The Project Gutenberg EBook of Jules Csar, by William Shakespeare

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Jules Csar

Author: William Shakespeare

Release Date: May 17, 2005 [EBook #15847]
[Date last updated: June 1, 2005]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JULES CSAR ***




Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)





  Note du transcripteur.
  ======================================================================
  Ce document est tir de:

  OEUVRES COMPLTES DE
  SHAKSPEARE

  TRADUCTION DE
  M. GUIZOT

  NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
  AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
  DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

  Volume 2
  Jules Csar.
  Cloptre.--Macbeth.--Les Mprises.
  Beaucoup de bruit pour rien.

  PARIS
  A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
  DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-DITEURS
  35, QUAI DES AUGUSTINS
  1864


  ======================================================================

JULES CSAR

TRAGDIE

NOTICE SUR JULES CESAR


Parmi les tragdies de Shakspeare que l'opinion a places au premier
rang, _Jules Csar_ est celle dont les commentateurs ont parl le
plus froidement. Le plus froid de tous, Johnson, se contente de dire:
Plusieurs passages de cette tragdie mritent d'tre remarqus, et on y
a gnralement admir la querelle et la rconciliation de Brutus et de
Cassius; mais jamais en la lisant je ne me suis senti fortement agit,
et en la comparant  quelques autres ouvrages de Shakspeare, il me
semble qu'on la peut trouver assez froide et peu propre  mouvoir.

C'est adopter un principe de critique entirement faux que de juger
Shakspeare d'aprs lui-mme, et de comparer les impressions qu'il a
pu produire, dans un genre et dans un sujet donns, avec celles qu'il
produira dans un autre sujet et un autre genre, comme s'il ne possdait
qu'un mrite spcial et singulier qu'il ft tenu de dployer dans chaque
occasion, et qui restt le titre unique de sa gloire. Ce gnie vaste et
vrai veut tre mesur sur une chelle plus large; c'est  la nature,
c'est au monde qu'il faut comparer Shakspeare: et, dans chaque cas
particulier, c'est entre la portion du monde et de la nature qu'il a
dessein de reprsenter et le tableau qu'il en fait, que se doit
tablir la comparaison. Ne demandez pas au peintre de Brutus les mmes
impressions, les mmes effets qu' celui du roi Lear ou de Romo et
Juliette; Shakspeare pntre au fond de tous les sujets, et sait tirer
de chacun les impressions qui en dcoulent naturellement, et les effets
distincts et originaux qu'il doit produire.

Qu'aprs cela, le spectacle de l'me de Brutus soit, pour Johnson, moins
touchant et moins dramatique que celui de telle ou telle passion,
de telle ou telle situation de la vie, c'est l un rsultat des
inclinations personnelles du critique, et du tour qu'ont pris ses ides
et ses sentiments; on n'y saurait trouver une rgle gnrale, sur
laquelle se doive fonder la comparaison entre des ouvrages d'un genre
absolument diffrent. Il est des esprits forms de telle sorte que
Corneille leur donnera plus d'motions que Voltaire, et une mre se
sentira plus trouble, plus agite  _Mrope_ qu' _Zare_. L'esprit
de Johnson, plus droit et plus ferme qu'lev, arrivait assez bien 
l'intelligence des intrts et des passions qui agitent la moyenne
rgion de la vie, mais il ne parvenait gure  ces hauteurs o vit sans
effort et sans distraction une me vraiment stoque. Le temps de Johnson
n'tait pas d'ailleurs celui des grands dvouements; et bien que, mme
 cette poque, le climat politique de l'Angleterre prservt un peu sa
littrature de cette molle influence qui avait nerv la ntre, elle ne
pouvait cependant chapper entirement  cette disposition gnrale des
esprits,  cette sorte de matrialisme moral, qui n'accordant, pour
ainsi dire,  l'me aucune autre vie que celle qu'elle reoit du choc
des objets extrieurs, ne supposait pas qu'on pt lui offrir d'autres
objets d'intrt que le pathtique proprement dit, les douleurs
individuelles de la vie, les orages du coeur et les dchirements des
passions. Cette disposition du XVIIIe sicle tait si puissante qu'en
transportant sur notre thtre la mort de Csar, Voltaire, qui se
glorifiait  juste titre d'y avoir fait russir une tragdie sans amour,
n'a pas cru cependant qu'un pareil spectacle pt se passer de l'intrt
pathtique qui rsulte du combat douloureux des devoirs et des
affections. Dans cette grande lutte des derniers lans d'une libert
mourante contre un despotisme naissant, il est all chercher, pour lui
donner la premire place, un fait obscur, douteux, mais propre  lui
fournir le genre d'motions dont il avait besoin; et c'est de la
situation, relle ou prtendue, de Brutus plac entre son pre et sa
patrie, que Voltaire a fait le fond et le ressort de sa tragdie.

Celle de Shakspeare repose tout entire sur le caractre de Brutus;
on l'a mme blm de n'avoir pas intitul cet ouvrage _Marcus Brutus_
plutt que _Jules Csar_. Mais si Brutus est le hros de la pice,
Csar sa puissance, sa mort, en voil le sujet. Csar seul occupe
l'avant-scne; l'horreur de son pouvoir, le besoin de s'en dlivrer
remplissent toute la premire moiti du drame; l'autre moiti est
consacre au souvenir et aux suites de sa mort. C'est, comme le dit
Antoine, l'ombre de Csar promenant sa vengeance; et pour ne pas
laisser mconnatre son empire, c'est encore cette ombre qui, aux
plaines de Sardes et de Philippes, apparat  Brutus comme son mauvais
gnie.

Cependant  la mort de Brutus finira le tableau de cette grande
catastrophe. Shakspeare n'a voulu nous intresser  l'vnement de sa
pice que par rapport  Brutus, de mme qu'il ne nous a prsent Brutus
que par rapport  cet vnement; le fait qui fournit le sujet de la
tragdie et le caractre qui l'accomplit, la mort de Csar et le
caractre de Brutus, voil l'union qui constitue l'oeuvre dramatique
de Shakspeare, comme l'union de l'me et du corps constitue la vie,
lments galement ncessaires l'un et l'autre  l'existence de
l'individu. Avant que se prpart la mort de Csar, la pice n'a pas
commenc; aprs la mort de Brutus, elle finit.

C'est donc dans le caractre de Brutus, me de sa pice, que Shakspeare
a dpos l'empreinte de son gnie; d'autant plus admirable dans cette
peinture, qu'en y demeurant fidle  l'histoire, il en a su faire une
oeuvre de cration, et nous rendre le Brutus de Plutarque tout aussi
vrai, tout aussi complet dans les scnes que le pote lui a prtes
que dans celles qu'a fournies l'historien. Cet esprit rveur, toujours
occup  s'interroger lui-mme, ce trouble d'une conscience svre aux
premiers avertissements d'un devoir encore douteux, cette fermet calme
et sans incertitude ds que le devoir est certain, cette sensibilit
profonde et presque douloureuse, toujours contenue dans la rigueur des
plus austres principes, cette douceur d'me qui ne disparat pas un
seul instant au milieu des plus cruels offices de la vertu, ce caractre
de Brutus enfin, tel que l'ide nous en est  tous prsente, marche
vivant et toujours semblable  lui-mme  travers les diffrentes scnes
de la vie o nous le rencontrons, et o nous ne pouvons douter qu'il
n'ait paru sous les traits que lui donne le pote.

Peut-tre cette fidlit historique a-t-elle caus la froideur des
critiques de Shakspeare sur la tragdie de _Jules Csar_. Ils n'y
pouvaient rencontrer ces traits d'une originalit presque sauvage qui
nous saisissent dans les ouvrages que Shakspeare a composs sur des
sujets modernes, trangers aux habitudes actuelles de notre vie, comme
aux ides classiques sur lesquelles se sont formes les habitudes de
notre esprit. Les moeurs de Hotspur sont certainement beaucoup plus
originales pour nous que celles de Brutus: elles le sont davantage en
elles-mmes; la grandeur des caractres du moyen ge est fortement
empreinte d'individualit; la grandeur des anciens s'lve rgulirement
sur la base de certains principes gnraux qui ne laissent gure, entre
les individus, d'autre diffrence trs-sensible que celle de la hauteur
 laquelle ils parviennent. C'est ce qu'a senti Shakspeare; il n'a song
qu' rehausser Brutus et non  le singulariser; placs dans une sphre
infrieure, les autres personnages reprennent un peu la libert de leur
caractre individuel, affranchi de cette rgle de perfection que le
devoir impose  Brutus. Le pote aussi semble se jouer autour d'eux avec
moins de respect, et se permettre de leur imposer quelques-unes des
formes qui lui appartiennent plus qu' eux, Cassius comparant avec
ddain la force corporelle de Csar  la sienne, et parcourant la nuit
les rues de Rome, au fort de la tempte, pour assouvir cette fivre de
danger qui le dvore, ressemble beaucoup plus  un compagnon de Canut ou
de Harold qu' un Romain du temps de Csar; mais cette teinte barbare
jette, sur les irrgularits du caractre de Cassius, un intrt qui
ne natrait peut-tre pas aussi vif de la ressemblance historique. M.
Schlegel, dont les jugements sur Shakspeare mritent toujours beaucoup
de considration, me semble cependant tomber dans une lgre erreur
lorsqu'il remarque que le pote a indiqu avec finesse la supriorit
que donnaient  Cassius une volont plus forte et des vues plus justes
sur les vnements. Je pense au contraire que l'art admirable de
Shakspeare consiste, dans cette pice,  conserver au principal
personnage toute sa supriorit, mme lorsqu'il se trompe, et  la faire
ressortir par ce fait mme qu'il se trompe et que nanmoins on lui
dfre, que la raison des autres cde avec confiance  l'erreur de
Brutus. Brutus va jusqu' se donner un tort; dans la scne de la
querelle avec Cassius, vaincu un moment par une effroyable et secrte
douleur, il oublie la modration qui lui convient; enfin Brutus a tort
une fois, et c'est Cassius qui s'humilie, car en effet Brutus est
demeur plus grand que lui.

Le caractre de Csar peut nous paratre un peu trop entach de cette
jactance commune  tous les temps barbares o la force individuelle,
sans cesse appele aux plus terribles luttes, ne s'y soutient que par
le sentiment exalt de sa propre puissance, et mme a besoin d'tre
secourue par l'ide qu'en conoivent les autres. Il fallait montrer
dans Csar la force qui soumet les Romains et l'orgueil qui les crase;
Shakspeare n'avait qu'un coin pour laisser entrevoir cet tat de l'me
du hros; il a forc les couleurs. Cependant son Csar, je l'avoue, ne
me parat pas plus faux que le ntre; Shakspeare me semble mme,
au milieu de ses rodomontades, lui avoir mieux conserv ces formes
d'galit que le despote d'une rpublique garde toujours envers ceux
qu'il opprime.

Le ton du _Jules Csar_ est plus gnralement soutenu que celui de la
plupart des autres tragdies de Shakspeare. A peine, dans tout le rle
de Brutus, se trouve-t-il une image basse, et c'est au moment o il se
laisse aller  la colre. Le soin visible qu'a mis le pote  imiter
le langage laconique que l'histoire attribue  son hros ne l'a que
trs-rarement conduit  l'affectation, si ce n'est dans le discours
de Brutus au peuple, modle de l'loquence scolastique du temps de
l'auteur. Le langage de Cassius, plus figur parce qu'il est plus
passionn, et d'une lvation moins simple que celui de Brutus, est
cependant galement exempt de trivialit. La harangue d'Antoine est un
modle de ruse et de la feinte simplicit d'un fourbe adroit qui veut
gagner les esprits d'une multitude grossire et mobile. Voltaire blme,
au moins avec svrit, Shakspeare d'avoir prsent sous une forme
comique la scne des Lupercales, dont le fond, dit-il, est si noble et
intressant. Voltaire ne voit ici qu'une couronne demande  un peuple
libre qui la refuse; mais Csar se faisant, en prsence du
peuple, l'acteur d'une farce prpare pour lui, et dsespr des
applaudissements qu'on donne  la manire dont il a jou son rle,
c'tait l en effet, pour les bons esprits de Rome, quelque chose
d'extrmement comique et qui ne pouvait leur tre prsent autrement.

L'action de la pice comprend depuis le triomphe de Csar, aprs la
victoire remporte sur le jeune Pompe, jusqu' la mort de Brutus, ce
qui lui donne une dure d'environ trois ans et demi.

On a en anglais une autre tragdie de _Jules Csar_ compose par lord
Sterline, connue du public,  ce qu'il parat, quelques annes avant que
Shakspeare compost la sienne, et  laquelle Shakspeare pourrait bien
avoir emprunt quelques ides. Cette tragdie finit  la mort de Csar,
que l'auteur a mise en rcit. Un docteur Richard Eedes, clbre de son
temps comme pote tragique, avait fait en latin une pice sur le mme
sujet, imprime, dit-on, en 1582, mais qui n'a pas t retrouve, non
plus qu'une pice anglaise intitule _The history of Csar and Pompey_,
antrieure  l'anne 1579. On imprima  Londres, en 1607, une pice
intitule _The tragdie of Csar and Pompey, or Csar's revenge_. Cette
pice, qui comprend depuis la bataille de Pharsale jusqu' celle
de Philippes inclusivement, avait t reprsente sur un thtre
particulier, par quelques tudiants d'Oxford; on suppose qu'elle fut
imprime  l'occasion de la reprsentation et du succs de celle de
Shakspeare, que la chronologie de M. Malone rapporte  cette mme anne
1607.

Le _Jules Csar_ a t reprsent, corrig par Dryden et Davenant, sous
le titre de _Julius Csar, with the death of Brutus_, imprim  Londres
en 1719.

Le duc de Buckingham a aussi retravaill cette mme tragdie qu'il a
spare en deux parties, la premire sous le titre de _Julius Csar,_
avec des changements, un prologue et un choeur; la seconde sous le
titre de _Marcus Brutus_, avec un prologue et deux choeurs; toutes deux
imprimes en 1722.




                             JULES CSAR

                              TRAGDIE



PERSONNAGES

  JULES CSAR.

  OCTAVE CSAR,      ) triumvirs
  MARC-ANTOINE,      ) ap. la mort
  M.EMILIUS LEPIDUS, ) de Csar.

  PUBLIUS,       )
  POPILIUS LNA, ) snateurs
  CICERON.       )

  BRUTUS,           )
  CASSIUS,          )
  CASCA,            )
  TREBONIUS,        ) conjurs
  LIGARIUS,         ) contre
  DECIUS BRUTUS[1]  ) Jules Csar.
  METELLUS CIMBER,  )
  CINNA.            )

  FLAVIUS    )
  MARULLUS   ) tribuns du peuple.

  LUCILIUS         )
  TITINIUS         )
  MESSALA          ) amis de Brutus
  Le jeune CATON,  ) et de Cassius.
  VOLUMNIUS        )

  ARTEMIDORE, sophiste ou rhteur de Guide.

  Un devin.
  CINNA, pote.
  Un autre Pote.

  VARRON,     )
  CLITUS,     ) serviteurs de Brutus
  CLAUDIUS,   ) ou Romains attachs
  STRATON,    )  lui.
  LUCIUS,     )
  DARDANIUS,  )

  PINDARUS, esclave de Cassius.

  CALPHURNIA, femme de Csar.
  PORCIA, femme de Brutus.
  SNATEURS, CITOYENS, GARDES ET SUITE.


La scne, pendant la plus grande partie de la pice, est  Rome, ensuite
 Sardes et prs de Philippes.

[Note 1: Ce conjur s'appelait non pas _Dcius_, mais _Dcimus
Brutus_ surnomm _Albinus_. C'est de lui que Plutarque dit, dans la
Vie de Brutus, qu'on s'ouvrit  lui de la conjuration, non qu'il ft
autrement homme  la main, ou vaillant de sa personne, mais parce
qu'il pouvoit beaucoup  cause d'un grand nombre de serfs escrimans 
oultrance qu'il nourrissoit pour donner au peuple le passe-temps de les
voir combattre; joint aussi qu'il avoit crdit alentour de Csar. Il
dit ailleurs que Csar avait tant de confiance en ce Dcimus Brutus
qu'il l'avait nomm son second hritier. Ce fut lui qui, le jour de
sa mort, alla le chercher et le dcida  se rendre au snat, malgr
Calphurnia et les augures.]




ACTE PREMIER



SCNE I


Rome.--Une rue.

_Entrent_ FLAVIUS ET MARULLUS, _et une multitude de citoyens des basses
classes_.

FLAVIUS.--Hors d'ici, rentrez, fainans; rentrez chez vous. Est-ce
aujourd'hui fte? Quoi! ne savez-vous pas que vous autres artisans vous
ne devez circuler dans les rues les jours ouvrables qu'avec les signes
de votre profession?--Parle, quel est ton mtier?

PREMIER CITOYEN.--Moi, monsieur? charpentier.

MARULLUS.--O sont ton tablier de cuir et ta rgle? Que fais-tu ici avec
ton habit des jours de ftes?--Et vous, s'il vous plat, quel est votre
mtier?

SECOND CITOYEN.--Pour dire vrai, monsieur, en fait d'ouvrage fin, je ne
suis pas autre chose que comme qui dirait un savetier.

MARULLUS.--Mais quel est ton mtier? Rponds-moi tout de suite.

SECOND CITOYEN.--Un mtier, monsieur, que je crois pouvoir faire en
sret de conscience: je remets en tat les mes[2] qui ne valent rien.

[Note 2: _Soals_, semelles; dans l'ancienne dition, _souls_, mes.
Ces deux mots se prononcent de mme, et c'est l-dessus que roule
la plaisanterie du savetier; la correction faite dans les ditions
subsquentes ne me parat pas heureuse, car si le cordonnier disait que
son mtier est de raccommoder les mauvaises semelles; _bad soals_, il
serait trange que Marullus ne le comprt pas sur-le-champ. Le mot
_souls_ m'aurait donc paru plus convenable  laisser dans le texte.
Quant  la traduction, il s'est trouv, par un bonheur qui n'est pas
commun lorsqu'il s'agit de rendre un calembour, que, dans l'argot du
cordonnier, une partie de la botte s'appelle _me_; ce qui a donn
le moyen de rendre ce jeu de mots avec une fidlit qu'il n'est pas
possible de promettre toujours.]

MARULLUS.--Quel est ton mtier, maraud, mauvais drle, ton mtier?

SECOND CITOYEN.--Monsieur, je vous en prie, que je ne vous fasse pas
ainsi sortir de votre caractre[3]. Cependant, si vous en sortiez par
quelque bout, monsieur, je pourrais vous remettre en tat.

[Note 3: _Be not out with me, yet if you be out_.--_To be out_
signifie galement tre de mauvaise humeur et avoir un vtement
dchir.]

MARULLUS.--Qu'entends-tu par l? Me remettre en tat, insolent?

SECOND CITOYEN.--Sans difficult, monsieur, vous _resaveter._

MARULLUS.--Tu es donc savetier? L'es-tu?

SECOND CITOYEN.--Bien vrai, monsieur, je n'ai pour vivre que mon alne.
Je n'entre pas, moi, dans les affaires de commerce, dans les affaires de
femmes; je n'entre qu'avec mon alne [4] Au fait, monsieur, je suis un
chirurgien de vieux souliers: quand ils sont presque perdus, je les
recouvre [5]; et on a vu bien des gens, je dis des meilleurs qui aient
jamais march sur peau de bte, faire leur chemin sur de l'ouvrage de ma
faon[6].

[Note 4: _I meddle with no tradesman's matters, nor women's matters,
but with awl, with all_ ou _withal_, jeu de mots qu'on n'a pu rendre,
mais qu'on a tch de suppler, parce qu'il est dans le caractre du
personnage.]

[Note 5: _When they are in great danger I recover them. Recover_,
recouvrir, _recover_, gurir, sauver, recouvrer.]

[Note 6: Cette dernire phrase est omise dans la traduction qu'a
faite Voltaire des trois premiers actes de Jules Csar. Voltaire ayant
donn cette traduction comme exacte, on relvera quelques-unes de ses
nombreuses inexactitudes.]

FLAVIUS.--Mais pourquoi n'es-tu pas dans ta boutique aujourd'hui?
pourquoi mnes-tu tous ces gens-l courir les rues?

SECOND CITOYEN.--Vraiment, monsieur, pour user leurs souliers, afin de
me procurer plus d'ouvrage.--Mais srieusement, monsieur, nous nous
sommes mis en fte pour voir Csar, et nous rjouir de son triomphe.

MARULLUS.--Vous rjouir! et de quoi? quelles conqutes vient-il vous
rapporter? Quels nouveaux tributaires le suivent  Rome pour orner,
enchans, les roues de son char? Bches, pierres que vous tes, vous
tes pires que les choses insensibles! O coeurs durs, cruels enfants
de Rome, n'avez-vous point connu Pompe? Bien des fois, bien souvent,
n'tes-vous pas monts sur les murailles et les crneaux, sur les
fentres et les tours, jusque sur le haut des chemines, vos enfants
dans vos bras; et l, patiemment assis, n'attendiez-vous pas tout le
long du jour pour voir le grand Pompe traverser les rues de Rome; et
de si loin que vous voyiez paratre son char, le cri universel de vos
acclamations ne faisait-il pas trembler le Tibre au plus profond de
son lit, de l'cho de vos voix rpt sous ses rivages caverneux? Et
aujourd'hui vous prenez vos plus beaux vtements, et vous choisissez
ce jour pour un jour de fte! et aujourd'hui vous semez de fleurs
le passage de l'homme qui vient  vous triomphant du sang de
Pompe![7].--Allez-vous-en.--Courez  vos maisons, tombez  genoux,
priez les dieux de suspendre l'invitable flau prs d'clater sur cette
ingratitude.

[Note 7: Aprs la victoire remporte en Espagne sur les enfants
de Pompe. C'tait la premire fois que Rome voyait triompher d'une
victoire remporte sur des Romains, et ce fut ce qui commena 
indisposer fortement contre Csar. Shakspeare place ce triomphe le jour
de cette fte des Lupercales, o Antoine offrit la couronne  Csar, ce
qui n'eut lieu que plus d'un an aprs. Il fait de mme des Lupercales la
veille des ides de mars, quoique les Lupercales se clbrassent vers le
milieu de fvrier et que les ides fussent le 15 mars.

Voltaire n'a pas bien compris ce passage, et a cru que Csar triomphait
de la bataille de Pharsale.

  Quoi vous couvrez de fleurs le chemin d'un coupable,
  Du vainqueur de Pompe encor teint de son sang!]

FLAVIUS.--Allez, allez, bons compatriotes; et pour expier votre faute,
assemblez tous les pauvres gens de votre sorte, conduisez-les au bord du
Tibre; et l, pleurez dans son canal tout ce que vous avez de larmes,
jusqu' ce que ses eaux,  l'endroit le plus enfonc de son cours,
caressent le point le plus lev de son rivage. _(Les citoyens
sortent.)_ Voyez si cette matire grossire n'a pas t mue: ils
disparaissent la langue enchane par le sentiment de leur tort.--Vous,
descendez cette rue qui mne au Capitole; moi, je vais suivre ce chemin.
Dpouillez les statues si vous les trouvez pares d'ornements de fte.

MARULLUS.--Le pouvons-nous? Vous savez que c'est aujourd'hui la fte des
Lupercales.

FLAVIUS.--N'importe, ne souffrons pas qu'aucune statue porte les
trophes de Csar[8]. Je vais parcourir ces quartiers et chasser
le peuple des rues; faites-en de mme partout o vous le trouverez
attroup. Ces plumes naissantes arraches de l'aile de Csar ne le
laisseront voler qu' la hauteur ordinaire; autrement dans son essor, il
s'lverait trop haut pour tre vu des hommes, et nous tiendrait tous
dans un servile effroi.

(Ils sortent.)

[Note 8: Ce ne fut point  ce moment, mais aprs que la couronne et
t offerte  Csar, que Flavius et Marullus dpouillrent ses statues
non pas d'ornements triomphaux, mais des diadmes dont quelques-unes
avaient t couronnes.]



SCNE II


Toujours  Rome.--Une place publique.

_Entrent en procession et avec la musique_ CSAR, ANTOINE _prpar
pour la course;_ CALPHURNIA, PORCIA, DCIUS, CICRON, BRUTUS, CASSIUS,
CASCA.--Ils sont suivis d'une grande multitude dans laquelle se trouve
un devin.

CSAR.--Calphurnia!

CASCA.--Hol! silence! Csar parle[9].

(La musique cesse.)

[Note 9: Voltaire, _paix, messieurs_; le mot _messieurs_, qu'il
attribue ici  Csar, n'a aucun quivalent dans l'original. Voltaire
traduit aussi constamment le _my lord_ par _mylord_, qui n'en est point
la traduction. _Mylord_ n'est qu'une application particulire que les
Anglais font du mot de _lord_  la dignit de pair, et qui n'affecte en
rien la signification gnrale de ce mot, consacr en anglais  exprimer
toutes les sortes de dominations et de dignits, en sorte qu' moins
qu'il ne s'applique  des pairs d'Angleterre, il doit tre traduit,
comme tous les autres mots de la langue, par un quivalent franais.]

CSAR.--Calphurnia!

CALPHURNIA.--Me voici, mon seigneur.

CSAR.--Ayez soin de vous tenir sur le passage d'Antoine, quand il
courra.--Antoine!

ANTOINE.--Csar, mon seigneur.

CSAR.--N'oubliez pas en courant, Antoine, de toucher Calphurnia; car
nos anciens disent que les femmes infcondes, en se faisant toucher dans
cette sainte course, secouent la maldiction qui les rendait striles.

ANTOINE.--Je m'en souviendrai. Quand Csar dit: _Faites cela_, cela est
fait.

CSAR.--Partez, et n'omettez aucune crmonie.

(Musique.)

LE DEVIN.--Csar!

CSAR.--Ha! qui m'appelle?

CASCA, _s'adressant  ceux qui l'environnent._--Commandez que tout bruit
cesse. Encore une fois, silence!

(La musique s'arrte.)

CSAR.--Qui est-ce, dans la foule, qui m'appelle ainsi? J'entends une
voix, plus perante que tous les instruments de musique crier _Csar!_
Parle, Csar se tourne pour entendre.

LE DEVIN.--Prends garde aux ides de mars.

CSAR.--Quel est cet homme?

BRUTUS.--Un devin qui vous avertit de prendre garde aux ides de mars.

CSAR.--Amenez-le devant moi, que je voie son visage.

CASCA.--Mon ami, sors de la foule, regarde Csar.

CSAR.--Qu'as-tu  me dire maintenant? Rpte encore.

LE DEVIN.--Prends garde aux ides de mars.

CSAR.--C'est un visionnaire; laissons-le, passons.

(Les musiciens excutent un morceau.)

(Tous sortent, except Brutus et Cassius.)

CASSIUS.--Irez-vous voir l'ordre de la course?

BRUTUS.--Moi? non.

CASSIUS.--Je vous en prie, allez-y.

BRUTUS.--Je ne suis point un homme de divertissements; je n'ai pas tout
 fait la vivacit d'Antoine. Que je ne vous empche pas, Cassius, de
suivre votre intention; je vais vous laisser.

CASSIUS.--Brutus, je vous observe depuis quelque temps: je ne reois
plus de vos yeux ces regards de douceur, ces signes d'affection que
j'avais coutume d'en recevoir. Vous tenez envers votre ami, qui vous
aime, une conduite trop froide et trop peu cordiale.

BRUTUS.--Ne vous y trompez point, Cassius: si mon regard s'est voil,
ce trouble de mon maintien ne porte que sur moi-mme. Je suis tourment
depuis quelque temps de sentiments qui se contrarient, d'ides qui
ne concernent que moi, et donnent peut-tre quelque bizarrerie  mes
manires: mais que mes bons amis, au nombre desquels je vous compte,
Cassius, n'en soient donc pas affligs, et ne voient rien de plus dans
cette ngligence, sinon que ce pauvre Brutus, en guerre avec lui-mme,
oublie de donner aux autres des tmoignages de son amiti[10].

[Note 10: Traduction de Voltaire:

  Vous vous tes tromp: quelques ennuis secrets,
  Des chagrins peu connus, ont chang mon visage;
  Ils me regardent seul et non pas mes amis.
  Non, n'imaginez point que Brutus vous nglige:
  Plaignez plutt Brutus en guerre avec lui-mme:
  J'ai l'air indiffrent, mais mon coeur ne l'est pas.]

CASSIUS.--Alors je me suis bien tromp, Brutus, sur le sujet de vos
peines, et cela m'a fait ensevelir dans mon sein des penses d'un haut
prix, d'honorables mditations. Dites-moi, digne Brutus, pouvez-vous
voir votre propre visage?

BRUTUS.--Non, Cassius; car l'oeil ne peut se voir lui-mme, si ce n'est
par rflexion, au moyen de quelque autre objet.

CASSIUS.--Cela est vrai, et l'on dplore beaucoup, Brutus, que vous
n'ayez pas de miroirs qui puissent rflchir  vos yeux votre mrite
cach pour vous, qui vous fassent voir votre image. J'ai entendu
plusieurs des citoyens les plus considrs de Rome (sauf l'immortel
Csar) parler de Brutus; et, gmissant sous le joug qui opprime notre
gnration, ils souhaitaient que le noble Brutus ft usage de ses yeux.

BRUTUS.--Dans quels prils prtendez-vous m'entraner, Cassius, en me
pressant de chercher en moi-mme ce qui n'y est pas.

CASSIUS.--Brutus, prparez-vous  m'couter; et puisque vous savez que
vous ne pouvez pas vous voir vous-mme aussi bien que par la rflexion,
moi, votre miroir, je vous dcouvrirai modestement les parties de
vous-mme que vous ne connaissez pas encore. Et ne vous mfiez pas de
moi, excellent Brutus: si je suis un railleur de profession, si j'ai
coutume de faire avec les serments ordinaires, talage de mon amiti 
tous ceux qui viennent me protester de la leur, si vous savez que
je courtise les hommes et les touffe de caresses pour les dchirer
ensuite, ou que dans la chaleur des festins je fais des dclarations
d'amiti  toute la salle, alors tenez-moi pour dangereux.

(On entend des trompettes et une acclamation.)

BRUTUS.--Qu'annonce cette acclamation? Je crains que ce peuple n'adopte
Csar pour roi.

CASSIUS.--Oui? le craignez-vous?--Je dois donc penser que vous ne
voudriez pas qu'il le ft.

BRUTUS.--Je ne le voudrais pas, Cassius; cependant je l'aime
beaucoup.--Mais pourquoi me retenez-vous si longtemps? de quoi
dsirez-vous me faire part? Si c'est quelque chose qui tende au
bien public, placez devant mes yeux l'honneur d'un ct, la mort de
l'autre[11], et je les regarderai tous deux indiffremment; car je
demande aux dieux de m'tre aussi propices, qu'il est vrai que j'aime ce
qui s'appelle honneur plus que je ne crains la mort.

[Note 11: _Set honour in one eye, and death i' the other._

Voltaire a traduit:

  La gloire dans un oeil, et le trpas dans l'autre.

_Eye_ veut dire ici _point de vue_; il est continuellement employ en
anglais dans ce sens.]

CASSIUS.--Je vous connais cette vertu, Brutus, tout aussi bien que je
connais le charme de vos manires. Eh bien! l'honneur est le sujet de ce
que j'ai  vous exposer. Je ne puis dire ce que vous et d'autres hommes
pensent de cette vie; mais pour moi, j'aimerais autant ne pas tre que
de vivre dans la crainte et le respect devant un tre semblable  moi.
Je suis n libre comme Csar; vous aussi; nous avons tous deux profit
de mme; tous deux nous pouvons aussi bien que lui soutenir le froid de
l'hiver.--Dans un jour brumeux et orageux o le Tibre agit s'irritait
contre ses rivages, Csar me dit: Oses-tu, Cassius, t'lancer avec moi
dans ce courant furieux, et nager jusque l-bas?-- ce seul mot, vtu
comme j'tais, je plongeai dans le fleuve, en le sommant de me suivre.
En effet, il me suivit: le torrent rugissait; nous le battions de nos
muscles nerveux, rejetant ses eaux des deux cts et coupant le courant
d'un coeur anim par la dispute. Mais avant que nous eussions atteint
le but marqu, Csar s'crie: Secours-moi, Cassius, ou je pris. Moi,
comme ne notre grand anctre emporta sur son paule le vieux Anchise
hors des flammes de Troie, j'emportai hors des vagues du Tibre Csar
puis: et cet homme aujourd'hui est devenu un dieu, et Cassius n'est
qu'une misrable crature, et il faut que son corps se courbe si Csar
daigne seulement le saluer d'un signe de tte ngligent!--En Espagne,
il eut la fivre, et pendant l'accs je fus frapp de voir comme il
tremblait. Rien n'est plus vrai, je vis ce dieu trembler: ses lvres
poltronnes avaient fui leurs couleurs; et ce mme oeil, dont le regard
seul impose au monde, avait perdu son clat. Je l'entendis gmir, oui,
en vrit; et cette langue qui commande aux Romains de l'couter et de
dposer ses paroles dans leurs annales[12], criait: Hlas! Titinius,
donne-moi  boire, comme l'aurait fait une petite fille malade. Dieux
que j'atteste, je me sens confondu qu'un homme si faible de temprament
prenne les devants sur ce monde majestueux, et seul remporte la palme.

(Acclamation, fanfare.)

[Note 12: Voltaire s'est ici tout  fait mpris sur le sens; il
traduit ainsi:

  Et cette mme voix qui commande  la terre,
  Cette terrible voix (remarque bien, Brutus,
  Remarque, et que ces mots soient crits dans tes livres)]

BRUTUS.--Encore une acclamation! Sans doute ces applaudissements
annoncent de nouveaux honneurs qu'on accumule sur la tte de Csar.

CASSIUS.--Eh quoi! mon cher, il foule comme un colosse cet troit
univers, et nous autres petits bonshommes nous circulons entre ses
jambes normes, cherchant de tous cts o nous pourrons trouver  la
fin d'ignominieux tombeaux. Les hommes,  de certains moments, sont
matres de leur sort; et si notre condition est basse, la faute, cher
Brutus, n'en est pas  nos toiles; elle en est  nous-mmes. Brutus et
Csar.... Qu'y a-t-il donc dans ce Csar? Pourquoi ferait-on rsonner
ce nom plus que le vtre? crivez-les ensemble, le vtre est tout aussi
beau; prononcez-les, il remplit tout aussi bien la bouche; pesez-les,
son poids sera le mme; employez-les pour une conjuration, Brutus
voquera aussi facilement un esprit que Csar. Maintenant dites-moi,
au nom de tous les dieux ensemble, de quelle viande se nourrit donc ce
Csar d'aujourd'hui pour tre devenu si grand? Sicle, tu es dshonor!
Rome, tu as perdu la race des nobles courages! Quel sicle s'est coul
depuis le grand dluge, qui ne se soit enorgueilli que d'un seul homme?
A-t-on pu dire, jusqu' ce jour, en parlant de Rome, que ses vastes murs
n'enfermaient qu'un seul homme? C'est bien toujours Rome, en vrit, et
la place n'y manque pas, puisqu'il n'y a qu'un seul homme[13]. Oh! vous
et moi nous avons ou dire  nos pres qu'il fut jadis un Brutus qui et
aussi aisment souffert dans Rome le trne du dmon ternel que celui
d'un roi.

[Note 13:_Now it is Rome indeed, and room enough
         When there is in it but one only man._

  _Room_, place, lieu, endroit, se prononce  peu prs comme _Rome_.
  C'est tout au plus si on a pu dans la traduction donner un sens 
  cette phrase, qui, dans l'original, n'en a absolument que par le
  calembour.]

BRUTUS.--Que vous m'aimiez, Cassius, je n'en doute point. Ce que vous
voudriez que j'entreprisse, je crois le deviner: ce que j'ai pens sur
tout cela, et ce que je pense du temps o nous vivons, je le dirai plus
tard. Quant  prsent, je dsire n'tre pas press davantage; je vous le
demande au nom de l'amiti. Ce que vous m'avez dit, je l'examinerai.
Ce que vous avez  me dire encore, je l'couterai avec patience, et je
trouverai un moment convenable pour vous couter et rpondre sur de si
hautes matires. Jusque-l, mon noble ami, mditez sur ceci: Brutus
aimerait mieux tre un villageois que de se compter pour un enfant de
Rome aux dures conditions que ce temps doit probablement nous imposer.

CASSIUS.--Je suis bien aise que le choc de mes faibles paroles ait du
moins fait jaillir cette tincelle de l'me de Brutus.

(Rentrent Csar et son cortge.)

BRUTUS.--Les jeux sont termins; Csar revient.

CASSIUS.--Quand ils passeront prs de nous, retenez Casca par la manche;
et il vous racontera de son ton bourru tout ce qui s'est aujourd'hui
pass de remarquable.

BRUTUS.--Oui, je le ferai. Mais regardez, Cassius: la teinte de la
colre enflamme le front de Csar, et tout le reste a l'air d'une troupe
de serviteurs rprimands. Les joues de Calphurnia sont ples; Cicron
a ce regard fureteur et flamboyant que nous lui avons vu au Capitole,
lorsque dans nos dbats il tait contredit par quelques snateurs.

CASSIUS.--Casca nous dira de quoi il s'agit.

CSAR.--Antoine!

ANTOINE.--Csar.

CSAR.--Que j'aie toujours autour de moi des hommes gras et  la face
brillante, des gens qui dorment la nuit. Ce Cassius l-bas a un visage
hve et dcharn; il pense trop. De tels hommes sont dangereux.

ANTOINE.--Ne le crains pas, Csar; il n'est pas dangereux. C'est un
noble Romain et bien intentionn.

CSAR.--Je voudrais qu'il ft plus gras, mais je ne le crains pas.
Cependant si quelque chose en moi pouvait tre sujet  la crainte, je ne
connatrais point d'homme que je voulusse viter avec plus de soin que
ce maigre Cassius. Il lit beaucoup, il est grand observateur et pntre
jusqu'au fond des actions des hommes. Il n'a point comme toi le got
des jeux, Antoine; on ne le voit point couter de musique. Rarement il
sourit, et il sourit alors de telle sorte qu'il a l'air de se moquer de
lui-mme, et de ddaigner son propre esprit parce qu'il a pu se laisser
mouvoir  sourire de quelque chose. Les hommes de ce caractre n'ont
jamais le coeur  l'aise tant qu'ils en voient un autre plus lev
qu'eux; et voil ce qui les rend si dangereux. Je te dis ce qui est 
craindre plutt que ce que je crains, car je suis toujours Csar. Passe
 ma droite, j'ai cette oreille dure, et dis-moi franchement ce que tu
penses de lui.

(Csar sort avec son cortge.)

(Casca demeure en arrire.)

CASCA.--Vous m'avez tir par mon manteau. Voudriez-vous me parler?

BRUTUS.--Oui, Casca. Dites-nous, que s'est-il donc pass aujourd'hui,
que Csar ait l'air si triste?

CASCA.--Quoi! vous tiez  sa suite. N'y tiez-vous pas?

BRUTUS.--Je ne demanderais pas alors  Casca ce qui s'est pass.

CASCA.--Eh bien! on lui a offert une couronne; et quand on la lui a
offerte, il l'a repousse ainsi du revers de la main. Alors tout le
peuple a pouss de grands cris.

BRUTUS.--Et la seconde acclamation, quelle en tait la cause?

CASCA.--Mais c'tait encore pour cela.

CASSIUS.--Il y a eu trois acclamations. Pourquoi la dernire?

CASCA.--Pourquoi? pour cela encore.

BRUTUS.--Est-ce que la couronne lui a t offerte trois fois?

CASCA.--Eh! vraiment oui, et trois fois il l'a repousse, mais chaque
fois plus doucement que la prcdente; et,  chacun de ses refus, mes
honntes voisins se remettaient  crier.

CASSIUS.--Qui lui offrait la couronne?

CASCA.--Qui? Antoine.

BRUTUS.--Dites-nous: de quelle manire l'a-t-il offerte, cher Casca?

CASCA.--Que je sois pendu si je puis vous dire la manire. C'tait une
vraie momerie; je n'y faisais pas attention. J'ai vu Marc-Antoine lui
prsenter une couronne: ce n'tait pourtant pas non plus tout  fait une
couronne; c'tait une espce de diadme[14]; et comme je vous l'ai dit,
il l'a repouss une fois. Mais malgr tout cela, j'ai dans l'ide qu'il
aurait bien voulu l'avoir.--Alors Antoine la lui offre encore,--et alors
il la refuse encore,--mais j'ai toujours dans l'ide qu'il avait bien
de la peine  en dtacher ses doigts.--Et alors il la lui offre une
troisime fois.--La troisime fois encore il la repousse; et  chacun de
ses refus, la populace jetait des cris de joie: ils applaudissaient de
leurs mains toutes taillades; ils faisaient voler leurs bonnets de
nuit tremps de sueur; et parce que Csar refusait la couronne, ils
exhalaient en telles quantits leurs puantes haleines, que Csar en a
presque t suffoqu. Il s'est vanoui, et il est tomb; et pour ma part
je n'osais pas rire, de crainte, en ouvrant la bouche, de recevoir le
mauvais air.

[Note 14: L'original dit _coronet_, ce qui signifie, non pas, comme
l'a dit Voltaire, les _coronets_ des pairs d'Angleterre, mais quelque
chose qui parat  Casca un peu diffrent d'une couronne.]

CASSIUS.--Mais un moment, je vous en prie. Quoi! Csar s'est vanoui?

CASCA.--Il est tomb au milieu de la place du march; il avait l'cume 
la bouche et ne pouvait parler.

BRUTUS.--Cela n'est point surprenant; il tombe du haut mal.

CASSIUS.--Non, ce n'est point Csar; c'est vous, c'est moi et l'honnte
Casca, qui tombons du haut mal.

CASCA.--Je ne sais ce que vous entendez par l; mais il est certain que
Csar est tomb. Si cette canaille en haillons ne l'a pas claqu et
siffl, selon que sa conduite leur plaisait ou dplaisait, comme ils ont
coutume de faire aux acteurs sur le thtre, je ne suis pas un honnte
homme.

BRUTUS.--Qu'a-t-il dit en revenant  lui?

CASCA.--Eh! vraiment, avant de s'vanouir, quand il a vu ce troupeau de
plbiens se rjouir de ce qu'il refusait la couronne, il vous a ouvert
son habit et leur a offert sa poitrine  percer. Pour peu que j'eusse
t un de ces ouvriers, si je ne l'avais pas pris au mot, je veux aller
en enfer avec les coquins. Et alors il est tomb. Lorsqu'il est revenu 
lui, il a dit que s'il avait fait ou dit quelque chose de dplac,
il priait leurs Excellences de l'attribuer  son infirmit. Trois ou
quatre cratures autour de moi se sont cries: Hlas! la bonne me!
Elles lui ont pardonn de tout leur coeur, mais il n'y a pas  y faire
grande attention. Csar et gorg leurs mres, qu'ils en auraient dit
autant.

BRUTUS.--Et c'est aprs cela qu'il est revenu si chagrin?

CASCA.--Oui.

CASSIUS.--Cicron a-t-il dit quelque chose?

CASCA.--Oui, il a parl grec.

CASSIUS.--Dans quel sens?

CASCA.--Ma foi, si je peux vous le dire, que je ne vous regarde jamais
en face[15]. Ceux qui l'ont compris souriaient l'un  l'autre en secouant
la tte; mais pour ma part, je n'y entendais que du grec. Je puis vous
dire encore d'autres nouvelles. Flavius et Marullus, pour avoir t
les ornements qu'on avait mis aux statues de Csar, sont rduits au
silence[16]. Adieu; il est bien d'autres choses absurdes, si je pouvais
m'en souvenir.

[Note 15: Traduction de Voltaire:

Ma foi, je ne sais, je ne pourrai plus gure vous regarder en face.
C'est un contre-sens.]

[Note 16: Ce fut plus tard, et pour avoir, comme on l'a dj dit,
arrach les diadmes placs sur quelques-unes des statues de Csar.
Ils avaient aussi reconnu et fait arrter quelques-uns des hommes qui,
aposts par Antoine, avaient applaudi lorsqu'il avait prsent la
couronne  Csar.]

CASSIUS.--Voulez-vous souper ce soir avec moi, Casca?

CASCA.--Non, je suis engag.

CASSIUS.--Demain, voulez-vous que nous dnions ensemble?

CASCA.--Oui, si je suis vivant, si vous ne changez pas d'avis, et si
votre dner vaut la peine d'tre mang.

CASSIUS.--Il suffit: je vous attendrai.

CASCA.--Attendez-moi. Adieu tous deux.

(Il sort.)

BRUTUS.--Qu'il s'est abruti en prenant des annes! Lorsque nous le
voyions  l'cole, c'tait un esprit plein de vivacit.

CASSIUS.--Et malgr les formes pesantes qu'il affecte, il est le mme
encore lorsqu'il s'agit d'excuter quelque entreprise noble et hardie.
Cette rudesse sert d'assaisonnement  son esprit; elle rveille le got,
et fait digrer ses paroles de meilleur apptit.

BRUTUS.--Il est vrai. Pour le moment je vais vous laisser. Demain, si
vous voulez que nous causions ensemble, j'irai vous trouver chez vous;
ou, si vous l'aimez mieux, venez chez moi, je vous y attendrai.

CASSIUS.--Volontiers, j'irai. D'ici l, songez  l'univers. (_Brutus
sort._) Bien, Brutus, tu es gnreux; et, cependant, je le vois, le
noble mtal dont tu es form peut tre travaill dans un sens contraire
 celui o le porte sa disposition naturelle. Il est donc convenable
que les nobles esprits se tiennent toujours dans la socit de leurs
semblables; car, quel est l'homme si ferme qu'on ne puisse le sduire?
Csar ne peut me souffrir, mais il aime Brutus. Si j'tais Brutus
aujourd'hui, et que Brutus ft Cassius, Csar n'aurait pas d'empire sur
moi.--Je veux cette nuit jeter sur ses fentres des billets tracs en
caractres diffrents, comme venant de divers citoyens et exprimant tous
la haute opinion que Rome a de lui. J'y glisserai quelques mots obscurs
sur l'ambition de Csar; et, aprs cela, que Csar se tienne ferme, car
nous la renverserons, ou nous aurons de plus mauvais jours encore 
passer[17].

(Il sort.)

[Note 17: Traduction de Voltaire:

  Son joug est trop affreux, songeons  le dtruire,
  Ou songeons  quitter le jour que je respire.]



SCNE III


Toujours  Rome.--Une rue.--Tonnerre et clairs.

_Entrent des deux cts opposs_ CASCA, _l'pe  la main_, ET CICRON.

CICRON.--Bonsoir, Casca. Avez-vous reconduit Csar chez lui? Pourquoi
tes-vous ainsi hors d'haleine? Pourquoi ces regards effrays?

CASCA.--N'tes-vous pas mu quand toute la masse de la terre chancelle
comme une machine mal assure? O Cicron! j'ai vu des temptes o les
vents en courroux fendaient les chnes noueux; j'ai vu l'ambitieux
Ocan s'enfler, s'irriter, cumer, et s'lever jusqu'au sein des nues
menaantes: mais jamais avant cette nuit, jamais jusqu' cette heure,
je ne marchai  travers une tempte qui se rpandt en pluie de feu:
il faut qu'il y ait guerre civile dans le ciel, ou que le monde, trop
insolent envers les dieux, les excite  lui envoyer la destruction.

CICRON.--Quoi! avez-vous donc vu des choses encore plus merveilleuses?

CASCA.--Un esclave de la plus basse classe, vous le connaissez de vue, a
lev la main gauche en l'air, elle a flamb et brl comme vingt torches
unies; et cependant sa main, insensible  la flamme, est reste intacte.
Outre cela (et depuis mon pe n'est pas rentre dans le fourreau), prs
du Capitole, j'ai rencontr un lion, ses yeux reluisants se sont fixs
sur moi, puis il a pass d'un air farouche sans m'inquiter; prs de l
s'taient attroupes une centaine de femmes semblables  des spectres,
tant la peur les avait dfigures: elles jurent qu'elles ont vu des
hommes tout flamboyants errer par les rues; et hier, en plein midi,
l'oiseau de la nuit s'est tabli criant et gmissant sur la place du
march. Quand tous ces prodiges se rencontrent  la fois, que les
hommes ne disent pas: Ils portent en eux-mmes leurs causes, ils sont
naturels. Pour moi, je pense que ce sont des prsages menaants pour la
contre dans laquelle ils ont eu lieu.

CICRON.--En effet, ce temps semble dispos  d'tranges vnements;
mais les hommes interprtent les choses selon leur sens, trs-diffrent
peut-tre de celui dans lequel se dirigent les choses-elles-mmes. Csar
vient-il demain au Capitole?

CASCA.--Il y vient, car il a charg Antoine de vous faire savoir qu'il y
serait demain.

CICRON--Sur cela, je vous souhaite une bonne nuit, Casca: sous ce ciel
orageux, il ne fait pas bon se promener dehors.

(Cicron sort.)

(Entre Cassius.)

CASCA.--Adieu, Cicron!

CASSIUS.--Qui va l?

CASCA.--Un Romain.

CASSIUS.--C'est la voix de Casca.

CASCA.--Votre oreille est bonne, Cassius, qu'est-ce que c'est qu'une
nuit pareille?

CASSIUS.--Une nuit agrable aux honntes gens.

CASCA.--Qui a jamais vu les cieux menacer ainsi?

CASSIUS.--Ceux qui ont vu la terre aussi pleine de crimes. Pour moi, je
me suis promen le long des rues, m'exposant  cette nuit prilleuse;
et mes vtements ouverts comme vous le voyez, Casca, j'ai prsent ma
poitrine nue  la pierre du tonnerre[18]; et lorsque le sillon bleutre
entr'ouvrait le sein du firmament, je me plaais dans la direction de
son trait flamboyant.

[Note 18: _Thunder-stone._ Shakspeare parle encore ailleurs de cette
_pierre du tonnerre_.]

CASCA.--Mais pourquoi tentiez-vous ainsi les cieux! C'est aux hommes
 craindre et  trembler quand les dieux tout-puissants envoient en
tmoignages d'eux-mmes ces hrauts formidables pour nous pouvanter
ainsi.

CASSIUS.--Vous ne savez pas comprendre, Casca; et ces tincelles de
vie que devrait renfermer en lui-mme un Romain vous manquent, ou vous
demeurent inutiles. Vous plissez, vous paraissez interdit et saisi de
crainte; vous vous abandonnez  l'tonnement en voyant cette trange
impatience des cieux: mais si vous vouliez remonter  la vraie cause
et chercher pourquoi tous ces feux, tous ces spectres glissant dans
l'ombre; pourquoi ces oiseaux, ces animaux qui s'cartent des lois
de leur espce; pourquoi ces vieillards imbciles, ces enfants qui
prophtisent; pourquoi, de leur rgle ordinaire, de leur nature propre,
de leur manire d'tre prordonne, toutes ces choses passent ainsi 
une existence monstrueuse; alors vous arriveriez  concevoir que le
ciel ne leur infuse cet esprit qui les agite que pour en faire des
instruments de crainte et nous avertir d'une situation monstrueuse.
Maintenant, Casca, je pourrais te nommer un homme semblable  cette
effrayante nuit, un homme qui tonne, foudroie, ouvre les tombeaux
et rugit comme le lion dans le Capitole, un homme qui de sa force
personnelle n'est pas plus puissant que toi ou moi, et qui cependant est
devenu prodigieux et terrible comme ces tranges bouleversements.

CASCA.--C'est de Csar que vous parlez: n'est-ce pas de lui, Cassius?

CASSIUS.--Qui que ce soit, qu'importe? les Romains d'aujourd'hui sont,
pour la taille et la force, pareils  leurs anctres; mais malheur sur
notre temps! les mes de nos pres sont mortes, et nous ne sommes plus
gouverns que par l'esprit de nos mres; notre joug et notre patience 
le souffrir ne font plus voir en nous que des effmins.

CASCA.--En effet, on prtend que les snateurs se proposent d'tablir
demain Csar pour roi, et qu'il portera sa couronne sur mer, sur terre,
partout, except ici, en Italie[19].

[Note 19: Traduction de Voltaire:

  Oui, si l'on m'a dit vrai, demain les snateurs
  Accordent  Csar ce titre affreux de roi;
  Et sur terre, et sur mer, il doit porter le sceptre,
  En tous lieux, hors de Rome, o dj Csar rgne.]

CASSIUS.--Moi, je sais alors o je porterai ce poignard. Cassius
affranchira Cassius de l'esclavage. C'est par l, grands dieux, que vous
donnez de la force aux faibles; c'est par l, grands dieux, que vous
djouez les tyrans. Ni la tour de pierre, ni les murailles de bronze
travaill, ni le cachot priv d'air, ni les liens de fer massif, ne
peuvent enchaner la force de l'me; mais la vie fatigue de ces
entraves terrestres ne manque jamais du pouvoir de s'en affranchir. Si
je sais cela, que le monde entier le sache: cette part de tyrannie que
je porte, je puis  mon gr la rejeter loin de moi.

CASCA.--Je le puis de mme, et tout captif porte dans sa main le pouvoir
d'anantir sa servitude.

CASSIUS.--Alors, pourquoi donc Csar serait-il un tyran? Pauvre homme!
Je sais bien, moi, qu'il ne serait pas un loup s'il ne voyait que
les Romains sont des brebis; il ne serait pas un lion si les Romains
n'taient pas des biches. Qui veut lever en un instant une flamme
puissante commence par l'allumer avec de faibles brins de paille. Quel
amas d'ordures, de dbris, de pourriture, doit tre Rome pour fournir le
vil aliment de la lumire qui se rflchit sur un aussi vil objet que
Csar! Mais,  douleur! o m'as-tu conduit? Peut-tre parl-je ici  un
esclave volontaire, et alors je sais que j'aurai  en rpondre; mais je
suis arm, et les dangers me sont indiffrents.

CASCA.--Vous parlez  Casca,  un homme qui n'est point un impudent
faiseur de rapports. Voil ma main, travaillez  redresser tous ces
abus: Casca posera son pied aussi avant que celui qui ira le plus loin.

CASSIUS.--C'est un trait conclu. Apprenez maintenant, Casca, que j'ai
dispos un certain nombre des plus gnreux Romains  entrer avec moi
dans une entreprise honorable et dangereuse par son importance: dans ce
moment, je le sais, ils m'attendent sous le portique de Pompe, car,
dans cette effroyable nuit, il n'y a pas moyen de se tenir dehors ni de
se promener dans les rues; et la face des lments, comme l'oeuvre qui
repose dans nos mains, est sanglante, enflamme et terrible.

(Entre Cinna.)

CASCA.--Mettons-nous un moment  l'cart; quelqu'un s'avance  grands
pas.

CASSIUS.--C'est Cinna, je le reconnais  sa dmarche: c'est un
ami.--Cinna, o courez-vous ainsi?

CINNA.--Vous chercher.--Qui est-l? Mtellus Cimber?

CASSIUS.--Non, c'est Casca, un Romain qui fait corps avec nous pour nos
entreprises. Ne suis-je pas attendu, Cinna?

CINNA.--J'en suis bien aise. Quelle terrible nuit que celle-ci!
Quelques-uns d'entre nous ont vu d'tranges phnomnes.

CASSIUS.--Ne suis-je pas attendu? dites-le moi.

CINNA.--Oui, vous l'tes. O Cassius! si vous pouviez gagner  notre
parti le noble Brutus!

CASSIUS.--Vous serez content. Cher Cinna, prenez ce papier, ayez soin
de le placer dans la chaire du prteur, de faon que Brutus puisse l'y
trouver. Jetez celui-ci sur sa fentre; fixez ce dernier avec de la cire
sur la statue de Brutus l'ancien. Cela fait, revenez au portique de
Pompe, o vous nous trouverez. Dcius Brutus et Trbonius y sont-ils?

CINNA.--Tous y sont, except Mtellus Cimber qui est all vous chercher
 votre demeure. Moi, je vais me hter et distribuer ces papiers comme
vous me l'avez prescrit.

CASSIUS.--Aprs cela revenez au thtre de Pompe. (_Cinna sort_.)
Venez, Casca; vous et moi nous irons avant le jour voir Brutus  son
logis: il est aux trois quarts  nous, et  la premire rencontre
l'homme tout entier nous appartiendra.

CASCA.--Oh! Brutus est plac bien haut dans le coeur du peuple; et ce
qui paratrait en nous un attentat, l'autorit de son nom, comme la plus
puissante alchimie, le transformera en mrite et en vertu.

CASSIUS.--Vous vous tes form une juste ide de lui, de son prix, et de
l'extrme besoin que nous avons de lui.--Marchons, car il est plus de
minuit, et avant le jour nous irons l'veiller et nous assurer de lui.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE DEUXIME



SCNE I


Toujours  Rome.--Les vergers de Brutus.

_Entre_ BRUTUS.

BRUTUS.--Hol, Lucius, viens!--Je ne puis, par l'lvation des toiles,
juger si le jour est loin encore.--Lucius? Eh bien!--Je voudrais que
mon dfaut ft de dormir aussi profondment.--Allons, Lucius, allons!
veille-toi, te dis-je! Viens donc, Lucius!

(Entre Lucius.)

LUCIUS.--M'avez-vous appel, seigneur?

BRUTUS.--Lucius, porte un flambeau dans ma bibliothque; ds qu'il sera
allum, reviens m'avertir ici.

LUCIUS.--J'y vais, seigneur.

(Il sort.)

BRUTUS.--Sa mort est le seul moyen, et pour ma part, je ne me connais
aucun motif personnel de le rejeter que la cause gnrale. Il voudrait
tre couronn:  quel point cela peut changer sa nature, voil la
question. C'est l'clat du jour qui fait clore le serpent, et nous
contraint ainsi de marcher avec prcaution. Le couronner! c'est
prcisment cela.... C'est, je ne saurais le nier, l'armer d'un dard
avec lequel il pourra,  sa volont, crer le danger. Le mal de la
grandeur, c'est quand du pouvoir elle spare la conscience[20]; et pour
rendre justice  Csar, je n'ai point vu que ses passions aient jamais
eu plus de pouvoir que sa raison: mais c'est une vrit d'exprience
que, pour la jeune ambition[21], la modestie est une chelle vers
laquelle celui qui s'lve tourne son visage; mais une fois parvenu 
l'chelon le plus haut, il tourne le dos  l'chelle, porte son regard
dans les nues, ddaignant les humbles degrs par lesquels il est
mont. Ainsi pourrait faire Csar: de peur qu'il ne le puisse faire,
prvenons-le, et puisque ce qu'il est ne suffit pas pour qualifier
l'attaque, considrons-le sous cette face: ce qu'il est, en augmentant,
le conduirait  tels et tels excs. Regardons-le comme l'oeuf d'un
serpent qui une fois clos, deviendrait malfaisant par la loi de son
espce, et tuons-le dans sa coquille.

[Note 20: _Remorse._ On ne conoit pas pourquoi Warburton a voulu que
_remorse_ signifit ici _misricorde, piti, sensibilit_.]

[Note 21: Traduction de Voltaire:

  ...On sait assez quelle est l'ambition.
  L'chelle des grandeurs  ses yeux se prsente,
  Elle y monte en cachant son front aux spectateurs.]

(Rentre Lucius.)

LUCIUS.--Le flambeau brle dans votre cabinet, seigneur.--En cherchant
une pierre  feu sur la fentre, j'ai trouv ce billet ainsi scell; je
suis sr qu'il n'y tait pas quand je suis all me coucher.

BRUTUS.--Retourne  ton lit, il n'est pas jour encore. Mon garon,
n'avons-nous pas demain les ides de mars?

LUCIUS.--Je ne sais pas, seigneur.

(Il sort.)

BRUTUS.--Regarde dans le calendrier, et reviens me le dire.

LUCIUS.--J'y vais, seigneur.

BRUTUS.--Ces exhalaisons qui sifflent  travers les airs jettent tant de
clart, que je puis lire  leur lumire.

(Il ouvre le billet et le lit.)

_Brutus tu dors: rveille-toi, vois qui tu es. Faudra-t-il que
Rome...? Parle, frappe, rtablis nos droits.--Brutus tu dors,
rveille-toi._--J'ai trouv souvent de pareilles instigations jetes sur
mon passage: _Faudra-t-il que Rome...?_ Voici ce que je dois suppler:
_Faudra-t-il que Rome demeure tremblante sous un homme?_ Qui! Rome? Mes
anctres chassrent des rues de Rome ce Tarquin qui portait le nom de
roi.--_Parle, frappe, rtablis nos droits._ Ainsi donc on me presse de
parler et de frapper. O Rome! je t'en fais la promesse: s'il en rsulte
le rtablissement de tes droits, tu obtiendras de la main de Brutus tout
ce que tu demandes.

(Rentre Lucius.)

LUCIUS.--Seigneur, mars a consum quatorze de ses jours.

BRUTUS.--Il suffit. (_On frappe derrire le thtre._) Va  la porte,
quelqu'un frappe. (_Lucius sort._) Depuis que Cassius a commenc 
m'exciter contre Csar, je n'ai point dormi.--Entre la premire pense
d'une entreprise terrible et son excution, tout l'intervalle est comme
une vision fantastique ou un rve hideux. Le gnie de l'homme et les
instruments de mort tiennent alors conseil, et l'tat de l'homme
offre en petit celui d'un royaume o s'agitent tous les lments de
l'insurrection.

(_Rentre Lucius._)

LUCIUS.--Seigneur, c'est votre frre Cassius qui est  la porte; il
demande  vous voir.

BRUTUS.--Est-il seul?

LUCIUS.--Non, seigneur, il y a plusieurs personnes avec lui.

BRUTUS.--Les connais-tu?

LUCIUS.--Non, seigneur; leurs chapeaux sont enfoncs jusque sur leurs
oreilles, et la moiti de leurs visages est ensevelie dans leurs
manteaux, au point que je n'ai pu distinguer leurs traits de faon  les
reconnatre[22].

[Note 22: _That by no means I may discover them,
             By any mark of favour_.

_Favour_ signifie ici _trait, maintien_. Voltaire s'y est tromp et a
traduit ainsi:

  Et nul  Lucius ne s'est fait reconnatre:
  Pas la moindre amiti.]

BRUTUS.--Fais-les entrer. (_Lucius sort._) Ce sont les conjurs. O
conspiration! as-tu honte de montrer dans la nuit ton front redoutable,
 l'heure o le mal est en pleine libert? O trouveras-tu donc dans le
jour, une caverne assez sombre pour dissimuler ton monstrueux visage?
Conspiration, n'en cherche point: qu'il se cache dans les sourires de
l'affabilit; car si tu marches portant  dcouvert tes traits naturels,
l'rbe mme n'est pas assez obscur pour te drober au soupon.



SCNE II


_Entrent_ CASSIUS, CASCA, DCIUS, CINNA, MTELLUS CIMBER ET TRBONIUS.

CASSIUS.--Je crains que nous n'ayons trop indiscrtement troubl votre
repos. Bonjour, Brutus: sommes-nous importuns?

BRUTUS.--Je suis lev depuis une heure; j'ai pass toute la nuit sans
dormir. Dites-moi si je connais ceux qui vous accompagnent.

CASSIUS.--Oui, vous les connaissez tous; et pas un ici qui ne vous
honore, pas un qui ne dsire que vous ayez de vous-mme l'opinion qu'a
de vous tout noble Romain. Voici Trbonius.

BRUTUS.--Il est le bienvenu.

CASSIUS.--Celui-ci est Dcius Brutus.

BRUTUS.--Il est aussi le bienvenu.

CASSIUS.--Celui-ci est Casca; celui-l Cinna; celui-l Mtellus Cimber.

BRUTUS.--Tous sont les bienvenus. Quels soucis vigilants sont venus
s'interposer entre la nuit et vos paupires[23]?

[Note 23: Voltaire s'est tromp. Il traduit:

  Quels projets importants
  Les mnent en ces lieux entre vous et la nuit?]

CASSIUS.--Pourrai-je dire un mot?

(Ils se parlent bas.)

DCIUS.--C'est ici l'orient: n'est-ce pas l le jour qui commence 
poindre de ce ct?

CASCA.--Non.

CINNA.--Oh! pardon, seigneur, c'est le jour; et ces lignes gristres qui
prennent sur les nuages sont les messagers du jour.

CASCA.--Vous allez m'avouer que vous vous trompez tous deux. C'est l,
 l'endroit mme o je pointe mon pe, que se lve le soleil, beaucoup
plus vers le midi, en raison de la jeune saison de l'anne. Dans deux
mois environ, plus lev vers le nord, il lancera de ce point ses
premiers feux; et l'orient proprement dit est vers le Capitole, dans
cette direction-l.

BRUTUS.--Donnez-moi tous la main, l'un aprs l'autre.

CASSIUS.--Et jurons d'accomplir notre rsolution.

BRUTUS.--Non, point de serment. Si notre figure d'hommes[24], la
souffrance de nos mes, les iniquits du temps sont des motifs
impuissants, rompons sans dlai: que chacun de nous retourne  son lit
oisif; laissons la tyrannie  l'oeil hautain se promener  son gr,
jusqu' ce que chacun de nous tombe dsign par le sort. Mais si,
comme j'en suis certain, ces motifs portent avec eux assez de feu pour
enflammer les lches, et pour donner une trempe valeureuse  l'esprit
mollissant des femmes; alors, compatriotes, quel autre aiguillon nous
faut-il que notre propre cause pour nous exciter au redressement de nos
droits? Quel autre lien que ce secret gard par des Romains qui ont dit
le mot et ne biaiseront point? et quel autre serment que l'honntet
engage envers l'honntet  ce que cela soit ou que nous prissions.
Laissons jurer les prtres, les lches, les hommes craintifs, ces
vieillards qu'affaiblit un corps dcompos, et ces mes patientes de qui
l'injustice reoit un accueil serein. Qu'elles jurent au profit de la
cause injuste, les cratures dont on peut douter: mais nous, ne faisons
pas  l'immuable saintet de notre entreprise, ni  l'insurmontable
constance de nos mes, l'affront de penser que notre cause ou notre
action eurent besoin d'un serment, tandis que chaque Romain doit savoir
que chaque goutte du sang qu'il porte dans ses nobles veines s'entache
d'une multiple btardise, du moment o il manque  la plus petite
particule de la moindre promesse sortie de sa bouche.

[Note 24: _The face of men._ Les commentateurs ont cherch 
expliquer ce passage de diffrentes manires, dont aucune n'a paru aussi
satisfaisante que celle-ci. Voltaire ne l'a pas traduit. En tout, ce
discours de Brutus est l'un des morceaux les plus dfigurs dans sa
traduction.]

CASSIUS.--Mais que pensez-vous de Cicron? tes-vous d'avis de le
sonder? je crois qu'il entrerait fortement dans notre projet.

CASCA.--Il ne faut pas le laisser de ct.

CINNA.--Non, gardons-nous-en bien.

MTELLUS CIMBER.--Oh! ayons pour nous Cicron: ses cheveux d'argent nous
gagneront la bonne opinion des hommes, et nous achteront des voix qui
clbreront notre action: on dira que sa sagesse a dirig nos bras; il
ne sera plus question de notre jeunesse, de notre tmrit; tout sera
envelopp dans sa gravit.

BRUTUS.--Oh! ne m'en parlez pas; ne nous ouvrons point  lui; jamais il
n'entrera dans ce que d'autres auront commenc.

CASSIUS.--Laissons-le donc  l'cart.

CASCA.--En effet, il ne nous convient pas.

DCIUS.--Ne frappera-t-on aucun autre que Csar?

CASSIUS.--C'est une question bonne  lever, Dcius. Moi, je pense qu'il
n'est pas  propos que Marc-Antoine, si chri de Csar, survive  Csar.
Nous trouverons en lui un dangereux machinateur; et, vous le savez, ses
ressources, s'il les met en oeuvre, pourraient s'tendre assez loin pour
nous susciter  tous de grands embarras. Il faut, pour les prvenir,
qu'Antoine et Csar tombent ensemble.

BRUTUS.--Nos procds[25] paratront bien sanguinaires, Caus Cassius, si
aprs avoir abattu la tte nous mettons ensuite les membres en pices,
comme le fait la colre en donnant la mort, et la haine aprs
l'avoir donne; car Antoine n'est qu'un membre de Csar. Soyons des
sacrificateurs et non des bouchers, Cassius. C'est contre l'esprit de
Csar que nous nous levons tous: dans l'esprit de l'homme il n'y a
point de sang. Oh! si nous pouvions atteindre  l'esprit de Csar sans
dchirer Csar! Mais, hlas! pour cela il faut que le sang de Csar
coule; mes bons amis, tuons-le hardiment, mais non avec rage: dpeons
la victime comme un mets propre aux dieux, ne la mettons pas en lambeaux
comme une carcasse bonne  tre jete aux chiens. Que nos coeurs soient
semblables  ces matres habiles qui commandent  leurs serviteurs un
acte de violence, et semblent ensuite les en rprimander. Alors
notre action semblera natre de la ncessit, et non de la haine; et
lorsqu'elle paratra telle aux yeux du peuple, nous serons nomms des
purificateurs, non des assassins. Quant  Marc-Antoine, ne songez point
 lui: il ne peut rien de plus que ne pourra le bras de Csar, quand la
tte de Csar sera tombe.

[Note 25: En anglais, _course_. Voltaire l'a traduit par le mot
_course_, et fait une note pour l'expliquer dans un sens tout  fait
bizarre, ce qui tait parfaitement inutile. _Course_ peut se traduire
littralement par les mots _procd, marche, carrire_, etc., et n'a
rien de plus extraordinaire qu'aucun de ces mots et une foule d'autres
que nous employons continuellement dans un sens figur.]

CASSIUS.--Cependant je le redoute, car cette tendresse qui s'est
enracine dans son coeur pour Csar....

BRUTUS.--Hlas! bon Cassius, ne songez point  lui. S'il aime Csar,
tout ce qu'il pourra faire n'agira que sur lui-mme; il pourra se
laisser aller au chagrin, et mourir pour Csar; et ce serait beaucoup
pour lui, livr comme il l'est aux plaisirs,  la dissipation et aux
socits nombreuses.

TRBONIUS.--Il n'est point  craindre: qu'il ne meure point par nous,
car nous le verrons vivre et rire ensuite de tout cela.

(L'horloge sonne.)

BRUTUS.--Silence, comptons les heures.

CASSIUS.--L'horloge a frapp trois coups.

TRBONIUS.--Il est temps de nous sparer.

CASSIUS.--Mais il est encore incertain si Csar voudra ou non sortir
aujourd'hui, car il est depuis peu devenu superstitieux, et s'loigne
tout  fait de l'opinion gnrale qu'il s'tait autrefois forme sur
les visions, les songes et les prsages tirs des sacrifices[26]. Il se
pourrait que ces prodiges si marquants, les terreurs inaccoutumes
de cette nuit, et les sollicitations de ses augures le retinssent
aujourd'hui loin du Capitole.

[Note 26: Dans l'anglais, _ceremonies_. Voltaire a traduit:

  Et l'on dirait qu'il croit  la religion.]

DCIUS.--Ne le craignez pas. Si telle est sa rsolution, je me charge de
la surmonter; car il aime  entendre rpter qu'on prend les licornes
avec des arbres[27], les ours avec des miroirs, les lphants dans des
fosses, les lions avec des filets, et les hommes avec des flatteries:
mais quand je lui dis que lui il hait les flatteurs, il me rpond que
cela est vrai; et c'est alors qu'il est le plus flatt. Laissez-moi
faire; je sais tourner son humeur comme il me convient, et je le mnerai
au Capitole.

[Note 27: En se plaant devant un arbre derrire lequel on se retire
au moment o l'animal veut vous percer de sa corne, qui de cette manire
s'enfonce dans l'arbre, et laisse la licorne  la merci du chasseur.
Spencer, en plusieurs endroits, fait allusion  cette fable.]

CASSIUS.--Nous irons tous chez lui le chercher.

BRUTUS.-- la huitime heure. Est-ce l notre dernier mot?

CINNA.--Que ce soit le dernier mot, et n'y manquons pas.

MTELLUS CIMBER.--Caus Ligarius veut du mal  Csar, qui l'a maltrait
pour avoir bien parl de Pompe. Je m'tonne qu'aucun de vous n'ait
song  lui.

BRUTUS.--Allez donc, cher Mtellus, allez le trouver. Il m'aime
beaucoup, et je lui en ai donn sujet: envoyez-le-moi seulement, et j'en
ferai ce que je voudrai.

CASSIUS.--Le jour va nous atteindre. Nous allons vous quitter, Brutus;
et vous, amis, dispersez-vous: mais souvenez-vous tous de ce que vous
avez dit, et montrez-vous de vrais Romains.

BRUTUS.--Mes bons amis[28], prenez un visage riant et serein. Que nos
regards ne manifestent pas nos desseins; mais qu'ils portent le secret,
comme nos acteurs romains, sans apparence d'abattement et d'un air
imperturbable. Maintenant je vous souhaite  tous le bonjour.

[Note 28: _Good gentlemen._ Voltaire traduit _mes braves
gentilshommes_, et met en note qu'il a traduit fidlement: il se trompe.
Tout le monde sait aujourd'hui que _gentleman_ ne peut presque dans
aucun cas se rendre par notre mot _gentilhomme_. Dans son sens le plus
ordinaire, _gentleman_ n'a pas de correspondant en franais.]

(Tous sortent except Brutus.)

BRUTUS _appelle Lucius_.--Garon! Lucius! Il dort de toutes ses forces.
 la bonne heure, gote le bienfait de la douce rose que le sommeil
appesantit sur toi; tu n'as point de ces images, de ces fantmes que
l'active inquitude trace dans le cerveau des hommes. Aussi dors-tu bien
profondment.

(Entre Porcia.)

PORCIA.--Brutus, mon seigneur!

BRUTUS.--Porcia, quel est votre dessein? pourquoi vous lever  cette
heure? Il n'est pas bon pour votre sant d'exposer ainsi votre
complexion dlicate au froid humide du matin.

PORCIA.--Cela n'est pas bon non plus pour la vtre. Vous vous tes
brusquement drob de mon lit, Brutus; et hier au soir,  souper, vous
vous tes lev tout  coup, vous avez commenc  vous promener les bras
croiss, pensif, et poussant des soupirs; et quand je vous ai demand
ce qui vous occupait, vous avez fix sur moi des regards troubls et
mcontents. Je vous ai press de nouveau: alors vous grattant le front,
vous avez frapp du pied avec impatience. Cependant j'ai insist encore;
mais d'un geste irrit de votre main, vous m'avez fait signe de vous
laisser. Je vous ai laiss, dans la crainte d'irriter cette impatience
qui dj ne paraissait que trop allume, esprant d'ailleurs que ce
n'tait l qu'un des accs de cette humeur qui de temps  autre trouve
son moment prs de tout homme quel qu'il soit[29]. Ce chagrin ne vous
laisse ni manger, ni parler, ni dormir; et s'il agissait autant sur
votre figure qu'il a dj altr votre manire d'tre, je ne vous
reconnatrais plus, Brutus. Mon cher poux, faites-moi connatre la
cause de votre chagrin.

[Note 29: Voltaire traduit:

  Et je pris ce moment pour un moment d'humeur
  Que souvent les maris font sentir  leur femmes.

Et une note place au bas de la page parat destine  faire remarquer
comme ridicule le sens qui n'est pas dans l'original. Les deux suivants
prsentent un contre-sens:

  Non, je ne puis Brutus, ni vous laisser parler,
  Ni vous laisser manger, ni vous laisser dormir.]

BRUTUS.--Je ne me porte pas bien; voil tout.

PORCIA.--Brutus est sage, et s'il ne se portait pas bien, il emploierait
les moyens ncessaires pour recouvrer sa sant.

BRUTUS.--Et c'est ce que je fais. Ma bonne Porcia, retournez  votre
lit.

PORCIA.--Brutus est malade! Est-ce donc un rgime salutaire que de se
promener  demi vtu, et de respirer les humides exhalaisons du matin?
Quoi! Brutus est malade, et il se drobe au repos bienfaisant de son lit
pour affronter les malignes influences de la nuit, et l'air impur et
brumeux qui ne peut qu'aggraver son mal! Non, non, cher Brutus; c'est
dans votre me qu'est le mal dont vous souffrez; et en vertu de mes
droits, de mon titre auprs de vous, je dois en tre instruite; et 
deux genoux je vous supplie, au nom de ma beaut autrefois vante, au
nom de tous vos serments d'amour, et de ce serment solennel qui a runi
nos personnes en une seule, de me dcouvrir,  moi cet autre vous-mme,
 moi votre moiti, ce qui pse sur votre me; dites-moi aussi quels
taient ceux qui sont venus vous trouver cette nuit? car il est entr
ici six ou sept hommes qui cachaient leurs visages  l'obscurit mme.

BRUTUS.--Ne vous mettez pas ainsi  genoux, ma bonne Porcia.

PORCIA.--Je n'en aurais pas besoin si vous tiez mon bon Brutus.
Dites-moi, Brutus, est-il fait pour nous cette exception aux liens de
mariage, que je ne participe point aux secrets qui vous appartiennent?
ne suis-je une autre vous-mme que jusqu' un certain point, et avec de
certaines rserves? pour vous tenir compagnie  table, faire la douceur
de votre couche, et vous adresser quelquefois la parole? N'occup-je
donc que les avenues de votre affection? Ah! si je n'ai rien de plus,
Porcia est la concubine[30] de Brutus, et non pas sa femme.

[Note 30: _Harlot._ Voltaire, avec une trange lgret, fait ici une
note pour nous apprendre que le mot de l'original est _whore_; le sens
de ce mot serait plus grossier encore que celui de _harlot_.]

BRUTUS.--Vous tes ma femme fidle et honore, aussi prcieuse pour moi
que les gouttes rougetres qui arrivent  mon triste coeur.

PORCIA.--Si cela tait vrai, je saurais dj ce secret. Je suis une
femme, j'en conviens, mais une femme que le grand Brutus a prise pour
pouse. Je suis une femme, j'en conviens, mais une femme de bon renom,
la fille de Caton. Pensez-vous que je ne sois pas plus forte que mon
sexe, fille d'un tel pre et femme d'un tel poux? Dites-moi ce que vous
mditez, je ne le rvlerai point. J'ai voulu fortement prouver ma
constance; je me suis fait une blessure ici  la cuisse: capable de
soutenir ceci avec patience, pourrais-je ne pas l'tre de porter les
secrets de mon mari?

BRUTUS.--O vous, dieux, rendez-moi digne de cette noble pouse. (_On
frappe derrire le thtre._) coutez, coutez, on frappe.--Porcia,
rentre un moment, et bientt ton sein va partager tous les secrets de
mon coeur; je te dvelopperai tous mes engagements et tout ce qui
est crit sur mon triste front[31]. Retire-toi promptement. (_Porcia
sort._)--Lucius, qui est-ce qui frappe?

[Note 31: _All the charactery of my sad brows._ Voltaire traduit:

  Va, mes sourcils froncs prennent un air plus doux.]

LUCIUS.--Il y a l un homme malade qui voudrait vous entretenir.

BRUTUS.--C'est Caus Ligarius, dont Mtellus nous a parl. Lucius,
loigne-toi.--Caus Ligarius, comment tes-vous?

LIGARIUS.--Recevez le bonjour que vous adresse une voix bien faible.

BRUTUS.--Oh! quel temps avez-vous choisi, brave Caus, pour garder votre
bonnet de nuit? Que je voudrais que vous ne fussiez pas malade!

LIGARIUS.--Je ne suis plus malade, si Brutus a en main quelque exploit
digne d'tre marqu du nom de l'honneur.

BRUTUS.--J'aurais en main un exploit de ce genre, Ligarius, si pour
l'entendre vous aviez l'oreille de la sant.

LIGARIUS.--Par tous les dieux devant qui se prosternent les Romains, je
chasse loin de moi mon infirmit. me de Rome, fruit gnreux des
reins d'un pre respect, comme un exorciste tu as conjur l'esprit de
maladie. Ordonne-moi d'aller en avant, et mes efforts tenteront des
choses impossibles; que dis-je! ils en viendront  bout.--Que faut-il
faire?

BRUTUS.--Une oeuvre par laquelle des hommes malades retrouveront la
sant.

LIGARIUS.--Mais n'est-il pas quelques hommes en sant que nous devons
rendre malades?

BRUTUS.--C'est aussi ce qu'il faudra. Ce que c'est, cher Caus, je te
l'expliquerai en nous rendant ensemble au lieu o la chose doit se
faire.

LIGARIUS.--Que votre pied m'indique la route, et d'un coeur anim d'une
flamme nouvelle, je vous suivrai sans savoir  quelle entreprise: il
suffit que Brutus me guide.

BRUTUS.--Suis-moi donc.

(Ils sortent.)



SCNE III


Toujours  Rome.--Une pice du palais de Csar.--Tonnerre et clairs.

_Entre_ CSAR _en robe de chambre_.

CSAR.--Ni le ciel ni la terre n'ont t en paix cette nuit. Trois
fois Calphurnia dans son sommeil s'est crie: Au secours! oh! ils
assassinent Csar!--Y a-t-il l quelqu'un?

(Entre un serviteur.)

LE SERVITEUR.--Mon seigneur?

CSAR.--Va, commande aux prtres d'offrir  l'instant un sacrifice, et
reviens m'apprendre quel succs ils en augurent.

LE SERVITEUR.--J'y vais, mon seigneur.

(Il sort.)

(Entre Calphurnia.)

CALPHURNIA.--Que prtendez-vous, Csar? Penseriez-vous  sortir? vous ne
sortirez point aujourd'hui de chez vous.

CSAR.--Csar sortira. Les choses qui m'ont menac ne m'ont jamais
regard que de dos: ds qu'elles apercevront le visage de Csar, elles
s'vanouiront.

CALPHURNIA.--Csar, jamais je ne me suis arrte aux prsages; mais
aujourd'hui ils m'pouvantent. Sans parler de tout ce que nous avons
entendu et vu, il y a de l'autre ct un homme qui raconte d'horribles
phnomnes vus par les gardes. Une lionne a fait ses petits au milieu
des rues; la bouche des spulcres s'est ouverte et a laiss chapper
leurs morts; de terribles guerriers de feu combattaient sur les nuages,
en lignes, en escadrons, et avec toute la rgularit de la guerre; il en
pleuvait du sang sur le Capitole; le choc de la bataille retentissait
dans les airs; on entendait les hennissements des coursiers et les
gmissements des mourants, et des spectres ont pouss le long des rues
des cris aigus et lamentables! O Csar, ces prsages sont inous, et je
les redoute.

CSAR.--Que peut-on viter de ce qui est dcrt par les puissants
dieux? Csar sortira, car ces prsages s'adressent au monde entier
autant qu' Csar.

CALPHURNIA.--Quand il meurt des mendiants, on ne voit pas des comtes;
mais les cieux mmes signalent par leurs feux la mort des princes.

CSAR.--Les lches meurent plusieurs fois avant leur mort, le brave ne
gote jamais la mort qu'une fois. De tous les prodiges dont j'aie encore
ou parler, le plus trange pour moi, c'est que les hommes puissent
sentir la crainte, voyant que la mort, fin ncessaire, arrivera 
l'heure o elle doit arriver. (_Rentre le serviteur._)--Que disent les
augures?

LE SERVITEUR.--Ils voudraient que vous ne sortissiez pas aujourd'hui: en
retirant les entrailles d'une des victimes, ils n'ont pu retrouver le
coeur de l'animal.

CSAR.--Les dieux ont voulu faire honte  la lchet. Csar serait un
animal sans coeur si la peur le retenait aujourd'hui dans sa maison:
non, Csar n'y restera pas. Le danger sait trs-bien que Csar est plus
dangereux que lui: nous sommes deux lions mis bas le mme jour, mais je
suis l'an et le plus terrible, et Csar sortira.

CALPHURNIA.--Hlas! mon seigneur, vous consumez toute votre sagesse en
confiance. Ne sortez point aujourd'hui: donnez ma crainte et non la
vtre pour le motif qui vous retiendra ici. Nous enverrons Marc-Antoine
au snat: il dira que vous ne vous portez pas bien aujourd'hui; me voici
 genoux devant vous, pour l'obtenir.

CSAR.--Marc-Antoine dira que je ne me porte pas bien; et pour complaire
 ton caprice, je resterai. (_Entre Dcius._) Voici Dcius Brutus; il le
leur dira.

DCIUS.--Salut  Csar! Bonjour, digne Csar! Je viens vous chercher
pour aller au snat.

CSAR.--Et vous tes venu fort  propos, Dcius, pour porter mes
salutations aux snateurs, et leur dire que je ne veux pas aller
aujourd'hui au snat. Que je ne le puis, serait faux; que je ne l'ose,
plus faux encore[32]. Je ne veux pas y aller aujourd'hui: dites-le leur
ainsi, Dcius.

[Note 32: Voltaire fait de cette phrase un apart, ce qui n'est pas
dans l'original.]

CALPHURNIA.--Dites qu'il est malade.

CSAR.--Csar leur fera-t-il porter un mensonge? Ai-je tendu si loin
mon bras et mes conqutes, pour craindre de dire la vrit  quelques
barbes grises?--Dcius, allez leur dire que Csar ne veut pas y aller.

DCIUS.--Trs-puissant Csar, faites-moi connatre quelques-unes de
vos raisons, de peur qu'on ne me rie au nez quand je leur rendrai ce
discours.

CSAR.--La raison est dans ma volont: je n'y veux pas aller; c'en
est assez pour satisfaire le snat. Mais, pour votre satisfaction
particulire et parce que je vous aime, je vous dirai que c'est
Calphurnia que voil, ma femme, qui me retient ici. Elle a rv cette
nuit qu'elle voyait ma statue, semblable  une fontaine, verser du
sang tout pur par cent tuyaux. Plusieurs Romains vigoureux venaient en
souriant baigner leurs mains dans ce sang. Elle prend tout cela pour des
avis et des prsages de maux imminents; et,  genoux, elle m'a conjur
de demeurer aujourd'hui chez moi.

DCIUS.--Ce songe est interprt  contre-sens: c'est une vision
heureuse et favorable. Votre statue jetant par un grand nombre de tuyaux
du sang dans lequel tant de Romains se baignent en souriant signifie que
l'illustre Rome va recevoir de vous un sang qui la ranimera, et que,
parmi les hommes magnanimes, il y aura empressement  en tre teint,
 en obtenir quelque marque, quelque empreinte sacre qui les fasse
reconnatre[33]; et voil ce que signifie le songe de Calphurnia.

[Note 33: Voltaire parat n'avoir pas remarqu le sens cach de ces
paroles qui font videmment allusion au projet de meurtre. Il traduit
ainsi:

  Par vous Rome vivifie
  Reoit un nouveau sang et de nouveaux destins.]

CSAR.--Vous en avez ainsi trs-bien expliqu le sens.

DCIUS.--Vous le verrez quand vous aurez entendu ce que j'ai  vous
dire. Sachez maintenant que le snat a rsolu de dcerner aujourd'hui
une couronne au puissant Csar: si vous envoyez dire que vous ne voulez
pas vous y rendre, les esprits peuvent changer. D'ailleurs il s'en
pourrait faire quelques plaisanteries, et l'on traduirait ainsi votre
message: Que le snat se spare; ce sera pour une autre fois, quand la
femme de Csar aura fait de meilleurs rves. Si Csar se cache, ne se
diront-ils pas  l'oreille: Voyez, Csar a peur? Pardonnez-moi, Csar;
c'est mon tendre, mon bien tendre zle pour votre fortune, qui me
commande de vous parler ainsi; et la raison est ici dans l'intrt de
mon affection.

CSAR.--Que vos terreurs semblent absurdes maintenant, Calphurnia! J'ai
honte d'y avoir cd. Qu'on me donne ma robe; je veux aller au snat.
(_Entrent Publius, Brutus, Ligarius, Mtellus, Casca, Trbonius et
Cinna._)--Et voyez, Publius vient ici me chercher.

PUBLIUS.--Bonjour, Csar.

CSAR.--Soyez le bienvenu, Publius. Quoi! Brutus aussi sorti de si bonne
heure! Bonjour, Casca. Caus Ligarius, jamais Csar ne fut autant votre
ennemi que cette fivre qui vous a ainsi maigri.--Quelle heure est-il?

BRUTUS.--Csar, huit heures sont sonnes.

CSAR.--Je vous rends grce de votre complaisance et de vos soins.
(_Entre Antoine._) Voyez Antoine. Lui qui se divertit tant que la nuit
dure, il n'en est pas moins lev. Bonjour, Antoine.

ANTOINE.--Bonjour  l'illustre Csar.

CSAR.--Dites-leur l-dedans de tout prparer.--Je mrite des reproches,
pour me faire ainsi attendre.--Voil maintenant Cinna qui arrive; voil
Mtellus. Ha! Trbonius, j'ai besoin de causer une heure avec vous:
souvenez-vous de venir ici aujourd'hui. Tenez-vous prs de moi, de peur
que je ne vous oublie.

TRBONIUS.--Je le ferai, Csar. (_A part._) Et je serai si prs, que vos
meilleurs amis souhaiteront que j'en eusse t plus loin.

CSAR.--Entrez, mes bons amis, et prenez une coupe de vin avec moi[34];
puis nous nous en irons tout  l'heure ensemble comme des amis.

[Note 34: _Taste some wine with me._ Voltaire a traduit: _Buvons
bouteille ensemble_, et met en note: _Toujours la plus grande fidlit
dans la traduction._]

BRUTUS.--Les apparences trompent souvent,  Csar, et le coeur de Brutus
se serre lorsqu'il y rflchit.



SCNE IV


Toujours  Rome.--Une rue prs du Capitole.

ARTMIDORE _entre, lisant un papier_.

ARTMIDORE.--Csar, dfie-toi de Brutus; prends garde  Cassius;
n'approche point de Casca; aie l'oeil sur Cinna; ne te fie point 
Trbonius; observe bien Mtellus Cimber. Dcius Brutus ne t'aime point;
tu as offens Caus Ligarius. Tous ces hommes sont anims d'un mme
esprit contre Csar. Si tu n'es pas immortel, prends garde  toi, la
scurit laisse le champ libre  la conspiration. Que les puissants
dieux te dfendent!

Ton ami ARTMIDORE.

Je veux attendre ici que Csar passe; alors je lui prsenterai ceci
comme une supplique. Mon coeur dplore que la vertu ne puisse vivre hors
de la porte des dents de l'envie. Si tu lis cette note,  Csar, tu
peux vivre; sinon, les destins conspirent avec les tratres.



SCNE V


Toujours  Rome.--Une autre partie de la mme rue, devant la maison de
Brutus.

_Entrent_ PORCIA ET LUCIUS.

PORCIA.--Je t'en prie, mon garon, cours au snat. Ne t'arrte point 
me rpondre, mais pars sur-le-champ. Pourquoi restes-tu l?

LUCIUS.--Pour savoir quel est mon message, madame.

PORCIA.--Je voudrais que tu fusses dj arriv au snat, et revenu avant
que j'eusse pu te dire ce que tu as  faire.--O constance! tiens-toi
ferme  mes cts; place une norme montagne entre mon coeur et ma
langue: j'ai l'me d'un homme, mais je n'ai que la force d'une femme.
Qu'il est difficile aux femmes de se soumettre  la prudence!--Quoi! te
voil encore!

LUCIUS.--Que faut-il que je fasse, madame? Courir au Capitole, et pas
autre chose? Puis revenir auprs de vous, et pas autre chose?

PORCIA.--Oui, mon garon, viens me redire si ton matre a l'air bien
portant, car il est sorti malade; et remarque bien ce que fait Csar,
quels sont les suppliants qui se pressent autour de lui.--coute, mon
garon!... quel bruit est-ce l?

LUCIUS.--Je n'entends rien, madame.

PORCIA.--Je t'en prie, coute bien. J'ai entendu un bruit tumultueux,
comme de gens qui se battent; le vent l'apporte du Capitole.

LUCIUS.--En vrit, madame, je n'entends rien.

(Entre le devin.)

PORCIA.--Approche, mon ami: de quel ct viens-tu?

LE DEVIN.--De ma maison, ma bonne dame.

PORCIA.--Quelle heure est-il?

LE DEVIN.--Environ la neuvime heure, madame.

PORCIA.--Csar est-il dj rendu au Capitole?

LE DEVIN.--Madame, pas encore. Je vais prendre ma place pour le voir,
quand il passera pour s'y rendre.

PORCIA.--Tu as quelque supplique  prsenter  Csar, n'est-ce pas?

LE DEVIN.--J'en ai une, madame. S'il plat  Csar de vouloir assez de
bien  Csar pour m'couter, je le conjurerai de se traiter lui-mme en
ami.

PORCIA.--Quoi! as-tu appris qu'on voult lui faire quelque mal?

LE DEVIN.--Aucun dont j'aie la certitude, beaucoup dont je crains la
possibilit. Bonjour, madame. La rue est troite ici. Cette foule de
snateurs, de prteurs, de suppliants de la classe commune, qui se
presse sur les pas de Csar, pourrait s'amasser au point qu'un homme
faible comme moi en serait presque touff. Je veux gagner un endroit
moins obstru, et l parler au grand Csar au moment de son passage.

(Il sort.)

PORCIA.--Il faut que je rentre. Oh que je souffre! quelle faible chose
que le coeur d'une femme! O Brutus, que les dieux te secondent dans ton
entreprise!--Srement ce garon m'aura entendue!--Brutus demande une
faveur que Csar n'accordera pas.--Oh! je me sens dfaillir. Cours,
Lucius; va, parle de moi  mon mari. Dis-lui que je suis joyeuse; puis
reviens ici et me rapporte ce qu'il t'aura dit.

FIN DU DEUXIME ACTE.




ACTE TROISIME



SCNE I


Toujours  Rome.--Le Capitole.--Le snat est assembl.

(Dans la rue qui conduit au Capitole, une foule de peuple dans laquelle
se trouvent Artmidore et le devin.--Fanfares.)

_Entrent_ CSAR, BRUTUS, CASSIUS, CASCA, DCIUS, MTELLUS, TRBONIUS,
CINNA, ANTOINE, LEPIDUS, POPILIUS, PUBLIUS _et plusieurs autres_.

CSAR.--Les ides de mars sont arrives.

LE DEVIN.--Oui, Csar, mais non passes.

ARTMIDORE.--Salut  Csar.--Lis ce billet.

DCIUS.--Trbonius vous demande de parcourir  votre loisir son humble
requte que voici.

ARTMIDORE.--O Csar, lisez d'abord la mienne, car c'est la mienne dont
l'objet touche Csar de plus prs. Lisez-la, grand Csar.

CSAR.--Ce qui n'intresse que nous sera examin le dernier.

ARTMIDORE.--Ne diffrez pas, Csar; lisez la mienne  l'instant.

CSAR.--Je crois vraiment que cet homme est fou.

PUBLIUS.--Allons, l'ami, place.

CASSIUS.--Quoi, vous prsentez vos ptitions dans les rues! Venez au
Capitole.

POPILIUS, _ part  Cassius_.--Je souhaite que votre entreprise
d'aujourd'hui puisse russir.

CASSIUS.--Quelle entreprise, Popilius?

POPILIUS.--Portez-vous bien.

(Il s'avance vers Csar.)

BRUTUS.--Que vous a dit Popilius Lna?

CASSIUS.--Qu'il souhaitait que notre entreprise d'aujourd'hui pt
russir. Je crains que nos projets ne soient dcouverts.

BRUTUS.--Regardez quel sera son maintien en parlant  Csar.
Observez-le.

CASSIUS, _bas  Casca_.--Casca, soyez prompt; car nous craignons d'tre
prvenus. (_ Brutus._) Brutus, que ferons-nous? Si la chose se sait,
Cassius ou Csar n'en reviendra pas[35], car je me tuerai.

[Note 35: _Cassius or Csar never shall turn back._ Voltaire traduit:

  Cassius ou Csar tournerait-il le dos?]

BRUTUS.--Cassius, ne perdez pas courage; Popilius Lna ne parle point de
notre dessein. Regardez, il sourit, et Csar ne change point de visage.

CASSIUS.--Trbonius sait prendre son temps. Remarquez-vous, Brutus? il
tire Marc-Antoine  l'cart.

(Sortent Antoine et Trbonius. Csar et les snateurs prennent leurs
siges.)

DCIUS.--O est Mtellus Cimber? Qu'il s'avance et prsente en ce moment
sa requte  Csar.

BRUTUS.--Il est prt: il faut nous serrer autour de lui et le seconder.

CINNA, _bas_.--Casca, c'est vous qui devez le premier lever le bras.

CSAR.--Sommes-nous prts? Quels sont les abus que Csar et son snat
doivent rformer?

MTELLUS CIMBER.--Trs-noble, trs-grand et trs-puissant Csar,
Mtellus apporte devant ton tribunal les humbles voeux de son coeur.

(Il se met  genoux.)

CSAR.--Je dois te prvenir, Cimber, que ces formes rampantes, ces
hommages pleins de bassesse, peuvent enflammer le sang des hommes
vulgaires, et changer en vains projets d'enfants les dcrets arrts
dans leurs premires rsolutions. Mais ne te flatte point de cette ide
que Csar porte en lui-mme un sang si rebelle, qu'il se laisse relcher
de son nergie naturelle par ce qui charme les imbciles, par de douces
paroles, de basses courbettes, et de viles caresses d'pagneul. Ton
frre est banni par un dcret: si tu t'avises de venir pour lui
t'incliner, prier, cajoler, je te chasserai de mon chemin comme un
vilain roquet. Apprends que Csar ne fait point d'injustices, et qu'il
ne se laisse point apaiser sans motifs[36].

[Note 36: Voltaire traduit:

  Lorsque Csar fait tout, il a toujours raison.]

MTELLUS CIMBER.--N'est-il point ici quelque voix plus recommandable que
la mienne, qui, avec des accents plus doux  l'oreille du grand Csar,
sollicite le rappel de mon frre exil?

BRUTUS.--Je baise ta main, mais non pas par flatterie, Csar, en te
demandant que Publius Cimber obtienne  l'instant la libert de revenir.

CSAR.--Quoi, Brutus!

CASSIUS.--Pardon, Csar; Csar, pardon: Cassius s'abaisse jusqu' tes
pieds pour obtenir de toi que Publius Cimber soit dlivr de son exil.

CSAR.--Vous pourriez me flchir si je vous ressemblais; si je pouvais
prier pour mouvoir, je pourrais tre mu par des prires. Mais je suis
immuable comme l'toile du nord, qui seule dans le firmament demeure
vraiment fixe et dans sa constante immobilit. Les cieux sont peints
d'innombrables tincelles: elles sont toutes de feu, et chacune d'entre
elles resplendit de clart, mais il n'en est qu'une entre toutes qui
garde constamment sa place. Ce monde est de mme, bien peupl d'hommes,
et tous ces hommes sont de chair et de sang, tous dous d'intelligence;
mais dans le nombre je n'en connais qu'un qui sache conserver son rang
 l'abri de toute atteinte, inaccessible  tout mouvement: cet homme,
c'est moi; je veux en donner une petite preuve mme en ceci. C'est parce
que je suis ferme que Cimber a d tre banni; et je demeure ferme en
voulant qu'il reste banni.

MTELLUS CIMBER.--O Csar!

CSAR.--Loin de moi. Veux-tu branler l'Olympe?

DCIUS.--Grand Csar!

CSAR.--Brutus n'a-t-il pas flchi le genou en vain?

CASCA.--Mon bras parle pour moi!

(Casca frappe Csar au cou. Csar lui saisit le bras: il est alors
frapp par plusieurs autres conjurs, et enfin par Marcus Brutus.)

CSAR.--_Et tu, Brute[37]?_--Alors tombe, Csar.

(Il meurt. Les snateurs et le peuple se retirent en tumulte.)

[Note 37: Sutone rapporte seulement comme un ou dire, auquel mme
il n'ajoute pas foi, que Csar dit en grec  Brutus:[Grec: Kai su
teknon], _et toi aussi mon fils_. Les historiens ont depuis naturalis
ce mot en latin, et en ont fait le _et tu, Brute_, mot devenu si
populaire, que Shakspeare n'imagina pas probablement qu'il ft permis
de le faire passer dans une autre langue. Il est assez singulier que
Voltaire n'ait pas fait mention de cette bizarrerie.]

CINNA.--Libert! dlivrance! La tyrannie est morte. Courez, allez le
proclamer, le crier dans toutes les rues.

CASSIUS.--Quelques-uns de vous aux tribunes. Allez et criez: Libert!
dlivrance! affranchissement!

BRUTUS.--Peuple et snateurs, ne vous effrayez point, ne fuyez point,
restez  vos places: la dette de l'ambition est acquitte.

CASCA.--Allez  la tribune, Brutus.

DCIUS.--Et Cassius aussi.

BRUTUS.--O est Publius?

CINNA.--Le voici, tout constern de ce soulvement.

MTELLUS CIMBER.--Demeurons fermes tous ensemble, de crainte que
quelques amis de Csar n'essayent....

BRUTUS.--Ne parle point de demeurer.--Publius, point d'abattement;
on n'a le dessein de vous faire aucun mal, ni  aucun autre Romain.
Annoncez-le  tous, Publius.

CASSIUS.--Et quittez-nous, Publius, de peur que ce peuple, en fondant
sur nous, ne mette votre vieillesse en danger.

BRUTUS.--Oui, loignez-vous, et que nul homme n'ait  supporter les
suites de cette action, que nous qui l'avons faite[38].

[Note 38: Voltaire a traduit:

  Allez, qu'aucun Romain ne prenne ici l'audace
  De soutenir ce meurtre, et de parler pour nous;
  C'est un droit qui n'est d qu'aux seuls vengeurs de Rome.]

(Rentre Trbonius.)

CASSIUS--O est Antoine?

TRBONIUS--Dans sa maison, o il s'est enfui d'pouvante. Hommes,
femmes, enfants, les regards pleins de terreur, crient et courent comme
si nous tions au jour du jugement.

BRUTUS.--Destins, nous connatrons vos volonts. Que nous devons mourir,
nous le savons. Ce n'est que de l'poque et du soin d'en retarder le
jour que s'inquitent les hommes.

CASSIUS.--Vritablement, celui qui retranche vingt annes de la vie,
retranche vingt annes de crainte de la mort.

BRUTUS.--Cela convenu, la mort est un bienfait; et nous nous sommes
montrs les amis de Csar en abrgeant le temps qu'il avait  la
craindre. Baissez-vous, Romains, baissez-vous; baignons nos bras dans
le sang de Csar, et que nos pes en soient enduites. Marchons ensuite
jusqu' la place publique, et brandissant nos glaives rougis au-dessus
de nos ttes, crions tous: Paix! dlivrance! libert!

CASSIUS.--Baissons-nous donc et qu'ils en soient tremps....--Combien de
sicles futurs verront reprsenter la noble scne que nous donnons ici,
dans des empires  natre et dans des langages encore inconnus!

BRUTUS.--Combien de fois verra-t-on couler, par manire de jeu, le sang
de ce Csar que voil tendu sur la base de la statue de Pompe, de pair
avec la poussire!

CASSIUS.--Et chaque fois que cela se verra, on dira de notre
association: Ce sont l les hommes qui donnrent  leur pays la libert.

DCIUS.--Eh bien! sortirons-nous?

CASSIUS.--Oui, marchons tous, Brutus nous conduira; et, attachs  ses
pas, les coeurs les plus intrpides et les plus vertueux de Rome vont
honorer sa marche.

(Entre un serviteur.)

BRUTUS.--Un moment, qui vient  nous? un ami d'Antoine.

LE SERVITEUR.--Brutus, mon matre m'a recommand de flchir ainsi le
genou; ainsi Marc-Antoine m'a enjoint de me jeter  vos pieds, et il m'a
ordonn, lorsque je me serais prostern, de vous parler en ces mots:
Brutus est noble, sage, vaillant et vertueux; Csar fut puissant,
intrpide, illustre et capable d'affection. Dis que j'ai aim Brutus et
que je l'honore; dis que je craignais Csar, l'honorais, et l'aimais.
Si Brutus veut permettre qu'Antoine vienne  lui sans avoir rien 
craindre, s'il veut lui expliquer comment Csar a mrit d'tre frapp
de mort, Marc-Antoine n'aimera pas Csar mort autant que Brutus vivant!
mais il suivra avec une entire fidlit la fortune et les intrts du
noble Brutus  travers les hasards de cette situation encore inusite.
Ainsi parle Antoine mon matre.

BRUTUS.--Ton matre est un sage et brave Romain; jamais je n'en jugeai
d'une manire moins favorable. Dis-lui que, s'il lui plat de venir en
ce lieu, il sera satisfait, et que, sur mon honneur, il en sortira sans
nul outrage.

LE SERVITEUR.--Je vais le chercher  l'instant.

(Il sort.)

BRUTUS.--Je sais que nous l'aurons aisment pour ami.

CASSIUS.--Je dsire qu'il en soit ainsi: cependant j'ai en pense qu'il
faut le redouter beaucoup, et toujours mes pressentiments sinistres vont
droit  l'vnement.

(Rentre Antoine.)

BRUTUS.--Voil Antoine qui s'avance. Soyez le bienvenu, Marc-Antoine.

MARC-ANTOINE.--O puissant Csar, es-tu donc tomb si bas? tes conqutes,
toutes tes gloires, tes triomphes, les dpouilles que tu as remportes
sont-ils donc resserrs dans ce court espace? Adieu!--Patriciens,
j'ignore vos intentions: j'ignore quel autre que Csar doit voir couler
son sang, quel autre est devenu trop puissant. Si c'est moi, il n'est
point pour ma mort d'heure aussi convenable que l'heure de la mort de
Csar, ni d'arme aussi digne de moiti que ces pes que vous tenez,
illustres par le plus noble sang de cet univers. Je vous en conjure, si
vous me voulez du mal, maintenant, tandis que vos mains rougies fument
encore de la vapeur du sang, satisfaites votre dsir. J'aurais mille ans
 vivre, que jamais je ne me trouverais si dispos  mourir. Aucun lieu,
aucun genre de mort, ne me plairont jamais comme de mourir ici prs de
Csar et par vos coups, vous, l'lite des grandes mes de cet ge.

BRUTUS.--O Antoine, n'implorez point de nous votre mort. Nous devons
maintenant paratre sanguinaires et cruels, ainsi que par l'tat de nos
mains et par l'action que nous venons d'excuter nous le paraissons 
vos yeux: mais vous ne voyez que nos mains et cette oeuvre sanglante
qu'elles ont accomplie: nos coeurs, vous ne les voyez pas; ils sont
pitoyables, et c'est la piti pour l'injure publique faite  Rome (car
la flamme chasse une autre flamme, et de mme la piti une autre piti)
qui a ainsi agi contre Csar. Mais pour vous, Marc-Antoine, nos pes
n'ont qu'une pointe de plomb, et nos bras, nos coeurs, frres en
nergique colre, vous reoivent avec toute la bienveillance de
l'affection, avec estime, avec gard.

CASSIUS.--Votre voix aura autant d'influence que celle d'aucun autre
dans la distribution des nouvelles dignits.

BRUTUS.--Seulement, ayez patience jusqu' ce que nous ayons calm la
multitude hors d'elle-mme de frayeur; et alors nous vous expliquerons
par quel motif, moi qui aimais Csar au moment mme o je le frappai, je
me suis conduit ainsi.

ANTOINE.--Je ne doute point de votre sagesse.--Que chacun de vous me
donne sa main sanglante. D'abord, Marcus Brutus, je veux secouer la
vtre. Puis je prends votre main, Caus Cassius; maintenant la vtre,
Dcius Brutus! et la vtre, Mtellus; et la vtre, Cinna; et la vtre,
mon brave Casca; la vtre enfin, bon Trbonius, nomm le dernier, mais
non pas le moindre dans mon amiti.--Tous tous, patriciens.... Hlas!
que dirai-je? Ma rputation repose maintenant sur un terrain si
glissant, que vous devez concevoir de moi l'une de ces mauvaises
penses, ou que je suis un lche, ou que je suis un flatteur.--Que
je t'aimai, Csar, oh! c'est la vrit! Si ton me nous contemple
maintenant, ne te sera-ce pas une douleur plus sensible que ta mort, de
voir ton Antoine faisant sa paix avec tes ennemis, et secouant leur main
sanglante,  grand homme! en prsence de ton cadavre? Si j'avais autant
d'yeux que tu as de blessures, et qu'ils versassent des larmes aussi
abondantes que les ruisseaux qu'elles versent de ton sang, cela me
sirait bien mieux que de m'unir par des conventions d'amiti avec tes
ennemis.--Pardonne-moi, Jules.--Ici tu fus environn, cerf courageux;
ici tu es tomb: et ici se sont arrts les chasseurs portant les
marques de ton massacre, et baigns dans le fleuve cramoisi de ton sang!
O monde, tu tais la fort de ce cerf; et vritablement,  monde, il
tait ton centre[39].--Maintenant te voil tendu comme le cerf frapp
par plusieurs princes.

[Note 39:_O world, thou wast the forest to this hart
          And this, indeed, O world, the heart of thee_.

  _Hart_, cerf, et _heart_, coeur, se prononcent de la mme manire:
  ainsi la phrase d'Antoine signifiera galement, il tait _ton coeur_
  ou _ton centre_, et il tait _ton cerf_.]

CASSIUS.--Marc-Antoine!...

ANTOINE.--Pardonnez-moi, Cassius; les ennemis de Csar en diront autant.
C'est donc de la part d'un ami une bien froide modration.

CASSIUS.--Je ne vous blme point de louer ainsi Csar. Mais quel trait
prtendez-vous faire avec nous? Voulez-vous tre inscrit au nombre de
nos amis, ou bien poursuivrons-nous sans compter sur vous?

ANTOINE.--Vous le savez, j'ai pris vos mains; mais il est vrai, j'ai t
distrait de mon objet en baissant les yeux sur Csar. Je suis de vos
amis  tous, et tous je vous aime, dans l'esprance que vous me donnerez
des raisons qui me feront comprendre comment et en quoi Csar tait
dangereux.

BRUTUS.--S'il en tait autrement, ce serait un atroce spectacle.
Les explications que nous avons  vous donner abondent tellement en
considrations lgitimes que fussiez-vous, vous Antoine, le fils de
Csar, vous devriez en tre satisfait.

ANTOINE.--C'est tout ce que je dsire; et de plus, je voudrais obtenir
de vous qu'il me ft permis de prsenter son corps sur la place
du march, et de parler  la tribune, lors de la crmonie de ses
funrailles, comme il convient  un ami.

BRUTUS. Vous le pourrez, Marc-Antoine.

CASSIUS. Brutus, un mot. (_ part_.) Vous ne savez pas ce que vous
accordez l. Ne consentez point qu'Antoine parle  ses funrailles:
savez-vous  quel point ce qu'il dira ne sera pas capable d'mouvoir le
peuple?

BRUTUS.--Permettez.... Je monterai le premier  la tribune: j'exposerai
les motifs de la mort que nous avons donne  Csar; tout ce qu'Antoine
dira, je dclarerai qu'Antoine le dit de notre aveu, par notre
permission, et que nous consentons qu'on accomplisse pour Csar tous les
rites rguliers, toutes les crmonies lgales. Cela nous sera plutt
avantageux que contraire.

CASSIUS.--Je ne sais ce qui en peut arriver: cela me dplat.

BRUTUS.--Approchez, Marc-Antoine; disposez du corps de Csar. Dans votre
harangue funraire, vous vous abstiendrez de nous blmer; mais dites de
Csar tout le bien qui vous viendra en pense, et ajoutez que vous le
faites par notre permission; autrement vous n'aurez aucune espce de
part dans ses funrailles.

ANTOINE.--Soit; je n'en dsire pas davantage.

BRUTUS.--Prparez donc le corps et suivez-nous.

(Tous sortent, except Antoine.)

ANTOINE.--O pardonne-moi, masse de terre encore saignante, si je parais
doux et pacifique avec ces bouchers! Tu es le dbris du plus grand
homme qui ait jamais vcu dans la dure des ges. Malheur  la main qui
rpandit ce sang prcieux! Je le prdis en ce moment sur tes blessures,
qui, comme autant de bouches muettes, ouvrent leurs lvres rougies pour
me demander la voix et les paroles de ma langue. La maldiction va
fondre sur la tte des hommes; les fureurs intestines, la terrible
guerre civile vont envahir toutes les parties de l'Italie. Le sang, la
destruction seront des choses si communes, et les objets effroyables
deviendront si familiers, que les mres ne feront plus que sourire  la
vue de leurs enfants dchirs des mains de la guerre. Toute piti sera
touffe par l'habitude des actions atroces; et conduisant avec
elle At, sortie brlante de l'enfer, l'ombre de Csar promnera
sa vengeance, criant d'une voix puissante dans l'intrieur de nos
frontires: Carnage[40]! et alors seront lchs les chiens de la guerre,
jusqu' ce qu'enfin l'odeur de cette action excrable s'lve au-dessus
de la terre avec les exhalaisons des cadavres pourris, gmissant aprs
la spulture. (_Entre un serviteur._) Vous servez Octave Csar, n'est-il
pas vrai?

[Note 40: _Havock!_ (dvastation, carnage) tait en Angleterre, dans
les anciens temps, le cri par lequel on ordonnait aux combattants de ne
faire aucun quartier.]

LE SERVITEUR.--Je le sers, Marc-Antoine.

ANTOINE.--Csar lui a crit de se rendre  Rome.

LE SERVITEUR.--Il a reu les lettres de Csar. Il est en chemin, et
il m'a charg de vous dire de vive voix.... (_Il aperoit le corps de
Csar._) O Csar!

ANTOINE.--Ton coeur se gonfle: retire-toi  l'cart et pleure. La
douleur, je le sens, est contagieuse; et mes yeux, en voyant rouler dans
les tiens ces marques de ton affliction, commencent  se remplir de
larmes.--Ton matre vient-il?

LE SERVITEUR.--Il couche cette nuit  sept lieues de Rome.

ANTOINE.--Retourne sur tes pas en diligence, et dis-lui ce qui est
arriv. Il n'y a plus ici qu'une Rome en deuil, une Rome dangereuse,
et non point une Rome o Octave puisse encore trouver la sret[41].
Hte-toi de partir et de lui donner cet avis.--Non, demeure encore: tu
ne partiras point que je n'aie port ce corps sur la place du march.
L, dans ma harangue, je pressentirai les dispositions du peuple sur le
cruel succs de ces hommes de sang, et, selon l'vnement, tu rendras
compte au jeune Octave de l'tat des choses.--Prtez-moi la main.

(Ils sortent, emportant le corps de Csar.)

[Note 41: _No Rome of safety._ Shakspeare a eu probablement ici
l'intention de renouveler le jeu de mots entre _Rome_ et _room_, dj
employ dans la premire scne, entre Cassius et Brutus.]



SCNE II


Toujours  Rome.--Le Forum.

_Entrent_ BRUTUS ET CASSIUS, _et une foule de citoyens_.

LES CITOYENS.--Nous voulons qu'on nous rende raison de ce qui a t
fait: rendez-nous-en raison.

BRUTUS.--Suivez-moi donc et prtez l'oreille  mon discours,
amis.--Vous, Cassius, passez dans la rue voisine et partageons le peuple
entre nous.--Ceux qui voudront m'entendre parler, qu'ils demeurent ici;
que ceux qui veulent couter Cassius aillent avec lui, et il va tre
rendu un compte public des motifs de la mort de Csar.

PREMIER CITOYEN.--Je veux entendre parler Brutus.

SECOND CITOYEN.--Je veux entendre Cassius, afin de comparer leurs
raisons quand nous les aurons couts sparment l'un et l'autre.

(Cassius sort avec une partie du peuple. Brutus monte dans le rostrum.)

TROISIME CITOYEN.--Le noble Brutus est mont; silence.

BRUTUS.--coutez patiemment jusqu' la fin. Romains, compatriotes, amis,
entendez-moi dans ma cause, et faites silence pour que vous puissiez
entendre. Croyez-moi pour mon honneur, et ayez gard  mon honneur, afin
que vous puissiez me croire. Jugez-moi dans votre sagesse, et faites
usage de votre raison afin de pouvoir mieux juger. S'il est dans cette
assemble quelque ami sincre de Csar, je lui dis que l'amour de Brutus
pour Csar n'tait pas moindre que le sien. Si cet ami demande pourquoi
Brutus s'est lev contre Csar, voici ma rponse: ce n'est pas que
j'aimasse moins Csar, mais j'aimais Rome davantage. Aimeriez-vous mieux
voir Csar vivant et mourir tous esclaves, que de voir Csar mort, et de
vivre tous libres? Csar m'aimait, je le pleure; il fut heureux, je m'en
rjouis; il tait vaillant, je l'honore: mais il fut ambitieux, et
je l'ai tu. Il y a des larmes pour son amiti, du respect pour
sa vaillance, de la joie pour sa fortune, et la mort pour son
ambition.--Quel est ici l'homme assez abject pour vouloir tre esclave?
S'il en est un, qu'il parle, car pour lui je l'ai offens. Quel est ici
l'homme assez stupide pour ne vouloir pas tre un Romain? S'il en est
un, qu'il parle, car pour lui je l'ai offens. Quel est ici l'homme
assez vil pour ne pas aimer sa patrie? S'il en est un, qu'il parle, car
pour lui je l'ai offens.--Je m'arrte pour attendre une rponse.

PLUSIEURS CITOYENS _parlant  la fois_.--Personne, Brutus, personne.

BRUTUS.--Je n'ai donc offens personne. Je n'ai pas fait plus contre
Csar que vous n'avez droit de faire contre Brutus. Les motifs de
sa mort sont enregistrs au Capitole, sans attnuer la gloire qu'il
mritait, sans appuyer sur ses fautes, pour lesquelles il a subi la
mort. (_Entrent Antoine et plusieurs autres conduisant le corps de
Csar._)--Voici son corps qui s'avance accompagn de signes de deuil
par les soins de Marc-Antoine, qui, sans avoir particip  sa mort,
recueillera les fruits de son trpas, une place dans la rpublique. Et
qui de vous n'en recueillera pas une? Voici ce que j'ai  vous dire en
vous quittant: Ainsi que j'ai tu mon meilleur ami pour le bien de Rome,
de mme je garde ce poignard pour moi ds que ma patrie jugera ma mort
ncessaire.

LES CITOYENS.--Vivez, Brutus, vivez, vivez!

PREMIER CITOYEN.--Reconduisons-le en triomphe jusque dans sa maison.

SECOND CITOYEN.--levons-lui une statue parmi ses anctres.

TROISIME CITOYEN.--Qu'il soit fait Csar.

QUATRIME CITOYEN.--Les meilleures qualits de Csar seront couronnes
dans Brutus.

PREMIER CITOYEN.--Il faut le conduire  sa maison avec de bruyantes
acclamations.

BRUTUS.--Mes concitoyens!

SECOND CITOYEN.--Paix, silence; Brutus parle.

PREMIER CITOYEN.--Hol, silence.

BRUTUS.--Bons concitoyens, laissez-moi me retirer seul, et, pour l'amour
de moi, demeurez ici avec Antoine. Accueillez le corps de Csar,
et accueillez aussi sa harangue  la gloire de Csar.--C'est notre
permission qui autorise Marc-Antoine  la faire. Je vous conjure, que
personne ne sorte d'ici que moi seul, jusqu' ce qu'Antoine ait parl.

(Il sort.)

PREMIER CITOYEN.--Hol, restez; coutons Marc-Antoine.

TROISIME CITOYEN.--Qu'il monte dans la tribune, nous l'couterons.
Noble Antoine, montez.

ANTOINE.--Je suis reconnaissant de ce que vous m'accordez pour l'amour
de Brutus.

QUATRIME CITOYEN.--Que dit-il de Brutus?

TROISIME CITOYEN.--Il dit qu'il est reconnaissant envers nous tous de
ce que nous lui accordons pour l'amour de Brutus.

QUATRIME CITOYEN.--Il ferait bien de ne pas parler mal de Brutus.

PREMIER CITOYEN.--Ce Csar tait un tyran.

TROISIME CITOYEN.--Oui, cela est certain: nous sommes bien heureux que
Rome en soit dlivre.

SECOND CITOYEN.--Paix: coutons ce qu'Antoine pourra dire.

ANTOINE.--Gnreux Romains....

LES CITOYENS.--Silence! hol! coutons-le.

ANTOINE.--Amis, Romains, compatriotes, prtez-moi l'oreille.--Je viens
pour inhumer Csar, non pour le louer. Le mal que font les hommes vit
aprs eux; le bien est souvent enterr avec leurs os. Qu'il en soit
ainsi de Csar.--Le noble Brutus vous a dit que Csar tait ambitieux:
s'il l'tait, ce fut une faute grave, et Csar en a t gravement
puni.--Ici par la permission de Brutus et des autres (car Brutus est un
homme honorable: ils le sont tous, tous des hommes honorables), je viens
pour parler aux funrailles de Csar. Il tait mon ami, il fut fidle et
juste envers moi; mais Brutus dit qu'il tait ambitieux, et Brutus est
un homme honorable.--Il a ramen dans Rome une foule de captifs dont
les ranons ont rempli les coffres publics: Csar en ceci parut-il
ambitieux? Lorsque les pauvres ont gmi, Csar a pleur: l'ambition
devrait tre forme d'une matire plus dure.--Cependant Brutus dit qu'il
tait ambitieux, et Brutus est un homme honorable.--Vous avez tous vu
qu'aux Lupercales, trois fois je lui prsentai une couronne de roi,
et que trois fois il la refusa. tait-ce l de l'ambition?--Cependant
Brutus dit qu'il tait ambitieux, et srement Brutus est un homme
honorable. Je ne parle point pour contredire ce que Brutus a dit, mais
je suis ici pour dire ce que je sais.--Vous l'aimiez tous autrefois, et
ce ne fut pas sans cause: quelle cause vous empche donc de pleurer sur
lui? O discernement, tu as fui chez les brutes grossires, et les hommes
ont perdu leur raison!--Soyez indulgents pour moi; mon coeur est dans ce
cercueil avec Csar: il faut que je m'arrte jusqu' ce qu'il me soit
revenu.

PREMIER CITOYEN.--Il y a, ce me semble, beaucoup de raison dans ce qu'il
dit.

SECOND CITOYEN.--Si tu examines sensment cette affaire, Csar a essuy
une grande injustice.

TROISIME CITOYEN.--Serait-il vrai, compagnons? Je crains qu'il n'en
vienne  sa place un plus mauvais que lui.

QUATRIME CITOYEN.--Avez-vous remarqu ces mots: Il ne voulut pas
prendre la couronne? Donc il est certain qu'il n'tait pas ambitieux.

PREMIER CITOYEN.--Si cela est prouv, il en cotera cher  quelques-uns.

SECOND CITOYEN.--Pauvre homme! ses yeux sont rouges comme le feu  force
de pleurer.

TROISIME CITOYEN.--Il n'est pas dans Rome un homme d'un plus grand
coeur qu'Antoine.

QUATRIME CITOYEN.--Attention maintenant, il recommence  parler.

ANTOINE.--Hier encore la parole de Csar aurait pu rsister  l'Univers:
aujourd'hui le voil tendu, et parmi les plus misrables, il n'en est
pas un qui croie avoir  lui rendre quelque respect! O citoyens, si
j'avais envie d'exciter vos coeurs et vos esprits  la rvolte et  la
fureur, je pourrais faire tort  Brutus, faire tort  Cassius, qui, vous
le savez tous, sont des hommes honorables. Je ne veux pas leur faire
tort: j'aime mieux faire tort au mort,  moi-mme, et  vous aussi,
que de faire tort  des hommes si honorables.--Mais voici un parchemin
scell du sceau de Csar; je l'ai trouv dans son cabinet. Si le peuple
entendait seulement ce testament, que, pardonnez-le-moi, je n'ai pas
dessein de vous lire, tous courraient baiser les blessures du corps de
Csar, et tremper leurs mouchoirs dans son sang sacr; oui, je vous le
dis, tous solliciteraient en souvenir de lui un de ses cheveux qu'
leur mort ils mentionneraient dans leurs testaments, le lguant  leur
postrit comme un prcieux hritage.

QUATRIME CITOYEN.--Nous voulons entendre le testament: lisez-le,
Marc-Antoine.

LES CITOYENS.--Le testament! le testament! nous voulons entendre le
testament de Csar.

ANTOINE.--Modrez-vous, mes bons amis; je ne dois pas le lire. Il n'est
pas  propos que vous sachiez combien Csar vous aimait. Vous n'tes pas
de bois, vous n'tes pas de pierre, vous tes des hommes; et puisque
vous tes des hommes, si vous entendiez le testament de Csar, il vous
rendrait frntiques. Il est bon que vous ne sachiez pas que vous tes
ses hritiers; car si vous le saviez, oh! qu'en arriverait-il?

QUATRIME CITOYEN.--Lisez le testament; nous voulons l'entendre,
Antoine. Vous nous lirez le testament, le testament de Csar.

ANTOINE.--Voulez-vous avoir de la patience? voulez-vous diffrer quelque
temps?--Je me suis laiss entraner trop loin en parlant du testament.
Je crains de faire tort  ces hommes honorables dont les poignards ont
massacr Csar; je le crains.

QUATRIME CITOYEN.--Ce furent des tratres. Eux, des hommes honorables!

LES CITOYENS.--Le testament! les dispositions de Csar!

SECOND CITOYEN.--Ce sont des sclrats, des assassins.--Le testament! le
testament!

ANTOINE.--Vous voulez donc me contraindre  lire le testament? Puisqu'il
en est ainsi, formez un cercle autour du corps de Csar, et
laissez-moi vous montrer celui qui fit le testament.--Descendrai-je? y
consentez-vous?

LES CITOYENS.--Venez, venez.

SECOND CITOYEN.--Descendez.

TROISIME CITOYEN.--Nous y consentons.

(Antoine descend de la tribune.)

QUATRIME CITOYEN.--Formons un cercle, mettons-nous autour de lui.

PREMIER CITOYEN.--cartez-vous du cercueil, cartez-vous du corps.

SECOND CITOYEN.--Place pour Antoine, le noble Antoine.

ANTOINE.--Ne vous jetez pas ainsi sur moi, tenez-vous loigns.

LES CITOYENS.--En arrire, place, reculons en arrire.

ANTOINE.--Si vous avez des larmes, prparez-vous  les rpandre
maintenant.--Vous connaissez tous ce manteau.--Je me souviens de la
premire fois o Csar le porta: c'tait un soir d't dans sa tente, le
jour mme qu'il vainquit les Nerviens.--Regardez;  cet endroit il a t
travers par le poignard de Cassius. Voyez quelle large dchirure y a
faite le haineux Casca! C'est  travers celle-ci que le bien-aim
Brutus a poignard Csar; et lorsqu'il retira son dtestable fer, voyez
jusqu'o le sang de Csar l'a suivi, se prcipitant au dehors comme
pour s'assurer si c'tait bien Brutus qui frappait si cruellement; car
Brutus, vous le savez, tait un ange pour Csar. Jugez,  vous, grands
dieux, avec quelle tendresse Csar l'aimait: cette blessure fut pour
lui la plus cruelle de toutes; car lorsque le noble Csar vit Brutus le
poignarder, l'ingratitude, plus forte que les bras des tratres, acheva
de le vaincre: alors son coeur puissant se brisa, et de son manteau
enveloppant son visage, au pied mme de la statue de Pompe qui
ruisselait de son sang, le grand Csar tomba.--Oh! quelle a t cette
chute, mes concitoyens! Alors vous et moi, et chacun de nous, tombmes
avec lui, tandis que la trahison sanguinaire brandissait triomphante son
glaive sur nos ttes.--Oh! maintenant vous pleurez; je le vois, vous
sentez le pouvoir de la piti. Ce sont de gnreuses larmes. Bons
coeurs, quoi, vous pleurez, en ne voyant encore que les plaies du
manteau de notre Csar! Regardez-ici: le voici lui-mme dchir, comme
vous le voyez, par des tratres!

PREMIER CITOYEN.--O lamentable spectacle!

SECOND CITOYEN.--O noble Csar!

TROISIME CITOYEN.--O jour de malheur!

QUATRIME CITOYEN.--O tratres! sclrats!

PREMIER CITOYEN.--O sanglant, sanglant spectacle!

SECOND CITOYEN.--Nous voulons tre vengs. Vengeance!--Courons,
cherchons.--Brlons.--Du feu!--Tuons, massacrons.--Ne laissons pas vivre
un des tratres.

ANTOINE.--Arrtez, concitoyens.

PREMIER CITOYEN.--Paix; coutez le noble Antoine.

SECOND CITOYEN.--Nous l'couterons, nous le suivrons; nous mourrons avec
lui.

ANTOINE.--Bons amis, chers amis, que ce ne soit point moi qui vous
prcipite dans ce soudain dbordement de rvolte.--Ceux qui ont fait
cette action sont des hommes honorables. Quels griefs personnels ils
ont eu pour la faire, hlas! je ne le sais pas: ils sont sages et
honorables, et sans doute ils auront des raisons  vous donner.--Je ne
viens point, amis, surprendre insidieusement vos coeurs; je ne suis
point, comme Brutus un orateur; je suis tel que vous me connaissez tous,
un homme simple et sans art qui aime son ami, et ceux qui m'ont donn
la permission de parler de lui en public le savent bien; car je n'ai ni
esprit, ni talent de parole, ni autorit, ni grce d'action, ni organe,
ni aucun de ces pouvoirs d'loquence qui meuvent le sang des hommes.
Je ne sais qu'exprimer la vrit; je ne vous dis que ce que vous savez
vous-mmes: je vous montre les blessures du bon Csar (pauvres, pauvres
bouches muettes!), et je les charge de parler pour moi. Mais si j'tais
Brutus, et que Brutus ft Antoine, il y aurait alors un Antoine qui
porterait le trouble dans vos esprits, et donnerait  chaque blessure de
Csar une langue qui remuerait les pierres de Rome et les soulverait 
la rvolte.

LES CITOYENS.--Nous nous soulverons.

PREMIER CITOYEN.--Nous brlerons la maison de Brutus.

TROISIME CITOYEN.--Courons  l'instant, venez, cherchons les
conspirateurs.

ANTOINE.--coutez-moi encore, compatriotes; coutez encore ce que j'ai 
vous dire.

LES CITOYENS.--Hol, silence; coutons Antoine, le trs-noble Antoine.

ANTOINE.--Quoi, mes amis, savez-vous ce que vous allez faire? En quoi
Csar a-t-il mrit de vous tant d'amour? Hlas! vous l'ignorez: il faut
donc que je vous le dise. Vous avez oubli le testament dont je vous ai
parl.

LES CITOYENS.--C'est vrai!--Le testament; restons et coutons le
testament.

ANTOINE.--Le voici, le testament, et scell du sceau de Csar.--
chaque citoyen romain,  chacun de vous tous, il donne soixante-quinze
drachmes.

SECOND CITOYEN.--O noble Csar!--Nous vengerons sa mort.

TROISIME CITOYEN.--O royal Csar!

ANTOINE.--coutez-moi avec patience.

LES CITOYENS.--Silence donc.

ANTOINE.--En outre il vous a lgu tous ses jardins, ses bocages ferms,
et ses vergers rcemment plants de ce ct du Tibre. Il vous les a
laisss,  vous et  vos hritiers  perptuit, pour en faire des
jardins publics destins  vos promenades et  vos amusements.--C'tait
l un Csar: quand en natra-t-il un pareil?

PREMIER CITOYEN.--Jamais, jamais.--Venez, partons, partons; allons
brler son corps sur la place sacre, et avec les tisons incendier
toutes les maisons des tratres.--Enlevez le corps.

SECOND CITOYEN.--Allez, apportez du feu.

TROISIME CITOYEN.--Jetez bas les siges.

QUATRIME CITOYEN.--Enlevez les bancs, les fentres, tout.

(Le peuple sort emportant le corps.)

ANTOINE, _ part_.--Maintenant laissons faire.--Gnie du mal! te voil
lanc; suis le cours qu'il te plaira.--(_Entre un serviteur._) Qu'y
a-t-il, camarade?

LE SERVITEUR.--Seigneur, Octave est dj arriv dans Rome.

ANTOINE.--O est-il?

LE SERVITEUR.--Lpidus et lui sont dans la maison de Csar.

ANTOINE.--Je vais l'y voir  l'instant; il arrive  souhait.--La Fortune
est en belle humeur, et dans ce caprice elle nous accordera tout.

LE SERVITEUR.--Octave a dit devant moi que Brutus et Cassius taient
sortis au galop hors des portes de Rome, comme des hommes qui ont la
tte perdue.

ANTOINE.--Sans doute ils auront reu du peuple quelque nouvelle de la
manire dont je l'ai anim.--Conduis-moi vers Octave.

(Antoine sort, suivi du serviteur.)



SCNE III


Toujours  Rome.--Une rue.

_Entre_ CINNA _le pote_.

CINNA.--J'ai rv cette nuit que j'tais  un banquet avec Csar, et mon
imagination est obsde d'ides funestes. Je me sens de la rpugnance 
sortir de ma maison; cependant quelque chose m'entrane.

(Entrent des citoyens.)

PREMIER CITOYEN.--Quel est votre nom?

SECOND CITOYEN.--O allez-vous?

TROISIME CITOYEN.--O demeurez-vous?

QUATRIME CITOYEN.--tes-vous mari ou garon?

SECOND CITOYEN.--Rpondez sans dtour  chacun de nous.

PREMIER CITOYEN.--Oui, et brivement.

QUATRIME CITOYEN,--Oui, et sagement.

TROISIME CITOYEN.--Oui, et vridiquement; vous ferez bien.

CINNA.--Quel est mon nom, o je vais, o je demeure, si je suis mari ou
garon? Eh bien! pour rpondre  chacun de vous sans dtour, brivement,
vridiquement et sagement, je dis sagement: Je suis garon.

SECOND CITOYEN.--Autant dire: Il n'y a que les imbciles qui se marient.
Vous pourriez bien tre ross pour a, j'en ai peur. Poursuivez et sans
dtour.

CINNA.--Sans dtour? J'allais aux funrailles de Csar.

PREMIER CITOYEN.--Comme ami, ou comme ennemi?

CINNA.--Comme ami.

SECOND CITOYEN.--C'est rpondre sans dtour.

QUATRIME CITOYEN.--Et votre demeure? Brivement.

CINNA.--Brivement? Je demeure prs du Capitole.

TROISIME CITOYEN.--Et votre nom, s'il vous plat? vridiquement.

CINNA.--Vridiquement? Mon nom est Cinna.

PREMIER CITOYEN.--Mettons-le en pices: c'est un conspirateur.

CINNA.--Je suis Cinna le pote, je suis Cinna le pote.

QUATRIME CITOYEN.--Mettons-le en pices pour ses mauvais vers,
mettons-le en pices pour ses mauvais vers.

CINNA.--Je ne suis point Cinna le conspirateur.

QUATRIME CITOYEN.--N'importe, il se nomme Cinna; arrachons seulement
son nom de son coeur, et puis nous le laisserons aller.

TROISIME CITOYEN.--Dchirons-le, dchirons-le,--Allons, des brandons,
hol, des brandons de feu!--Chez Brutus, chez Cassius, brlons
tout.--Quelques-uns  la maison de Dcius, quelques-uns chez Ligarius:
partons, courons.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.



ACTE QUATRIME



SCNE I


Toujours  Rome.--Une pice de la maison d'Antoine.

ANTOINE, OCTAVE, LPIDUS, _assis autour d'une table_.

ANTOINE.--Ainsi, tous ceux-l priront. Leurs noms sont points.

OCTAVE.--Votre frre aussi doit mourir. Y consentez-vous, Lpidus?

LPIDUS.--J'y consens.

OCTAVE.--Pointez-le, Antoine.

LPIDUS.-- condition que Publius[42] ne vivra pas, le fils de votre
soeur, Marc-Antoine.

[Note 42: Ce ne fut point Publius, mais Lucius Csar, son oncle,
qu'Antoine abandonna  la proscription. PLUTARQUE, _Vie d'Antoine_.]

ANTOINE.--Il ne vivra pas: voyez, de ce trait, je le condamne.--Mais
vous, Lpidus, allez  la maison de Csar, rapportez-nous le testament,
et nous verrons  faire quelques coupures dans les charges qu'il nous a
lgues.

LPIDUS.--Mais vous retrouverai-je ici?

OCTAVE.--Ou ici, ou au Capitole.

(Lpidus sort.)

ANTOINE.--_regardant aller Lpidus_.--C'est l un homme nul et sans
mrite, bon  tre envoy en message. Lorsqu'il se fait trois parts de
l'univers, convient-il qu'il soit l'un des trois copartageants?

OCTAVE.--Vous le jugiez ainsi, et vous avez pris sa voix sur ceux
qui doivent tre dsigns  la mort dans notre noire sentence de
proscription!

ANTOINE.--Octave, j'ai vu plus de jours que vous; et si nous plaons
ces honneurs sur cet homme en vue de nous soulager nous-mmes de divers
fardeaux odieux, il ne fera que les porter comme l'ne porte l'or,
gmissant et suant sous sa charge, tantt conduit, tantt chass dans la
voie que nous lui indiquerons; et quand il aura voitur notre trsor au
lieu qui nous convient, alors nous lui reprendrons son fardeau, et nous
le renverrons, comme l'ne dcharg, secouer ses oreilles et patre dans
les prs du commun.

OCTAVE.--Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira; mais c'est un soldat
intrpide et prouv.

ANTOINE.--Comme mon cheval, Octave; et  cause de cela je lui assigne
sa ration de fourrage. C'est un animal que j'instruis  combattre, 
volter,  s'arrter ou  courir en avant. Ses mouvements physiques sont
gouverns par mon intelligence, et  certains gards Lpidus n'est rien
de plus; il a hesoin d'tre instruit, dress et averti de se mettre en
marche. C'est un esprit strile n'ayant pour pture que les objets, les
arts, les imitations, qui, dj uss et vieillis pour les autres hommes,
deviennent ses modles. Ne t'en occupe que comme d'une chose qui nous
appartient; maintenant, Octave, de grands intrts rclament notre
attention.--Brutus et Cassius lvent des armes; il faut nous prparer 
leur tenir tte. Songeons donc  combiner notre alliance,  nous assurer
de nos meilleurs amis,  dployer nos plus puissantes ressources; et
allons de ce pas nous runir pour dlibrer sur les moyens les plus
efficaces de dcouvrir les choses caches, sur les plus srs moyens de
faire face aux prils connus.

OCTAVE.--J'en suis d'avis; car nous sommes comme la bte attache au
poteau, entours d'ennemis qui aboient et nous harclent; et plusieurs
qui nous sourient renferment, je le crains bien, dans leurs coeurs des
millions de projets perfides.

(Ils sortent.)



SCNE II


Le devant de la tente de Brutus, au camp de Sardes.

TAMBOURS. _Entrent_ BRUTUS, LUCILIUS, LUCIUS _et des soldats_; TITINIUS
ET PINDARUS _viennent  leur rencontre_.

BRUTUS.--Hol, halte!

LUCILIUS.--Le mot d'ordre; hol! halte!

BRUTUS.--Qu'y a-t-il, Lucilius? Cassius est-il prs d'ici?

LUCILIUS.--Tout prs; et Pindarus vient vous saluer de la part de son
matre.

(Pindarus donne une lettre  Brutus.)

BRUTUS.--Je reois son salut avec plaisir. Pindarus, votre matre, soit
par son propre changement, soit par la faute de ses subordonns, m'a
donn quelques sujets de souhaiter que des choses faites ne le fussent
pas. Mais puisqu'il arrive, il me satisfera lui-mme.

PINDARUS.--Je ne doute point que mon noble matre ne se montre tel qu'il
est, plein d'gards et de considration pour vous.

BRUTUS.--Je n'en fais aucun doute.--Lucilius, un mot. Je voudrais savoir
comment il vous a reu. clairez-moi  ce sujet.

LUCILIUS.--Avec civilit et assez d'gards, mais non pas avec cet air
de familiarit, avec ce ton de conversation franche et amicale qui lui
taient ordinaires autrefois.

BRUTUS.--Tu viens de peindre un ami chaud qui se refroidit. Remarque,
Lucilius, que toujours l'amiti, quand elle commence  s'affaiblir et 
dcliner, a recours  un redoublement de politesses crmonieuses. Il
n'y a point d'art dans la franche et simple bonne foi; mais les hommes
doubles, semblables  des chevaux ardents  la main, se montrent si
vigoureux, qu' les voir on doit tout attendre de leur courage; puis au
moment o il faudrait savoir supporter l'peron sanglant, ils laissent
tomber leur tte, et, comme une bte use qui n'a que l'apparence, ils
succombent dans l'preuve.--Vient-il avec toutes ses troupes?

LUCILIUS.--Elles comptent prendre cette nuit leurs quartiers dans
Sardes. Le gros de l'arme, la cavalerie entire, arrivent avec Cassius.

(Une marche derrire le thtre.)

BRUTUS.--coutons, il approche. Marchons sans bruit  sa rencontre.

(Entrent Cassius et des soldats.)

CASSIUS.--Hol, halte!

BRUTUS.--Hol, halte! Faites passer l'ordre le long des files.

(Derrire le thtre.)

Halte! halte! halte!

CASSIUS _ Brutus_.--Mon noble frre, vous avez eu des torts envers moi.

BRUTUS.--O dieux que j'atteste, jugez-moi.--Ai-je jamais eu des torts
envers mes ennemis? Comment donc voudrais-je avoir des torts envers mon
frre?

CASSIUS.--Brutus, cette rserve cache des torts, et quand vous en
avez....

BRUTUS.--Cassius, assez, exposez vos griefs sans violence. Je vous
connais bien. Ne nous querellons point ici sous les yeux de nos deux
armes qui ne devraient apercevoir entre nous que de l'amiti. Faites
retirer vos soldats; et alors, Cassius, venez dans ma tente, dtaillez
vos griefs, et je vous couterai.

CASSIUS.--Pindarus, commande  nos chefs de conduire leurs troupes 
quelque distance.

BRUTUS.--Donne le mme ordre, Lucilius; et tant que durera notre
confrence, ne laisse personne approcher de la tente. Que Lucius et
Titinius en gardent l'entre.

(Ils sortent.)



SCNE III


L'intrieur de la tente de Brutus.--Lucius et Titinius  une certaine
distance.

_Entrent_ BRUTUS ET CASSIUS.

CASSIUS.--Que vous ayez des torts envers moi, cela est manifeste en
ceci: vous avez condamn et not Lucius Pella[43] pour s'tre ici laiss
corrompre par les Sardiens, et n'avez ainsi tenu aucun compte des
lettres que je vous crivais en sa faveur parce que je le connaissais.

[Note 43: Ce ne fut que le lendemain de cette querelle que Brutus
_condamna judiciellement en public, et nota d'infamie Lucius Pella_,
ce qui dpleut merveilleusement  Cassius,  cause que peu de jours
auparavant avoit seulement admonest de paroles en priv, deux de ses
amis atteincts et convaincus de mesmes crimes, et en public, les avoit
absouts, et ne laissoit pas de les employer et de s'en servir comme
devant. PLUTARQUE, _Vie de Brutus_.]

BRUTUS.--C'tait vous faire tort  vous-mme que d'crire pour une
pareille affaire.

CASSIUS.--Dans le temps o nous sommes, il n'est pas  propos que la
plus lgre faute entrane ainsi ses consquences.

BRUTUS.--Mais vous, Cassius, vous-mme, souffrez que je vous le dise:
on vous reproche d'avoir une main avide, de trafiquer des emplois qui
dpendent de vous, et de les vendre pour de l'or  des hommes sans
mrite.

CASSIUS.--Moi une main avide!.... Vous savez bien que vous tes Brutus
lorsque vous me parlez ainsi; ou, par les dieux, ce discours et t
pour vous le dernier.

BRUTUS.--La corruption s'honore ainsi du nom de Cassius, et le chtiment
est oblig de cacher sa tte.

CASSIUS.--Le chtiment!

BRUTUS.--Souvenez-vous du mois de mars, souvenez-vous des ides de mars.
Le sang du grand Csar ne coula-t-il pas au nom de la justice? Parmi
ceux qui portrent la main sur lui, quel tait le sclrat qui l'et
poignard pour une autre cause que la justice? Quoi! nous qui n'avons
frapp le premier homme de l'Univers que pour avoir protg des voleurs,
nous souillerons aujourd'hui nos doigts de prsents infmes? nous
vendrons la magnifique carrire qu'ouvrent les honneurs les plus levs,
nous la vendrons pour cette poigne de vils mtaux que peut contenir ma
main? J'aimerais mieux tre un chien et aboyer  la lune, que d'tre un
pareil Romain.

CASSIUS.--Brutus, ne vous mlez pas de me gourmander, je ne l'endurerai
point: vous vous oubliez vous-mme; vous me poussez  bout. Je suis un
soldat, moi, plus ancien que vous dans le mtier, plus capable que vous
de faire des conditions.

BRUTUS.--Allons donc! vous ne l'tes nullement, Cassius.

CASSIUS.--Je le suis.

BRUTUS.--Je vous dis que vous ne l'tes pas.

CASSIUS.--Ne continuez pas  m'irriter ainsi, ou je m'oublierai. Songez
 votre vie; ne me tentez pas davantage.

BRUTUS.--Laissez-moi, homme sans consistance.

CASSIUS.--Est-il possible?

BRUTUS.--coutez-moi, car je veux parler. Suis-je oblig de laisser un
libre cours  votre fougueuse colre? Serai-je effray parce qu'un fou
me regarde?

CASSIUS.--O dieux! O dieux! me faudra-t-il endurer tout cela?

BRUTUS.--Oui, tout cela, et plus encore. Agitez-vous jusqu' ce que
votre coeur orgueilleux en clate. Allez montrer  vos esclaves combien
vous tes colrique, et faire trembler vos vilains. Faudra-t-il que je
m'carte? Faudra-t-il que je vous observe? Faudra-t-il que je subisse
en rampant les caprices de votre humeur maussade? Par les dieux, vous
dvorerez tout le fiel de votre bile, dussiez-vous en crever, car
dsormais je veux que vos accs de fureur servent  m'gayer, oui,  me
faire rire.

CASSIUS.--Quoi! nous en sommes l!

BRUTUS.--Vous dites que vous tes un meilleur soldat, faites-le voir;
justifiez votre bravade, et ce sera me faire un vrai plaisir. Je
serai bien aise, pour mon compte, de m'instruire  l'cole des hommes
suprieurs.

CASSIUS.--Vous me faites injure sur tous les points; vous me faites
injure, Brutus! J'ai dit un plus ancien soldat, et non un meilleur.
Ai-je dit meilleur?

BRUTUS.--Quand vous l'auriez dit, peu m'importe.

CASSIUS.--Csar, lorsqu'il vivait, n'et pas os m'irriter  ce point.

BRUTUS.--Paix, paix; vous n'auriez pas os le provoquer ainsi.

CASSIUS.--Je n'eusse pas os?

BRUTUS.--Non.

CASSIUS.--Quoi! pas os le provoquer?

BRUTUS.--Non, sur votre vie, vous ne l'eussiez pas os.

CASSIUS.--Ne prsumez pas trop de mon amiti; je pourrais faire ce
qu'aprs je serais fch d'avoir fait.

BRUTUS.--Vous l'avez fait ce que vous devriez tre fch d'avoir fait.
Cassius, il n'y a point pour moi de terreur dans vos menaces; je suis
si solidement arm de ma probit, qu'elles passent prs de moi comme le
vain souffle du vent, sans que j'y fasse attention. Je vous ai envoy
demander quelques sommes d'or que vous m'avez refuses; car moi, je ne
puis me procurer d'argent par d'indignes moyens. Par le ciel, j'aimerais
mieux monnayer mon coeur, et livrer chaque goutte de mon sang pour en
faire des drachmes que d'extorquer, par des voies illgitimes, de la
main durcie des paysans, leur misrable portion de vil mtal. Je vous ai
envoy demander de l'or pour payer mes lgions; vous me l'avez refus.
Cette action tait-elle de Cassius? Quand Marcus Brutus deviendra assez
sordide pour tenir sous cl ces misrables jetons et les interdire  ses
amis, soyez prts, vous dieux,  le rduire en cendres.

CASSIUS.--Je ne vous ai point refus.

BRUTUS.--Mais si.

CASSIUS.--Je ne l'ai pas fait.--Celui qui vous a rapport ma rponse
n'tait qu'un imbcile.--Brutus a dchir mon coeur. Un ami devrait
supporter les faiblesses de son ami; mais Brutus exagre les miennes.

BRUTUS.--Non, en vrit, tant que vous m'en faites ressentir l'effet.

CASSIUS.--Vous ne m'aimez point.

BRUTUS.--Je n'aime point vos dfauts.

CASSIUS.--De pareils dfauts, l'oeil d'un ami ne les verrait jamais.

BRUTUS.--L'oeil d'un flatteur ne voudrait pas les voir, fussent-ils
aussi normes que le haut Olympe.

CASSIUS.--Viens, Antoine; jeune Octave, viens. Vengez-vous sur Cassius
seul; Cassius est las du monde: ha d'un homme qu'il aime, insult par
son frre, maltrait comme un esclave, tous ses dfauts remarqus,
enregistrs, tudis, appris par coeur pour me les jeter au visage. Oh!
mes larmes pourraient tant couler que d'anantir mon courage. Tiens,
voil mon poignard, et voici mon sein nu, et dedans est un coeur plus
prcieux que les mines de Plutus, plus riche que l'or. Si tu es un
Romain, arrache-le: moi qui te refusai de l'or, je t'offre mon coeur;
frappe comme tu frappais Csar, car je sais que, lors mme que tu l'as
le plus ha, tu l'aimais plus encore que tu n'aimas jamais Cassius.

BRUTUS.--Mettez votre poignard dans son fourreau; emportez-vous quand
vous voudrez, je vous en laisserai entire libert. Faites ce que vous
voudrez; d'une action honteuse je dirai: c'est son humeur. O Cassius,
vous tes attel avec un agneau qui porte en lui la colre comme le
caillou porte le feu: le plus grand effort en fait apparatre une rapide
tincelle, et aussitt il est refroidi.

CASSIUS.--Cassius a-t-il vcu jusqu'ici pour ne fournir  son Brutus que
des sujets de gaiet et des occasions de rire quand il est triste et mal
dispos?

BRUTUS.--Quand j'ai parl ainsi, j'tais mal dispos moi-mme.

CASSIUS.--Vous en convenez? Donnez-moi votre main.

BRUTUS.--Et aussi mon coeur.

CASSIUS.--O Brutus!

BRUTUS.--Eh bien! quoi?

CASSIUS.--N'avez-vous pas assez de tendresse pour me supporter quand
cette humeur fougueuse, que je tiens de ma mre, me fait tout oublier?

BRUTUS.--Oui, Cassius; et dsormais quand vous vous emporterez contre
votre Brutus, il pensera que c'est votre mre qui gronde, et il vous
laissera faire.

(Bruit derrire le thtre.)

LE POTE (_derrire le thtre_).--Laissez-moi entrer, je veux voir les
gnraux: il y a de la discorde entre eux; il n'est pas prudent de les
laisser seuls.

LUCIUS (_derrire le thtre_).--Vous ne pntrerez point jusqu' eux.

LE POTE (_derrire le thtre_).--Rien ne peut m'arrter que la mort.

(Entre le pote.)

CASSIUS.--Qu'est-ce que c'est? de quoi s'agit-il?

LE POTE.--Quelle honte  vous, gnraux! que prtendez-vous?
Aimez-vous; soyez amis comme doivent l'tre deux hommes tels que vous:
j'ai vu, soyez-en srs, plus d'annes que vous[44].

[Note 44: Imitation de ce vers d'Homre:

[Grec: Alla pithesth amph de neter eston emeio].

Ce personnage n'tait pas un pote, mais un cynique nomm Marcus
Faonius, qui avait t, par manire de dire, amoureux de Caton en
son vivant, et se mlait de contrefaire le philosophe, non tant avec
discours et raison qu'avec une imptuosit et une furieuse et passionne
affection. PLUTARQUE, _Vie de Brutus_.]

CASSIUS.--Ah! ah! ah! que ce cynique fait de mauvais vers.

BRUTUS.--Sortez d'ici, faquin, insolent; hors d'ici!

CASSIUS.--Ne vous fchez pas, Brutus; c'est sa manire.

BRUTUS.--J'apprendrai  me faire  ses manires quand il apprendra 
choisir son temps. Qu'a-t-on besoin  l'arme de ces sots faiseurs de
vers? Hors d'ici, compagnon.

CASSIUS.--Allons, allons, va-t'en.

(Le pote sort.)

(Entrent Lucilius et Titinius.)

BRUTUS.--Lucilius et Titinius, commandez aux chefs de prparer le
logement de leurs troupes pour cette nuit.

CASSIUS.--Revenez ensuite sur-le-champ tous les deux, et amenez avec
vous Messala.

(Lucilius et Titinius sortent.)

BRUTUS.--Lucius, une coupe de vin.

CASSIUS.--Je n'aurais pas cru que vous fussiez capable de tant de
colre.

BRUTUS.--O Cassius, je suis accabl de bien des chagrins.

CASSIUS.--Vous ne faites pas usage de votre philosophie, si vous laissez
votre me ouverte aux maux accidentels.

BRUTUS.--Nul homme ne supporte mieux la douleur. Porcia est morte[45].

[Note 45: Nicolas le Philosophe et Valre Mdime placent la mort
de Porcia aprs celle de Brutus, et l'attribuent  la douleur de cette
perte. Toutefois, dit Plutarque, on trouve une lettre missive de Brutus
 ses amis, par laquelle il se plaint de leur nonchalance d'avoir tenu
si peu de compte de sa femme, qu'elle avoit mieux aim mourir que de
languir plus longtemps malade. Ainsi sembleroit-il que ce philosophe
n'auroit pas bien cogneu le temps, car l'pistre, au moins si elle est
vritablement de Brutus, donne assez  entendre la maladie et l'amour
de cette dame, et aussi la manire de sa mort. PLUTARQUE, _Vie de
Brutus_.]

CASSIUS.--Ah! Porcia!--

BRUTUS.--Elle est morte.

CASSIUS.--Comment ne m'avez-vous pas tu quand je vous ai tourment
ainsi? O perte sensible, insupportable!--De quelle maladie?

BRUTUS.--De n'avoir pu soutenir mon absence, et du chagrin de voir
grossir  ce point les forces de Marc-Antoine et du jeune Octave;
car j'ai reu cette nouvelle avec celle de sa mort: sa raison en fut
altre; et dans l'absence de ceux qui la servaient, elle avala du feu.

CASSIUS.--Et elle en est morte?

BRUTUS.--Elle en est morte.

CASSIUS.--O dieux immortels!

(Lucius entre, tenant une coupe et des flambeaux.)

BRUTUS.--Ne me parle plus d'elle.--Donne-moi une coupe de vin.--Cassius,
j'ensevelis ici tout sentiment d'aigreur.

(Il boit.)

CASSIUS.--Mon coeur a soif de la noble coupe[46] qui va vous faire
raison. Remplis, Lucius, jusqu' ce que le vin dborde: je ne puis trop
boire de l'amiti de Brutus.

[Note 46: _My heart is thirsty for that noble pledge_. _Pledge_, coup
de vin destin  faire raison  celui qui boit  votre sant. La formule
usite autrefois en franais tait: _Je bois  vous_,  quoi le convive
rpondait: _Je vous pleige d'autant_.]

(Rentre Titinius avec Messala.)

BRUTUS.--Entre, Titinius.--Sois le bienvenu, brave Messala.--Maintenant
prenons place, serrons-nous autour de ce flambeau, et dlibrons sur ce
que nous avons  faire.

CASSIUS.--O Porcia, as-tu donc cess de vivre?

BRUTUS.--Cessez, je vous conjure.--Messala, ces lettres que j'ai reues,
m'apprennent que le jeune Octave et Marc-Antoine viennent  nous avec
une puissante arme, et dirigent leur marche sur Philippes.

MESSALA.--J'ai aussi des lettres qui annoncent absolument la mme chose.

BRUTUS.--Qu'y ajoute-t-on?

MESSALA.--Que par des dcrets de proscription et de mise hors la loi[47],
Octave, Antoine et Lpidus ont fait prir cent snateurs.

[Note 47: _Outlawry_.]

BRUTUS.--En cela nos lettres ne s'accordent pas bien. Les miennes
ne parlent que de soixante-dix snateurs morts par l'effet de cette
proscription: Cicron en est un.

CASSIUS.--Cicron en est?

MESSALA.--Oui, Cicron est mort, il tait sur la liste de
proscription.--Brutus, avez-vous reu des lettres de votre femme?

BRUTUS.--Non, Messala.

MESSALA.--Et dans vos lettres, ne vous mande-t-on rien sur elle?

BRUTUS.--Rien, Messala.

MESSALA.--Cela me parat trange.

BRUTUS.--Pourquoi me le demandez-vous? En avez-vous appris quelque chose
dans les vtres?

MESSALA.--Non, mon seigneur.

BRUTUS.--Si vous tes Romain, dites-moi la vrit.

MESSALA.--Supportez donc en Romain la vrit que je vous annonce. Il est
certain qu'elle est morte, et d'une manire trange.

BRUTUS.--Eh bien! adieu, Porcia.--Il nous faut mourir, Messala: c'est
pour avoir pens qu'elle devait mourir un jour que j'ai la patience de
supporter aujourd'hui ce coup.

MESSALA.--C'est ainsi que les grands hommes devraient toujours supporter
les grandes pertes.

CASSIUS.--J'en ai l-dessus appris tout autant que vous, et cependant ma
nature ne pourrait jamais s'y soumettre de mme.

BRUTUS.--Soit.--A notre tche qui est vivante.--Si nous marchions 
l'instant vers Philippes? qu'en pensez-vous?

CASSIUS.--Je ne crois pas que ce ft bien fait.

BRUTUS.--La raison?

CASSIUS.--La voici: il vaut mieux que l'ennemi nous cherche; par-l il
consumera ses ressources, fatiguera ses soldats, et se nuira ainsi 
lui-mme; tandis que nous, qui n'aurons pas chang de place, nous nous
trouverons pleins de repos, entiers et prts  tout.

BRUTUS.--De bonnes raisons doivent ncessairement cder  de meilleures.
Les peuples qui sont entre Philippes et ce camp ne sont contenus que
par une affection force, car ils ne nous ont accord qu' regret des
subsides. L'ennemi, en traversant leur pays, compltera chez eux ses
troupes; il s'avancera rafrachi, recrut et plein d'un nouveau courage,
avantages que nous lui interceptons si nous allons le rencontrer 
Philippes, tenant ces peuples sur nos derrires.

CASSIUS.--Mon bon frre, coutez-moi.

BRUTUS.--Permettez; il faut de plus faire attention  ceci. Nous savons
 prsent le compte de nos amis jusqu'au dernier. Nos lgions sont
compltes; notre cause est mre; de jour en jour l'ennemi s'lve;
tandis que nous, arrivs  notre plus haut priode, nous sommes prs de
dcliner. Les affaires humaines ont leurs mares, qui, saisies au moment
du flux, conduisent  la fortune; l'occasion manque, tout le voyage de
la vie se poursuit au milieu des bas-fonds et des misres. En ce moment,
la mer est pleine et nous sommes  flot: il faut prendre le courant
tandis qu'il nous est favorable, ou perdre toutes nos chances.

CASSIUS.--Eh bien! vous le voulez, marchez. Nous vous accompagnerons et
nous irons les trouver  Philippes.

BRUTUS.--Les heures les plus profondes de la nuit sont insensiblement
arrives sur notre entretien, et la nature doit obir  la ncessit 
laquelle nous ne concderons qu'un peu de repos. Il ne nous reste rien
de plus  dire?

CASSIUS.--Rien de plus. Bonne nuit. Demain de grand matin nous serons
prts et en marche.

(Entre Lucius.)

BRUTUS.--Lucius, ma robe.--Adieu, digne Messala.--Bonne nuit,
Titinius.--Noble, noble Cassius, bonne nuit et bon repos.

CASSIUS.--O mon cher frre, elle a bien mal commenc, cette nuit.--Que
jamais semblable discorde ne se mette entre nos mes! Ne le permets pas,
Brutus.

BRUTUS.--Tout est bien.

CASSIUS.--Bonne nuit, mon matre.

BRUTUS.--Bonne nuit, mon bon frre.

TITINIUS ET MESSALA.--Bonne nuit, Brutus, notre matre  tous.

BRUTUS.--Adieu, tous. (_Cassius, Titinius et Messala se
retirent._--_Rentre Lucius, avec la robe de Brutus._)--Donne-moi cette
robe. O est ton instrument?

LUCIUS.--Ici dans la tente.

BRUTUS.--Tu rponds d'une voix assoupie. Pauvre garon, je ne t'en
fais point un reproche, tu es harass de veilles. Appelle Claudius et
quelques autres de mes gens: je veux qu'ils restent l; ils dormiront
sur des coussins dans ma tente.

LUCIUS.--Varron! Claudius!

(Entrent Varron et Claudius.)

VARRON.--Appelez-vous, mon seigneur?

BRUTUS.--Je vous prie, mes amis, couchez et dormez dans ma tente: il est
possible que je vous veille bientt pour porter quelque message  mon
frre Cassius.

VARRON.--Permettez-nous de rester debout, seigneur, et de veiller en
attendant vos ordres.

BRUTUS.--Non, je ne veux pas que vous veilliez; couchez-vous, mes amis.
Il peut se faire que je change de pense.--Vois, Lucius, voici le livre
que j'ai tant cherch; je l'avais mis dans la poche de ma robe.

(Les serviteurs se couchent.)

LUCIUS.--J'tais bien sr que vous ne me l'aviez pas donn, seigneur.

BRUTUS.--Excuse-moi, mon bon garon, je suis sujet  oublier.--Peux-tu
tenir ouverts un moment tes yeux appesantis, et jouer sur ton instrument
un air ou deux?

LUCIUS.--Oui, mon seigneur, si cela vous fait plaisir.

BRUTUS.--J'en serai bien aise, mon garon. Je te fatigue trop, mais tu
as bonne volont.

LUCIUS.--C'est mon devoir, seigneur.

BRUTUS.--Je ne devrais pas tendre tes devoirs au del de tes forces. Je
sais qu'un jeune sang demande son temps de sommeil.

LUCIUS.--J'ai dormi, mon seigneur.

BRUTUS.--Tu as bien fait, et tu dormiras encore: je ne te retiendrai
pas longtemps. Si je vis, je te ferai du bien. (_Musique accompagne de
chant._) C'est un chant  endormir. O sommeil meurtrier! tu appesantis
donc ta massue de plomb sur ce garon qui te jouait un air! Honnte
serviteur, dors bien; je ne veux pas te faire le tort de t'veiller.
Si tu laisses tomber ta tte, tu briseras ton instrument: je vais te
l'ter, et bonne nuit, mon bon garon.--Voyons, voyons; n'ai-je pas
pli le feuillet en quittant ma lecture? C'est ici, je crois. (_ Il
s'assied_) Que ce flambeau claire mal! (_Entre l'ombre de Jules
Csar_.) Ah! qui entre ici? C'est apparemment la faiblesse de mes yeux
qui produit cette horrible vision!--Il s'avance sur moi!--Es-tu quelque
chose? es-tu quelque dieu, quelque ange ou quelque dmon, toi qui glaces
mon sang et fais dresser mes cheveux? Parle-moi, qu'es-tu?

L'OMBRE DE CSAR.--Ton mauvais gnie, Brutus.

BRUTUS.--Pourquoi viens-tu?

L'OMBRE DE CSAR.--Pour te dire que tu me verras  Philippes.

BRUTUS.--A la bonne heure. Je te reverrai donc encore?

L'OMBRE DE CSAR.--Oui,  Philippes.

BRUTUS.--Eh bien! je te reverrai  Philippes. (_L'ombre disparat.)_
Quand je retrouvais mon courage, tu t'vanouis: mauvais gnie, j'aurais
voulu t'entretenir plus longtemps.--Garon! Lucius! Varron! Claudius!
amis! veillez-vous. Claudius!

LUCIUS.--Il y a des cordes fausses, mon seigneur.

BRUTUS.--Il croit tre encore  son instrument.--Lucius, rveille-toi.

LUCIUS.--Mon seigneur.

BRUTUS.--Est-ce un songe, Lucius, qui t'a fait pousser ce cri?

LUCIUS.--Seigneur, je ne crois pas avoir cri.

BRUTUS.--Oui, tu as cri.--As-tu vu quelque chose?

LUCIUS.--Rien, mon seigneur.

BRUTUS.--Rendors-toi, Lucius!--Allons, Claudius; et toi mon ami,
veille-toi.

VARRON.--Seigneur.

CLAUDIUS.--Seigneur.

BRUTUS.--Pourquoi donc, je vous en prie, avez-vous tous deux cri dans
votre sommeil?

VARRON ET CLAUDIUS.--Nous, seigneur?

BRUTUS.--Oui, vous. Avez-vous vu quelque chose?

VARRON.--Non, mon seigneur, je n'ai rien vu.

CLAUDIUS.--Ni moi, mon seigneur.

BRUTUS.--Allez, saluez de ma part mon frre Cassius: dites-lui qu'il
mette de bonne heure ses troupes en marche; nous le suivrons.

VARRON ET CLAUDIUS.--Vous serez obi, mon seigneur.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




ACTE CINQUIME



SCNE I


Les plaines de Philippes.

_Entrent_ ANTOINE, OCTAVE _et leur arme_

OCTAVE.--Vous le voyez, Antoine, l'vnement a rpondu  nos esprances.
Vous disiez que l'ennemi ne descendrait point en plaine, mais qu'il
tiendrait les collines et le haut pays. Le contraire arrive; leurs
armes sont en vue. Leur intention est de venir ici nous provoquer au
combat, et ils rpondent avant que nous les ayons demands.

ANTOINE.--Bah! je suis dans leur me, et je sais bien pourquoi ils le
font. Ils consentiraient volontiers  se trouver ailleurs; c'est la peur
qui les fait descendre pour nous braver, s'imaginant par cette parade
nous donner une ferme conviction de leur courage; mais ils n'en ont
aucun.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Prparez-vous, gnraux: l'ennemi vient en belle
ordonnance; il a dploy l'enseigne sanglante de la bataille. Il faut 
l'instant faire quelques dispositions.

ANTOINE.--Octave, menez au pas votre arme sur la gauche de la plaine.

OCTAVE.--C'est moi qui tiendrai la droite; prenez vous-mme la gauche.

ANTOINE.--Pourquoi me contrecarrer dans un moment aussi critique?

OCTAVE.--Je ne cherche pas  vous contrecarrer, mais je le veux ainsi.

(Marche.--Tambour.--Entrent Brutus et Cassius, avec leur arme; Lucius,
Titinius, Messala et plusieurs autres.)

BRUTUS.--Ils s'arrtent, et voudraient parlementer.

CASSIUS.--Faites halte, Titinius; nous allons sortir des lignes pour
confrer avec eux.

OCTAVE.--Marc-Antoine, donnerons-nous le signal du combat?

ANTOINE.--Non, Csar; nous attendrons leur attaque. Les gnraux
voudraient s'aboucher un moment.

OCTAVE.--Ne vous branlez point jusqu'au signal.

BRUTUS.--Les paroles avant les coups, n'est-il pas vrai, compatriotes?

OCTAVE.--Non que nous prfrions les paroles, comme vous le faites.

BRUTUS.--De bonnes paroles, Octave, valent mieux que de mauvais coups.

ANTOINE.--En portant vos mauvais coups, Brutus, vous donnez de bonnes
paroles: tmoin l'ouverture que vous avez faite dans le coeur de Csar,
en criant: Salut et longue vie  Csar.

CASSIUS.--Antoine, la place o vous portez vos coups est encore
inconnue; mais pour vos paroles, elles vont dpouiller les abeilles
d'Hybla, et les laissent prives de miel.

ANTOINE.--Mais non pas d'aiguillon.

BRUTUS.--Oh vraiment! d'aiguillon et de voix; car vous leur avez drob
leur bourdonnement, Antoine, et trs-prudemment vous avez soin de
menacer avant de frapper.

ANTOINE.--Tratres, vous n'en ftes pas de mme, quand de vos lches
poignards vous vous blesstes l'un l'autre dans les flancs de Csar:
vous lui montriez vos dents comme des singes, vous rampiez devant lui
comme des lvriers, et, prosterns comme des captifs, vous baisiez les
pieds de Csar; tandis que le dtestable Casca, venant par derrire
comme un chien abtardi, pera le cou de Csar. O flatteurs!

CASSIUS.--Flatteurs. Rends-toi grces, Brutus. Si Cassius en avait t
cru, cette langue ne nous outragerait pas ainsi aujourd'hui.

OCTAVE.--Finissons, allons au fait. Si le dbat nous met en sueur, elle
coulera plus rouge au moment de la preuve.--Voyez, je tire l'pe
contre les conspirateurs: quand pensez-vous que l'pe rentrera dans
le fourreau? Jamais, jusqu' ce que les vingt-trois blessures de Csar
soient pleinement venges, ou que le meurtre d'un second Csar se soit
accumul sur l'pe des tratres.

BRUTUS.--Csar, tu ne peux pas mourir de la main des tratres,  moins
que tu ne les amnes avec toi.

OCTAVE.--Je l'espre bien; je ne suis pas n pour mourir par l'pe de
Brutus.

BRUTUS.--O fusses-tu le plus noble de ta race, jeune homme, tu ne
pourrais prir d'une main plus honorable.

CASSIUS.--colier mal appris, indigne d'un tel honneur! l'associ d'un
farceur et d'un dbauch!

ANTOINE.--Toujours le vieux Cassius!

OCTAVE.--Venez, Antoine; loignons-nous. Au dfi, tratres! nous vous le
jetons par la face. Si vous osez combattre aujourd'hui, venez en plaine;
sinon, venez quand vous en aurez le coeur.

(Octave et Antoine sortent avec leur arme.)

CASSIUS.--Allons, vents, soufflez maintenant; vagues, enflez-vous, et
vogue la barque! La tempte est souleve, et tout est  la merci du
hasard.

BRUTUS.--Lucilius, coutez un mot.

LUCILIUS.--Mon seigneur.

(Brutus et Lucilius s'entretiennent  part.)

CASSIUS.--Messala.

MESSALA.--Que veut mon gnral?

CASSIUS.--Messala, ce jour est celui de ma naissance; ce mme jour vit
natre Cassius. Donne-moi ta main, Messala: sois-moi tmoin que c'est
malgr moi que je suis forc, comme le fut Pompe, de confier au hasard
d'une bataille toutes nos liberts. Tu sais combien je fus attach  la
secte d'picure et  ses principes: aujourd'hui mes penses ont chang,
et j'ajoute quelque foi aux signes qui prdisent l'avenir. Dans notre
marche depuis Sardes, deux puissants aigles se sont abattus sur notre
enseigne avance; ils s'y sont poss, et l, prenant leur pture de la
main de nos soldats, ils nous ont accompagns jusqu' ces champs de
Philippes. Ce matin ils ont pris leur vol, et ont disparu:  leur place
une nue de corbeaux et de vautours planent sur nos ttes; du haut des
airs ils fixent la vue sur nous, comme sur une proie dj mourante, et,
nous couvrant de leur ombre, ils semblent former un dais fatal sous
lequel s'tend notre arme prs de rendre l'me.

MESSALA.--Ne croyez point  tout cela.

CASSIUS.--Je n'y crois que jusqu' un certain point, car je me sens
plein d'ardeur, et dtermin  affronter avec constance tous les prils.

BRUTUS.--Qu'il en soit ainsi, Lucilius.

CASSIUS.--Maintenant, noble Brutus, que les dieux nous soient
aujourd'hui assez favorables pour que nous puissions, toujours amis,
conduire nos jours jusqu' la vieillesse. Mais puisqu'il reste toujours
quelque incertitude dans les choses humaines, raisonnons sur ce qui
peut arriver de pis. Si nous perdons cette bataille, cet instant est
le dernier o nous converserons ensemble: qu'avez-vous rsolu de faire
alors?

BRUTUS.--De me rgler sur cette philosophie qui me fit blmer Caton pour
s'tre donn la mort  lui-mme. Je ne puis m'empcher de trouver qu'il
est lche de prvenir ainsi, par crainte de ce qui peut arriver, le
terme assign  la vie: je m'armerai de patience, attendant ce que
voudront ordonner ces puissances suprmes, quelles qu'elles soient, qui
nous gouvernent ici-bas[48].

[Note 48: Brutus lui rpondit: Estant encore jeune et non assez
expriment s affaires de ce monde, je fis, ne say comment, un
discours de philosophie par lequel je reprenois et blasmois fort Caton
de s'estre desfait soy-mesme, comme n'estant point acte licite ny
religieux, quant aux dieux ny quant aux hommes vertueux, de ne point
cder  l'ordonnance divine, et ne prendre pas constamment en gr tout ce
qui lui plaist nous envoyer, ainsi faire le restif et s'en retirer:
mais maintenant me trouvant au milieu du pril, je suis de toute autre
rsolution, tellement que s'il ne plaist  Dieu que l'issue de cette
bataille soit heureuse pour nous, je ne veux plus tenter d'autres
esperances, ni tcher  remettre sus de rechef autre quipage de guerre,
ains me dlivreray des misres de ce monde, car je donnai aux ides de
mars ma vie  mon pays, pour laquelle j'en vivrai une autre libre et
glorieuse. PLUTARQUE, _Vie de Brutus_.

Shakspeare, qui n'a jamais mis en rcit que ce qui lui est impossible
de mettre en action, renferme ici en une seule scne le changement que
plusieurs annes ont opr dans l'esprit de Brutus. C'est d'ailleurs une
explication donne d'avance des raisons pour lesquelles Brutus ne se
tuera pas aprs la mort de Cassius et l'vnement trs-incertain de
la bataille. Il s'annonce comme dtermin  tout supporter avec
rsignation, except le malheur auquel il ne croit pas qu'il soit permis
 un homme d'honneur de se soumettre, la honte d'tre men en triomphe.
Cette intention de l'auteur est vidente; les commentateurs anglais qui
ont multipli les notes sur ce passage, auraient d la faire remarquer.]

CASSIUS.--Ainsi donc, si nous perdons cette bataille, vous consentez 
tre conduit en triomphe  travers les rues de Rome?

BRUTUS.--Non, Cassius, non. Ne pense pas, noble Romain, que jamais
Brutus soit conduit enchan  Rome; il porte un coeur trop grand. Il
faut que ce jour mme consomme l'ouvrage commenc aux ides de mars, et
je ne sais si nous devons nous revoir encore: faisons-nous donc notre
ternel adieu. Pour jamais, et pour jamais adieu, Cassius. Si nous nous
revoyons, eh bien! ce sera avec un sourire; sinon, nous aurons eu raison
de nous dire adieu.

CASSIUS.--Pour jamais, et pour jamais adieu, Brutus. Si nous nous
revoyons, oui, sans doute, ce sera avec un sourire; sinon, tu as dit
vrai, nous aurons eu raison de nous dire adieu.

BRUTUS.--Allons, en marche.--Oh! si l'on pouvait connatre la fin des
vnements de ce jour avant le moment qui doit l'amener. Mais il suffit,
le jour finira; et alors nous le saurons.--Allons, ho! partons.

(Ils sortent.)



SCNE II


Toujours prs de Philippes.--Le champ de bataille.--Une alarme.

_Entrent_ BRUTUS ET MESSALA.

BRUTUS _vivement_.--A cheval,  cheval, Messala! cours, remets ces
billets aux lgions de l'autre aile. (_Une vive alarme._) Qu'elles
donnent  la fois; car je vois que l'aile d'Octave va mollement: un
choc soudain la culbutera. Vole, vole, Messala: qu'elles fondent toutes
ensemble!

(Ils sortent.)



SCNE III


Toujours prs de Philippes.--Une autre partie du champ de bataille.--Une
alarme.

_Entrent_ CASSIUS ET TITINIUS.

CASSIUS.--Oh! regarde, Titinius, regarde; les lches fuient. Je me suis
fait l'ennemi de mes propres soldats: cette enseigne que voil, je l'ai
vue tourner en arrire; j'ai tu le lche, et je l'ai reprise de sa
main.

TITINIUS.--O Cassius! Brutus a donn trop tt le signal. Se voyant
quelque avantage sur Octave, il s'y est abandonn avec trop d'ardeur;
ses soldats se sont livrs au pillage, tandis qu'Antoine nous
enveloppait tous.

PINDARUS.--Fuyez plus loin, seigneur, fuyez plus loin: Marc-Antoine est
dans vos tentes. Fuyez donc, mon seigneur; noble Cassius, fuyez au loin.

CASSIUS.--Cette colline est assez loin.--Vois, vois, Titinius: est-ce
dans mes tentes que j'aperois cette flamme?

TITINIUS.--Ce sont elles, mon seigneur.

CASSIUS.--Titinius, si tu m'aimes, monte mon cheval, et enfonce-lui les
perons dans les flancs jusqu' ce que tu sois arriv  ces troupes
l-bas, et de l ici: que je puisse tre assur si ces troupes sont
amies ou ennemies.

TITINIUS.--Je serai de retour ici dans l'espace d'une pense.

(Il sort.)

CASSIUS.--Toi, Pindarus, monte plus haut vers ce sommet: ma vue fut
toujours trouble; suis de l'oeil Titinius, et dis-moi ce que tu
remarques sur le champ de bataille. (_Pindarus sort_.) Ce jour fut le
premier o je respirai: le temps a dcrit son cercle, et je finirai
au point o j'ai commenc: le cours de ma vie est rvolu.--Eh bien!
dis-moi, quelles nouvelles?

PINDARUS, _de la hauteur_.--Oh! mon seigneur!

CASSIUS.--Quelles nouvelles?

PINDARUS.--Voil Titinius investi par la cavalerie, qui le poursuit
 toute bride.--Cependant il galope encore.--Les voil prs de
l'atteindre.--Maintenant Titinius.... maintenant quelques-uns mettent
pied  terre.--Oh! il met pied  terre aussi.--Il est pris!--coutez,
ils poussent un cri de joie.

(On entend des cris lointains.)

CASSIUS.--Descends, ne regarde pas davantage.--O lche que je suis,
de vivre assez longtemps pour voir mon fidle ami pris sous mes yeux!
(_Entre Pindarus._) Toi, viens ici: je t'ai fait prisonnier chez les
Parthes, et, en conservant ta vie, je te fis jurer que quelque chose
que je pusse te commander, tu l'entreprendrais: maintenant remplis
ton serment. De ce moment sois libre; prends cette fidle pe qui se
plongea dans les flancs de Csar, et traverses-en mon sein. Ne t'arrte
point  me rpliquer: obis, prends cette poigne, et ds que j'aurai
couvert mon visage comme je le fais en ce moment, toi, dirige le
fer.--Csar, tu es veng avec la mme pe qui te donna la mort.

(Il meurt.)

PINDARUS.--Me voil donc libre! Si j'avais os faire ma volont, je
n'eusse pas voulu le devenir ainsi.--O Cassius! Pindarus fuira si loin
de ces contres que jamais Romain ne pourra le reconnatre.

(Il sort.)

(Rentrent Titinius et Messala.)

MESSALA.--Ce n'est qu'un change, Titinius; car Octave est renvers
par l'effort du noble Brutus, comme les lgions de Cassius le sont par
Antoine.

TITINIUS.--Ces nouvelles vont bien consoler Cassius.

MESSALA.--O l'avez-vous laiss?

TITINIUS.--Tout dsespr, avec son esclave Pindarus, ici, sur cette
colline.

MESSALA.--N'est-ce point lui qui est couch sur l'herbe?

TITINIUS.--Il n'est pas couch comme un homme vivant.--Oh! mon coeur
frmit!

MESSALA.--N'est-ce pas lui?

TITINIUS.--Non, ce fut lui, Messala! Cassius n'est plus! O soleil
couchant, de mme que tu descends dans la nuit au milieu de tes rayons
rougetres, de mme le jour de Cassius s'est couch rougi de sang. Le
soleil de Rome est couch, notre jour est fini: viennent les nuages, les
vapeurs de la nuit, les dangers; notre tche est faite. C'est la crainte
que je ne pusse russir qui l'a conduit  cette action.

MESSALA.--C'est la crainte de ne pas russir qui l'a conduit  cette
action. O dtestable erreur, fille de la mlancolie, pourquoi montres-tu
 la vive imagination des hommes des choses qui ne sont pas? O erreur si
promptement conue, tu n'arrives jamais  une heureuse naissance; mais
tu donnes la mort  la mre qui t'engendra.

TITINIUS.--Hol, Pindarus! Pindarus, o es-tu?

MESSALA,--Cherchez-le, Titinius, tandis que je vais au-devant du noble
Brutus, foudroyer son oreille de cette nouvelle. Je puis bien dire
foudroyer, car l'acier perant et les flches empoisonnes seraient
aussi bien reues de Brutus que le rcit de ce que nous venons de voir.

TITINIUS.--Htez-vous, Messala; et moi pendant ce temps je chercherai
Pindarus. (_Messala sort_.) Pourquoi m'avais-tu envoy loin de toi,
brave Cassius? N'ai-je pas trouv tes amis? n'ont-ils pas mis sur mon
front cette couronne de victoire, me chargeant de te la donner? n'as-tu
pas entendu leurs acclamations? Hlas! tu as mal interprt toutes ces
choses. Mais attends, reois cette guirlande sur ta tte. Ton Brutus
me recommanda de te la donner; je veux accomplir son ordre.--Viens,
approche, Brutus, et vois ce qu'tait pour moi Galus Cassius.--Vous me
le permettez, grands dieux! j'accomplis le devoir d'un Romain. Viens,
pe de Cassius, et trouve le coeur de Titinius.

(Il meurt.)

(Une alarme.--Rentre Messala, avec Brutus, le jeune Caton, Straton,
Volumnius et Lucilius.)

BRUTUS.--O est-il? o est-il? O est son corps, Messala?

MESSALA.--L-bas, l; et Titinius gmissant prs de lui.

BRUTUS.--Le visage de Titinius est tourn vers le ciel!

CATON.--Il s'est tu!

BRUTUS.--O Jules Csar, tu es puissant encore! ton ombre se promne sur
la terre, et tourne nos pes contre nos propres entrailles.

(Bruit d'alarme loign.)

CATON.--Brave Titinius! Voyez, n'a-t-il pas couronn Cassius mort?

BRUTUS.--Est-il encore au monde deux Romains semblables  ceux-l? Toi
le dernier de tous les Romains, adieu, repose en paix: il est impossible
que jamais Rome enfante ton gal.--Amis, je dois plus de larmes  cet
homme mort que vous ne me verrez lui en donner.--J'en trouverai le
temps, Cassius, j'en trouverai le temps!--Venez donc, et faites porter
ce corps  Thasos. Ses obsques ne se feront point dans notre camp;
elles pourraient nous abattre.--Suivez-moi, Lucilius; venez aussi, jeune
Caton: retournons au champ de bataille. Labon, Flavius, faites avancer
nos lignes. La troisime heure finit: avant la nuit, Romains, nous
tenterons encore la fortune dans un nouveau combat[49].

(Ils sortent.)

[Note 49: Ce ne fut pas le mme jour, mais trois semaines aprs, que
Brutus donna la seconde bataille dans ces mmes plaines de Philippes o
les deux armes demeurrent tout ce temps en prsence.]



SCNE IV


Une autre partie du champ de bataille.

UNE MLE--_Entrent en combattant des soldats des deux armes; puis_
BRUTUS, CATON, LUCILIUS, _et plusieurs autres._

BRUTUS.--Encore, compatriotes! oh! tenez encore un moment.

CATON.--Quel btard le refusera? Qui veut me suivre? Je veux proclamer
mon nom dans tout le champ de bataille.--Je suis le fils de Marcus
Caton, l'ennemi des tyrans, l'ami de ma patrie. Soldats, je suis le fils
de Marcus Gaton.

(Il charge l'ennemi.)

BRUTUS.--Et moi je suis Brutus, Marcus Brutus, l'ami de mon pays:
connaissez-moi pour Brutus.

(Il sort en chargeant l'ennemi.--Le jeune Caton est accabl par le
nombre et tombe.)

LUCILIUS.--O jeune et noble Caton, te voil tomb! Eh bien! tu meurs
aussi courageusement que Titinius; tu mrites qu'on t'honore comme le
fils de Caton.

PREMIER SOLDAT.--Cde, ou tu meurs.

LUCILIUS.--Je ne cde qu' condition de mourir. Tiens, prends tout cet
or pour me tuer  l'instant. (_Il lui prsente de l'or)._ Tue Brutus, et
deviens fameux par sa mort.

PREMIER SOLDAT.--Il ne faut pas le tuer: c'est un illustre prisonnier.

SECOND SOLDAT.--Place, place. Dites  Antoine que Brutus est pris.

PREMIER SOLDAT.--C'est moi qui lui dirai cette nouvelle. Le gnral
vient. (_Entre Antoine_). Brutus est pris, Brutus est pris, mon
seigneur.

ANTOINE.--O est-il?

LUCILIUS.--En sret, Antoine; Brutus est toujours en sret. Jamais,
j'ose t'en rpondre, jamais ennemi ne prendra vivant le noble Brutus.
Les dieux le prservent d'une telle ignominie! En quelque lieu que tu le
trouves, vivant ou mort, tu le trouveras toujours semblable  Brutus,
semblable  lui-mme.

ANTOINE.--Amis, ce n'est point l Brutus; mais je vous assure que je ne
regarde pas cette prise comme moins importante. Ayez soin qu'il ne
soit fait aucun mal  cet homme; traitez-le avec toute sorte d'gards.
J'aimerais mieux avoir ses pareils pour amis que pour ennemis. Avancez,
voyez si Brutus est mort ou en vie, et revenez  la tente d'Octave nous
rendre compte de ce qui est arriv.

(Ils sortent.)



SCNE V


Une partie de la plaine.

_Entrent_ BRUTUS, DARDANIUS, CLITUS, STRATON ET VOLUMNIUS.

BRUTUS.--Venez, tristes restes de mes amis: reposons-nous sur ce rocher.

CLITUS.--Statilius a montr au loin sa torche allume: cependant, mon
seigneur, il ne revient point; il est captif ou tu.

BRUTUS.--Assieds-toi l, Clitus: tuer est le mot; c'est l'action
approprie au moment. coute, Clitus.

(Il lui parle  l'oreille.)

CLITUS.--Quoi! moi, monseigneur? Non, pas pour le monde entier.

BRUTUS.--Silence donc, pas de paroles.

CLITUS.--J'aimerais mieux me tuer moi-mme.

BRUTUS--Dardanius, coute.

(Il lui parle bas.)

DARDANIUS.--Moi! commettre une pareille action?

CLITUS.--O Dardanius!

DARDANIUS.--O Clitus!

CLITUS.--Quelle funeste demande Brutus t'a-t-il faite?

DARDANIUS.--De le tuer, Clitus. Regarde, le voil qui mdite.

CLITUS.--Maintenant ce noble vase est si plein de douleur, qu'il dborde
jusque par ses yeux.

BRUTUS.--Approche, bon Volumnius. Un mot, coute.

VOLUMNIUS.--Que veut mon matre?

BRUTUS.--Ceci, Volumnius. L'ombre de Csar m'est apparue la nuit  deux
reprises diffrentes, une fois  Sardes, et la nuit dernire ici, dans
les champs de Philippes. Je sais que mon heure est venue.

VOLUMNIUS.--Non, seigneur, non.

BRUTUS.--Elle est venue, j'en suis certain, Volumnius. Tu vois ce monde,
Volumnius, et comment tout s'y passe. Nos ennemis nous ont battu,
jusqu'au bord de l'abme. Il est plus noble de nous y lancer nous-mmes,
que d'hsiter jusqu' ce qu'ils nous y poussent. Bon Volumnius, tu sais
que nous fmes aux coles ensemble. Au nom de cette vieille amiti qui
nous unit, tiens, je t'en prie, la poigne de mon pe, tandis que je me
jetterai sur le fer.

VOLUMNIUS.--Ce n'est pas l l'office d'un ami, mon seigneur.

(Une nouvelle alarme.)

CLITUS.--Fuyez, fuyez, mon seigneur! il n'y a pas un instant  perdre.

BRUTUS.--Adieu, vous, et vous, et vous Volumnius.--Straton, tu es rest
tout ce temps endormi: adieu, toi aussi, Straton.--Compatriotes, mon
coeur se rjouit parce que dans toute ma vie je n'ai pas trouv un homme
qui ne me ft fidle. Je recueillerai plus de gloire dans ce jour de
dsastre, qu'Octave et Marc-Antoine n'en obtiendront par cette vile
conqute. Ainsi, adieu tous  la fois, car la langue de Brutus a presque
termin l'histoire de sa vie. La nuit est suspendue sur mes yeux; et mes
membres, qui n'ont travaill que pour atteindre  cette heure, demandent
le repos. (_Alarme._--_Cris derrire le thtre._) Fuyez, fuyez, fuyez.

CLITUS.--Fuyez, mon seigneur, fuyez.

BRUTUS.--Pars, je vais te suivre.--(_Sortent Clitus, Dardanius et
Volumnius_). Straton, je t'en prie, reste auprs de ton matre. Tu es
un homme plein d'attachement, ta vie n'a point t sans honneur: prends
donc mon pe, et dtourne ton visage, tandis que je me prcipiterai
dessus. Veux-tu, Straton?

STRATON.--Auparavant, donnez-moi votre main. Mon matre, adieu!

BRUTUS.--Adieu, bon Straton.--Csar, maintenant apaise-toi: je ne te
tuai pas la moiti d'aussi bon coeur.

(Il se prcipite sur son pe, et meurt.)

(Une alarme.--Une retraite.) (Entrent Antoine, Octave et leur arme;
Messala et Lucius.)

OCTAVE, _regardant Straton_.--Quel est cet homme?

MESSALA.--Il appartient  mon gnral.--Straton, o est ton matre?

STRATON.--Hors des chanes que vous portez, Messala. Les vainqueurs
n'ont plus que le pouvoir de le rduire en cendres. Brutus seul a
triomph de Brutus, et nul autre homme que lui n'a l'honneur de sa mort.

LUCILIUS.--Et c'tait ainsi qu'on devait trouver Brutus.--Je te rends
grces, Brutus, d'avoir prouv que Lucilius disait la vrit.

OCTAVE.--Tous ceux qui servirent Brutus, je les retiens auprs de
moi.--Mon ami, veux-tu passer avec moi ta vie?

STRATON.--Oui, si Messala veut vous rpondre de moi.

OCTAVE.--Fais-le, Messala.

MESSALA.--Comment est mort mon gnral, Straton?

STRATON.--J'ai tenu son pe, il s'est jet sur le fer.

MESSALA.--Octave, prends donc  ta suite celui qui a rendu le dernier
service  mon matre.

ANTOINE.--Ce fut l le plus noble Romain d'entre eux tous. Tous les
conspirateurs, hors lui seul, n'ont fait ce qu'ils ont fait que par
jalousie du grand Csar: lui seul entra dans leur ligue par un principe
vertueux et de bien public. Sa vie fut douce; les lments de son tre
taient si heureusement combins, que la nature put se lever et dire 
l'Univers: _C'tait un homme_[50].

OCTAVE.--Rendons-lui le respect et les devoirs funbres que mrite sa
vertu. Son corps reposera cette nuit dans ma tente, environn de tous
les honneurs qui conviennent  un soldat. Rappelons l'arme sous les
tentes, et allons jouir ensemble de la gloire de cette heureuse journe.

(Ils sortent.)

[Note 50: Plutarque rapporte dans la _Vie d'Antoine_ que celui-ci
ayant trouv le corps de Brutus, lui dit d'abord quelques injures, mais
ensuite il le couvrit de sa propre cotte d'armes, et donna ordre  l'un
de ses serfs affranchis qu'il meist ordre  sa spulture: et depuis
ayant entendu que le serf affranchi n'avoit pas fait brler la cotte
d'armes avec le corps pour autant qu'elle valoit beaucoup d'argent, et
qu'il avoit substrait une bonne partie des deniers ordonns pour ses
funrailles et pour sa spulture, il l'en fet mourir.]

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.





End of the Project Gutenberg EBook of Jules Csar, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JULES CSAR ***

***** This file should be named 15847-8.txt or 15847-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/5/8/4/15847/

Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
