j_, disposs sous les lettres _o_, _t_, _e_,
seuls se chiffraient par 1, 4, 5.

Quant  l'_s_ et  l'_l_ placs  la fin de ce mot, l'intervalle
qui les spare du _g_ et de l'_a_ tant de douze lettres,
impossible de les exprimer par un seul chiffre. Donc, ils ne
correspondaient ni au _g_ ni  l'_a_.

En ce moment, des cris terrifiants s'levrent dans la rue, des
cris de dsespoir.

Fragoso se prcipita  l'une des fentres qu'il ouvrit, avant que
le magistrat n'et pu l'en empcher.

La foule encombrait la rue. L'heure tait venue  laquelle le
condamn allait sortir de la prison, et un reflux de cette foule
s'oprait dans la direction de la place o se dressait le gibet.

Le juge Jarriquez, effrayant  voir, tant son regard tait fixe,
dvorait les lignes du document.

Les dernires lettres! murmura-t-il. Essayons encore les
dernires lettres!

C'tait le suprme espoir.

Et alors, d'une main, dont le tremblement l'empchait presque
d'crire, il disposa le nom d'Ortega au-dessus des six dernires
lettres du paragraphe, ainsi qu'il venait de faire pour les six
premires.

Un premier cri lui chappa. Il avait vu, tout d'abord, que ces six
dernires lettres taient infrieures dans l'ordre alphabtique 
celles qui composaient le nom d'Ortega, et que, par consquent,
elles pourraient toutes se chiffrer et composer un nombre.

Et, en effet, lorsqu'il eut rduit la formule, en remontant de la
lettre infrieure du document  la lettre suprieure du mot, il
obtint:

_O r t e g a 4 3 2 5 1 3 S u v j h d_

Le nombre, ainsi compos, tait 432513.

Mais ce nombre tait-il enfin celui qui avait prsid  la
formation du document? Ne serait-il pas aussi faux que ceux qui
avaient t prcdemment essays?

En cet instant, les cris redoublrent, des cris de piti qui
trahissaient la sympathique motion de toute cette foule. Quelques
minutes encore, c'tait tout ce qui restait  vivre au condamn!

Fragoso, fou de douleur, s'lana hors de la chambre!... Il
voulait revoir une dernire fois son bienfaiteur, qui allait
mourir!... Il voulait se jeter au-devant du funbre cortge,
l'arrter en criant: Ne tuez pas ce juste! Ne le tuez pas!...

Mais dj le juge Jarriquez avait dispos le nombre obtenu
au-dessus des premires lettres du paragraphe, en le rptant autant
de fois qu'il tait ncessaire, comme suit:

432513432513432513432513

_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqeh_

Puis, reconstituant les lettres vraies en remontant dans l'ordre
alphabtique, il lut:

_Le vritable auteur du vol de..._

Un hurlement de joie lui chappa! Ce nombre, 432513, c'tait le
nombre tant cherch! Le nom d'Ortega lui avait permis de le
refaire! Il tenait enfin la clef du document, qui allait
incontestablement dmontrer l'innocence de Joam Dacosta, et, sans
en lire davantage, il se prcipita hors de son cabinet, puis dans
la rue, criant:

Arrtez! Arrtez!

Fendre la foule qui s'ouvrit devant ses pas, courir  la prison,
que le condamn quittait  ce moment, pendant que sa femme, ses
enfants, s'attachaient  lui avec la violence du dsespoir, ce ne
fut que l'affaire d'un instant pour le juge Jarriquez.

Arriv devant Joam Dacosta, il ne pouvait plus parler, mais sa
main agitait le document, et, enfin, ce mot s'chappait de ses
lvres:

Innocent! innocent!



CHAPITRE DIX-NEUVIME
LE CRIME DE TIJUCO

 l'arrive du juge, tout le funbre cortge s'tait arrt.

Un immense cho avait rpt aprs lui et rptait encore ce cri
qui s'chappait de toutes les poitrines:

Innocent! innocent!

Puis, un silence complet s'tablit.

On ne voulait pas perdre une seule des paroles qui allaient tre
prononces.

Le juge Jarriquez s'tait assis sur un banc de pierre, et l,
pendant que Minha, Benito, Manoel, Fragoso l'entouraient, tandis
que Joam Dacosta retenait Yaquita sur son coeur, il reconstituait
tout d'abord le dernier paragraphe du document au moyen du nombre,
et,  mesure que les mots se dgageaient nettement sous le chiffre
qui substituait la vritable lettre  la lettre cryptologique, il
les sparait, il les ponctuait, il lisait  haute voix.

Et voici ce qu'il lut au milieu de ce profond silence:

_Le vritable auteur du vol des diamants et de_

43 251343251 343251 34 325 134 32513432 51 34

_Ph yjslyddqf dzxgas gz zqq ehx gkfndrxu ju gi l'assassinat des
soldats qui escortaient le convoi,_

32513432513 432 5134325 134 32513432513 43 251343

_ocytdxvksbx hhu ypohdvy rym huhpuydkjox ph etozsl commis dans la
nuit du vingt-deux janvier mil huit_

251343 2513 43 2513 43 251343251 3432513 432 5134

_etnpmv ffov pd pajx hy ynojyggay meqynfu qln mvly cent vingt-six,
n'est donc pas Joam Dacosta, injustement_

3251 34325134 3251 3432 513 4325 1343251 34325134325

_fgsu zmqiztlb qgyu gsqe ubv nrcr edgruzb lrmxyuhqhpz condamn 
mort; c'est moi, le misrable employ de_

13432513 4 3251 3432 513 43 251343251 3432513 43

_drrgcroh e pqxu fivv rpl ph onthvddqf hqsntzh hh
l'administration du district diamantin; oui, moi seul,_

251343251343251 34 32513432 513432513 432 513 4325

_nfepmqkyuuexto gz gkyuumfv ijdqdpzjq syk rpl xhxq_

_qui signe de mon vrai nom, Ortega._

134 32513 43 251 3432 513 432513

_rym vkloh hh oto zvdk spp suvjhd._

Cette lecture n'avait pu tre acheve, sans que d'interminables
hurrahs se fussent levs dans l'air.

Quoi de plus concluant, en effet, que ce dernier paragraphe qui
rsumait le document tout entier, qui proclamait si absolument
l'innocence du fazender d'Iquitos, qui arrachait au gibet cette
victime d'une effroyable erreur judiciaire!

Joam Dacosta, entour de sa femme, de ses enfants, de ses amis, ne
pouvait suffire  presser les mains qui se tendaient vers lui.
Quelle que ft l'nergie de son caractre, la raction se faisait,
des larmes de joie s'chappaient de ses yeux, et en mme temps son
coeur reconnaissant s'levait vers cette Providence qui venait de
le sauver si miraculeusement, au moment, o il allait subir la
dernire expiation, vers ce Dieu qui n'avait pas voulu laisser
s'accomplir ce pire des crimes, la mort d'un juste!

Oui! la justification de Joam Dacosta ne pouvait plus soulever
aucun doute! Le vritable auteur de l'attentat de Tijuco avouait
lui-mme son crime, et il dnonait toutes les circonstances dans
lesquelles il s'tait accompli! En effet, le juge Jarriquez, au
moyen du nombre, venait de reconstituer toute la notice
cryptogrammatique.

Or, voici ce qu'avouait Ortega.

Ce misrable tait le collgue de Joam Dacosta, employ comme lui,
 Tijuco, dans les bureaux du gouverneur de l'arrayal diamantin.
Le jeune commis, dsign pour accompagner le convoi  Rio de
Janeiro, ce fut lui. Ne reculant pas  cette horrible ide de
s'enrichir par l'assassinat et le vol, il avait indiqu aux
contrebandiers le jour exact o le convoi devait quitter Tijuco.

Pendant l'attaque des malfaiteurs qui attendaient le convoi
au-del de Villa-Rica, il feignit de se dfendre avec les soldats de
l'escorte; puis, s'tant jet parmi les morts, il fut emport par
ses complices, et c'est ainsi que le soldat, qui survcut seul 
ce massacre, put affirmer qu'Ortega avait pri dans la lutte.

Mais le vol ne devait pas profiter au criminel, et, peu de temps
aprs, il tait dpouill  son tour par ceux qui l'avaient aid 
commettre le crime.

Rest sans ressources, ne pouvant plus rentrer  Tijuco, Ortega
s'enfuit dans les provinces du nord du Brsil, vers ces districts
du Haut-Amazone o se trouvait la milice des capitas do mato.
Il fallait vivre. Ortega se fit admettre dans cette peu honorable
troupe. L, on ne demandait ni qui on tait, ni d'o l'on venait.
Ortega se fit donc capitaine des bois, et, pendant de longues
annes, il exera ce mtier de chasseur d'hommes.

Sur ces entrefaites, Torrs, l'aventurier, dpourvu de tout moyen
d'existence, devint son compagnon. Ortega et lui se lirent
intimement. Mais, ainsi que l'avait dit Torrs, le remords vint
peu  peu troubler la vie du misrable. Le souvenir de son crime
lui fit horreur. Il savait qu'un autre avait t condamn  sa
place! Il savait que cet autre, c'tait son collgue Joam Dacosta!
Il savait enfin que, si cet innocent avait pu chapper au dernier
supplice, il ne cessait pas d'tre sous le coup d'une condamnation
capitale!

Or, le hasard fit que, pendant une expdition de la milice,
entreprise, il y avait quelques mois, au-del de la frontire
pruvienne, Ortega arriva aux environs d'Iquitos, et que l, dans
Joam Garral, qui ne le reconnut pas, il retrouva Joam Dacosta.

Ce fut alors qu'il rsolut de rparer, en la mesure du possible,
l'injustice dont son ancien collgue tait victime. Il consigna
dans un document tous les faits relatifs  l'attentat de Tijuco;
mais il le fit sous la forme mystrieuse que l'on sait, son
intention tant de le faire parvenir au fazender d'Iquitos avec le
chiffre qui permettait de le lire.

La mort n'allait pas le laisser achever cette oeuvre de
rparation. Bless grivement dans une rencontre avec les noirs de
la Madeira, Ortega se sentit perdu. Son camarade Torrs tait
alors prs de lui. Il crut pouvoir confier  cet ami le secret qui
avait si lourdement pes sur toute son existence. Il lui remit le
document crit tout entier de sa main, en lui faisant jurer de le
faire parvenir  Joam Dacosta, dont il lui donna le nom et
l'adresse, et de ses lvres s'chappa, avec son dernier soupir, ce
nombre 432513, sans lequel le document devait rester absolument
indchiffrable.

Ortega mort, on sait comment l'indigne Torrs s'acquitta de sa
mission, comment il rsolut d'utiliser  son profit le secret dont
il tait possesseur, comment il tenta d'en faire l'objet d'un
odieux chantage.

Torrs devait violemment prir avant d'avoir accompli son oeuvre,
et emporter son secret avec lui. Mais ce nom d'Ortega, rapport
par Fragoso, et qui tait comme la signature du document, ce nom
avait enfin permis de le reconstituer, grce  la sagacit du juge
Jarriquez.

Oui! c'tait l la preuve matrielle tant cherche, c'tait
l'incontestable tmoignage de l'innocence de Joam Dacosta, rendu 
la vie, rendu  l'honneur!

Les hurrahs redoublrent lorsque le digne magistrat eut,  haute
voix et pour l'dification de tous, tir du document cette
terrible histoire.

Et, ds ce moment, le juge Jarriquez, possesseur de l'indubitable
preuve, d'accord avec le chef de la police, ne voulut pas que Joam
Dacosta, en attendant les nouvelles instructions qui allaient tre
demandes  Rio de Janeiro, et d'autre prison que sa propre
demeure.

Cela ne pouvait faire difficult, et ce fut au milieu du concours
de la population de Manao que Joam Dacosta, accompagn de tous les
siens, se vit port plutt que conduit jusqu' la maison du
magistrat comme un triomphateur.

En ce moment, l'honnte fazender d'Iquitos tait bien pay de tout
ce qu'il avait souffert pendant de si longues annes d'exil, et,
s'il en tait heureux, pour sa famille plus encore que pour lui,
il tait non moins fier pour son pays que cette suprme injustice
n'et pas t dfinitivement consomme!

Et, dans tout cela, que devenait Fragoso?

Eh bien! l'aimable garon tait couvert de caresses! Benito,
Manoel, Minha l'en accablaient, et Lina ne les lui pargnait pas!
Il ne savait  qui entendre, et il se dfendait de son mieux! Il
n'en mritait pas tant! Le hasard seul avait tout fait! Lui
devait-on mme un remerciement, parce qu'il avait reconnu en
Torrs un capitaine des bois? Non, assurment. Quant  l'ide
qu'il avait eue d'aller rechercher la milice  laquelle Torrs
avait appartenu, il ne semblait pas qu'elle pt amliorer la
situation, et, quant  ce nom d'Ortega, il n'en connaissait mme
pas la valeur!

Brave Fragoso! Qu'il le voult ou non, il n'en avait pas moins
sauv Joam Dacosta!

Mais, en cela, quelle tonnante succession d'vnements divers,
qui avaient tous tendu au mme but: la dlivrance de Fragoso, au
moment o il allait mourir d'puisement dans la fort d'Iquitos,
l'accueil hospitalier qu'il avait reu  la fazenda, la rencontre
de Torrs  la frontire brsilienne, son embarquement sur la
jangada, et, enfin, cette circonstance que Fragoso l'avait dj vu
quelque part!

Eh bien, oui! finit par s'crier Fragoso, mais ce n'est pas  moi
qu'il faut rapporter tout ce bonheur, c'est  Lina!

 moi! rpondit la jeune multresse.

Eh, sans doute! sans la liane, sans l'ide de la liane, est-ce que
j'aurais jamais pu faire tant d'heureux!

Si Fragoso et Lina furent fts, choys par toute cette honnte
famille, par les nouveaux amis que tant d'preuves leur avaient
faits  Manao, il est inutile d'y insister.

Mais le juge Jarriquez, n'avait-il pas sa part, lui aussi, dans
cette rhabilitation de l'innocent? Si, malgr toute la finesse de
ses talents d'analyste, il n'avait pu lire ce document, absolument
indchiffrable pour quiconque n'en possdait pas la clef, n'avait-il
pas du moins reconnu sur quel systme cryptographique il
reposait? Sans lui, qui aurait pu, avec ce nom seul d'Ortega,
reconstituer le nombre que l'auteur du crime et Torrs, morts tous
les deux, taient seuls  connatre?

Aussi les remerciements ne lui manqurent-ils pas!

Il va sans dire que, le jour mme, partait pour Rio de Janeiro un
rapport dtaill sur toute cette affaire, auquel tait joint le
document original, avec le chiffre qui permettait de le lire. Il
fallait attendre que de nouvelles instructions fussent envoyes du
ministre au juge de droit, et nul doute qu'elles n'ordonnassent
l'largissement immdiat du prisonnier.

C'tait quelques jours  passer encore  Manao; puis, Joam Dacosta
et les siens, libres de toute contrainte, dgags de toute
inquitude, prendraient cong de leur hte, se rembarqueraient, et
continueraient  descendre l'Amazone jusqu'au Para, o le voyage
devait se terminer par la double union de Minha et de Manoel, de
Lina et de Fragoso, conformment au programme arrt avant le
dpart.

Quatre jours aprs, le 4 septembre, arrivait l'ordre de mise en
libert. Le document avait t reconnu authentique. L'criture en
tait bien celle de cet Ortega, l'ancien employ du district
diamantin, et il n'tait pas douteux que l'aveu de son crime, avec
les plus minutieux dtails qu'il en donnait, n'et t entirement
crit de sa main.

L'innocence du condamn de Villa-Rica tait enfin admise. La
rhabilitation de Joam Dacosta tait judiciairement reconnue.

Le jour mme, le juge Jarriquez dnait avec la famille  bord de
la jangada, et, le soir venu, toutes les mains pressaient les
siennes. Ce furent de touchants adieux; mais ils comportaient
l'engagement de se revoir  Manao, au retour, et, plus tard,  la
fazenda d'Iquitos.

Le lendemain matin, 5 septembre, au lever du soleil, le signal du
dpart fut donn. Joam Dacosta, Yaquita, leur fille, leurs fils,
tous taient sur le pont de l'norme train. La jangada, dmarre,
commena  prendre le fil du courant, et, lorsqu'elle disparut au
tournant du rio Negro, les hurrahs de toute la population, presse
sur la rive, retentissaient encore.



CHAPITRE VINGTIME
LE BAS-AMAZONE

Que dire maintenant de cette seconde partie du voyage qui allait
s'accomplir sur le cours du grand fleuve? Ce ne fut qu'une suite
de jours heureux pour l'honnte famille. Joam Dacosta revivait
d'une vie nouvelle, qui rayonnait sur tous les siens.

La jangada driva plus rapidement alors sur ces eaux encore
gonfles par la crue. Elle laissa sur la gauche le petit village
de Don Jose de Maturi, et, sur la droite, l'embouchure de cette
Madeira, qui doit son nom  la flottille d'paves vgtales,  ces
trains de troncs dnuds ou verdoyants qu'elle apporte du fond de
la Bolivie. Elle passa au milieu de l'archipel Caniny, dont les
lots sont de vritables caisses  palmiers, devant le hameau de
Serpa, qui, successivement transport d'une rive  l'autre, a
dfinitivement assis sur la gauche du fleuve ses maisonnettes,
dont le seuil repose sur le tapis jaune de la grve. Le village de
Silves, bti sur la gauche de l'Amazone, la bourgade de Villa-Bella,
qui est le grand march de guarana de toute la province,
restrent bientt en arrire du long train de bois. Ainsi fut-il
du village de Faro et de sa clbre rivire de Nhamundas, sur
laquelle, en 1539, Orellana prtendit avoir t attaqu par des
femmes guerrires qu'on n'a jamais revues depuis cette poque,
lgende qui a suffi pour justifier le nom immortel du fleuve des
Amazones.

L finit la vaste province du Rio Negro. L commence la
juridiction du Para, et, ce jour mme, 22 septembre, la famille,
merveille des magnificences d'une valle sans gale, entrait
dans cette portion de l'empire brsilien, qui n'a d'autre borne 
l'est que l'Atlantique.

Que cela est magnifique! disait sans cesse la jeune fille.

--Que c'est long! murmurait Manoel.

--Que c'est beau! rptait Lina.

--Quand serons-nous donc arrivs! murmurait Fragoso.

Le moyen de s'entendre, s'il vous plat, en un tel dsaccord de
points de vue! Mais, enfin, le temps s'coulait gaiement, et
Benito, ni patient, ni impatient, lui, avait recouvr toute sa
bonne humeur d'autrefois.

Bientt la jangada se glissa entre d'interminables plantations de
cacaotiers d'un vert sombre, sur lequel tranchait le jaune des
chaumes ou le rouge des tuiles, qui coiffaient les buttes des
exploitants des deux rives, depuis Obidos jusqu' la bourgade de
Monte-Alegre.

Puis s'ouvrit l'embouchure du rio Trombetas, baignant de ses eaux
noires les maisons d'Obidos, une vraie petite ville et mme une
citade, avec de larges rues bordes de jolies habitations,
important entrept du produit des cacaotiers, qui ne se trouve
plus qu' cent quatre-vingts grands milles de Blem.

On vit alors le confluent de Tapajoz, aux eaux d'un Vert gris,
descendues du sud-ouest; puis Santarem, riche bourgade, o l'on ne
compte pas moins de cinq mille habitants, Indiens pour la plupart,
et dont les premires maisons reposaient sur de vastes grves de
sable blanc.

Depuis son dpart de Manao, la jangada ne s'arrtait plus en
descendant le cours moins encombr de l'Amazone. Elle drivait
jour et nuit sous l'oeil vigilant de son adroit pilote. Plus de
haltes, ni pour l'agrment des passagers, ni pour les besoins du
commerce. On allait toujours, et le but approchait rapidement.

 partir d'Alemquer, situe sur la rive gauche, un nouvel horizon
se dessina aux regards. Au lieu des rideaux de forts qui
l'avaient ferm jusqu'alors, ce furent, au premier plan, des
collines, dont l'oeil pouvait suivre les molles ondulations, et,
en arrire, la cime indcise de vritables montagnes, se dentelant
sur le fond lointain du ciel.

Ni Yaquita, ni sa fille, ni Lina, ni la vieille Cyble n'avaient
encore rien vu de pareil.

Mais, dans cette juridiction du Para, Manoel tait chez lui. Il
pouvait donner un nom  cette double chane, qui rtrcissait peu
 peu la valle du grand fleuve.

 droite, dit-il, c'est la sierra de Paruacarta, qui s'arrondit
en demi-cercle vers le sud!  gauche, c'est la sierra de Curuva,
dont nous aurons bientt dpass les derniers contreforts!

--Alors on approche? rptait Fragoso.

--On approche! rpondait Manoel.

Et les deux fiancs se comprenaient sans doute, car un mme petit
hochement de tte, on ne peut plus significatif, accompagnait la
demande et la rponse.

Enfin, malgr les mares qui, depuis Obidos, commenaient  se
faire sentir et retardaient quelque peu la drive de la jangada,
la bourgade de Monte-Alegre fut dpasse, puis celle de Praynha de
Onteiro, puis l'embouchure du Xingu, frquente par ces Indiens
Yurumas, dont la principale industrie consiste  prparer les
ttes de leurs ennemis pour les cabinets d'histoire naturelle.

Sur quelle largeur superbe se dveloppait alors l'Amazone, et
comme on pressentait dj que ce roi des fleuves allait bientt
s'vaser comme une mer! Des herbes, hautes de huit  dix pieds,
hrissaient ses plages, en les bordant d'une fort de roseaux.
Porto de Mos, Boa-Vista, Gurupa dont la prosprit est en
dcroissance, ne furent bientt plus que des points laisss en
arrire.

L, le fleuve se divisait en deux bras importants qu'il tendait
vers l'Atlantique: l'un courait au nord-est, l'autre s'enfonait
vers l'est, et, entre eux, se dveloppait la grande le de Marajo.
C'est toute une province que cette le. Elle ne mesure pas moins
de cent quatre-vingts lieues de tour. Diversement coupe de marais
et de rios, toute en savanes  l'est, toute en forts  l'ouest,
elle offre de vritables avantages pour l'levage des bestiaux
qu'elle compte par milliers.

Cet immense barrage de Marajo est l'obstacle naturel qui a forc
l'Amazone  se ddoubler avant d'aller prcipiter ses torrents
d'eaux  la mer.  suivre le bras suprieur, la jangada, aprs
avoir dpass les les Caviana et Mexiana, aurait trouv une
embouchure large de cinquante lieues; mais elle et aussi
rencontr la barre de prororoca, ce terrible mascaret, qui,
pendant les trois jours prcdant la nouvelle ou la pleine lune,
n'emploie que deux minutes, au lieu de six heures,  faire marner
le fleuve de douze  quinze pieds au-dessus de son tiage.

C'est donc l un vritable raz de mare, redoutable entre tous.
Trs heureusement, le bras infrieur, connu sous le nom de canal
des Brves, qui est le bras naturel du Para, n'est pas soumis aux
ventualits de ce terrible phnomne, mais bien  des mares
d'une marche plus rgulire. Le pilote Araujo le connaissait
parfaitement. Il s'y engagea donc, au milieu de forts
magnifiques, longeant  et l quelques les couvertes de gros
palmiers muritis, et le temps tait si beau qu'on n'avait mme pas
 redouter ces coups de tempte qui balayent parfois tout ce canal
des Brves.

La jangada passa, quelques jours aprs, devant le village de ce
nom, qui bien que bti sur des terrains inonds pendant plusieurs
mois de l'anne, est devenu, depuis 1845, une importante ville de
cent maisons. Au milieu de cette contre frquente par les
Tapuyas, ces Indiens du Bas-Amazone se confondent de plus en plus
avec les populations blanches, et leur race finira par s'y
absorber.

Cependant la jangada descendait toujours. Ici, elle rasait, au
risque de s'y accrocher, ces griffes de mangliers, dont les
racines s'tendaient sur les eaux comme les pattes de gigantesques
crustacs; l, le tronc lisse des paltuviers au feuillage vert
pale, servait de point d'appui aux longues gaffes de l'quipe, qui
la renvoyaient au fil du courant.

Puis ce fut l'embouchure du Tocantins, dont les eaux, dues aux
divers rios de la province de Goyaz, se mlent  celles de
l'Amazone par une large embouchure; puis le Moju, puis la bourgade
de Santa-Ana.

Tout ce panorama des deux rives se dplaait majestueusement, sans
aucun temps d'arrt, comme si quelque ingnieux mcanisme l'et
oblig  se drouler d'aval en amont.

Dj de nombreuses embarcations qui descendaient le fleuve, ubas,
gariteas, vigilindas, pirogues de toutes formes, petits et moyens
caboteurs des parages infrieurs de l'Amazone et du littoral de
l'Atlantique, faisaient cortge  la jangada, semblables aux
chaloupes de quelque monstrueux vaisseau de guerre.

Enfin apparut sur la gauche Santa-Maria de Blem do Para, la
ville, comme on dit dans le pays, avec les pittoresques ranges
de ses maisons blanches  plusieurs tages, ses convents enfouis
sous les palmiers, les clochers de sa cathdrale et de Nostra-Seora
de Merced, la flottille de ses golettes, bricks et trois-mts,
qui la relient commercialement avec l'ancien monde.

Le coeur des passagers de la jangada leur battait fort. Ils
touchaient enfin au terme de ce voyage qu'ils avaient cru ne
pouvoir plus atteindre. Lorsque l'arrestation de Joam Dacosta les
retenait encore  Manao, c'est--dire  mi-chemin de leur
itinraire, pouvaient-ils esprer de jamais voir la capitale de
cette province du Para?

Ce fut dans cette journe du 15 octobre,--quatre mois et demi
aprs avoir quitt la fazenda d'Iquitos--, que Blem leur apparut
 un brusque tournant du fleuve.

L'arrive de la jangada tait signale depuis plusieurs jours.
Toute la ville connaissait l'histoire de Joam Dacosta. On
l'attendait, cet honnte homme! On rservait le plus sympathique
accueil aux siens et  lui!

Aussi des centaines d'embarcations vinrent-elles au-devant du
fazender, et bientt la jangada fut envahie par tous ceux qui
voulaient fter le retour de leur compatriote, aprs un si long
exil. Des milliers de curieux,--il serait plus juste de dire des
milliers d'amis--, se pressaient sur le village flottant, bien
avant qu'il et atteint son poste d'amarrage; mais il tait assez
vaste et assez solide pour porter toute une population.

Et parmi ceux qui s'empressaient ainsi, une des premires pirogues
avait amen Mme Valdez. La mre de Manoel pouvait enfin presser
dans ses bras la nouvelle fille que son fils lui avait choisie. Si
la bonne dame n'avait pu se rendre  Iquitos, n'tait-ce pas comme
un morceau de la fazenda que l'Amazone lui apportait avec sa
nouvelle famille?

Avant le soir, le pilote Araujo avait solidement amarr la jangada
au fond d'une anse, derrire la pointe de l'arsenal. L devait
tre son dernier lieu de mouillage, sa dernire halte, aprs huit
cents lieues de drive sur la grande artre brsilienne. L, les
carbets des Indiens, les cases des noirs, les magasins qui
renfermaient une cargaison prcieuse, seraient peu  peu dmolis;
puis, l'habitation principale, enfouie sous sa verdoyante
tapisserie de feuillage et de fleurs, disparatrait  son tour;
puis, enfin, la petite chapelle, dont la modeste cloche rpondait
alors aux clatantes sonneries des glises de Blem.

Mais, auparavant, une crmonie allait s'accomplir sur la jangada
mme: le mariage de Manoel et de Minha, le mariage de Lina et de
Fragoso. Au padre Passanha appartenait de clbrer cette double
union, qui promettait d'tre si heureuse. Ce serait dans la petite
chapelle que les poux recevraient de ses mains la bndiction
nuptiale. Si, trop troite, elle ne pouvait contenir que les seuls
membres de la famille Dacosta, l'immense jangada n'tait-elle pas
l pour recevoir tous ceux qui voulaient assister  cette
crmonie, et si elle-mme ne suffisait pas encore, tant
l'affluence devait tre grande, le fleuve n'offrait-il pas les
gradins de son immense berge  cette foule sympathique, dsireuse
de fter celui qu'une clatante rparation venait de faire le
hros du jour?

Ce fut le lendemain, 16 octobre, que les deux mariages furent
clbrs en grande pompe.

Ds les dix heures du matin, par une journe magnifique, la
jangada recevait la foule des assistants. Sur la rive, on pouvait
voir presque toute la population de Blem qui se pressait dans ses
habits de fte.  la surface du fleuve, les embarcations, charges
de visiteurs, se tenaient en abord de l'norme train de bois, et
les eaux de l'Amazone disparaissaient littralement sous cette
flottille jusqu' la rive gauche du fleuve.

Lorsque la cloche de la chapelle tinta son premier coup, ce fut
comme un signal de joie pour les oreilles et pour les yeux. En un
instant, les glises de Blem rpondirent au clocher de la
jangada. Les btiments du port se pavoisrent jusqu'en tte des
mts, et les couleurs brsiliennes furent salues par les
pavillons nationaux des autres pays. Les dcharges de mousqueterie
clatrent de toutes parts, et ce n'tait pas sans peine que ces
joyeuses dtonations pouvaient rivaliser avec les violents hurrahs
qui s'chappaient par milliers dans les airs!

La famille Dacosta sortit alors de l'habitation, et se dirigea 
travers la foule vers la petite chapelle.

Joam Dacosta fut accueilli par des applaudissements frntiques.
Il donnait le bras  Mme Valdez. Yaquita tait conduite par le
gouverneur de Blem, qui, accompagn des camarades du jeune
mdecin militaire, avait voulu honorer de sa prsence la crmonie
du mariage. Lui, Manoel, marchait prs de Minha, charmante dans sa
frache toilette de marie; puis venait Fragoso, tenant par la
main Lina toute rayonnante; suivaient enfin Benito, la vieille
Cyble, les serviteurs de l'honnte famille, entre la double
range du personnel de la jangada.

Le padre Passanha attendait les deux couples  l'entre de la
chapelle. La crmonie s'accomplit simplement, et les mmes mains
qui avaient autrefois bni Joam et Yaquita, se tendirent, cette
fois encore, pour donner la bndiction nuptiale  leurs enfants.

Tant de bonheur ne devait pas tre altr par le chagrin des
longues sparations.

En effet, Manoel Valdez n'allait pas tarder  donner sa dmission
pour rejoindre toute la famille  Iquitos, o il trouverait 
exercer utilement sa profession comme mdecin civil.

Naturellement, le couple Fragoso ne pouvait hsiter a suivre ceux
qui taient pour lui plutt des amis que des matres.

Mme Valdez n'avait pas voulu sparer tout cet honnte petit monde;
mais elle y avait mis une condition: c'tait qu'on vnt souvent la
voir  Blem.

Rien ne serait plus facile. Le grand fleuve n'tait-il pas l
comme un lien de communication qui ne devait plus se rompre entre
Iquitos et Blem? En effet, dans quelques jours, le premier
paquebot allait commencer son service rgulier et rapide, et il ne
mettrait qu'une semaine  remonter cette Amazone que la jangada
avait mis tant de mois  descendre.

L'importante opration commerciale, bien mene par Benito,
s'acheva dans les meilleures conditions, et bientt de ce qu'avait
t cette jangada,--c'est--dire un train de bois form de toute
une fort d'Iquitos--, il ne resta plus rien.

Puis, un mois aprs, le fazender, sa femme, son fils, Manoel et
Minha Valdez, Lina et Fragoso, repartirent par l'un des paquebots
de l'Amazone pour revenir au vaste tablissement d'Iquitos, dont
Benito allait prendre la direction.

Joam Dacosta y rentra la tte haute, cette fois, et ce fut toute
une famille d'heureux qu'il ramena au-del de la frontire
brsilienne!

Quant  Fragoso, vingt fois par jour on l'entendait rpter:

Hein! sans la liane!

Et il finit mme par donner ce joli nom  la jeune multresse, qui
le justifiait bien par sa tendresse pour ce brave garon.

 une lettre prs, disait-il! Lina, Liane, n'est-ce pas la mme
chose?



    [1] 1 000 reis valent environ 3 francs de monnaie
franaise, et un conto de reis vaut 3 000 francs.
    [2] 174 000 francs.
    [3] Les mesures itinraires au Brsil sont le petit mille,
qui vaut 2 060 mtres, et la lieue commune ou grand mille,
qui vaut 6 180 mtres.
    [4] Environ 30 francs, paye qui s'levait autrefois  100
francs.
    [5] L'affirmation de Benito, vraie  cette poque, o de
nouvelles dcouvertes n'avaient pas t faites encore, ne
peut plus tre tenue pour exacte aujourd'hui. Le Nil et le
Missouri-Mississipi, d'aprs les derniers relvements,
paraissent avoir un cours suprieur en tendue  celui de
l'Amazone.
    [6] La frasque portugaise contient environ 2 litres.
    [7] La contenance de la dame-jeanne varie de 15  25
litres.
    [8] L'arrobe espagnol vaut environ 25 livres; l'arrobe
portugais vaut un peu plus, soit 32 livres.
    [9] Environ 6 centimes.
    [10] De nombreuses observations faites par les
voyageurs modernes sont en dsaccord avec celle de
Humboldt.
    [11] La pataque vaut 1 franc environ.
    [12] Il a t rcemment tudi pendant six cents lieues
par M. Bates, un savant gographe anglais.
    [13] 7 milliards 500 millions de francs, suivant
l'estimation trs exagre sans doute de Rom de l'Isle.
    [14] Le carat vaut 4 grains ou 212 milligrammes.
    [15] Environ 2 500 000 francs.
    [16] 300 000 francs.





End of the Project Gutenberg EBook of La Jangada, by Jules Verne

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- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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