Project Gutenberg's tude sur Shakspeare, by Franois Pierre Guillaume Guizot

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Title: tude sur Shakspeare

Author: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: January 28, 2005 [EBook #14827]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TUDE SUR SHAKSPEARE ***




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  Note du transcripteur:

  Ce document est tir de:

  OEUVRES COMPLTES DE
  SHAKSPEARE

  TRADUCTION DE
  M. GUIZOT
  NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
  AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
  DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

  Volume 1
  Vie de Shakspeare
  Hamlet.--La Tempte.--Coriolan.


  PARIS
  A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
  DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-DITEURS
  35, QUAI DES AUGUSTINS
  1864

  Ce document contient: tude sur Shakspeare
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AVERTISSEMENT
DES DITEURS.

Lorsque M. Guizot, en 1821, publia chez M. Ladvocat les oeuvres
compltes de Shakspeare traduites en franais, M. Ladvocat expliqua
dans une courte prface que la modestie seule du traducteur avait fait
maintenir en tte de cette publication le nom de Letourneur, qui
le premier avait tent de faire connatre en France le thtre de
Shakspeare.

C'tait bien une traduction nouvelle que M. Guizot publiait, en 1821,
avec la collaboration de M. Amde Pichot. Une grande tude biographique
et littraire sur Shakspeare la prcdait; trente-sept notices et de
nombreuses notes accompagnaient les diverses pices; une tragdie
entire et deux pomes, dont Letourneur n'avait rien donn, taient
ajouts; tous les passages que Letourneur avait supprims dans le corps
des pices taient rtablis, et cela seul rendait  Shakspeare au moins
deux volumes de ses oeuvres; mais surtout la traduction avait t
entirement revue et corrige d'aprs le texte, et si le nom de
Letourneur tait maintenu sur le titre, son systme d'interprtation
tait dtruit presque  chaque ligne. Ses infidlits dclamatoires
ou timides avaient disparu, pour faire place  une exactitude, 
une simplicit,  une hardiesse qui changeaient du tout au tout la
physionomie du style. Un grand pas tait fait. Peut-tre n'tait-ce
pas encore une traduction dfinitive, mais c'tait dj une traduction
dcisive, qui devanait les progrs de la critique et du got, et qui
devait mettre les lecteurs franais en demeure de se prononcer sur
Shakspeare tel qu'il est.

Cette traduction vient de subir une nouvelle rvision, complte,
minutieuse, et qui te au nom de Letourneur tout droit et mme tout
prtexte de figurer sur le titre.--Nous y ajoutons la collection
complte des sonnets qui manquait  l'dition antrieure.

Maintenant que l'intelligence des littratures trangres s'est rpandue
en France, maintenant que Shakspeare est familier  tous les esprits
cultivs, un traducteur peut oser davantage et serrer le texte de plus
prs. Rien n'empche aujourd'hui les traductions d'tre aussi exactes
qu'elles pourront jamais l'tre; la tentation et le pril sont plutt
d'exagrer que d'attnuer les textes en les interprtant, et de faire
des traductions pareilles  la photographie, qui grossit les traits
saillants des visages qu'elle reproduit. On s'est efforc d'viter cette
infidlit d'une nouvelle sorte, et de ne point faire un Shakspeare
franais plus anglais et plus shakspearien que le Shakspeare anglais
lui-mme.

DIDIER ET Cie




                           TUDE
                            SUR
                         SHAKSPEARE




C'est Voltaire qui, le premier, a parl en France du gnie de
Shakspeare, et bien qu'il le traitt de barbare, le public franais
trouva que Voltaire en avait trop dit. On et cru commettre une sorte
de profanation en appliquant,  des drames qu'on jugeait informes et
grossiers, les mots de gnie et de gloire.

Maintenant ce n'est plus de la gloire ni du gnie de Shakspeare qu'il
s'agit; personne ne les conteste; une plus grande question s'est leve.
On se demande si le systme dramatique de Shakspeare ne vaut pas mieux
que celui de Voltaire.

Je ne juge point cette question. Je dis qu'elle est pose et se dbat
aujourd'hui. L nous a conduits le cours des ides. J'essayerai d'en
indiquer les causes; je n'insiste en ce moment que sur le fait mme, et
pour en tirer une seule consquence; c'est que la critique littraire
a chang de terrain et ne saurait demeurer dans les limites o elle se
renfermait jadis.

La littrature n'chappe point aux rvolutions de l'esprit humain; elle
est contrainte de le suivre dans sa marche, de se transporter sous
l'horizon o il se transporte, de s'lever et de s'tendre avec les
ides qui le proccupent, de considrer les questions qu'elle agite sous
les aspects et dans les espaces nouveaux o les place le nouvel tat de
la pense et de la socit.

On ne s'tonnera donc pas si, pour connatre Shakspeare, j'prouve le
besoin de pntrer un peu avant dans la nature de la posie dramatique
et dans la civilisation des peuples modernes, surtout de l'Angleterre.
Si l'on n'aborde ces considrations gnrales, il est impossible le
rpondre aux ides, confuses peut-tre, mais actives et pressantes,
qu'un tel sujet fait natre maintenant dans tous les esprits.

Une reprsentation thtrale est une fte populaire. Ainsi le veut la
nature mme de la posie dramatique. Sa puissance repose sur les effets
de la sympathie, de cette force mystrieuse qui fait que le rire nat du
rire, que les larmes coulent  la vue des larmes, et qui, en dpit de la
diversit des dispositions, des conditions, des caractres, confond dans
une mme impression les hommes runis dans un mme lieu, spectateurs
d'un mme fait. Pour de tels effets, il faut que la foule s'assemble:
les ides et les sentiments qui passeraient languissamment d'un homme 
un autre homme traversent, avec la rapidit de l'clair, une multitude
presse, et c'est seulement au sein des masses que se dploie cette
lectricit morale dont le pote dramatique fait clater le pouvoir.

La posie dramatique n'a donc pu natre qu'au milieu du peuple. Elle
fut, en naissant, destine  ses plaisirs; il prit mme d'abord une part
active  la fte; aux premiers chants de Thespis s'unissait le choeur
des assistants.

Mais le peuple ne tarde pas  s'apercevoir que les plaisirs qu'il peut
se donner lui-mme ne sont ni les seuls, ni les plus vifs qu'il soit
capable de goter: pour les classes livres au travail, le dlassement
semble la premire et presque l'unique condition du plaisir; une
suspension momentane des efforts ou des privations de la vie
habituelle, un accs de mouvement et de libert, une abondance relative,
c'est l tout ce que cherche le peuple dans les ftes o il agit seul;
ce sont l toutes les jouissances qu'il sait se procurer. Cependant ces
hommes sont ns pour sentir des joies plus nobles et plus vives; en
eux reposent des facults que la monotonie de leur existence laisse
s'endormir dans l'inaction: qu'une voix puissante les rveille; qu'un
rcit anim, un spectacle vivant viennent provoquer ces imaginations
paresseuses, ces sensibilits engourdies, et elles se livreront  une
activit qu'elles ne savaient pas se donner elles-mmes, mais qu'elles
recevront avec transport; et alors natront, sans le concours de la
multitude, mais en sa prsence et pour elle, de nouveaux jeux, de
nouveaux plaisirs qui deviendront bientt des besoins.

C'est  de telles ftes que le pote dramatique appelle le peuple
assembl. Il se charge de le divertir, mais d'un divertissement que le
peuple ne connatrait pas sans lui. Eschyle retrace  ses concitoyens la
victoire de Salamine, et aussi les inquitudes d'Atossa et la douleur de
Xerxs; il charme le peuple d'Athnes, mais en l'levant  des motions,
 des ides qu'Eschyle seul peut exalter  ce point; il communique 
cette multitude des impressions qu'elle est capable de ressentir, mais
qu'Eschyle seul sait faire natre. Telle est la nature de la posie
dramatique; c'est pour le peuple qu'elle cre, c'est au peuple qu'elle
s'adresse, mais pour l'ennoblir, pour tendre et vivifier son existence
morale, pour lui rvler des facults qu'il possde, mais qu'il ignore,
pour lui procurer des jouissances qu'il saisit avidement, mais qu'il ne
chercherait mme pas si un art sublime ne les lui apprenait en les lui
donnant.

Et il faut bien que le pote dramatique poursuive cette oeuvre; il faut
bien qu'il lve et civilise, pour ainsi dire, la foule qu'il appelle 
ses ftes: comment agir sur les hommes assembls, sinon en s'adressant 
ce qu'il y a de plus gnral, et de plus lev dans leur nature?
C'est seulement en sortant de la vie et des intrts individuels
que l'imagination s'exalte, que l'me s'agrandit, que les plaisirs
deviennent dsintresss et les affections gnreuses, que les hommes
peuvent se rencontrer dans ces motions communes dont les transports
font retentir le thtre. Aussi la religion a-t-elle t partout la
source et la matire primitive de l'art dramatique; il a clbr en
naissant, chez les Grecs, les aventures de Bacchus, dans l'Europe
moderne, les mystres du Christ. C'est que, de toutes les affections
humaines, la pit est celle qui runit le plus les hommes dans des
sentiments communs, parce qu'il n'en est aucune qui les dtache autant
d'eux-mmes; c'est aussi l'affection qui attend le moins, pour se
dvelopper, les progrs de la civilisation; elle est puissante et pure
au sein de la socit la moins avance. Ds ses premiers pas, la posie
dramatique a invoqu la pit, parce que, de tous les sentiments
auxquels elle pouvait s'adresser, celui-l tait le plus noble et le
plus universel.

N ainsi au milieu du peuple et pour le peuple, mais appel  l'lever
en le charmant, l'art dramatique est bientt devenu dans tous les
sicles, dans tous les pays, et par ce caractre mme de sa nature, le
plaisir favori des classes suprieures.

C'tait sa tendance; il y a trouv aussi son plus dangereux cueil. Plus
d'une fois, se laissant sduire  cette haute fortune, l'art dramatique
a perdu ou compromis son nergie et sa libert. Quand les classes
suprieures peuvent se livrer pleinement  leur situation, elles ont
ce tort ou ce malheur qu'elles s'isolent et cessent, pour ainsi dire,
d'appartenir  la nature gnrale de l'homme, comme aux intrts publics
de la socit. Les sentiments universels, les ides naturelles, les
relations simples, qui sont le fond de l'humanit et de la vie,
s'nervent et s'altrent dans une condition sociale toute d'exception
et de privilge. Les conventions y prennent la place des ralits; les
moeurs y deviennent factices et faibles. La destine humaine n'y est
point connue sous ses traits les plus saillants et les plus gnraux.
Elle a mille aspects, elle amne une foule d'impressions et de rapports
qu'ignorent les classes leves si rien ne les contraint  rentrer
frquemment dans l'atmosphre publique. L'art dramatique, en se vouant 
leurs plaisirs, voit ainsi se resserrer et s'appauvrir son domaine; une
sorte de monotonie l'envahit; vnements, passions, caractres, tous les
trsors naturels qu'il exploite ne lui offrent plus la mme originalit
ni la mme richesse. Son indpendance est en pril aussi bien que sa
varit et son nergie. Les habitudes de la bonne compagnie ont leurs
petitesses comme celles de la multitude, et elle est bien plus en mesure
de les imposer comme des lois. Elle a des gots plutt que des besoins;
elle porte rarement dans ses plaisirs cette disposition srieuse et
nave qui s'abandonne avec transport aux impressions qu'elle reoit, et
bien souvent elle traite le gnie comme un serviteur tenu de lui plaire,
non comme un pouvoir capable de la dominer par les joies qu'il lui
procure. Si le pote dramatique n'a pas, dans le suffrage d'un public
plus large et plus simple, de quoi se dfendre contre les gots hautains
d'une coterie d'lite, s'il ne peut s'armer de l'approbation publique
et prendre pour point d'appui les sentiments universels qu'il aura
su remuer dans tous les coeurs, sa libert est perdue; les caprices
auxquels il aura voulu plaire pseront comme une chane dont il ne
pourra s'affranchir; le talent, fait pour commander  tous, se verra
assujetti au petit nombre, et celui qui devrait diriger le got des
peuples deviendra l'esclave de la mode.

Telle est donc la nature de la posie dramatique que, pour produire ses
plus magiques effets, pour conserver en grandissant sa libert comme sa
richesse, elle a besoin de ne pas se sparer du peuple  qui elle s'est
adresse d'abord. Elle languit si elle se dtache du sol o elle a
pris racine. Populaire en naissant, il faut qu'elle demeure nationale,
qu'elle ne cesse pas de comprendre dans son domaine et de charmer dans
ses ftes toutes les classes capables de s'lever aux motions o elle
puise son pouvoir.

Tous les ges de la socit, tous les tats de la civilisation ne
permettent pas galement d'appeler le peuple au secours de la posie
dramatique, et de la faire fleurir sous son influence. Ce fut l'heureux
sort de la Grce que la nation tout entire grandit et se dveloppa avec
les lettres et les arts, toujours au niveau de leurs progrs et juge
comptent de leur gloire. Ce mme peuple d'Athnes, qui avait entour
le chariot de Thespis, s'empressa aux chefs-d'oeuvre de Sophocle et
d'Euripide, et les plus beaux triomphes du gnie furent toujours l des
ftes populaires. Une si brillante galit morale n'a point prsid  la
destine des nations modernes; leur civilisation, se dployant sur une
chelle beaucoup plus tendue, a subi bien plus de vicissitudes et
offert bien moins d'unit. Pendant plus de dix sicles, rien dans notre
Europe n'a t facile, gnral, ni simple. Religion, libert, ordre
public, littrature, rien ne s'est dvelopp parmi nous qu'avec effort,
au milieu de luttes sans cesse renaissantes, et sons les influences les
plus diverses. Dans ce chaos immense et agit, la posie dramatique n'a
pas eu le privilge de parcourir une carrire aise et rapide. Il ne
lui a pas t donn de voir, presque en naissant, un public  la fois
homogne et divers, grands et petits, riches et pauvres, toutes les
classes de citoyens galement avides et dignes de ses plus brillantes
solennits. Ni les poques des grands dsordres sociaux, ni celles
des pres besoins ne sont pour les masses le moment de s'adonner avec
transport aux plaisirs de la scne. La littrature ne prospre que
lorsque, intimement unie avec les gots, les habitudes, toute la vie
d'un peuple, elle est pour lui une occupation et une fte, un amusement
et un besoin. La posie dramatique dpend, plus que tout autre genre, de
cette profonde et gnrale union des arts avec la socit. Elle ne se
contente point des tranquilles plaisirs d'une approbation claire; il
lui faut de vifs lans et de la passion; elle ne va pas chercher les
hommes dans le loisir et la retraite pour remplir des moments donns au
repos; elle veut qu'on accoure et se prcipite autour d'elle. Un certain
degr de dveloppement et aussi de simplicit dans les esprits, une
certaine communaut d'ides et de moeurs entre les diverses conditions
sociales, plus d'ardeur que de fixit dans les imaginations, plus de
mouvement dans les mes que dans les existences, une activit morale
vivement excite, mais sans but imprieux et dtermin, de la libert
dans la pense et du repos dans la vie; voil les circonstances dont la
posie dramatique a besoin pour briller de tout son clat. Elles ne se
sont jamais runies chez les peuples modernes aussi compltement ni dans
une aussi belle harmonie que chez les Grecs. Mais partout o se sont
rencontrs leurs principaux caractres, le thtre s'est lev; et ni
les hommes de gnie n'ont manqu au public, ni le public aux hommes de
gnie.

Le rgne d'Elisabeth fut, en Angleterre, une de ces poques dcisives,
si laborieusement atteintes par les peuples modernes, qui terminent
l'empire de la force et ouvrent celui des ides: poques originales et
fcondes o les nations s'empressent aux ftes de l'esprit comme  une
jouissance nouvelle, et o la pense se forme, dans les plaisirs de la
jeunesse, aux fonctions qu'elle doit exercer dans un ge plus mr.

 peine repose des orages qu'avaient promens sur son territoire les
fortunes alternatives de la Rose rouge et de la Rose blanche, agite,
puise de nouveau par la capricieuse tyrannie de Henri VIII et la
tyrannie haineuse de Marie, l'Angleterre ne demandait  Elisabeth,
aux jours de son avnement, que l'ordre et la paix. C'tait aussi ce
qu'Elisabeth tait le plus dispose  lui donner. Naturellement prudente
et rserve, bien que hautaine, elle avait appris, dans les dures
ncessits de sa jeunesse,  ne pas se compromettre. Sur le trne, elle
maintint son indpendance en demandant peu  ses peuples, et mit sa
politique  ne rien hasarder. La gloire militaire ne pouvait sduire une
femme mfiante. La souverainet des Pays-Bas, malgr les efforts des
Hollandais pour la lui faire accepter, ne tenta point sa prvoyante
ambition. Elle sut se rsigner  ne pas recouvrer Calais,  ne pas
conserver le Havre; et tous ses dsirs de grandeur, comme tous les soins
de son gouvernement, se concentrrent dans les intrts directs du pays
dont elle avait  rtablir le repos et la prosprit.

Surpris d'un tat si nouveau, les peuples en jouissaient avec l'ivresse
de la sant renaissante. La civilisation, dtruite ou suspendue par
leurs discordes, renaissait ou grandissait de toutes parts; l'industrie
ramenait l'aisance, et, malgr les entraves qu'y apportaient les
habitudes oppressives du gouvernement, tous les crivains, tous les
documents de cette poque attestent les rapides progrs du luxe
populaire. Le chroniqueur Harrison entendait raconter aux vieillards
que, dans leur jeunesse, ils avaient vu toutes les maisons sans
chemines, except celle du seigneur, et deux ou trois peut-tre, dans
les villes les plus riches; les lits taient alors faits de natte ou de
paille  peine recouverte d'une toile grossire, avec une bonne grosse
bche[1] pour traversin; et le fermier qui, dans les sept premires
annes de son mariage, tait parvenu  se donner un matelas de laine et
un sac de son pour reposer sa tte, se croyait aussi bien log que le
seigneur de la ville. Elisabeth rgna, et Shakspeare nous apprend
que le plus actif emploi des follets et des fes tait d'aller pincer
jusqu'au bleu[2] les servantes qui ngligeaient de nettoyer l'tre de
la chemine; et ce mme Harrison dcrit les maisons des fermiers de son
temps, leurs trois ou quatre lits de plume garnis de couvertures, de
tapis, ou mme de quelque tenture de soie, leur table bien pourvue de
linge, leur buffet plein de vaisselle de terre, o brillaient et la
salire d'argent, et le gobelet pour le vin, et une douzaine de cuillers
du mme mtal.

[Note 1: _A good round log_.]

[Note 2: _Black and blue_.]

Plus d'une gnration s'coulera avant qu'un peuple ait puis les
jouissances nouvelles de ce bien-tre inusit. Le rgne d'Elisabeth et
celui de son successeur suffirent  peine  dpenser ce got d'aisance
et de repos qu'avaient amass de longues agitations; et l'ardeur
religieuse dont l'explosion vint ensuite rvler les forces nouvelles
qu'avait recouvres la socit pendant le loisir de ces deux rgnes
couvait alors obscurment au sein des masses, sans donner encore
naissance  aucun mouvement gnral et dcisif.

La rforme, traite en ennemie par les grands souverains du continent,
avait reu de Henri VIII un commencement d'esprance et d'appui qui
ralentit d'abord son ambition et ses progrs. Le joug de Rome tait
secou, la vie monastique abolie. En donnant ainsi satisfaction aux
premiers dsirs du temps, en faisant tourner ces premiers coups de
la rforme au profit des intrts matriels, Henri VIII avait t
 beaucoup d'esprits le besoin de s'enqurir plus avant des dogmes
purement thologiques du catholicisme, qui ne les choquait plus par
le spectacle de ses abus les plus dcris. La foi, il est vrai, tait
chancelante et ne pouvait plus s'attacher fermement  des doctrines
branles: aussi ces doctrines devaient-elles succomber un jour; mais
ce jour tait retard. Dans un temps o le dfenseur catholique de la
prsence relle marchait au supplice pour avoir soutenu la suprmatie du
pape, tandis qu'en rejetant la suprmatie du pape le rform montait
au bcher s'il se refusait  reconnatre la prsence relle, beaucoup
d'esprits demeuraient ncessairement en suspens. Ni l'une ni l'autre
des opinions en prsence n'offrait  la lchet, qui se rvle si
abondamment dans les jours difficiles, le refuge d'un parti vainqueur.
Le dogme de l'obissance politique tait le seul auquel se pussent
rallier avec quelque zle les consciences dociles; et, parmi les
adhrents sincres de l'une ou de l'autre foi, les esprances de
triomphe que laissait  chaque parti une situation si bizarre retenaient
encore dans l'inaction ces courages timides que la tyrannie, pour les
forcer  la rsistance, est contrainte d'aller chercher jusque dans
leurs derniers retranchements.

Les vicissitudes qu'prouva, sous les rgnes d'Edouard VI et de
Marie, l'tablissement religieux de l'Angleterre, entretinrent cette
disposition. L'ardeur du martyre n'eut, dans aucun des deux partis, le
temps de se nourrir ni de s'tendre; et si le parti de la rforme, dj
plus puissant sur les esprits, plus persvrant, plus clatant par
le nombre et le courage de ses martyrs, marchait videmment vers
une victoire dfinitive, le succs qu'il avait obtenu  l'avnement
d'Elisabeth lui donnait plutt le loisir de se prparer  de nouveaux
combats, que le pouvoir de les engager aussitt et de les rendre
dcisifs.

Attache, par situation, aux doctrines des rforms, Elisabeth avait, en
commun avec le clerg catholique, le got de la pompe et de l'autorit.
Aussi tels furent ses premiers rglements en matire de religion que la
plupart des catholiques ne rpugnaient point  assister au culte divin
dont se contentaient les rforms, et que l'tablissement de l'glise
anglicane, confi aux mains du clerg existant, ne rencontra parmi les
ecclsiastiques que peu de rsistance, et probablement aussi peu de
zle. La religion continua d'tre, pour un grand nombre d'hommes, une
affaire politique. Les dmls de l'Angleterre avec les cours de Rome et
de Madrid, quelques conspirations intrieures et les svrits qu'elles
entranrent, levaient successivement, entre les deux partis, de
nouveaux motifs d'animosit; cependant l'intrt religieux dominait si
peu tous les sentiments qu'en 1569 Elisabeth, l'enfant de la rforme,
mais prcieuse  ses peuples comme le gage du repos et du bonheur
public, trouva la plupart de ses sujets catholiques pleins d'ardeur
pour l'aider  rprimer la rvolte catholique d'une portion du nord de
l'Angleterre.

A plus forte raison rentraient-ils facilement dans ce joyeux oubli de
tout grand dbat o Elisabeth aimait  les entretenir. A la vrit, au
fond des masses populaires, la rforme, flatte mais non satisfaite,
grondait sourdement; on l'entendait mme lever par degrs cette voix
qui devait bientt branler toute l'Angleterre. Mais au milieu du
mouvement de jeunesse qui emportait, pour ainsi dire, toute la nation,
la svrit des rformateurs n'tait encore qu'un spectacle importun,
dont se dtournaient bientt ceux qui l'avaient remarqu en passant; et
les accents du puritanisme, unis  ceux de la libert, taient rprims
sans effort par un pouvoir dont le peuple gotait trop rcemment la
protection pour en craindre beaucoup les envahissements.

Nulle poque peut-tre n'est plus favorable  la fcondit et 
l'originalit des productions de l'esprit que ces temps o une nation
libre dj, mais s'ignorant encore elle-mme, jouit navement de ce
qu'elle possde sans s'apercevoir de ce qui lui manque: temps pleins
d'ardeur, mais peu exigeants, o les droits n'ont pas t dfinis, les
pouvoirs discuts, les restrictions convenues. Le gouvernement et le
public, marchant alors sans crainte et sans scrupule, chacun dans
sa carrire, vivent ensemble sans s'observer avec mfiance, ne se
rencontrant mme que rarement. Si, d'un ct, le pouvoir est sans
limites, de l'autre la libert sera grande; l'un et l'autre ignoreront
ces formes gnrales, ces innombrables et minutieux devoirs auxquels un
despotisme savant et mme une libert bien rgle asservissent plus ou
moins les actions et les esprits. C'est ainsi qu'en France le sicle de
Richelieu et de Louis XIV connut et possda cette portion de libert
qui nous a valu une littrature et un thtre. A cette poque o,
parmi nous, le nom mme des liberts publiques semblait oubli, o
le sentiment de la dignit de l'homme ne servait de base ni aux
institutions, ni aux actes du gouvernement, la dignit des situations
individuelles se maintenait encore l o la puissance n'avait pas
encore eu besoin de l'abaisser. A ct des formes de la servilit
se retrouvaient les formes, et quelquefois mme les saillies de
l'indpendance. Le grand seigneur, soumis et adorateur dans son rle de
courtisan, pouvait en certaines occasions se rappeler avec hauteur qu'il
tait gentilhomme. Corneille bourgeois n'avait point de termes assez
humbles pour exprimer sa reconnaissance et sa dpendance envers le
cardinal de Richelieu; Corneille pote repoussait l'autorit qui voulait
prescrire des rgles  son gnie, et dfendait, contre les prtentions
littraires d'un ministre absolu, les secrets de plaire qu'il pouvoit
avoir trouvs dans son art. Enfin les esprits, encore vigoureux,
chappaient de mille manires au joug d'un despotisme encore incomplet
ou novice, et l'imagination s'lanait de toutes parts dans les routes
ouvertes  son essor.

En Angleterre, sous Elisabeth, le pouvoir, plus irrgulier et moins
savamment organis qu'il ne le fut en France sous Louis XIV, avait
 traiter avec des principes de libert bien plus profonds. On se
tromperait si l'on mesurait le despotisme d'lisabeth aux paroles de ses
flatteurs ou mme aux actes de son gouvernement. Dans cette cour jeune
encore et peu exprimente, le langage de l'adulation dpassait de
beaucoup la servilit des caractres; et dans ce pays, o n'avaient
point pri les anciennes institutions, le gouvernement tait loin de
pntrer partout. Dans les comts, dans les villes, une administration
indpendante maintenait des habitudes et des instincts de libert. La
reine imposait silence aux Communes qui la pressaient sur le choix
d'un successeur ou sur quelque article de libert religieuse; mais les
Communes s'taient assembles; elles avaient parl; et la reine, malgr
la hauteur de ses refus, prenait grand soin de ne pas donner sujet 
des plaintes qui auraient pu augmenter l'autorit de leurs paroles. Le
despotisme et la libert, vitant ainsi de se rencontrer au lieu de se
chercher pour se combattre, se dployaient sans se har, avec cette
simplicit d'action qui prvient les frottements et bannit les amertumes
que font natre de part et d'autre de continuelles rsistances. Un
puritain venait d'avoir la main droite coupe en punition d'un crit
contre le projet de mariage d'Elisabeth avec le duc d'Anjou: aussitt
aprs l'excution, il lve son chapeau de la main gauche en s'criant:
Dieu garde la reine! Quand la loyaut demeure si profondment
enracine dans le coeur de l'homme qui s'est expos  de tels maux pour
la libert, il faut qu'en gnral la libert ne croie pas avoir beaucoup
 se plaindre.

Rien ne manqua donc  cette poque des biens qu'elle tait capable de
dsirer; rien ne troubla les esprits dans cette premire ivresse de
la pense parvenue  l'ge du dveloppement; ge des folies et des
miracles, o l'imagination se dploie dans ses plus purils comme dans
ses plus nobles emportements. Un luxe extravagant de ftes, de parure,
de galanterie, la passion de la mode, les sacrifices  la faveur,
employaient les richesses et les loisirs des courtisans d'Elisabeth. Les
mes plus ardentes allaient au loin chercher les aventures qui, avec
l'espoir de la fortune, leur offraient le plaisir plus vif des hasards.
Sir Francis Drake partait en corsaire, et les volontaires se pressaient
sur son navire; sir Walter Raleigh annonait une expdition lointaine,
et les jeunes gentilshommes vendaient leurs biens pour s'y associer. Les
tentatives spontanes, les entreprises patriotiques se succdaient de
jour en jour; et loin de s'puiser dans ce mouvement, les esprits en
recevaient une impulsion et une vigueur nouvelles; la pense rclamait
sa part dans les plaisirs, et devenait en mme temps l'aliment des
passions les plus srieuses. Tandis que la foule se prcipitait dans
les thtres qui s'levaient de toutes parts, le puritain, dans ses
mditations solitaires, s'enflammait d'indignation contre ces pompes de
Blial et cet emploi sacrilge de l'homme, image de Dieu sur la terre.
L'ardeur potique et l'pret religieuse, les querelles littraires et
les controverses thologiques, le got des ftes et le fanatisme des
austrits, la philosophie, la critique, les sermons, les pamphlets, les
pigrammes, se produisaient, se rencontraient, se croisaient; et dans ce
conflit naturel et bizarre se formaient la puissance de l'opinion, le
sentiment et l'habitude de la libert: forces brillantes  leur
premire apparition et imposantes dans leurs progrs, dont les prmices
appartiennent au gouvernement habile qui les sait employer, mais dont
la maturit menace le gouvernement imprudent qui voudra les asservir.
L'lan qui a fait la gloire d'un rgne peut devenir bientt la fivre
qui prcipite les peuples dans les rvolutions. Aux jours d'Elisabeth,
le mouvement de l'esprit public n'appelait encore l'Angleterre qu'aux
ftes, et la posie dramatique naquit toute grande avec Shakspeare.

Qui ne voudrait remonter  la source des premires inspirations d'un
gnie original, pntrer dans le secret des causes qui ont dirig ses
forces naissantes, le suivre pas  pas dans ses progrs, assister enfin
 toute la vie intrieure d'un homme qui, aprs avoir, dans son pays,
ouvert  la posie dramatique la route qu'elle n'a point quitte, y
marche encore le premier et presque le seul? Malheureusement, parmi
les hommes suprieurs, Shakspeare est un de ceux dont la vie,  peine
observe par ses contemporains, est demeure le plus obscure pour les
gnrations suivantes. Quelques registres civils o se sont conserves
les traces de l'existence de sa famille, quelques traditions attaches
 son nom dans le pays qui le vit natre, et les oeuvres mmes de son
gnie, c'est l tout ce qui nous reste pour combler les lacunes de son
histoire.

La famille de Shakspeare habitait Stratford sur Avon, dans le comt de
Warwick. Son pre, John Shakspeare, faisait,  ce qu'il parat, son
principal tat de la prparation de la laine. Peut-tre y joignait-il
quelques autres branches d'industrie; car, dans des anecdotes
recueillies  Stratford mme, cinquante ans,  la vrit, aprs la mort
de Shakspeare, Aubrey[3] le reprsente comme fils d'un boucher. A une
telle distance, des souvenirs transmis par deux ou trois gnrations
pouvaient s'tre un peu confondus dans la mmoire des concitoyens de
Shakspeare; cependant les professions n'taient alors ni distinctes, ni
multiplies comme elles le sont de nos jours, et rien n'et t moins
trange  cette poque, surtout dans une petite ville, que la runion
des diffrents tats qui tenaient au commerce des bestiaux. Quoi qu'il
en soit, la famille Shakspeare appartenait  cette bourgeoisie qui a eu
de bonne heure tant d'importance en Angleterre. Son bisaeul avait reu
de Henri VII, comme rcompense de ses services, quelques proprits
dans le comt de Warwick. Son pre John exerait en 1569,  Stratford,
la fonction de grand bailli; mais, dix ans aprs, sa fortune avait
prouv sans doute de tristes revers, car, en 1579, on voit sur les
registres de Stratford deux aldermen exemptes d'une taxe impose  leurs
confrres, et John Shakspeare en est un. En 1586, il fut remplac dans
ses fonctions d'alderman, qu'il ne remplissait plus depuis longtemps;
d'autres causes que la pauvret peuvent avoir contribu  l'en carter.
On a dit que Shakspeare tait catholique; il parat du moins certain que
telle fut la croyance de son pre; en 1770, un couvreur, raccommodant le
toit de la maison o tait n Shakspeare, trouva, entre la charpente
et les tuiles, un manuscrit dpos l sans doute dans un moment de
perscution, et contenant une profession de foi catholique, en quatorze
articles qui commencent tous par ces mots: Moi, John Shakspeare. Le
pouvoir toujours croissant des doctrines rformes avait peut-tre rendu
les devoirs d'alderman plus difficiles pour un catholique qui, avec
l'ge, pouvait aussi tre devenu plus scrupuleux sur ceux de sa foi.

[Note 3: crivain qui vivait environ cinquante ans aprs Shakspeare,
et qui a recueilli des souvenirs et des traditions de son temps.]

Ce fut le 23 avril 1564 que naquit William Shakspeare, le troisime ou
le quatrime de neuf, de dix, ou peut-tre mme de onze enfants, qui
formrent,  ce qu'il parat, la famille de John. William tait, il y a
lieu de le croire, le premier des enfants mles, l'an des esprances
de son pre. La prosprit et la considration appartenaient
certainement alors  cette famille dont, cinq ans aprs, on voit le chef
revtu du premier emploi de sa ville natale. On peut donc admettre que
l'ducation, de Shakspeare, dans ses jeunes annes, rpondit  ce
que suppose une telle situation; et lorsque ensuite un changement de
fortune, quelle qu'en ait t la cause, vint interrompre ses tudes,
il avait probablement acquis ces premires habitudes d'une ducation
librale qui suffisent  un homme suprieur pour dbarrasser son esprit
de la gaucherie de l'ignorance, et le mettre en possession des formes
convenues dont il a besoin de savoir revtir sa pense. C'est l
plus qu'il n'en faut pour expliquer comment Shakspeare manqua des
connaissances qui constituent une bonne ducation, en possdant les
lgances qui l'accompagnent.

Shakspeare n'avait pas quinze ans lorsqu'il fut retir des coles pour
aider, dans son commerce, son pre appauvri. C'est alors que, selon
la tradition d'Aubrey, William aurait exerc les sanglantes fonctions
attaches  l'tat de boucher. Cette supposition rvolte aujourd'hui les
commentateurs du pote; mais une circonstance rapporte par Aubrey ne
permet gure d'en douter, et rvle en mme temps cette imagination dj
incapable de s'assujettir  de vils emplois sans y joindre quelque ide,
quelque sentiment qui les ennoblit: Quand il tuait un veau, dirent 
Aubrey les gens du voisinage, il le faisait avec pompe et prononait un
discours. Qui n'entrevoit le pote tragique inspir par le spectacle de
la mort, ft-ce celle d'un animal, et cherchant  le rendre imposant ou
pathtique? Qui ne se reprsente l'colier de treize ou quatorze ans, la
tte remplie de ses premires connaissances littraires, l'esprit
frapp peut-tre de quelque reprsentation thtrale, levant, dans un
transport potique, l'animal qui va tomber sous ses coups  la dignit
de victime, ou peut-tre  celle de tyran?

Ce fut en 1576 que le brillant Leicester clbra  Kenilworth la visite
d'Elisabeth, par des ftes dont tous les crits du temps attestent
l'extraordinaire magnificence. Shakspeare avait douze ans, et Kenilworth
est  quelques milles de Stratford. Il est difficile de douter que la
famille du jeune pote n'ait partag, avec toute la population de
la contre, le plaisir et l'admiration qu'excitrent ces pompeux
spectacles. Quel branlement n'en dut pas recevoir l'imagination de
Shakspeare! Cependant les premires annes du pote nous ont transmis,
pour unique trace des singularits qui peuvent annoncer le gnie,
l'anecdote que je viens de raconter, et ce qu'on sait des amusements de
sa jeunesse n'a rien qui rappelle les gots et les plaisirs d'une vie
littraire.

Nous vivons dans des temps de civilisation et de prvoyance, o chaque
chose a sa place et sa rgle, o la destine de chaque individu est
dtermine par des circonstances plus ou moins imprieuses, mais qui se
manifestent de bonne heure. Un pote commence par tre un pote; celui
qui doit le devenir le sait presque ds l'enfance; la posie a t
familire  ses premiers regards; elle a pu tre son premier got, sa
premire passion quand le mouvement des passions s'est veill dans son
sein. Le jeune homme a exprim en vers ce qu'il ne sent pas encore; et
quand le sentiment natra vraiment en lui, sa premire pense sera de le
mettre en vers. La posie est devenue le but de son existence; but aussi
important qu'aucun autre, carrire o il peut rencontrer la fortune
aussi bien que la gloire, et qui peut s'ouvrir aux ides srieuses de
son avenir comme aux capricieuses saillies de sa jeunesse. Dans une
socit ainsi avance, l'homme n'a pas  s'ignorer,  se chercher
longtemps lui-mme; une voie facile se prsente  cette ardeur de
la jeunesse qui s'garerait bien loin peut-tre avant de trouver la
direction qui lui convient; les forces et les passions d'o jaillira le
talent connaissent bientt le secret de leur destine; et, rsumes de
bonne heure en discours, en images, en cadences harmonieuses, s'exhalent
sans peine dans les prcoces essais du jeune homme, les illusions du
dsir, les chimres de l'esprance, et quelquefois mme les amertumes du
dsappointement.

Dans les temps o la vie est difficile et les moeurs rudes, il en est
rarement ainsi pour le pote que forme la seule nature. Rien ne le
rvle sitt  lui-mme; il faudra qu'il ait beaucoup senti avant de
croire qu'il ait quelque chose  peindre; ses premires forces se
porteront vers l'action, vers l'action irrgulire telle que la provoque
l'impatience de ses dsirs, vers l'action violente si quelque obstacle
vient se placer entre lui et le succs que lui a promis sa fougueuse
imagination. En vain le sort lui a dparti les plus nobles dons; il ne
peut les employer qu'au seul but qu'il connaisse. Dieu sait  quels
triomphes il fera servir son loquence, dans quels projets et pour quels
avantages il dploiera les richesses de son invention, parmi quels gaux
ses talents l'lveront au premier rang, de quelles socits la vivacit
de son esprit le rendra l'amusement et l'idole! Triste assujettissement
de l'homme au monde extrieur! Dou d'une puissance inutile si son
horizon est moins tendu que la porte de sa vue, il ne voit que ce qui
est autour de lui; et le ciel qui lui prodigua des trsors n'a rien fait
pour lui s'il ne le place dans des circonstances qui les lui rvlent.
C'est du malheur que sort communment cette rvlation; quand le monde
manque  l'homme suprieur, il se replie sur lui-mme et se reconnat;
quand la ncessit le presse, il recueille ses forces; et c'est bien
souvent pour avoir perdu la facult de ramper sur la terre que le gnie
et la vertu se sont lancs vers les cieux.

Ni les occupations auxquelles semblait destine la vie de Shakspeare, ni
les amusements et les compagnons de ses loisirs ne lui offraient
rien qui pt saisir et absorber cette imagination dont la puissance
commenait  branler son tre. Livre  toutes les excitations qui se
rencontraient sur son chemin, parce que rien ne pouvait la satisfaire,
la jeunesse du pote accepta le plaisir, sous quelque forme qu'il
se prsentt. Une tradition des bords de l'Avon, d'accord avec la
vraisemblance, donne lieu de penser qu'il n'avait gure que le choix
des plus vulgaires divertissements. Voici cette anecdote, telle que la
racontent encore, dit-on, les gens de Stratford et ceux de Bidford,
village voisin, renomm, ds les sicles passs, pour l'excellence de
sa bire, et aussi, ajoute-t-on, pour l'inextinguible soif de ses
habitants.

La population des environs de Bidford, partage en deux socits,
connues sous le nom des _Francs Buveurs_ et des _Gourmets_ de
Bidford[4], tait dans l'usage de dfier  des combats de bouteille tous
ceux qui, dans les lieux d'alentour, se faisaient honneur de quelque
mrite dans ce genre d'preuves. La jeunesse de Stratford, provoque
 son tour, accepta vaillamment le dfi; et Shakspeare, non moins
connaisseur, assure-t-on, en fait de bire, que Falstaff en fait de
vin d'Espagne, fit partie de la bande joyeuse, dont sans doute il se
sparait rarement. Mais les forces ne rpondaient pas au courage.
Arrivs au lieu du rendez-vous, les braves de Stratford trouvent les
_Francs Buveurs_ partis pour la foire voisine; les _Gourmets_, moins
redoutables, selon toute apparence, demeuraient seuls, et proposent
d'essayer la fortune des armes; la partie est accepte; mais, ds les
premiers coups, la troupe de Stratford, mise hors de combat, se voit
rduite  la triste ncessit d'employer ce qui lui reste de raison
 profiter de ce qui lui reste de jambes pour oprer sa retraite;
l'opration paraissait mme difficile, et devient bientt impossible;
 peine a-t-on fait un mille que tout manque  la fois, et la troupe
entire tablit, pour la nuit, son bivouac sous un pommier sauvage,
encore debout, s'il en faut absolument croire les voyageurs, sur la
route de Stratford  Bidford, et connu sous le nom de l'arbre de
Shakspeare. Le lendemain ses camarades, rveills par le jour et
rafrachis par la nuit, voulurent l'engager  retourner avec eux sur ses
pas pour venger l'affront de la veille; mais Shakspeare s'y refusa,
et jetant les yeux autour de lui sur les villages rpandus dans la
campagne: Non, s'cria-t-il, j'en ai assez d'avoir bu avec:

  Pebworth le flteur, le danseur Marston,
  Hillbrough aux revenants, l'affam Grafton,
  Exhall le brigand, le papiste Wicksford,
  Broom o l'on mendie, et l'ivrogne Bidford[5].

[Note 4: _Toppers and Sippers_.]

[Note 5: Plusieurs de ces villages conservent encore la rputation
que Shakspeare leur attribue dans ce quatrain.]

Cette conclusion de l'aventure fait prsumer que la dbauche avait moins
de part que la gaiet  ces excursions de la jeunesse de Shakspeare, et
que, sinon la posie, du moins les vers taient dj pour lui le langage
naturel de la gaiet. La tradition a conserv de lui quelques
autres impromptu du mme genre, mais attachs  des anecdotes plus
insignifiantes; et tout concourt  nous reprsenter cette imagination
riante et facile se jouant avec complaisance au milieu des grossiers
objets de ses amusements, et l'ami futur de lord Southampton charmant
les rustiques riverains de l'Avon par cette grce anime, cette joyeuse
srnit d'humeur, cette bienveillante ouverture de caractre qui
trouvaient ou faisaient natre partout des plaisirs et des amis.

Cependant, au milieu de ces grotesques folies, un vnement srieux
trouve sa place, le mariage de Shakspeare. Au moment o il contracta un
engagement si grave, Shakspeare n'avait pas plus de dix-huit ans, car il
en faut croire la naissance de sa fille ane, venue au monde un mois
aprs celui o il avait accompli sa dix-neuvime anne. Quels motifs le
prcipitrent de si bonne heure dans des liens qu'il semblait encore peu
fait pour porter? Anna Hatway, sa femme, fille d'un cultivateur, et par
consquent un peu au-dessous de lui pour la condition, avait huit ans
de plus que lui; peut-tre le surpassait-elle en fortune; peut-tre les
parents du pote voulurent-ils essayer de l'attacher, par une union
avantageuse,  quelques occupations sdentaires; on ne voit pas
cependant, bien s'en faut, que le mariage de Shakspeare ait ajout 
l'aisance de sa vie. Peut-tre l'amour dtermina-t-il les jeunes gens;
peut-tre mme contraignit-il les familles  prcipiter le lgitime
accomplissement de leurs voeux. Quoi qu'il en soit, moins de deux ans
aprs Suzanna, ce premier fruit de son mariage, naquirent  Shakspeare
deux jumeaux, un fils et une fille, dernire preuve d'une intimit
conjugale qui s'tait d'abord annonce sous des apparences si fcondes.
S'il en faut croire quelques indications,  la vrit douteuses et
obscures, la femme de Shakspeare rappele, comme on le verra, ou plutt
oublie dans son testament d'une faon trange, ne fut, dans la suite
de sa vie, que bien rarement prsente  sa pense; et cet engagement
irrvocable, si htivement contract, semble se ranger au nombre des
saillies les plus passagres de sa jeunesse.

Parmi les faits qu'on a tch de recueillir sur cette priode de la vie
de Shakspeare, se place encore la tradition rapporte par Aubrey qui lui
fait exercer quelque temps les fonctions de matre d'cole, anecdote
nie par tous ses biographes. Quelques-uns, d'aprs des notions tires
de ses ouvrages, penchent  croire que le pote d'Elisabeth a essay
les forces de son esprit dans l'tude d'un procureur; selon leurs
conjectures, les nouveaux devoirs de la paternit l'auraient engag 
chercher cet emploi de ses talents, tandis qu'Aubrey place avant son
mariage l'preuve momentane qu'il en fit comme matre d'cole. Mais
rien,  cet gard, n'est certain ni important. Ce qui ne parait pas
douteux, c'est la constante disposition du mari d'Anna Hatway  varier,
par des distractions de tout genre, les occupations quelconques que lui
imposait la ncessit. L'vnement qui dtermina Shakspeare  quitter
Stratford, et donna  l'Angleterre le premier de ses potes, prouve
que l'tat de pre de famille n'avait pas chang grand'chose 
l'irrgularit des habitudes du jeune homme.

Jaloux de leur chasse, comme tous les gentilshommes qui ne font pas
la guerre, les possesseurs de parcs avaient sans cesse  les dfendre
contre des invasions aussi frquentes que faciles dans des lieux
rarement ferms. Le danger ne diminue pas toujours les tentations, et
souvent mme il les fait paratre moins illgitimes. Une socit de
braconniers exerait ses dprdations dans les environs de Stratford,
et Shakspeare, minemment sociable, ne se refusait gure  ce qui se
faisait en commun. Il fut pris dans le parc de sir Thomas Lucy, enferm
dans la loge du garde o il passa la nuit d'une manire probablement
dsagrable, et conduit le lendemain matin devant sir Thomas, auprs de
qui, selon toute apparence, il n'attnua pas sa faute par la soumission
et le repentir. Shakspeare parat avoir conserv, de cette circonstance
de sa vie, un souvenir trop gai pour qu'on ne suppose pas qu'elle lui
procura plus d'un divertissement. Sir Thomas Lucy, traduit plusieurs
annes aprs sur la scne, sous le nom du juge Shallow, s'tait sans
doute fix dans son imagination moins comme un objet d'humeur que comme
une plaisante caricature. Que, dans leur entrevue, Shakspeare ait exerc
la vivacit de son esprit aux dpens de son puissant adversaire, que ce
succs l'ait consol de son mauvais sort, et qu'il en ait joui avec cet
orgueil moqueur si amusant pour celui qui le dploie et si
offensant pour celui qui le subit, une telle supposition est en soi
trs-vraisemblable; et la scne o, dans la _Seconde partie de Henri
IV_, Falstaff traite avec une spirituelle insolence le juge Shallow qui
veut le poursuivre en justice pour un fait absolument pareil, nous a
videmment conserv quelques-unes des rparties du jeune braconnier.
Elles n'avaient pas pour objet et ne pouvaient avoir pour rsultat
d'adoucir le ressentiment de sir Thomas. De quelque manire qu'il l'ait
fait sentira l'offenseur alors en son pouvoir, les besoins de vengeance
devinrent rciproques. Shakspeare composa et afficha aux portes de
sir Thomas une ballade aussi mauvaise qu'il le fallait pour divertir
singulirement le public auquel il demandait alors ses triomphes, et
pour porter au dernier degr le courroux de l'homme dont elle livrait
le nom  la rise populaire. Des poursuites juridiques furent entames
contre le jeune homme avec une telle violence qu'il se crut oblig de
pourvoir  sa sret, et quitta sa famille pour aller chercher  Londres
un asile et des moyens d'existence.

Quelques-uns des biographes de Shakspeare ont pens que des embarras
pcuniaires pouvaient avoir dtermin ce dpart. Aubrey ne l'attribue
qu'au dsir de trouver  Londres quelque occasion de faire valoir ses
talents. Mais, quoi qu'il en soit des rsultats ultrieurs de l'aventure
du pote avec sir Thomas Lucy, le fait mme ne saurait tre rvoqu en
doute. Shakspeare semble avoir pris soin de le constater. De toutes les
sottises de Falstaff, la seule dont il ne soit pas puni, c'est d'avoir
tu le daim et battu les gens de Shallow, exploit d'ailleurs beaucoup
plus conforme  l'ide que Shakspeare pouvait avoir conserve de sa
propre jeunesse qu' celle qu'il nous a donne du vieux chevalier,
d'ordinaire plutt battu que, battant. Tout l'avantage reste  Falstaff
dans cette affaire, et Shallow, si clairement dsign par les armes de
la famille Lucy, n'est nulle part aussi ridicule que dans la scne o il
exhale sa colre contre son voleur de gibier. Le pote ne s'en occupe
mme plus gure et l'abandonne, au sortir des mains de Falstaff, comme
s'il en et tir tout ce qu'il avait  lui demander. Ce soin amical et
la complaisance avec laquelle Shakspeare reproduit dans la pice, 
propos des armes de Shallow, le jeu de mots qui faisait tout le sel de
sa ballade contre sir Thomas Lucy, ont bien l'air d'un tendre souvenir;
et,  coup sr, peu d'anecdotes historiques peuvent produire, en faveur
de leur authenticit, des preuves morales aussi concluantes.

Que n'en sait-on autant sur l'emploi des premiers moments du sjour de
Shakspeare  Londres, sur les circonstances qui amenrent son entre au
thtre, sur la part que put avoir la conscience de son talent dans
la rsolution qui en dirigea l'essor? Mais les traditions les plus
accrdites  ce sujet manquent et de vraisemblance et de preuves. Ce
besoin d'tonnement, source des croyances merveilleuses, et qui entre
deux rcits fera presque toujours pencher notre foi vers le plus
trange, nous dispose en gnral  chercher, aux vnements importants,
une cause accidentelle dans ce que nous appelons le hasard. Nous
admirons alors, avec un singulier plaisir, les miraculeuses habilets
de ce hasard que nous supposons aveugle parce que nous le sommes
nous-mmes, et notre imagination se rjouit  l'ide d'une force
irraisonnable prsidant aux destines d'un homme de gnie. Ainsi, selon
la tradition la plus accrdite, la misre seule aurait dtermin le
choix des premires occupations de Shakspeare  Londres, et le soin
de garder les chevaux  la porte du spectacle aurait t son premier
rapport avec le thtre, son premier pas vers la vie dramatique. Mais
l'homme extraordinaire se dcle toujours par quelque endroit; telle
tait la grce du nouveau venu dans ses humbles fonctions que bientt
personne ne voulut plus confier son cheval  d'autres mains qu' celles
de William Shakspeare ou de ses ayants cause; et alors, tendant son
commerce, ce serviteur favoris du public prit lui-mme  son service
de jeunes garons chargs de se prsenter en son nom aux arrivants,
et certains d'tre prfrs quand ils se dclaraient les garons de
Shakspeare[6], titre que retinrent, dit-on, fort longtemps les jeunes
gens qui gardaient ainsi les chevaux  la porte du spectacle.

[Note 6: _Shakspeare's boys_]

Telle est l'anecdote rapporte par Johnson qui la tenait, dit-il,
de Pope  qui Rowe l'avait communique. Cependant Rowe, le premier
biographe de Shakspeare, n'en a point parl dans son propre rcit, et
l'autorit de Johnson a pour unique appui les _Vies des potes_ de
Cibber, ouvrage auquel Cibber n'a gure donn que son nom, et dont un
secrtaire subalterne de Johnson lui-mme fut presque le seul auteur.

Une autre tradition, qui s'tait conserve parmi les comdiens, nous
reprsente Shakspeare comme remplissant d'abord les dernires fonctions
de la hirarchie thtrale, celles de _garon appeleur_[7], charg
d'avertir les acteurs quand venait leur tour d'entrer en scne. Telle
et t en effet la promotion graduelle par laquelle le commissionnaire
de la porte aurait pu s'lever jusqu' l'entre des coulisses. Mais, en
tournant ses ides vers le thtre, est-il vraisemblable que Shakspeare
les et arrtes  la porte?  l'poque de son arrive  Londres,
c'est--dire vers 1584 ou 1585, il avait, au thtre de Black-Friars,
une protection naturelle; Greene, son compatriote et probablement son
parent, y figurait comme acteur assez estim, et aussi comme auteur de
quelques comdies. Ce fut, selon Aubrey, dans l'intention positive de se
vouer au thtre que Shakspeare se rendit  Londres; et quand le
crdit de Greene n'et russi qu' le faire recevoir sous le titre de
_call-boy,_ on comprend sans peine par quels degrs un homme suprieur
franchit rapidement toute la carrire dont il a obtenu l'entre. Mais il
serait plus difficile de concevoir qu'avec l'exemple et la protection de
Greene, la carrire thtrale, ou du moins le dsir de s'y essayer comme
acteur, n'et pas t la premire ambition de Shakspeare. L'poque tait
venue o les ambitions de l'esprit s'allumaient de toutes parts; et la
posie dramatique, depuis longtemps au rang des plaisirs nationaux,
avait enfin acquis en Angleterre cette importance qui appelle les
chefs-d'oeuvre.

[Note 7: _Call-boy._]

Nulle part sur le continent le got de la posie n'a t aussi constant
et aussi populaire que dans la Grande-Bretagne. L'Allemagne a eu ses
minnesingers, la France ses trouvres et ses troubadours; mais ces
gracieuses apparitions de la posie naissante montrent rapidement
vers les rgions suprieures de l'ordre social, et tardrent peu 
s'vanouir. Les mnestrels anglais ont travers toute l'histoire de leur
pays dans une condition plus ou moins brillante, mais toujours reconnue
par la socit, constate par ses actes, dtermine par ses rglements.
Ils y paraissent comme une corporation vritable qui a ses affaires, son
influence, ses droits, qui pntre dans tous les rangs, et s'associe aux
divertissements du peuple comme aux ftes de ses chefs. Hritiers des
bardes bretons et des scaldes Scandinaves, avec qui les confondent sans
cesse les crivains anglais du moyen ge, les mnestrels de la vieille
Angleterre conservrent assez longtemps une portion de l'autorit
de leurs devanciers. Plus tard soumise, plus tt dlaisse, la
Grande-Bretagne ne reut point, comme la Gaule, l'empreinte universelle
et profonde de la civilisation romaine. Les Bretons disparurent ou se
retirrent devant les Saxons et les Angles; depuis cette poque, la
conqute des Danois sur les Saxons, des Normands sur les Saxons et les
Danois runis, ne mla sur ce sol que des peuples d'origine commune,
d'habitudes analogues,  peu prs galement barbares. Les vaincus furent
opprims, mais ils n'eurent point  humilier leur mollesse devant
les moeurs brutales de leurs matres; les vainqueurs ne furent pas
contraints de subir peu  peu l'empire des moeurs plus savantes de
leurs nouveaux sujets. Chez une nation ainsi homogne, et  travers les
vicissitudes de sa destine, le christianisme mme ne joua point le rle
qui lui chut ailleurs. En adoptant la foi de saint Rmi, les Francs
trouvrent dans la Gaule un clerg romain, riche, accrdit, et qui dut
ncessairement entreprendre de modifier les institutions, les ides, la
manire de vivre comme la croyance religieuse des conqurants. Le clerg
chrtien des Saxons fut saxon lui-mme, longtemps grossier et barbare
comme ses fidles, jamais tranger, jamais indiffrent  leurs
sentiments et  leurs souvenirs. Ainsi la jeune civilisation du Nord
grandit, en Angleterre, dans la simplicit comme avec l'nergie de
sa propre nature, indpendante des formes empruntes et de la sve
trangre qu'elle reut ailleurs de la vieille civilisation du Midi.
Ce fait puissant, qui a dtermin peut-tre le cours des institutions
politiques de l'Angleterre, ne pouvait manquer d'exercer aussi, sur le
caractre et le dveloppement de sa posie, une grande influence.

Un peuple qui marche ainsi selon sa premire impulsion, et ne cesse
point de s'appartenir tout entier, jette sur lui-mme des regards de
complaisance; le sentiment de la proprit s'attache pour lui  tout ce
qui le touche, la joie de l'orgueil  tout ce qu'il produit; ses potes
anims  lui retracer ses propres faits, ses propres moeurs, sont
certains de ne rencontrer nulle part une oreille qui ne les entende, une
me qui ne leur rponde; leur art est  la fois le charme des dernires
classes de la socit et l'honneur des conditions les plus leves. Plus
qu'en toute autre contre la posie s'unit, dans l'ancienne histoire
d'Angleterre, aux vnements importants: elle introduit Alfred sous les
tentes des Danois; quatre sicles auparavant, elle avait fait pntrer
le Saxon Bardulph dans la ville d'York, o les Bretons tenaient son
frre Colgrim assig; soixante ans plus tard, elle accompagne Awlaf,
roi des Danois, dans le camp d'Athelstan; au XIIe sicle, on lui fera
honneur de la dlivrance de Richard Coeur de lion. Ces vieux rcits et
tant d'autres, quelque douteux qu'on les suppose, prouvent du moins
combien taient prsents  l'imagination des peuples l'art et la
profession du mnestrel. Un fait plus moderne atteste l'empire que ces
potes populaires exercrent longtemps sur la multitude. Hugh, premier
comte de Chester, avait statu, dans l'acte de fondation de l'abbaye de
Saint-Werburgh, que la foire de Chester serait, pendant toute sa dure,
un lieu d'asile pour les criminels, sauf  l'gard des crimes commis
dans la foire mme. En 1212, sous le rgne du roi Jean et au moment de
cette foire, Ranulph, dernier comte de Chester, voyageant dans le pays
de Galles, fut attaqu par les Gallois et contraint de se retirer dans
son chteau de Rothelan o ils l'assigrent. Il parvint  informer
de sa situation Roger ou John de Lacy, constable de Chester; celui-ci
intressa  la cause du comte les mnestrels qu'avait attirs la foire,
et ils chauffrent si bien, par leurs chants, cette multitude de gens
sans aveu runis alors  Chester sous la sauvegarde du privilge de
Saint-Werburgh, qu'elle se mit en marche, conduite par le jeune Hugh de
Dutton, intendant de lord Lacy, pour aller dlivrer le comte. Il ne fut
pas ncessaire d'en venir aux mains; les Gallois,  la vue de cette
troupe qu'ils prirent pour une arme, abandonnrent leur entreprise;
et Ranulph reconnaissant accorda aux mnestrels du comt de Chester
plusieurs privilges dont ils devaient jouir sous la protection de la
famille Lacy, qui transfra ensuite ce patronage aux Dutton et  leurs
descendants[8].

[Note 8: Sous le rgne d'lisabeth, dchus de leur ancienne
splendeur, mais assez importants encore pour que la loi qui ne voulait
plus les protger ft toujours oblige de s'occuper d'eux, les
mnestrels se virent, par un acte du Parlement, assimils aux mendiants
et vagabonds; mais il y eut exception en faveur de ceux que protgeait
la famille Dutton, et ils continurent d'exercer librement leur
profession et leurs privilges, souvenir honorable du service qui les
leur avait mrits.]

Les chroniques n'attestent pas seules le nombre et la popularit des
mnestrels; d'poque en poque la lgislation en fait foi. En 1315, sous
douard II, le conseil du roi, voulant rprimer le vagabondage, dfend
 qui que ce soit de s'arrter dans les maisons des prlats, comtes et
barons, pour y manger et boire, si ce n'est un mnestrel; encore ne
pourra-t-il entrer chaque jour, dans ces maisons, plus de trois ou
quatre mnestrels d'honneur,  moins que le propritaire lui-mme n'en
admette un plus grand nombre. Chez les gens de moindre condition, les
mnestrels mmes ne pourront entrer s'ils ne sont appels; et ils
devront se contenter alors de manger et de boire, et de telle
courtoisie qu'il plaira au matre de la maison d'y ajouter. En 1316,
pendant qu'douard clbrait  Westminster, avec ses pairs, la fte de
la Pentecte, une femme pare  la manire des mnestrels, et monte
sur un grand cheval caparaonn selon la coutume des mnestrels, entra
dans la salle du banquet, fit le tour des tables, dposa sur celle du
roi une lettre, et faisant aussitt retourner son cheval, s'en alla en
saluant la compagnie. La lettre dplut au roi,  qui elle reprochait
les prodigalits rpandues sur ses favoris au dtriment de ses fidles
serviteurs; on rprimanda les portiers d'avoir laiss entrer cette
femme: Ce n'est pas, rpondirent-ils, la coutume de refuser jamais aux
mnestrels l'entre des maisons royales. Sous Henri VI, on voit les
mnestrels, qui se chargent d'gayer les ftes, souvent mieux pays que
les prtres qui viennent les solenniser. A la fte de la Sainte-Croix,
 Abingdon, vinrent douze prtres et douze mnestrels; les premiers
reurent chacun quatre pence; les derniers, deux schellings et quatre
pence. En 1441, huit prtres de Coventry, appels au prieur de
Maxtoke pour un service annuel, eurent chacun deux schellings; les
six mnestrels qui avaient eu mission d'amuser les moines runis au
rfectoire reurent chacun quatre schellings, et souprent avec le
sous-prieur dans la chambre peinte, clairs par huit gros flambeaux
de cire, dont la dpense est porte sur les comptes du couvent.

Ainsi, partout o se clbraient des ftes, partout o se rassemblaient
des hommes, dans les couvents comme dans les foires, sur les places
publiques comme dans les chteaux, les mnestrels toujours prsents,
rpandus dans toutes les conditions de la socit, charmaient, par leurs
chants et leurs rcits, le peuple des campagnes et les habitants des
villes, les riches et les pauvres, les fermiers, les moines et les
grands seigneurs. Leur arrive tait  la fois un vnement et une
habitude, leur intervention un luxe et un besoin; en aucun temps, en
aucun lieu, ne leur manquait l'occasion de runir auprs d'eux une foule
empresse; la faveur publique les entourait, et le Parlement s'occupait
d'eux, quelquefois pour reconnatre leurs droits, plus souvent pour
rprimer les abus qu'entranaient leur profession errante et leur
nombre.

Quelles taient donc les moeurs de ce peuple si avide de tels
amusements? quels loisirs lui permettaient de s'y livrer? quelles
occasions, quelles solennits rassemblaient si frquemment les hommes,
et offraient  ces chantres populaires une multitude dispose  les
entendre? Que, sous le ciel brillant du Midi, dispenss de lutter contre
une nature rigoureuse, invits, par un air doux et un beau soleil, 
vivre sur les places publiques et sous les oliviers, chargeant les
esclaves des plus pnibles travaux, trangers  l'empire des habitudes
domestiques, les Grecs se soient empresss autour de leurs rhapsodes, et
plus tard, dans leurs thtres ouverts, pour livrer leur imagination
aux charmes des rcits nafs ou des pathtiques tableaux de la posie;
qu'aujourd'hui mme, sous leur atmosphre brlante et dans leur vie
paresseuse, les Arabes, accroupis autour d'un narrateur anim, passent
leurs journes  le suivre dans les aventures o il les promne; cela
s'explique, cela se conoit: l le ciel n'a point de frimas et la vie
matrielle point d'efforts qui empchent les hommes de s'abandonner
ensemble  de tels plaisirs; les institutions ne les en loignent point;
tout les leur rend au contraire naturels et faciles; tout provoque et
les runions nombreuses, et les ftes frquentes, et les longs loisirs.
Mais c'est dans les climats du Nord, sous la main d'une nature froide
et svre, dans une socit en partie soumise au rgime fodal, chez
un peuple menant une vie difficile et laborieuse, que les mnestrels
anglais voyaient se renouveler sans cesse l'occasion d'exercer leur art,
et la foule se runir si souvent autour d'eux.

C'est que les moeurs de l'Angleterre, formes sous l'influence des mmes
causes qui lui donnrent ses institutions politiques, prirent de bonne
heure ce caractre de publicit et de mouvement qui appelle une posie
populaire. Ailleurs tout tendit  sparer les diverses conditions
sociales,  isoler mme les individus; l tout concourut  les
rapprocher,  les mettre en prsence. Le principe de la dlibration
commune sur les intrts communs, fondement de toute libert, prvalut
dans les institutions de l'Angleterre et prsida  toutes les coutumes
du pays. Les hommes libres des campagnes et des villes ne cessrent
jamais de faire eux-mmes et de traiter ensemble leurs affaires. Les
cours de comt, le jury, les corporations, les lections de tout genre,
multipliaient les occasions de runion et rpandaient partout les
habitudes de la vie publique. Cette organisation hirarchique de la
fodalit qui, sur le continent, s'tendait du plus petit gentilhomme au
plus puissant monarque, et de proche en proche, excitait incessamment
toutes les vanits  sortir de leur sphre pour passer dans celle du
suzerain, ne s'tablit point compltement dans la Grande-Bretagne. La
noblesse du second ordre, en se sparant des hauts barons pour se placer
 la tte des communes, rentra, pour ainsi dire, dans le corps de la
nation, et s'unit  ses moeurs comme  ses droits. C'tait dans ses
terres, au milieu de ses tenanciers, de ses fermiers, de ses gens, que
le gentilhomme tablissait son importance; il la fondait et sur la
culture de ses domaines et sur des magistratures locales qui, le mettant
en rapport avec la population tout entire, exigeaient le concours de
l'opinion et offraient  la contre un centre autour duquel elle venait
se grouper. Ainsi, tandis que des droits actifs rassemblaient les gaux,
la vie rurale rapprochait le suprieur des infrieurs; et l'agriculture,
dans la communaut de ses intrts et de ses travaux, enlaait toute
la population d'un lien qui, toujours descendant de classe en classe,
s'allait en quelque sorte rattacher et sceller  la terre, base immuable
de leur union.

Un tel tat de la socit amne l'aisance avec la confiance; et l o
rgne l'aisance, o la confiance s'tablit, arrive bientt le besoin
d'en jouir en commun. Des hommes accoutums  se runir pour leurs
affaires se rassembleront aussi pour leurs plaisirs; et quand la vie
srieuse du propritaire se passe au milieu de ses champs, il ne reste
point tranger aux joies du peuple qui les cultive ou les environne. Des
ftes continuelles et gnrales animaient les campagnes de la vieille
Angleterre. Quelle fut d'abord leur origine? Quelles traditions, quelles
habitudes leur servaient de fondement? Comment les progrs de la
prosprit rustique amenrent-ils par degrs ce joyeux mouvement de
runions, de banquets et de jeux? Il importe peu de le savoir; c'est le
fait mme qui mrite d'tre observ; et c'est au XVIe sicle, aprs la
cessation des discordes civiles, qu'on peut le suivre dans ses brillants
dtails. A Nol, devant la porte des chteaux, le hraut, portant les
armes de la famille, criait trois fois: Largesse! La salle du baron
s'ouvrait toute grande au vassal, au tenancier, au serf,  tous. Le
pouvoir mettait de ct sa baguette de commandement, et l'tiquette
dpouillait son orgueil. L'hritier, les rosettes aux souliers, pouvait
dans cette soire choisir pour la danse une compagne villageoise, et le
lord, sans droger, se mlait au jeu vulgaire de _post and pair_[9].
Et la joie, l'hospitalit, le grand feu de la salle, la table mise,
le pudding, l'abondance des viandes, se trouveront dans la maison
du fermier comme dans celle du gentilhomme; la danse, quand la tte
commence  tourner de boisson, les chants du mnestrel, les rcits des
anciens temps quand les forces sont puises par la danse, tels sont
les plaisirs qui couvrent alors la face de l'Angleterre, et qui, de la
cabane  la couronne, apportent la nouvelle du salut.... C'tait
Nol qui perait la plus vigoureuse pice de bire; c'tait Nol qui
racontait le conte le plus joyeux, et les cabrioles de Nol pouvaient
rjouir le coeur du pauvre homme durant la moiti de l'anne[10].

[Note 9: _Marmiom_, par sir Walter Scott.]

[Note 10: _Ibid_.]

Ces ftes de Nol duraient douze jours, varies de mille plaisirs,
ranimes par les souhaits et les gnrosits du premier jour de l'an,
termines par la solennit des rois, ou douzime jour. Mais aussitt
arrivait le lundi de la charrue, jour o recommenait le travail, et
le premier jour du travail tait marqu par une fte. Bonnes mnagres
que Dieu a enrichies, dit Tusser dans ses posies rurales, n'oubliez pas
les ftes qui appartiennent  la charrue[11]. Le fuseau avait aussi la
sienne. La fte des moissons tait celle de l'galit, et comme l'aveu
des besoins mutuels qui unissent les hommes. En ce jour, matres et
serviteurs, rassembls  la mme table, mls  la mme conversation, ne
paraissaient point rapprochs par la complaisance du suprieur qui veut
rcompenser son infrieur, mais par un droit gal aux plaisirs de la
journe: Quiconque a travaill  la moisson ou labour la terre est en
ce jour convive par la loi de l'usage.... Autour de l'heureux cercle,
le moissonneur promne des regards triomphants; anim par la
reconnaissance, il quitte sa place, et, avec des mains brles du
soleil, il remplit le gobelet pour le prsenter  son honor matre,
pour servir  la fois le matre et l'ami, fier qu'il est de rencontrer
ses sourires, de partager ses rcits, ses noix, sa conversation et sa
bire.... Tels taient les jours: je chante des jours depuis longtemps
passs [12].

[Note 11: Thomas Tusser, pote du XVIe sicle, n vers 1515, et mort
en 1583, auteur de Gorgiques anglaises, sous le titre de _Five hundred
points of good husbandry, united to as many of good huswifery._
L'dition la plus complte de ces pomes est de 1580.]

[Note 12: _Farmer's boy_ (le Garon de ferme), par Bloomfield.]

Les semailles, la tonte des brebis, toutes les poques, tous les
intrts de la vie rustique, amenaient de semblables runions, les mmes
banquets et d'autres jeux. Mais quel jour galait le premier jour de
mai, brillant des joies de la jeunesse et des esprances de l'anne? A
peine le soleil naissant avait annonc l'arrive de ce jour d'allgresse
que toute la jeune population rpandue dans les bois, les prs, sur
les rivages et les collines, courait, au son des instruments, faire sa
moisson de fleurs; elle revenait charge d'aubpine, de verdure, en
ornait les portes, les fentres des maisons, en couvrait le _mai_
coup dans la fort, en couronnait les cornes des boeufs destins  le
traner: Lve-toi, dit Herrick  sa matresse, au matin du premier de
mai, lve-toi et vois comme la rose a couvert de paillettes l'herbe et
les arbres; depuis une heure, chaque fleur a pleur et penche sa tte
vers l'Orient. C'est un pch, que dis-je? c'est une profanation de
garder encore le logis, tandis qu'en ce jour, pour prendre mai, des
milliers de jeunes filles se sont leves avant l'alouette. Viens, ma
Corinne, viens, et vois en passant comme chaque prairie devient une rue,
chaque rue un parc verdoyant et orn d'arbres; vois comme la dvotion a
donn  chaque maison une grosse branche ou un rameau; tout ce qui tait
porte ou portique est devenu une arche, un tabernacle form d'pines
blanches lgamment entrelaces [13].

[Note 13: Herrick, contemporain de Shakspeare, est connu par
un recueil de jolies posies rurales, publies sous le titre
_d'Hesprides._]

Et cette lgance des chaumires est la mme dont se pareront les
chteaux; les champs et des fleurs, c'est ce que chercheront les jeunes
gentilshommes comme les garons du village. Laissez faire la joie pour
que l'galit s'tablisse entre les plaisirs; la joie a ses symboles qui
ne varient point; elle ne les changera pas plus selon les situations que
selon les saisons. Ici elle semble, conduite par l'abondance, parcourir
l'anne  travers une srie de ftes. Comme le premier de mai tale ses
arcades de verdure, comme la tonte des brebis jonche les rues de fleurs,
comme les pis font la parure de la fte des moissons, de mme Nol
aura ses salles tapisses d'ifs, de houx et de laurier vert. Comme les
danses, les courses, les spectacles, les combats rustiques font retentir
de leurs sons joyeux le ciel du printemps, de mme les mascarades o
la chemise par-dessus l'habit tient lieu de dguisement, o un visage
charbonn sert de masque, perceront des cris de leur gaiet les
froides nuits de dcembre; et, ainsi que l'arbre de mai, la bche de
Nol sera apporte en triomphe et clbre par des chants.

C'est au milieu de ces jeux, de ces ftes, de ces banquets, dans
ces runions si multiplies, au sein de cette joyeuse et habituelle
convivialit, pour me servir de l'expression nationale, que prenaient
place et chantaient les mnestrels; et leurs chants avaient pour objet
les traditions de la contre, les aventures des hros populaires comme
celles des anctres du chteau, les exploits de Robin Hood contre le
shriff de Nottingham comme ceux des Percy contre les Douglas. Ainsi
les moeurs publiques appelaient la posie; ainsi la posie naissait des
moeurs publiques et s'unissait  tous les intrts,  toute l'existence
de cette population accoutume  vivre,  agir,  prosprer et  se
rjouir en commun.

Comment la posie dramatique serait-elle demeure trangre  un peuple
ainsi dispos, si souvent runi et si avide de ftes? Tout indique
qu'elle s'essaya plus d'une fois dans les jeux des mnestrels. Les
anciens crivains leur donnent aussi les noms de _mimi, joculatores,
histriones_. Des femmes faisaient partie de leurs bandes; et plusieurs
de leurs ballades, entre autres celle de la fille aux cheveux
chtains[14], sont videmment des scnes dialogues. Cependant les
mnestrels formrent plutt le got national, port ensuite au thtre,
que le thtre mme. Les premiers essais d'une vritable reprsentation
thtrale sont difficiles et dispendieux; il y faut le concours
d'une puissance publique, et ce n'est gure que dans des solennits
importantes et gnrales que l'effet du spectacle pourra rpondre aux
efforts d'imagination et de travail qu'il aura cot. L'Angleterre,
comme la France, l'Italie et l'Espagne, dut aux ftes du clerg ses
premires reprsentations dramatiques; seulement elles y furent, 
ce qu'il parat, plus prcoces que partout ailleurs; les mystres y
remontent jusqu'au XIIe sicle, et peut-tre au del. Mais, en France,
le clerg, aprs avoir lev les thtres, ne tarda pas  les foudroyer;
il en avait rclam le privilge dans l'espoir d'entretenir ou
d'chauffer ainsi la foi; bientt il en redouta l'effet et en abandonna
l'usage. Le clerg anglais tait plus intimement associ aux gots, aux
habitudes, aux divertissements du peuple. L'glise aussi profitait des
avantages de cette convivialit universelle dont je viens de tracer
le tableau. Clbre-t-on quelque grande pompe religieuse; une paroisse
manque-t-elle de fonds: on annonce un _church-ale_[15]; les marguilliers
brassent de la bire, la vendent au peuple  la porte de l'glise, aux
riches dans l'glise mme; chacun vient contribuer  la fte de son
argent, de sa prsence, de ses provisions, de sa gaiet; la joie des
bonnes oeuvres s'augmente des plaisirs de la bonne chre, et la pit
des riches se plat  dpasser, par ses dons, le prix exig. Souvent
plusieurs paroisses se runissent pour tenir tour  tour le _church-ale_
au profit de chacune d'elles. Les jeux ordinaires suivaient ces
runions; le mnestrel, la danse moresque, la reprsentation de Robin
Hood avec la belle Marianne et le _Cheval de bois_[16], ne manquaient pas
d'y figurer. Le temps de la confession, la Pque, la Pentecte, taient
encore, pour l'glise et le peuple, autant d'occasions priodiques de
rjouissances communes. Ainsi, familier avec les moeurs populaires, le
clerg anglais, en leur offrant des plaisirs nouveaux, songea moins 
les modifier qu' se les rendre favorables; et ds qu'il vit quel charme
trouvait le peuple aux reprsentations dramatiques, quel que ft le
sujet mis en scne, il n'eut garde de renoncer  ce moyen de popularit.
En 1378, les choristes de Saint-Paul se plaignent  Richard Il de ce
que des ignorants se mlent de reprsenter les histoires de l'Ancien
Testament, au grand prjudice du clerg. Depuis cette poque, les
mystres et les moralits ne cessent pas d'tre, dans les glises et
les couvents, un des, amusements favoris de la nation, et l'une des
occupations des ecclsiastiques. Au commencement du XVIe sicle, un
comte de Northumberland, protecteur des lettres, tablit pour rgle de
sa maison qu'au nombre de ses chapelains il en aura un pour composer des
intermdes[17]. Vers la fin de son rgne, Henri VIII interdit  l'Eglise
ces reprsentations qui, dans l'incertitude de sa croyance, dplaisent
au roi et l'offensent tantt comme catholique, tantt comme protestant.
Mais elles reparaissent aprs sa mort, et avec tant d'autorit que le
jeune roi Edouard VI compose lui-mme, sous le titre de la _Prostitue
de Babylone_, une pice antipapiste, et qu' son tour la reine Marie,
fait reprsenter dans les glises, en faveur du papisme, des drames
populaires. Enfin, en 1569, on retrouve les enfants de choeur de
Saint-Paul jouant, vtus de soie et de satin, des pices profanes dans
la chapelle d'Elisabeth, dans les diffrentes maisons royales, et si
bien exercs  leur profession qu'ils taient devenus, du temps de
Shakspeare, une des troupes d'acteurs les plus accrdites de Londres.

[Note 14: _The nut-brown maid_.]

[Note 15: Littralement _bire d'glise_; mais la bire tait si
intimement unie aux ftes populaires que le mot _ale_ tait devenu
synonyme de _fte_.]

[Note 16: _Hobby-horse_.]

[Note 17: _Interludes_.]

Loin de combattre ou mme de chercher  dnaturer le got du peuple pour
les reprsentations thtrales, le clerg anglais s'empressa donc de le
satisfaire. Son influence donna, il est vrai, aux ouvrages qu'il mettait
en scne, un caractre plus srieux et plus moral que n'avaient ailleurs
des compositions livres aux fantaisies du public et aux anathmes de
l'glise. Malgr la grossiret des ides et du langage, le thtre
anglais, si licencieux  dater du rgne de Charles II, parait chaste et
pur au milieu du XVe sicle, quand on le compare aux premiers essais
du ntre. Mais il n'en demeurait pas moins populaire, tranger  toute
rgularit scientifique, et fidle  l'esprit national. Le clerg et
beaucoup perdu  vouloir s'en affranchir. Il ne possdait point de
privilge; de nombreux concurrents lui disputaient la foule et le
succs. Robin Hood et la belle Marianne, le lord de Misrule, le Cheval
de bois, n'avaient point disparu. Des comdiens ambulants, attachs au
service des grands seigneurs, parcouraient, sous leurs auspices, les
comts de l'Angleterre, obtenant,  la faveur d'une reprsentation
gratuite devant le maire, les aldermen et leurs amis, le droit d'exercer
plus lucrativement leur profession dans les villes o les cours
d'auberge leur servaient de salles de spectacle. En mesure de donner
 ses solennits beaucoup plus de pompe et d'y attirer un plus grand
nombre de spectateurs, le clerg luttait avec avantage contre ses
rivaux, et conservait mme une prpondrance marque, mais toujours
sous la condition de s'adapter aux sentiments, aux habitudes, au tour
d'imagination de ce peuple form au got de la posie par ses propres
ftes et par les chants des mnestrels.

Tels taient l'tat et la direction de la posie dramatique naissante
lorsqu'au commencement du rgne d'lisabeth un double pril parut la
menacer. De jour en jour plus accrdite, elle devint enfin un objet
d'inquitude pour la svrit religieuse et d'ambition pour la
pdanterie littraire. Le got national se vit attaqu presque en mme
temps par les anathmes des rformateurs et par les prtentions des
lettrs.

Si ces deux classes d'ennemis s'taient runies contre le thtre, il
aurait peut-tre succomb. Mais les puritains voulaient le dtruire; les
lettrs ne voulaient que s'en emparer. Ceux-ci le dfendaient donc
quand les premiers tonnaient contre son existence. Quelques bourgeois
considrables de Londres obtinrent pour un moment, d'lisabeth, la
suppression des spectacles dans l'espace que comprenait la juridiction
de leur Cit; mais au del, le thtre de Blackfriars et la cour de la
reine conservrent leurs privilges dramatiques. Les puritains, par
leurs sermons, purent alarmer quelques consciences, exciter
quelques scrupules; peut-tre aussi quelques conversions soudaines
privrent-elles  et l les jeux de mai de la reprsentation du _Cheval
de bois_, leur plus bel ornement et l'objet particulier de la colre des
prdicateurs. Mais le temps de la puissance des puritains n'tait pas
encore venu, et, pour obtenir un succs dcisif, c'tait trop d'avoir 
dompter  la fois le got national et celui de la cour.

La cour d'Elisabeth aurait bien voulu tre classique. Les discussions
thologiques y avaient mis la science  la mode. Il entrait alors
galement dans l'ducation d'une grande dame de savoir lire le grec et
distiller des eaux spiritueuses. Le got connu de la reine y avait joint
les galanteries de l'cole. Quand la reine, dit Wharton, visitait la
demeure de ses nobles, elle tait salue par les Pnates et conduite
dans sa chambre  coucher par Mercure.... Les pages de la maison taient
mtamorphoss en dryades qui sortaient de tous les bosquets, et les
valets de pied gambadaient sur la pelouse sous la forme de satyres....
Lorsque lisabeth traversa Norwich, Cupidon, se dtachant d'un groupe de
dieux sur l'ordre du maire et des aldermen, vint lui offrir une flche
d'or dont ses charmes devaient rendre le pouvoir invincible...; prsent,
dit Hollinshed, que la reine, qui touchait alors  sa cinquantime
anne, reut avec beaucoup de reconnaissance[18].

[Note 18: _Histoire de la posie anglaise_, par Wharton, t. III, p,
492.]

Mais la cour a beau faire; ce n'est pas d'elle-mme que lui viennent ses
plaisirs; elle les choisit rarement, les invente encore moins, et les
reoit en gnral de la main des hommes qui prennent la charge de
l'amuser. L'empire de la littrature classique, fond en France avant
l'tablissement du thtre, y fut l'oeuvre des savants et des gens de
lettres, arms et fiers de la possession exclusive d'une rudition
trangre qui les sparait de la nation. La cour de France se soumit
aux gens de lettres, et la nation dissmine, indcise, dpourvue
d'institutions qui pussent donner de l'autorit  ses habitudes et du
crdit  ses gots, se groupa, se forma, pour ainsi dire, autour de la
cour. En Angleterre, le thtre avait prcd la science; la mythologie
et l'antiquit trouvrent une posie et des croyances populaires en
possession de charmer les esprits; la connaissance des classiques,
rpandue fort tard et d'abord par les seules traductions franaises,
s'introduisit comme une de ces modes trangres par o quelques hommes
peuvent se faire remarquer, mais qui ne s'enracinent que lorsqu'elles
ont su s'accorder et se fondre avec le got national. La cour elle-mme
affectait bien quelquefois, comme distinction, une admiration exclusive
pour la littrature ancienne; mais ds qu'il s'agissait d'amusement,
elle rentrait dans le public; et, en effet, il n'tait pas ais de
passer du spectacle des combats de Tours  la prtention des svrits
classiques, mme telles qu'on les concevait alors.

Le thtre demeurait donc soumis,  peu prs sans contestation, au got
gnral; la science n'y tentait que de timides invasions. En 1561,
Thomas Sackville, lord Buckhurst, fit reprsenter devant Elisabeth
sa tragdie de _Corboduc_ ou _Ferrex et Porrex_, que les lettrs ont
considre comme la gloire dramatique du temps qui prcda Shakspeare.
On y vit en effet, pour la premire fois, une pice rduite en actes et
en scnes, et constamment crite sur un ton lev; mais elle tait loin
de prtendre  l'observation des units, et l'exemple d'un ouvrage
trs-ennuyeux, o tout se passe en conversations, ne dut sduire ni les
potes ni les acteurs. Vers la mme poque paraissaient sur le thtre
des pices plus conformes aux instincts naturels du pays, comme _le
Matre berger de Wakefield, Jronimo ou la Tragdie espagnole_, etc.,
et le public leur tmoignait hautement sa prfrence. Lord Buckhurst
lui-mme n'exera d'influence sur le got dominant qu'en lui demeurant
fidle. Son _Miroir des magistrats,_ recueil d'aventures tires de
l'histoire d'Angleterre et prsentes sous une forme dramatique, passa
rapidement dans toutes les mains, et devint la mine o puisrent les
potes: c'tait l ce qui convenait  des esprits nourris des chants
des mnestrels; c'tait l l'rudition o se plaisaient la plupart
des gentilshommes dont les lectures ne s'tendaient gure au del
de quelques collections de nouvelles, des ballades et des vieilles
chroniques. Le thtre s'empara sans crainte de ces sujets familiers
 la multitude; et les pices historiques, sous le nom _d'histoires,_
charmrent les Anglais en leur retraant le rcit de leurs propres
faits, le doux son des noms nationaux, le spectacle de leurs moeurs et
la vie de toutes les classes, comprises toutes dans l'histoire politique
d'un peuple qui a toujours pris part  ses affaires.

Si quelques faits de l'histoire ancienne ou de l'histoire des autres
peuples, communement dfigurs par des rcits fabuleux, venaient se
placer  ct de ces histoires nationales, ni les auteurs ni le public
ne s'inquitaient de leur origine et de leur nature. On les surchargeait
 la fois de ces dtails tranges et de ces formes empruntes aux
habitudes communes de la vie, que les enfants prtent si souvent aux
objets qu'ils sont obligs de se reprsenter parle seul secours de
l'imagination. Ainsi Tamerlan (_Tamburlaine_) paraissait tran dans son
char par les rois qu'il avait vaincus, et s'indignant de la pitoyable
allure d'un tel attelage. En revanche, le _Vice_, bouffon ordinaire
des compositions dramatiques, jouait, sous le nom d'_Ambidexter_, le
principal personnage d'une tragdie de Cambyse, convertie ainsi en une
moralit qui et t d'un ennui intolrable si elle n'avait valu aux
spectateurs le plaisir de voir le juge prvaricateur corch vif sur le
thtre, au moyen d'une _fausse peau_, comme on a soin de l'indiquer. Le
spectacle,  peu prs nul quant aux dcorations et aux changements de
scne, tait anim par le mouvement matriel et par la reprsentation
des objets sensibles. Pour les tragdies, la salle tait tendue en noir,
et, dans l'inventaire des proprits d'une troupe de comdiens, en 1598,
on trouve des membres de Maures, quatre ttes de Turcs et celle du
vieux Mhmet, une roue pour le sige de Londres, un grand cheval avec
ses jambes, un dragon, une bouche d'enfer, un rocher, une cage, etc.;
monument singulier des moyens d'intrt dont le thtre croyait avoir
besoin.

Et cette poque tait celle o avait dj paru Shakspeare! Et avant
Shakspeare, le spectacle tait non-seulement la joie de la multitude,
mais l'amusement des hommes les plus distingus! Lord Southampton y
allait tous les jours. Ds 1570, un ou mme deux thtres rguliers
avaient t tablis  Londres. En 1583, peu de temps aprs le succs
momentan des puritains contre les thtres de cette ville, huit troupes
de comdiens y jouaient chacune trois fois par semaine. En 1592,
c'est--dire huit ans avant l'poque o Hardy obtint enfin la permission
d'ouvrir un thtre  Paris, tentative jusqu'alors repousse par
l'inutile privilge des _Confrres de la Passion_, un pamphltaire
anglais se plaint des gens qui ne veulent pas que le gouvernement
s'occupe de la police des spectacles, lieux o se rassemblent
journellement les gentilshommes de la cour, les tudiants en droit, les
officiers et les soldats [19]. Enfin, en 1596, l'affluence des personnes
qui se rendaient par eau aux thtres, situs presque tous sur le bord
de la Tamise, entrana la ncessit d'une augmentation considrable dans
le nombre des mariniers.

[Note 19: _Pierce pennylesse his supplication to the devil_; pamphlet
de Nash, publi en 1592.]

Un got si universel et si vif ne se repatra pas longtemps de
productions insipides et grossires; un plaisir o l'esprit humain se
porte avec tant d'ardeur appelle tous les efforts et toute la puissance
de l'esprit humain. Il ne manquait  ce mouvement national qu'un homme
de gnie, capable de le recevoir et d'lever  son tour le public vers
les hautes rgions de l'art. Par quelle atteinte l'branlement se fit-il
sentir  Shakspeare? Quelle circonstance lui rvla sa mission? Quel
jour soudain claira son gnie? Il faut se rsoudre  l'ignorer.
Comme un fanal, dans la nuit, brille au milieu des airs sans laisser
apercevoir ce qui le soutient, de mme l'esprit de Shakspeare nous
apparat dans ses oeuvres isol, pour ainsi dire, de sa personne. 
peine dans le cours des succs du pote dmle-t-on quelques traces de
l'homme, et rien ne nous reste de ces premiers temps o lui seul aurait
pu nous parler de lui. Comme acteur, il ne se distingua point,  ce
qu'il parat, parmi ses mules. Le pote est rarement propre  l'action;
sa force est hors du monde rel, et elle ne l'lve si haut que parce
qu'il ne l'emploie pas  soulever les fardeaux de la terre. Les
commentateurs de Shakspeare ne veulent pas consentir  lui refuser aucun
des succs auxquels il a pu prtendre, et les excellents conseils que
donne Hamlet aux acteurs appels devant la cour de Danemark ont t
invoqus pour tablir que Shakspeare avait d excuter  merveille ce
qu'il comprenait si bien. Mais Shakspeare a compris les rois, il a
compris les guerriers, il a compris aussi les sclrats, et sans doute
on n'en voudrait pas conclure qu'il et su tre un Richard III ou un
Iago. Heureusement, il y a lieu de le croire, des applaudissements,
alors trop faciles  obtenir, ne vinrent pas tenter une ambition que
le caractre du jeune pote et pu rendre trop facile  satisfaire; et
Rowe, son premier historien, nous apprend que ses mrites dramatiques le
firent promptement remarquer, sinon comme un acteur extraordinaire, du
moins comme un excellent crivain.

Cependant des annes s'coulent, et l'on ne voit point Shakspeare se
manifester sur la scne. C'est en 1584 qu'il est arriv  Londres,
o l'on ne lui connat pas d'autre emploi que le thtre; et en 1590
seulement parait _Pricls_, le premier ouvrage que lui attribue Dryden,
et que depuis lui ont contest ses critiques, ou plutt ses admirateurs.
Comment, au milieu des spectacles nouveaux qui l'entouraient, cet
esprit si actif, si fcond, dont la rapidit, au dire des acteurs ses
contemporains, suivait celle de la plume, sera-t-il demeur six ans
sans se sentir press du besoin de produire? En 1593, il publie son
pome de _Vnus et Adonis_, qu'il ddie  lord Southampton comme
le premier-n de son invention; et pourtant, dans les deux annes
prcdentes, avaient russi deux pices de thtre qui portent
aujourd'hui son nom. La composition du pome d'_Adonis_ peut les avoir
prcdes, quoique la ddicace leur soit postrieure mais si _Adonis_
est antrieur  toutes les pices de thtre, il faut donc se rsoudre 
croire qu'au milieu de la vie thtrale, le gnie minemment dramatique
de Shakspeare a pu se tourner vers d'autres travaux, qu'il a travaill,
et non pas pour la scne.

Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est que Shakspeare attacha d'abord
son travail  des ouvrages qui n'taient pas les siens, et que son
talent, novice encore, n'a pu sauver de l'oubli. Les productions
dramatiques taient moins alors la proprit de l'auteur qui les avait
conues que celle des acteurs qui les avaient accueillies. Il en
arrive toujours ainsi quand les thtres commencent  s'tablir; la
construction d'une salle, les frais d'une reprsentation sont de bien
plus grands hasards  courir que la composition d'un drame. C'est 
l'entrepreneur seul du spectacle que l'art dramatique naissant devra ce
concours du peuple qui fonde son existence, et que sans lui le talent du
pote n'aurait jamais attir. Lorsque Hardy fonda  Paris son thtre,
qui est devenu le ntre, une troupe de comdiens avait son pote pris et
gag pour lui faire des pices, comme l'tait le chapelain du comte de
Northumberland. A l'arrive de Shakspeare, la scne anglaise, beaucoup
plus avance, jouissait dj de la facilit du choix et des avantages de
la concurrence; le pote n'engageait pas d'avance son travail, mais
il le vendait sans retour; et l'impression d'une pice dont la
reprsentation avait t paye  l'auteur passait sinon pour un vol, du
moins pour un manque de dlicatesse dont il avait soin de se dfendre ou
de s'excuser. Dans cet tat de la proprit dramatique, la part qu'en
pouvait rclamer l'amour-propre du pote tait compte pour bien peu
de chose; le succs dont il avait alin les fruits ne lui appartenait
plus, et le mrite littraire d'un ouvrage devenait, entre les mains des
comdiens, un bien qu'ils faisaient valoir par toutes les amliorations
qu'ils y savaient apporter. Transporte tout  coup au milieu de ce
mouvant tableau des vicissitudes humaines qu'accumulaient alors sur
le thtre les moindres productions dramatiques, l'imagination de
Shakspeare vit sans doute s'ouvrir devant elle de nouveaux espaces: que
d'intrt, que de vrit  rpandre dans cet amas de faits prsents
avec une scheresse grossire! Quels pathtiques effets  tirer de cette
parade thtrale! La matire tait l, attendant l'esprit et la vie.
Comment Shakspeare n'et-il pas essay de les lui communiquer? Quelque
incomplets et troubles que pussent tre ses premiers aperus, c'tait le
rayon naissant sur le chaos prt  se dbrouiller. Or, l'homme suprieur
a cette puissance qu'il sait faire luire  d'autres yeux la lumire qui
illumine les siens; les camarades de Shakspeare comprirent bientt sans
doute quels succs nouveaux il leur pouvait procurer en remaniant ces
ouvrages informes dont se composait le capital de leur thtre; et
quelques touches brillantes jetes sur un fond qui ne lui appartenait
pas, quelques scnes touchantes ou terribles intercales dans une action
dont il n'avait pas rgl la marche, l'art de tirer parti d'un plan
qu'il n'avait pas conu, tels furent, selon toute apparence, ses
premiers travaux et les premiers prsages de sa gloire. En 1592, poque
 laquelle on peut  peine assurer qu'un seul ouvrage original et
complet ft sorti de sa pense, un auteur mcontent et jaloux, dont il
avait probablement beaucoup trop amlior les compositions, le dsigne
dj, dans le style bizarre du temps, comme un corbeau parvenu, par
des plumes des auteurs, un _factotum_ universel, enclin, dans son
orgueil,  se regarder comme le seul _shake-scene_ branle-scne de
l'Angleterre[20].

[Note 20: _Great's worth of wit_, etc. Pamphlet publi en 1592, par
un nomm Green, qui n'tait pas le Greene, parent de Shakspeare.]

Ce fut, on doit le croire, durant l'poque de ces travaux plus conformes
 la gne de sa situation qu' la libert de son gnie, que Shakspeare
chercha  se dlasser par la composition du pome d'Adonis. Peut-tre
mme l'ide de cet ouvrage ne lui tait-elle pas alors entirement
nouvelle; plusieurs sonnets relatifs au mme sujet se rencontrent dans
un recueil de posies publi en 1596 sous le nom de Shakspeare, et dont
le titre _(The passionate Pilgrim)_ exprime la situation d'un homme
errant, dans l'affliction, loin de son pays natal. Amusements de
quelques heures de tristesse, dont le caractre et l'ge du pote
n'avaient pu le prserver  l'entre d'une destine incertaine ou
pnible, ces petits ouvrages sont sans doute les premires productions
que le gnie potique de Shakspeare se soit, permis d'avouer; et
quelques-uns, il faut le dire, ainsi que le pome _d'Adonis,_ ont besoin
de trouver une excuse dans cette effervescence d'une jeunesse trop
livre aux rves du plaisir pour ne pas chercher  le reproduire sous
toutes les formes. Dans _Vnus et Adonis,_ absolument domin par la
puissance voluptueuse de son sujet, le pote semble en avoir ignor les
richesses mythologiques. Vnus, dpouille du prestige de la divinit,
n'est qu'une belle courtisane sollicitant, sans succs, par les prires,
les larmes et les artifices de l'amour, les dsirs paresseux d'un froid
et ddaigneux adolescent. De l une monotonie que ne rachtent point la
grce nave ni le mrite potique de quelques dtails, et que redouble
la coupe du pome en stances de cinq vers, dont les deux derniers
offrent presque constamment un jeu d'esprit. Cependant un mtre exempt
d'irrgularits, une cadence pleine d'harmonie, et une versification
que ne connaissait pas encore l'Angleterre, annonaient le pote 
la langue de miel[21]; et le pome de _Lucrce_ vint bientt aprs
complter les productions piques qui suffirent quelque temps  sa
gloire.

[Note 21: _Honey-tongued Shakespeare_.]

Aprs avoir, dans _Adonis_, employ les couleurs les plus lascives  la
peinture d'un dsir sans effet, c'est avec la plume la plus chaste, et
comme une sorte de rparation, que Shakspeare a dcrit dans _Lucrce_
les progrs et le triomphe d'un dsir criminel. La recherche des ides,
l'affectation du style, et aussi le mrite de la versification, sont
les mmes dans les deux ouvrages, la posie, moins brillante et plus
emphatique dans le second, abonde moins en images gracieuses qu'en
penses leves; mais dj se laissent apercevoir la science des
sentiments de l'homme, et le talent de les faire ressortir sous une
forme dramatique, par les plus petites circonstances de la vie.
Ainsi Lucrce, accable sous le poids de sa honte, aprs une nuit de
dsespoir, appelle au jour naissant un jeune esclave, pour le charger
d'aller au camp porter  son mari la lettre qui doit le rappeler. Timide
et simple, ce jeune homme rougit en paraissant devant sa matresse; mais
Lucrce, remplie du sentiment de son dshonneur, ne peut voir rougir
sans imaginer qu'on rougit d'elle et pour elle; elle se croit devine
et demeure interdite et tremblante devant l'esclave que trouble sa
prsence.

Un dtail de ce pome semble indiquer l'poque o il fut crit. Lucrce,
pour charmer ses douleurs, s'arrte  contempler un tableau de la ruine
de Troie; le pote, en le dcrivant, reprsente avec complaisance
les effets de la perspective et le sommet de la tte de plusieurs
personnages qui, presque cachs derrire les autres, semblent s'lever
au-dessus pour dcevoir l'esprit. C'est l l'observation d'un homme
bien rcemment frapp des prestiges de l'art, et un symptme de
cette surprise potique qu'excite la vue d'objets inconnus dans une
imagination capable de s'en mouvoir. Peut-tre en doit-on conclure que
la composition du pome de _Lucrce_ appartient aux premiers temps du
sjour de Shakspeare  Londres.

Quelle que soit au reste la date de ces deux petits pomes, ils se
placent, parmi les ouvrages de Shakspeare,  une poque bien plus
loigne de nous qu'aucun de ceux qui ont rempli sa carrire dramatique.
C'est dans cette carrire qu'il a march en avant et entran son sicle
 sa suite; c'est l que ses plus faibles essais annoncent dj la force
prodigieuse qu'il dploiera dans ses derniers travaux. Au thtre seul
appartient la vritable histoire de Shakspeare; aprs l'avoir vu l, on
ne peut plus le chercher ailleurs; lui-mme ne sien est plus cart.
Ses sonnets, saillies du moment que la grce potique ou spirituelle
de quelques vers n'et pas sauves de l'oubli sans la curiosit qui
s'attache aux moindres traces d'un homme clbre, jetteront  et l
quelques lueurs sur les parties obscures ou douteuses de sa vie; mais,
sous le rapport littraire, ce n'est plus que comme pote dramatique que
nous avons  le considrer.

Je viens de dire quel fut, en ce genre, le premier emploi de son talent.
Il en devait rsulter de grandes incertitudes sur l'authenticit de
quelques-uns de ses ouvrages, Shakspeare a mis la main  beaucoup de
drames; et sans doute, de son temps mme, la part qu'il y avait prise
n'et pas toujours t facile  assigner. Depuis deux sicles la
critique s'est exerce  constater les limites de sa proprit
vritable; mais les faits manquent  cet examen, et les jugements
littraires ont t communment dtermins par le dsir de faire
prvaloir telle ou telle prvention. Il est donc  peu prs impossible
de prononcer aujourd'hui avec certitude sur l'authenticit des pices
contestes de Shakspeare. Cependant, aprs les avoir lues, je ne saurais
partager l'opinion, d'ailleurs si respectable, de M. Schlegel, qui
parat dcid  les lui attribuer. Le caractre de scheresse qui domine
dans ces pices, cet amas d'incidents sans explication et de sentiments
sans cohrence, cette marche prcipite  travers des scnes sans
dveloppements vers des vnements sans intrt, ce sont l les signes
auxquels, dans les temps encore grossiers, se reconnat la fcondit
sans gnie; signes tellement contraires  la nature du talent de
Shakspeare que je n'y dcouvre pas mme les dfauts qui ont pu entacher
ses premiers essais. Au nombre des pices que, d'un commun accord,
les derniers diteurs ont rejetes au moins comme douteuses,  peine
_Locrine_, _lord Cromwell_, _le Prodigue de Londres_, _la Puritaine_
et la tragdie d'_Yorkshire_ offrent-elles quelques touches d'une main
suprieure  celle qui a fourni le fond. _Lord John Oldcastle_, ouvrage
plus intressant et compos avec plus de bon sens, s'anime aussi, dans
quelques scnes, d'un comique plus voisin de la manire de Shakspeare.
Mais s'il est vrai que le gnie, dans son plus profond abaissement,
laisse encore chapper quelques rayons lumineux qui trahissent
sa prsence, si Shakspeare, en particulier, a port cette marque
distinctive qui, dans un de ses sonnets, lui fait dire, en parlant de ce
qu'il crit: Chaque mot dit presque mon nom[22],  coup sr il n'a rien
 se reprocher dans cet excrable amas d'horreurs que, sous le nom de
_Titus Andronicus,_ on a donn aux Anglais comme une pice de thtre,
et o, grce  Dieu, aucun trait de vrit, aucune tincelle de talent
ne vient dposer contre lui.

[Note 22: Sonnet 76, dition de Steevens, 1780, t. XI, p. 642.]

Des pices contestes, _Pricls_ est,  mon avis, la seule  laquelle
se rattache, avec quelque certitude, le nom de Shakspeare, la seule du
moins o se rencontrent des traces videntes de sa coopration, surtout
dans la scne o Pricls retrouve et reconnat sa fille Marina qu'il
croyait morte. Si, du temps de Shakspeare, un autre homme que lui et
su, dans la peinture des sentiments naturels, unir  ce point la force
et la vrit, l'Angleterre et compt alors un pote de plus. Cependant,
malgr cette scne et quelques traits pars, la pice demeure mauvaise,
sans ralit, sans art, compltement trangre au systme de Shakspeare,
intressante seulement en ce qu'elle marque le point d'o il est parti,
et elle semble appartenir  ses oeuvres comme un dernier monument de
ce qu'il a renvers, comme un dbris de cet chafaudage antidramatique
auquel il allait substituer la prsence et le mouvement de la vie.

Les spectacles des peuples barbares s'adressent  leurs yeux avant de
prtendre  branler leur imagination par le secours de la posie. Le
got des Anglais pour ces reprsentations muettes _(pageants)_ qui,
dans le moyen ge, ont fait partout en Europe l'ornement des solennits
publiques, avait conserv sur leur thtre une grande influence. Dans la
premire moiti du XVe sicle, le moine Lydgate, chantant les malheurs
de Troie avec cette libert d'rudition que se permettait, plus encore
que toute autre, la littrature anglaise, dcrit une reprsentation
dramatique telle qu'elles avaient lieu, dit-il, dans les murs d'Ilion.
L il reprsente le pote chantant avec un visage de mort, tout vide
de sang, les nobles faits qui sont les historiques de rois, princes et
dignes empereurs. Au milieu du thtre, sous une tente, des hommes
d'une contenance effrayante, le visage dfigur par des masques,
jouaient par signes,  la vue du peuple, ce que le pote avait chant en
haut. Lydgate, moine et pote, prt  rimer une lgende ou une ballade,
 composer les vers d'une mascarade ou  dresser le plan d'une pantomime
religieuse, avait peut-tre figur dans quelque reprsentation de ce
genre, et sa description nous donne,  coup sr, l'ide de ce qui se
passait de son temps. Quand la posie dialogue eut pris possession du
thtre, la pantomime y demeura comme ornement et surcrot de spectacle.
Dans la plupart des pices antrieures  Shakspeare, des personnages
presque toujours emblmatiques viennent, d'acte en acte, indiquer le
sujet qu'on va reprsenter. Un personnage historique ou allgorique se
charge d'expliquer ces emblmes et de _moraliser_ la pice, c'est--dire
d'en faire jaillir la vrit morale qu'elle contient. Dans _Pricls_,
Gower, pote du XIVe sicle, clbre par sa _Confessio amantis_, o il a
mis en vers anglais l'aventure de Pricls, qu'il avait tire d'ouvrages
plus anciens, vient sur la scne dclarer au public, non ce qui va se
passer, mais les faits antrieurs dont l'explication est ncessaire 
l'intelligence du drame. Quelquefois sa narration est interrompue et
supple par la reprsentation muette des faits mmes. Gower
explique ensuite ce que la scne muette n'a pas clairci. Il parait,
non-seulement au commencement de la pice et entre les actes, mais dans
le cours de l'acte mme, aussi souvent qu'il convient d'abrger par le
rcit quelque partie moins intressante de l'action, pour avertir le
spectateur d'un changement de lieu ou d'un laps de temps coul, et
transporter ainsi son imagination partout o une scne nouvelle demande
sa prsence. C'tait dj l un progrs; un accessoire inutile tait
devenu un moyen de dveloppement et de clart. Mais Shakspeare devait
bientt rejeter comme indigne de son art ce moyen factice et maladroit;
bientt il devait instruire l'action  s'expliquer d'elle-mme,  se
faire comprendre en se montrant, et rendre ainsi  la reprsentation
dramatique cette apparence de vie et de ralit vainement cherche par
une machine dont les rouages s'talaient si grossirement  la vue. Dans
le cours des oeuvres de Shakspeare, on ne trouve plus que _Henri V_ et
_le Conte d'hiver_ o le choeur vienne encore soulager le pote dans le
difficile travail de transporter les spectateurs  travers le temps et
l'espace. Le choeur de _Romo et Juliette_, conserv peut-tre comme
un reste de l'ancien usage, n'est qu'un ornement potique tranger 
l'action. Aprs _Pricls_, les reprsentations muettes ont compltement
disparu; et si les trois _Henri VI_ n'attestent pas, par la force de
la composition, une troite parent avec le systme de Shakspeare, du
moins, dans les formes matrielles, rien ne les en spare plus.

De ces trois pices, la premire a t absolument conteste 
Shakspeare, et il est,  mon avis, galement difficile de croire qu'elle
lui appartienne en entier et que l'admirable scne de Talbot avec son
fils ne porte pas l'empreinte de sa main. Deux anciens drames imprims
en 1600 renferment le plan et mme de nombreux dtails de la seconde et
de la troisime partie de _Henri VI_. On a longtemps attribu  notre
pote ces deux ouvrages originaux, comme un premier essai qu'il aurait
ensuite perfectionn. Mais cette opinion ne rsiste pas  un examen
attentif; et toutes les probabilits, historiques ou littraires, se
runissent pour n'accorder  Shakspeare, dans les deux derniers _Henri
VI_, d'autre part que celle d'un remaniement plus tendu et plus
important, il est vrai, que ce qu'il a pu faire sur d'autres ouvrages
soumis  sa correction. De brillants dveloppements, des images suivies
avec art et prolonges avec complaisance, un style anim, lev,
pittoresque, tels sont les caractres qui distinguent l'oeuvre du pote
de cette oeuvre primitive  laquelle il n'a prt que son coloris.
Quant au plan et  la conduite, les pices originales n'ont subi aucun
changement, et, aprs les _Henri VI_, Shakspeare pouvait encore donner
_Adonis_ comme le premier-n de son invention.

Quand donc cette invention se dploiera-t-elle enfin dans sa libert?
Quand Shakspeare marchera-t-il seul sur ce thtre o il doit faire de
si grands pas? Avant les _Henri VI_, quelques-uns de ses biographes
placent _les Mprises_ et _Peines d'amour perdues_, les deux premiers
ouvrages dont il n'ait  partager avec personne l'honneur ni les
critiques. Dans cette discussion sans importance, un seul fait est
certain et devient un nouvel objet de surprise. La premire oeuvre
dramatique qu'ait vraiment enfante l'imagination de Shakspeare a t
une comdie; d'autres comdies suivront celle-ci: il a enfin pris son
lan, et ce n'est pas encore la tragdie qui l'appelle. Corneille aussi
a commenc par la comdie; mais Corneille s'ignorait lui-mme, ignorait
presque le thtre. Les scnes familires de la vie s'taient seules
offertes  sa pense; sa ville natale, _la Galerie du palais, la Place
royale_, voil o il place la scne de ses comdies; les sujets en
sont timidement emprunts  ce qui l'environne; il ne s'est pas encore
dtach de lui-mme ni de sa petite sphre; ses regards n'ont pas encore
pntr jusqu'aux rgions idales que parcourra un jour son imagination.
Shakspeare est dj pote; l'imitation n'asservit plus sa marche; ce
n'est plus dans le monde de ses habitudes que se forment exclusivement
ses conceptions. Comment, dans ce monde potique o il va les puiser,
l'esprit lger de la comdie est-il son premier guide? Comment les
motions de la tragdie n'ont-elles pas branl d'abord le pote
minemment tragique? Est-ce l ce qui aurait fait porter  Johnson ce
singulier jugement: Que la tragdie de Shakspeare parat tre le fruit
de l'art, et sa comdie celui de l'instinct?

A coup sr, rien n'est plus bizarre que de refuser  Shakspeare
l'instinct de la tragdie; et si Johnson en et eu lui-mme le
sentiment, jamais une telle ide ne ft tombe dans son esprit.
Cependant le fait que je viens de remarquer n'est pas douteux; il mrite
d'tre expliqu: il a ses causes dans la nature mme de la comdie,
telle que l'a conue et traite Shakspeare.

Ce n'est point, en effet, la comdie de Molire; ce n'est pas non plus
celle d'Aristophane ou des Latins. Chez les Grecs, et dans les temps
modernes, en France, la comdie est ne de l'observation libre, mais
attentive, du monde rel, et elle s'est propos de le traduire sur la
scne. La distinction du genre comique et du genre tragique se rencontre
presque dans le berceau de l'art, et leur sparation s'est marque
toujours plus nettement dans le cours de leurs progrs. Elle a son
principe dans les choses mmes. La destine comme la nature de l'homme,
ses passions et ses affaires, les caractres et les vnements, tout en
nous et autour de nous a son ct srieux et son ct plaisant, peut
tre considr et reprsent sous l'un ou l'autre de ces points de vue.
Ce double aspect de l'homme et du monde a ouvert  la posie dramatique
deux carrires naturellement distinctes; mais en se divisant pour les
parcourir, l'art ne s'est point spar des ralits, n'a point cess de
les observer et de les reproduire. Qu'Aristophane attaque, avec la
plus fantastique libert d'imagination, les vices ou les folies
des Athniens; que Molire retrace les travers de la crdulit, de
l'avarice, de la jalousie, de la pdanterie, de la frivolit des cours,
de la vanit des bourgeois, et mme ceux de la vertu; peu importe la
diversit des sujets sur lesquels se sont exercs les deux potes; peu
importe que l'un ait livr au thtre la vie publique et le peuple
entier, tandis que l'autre y a port les incidents de la vie prive,
l'intrieur des familles et les ridicules des caractres individuels:
cette diffrence de la matire comique provient de la diffrence des
sicles, des lieux, des civilisations, mais pour Aristophane comme pour
Molire, les ralits sont toujours le fond du tableau; les moeurs et
les ides de leur temps, les vices et les travers de leurs concitoyens,
la nature et la vie de l'homme enfin, c'est toujours l ce qui provoque
et alimente leur verve potique. La comdie nat ainsi du monde qui
entoure le pote, et se lie, bien plus troitement que la tragdie, aux
faits extrieurs et rels.

Les Grecs, dont l'esprit et la civilisation ont suivi dans leur
dveloppement une marche si rgulire, ne mlrent point les deux
genres, et la distinction qui les spare dans la nature se maintint sans
effort dans l'art. Tout fut simple chez ce peuple; la socit n'y fut
point livre  un tat plein de lutte et d'incohrence; sa destine ne
s'coula point dans de longues tnbres, au milieu des contrastes, en
proie  un malaise obscur et profond. Il grandit et brilla sur son sol
comme le soleil se levait et suivait sa carrire dans le ciel qui le
couvrait. Les prils nationaux, les discordes intestines, les guerres
civiles y agitrent la vie de l'homme sans porter le trouble dans son
imagination, sans combattre ni dranger le cours naturel et facile de sa
pense. Le reflet de cette harmonie gnrale se rpandit sur les lettres
et les arts. Les genres se distingurent spontanment, selon les
principes auxquels ils se rattachaient, selon les impressions qu'ils
aspiraient  produire. Le sculpteur fit des statues isoles ou des
groupes peu nombreux, et ne prtendit point  composer avec des blocs de
marbre des scnes violentes ou de vastes tableaux. Eschyle, Sophocle,
Euripide, entreprirent d'mouvoir le peuple en lui retraant les graves
destines des hros et des rois; Cratinus et Aristophane se chargrent
de le divertir par le spectacle des travers de leurs contemporains ou
de ses propres folies. Ces classifications naturelles rpondaient 
l'ensemble de l'ordre social,  l'tat des esprits, aux instincts du
got public qui se ft choqu de les voir violes, qui voulait se livrer
sans incertitude ni partage  une seule impression,  un seul plaisir,
qui et repouss ces mlanges et ces brusques rapprochements dont rien
ne lui avait offert l'image ni fait contracter l'habitude. Ainsi chaque
art, chaque genre se dveloppa librement, isolment, dans les limites de
sa mission. Ainsi la tragdie et la comdie se partagrent l'homme et
le monde, prenant chacune, dans les ralits, un domaine distinct, et
venant tour  tour offrir,  la contemplation srieuse ou gaie d'un
peuple qui voulait partout la simplicit et l'harmonie, les potiques
effets qu'elles en savaient tirer.

Dans notre monde moderne, toutes choses ont port un autre caractre.
L'ordre, la rgularit, le dveloppement naturel et facile en ont paru
bannis. D'immenses intrts, d'admirables ides, des sentiments sublimes
ont t comme jets ple-mle avec des passions brutales, des besoins
grossiers, des habitudes vulgaires. L'obscurit, l'agitation et le
trouble ont rgn dans les esprits comme dans les tats. Les nations se
sont formes, non plus d'hommes libres et d'esclaves, mais d'un mlange
confus de classes diverses, compliques, toujours en lutte et en
travail; chaos violent que la civilisation, aprs de si longs efforts,
n'a pas encore russi  dbrouiller compltement. Des conditions
spares par le pouvoir, unies dans une commune barbarie de moeurs, le
germe des plus hautes vrits morales fermentant au sein d'une absurde
ignorance, de grandes vertus appliques contre toute raison, des vices
honteux soutenus avec hauteur, un honneur indocile, tranger aux plus
simples dlicatesses de la probit, une servilit sans bornes, compagne
d'un orgueil sans mesure, enfin l'incohrent assemblage de tout ce que
la nature et la destine humaine peuvent offrir de grand et de petit,
de noble et de trivial, de grave et de puril, de fort et de misrable,
voil ce qu'ont t dans notre Europe l'homme et la socit; voil le
spectacle qui a paru sur le thtre du monde.

Comment seraient nes, dans un tel tat des faits et des esprits, la
distinction claire et la classification simple des genres et des arts?
Comment la tragdie et la comdie se seraient-elles prsentes et
formes isolment dans la littrature, lorsque, dans la ralit,
elles taient sans cesse en contact, enlaces dans les mmes faits,
entremles dans les mmes actions, si bien qu' peine quelquefois
apercevait-on, de l'une  l'autre, le moment du passage? Ni le principe
rationnel ni le sentiment dlicat qui les sparent ne pouvaient
se dvelopper dans des esprits que le dsordre et la rapidit des
impressions diverses ou contraires empchaient de les saisir.
S'agissait-il de transporter sur la scne ce qui remplissait le
spectacle habituel de la vie? Le got ne se montrait pas plus difficile
que les moeurs. Les reprsentations religieuses, origine du thtre
europen, n'avaient pas chapp  ce mlange. Le christianisme est une
religion populaire; c'est dans l'abme des misres terrestres que son
divin fondateur est venu chercher les hommes pour les attirer  lui; sa
premire histoire est celle des pauvres, des malades, des faibles; il
a vcu longtemps dans l'obscurit, ensuite au milieu des perscutions,
tour  tour mpris et proscrit, en proie  toutes les vicissitudes, 
tous les efforts d'une destine humble et violente. Des imaginations
grossires devinaient facilement les trivialits qui avaient pu se mler
aux incidents de cette histoire; l'vangile, les actes des martyrs, les
vies des saints les eussent beaucoup moins frappes si on ne leur en et
fait voir que le ct tragique ou les vrits rationnelles. Les premiers
Mystres amenrent en mme temps sur la scne les motions de la terreur
et de la tendresse religieuses et les bouffonneries d'un comique
vulgaire; et ainsi, dans le berceau mme de la posie dramatique, la
tragdie et la comdie contractrent l'alliance que devait leur imposer
l'tat gnral des peuples et des esprits.

En France cependant cette alliance fut bientt rompue. Par des causes
qui se lient  toute l'histoire de notre civilisation, le peuple
franais a toujours pris  la moquerie un extrme plaisir. D'poque en
poque notre littrature en fait foi. Ce besoin de gaiet, et de gaiet
sans mlange, a donn de bonne heure chez nous, aux classes infrieures,
leurs farces comiques o n'entrait rien qui ne tendit  provoquer le
rire. La comdie en France put bien, dans l'enfance de l'art, envahir le
domaine de la tragdie, mais la tragdie n'avait aucun droit sur celui
que la comdie s'tait rserv; et dans les _piteuses_ Moralits, dans
les _pompeuses_ tragdies que faisaient reprsenter les princes dans
leurs chteaux ou les rgents dans leurs collges, le comique trivial
conserva longtemps une place impitoyablement refuse au tragique dans
les bouffonneries dont s'amusait le peuple. On peut donc affirmer qu'en
France la comdie, informe mais distincte, fut cre avant la tragdie:
plus tard la sparation tranche des classes, l'absence d'institutions
populaires, la rgularit du pouvoir, rtablissement de l'ordre public
plus exact et plus uniforme que partout ailleurs, les habitudes de cour,
bien d'autres causes encore disposrent les esprits  la distinction
rigoureuse des deux genres que commandaient les autorits classiques,
souveraines de notre thtre. Alors naquit chez nous la vraie, la grande
comdie, telle que l'a conue Molire; et comme il tait dans nos
moeurs, aussi bien que dans les rgles, d'en former un genre spcial,
comme en s'adaptant aux prceptes de l'antiquit, elle ne cessa point de
puiser, dans le monde et dans les faits qui l'entouraient, ses sujets et
ses couleurs, elle s'leva soudain  une hauteur,  une perfection que
n'ont connues, selon moi, nul autre temps et nul autre pays. Se placer
dans l'intrieur des familles et ressaisir par l cet immense avantage
de la varit des conditions et des ides qui largit le domaine de
l'art sans altrer la simplicit de ses effets; trouver dans l'homme des
passions assez fortes, des travers assez puissants pour dominer toute
sa destine, et cependant en restreindre l'influence aux erreurs qui
peuvent rendre l'homme ridicule sans aborder celles qui le rendraient
misrable; pousser un caractre  cet excs de proccupation qui,
dtournant de lui toute autre pense, le livre pleinement au penchant
qui le possde, et en mme temps n'amener sur sa route que des intrts
assez frivoles pour qu'il les puisse compromettre sans effroi; peindre,
dans le _Tartufe_, la fourberie menaante de l'hypocrite et la
dangereuse imbcillit de la dupe, pour en divertir seulement le
spectateur et en chappant aux odieux rsultats d'une telle situation;
rendre comiques, dans le _Misanthrope_, les sentiments qui honorent
le plus l'espce humaine en les contraignant de se resserrer dans les
dimensions de l'existence d'un homme de cour; arriver ainsi au plaisant
par le srieux, faire jaillir le ridicule des profondeurs de la nature
humaine, enfin soutenir incessamment la comdie en marchant sur le bord
de la tragdie: voil ce qu'a fait Molire, voil le genre difficile et
original qu'il a donn  la France, qui seule peut-tre, je le pense,
pouvait donner  l'art dramatique cette direction et Molire.

Rien de pareil ne s'est pass chez les Anglais. Asile des moeurs comme
des liberts germaines, l'Angleterre suivit, sans obstacle, le cours
irrgulier, mais naturel, de la civilisation qu'elles devaient enfanter.
Elle en retint le dsordre comme l'nergie, et jusqu'au milieu du
XVIIe sicle, sa littrature, aussi bien que ses institutions, en fut
l'expression sincre. Quand le thtre anglais voulut reproduire l'image
potique du monde, la tragdie et la comdie ne s'y sparrent point. La
prdominance du got populaire y poussa quelquefois la reprsentation
tragique  un degr d'atrocit inconnu en France, dans les plus
grossiers essais de l'art; et l'influence du clerg, en purant la scne
comique de l'excessive immoralit qu'elle talait ailleurs, lui fit
perdre aussi cette gaiet maligne et soutenue qui est l'essence de la
vraie comdie. Les habitudes d'esprit qu'entretenaient dans le peuple
les ballades et les mnestrels permettaient d'introduire, mme dans
les productions les plus consacres  la joie, quelques teintes de ces
motions que la comdie, en France, n'admet gure sans perdre son nom
pour prendre celui de drame. Parmi les oeuvres vraiment nationales, la
seule pice entirement comique que prsente le thtre anglais avant
Shakspeare, l'_Aiguille de ma commre Gurton,_ fut compose pour un
collge et modele selon les rgles classiques. Les titres vagues donns
aux ouvrages dramatiques, comme _play, interlude, history_ ou mme
_ballad_, n'indiquent presque jamais aucune distinction de ce genre.
Aussi, entre ce qu'on appelait _tragdie_ et ce qu'on nommait
quelquefois _comdie_, la seule diffrence essentielle consistait-elle
dans le dnoment, d'aprs le principe pos au XVe sicle par le moine
Lydgate qui veut que la comdie commence dans les plaintes et finisse
par _le contentement_, tandis que la tragdie doit commencer par la
prosprit et finir dans le malheur.

Ainsi,  l'arrive de Shakspeare, la nature et la destine de l'homme,
matire de la posie dramatique, ne s'taient point divises ni classes
entre les mains de l'art. Quand l'art voulait les porter sur la scne,
il les acceptait dans leur ensemble, avec les mlanges et les contrastes
qui s'y rencontraient, et sans que le got public ft tent de s'en
plaindre. Le comique, cette portion des ralits humaines, avait droit
de prendre sa place partout o la vrit demandait ou souffrait sa
prsence; et tel tait le caractre de la civilisation que la tragdie,
en admettant le comique, ne drogeait point  la vrit. En un tel tat
du thtre et des esprits, que pouvait tre la comdie proprement dite?
Comment lui tait-il permis de prtendre  porter un nom particulier,
 former un genre distinct? Elle y russit en sortant hardiment de ces
ralits o son domaine naturel n'tait ni respect ni mme reconnu;
elle ne s'astreignit point  peindre des moeurs dtermines ni des
caractres consquents; elle ne se proposa point de reprsenter les
choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais vritable: elle
devint une oeuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes
invraisemblances que, dans sa paresse ou sa folie, l'imagination se
plat  runir par un fil lger, pour en former des combinaisons
capables de divertir ou d'intresser sans provoquer le jugement de la
raison. Des tableaux gracieux, des surprises, la curiosit qui s'attache
au mouvement d'une intrigue, les mcomptes, les quiproquo, les jeux
d'esprit que peut amener un travestissement, tel tait le fond de ce
divertissement sans consquence. La contexture des pices espagnoles,
dont le got commenait  s'introduire en Angleterre, fournissait  ces
jeux de l'imagination des cadres nombreux et de sduisants modles;
aprs les chroniques et les ballades, les recueils de nouvelles
franaises ou italiennes taient, avec les romans de chevalerie, la
lecture favorite du public. Est-il trange que cette mine fconde et ce
genre facile aient attir d'abord les regards de Shakspeare? Doit-on
s'tonner que cette imagination jeune et brillante se soit empresse
d'errer  son plaisir dans de tels sujets, libre du joug des
vraisemblances, dispense de chercher des combinaisons srieuses et
fortes? Ce pote, dont l'esprit et la main marchaient, dit-on, avec une
gale rapidit, dont les manuscrits offraient  peine une rature, se
livrait sans doute avec dlices  ces jeux vagabonds o se dployaient
sans travail ses vives et riches facults. Il pouvait tout mettre dans
ses comdies, et il y a tout mis en effet, except ce que repoussait un
pareil systme, c'est--dire l'ensemble qui, faisant concourir chaque
partie  un mme but, rvle  chaque pas et la profondeur du dessein,
et la grandeur de l'ouvrage. On trouverait difficilement, dans les
tragdies de Shakspeare, une conception, une situation, un acte de
passion, un degr de vice ou de vertu, qui ne se rencontrent galement
dans quelqu'une de ses comdies; mais ce qui, dans ses tragdies, est
approfondi, fertile en consquences, fortement li  la srie des causes
et des effets, n'est, dans ses comdies, qu' peine indiqu, et offert
un instant  la vue pour la frapper d'un effet passager, et disparatre
bientt dans une nouvelle combinaison. Dans _Mesure pour Mesure_,
Angelo, cet indigne gouverneur de Vienne, aprs avoir condamn  mort
Claudio pour crime de sduction envers une jeune fille qu'il veut
pouser, travaille lui-mme  sduire Isabelle, soeur de Claudio, en lui
promettant la grce de son frre; et lorsque, par l'adresse d'Isabelle
qui substitue  sa place une autre jeune fille, il croit avoir reu
le prix de son infme march, il donne ordre d'avancer l'excution de
Claudio. N'est-ce pas l de la tragdie? Un fait pareil se placerait
bien dans la vie de Richard III; aucun crime de Macbeth ne prsente cet
excs de sclratesse; mais dans _Macbeth,_ dans _Richard III_, le
crime produit l'impression tragique qui lui appartient, parce qu'il est
vraisemblable, parce que des formes et des couleurs relles attestent sa
prsence; on dmle la place qu'il occupe dans le coeur dont il s'est
saisi; on sait par o il est entr, ce qu'il a conquis, ce qui lui reste
 subjuguer; on le voit s'incorporer par degrs dans l'tre malheureux
qu'il possde; on le voit vivre, marcher, respirer avec un homme qui
vit, marche, respire, et lui communique ainsi son caractre, sa propre
individualit. Chez Angelo, le crime n'est qu'une abstraction vague,
attache en passant  un nom propre, sans autre motif que la ncessit
de faire commettre  ce personnage telle action qui produira telle
situation dont le pote veut tirer tels et tels effets. Angelo n'est
prsent d'abord ni comme un sclrat, ni comme un hypocrite; c'est au
contraire un homme d'une vertu exagre dans sa svrit. Mais la marche
du pome veut qu'il devienne criminel, et il le devient; son crime
accompli, il se repentira autant que le pote en aura besoin, et il se
trouvera en tat de reprendre sans effort le cours naturel de sa vie un
moment interrompu.

Ainsi, dans la comdie de Shakspeare, toute la vie humaine passera
devant les yeux du spectateur, rduite en une sorte de fantasmagorie,
reflet brillant et incertain des ralits dont sa tragdie offre le
tableau. Au moment o la vrit semble prs de se laisser saisir,
l'image plit, s'efface, son rle est fini, elle disparat. Dans le
_Conte d'hiver_, Lonts est jaloux, sanguinaire, impitoyable comme
Othello; mais sa jalousie, ne tout  coup et d'un simple caprice 
l'instant o il faut que la situation commence  se former, perdra
soudain ses fureurs et ses soupons ds que l'action aura atteint le
point o doit natre une situation nouvelle. Dans _Cymbeline_ que,
malgr son titre, on doit ranger parmi les comdies puisque la pice est
entirement conue dans le mme systme, la conduite de Jachimo n'est ni
moins fourbe, ni moins perverse que celle d'Iago dans _Othello_; mais
son caractre n'a point expliqu sa conduite, ou plutt il n'a point de
caractre; et toujours prta dpouiller le manteau de sclrat dont l'a
revtu le pote, ds que l'intrigue touchera  son terme, ds que l'aveu
du secret que lui seul peut rvler sera ncessaire pour faire cesser,
entre Posthumus et Imogne, la msintelligence que lui seul a cause, il
n'attendra pas mme qu'on le lui demande, et il mritera ainsi d'avoir
part  cette amnistie gnrale gui doit tre la fin de toute comdie.

Je pourrais multiplier  l'infini ces exemples; ils abondent
non-seulement dans les premires comdies de Shakspeare, mais encore
dans celles qui ont succd  ses plus savantes tragdies. Partout
on verrait les caractres aussi peu tenaces que les passions,
les rsolutions aussi mobiles que les caractres. Ne demandez ni
vraisemblance, ni consquence, ni tude profonde de l'homme et de la
socit; le pote ne s'en inquite gure et vous invite  vous en
inquiter aussi peu que lui. Intresser par le dveloppement des
situations, divertir par la varit des tableaux, charmer par la
richesse potique des dtails, voil ce qu'il veut; voil les plaisirs
qu'il vous offre. Du reste rien ne tient, rien ne s'enchane; vices,
vertus, penchants, desseins, tout change et se transforme  chaque pas.
La btise mme n'est pas toujours un mrite assur au personnage qu'on
en a d'abord affubl. Dans _Cymbeline_, l'imbcile Cloten devient
presque fier et spirituel quand il s'agit d'opposer l'indpendance d'un
prince anglais aux menaces d'un ambassadeur romain; et dans _Mesure
pour mesure_, le constable _Le Coude_, dont les balourdises ont fait le
divertissement d'une scne, parle presque en homme de sens lorsque, dans
une scne postrieure, un autre que lui est charg d'gayer le
dialogue. Tant est vagabond et ngligent le vol du pote  travers ces
capricieuses compositions! Tant sont fugitives les crations lgres qui
viennent les animer!

Mais aussi quel mouvement gracieux et rapide! Quelle varit de formes
et d'effets! Quel clat d'esprit, d'imagination, de posie, employ 
faire oublier la monotonie de ces cadres romanesques! Sans doute ce
n'est point l la comdie telle que nous la concevons et que nous l'a
faite Molire; mais quel autre que Shakspeare et rpandu, sur cette
comdie frivole et bizarre, de si riches trsors? Les nouvelles et les
contes o il l'a puise ont donn naissance, avant et aprs lui,  des
milliers d'ouvrages dramatiques plongs maintenant dans un juste oubli.
Qu'un roi de Sicile, jaloux, sans savoir pourquoi, d'un roi de Bohme,
se dcide  faire mourir sa femme et exposer sa fille; que cette enfant,
abandonne sur un _rivage_ de la Bohme et recueillie par un berger,
devienne, au bout de seize ans, une beaut merveilleuse et la bien-aime
de l'hritier du trne; qu'aprs tous les obstacles naturellement
opposs  leur union, arrive le dnoment ordinaire des explications et
des reconnaissances; voil, certes ce que peuvent runir de plus commun
et de plus invraisemblable les romans, nouvelles et pastorales du temps.
Mais Shakspeare s'en saisit, et la fable absurde qui ouvre le _Conte
d'hiver_ devient intressante par la vrit brutale des transports
jaloux de Lonts, l'aimable caractre du petit Mamilius, la patiente
vertu d'Hermione, la gnreuse inflexibilit de Pauline; et, dans la
seconde partie, cette fte des champs, sa gaiet, ses joyeux incidents,
et au milieu de cette scne rustique, la ravissante figure de Perdita,
unissant  la modestie d'une humble bergre l'lgance morale des
classes leves, offrent,  coup sr, le tableau le plus piquant et le
plus gracieux que la vrit puisse fournir  la posie. Que seraient les
noces de Thse et d'Hippolyte, et la situation rebattue de deux
couples d'amants malheureux les uns par les autres? Il n'y a l qu'une
combinaison dcousue, sans intrt comme sans vrit. Mais Shakspeare
en a fait _le Songe d'une nuit d't_; au milieu de cette fade intrigue
interviendront Oberon et son peuple de fes et d'esprits qui vivent de
fleurs, courent sur la pointe ds herbes, dansent dans les rayons de la
lune, se jouent avec la lumire du matin, et s'enfuient  la suite de
la nuit, mls aux douteuses lueurs de l'aurore. Leurs emplois, leurs
plaisirs, leurs malices occuperont la scne, participeront  tous les
incidents, enlaceront dans une mme action et les destines plaintives
des quatre amants, et les jeux grotesques d'une troupe d'artisans; et,
aprs s'tre envols aux approches du soleil, quand la nuit enveloppera
de nouveau la terre, ils reviendront reprendre possession du monde
fantastique o nous a transports cette amusante et brillante folie.

En vrit, il faudrait tre bien rigoureux envers soi-mme et bien
ingrat envers le gnie pour se refuser  le suivre un peu aveuglment
quand il nous y invite avec tant d'attrait. L'originalit, la navet,
la gaiet, la grce sont-elles donc si communes que nous les traitions
si svrement parce qu'elles se sont prodigues sur un fond lger et
de peu de valeur? N'est-ce donc rien que de goter, au milieu des
invraisemblances, ou, si l'on veut, des absurdits du roman, le charme
divin de la posie? Avons-nous donc perdu l'heureux pouvoir de nous
prter complaisamment  ses caprices, et n'aurions-nous plus dans
l'imagination assez de vivacit, et dans les sentiments assez de
jeunesse pour nous livrer  un plaisir si doux, sous quelque forme qu'il
nous soit offert?

Cinq seulement des comdies de Shakspeare, _la Tempte, les Joyeuses
Bourgeoises de Windsor, Timon d'Athnes, Trolus et Cressida,_ et _le
Marchand de Venise_, ont chapp, en partie du moins,  l'influence du
got romanesque. On s'tonnera peut-tre de voir ce mrite attribu 
_la Tempte_. Comme _le Songe d'une nuit d't, la Tempte_ est peuple
de sylphes, d'esprits, et tout s'y passe sous l'empire de la ferie.
Mais aprs avoir tabli l'action dans ce monde fictif, le pote la
conduit sans inconsquence, sans complication, sans langueur; point
de sentiments forcs ou sans cesse interrompus; les caractres sont
soutenus et simples; le pouvoir surnaturel qui dispose des vnements se
charge de rpondre  toutes les ncessits de l'intrigue, et laisse les
personnages libres de se montrer tels qu'ils sont, de nager  l'aise
dans cette atmosphre magique qui les environne sans altrer la vrit
de leurs impressions ou de leurs ides. Le genre est bizarre et lger;
mais, la supposition admise, rien dans l'ouvrage ne choque le jugement
et ne trouble l'imagination par l'incohrence des effets.

Dans le systme de la comdie d'intrigue, les _Joyeuses Bourgeoises de
Windsor_ offrent une composition presque sans reproches, des moeurs
relles, un dnoment aussi piquant que bien amen, et,  coup sr, un
des ouvrages les plus gais de tout le rpertoire comique. Shakspeare a
videmment aspir plus haut dans _Timon d'Athnes_. C'est un essai dans
ce genre savant o le ridicule nat du srieux et qui constitue la
grande comdie. Les scnes o les amis de Timon s'excusent, sous divers
prtextes, de venir  son secours, ne manquent ni de vrit ni d'effet.
Mais, d'ailleurs, la misanthropie de Timon aussi furieuse que sa
confiance a t extravagante, le caractre quivoque d'Apmantus, la
brusquerie des transitions, la violence des sentiments forment un
spectacle plus triste que vrai, et trop peu adouci par la fidlit du
vieil intendant. Bien infrieur  _Timon_, le drame de _Trolus et
Cressida_ prsente cependant une conception habile; c'est la rsolution
que prennent les chefs grecs de flatter l'orgueil stupide d'Ajax et d'en
faire le hros de l'arme, pour humilier le superbe ddain d'Achille et
obtenir de sa jalousie les secours qu'il a refuss  leurs prires. Mais
l'ide en est plus comique que l'excution; et ni les bouffonneries de
Thersite, ni la vrit du rle de Pandarus ne suffisent pour donner 
la pice cette physionomie plaisante sans laquelle il n'y a point de
comdie.

Ces quatre ouvrages, plus trangers que les autres comdies au systme
romanesque, appartiennent aussi plus compltement  l'invention de
Shakspeare. _Les Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ sont une cration
originale; on n'a dcouvert aucun rcit o Shakspeare ait pris le sujet
de _la Tempte_; la composition de _Timon_ ne doit rien au passage de
Plutarque sur ce misanthrope; et  peine, dans _Trolus et Cressida_,
Shakspeare a-t-il emprunt quelques traits  Chaucer.

La fable du _Marchand de Venise_ rentre tout  fait dans le roman, et
Shakspeare l'en a tire comme le _Conte d'hiver, Beaucoup de bruit pour
rien, Mesure pour mesure_, et tant d'autres, pour l'orner seulement
du gracieux clat de sa posie. Mais un incident du sujet a conduit
Shakspeare sur les limites de la tragdie, et il a soudain reconnu son
domaine; il est rentr dans ce monde rel o le comique et le tragique
se confondent, et, peints avec une gale vrit, concourent par leur
rapprochement  la puissance de l'effet. Quoi de plus frappant, en ce
genre, que le rle de Shylock? Cet enfant d'une race humilie a les
vices et les passions qui naissent d'une condition pareille; son origine
l'a fait ce qu'il est, haineux et bas, craintif et impitoyable; il
ne songe point  s'affranchir de la loi, mais il est ravi de pouvoir
l'invoquer une fois, dans toute sa rigueur, pour assouvir cette soif de
vengeance qui le dvore; et lorsque, dans la scne du jugement, aprs
nous avoir fait trembler pour les jours du vertueux Antonio, Shylock
voit inopinment se retourner contre lui l'exactitude de cette loi dont
il triomphait avec tant de barbarie, lorsqu'il se sent accabl  la fois
sous le pril et le ridicule de sa position, l'motion et la moquerie
s'lvent presque en mme temps dans l'me du spectateur. Preuve
singulire de la disposition gnrale de l'esprit de Shakspeare! Il
a trait, sans mlange de comique ou mme de gaiet, toute la partie
romanesque du drame, et la vraie comdie ne se rencontre que l o est
Shylock, c'est--dire la tragdie.

C'est qu'il est vain de prtendre fonder, sur la distinction du comique
et du tragique, la classification des oeuvres de Shakspeare; ce n'est
point entre ces deux genres qu'elles se divisent, mais entre le
fantastique et le rel, le roman et le monde. Dans la premire classe
se rangent la plupart de ses comdies; la seconde comprend toutes ses
tragdies, scnes immenses et vivantes o toutes choses apparaissent
sous leur forme solide, pour ainsi dire, et  la place qu'elles occupent
dans une civilisation orageuse et complique; l, le comique intervient
aussi souvent que son caractre de ralit lui donne le droit d'y entrer
et l'avantage de s'y montrer  propos. Falstaff y marche  la suite de
Henri V, Dorothe Tear-Sheet  la suite de Falstaff; le peuple y entoure
les rois, les soldats s'y pressent auprs des gnraux; toutes les
conditions de la socit, toutes les faces de la destine humaine y
paraissent ple-mle et tour  tour, avec la nature qui leur est propre
et dans la situation qui leur appartient. Le tragique et le comique se
runissent quelquefois dans un seul individu, et clatent dans le mme
caractre. L'imptueuse proccupation de Hotspur est plaisante quand
elle l'empche d'couter toute autre voix que la sienne, quand elle met
ses sentiments et ses paroles  la place des choses qu'on veut lui dire,
et qu'il a dessein d'apprendre; elle devient srieuse et fatale quand
elle lui fait adopter, sans examen, un projet dangereux qui le saisit
tout  coup de l'ide de la gloire. L'opinitret contrariante qui le
rend si comique dans ses relations avec le hbleur et glorieux Glendower
sera la cause tragique de sa perte, lorsque, en dpit de toute raison,
de tout conseil, abandonn de tout secours, il s'lancera sur le champ
de bataille, o bientt, demeur seul, il regardera de tous cts et _ne
verra que la mort_. Et ainsi c'est le monde entier, c'est l'ensemble des
ralits humaines que Shakspeare reproduit dans la tragdie, thtre
universel,  ses yeux, de la vie et de la vrit.

En 1595, au plus tard, avait paru _Romo et Juliette_.  cet ouvrage
succdrent, presque sans interruption, jusqu'en 1599, _Hamlet_, le _Roi
Jean, Richard II, Richard III_, les deux _Henri IV_ et _Henri V_. De
1599  1605, l'ordre chronologique des oeuvres de Shakspeare ne nous
offre que des comdies, et _Henri VIII_, ouvrage de cour et de fte.
A dater de 1605, la tragdie y reparat avec le _Roi Lear, Macbeth,
Jules-Csar, Antoine et Cloptre, Coriolan, Othello_. La premire
priode, comme on voit, appartient plutt aux pices historiques; la
seconde  la tragdie proprement dite,  celle dont les sujets, pris
hors de l'histoire positive de l'Angleterre, ouvraient au pote un champ
plus libre et lui permettaient de se dployer dans toute l'originalit
de sa nature. Les pices historiques, communment dsignes sous le nom
_d'Histoires_, taient, depuis vingt ans environ, en possession de la
faveur populaire; Shakspeare ne se dgagea que lentement du got de
son sicle; toujours plus grand, toujours plus approuv  mesure qu'il
s'abandonnait plus librement  son propre instinct, et cependant
toujours attentif  mesurer ses hardiesses sur les progrs de son
auditoire dans le sentiment de l'art. Il parait constant, par la date
de ses pices, qu'il n'a jamais compos une de ses tragdies sans que
quelque autre pote et, pour ainsi dire, tt, sur le mme sujet, les
dispositions du public; comme s'il et senti en lui-mme une supriorit
qui, pour se confier au got de la multitude, avait besoin d'une caution
vulgaire.

On ne saurait douter qu'entre les pices historiques et la tragdie
proprement dite, le gnie de Shakspeare ne se portt de prfrence vers
le dernier genre. Le jugement gnral et constant qui a plac _Romo et
Juliette, Hamlet_, le _Roi Lear, Macbeth_ et _Othello_  la tte de
ses ouvrages, suffirait pour le prouver. Parmi les drames nationaux,
_Richard III_ est le seul que l'opinion ait lev au mme rang; nouvelle
preuve de mon assertion, car c'est aussi le seul ouvrage que Shakspeare
ait pu conduire,  la manire de ses tragdies, par l'influence d'un
caractre ou d'une ide unique. L rside la diffrence fondamentale
qui distingue les deux genres de pices: dans les unes, les vnements
suivent leur cours, et le pote les accompagne; dans les autres, les
vnements se groupent autour d'un homme et ne semblent servir qu' le
mettre en lumire. _Jules-Csar_ est une vraie tragdie, et cependant la
marche de la pice est calque sur le rcit de Plutarque, aussi bien
que le _Roi Jean, Richard II_ ou les _Henri_ sur les chroniques de
Hollinshed; mais Brutus est l qui imprime  l'ouvrage l'unit d'un
grand caractre individuel. De mme l'histoire de _Richard III_ est en
entier sa propre histoire, l'oeuvre de son dessein et de sa volont,
tandis que celle des autres rois dont Shakspeare a peupl son thtre
n'est qu'une partie, et souvent la moindre partie du tableau des
vnements de leur temps.

C'est que les vnements ne sont pas ce qui proccupe Shakspeare; il ne
s'inquite que des hommes qui les font. C'est dans la vrit dramatique,
non dans la vrit historique, qu'il tablit son domaine. Donnez-lui un
fait  exposer sur la scne; il n'ira pas s'informer minutieusement
des circonstances qui l'ont accompagn, ni des causes diverses et
multiplies qui ont pu y concourir; son imagination ne lui demandera pas
un tableau exact des temps, des lieux, ni une connaissance bien complte
des combinaisons infinies dont se forme le mystrieux tissu de la
destine. Ce n'est l que la matire du drame; ce n'est pas l que
Shakspeare en cherchera la vie. Il prend le fait comme le lui livrent
les rcits, et, guid par ce fil, il descend dans les profondeurs de
l'me humaine. C'est l'homme qu'il veut ressusciter; c'est l'homme qu'il
interroge sur le secret de ses impressions, de ses penchants, de
ses ides, de ses volonts. Il lui demande, non pas:--Qu'as-tu
fait?--Mais:--Comment es-tu fait? D'o est ne la part que tu as
prise dans les vnements o je te rencontre? Que cherchais-tu? Que
pouvais-tu? Qui es-tu? Que je te connaisse, je saurai tout ce qui
m'importe dans ton histoire.

Ainsi s'expliquent, dans les oeuvres de Shakspeare, et cette profondeur
de vrit naturelle qui s'y rvle aux yeux les moins exercs, et cette
absence assez frquente de la vrit locale qu'il et galement su
peindre s'il en et fait l'objet d'une tude assidue. De l aussi
la diffrence de conception qui se fait remarquer entre ses pices
historiques et ses tragdies. Composes sur un plan plus national que
dramatique, crites d'avance en quelque sorte par des vnements connus
dans leurs dtails, et dj mme en possession du thtre sous des
formes dtermines, la plupart des pices historiques ne pouvaient
s'assujettir  cette unit individuelle que Shakspeare se plaisait 
faire dominer dans ses compositions, mais qui domine si rarement dans
les rcits de l'histoire. Chaque homme est d'ordinaire pour bien peu de
chose dans les vnements o il a pris place; et la situation brillante
qui sauve un nom de l'oubli n'a pas toujours prserv de la nullit
celui qui le portait. Les rois surtout, forcs de paratre sur la scne
du monde, indpendamment de leur aptitude  y jouer un rle, apportent
souvent, dans la conduite d'une action historique, moins de secours que
d'embarras. La plupart des princes dont le rgne a fourni  Shakspeare
ses drames nationaux ont sans doute exerc quelque influence sur leur
propre histoire; mais aucun, si ce n'est Richard III, ne l'a faite
lui-mme et tout entire. Shakspeare et cherch vainement, dans leur
conduite et leur nature personnelle, ce mobile unique des faits, cette
vrit simple et fconde qu'invoquait l'instinct de son gnie. Aussi,
tandis que, dans ses tragdies, une situation morale, un caractre
fortement conu treint et renferme l'action-dans un noeud puissant,
d'o s'chappent, pour y rentrer ensuite, les faits comme les
sentiments, ses drames historiques offrent au contraire une multitude
d'incidents et de scnes destins moins  faire marcher l'action qu' la
remplir. A mesure que les vnements passent devant lui, Shakspeare les
arrte pour en saisir quelques dtails qui dterminent leur physionomie;
et ces dtails, ce n'est point dans les causes leves ou gnrales des
faits, c'est dans leurs rsultats pratiques et familiers qu'il va les
puiser. Un vnement historique peut partir de trs-haut, mais il
atteint toujours trs-bas; peu importe que ses sources se cachent
dans les sommits de l'ordre social; il vient aboutir dans les masses
populaires; il y produit un effet, un sentiment rpandu et manifeste.
C'est l que Shakspeare semble attendre l'vnement; c'est l qu'il le
prend pour le peindre. L'intervention du peuple, qui porte une si lourde
part du poids de l'histoire, est assurment lgitime, au moins dans les
reprsentations historiques. Elle tait ncessaire  Shakspeare. Ces
tableaux partiels de l'histoire prive ou populaire, placs bien loin
derrire les grands vnements, Shakspeare les attire sur le devant de
la scne, les met en saillie; on sent qu'il y compte pour donner 
son oeuvre les formes et les couleurs de la ralit. L'invasion de la
France, la bataille d'Azincourt, le mariage d'une fille de France avec
le roi d'Angleterre, en faveur de qui le roi de France dshrite le
dauphin, ne lui suffisent point pour remplir le drame historique de
_Henri V_; il appelle  son aide la comique rudition du brave Gallois
Fluellen, les conversations du roi avec les soldats Pistol, Nym,
Bardolph, tout ce mouvement subalterne d'une arme, et jusqu'aux
joyeuses amours de Catherine avec Henri. Dans les _Henri IV_, le comique
se lie de plus prs aux vnements; cependant ce n'est pas de l qu'il
mane; Falstaff et son cortge tiendraient moins de place que les faits
principaux n'en seraient pas moins prpars et ne suivraient pas un
autre cours; mais ces faits n'ont donn  Shakspeare que les contours
extrieurs de la pice; ce sont les incidents de la vie prive, les
dtails comiques, Hotspur et sa femme, Falstaff et ses compagnons, qui
viennent la remplir et l'animer.

Dans la vraie tragdie, tout prend une autre disposition, un autre
aspect; aucun incident n'est isol ni tranger au fond mme du drame;
aucun lien n'est lger ou fortuit. Les vnements groups autour du
personnage principal se prsentent avec l'importance que leur donne
l'impression qu'il en reoit; c'est  lui qu'ils s'adressent, comme
c'est de lui qu'ils proviennent; il est le commencement et la fin,
l'instrument et l'objet des dcrets de Dieu qui, dans ce monde cr pour
l'homme, a voulu que tout se ft par les mains de l'homme, et rien selon
ses desseins. Dieu emploie la volont humaine  accomplir des intentions
que l'homme n'a point eues, et le laisse marcher librement vers un but
qu'il n'a pas choisi. Mais l'homme en butte aux vnements ne tombe
point sous leur servitude; si l'impuissance est sa condition, la
libert est sa nature; les sentiments, les ides, les volonts que lui
inspireront les choses extrieures maneront de lui seul; en lui rside
une force indpendante et spontane qui repousse et brave l'empire que
subira son sort. Ainsi fut fait le monde; ainsi Shakspeare a conu la
tragdie. Donnez-lui un vnement obscur, loign; qu' travers une
srie d'incidents plus ou moins connus, il soit tenu de le conduire vers
un rsultat dtermin: au milieu de ces faits, il place une passion, un
caractre, et met dans la main de sa crature tous les fils de l'action.
Les vnements suivent leur route, l'homme entre dans la sienne; il
emploie sa force  les dtourner de la direction dont il ne veut pas,
 les vaincre quand ils le traversent,  les luder quand ils
l'embarrassent; il les soumet un moment  son pouvoir pour les retrouver
bientt, plus ennemis, dans le cours nouveau qu'il leur a fait prendre,
et il succombe enfin, mais tout entier, dans la lutte o se brisent sa
destine et sa vie.

La puissance de l'homme aux prises avec la puissance du sort, tel est
le spectacle qui a saisi et inspir le gnie dramatique de Shakspeare.
L'apercevant pour la premire fois dans la catastrophe de _Romo et
Juliette_, il avait senti tout  coup la volont glace de terreur 
l'aspect de cette vaste disproportion entre les efforts de l'homme et
l'inflexibilit du destin, l'immensit de nos dsirs et la nullit de
nos moyens. Dans _Hamlet_, la seconde de ses tragdies, il en reproduit
le tableau avec une sorte d'effroi. Un sentiment de devoir vient de
prescrire  Hamlet un projet terrible; il ne croit pas que rien lui
permette de s'y soustraire; et, ds le premier instant, il lui sacrifie
tout, son amour, son amour-propre, ses plaisirs, les tudes mme de sa
jeunesse. Il n'a plus qu'un but au monde, c'est de constater le crime
qui a tu son pre et de le punir. Que, pour accomplir ce dessein, il
faille briser le coeur de celle qu'il aime; que, dans le cours des
incidents qu'il fait natre pour y parvenir, une mprise le rende le
meurtrier de l'inoffensif Polonius; qu'il devienne lui-mme un objet de
rise et de mpris; il n'y songe seulement pas; ce sont les rsultats
ncessaires de sa dtermination, et dans cette dtermination est
concentre toute son existence. Mais il veut l'accomplir avec certitude;
il veut tre assur que le coup sera lgitime et qu'il ne le manquera
pas. Ds lors s'accumulent devant ses pas les doutes, les difficults,
les obstacles qu'oppose toujours le cours des choses  l'homme qui
prtend se l'assujettir. En observant moins philosophiquement ses
entraves, Hamlet les surmonterait plus aisment; mais l'hsitation, la
crainte qu'elles inspirent font partie de leur puissance, et Hamlet doit
la subir tout entire. Cependant rien ne l'branl, rien ne le dtourne;
il avance, bien que lentement, les yeux constamment fixs sur son but;
soit qu'il fasse natre une occasion, soit qu'il la saisisse, chaque pas
est un progrs; il semble toucher au dernier priode de son dessein.
Mais le temps a fourni sa carrire; la Providence est  son terme; les
vnements que Hamlet a prpars se prcipitent sans son concours; ils
se consomment par lui et contre lui; et il tombe victime des dcrets
dont il a assur l'accomplissement, destin  montrer combien l'homme
compte pour peu de chose, mme dans ce qu'il a voulu.

Dj plus aguerri au spectacle de l vie humaine, Richard III, au dbut
de sa sanglante carrire, contemple, mais d'un oeil ferme, cette immense
disproportion sous laquelle succombait sans cesse la pense du courageux
mais novice Hamlet; Richard ne s'en promet que plus d'orgueil et de
plaisir  dompter cette force ennemie; il veut donner un dmenti au sort
qui parat l'avoir dsign pour l'abaissement et le mpris. En effet, on
va le voir commander en vainqueur aux chances de sa vie; les vnements
natront de ses mains, portant l'empreinte de ses volonts; comme sa
pense les a conus, sa puissance les accomplit; il achve ce qu'il a
projet, lve son existence  la hauteur de son ambition..., et s'abme
au moment marqu par l'inflexible destin pour faire clater, au milieu
de ses succs, le chtiment de ses crimes. Macbeth, Othello, Coriolan,
galement actifs et aveugles dans la conduite de leur destine, attirent
de mme sur eux, avec la force d'une volont passionne, l'vnement
qui doit les craser. Brutus meurt de la mort de Csar; nul, plus que
lui-mme n'a voulu le coup qui le tue; nul ne s'y est dtermin par
un choix plus libre de sa raison; il n'a pas eu, comme Hamlet, une
apparition qui lui vint dicter son devoir; en lui seul il a retrouv
cette loi svre  laquelle il a sacrifi son repos, ses affections,
ses penchants; nul homme n'est plus matre de lui-mme, et comme tous,
impuissant contre le sort, il meurt; avec lui prit la libert qu'il a
voulu sauver; l'espoir mme de rendre sa mort utile ne luit point  ses
yeux; et cependant Shakspeare ne lui fait pas dire en mourant: O vertu,
tu tu n'es qu'un vain nom!

C'est qu'au-dessus de ce jeu terrible de l'homme contre la ncessit,
plane son existence morale, indpendante, souveraine, exempte des
hasards du combat. Le gnie puissant dont le regard avait embrass la
destine humaine n'en pouvait mconnatre le sublime secret; un instinct
sr lui rvlait cette explication dernire, sans laquelle il n'y a que
tnbres et incertitude. Aussi, muni du fil moral qui ne se rompt jamais
dans ses mains, marche-t-il d'un pas ferme  travers les embarras des
circonstances et les perplexits des sentiments divers; rien de plus
simple, au fond, que l'action de Shakspeare; rien de moins compliqu
que l'impression qu'on en reoit. L'intrt ne s'y partage point et
s'y balance encore moins entre deux penchants opposs, deux affections
puissantes. Ds que les personnages sont connus, ds que la situation
est dveloppe, on a fait son choix; on sait ce qu'on dsire, ce qu'on
craint, qui l'on hait et qui l'on aime. Les devoirs ne se combattent
pas plus que les intrts; la conscience ne flotte pas plus que les
affections. Au milieu des rvolutions politiques, dans ces temps o la
socit en guerre avec elle-mme ne peut plus diriger les individus par
ces lois qu'elle leur imposait pour le maintien de son unit, alors
seulement le jugement de Shakspeare hsite et laisse hsiter le ntre;
lui-mme ne dmle plus bien o est le droit, ce que veut le devoir, et
ne sait plus nous le faire pressentir. Le _Roi Jean, Richard II_, les
_Henri VI_, en offrent l'exemple. Partout ailleurs, la situation morale
est claire, sans ambigut comme sans complaisance. Les personnages n'y
marchent point ou trompeurs ou tromps, entre le vice et la vertu,
la faiblesse et le crime; ce qu'ils sont, ils le sont franchement,
nettement; leurs actions sont dessines  grands traits; l'oeil le plus
dbile ne saurait s'y mprendre. Et cependant, science admirable de la
vrit! dans ces actions si positives, si compltes, si consquentes,
vivent et se dploient toutes les inconsquences, tous les bizarres
mlanges de la nature humaine. Macbeth a bien pris son parti sur le
crime; aucun fil ne retient plus ses actions  la vertu; et cependant
qui peut douter que, dans le caractre de Macbeth,  ct des passions
qui poussent au crime n'existent encore les penchants qui font la vertu?
La mre de Hamlet n'a gard, dans son incestueux amour, aucune mesure;
elle connat son crime et le commet; sa situation est celle d'une
effronte coupable; son me est celle d'une femme qui pourrait aimer la
pudeur et se trouver heureuse dans les liens du devoir. Claudius mme,
le sclrat Claudius voudrait encore pouvoir prier; il ne le peut, mais
il le voudrait. Ainsi le coup d'oeil du philosophe claire et dirige
l'imagination du pote; ainsi l'homme n'apparat  Shakspeare que muni
de tout ce qui appartient  sa nature. La vrit est toujours l, devant
les yeux du pote: il les baisse et il crit.

Mais il est une vrit que Shakspeare n'observe point de la sorte, qu'il
tire de lui-mme, et sans laquelle toutes celles qu'il contemple
au dehors ne seraient que des images froides et striles: c'est le
sentiment qu'elles excitent en lui. Ce sentiment est le lien mystrieux
qui nous unit au monde extrieur et nous le fait vraiment connatre;
quand notre pense a considr les ralits, notre me s'meut d'une
impression analogue et spontane; sans la colre qu'inspire la vue du
crime, d'o nous viendrait la rvlation de ce qui le rend odieux?
Nul n'a runi, au mme degr que Shakspeare, ce double caractre de
l'observateur impartial et de l'homme profondment sensible. Suprieur 
tout par la raison, accessible  tout par la sympathie, il ne voit rien
qu'il ne le juge, et il le juge parce qu'il le sent. Celui qui n'et pas
dtest Iago et-il pntr, comme Shakspeare, dans les replis de son
excrable caractre?  l'horreur qu'il ressent pour le criminel est due
l'effrayante nergie du langage qu'il lui prte. Qui pourrait nous faire
trembler, comme lady Macbeth elle-mme, de l'action qu'elle prpare avec
si peu de crainte? Mais s'agit-il d'exprimer la piti, la tendresse,
l'abandon de l'amour, l'garement des terreurs maternelles, les fermes
et profondes douleurs d'une amiti virile? Alors l'observateur peut
quitter son poste, le juge son tribunal; c'est Shakspeare lui-mme
qui s'panche avec l'abondance de sa nature; ce sont les sentiments
familiers  son me qui s'meuvent au moindre contact de son
imagination. Les femmes, les enfants, les vieillards, qui les a peints
comme lui? O l'ingnuit d'un amour permis a-t-elle fait natre une
fleur plus pure que Desdemona? La vieillesse indignement abandonne,
livre  la dmence par la faiblesse de l'ge et la violence de la
douleur, se rpandit-elle jamais en lamentations plus pathtiques que
dans le _Roi Lear_? Qui ne se sentira le coeur assailli de toutes les
motions pleines d'angoisse que peut inspirer l'enfance, en voyant la
scne o Hubert, selon sa promesse au roi Jean, veut faire brler les
yeux du jeune Arthur? Et si ce projet barbare recevait son excution,
qui pourrait la supporter? Mais Shakspeare alors ne l'eut pas retrace:
il y a des douleurs devant lesquelles il s'arrte; il prend piti de
lui-mme et repousse des impressions trop difficiles  soutenir. A peine
permet-il quelques mots  Juliette entre la mort de Romo et la sienne;
Macduff se taira aprs le massacre de sa femme et de ses enfants; et
Shakspeare a voulu que Constance ft morte avant de nous apprendre la
mort d'Arthur. Othello seul aborde sans mnagement toute sa souffrance;
mais son malheur tait si horrible, quand il ne le connaissait pas, que
l'impression qu'il en reoit, aprs la dcouverte de son erreur, devient
presque un soulagement.

Ainsi mu de ce qui nous meut, Shakspeare obtient notre confiance;
nous nous abandonnons avec scurit  cette me toujours ouverte o
nos sentiments ont dj retenti,  cette imagination toujours prte o
s'empreint l'clat du soleil d'Italie et qu'obscurciront les sombres
brouillards du Danemark. Dramatique dans la peinture des jeux d'une mre
avec son enfant, simple dans la terrible apparition qui ouvre la scne
de Hamlet, le pote ne manquera jamais aux ralits qu'il doit nous
peindre, ni l'homme aux motions dont il veut nous pntrer.

Pourquoi donc sommes-nous quelquefois pniblement contraints de nous
arrter en le suivant? Pourquoi une sorte d'impatience et de fatigue
vient-elle assez souvent nous troubler dans l'admiration qu'il nous
inspire? Un malheur est arriv  Shakspeare; prodigue de ses richesses,
il n'a pas toujours su les distribuer  propos ni avec art. Ce fut aussi
quelquefois le malheur de Corneille. Les ides se pressaient autour de
Corneille, confuses et tumultueuses, comme autour de Shakspeare, et ni
l'un ni l'autre n'a eu le courage de traiter son propre esprit avec une
prudente svrit. Ils oublient la situation du personnage en faveur des
penses qu'elle suscite dans l'me du pote. Dans Shakspeare surtout,
cette excessive complaisance pour lui-mme arrte et interrompt
quelquefois, d'une manire fatale  l'effet dramatique, l'branlement
qu'a reu le spectateur. Ce n'est pas seulement, comme dans Corneille,
l'ingnieuse loquacit d'un esprit un peu bavard; c'est l'inquite
et bizarre rverie d'un esprit tonn de ses propres dcouvertes, ne
sachant comment reproduire toute l'impression qu'il en reoit, et
forant, entassant les ides, les images, les expressions, pour
rveiller en nous des sentiment pareils  ceux qui l'oppressent. Ces
sentiments longuement dvelopps ne sont pas toujours ceux qui doivent
occuper le personnage; et non-seulement l'harmonie de la situation en
est altre, mais nous nous voyons contraints  un certain travail qui
achve de nous en distraire. Toujours simples dans leurs motions,
les hros de Shakspeare ne le sont pas galement dans leurs discours;
toujours vrais et naturels dans leurs ides, ils ne le sont pas aussi
constamment dans les combinaisons qu'ils en forment. La vue du pote
embrassait un champ immense, et son imagination, le parcourant avec
une rapidit merveilleuse, saisissait entre les objets mille rapports
loigns ou bizarres, et passait de l'un  l'autre par une multitude
de transitions brusques et singulires qu'elle imposait ensuite aux
personnages et aux spectateurs. De l est n le vrai, le grand dfaut
de Shakspeare, le seul qui vienne de lui-mme, et qui se produise
quelquefois dans ses plus belles compositions; c'est l'apparence
trompeuse d'une recherche pleine d'effort qui n'est due au contraire
qu' l'absence du travail. Accoutum par le got de son sicle  runir
souvent les ides et les expressions par leurs relations les plus
lointaines, il en contracta l'habitude de cette subtilit savante qui
aperoit tout, rapproche tout et ne fait grce de rien; elle a gt
plus d'une fois la gaiet de ses comdies comme le pathtique de ses
tragdies. Si la mditation et instruit Shakspeare  se replier
sur lui-mme,  contempler sa propre force et  la concentrer en la
mnageant, il et bientt rejet l'abus qu'il en a fait, et il n'et pas
tard  reconnatre que ni ses hros, ni ses spectateurs ne pouvaient
le suivre dans ce prodigieux mouvement d'ides, de sentiments et
d'intentions qui,  chaque occasion, au moindre prtexte, se soulevaient
et s'obstruaient dans sa propre pense.

Mais autant que, par les dtails rares et incertains qui nous ont t
transmis sur sa personne et sa vie, on peut concevoir aujourd'hui son
caractre, tout porte  croire que Shakspeare ne prit jamais tant de
soin de ses travaux ni de sa gloire. Plus dispos  jouir de lui-mme
qu' s'en rendre compte, docile  l'inspiration plutt que dirig par la
conscience de son gnie, peu tourment du besoin des succs, plus enclin
 en douter qu'attentif aux moyens de les prparer, le pote avana sans
mesurer sa route, se dcouvrant lui-mme, pour ainsi dire,  chaque pas,
et conservant peut-tre encore,  la fin de sa carrire, quelque chose
de cette nave ignorance des merveilleuses richesses qu'il y rpandait
 pleines mains. Ses sonnets, seuls entre ses oeuvres, contiennent
quelques allusions  ses sentiments personnels,  la situation de son
me ou de sa vie; mais on n'y rencontre que bien rarement cette ide, si
naturelle  un pote, de l'immortalit promise  ses vers; et ce n'tait
pas un homme qui comptt beaucoup sur la postrit, ou s'en soucit
gure, que celui qui s'est montr si peu soigneux de jeter quelque jour
sur les seuls monuments de son existence prive que la postrit tienne
de lui.

Imprims pour la premire fois en 1609, ces sonnets le furent, sans
doute, de l'aveu de Shakspeare; rien n'indique cependant qu'il ait pris
la moindre part  leur publication. Ni lui ni son diteur n'ont cherch
 leur donner un intrt historique par la dsignation des personnes 
qui ils furent adresss ou des occasions qui les inspirrent. Aussi les
clarts qu'on y peut entrevoir sur quelques circonstances de sa vie
sont-elles si douteuses qu'elles servent plutt  inquiter son
historien qu' le conduire. Le style passionn qui y rgne, mme dans
ceux qui videmment ne s'adressent qu' un ami, a jet les commentateurs
de Shakspeare dans un grand embarras. De toutes les suppositions
hasardes pour l'expliquer, une seule,  mon avis, a quelque
vraisemblance. Dans un temps o l'esprit, comme tourment de son
inexprience et de sa jeunesse, essayait de toutes les formes, except
de la simplicit, prs d'une cour o l'_euphuisme_, langage  la mode,
avait port jusque dans la conversation familire les plus bizarres
travestissements de personnes et d'ides, il se peut que, pour
exprimer des sentiments rels, le pote ait pris quelquefois, dans ces
compositions lgres, un rle et un langage de convention. On sait, par
un pamphlet publi en 1598, que les _doux_ sonnets de Shakspeare, dj
clbres bien qu'il ne fussent pas encore imprims, faisaient le charme
de ses socits particulires; et si l'on remarque que le trait qui les
termine est presque toujours rpt et retourn dans plusieurs sonnets
de suite, on sera bien tent de les considrer comme de simples
amusements d'un esprit que sduisait toujours l'occasion d'exprimer
une ide ingnieuse. Insuffisants donc  claircir les faits qu'ils
indiquent, ce n'est que par des inductions plus ou moins rapproches que
les sonnets de Shakspeare peuvent offrir quelques renseignements sur ce
qui remplit sa vie pendant son sjour  Londres, et pendant ces trente
annes, maintenant si glorieuses, dont il a mis si peu d'intrt 
conserver les dtails.

Peut-tre sa situation a-t-elle, aussi bien que son caractre, contribu
 ce silence. Un sentiment de fiert autant que la modestie a pu
disposer Shakspeare  renfermer dans l'oubli une existence dont il tait
peu satisfait. L'tat de comdien n'avait alors, en Angleterre, ni
consistance ni clat. Quelque diffrence que mette Hamlet entre les
acteurs ambulants et ceux qui appartenaient  un thtre tabli, ces
derniers devaient porter aussi le poids de la grossiret du public dont
ils dpendaient, et de celle des confrres avec qui ils partageaient la
charge de divertir le public. La passion du spectacle fournissait de
l'emploi  des gens de tout tage, depuis ceux qu'on dressait aux
combats de Tours jusqu'aux enfants de Saint-Paul et aux socitaires de
Black-Friars. C'est probablement de quelque thtre plac entre ces deux
extrmes que Shakspeare nous donne une si plaisante image dans _le Songe
d'une nuit d't._ Mais les moyens d'illusion auxquels ont recours les
artisans comdiens de ce drame ne sont gure infrieurs  ceux dont
se servaient les thtres les plus relevs. L'acteur crpi de pltre,
charg de figurer la muraille qui spare Pyrame et Thisb, et instruit 
carter les doigts en guise de crevasse, cet homme qui avec sa lanterne,
son chien et son buisson, doit signifier le clair de la lune, ne
demandaient pas  l'imagination des spectateurs beaucoup plus de
complaisance qu'il n'en fallait ailleurs pour se reprsenter la mme
scne tantt comme un jardin rempli de fleurs, puis aussitt, sans aucun
changement, comme un rocher contre lequel vient se briser un vaisseau,
puis enfin comme un champ de bataille o quatre hommes, arms d'pes et
de boucliers, viennent figurer deux armes en prsence[23]. Il y a lieu
de croire que tous ces spectacles rassemblaient  peu prs le mme
public; du moins est-il certain que les pices de Shakspeare ont t
joues  _Black-Friars_ et au _Globe_, deux thtres diffrents, bien
qu'appartenant  la mme Troupe.

[Note 23: C'est la description ironique de l'tat grossier du thtre
que donne sir Philippe Sidney dans sa _Defence of Poesie_, imprime en
1595.]

Les comdiens ambulants taient en usage de donner leurs reprsentations
dans les cours d'auberge; le thtre en occupait une partie; les
spectateurs remplissaient l'autre et demeuraient  dcouvert ainsi que
les acteurs; les chambres basses qui formaient le circuit de la cour et
les galeries au-dessus offraient des places sans doute plus chres. Les
thtres de Londres avaient t construits sur ce modle; et ceux
qu'on appelait _thtres_ _publics_, par opposition aux _salles
particulires_, avaient gard la coutume de reprsenter en plein jour
et sans autre toit que le ciel. Le _Globe_ tait un thtre public
et _Black-Friars_ une salle particulire; nul doute que ces derniers
tablissements ne fussent d'un rang suprieur; on vit mme plus tard la
qualit de spectateurs de _Black-Friars_ regarde comme le signe d'un
got plus lgant et plus ddaigneux. Mais de telles distinctions ne se
dessinent nettement qu' la longue, et quand Shakspeare monta sur la
scne, les nuances en taient probablement trs-confuses. En 1609,
Decker, dans un pamphlet intitul _Guis Hornbook_, crit un chapitre sur
la manire dont un homme du bel air doit se conduire au spectacle.
On y voit que, dans les salles _publiques_ ou _particulires_, le
gentilhomme doit d'abord aller prendre place sur le thtre mme: l il
s'assira  terre ou sur un tabouret, selon qu'il lui conviendra ou non
de payer un sige. Il gardera courageusement sort poste malgr les hues
du parterre, dt mme la populace qui le remplit lui cracher au nez et
lui jeter de la boue au visage; ce qu'il convient au gentilhomme de
supporter patiemment, en riant de ces imbciles animaux-l. Cependant
si la multitude se met  crier  pleine gorge: Hors d'ici le sot!
le danger devient assez srieux pour que le bon got n'oblige pas le
gentilhomme  s'y exposer. Les gens du peuple se faisaient apporter,
pendant le spectacle, de la bire, des pommes, et les acteurs en avaient
souvent leur part; on fournissait d'un autre ct aux gentilhommes, pour
leur argent, des pipes  fumer, des cartes  jouer; et il tait dans
les rgles de conduite des lgants habitus du thtre d'y tablir une
partie de jeu avant le commencement de la pice. _Guls Hornbook_ leur
recommande de tmoigner une grande ardeur  leur jeu, dussent-ils
ensuite se rendre l'argent  souper; rien ne saurait, dit-il, donner
plus de relief  un gentilhomme que de lancer ses cartes sur le thtre
aprs en avoir dchir trois ou quatre avec les apparences de la fureur.
Parler, rire, tourner le dos aux acteurs quand la pice ou l'auteur
dplat, ce sont les devoirs du spectateur en possession des honneurs de
la scne. Ces plaisirs des gentilhommes indiquent assez quels taient
ceux de la populace runie au parterre, et que les crits contemporains
dsignent ordinairement sous le nom de _puants_[24] Le sort des acteurs
vous aux divertissements d'un tel public devait avoir plus d'un dgot,
et il est permis d'attribuer  ce que Shakspeare en avait souffert cette
aversion pour les runions populaires qui se manifeste souvent dans ses
ouvrages avec tant d'nergie.

[Note 24: _Stinkards_.]

La condition et les moeurs des potes qui travaillaient pour le thtre
ne nous donnent pas, sous ces deux rapports, une ide plus honorable des
acteurs qui les frquentaient; et, pour supposer que Shakspeare jeune,
gai, facile, ait chapp  l'influence de ce double caractre de pote
et de comdien, il faut cette foi robuste que les commentateurs ont
voue  leur patron. Shakspeare lui-mme nous laisse peu de doute sur
des torts qu'il a du moins le mrite de regretter. Il demande, dans
un sonnet, que sa fortune coupable desse, dit-il de mes mauvaises
actions, porte seule le reproche des moyens publics auxquels l'a
rduit la ncessit de subsister: De l vient, ajoute-t-il, que mon nom
est diffam et ma nature presque abaisse jusqu' l'lment dans lequel
elle agit, ainsi qu'il arrive  la main du teinturier. Ayez donc piti
de moi, et souhaitez que je puisse tre renouvel, tandis que, soumis et
patient, je boirai des potions de vinaigre contre la puissante contagion
o je vis[25]. Dans le sonnet suivant, s'adressant  la mme personne,
toujours sur le ton d'une affection confiante  la fois et respectueuse:
Votre tendresse et votre piti, dit-il, effacent pour moi l'empreinte
que grave sur mon front le reproche vulgaire.


[Note 25: Sonnet 111, dition de Steevens, 1780, t. XI, p. 670.]


Que m'importera qu'on me qualifie mal ou bien si vous recouvrez de
fraches couleurs ce que j'ai de mauvais, et reconnaissez ce que j'ai de
bon[26]? Ailleurs il s'afflige de cette tache qui spare deux vies unies
par l'affection: Je ne puis, dit-il, toujours t'avouer, de peur que la
faute que je pleure ne te fasse rougir; et tu ne peux m'honorer d'une
faveur publique, dans la crainte de dshonorer ton nom[27]. Puis il
se plaint d'tre, sinon calomni, du moins mal jug, et de ce que les
fragilits de sa foltre jeunesse sont pies par des censeurs encore
plus fragiles que lui[28]. On devine aisment quelle devait tre
la nature des faiblesses de Shakspeare; plusieurs sonnets sur les
infidlits, et mme sur les vices de la matresse qu'il clbre,
indiquent assez que ses carts n'avaient pas toujours pour objet des
personnes capables de les honorer. Cependant, comment supposer que, dans
l'tat des moeurs au XVIe sicle, la svrit publique dployt tant de
rigueur contre de pareils garements? Pour expliquer l'humiliation du
pote, il faut supposer ou quelque scandale fort au del de l'usage, ou
simplement un dshonneur particulier attach aux dsordres et  l'tat
de comdien. Cette dernire hypothse me parat la plus probable. Aucun
reproche grave ne peut, en aucun temps, avoir pes sur un homme dont ses
contemporains n'ont jamais parl qu'avec une affection pleine d'estime,
et que Ben-Johnson dclare vritablement honnte, sans tirer de cette
assertion l'occasion ni le droit de rapporter quelque trait honteux  sa
mmoire, quelque tort connu que l'officieux rival n'et pas manqu de
constater en l'excusant.

[Note 26: Sonnet 112, _ibid._]

[Note 27: Sonnet 36, _ibid._, p. 61.]

[Note 28: Sonnet 121, _ibid._ p. 678.]

Peut-tre en se rapprochant des classes leves, frapp du spectacle
d'une lgance relative de sentiments et de moeurs qu'il ne souponnait
pas encore, averti soudain que sa nature lui donnait droit de participer
 ces dlicatesses jusque-l trangres  ses habitudes, Shakspeare se
sentit-il charg, par sa situation, de douloureuses entraves; peut-tre
s'exagra-t-il son abaissement, par cette disposition d'une me fire,
d'autant plus accable d'une condition ingale qu'elle se sent plus
digne de l'galit. Du moins n'est-il pas douteux qu'avec cette
circonspection mesure qui accompagne la fiert aussi bien que
la modestie, Shakspeare n'ait travaill  franchir des distances
humiliantes, et qu'il n'y soit parvenu. Sa premire ddicace 
lord Southampton, celle de _Vnus et Adonis_, est crite avec une
respectueuse timidit. Celle du pome de _Lucrce_, publi l'anne
suivante, exprime un attachement reconnaissant, mais sr d'tre
accueilli, et il voue  son protecteur un amour sans mesure. Le ton
de cette prface conforme  celui d'un grand nombre de sonnets, des
bienfaits rpts auxquels l'amiti de lord Southampton donna ce mrite
qui permet qu'on s'en honore, la vive tendresse que devait inspirer au
sensible et confiant Shakspeare l'aimable et gnreuse protection d'un
jeune homme brillant et considr, toutes ces circonstances ont fait
supposer  quelques commentateurs que lord Southampton pouvait bien
avoir t l'objet des inexplicables sonnets du pote. Sans examiner 
quel point _l'euphuisme_, l'exagration du langage potique et le
faux got du temps ont pu donner  lord Southampton les traits d'une
matresse adore, on ne saurait mconnatre que la plupart de ces
sonnets s'adressent  une personne d'un rang suprieur, pour qui le
dvouement du pote porte le caractre d'un respect soumis autant que
passionn. Plusieurs indiquent des relations littraires, habituelles,
et intimes. Tantt Shakspeare se flicite d'tre guid et inspir,
tantt il se plaint de n'tre plus seul  recevoir ces inspirations:
J'avoue, dit-il, que tu n'tais pas mari  ma muse[29]; et cependant
la douleur d'un tel partage se reproduit sous toutes les formes de la
jalousie, tantt rsigne, tantt pousse, par des sentiments trop
amers,  laisser chapper des reproches pressants, mais contenus
dans les bornes du respect. Ailleurs il s'accuse,  ce qu'il semble,
d'infidlit envers un ancien ami; il a trop frquent des esprits
inconnus, trop livr au monde les droits chrement achets d'une
affection qui l'enchane chaque jour par de nouvelles obligations; mais
il revient, et rclame son pardon au nom de la confiance que lui inspire
toujours cette affection qu'il a nglige[30]. Un autre sonnet parle de
torts mutuels pardonns, mais dont la douleur est encore prsente[31]. Si
ce ne sont pas l de pures formes de langage employes peut-tre dans
des occasions bien diffrentes de celles qu'elles paraissent indiquer,
le sentiment qui occupait ainsi la vie intrieure du pote tait aussi
orageux que passionn.

[Note 29: Sonnet 82, _ibid._, p. 646.]

[Note 30: Sonnet 117, _ibid._ p. 675.]

[Note 31: Sonnet 120, _ibid._ p. 677.]

Au dehors, cependant, son existence parat avoir suivi un cours
tranquille. Son nom ne se trouve ml dans aucune querelle littraire;
et sans les malignes allusions de l'envieux Ben-Johnson,  peine une
critique s'associerait-elle aux loges qui consacrent sa supriorit.
Tous les documents nous montrent enfin Shakspeare plac comme il avait
droit de prtendre  l'tre, recherch pour le charme de son caractre
autant que pour l'agrment de son esprit et l'admiration due  son
gnie. Un coup d'oeil jet sur les affaires du pote prouve aussi
qu'il commenait  porter, dans les dtails de son existence, cette
rgularit, cet ordre ncessaires  la considration. On le voit
achetant successivement dans son pays natal une maison et diverses
portions de terre dont il forme bientt une proprit suffisante pour
assurer l'aisance de sa vie. Les profits qu'il retirait du thtre,
en qualit d'auteur et d'acteur, ont t valus  deux cents livres
sterling par an, somme considrable pour le temps; et si les bienfaits
de lord Southampton sont venus au secours de l'conomie du pote, on
peut juger que du moins ils n'ont pas t mal employs. Rowe, dans sa
vie de Shakspeare, semble croire que les libralits d'lizabeth eurent
part aussi  la fortune de son pote favori. Le don d'un cusson
accord, ou plutt confirm  son pre en 1599, prouve en effet
l'intention d'honorer sa famille. Mais rien n'indique d'ailleurs
que Shakspeare ait obtenu, d'lizabeth et  sa cour, des marques de
distinction suprieures ou mme gales  l'accueil que recevait de Louis
XIV Molire, comme lui comdien et pote; ainsi que Molire, Shakspeare,
si l'on en excepte son intimit avec lord Southampton, chercha surtout
ses relations habituelles parmi les gens de lettres dont il avait
probablement contribu  relever la condition sociale. Le club de la
_Sirne_, fond par sir Walter Raleigh et o se runissaient Shakspeare,
Ben-Johnson, Beaumont, Fletcher, etc., a t longtemps clbre
par l'clat des combats d'esprit que s'y livraient Ben-Johnson et
Shakspeare, jeu frivole o la vivacit de celui-ci lui donnait un
immense avantage sur la lenteur laborieuse de son rival. Les traits
qu'on en cite ne valent plus aujourd'hui la peine d'tre recueillis. Peu
de bons mots sont en tat de fournir une carrire de deux sicles.

Qui ne croirait qu'une vie ainsi devenue honorable et douce retiendra
longtemps Shakspeare au milieu de socits conformes aux besoins de son
esprit et sur le thtre de sa gloire? Cependant, en 1613 ou 1614 au
plus tard, trois ou quatre ans aprs avoir obtenu de Jacques Ier la
direction du thtre de Black-Friars, sans qu'on puisse entrevoir aucun
dgot de la part du roi  qui il devait cette nouvelle faveur, ni de
la part du public auquel il venait de donner _Othello_ et la _Tempte_,
Shakspeare quitte Londres et le thtre pour aller vivre  Stratford,
dans sa maison de _Newplace_ et au milieu de ses champs. Le besoin de
la vie de famille s'est-il fait sentir  lui? Mais il pouvait attirer
 Londres sa femme et ses enfants. Rien n'indique qu'il et t fort
tourment de cette sparation. Pendant son sjour  Londres, il faisait,
dit-on, de frquents voyages  Stratford; mais on l'accusait de trouver,
mme sur la route, des distractions du genre de celles qui avaient pu
le consoler, au moins de l'absence de sa femme; et sir William Davenant
s'est vant hautement de l'intimit du pote avec sa mre, la belle et
spirituelle htesse de _la Couronne_,  Oxford, o Shakspeare s'arrtait
en allant  Stratford. Si les sonnets de Shakspeare devaient tre
regards comme l'expression de ses sentiments les plus habituels et les
plus chers, on s'tonnerait de n'y jamais rencontrer un seul mot relatif
 son pays,  ses enfants, pas mme au fils qu'il perdit  l'ge
de douze ans. Cependant Shakspeare ne pouvait ignorer la tendresse
paternelle: celui qui, dans _Macbeth_, a peint la piti sous la forme
d'un pauvre petit nouveau-n tout nu; celui qui a fait dire 
Coriolan: Pour ne pas devenir faible et sensible comme une femme, il ne
faut pas voir le visage d'une femme ou d'un enfant; celui qui a si bien
rendu les tendres purilits de l'amour maternel, celui-l ne pouvait
avoir vu ses propres enfants sans ressentir les tendresses de coeur d'un
pre. Mais Shakspeare, tel que son caractre se prsente  notre pense,
avait pu trouver longtemps, dans les distractions du monde, de quoi
tenir, dans son me et sa vie, la place qu'il tait capable de donner
aux affections. Quoi qu'il en soit, il est plus difficile de dmler les
causes qui dterminrent son dpart de Londres, que d'entrevoir celles
qui avaient pu y prolonger son sjour. Peut-tre quelques infirmits
vinrent-elles l'avertir de la ncessit du repos; peut-tre aussi le
dsir bien naturel de montrer  son pays une existence si diffrente de
celle qu'il en avait emporte lui fit-il hter le moment de renoncer 
des travaux qui n'avaient plus pour ddommagement les plaisirs de la
jeunesse.

De nouveaux plaisirs ne devaient pas manquer  Shakspeare dans sa
retraite. Une disposition naturelle  jouir vivement de toutes choses
rendait galement propre au bonheur d'une vie paisible celui qu'elle
avait distrait des vicissitudes d'une vie agite. Le premier mrier
qui ait t introduit dans le canton de Stratford, plant des mains de
Shakspeare en un coin de son jardin, de Newplace, a durant plus d'un
sicle attest la douce simplicit des occupations qui remplissaient ses
journes. Une aisance suffisante, l'estime et l'amiti de ses voisins,
tout semblait lui promettre ce qui couronne si bien une vie brillante,
une vieillesse tranquille et honore, lorsque le 23 avril 1616, le jour
mme o il avait atteint sa cinquante-deuxime anne, la mort vint
l'enlever  cette situation commode et calme dont peut-tre il n'et pas
toujours livr au repos seul les heureux loisirs.

Rien n'indique le genre de maladie auquel il succomba. Son testament est
dat du 25 mars 1616; mais la date de fvrier, efface pour faire place
 celle de mars, donne lieu de croire qu'il l'avait commenc un mois
auparavant. Il dclare l'avoir crit en parfaite sant; mais cette
prcaution prise si fort  propos dans un ge encore si loign de la
vieillesse fait prsumer que quelque fcheux symptme avait veill en
lui l'ide du danger. Rien n'carte ou ne confirme cette supposition; et
les derniers jours de Shakspeare sont entours d'une obscurit encore
plus profonde, s'il se peut, que celle de sa vie.

Son testament n'offre rien de remarquable, si ce n'est une nouvelle
preuve du peu de place qu'occupait dans sa pense la femme  qui
il s'tait si prcipitamment uni. Aprs avoir institu lgataire
universelle sa fille ane Susanna, marie  M. Hall, mdecin de
Stratford, il laisse des marques d'amiti  plusieurs personnes, parmi
lesquelles il oublie sa femme, et ne s'en souvient ensuite que pour lui
lguer dans un interligne, non pas le meilleur de ses lits, mais _le
second aprs le meilleur_[32]. Une distraction semblable, rpare de
la mme manire, se fait remarquer  l'gard de Burbadge, Hemynge et
Condell, les seuls de ses camarades de thtre dont il fasse mention; il
lgue  chacun d'eux, aussi dans un interligne, trente-six schellings
pour avoir une bague. Burbadge, le premier acteur de son temps, avait
contribu au succs des pices de Shakspeare; Hemynge et Condell ont
donn, sept ans aprs sa mort, la premire dition complte de ses
oeuvres dramatiques.

[Note 32: _The second best._]

Cette singulire omission du nom de la femme de Shakspeare, si
lgrement rpare, indique peut-tre plus que de l'oubli; on est tent
de la regarder comme le signe d'un loignement ou d'un ressentiment dont
l'approche seule de la mort a pu engager le pote  adoucir un peu la
manifestation.

La seconde fille de Shakspeare, Judith, marie  un marchand de vin,
reut une part beaucoup moins considrable que madame Hall, sa soeur,
de l'hritage de leur pre. Fut-ce en qualit d'ane, ou par une
prdilection particulire que Shakspeare voulut ainsi avantager Susanna?
Une pitaphe grave sur le tombeau de celle-ci, morte en 1649, la
reprsente comme spirituelle au del de la porte de son sexe, et
ayant en cela quelque chose de Shakspeare, mais plus encore en ce
qu'elle tait sage pour le salut et pleurait avec tous ceux qui
pleuraient. Rien ne nous est parvenu sur Judith, sinon qu'elle ne
savait pas crire, fait constat par un acte encore existant, o elle a
appos une croix ou quelque autre signe analogue, indiqu par une note
marginale comme le signe de Judith Shakspeare. Judith laissa trois
fils qui moururent sans enfants. Susanna n'eut qu'une fille, marie
d'abord  Thomas Nash et ensuite  sir Bernard Abingdon. Aucun enfant ne
naquit de ces deux mariages, et ainsi s'teignit  la seconde gnration
la postrit de Shakspeare.

Le jour de sa mort avait t, en Espagne, celui de la mort de Cervantes.

Shakspeare fut enterr dans l'glise de Stratford, o subsiste encore
son tombeau. Il est reprsent de grandeur naturelle, assis dans une
niche, un coussin devant lui et une plume  la main. Cette figure avait
t dans l'origine, selon l'usage du temps, peinte des couleurs de la
vie, les yeux d'un brun clair, la barbe et les cheveux plus foncs. Le
pourpoint tait carlate et la robe noire. Les couleurs ternies par le
temps en furent rafrachies en 1748, par les soins de M. John Ward,
grand-pre de mistriss Siddons et de M. Kemble, sur les profits d'une
reprsentation d'_Othello_. Mais en 1793, M. Malone, l'un des principaux
commentateurs de Shakspeare, fit enduire la statue d'une paisse couche
de blanc, conduit sans doute par cette prvention exclusive en faveur
des coutumes modernes qui l'a souvent gar dans ses commentaires. Un
voyageur indign a, par un quatrain inscrit dans l'_Album_ de l'glise
de Stratford, appel la maldiction du pote sur le profanateur qui
badigeonne son tombeau comme il gta ses pices. Sans adhrer
absolument aux dures expressions d'une lgitime colre, on ne peut
s'empcher de sourire en retrouvant, dans la couche de blanc de M.
Malone, un symbole de l'esprit qui a dict ses commentaires, et ce
caractre gnral du XVIIIe sicle asservi  ses propres gots, et
inhabile  comprendre ce qui n'entrait pas dans la sphre de ses
habitudes ou de ses ides.

Bien que cette malencontreuse rparation ait eu l'inconvnient d'altrer
la physionomie du portrait de Shakspeare, elle n'a cependant pu tout
 fait effacer, dit-on, cette expression de douce srnit qui parait
avoir caractris la figure comme l'me du pote. Sur la pierre
spulcrale place au-dessous de la niche sont gravs quatre vers dont
voici la traduction:

Ami, pour l'amour de Jsus, abstiens-toi de fouiller la poussire ici
enclose. Bni soit celui qui pargnera ces pierres, et maudit soit celui
qui dplacera mes os!

Cette inscription, compose,  ce qu'on croit, par Shakspeare lui-mme,
fut, dit-on, la cause qui empcha de transporter son tombeau 
Westminster, comme on en avait eu le projet. Il y a peu d'annes qu'il
se forma, contre le mur de l'glise de Stratford, une excavation qui mit
 dcouvert la fosse mme o avait t dpos le corps; le sacristain
qui, pour empcher les dprdations sacrilges de la curiosit ou de
l'admiration, fit la garde prs de l'ouverture jusqu' ce que la vote
ft rpare, ayant essay de porter la vue au dedans de la tombe, n'y
aperut ni ossement ni cercueil, mais seulement de la poussire. Il
me sembla, ajoute le voyageur qui raconte le fait, que c'tait quelque
chose que d'avoir vu la poussire de Shakspeare.

Ce tombeau est aujourd'hui seul en possession des hommages qu'a
longtemps partags avec lui le mrier de Shakspeare. Vers le milieu
du dernier sicle, un M. Castrell, riche ecclsiastique, devint
propritaire de Newplace. Cette habitation, demeure quelque temps dans
la famille Nash, avait depuis pass dans plusieurs mains, et la maison
avait t rebtie, mais le mrier restait sur pied, objet de la
vnration des curieux. M. Castrell, ennuy des visites qu'il lui
attirait, le fit couper, dans l'accs d'une brutalit sauvage que ne
se permettrait peut-tre pas l'indiffrence, mais dont se targue
quelquefois cet orgueil furieux de libert et de proprit qui se
croirait compromis s'il s'asservissait  quelque respect pour un
sentiment public. Peu d'annes aprs, ce mme M. Castrell, sur un dml
qu'il eut avec la ville de Stratford,  l'occasion d'une lgre taxe
qu'on exigeait de lui pour sa maison, jura qu'elle ne serait point
taxe; et en effet il la fit abattre et en vendit les matriaux. Quant
au mrier, il fut sauv en partie du feu auquel l'avait dvou M.
Castrell par un horloger de Stratford, homme de sens, qui gagna beaucoup
d'argent  en faire des tabatires, des botes  cure-dents et autres
petits meubles. La maison o naquit Shakspeare subsiste encore 
Stratford, toujours montre aux voyageurs, qui peuvent y voir toujours,
et mme, dit-on, y acheter constamment soit la chaise, soit l'pe du
pote, la lanterne qui lui servit  jouer, dans _Romo et Juliette_, le
rle du frre Laurence, ou les morceaux de l'arquebuse qui tua le daim
de sir Thomas Lucy.

Ce n'est point de la mort de Shakspeare que date, en Angleterre,
ce culte dont la dvotion, depuis soixante ans si fervente, semble
aujourd'hui rpandre, dans quelques parties de l'Europe, un reflet de sa
chaleur. Shakspeare mort, Ben-Johnson vivait. Beaumont avait perdu son
ami Fletcher, mais il conservait son talent, dont Fletcher avait plutt
affaibli que soutenu les effets. Les besoins de la curiosit l'emportent
trop souvent sur ceux du got, et le plaisir d'aller encore admirer
Shakspeare devait cder  l'intrt plus vif d'aller juger les nouvelles
productions de ses mules. Ce ne fut point  sa pdanterie dramatique
que Ben-Johnson dut alors l'empire que, du temps de Shakspeare, il
n'osait prtendre  partager. Les triomphes du got classique se
bornrent pour lui aux loges unanimes des gens de lettres de son temps,
peu difficiles en fait de rgularit, et toujours heureux d'avoir 
venger la science des ddains du vulgaire; les tragdies et les comdies
de Ben-Johnson n'en furent pas moins assez froidement accueillies du
public, repousses mme quelquefois avec une irrvrence dont il se
faisait ensuite justice dans ses prfaces. Mais ses _Masques_, espce
d'opra, obtinrent un succs gnral; et plus Ben-Johnson et les rudits
s'efforaient de rendre la comdie et la tragdie ennuyeuses, plus on
devait se rejeter sur les _Masques_. Plusieurs potes de l'cole de
Shakspeare s'appliquaient aussi  satisfaire le got du public pour le
genre de plaisir auquel il l'avait accoutum. Leurs efforts plus ou
moins heureux, mais soutenus avec une grande activit, entretenaient ce
got pour le thtre qui survit aux poques de ses chefs-d'oeuvre.
Cinq cent cinquante pices de thtre environ, sans compter celles de
Shakspeare, Ben-Johnson, Beaumont et Fletcher, furent imprimes avant
la restauration de Charles II; dans ce nombre, trente-huit seulement
peuvent dater des temps antrieurs  Shakspeare; on a vu que, durant sa
vie, l'usage n'tait pas de faire imprimer les pices destines  la
reprsentation: de 1640  1660, les puritains fermrent, ou  peu prs,
tous les thtres; la plupart de ces productions appartiennent donc aux
vingt-cinq annes qui s'coulrent entre la mort de Shakspeare et le
commencement des guerres civiles. Voil sous quel poids a succomb
quelque temps la popularit du premier pote dramatique de l'Angleterre.

Cependant sa mmoire ne prissait point. En 1623, Hemynge et Condell
avaient publi la premire dition complte de ses pices, dont treize
seulement avaient t imprimes de son vivant. Le respect subsistait
toujours; mais pour qu'une rputation consomme inspire un autre
sentiment que le respect, il faut peut-tre que le temps vienne  son
aide, qu'il l'efface et l'assoupisse d'abord pour lui rendre un jour
l'attrait d'une gloire mconnue, pour exciter un jour l'amour-propre
et la curiosit des esprits  la rajeunir par un nouvel examen, et  y
trouver le charme d'une dcouverte nouvelle. Un grand crivain obtient
rarement, de la gnration qui le suit, les hommages que lui prodiguera
la postrit. Quelquefois mme de longs espaces de temps sont
ncessaires pour que la rvolution qu'a commence un homme suprieur
accomplisse son cours et ramne vers lui le monde. Plusieurs causes
contriburent  prolonger pour Shakspeare cet intervalle de froideur et
presque d'oubli.

Les guerres civiles et le triomphe du puritanisme vinrent d'abord,
non-seulement interrompre toute reprsentation dramatique, mais
dtruire, autant qu'il se pouvait, la trace de tout amusement de ce
genre. La Restauration amena ensuite en Angleterre un got tranger, que
ne partageait pas toute la nation, mais qui dominait avec la cour. La
littrature anglaise prit alors un caractre que n'effaa point, en
1688, une rvolution nouvelle; et les ides franaises, mises en honneur
par la gloire littraire du XVIIe sicle, soutenues par celle du XVIIIe,
conservrent en Angleterre une influence de jeunesse qu'avait perdue la
vieille gloire de Shakspeare. Cinquante ans aprs sa mort, Dryden avait
dj dclar son idiome un peu hors d'usage. Au commencement du XVIIIe
sicle, lord Shaftesbury se plaint de son style grossier et barbare, de
ses tournures et de son esprit tout  fait pass de mode; et Shakspeare
fut alors, par cette raison, rejet de plusieurs collections de
potes modernes. En effet Dryden ne comprenait dj plus Shakspeare,
grammaticalement parlant: on a plusieurs preuves de ce fait, et Dryden
a prouv lui-mme, en refaisant ses pices, que potiquement il ne le
comprenait pas davantage. Non-seulement Shakspeare n'tait pas compris,
bientt mme il ne fut plus connu. En 1707, un pote nomm Tate donna
comme son ouvrage un _Roi Lear_, dont il a, dit-il, tir le fond
d'une pice de mme nom, qu'un de ses amis l'a engag  lire comme
intressante. Cette pice est le _Roi Lear_ de Shakspeare.

Cependant les crivains distingus n'avaient pas tout  fait cess
d'accorder  Shakspeare une part dans la gloire littraire de leur pays;
mais c'tait timidement et par degrs qu'ils soulevaient le joug des
prventions de leur temps. Si, de concert avec Davenant, Dryden avait
refait les ouvrages de Shakspeare, Pope, dans l'dition qu'il en donna
en 1725, se contente d'en retrancher ce qu'il ne peut se rsoudre 
regarder comme l'oeuvre du gnie auquel il rend du moins cet hommage.
Quant  ce qu'il faut bien lui laisser, Shakspeare, dit Pope, forc de
pourvoir  sa subsistance, a crit pour le peuple, et d'abord sans
songer  plaire  des esprits d'une meilleure sorte. En 1765, Johnson
dj plus hardi, encourag par l'aurore d'un retour au got national,
dfend vigoureusement les liberts romantiques de Shakspeare contre les
prtentions de l'autorit classique; et s'il accorde quelque chose aux
ddains d'un sicle plus poli pour la _vulgarit_ et l'ignorance du
vieux pote, du moins fait-il remarquer qu' certaines poques le
vulgaire c'est toute la nation.

On rimprimait donc et on commentait Shakspeare; mais les mutilations de
ses oeuvres obtenaient seules les honneurs de la scne; le Shakspeare
amend par Dryden, Davenant et tant d'autres, tait le seul qu'on ost
reprsenter-, et le _Tatler_ ayant  citer des vers de _Macbeth_, les
prenait dans le _Macbeth_ corrig par Davenant. Ce fut Garrick qui, ne
trouvant nulle part, aussi bien que dans Shakspeare, de quoi suffire aux
besoins de son propre talent, l'arracha  ces honteuses protections,
prta  cette vieille gloire la fracheur de sa jeune renomme, et remit
le pote en possession du thtre comme de la patriotique admiration des
Anglais.

Depuis cette poque, l'orgueil national a, chaque jour, rpandu et
redoubl cette admiration. Cependant elle demeurait strile, et
Shakspeare rgnait, dit sir Walter Scott, comme un prince grec sur des
esclaves persans qui l'adorent, mais sans oser imiter son langage.
Un nouvel lan ne peut tre uniquement d  d'anciens souvenirs; une
ancienne poque, pour porter de nouveaux fruits, a besoin d'tre de
nouveau fconde par un mouvement analogue  celui qui lui valut jadis
sa fcondit.

Ce mouvement s'est fait sentir en Europe, et l'Angleterre aussi commence
 en prouver l'impulsion; les romans de sir Walter Scott en sont la
preuve; Mais ce qu'elle devra  Shakspeare dans la direction nouvelle
gui se manifeste sur son thtre, comme dans les autres genres de sa
littrature, l'Angleterre ne sera pas seule  le recevoir de lui. Dans
la secousse littraire qui l'agite, l'Europe continentale tourne les
yeux vers Shakspeare. L'Allemagne l'a depuis longtemps adopt pour
modle plutt que pour guide; et par l elle a peut-tre suspendu dans
leur cours les sucs vivifiants qui ne viennent colorer qu'un fruit n du
sol. Cependant la voie o l'Allemagne est entre mne  la dcouverte
des vraies richesses; qu'elle exploite les siennes propres, la fcondit
ne lui manquera point. La littrature de l'Espagne, fruit naturel de sa
civilisation, possde dj son caractre original et distinct. L'Italie
seule et la France, patries du classique moderne, s'tonnent du premier
branlement donn  ces opinions qu'elles ont tablies avec la rigueur
de la ncessit, et soutenues avec l'orgueil de la foi. Le doute ne se
prsente encore  nous que comme un ennemi dont on commence  craindre
les atteintes; il semble que la discussion porte un aspect menaant, et
que l'examen ne puisse sonder sans renverser. Dans cette situation, on
hsite, comme au moment de dtruire ce qu'on ne remplacera point; on a
peur de se trouver sans loi, et de ne rien dcouvrir que l'insuffisance
ou l'illgitimit des principes sur lesquels on se plaisait  s'appuyer
sans inquitude.

Ce trouble des esprits ne peut cesser tant que la question sera pose
entre la science et la barbarie, les beauts de l'ordre et les effets
du dsordre, tant qu'on s'obstinera  ne voir, dans le systme dont
Shakspeare a trac les premiers contours, qu'une libert sans frein, une
latitude indfinie laisse aux carts de l'imagination comme  la course
du gnie. Si le systme romantique a des beauts, il a ncessairement
son art et ses rgles. Rien n'est beau pour l'homme qui ne doive ses
effets  certaines combinaisons dont notre jugement peut toujours nous
donner le secret quand nos motions en ont attest la puissance. La
science ou l'emploi de ces combinaisons constitue l'art. Shakspeare a
eu le sien. Il faut le dcouvrir dans ses ouvrages, examiner de quels
moyens il se sert,  quels rsultats il aspire. Alors seulement nous
connatrons vraiment le systme; nous saurons  quel point il peut
encore se dvelopper, selon la nature gnrale de l'art dramatique
considr dans son application  nos socits modernes.

Ce n'est point ailleurs, en effet, ce n'est point dans des temps passs
ou chez des peuples trangers  nos moeurs, c'est parmi nous et en
nous-mmes qu'il faut chercher les conditions et les ncessits de la
posie dramatique. Diffrent en ceci des autres arts, outre les rgles
absolues que lui impose, comme  tous, l'invariable nature de l'homme,
l'art du thtre a des rgles relatives qui dcoulent de l'tat mobile
de la socit. Dans l'imitation du style antique, les statuaires
modernes n'prouvent d'autre gne que la difficult d'atteindre  sa
perfection: le plus fervent et le plus puissant adorateur de l'antiquit
n'oserait, sur le thtre le plus soumis, reproduire tout ce qu'il
admire dans une tragdie de Sophocle. Il est ais d'en dmler la cause.
Devant une statue ou un tableau, le spectateur reoit d'abord, du
sculpteur ou du peintre, l'impression premire qui le saisit; mais c'est
 lui-mme  continuer ensuite l'ouvrage. Il s'arrte, il regarde; sa
disposition naturelle, ses souvenirs, ses penses viennent se grouper
autour de l'ide principale qui s'offre  ses yeux, et dveloppent en
lui par degrs l'motion toujours croissante qui va bientt le dominer.
L'artiste n'a fait qu'branler, dans le spectateur, la facult de
concevoir et de sentir; elle s'empare du mouvement qu'elle a reu, le
suit dans sa propre direction, l'acclre par ses propres forces, et
cre ainsi elle-mme le plaisir dont elle jouit. Que devant un tableau
de martyre, l'un s'meuve de l'expression d'une pit fervente, l'autre
de l'aspect d'une douleur rsigne; que la cruaut des bourreaux pntre
celui-ci d'indignation; qu'une teinte de satisfaction courageuse
rpandue dans les regards de la victime rappelle au patriote les joies
du dvouement  une cause sacre; que l'me du philosophe s'lve par
la contemplation de l'homme se sacrifiant  la vrit: peu importe la
diversit de ces impressions; elles sont toutes galement naturelles,
galement libres; chaque spectateur choisit, pour ainsi dire, le
sentiment qui lui convient, et quand il y est entr, aucun fait
extrieur ne vient l'y troubler; nul mouvement n'interrompt celui auquel
chacun se livre selon son penchant.

Dans le cours prolong de l'action dramatique, au contraire, tout change
 chaque pas; chaque moment produit une impression nouvelle. Il a suffi
au peintre d'tablir, entre le personnage et le spectateur, un premier
rapport qui ne varie plus. Il faut que le pote dramatique renoue sans
cesse cette relation, qu'il la maintienne  travers les vicissitudes de
situations diverses. Tous les actes o se dploie l'existence humaine,
toutes les formes quelle revt, tous les sentiments qui la peuvent
modifier pendant la dure d'un vnement toujours compliqu, voil les
nombreux et mobiles objets qu'il prsente au public; et il ne lui est
pas permis de se sparer jamais de ses spectateurs, de les laisser un
instant seuls et libres; il faut qu'il agisse incessamment sur eux, qu'
chaque pas il excite dans leur me des motions analogues  la situation
toujours changeante o il les a placs. Comment y parviendra-t-il s'il
ne s'adapte avec soin  leurs dispositions,  leurs penchants, s'il ne
rpond aux besoins actuels de leur esprit, s'il ne s'adresse constamment
 des ides qui leur soient familires, et ne leur parle le langage
qu'ils ont coutume d'entendre? La passion ne nous paratra plus aussi
touchante si elle se manifeste d'une faon contraire  nos habitudes; la
sympathie ne s'veillera point avec la mme vivacit sur des intrts
auxquels nous avons cess d'tre personnellement sensibles. La ncessit
d'apaiser les dieux par un sacrifice humain ne prte pas pour nous,
aux discours de Mnlas, la force qu'elle pouvait leur donner chez les
Grecs, attachs  leur croyance; ce n'est pas la farouche chastet
d'Hippolyte qui nous intresse  son sort; et la vertu mme, pour
obtenir de nous le culte affectueux qu'elle a droit d'en attendre, a
besoin de s'attacher  des devoirs que nos moeurs nous aient appris 
respecter et  chrir.

Soumis donc  la fois aux conditions des arts d'imitation et  celles
des arts purement potiques, tenu, comme l'pope dans ses rcits, de
mettre la vie humaine en mouvement, appel, comme la peinture et la
sculpture,  la prsenter en personne et sous des traits individuels, le
pote dramatique est oblig de renfermer, dans les vraisemblances d'une
action, tous les moyens dont il a besoin pour la faire comprendre. Ses
personnages ne peuvent nous dire que ce qu'ils diraient s'ils taient
l, rellement occups du fait qu'ils nous reprsentent. Le pote pique
fait, pour ainsi dire,  ses lecteurs, les honneurs de l'difice o il
les introduit; il les accompagne de ses propres discours, les aide de
ses explications, et par la peinture des moeurs, des temps, des lieux,
il les dispose  la scne dont il va les rendre tmoins, et leur ouvre
en tout sens le monde o il veut les transporter et se transporter avec
eux. Le personnage dramatique arrive seul, occup de lui-mme; c'est
sans tenir compte du spectateur qu'il va se mettre en communication avec
lui; c'est sans l'appeler ni le guider qu'il doit s'en faire suivre.
Ainsi spars l'un de l'autre, comment parviendront-ils  se rapprocher
si une profonde et gnrale analogie n'existe dj entre eux? videmment
ces hros, qui ne font rien pour le public que sentir, et parler
sous ses yeux, n'en seront compris et accueillis qu'autant qu'ils se
rencontreront avec lui dans leur manire de concevoir, de sentir, de
parler, et l'effet dramatique ne peut rsulter que de leur aptitude 
s'unir dans les mmes impressions.

Les impressions de l'homme communiques  l'homme, telle est en effet
l'unique source des effets dramatiques. L'homme seul est le sujet du
drame; l'homme seul en est le thtre. Son me est la scne o viennent
jouer leur rle les vnements de ce monde; ce n'est point par leur
propre vertu, c'est uniquement par leurs rapports avec l'tre moral dont
la destine nous occupe, que les vnements prennent part  l'action;
tout caractre dramatique les abandonne des qu'ils prtendent  exercer
sur nous une influence directe, au lieu d'agir par l'intermdiaire d'un
personnage sensible, et par l'motion que nous recevons,  notre tour,
de l'motion qu'ils ont excite en lui. Pourquoi le rcit de Thramne
est-il pique et non dramatique? C'est qu'il s'adresse au spectateur et
non  Thse: Thse, dj instruit que son fils est mort, n'est plus
capable de se prter aux impressions du rcit. Si, encore incertain,
il ne devait arriver  la connaissance de son malheur qu' travers les
angoisses d'une telle relation, les ornements potiques dont elle est
peut-tre surcharge n'empcheraient pas qu'elle ne ft dramatique,
car les impressions qu'elle produit seraient pour nous celles d'un
personnage intress au rsultat; nous les sentirions dans le coeur de
Thse.

Dans le coeur seul de l'homme peut se passer le fait dramatique;
l'vnement qui en est l'occasion ne le constitue point. La mort de
l'amant est rendue dramatique par la douleur de l'amante, le danger
du fils par l'effroi de sa mre; quelque horrible que soit l'ide du
meurtre d'un enfant, c'est d'Andromaque seule que nous occupe
Astyanax. Un tremblement de terre et les bouleversements physiques qui
l'accompagnent ne fourniront qu'un spectacle pour les yeux ou le sujet
d'un rcit pique; mais la pluie est dramatique sur la tte chauve du
vieux Lear, et surtout dans le coeur de ses compagnons, dchir de la
piti qu'il leur inspire l'apparition d'un spectre ne ferait rien 
personne dans la salle si quelqu'un ne s'en effrayait sur le thtre; et
pour l'effet dramatique du somnambulisme de lady Macbeth, Shakspeare a
eu soin d'en rendre tmoins un mdecin et une femme de chambre, chargs
de nous transmettre les terribles impressions qu'ils en reoivent.

Ainsi l'homme seul occupe la scne; son existence s'y dploie anime,
agrandie par les vnements qui s'y rapportent, et qui doivent  ce
rapport seul leur caractre thtral. Dans la comdie, plus petits que
la passion qu'ils excitent dans l'homme, les vnements empruntent de
cette passion une importance risible; dans la tragdie, plus puissants
que les moyens dont l'homme dispose, ils nous meuvent du spectacle de
sa grandeur et de sa faiblesse. Le pote comique les invente librement,
car son art est de faire natre, de l'homme mme et de ses travers, les
vnements dont l'homme s'agite. Cette invention est rarement un mrite
pour le pote tragique, car son oeuvre est de dmler et de faire
clater l'homme et son me au milieu des vnements qu'il subit. S'il
faut en gnral que le fond de la tragdie soit pris dans l'histoire des
grands et des puissants, c'est que les impressions fortes dont elle
veut nous saisir ne peuvent gure nous tre communiques que par des
caractres forts, incapables de succomber sous les coups d'une destine
ordinaire. C'est dans le dveloppement de la haute fortune et de ses
terribles vicissitudes que parat l'homme tout entier, avec la richesse
et dans l'nergie de sa nature. Ainsi concentr dans l'individu, le
spectacle du monde se rvle  nous sur la scne du thtre; ainsi, 
travers l'me qui en reoit l'impression, les vnements nous atteignent
par la sympathie, source de l'illusion dramatique.

Si l'illusion matrielle tait le but des arts, les figures de cire de
Curtius surpasseraient toutes les statues de l'antiquit, et un panorama
serait le dernier effort de la peinture. S'il s'agissait d'en imposer 
la raison et d'imprimer  l'imagination une secousse assez forte pour
pervertir le jugement  tel point qu'une reprsentation thtrale pt
tre prise pour l'accomplissement d'un fait rel et actuel, il suffirait
de bien peu de scnes pour conduire les spectateurs  ce degr de folie
dont l'effet serait de troubler bientt le spectacle par la violence de
leurs motions. Si mme on voulait qu'en prsence des objets imits par
un art quelconque, l'me, mue du moins de la ralit des impressions
qu'elle en reoit, prouvt vritablement les sentiments dont une
reprsentation fictive produit en elle l'image, les travaux du gnie
n'auraient russi qu' multiplier en ce monde les douleurs de la vie
avec le spectacle des misres humaines. Cependant ces sentiments nous
arrivent, nous pntrent, et de leur existence dpend l'effet dont le
pote a voulu nous saisir. Nous avons besoin d'y croire pour nous y
livrer, et nous n'y croirions pas sans leur attribuer une cause digne de
les exciter. Quand nos larmes coulent devant le _Portement de croix_ de
Raphal, il faut, pour que nous les laissions couler, que nous croyions
les donner  cette compassion douloureuse qu'lverait en nous le
spectacle rel de ces dchirantes souffrances. Si, dans les motions
que nous inspire Tancrde mourant sur le thtre, nous ne croyions
pas reconnatre celles que nous prouverions pour Tancrde mourant en
ralit, nous nous saurions mauvais gr de cette piti qui ne serait
pas lgitime par son application  des douleurs au moins possibles. Et
pourtant nous nous trompons; ce que nous reconnaissons alors en nous
n'est pas cette puissance qui se rveille  la vue des souffrances
de nos semblables, puissance pleine d'amertume si elle est rduite 
l'inaction, pleine d'activit si elle conserve la libert et l'espoir
de les secourir. Ce n'est point cette puissance, c'est son ombre, c'est
l'image de nos traits rpts et frappants dans un miroir, quoique sans
vie. mus  l'aspect de ce que nous serions capables d'prouver, nous y
livrons notre imagination sans avoir rien  demander  notre volont.
Personne n'est tourment du besoin imprieux de crier  Tancrde, 
Orosmane,  Othello qu'ils s'abusent; personne ne souffre de ne pouvoir
se prcipiter au secours de Glocester contre l'excrable duc de
Cornouailles. Ce qu'aurait d'insupportable la situation des spectateurs
d'une pareille scne est cart par l'ide qu'elle n'a rien de rel;
ide qui nous est prsente et que nous conservons sans nous apercevoir
clairement de sa prsence, parce que nous sommes absorbs dans la
contemplation des impressions plus vives qui assigent notre pense. Si
cette ide tait claire dans notre esprit, elle ferait vanouir tout le
cortge des illusions qui nous environnent, et nous l'appellerions 
notre aide pour en amortir l'effet s'il venait  se changer en une vraie
douleur. Mais, tant que le spectateur se plat  l'oublier, l'art doit
viter avec soin, ce qui pourrait lui rappeler que le spectacle qu'il
contemple n'a rien de rel. De l vient la ncessit de mettre en accord
toutes les parties de la reprsentation, de ne pas rpandre ingalement
la force de l'illusion, affaiblie ds qu'elle se laisse reconnatre.
C'est ce qui arriverait si, au moment o il se livre  des sentiments
qui lui sont familiers, le spectateur tait drang, c'est--dire averti
par des formes de moeurs qui lui fussent trop trangres. De l aussi
l'importance d'une certaine attention  l'gard des moyens accessoires,
non pour augmenter l'illusion, mais pour ne pas la troubler. Cette
illusion morale que veut le drame, l'acteur seul est charg de la
produire. O trouverait-on des moyens gaux  ceux qu'il possde? Quelle
imitation se soutiendrait  ct de la sienne? Quel objet de la nature
pourrions-nous reprsenter aussi bien que l'homme, quand c'est l'homme
lui-mme qui le reprsente? Que l'art dramatique ne demande donc point
de secours  d'autres imitations qui sont fort au-dessous de celle que
l'homme lui peut offrir; tout ce que doivent  l'illusion morale le
machiniste et le dcorateur, c'est d'carter ce qui pourrait lui nuire.
Peut-tre mme l'art aurait-il  redouter de leur part trop d'efforts
pour le servir; qui sait si une trop brillante magie de peinture,
employe  rehausser l'effet des dcorations, n'affaiblirait pas l'effet
dramatique en dtournant l'attention vers les prestiges d'un autre art?

Ces imitations accessoires sont des auxiliaires dangereux, soit que
par leur perfection elles s'emparent de l'effet auquel elles devaient
simplement contribuer, ou qu'elles le dtruisent par leur insuffisance.
En Angleterre, comme on l'a vu, le thtre naissant fut absolument
tranger  cet art des dcorations, hommage rcent rendu  la
vraisemblance, et rellement utile  l'illusion dramatique lorsque, sans
prtendre  l'augmenter, il empche seulement qu'elle n'ait  surmonter
de trop grossiers obstacles, et prpare l'esprit des spectateurs  se
figurer plus nettement la situation o on lui demande de se transporter.
Des imaginations plus susceptibles que dlicates, plus faciles 
mouvoir qu' dtromper, n'avaient pas besoin de ces mnagements
qu'exige aujourd'hui une raison inquite, incessamment occupe 
surveiller mme nos plaisirs. Ces spectateurs, si peu exigeants sur la
dcoration du thtre, l'taient beaucoup quant au mouvement matriel
de la scne; indulgents pour l'insuffisance et la grossiret des
imitations thtrales, ils en aimaient la varit, et  peine en
apercevaient-ils les inconvenances. De mme qu'un homme pouvait, sans
nuire  leur motion, leur reprsenter la sensible Ophlia, la dlicate
Desdemona, ils pouvaient voir pointer,  un coin du thtre, le canon
qui devait tuer au ct oppos le duc de Bedford, et ce grand vnement
ne les frappait pas avec moins de vivacit; et ils recevaient avec toute
la force de l'illusion dramatique l'impression touchante de la mort des
deux Talbot, sur un champ de bataille anim par les mouvements de quatre
soldats.

Quand cette illusion devient  la fois plus difficile et plus ncessaire
 des imaginations moins promptement sduites,  des esprits moins
aisment amuss, l'art s'tudie  carter ce qui pourrait y nuire;
et, en mme temps que la reprsentation des objets matriels se
perfectionne, elle intervient plus rarement dans le spectacle de
l'action, presque exclusivement rserv  l'homme qui peut seul lui
donner les apparences de la ralit. C'est  l'homme que, malgr les
habitudes de son temps, Shakspeare sentit qu'il fallait demander ce
grand effet. Le mouvement du thtre, qui faisait avant lui le principal
intrt des ouvrages dramatiques, devint dans les siens un simple
accessoire que le got de son temps ne lui permettait pas de retrancher,
dont peut-tre mme son propre got ne lui demandait pas le sacrifice,
mais qu'il rduisit  sa juste valeur. Peu importe donc que, dans ses
pices, l'illusion morale puisse encore tre quelquefois trouble par
l'imparfaite reprsentation d'objets que l'illusion thtrale ne saurait
atteindre; Shakspeare n'en dmla pas moins la vritable source de cette
illusion et n'en chercha pas ailleurs les moyens.

Il en connut galement la nature; il sentit qu'une illusion de ce genre,
trangre  toute erreur des sens ou de la raison, simple rsultat d'une
disposition de l'me qui oublie tout pour se contempler elle-mme, ne
peut se soutenir que par le consentement perptuel du spectateur  la
sduction que le pote veut exercer sur lui, et qu'ainsi il faut le
sduire sans relche. Quelle que soit la puissance d'une reprsentation
dramatique, elle ne saurait, ds les premiers pas, s'emparer de nous
assez compltement pour nous livrer sans dfense  tous les sentiments
qui viendront nous saisir  mesure que nous avancerons dans la situation
o elle nous a placs. Il faut que l'imagination se prte par degrs 
cette situation trangre, que l'me s'y accoutume et accepte l'empire
des impressions qui en doivent natre, comme, dans un malheur ou dans un
bonheur inattendu, nous avons besoin de quelque temps pour mettre nos
sentiments au niveau de notre sort. Que si, aprs avoir obtenu notre
consentement  cette situation, aprs nous avoir mus des impressions
qui l'accompagnent, le pote veut imprudemment nous faire passer  une
situation,  des impressions nouvelles, le travail est  recommencer,
et avec d'autant plus d'effort qu'il faut effacer la trace d'un travail
dj affaibli. Alors l'imagination est refroidie et trouble; le
spectateur se refuse  un mouvement dont on le dtourne aprs lui avoir
demand de s'y livrer. L'illusion s'enfuit, et avec elle l'intrt; car,
ainsi que l'illusion dramatique, l'intrt ne peut s'attacher qu' des
impressions continues et renouveles dans une seule et mme direction.

L'unit d'impression, ce premier secret de l'art dramatique, a t l'me
des grandes conceptions de Shakspeare et l'objet instinctif de son
travail assidu, comme elle est le but de toutes les rgles inventes par
tous les systmes. Les partisans exclusifs du systme classique ont cru
qu'on ne pouvait arriver  l'unit d'impression qu' la faveur de ce
qu'on appelle les trois units. Shakspeare y est parvenu par d'autres
moyens. Si la lgitimit de ces moyens tait reconnue, elle diminuerait
fort l'importance attribue jusqu'ici  certaines formes,  certaines
rgles, videmment revtues d'une autorit abusive si l'art, pour
accomplir son dessein, n'a pas besoin des restrictions qu'elles lui
imposent et qui le privent souvent d'une partie de ses richesses.

La mobilit de notre imagination, la varit de nos intrts,
l'inconstance de nos penchants ont donn au temps, aux lieux mmes, une
puissance que ne saurait mconnatre le pote qui veut se servir des
affections de l'homme pour exciter la sympathie de ses semblables. S'il
leur prsente son personnage  des intervalles trop longuement spars
dans la dure de son existence, ils lui demanderont: Qu'est devenu
l'homme que nous connaissions il y a six mois? de mme que, rencontrant
un ami six mois aprs l'vnement qui l'a plong dans la douleur, nous
commenons par nous enqurir discrtement de l'tat de cette douleur que
nous avons vue si vive, de peur d'entrer en communication avec son me
avant de savoir quel sentiment nous aurons  partager. Oblig de rendre
compte des changements survenus, dans le cours de six mois ou d'un an, 
des spectateurs qui, tout  l'heure, l'ont vu disparatre de la scne,
le hros tragique ne formerait-il pas avec lui-mme une trange
disparate? Le fil de l'identit ne serait-il pas rompu? Et, loin de lui
conserver le mme intrt, n'aurait-on pas quelque peine  l'avouer pour
la mme personne?

Dans cette condition de la nature humaine a t puis le vritable motif
des units de temps et de lieu, si souvent et si mal  propos fondes
sur une prtendue ncessit de satisfaire la raison en accommodant la
dure de Faction relle  celle de la reprsentation thtrale; comme si
la raison pouvait consentir  ce que, dans l'intervalle d'un entr'acte
de quelques minutes, on crt passer du soir au matin sans avoir dormi,
ou du matin au soir sans avoir mang! comme s'il tait plus ais de
prendre trois heures pour un jour que pour une semaine, ou mme pour un
mois!

Cependant, on ne saurait le nier: l'esprit prouve une certaine
rpugnance  voir disparatre devant lui les intervalles de temps et de
lieu sans qu'il puisse s'en rendre compte, sans qu'il en reoive
aucune modification. Plus ces intervalles sont considrables, plus
son mcontentement s'accrot, car il sent qu'on drobe ainsi  sa
connaissance beaucoup de choses dont il lui appartient de disposer,
et il n'aimerait pas qu'on lui rptt trop souvent, comme Crispin
 Gronte: C'est votre lthargie. Mais ce ne sont point l des
difficults invincibles aux adresses de l'art; si l'esprit s'effarouche
aisment de ce qui trouble, sans son aveu, les habitudes de son allure,
il est facile de les lui faire oublier. Mettez-le en vue du but
vers lequel vous aurez su porter ses dsirs, et dans son lan pour
l'atteindre, il ne songera plus  mesurer l'espace que vous l'obligerez
de franchir. Dans une lecture intressante, l'attente fortement excite
nous transporte, sans peine d'un temps  un autre; notre pense se
proccupe de l'vnement qu'on nous a promis, et ne voit rien dans
l'intervalle qui nous en spare; et comme elle nous y fait arriver sans
avoir, pour ainsi dire, chang de place,  peine nous apercevons-nous
que nous ayons d changer de jour. Quand Claudius et Lartes sont
convenus ensemble de l'assaut d'armes o doit prir Hamlet, entre ce
moment et celui de l'vnement on ne s'inquite gure de savoir si deux
heures ou une semaine se sont coules.

C'est que la chane des impressions n'a point t rompue; c'est que la
situation des personnages n'a point chang; leurs projets sont demeurs
les mmes: leur ardeur n'est pas moins nergique; le temps n'a point
agi sur eux; il ne compte pour rien dans les sentiments qu'ils nous
inspirent; il les retrouve, et nous avec eux, dans la mme disposition
d'me; et ainsi les poques sont rapproches par cette unit
d'impression qui nous fait dire,  la pense d'un vnement consomm
depuis longtemps, mais dont rien encore n'a effac la trace: Il me
semble que c'tait hier.

Que nous importe en effet le temps qui s'coule entre les actions dont
Macbeth remplit sa carrire de crime? Quand il ordonne le meurtre de
Banquo, celui de Duncan est encore prsent  nos yeux; il semble que
c'tait hier; et quand Macbeth se dtermine au massacre de la famille de
Macduff, on croit le voir ple encore de l'apparition de Banquo. Aucune
de ses actions ne s'est termine sans rendre ncessaire l'action qui
la suit; elles s'annoncent et s'attirent l'une l'autre, forant ainsi
l'imagination de marcher en avant, pleine de trouble et d'attente.
Macbeth, qui, aprs avoir tu Duncan, est pouss, par la terreur mme de
son forfait,  tuer les chambellans  qui il veut l'attribuer, ne nous
permet pas de douter de la facilit avec laquelle il commettra les
forfaits nouveaux dont il aura besoin. Les sorcires qui, ds l'entre
de la scne, se sont empares de sa destine, ne nous laissent pas
esprer qu'elles accorderont quelque relche  l'ambition et aux
ncessits du crime. Ainsi tous les fils de l'action sont d'abord
exposs  nos yeux; nous suivons, nous prvenons le cours des
vnements; aucune hte ne nous cote pour arriver  ce que notre
imagination dvore d'avance; les intervalles s'vanouissent avec la
succession des ides qui les devaient remplir; une seule succession
se marque dans notre esprit, celle des vnements dont se compose le
spectacle entranant qui nous emporte dans sa rapidit; ils se touchent
pour nous dans le temps comme ils se tiennent dans la pense; et,
quelque dure qui les puisse sparer, c'est une dure vide et inaperue
comme celle du sommeil, comme toutes celles o l'me ne se manifeste par
aucun symptme sensible de son existence. Qu'est-ce pour notre esprit
que l'enchanement des heures auprs de cet enchanement des ides?
Et quel pote, soumis  l'unit de temps, la croirait suffisante pour
tablir, entre les diffrentes parties de son ouvrage, ce lien puissant
qui ne peut rsulter que de l'unit d'impression? Tant il est vrai que
celle-l seule est le but, tandis que les autres ne sont que le moyen.

Sans doute ce moyen peut avoir quelquefois son efficacit; la rapidit
d'une grande action excute, d'un grand vnement accompli dans
l'espace de quelques heures, saisit l'imagination et emporte l'me
d'un mouvement auquel elle se livre avec ardeur. Mais peu d'actions
comportent en ralit une action si soudaine; peu d'vnements se
composent de parties si exactement rapproches dans le temps et
l'espace; et, sans parler des invraisemblances qu'amne leur cohsion
force, les surprises qui en rsultent troublent bien souvent l'unit
d'impression, condition rigoureuse de l'illusion dramatique. Zare,
passant tout  coup de son amour dvou pour Orosmane  la plus entire
soumission pour la foi et la volont de Lusignan, a quelque peine  nous
rendre, dans sa situation nouvelle, autant d'illusion qu'elle nous en a
fait perdre par un si brusque changement. Voltaire a cherch ses effets
dans le contraste de l'amour parfaitement heureux avec l'amour au
dsespoir; moyen puissant, il est vrai, mais moins puissant peut-tre
que cette proccupation d'une situation unique et constante qui ne se
dveloppe que pour redoubler le sentiment qu'elle a d'abord inspir. Ce
n'est pas lorsque nous nous sommes bien tablis dans une affection
qu'il est prudent de chercher  nous mouvoir en faveur d'une affection
contraire: Corneille n'a point montr Rodrigue et Chimne ensemble avant
la querelle de leurs pres; il a si peu voulu nous pntrer de l'ide de
leur bonheur que Chimne,  qui on l'annonce, n'y peut croire et trouble
par ses pressentiments la situation trop douce dont le pote s'est bien
gard de nous mettre en possession, de peur qu'ensuite nous n'eussions
trop de peine  la sacrifier au devoir qui nous ordonnera d'en sortir.
De mme nous nous sommes associs aux sentiments de Polyeucte; nous
avons trembl pour lui avant de connatre l'amour de Pauline et de
Svre; si notre premier intrt se ft attach  cet amour, peut-tre
nous serait-il difficile d'en ressentir ensuite beaucoup pour Polyeucte,
dont la prsence lui serait importune. Ainsi quand Zare nous a mus
comme amante, nous sommes enclins  trouver qu'elle abandonne bien
aisment cette situation o elle nous a placs, pour entrer dans celle
de fille et de chrtienne. L'indiffrence philosophique que lui a donne
Voltaire dans la premire scne, pour faciliter plus tard sa conversion,
rend plus invraisemblable encore le dvouement qu'elle porte si vite
dans un devoir si rcemment dcouvert. Si au contraire, ds le premier
instant, Voltaire nous et montr Zare trouble de scrupules et
inquite sur son bonheur, la crainte nous et prpars d'avance 
comprendre dans toute son tendue,  sa premire apparition, le malheur
qui la menace, et  la voir s'y livrer avec un abandon peu probable,
parce qu'il est trop soudain.

L'emploi des pripties par lesquelles on cherche  dguiser, sous
de grands branlements, les transitions trop subites que la rgle de
l'unit de temps peut imposer, rend donc souvent plus saillants les
inconvnients de cette rgle, en tant les moyens de prparer les
impressions diffrentes qu'elle accumule dans un espace trop troit.
C'est au contraire par une impression unique que Shakspeare, du moins
dans ses plus belles compositions, s'empare, ds le premier instant, de
la pense, et, par la pense, de l'espace. Hors du cercle magique qu'il
a trac, il ne laisse rien qui soit assez puissant pour altrer la
seule unit dont il ait besoin. La priptie peut exister pour les
personnages, jamais pour le spectateur. Avant de connatre le bonheur
d'Othello, nous savons qu'Iago s'apprte  le dtruire; le spectre qui
va dvouer la vie de Hamlet  la punition du crime parat avant lui sur
la scne; et avant que nous ayons vu Macbeth, vertueux, son nom prononc
par les sorcires nous apprend qu'il est destin  devenir coupable. De
mme, dans _Athalie_, toute la pense de la pice se dploie, ds la
premire scne, dans le caractre et les promesses du grand prtre;
l'impression est commence; elle va continuer et s'accrotre toujours
dans la mme direction. Aussi qui pourrait dire qu'un intervalle de huit
jours, plac, s'il et t ncessaire, entre les promesses de Joad et
leur accomplissement, et rompu l'unit d'impression qui rsulte de
l'invariable constance de ses projets?

A la constance du caractre, des sentiments, des rsolutions, appartient
exclusivement cette unit morale qui, bravant les temps et les
distances, renferme toutes les parties d'un vnement dans une action
compacte o ne se laissent plus apercevoir les lacunes de l'unit
matrielle. Une passion violemment excite ne saurait prtendre  un tel
effet; elle a ses orages momentans dont le cours, soumis  des causes
extrieures et variables, doit trouver en peu de temps son terme. Ds
que la jalousie s'est empare du coeur d'Othello, si un intervalle
quelconque sparait ce moment de celui qui amne la mort de Desdmona,
l'unit serait rompue; rien ne nous attesterait le lien qui doit unir
les premiers transports du More  sa dernire rsolution; il faut donc
que Faction marche, se prcipite et le prcipite lui-mme  sa perte,
qu'un jour donn  la rflexion l'empcherait peut-tre de consommer.
De mme le simple tableau des vnements, si la prsence d'un grand
caractre individuel ne vient, en les dominant, leur imprimer sa propre
unit, laissera sentir le besoin des units matrielles; et les efforts
qu'a faits Shakspeare, dans ses pices historiques, pour s'en rapprocher
ou en dguiser l'absence sont un nouvel hommage rendu  cette unit
morale qui suffit  tout quand le pote la possde, et que rien
ne remplace quand elle lui manque. Dans _Hamlet_, dans _Macbeth_,
Shakspeare, inattentif au cours du temps, le laisse passer sans y
regarder. Dans ses pices historiques, au contraire, il le cache et le
dissimule par tous les artifices qui peuvent nous abuser sur sa dure;
les scnes se suivent et s'annoncent l'une l'autre de telle sorte qu'un
intervalle de plusieurs annes semble se renfermer en quelques semaines
ou mme en quelques jours. Toutes les vraisemblances sont sacrifies 
cette unit thtrale, que le temps romprait trop facilement entre des
vnements que ne lie point un principe uniforme. La scne o Richard II
apprend d'Aumerle le dpart de Bolingbroke pour son exil est celle o
il annonce qu'il va partir lui-mme pour l'Irlande; et l'on ne sait pas
encore bien  la cour si en effet il s'est embarqu pour ce voyage quand
on y reoit la nouvelle du dbarquement de Bolingbroke revenant avec une
arme, sous prtexte de rclamer ses droits  la succession de son pre
mort dans l'intervalle, mais, au fait, pour s'emparer de la couronne
dont on le voit presque en possession avant que Richard, rejet par la
tempte sur les ctes d'Angleterre, ait pu tre instruit de son
arrive. Et l'on entend dire  la fin de la pice qui, depuis l'exil de
Bolingbroke, n'a pu durer plus de quinze jours, que Mowbray, exil au
mme moment que lui, a fait pendant ce temps plusieurs voyages  la
terre sainte, et est venu mourir en Italie.

Ces monstrueuses bizarreries ne compteraient assurment pas parmi les
preuves du gnie de Shakspeare si elles n'attestaient l'empire qu'avait
pris sur lui la grande pense dramatique  laquelle il a tout sacrifi.
Soit que, dans ses pices historiques, il multiplie les invraisemblances
et les impossibilits pour dissimuler le cours du temps, soit que, dans
ses plus belles tragdies, il le laisse fuir sans s'en inquiter,
c'est toujours l'unit d'impression, source de l'effet thtral, qu'il
poursuit et veut maintenir. Il faut voir dans _Macbeth_, vritable type
de son systme, avec quel art il sait vaincre les difficults qui en
naissent, et renouer, dans l'me du spectateur, la chane des lieux et
des temps sans cesse brise dans la ralit! Macbeth, dtermin  faire
prir Macduff qu'il redoute, vient d'apprendre sa fuite en Angleterre;
il quitte la scne, annonant le projet d'attaquer immdiatement son
chteau, d'gorger sa femme, ses enfants, tout ce qui porte son nom. La
scne se rouvre dans le chteau de Macduff, par une conversation entre
lady Macduff et Ross, son parent, qui vient lui apprendre le dpart de
son mari et lui tmoigner des craintes pour elle-mme. Les deux scnes,
lies ainsi troitement par la pense, semblent l'tre par le temps; la
distance a disparu: qui songerait  rclamer, comme un intervalle dont
on doit lui rendre compte, les lieues qui sparent le chteau de Macduff
du palais de Macbeth, et le temps qu'il a fallu pour les parcourir? On
est entr sans effort dans cette nouvelle partie de la situation; elle
suit son cours; les assassins se prsentent; le massacre commence. On
passe en Angleterre; on y voit arriver Macduff; les terribles vnements
qu'il ignore ont rempli, pour nous, l'intervalle qui doit sparer son
dpart de son arrive; Ross survient quelque temps aprs et l'instruit
de son malheur. Tous deux peignent  Malcolm la dsolation de l'cosse,
la haine gnrale qui s'est souleve contre Macbeth. L'arme qui doit
renverser le tyran est assemble; on donne l'ordre du dpart. Mais,
pendant que l'arme est en route, c'est vers Macbeth que le pote
rappelle notre imagination; c'est avec lui que nous nous prparons 
l'approche des troupes, dont la marche s'accomplit sans que rien nous
apprenne  en mesurer la dure, ou nous porte  nous en informer.
Presque jamais, dans Shakspeare, les personnages n'arrivent
immdiatement dans le lieu pour lequel ils viennent de partir: un
si brusque rapprochement serait contraire  l'ordre naturel de la
succession des ides. Nous avons vu Richard II partir pour le chteau de
Jean de Gaunt; c'est chez Jean de Gaunt, et en nous occupant de lui, que
nous attendons ensuite Richard, dont le voyage s'est fait sans que notre
esprit se puisse plaindre de n'avoir pas t consult sur le temps qu'il
y a employ. De mme, entre deux vnements videmment spars par un
intervalle assez long pour que nous n'aimions pas  le voir disparatre
sans y prendre quelque part, Shakspeare place une scne qui peut
appartenir galement  la premire ou  la seconde poque, et il
nous fait passer de l'une  l'autre sans nous choquer par son intime
connexion avec ce qui la prcde ou ce qui la suit. Ainsi, dans le _Roi
Lear_, entre le moment o Lear partage son royaume  ses filles, et
celui o Gonerille, dj lasse de la prsence de son pre, se dtermine
 s'en dbarrasser, prennent place les scnes du chteau de Glocester,
et le commencement de l'intrigue d'Edmond. Guid par cet instinct qui
est la science du gnie, le pote sait que notre imagination parcourra
sans effort avec lui le temps et l'espace, s'il lui pargne les
invraisemblances morales qui pourraient seules l'arrter; c'est dans ce
dessein que tantt il accumule les invraisemblances matrielles, tantt
il puise les habilets de son art, et, toujours attentif au but qu'il
poursuit, il sait faire rentrer dans l'unit d'action ces artifices,
ces moyens prparatoires qu'il emploie pour carter ce qui troublerait
l'illusion dramatique, et pour disposer librement de notre pense.

L'unit d'action, indispensable  l'unit d'impression, ne pouvait
chapper  la vue de Shakspeare. Comment la maintenir, se demande-t-on,
au milieu de tant d'vnements si mobiles et si compliqus, dans ce
champ immense qui embrasse tant de lieux, tant d'annes, toutes
les conditions sociales et le dveloppement de tant de situations?
Shakspeare y a russi cependant; dans _Macbeth, Hamlet, Richard III,
Romo et Juliette_, l'action, pour tre vaste, ne cesse pas d'tre
une, rapide et complte. C'est que le pote en a saisi la condition
fondamentale, qui consiste  placer le centre d'intrt l o se trouve
le centre d'action. Le personnage qui fait marcher le drame est aussi
celui sur qui se porte l'agitation morale du spectateur. On a reproch 
_Andromaque_ la duplicit d'action ou du moins d'intrt, et le reproche
n'est pas sans fondement; ce n'est pas que toutes les parties de
l'action ne concourent au mme but, mais l'intrt y est pars, le
centre d'action incertain. Si Shakspeare et eu  traiter un pareil
sujet, d'ailleurs peu conforme  la nature de son gnie, il et fait
d'Andromaque le centre de l'action aussi bien que de l'intrt. L'amour
maternel et plan sur toute la pice, dployant son courage avec ses
craintes, ses forces avec ses douleurs; Shakspeare n'et pas hsit 
faire paratre l'enfant, comme Racine devenu plus hardi l'a fait ensuite
dans _Athalie_. Toutes les motions du spectateur auraient t attires
vers un seul point; on et vu Andromaque, plus active, essayant, pour
sauver Astyanax, d'autres moyens que les pleurs de sa mre, et
ramenant toujours, sur son fils et sur elle, une attention que Racine a
trop souvent dtourne sur les moyens d'action qu'il tait contraint de
puiser dans les vicissitudes de la destine d'Hermione. Selon le systme
impos dans le XVIIe sicle  nos potes dramatiques, Hermione devait
tre le centre de l'action, et elle l'est en effet. Sur un thtre de
plus, en plus soumis  l'autorit des femmes et de la cour, l'amour
semblait destin  remplacer la fatalit des anciens: puissance aveugle,
inflexible comme la fatalit, conduisant de mme ses victimes au but
marqu ds les premiers pas, l'amour devenait le point fixe autour
duquel devaient tourner toutes choses. Dans _Andromaque_, l'amour fait
d'Hermione un personnage simple, domin par sa passion, y rapportant
tout ce qui se passe sous ses yeux, attentif  se soumettre les
vnements pour la servir et la satisfaire; Hermione seule dirige et
fait avancer le drame; Andromaque ne parat que pour subir une situation
aussi impuissante que douloureuse. Une conception pareille peut amener
d'admirables dveloppements des affections passives du coeur, mais elle
ne constitue pas une action tragique; et dans les dveloppements qui
ne conduisent pas immdiatement  l'action, l'intrt court risque de
s'garer et de rentrer ensuite avec peine dans la seule direction o il
se puisse maintenir.

Quand, au contraire, le centre d'action et le centre d'intrt
sont confondus, quand l'attention du spectateur a t fixe sur le
personnage,  la fois actif et immuable, dont le caractre, toujours le
mme, fera sa destine toujours changeante, alors les vnements qui
s'agitent autour d'un tel homme ne nous frappent que par rapport  lui;
l'impression que nous en recevons prend la couleur qu'il leur a lui-mme
impose. Richard III marche de complot en complot; chaque nouveau succs
redouble l'effroi que nous a caus d'abord son infernal gnie; la piti
qu'veille successivement chacune de ses victimes vient se perdre dans
les sentiments de haine qui s'amassent sur le perscuteur; aucun de ces
sentiments particuliers ne dtourne  son profit nos impressions; elles
se reportent sans cesse, et toujours plus vives, vers l'auteur de tant
de crimes; et ainsi Richard, centre d'action, est en mme temps centre
d'intrt; car l'intrt dramatique n'est pas seulement l'inquite piti
que nous ressentons pour le malheur, ou cette affection passionne que
nous inspire la vertu; c'est aussi la haine, le dsir de la vengeance,
le besoin de la justice du ciel sur le coupable, comme celui du salut de
l'innocent. Tous les sentiments forts, capables d'exalter l'me humaine,
peuvent nous entraner  leur suite et nous saisir d'un intrt
passionn; ils n'ont pas besoin de nous promettre le bonheur, ou de nous
attacher par la tendresse; nous pouvons aussi nous lever  ce sublime
mpris de la vie qui fait les hros et les martyrs, et  cette noble
indignation sous laquelle succombent les tyrans.

Tout peut rentrer dans une action ainsi ramene  un centre unique d'o
manent et auquel se rapportent tous les vnements du drame, toutes les
impressions du spectateur. Tout ce qui meut l'me de l'homme, tout ce
qui agite sa vie peut concourir  l'intrt dramatique, pourvu que,
dirigs vers un mme point, marqus d'une mme empreinte, les faits les
plus divers ne se prsentent que comme les satellites du fait principal
dont ils augmentent l'clat et le pouvoir. Rien ne paratra trivial,
insignifiant ou puril, si la situation dominante en devient plus vive
ou le sentiment gnral plus profond. La douleur redouble quelquefois
par le spectacle de la gaiet; au milieu du danger une plaisanterie peut
exalter le courage. Rien n'est tranger  l'impression que ce qui la
dtruit; elle s'alimente et s'accrot de tout ce qui peut s'y confondre.
Le babil du jeune Arthur avec Hubert devient dchirant par l'ide de
l'horrible barbarie qu'Hubert se prpare  exercer sur lui. C'est un
spectacle plein d'motion que celui de lady Macduff tendrement amuse
des saillies de l'esprit naissant de son fils, tandis qu' sa porte
arrivent les assassins qui vont massacrer et ce fils et les autres, et
ensuite elle-mme. Qui pourrait, sans de telles circonstances, prendre
intrt  cette scne d'enfantillages maternels? Mais, sans la scne,
harait-on Macbeth autant qu'on le doit pour ce nouveau crime? Dans
_Hamlet_, non-seulement la scne des fossoyeurs, par le genre des
mditations qu'elle inspire, se lie  l'ide gnrale de la pice; mais,
et nous le savons, c'est la fosse d'Ophlia qu'ils creusent en prsence
d'Hamlet, c'est  Ophlia que se rapporteront, quand il en sera
instruit, toutes les impressions qu'ont fait natre dans son me la vue
de ces ossements hideux et mpriss, et l'indiffrence attache aux
restes matriels de ce qui fut beau et puissant, honor ou chri. Aucun
dtail de ces tristes prparatifs n'est perdu pour le sentiment qu'ils
excitent; l'insensible grossiret des hommes vous aux habitudes d'un
pareil mtier, leurs chansons, leurs quolibets, tout porte coup; et
les formes, les moyens du comique rentrent ainsi sans effort dans la
tragdie, dont les impressions ne sont jamais plus vives que lorsqu'on
les voit prs de tomber sur l'homme dj frapp  son insu et se jouant
en prsence du malheur qu'il ignore.

Sans cet emploi du comique, sans cette intervention des classes
infrieures, combien d'effets dramatiques, qui contribuent puissamment
 l'effet gnral, deviendraient impossibles! Accommodez au got de
plaisanterie de notre temps la scne du portier de Macbeth, et il n'est
personne qui ne frmisse en songeant  la dcouverte qui va suivre ces
accs d'une joie bouffonne, au spectacle de carnage encore cach sous
ces restes de l'ivresse d'une fte. Que Hamlet soit le premier mis
en relation avec l'ombre de son pre; que de prparations, que
d'explications seront indispensables pour nous placer dans l'tat
d'esprit o doit tre un prince, un homme des classes leves, pour
croire  une apparition! Mais l'apparition a eu lieu d'abord devant
des soldats, des hommes simples, plus prts  s'en effrayer qu' s'en
tonner; ils se la racontent pendant la veille de la nuit: C'tait ici,
au moment o cette toile qui brille l-bas clairait ce mme point du
ciel; la cloche sonnait aussi une heure... Paix, le voil qui revient!
L'effet de terreur est produit, et nous croyons au spectre avant que
Hamlet en ait mme entendu parler.

Ce n'est pas tout: l'intervention des classes infrieures fournit 
Shakspeare un autre moyen d'effet, impraticable dans tout autre systme.
Le pote qui peut prendre ses acteurs dans tous les rangs de la socit
et les prsenter dans toutes les situations peut aussi tout mettre
en action, c'est--dire demeurer constamment dramatique. Dans
_Jules-Csar_, la scne s'ouvre par le tableau vivant des mouvements et
des sentiments populaires: quelle exposition, quel entretien feraient
aussi bien connatre le genre de sduction qu'exerce sur les Romains le
dictateur, le genre de danger que court la libert, et l'erreur ainsi
que le pril des rpublicains qui se flattent de la rtablir par la mort
de Csar? Lorsque Macbeth veut se dfaire de Banquo, il n'a point  nous
informer de son projet dans la personne d'un confident ni  se faire
rendre compte de l'excution du fait pour nous en instruire; il fait
venir les assassins et cause avec eux; nous assistons aux artifices
par lesquels un tyran fait servir  ses desseins les passions et les
malheurs de l'homme; nous voyons ensuite les meurtriers attendre
leur victime, porter le coup, revenir tout sanglants demander leur
rcompense. Banquo peut alors nous apparatre; la prsence relle du
crime a produit tout son effet; nous ne refusons aucune des terreurs qui
l'accompagnent.

Quand on veut produire l'homme sur la scne dans toute l'nergie de sa
nature, ce n'est pas trop d'appeler  son aide l'homme tout entier,
de le montrer sous toutes les formes, dans toutes les situations que
comporte son existence. La reprsentation en est non-seulement plus
complte et plus vive, mais aussi plus vridique. C'est tromper l'esprit
sur un vnement que de lui en prsenter une partie saillante et revtue
des couleurs de la ralit, tandis que l'autre partie est repousse,
efface dans une conversation ou un rcit. De l rsulte une impression
fausse qui, plus d'une fois, a nui  l'effet des plus beaux ouvrages.
_Athalie_, ce chef-d'oeuvre de notre thtre, nous trouve encore saisis
d'une certaine prvention contre Joad et en faveur d'Athalie qu'on ne
hait pas assez pour se rjouir de sa perte, qu'on ne craint pas assez
pour approuver l'artifice qui l'attire dans le pige. Cependant Athalie
n'a pas seulement massacr, pour rgner  leur place, les enfants de son
fils; Athalie est une trangre, soutenue sur le trne par des soldats
trangers; ennemie du Dieu qu'adore son peuple, elle l'insulte et le
brav par la prsence et la pompe d'un culte tranger, tandis que le
culte national, sans honneurs, sans pouvoir, pratiqu en tremblant par
un petit nombre d'adorateurs zls, s'attend chaque jour  succomber
sous la haine de Mathan, l'insolent despotisme de la reine et l'avidit
de ses lches courtisans. C'est bien l la tyrannie et le malheur; c'est
bien l ce qui appelle les rvoltes des peuples et pousse aux complots
les derniers dfenseurs de leurs liberts. Et tous ces faits sont
consigns dans les discours de Joad, d'Abner, de Mathan, d'Athalie mme.
Mais ils ne sont que dans les discours; ce que nous voyons en action,
c'est Joad qui conspire avec les moyens que lui laisse encore son
ennemie; c'est la grandeur imposante du caractre d'Athalie, et la ruse
qui doit son triomphe sur la force  la piti mprisante qu'elle a su
inspirer par une apparence de faiblesse. La conspiration est sous nos
yeux; nous n'avons fait qu'entendre parler de la tyrannie. Que l'action
nous et rvl les maux que trane avec soi l'oppression; que nous
eussions vu Joad excit, pouss par les cris des malheureux en proie aux
vexations de l'tranger; que l'indignation patriotique et religieuse du
peuple contre un pouvoir prodigue du sang des misrables ft venue
lgitimer  nos propres yeux la conduite de Joad; l'action ainsi
complte ne laisserait dans notre me aucune incertitude; et _Athalie_
nous offrirait peut-tre l'idal de la posie dramatique, tel du moins
que nous ayons pu le concevoir jusqu' ce jour.

Facilement atteint chez les Grecs, dont la vie et les sentiments peu
compliqus se pouvaient rsumer en quelques traits larges et simples,
cet idal ne se prsentait point aux peuples modernes sous des formes
assez gnrales et assez pures pour recevoir l'application des rgles
traces d'aprs les modles antiques. La France, pour les adopter,
fut contrainte de se resserrer, en quelque sorte, dans un coin de
l'existence humaine. Nos potes ont employ toutes les forces du gnie 
mettre en valeur cet troit espace; les abmes du coeur ont t sonds
dans toute leur profondeur, mais non dans toutes leurs dimensions.
L'illusion dramatique a t cherche  sa vritable source; mais on ne
lui a pas demand tous les effets qu'on en pouvait obtenir. Shakspeare
nous offre un systme plus fcond et plus vaste. Ce serait s'abuser
trangement que de supposer qu'il en a dcouvert et mis au jour toutes
les richesses. Quand on embrasse la destine humaine sous tous ses
aspects et la nature humaine dans toutes les conditions de l'homme sur
la terre, on entre en possession d'un trsor inpuisable. C'est le
propre d'un tel systme d'chapper, par son tendue,  la domination
d'un gnie spcial. On en peut retrouver les principes dans les ouvrages
de Shakspeare; mais-il ne les a ni pleinement connus, ni toujours
respects. Il doit servir d'exemple, non de modle. Quelques hommes,
mme d'un talent suprieur, ont essay de faire des pices dans le got
de Shakspeare, sans s'apercevoir qu'il leur manquait une chose; c'tait
de les faire comme lui, de les faire pour notre temps, comme celles de
Shakspeare furent faites pour le sien. C'est l une entreprise dont
personne peuttre n'a encore mrement considr les difficults. On a vu
combien d'art et d'efforts avait employs Shakspeare  surmonter celles
qui sont inhrentes  son systme. Elles sont bien plus grandes de nos
jours, et se dvoileraient bien plus compltement  l'esprit de critique
qui accompagne aujourd'hui les plus hardis essais du gnie. Ce n'est pas
seulement  des spectateurs d'un got plus difficile, d'une imagination
plus distraite et plus paresseuse, qu'aurait affaire parmi nous le pote
qui se hasarderait, sur les traces de Shakspeare: il serait appel 
faire mouvoir des personnages embarrasss dans des intrts bien plus
compliqus, proccups de sentiments bien plus divers, livrs  des
habitudes d'esprit moins simples,  des penchants moins dcids. Ni la
science, ni la rflexion, ni les scrupules de la conscience, ni les
incertitudes de la pense n'entravent souvent les hros de Shakspeare;
le doute est peu  leur usage, et la violence de leurs passions fait
bientt passer leur croyance du ct de leurs dsirs, ou leurs actions
par-dessus leur croyance. Hamlet seul prsente ce spectacle confus
d'un esprit form par les lumires de la socit, aux prises avec
une situation contraire  ses lois; et il a besoin d'une apparition
surnaturelle pour se dterminer  agir, d'un vnement fortuit pour
accomplir son projet. Sans cesse placs dans une situation analogue, les
personnages d'une tragdie conue aujourd'hui dans le systme romantique
nous offriraient la mme indcision. Les ides se pressent et se
croisent maintenant dans l'esprit de l'homme, les devoirs dans sa
conscience, les obstacles et les liens autour de sa vie. Au lieu de
ces cerveaux lectriques, prompts  communiquer l'tincelle qu'ils ont
recue, au lieu de ces hommes ardents et simples dont les projets, comme
ceux de Macbeth, passent aussitt dans leurs mains, le monde offre
maintenant au pote des esprits pareils  celui de Hamlet, profonds dans
l'observation de ces combats intrieurs que notre systme classique a
puiss dans un tat social dj plus avanc que celui du temps o
vcut Shakspeare. Tant de sentiments, tant d'intrts, tant d'ides,
consquences ncessaires de la civilisation moderne, pourraient devenir,
mme sous leur plus simple expression, un bagage embarrassant et
difficile  porter dans les volutions rapides et les marches hardies du
systme romantique.

Cependant il faut satisfaire  tout; le succs mme le veut. Il faut que
la raison soit contente en mme temps que l'imagination sera occupe. Il
faut que les progrs du got, des lumires de la socit et de l'homme,
servent, non  diminuer ou  troubler nos jouissances, mais  les rendre
dignes de nous-mmes, et capables de rpondre aux besoins nouveaux que
nous avons contracts. Avancez sans rgle et sans art dans le systme
romantique; vous ferez des mlodrames propres  mouvoir en passant la
multitude, mais la multitude seule, et pour quelques jours; comme,
en vous tranant sans originalit dans le systme classique, vous ne
satisferez que cette froide nation littraire qui ne connat, dans la
nature, rien de plus srieux que les intrts de la versification, ni de
plus imposant que les trois units. Ce n'est point l l'oeuvre du pote
appel  la puissance et rserv  la gloire; il agit sur une plus
grande chelle et sait parler aux intelligences suprieures comme aux
facults gnrales et simples de tous les hommes. Sans doute il faut
que la foule accoure aux ouvrages dramatiques dont vous voulez faire
un spectacle national; mais n'esprez pas devenir national si vous ne
runissez dans vos ftes toutes ces classes de personnes et d'esprits
dont la hirarchie bien lie lve une nation  sa plus haute
dignit. Le gnie est tenu de suivre la nature humaine dans tous
ses dveloppements; sa force consiste  trouver en lui-mme de quoi
satisfaire toujours le public tout entier. Une mme, tche est impose
aujourd'hui au gouvernement et  la posie; l'un et l'autre doivent
exister pour tous, suffire  la fois aux besoins des masses et  ceux
des esprits les plus levs.

Arrt sans doute par ces conditions dont la svrit ne se rvlera
qu'au talent qui saura les remplir, l'art dramatique, en Angleterre
mme, o, sous la protection de Shakspeare, il aurait la libert de tout
entreprendre, ose  peine aujourd'hui s'essayer timidement  le suivre.
Cependant l'Angleterre, la France, l'Europe entire demandent au thtre
des plaisirs et des motions que ne peut plus donner la reprsentation
inanime d'un monde qui n'est plus. Le systme classique est n de la
vie et des moeurs de son temps; ce temps est pass: son image subsiste
brillante dans ses oeuvres, mais ne peut plus se reproduire. Prs des
monuments des sicles couls, commencent maintenant  s'lever les
monuments d'un autre ge. Quelle en sera la forme? je l'ignore; mais le
terrain o peuvent s'asseoir leurs fondements se laisse dj dcouvrir.
Ce terrain n'est pas celui de Corneille et de Racine; ce n'est pas
celui de Shakspeare; c'est le ntre; mais le systme de Shakspeare
peut fournir, ce me semble, les plans d'aprs lesquels le gnie doit
maintenant travailler. Seul, ce systme embrasse toutes ces conditions
sociales, tous ces sentiments, gnraux ou divers, dont le rapprochement
et l'activit simultane forment aujourd'hui pour nous le spectacle des
choses humaines. Tmoins depuis trente ans des plus grandes rvolutions
de la socit, nous ne resserrons plus volontiers le mouvement de notre
esprit dans l'espace troit de quelque vnement de famille, ou dans les
agitations d'une passion purement individuelle. La nature et la destine
de l'homme nous ont apparu sous les traits les plus nergiques comme les
plus simples, dans toute leur tendue comme avec toute leur mobilit. Il
nous faut des tableaux o se renouvelle ce spectacle, o l'homme tout
entier se montre et provoque toute notre sympathie. Les dispositions
morales qui imposent  la posie cette ncessit ne changeront point; on
les verra au contraire se manifester et se dvelopper de jour en jour.
Des intrts des devoirs, un mouvement communs  toutes les classes de
citoyens, leur rendront chaque jour plus habituelles et plus puissantes
ces relations auxquelles se viennent rattacher tous les sentiments
publics. Jamais l'art dramatique n'a pu prendre ses sujets dans un ordre
d'ides  la fois plus populaire et plus lev; jamais la liaison des
plus vulgaires intrts de l'homme avec les principes d'o dpendent ses
plus hautes destines n'a t plus vivement prsente  tous les esprits;
et l'importance d'un vnement peut maintenant clater dans ses plus
petits dtails comme dans ses plus grands rsultats. Dans cet tat de la
socit, un nouveau systme dramatique doit s'tablir. Il sera large et
libre, mais non sans principes et sans lois. Il s'tablira, comme la
libert, non sur le dsordre et l'oubli de tout frein, mais sur des
rgles plus svres et d'une observation plus difficile peut-tre que
celles qu'on rclame encore pour maintenir ce qu'on appelle l'ordre
contre ce qu'on nomme la licence.


APPENDICE


Nous avons dj parl (p. 284) de l'exemplaire de _Hamlet_, dat de
1603, et retrouv en 1825; nous avons dit qu'il contenait un texte
diffrent de ceux qu'on avait connus jusqu'alors. Mais malgr l'intrt
qui fut fort naturellement attach  une telle dcouverte, il faut se
garder, selon nous, d'attribuer trop d'importance au premier _Hamlet_
et  toutes les diffrences qui le distinguent du second. Parmi ces
diffrences, il y en a qui sont videmment du fait de Shakspeare mme,
et qui prouvent un profond remaniement; il y en a d'autres qui ne
doivent pas lui tre attribues. Comme pour les premires ditions de
_Romo et Juliette_ et des _Joyeuses Commres de Windsor_, il est plus
que probable que la premire dition de _Hamlet_, celle de 1603, a t
faite sans le concours ni l'aveu de Shakspeare, d'aprs des notes prises
pendant les reprsentations, ou d'aprs un mauvais manuscrit soustrait
aux acteurs ou  l'auteur. Dans la prface que John Heming et Henry
Condell mirent en tte de l'dition in-folio de 1623, ces deux camarades
de thtre de Shakspeare disaient aux lecteurs: Vous avez t d'abord
en butte aux dceptions de divers textes drobs et frauduleux, tronqus
et dforms par les entreprises et les fraudes des outrageux imposteurs
qui les ont publis. On sait que Molire tomba dans la mme disgrce,
et ne se dcida  publier les _Prcieuses ridicules_ qu'aprs avoir vu
une copie drobe de sa pice entre les mains des libraires, accompagne
d'un privilge obtenu par surprise (Prface des _Prcieuses ridicules_).
Quant  Shakspeare, il semble avoir lui-mme rpudi assez explicitement
la premire dition de _Hamlet_, en ajoutant au titre de la seconde que
cette dernire tait imprime d'aprs le texte vritable et complet.
Qu'on se rappelle aussi que le texte de l seconde dition, quoique
dat de 1604, a t certainement crit en 1600, comme le dmontrent
les paroles de Rosencrantz, sur les comdiens nomades, et la rcente
innovation (Voir acte II, sc. II, et la note, p. 283); Shakspeare, 
coup sur, n'aurait pas fait imprimer, en 1603, le _Hamlet_ de 1589,
quand, depuis trois ans dj, il en avait crit et en faisait jouer
un autre appropri  de nouveaux faits et pleins de nouveaux
dveloppements. Le _Hamlet_, de 1603, a donc t publi en dehors de
lui: Shakspeare est bien l'auteur de la pice, mais il n'est point
garant de l'dition; ni lui ni sa troupe ne devaient plus veiller bien
jalousement, en 1603, sur les manuscrits d'un texte qu'ils ne jouaient
plus, et la conclusion presque force de ces remarques est que le
premier _Hamlet_, tel que nous l'avons, est une spculation de quelque
libraire-pirate, une publication furtive, compose en partie d'aprs
des fragments d'un texte abandonn, en partie d'aprs des notes et des
souvenirs.

Ainsi, il est imprudent de considrer toutes les diffrences qui
distinguent le second _Hamlet_ du premier, comme des additions ou des
modifications que Shakspeare lui-mme ait voulues. Quelles sont, parmi
ces diffrences, celles dont il n'est point responsable et qu'il faut
attribuer  l'origine discrdite du premier texte? C'est un choix  peu
prs impossible  faire, ce sont autant de points minutieux et litigieux
qui ne permettent pas, pour la plupart, de rien affirmer. Il nous serait
surtout difficile de faire sentir  travers la traduction ce que nous
sentons en lisant dans le texte certains passages du premier _Hamlet_.
Voulez-vous, par exemple, prendre la peine de comparer au passage
correspondant du second _Hamlet_ (acte Ier, sc. II, p. 146), les
quelques lignes que voici? _Le Roi_: Et maintenant, Lartes, quoi de
nouveau de votre ct? Vous avez parl d'une requte. Quelle est-elle,
Lartes?--_Lartes_: Mon gracieux seigneur, votre permission favorable,
maintenant que les rites funraires sont tous accomplis, pour avoir
cong de retourner en France; car, encore que la faveur de votre grce
ft bien faite pour m'arrter, il y a quelque chose cependant qui
murmure dans mou coeur, et par quoi mon esprit et mes dsirs sont tous
tendus vers la France. Il y a ici, entre le premier et le second texte
une diffrence qui saute aux yeux: dans le premier, c'est l'enterrement
du pre de Hamlet, dans le second, c'est le couronnement de Claudius,
qui est donn comme cause du retour de Lartes en Danemark; correction
ncessaire, car dans le premier texte, mme sans savoir qu'il tait
devant un assassin et qu'il lui parlait des obsques de sa victime, le
jeune courtisan n'avait pas bonne grce  se confesser ainsi devant
Claudius d'tre revenu, de France tout exprs pour rendre hommage 
la mmoire du feu roi, et  se montrer en mme temps si impatient de
quitter la nouvelle cour  peine inaugure. C'tait l, au point de vue
dramatique, une maladresse si palpable, que nous sommes bien tent d'en
dclarer Shakspeare innocent, et de signaler ce passage comme un de
ceux qui doivent avoir t suppls par n'importe qui, pour combler
les lacunes d'un manuscrit drob. Mais le lecteur acceptera-t-il si
promptement notre hypothse? Se contentera-t-il, pour nous croire, de
se rappeler que ce genre d'invraisemblance, ce tort de prter aux
personnages des paroles qui ne sont pas _en situation_, comme on dit
au thtre, est peut-tre la faute o Shakspeare est le plus rarement
tomb, parce que le tact naturel du dramaturge suffit  en dfendre?
Et que pourrions-nous faire de plus pour appuyer notre dire? Ce qu'il
faudrait faire, nous le savons bien. Il faudrait tre  ct du lecteur,
en tte -tte avec lui, et lui mettre le texte sous les yeux, et lui en
faire, pour ainsi dire, toucher du doigt chaque mot: il sentirait, nous
en sommes convaincu, que tout le passage sonne creux comme une monnaie
fausse et n'est pas du Shakspeare de bon aloi.

Voil ce qui ne peut tre rendu par aucune traduction, ni formul par
aucun raisonnement. Mais la critique littraire serait-elle, parmi les
emplois de l'intelligence, le seul o l'instinct n'ait pas son rle et
ses droits? Tout au contraire, l'instinct, l comme ailleurs, est bon 
entendre et digne de foi, pourvu qu'on l'interroge srieusement, pourvu
qu'on le force  se fixer et  se rasseoir. Il ne s'agit point ici de
ces premires vues de hasard ou d'emprunt, qu'on veut souvent faire
passer pour les plus purs tmoignages de la nature et pour les jugements
du coeur, mais qui sont seulement les sentences de l'ignorance
prsomptueuse et prcipite. Loin d'avoir rien de commun avec ces
boutades, l'instinct, tel qu'un critique attentif doit le comprendre et
peut l'invoquer, est l'essence dernire de l'tude et de la rflexion,
et une sorte de sixime sens qu'on aurait acquis  force d'exercer les
cinq autres. Quand on a longtemps vcu en intimit avec un crivain,
quand son langage s'est grav dans notre mmoire, quand ses penses ont
pntr les ntres, un jour vient o le livre cesse d'tre un livre;
l'oeuvre crite nous apparat ds lors comme une personne vivante; elle
a une allure, un accent  elle; outre ses qualits que nous pouvons
nommer, elle a sa physionomie que nous ne saurions dfinir, et qui est
pourtant ce que nous connaissons d'elle le plus certainement; de sorte
que nous sommes pousss  nous rcrier sans preuves et  nous plaindre
l o cette physionomie manque, comme, devant le portrait d'un ami, si
ses traits y sont reproduits, et non sa ressemblance, nous nous sentons
en droit de dire: Non, ce n'est pas lui. Cet instinct parle surtout
lorsqu'il s'agit des potes, parce que leurs procds sont plus
complexes, leur art plus secret, leur originalit tout  la fois plus
saisissante et plus insaisissable que celle ds autres crivains. Et
s'il est un pote, entre tous,  qui ces remarques puissent s'appliquer
plus justement encore qu'aux autres potes, n'est-ce pas Shakspeare?
n'est-ce pas celui qui, jugeant son propre style, s'est exprim ainsi:
Chacune de mes paroles dcle son origine et dit presque mon nom? (76e
sonnet.) Combien de fois, en lisant le premier _Hamlet_, nous avons t
arrt par des paroles qui ne disent point le nom de Shakspeare, nous
ne saurions en faire ici le compte. Mais traduisons encore, d'aprs
l'in-quarto de 1603, le dialogue du roi, de la reine et de Hamlet, dans
cette mme scne deuxime du premier acte, dont nous avons dj cit un
fragment: _Le Roi_: Et maintenant, royal fils Hamlet, que signifient
ces airs tristes et mlancoliques? Quant  votre dpart projet pour
Wittemberg, nous le regardons comme trs-inopportun et trs-impropre,
tant la joie de votre mre et la moiti de son coeur. Laissez-moi donc
vous exhorter  demeurer  la cour, espoir de tout le Danemark, notre
cousin et notre fils bien-aim!--_Hamlet_: Mon seigneur, ce n'est pas le
noir vtement que je porte, non, ni les larmes qui restent encore dans
mes yeux, ni l'air boulevers sur le visage, ni tout cela  la fois ml
d'apparences extrieures n'est gal au chagrin de mon coeur. J'ai perdu
celui-l que, de toute ncessit, je dois aller chercher (??). Ce ne
sont que les ornements et les vtements a de la douleur.--_Le Roi_: Cela
montre en vous un affectueux souci, fils Hamlet. Mais vous devez vous
dire que votre pre perdit un pre, ce pre dfunt avait perdu le sien,
et ainsi sera, jusqu' la fin gnrale. Cessez donc les lamentations,
c'est une faute contre le ciel, faute contre les morts, une faute contre
la nature, et selon la trs-certaine marche ordinaire de la raison, nul
ne vit sur la terre qui ne soit n pour mourir.

Nous esprons que le lecteur trouvera la traduction de ce fragment bien
gauche et bien lourde; elle attnue pourtant plutt qu'elle ne charge
les dfauts du texte. Ainsi, dans le texte, il y a un vers qui se
termine par un article dont le substantif n'arrive qu'au vers suivant:

  ...Et sera ainsi jusqu' la
  Fin gnrale.

Ne dirait-on pas une parodie des enjambements romantiques? Cela rappelle
ce distique burlesque:

  On croira que je suis atteint de folie ou que
  Je veux faire ma cour  madame Panckoucke.

Il y a, presque  chaque ligne, une impossibilit de mme force. Ici
c'est un vers qui n'a point de sens, l une phrase dont la fin ne
fait pas suite au commencement; ailleurs, ce n'est pas entre les mots
seulement, mais entre les penses, que l'on trouve des enjambements et
des hiatus plus choquants encore. Ce que dit Hamlet ne rpond nullement
 ce que dit le roi; en rapprochant le premier texte et le second, on
reconnat tout de suite une lacune; les paroles de Hamlet sont faites
pour rpondre  celles de la reine que le premier texte ne donne pas. La
rplique du roi  Hamlet est aussi videmment falsifie dans le premier
texte; au lieu de l'ide de Shakspeare, telle que le second texte
l'tablit, telle que la scne et le personnage l'amnent et la
rclament, c'est--dire au lieu de la distinction entre les regrets
qui sont un devoir et les regrets qui sont un excs, nous voyons l
seulement quelques vers rcolts au hasard, coups en dpit du mtre, et
rattachs en dpit de l'ide; ce n'est pas un premier thme, c'est un
abrg infidle du beau passage qu'on peut relire  la page 148. Ainsi
tout concourt  la mme conclusion; le _Hamlet_ dat de 1603 et retrouv
en 1825 nous est rendu suspect par les indices tirs du texte mme,
comme par le tmoignage des anciens diteurs de Shakspeare, et par le
propre tmoignage du pote, consign dans le titre de l'dition de 1604.
Ce texte de 1603 est tronqu par une mmoire inintelligente et ml
de remplissages maladroits. Nous manquons encore d'un exemplaire
authentique et pur du premier _Hamlet_, crit par Shakspeare, en 1589.

Tel qu'il est, cependant, le premier _Hamlet_ a beaucoup  nous
apprendre. Nous ne le possdons pas, de tout point, tel que Shakspeare
l'avait crit. Mais l se borne la porte de nos remarques, et nous
ne voudrions pas qu'elles fussent autrement interprtes ni qu'on en
pousst plus loin les conclusions. Nous possdons assurment le premier
_Hamlet_ tel que Shakspeare l'avait conu; si la forme en est altre eu
mainte place dans l'in-quarto de 1603, l'ensemble et le fond de l'oeuvre
sont demeurs. C'est un texte qui vaut la peine d'tre tudi, mme s'il
ne mrite pas l'honneur d'tre traduit. Et tout d'abord, en l'tudiant,
on se confirme tout  fait dans l'opinion qui assigne la date de 1589 au
premier _Hamlet_ de Shakspeare. Ceux qui lui assignent la date de 1584
en font la premire oeuvre dramatique de Shakspeare, et une oeuvre
qu'il aurait crite l'anne mme o il vint  Londres[33]. Mais est-il
vraisemblable que Shakspeare, mme Shakspeare, au sortir de sa petite
paroisse et d'une pauvre boutique de boucher, sans exprience de la
scne ni des coulisses, sans avoir vu la ville ni entrevu la cour, sans
s'tre ml aux crivains de son temps, ait crit pour ainsi dire au
dbott cette pice o la plus puissante imagination n'est pas seule 
se dployer, mais o se montre aussi une trs-familire connaissance des
exigences et des procds dramatiques, et surtout o se reflte, sur le
fond lgendaire du sujet, tout le spectacle de la vie contemporaine,
de la vie mondaine, thtrale, littraire, telle que Londres seulement
pouvait enseigner  la peindre? Tout cela, pourtant, est dj dans le
premier _Hamlet_. Dj toute la squelle royale, vieux conseillers et
jeunes fats, bons amis de cour qui pompent les faveurs du roi et qui
espionnent l'hritier prsomptif, dj toute la fourmilire citadine,
mauvais auteurs, mauvais acteurs, tragdiens qui hurlent, bouffons qui
se mlent d'improviser, tiennent leur place dans le premier _Hamlet_,
dpeints et chtis de main de matre; dj la _Didon_ de Greene et de
Marlowe y est parodie, la _Tragdie espagnole_ de Kid y est imite,
le personnage d'Osrick y est en germe, ceux de Rosencrantz et de
Guildenstern presque complets, celui de Polonius tout en vie. Une
ingnieuse rudition dont nous ne combattons que les excs et les rves
a trouv plus d'un rapport frappant entre Polonius et le vieux ministre
d'Elisabeth, Ccil, baron de Burleigh; tous ces traits de ressemblance
existent dj entre Ccil et Corambis qui est le Polonius du premier
_Hamlet_. Si c'est sur les conseils de Ccil  son fils que sont copis
les conseils de Polonius  Larte; si c'est  Ccil, en la personne de
Polonius que Shakspeare recommande par la bouche de Hamlet de mieux
traiter les comdiens et mme de les craindre; si c'est pour repousser
l'assimilation tablie par Ccil entre les vagabonds et les comdiens
que Hamlet se refuse  entendre son ami s'appeler vagabond; si, pour
expliquer la tmrit de ces brlantes allusions, il faut se souvenir
de l'inimiti de lord Leicester contre Ccil et de sa toute-puissante
protection tendue sur Shakspeare; comme ce commentaire va aussi bien
au Corambis du premier _Hamlet_ qu'au Polonius du second, on ne saurait
admettre que le premier _Hamlet_ et tout ce tissu de satires si finement
croises soient de 1584.

[Note 33: S'il en tait ainsi, d'ailleurs, pourquoi Dryden, soutenant
que jamais auteur tragique n'a fait un coup de matre pour son coup
d'essai, aurait-il dit, du ton le plus affirmatif: La muse mme de
Shakspeare a d'abord enfant _Pricls_, et le _Prince de Tyr_ fut
l'an d'_Othello_. Dryden crivait cela en 1677, d'aprs des souvenirs
qui pouvaient encore tre directs, ou tout au moins d'aprs des
traditions prfrables aux conjectures d'aujourd'hui.]

On croit aussi, et avec raison, que les allusions faites dans le drame
aux habitudes d'ivrognerie danoise ont t fournies  Shakspeare par
lord Leicester, qui alla en Danemark comme ambassadeur en 1588 et fut
oblig l de tenir tte  trente-cinq sants bues par le roi Christian
IV, dans un festin qui dura depuis onze heures du matin jusqu'au soir;
comment donc le premier _Hamlet_, o ces allusions sont aussi visibles
que dans le second, serait-il de 1584? Et ce passage du premier _Hamlet_
o le personnage parle videmment pour le pote, o nous entendons
Shakspeare s'crier: Par le ciel! voil sept ans que je le remarque,
l'orteil du paysan touche le talon de l'homme de cour d'assez prs
pour l'corcher, comment l'attribuer  un moraliste de vingt ans? Ne
sentez-vous pas que si,  cet ge, cette ide s'tait ainsi rdige dans
la tte de Shakspeare, il se serait dit tout de suite: Quoi! j'avais
treize ans quand j'ai fait cette remarque! j'tais un petit colier de
Stratford quand j'ai commenc  instituer un parallle entre l'esprit
des paysans et celui des hommes de cour? et il aurait trop ri de
lui-mme pour crire la phrase telle qu'elle est. Que cette phrase au
contraire soit date de 1589, et les sept annes dont elle nous parle
nous reportent  1582,  la date du mariage de Shakspeare; or, on sait
que son mariage fut suivi de prs par ses dmls avec sir Thomas Lucy;
ne serait-ce pas  ces dmls qu'il pensait en crivant celle phrase?
Ne serait-il pas lui-mme le paysan dont l'orteil a corch au talon
un homme de cour? Vous liriez ainsi sous sa plume une allusion
vraisemblable au lieu d'une risible absurdit. En tout cas, quand il
s'agit de fixer l'poque o fut compos le premier _Hamlet_, laissez
 Shakspeare le temps de se mettre au courant, de respirer l'air de
Londres, avant de se poser en juge du thtre, du monde et des potes.
Avant qu'il fasse allusion  tant de personnes et  tant de choses,
souffrez qu'il les connaisse; renoncez  cette date de 1584 qui rend
tout impossible, et ralliez-vous  celle de 1589, qui laisse la
prcocit du gnie de Shakspeare assez extraordinaire encore pour
tonner ses plus fervents admirateurs.



FIN





End of the Project Gutenberg EBook of tude sur Shakspeare
by Franois Pierre Guillaume Guizot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TUDE SUR SHAKSPEARE ***

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