The Project Gutenberg EBook of La femme franaise dans les temps modernes
by Clarisse Bader

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Title: La femme franaise dans les temps modernes

Author: Clarisse Bader

Release Date: May 20, 2005 [EBook #15871]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME FRANAISE DANS LES ***




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[Note du transcripteur: Les dtails bibliographiques de l'dition
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                                  LA
                            FEMME FRANAISE
                       DANS LES TEMPS MODERNES

                                 PAR
                           CLARISSE BADER

                                 1883



PRFACE

J'ai cherch dans mes prcdentes tudes la place que la femme a occupe
dans les socits qui ont laiss leur influence sur notre civilisation.
Je termine aujourd'hui mon travail par un ouvrage qui a pour objet la
condition de la femme franaise dans les temps modernes.

Les quatre premiers chapitres de ce livre disent ce qu'a t la femme
dans la vie domestique, intellectuelle, sociale et politique de notre
pays, depuis le XVIe sicle jusqu'au XVIIIe inclusivement.

En pntrant dans les vieux foyers franais je m'applique surtout 
retrouver les principes sur lesquels repose la famille. Dans cette
partie de mon oeuvre, j'interroge les personnes qui ont vcu dans ces
trois sicles, je recueille leurs tmoignages, ces tmoignages que nous
livrent particulirement les mmoires domestiques, les correspondances
prives, tous les documents intimes auxquels notre poque attache
justement un si grand prix.

Pour tudier la part qu'a eue la femme dans notre vie littraire et
artistique, je ne me suis arrte qu'aux modles qui reprsentent
vraiment une influence. Je m'y suis longuement attarde, comme le
voyageur qui, aprs avoir rapidement travers les plaines, s'arrte aux
cimes des montagnes.

Quant au rle historique des femmes franaises, je n'y ai cherch que
les lments de ce problme trs actuel: Dans notre pays, la femme
est-elle apte  la vie politique?

C'est dans le chapitre suivant, _la Femme franaise au XIXe sicle_, que
j'ai essay de rsoudre ce problme. Dans ce chapitre, le dernier
de l'ouvrage, j'ai successivement abord les questions suivantes:
_L'mancipation politique des femmes.--Le travail des femmes. Quelles
sont les professions et les fonctions qu'elles peuvent exercer?--Quelle
est la part de la femme dans les ouvres de l'intelligence, et dans
quelle mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux
arts?--L'ducation des femmes dans ses rapports avec leur
mission.--Conditions actuelles du mariage. Les droits civils de la femme
peuvent-ils tre amliors?--Mondaines et demi-mondaines.--Le divorce.
O se retrouve le type de la femme franaise._

Ce chapitre, comme l'indique son sous-titre, rappelle avec _les leons
du prsent, les exemples du pass_. Ces exemples, je les ai demands aux
prcdentes pages du livre et aussi aux ouvrages que j'ai dj crits
sur la condition de la femme dans les civilisations dont la France est
l'hritire. Le dernier chapitre de mon travail est donc la conclusion,
non seulement de ce livre mme, mais de toutes mes tudes antrieures
sur la femme.

Comme j'ai eu particulirement en vue _la condition_ de la femme, la
partie biographique n'occupe dans cet ouvrage qu'une place secondaire,
et seulement pour expliquer par un vivant commentaire ce qui se rapporte
 cette _condition_. La biographie disparat mme compltement lorsque
j'aborde le XIXe sicle. Je suis du, nombre de ceux qui croient qu'il
est bien difficile de parler de ses contemporains avec une entire
impartialit. Sans m'interdire quelques allusions aux femmes qui se sont
distingues  notre poque, j'ai tenu  n'crire dans ces pages aucun
nom du XIXe sicle. Ici les personnalits s'effacent, et les principes
seuls apparaissent.

Il y a vingt ans qu'au sortir de l'adolescence je commenais l'oeuvre
que je termine aujourd'hui. Ce travail, objet de ma constante
sollicitude, a t interrompu dans ces dernires annes par des preuves
domestiques qui semblaient m'enlever jusqu' l'espoir de le reprendre
jamais. C'est avec une profonde tristesse que je croyais devoir
abandonner une oeuvre qui n'avait t pour moi que la forme d'une
humble mission moralisatrice, et dont les souvenirs se rattachaient aux
radieuses annes disparues pour toujours de mon horizon assombri. En
m'attribuant une part du prix fond par une gnreuse amie de la France,
la clbre Mme Botta, l'Acadmie franaise m'a accord un nouvel
et puissant encouragement qui m'a rendue  mes chres occupations
d'autrefois et qui m'a donn la force de faire plus d'un sacrifice 
l'achvement de mon oeuvre. J'aurais voulu que cette conclusion de
mes travaux tmoignt dignement de ma reconnaissance; mais pour la
ralisation d'un tel voeu, il ne suffisait pas de l'effort qui, dans les
luttes d'un incessant labeur, surmonte la peine et brave la fatigue.

CLARISSE BADER.
Dcembre 1882.




                                LA
                          FEMME FRANAISE
                      DANS LES TEMPS MODERNES



                         CHAPITRE PREMIER


               L'DUCATION DES FEMMES--LA JEUNE FILLE
                            LA FIANCE

                      (XVIe-XVIIIe SICLES)

Transformation que le XVIe sicle fait subir  l'existence de la
femme.--Le courant de la vie mondaine et le courant de la vie
domestique.--Les deux ducations.--rudition des femmes de la
Renaissance.--Opinion de Montaigne  ce sujet.--Les mancipatrices
des femmes au XVIe sicle.--Les sages doctrines ducatrices et leur
application.--L'instruction des femmes au XVIIe sicle.--Les femmes
savantes d'aprs Mlle de Scudry et Molire.--Suites funestes de la
satire de Molire.--L'ignorance des femmes juge par La Bruyre,
Fnelon, Mme de Maintenon, etc.--L'ducation comprime des jeunes
filles.--Rformes ducatrices: le trait de Fnelon sur _l'ducation des
filles_; Mme de Maintenon  Saint-Cyr.--L'instruction professionnelle
et l'instruction primaire du XVIe au XVIIIe sicles.--Caractre de
l'ignorance des femmes du monde au XVIIIe sicle; leur ducation
automatique.--Les thories ducatrices de Rousseau et de Mme
Roland.--Les anciennes traditions.--Les rsultats de l'ducation
mondaine et ceux de l'ducation domestique.--La jeune fille dans
la posie et dans la vie relle.--Les tendresses du foyer.--Mme de
Rastignac--Le svre principe romain de l'autorit paternelle.--Les
jeunes mnagres dans une gentilhommire normande.--La fille pauvre
Mlle de Launay.--Le droit d'anesse.--Bourdaloue et les vocations
forces.--Condition civile et lgale de la femme.--La communaut et le
rgime dotal.--Marche ascendante des dots.--Mariages d'ambition.--La
chasse aux maris.--Les mariages enfantins.--Mariages
d'argent.--Msalliances.--Mariages secrets.--Les exigences du rang et
leurs victimes; une fille du rgent; Mlle de Cond.--Mariages d'amour;
Mlle de Blois.--La corbeille.--Crmonies et ftes nuptiales.--Le
mariage chrtien.


Dans la famille patriarcale du moyen ge, c'est surtout la condition
domestique de la femme qui nous apparat. La chtelaine dans le manoir
fodal, la bourgeoise dans la maison de la cit, la paysanne dans la
chaumire, nous font gnralement revoir ce type, vieux comme le monde:
la femme gardienne du foyer.

Au XVIe sicle un changement considrable se produit dans l'existence de
la chtelaine. Cette vie, dsormais plus sociale que domestique, devient
d'autant plus brillante qu'elle concentre ses rayons dans le cercle
enchanteur que trace Franois Ier, et que l'on nomme la cour de France.
Avant ce roi, Anne de Bretagne avait bien appel auprs d'elle les
femmes et les jeunes filles de la noblesse, mais c'tait pour les garder
 l'ombre d'une austre tutelle et les former aux moeurs patriarcales du
foyer[1]. Tel ne fut pas, on le sait, le but de Franois Ier en attirant
les chtelaines  sa cour. Une cour sans femmes, avait-il dit, est une
anne sans printemps et un printemps sans roses.

[Note 1: Brantme, _Premier livre des Dames_. Anne de Bretagne.]

Sans doute cette apparition des femmes  la cour de France leur donne,
comme nous le verrons plus tard, une influence souvent heureuse sur les
lettres, sur les arts, et fait clore la fleur dlicate et brillante de
la causerie franaise. Mais les moeurs domestiques et l'tat social du
pays sont loin de gagner  ce changement. Sur un thtre aussi corrompu
que sduisant, les femmes perdent le got du foyer; elle sacrifient au
dsir de plaire leurs devoirs de famille, et jusqu' leur honneur. Elles
renoncent enfin  ce patronage qu'elles exeraient dans leurs terres.
La femme de cour, environne d'un cercle d'adulateurs, a remplac
la chtelaine, mre et protectrice de ses paysans. L'historien et
l'conomiste s'accordent pour constater que si la politique qui attira 
la cour les familles dirigeantes, acheva la victoire de la royaut sur
l'esprit fodal, cette mme politique prpara malheureusement aussi la
Rvolution. Tandis que la noblesse se corrompt dans la domesticit de
la cour, les paysans, privs des exemples moraux et de la protection
matrielle que leur donnaient leurs seigneurs, se trouvent ainsi livrs
aux sophistes du XVIIIe sicle, et ils sauront traduire par des actes
d'une sauvage violence les doctrines antisociales et antireligieuses[2].

[Note 2: F. Le Play, _La Constitution essentielle de l'humanit_; H.
Taine, _Les Origines de la France contemporaine. L'ancien rgime._]

A partir du XVIe sicle, deux courants vont s'tablir dans les moeurs
franaises. D'une part une lgante corruption envahira le monde de la
cour; mais d'autre part les moeurs patriarcales se conserveront dans
bien des familles nobles ou plbiennes qui, soit dans les campagnes,
soit encore dans les villes, n'auront pas subi la contagion immdiate du
mal. A la cour mme se retrouveront, aussi bien et plus encore parmi les
femmes que parmi les hommes, de ces natures fortement trempes  qui le
spectacle du mal donne plus de vigueur encore dans la pratique du bien.

L'ducation de la femme se ressentira de cette double influence. Ici on
prparera en elle la gardienne du foyer, l une femme de la cour. Les
rsultats de ces deux ducations ne tarderont pas  nous apparatre.

Mais dans les provinces comme  la cour, dans la bourgeoisie comme dans
la noblesse, le mouvement intellectuel qui produisit la Renaissance
donna une vive impulsion  la culture de l'esprit chez la femme. Nous
aurons  le constater dans un chapitre spcial rserv  l'influence de
la femme franaise sur les lettres et sur les arts.

Chez les femmes de la Renaissance, l'rudition se joint au talent
d'crire. Et quelle rudition! Les trois brillantes Marguerite de la
cour des Valois en donnent l'exemple. Elles savent toutes trois le
latin, et les deux premires, le grec. L'hbreu mme n'est pas tranger
 la premire Marguerite, soeur de Franois Ier. La fille d'un Rohan lit
la Bible dans le texte hbraque. Des femmes traduisent les anciens;
d'autres crivent elles-mmes en latin, en grec; elles abordent
jusqu'aux vers latins. Marie Stuart, dauphine de France, compose un
discours latin dont nous aurons  parler. Catherine de Clermont,
duchesse de Retz, initie aux mathmatiques,  la philosophie, 
l'histoire, possde  un si haut degr la connaissance du latin, que la
reine Catherine de Mdicis la charge de rpondre au discours que lui
adressent en cette langue les ambassadeurs polonais qui, en 1573,
viennent annoncer au duc d'Anjou son lection au trne de Pologne.
La harangue de la duchesse fut leve au-dessus des discours que le
chancelier de Birague et le comte de Cheverny firent aux ambassadeurs au
nom de Charles IX et du nouveau roi de Pologne[3].

[Note 3: L'pitaphe du tombeau de la duchesse mentionna le souvenir
de ce discours. Cette inscription se trouve maintenant au muse
historique de Versailles. Guilhermy, _Inscriptions de la France, du Ve
sicle au XVIIIe_, t. I. Paris,1873, CCCXI.]

Presque toutes ces femmes sont potes en mme temps qu'rudites.
Quelques-unes sont musiciennes et s'accompagnent du luth pour chanter
leurs vers. Beaucoup sont loues pour avoir alli au talent,  la
science, les sollicitudes domestiques, les devoirs de la mre[4]. Nous
les retrouverons en tudiant la part qu'eut la femme dans le mouvement
intellectuel de notre pays.

[Note 4: L. Feugre, _les Femmes potes au XVIe sicle_.]

Les filles du peuple ne restent pas trangres  l'rudition, tmoin la
maison de Robert Estienne o l'obligation de ne parler qu'en latin tait
impose aux servantes mmes[5].

[Note 5: Baillet, _Jugement des Savants_. 1722. T. VI. Enfants
clbres par leurs tudes.]

Le besoin du savoir tait universel pendant la Renaissance, poque de
recherches curieuses et qui fut certes moins littraire qu'rudite et
artistique. Les femmes ne firent donc que participer  l'entranement
gnral, et ce ne fut pas sans excs. Elles ne surent pas toujours se
dfendre de la pdanterie, s'il faut en croire Montaigne. Le philosophe
sceptique raille agrablement les femmes savantes d'alors qui faisaient
parade d'une instruction superficielle: La doctrine qui ne leur a peu
arriver en l'ame, leur est demeure en la langue, dit-il avec son
inimitable accent de malicieuse navet.

Si les femmes veulent s'instruire, Montaigne leur abandonne
impertinemment la posie, art folastre et subtil, desguis, parlier,
tout en plaisir, tout en montre, comme elles. Mais dans cette page
badine, il y a dj le grand principe de l'instruction des femmes:
Montaigne leur permet d'tudier tout ce qui peut avoir dans leur vie une
utilit pratique, l'histoire, la philosophie mme[6].

[Note 6: Montaigne, _Essais_, l. III, ch. iii.]

Cette valeur pratique de l'instruction, Montaigne l'avait dj formule
dans un prcdent chapitre des _Essais_, mais,  vrai dire, il ne
croyait gure que la femme ft capable de trouver dans l'tude ce
bienfait moral. Aprs avoir cit ce vers grec: A quoy faire la science,
si l'entendement n'y est? et cet autre vers latin: On nous instruit,
non pour la conduite de la vie, mais pour l'cole, Montaigne crit: Or
il ne fault pas attacher le savoir  l'ame, il l'y fault incorporer; il
ne l'en fault pas arrouser, il l'en fault teindre; et s'il ne la change,
et meliore son estat imparfaict, certainement il vault beaucoup mieulx
le laisser l: c'est un dangereux glaive, et qui empesche et offense son
maistre, s'il est en main foible, et qui n'en sache l'usage...

A l'adventure est ce la cause que et nous et la thologie ne requrons
pas beaucoup de science aux femmes, et que Franois, duc de Bretaigne,
fils de Jean V, comme on luy parla de son mariage avec Isabeau, fille
d'Escosse, et qu'on luy adjousta qu'elle avoit est nourrie simplement
et sans aulcune instruction de lettres, respondit, qu'il l'en aymoit
mieulx, et qu'une femme estoit assez savante quand elle savoit mettre
diffrence entre la chemise et le pourpoinct de son mary[7].

[Note 7: Montaigne, _Essais_, l. I, ch. XXIV. Molire n'oubliera pas
ce dernier trait.]

L'utilit de l'instruction tait nanmoins un argument que ne pouvaient
ngliger les femmes qui ds lors dfendaient les droits intellectuels de
leur sexe et qui comptaient dans leurs rangs la jeune et belle dauphine
de France, Marie Stuart, prononant en plein Louvre, devant la cour
assemble, cette harangue latine dont j'ai parl plus haut, et qu'elle
avait compose elle-mme; soubtenant et deffendant, contre l'opinion
commune, dit Brantme, qu'il estoit bien sant aux femmes de savoir
les lettres et arts libraux[8]. Nous ne savons  quel point de vue se
plaa ici la jeune dauphine, si elle faisait de l'instruction une simple
parure pour l'esprit de la femme ou une force pour son caractre. Mais
je pense que la grce toute fminine qui distinguait Marie Stuart
la prserva des doctrines mancipatrices qui,  cette poque dj,
garaient quelque peu les cerveaux fminins. Ne vit-on pas alors Marie
de Romieu, rpondant  une satire de son frre contre les femmes,
dfendre leur mrite avec un zle plus ardent que rflchi, et dclarer
que la femme l'emporte sur l'homme non seulement par les qualits du
coeur, mais encore par les dons intellectuels, par le maniement des
affaires, et mme... par le courage guerrier[9]! Le comte Joseph de
Maistre, qui eut le tort d'exagrer la thse oppose, devait, deux
sicles plus tard, rpondre sans le savoir  la prtention la plus
exorbitante d'une femme dont le nom et les crits ne lui taient sans
doute pas connus: Si une belle dame m'avait demand, il y a vingt
ans: Ne croyez-vous pas, monsieur, qu'une dame pourrait tre un grand
gnral comme un homme? je n'aurais pas manqu de lui rpondre: Sans
doute, madame. Si vous commandiez une arme, l'ennemi se jetterait 
vos genoux comme j'y suis moi-mme; personne n'oserait tirer, et vous
entreriez dans la capitale ennemie avec des violons et des tambourins...
Voil comment on parle aux femmes, en vers et mme en prose. Mais celle
qui prend cela pour argent comptant est bien sotte[10].

[Note 8: Brantme, _Premier livre des Dames_. Marie Stuart.]

[Note 9: L. Feugre, _les Femmes potes au XVIe sicle_.]

[Note 10: Comte J. de Maistre, _Lettres et Opuscules indits_. A Mlle
Constance de Maistre. Saint-Ptersbourg, 1808.]

Mlle de Gournay, elle, devait se contenter de proclamer l'galit des
sexes. Elle fit bien certaines petites restrictions pour les aptitudes
guerrires; mais pour la science de l'administration, elle se garda bien
d'admettre que la femme ft quelque peu infrieure  l'homme[11].

[Note 11: L. Feugre, _Mlle de Gournay_ ( la suite des _Femmes
potes au XVIe sicle_).]

La cause de l'instruction des femmes fut mieux plaide par Louise Lab,
la Belle Cordire. Montaigne avait permis que la femme, si elle le
pouvait, s'instruist de ce qui lui serait utile;--Louise Lab nous
donne l'une des meilleures applications de ce prcepte, en disant que
la femme doit s'instruire pour tre la digne compagne de l'homme[12]:
la digne compagne de l'homme, oui, sans doute; mais aussi la mre
ducatrice, selon la pense d'un auteur qui appartient au XVe et au XVIe
sicles. Jean Bouchet, alors qu'il dfend Gabrielle de Bourbon, femme
de Louis de la Tremouille, contre ceux qui reprochent  la noble dame
d'avoir crit. Aucuns trouvoyent estrange que ceste dame emploiast son
esprit  composer livres, disant que ce n'estoit l'estat d'une femme,
mais ce legier jugement procde d'ignorance, car en parlant de telles
matires on doit distinguer des femmes, et savoir de quelles maisons
sont venues, si elles sont riches ou pauvres. Je suis bien d'opinion que
les femmes de bas estat, et qui sont charges et contrainctes vacquer
aux choses familires et domesticques, pour l'entretiennement de leur
famille, ne doyvent vacquer aux lectres, parce que c'est chose repugnant
 rusticit; mais les roynes; princesses et aultres dames qui ne se
doyvent, pour la reverence de leurs estatz, applicquer  mesnager comme
les mecaniques, et qui ont serviteurs et servantes pour le faire,
doyvent trop mieulx appliquer leurs espritz et emploier le temps 
vacquer aux bonnes et honnestes lectres concernans choses moralles ou
historialles, qui induisent  vertuz et bonnes meurs, que  oysivet
mre de tous vices, ou  dances, conviz, banquetz, et aultres
passe-temps scandaleux et lascivieux; mais se doivent garder d'appliquer
leurs espritz aux curieuses questions de thologie, concernans les
choses secretes de la Divinit, dont le savoir appartient seulement aux
prelatz, recteurs et docteurs.

[Note 12: _Id._, mme ouvrage.]

Et si  ceste consideracion est convenable aux femmes estre lectres en
lectres vulgaires, est encores plus requis pour un aultre bien, qui
en peult proceder: ce que les enfans nourriz avec telles meres sont
voluntiers plus eloquens, mieulx parlans, plus saiges et mieulx disans
que les nourriz avec les rusticques, parce qu'ilz retiennent tousjours
les condicions de leurs meres ou nourrices. Cornelie, mere de Grachus,
ayda fort, par son continuel usaige de bien parler,  l'eloquence de ses
enfans. Cicero a escript qu'il avait leu ses epistres, et les estime
fort pour ouvrage fminin. La fille de Lelius, qui avait retenu la
paternelle loquence, rendit ses enfans et nepveux disers[13].

[Note 13: Jean Bouchet, _le Panegyrie du chevallier sans reproche_,
ch. XX.]

En dfinissant le rle de l'instruction dans les devoirs maternels, Jean
Bouchet n'a pas oubli de dmontrer que l'tude prmunit aussi la femme
contre les plaisirs du monde et les passions mauvaises. Le cynique
Rabelais a lui-mme compris que les coupables amours ne pouvaient
trouver place dans une me srieusement occupe; et par une charmante
allgorie, il a montr Cupidon n'osant s'attaquer au groupe des muses
antiques, et s'arrtant surpris, ravi, dsarm, et en quelque sorte
captif lui-mme devant leurs graves et doux accents. L'amour profane
ne pouvant les sduire, est devenu, sous leur influence, l'amour
immatriel.

En joignant les rflexions de Jean Bouchet et de Rabelais  celles de
la Belle Cordire, on ne saurait mieux dfinir le rle de l'instruction
chez la femme, le vide que remplit cette instruction et la force qu'elle
donne pour mieux s'acquitter des devoirs de l'pouse et de la
mre. C'taient de tels principes qui, en dpit mme de certaines
exagrations, rendaient si solide l'instruction que possdaient au XVIe
sicle des femmes de tout rang. Dans une famille bourgeoise habitant le
midi, Jeanne du Laurens reoit la sage culture intellectuelle qui lui
permettra de rdiger avec un si exquis bon sens, un jugement si sr,
si droit, ce _Livre de raison_, rcemment publi pour l'honneur de sa
famille et l'dification de notre temps[14].

[Note 14: Manuscrit publi par M. Charles de Ribbe, dans l'ouvrage
intitul: _Une Famille au XVIe sicle_.]

Mais, selon le tmoignage de Henri IV, l'ignorance prenait cours dans
son royaume par la longueur des guerres civiles. A cette blouissante
priode de la Renaissance succdent des jours sombres o les temptes
menacent d'teindre le flambeau de la vie intellectuelle. Sans doute
cette vie renatra plus florissante que jamais au XVIIe sicle; mais les
femmes du monde, dshabitues de l'tude, se livreront alors pour
la plupart  la frivolit des gots mondains. Les femmes instruites
deviennent des exceptions brillantes qui se produisent nanmoins dans
divers rangs de la socit.

De grandes dames comme Mme de la Fayette, Mme de Svign, Marie-Elonore
de Rohan, abbesse de la Sainte-Trinit,  Caen, plus tard abbesse de
Malnoue[15], et, dans une sphre moins haute, Mme des Houlires, Mlle
Dupr, ont tudi le latin. Cette dernire apprend mme le grec[16].

[Note 15: Huet, _Mmoires_, livre III.]

[Note 16. M. l'abb Fabre, _De la correspondance de Flchier avec Mme
Des Houlires et sa fille_; _la Jeunesse de Flchier_.]

La duchesse d'Aiguillon, leve dans le Bocage venden, reoit comme sa
grand'mre de Richelieu, une instruction solide. Elle est mme initie
aux lettres grecques et latines [17]. Huet, le savant vque d'Avranches,
surprend un jour entra les mains de Marie-lisabeth de Rochechouart un
livre que celle-ci lui cache: c'est le texte grec de quelques opuscules
de Platon, et elle achve avec lui la lecture du Crilon. Instruite et
modeste comme cette jeune fille, sa tante, Gabrielle de Rochechouart,
abbesse de Fontevrault, traduit le Banquet et fait refondre sa
traduction par Racine [18]. Dans ce mme XVIIe sicle on admirera la
science philologique d'Anne Lefvre, la clbre Mme Dacier.

[Note 17: Bonneau-Avenant, la Duchesse d'Aiguillon,]

[Note 18: Huet, Mmoires, livre VI; Oeuvres de Racine, dition
Petitot, 1825. T. IV. Le Banquet de Platon, et la lettre que Racine
crit  Boileau sur ce travail. Cette lettre est reproduite dans les
Oeuvres de Boileau, dition Berriat-Saint-Prix, 1837.]

Ainsi qu'au XVIe sicle, nulle tude, quelque aride qu'elle soit,
ne rebute quelques femmes. A la connaissance des langues, Mme de
la Sablire joint l'tude de la philosophie, de la physique, de
l'astronomie, des mathmatiques. Les grandes dames raisonnent sur le
cartsianisme. Mme de Grignan, qui se reconnat fille de Descartes,
crit une lettre sur la doctrine du pur amour, professe par Fnelon.
C'tait l s'aventurer sur le terrain thologique dont Fnelon, et avant
lui, Jean Bouchet, avaient prudemment loign la femme. L'auteur de
l'_ducation des filles_ se dfiait avec raison de l'influence fminine
dans les questions que doit seule trancher l'glise. Heureux le doux et
saint pontife s'il n'et pas t lui-mme entran par une femme vers
la doctrine contre laquelle s'leva l'esprit philosophique de Mme de
Grignan!

Comme au XVIe sicle, l'amour de la science, quelque circonscrit qu'il
ft chez les femmes, devenait un excs. Si quelques femmes continuaient
d'unir  une forte instruction leurs sollicitudes domestiques, il sembla
que d'autres les aient sacrifies  la curiosit et  la vanit du
savoir. L'affectation du bel esprit, la prciosit du langage[19]
ajoutaient encore  l'antipathie qu'inspiraient ces femmes. Leurs
ridicules furent flagells par une femme, une femme qui avait d'autant
plus le droit d'tre coute que, trs instruite, elle n'tait point
pdante: c'tait Mlle de Scudry. Elle opposa la femme savante  la
femme instruite, l'une affectant avec prtention une science qu'elle n'a
pas, l'autre cachant avec modestie l'instruction qu'elle possde; la
premire montrant chez elle plus de livres qu'elle n'en avoit lu,
la seconde en laissant voir moins qu'elle n'en lisoit[20]; celle-ci
employant d'un air sentencieux de grands mots pour de petites choses,
celle-l disant simplement les grandes choses; la pdante interrogeant
publiquement sur une question de grammaire, sur un vers d'Hsiode, la
femme instruite qui a le bon got de se dclarer incomptente. Mais
notons surtout ce contraste: la femme studieuse et modeste surveillant
toute sa maison avec sollicitude, tandis que sa maladroite imitatrice
ddaigne le soin du mnage. Devant cette femme oublieuse de ses devoirs,
imprieuse, suffisante, contente d'elle et tranchant de tout, faisant
rejaillir ses ridicules sur les femmes rellement instruites, Mlle de
Scudry sent dj bouillonner l'impatience que traduira si bien l'auteur
des _Femmes savantes_.

[Note 19: Sur le rle des _Prcieuses_, voir plus loin, ch. III.]

[Note 20: V. Cousin, _la Socit franaise au XVIIe sicle, d'aprs
le Grand Cyrus de Mlle de Scudry.]

Au milieu de ces femmes qui cherchent  pntrer les secrets de la
nature, se livrent  des dissertations philologiques, ou prorent
sur les mrites du platonisme, du stocisme, de l'picurisme, du
cartsianisme, tandis qu'elles ignorent la science la plus utile, celle
du devoir modestement accompli, je comprends la mauvaise humeur du
matre de maison; et si, dans sa colre, il dpasse la mesure en
confondant la femme instruite avec la pdante, je l'excuse quand il
s'crie:

  Le moindre solcisme en parlant vous irrite;
  Mais vous en faites, vous, d'tranges en conduite.
  Vos livres ternels ne me contentent pas;
  Et, hors un gros Plutarque  mettre mes rabats,
  Vous devriez brler tout ce meuble inutile,
  Et laisser la science aux docteurs de la ville;
  M'ter, pour faire bien, du grenier de cans,
  Cette longue lunette  faire peur aux gens,
  Et cent brimborions dont l'aspect importune;
  Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune,
  Et vous mler un peu de ce qu'on fait chez vous,
  Ou nous voyons aller tout sens dessus dessous.
  Il n'est pas bien honnte, et pour beaucoup de causes,
  Qu'une femme tudie et sache tant de choses.
  Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfants,
  Faire aller son mnage, avoir l'oeil sur ses gens,
  Et rgler la dpense avec conomie,
  Doit tre son tude et sa philosophie.
  Nos pres, sur ce point, taient gens bien senss,
  Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez,
  Quand la capacit de son esprit se hausse
  A connatre un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.
  Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien;
  Leurs mnages taient tout leur docte entretien;
  Et leurs livres, un d, du fil et des aiguilles,
  Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.
  Les femmes d' prsent sont bien loin de ces moeurs:
  Elles veulent crire et devenir auteurs.
  Nulle science n'est pour elles trop profonde,
  Et cans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde:
  Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir,
  Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir.
  On y sait comme vont lune, toile polaire,
  Vnus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire;
  Et dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin,
  On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin.
  Mes gens  la science aspirent pour vous plaire,
  Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont  faire.
  Raisonner est l'emploi de toute ma maison.
  Et le raisonnement en bannit la raison...!
  L'un me brle mon rt, en lisant quelque histoire;
  L'autre rve  des vers, quand je demande  boire:
  Enfin je vois par eux votre exemple suivi.
  Et j'ai des serviteurs et ne suis pas servi.
  Une pauvre servante au moins m'tait reste,
  Qui de ce mauvais air n'tait point infecte;
  Et voil qu'on la chasse avec un grand fracas,
  A cause qu'elle manque  parler Vaugelas[21].

[Note 21: Molire, _les Femmes savantes_, acte II, scne VII.]

Dira-t-on que ce dernier trait sent la charge? Non. Rien de plus exact
que ce dtail de moeurs. Rappelons-nous qu'au XVIe sicle, les servantes
mmes de Robert Estienne taient obliges de parler latin[22], et
reconnaissons la justesse des plaintes de Chrysale lorsqu'il nous dit:

  Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas,
  Pourvu qu' la cuisine elle ne manque pas?
  J'aime bien mieux, pour moi, qu'en pluchant ses herbes
  Elle accommode mal les noms avec les verbes,
  Et redise cent fois un bas ou mchant mot.
  Que de brler ma viande ou saler trop mon pot.
  Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.
  Vaugelas n'apprend point  bien faire un potage,
  Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,
  En cuisine peut-tre auraient t des sots[23].

[Note 22: Voir plus haut, page 6.]

[Note 23: Molire, _l. c._]

Tout, dans cette oeuvre admirable, est une exacte peinture d'un certain
coin de la socit pendant la premire moiti du XVIIe sicle. Les
Philaminte, les Blise, les Armande n'taient pas plus rares alors qu'au
XVIe sicle. Aprs avoir vu ce que Marie de Romieu crivait pendant
la Renaissance pour dfendre les droits de la femme, trouverons-nous
exagre la scne dans laquelle les femmes savantes exposent le plan de
leur acadmie?

  ...Nous voulons montrer  de certains esprits,
  Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mpris,
  Que de science aussi les femmes sont meubles;
  Qu'on peut faire, comme eux, de doctes assembles,
  Conduites en cela par des ordres meilleurs.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Nous approfondirons, ainsi que la physique,
  Grammaire, histoire, vers, morale, et politique.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Nous serons, par nos lois, les juges des ouvrages;
  Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis:
  Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis[24].

[Note 24: _Les Femmes savantes_, acte III, scne II.]

Mais le succs de Molire dpassa le but que le grand comique avait
poursuivi. Le ridicule qu'il jetait sur les femmes savantes allait
faire perdre aux femmes jusqu' cette modeste instruction qu'il leur
permettait, alors qu'il faisait exprimer par Clitandre sa vritable
pense:

  ...Les femmes docteurs ne sont pas de mon got.
  Je consens qu'une femme ait des clarts de tout:
  Mais je ne lui veux point la passion choquante
  De se rendre savante afin d'tre savante;
  Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait,
  Elle sache ignorer les choses qu'elle sait:
  De son tude enfin je veux qu'elle se cache;
  Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache,
  Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,
  Et clouer de l'esprit  ses moindres propos[25].

[Note 25: _Les Femmes savantes_, acte I, scne III.]

On ne saurait mieux dire. C'tait ainsi que, plusieurs annes
auparavant, Mlle de Scudry en avait jug[26], et telle sera toujours
l'opinion des esprits judicieux. Tout dans la femme doit tre voil,
l'instruction comme la beaut. Et c'est avec une dlicatesse infinie que
Fnelon a pu dire des jeunes filles: Apprenez-leur qu'il doit y avoir,
pour leur sexe, une pudeur sur la science presque aussi dlicate que
celle qui inspire l'horreur du vice[27].

[Note 26: Cousin, _la Socit franaise au XVIIe sicle, d'aprs
le Grand Cyrus de Mlle de Scudry_; M. l'abb Fabre, _la Jeunesse de
Flchier_.]

[Note 27: Fnelon, _De l'ducation des filles_, ch. VII. La
Rochefoucauld a, lui aussi, trouv en cette rencontre la note juste.
Une femme, dit-il, peut aimer les sciences; mais toutes les sciences
ne lui conviennent pas, et l'enttement de certaines sciences ne lui
convient jamais, et est toujours faux _Maximes diverses_, VI.]

Mais le ridicule que Molire jetait sur les femmes savantes l'emporta
sur les rserves qu'il avait faites. L'clat de rire qui accueillit sa
pice fut gnral, et Boileau en prolongea l'cho en y ajoutant sa
note railleuse[28]. L'instruction fut condamne avec le pdantisme, et
l'ignorance triompha du tout.

[Note 28: Boileau, _Satires_, X.]

Les femmes sous Louis XIV, dit Thomas, furent presque rduites  se
cacher pour s'instruire, et  rougir de leurs connaissances, comme dans
des sicles grossiers, elles eussent rougi d'une intrigue. Quelques-unes
cependant osrent se drober  l'ignorance dont on leur faisait un
devoir; mais la plupart cachrent cette hardiesse sous le secret: ou si
on les souponna, elles prirent si bien leurs mesures, qu'on ne put
les convaincre; elles n'avaient que l'amiti pour confidente ou pour
complice. On voit par l mme que ce genre de mrite ou de dfaut ne dut
pas tre fort commun sous Louis XIV[29]....

[Note 29: Thomas, _Essai sur le caractre, les moeurs, l'esprit des
femmes_. 1772.]

Avec sa finesse malicieuse, La Bruyre constata que les dfauts des
femmes ne s'accordaient que trop ici avec les prjugs des hommes.
Pourquoi, dit-il, s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont
pas savantes? Par quelles lois, par quels dits, par quels rescrits,
leur a-t-on dfendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles
ont lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation, ou par leurs
ouvrages? Ne se sont-elles pas au contraire tablies elles-mmes dans
cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou
par la paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beaut, ou par une
certaine lgret qui les empche de suivre une longue tude, ou par le
talent et le gnie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main,
ou par les distractions que donnent les dtails d'un domestique, ou par
un loignement naturel des choses pnibles et srieuses, ou par une
curiosit toute diffrente de celle qui contente l'esprit, ou par un
tout autre got que celui d'exercer leur mmoire? Mais,  quelque cause
que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont
heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits,
aient sur eux cet avantage de moins.

On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est
cisele artistement, d'une polissure admirable, et d'un travail fort
recherch; c'est une pice de cabinet que l'on montre aux curieux, qui
n'est pas d'usage, qui ne sert ni  la guerre ni  la chasse, non plus
qu'un cheval de mange, quoique le mieux instruit du monde.

Si la science et la sagesse se trouvent unies en un mme sujet, je ne
m'informe plus du sexe, j'admire; et, si vous me dites qu'une femme sage
ne songe gure  tre savante, ou qu'une femme savante n'est gure sage,
vous avez dj oubli ce que vous venez de dire, que les femmes ne
sont dtournes des sciences que par certains dfauts: concluez donc
vous-mmes que moins elles auraient de ces dfauts, plus elles seraient
sages; et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre  devenir
savante, ou qu'une femme savante, n'tant telle que parce qu'elle aurait
pu vaincre beaucoup de dfauts, n'en est que plus sage[30].

[Note 30: La Bruyre, _Caractres_, ch. III, Des Femmes.]

Nous savons, en effet, que les femmes du monde se tenaient volontiers
alors loignes de l'instruction la plus lmentaire. Avant que Molire
se ft moqu des pdantes, Mlle de Scudry constatait, comme Fnelon
devait le faire aprs le succs des _Femmes savantes_, que le danger de
la science n'tait pas aussi pressant ni aussi gnral chez la femme que
le pril de l'ignorance: Encore que je sois ennemie dclare de toutes
les femmes qui font les savantes, je ne laisse pas de trouver l'autre
extrmit fort condamnable, et d'tre souvent pouvante de voir tant de
femmes de qualit avec une ignorance si grossire que, selon moi, elles
dshonorent notre sexe[31].

[Note 31: <i>Le Grand Cyrus_, cit par M. Cousin, _la Socit
franaise au XVIIe sicle_.]

Apprenez  une fille  lire et  crire correctement, dira Fnelon.
Il est honteux, mais ordinaire, de voir des femmes qui ont de l'esprit
et de la politesse ne savoir pas bien prononcer ce qu'elles lisent...
Elles manquent encore plus grossirement pour l'orthographe, ou pour
la manire de former ou de lier les lettres en crivant: au moins
accoutumez-les  faire leurs lignes droites,  rendre leurs caractres
nets et lisibles[32].

[Note 32: Fnelon, _De l'ducation des filles_, ch. XII.]

Mlle de Scudry avait aussi parl des fautes d'orthographe grossires
que commettaient des femmes aussi inhabiles  bien crire qu'habiles 
bien parler. Elles embrouillent  un tel point les caractres dont elles
se servent, qu'une femme reporte  une autre toutes les lettres que
celle-ci lui a crites de la campagne, et la prie de les lui dchiffrer
elle-mme[33]. Mais ce manque d'orthographe et ce griffonnage ne
se remarquaient-ils pas jusque dans les lettres d'une spirituelle
pistolire comme Mme de Coulanges[34]?

[Note 33: _Le Grand Cyrus_, cit par M. Cousin, _la Socit franaise
au XVIIe sicle._]

[Note 34: Lettre de Coulanges  Mme de Svign, 27 aot 1694.]

Montaigne remarquait de son temps que tout, dans l'ducation des filles,
ne tendait qu' veiller l'amour[35]. La mme observation est faite par
Mlle de Scudry qui se plaint que le dsir de plaire soit la seule
facult que l'on cultive chez la femme: Srieusement,... y a-t-il
rien de plus bizarre que de voir comment on agit pour l'ordinaire en
l'ducation des femmes? On ne veut pas qu'elles soient coquettes ni
galantes, et on leur permet pourtant d'apprendre soigneusement tout ce
qui est propre  la galanterie, sans leur permettre de savoir rien qui
puisse fortifier leur vertu ni occuper leur esprit. En effet, toutes ces
grandes rprimandes qu'on leur fait dans leur premire jeunesse... de ne
s'habiller point d'assez bon air, et de n'tudier pas assez les leons
que leurs matres  danser et  chanter leur donnent, ne prouvent-elles
pas ce que je dis? Et ce qu'il y a de rare est qu'une femme qui ne peut
danser avec biensance que cinq ou six ans de sa vie, en emploie dix ou
douze  apprendre continuellement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou
six; et  cette mme personne qui est oblige d'avoir du jugement jusque
 la mort et de parler jusques  son dernier soupir, on ne lui apprend
rien du tout qui puisse ni la faire parler plus agrablement, ni la
faire agir avec plus de conduite; et vu la manire dont il y a des dames
qui passent leur vie, on diroit qu'on leur a dfendu d'avoir de la
raison et du bon sens, et qu'elles ne sont au monde que pour dormir,
pour tre grasses, pour tre belles, pour ne rien faire, et pour ne
dire que des sottises; et je suis assure qu'il n'y a personne dans la
compagnie qui n'en connoisse quelqu'une  qui ce que je dis convient. En
mon particulier,... j'en sais une qui dort plus de douze heures tous les
jours, qui en emploie trois ou quatre  s'habiller, ou pour, mieux dire
 ne s'habiller point, car plus de la moiti de ce temps-l se passe 
ne rien faire ou  dfaire ce qui avoit dj t fait. Ensuite elle en
emploie encore bien deux ou trois  faire divers repas, et tout le
reste  recevoir des gens  qui elle ne sait que dire, ou  aller chez
d'autres qui ne savent de quoi l'entretenir; jugez aprs cela si la vie
de cette personne n'est pas bien employe!...

[Note 35: Montaigne, _Essais_, liv. III, ch. V.]

Je suis persuade... que la raison de ce peu de temps qu'ont toutes
les femmes, est sans doute que rien n'occupe davantage qu'une longue
oisivet[36]... Combien juste et profonde est cette dernire remarque!

[Note 36: _Le Grand Cyrus_, cit par M. Cousin, _la Socit franaise
au XVIIe sicle_.]

La satire de Molire ne rendra que plus gnrales ces nonchalantes
habitudes, et la vie inoccupe des femmes produira avec la paresse,
la frivolit, le got exagr du luxe et des plaisirs mondains: pente
fatale qui mne promptement  l'abme! Ou bien le dsoeuvrement
amollira  un tel degr les femmes et les jeunes filles que, suivant le
tmoignage de Mme de Maintenon, elles ne seront plus capables d'aucun
effort, mme pour parler, mme pour s'amuser; et que, inertes,
apathiques, elles ne sauront plus que manger, dormir[37]! Entre cette vie
et celle de la brute, je ne vois aucune diffrence; et, s'il en est une,
elle est tout entire  l'avantage de l'animal qui, du moins, se remue
pour chercher sa pture.

[Note 37: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, d. du M.
Lavalle, 145. Entretien avec les dames de Saint-Louis, 28 juin 1702]

Il tait temps de remdier  l'anmie morale que nous rvle Mme
de Maintenon. Ce fut pour combattre ce mal que Fnelon crivit son
admirable trait de l'_ducation des filles_, et que Mme de Maintenon
appliqua les thories du saint prlat dans l'Institut de Saint-Louis,
 Saint-Cyr, qu'elle avait fond pour les jeunes filles de la noblesse
pauvre[38]. Ces thories taient elles-mmes le rsultat de l'exprience
que Fnelon avait acquise en dirigeant le couvent des Nouvelles
catholiques.

[Note 38: Le trait de _l'ducation des filles_ parut en 1687, deux
ans aprs la fondation de Saint-Cyr, mais Mme de Maintenon consulta
Fnelon sur l'oeuvre qu'elle crait. Elle collabora avec lui et avec
l'vque de Chartres pour le trait intitul: _l'Esprit de l'Institut
des filles de Saint-Louis_. Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_,
52.]

De la pdanterie de quelques femmes, disait l'abb Fleury, on a conclu,
comme d'une exprience assure, que les femmes n'taient point capables
d'tudier, comme si leurs mes taient d'une autre espce que celles des
hommes, comme si elles n'avaient pas, aussi bien que nous, une raison 
conduire, une volont  rgler, des passions  combattre, une sant 
conserver, des biens  gouverner ou s'il leur tait plus facile qu'
nous de satisfaire  tous ces devoirs sans rien apprendre[39].

[Note 39: Fleury, _Trait du choix et de la mthode des tudes_,
XXXVIII. tudes des femmes.]

S'instruire pour mieux remplir ses devoirs, pour former son jugement,
pour occuper sa vie, c'est l, en effet, le modle de l'ducation au
XVIe et au XVIIe sicles, modle qui ne fut pas suivi par la gnralit
des familles, mais qui subsistait toujours. Mlle de Scudry avait ainsi
dfini le rle de l'instruction chez la femme. Telle fut aussi la pense
qui inspira Fnelon et Mme de Maintenon. Mais tous deux comprirent que
pour que leurs rformes fussent durables, il fallait prparer dans les
jeunes filles des mres ducatrices qui les perptueraient. Pour former
ces mres, leur plan ne devait pas se borner  l'instruction des femmes,
mais il devait embrasser la grande et forte ducation qui ne spare pas
l'enseignement intellectuel de l'enseignement moral.

Ces mres ducatrices taient rares. L'ducation, si nglige dans bien
des familles mondaines, tait en mme temps comprime. Et il faut dire
que ce systme de compression dominait aussi, ds le XVIe sicle, dans
les familles les plus austres. Le principe romain qui rgnait alors
dans le droit, passait dans les moeurs, et ce n'tait pas  tort que
Fnlon souhaitait pour la jeune fille une plus douce atmosphre de
tendresse. La mre de Mme de Maintenon n'avait embrass que deux fois sa
fille! Par contre, ces mres si avares de baisers taient prodigues de
soufflets, tmoin, au XVIe sicle, cette femme d'ailleurs si digne et
si respectable, Mme du Laurens: Quant  nous autres filles qui estions
jeunes, ma mre nous menoit tous-jours devant elle, soit  l'glise,
soit ailleurs, prenant garde  nos actions. Que si nous regardions  et
l, comme font ordinairement les enfans, elle nous souffletoit devant
tous pour nous faire plus de honte...[40]

[Note 40: Manuscrit de Jeanne du Laurens, publi par M. de Ribbe _Une
famille au XVIe sicle_.]

Fnelon et Mme de Maintenon taient tmoins de ce que, sous la
surveillance d'une mre grondeuse, la vie domestique pouvait avoir
d'ennuis pour la jeune personne. Quelle est, dit Mme de Maintenon, la
fille qui ne travaille pas depuis le matin jusqu'au soir dans la chambre
de sa mre, et n'en fait pas son plaisir? Elle n'y trouve, le plus
souvent, que de la mauvaise humeur  essuyer, beaucoup de dsagrments,
quelquefois mme de mauvais traitements, et personne ne s'avise de la
plaindre et de lui procurer des dlassements. La plupart travaillent
assidment toute la semaine, et ne se promnent que les ftes et
dimanches.[41]

[Note 41: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 145.]

Il tait des mres qui, trs mondaines pour leur compte, et trs svres
pour celui de leurs filles, ne les emmenaient  la cour que dans une
attitude d'esclavage. Mme la princesse d'Elbeuf, dit Mme de Maintenon,
joue toute la journe avec Mme la duchesse de Bourgogne; sa fille
est assise  son ct sans dire un seul mot; les jours ouvriers elle
travaille, et les dimanches et ftes, elle est les bras croiss 
regarder jouer, et  s'intresser au jeu de sa mre, et quelquefois,
lasse et ennuye de regarder, elle ferme les yeux. Mme Colbert, que la
reine aimait beaucoup, et  qui elle faisait l'honneur de jouer avec
elle, avait sa fille debout prs d'elle qui passait sa vie sans
parler[42]. Ces mres n'eussent pas permis  leurs filles de prendre la
parole sans avoir t interroges.

[Note 42: Mme de Maintenon, _ouvrage cit_, 187. Instruction  la
classe verte, 1705.]

Les mres laissaient-elles leurs filles chez elles, la vie de celles-ci
n'tait pas mieux dirige. Une femme de chambre de la mre devenait la
gouvernante de la fille: Ce sont ordinairement des paysannes, ou tout
au plus de petites bourgeoises qui ne savent que faire tenir droite,
bien tirer la busquire, et montrer  bien faire la rvrence. La plus
grande faute, selon elles, c'est de chiffonner son tablier, d'y mettre
de l'encre: c'est un crime pour lequel on a bien le fouet, parce que la
gouvernante a la peine de les blanchir et de les repasser: mais mentez
tant qu'il vous plaira, il n'en sera ni plus ni moins, parce qu'il n'y a
rien l  repasser ni  raccommoder. Cette gouvernante a grand soin de
vous parer pour aller en compagnie, o il faut que vous soyez comme une
petite poupe. La plus habile est celle qui sait quatre petits vers bien
sots, quelques quatrains de Pibrac qu'elle fait dire en toute occasion,
et qu'on rcite comme un petit perroquet. Tout le monde dit: La jolie
enfant! la jolie mignonne! La gouvernante est transporte de joie et
s'en tient l. Je vous dfie d'en trouver une qui parle de raison[43].

[Note 43: Mme de Maintenon, _ouvrage cit_, 156. Instruction aux
demoiselles de la classe verte, mars 1703.]

Dans les familles mondaines, quelle pernicieuse atmosphre entoure
la jeune fille! La grande me sacerdotale de Fnelon est saisie de
tristesse devant le spectacle que prsentent les dsordres et les
discordes de la maison, la vie dissipe de la mre de famille. Quelle
affreuse cole pour des enfants! s'crie-t-il. Souvent une mre qui
passe sa vie au jeu,  la comdie, et dans les conversations indcentes,
se plaint d'un ton grave qu'elle ne peut pas trouver une gouvernante
capable d'lever ses filles. Mais qu'est-ce que peut la meilleure
ducation sur des filles  la vue d'une telle mre? Souvent encore on
voit des parents qui, comme dit saint Augustin, mnent eux-mmes leurs
enfants aux spectacles publics, et  d'autres divertissements qui ne
peuvent manquer de les dgoter de la vie srieuse et occupe dans
laquelle ces parents mmes les veulent engager; ainsi ils mlent le
poison avec l'aliment salutaire. Ils ne parlent que de sagesse; mais ils
accoutument l'imagination volage des enfants aux violents branlements
des reprsentations passionnes et de la musique, aprs quoi ils ne
peuvent plus s'appliquer. Ils leur donnent le got des passions, et
leur font trouver fades les plaisirs innocents. Aprs cela, ils veulent
encore que l'ducation russisse, et ils la regardent comme triste et
austre, si elle ne souffre ce mlange du bien et du mal. N'est-ce pas
vouloir se faire honneur du dsir d'une bonne ducation de ses enfants,
sans en vouloir prendre la peine, ni s'assujettir aux rgles les plus
ncessaires [44].

[Note 44: Fnelon, _De l'ducation des filles,_ xiii.]

Devant ces tristes exemples, Fnelon et sa noble allie comprennent
combien il est urgent d'lever la femme qui aura elle-mme des enfants 
lever un jour. En considrant cette mission aussi bien que l'influence
qu'exercent les femmes, Fnelon juge mme que la mauvaise ducation des
filles est plus dangereuse encore que celle des hommes[45]. Et Mme de
Maintenon, alors qu'elle engage les lves de Saint-Cyr  ne donner
 leurs compagnes que de bons exemples, les prvient que par celles
d'entre ces jeunes filles qui sont destines  devenir mres, la
transmission du bien et du mal s'oprera pendant les sicles des
sicles, et que des fautes commises mille ans plus tard feront peser une
effroyable responsabilit sur la personne qui aura laiss tomber une
mauvaise semence dans l'me d'une mre future[46].

[Note 45: Fnelon, _De l'ducation des filles_, I.]

[Note 46: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 185. Entretien
avec les demoiselles de la classe bleue, 1705.]

Mme de Maintenon crit aussi  une dame de Saint-Louis: Que vous tes
heureuse, ma chre fille, de ne pas dire un mot qui ne soit une bonne
oeuvre qui ira plus loin que vous[47]!--Il y a donc dans l'oeuvre de
Saint-Louis, si elle est bien faite et avec l'esprit d'une vraie foi et
d'un vritable amour de Dieu, de quoi renouveler dans tout le royaume la
perfection du christianisme, disait _l'Esprit de l'Institut_. Et elle
se montrait ainsi la digne lve de ces Ursulines qui avaient formul ce
principe: Il faut renouveler par la petite jeunesse ce monde corrompu;
les jeunes rformeront leurs familles, leurs familles rformeront leurs
provinces, leurs provinces rformeront le monde[48]. Les Ursulines
s'appliquaient, elles aussi,  former des institutrices en mme temps
que des lves; mais nous reparlerons des services qu'elles rendirent.

[Note 47: Id. _id._, 216. Lettre  Mme de Saint-Prier, 1708.]

[Note 48: _Chronique des Ursulines_, cite par M. Legouv. _Histoire
morale des femmes_.]

Fnelon et la fondatrice de Saint-Cyr jugent que tout dans d'instruction
de la mre future doit concourir  un double but: clairer la pit,
fortifier la raison. Ils veulent former de solides chrtiennes, des
chrtiennes instruites de leur religion, des chrtiennes qui, suivant
le conseil de saint Franois de Sales, sauront sacrifier les pratiques
surrogatoires de la pit  leurs devoirs essentiels d'pouses et de
mres; ils veulent former aussi des femmes raisonnables qui, habitues 
s'appliquer le fruit de toutes les instructions qu'elles auront reues,
deviendront de sres conseillres, mettront les biens de l'me au-dessus
des vanits du luxe et du monde; des femmes laborieuses, charitables,
de bonnes moeurs, modestes, discrtes, silencieuses,... bonnes, justes,
gnreuses, aimant d'honneur, la fidlit, la probit, faisant plaisir
dans ce qu'elles peuvent, ne fchant personne, portant partout la
paix, ne dsunissant jamais, ne redisant que ce qui peut plaire et
adoucir[49]. C'est l'idal de la femme forte, cet idal que Fnelon
prsente  la dernire page de son livre et qui en est la vraie
conclusion. Et pour que soit pleinement ralis cet idal de la femme
forte qui rira encore  son dernier jour, Fnelon et Mme de Maintenon
demandent qu'on laisse s'panouir dans la jeune fille cette aimable
gaiet qui annonce la paix de la conscience et qu'touffait souvent
l'ducation domestique du XVIIe sicle.

[Note 49: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 193. Lettre aux
dames de Saint-Louis, 11 fvrier 1706.]

Dans ce systme d'ducation, l'instruction proprement dite devenait un
puissant moyen de prparer la femme forte. Ici encore Mme de Maintenon
semble s'tre inspire de Fnelon en appliquant  Saint-Cyr la mthode
pdagogique de celui-ci, cette mthode qui, admirablement approprie aux
besoins de l'enfant,  la curiosit de l'adolescente, tmoignait que
l'ancien suprieur des Nouvelles catholiques avait vu de prs
se dvelopper l'intelligence fminine et avait ainsi tudi les
enseignements que comporte chaque ge.

Cette mthode n'a point vieilli, non plus que les rsultats qu'elle
poursuit.

De mme que l'ducation morale, l'ducation intellectuelle doit tendre
 ce double but que nous avons signal: former le jugement, clairer la
pit, et rendre ainsi la femme plus capable de remplir ses devoirs. Au
lieu de cette instruction qui ne fait qu'encombrer la mmoire, Fnelon
et Mme de Maintenon veulent une instruction vraiment pratique qui soit
une force pour le caractre en mme temps qu'une lumire pour l'esprit.

Pour la fondatrice de Saint-Cyr, il n'tait pas jusqu'aux leons
d'criture qui ne servissent  l'ducation morale, et les exemples que
Mme de Maintenon traait elle-mme sur les cahiers des lves taient
des prceptes remplis de cette haute raison, de cette douce sagesse, de
cette dlicatesse de sentiment qui distinguaient cette femme clbre.
Elle s'appliquait  ce que les jeunes filles s'assimilassent le suc de
toutes les leons qu'elles entendaient, et elle les engageait  crire
leurs rflexions dans un livre spcial[50].

[Note 50: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_.  une poque
antrieure, Jacqueline Pascal, en religion soeur Sainte-Euphmie,
veillait aussi  ce que ses lves s'appliquassent les fortes lectures
religieuses qu'elle leur faisait, mais qui taient malheureusement
imbues des doctrines jansnistes. _Rglement pour les enfants de
Port-Royal_, compos par soeur Sainte-Euphmie en 1657 et imprim en
1665,  la suite des _Constitutions de Port-Royal_. Voir ce rglement
dans l'ouvrage de M. Cousin, _Jacqueline Pascal_, appendice n 2.--M.
Cousin fait remarquer que l'enseignement mutuel tait judicieusement
appliqu dans ce rglement.]

Certes, ce n'tait qu' un petit nombre de connaissances que
s'appliquait cette mthode. Mais, selon l'esprit du XVIIe sicle, mieux
valait peu savoir et bien savoir que de possder superficiellement un
plus grand nombre de connaissances. Aussi, quelque restreint que ft le
programme de Fnelon, nous dirons, avec Mgr Dupanloup, que _exquis
bon sens_, qui est l'me du XVIIe sicle, pouvait souvent remplacer
l'enseignement des livres, et qu'une instruction trs lmentaire
pouvait suffire alors qu'elle s'appuyait sur la base solide de la
raison[51]. Ce bon sens tait un guide sr,  l'aide duquel les femmes
devaient juger sainement aussi bien des oeuvres de l'esprit que des
choses de la vie.

[Note 51: Mgr Dupanloup, _Lettres sur l'ducation des filles_.]

Avec une forte instruction religieuse, trs justement loigne toutefois
des controverses thologiques, Fnelon ne prescrit donc  la jeune fille
que bien peu de connaissances: lire distinctement et naturellement,
crire avec correction, parler avec puret, savoir les quatre rgles de
l'arithmtique pour faire les comptes de la maison, tre initie aux
choses de la vie rurale, aux droits et aux devoirs seigneuriaux,
apprendre les lments du droit autant que ceux-ci se rapportent 
la condition de la femme, mais viter cependant de faire servir ces
connaissances  une humeur processive. Aprs ces tudes qui, pour lui,
sont fondamentales et dont la dernire manque  nos programmes actuels,
Fnelon permet qu'on laisse lire aux jeunes filles des livres profanes
dont la solidit les dgotera de la creuse lecture des romans:
Donnez-leur donc des histoires grecque et romaine; elles y verront des
prodiges de courage et de dsintressement. Ne leur laissez pas ignorer
l'histoire de France, qui a aussi ses beauts; mlez-y celle des pays
voisins, et les relations des pays loigns judicieusement crites. Tout
cela sert  agrandir l'esprit et  lever l'me  de grands sentiments,
pourvu qu'on vite la vanit et l'affectation[52].

[Note 52: Fnelon, ducation des filles, XII.]

C'est avec les mmes prcautions que le vnrable auteur souhaite que le
latin, la langue des offices de l'glise, remplace dans l'instruction
des jeunes filles l'italien et l'espagnol qui y figuraient alors, ces
deux idiomes dont l'tude entrane la lecture d'ouvrages passionns, et
qui, ne ft-ce qu'au point de vue littraire, ne sauraient galer la
vigoureuse beaut du latin.

Je leur permettrais aussi, mais avec un grand choix, la lecture des
ouvrages d'loquence et de posie, si je croyais qu'elles en eussent le
got, et que leur jugement ft assez solide pour se borner au vritable
usage de ces choses; mais je craindrais d'branler trop les imaginations
vives, et je voudrais en tout cela, une exacte sobrit: tout ce qui
peut faire sentir l'amour, plus il est adouci et envelopp, plus il me
parat dangereux.

La musique et la peinture ont besoin des mmes prcautions[53].

[Note 53: Id., _l. c._]

Fnelon souhaitait que, dans l'ducation de la jeune fille,
l'inspiration chrtienne animt la posie, la musique, et
particulirement l'alliance de ces deux arts, le chant. Mais cette
bienfaisante inspiration lui semblait bien difficile  rencontrer  une
poque o la posie et la musique s'unissaient pour clbrer l'amour.
Nous verrons comment Racine allait raliser le voeu de Fnelon.

Avec ce sentiment du beau qui faisait dsirer  Fnelon que, pour leur
parure, les jeunes filles prissent pour modle la noble simplicit des
statues grecques, il veut qu'elles tudient le dessin, la peinture, ne
ft-ce que pour excuter leurs travaux manuels avec un art plus dlicat
et pour faire rgner dans certains arts industriels le got qui y manque
trop souvent.

Tout est solide dans cette instruction. Nous n'y trouvons qu'un seul
dfaut: une trop grande mfiance  l'endroit des oeuvres littraires. En
liminant tout ce qui, dans ces ouvres, enflamme les passions, il reste
encore assez de pages o l'on peut montrer  la jeune fille la sublime
alliance du beau et du bien. L'motion mme que font natre les grands
sentiments est sans pril lorsqu'elle est rgle par cette haute raison
que cultivaient dans leurs disciples les deux nobles ducateurs du XVIIe
sicle. Ils leur avaient appris  juger trop sainement des choses de
l'esprit pour que des sentiments exalts leur donnassent le dgot de la
vie relle.

Bien que Mme de Maintenon levt justement au-dessus de la forme
littraire l'utilit du fond, elle ne ngligeait pas chez les lves
de Saint-Cyr l'lgante puret de l'expression. Elle leur enseignait
elle-mme ce style pistolaire o elle excellait, ce style naturel qui,
dans sa brivet, se borne  expliquer clairement et simplement ce que
l'on pense. Elle composa pour ces jeunes personnes des _Proverbes_, des
_Conversations_ qui, tout en exerant leur jugement, les initiaient aux
grces de la causerie franaise. Elle fit plus. Aprs avoir entendu
l'une des dtestables ouvres dramatiques que Mme de Brinon, premire
suprieure de Saint-Cyr, composait pour ses lves, elle la pria de
n'en plus faire jouer de semblables, et de prendre plutt quelque belle
pice de Corneille ou de Racine choisissant seulement celle o il y
aurait le moins d'amour. _Cinna_ fut reprsent par les demoiselles de
Saint-Cyr. Je m'tonne que l'on n'ait point prfr _Polyeucte  Cinna_.
Ne semble-t-il pas que le choix de cette dernire pice ait t une
flatterie ingnieuse  l'endroit du nouvel Auguste?

_Andromaque_ suivit _Cinna_ sur le thtre de Saint-Cyr. Aprs la
reprsentation, Mme de Maintenon crivit  Racine: Nos petites filles
viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien joue qu'elles
ne la joueront de leur vie, ni aucune autre de vos pices. Elle lui
demanda alors de composer quelque espce de pome moral ou historique
dont l'amour ft entirement banni, et dans lequel il ne crt pas que
sa rputation ft intresse, parce que la pice resterait ensevelie 
Saint-Cyr, ajoutant qu'il lui importait peu que cet ouvrage ft contre
les rgles, pourvu qu'il contribut aux vues qu'elle avait de divertir
les demoiselles de Saint-Cyr en les instruisant[54].

[Note 54: Mme de Caylus, cite par L. Racine, _Mmoires_.]

De ce dsir de Mme de Maintenon naquirent successivement _Esther_,
_Athalie_, ces oeuvres dans lesquelles on ne saurait dire que la
rputation de Racine ne ft pas intresse, et qui, certes, ne
devaient pas demeurer ensevelies  Saint-Cyr. Ainsi, c'est pour
l'ducation des femmes qu'ont t crites ces pages o l'harmonieux
gnie de Racine s'lve  une incomparable grandeur en traduisant la
pense biblique; ces pages immortelles qui comptent parmi les gloires
les plus pures de la France et qui tmoigneraient au besoin que la foi a
toujours t la meilleure inspiration de la posie.

Les tragdies joues  Saint-Cyr durent charmer Fnelon qui avait dsir
que l'on exert les enfants  reprsenter, entre eux les scnes les
plus touchantes de la Bible. Et la musique se joignant  la posie dans
les choeurs d'_Esther_ et d'_Athalie_, c'tait l encore rpondre au
voeu du matre qui avait si vivement souhait que la musique et la
posie, ces arts que l'Esprit de Dieu mme a consacrs, fussent
rappeles  une mission ducatrice qui tait leur mission primitive:
exciter dans l'me des sentiments vifs et sublimes pour la vertu[55].

[Note 55: Fnelon, _ducation des filles_, ch. XII.]

On sait quel clat eurent les reprsentations d'_Esther_: Louis XIV
prsidant  l'admission des invits, en dressant lui-mme la liste; et
le jour des reprsentations, le grand souverain se tenant prs de la
porte, levant sa canne pour former une barrire et ne laissant entrer
que les personnes dont les noms figuraient sur la liste qu'il tenait
dans sa main royale. On sait aussi l'enthousiasme avec lequel _Esther_
fut accueillie et le charme touchant qu'ajoutaient  cette oeuvre dj
si mouvante, les jeunes filles qui l'interprtaient, ces enfants de la
noblesse pauvre, qui vivaient loin de leurs familles, ces _jeunes et
tendres fleurs transplantes_ comme les compagnes d'Esther[56]. Le grand
Cond pleura  ce spectacle comme il avait pleur dans son hroque
jeunesse en entendant Auguste pardonner  Cinna.

[Note 56: Louis Racine, _Mmoires_. Les reprsentations d'_Esther_
eurent lieu en 1689. La mme anne, Racine composa pour les demoiselles
de Saint-Cyr quatre cantiques inspirs de l'criture sainte. Plusieurs
fois le roi se les fit chanter par ces jeunes personnes.--Racine et
Boileau avaient revu, au point de vue du style, les constitutions de
Saint-Cyr. (Note de M. Lavalle dans son dition des _Oeuvres de Mme de
Maintenon_.)]

Racine avait dirig lui-mme les rptitions de sa pice. Quel matre
que celui-l! Combien ce grand chrtien devait faire pntrer dans
les jeunes mes les sublimes enseignements de son oeuvre: le courage
religieux qui fait braver la mort  une femme jeune et timide, la
confiance dans cette justice souveraine qui,  son heure, abaisse
l'orgueilleux et fait triompher l'innocent perscut! Quel matre aussi
dans l'art de bien dire que le merveilleux pote qui initiait ses
lves aux dlicatesses de son style enchanteur! Mme de Maintenon avait
rellement atteint le but qu'elle poursuivait par ces reprsentations:
remplir de belles penses l'esprit des jeunes filles, les habituer  un
pur langage et aussi  ce maintien noble et gracieux qui est essentiel
 la dignit de la femme, et que Mme de Maintenon enseignait aux
demoiselles de Saint-Cyr avec toutes les biensances du monde.

Mais l'clat de ces reprsentations eut des suites fcheuses qui
compromirent jusqu' la cause de l'instruction des femmes. Lorsque,
l'hiver suivant, Racine prsenta _Athalie_  Mme de Maintenon, des avis
donns tantt par des personnes bien intentionnes, tantt par des
rivaux du pote, firent comprendre  la fondatrice de Saint-Cyr le
danger qu'il y avait  produire de jeunes filles sur un thtre et
devant la cour. _Athalie_ ne fut donc reprsente que devant le roi
et Mme de Maintenon, dans une chambre sans dcors et par les jeunes
personnes revtues de leurs uniformes de pension.

Si la rforme s'tait arrte l, nous n'y aurions vu aucun
inconvnient. Mais Mme de Maintenon crut s'apercevoir que depuis les
reprsentations d'_Esther_ les demoiselles de Saint-Cyr n'taient plus
les mmes. L'orgueil et les folles vanits du monde avaient pntr avec
les applaudissements de la cour dans ce pieux asile. Il n'tait pas
jusqu' cette facult de raisonner que Mme de Maintenon avait dveloppe
dans ses lves, qui ne contribut  en faire des pdantes. Elles
n'avaient aussi que trop imit ce ton de raillerie qui, chez Mme de
Maintenon, demeurait dans les limites d'un aimable enjouement, mais qui,
chez ces jeunes filles hautaines, devenait aisment de l'impertinence.

Mme de Maintenon crit  Mme de Fontaines, matresse gnrale des
classes: La peine que j'ai sur les filles de Saint-Cyr ne se peut
rparer que par le temps et par un changement entier de l'ducation que
nous leur avons donne jusqu' cette heure; il est bien juste que j'en
souffre, puisque j'y ai contribu plus que personne, et je serai bien
heureuse si Dieu ne m'en punit pas plus svrement. Mon orgueil s'est
rpandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu'il l'emporte
mme par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu tablir
la vertu  Saint-Cyr, mais j'ai bti sur le sable. N'ayant point ce qui
seul peut faire un fondement solide, j'ai voulu que les filles eussent
de l'esprit, qu'on levt leur coeur, qu'on formt leur raison; j'ai
russi  ce dessein: elles ont de l'esprit et s'en servent contre nous;
elles ont le coeur lev, et sont plus fires et plus hautaines qu'il ne
conviendrait de l'tre aux plus grandes princesses;  parler mme selon
le monde, nous avons form leur raison, et fait des discoureuses,
prsomptueuses, curieuses, hardies. C'est ainsi que l'on russit quand
le dsir d'exceller nous fait agir. Une ducation simple et chrtienne
aurait fait de bonnes filles dont nous aurions fait de bonnes femmes
et de bonnes religieuses, et nous avons fait de beaux esprits que
nous-mmes, qui les avons forms, ne pouvons souffrir; voil notre mal,
et auquel j'ai plus de part que personne[57].

[Note 57: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 26. 20 septembre
1691.]

Mais pour remdier au mal, Mme de Maintenon perd cette mesure qui est le
trait distinctif de son caractre. S'imaginant que c'est l'instruction
qui enfle le coeur de ses lves, elle supprime, dans le programme
d'tudes l'histoire romaine, l'histoire universelle. L'histoire de
France mme trouve  peine grce  ses yeux, et encore  la condition
de n'tre qu'une suite chronologique des souverains. Les demoiselles de
Saint-Cyr ne seront plus gure occupes que par les travaux  l'aiguille
et par des instructions sur les devoirs de l'tat auquel leur condition
les destine. Peu de lectures, si ce n'est dans quelques ouvrages de
pit; mais ici encore Mme de Maintenon veille  ce que ces lectures
puissent former le jugement et rgler les moeurs, en mme temps qu'elles
donneront  la pit un solide aliment.

Enfin Mme de Maintenon laisse chapper cette parole que rediront si
souvent les adversaires de l'instruction des filles: Les femmes ne
savent jamais rien qu' demi, et le peu qu'elles savent les rend
communment fires, ddaigneuses, causeuses, et dgotes des choses
solides[58].

[Note 58: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 84. Instruction
aux religieuses de Saint-Louis. Juin 1696.]

Mme de Maintenon aurait pu se dire que, dans un certain ordre
de connaissances, les femmes peuvent acqurir plus que cette
demi-instruction qui en fait des pdantes. Elle aurait pu se dire aussi
que ce qui avait enorgueilli les demoiselles de Saint-Cyr, ce n'tait
pas leur instruction, c'tait la parade qu'on leur avait fait faire de
leurs talents.

Du reste cette rforme tait trop exagre pour qu'elle ft longtemps
applique. Selon Mme du Prou, dame de Saint-Louis, Mme de Maintenon
n'avait voulu que draciner le fond d'orgueil de Saint-Cyr, pour
tablir ensuite un juste milieu dans les tudes. La correspondance et
les instructions de la fondatrice semblent prouver qu'il en fut ainsi.
Les tragdies, les _Proverbes_, les _Conversations_, ne figurent plus au
premier rang, mais sont rservs comme rcompense du travail aprs les
devoirs de lecture et d'criture. L'histoire n'est plus nglige, 
en juger par une leon d'histoire contemporaine que Mme de Maintenon
octognaire envoie  la classe bleue.

A Paris, dans la maison de l'Enfant-Jsus, trente jeunes filles nobles
taient leves d'aprs le modle de l'Institut de Saint-Louis[59]. Mme
de la Viefville, abbesse de Gomerfontaine, et Mme de la Mairie, prieure
de Bisy, voulurent aussi employer cette mthode dans leurs couvents.
Mais ceux-ci admettant des filles de bourgeois et de vignerons, la
fondatrice de Saint-Cyr rappela  Mme de la Viefville et  Mme de la
Mairie, que si les mmes principes moraux et religieux doivent tre
donns aux jeunes filles de condition infrieure, il n'en est pas
ainsi de l'ducation sociale et intellectuelle. Elle les engage donc
 proscrire de l'ducation donne  ces enfants, tout ce qui pourrait
exalter leur imagination et leur faire rver une autre vie que la
modeste existence  laquelle elles sont appeles. L'instruction
professionnelle, voil ce qu'elle recommande pour ces jeunes personnes
avec l'enseignement de la lecture, de l'criture, du calcul.

[Note 59: Par une touchante association, c'est dans cette mme
maison, que huit cents femmes venaient chercher des secours et du
travail. Cette maison, situe dans la rue de Svres, est aujourd'hui
occupe par l'hpital de l'Enfant-Jsus. Sous sa nouvelle destination
de charit, elle a gard son ancien nom. Guilhermy, _Inscriptions de la
France_, t. I, CCCLXXXVI.]

Mme de Maintenon se rencontrait encore avec Fnelon dans ce principe,
qu'il faut lever les filles pour la condition o elles doivent tre
places, pour le lieu mme qu'elles doivent habiter. C'est la vritable
ducation professionnelle, sage, prudente, et qui, au lieu de faire
mpriser aux jeunes filles l'tat o elles sont nes, les rend dignes
d'y faire honneur un jour[60].

[Note 60: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_; Fnelon, _De
l'ducation des filles_, ch. XII.]

L'instruction professionnelle existait donc au XVIIe sicle et mme 
une poque antrieure. Henri Il avait cr  Paris,  l'hpital de la
Trinit, rue Saint-Denis, une fabrique de tapisserie de haute et basse
lisse, fabrique qui avait pour jeunes ouvriers les orphelins recueillis
dans cette maison. Il y avait parmi eux trente jeunes filles qui taient
ainsi inities et exerces  notre vieil art national[61].

[Note 61: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. I, ccclxxvi et
note 2. Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), _les Arts au moyen ge et 
l'poque de la Renaissance_.]

Au XVIIe sicle, Mme de Miramion fonde la maison de la Sainte-Enfance o
des religieuses forment de petites orphelines au travail qui fait vivre,
 la foi qui soutient l'ouvrire. Elle fonde aussi un atelier o les
enfants apprennent, avec les ouvrages manuels, la lecture, l'criture,
le catchisme. Du reste, les travaux de couture taient enseigns aux
jeunes filles dans ces petites coles dont Mme de Miramion grossit
considrablement le nombre, et auxquelles elle prpara, elle aussi, de
dignes matresses dans ces saintes filles que le peuple reconnaissant
nomma les _Miramionnes_[62].

[Note 62: Mme de Miramion fonda plus de cent coles. Bonneau-Avenant,
_Madame de Miramion_.]

L'instruction primaire poursuivait, en effet, son cours, et elle
continuait de faire une large part  l'instruction gratuite. Au XVIe
sicle elle avait pris un dveloppement extraordinaire que les guerres
de religion vinrent ralentir, mais qui continua pendant les deux sicles
suivants. L'glise donnait  ce mouvement une nergique impulsion. Les
archevques de Bordeaux rappellent dans tous leurs statuts la ncessit
de l'instruction populaire, et l'un d'eux, Mgr de Rohan, demande  ses
curs de se procurer tous des matres et des matresses d'cole. En
1682, l'vque de Coutances exhorte les pasteurs des paroisses  faire
instruire les filles par quelque pieuse femme qui se dvouera  un si
saint emploi. Pour lui la mission de l'institutrice est, on le voit, un
sacerdoce. En 1696, les curs de Chartres supplient leur vque de leur
donner des matres et des matresses d'cole pour moraliser le peuple
par l'instruction gratuite: l'ignorance leur semble la source principale
du vice[63].

[Note 63: Allain, _l'Instruction primaire avant la Rvolution_.
1881.]

Des inscriptions du XVIIe et du XVIIIe sicles nous montrent d'humbles
curs de campagne fondant ou soutenant, dans leurs paroisses, des coles
de filles aussi bien que des coles de garons[64]. Ces inscriptions
attestent aussi que de gnreuses chrtiennes prirent part aux
fondations scolaires, justement regardes comme des oeuvres pies[65].
Dans le trait de l'_ducation des filles_, Fnelon demande que l'on
apprenne aux futures chtelaines le moyen d'tablir de petites coles
dans leurs villages[66].

[Note 64: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. III. DCCCLXXXIV
(Fontenay-sur-Bois); DCCCCXCVII (Genevilliers), etc.]

[Note 65: Ibid., t. III, DCCCLXXXII, DCCCCXIV, etc.]

[Note 66: Fnelon, _ducation des filles_, ch. XII.]

Il serait trop long de citer tous les efforts de l'glise pour rpandre
dans les plus humbles rangs de la socit la lumire intellectuelle
dont elle est le foyer. Mais comment ne pas nommer quelques-unes des
communauts religieuses qui se dvourent  l'instruction du peuple? Ds
la fin du XVIe sicle, une femme admirable, Mlle de Sainte-Beuve,
fonde la communaut des Ursulines de France qui donnent l'instruction
gratuite. Elles enseignent  leurs lves la lecture, l'criture,
l'orthographe, le calcul[67]. En 1668, elles avaient 310 de ces
ppinires qui, d'aprs la pense fondamentale de l'institut, devaient
prparer par l'enfant, par la jeune fille, la rgnration de la famille
et de la socit[68].

[Note 67: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 270. Instruction
aux demoiselles de la classe verte, mai 1714.--De curieux mmoires
rcemment publis, ajoutent une preuve de plus  la solide instruction
et au dvouement des Ursulines. Nous trouvons dans ces pages le nom
d'une fille des Godefroy, Louise-Catherine, en religion soeur Catherine
de l'Assomption, qui,  l'tude des saintes lettres, joignait celle du
latin, de la posie, de l'arithmtique, et qui consacrait surtout son
zle aux lves les moins avances. _Les savants Godefroy_. Mmoires
d'une famille pendant les XVIe, XVII, et XVIIIe sicles, par M. le
marquis de Godefroy-Mnilglaise. Paris, 1873.]

[Note 68: Voir plus haut, pages 33, 34.]

En 1789, parmi les autres communauts qui donnaient aux enfants
l'instruction primaire, les Filles de la Charit avaient 500 maisons:
les Soeurs d'Ernemont, 106 avec 11,660 lves; les Soeurs d'vron
recevaient dans leurs 89 tablissements 3,000 lves[69].

[Note 69: Chiffres recueillis par M. de Resbecq et cits par M.
Allain, _l'Instruction primaire avant la Rvolution_.--La communaut
de Sainte-Marguerite ou de Notre-Dame-des-Vertus, et les Dames de la
Trinit instruisaient les filles du faubourg Saint-Antoine. Guilhermy.
_Inscriptions de la France_, t. I, CX-CXL.]

Il y a ordinairement dans chaque paroisse deux coles de charit, une
pour les garons et l'autre pour les filles, dit en 1769 un Trait du
gouvernement temporel et spirituel des paroisses[70].

[Note 70: Allain, _tude cite_. Sur les coles de filles avant 1789,
voir le rcent ouvrage de M. Albert Duruy, _l'Instruction publique et la
Rvolution_.]

En chassant les religieux instituteurs de la jeunesse, en spoliant les
petites coles, la Rvolution allait plonger le peuple dans les tnbres
de l'ignorance. Et la Rvolution accuse de ces tnbres ceux qui avaient
allum et fait rayonner depuis tant de sicles le flambeau qu'elle-mme
a teint!

Si l'enseignement primaire avait poursuivi son cours au XVIIIe sicle,
nous ne saurions en dire autant de l'instruction donne aux femmes du
monde. Quelque restreintes que fussent au XVIIe sicle les connaissances
que possdaient les disciples de Fnelon et de Mme de Maintenon, la
sret et la dlicatesse de leur jugement pouvaient, nous l'avons
rappel, suppler en elles  l'tendue de l'instruction. Mais ce fond
solide, si rare mme alors, manqua de plus en plus. La frivolit
seule domine au XVIIIe sicle. A cette poque la femme a la pire
des ignorances: celle qui veut dcider de tout, en philosophie, en
politique, en religion. Telle grande dame qui n'a lu jusqu'alors que
dans ses Heures, se trouve, en une seule leon, une philosophe sans le
savoir[71].

[Note 71: Taine, _les Origine de la France contemporaine. L'ancien
rgime_.]

Les femmes les plus frivoles se passionnent pour la science. Vers 1782,
c'est une mode. On a dans son cabinet un dictionnaire d'histoire
naturelle, des traits de physique et de chimie. Une femme ne se fait
plus peindre en desse sur un nuage, mais dans un laboratoire, assise
parmi des querres et des tlescopes[72]. Les femmes du monde assistent
aux expriences scientifiques, elles suivent des cours de sciences
physiques et naturelles. En 1786, elles obtiennent la permission
d'assister aux cours du collge de France. A une sance publique de
l'Acadmie des Inscriptions, elles applaudissent des dissertations sur
le boeuf Apis, sur le rapport des langues gyptienne, phnicienne et
grecque... Rien ne les rebute. Plusieurs manient la lancette et mme le
scalpel; la marquise de Voyer voit dissquer, et la jeune comtesse de
Coigny dissque de ses propres mains[73].

[Note 72: Id., _Id_.]

[Note 73: Id., _Id_.]

Il y avait l certainement quelques tendances louables. Nous ne pouvons,
par exemple, qu'applaudir  la dcision qui permit aux femmes de suivre
les cours du Collge de France. Mais dans toutes les dmonstrations que
provoqua chez la femme l'engouement de la science, il y a quelque chose
qui sent la parvenue. Elle exhibe ses richesses avec un talage qui en
rappelle la date trop frache. En dpit de Molire et de Boileau, la
pdante a survcu, et avec la pdante, le prjug contre une sage
instruction des filles.

Dans l'ptre ddicatoire d'_Alzire_, adresse  Mme du Chatelet,
Voltaire, ayant  louer l'instruction de cette femme malheureusement
plus savante que vertueuse, citait des exemples contemporains qui lui
faisaient croire que son sicle ne partageait plus les prjugs que
Molire et Boileau avaient rpandus contre l'instruction des femmes.
Mais Voltaire flattait son sicle, et  part quelques exceptions, la
jeune fille du XVIIIe sicle tait leve en poupe mondaine. Une
fillette de six ans est serre dans un corps de baleine; son vaste
panier soutient une robe couverte de guirlandes; elle porte sur la
tte un savant chafaudage de faux cheveux, de coussins et de noeuds,
rattach par des pingles, couronn par des plumes, et tellement haut,
que souvent le menton est  mi-chemin des pieds; parfois on lui met du
rouge. C'est une dame en miniature; elle le sait, elle est toute  son
rle, sans effort ni gne,  force d'habitude; l'enseignement unique et
perptuel est celui du maintien[74].

[Note 74: Taine, _ouvrage cit_.]

Un crivain du XVIIIe sicle, Mercier, nous dira: Le matre de danse,
dans l'ducation d'une jeune demoiselle, a le pas sur le matre  lire,
et sur celui mme qui doit lui inspirer la crainte de Dieu et l'amour de
ses devoirs futurs[75].

[Note 75: Mercier, _Tableau de Paris_, 1783. T. VIII, ch. CDX.
Petites filles, Marmots.]

Les quelques notions de catchisme que la jeune fille perdait bientt
d'ailleurs dans le courant philosophique du sicle, n'occupaient, en
effet, qu'un rle bien secondaire, je ne dirai pas dans l'ducation, ce
serait profaner ce mot, mais dans le dressage de la jeune fille. Tout
y tait sacrifi  l'enseignement du maintien. Lorsque, par une mesure
d'conomie, le cardinal de Fleury dcide Louis XV  faire lever ses
filles  l'abbaye de Fontevrault o, trop souvent, gtes en filles de
roi, elles n'ont gure d'autre rgle que celle de leurs fantaisies,
l'une des princesses, Mme Louise de France, ne connat pas encore, 
douze ans, toutes les lettres de son alphabet. Un seul professeur d'art
d'agrment a suivi ses royales lves  Fontevrault; c'est encore le
matre  danser[76]!

[Note 76: Mme Campan, _Mmoires sur la vie de Marie-Antoinette_.]

Huit jours avant son mariage, la future duchesse de Doudeauville, Mlle
de Montmirail, ge de quinze ans, est mise dans un coin de la salle 
manger, avec une robe de pnitence, pour avoir mal fait sa rvrence 
son entre dans le salon d'une mre aussi svre que fantasque[77]!

[Note 77: Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville]

Mais empruntons encore  Mercier quelques traits relatifs  cette
ducation qui, ds la plus tendre enfance...imprgne, pour ainsi dire,
l'me des femmes de vanit et de lgret. Pour la petite fille, la
marchande de modes et la couturire sont des tres dont elle value
l'importance, avant d'entendre parler de l'existence du laboureur qui la
nourrit, et du tisserand qui l'habille. Avant d'apprendre qu'il y aura
des objets qu'elle devra respecter, elle sait qu'il ne s'agit que d'tre
jolie, et que tout le monde l'encensera. On lui parle de beaut avant
de l'entretenir de sagesse. L'art de plaire et la premire leon de
coquetterie sont inspirs avant l'ide de pudeur et de dcence, dont un
jour elle aura bien de la peine  appliquer le vernis factice sur cette
premire couche d'illusion.

Qu'on daigne regarder avec rflexion ces marionnettes que l'on voit
dans nos promenades, prluder aux sottises et aux erreurs du reste
de leur vie. Le _petit monsieur_, en habit de tissu, et la _petite
demoiselle_, coiffe sur le modle des grandes dames, copiant, sous les
auspices d'une _bonne_ imbcile, les originaux de ce qu'ils seront un
jour. Toutes les grimaces et toutes les affectations du petit matre
sont rassembles chez le _petit monsieur_. Il est applaudi, caress,
admir en proportion des contorsions qu'il saisit. La _petite
demoiselle_ reoit un compliment  chaque minauderie dont son petit
individu s'avise; et si son adresse prmature lui donne quelque
ascendant sur le petit _mari_, on en augure, avec un tonnement stupide,
le rle intressant qu'elle jouera dans la socit[78].

[Note 78: Mercier, _l. c._]

La petite fille grandit dans l'ennui et l'oisivet sous ce toit paternel
qui souvent n'abrite pour elle ni caresses ni sourire. Le matin, quand
la mre est  sa toilette, la petite fille vient crmonieusement lui
baiser la main; elle voit encore ses parents aux heures des repas[79].

[Note 79: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville_;
Taine, _les Origines de la France contemporaine. L'ancien rgime_.]

La mre aime-t-elle sa fille ou du moins croit-elle l'aimer, la
garde-t-elle dans sa chambre, cette chambre est, comme au XVIIe sicle,
une prison o l'enfant, prive de tout mouvement, est tour  tour
encense ou gronde; toujours ou relchement dangereux ou svrit mal
entendue; jamais rien selon la raison. Voil comment on ruine le corps
et le coeur de la jeunesse[80].

[Note 80: Rousseau, _mile_, V.]

Devant cette jeune fille condamne au rle d'automate, Rousseau,
l'ennemi, des couvents, se prend  regretter ces maisons o l'enfant
peut se livrer  ses joyeux bats, sauter et courir.

Rousseau parlait ainsi dans le livre par lequel il crut pouvoir rformer
l'ducation, aussi bien celle des femmes que celle des hommes.

Au milieu de ses folles utopies, Rousseau tablit nanmoins dans
l'_mile_ un principe que feraient bien de mditer les mancipateurs
actuels de la femme: c'est qu'il faut lever chaque sexe selon sa
nature, et ne pas faire de la femme un homme, pas mme un honnte homme!
Il faut simplement en faire une honnte femme; Elles n'ont point de
collges! s'crie-t-il. Grand malheur! Eh! plt  Dieu qu'il n'y en et
point pour les garons[81]! Je n'achve la phrase de Rousseau que pour
complter la citation, mais non pour l'approuver jusqu'au bout. Il est
certain que la vie de collge est aussi ncessaire  l'homme, pour le
prparer  la vie publique, qu'elle serait funeste  la femme qui est
destine  l'existence du foyer.

[Note 81: Rousseau, _l. c._]

Rousseau dit que l'ducation doit prparer une femme qui comprenne
son mari, une mre qui sache lever ses enfants. Ce sont l de sages
prceptes que nous trouvions dans les sicles prcdents, mais que le
faux jugement de Rousseau applique fort mal, comme d'habitude. C'est
que, au lieu de reconnatre l'existence du pch originel, le philosophe
admet la bont absolue de la nature humaine. Tous les instincts de cette
nature sont bons; il n'y a qu' les dvelopper. La ruse est l'instinct
naturel de la femme: c'est cette ruse qu'il faut laisser crotre. La
grande science de la femme sera d'tudier le coeur de l'homme pour
chercher adroitement  plaire. Cette tude est la seule que Rousseau
encourage chez la jeune fille. Il lui permet d'ailleurs d'apprendre sans
matre tout ce qu'elle voudra, pourvu que ses connaissances se bornent 
des arts d'agrment qui la rendront plus capable de plaire  son mari.
C'est en vain que Rousseau a prch la rforme de l'ducation; ses
belles thories n'aboutissent qu' l'ducation du XVIIIe sicle: l'art
de plaire[82].

[Note 82: Taine, _ouvrage cit_.]

Aucune rforme srieuse n'tait possible avec le systme d'un philosophe
qui enlevait  l'ducation de la femme comme  celle de l'homme la seule
base solide: l'ducation religieuse. Rousseau, qui trouvait qu'il n'est
peut-tre pas temps encore qu' dix-huit ans, l'homme apprenne qu'il a
une me, Rousseau permet cependant que l'on instruise plus tt la femme
des vrits religieuses. Il est vrai que c'est par un motif assez
irrespectueux pour l'intelligence fminine: Jean-Jacques trouve que si,
pour apprendre les vrits religieuses  la femme, on attend qu'elle
puisse les comprendre, elle ne les saura jamais. Peu importe donc que ce
soit plus tt ou plus tard.

La religion de Rousseau, cette religion dont le Vicaire savoyard est
l'loquent aptre, est fort lastique: c'est la religion naturelle. Il
est vrai qu'au temps o nous vivons, il faut savoir gr  Jean-Jacques
de n'avoir biff ni l'existence de Dieu ni l'immortalit de l'me.

Impuissantes--heureusement-- passer dans la vie relle, les rveries
ducatrices de Rousseau rappellent cependant aux mres qu'elles ont des
filles. Elles ont maintenant le got de la sensiblerie maternelle. Mais,
incapable de comprendre que cette enfant reprsente pour elle un devoir,
la mre ne voit en elle qu'un plaisir. On initie la petite fille aux
grces du parler lgant. On fait de cette enfant, qui y est dj si
bien prpare, une petite comdienne de salon. Elle reoit pour matres
des acteurs clbres; elle joue dans les proverbes, dans les comdies,
dans les tragdies. Rousseau n'avait sans doute pas prvu tous ces
rsultats, mais n'en avait-il pas prconis le principe: l'art de
plaire?

Une disciple de Rousseau, Mlle Phlipon, la future Mme Roland, parut
donner un fondement plus solide  l'ducation des femmes quand elle
crivit un discours sur cette question propose par l'Acadmie de
Besanon: Comment l'ducation des femmes pourrait contribuer  rendre
les hommes meilleurs. Suivant la mthode de Rousseau, la jeune
philosophe juge que pour rpondre  cette question il faut suivre les
indications de la nature. Cette mthode lui fait dcouvrir que c'est par
la sensibilit que les femmes amliorent les hommes et leur donnent le
bonheur: c'est donc la sensibilit qu'il faut dvelopper et diriger
en elles par une instruction qui claire leur jugement. Dvelopper la
sensibilit, c'est--dire le foyer le plus ardent et le plus dangereux
qui soit dans le coeur de la femme! En vain, Mlle Phlipon prtend-elle
rgler la marche du feu. Oui, avant l'incendie, on peut et l'on doit
diriger la flamme; mais quand tout brle, est-ce possible? Allumer
l'incendie et se croire la facult de se rendre matre du feu, quelle
utopie!

Telle est l'ducation par laquelle l'lve de Rousseau prpare l'pouse
et la mre ducatrice. Tout ici, mme l'exercice de la rflexion, doit
concourir  rendre la femme plus aimante et plus aimable. N'est-ce pas
encore; avec une plus gnreuse inspiration, le systme de Rousseau:
l'art de plaire? Aussi, bien que Mlle Phlipon accorde  l'instruction
des femmes une place que l'_Emile_ ne lui avait pas attribue, ses
conclusions ne s'cartent gure de celles de son matre. Non plus que
Rousseau d'ailleurs, elle ne sait leur donner une valeur pratique. Elle
avoue elle-mme  la fin de son discours qu'elle est plus prompte 
saisir les principes qu'elle n'est habile  dtailler les prceptes
[83].

[Note 83. M. Faugre a fait rechercher le manuscrit du discours de
Mme Roland, dans les archives de l'Acadmie de Besanon. Il a publi ce
travail indit dans son dition des _Mmoires_ de Mme Roland. 1864.]

Ce n'est pas dans la prdominance absolue de la sensibilit, c'est dans
l'harmonie du coeur et de la raison qu'est le secret de la vritable
ducation, mais il n'appartient pas  la philosophie naturelle, de
livrer ce secret.

Tandis que les philosophes dissertaient sur l'ducation, tandis que
des mres mondaines s'essayaient  appliquer les thories de Rousseau,
quelques familles, bien rares il est vrai, continuaient de chercher les
traditions ducatrices  leur vritable source: le christianisme. J'aime
 remarquer ces traditions dans la postrit du chancelier d'Aguesseau.
Un esprit suprieur avait toujours distingu les femmes de cette
famille. La femme et la soeur du chancelier nous apparatront plus tard.
Sa fille ane, la future comtesse de Chastellux, reut chez les dames
de Sainte-Marie de la rue Saint Jacques, une solide instruction. Rentre
dans sa famille, elle se livra d'elle-mme  de fortes tudes. Son pre
l'y encourageait: J'espre, lui crivait-il, que vous humilierez par
vos rponses la vanit de vos frres, qui croient tre d'habiles gens,
et que vous leur ferez voir que la science peut tre le partage des
filles comme des hommes. Ce serait l un avis un peu tmraire s'il ne
trouvait son correctif dans cette autre phrase: Ce que je trouve
de beau en vous, ma chre fille, c'est que vous ne ddaignez pas de
descendre du haut de votre rudition, pour vous abaisser  faire tourner
un rouet. Plus tard, le chancelier s'intressait  la prdilection
que sa petite-fille, Mlle Henriette de Fresnes, avait pour l'histoire
ancienne et particulirement pour ce qui concernait l'gypte. Il se
plaisait au style de cette jeune personne, mais il la flicitait aussi
de garder le got des occupations mnagres: Je suis ravi de voir que
vous savez _ptisser_ aussi bien qu'crire, et que vous cherchez
de bonne heure  imiter les moeurs des femmes et des filles des
patriarches. Vous me permettrez cependant de prfrer toujours les
ouvrages de votre esprit  ceux de vos doigts[84].

[Note 84: D'Aguesseau, _Lettres indites_. A Mlle d'Aguesseau, 13
octobre 1712;  Mlle Henriette de Fresnes, 4 janvier et 27 fvrier
1745; et dans le mme ouvrage, _Essai sur la vie de Mme la comtesse de
Chastellux_, par Mme la marquise de la Tournelle, sa fille.]

Mlle Henriette de Fresnes. qui devint la duchesse d'Ayen, trouvait donc,
dans les traditions de sa famille, une plus sre mthode d'ducation que
celle de l'_mile_. Elle l'applique avec la sollicitude maternelle la
plus claire. En levant ses cinq filles, la duchesse fortifie leur
jugement, fait planer leurs mes au-dessus des intrts terrestres, et
leur apprend qu'il faut tout sacrifier  la vertu. Elle lit avec ses
filles les pages les plus loquentes des anciens et des modernes, ainsi
que les plus belles oeuvres de la posie. Elle forme elle-mme ces
admirables mres qui,  travers la tourmente de la Rvolution, gardent
ses enseignements pour les transmettre  notre sicle: Mme de La
Fayette, Mme de Montagu; Mme de Montagu qui disait  ses filles que la
vrit ne nous est pas donne seulement pour orner notre esprit, mais
pour tre pratique[85]. Belle dfinition qui rsume tout ce que la
vieille ducation franaise nous a donn de meilleur.

[Note 85: Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu.]

Du XVIe au XVIIIe sicles, quelles jeunes filles produira d'une part
l'ducation mondaine, de l'autre l'ducation domestique?

Au XVIe sicle, la premire de ces ducations nous offre, dans son
expression typique, la fille d'honneur attache  une reine ou  une
princesse. Elle figure dans les ballets, elle assiste aux tournois; ou,
bien,  cheval, la plume au vent, elle escorte avec ses compagnes la
litire d'une royale voyageuse. Elle porte gaiement la vie, la mort
mme; et, vaillante, elle fait de sa tendresse le prix de la valeur
guerrire. Mais, dans l'_escadron volant_ de Catherine de Mdicis, elle
met  moins haut prix son amour, et sert l'astucieuse politique de la
reine pour sduire les hommes qu'il faut gagner[86].

[Note 86: Brantme, les deux livres des _Dames_; Marguerite de
Valois, reine de France et de Navarre, _Mmoires_.]

La lgret des filles d'honneur pouvait aller jusqu' la plus
effroyable immoralit. Brantme nous en donne des preuves suffisantes.
Ne nous montre-t-il pas de ces jeunes filles buvant dans une coupe o un
prince a fait graver les scnes les plus immorales! Si quelques-unes de
ces jeunes filles dtournent les yeux, d'autres regardent effrontment,
changent tout haut d'ignobles rflexions, et osent mme tudier les
infmes leons qui leur sont prsentes[87]!

[Note 87: Brantme, _Second livre des Dames_.]

Sous Louis XIV, la dpravation, pour tre moins honte, n'en existe
pas moins parmi les filles d'honneur. Elles sont exposes ou s'exposent
elles-mmes aux hommages outrageants. La marchale de Navailles est
oblige de faire murer l'escalier qui mne le jeune roi chez les filles
d'honneur.

Mais dans les familles demeures patriarcales, d'autres habitudes
prparent dans la jeune fille la gardienne du foyer. Au sein de
l'austre retraite o la protge l'honneur domestique, elle verra dans
la vie, non cette fte perptuelle que rvent les filles de la cour,
mais une rude preuve  laquelle elle doit prparer son me.

Dans les familles mme qui ne prennent de la cour que l'lgance et qui
en repoussent la corruption, la jeune fille conserve cette grce suave
et chaste, cette dignit et cette simplicit, cette douceur et cette
force morale que lui avait donne le moyen ge. Il s'y joint mme
quelque chose de plus dans ce milieu d'une distinction souveraine.
Quand, aux attraits de la vierge chrtienne, venaient s'unir les dons
exquis de l'intelligence, le charme des nobles manires et du gracieux
parler, on avait dans son expression la plus accomplie le type de la
jeune fille franaise.

Au XVIe sicle et au commencement du XVIIe, les luttes du temps font
souvent prdominer chez la jeune fille la force sur la douceur.
Corneille dut peindre d'aprs nature ces _adorables furies_ qui, tout
entires  la vengeance d'un pre, immolent  cette vengeance leurs plus
tendres sentiments, et sacrifient  un faux point d'honneur les lois de
la misricorde, celles de la justice mme. Mais,  ct de ces natures
ardentes, le doux type de la jeune fille subsiste toujours, et des
temps plus calmes permettront de le voir plus souvent dans sa paisible
srnit. Racine l'avait sous les yeux en dessinant Iphignie. Molire
le respecta gnralement dans ses comdies. Nobles ou bourgeoises, la
plupart de ses jeunes filles, gracieuses et modestes comme Iphignie,
ont comme celle-ci la tendresse filiale, le respect de la volont
paternelle, la force des gnreuses renonciations. Sans doute le pote
comique ne leur demande pas d'immoler leur vie,--ce n'tait pas son
rle,--mais elles savent sacrifier leurs sentiments les plus chers au
souvenir d'un pre, au repos d'un fianc. Nous retrouverons encore
cette touchante figure de la jeune fille franaise dans la socit
artificielle du XVIIIe sicle, cette socit, tour  tour, et mme 
la fois, sentimentale et spirituellement lgre; et Bernardin de
Saint-Pierre immortalisera dans sa Virginie ce type de la tendresse,
du dvouement et de la cleste puret qui, devant une mort soudaine et
terrible, fait refuser  la jeune fille le salut qui l'alarme dans les
plus intimes dlicatesses de sa pudeur.

Et si nous passons dans la vie relle, que de ravissantes figures depuis
ces jeunes filles du XVIe sicle qui allient les plus humbles devoirs
domestiques au culte des lettres, jusqu' ces nobles cratures du
XVIIe et du XVIIIe sicles, Louise de la Fayette, Marthe du Vigean,
Louise-Adlade de Bourbon-Cond, anges de la terre qui s'envolent vers
les saintes rgions du clotre sans que leurs blanches ailes aient
reu la moindre poussire terrestre! Et, au milieu de la tourmente
rvolutionnaire, que de touchantes physionomies encore, depuis
cette _Jeune Captive_ dont Andr Chnier recueillit, dans sa posie
enchanteresse, les mlancoliques regrets et les invincibles espoirs[88];
jusqu' Madame lisabeth de France et ses glorieuses mules qui, devant
l'chafaud, immolent avec un sublime courage ces mmes regrets, ces
mmes espoirs, et prouvent que le pays de Jeanne d'Arc n'a pas cess
d'enfanter des vierges-martyres!

[Note 88: Bien que l'hrone de ce pome, Mlle de Coigny, n'ait pas
gard dans la suite de sa vie le charme que nous a rvl Andr Chnier,
elle est toujours reste, comme l'a dit M. Caro, la jeune fille
immortalise par le pote, _la Jeune captive_. Caro, _la Fin du XVIIIe
sicle_.]

Sans doute, comme nous l'avons remarqu, les tendresses du foyer seront
souvent comprimes pour la jeune fille. Mais ces tendresses dborderont
plus d'une fois. On verra des Antigones soutenir leurs parents
infirmes[89]. L'amour filial, l'amour fraternel auront leurs hrones,
comme la gnreuse soeur de Franois Ier captif, comme la duchesse de
Sully pendant la Fronde, Mlle de Sombreuil et Mlle Cazotte pendant la
Rvolution.

[Note 89: Mme la baronne d'Oberkirch, _Mmoires; les savants
Godefroy_. Mmoires d'une famille, etc.]

Mme de Miramion, qui n'avait que neuf ans lorsqu'elle perdit sa mre, en
devint malade de chagrin; et toute sa vie, sa figure, de mme que son
esprit, garda la mlancolique impression de ce souvenir. Ds le jeune
ge o elle fut prive de sa mre, elle devait regretter de ne l'avoir
pas assez aime[90].

[Note 90: Rcit de la vie de Mme de Miramion, crit par elle-mme,
d'aprs l'ordre de son directeur, M. Jolly, 1677. Bonneau-Avenant, _Mme
de Miramion_.]

En aimant ma mre, j'ai appris  aimer la vertu, dira dans une maladie
mortelle Mme de Rastignac, fille de la duchesse de Doudeauville. J'ai
toujours cru entendre la voix de Dieu quand elle me parlait, et en lui
obissant, c'est sa volont que j'ai cru faire.

Les terreurs de la mort agitent la jeune femme: Restez avec moi,
dit-elle  l'admirable mre qui a inspir un tel loge. Restez avec
moi; prs de vous je n'ai jamais rien redout. Comme l'enfant berc par
sa mre, la malade s'endormait en sentant veiller sur elle cette tendre
sollicitude. Mais la mort est l et va saisir sa proie. Je remercie
Dieu en mourant de n'avoir pas eu dans le cours de ma vie une seule
pense que je ne vous aie fait connatre, dit Mme de Rastignac  sa
mre.

Elle va recevoir les sacrements: Ce sera pour ce soir, dit-elle au
saint prtre qui l'assiste: Je dsire pargner ce spectacle  la
sensibilit de mes parents, mais j'ai pri ma mre de s'y trouver, il
lui en coterait trop de s'loigner; d'ailleurs, j'ai besoin de sa
prsence; elle est mon ange, elle est ma vie, je croirai n'avoir rien
fait de bien sans elle; je dois  ses soins la prolongation de mes
jours, et mon salut  ses vertus[91].

[Note 91: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville_.
Cette scne se passe en 1802; mais nous l'avons rattache  l'ancienne
France, qui forma Mme de Rastignac.]

Aux premiers temps de sa maladie, elle avait pressenti sa fin prochaine.
Jeune, charmante, adore, elle disait: Je suis rsigne  tout ce
que Dieu voudra, mais je conviens qu'il m'en coterait de quitter la
vie.--Cela est simple, lui rpondit-on,  vingt et un ans, avec tous les
avantages qui assurent le bonheur.--Non, reprit-elle en riant, ce ne
sont pas l des biens, vous ne m'entendez pas.--Mais vous tes pouse et
mre!--Ah! je le sens plus vivement que jamais!... et je suis
fille[92]!

[Note 92: Mme ouvrage.]

Et je suis fille! Ce fut avec un dchirant accent que la malade
pronona ces paroles qui rvlaient que, pour cette anglique crature,
l'amour filial avait t le sentiment dominant de sa vie.

Toutefois le svre principe romain de l'autorit paternelle l'emportait
gnralement sur l'amour dans les foyers de la vieille France. La tche
de la jeune fille tait particulirement lourde dans les familles nobles
rduites  la pauvret. Les filles du logis tenaient souvent lieu de
servantes. A la ville, elles font le march; elles travaillent dans
un grenier. A la campagne, elles respirent du moins le grand air des
champs, mais elles joignent aux travaux du mnage les occupations de la
vie rurale. Il en est qui ont  surveiller quelques dindons, quelques
poules, une vache, encore trop heureuses d'avoir  en garder, dit Mme
de Maintenon qui, elle aussi, des sabots aux pieds, une gaule  la main,
avait gard les dindons d'une tante riche cependant, mais avare[93].

[Note 93: Mme de Maintenon, _Conseils et instructions aux demoiselles
de Saint-Cyr pour leur conduite dans le monde_, dition de M. Lavalle.
Instructions de 1706 et de 1707. Mme de Staal de Launay nous montre
aussi ses deux futures belles-filles tenant le mnage paternel. V. ses
_Mmoires_.]

Une lettre crite en 1671 et qui nous fait pntrer dans une
gentilhommire normande, nous initie  la rude existence que menaient
les filles de la maison:

...Nous avons est les mieux receus du monde tant de M. mon oncle que de
Mme ma tante et de tous mes cousins et cousines... ils sont au nombre de
neuf. L'aisn est un garon... aprs suivent quatre filles... l'aisne
su nomme Nanette, 17  18 ans, de taille dgage, assez grande,
passablement belle, fort adrette; elle fait avec sa cadette suivante
tout l'ouvrage de la maison; encore dirigent-elles le manoir de la
Fretelaye  demi-lieue de l. Cette cadette, Manon, ge de 15 ans, trop
grosse pour sa taille, est belle et a bonne grce, mais gagneroit  ne
pas tre tant expose au soleil en faisant tout le mnage de la maison.
La troisime, Margot, n'est ni belle ni bonne (13  14 ans), la
quatrime, Cathos (dix ans), assez bonne petite fille, presque sourde, a
des yeux de cochon, un nez fort camard, un teint tout tach de brands de
Judas. Suivent deux frres: Jean-Baptiste, ag de huit ans, gros garon
qui aura quelque jour bonne mine et promet quelque chose; Franois, ag
de sept ans, promettant moins et mchant comme un petit dmon, sec
comme un hareng soret... Vient aprs eux une fille de cinq ans, nomme
Madelon, qui ne sait pas que nous soyons partis, car elle en mourrait
de dplaisir. Le dernier, Pierrot, petit dmon, a deux ans et sept mois,
tette encore, et donne  sa mre, luy seul, plus de peyne que tous les
autres... Pour leurs habits, ils sont assez propres et honnestes suivant
que l'on se vestit dans le pays... les deux filles ont des robes
d'estamine de Lude avec des jupes de serge de Londres fort propre[94]...

[Note 94: Lettre de Denis III Godefroy, 3 octobre 1671. _Les savants
Godefroy_. Mmoires d'une famille, etc.]

Au milieu de cette nombreuse famille, de ces enfants volontaires, on se
reprsente ce qu'tait l'existence des jeunes mnagres! La vie active
qu'elles menaient nous semble au demeurant plus heureuse que la vie
comprime qui tait le partage des jeunes filles riches.

Sous l'humble toit paternel la fille du gentilhomme pauvre tait
protge par ces fermes principes qui, dans leur rigueur mme,
sauvegardaient sa dignit. Mais que de dceptions, que d'amres
tristesses pour la jeune fille qui, leve dans un milieu
aristocratique, tombait dans la misre sans tre entoure d'une famille!
Est-il rien de plus navrant que la dtresse de Mlle de Launay, cette
pauvre fille qui, rduite  la domesticit, subit les humiliations de
son nouvel tat devant les hommes mme qui l'ont entoure d'hommages, et
essuie jusqu'aux insultants mpris des autres camristes qui n'ont ni
son instruction, ni ses talents, et qui se vengent de cette infriorit
en se moquant de son inaptitude  leur mtier[95]? Et que dire des
malheureuses enfants qui, bien plus  plaindre encore que Mlle de
Launay, sont livres par un pre ou par une mre qui exploite leur
honneur[96]?

[Note 95: Mme de Staal de Launay, _Mmoires_.]

[Note 96: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_; Mme Campan,
_Souvenirs_, portraits, anecdotes.]

Quant aux filles de familles riches, quel sort les attendait?

Bien qu'au XVIe sicle le droit romain ait triomph du droit germain, le
droit d'anesse chappe  cette influence, et gnralement aussi, les
filles sont, comme les cadets, sacrifies  l'an de leurs frres, et
ne reoivent qu'une dot[97]. Nanmoins, cette dot parat encore trop
lourde  bien des familles qui se dbarrasseront de cette charge au
moyen du couvent. C'est avec une gnreuse indignation que Bourdaloue
fltrira le crime de ces parents qui, forant les vocations, osent jeter
 Dieu des coeurs qu'il n'a pas lui-mme appels: L'tablissement de
cette fille coterait; sans autre motif, c'est assez pour la dvouer 
la religion. Mais elle n'est pas appele  ce genre de vie: il faut bien
qu'elle le soit, puisqu'il n'y a point d'autre parti  prendre pour
elle. Mais Dieu ne la veut pas dans cet tat: il faut supposer qu'il l'y
veut, et faire comme s'il l'y voulait. Mais elle n'a nulle marque de
vocation: c'en est une assez grande que la conjoncture prsente des
affaires et la ncessit. Mais elle avoue elle-mme qu'elle n'a pas
cette grce d'attrait: cette grce lui viendra avec le temps, et
lorsqu'elle sera dans un lieu propre  la recevoir. Cependant on conduit
cette victime dans le temple, les pieds et les mains lis, je veux dire
dans la disposition d'une volont contrainte, la bouche muette par la
crainte et le respect d'un pre qu'elle a toujours honor. Au milieu
d'une crmonie brillante pour les spectateurs qui y assistent, mais
funbre pour la personne qui en est le sujet, on la prsente au prtre
et l'on en fait un sacrifice qui, bien loin de glorifier Dieu et de lui
plaire, devient excrable  ses yeux et provoque sa vengeance.

[Note 97: J'ai longuement tudi la situation de la femme devant le
droit romain et le droit germain dans mon ouvrage: _la Femme franaise
au moyen ge_, actuellement sous presse.]

Ah! Chrtiens, quelle abomination! Et faut-il s'tonner, aprs cela, si
des familles entires sont frappes de la maldiction divine? Non, non,
disait Salvien, par une sainte ironie, nous ne sommes plus au temps
d'Abraham, o les sacrifices des enfants par les pres taient
rares. Rien maintenant de plus commun que les imitateurs de ce grand
patriarche. On le surpasse mme tous les jours: car, au lieu d'attendre
comme lui l'ordre du ciel, on le prvient... Mais bientt corrigeant sa
pense: Je me trompe, mes frres, reprenait-il; ces pres meurtriers ne
sont rien moins que les imitateurs d'Abraham; car ce saint homme voulut
sacrifier son fils  Dieu: mais ils ne sacrifient leurs enfants qu'
leur propre fortune, et qu' leur avare cupidit[98]...

[Note 98: Bourdaloue, _Sermon pour le premier dimanche aprs
l'piphanie_. Sur les devoirs des pres par rapport  la vocation de
leurs enfants.]

La Bruyre n'est pas moins nergique: Une mre, je ne dis pas qui cde
et qui se rend  la vocation de sa fille, mais qui la fait religieuse,
se charge d'une me avec la sienne, en rpond  Dieu mme, en est la
caution: afin qu'une telle mre ne se perde pas, il faut que sa fille se
sauve[99].

[Note 99: La Bruyre, XIV, _De quelques usages_. Dans l'alina
suivant le moraliste parle d'une jeune fille que son pre, joueur ruin,
fait religieuse, et qui n'a d'autre vocation que le jeu de son pre.
Mme de Maintenon et la duchesse de Liancourt s'lvent aussi contre
les vocations forces. Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_,
60. Instruction aux demoiselles de la classe bleue, janvier 1695; la
duchesse de Liancourt, _Rglement donn par une dame de haute qualit
 M*** (Mlle de la Roche-Guyon), _sa petite fille, pour sa conduite et
celle de sa maison. Avec un mitre rglement que cette dame avait dress
pour elle-mme._ Paris, 1718. (Sans nom d'auteur.)]

Si les parents ne mettent pas leurs filles au couvent, ils pourront
les empcher de se marier, dussent-ils, comme le fit le duc de la
Rochefoucauld, les laisser vgter dans un coin spar de la demeure
paternelle, et rduire mme l'une d'elles  pouser secrtement un
ancien domestique de la maison, devenu un courtisan clbre[100].

[Note 100: Saint-Simon, _Mmoires_, d. de M. Chrnel, t. II, ch.
XXXVII; VI, XXIII.]

Ces abus n'existaient pas dans les familles o rgnait l'esprit
chrtien. Mre de neuf filles, la marchale de Noailles n voulut
forcer la vocation d'aucune d'elles. Une seule reut l'appel divin et y
rpondit[101].

[Note 101: E. Bertin, _les Mariages dans l'ancienne socit
franaise_.]

Dans ces pieuses familles, les filles sont dotes par leur pre, soit
de son vivant, soit par disposition testamentaire. On en voit mme qui,
conformment au droit romain, reoivent du testament paternel une part
gale  celle de leurs frres. Tel exemple nous est offert dans la
famille des Godefroy. Nous voyons aussi dans cette famille une fille
tendrement dvoue  ses parents et qui reoit de sa mre en avancement
d'hoirie deux rentes au capital de 10,400 livres. Son pre lui avait
dj lgu hors part, divers domaines; et cependant elle avait des
frres[102].

[Note 102: _Les savants Godefroy_. Mmoires d'une famille, etc.]

A la mort du pre, le fils an devient chef de la famille. Plus d'un se
souvient que le testament de son pre a lgu ses soeurs  sa tendresse.
Plus d'un aussi sans doute, selon la touchante pense de Mme du
Plessis-Mornay, tmoignera  ses soeurs par son amour fraternel, l'amour
filial que lui inspirait une mre regrette[103]. Chef de la maison, le
frre an dote sa soeur. Dans une famille pauvre des frres se cotisent
pour remplir ce devoir. Par testament le frre lgue  la soeur des
rentes viagres ou autres[104].

[Note 103: Mme du Plessis-Mornay, _Mmoires_.]

[Note 104: Les frres du Laurens. Manuscrit de Jeanne du Laurens. Ch.
de Ribbe, _une Famille au XVIe sicle_; id., _les Familles et la Socit
en France avant la Rvolution; les savants Godefroy_.]

La fille n'a-t-elle pas de frre et le pre a-t-il dsign dans sa
famille un hritier, elle pouse celui ci, ft-ce un oncle g.

Si le droit d'anesse a chapp  l'influence du droit romain, ce
dernier domine dans la condition de la femme, surtout au XVIe sicle.
A cette poque le snatus-consulte Vellien qui dfend  la femme de
s'engager pour autrui, rgne aussi bien dans les pays de droit coutumier
que dans les pays de droit crit. L'ordonnance de 1606 l'abrogera
implicitement; mais cette ordonnance ne sera pour ainsi dire applique
que dans les provinces du centre. Louis XIV en tendra l'application
sans toutefois la rendre gnrale[105].

[Note 105: Gide, _tude sur la condition prive de la femme dans
le droit ancien et moderne et en particulier sur le snatus-consulte
Vellien_. Paris, 1867.]

Les pactes nuptiaux subissent aussi l'influence romaine, tout en gardant
le principe germain de la communaut. Suivant que les pays sont de droit
coutumier ou de droit crit, ce rgime prvaut dans les premiers et le
rgime dotal dans les seconds[106].

[Note 106: Un jurisconsulte a tabli en France quatre espces de
pays sous le rapport de la communaut: 1 les pays de droit coutumier,
principalement ceux que rgissait la coutume de Paris ou d'Orlans;
l, la communaut tait le droit commun,  dfaut de stipulation
contraire...

2 D'autres pays coutumiers, tels que ceux de Bretagne, d'Anjou, du
Maine, de Chartres et du Perche; l, la communaut ne formait le droit
commun que si le mariage avait dur _an_ et _jour_.

3 Les pays de droit crit; l, la communaut n'avait lieu qu'en cas de
stipulation expresse; le rgime dotal tait le droit commun;

4 Le pays de Normandie, o il n'tait pas mme permis de stipuler le
rgime de la communaut (art. 330, 389 de la coutume). Armand Dalloz
jeune. _Dictionnaire gnral et raisonn de lgislation et de
jurisprudence_, t. I. _Communaut_.]

Nous voyons dans certains contrats la dotalit romaine se mler  la
communaut coutumire. Mais c'est la loi romaine qui l'emporte quand
elle dfend aux poux, aprs leur mariage, les dons, les avantages, les
contrats mutuels.

Comme le remarque M. Gide, l'autorit maritale s'affaiblit par les
restrictions que subit le rgime de la communaut. Cependant les
romanistes d'alors ont une si faible ide de la capacit fminine,
qu'ils s'accommodent d'un lment germain, le pouvoir marital, pour en
faire une sorte de tutelle  la romaine. L'pouse devient une pupille,
non plus, comme dans la communaut coutumire,  cause de sa faiblesse
physique, mais  cause de l'infriorit morale que lui attribue l'esprit
romain. Cette tutelle est pour la femme, aux yeux des romanistes, un
droit et un bnfice.

Si l'pouse agit seule, la loi juge que c'est sans volont suffisante.
La femme elle-mme peut attaquer le contrat. Mais la tutelle n'tant
plus maintenue que dans l'intrt de l'pouse, ne rend plus le mari
matre des biens du mnage, comme il l'tait dans l'ancienne communaut
coutumire.

La communaut n'est donc plus une suite ncessaire du pouvoir marital.
Elle ne rsulta plus que des conventions nuptiales qui purent, au gr
des parties, la restreindre ou l'exclure[107].

[Note 107: Gide, _ouvrage cit_.]

Tant que les familles vivent sur leurs terres ou mnent dans les villes
une existence modeste, les dots sont faibles. Au XVIe sicle, 60,000
livres constituent une dot considrable. Ceux qui alors recherchaient
les grosses dots en furent punis par les caprices imprieux de leurs
riches compagnes: Pourtant, dit Montaigne, treuve le peu d'advancement
 un homme de qui les affaires se portent bien, d'aller chercher une
femme qui le charge d'un grand dot; il n'est point de debte estrangiere
qui apporte plus de ruyne aux maisons: mes predecesseurs ont communment
suyvi ce conseil bien  propos, et moy aussi[108].

[Note 108: Montaigne, _Essais_, I. II, ch. VIII. Comp. au sicle
suivant, La Bruyre, XIV.]

La mre d'Andr Lefvre d'Ormesson reut en 1559 une dot de 10,000
livres. Son fils, qui nous l'apprend, dit  ce sujet que son pre avoit
recherch le support et l'alliance, plus que les richesses[109].

[Note 109: Cit par M. de Ribbe, _les Familles et la Socit en France
avant la Rvolution_.]

Une autre famille de robe, celle des Godefroy, nous montre la
progression des dots depuis le XVIe sicle jusqu' la fin du XVIIIe. En
1535, la fille de Pierre Lourdet, pourvu d'une charge dans la maison
Royale, apporte en dot,  Lon Godefroy de Guignecourt, un capital de
4,000 livres tournois, un demi-arpent de vignes  Antony, le quart d'une
maison rue de la Bucherie, quelques menues rentes, quatre cents livres
de biens meubles et _deux robes_, l'une d'escarlatte, l'autre noire. Le
contrat lui assure un douaire de cent soixante livres de rente s'il y
a enfants, de deux cents au cas contraire, rachetable sur le pied du
denier dix.

En 1610, Thodore Godefroy pouse Anne Janvyer, fille d'un conseiller
secrtaire du roi, et celle-ci lui apporte 6,000 livres tournois. Son
fils se marie en 1650 avec la fille d'un cuyer, Genevive des Jardins
dont la dot, considre comme modique, est value  14,000 livres;
il est vrai que dans ce chiffre ne figurent que 4,000 livres d'argent
comptant; des rentes diverses, des meubles, du linge, de la vaisselle
forment le reste de la dot. En 1687, la fille de ce Godefroy,
Marie-Anne, a 10,000 livres de dot, plus 1,000 livres de meubles et de
hardes qui lui appartiennent: Chacun des poux met un tiers de son
apport dans la communaut. Un prciput de 1,200 livres en deniers ou
meubles est rserv au prmourant. La veuve aura un douaire de 400
livres de rentes et l'habitation dans la maison seigneuriale de
Champagne. Alors que Marie-Anne tait toute jeune fille, un mariage
manqua pour elle, faute de 1,000 cus de dot. Son frre, Jean Godefroy
d'Aumont, pouse en 1694 une femme dont la dot est de 16,000 florins que
reprsentent des terres, des rentes et quelque peu d'argent comptant. Le
contrat assure une pension  l'poux survivant.

Au XVIIIe sicle les dots sont beaucoup plus considrables. En 1720,
Claude Godefroy du Marchais, frre de Marie-Anne et de Jean Godefroy,
s'unit  une fille de robe qui lui apporte, avec une dot de 36,000
livres provenant de la succession paternelle et de ses pargnes, 15,000
florins que sa mre lui donne en avancement d'hoirie. Comme son fianc,
elle met 18,000 livres dans la communaut. Le survivant pourra prlever
sur les meubles un prciput de 6,000 livres en argent ou en nature  son
choix et aprs estimation. Si c'est la femme, elle retirera en plus ses
habits, linge, et bijoux, et aura un douaire de 1,500 livres de rente.
En 1769, la fille de Godefroy de Maillart a une dot de 150,000 livres en
meubles et en immeubles[110].

[Note 110: _Les savants Godefroy_, Mmoires d'une famille pendant les
XVIe, XVIIe et XVIIIe sicles.]

Ces divers contrats sont d'autant plus curieux que certains d'entre
eux nous offrent la combinaison de la communaut coutumire et de la
dotalit romaine.

Nous avons remarqu que c'est une famille de robe qui nous a offert,
avec ces contrats, les chiffres qui tablissent la progression des dots,
du XVIe sicle au XVIIIe. Dans la noblesse de cour, sous Louis XIV, une
dot de 60,000 francs, cette dot qui tait considrable au XVIe sicle,
est regarde comme bien modique. On voit des dots de 200,000, 300,000,
400,000 francs. Mais ces grosses dots sont nanmoins des exceptions.
Aussi les filles qui les apportent sont-elles ardemment convoites
 cette poque o le luxe de la vie des cours entrane aux folles
dpenses. Le gentilhomme endett recherche l'hritire. Une fille laide,
bossue, mais grandement dote, trouve non seulement un mari, mais un
ravisseur[111]. Un jeune homme pousera une vieille femme riche, quitte
 la maltraiter si elle ne meurt pas assez vite aprs l'avoir enrichi et
l'avoir dlivr de ses cranciers[112].

[Note 111: Ernest Bertin, _les Mariages dans l'ancienne socit
franaise_.]

[Note 112: La Bruyre, XIV.]

En gnral cependant, c'est plutt par ambition que par avarice que les
gentilshommes se marient au XVIIe sicle. Eux aussi, ils cherchent,
comme au XVIe sicle, le support et l'alliance, mais c'est surtout
pour parvenir plus rapidement aux honneurs. Laide et contrefaite, Mlle
de Roquelaure avait t enleve par un Rohan qui convoitait sa dot.
Laide et contrefaite, la fille du duc de Saint-Simon est recherche
par un prince de Chimay qui pouse en elle le crdit de son pre.
Cruellement vilaine tait la seconde fille de Chamillart, et cependant
le pouvoir d'un pre ministre lui donna un attrait qui fit d'elle une
duchesse de la Feuillade. Il est vrai que si le mari qui lui apportait
ce titre avait une laideur plus agrable que la sienne, il tait plus
affreux au moral qu'elle ne pouvait l'tre au physique[113].

[Note 113: Saint-Simon. _Mmoires_, t. II, ch. XXVI; IV, XII, XX;
Bertin, _ouvrage cit_.]

Ajoutons cependant qu'au XVIIe et au XVIIIe sicles, dans la chasse aux
maris, les parents des filles  marier se montrent plus pres encore que
les hommes  marier. Pour tablir une fille, surtout quand elle est peu
ou point dote, que de calculs, que d'intrigues! Un homme ft-il vieux,
infirme, laid  faire peur; ft-ce un brutal, un libertin, un pillard,
un dserteur, c'est un mari que recherchent les plus illustres familles,
surtout s'il est duc, si sa femme doit avoir tabouret  la cour[114].

[Note 114: E. Bertin, _ouvrage cit_.]

Pour ne point manquer un parti, on fiance et l'on marie une enfant. La
plus riche hritire de France, Marie d'Algre, est fiance  huit ans
au marquis de Seignelay. Il y a des maries de douze ans, de treize ans.
La duchesse de Guiche, fille de Mme de Polignac, sera mre  quatorze
ans et un mois[115]. Il y avait de si petites maries qu'il fallait les
porter  l'glise. On les prenait au col. C'est ainsi que la fille
de Sully fut mene en 1605 au temple protestant. Prsentez-vous
cette enfant pour tre baptise? demanda malicieusement le ministre
Moulin[116].

[Note 115: Mme d'Oberkirch, _Mmoires_.]

[Note 116: E. Bertin, _ouvrage cit_.]

Au sicle prcdent, Jeanne d'Albret avait ainsi t porte  l'autel,
bien qu'elle ft d'ge  pouvoir marcher. Brantme prtend qu'elle en
tait empche par le poids de ses pierreries et de sa robe d'or et
d'argent. Mais cette petite fille de douze ans, que l'on avait fouette
tous les jours pour obtenir son consentement  son mariage, et qui, avec
une nergie prcoce, avait publiquement protest contre la violence qui
lui tait faite, pouvait avoir des motifs particuliers pour ne point
aller librement  l'autel[117].

[Note 117: Protestation de Jeanne d'Albret, au sujet de son mariage
avec le duc de Clves, pice reproduite par M. Gnin,  la suite des
_Nouvelles lettres de la reine de Navarre_. Paris, 1842; Brantme,
_Premier livre des Dames_, Marguerite d'Angoulesme.]

Madame, votre fille est bien jeune, dit Louis XIV  la duchesse de
la Fert qui lui soumet un projet de mariage pour cette enfant ge de
douze ans.--Il est vrai, Sire; mais cela presse, parce que je veux M.
de Mirepoix, et que dans dix ans, quand Votre Majest connatra son
mrite, et qu'Elle l'aura rcompens, il ne voudrait plus de nous. En
narrant cet pisode  sa fille, Mme de Svign ajoute: Voil qui est
dit. Sur cela on veut faire jeter des bans, avant que les articles
soient prsents. Dans d'autres lettres, la spirituelle marquise parle
de cette enfant de douze ans,... toute disproportionne  ce roi
d'thiopie.... La petite enfant pleure; enfin, je n'ai jamais vu pouser
une poupe, ni un si sot mariage: n'tait-ce pas aussi le plus honnte
homme de France[118]!

[Note 118: Mme de Svign, _Lettres_  Mme de Grignan, 10, 19, 31
janvier 1689.]

Trop heureuse encore la petite fille que l'on ne mariait pas  un
vieillard perdu de vices[119].

[Note 119: E. Bertin, _ouvrage cit_.]

Bien des fois le mari est lui-mme un enfant. Lorsque Mlle de
Montmirail, ge de quinze ans, mais dj en plein dveloppement de
force et de beaut, pouse M. de la Rochefoucauld, frle enfant de
quatorze ans  peine, le pauvre petit mari, tout en se mettant sur
la pointe des pieds, n'atteint pas  l'paule de sa belle fiance; et
l'exigut de sa taille fait d'autant plus rire les assistants que les
Cent-Suisses qui figurent  la fte nuptiale sont pour le moins hauts de
six pieds[120]. Plus comique encore fut ce petit prince de Nassau mari 
douze ans  Mlle de Montbarey, qui en avait dix-huit. Tandis qu'un
pote clbrait dans un pithalame les transports de l'heureux poux,
celui-ci, furieux d'tre mari, repoussait sa femme avec une brusquerie
d'enfant, mal lev; et exaspr d'tre un objet de curiosit,
pleurait du matin au soir... Le mari ne voulut pas danser avec sa
femme, au bal; il fallut lui promettre le fouet s'il continuait  crier
comme une chouette, et lui donner au contraire un dluge d'avelines,
de pistaches, de drages de toutes sortes, pour qu'il consentt  lui
donner la main au menuet. Il montrait une grande sympathie pour la
petite Louise de Dietrich, jolie enfant plus jeune encore que lui, et
retournait auprs d'elle aussitt qu'il pouvait s'chapper[121].

[Note 120: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de
Doudeauville_.]

[Note 121: Mme d'Oberkirch, _Mmoires_.]

Lorsque des enfants taient ainsi maris, on ne les runissait que plus
tard  leurs conjoints. On connat la jolie histoire du duc de Bourbon,
l'_Amoureux de quinze ans_, qui enlve du couvent sa jeune compagne.

Bien qu'au XVIIe sicle on recherche plus dans le mariage l'alliance
que la fortune, nous avons vu que le faste de la cour rendait plus
ncessaire que jamais le besoin d'argent. Alors dj il y a des unions
vnales qui deviendront de plus en plus nombreuses dans le XVIIIe
sicle. Les filles nobles n'tant gure dotes pour la plupart, on se
rabat sur les filles de la robe, on descend jusqu'aux filles de la
finance. Quelles proies que ces dots qui varient de 400,000 livres 
un million! Pour les obtenir, que de bassesses! Les plus grands noms
s'allient  la finance, la fille du financier ft-elle laide, son pre
ft-il un escroc! La petite-fille d'une fruitire, la fille d'une femme
de chambre et d'un charretier enrichi devient duchesse[122]. Elle a
les honneurs du Louvre;  la cour, le tabouret; sur son carrosse,
l'impriale de velours rouge  galerie dore; dans sa maison, le dais
et la salle du dais. Elle entrera  quatre chevaux dans les cours
des chteaux royaux. Le souverain l'embrassera  sa prsentation. Les
deuils du roi seront les siens: lorsque le roi drape, elle a le droit
de draper aussi[123].

[Note 122: E. Bertin, _les Mariages dans l'ancienne France_.]

[Note 123: Pour _les honneurs du Louvre_, voir Mme d'Oberkirch,
_Mmoires_.]

Une ancienne lingre, veuve d'un trsorier et receveur gnral, devient
duchesse et marchale, et par son dernier mariage, non reconnu, il est
vrai, femme d'un roi de Pologne[124].

[Note 124: La marchale de l'Hpital, remarie secrtement 
Jean-Casimir, roi de Pologne. Saint-Simon, t. VI, ch. xii; E. Bertin,
_ouvrage cit_.]

Dans une lettre adresse  sa fille, Mme de Svign dit de son fils: Je
lui mande de venir ici; je voudrais le marier  une petite fille qui est
un peu juive de son _estoc_; mais les millions nous paraissent de bonne
maison[125]. Malgr son orgueil, Mme de Grignan tait absolument de
l'avis de sa mre. Les millions lui paraissent de trs bonne maison et
elle marie son fils  la fille d'un financier, Mlle de Saint-Amand. Mme
de Grignan, en la prsentant au monde, en faisait ses excuses; et avec
ses minauderies, en radoucissant ses petits yeux, disait qu'il fallait
de temps en temps du fumier sur les meilleures terres[126].

[Note 125: Mme de Svign, _Lettres_, 13 octobre 1675.]

[Note 126: Saint-Simon, _Mmoires_, t. III, ch. x.]

Nous savons que pour pouser une noble hritire, un prince ne reculait
pas devant un rapt. De mme un gentilhomme enlvera la fille d'un ancien
laquais, devenu trsorier gnral: une enfant de douze ans[127]. Pas plus
pour les filles de la finance que pour celles de la noblesse, l'ge ne
saurait tre un obstacle aux vues intresses de leurs poursuivants. Un
fils de duc, un Villars-Brancas, g de trente-trois ans, a une
fiance de trois ans! C'est la fille d'un ancien peaussier, Andr le
Mississipien. Pour toucher la dot, le fianc n'attend pas que la
fiance ait l'ge des pousailles. Il reoit immdiatement 100,000 cus
comptant; une pension de 20,000 livres lui sera paye jusqu'au jour du
mariage. En cas de rupture, il ne restituera rien. La dot dfinitive,
promise pour le jour du mariage, devra se chiffrer par millions. Mais,
dit Saint-Simon, l'affaire avorta avant la fin de la bouillie de la
future pouse, par la culbute de Law[128]. La fiance fut dlaisse; mais
les acomptes de la dot restaient aux Brancas.

[Note 127: E. Bertin, _ouvrage cit_.]

[Note 128: Saint-Simon, _Mmoires_, t. XI, ch. xx.i.]

La vanit des familles de robe ou de finance s'accordait
merveilleusement, du reste, avec la rapacit des grands seigneurs. Les
jeunes filles, les veuves recherchent avec passion le titre qui fait
d'elles des femmes de la cour, et pour l'obtenir, ce titre, elles ne
reculent ni devant les dgots de l'ge ou de l'infirmit, ni devant les
exemples peu encourageants que leur offrent celles de leurs gales qui
ont tent mme aventure, et qui, plus d'une fois, ont eu  essuyer les
ddains de leurs nouvelles familles.

Une femme de la robe marie sa fille avec 500,000 francs de dot  un tre
souill, mais c'est un duc, et un duc, ft-il estropi  ne pouvoir
marcher, un duc se vend trs cher[129].

[Note 129: Saint-Simon, _Mmoires_, t. III, ch. xxi; t. VI, ch. xix;
E. Bertin, _ouvrage cit_.]

Toutes les bourgeoises, heureusement, ne pensaient pas comme cette mre.
Lorsque Mlle Crosat va devenir princesse par son mariage avec le comte
d'vreux, sa grand'mre maternelle prvoit les tristes suites de cette
alliance; et au milieu de l'enivrement des siens, elle garde une rserve
modeste dont la fire dignit impressionne jusqu'au plus orgueilleux des
ducs, Saint-Simon[130]. Comme Mme Jourdain, elle aurait pu dire:

Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours  de
fcheux inconvnients. Je ne veux point qu'un gendre puisse  ma fille
reprocher ses parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de
m'appeler leur grand'maman. S'il fallait qu'elle me vnt visiter en
quipage de grande dame, et qu'elle manqut, par mgarde,  saluer
quelqu'un du quartier, on ne manquerait pas aussitt de dire cent
sottises. Voyez-vous, dirait-on, cette madame la marquise qui fait
tant la glorieuse? c'est la fille de monsieur Jourdain, qui tait trop
heureuse, tant petite, de jouer  la madame avec nous. Elle n'a pas
toujours t si releve que la voil, et ses deux grands-pres vendaient
du drap auprs de la porte Saint-Innocent. Ils ont amass du bien 
leurs enfants, qu'ils paient maintenant, peut-tre, bien cher en l'autre
monde; et l'on ne devient gure si riche  tre honntes gens. Je ne
veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m'ait
obligation de ma fille, et  qui je puisse dire: Mettez-vous l, mon
gendre, et dnez avec moi[131].

[Note 130: Saint-Simon, _Mmoires_, t. III, ch. xxxiv.]

[Note 131: Molire, _le Bourgeois gentilhomme_, acte III, scne XII.]

Ce n'taient pas seulement les gentilshommes qui pousaient des filles
de robe ou de finance; les hommes de robe et les financiers pousaient,
eux aussi, des filles nobles et pauvres. Ces msalliances, il est vrai,
taient plus rares, parce que, si le gentilhomme gardait son titre,
la femme perdait le sien[132]. Aussi quels cuisants chagrins pour
l'amour-propre de ces jeunes filles! Quels ddains pour les familles
qu'elles honoraient de leur alliance! L'une d'entre elles pouse le
fils d'un laquais. Une jeune fille de grande maison est sacrifie  un
magistrat octognaire. La premire femme de Samuel Bernard tait la
fille d'une faiseuse de mouches; les deux autres sont de noble race, et
il a plus de soixante-dix ans, lorsqu'il pouse la dernire!


[Note 132: Duclos, _Considrations sur les moeurs_, ch. X.]

Les filles de la noblesse pauvre n'taient pas les seules que l'on
jetait dans les familles de la finance.

Mme de Soyecourt veut laisser sa fortune  ses fils. Pour marier sa
fille sans dot, elle l'unit au fils d'un homme mpris, mais riche. La
Providence la chtie en permettant que, dans une bataille, ses fils
soient tus tous les deux. Le nom et les biens de ces vaillants jeunes
gens passent dans la descendance plbienne de leur soeur: spectacle qui
indigne Saint-Simon.

Il arrivait qu'un financier, en pousant une fille noble, lui
reconnaissait une dot et lui fixait un douaire.

Par ces msalliances, les positions sociales se mlent sans cependant
se confondre. Le prsident Le Coigneux qui, disait-on, avait un potier
d'tain pour anctre, tenait par ses alliances  une tte couronne et 
un apothicaire dont les geles de groseille taient recherches. De la
race de l'apothicaire sortira une princesse de Lorraine[133].

[Note 133: E. Bertin, _les Mariages dans l'ancienne socit
franaise_.]

Le besoin d'argent a rconcili la noblesse avec la roture, dit La
Bruyre, et a fait vanouir la preuve des quatre quartiers....

Il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands
princes par une extrmit, et par l'autre au simple peuple[134].

[Note 134: La Bruyre, ch. XIV, _De quelques usages_.]

L'amour aussi produisait des msalliances.

Le cardinal de Richelieu, lguant son titre de duc  son petit-neveu,
Armand de Wignerod, et  la descendance de celui-ci, disait dans son
testament: Je dfends  mes hritiers de prendre alliance en des
maisons qui ne soient pas vraiment nobles, les laissant assez 
leur aise pour avoir plus gard  la naissance et  la vertu qu'aux
commodits et aux biens.

Le nouveau duc de Richelieu contracta une alliance, noble, il est vrai,
mais disproportionne  son ge et aux ambitions de son rang. Son frre
pousa, lui, la fille d'une femme de chambre de la reine Anne. La
duchesse d'Aiguillon, tante et tutrice des petits-neveux de Richelieu,
fut douloureusement blesse de leurs mariages. Mes neveux vont de pis
en pis, disait-elle; vous verrez que le troisime pousera la fille du
bourreau[135].

[Note 135: Bonneau-Avenant, _la Duchesse-d'Aiguillon_.]

L'amour, sentiment rare dans les alliances matrimoniales, apparat
surtout dans les mariages clandestins que le monde et les tribunaux
mmes traitaient avec d'autant plus d'indulgence que l'on ne savait
que trop quelle dure contrainte les parents faisaient peser sur leurs
enfants pour les marier au gr de leurs ambitions.

L'amour apparat aussi, meurtri et sacrifi, chez ces princesses qui ne
peuvent, elles surtout, couter la voix du coeur. Ne parlons pas de la
grande Mademoiselle qui, pour son malheur, semble avoir pu pouser
en secret le gentilhomme  qui le roi lui-mme n'avait pu la marier
publiquement. Jetons un regard sur un autre spectacle. Une nuit d't,
dans le parc de Saint-Cloud, au-dessus de la cascade, un jeune homme,
une jeune fille, la plus belle crature que Dieu ait faite, sont
agenouills l'un prs de l'autre. Le jeune homme a noblement refus le
sacrifice que la jeune fille voulait lui faire en l'pousant; il lui a
jur de ne se marier jamais et d'aller se faire tuer  l'arme. A son
tour, elle lui fait un serment: c'est de quitter la cour et de prendre
le voile. Il lui baise la main en pleurant. Tels sont les adieux
qu'changent une fille du rgent et M. de Saint-Maixent.

Elle est devenue abbesse de Chelles, et il a reu un boulet dans
la poitrine, un boulet espagnol. Il n'avait pas vingt ans! disait
soixante-huit ans plus tard un ami de M. de Saint-Maixent, un vieux
rou de la Rgence, et qui, malgr le cynisme habituel de son langage,
s'attendrissait au souvenir de ce pur amour[136].

[Note 136: Mme d'Oberkirch, _Mmoires_. Sur les excentricits de
l'abbesse de Chelles, voir Duclos, _Mmoires_, d. de M. Barrire, et
l'Introduction de l'diteur. Elle mourut saintement.]

Vers la fin de ce mme XVIIIe sicle, la princesse Louise-Adlade
de Bourbon-Cond, unie par une tendre affection au marquis de la
Gervaisais, s'effraye lorsqu'elle sent que cette amiti est devenue de
l'amour. Elle dit un dernier adieu  celui qu'elle aime. Mais, comme
le fait remarquer l'diteur de ses _Lettres intimes_[137], elle offrit 
Dieu, non un coeur tout palpitant d'une affection humaine, mais un coeur
qui avait consomm jusque dans ses dernires profondeurs l'immolation de
son amour: ce coeur tait digne d'tre un holocauste[138].

[Note 137: _Lettres intimes_ de Mlle de Cond  M. de la Gervaisais
(1786-1787), dition de M. Paul Viollet. Paris, 1878.]

[Note 138: Cf. ma brochure: _l'Htel de Mlle de Cond_, Paris, 1882.
(Extrait de la _Revue du Monde catholique_)--Dans notre sicle, la
princesse devint la fondatrice des Bndictines du Temple.]

De tant de mariages qui se contractent tous les jours, combien en
voit-on o se trouve la sympathie des coeurs? demande Bourdaloue qui
dclare nergiquement que les mariages contracts sans attachement
produisent de criminels attachements sans mariage[139].

[Note 139: Bourdaloue, _Sermon pour le deuxime dimanche aprs
l'piphanie. Sur l'tat du mariage_.]

Il fallait des parents chrtiens comme les Noailles, pour demander 
leur fille si son coeur ratifiait le choix qu'ils avaient fait de son
poux. coutons l'accent mu avec lequel le marchal de Noailles annonce
 sa vieille mre qu'il a fianc sa fille au comte de Guiche: Je vous
prie de demander  Dieu d'y mettre sa bndiction. Je n'en ai jamais
demand aucun (mariage)  Dieu particulirement, mais seulement celui
qui serait le meilleur pour le salut de ma fille et pour le ntre; c'est
ce qui me fait croire que c'est sa volont et qu'il bnira mes bonnes
intentions. Je vous prie de le bien demander  Dieu. Aprs avoir propos
 ma fille tous les jeunes gens  marier et mme ceux  qui nous ne
prtendions pas, elle nous dit,  sa mre et  moi, qu'elle aimait mieux
M. le comte de Guiche et M. d'Enrichemont, et de ces deux derniers le
comte de Guiche; elle s'est mise  pleurer lorsque nous lui avons dit la
chose, et  tmoigner une modestie et une honntet dont tout le monde a
t trs content: vous l'auriez t fort, si vous l'aviez vue[140].

[Note 140: L'auteur des _Mariages dans l'ancienne socit franaise_,
M. E. Bertin, a trouv ce document dans le _Recueil des lettres
concernant la famille de Noailles_, Bibliothque nationale, mss. 6919.]

Le coeur se repose quand, au milieu de tous les scandaleux agissements
qui font d'un lien sacr un march, l'on entend cette voix paternelle
qui considre dans le mariage le bonheur et la sanctification des poux.
Et, mme dans un milieu moins imprgn de la pense chrtienne, lorsque
l'on voit une jeune fille, non plus sacrifie  l'orgueil de sa famille,
mais trouvant dans son mariage la ralisation de ses voeux, on conoit
le ravissement avec lequel Mme de Svign contemple ce charmant
spectacle: La cour est toute rjouie du mariage de M. le prince de
Conti et de Mlle de Blois. Ils s'aiment comme dans les romans. Le roi
s'est fait un grand jeu de leur inclination. Il parla tendrement  sa
fille, et l'assura qu'il l'aimait si fort, qu'il n'avait point voulu
l'loigner de lui. La petite fut si attendrie et si aise, qu'elle
pleura. Le roi lui dit qu'il voyait bien que c'est qu'elle avait de
l'aversion pour le mari qu'il lui avait choisi; elle redoubla ses
pleurs: son petit coeur ne pouvait contenir tant de joie. Le roi conta
cette petite scne, et tout le monde y prit plaisir. Pour M. le prince
de Conti, il tait transport, il ne savait ni ce qu'il disait ni ce
qu'il faisait; il passait par-dessus tous les gens qu'il trouvait en
chemin, pour aller voir Mlle de Blois. Mme Colbert ne voulait pas qu'il
la vt que le soir; il fora les portes, et se jeta  ses pieds, et
lui baisa la main. Elle, sans autre faon, l'embrassa, et la revoil 
pleurer. Cette bonne petite princesse est si tendre et si jolie, que
l'on voudrait la manger. Le comte de Gramont fit ses compliments, comme
les autres, au prince de Conti: Monsieur, je me rjouis de votre
mariage; croyez-moi, mnagez le beau-pre, ne le chicanez point, ne
prenez point garde  peu de chose avec lui; vivez bien dans cette
famille, et je rponds que vous vous trouverez fort bien de cette
alliance. Le roi se rjouit de tout cela, et marie sa fille en faisant
des compliments comme un autre,  M. le prince,  M. le duc et  Mme la
duchesse,  laquelle il demande son amiti pour Mlle de Blois, disant
qu'elle serait trop heureuse d'tre souvent auprs d'elle, et de suivre
un si bon exemple. Il s'amuse  donner des transes au prince de Conti.
Il lui fait dire que les articles ne sont pas sans difficult; qu'il
faut remettre l'affaire  l'hiver qui vient: l-dessus le prince
amoureux tombe comme vanoui; la princesse l'assure qu'elle n'en aura
jamais d'autre. Cette fin s'carte un peu dans le don Quichotte,
ajoute la railleuse marquise; mais dans la vrit il n'y eut jamais
un si joli roman[141]. Roman qui devait avoir un triste et prosaque
dnouement! Si la tendresse base sur l'estime est une condition
essentielle du mariage, il est dangereux d'apporter dans ce lien sacr
les illusions passionnes, romanesques, que la ralit vient trop
souvent dtruire. Peut-tre serait-il moins prilleux de ne ressentir
qu'une indiffrence que pourraient faire fondre cette communaut
d'existence et cette mutuelle estime qui produisent  la longue de
solides attachements.

[Note 141: Mme de Svign, _Lettres_, 27 dcembre 1679.]

Avant le mariage on exposait les dons qu'avait reus la marie. On
va voir, comme l'opra, les habits de Mlle de Louvois: il n'y a point
d'toffe dore qui soit moindre que de vingt louis l'aune[142]. Quand une
autre fille de Louvois pouse le duc de Villeroi, on expose pendant deux
mois les superbes dons nuptiaux. Les Louvois marient-ils leur fils, M.
de Barbezieux, les souvenirs qu'ils offrent  la fiance, Mlle d'Uzs,
valent plus de 100,000 francs[143].

[Note 142: Mme de Svign, _Lettres_, 10 novembre 1679.]

[Note 143: Bertin, _ouvrage cit_.]

Dans un contrat de 1675, la corbeille de mariage donne par le sire de
la Lande comprenait, avec une splendide croix de diamants et une montre
marquant les heures et les jours du mois, des pices d'argenterie,
une tapisserie d'haulte-lisse pour une chambre, une tapisserie de cuir
dor pour une autre, des meubles et mme un attelage[144]. M. de la Lande
ajoutait galamment  l'apport de sa fiance cette belle corbeille dans
laquelle les pices de mnage et le carrosse  deux chevaux remplaaient
les robes et les chiffons qui, au XIXe sicle, forment le luxe d'une
corbeille.

[Note 144: _Les savants Godefroy_, Mmoires d'une famille, etc.]

Le concile de Trente avait prescrit la publication des bans avant le
mariage, ainsi que la prsence des tmoins  la bndiction nuptiale.
L'ordonnance de Blois fit passer dans la lgislation franaise ces
utiles dispositions.

La solennit religieuse des fianailles, la crmonie nuptiale taient
accompagnes de ftes qui, dans les familles riches, avaient parfois un
grand clat; c'taient des festins, des bals, des illuminations[145]. Dans
des maisons plus modestes on s'amusait fort aussi. Une lettre crite en
1671 par un gentilhomme de la robe, nous donne de curieux dtails sur
une noce parisienne. On danse entre le djeuner et le souper, tous deux
magnifiques, et l'on danse encore aprs ce second repas jusqu' deux
heures du matin. Ce que j'ay trouv de meilleur, ajoute le jeune
invit, c'est qu'aprs tous les mets dont il y avait pour nourrir
mille personnes, on a distribu des sacs de papier pour emporter des
confitures chacun  son logis[146]. Ce dernier trait, essentiellement
bourgeois, dnote bien les habitudes de bonhomie patriarcale qui se
conservaient alors dans bien des familles de robe.

[Note 145: Mme de Svign, _Lettres_, 29 novembre 1679, etc.]

[Note 146: Lettre du 15 mai 1671, _Les savants Godefroy_, Mmoires
d'une famille, etc.]

La marie devait, le lendemain du mariage, recevoir sur son lit les
compliments d'une foule de gens connus ou inconnus et qui accouraient
l comme  un spectacle dont l'inconvenance rvolte justement La
Bruyre[147].

[Note 147: La Bruyre, _Caractres_, ch. vii, De la Ville.]

J'aime mieux la touchante pense qui,  ce lendemain de noce, plaait
une fte religieuse: l'action de grces.

Dans les familles uniquement proccupes des intrts terrestres,
c'tait surtout par des plaisirs que l'on clbrait ces mariages
auxquels prsidaient trop souvent la vnalit, l'ambition. Mais, dans
les maisons chrtiennes o l'on veillait avant tout  unir deux
mes immortelles, les ftes nuptiales cdaient le pas aux graves
enseignements que des parents dignes de ce nom donnaient  leurs
enfants. Avant le mariage, le pre les rappelait  son fils[148]. La mre,
l'aeule ou,  dfaut de l'une ou de l'autre, le pre crivait pour sa
fille ou sa petite-fille des conseils fonds sur l'exprience de la vie
et qui initiaient la jeune personne aux grands devoirs qu'elle tait
destine  remplir[149]. Le jour mme du mariage, avant le souper, la
noble mre dont j'ai dj cit le nom, Mme la duchesse d'Ayen, s'enferme
avec sa fille, Mme de Montagu, et, pour dernire instruction, lui lit
des pages de cet admirable livre de Tobie[150] o les familles pieuses
aiment  chercher leur modle[151].

[Note 148: Lettre du prince de Craon  son fils, le prince de Beauvau,
au moment de son mariage. 10 mars 1745. (Appendice de l'ouvrage
intitul: _Souvenirs de la marchale princesse de Beauvau_, suivis des
_Mmoires du marchal prince de Beauvau_, recueillis et mis en ordre par
Mme Standish, ne Noailles, son arrire-petite-fille. Paris, 1872.)]

[Note 149: Duchesse de Liancourt, _Rglement_ donn  sa petite-fille,
Mlle de la Roche-Guyon; duchesse de Doudeauville, avis  sa fille. Voir
aussi l'ouvrage de M. de Ribbe, _les Familles et la Socit en France
avant la Rvolution_.]

[Note 150: _Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu_.]

[Note 151: Ch. de Ribbe, _la Vie domestique, ses modles et ses
rgles_, d'aprs les documents originaux.]

C'est avec une motion religieuse que le soir de son mariage, l'poux
chrtien crivait dans son _Livre de raison:_ Fasse le ciel que ce soit
pour un heureux establissement et pour l'honneur et la gloire de Dieu,
afin que, s'il me donne des enfants, ils soient levs pour l'honorer et
le servir[152].

[Note 152: _Livre de raison_ de Balthazar de Fresse-Monval, 27 janvier
1684, manuscrit cit par M. de Ribbe, _la Vie domestique_. Le fils de
Balthazar, Antoine, se sert  peu prs textuellement des mmes paroles
le jour o il se marie. _Id._]



                             CHAPITRE II


                     L'POUSE, LA VEUVE, LA MRE

                        (XVIe-XVIIIe SICLES)

La femme de cour.--Le luxe de la femme et le dshonneur du
foyer.--Nouveau caractre de la royaut fminine.--Tristes rsultats des
mariages d'intrt.--Indiffrence rciproque des poux.--L'infidlit
conjugale.--Lgret des moeurs.--Veuves consolables.--Mres
corruptrices.--La femme svrement juge par les moralistes.--Raret des
bons mariages.--La femme de mnage.--La femme dans la vie rurale.--La
baronne de Chantal.--La matresse de la maison, d'aprs les crits de la
duchesse de Liancourt et de la duchesse de Doudeauville.--La femme forte
dans l'ancienne magistrature; Mme de Pontchartrain, Mme d'Aguesseau.--La
misricorde de l'pouse; Mme de Montmorency; Mme de Bonneval.--La vie
conjugale suivant Montaigne.--Exemples de l'amour dans le mariage.--De
beaux mnages au XVIIIe sicle: la comtesse de Gisors, la marchale de
Beauvau.--Dernire sparation des poux.--Hommages testamentaires
rendus par le mari  la vertu de la femme.--Dispositions testamentaires
concernant la veuve.--La mre veuve investie du droit d'instituer
l'hritier.--Autorit de la mre sur une postrit souvent
nombreuse.--La mission et les enseignements de la mre.--La mre de
Bayard.--Mme du Plessis-Mornay, la duchesse de Liancourt, Mme Le
Guerchois, ne Madeleine d'Aguesseau.--L'aeule.--La mre, soutien de
famille; Mme du Laurens.--Caractre austre et tendre de l'affection
maternelle.--Mres pleurant leurs enfants.--La mre et le fils runis
dans le mme tombeau.


Pour la femme marie comme pour la jeune fille, nous savons que les
temps qui s'coulent depuis la Renaissance jusqu' la fin du sicle
dernier, nous offrent mme contraste: ici dominent les sductions du
monde, l rgnent les fermes principes de la vie domestique.

Les bals, les spectacles, les concerts, les mascarades, le jeu, les
causeries frivoles et brillantes ravissent et enivrent les femmes. Elles
vont au plaisir avec la mme ardeur que les hommes vont au combat. La
duchesse de Lorges, fille de Chamillart, se tue  force de plaisirs, et,
mourante, se fait encore transporter  cet trange champ d'honneur[153].

[Note 153: Saint-Simon, _Mmoires_, tome VII, ch. XIV.]

La femme est,  elle seule, un vivant spectacle. A la beaut, 
l'esprit,  la grce franaise, ces charmes souverains qu'elle runit
souvent, elle ajoute les ressources de la parure. Dans ce moyen ge o
la vie sociale tait assez restreinte cependant pour elle, la femme ne
se dfendait pas toujours contre les entranements du luxe. La femme se
livre plus que jamais  cette passion lorsqu'elle peut la dployer sur
la brillante scne d'une cour.

Dans les modes varies qu'ils nous offrent, les portraits du XVIe sicle
nous permettent de juger combien le costume fminin se prtait alors
 toutes les richesses de la parure. Les perles et les pierreries
serpentent dans les cheveux relevs et autour du cou. Les perles et les
pierreries garnissent aussi la robe de drap d'or, fourre d'hermines
mouchetes, qui s'ouvre en carr sur la poitrine.

Des perles encore serpentent sur le fichu bouillonn que termine la
fraise, et sont disposes entre les bouillons des manches  crevs.
J'emprunte, il est vrai, ces dtails de costume au portrait de la reine
lisabeth d'Autriche peint par Franois Clouet[154], et  une miniature
reprsentant la duchesse d'tampes[155]. Mais d'autres portraits du XVIe
sicle, dus  Clouet ou  son cole, tmoignent que les femmes de
la cour savaient lutter d'lgance avec une souveraine lgitime ou
illgitime.

[Note 154: Au muse du Louvre.]

[Note 155: Miniature cite par M. Frank dans son dition de _la
Marguerite des Marguerites_.]

Des aiguillettes d'or et des plumes ornent la robe de velours noir que
porte Silvie Pic de la Mirandole, comtesse de la Rochefoucauld; des
perles d'or accompagnent la plume blanche d'une toque en velours noir
pose sur sa blonde chevelure crpe; et le petit col pliss qui donne
 cette toilette un caractre de simplicit, n'empche pas la jeune
comtesse de porter au cou un cercle d'or cisel o chatoient les
pierreries[156].

[Note 156: Au muse du Louvre.]

Les femmes d'alors, peintes aussi bien que pares[157], se condamnaient
dj  de vritables supplices pour obir  la mode. Comme les
contemporaines de Tibulle, une femme de Paris se fait escorcher pour
donner  son visage une nouvelle peau. On n'avait pas encore invent
_l'maillage_. Il y en a qui se sont faict arracher des dents visves et
saines, pour en former la voix plus molle et plus grasse, ou pour les
renger en meilleur ordre. Combien d'exemples du mespris de la douleur
avons nous en ce genre! Que ne peuvent elles, que craignent elles, pour
peu qu'il y ayt d'adgencement  esperer en leur beault[158]! Montaigne
qui nous rvle avec son indiscrtion ordinaire, tous ces petits
secrets, nous en apprend bien d'autres. Il a vu des femmes avaler
jusqu' du sable et de la cendre pour avoir le teint ple! Il juge aussi
que ce doit tre supplice d'enfer que ces corps de baleine qui
serraient la femme ouy quelques fois  en mourir. Ces dtails ne sont
malheureusement pas tous pour nous de l'archologie....

[Note 157: Marguerite d'Angoulme, l'_Heptamron_.]

[Note 158: Montaigne, _Essais_, livre I, ch. XLI.]

Que de temps perdu dans ces soins idoltres que la femme prend de sa
personne! Je veoy avecques despit, en plusieurs mesnages, monsieur
revenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, environ midy,
que madame est encores aprez  se coeffer et attiffer en son cabinet:
c'est  faire aux roynes; encores ne say je: il est ridicule et injuste
que l'oysifvet de nos femmes soit entretenue de nostre sueur et
travail[159].

[Note 159: Id., _Id._, livre III, ch. IX.]

Ce luxe, cette oisivet de la femme amnent la ruine de la maison, et
ce n'est pas seulement la ruine, c'est le dshonneur, c'est le stigmate
infamant du vol. coutons la voix austre du chancelier de l'Hpital.
Tandis que la femme s'habille sans regarder sa fortune, nourrit des
troupeaux de serviteurs, et se promne dans un char comme pour triompher
d'un mari vaincu, celui-ci, qui ne veut cder en rien  une telle
pouse, dpense dans les plaisirs de la table, de l'amour et d'un jeu
honteux, des biens acquis par le travail de ses parents. Quand la
perversit a puis le patrimoine, on ose mettre la main aux deniers
publics, rien ne peut combler le gouffre avide; la hideuse contagion
gagne les autres citoyens et la rpublique en est tout entire
infecte[160].

[Note 160: Ch. de Ribbe, _les Familles et la Socit en France, etc._]

Sous Louis XIV, le mariage du duc de Bourgogne fut l'occasion des plus
folles dpenses du luxe. Le roi qui en avait cependant donn l'exemple,
fut lui-mme effray des ruines qui s'ensuivirent. Saint-Simon nous
apprend que le roi se repentit d'y avoir donn lieu, et dit qu'il ne
comprenait pas comment il y avait des maris assez fous pour se laisser
ruiner par les habits de leurs femmes; il pouvait ajouter, et par
les leurs. Mais le noble duc nous dit que le petit mot lch
de politique, le roi prit grand plaisir au spectacle de cette
magnificence[161]. Paris avait lutt de splendeur avec la cour.

[Note 161: Saint-Simon, t. I, ch. XXX.]

On se reprsente ces robes, ici de point de France, l d'une toffe d'or
valant au moins vingt louis l'aune; ces pierreries et ces perles qui se
mlent aux mille boucles de la chevelure, et qui,  cette poque o les
fraises et les fichus sont supprims, n'en ruissellent que plus aisment
sur les paules.

Au XVIIIe sicle, voici les normes paniers avec leurs enguirlandements
de fleurs, de fruits, de perles, de pierreries. Voici encore, avec
Marie-Antoinette, les coiffures que la reine met  la mode, ces immenses
chafaudages de plumes, de gaze, de fleurs, qui reprsentent un
vaisseau, un bocage, une mnagerie. Les femmes ne peuvent plus se tenir
droites dans leurs voitures, elles s'y courbent ou s'y agenouillent.

Le coiffeur est devenu un artiste qui fait payer cher ses productions.
Mme de Matignon fait avec Baulard un trait de 24,000 livres par an pour
que, chaque jour, il lui fournisse une coiffure nouvelle.

Au Temple, une faiseuse de rouge, Mlle Martin, en vend le moindre pot un
louis. D'autres pots de qualit suprieure, cotent jusqu' soixante et
quatre-vingts louis. Mlle Martin a le privilge de faire fabriquer
 Svres des pots de rouge qu'elle destine aux reines. A peine une
duchesse en obtient-elle un par hasard. C'est une vraie puissance
nous dit Mme d'Oberkirch.

C'est une puissance aussi que Mlle Bertin, la clbre marchande de
modes qui traite d'gale  gale avec les princesses. Admise dans
l'intrieur de la reine Marie-Antoinette, dlibrant avec elle des
affaires de la toilette, elle montre avec suffisance dans sa clientle,
le rsultat de son dernier travail avec Sa Majest: mystrieux
conseils dans lesquels la jeune reine puisait le got dominant de la
parure et excitait ainsi parmi les femmes de la cour cette rivalit
d'ajustements qui, cette fois, comme toujours, ruinait les familles et
brouillait les mnages.

Mlle Bertin fit une banqueroute de deux millions. Ce chiffre se conoit
 une poque o une jeune femme honnte faisait en dix mois 70,000
francs de dettes, et o la princesse de Gumene devait 60,000 livres 
son cordonnier[162].

[Note 162: _Mmoires_ de Mme d'Oberkirch, de Mme Campan. Taine, _les
Origines de la France. L'ancien rgime._ La plaie du luxe s'tend
partout alors. Le mal a envahi jusqu'aux campagnes, et un cur de
village dit en 1783: Les servantes d'aujourd'hui sont mieux pares que
les filles de famille ne l'taient il y a vingt ans. Th. Meignan, _Les
anciens registres paroissiaux_, cits par M. de Ribbe; _les Familles,
etc_.]

Par leur luxe insens, les femmes croient ajouter  cette royaut que
leur concde l'opinion et dont le moyen ge leur avait donn le sceptre.
Reines, elles le sont en effet. Les rois eux-mmes reconnaissent cette
gracieuse majest. Comme Louis XII, Franois Ier, Franois II font
profession de respecter les dames. Charles IX et Louis XIV saluent
toutes les femmes qu'ils rencontrent, et le premier de ces deux rois
ne souffre pas que l'on mdise d'elles[163]. Le XVIIIe sicle fait de
la femme, non plus seulement une reine, mais une idole  laquelle il
prodigue des hommages aussi peu respectueux dans le fond qu'ils sont
dlicats, raffins dans la forme.

[Note 163: Brantme, _Second livre des Dames_.]

Le caractre de la royaut fminine a, en effet, bien chang depuis
le moyen ge. Le chevalier dfendait l'honneur de toutes les femmes,
choisissait la dame de ses penses et lui gardait sa fidlit. Dfendre
l'honneur des dames! Garder  une seule sa fidlit! Ce n'est point
l, tant s'en faut, le but que poursuit l'homme de cour qui, bien au
contraire, fait son possible pour compromettre toutes les femmes et ne
se pique gure d'tre fidle  une seule, surtout si cette femme est la
sienne. Il n'est pas de bon ton, d'ailleurs, d'aimer sa femme.

La froideur entre les poux est, en effet, le moindre des maux que la
vie de cour entrane  sa suite. Au XVIe sicle cependant, par un reste
des bonnes vieilles coutumes, les poux osent encore s'aimer aux yeux du
monde, tmoin le charmant mnage que l'_Heptamron_ met en scne, Hircan
et Parlamente qui assaisonnent d'un grain d'aimable taquinerie une
affection qui se sent plus encore qu'elle ne s'exprime. Mais quand
l'intrt est la cause de tant de mariages, l'indiffrence, l'hostilit
mme en sont les rsultats ordinaires. Si le mari doit  sa femme de
grandes alliances, ou une grande fortune, elle l'crasera de cette
supriorit. A-t-elle sur lui des avantages tout personnels, un mrite
dont elle est infatue, une beaut dont elle est fire, elle trouvera
encore dans les dons qu'elle possde ou qu'elle s'attribue, des motifs
d'orgueil qui abaisseront d'autant plus son mari  ses yeux qu'ils
l'exalteront elle-mme. Il y a des mnages o la femme parat tant que
le mari ne s'aperoit jamais. Ne pourrait-on point dcouvrir l'art de
se faire aimer de sa femme? demande alors La Bruyre[164].

[Note 164: La Bruyre, _Caractres_, III, _Des Femmes_.]

Plus d'une femme aurait pu retourner la question du moraliste. A l'une
ou  l'autre de ces questions, il aurait pu tre rpondu que, pour
trouver l'amour dans le mariage, il n'aurait pas fallu y chercher
l'intrt. Et ce reproche l, fallait-il l'adresser  celui qui avait
poursuivi le march ou  celle qui en avait t l'objet et souvent la
victime?

Au temps de La Bruyre, il est dj de mauvais got de se montrer en
public avec sa femme. Au XVIIIe sicle, la sparation est totale entre
les poux mondains. Ce n'est pas seulement la vie de cour, c'est la vie
de salon, si anime et si charmante alors, qui touffe,  Paris comme 
Versailles, la vie de famille. Quand les poux sont haut placs, dit M.
Taine, l'usage et les biensances les sparent. Chacun a sa maison, ou
tout au moins son appartement, ses gens, son quipage, ses rceptions,
sa socit distincte, et, comme la reprsentation entrane la crmonie,
ils sont entre eux, par respect pour leur rang, sur le pied d'trangers
polis. Ils se font annoncer l'un chez l'autre; ils se disent Madame,
Monsieur, non seulement en public, mais en particulier; ils lvent les
paules quand  soixante lieues de Paris, dans un vieux chteau, ils
rencontrent une provinciale assez mal apprise pour appeler son mari
mon ami devant tout le monde.--Dj divises au foyer, les deux
vies divergent au del par un cart toujours croissant. Le mari a son
gouvernement, son commandement, son rgiment, sa charge  la cour, qui
le retiennent hors du logis; c'est seulement dans les dernires annes
que sa femme consent  le suivre en garnison ou en province. D'autant
plus qu'elle est elle-mme occupe, et aussi gravement que lui, souvent
par une charge auprs d'une princesse, toujours par un salon important
qu'elle doit tenir. En ce temps-l, la femme est aussi active que
l'homme, dans la mme carrire, et avec les mmes armes, qui sont la
parole flexible, la grce engageante, les insinuations, le tact, le
sentiment juste du moment opportun, l'art de plaire, de demander et
d'obtenir; il n'y a point de dame de la cour qui ne donne des rgiments
et des bnfices. A ce titre, la femme a son cortge personnel de
solliciteurs et de protgs, et, comme son mari, ses amis, ses ennemis,
ses ambitions, ses mcomptes et ses rancunes propres; rien de plus
efficace pour disjoindre un mnage que cette ressemblance des
occupations et cette distinction des intrts. Ainsi relch, le lien
finit par se rompre sous l'ascendant de l'opinion. Il est de bon air
de ne pas vivre ensemble, de s'accorder mutuellement toute tolrance,
d'tre tout entier au monde. En effet, c'est le monde qui fait alors
l'opinion, et, par elle, il pousse aux moeurs dont il a besoin.

Vers le milieu du sicle, le mari et la femme logeaient dans le mme
htel; mais c'tait tout. Jamais ils ne se voyaient, jamais on ne les
rencontrait dans la mme voiture, jamais on ne les trouvait dans la
mme maison, ni,  plus forte raison, runis dans un lieu public. Un
sentiment profond et sembl bizarre et mme ridicule, en tout cas,
inconvenant: il et choqu comme un _a parte_ srieux dans le courant
gnral de la conversation lgre. On se devait  tous, et c'tait
s'isoler  deux; en compagnie, on n'a pas droit au tte--tte[165].

[Note 165: Taine, _Origines de la France contemporaine. L'ancien
rgime._]

De l'indiffrence  l'infidlit il n'y a qu'un pas, et, dans les trois
sicles qui nous occupent, ce pas est souvent franchi par la femme aussi
bien que par l'homme. Et-elle mme t leve dans une pieuse maison,
l'enivrante atmosphre o elle vit lui fait trop souvent perdre le sens
moral. Ces spectacles enchanteurs o toutes les harmonies de la posie
et du chant prtent  l'amour leurs accents d'une pntrante douceur;
ces hommages dont le monde entoure la jeune femme et qui, bien des
fois, contrastent avec la froideur de son mari, les trahisons mme de
celui-ci, tout l'entrane vers ce but si bien dcrit par le pote:

  Dans le crime il suffit qu'une fois on dbute;
  Une chute toujours attire une autre chute.
  L'honneur est comme une le escarpe et sans bords:
  On n'y peut plus rentrer ds qu'on en est dehors.[166]

[Note 166: Boileau, _Satires_, x. Plus haut le pote, ou plutt le
moraliste a bien dpeint les dangers qui entouraient la jeune femme.]

Mais si, dans le XVIIe sicle, cette le escarpe a vu se fixer sur elle
les regards dsesprs des pcheurs repentants, le XVIIIe sicle n'a
gure connu ces remords; ce triste XVIIIe sicle o le vice, dchirant
le voile hypocrite sous lequel il s'tait cach  la cour du grand roi
vieillissant, clatait dans les orgies de la rgence et du rgne de
Louis XV. Sur vingt seigneurs de la cour, quinze ont, pour d'indignes
cratures, abandonn leurs femmes, qui ne s'en plaignent gure
d'ailleurs, et la ville suit l'exemple de la cour.

Depuis la Renaissance, le monde, trs complaisant pour les fautes du
mari, ne trouve pas mauvais que la femme se venge de l'infidle en le
trompant. Tel n'est pas toujours l'avis du mari offens. Comme certain
personnage de l'_Heptamron_, s'il veut que toutes les femmes soient
lgres, il en excepte la sienne; et, comme le comte Almaviva le sera en
plein xviiie sicle, il est  la fois volage et jaloux, jaloux jusqu'
faire reparatre dans le courtisan le justicier du moyen ge, jaloux
jusqu' squestrer,  tuer,  empoisonner la coupable. Ces fureurs
tragiques, qui appartiennent au xvie sicle, se perdent dans les sicles
suivants. Boileau rend un ironique hommage aux Parisiens:

  Gens de douce nature, et maris bons chrtiens[167].

[Note 167: Boileau, _Satires_, x.]

Au XVIIIe sicle surtout, en dpit d'Almaviva, un mari qui voudrait
seul possder sa femme, dit Montesquieu, serait regard comme un
perturbateur de la joie publique, et comme un insens qui voudrait jouir
de la lumire du soleil  l'exclusion des autres hommes. D'ailleurs la
jalousie est de mauvais ton. Un mari outrag, un duc, vient se plaindre
 sa belle-mre de sa femme qui l'a dshonor. La belle-mre, qui a de
bonnes raisons pour excuser les fautes de cette espce, rpond  son
gendre avec le plus grand sang-froid: Eh! monsieur, vous faites bien
du bruit pour peu de chose; votre pre tait de bien meilleure
compagnie[168].

[Note 168: Montesquieu, _Lettres persanes_, lv; Mme d'Oberkirch,
_Mmoires_.]

Beaucoup de maris sont, en vrit, de fort bonne compagnie dans ces
trois sicles de corruption. L'un se laisse trahir avec candeur par une
femme tristement habile  ce jeu[169]. Un autre ferme les yeux sur les
dsordres de sa femme pour qu'elle lui passe les siens. Plus mprisables
encore, des poux acceptent un dshonneur qui leur vaut d'infmes
honneurs. On connat la patience conjugale des ducs de Soubise et de
Roquelaure, qui, trouvant que la beaut heureuse tait sous Louis
XIV, suivant l'expression du duc de Saint-Simon, la dot des dots[170],
mettent en pratique cette trange leon:

  Un partage avec Jupiter
  N'a rien du tout qui dshonore;
  Et, sans doute, il ne peut tre que glorieux
  De se voir le rival du souverain des dieux[171].

[Note 169: La Bruyre, _Caractres_, iii, _Des Femmes._]

[Note 170: Saint-Simon, _Mmoires_, tome III, ch. xvii.]

[Note 171: Molire, _Amphitryon_, acte III, sc. xi.]

Certains maris sont plus abjects encore; ils ne se laissent pas
seulement indemniser de leur honte, ils proposent eux-mmes le march:
faits bien dignes de ces temps o un pre, une mre vendaient leurs
filles.

Brantme dit qu' son poque l'immoralit avait gagn les provinces, et
que des maris envoyaient leurs femmes  Paris pour plaider leur cause
devant les juges.

On aime  opposer  ces indignes poux le marquis de Montespan, portant
le deuil de la femme qui a mieux aim tre la matresse d'un roi que la
fidle compagne d'un gentilhomme.

Quant  la femme que sa honte lve si haut, elle n'a gure que
l'orgueil de sa nouvelle situation. Pour une La Vallire, moins coupable
assurment, puisqu'elle n'avait pas de mari  dshonorer, pour une
_petite violette qui se cachait sous l'herbe_, et qui tait honteuse
d'tre matresse, d'tre mre, d'tre duchesse, voici une marquise de
Montespan, voyant lgitimer les enfants ns d'un double adultre, et,
reine aux yeux de tous, montrant  la cour, sous les flots de ses
dentelles et les feux de ses pierreries, une triomphante beaut  faire
admirer  tous les ambassadeurs[172].

[Note 172: Mme de Svign, _Lettres_,  Mme de Grignan, 29 juillet
1676 1er septembre 1680.]

Le rgne qui suivit celui de Louis XIV n'tait pas fait pour effacer de
tels scandales. La place de la reine de France est alors occupe par des
femmes tombes assurment de moins haut que Mme de Montespan. Faut-il
nommer Jeanne Poisson, marquise de Pompadour de par la faveur royale?
Faut-il abaisser encore plus nos regards et chercher Jeanne Vaubernier
dans une fange si paisse que pour la comtesse du Barry, c'est monter de
quelques degrs dans la boue que de faire succder le roi _ toute la
France!_

Et ces femmes ne seront pas seulement les matresses de Louis XV. Par
lui, elles gouverneront et dshonoreront la France.

Quand l'ignominie est publique et triomphe, comment s'tonner de cette
phrase de La Bruyre: Il y a peu de galanteries secrtes; bien des
femmes ne sont pas mieux dsignes par le nom de leurs maris que par
celui de leurs amants. S'il est, on effet, des femmes qui, joignant le
sacrilge au vice, cachent leurs dsordres sous le voile de la dvotion,
d'autres ne savent mme plus rougir; et, comme les matrones de la Rome
impriale, elles se disputent honteusement des comdiens, des danseurs,
des musiciens.

Pour mieux lutter avec la courtisane, de grandes dames du xvie sicle
lui demandent des leons.

La courtisane! Son rgne commence alors et ne cesse de s'tendre. La
plus clbre fait revivre pendant les deux derniers tiers du XVIIe
sicle le type de l'htare grecque, aussi sduisante par l'esprit que
par la beaut. Ninon de Lenclos, celle dangereuse crature qui fait
perdre  ses adorateurs jusqu' la foi religieuse, exerce son pouvoir
sur trois gnrations, fut-ce dans la mme famille.

Le rgne de la courtisane crot avec les scandales du XVIIIe sicle. Mme
d'Oberkirch se plaint que la cour et les coulisses se mlent beaucoup
trop. Les filles de thtre prennent une importance extraordinaire. Pour
couvrir d'or et de bijoux d'indignes cratures, les hommes se ruinent.
La maison de Mlle Dervieux vaut la ranon d'un roi. La cour et la
ville y ont apport leur tribut. Fragonard commence un plafond pour la
demeure de la danseuse Guimard, et David l'achve. La grande dame visite
comme un muse la maison de la courtisane. Elle ne lui en veut pas
toujours du tort que celle-ci lui fait. La princesse d'Hnin que son
mari dlaisse pour une actrice, Mlle Arnould, est enchante que le
prince ait des occupations.--Un homme dsoeuvr est si ennuyeux.

La lgret et parfois la dpravation du langage sont au niveau des
moeurs qui dominent du XVIe sicle jusqu' la fin du XVIIIe. Une femme
que Brantme qualifie d'_honnte_, crit un conte pour narrer d'ignobles
aventures qui lui sont personnelles. La morale de ce rcit est que le
plaisir de tromper un mari ajoute du prix  la faute commise.

Bussy-Rabutin conseille  Mme de Svign d'agrer la cour du prince de
Conti, et lui demande impertinemment la survivance. Le mariage du duc de
Ventadour est l'objet de propos aussi lgers que spirituels[173]. On peut
se faire une ide de la libert de langage qui rgnait alors en lisant
ce qu'crivaient au XVIe sicle Marguerite d'Angoulme, et au XVIIe,
avec une crudit moindre, Mme de Svign; et cependant ces deux
charmants crivains taient d'honntes femmes. Au XVIIIe sicle, Mme
d'Oberkirch, leve dans les moeurs svres de l'Alsace, est si
tonne de la dsinvolture de langage avec laquelle s'exprime Mme de
Clermont-Tonnerre, que celle-ci s'arrte court. En rappelant ce fait,
Mme d'Oberkirch ajoute: Je ne puis me faire  ces manires _lgantes_,
et je crois que je ne m'y ferai jamais[174].

[Note 173: Bussy-Rabutin,  Mme de Svign, 10 juin 1654; Mme de
Svign,  Mme de Grignan, 27 fvrier 1671; Mme d'Oberkirch, _Mmoires_,
etc.]

[Note 174: Mme d'Oberkirch, _Mmoires_.]

Les grandes dames n'taient pas plus rserves dans leurs lectures
que dans leurs conversations. Les contes de La Fontaine sont lus par
d'honntes femmes. Au temps des Valois, un horrible ouvrage est achet
son pesant d'or par des femmes du monde. Nous savons dj qu' la mme
poque les plus infmes gravures n'effrayaient ni les jeunes filles ni
les femmes de la cour. Deux sicles plus tard, les provocantes peintures
de Boucher n'effaroucheront pas les belles dames.

Ces femmes mondaines ne sauront bien souvent faire respecter en elles ni
la dignit de la veuve, ni l'autorit de la mre. Cette femme qui,  la
mort de son mari, semble ou dans la dfaillance de l'agonie, ou dans la
folie du dsespoir, joue plus d'une fois une triste comdie. Or, aprs
tous ces grands mystres jouez, et ainsi qu'un grand torrent, aprs
avoir fait son cours et violent effort, se vient  remettre et retourner
 son berceau, comme une rivire qui a aussi est desborde, ainsi aussi
voyez-vous ces veufves se remettre et retourner  leur premire nature,
reprendre leurs esprits, peu  peu se hausser en joie, songer au monde.
Au lieu de testes de mort qu'elles portoient, ou peintes, ou graves et
esleves; au lien d'os de trespassez mis en croix ou en lacs mortuaires,
au lieu de larmes, ou de jayet ou d'or maill, ou en peinture; vous les
voyez convertir en peintures de leurs marys portes au col, accommodes
pourtant de testes de mort et larmes peintes en chiffres, en petits
lacs; bref, en petites gentillesses, desguises pourtant si gentiment,
que les contemplant pensent qu'elles les portent et prennent plus pour
le deuil des marys que pour la mondanit. Puis, aprs tout, ainsi qu'on
voit les petits oiseaux, quand ils sortent du nid, ne se mettre du
premier coup  la grande vole, mais, vollelant de branche en branche,
apprennent peu  peu l'usage de bien voler; ainsi les veufves, sortant
de leur grand deuil dsespr, ne le monstrent au monde si-tost qu'elles
l'ont laiss, mais peu  peu s'esmancipent, et puis tout  coup jettent
et le deuil et le froc de leur grand voile sur les orties, comme on dit,
et mieux que devant reprennent l'amour en leur teste...[175]

[Note 175: Brantme, _l. c._ Comp. Montaigne, _Essais_, livre II, ch.,
XXXV.]

Plus d'une femme n'a vu en effet, dans le veuvage, que la libert qui
lui est donne. Le veuvage! c'est le triomphe de la grande coquette:
Molire ne l'a pas oubli.

Et quel respect peuvent inspirer  leurs enfants ces femmes mondaines
qui n'ont pas su tre mres, ou qui ne se sont souvenues de ce titre que
pour exercer sur leurs filles une influence corruptrice?

Devant des moeurs, ici lgres, l dpraves, faut-il s'tonner des
rigoureux jugements que portent sur les femmes les moralistes du XVIe
et du XVIIe sicles? Faut-il s'tonner qu'au XVIIIe sicle, l'auteur
de l'_Esprit des lois_ ait prononc cet arrt svre: La socit des
femmes gte les moeurs[176]? Trouverons-nous dsormais trange que
Montaigne parle trop souvent de la femme comme d'une esclave de harem,
et qu'il la mconnaisse au point de dire qu'elle est plus porte que
l'homme  la sensualit[177]? Grave erreur que celle-l, et dans laquelle
a t bien loin de tomber un auteur qui, de nos jours, a dit cependant
beaucoup de mal des femmes[178].

[Note 176: Montesquieu, _Esprit dos lois_, livre XIX, ch. viii.]

[Note 177: Montaigne, _Essais_, livre II, ch. xv: livre III. ch. v.]

[Note 178: A. Dumas, _l'Homme-femme_.]

Suivant Montaigne, la chastet de la femme n'est que grimace, ou plutt
c'est une coquetterie de plus. Ainsi en juge La Rochefoucauld. Il est
vrai que ce paradoxal crivain donne d'autres mobiles encore  la vertu
des femmes: la vanit, la honte, le got du repos, le souci de la
rputation, la froideur naturelle, ou bien quelque aversion pour l'homme
qui les aime. Ailleurs il dira plus insolemment encore: La plupart des
honntes femmes sont des trsors cachs, qui ne sont en sret que parce
qu'o ne les cherche pas.--Il y a peu d'honntes femmes qui ne soient
lasses de leur mtier. C'est odieux, mais l'indignation que causent de
telles maximes, ne diminue-t-elle pas quand on sait quelles femmes les
hommes de cour avaient trop souvent sous les yeux? Elles prouvaient
au moraliste qu'il y avait peu de femmes dont le mrite survct 
la beaut[179]. Ce n'est pas  dire qu'il faille recueillir comme un
renseignement statistique, le chiffre que Boileau nous donne quant au
nombre des femmes fidles:

  ...Et dans Paris, si je sais bien compter,
  Il en est jusqu' trois que je pourrais citer.

[Note 179: La Rochefoucauld, _Maximes_, 204, 205, 220, 333, 307, 368,
474.]

Boileau a pris soin de nous avertir que ce n'tait l qu'une figure de
rhtorique, et qu'il ne fallait pas prendre les potes  la lettre[180].
Quoi qu'il en soit, il est vident que ce qui a frapp notre pote, ce
n'est pas le grand nombre des honntes femmes.

[Note 180: Boileau, _Satires_, et note de 1713; Lettres  Brossette, 5
juillet 1706]

Suivant La Rochefoucauld, la femme a un tel fond de coquetterie qu'elle
n'en connat pas elle-mme la mesure; elle la dompte plus difficilement,
que la passion; et c'est cette coquetterie qu'elle prend souvent pour de
l'amour. La Bruyre n'est pas tout  fait de cet avis. Il remarque que
dans l'amour, la femme a plus de tendresse que l'homme. En revanche, il
dclare qu'elle lui est infrieure en amiti. Sur ce dernier point il
ne s'loigne gure de LaRochefoucauld[181]. Montaigne, lui non plus, ne
croyait pas la femme capable d'amiti[182]. Une femme dont le fidle
attachement le suivit au del du tombeau, Mme de Gournay lui prouva
qu'il s'tait tromp. Mme de Sabl et Mme de la Fayette donnrent aussi
 La Rochefoucauld un dmenti analogue[183]. Et o donc se trouverait
l'amiti, sinon dans le coeur de la femme, ce coeur qui a besoin de se
dvouer jusqu'au sacrifice?

[Note 181: La Rochefoucauld, _Maximes_, 241, 277, 332, 334, 440. La
Bruyre, _Caractres_, iii.]

[Note 182: Montaigne, _Essais_, livre I, ch. xxvii.]

[Note 183: Voir plus loin, ch. iii.]

Juge peu digne de s'lever aux hauteurs de l'amiti, la femme ne mrite
gure non plus la confiance, s'il faut eu croire La Bruyre, qui la
suppose plus fidle  garder son secret que celui d'autrui. Il semble au
contraire que la femme se trahit plus facilement elle-mme qu'elle ne
trahit les autres. Mais il est vrai que La Bruyre juge de la femme
d'aprs les coquettes de son temps, ou plutt, les coquettes de tous les
temps. Et les Climnes ne manquaient pas au xviie sicle. Malgr le
stigmate vengeur dont Molire avait marqu ce type, il ne cessa de
faire cole, triste cole  laquelle le XVIIIe sicle fournit le plus
d'lves.

Aux yeux de La Bruyre, la femme est extrme en tout, dans le bien comme
dans le mal. Nous n'y contredirons pas. Suivant ce moraliste, la plupart
des femmes n'ont gure de principes: elles se conduisent absolument par
le coeur et dpendent pour leurs moeurs de ceux qu'elles aiment[184]. La
Bruyre n'tend heureusement pas  la totalit des femmes un semblable
jugement. Sans doute, en matire d'opinion, et en toute chose qui
n'intresse pas la conscience, la femme se laisse plutt guider par des
sentiments que par des ides; mais quant aux moeurs et aux croyances
dont elle a reu les immuables principes dans une solide ducation
chrtienne, elles ne les sacrifiera jamais  ses plus vives tendresses
mmes; loin de l, c'est elle qui en fera rgner autour d'elle la
bienfaisante influence.

[Note 184: La Bruyre, _Caractres_, iii, Des Femmes.]

D'ailleurs, mme considre comme une crature toute d'impression, la
femme est-elle bien souvent aussi passive que le pense La Bruyre?
Montaigne n'en tait pas trs persuad. Il ne la juge pas si prompte 
se ranger  l'avis d'autrui, tmoin l'amusante histoire de la Gasconne.
Certes il se garde bien de nier l'impressionnabilit de la femme; mais
suivant lui, cette impressionnabilit est moins passive qu'active; et
toujours, d'aprs le vieux sceptique, la femme s'exaspre d'autant plus
que la contradiction lui est oppose par le froid raisonnement.

Devant la femme imprieuse, acaritre, que Montaigne dpeint et qui
servira de modle  Boileau[185], je comprends que le premier ait accept
cet idal du mariage: un mari sourd, une femme aveugle. Il me semble
cependant que, dans cette dfinition, tout n'est pas  la charge de la
femme, puisque la ccit de l'pouse n'est pas moins indispensable  la
paix du mariage que la surdit de l'poux.

[Note 185: _Satires_, x.]

Montaigne ne nous parat pas trs convaincu ici du bonheur que peut
apporter le mariage, le mariage qu'il considre comme un march qui n'a
que l'entre libre. Pour La Rochefoucauld il y a de bons mariages;
mais il n'y en a point de dlicieux.

Heureusement,  ct de ces portraits peu flatteurs de la femme, 
ct de ces tableaux peu enchanteurs de la flicit conjugale, nous
trouverons, sinon dans La Rochefoucauld, du moins dans Montaigne, dans
La Bruyre, dans Montesquieu, d'autres traits qui tmoignent que, dans
un monde corrompu, il y avait encore d'honntes femmes et de bons
mnages.

La dmoralisation avait, du reste, t progressive. Le pre de Montaigne
lui disait que de son temps,  peine y avait-il dans toute une province,
une femme de qualit mal nomme. Un crivain qui n'aimait pas les
femmes vertueuses et qui, regardant leur vie patriarcale d'autrefois
comme un tat de grossiret primitive, considrait comme un progrs
la brillante corruption qui les y avait arraches, Brantme, l'immoral
Brantme, constatait que, parmi ses contemporaines, le nombre des
honntes femmes l'emportait sur le nombre des autres[186]. Il est vrai que
pour Brantme le titre d'honnte femme tait singulirement lastique.
Nous en avons cit une preuve[187].

[Note 186: Brantme, _l. c._; Montaigne; I, xxvii; II, xxxi, xxxii;
III, v, etc.; La Rochefoucauld, _Maximes_, 113.]

[Note 187: Voir plus haut, page 122.]

Comme au moyen ge, les femmes d'intrieur, les femmes de mnage,
existaient toujours au XVIe sicle, bien que Montaigne en restreignt le
nombre: La plus utile et honnorable science et occupation  une mre
de famille, dit-il, c'est la science du mesnage. J'en veoy quelqu'une
avare; de mesnagires, fort peu: c'est sa maistresse qualit, et qu'on
doibt chercher avant toute aultre, comme le seul douaire qui sert
 ruyner ou  sauver nos maisons.... Selon que l'exprience m'en a
apprins, je requiers d'une femme marie, au dessus de toute aultre
vertu, la vertu oeconomique. Je l'en mets au propre, luy laissant par
mon absence tout le gouvernement en main[188].

[Note 188: Montaigne, _Essais_, III, ix.]

L'ordre, l'conomie, c'est l ce que recommande  la nouvelle marie un
pre soucieux de l'avenir du jeune mnage[189]. C'est toujours l'idal de
la femme forte qui domine dans les familles chrtiennes, surtout dans la
vie rurale. En parlant de l'agriculteur, Olivier de Serres voit, comme
Montaigne, dans la femme vigilante la fortune de la maison; mais il
s'inspire directement de la Sainte-criture pour traduire cette pense.
Il dit avec un sentiment tout biblique: Ce lui sera un grand support
et aide, que d'estre bien mari, et accompagn d'une sage et vertueuse
femme, pour faire leurs communes affaires avec parfaite amiti et bonne
intelligence. Et si une telle lui est donne de Dieu, que celle qui
est descrite par Salomon, se pourra dire heureux, et se vanter d'avoir
rencontr un bon thrsor: estant la femme l'un des plus importans
ressorts du mesnage, de laquelle la conduite est  prfrer  toute
autre science de la culture des champs. O l'homme aura beau se
morfondre  les faire manier avec tout art et diligence, si les fruicts
en provenant, serrs dans les greniers, ne sont par la femme gouverns
avec raison. Mais au contraire, estans entre les mains d'une prudente et
bonne mesnagere, avec honorable libralit et louable espargne, seront
convenablement distribus: si qu'avec toute abondance, les vieux se
joindront aux nouveaux, avec vostre grand et commun profit, et louange.
Aussi,

  On dict bien vrai qu'en chacune saison
  La femme fait ou dfait la maison.

[Note 189: Nicolas Pasquier, _Lettres_, l. V, lettre ix.]

Avec Xnophon, Olivier de Serres rappelle dans un autre chapitre, que
la femme doit vaquer au gouvernement de la maison pendant que le mari
dirige l'exploitation agricole. Mais il faut qu'il y ait entre les poux
communication de conseil requise  tout mesnage bien dress: estant
quelques fois  propos, selon les occurrences, que l'homme die son avis
et se mesle des moindres choses de la maison, et la femme des plus
srieuses[190]. Le temps pass, quand on vouloit louer un homme, on le
disoit bon laboureur. C'estoit aussi lors la plus grande gloire de la
femme que d'estre estime bonne mesnagre: laquelle louange, le temps
n'ayant peu esteindre, est-elle encores en telle rputation, que celui
qui se veut marier, aprs les marques de crainte de Dieu, et pudicit,
par dessus toutes autres vertus, cherche en sa femme le bon mesnage,
comme article ncessaire pour la flicit de sa maison. Plus grande
richesse ne peut souhaitter l'homme en ce monde, aprs la sant, que
d'avoir une femme de bien, de bon sens, bonne mesnagre. Telle conduira
et instruira bien la famille, tiendra la maison remplie de tous biens,
pour y vivre commodment et honorablement. Depuis la plus grande dame,
jusques  la plus petite femmelette,  toutes, la vertu du mesnager
reluit par dessus toute autre, comme instrument de nous conserver la
vie. Une femme mesnagre entrant en une pauvre maison, l'enrichit:
une despencire, ou fainante, destruit la riche. La petite maison
s'aggrandit entre les mains de ceste l: et entre celles de ceste-ci,
la grande s'apptisse. Salomon fait paroistre le mari de la bonne
mesnagre, entre les principaux hommes de la cit: dict que la femme
vaillante est la couronne de son mari: qu'elle bastit la maison: qu'elle
plante la vigne: qu'elle ne craint ni le froid, ni la gele... que la
maison et les richesses sont de l'hritage des pres, mais la prudente
femme est de par l'Eternel.

[Note 190: Nicolas Pasquier, dans la lettre cite  la page
prcdente, note 2, dit  sa fille de ne rien faire sans l'avis du mari:
C'est le moyen en obessant, d'apprendre  luy commander: je veux dire,
que quand il recognoistra cette humble obessance, il ne fera plus rien
que ce que vous desirez, et vous abandonnera la libre disposition de
tout le mesnage.]

A ces belles paroles profitera nostre mre-de-famille, et se plaira
en son administration, si elle dsire d'estre loue et honore de ses
voisins, rvre et servie de ses enfans,... si elle prend plaisir de
voir tousjours sa maison abondamment pourveue de toutes commodits, pour
s'en servir au vivre ordinaire, au recueil des amis,  la ncessit des
maladies,  l'advancement des enfans, aux aumosnes des pauvres.

Olivier de Serres qui rappelle  la mnagre les rcompenses de la
femme forte, dit aussi, dans le chapitre d'o nous avons extrait notre
premire citation, quelles incomparables flicits attendent les poux
qui s'unissent dans une affectueuse estime pour diriger leur maison:
Par telle correspondance la paix et la concorde se nourrissans en la
maison, vos enfans en seront de tant mieux instruicts, et vous rendront
tant plus humble obissance, que plus vertueusement vous verront vivre
par ensemble.

Cela mesme vous fera aussi aimer, honorer, craindre, obir, de vos
amis, voisins, sujets, serviteurs. Et par telle marque estant vostre
maison recogneue pour celle de Dieu; Dieu y habitera, y mettant sa
crainte: et la comblant de toutes sortes de bndictions, vous fera
prosprer en ce monde, comme, est promis en l'escriture[191]...

[Note 191: Olivier de Serres, _le Thtre d'agriculture et Mesnage des
champs_, 1er lieu, ch. vi; 8e lieu, ch. i.]

Tel fut le mnage du baron et de la baronne de Chantal. Et le rle de la
mnagre contribua puissamment  prparer dans la noble dame la sainte
que l'glise devait placer sur ses autels.

Lorsque M. de Chantai se maria, il remit le gouvernement de la maison 
sa jeune compagne qui s'effrayait de cette responsabilit. Mais avec
la douce autorit de l'poux chrtien, il voulut qu'elle se rsolt
 porter ce fardeau, disant, lui aussi, que la femme sage difie
sa maison, et que celles qui mprisent ce soin, dtruisent les plus
riches. Et il mit sous les yeux de la jeune femme, comme un exemple, le
type de la baronne de Chantal, son hroque mre. Saisie d'une gnreuse
mulation, elle ceignit ses reins de force et fortifia son bras pour
se dvouer  la mission domestique que lui imposait son mari. Elle mit
ordre  l'ordinaire et aux gages des serviteurs et servantes, le tout
avec un esprit si raisonnable que chacun tait content. Elle ordonna que
tous les grangers, sujets, receveurs et autres, avec lesquels on
aurait  traiter, s'adresseraient immdiatement  elle pour toutes les
affaires.

Ds le jour qu'elle prit le soin de la maison, elle s'accoutuma  se
lever de grand matin, et avait dj mis ordre au mnage, et envoy ses
gens au labeur, quand son mari se levait. De fortifiantes lectures, _la
Vie des Saints, les Annales de la France,_ rafrachissaient son me au
milieu de tant d'occupations matrielles....

Elle ne portait habituellement que des vtements de camelot et
d'tamine; mais l'lgance inne de la grande dame la faisait paratre
plus charmante sous ces humbles habits que d'autres sous leurs tissus
d'or et de soie. Lorsqu'elle avait  reprsenter, elle se parait de ses
vtements de noces ou de ses ajustements de jeune fille. Elle savait
accueillir avec la grce modeste de la femme chrtienne les amis de
son mari qui se runissaient chez lui pour la chasse et d'autres
divertissements. Mais lorsque son mari tait absent, il n'y avait
pour elle ni rception, ni parure. Les yeux  qui je dois plaire,
disait-elle, sont  cent lieues d'ici; ce serait inutilement que je
m'agencerais. Elle tait pour les pauvres une servante. Pendant une
famine, elle les runissait chaque jour, leur versait du potage dans
leurs cuelles, leur prsentait les morceaux de pain qui s'entassaient
dans les corbeilles. Alors dj elle secourait ces malades que, dans son
austre veuvage, elle devait soigner avec une hroque charit.

Pour un dlit qu'elle jugeait vniel, un paysan tait-il renferm dans
l'humide prison du chteau, elle l'en faisait secrtement sortir le
soir, lui donnait un lit, et, le lendemain, de grand matin, pour ne pas
dplaire  son mari, elle remettait le prisonnier dans la prison, et,
en allant donner le bonjour  M. de Chantal, elle lui demandait si
amiablement cong d'ouvrir  ces pauvres gens et les mettre en libert,
que quasi toujours elle l'obtenait.

Elle donnait aux paysans les exemples de la pit; elle instruisait
elle-mme dans la religion ses serviteurs que la prire en commun
runissait matin et soir autour de la chtelaine. Svre pour le vice,
elle tait indulgente pour les fautes auxquelles les domestiques
s'taient laiss entraner par la faiblesse et non par la volont; et,
ici encore, sa misricordieuse influence plaidait auprs du chtelain en
faveur du coupable.

C'est une grande marque de sa prudence et douce conduite, qu'en huit
ans qu'elle a demeur marie, et neuf ans au monde aprs son veuvage,
elle n'a presque point chang de serviteurs et de servantes, except
deux qu'elle congdia pour ne les pouvoir faire amender de quelques
vices auxquels ils taient adonns. Elle n'tait point crieuse ni
maussade parmi ses domestiques; sa vertu la faisait galement craindre
et aimer. Bref, sa maison tait le logis de la paix, de l'honneur, de
la civilit et pit chrtienne, et d'une joie vraiment noble et
innocente[192].

[Note 192: Mre de Changy. _Mmoires sur la vie et les vertus de
sainte Jeanne-Franoise Frmyot de Chantal_; comp. _Bulle du Pape_
Clment XIII pour la canonisation de la bienheureuse.]

Sans connatre alors le grand vque qui devait tre son guide dans la
saintet, Mme de Chantal appliquait dans son mnage les conseils que
saint Franois de Sales donnait aux femmes pour qu'elles unissent
 leurs devoirs religieux,  leur apostolat,  leurs oeuvres de
misricorde, les occupations de la femme forte: le soin de la famille,
avec les oeuvres qui dpendent d'iceluy, ainsi que l'utile diligence
qui ne permet pas  l'oisivet de prendre la place destine au
travail[193].

[Note 193: Saint Franois de Sales, _Introduction  la vie dcote_.
111e partie, ch. XXXV.]

Dans la vie rurale, les nobles dames veillent aux intrts de
l'exploitation agricole et n'en ddaignent pas l'humble dtail. La
chtelaine envoie ses serviteurs aux champs et garnit leur besace.
Lorsque Sully tait  la cour, sa femme vendait le bl et les autres
rcoltes.

A une poque postrieure, Laure de Fitz-James, marquise de Bouzolz,
fille du marchal de Berwick, n'avait jamais, dit-on, les mains
inoccupes; et, cette grande dame ne couchait que dans les draps dont
sa main patricienne avait fil la toile[194]. Les quenouilles dites _de
mariage_, que l'on voit au muse d Cluny et qui datent du XVIe sicle,
rappelaient aux femmes, dans leurs riches sculptures, l'histoire de ces
femmes fortes qui filaient la laine et le lin.

[Note 194: _Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu._]

Deux femmes, entres par le mariage dans la famille de La Rochefoucauld,
donnrent au XVIIe et au XVIIIe sicles l'exemple de la femme forte, de
la mnagre, aussi bien  la ville qu'aux champs. C'est au XVIIe sicle,
Jeanne de Schomberg, duchesse de Liancourt; c'est, dans le sicle
suivant, Augustine de Montmirail, duchesse de Doudeauville, dont
l'existence se prolongea jusque dans le XIXe sicle. Dans leur conduite,
dans les conseils que l'une crivit pour sa fille, l'autre pour sa
petite-fille; dans le rglement que Mme de Liancourt traa pour
elle-mme, nous voyons combien important tait pour les plus grandes
dames le gouvernement de la maison, et par quelles fortes et douces
vertus elles soutenaient leurs foyers.

Ce gouvernement domestique est vaste. La femme surveille les affaires de
la maison, et elle en soumet l'ensemble  son mari, le chef respect
de la communaut. Elle vrifie les dpenses de la veille, celles de la
semaine; elle arrte le compte du mois. A l'aide de conseils clairs,
elle revoit le compte gnral de l'anne. Lorsqu'elle l'a sign en
double expdition, elle le fait placer avec les pices justificatives
dans une cassette de bois qui est dpose au trsor des papiers.
Pour l'anne suivante, elle fait un tat gnral des dpenses, par
estimation, et d'aprs la moyenne des trois  quatre annes prcdentes.
Elle y fait figurer le train de la maison de ville et les dpenses de
la vie rurale. Elle tient compte aussi des dpenses imprvues. La femme
chrtienne payera exactement ses serviteurs, ses fournisseurs. Faire
des dettes, c'est retenir injustement le bien d'autrui. La noble
dame vitera le luxe des habits, des meubles, de la table. Bonne et
hospitalire d'ailleurs, elle tablira l'ordre dans la biensance et
dans la gnrosit. Elle n'oubliera pas non plus qu'il faut donner aux
pauvres le superflu de son bien.

La chtelaine peut galement tre associe aux affaires extrieures
du chtelain: le choix des officiers qui rendent la justice
seigneuriale[195], le contrle de leurs actes; elle aussi veillera au bien
des orphelins, des hpitaux, des fabriques;  l'entretien des ponts et
des chemins sur lesquels les seigneurs sont voyers,  la conservation
des communes.

[Note 195: En l'absence de M. de Gondi, sa femme choisit des officiers
probes pour administrer la justice dans ses terres. Chantelauze, saint
Vincent de Paul et les Gondi. Paris. 1882.]


Elle aide son mari dans la conduite d'un procs, et prside avec lui
le conseil domestique des gens d'affaires. Dans les conseils que la
duchesse de Liancourt donne  sa petite-fille, on reconnat la noble
femme qui, soucieuse avant tout du droit, fournissait  ses adversaires
mme le moyen de plaider contre elle, et gardait pour leurs personnes
les affectueux mnagements de la charit[196].

[Note 196: Mme la duchesse de Liancourt, _Rglement donn par une dame
de qualit, etc._]

La duchesse de Doudeauville fut plus qu'associe au gouvernement de la
maison. Pendant l'migration de M. de Doudeauville, elle s'acquitta si
bien de cette administration que, de retour, le duc la lui laissa tout
entire[197].

[Note 197: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de
Doudeauville_.]

Quant aux charges officielles dont le mari est revtu, la femme y
demeurera trangre. Mais commet-il une injustice, elle doit l'avertir
en secret et avec prudence. C'est le droit, c'est le devoir de l'pouse
conseillre.

En toute circonstance d'ailleurs o le mari s'carte du devoir, l'pouse
doit lui en indiquer le chemin. Mais elle prche surtout d'exemple.
Aprs dix-huit annes d'une action lente et bienfaisante, Mme de
Liancourt arrache son mari aux sductions du monde.

Si l'pouse, si la mre ont charge d'mes, la matresse de la maison a
aussi cette responsabilit. Comme la baronne de Chantal, elle veille
aux besoins spirituels de ses serviteurs et  leurs intrts temporels.
Matresse attentive, elle les rcompense de leurs bons services, les
soigne dans leurs maladies, leur assure le pain dans leur vieillesse. La
duchesse de Liancourt, cette grande dame qui, dans le monde, mesure ses
gards au rang des personnes, considre dans son cour ses domestiques
comme ses gaux devant Dieu, des gaux que, dit-elle  Mlle de La
Roche-Guyon, Dieu a rduits en ce monde dans l'tat de servitude pour
aider notre infirmit durant que vous remdiez  leur misre.... Ils
doivent gagner le Ciel par cette humiliation, comme vous devez le gagner
par le soin que vous prendrez de leur conduite. Dieu nous oblige donc
ainsi  des devoirs mutuels les uns envers les autres.

Un rglement tait ncessaire pour que la matresse de la maison pt
s'acquitter de la charge qui pesait sur elle, charge si lourde qu'elle
rappelait  la plus grande dame la sentence de l'Eden: Tu mangeras
ton pain  la sueur de ton front. Aussi, avant d'assumer une telle
responsabilit, elle invoquait l'Esprit-Saint pour pouvoir agir avec
prudence et fermet.

En prenant le fardeau du gouvernement domestique, la noble dame voudra,
non dominer sur autrui, mais obir: obir au mari qui, occup par de
grands emplois, ne pourrait surveiller lui-mme la maison; obir  Dieu
qui, selon la belle pense de Mme de Liancourt, ne donne  l'homme que
la garde d'un bien que celui-ci doit transmettre fidlement  autrui.
C'est le talent que Dieu lui confie et dont il lui demandera compte au
jugement dernier.

Partout la matresse de la maison cherche la volont de Dieu. Comme la
chtelaine du moyen ge, son premier labeur est de distribuer la tche 
ses serviteurs, mais sa premire pense est d'adorer le Seigneur qui lui
a donn un jour de plus pour le servir. C'est  lui qu'elle consacre
toute sa journe. Avant toute action, avant tout plaisir mme, elle se
demande si cette action, si ce plaisir peuvent tre offerts au Dieu de
justice et de puret.

Gnreusement dvoue  ses amis, elle leur sacrifie son repos, son
bonheur, mais sa conscience, jamais! Le nombre de ses relations sera
d'ailleurs restreint, et toujours soumis  la volont du mari. Quant aux
devoirs du monde, aux visites, elle ne leur donnera que ce qui ne se
peut refuser  la plus stricte biensance. Elle apporte dans toutes ses
conversations une parole sobre, aimable, indulgente, ennemie de toute
discussion opinitre, nourrie de bonnes lectures[198]; une influence
bienfaisante, mais toujours exerce avec prudence. Fut-elle mme
entoure de caractres difficiles, elle fait rgner partout la paix,
et pour cela elle l'a d'abord tablie dans son me en domptant ses
passions, ses caprices, son humeur[199]. Quelle paix, en effet, dans une
me qui s'est rendue matresse d'elle-mme! Tout peut crouler, Dieu
reste[200].

[Note 198: Pendant que la duchesse de Liancourt est  sa toilette,
elle se fait faire une bonne lecture pour que les personnes qui
l'entourent alors puissent en profiter. Elle les fait parler sur cette
lecture et attire leur attention sur l'enseignement qu'elles en peuvent
tirer.]

[Note 199: Mme la duchesse de Liancourt, _l. c._]

[Note 200: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville]

La douceur est la souveraine expression de cette paix intrieure. La
douceur! c'tait la vertu perptuelle que saint Franois de Sales
recommandait  la femme.

La femme forte, bonne mnagre, douce et sre conseillre, se retrouvait
particulirement au sein de la magistrature. Dans ce milieu svre
o les principes sur lesquels repose l'ordre social sont chaque jour
rappels, les femmes vivent gnralement selon les principes dont leurs
maris sont les gardiens. Elles mnent l'existence de la matrone romaine
qui file la laine et garde la maison. Un jurisconsulte d'Aix raconte
que, sous le rgne de Louis XIII, les magistrats n'estoient vus qu'aux
rues conduisant au palais, et ils vivoient chez eux en si grande
simplicit qu'au feu de la cuisine, quand le mouton tournoit  la
broche, le mari se prparoit pour le rapport d'un procs, et la femme
avoit la quenouille[201].

[Note 201: Ch. de Ribbe, _les Familles et la Socit en France, etc._]

C'est  la robe qu'appartient par sa naissance et par son mariage Mme
de Nesmond, cette jeune femme de quinze ans que sa sainte mre, Mme
de Miramion, installe dans sa nouvelle famille en demandant que cette
enfant soit charge de l'administration de ses biens. La nouvelle marie
obtient ce privilge et s'en montre digne[202].

[Note 202: Bonneau-Avenant, _Madame de Miramion_.]

Dans la magistrature se rencontraient des types respectables et
attachants. Il pouvait sans doute arriver que l'austrit ft ridicule
et intolrante comme chez Mme Omer Talon, que Flchier a peinte avec
une verve si piquante et si malicieuse dans _les Grands-Jours
d'Auvergne_[203]. Mais  la svrit morale s'alliaient gnralement la
douceur des affections domestiques et l'amabilit des relations. Quelle
noble et sympathique figure que Mme de Pontchartrain, ne Meaupou, cette
femme sense et spirituelle, tincelante de gat et remplie en mme
temps de dignit, sachant, comme aurait pu le faire une femme de vieille
race, accueillir ses htes avec toutes les nuances de distinction que
comporte leur tat, prsidant enfin aux rceptions officielles comme
nulle femme de ministre ne savait le faire; et avec toutes ces
brillantes sductions, possdant l'active et chaleureuse bont qui lui
inspire de charitables fondations, et qui fait d'elle une amie aussi
fidle que gnreuse. Chez Mme d'Aguesseau, femme du chancelier et
belle-fille de la bienfaisante Mme Henri d'Aguesseau, mme mlange de
grce aimable et de noble vertu que chez Mme de Pontchartrain. Et toutes
deux ralisent le type de l'pouse conseillre: Saint-Simon nous dit
que Pontchartrain ne se trompa jamais tant qu'il couta les avis de sa
femme. Quant  Mme d'Aguesseau, qui ne connat le mot romain qu'elle
adressa au chancelier dans la prilleuse circonstance o il allait
exposer sa position, sa libert: Elle le conjura, en l'embrassant,
d'oublier qu'il et femme et enfants, de compter sa charge et sa fortune
pour rien, et pour tout son honneur et sa conscience[204].

[Note 203: M. l'abb Fabre, _la Jeunesse de Flchier_.]

[Note 204: Saint-Simon, t. VII, ch. v, xxvi; _Discours sur la vie
et la mort de M. d'Aguesseau_, conseiller d'tat, par M. d'Aguesseau
chancelier de France.]

La vertu et la grce, la force morale, la prudence, la bont, la
charit, la douceur, c'taient l les qualits de la femme franaise au
moyen ge. Nous voyons qu'en dpit des influences corruptrices amenes
par la vie mondaine, ces qualits s'taient conserves dans les trois
sicles que nous tudions. Ajoutons-y la misricordieuse charit avec
laquelle, comme au moyen ge aussi, plus d'une femme pardonne  l'poux
qui lui est infidle: noble contraste que l'on est heureux d'opposer 
la femme qui se venge de l'adultre par l'adultre!

Avec le silence vous viendrez  bout de tout; il ne faut parler de
cette sorte de peine qu' Dieu seul, disait  une pouse trahie une
jeune femme qui connaissait personnellement cette douleur: c'tait la
sainte duchesse de Montmorency, compagne du brillant et chevaleresque
Henri de Montmorency, poux  la fois tendre et volage qui, tout en
gardant  sa femme sa meilleure affection, offrait  d'autres ses
capricieux hommages de grand seigneur. La duchesse se taisait; mais ses
souffrances se lisaient sur son expressif visage; son mari le remarqua:
tes-vous malade, mon amie? lui demanda-t-il; vous tes change!--Il
est vrai, mon visage est chang, mais mon coeur ne l'est pas, rpondit
la jeune femme. Le duc devina la secrte douleur que trahissaient ces
paroles, et, devant les larmes qu'il faisait couler, il ne put que
s'agenouiller avec motion et promettre  sa femme une fidlit qu'il
n'eut pas, hlas! la force de lui garder. Mais dans les mes pures,
l'amour qui est plus fort que la mort, est plus fort aussi que l'offense
qui le blesse. Par la puissance de son dvouement, Mme de Montmorency
s'leva au-dessus des jalousies humaines; et l'on a mme dit qu'au fond
du coeur elle ne pouvait se dfendre d'une indfinissable sympathie pour
les femmes qui aimaient l'objet de son unique passion[205]. Cet amour si
dsintress n'appartenait dj plus  la terre quand la tte chrie sur
laquelle il planait tomba sous la hache du bourreau. Alors cet amour
monta plus haut encore; et par un hroque effort, Mme de Montmorency
le sacrifia  Dieu. La veuve de la grande victime devint l'pouse de
Jsus-Christ.

[Note 205: Amde Rene, _Madame de Montmorency_.]

Mais voici un exemple de magnanimit conjugale qui nous parat plus
extraordinaire. Que Mme de Montmorency ait aim avec une passion aussi
gnreuse le noble duc qui, par son grand coeur, par sa bravoure, par sa
loyaut, soulevait, malgr ses faiblesses, une enthousiaste admiration,
nous comprenons ce sentiment. Mais qu'une femme d'lite, marie  un
tre indigne, tratre  sa patrie, dserteur, escroc mme, ait encore
 supporter l'abandon du misrable qui, par ce mariage, a chapp  un
public dshonneur; et que cette pouse si cruellement outrage, lui
garde encore son amour, voil un fait qui semblerait inexplicable si
l'on ne savait quels trsors de misricordieuse tendresse peut receler
un coeur de femme. Cet homme se nommait le comte de Bonneval, et c'est
Mlle de Biron qui s'tait dvoue  lui avec toute la force d'une
affection qui s'appuie sur le devoir. Lorsque son mari l'a abandonne,
elle lui crit: Je me suis attache  vous en bien peu de temps, de
bonne foi; je suis sincre; cette tendresse m'a t un sujet de beaucoup
de peines, mais elles n'ont point effac une prvention qui me fera
toujours galement dsirer votre amiti comme la seule chose qui puisse
me rendre heureuse. Les lettres mmes de la jeune femme demeurent
sans rponse, s'il faut en juger par cette prire navrante de la noble
dlaisse: Je vous prie seulement de dire une fois tous les huit jours
 votre valet de chambre que vous avez une femme qui vous aime, et qui
demande qu'on lui apprenne que vous tes en bonne sant.

Cette femme si prouve ne laisse pas souponner au monde ses amres
tristesses. Elle voile les fautes de son mari, mais c'est avec fiert
qu'elle salue les actions d'clat que l'on trouve mles  de si
honteuses turpitudes chez le comte de Bonneval, cet trange aventurier
qui,  la fin de sa vie, devait trahir son Dieu comme il avait trahi sa
patrie, son foyer, et qui, rengat, soldat de Mahomet arm contre les
chrtiens, devait avoir son tombeau  Constantinople[206].

[Note 206: Saint-Simon, tome III, ch. xxii; tome IX, ch. iii; Bertin
_les Mariages dans l'ancienne socit franaise_.]

Dans son dlaissement, Mme la duchesse de Chartres, mre du roi
Louis-Philippe, garde une touchante tendresse au volage poux qui lui
porte le coup le plus cruel qu'une femme puisse recevoir en lui enlevant
la consolation d'lever ses enfants et en confiant ce soin  la rivale
qu'il lui prfre. Malgr son cuisant chagrin elle ne perd cependant pas
 l'extrieur cette gaiet d'enfant que conserve si naturellement la
candeur de l'me[207].

[Note 207: Mme d'Oberkirch, _Mmoires_.]

La vertu, soutien de l'pouse malheureuse, devient dans l'harmonie d'un
beau mnage, le titre le plus sr de la femme  l'attachement de son
mari. Cette harmonie conjugale, nous allons le voir, se retrouve dans
les sicles de corruption plus souvent qu'on ne le croit. Elle nous est
dj apparue alors que nous esquissions les devoirs et les vertus de
la femme. Arrtons-nous quelques instants devant le pur tableau de
l'affection conjugale, de cette affection qui ralise si bien les
conditions qu'un grand voque de nos jours donnait aux attachements
d'ici-bas: le respect dans l'amour, et l'amour dans le respect[208].

[Note 208: Mgr Dupanloup, _Confrences aux femmes chrtiennes_,
publies par M. l'abb Lagrange. Paris, 1881.]

Nous avons entendu Montaigne interprter, comme ses plus religieux
contemporains, la pense biblique en considrant la femme forte comme la
fortune d'une maison. Maintenant ce philosophe  l'esprit sceptique, 
la morale facile, va nous faire entendre sur le respect d au mariage,
des accents o, malgr une note railleuse, domine une religieuse
gravit: Un bon mariage,--s'il en est, ajoute-t-il avec sa malicieuse
bonhomie,--refuse la compaignie et conditions de l'amour. (Montaigne
parle ici de l'amour paen): il tasche  reprsenter celles de
l'amiti. Ailleurs il est vrai, Montaigne, l'ternel douteur, croit que
la femme, tant incapable d'amiti, ne saurait apporter ce sentiment
dans le mariage. Mais poursuivons: C'est une doulce socit de vie,
pleine de constance, de fiance et d'un nombre infiny d'utiles et
solides offices, et obligations mutuelles. Il dit aussi fort justement
qu'aucune femme unie  l'homme qu'elle aime, ne voudrait lui inspirer
d'autres sentiments que cette amiti calme et dvoue. Si elle est
loge en son affection comme femme, elle y est bien plus honnorablement
et seurement loge. Pour celui-l mme qui trahit sa femme, Montaigne
juge qu'elle reste un tre tellement sacr que si on lui demandait
 qui il aymeroit mieulx arriver une honte, ou  sa femme, ou  sa
maistresse? de qui la desfortune l'affligeroit le plus?  qui il dsire
plus de grandeur? ces demandes n'ont aulcun doubte en un mariage sain.

Ce qu'il s'en veoid si peu de bons, est signe de son prix et de sa
valeur. A le bien faonner et  le bien prendre, il n'est point de plus
belle pice en nostre socit.... Tout licentieux qu'on me tient, j'ay
en vrit plus svrement observ les loix de mariage, que je n'avoy ny
promis ny esper[209].

[Note 209: Montaigne, _Essais_, III, v.]

Le respect du foyer se maintenait donc toujours. L'amour d'un roi
n'blouit pas toutes les femmes et n'aveugle pas tous les maris. La
femme de Jean Sguier repousse Henri IV, et  ce mme roi qui demande
au marchal de Roquelaure d'amener  la cour sa belle compagne, le rus
Gascon, prtextant la pauvret de sa famille, rpond en patois: Sire,
elle n'a pas de _sabattous_ (souliers)[210].

[Note 210: Tallemant des Raux, _le Marchal de Roquelaure_.]

Au respect du mariage se joignait souvent l'amour conjugal le plus
tendre. La famille biblique est l'idal que poursuit la pieuse famille
franaise. J'ai regard ma femme comme un autre moi-mme, dit Pierre
Pithou dans son testament dat du 15 novembre 1587[211]. Et que d'exemples
analogues nous trouverons dans les _livres de raison_, dans les mmoires
du temps! Quels mnages nous offrent M. et Mme de Chantal, M. et Mme de
Miramion, le marchal duc de Schomberg et sa belle et fire compagne
Marie de Hautefort; le duc de Bouillon et sa femme, Mlle de Berghes,
clbre par son courage, par sa beaut, et tendrement unie  son mari;
M. et Mme de Gondi si troitement attachs l'un  l'autre qu'aprs la
mort de sa femme, le veuf, incapable de recevoir aucune consolation
humaine, se fait prtre de l'Oratoire, lui, gnral des galres[212]. Le
duc de Charost, petit-fils de Fouquet, entoure de la plus constante
sollicitude sa femme qui, dit Saint-Simon, mourut  cinquante-et-un
ans, aprs plus de dix ans de maladie, sans avoir pu tre remue de son
lit, voir aucune lumire, our le moindre bruit, entendre ou dire deux
mots de suite, et encore rarement, ni changer de linge plus de deux ou
trois fois l'an, et toujours  l'extrme-onction aprs cette fatigue.
Les soins et la persvrance des attentions du duc de Charost dans cet
tat, furent galement louables et inconcevables; et elle le sentait,
car elle conserva sa tte entire jusqu' la fin avec une patience,
une vertu, une pit, qui ne se dmentirent pas un instant, et qui
augmentrent toujours[213].

[Note 211: Ch. de Ribbe, _ouvrage cit_.]

[Note 212: Chantelauze, _Saint Vincent de Paul et les Gondi_.]

[Note 213: Saint-Simon. _Mmoires_, tome VI, ch. XXIII.]

Et Saint-Simon lui-mme, qui rend hommage  ce dvouement conjugal,
Saint-Simon jouit avec sa femme de la plus complte flicit domestique.
Elle fit uniquement et tout entier le bonheur de sa vie. Par son
anglique douceur, par la muette puissance de ses larmes, elle sut
obtenir de lui jusqu'au sacrifice vraiment sanglant de l'une de ces
haines que son irascible poux gardait d'ordinaire  un ennemi avec une
passion acharne. Aussi a-t-il reconnu en elle le don du plus excellent
conseil dans ce testament o, avec une motion si touchante sous cette
plume inexorable, il rappelle les incomparables vertus de la morte,
son aimable et solide pit; la tendresse extrme et rciproque, la
confience sans rserve, l'union intime parfaite sans lacune, qui furent
les bndictions de Dieu sur cette alliance. Pour lui cette noble et
douce crature tait la Perle unique dont il gotait sans cesse
l'inestimable prix, la femme forte dont la perte lui rendit la vie 
charge et fit le plus malheureux de tous les hommes de celui qui,
par son mariage, en avait t le plus heureux! Cette union, il veut
qu'elle subsiste jusque dans la tombe, et il ordonne que le cercueil de
sa femme et le sien soient attachs si ettroitement ensemble et si bien
rivs, qu'il soit impossible de les sparer l'un, de l'autre sans les
briser tous deux[214].

[Note 214: Saint-Simon, _Mmoires_, t. I, ch. XV, XI, XXVI, XLII,
_Testament olographe_.]

Quelle harmonie domestique nous trouvons aussi dans la famille de
Belle-Isle! Le marchal qui,  quarante-cinq ans, a pous une veuve
de vingt et un ans, lui fait oublier cette diffrence d'ge par
sa tendresse et son amabilit. Dans ses lettres si simples et si
affectueuses, il nomme sa femme son cher petit matre[215]. Leur fils,
le comte de Gisors, ce grand coeur, ce vaillant soldat, chrit la
jeune femme qui l'a pous  l'ge de treize ans et qu'il appelle
familirement _Huchette_ ou _Mme de la Huche_. Avec quelle grce
caressante et grondeuse il lui crit de l'arme au sujet d'une affaire
qui concerne les rapports de l'archevque de Paris et du Parlement et 
laquelle la jeune comtesse semble avoir ml son beau-pre, le marchal
de Belle-Isle, alors ministre: Je suis, en vrit, fort votre
serviteur, madame _de la Huche_, mais d'amiti je vous dirai  l'oreille
qu'il ne vous convient pas d'aller apostiller la lettre d'un ministre,
lequel, s'il prend de mes conseils, ne laissera jamais approcher  deux
toises de son bureau un petit furet qui renverseroit et farfouilleroit
tous les traits de l'Europe pour chercher le projet de quelque
rponse  M. l'archevque sur un fait arriv dans la paroisse de
Saint-tienne-du-Mont. Ah! messieurs les ministres, mfiez-vous de
toutes ces petites mres de l'glise. Nous autres particuliers pouvons
vivre avec elles en essuyant le dbordement de leurs _si_, de leurs
_mais_, de leurs _car_, et de toute leur politique; ce torrent-l
coul, on retrouve en elles des femmes aimables, gentilles, et dont le
temporel ddommage du spirituel; mais vous, messieurs, gardez-vous-en...
Si elles vous caressent, ces petites mres, c'est pour vous sduire, et,
dans l'instant o elles vous verront enchants d'elles, vous donner des
conseils relatifs  leurs fins. Est-ce l votre portrait, ma commre?
Dites-le de bonne foi? Je vous connois comme si je vous avois fait; vous
devriez aussi me bien connotre, _Huchette_, car il me semble que je ne
vis que depuis que mon sort est attach au vtre et que nous ne faisons
qu'un. Il n'y a que sur la guerre et les affaires de l'glise que le moi
qui est  Paris et le moi qui est  Halberstadt se sparent...[216]

[Note 215: Camille Rousset, _le Comte de Gisors_, 1732-1758. Paris,
1868.]

[Note 216: 21 octobre 1757. Archives du dpt de la guerre. Lettre
reproduite par M. Camille Housset, _le comte de Gisors_.]

L'anne suivante le comte de Gisors, bless mortellement  la bataille
de Crefeld, mourait en hros chrtien. Il laissait veuve,  vingt et
un ans, la jeune femme qu'il avait adore, et qui donna  Dieu et aux
pauvres l'amour dont le plus cher objet lui manquait ici-bas.

C'est dans le sicle o il tait ridicule d'aimer sa femme, c'est en
plein XVIIIe sicle que le comte de Gisors crivait  sa jeune compagne
la dlicieuse lettre que nous venons de citer. C'est aussi, au XVIIIe
sicle, que l'on revit Philmon et Baucis. Philmon tait M. de
Maurepas, la lgret en personne, dit Mme d'Oberkirch, et pourtant
le modle des poux fidles. La pense de sa femme tait la seule ide
srieuse qui se pt loger en sa tte, ajoute la spirituelle baronne.
Quand il a t ministre, il et volontiers mis la politique en
chansons, et une larme de Mme de Maurepas le rendait triste pendant des
mois entiers... Ils sont trs vieux l'un et l'autre, et certainement ils
ne se survivront pas et s'en iront ensemble[217].

[Note 217: Mme d'Oberkirch, _Mmoires_.]

Au mme temps Philmon et Baucis se retrouvaient dans un mnage plus
grave, celui du marchal prince de Beauvau et de la digne compagne qui
tait sa _lumire_, sa _consolation_, le _charme de sa vie_. Aprs
s'tre aims pendant six ans, ils avaient pu s'unir, et leur tendresse
n'avait cess de crotre avec les annes. Dans leur beau domaine du Val,
 Saint-Germain, ils avaient tenu  consacrer le souvenir du clbre
couple de la fable en plantant prs d'une chaumire les deux arbres
qui rappelaient la mtamorphose des vieux poux. Par une nouvelle
mtamorphose le marchal se voyait dans le chne, et sa compagne dans le
tilleul[218].

[Note 218: _Souvenirs de la marchale princesse de Beauvau._ publis
par Mme Standis, ne de Noailles.]

C'est prs de cette chaumire, situe dans la partie la plus leve du
parc, que Mme de Beauvau se plaait pour attendre le cher absent qui
allait revenir. Il la voyait, il pressait le pas pour la rejoindre.
Nous nous embrassions comme si nous avions t longtemps spars, dit
la princesse, et nous ne l'tions que depuis vingt-quatre heures.
Comment ne pas nous souvenir ici du joli mot de la princesse de Poix,
fille du marchal et belle-fille de Mme de Beauvau, cette charmante
personne de dix-sept ans  qui l'on dfendait de lire des romans:
Dfendez-moi donc de voir mon pre et ma mre.

Dans sa modestie, Mme de Beauvau trouvait que son mari chrissait en
elle l'image qu'il s'tait forme d'elle. Oui, c'est lui qui m'avait
cre; c'tait telle qu'il m'avait faite qu'il me voyait; cet effet
de tendresse, il en a joui, il m'en a fait jouir jusqu' son dernier
moment.

Il faudra les cruelles impressions de la Terreur pour faire oublier aux
nobles poux le vingt-neuvime anniversaire de leur mariage. Il s'en
souvint le premier, dit la marchale. Le lendemain, ds que je fus
veille, il me le rappela avec une expression si douloureuse et si
tendre, que je crois voir, que je crois entendre encore, et son air et
ses paroles: l'impression que j'en reus, lui fit regretter de l'avoir
excite.--Deux mois aprs, il n'tait plus.

Ils avaient confondu leurs vies, ils auraient voulu confondre leurs
morts. Pendant cette premire anne de la Terreur, qui leur avait fait
oublier le meilleur souvenir de leur existence, ils eurent un instant
l'espoir d'exhaler ensemble l'unique souffle qui animait leurs deux
vies. Le marchal parut menac. Il vit que j'tais rsolue  ne pas le
quitter. Ah! me dit il, ne craignez pas que je vous loigne, je vous
appellerois. Ces paroles pntrrent mon cour, et de toutes les preuves
d'amour que j'ai reues de lui, c'est celle dont le souvenir m'est le
plus cher[219].

[Note 219: _Souvenirs de la marchale princesse de Beauvau_, et
l'introduction de cet ouvrage, par Mme de Noailles-Standish.]

Le bonheur de mourir ensemble leur fut refus. Pendant treize annes,
celle qu'un matre a nomme: _Une Artmise au XVIIIe sicle_[220], eut la
douleur de vivre ddouble, de sentir cet abandon, cette chute,
pour ainsi dire, d'une me qui, accoutume  s'appuyer sur une autre,
s'affaisse et perd son ressort en perdant son appui[221]: peine d'autant
plus irrmdiable que nulle esprance ne vient en adoucir l'amertume.
Mme de Beauvau croit que son mari se survit en elle; elle vit en sa
prsence, elle lui soumet tous ses actes pour savoir s'ils sont dignes
de lui, elle s'applique  l'imiter pour qu'il ait en elle une digne
continuation d'existence; mais cette prolongation de la vie aprs la
mort est la seule  laquelle elle croie. Imbue des funestes doctrines du
XVIIIe sicle, elle n'a pas foi en l'me immortelle; elle attend, non la
fusion des mes dans le ciel, mais la runion des cendres dans un mme
tombeau. Son me est vide de croyances religieuses, et son coeur est
rebelle aux clestes esprances. Elle croit  la tombe o tout finit.
Elle a la religion du spulcre... Qu'on aimerait  voir, par instants,
dans ces pages assombries par une si persvrante angoisse, et
par-dessus ce champ des morts o l'infortune ne regarde que la terre,
quelque coin d'azur du ct du ciel![222]

[Note 220: Cuvillier-Fleury, _Posthumes et revenants_. Paris, 1879.]

[Note 221: _Souvenirs de la marchale princesse de Beauvau_.]

[Note 222: Cuvillier-Fleury, _Posthumes et revenants_.]

Combien plus douces sont les images que nous prsentent, du XVIIe au
XVIIIe sicle, ces nombreux tombeaux o sont runis des poux, grands
seigneurs, bourgeois ou simples paysans! Leurs effigies sont reproduites
sur la pierre, et leurs mains qui se joignent dans l'attitude de la
prire nous disent que ce n'est pas seulement dans ce froid spulcre
qu'ils ont espr la runion suprme[223].

[Note 223: Voir de nombreux exemples dans les _Inscriptions de la
France_ recueillies par M. de Guilhermy.]

Tantt la femme est partie la premire, bnissant son mari, ses enfants,
et fatigue de la route, s'est endormie dans la paix du Christ aprs
avoir rempli sa mission. La duchesse de Liancourt, dont nous avons
souvent remarqu les fortes penses, va quitter celui qui, pendant
cinquante-quatre ans, a t son compagnon de route, celui qui d'abord
a march dans la voie mondaine et qu'elle a ramen dans le sentier du
Seigneur. Tous deux alors, suivant un exemple que nous avons souvent
constat dans la Gaule chrtienne et pendant le moyen ge, n'ont plus
voulu tre que frre et soeur.

Lorsqu'elle sent approcher la mort, Mme de Liancourt, cette vaillante
chrtienne, se fait porter au lieu o sa spulture est marque; et avant
de fermer les yeux elle dit  son mari: Je m'en vas; apparemment
nous ne serons pas spars longtemps; car  l'ge o nous sommes, le
survivant suivra bientt. Je pars donc dans l'esprance de vous revoir.
Ce qu'il y a de sensible dans l'amiti des chrtiens, n'est rien. Il n'y
a de grand que la charit, qui demeure toujours, et qui est bien plus
parfaite dans le ciel que sur la terre. C'est par elle que nous serons
toujours insparablement unis.. Et si Dieu me fait misricorde, je le
prierai qu'il nous runisse bientt. Le duc fondait en larmes, ainsi
qu'un prtre qui tait prs de la mourante. Et elle, s'tonnant de voir
pleurer l'homme de Dieu, qui, croyait-elle, devait consoler son mari,
elle lui tmoignait sa surprise et ajoutait: Pour moi, grce  Dieu, je
suis en paix. Peut-on tre fche d'aller voir Jsus-Christ? Si l'on a
quelque chose  mettre sur ma tombe, il faut que ce soit: Je crois que
mon Rdempteur est vivant, et que je le verrai en ma chair[224].

[Note 224: _Rglement donn par une dame de haute qualit_, etc.
Avertissement plac en tte de l'ouvrage.]

Dans un projet de testament dress vers 1678, un membre de la famille
Godefroy, un historiographe de France, directeur de la Chambre des
comptes de Lille, recommande son me  Dieu et lui offre un voeu
touchant au sujet de la digne femme qui lui survit:

Je prie Dieu de tout mon coeur de vouloir estre sa toute puissante
consolation aprs mon trespas, de la bnir et luy donner les forces et
le courage de supporter chrestiennement nostre sparation dans l'espoir
de se retrouver unis en la patrie cleste, et de la vouloir conserver
encore quelque temps, s'il luy plaist, pour l'ducation et la protection
des enfans provenus de nostre mariage[225].

[Note 225: _Les savants Godefroy_. Mmoires d'une famille pendant les
XVIe, XVIIe et XVIIIe sicles.]

En 1736, aprs la mort d'une femme de bien, le veuf crit dans son Livre
de raison: Dieu veuille la recevoir dans son saint paradis! Qu'il
rcompense par une ternit de gloire ses bonnes qualits et la
tendresse qu'elle a eue toujours pour moy et pour mes enfans[226].
Dix-sept ans aprs, l'un de ces enfants, un fils, veuf, lui galement,
exprime aussi dans son chagrin les esprances de la vie ternelle:
L'union tendre, sincre et inaltrable, qui avoit toujours rgn entre
nous, sa pit, ses vertus et l'attachement inexprimable qu'elle avoit
pour moy, me la rendoient infiniment chre. Elle faisoit tout mon
plaisir et toute ma consolation. Le Seigneur ne pouvoit me frapper par
un endroit plus sensible. Que sa sainte volont soit faite! Je le prie
de luy faire misricorde et de me donner la consolation dont j'ay
besoin. Qu'il me fasse la grce de nous rejoindre l'un et l'autre dans
son paradis, pour le bnir et le louer ternellement. Ainsi soit-il[227].

[Note 226: Livre de raison de Jean Laugier, cit par M. de Ribbe, _les
Familles et la Socit franaise avant la Rvolution_.]

[Note 227: Livre de raison de Jean-Baptiste Laugier, cit dans le mme
ouvrage.]

Heureux ceux qui, dans leur deuil, avaient ces perspectives sur
l'infini! C'est l qu'tait la force de la veuve chrtienne, la veuve
vraiment veuve, dont le type austre et touchant se conservait toujours.

Bien des femmes, pendant les trois sicles qui nous occupent, ne
voulurent plus, dans leur veuvage, que servir Dieu et les pauvres. Il en
est qui, dans une bien tendre jeunesse, se vouent  cette mission, comme
cette comtesse de Gisors que j'ai nomme, et avant elle, comme la sainte
marquise de Grignan qui, toute  la prire,  la charit,  l'tude,
ne sortait que pour aller  l'glise; et se renfermait dans le logis
solitaire o elle ne recevait personne, mais o une belle bibliothque
offrait  son esprit cultiv les seules distractions dont elle pt
jouir[228]. Et comment ne pas rappeler ici le nom de Mme de Chantal qui,
aprs avoir t broye aux pieds de Dieu par son veuvage, s'leva 
l'hrosme de la charit et au plus haut sommet de la saintet?

[Note 228: Saint-Simon, _Mmoires_, d. Chruel, t. III, ch. x.]

Les derniers adieux des poux, les dispositions testamentaires du mari,
tmoignent du respect, de la reconnaissance, de la confiante tendresse
que la femme chrtienne inspirait au chef de la famille. Quelle motion
contenue, quelle gravit religieuse dans ces paroles que, sur son lit
de mort, La Botie adresse  sa femme: Ma semblance, dit il (ainsi
l'appelloit il souvent, pour quelque ancienne alliance qui estoit entre
eulx), ayant est joinct  vous du sainct noeud de mariage, qui est l'un
des plus respectables et inviolables que Dieu nous ait ordonn  bas
pour l'entretien de la socit humaine, je vous ay ayme, chrie et
estime autant qu'il m'a est possible; et suis tout asseur que
vous m'avez rendu reciproque affection, que je ne saurois assez
recognoistre. Je vous prie de prendre de la part de mes biens ce que je
vous donne, et vous en contenter, encores que je sache bien que c'est
bien peu au prix de vos mrites[229].

[Note 229: _Montaigne_, Lettre I,  monseigneur de Montaigne.]

C'est surtout quand le mourant laisse des enfants que ses dernires
recommandations tmoignent de sa vnration pour sa femme. Comme le
souverain qui, en expirant, laisse le pouvoir  son successeur, le chef
de famille transmet  la mre de ses enfants le gouvernement de la
maison, la tutelle des mineurs, l'administration de leurs biens,
l'usufruit de leur patrimoine. Suivant une coutume de Provence, il
dispense la mre de famille de tout inventaire, de toute reddition de
comptes[230]. Les enfants fussent-ils mme majeurs, le pre peut stipuler
que la mre gardera l'administration du bien qu'il laisse[231]. Il fait
plus: il ne se contente pas de lui donner une part d'enfant, il la nomme
hritire universelle,  la charge de rgler elle-mme la succession
paternelle selon le mrite de ses enfants. Un paysan provenal dit dans
son testament, dat du 12 janvier 1664, qu'il en agit ainsi pour donner
 sa femme plus de subject de se faire porter l'honneur et le respect
qu'un enfant doit porter  sa mre[232]. Vers 1678, dans un projet de
testament que j'ai dj cit, un Godefroy institue hritire universelle
sa chre femme dont il a continuellement prouv la fidlit et
l'affection. En priant Dieu de la laisser encore sur la terre pour
lever et protger leurs enfants, il ajoute: Je dsire et entends
qu'elle ait seule la garde et la conduite de nos dits enfans, et
qu'elle soit la seule tutrice ainsy qu'elle est bonne mre; qu'elle ait
l'entire administration et disposition de tout le peu que je laisse de
biens au monde, qui ne sauroit jamais estre en meilleures mains ny sous
un plus seur gouvernement. Je recommande et en charge sur toute chose
selon Dieu  tous mes dits enfans d'obir  leur bonne mre, la servir,
lui dfrer, la respecter et l'honorer en toutes choses, sans luy faire
jamais de desplaisir ny dsobissance... ne perdant jamais la mmoire
et la reconnaissance de tant de faveurs et bonts qu'ils en ont
continuellement ressenti[233].

[Note 230: En Provence la dispense d'inventaire est tablie  l'tat
de coutume, et elle est  peu prs sans exceptions. La mre de famille
est si haut place, que prohibition absolue est faite  tous juges,
officiers de justice, gens d'affaires, de lui demander aucun compte de
son administration et de lui crer la moindre difficult. Si, malgr les
intentions les plus formelles du mari, on s'avisait de la quereller,
elle aura  titre de legs tout ce pour quoi elle serait recherche. Ch.
de Ribbe, _ouvrage cit_.]

[Note 231: S'il n'y a pas de testament, des fils respectueux laissent
 leur mre l'administration de leurs biens. Id., _id._]

[Note 232: Testament d'Antoine Poutet, travailleur au lieu de Rognes
(B.-du-R.). Cit par M. de Ribbe, _id._]

[Note 232: _Les savants Godefroy_. Mmoires d'une famille, etc.]

Et pour la femme qui avait t laborieusement associe  la vie de
son mari, c'tait justice qu'elle lui succdt dans le bien acquis ou
conserv par une commune sollicitude. Ainsi pensait ce magistrat de
Provence, testant le 15 octobre 1593. Il dclare vouloir rcompenser
celle qui, depuis son mariage, a souffert en tous ses biens et
adversits, s'est employe  l'augment de sa maison, et, se confiant 
son intgrit et  l'amour qu'elle porte et portera  ses enfans, il
entend qu'elle soit dame, maistresse, administratrice de tout son bien,
ainsi qu'elle estoit de son vivant, que ses enfans la respectent, comme
s'il estoit encore en vie.

Par l'ordre, par l'activit, par l'conomie, la veuve savait d'ailleurs
ajouter au patrimoine de ses enfants[234]. Nanmoins, Montaigne
s'effrayait du pouvoir qu'avait la veuve d'instituer l'hritier. Trs
peu confiant, nous le savons, dans le mrite des femmes, il ne croyait
pas  la clairvoyance des mres. Mais Bodin en jugeait autrement. Il
pensait que l'amour d'un pre ou d'une mre est assez grand pour que la
loi puisse prsumer qu'ils mesureront leur pouvoir[235].

[Note 234 Testament de Jean Duranti, Livre de raison de Franois
Ricard. Ch. de Ribbe, _l. e._]

[Note 235: Montaigne, _Essais_, II, VIII; Ch. de Ribbe. _l. e._]

Tout en regrettant que la mre pt disposer entre ses enfants du
patrimoine de son mari, Montaigne trouve juste qu'elle ait la tutelle
de ses enfants. Il dclare avec raison que l'autorit maternelle est la
seule suprmatie que la femme doive avoir sur l'homme. Cette autorit
est d'ailleurs de droit divin. Le Seigneur l'a formule dans le
Dcalogue: Tes pre et mre honoreras afin de vivre longuement. Ce
prcepte sacr, le catchisme de Trente le consigne  la fin du XVIe
sicle.

Le sire de Pibrac le rpte dans les clbres quatrains o il a condens
le suc de la morale chrtienne et de l'honneur franais, et qui
servirent longtemps  l'ducation des enfants:

  Dieu tout premier, puis pre et mre honore.

C'est la base mme de la famille patriarcale. Et saint Franois de
Sales rappelait avec force le commandement divin en crivant  sa mre:
Commandez librement  vos enfans, car Dieu le veut.

Soit que la mre partage avec le pre cette autorit souveraine, soit
qu'il la lui laisse tout entire en mourant, les enfants, devenus
mme chefs de famille, s'inclinent devant cette douce et majestueuse
dlgation de la puissance divine. Au XVIe et au XVIIe sicles,
l'autorit maternelle est gnralement ferme, peut-tre mme plus
souvent svre que tendre. Mais au XVIIIe sicle, la sentimentalit
des nouvelles doctrines pntrera dans bien des foyers; et l'excessive
familiarit des parents avec les enfants constituera un danger plus
grand encore que celui d'une svrit outre. Le principe de l'autorit
domestique une fois sap, la famille s'croulera, et quand cette pierre
fondamentale d'une nation vient  manquer, la nation elle-mme est prs
de sa chute[236]. Mais pour la ressource de l'avenir, il restait encore
au XVIIIe sicle bien des maisons o se conservait en mme temps que la
fermet des principes l'affection qui les applique avec douceur.

[Note 236: Cuvillier-Fleury, _la Famille dans l'ducation_. (_tudes
et portraits_, deuxime srie, 1868)]

C'tait souvent sur une vritable tribu que s'exerait l'autorit
maternelle. On ne peut voir sans motion sur les pierres funraires des
sicles que nous tudions, les poux dfunts entours de leurs nombreux
enfants agenouills autour d'eux comme pour implorer de Dieu le salut
ternel des parents qui les ont mis au monde et chrtiennement levs.
Il y a l des familles de douze, treize enfants, et mme plus[237]. Depuis
les paysans jusqu'aux grands seigneurs, les pres et les mres aiment 
paratre devant Dieu dans la sainte gloire d'une belle postrit.

[Note 237: Guilhermy, _Inscriptions de la France_.]

C'est dans ces temps que l'on voyait la marchale de Noailles entoure
de ses cinquante-deux descendants[238]. On n'avait pas gnralement alors
la crainte d'augmenter les charges de la famille par le nombre des
enfants. Mme de Toulongeon exprimait cependant cette crainte, et sa
mre, sainte Chantal, l'en reprenait avec force et lui disait que le
Seigneur, qui envoie les enfants, sait bien pourvoir  leur avenir.

[Note 238: Mme de Simiane, _Lettres_. Au marquis de Caumont. 20
fvrier]

Comme au moyen ge, ce que la mre chrtienne voit surtout dans ses
enfants, ce sont des mes qu'il faut prparer  la vie qui se commence
sur la terre, et qui doit se continuer dans les cieux. La femme forte
pouvait dire comme Mme de Gondi: Je souhaite bien plus faire de ceux
que Dieu m'a donns, et qu'il peut me donner encore, des saints dans le
ciel que des grands seigneurs sur la terre[239]. Selon la forte pense de
la duchesse de Liancourt, ceux qui n'lvent leurs enfants que pour la
terre ne se distinguent pas des animaux.

[Note 239: Chantelauze, _Saint Vincent de Paul et les Gondi_.]

Aussi, ds qu'une chrtienne se sent mre, elle offre  Dieu son enfant
par la Vierge Marie. Lorsqu'il est n, ravie d'avoir mis au monde un
chrtien, elle le bnit, elle demande au Seigneur de ne le laisser vivre
que s'il doit le servir ici-bas, et tous les jours elle renouvellera
cette prire, digne d'une Blanche de Castille[240].

[Note 240: Voir les enseignements maternels de la duchesse de
Liancourt et de Mme Le Guerchois, ne Madeleine d'Aguesseau, et les
vies de Mme de Miramion, de Mme la duchesse de Doudeauville, de Mme la
marquise de Montagu.]

On se croirait encore au sicle de saint Louis, quand on voit une
inscription tumulaire consacre en plein XVIIIe sicle  la femme
d'un magistrat, morte  trente-quatre ans, aprs avoir nourri le fils
premier-n qu'elle avoit demand  Dieu pour estre un saint prestre et
un deffenseur de la vrit.

Le veuf qui ddie cette pitaphe, y ajoute ces lignes si simples et si
touchantes: Agrez, Seigneur, l'acquiescement que fait icy le mari au
voeu de cette pieuse femme et octroyez lui que l'enfant y corresponde.
Qu'elle repose en paix[241].

[Note 241: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. II, DXVI,
Charonne, glise paroissiale de Saint-Germain, 1736.]

Cette sollicitude qui, avant mme la naissance de l'enfant, prpare en
lui un dfenseur de la vrit, suit la mre dans toute sa mission, quel
que soit l'tat auquel cet enfant puisse tre destin. La mre le guide
par sa parole, plus encore par l'exemple de sa vie, cette vie qui, pour
lui, est une vive image de bien vivre[242]. La mre ne croit pas sa
mission termine lorsque son enfant quitte le foyer paternel, ni mme
lorsqu'elle aura cess de vivre. Elle donne  son fils, comme  sa
fille, des conseils o elle a rsum son enseignement; elle les crit
mme dans quelqu'un de ces admirables mmoires que j'ai dj bien des
fois cits.

[Note 242: Du Vair, _Actions et Traitez oratoires_, passage cit par
M. de Ribbe, _les Familles et la Socit eu France, etc._]

Le jeune Bayard va s'loigner de ses parents pour se mettre au service
d'un prince. Son pre l'a bni.

La povre dame de mre estoit en une tour du chasteau qui tendrement
ploroit; car combien qu'elle feust joyeuse dont son filz estoit en voye
de parvenir, amour de mre, l'admonnestoit de larmoyer. Toutesfois,
aprs qu'on luy feust venu dire: Madame, si vous voulez venir veoir
vostre filz, il est tout  cheval, prest  partir, la bonne gentil
femme sortit par le derrire de la tour, et fist venir son filz vers
elle, auquel elle dit ces parolles:

Pierre, mon amy, vous allez au service d'ung gentil prince. D'autant
que mre peult commander  son enfant, je vous commande trois choses
tant que je puis; et si vous les faictes, soyez asseur que vous vivrez
triumphamment en ce monde.

La premire, c'est que, devant toutes choses, vous aymez, craingnez et
servez Dieu, sans aucunement l'offenser, s'il vous est possible; car
c'est celluy qui tous nous a crez, c'est luy qui nous faict vivre,
c'est celluy qui nous saulvera; et sans luy et sa grce, ne saurions
faire une seulle bonne oeuvre en ce monde. Tous les matins et tous les
soirs, recommandez-vous  luy, et il vous aydera.

La seconde, c'est que vous soyez doulx et courtois  tous
gentilz-hommes, en ostant de vous tout orgueil. Soyez humble et
serviable  toutes gens, ne soyez maldisant ne menteur, maintenez-vous
sobrement quant au boire et au manger; fuyez envye, car c'est ung
villain vice; ne soyez ne flatteur ne rapporteur, car telles manires
de gens ne viennent pas voulentiers  grande perfection. Soyez loyal en
faictz et dictz; tenez vostre parolle; soyez secourable  vos povres
veufves et orphelins, et Dieu le vous guerdonnera.

La tierce, que des biens que Dieu vous donnera vous soyez charitable
aux povres ncessiteux; car donner pour l'honneur de luy n'apovrit
oncques homme; et tenez tant de moy, mon enfant, que telle aulmosne
que pourrez-vous faire, qui grandement vous prouffittera au corps et 
l'ame.

Vel tout ce que je vous en charge. Je croy bien que vostre pre et moy
ne vivrons plus gures. Dieu nous fasse la grce  tout le moins, tant
que nous serons en vie, que tousjours puissions avoyr bon rapport de
vous!

Alors le bon Chevallier, quelque jeune aage qu'il eust, luy respondit:
Madame ma mre, de vostre bon enseignement, tant humblement qu'il m'est
possible, vous remercie; et espre si bien l'ensuyvre que, moyennant
la grce de Celluy en la garde duquel me recommandez, en aurez
contentement.

Alors la bonne dame tira hors de sa manche une petite boursette, en
laquelle avoit seulement six escus en or et ung en monnoye, qu'elle
donna  son filz, et appela ung des serviteurs de l'vesque de Grenoble,
son frre, auquel elle bailla une petite malette en laquelle avoit
quelque linge pour la ncessit de son filz...[243].

[Note 243: _Trs joyeuse, plaisante et recrative histoire du bon
Chevallier sans paour et sans reproche_. (Collection de MM. Michaud et
Poujoulat.)]

Servir Dieu, lui demander le chemin du devoir, se dvouer au prochain,
dfendre les faibles, secourir les pauvres, tre vrai, loyal, fidle 
sa parole, bienveillant, courtois, c'est encore, au temps de Charles
VIII, l'idal de la chevalerie. Gomment s'tonner que de tels
enseignements, passant par les lvres d'une mre, aient form le
_chevalier sans peur et sans reproche_, qui certes vcut _triumphamment
en ce monde?_

Plus tard, c'est le jeune du Plessis-Mornay qui s'loigne de sa mre
pour complter son ducation par un grand voyage. Sa mre lui donne par
crit plus que des conseils, un puissant exemple: la vie de son pre, le
clbre du Plessis-Mornay, celui que l'on nommait le pape des huguenots,
mais qui apporta dans l'erreur une forte conviction qu'il ne sacrifia
jamais  aucun intrt humain, L'honneur fut le signe distinctif de
cette vie; et c'est cet honneur que Mme du Plessis-Mornay propose  son
fils comme un grand modle.

Afin encores que vous n'y ays point faute de guide, en voicy un que je
vous baille par la main, et de ma propre main, pour vous accompagner,
c'est l'exemple de vostre pre, que je vous adjure d'avoir tousjours
devant vos yeux (pour l'imiter, duquel j'ay pris la peine de vous
discourir) ce que j'ay peu connoistre de sa vie, nonobstant que nostre
compagnie ait est souvent interrompue par le malheur du temps.... Je
suis maladive et ce m'est de quoy penser que Dieu ne me veille laisser
long-temps en ce monde; vous garders cest escrit en mmoyre de moy;
venant aussy, quand Dieu le voudra,  vous faillir, je dsire que vous
acheviez ce que j'ay commenc  escrire du cours de nostre vie. Mais
surtout, mon Filz, je croiray que vous vous souviendrez de moy quand
j'oiray dire, en quelque lieu que vous aillez, que vous servez Dieu, et
ensuivez vostre Pre; j'entreray contente au spulchre,  quelque heure
que Dieu m'appelle, quand je vous verray sur les erres d'avancer son
honneur, en un train asseur soit de seconder vostre Pre,... soit de
le faire revivre en vous, quand par sa grce, il le vous fera
survivre[244]....

[Note 244: _Mmoires_ de Mme de Mornay, publis par Mme de Witt, ne
Guizot.]

M. et Mme du Plessis-Mornay devaient survivre  leur enfant. L mre
malade, languissante, allait tre prcde dans la tombe par le fils,
plein de jeunesse, mais frapp  mort dans un combat.

Voici maintenant au XVIIe sicle et au XVIIIe, deux mres catholiques:
la duchesse de Liancourt, que nous connaissons dj, et Mme Le
Guerchois, ne Madeleine d'Aguesseau, la soeur du chancelier. L'une
lve un gentilhomme de grande race, l'autre, un fils de magistrat; et,
toutes deux ont laiss des crits qui nous font connatre la direction
de leur enseignement[245].

[Note 245: Mme de Liancourt a expos dans le rglement qu'elle crivit
pour sa petite-fille, les principes qu'une mre doit mettre en pratique
dans l'ducation de son fils. Elle les avait elle-mme appliqus.
_Rglement donn par une dame de qualit_, etc., ouvrage cit. Voir
aussi l'avertissement mis en tte de cet ouvrage. Pour Mme Le Guerchois,
voir ses ouvrages publis, comme le livre de la duchesse de Liancourt,
aprs la mort de l'auteur et sous le voile de l'incognito: _Avis d'une
mre  son fils_, 2e d. Paris, 1743; _Avis d'une mre  son fils sur
la sanctification des ftes_, etc. Paris, 1747. Elle crivit aussi pour
elle-mme des _Pratiques pour se disposer  la mort_.]

La grande dame et la femme du magistrat difient l'une et l'autre
l'ducation de l'homme sur la forte base religieuse qui seule soutient
les vertus publiques et prives. Madeleine d'Aguesseau conseille  son
fils, avec la lecture quotidienne du Nouveau Testament, l'tude de la
religion, mais une lude pratique d'o il puisse se former des principes
sur toutes les rgles de vrits mises en conduite.

Et la duchesse de Liancourt donne pour prcepte fondamental 
l'ducation de son fils la maxime suivante: La seule rgle de ce qu'on
doit au monde, est ce qu'on doit  Dieu; et la droite raison consiste 
tirer de ce premier et unique devoir, l'ide de la vritable grandeur,
du vrai courage, de la valeur, de l'amiti, de la fidlit, de la
libralit, de la fermet, et de toutes les vertus dont les gens de
qualit se piquent le plus.

Enseigner aux jeunes gens ce qu'ils devaient  Dieu, c'tait donc leur
enseigner ce qu'ils devaient  la patrie, au roi,  leurs parents, au
prochain, ce qu'ils se devaient  eux-mmes. Une telle direction
mettait dans le coeur du jeune homme, les sentiments forts, gnreux,
raisonnables, dont Mme de Liancourt voulait qu'il se nourrt. Humble
devant le Crateur, il comprend que la vraie dignit de l'homme
consiste, non dans les dons extrieurs, mais dans le signe divin que lui
a imprim le christianisme. Il soumet ses passions  sa raison, et sa
raison  Dieu. Il ne se glorifie mme pas de sa vertu et ne voit dans
les fautes d'autrui que la faiblesse humaine  laquelle, lui aussi, est
sujet et dont la grce de Dieu l'a prserv. Respectueux du pouvoir
comme d'une dlgation de Dieu, il garde l'indpendance de sa
conscience. Ami dvou, il sacrifie tout  l'amiti, hors cette
conscience. Dsintress, il est d'autant plus serviable.
Misricordieux, il pardonne l'offense. Il ne se bat pas en duel.
Prcepte bien utile dans ces temps o la mre qui apprenait la mort
glorieuse de son fils tu  l'ennemi, disait au milieu de sa douleur:
La volont de Dieu soit faicte! Nous l'eussions peu perdre en un del,
et lors quelle consolation en eussions nous peu prendre? C'est le cri
de Mme du Plessis-Mornay, c'est aussi le cri de sainte Chantal[246]. La
mre catholique et la mre protestante s'unissent ici dans la mme
terreur de ces combats singuliers qui auraient enlev  leurs enfants
plus que la vie du corps, la vie de l'me.

[Note 246: Mme de Mornay, _Mmoires_; Mre de Chaugy, _Vie de sainte
Chantal_, deuxime partie, ch. XIX.]

Mais n'y a-t-il pas  craindre que l'on n'attribue  la lchet le refus
de se battre? Pour viter un tel jugement, la duchesse de Liancourt
veut que, de bonne heure, on envoie le jeune homme  l'arme et qu'il
dploie, devant l'ennemi, ce courage du chrtien qui, sr de l'ternit,
ne redoute pas la mort. Ainsi agit-elle pour son fils, M. de la
Roche-Guyon, qui fut tu en combattant comme volontaire au poste le plus
prilleux. C'est ainsi que les femmes de France savaient prparer dans
leurs fils un gentilhomme et un soldat.

Comme la duchesse de Liancourt, Madeleine d'Aguesseau donne  son fils
un flambeau qui le guide vers le ciel en clairant sa marche sur la
terre. A la diffrence de Mme de Liancourt, qui levait son fils pour le
mtier des armes, elle ne sait pas quelle profession choisira le sien.
Sans doute elle juge bon qu'un jeune homme suive la carrire paternelle;
mais elle dsire avant tout que l'on tienne compte de la vocation de
son fils, cette vocation sur laquelle il priera Dieu de l'clairer et
consultera aussi ses parents. Toutefois, ce n'est pas  la vie des
camps que Mme Le Guerchois le prpare, c'est  cette vie d'tude que la
duchesse de Liancourt recommandait aussi  son fils et dont Madeleine
d'Aguesseau trouvait l'exemple dans cette famille de magistrats qui
l'avait vue grandir. Mais nous savons qu'elle donne  cette studieuse
carrire la mme inspiration que Mme de Liancourt insufflait  la vie
plus militante de M. de la Roche Guyon: la pense toujours prsente du
devoir que Dieu prescrit. Le fils de Madeleine d'Aguesseau s'instruira
pour employer sa science au service de sa foi. Il offrira  Dieu
l'pret mme de son travail comme la ranon que le Seigneur a impose
 l'humanit dchue. La noble femme dit loquemment que nous sommes
condamns  manger avec peine le pain de l'esprit aussi bien que le
pain du corps. Mais en imposant  son fils le devoir de s'instruire,
elle le prmunit contre l'enflure du faux savoir. Par suite de
la dchance de l'homme, quelque tendue que puissent avoir nos
connaissances, ce que nous ignorons est infini en comparaison de ce que
nous savons. Nos facults viennent de Dieu, notre faiblesse est inne.
Il nous faut donc parler modestement de ce que nous savons, et rapporter
 Dieu nos progrs dans l'tude.

Quand son fils sera entr dans le monde, Mme Le Guerchois l'exhorte  se
souvenir que ses parents sont ses meilleurs conseillers, ses amis les
plus srs. Elle lui rappelle avec force l'honneur qu'il doit leur
rendre, la confiance pleine de tendresse qu'ils doivent lui inspirer. La
duchesse de Liancourt, elle aussi, voulait que le fils confit tout  sa
mre, mme ses fautes.

Madeleine d'Aguesseau guide son fils dans les amitis qu'il nouera.
Elle en restreint le nombre, mais elle les veut fidles, dvoues. Elle
exhorte le jeune homme au bon choix et  la paternelle direction des
domestiques. Elle lui donne des rgles pour les distractions du monde,
pour la causerie mme. Sans doute, il y a chez Madeleine d'Aguesseau,
comme chez Mme de Liancourt d'ailleurs, tout le rigorisme jansniste.
Elle n'tablit pas une distinction suffisante entre les plaisirs permis
et ceux qui ne le sont pas. En proscrivant absolument le thtre, elle
ne fait aucune exception pour certaines oeuvres o, comme dans les
tragdies de Corneille, par exemple, un jeune homme ne peut que respirer
le souffle de l'honneur et de la vertu. Les limites qu'elle trace 
la causerie sont aussi trop troites. S'imposer, par pnitence, le
sacrifice d'une parole spirituelle, quelque innocente qu'elle puisse
tre, c'est l une exagration jansniste qui ne devait pas rendre fort
anims les salons o elle se produisait. Si beaucoup d'aimables esprits
s'taient impos de semblables privations, que serait devenue la vieille
causerie franaise, cette cole d'urbanit, de grce et de bon got?
En lisant ces pages de Mme Le Guerchois, il semble que l'on se trouve
transport au sein d'une rigide demeure de l'ancienne magistrature, dans
quelque salon glacial o de rares visiteurs laissent de temps en temps
tomber quelque parole qui ne rencontre pas d'cho. Peut-tre par leur
solennel ennui, ces salons contriburent-ils  jeter dans le tourbillon
mondain plus d'un jeune homme, plus d'une jeune femme qu'une vie moins
comprime et laiss fidles aux vieilles traditions domestiques de la
robe.

Si, de mme que la duchesse de Liancourt, Madeleine d'Aguesseau pense
plus aux chtiments ternels qu'aux misricordes du Seigneur, ce n'est
que pour soi-mme qu'elle exige la svrit, et elle ne demande pour le
prochain que la plus aimable indulgence. Pas plus que Mme de Liancourt,
elle ne se plat aux controverses religieuses qui amnent l'aigreur et
non la persuasion; et tout en faisant d'une austre pit l'inspiration
de la vie, elle veut que cette pit ne s'affiche pas  l'extrieur et
ne se rvle que dans les actions qui la traduisent.

En somme, c'est la digne fille de Henri d'Aguesseau, c'est la digne
soeur du grand chancelier qui nous apparat dans ces conseils. C'est une
femme forte, c'est, dit l'diteur de ses ouvrages, une mre vraiment
chrtienne...; une mre qui,  l'exemple de Tobie, donne des avis  son
fils, pour le rendre digne d'une vie meilleure que celle-ci, et veut lui
laisser pour hritage des rgles de conduite, comme des biens
infiniment plus prcieux que tous ceux qu'il pourrait trouver dans sa
succession...

Prs de la duchesse de Liancourt et de Madeleine d'Aguesseau, j'aime 
placer une autre mre, la spirituelle marquise de Lambert dont la vie
se partage entre le XVIIe et le XVIIIe sicles. Sans doute, malgr
l'lvation de sa pense, la dlicatesse de ses sentiments, son
inspiration est moins haute que celle des deux mres qui viennent de
nous occuper. En s'adressant  son fils, le jeune colonel de Lambert,
elle le prpare plutt  la vie du monde qu' la vie ternelle[247], et le
but qu'elle lui montre, ce n'est pas la gloire cleste, c'est la gloire
humaine, mais une gloire pure, gnreuse, qui, en donnant  l'homme,
au soldat, un grand nom, consiste moins encore dans cette brillante
renomme que dans le tmoignage que sa conscience lui rendra en lui
disant qu'il a fait son devoir. D'ailleurs, dans les avis qu'elle donne
 son fils, aussi bien que dans les conseils non moins levs qu'elle
adresse  sa fille, elle assigne pour principe  la vie la morale
vanglique. Elle trouve que, sans les vertus chrtiennes, les vertus
morales sont en danger[248].

[Note 247: Aprs avoir crit ces lignes, je vois que toi tait aussi
l'avis de Fnelon. Voir dans les _Oeuvres_ de la marquise de Lambert la
lettre de l'illustre prlat.]

[Note 248: Mme de Lambert, _Avis d'une mre  son fils_. _Avis d'une
mre  sa fille_.]

Si les mres forment dans leurs fils des hommes d'honneur, elles
prparent aussi dans leurs filles de vigilantes mnagres. Nobles dames
et bourgeoises s'y appliquent galement, la baronne de Chantal comme
Mme du Laurens, la duchesse de Liancourt et la duchesse de Doudeauville
comme Mme Acarie. Alors que je retraais l'existence de la grande dame
mnagre, je ne faisais que m'inspirer des conseils crits que Mme de
Liancourt donnait  sa petite-fille, et Mme de Doudeauville  sa fille.
Cette aeule, cette mre, n'avaient qu' regarder en elles-mmes pour
reproduire dans leur postrit la femme forte de l'criture, cette femme
forte qui, de mme que l'homme d'honneur, trouve dans sa foi la lumire
du devoir et l'nergie du bien.

La duchesse de Liancourt nous a montr que, dans la mission maternelle,
la grand'mre remplace la mre qui n'est plus. Dans l'ancienne France,
quel type auguste que celui de l'aeule, l'aeule joignant  l'autorit
maternelle la majest des ans; l'aeule qui, plus prs de la tradition
patriarcale, la personnifie en quelque sorte! Quelle grande figure
d'aeule que la duchesse de Richelieu, mre du cardinal! Veuve, elle a
lev ses cinq enfants, et lorsque meurt sa fille, Mme de Pontcourlay,
elle recommence sa tche auprs des enfants de la morte. En recevant
sous son toit le cardinal, elle lui prsente cette chre postrit que
Richelieu, l'homme d'tat inflexible, bnit en pleurant. Que l'aeule
est touchante alors, et sous quelle religieuse aurole elle nous
apparat, quand, le soir, dans la salle du vieux chteau, elle runit
ses enfants, ses petits-enfants, ses serviteurs, dans la commune prire
dont elle est l'interprte vnr![249]

[Note 249: Bonneau-Avenant, _la Duchesse d'Aiguillon_.]

La mre vit-elle encore, quel guide sr elle trouve dans sa propre mre
pour l'ducation de ses enfants et le soin de leur avenir! Comme cette
mre l'instruit par son propre exemple! Au XVIe sicle, Mme de Laurens
recommande  sa fille Jeanne de bien lever ses enfants, et de leur
faire apprendre une profession. Ayant cela et la crainte de Dieu, ils
ont assez. Qu'est-ce qui manque  vos frres? Quand je fus veufve avec
tant d'enfans, je n'avois aprs Dieu que mes voisins et amis; car de
parens je n'en avois point icy. Elle racontait  sa fille que ses amis
lui conseillaient de mettre au couvent quelques-uns de ses dix enfants
pour assurer un sort plus favorable aux autres. Mais la pieuse femme ne
voulut pas de vocations forces. C'et t acheter trop cher son repos.
Elle demanda  Dieu la force de suffire  sa tche et se mit vaillamment
 l'oeuvre. Dans sa pauvret elle trouva moyen de faire instruire ses
huit fils et de leur faire subir les preuves du doctorat. Sa fille nous
apprend  quel prix: Vous me direz: Comment est-ce qu'elle pouvoit
faire estudier et passer docteurs ses enfans, nostre pre ayant laiss
si peu de rentes? Je responds qu'il avoit acquis et laiss quelques
pices (de terre) dont ma mre se secouroit. Car, quand elle vouloit
faire passer docteur quelqu'un de ses enfans, ou le faire estudier, elle
vendoit l'une de ces pices, en mettoit l'argent dans une bourse, et de
cela les faisoit apprendre ou graduer, sans rien emprunter[250].

[Note 250: Manuscrit de Jeanne du Laurens, publi par M. de Ribbe:
_Une Famille au XVIe sicle_.]

Dieu bnit cette mre dans ses sacrifices, dans ses sollicitudes. Elle
maria honorablement ses deux filles. Ses huit fils, tous reus docteurs,
donnrent  cette humble maison bourgeoise deux archevques, un
provincial des capucins, un avocat gnral qui illustra le Parlement de
Provence, un avocat de mrite, trois mdecins dont l'un, attitr auprs
de Henri IV, acquit de la clbrit. Telle fut la couronne de cette
mre.

La mre de famille a le dvouement, l'activit fconde, la foi agissante
qui font d'elle une admirable ducatrice; mais dans ce sicle o,
suivant la remarque que nous avons dj faite, les principes romains
rgnent dans la famille, l'affection maternelle est souvent svre,
et la force du caractre, la grandeur morale, l'autorit imposante
prdominent sur la tendresse. Mais cette tendresse, pour tre contenue,
n'en est pas moins profonde, et comme parfois elle s'panche! Quelles
larmes rpand la mre de Bayard au moment o elle va donner ses derniers
conseils  son fils qui s'loigne du foyer! Quel amour maternel, quel
abandon plein de charme dans les lettres que Mme de Svign crit  sa
fille absente! Et lorsqu'une mre a devant elle, non plus une sparation
momentane, mais l'ternelle sparation d'ici-bas, que d'amertume dans
la douleur de survivre  son enfant! Mme du Plessis-Mornay, la mre
austre et ferme, ne peut longtemps profrer une parole lorsque son mari
lui annonce que leur fils a t tu. Elle s'est rsigne  la volont
de Dieu; mais, dit-elle, le surplus se peut mieux exprimer  toute
personne qui a sentiment par un silence. Nous sentismes arracher noz
entrailles, retrancher noz esprances, tarir noz desseins et noz dsirs.
Nous ne trouvions un long temps que dire l'un  l'autre, que penser en
nous mesmes, parce qu'il estoit seul, aprs Dieu, nostre pense; toutes
nos lignes partoient de ce centre et s'y rencontroient. Et nous voyions
qu'en luy Dieu nous arrachoit tout, sans doute pour nous arracher
ensemble du monde, pour ne tenir plus  rien,  quelque heure qu'il nous
appelle...[251]

[Note 251: _Mmoires_ de Mme du Plessis-Mornay.]

Et quand Mme de Longueville, convertie, apprend dans sa retraite
religieuse la mort de son fils tu au passage du Rhin, comme le
dsespoir de la mre fait explosion dans ce coeur que la pnitence a
dj broy! Mme de Svign nous a dpeint cette scne navrante; et ici
la spirituelle marquise n'a plus qu'un coeur de mre pour faire vibrer
l'cho d'un innarrable dsespoir. Tout ce que la plus vive douleur
peut faire, et par des convulsions, et par des vanouissements, et par
un silence mortel, et par des cris touffs, et par des larmes
amres, et par des lans vers le ciel, et par des plaintes tendres et
pitoyables, elle a tout prouv... Pour moi, je lui souhaite la mort, ne
comprenant pas qu'elle puisse vivre aprs une telle perte[252].

[Note 252: Mme de Svign  Mme de Grignan, 20 juin 1672.]

Gabrielle de Bourbon, dame de la Tremouille, avait succomb  semblable
douleur. Son mari, son fils, avaient accompagn Franois Ier dans son
expdition d'Italie. Le jeune prince fut l'une des glorieuses victimes
de la bataille de Marignan. C'est dans un cercueil qu'il rentra au
chteau de ses pres. Quelle scne que celle o l'vque de Poitiers
annonce  la pauvre mre la mort de son enfant et l'arrive du funbre
cortge! En vain le prlat fera-t-il appel aux sentiments hroques, 
la foi ardente de Gabrielle de Bourbon, la mre ne pourra supporter la
terrible nouvelle. Madame, dist l'evesque, j'ay reu des lettres de
Italie.--Et puis, dist-elle, comment se porte mon fils?--Madame, dist
l'evesque, je pense qu'il se porte mieulx que jamais, et qu'il est au
cercle de hroque louange et au lieu de gloire infinie.--Il est donc
mort? dist-elle.--Madame, ce n'est chose qu'on vous puisse celler, voire
de la plus honneste mort que mourut one prince ou seigneur; c'est au
lict d'honneur, en bataille permise pour juste querelle, non en fuyant,
mais en bataillant, et navr de soixante deux playes, en la compaigne
et au service du Roy, bien extim de toute la gendarmerie, et en la
grce de Dieu, car luy bien confess est deced vray crestien[253],

[Note 253: Jean Bouchet, _le Panegyrie du chevallier sans reproche_.]

Alors commence pour Mme de la Tremouille une agonie qui dure trois ans.

Pour arracher son fils  la mort, la mre donne sa propre vie. Une belle
pitaphe de la dernire anne du XVIIe sicle nous montre une femme
forte succombant  la maladie contagieuse qu'elle a gagne en soignant
son fils que la mort, plus forte que son amour, a enlev de ses bras.
Elle a rejoint son fils, et voici que sa fille, qui ne peut vivre
sans elle, l'accompagne dans le tombeau. C'est  une famille de robe
qu'appartient ce monument funraire[254].

[Note 254: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. I, CXCIV. Paris,
Saint-Sverin, 1699.]

Il y eut une mre plus hroque encore dans sa tendresse que cette femme
qui mourut en soignant son enfant; c'est Mme de Chalais accompagnant
son fils jusqu'au pied de l'chafaud pour l'aider  bien mourir. Aprs
l'avoir enfant  la vie terrestre, elle l'enfante de nouveau, dans
d'autres douleurs plus terribles, hlas! que les premires, pour la vie
qui nat de la mort, la vie sans fin. Je ne sais rien de plus grand que
cette figure de mre qui apparat  un condamn entre la terre qu'il va
quitter et l'ternit qui l'attend.

Nous jetions tout  l'heure un regard mu sur ces tombes o se
runissent les poux. D'autres monuments funraires nous montrent aussi
la mre et l'enfant dposs dans le mme tombeau. L'homme mme qui a
sacrifi au service de Dieu et de la charit sa vie entire et toute sa
puissance d'affection, le prtre qui a renonc par son austre vocation
aux titres d'poux et de pre, n'oublie pas qu'il est fils, et dans la
mort il aime  dormir son dernier sommeil sur le sein maternel qui a t
son berceau. La cathdrale de Troyes contient plusieurs tombes o
les chanoines sont reprsents prs de leurs mres. Prs de Paris, 
Longpont, dans l'glise prieurale et paroissiale de Notre-Dame, se
voit, au milieu de la nef, une tombe du XVIe sicle. Sur la pierre sont
graves deux figures: une femme simplement vtue porte  la ceinture un
grand chapelet avec la croix; prs d'elle est un prtre. C'est le cur
de Longpont et sa mre[255].

[Note 255: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. III, MCCCXVII.]



                            CHAPITRE III


          LA FEMME DANS LA VIE INTELLECTUELLE DE LA FRANCE

                       (XVIe-XVIIIe SICLES)

Influence des femmes sur les arts de la Renaissance.--Leur rle
littraire.--Marguerite d'Angoulme.--Les _Contes_ de la reine de
Navarre et la causerie franaise.--Vie de Marguerite, ses lettres et ses
posies.--La seconde Marguerite.--_Mmoires_ de la troisime Marguerite.
--Marie Stuart.--Gabrielle de Bourbon.--Jeanne d'Albret.--Femmes potes
du XVIe sicle, la belle Cordire, les dames des Roches, etc.--Mlle
de Gournay, son influence philologique.--Les salons du XVIIe
sicle.--L'htel de Rambouillet; Corneille et les commensaux de la
_chambre bleue_.--La duchesse d'Aiguillon, protectrice du _Cid_;
crivains et artistes qu'elle reoit au Petit-Luxembourg.--La marquise
de Sabl et les _Maximes_ de La Rochefoucauld.--Double courant fminin
qui donne naissance aux _Caractres_ de La Bruyre.--Les conversations
d'aprs Mlle de Scudry.--Relations littraires de Flchier avec
quelques femmes distingues.--Les protectrices et les amies de La
Fontaine.--Anne d'Autriche protge les lettres et les arts.--Racine
et les femmes.--Productions intellectuelles des femmes du XVIIe
sicle.--Les oeuvres de Mme de la Fayette.--Les lettres de Mme de
Svign.--Mme de Maintenon.--Mme Dacier.--Femmes peintres au XVIIe et
au XVIIIe sicles.--Mme de Pompadour.--Femmes de lettres et salons
littraires au XVIIIe sicle: Mme de Tencin, la cour de Sceaux; Mme de
Staal de Launay, la marquise de Lambert.--Influence des femmes du XVIIIe
sicle sur les travaux des philosophes et des savants.--Mme du Chatelet,
Mlle de Lzardire.--Les salons philosophiques; Mme Geoffrin.--Un salon
du faubourg Saint-Germain: la marquise du Deffant.--Les admiratrices de
Rousseau et de Voltaire.


Le mouvement qui, depuis le rgne de Franois Ier, attire  la cour
les chtelaines et leurs familles, affaiblit, disions-nous, l'action
domestique de la femme, mais dveloppe son action sociale. Nous allons
tudier cette action sur les lettres, sur les arts, et mme sur cette
forme inimitable de l'esprit franais: la causerie. Nous examinerons
dans le chapitre suivant ce que fut l'influence de la femme dans un
autre domaine: celui qui embrasse  la fois les vnements historiques
et les ouvres collectives de la charit.

En cherchant quelle fut la part de la femme dans la vie intellectuelle
de la France, nous entrons tout d'abord dans cette poque brillante que
l'on a si improprement nomme: la Renaissance. Les esprits impartiaux
le constatent; les lettres, les arts, les sciences, n'avaient pas 
renatre, puisqu'ils vivaient toujours[256]. Il est vrai qu'au moyen
ge, c'tait surtout la vie de l'me qui les animait, tandis que, sous
l'influence paenne du XVIe sicle, ce fut surtout la vie matrielle qui
fit ruisseler dans leurs branches une sve plus riche que bienfaisante.

[Note 256: Voir M. Guizot, _Histoire de France_, t. III.]

L'Italie avait opr cette transformation en initiant la France aux
traditions grecques et romaines interprtes par elle. Malheureusement
ce que la cour voluptueuse des Valois demandait aux coles italiennes,
ce n'tait pas l'idale puret ou la grandeur biblique de leurs plus
nobles gnies, c'tait le sensualisme qui dominait alors dans ces
coles, c'tait aussi le faux got avec lequel elles donnaient souvent
 la beaut antique ce fard trompeur que produisent les civilisations
raffines.

La France cependant ne subit qu' des degrs divers l'influence antique
modifie ou dnature par l'Italie. Dans cette premire priode de la
Renaissance qu'avaient ouverte, sous Charles VIII et Louis XII, les
premires guerres d'Italie, le gnie franais, mesur, simple, vif
et svre  la fois, n'avait pris de l'influence nouvelle que ce
qui pouvait le fconder. Et lorsque, dans la seconde priode de la
Renaissance, sous Franois Ier et ses successeurs, l'influence italienne
devint prpondrante, et que, potes, artistes, lui empruntrent
la grce voluptueuse et manire de la forme, la pompe affecte de
l'expression, la recherche alambique de la pense, les traditions
nationales se maintenaient toujours, et c'tait  ces traditions,
vivifies par le gnie antique pris  sa source mme, que devait revenir
le bon sens du pays. Heureuse si, dans cette volution, la France et
retrouv une part prcieuse de son patrimoine, ces vieilles popes que
lui avait fait mpriser la ddaigneuse Renaissance!

Quelles que soient nos rserves, il nous faut reconnatre que si la
Renaissance n'et rien  ressusciter en France, elle imprima du moins un
prodigieux mouvement aux intelligences, surtout dans le domaine de l'art
et dans celui de l'rudition. Nous savons combien, dans ce dernier
domaine, la femme se distingua[257]. Ajoutons ici qu'au double point de
vue artistique et littraire, elle exera une influence considrable. Il
ne s'agissait plus, comme autrefois pour la chtelaine, d'inspirer de
loin en loin le trouvre, le troubadour, l'artiste. La femme se mle
activement au mouvement intellectuel dont la cour est le centre. Nous la
voyons encourager  la fois les traditions italiennes et les traditions
franaises; mais il nous semble qu'en gnral, ce sont ces dernires
qu'elle a surtout favorises. Nous le remarquerons particulirement
pour les deux arts qui ont le plus gard  cette poque le caractre
national: la sculpture qui unit alors  la puissante expression morale
de l'cole franaise la puret des lignes grecques; l'architecture qui
marie aux ordres antiques rajeunis par l'esprit nouveau, les dentelles
de pierre de ses vieilles cathdrales, ses lgantes tourelles, ses
clochetons  jour.

[Note 257: Voir notre premier chapitre.]

Aux lueurs de la premire Renaissance, la reine Anne avait fait excuter
par Michel Colomb l'un des plus purs et des plus nobles monuments de la
sculpture franaise: le tombeau des ducs de Bretagne.

A Chambord, cette merveilleuse expression de l'architecture et de la
sculpture franaises, la femme inspire le ciseau du statuaire: dans les
cariatides du chteau se reconnaissent les traits de la comtesse de
Chateaubriand et ceux de la duchesse d'tampes, la duchesse d'tampes,
la plus belle des savantes et la plus savante des belles, la duchesse
d'tampes qui tient le sceptre de la royaut artistique avant qu'il lui
soit ravi par la sduisante duchesse de Valentinois, Diane de Poitiers.

A Fontainebleau, o rgne l'cole italienne, la duchesse d'tampes
protge dans le Primatice la peinture et l'architecture italiennes.
Mais quant  la sculpture, Mme d'tampes a compris que l'art antique ne
pouvait que perdre  l'influence de l'Italie. Quand Benvenuto Cellini
expose son Jupiter d'argent au milieu de toutes les statues antiques que
le Primatice a groupes dans la galerie de Franois Ier, le roi admire
avec enthousiasme l'oeuvre du sculpteur italien; mais la belle duchesse
ne souscrit pas  ce jugement. Il semble, dit-elle, que vous soyez
aveugles, et que vous ne voyiez pas ces statues antiques, ces figures de
bronze. Voil o est le vrai modle de l'art, et non dans ces bagatelles
modernes. Mais peut-tre y avait il dans les paroles de Mme d'tampes
autre chose que l'expression du got classique; peut-tre vengeait-elle
contre l'imptueux Benvenuto un rival qu'il dtestait: le Primatice.

Comme la duchesse d'tampes, la duchesse de Valentinois protge le
Primatice. Elles encourageaient du moins dans ce peintre un artiste dont
le got n'tait pas indigne d'influer sur ce gnie franais avec lequel
il n'tait pas sans affinit. Le Primatice avait d'ailleurs t form 
l'cole d'un lve de Raphal. Malheureusement, dans cette cole, celle
de Jules Romain, on avait oubli l'idal du Sanzio pour ne se souvenir
que de sa grce puissante[258].

[Note 258: Comte de Laborde, _la Renaissance des arts  la cour de
Franois Ier;_ Henri Martin, _Histoire de France_, t. VIII, etc.]

A Fontainebleau, dans cette galerie de Henri II o le Primatice n'ayant
plus, comme dans la galerie de Franois Ier,  continuer l'oeuvre du
Rosso, put s'abandonner librement  sa verve, tout rappelle le souvenir
de Diane de Poitiers. Le chiffre de la duchesse, enlac  celui de Henri
II; le croissant, attribut de la desse dont elle porte le nom; Diane
chasseresse reprsente de diverses manires, une fois mme sous les
traits de la favorite, voil un frappant exemple de ce divorce entre
le beau et le bien, divorce qui ne fut que trop frquent  la cour des
Valois.

Le chiffre enlac de Henri II et de Diane se retrouve, non seulement
dans les palais royaux, mais dans les demeures seigneuriales de ce
temps. Et la ligure de la duchesse est reproduite aussi bien par l'cole
franaise que par l'cole italienne. Jean Goujon et Germain Pilon la
font apparatre dans leurs sculptures. Jean Cousin, sur ses vitraux,
Lonard de Limoges, sur ses maux, voquent la souriante image.

La duchesse de Valentinois avait paru favoriser  Fontainebleau la
peinture et l'architecture italiennes. Mais dans son chteau
d'Anet, elle protge plus particulirement les deux arts franais:
l'architecture et la sculpture. Philibert Delorme leva cette dlicieuse
rsidence, que dcorrent Jean Goujon et Jean Cousin. Toutefois, l'art
italien se montre encore ici dans la clbre Nymphe de Fontainebleau,
due au ciseau de Benvenuto Cellini.

Issue d'une race qui avait le culte dlicat des lettres et des arts,
Catherine de Mdicis ne protge pas seulement les artistes italiens, ses
compatriotes; mais la princesse qui gotait Amyot et Montaigne, demeure
fidle  la tradition franaise pour nos deux arts nationaux. Elle fait
lever les Tuileries par Philibert Delorme et par Jean Bullant, et
l'htel de Soissons par le premier. Celui-ci raconte que la reine, doue
d'un got particulier pour l'architecture, jetait elle-mme sur
le papier les plans et les profils des difices qu'elle faisait
construire[259].

[Note 259: Brantme. _Premier livre des Dames;_ Imbert de Saint-Amand,
_les Femmes de la cour des Valois_.]

Catherine fit excuter par Germain Pilon le groupe des _Trois Grces_,
pour supporter l'urne qui renfermait le coeur de Henri II. Les pieux
Clestins  qui elle confia la garde de ce monument n'acceptrent pas
ce symbolisme paen, et pour eux les Trois Grces devinrent les Trois
Vertus thologales[260].

[Note 260: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, tome I,
cclix-ccx-ccxi.--Franoise de Birague, marquise de Nelle, avait aussi
fait excuter par Germain Pilon, la statue de son pre, le cardinal
de Birague. Henry Barbet-de-Jouy, _Muse du Louvre. Description des
sculptures modernes_.]

Une princesse, Franaise de coeur comme de naissance, Marguerite
d'Angoulme, soeur de Franois Ier, avait, elle aussi, favoris
l'art national. Si, avec son frre, elle avait visit les travaux du
Primatice, pntr dans l'atelier de Benvenuto Cellini, et dfendu
celui-ci contre celui-l; si elle avait pensionn l'architecte Sbastien
Serlio, elle avait fortement encourag dans Clouet l'cole franaise.
Marguerite protgeait aussi notre orfvrerie qui produisait alors ces
oeuvres merveilleuses que nous admirons dans nos muses, et o
le cristal de roche, les pierreries, prenant les formes les plus
gracieuses, s'enchssent dans d'admirables ciselures d'or. Le vieil art
franais, la tapisserie, la compte parmi ses protectrices, et
mme, comme les chtelaines du moyen ge, parmi ses artistes. Deux
_broderesses_ de Paris, Rene Serpe et Jehanne Chaudire, lui envoient
leurs oeuvres, _les Enfants dans la fournaise_, _le Jugement de Daniel_.
Elle-mme prend l'aiguille, et, entoure de ses femmes, elle produit
de belles tapisseries. On lui en attribue une qui avait pour sujet le
_Saint sacrifice de la messe_, et que dfigura avec toute la passion
d'une sectaire, la fille de Marguerite, Jeanne d'Albret[261].

[Note 261: Goutte de La Ferrire-Percy, _Marguerite d'Angoulme.--Son
livre de dpenses.--_(1540-1549), etc.]

Mais Marguerite d'Angoulme appartient surtout  l'histoire des lettres,
et, comme les femmes de la Renaissance, c'est l qu'elle a trac le plus
large sillon.

J'ai mentionn plus haut[262] la vaste instruction qu'avait reue
Marguerite. Initie au latin, au grec, elle lisait Sophocle dans le
teste hellnique, et se fit enseigner l'hbreu par le Canosse. Elle
avait la passion de la science. Malheureusement elle porta cette passion
jusque dans la thologie, et nous verrons que ce fut l un cueil
aussi bien pour sa foi qui pencha vers la Rforme, que pour son talent
littraire qu'altra souvent l'abus des dissertations religieuses.

[Note 262: Voir chapitre Ier.]

Marguerite aide de ses conseils Franois Ier pour la fondation du
Collge de France. C'est d'aprs son avis que le roi porte de quatre 
douze le nombre des chaires qu'il y a tablies. Elle le guide dans le
choix des professeurs. Par elle, la chaire d'hbreu est donne  son
professeur le Canosse. Elle alloue une pension  l'orientaliste Postel.

Duchesse d'Alenon et de Berry, apanage qu'elle garde lorsqu'elle
pouse en secondes noces le roi de Navarre, Marguerite fait fleurir
l'universit de Bourges. Elle y donne la chaire de grec  Amyot,
l'inimitable traducteur qui fait passer dans la langue du XVIe sicle,
dj si riche, si abondante, les tours et les expressions de l'idiome
hellnique. La soeur de Franois Ier favorise aussi la fondation de
l'universit de Nmes. Aux frais de Marguerite plusieurs pensionnaires
sont entretenus dans les coles de France, d'Allemagne mme.

Nous avons vu Marguerite entrer avec le roi, son frre, dans l'atelier
de l'artiste. Elle accompagne aussi Franois Ier lorsqu'il visite,
dans l'atelier de la rue Jean-de-Beauvais, Robert Estienne, le savant
imprimeur qui s'applique  rpandre les livres des anciens.

Si malheureusement elle ne se refuse pas  chercher dans Rabelais
l'esprit gaulois jusque dans son cynisme, c'est la grce dlicate et
enjoue de l'esprit franais qu'elle aime dans Clment Marot, cet homme
du peuple devenu son valet de chambre. Elle fait plus que d'accepter son
potique hommage, et, traitant avec lui d'gal  gal, elle lui crit en
vers. C'est qu'elle parle  chacun dans sa propre langue, au pote
comme au savant, comme au diplomate, et comme aussi, par malheur, au
thologien, tmoin la correspondance de la princesse avec Guillaume
Brionnet.

Ne redisons pas encore les hommages reconnaissants qu'offrirent 
Marguerite les esprits les plus distingus. Nous comprendrons mieux
encore ces hommages quand nous aurons vu la princesse enrichir de
ses propres travaux cette vie intellectuelle qu'elle honorait en la
protgeant.

L'oeuvre  laquelle Marguerite a attach son nom d'une manire
imprissable, est l'_Heptamron_, plus connu sous cet autre titre: _les
Contes de la reine de Navarre_. Elle s'y est peinte elle-mme, et elle
y a peint son sicle. On trouve dans cette oeuvre toutes les tendances
contradictoires du XVIe sicle: les souvenirs du moyen ge et les
impressions de la Renaissance paenne, le sensualisme avec l'amour
chaste, l'amour chevaleresque, l'amour qui s'immole au devoir; la
profondeur du sentiment avec la lgret de l'esprit et du langage; la
raillerie qui se dfie de l'attendrissement et qui sourit en essuyant
une larme; la licence gauloise des vieux fabliaux et la grce dlicate
qu'une socit plus corrompue, mais mieux police, jette comme un voile
sur la crudit de la pense; la foi nave et profonde d'autrefois
avec la libre pense de la philosophie nouvelle et les prjugs du
protestantisme, et aussi avec cette proccupation thologique qui,
familire  Marguerite, passionne facilement les conversations aux temps
des luttes religieuses.

Les personnages de l'_Heptamron_, ces seigneurs et ces belles dames que
l'inondation du Gave retient dans une abbaye, ces aimables causeurs qui,
chaque jour, sur le pr, se content des histoires (et souvent quelles
histoires!), entendent tous les matins leur prsidente, dame Oisille,
leur expliquer la Bible avec une loquence qui les touche profondment.
D'aprs les travaux de la critique contemporaine, dame Oisille en qui
l'on avait cru reconnatre Marguerite elle-mme, serait sa mre, Louise
de Savoie[263], non telle qu'elle tait, mais telle que la voyait la pit
filiale. Au commencement de la huitime journe, dame Oisille commente
l'Apocalypse,  quoy elle s'acquicta si trs-bien, qu'il sembloit que
le Sainct-Espert, plein d'amour et de doulceur, parlast par sa bouche;
et, tous enflambez de ce feu, s'en allrent ouyr la grand messe[264]...
Ils ne manquent pas, du reste, d'assister chaque matin au saint
sacrifice... Et ils osent invoquer l'inspiration du Saint-Esprit
pour leurs tranges rcits! Est-ce l, de la part de Marguerite, une
raillerie protestante? Ne serait-ce pas encore un signe de ces temps o
le mlange si frquent du mal et du bien produit la perversion du sens
moral? Je ne le crois pas. Si les contes de la reine de Navarre sont
bien des fois licencieux, la conclusion en est souvent honnte. Comme
dans ses posies, Marguerite y joue volontiers le rle d'un prdicateur.
En faisant demander par les interprtes de sa pense l'assistance du
Saint-Esprit, elle ne se souvenait que du but qu'elle poursuivait, elle
oubliait par quels prilleux sentiers elle y conduisait. Mais nous
reviendrons sur cette dlicate question.

[Note 263: D'aprs la clef que M. Frank a donne dans son dition de
l'_Heptamron_. 1879.]

[Note 264: _Heptamron_, dition cite. Huictime journe. Prologue.]

D'ordinaire, ce sont les hommes qui, dans l'_Heptamron_, narrent les
anecdotes les plus scandaleuses, surtout lorsqu'elles dvoilent les
ruses, la fragilit, la nfaste influence des filles d've. Les
femmes s'en vengent bien d'ailleurs, et dans leurs rcits l'homme est
gnralement abaiss, la femme grandie. Ce sont des femmes, Oisille
et Parlamente, c'est--dire, avec Louise de Savoie, Marguerite
elle-mme[265], qui lvent le plus haut la gloire de leur sexe. Une jeune
femme unie  un vieil poux et lui demeurant fidle en renonant au
monde, en vivant au service de Dieu; une autre sacrifiant sa vie  son
honneur; une troisime, secrtement marie  l'homme qu'elle aime, et
souffrant mille tourments pour lui, mme quand cet homme la trahit;
une noble fille du peuple dfendant sa vertu contre un grand seigneur
qu'elle aymoit plus que sa vie, mais non plus que son honneur[266], tels
sont les tableaux o nos charmantes conteuses aiment  faire resplendir
le mrite des femmes. Quant aux hommes qui figurent dans les rcits
fminins, ce sont trs souvent des ingrats, des perfides, des
hypocrites. Mais, dans le camp des hommes, et mme dans le camp des
dames, il y a des transfuges. De galants chevaliers sont du ct des
femmes; et une femme, faut-il le dire, passe  l'ennemi et lui livre
tratreusement les ruses de son sexe; il est vrai qu'elle n'en est que
plus digne de foi lorsqu'elle clbre les vertus de la femme. Les plus
terribles adversaires des belles causeuses, Saffredant et Simontault[267],
ne sont pas eux-mmes tout  fait incrdules au mrite des femmes. Le
premier montre une jeune femme qui, marie  un homme g, sacrifie 
son devoir un amour partag, et meurt de ce sacrifice. Il est vrai que
le narrateur ne l'approuve gure.

[Note 265: Clef de M. Frank, _l. e._]

[Note 266: Nouvelle XLII.]

[Note 267: D'aprs la clef de M. Frank, Saffredant pourrait
reprsenter Jean de Montpezat et Simontault serait Franois de
Bourdeille, pre de Brantme. Ennasuicte, la transfuge  laquelle j'ai
fait allusion quelques lignes plus haut, serait Anne de Vivonne, fille
de la snchale de Poitou et femme de Franois de Bourdeille.]

Quant  Simontault, c'est lui qui dit la touchante histoire d'une
hrone de l'amour conjugal. Cette femme a suivi avec son mari le
capitaine Robertval qui emmenait au Canada une colonie franaise.
Pendant la traverse, la pauvre femme voit condamner son mari  la peine
de mort pour crime de haute trahison. Par ses pleurs et par le souvenir
des services qu'elle a rendus  l'quipage, elle obtient que la peine
soit commue, et que son mari et elle soient dposs dans une le que
hantent seuls les fauves. Elle aide le proscrit  lever une demeure;
elle se tient  ct de lui pour loigner  coups de pierres les
btes sauvages, ou pour tuer les animaux dont la chair peut servir de
nourriture. La pieuse femme soutient l'me de son mari par la lecture du
Nouveau Testament. Est-il malade, elle est  la fois son mdecin, son
confesseur. Il meurt. C'est elle qui l'enterre, et qui,  l'aide d'une
arquebuse, loigne de ces restes bien-aims les btes de proie.
Pendant quelques annes sa vie s'coule dans la prire. Un vaisseau
la recueille, elle revient au milieu des vivants. Alors les mres la
donnent pour institutrice  leurs filles. Elle leur apprend  lire,
 crire; et  tous ceux qui l'approchent, cette grande chrtienne
enseigne une autre science, celle-l mme qui l'a soutenue dans son
hroque conduite: l'amour de Notre-Seigneur et la confiance en lui[268].

[Note 268: Nouvelle LXVII.]

A la suite de chaque histoire, les personnages de l'_Heptamron_
commentent le rcit qui leur a t fait. On dirait une cour d'amour du
moyen-ge. Dans leurs jugements, les interlocuteurs ne dmentent pas les
principes, ou l'absence de principes, que nous remarquons dans leurs
rcits. Les hommes sont pour la plupart lgers dans leurs apprciations.
Hors Dagoucin[269] qui, fidle aux traditions chevaleresques, aimerait
mieux mourir que de voir la dame de ses penses lui sacrifier son
honneur; hors Geburon, qui prouve un sentiment analogue, les seigneurs
forment d'autres voeux, et quand l'un d'eux souhaite que toutes les
femmes soient peccables...,  l'exception de la sienne, Simontault est
de cet avis. Ce dernier gentilhomme dclare ailleurs que la femme ne
doit pas couter sa conscience, et Saffredant s'imagine qu'elle n'a de
vertu qu'autant que l'homme a de respect pour elle. Nous savons que La
Rochefoucauld ne pensera pas autrement[270].

[Note 269: Dagoucin, serait Nicolas Dangu, et Geburon le seigneur de
Burie. Clef de M. Frank.]

[Note 270: Voir plus haut, pages 125 126.]

Le mariage mme n'est pas toujours respect par nos libres causeurs. Ils
s'amusent fort de la vengeance conjugale qui ajoute le dshonneur d'un
des deux poux au dshonneur de l'autre. Heureusement des femmes sont
l pour dfendre les droits de la morale et la dignit du mariage. Mme
Oisille exalte le pouvoir de l'esprit sur le corps, la ncessit de
demander  toute heure l'assistance du Saint-Esprit, pour enflammer en
nous cet amour divin que nous devons toujours lever au-dessus de tout,
mme des affections lgitimes.


Parlamente, qui trouve justes les plus terribles chtiments rservs
 l'pouse infidle, Parlamente veut que le mariage, lien sacr, soit
contract d'aprs les conseils clairs des parents, et que l'honneur et
la vertu en soient la base. Elle rsume en trois mots l'honneur de la
femme: douceur, patience et chastet. La femme doit tre victorieuse
d'elle-mme. Pour la noble narratrice qu'il nous est particulirement
doux ici de voir identifier avec Marguerite, l'amour n'est pas ce
plaisir profane que vantent trop souvent ses compagnons de voyage.
C'est la recherche de la vertu dans l'tre aim, recherche que rien ne
satisfait ici-bas, et qui ne trouve son but que dans l'amour divin. Plus
le cour est pur, plus il est capable d'amour. Le cueur honneste envers
Dieu et les hommes, ayme plus fort que celluy qui est vitieux, et ne
crainct point que l'on voye le fonds de son intention. Parlamente juge
que la femme seule est capable de cette chaste tendresse: L'amour de la
femme, bien fonde et appuye sur Dieu et sur honneur, est si juste, et
raisonnable, que celluy qui se dpart de telle amiti, doibt tre estim
lasche et meschant envers Dieu et les hommes[271]. Parlamente unit ici 
la doctrine platonicienne l'inspiration qu'au moyen ge l'vangile donna
 l'amour chevaleresque.

[Note 271: Nouvelles XIX, XXI, XL, etc.]

Bien que les compagnes d'Oisille et de Parlamente n'aient pas, en
gnral, leur lvation de pense, leur sret de jugement, l'une
d'elles, Longarine[272], peut aussi faire de sages rflexions. Elle
dclare que l'pouse ddaigne doit triompher par la patience; mais
pourquoi faut-il que ce sage conseil suive une histoire passablement
lgre o la narratrice a fait rire aux dpens des maris? Ailleurs, ce
que Longarine dit de la rputation est vraiment d'une honnte femme:
Quand tout le monde me diroit femme de bien, et je saurois seule le
contraire, la louange augmenteroit ma honte et merendroit en moy-mesme
plus confuse. Et aussi, quand il me blasmeroit et je sentisse mon
innocence, son blasme tourneroit  mon contentement[273].

[Note 272: Ayme Motier de la Fayette, dame de Longrai, dite la
baillive de Caen. Clef de M. Frank.]

[Note 273: Nouvelle X.]

Dans les discussions aimables qui ont lieu entre les seigneurs et les
dames, brille dj le diamant de la causerie franaise. Marguerite se
plat  en faire miroiter les facettes. La galanterie est le ton oblig
des hommes, mme de ceux qui ne disent le plus de mal des femmes que
parce qu'ils en pensent peut-tre le plus de bien. La vieille courtoisie
franaise respire dans les gracieuses et spirituelles attaques que
Simontault, grondeur et charmant, dirige contre ses belles ennemies.
Saffredant lui-mme, qui affiche la mauvaise opinion qu'il a des femmes,
avoue qu'il mourra d'un dsespoir d'amour. Il est vrai qu'autour de lui
on sait  quoi s'en tenir sur ce genre de trpas. Mme Oisille, malgr sa
gravit, dira trs bien une autre fois: Dieu mercy! ceste maladie ne
tue que ceulx qui doyvent morir dans l'anne[274].

[Note 274: Nouvelle L.]

Rien de plus amusant que la petite guerre que se font ces deux poux,
Hircan et Parlamente, ou, pour mieux dire, Henri de Navarre[275] et
Marguerite. Au fond de leurs malicieuses taquineries, que de tendresse
encore! Et cependant, bien que la jeune femme ne paraisse pas prendre
trop au srieux les infidlits de son mari, on voit dj dans Ja
lgret de ce grand seigneur du XVIe sicle la cause des chagrins
que le roi de Navarre fera prouver  sa femme. Hircan est faible, il
l'avoue. Il nous dit qu'il s'est souventes fois confess, mais non pas
gures repenty, de ses profanes et changeantes amours. Il ajoute: Le
pch me desplait bien et suis marry d'offenser Dieu, mafs le plaisir me
plaist tousjours. Toutefois cet homme qui reconnat sa fragilit, sait
bien que si la crature humaine est porte au mal, elle est uniquement
prserve par la grce de Celluy  qui l'honneur de toute victoire
doibt estre renduz. Oisille et Parlamente ne diront pas autre chose.

[Note 275: Clef de M. Franck, _l. c_.]

Ne croyons pas trop Hircan, lorsqu'il parat traiter lgrement jusqu'
la dignit du foyer. Il est ravi de l'aimable vertu que personnifie sa
compagne, et, ainsi que tous les hommes prsents, mme les plus cyniques
en paroles, il se plat  voir Parlamente donner pour fondement au
mariage l'honneur et la vertu. Il faut en conclure que nous ne devons
pas prendre trop  la lettre les maximes perverses que la reine de
Navarre met sur les lvres de quelques-uns de ces person nages. D'eux
aussi l'on pourrait dire qu'ils sont des fanfarons de vices.

Il ne me reste plus qu' regretter que la plume d'une femme aussi
vertueuse que Marguerite ait retrac plus d'une conversation o la
licence du langage ne traduit que trop l'immoralit de la pense. Que
d'expressions malsonnantes elle, femme, fait employer ici non seulement
devant les femmes, mais par la femme mme[276]! Je ne reconnais pas ici
le chaste langage des lettres et des posies de Marguerite; et, en
remarquant ce contraste, je me suis demand s'il ne faudrait pas accuser
les premiers diteurs de l'_Heptamron_ d'avoir prt  la reine de
Navarre la licence de leur style. Les dernires recherches de la science
bibliographique sont venues confirmer mon impression: les endroits les
plus immoraux de l'_Heptamron_ sont dus  Gruget[277]. Toutefois, il
existe encore  l'actif de Marguerite des pages trop nombreuses dont
j'aimerais fort  lui voir disputer aussi la maternit. A la dcharge
de la princesse, nous avons besoin de nous rappeler qu'habitue 
l'excessive libert qui caractrise la langue du XVIe sicle, elle
ne remarquait pas toujours peut-tre les images qui nous choquent si
vivement aujourd'hui dans ses contes.

[Note 276: Tmoin les scandaleux propos de Nomerfide (Mme de
Montpezat-Corbon, suivant la conjecture de M. Frank).]

[Note 277: M. Frank, notes de l'_Heptamron_.]

Nous l'avons vu. Si la causerie franaise scintille pour la premire
fois dans les contes de la reine de Navarre avec sa vivacit piquante,
sa grce enjoue, courtoise, elle n'a pas encore cette rserve, cette
dlicatesse que les femmes lui donneront plus tard  l'htel de
Rambouillet et que leur seule prsence imposera ds lors  la bonne
compagnie.

En dpit de toutes ces rserves, c'est dj le salon franais qui nous
apparat dans ce livre, le premier ouvrage en prose qu'on puisse lire
sans l'aide d'un vocabulaire, a dit M. Nisard[278].

[Note 278: D. Nisard, _Histoire de la littrature franaise_.]

La posie de Marguerite est infrieure  sa prose, ou plutt, comme on
l'a dit, c'est de la prose versifie. Il n'en pouvait tre diffremment
 une poque o la langue franaise n'tait pas encore plie au rythme
potique. Nous ne retrouvons gure dans les pomes de Marguerite la
gaiet de ses contes. Nous n'y retrouvons pas non plus, Dieu merci! la
crudit de langage et la lgret de l'_Heptamron_. C'est bien la femme
chaste et dvoue que nous voyons dans le recueil potique qui, malgr
les dfauts de la versification, l'abus et le mysticisme protestant du
langage thologique nous fait pntrer dans le coeur mme de Marguerite,
ce coeur que remplit le plus tendre et le plus gnreux amour
fraternel[279]. Je retrouve encore cette admirable soeur dans la
correspondance qu'elle entretint avec son frre et dans les lettres que,
pendant la captivit du roi, elle crivait aussi bien  Montmorency qu'
Franois Ier. C'est la prose de l'_Heptamron_ au service des sentiments
les plus purs de l'me humaine.

[Note 279: Faut-il relever ici le soupon qu'avait fait natre de nos
jours une lettre crite par Marguerite  Franois Ier captif, et
dont les termes obscurs couvraient une grave ngociation politique?
Dtournes de leur sens, les expressions de cette lettre avaient fait
supposer  des rudits que Marguerite avait eu  lutter toute sa vie
contre un sentiment criminel, sans toutefois y succomber. La vrit des
faits est aujourd'hui rtablie, et Marguerite demeure un type sacr de
la soeur.]

La tendresse fraternelle fut la vie mme de Marguerite. Certes, l'amour
filial y tint aussi une grande place: Louise de Savoie, malgr ses actes
criminels, aimait ses deux enfants et en tait aime.

  Ce m'est tel bien de sentir l'amiti
  Que Dieu a mise en nostre trinit[280]

disait Marguerite. Mais lorsqu'elle parle du sentiment qui confond sa
vie dans celle de son frre, alors, c'est plus que la trinit: c'est
l'unit.

  Ce n'est qu'ung cueur, ung vouloir, ung penser.

[Note 280: Cit par M. Frank, _Marguerite d'Angoulme_. (_Les
Marguerites de la Marguerite des princesses_.)]

Suivant l'nergie passionne de son expression, elle aurait un pied au
spulcre qu'une lettre affectueuse de son frre la ressusciterait. Ce
frre, elle le voit beau, chevaleresque, gnreux, hroque; elle ne
connat que ses brillantes qualits, elle ignore ses vices. Il est
son roi, son matre, son pre, son frre, son ami, son Christ mme!
Mes-deux Christs, dit-elle[281].

[Note 281: Nouvelles lettres de la reine de Navarre, publies par M.
Gnin. Paris,1842. Au roi, janvier, 1544. Comp. les Marguerites de la
Marguerite des princesses, texte de l'dition de 1547, publi, par M.
Frank, t. III.]

Dans le pome intitul: la Coche, la monotonie de ce long dbat
d'amour disparat quand Marguerite fait surgir l'image de Franois Ier.
L'loge de ce frre bien-aim clate dans un chaleureux lyrisme.

C'est pendant la captivit de Franois Ier que la tendresse de
Marguerite se dploie dans toute sa puissance. Ainsi, l'affection
grandit par l'preuve. Marguerite appartient ici  l'histoire, et ce
n'est pas dans ce chapitre que nous devrions la suivre. Mais comment
nous rsigner  sparer en deux cette sduisante figure? Et d'ailleurs,
comment le pourrions-nous? Les apparitions de Marguerite dans le domaine
de l'histoire sont dues, non  l'intrigue politique, mais  l'amour
fraternel, et les sentiments qui lui ont dict cette intervention
gnreuse ont laiss un si vif reflet dans ses posies et dans sa
correspondance, que la Marguerite de l'histoire appartient elle-mme aux
lettres franaises.

C'est cette grande affection de soeur qui fait de Marguerite une
ambassadrice pour obtenir, la dlivrance du roi prisonnier de
Charles-Quint. Sa merveilleuse intelligence, son habilet, sa finesse,
son loquente parole, tous ces dons de Dieu, elle les emploiera  la
dlivrance de son frre. Comme elle le dira sur la route de Madrid:

  Mes larmes, mes souspirs, mes criz,
  Dont tant bien je say la pratique,
  Sont mon parler et mes escritz,
  Car je n'ay autre rhtorique[282].

[Note 282: Penses de la Royne de Navarre estant dans sa litire
durant la maladie du Roy. (Les Marguerites de la Marguerite des
princesses, dition cite.)]

Son dvouement fraternel lui fera braver la mer doubleuse, les
fatigues d'un voyage d'Espagne pendant les grandes chaleurs. Mais que ne
ferait-elle pas, elle qui, pour sauver son frre, jetterait au vent la
cendre de ses os, elle qui, mourant pour cette cause, croirait gagner
double vie! Une existence inutile  son frre lui semblerait pire que
dix mille morts. Il connaissait bien ce dvouement, ce roi captif
et malade qui appelait sa Marguerite. En attendant qu'elle puisse le
rejoindre, elle lui crit des lettres remplies de foi et de tendresse.
Soeur, elle le console. Chrtienne, elle le soutient et lui montre, dans
l'preuve, la source de l'esprance: plus cette preuve grandit, plus le
secours du ciel est proche.

Et durant cette pnible attente, Marguerite n'oublie pas de veiller sur
le royaume de Franois Ier. Allgeant pour la reine mre le poids de la
rgence, elle s'applique surtout  lui gagner les coeurs.

Comme elle prie Dieu de bnir son voyage! Quelle hte d'entendre ce mot:
Partez! Enfin elle l'a entendu ce mot. Elle est en route. Je ne vous
diray point la joye que j'ay d'aprocher le lieu que j'ay tant dsir,
crit-elle  Montmorency, mais croys que jamais je ne congneus que
c'est d'ung frre que maintenant; et n'eusse jamais pens l'aimer
tant[283]!

[Note 283: A mon cousin M. le marchal de Montmorency (1525). Voir
dans les _Lettres_ de Marguerite d'Angoulme et dans les _Nouvelles
lettres_, publies, les unes et les autres, par M. Gnin, la
correspondance de la princesse  cette poque.]

Dans ce voyage, que d'angoisses! Son frre est bien malade, mourant
peut-tre. Le reverra-t-elle?

Sur la route d'Espagne, sur la route poudreuse et brlante, elle
voloit, dit le lgat du pape, le cardinal Salviati qui la rencontra.
Mais elle, elle trouvait que sa litire n'avanait pas.

  Le dsir du bien que j'attens
  Me donne de travail matiere;
  Un heure me dure cent ans,
  Et me semble que ma litiere
  Ne bouge, ou retourne en arriere:
  Tant j'ay de m'avancer desir,
  O qu'elle est longue la carriere
  O  la fin gist mon plaisir!

  Je regarde de tous costez
  Pour voir s'il arrive personne,
  Priant sans cesser, n'en doutez,
  Dieu, que sant  mon Roy donne.
  Quand nul ne voy, l'oeil j'abandonne
  A pleurer; puis sur le papier
  Un peu de ma douleur j'ordonne:
  Voil mon douloureux mestier.

  O qu'il sera le bienvenu
  Celuy qui frappant  ma porte,
  Dira: Le Roy est revenu
  En sa sant tresbonne et forte!
  Alors sa soeur plus mal que morte
  Courra baiser le messager
  Qui telles nouvelles apporte,
  Que son frre est hors de danger.

  Avancez vous, homme et chevaux,
  Asseurez moy, je vous supplie,
  Que nostre Roy pour ses grands maux
  A receu sant accomplie.
  Lors seray de joye remplie.
  Las! Seigneur Dieu, esveillez vous,
  Et vostre oeil sa douceur desplie,
  Sauvant vostre Christ et nous tous!

  Sauvez, Seigneur, Royaume et Roy,
  Et ceux qui vivent en sa vie!
  . . . . . . . . . . . . . . . .
  Vous le voulez et le povez:
  Aussi, mon Dieu,  vous m'adresse;
  Car le moyen vous seul savez
  De m'oster hors de la destresse.
  . . . . . . . . . . . . . . . .
  Changez en joye ma tristesse,
  Las! hastez vous, car plus n'en puis[284].

[Note 284: _Penses de la Royne de Navarre estant dans sa litiere,
durant la maladie du Roy_. Ed. cite.]

C'est une princesse franaise qui prie en mme temps qu'une soeur, et,
dans ce coeur gnreux et tendre, la double pense de la patrie et de la
famille se joint  la foi ardente qui la vivifie: cette foi est encore
la foi catholique, nous allons le voir.

Dieu, le roi, la France, voil ce qui va donner  Marguerite d'Angoulme
l'une des plus sublimes inspirations que l'histoire ait eu 
enregistrer.

La princesse est auprs de son frre. Mais l'motion de cette entrevue a
mis le roi  l'agonie. Un jour vient o il ne voit plus, n'entend plus,
ne parle plus. Alors Marguerite fait clbrer le saint sacrifice de la
messe prs du lit de l'agonisant. Un archevque franais officie; des
Franais remplissent la chambre de leur roi, et sa soeur prie pour lui.

L'archevque s'approche du mourant. Il l'adjure de porter son regard sur
le Saint-Sacrement. Et le roi se rveille, il demande la communion et
dit: Dieu me gurira l'me et le corps. L'hostie est partage entre le
frre et la soeur.

Au royal captif que tuait la nostalgie, Marguerite a rendu sa famille
dans sa soeur, la France dans ses compagnons, son peuple dans cette
foule agenouille..., Dieu lui-mme, Dieu consolateur dans le prtre qui
prie pour sa dlivrance[285], et, ajoutons-le, dans le Verbe incarn,
dans le Rdempteur qui fait revenir des portes du tombeau. Le frre de
Marguerite, le roi de France, le roi trs chrtien, est revenu  la vie.

[Note 285: Legouv, _Histoire morale des femmes_.]

Franois Ier aimait  reconnatre que sa Marguerite, sa mignonne,
l'avait sauv et il n'ignorait pas qu'il ne pourrait la payer que par la
tendresse qu'il promettait de lui garder toute sa vie.

Aprs avoir rendu la sant au mourant, Marguerite a encore une mission 
remplir: celle de dlivrer le captif. Cette mission d'amour fraternel,
elle l'accomplit avec la fiert d'une princesse franaise. Elle s'arme
d'une noble indignation pour reprocher  l'empereur de maltraiter son
suzerain, de n'avoir aucune piti d'un prince gnreux et bon. Elle lui
rappelle que ce n'est pas ainsi qu'il gagnera le coeur de son rival et
que, le ft-il mourir par ses mauvais traitements, le roi de France
laissera des fils qui vengeront leur pre[286].

[Note 286: Brantme, _Premier livre des Dames_.]

Marguerite impressionna Charles-Quint, et plus encore les conseillers de
l'empereur. Sa grce, sa beaut, sa douleur rendaient plus pntrante
son loquence dj si persuasive. Il fallut que Charles-Quint dfendt
au duc de l'Infantado et  son fils de parler  Marguerite. En mandant
ce dtail au marchal de Montmorency, la princesse ajoutait: Mais les
dames ne me sont dfendues,  quy je parleray au double[287].

[Note 287: Marguerite d'Angoulme, _Lettres_. A Montmorency, novembre
1525.]

Elle savait, en effet, leur parler au double, tmoin le succs avec
lequel elle intressa  la cause de son frre la propre soeur de
Charles-Quint. En brassant le mariage de Franois Ier avec lonore,
elle fit de l'empereur le gelier de son beau-frre. La dlivrance du
roi tait proche.

Mais Marguerite n'eut pas la joie de ramener elle-mme son frre en
France. Elle avait dj prouv une poignante douleur quand elle avait
d le quitter pour se rendre auprs de Charles-Quint. Elle aurait voulu
que ce calice s'loignt d'elle, mais sa foi vaillante avait prononc le
_Fiat_. Toute une nuit aprs cette sparation, elle avait rv qu'elle
tenait la main de son frre dans la sienne. Elle ne voulait plus se
rveiller[288]. Son chagrin se renouvela quand, sa mission termine, elle
dut remonter seule dans cette litire o elle aurait voulu garder son
cher convalescent. Elle souhaitait ardemment que son frre la rappelt;
mais toujours forte et rsigne dans son affliction, elle soutenait
encore le captif par de pieuses penses et lui crivait que le Dieu qui
l'avait guri, saurait bien le dlivrer.

[Note 288: _Lettres_. Au roy, 20 novembre 1525.]

L'empereur croyait que Marguerite emportait un acte qui ne faisait plus
de Franois Ier qu'un prisonnier ordinaire: l'abdication du roi. Il
voulut faire arrter la princesse. Marguerite acclra sa marche.
Franchissant les Pyrnes, elle revit la France; mais de Montpellier
elle crivait  son frre que le travail des grandes journes d'Espagne
lui tait plus supportable que le repos de France[289].

[Note 289: _Nouvelles lettres_. Au roy, fin de fvrier 1526.]

Ce qu'elle appelait le repos tait encore l'activit du dvouement
fraternel. Aprs le retour de Franois Ier, nous la voyons travailler
la Guyenne pour que la noblesse de ce pays revienne sur le refus de
contribuer  la ranon du roi. Marguerite est alors remarie au roi de
Navarre; elle brave les fatigues d'une grossesse pour tre utile  son
frre.

Elle aime son mari, elle aimera sa fille, Jeanne d'Albret; mais ces
affections seront toujours subordonnes  son attachement fraternel.
Elle-mme le dit: elle n'aime mari et enfant qu'autant qu'anims de son
esprit, ils seront prts comme elle  mourir pour le roi.

Franois Ier lui confiait volontiers de grandes affaires diplomatiques.
Elle s'en chargeait pour le soulager, mais avec tant de discrtion qu'il
serait difficile de prciser ce qu'a t ici son influence. Ses lettres
nous la montrent parcourant la Provence, la Bretagne, la Picardie pour
servir les intrts du roi.

En rendant compte  Franois Ier de l'tat o elle a trouv le camp
d'Avignon en 1536, Marguerite d'Angoulme laisse clater un patriotique
enthousiasme. Elle voudrait que l'empereur vnt assaillir le camp
alors qu'elle y serait. Mme ardeur en Guyenne l'anne suivante. Si
Charles-Quint menaait le pays, Marguerite n'en partirait qu'aprs avoir
chass l'envahisseur[290].

[Note 290: _Lettres_. Au roy, 1536; t de 1537.]

Devant l'arrogance et la dloyaut de Charles-Quint, elle dit que toute
femme voudrait tre homme pour abaisser l'orgueil de l'empereur. Combien
elle voudrait pouvoir y aider, cette soeur qui, aprs le roi, a plus
port que son fais de l'ennuy commua  toute crature bien ne[291]!

[Note 291: _Lettres_. Au roy, automne de 1536.]

En 1537, Marguerite regrette avec nergie de n'tre pas au camp de son
frre: Car en tous vos affaires o femme peult servir, despuis vostre
prison, vous m'avez fait cet honneur de ne m'avoir spare de vous...
Elle souhaiterait d'tre une hospitalire du camp; elle va mme plus
loin. Nagure, pendant la captivit du roi, elle avait rclam l'office
de laquais auprs de sa litire. A prsent elle renoncerait volontiers
le sang ral pour servir de chamberiere  la lavandire du roi: Et
vous promets ma foy, Monseigneur, que sans regretter ma robe de drap
d'or, j'ay grant envie en habit incongnu m'essayer  fere service 
vous, Monseigneur, qui, en toutes vos tribulations, n'avez jamais tant
tenu de rigueur que de sparer de vostre prsence et du dsir moyen de
vous fere service.

Vostre trs humble et trs obissante subjecte et mignonne

Marguerite[292].

[Note 292: _Nouvelles lettres_. Au roy, septembre ou octobre 1537.]

Ne pouvant suivre le roi  la guerre, elle prie pour lui, elle ordonne
pour lui des prires publiques. Elle lui adresse aussi de prudents
conseils.

Charles-Quint assige Landreies. Franois Ier qui fait ravitailler
la ville, conduit 'Cateau-Cambrsis trente et quelques mille hommes.
Marguerite s'effraye d'autant plus que, connaissant la valeur du roi
chevalier, elle sait que cette bravoure l'exposera  tous les prils.
Je suis seure, crit-elle  Franois Ier, que vous n'avez au camp
pionnier dont le corps porte plus de travail que mon esprit. Dans une
potique ptre au roi, elle nous redit ses angoisses, nous voyons ses
larmes, nous entendons ses prires. Puis, lorsque l'empereur s'est
loign, quelle ivresse! Malade, la reine de Navarre entrane son mari 
l'glise pour le _Te Deum_ de la victoire.

  De tous mes maux receu au paravant
  Je n'en sens plus, car mon Roy est vivant[293].

[Note 293: _Epistre III de la Royne de Navarre au Roy Franois, son
frere. (Les Marguerites de la Marguerite des princesses_, d. cite.)]

Partout et toujours les motions de son frre font frmir sa plume ou
vibrer sa lyre. Aux heures de tristesse, Franois Ier aurait pu lui
adresser les beaux vers qu'elle place sur les lvres d'un prisonnier:

  Las! sans t'ouyr bien presumer je peux
  Que toy et moy n'ayans qu'un coeur tous deux,
  Si dens mon corps l'une moiti labeure,
  L'autre moiti dedens le tien en pleure[294].

[Note 294: _Complainte pour un dtenu prisonnier. (Id.)_]

L'allgresse, comme la douleur, tout lui est commun avec son frre.

Aprs dix ans de mariage, la bru de Franois Ier, Catherine de Mdicis,
donne-t-elle le jour  un fils premier-n, Marguerite s'associe au
bonheur de l'aeul jeune encore, et mle ses larmes  celles que, de
loin, elle lui voit rpandre.

  Un Filz! un Filz[295]!.....

s'crie-t-elle dans son dlire.

[Note 295: pistre de la Royne de Navarre au Roy, etc_. (Id.)]

Il se trouva une occasion o cette douce crature ne sut point
pardonner: son frre tait l'offens. Qu'il est bien plus facile, en
effet, de pardonner  nos ennemis personnels qu'aux ennemis de ceux qui
nous sont chers!

Et c'tait cette mme femme qui se jetait aux pieds de son frre pour
lui demander la grce d'hommes qui l'avaient outrage!

L'influence de Marguerite sur le roi fut toujours une influence de paix
et de douceur. Alors que, venu  La Rochelle pour dompter une rvolte,
le souverain ne sait que donner aux rebelles un coeur de pre et pleurer
avec eux, qui donc a mis dans son coeur cette tendresse misricordieuse?
Sa soeur, sa soeur qui lui crit combien elle est heureuse de sa
magnanimit. Alors qu'il fait grce  des protestants que les supplices
attendaient, c'est encore Marguerite qui a intercd pour eux. Elle-mme
abrite les proscrits dans son royaume de Navarre et dans son duch
d'Alenon. Malheureusement elle ne se borna pas  cette intervention
gnreuse, et si son amour fraternel l'empcha d'embrasser ouvertement
le luthranisme, nous avons dj remarqu qu'elle adopta  une poque de
sa vie les erreurs de ceux qu'elle dfendait. Elle y tait entrane par
son libre esprit, avide de nouveauts, et par l'attrait qui la poussait
vers la thologie. J'ai remarqu plus haut que cette dernire passion
fut un pril non seulement pour sa foi, mais pour son talent d'crivain.
Cette influence gta souvent sa posie, et dans sa correspondance
avec Brionnet, fit tomber dans le galimatias sa prose d'ordinaire si
prcise, si claire. Ses posies mystiques, surtout _le Miroir de l'me
pcheresse_, sont d'une lecture assez fatigante. Toutefois, malgr la
monotonie de la pense et le style alambiqu de certains passages, on
y sent palpiter le tendre coeur de Marguerite, avec son humilit
chrtienne, son amour pour le Christ, sa confiance dans la misricorde
du bon Pasteur. On reconnat aussi dans ces pages un esprit nourri de
la Bible, et l'on y dcouvre par moments une heureuse inspiration des
Livres saints. La grandeur infinie de Dieu, la misre de l'homme y sont
quelquefois dpeintes en traits saisissants. Dans le pome intitul:
_Discord estant en l'homme par la contrarit de l'esprit et de la chair
et paix par vie spirituelle_, Marguerite dveloppe cette admirable
pense:

  Noble d'Esprit, et serf suis de nature.

Comme Racine le fera plus tard, elle s'inspire de saint Paul pour
reprsenter le combat de l'esprit contre la chair.

  Je ne fais pas le bien que je veux faire;
  .........................................
  Et qui pis est, plustost fais le contraire:
  ..........................................
  Et de ce vient que bataille obstine
  Est dedens l'homme, et ne sera fine
  Tant qu'il aura vie dessus la terre[296].

[Note 296: _Les Marguerites de la Marguerite des princesses_, d.
cite.]

Avec toute la supriorit de son incomparable harmonie, Racine dira:

  Mon Dieu, quelle guerre cruelle!
  Je trouve deux hommes en moi:
  L'un veut que plein d'amour pour toi
  Mon cour te soit toujours fidle:
  L'autre  tes volonts rebelle
  Me rvolte contre ta loi[297].

[Note 297: Madame, voil deux hommes que je connais bien, dit Louis
XIV en se tournant vers Mme de Maintenon, lorsque les jeunes personnes
de Saint-Cyr chantrent devant le roi, ce cantique qui avait t compos
pour elles. Louis Racine, _Mmoires_.]

Les _Comdies_ religieuses de Marguerite, intitules: _la Nativit de
Jsus-Christ, l'Adoration des Trois Roys, les Innocents, le Dsert_,
sont en quelque sorte les quatre actes d'un mme drame sacr. On y sent
une fracheur d'inspiration qui rappelle les vieux Nols. Le culte que
Marguerite y professe pour la sainte Vierge, contraste avec les ides
luthriennes que nous retrouvons jusque dans cette partie de ses
oeuvres.

Un critique a dit de Marguerite qu'elle avait dans ses pomes le
_mouvement_ et le _cri_.[298] Ce mouvement, ce cri, nous les surprenons
plus d'une fois dans les scnes que Marguerite fait passer sous nos
yeux. La _Nativit_ est remplie de pittoresque animation, de grandeur
religieuse et de simplicit pastorale. Joseph et Marie cherchant un abri
 Bethlem, le refus des hteliers, l'table sur laquelle veillent Dieu
et les anges, la prire de la sainte Vierge, son ineffable motion en
mettant au monde le Verbe fait chair; puis le colloque des bergers, le
_Gloria in excelsis_ que chantent les esprits clestes et auquel rpond
le Nol des pasteurs, les naves offrandes que ceux-ci portent 
l'Enfant-Dieu, les combats que Satan livre  leur pauvret et dont
triomphe leur foi, tout cela nous charme, nous meut, et nous ne pouvons
que regretter que l'inspiration du pote ne se soutienne pas jusqu' la
fin de ce dlicieux Nol.

[Note 298: Frank, _ouvrage cit_, introduction.]

Je remarque dans _l'Adoration des Trois Roys_ la majest d'un dbut o
la reine de Navarre imite heureusement Job et le Psalmiste.

L'oeuvre dramatique des _Innocents_ contient aussi des beauts de
dtails. Quelle confiance religieuse dans ces paroles de la sainte
Vierge fuyant vers l'gypte avec le divin Enfant:

  Dieu est ma force et mon courage,
  Parquoy en luy me sents sy forte
  Que sans travail en ce voyage
  Porteray celuy qui me porte.

Dans ce pome, Marguerite a noblement fait interprter par une des
femmes d'Isral la fiert de la mre qui est l'ouvrire du grand
facteur pour produire l'homme cr  l'image de Dieu:

  Il n'est ennuy que la femme n'oublie
  Quand elle voit que le hault Createur
  De tel honneur l'a ainsi anoblie,
  Que l'ouvrouer elle est du grand facteur,
  Dedens lequel luy de tout bien aucteur
  Forme l'enfant  sa similitude.

C'est au moment o les pieuses femmes exaltent leur maternit que leurs
enfants sont massacrs dans leurs bras. Marguerite a bien rendu leur
dchirante douleur. C'est encore par une heureuse ide qu'elle nous
montre l'enfant d'Hrode tu avec les nouveau-ns: Hrode l'apprend
alors qu'il croit triompher du nouveau roi qu'il redoutait, et sa
douleur paternelle vengerait le dsespoir des pauvres mres, si
l'ambition satisfaite ne domptait son chagrin. Marguerite fait ensuite
entendre les plaintes de Rachel. Mais que ces plaintes sont froides!
Pourquoi tant de thologie? Ah! que j'aime bien mieux la sublime
concision de l'vangile: C'est Rachel pleurant ses enfants et ne
voulant pas tre console parce qu'ils ne sont plus.

Marguerite est mieux inspire lorsqu'elle fait retentir au paradis le
choeur des _Innocents_, et lorsque dans le _Dsert_, des vers remplis de
fracheur et de grce voquent le groupe de la sainte Vierge servie par
les anges.

  Reoy ces fleurs,  blanche fleur de lis[299].

[Note 299: _Comdie du desert_. (_Les Marguerites, etc_., d. cite.)]

La reine de Navarre est bien catholique dans ces hommages rendus  la
Mre de Dieu. Elle l'est aussi  cette heure de suprme angoisse o,
prosterne dans l'glise de Bourg-la-Reine, elle implore du Seigneur la
gurison de sa fille mourante et qu'elle entend une voix intrieure
qui lui dit que son enfant est sauve. Elle est catholique lorsqu'elle
honore les reliques des saints, lorsqu'elle protge les filles de sainte
Claire, lorsqu'elle fonde le monastre de Tusson o elle passe des
retraites et o elle exerce mme au choeur les fonctions d'abbesse[300].
Elle est catholique enfin lorsqu'elle reconnat l'efficacit de la
prire pour les morts. Suivons la reine de Navarre quand, sur le dclin
de sa vie, et conduisant dans l'glise de Pau le jeune capitaine de
Bourdeille, elle l'arrte sur une pierre tombale et, lui prenant la
main, lui adresse ces expressives paroles: Mon cousin, ne sentez-vous
point rien mouvoir sous vous et sous vos pieds?--Non, madame.--Mais
songez-y bien, mon cousin.--Madame, j'y ai bien song, mais je ne sens
rien mouvoir; car je marche sur une pierre bien ferme. Mais la reine
reprit: Or, je vous advise que vous estes sur la tombe et le corps de
la pauvre Mlle de La Roche, qui est ici dessous vous enterre, que vous
avez tant aime; et puis que des mes ont du sentiment aprs nostre
mort, il ne faut pas douter que cette honneste crature, morte de frais,
ne se soit esmue aussi-tost que vous avez est sur elle; et si vous ne
l'avez senti  cause de l'espaisseur de la tombe, ne faut douter qu'en
soy ne se soit esmue et ressentie; et d'autant que c'est un pieux office
d'avoir souvenance des trespasss, et mesme de ceux que l'on a aimez,
je vous prie lui donner un _Pater noster_ et un, _Ave Maria_, et un _De
profundis_, et l'arrousez d'eau bnite...[301]

[Note 300: Comte de la Ferrire-Percy, _Marguerite d'Angoulme.--Son
livre de dpenses_; Brantme, _Premier livre des Dames_; Frank, notice
cite.]

[Note 301: Brantme, _Second livre des Dames_.]

Demander pour une morte les prires de l'homme qui l'avait aime et
oublie, c'tait l une de ces penses dlicates qui ne pouvaient
natre que d'un coeur de femme. Mais ne nous y arrtons pas; remarquons
seulement que la femme qui rclamait pour une trpasse le secours de la
prire n'tait plus une disciple de Luther, et qu'elle ne ressemblait
pas non plus  cette philosophe que Brantme nous montre ailleurs,
doutant de la vie ternelle, se tenant auprs d'une mourante pour
chercher avoir s'exhaler le souffle immortel. Je ne nie pas que
Marguerite n'ait eu quelques fugitifs clairs de scepticisme. Nous en
retrouvons un  la fin d'un de ses rares pomes qui aient l'allure
lgre de ses contes: Trop, Prou, Peu, Moins. Mais ce n'taient l que
les carts d'une imagination  reflets multiples qui n'avait pas reu en
vain l'influence d'un sicle o l'esprit merveilleusement ondoyant et
divers s'habituait  cette question: Que say-je? Nanmoins, sous une
forme agite, mobile, l'me de Marguerite tait naturellement croyante,
et Brantme nous dit que la reine de Navarre rprimait ses doutes par
l'humble acte de foi qui la soumettait  Dieu et  l'glise. A la mort
de son frre, nous verrons que les esprances de la vie ternelle furent
son unique soutien, et que la foi de sa jeunesse tait devenue la
consolation de ses dernires annes. Mais alors mme qu'elle fut
catholique de coeur, elle continua d'implorer la grce des perscuts.
C'tait le mme sentiment de charit vanglique qui lui avait fait
prendre en Navarre le titre et l'office de ministre des pauvres, et qui
lui avait fait fonder ou encourager des tablissements de bienfaisance.
Elle cre  Paris l'hpital des Enfants-rouges pour les orphelins; elle
fonde  Essai, dans l'ancien chteau de plaisance des ducs d'Alenon,
une maison de filles pnitentes; elle dote les hpitaux d'Alenon et de
Mortagne.

Toute sa vie elle mrita l'loge funbre que devait faire d'elle Charles
de Sainte-Marthe: Marguerite de Valois, soeur unique du roy Franois,
estoit le soutien et appuy des bonnes lettres, et la dfense, refuge et
rconfort des personnes dsoles[302].

[Note 302: Gnin, Frank, notices cites.]

Ce fut par cette double influence que sa tendresse donna  Franois
Ier tout ce qu'il eut de bon en lui. Il dut particulirement  cette
influence son surnom de _Pre des lettres_.

Bien que Marguerite prtendt lui tre redevable de tout, hors d'amour,
le roi ne mrita pas toujours cette reconnaissance. Il immola  la
politique l'amour maternel de Marguerite pour Jeanne d'Albret, et fit
lever loin d'elle cette fille, unique enfant qui lui restt.

Mais dans les dernires annes de Franois Ier, quand tout se dcolora
autour de lui, il sentit plus que jamais le prix de cette affection qui
ne s'tait jamais dmentie. Malade de corps, dsenchant de la vie, il
appela  lui, comme autrefois dans sa captivit, sa soeur, sa meilleure
amie. Il se reprit  l'existence en retrouvant l'me de sa vie. De
nouveau, le frre et la soeur s'unirent dans le culte de l'art. Ils
recommencrent les douces causeries d'autrefois. Ce fut pendant sa
convalescence qu'au chteau de Chambord, le roi, appuy sur le bras de
Marguerite, et entendant sa soeur exalter le mrite des femmes, crivit
sur la vitre avec le diamant de sa bague:

  Souvent femme varie,
  Mal habil qui s'y fie!

C'tait l'amant de la duchesse d'tampes qui jugeait ainsi de la
femme, ce n'tait pas le frre de Marguerite. Les folles amours sont
passagres; la tendresse fraternelle demeure.

Marguerite tait revenue en Navarre. Elle tait dans son monastre de
Tusson, quand, une nuit, le roi lui apparut en rve. Il tait ple,
il l'appelait: Ma soeur, ma soeur! La reine, saisie d'un douloureux
pressentiment, envoie  Paris courrier sur courrier. Elle redisait
alors, non plus dans la forme potique qu'elle avait employe sur la
route de Madrid, mais dans une prose que sa trivialit ne rendait que
plus touchante: Quiconque viendra  ma porte m'annoncer la gurison
du roy mon frre, tel courrier, fust-il las, harass, fangeux et mal
propre, je l'iray baiser et accoller, comme le plus propre prince
et gentilhomme de France; et quand il auroit faute de lict, et n'en
pourroit trouver pour se dlasser, je lui donnerois le mien, et
coucherois plustost sur la dure, pour telles bonnes nouvelles qu'il
m'apporteroit[303].

[Note 303: Brantme, _Premier livre des Dames_.]

Mais le messager de joie ne devait pas venir. Franois Ier tait mort.
On le cachait  Marguerite: un mot d'une folle le lui apprit. Elle tomba
 genoux; elle accepta le sacrifice..., mais elle devait en mourir.

Ds lors plus de joyeux devis: l'_Heptamron_ demeure inachev.
Marguerite ne sait plus que faire sangloter sa douleur dans ce rythme
potique qu'elle a si souvent employ autrefois. Partout ici-bas elle
voit tristesses, douleurs. Son mari qui sentira aprs sa mort combien
elle lui tait chre et de bon conseil, son mari ne la rend pas
heureuse. Sa fille, leve hors de sa garde, n'a pour elle que de
l'indiffrence. Elle est seule.

  Je n'ay plus ny Pere, ny Mere,
  Ny Seur, ny Frere,
  Sinon Dieu seul auquel j'espere[304].

[Note 304: _Chansons spirituelles_. (_Les Marguerites, etc._, d.
cite.)]

De la terre, elle n'a plus que des souvenirs. Amre consolation, comme
Ta si bien dit le pote dont Marguerite rpte le gmissement:

  Douleur n'y a qu'au temps de la misre
  Se recorder de l'heureux et prospere,
  Comme autrefoys en Dante j'ay trouv,
  Mais le say mieulx pour avoir esprouv
  Flicit et infortune austere[305].

[Note 305: Comte de la Ferrire-Percy, Frank, notices cites.]

Chrtienne alors dans toute l'acception du mot, Marguerite s'appuie sur
la croix:

  Je cherche aultant la croix et la desire
  Comme aultrefoys je l'ay voulu fuir.


  Adieu, m'amye,
  Car je m'en vois
  Cercher la vie
  Dedens la croix[306].

[Note 306: _Chansons spirituelles_. (_Les Marguerites_, d. cite.)]

Cette reine, qui n'a plus qu'un amour, Dieu, qu'un appui, la croix, n'a
plus qu'une esprance: la mort qui la runira  son frre. Cette mort,
elle l'attend, elle l'appelle. Elle aspire  goter l'odeur de mort.
Elle avait peur de la mort autrefois. Mais la mort est

  .........la porte et chemin seur
  Par o il fault au crateur voler[307].

[Note 307: Rondeau. _Chansons spirituelles_. (_La Marguerite, etc._)]

Dtache de tout ici-bas, Marguerite aspire au seul lien qui ne se rompe
jamais: l'union de l'me avec Notre-Seigneur. Elle attend les noces
ternelles.

  Seigneur, quand viendra le jour
  Tant dsir,
  Que je seray par amour
  A vous tir.

  Ce jour des nopces
  Seigneur,
  Me tarde tant,
  Que de nul bien ny honneur
  Ne suis content;
  Du monde ne puys avoir
  Plaisir ny bien:
  Si je ne vous y puys voir,
  Las! je n'ay rien!

  Essuyez des tristes yeux
  Le long gmir,
  Et me donnez pour le mieux
  Un doux dormir[308].

[Note 308: _Chansons spirituelles_. (_Id._)]

Deux ans aprs la mort de son frre, le jour des noces ternelles arriva
pour Marguerite. Elle eu eut quelque effroi, mais elle se rsolut au
suprme sacrifice.

Ainsi disparut de la terre la _Perle des Valois_. Vivante, les
crivains, qui l'appelaient leur Mcne, l'avaient entoure de leurs
hommages, et se plaisaient  lui ddier leurs oeuvres[309].

[Note 309: Brantme, _Premier livre des Dames._]

  Esprit abstraict, ravy et estatic,

dit Rabelais en ddiant  cet esprit le troisime livre de _Pantagruel_.

Mais l'loge de Marot dut plus sourire  la protectrice du pote:

  Corps fminin, coeur d'homme et teste d'ange.

rasme qui envoie  Marguerite des ptres latines, loue en elle
prudence digne d'un philosophe, chastet, modration, pit, force
d'me invincible, et un merveilleux mpris de toutes les vanits du
monde.

Etienne Dolet s'adresse  Marguerite comme  la seule Minerve de
France.

Tu seras, lui dit-il, recommande  la postrit par les louanges de
cette troupe illustre des fils de Minerve, qui se sont abrits sous ta
protection au loin rpandue.

A la mort de Marguerite, l'un des plus intressants hommages qui furent
rendus  sa mmoire, arriva d'Angleterre. Trois jeunes Anglaises, trois
filles des Seymour, crivirent cent distiques latins en l'honneur de la
reine de Navarre[310].

[Note 310: Gnin, notice cite. M. Gnin a traduit aussi dans la
correspondance de Marguerite les lettres d'rasme et l'ode de Dolet.]

Mais de toutes les voix potiques qui chantrent l'illustre morte, nulle
ne fut mieux inspire que celle de Ronsard. Pour clbrer cette exquise
crature au simple et gracieux parler, le pote oublia la boursoufflure
ordinaire de son style, et devint naturel et touchant comme avait su
l'tre Marguerite.


Ronsard ne veut pas qu'on lui lve un fastueux tombeau, et, dans des
accents d'une ravissante fracheur, il en indique un autre:

  L'airain, le marbre et le cuyvre
  Font tant seulement revivre
  Ceulx qui meurent sans renom:
  Et desquelz la sepulture
  Presse sous mesme closture
  Le corps, la vie et le nom.

  Mais toi dont la renomme
  Porte d'une aile anime
  Par le monde tes valeurs,
  Mieux que ces pointes superbes
  Te plaisent les douces herbes,
  Les fontaines et les fleurs.

  Vous, pasteurs que la Garonne
  D'un demi tour environne
  Au milieu de vos prez vers,
  Faictes sa tumbe nouvelle,
  Et gravez l'herbe suz elle
  Du long cercle de ces vers:

  _Icy la Royne sommeille
  Des Roynes la nonpareille
  Qui si doucement chanta,
  C'est la Royne Marguerite,
  La plus belle fleur d'eslite
  Qu'oncque l'Aurore enfanta.

Je me suis attarde  la suite de Marguerite. J'ai subi l'attraction que
la sduisante princesse exerce depuis trois sicles. On l'a dit avec
raison: Marguerite d'Angoulme, comme Marie Stuart, est l'une de ces
rares cratures qui ont le privilge de l'ternelle jeunesse, et que,
par del les sicles, nous aimons comme si nous les avions connues. En
m'tendant ainsi sur ce qui concerne la reine de Navarre, je n'ai pas
oubli non plus qu'en elle s'est personnifi pour la premire fois
compltement l'esprit franais dans sa grce, dans sa finesse enjoue,
dans sa dlicate sensibilit, enfin dans ses mlancolies[311], ces
mlancolies que l'on dit modernes, mais qui datent du moyen ge et de
plus loin encore, et qui n'ont disparu pendant deux sicles de notre
littrature que sous l'influence croissante de l'cole classique. Pour
une femme, ce n'est pas un mince honneur que d'avoir t le premier
miroir o s'est rflchi dans ses faces multiples l'esprit d'une nation.
C'est une gloire que je ne pouvais manquer d'enregistrer  l'actif de la
femme franaise.

[Note 311: D. Nisard. _Histoire de la littrature franaise_; Imbert
de Saint-Amand, _les Femme de la cour des Valois_; Frank, notice cite.]

Pour les lettrs dlicats, l'_Heptamron_ seul doit tre compt 
Marguerite comme titre littraire. Si j'crivais une histoire de la
littrature franaise, je ne pourrais que souscrire  ce jugement des
matres. Mais dans une tude consacre  la femme, on me permettra, au
point de vue de la beaut morale, d'lever au-dessus de ces contes les
oeuvres o Marguerite nous fait respirer, avec le parfum de sa tendresse
fraternelle, ce souffle de spiritualisme qui ne se trouve que  et l
dans l'_Heptamron_.

Les dons de l'esprit furent hrditaires dans la race des Valois.
L'impulsion fconde que les femmes de cette maison donnrent aux lettres
se propagea mme  l'tranger, tmoin une autre Marguerite, nice de la
premire, fille de Franois Ier, sage et savante comme la Minerve dont
le nom lui fut aussi bien donn qu' sa tante, et qui, duchesse de
Savoie, attira dans sa nouvelle patrie les crivains qu'elle avait
encourags en France. En appelant  Turin les jurisconsultes les plus
minents, elle donna  l'tude du droit une direction lumineuse, et
vraiment digne de l'quitable princesse qui fut surnomme la _Mre des
peuples_.

Une troisime Marguerite, la fille de Henri II, moins pure que les
deux autres, avait leurs brillantes facults intellectuelles. Comme
Marguerite d'Angoulme, elle fit des vers, et comme sa grand-tante
aussi, elle dut la clbrit  une oeuvre en prose. Dans ses _Mmoires_,
elle nous a laiss un modle exquis des productions de ce genre. Elle ne
s'y est pas seulement dpeinte avec cette navet, cette ressemblance
qui donnent aux autobiographies du XVIe sicle un si puissant attrait
psychologique. Mais la langue franaise apparat dj, dans cette
oeuvre, non plus avec l'abondance parfois excessive de cette poque,
mais avec cette prcision, cette lgante sobrit qui s'unissent  la
grce et au naturel dans la prose du XVIIe sicle[312].

[Note 312: Saint-Marc Girardin, _Des Mmoires au XVIe sicle_,  la
suite du _Tableau de la littrature franaise au XVIe sicle_.]

Ne quittons pas les femmes des Valois sans nommer une princesse
trangre de naissance  leur race, mais qui y fut allie par le mariage
et qui occupa un moment le trne de France.

leve dans notre pays, Marie Stuart tait bien rellement une princesse
franaise. Ce fut  cette patrie adoptive qu'elle dut la forte
instruction qui lui permettait jusqu' la composition du discours
latin[313]. Ce fut la France qui lui donna la langue qu'elle crivait et
parlait avec art. Elle maniait la prose avec loquence et mlait ses
chants lyriques  ceux des potes qu'elle aimait: Ronsard, du Bellay.
Elle chanta les regrets de son veuvage et les douleurs plus poignantes
de son exil. En vain la critique discutera-t-elle l'origine de la plus
clbre de ses posies, c'est, toujours sur les lvres de la jeune et
belle reine que la postrit aimera  placer ces strophes si touchantes
et demeures si populaires.

[Note 313: Voir plus haut, chapitre premier.]

  Adieu, plaisant pays de France,
  O ma patrie
  La plus chrie.
  Qui as nourri ma jeune enfance!
  Adieu, France, adieu mes beaux jours!
  La nef qui disjoint nos amours
  N'a si de moi que la moiti:
  Une part te reste, elle est tienne;
  Je la fie  ton amiti
  Pour que de l'autre il te souvienne.

La France a rpondu  ce voeu plein de larmes, et, dans notre pays,
Marie Stuart trouvera toujours quelles qu'aient pu tre ses fautes,
des plaidoyers qui vengeront sa mmoire, des yeux qui pleureront ses
malheurs.

La maison de Bourbon qui allait monter sur le trne avec Henri IV,
comptait, elle aussi, des princesses qui donnrent l'exemple du labeur
intellectuel. Gabrielle de Bourbon, dame de la Tremouille, qui vcut
 la fin du XVe sicle et au commencement du XVIe, ne regardait les
lettres que comme un apostolat qui lui permettait de mieux remplir ses
devoirs domestiques et d'tendre au del du foyer l'influence de la
femme chrtienne. Avec des ouvrages de pit, elle crivit un trait
intitul: _Instruction des jeunes filles_. Sans vouloir pntrer dans
le domaine de la thologie, elle aimait les saintes critures, et c'est
dans la Bible qu'elle puisait certainement la tendre sollicitude qu'elle
avait pour les mes, et cette cordiale charit qui, selon le tmoignage
de Jean Bouchet, la rendait consolative, confortative[314]; cette
charit qui faisait d'une princesse de Bourbon, si imposante par le
grand air de sa race, la femme la plus douce et la plus accessible.

[Note 314: Jean Bouchet, _le Panegyrie du chevallier sans reproche_,
ch. XX. Sur Mme de La Tremouille, voir le chapitre prcdent.]

Les lettres eurent aussi pour adeptes la femme du premier Henri de
Cond, et Jeanne d'Albret, qui entra dans la maison de Bourbon par le
mariage. La fille de Marguerite d'Angoulme protgea les savants, les
potes et correspondit avec l'un de ceux-ci: Joachim du Bellay.

Dans tous les rangs de la socit, au XVIe sicle, les femmes,
redisons-le, partagent avec ardeur les occupations qui passionnent les
intelligences. Mais, en gnral, elles fuient la publicit.

Les Lyonnaises se distinguent par leurs talents; mais c'est surtout 
la Renaissance paenne qu'elles appartiennent par leurs oeuvres. Elles
chantent l'amour  la manire des lyriques grecs dont la langue est
d'ailleurs familire  plus d'une, comme il convenait dans cette
Renaissance o la posie mme tait rudite. Chez la plus clbre des
muses lyonnaises, Louise Lab, la belle Cordire, pote et prosatrice,
l'influence hellnique est visible, bien qu'altre par le mauvais
got italien. On sent frmir dans ses pomes quelque chose de la verve
passionne que possdait Sappho, la potesse hellnique dont le surnom
lui fut donn,  elle comme  tant d'autres qui le mritaient moins!
Mais quel que soit le paganisme potique de la belle Cordire,
l'ineffable tendresse que l'vangile a mise au coeur de la femme n'est
pas touffe en elle, et donne parfois  sa lyre des accents pleins de
mlancolie.

Si Louise Lab rappelle Sappho par son lyrisme, son hroque conduite
au sige de Perpignan nous fait souvenir d'une autre Grecque clbre,
Tlsilla, potesse et guerrire.

Comme les auteurs antiques, Louise Lab eut l'honneur d'avoir son
glossaire; elle l'eut mme de son vivant!

Auprs de Louise Lab se rangent son amie Clmence de Bourges, Pernette
du Guillet, toutes deux potes et musiciennes comme l'avait t la belle
Cordire. Pernette du Guillet chante avec l'amour la pure amiti. Ses
oeuvres sont caractrises dans leur ensemble par une noble lvation
et un sentiment moral vraiment philosophique. Ne sparons pas du groupe
lyonnais la fougueuse mancipatrice dont nous parlions plus haut[315],
Marie de Romieu, la _Vivaraise_, qui se fit remarquer par l'animation de
sa posie.

[Note 315: Chapitre premier.]

Clmence de Bourges, Pernette du Guillet, Marie de Romieu unissaient
la vertu au talent. Il en fut ainsi chez une Toulousaine, GabrielLe de
Coignard. Mais  la diffrence des femmes potes du Midi, elle chercha,
ailleurs que dans les lettres antiques, la source de sa posie: son
inspiration fut toute chrtienne. Gabrielle de Coignard prlude dj aux
grands accents de la posie religieuse du XVIIe sicle. La direction que
cette pieuse mre ducatrice donna  son talent, la rapproche de ces
femmes du Nord et du Centre qui clbrent gnralement dans leurs vers
les affections domestiques, les sentiments religieux, et chez lesquelles
la raison l'emporte sur la passion[316].

[Note 316: Lon Feugre, _les Femmes potes au XVIe sicle_.]

Dans ce dernier groupe, qui va nous arrter quelque peu, les dames des
Roches, Madeleine Neveu et sa fille, Catherine de Fradonnet, chantent,
l'une l'amour maternel, l'autre l'amour filial; elles s'inspirent et se
ddient rciproquement leurs oeuvres. Pote tour  tour nergique et
gracieux, Catherine crivait mieux que sa mre, et cependant elle
n'avait d'autre but que de contribuer  la gloire de cette mre adore.
Leur salon de Poitiers tait, comme on l'a nomm, _une acadmie de
vertu et de science_, qui devana l'htel de Rambouillet et o l'on ne
sparait pas de l'expression du beau la pense du bien. tienne Pasquier
fut le commensal de cette maison et lui consacra un potique souvenir.

La mre et la fille, la fille surtout, se firent remarquer par leur
rudition. Livre avec ardeur  l'tude du grec, Catherine traduit avec
sa mre le pote Claudien; et, seule, les _Vers dors_ de Pythagore.
Elle cherche mme  imiter Pindare.

Ainsi que sa mre, Catherine de Fradonnet dfend la cause de
l'instruction des femmes. Et elle avait quelque droit de le faire,
cette noble fille qui, tout entire au dvouement filial, joignait
les occupations du foyer aux labeurs de l'esprit. Elle s'tait plu 
traduire l'admirable portrait de la femme forte; et, de mme qu'Erinne,
la vierge grecque, elle clbra la quenouille, la quenouille qu'elle
maniait comme la plume.

Cette mre et cette fille qui s'aimaient si tendrement, vcurent de la
mme vie, et, comme l'avait prophtis l'une d'elles, moururent de la
mme mort.

L'amour filial inspira une autre femme pote que Catherine de Fradonnet.
Camille de Morel consacra son meilleur pome  la mmoire de son pre.
Modeste et instruite, elle crivit, ainsi que ses deux soeurs, des vers
franais et latins. Toutes trois hritires du talent potique qui
distinguait leur pre et leur mre, elles furent nommes _les trois
perles du_ XVIe _sicle_.

Avec leur mre Antoinette de Loynes, elles appartiennent  la pliade de
femmes potes que Paris ne pouvait manquer d'avoir aussi bien que Lyon
et o se confondent grandes dames et bourgeoises.

Je ne peux nommer toutes les femmes que leur mrite littraire fit
remarquer soit  la ville, soit  cette cour de France o brillrent les
plus clbres, Marguerite d'Angoulme et sa petite-nice. Je citerai
cependant Anne de Lautier, doue des grces de la vertu et du savoir;
Henriette de Nevers, princesse de Clves,  qui pouvait s'appliquer le
mme loge; la belle et spirituelle Mme de Villeroi, qui traduisit
les _ptres_ d'Ovide; la mre de l'avocat gnral Servin, Madeleine
Deschamps, qui versifiait en franais, crivait en latin et en grec;
la duchesse de Retz, dont j'ai mentionn plus haut la clbre harangue
latine, et qui s'illustra plus encore par son immense rudition que par
ses vers[317]; Nicole Estienne et Modeste Dupuis, apologistes de leur
sexe. La seconde prit pour thme: _Le mrite des femmes_, sujet que
devait immortaliser un pote plus rapproch de nous.

[Note 317: Voir plus haut, chapitre premier.]

Au groupe parisien appartient aussi Jacqueline de Miremont, qui dfendit
dans ses vers la foi catholique contre le protestantisme. En ces temps
de luttes religieuses, la posie mme devenait une arme de combat
que les femmes manirent dans diverses rgions de la France. Anne de
Marquets, religieuse de Poissy, clbre par Ronsard, compta avec
Jacqueline de Miremont parmi les champions du catholicisme. Chez les
protestants se distingua Catherine de Parthenay, l'hrone du sige de
La Rochelle, la savante grande dame qui avait entretenu avec sa mre une
correspondance latine, et qui possdait assez bien le grec pour traduire
un discours d'Isocrate; mais les loisirs de l'tude ne passrent pour
elle qu'aprs l'ducation de ses enfants. Elle y russit, et les filles
qu'elle eut d'un Rohan sont connues par l'hrosme de leur conduite
et par la culture de leur esprit. L'une d'elle lisait la Bible en
hbreu[318].

[Note 318: Voir plus haut, chapitre premier; L. Feugre, E. Bertin,
_ouvrages cits_.]

Mais, bien loin des controverses, dans la suave atmosphre du sentiment
religieux qu'appuie une foi absolue, une plus douce influence tait
rserve  notre sexe. C'est pour diriger l'me leve, dlicate, de la
femme, que le plus aimable des saints crivit tant de lettres exquises,
parmi lesquelles celles qu'il adressa  Mme de Charmoisy formrent
l'_Introduction  la vie dvote_. Dans cet admirable trait, la plus
haute spiritualit se mle au sens pratique de la vie, ou plutt c'est
par cette spiritualit mme que saint Franois de Sales donne, pour
toutes les conditions de la vie, une rgle de conduite plus que jamais
ncessaire au milieu du chaos moral qu'avait produit le XVIe sicle[319].

[Note 319: D. Nisard, _Histoire de la Littrature franaise_.]

Nous avons dj indiqu le profit que les femmes pouvaient tirer de
ces fortes et douces leons qui leur apprenaient que la pit des gens
maris ne doit pas tre la pit monacale des religieux, et que c'est
une fausse dvotion que celle qui nous fait manquer aux devoirs de notre
tat. Divers sont les sentiers qui mnent  la vie ternelle; mais sur
chacun d'eux, saint Franois de Sales fait luire le divin rayon qui, en
illuminant au-dessus de nos ttes un vaste pan du ciel, claire notre
route sur la terre et nous permet mme de cueillir les fleurs que la
bont de Dieu a semes jusqu'au milieu des rochers. Ce rayon conducteur,
c'est l'amour, l'amour qui cherche Dieu dans son essence adorable et
dans les mes qu'il a cres. C'est ainsi, avec l'amour de Dieu, l'amour
de la famille; c'est l'amiti, c'est la charit. Saint Franois de Sales
consacra un trait  l'_Amour de Dieu_; et pour publier cette oeuvre,
que de pressants appels il reut de l'me sainte qui, avant de se
confondre au ciel avec la sienne, s'y tait unie ici-bas dans le grand
et religieux sentiment qui tait le sujet de ce pieux ouvrage! On a
nomm sainte Chantal, sainte Chantal  qui l'vque de Genve adressa
ses plus touchantes lettres. Saint Franois de Sales trouva ainsi dans
les femmes qu'il dirigeait, l'inspiration ou l'encouragement de ces
oeuvres dont la haute et salutaire doctrine emprunte  la nature les
plus ravissantes images,  la langue du XVIe sicle les tours les plus
nafs et les plus gracieux, pour faire pntrer dans les mes ses
enseignements[320].

[Note 320: Voir les _Lettres_ de saint Franois de Sales.]

Dans cet ordre de la Visitation que saint Franois de Sales avait fond
avec Mme de Chantal; dans la maison mre d'Annecy, la Mre de
Chaugy devait crire, sur la sainte fondatrice, des mmoires[321] qui
appartiennent par leur date et par leur style au xviie sicle, mais qui
ont gard du sicle prcdent la grce vivante que saint Franois avait
transmise  ses filles spirituelles.

[Note 321: Mre de Chaugy, _Mmoires cits_.]

Parmi les femmes qui furent en correspondance avec saint Franois de
Sales, se trouvait Mlle de Gournay, l'mancipatrice qui, plus haut,
nous a fait sourire; Mlle de Gournay, la savante fille d'alliance de
Montaigne, et dont la studieuse jeunesse fut le rayon qui claira les
derniers jours du philosophe. Je ne regarde plus qu'elle au monde,
dit celui-ci avec un attendrissement bien rare sous sa plume. Si
l'adolescence peult donner presage, cette ame sera quelque jour capable
des plus belles choses, et entre aultres, de la perfection de cette trs
saincte amiti, o nous ne lisons point que son sexe ayt peu monter
encores[322].

[Note 322: Montaigne, _Essais_, II, xvii.]

Mlle de Gournay vengea son sexe en gardant  Montaigne, au del du
tombeau, le plus tendre dvouement. Aprs la mort de son vieil ami, elle
ne se contenta pas d'aller le pleurer avec sa femme et sa fille, et de
braver pour cela les fatigues et les dangers d'un long voyage accompli
en pleine guerre civile. Elle prpara avec des soins infinis une
nouvelle dition des oeuvres de son matre, dition qu'elle devait faire
rimprimer quarante ans aprs. Cette jeune fille qui, leve par une
mre ignorante dont l'unique souci tait de la confiner dans les soins
du mnage, avait appris sans matre, sans grammaire, la langue latine,
en comparant des versions  des textes, et qui avait aussi tudi les
lments du grec; cette jeune fille se servit d'abord de son instruction
si pniblement acquise pour traduire tous les passages grecs, latins,
italiens, que Montaigne avait cits; elle en indiqua la provenance, soin
que n'avait pas pris l'auteur. Enfin, elle se dvoua  la gloire de son
ami, avec cette puissance d'affection qu'il lui avait nagure reconnue
et qui tait pour elle un besoin. Ne disait-elle pas elle-mme que
l'amiti est surtout ncessaire aux esprits suprieurs?

La chaleur de son me se rpandait sur tous ses travaux. Elle y joignait
un profond sentiment moral, et cherchait bien moins dans les oeuvres
littraires la perfection du style que le fond mme des ides. Aussi
ses auteurs prfrs taient-ils les philosophes, les moralistes, parmi
lesquels cependant, par un bizarre contraste, elle avait vou une si
tendre admiration  l'illustre crivain dont le doute universel tait en
complet dsaccord avec les fermes principes de sa fille d'alliance.

Les sentiments levs et profonds de Mlle de Gournay se rvlent dans
tous ses crits, et pour elle, comme pour Mme de la Tremouille, les
lettres n'taient qu'un apostolat. Franaise, elle chanta dignement
Jeanne d'Arc. Catholique de coeur et d'action, elle fltrit la fausse
dvotion. Femme destine  vieillir et  mourir sans avoir reu les
titres d'pouse et de mre, elle comprit l'amour maternel. C'est elle
qui a dit: L'extrme douleur et l'extrme joie du monde consistent 
tre mre.

L'tude, on le voit, n'avait pas dessch son coeur. Comme la tendresse,
l'enthousiasme lui tait naturel. Elle s'leva avec force contre les
critiques qui ne savaient que dnigrer et jamais admirer. Par malheur
son style ne fut que rarement  la hauteur de ses penses: il est
souvent alambiqu.

Mlle de Gournay avait vcu dans un temps qui fut pour la langue une
poque de transition. La fille d'alliance de Montaigne ne marcha pas
avec ce XVIIe sicle pendant lequel s'coula la plus grande partie de sa
vie[323]. Elle garda les traditions du sicle prcdent. Contraire  la
rforme qu'oprait Vaugelas, elle eut le tort de ne pas comprendre que
l'puration de la langue tait ncessaire; mais, en combattant pour le
maintien de toutes les anciennes formes du langage, elle eut du moins
le mrite de protger et de sauver bien des mots que l'exagration
habituelle aux novateurs voulait supprimer, et qui sont demeurs dans
notre langue. Il est  regretter que Mlle de Gournay n'ait pas russi 
en conserver davantage. M. Sainte-Beuve a justement remarqu que l'cole
romantique de 1830 se servit d'arguments analogues  ceux de Mlle de
Gournay, pour que la langue ne perdt aucune des richesses qu'elle avait
acquises.

[Note 323: Ne en 1565, elle mourut en 1645. Pour tout ce qui concerne
Mlle de Gournay, cf. l'tude que lui a consacre M. Feugre,  la suite
de son ouvrage: _Les Femmes potes du XVIe sicle_.]

Les femmes du XVIe sicle avaient contribu  enrichir la langue
et aussi  l'purer. Aprs M. Nisard, je rappelais plus haut que
l'_Heptamron_ tait le premier ouvrage franais que l'on pt lire sans
l'aide d'un vocabulaire. Il tait naturel que ce ft l'oeuvre d'une
femme qui offrt pour la premire fois cette langue dj moderne,
et qu'une autre femme, la troisime Marguerite, devait manier avec
l'lgante brivet qui annonce le XVIIe sicle: Vaugelas n'a point
constat en vain l'heureuse influence de la femme sur la formation de
notre idiome. Cette influence s'tait dj produite au moyen ge.

Charles IX avait sembl reconnatre cette dette de la langue franaise,
alors que, fondant une espce d'Acadmie qui s'occupait de littrature
aussi bien que de musique, il y admettait les femmes.

Mlle de Gournay avait une prcieuse ressource pour dfendre ses
vues grammaticales: l'Acadmie franaise, dit-on, l'Acadmie, alors
naissante, se runissait quelquefois chez elle; et il semble que, dans
les sances de la docte compagnie, l'opinion de Mlle de Gournay n'tait
pas ddaigne[324].

[Note 324: Duc de Noailles, _Histoire de Mme de Maintenon_.]

On croit que cette femme distingue parut dans le salon clbre qui eut,
lui aussi, une action sur la langue franaise: la _chambre bleue_ de la
marquise de Rambouillet.

Dans les conversations que nous offrent les _Contes de la Reine de
Navarre_, nous avons pu voir, avec la charmante vivacit de l'esprit
franais, une galanterie qui manquait souvent de dlicatesse. Les libres
propos n'effrayent pas trop les gaies causeuses, et elles ne se bornent
pas toujours  les couter. Les guerres civiles qui marquent tristement
la seconde moiti du XVIe sicle, et qui firent de la France un vaste
camp, ajoutrent encore  la vieille licence gauloise la grossiret des
allures soldatesques. D'ailleurs, le drglement du langage ne rpondait
que trop  celui des moeurs. Aux heures de crise nationale, ceux qui ont
vcu longtemps en face de la mort suivent deux tendances bien opposes:
les uns se dtachent plus aisment des choses d'ici-bas pour reporter
vers le ciel leurs penses attristes, et ne s'occupent de la terre que
pour soulager les malheurs que la guerre a amens. Nous verrons dans le
chapitre suivant que ces mes furent nombreuses au XVIIe sicle. Mais
pour beaucoup d'autres, il semble qu'une fois le pril pass, elles
cdent  une raction qui les prcipite dans les terrestres plaisirs:
l'amour sensuel, qui dj dominait sous les Valois, rgnait sous Henri
IV.

Ce n'tait pas seulement le ton d'une galanterie soldatesque qui
prvalait alors, c'tait aussi la rudesse du langage ordinaire. Pour
nous qui avons vcu dans les temps o la guerre civile ou la guerre
trangre menaait jusqu' nos foyers, nous savons combien l'hrosme
des sentiments se dveloppe alors, mais combien aussi le langage devient
aisment dur et mme trivial pour traduire les impressions violentes que
causent l'pret de la lutte, l'imminence du pril, la lchet des uns,
la barbarie des autres. Toutes nos nergies sont alors dcuples, mais
nous perdons la grce, la dlicatesse, la mesure du savoir-vivre.

La grandeur tait en quelque sorte dans l'air ds le commencement
du XVIIe sicle, dit M. Cousin. La politique du gouvernement tait
grande, et de grands hommes naissaient en foule pour l'accomplir
dans les conseils et sur les champs de bataille. Une sve puissante
parcourait la socit franaise. Partout de grands desseins, dans
les arts, dans les lettres, dans les sciences, dans la philosophie.
Descartes, Poussin et Corneille s'avanaient vers leur gloire future,
pleins de pensers hardis, sous le regard de Richelieu. Tout tait tourn
 la grandeur. Tout tait rude, mme un peu grossier, les esprits comme
les coeurs. La force abondait; la grce tait absente. Dans cette
vigueur excessive, on ignorait ce que c'tait que le bon got. La
politesse tait ncessaire pour conduire le sicle  la perfection.
L'htel de Rambouillet en tint particulirement cole.

Il s'ouvre vers 1620, et subsiste  peu prs jusqu'en 1648.... Le beau
temps de l'illustre htel est donc sous Richelieu et dans les premires
annes de la rgence. Pendant une trentaine d'annes, il a rendu
d'incontestables services au got national[325].

[Note 325: Cousin, _la Jeunesse de Mme de Longueville.]

Il tait digne d'une femme de remplir une mission qui avait  la fois
pour but de spiritualiser les moeurs et d'purer le langage. C'est
l'honneur de la marquise de Rambouillet d'avoir entrepris cette tche
et d'y avoir fait concourir tous les avantages qu'elle possdait: la
naissance, la fortune, une imposante beaut, un esprit cultiv, un
caractre plein de noblesse. Elle fut admirablement seconde dans son
oeuvre par ses filles, surtout par la plus clbre de toutes, Julie
d'Angennes, plus tard Mme de Montausier.

Alors dominaient en France deux influences trangres qui altraient
l'originalit, toujours vivante cependant, de l'esprit national. Les
reines issues des Mdicis avaient introduit parmi nous le got de la
littrature italienne. La reine Anne apporta ou plutt fortifia celui
de la littrature espagnole. L'htel de Rambouillet prtendit  les
unir[326]. Fille d'une noble Romaine et d'un ambassadeur de France 
Rome, ne dans la ville ternelle, femme d'un grand seigneur franais
qui avait reprsent notre pays en Espagne, Mme de Rambouillet devait
naturellement se plaire  combiner avec l'esprit franais les deux
lments trangers qui lui taient familiers.

[Note 326: Cousin, _l. c._]

Le genre espagnol, c'tait, au dbut du XVIIe sicle, la haute
galanterie, langoureuse et platonique, un hrosme un peu romanesque,
un courage de paladin, un vif sentiment des beauts de la nature qui
faisait clore les glogues et les idylles en vers et en prose, la
passion de la musique et des srnades aussi bien que des carrousels,
des conversations lgantes comme des divertissements magnifiques. Le
genre italien tait prcisment le contraire de la grandeur, ou, si l'on
veut, de l'enflure espagnole, le bel esprit pouss jusqu'au raffinement,
la moquerie, et un persiflage qui tendaient  tout rabaisser. Du mlange
de ces deux genres sortit l'alliance ardemment poursuivie, rarement
accomplie en une mesure parfaite, du grand et du familier, du grave et
du plaisant, de l'enjou et du sublime.

A l'htel de Rambouillet, le hros seul n'et pas suffi  plaire: il y
fallait, aussi le galant homme, l'honnte homme, comme on l'appela dj
vers 1630, et comme on ne cessa pas de l'appeler pendant tout le
XVIIe sicle; l'honnte homme, expression nouvelle et piquante, type
mystrieux qu'il est malais de dfinir, et dont le sentiment se
rpandit avec une rapidit inconcevable. L'honnte homme devait avoir
des sentiments levs: il devait tre brave, il devait tre galant, il
devait tre libral, avoir de l'esprit et de belles manires, mais
tout cela sans aucune ombre de pdanterie, d'une faon tout aise
et familire. Tel est l'idal que l'htel de Rambouillet proposa 
l'admiration publique et  l'imitation des gens qui se piquaient d'tre
comme il faut[327].

[Note 327, Cousin, _ouvrage cit_.]

Les femmes taient reines  l'htel de Rambouillet; on les y nommait
les _illustres_, les _prcieuses_, nom qui alors n'avait rien que
d'honorable. Elles font revivre cet amour qu'avait exalt le moyen ge,
et qui n'avait jamais totalement disparu, mme  la cour des Valois:
l'amour pur, chevaleresque, l'amour inspirateur des grandes et
valeureuses actions. Mais, au lieu de le chercher dans nos vieilles
moeurs franaises, les prcieuses le prennent dans les livres espagnols,
qui leur offrent, avec l'hrosme des beaux sentiments, l'enflure du
faux point d'honneur. Pour elles, la plus grande gloire consiste  voir
se consumer dans les flammes d'un amour platonique le plus grand nombre
d'adorateurs, y et-il mme parmi eux un prtendant noble et loyal
qui n'aspirt qu' devenir un fidle poux. Il ne tint pas  Mlle de
Rambouillet que l'honnte Montausier ne subt ce triste sort, et si la
belle Julie n'avait enfin cd aux instances de sa mre et de ses amies,
il n'et pas suffi d'une attente de quatorze annes pour obtenir sa
main.

C'tait la marquise de Sabl qui avait fait goter aux prcieuses la
fiert castillane. Elle avoit conu une haute ide de la galanterie que
les Espagnols avaient apprise des Maures. Elle toit persuade que
les hommes pouvoient sans crime avoir des sentiments tendres pour les
femmes; que le dsir de leur plaire les portoit aux plus grandes et aux
plus belles actions, leur donnoit de l'esprit et leur inspiroit de la
libralit, et toutes sortes de vertus: mais que, d'un autre ct, les
femmes, qui toient l'ornement du monde et toient faites pour tre
servies et adores des hommes, ne dvoient souffrir que leurs respects
[328].

[Note 328. Mme de Motteville, _Mmoires_, 1611.]

Situation prilleuse cependant que celle-l! Une noble habitue de
l'htel de Rambouillet, la duchesse d'Aiguillon, s'en aperut, elle qui,
pour terminer l'ducation de son neveu, le duc de Richelieu, lui avait,
suivant l'usage du temps, inspir une passion platonique pour une
honnte jeune femme, et avait ainsi prpar la msalliance qui la fit
tant souffrir! Et ce n'tait pas toujours le mariage qui tait le plus
grand cueil de ces passions d'origine idale.

Dans cet htel de Rambouillet, o grands seigneurs, nobles dames,
crivains clbres se rencontraient, les rangs taient confondus et
l'esprit seul tait roi. Ne nous arrtons pas  ces brillants causeurs
qui, sans en excepter Voiture, n'ont pu transmettre  la postrit
toutes ces pointes, toutes ces spirituelles saillies dont le sens est
aujourd'hui perdu pour nous. Ne donnons mme qu'une rapide attention 
Balzac, qui, bien oubli de nos jours, eut cependant le mrite de mettre
au service de la morale son loquence artificielle, et dont les crits
prsentent la forme dfinitive de la langue franaise[329].

[Note 329: D. Nisard, _Histoire de la littrature franaise.]

Parmi les esprits d'lite qui reurent l'influence de l'htel de
Rambouillet, je ne fais que nommer  prsent deux femmes clbres que
nous retrouverons tout  l'heure, Mme de Svign, Mme de la Fayette.
Mais ne nous retirons pas de la _chambre bleue_ sans y avoir salu trois
hommes qui personnifient dans des sphres diffrentes la vritable
grandeur: Corneille, Bossuet, et, entre eux, l'hroque vainqueur de
Rocroy: Cond!

Les tragdies de Corneille taient lues  l'htel de Rambouillet, et
certes, c'tait l, de la part du pote, un hommage reconnaissant. Si
son gnie, si la trempe romaine de son caractre n'appartenaient
qu' lui, il respirait dans le salon de la marquise l'atmosphre des
sentiments hroques; il y apprenait la langue ferme et vigoureuse des
hommes d'tat qui s'y groupaient; ajoutons qu'il y prenait aussi le got
des pointes italiennes, des rodomontades espagnoles, et parfois d'une
fausse exagration de l'honneur; mais, somme toute, la grandeur dominait
dans ce cercle d'lite, et lorsque Corneille y parlait des sacrifices de
la passion au devoir, il avait devant lui des auditrices dignes de le
comprendre, et mme de l'inspirer.

L'influence de la marquise de Rambouillet s'tendit jusque sur
l'architecture et les arts dcoratifs. Jeune femme, elle avait dessin
elle-mme le plan de l'htel qu'elle se faisait construire rue
Saint-Thomas-du-Louvre. Elle y fit deux innovations qui furent adoptes
par l'architecture. Pour augmenter l'tendue de ses salons, elle fit
placer  l'un des coins de l'htel l'escalier qui avait toujours figur
au milieu des constructions de ce genre; puis,  la faade postrieure
donnant sur le jardin, des fentres occupant toute la hauteur du
rez-de-chausse, ajoutaient de vastes perspectives de verdure aux salons
o elles faisaient ruisseler  flots l'air et la lumire. En vraie fille
de l'Italie, la jeune marquise avait aim cette belle lumire jusqu'au
jour o une cruelle infirmit l'obligea de se renfermer dans l'alcve
dont la ruelle devint le rendez-vous des beaux esprits. La clbre
chambre bleue de Mme de Rambouillet tait elle-mme chose nouvelle.
Jusqu'alors le rouge et le tann taient les seules couleurs employes
pour dcorer les appartements. La belle marquise fut la premire qui
donna  sa chambre une tenture de velours bleu orne d'or et d'argent.
Avec les grands vases de cristal o s'panouissaient les gerbes de
fleurs, avec les portraits des personnes qu'aimait la marquise et les
tablettes sur lesquelles se rangeaient ses livres, on distinguait encore
chez elle des lampes d'une forme particulire qui ne nous est pas
connue[330].

[Note 330: Mlle de Montpensier et Mlle de Scudry, cites par M.
Cousin, _la Socit franaise au XVIIe sicle, d'aprs le Grand Cyrus.]

Mais quittons l'htel de Rambouillet avant sa dcadence littraire. Un
jour vint o l'affectation du bel esprit, dfaut qui n'avait jamais t
tranger  la _chambre bleue_, domina dans le cercle de la marquise, et
surtout dans les salons qui s'taient forms sur ce modle, salons o
de fausses prcieuses, exagrant jusqu'au ridicule les scrupules d'une
fausse dlicatesse, mritrent la satire de Molire[331]. Mais d'autres
cercles chapprent  ce reproche. Dans sa rsidence du Petit-Luxembourg
que peuplaient des statues antiques, des tableaux de Lonard de Vinci,
du Prugin, de Rubens, de Drer, la duchesse d'Aiguillon groupait
avec Corneille, Saint-Evremond, Racan, et les beaux esprits qu'elle
rencontrait  l'htel de Rambouillet, les grands artistes de l'cole
franaise, le Poussin, le peintre de l'ide, Le Sueur, le peintre du
sentiment, surtout du sentiment chrtien, austre et tendre  la fois;
le Lorrain, le paysagiste idaliste, le peintre de la lumire. La
nice de Richelieu avait dfendu auprs de son oncle l'auteur du Cid, et
le grand pote l'en remercia en lui ddiant ce chef-d'oeuvre[332]. Elle
protgea aussi Molire. La ferme raison de la duchesse la prmunissait
contre l'exagration de la prciosit et ne permettait pas que les
dfauts de l'htel de Rambouillet fussent contagieux dans son salon[333].

[Note 331: Cousin, _ouvrage cit_; M. l'abb Fabre, _la Jeunesse de
Flchier.]

[Note 332: _Le Cid_. ptre ddicatoire. A Mme la duchesse
d'Aiguillon]

[Note 333: Bonneau-Avenant, _la Duchesse d'Aiguillon_.]

C'tait encore une cole de bon got que le salon d'une autre lve
de Mme de Rambouillet, cette spirituelle marquise de Sabl qui avait
rpandu en France la mode de la galanterie castillane[334]. Quand vint la
vieillesse, Mme de Sabl, devenue jansniste, runit, dans son salon de
Port-Royal, Arnauld, Nicole, Pascal et sa soeur Mme Prier, le duc de la
Rochefoucauld, Mme de la Fayette, Saint-Evremond sans doute, si c'est
bien lui qui, sous un pseudonyme, ddia  Mme de Sabl ses premires
tudes; la duchesse de Liancourt dont j'ai cit les mmoires
domestiques; sa belle-soeur, Marie de Hautefort, marchale de Schomberg,
la duchesse d'Aiguillon, M. et Mme de Montausier, des princes du
sang parmi lesquels le grand Cond. Dans ce cercle, dans ce coin de
Port-Royal, on cultivait, de prfrence, la thologie, la physique
elle-mme et aussi la mtaphysique, surtout la morale prise dans sa
signification la plus tendue[335].

[Note 334: Voir plus haut, pages 261, 262.]

[Note 335: Cousin, _Madame de Sabl_.]

C'tait sous la forme des maximes que la morale se condensait dans ce
milieu. La matresse de la maison en donnait l'exemple. L'abb d'Ailly,
Jacques Esprit, le jurisconsulte Domat, cdrent  cette influence. M.
Cousin a conjectur que Pascal mme avait pu crire plusieurs de ses
penses pour le salon de Mme de Sabl. Mais ce fut assurment le cercle
de la marquise qui produisit les _Maximes_ de La Rochefoucauld. A
l'honneur de Mme de Sabl et des femmes de sa compagnie disons que, tout
en apprciant le mrite de La Rochefoucauld, elles ne se plaisaient
pas  le voir considrer l'amour-propre comme le mobile de toutes
les actions. Quelques-unes d'entre elles rfutrent avec esprit et
dlicatesse le duc misanthrope. Mme de Sabl, malgr son indulgente
affection pour son ami, ou plutt,  cause mme de cette affection, ne
put entendre, sans protester, cette indigne maxime: L'amiti la plus
dsintresse n'est qu'un trafic o notre amour-propre se propose
toujours quelque chose  gagner. Elle y rpondit par d'autres maximes
o elle tablissait le caractre de la vritable amiti avec une
lvation de sentiments  laquelle ne rpondait cependant pas toujours
la vigueur de l'expression: L'amiti est une espce de vertu qui
ne peut tre fonde que sur l'estime des personnes que l'on aime,
c'est--dire sur les qualits de l'me, comme la fidlit, la gnrosit
et la discrtion, et sur les bonnes qualits de l'esprit.--Il faut aussi
que l'amiti soit rciproque, parce que dans l'amiti l'on ne peut,
comme dans l'amour, aimer sans tre aim.--Les amitis qui ne sont pas
tablies sur la vertu et qui ne regardent que l'intrt et le plaisir ne
mritent point le nom d'amiti. Ce n'est pas que les bienfaits et les
plaisirs que l'on reoit rciproquement des amis ne soient des suites
et des effets de l'amiti; mais ils n'en doivent jamais tre la
cause.--L'on ne doit pas aussi donner le nom d'amiti aux inclinations
naturelles, parce qu'elles ne dpendent point de notre volont ni de
notre choix, et, quoiqu'elles rendent nos amitis plus agrables, elles
n'en doivent pas tre le fondement. L'union qui n'est fonde que sur les
mmes plaisirs et les mmes occupations ne mrite pas le nom d'amiti,
parce qu'elle ne vient ordinairement que d'un certain amour-propre qui
fait que nous aimons tout ce qui nous est semblable, encore que nous
soyons trs imparfaits, ce qui ne peut arriver dans la vraie amiti, qui
ne cherche que la raison et la vertu dans les amis. C'est dans cette
sorte d'amiti o l'on trouve les bienfaits rciproques, les offices
reus et rendus, et une continuelle communication et participation du
bien et du mal qui dure jusqu' la mort sans pouvoir tre change par
aucun des accidents qui arrivent dans la vie, si ce n'est que Ton
dcouvre dans la personne que l'on aime moins de vertu ou moins
d'amiti, parce que l'amiti tant fonde sur ces choses-l, le
fondement manquant, l'on peut manquer d'amiti.--Celui qui aime plus son
ami que la raison et la justice, aimera plus en quelque autre occasion
son plaisir ou son profit que son ami.--L'homme de bien ne dsire jamais
qu'on le dfende injustement, car il ne veut point qu'on fasse pour lui
ce qu'il ne voudrait pas faire lui-mme[336].

[Note 336: Manuscrits de Conrart, cits par M. Cousin, _Madame de
Sabl_. Cette femme distingue avait aussi crit des rflexions sur
l'ducation des enfants.]

De telles maximes ne rpondent-elles pas victorieusement aux moralistes
qui ont cru la femme incapable d'amiti?

Tandis qu' Port-Royal Mme de Sabl donnait naissance  la littrature
des maximes, Mlle de Montpensier, la grande Mademoiselle, mettait  la
mode les portraits. Ce double courant produisit les _Caractres_ de La
Bruyre.

Une femme clbre, qui figurait  l'htel de Rambouillet, au
Petit-Luxembourg, et qui avait elle-mme des rceptions littraires,
mais plus bourgeoises, _les samedis_, Mlle de Scudry a largement pay
son tribut  la mode des portraits, en peignant dans ses immenses romans
les personnages qu'elle voyait dans le monde. Elle nous a aussi donn
dans ces volumes, le modle des conversations qui se tenaient dans les
ruelles des prcieuses. Ces romans, qui semblaient ridicules lorsque
l'on croyait y voir la peinture travestie des moeurs perses ou romaines,
ont acquis un vritable intrt depuis que M. Cousin a retrouv une clef
qui nous fait reconnatre dans les personnages du _Grand Cyrus_ et de
la _Cllie_ les brillants contemporains de la fconde romancire, leurs
sentiments hroques, leur langage noble, dlicat et poli. Mlle de
Scudry crivit en outre dix volumes de _Conversations_ sur des sujets
de morale et qui reproduisent aussi le langage de la bonne compagnie
d'alors. En recevant une partie de ces _Conversations_, Flchier, 
cette poque vque de Lavaur, crivait  Mlle de Scudry: Tout est si
raisonnable, si poli, si moral, et si instructif dans ces deux volumes
que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer, qu'il me prend quelque
envie d'en distribuer dans mon diocse, pour difier les gens de bien et
pour donner un bon modle de morale  ceux qui la prchent.

Ainsi que le fait remarquer M. l'abb Fabre, ce passage rappelle assez
exactement l'enthousiasme excessif de Mascaron; Mascaron qui crivait
 la clbre romancire qu'en prparant des sermons pour la cour, il la
plaait auprs de saint Augustin et de saint Bernard. Mais, ajoute M.
l'abb Fabre, c'est vraiment la gloire de Mlle de Scudry, d'avoir su,
dans un genre frivole et gt par tant d'autres crivains, dvelopper
des sentiments assez purs et des ides assez gnreuses pour mriter
l'approbation d'vques galement recommandables par leurs lumires et
leurs vertus[337].

[Note 337: M l'abb Fabre _la Jeunesse de Flchier_.]

Flchier avait connu,  Paris, Mlle de Scudry. Il avait pu mme y
figurer parmi ses commensaux avec Conrart, Huet, Chapelain, Montausier,
et ce noble Pellisson qu'unissait  Mlle de Scudry l'amiti la plus
pure et la plus gnreusement dvoue.

Le futur vque de Nmes tait l'hte assidu d'un autre salon, celui de
Mme des Houlires, le pote gracieux qui en faisait les honneurs, aide
de sa charmante fille. Flchier rencontrait dans cette maison, avec
quelques habitus des _samedis_, Mascaron, le duc de La Rochefoucauld,
et une lite de grands seigneurs. L'attachement que Mlle des Houlires
inspira  Flchier dicta  celui-ci des lettres o se reconnat l'auteur
des _Grands-Jours d'Auvergne_, l'auteur, mondain encore, qui, dans
l'allure mesure, lgante et souvent manire de sa phrase, dcoche,
avec une grce infinie, les traits piquants et les malices aimables. Par
le prcieux qui se mle  ses qualits si franaises, Flchier nous fait
bien voir qu'il n'avait pas impunment respir l'atmosphre des ruelles.
Une autre influence fminine lui avait fait composer son tincelant
ouvrage des _Grands-Jours d'Auvergne_: il cda, en l'crivant, au dsir
de Mme de Caumartin[338], cette aimable et spirituelle femme qui avait
aussi dcid le cardinal de Retz  composer ses _Mmoires_.

[Note 338: M. l'abb Fabre, _De la correspondance de Flchier avec Mme
des Houlires et sa fille_, et _la Jeunesse de Flchier_.]

Partout, dans le XVIIe sicle, la femme apparat derrire les oeuvres de
l'intelligence; mais le plus souvent, ce n'est que pour les inspirer ou
les encourager. Qui ne connat la sollicitude avec laquelle de zles
protectrices, la duchesse de Bouillon, Marguerite de Lorraine, duchesse
douairire d'Orlans, Mme de la Sablire, Mme Hervart, pourvurent 
l'existence de l'insoucieux La Fontaine et permirent ainsi  son gnie
un libre essor? Mme Montespan, Mme de Thianges protgent aussi le
pote. Mais, il faut le dire, toutes les bienfaitrices de La Fontaine
n'encouragent pas seulement en lui, comme Mme de la Sablire, le
fabuliste qui donnait une conclusion souvent moralisatrice  ces petits
chefs-d'oeuvre o l'esprit franais se joue avec une grce et une
navet inimitables; c'est l'auteur des _Contes_, l'auteur licencieux,
qu'encourage  ses dbuts la duchesse de Bouillon. Au dclin de sa
vie, lorsque la pure influence de Mme de la Sablire avait puissamment
contribu  ce que le pote renont  cette littrature corruptrice,
une autre femme dont je ne pourrais tracer le nom qu'avec dgot, obtint
de La Fontaine qu'il revnt, aux crits immoraux qui flattaient les
vices de cette indigne crature.

La Fontaine tmoignait  ses bienfaitrices toute sa reconnaissance en
leur offrant l'hommage de ses ouvres. Ce n'tait naturellement que des
fables qu'il ddiait  Mme de la Sablire.

levons-nous nos regards sur le trne de France, nous y verrons encore
la femme protger les lettres, les arts. Anne d'Autriche accepte la
ddicace de _Polyeucte_; elle fait construire, d'aprs les dessins de
Mansard, l'abbaye du Val-de-Grce, dont Lemuet continuera l'glise et
lvera le superbe dme. La reine envoie  Rome un religieux de l'ordre
des Feuillants, pour y faire dessiner les monuments les plus clbres de
l'antiquit. Puget, alors inconnu, accompagne ce religieux.

A la suite d'un rve, Anne d'Autriche inspire  Lebrun la composition
du Crucifix aux anges. Sa belle-mre, Marie de Mdicis, avait
aussi-encourag la peinture. Elle avait confi  Rubens la dcoration
d'une galerie du Luxembourg. Mais la princesse, qui donne  l'illustre
Flamand ce tmoignage d'estime, n'oublie pas l'art franais: le peintre
Frminet lui doit le cordon de Saint-Michel[339].

[Note 339: Villot, _Notice des tableaux du muse du Louvre_.]

Sur la premire marche du trne de Louis XIV, Henriette d'Angleterre est
proclame l'arbitre du got  la cour de France, par l'harmonieux Racine
qui lui ddie _Andromaque_. J'ai rappel dans un chapitre de ce livre
comment Mme de Maintenon fit clore _Esther_ et _Athalie_. Mais ce fut
la femme, la femme en gnral, qui inspira  Racine ses plus vivantes
crations, ces types immortels qui ont fait de lui le peintre des
femmes. Ce n'tait plus alors la forte gnration des contemporaines
de Corneille qui posait devant lui; et si, plus d'une fois, il fit voir
dans ses hrones la beaut morale unie  cette exquise tendresse de
coeur qu'il savait si bien traduire, il se plut aussi  peindre dans ses
types fminins un spectacle que ne lui offrait que trop la cour de Louis
XIV: la victoire de la passion sur le devoir.

Je remarquais tout  l'heure que, dans les lettres et les arts du
XVIIe sicle, la femme inspire plus qu'elle ne produit. Le talent n'a
cependant pas manqu alors aux femmes.

A propos des cercles littraires, j'ai cit deux femmes de lettres
distingues: Mlle de Scudry, Mme des Houlires. J'ai  nommer encore
une grande dame pour qui la littrature fut, non une profession, mais un
passe-temps, Mme de la Fayette; et, au-dessus d'elle, la seule de toutes
les femmes du XVIIe sicle qu'ait couronne l'aurole du gnie, bien
qu'elle n'y prtendit pas, ou plutt parce qu'elle n'y prtendait pas:
Mme de Svign.

Mme de la Fayette et Mme de Svign reurent toutes deux l'influence de
l'htel de Rambouillet; mais elles n'en conservrent que la dlicatesse
de got. Un naturel exquis les prmunit contre l'affectation de la
prciosit.

Comme Mme de Motteville qui apporte dans ses souvenirs une remarquable
lvation morale, comme la grande Mademoiselle, Mme de la Fayette a
crit d'intressants mmoires historiques. Mais elle est surtout connue
par ses romans. Elle excelle dans l'analyse psychologique dont Mlle
de Scudry avait donn l'exemple; mais aux interminables romans de sa
devancire, elle fait succder des ouvrages d'imagination ayant un
caractre tout nouveau: la mesure. Pour elle un ouvrage valait plus
encore par ce qui n'y tait pas que par ce qui y tait. Elle disait:
Une priode retranche d'un ouvrage vaut un louis d'or, un mot, vingt
sous. M. Sainte-Beuve a fait ici cette remarque: Cette parole a Loule
valeur dans sa bouche, si l'on songe aux romans en dix volumes dont il
fallait avant tout sortir. Proportion, sobrit, dcence, moyens simples
et de coeur substitus aux grandes catastrophes et aux grandes
phrases, tels sont les traits de la rforme, ou, pour parler moins
ambitieusement, de la retouche qu'elle fit du roman; elle se montre bien
du pur sicle de Louis XIV en cela[340].

[Note 340: Sainte-Beuve, _Madame de la Fayette. (Portraits de
femmes)_.]

_La Princesse de Clves_ est l'expression la plus acheve de cette
mthode. Mais sous une forme nouvelle, c'est toujours l'idal de l'htel
de Rambouillet, l'idal de Corneille: la passion sacrifie au devoir. Et
dans quelles conditions! Marie sans amour au prince de Clves, Mlle
de Chartres a inspir, ds la veille de son mariage, au beau duc de
Nemours, une vive passion qui,  son insu, a pntr dans son propre
coeur. pouse, elle lutte de toute la force de sa vertu contre une
affection coupable; mais un jour, elle ne trouve d'autre moyen de salut
que de fuir le lieu du combat, de quitter la cour. Le prince de Clves
s'y oppose. Alors a lieu dans le parc de Coulommiers, entre le mari et
la femme, une suprme explication qui n'a d'autre tmoin qu'un homme qui
se cache et dont les deux poux ne souponnent pas la prsence, un homme
qui ne sait pas et qui ne doit pas savoir que la femme qu'il aime rpond
 sa tendresse.

Le duc de Nemours entend le prince de Clves supplier sa femme de lui
dire pourquoi elle veut se retirer du monde. Mais laissons Mme de la
Fayette nous raconter elle-mme la scne extraordinaire qui est demeure
clbre.

Ah! madame! s'cria M. de Clves, votre air et vos paroles me font voir
que vous avez des raisons pour souhaiter d'tre seule; je ne les sais
point, et je vous conjure de me les dire. Il la pressa longtemps de
les lui apprendre sans pouvoir l'y obliger; et, aprs qu'elle se fut
dfendue d'une manire qui augmentoit toujours la curiosit de son mari,
elle demeura dans un profond silence, les yeux baisss; puis tout d'un
coup, prenant la parole et le regardant: Ne me contraignez point, lui
dit-elle,  vous avouer une chose que je n'ai pas la force de vous
avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le dessein. Songez seulement
que la prudence ne veut pas qu'une femme de mon ge, et matresse de
sa conduite, demeure expose au milieu de la cour. Que me faites-vous
envisager, madame, s'cria M. de Clves! je n'oserois vous le dire de
peur de vous offenser. Mme de Clves ne rpondit point; et son silence
achevant de confirmer son mari dans ce qu'il avoit pens: Vous ne me
dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe pas. Eh
bien! monsieur, lui rpondit-elle en se jetant  ses genoux, je vais
vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait  un mari; mais l'innocence
de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il est vrai que
j'ai des raisons pour m'loigner de la cour, et que je veux viter les
prils o se trouvent quelquefois les personnes de mon ge. Je n'ai
jamais donn nulle marque de foiblesse, et je ne craindrois pas d'en
laisser parotre, si vous me laissiez la libert de me retirer de la
cour, ou si j'avais encore Mme de Chartres pour aider  me conduire.
Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec
joie pour me conserver digne d'tre  vous. Je vous demande mille
pardons si j'ai des sentiments qui vous dplaisent: du moins, je ne vous
dplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais,
il faut avoir plus d'amiti et plus d'estime pour un mari que l'on n'en
a jamais eu: conduisez-moi, ayez piti de moi, et aimez-moi encore, si
vous pouvez.

M. de Clves toit demeur, pendant tout ce discours, la tte appuye
sur ses mains, hors de lui-mme, et il n'avoit pas song  faire relever
sa femme. Quand elle eut cess de parler, qu'il la vit  ses genoux, le
visage couvert de larmes, et d'une beaut si admirable, il pensa
mourir de douleur, et l'embrassant en la relevant: Ayez piti de moi,
vous-mme, madame, lui dit-il, j'en suis digne, et pardonnez si dans les
premiers moments d'une affliction aussi violente qu'est la mienne, je ne
rponds pas comme je dois  un procd comme le vtre. Vous me paroissez
plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de
femmes au monde; mais aussi, je me trouve le plus malheureux homme qui
ait jamais exist....[341]

[Note 341: Mme de la Fayette, _la Princesse de Clves_, troisime
partie.]

M. de Clves pressera vainement sa femme de lui faire connatre le nom
de l'homme qui trouble le repos de la princesse. Elle ne le lui dira
pas; mais par les dtails de la conversation, le mystrieux spectateur
de cette scne a appris  la fois que son amour tait partag et que cet
amour tait sans espoir.

Plus tard d'injustes soupons causeront au prince de Clves un chagrin
dont il mourra. Veuve, Mme de Clves pourra pouser celui qu'elle aime
autant qu'il l'adore. Mais elle voit en lui l'homme qui a innocemment
caus la mort de son mari: elle brisera leurs deux coeurs pour offrir
ce sacrifice  la mmoire de l'poux qu'elle se reproche de n'avoir pu
aimer, et  qui elle gardera du moins la fidlit d'un pieux souvenir.
Elle appelle  son aide le suprme appui et la suprme consolation des
grandes douleurs: la religion. Sa vie, qui fut assez courte, laissa des
exemples de vertu inimitables.

Mme de Clves n'est-elle pas digne de figurer  ct de la Pauline de
Corneille dans la galerie des hrones du devoir?

Comme pour montrer dans quel abme peuvent tomber les femmes qui n'ont
pas eu la vaillance de Mme de Clves pour combattre la passion, Mme de
la Fayette a crit, deux autres romans: _la Princesse de Montpensier_ et
_la Comtesse de Tende_. Mme de Montpensier, coupable d'intention, Mme
de Tende, coupable de fait, endurent avec le mpris d'elles-mmes le
chtiment de leurs fautes; et si la seconde avait eu le courage de faire
 son mari un aveu semblable  celui de la princesse de Clves, la
malheureuse femme se serait pargn la honte d'un aveu autrement
terrible: celui qui suit la chute.

En dessinant de tels tableaux, Mme de la Fayette offrait d'utiles leons
 des contemporaines qui en avaient souvent besoin. Mais elle le fit
simplement, sans vouloir donner elle-mme une conclusion morale  ses
rcits, et laissant ce soin aux poignantes situations qu'elle voquait.
Il appartenait  une femme d'avertir ainsi ses soeurs des catastrophes
qu'entrane la passion triomphante et dbordante, et d'opposer ces
catastrophes aux gnreux sacrifices qu'exige l'accomplissement du plus
austre devoir.

Mme de la Fayette exera donc une influence littraire et une action
moralisatrice, ou, pour mieux dire, elle fit servir la premire  la
seconde. C'tait l un but que devait naturellement poursuivre la noble
femme qui mrita que La Rochefoucauld dit d'elle qu'elle tait _vraie_.
Elle fut vraie, en effet, aussi bien dans ses dlicates peintures du
coeur humain que dans les actions de sa vie prive. La Rochefoucauld
avait pu juger de la sincrit de ses affections, et, pendant plus de
vingt-cinq ans, l'amiti de Mme de la Fayette fut pour le coeur bless
du misanthrope, un refuge o il trouvait tout ce qu'il pouvait goter
encore de paix et de bonheur.

Les deux amis s'aidaient de leurs conseils; Mme de la Fayette
perfectionna le style du noble duc qui, sans cette influence, aurait eu
peut-tre la phrase incorrecte, bien que superbe, d'un Saint-Simon.
Avec cette charmante modestie qui sied  la femme, Mme de la Fayette
ne convenait que de la dette intellectuelle qu'elle avait elle-mme
contracte  l'gard de son ami, et ne se reconnaissait sur lui qu'une
influence morale: M. de la Rochefoucauld m'a donn de l'esprit,
disait-elle, mais j'ai rform son coeur. tait-elle bien sre de cette
dernire assertion? Pour nous en convaincre nous-mmes, il aurait fallu
que l'auteur des _Maximes_ modifit son systme, et c'est ce que le duc
ne fit pas. Il est nanmoins touchant que le tendre coeur de Mme de la
Fayette se soit uni  cet esprit amer, comme pour le persuader par un
vivant commentaire que la vraie dfinition de l'amiti se trouvait
plutt dans les maximes de Mme de Sabl que dans les siennes.

Mais les limites de cet ouvrage ne me permettent pas de m'arrter aux
talents secondaires, quelque, remarquables qu'ils soient. Il me faut
marcher rapidement et ne faire halte que devant les talents suprieurs
qui ont exerc une influence marque sur notre littrature. C'est  ce
titre que Marguerite d'Angoulme m'a si longtemps retenue devant son
attachante physionomie; c'est  ce titre encore que Mme de Svign me
fera ralentir ma course. Toutes deux personnifient l'esprit franais
dans sa grce la plus aimable, la plus sympathique, et, en mme temps,
elles sont restes dlicieusement femmes. Elles se sont donnes tout
entires aux affections du foyer. Marguerite a t la plus dvoue des
soeurs, Mme de Svign la plus passionne des mres. Elles ont, l'une et
l'autre, exagr l'expression des sentiments les plus lgitimes. On l'a
dit et redit: Mme de Svign a trop souvent fait parler  la tendresse
maternelle un langage d'amant. Si Marguerite d'Angoulme voyait dans son
frre, dans Franois Ier, le Christ de Dieu, Mme de Svign n'est
pas bien loin de cette idoltrie en ce qui concerne sa fille, Mme de
Grignan. L'amour maternel est pour son esprit cette pense habituelle
que l'amour de Dieu est pour les mes pieuses. Mme de Svign mritera
que le grand Arnauld l'appelle une jolie paenne.

Comme l'amour fraternel pour Marguerite, l'amour maternel est la vie de
Mme de Svign: Ma fille, aimez-moi donc toujours: c'est ma vie, c'est
mon me que votre amiti.--La tendresse que j'ai pour vous, ma chre
bonne, me semble mle avec mon sang, et confondue dans la moelle de
mes os; elle est devenue moi-mme.--Adieu, ma fille, adieu, la chre
tendresse de mon coeur.--Adieu, ma chre enfant, l'unique passion de
mon coeur, le plaisir et la douleur de ma vie.--Aimez mes tendresses,
aimez mes faiblesses; pour moi, je m'en accommode fort bien. Je les aime
bien mieux que des sentiments de Snque et d'pictte. Je suis douce,
tendre, ma chre enfant, jusques  la folie; vous m'tes toutes choses,
je ne connais que vous[342].

[Note 342: Mme de Svign, _Lettres_. A Mme de Grignan, 9 fvrier, 18
et 31 mai 1671; 8 janvier 1674, 8 novembre 1680.]

Il y a l, sans doute, quelque chose de trop. Marguerite d'Angoulme est
plus dans la nature lorsqu'elle prodigue  son frre les tmoignages
d'une adoration passionne, parce que Franois Ier tant  la fois pour
elle roi, pre et frre, elle n'abaisse pas sa dignit en se courbant
devant celui qui, pour elle, a la double dlgation de l'autorit royale
et de l'autorit domestique. Mais en se mettant pour ainsi dire aux
pieds de sa fille, Mme de Svign sacrifie trop son droit maternel,
et au temps o la place de la mre tait si leve dans les foyers
chrtiens, certaines expressions de l'aimable pistolire nous choquent
comme de fausses notes.

De l  conclure que Mme de Svign n'tait pas sincre dans
l'expression de son attachement maternel, il y a loin; et ceux qui
lui adressent ce reproche ne le lui feraient pas, s'ils avaient
attentivement recueilli dans ses lettres tant de passages o le coeur
d'une mre dborde avec une naturelle effusion.

Et, d'ailleurs, ne soyons pas trop svres pour cette passion maternelle
 laquelle nous sommes redevables de tant de pages ravissantes. Souvent
spare de Mme de Grignan, Mme de Svign, de mme qu'elle ne peut
converser qu'avec les personnes  qui elle parle de sa fille, ne
retrouve qu'en lui crivant la pleine libert de son aimable esprit.
Pour les autres, sa plume lui pse et laboure; mais, pour sa fille,
cette plume trotte la bride sur le cou et l'on sent bien la vrit de
cette phrase si connue: Je vous donne avec plaisir le dessus de tous
les paniers, c'est--dire la fleur de mon esprit, de ma tte, de mes
yeux, de ma plume, de mon critoire, et puis le reste va comme il
peut[343].

[Note 343: 1er dcembre 1675.]

Dans ses lettres, Mme de Svign est le plus fidle miroir de son
poque; miroir brillant dont le grand sicle avait lui-mme d'ailleurs
poli la glace et taill les facettes, mais qui devait une grande partie
de son clat  sa propre nature.

Mme de Svign avait, en effet, la radieuse imagination des gens qui
sont ns pour le bonheur; et Mme de la Fayette avait raison de lui dire
dans le portrait qu'elle traa d'elle: La joie est l'tat vritable
de votre me, et le chagrin vous est plus contraire qu' personne du
monde[344].

[Note 344: _Portrait de la marquise de Svign_, par Mme la comtesse
de la Fayette, sous le nom d'un inconnu.]

Cependant Mme de Svign put d'autant moins viter le chagrin que
l'unique objet en qui s'tait concentre toute sa puissance d'affection,
devint pour cette femme naturellement tendre et passionne[345] une
cause presque continuelle de douleur. Souvent loigne de Paris, souvent
malade et d'humeur ingale, Mme de Grignan faisait souffrir sa mre
tantt par son absence, tantt, malgr sa filiale affection, par sa
prsence mme. Mais quand le caractre est gai, la tristesse peut bien
dposer son amertume dans le coeur, le sourire garde si naturellement
son pli qu'il rayonne encore au milieu des larmes. Aussi, bien que le
souffle de la douleur vnt parfois ternir le miroir enchant dont
je parlais tout  l'heure, l'ombre disparaissait, et dans le miroir
apparaissait avec un merveilleux relief tout ce qui venait s'y
rflchir.

[Note 345: _Id_.]

Avec l'imagination qui reproduit les tableaux qui s'y sont fixs, Mme
de Svign avait le got clair qui les choisit. Elle avait aussi la
vivacit et la mobilit d'impression qui faisaient d'elle l'cho de tous
les bruits du monde, cho tour   tour joyeux ou attendri, grave ou
lger. Avec elle nous devenons ses contemporains. Voici les ftes que
remplit le majestueux clat du Roi-Soleil, les batailles qui vont
rpandre au loin la gloire de son nom; voici les petites intrigues et
les grands vnements, les aventures galantes de la cour, et, devant
le rgne officiel des favorites, la foudroyante loquence de l'orateur
sacr qui tonne contre l'adultre; les spirituels caquets du monde
et les grandes leons de l'histoire; les mariages souvent bass sur
l'intrt, mais parfois illumins d'un rayon d'amour; les morts des
grands capitaines, ce canon charg de toute ternit qui enlve
Turenne au-milieu des cris et des pleurs de ses soldats ivres de
vengeance, et qui conduit le cercueil du hros dans la royale ncropole
de Saint-Denis, au milieu d'une pompe funbre transforme en pompe
triomphale par les populations perdues et pleurant le suprme espoir de
la France; puis c'est le grand Coud montrant,  l'heure de sa mort, 
l'heure des derniers combats, le calme, la srnit que l'on admirait en
lui aux jours de bataille...


L'imagination de Mme de Svign est si riche de son propre fonds
que pour s'animer elle n'a pas besoin du mouvement de Paris ou de
Versailles. Les habitudes de la province, la retraite mme dans une
austre campagne ne l'assombrissent pas. C'est avec entrain que Mme de
Svign nous dcrit les tats de Bretagne avec leurs plaisirs assurment
moins dlicats que bruyants, et ces interminables repas qui lui font
dsirer de mourir de faim et de se taire. En avant, les paysans bretons
avec leurs costumes pittoresques et leurs mes plus droites que des
lignes, aimant la vertu comme naturellement les chevaux trottent[346]!
Avec quel charme rustique Mme de Svign nous dpeint la fenaison! A
Vichy, elle nous fera rire avec elle de la bourre d'Auvergne; une autre
fois, elle nous fera frissonner du spectacle que prsente une forge avec
les dmons qui s'agitent dans cet enfer, tous fondus de sueur, avec
des visages ples, des yeux farouches, des moustaches brutes, des
cheveux longs et noirs[347]. En voyage, tout l'occupe, tout l'amuse, la
nuit passe sur la paille, le carrosse qui verse. Mais elle se plat
surtout aux beaux aspects de la route, car elle aime la nature; elle
l'aime du moins  la manire de nos trouvres du moyen ge qui, d'accord
en cela avec Homre, n'indiquent que d'un trait rapide et gracieux le
paysage qui les enchante[348]. La nature plat  Mme de Svign dans ses
aspects les plus varis, les plus opposs mme. Aux Rochers, la sombre
horreur de sa chre fort la fait rver. Elle regrette seulement d'y
entendre, le soir, le hibou au lieu de la feuille qui chante, cette
feuille dont la mlodie ne devait pas lui manquer  Livry, alors que
dans ce riant sjour o elle trouvait tout le triomphe du mois de
mai elle disait: Le rossignol, le coucou, la fauvette, ont ouvert le
printemps dans nos forts[349]. C'est encore  Livry que Mme de Svign
regardait le brocart d'or des feuilles d'automne avec un oeil d'artiste
qui le trouvait plus beau encore que le vert naissant.

[Note 346: 21 juin 1680.]

[Note 347: Gien, 1er octobre 1677.]

[Note 348: M. Lon Gautier, _les popes franaises_.]

[Note 349: 29 avril 1671, 26 juin 1680.]

Jusqu'aux jours de pluie  la campagne, tout est bon  ce charmant et
solide esprit. N'est-ce pas alors le moment d'aller chercher sur les
tablettes de son petit cabinet les livres substantiels dont elle se
nourrit? Que de fois elle nous initie aux lectures que lui donnent,
parmi les auteurs anciens, Virgile, Tacite, Lucien, Plutarque, Josphe,
les Pres de l'glise; puis des crivains modernes: Montaigne, Pascal,
Nicole, Malebranche, Bossuet, Bourdaloue qu'elle nomme le grand
Pan, Flchier, Mascaron, les historiens de l'glise et de la France;
Corneille enfin, Corneille  qui elle restera fidle toute sa vie
et qu'elle lvera au-dessus de Racine: Vive donc notre vieil ami
Corneille! Pardonnons-lui de mchants vers en faveur des divines et
sublimes beauts qui nous transportent; ce sont des traits de matre qui
sont inimitables[350].

[Note 350: 16 mars 1672.]

Mme de Svign gotait naturellement La Fontaine: leurs esprits
taient de mme race, c'est--dire de la vieille trempe franaise.
Malheureusement l'enjoue marquise ne s'en tint pas aux fables du pote.
Elle ne raya pas plus de ses lectures franaises les Contes de La
Fontaine qu'elle n'avait except de ses lectures italiennes les Contes
de Boccace. J'aime mieux rappeler ici l'attrait qu'avait pour elle Le
Tasse.

Mme de Svign avait conserv, au milieu mme de ses plus solides
occupations intellectuelles, la passion des romans de cape et d'pe.
Son got se moquait du style de ces ouvrages; mais son imagination
se laissait prendre  la glu des aventures hroques et des beaux
sentiments.

De l'htel de Rambouillet, elle avait gard, avec ce faible, une
insurmontable aversion pour les compagnies ennuyeuses. Elle excellait 
s'en dfaire, et appelait cela: cumer son pot. On se souvient de cette
lunette d'approche qui, par l'un de ses bouts, faisait voir les gens 
deux lieues de soi, et qu'elle dirigeait si volontiers dans ce sens pour
regarder une compagnie dplaisante o figurait Mlle du Plessis. En ce
qui concerne cette pauvre fille qui, malgr ses ridicules, avait de bons
sentiments, on ne peut s'empcher de trouver Mme de Svign bien cruelle
dans les railleries dont elle l'accable. La charit est plus d'une fois
absente, d'ailleurs, de ses lettres trop spirituelles pour n'tre pas
quelquefois mchantes. Malgr les conseils de modration qu'elle donne
 sa fille, on peut l'accuser aussi d'avoir trop vivement pous les
querelles des Grignan. Elle mrita bien qu'un jour son confesseur lui
refust l'absolution pour avoir gard trop de rancune  l'vque de
Marseille. Mais ces colres ne furent dans sa vie que de passagers
accidents. La bont, le dvouement, voil ce qui y domine. Les chagrins
d'autrui la trouvaient profondment sensible. Elle a retrac avec
une naturelle et communicative motion les dchirements des pertes
domestiques: Mme de Longueville pleurant son fils, Mlle de la Trousse
se jetant sur le corps de sa vieille mre qui vient d'expirer; Mme de
Dreux, avide de revoir sa mre en sortant de prison, et apprenant avec
un poignant dsespoir que le chagrin de sa captivit a tu cette mre
chrie. Mme de la Fayette voit-elle mourir son vieil ami, le duc de
la Rochefoucauld: Rien ne pouvait tre compar  la confiance et aux
charmes de leur amiti, dit Mme de Svign... Tout se consolera,
hormis elle[351].

[Note 351: 17 et 26 mars 1680.]

Ce mot rvle une me qui connaissait l'amiti. Mme de Svign fut, on
le sait, une amie dvoue jusqu'au sacrifice. Elle n'hsita pas  se
compromettre pour de chers proscrits. Avec quelle ardente sollicitude
elle suit le procs de Fouquet, le cher malheureux! Jamais elle ne
fera une cour plus empresse  M. de Pomponne et  sa famille que dans
la disgrce de ce ministre, et avec quelle dlicatesse! Je leur rends
des soins si naturellement, que je me retiens, de peur que le vrai n'ait
l'air d'une affectation et d'une fausse gnrosit: ils sont contents de
moi[352].

[Note 352: 29 novembre 1679.]

Dans ce noble coeur vit aussi la passion pour la gloire de la France.
Quelle patriotique fiert dans le rcit de l'entrevue de Louis XIV avec
l'ambassadeur de Hollande! Le roi prit la parole, et dit avec une
majest et une grce merveilleuse, qu'il savait qu'on excitait ses
ennemis contre lui; qu'il avait cru qu'il tait de sa prudence de ne se
pas laisser surprendre, et que c'est ce qui l'avait oblig  se rendre
si puissant sur la mer et sur la terre, afin d'tre en tat de se
dfendre; qu'il lui restait encore quelques ordres  donner, et qu'au
printemps il ferait ce qu'il trouverait le plus avantageux pour sa
gloire, et pour le bien de son tat; et fit comprendre ensuite 
l'ambassadeur, par un signe de tte, qu'il ne voulait point de
rplique[353].

[Note 353: 5 janvier 1672.]

Ce signe de tte nous fait rver au Jupiter olympien d'Homre. O est le
temps o la France avait le droit et le pouvoir de manifester ainsi sa
volont  l'Europe?

Mme de Svign aime aussi la France dans ses soldats. Avec quel vif
plaisir elle dit aprs le passage du Rhin: Les Franais sont jolis
assurment: il faut que tout leur cde pour les actions d'clat et de
tmrit; enfin il n'y a plus de rivire prsentement qui serve de
dfense contre leur excessive valeur[354].

[Note 354: 3 juillet 1672.]

Enfin,  la mort de Turenne, quelle patriotique douleur! Nous en avons
dj entendu l'cho.

C'est ici le lieu d'aborder une question dlicate. On a accus Mme de
Svign d'avoir trait avec une cruelle lgret ce qu'il y a de plus
poignant pour le sentiment national: la guerre civile et les terribles
rpressions qu'elle entrane. C'est  l'occasion des troubles de
Bretagne que Mme de Svign a encouru ce grave reproche. Il me parat
utile de bien pntrer ici la pense de la marquise.

Sans doute, dans plus d'un endroit de ses lettres, Mme de Svign
s'exprime avec une trange dsinvolture sur les excutions qui
remplissaient d'horreur la Bretagne. Mais il ne faut pas oublier que,
lie avec le gouverneur de Bretagne, et crivant  Mme de Grignan, femme
du lieutenant gnral du roi en Provence, elle est oblige  une grande
circonspection de langage. S'exprimer autrement, alors qu'une lettre
pouvait tre dcachete en route, n'tait-ce pas faire perdre  son fils
l'appui de M. de Chaulnes, n'tait-ce pas aussi compromettre aux yeux du
roi la chre correspondante  qui elle aurait confi les sentiments
de rprobation que soulevaient dans son cour des ordres iniques? Ces
sentiments ne se font-ils pas jour  et l? Je ne sais si je m'abuse;
mais sous l'apparente lgret avec laquelle Mme de Svign parle des
malheurs de la Bretagne, je crois voir non de l'indiffrence, mais une
ironie amre. Les vritables sentiments de la marquise paraissent
se trahir plus d'une fois: Je prends part  la tristesse et  la
dsolation de toute la province... Me voil bien Bretonne, comme vous
voyez; mais vous comprenez bien que cela tient  l'air que l'on respire,
_et aussi  quelque chose de plus_; car, de l'un  l'autre, toute la
province est afflige.[355]

[Note 355: 20 octobre 1675.]

Quelles rflexions seraient plus loquentes que ce tableau: Voulez-vous
savoir des nouvelles de Rennes? Il y a prsentement cinq mille hommes,
car il en est encore venu de Nantes. On a fait une taxe de cent mille
cus sur les bourgeois; et si on ne trouve point cette somme dans
vingt-quatre heures, elle sera double, et exigible par des soldats. On
a chass et banni toute une grande rue, et dfendu de les recueillir
sur peine de la vie; de sorte qu'on voyait tous ces misrables, femmes
accouches, vieillards, enfants, errer en pleurs au sortir de cette
ville, sans savoir o aller, sans avoir de nourriture; ni de quoi se
coucher. Avant-hier on roua un violon qui avait commenc la danse et
la pillerie du papier timbr; il a t cartel aprs sa mort, et ses
quatre quartiers exposs aux quatre coins de la ville... On a pris
soixante bourgeois; on commence demain  pendre. Malheureusement, pour
faire passer ces paroles o frmit une indignation contenue, Mme de
Svign ajoute des lignes qui lui sont peut-tre inspires aussi par la
crainte des insultes auxquelles serait expose sa fille si la Provence
se rvoltait comme la Bretagne.

Cette province est d'un bel exemple pour les autres, et surtout de
respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne leur point dire
d'injures, et de ne point jeter de pierres dans leur jardin[356]. Telles
taient, en effet, les avanies qu'avaient eu  souffrir le duc et la
duchesse de Chaulnes. Mais ne semble-t-il pas que le ton qu'emploie
Mme de Svign dnote qu'elle trouve la rigueur du chtiment bien
disproportionne  la gravit de l'offense? Ne dit-elle pas plus tard:
Rennes est une ville comme dserte; les punitions et les taxes ont t
cruelles[357]? Ailleurs encore, elle dira les atrocits de la rpression.
Je reconnais cependant que je voudrais une moins prudente rserve et une
plus vigoureuse indignation dans la petite-fille de sainte Chantal, dans
la femme qui tentait d'arracher un galrien  ce supplice qu'elle
se reprsentait sous de si vives couleurs. Il est vrai que, mme en
demandant la grce d'un forat, la marquise dissimule un sourire; il est
vrai aussi que la description du bagne frappe plus son imagination que
son coeur, et qu'elle se promet un plaisir d'artiste  voir un tel
spectacle: Cette nouveaut,  quoi rien ne ressemble, touche ma
curiosit; je serai fort aise de voir cette sorte d'enfer. Comment! des
hommes gmir jour et nuit sous la pesanteur de leurs chanes? Elle
exprime par un vers italien l'trange attrait qu'aurait pour elle ce
tableau:

  E' di mezzo l'orrore esce il diletto[358].
  _Et du milieu de l'horreur nat le plaisir._

[Note 356: 30 octobre 1675.]

[Note 357: 13 novembre 1675.]

[Note 358: 13 mai 1671.]

Ne nous pressons pas trop de conclure que Mme de Svign tait
insensible aux gnreuses motions de la charit chrtienne. Peut-tre
les vertus dont on parle le plus ne sont-elles pas toujours celles que
l'on pratique le mieux.

Il m'est plus difficile d'excuser la lgret avec laquelle Mme de
Svign rapporte certaines anecdotes ou juge certaines situations. Nous
n'aimons pas  l'entendre raconter  sa fille de scandaleuses aventures.
Nous ne lui pardonnons pas surtout de dire  cette mme fille qu'elle
conseillerait  une femme trahie de jouer _quitte  quitte_ avec son
mari. C'taient l de ces propos mondains auxquels elle ne rflchissait
sans doute pas, elle qui, dans la mme situation, tait demeure fidle
au devoir.

Dans d'autres circonstances, Mme de Svign fait preuve d'un jugement
plus sain. Cette femme qui semble tout au prsent a compris le nant de
ce qui passe. Mais elle ne veut de la philosophie qu'autant que celle-ci
est chrtienne. Bien que des impressions jansnistes viennent se mler
 sa foi, cette foi reste humble et soumise. La petite-fille de sainte
Chantai voit en tout les desseins de la Providence; elle s'abandonne
avec une confiante srnit  la souveraine puissance qui nous guide.
Lorsqu'un fils est n  Mme de Grignan, elle dit,  celle-ci avec
l'accent d'une mre chrtienne: Ma fille, vous l'aimez follement; mais
donnez-le bien  Dieu, afin qu'il vous le conserve... Donnez-le  Dieu,
si vous voulez qu'il vous le donne[359]. Elle a beau ajouter  ce conseil
une note rieuse, elle sait bien qu'une chose seule est ncessaire: la
direction de la vie vers le salut ternel.

[Note 359: 13 dcembre 1671.]

Et cependant avec quelle confusion elle s'accuse de se laisser dtourner
de cette pense!

C'est encore une forte chrtienne qui a crit  M. de Coulanges cette
superbe lettre sur la mort de Louvois et sur le conclave:

Je suis tellement perdue de la nouvelle de la mort trs subite de M.
de Louvois, que je ne sais par o commencer pour vous en parler. Le
voil donc mort, ce grand ministre, cet homme si considrable, qui
tenait une si grande place; dont le _moi_, comme dit M. Nicole, tait si
tendu; qui tait le centre de tant de choses: que d'affaires, que de
desseins, que de projets, que de secrets, que d'intrts  dmler, que
de guerres commences, que d'intrigues, que de beaux coups d'checs
 faire et  conduire! Ah, mon Dieu! donnez-moi un peu de temps; je
voudrais bien donner un chec au duc de Savoie, un mat au prince
d'Orange; non, non, vous n'aurez pas un seul, un seul moment... Sous
une forme familire, n'est-ce pas ici la haute inspiration de Bossuet?

Quant aux grands objets qui doivent porter  Dieu, poursuit Mme de
Svign, vous vous trouvez embarrass dans votre religion sur ce qui se
passe  Rome et au conclave; mon pauvre cousin, vous vous mprenez. J'ai
ou dire qu'un homme d'un trs bon esprit tira une consquence toute
contraire au sujet de ce qu'il voyait dans cette grande ville: il en
conclut qu'il fallait que la religion chrtienne ft toute sainte et
toute miraculeuse de subsister ainsi par elle-mme au milieu de tant de
dsordres et de profanations; faites donc comme lui, tirez les mmes
consquences, et songez que cette mme ville a t autrefois baigne du
sang d'un nombre infini de martyrs; qu'aux premiers sicles toutes les
intrigues du conclave se terminaient  choisir entre les prtres celui
qui paraissait avoir le plus de zle et de force pour soutenir le
martyre; qu'il y eut trente-sept papes qui le souffrirent l'un aprs
l'autre, sans que la certitude de cette fin leur ft fuir ni refuser une
place o la mort tait attache, et quelle mort! Vous n'avez qu' lire
cette histoire, pour vous persuader qu'une religion subsistante par un
miracle continuel, et dans son tablissement et dans sa dure, ne peut
tre une imagination des hommes... Lisez saint Augustin dans sa _Vrit
de la Religion_... Ramassez donc toutes ces ides, et ne jugez pas si
lgrement; croyez que, quelque mange qu'il y ait dans le conclave,
c'est toujours le Saint-Esprit qui fait le pape; Dieu fait tout, il est
le matre de tout, et voici comme nous devrions penser: j'ai lu ceci en
bon lieu: _Quel mal peut-il arriver  une personne qui sait que Dieu
fait tout, et qui aime tout ce que Dieu fait?_ Voil sur quoi je vous
laisse, mon cher cousin[360].

[Note 360: 26 juillet 1691.]

Cette chrtienne qui savait si bien juger du nant des choses humaines,
et qui croyait avec une si ferme confiance que rien de mal ne peut
arriver  la crature qui voit en tout la volont d'un Dieu paternel,
cette chrtienne avait cependant redout la mort: Je trouve la mort si
terrible, crivait-elle, que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mne
que par les pines dont elle est seme[361]. Mais les solides lectures
dont Mme de Svign se nourrissait, les enseignements religieux qu'elle
s'appliquait de plus en plus affermirent son me, et elle mourut avec le
courage chrtien. Elle acheva sa vie auprs de ce qu'elle avait de plus
cher au monde: cette fille bien-aime qui fut l'occasion de sa gloire
littraire.

[Note 361: 16 mars 1672.]

Ce n'est pas sans tristesse que nous voyons disparatre la noble et
charmante femme. En nous initiant  ses sentiments,  ses occupations,
elle nous fait vivre de sa propre vie, et lorsqu'elle nous quitte, il
nous semble qu'elle emporte quelque chose de notre propre vie.

Si une exquise civilisation a seule pu produire Mme de Svign,
l'illustre pistolire a bien rendu  la socit ce qu'elle lui devait.
C'est sur les femmes principalement qu'elle a exerc une grande
influence. Sans doute, elle ne pouvait leur lguer ce gnie naturel qui
donne  ses lettres le trait profond et juste de la pense, la grce
piquante et le tour inimitable de l'expression. Mais elles ont appris de
ce merveilleux modle que le secret de l'art pistolaire est de laisser
parler avec naturel et simplicit un cour aimant, un esprit solidement
et dlicatement cultiv.

Avec moins d'abandon, Mme de Maintenon donne aux femmes un enseignement
analogue. Nous l'avons vu dans le chapitre o l'ducation de Saint-Cyr
nous a longuement occupe. La solidit est plus apparente dans les
lettres de Mme de Maintenon que dans celles de Mme de Svign. Aussi
l'esprit pratique de Napolon Ier accordait-il aux premires la
prfrence qu'une viande substantielle lui paraissait devoir mriter
sur un plat d'oeufs  la neige. J'avoue humblement que malgr ma
sympathique admiration pour la fondatrice de Saint-Cyr, et en dpit mme
des rserves que j'ai faites en parlant de Mme de Svign, celle-ci
a toute ma prdilection, et que je ne sais me drober  ce charme
fascinateur qu'elle exerce comme Marguerite d'Angoulme: la vivacit de
l'esprit franais unie  la sensibilit d'un coeur de femme.

Au point de vue littraire, c'est faire une lourde chute que de quitter
le style gracieux, ail de Mme de Svign, pour la prose massive de Mme
Dacier. Le nom de cette dernire ne saurait cependant tre omis dans
un chapitre consacr  l'influence intellectuelle de la femme. Par ses
publications et ses traductions d'auteurs anciens, elle a rendu de rels
services aux lettres franaises. Quels que soient les dfauts de son
style, son manque de got, la fausse lgance qu'elle prte parfois 
Homre, ou l'allure bourgeoise par laquelle elle traduit l'inimitable
navet du pote, quelle que soit aussi la violence de la polmique
qu'elle soutint pour le dfendre, elle contribua puissamment  remettre
en honneur les antiques modles du beau, et sa version de l'_Iliade_
et de l'_Odysse_, la meilleure qui et paru jusqu'alors, est demeure
populaire. Malheureusement elle voulut se montrer trop virile, et en
pareil cas, la femme perd sa grce native sans acqurir la force de
l'homme[362].

[Note 362: Egger, _Mmoires de littrature ancienne_; M. l'abb Fabre,
_la Jeunesse de Flchier_ les lettres indites de Mme Dacier, publies
dans l'appendice de cet ouvrage.]

Les femmes du XVIIe sicle laissrent leur empreinte non seulement sur
les lettres, mais aussi sur les arts. Nous avons dit la protection
claire qu'au XVIIe sicle de grandes dames, des princesses, des
reines, accordrent  la peinture,  la sculpture,  l'architecture, aux
arts industriels. Des femmes, appartenant pour la plupart aux familles
de peintres minents, honorrent par leurs propres travaux les noms
qu'elles portaient. Telles furent Mme Restout, ne Madeleine Jouvenet,
soeur et lve de Jean Jouvenet, et les deux soeurs des frres Boulogne,
Genevive et Madeleine qui, toutes deux, furent reues  l'Acadmie
royale de peinture et de sculpture. C'est un fait touchant que celui de
ces soeurs s'unissant  leurs frres dans le culte de l'art.

Au XVIIIe sicle, plusieurs femmes appartinrent aussi  l'Acadmie de
peinture et de sculpture. L'une d'elles tait la femme et l'lve
d'un peintre renomm, Vien[363]. Une autre est demeure clbre par ses
portraits; c'est Mme Vige-Lebrun.

[Note 363: Villot, _Notice des tableaux du Louvre_. cole franaise.]

La marquise de Pompadour se fit remarquer comme graveur. Protectrice des
arts, elle encouragea naturellement le voluptueux pinceau de Boucher.
Il y a loin de cette influence  celle de la duchesse d'Aiguillon
protgeant le noble et religieux gnie des Le Sueur et des Poussin.
C'est toute la diffrence du XVIIe sicle au XVIIIe.

Avec l'art, nous sommes entre dans le XVIIIe sicle. C'est par les
salons que se font dsormais les renommes littraires, et plusieurs des
femmes qui prsident  ces cercles y brillent par leur mrite personnel.
Toute dconsidre qu'elle ft, Mme de Tencin runissait autour d'elle
des hommes d'esprit et de talent qu'elle appelait irrvrencieusement
_ses btes_: c'tait Montesquieu, Fontenelle.

Chose trange, Mme de Tencin, l'une des femmes qui concoururent le plus
effrontment  la corruption de la Rgence, a laiss des romans o ses
moeurs sont bien loin de se reflter. Le libertinage de sa vie contraste
avec les sentiments ingnus et dlicats qui respirent dans son
chef-d'oeuvre: _les Mmoires du comte de Comminges_, le plus beau titre
littraire des femmes dans le XVIIIe sicle, a dit M. Villemain[364].

[Note 364: M. Villemain, _Tableau de la littrature au XVIIIe sicle.
Onzime leon.]

Les assises du bel esprit se tenaient aussi  Sceaux, chez la duchesse
du Maine. A sa cour apparaissaient Voltaire, Fontenelle, Chaulieu, La
Motte, puis des femmes distingues qui devaient avoir un nom ou une
influence littraire, Mlle de Launay et deux grandes dames qui tinrent
des salons renomms: la marquise de Lambert, la marquise du Deffand.

Les _Mmoires_ de Mlle de Launay, a dit M. Villemain, sont curieux
 plus d'un titre, et surtout parce qu'ils marquent une poque de la
langue et du got, un certain art de simplicit mle de finesse,
d'lgance discrte et de biensance ingnieuse. C'tait le ton de la
cour de Sceaux. C'tait le style net et fin qui plat dans La Motte,
auquel Fontenelle ajouta de nouvelles grces, que Mairan, Mme de
Lambert, Maupertuis employrent avec got, que Montesquieu mla parfois
 son gnie, et dont quelques nuances se retrouvent dans la concision
piquante de Duclos et dans la subtilit prtentieuse de Marivaux. Sous
la plume de Mlle de Launay, ce style est  son point de perfection,
poli, enjou, facile, et parfois, lorsque son cour est engag dans
ce qu'elle raconte, vif et color, en dpit de la modestie de
l'expression[365].

[Note 365: Villemain, _l. c._]

Malheureusement le souffle des plus amres dceptions avait dessch le
cour de Mlle de Launay, sans que ce pauvre coeur pt se retremper  la
source de ces consolations religieuses qu'elle tait loin pourtant de
mconnatre. Ses _Mmoires_ ne laissent dans l'me du lecteur qu'une
sensation de vide et de dcouragement.

Bien diffrente est l'impression que produisent les crits de la
marquise de Lambert  qui M. Villemain reconnat un style de mme race
que celui de Mlle de Launay. On sent que, disciple de Fnelon, elle a
pass une partie de sa vie dans le XVIIe sicle, et la pense chrtienne
donne  ses crits l'lvation morale et la douce chaleur du sentiment.

Moraliste aimable, elle n'avait crit que pour ses enfants, et ce fut
malgr elle que ses oeuvres furent livres  la publicit. Ne nous en
plaignons pas, nous qui avons respir dans ces pages exquises les plus
gnreux sentiments d'honneur chevaleresque, de puret morale, de
tendresse contenue. J'ai cit plus haut les _Avis_ que Mme de Lambert
donna  son fils et  sa fille[366]. Comme Cicron, elle crivit un trait
sur l'_Amiti_, un autre sur la _Vieillesse_[367]. Si les limites de mon
ouvrage me le permettaient, je citerais plus d'une page du trait de
l'_Amiti_. Peut-tre mme ces pages qui expriment sous une forme plus
dlicate et plus chtie, des penses analogues  celles que j'ai
empruntes  Mme de Sabl, auraient-elles plus mrit que les maximes de
cette dernire une citation spciale dans mon tude. Mais en accordant
cette place aux rflexions de Mme de Sabl, je ne pouvais oublier
qu'elle a en quelque sorte cr la littrature des _Maximes_.

[Note 366: Voir notre chapitre II.]

[Note 367: On lui doit aussi des _Rflexions sur les femmes_ et
d'autres opuscules.]

Le marquis d'Argenson a rendu un digne hommage  Mme de Lambert,  son
caractre,  l'influence qu'elle exera et qui fit de son salon le seuil
de l'Acadmie franaise[368].


[Note 368: Marquis d'Argenson, _Mmoires_.]

Ce salon tait encore un hritage du XVIIe sicle par les gots
littraires de la marquise, par ses croyances religieuses, et mme par
le _prcieux_ dont elle aurait gard quelque reste s'il faut en croire,
non ses crits parfaitement naturels, mais le tmoignage de son ami le
marquis d'Argenson.

Les salons qui devaient succder  ce cercle ont un autre caractre et
sont bien du XVIIIe sicle.

Foncirement ignorantes de tout, les femmes du XVIIIe sicle parlent
de tout, raisonnent ou draisonnent sur tout, mais toujours avec cette
grce piquante qui distingue la conversation du XVIIIe sicle. Ce qui
domine alors, c'est le trait d'esprit, c'est le brillant, vrai ou faux,
peu importe, pourvu que le stras miroite. Au milieu de tout ce clinquant
et de tout ce cliquetis de paroles, le marquis d'Argenson regrettait la
causerie grave et noble de l'htel de Rambouillet, cette causerie dont
le salon de Mme de Lambert lui apportait sans doute un dernier cho.

Cependant, quelle que soit sa nouvelle allure, rapide et brillante,
la causerie a plus que jamais les caractres distinctifs de l'esprit
franais, la clart, la prcision. Et les salons qui seuls, comme je le
rappelais plus haut, donnent la clbrit aux oeuvres de l'intelligence,
les salons demandent au savant, comme au littrateur, que dans ses
crits mme il parle leur langue. Dpouillant l'appareil doctrinal, la
science se fait aimable pour se prsenter aux belles dames.

Point de livre alors, dit M. Taine, qui ne soit crit pour des gens
du monde et mme pour des femmes du monde. Dans les entretiens de
Fontenelle sur _la Pluralit des mondes_, le personnage central est une
marquise. Voltaire, qui a ddi _Alzire_  Mme du Chatelet, crit pour
elle _la Mtaphysique_ et _l'Essai sur les moeurs_. C'est pour Mme
d'pinay que Rousseau compose _l'mile_.

Condillac crit _le Trait des sensations_, d'aprs les ides de Mlle
Ferrand, et donne aux jeunes filles des conseils sur la manire de
lire sa _Logique_. Baudeau adresse et explique  une dame son _Tableau
conomique_. Le plus profond des crits de Diderot est une conversation
de Mlle de l'Espinasse avec d'Alembert et Bordeu. Au milieu de son
_Esprit des lois_, Montesquieu avait plac une invocation aux Muses.
Presque tous les ouvrages sortent d'un salon, et c'est toujours un salon
qui, avant le public, en a les prmices[369].

[Note 369: Taine, _les Origines de la France contemporaine. L'ancien
rgime_.]

Les femmes trouveront-elles, dans le courant scientifique qui les
enveloppe, l'instruction que ne leur a pas donne leur premire
ducation? Non; les connaissances qu'elles acquirent dans le commerce
superficiel du monde, et qui manquent de base, ces connaissances
faussent plus leur jugement qu'elles ne le fortifient. Les femmes
n'auront gure ajout que la pdanterie  l'ignorance. Nous trouverons
cependant des exceptions. L'une nous sera donne par le monde des
salons, dans la personne de Mme du Chatelet, qui crit _les Institutions
de physique_, _l'Analyse de la philosophie de Leibnitz_, et qui traduit
_les Principes de Newton_. Nous rencontrerons encore un autre exemple de
vaillant labeur intellectuel, bien loin des salons parisiens, au fond
d'une province, dans ce chteau venden o une jeune fille, Mlle de
Lzardire, s'imposait une tche crasante: _la Thorie des lois
politiques de la monarchie franaise_. M. Augustin Thierry lui a
reproch d'avoir ni l'influence romaine dans la monarchie franke et
d'avoir group d'aprs les besoins de sa thse, les vieux monuments
lgislatifs qu'elle cite; mais il ne peut s'empcher d'admirer dans
l'oeuvre de Mlle de Lzardire, l'enchanement des ides, le soin avec
lequel les documents les plus arides ont t compulss, la sagacit que
l'auteur apporte souvent pour traiter des questions ardues. M. Augustin
Thierry avoue que si la Rvolution n'avait pas entrav la publication de
ce livre, il et pu faire secte[370].

[Note 370: Augustin Thierry, _Considrations sur l'histoire de
France_.]

Les femmes du XVIIIe sicle embrassent avec ardeur les principes de
la philosophie nouvelle, triste philosophie qui, en sapant toutes les
croyances, allait amener l'effondrement social de notre pays. Les
femmes rivalisent avec les hommes pour monter  l'assaut des vrits
religieuses. Elles font gloire de leur athisme. L'une traite Voltaire
de bigot parce qu'il est diste[371].

[Note 371: Caro, _la Fin du XVIIIe sicle_.]

Mme Geoffrin, femme peu instruite, mais riche vaniteuse[372], donne de
clbres soupers philosophiques grce auxquels elle devient pendant
quarante ans une manire de dictateur de l'esprit, des talents,
du mrite et de la bonne compagnie[373]. Les encyclopdistes qui se
runissent chez elle, se retrouvent aussi chez Mlle de l'Espinasse,
cette brillante transfuge du salon de Mme du Deffand.

[Note 372: Cuvillier-Fleury, _Une reine de Saba de la rue
Saint-Honor_. (_Posthumes et revenants_.)]

[Note 373: Tmoignage d'un annotateur de Montesquieu, cit dans
l'ouvrage ci-dessus.]

En dpit de sa liaison avec Voltaire, la marquise du Deffand a de
l'antipathie pour les philosophes; mais elle n'a pas respir en vain
le souffle d'incrdulit qui mane de leurs doctrines. Elle voudrait
croire, elle ne le peut. Aussi, bien que son salon du couvent de
Saint-Joseph[374] ft l'un des plus aristocratiques et des plus spirituels
de Paris, bien que, vieille et aveugle, elle fit de sa vie une fte
perptuelle, l'ennui est au fond de son me, ennui mortel, incurable,
que laissent  leur place les croyances disparues. Elle le
caractrisait, cet ennui, par l'un de ces traits profonds qui
distinguent sa correspondance: La socit prsente est un commerce
d'ennui; on le donne, on le reoit, ainsi se passe la vie[375]. Elle
crivait cela  la duchesse de Choiseul, l'amie et la protectrice de
l'abb Barthlemy, la femme ravissante que nous avaient fait connatre
les tmoignages enthousiastes de ses contemporains, et que nous rvlent
mieux encore ses lettres remplies de vivacit et de charme sympathique.
Elle aussi, cependant, la noble et gnreuse femme, elle cherchait
ailleurs que dans le christianisme le principe de sa tendre charit.
Tout en dtestant Rousseau, elle n'avait d'autre religion que la
profession de foi du vicaire savoyard[376].

[Note 374: Actuellement le ministre de la guerre. Marquis de
Saint-Aulaire, _Correspondance complte de Mme du Deffand_, 1877.]

[Note 375: Lettre du 31 aot 1772.]

[Note 376: Marquis de Saint-Aulaire, notice prcdant la
correspondance de Mme du Deffand.]

Rousseau, qui avait soulev parmi les femmes un ardent enthousiasme,
dut perdre plus d'une admiratrice par ses _Confessions_. Plus d'une, en
effet, devait partager le sentiment de la comtesse de Boufflers
crivant  Gustave III: Je charge, quoiqu'avec rpugnance, le baron de
Cederhielm de vous porter un livre qui vient de paratre: ce sont les
infmes mmoires de Rousseau, intituls _Confessions_. Il me parat que
ce peut tre celles d'un valet de basse-cour, au-dessous mme de cet
tat, maussade en tout point, lunatique et vicieux de la manire la plus
dgotante. Je ne reviens pas du culte que je lui ai rendu (car
c'en tait un); je ne me consolerai pas qu'il en ait cot la vie 
l'illustre David Hume, qui, pour me complaire, se chargea de conduire en
Angleterre cet animal immonde[377].

[Note 377: La comtesse de Boufflers  Gustave III. Lettre du 1er mai
1782, reproduite d'aprs les papiers d'Upsal, par M. Geffroy, _Gustave
III et la cour de France_, Appendice.]

Plt  Dieu que toutes les femmes eussent partag ici l'indignation de
Mme de Boufflers et que les _Confessions_ de Rousseau n'eussent point
enfant les _Mmoires particuliers_ de Mme Roland! Contraste bizarre! La
lgre comtesse de Boufflers s'indigne du cynisme des _Confessions_,
et l'honnte Mme Roland imite ce cynisme dans ses _Mmoires_, ces
_Mmoires_ o l'enthousiasme qui porte  faux, l'esprit d'utopie, la
dclamation, la pose thtrale, sont bien aussi de l'cole de Rousseau,
et font regretter que Mme Roland ne se soit pas plus souvent montre
elle-mme dans les fraches et douces inspirations qui chappent parfois
de son cour et de sa plume.

L'influence de Rousseau avait t immense sur les femmes. Il avait fait
succder  l'esprit de sarcasme et de dnigrement la sensiblerie et
l'enthousiasme. Nous avons vu la sensiblerie  l'oeuvre dans l'ducation
des jeunes filles. Elle se traduit jusque dans la parure et produit la
robe _ la Jean-Jacques Rousseau_, le pouf _au sentiment_. Elle prside
 toutes les actions de la vie et a particulirement son emploi dans les
salons littraires. En coutant Trissotin, les fausses prcieuses
du XVIIe sicle disaient qu'elles se pmaient d'aise; les femmes
sentimentales du XVIIIe sicle font mieux que de le dire en entendant
un auteur lire sa pice: elles se pment rellement. Les sanglots, les
syncopes, tels sont leurs applaudissements.

En mettant  la mode l'enthousiasme et les larmes d'admiration, Rousseau
prparait, sans qu'il s'en doutt, le triomphe de Voltaire: Il est
d'usage, surtout pour les jeunes femmes, de s'mouvoir, de plir, de
s'attendrir, et mme en gnral de se trouver mal en apercevant M. de
Voltaire; on se prcipite dans ses bras, on balbutie, on pleure, on est
dans un trouble qui ressemble  l'amour le plus passionn. Faut-il
rappeler ici qu'au retour de Voltaire, des femmes franaises
participrent  l'ovation indescriptible qui lui fut faite et o vibra
ce cri antinational: Vive l'auteur de _la Pucelle_![378]

[Note 378: Tmoignages recueillis par M. Taine, _ouvrage cit_.]

N'enveloppons pas toutefois dans la mme rprobation tous les lans
d'enthousiasme qui se produisirent dans les dernires annes de l'ancien
rgime. Il y eut alors au sein de la vieille noblesse franaise de
gnreux tressaillements. Longtemps comprims par le scepticisme, les
bons instincts de la nature humaine cherchaient  ragir. Les thories
humanitaires circulaient. Des femmes s'en firent les loquents
interprtes et les propagrent  l'tranger, comme nous le verrons dans
le chapitre suivant.

Si tant de nobles lans devaient demeurer striles, c'est qu'en gnral
ils ne cherchaient pas dans l'vangile l'inspiration et la rgle. En
vain croit-on travailler au bonheur des peuples quand on y travaille
sans Dieu ou contre Dieu: Si le Seigneur ne btit lui-mme la maison,
c'est en vain que travaillent ceux qui la btissent.

Toutes les belles thories philanthropiques du XVIIIe sicle allaient
aboutir aux pages sanglantes de la Terreur.

La pense religieuse, sinon toujours la foi, vivait cependant encore
dans quelques-uns de ces coeurs qui battaient pour la libert. Je me
plais  nommer ici une femme qui rappela dans ses oeuvres immortelles,
que l'homme ne peut se passer de Dieu et du culte qu'il doit lui rendre.
Ne protestante, mais catholique d'instinct, les religieuses traditions
que l'on gardait dans sa famille, prmunirent Mme de Stal contre les
dangereuses doctrines qu'elle rencontrait chez les htes que runissait
le clbre salon de sa mre, la pieuse et charitable Mme Necker. Si,
comme les femmes de son temps, Mme de Stal admira Rousseau, du moins le
disme du Vicaire savoyard ne lui suffisait pas; et bien que son ardente
imagination s'lant au del des limites que le dogme prescrit, son
coeur aimant et souffrant sentait le besoin de la foi qui soutient et
console.

Fervente disciple d'un pre qu'elle adorait, elle aima, comme Necker, la
libert telle qu'elle crut la voir apparatre  l'ouverture des tats
gnraux[379]. Lorsque cette libert fut devenue la plus odieuse des
tyrannies, Mme de Stal, dans un magnifique lan, prit la dfense de la
reine qui allait consommer son martyre sur l'chafaud.

[Note 379: Mme de Stal  Gustave III, lettre du 11 novembre 1791,
reproduite par M. Geffroy d'aprs les papiers d'Upsal. _Gustave IIIe et
la cour de France_,]

Malgr de cruelles dceptions, la libert fut toujours, pour Mme
de Stal, l'me de son gnie, merveilleux gnie qui excella dans
l'observation de la vie sociale[380]. Cette libert, Mme de Stal la
voulait, non seulement pour les peuples, mais pour les lettres. La
littrature franaise lui paraissait alors emprisonne dans le cercle
d'une tradition qui devenait de plus en plus troite. Elle lui ouvrit
les larges horizons des littratures germaniques pour que le gnie
national pt leur demander ce qui s'appropriait le mieux  son essence.

[Note 380: Villemain, _Tableau de la littrature au XVIIIe sicle.]

Ici Mme de Stal n'appartient plus au XVIIIe sicle. Mais je n'ai pas
voulu quitter cette poque sans y saluer dans l'aurore de son gnie
la plus grande des femmes qui ont tenu en France le sceptre de
l'intelligence.



                              CHAPITRE IV


              LA FEMME DANS LA VIE PUBLIQUE DE NOTRE PAYS


Quelle a t l'influence des femmes dans l'histoire des temps
modernes.--Entre le moyen ge et la Renaissance: Jeanne Hachette et
les femmes de Beauvais; Anne de France, dame de Beaujeu; Anne de
Bretagne.--XVIe-XVIIe sicles: Louise de Savoie et Marguerite
d'Angoulme. Les favorites des Valois. Catherine de Mdicis. Elisabeth
d'Autriche. Anne d'Este, duchesse de Guise. La duchesse de Montpensier.
La femme de Coligny. Jeanne d'Albret. Caractre violent des femmes du
XVIe sicle. Une tradition du moyen ge. Les vaillantes femmes. Marie
de Mdicis. Anne d'Autriche. Rle des femmes pendant la Fronde. Les
collaboratrices de saint Vincent de Paul. Mme de Maintenon. Mme de Prie,
Mme de Pompadour, Mme du Barry. Les conseillres de Gustave III. La
mre de Louis XVI. Marie-Antoinette. Les martyres et les hrones de
la Rvolution. Les femmes politiques de la Rvolution: Mme Roland,
Charlotte Corday, Olympe de Gouges. Les mgres. Les _flagelleuses_.
Leurs clubs. Les tricoteuses; les sans-culottes. Les _Furies de la
guillotine_. La Mre Duchesne, Reine Audu, Rose Lacombe. Throigne de
Mricourt.


Souvent heureuse dans les oeuvres de l'intelligence, quelle a t
l'influence de la femme franaise dans le domaine des vnements de
l'histoire?

Depuis le XVIe sicle, il faut le dire, cette influence a t
gnralement nfaste. Il n'en avait pas t ainsi au moyen ge. Lorsque
les femmes intervenaient  cette poque dans les scnes de l'histoire,
c'tait parfois, il est vrai, pour le malheur du pays, mais c'tait le
plus souvent pour sa gloire. Sainte Clotilde, sainte Bathilde, Blanche
de Castille, Jeanne d'Arc comptent parmi les bienfaiteurs de la France.
Les trois premires lui ont donn la royaut chrtienne, et l'une
de celles-ci a contribu  son unit nationale; la quatrime l'a
miraculeusement dlivre de l'tranger. Mais ce qui a fait leur force,
c'est une grande inspiration, de foi patriotique et religieuse, c'est
pour les unes le profond sentiment d'une mission maternelle, c'est pour
Jeanne d'Arc l'appel direct du ciel. Ces femmes ont agi dans la mesure
des attributions rserves  leur sexe, et, dans ces attributions, je ne
comprends pas seulement les vertus domestiques de la femme et les vertus
morales qui lui sont communes avec l'homme, je mets au premier rang
les vertus patriotiques, je n'ai pas dit les talents politiques. Et
cependant ces talents n'ont pas manqu  Blanche de Castille; mais
place dans la situation exceptionnelle de rgente, elle se servait de
son habilet dans les affaires publiques pour laisser  son fils un
pouvoir fort et respect. Elle fut une grande reine, parce qu'elle fut
une grande mre.

Mais ce qui, dans les conditions ordinaires, rend funeste l'intrusion
politique de la femme, c'est que, crature essentiellement
impressionnable, elle fait souvent servir son pouvoir  ses ambitions,
ou bien  ses sentiments de tendresse et de haine. Plus absorbe que
l'homme par les affections du foyer, ces affections, en devenant
exclusives, l'aveuglent facilement, et elle leur sacrifie d'instinct
les intrts du pays. Si elle parat favoriser ceux-ci, c'est qu'ils se
seront accords avec ses sentiments personnels. D'ailleurs, et nous l'en
flicitons, elle est rarement doue des facults de l'homme d'tat. Ce
n'est pas pour cette mission que la Providence l'a cre. Sans doute,
lorsqu'une sage et forte ducation l'a habitue  faire dominer en elle
la voix de la conscience, elle peut, nous le redirons plus tard avec M.
de Tocqueville, inspirer utilement  son foyer l'homme d'tat, non en
lui conseillant des combinaisons politiques, mais en le fortifiant dans
le culte du devoir. Touche-t-elle directement aux affaires publiques,
elle risque de remplacer par l'esprit d'intrigue les qualits politiques
qui lui manquent.

Donc, la passion personnelle pour guide, l'intrigue pour moyen, c'est le
caractre dominant de l'influence politique exerce par la femme. On en
vit quelques exemples au moyen ge, mais ils devinrent frquents ds ce
XVIe sicle o s'affaiblissent les principes levs auxquels avaient
obi des princesses chrtiennes; ce XVIe sicle qui, en faisant natre
la cour de France, fortifiera l'esprit d'intrigue.

Dans la priode intermdiaire qui suit le moyen ge et qui prcde la
Renaissance, nous retrouverons encore cependant une imitatrice de Jeanne
d'Arc, Jeanne Hachette; une hritire de Blanche de Castille, Anne de
France, dame de Beaujeu.

C'est  l'heure du pril national que Jeanne Hachette et ses vaillantes
compagnes s'arrachent  l'ombre du foyer pour dfendre leur ville
menace. Comme Jeanne d'Arc, elles ne sparent pas du patriotisme la
foi qui le vivifie. Quand, pour repousser Charles le Tmraire, elles
marchent au rempart, elles ont pour enseigne la chsse de sainte
Angadresme, patronne de leur ville. Les unes apportent des munitions aux
dfenseurs du rempart; d'autres font pleuvoir sur les ennemis des flots
bouillants d'huile et d'eau, ou les crasent sous les grosses pierres
qu'elles font rouler sur leurs ttes. Les assaillants ont commenc
 gravir le rempart; un porte-tendard plante dj la bannire de
Bourgogne sur la muraille; il la tient encore, mais Jeanne Hachette la
lui arrache.

L'ennemi fut repouss. Parmi les rcompenses que Louis XI donne aux
habitants de Beauvais, de nobles privilges sont accords aux femmes. Le
roi les dispense des lois somptuaires. Elles ont le pas sur les hommes
 la procession annuelle que Louis XI institue en l'honneur de sainte
Angadresme; elles forment comme une garde d'honneur autour de la chsse
qui a t leur force et leur point de ralliement pour sauver leur cit.
J'ai nomm, dans Anne de France, une hritire des grandes penses de
Blanche de Castille. Tutrice de son frre Charles VIII, elle accomplit,
comme soeur, une mission politique analogue  celle que Blanche avait
remplie comme mre. Ainsi que la souveraine du XIIIe sicle, elle
poursuit avec une prudente fermet l'oeuvre de l'unit franaise. Elle a
les qualits politiques de Louis XI sans en avoir la cruaut; et, par sa
gnrosit, par sa munificence, elle rend au pouvoir royal l'clat que
lui avait enlev la mesquinerie de son pre[381].

[Note 381: Brantme, _Premier livre des Dames_. Anne de France.]

Cette jeune femme de vingt-deux ans avait, dit un historien, la
tnacit, la dissimulation et la volont de fer du feu roi; aussi
disait-il d'elle, avec sa causticit accoutume, que c'tait la moins
folle femme du monde, car, de femme sage, il n'y en a point. Elle
prouva qu'il y en avait une; car elle poursuivit, avec une sagacit et
une nergie admirables, tout ce qu'il y avait eu de national dans les
plans de Louis XI. Elle et t digne du trne par sa prudence et
son courage, si la nature ne lui et refus le sexe auquel est dvolu
l'empire. Ce jugement d'un contemporain est celui de la postrit[382].

[Note 382: Henri Martin, _Histoire de France_, tome VII.]

Anne de France mrite cet hommage comme tutrice de Charles VIII, mais
nous verrons un peu plus tard que la belle-mre du conntable de Bourbon
n'en sera plus digne. Quel que soit le gnie politique dont la nature
ait exceptionnellement dou une femme, quelle que soit la force d'me
avec laquelle elle se possde, il est bien rare qu' certain moment la
passion ne vienne obscurcir en elle la notion du sens patriotique. Mais
nous ne sommes pas encore arrivs  cette dernire apparition de madame
de Beaujeu dans l'histoire.

Aux tats gnraux qu'Anne de France consent  runir, les paysans
libres sont appels pour la premire fois; et, tout en fortifiant le
Tiers-tat, la princesse continue  dfendre le pouvoir royal contre
les envahissements de la fodalit. Elle rsiste victorieusement  la
nouvelle ligue du Bien public que dirige contre elle le duc d'Orlans.
Comme nous venons de le rappeler, l'unit de la France la compte, elle
aussi, parmi ses fondateurs. Cette unit lui doit encore une force
considrable: la runion de la Bretagne  la France, le plus grand
acte qui restt encore  accomplir pour la victoire dfinitive et la
constitution territoriale de la nationalit franaise[383].

[Note 383: Guizot, _Histoire de France_, tome II.]

Anne prpare peu  peu son frre  prendre le pouvoir, et quand ce
moment est venu, elle se retire; elle se livre, dans sa retraite, 
ses devoirs domestiques. Elle ne garde plus que le droit de conseiller
discrtement son frre. Si Charles VIII l'avait coute, il n'aurait
pas entran la France dans ces guerres d'Italie qui furent si
prjudiciables au pays.

Pourquoi faut-il qu'Anne de France ait terni, sa pure gloire quand, 
ses derniers moments, les injustices dont Franois Ier accablait le mari
de sa fille, le conntable de Bourbon, lui firent perdre le sentiment
franais, et qu'elle recommanda  son gendre de s'allier  la maison
d'Autriche! Tout viril que ft son caractre, elle tait demeure femme
pour subordonner aux intrts de sa maison son influence politique.
Soeur et tutrice de Charles VIII, elle sert la France. Belle-mre du
conntable de Bourbon, elle la trahit. Mais n'oublions pas que ce fut
 l'heure des dfaillances de la mort. N'oublions pas non plus que
lorsqu'elle tait au pouvoir, elle suivit une politique vraiment
nationale, quelle qu'en ft l'inspiration: Si l'on excepte Anne
d'Autriche, elle est la seule qui ait droit  cet loge entre toutes les
princesses qui, depuis le xve sicle, ont exerc une influence sur les
destines de notre pays. C'est qu'elle tait la seule aussi qui ft
fille de France.

L'une des causes qui, en effet, rendirent le plus dsastreuse
l'intervention politique des reines, c'est que, nes dans des cours
trangres, elles apportaient gnralement sur le trne de France
l'amour de leur pays natal. Une contemporaine de Madame de Beaujeu en
donna le triste exemple. C'est en mariant Charles VIII  l'hritire de
la Bretagne qu'Anne de France avait runi cette belle province 
notre patrie; et peu s'en fallut que la reine, Bretonne avant d'tre
Franaise, n'enlevt  notre pays le don qu'elle lui avait apport. A
peine Charles VIII est-il mort, qu'Anne de Bretagne se retire dans son
duch. Cependant un trait l'oblige  ne se remarier qu' un roi de
France ou  l'hritier prsomptif de celui-ci. Louis XII lui demande sa
main, et elle la lui accorde. Mais le roi lui abandonne la jouissance de
son bien et de son duch, et toujours la duchesse de Bretagne l'emporte
sur la reine de France[384].

[Note 384: Voir les histoires de France de MM. Henri Martin, Trognon.]

De son mariage avec Louis XII, Anne de Bretagne n'a que deux filles. La
seconde, Claude de Francs, hritire du duch de Bretagne, doit pouser
l'hritier du trne, Franois d'Angoulme. Mais la reine dteste Louise
de Savoie, mre de ce prince, et plutt que de voir passer la Bretagne
entre les mains du fils de son ennemie, elle presse Louis XII de fiancer
la princesse Claude  Charles d'Autriche, le futur Charles-Quint:
mariage dsastreux qui dmembrait la France. Le comt de Blois, le
Milanais, Gnes, Asti, furent joints plus tard  la dot de la fiance;
et si le roi mourait sans hritier mle, le duch de Bourgogne devait
passer, avec la princesse Claude,  la maison d'Autriche! Voil ce
qu'Anne de Bretagne avait arrach  l'me si franaise de Louis XII!
Mais  quel prix! Les regrets, les remords accablent le roi. Il tombe
malade. Le cardinal d'Amboise, les autres conseillers du prince, lui
rappellent ses devoirs de roi. Alors Anne ne rsiste plus. Louis XII
stipule dans son testament que lorsque sa fille Claude sera en ge
d'tre marie, elle pousera Franois-d'Angoulme. Mais tant que la
reine vcut, ce mariage n'eut pas lieu.

Une prcdente maladie de Louis XII avait fait prvoir  la reine un
second veuvage. Sa premire pense fut de se retirer en Bretagne aprs
la mort du roi et d'y emmener sa fille Claude pour la soustraire aux
partisans de Franois d'Angoulme. Elle se hta d'envoyer ses bagages 
Nantes par la Loire. Le gouverneur de Franois d'Angoulme, le marchal
de Gi, les fit saisir entre Saumur et Nantes. Le roi se rtablit, et
la reine, qui gardait sur lui son influence, se souvint de l'injure du
marchal. Il ne lui suffit pas de le faire chasser de la cour. Elle veut
le dshonorer. Elle suscite contre lui des tmoins qui l'accusent de
concussion et d'autres crimes encore. Ce n'est pas la mort du marchal
qu'elle poursuit. Non, la mort serait pour lui la dlivrance, et ce
que la reine lui prpare, c'est la lente agonie du vieillard qui a t
heureux, justement honor et qui, dpouill de ses emplois, tranera une
existence misrable: la mort ne luy dureroit qu'un jour, voire qu'une
heure, et ses langueurs qu'il auroit le feroient mourir tous les jours.

Voyl la vengeance de ceste brave reyne, ajoute Brantme[385].

[Note 385: Brantme, _l.c._]

Anne de Bretagne tait-elle donc un monstre? Non, dans sa vie prive,
elle tait gnreuse, charitable. Elle aimait ses serviteurs et faisait
du bien  ceux du roi. Vertueuse et digne, elle faisait rgner les
bonnes moeurs dans cette cour o, la premire, elle attira les femmes et
les jeunes filles. Louis XII tait fier de lui envoyer les ambassadeurs
qu'elle recevait avec sa grce royale et son loquente parole. Elle
protgea les lettres, les arts[386].

[Note 386: Voir le chapitre prcdent.]

Mais au milieu de toutes ces qualits, Anne de Bretagne tait imprieuse
et ne souffrait pas la contradiction; elle tait passionne dans ses
ressentiments et elle y apportait la tnacit de la vieille race
bretonne. Lorsqu'une femme, belle, sduisante, aime, a au service de
ses haines une influence politique, que devient pour elle l'intrt
de ce pays au milieu duquel d'ailleurs elle se considre comme une
trangre!

L'ennemie d'Anne de Bretagne, Louise de Savoie, anima aussi de ses
passions ses actes politiques. Lorsque, pour la cause de Franois
d'Angoulme, le marchal de Gi a encouru l'inimiti de la reine, Louise
de Savoie compte parmi les faux tmoins qui accusent le fidle soutien
de son fils: C'est qu'au prix de cette lchet elle conquiert la faveur
de la reine. C'est pour son fils, sans doute, qu'elle boit cette honte,
car cette femme profondment corrompue a un grand amour au coeur, et
c'est avec la plus vive exaltation que, dans son journal, elle nomme son
fils mon roi, mon seigneur, mon Csar et mon Dieu[387]. Mais cet amour,
ce n'est que l'instinct qui se fait entendre au coeur mme des fauves;
ce n'est pas l'amour intellectuel que connat la mre chrtienne et qui
fait d'elle la mre ducatrice par excellence. Au lieu d'lever vers le
bien l'me de son fils, Louise de Savoie la pervertit.

[Note 387: _Journal de Louise de Savoie_, date du 25 _de janvier_
1501.]

Elle se sert tantt de son influence sur Franois Ier, tantt de son
pouvoir de rgente, pour faire triompher ses vives tendresses ou ses
implacables ressentiments. Du duc de Bourbon qu'elle aime, elle fait un
conntable de France; et du nouveau conntable qui ddaigne son amour,
elle fait un perscut qui devient un tratre  la patrie.

Pour perdre Lautrec, gouverneur du Milanais, elle s'empare des deniers
que lui envoyait le surintendant Semblanay; et elle laisse ainsi
chapper  la France le duch de Milan. Et comme Semblanay dclare que
c'est la reine mre qui a pris cette somme, Louise de Savoie poursuit de
sa haine le surintendant. Cinq annes aprs, Franois Ier sacrifie  sa
mre le noble vieillard qu'il appelait son pre et qui a administr les
finances sous les deux rgnes prcdents et sous le sien. Il laisse
Louise de Savoie ourdir avec son digne complice, le chancelier Duprat,
le procs qui se terminera par un sinistre spectacle: le vieux
surintendant pendu au gibet de Montfaucon!

A un moment de sa vie pourtant, Louise de Savoie eut,  l'intrieur et
 l'extrieur[388], une politique utile  la France: c'est que, rgente
alors pendant la captivit de Franois Ier, son devoir se trouva
d'accord avec son amour maternel. Pour dlivrer son fils, c'est avec une
haute habilet diplomatique qu'elle dtache l'Angleterre de l'alliance
de Charles-Quint. Nous savons avec quel sublime dvouement la fille de
Louise, Marguerite d'Angoulme, travailla, de son ct, au salut du
royal et bien-aim captif. La mission qu'elle remplit en Espagne, ainsi
que ses autres apparitions si discrtes dans le domaine de l'histoire,
furent, comme nous le disions, les effets du sentiment unique qui fit de
sa vie un long acte d'amour fraternel. Mais dans cette me gnreuse
et vraiment franaise, cette tendresse, tout exclusive qu'elle fut, ne
l'aveugla jamais sur les besoins du pays, et Marguerite ne la fit
servir qu'au bonheur et  la gloire de la France,  la pacification des
esprits, au soulagement de toutes les infortunes[389].

[Note 388: M. Mignet, _Rivalit de Franois Ier et de Charles-Quint_.]

[Note 389: Voir le chapitre prcdent.]

Si, pour dlivrer Franois Ier, Louise de Savoie avait dignement
concouru avec sa fille au relvement de la France, le dernier trait
auquel la reine mre mit la main, fut une honte pour notre pays: c'tait
le trait de Cambrai qui, prpar par Louise de Savoie et par Marguerite
d'Autriche, fut nomm _la paix des Dames_, et qui, abaissant la France
aux pieds de Charles-Quint, infligeait  notre patrie la plus cruelle
des humiliations: le sacrifice de tous ses allis  l'ambition et  la
vengeance impriales[390].

[Note 390: A. Trognon, _Histoire de France_, t. III.]

Nommerons-nous maintenant les favorites des Valois? Triste influence que
celle qu'eurent dans nos annales ces dangereuses sirnes! C'est pour
plaire  Mme de Chateaubriand que Franois Ier a donn  Lautrec, frre
de celle-ci, le gouvernement du Milanais; et l'incapacit de ce gnral
s'est jointe  la trahison de la reine mre pour faire perdre cette
conqute  la France. La duchesse d'tampes sous Franois Ier, Diane
de Poitiers sous Henri II, remplissent de leurs cratures les hautes
charges du royaume. S'il n'est pas prouv que Mme d'tampes ait trahi
la France pour Charles-Quint, il est malheureusement vrai que Diane de
Poitiers dcida Henri II  conclure le trait de Cateau-Cambrsis qui,
aprs des combats o notre pays avait dignement rpondu  son antique
renomme, lui imposa des conditions aussi humiliantes que s'il avait
t vaincu. C'est que la paix est ncessaire  Diane: les Guises, ses
cratures, s'lvent trop haut  son gr; et pour contrebalancer
leur pouvoir, elle a besoin de voir revenir  la cour Montmorency et
Saint-Andr, prisonniers en Espagne.

Dtournons nos regards de ces femmes que de royales faiblesses rendent
souveraines. Levons les yeux jusque sur le trne, et voyons surgir la
figure nigmatique et terrible de Catherine de Mdicis.

Elle ne semble pas ne pour le crime, cette femme qui se montre d'abord
la tendre belle-fille de Franois Ier, la patiente pouse d'un prince
qui est l'esclave d'une vieille femme, puis l'inconsolable veuve de ce
mari infidle, la mre qui se dvoue  ses enfants avec d'autant plus
d'amour que l'esprance de la maternit lui a t longtemps refuse.

On a dit d'elle que si elle n'avait pas eu  subir la redoutable preuve
du pouvoir, elle aurait pu ne laisser aprs elle que le parfum des
vertus domestiques[391].

[Note 391: Imbert de Saint-Amand, _les Femmes de la cour des Valois.]

Avant la mort de Henri II, Catherine n'tait qu'en de rares
circonstances sortie de sa retraite pour exercer une action publique.
Le roi, son mari, partant pour l'expdition d'Allemagne, l'avait nomme
rgente, mais en restreignant son pouvoir. Plus tard, aprs que le
dsastre de Saint-Quentin fait redouter que l'ennemi n'entre dans
Paris, la reine a, en l'absence de son mari, un mouvement d'une noble
spontanit. Elle se rend  l'Htel de Ville, ou au Parlement d'aprs
une autre version. Les cardinaux, les princes, les princesses la
suivent. Avec une persuasive loquence, elle demande un subside de
trois cent mille livres qui permette au roi de soutenir la guerre. Elle
l'obtient, et sa reconnaissance se traduit en paroles d'une exquise
douceur[392]. Par cette intervention que lui dictent le pril du pays et
les plus purs sentiments domestiques, Catherine est vraiment dans ses
attributions de femme et de reine. Aux premiers temps de son veuvage,
la reine mre s'ensevelit dans son deuil. Le moment n'est pas venu pour
elle de prendre le pouvoir. La belle et intressante Marie Stuart,
adore de son jeune poux, le gouverne avec ses oncles de Guise.
Catherine de Mdicis attend.

[Note 392: Brantme, _Premier livre des Dames_, Catherine de Mdicis;
les histoires de France de MM. Guizot et Henri Martin.]

Franois II meurt. Son jeune frre Charles IX lui succde. La reine mre
est rgente. Heure fatale que celle o Catherine prend le pouvoir! Il ne
s'agit plus ici de cder  un magnanime mouvement pour demander au cour
de la France le secours qui permettra de repousser l'tranger. C'est
une autre guerre, une guerre fratricide qui va dchirer le sein de
la France. Les luttes religieuses qui grondent sourdement vont
faire explosion, soulevant les passions populaires et ravivant dans
l'aristocratie les rvoltes fodales. Pour diriger l'tat dans ces
graves conjonctures, e gouvernement n'est reprsent que par une femme
doue d'une merveilleuse habilet, habitue par l'preuve  une longue
dissimulation, mais qui, dpourvue de principes suprieurs, ne se laisse
guider que par les impressions de la peur, par l'intrt de sa famille,
et enfin par l'amour du pouvoir, ce sentiment qui dominera chez elle
avec d'autant plus de force qu'il a t plus longtemps comprim dans une
me orgueilleuse. Dj, sous Franois II, quelque rserve que ft son
attitude, elle avait, dans une lettre adresse  son gendre Philippe II,
laiss entrevoir son caractre altier. Ce qui la rendait hostile 
la convocation des tats gnraux, c'tait la pense que, par leurs
rformes, ils la rduiraient  la condition d'une chambrire. A ce
moment dj, la vanit goste l'emportait chez elle sur toute pense
patriotique. Pendant la minorit de Charles IX, l'intrt de l'tat et
celui de sa famille s'accordant, Catherine exerce sur les partis une
action modratrice, peu ferme malheureusement, mais qui s'unit  la
gnreuse tolrance du chancelier de l'Hpital, le noble magistrat qui,
sous Franois II dj, a d  la reine mre son lvation.

Si, par une politique incertaine, indcise, la reine se sert tour 
tour de chaque parti pour contenir l'autre, c'est que tous deux lui
paraissent redoutables. La neutralit lui est d'autant plus facile que
la religion n'est pour elle qu'un moyen politique. On connat le mot
qu'elle pronona quand les premires nouvelles de la bataille de Jarnac
lui firent croire au triomphe des protestants: Eh bien! nous prierons
Dieu en franais.

Aprs avoir conclu le trait d'Amboise qui mcontente galement
catholiques et huguenots, Catherine suit une politique gnreuse que
ses intrts lui commandent. Elle unit les deux partis dans une pense
patriotique et donne  leur belliqueuse ardeur un but vraiment franais:
la recouvrance du Havre que leurs querelles ont livr  l'Anglais. La
reine elle-mme conduit l'arme. Avec la grce et la dextrit qui
font d'elle une admirable cuyre, elle monte  cheval s'exposant aux
harquebusades et canonnades comme un de ses capitaines, voyant faire
tousjours la batterie, disant qu'elle ne seroit jamais  son ayse
qu'elle n'eust pris ceste ville et chass ces Anglois de France,
haussant plus que poison ceux qui la leur avoient vendue. Aussy fit elle
tant qu'enfin elle la rendit franoise[393]

[Note 393: Brantme, _l. c._ Catherine dploya le mme courage devant
Rouen assig. Id., _id_.]

C'est encore une sage mesure que prend Catherine lorsque, exerant 
la majorit de son fils une autorit plus grande que jamais, elle fait
voyager le jeune roi pendant deux annes dans les provinces, surtout
dans celles qu'enflamme le plus l'ardeur des lutes religieuses.
Catholiques et huguenots se pressent aux ftes du voyage, ces ftes o
se dploient tous les enchantements d'une cour brillante. Mais Catherine
a dj commenc  employer pour soutenir sa cause une force peu
avouable: l'_escadron volant_ de ses cinquante filles d'honneur
qui dploient toutes leurs sductions pour attirer  la reine les
personnages les plus influents des deux causes.

De ce voyage entrepris dans un but lev, rsulte pour Catherine une
politique nouvelle. Elle a constat l'infriorit numrique du parti
huguenot: c'est assez pour qu'elle n'ait plus  le mnager. Lorsque,
sur la Bidassoa, le duc d'Albe lui a donn de sanguinaires conseils, la
reine tait prpare  les recevoir.

Catherine de Mdicis apportera dans la violence la mme dissimulation,
les mmes atermoiements que dans la modration. C'est dans l'ombre
qu'elle dirigera ses premiers coups, non sans tenter encore des
dmarches pour la paix. Jetant enfin le masque, elle fait renvoyer
L'Hpital, elle dfend sous peine de mort l'exercice du culte
protestant. Mais son habilet est mise en dfaut, et la France
catholique n'est pas prte pour la lutte. Seuls, les protestants sont
sous les armes.

Dans la lutte qui s'engage, la reine mre n'a en vue ni la dfense de
la religion, ni mme l'intrt du roi. Ce qu'elle cherche dans cette
guerre, c'est le moyen de faire briller le duc d'Anjou, son fils
prfr. Elle avance et recule tour  tour. Aprs avoir fait confisquer
les biens de Coligny, aprs avoir mis  prix la tte de l'amiral, elle
accueille ses propositions de paix lorsqu'il marche sur Paris. Le trait
de Saint-Germain est sign.

Catherine se souvient-elle toujours de l'avis que lui avait nagure
donn le duc d'Albe: Un bon saumon vaut mieux que cent grenouilles?
Est-ce pour mieux prendre Coligny dans ses filets qu'elle s'est
rapproche de lui? Il semble difficile de prononcer en pareille matire:
rien ne ressemble plus  la fausset que cette indcision qui fait
passer d'une rsolution  une autre. Quoi qu'il en soit, c'est bien
 cette priode de la vie de la reine que peut s'appliquer ce mot de
Charles IX  Coligny: C'est la plus grande brouillonne de la terre.

L'ascendant que l'amiral prend sur le roi devient pour lui une sentence
de mort. La reine mre ne souffrira pas qu'une influence trangre lui
enlve sa domination. Catherine tente de faire assassiner Coligny.
L'amiral n'est que bless et cet vnement redouble la filiale
vnration que le roi lui tmoigne. Les Guises seuls sont accuss de
cette tentative de meurtre; mais si la grande victime gurit, la reine
se sent perdue.

C'est alors qu'avec son complice, Henri d'Anjou, elle ourdit la trame de
la Saint-Barthlemy. Avec quel art perfide elle cherche  surprendre
le consentement du roi! Elle connat ce caractre faible, violent,
orgueilleux. Elle montre  Charles IX l'amiral armant contre lui les
huguenots; elle lui rappelle qu'une fois, dans son enfance, lui, le roi,
a d fuir devant ces sujets rvolts. Enfin, elle frappe le dernier
coup: elle nomme  son fils les vritables assassins de l'amiral: Les
huguenots demandent vengeance sur les Guises. Eh bien! vous ne pouvez
sacrifier les Guises; car ils se disculperont en accusant votre mre et
votre frre!... et ils nous accuseront  juste titre.... C'est nous qui
avons frapp l'amiral pour sauver le roi! Il faut que le roi achve
l'oeuvre, ou lui et nous sommes perdus!...

D'abord ivre de fureur, Charles tombe dans un profond accablement.
Cependant il rsiste toujours: Mais mon honneur!... mais mes amis!
l'amiral! Ces mots entrecoups trahissaient les angoisses du malheureux
prince. Et Catherine poursuivait son oeuvre infernale. Aprs avoir
demand  son fils la permission de se sparer de lui, elle lui jette
cette insultante parole: Sire, est-ce par peur des huguenots que vous
refusez? Sous cet outrage le roi bondit: Par la mort Dieu, puisque
vous trouvez bon qu'on tue l'amiral, je le veux; mais aussi tous les
huguenots de France, afin qu'il n'en demeure pas un qui puisse me le
reprocher aprs. Par la mort Dieu, donnez-y ordre promptement[394].

[Note 394: Henri Martin, _Histoire de France_, t. IX.]

Ces mots, prononcs dans le dlire de la fureur, sont l'arrt de mort
des protestants qui s'endorment dans la fausse scurit que leur inspire
le mariage du roi de Navarre avec la soeur de Charles IX. La jeune
marie ignore les sinistres projets qui auront leur dnouement le
lendemain. Catherine sacrifie maintenant jusqu' sa fille  son
ambition! Malgr les larmes de la duchesse de Lorraine, soeur de
Marguerite, elle envoie la jeune femme auprs de son mari afin
d'loigner tout soupon. Elle l'expose ainsi aux reprsailles des
huguenots[395]; mais que lui importe! Voil ce que la politique a fait de
cette mre autrefois si pleine de sollicitude pour ses enfants!

[Note 395: Marguerite de Valois, _Mmoires_.]

C'est la nuit. Bientt la cloche du Palais va annoncer les sanglantes
matines de Paris. Le roi et ses deux conseillers, Catherine et le duc
d'Anjou, sont au portail du Louvre, vers Saint-Germain-l'Auxerrois.
Ils vont assister au prlude de l'horrible tragdie dont ils sont les
auteurs. Suivant une version, Charles IX se serait senti faiblir, et
alors la reine mre, pour prvenir un contre-ordre, aurait avanc le
signal et fait sonner la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois.
D'aprs le duc d'Anjou, une autre scne aurait eu lieu. En entendant un
coup de feu tir dans la nuit, les trois complices, pris d'pouvante,
auraient mesur les effroyables proportions de leur crime, et tous trois
auraient donn un contre-ordre, venu trop tard: la boucherie avait
commenc[396]. Si le rcit du duc d'Anjou est exact, il concorde bien avec
le caractre vacillant de la reine mre.

[Note 396: Henri Martin, _l. c._]

Tandis que Catherine, entranant le roi  une fentre, le repaissait
de la vue du sang, une douce et pure jeune femme dormait dans son
appartement du Louvre: c'tait la reine de France, lisabeth d'Autriche.
Elle ignorait tout, et lorsqu' son rveil elle apprit ce qui se
passait: Helas! dit-elle soudain, le roy, mon mary, le sait-il?--Ouy,
Madame, rpondit-on, c'est luy-mesmes qui le fait faire.--O mon Dieu!
s'escria-t-elle, qu'est cecy? et quels conseillers sont ceux-l qui
luy ont donn tel advis? Mon Dieu! je te supplie et te requiers de luy
vouloir pardonner: car, si tu n'en as piti, j'ay grande peur que ceste
offense luy soit mal pardonnable. Et soudain demanda ses heures et se
mit en oraison, et  prier Dieu la larme  l'oeil[397].

[Note 397: D. Brantme, _Second livre des Dames_, passage transpos au
_Premier livre_ par quelques diteurs.]

Cette pieuse jeune femme qui supplie le Christ d'tre misricordieux aux
bourreaux, voil le seul spectacle qui nous repose de tant d'horreurs.
Avec lisabeth d'Autriche, nous entendons l'unique protestation qui,
dans ce palais souill, fasse vibrer la voix de l'vangile. Grce 
Dieu, cette protestation tait due  une femme,  une femme reste
femme, et que nous aimons  opposer  la femme politique qui imprimait
sur la race des Valois la tache sanglante que rien ne saurait effacer de
l'histoire, mais que les pleurs et les prires d'lisabeth essayaient
d'effacer devant Dieu.

Catherine de Mdicis a sacrifi la paix de l'tat, le sang des Franais,
 sa peur,  son gosme, enfin  sa prfrence maternelle pour le duc
d'Anjou. Devenu roi, c'est, par un juste retour de la Providence, ce
fils mme qui la chtiera. Elle l'a reproduit  son image, elle lui a
donn son gosme, sa dissimulation; il retournera contre elle les vices
qu'elle lui a inculqus[398]. Il l'loignera de ses conseils. Elle le
verra dshonorer la royaut par sa lche attitude; cette royaut que
Charles IX a fait nager dans le sang, Henri III la plongera dans
la boue. Catherine de Mdicis est rduite  reporter ses dernires
esprances sur la Ligue que dirigent les mortels ennemis de ce fils tant
aim nagure. Mais avec la Ligue, elle a une lointaine perspective de
domination. La duchesse de Lorraine est sa fille, et si un fils de cette
princesse succde  Henri III, l'aeule pourra encore gouverner. Dans la
tumultueuse journe des Barricades, c'est Catherine qui ngocie la paix
avec le duc du Guise: dernire consolation qui reste  son amour-propre
tant humili d'ailleurs! Mais bientt Henri III fait assassiner les
Guises; et le cardinal de Bourbon, fait prisonnier, jette  la face
de Catherine la responsabilit de tous ces malheurs. Bouleverse, la
vieille reine meurt de saisissement.

[Note 398: A. Trognon, _Histoire de France_, tome III.]

Suivant la remarque d'un historien moderne, Catherine de Mdicis, quand
ses intrts ne s'y opposaient pas, avait voulu poursuivre un double
but qu'il ne lui fut pas donn d'atteindre: l'abaissement de la maison
d'Autriche, l'abaissement de la fodalit. Mais en poursuivant ce
but par des moyens bas et perfides, en le subordonnant surtout  ses
passions,  son gosme, elle le manqua[399].


[Note 399: Henri Martin, _Histoire de France_, tome IX.]

Qu'est-ce que Catherine de Mdicis a donn  la France? Deux
assassins,--c'taient ses fils,--et la Saint-Barthlemi,--c'tait son
oeuvre. Que de crimes lui eussent t pargns, que de deuils et de
hontes eussent t pargns  la France si elle n'avait jamais eu entre
les mains l'arme du pouvoir!

Au XVIe sicle, la violence est le caractre dominant de l'influence
qu'exercent les femmes. Cette violence ne ft-elle pas dans leur
caractre, elle y est mise par les luttes auxquelles elles sont mles.
En voici une, douce et gnreuse entre toutes: Anne d'Este, femme du
duc Franois de Guise. Aprs la conspiration d'Amboise, elle n'a pu
supporter l'horrible spectacle auquel la cour se dlecte: le supplice
des conspirs. Elle s'loigne en sanglotant, et comme la reine mre
lui demande pourquoi elle se livre  une telle douleur: J'en ay,
respondict-elle, toutes les occasions du monde. Car je viens de voir la
plus piteuse tragdie et estrange cruaut  l'effusion du sang innocent,
et des bons subjects du roy que je ne doubte point qu'en bref un grand
malheur ne tombe sur nostre maison, et que Dieu ne nous extermine de
tout pour les cruauts et inhumanits qui s'exercent[400]. C'est une
fervente catholique qui pleure sur les huguenots perscuts; c'est une
pouse, une mre qui redoute le chtiment que la Providence fait tomber
sur les perscuteurs; et c'est peut-tre aussi une fille qui se souvient
de sa mre: la duchesse de Guise tait ne d'une protestante: Rene de
France, duchesse de Ferrare.

[Note 400: Regnier de la Planche, _Histoire de l'Estat de France_.]

Lorsque le duc Franois prpare des mesures rigoureuses contre Orlans,
la gnreuse duchesse va vers lui pour le flchir. Mais en allant la
voir dans un chteau situ prs du camp, le duc est frapp par un
assassin. Il est transport auprs de sa femme. A cet aspect, l'pouse a
un cri de vindicative douleur. Franois de Guise lui rappelle qu' Dieu
seul appartient la vengeance, et, dans son admirable mort de hros
chrtien, il n'a que des paroles de misricorde et de paix. Mais la
duchesse, elle, ne pardonne pas. Ce n'est plus la femme magnanime qui
dtourne ses regards d'une sanglante excution et qui intercde pour des
vaincus. Non, c'est une pouse tout entire  la vengeance de son mari.
Le supplice de l'assassin ne lui suffit pas: derrire Poltrot de Mr,
elle voit Coligny, qui n'a pas fait commettre le crime cependant, mais
qui en connaissait le projet et n'en a pas empch l'excution. Mme
remarie au duc de Nemours, la duchesse de Guise poursuit la vengeance
de son premier mari. Elle est la complice de la reine mre pour la
tentative d'assassinat qui prcde la Saint-Barthlemi. Un de ses fils
juge que de sa propre main elle tuerait l'amiral!

Elle apporte dans sa tendresse maternelle toute la passion de son me.
Elle anime Henri de Guise, son fils, dans l'oeuvre qu'il poursuit:
la formation de la Ligue. Quand les Guises sont assassins, elle est
prisonnire, et cependant elle jette  Henri III toutes les maldictions
qu'une mre peut fulminer contre les meurtriers de ses fils. Rendue  la
libert pour tre une messagre de paix auprs des chefs de la Ligue,
elle leur transmet les propositions dont elle est charge, mais lorsque
son fils, le duc de Mayenne, lui demande si elle lui conseille de les
accepter, elle l'exhorte  ne prendre conseil que de son coeur et de sa
conscience. Il la comprend[401]!

[Note 401: Brantme, _Second livre des Dames_.]

Et sa fille, la duchesse de Montpensier, l'me de la Ligue! Elle s'est
vante de porter  la ceinture les ciseaux qui devaient donner  Henri
III, successivement roi de Pologne et roi de France, une troisime
couronne! Quand ses frres ont t assassins, elle fait plus. C'est
elle qui arme le bras de Jacques Clment. Et sa mre et elle, parcourant
dans leur carrosse les rues de Paris, annoncent elles-mmes au peuple la
bonne nouvelle: l'assassinat du roi. La duchesse de Montpensier a donn
auparavant un chef  cette Ligue qu'avait exalte le spectacle de sa
douleur fraternelle. C'est elle qui a cherch  Dijon Mayenne, son
frre, et elle l'a conduit  Paris en triomphe. S'il l'avait coute, il
aurait saisi la couronne de France.

Mme farouche nergie chez les femmes des huguenots. Elles ne savent
pas seulement mourir avec hrosme, elles animent  la lutte les
combattants. Qui dcide Coligny  vaincre l'horreur que lui inspire la
guerre civile? Une femme, une femme d'un grand coeur cependant, mais
qu'anime l'ardent esprit des sectaires. Une nuit l'amiral est rveill
par les sanglots de sa compagne, Charlotte de Laval: Je tremble de peur
que telle prudence soit des enfans du sicle, et qu'estre tant sage pour
les hommes ne soit pas estre sage  Dieu qui vous a donn la science de
capitaine: pouvez-vous en conscience en refuser l'usage  ses enfans?...
L'espee de chevalier que vous portez est-elle pour opprimer les affligez
ou pour les arracher des ongles des tyrans?... Monsieur, j'ai sur le
coeur tant de sang vers des nostres; ce sang et vostre femme crient au
ciel vers Dieu... contre vous, que vous serez meurtrier de ceux que vous
n'empeschez point d'estre meurtris.--Mettez la main sur vostre sein,
rpondit l'amiral, sondez  bon escient vostre constance, si elle pourra
digerer les desroutes generalles, les opprobres de vos ennemis et ceux
de vos partisans, les reproches que font ordinairement les peuples
quands ils jugent les causes par les mauvais succez, les trahisons des
vostres, la fuitte, l'exil en pas estrange...; vostre honte, vostre
nudit, vostre faim, et, ce qui est plus dur, celle de vos enfans:
tastez encores si vous pouvez supporter vostre mort par un bourreau,
aprs avoir veu vostre mari train et expos  l'ignominie du vulgaire:
Et pour fin vos enfans infames vallets de vos ennemis... Je vous donne
trois semaines pour vous esprouver; et quand vous serez  bon escient
fortifie contre tels accidens, je m'en irai prir avec vous et avec nos
amis.--L'Admiralle repliqua, Ces trois semaines sont acheves, vous ne
serez jamais vaincu par la vertu de vos ennemis, usez de la vostre; et
ne mettez point sur vostre teste les morts de trois semaines: Je vous
somme au nom de Dieu de ne nous frauder plus, ou je serai tesmoin contre
vous en son jugement[402].

[Note 402: D'Aubign, _Histoires_, t. I, livre III, ch. II.]

Certes, Charlotte de Laval soutenait une funeste cause; mais comment ne
pas admirer la scne superbe que nous a fait connatre d'Aubign!

Dans le parti huguenot encore, la reine de Navarre, Jeanne d'Albret,
fille de Marguerite d'Angoulme et femme d'Antoine de Bourbon; lisabeth
de Roye, marie au prince de Cond, encouragent leurs poux  embrasser
ouvertement et activement le protestantisme[403]. Lorsque Antoine de
Bourbon revient au catholicisme et qu'il veut contraindre sa femme 
suivre son exemple, elle rsiste. Il l'loigne de lui et lui prend son
fils pour le faire lever dans la religion catholique; mais, avant de
partir, Jeanne adjure l'enfant de ne point aller  la messe, le menaant
de le renoncer pour son fils s'il lui dsobit. Dans les seigneuries des
Pyrnes qui lui restent soumises, elle prte son appui aux protestants
de la Guyenne. Bientt elle devient veuve. Sa foi intolrante clate
avec violence, elle interdit l'exercice du culte catholique dans son
royaume de Navarre, elle chasse les prtres.

[Note 403: Duc d'Aumale, _Histoire des princes de Cond_, tome I.]

Son fils, Henri de Navarre, n'a pas quinze ans et dj elle l'arme de sa
main, elle le conduit  La Rochelle auprs du prince de Cond. Elle-mme
soutient nergiquement la lutte.

Aprs l'assassinat du prince de Cond, Jeanne se montre dans une
plus touchante attitude. Elle amne devant les huguenots runis 
Tonnai-Charente, son fils et son neveu, le fils de la victime; et les
prsente  cette arme comme les vengeurs de Cond. La harangue qu'elle
leur adresse joint  une nergie virile la sduction qu'exercent les
larmes d'une femme. Son fils jure d'tre fidle  la cause proscrite,
et le serment du jeune prince est rpt par les voix enthousiastes
des soldats. Henri est proclam chef de l'arme, et Jeanne consacre ce
souvenir par une mdaille d'or portant la double effigie de la mre et
du fils. _Pax certa, victoria integra, mors honesta_. Paix assure,
victoire entire, mort honorable, disait la lgende: noble devise que,
plus tard, devait rappeler  son fils une autre mre, l'une des hrones
que la maison de Rohan donna au sige de La Rochelle. Cette devise tait
digne de cette fire Jeanne d'Albret qui, alors que le mariage de son
fils avec la soeur du roi de France tait ngoci, dclarait loquemment
qu'elle sacrifierait sa vie  l'tat, mais non pas l'me de son fils 
la grandeur de sa maison. Elle se trompait dans la croyance  laquelle
elle se dvouait, mais dans ce sicle o tant de passions gostes
taient en jeu, elle obissait du moins  ce principe qui met au-dessus
de toutes les ambitions humaines les intrts de l'me immortelle. En
dplorant les erreurs de Jeanne d'Albret, n'oublions pas que nous devons
Henri IV  une mre qui lui apprit  devenir un grand homme en le
nourrissant de la lecture de Plutarque; redisons, avec d'Aubign,
qu'elle n'avait de femme que le sexe, l'ame entire aux choses
viriles, l'esprit puissant aux grands affaires, le coeur invincible aux
adversitez[404], et ajoutons cependant qu'avec Charlotte de Laval et
lisabeth de Roye, elle n'apparut dans la vie politique de la France que
pour attiser le feu de la guerre civile.

[Note 404: D'Aubign, _Histoires_, tome II, livre I, ch. II.]

Ce n'tait pas seulement dans les luttes religieuses que la violence se
rencontrait chez les femmes. Cette violence se respirait dans l'air.
A une poque o les combats singuliers devenaient une plaie pour la
France, on vit la veuve d'un gentilhomme tu en duel, poursuivre avec
une implacable persvrance la mort du meurtrier. Celui-ci est tran au
supplice, et,  ce moment mme, la grce royale le sauve. Alors la veuve
va se jeter aux pieds du roi, et, lui prsentant son petit enfant:
Sire, dit-elle, au moins puis que vous avez donn la grce au meurtrier
du pre de cet enfant, je vous supplie de la luy donner ds cette heure,
pour quand il sera grand, il aura eu sa revenche et tu ce malheureux.
Du depuis,  ce que j'ay ouy dire, la mere tous les matins venoit
esveiller son enfant; et, en lui monstrant la chemise sanglante qu'avoit
son pre lorsqu'il fut tu, et luy disoit par trois fois: Advise-la
bien: et souviens-toi bien, quand tu seras grand, de venger cecy:
autrement je te deshrite.--Quelle animosit! s'crie Brantme. Mais
pourquoi s'en tonnait-il? Ne voyait-il pas ses contemporaines se jouer
de la vie des hommes, ft-ce mme pour satisfaire un caprice insens?
L'une, en passant devant la Seine, laisse tomber son mouchoir  l'eau et
le fait chercher par M. de Genlis qui ne savoit nager que comme une
pierre. Une autre jette son gant au milieu des lions que Franois Ier
fait combattre devant la cour, et elle prie le vaillant M. de Lorges
de le lui rapporter. Celui-ci y va bravement, mais si la dame de
ses penses a prouv son courage, elle a, du mme coup, perdu son
affection, s'il faut en croire la tradition suivant laquelle il lui
aurait jet son gant au visage. Brantme dit avec raison que ces femmes
eussent mieux fait de se servir de leur pouvoir pour envoyer leurs
chevaliers sur un glorieux champ de bataille. Ainsi fit Mlle de Piennes,
l'une des filles d'honneur de la reine. Pendant que Catherine de Mdicis
encourage de sa prsence les oprations du sige de Rouen, Mlle de
Piennes donne son charpe  M. de Gergeay. Il se fait tuer en la
portant. A la bataille de Dreux, M. des Bordes, envoy  un poste
prilleux, dit en y allant: Ha! je m'en vais combattre vaillamment pour
l'amour de ma maistresse, ou mourir glorieusement. A ce il ne faillit,
car, ayant perc les six premiers rangs, mourut au septiesme...

Un autre gentilhomme dclarait qu'il se battait bien moins pour le
service du roi ou par ambition que pour la seule gloire de complaire 
sa dame.

Ce sont l de ces traits que nous a souvent offerts le moyen ge et que
nous aimons  retrouver dans cette cour paenne des Valois qui n'avait
gure de chevaleresque que ses brillants dehors. Ainsi que le juge
Brantme, les belles et honntes femmes aiment les hommes vaillants,
qui, seuls, peuvent les dfendre, et les hommes braves aiment, eux
aussi, les femmes courageuses qui n'ont jamais manqu au pays de Jeanne
d'Arc et de Jeanne Hachette. Mme  cette poque d'affaissement moral,
la France continuait  enfanter des hrones. Les femmes faisaient les
actes d'un homme,... montoient  cheval,... portoient le pistolet 
l'aron de la selle, et le tiroient, et faisoient la guerre comme un
homme. Si le triste champ de bataille des guerres religieuses fut
tmoin de ce courage guerrier, la lutte contre l'tranger lui donna un
plus digne emploi. Les femmes de Saint-Riquier et celles de Pronne
imitent glorieusement Jeanne Hachette et ses compagnes. Mme de Balagny
concourt vaillamment  la dfense de Cambray et meurt de chagrin quand
elle voit tomber au pouvoir de Charles-Quint la ville qu'elle regarde
comme sa principaut. Suivant une autre version, elle se serait tue:
le suicide ternirait alors la mort de cette hrone. En expirant, elle
disait  son mari: Apprens donc de moy  bien mourir et ne survivre ton
malheur et ta drision.--C'est un grand cas, dit Brantme, quand une
femme nous apprend  vivre et mourir[405].

[Note 405: Brantme, _Second livre des Dames_.]

Le rgne rparateur de Henri IV ferme les plaies des guerres civiles et
rend la France prospre  l'intrieur, respecte  l'extrieur. Mais ce
grand prince est assassin, et la rgence du royaume est confie  une
femme qui, par l'troitesse de ses ides, le peu d'lvation de son me,
la faiblesse et la violence de son caractre, est indigne de soutenir
l'hritage politique de Henri IV, et qui remplacera la fermet absente
par l'enttement d'un esprit aveugl.

Au moment o Marie de Mdicis devient veuve, un terrible soupon pse
sur elle: on ne la croit pas trangre  l'assassinat du roi. Elle
pleure son mari cependant; mais, avant tout, elle cherche  assurer son
pouvoir de rgente, et, pour y parvenir, elle relve la fodalit que
domptait Henri IV, elle comble d'honneurs et d'argent les grands du
royaume et leur livre le trsor royal que la sage administration de
Sully avait enrichi. Par ses prodigalits, la rgente contiendra-t-elle
au moins les grands seigneurs? Non, elle les exaspre par la faveur
exorbitante qu'elle a accorde  un aventurier italien mari  sa femme
de chambre. Compltement tranger au mtier des armes, cet aventurier,
Concini, le nouveau marquis d'Ancre, est marchal de France. Cette femme
de chambre, Lonora Galiga, trafique honteusement de tous les emplois.
Par trois fois les princes se rvoltent, et si, la seconde fois, la
reine trouve assez d'nergie pour marcher avec le jeune roi  la
rencontre des rebelles, ceux-ci ont trouv dans la premire de leur
rvolte et trouveront encore dans la troisime, les titres les plus
puissants pour obtenir de nouvelles faveurs.

Marie de Mdicis dtruit aussi bien  l'extrieur qu' l'intrieur,
l'oeuvre de Henri IV, et ses sympathies sont, acquises  cette maison
d'Autriche dont le feu roi a poursuivi l'abaissement.

Louis XIII fait assassiner Concini. La marchale d'Ancre est excute;
Marie de Mdicis, loigne de la cour. Luynes, le favori du roi, a
remplac Concini. Cette fois encore, les princes se rvoltent; mais,
cette fois, la reine est leur appui, et elle va plonger le pays dans la
guerre civile. Aprs une escarmouche, la paix se rtablit. La mre et le
fils se rconcilient.

Le duc de Luynes meurt. Marie de Mdicis reprend quelque influence,
et ce n'est pas tout d'abord pour le malheur du pays. Elle ramne au
pouvoir l'vque de Luon, Richelieu, qu'avant sa disgrce elle avait
fait nommer secrtaire d'tat et qui l'a suivie dans sa retraite. Tant
que son protg ne lui porte pas ombrage, elle s'associe  la politique
vraiment nationale de Richelieu, et sacrifie au ministre jusqu' ses
sympathies espagnoles. Mais bientt l'irascible princesse regrette la
toute-puissance de Richelieu et se plaint de son ingratitude. Assez
influente alors pour que le roi, avant de partir pour l'expdition
d'Italie, lui confie la rgence des provinces situes au nord de la
Loire, elle n'a pu russir cependant  empcher une guerre qui lui est
pnible. Plus tard, elle voudra la paix  tout prix avec la maison
d'Autriche. Mais l'influence de Richelieu l'emporte heureusement pour
que cette paix soit faite  l'honneur de la France.

Contre le ministre, Marie de Mdicis a trouv une allie dans sa
belle-fille Anne d'Autriche. Au retour de la guerre d'Italie, Louis
XIII, dangereusement malade, est entour des tendres soins de sa mre
et de sa femme: toutes deux profitent de la reconnaissance du roi pour
perdre le cardinal. Marie de Mdicis touche  son triomphe, et quand,
revenue  Paris, elle reoit dans son palais du Luxembourg la visite
de Louis XIII, elle tente un dernier assaut. Tout  coup elle voit
apparatre  la porte de sa chambre la robe rouge du cardinal. Sa colre
clate plus violente que jamais. Marie de Mdicis somme le roi de
choisir entre la reine, sa mre, et le cardinal: le ministre, l'homme de
vieille race, qu'elle ose nommer un valet.

Le lendemain, la reine mre a reu les premiers gages de la faveur du
roi: le marchal de Marillac, son protg, est nomm au commandement de
l'arme d'Italie. Le chancelier de Marillac, le successeur que Marie de
Mdicis veut donner  Richelieu, reoit, lui seul, l'ordre de suivre
 Versailles le roi qui s'y rend. La foule des courtisans se porte au
Luxembourg.

Mais le soir, on apprend que le cardinal a ressaisi son influence sur
Louis XIII, et les courtisans abandonnent le Luxembourg pour le Louvre.
C'est la fameuse journe des Dupes.

Toute  sa vengeance, la reine mre intrigue mme avec l'ambassadeur
d'Espagne. Exile  Moulins, elle se rfugie dans les Pays-Bas. Elle y
est rejointe par son fils prfr, Gaston d'Orlans, bien digne d'elle
par l'esprit d'intrigue, de rvolte, mais bien plus coupable qu'elle.
Malgr ses graves dfauts, Marie de Mdicis n'eut pas, du moins, comme
Gaston, la lchet de livrer ses amis  Richelieu. Mise en demeure de le
faire, elle ne voulut pas acheter  ce prix la cessation de son exil.
Elle eut d'ailleurs des amis qui rpondirent  sa fidlit par un
dvouement qu'ils payrent de leur existence: le marchal de Marillac,
le duc de Montmorency.

Richelieu qui faisait remonter jusqu' l'exile la responsabilit des
complots ourdis contre sa vie, Richelieu fut inflexible pour elle. Une
humble dmarche qu'elle fit auprs du roi, et mme auprs du ministre,
pour rentrer en France, ne fut pas plus accueillie que les interventions
diplomatiques qu'elle mit en mouvement. Elle mourut dans l'exil, dans la
pauvret, mais,  ce moment suprme, elle voyait de plus haut les choses
de ce monde. Ce n'est plus une ambitieuse qui s'agite dans les intrigues
politiques, dans les passions mesquines qui ont troubl la France: c'est
une femme chrtienne qui meurt dans d'humbles sentiments et qui pardonne
 Richelieu mme[406].

[Note 406: Trognon, _Histoire de France_, t. IV.]

Pendant la vie de Louis XIII, Anne d'Autriche a t, comme sa
belle-mre, associe  plus d'un complot tram contre Richelieu. Elle a
mme trahi la France pour renverser le cardinal. Et cependant, lorsque,
aprs la mort de Louis XIII, elle est devenue rgente, elle s'arrte,
dit-on, devant le beau portrait de Richelieu par Philippe de Champaigne,
et prononce ces paroles: Si cet homme vivait, il serait aujourd'hui
plus puissant que jamais!

Et lorsque les anciens amis d'Anne d'Autriche, ceux qui ont souffert
pour elle la prison, l'exil, reviennent et croient triompher avec elle,
la rgente les carte, et c'est au continuateur de Richelieu qu'elle
accorde sa confiance.

Est-ce seulement parce qu'en prenant le pouvoir, la reine a compris que
de graves responsabilits s'imposaient  elle, et qu'elle se devait
avant tout, sinon  cette France qu'elle avait trahie, au moins  ce
jeune roi,  ce fils bien-aim dont il lui fallait conserver l'hritage?
Je crois que l'amour maternel put avoir cette influence sur Anne
d'Autriche, mais je crois aussi que si Mazarin n'avait pas t l pour
la guider avec toute la puissance que donne une affection partage, Anne
d'Autriche aurait t expose  n'avoir d'autre histoire que celle d'une
Marie de Mdicis.

Tout en reconnaissant que pour la gloire de la France, Anne d'Autriche
fit sagement de suivre les inspirations de Mazarin, il est permis
de regretter la duret avec laquelle elle sacrifia  ce ministre
quelques-uns des amis qui s'taient dvous  elle dans sa disgrce. Il
est vrai que pour ddommager plusieurs d'entre eux des emplois qu'elle
leur refusait, elle leur prodigua des largesses dont le Trsor faisait
malheureusement les frais. On pourrait encore dire pour attnuer
l'ingratitude de la rgente, que la haine persvrante que ses anciens
amis gardaient  Mazarin, ne pouvait qu'irriter sa royale amie. Mais le
manque de reconnaissance n'tait pas pour Anne d'Autriche un dfaut
de frache date. A moins qu'une grande passion n'occupt son coeur,
l'gosme y dominait facilement. A l'poque o elle tait perscute,
elle ne recula pas plus pour se sauver elle-mme, devant l'abandon de
ceux qui exposaient leur vie pour la dfendre, qu'elle ne recula devant
le sacrilge en faisant un faux serment sur l'Eucharistie. Il y avait
dans son caractre un bizarre mlange de grandeur et de bassesse,
d'ingratitude et de dvouement.

Mazarin ne connut que ce dvouement qui ne cessa de s'lever  la
hauteur de l'preuve. La reine lui en donna un premier tmoignage quand
il vit son existence menace par le complot de Beaufort: ce fut  ce
moment que la rgente se dclara pour son ministre en danger.

En s'associant  la sage politique de Mazarin, Anne d'Autriche contribua
puissamment  la grandeur de notre pays. La France, dit M. Cousin, ne
compte pas dans son histoire d'annes plus glorieuses que les premires
annes de la rgence d'Anne d'Autriche et du gouvernement de Mazarin,
tranquille au dedans par la dfaite du parti des Importants, triomphante
sur tous les champs de bataille, de 1643  1648, depuis la victoire
de Rocroy jusqu' celle de Lens, lies entre elles par tant d'autres
victoires et couronnes par le trait de Westphalie[407]. Comment
rappeler aujourd'hui sans une profonde tristesse que c'est  la rgence
d'Anne d'Autriche que nous devons le trait qui donna l'Alsace  la
France!

[Note 407: Cousin, _la Jeunesse de Mme de Longueville_.]

A ces belles et radieuses annes de la Rgence succdent des temps de
trouble. Aprs les gnreuses motions de la guerre extrieure, voici
les intrigues et les luttes civiles de la Fronde.

Au dbut de la guerre civile, la figure d'Anne d'Autriche prend un
relief extraordinaire. Dans ses qualits comme dans ses dfauts apparat
une nergique personnalit. La vivacit du sentiment, toujours quelque
peu compromettante pour l'administration politique des femmes, peut,
aux heures de crise o les mesures ordinaires ne suffisent pas, leur
inspirer les fires attitudes, les rsolutions hroques qui les font
triompher dans la lutte. Ce n'est pas  l'art de la politique qu'est
due cette gloire, c'est  l'inspiration du coeur, et c'est pourquoi les
femmes apparaissent gnralement si grandes dans les prils publics ou
privs. Anne d'Autriche eut dans la Fronde une me vraiment royale.
Cette princesse, nagure si humble et si humilie devant Richelieu, est
maintenant une vraie fille des rois d'Espagne bien digne de ses grands
aeux, c'est une reine  qui le sang de Charles-Quint donne de la
hauteur[408], et qui, suivant l'expression de Mazarin, est vaillante
comme un soldat qui ne connat pas le danger.

[Note 408: Mme de Motteville, _Mmoires_.]

Toutefois, dans cette gnreuse attitude mme, elle se laisse emporter
par la passion au del de la mesure; et si l'on a pu dire qu'elle seule
montra alors de la noblesse et du courage, on doit ajouter que ses
emportements irritrent la rvolte.

Profondment imbue du principe du pouvoir absolu, Anne d'Autriche ne
souffre pas que, dans des questions de finance qui,  vrai dire, ne
regardent pas le Parlement, l'autorit royale soit limite et contrle
par des gens de robe, cette canaille, a-t-elle dit avec cette violence
de langage que nous retrouverons plus d'une fois sur ses lvres.
L'orgueil de la reine parat l'emporter jusque sur l'amiti qu'elle a
voue  Mazarin: elle semble rebelle aux conseils du prudent ministre,
et va mme jusqu' fltrir du nom de lchet cet esprit de conciliation.
Mais ne nous y mprenons pas. N'est-ce pas la discrte Mme de Motteville
qui nous dit que le cardinal encourageait secrtement l'ardeur de la
reine pour mieux faire ressortir sa propre modration[409]? Ici encore
Anne d'Autriche tait d'intelligence avec lui. C'tait pour lui qu'elle
s'exposait. Si l'allgation de Mme de Motteville est vraie, il faut
convenir que les sentiments de Mazarin ne rpondaient gure, en cette
circonstance,  la gnrosit de la reine, et que la fable de _Bertrand
et Raton_ eut ici une application anticipe qui faisait plus d'honneur 
la princesse qu' son ministre.

[Note 409: Mme de Motteville, _Mmoires_, 1648.]

La nouvelle de la victoire de Lens a encore exalt l'orgueil d'Anne
d'Autriche. Elle mne son fils  Notre-Dame pour le _Te Deum_ clbr
devant soixante-treize drapeaux ennemis dposs devant l'autel. Le
rgiment des gardes forme la haie sur le passage du cortge royal et a
reu l'ordre de demeurer sous les armes. Aprs avoir demand  Dieu de
bnir les projets qu'elle mdite, la reine sort de la cathdrale et
dit tout bas au lieutenant de ses gardes: Allez, et Dieu veuille vous
assister[410].

[Note 410: Id., _Id_.]

L'entreprise commande par la rgente, est l'exil de trois magistrats,
l'arrestation du conseiller Broussel et de deux prsidents du Parlement.

Anne d'Autriche est de retour au Palais-Royal. Elle y apprend que Paris
se soulve pour rclamer la dlivrance du populaire Broussel.

A pied,  travers la foule mugissante, un vque, avec son rochet et son
camail, se fraye un passage jusqu' la rsidence royale: c'est Paul de
Gondi, le coadjuteur de Paris, le futur cardinal de Retz. Anne comprend
qu'il dsire la voir cder au mouvement insurrectionnel qu'elle le
souponne d'avoir encourag, et la colre de la souveraine lui fait
oublier sa dignit: Vous voudriez que je rendisse la libert 
Broussel! Je l'tranglerais plutt avec ces deux mains, et ceux qui...
Et ces mains royales menaaient le coadjuteur. Il tait temps que le
cardinal ministre intervnt!

Charg par Mazarin de ngocier la paix moyennant la dlivrance de
Broussel, le coadjuteur a russi  calmer l'meute. Mais quand il
revient au palais pour annoncer  la rgente le succs de sa mission, et
la prie de souscrire aux promesses de Mazarin; quand le marchal de
la Meilleraye, qui l'a accompagn, atteste le grand service que le
coadjuteur a rendu  la reine, Anne d'Autriche n'a d'autre parole de
reconnaissance que cette moqueuse recommandation: Allez vous reposer,
monsieur, vous avez bien travaill! Ce fut une faute, une grande faute.
Jusque-l, bien que Gondi n'et gure d'autre vocation que celle du
conspirateur, il tait demeur fidle  la reine. Mais dj bless par
la mordante ironie de la princesse, il apprend qu'un coup d'tat se
trame pour le lendemain et le menace des premiers. Anne d'Autriche a
fait d'un de ses amis un puissant conspirateur.

Elle peut le comprendre, le lendemain, devant les douze cents barricades
qui obstruent les rues de Paris. Au bruit de la mousqueterie, le
Parlement en corps, prcd de ses huissiers, se dirige vers le
Palais-Royal pour rclamer ceux de ses membres qui lui ont t enlevs.
Vive le Parlement! vive Broussel! crie le peuple qui ouvre les
barricades aux magistrats.

Tout tremble  la cour, except la reine qui, superbe de courroux,
tient tte  l'orage et rpond avec hauteur  la harangue du premier
prsident.

Elle cde enfin  la pression qu'exercent sur elle Mazarin, le
chancelier Sguier et l'admirable prsident Mol. Elle veut bien
remettre Broussel en libert si le Parlement consent  reprendre ses
sances.

Le Parlement quitte la reine pour se rendre au Palais-de-Justice. Mais
il est arrt dans sa marche par les insurgs qui ne se contentent pas
des promesses de la rgente. Ce qu'ils veulent, c'est Broussel lui-mme.
Devant les furieuses menaces qui ont succd  une ovation enthousiaste,
des magistrats s'enfuient. Mol ramne au Palais-Royal ceux qui ne l'ont
pas abandonn et qui forment le plus grand nombre. Il expose  la reine
les dangers qui la menacent et qui planent jusque sur la tte de son
fils. Le courage d'Anne d'Autriche crot avec le pril. Elle se refuse 
abaisser devant l'insolence du peuple la majest royale.

Alors, dans le cercle de la reine, une parole s'leva pour l'avertir des
dangers que son opinitret faisait courir au trne: cette voix tait
celle d'une grande victime des rvolutions, Henriette-Marie, cette
fille de Henri IV qui allait tre bientt la veuve du roi d'Angleterre,
Charles Ier! Elle dit  la reine de France que la rvolution
d'Angleterre avait ainsi commenc. Anne d'Autriche tait mre: elle
comprit la leon. Que messieurs du Parlement voient donc ce qu'il y a 
faire pour la sret de l'tat, dit-elle avec une morne rsignation. Et
elle ordonna la dlivrance des magistrats prisonniers, le rappel de ceux
qu'elle avait exils.

Malgr ces concessions, l'nergie de la princesse ne flchissait
pas. Pendant l'orageuse soire du lendemain, alors que tous ceux qui
l'entourent sont en proie  la terreur, elle reste calme, hroque; et
 sa fiert de race se joint un sentiment plus touchant. Mre et
chrtienne, elle espre dans le Dieu qui bnit les petits enfants: Ne
craignez point, dit-elle, Dieu n'abandonnera pas l'innocence du roi; il
faut se confier  lui[411].

[Note 411: Mme de Motteville, _Mmoires_, 1648.]

Bientt,  Saint-Germain, une humiliation suprme lui est impose. Elle
a cru, mais en vain, pouvoir s'appuyer sur l'pe de Cond. Alors, avec
des larmes d'indignation, elle signe un acte qui consacre les dcisions
du Parlement et qu'elle appelle l'assassinat de la royaut.

L'agitation, un moment calme, se produit encore. Cette fois la rgente
a obtenu l'appui de Cond. Elle s'est de nouveau rendue  Saint-Germain,
et de l, elle envoie au Parlement l'ordre de se retirer  Montargis.
Cond assige Paris.

Maintenant, le cardinal s'associe ouvertement  l'inflexible rsistance
de la reine. Anne d'Autriche sort victorieuse de l'preuve, et quand,
aprs la paix de Rueil, nous la voyons rentrer dans Paris, Mazarin, si
impopulaire jusque-l, Mazarin est auprs d'elle et partage l'accueil
sympathique qu'elle reoit. C'tait l un de ces brusques revirements
dont le peuple de Paris a donn tant d'exemples. On en vit un nouveau
tmoignage le jour o la rgente se rendit  Notre-Dame. Les harengres,
qui avoient tant cri contre elle, se jetaient sur elle dans des
transports d'amour et de repentir; elles touchaient sa robe et furent
prs de l'arracher de son carrosse[412].

[Note 412: Mme de Motteville, _Mmoires_, 1649.]

Cond, l'ennemi de Mazarin, s'aline la rgente par sa hauteur. Elle se
rconcilie avec le coadjuteur, et, forte de son alliance avec la
vieille Fronde, elle fait arrter Cond, son frre de Conti, le duc de
Longueville, son beau-frre. Alors nat une nouvelle Fronde: la rvolte
suscite par les partisans des princes. Anne d'Autriche demeure
intrpide, elle accompagne le jeune roi et Mazarin  Bordeaux qui a pris
le parti des rebelles. Mais la paix que lui imposent ses nouveaux allis
froisse son orgueil; elle aussi, employant une expression de Catherine
de Mdicis, elle dit qu'elle a t traite en chambrire. Elle se spare
des anciens frondeurs.

Le Parlement rclame la libert des princes et l'obtient. Il rclame
aussi l'exil de Mazarin, et si la reine y consent, c'est que le cardinal
veut lui-mme s'loigner; mais elle s'apprte  quitter furtivement
Paris avec le roi. La trahison djoue ce projet. Le coadjuteur
fait battre dans Paris le tambour d'alarme. Le peuple envahit le
Palais-Royal. Anne d'Autriche montre aux insurgs le jeune roi endormi
dans son lit. A ce doux aspect, les hommes qui avaient envahi cette
chambre avec des sentiments de fureur, n'ont que des paroles de paix et
de bndiction. Le danger avait t grand: la reine mre n'avait eu que
le temps de faire recoucher le petit prince qui allait monter  cheval.

Mazarin exil garde sur la rgente un pouvoir absolu. C'est toujours lui
qui gouverne par elle.

Cond prend les armes contre le gouvernement. La reine mre entre
vaillamment en campagne, marche sur Mme de Longueville, la chasse de
Bourges et se dirige sur Poitiers. Mazarin rejoint Anne d'Autriche. Il
est tmoin de son attitude aprs la droute de Blneau: la rgente,
pleine de sang-froid et d'nergie au milieu de la cour perdue,
n'interrompt pas mme la toilette qu'elle avait commence avant la
dsastreuse nouvelle.

Pendant le combat du faubourg Saint-Antoine, sous Paris, Anne d'Autriche
est vraiment dans son rle de femme. Tandis que le canon gronde, elle
est agenouille devant le Saint-Sacrement, chez les Carmlites de
Saint-Denis. Elle ne quitte l'autel que pour recevoir les courriers
qui lui apportent des nouvelles du combat, et la reine de France a des
larmes pour tous ceux qui sont tombs, amis ou ennemis.[413]

[Note 413: Mme de Motteville, _Mmoires_, 1652.]

Anne devait voir Mazarin s'loigner une seconde fois; mais cet exil
n'tait pas de longue dure et n'tait destin qu' hter la conclusion
de la paix. Cond, le duc d'Orlans, son alli, demandrent  envoyer
leurs dputs au roi. Mais la rgente refusa avec hauteur, s'tonnant
qu'ils osassent prtendre quelque chose avant d'avoir pos les armes,
renonc  toute association criminelle et fait retirer les trangers;
les trangers dont le vainqueur de Rocroy avait accept la criminelle
alliance!

En 1653, la Fronde tait vaincue. L'autorit royale triomphait. En dpit
de quelques imprudences, Anne d'Autriche avait, nous l'avons rappel,
jou le rle le plus noble dans cette guerre civile. A la paix, elle
rentre dans l'ombre. Son fils est majeur. Mazarin exerce hautement le
pouvoir jusqu' sa mort, vnement aprs lequel Louis XIV gouverne par
lui-mme[414].

[Note 414: Trognon, _Histoire de France_]

La petite-fille de Charles-Quint avait fidlement servi la politique
anti-espagnole de Henri IV et de Richelieu. Elle avait achev, 
l'intrieur du pays, l'oeuvre de ces deux grands gnies: la victoire de
la royaut sur la fodalit. Mais nous savons que ce fut Mazarin qui la
dirigea dans l'exercice du pouvoir, et que les qualits personnelles
qu'elle dploya dans sa rgence taient non des qualits politiques,
mais des qualits morales: le courage qui brave le danger, la foi qui
soutient dans le pril, l'amour maternel, et cette tendresse dvoue,
gnreuse, qu'Anne d'Autriche n'apporta, il est vrai, que dans une seule
amiti.

Elle eut dans l'me plus de hauteur que de vritable grandeur. Cette
hauteur avait pour origine la fiert du sang, et prparait Anne
d'Autriche  reprsenter dignement ce pouvoir absolu qui tait encore
ncessaire  la France pour dompter la fodalit. La reine mre en lgua
la tradition  son fils, et quand Louis XIV disait: L'tat c'est moi,
il tait bien rellement le fils d'Anne d'Autriche.

Le jeune roi dut aussi  sa mre ces traditions de courtoisie
chevaleresque qui contriburent  l'clat de son rgne. Ce n'est pas la
moindre gloire d'Anne d'Autriche que d'avoir donn  la France un Louis
XIV.

L'exemple de cette princesse a dmontr, une fois de plus, que la
femme a besoin d'tre elle-mme dirige lorsqu'elle tient les rnes du
gouvernement. Les contemporaines d'Anne d'Autriche furent une vivante
leon de ce que devient la femme lorsque, dans les choses de la
politique, elle est, ou mal conseille, ou livre  ses propres
impressions. Nulle des conspiratrices de la cabale des Importants ou
des luttes de la Fronde n'est conduite par la raison d'tat. L'amour,
l'amiti, la haine, tels furent les mobiles qui entranrent ces femmes
 fomenter la guerre civile,  trahir mme leur pays pour l'tranger.
Pour rendre cette trahison moins odieuse, elles n'avaient pas, comme
certaines reines, l'excuse d'tre elles-mmes trangres de naissance.
Le plus pur sang de France coulait dans leurs veines.

Entre toutes les femmes qui apparaissent dans les troubles de la
rgence, une seule attire notre sympathie: c'est cette noble et
touchante princesse de Cond, qui ne se mle courageusement  la
lutte que pour servir la cause d'un cher prisonnier; l'poux qui l'a
ddaigne!

Quant aux autres femmes de la Fronde, malgr les talents qu'elles ont
dploys, je ne peux voir en elles que des aventurires. Si le long
repentir de la duchesse de Longueville nous fait oublier que, jete dans
la Fronde par son amour pour La Rochefoucauld, elle y entrana jusqu'
un Cond, jusqu' un Turenne, comment accorder une semblable indulgence
 une duchesse de Chevreuse? Je me spare ici,  regret, de l'illustre
crivain aux yeux duquel est apparue comme une hrone et un grand
politique, la femme audacieuse qui, pour nous, n'est que la pire des
intrigantes: celle qui met la politique au service de ses volages
amours.

Ce n'est ni l'amour ni l'intrigue politique qui jettent Mlle de
Montpensier dans les luttes civiles: c'est le dsir, romanesque de jouer
 l'hrone. C'est ainsi que, s'introduisant seule par la brche dans
Orlans, elle conquiert la ville par cet acte de bravoure. C'est ainsi
que, dans le combat du faubourg Saint-Antoine, elle tirera le canon de
la Bastille.

Une brillante trangre, la princesse palatine, Anne de Gonzague, nous
apparat dans ces guerres civiles, non  travers la fume des combats,
mais dans les mystrieux arcanes de la diplomatie. Pour dlivrer Cond,
c'est elle qui a runi la nouvelle Fronde  l'ancienne. Cond libre,
elle lui a donn des conseils de modration: c'est qu'alors Mazarin l'a
regagne. Depuis, elle demeure fidle au cardinal et sert mme par son
intervention diplomatique les intrts de la France. Mais, en runissant
les deux Frondes, elle avait contribu  fomenter les troubles, 
amener cette nuit d'meute pendant laquelle Anne d'Autriche montra
aux Frondeurs son fils endormi et  la suite de laquelle Mathieu Mol
prononait, avec douleur, cette parole: M. le Prince est en libert, et
le roi, le roi notre matre, est prisonnier!

Mais il me tarde de quitter les femmes de la Fronde. Quelques-unes,
d'ailleurs, ont dj t peintes par la main d'un matre. Et,  ces
aventurires, ou  ces intrigantes qui, en semant la guerre civile, ont
contribu aux misres du peuple, je vais opposer les femmes qui se sont
gnreusement dvoues  soulager ces mmes misres.

Ds 1635, la guerre avec la maison d'Autriche avait fait connatre  la
Lorraine les flaux que la Fronde ramena surtout pour la Champagne et la
Picardie. Rien de plus effroyable que le tableau, que les contemporains
nous ont trac de la misre qui dsola ces trois provinces. On vit alors
ce que c'tait que ces guerres soit civiles, soit trangres o, disait
Flchier, le soldat recueille ce que le laboureur avait sem... Et
l'orateur sacr ajoutait: Souvenez-vous de ces annes striles, o,
selon le langage du prophte, le ciel fut d'airain et la terre de
fer[415].

[Note 415: Flchier, _Oraison funbre de madame Marie-Magdeleine de
Wignerod, duchesse d'Aiguillon_.]

La dysenterie, la gale, la peste se joignent  la guerre et  la famine.
Fuyant leurs demeures occupes par la soldatesque trangre, les paysans
meurent dans les bois ou sur les grands chemins, ou bien, rentrant
dans leurs villages aprs le dpart de l'ennemi, ils retrouvent leurs
demeures pilles, brles, leurs champs dvasts. Abattus par la
maladie, dpouills jusqu' la chemise, ils n'ont d'autre lit que la
terre, d'autre matelas que de la paille pourrie et n'osent, dans leur
tat de nudit, se soulever de cette horrible couche. Leur nourriture,
c'est l'herbe, ce sont les racines des champs, c'est l'corce des
arbres; les lzards, la terre mme, tout leur est bon. S'il leur reste
quelques haillons, ils les lacrent pour les avaler; et,  dfaut de ces
tranges aliments, ils se rongent les bras et les mains et meurent dans
ce dsespoir. D'autres disputent aux loups les restes d'une hideuse
cure: les dbris pourris des chiens et des chevaux; ou bien, eux-mmes
seront, ft-ce avant qu'ils n'expirent, la pture des btes de proie.

Vivants et morts gisent ple-mle. L'enfant qui a survcu, est demeur
sur la mre qui est morte, bien certainement en lui donnant sa dernire
bouche de nourriture.

En Lorraine,  Saint-Mihiel, dit un missionnaire, il y en a plus de
cent qui semblent des squelettes couverts de peau, et si affreux que, si
Notre-Seigneur ne me fortifiait je ne les oserais regarder; ils ont la
peau comme du marbre basan, et tellement retire que les dents leur
paraissent toutes sches et dcouvertes, et les yeux et le visage tout
refrogns. Enfin, c'est la chose la plus pouvantable qui se puisse
jamais voir.

Toutes les classes participent  cette misre. Le noble compte parmi
les pauvres honteux. Le cur s'attelle  une charrue pour remplacer le
cheval qui manque. L'homme qui ne peut se plier  la honte de mendier
son pain est trouv mort sur sa couche pour n'avoir pas os demander sa
vie!

Les orphelins sont abandonns; les jeunes filles, exposes  quelque
chose de plus terrible que la mort, le dshonneur. Les unes sont prs
de succomber  l'effroyable tentation; d'autres se cachent dans des
cavernes pour fuir la brutalit des soldats. Les glises sont pilles,
les prtres perscuts, dpouills.

En Lorraine, les soldats eux-mmes, presss par la faim et la maladie,
sont couchs le long des routes et sur les grands chemins, sans
assistance religieuse, sans consolation humaine[416].

[Note 416: Lettres des prtres de la Mission, recueillies dans la _Vie
de saint Vincent de Paul_, par le lazariste qui s'abrita sous le nom
d'Abelly. Sur l'origine de cet ouvrage, voir le livre rcent de M.
Chantelauze, _Saint Vincent de Paul et les Gondi_.]

Pendant la Fronde, des masses d'migrants arrivent  Paris et ajoutent
le fardeau de leur misre au poids des calamits qui crasent la ville.

Tels furent les dsastres dans lesquels la guerre trangre et la guerre
civile plongrent quelques parties de la France. Mais, au milieu de
toutes ces calamits, une arme se lve, l'arme de la charit! Saint
Vincent de Paul la commande, et les femmes marchent  l'avant-garde.

Les dames de la Charit de Paris donnent leur or, elles qutent pour
les provinces dsoles. Saint Vincent de Paul et ses collaboratrices
recueillent prs d'un million six cent mille livres qui sont distribues
dans la Lorraine et jusque dans l'Artois ravag par la guerre. Pendant
les malheurs amens par la Fronde, ces nobles femmes envoient  la
Champagne et  la Picardie plus de seize mille livres par mois[417].
L'imminence du danger provoquait les plus grands sacrifices, et les
gnreuses femmes qui avaient eu  souffrir personnellement de la ruine
gnrale, calculaient, non leurs ressources, mais les misres qu'il
fallait soulager. Leur prsidente, la duchesse d'Aiguillon, qui, avec
Mlle de Lamoignon et Mme de Hers, la protectrice spciale des pauvres
soldats, a recueilli des sommes immenses pour les victimes de la guerre,
la duchesse d'Aiguillon vend jusqu' une partie de son argenterie. Mme
de Miramion vend son collier de perles pour nourrir les pauvres de
Paris. Elle leur fait distribuer plus de deux mille potages par jour.
Charit bien digne de la sainte femme qui,  Paris encore, fera
subsister les pauvres pendant les plus rigoureux hivers et  qui l'on
devra, en 1682, l'origine des fourneaux conomiques[418].

[Note 417: _Vie de saint Vincent de Paul_, cite plus haut; _Lettres_
de saint Vincent de Paul, publies par les prtres de la Mission, 1882.
333. Lettre  M. Martin, suprieur  Turin, 20 juillet 1656.]

[Note 418: Bonneau-Avenant, _Mme de Miramion_, et _la Duchesse
d'Aiguillon_.]

Le 11 fvrier 1649, M. Vincent loign de Paris, crivait aux Dames de
la Charit, dans une lettre rcemment publie: De vrit il semble que
les misres particulires vous dispensent du soin des publiques, et que
nous aurions un bon prtexte, devant les hommes, pour nous retirer de ce
soin; mais certes, mesdames, je ne sais pas comment il en irait
devant Dieu, lequel nous pourrait dire ce que saint Paul disait aux
Corinthiens... Avez-vous encore rsist jusqu'au sang? ou pour le
moins avez-vous encore vendu une partie des joyaux que vous avez? Que
dis-je? Mesdames, je sais qu'il y en a plusieurs d'entre vous (et
je crois le mme de tant que vous tes) qui avez fait des charits,
lesquelles seraient trouves trs grandes, non seulement en des
personnes de votre condition, mais encore en des reines[419].

[Note 419: Saint Vincent de Paul, _Lettres_, 135.]

En d'autres circonstances encore, les femmes se privent de leurs joyaux.
Anne d'Autriche qui a appel saint Vincent de Paul dans ses conseils,
Marie-Anne Martinozzi, princesse de Conti, donnent de tels exemples.

Pour les provinces dsoles, cet or, ces perles se convertissaient en
pain, en vtements, en mdicaments, en outils mme[420]. En soulageant
les misres de l'heure actuelle, on prvoyait l'avenir. On donnait
aux laboureurs du grain, des haches, des serpes, des faucilles; aux
paysannes, du chanvre, des rouets. On recueillait les orphelins, on leur
enseignait un tat. Les jeunes filles taient prserves du dshonneur
dans les pieux abris qui s'ouvraient  elles. Les pauvres honteux
recevaient, avec des secours, les hommages de respect qui leur rendaient
moins amer le pain de l'aumne. Les glises et leurs pasteurs taient
secourus.

[Note 420: Les maisons des Dames de la Charit taient devenues
d'immenses magasins.]

Les femmes dont nous numrons les bienfaits et qui composaient ce qu'on
appelait l'Assemble gnrale des Dames de la Charit, formaient comme
un conseil suprieur charg de recueillir, de centraliser et de rpartir
les dons de la charit. Ce n'tait cependant pas dans ce but que
l'Assemble gnrale avait t institue.

Au dbut de sa carrire, quand saint Vincent de Paul vanglisait les
campagnes par ces missions dont sa premire collaboratrice, Mme de
Gondi, avait inspir la fondation, il avait tabli dans les campagnes
des confrries de la Charit, composes de femmes qui allaient assister
spirituellement et corporellement les pauvres malades. L'oeuvre se
propagea, et de 1629  1631, s'tablit dans presque toutes les paroisses
de Paris et des faubourgs. La mission de ces confrries tait toute
paroissiale.

Une femme de bien, la prsidente Goussault, eut la pense de crer
une compagnie de dames qui aurait spcialement le soin des malades de
l'Htel-Dieu. Elle soumit le projet de cette cration  M. Vincent qui
l'agra. Les plus grandes dames de France se firent gloire d'appartenir
 cette association. Ceignant un tablier, les nobles infirmires
allaient porter aux femmes malades des secours, des consolations, des
enseignements, et leur donnaient avec affection le nom de soeurs.

Ce fut ainsi que se constitua l'Assemble gnrale des dames de la
Charit. Plus tard elle agrandit sa mission. Nous l'avons vue se charger
de l'assistance des provinces dsoles que ses bienfaits sauvrent. A
l'assemble gnrale et extraordinaire qui se tint au Petit-Luxembourg,
chez la duchesse d'Aiguillon, le 11 juillet 1657, saint Vincent de Paul
rendit un clatant hommage  ses dvoues collaboratrices: C'est une
chose presque sans exemple, dit-il, que des dames s'assemblent pour
assister des provinces rduites  l'extrme ncessit, en y envoyant de
grandes sommes d'argent, et de quoi nourrir et vtir une infinit de
pauvres de toute condition, de tout ge et de tout sexe. On ne lit point
qu'il y ait jamais eu de telles personnes associes qui, d'office, comme
vous, mesdames, aient fait quelque chose de semblable[421].

[Note 421: Abelly, _l. c._]

Les attributions de l'Assemble de Charit s'tendent de plus en plus.
 la visite de l'Htel-Dieu,  l'assistance des provinces dsoles, se
joignent d'autres charges.

La charit et le patriotisme s'unissaient dans les bienfaits que les
Dames de la Charit rpandaient sur les victimes de la guerre et des
flaux qui l'avaient suivie. Le patriotisme trouve aussi son compte dans
l'oeuvre apostolique qu'elles accomplissent en favorisant les missions
trangres qui vont porter au loin, avec la connaissance de l'vangile,
le nom de la France. La duchesse d'Aiguillon est l encore au premier
rang, et ses principales collaboratrices sont Mme de Miramion, Mme de
Lamoignon[422].

[Note 422: Pour Mlle de Lamoignon, voir les vers que lui a consacrs
Boileau. _Posies diverses_, xvi. (d. Berriat-Saint-Prix.)]

Mme d'Aiguillon a une grande part  la fondation du sminaire des
Missions trangres. La duchesse cre des missions dans l'Extrme
Orient, un sminaire  Siam. Elle achte les consulats de Tunis et
d'Alger; elle suscite la fondation d'un hpital dans cette dernire
ville pour y recueillir les Franais malades et abandonns. Enfin
reprenant la pense d'une autre femme de grand coeur, Mme de
Guercheville, elle tablit une colonie franaise et catholique au
Canada[423], cette Nouvelle-France qui, aujourd'hui, garde plus que
jamais  la mre-patrie malheureuse, un amour dvou, enthousiaste,
chevaleresque.

[Note 423: Flchier, _Oraison funbre de Mme d'Aiguillon_;
Bonneau-Avenant, _la Duchesse d'Aiguillon_. Ce dernier crivain nomme
une humble cabaretire, Marie Rousseau, qui seconda la duchesse
d'Aiguillon dans la fondation de cette colonie.]

Voil ce que les femmes du XVIIe sicle ont fait pour le salut des
provinces dvastes, pour la grandeur de la France et la gloire de
l'glise. Leurs bienfaits ne s'arrtent pas l.

Saint Vincent avait fond un hpital pour les pauvres vieillards. Les
dames de la Charit, notamment la duchesse d'Aiguillon, le pressrent
de donner plus d'extension  cette oeuvre. Devant les quarante mille
mendiants qui,  Paris, peuplaient _onze cours de miracles_, il fallait
un immense dpt de mendicit. Ce fut saint Vincent qui eut  modrer
ici le zle de ses collaboratrices; mais il ne refusa pas ses conseils 
la duchesse d'Aiguillon qui fonda la Salptrire avec le concours de
la reine, de Mazarin et des princesses. A un moment o les ressources
manqurent  l'hpital, Mme de Miramion, ge, malade, quta plus de
cinquante mille francs en un mois pour soutenir cette cration.

Comme le vieillard dlaiss, l'enfant abandonn a rencontr dans les
dames de la Charit, des mres tendres et secourables. Est-il ncessaire
de rappeler le triste sort de ces enfants trouvs que l'on dposait  la
Couche, ce hideux local de la rue Saint-Landry o une veuve, assiste
d'une ou de deux servantes, recevait ces pauvres petits tres? Il ne
se passait gure de jour que l'on n'en recueillt un. Les ressources
manquaient pour donner des nourrices  ces enfants. Les uns mouraient de
faim; d'autres taient tus par des soporifiques que les servantes leur
faisaient prendre pour se dbarrasser de leurs cris en les endormant.
Ceux qui chappaient  ce danger, taient ou donns  qui les venait
demander, ou vendus  si vil prix, qu'il y en a eu pour lesquels on n'a
pay que vingt sous. On les achetait ainsi, quelquefois pour leur faire
teter des femmes gtes, dont le lait corrompu les faisait mourir;
d'autres fois pour servir aux mauvais desseins de quelques personnes qui
supposaient des enfants dans les familles... Et on a su qu'on en avait
achet (ce qui fait horreur) pour servir  des oprations magiques et
diaboliques; de sorte qu'il semblait que ces pauvres innocents fussent
tous condamns  la mort, ou  quelque chose de pire, n'y ayant pas un
seul qui chappt  ce malheur, parce qu'il n'y avait personne qui
prt soin de leur conservation. Et ce qui est encore plus dplorable,
plusieurs mouraient sans baptme, cette veuve ayant avou qu'elle n'en
avait jamais baptis, ni fait baptiser aucun.

Ainsi parle un compagnon de la vie apostolique du saint; et celui-ci
mme racontait que depuis cinquante ans, on n'avait pas entendu dire
qu'un seul enfant trouv et vcu!

Tmoin de cette navrante misre, saint Vincent l'expose aux dames de
charit tablies sur la paroisse de Saint-Nicolas du Chardonnet, la
premire de ces confrries qui se ft forme  Paris. Il savait bien,
cet homme vanglique, que pour aimer et secourir l'enfance malheureuse,
toute femme sent tressaillir en elle un coeur de mre. Les gnreuses
chrtiennes  qui saint Vincent faisait appel, ne purent d'abord sauver
qu'une douzaine de ces pauvres innocents, bien plus  plaindre que ceux
qu'Hrode fit massacrer. Il fallut les tirer au sort! (1638.)

Les associes du bon saint augmentent peu  peu le nombre de leurs
enfants d'adoption. Elles essayent mme de les sauver tous. Puis, un
jour, les ressources manquent. C'est alors que, dans une assemble
gnrale tenue vers 1648, a lieu cette scne incomparable qui a t tant
de fois retrace, et que, nanmoins, je me garderai bien de ne point
placer ici parmi les plus beaux titres d'honneur de la femme franaise.

Saint Vincent de Paul mit en dlibration si la Compagnie devait
cesser, ou bien continuer  prendre soin de la nourriture de ces
enfants, tant en sa libert de s'en dcharger, puisqu'elle n'avait
point d'autre obligation  cette bonne oeuvre que celle d'une simple
charit. Il leur proposa les raisons qui pouvaient les dissuader ou
persuader; il leur fit voir que jusqu'alors, par leurs charitables
soins, elles en avaient fait vivre jusqu' cinq ou six cents, qui
fussent morts sans leur assistance; dont plusieurs apprenaient mtier,
et d'autres taient en tat d'en apprendre; que par leur moyen tous ces
pauvres enfants, en apprenant  parler, avaient appris  connatre et
 servir Dieu; que de ces commencements elles pouvaient infrer quelle
serait  l'avenir la suite de leur charit. Et puis levant un peu la
voix, il conclut avec ces paroles: Or sus, mesdames, la compassion et
la charit vous ont fait adopter ces petites cratures pour vos enfants;
vous avez t leurs mres selon la grce, depuis que leurs mres selon
la nature les ont abandonns; voyez maintenant si vous voulez aussi les
abandonner. Cessez d'tre leurs mres, pour devenir  prsent leurs
juges, leur vie et leur mort sont entre vos mains; je m'en vais prendre
les voix et les suffrages: il est temps de prononcer leur arrt, et
de savoir si vous ne voulez plus avoir de misricorde pour eux. Ils
vivront, si vous continuez d'en prendre un charitable soin; et au
contraire, ils mourront et priront infailliblement si vous les
abandonnez: l'exprience ne vous permet pas d'en douter[424].

[Note 424: Abelly, _l. c._]

L'motion qui vibrait dans la voix du saint faisait assez connatre
quel tait son sentiment. La sentence des juges ne pouvait se traduire
que par des larmes et par les plus gnreux sacrifices. L'oeuvre des
Enfants-Trouvs tait dfinitivement fonde.

Collectivement ou isolment, les femmes s'associent  toutes les oeuvres
de saint Vincent de Paul. Elles assistent les galriens dont leur guide
a soulag les tortures physiques et les misres morales. Avant mme
qu'il y et des Dames de la Charit, Mme de Gondi s'tait occupe de
faire vangliser les galriens par M. Vincent et ses missionnaires.
Plus tard, la duchesse d'Aiguillon qui fait donner  notre saint
l'aumnerie gnrale des galres, obtient de son oncle, le cardinal de
Richelieu, la fondation d'un hpital pour les galriens,  Marseille,
et y contribue par sa munificence. Les premires protectrices des
Enfants-Trouvs, les dames de la Charit de Saint-Nicolas du Chardonnet,
concourent aussi  cette oeuvre. Ce sont elles encore qui visitent dans
leurs infectes et spulcrales prisons les galriens de Paris. Mme de
Miramion suit cet exemple; elle porte aux prisonniers des secours, des
consolations, de douces paroles de relvement. Mme de Maignelais,
soeur de M. de Gondi, visite aussi les galriens, et assiste jusqu'aux
condamns  mort.

Mme de Maignelais fonde une maison de filles repenties sous le vocable
de sainte Madeleine, la grande pcheresse rachete par l'amour divin.
Les tablissements de ce genre n'taient pas nouveaux, mais, plus que
jamais, ils devenaient ncessaires  une poque o, comme nous le
disions plus haut, la licence rgnait dans les villes, qui taient
devenues des camps.

Mme de Miramion, anime de l'esprit de saint Vincent, fonde une maison
analogue, mais elle lui donne une grande extension; elle cre le refuge
de la Piti pour les femmes de mauvaise vie que l'autorit y fait
enfermer de force, et le refuge de Sainte-Plagie pour les femmes
repentantes qui, de leur propre mouvement, viennent y mener une vie
de pnitence. Pour sauver ces mes malades, Mme de Miramion avait le
suprme remde, la misricordieuse tendresse du Bon Pasteur qui ramne
sur son paule la brebis gare.

La Piti et Sainte-Plagie deviennent des tablissements publics. Pour
les fonder, Mme de Miramion avait rencontr parmi ses appuis, le grand
coeur de Mme d'Aiguillon.

Nous savons ce que Mme de Miramion avait fait pour l'instruction
primaire des enfants du peuple, et aussi pour leur instruction
professionnelle. Sous ce dernier rapport, les dames de la Charit ont
aussi mrit nos hommages, elles qui faisaient apprendre un tat  leurs
chers enfants trouvs.

Le rle des femmes du monde est immense au XVIIe sicle dans les oeuvres
du bien. Quels rsultats que ceux-ci: le salut des provinces ruines,
la rgnration des campagnes par les missions  l'intrieur,
l'vanglisation des contres lointaines avec l'extension de l'influence
franaise, le soulagement des malades, l'assistance des pauvres et
surtout des vieillards, l'instruction primaire et professionnelle des
enfants du peuple, l'enfance exerce au devoir en mme temps qu'au
travail, la jeune fille prserve du vice, la pcheresse ramene au
bien; le forat lui-mme oblig de bnir dans la main qui le secourt et
dans le coeur qui le plaint, la vertu efficace de la sublime religion
que rien, quoi qu'on fasse, ne saura jamais remplacer pour inspirer de
tels actes!

Cette inspiration chrtienne avait eu ici  son service la force que
donne l'association. C'tait l l'un des rares bienfaits produits par
la transformation sociale qui avait amen les familles nobles  Paris.
Nagure la charit avait t surtout une action individuelle:
elle devenait dsormais une puissance sociale. Mais si, dans les
circonstances exceptionnelles, comme le dsastre de quelques provinces,
il fallait le concours de cette grande charit sociale, nous n'en
regretterons pas moins que, dans les circonstances normales de la vie,
les chtelaines aient trop souvent priv leurs paysans de la protection
maternelle qui tait le doux apanage de leurs aeules. Sans parler,
bien entendu, des migrations forces que provoqua la ruine de trois
provinces, Paris ne serait pas devenu le refuge de tous les misrables
si, comme au moyen ge, ceux-ci avaient trouv dans le pays natal les
secours de leurs seigneurs.

Les oeuvres de saint Vincent de Paul, ces oeuvres auxquelles les femmes
du XVIIe sicle donnaient une impulsion vigoureuse, n'auraient pas t
possibles, si pour les accomplir, il n'y avait eu, avec les vaillants
prtres de la Mission, ces admirables femmes dont je vais enfin
prononcer le nom: les soeurs de la Charit, les filles de saint Vincent!

Leur ordre tait n des confrries mme de la Charit. Lorsque ces
confrries s'taient rpandues  Paris, et que des femmes de condition
s'y taient enrles, celles-ci avaient bien le zle gnreux, le
dvouement qui ne calcule pas, mais leurs devoirs domestiques et sociaux
ne leur permettaient pas de veiller assidment les malades. Ce fut alors
que l'on proposa  M. Vincent de consacrer spcialement au service des
pauvres malades, de pieuses filles de la campagne qui, avec toute la
charit de leurs coeurs et toute la vigueur de leurs forces physiques,
se dvoueraient  Jsus-Christ dans les tres souffrants. L'active
promotrice des confrries de la Charit, Mme Le Gras, fut l'institutrice
de ces saintes filles qui vnrent en elle et dans saint Vincent de Paul
les fondateurs de leur ordre.

La maison que Mlle Le Gras occupait sur la paroisse de Saint-Nicolas du
Chardonnet, fut la premire communaut des filles de la Charit. Leurs
premires bienfaitrices furent Mlle Lamy, fille d'un administrateur de
l'hpital gnral, et Mme de Miramion. Et comme le nom de la duchesse
d'Aiguillon tait destin  tre revendiqu par toutes les grandes
oeuvres du XVIIe sicle, ce fut encore  la prire de la noble duchesse
que l'archevque de Paris accorda aux soeurs de la Charit le privilge
ncessaire pour que leur association ft rige en communaut.

Obliges d'aller  la recherche de toutes les misres, les filles de la
Charit ne pouvaient mener la vie claustrale de ces saintes Carmlites
qui, introduites en France par Mme Acarie, offraient aux mes
contemplatives ou aux coeurs blesss de la vie, leur inviolable asile de
paix, de prire et de pnitence. Les soeurs de la Charit ne pouvaient
tre et n'taient pas des religieuses. Dans la rgle qu'il leur donna,
saint Vincent de Paul disait: Elles considreront qu'encore qu'elles
ne soient pas dans une religion, cet tat n'tant pas convenable aux
emplois de leur vocation, nanmoins parce qu'elles sont beaucoup plus
exposes que les religieuses clotres et grilles, n'ayant pour
monastre que les maisons des malades; pour cellule, quelque pauvre
chambre, et bien souvent de louage; pour chapelle, l'glise paroissiale;
pour clotre, les rues de la ville; pour clture, l'obissance; pour
grille, la crainte de Dieu; et pour voile, la sainte modestie. Pour
toutes ces considrations, elles doivent avoir autant ou plus de vertu
que si elles taient professes dans un ordre religieux[425].

[Note 425: Abelly. _l. c._]

Ces pieuses filles deviennent les ministres de l'Assemble gnrale des
dames de la Charit. A elles l'assistance spirituelle et corporelle du
malade, soit dans le logis de la misre, soit  l'hpital! A elles
la maternit de l'enfant trouv et du vieillard dlaiss! A elles
l'ducation des enfants du peuple! Elles pansent les plaies morales
comme les plaies physiques; la plus hideuse lpre de l'me ou du corps
les attire au lieu de les repousser. Elles soignent les pestifrs, et
les galriens les voient se pencher sur eux dans leurs blanches auroles
comme des anges qui apparatraient aux damns au milieu des supplices de
l'enfer.

Dans les calamits publiques elles sont l. Ce sont elles qui,  Paris,
pendant la Fronde, distribuent aux pauvres, aux rfugis, la nourriture
quotidienne. Le 21 juin 1652, saint Vincent de Paul crit  propos des
charges qui psent sur sa famille spirituelle: Les pauvres filles de la
Charit y ont plus de part que nous, quant  l'assistance corporelle des
pauvres. Elles font des distributions de potage tous les jours, chez
Mlle Le Gras,  treize cents pauvres honteux, et dans le faubourg
Saint-Denis  huit cents rfugis, et dans la seule paroisse de
Saint-Paul quatre ou cinq de ces filles en donnent  cinq mille pauvres,
outre soixante ou quatre-vingts malades qu'elles ont sur les bras. Il y
en a d'autres qui font ailleurs la mme chose.

Deux jours aprs, soit que M. Vincent ait t plus amplement inform,
soit que le nombre des pauvres assists se soit accru, c'est  huit
mille de ces malheureux que les Soeurs de la paroisse de Saint-Paul
donnent la nourriture[426].

[Note 426: _Lettres_ de saint Vincent de Paul  M. Lambert, date cite
dans le texte. Aux soeurs de charit,  Valpuiseau, 23 juin 1652]

Ainsi que les prtres de la Mission, elles tombent victimes de leur
chrtienne et patriotique charit. A Rthel,  Calais, on les verra se
dvouer aux soldats blesss ou malades. A l'hpital de Calais, quatre
filles de la Charit ont la charge de cinq ou six cents militaires.
Elles succombent  la tche; toutes sont malades, deux d'entre elles
meurent. En les recommandant aux prires de ses missionnaires, leurs
dignes frres d'armes, M. Vincent disait: La reine nous a fait
l'honneur de nous crire pour nous mander d'en envoyer d'autres 
Calais, afin d'assister ces pauvres soldats. Et voil que quatre s'en
vont partir aujourd'hui pour cela. Une d'entre elles, ge d'environ
cinquante ans, me vint trouver vendredi dernier  l'Htel-Dieu, o
j'tais, pour me dire qu'elle avait appris que deux de ses soeurs
taient mortes  Calais, et qu'elle venait s'offrir  moi pour y tre
envoye  leur place, si je le trouvais bon; je lui dis: Ma soeur, j'y
penserai: et hier elle vint ici pour savoir la rponse que j'avais 
lui faire. Voyez, messieurs et mes frres, le courage de ces filles 
s'offrir de la sorte, et s'offrir d'aller exposer leur vie, comme des
victimes, pour l'amour de Jsus-Christ et le bien du prochain: cela
n'est-il pas admirable? Pour moi, je ne sais que dire  cela, sinon que
ces filles seront mes juges au jour du jugement. Oui, elles seront nos
juges, si nous ne sommes disposs comme elles  exposer nos vies pour
Dieu[427]...

[Note 427: Abelly, _l. c._ Comp. _Lettres_. A ma soeur Hardemont, 10
aot 1658.]

Pour rendre hommage  de tels actes, la parole d'ordinaire si simple
de l'aptre a des accents o vibre un religieux enthousiasme. Et c'est
justice. Que, dans l'enivrement du combat, le drapeau du rgiment
chappe  une main mourante, nous comprenons l'ardeur avec laquelle des
bras gnreux s'tendent pour soutenir le symbole de l'honneur franais.
Mais que, dans un hpital, la place des hroques victimes de l'pidmie
soit revendique comme un poste d'honneur, c'est l un de ces faits
sublimes que nous offrent souvent les annales des filles de saint
Vincent, et qui attestent que dans la vaillante race des femmes
franaises, la soeur de charit a plus que le courage du soldat, la
vocation du martyr.

Les Dames de la Visitation, fondes par saint Franois de Sales et
sainte Chantal, prtent aussi leur concours aux oeuvres de saint Vincent
de Paul, suprieur de leur maison de Paris. Ce fut leur exquise douceur
qui fit dsirer  M. Vincent qu'elles se dvouassent aux pcheresses.
Elles comprenaient certainement cette mission, les filles spirituelles
du saint docteur de _l'Amour de Dieu_, les religieuses parmi lesquelles
allait bientt surgir la bienheureuse qui montra  notre pays ce que le
Coeur d'un Dieu peut renfermer de tendre pardon. Nous aimons  voir les
filles de saint Franois de Sales et les filles de saint Vincent de Paul
se rencontrer dans la communion de la charit. Nous aimons  les voir
servir le Dieu des misricordes au lieu de ce Dieu sombre et jaloux que
les jansnistes prsentaient  leurs adeptes, et particulirement  ces
austres religieuses de Port-Royal, qui mirent au service de l'erreur
une intrpidit digne d'une meilleure cause. Nous aimons encore 
opposer la charit active que pratiquaient les collaboratrices de saint
Vincent  ce quitisme qu'allait bientt prcher une autre femme, Mme
Guyon.

Aprs avoir parl des femmes politiques qui, par leurs intrigues,
contriburent  la ruine de la France, je me suis arrte avec bonheur
devant les femmes de bien qui la relevrent parla puissance de leur
charit. C'est qu'en effet, la vraie mission sociale de la femme est
dans les oeuvres du bien, et non dans les intrusions politiques. Mme de
Maintenon en est un exemple de plus. Gnreusement associe aux bonnes
oeuvres de Mme de Miramion, elle-mme fondatrice de l'Institut de
Saint-Cyr, son rle est moins heureux lorsqu'elle touche aux affaires
publiques. Sans doute elle n'eut pas, dans la rvocation de l'dit
de Nantes, la part qu'on lui a attribue[428]. Elle ne voulait pas de
conversion force, et pour elle la douce et persuasive loquence d'un
Fnelon ou d'un Flchier, la puissante dialectique d'un Bourdaloue
taient les meilleurs instruments de propagande. Mais s'il faut effacer
de son rle politique cette participation  une funeste mesure, il est
d'autres circonstances o son immixtion dans les affaires d'tat fut
malheureuse. Il n'est pas jusqu' sa sensibilit fminine qui ne devnt
nfaste au pays quand, par ses larmes, elle obtint de Louis XIV qu'il
reconnt le fils de Jacques II pour roi d'Angleterre. C'est par
l'influence de Mme de Maintenon que l'inepte Chamillart a la double
succession d'un Louvois et d'un Colbert, et que le prsomptueux Villeroi
est investi du commandement qui fait de lui le prisonnier de Crmone et
le vaincu de Ramillies.

[Note 428: Duc de Noailles, _Histoire de Mme de Maintenon_.]

Il est toutefois une intervention politique dans laquelle Mme de
Maintenon attire notre sympathie, parce qu'elle n'y figure que dans
ses attributions de femme et dans ses sentiments de chrtienne. C'est
lorsque, en 1693, elle inspire  Louis XIV, victorieux encore, une
gnreuse piti pour les misres du peuple et lui fait dsirer la paix.
Nous retrouvons alors en elle l'amie de Fnelon et de Mme de Miramion.

En dpit de regrettables erreurs, l'influence de Mme de Maintenon est
celle d'une femme honnte. Mais que dire du rle que jouent au VIIIe
sicle Mme de Prie, Mme de Pompadour, Mme du Barry: Mme de Prie, vraie
reine de France de par la grce du duc de Bourbon, et mettant au service
de l'Angleterre une influence salarie; Mme de Pompadour qui, tout en
n'ayant pas t, comme on le croyait jusque dans ces derniers temps,
la premire instigatrice de la guerre de Sept ans [429], la favorise de
toutes ses forces pour plaire  la grande souveraine trangre dont les
prvenances la flattent; Mme de Pompadour, levant ou prcipitant les
ministres, faisant donner  un Soubise le bton de marchal, mrit par
Chevert; et, pour se venger de la juste svrit des jsuites  son
gard, poussant le roi  la suppression de leur ordre; Mme du Barry
enfin, dont le nom souillerait ici pour la seconde fois notre tude s'il
n'tait, cette fois encore, marqu d'un stigmate fltrissant [430]; Mme du
Barry  qui la France dut la destruction de ses parlements et le triste
ministre d'un duc d'Aiguillon.

[Note 429. M. le duc de Broglie a rtabli sur cette question la vrit
historique dans son rcent ouvrage, le Secret du roi.]

[Note 430. Voir plus haut, chapitre III.]

Devant le rgne honteux de cette dernire favorite, quelques coeurs de
femmes battirent d'une noble indignation. A la fin du chapitre prcdent
j'ai fait allusion  des Franaises qui propagrent  l'tranger les
ides humanitaires et les belles utopies que vit clore la fin du XVIIIe
sicle: c'taient les correspondantes du roi de Sude, Gustave III,
qui nous sont connues par la rcente publication de leurs lettres,
conserves dans les papiers d'Upsal[431]. A la mort de Louis XV, l'une
de ces amies de Gustave III, la comtesse de Boufflers, lui crit les
dtails de cette mort, lui parle des hues qui accompagnrent le
cercueil sur la route de Saint-Denis; et cette femme qui, cependant,
n'tait pas de moeurs irrprochables, ne peut s'empcher de voir dans
ces dmonstrations de mpris, une revendication de la conscience
publique outrage par l'ignominieuse puissance de Mme du Barry: Rien
n'est plus inhumain que le Franais indign, dit-elle, et, il faut
en convenir, jamais il n'eut plus sujet de l'tre; jamais une nation
dlicate sur l'honneur et une noblesse naturellement fire n'avaient
reu d'injure plus insigne et moins excusable que celle que le feu roi
nous a faite lorsqu'on l'a vu, non content du scandale qu'il avait donn
par ses matresses et par son srail  l'ge de soixante ans, tirer de
la classe la plus vile, de l'tat le plus infme, une crature, la pire
de son espce, pour l'tablir  la cour, l'admettre  table avec sa
famille, la rendre la matresse absolue des grces, des honneurs,
des rcompenses, de la politique et des lois, dont elle a opr la
destruction, malheurs dont  peine nous esprons la rparation. On ne
peut s'empcher de regarder cette mort soudaine et la dispersion de
toute cette infme troupe comme un coup de la Providence. Toutes les
apparences leur promettaient encore quinze ans de prosprit, et, si
leur attente n'et t due, jamais peut-tre les moeurs et l'esprit
national n'auraient pu s'en relever[432].

[Note 431: A. Geffroy, _Gustave III et la cour de France_.]

[Note 432: La comtesse de Boufflers  Gustave III. Lettre publie par
M. Geffroy, _ouvrage cit_.]

Bien oppose  l'influence de Mme du Barry est celle que cherchent 
exercer sur Gustave III, Mme de Boufflers et les autres correspondantes
du jeune roi, la comtesse de Brionne, ne princesse de Rohan-Lorraine,
la comtesse d'Egmont et sa digne amie Mme Feydeau de Mesmes, la comtesse
de la Marck. Nous venons d'entendre l'une d'elles fltrir la faiblesse
royale qui livrait la dignit de la France aux caprices d'une immonde
crature. La conduite du roi arrache de superbes accents  la comtesse
d'Egmont, cette intressante jeune femme dont Gustave III portait les
couleurs et qui, mourante, se servait de la respectueuse tendresse
qu'elle avait inspire  son royal chevalier, pour lui faire entendre
des paroles telles que celles-ci: Je suis loin de me plaindre que vous
ne m'ayez pas crit plus tt. Votre gloire est mon premier bonheur,
vous le savez; c'est ainsi que je vous aime: prfrez-moi le plus lger
besoin du dernier de vos sujets...[433]

[Note 433: La comtesse d'Egmont  Gustave III, 1er octobre. 1772.
Lettre publie par M. Geffroy, _ouvrage cit_.]

Avis bien digne de la femme qui conseillait  Gustave III de faire
planter la Dalcarlie en pommes de terre pour le soulagement de son
peuple!

Toutes les amies de Gustave s'appliquent  faire de lui le roi d'un
peuple libre, heureux, bnissant dans son souverain la paternelle bont
d'un Henri IV. Ce type royal, la comtesse d'Egmont se dsespre de ne
pouvoir le trouver dans Louis XV. Votre Majest m'accuse de ne pas
aimer le roi. Hlas! ce n'est pas ma faute, et le regret de ne pouvoir
jouir des sentiments les plus nobles me fait seul soutenir avec tant de
chaleur l'opinion que vous me reprochez. Elle ajoute qu'en assistant
rcemment  une pice qui lui paraissait remplie de sentiments franais,
le _Bayard_, de Debelloy, elle aurait achet de son sang une larme du
roi. Elle croit que les Franais pourraient encore devenir les sujets
les plus soumis et les plus fidles.... Un mot, un regard leur suffit
pour rpandre jusqu' la dernire goutte de leur sang; mais _ce mot
n'est pas dit!_... Aprs Bayard, exalte par la piti, irrite de
la froideur des assistants, je courus chez Mme de Brionne parler en
libert. Nous relmes votre lettre et nous rptmes mille fois: Voil
donc un roi qu'on peut aimer! Nous l'avons vu; il produirait des Bayard,
il ferait revivre Henri IV; il existe, et ce n'est pas pour nous: Dites
encore que nous sommes rpublicaines[434]!

[Note 434: La comtesse d'Egmont  Gustave III, Lettre publie par M.
Geffroy, _l. c._]

A travers le ton de sensibilit et d'enthousiasme qui dnote l'cole
de Rousseau, il est impossible de mconnatre ce qu'il y a de bont et
d'humanit dans ces accents. Comme la plupart des correspondantes de
Gustave III, comme d'ailleurs une grande partie de la noblesse de ce
temps, la comtesse d'Egmont voulait la libert, mais la cherchait
malheureusement en dehors de l'vangile: erreur fatale qui, en se
propageant dans le peuple, amena la Rvolution. Cette noblesse franaise
devait chrement payer l'imprudente ardeur avec laquelle elle branlait
le trne et l'autel[435]. Mais,  ces gentilshommes et  ces grandes dames
qui voulaient le bien en se mprenant sur les moyens de le faire, nous
devons appliquer le mot de l'vangile: Paix sur la terre aux hommes de
bonne volont.

[Note 435: Caro, _la Fin du XVIIIe sicle_.]

Je me suis plu  rendre hommage aux intentions que rvle la
correspondance de quelques Franaises avec Gustave III, parce que j'y
ai gnralement trouv moins une intervention politique que le dsir
de faire triompher ces principes de justice, d'honneur et d'humanit
auxquels les femmes ne doivent pas demeurer trangres. Le don de
conseil, qui appartient  la femme forte, trouve ici encore son emploi,
pourvu qu'il soit exerc avec prudence[436]. Pour l'pouse, pour la mre,
le droit de conseiller est particulirement un devoir, un devoir que
sait remplir auprs de son fils la sainte mre de Louis XVI, quand elle
rappelle au jeune prince que les rois doivent reprsenter Dieu sur la
terre par leur majest, par leur action bienfaisante, par la puret de
leur vie, et que, plus ils auront de ressemblance avec ce divin modle,
plus ils s'assureront les hommages des peuples. Saint Louis, c'est l
le type qu'elle prsentait au futur roi martyr!

[Note 436: Disons ici que toutes les correspondantes de Gustave III
n'ont pas chapp au reproche de pdantisme; et que, tout en s'excusant
de sa tmrit avec une modestie fminine, Mme de Boufflers semble plus
rgenter le roi que le conseiller. Voir les lettres publies par M.
Geffroy.]

Heureuse Marie-Antoinette si, comme la mre de Louis XVI, elle avait pu
n'exercer son influence que dans la limite que lui prescrivaient
les devoirs de la femme forte! Mais, entrane dans la mle des
comptitions politiques et des luttes rvolutionnaires, l'auguste reine
allait tmoigner que si le pouvoir est pour la femme une arme qu'elle
rend facilement dangereuse au pays, cette arme, hlas! peut la tuer
elle-mme.

Ah! ce pouvoir, Marie-Antoinette ne l'a pas cherch! Lorsque, presque
enfant encore, elle est venue en France dans le charme de sa ravissante
beaut et de sa grce arienne, dans l'irrsistible attrait d'une nature
expansive qui a besoin d'tre aime et qui appelle la tendresse, un long
cri d'amour a clat sur son passage. Cet enthousiasme populaire qu'elle
soulve et dont les enivrantes motions ne la rassasieront jamais, c'est
l sa puissance, c'est l sa royaut. Et cette royaut, qu'elle est
heureuse de la devoir au pays de France! Franaise, elle l'est par
son ducation, par les lans spontans de sa gnreuse nature, par la
vivacit de son esprit, par l'tourderie et la gaiet de son caractre,
et la frivolit mme de ses gots. Aussi avec quelle indulgence elle
excuse les dfauts de ses _chers vilains sujets_: leur lgret, la
mobilit d'impression avec laquelle, aprs s'tre laisss aller aux
mauvaises suggestions, ils reviennent si aisment au bien! Le caractre
est bien inconsquent, mais n'est pas mauvais, crit-elle  sa mre; les
plumes et les langues disent bien des choses qui ne sont point dans le
coeur. Et comme elle se plat en mme temps  faire ressortir tout ce
qu'il y a dans ce pays de bonne volont pour le bien! Il est impossible
que mon frre n'ait pas t content de la nation d'ici, car, pour lui
qui sait examiner les hommes, il doit avoir vu que, malgr la grande
lgret qui est tablie, il y a pourtant des hommes faits et d'esprit,
et en gnral un coeur excellent et beaucoup d'envie de bien faire[437].

[Note 437: Marie-Antoinette  Marie-Thrse, 22 juin 1775, 14
janvier 1776, 14 juin 1777. _Marie-Antoinette, reine de France. Sa
correspondance avec Marie-Thrse, etc._ Ouvrage publi par M. d'Arneth
et M. Geffroy.]

Mais la jeune reine n'avait point alors la pense que ce dt tre 
elle de bien mener, non pas que dj elle ne ft entrane par ses
affections  se mler de ces affaires auxquelles rpugnait sa vive et
juvnile nature. Mais elle ne prtendait pas agir sur la marche
gnrale de la politique. Elle avait au coeur une bien autre ambition.
Pouvait-elle oublier ce beau titre de nos souveraines: _reine de France
et de charit?_ Certes, elle le mritait, ce titre, la gnreuse femme.
Ils en tmoignent, ce paysan bless qu'elle secourt, ce vieux serviteur
qu'elle panse de ses mains, ces humbles mnages qu'elle recueille au
Petit-Trianon, ces filles pauvres qu'elle dote, ces femmes ges pour
lesquelles elle fonde un hospice; cette socit de charit maternelle
qui se cre sous son patronage!

La reine tend plus loin sa puissance. Les vieilles gloires franaises
reoivent son hommage; elle les honore dans les hommes dont le nom les
rappelle. Par son intervention, le petit-neveu de Corneille, pre de
famille plong dans la misre, obtient du roi une gratification de 1,200
livres. En entendant louer l'action du chevalier d'Assas, elle s'tonne
du long oubli o est demeur ce fait sublime et veut savoir si le hros
a laiss une famille. Cette famille existe, et elle obtient une pension
hrditaire.

Les gloires du pass ne font pas oublier  Marie-Antoinette les besoins
du prsent, s'il faut en croire la tradition suivant laquelle, ds les
premiers temps du rgne de Louis XVI, la jeune reine aurait voulu que la
cour et le gouvernement fussent transfrs  Paris. De grands travaux
d'utilit publique, l'achvement du Louvre, la transformation de ce
palais en un muse, tous ces projets que d'autres temps devaient voir
se raliser, se seraient rattachs au plan de cette jeune reine qui ne
semblait occupe que de ses plaisirs. M. de Maurepas aurait fait chouer
ce plan[438]. Hlas! c'est comme prisonnire que la famille royale devait
un jour habiter les Tuileries.

[Note 438: Edmond et Jules de Goncourt, _Histoire de
Marie-Antoinette_.]

Rappelons encore un autre fait qui, celui-l, est compltement
historique: l'acte de gnreux patriotisme par lequel la reine, pour
doter la France d'un vaisseau, renona au superbe collier de diamants
que le roi lui offrait et qui devint l'origine du procs clbre dont
les pripties furent si douloureuses  Marie-Antoinette.

Faire le bien, c'tait la proccupation de la reine. Malheureusement la
prudence ne modrait pas toujours les lans de son coeur, et, comme nous
l'avons dj dit, ce fut le besoin d'obliger ceux qu'elle aimait qui lui
fit toucher d'une main souvent imprudente aux affaires de l'tat.

En devenant reine de France, elle n'a pas oubli que c'est au duc de
Choiseul qu'elle doit sa couronne, et que c'est le duc d'Aiguillon qui
a fait exiler ce ministre. Elle s'efforce de ramener au pouvoir M. de
Choiseul. Elle y choue, mais, du moins, elle obtient son rappel de
l'exil et le renvoi du duc d'Aiguillon. Plus tard, elle fera exiler
celui-ci non seulement parce qu'il l'espionne et tient contre elle de
mauvais propos, mais parce qu'il est hostile  M. de Guines que protge
M. de Choiseul; M. de Guines, cet ambassadeur de France  Londres, qui
a un procs dshonorant que la reine fait reviser[439]. La reine, il faut
l'ajouter, aime  se dire qu'en obligeant M. de Choiseul, elle fait
remplir un grand acte de justice. Elle pense de mme pour la revision
d'un autre procs, celui de MM. de Bellegarde, condamns  un long
emprisonnement par une condamnation que M. de Choiseul juge inique.
C'est avec des larmes de joie que la reine a obtenu de Louis XVI la
revision de ces deux procs. Lorsque MM. de Bellegarde, qui lui doivent
plus que la libert, l'honneur, viennent avec leurs familles se jeter
aux pieds de leur libratrice, la reine, modrant les transports de
cette reconnaissance, dit que la justice seule leur avait t rendue;
qu'elle devait en ce moment mme tre flicite sur le bonheur le plus
rel qui ft attach  sa position, celui de faire parvenir jusqu'au roi
de justes rclamations[440].

[Note 439: Le comte de Mercy  Marie-Thrse, 15 juillet 1774;
Marie-Antoinette au comte de Rosemberg, 13 juillet 1775. D'Arneth et
Geffroy, _recueil cit_.]

[Note 440: Mme Campan, _Mmoires_.]

Mais le chaleureux appui que la reine accorde  M. de Guines a de
dplorables consquences: Turgot et Malesherbes sont, eux aussi,
contraires  ce diplomate. La reine qui leur garde dj rancune de
n'avoir pas appuy ceux de ses protgs qu'elle voulait faire entrer
dans le cabinet, la reine, faisant violence  la conscience du roi, se
joint  la cabale qui renverse ces deux honntes ministres. Peut-tre
Marie-Antoinette s'imaginait-elle que la France dsirait ce changement.
Mais pour venger M. de Guines, elle montra une pret bien trangre 
sa gnrosit habituelle. Elle aurait voulu que Turgot ft envoy  la
Bastille le jour mme o, par elle, M. de Guines tait nomm duc! Voil
ce qu'crit avec douleur  l'impratrice Marie-Thrse, l'ambassadeur
d'Autriche, le comte de Mercy-Argenteau. Lui-mme le constate: la jeune
reine n'aime pas M. de Guines; mais elle soutient en lui l'ami de M. de
Choiseul[441].


[Note 441: Le comte de Mercy  Marie-Thrse, 16 mai 1776, etc.
D'Arneth et Geffroy, _recueil cit_. Voir aussi l'introduction.]

Le 11 mai 1776, Marie-Antoinette crivait  sa mre: M. de Malesherbes
a quitt le ministre avant-hier... M. Turgot a t renvoy ce mme
jour... J'avoue  ma chre maman que je ne suis pas fche de ces
dparts, mais je ne m'en suis pas mle[442]. La reine ignorait que
Marie-Thrse savait  quoi s'en tenir sur la sincrit de cet aveu;
mais la jeune femme mentait comme une colire qui a peur d'tre
gronde. Elle se souvenait des reproches que sa mre lui avait faits au
sujet de ses premires imprudences politiques. L'empereur Joseph II,
tendrement attach  sa soeur Marie-Antoinette, lui avait crit alors
une lettre si dure que Marie-Thrse crut devoir en empcher l'envoi.

[Note 442: Marie-Antoinette  Marie-Thrse, 15 mai 1776. D'Arneth et
Geffroy, _recueil cit_.]

Dans son franais germanique, Joseph II avait adress  la reine des
avertissements tels que ceux-ci: De quoi vous mlez-vous, ma chre
soeur, de dplacer les ministres, d'en faire envoyer un autre sur ses
terres, de faire donner tel dpartement  celui-ci ou  celui-l, de
faire gagner un procs  l'un, de crer une nouvelle charge dispendieuse
 votre cour, enfin de parler d'affaires, de vous servir mme de termes
trs peu convenables  votre situation? Vous tes-vous demand une fois,
par quel droit vous vous mlez des affaires du gouvernement et de
la monarchie franaise? Quelles tudes avez-vous faites? Quelles
connaissances avez-vous acquises, pour oser imaginer que votre avis ou
opinion doit tre bonne  quelque chose, surtout dans des affaires qui
exigent des connaissances aussi tendues? Vous, aimable jeune personne,
qui ne pensez qu' la frivolit, qu' votre toilette, qu' vos
amusements toute la journe, et qui ne lisez pas, ni entendez parler
raison un quart d'heure par mois, et ne rflchissez, ni ne mditez,
j'en suis sr, jamais, ni combinez les consquences des choses que vous
faites ou que vous dites? L'impression du moment seule vous fait agir,
et l'impulsion, les paroles mmes et arguments, que des gens que vous
protgez, vous communiquent, et auxquels vous croyez, sont vos seuls
guides[443].

[Note 443: Joseph II an Marie-Antoinette, juillet 1775. _Marie
Antoinette, Joseph II und Leopold II. Ihr Briefwechsel_ herausgegeben
von Alfred Ritter von Arneth. Leipzig, 1866.]

Mais Marie-Thrse et Joseph II taient loin de vouloir que la reine
n'et aucune action politique. Ils voulaient seulement qu'elle prt au
srieux cette influence et la ft servir non  ces petites passions
comme les appelait le comte de Mercy, mais  des choses utiles. Ils
n'oubliaient pas ici leurs intrts, et l'alliance autrichienne est
surtout ce qu'ils recommandent aux soins de Marie-Antoinette. C'est
pour que cette alliance ne soit pas compromise aprs le partage de la
Pologne, que Marie-Thrse, abaissant sa dignit maternelle, avait
nagure reproch  la dauphine de France d'afficher pour Mme du Barry le
mpris que la crature lui inspirait. Froisse dans les plus fires
dlicatesses de son me, la jeune archiduchesse rsistait  sa mre:
Vous pouvez tre assure, lui crivait-elle, que je n'ai pas besoin
d'tre conduite par personne pour ce qui est de l'honntet[444]. Pour
obtenir de la pure jeune femme une parole banale que celle-ci adresse
enfin  Mme du Barry, il faut que sa mre l'adjure de sauver l'alliance
entre son pays natal et son futur royaume.

[Note 444: Marie-Antoinette  Marie-Thrse, 13 octobre 1774. D'Arneth
et Geffroy, _recueil cit_.]

En 1778 clate l'affaire de la succession de Bavire. Aprs que Joseph
II a illgalement envahi ce pays, la famille de Marie-Antoinette la
supplie d'obtenir que la France intervienne en faveur de l'Autriche. La
reine est alors, on le sait, toute-puissante sur Louis XVI. A l'empire
qu'elle exerce sur lui et qui a succd  la froideur avec laquelle il
la traitait nagure, se joint le tendre intrt qu'inspire l'espoir de
sa premire maternit. En lisant les appels mouvants que lui adressent
cette mre qui, dit-elle, mourra de chagrin si l'alliance est rompue; ce
frre tant aim qui, en lui reprochant de ne pas l'aider, lui dclare
que du moins elle n'aura pas  rougir de lui dans les prochains combats,
la jeune femme se trouble. Sa pleur, ses larmes, trahissent son
angoisse. La vue de sa douleur dchire le coeur de Louis XVI; il pleure
avec elle, mais c'est avec ses ministres qu'il agit, et le devoir du roi
l'emporte sur la tendresse de l'poux[445]. Ce devoir et cette tendresse
se concilient du jour o la France, investie du beau rle de mdiatrice,
termine le conflit.

[Note 445: Voir dans le recueil de MM. d'Arneth et Geffroy, les
lettres de l'anne 1778.]

Plus tard, lorsque Joseph II voulait que la Hollande lui livrt la libre
navigation de l'Escaut, la reine intervint avec une persvrante nergie
pour que la France soutnt son frre[446]. Par son trait avec l'Autriche,
la France s'tait engage  fournir  son allie, en cas de juste
guerre, une somme de quinze millions, ou bien une arme de vingt-quatre
mille hommes. La reine demandait que ce dernier mode de secours ft
adopt. Je ne pus l'obtenir, dit-elle  Mme Campan, et M. de Vergennes,
dans un entretien qu'il eut avec moi  ce sujet, mit fin  mes instances
en me disant qu'il rpondait  la mre du dauphin et non  la soeur de
l'empereur[447].

[Note 446: Voir dans le recueil de M. d'Arneth, _Marie Antoinette,
Joseph II und Leopold II_, les lettres changes en 1784 et 1785.]

[Note 447: Mme Campan, _Mmoires_.]

Les quinze millions dont l'Autriche n'avait pas besoin, furent expdis
 Vienne d'une manire qui fit croire au peuple que la reine vidait pour
sa famille les coffres de l'tat! C'est par de tels faits que la reine
voyait se propager dans les classes populaires l'injurieux surnom qu'
son arrive en France on lui avait donn en haut lieu: _l'Autrichienne_.
Et cependant la critique impartiale l'a constat: les sentiments
domestiques de la reine ne furent pas ici nuisibles  la France. Devant
la puissance grandissante et menaante de la Prusse, le moment tait
venu d'abandonner la vieille politique antiautrichienne. Qui donc
aujourd'hui oserait dire le contraire?

En agissant comme fille, comme soeur, et sagement contenue d'ailleurs en
cette circonstance par le gouvernement de Louis XVI, la reine n'avait
donc pas exerc une influence rprhensible. Il n'en fut pas de mme
lorsque d'autres sentiments la jetrent dans les luttes politiques.

Pendant les annes o son mari ne lui avait tmoign que de
l'indiffrence, la jeune femme avait report sur l'amiti le besoin de
tendresse qui tait refoul dans son coeur. Elle s'tait cr, en dehors
de son cercle officiel, un cercle intime qu'elle se plaisait  retrouver
au Petit-Trianon. Dans cette dlicieuse rsidence, elle chappait aux
rigoureux dtails d'une tiquette que lui rendait si odieuse l'ducation
patriarcale qu'elle avait reue  Vienne. Rousseau avait mis  la mode
le got des bergeries. Au milieu des lgantes rusticits d'une nature
artificielle, la reine de France est ravie d'changer le sceptre contre
la houlette.

Marie-Antoinette a fui le tracas des affaires; elle a cherch dans une
paisible retraite les joies si pures de l'amiti. Elle a cru trouver
l non des courtisans, mais des amis. Et c'est par ce volontaire
dpouillement de sa grandeur, c'est par ce besoin d'une douce intimit
et d'une affection dsintresse, qu'elle se voit entrane dans
le conflit des ambitions de cour. L'amiti si tendre qui unit
Marie-Antoinette  Mme de Polignac, devient un instrument de domination
pour la coterie qui entoure la favorite et que la reine rencontre
journellement chez son amie. Sous cette influence, Marie-Antoinette
nomme les ministres. Si certains choix sont bons, tels que ceux de M. de
Sgur et de M. de Castries, que dire des motifs qui dcident la reine 
faire dsigner M. d'Adhmar pour l'ambassade de Londres: il ennuie la
reine, c'est l son titre  ce brillant loignement de Versailles[448].
On arrache  Marie-Antoinette, malgr ses rpugnances, la nomination
de Calonne; et bien qu'elle n'encourage pas les dilapidations de ce
ministre, bien qu'elle le fasse mme renvoyer, on la rend responsable de
l'tat o il a mis les finances. _Madame Dficit_, tel est le nom cruel
dont la baptisent les Halles. Un jour viendra o Marie-Antoinette
dira que si les reines s'ennuient dans leur intrieur, elles se
compromettent chez les autres[449].

[Note 448: Mme Campan, _Mmoires_.]

[Note 449: Id., _id_.]

C'est encore  une amiti qu'elle cde quand,  la prire de son
prcepteur, l'abb de Vermond, elle fait donner pour successeur 
Calonne l'inepte Brienne. C'est en 1787. Date funeste pour le repos de
Marie-Antoinette! Par la faiblesse du roi, par le peu de confiance
que le nouveau ministre inspire  Louis XVI, la reine est oblige
d'intervenir directement dans la conduite des affaires. Jusque-l son
influence relle s'est borne au choix plus ou moins heureux de quelques
personnages officiels. Maintenant c'est  la direction mme de la
politique que la condamnent son dvouement d'pouse et aussi sa
prvoyance de mre.

Elle s'affligeait souvent de sa position nouvelle, et la regardait
comme un malheur qu'elle n'avait pu viter, dit Mme Campan. Un jour que
je l'aidais  serrer des mmoires et des rapports que des ministres
l'avaient charge de remettre au roi: _Ah!_ dit-elle en soupirant, _il
n'y a plus de bonheur pour moi depuis qu'ils m'ont faite intrigante._
Je me rcriai sur ce mot. Oui, reprit la reine, c'est bien le
mot propre; toute femme qui se mle d'affaires au-dessus de ses
connaissances, et hors des bornes de son devoir, n'est qu'une
_intrigante_; vous vous souviendrez au moins que je ne me gte pas, et
que c'est avec regret que je me donne moi-mme un pareil titre; les
reines de France ne sont heureuses qu'en ne se mlant de rien, et en
conservant un crdit suffisant pour faire la fortune de leurs amis et le
sort de quelques serviteurs zls. Hlas! la reine ne se rendait pas
compte que c'tait justement son dsir de faire la fortune de ses
amis, qui l'avait fatalement entrane aux affaires, et que les faveurs
inoues dont elle les avait combls, avait contribu  son impopularit!
Mais poursuivons le rcit de Mme Campan.

Savez-vous, ajouta cette excellente princesse, que sa conduite
plaait, malgr elle, en contradiction avec ses principes, savez-vous
ce qui m'est arriv dernirement? Depuis que je vais  des comits
particuliers chez le roi, j'ai entendu, pendant que je traversais
l'Oeil-de-boeuf, un des musiciens de la chapelle dire assez haut pour
que je n'en aie pas perdu une seule parole: _Une reine qui fait son
devoir reste dans ses appartements  faire du filet_.

J'ai dit en moi-mme: _Malheureux, tu as raison; mais tu ne connais pas
ma position: je cde  la ncessit et  ma mauvaise destine_.

La voici donc, cette pauvre reine, en proie  l fatalit qui pse sur
elle. Avec son inexprience, comment pourrait-elle guider la royaut
dans la crise la plus effroyable que la France ait traverse? Est-ce une
main novice qui peut saisir le gouvernail  l'heure o la tempte va
faire sombrer le navire?

Marie-Antoinette a les vertus morales, le courage hroque, la
gnrosit, le dvouement, la grandeur enfin. Prs d'un roi qui aurait
eu un caractre plus ferme que Louis XVI, elle n'aurait eu  dployer
que ces qualits, qui se rsument en celle-ci: la magnanimit. Mais
oblige de vouloir pour le roi, de dcider pour lui, la reine n'a pas
t prpare  ce nouveau rle, et ceux qui prtendent la guider ne le
font que d'aprs leurs intrts personnels. En prenant ouvertement le
pouvoir, Marie-Antoinette en assume les terribles responsabilits, et
augmente la somme de haines qui s'amasse contre elle.

Quand il faut accorder au dsespoir de la nation entire[450] la
disgrce de Brienne, Marie-Antoinette montre, cette fois encore,
l'imprudente gnrosit de son coeur. Elle donne de hautes marques
de son estime au ministre qu'a justement fait tomber l'indignation
publique.

[Note 450: Mme Campan, _Mmoires_.]

Autrefois elle a t tour  tour favorable et hostile  Necker.
Maintenant c'est elle qui le prie d'accepter le pouvoir. A ce moment
elle semble dispose aux rformes que le roi peut accorder sans abaisser
la dignit royale. Nous la voyons accueillir le projet d'une
double reprsentation du Tiers-tat. Plus tard, lorsque la crise
rvolutionnaire aura clat, la reine semblera accepter le concours de
Mirabeau; elle coutera avec sympathie les conseils de Barnave, et elle
paratra croire que l'essai loyal de la Constitution est la suprme
ressource de la monarchie; mais ne nous y mprenons pas! La reine alors
n'est plus libre, elle est oblige de cacher sa vritable pense. Ce
n'est qu'en frmissant qu'elle supporte le joug et avec le secret espoir
de le voir briser. Combien sa fire et loyale nature souffre de cette
dissimulation que lui impose la ncessit: toujours l'implacable
ncessit! Avec quelle confusion elle est oblige de dmentir par un
billet chiffr la lettre que Barnave lui a fait crire  Lopold II pour
lui proposer de reconnatre la Constitution[451]!

[Note 451: Marie Antoinette an den Grafen Mercy, 29 et 31 juillet
1791; an Leopold II, 30 juillet 1791, etc. D'Arneth, _Marie Antoinette
Joseph II und Leopold II. Ihr Briefwechsel_.]

La libert, elle la veut, mais dans une sage mesure; elle la veut, mais
telle que le roi a toujours dsir la donner, non telle que l'a impose
sous de hideuses conditions une populace qui se dit le peuple. La reine
dit qu'il faut bien pier le moment ou la France semblera dispose 
recevoir de son roi cette libert. Mme aprs de sanglantes journes
rvolutionnaires, elle croit que le peuple n'est qu'gar, et qu'en lui
tmoignant de la confiance, on le ramnera[452]. Vaine illusion!

[Note 452: Marie Antoinette an Leopold II, 29 mai et 7 novembre 1790.
_Id_.]

Deux solutions taient dsormais en prsence.

Devant l'intrpide courage de Marie-Antoinette, Mirabeau, frapp
d'admiration, avait dit: Le roi n'a qu'un homme, c'est sa femme. Il n'y
a de sret pour elle que dans le rtablissement de l'autorit royale.
J'aime  croire qu'elle ne voudrait pas de la vie sans sa couronne; mais
ce dont je suis bien sr, c'est qu'elle ne conservera pas sa vie si elle
ne conserve pas sa couronne.

Le moment viendra, et bientt, o il lui faudra essayer ce que peuvent
une femme et un enfant  cheval; c'est pour elle une mthode de
famille[453]. Cette fire attitude tait bien celle qui convenait  la
digne fille de Marie-Thrse; mais, ce que Mirabeau proposait, c'tait
l'appel  une guerre civile devenue d'ailleurs invitable. La reine
de France recula devant l'horreur d'une lutte fratricide. C'est
alors qu'elle tenta ce qu'on lui a si amrement reproch: l'appel 
l'intervention trangre.

[Note 453: Seconde note du comte de Mirabeau pour la cour, 20 juin
1790. _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, publie par M. de Bacourt.]

Lorsque la famille royale se prparait  fuir, la reine avait crit 
l'empereur Lopold, son frre: Nous devons aller  Montmdy. M. de
Bouille s'est charg des munitions et des troupes  faire arriver en ce
lieu, mais il dsire vivement que vous ordonniez un corps de troupes de
huit  dix mille hommes  Luxembourg, disponible  notre rclamation
(bien entendu que ce ne sera que quand nous serons en sret) pour
entrer ici, tant pour servir d'exemple  nos troupes, que pour les
contenir[454].

[Note 454: Marie Antoinette an Leopold II, 22 mai 1791. D'Arneth,
_recueil cit_.]

L'entre de troupes trangres en France pendant que la famille royale
y tait, exposait celle-ci aux terribles reprsailles de la Rvolution.
C'est pourquoi la reine ne voulait pas que cette ventualit se
produist avant que son mari et ses enfants fussent  l'abri. C'est
pourquoi aussi elle blmait nergiquement le parti de l'migration.
C'est pourquoi encore, aprs son retour de Varennes, elle ne demandait
plus, comme Barnave, que ce congres arm qui permt aux hommes modrs,
aux partisans de l'ordre, aux propritaires, de relever la tte et de se
rallier contre l'anarchie autour du trne et des lois, dit M. Taine en
dmontrant que ce ne fut pas la royaut, mais l'Assemble lgislative
qui appela sur la France la coalition des rois.

Une fois la guerre dclare par l'Assemble, la reine, il est vrai,
seconda activement l'intervention trangre, et je voudrais pouvoir
effacer de sa vie ce billet chiffr par lequel elle fit connatre 
l'ambassadeur d'Autriche la marche des armes franaises[455]. Mais
comment oserait-on lui faire un crime de ce qui ne fut qu'un aveuglement
trop lgitime, hlas!

[Note 455: Marie Antoinette an den Grafen Mercy, 26 mars 1792. Ganz in
Chiffern; die Auflsung von Mercy's Hand liegt bei. D'Arneth, _recueil
cit_.]

Marie-Antoinette est femme, elle est pouse et mre, elle est
chrtienne, elle est fille des empereurs d'Allemagne et femme du roi de
France, et, dans toutes ces situations, elle est cruellement atteinte.
Femme, elle subit d'indignes outrages.

Elle ne peut paratre  sa fentre sans risquer de recevoir d'immondes
injures. Depuis la fuite de Varennes, elle est surveille mme pendant
la nuit, et il faut que sa chambre  coucher reste ouverte pour que, de
la pice prcdente, l'officier de garde puisse observer ce qui se passe
chez elle. Odieuse inquisition qui rvolte toutes les dlicatesses de sa
pudeur! pouse, elle voit abaisser son mari, elle voit couler les larmes
que lui arrache cette humiliation; mre, elle tremble pour la vie du
roi, pour la vie de ses enfants. Pour la sienne, peu lui importerait!
Chrtienne, elle voit perscuter l'Eglise. Fille des Csars, elle sent
ruisseler dans ses veines un sang que l'outrage fait bouillonner et qui
la rend impatiente du frein. Reine, elle sait que la vraie France n'est
pas avec la Rvolution sanglante; elle a entendu, en pleurant, ces voix
qui sont montes jusqu' ses fentres: Ayez du courage, Madame, les
bons Franais souffrent pour vous et avec vous[456], et elle a voulu
sauver la partie saine de la nation.

[Note 456: Mme Campan, _Mmoires_.]

N'oublions pas non plus que c'tait de son frre que Marie-Antoinette
attendait le secours qui, suivant elle, devait sauver sa famille et
la France, et, redisons avec M. Cuvillier-Fleury: Le patriotisme
l'accusait; la dmagogie l'a condamne; l'humanit l'absout[457].

[Note 457: Cuvillier-Fleury, _tudes et portraits_. Premire srie.
_Marie-Antoinette.]

Et d'ailleurs, mme dans cette guerre o ses voeux semblaient tre avec
l'tranger, comme son coeur restait franais! Oui, dit Mme Campan, non
seulement Marie-Antoinette aimait la France, mais peu de femmes eurent
plus qu'elle ce sentiment de fiert que doit inspirer la valeur des
Franais. J'aurais pu en recueillir un grand nombre de preuves; je puis
du moins citer, deux traits qui peignent le plus noble enthousiasme
national. La reine me racontait qu' l'poque du couronnement de
l'empereur Franois II ce prince, en faisant admirer la belle tenue
de ses troupes  un officier gnral franais, alors migr, lui dit:
_Voil de quoi bien battre vos sans-culottes!--C'est ce qu'il faudra
voir, Sire_, lui rpondit  l'instant l'officier. La reine ajouta: Je
ne sais pas le nom de ce brave Franais, mais je m'en informerai; le
roi ne doit pas l'ignorer. En lisant les papiers publics, peu de jours
avant le 10 aot, elle y vit citer le courage d'un jeune homme qui tait
mort en dfendant le drapeau qu'il portait, et en criant: _Vive la
nation!_ Ah! le brave enfant! dit la reine; quel bonheur pour nous si
de pareils hommes eussent toujours cri _vive le roi!_

Aussi que de dchirements dans ce noble coeur quand on l'accusait de ne
pas aimer la France! Deux fois, dit Mme Campan, je l'ai vue prte 
sortir de son appartement des Tuileries pour se rendre dans les jardins
et parler  cette foule immense qui ne cessait de s'y rassembler pour
l'outrager: Oui, s'criait-elle en marchant  pas prcipits dans sa
chambre, je leur dirai: Franais, on a eu la cruaut de vous persuader
que je n'aimais pas la France! moi! mre d'un dauphin qui doit rgner
sur ce beau pays! moi! que la Providence a place sur le trne le
plus puissant de l'Europe! Ne suis je pas de toutes les filles de
Marie-Thrse celle que le sort a le plus favorise? Et ne devais-je pas
sentir tous ces avantages? Que trouverais-je  Vienne? Des tombeaux!
Que perdrais-je en France? Tout ce qui peut flatter la gloire et la
sensibilit[458].

[Note 458: Mme Campan, _Mmoires_.]

La crainte de soulever une meute arrtait de tels lans, qui tmoignent
que si la reine se trompait dans ses vues politiques, c'tait du moins
de bonne foi qu'elle errait.

Le malheur de Marie-Antoinette, comme celui de bien des femmes qui
ont exerc le pouvoir, est de s'tre trop laiss gouverner par ses
impressions et de n'avoir pas suffisamment distingu de l'intrt de
l'tat l'intrt de sa famille. L'instinct du coeur trompe souvent dans
les matires politiques qui exigent une profonde connaissance des hommes
et des choses; mais, du moins, cet instinct ne dut jamais la reine
quand il la porta  ces actes de courage moral dont la femme est
peut-tre plus capable que l'homme aux heures de suprme pril.

Par sa fire attitude devant l'meute sanglante et menaante, la reine
arrache des cris d'admiration  ses insulteurs mme. Voyons-la 
Versailles dans les journes d'octobre 1789. Ds le 5, une horde de
femmes a t le sinistre avant-coureur de l'arme parisienne. Ce
qu'elles sont venues demander, ces femmes, ce sont les boyaux de la
reine pour en faire des cocardes. Comme de hideuses sorcires, elles
veulent les foies de la reine pour les fricasser. Marie-Antoinette
n'a pas peur: J'ai appris de ma mre  ne pas craindre la mort, et je
l'attendrai avec fermet, dit-elle. L'meute est venue chercher la
reine jusque dans son palais. Marie-Antoinette a d se jeter hors de son
lit pour chapper au couteau des assassins. La reine, la reine, c'est
elle que, dans la journe du 6, le peuple mande au balcon du palais.
Elle s'y montre, protge par ses deux enfants. Point d'enfants! crie
la foule. Alors, repoussant ses enfants, la fille des Csars, la reine
s'avance. Elle croise ses mains sur sa poitrine et attend le martyre.
Et les voix dlirantes qui demandaient sa mort, s'unissent dans ce cri
enthousiaste: Vive la reine!

Elle aurait voulu faire passer dans l'me de tous ceux qui l'entouraient
la fire nergie qui la soutenait. Devant les dfaillances des uns, le
mauvais vouloir des autres, elle crivait en 1791: Je vous assure qu'il
faut bien plus de courage  supporter mon tat que si on se trouvait
au milieu d'un combat... Mon Dieu, est-il possible que, ne avec du
caractre, et sentant si bien le sang qui coule dans mes veines, je sois
destine  passer mes jours dans un tel sicle et avec de tels hommes?
Mais ne croyez pas pour cela que mon courage m'abandonne; non pour moi,
pour mon enfant je me soutiendrai, et je remplirai jusqu'au bout ma
longue et pnible carrire. Je ne vois plus ce que j'cris. Adieu[459].

[Note 459: Marie-Antoinette an den Grafen Mercy, 12 septembre 1791.
D'Arneth, _ouvrage cit_.]

Ce superbe courage n'aura jamais de dfaillance. Marie-Antoinette ne
quittera jamais auprs de son mari, auprs de ses enfants, le poste du
danger. Mourir avec eux ou pour eux, c'est l dsormais son voeu. Le 20
juin la verra impassible sous les infmes outrages et les pouvantables
menaces de ces hordes qui, dfilant devant elle, lui prsentent des
verges, une guillotine, une potence. Elle arrache des larmes  la mgre
qui lui a jet  la face d'horribles imprcations et qu'elle subjugue
par l'incomparable majest de sa douce et maternelle parole[460]. Par la
gnreuse confiance qu'elle tmoigne aux gardes nationaux, elle les
meut, et l'un d'eux lui saisit la main et y appuie ses lvres avec
respect. Peu s'en fallut que la multitude n'applaudt[461].

[Note 460: Mme Campan, _Mmoires_.]

[Note 461: Comte de Falloux, _Louis XVI_.]

Au 10 aot, mme intrpidit. C'est la reine qui, foudroyant Ption sous
son regard, le contraint de signer l'ordre de combattre par la force
l'meute qu'il a contribu  prparer. C'est elle qui fait passer au
roi la revue des troupes, et s'il avait eu le secret de ces paroles qui
changent le coeur d'une multitude, peut-tre la royaut et la France
taient-elles sauves.

Maintenant tout est fini. La reine qui, plutt que de quitter les
Tuileries, voulait se faire clouer aux murs du palais, la reine a t
contrainte de suivre son mari aux Feuillants. Louis XVI est suspendu de
ses fonctions royales, sa famille est prisonnire.

Nous sommes perdus, dit-elle; nous voil arrivs o l'on nous a mens
depuis trois ans par tous les outrages possibles; nous succomberons dans
cette horrible rvolution; bien d'autres priront avec nous. Tout le
monde a contribu  notre perte; les novateurs comme des fous, d'autres
comme des ambitieux pour servir leur fortune; car le plus forcen des
jacobins voulait de l'or et des places, et la foule attend le pillage.
Il n'y a pas un patriote dans toute cette infme horde; le parti des
migrs avait ses brigues et ses projets; les trangers voulaient
profiter des dissensions de la France: tout le monde a sa part dans nos
malheurs. Et comme le dauphin entrait avec sa soeur: Pauvres enfants!
dit la reine, qu'il est cruel de ne pas leur transmettre un si bel
hritage, et de dire: Il finit avec nous[462].

[Note 462: Mme Campan, Mmoires.]

La vie de la reine est termine. Dans la prison du Temple
Marie-Antoinette n'a plus que la majest du malheur. Mais l'pouse a
toujours son tendre dvouement, la mre exerce toujours cette mission
dont elle a constamment pratiqu les grands devoirs. Ici elle
n'appartient plus  l'histoire. Elle ne paratra plus dans la vie
publique que pour monter aux dernires stations de son chemin de croix.

Alors elle aura endur tout ce qu'une crature humaine peut supporter de
douleur. Du jour o la tte de son amie, la princesse de Lamballe, lui a
t prsente au bout d'une pique, jusqu' cette dchirante soire o le
roi s'est arrach de ses bras,  la veille de monter sur l'chafaud, il
semblait que la coupe d'amertume et t vide par elle jusqu'au fond.
Non, il y avait encore une lie que pouvait seule y dposer la main
criminelle d'un dmon: il fallait que la reine, cette grande mre[463],
s'entendt publiquement accuser d'avoir corrompu l'innocence de son
fils; il fallait que l'on et arrach  ce pauvre enfant, aprs l'avoir
abruti, l'accusation qui faisait jaillir du coeur de la reine ce mot
sublime: Si je n'ai pas rpondu, c'est que la nature se refuse 
rpondre  une pareille question faite  une mre. J'en appelle 
toutes celles qui peuvent se trouver ici. Remues jusqu'au fond des
entrailles, les mgres elles-mmes frmissaient.

[Note 463: C'est ainsi que la nomme M. de Lescure.]

Sous la poignante treinte de toutes les tortures physiques et de tous
les supplices du coeur, Marie-Antoinette garde l'amour de ce pays o
elle les souffre. Elle fait des voeux pour le bonheur de la France,
ft-ce au dtriment du bonheur de son fils. Elle n'a pour ses bourreaux
que des paroles de misricorde, et dans l'admirable lettre qu'elle crit
 Madame lisabeth avant de monter sur l'chafaud, elle exhorte son fils
 ne pas venger sa mort. C'est bien la femme magnanime qui avait dit au
lendemain du 6 octobre: J'ai tout vu, tout su, tout oubli.

Lorsque, au milieu d'une foule vocifrante qui ne sait mme pas
respecter la majest de la mort, la reine gravit les degrs de
L'chafaud avec la mme dignit souveraine qu'elle montait nagure les
marches du trne, elle a depuis longtemps secou la poussire des luttes
politiques. Il n'y a plus en elle qu'une martyre qui atteint enfin le
sommet du Calvaire.

Il tait ncessaire qu'un homme mourt pour le salut de tous, avait
crit Marie-Antoinette sur l'immortel plaidoyer que M. de Sze avait
fait pour le roi. A elle aussi pouvait s'appliquer cette parole,  elle
et  toutes les grandes victimes qui surent, avec elle, faire  Dieu le
sacrifice de leur vie. Si, aux yeux de la misricorde divine, la France
de 1793 put tre rachete, c'est par tout le sang innocent qui, rpandu
alors, criait non pas vengeance contre les bourreaux, mais misricorde
pour eux.

Les femmes eurent leur large part dans cette rdemption nationale. Et,
en mme temps qu'elles expiaient par leur martyre le crime des uns, la
lchet des autres, que de sublimes exemples de dvouement et de
courage elles donnaient  leur poque! C'est Madame Elisabeth demeurant
volontairement au poste du pril pour mourir avec sa famille, Madame
Elisabeth ne voulant pas qu'on dtrompe les assassins qui la prennent
pour la reine, et,  l'heure du supplice, ne connaissant d'autre crainte
que celle que lui dicte une cleste chastet; ce sont ces filles, ces
pouses, bravant le trpas pour sauver un pre, une mre; un mari;
prenant la place d'un tre aim ou mourant avec lui; c'est Mlle de
Sombreuil acceptant, pour sauver la vie de son pre, le verre de sang
qu'on lui prsente[464]; c'est Mlle Cazotte flchissant les septembriseurs
en faveur de son pre, mais ne russissant qu'une fois  l'arracher 
la mort; c'est la princesse de Lamballe accourant de l'tranger pour
partager le pril de la reine et lchement assassine; c'est cette
humble femme de chambre rpondant  l'appel du nom de sa matresse pour
tre jete dans la Loire; c'est Mme Bouquet recueillant cinq proscrits,
partageant avec eux sa ration pendant un mois de famine, et montant avec
eux sur l'chafaud; ce sont ces chrtiennes qui, au prix de leur vie,
abritent Notre-Seigneur dans le prtre proscrit; ce sont ces Carmlites
de Compigne allant au supplice en chantant le _Veni Creator_ et le _Te
Deum_, se disputant la premire place sous le couperet de la guillotine,
tandis que leur suprieure veut mourir la dernire pour soutenir le
courage de ses filles. Rendons hommage encore  Mme de Stal dont la
plume loquente dfend Marie-Antoinette;  Mme Tallien qui soustrait
des victimes  la hache du bourreau; enfin,  ces quinze  seize cents
femmes qui prsentent  la Convention une ptition pour demander la
grce des prisonniers. Admirons encore dans leur patriotisme ces femmes
et ces filles d'artistes qui, devant la pnurie du Trsor, offrent 
l'Assemble constituante leurs bijoux pour contribuer  payer la dette
publique; ces femmes de Lille qui aident  repousser l'envahisseur;
cette mre Spartiate qui,  Saint-Mithier, entoure de ses enfants,
s'assoit dans sa boutique sur un baril de poudre, et, un pistolet 
chaque main, menace de faire sauter sa demeure si l'ennemi y pntre;
ces mules de Jeanne Hachette, ces engages volontaires qui se battent
auprs d'un pre, d'un frre, d'un mari; ces hroques enfants de
l'Alsace, Mlles Fernig, ges l'une de treize ans, l'autre de seize, et
qui, voyant leur pre courir sus aux Autrichiens, se jettent dans la
mle, combattent  Valmy,  Nerwinde,  Jemmapes, sous Dumouriez qui,
pour se servir de l'ascendant magntique qu'elles exercent sur leurs
compatriotes, leur a donn des commissions d'officiers d'tat-major,
et qui les voit attacher leurs noms  des faits de guerre dignes
d'illustrer _de vieux guerriers_[465].

[Note 464: M. de Pontmartin, qui a connu l'hrone, croit qu'au moment
o Mlle de Sombreuil allait boire le verre de sang, les bourreaux,
saisis d'un mouvement d'horreur ou de piti.... le rpandirent  ses
pieds. _Mes Mmoires._ Enfance et jeunesse, 1882.]

[Note 465: Lairtullier, _les Femmes clbres de_ 1789  1795.]

C'est dans ces gnreux lans de courage, de dvouement et de
patriotisme, que nous aimons  suivre les femmes; mais faut-il tudier
leur rle politique dans les annales rvolutionnaires, nous y trouverons
une nouvelle preuve des illusions et de l'impressionnabilit qu'elles
apportent dans les affaires publiques.

Mme Roland nous dira bien que Plutarque l'a dispose  devenir
rpublicaine. Mais et-il suffi  ce rsultat si d'autres influences n'y
avaient aid? Cette noble dame qui appelle _mademoiselle_ la vnre
grand'mre de Mme Roland, cette financire qui invite la famille de
la jeune philosophe pour la faire manger  l'office, n'ont-elles pas
soulev cette fire nature contre un ordre social qui permettait de
telles distinctions de rang? Lorsque la jeune fille va  Versailles, et
qu'elle y endure d'autres humiliations, que rpond-elle  sa mre qui
lui demande si elle est contente de son voyage: Oui, pourvu qu'il
finisse bientt; encore quelques jours, et je dtesterai si fort les
gens que je vois, que je ne saurai que faire de ma haine.--Quel mal
te font-ils donc?--Sentir l'injustice et contempler  tout moment
l'absurdit[466].

[Note 466: Mme Roland, _Mmoires_, dition de M. P. Faugre. _Mmoires
particuliers_.]

Si Mme Roland tait ne dans les classes privilgies qui lui
inspiraient de telles rancunes, il est probable qu'elle s'en serait
tenue au libralisme des grandes dames du XVIIIe sicle, ou qu'elle
aurait apport dans ses opinions politiques la mobilit qui distingua
ses croyances religieuses ou philosophiques. N'avait-elle point,
disait-elle, pass par le jansnisme, le cartsianisme, le stocisme,
pour arriver au patriotisme? N'y avait-il pas eu dans son ardente
jeunesse un moment o elle avait rv le martyre religieux avec le mme
enthousiasme qu'elle souffrit plus tard le martyre politique?

Mais dans la vie de Mme Roland, tout se runissait pour rendre cette
femme plus fidle  ses opinions politiques qu' ses croyances
religieuses. Dans le rle que joue son mari, elle voit le moyen
d'tablir cette rpublique idale dont l'illusion a caress sa jeunesse.
Disons ici  son honneur que, malgr la prtention thtrale avec
laquelle elle se montre dans ses _Mmoires_, elle a grand soin de nous
avertir qu'elle n'est jamais sortie de ses attributions de femme,
qu'elle n'a jamais pris une part active aux discussions politiques
qui avaient lieu chez son mari, mais que, dans l'attitude modeste
qui convient  son sexe, elle se bornait  couter. Ah, mon Dieu!
s'crie-t-elle, qu'ils m'ont rendu un mauvais service ceux qui se sont
aviss de lever le voile sous lequel j'aimais  demeurer! Durant douze
annes de ma vie, j'ai travaill avec mon mari, comme j'y mangeais,
parce que l'un m'tait aussi naturel que l'autre[467]. Elle reconnat
donc qu'elle a t pour Roland un secrtaire, mais un secrtaire
intelligent dont elle avoue elle-mme la collaboration. Nous savons que
ce n'est pas sa main seulement qui a crit la lettre, plus loquente que
gnreuse et juste, que Roland adressa  Louis XVI et qui le fit sortir
de ce cabinet o le 10 aot devait le faire rentrer. Dans diverses
dpches officielles de Roland se retrouvent la plume et l'esprit de sa
femme. Et, en effet, pour le malheur des Girondins, Mme Roland fut bien
rellement l'inspiratrice de ce parti qui, avec son esprit d'utopie,
crut pouvoir se servir des Jacobins pour faire le 10 aot contre la
royaut, vota pour la mort de Louis XVI et, entre ces deux actes,
dsavoua avec indignation les massacres de septembre: trange illusion
que de s'tonner du carnage quand on a lch la bte froce! Ceux qui la
dchanent en sont eux-mmes les victimes: Mme Roland et les Girondins
l'prouvrent.

[Note 467: Mme Roland, _l. c._]

Ds le moment de son arrestation, Mme Roland reconnat les illusions
de sa vie politique. Elle dit aux commissaires qui la conduisent 
l'Abbaye: Je gmis pour mon pays, je regrette les erreurs d'aprs
lesquelles je l'ai cru propre  la libert, au bonheur... Dans sa
captivit, apprend-elle l'arrestation des Girondins: Mon pays est
perdu!... s'crie-t-elle. Sublimes illusions, sacrifices gnreux,
espoir, bonheur, patrie, adieu! Dans les premiers lans de mon jeune
coeur, je pleurais  douze ans de n'tre pas ne Spartiate ou Romaine;
j'ai cru voir dans la Rvolution franaise l'application inespre des
principes dont je m'tais nourrie: la libert, me disais-je, a deux
sources: les bonnes moeurs qui font les sages lois et les lumires
qui nous ramnent aux unes et aux autres par la connaissance de nos
droits[468]... Eh bien, Mme Roland a vu ce qu'a produit une libert 
laquelle elle ne donne, mme dans ses dceptions, qu'une base humaine;
et dans ses _Dernires penses_, et plus amplement dans son _Projet de
dfense_, elle dit avec amertume: La libert! Elle est pour les
mes fires qui mprisent la mort, et savent  propos la donner,
ajoute-t-elle avec cette persvrante illusion classique qui, malgr la
rpulsion que lui inspire le sang vers, lui fait toujours saluer dans
le poignard de Brutus la dlivrance de son pays[469]. Cette libert,
poursuit Mme Roland, n'est pas pour ces hommes faibles qui temporisent
avec le crime, en couvrant du nom de prudence leur gosme et leur
lchet. Elle n'est pas pour ces hommes corrompus qui sortent de la
fange du vice,ou de la fange de la misre pour s'abreuver dans le sang
qui ruisselle des chafauds. Elle est pour le peuple sage qui chrit
l'humanit, pratique la justice, mprise les flatteurs, connat ses
vrais amis et respecte la vrit. Tant que vous ne serez pas un tel
peuple,  mes concitoyens! vous parlerez vainement de la libert; vous
n'aurez qu'une licence dont vous tomberez victimes chacun  votre tour;
vous demanderez du pain, on vous donnera des cadavres[470], et vous
finirez par tre asservis.

[Note 468: Mme Roland, _Mmoires_. _Notices historiques_.]

[Note 469: Sur les illusions classiques des rvolutionnaires,
voir l'ouvrage de M. E. Loudun, _le Mal et le Bien_, tome IV, _la
Rvolution_]

[Note 470: Dans les notes des _Mmoires_ de Mme Roland, dits par
lui, M. Faugre fait remarquer qu'il y a ici une rminiscence d'un
discours de Vergniaud.]

En pleurant sur ses illusions perdues, Mme Roland honore ceux qui les
ont partages avec elle, rpublicains dclars mais humains, persuads
qu'il fallait par de bonnes lois faire chrir la rpublique de ceux mme
qui doutaient qu'elle put se soutenir; ce qui effectivement est plus
difficile que de les tuer, ajoute-t-elle avec une superbe ironie.
L'histoire de tous les sicles a prouv qu'il fallait beaucoup de
talents pour amener les hommes  la vertu par de bonnes lois, tandis
qu'il suffit de la force pour les opprimer par la terreur ou les
anantir par la mort.

Ce sont l de nobles regrets, et l'on aime  entendre ces graves et
gnreux accents dans ces pages o la dclamation remplace trop souvent
l'loquence, comme il arrive frquemment d'ailleurs dans les crits des
femmes politiques. Mais dans ces lignes, Mme Roland parle bien moins la
langue de la politique que celle de la conscience outrage.

Mme Roland sut mourir. Vous pouvez m'envoyer  l'chafaud, avait-elle
dit dans son premier interrogatoire: vous ne sauriez m'ter la joie que
donne une bonne conscience, et la persuasion que la postrit vengera
Roland et moi en vouant  l'infamie ses perscuteurs[471].

[Note 471: Mme Roland, _Projet de dfense_, _Notes sur son procs_,
etc.]

Sans doute un appareil thtral se mle aux derniers jours de Mme
Roland. Le courage stocien n'a pas la sublime simplicit du courage
chrtien. Comme l'acteur qui se drape dans les plis de son vtement pour
mourir avec noblesse, aux applaudissements du public, le stocien meurt
en regardant le monde auquel il demande la gloire. Le chrtien ne
regarde que le ciel dont il attend sa rcompense.

Quand arriva cependant l'heure du supplice, Mme Roland parat avoir
eu comme une soudaine perspective de la vie ternelle. Au pied de
l'chafaud, dit-on, elle demanda qu'il lui ft permis d'crire des
penses extraordinaires qu'elle avait eues dans le trajet de la
Conciergerie  la place de la Rvolution. Cette faveur lui fut
refuse[472].

[Note 472: P. Faugre, introduction aux _Mmoires de Mme Roland_.]

J'ai dj cit quelquefois les _Mmoires_ que Mme Roland eut le courage
et le sang-froid d'crire dans sa prison. La publication entire de ces
crits a t funeste  la mmoire de cette femme clbre. La vanit
de l'auteur, le cynisme de certains dtails ont singulirement fait
descendre Mme Roland du pidestal o l'avaient leve l'hrosme de sa
mort et l'illusion de l'histoire contemporaine. Nous voyons aussi dans
ces _Mmoires_ combien peu la femme a t cre pour un rle public. Mme
Roland se met-elle en scne, prend-elle la pose d'une hrone, elle est
guinde, prtentieuse; des rminiscences classiques se mlent dans
son langage  l'enthousiasme obligatoire et par consquent faux qui
distingue l'cole de Rousseau. La femme politique gte jusqu' la femme
du foyer qui elle-mme se plat  l'emphase; mais lorsque Mme Roland
veut bien n'tre que la femme du foyer, et qu'elle nous pargne
d'tranges confidences, nous la jugeons avec plus de sympathie. Sa
tendresse pour sa mre, ses promenades dans les bois de Meudon lui
dictent des pages simples, touchantes, remplies de fraches descriptions
et qui parlent vraiment  notre coeur. Nous avons rendu hommage  la
gnrosit naturelle de ses sentiments. Voyons-la encore se dvouer avec
un intrpide courage  la dfense d'un mari pour lequel elle n'a qu'une
affectueuse estime. Entendons enfin cette femme qui la sert dans sa
prison et qui dit  Riouffe, l'un des compagnons de sa captivit:
Devant vous, elle rassemble toutes ses forces; mais dans la chambre,
elle reste quelquefois trois heures appuye sur sa fentre  pleurer.

Sparez Mme Roland de la Rvolution, elle ne parat plus la mme,
dit le comte Beugnot qui, lui aussi, la connut en prison. Personne
ne dfinissait mieux qu'elle les devoirs d'pouse et de mre, et ne
prouvait plus loquemment qu'une femme rencontrait le bonheur dans
l'accomplissement de ces devoirs sacrs. Le tableau des jouissances
domestiques prenait dans sa bouche une teinte ravissante et douce; les
larmes s'chappaient de ses yeux, lorsqu'elle parlait de sa fille et de
son mari: la femme de parti avait disparu[473]...

[Note 473: _Mmoires_ de Mme Roland, dition de M. Faugre. Appendice
du second volume.]

Dans ces pleurs, tout n'tait pas pour son mari, pour son enfant. Elle
avait au fond du cour une affection qui ne triompha pas de son honneur,
mais qui la fit profondment souffrir. Peut-tre le stocisme, la
seule foi qu'elle connt, ne lui aurait-il pas suffi pour supporter
courageusement sa captivit, si elle n'avait vu avec joie dans les murs
qui l'enfermaient une barrire qui la protgeait contre sa passion, mais
qui, suivant une dduction bien hasarde et bien prilleuse, la rendait
ainsi plus libre de garder son me  l'homme qu'elle aimait.

Comme le comte Beugnot, M. Legouv a fait remarquer combien en Mme
Roland l'homme d'tat est au-dessous de la femme: Elle a des sensations
politiques au lieu d'ides, et devient la perte de son parti ds qu'elle
en devient l'me[474].

[Note 474: Legouv, _Histoire morale des femmes_.]

Deux autres femmes clbres ont partag l'enthousiasme de Mme Roland
pour une rpublique idale: Charlotte Corday, Olympe de Gouges.
Charlotte Corday, comme Mme Roland, trouve que la libert est pour
les mes fires qui mprisent la mort, et savent  propos la donner.
Charlotte Corday la donne. Mais alors mme que la victime s'appelle
Marat, l'acte qui frappe cet homme est un crime, et ce n'est point par
l'assassinat que triomphent les saintes causes. Charlotte Corday a
cout la voix d'une passion noble dans son principe, mais coupable dans
son application. Elle a excut l'arrt de la vengeance humaine, non
celui de la justice divine.

Olympe de Gouges, elle, n'a pas vers le sang.

Nous retrouverons tout  l'heure en elle l'ardente mancipatrice
politique de la femme. Mais comment elle-mme remplit-elle ce rle
public qu'elle revendique pour la femme? Cette trange crature qui,
sans savoir lire ni crire, composa des pices de thtre et des
brochures rvolutionnaires, n'tait rpublicaine que dans ses
esprances; elle demeurait  son insu royaliste dans ses souvenirs; elle
demanda  dfendre Louis XVI; et ce sont les invectives qu'elle lana
contre Robespierre qui la firent condamner  mort. Ainsi que Mme Roland,
Olympe de Gouges eut, avec l'emphase oratoire, quelques clairs de
vritable loquence.

Mme Roland, Charlotte Corday, Olympe de Gouges poursuivaient sinon une
ide, du moins une utopie politique. Mais que dire de ces femmes, de
ces mgres que fit surgir l'meute, et qui, dans le dchanement des
passions populaires, dpassrent encore les hommes en cruaut, d'aprs
cette loi de la nature qui veut que l'tre le plus impressionnable soit,
suivant ses instincts, capable des plus gnreuses actions ou des plus
excrables forfaits! La fivre de la Rvolution avait donn  ces femmes
la soif du sang. Elles venaient  la cure comme ces btes fauves qui ne
savent pas pour quelle cause des hommes sont massacrs, mais qui sont
attires par l'odeur du carnage.

Dans leur farouche ardeur, ces femmes sont pour la Rvolution un
auxiliaire dont elle sent le prix. Mirabeau a dit que les femmes, en
se mettant aux premiers rangs de l'meute, peuvent seules la faire
triompher. Elles sont capables d'entendre un appel de ce genre, ces
femmes qui trouvent que les hommes ne vont pas assez vite.

Les femmes forment, au 5 octobre, l'avant-garde de ce peuple parisien,
de cette mer humaine qui roule jusqu' Versailles ses flots en fureur,
son cume immonde, et qui bat de ses vagues le vieux palais des rois.
Parmi ces femmes, les unes sont pousses par la famine, les autres par
leurs mauvais instincts. Filles perdues et femmes du peuple se coudoient
dans la mle. Elles sont armes de btons, de coutelas, de fusils;
l'une d'elles bat du tambour, et la horde chante le _a ira_.

Pour sduire les soldats qui dfendent Versailles, tout leur est bon, et
les dgotants spectacles de l'orgie se mlent aux scnes du massacre.
Voient-elles de leurs compagnes s'attendrir  la parole du roi, elles
procdent  la strangulation de ces dernires, ce qui ne les empchera
pas de cder elles-mmes au mouvement qui saluera la superbe attitude de
la reine.

Les femmes de l'meute ont triomph: elles ramnent  Paris la famille
royale. Juches sur des voitures, sur les trains des canons, elles sont
affubles des dpouilles des gardes du corps, et ces tranges soldats
jettent ce cri de sauvage triomphe: Nous ne manquerons plus de pain,
nous ramenons le boulanger, la boulangre et le petit mitron.

Elles demandent  la Commune une rcompense, et s'il en faut en croire
Pacquotte, elles l'ont bien mrite: Sans elles, la chose publique
tait perdue. En dpit des murmures masculins qui accueillent cette
assertion, les femmes obtiennent les honneurs qu'elles sollicitent.
Dans les crmonies publiques, elles auront une place d'honneur... et
tricoteront, ajoute Chaumette, peu partisan, comme nous allons le voir,
de leur mancipation politique.

Partout o il y aura du sang  flairer, les femmes de l'meute seront
l, aux Tuileries le 20 juin et le 10 aot, dans les prisons aux
massacres de septembre. Elles demandent des piques pour dfendre la
Constitution; mais en vrit elles ont bien d'autres armes. Ces femmes
qui endossent le pantalon rouge et qui se coiffent du bonnet rouge, ce
sont les _flagelleuses_; et si, sur la voie publique, elles rencontrent
d'autres femmes dont le civisme leur parat suspect, elles les
fouettent: outrage ignoble qu'elles font subir sur le parvis de
Notre-Dame aux angliques soeurs de charit expulses de leur maison.
Sous la douleur et la honte de cet infme supplice, les saintes filles
tombent malades, quelques-unes d'entre elles meurent, et l'une d'elles,
qui a voulu se sauver, est jete dans la Seine.

Ces femmes forment des clubs. Le plus terrible est celui de la _Socit
des femmes rvolutionnaires_ qui s'assemblent dans le charnier de
l'glise Saint-Eustache. Un charnier convient bien  ces fauves.

Il y a encore d'autres socits parmi lesquelles il faut distinguer
la _Socit fraternelle_: c'est une succursale de la Socit mre des
Jacobins et celle-ci se charge de diriger cette ppinire. La _Socit
fraternelle_ a des affiliations dans tout le pays. Ses membres fomentent
la guerre contre l'Autriche.

Les femmes ne se contentent pas de leurs clubs; elles assistent et
prorent aux sances des clubs masculins et de l'Assemble. On les a
vues envahir l'Assemble de Versailles, se mler aux dputs, voter avec
eux, encourager les uns, imposer silence aux autres: Parle, dput;
tais-toi, dput. Par d'ignobles menaces, par des actes cyniques, elles
souillent l'asile de la reprsentation nationale[475].

[Note 475: Taine, _les Origines de la France contemporaine. La
Rvolution_; Lairtullier, _ouvrage cit_.]

Robespierre saura se servir du concours de ces femmes. Remplissant les
galeries des Assembles, elles... tricotent, comme le leur a prescrit
Chaumette, mais en mme temps elles prennent aux sances une part
active. Par leurs applaudissements, elles s'associent aux plus cruelles
motions des Jacobins. Elles couvrent de leurs hues la parole des
hommes modrs. Monsieur le prsident, faites donc taire ce tas de
_sans-culottes_, dit l'abb Maury en dsignant les tricoteuses. C'est
ainsi que fut employ pour la premire fois ce nom qui devait dsigner
les purs Jacobins[476].

[Note 476: Lairtullier, _l. c._]

Dans les comits de salut public et de sret gnrale, les tricoteuses
acclament les dnonciateurs. En prairial, elles ne se bornent pas 
se servir de leurs langues, elles tirent leurs couteaux contre la
Convention. C'est une femme, une folle furieuse qui assassine Fraud
qu'elle a pris pour Boissy-d'Anglas. La cruaut des femmes survivra mme
au rgime de la Terreur.

Les mgres se font gloire de ce titre: _les Furies de la guillotine_.
Lorsque le peuple semble las des scnes de l'chafaud, ce sont elles
que l'on enverra aux excutions pour que leurs hurlements rveillent la
meute populaire. Elles excitent les bourreaux. Avec une pre volupt,
elles se cramponnent jusqu' la planche de l'chafaud pour se mieux
repatre de la vue du sang. A leurs grimaantes attitudes,  leurs
fauves clats de rire, on les prendrait pour des dmons surgissant de
l'enfer. Elles dansent au pied de l'chafaud la hideuse carmagnole.

Quelques-unes des femmes de l'meute se sont fait un nom. Je ne parle
pas de cet tre allgorique, la Mre Duchesne, Brise-Acier, qui fumant
le schibouk, menaant de son sabre et tournant sa quenouille, crie aux
femmes: Vivre libre ou mourir! Je me contente de nommer la reine
des Halles, reine Audu, qui obtient une couronne pour sa belliqueuse
attitude dans les journes du 5 et du 6 octobre. Rose Lacombe, la
fondatrice de la fougueuse socit des femmes rvolutionnaires, la
farouche clubiste que je retrouverai tout  l'heure; Rose Lacombe
qui, avec les Marseillais, est alle, aux Tuileries le 10 aot, et en
septembre dans les prisons o elle a assouvi ses haines furieuses; Rose
Lacombe qui commande les _flagelleuses_, Rose Lacombe qui, accusant la
Convention de lenteur, dnonce  sa barre les fonctionnaires nobles ou
suspects, et qui, prise d'un jeune royaliste, se retourne contre les
Jacobins parce qu'ils ne veulent pas largir l'homme qu'elle aime; Rose
Lacombe enfin qui, aprs la fermeture des clubs de femmes, tiendra une
humble boutique dans la galerie du Luxembourg.

Le temps et la bonne volont me manquent pour m'arrter devant les
tristes hrones des journes rvolutionnaires. Il en est une cependant
que je veux signaler comme le type mme de la furie dmagogique.

Fille de laboureurs, Throigne de Mricourt a t aime d'un jeune
gentilhomme qui l'a abandonne. Voil ce qui a fait d'elle l'ennemie des
hautes classes. La villageoise devient courtisane, et pour commencer son
oeuvre de revendication sociale, elle se plat  ruiner les plus riches
seigneurs. La Rvolution clate. Throigne se jette dans les luttes de
la rue. En habit d'amazone, elle porte le sabre au ct, des pistolets
 la ceinture; et... dans le pommeau de sa cravache se trouve une
cassolette d'or contenant des sels et des parfums, en cas de
dfaillance et pour neutraliser l'odeur du peuple[477]. La courtisane et
l'meutire se combinent ici dans un curieux mlange.

[Note 477: Lairtullier, _l. c._]

Throigne participe aux journes de la Rvolution. Elle figure au
pillage du dpt d'armes des Invalides. Elle compte parmi les premiers
assaillants qui ont escalad les tours de la Bastille, et un sabre
d'honneur est sa rcompense. Accusant de tideur le club des _Enrags_
qui a des chefs tels que Maillard, Saint-Huruge, Santerre, elle a jet
sur Versailles les femmes du 5 octobre. Cette fois son amazone est
rouge, et rouge aussi son panache. chevele, arme jusqu'aux dents,
debout sur un canon, elle excite les insurgs. Le 10 aot, elle se
bat. Aux massacres de septembre, on la voit  l'Abbaye,  la Force, 
Bictre; elle a une acolyte qui tient une tte de femme au bout d'une
pique. Elle parle dans les clubs,  l'Assemble mme. Enfin, lie avec
Brissot, elle prche avec lui la conciliation des partis qu'il faut
runir contre l'tranger. Brissot est attaqu dans la rue par les
mgres. Throigne le dfend, et l'amazone rvolutionnaire subit le
chtiment que savent donner les _flagelleuses_. Cet outrage la rend
folle. On l'enferme. Alors Throigne la courtisane, Throigne la
septembriseuse a dans sa folie le double caractre de sa honteuse et
sanguinaire existence. Dpouille de tout sentiment de pudeur, elle ne
peut supporter aucun vtement, et dans sa hideuse nudit, elle se trane
sur le sol, elle mord avec rage celui dont la prsence l'irrite; et
recherchant ses aliments dans les ordures, elle ne peut boire que l'eau
boueuse du ruisseau.



                              CHAPITRE V

                 LA FEMME AU XIXe SICLE--LES LEONS
                 DU PRSENT ET LES EXEMPLES DU PASS.


I. L'mancipation politique des femmes juge par l'cole
rvolutionnaire.--II. Le travail des femmes. Quelles sont les
professions et les fonctions qu'elles peuvent exercer?--III. Quelle est
la part de la femme dans les oeuvres de l'intelligence et dans quelle
mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux arts?--IV.
L'ducation des femmes dans ses rapports avec leur mission.--V.
Conditions actuelles du mariage. Les droits civils de la femme
peuvent-ils tre amliors?--VI. Mondaines et demi-mondaines.--VII. Le
divorce.--VIII. O se retrouve le type de la femme franaise.


I

_L'mancipation politique des femmes juge par l'cole rvolutionnaire._

Les honteux spectacles que donnaient les _flagelleuses_, les meutes que
les femmes des clubs suscitaient dans les rues, devinrent bientt un
grave embarras pour la Rpublique.

Les hommes de la Rvolution avaient bien pu se servir des femmes pour
faire russir leurs projets, mais ils n'entendaient pas qu'elles dussent
tre entre leurs mains autre chose qu'un instrument plus ou moins
conscient de son rle; ils se souciaient fort peu de les associer  ces
droits politiques que leurs ptitions rclamaient, qu'Olympe de Gouges
dfendait et qu'appuyait Condorcet. Mirabeau, qui jetait si volontiers
les femmes  la tte de l'insurrection, les hommes de la Terreur qui
les employaient au service de leurs passions cruelles, ne voulaient la
Rvolution que dans l'tat et non dans la famille.

La Rpublique se bornait donc  dcerner des honneurs aux femmes qui la
servaient; mais, bien loin de leur accorder des droits politiques, elle
leur en enlevait un qu'elles tenaient de la monarchie, et leur retirait
ceux qu'elle leur avait elle-mme octroys: le 22 mars 1791, l'Assemble
nationale excluait les femmes de la rgence; la loi du 20 mai 1793 les
bannit des tribunes de la Convention jusqu' ce que l'ordre ft rtabli,
et la loi du 26 mai leur interdit l'assistance  toute assemble
politique. Enfin lorsque, aprs la chute des Girondins, les Jacobins
n'eurent plus besoin des tricoteuses, la Convention s'inquita des
scandales et des meutes causs par le club de Rose Lacombe; elle jugea
que les femmes taient incapables d'exercer des droits politiques;
qu'elles taient disposes, par leur organisation,  une exaltation
qui serait funeste  la chose publique, et que les intrts de l'tat
seraient bientt sacrifis  tout ce que la vivacit des passions peut
produire d'garements et de dsordres[478].

[Note 478: Convention nationale, sance du 9 de brumaire. _Moniteur
universel_, 1793.]

Le 9 brumaire 1793, un dcret de la Convention ferma donc les clubs de
femmes. Les citoyennes rclamrent devant l'Assemble qui les hua.

Mais le 27 brumaire, Rose Lacombe jette dans la salle o sige le
conseil gnral de la Commune son arme de femmes coiffes du bonnet
rouge. Des protestations s'lvent du sein de l'assemble. Alors le
mme homme qui, nagure, a enjoint aux femmes de tricoter au milieu des
honneurs publics qu'elles revendiquaient, le procureur gnral Chaumette
se lve et s'crie:

Je requiers mention civique au procs-verbal, des murmures qui viennent
d'clater. C'est un hommage aux moeurs, c'est un affermissement de la
Rpublique! Eh quoi! des tres dgrads qui veulent franchir et violer
les lois de la nature, entreront dans les lieux commis  la garde des
citoyens, et cette sentinelle vigilante ne ferait pas son devoir!
Citoyens, vous faites ici un grand acte de raison; l'enceinte o
dlibrent les magistrats du peuple doit tre interdite  tout individu
qui outrage la nature!... Et depuis quand est-il permis aux femmes
d'abjurer leur sexe, de se faire hommes? Depuis quand est-il d'usage de
voir des femmes abandonner les soins pieux de leur mnage, le berceau de
leurs enfants, pour venir, sur la place publique, dans la tribune aux
harangues,  la barre du Snat, dans les rangs de nos armes, remplir
les devoirs que la nature a rpartis  l'homme seul? A qui donc cette
mre commune a-t-elle confi les soins domestiques? Est-ce  nous? Nous
a-t-elle donn des mamelles pour allaiter nos enfants? A-t-elle assez
assoupli nos muscles pour nous rendre propres aux soins de la hutte,
de la cabane et du mnage? Non, elle a dit  l'homme: sois homme! les
courses, la chasse, le labourage, les soins politiques, les fatigues de
toute espce, voil ton apanage. Elle a dit  la femme: sois femme! les
soins dus  l'enfance, les dtails du mnage, les douces inquitudes de
la maternit, voil tes travaux; mais tes occupations assidues mritent
une rcompense; eh bien, tu l'auras; et tu seras la divinit du
sanctuaire domestique; tu rgneras sur tout ce qui t'entoure par le
charme invincible de la beaut, des grces et de la vertu. Femmes
imprudentes, qui voulez devenir des hommes, n'tes-vous pas assez bien
partages? Que vous faut-il de plus?... Le lgislateur, le magistrat
sont  vos pieds; votre despotisme est le seul que nos forces ne
puissent abattre, puisqu'il est celui de l'amour, et, par consquent,
celui de la nature. Au nom de cette mme nature, restez ce que
vous tes; et, loin de nous envier les prils d'une vie orageuse,
contentez-vous de nous les faire oublier au sein de nos familles, en
reposant nos yeux sur le spectacle enchanteur de nos enfants heureux par
vos soins!

Ces mgres, ces _flagelleuses_, perdent leur assurance effronte. Elles
retirent leurs bonnets rouges et les cachent. Le terrible procureur
gnral remarque ce mouvement: Ah! je le vois, dit-il, vous ne voulez
point imiter ces femmes hardies qui ne rougissent plus...

Il leur dit quelle nfaste influence politique ont exerce les femmes.
Il leur parle avec ddain d'une Olympe de Gouges, une virago, une
femme-homme.

Nous voulons, ajoute-t-il, que les femmes soient respectes, c'est
pourquoi nous les forcerons  se respecter elles-mmes. Que diraient
des magistrats  une femme qui se plaindrait des atteintes d'un jeune
tourdi, lorsqu'il allguerait pour sa dfense: J'ai vu une femme avec
les allures d'un homme; je n'ai plus en elle respect son sexe, j'en ai
agi librement?...

Autant nous vnrons la mre de famille qui met son bonheur  lever,
 soigner ses enfants,  filer les habits de son mari et  allger ses
fatigues par l'accomplissement de ses devoirs domestiques, autant nous
devons mpriser, conspuer la femme sans vergogne qui endosse la tunique
virile, et fait le dgotant change des charmes que lui donne la nature
contre une pique et un bonnet rouge.

On ne pouvait mieux dire. Mais ce n'tait pas aux hommes de la Terreur
qu'il appartenait de fltrir les excs qu'ils avaient encourags et qui
leur avaient t si utiles. Quoi qu'il en ft, le conseil gnral de la
Commune adopta cette motion de Chaumette: Je requiers que le Conseil
ne reoive plus de dputations de femmes qu'aprs un arrt pris,  cet
effet, sans prjudice aux droits qu'ont les citoyennes d'apporter aux
magistrats leurs demandes et leurs plaintes individuelles[479].

[Note 479: Le discours de Chaumette est reproduit en grande partie
dans le _Moniteur universel_, 1793. Commune de Paris. Conseil gnral.
Du 27 de brumaire. Je l'ai cherch _in extenso_ dans les _Procs-verbaux
de la Commune_. Mais la collection de la Bibliothque nationale
s'arrtant  1790, j'ai recouru au texte cit par M. Lairtullier.]

Les clubs de femmes taient morts. Ils devaient revivre. Les mgres
elles-mmes devaient reparatre mles  cette cume que font surgir
toutes les rvolutions. 1848 les a vues couper les ttes des gardes
mobiles. En 1871, leurs sinistres et fauves figures nous sont apparues
 la lueur des incendies allums par ces infernales cratures: les
ptroleuses.

Le mouvement rvolutionnaire, qui jette jusqu'aux femmes dans les luttes
de la rue, a chaque fois aussi fait bouillonner dans leurs cerveaux
l'ide de l'mancipation politique. Malgr le mauvais accueil que les
rvolutionnaires de 1789 et de 1793 avaient fait  cette mancipation,
chaque fois que la Rpublique s'est tablie en France, les mmes,
revendications se sont produites, et, comme. 1848, 1870 a ramen les
dolances de quelques femmes et les plaidoyers plus ou moins intresss
de leurs dfenseurs. Avant 1848 cependant, les saint-simoniens avaient
prch l'galit des deux sexes, l'admissibilit de la femme  toutes
les fonctions publiques.

Pour dfendre l'mancipation, les avocats de cette cause n'ont gure
fait que reproduire les arguments de leurs devanciers.

De mme que Condorcet en 1790, ils prtendent que la femme possde
les mmes droits naturels que l'homme, et qu'elle est capable de les
exercer.

Partant de ce principe que les deux sexes sont gaux moralement, voire
mme physiquement, les mancipateurs des femmes rclament pour elles,
outre l'galit des droits civils, l'galit des droits politiques et le
libre accs  toutes les fonctions publiques.

Nous parlerons tout  l'heure de l'mancipation civile. Bornons-nous
maintenant  la question des droits de la femme dans l'tat.

Tout d'abord, j'avoue humblement que je ne crois pas que l'homme et la
femme aient les mmes droits naturels. La femme, ayant d'autres devoirs
 remplir que ceux de l'homme, a aussi d'autres droits. Quant aux
capacits politiques de la femme, je crois avoir suffisamment dmontr
qu'elles ne valent assurment pas ses qualits morales.

Dans l'histoire, de notre pays comme dans les annales de l'antiquit,
nous avons pu constater que le passage de la femme dans la vie politique
d'un peuple, a t le plus souvent dsastreux. L'histoire lgendaire
d'Hrodote nous parle bien d'une sage et habile reine de Carie,
Artmise, qui fut aussi prudente dans le conseil que vaillante dans le
combat; mais, pour une Artmise, que d'Athalie, d'Olympias, de Livie,
d'Agrippine! Quand ces femmes antiques possdaient le pouvoir, c'tait
pour elles le moyen de faire triompher leurs passions ou leurs ambitions
effrnes. Dans notre France chrtienne, ce n'est gure que par la foi
patriotique et religieuse, par la charit sociale, que les femmes ont eu
une influence heureuse sur les destines de notre pays. Mais ont-elles
exerc le pouvoir politique, cela n'a t que bien rarement pour le
bonheur de la France. En prsence de grandes exceptions, telles que
sainte Bathilde, Blanche de Castille, Anne de Beaujeu, voici Frdgonde,
voici Brunehaut dans la seconde partie de sa vie; voici Catherine de
Mdicis, Marie de Mdicis. Voici encore les femmes politiques de la
Rvolution, c'est--dire, toujours et partout, le sentiment personnel
substitu  l'ide du droit.

On me rpondra peut-tre que pour sacrifier la justice  la passion, il
n'est pas ncessaire d'tre femme, et que plus d'un roi, plus d'un homme
politique, n'a vu dans le pouvoir que l'instrument de son bon plaisir.
Oui, sans doute; mais pour les hommes mmes qui se sont laiss entraner
par la passion, il est rare qu'ils n'aient pas conserv  travers leurs
dfaillances une ide gouvernementale, bonne ou mauvaise, mais enfin une
ide. Chez la femme politique, au contraire, la sensation a remplac
l'ide.

On me dira encore que par une ducation virile, on changera tout cela.
Soit. Il restera toujours  la femme la faiblesse physique, et bien
qu'on nous objecte qu'il y a des femmes beaucoup plus fortes que
certains hommes, je rpondrai que ce n'est l que l'exception, et que,
dans l'tat normal, l'homme a reu en partage la vigueur, et la femme,
la dlicatesse.

En 1791, la clbre Olympe de Gouges disait dans sa _Dclaration des
droits de la femme:_ La femme a le droit de monter  l'chafaud; elle
doit avoir galement celui de monter  la tribune.

Qu'et rpondu Mme de Gouges si on lui et oppos ceci: La femme a le
droit d'tre atteinte par les obus; elle doit avoir galement celui
d'tre? soumise  la conscription?

Olympe de Gouges aurait rpondu que la constitution physique de la femme
et les lois de la maternit la dispensaient naturellement du service
militaire. C'est absolument ce que nous pensons au sujet de la
gnralit des fonctions publiques; et si l'on ajoute  cette cause
matrielle la cause morale que nous a rvle l'histoire, on aura
rpondu  cet autre argument qui appuyait la thse de Mme de Gouges et
que, de nos jours, on a rpt aprs cette mancipatrice: La femme
concourt, ainsi que l'homme,  l'impt public; elle a le droit, ainsi
que lui, de demander compte  tout agent public de son administration.

Mais fut-il prouv que la femme peut avoir le mme genre de capacits
intellectuelles que l'homme, ft-il encore prouv par impossible,
qu'elle a autant de force physique que lui, je trouve qu'il n'y
aurait l aucun argument  faire valoir en faveur de son mancipation
politique. Il ne s'agit pas de savoir si la femme peut agir comme
l'homme; il s'agit de savoir si, en empitant sur les attributions
masculines, elle peut remplir les fonctions pour lesquelles elle a t
cre, et que rvle jusqu' son organisation physique. On objecte
qu'une femme peut concilier ses droits politiques avec ses devoirs
domestiques. Je crois que cette opinion ne peut tre soutenue que par
les hommes qui ne savent pas ce que c'est qu'un mnage ou par les femmes
qui n'en ont pas. Mais pour qui comprend l'tendue des devoirs que
comporte le rle domestique de la femme, ce n'est pas trop dire que sa
vie entire y doit tre occupe, soit qu'elle vaque elle-mme aux soins
multiples du mnage, soit que, dans une situation plus leve, elle
joigne aux sollicitudes de l'pouse et de la mre l'active surveillance
dpartie  la matresse de la maison.

Toutes les femmes ne se marient pas, dira-t-on. Sans doute. Mais c'est
la minorit, et parmi les vieilles filles, combien n'ont pas gard le
clibat pour remplir une mission filiale ou fraternelle qui sufft 
absorber une vie!

Cependant, il fut au moyen ge un temps o la femme jouit des droits
politiques et civiques. Comme jeune fille, comme veuve, la dame de fief
exerce sans tuteur dans le droit fodal toutes les attributions de la
souverainet: suzeraine, elle reoit le serment de ses vassaux. Vassale,
elle prte elle-mme ce serment. Dans ses domaines, elle octroie des
chartes, elle donne des lois, elle rend la justice. Selon le droit
coutumier, la bourgeoise peut tre choisie pour arbitre. Mais,
rptons-le, ces privilges n'taient accords qu' la femme qui n'tait
pas en puissance de mari; et les plus nombreux taient restreints 
un petit nombre de femmes, qui, par leur haute situation sociale,
disposaient de loisirs inconnus  la femme du peuple. Puis, si l'on
excepte les trs rares occasions o la chtelaine sigeait avec ses
pairs, elle restait  son foyer pour rendre la justice, pour recevoir
l'hommage de ses vassaux. Il n'en serait pas de mme pour celles de nos
contemporaines qui visent  remplir le mandat du dput, du conseiller
municipal, les fonctions du juge et les autres emplois publics rservs
aux hommes. D'ailleurs le moyen ge lui-mme ne maintint pas les
privilges qui donnaient  la femme des proccupations trangres 
celles du foyer, et le droit romain lui retira ses droits politiques et
civiques. Au XVIe et au XVIIe sicles, les doctrines mancipatrices de
Marie de Romieu et de Mlle deGournay se perdent dans le vide. Toujours
la France, avec ce bon sens qui, en dpit de bien de folies passagres,
est au fond de son esprit national, toujours la France a repouss
l'mancipation.

L'abaissement de l'homme au profit de la femme[480].

[Note 480: Camille Doucet, _l'Avocat de sa cause_, scne VI.]

D'ailleurs, avant de nous manciper, il est bien juste que, par ce temps
de suffrage universel, on nous demande s'il nous plat d'tre jetes
dans l'arne publique. Que l'on nous interroge, et toutes celles d'entre
nous qui ont le sentiment de leurs devoirs seront unanimes  repousser
la motion. Pour se dtacher d'une immense majorit, il n'y aura que
quelques femmes dclasses, quelques personnalits tapageuses, enfin,
qu'on me passe le mot, quelques fruits secs de la famille.

Pourquoi donc alors tant de zle pour nous imposer des privilges que
nous repoussons? Pourquoi les socialistes d'aujourd'hui rclament-ils
pour la femme les droits politiques que lui dniaient nergiquement les
hommes de 93, ces rvolutionnaires dont ils se proclament avec orgueil
les fils et les hritiers? La raison en est simple: la question
politique se double aujourd'hui de la question religieuse.

Je ne sais si nos mancipateurs sont aussi persuads qu'ils le disent
de nos capacits politiques, mais il est une autre force qu'ils nous
reconnaissent avec raison: c'est la foi qui assure notre influence
religieuse. Ils savent que la femme est  son foyer la gardienne des
vrits qu'enseigne l'Eglise. S'ils rclament l'affranchissement de la
femme, c'est bien moins pour la dlivrer de prtendues chanes dont elle
ne se plaint pas, que pour l'arracher elle-mme  la garde des saintes
croyances. Ils croient savoir aussi que la femme a gnralement peu de
got pour les institutions rpublicaines[481].

[Note 481: Lon Richer. _la Femme libre_.]

Ils esprent qu'en faisant miroiter  ses yeux la perspective de
l'mancipation, elle tombera en leur pouvoir. Et c'est si bien un
intrt de secte qui est ici en jeu, que le plus fidle avocat de
l'mancipation des femmes dsire qu'elles ne jouissent pas immdiatement
du droit de suffrage, trs assur qu'il est que sur neuf millions de
femmes majeures, quelques milliers  peine voteraient librement: le
reste irait prendre le mot d'ordre au confessionnal[482]. Ce n'est que
lorsque la libre pense aura mancip l'esprit des femmes, que leurs
dfenseurs les jugeront dignes du droit de suffrage.

[Note 482: Lon Richer, _la Femme libre_.]

C'est sans doute aussi pour le mme motif que nos aptitudes aux
fonctions d'avocat et de magistrat,--aptitudes parfaitement reconnues
d'ailleurs,--pourront n'tre employes que plus tard. Ce sera plus
prudent... pour la libre pense.

En attendant, on rclame pour nous l'accs  toutes les autres
fonctions... civiles, bien entendu, car, malgr l'habilet stratgique
que nous reconnaissait au XVIe sicle Marie de Romieu, on s'obstine  ne
point placer au nombre de nos droits celui de dfendre notre pays par
les armes: mais cela viendra.

Et lorsque, cette fois encore, nous demandons comment nous pourrons
accorder nos fonctions publiques avec nos devoirs domestiques, on nous
rpond que l'ouvrire quitte bien sa maison le matin pour n'y rentrer
que le soir. Mais que produit cette absence de la femme? M. Jules Simon
va nous le dire.


II

_Le travail des femmes. Quels sont les emplois et les professions
qu'elles peuvent exercer?_


Autrefois, dit M. Jules Simon, l'ouvrier tait une force intelligente,
il n'est plus aujourd'hui qu'une intelligence qui dirige une force. La
consquence immdiate de cette transformation a t de remplacer presque
partout les hommes par des femmes, en vertu de la loi de l'industrie,
qui la pousse  produire beaucoup avec peu d'argent, et de la loi des
salaires, qui les rabaisse incessamment au niveau des besoins pour le
travailleur sans talent. On se rappelle les loquentes invectives de
M. Michelet: L'ouvrire! mot impie, sordide, qu'aucune langue n'eut
jamais, qu'aucun temps n'aurait compris avant cet ge de fer, et qui
balancerait  lui seul tous nos prtendus progrs! Si on gmit sur
l'introduction des femmes dans les manufactures, ce n'est pas que leur
condition matrielle y soit trs mauvaise. Il y a trs peu d'ateliers
dltres, et trs peu de fonctions fatigantes dans les ateliers, au
moins pour les femmes. Une soigneuse de carderie n'a d'autre tche que
de surveiller la marche de la carde et de rattacher de temps en temps un
fil bris. La salle o elle travaille, compare  son domicile, est un
sjour agrable, par la bonne aration, la propret, la gaiet. Elle
reoit des salaires levs, ou tout au moins trs suprieurs  ceux que
lui faisaient gagner autrefois la couture et la broderie. O donc est le
mal? C'est que la femme, devenue ouvrire, n'est plus une femme. Au lieu
de cette vie cache, abrite, pudique, entoure de chres affections,
et qui est si ncessaire  son bonheur, et au ntre mme, par une
consquence indirecte, mais invitable, elle vit sous la domination d'un
contrematre, au milieu de compagnes d'une moralit douteuse, en contact
perptuel avec des hommes, spare de son mari et de ses enfants. Dans
un mnage d'ouvriers, le pre, la mre sont absents, chacun de leur
ct, quatorze heures par jour. Donc il n'y a plus de famille. La mre,
qui ne peut plus allaiter son enfant, l'abandonne  une nourrice mal
paye, souvent mme  une gardeuse qui le nourrit de quelques soupes. De
l une mortalit effrayante, des habitudes morbides parmi les enfants
qui survivent, une dgnrescence croissante de la race, l'absence
complte d'ducation morale. Les enfants de trois ou quatre ans errent
au hasard dans les ruelles ftides, poursuivis par la faim et le froid.
Quand,  sept heures du soir, le pre, la mre et les enfants se
retrouvent dans l'unique chambre qui leur sert d'asile, le pre et la
mre fatigus par le travail, et les enfants par le vagabondage, qu'y
a-t-il de prt pour les recevoir? La chambre a t vide toute la
journe; personne n'a vaqu aux soins les plus lmentaires de la
propret; le foyer est mort; la mre puise n'a pas la force de
prparer des aliments; tous les vtements tombent en lambeaux: voil la
famille telle que les manufactures nous l'ont faite. Il ne faut pas
trop s'tonner si le pre, au sortir de l'atelier o sa fatigue est
quelquefois extrme, rentre avec dgot dans cette chambre troite,
malpropre, prive d'air, o l'attendent un repas mal prpar, des
enfants  demi sauvages, une femme qui lui est devenue presque
trangre, puisqu'elle n'habite plus la maison et n'y rentre que pour
prendre  la hte un peu de repos entre deux journes de travail. S'il
cde aux sductions du cabaret, les profits s'y engouffrent, sa sant
s'y dtruit; et le rsultat produit est celui-ci, qu'on croirait  peine
possible: le pauprisme, au milieu d'une industrie qui prospre[483].

[Note 483: Jules Simon, _l'Ouvrire_.]

M. Jules Simon juge que l'lvation des salaires pour les hommes, la
cration de cits ouvrires, la moralisalion du peuple permettraient
de supprimer le travail des femmes dans les manufactures. Ce serait un
grand progrs, mais dont la ralisation semble malaise au rformateur
lui-mme. Les cercles catholiques d'ouvriers ont mis rcemment cette
question  l'tude[484].

[Note 484: Voir le discours de M. le comte Albert de Mun  la, sance
de clture de la dernire assemble gnrale. _Bulletin de Association
catholique_, 15 mai 1882.]

La transformation qui s'est opre dans l'industrie a multipli une
autre classe de femmes qui ne peuvent rester chez elles: ce sont les
employes de commerce. Les grandes maisons de nouveauts viennent se
substituer  une foule de boutiques que les femmes tenaient sans quitter
leur foyer. Ces vastes tablissements occupent un grand nombre de
femmes. Mais ce sont gnralement de jeunes filles qui peuvent plus
aisment que la mre de famille chercher le pain quotidien hors de la
maison. Sans doute, il vaudrait mieux que la jeune fille pt rester  ce
foyer paternel o s'abrite si naturellement son innocence. Mais c'est un
rve irralisable. Il est vident que la femme seule peut et doit vendre
ce qui se rattache  l'habillement de la femme. Il est ridicule de voir
des hommes remplir cet emploi, et le ridicule touche  l'immoralit
quand il s'agit de vtements qu'il faut faire essayer[485]. Tout en
dplorant donc que les conditions actuelles du commerce arrachent
tant de femmes au foyer domestique, nous ne pouvons que souhaiter ici
qu'elles occupent dans les magasins une place plus considrable, pourvu
toutefois que ces tablissements, rservant aux mres de famille les
travaux qu'elles peuvent faire chez elles, emploient au service de la
vente les femmes qu'un devoir maternel ne fixe pas  la maison. Mais
avec quelle prudence les chefs de ces maisons ne doivent-ils pas veiller
sur les jeunes filles et les jeunes femmes qui se trouvent en contact
journalier avec les commis de magasins, avec les acheteurs!

[Note 485: Cette remarque s'applique, non-seulement aux commis de
magasin, mais aux _couturiers_, qui, de plus, enlvent  la femme un des
rares tats qui peuvent l'occuper chez elle.--Au XVIIIe sicle, on se
plaignait dj de voir les hommes empiter sur le droit naturel qu'ont
les femmes  toute la parure de la femme. Voir Beaumarchais, _le
Mariage de Figaro_, acte III, scne XVI.]

L'ouvrire, l'employe de commerce ne sont pas les seules femmes qui
aient  chercher au dehors le pain quotidien. Que de femmes, que de
mres courent le cachet du malin au soir! Il est vrai que la femme
professeur reste dans cette mission ducatrice qui est avant tout
maternelle. Il est vrai aussi qu'elle est moins expose que l'ouvrire
et l'employe de magasin  des contacts corrupteurs, et encore n'en
est-elle pas toujours prserve. Mais il n'en est pas moins vrai non
plus que si elle est marie, le mnage souffre de son absence et que ses
enfants sont abandonns  une garde trangre.

Comment remdier  de telles situations? C'est bien difficile. En
admettant mme que l'lvation des salaires et des petits traitements
permette  la femme de l'ouvrier ou de l'employ de rester chez elle,
il y a toujours un grand nombre de filles et de veuves qui ne peuvent
subsister que par elles-mmes. Si la veuve n'a pas d'enfants qui
rclament ses soins, elle est, ici encore comme la jeune fille, plus
libre de vaquer aux occupations extrieures. Mais dans le cas contraire,
quelle situation plus pnible que celle qui la contraint  abandonner
chaque jour ses enfants, afin de leur procurer la nourriture qu'elle
est seule maintenant  leur pouvoir donner! Ainsi fait la mre du petit
oiseau; mais dans le nid o elle le laisse, celui-ci court moins de
dangers que l'enfant dont l'me, aussi bien que le corps, est soustraite
 la vigilance maternelle.

La question du travail des femmes est bien complexe, on le voit. Ce
qui semble ncessaire avant tout, c'est de multiplier pour la femme le
nombre des professions sdentaires. Les mille varits de travaux 
l'aiguille, si mal rtribus et dont il faudrait augmenter le salaire,
les arts professionnels, permettent  la femme de concilier ses devoirs
domestiques avec le besoin de gagner sa vie. Cette facult existe aussi
pour la matresse de pension, pour la directrice de cours, pour toute
femme professeur qui reoit ses lves chez elle. Et  ce sujet, qu'il
nous soit permis de regretter que les cours publics d'enseignement
secondaire aient fait  l'enseignement libre une concurrence qui le
paralyse, et qui enlve ainsi  la femme l'une des rares professions
qu'elle pouvait exercer  son foyer. Autrefois, un brevet d'enseignement
tait pour elle une ressource. L'usage de faire passer des examens aux
jeunes filles est devenu gnral; mais en mme temps que ce brevet,
instrument de travail pour beaucoup, tait rpandu  profusion, la
cration des cours publics d'enseignement rendait souvent cet outil
improductif.

Si la femme a perdu sur le terrain de l'enseignement libre, il faut
reconnatre que d'autres professions sdentaires lui ont t largement
ouvertes: les bureaux de poste, de tlgraphie, de timbre et de tabacs
comptent nombre de femmes parmi leurs titulaires.

Les femmes remplissent encore d'autres fonctions publiques;
malheureusement elles ne peuvent s'en acquitter  leur foyer. Ce sont
les fonctions d'inspectrices. Les coles et les pensionnats de filles,
les tablissements pnitentiaires de jeunes dtenues, les coles de
rforme, ne peuvent cependant tre inspects que par des femmes. Mais
si restreint est le nombre des inspectrices que bien peu de femmes sont
exposes  sacrifier  cette mission leurs sollicitudes domestiques. En
gnral, ces fonctions me paraissent surtout devoir tre exerces par
des femmes non maries et encore par des femmes maries qui n'ont pas
d'enfants ou qui n'ont plus  veiller sur leur ducation.

Voici que nous abordons une question bien dlicate. La femme peut-elle
tre mdecin?

Certes la pudeur exigerait que dans leurs maladies les femmes fussent
soignes par une de leurs soeurs. Mais la femme mdecin ne sera-t-elle
pas domine par l'impressionnabilit nerveuse? Aura-t-elle cette sret
de coup d'oeil d'o dpend souvent la vie de celui qui souffre? La femme
est une admirable garde-malade alors qu'il ne s'agit pour elle que
d'excuter les ordonnances du mdecin; mais saura-t-elle toujours les
prescrire elle-mme?

J'admets cependant qu'elle se matrise assez pour dompter ses
impressions et pour bien diagnostiquer d'une maladie. Je veux bien que
sa carrire soit sans danger pour la vie physique de ses malades. Mais
cette carrire sera-t-elle sans danger pour sa propre vie morale? Sur
les bancs de l'cole ou dans l'amphithtre, n'aura-t-elle rien 
craindre du contact des tudiants? Je suppose enfin que, par une faveur
spciale de la Providence, sa vertu sorte triomphante de cette preuve.
La jeune fille est reue docteur en mdecine. Elle se marie, elle
devient mre. Dsertera-t-elle le berceau de ses enfants pour rpondre,
jour et nuit,  l'appel des malades qui la demandent? Mais son premier
devoir est de veiller sur ses enfants.

Oui, je dsirerais qu'il y et, parmi les femmes, des mdecins comme
il y a des soeurs de charit. Mais alors, comme les soeurs de charit,
qu'elles soient formes par un institut spcial, qu'elles ne se marient
pas, et que, sans blesser les lois de la famille, elles se dvouent 
l'humanit souffrante!


 III

_Quelle est la part de la femme dans les oeuvres de l'intelligence,
et dans quelle mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux
arts?_


J'ai nomm les arts professionnels parmi les travaux qui peuvent occuper
la femme  son foyer. L'art lui-mme, l'art dans son expression la plus
leve, se conciliera aussi avec les devoirs domestiques si la femme
n'oublie pas pour l'idal la vie relle.

Ds l'antiquit grecque, l'art a eu ses ferventes prtresses. Dans notre
pays, comme partout et toujours d'ailleurs, c'est gnralement comme
inspiratrice que la femme a influ sur les destines de la peinture,
de la sculpture et de l'architecture. Il est juste de rappeler ici que
c'est surtout notre art national que les femmes de France ont encourag.
Elles-mmes ont donn  cet art sinon des pages immortelles, du moins
des oeuvres distingues qui ont mrit l'honneur de figurer au Louvre.
J'aime  redire que les femmes qui ont laiss un nom dans la peinture
franaise taient presque toutes, filles, soeurs, pouses d'artistes:
c'est au foyer domestique qu'elles avaient pris leurs leons. Cette
tradition ne s'est pas perdue, et la plus illustre des femmes artistes
l'a continue de nos jours.

Si, de l'art nous passons aux lettres, nous exprimerons, ici encore, le
voeu que la femme ne s'y livre qu'avec prudence.

Je suis loin de mconnatre la part qu'a eue la femme dans la
littrature depuis l'antiquit la plus recule. Des femmes comptent
parmi les potes sacrs dont l'Esprit-Saint a inspir le gnie et dont
la Bible nous a conserv les accents. Chez les peuples paens, les
Indiens, les Grecs, les Romains, les Germains adorent dans des
personnifications fminines les divinits de l'intelligence. Les Indiens
comptent des femmes parmi les auteurs de leurs plus anciens livres
sacrs, les Vdas. Les Grecs ont leurs neuf muses terrestres; ils ont
aussi, dans leurs Pythagoriciennes, les aptres d'une doctrine leve,
spiritualiste encore au milieu des erreurs de la mtempsycose.

Chez les Romains, la femme fait vibrer la voix du pote et chante
elle-mme. Chez les Gallo-Romains, d'humbles religieuses copient, dans
le silence du clotre, les antiques manuscrits, et,  travers les
tnbres produites par les invasions, elles contribuent ainsi  garder
le flambeau civilisateur auquel l'Evangile a donn une plus pure
lumire.

Les femmes des envahisseurs apportent  la Gaule une autre tradition
intellectuelle: la farouche tradition des chants du Nord. Lorsque la
langue lgue par Rome  la Gaule est devenue l'interprte du rude
gnie des Germains, la femme du moyen ge inspire les mles accents du
trouvre, mais malheureusement aussi la sensuelle posie du troubadour.
Pote elle-mme et prosatrice aussi, elle dote de fleurs et de fruits
une terre inculte, mais fconde. En clairant  la lumire de sa
conscience la chronique historique, Christine de Pisan fait apparatre,
pour la premire fois, dans une oeuvre franaise encore bien informe, la
philosophie de l'histoire. Le premier livre franais que l'on peut lire
sans dictionnaire est d  une femme, Marguerite d'Angoulme[486]. Les
femmes, qui ont largement particip au mouvement intellectuel de la
Renaissance, contribuent puissamment, par leurs oeuvres ou par leurs
conversations,  enrichir la langue du XVIe sicle,  purer celle
du XVIIe. Elles exercent leur influence sur le gnie de nos grands
crivains, les Corneille, les Racine, les La Fontaine. Avec Mme
de Svign enfin, la femme prend rang parmi nos meilleurs auteurs
classiques. Et ce n'est pas seulement la langue franaise qui est
redevable  Marguerite d'Angoulme,  Mme de Svign,  tant d'autres
femmes qui n'crivirent pas, mais qui surent bien parler: c'est l'esprit
franais lui-mme qui se mire dans les oeuvres des unes, dans la
causerie des autres.

[Note 486: D. Nisard, _Histoire de la littrature franaise_.]

A la fin du XVIIIe sicle et au commencement du XIXe, une autre femme
personnifie l'esprit franais, l'esprit franais fidle  ces traditions
spiritualistes dont les femmes de notre pays savent tre les gardiennes;
l'esprit franais qui, dans son vol lev, rapide, ne se borne plus 
planer sur notre patrie, mais qui, tendant ses ailes sur le domaine
de l'tranger, saisit entre ses serres puissantes tout ce qu'il peut
s'assimiler.

J'ai tenu  indiquer le sillon lumineux que la femme a laiss dans les
lettres et particulirement dans les lettres franaises. Mais qu'il me
soit permis de reprendre cette esquisse  un autre point de vue: la
destine mme de la femme.

Ces femmes, qui ont exerc dans la littrature une action civilisatrice,
ces femmes ont-elles su tre les femmes du foyer? Oui, beaucoup d'entre
elles, et ce sont celles qui m'intressent le plus. Que Sappho ait d
sa gloire aux strophes qui ont gard  travers les sicles la brlante
empreinte d'une passion criminelle, je le dplore, mais ce n'est pas
elle que je cherche dans le groupe des neuf muses terrestres de la
Grce: c'est Erinne, la vierge modeste qui clbre sa _quenouille_. Ce
que je cherche encore dans les lettres hellniques, ce sont les
pages dont on a report l'honneur aux Pythagoriciennes, et qui, tout
apocryphes qu'elles puissent tre, contiennent des rflexions si justes
et si profondes sur les attributions respectives de l'homme et de la
femme, sur les devoirs domestiques de celle-ci, sur les lumires que
l'instruction lui donne pour mieux remplir sa mission.

Chez les Romains, ce qui me charme, ce n'est ni la Lesbie de Catulle, ni
la Cynthie de Properce, ni la Corinne d'Ovide, ni la Dlie de Tibulle,
ces trop sduisantes inspiratrices de l'amour paen. Mais je m'arrte
avec motion devant le groupe svre et charmant des femmes que j'ai
nommes les _Muses du foyer_[487].

[Note 487: Voir _la Femme romaine_.]

Rentrons dans notre pays. J'ai, tout  l'heure, rappel le nom de
Christine de Pisan. Quel que soit le service qu'elle ait rendu aux
sciences historiques, ce qui m'attire surtout  elle ce sont les
conseils domestiques qu'elle donne aux femmes pour toutes les situations
de la vie et dont sa propre existence leur offrait l'application.

Quelles sont les ouvres de Marguerite d'Angoulme qui nous attachent le
plus  elle? Je l'ai dit: ce n'est pas la plus parfaite de ses oeuvres
littraires, les _Contes de la reine de Navarre_. Non, mais ce sont les
posies et les lettres qui nous montrent dans le charmant et spirituel
crivain la tendre soeur de Franois Ier. Et, dans ce mme sicle,
qu'est-ce qui a rsonn le plus doucement  notre oreille? Est-ce la
lyre passionne d'une Louise Lab, ou les accents si purs et si voils
de ces femmes qui, elles aussi, pourraient tre nommes _les Muscs du
foyer_?

Qu'est-ce qui a fait de Mme de Svign un grand crivain sans qu'elle
s'en doutt? l'amour maternel. Si une union mal assortie fit vibrer dans
le gnie de Mme de Stal les regrets du bonheur domestique, c'est, du
moins, aux premires tendresses du foyer,  l'amour filial, que nous
devons quelques-unes de ses pages les plus loquentes.

De nos jours, une femme s'est leve, merveilleux crivain qui demeurera
parmi les matres de la langue. Malheureusement elle s'tait mise en
dehors des lois sociales et elle voulut, comme son matre, Rousseau,
riger en systme les erreurs de sa vie. Pour rassurer sa conscience,
elle ne vit, dans les lois, dans les moeurs, dans la religion, que des
prjugs. Tout ce qu'il y avait en elle de forces, gnie, passion,
magie du style, elle employa tout pour saper les bases ternelles sur
lesquelles repose la famille. J'aurai  signaler bientt l'influence
dltre qu'elle exera sur ses contemporaines.

C'est par le roman que cette femme clbre a exprim ses doctrines
sociales ou antisociales. C'est par le roman qu'elle les a propages.
Lorsqu'elle a voulu les transporter sur la scne, elle y a heureusement
moins russi: les personnages, qui ne sont que des thories ambulantes,
ne peuvent intresser au thtre.

Dans ces dangereux romans, il y a une tonalit fausse qui dcle que
la femme qui les a crits se sent elle-mme hors du vrai. Mais
coute-t-elle son coeur et sa conscience, parle-t-elle en honnte femme,
alors son gnie s'lve  la plus grande hauteur. C'est par ses romans
champtres qu'elle a vraiment conquis l'immortalit; c'est dans ces
dlicieuses glogues o, peintre admirable de la nature, elle nous fait
respirer, avec les senteurs balsamiques des bois et des champs, le
parfum de la vie domestique et rurale.

Aucun nom contemporain ne devant figurer dans ce chapitre, je me suis
borne  dsigner par le caractre de ses oeuvres la femme qui a tenu
une si grande place dans notre sicle. Elle y a fait cole parmi les
femmes, et, malheureusement, l'auteur des romans  thses sociales a eu
particulirement cette influence.

Mais  ct des femmes qui ont cherch le succs littraire en branlant
les bases de la famille, d'autres dfendent les traditions domestiques
et, abritant leur vie  l'ombre du foyer, elles ne livrent que leurs
oeuvres  la publicit. Soit dans la posie, soit dans les tudes
morales, soit dans les ouvrages destins  la jeunesse, plus d'une
s'est fait un nom. C'est ainsi qu' travers les ges s'est perptue la
tradition romaine des _muses du foyer_.

Mais, alors mme que la femme demeure fidle  ce dernier type, faut-il
encourager chez elle le travail littraire? Oui, si n'crivant que pour
remplir une mission moralisatrice, elle sait toujours placer au-dessus
de ses labeurs intellectuels ses sollicitudes domestiques. Il ne suffit
pas qu'elle reste  son foyer; il faut qu'elle y remplisse tous ses
devoirs. Pour la femme, mme non marie, mais qui a  remplir une
mission filiale ou fraternelle, c'est dj bien difficile; mais pour
l'pouse, surtout pour la mre de famille, c'est, le plus souvent,
presque impossible!

Que la femme y rflchisse et qu'elle ait toujours prsent  la pense
ce douloureux aveu chapp  la plus illustre des femmes auteurs: Pour
une femme, la gloire ne saurait tre que le deuil clatant du bonheur.

Pour son repos il vaudrait mieux que la femme pt ne remplir dans les
lettres et dans les arts que le doux rle d'inspiratrice. De grands
potes franais de noire sicle ont senti cette influence qui a plan
sur leurs berceaux sous les traits d'une mre chrie. Deux des potes
particulirement fidles aux traditions spiritualistes ont t, suivant
la remarque d'une jeune et clbre Hindoue, profondment redevables de
la direction de leurs esprits  leurs mres, femmes de prire, d'une
haute intelligence et faisant abngation d'elles-mmes[488].. Heureuse la
mre qui a pu dire en se mirant dans les oeuvres de son fils: Il y dit
prcisment ce que je pense; il est ma voix, car je sens bien les belles
choses, mais je suis muette quand je veux les dire, mme  Dieu. J'ai,
quand je mdite, comme un grand foyer bien ardent dans le coeur, dont
la flamme ne sort pas; mais Dieu, qui m'coute, n'a pas besoin de mes
paroles: je le remercie de les avoir donnes  mon fils[489].

[Note 488: Women of prayer, large-minded and self-denying, dit celle
dont j'aime  honorer ici encore la touchante mmoire, et que j'ai
appele ailleurs la jeune Franaise des bords du Gange. Toru Dutt, _A
sheaf gleaned in french fields_.]

[Note 489: M. de Lamartine, _le Manuscrit de ma mre_.]

Nous avons rappel qu'autrefois c'tait encore par les salons que la
femme exerait une influence dlicate sur les lettres et les arts. Mais
les salons se perdent de plus en plus, et ce n'est que dans un trs
petit nombre de ces foyers intellectuels que se gardent les anciennes
traditions de l'esprit franais. La femme a abdiqu dans les relations
mondaines sa vritable royaut. Nos contemporaines songent souvent plus
 briller par les oripeaux de leurs couturires que par les charmes de
leur esprit. Isoles des hommes qui, dans les salons, se groupent entre
eux, elles posent plus qu'elles ne causent, et,  vrai dire, on ne leur
demande pas autre chose. Entament-elles une conversation avec leurs
voisines, rien de plus banal que les propos qui s'changent gnralement
et qui ont pour objet les chiffons et les plaisirs, quand ce ne sont pas
les dfauts du prochain.

Dshabitus de la causerie des femmes par la vie du cercle, les hommes
ont contract dans leur langage, aussi bien que dans leurs allures, un
sans-gne que plus d'une femme d'ailleurs s'empresse d'imiter. Autrefois
la femme donnait  l'homme sa dlicatesse, aujourd'hui elle lui prend la
libert de son langage et de ses manires.

Mgr Dupanloup regrettait la disparition des salons d'autrefois. Nous
verrons comment il exhortait les femmes  les faire revivre.

Mais pour que la femme pt reprendre l'influence sociale qu'elle
exerait par les salons, il faudrait qu'elle y ft prpare par une
ducation meilleure.


IV

_L'ducation des femmes dans ses rapports avec leur mission._
_La mthode de Mgr Dupanloup._

L'vque d'Orlans le constatait: il y a aujourd'hui une fivre de
savoir et il y a aussi un immense besoin de faire passer dans le domaine
des faits les thories spculatives. Mais ce besoin est d'autant plus
prilleux que le bien et le mal se confondent dans l'ardente fournaise
o se refond la socit. Ce sont les principes qui manquent. La femme se
sent porte d'instinct vers ces principes, mais elle ne les distingue
pas toujours nettement. Il faudrait, pour cela, l'_exquis bon sens_ que
Fnelon et Mme de Maintenon formaient dans leurs disciples et qui, nous
le rappelions plus haut avec Mgr Dupanloup, pouvait suppler chez les
femmes  l'tendue des connaissances.

Mais aujourd'hui que le bon sens ne dirige gure le courant des ides,
il faut faire revivre par l'tude cette prcieuse facult. Et par
malheur l'instruction que reoivent gnralement les femmes se prte peu
 cette restauration qui, en leur permettant de remplir leurs vritables
devoirs, les aiderait en mme temps  sauver les socits modernes[490].

[Note 490: Mgr Dupanloup, _Lettres sur l'ducation des filles_.]

Ainsi que le fait remarquer Mgr Dupanloup, ce n'est rellement pas,
comme au temps de Fnelon, l'insuffisance des tudes qui est le vice
dominant de l'ducation fminine: c'est plutt, comme dans l'instruction
des hommes, un entassement de connaissances qui, dpourvues de principes
suprieurs, obscurcissent l'intelligence au lieu de l'clairer. Ce qui
manque, c'est moins l'tendue des connaissances que la-solidit de
l'esprit. On orne la mmoire, on nglige le jugement. On enseigne la
lettre et non pas l'esprit des choses... Des sons au lieu de musique,
des dates au lieu d'histoire, des mots au lieu d'ides. C'est cette
ducation-l qui produit des pdantes. Quand leur horizon est born et
qu'elles ne voient rien au del, les femmes croient tout savoir, alors
qu'elles ignorent tout et ne s'intressent  rien.

Que leur importe, dit M. Legouv, que Tibre ait succd  Auguste et
qu'Alexandre soit n trois cents ans avant Jsus-Christ? En quoi cela
touche-t-il au fond de leur vie? La science n'est un attrait ou un
soutien que quand elle se convertit en ides ou se ralise en actions;
car savoir, c'est vivre, ou, en d'autres termes, c'est penser et agir.
Or, pour atteindre ce but, l'ducation des jeunes filles est trop
frivole dans son objet et trop restreinte dans sa dure. Presque jamais
l'tude, pour les jeunes filles, n'a pour fin relle de perfectionner
leur me...; tout y est dispos en vue de l'opinion des autres... Rien
pour la pratique solitaire du travail, c'est--dire pour le coeur ou
pour la pense. M. Legouv a dpeint ce que le vide de l'esprit donne
 l'imagination de dangereuse puissance, et ce que le dgot du travail
cause de passion pour le plaisir[491].

[Note 491: Legouv, _Histoire morale des femmes_.]

Comme le moraliste, l'vque d'Orlans s'effrayait des dsordres que
peut produire chez la femme une instruction insuffisante. Ces dsordres,
le ministre des mes lui permettait de les voir de prs; et la
proccupation qu'il en prouva fut dominante pendant les dernires
annes de sa vie. Ce n'tait pas en vain que dans son discours de
rception  l'Acadmie franaise, l'illustre prlat, faisant une
allusion rapide aux devoirs de sa charge piscopale, ajoutait: Le soin
d'lever cette jeunesse qui aura t mon premier et mon dernier amour!
En effet, si son premier grand ouvrage avait t consacr  l'ducation
des hommes, c'est l'ducation des femmes qui lui a inspir les dernires
pages que revoyait encore sa main dj glace par l'agonie: _les Lettres
sur l'ducation des filles_.

Ce n'tait pas pour la premire fois que Mgr d'Orlans traitait ce
sujet. Depuis 1866, il avait souvent abord cette question. Les
_Conseils aux femmes chrtiennes qui vivent dans le monde_, les _Femmes
savantes_ et _Femmes studieuses_, la _Controverse sur l'ducation des
filles_, toutes ces oeuvres offraient dj le vritable plan d'une
ducation qui devait loigner la femme aussi bien des cueils du
pdantisme que des tristes suites de l'ignorance et de l'oisivet, et
qui avait pour idal ce type gnreux et charmant par lequel l'vque
rsuma sa _Controverse sur l'ducation des filles: la femme chrtienne
et franaise!_

Dans ses _Lettres sur l'ducation des filles_, Mgr d'Orlans condensa
tout ce que ses prcdents travaux, sa longue exprience et le ministre
des mes lui avaient fourni de lumires sur ce vaste sujet.

Ce que furent les mes pour l'vque d'Orlans, on le sait. Il ne se
contentait pas de les disputer au mal, de les gurir, de les sauver; il
ne se contentait mme pas de les lever  Dieu sur les ailes de l'amour
et de la pit; mais pour les rendre plus dignes de rpondre au _Sursum
corda_, il cherchait  dvelopper en elles tout ce que le Crateur avait
dparti  chacune d'elles de facults natives; il voulait qu'elles
pussent rellement concourir au plan divin. De mme qu' la voix du
Tout-Puissant le soleil nous donne tous ses rayons, la fleur tout son
parfum, le fruit toute sa saveur, il veillait  ce que l'me produist,
pour la gloire de Dieu et l'honneur de l'humanit, toutes les richesses
que le Crateur lui a confies et dont le Souverain Juge lui demandera
compte un jour.

Comment ce zle des mes n'aurait-il pas inspir  notre vque l'amour
de la jeunesse, et, en particulier, l'amour de l'enfant? L'enfant, c'est
l'me frachement close des mains du Crateur; c'est l'me que n'a pas
encore souille la poussire d'ici-bas; c'est l'me qui s'veille dans
la puret et dans l'amour; c'est l'me qui apparat dans ce doux et naf
sourire que font natre dj les baisers d'une mre ou d'un pre,
dans ce candide regard qui n'a pas encore vu le mal et ne sait encore
reflter que le ciel. Mais pour notre vnr prlat, l'enfant, c'est
surtout l'me qu'il faut  tout prix agrandir et lever, c'est le germe
divin qu'il faut faire clore aux chauds rayons du soleil de Dieu.

La femme, telle que l'a faite l'ducation moderne, a-t-elle toujours vu
dvelopper en elle ce germe divin? Toutes ces facults ont-elles t
cultives selon le plan du Crateur? Vit-elle de la pleine vie de l'me?
Non, nous rpond avec une profonde tristesse l'vque d'Orlans, et
il nous prouve que, trop souvent, la femme, mme bonne et pieuse, n'a
qu'une bont d'instinct et une pit sensitive. C'est que Dieu avait
donn  la femme non seulement le coeur, mais l'intelligence qui
doit diriger les mouvements de ce coeur, et c'est cette intelligence
nglige, touffe, ce sont ces riches facults inassouvies qui
remplissent de vagues et malsaines rveries tant de jeunes imaginations,
les dpravent et les pervertissent. En sevrant les jeunes filles
d'tudes srieuses, on les livre  la frivolit. En leur refusant les
ouvrages qui traitent du vrai dans l'histoire, dans la littrature, dans
les sciences et les arts, on les livre aux romans qui faussent leur
esprit et corrompent leur coeur.

Et que deviennent, dit l'vque, que font alors celles de ces mes plus
gnreuses, plus riches, plus fortes, et par l mme plus malheureuses,
qui sont condamnes  se replier ainsi tristement sur elles-mmes, et
 dplorer, quelquefois  jamais, leur existence perdue, ou du moins
appauvrie, affaiblie sans retour? Elles souffrent, elles gmissent en
silence ou parfois poussent des cris saisissants...

Ce fut par l'un de ces cris qu'une jeune femme apprit un jour  l'vque
le secret de cette vague souffrance. C'tait une personne pieuse,
leve trs chrtiennement, bien marie  un homme chrtien comme elle,
ayant d'ailleurs tout ce qu'il faut pour tre heureuse. Vous ne l'tes
pas tout  fait, lui dis-je, mais pourquoi?--Il me manque quelque
chose.--Quoi?--Ah! il y a dans mon me trop de facults touffes et
inutiles, trop de choses qui ne se dveloppent pas et ne servent  rien
ni  personne.

Ce mot fut pour moi une rvlation: je reconnus alors le mal dont
souffrent bien des mes, surtout les plus belles et les plus leves: ce
mal, c'est de ne pas atteindre leur dveloppement lgitime, tel que
Dieu l'avait prpar et voulu, de ne pas trouver l'quilibre de leurs
facults, telles que Dieu les avait cres, de ne pas tre enfin
elles-mmes, telles que Dieu les avait faites.

Dans cette _formation incomplte_ du coeur et de l'esprit, est la cause
du mal qui fait souffrir ou pervertit dans la femme la cration de Dieu.

Comment l'vque, le pasteur des mes, n'et-il pas t mu des cris
de dtresse que jetaient vers lui ces femmes qui souffraient de leur
inaction? Comment n'et-il pas gmi de l'apathie, de l'indiffrence, de
la chute enfin de celles qui n'avaient plus la force de lutter contre
l'inutilit de leur vie?

Aussi, devant ce douloureux spectacle, combien le froissent les
railleries que dcoche aux femmes instruites le comte Joseph de Maistre,
avec tous les hommes qui, croyant s'inspirer ici de Molire, n'ont
pas tabli comme celui-ci une distinction ncessaire entre les femmes
savantes et les femmes studieuses, et ne se sont pas aperus que c'est
prcisment l'instruction vritable qui prserve du pdantisme!

M. de Maistre dit que la femme doit se borner  faire le bonheur de son
mari et l'ducation de ses enfants; mais, comme le lui rpond l'vque
d'Orlans, c'est justement pour cela qu'il faut des femmes fortes, et
les exemples de l'criture sainte nous dmontrent que les filles
du peuple lu recevaient une culture intellectuelle qui en faisait
d'admirables pouses et des mres vraiment ducatrices.

Et si la jeune fille renonce au mariage soit pour se consacrera Dieu,
soit pour se dvouer  sa famille, la valeur individuelle que le
christianisme a donne  la femme, exige le dveloppement de toutes ses
facults morales et intellectuelles. L'glise l'a toujours compris,
comme nous le rappelle par d'clatants exemples Mgr Dupanloup.

La femme n'existe-t-elle donc point par elle-mme? dit M. Legouv.
N'est-elle fille de Dieu que si elle est compagne de l'homme? N'a-t-elle
pas une me distincte de la ntre, immortelle comme la ntre, tenant
comme la ntre  l'infini par la perfectibilit? La responsabilit de
ses fautes et le mrite de ses vertus ne lui appartiennent-ils pas?
Au-dessus de ces titres d'pouses et de mres, titres transitoires,
accidentels, que la mort brise, que l'absence suspend, qui appartiennent
aux unes et qui n'appartiennent pas aux autres, il est pour les femmes
un titre ternel et inalinable qui domine et prcde tout, c'est celui
de crature humaine: eh bien! comme telle, elle a droit au dveloppement
le plus complet de son esprit et de son coeur. Loin de nous ces vaines
objections tires de nos lois d'un jour! C'est au nom de l'ternit que
vous lui devez la lumire[492]!

[Note 492: Legouv, _Histoire morale des femmes_.]

Aprs avoir tabli les droits qu'ont les femmes  la culture
intellectuelle, Mgr Dupanloup dclare que ces droits sont aussi des
devoirs et que ce n'est pas en vain que la femme a reu de Dieu une me
immatrielle. Et Dieu n'a pas plus fait les mes de femmes que les mes
d'hommes pour tre des terres striles ou malsaines. Quand la terre
n'est pas cultive, l'ivraie touffe le bon grain.

Alors, avec une svrit vraiment piscopale, le saint pontife rappelle
que la parabole du talent multipli regarde la femme aussi bien que
l'homme, et qu'au jour du jugement Dieu lui demandera compte,  elle
aussi, du dpt que lui a fait la Providence. C'est prcisment parce
que le travail intellectuel est pour elle un devoir que la privation en
devient une souffrance, un pril.

Comme dans l'homme, Dieu a allum dans sa compagne le feu d'une vie
immortelle. Si vous ne dirigez pas cette flamme en haut, elle dvorera
sur la terre les aliments les plus grossiers... Qui ne sait que la
sensibilit et l'imagination sont trs dveloppes, particulirement
chez les femmes? et c'est par le besoin profond de ces facults,
qu'elles ont l'instinct de faire de leur vie autre chose qu'un sacrifice
perptuel aux aveugles prjugs du monde. Et voil prcisment pourquoi
on doit cultiver, clairer, par la raison, par de sages conseils et
gouverner par l'instruction solide ces facults si vives. Il leur faut,
comme elles disent parfois, dployer leurs ailes, et sous peine de
souffrir, s'lever de temps en temps au-dessus des intrts matriels de
la vie: si vous voulez lutter violemment contre de tels lans, vous ne
russirez pas. Les diriger, voil ce qu'il faut, et non les touffer. La
sensibilit et l'imagination sont deux flammes qui, une fois allumes,
ne prissent pas. Elles semblent quelquefois cder en frmissant, mais
ne vous y fiez pas: le feu cach est le plus dangereux de tous; elles
reparatront bientt, menaantes, ennemies mortelles peut-tre de la
paix du coeur et des devoirs austres du foyer. Il fallait en faire, non
des ennemies, mais des allies.

Ngliger l'intelligence de la femme, c'est tablir une lacune dans le
plan divin qui a assign  la femme la place qu'elle doit occuper. Mais
quelle est cette place  laquelle elle ne saurait manquer sans causer un
grave dsordre dans sa propre vie et dans la vie de l'humanit?
L'vque d'Orlans va nous le dire. C'est  la Gense, c'est aux livres
sapientiaux que le vnr prlat demande ici le secret de Dieu.

Mgr d'Orlans droule dans sa rayonnante et sereine majest le tableau
de la cration: l'homme souffrant d'tre seul, mme en conversant avec
les anges, avec Dieu! le Seigneur lui donnant la compagne, semblable 
lui, qui seule pouvait complter son existence; et, pour cela, Dieu ne
prenant plus, comme pour la cration de l'homme, un vil limon, mais un
ossement choisi tout prs du coeur de l'homme; Dieu animant du mme
souffle divin que l'homme cette nouvelle crature; et, aprs l'avoir
_difie_ comme le chef-d'oeuvre de sa puissance et de son amour,
prsentant  la tendresse et au respect de l'homme celle en qui Adam
reconnat avec transport _l'os de ses os_ et _la chair de sa chair_!

Forme par la dlicate opration de Dieu, et d'une nature et d'un corps
qui tait dj le temple de l'Esprit-Saint, elle devra  cette origine
plus noble, comme une spiritualit plus grande, moins d propension que
l'homme aux satisfactions matrielles, et plus de facilit  s'lever
vers l'idal et vers l'infini... Elle est, dans les choses du coeur,
plus leve, elle est, si je puis dire ainsi, plus me que l'homme.

Je voudrais pouvoir citer l'admirable portrait que notre grand vque
trace de la femme d'aprs la Gense et les livres sapientiaux qu'il
commente ici avec les inspirations les plus suaves et les plus vivantes
de ce gnie qui, en lui, ne se sparait point de la saintet. Jamais
plus complet hommage ne fut rendu  la femme;  la religieuse mission
de la fille de Dieu, au dvouement de l'pouse,  l'incomparable
sollicitude de la mre,  la souriante dignit de la reine du foyer.
Jamais plume ne sut mieux dpeindre la femme dans sa douce et touchante
beaut, dans sa grce arienne et chaste, dans la dlicatesse de ses
sentiments, et, au-dessus de tout, dans cette pit anglique et tendre
qui la transporte si naturellement aux plus hauts sommets de l'amour
divin, et illumine et pure dans son coeur les saintes affections
d'ici-bas. Nul n'a compris avec plus d'motion cette ardente charit,
ce dvouement intrpide qui donnent  la femme, pour tous ceux qui
souffrent, un coeur de mre ou de soeur. Nul n'a admir avec plus de
respect cette nergie morale qui, malgr la faiblesse physique de la
femme, la rend souvent plus courageuse que l'homme, et qui,  l'heure
des communes preuves, lui donne, toute brise qu'elle soit par la
douleur, la force de se tenir debout auprs de l'homme pour la soutenir.
Qu'il lui est facile de remplir une mission consolatrice,  elle qui
sait si bien s'appuyer sur la foi, s'lever sur les ailes de l'esprance
sainte, se nourrir du feu de la charit! Voil pour le coeur. Quant 
l'intelligence, l'vque d'Orlans, le grand ducateur, surprend dans la
femme des _coups d'oeil_, des _coups d'aile_, qui lui font rapidement
atteindre des hauteurs o l'homme ne parvient qu'avec difficult par le
raisonnement. Et ce n'est pas seulement par une merveilleuse dlicatesse
d'intuition, c'est par l'lan, par l'enthousiasme que la femme arrive 
la plus haute lumire intellectuelle.

Telle est la femme, telle est la compagne de l'homme et la mre de ses
enfants. Et c'est surtout parce qu'elle doit transmettre ses qualits
 ses enfants que l'vque ne veut pas que cette grandeur d'me, cette
dlicatesse de coeur, cette intuition de l'intelligence demeurent
striles, et que la faiblesse organique de la femme subsiste seule en
elle. Il faut que les facults de la femme soient pleinement dveloppes
selon le plan divin, et ici le saint vque s'lve avec force contre
cette pit mal entendue qui, au lieu de se borner  dtruire dans
l'humanit ce qui est nuisible, voudrait aussi touffer ce qui est
utile. On ne supprime pas impunment les dons de Dieu, et les ducations
comprimes produisent ces natures teintes dont l'vque a parl plus
haut avec une saisissante nergie et une douloureuse piti.

Plus que dans les grands htels, o trop souvent les distractions du
monde s'opposent aux srieuses tudes, c'est au troisime tage que
l'vque a rencontr la femme fidle au plan divin. Il a vu l de jeunes
filles, de jeunes femmes dont l'intelligence est l'honneur, le trsor
de la famille. Il a vu l aussi des mres vraiment dignes de ce nom,
des mres noblement jalouses de transmettre  leurs enfants la foi et
l'honneur qui, au besoin, font mpriser et sacrifier les biens de la
fortune; des mres qui prsident  l'ducation de leurs fils, font
elles-mmes l'ducation de leurs filles, et, aprs des journes
laborieusement remplies, attendent le retour du chef de famille, qui,
rentrant de ses occupations journalires, se reposera de ses travaux
dans la douce causerie de sa femme, dans les jeux de ses enfants et la
gaiet du foyer.

Quand l'vque demande que toutes les facults de la femme soient
dveloppes, sans doute il a surtout en vue les femmes des classes
aises, mais il n'oublie pas les femmes des classes populaires: Un
peuple, bon, honnte, chrtien, dit-il, est comme la base granitique
d'une nation; les classes populaires sont les premires et fortes
assises sur lesquelles tout repose. De mme que, dans les couches
profondes du sol, circulent quelquefois de puissants fleuves, qui ne
jaillissent pas toujours  la surface, mais promnent partout o ils
passent la fcondit de la vie; de mme dans les familles populaires
chrtiennes Dieu a dpos, comme de grands courants, de merveilleux
trsors d'humbles vertus, qui sont ce qu'un pays a de plus vital et de
plus prcieux. Tant que ces trsors se conservent, et que la corruption
n'a pas pntr l, quand mme elle aurait dj entam les extrmits
leves, les classes riches, rien n'est dsespr pour un pays; tant que
le sang du peuple est sain et pur, il peut, infus dans les veines du
corps social, rgnrer encore une socit. Mais si ces sources mmes de
la vie nationale taient gtes aussi et corrompues, ce serait dans
un peuple la dcadence irrmdiable, la dcomposition certaine et
prochaine.

S'levant contre le terme de _classes privilgies_ qui semble ne faire
rsider le bonheur que parmi les riches de la terre, Mgr d'Orlans nous
rappelle que l'ouvrier ou le paysan chrtien qui peut, par le travail,
lutter victorieusement contre la pauvret, gote dans sa famille
les joies les plus pures et les plus vives. L'vque voit Dieu mme
s'asseoir  cet humble foyer; et c'est avec une religieuse motion que
l'illustre prlat a souvent contempl ce spectacle dans les montagnes de
sa chre Savoie et dans les campagnes de son diocse.

Mais, pour que Dieu rgne sous ce toit, il faut que la femme sache
soigner et garder la maison. Il faut qu'une bonne et religieuse
ducation, qu'une instruction approprie  son tat, la prpare  sa
rude, douloureuse et bienfaisante mission d'pouse et de mre. Et quand
elle est bien remplie, cette mission, le grand vque s'incline avec un
respect infini, devant l'humble et laborieuse femme du peuple, et il
l'lve bien haut au-dessus de la femme du monde, inoccupe, frivole,
qui, non seulement n'est pas utile comme celle-l, mais devient nuisible
 elle-mme et aux autres. Cependant, si la femme honnte et active est
pour le paysan ou l'ouvrier le soutien et l'honneur de la vie, quel
flau est pour cet homme la femme paresseuse et insouciante qui, par son
dfaut d'ordre et d'conomie, amne la ruine de la famille!

Dans toute condition, il faut viter le dsoeuvrement; et loin de nuire
aux devoirs de la matresse de la maison, le travail intellectuel aide 
les remplir. La pit seule n'y suffit point si elle elle n'a pour base
une solide instruction religieuse. L'tude claire la raison, forme le
jugement, fait disparatre les gots futiles, et par la peine qu'elle
cote et les habitudes qu'elle impose, fortifie le caractre et imprime
 la vie cette rgularit sans laquelle l'existence n'est qu'un rve et
souvent un mauvais rve. La femme instruite et sense devient pour son
mari une sage conseillre qu'il estime, et pour ses enfants un guide
qu'ils vnrent. Mais il faut alors que l'instruction qu'elle a reue
ait plus affermi sa raison qu'orn son intelligence.

La femme applique, studieuse, exercera de nos jours plus qu'une
influence domestique, une influence sociale, et ce ne sera pas seulement
comme mre ducatrice. Au lieu d'encourager son mari  l'oisivet, comme
le font trop de femmes aujourd'hui, elle le poussera vers les nobles
carrires qui lui permettront d'tre utile  la patrie,  la religion.
Le travail est une loi divine pour tous. Par la sentence de l'den, le
riche y est soumis comme le pauvre. Et aujourd'hui que le socialisme
est l'une de nos plaies, l'vque fait remarquer combien l'exemple du
travail, exemple donn par les hautes classes, sera bienfaisant pour
l'ouvrier. Celui-ci peut regarder avec une haine envieuse l'oisif qui
jouit de tout sans se donner la peine de rien, tandis que lui, courb
sur une rude tche, gagne  la sueur de son front le pain quotidien.
Mais il considrera d'un oeil plus bienveillant l'homme qui ne se croit
pas dispens du travail par sa fortune.

C'est aux femmes qu'il appartient de rhabiliter le travail, dit
l'vque, qui ajoute: En cela, comme en toutes choses, il faut que
l'exemple vienne de haut; car en cela, comme en religion et en morale,
les hautes classes doivent  la socit et  la patrie une expiation. Le
xviiie sicle, avec sa corruption, ses scandales, son irrligion, pse
encore sur nous de tout le poids d'un satanique hritage. Comme le pch
originel, ces fautes ont t laves dans le sang, c'est l'histoire de
tous les grands garements. Mais il reste  expier le dsoeuvrement,
l'inaction, l'inutilit, l'annihilation auxquels on s'est vou et dont
on a donn le funeste exemple.

Mgr d'Orlans conseille particulirement aux femmes d'aider leurs maris
dans les exploitations agricoles. Pour cela, il faudra qu'elles aient
le courage de sacrifier  une existence aussi austre que douce les
plaisirs mondains si enivrants, mais si amers! Aujourd'hui qu'un courant
malsain entrane vers les villes les populations rurales, il est plus
que jamais utile que les chtelains, demeurant au milieu des paysans et
dirigeant leurs travaux champtres, leur enseignent par ce grand exemple
que rien n'honore plus l'homme que la culture de la terre, et que la
charrue forme avec la croix et l'pe le plus glorieux symbole d'une
nation.

L'pe! Nagure, c'taient les femmes qui en armaient elles-mmes leurs
fiancs, leurs poux. Aujourd'hui, ce sont elles qui souvent les en
dsarment; et cependant c'est aujourd'hui surtout que l'honneur de la
France a besoin d'tre gard par de vaillantes mains. L'vque adjure
les jeunes filles et leurs familles de ne plus exiger qu'un fianc
quitte le service militaire. Que la femme s'honore d'tre la compagne
d'un officier franais; qu'elle le suive dans les villes de garnison;
et si le danger de la patrie l'appelle  la frontire menace, ou si,
marin, il doit s'exposer aux prils d'une traverse lointaine, qu'elle
sache souffrir les angoisses de la sparation, et qu'elle attende ce
retour dont bien des femmes ont retrac  notre vque les ineffables
joies.

Tandis que par sa propre activit et par ses gnreux conseils la femme
donnera  son mari l'impulsion des travaux utiles et ne lui fera pas
perdre le got des nobles carrires, elle aura aussi appris par l'tude
 faire tomber de sa douce voix les prjugs qui,  son foyer, peuvent
s'lever contre la religion. Souffrir, se taire ou s'irriter, c'est
l, en gnral, tout ce qu'elle peut faire aujourd'hui quand elle voit
attaquer autour d'elle ses plus chres croyances.

En devenant pour son mari une compagne avec laquelle il sera en pleine
communaut intellectuelle, la femme studieuse le dtournera de ces
clubs, o trop souvent l'ennui de vivre avec une femme frivole pousse
bien des hommes. Ainsi, chez les Athniens, l'ignorance de la femme
honnte prparait le rgne de la courtisane lettre.

La femme studieuse retiendra aussi prs d'elle, par le charme d'une
conversation attachante, les amis de sa famille, qui dsertent ces
salons sans vie o ne s'changent que des paroles vaines.

Quelle influence sociale peut exercer alors une matresse de maison qui
saurait faire circuler autour d'elle un courant d'ides leves, de
sentiments gnreux! On verrait revivre nos salons franais d'autrefois
avec leurs conversations exquises. La littrature, les arts
redeviendraient les manifestations du beau dans ce que ce principe a de
plus grand, de plus pur, de plus dlicat. Que de forces le matrialisme
perdrait ainsi dans la vie morale, intellectuelle et artistique de notre
pays!

C'est ainsi que par la femme, une nation redevient laborieuse, croyante
et vraiment forte, grande et glorieuse. Telle est, outre sa mission
domestique, la mission sociale rserve  la femme d'aprs le plan divin
que lui retrace l'vque d'Orlans.

Mais par quels moyens prparera-t-on la jeune fille  remplir sa place
dans le plan divin? Quels sont les principes suprieurs qui illumineront
pour elle cette instruction dans laquelle elle ne voit qu'une suite de
faits et de dates?

Ces principes suprieurs peuvent tre ramens  un seul: la raison
claire par la foi. Ce principe qui substituera  la faiblesse
naturelle de la femme la force morale, dirigera srement les lans de
son intelligence et rglera les mouvements de son coeur. La rflexion
dominera l'impressionnabilit; la pit solide, agissante, remplacera la
dvotion superficielle. Ainsi rgle, la vie de l'me n'en sera que
plus puissante. Il faut un sol granitique, me disait un jour l'vque
d'Orlans, ce qui n'empche pas le regard d'embrasser le plus vaste
horizon.

Mais, pour que la mre ou l'institutrice puisse imprimer une pareille
direction  ses lves, elle doit l'avoir suivie elle-mme. Il faut
qu'elle possde la vraie lumire intellectuelle. Si elle ne l'a pas
encore, qu'elle l'acquire. L'vque rappelle loquemment aux femmes que
la lumire du monde, c'est Dieu mme; et qu'en allant  cette lumire,
c'est  leur divin Matre qu'elles iront. Et, pour les guider vers Dieu,
cette lumire est aussi en elles-mmes. Avec saint Thomas d'Aquin, Mgr
d'Orlans leur enseigne que la vraie raison est en nous, comme la
foi, une participation de la lumire divine, une impression sublime de
l'ternelle lumire, l'illumination mme de Dieu.

Aprs avoir ainsi dvelopp en elle le fond divin, le fond ternel,
que Dieu a mis dans la femme, la mre ou l'institutrice saura donner
pour base  l'ducation de son lve la raison dirige par la foi. Cette
base, il faut la poser ds l'enfance. Il faut habituer la petite fille
 connatre et  pratiquer le devoir, et ne rien lui ordonner qu'au
nom des commandements de Dieu. L'vque souhaite aussi qu'au lieu
de s'abaisser par un langage enfantin au niveau de ces petites
intelligences on les lve jusqu' soi par un langage simple sans doute,
mais noble: les enfants comprennent. Dans sa carrire de catchiste, Mgr
d'Orlans l'a souvent expriment. Ce pre des mes savait que, pour
l'enfant comme pour l'homme du peuple, une parole grande et vraie est
l'aimant qui attire les mes; et,  ce contact magntique, celles-ci,
s'veillant ou se rveillant, s'crient: _Adsumus_, nous voici! Les
mes d'enfants, ces mes encore dans l'innocence baptismale, sont si
promptes  reconnatre dans ce qui est beau et bon le Crateur qui vient
de les mettre  la lumire! Les petites filles surtout, l'vque le
remarque, ont la passion du sublime, parce que leur esprit est plus
anglique que celui des petits garons.

Qu'on alimente donc dans ces jeunes mes cette passion gnreuse. Qu'on
leur apprenne les scnes les plus vivantes, les plus majestueuses de
la Bible et de l'histoire de l'glise. Que ces enfants y sentent la
puissance et l'amour de Dieu, et qu'on leur montre aussi  chercher cet
amour et cette puissance dans les spectacles de la belle nature, la
nature, ce livre de Dieu, ce livre o il nous fait lire son nom  chaque
page. L'instruction religieuse et les notions trs lmentaires des
sciences physiques formeront la substance de ce petit enseignement
primaire.

C'est surtout  l'poque de la premire communion que le sens du divin
se liera plus facilement, dans l'me de la jeune fille,  toutes ses
tudes,  tous ses actes. Quelle lumire dans cette jeune me qui
possde Dieu!

Mais, aprs ces jours bnis, vient une priode que l'on a si bien nomme
l'_ge ingrat_. Avec une dlicatesse vraiment maternelle, l'vque donne
ici les moyens de combattre la personnalit inquite et agite qui se
manifeste  cet ge et qui peut faire perdre les fruits divins de la
premire communion. Pendant cette priode si difficile, c'est avec un
redoublement de tendresse que la mre ou l'institutrice doit s'adresser
 la jeune fille. Plus que jamais elle la fortifiera par le plus aimable
langage de la raison, et la consolera par la douce influence de la
pit. Plus que jamais aussi elle vitera que l'instruction soit
mcanique. Que sa parole vivante, aimante et chaleureuse fasse sentir 
l'lve la prsence de Dieu dans chaque branche de l'enseignement! Que
l'engourdissement sensitif, si menaant alors, soit combattu par la
pleine vie de l'me!

Et quand la jeune fille aura rvolu sa quinzime anne, que l'horizon se
dveloppe encore pour elle plus radieux et plus beau! Que l'histoire,
les lettres, et, plus tard, la philosophie dans de certaines limites,
montrent  l'adolescente comment Dieu gouverne les peuples et comment le
Verbe inspire les intelligences. C'est alors que l'on doit tudier les
gots de la jeune personne et favoriser le penchant qui l'entrane vers
une tude particulire. Si aucune prdilection ne se manifeste  cet
gard, si la jeune fille a sous ce rapport l'insensibilit de la pierre,
alors, nous dit l'vque, qu'une matresse approche de ce bloc,
avec feu elle-mme, plusieurs spcialits, l'une aprs l'autre: en
multipliant les essais, il s'en trouvera quelqu'une qui russira. Si
l'tincelle a jailli, le feu sacr est allum.

Cette exprience peut mme se faire plus tt, mais seulement, ajoute
l'vque, aprs la premire communion de la jeune fille, parce que, ds
ce moment, tout tient en elle  la racine du divin, et que la raison
illumine par la foi donne  ses lans un sr point d'appui.

Dans le soin avec lequel Mgr d'Orlans cherche  connatre et 
favoriser la vocation intellectuelle de la jeune fille, on reconnat la
mthode qu'il appliquait  l'ducation des hommes. Loin de comprimer les
mes sous une rgle uniforme, il veillait  ce que chacune d'elles se
dveloppt dans le libre panouissement de ses facults natives. Divers
sont les parfums des fleurs, et diverses les saveurs des fruits: tel
est l'ordre providentiel. Pour Mgr d'Orlans, l'ducation est bien
rellement la continuation de l'oeuvre divine dans ce qu'elle a de plus
noble et de plus lev: la cration des mes[493].

[Note 493: Mgr Dupanloup, _De l'ducation_, t. I.]

Aussi, combien l'vque se sent attir vers ces enfants gais, ouverts,
imptueux mme qui, d'ordinaire, sont la terreur des matres, mais dans
lesquels l'ducateur de gnie reconnat, avec joie cette vie puissante
qui, bien dirige, donnera aux luttes du bien un combattant de plus!
Parmi les petites filles aussi bien que parmi les petits garons, Mgr
Dupanloup nourrissait pour ces caractres-l une tendresse particulire.
Par l'exprience qu'il avait pu faire sur lui-mme, il savait ce qu'il
y a de gnreuses promesses dans ces riches natures, et quels fruits
divins elles peuvent produire.

Soucieux de conserver  la jeunesse la spontanit de ses meilleurs
instincts, l'vque veut que l'on respecte jusqu' ces belles illusions
que l'exprience de la vie fera tomber d'elles-mmes. Vous ne pourrez
jamais, malgr vos leons et votre tendresse, pargner  votre enfant
toutes les douleurs d'une esprance trompe, d'une illusion vanouie; eh
bien! laissez-la donc jouir de cette joie pure de la jeunesse, s'enivrer
de ce parfum d'esprance qu'exhale devant elle l'avenir; souriez, si
vous le voulez, de ce sourire mlancolique qui est celui d'un ge o
l'on sait plus et mieux, parce qu'on a vu et souffert davantage. Mais si
ces illusions, cet enthousiasme, cette exaltation mme ne portent que
sur le bien et le beau; si  ct de l'imagination, le coeur s'est
dvelopp avec plus de force; si le jugement s'appuie sur la vrit;
si l'esprit a reu l'instruction convenable, et si l'me travaille 
devenir forte par la pratique de la vertu, ne craignez rien pour votre
fille, et encore une fois, laissez-la jouir et respectez sa joie. C'est
l'oiseau qui, fier de ses plumes nouvelles, bat des ailes comme pour
s'lancer dans l'espace, mais qui bientt, effray de sa faiblesse, se
blottira dans son nid et s'y cachera sous l'aile maternelle.

C'est une poque admirable dans la vie que celle o la jeune fille,
enfant de la Vierge immacule, aime Dieu dans la cleste puret de
son me, et o elle voit pleinement en Lui le principe de toutes les
connaissances intellectuelles aussi bien que de toutes les vertus
morales. Comme le dit l'vque, elle jouit alors de _la batitude des
coeurs purs, qui est de voir Dieu_.

C'est l le magnifique rsultat de l'ducation qui s'appuie sur la
raison claire par la foi; mais cette foi ne doit pas demeurer  l'tat
de principe, il faut qu'elle soit pratique. Dj, en suivant la jeune
fille ds le berceau, l'vque avait dit quelles prires, quels
exercices de pit conviennent  tel ou tel ge, et comment cette pit
peut et doit aider aux tudes des enfants et combattre les dfauts de
ceux-ci. Mais l'illustre prlat consacre particulirement les trois
dernires de ses _Lettres sur l'ducation des filles_  dfinir ce que
doit tre la pit dans une maison d'ducation. Ce qui manque surtout,
mme dans les bons pensionnats, ce sont les bases solides de la vraie
instruction chrtienne, et par consquent les bases solides de la vraie
pit.

La religion est l'objet d'un cours  peu prs semblable aux autres,
et qui, gnralement, fatigue l'esprit de la jeune fille alors qu'il
devrait saisir son intelligence et enflammer son coeur. Et quant  la
pit, l'vque d'Orlans s'est plus d'une fois lev, avec les matres
de la vie chrtienne, contre cette dvotion mal comprise o la lettre
tue l'esprit. En s'adressant un jour aux femmes du monde, il leur
disait:

Et parmi les femmes chrtiennes, laissez-moi, Mesdames, vous le dire,
il y en a trop de celles que le monde nomme des dvotes, ce qui veut
dire des personnes qui mettent leur pit plus dans l'extrieur que
dans le fond de l'me et de la vie, plus dans les formules que dans les
oeuvres. Une telle dvotion n'est pas la vraie, elle manque de solidit;
et loin d'tre pour l'me comme l'est la vraie et solide pit, un
heureux dveloppement, d'o rsulte une admirable fcondit d'oeuvres et
de vie, elle la rtrcit plutt, ne la fconde en rien, n'empche pas
la vie d'tre vide, et ne sauvera pas la femme qui s'annule ainsi, des
svrits de l'vangile contre les serviteurs inutiles. Que dis-je? Avec
une telle et si pauvre vie, la pit elle-mme n'est pas en sret,
et si de grandes chutes ne se rencontrent pas, c'est peut-tre que
l'occasion ne s'est pas prsente. La pit doit tout lever et tout
ennoblir dans l'me. Mais peut-elle tre vraiment dans une vie o
les pratiques extrieures seraient tout, et le travail de l'me sur
elle-mme rien? Non, ni les formules de prires ne peuvent suppler aux
sentiments du coeur; ni les pratiques extrieures de dvotion, surtout
les pratiques surrogatoires, aux actes obligs, aux oeuvres, aux
devoirs[494].

[Note 494: Mgr Dupanloup, _Confrences aux femmes chrtiennes_,
publies par M. l'abb Lagrange. 1881.]

En effet, c'est une prire morte que celle que ne suit pas l'effort
courageux qui corrige les dfauts et qui dompte les passions. La vraie
pit ne consiste pas  cueillir sans peine sur la route de la vie les
fleurs que l'on offre  Dieu. La vraie pit ressemble  ces instruments
de labour qui sarclent les mauvaises herbes ou qui dchirent la terre
dont le sillon produira le bon grain. Alors la pit est encore, un
travail, celui qui extirpe le mal et fconde le bien.

Une solide instruction chrtienne permettra seule  la jeune fille
d'acqurir l'nergie morale qui n'est au fond que la pit agissante.

Et lorsque la jeune fille, aprs avoir achev ses tudes scolaires,
croira avoir termin son ducation, c'est alors que commence pour elle
cette seconde ducation que l'on se fait  soi-mme et qui dure toute
la vie. C'est le moment des fructueuses lectures. L'vque d'Orlans
conseille aux femmes de donner  ces lectures une place dans le
rglement de leur vie et de ne les faire que la plume  la main. Quel
vaste programme d'tudes que celui-ci: les classiques du XVIIe sicle,
ces immortels modles de raison, de bon got et d'ducation morale; les
plus belles productions de la posie chrtienne: les idiomes trangers
 l'aide desquels les femmes pourront lire les plus purs chefs-d'oeuvre
des diverses littratures; le latin, la langue de l'glise; les
meilleures pages de la philosophie antique, cette prface de
l'vangile, a dit M. de Maistre; la religion tudie dans les oeuvres
d ses loquents gnies et dans les vies de ses saints; l'histoire, et
surtout l'histoire de France. Soeurs, pouses et mres de Franais, il
ne faut pas qu'elles se condamnent  ignorer les grandes choses que Dieu
a faites dans le monde par la France, et ce qu'il peut faire encore[495].

[Note 495: Mgr Dupanloup, _la Femme studieuse_.]

Les sciences n'occuperont qu'une place bien secondaire dans ce
programme. Ce n'est que dans leurs applications aux usages de la vie
qu'elles entrent utilement dans l'ducation des femmes. L'histoire
naturelle, l'agriculture, sont spcialement recommandes par l'vque,
et nous en savons le motif. Il souhaite aussi que les femmes ne restent
pas trangres aux questions de droit qui les concernent. Il leur en
conseille l'tude dans la mme mesure que Fnelon.

Comme Fnelon, comme Mme de Maintenon, l'vque d'Orlans a voulu
former des mres. Comme eux aussi, il s'applique  ces deux rsultats
fondamentaux: clairer la pit, fortifier le jugement, ces deux
rsultats qui, nous le redisions aprs lui, peuvent se ramener  un
seul: la raison claire par la foi. Cependant, plus que Fnelon et que
Mme de Maintenon, l'vque d'Orlans tient compte des facults de
coeur et d'imagination qu'il faut employer chez la femme, mais en les
gouvernant. Avec M. Legouv, il donne  ces facults la nourriture
substantielle qui les empchera de dvorer les aliments malsains.
Les lettres dans ce qu'elles ont de plus pur et de plus fortifiant,
rpondront aux aspirations des femmes vers le beau, vers l'infini.

Cette ducation, qui se poursuit toute la vie  l'ombre du foyer, est
admirablement approprie aux facults individuelles de la femme,  sa
mission domestique et sociale. Elle se rattache non seulement  la
mthode du XVIIe sicle, mais  ces vieilles traditions ducatrices dont
nous avons trouv les linaments chez les peuples anciens: les Indiens,
les Romains, certaines races grecques; telles que les oliens et les
Achens. Mais c'est chez les Hbreux que nous avons vu le type de cette
ducation avec ses trois grands caractres: domestique, national,
religieux. Il tait naturel que chez le peuple de Dieu l'ducation de la
femme rpondit au plan divin.

Le christianisme fait revivre ce grand type d'ducation et le prsente
 nos anctres gallo-romains et germains. Les Franks l'accueillent avec
d'autant plus de faveur que les incultes Germains, qui vnraient dans
leurs compagnes le souffle divin, donnaient  celles-ci la culture
intellectuelle qu'ils se refusaient  eux-mmes. Les filles des Franks
gardent encore cette suprmatie  laquelle les prparent de pieux
monastres qui nourrissent leur esprit en abritant leur puret. Ces
traditions se perptuent au moyen ge. Sans doute, la gnralit des
femmes n'est pas appele alors  recevoir un dveloppement suprieur des
facults de l'esprit; mais une instruction modeste et solide est donne
 toutes.

Pendant la Renaissance, la femme ne se maintient pas assez dans le
domaine intellectuel qui lui est propre. L'rudition et ses excs
compromettent quelque peu la cause de l'instruction des femmes.
Toutefois, la belle Cordire et Jean Bouchet rappellent les vrais
principes de l'ducation fminine: remplir le vide que l'ignorance
creuse dans l'existence des femmes; prparer dans la jeune fille la
compagne de l'homme, la mre ducatrice. Ce sont ces principes qui
prsident  la solide ducation que, du XVIe au XVIIIe sicle, des
familles, fidles aux anciennes traditions, continuent de donner  leurs
filles. Ce sont ces principes qui ont guid Fnelon, Mme de Maintenon, 
une poque o le dsoeuvrement de la vie mondaine et les railleries de
Molire contre les femmes savantes avaient substitu, pour les jeunes
filles, les prils de l'ignorance aux cueils de la pdanterie.

Aprs la tourmente rvolutionnaire, les traditions ducatrices se
retrouvent. Lorsque Napolon Ier fonde la maison d'ducation de la
Lgion d'honneur, il demande  Mme Campan,  qui il en confie la
direction: Que manque-t-il aux jeunes personnes pour tre bien leves
en France?--Des mres, rpond Mme Campan.--Le mot est juste. Eh
bien, madame, que les Franais vous aient l'obligation d'avoir lev des
mres pour leurs enfants.

C'est ainsi que Mme Campan fit rgner  couen les principes que Mme de
Maintenon avait appliqus  Saint-Cyr.

A l'ducation traditionnelle que l'vque d'Orlans avait leve  la
hauteur des besoins actuels, et qui est adapte aux facults natives
de la femme, on a voulu substituer aujourd'hui une autre ducation:
l'ducation masculine des filles. Ce systme n'est pas nouveau. Sparte
l'a expriment, et, par la ruine de ses moeurs, elle a appris que ce
n'est pas impunment que l'on change l'ordre des lois naturelles.

Si la cration des lyces de filles par la loi du 21 dcembre 1880,
suscita des plaisanteries, elle veilla galement de srieuses alarmes.
On savait que, parmi ceux qui avaient vot cette loi, beaucoup
poursuivaient le mme but que les hommes qui rclamaient pour la femme
l'mancipation politique: arracher la femme  l'Eglise. On se disait
aussi qu'une ducation masculine et sans base religieuse produirait
au lieu de femmes fortes, des hommes manques; au lieu de chrtiennes
simplement fidles  leurs devoirs, des libres penseuses trs portes 
devenir de libres faiseuses.

Les premiers promoteurs de la loi s'effrayrent eux-mmes des suites que
pouvait avoir une ducation qui, ne tenant aucun compte ni des facults
natives de la femme ni de ses aspirations religieuses, craserait son
esprit en touffant son me. Les programmes adopts par le conseil
suprieur de l'Instruction publique et qui ont t l'objet d'un arrt
ministriel du 28 juillet 1882, tmoignent que la commission charge de
les laborer s'est proccupe de ces critiques.

D'une part, les programmes dfinitifs ont t allgs des matires qui
en surchargeaient le projet primitif. Les travaux  l'aiguille, qui
avaient t carts de ce projet, figurent dans les programmes qui
comprennent aussi un cours d'conomie domestique.

D'autre part, si la religion rvle n'occupe pas dans ces programmes la
place qui lui est due, la vie future et Dieu n'en ont pas du moins t
exclus; c'est quelque chose  la triste poque o nous vivons; disons-le
 ce sujet comme nous le disions  propos de Rousseau. Il faut savoir
gr aussi  la commission d'avoir fait figurer dans le choix des auteurs
 expliquer et  commenter, Bossuet, Fnelon, Bourdaloue, Massillon.
Quant  Pascal, on aurait pu se contenter de prendre au grand moraliste
un choix de ses _Penses_, sans demander  l'ardent jansniste quatre
de ses _Provinciales_. Ce choix est particulirement malheureux
aujourd'hui. Mais n'y et-il d'autre motif d'exclusion que de prmunir
les femmes contre ces discussions thologiques dont les loignaient
prudemment Fnelon et Mme de Maintenon, il et t de bon got de ne pas
faire lire les _Provinciales_  de jeunes filles de seize ans.

Ces mmes programmes prouvent combien il est difficile de sparer de
l'ducation la foi rvle. Je vois inscrits dans ces programmes ces
mots: _Respect de la personne dans ses croyances, libert des cultes_.
Comment conciliera-t-on ce respect des croyances en enseignant les
matires suivantes dut programme d'histoire: les Hbreux. _Leur
religion_.--Histoire romaine. _Le christianisme_. _Les catacombes_.--_Le
christianisme en Gaule_.--_L'glise et les ordres monastiques au xie
sicle_.--_La papaut; son influence; lutte avec
l'Empire_.--_La Rforme, ses origines. Diffrentes formes du
protestantisme_.--_Rorganisation du catholicisme. Le concile de
Trente_, etc., etc. Comment parler des Hbreux et de l'tablissement du
christianisme sans tenir compte de la rvlation? Si l'on ne traite
de la religion des Hbreux qu'au mme titre que du paganisme grec ou
romain, qui ne voit ce que cette neutralit mme a de prilleux pour
la foi de la jeune fille et de blessant pour sa conscience? J'en dirai
autant de ce qui se rattache  l'histoire de l'Eglise. On peut objecter
 cela que nul n'est oblig d'envoyer sa fille au lyce, et que les
familles croyantes,  quelque culte qu'elles appartiennent, se garderont
bien d'y conduire leurs enfants. Sans doute, il en sera ainsi pour les
familles qui ont une foi vigoureuse. Mais chez d'autres qui, tout en
gardant certaines habitudes de pit, sont moins fermes dans leurs
principes, il pourra arriver que l'appt d'une bourse leur fera confier
leurs filles aux lyces. Ne prvoit-on pas alors ce qu'un enseignement
neutre pourra apporter de trouble  cette jeune fille de douze ans, qui,
si elle est catholique, par exemple, sera dans toute la fervente pit
de sa premire communion? Et aura-t-elle toujours la force morale
ncessaire pour garder sa foi, si elle entend parler du christianisme
comme d'une doctrine purement humaine? Que sera devenu alors le respect
des croyances? Et si, ce que j'appelle de tous mes voeux, la religion
est prsente avec son divin caractre, que sera devenu le principe de
neutralit? Bon gr mal gr, on aura rendu  l'ducation la seule base
qu'elle puisse avoir: la foi.

Mais est-il ncessaire de tant insister sur les cueils qu'offrent les
lyces de filles? Ces lyces ont bien de la peine  s'tablir. Ils
seront toujours impopulaires parmi nous. Leur nom seul suffirait pour
les couvrir de ce ridicule auquel rien ne survit en France. Et ce
nom ft-il mme chang, notre esprit national, si antipathique 
l'mancipation politique des femmes, repousserait encore pour le mme
motif l'ducation publique des filles.

Parmi les libres penseurs, plus d'un jugeant comme Rousseau qu'il ne
faut pas faire de la femme un homme, pas mme un honnte homme, plus
d'un et volontiers rpt avant la loi de 1880, l'exclamation moqueuse
du philosophe: Elles n'ont point de collges! Grand malheur[496]! Et
mme devant les modifications du programme, il se dira encore que la
femme ne doit pas tre prpare par l'ducation publique  la vie
modeste qu'elle doit mener  son foyer. Il laissera donc  d'autres
pres le bnfice de la loi,--Pet-il vote.

[Note 496: Voir plus haut, page 58.]

D'ailleurs les tudes de l'enseignement secondaire ne diffrent gure de
celles de l'enseignement primaire suprieur, telles qu'elles existent
dans nombre d'institutions et de cours, telles aussi que les consacrait,
il y a quelques annes, le programme de la ville de Paris pour
l'obtention du brevet de premier ordre. Ce n'est pas celui-l qu'on
aurait pu opposer au programme des lyces, lorsqu'on a dit que ce
qui distingue l'enseignement secondaire de l'enseignement primaire
suprieur, c'est la culture littraire, si propre  largir et 
assouplir l'esprit[497].

[Note 497: _Rapport_ de M. Marion, au nom de la commission charge
d'examiner le projet d'organisation de l'enseignement secondaire des
filles.]

En effet, l'ancien programme de la ville de Paris pour le brevet
suprieur accordait  l'lment littraire une place prdominante qu'il
n'a plus dans le nouveau programme. Celui-ci a supprim les auteurs
grecs et latins qui, lus dans des traductions, figuraient dans celui-l
 ct des classiques du XVIIe sicle, comme aujourd'hui dans
les programmes de l'enseignement secondaire. C'tait surtout 
l'intelligence de l'aspirante que s'adressait l'examinateur. Il lui
demandait quelles avaient t ses lectures littraires et lui en faisait
rendre compte. Ainsi se dveloppaient dans un dlicat panouissement les
facults propres  la femme: Mgr Dupanloup et reconnu l son excellente
mthode. Dans le nouveau programme de renseignement secondaire, le
rapporteur dit trs justement qu'il faut permettre  chaque lve de
chercher sa voie, de choisir selon ses aptitudes et ses besoins. Cette
mthode, nous l'avons vu, existait dj.

Au lieu de crer des lyces de filles, n'aurait-il pas suffi de
reprendre et de gnraliser dans toute la France l'ancien programme
de la ville de Paris, en y introduisant certaines tudes qui ont t
adoptes avec raison pour l'enseignement secondaire [498]? Malheureusement
le nouveau programme de la Ville, trs charg de dtails techniques, n'a
admis dans ces derniers temps que l'addition que voici: A partir de la
session du mois de juillet 1882, les preuves crites comprendront une
composition sur l'instruction morale et civique.

[Note 498: L'esthtique, par exemple, et aussi les notions de droit
dans leurs rapports avec la condition de la femme. Nous savons que
l'vque d'Orlans recommandait ces tudes. La seconde tait dj
demande par Fnelon, comme nous le remarquions, page 37, en regrettant
qu'elle manqut jusqu' prsent  nos programmes actuels. Les programmes
de l'enseignement secondaire n'avaient pas encore paru au moment o nous
exprimions ce regret.]

Le brevet suprieur de la ville de Paris n'tant demand, en dehors
des fonctions d'inspectrices, qu'aux personnes qui veulent diriger des
institutions de premier ordre; la morale civique envahit ainsi jusqu'au
domaine de l'enseignement libre. Mais quelque dplorable que soit ce
fait, l'institutrice libre peut, du moins, donner et faire donner
l'enseignement religieux aux jeunes filles qui lui sont confies.
Les parents sont libres d'ailleurs d'envoyer leurs enfants dans les
institutions qui leur conviennent le mieux. Il n'en est pas ainsi
toutefois pour les familles populaires qui habitent les localits o
l'cole communale subsiste seule. La loi a chass Dieu de cette cole,
et cependant le paysan, l'ouvrier sont contraints d'y envoyer leurs
enfants, eux qui n'ont pas la ressource de les faire lever ailleurs.
C'est ici le caractre le plus effrayant de l'instruction laque et
obligatoire.

Nagure, la Convention avait aussi dcrt, en d'autres termes, cette
instruction laque et obligatoire. Elle avait aussi remplac la
morale chrtienne par la morale civique: trange morale que celle qui
enseignait aux enfants de huit  dix ans les soins qu'il faut donner 
l'enfant ds que la femme se sent mre[499]! Cet enseignement, tout au
moins prcoce pour les petites filles, tait-il donn aux garons?
On sait que la Convention appliquait volontiers les mmes mthodes
d'enseignement aux deux sexes. C'est ainsi que les filles apprenaient
l'arpentage. Je ne sais si les garons apprenaient la couture.

[Note 499: Albert Duruy, _l'Instruction publique et la Rvolution_.]

La Convention ne put gure que dcrter l'enseignement laque et
obligatoire. Pour obliger les pres de famille  envoyer leurs enfants
aux coles primaires, il aurait fallu que ces coles existassent, et la
Rvolution avait t plus habile  les dtruire qu' les reconstruire.
Les matres manquaient d'ailleurs aussi bien que les coles. Il n'y
avait pas de fonds pour les payer, et le matre ou la matresse laque,
qui a la charge, d'une famille, ne peut avoir le dsintressement des
instituteurs religieux.

Aujourd'hui, la situation a chang. Les efforts de l'glise et ceux
de l'tat s'taient unis pour propager l'instruction primaire, et cet
enseignement avait reu une puissante organisation. Maintenant l'tat
chasse de l'cole l'glise, sa collaboratrice. Et tandis qu'il bannit de
l'cole la religion, les municipalits en expulsent jusqu'aux mres des
enfants du peuple, les soeurs de la Charit.

C'est  la famille, dit-on, qu'il appartient de donner  l'enfant
l'instruction religieuse. Mais si elle ne la possde pas elle-mme, ou
si, l'ayant possde, elle l'a perdue, faut-il aussi en priver l'enfant?
Ah! mme parmi les hommes qui se sont loigns de l'glise, bien peu
consentiront de plein gr  voir se desscher,  l'ombre glaciale de
l'cole athe, cette fleur de pit qui, close aux chauds rayons de la
parole de Dieu, venait embaumer leur foyer. Avec le pote, ils aimaient
 dire:

  Ma fille! va prier!--Vois, la nuit est venue.

  C'est l'heure o les enfants parlent avec les anges.
  Tandis que nous courons  nos plaisirs tranges,
  Tous les petits enfants, les yeux levs au ciel,
  Mains jointes et pieds nus,  genoux sur la pierre,
  Disant  la mme heure une mme prire,
  Demandent pour nous grce au Pre universel!

  Ce n'est pas  moi, ma colombe,
  De prier pour tous les mortels,
  Pour les vivants dont la foi tombe,
  Pour tous ceux qu'enferme la tombe,
  Cette racine des autels!

  Ce n'est pas moi, dont l'me est vaine,
  Pleine d'erreurs, vide de foi,
  Qui prierais pour la race humaine,
  Puisque ma voix suffit  peine,
  Seigneur,  vous prier pour moi!

  Non, si pour la terre mchante
  Quelqu'un peut prier aujourd'hui,
  C'est toi, dont la parole chante,
  C'est toi: ta prire innocente,
  Enfant, peut se charger d'autrui!

  Pour ceux que les vices consument,
  Les enfants veillent au saint lieu!
  Ce sont des fleurs qui le parfument,
  Ce sont des encensoirs qui fument,
  Ce sont des voix qui vont  Dieu!

  Laissons faire ces voix sublimes,
  Laissons les enfants  genoux.
  Pcheurs! nous avons tous nos crimes,
  Nous penchons tous sur les abmes,
  L'enfance doit prier pour tous[500]!

[Note 500: Victor Hugo, _les Feuilles d'automne_, la Prire pour
tous.]

Les limites de mon travail ne me permettent pas de rpter ici ce que
je publiais au mois de mars 1871 pour dfendre une cause sacre: le
maintien de l'lment religieux dans l'enseignement scolaire  tous ses
degrs[501]. Je ne peux dtacher de ce travail que ces quelques lignes qui
concernent spcialement l'instruction de la femme.

[Note 501: _Une Question vitale._]

La perspective du nant... suffira-t-elle pour fortifier l'homme qui se
dbat contre les difficults morales et matrielles qu'amne le grand
combat de la vie? Et quant  la femme, si vous ne lui apprenez pas que
le cri de la conscience est l'appel d'un Dieu rmunrateur, quel appui
donnerez-vous  sa vertu? Une instruction solide, direz-vous, la
prmunira contre toute dfaillance. Oui, une instruction qui repose sur
des principes religieux, est un grand lment de moralisation, et c'est
pourquoi j'appelle de tous mes voeux la rgnration intellectuelle
de la femme. Mais une instruction qui n'a point la foi pour base, ne
risque-t-elle pas, au contraire, de donner  l'esprit cette fausse
indpendance qui secoue jusqu'au joug du devoir? Je sais que, parmi
les femmes aussi bien que parmi les hommes, il est des natures si
heureusement doues que, bien qu'elles jugent la morale indpendante
d'un Dieu, elles en pratiquent loyalement les plus svres obligations.
Mais ce sont l de ces faits isols qui, d'ailleurs, prouveraient
prcisment combien sont ineffaables les enseignements religieux dont
ces mes ont subi,  leur insu peut-tre, la salutaire influence.
Si donc nous exceptons ces natures d'lite, o la femme incrdule
puisera-t-elle la force ncessaire pour remplir ses devoirs, lorsque,
dlaisse par son mari, le mal se prsentera  elle sous la dangereuse
et sduisante apparence d'une sympathie consolatrice? La femme tente ne
sera-t-elle pas expose  se dire: Si la loi qui prescrit la fidlit
conjugale, a une origine purement humaine, qu'importe de la braver[502]!
Voil ce que, sans le vouloir, vous aurez fait du foyer domestique!

[Note 502: Cette pense n'est-elle pas au fond des romans  thses
sociales dont nous parlions plus haut?]

Est-ce le foyer seul qui souffrira de l'ducation athe donne  la
femme? Consultons les ouvrages pnitentiaires, et nous verrons qu'en
France la criminalit est moindre pour les femmes que pour les
hommes[503]. Ce rsultat n'est-il pas d en grande partie  la pieuse
ducation que reoit la femme, et surtout au frein salutaire de la
confession? Que l'ducation sans Dieu ait le temps de former une
nouvelle gnration de femmes, et les futures statistiques criminelles
nous donneront les fruits de ce systme.

[Note 503: Vicomte d'Haussonville, _les tablissements pnitentiaires
en France et aux colonies_; J. de Lamarque, _la Rhabilitation des
librs_.]

Dans un roman malheureusement trop lu  notre poque et qui dcrit les
moeurs populaires dans ce qu'elles ont de plus repoussant, l'auteur a
dit: J'ai voulu peindre la dchance fatale d'une famille ouvrire,
dans le milieu empest de nos faubourgs.--Au bout de l'ivrognerie et
de la fainantise, le romancier voit le relchement des liens de la
famille, les plus infmes aspects de l'immoralit, l'oubli progressif
des sentiments honntes, puis pour dnouement, la honte et la mort. Le
romancier matrialiste ne se doute pas que ce hideux tableau est celui
de la famille sans Dieu.

Au milieu de son rcit, aprs avoir montr une femme coupable qui a
essay de devenir une honnte pouse, mais qui, voyant son mari tomber
dans la dbauche, roule elle-mme dans la fange, et ne peut faire de
sa fille qu'un tre immonde, l'auteur s'tonne de la courte dure d'un
bonheur domestique dont il avait cru voir l'image. Il semblait, dit-il,
que quelque chose avait cass le grand ressort de la famille, la
mcanique qui, chez les gens heureux, fait battre les coeurs 
l'unisson[504]. Ah! certes, la mcanique devait s'arrter. Et il en est
toujours ainsi quand on supprime le grand moteur, Dieu!

[Note 504: Zola, _l'Assommoir_.]


V

_Conditions actuelles du mariage. Les droits civils de la femme
peuvent-ils tre amliors?_

La famille sans Dieu! le grand ressort domestique bris parce que Dieu
ne le fait plus mouvoir! Hlas! ce spectacle, nous ne le voyons dj
que trop, mme dans les maisons qui ont gard les apparences du
christianisme, mais qui n'en ont plus l'esprit.

Et comment Dieu vivrait-il dans ces demeures? Est-ce sa prsence que
l'homme a appele en fondant son foyer? Non, c'est la divinit du jour,
c'est l'or! N'est-ce pas une des phrases courantes de la causerie
mondaine que celle-ci: Monsieur un tel pouse cinq cent mille francs,
un million, ou plus? Quel est l'objet des premires informations de
l'homme qui recherche une femme? l'honorabilit de la famille, les
qualits morales ou mme les attraits physiques de la jeune fille? Non,
la dot, la dot, toujours la dot. C'est l le caractre qui prdomine
dans les socits en dcadence pour lesquelles la satisfaction des
jouissances matrielles est tout. Athnes avait connu cette plaie.
En dpit des lois de Solon qui restreignaient la dot, les temps de
corruption amenrent la vnalit des mariages; la fille pauvre fut
expose  vivre dans le clibat. Comme nous le rappelions, il arrivait,
alors dj, que l'homme avait supput avec soin les mines, le talents,
les drachmes de la dot; mais dans cette addition, il avait oubli de
compter les qualits ou les dfauts de la fiance. Un jour l'or tait
parti, mais la femme restait, et, avec elle, le regret de sa prsence:
J'ai pous un dmon qui avait une dot... Ma maison et mes champs me
viennent d'elle; mais, pour les avoir, il a fallu la prendre aussi, et
c'est le plus triste march[505]!...

[Note 505: G. Guizot, _Mnandre_. Fragments; et mon tude sur _la
Femme grecque_.]

A Rome, quand le rgime dotal remplace l'antique communaut, la femme
richement dote trouve dans sa fortune la libert de tout vouloir et de
tout faire. A une poque o la frquence de divorce permet  la femme de
quitter son mari, l'poux se rsigne  la perte de son autorit,  la
perle mme de son honneur: ne faudrait-il pas rendre la dot avec la
femme? J'ai accept l'argent; j'ai vendu mon autorit pour une dot[506].

[Note 506: _Argentum adcepi, dote imperium vendidi._ (Plaute,
_Asinaire_, 89.)]

L'ancienne France ne connut gure que dans les deux derniers sicles le
flau des mariages d'intrt. La vieille communaut germaine y rgna
longtemps avec le droit d'anesse; et mme, quand la dotalit romaine
vint se joindre  la communaut coutumire ou la remplacer, la dot fut
modeste, et le droit d'anesse qui subsistait toujours, rendait fort
rares les riches hritires. Ce ne fut que lorsque la vie des cours
eut cr les besoins factices du luxe et de la vanit que les femmes
commencrent  tre recherches, les unes pour leur fortune, les autres
pour les honneurs qu'elles apportaient. Dj convoites au XVIIe sicle,
les filles de la finance deviennent au XVIIIe sicle l'objet d'un
honteux trafic. Mais c'tait surtout la noblesse des cours qui se
livrait  ce ngoce matrimonial. Dans la noblesse de province comme
dans la bourgeoisie des villes, bien des hommes ne consultaient pour se
marier que le choix de leurs parents, la bonne renomme de la famille 
laquelle ils dsiraient s'allier, les vertus et les grces de la
jeune fille qu'ils souhaitaient d'associer  leur vie. Ces traditions
s'taient perptues en France dans la premire moiti de notre sicle.
Les terribles preuves de la Rvolution qui avaient ruin tant de
familles et qui avaient fait voir de prs le nant des vanits humaines;
la simplicit de vie, d'habitudes et de toilette, qui rsultait de cette
disposition morale, avaient fait prdominer dans le mariage la vertu
du dsintressement. Il a fallu les fivreuses spculations et le luxe
insens dont la seconde moiti du XIXe sicle donne l'exemple, pour que
la vnalit du mariage devnt gnrale. Le mariage n'est gure autre
chose aujourd'hui qu'une opration financire, et la femme n'est plus
qu'une valeur sur le march matrimonial jusqu' ce que, le divorce
aidant, cette valeur soit cote  la Bourse et passe de main en main.
Seulement cette valeur a cela de particulier qu'on ne l'achte pas, mais
qu'on ne daigne l'accepter qu'au plus haut prix.

Chez certains peuples de l'antiquit et chez les populations musulmanes
de nos jours, l'poux achte l'pouse comme une marchandise. Mais
du moins cette marchandise devient sa proprit. Chez nous, c'est
rellement l'pouse qui achte l'poux, mais, en l'achetant, il faut
qu'elle paye trs cher le droit, non de le dominer, mais de lui obir.

En employant ce dernier terme, je n'entends pas tre l'cho des
dolances qui ont pour objet l'asservissement de la femme  son mari.
Tout d'abord, rien, dans la loi, ne l'oblige  se marier, et, si elle
reste fille, elle demeure libre. En dehors des rapports conjugaux, la
femme a, dans le Code, les mmes droits civils que ceux de l'homme, 
part quelques exceptions. Ainsi, bien qu'elle puisse tre dclarante
dans un acte de l'tat civil, elle ne peut en tre tmoin comme elle
l'tait sous l'ancien rgime. La loi hsite encore  lui rendre le
droit d'arbitrage qu'elle exerait dans le droit coutumier du moyen ge.
Il ne lui est pas permis de grer un journal. Elle peut tre tutrice
officieuse; mais elle ne sera investie de la tutelle lgale que si elle
est la mre ou l'aeule de l'enfant mineur[507]. Nous ne rclamons pour
elle ni le droit de tmoigner dans un acte civil, ni le droit, souvent
prilleux, de grer un journal. Mais un jour viendra sans doute o,
comme dans le droit fodal, on lui permettra d'tre tutrice hors de sa
descendance directe: c'est un droit qu'elle peut revendiquer au nom de
ce coeur de mre que trouvent en elle les orphelins.

[Note 507: Voir plus loin la tutelle rserve  la femme de
l'interdit.]

Sur un autre point encore, il serait utile de revenir aux anciennes
traditions. Dans la loi chrtienne comme dans la loi biblique et dans
la loi germaine, le sducteur d'une jeune fille tait puni. Le droit
coutumier permettait la recherche de la paternit. Il n'en est pas ainsi
du Code Napolon qui interdit cette recherche et qui dclare qu' moins
que la victime n'ait moins de quinze ans, le sducteur ne doit pas tre
puni.

A part ces exceptions, le Code civil a singulirement amlior la
condition lgale de la femme qui n'est pas en puissance de mari. Elle
a les mmes droits d'hritage que l'homme. Elle peut administrer ses
biens, en disposer, tenir une maison de commerce ou de banque, s'engager
pour autrui, enfin, tmoigner en justice[508]. Comme dans le droit fodal,
l'incapacit lgale de la femme n'existe que dans l'tat de mariage.
Mais, alors, il faut le reconnatre: si nous nous reportons soit 
nos vieilles institutions franaises du moyen ge, soit mme  la
lgislation romaine, nous trouverons que la condition de la femme marie
est gnralement abaisse dans le Code Napolon.

[Note 508: Armand Dalloz jeune. _Dictionnaire gnral de
jurisprudence_. Femme; Gide, _ouvrage cit_.]

N'exagrons rien cependant. Aux yeux du lgislateur moderne, la femme
n'est pas, comme on le prtend, l'esclave de l'homme. Elle est sa
compagne, sa compagne respecte. A son gard, il a des devoirs  remplir
aussi bien que des droits  exercer. Les poux se doivent mutuellement
fidlit, secours, assistance.

L'pouse conseille l'poux; mais c'est lui seul qui dcide. En
change de la protection qu'il doit  sa faiblesse, elle lui doit
l'obissance[509]. L'obissance de la femme est un hommage rendu au
pouvoir qui la protge, a dit excellemment le comte Portalis, et
elle est une suite ncessaire de la socit conjugale, qui ne pourrait
subsister si l'un des poux n'tait subordonn.

[Note 509: Code civil, art. 212, 213.]

L'autorit du chef de la maison est la base mme de la famille, telle
que Dieu l'a institue. Ce n'est pas, comme on l'a dit de nos jours,
un reste des institutions monarchiques[510]. C'est la constitution
patriarcale, la seule, ne l'oublions pas, qui sauvegarde l'existence de
la famille. Cette constitution, nous l'avons vue chez tous les peuples
primitifs, chez les Aryas comme chez les Hbreux, chez les vieux Romains
comme chez les Grecs des temps homriques. Nos anctres immdiats, les
Gaulois et les Germains, l'avaient conserve. Elle s'est perptue dans
le moyen ge, dans les temps modernes, jusqu' la fin du sicle dernier,
et bien qu'elle ait subi, elle aussi, le contre-coup de la Rvolution,
elle se maintient encore dans bien des familles contemporaines.

[Note 510: Richer, _ouvrage cit_.]

Nous reconnaissons hautement l'autorit du chef de la famille; nous
ne voulons signaler que les abus de pouvoir contre lesquels la loi
chrtienne protgeait l'pouse. Mais il nous faut d'abord rappeler les
articles du Code qui dfinissent le pouvoir que le mari exerce sur la
personne et sur les biens de la femme.

La femme est oblige d'habiter avec le mari, et de le suivre partout o
il juge  propos de rsider, dit la premire partie de l'article 214.

La section du Conseil d'tat, charge d'laborer cet article, avait
prvu ce qu'il pourrait y avoir de cruel pour la femme  tre arrache
au sol natal, aux premires tendresses du foyer; et la section
avait ajout que si le mari voulait, sans une mission spciale du
gouvernement, quitter la France, la femme ne pourrait tre contrainte 
le suivre. Mais, suivant le tmoignage d'un des conseillers d'tat qui
concoururent  la rdaction du Code, l'Empereur dit que l'obligation de
la femme ne peut recevoir aucune modification, et qu'elle doit suivre
son mari toutes les fois qu'il l'exige. On convint de la vrit du
principe, avec quelqu'embarras cependant pour l'excution, et l'addition
fut retranche[511].

[Note 511: Maleville, _Analyse raisonne de la discussion du Code
civil au Conseil d'tat_. Paris, 1805.]

La femme, dit l'article 215, ne peut ester en jugement sans
l'autorisation de son mari, quand mme elle serait marchande publique,
ou non commune, ou spare de biens. Ce n'est que lorsque la femme
est poursuivie en matire criminelle ou de police, que l'article 216
dclare que l'autorisation du mari n'est pas ncessaire.

Cette mme femme marie sous un autre rgime que celui de la communaut,
cette mme femme qui a obtenu la sparation de biens, ne peut pas non
plus contracter sans la permission de son mari. Elle ne peut donner,
aliner, hypothquer, acqurir,  titre onreux ou gratuit, sans le
concours de son mari dans l'acte, ou son consentement par crit[512].
(Art. 217.)

[Note 512: Quant  l'alination des biens, il ne s'agit ici que des
immeubles. (Art. 1538.)]

Cette disposition du Code civil est singulirement oppressive. Comme l'a
fait remarquer le conseiller d'tat que nous citions tout  l'heure: Il
faut convenir qu'il est bien un peu surprenant que la femme ne puisse
agir sans l'autorisation de son mari, quoique la mauvaise conduite de ce
dernier l'ait force  demander la sparation de leurs biens... La femme
alors devrait tout simplement tre autorise par la justice[513], ainsi
qu'il en arrive pour la femme du mineur, de l'interdit, de l'absent, ou
du condamn  une peine afflictive ou infamante. (Articles 221, 222,
224.)

[Note 513: Maleville, _ouvrage cit_.]

Il est vrai que, d'aprs les articles 218 et 219, si le mari refuse
l'autorisation, le juge peut l'accorder; mais il serait plus simple de
ne pas imposer  la femme spare la demande de ce consentement.

Quant  la marchande, quel que soit le rgime sous lequel elle est
marie, elle peut, pour les intrts de son commerce, s'obliger sans
autorisation de l'poux; et si elle est marie sous le rgime de la
communaut, elle engage mme son mari (art. 220). Bizarre anomalie qui
lui confre un pareil privilge quand, d'autre part, la loi lui interdit
d'agir en justice sans le consentement du mari!

Bien que le Code n'ait t que trop fidle aux traditions romaines qui
dominaient dans les derniers sicles de la monarchie franaise, il a
accord  l'pouse un privilge que lui refusaient plusieurs anciennes
coutumes: elle peut tester sans l'autorisation de son mari. (Art. 226.)

Sous le rgime dotal, c'est l'poux qui administre la dot de l'pouse.
Il dispose des revenus de cette dot; mais il ne peut aliner le fonds
dotal, mme avec le consentement de l'pouse[514]. Quant aux biens
paraphernaux ou extra-dotaux, la femme en a l'administration; mais il
ne lui est permis de les aliner qu'avec le consentement du mari. (Art.
1549, 1554, 1576.)

[Note 514: Il y a ici des exceptions que la loi spcifie. (Art. 1555
et suiv.)]

Sous le rgime de la communaut, l'poux est matre absolu des biens qui
ont t mis dans cette communaut. (Art. 1421.) Il en dispose sans
le consentement de l'pouse. Il peut s'en montrer prodigue pour les
indignes cratures qu'il lui prfre. Il peut mme donner  ces femmes
les objets qui appartiennent  sa compagne. Il peut, enfin, la ruiner,
ruiner leurs enfants. La femme a, il est vrai, la ressource d'obtenir la
sparation de biens; mais, comme l'a remarqu M. Legouv, combien peu
de femmes osent exposer le nom d'un mari au scandale d'une affaire
judiciaire[515]?

[Note 515: Legouv, _Histoire morale des femmes_. Ajoutons ici qu'un
projet de loi rcemment soumis  la Chambre, amoindrit ce scandale en
interdisant la publicit des dtails en matire de sparation de corps.]

Nous avons dj vu que la femme de l'interdit, de l'absent, du condamn
 une peine afflictive ou infamante, n'a besoin que d'une autorisation
judiciaire pour plaider ou contracter. La femme de l'absent, celle
de l'interdit, ont la surveillance des enfants, la direction de leur
ducation, l'administration de leurs biens. La femme de l'interdit peut
mme avoir la tutelle de son mari. (Art. 507.)

Conformment au principe qui affranchit la femme en dehors de la
puissance conjugale, la veuve n'a pas besoin d'une autorisation
judiciaire pour plaider ou pour contracter. Elle a sur ses enfants
presque tous les droits du pre. On ne restreint pour elle que le droit
de correction: la loi a voulu prmunir l'enfant et la mre elle-mme,
contre la promptitude souvent passionne des rsolutions fminines[516].

[Note 516: M. Demolombe, cit par M. Gide.]

Mais si la mre, veuve, a presque toute l'autorit paternelle sur ses
enfants, la loi ne lui accorde aucun droit effectif tant que le mari
est vivant. La mre chrtienne verra donner  ses enfants une ducation
athe, et n'aura aucun moyen lgal de s'y opposer. Son consentement
n'est pas non plus ncessaire au mariage de son enfant. En cas de
conflit, le consentement du pre suffit. (Art. 148.)

Certes, redisons-le, l'autorit du chef de la famille est de droit
primordial. L'branler, c'est branler la socit mme. D'ailleurs,
l'homme de coeur qui est investi de ce pouvoir sait le temprer et le
partager avec l'pouse qui en est digne. Mais ne pourrait-on prvoir le
cas o le chef de famille ne saurait faire de son autorit qu'un odieux
despotisme? Ne trouve-t-on pas alors alors que, sous le Code Napolon,
la femme marie est gnralement entoure de moins de garanties que
la femme du moyen ge et mme que l'pouse romaine? Dans les vieilles
coutumes germaniques, la femme tait protge par le conseil de famille
o sigeaient ses proches et qui pouvait limiter l'autorit maritale si
celle-ci devenait tyrannique. Par une belle institution chrtienne qui
protgeait dj la femme gallo-romaine, l'vque, l'ancien dfenseur de
la cit, demeurait au moyen ge le protecteur de l'pouse malheureuse.
La femme franke avait, ds le dbut de son mariage, la jouissance de son
douaire. Elle y joignait la libre disposition de la part qu'elle avait
dans les acquts ou conomies du mariage. Quant  la femme romaine, bien
qu'elle ne pt, mme avec la permission du mari, engager l'immeuble
dotal, elle en administrait elle-mme les revenus. Sous le rgime de la
communaut, les biens de cette communaut ne pouvaient tre alins sans
le consentement de l'pouse.

En souhaitant aujourd'hui qu'un conseil de famille soit juge des
questions o le despotisme ou la prodigalit du chef de famille serait
un danger pour la femme et pour les enfants, en dsirant aussi pour la
femme une plus large part dans l'administration de ses biens, on ne
demande que le retour aux traditions du pass.

En attendant que cette situation proccupe le lgislateur, les parents
pourront y remdier d'abord en tudiant davantage le caractre de
l'poux qu'ils destinent  leur fille, puis en assurant  celle-ci par
contrat de mariage une plus libre administration de ses biens. Mais il
faudrait pour cela que la jeune femme et reu une ducation solide qui
la rendit apte au maniement des affaires domestiques et qui la prservt
des folles prodigalits qu'entranent le luxe et les plaisirs mondains.
Il faudrait enfin que la femme pt tre la gardienne du foyer.


 VI

_Mondaines et demi-mondaines._

Pour la femme mondaine, il n'y a pas de foyer domestique. Le foyer,
c'est pour elle une suite de salons qu'elle a fait brillamment dcorer,
mais qu'elle n'habite rellement pas. Elle n'en est que l'hte passager,
et ne les traverse que pour y recevoir la cohue qu'elle retrouvera
le lendemain dans une autre demeure. Si l'on excepte ces jours de
rceptions, elle ne reste chez elle que le temps que le voyageur passe
 l'htellerie: les heures consacres au sommeil,  la toilette,  ceux
des repas qu'elle prend  la maison. Les heures qu'elle pourrait se
rserver dans la matine n'existent mme pas pour elle. Pour la femme
qui, aprs avoir pass la nuit dans le monde, se lve  midi, et passe
deux heures au moins  sa toilette, la matine commence  trois heures,
et cette _matine_, c'est le terme consacr, cette _matine_ est
employe aux visites, aux achats de luxe, aux courses de chevaux. Les
dners privs, les soires, les bals, le thtre, constituent la soire.
C'est ainsi que se multiplie  un nombre infini d'exemplaires le type de
la femme qui est toujours sortie[517].

[Note 517: V. Sardou, _la Famille Benoton_.]

Dans cette vie dvore que j'appelais ailleurs le tourbillonnement dans
le vide, comment la femme mondaine remplit-elle ses devoirs d'pouse et
de mre? Elle habitue son mari  se passer d'elle. Quant  ses enfants,
il lui suffit de les confier  des soins mercenaires.

Avec le plaisir, une seule ide la possde: le luxe.

La fivre de la spculation a produit les mariages d'argent. Et la
femme, abaisse, disions-nous, au taux d'une valeur financire, a voulu
reprsenter cette valeur par un luxe dont les excs ruinent plus d'une
fois le mari qui a cru s'enrichir en pousant une fille bien dote.
L'exprience date de loin: les Romains l'avaient faite avant nos pres.

Je t'ai certainement apport une dot plus considrable que ta fortune
personnelle. Il est assurment juste de me donner de l'or, de la
pourpre, des servantes, des mulets, des cochers, des valets de pied, de
petits courriers, des voitures dans lesquelles je me fasse traner[518].

[Note 518: _equidem datem ad te adtuli. Majorem multo, tibi quam erat
pecunia, etc._ (Plaute, _Aululaire_, 495-499).]

Ainsi parlait la Romaine. Depuis, les chevaux ont remplac les mulets;
mais l'conomie domestique n'y a rien gagn.

Je rappelais tout  l'heure que la premire moiti de notre sicle avait
vu renatre la simplicit. En 1814 un auguste exil, qui revoyait la
France, disait  de nobles dames en parlant d'une sainte princesse dont
la jeunesse avait eu pour palais la prison du Temple: Ma belle-fille
est d'une grande simplicit; elle ne vous donnera pas l'exemple du
luxe[519]. Pendant prs de trente-quatre ans, cette simplicit rgna  la
cour de France.

[Note 519: _Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu.]

Les temps sont changs. Le luxe a reparu. Des influences multiples y ont
contribu. Il faut en signaler quelques-unes.

A l'aristocratie de race a succd l'aristocratie d'argent. Il suffisait
 la premire de se nommer pour exercer son prestige. Cette ressource
manquant  la seconde, elle ne peut briller que par l'clat extrieur.
A la suite des ides galitaires du temps, ce luxe s'est propag dans
toutes les classes de la socit. Dans les rangs les plus modestes, la
femme a voulu rivaliser d'lgance avec la femme opulente; et d'aprs un
vieil adage, ce qu'elle n'tait pas, elle a voulu le paratre.

C'est dans le luxe que la femme frivole a mis sa gloire. La grande
coquette aimera mieux voir attaquer son honneur que critiquer sa
toilette.

Pour subvenir  ce luxe, la femme a besoin d'or. Cet or, elle sait o le
chercher. Elle aussi est atteinte par l'pidmie du jour, l'agiotage; et
la soif de l'or a aussi dessch sa poitrine. Elle ne se borne plus aux
paris des courses.

Signe des temps! a dit un publiciste. Les femmes apparaissent autour de
la Bourse! Elles franchiront, quelque jour, triomphalement la grille et
ajouteront  tous les droits qu'elles rclament le droit  la ruine! En
attendant, elles spculent aux portes du palais. Les voici partages
en deux groupes, la bohme et l'aristocratie. La bohme, ce sont ces
vieilles femmes colles aux grilles de la Bourse, lisant les journaux
financiers ou tricotant (les tricoteuses de l'agio!), s'efforant de
suivre le flux et le reflux de cette mer houleuse. L'aristocratie, ce
sont ces femmes lgantes, femmes du monde et femmes du demi-monde qui,
chez le ptissier voisin, donnent leurs ordres au commis d'agent de
change qui pntre, pour leur compte, dans le temple profane d'o elles
sont encore exclues[520].

[Note 520: Jules Claretie, _la Vie  Paris_. 1881.]

Mais le groupe des joueuses de Bourse est encore restreint, Dieu merci.
D'ordinaire, c'est en poussant le mari aux spculations hasardeuses que
la femme se procure les ressources de son luxe. Plus d'une fois, comme
le disait dj un crivain du XVIe sicle, c'est le luxe de la femme qui
non seulement ruine le mari, mais lui fait toucher  l'argent d'autrui
quand le sien est puis. Plus d'une fois aussi, c'est pour alimenter ce
luxe que l'homme, plac par les vnements publics, entre le souci de
garder des fonctions sociales et la crainte de manquer  son devoir, se
laisse entraner  de honteuses capitulations de conscience[521].

[Note 521: Mzires, _tudes morales sur le temps prsent. 1869.]

Malheureux cet homme, disait nagure Caton le Censeur, malheureux cet
homme, et s'il flchit, et s'il demeure inexorable! Car, ce que lui-mme
n'aura pas donn, il le verra donner par un autre[522].

[Note 522: _Miserum illum virum, et qui exoratus, et qui non exoratus
erit! quum, quod ipse non dederit, datum ab alio videbit_. Tite Live,
XXXIV, 4; et mon tude sur _la Femme romaine_.]

Aujourd'hui, comme au sicle de Caton, le luxe, peut faire de la femme
une courtisane. Il ne lui manque plus que ce dernier trait d'ailleurs
pour appartenir  ce demi-monde qui lui donne  prsent la mode et
jusqu'au ton.

Comme dans toute socit en dcomposition, la courtisane prend  notre
poque une place considrable.

Lorsqu'elle a fait son entre dans la littrature, on l'avait montre se
purifiant, non comme Madeleine, par les pleurs du repentir et par le feu
de l'amour divin, mais par une dernire chute que lui faisait faire une
passion que l'on proclamait gnreuse parce qu'elle n'tait plus vnale.
Aujourd'hui on ne se contente plus de cette trange rhabilitation. Dans
le roman, sur le thtre, on reprsente la courtisane dans le triomphe
mme du vice. On ne fait mme plus battre en elle le coeur de la femme.
C'est bien rellement la fille de marbre, froide, insensible  tout,
except au cliquetis de l'or, talant insolemment sa honte dans les
splendeurs d'un luxe scandaleux, ne possdant souvent ni beaut, ni
jeunesse, ni esprit, n'ayant d'autre attrait que celui du vice, mais par
la puissance de ce vice devenant la reine du jour, reine qui a la
plus considrable liste civile que la vnalit de la femme ait jamais
prleve sur la corruption d'une poque.

clipses par ces rivales, des femmes du monde ont voulu savoir par
quels secrets les femmes du demi-monde leur drobaient leur sceptre, et
comme au XVIe sicle, il en est qui ont mis leur tude  copier ce type
honteux. Elles ont pris  la courtisane ses toilettes, ses allures, son
langage. Et sans doute le triomphe de la grande dame devait lui paratre
complet lorsqu'elle avait russi  tre confondue avec son modle.

Cette imitation de la courtisane par la femme du monde a produit un type
qui a reu un nom trivial que j'hsite  reproduire: la _cocodette_;
et le langage du demi-monde, adopt dans une partie du vrai monde,
recevait, il y a plusieurs annes, un nom spcial, la _langue verte_,
langue qui a eu jusqu' son dictionnaire.

Nous le voyons: la femme qui a pris les dehors de la courtisane peut
bien, pour jouir de son luxe, se procurer les scandaleuses ressources
dont dispose son modle.

Comme je viens de l'indiquer, le roman n'a que trop contribu  faire
envier  la femme honnte, mais frivole, le triomphe de la courtisane.
Et, par malheur, dans la vie activement dsoeuvre de la femme mondaine,
la seule place que celle-ci accorde  la lecture appartient au roman,
non pas mme gnralement au roman pur, dlicat, qui a produit dans
notre sicle des oeuvres exquises, mais au roman immoral dans le fond et
souvent aussi dans la forme.

Quand l'hrone de ce dernier roman n'est pas une courtisane, c'est bien
souvent, ou la femme d'instinct que l'on a nomme la _faunesse_, ou
bien c'est une de ces cratures artificielles qui, je l'espre pour nos
contemporaines, n'ont pu sortir que du cerveau du romancier. Je lis peu
de romans; mais lorsqu'il m'arrive d'ouvrir un de ces livres, il me
semble souvent que je suis transporte dans un bal masqu. On me dit que
des femmes sont l; mais je ne les reconnais pas. Derrire le masque
trs compliqu que j'ai sous les yeux, je cherche en vain le fond
ternel de la nature humaine, ce fond que je retrouve si aisment
dans la plus haute antiquit. Je plaindrais fort la femme qui ne se
reconnatrait pas plutt dans une Nausicaa, dans une Andromaque, dans
une Pnlope, que dans ces types conventionnels o l'on prtend nous
montrer nos contemporaines.

Cependant le roman actuel se pique de ralisme. La peinture, trs laide
gnralement, s'est substitue  l'ide, et la sensation a remplac
le sentiment. Ce ralisme va jusqu'au plus abject matrialisme dans
certaines oeuvres dont les innombrables ditions attestent l'immense
succs. Et cependant ces ouvrages o la boue se montre  dcouvert, me
paraissent moins dangereux encore que des romans qui se rattachent  une
autre cole, mais qui dissimulent sous un tapis de fleurs la mme fange.
Ici le vice ne se montre pas dans cette brutalit qui, aprs tout,
inspire plus d'horreur que d'attrait; mais ce vice se prsente sous
les dehors qui peuvent le mieux sduire les caractres faibles et les
imaginations ardentes. On a fait de l'adultre une vertu, et la vertu la
plus chre au coeur de la femme: le dvouement! La suprme expression
de cette vertu est la violation de la foi conjugale. Si, comme dans
_Jacques_, la femme combat, ce n'est pas pour obir  des lois
religieuses ou civiles qu'elle ne reconnat pas, c'est par gard pour
son mari qui, par extraordinaire, est un tre d'lite; et lorsqu'enfin
elle tombe, elle souhaite que chaque fois que son complice et elle se
runiront pour renouveler cet outrage, ils s'agenouillent... et prient
pour le mari qu'ils trompent et dshonorent! Et si ce mari sait
comprendre son rle, il accepte son malheur avec rsignation, il trouve
que sa femme n'a fait que cder  l'entranement d'une destine
invitable... Nulle crature humaine ne peut commander  l'amour, et nul
n'est coupable pour le ressentir et pour le perdre[523]. Ce qui, pour ce
mari, constitue la trahison conjugale, ce n'est pas l'infidlit, c'est
le mensonge. Pour lui la femme n'est adultre que lorsqu'elle parat
tmoigner  son mari l'amour qu'elle vient de prouver  son amant.
Comment s'tonner que ce mari philosophe ait un moment la pense de dire
aux deux complices: Je sais tout, et je pardonne  tous deux; sois ma
fille et qu'Octave soit mon fils; laissez-moi vieillir entre vous deux
et que la prsence d'un ami malheureux, accueilli et consol par vous,
appelle sur vos amours les bndictions du ciel[524]? On croit rver
quand on lit de telles aberrations.

[Note 523: Georges Sand, _Jacques_.]

[Note 524: Ibid.]

Mais au moment o le mari va demander humblement de s'asseoir  ce foyer
o un autre a usurp sa place, il est trop tard. La faute de sa femme a
eu des suites qui rendent ncessaire ou la mort de la coupable, ou la
mort du mari. Tue-la, dirait alors l'auteur de l'_Homme-femme_. Mais
l'auteur de _Jacques_ aime mieux dire au mari: Tue-toi. C'est que
pour ce dernier crivain, le suicide aussi est un dvouement... comme
l'adultre; et de mme qu'on peut se prparer  l'infidlit conjugale
par la prire, on se prpare au suicide comme  la rception d'un
sacrement[525]!

[Note 525: Georges Sand, _Jacques_. Voir aussi _Indiana_.]

L'auteur a, du reste, formul sa thorie dans le mme roman, d'o j'ai
extrait mes citations. La soeur de son hros, libre esprit comme lui,
lui propose de fuir avec lui dans le Nouveau-Monde, d'y lever leurs
enfants dans ce qu'elle appelle leurs principes. Nous les marierons un
jour ensemble  la face de Dieu, sans autre temple que le dsert, sans
autre prtre que l'amour; nous aurons form leurs mes  la vrit et
 la justice, et il y aura peut-tre alors, grce  nous, un couple
heureux et pur sur la face de la terre[526].

[Note 526: _Id._, _Jacques_.]

Oui, heureux et pur  la manire de l'mile et de la Sophie de
Rousseau...

Il est triste de penser que c'est une femme, une femme de gnie, qui
a donn aux femmes de semblables enseignements. Comment calculer les
immenses dsastres moraux qui ont suivi de telles leons, alors que la
presse  bon march les a rpandues  profusion dans tous les rangs de
la socit?

Tout conspire ainsi pour perdre la femme: le luxe, les mauvais exemples,
les mauvaises lectures, triple contagion qui svit jusque chez les
femmes du peuple, et qui,  tous les degrs de l'chelle sociale,
remplit de rves malsains les imaginations et les coeurs. Et lorsque,
 toutes ces pernicieuses influences, s'ajouteront les rsultats de
l'ducation athe, que deviendront nos foyers? Il y aura l des abmes
de dpravation que l'on ne peut sonder, et sur lesquels nous avons dj
arrt nos regards attrists.

A dfaut de la conscience, est-ce la crainte du chtiment qui prmunira
la femme contre la violation de la foi conjugale? Nous en doutons. A
moins que le mari, surprenant sa femme en flagrant dlit d'adultre, ne
se soit veng lui-mme, les antiques chtiments rservs  l'infidlit
conjugale ont fait place  des peines infiniment moins svres. L'pouse
coupable et son complice sont punis correctionnellement d'une dtention
de trois mois  deux ans. Si le mari consent  reprendre sa femme, elle
est rendue  la libert.

Quant au mari infidle, il ne peut tre poursuivi que s'il a entretenu
sa complice sous le toit conjugal; et encore n'est-il passible que d'une
amende. Certes l'infidlit de la femme a des suites plus graves que
celle du mari, puisque l'pouse adultre peut introduire dans la maison
des enfants trangers  l'poux et qui porteront son nom. Il est donc
naturel que les lois humaines punissent plus svrement l'infidlit de
la femme. Ainsi en jugeaient les anciennes lgislations. Mais au-dessus
des intrts humains, il y a les droits de la conscience; au-dessus des
lois humaines, il y a les lois de Dieu, et devant ces lois, l'poux et
l'pouse qui manquent  la foi conjugale sont galement coupables: saint
Jrme le rappelait loquemment.


 VII

_Le divorce._

A tous les maux qui rongent le foyer domestique, on oppose aujourd'hui
un remde plus dangereux que le mal: c'est par la dissolution de la
famille que l'on prtend combattre sa dsorganisation. Le divorce est 
l'ordre du jour.

Les hommes qui veulent rtablir le divorce, malgr la triste exprience
que la France en a faite de 1792  1816, ces hommes croient qu'en le
limitant  de certains cas, il en rendront l'usage moins prilleux.
Mais comment arrter le torrent lorsque la digue est rompue? Certaines
lgislations antiques restreignaient aussi la facult du divorce.
Cependant nous voyons que si la loi du Sina avait d permettre cet
expdient aux Hbreux,  cause de la duret de leurs coeurs, les
Talmudistes en multiplirent un jour les causes avec une profusion
inconnue  la lgislation primitive. De mme les Romains de la dcadence
trouvrent au divorce des motifs dont leurs anctres eussent repouss
la purilit[527]. Un jour vient o les matrones divorcent pour cause de
mariage et se marient pour cause de divorce, dit Snque. En rappelant
ailleurs cette parole, nous ajoutions: Les matrones ne se bornent pas
 suivre la supputation romaine des annes, c'est--dire  compter le
nombre des consulats: elles calculent le nombre des annes d'aprs celui
de leurs poux. Mais encore c'est trop peu dire: Huit maris en cinq
automnes, dit Juvnal[528].

[Note 527: _La Femme biblique_, _la Femme romaine_.]

[Note 528: _La Femme romaine_.]

D'ailleurs, sans chercher de si lointains exemples, la loi que la
Chambre des dputs vient de voter et que le Snat n'a pas sanctionne,
cette loi contient deux articles qui peuvent autoriser sous les plus
faibles prtextes la rupture du lien conjugal: elle admet le divorce
par consentement mutuel, ce qui permet aux poux de se quitter d'un
commun accord pour aller former ailleurs de ces liaisons temporaires
que cre le vice[529] et que jusqu' prsent l'on nommait des mnages
irrguliers. Il ne manquait plus  ces immorales associations que d'tre
sanctionnes par la loi.

[Note 529: Fernand Nicolay, _le Divorce, son histoire, son pril_.]

Quant aux injures graves, on a dmontr combien la jurisprudence peut
tendre le sens de cette expression. Dans les meilleurs mnages, n'y
a-t-il pas de ces froissements o plus d'une fois, sous l'empire de
la colre, il chappe une parole dont la porte dpasse certainement
l'intention de celui qui l'a profre? Le caractre plus ou moins
imptueux de l'un des poux ne sera-t-il pas alors une cause de divorce?
Le divorce pour injures graves aussi bien que le divorce par
consentement mutuel, ne ramnent-ils pas implicitement le divorce pour
incompatibilit d'humeur, ce divorce que le projet de loi a cependant
repouss? N'est-ce pas compromettre  jamais la paix et le bonheur des
mnages que d'admettre de tels cas de rupture? Lorsque le mariage est
indissoluble, disions-nous ailleurs, chacun des poux doit, pour son
propre repos, plier son caractre au caractre de l'autre; et l'habitude
de vivre ensemble, l'estime rciproque, et surtout ce lien que nouent
les petites mains des enfants, tout cela contribuera  tablir entre le
mari et la femme une harmonie souvent plus solide que celle de l'amour.
Mais quand le divorce a pass dans les moeurs d'un peuple, pourquoi
se donner tant de peine pour arriver  la concorde? N'est-il pas plus
facile de rompre un lien que de chercher  le rendre plus lger? L'poux
quittera donc alors la compagne de sa jeunesse; et, contractant une
autre union, il y trouvera peut-tre des dceptions qui lui feront
regretter son premier mariage[530].

[Note 530: _La Femme romaine_.]

Les svices ou injures graves tant une cause de divorce, ne pourra-t-il
aussi arriver que le mari maltraitera exprs sa femme pour reconqurir
une libert dont il profitera pour pouser une autre femme plus jeune,
plus belle, plus riche surtout, faut-il dire  une poque o la
spculation matrimoniale a pass dans nos moeurs? Nous disions plus
haut: Le mariage n'est gure autre chose aujourd'hui qu'une opration
financire, et la femme n'est plus qu'une valeur sur le march
matrimonial, jusqu' ce que, le divorce aidant, cette valeur soit cote
 la Bourse et passe de main en main. Je ne savais pas, en crivant ces
lignes, que des paroles  peu prs semblables avaient t prononces par
un orateur de la Convention, le 2 thermidor, an III:

La loi du divorce, disait Mailhe, est plutt un tarif d'agiotage qu'une
loi; le mariage n'est plus en ce moment qu'une affaire de spculation;
on prend une femme comme une marchandise, en calculant le profit dont
elle peut tre l'objet et l'on s'en dfait aussitt qu'elle n'est plus
d'aucun avantage: c'est l un scandale vraiment rvoltant.

Dans une autre sance, Mailhe ajoutait: Vous ne pourrez arrter trop
tt le torrent d'immoralit que roulent ces lois dsastreuses.

Le conventionnel Deleville s'criait, lui aussi: Il faut faire cesser
le march de chair humaine que les abus du divorce ont introduit dans la
socit[531]

[Note 531: M. Henri Giraud, discours prononc  la Chambre des
dputs, le 6 mai 1882. (_Journal officiel_, 7 mai;) Fernand Nicolay,
_tude cite_.]

Sur les vingt mille divorces qui eurent lieu  Paris de 1792  1796, il
y en eut plus de sept mille entre les poux qui avaient dj divorc
une premire, une deuxime ou une troisime fois. Cela ne doit pas nous
tonner, car ceux qui divorcent une premire fois sont de mauvais maris
ou de mauvaises pouses qui, probablement dans un autre mariage, ne
seront pas meilleurs.

Ces paroles taient prononces  la Chambre, le 6 mai dernier, par M.
Henri Giraud qui rappelait aussi que dans l'expos des motifs du projet
de loi que M. Naquet prsentait sur le divorce, ce dernier disait: On
s'occupe en ce moment de rduire la dure du service militaire, tandis
qu'on veut maintenir l'indissolubilit du mariage. En citant ce
passage, M. Giraud ajoutait: Vous voudriez donc qu'on rduist aussi,
au moyen du divorce, la dure du service matrimonial, et peut-tre
admettre le volontariat d'un an.

Ainsi que l'affirmait Martial dans son brutal langage, c'est l'adultre
lgal. Nous nous acheminons ainsi vers les unions libres[532], tant
prnes par certains romans. Le type hideux de la femme libre
s'panouira au grand jour.

[Note 532: Mgr Freppel, discours prononc  la Chambre des dputs; le
13 juin 1882.]

La loi vote par la Chambre admet cependant de plus srieuses causes de
divorce que celles que nous avons indiques: telle est l'infidlit d'un
des deux poux. Ici on ne distingue plus entre la faute du mari et celle
de la femme. Que le mari ait ou non entretenu sa complice sous le toit
conjugal, la femme peut demander le divorce.

Dans cette loi, le divorce est encore autoris quand l'un des poux
a t condamn  une peine infamante autre que le bannissement et la
dgradation civique prononcs pour cause politique.

Ah! nous comprenons ce qu'il peut y avoir de dsespoir et de honte dans
l'existence de l'poux ou de l'pouse qui reste seul  son foyer, tandis
que celui ou celle qui porte son nom, mne une vie scandaleuse, ou,
chti par la socit, subit sa peine dans un bagne mme.

Mais, dirons-nous ici avec Son m. le cardinal Donnet, pour quelques
situations dont le divorce serait le remde peut-tre, que de
malheureuses consquences[533]...

[Note 533: Lettre de S. E. le cardinal Donnet  M. l'abb Falcoz, 
propos de son ouvrage: _la Loi sur le divorce devant la raison et devant
l'histoire_.]

De toutes ces consquences, la plus terrible est l'croulement de la
famille, le triste sort des enfants. On nous dit que la sparation de
corps cre les mmes dangers. Non! D'abord parce que cette sparation ne
permettant pas aux poux de se remarier, est assurment moins frquente
que ne le serait le divorce. Nous ne pouvons que rpter ici que la
facult du divorce rendra inutiles les concessions mutuelles. Il est
rare que l'on invente des prtextes pour la sparation, et pour avoir
droit au divorce, on crera, s'il le faut, redisons-le, l'un des motifs
qui le permettent. De rcentes affaires judiciaires tmoignent que
l'adoption prsume de la, loi a dj fait prendre  certains hommes,
des prcautions de ce genre[534]. Non seulement les svices, les injures
graves, mais l'infidlit mme, tous ces moyens, et d'autres encore,
seront bons pour obtenir le divorce. Les enfants seront donc plus
menacs que jamais de perdre cette pierre du foyer sur laquelle ils
doivent tre levs. Lorsque les parents divorcs se seront remaris,
les enfants reverront auprs de leur mre un autre poux que leur pre;
auprs de leur pre, une autre femme que leur mre; et s'ils sont
conduits ainsi  plusieurs foyers successifs, quelle ide se feront-ils
de la saintet de la famille? Que deviendra  leurs yeux l'aurole de la
mre, la majest du pre? Le respect filial n'existera gure davantage
que dans ces sauvages contres o rgne une hideuse promiscuit; et un
jour viendra o les enfants connatront moins encore leurs parents que
les animaux qui, du moins, les voient veiller sur eux tant qu'ils en ont
besoin. Que deviendra la sollicitude paternelle ou maternelle chez celui
ou chez celle qui, passant d'un foyer  un autre, aura eu des enfants de
toutes ces unions successives?

[Note 534: Fernand Nicolay, _tude cite_.]

Dans la sparation de corps, dj bien douloureuse cependant et qu'il
faudrait viter au prix des plus grands sacrifices, un tel spectacle est
gnralement pargn aux enfants. Pour qu'un homme ou une femme ose se
montrer aux yeux de ses enfants avec son complice, il faut que cet homme
ou cette femme ait perdu le dernier sentiment qui subsiste dans l'tre
le plus dgrad: le respect que lui inspire l'innocence de son enfant.
C'est  un foyer solitaire que l'enfant, qui vit avec l'un de ses
parents, retrouve l'autre quand il le visite. Dans la maison o il est
lev, la place du pre ou de la mre n'est pas occupe: elle manque! Et
lorsque vient un jour o l'enfant a compris qu'un grand malheur a pass
sur son foyer, avec quel redoublement de tendresse, de respect il se
dvoue  celui de ses parents qui a du tre  la fois pour lui pre et
mre et que sacre  ses yeux la double couronne du malheur et de la
vertu!

Je ne sais si beaucoup de mnages recourront aux facilits de vie que
leur promet la nouvelle loi. Mais ce que je sais bien, c'est que
les femmes chrtiennes ne les accepteront jamais, et demeureront
inviolablement attaches au principe d'indissolubilit qui est la loi
primordiale de l'humanit et que le Christ a rappel.

Il est de ces femmes chrtiennes, et il en est beaucoup, qui,
maltraites ou trahies par un poux, se refusent mme  la sparation
de corps et restent vaillamment  leur poste. Au pied de la Croix
elles acceptent l'preuve, elles la bnissent. Les enseignements de la
religion leur ont fait savoir que l'pouse fidle sanctifie l'poux
infidle; et humbles et silencieux missionnaires, elles remplissent
 leur foyer, par l'exemple de leurs vertus et par leur cleste
rsignation, un apostolat que Dieu bnit plus d'une fois sur la terre
par un tendre retour du mari coupable.

Il y en a de plus hroques encore: il y en a qui se dvouent  un tre
dshonor, condamn  une peine infamante. Ou elles le croient innocent,
et alors il devient pour elles un martyr, ou bien elles le savent
coupable, et elles lui restent attaches pour le relever et le sauver.

D'ailleurs, fussent-elles mme prives de la foi, les plus dlicats
instincts de la pudeur ne leur disent-ils pas qu'elles ne peuvent vivre
avec un autre mari du vivant du premier? Pour l'honneur des femmes de
France, j'espre que l'on en trouvera peu parmi elles qui braveront
cette honte. Comme leur aeule, la prtresse gauloise Camma, elles
diront, non en jetant aux pieds de leur mari la tte du centurion
romain, mais en repoussant la loi qui ferait d'elles des courtisanes
lgales: Deux hommes vivants ne se vanteront pas de m'avoir possde.

Certes, rptons-le, c'est rarement en dehors de la religion que la
femme a la magnanimit, la divine compassion qui font d'elle la martyre
du devoir au foyer conjugal. Le christianisme seul nous apprend 
souffrir, et la doctrine positiviste qui cherche  le remplacer
n'apprend qu' jouir. Aussi les hommes qui proscrivent Dieu de
l'ducation, sont-ils les mmes qui appellent le divorce. C'est logique.
Ce n'est pas aprs avoir dsarm le soldat qu'on l'envoie  la bataille.
Ce n'est pas avec la perspective du nant que l'on nous ddommage des
douleurs de cette vie.


VIII

_O se retrouve le type de la femme franaise._

L'abaissement du caractre de la femme, la dsorganisation du foyer,
voil ce que nous a surtout montr jusqu' prsent le XIXe sicle. Si la
socit franaise tout entire tait gangrene par cette corruption, il
y aurait de quoi dsesprer de notre patrie. Une seule ressource peut
sauver un pays en dcadence: c'est la famille avec ses traditions
domestiques, patriotiques, religieuses. Grce  Dieu, cette ressource
suprme ne nous manque pas encore; et si les mauvaises moeurs sont les
plus apparentes parce qu'elles sont les plus tapageuses, elles ne sont
pas, disons-le bien haut, en majorit parmi nous, A toute poque le mal
a exist, et  toute poque aussi le bien a poursuivi son cours.

A ct de la femme lgre, corrompue mme, entranant les hommes au
mal, on a vu et l'on voit toujours la femme laborieuse, unissant  la
tendresse misricordieuse le dvouement pouss jusqu'au sacrifice, la
force morale qui fait d'elle pendant l'preuve, la consolatrice de
l'homme, la conseillre du plus difficile devoir. On a dit quelquefois,
avec beaucoup d'injustice, qu'au fond de toute faute de la part d'un
homme, il y a une femme. Le contraire est plus prs de la vrit. Dans
toute action noble et dsintresse, cherchez bien, vous trouverez votre
mre, ou votre femme, ou votre enfant qui vous inspire, si vous
tes vraiment un homme de coeur. Mre, pouse, fille ou soeur, oui,
rptons-le, il est des inspirations qui naissent de prfrence dans
le coeur des femmes, o le froid calcul, les ambitieuses rserves, les
secrtes convoitises ont toujours moins de prise que sur l'esprit des
hommes, mme les meilleurs[535].

[Note 535: Cuvillier-Fleury, _Discours de rception  l'Acadmie
franaise._]

Tel est le caractre, telle est l'influence de la femme fidle au plan
divin. Ce type a exist dans les plus anciennes socits patriarcales,
il s'est mme retrouv dans la corruption paenne. Mais il a reu dans
la femme forte de l'criture son expression la plus accomplie avant que
l'vangile lui et donn une plus complte puissance de rayonnement et
de tendresse. Ce type, nos vieux anctres de Gaule et de Germanie l'ont
adopt avec amour, eux qui reconnaissaient dans la femme quelque chose
de divin. Pour les rudes guerriers du moyen ge, la femme, tre
sacr, est une image visible de la Vierge Mre de Dieu; et le respect
chevaleresque qu'elle leur inspire devient l'un des traits de la
civilisation franaise.

Ce type, la corruption des sicles l'a pargn. A une civilisation plus
brillante, mais moins pure que celle du moyen ge, la femme franaise et
chrtienne n'a donn ou pris que les traditions de bon got littraire,
d'urbanit sociale, de bonne compagnie enfin, qui s'adaptent si bien 
ses qualits natives: la grce enjoue, la vivacit d'esprit. C'est par
elle que vivent encore aujourd'hui les rares salons qui ont gard les
traditions d'autrefois. C'est plus d'une fois par elle que le sentiment
du beau trouve encore de l'cho parmi nous.

A tous les degrs de l'chelle sociale, le type de la femme franaise
existe aujourd'hui; et, si dans les classes populaires, une ducation
approprie  une modeste destine, lui donne moins d'clat, ses grandes
lignes subsistent toujours. Par l'lvation des sentiments, la plus
humble femme du peuple a une distinction inne qui frappe souvent
l'attention de l'observateur.

Dans tous les rangs de la socit d'ailleurs, les femmes franaises ont
pour le bien un admirable lan. Enthousiastes de leur nature, elles
ne se bornent cependant pas  se laisser exalter par les grandes
inspirations. Avec cette tendance pratique qui est dans notre caractre
national, elles sentent le besoin de traduire par des actes, les
gnreuses motions qui ont pass dans leurs mes. La charit n'a pas de
plus actifs missionnaires que les femmes de France. Ce sont les femmes
qui, chaque anne, figurent en majorit parmi les laurats des prix
Monthyon qui rcompensent les humbles hrosmes de la charit. Pauvres
elles-mmes, elles donnent  de plus pauvres qu'elles leurs soins, leur
pain, leur temps.

Dans les classes plus leves de la socit, mme chaleur d'me, mme
sollicitude. Il y a encore des chtelaines qui, de mme qu'au moyen ge,
sont les mres de leurs paysans, et demeurent au milieu d'eux pour les
clairer, les soutenir, les soigner enfin dans leurs maladies. Au sein
des villes, que de femmes vont porter dans les plus misrables demeures,
les tendres encouragements et les secours matriels de la charit!

Depuis qu'avec saint Vincent de Paul, la charit est surtout devenue
sociale, les femmes n'ont cess de participer aux oeuvres fondes par
ce grand aptre du bien, ou qui, animes de son esprit, sont nes dans
notre sicle. A prsent, comme autrefois, les femmes du monde sont les
dignes mules des soeurs de la Charit et de toutes les saintes filles
qui, dans les autres communauts, se dvouent aux oeuvres du bien.
Comment ne pas nommer parmi celles-ci les Petites-Soeurs des pauvres, et
ne pas rappeler qu'elles furent institues par deux ouvrires et par une
servante?

Sous l'inspiration de l'vangile, les femmes de France, quel que soit
leur habit, quelle que soit leur condition sociale, embrassent dans
leur sollicitude l'existence humaine tout entire, depuis le moment o
l'enfant commence sa vie dans le sein de sa mre, jusqu'au temps o
le vieillard se trane dans la tombe. Socits de charit maternelle,
ducation des enfants trouvs ou dlaisss, orphelinats, crches,
asiles, coles primaires ou professionnelles, ouvroirs, patronage des
jeunes ouvrires valides ou malades, patronage de cercles d'ouvriers,
fourneaux conomiques, hospitalit de nuit, hospices de vieillards,
hpitaux, bagnes, prisons, maisons de dtention, de correction, de
prservation, patronage des jeunes filles dtenues et libres, coles
de rforme pour les petits vagabonds, on retrouve partout la femme de
l'vangile, except dans les coles et dans les hpitaux d'o l'on
chasse avec le Dieu qui protge l'enfant et qui secourt le malade, la
sainte fille qui est la mre de l'un et de l'autre.

Entre toutes les oeuvres que je viens de signaler ici et qui
mriteraient une longue tude que ne me permet pas le cadre restreint
de mon travail, je ne peux rsister au dsir d'en dsigner deux qui
montrent, sous deux aspects caractristiques, la courageuse charit des
femmes de France. L'une est l'oeuvre des Dames du Calvaire. Elle runit,
en une grande famille[536], les veuves qui cherchent en Dieu et dans la
charit les seules consolations que puisse laisser le dchirement des
affections humaines. Sans former de voeux, sans habit religieux, elles
recueillent des femmes atteintes des plaies les plus repoussantes, les
plus infectes, et ces plaies, ce sont elles qui les pansent de leurs
propres mains. Voil ce que la charit chrtienne donne de courage
physique! Et voici maintenant ce qu'elle donne de courage moral.

[Note 536: _Manuel des oeuvres_.]

Parmi les communauts qui s'occupent spcialement des oeuvres
pnitentiaires et au nombre desquelles j'aime  placer le nom des sours
de Marie-Joseph et de Notre-Dame-du-Bon-Pasteur, des dominicaines
appartenant aux premires familles de France, ne se bornent pas 
recueillir les libres des prisons, disais-je ailleurs. Avec une
charit vraiment sublime et qui confond tous nos prjugs humains, elles
ouvrent leurs rangs  celles de leurs protges qui, aprs cinq annes
d'preuves, ont t juges dignes de prendre place parmi les pouses de
Jsus-Christ. C'est au R. P. Lataste qu'est due l'inspiration de cette
oeuvre si bien nomme: l'Oeuvre des Rhabilites, qui est galement
appele: _la Maison de Bthanie_, admirable souvenir de l'humble demeure
que visitait Jsus, et o notre Sauveur aimait  rencontrer auprs de
Marthe qui n'a jamais failli, Marie qui a pch, mais  qui il sera
beaucoup pardonn, parce qu'elle a beaucoup aim[537]!

[Note 537: Extrait de mes _tudes pnitentiaires_, publies dans la
_Dfense_, en 1878, d'aprs les documents qui m'avaient t communiqus
par le ministre de l'intrieur.]

Ce courage qui fait surmonter  la femme franaise et chrtienne tous
les dgots physiques, toutes les rpulsions morales, ce courage lui
fait braver tous les prils. Dans les hpitaux ravags par le cholra,
sur les barricades, sur les champs de bataille, on voit la cornette de
l soeur de charit; et sous le feu meurtrier des obus aussi bien que
sous le souffle empest de l'pidmie, elle a trouv de vaillantes
auxiliaires dans la socit laque.

Lors de nos rcentes calamits nationales, la bravoure et le patriotisme
des femmes de France se sont montrs  la hauteur des exemples du pass.
Si Dieu n'a plus suscit parmi elles une Jeanne d'Arc, du moins elles
ont prouv qu'elles n'taient pas indignes d'tre nes dans le pays de
l'hrone. Nous les avons vues  Paris supporter gaiement les rudes
preuves du sige, la famine, la bombardement. Nous les avons
vues passer les glaciales nuits d'hiver  la queue des boucheries
municipales. Nous les avons vues accepter avec intrpidit la
perspective d'une explosion qui aurait fait prir avec elles
l'envahisseur, et demeurer calmes au milieu des obus qui, en sifflant
sur leurs demeures, leur apportaient peut-tre la mort. Lorsqu'un
dcret dcida que les femmes qu'atteindraient les obus ennemis seraient
considres comme tombes au champ d'honneur, c'tait dignement rpondre
 l'enthousiasme avec lequel les assiges de Paris partageaient, non
seulement les rigueurs, mais les prils de la guerre. Elles pouvaient
avec fiert dire cette parole que je recueillais un jour sur les lvres
de l'une d'elles: Eh bien! nous mourrons comme des soldats!

Devant le pril de la patrie, la femme s'est senti une me romaine, et
j'ai vu la mre du soldat faire passer le salut national avant mme la
vie de son fils.

Quand les gnreuses motions de la guerre trangre firent place aux
poignantes douleurs de la guerre civile, les femmes se montrrent pour
sauver des proscrits. Heureuses celles qui purent, comme les dames de la
Halle, prserver leur pasteur de la mort!

Rappelons-le encore ici: c'est, dans l'action de la charit, c'est dans
le courage du patriotisme, c'est dans les interventions qui ont pour
objet d'arracher des innocents  la mort, c'est l surtout la vraie
mission publique de la femme, ou, pour mieux dire, c'est l'extension
mme du rle qu'elle remplit  son foyer.

Cette mission, sociale et domestique, la femme qui sait la comprendre
n'en rclame pas d'autre. Ce n'est pas elle qui prtend  l'mancipation
politique. Il lui suffit de maintenir  son foyer les traditions de
justice, de dsintressement, d'honneur chevaleresque et de gnreux
patriotisme, qui font sacrifier l'intrt personnel  la voix de la
conscience[538]. Elle sait aussi que la plus sre manire de servir son
pays est de lui donner dans ses fils de courageux soutiens, dans ses
filles, des femmes qui seront des mres ducatrices. Et lorsqu'elle a
le bonheur d'tre unie  un homme digne d'elle, elle n'a pas non plus
 songer  l'mancipation civile. Entoure de sa tendresse et de
son respect, elle vit de sa vie, elle partage avec lui l'autorit
domestique, et si la loi humaine ne lui accorde pas la plnitude de son
droit maternel, elle exerce ce droit au nom d'une loi plus haute: le
_Dcalogue_.

[Note 538: C'est dans ce sens que M. de Tocqueville souhaitait que la
femme ne se dsintresst pas de la vie publique: J'ai vu cent fois,
dans le cours de ma vie, crivait-il  Mme Swetchine, des hommes
faibles montrer de vritables vertus publiques, parce qu'il s'tait
rencontr  ct d'eux une femme qui les avait soutenus dans cette voie,
non en leur conseillant tels ou tels actes en particulier, mais en
exerant une influence fortifiante sur la manire dont ils devaient
considrer en gnral le devoir et mme l'ambition.]

C'est la famille patriarcale telle que Dieu l'a institue au
commencement du monde, et telle que le Christ l'a restaure. Elle a
travers de bien mauvais jours, et peut-tre subit-elle maintenant la
crise la plus prilleuse qu'elle ait jamais eu  combattre. Ce n'est
plus seulement, comme autrefois, la corruption des moeurs qui la menace;
c'est l'branlement mme des principes sur lesquels elle repose: Dieu,
l'indissolubilit du mariage, l'autorit paternelle. Plus que jamais il
appartient  la femme d'tre  son foyer la gardienne vigilante de ces
principes. Elle ne remplit pas seulement ainsi ses devoirs d'pouse et
de mre, elle remplit une mission patriotique. Au milieu des ruines qui
nous entourent, elle protge contre l'effondrement gnral, la seule
pierre qui soit reste debout: la pierre du foyer. C'est sur cette
pierre seulement que pourra se reconstituer la socit franaise.

FIN



TABLE DES MATIRES.


CHAPITRE PREMIER
L'DUCATION DES FEMMES--LA JEUNE FILLE LA FIANCE
(XVIe-XVIIIe SICLES)

Transformation que le XVIe sicle fait subir  l'existence de la
femme.--Le courant de la vie mondaine et le courant de la vie
domestique.--Les deux ducations.--rudition des femmes de la
Renaissance.--Opinion de Montaigne  ce sujet.--Les mancipatrices
des femmes au XVIe sicle.--Les sages doctrines ducatrices et leur
application.--L'instruction des femmes au xviie sicle.--Les femmes
savantes d'aprs Mlle de Scudry et Molire.--Suites funestes de la
satire de Molire.--L'ignorance des femmes juge par La Bruyre,
Fnelon, Mme de Maintenon, etc.--L'ducation comprime des jeunes
filles.--Rformes ducatrices: le trait de Fnelon sur _l'ducation des
filles_. Mme de Maintenon  Saint-Cyr.--L'instruction professionnelle
et l'instruction primaire du XVIe au XVIIIe sicles.--Caractre de
l'ignorance des femmes du monde au XVIIIe sicle; leur ducation
automatique.--Les thories ducatrices de Rousseau et de Mme
Roland.--Les anciennes traditions.--Les rsultats de l'ducation
mondaine et ceux de l'ducation domestique.--La jeune fille dans
la posie et dans la vie relle.--Les tendresses du foyer.--Mme de
Rastignac.--Le svre principe romain de l'autorit paternelle.--Les
jeunes mnagres dans une gentilhommire normande.--La fille pauvre,
Mlle de Launay.--Le droit d'anesse.--Bourdaloue et les vocations
forces.--Condition civile et lgale de la femme.--La communaut et le
rgime dotal.--Marche ascendante des dots.--Mariages
d'ambition.--La chasse aux maris.--Les mariages enfantins--Mariages
d'argent.--Msalliances.--Mariages secrets.--Les exigences du rang et
leurs victimes; une fille du rgent; Mlle de Cond.--Mariages d'amour;
Mlle de Blois.--La corbeille.--Crmonies et ftes nuptiales.--Le
mariage chrtien.


CHAPITRE II
L'POUSE, LA VEUVE, LA MRE
(XVIe-XVIIIe SICLES)

La femme de cour.--Le luxe de la femme et le dshonneur du
foyer.--Nouveau caractre de la royaut fminine.--Tristes rsultats des
mariages d'intrt.--Indiffrence rciproque des poux.--L'infidlit
conjugale.--Lgret des moeurs.--Veuves consolables.--Mres
corruptrices.--La femme svrement juge par les moralistes.--Raret des
bons mariages.--La femme de mnage.--La femme dans la vie rurale.--La
baronne de Chantal.--La matresse de la maison, d'aprs les crits de la
duchesse de Liancourt et de la duchesse de Doudeauville.--La femme forte
dans l'ancienne magistrature; Mme de Pontchartrain, Mme d'Aguesseau.--La
misricorde de l'pouse; Mme de Montmorency; Mme de Bonneval.--La vie
conjugale suivant Montaigne.--Exemples de l'amour dans le mariage.--De
beaux mnages au XVIIIe sicle: la comtesse de Gisors, la marchale de
Beauvau.--Dernire sparation des poux.--Hommages testamentaires
rendus par le mari  la vertu de la femme.--Dispositions testamentaires
concernant la veuve.--La mre veuve investie du droit d'instituer
l'hritier.--Autorit de la mre sur une postrit souvent
nombreuse.--La mission et les enseignements de la mre.--La mre de
Bayard.--Mme du Plessis-Mornay, la duchesse de Liancourt, Mme Le
Guerchois, ne Madeleine d'Aguesseau.--L'aeule.--La mre, soutien de
famille; Mme du Laurens.--Caractre austre et tendre de l'affection
maternelle.--Mres pleurant leurs enfants.--La mre le fils runis dans
le mme tombeau.


CHAPITRE III
LA FEMME DANS LA VIE INTELLECTUELLE DE LA FRANCE
(XVIe-XVIIIe SICLES)

Influence des femmes sur les arts de la Renaissance.--Leur rle
littraire.--Marguerite d'Angoulme.--Les Contes de la reine de Navarre
et la causerie franaise.--Vie de Marguerite, ses lettres et ses
posies.--La seconde Marguerite.--_Mmoires_ de la troisime
Marguerite.--Marie Stuart.--Gabrielle de Bourbon.--Jeanne
d'Albret.--Femmes potes du xvie sicle, la belle Cordire, les dames
des Roches, etc.--Mlle de Gournay, son influence philologique.--Les
salons du xviie sicle.--L'htel de Rambouillet; Corneille et les
commensaux de la _chambre bleue_.--La duchesse d'Aiguillon, protectrice
du _Cid_; crivains et artistes qu'elle reoit au Petit-Luxembourg.--La
marquise de Sabl et les _Maximes_ de La Rochefoucauld.--Double courant
fminin qui donne naissance aux _Caractres_ de La Bruyre.--Les
conversations d'aprs Mlle de Scudry.--Relations littraires de
Flchier avec quelques femmes distingues.--Les protectrices et les
amies de La Fontaine.--Anne d'Autriche protge les lettres et les
arts.--Racine et les femmes.--Productions intellectuelles des femmes du
XVIIe sicle.--Les oeuvres de Mme de la Fayette.--Les lettres de Mme de
Svign.--Mme de Maintenon.--Mme Dacier.--Femmes peintres au XVIIe et
au XVIIIe sicles.--Mme de Pompadour.--Femmes de lettres et salons
littraires au XVIIIe sicle: Mme de Tencin, la cour de Sceaux; Mme de
Staal de Launay, la marquise de Lambert.--Influence des femmes du XVIIIe
sicle sur les travaux des philosophes et des savants.--Mme du Chatelet,
Mlle de Lzardire.--Le salons philosophiques; Mme Geoffrin.--Un salon
du faubourg Saint-Germain: la marquise du Deffant.--Les admiratrices de
Rousseau et de Voltaire.


CHAPITRE IV
LA FEMME DANS LA VIE PUBLIQUE DE NOTRE PAYS

Quelle a t l'influence des femmes dans l'histoire des temps
modernes.--Entre le moyen ge et la Renaissance: Jeanne Hachette et
les femmes de Beauvais; Anne de France, dame de Beaujeu; Anne de
Bretagne.--XVIe-XVIIIe sicles: Louise de Savoie et Marguerite
d'Angoulme. Les favorites des Valois. Catherine de Mdicis. lisabeth
d'Autriche. Anne d'Este, duchesse de Guise. La duchesse de Montpensier.
La femme de Coligny. Jeanne d'Albret. Caractre violent des femmes du
XVIe sicle. Une tradition du moyen ge. Les vaillantes femmes. Marie
de Mdicis. Anne d'Autriche. Rle des femmes pendant la Fronde. Les
collaboratrices de saint Vincent de Paul. Mme de Maintenon. Mme de Prie,
Mme de Pompadour, Mme du Barry. Les conseillres de Gustave III. La
mre de Louis XVI. Marie-Antoinette. Les martyres et les hrones-de
la Rvolution. Les femmes politiques de la Rvolution: Mme Roland,
Charlotte Corday, Olympe de Gouges. Les mgres. Les _flagelleuses_.
Leurs clubs. Les tricoteuses; les sans-culottes. Les _Furies de la
guillotine_. La Mre Duchesne, Reine Audu, Ros Lacombe. Throigne de
Mricourt.


CHAPITRE V
LA FEMME AU XIXe SICLE--LES LEONS DU PRSENT ET LES EXEMPLES DU PASS

 I. L'mancipation politique des femmes juge par l'cole
rvolutionnaire.-- II. Le travail des femmes. Quelles sont les
professions et les fonctions qu'elles peuvent exercer?-- III. Quelle
est la part de la femme dans les oeuvres de l'intelligence et dans
quelle mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux arts?--
IV. L'ducation des femmes dans ses rapports avec leur mission.--
V. Conditions actuelles du mariages. Les droits civils de la femme
peuvent-ils tre amliors?-- VI. Mondaines et demi-mondaines.-- VII.
Le divorce.-- VIII. O se retrouve le type de la femme franaise.





[Note du transcripteur: Matriel report du dbut du livre.]


IMPRIMERIE D. BARDIN ET Cie, A SAINT-GERMAIN.--1771-82

DU MME AUTEUR

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35, QUAI DES AUGUSTINS, 35





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modernes, by Clarisse Bader

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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

