The Project Gutenberg EBook of De la littrature des ngres, ou Recherches
sur leurs facults intellectuelles, leurs qualits morales et leur littrature, by Henri Grgoire

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Title: De la littrature des ngres, ou Recherches sur leurs facults intellectuelles, leurs qualits morales et leur littrature

Author: Henri Grgoire

Release Date: May 26, 2005 [EBook #15907]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA LITTERATURE DES NEGRES ***




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                            DE LA LITTRATURE
                                DES NGRES

                                    ou

             _Recherches sur leurs facults intellectuelles,
              leurs qualits   morales et leur littrature;
              suivies de Notices sur la vie et les ouvrages
               des Ngres qui se sont distingus dans les
                  Sciences, les Lettres et les Arts_;

                             Par H. GRGOIRE

                          Ancien vque de Blois,
                       membre du Snat conservateur,
                          de l'Institut national,
                    de la Socit royale des Sciences
                      de Gottingne, etc., etc., etc.


                                         Whatever their tints may be,
                                         their souls are still the same.
                                                          Mrs. ROBINSON.

A PARIS
CHEZ MARADAN, LIBRAIRE
RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, N. 9.
MDCCCVIII.



DDICACE.


A tous les hommes courageux qui ont plaid la cause des malheureux Noirs
et Sang-mls, soit par leurs ouvrages, soit par leurs discours dans les
assembles politiques, dans les socits tablies pour l'abolition de la
traite, le soulagement et la libert des esclaves.


Franais.

Adanson[1].--Antoine Benezet, Bernardin-Saint-Pierre, Biauzat,
Boissy-d'Anglas, Brissot.--Carra, le P. Cibot jsuite, Clavire,
Clermont-Tonnerre, Le Cointe-Marsillac, Condorcet, Cournand.--Demanet,
Desessarts, Ducis, Dufay, Dupont de Nemours, Dyaunire.--D'Estaing.--La
Fayette, Fauchet, Febv, Ferrand de Baudires, Frossard.--Garat, Garran
de Coulon, Gatereau, Le Genty, Girey-Dupr, Mad. Olympe de Gouges,
Gramagnac, Grelet de Beauregard.--Hiriart.--Jacquemin ancien vque
de Cayenne, Saint-John-Crevecoeur, de Joly.--Kersaint.--Ladebat,
Lanjuinais, Lanthenas, Lescalier.--Thophile Mandar, L. P. Mercier,
Mirabeau, Montesquieu.--Necker.--Pelletan, Ption, Nicolas Petit-Pied
docteur de Sorbonne, Poivre, Pruneau-de-Pomme-Gouge, Polverel.--Le
gnral Ricard, Raynal, Robin, la Rochefoucault Rochon, Roederer,
Roucher.--Saint-Lambert, Sibire, Sieyes, Sonthonax, la Socit de
Sorbonne.--Target, Tracy, Turgot.--Viefville-Desessarts, Volney.

[Note 1: En gard  la multitude de noms propres cits dans
cet ouvrage, on a supprim partout la qualification de Mr, dont la
rptition eut t fastidieuse.]

Anglais.

Will, Agutter, Andersen, Will. Ashburnam.--David Barclay, Richard
Baxter, Mad. Barbauld, Barrow, Beatson, Beattie, Beaufoy, Mad. Behn,
John Bickneil, John Bidlake, Wil. Lisle Bowles, Sam. Bradburn, Bradshaw,
Brougham, Th. Burgess, Burling, Buttler.--Clment Caines, Campbell, T.
Clarkson, John-Henri Colls, Th. Cooper, Cornwallis vque de Lichtfield,
Cowry, Crawford, Curran.--Dinett, Th. Day, Darwin, Wil. Steel Dickson,
Wil. Dimond _junior_, Dore, John Dyer.--Charles Ellis.--Alexandre
Falconbridge, Mlle. Falconbridge, Robert Townsend Farqhar, James Foster,
Fothergill, George Fox, Charles Fox.--Gardenston, Thomas Gisborne, James
Grainger, Granville-Sharp, G. Gregory.--Hans-Sloane, Jonas Hanway,
Hargrave, Rob. Hawker, Hayter vque de Norwich, Hector Saint-John,
Rowland Hill, Holder, lord Holland, Melville Horne, Hornemann,
Horne-Tooke, Horsley vque de Rochester; Griffitt Hughes, Francis
Hutcheson.--James Jamieson, Thomas Jeffery, Edward Jerningham, Samuel
Johnson.--Benjamin Lay, Ledyard, Lettsom, Lucas, Luffman.--Macneil,
Maddisson, Makintosch, Richard Mant, Hughes Mason, Millar, Mlle Hannah
More, Morgan-Godwin.--John Newton, Robert-Boucher Nicholls doyen de
Middleham, Rich. Nisbet.--Mad. Opie, Osborne.--Paley, Robert Percival,
Thom. Percival, Pickard, John Philmore, Pinckard, William Pitt, Beilby
Porteus vque de Londres, Pratt, Price, Priestley, C. Peters.--James
Ramsay, Rickman, Robertson ministre  Nevis, Robert Robinson, Mad. Marie
Robinson, Reid, Rogers, Rosco, Ryan.--Sewal, Shenstone, Shridan,
Smeathman, William Smith, Snelgrave, Robert Southey, James Field
Stanfield, Stanhope, Sterne, Percival Stockdale, Mlle Stockdale, Stone
recteur de Coldnorton..--Thelwal, Thompson, Thorneton.--John Waker,
George Wallis, Warburthon vque de Glocester, John Warren vque de
Bangor, John Wesley, Whitaker, J. White, Whitchurch, George Whithfield,
Willberforce, Mlle Hlne-Marie Williams, John Woolman.--Mlle Yearsley,
Arthur Young, les auteurs anonymes de _Indian eglogues_, de _The Crisis
of the Sugar colonies_, de _The Sorrows of slavery_, etc., etc.


AMRICAINS.

Jol Barlow.--James Dana, Dwight.--Fernando Fairfax,
Francklin.--Humphrey.--Imlay.--Jefferson.--Livingston.--Alexander
MacLeod, Madison, Magaw, Warner Miflin, Mitchell.--Pearce, Pemberton,
William Pinkeney.--Benjamin Rush.--John Vaughan, D. B. Warden, Elhanan
Winchester, Vining.

NGRES ET SANG-MLS.

Amo.--Cugoano.--Othello.--Milscent, sous le nom de Michel Mina.--Julien
Raymond.--Ignace Sancho.--Gustave Vassa.--Phillis Wheatley.

ALLEMANDS.

Blumenbach.--Auguste La Fontaine.--Mad. Julie duchesse de
Giovane.--Kotzbue.--Less.--Oldendorp.--Pezzl, Ch. Sprengel.--Usteri.

DANOIS.

Bernstorf.--Isert.--Kirsten.--Niebuhr.--Olivarius.--Rahbek.--Th.
Thaarup.--West.

SUDOIS.

Afzelius.--Euphrasen.--Auguste Nordenskiold, Ulric Nordenskiold.--And.
Sparrman.--Trotter-Lind.--Wadstrom.

HOLLANDAIS.

Mad. Beaker.--Van Geuns.--Hogendorp.--Peter Paulus.--Mad. Wolf, de Vos,
Peter Wrede.

ITALIENS.

Le cardinal Cibo, le collge des Cardinaux.--L'abb Pierre
Tambarini.--Zacchiroli.

ESPAGNOL.

Avendao.

Qu'on ne s'tonne pas de ce que (Avendao except) on ne trouve ici
aucun auteur espagnol ni portugais; nul autre,  ma connaissance, ne
s'est mis en frais de prouver que le Ngre appartient  la grande
famille du genre humain, que partant il doit en remplir tous les
devoirs, en exercer tous les droits: par del les Pyrennes, ces droits
et ces devoirs ne furent jamais problmatiques; et contre qui se
dfendre, s'il n'y a pas d'agresseur? De nos jours seulement, par des
applications forces, un Portugais, dnaturant l'criture sainte, a
tent de justifier l'esclavage colonial, si dissemblable  celui qui,
chez les Hbreux, n'toit gure qu'une sorte de domesticit; mais la
brochure d'Azrdo[2] est passe de la boutique du libraire dans le
fleuve de l'oubli. Tel est aussi le sort qu'ont eu les pamphlets de
Harris, et du trinitaire Grabowski, qui invoquoient la Bible; celui-l
en Angleterre, pour lgitimer l'esclavage colonial; celui-ci en Pologne,
pour river les fers des paysans de cette contre, tandis que Joseph
Paulikowski[3], et l'abb Michel Karpowitz, dans ses sermons[4],
proclamoient et revendiquoient pour tous l'galit des droits. Les amis
de l'esclavage sont ncessairement les ennemis de l'humanit.

[Note 2: _V_. Analyse sur la justice du commerce, du rachat des
esclaves de la cte d'Afrique, par _J. J. d'Acunha de Azrdo Coutinho_,
in-8, Londres.]

[Note 3: _V_. O Poddanych polskich, c'est--dire, des paysans
polonais, par _Joseph Paulikowski_, in-8, Roku 1788.]

[Note 4: _V._ Kazania X. _Michala Karpowicza_, W. Roznych
ocolicznosciach Mian, c'est--dire, Sermons de l'abb _Karpowicz_,
3 vol. in-12, W. Krakovie 1806, _V_. surtout les second et troisime
volumes.]

En gnral, dans les tablissemens espagnols et portugais, on envisage
les Ngres comme des frres d'une teinte diffrente. La religion
chrtienne qui pure la joie, qui essuie les larmes, et dont la main est
toujours prte  rpandre des bienfaits, la religion se place entre les
esclaves et les matres, pour adoucir la rigueur de l'autorit et le
joug de l'obissance. Ainsi, chez deux puissances coloniales, on n'a pas
compos de plaidoyers inutiles en faveur des Ngres, par la mme raison
qu'avant l'Anglais Hartlib, on n'crivoit pas sur l'agriculture de la
Belgique, o la supriorit des mthodes et des procds agronomiques
supploit aux livres.

Si l'on censuroit dans cette liste l'insertion de certains noms que la
vertu n'inscrit pas dans ses fastes, ou rpondroit que, sans vouloir
attnuer les torts des individus, on ne les prsente ici que sous le
point de vue relatif  leurs efforts pour l'amlioration du sort des
Noirs; et sur cet article mme, on est loin de leur attribuer un
gal degr de mrite et de talent. Il est affligeant qu'on ne puisse
appliquer  tous une maxime du pote Churchil, en disant qu'ils ont
le coeur aussi pur que leur cause est lgitime. Chacun reste matre
d'exercer sa justice, en repoussant ces crivains dans la classe
malheureusement si nombreuse de gens de lettres qui ne valent pas leurs
livres.

La liste qu'on vient de lire est sans doute trs-incomplte; elle
rclame des noms honorables, que j'ai oublis, ou que je n'ai pas
l'avantage de connotre, soit que dans leurs crits les auteurs ayent
gard l'anonyme, soit que leurs crits ayent chapp  mes recherches.
Je recevrai avec reconnoissance tous les renseignemens qui peuvent
rparer ces omissions involontaires, rectifier les erreurs, et complter
l'ouvrage. Parmi ces crivains un grand nombre sont morts; je dpose sur
leurs tombes mes hommages, et j'offre le mme tribut  ceux qui vivant
encore, et qui n'ayant pas, comme Oxholm, apostasi leurs principes,
poursuivent sans relche leur noble entreprise, chacun dans la sphre o
l'a plac la providence.

Philanthropes! personne n'est juste et bon impunment; entre le vice et
la vertu la guerre commence  la naissance des temps, ne finira qu'avec
eux. Dvors du besoin de nuire, les pervers sont toujours arms contre
quiconque ose rvler leurs forfaits, et les empcher de tourmenter
l'espce humaine. A leurs coupables tentatives opposons un mur d'airain,
mais vengeons-nous d'eux par des bienfaits. Htons-nous; la vie est si
longue pour faire le mal, si courte pour faire le bien! Cette terre
se drobe sous nos pas, et nous allons quitter la scne du monde; la
dpravation contemporaine charie vers la postrit tous les lmens du
crime et de l'esclavage. Cependant, parmi ceux qui s'agiteront ici-bas,
lorsque nous dormirons dans le tombeau, quelques hommes de bien,
chapps  la contagion, seront en quelque sorte, les reprsentans de la
providence: lguons-leur la tche honorable de dfendre la libert et le
malheur. Du sein de l'ternit, nous applaudirons  leurs efforts, et
sans doute il les bnira ce Pre commun, qui dans les hommes, quelle que
soit leur couleur, reconnot son ouvrage, et les aime comme ses enfans.




                             DE LA LITTRATURE
                                DES NGRES.



CHAPITRE PREMIER

_Ce qu'on entend par le mot_ Ngres. _Sous cette dnomination doit-on
comprendre tous les_ Noirs? _Disparit d'opinion sur leur origine. Unit
du type primitif de la race humaine._


Sous le nom d'thiopiens, les Grecs comprenoient tous les hommes noirs.
Cette assertion s'appuie sur des passages de la bible des Septante,
d'Hrodote, Thophraste, Pausanias, Athne, Hliodore, Eusbe, Flavius
Josephe[5]. Ils sont appels de mme par Pline l'ancien et Trence[6].
On distinguoit les thiopiens orientaux, ou indiens, ou d'Asie, des
thiopiens occidentaux, ou d'Afrique. Rome connut ceux-ci sans doute
dans ses guerres avec les Carthaginois, qui en avoient dans leurs
armes,  ce que prtend Macpherson, fond sur un passage de Frontin[7].
Rome ayant plus que la Grce des relations frquentes avec les ctes
occidentales de l'Afrique, quelquefois, dans les auteurs latins, les
Noirs furent appels _Africains_[8]. Mais en Orient, on continua de les
dsigner sous le nom d'_thiopiens_, parce qu'ils y arrivoient par la
voie de l'thiopie, qui depuis l'an 651 paya, pendant assez longtemps
aux Arabes, un tribut annuel d'esclaves, et qui, pour acquitter ce
tribut, en tiroit peut-tre de l'intrieur de l'Afrique[9]. On les
employoit  la guerre, car dans celle des croisades, on voit  Hbron,
et au sige de Jrusalem, en 1099, des Noirs  cheveux crpus, que
Guillaume de Malmesbury appelle galement thiopiens[10].


[Note 5: V. _Jrmie_, 13, 23. _Flavius Josephe_, Antiquits
judaques, l. VIII, c. VII. _Thophraste_, 22e caractre. _Hrodote_,
dans Thalie et Polymnie, etc.]

[Note 6: _Pline_, l. V, c. IX. _Trence_, Eunuchus, act. I, scen.
I.]

[Note 7: _V._ Annals of commerce, etc., by Macpherson, in-4. London
1805, t. I, p. 51 et 52. _Frontin, Stratagemata_, t. I, c. II.]

[Note 8: ........ _Subito flens Africa nigras procubuit lacerata
genas_.... dit _Sidoine Apollinaire_, dans le Pangyrique de
_Majorien_.]

[Note 9: V. _Gibbon's_, History, etc., reviewed by the rev. _J.
Whitaker_, in 8, London 1791, p. l82 et suiv.]

[Note 10: _Guillelm. Malmesb._, fol. 84.]

Chez les modernes, quoique le nom d'thiopie soit exclusivement rserv
 une rgion de l'Afrique, beaucoup d'crivains, espagnols et portugais
surtout, ont appel _thiopiens_ tous les Noirs. Il n'y a pas encore
trente ans que le docteur Ehrlen imprimoit,  Strasbourg, un trait _de
servis thiopibus Europeorum in coloniis Americ_[11]. La dnomination
d'Africains prvaut actuellement, et l'emploi de ces deux mots est
galement abusif, puisque d'une part l'thiopie, dont les habitans ne
sont pas du noir le plus fonc[12], n'est qu'une partie d'Afrique, et que
de l'autre il y a des Noirs asiatiques. Hrodote les nomme thiopiens
 cheveux longs, pour les distinguer de ceux d'Afrique, qui ont les
cheveux crpus; car autrefois on croyoit que ceux-ci n'appartenoient
qu' l'Afrique, et que les Noirs  cheveux longs ne se trouvoient que
dans le continent asiatique. Quelques rglemens avoient dfendu d'en
importer dans les les de France et de la Runion; mais les relations
des voyageurs nous ont appris que dans le continent africain, ainsi
qu' Madagascar, il y a aussi des Ngres  cheveux longs: tels sont, au
centre de l'Afrique, les habitans de Bornou[13]; tels toient les
Ngres pasteurs de l'le de Cern, o les Carthaginois avoient des
comptoirs[14]. D'un autre ct les indignes des les des Andamans, dans
le golfe du Bengale, sont des Noirs  cheveux crpus; dans diverses
parties de l'Inde, les montagnards en ont presque la couleur, la figure
et la chevelure. Ce fait est consign dans un savant mmoire de Francis
Wilford, associ de l'Institut national[15]. Il ajoute que les plus
anciennes statues des divinits indiennes ont la figure des Ngres. Ces
considrations fortifient le systme, qu'autrefois cette race a couvert
une grande partie du continent asiatique.

[Note 11: In-4, _Argentorati_ 1778.]

[Note 12: _V_. Voyage d'thiopie, par _Poncet_, p. 99, etc. et
l'Histoire du Christianisme d'thiopie, par _La Croze_, p. 77, etc.]

[Note 13: _V_. Ides sur les relations politiques et commerciales des
anciens peuples de l'Afrique, etc., par _Heeren_, in-8, Paris an 8, t.
II, p. 10, 75.]

[Note 14: _Ibid_., t. I, p. 134, 156, 160.]

[Note 15: _V_. Asiatic researches, t. III, p. 355, etc.]

La couleur noire tant le caractre le plus marqu qui spare des Blancs
une partie de l'espce humaine, communment on a t moins attentif aux
diffrences de conformation qui entre les Noirs eux-mmes tablissent
des varits. C'est  quoi fait allusion Camper, lorsqu'il dit que
Rubens, Sbastien Ricci et Vander-Tempel, en peignant les Mages, ont
peint des _Noirs_, et non des _Ngres_. Ainsi, avec d'autres auteurs,
Camper restreint cette dernire dnomination  ceux qui se font
remarquer par des joues prominentes, de grosses lvres, un nez pat,
et la chevelure moutonne. Mais cette distinction entre eux, et ceux
qui ont la chevelure lisse et longue, ne constitue pas une diversit de
races. Le caractre spcifique des peuples est permanent, tant qu'ils
vivent isols; il s'affoiblit ou disparot par le mlange. Reconnot-on
la peinture que fait Csar des Gaulois, dans les habitans actuels de la
France? Depuis que les peuples de notre continent sont, pour ainsi
dire, transvass les uns dans les autres, les caractres nationaux sont
presque mconnoissables au physique et au moral. On est moins Franais,
moins Espagnol, moins Allemand; on est plus Europen, et ces Europens,
ont les uns la chevelure frise, les autres lisse; mais si,  cause
de cette diffrence et de quelques autres dans la stature et la
conformation, on prtendoit assigner l'tendue et les limites de leurs
facults intellectuelles, n'auroit-on pas le droit d'en rire? Dira-t-on
que la comparaison pche en ce que les chevelures europennes qui sont
crpues ne sont pas laineuses? Au lieu de se prvaloir des exceptions
 cette rgle, on se borne  demander si cette discrpance suffit pour
nier l'identit d'espce. Il en est de mme dans la varit noire; entre
les individus placs aux extrmits de la ligne termine d'un ct
par la varit blanche, et de l'autre par la noire, il existe des
diffrences remarquables qui s'attnuent et se confondent dans les
intermdiaires.

Des passages d'auteurs qu'on a cits, attestent que les Grecs ont eu des
esclaves ngres; c'toit mme un usage assez commun, selon Visconti,
qui, dans le _Muse Pio-Clmentin_, a publi une trs-belle figure d'un
de ces Ngres qu'on employoit au service des bains[16]: dj Caylus en
avoit fait graver plusieurs autres[17].

[Note 16: T. III, p. 41, planch. 35.]

[Note 17: _V._ Recueil d'Antiquits, etc., t. V, p. 247. planch. 88;
t. VII, p. 285, planch. 81.]

La loi mosaque dfendoit de mutiler les hommes; mais Jahn assure, dans
son _Archologie biblique_, que les rois des Hbreux achetoient des
autres nations des eunuques, et spcialement des Noirs[18]; il ne cite
aucune autorit  l'appui de son dire. Toutefois il est possible qu'ils
en aient eu, soit par leurs communications avec les Arabes, soit lorsque
les flottes de Salomon cingloient d'Aziongaber  Ophir, d'o elles
apportoient, dit Flavius Josephe, beaucoup d'ivoire, des singes et des
_thiopiens_[19]: ce qui est incontestable, c'est que l'Egypte
commeroit avec l'thiopie, et que les Alexandrins faisoient la traite
des Ngres. Athene et Pline le naturaliste en fournissent la preuve, et
Ameilhon s'en appuie dans son histoire du commerce des Egyptiens[20].


[Note 18: _Archologia biblica_, etc.,  J. Ch. Jahn. _Vienn_, p. 389.]

[Note 19: V. _Josephe_, Antiq., l. VIII, c. VII, p. 2, _Hudson_, dans
sa traduction latine dit _thiopes in Mancipia_ (esclaves); le texte
grec ne le dit pas, mais le fait prsumer.]

[Note 20: p. 85.]

Pinkerton croit ceux-ci d'origine assyrienne ou arabe[21]. Heeren parot
mieux fond, en les faisant descendre des thiopiens, qui eux-mmes,
selon Diodore de Sicile, regardoient les gyptiens comme une de leurs
colonies[22]. Plus on remonte vers l'antiquit, plus on trouve de
relations entre leurs pays respectifs; mme criture, mmes moeurs,
mmes usages. Le culte des animaux encore subsistant chez presque tous
les peuples ngres, toit celui des Egyptiens; leurs formes toient
celles des Ngres un peu blanchis par l'effet du climat. Hrodote assure
que les Colches sont originairement Egyptiens, parce que, comme eux, ils
ont la peau noire et les cheveux crpus[23]. Ce tmoignage infirme les
raisonnemens de Browne; les expressions d'Hrodote, dit-il, signifient
seulement que les gyptiens ont un teint basan et des cheveux crpus,
comparativement aux Grecs, mais elles n'indiquent pas des Ngres[24].
A cette assertion de Browne il ne manque que la preuve; le texte
d'Hrodote est clair et prcis.

[Note 21: _V._ Modern Geography, in-4 London 1807, t. II, p. 2; et
t. III, p. 820 et 833.]

[Note 22: L. III, 3.]

[Note 23: _Hrodote_, l. II, n 104.]

[Note 24: _V._ Nouveau Voyage dans la haute et basse Egypte, par
_Browne_, t. I, c. XII; et _Walkenaer_, dans les Archives littraires,
etc.]

Tout concourt donc  fortifier le systme de Volney, qui voit dans les
Coptes les reprsentans des Egyptiens. Ils ont un ton de peau jauntre
et fumeux, le visage bouffi, l'oeil gonfl, le nez cras, la
lvre grosse, en un mot la figure multre[25]. Fond sur les mmes
observations, Ledyard croit  l'identit des Ngres et des Coptes[26].
Le mdecin Frank, qui toit de l'expdition d'Egypte, appuie cette
opinion par le rapprochement des usages, tels que la circoncision et
l'excision pratiques chez les Coptes et chez les Ngres[27]; usages
qui, au rapport de Ludolphe, se sont conservs chez les thiopiens[28].

[Note 25: _V_. Voyages en Syrie et en gypte, par _Volney_, nouvelle
dit., t. I, p. 10 et suiv.]

[Note 26: V. _Ledyard_, t. I, p. 24.]

[Note 27: _V_. Mmoire sur le commerce des Ngres au Caire, par
_Louis Franck_, in-8, Paris 1802.]

[Note 28: _V_. Jobi Ludolf, etc., _Historia thiopica, in-fol_.,
1681, _Francofurti ad Mocnum_, l. III, c. 1.]

Blumenbach a remarqu dans des crnes de momies ce qui caractrise la
race ngre. Cuvier n'y trouve pas cette conformit de structure. Ces
deux tmoignages imposans, mais en apparence contradictoires, se
concilient en admettant, comme Blumenbach, trois varits gyptiennes,
dont une rappelle la figure des Indous, une autre celle des Ngres, une
troisime propre au climat de l'gypte, dpend des influences locales:
les deux premires s'y confondent par le laps de temps[29]; la seconde,
qui est celle du Ngre, se reproduit, dit Blumenbach, dans la figure du
sphinx. Ici Browne vient encore s'inscrire en faux. Il prtend que la
statue du sphinx est tellement dgrade, qu'il est impossible d'assigner
son vritable caractre[30]; et Meiners doute si les figures du sphinx
reprsentent des hros ou des gnies mal-faisans. Ce sentiment est
combattu par l'inspection des sphinx dessins dans Caylus, Norden,
Niehbur et Cassas, examins sur les lieux par les trois derniers, et
depuis par Volney et Olivier[31]. Ils lui trouvent la figure
thiopienne; d'o Volney conclut qu' la race noire, aujourd'hui
esclave, nous devons nos arts, nos sciences, et jusqu' l'art de la
parole[32].

[Note 29: V. _De Generis humani varietate nativa_, _in-8_,
_Gottingue 1794_.]

[Note 30: _Browne_, ibid.]

[Note 31: _V_. Voyage dans l'Empire ottoman, l'Egypte, la Perse,
etc., par _Olivier_, 3. vol. in-4, Paris 1804-7, t. II, p. 83 et suiv.]

[Note 32: _Volney_, ibid.]

Grgory, dans ses Essais historiques et moraux, nous reporte aux sicles
antiques pour montrer pareillement dans les Ngres nos matres en
sciences; car ces gyptiens, chez lesquels Pythagore, et d'autres Grecs,
alloient puiser la philosophie, n'toient, selon plusieurs crivains,
que des Ngres, dont les traits natifs furent dcomposs et modifis par
le mlange successif des Grecs, des Romains et des Sarrasins. Dt-on
prouver que les sciences sont venues, de l'Inde en gypte, en seroit-il
moins vrai qu'elles ont travers ce dernier pays pour arriver en Europe?

Meiners se retranche  soutenir que l'on doit peu aux gyptiens; et un
homme de lettres  Caen, a publi une dissertation pour dvelopper
cette thse [33]. Dj elle avoit eu pour dfenseur Edouard Long, auteur
anonyme de l'histoire de la _Jamaque_, qui, en accordant aux Ngres un
caractre trs analogue  celui des anciens gyptiens, charge ceux-ci
de mauvaises qualits, leur refuse le gnie, le got; leur dispute les
talens pour la musique, la peinture, l'loquence, la posie; il leur
accorde seulement la mdiocrit en architecture [34]. Il auroit pu
ajouter que cette mdiocrit se manifeste dans leurs pyramides, qu'un
simple maon et pu construire, si la vie d'un individu toit assez
longue. Mais sans vouloir placer l'gypte au terme le plus lev des
connoissances humaines, toute l'antiquit dpose en faveur de ceux
qui l'envisagent comme une cole clbre,  laquelle s'instruisirent
beaucoup de savans vnrs de la Grce.

[Note 33: V. Dissertation sur le prjug qui attribue aux gyptiens
la dcouverte des sciences; par Cailly, in 8,  Caen.]

[Note 34: The History of Jamaica, 3 vol. in-4, London 1774, V. t.
II, p. 355 et suiv.; et p. 374, etc.]

Quoique Edouard Long, refuse du gnie aux gyptiens, il les lve
fort au-dessus des Ngres car il ravale ceux-ci au denier chelon de
l'intelligence [35]; et comme une mauvaise cause, se dfend par des
argumens de mme nature, au nombre de ceux qu'il allgue pour tablir
l'infriorit morale des Ngres, il assure que leur vermine est noire.

[Note 35: _Ibid._]

C'est, dit-il, une remarqu chappe  tous les naturalistes [36]. En
supposant la ralit de ce fait, qui oseroit (except Edouard Long)
en conclure que les varits humaines n'ont pas un type identique, et
contester  quelques-unes l'aptitude  la civilisation?

[Note 36: The History of Jamaica, 3 vol. in 4, London 1774, V. t.
II, p. 352.]

Ceux qui ont voulu dshriter les Ngres, ont appel l'anatomie  leur
secours, et sur la disparit de couleur se sont portes leurs premires
observations. Un crivain nomm Hanneman, veut que la couleur des Ngres
leur soit venue de la maldiction prononce par No contre Cham. Gumilla
perd son temps  le rfuter. Cette question a t discute par Pechlin,
Ruysch, Albinus, Pittre, Santorini, Winslow, Mitchil, Camper, Zimmerman,
Meckel pre, Demangt, Buffon, Somering, Blumenbach, Stanhope-Smith[37],
et beaucoup d'autres. Mais comment s'accorderoit-on sur les
consquences, si l'on est discordant sur les faits anatomiques qui
doivent leur servir de base?

[Note 37: _Adversaria Anatomica, decad. 3, p. 26, n23. Dissert. de
sede et causa coloris Aethiopum et caeterorum hominum, etc., Ludg. Bat.
1707._ Mmoires de l'acad. des Sc., 1702. Observ. anat., 1724. Venet.
Exposition anat., 1743, Amst., t. III, p. 278. _De habitu et colore
thiopum_, _Kilon_, 1677. Discours sur l'origine et la couleur des
Ngres, 1764. _V._ les ouvrag. trad. par _Herbel_, t. I, 1784, p. 24.
_V._ Histoire de l'Afrique franaise, 2 vol. in-8. Sur la diffrence
physique qui se trouve entre les Ngres et les Europens, 48. _De
Generis Humani varietate nativa, edit. 3, in-8, Gotting._ 1785. _V._
An Essay on the cause of the variety of complexion and figure in human
species, by the rev. _S. Stanhope-Smith_, etc., in-8, Philadelphia
1787. J'appelle l'attention sur cet ouvrage, qui mrite d'tre mdit.]


Meckel pre pense que la couleur des Ngres est due  la couleur fonce
du cerveau; mais Walter, Bonn, Somering, le docteur Gall, et d'autres
grands anatomistes, trouvent la mme couleur dans les cerveaux des
Ngres et ceux des Blancs.

Barrre et Winslow croient que la bile des Ngres est d'une couleur
plus fonce que celle des Europens; mais Somering la trouve d'un verd
jauntre.

Attribuez-vous la couleur des Ngres  celle de leur membrane
rticulaire? Mais si chez les uns elle est noire, d'autres l'ont cuivre
ou couleur de bistre. Au fond, c'est reculer la difficult sans la
rsoudre; car dans l'hypothse que la substance mdullaire, la bile,
la membrane rticulaire, seroient constamment noires, il resteroit 
expliquer la cause. Buffon, Camper, Bonn, Zimmerman, Blumenbach, Chardel
son traducteur franais[38], Somering, Imlay, attribuent la couleur des
Ngres, et celle des autres varits, au climat, second par des
causes accessoires, telles que la chaleur, le rgime de vie. Le savant
professeur de Gottingue remarque qu'en Guine, non-seulement les hommes,
mais les chiens, les oiseaux, et surtout les gallinaces, sont noirs,
tandis que l'ours et d'autres animaux sont blancs vers les mers
glaciales. La couleur noire tant, selon Knight, l'attribut de la race
primitive dans tous les animaux, il penche  croire que le Ngre est le
type original de l'espce humaine[39]: Demanet et Imlay remarquent
que les descendans des Portugais tablis au Congo, sur la cte de
Sierra-Leone, et sur d'autres points de l'Afrique, sont devenus
Ngres[40]; et pour dmentir des tmoins oculaires tel que le premier,
il ne suffit pas de nier, comme l'a fait le traducteur du dernier
ouvrage de Pallas[41].

[Note 38: _V._ De l'Unit du Genre humain, etc., par _Blumenbach,_
traduit par _Chardel._]

[Note 39: _V._ The Progress of civil Society, a didactic poem, by
_Richard Payne-Knight,_ in-4, London 1796, l. v, depuis le vers 227 et
les suiv.]

[Note 40: _V._ A Topographical Description of the Western territory
of north America, etc., by _Georg. Imlay,_ in-8, London 1793. _V._
lettre 9.]

[Note 41: _V._ Voyage dans les dpartemens mridionaux de la Russie,
p. 600, en note.]

On sait que les parties les moins exposes au soleil, telles que
la plante des pieds et les entre-doigts sont blafardes; aussi
Stanhope-Smith, qui drive la couleur noire de quatre causes, le climat,
le rgime de vie, l'tat de socit, la maladie, aprs avoir accumul
des faits qui prouvent l'ascendant du climat sur la complexion et la
figure, explique trs-bien pourquoi les Africains de la cte occidentale
sous la zone torride, sont plus noirs que ceux de l'est; pourquoi la
mme latitude en Amrique ne produit pas le mme effet.

Ici l'action du soleil est combattue par des causes locales qui, en
Afrique, la fortifient; en gnral la couleur noire se trouve entre les
Tropiques, et ses nuances progressives, suivent la latitude chez les
peuples qui trs-anciennement tablis dans une contre n'ont t ni
transplants sous d'autres climats, ni croiss par d'autres races[42].
Si les Sauvages de l'Amrique du nord, et les Patagons placs  l'autre
extrmit de ce continent, ont la teinte plus fonce que les peuples
rapprochs de l'isthme de Panama, pour expliquer ce phnomne, ne
doit-on pas recourir aux transmigrations anciennes, et consulter les
impressions locales? T. Williams, auteur de l'Histoire de l'tat
de Vermont, appuie ce systme par des observations qui prouvent la
connexit de la couleur et du climat; sur des donnes approximatives,
il conjecture que pour rduire, par des croisemens, la race Noire  la
couleur blanche, il faut cinq gnrations qui, tant supposes chacune
de vingt-cinq ans, donnent un total de cent vingt-cinq ans; que pour
amener les Noirs  la couleur blanche, sans croisement et par la seule
action du climat, il faut quatre mille ans; mais seulement six cents ans
pour les Indiens qui sont de couleur rouge[43].

[Note 42: Des plaisans ont dbit qu' Liverpool, o beaucoup
d'armateurs s'enrichissent par la traite, on prioit Dieu journellement
de ne pas changer la couleur des Ngres.]

[Note 43: _V._ The Natural and civil History of Vermont, by _S.
Williams,_ in-8, 1794. Walpole _New-Hampshire,_ p. 391 et suiv.]

Ces effets sont plus sensibles chez les esclaves attachs au service
domestique, mieux soigns, mieux nourris. Non-seulement leurs traits et
leur physionomie ont subi un changement visible, mais ils gagnent au
moral[44].

[Note 44: _V._ An Essay, etc., p. 20, 23, 24, 58, 77. etc.]

Outre le fait incontestable des _Albinos,_ Somering tablit, par des
observations multiplies, que l'on a vu des Blancs noircir, jaunir; des
Ngres blanchir ou plir, surtout  l'issue de maladies[45]: quelquefois
mme, dans la grossesse, la membrane rticulaire des femmes blanches
devient aussi noire que celle des Ngresses d'Angola. Ce phnomne
vrifi par le Cat, est confirm par Camper, comme tmoin oculaire[46].
Cependant Hunter soutient que quand la race d'un animal blanchit, c'est
une preuve de dgnration. Mais s'ensuit-il que dans l'espce humaine
la varit blanche soit dgnre? Ou faut-il, au contraire, avec le
docteur Rush, dire que la couleur des Ngres est le rsultat d'une
lproserie hrditaire? Il s'appuie du chimiste Beddoes, qui avoit
presque blanchi la main d'un Africain, par une immersion dans l'acide
muriatique oxign[47]. Un journaliste propose, en ricanant, d'envoyer
en Afrique des compagnies de blanchisseurs[48]. Cette plaisanterie,
inutile pour claircir la question, est inconvenante quand il s'agit
d'un homme distingu comme le docteur Rush.

[Note 45: _Ibid._ 48.]

[Note 46: _V._ Dissertations sur les varits naturelles qui
caractrisent la physionomie, etc.; par _Camper;_ traduit par _Jansen,_
in-4, Paris 1791, p. 18.]

[Note 47: _V._ Transactions of the American philosophical society,
etc., in-4, p. 287 et suiv.]

[Note 48: _V._ Monthly Review, t. XXXVIII, p. 20.]

Les philosophes ne s'accordent pas  fixer quelle partie du corps humain
doit tre rpute le sige de la pense et des affections. Descartes,
Harthley, Buffon offrent chacun leurs systmes. Cependant, comme la
plupart le placent dans le cerveau, on a voulu en conclure que les plus
grands cerveaux toient les plus richement dots en talens, et que les
Ngres l'ayant plus petit que les Blancs, devoient leur tre infrieurs.
Cette assertion est dtruite par des observations rcentes; car divers
oiseaux ont proportionnment le cerveau plus volumineux que celui de
l'homme.

Cuvier ne veut pas que l'on mesure la porte de l'intelligence sur le
volume du cerveau, mais sur celui de la partie du cerveau nomme les
hmisphres, qui augmente ou diminue, dit-il, dans la mme mesure que
les facults intellectuelles de tous les tres dont se compose le rgne
animal. Mais Cuvier, modeste comme tous les vrais savans, ne propose
sans doute cette ide que comme une conjecture; car pour tirer une
consquence affirmative, ne faudroit-il pas que nous connussions mieux
les rapports de l'homme, son tat moral? Combien de sicles s'couleront
peut-tre avant qu'on ait pntr ce mystre.

Tout ce qui diffrencie les nations, dit Camper, consiste dans une
ligne mene depuis les conduits des oreilles jusqu'au fond du nez, et
une autre ligne droite qui touche la saillie du coronal au-dessus du
nez, et se prolonge jusqu' la partie la plus saillante de l'os de la
mchoire, bien entendu qu'il faut regarder les ttes de profil. C'est
non-seulement l'angle form par ces deux lignes qui constitue la
diffrence des animaux, mais encore des diverses nations; et l'on
pourroit dire que la nature s'est, en quelque sorte, servi de cet angle
pour dterminer les varits animales, et les amener comme par degrs
jusqu' la perfection des plus beaux hommes. Ainsi la figure des oiseaux
dcrit les plus petits angles, et ces angles augmentent  mesure que
l'animal approche de la figure humaine. Je citerai pour exemple (c'est
Camper qui parle) les ttes de singe, dont les unes dcrivent un angle
de quarante-deux degrs, les autres un de cinquante. La tte d'un Ngre
d'Afrique, ainsi que celle du Calmouk, forment un angle de soixante-dix
degrs, et celle d'un Europen en fait un de quatre-vingt. Cette
diffrence de dix degrs fait la beaut des ttes europennes, parce que
c'est un angle de cent degrs qui constitue la plus grande perfection
des ttes antiques. De pareilles ttes, comme le plus haut point de
beaut, ressemblent le plus  celle d'Apollon Pythien et de Mduse, par
Sosocles, deux morceaux unanimement considrs comme les plus beaux
[49].

[Note 49: _V._ Opuscules, t. I, p. 16; et Dissertations physiques sur
la diffrence relle que prsentent les traits du visage chez les hommes
de divers pays.]

Cette ligne faciale de Camper a t adopte par divers anatomistes.
Bonn dit avoir trouv l'angle de soixante-dix degr dans les ttes des
Ngresses[50]; et comme d'une part ces diffrences sont assez
constantes; que d'une autre les sciences subissent aussi l'empire des
modes, ce genre d'observations sur le volume, la configuration, les
protubrances des crnes, sur l'expansion du cerveau, les affections
spciales dont chacune de ses parties peut-tre susceptible, et ses
rapports avec l'intelligence humaine, a pris le nom de _Cranologie_,
depuis que le docteur Gall en a fait l'objet de sa doctrine
physiologique. Il est combattu entre autres par Osiander[51], qui
d'ailleurs lui en conteste la priorit, et qui en trouve les lmens
dans la Mtoposcopie de Fuschius, et le _Fasciculus medicin_ de Jean de
Ketham, etc. Il pouvoit y ajouter Aristote, Plutarque, Albert le Grand,
Triumphus, Vieussens, dit le docteur Gall lui-mme.

[Note 50: _Descriptio thesauri ossium Morbosor. Hovii_ 1787, p. 133.]

[Note 51: V. _Epigrammata in complures musaci anatomici res, etc._,
par Fr. B. Osiander, in-8, Gottingue 1807, p. 45 et 46.]

Celui-ci veut fonder sur la structure du crne la prtendue infriorit
morale des Ngres; et quand on lui oppose le fait de beaucoup de Ngres
dont les talens sont incontestables, il rpond qu'alors leurs
formes cranologiques se rapprochent de la structure des Blancs, et
rciproquement il suppose que des Blancs stupides ont une conformation
qui les rapproche des Ngres. Au reste, je m'empresse de rendre hommage
aux talens et  la loyaut des docteurs Gall et Osiander; mais les
hommes les plus minens peuvent se fourvoyer dans les hypothses, ou
tirer d'observations justes des consquences exagres. Par exemple,
personne ne contestera au prsident de l'acadmie des arts de Londres,
d'tre un grand peintre; mais comment s'y prendroit West pour prouver
son opinion, que la physionomie des Juifs les rapproche de celle des
chvres[52]. Est-il facile de dterminer les formes nationales, quand
dans tous les pays on voit des varits notables, mme de village 
village? je l'ai remarqu surtout dans les Vosges, comme Olivier dans la
Perse; Lopez a vu des Ngres  cheveux rouges, au Congo[53].

[Note 52: _V._ p. 20, de _Chardel._]

[Note 53: _V._ Relazione del reame di Congo, p. 6.]

Admettons nanmoins que chaque peuple a un caractre spcifique, qui se
reproduit jusqu' ce que le mlange ventuel l'altre ou l'efface. Qui
pourroit fixer le laps de temps ncessaire pour dtruire l'influence de
ces diversits transmises hrditairement, et qui sont le produit du
climat, de l'ducation, du rgime dittique, des habitudes? La nature
est diversifie dans ses dtails  tel point, que quelquefois les yeux
les plus exercs seroient tents de rapporter  des espces diffrences
des plantes congnres. Cependant elle admet peu de types primitifs, et
dans les trois rgnes, la puissance fconde de l'ternel en fait jaillir
une foule de varits qui font l'ornement et la richesse du globe.

Blumenbach croit que les Europens dgnrent par un long sjour
dans les deux Indes et en Afrique. Somering n'ose dcider si la race
primitive de l'homme, en quelque coin de la terre qu'on place son
berceau, s'est perfectionne en Europe, si elle s'est altre en
Nigritie, attendu que pour la force et l'adresse, la conformation des
Ngres relativement  leur climat, est aussi accomplie, et peut-tre
plus que celle des Europens. Ils surpassent les Blancs par la finesse
exquise de leurs sens, surtout de l'odorat. Cet avantage leur est commun
avec tous les peuples  qui le besoin en prescrit un frquent exercice;
tels sont les indignes de l'Amrique du nord; tels les Ngres marrons
de la Jamaque, qui  la vue distinguent dans les bois des objets
imperceptibles  tous les Blancs. Leur taille droite, leur contenance
fire, leur vigueur indiquent leur supriorit; ils communiquent entre
eux en sonnant de la corne, et la nuance des sons est telle, qu'ils
s'interpellent au loin en distinguant chacun par son nom[54].

[Note 54: The History of the Maroons from their origin to the
etablissement of their chief Tribe at Sierra-Leone, by _R. C. Dallas,_ 2
vol. in-8, London 1803, t.1, p. 88 et suiv.]

Somering observe encore que la perfection essentielle d'une foule de
plantes se dtriore par la culture. La magnificence et la fracheur
passagres qu'on s'efforce de produire dans les fleurs, dtruisent
souvent le but auquel la nature les destine. L'art de faire clore des
fleurs doubles, que nous devons aux Hollandais, te presque toujours
 la plante la facult de se reproduire. Quelque chose d'analogue se
retrouve chez les hommes; leur esprit est souvent cultiv aux dpens du
corps, et rciproquement; car plus l'esclave est abruti, plus il est
propre aux travaux des mains[55].

[Note 55: Somering,  74.]

On ne refuse point aux Ngres la force corporelle; quant  la beaut,
d'o la faites-vous rsulter? Sans doute de la couleur et de la
rgularit des traits; mais sur quoi fond veut-on que la blancheur soit
la couleur privativement admise dans ce qui constitue la beaut, tandis
que ce principe n'est point appliqu aux autres productions de la
nature? Chacun sur cet objet a ses prjugs, et l'on sait que diverses
peuplades noires, transportant la couleur rpute chez eux la moins
avantageuse au diable, le peignent en blanc.

Ce qu'on appelle la rgularit des traits, est une de ces ides
complexes dont peut-tre n'a-t-on pas encore saisi les lmens, et sur
lesquels, aprs tous les efforts de Crouzas, de Hutcheson et du
P. Andr, il reste  tablir des principes. Dans les mmoires de
Manchester, George Walker prtend que les formes et les traits
universellement approuvs chez tous les peuples, sont le type essentiel
de la beaut; que ce qui est contest est ds-lors un dfaut, une
dviation du jugement[56]. C'est demander  l'rudition la solution d'un
problme physiologique.

[Note 56: T. V, IIe part.]

Bosman vante la beaut des Ngresses de Jnda[57]; Ledyard et Lucas,
celle des Ngres Jalofes[58]; Lobo, celle des Abyssins[59]. Ceux du
Sngal, dit Adanson, sont les plus beaux hommes de la Nigritie; leur
taille est sans dfaut, et parmi eux on ne trouve point d'estropis[60].
Cossigny vit  Gore des Ngresses d'une grande beaut, d'une taille
imposante, avec des traits  la romaine[61]. Ligon parle d'une Ngresse
de l'le S. Yago, qui runissoit la beaut et la majest  tel point,
que jamais il n'avoit rien vu de comparable[62]. Robert Chasle, auteur
du Journal du Voyage de l'amiral du Quesne, tend cet loge aux
Ngresses et Multresses de toutes les les du Cap-Vert[63]. Leguat[64],
Ulloa[65] et Isert[66], rendent le mme tmoignage  l'gard des
Ngresses qu'ils ont vues, le premier  Batavia, le second en Amrique,
et le troisime en Guine.

[Note 57: _Bosman,_ Voyage en Guine'e, 1705, Utrecht, lettre 18.]

[Note 58: Voyage de _Ledyard_ et _Lucas,_ t. II, 338.]

[Note 59: _V._ Relation historique de l'Abyssinie, par _Lobo,_
in-4, Paris 1726, p. 68.]

[Note 60: _Adanson,_ Voyage en Sngal, p. 22.]

[Note 61: V. _Cossigny,_ Voyage  Canton, etc.]

[Note 62: _V._ Histoire de l'le des Barbades, de _Rich. Ligon, dans le
Recueil de divers voyages faits en Afrique et en Amrique, in-4, Paris
1674, p. 20.]

[Note 63: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur
l'escadre de _du Quesne,_ 3 vol. in-12, Rouen 1721, t I, p. 202.]

[Note 64: Voyage de _Leguat,_ t. II, p. 136.]

[Note 65: Ulloa, _Noticias Americanas,_ p. 92.]

[Note 66: _Isert,_ Reis na Guinea, Dordrecht 1790, p. 175.]


D'aprs ces tmoignages, Jedediah-Morse se mettra sans doute en frais
pour expliquer le caractre de supriorit qu'il trouve imprim sur le
front du Blanc[67].

[Note 67: _V_. p. 182.]

Les systmes qui supposent une diffrence essentielle entre les Ngres
et les Blancs, ont t accueillis 1. par ceux qui  toute force veulent
matrialiser l'homme, et lui arracher des esprances chres  son coeur;
2. par ceux qui, dans une diversit primitive des races humaines,
cherchent un moyen de dmentir le rcit de Mose; 3. par ceux qui,
intresss aux cultures coloniales, voudroient dans l'absence suppose
des facults morales du Ngre, se faire un titre de plus pour le traiter
impunment comme les btes de somme.

Un de ceux qu'on avoit accuss d'avoir manifest une telle opinion,
s'en dfend avec chaleur. On lui reprochoit d'avoir dit dans ses _Ides
sommaires sur quelques rglemens  faire  rassemble coloniale,_
imprimes au Cap, qu'il y a deux espces d'hommes, la blanche et la
rouge; que les Ngres et Multres n'tant pas de la mme que le Blanc,
ne peuvent prtendre aux droits naturels pas plus que l'Orang-outang;
qu'ainsi Saint-Domingue appartient  l'espce blanche[68]. L'auteur
le nie. Il est remarquable qu'alors correspondant de l'acadmie des
sciences, aujourd'hui membre de l'Institut, il avoit prcisment  cette
poque pour confrre correspondant de la mme acadmie, un Multre de
l'le de France, Geoffroi-Lislet, dont il sera question ci-aprs.

[Note 68: Par le baron _de Beauvois,_ p. 6 et 24. _V._ Rapport sur
les troubles de Saint-Domingue, etc., par _Garran,_ in-8, Paris an 5
(1797).]

Les loix coloniales ne prononoient pas formellement qu'il y ait parit
entre l'esclave et la brute; mais divers actes rglementaires et
judiciaires le supposoient. Dans la multitude de faits, je choisis 1.
une sentence du conseil du Cap, tir d'une source non suspecte, la
collection de Moreau-Saint-Mry. L'nonc de ce jugement rapproche sur
la mme ligne les Ngres et les porcs[69]. 2. Le rglement de police
qui  Batavia interdit aux esclaves de porter des bas, des souliers, et
de parotre sur les trottoirs prs des maisons; ils doivent marcher dans
le milieu de la rue avec les bestiaux[70].

[Note 69: _V._ Loix et Constitution des colonies, par
_Moreau-Saint-Mry,_ t. VI, p. 144.]

[Note 70: _V._ Voyage  la Cochinchine, par _Barrow,_ 2 vol. in-8,
Paris 1807, t. II, p. 63 et suiv.]

Mais pour l'honneur des savans qui ont approfondi cette matire,
htons-nous de dclarer qu'ils n'ont pas blasphm la raison en essayant
de ravaler les Noirs au-dessous de l'humanit. Ceux mme qui veulent
mesurer l'tendue des facults morales sur la grandeur du cerveau,
dsavouent les rveries de Kaims, et toutes les inductions que veulent
en tirer, soit le matrialisme pour nier la spiritualit de l'ame, soit
la cupidit pour les asservir.

J'ai eu occasion d'en confrer avec Bonn d'Amsterdam, qui a la plus
belle collection connue de peaux humaines; avec Blumenbach, qui a
peut-tre la plus riche en crnes humains; avec Gall, Meiners, Osiander,
Cuvier, Lacpde; et je saisis cette occasion d'exprimer  ces savans
ma reconnoissance. Tous, un seul except qui n'ose dcider, tous comme
Buffon, Camper, Stanhope-Smith, Zimmerman, Somering, admettent l'unit
de type primitif dans la race humaine.

Ainsi la physiologie se trouve ici d'accord avec les notions auxquelles
ramne sans cesse l'tude des langues et de l'histoire, avec les faits
que nous rvlent les livres sacrs des Juifs et des Chrtiens. Ces
mmes auteurs repoussent toute assimilation de l'homme  la race des
singes; et Blumenbach, fond sur des observations ritres, nie que la
femelle du singe soit soumise  des vacuations priodiques qu'on citoit
comme un trait de similitude avec l'espce humaine[71]. Entre les ttes
du sanglier et du porc domestique, qu'on avoue tre de la mme race,
il y a plus de diffrence qu'entre la tte du Ngre et celle du Blanc;
mais, ajoute-il, entre la tte du Ngre et celle de l'Orang-outang, la
distance est immense. Les Ngres tant de mme nature que les Blancs,
ont donc avec eux les mmes droits  exercer, les mmes devoirs 
remplir. Ces droits et ces devoirs sont antrieurs au dveloppement
moral. Sans doute leur exercice se perfectionne ou se dtriore selon
les qualits des individus. Mais voudroit-on graduer la jouissance des
avantages sociaux, d'aprs une chelle comparative de vertus et de
talens, sur laquelle beaucoup de Blancs eux-mmes ne trouveroient pas de
place?

[Note 71: V. _De generis humani varietate nativa._ Cependant selon
_Desfontaines,_ la femelle du pithque (_simia pitheous_) a un lger
coulement priodique.]




_CHAPITRE II._

_Opinions relatives  l'infriorit morale des Ngres. Discussion sur
cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au dveloppement de leurs
facults. Ces obstacles combattus par la religion chrtienne. vques et
prtres ngres._

L'OPINION de l'infriorit des Ngres n'est pas nouvelle. La prtendue
supriorit des blancs n'a pour dfenseurs que des Blancs juges et
parties, et dont on pourroit d'abord discuter la comptence, avant
d'attaquer leur dcision. C'est le cas de rappeler l'apologue du lion
qui,  l'aspect d'un tableau reprsentant un animal de son espce
terrass par un homme, se contenta de faire observer que les lions n'ont
pas de peintres.

Hume, qui dans son _Essai sur le caractre national,_ admet quatre 
cinq races, soutient que la blanche seule est cultive, que jamais on ne
vit un Noir distingu par ses actions et ses lumires. Son traducteur,
ensuite Estwick[72] et Chatelux ont rpt la mme assertion.
Barr-Saint-Venant, pense que si la nature permet aux Ngres quelques
combinaisons qui les lvent au-dessus des autres animaux, elle leur
interdit les impressions profondes et l'exercice continu de l'esprit, du
gnie et de la raison[73].

[Note 72: Considerations on the Negroe cause, par _Estwick._]

[Note 73: _V._ Des colonies sous la zone torride, particulirement
celle de Saint-Domingue, par _Barr-Saint-Venant,_ in-8, Paris 1802, c.
iv.]

Il est fcheux de trouver le mme prjug chez un homme dont le nom
ne se prononce parmi nous qu'avec une estime profonde, et un respect
mrit; c'est Jefferson dans ses _Observations sur la Virginie[74]._
Pour tayer son opinion, il ne suffisoit pas de ravaler le talent de
deux crivains ngres; il falloit tablir par les raisonnemens et des
faits multiplis, que, dans des circonstances donnes, et les mmes pour
des Blancs et des Noirs, ceux-ci ne pourroient jamais rivaliser avec
ceux-l.

[Note 74: _V._ Notes on the State of Virginia, etc., by _Jefferson,_
in-8, London 1787.]

Il s'objecte Epictete, Trence et Phdre qui avoient t esclaves, et
auxquels il eut pu joindre Locman, Esope, Servins-Tullius;  cette
difficult, il rpond par une ptition de principe, en disant qu'ils
toient blancs.

Jefferson, combattu par Beattie, l'a t depuis par Imlay, son
compatriote, avec beaucoup d'nergie, surtout en ce qui concerne Phillis
Wheatley. Imlay en transcrit des morceaux touchans; mais il se trompe
 son tour, en disant  Jefferson que la citation de Trence est une
gaucherie, attendu qu'il toit, non-seulement Africain, mais Numide et
pourtant Ngre[75]. Il parot, que Trence toit Carthaginois. La
Numidie correspond  ce qu'on nomme aujourd'hui la Mauritanie, dont les
habitans descendoient des Arabes, et qui, ayant envahi l'Espagne, furent
la nation la plus claire du moyen ge.

[Note 75: _V_. A topographical description of the western territory
of north America, etc. by _George Imlay_, in-8, London 1793. _V_.
Lettre 9.]

Au reste, Jefferson lui-mme fournit des armes pour le combattre dans
sa rponse  Raynal, qui reprochait  l'Amrique de n'avoir pas encore
produit des hommes clbres. Quand nous aurons exist, dit le savant
Amricain, en corps de nation aussi long-temps que les Grecs, avant
d'avoir un Homre, les Romains un Virgile, les Franais un Racine, on
sera en droit de montrer de l'tonnement: de mme pouvons-nous dire,
quand les Ngres auront exist dans l'tat de civilisation aussi
long-temps que les habitans des tats-Unis, avant de produire des hommes
tels que Franklin, Rittenhouse, Jefferson, Madison, Washington, Monro,
Waren, Bush, Barlow, Mitchil, Ramford, Barton, le Virginien, qui a fait
l'_English Spy_, l'auteur de l'adresse aux armes  la fin de la guerre
de la rvolution, qu'on a surnomm le Junius Amricain, etc., etc., et
trente autres que je pourrois citer[76], on aura quelque de croire qu'il
y a chez les Ngres absence totale de gnie. Eh comment le gnie
pourroit-il natre au sein de l'opprobre et de la misre, quand
on n'entrevoit, dit Genty, aucune rcompense, aucun espoir de
soulagement[77]! Aprs avoir combattu, dans Jefferson, une erreur de
l'esprit, je ne quitterai pas ce sujet sans rendre hommage  son coeur.
Par ses discours et ses actions, comme prsident et comme citoyen, il a
provoqu sans relche la libert, l'instruction des esclaves, et tous
les moyens d'amliorer leur existence.

[Note 76: L'aurore des beaux arts en Amrique s'annonce d'une manire
brillante. _West, Copely, Vanderlyn, Stewart, People, Allsion_ sont
compts au rang des peintres distingus. Des femmes mme sont entres
avec succs dans la carrire littraire. Mme de _Waren_, qui vient de
donner son Histoire de la rvolution amricaine, Mlle _Hannah Adams_,
qui entre autres ouvrages a publi _La Vrit et L'Excellence du
Christianisme prouves par les crits des lacs_, etc. Cette
numration est dj une rponse victorieuse aux rveries de _Paw_, sur
l'infriorit de talens des citoyens du nouveau Monde.]

[Note 77: _V._ Influence de la dcouverte de l'Amrique, p. 167.]

Dans la plupart des rgions africaines, la civilisation et les arts
sont encore au berceau. Si c'est parce que les habitans sont Ngres,
expliquez-nous pourquoi les hommes blancs ou cuivrs des autres contres
sont rests sauvages, et mme anthropophages? Pourquoi, avant l'arrive
des Europens, les hordes errantes et vivant de chasse de l'Amrique
septentrionale, n'avoient pas mme pass au rang des peuples pasteurs?
Cependant on ne conteste pas leur aptitude, ce qu'on ne manqueroit pas
de faire, si jamais on vouloit tablir la traite chez eux: tenez pour
certain que la cupidit trouveroit des prtextes pour justifier leur
esclavage.

Les arts sont files des besoins naturels ou factices. Ceux-ci sont  peu
prs inconnus en Afrique; et quant aux besoins de se nourrir, se vtir,
s'abriter, ces derniers sont presque nuls,  raison de la chaleur du
climat; le premier, trs-restreint, est d'ailleurs facile  satisfaire,
parce que la nature y prodigue _ses richesses_; les relations rcentes
ont grandement modifi l'opinion qui, aux contres africaines,
n'attachoit gures que l'ide de dserts infertiles. James Field
Stantield, dans son beau pome intitul: _La Guine_, n'a t,  cet
gard, que l'cho des voyageurs[78].

[Note 78: _V._ The Guinea Voyage a poem, in 3 books, by _James Field
Stanfield_, in-4, London 1787. On me saura gr de citer le dbut du
second livre.

  High where primeval forests, shade the land
  'And in majestic solemn order stand
  A sacred station raises now it seat
  O' er the loud stream that murmur at its feet
  Of Niger rushing thro' the fertile plains
  Swelled by the cataract of Tropic rains
  Long' ere surcharged his turgid flood divides;
  To burst an Ocean in three thundering tides.]

La religion chrtienne est un moyen infaillible de propager et de
maintenir la civilisation; c'est l'effet quelle a produit et quelle
produira partout. C'est par elle que nos anctres, Gaulois et Francs,
cessrent d'tre barbares, et les bois sacrs ne furent plus souills
par les sacrifices de sang humain. Par elle se rpandirent les lumires
dans cette glise d'Afrique, autrefois l'une des portions les plus
brillantes de la catholicit. Quand la religion abandonna ces contres,
elles furent replonges dans les tnbres. L'historien Long, qui
s'efforce de persuader que les Ngres sont incapables de s'lever aux
hautes conceptions de l'esprit humain, et qui se rfute lui-mme dans
plusieurs endroits de son ouvrage, comme on le fera voir, entr'autres,
 l'article de Francis Williams; Edouard Long reproche aux Ngres de
manger des chats sauvages, comme si c'toit un crime, et qu'on n'en
manget pas en Europe; d'tre livrs  des superstitions[79], comme si
l'Europe n'en toit pas infecte, et surtout la patrie de cet historien.
On peut voir dans Grose, la longue et ridicule numration d'observances
superstitieuses des protestans anglais[80].

[Note 79: _V. Long_, t. II, p. 420.]

[Note 80: A Provincial glossary with a collection of local proverbs
and popular superstitions, by _Francis Grose_, in-8, London 1790.]

Si le superstitieux est  plaindre, du moins il n'est pas inaccessible
aux notions saines. De fausses lueurs peuvent disparotre  l'clat de
la lumire; on peut l'assimiler  une terre dont la fcondit, selon
qu'elle est nglige ou cultive, produit des plantes vnneuses ou
salutaires; au lieu qu'un sol frapp de strilit absolue, pourroit tre
l'emblme de quiconque professe l'abngation de tout principe religieux.
La croyance d'un Dieu, rmunrateur et vengeur, peut seule garantir la
probit d'un homme qui, soustrait aux regards, de ses semblables et
n'ayant pas  redouter la vindicte publique, pourroit impunment voler
ou commettre tout autre crime. Ces rflexions amnent la solution du
problme tant de fois discut: Quel est le pis de la superstition ou de
l'athisme? Quoique chez bien des gens la passion touffe le sentiment
du juste et de l'honnte, en thse gnrale peut-on balancer sur le
choix entre celui  qui, pour tre vertueux, il suffit de se conformer
 sa croyance, et celui qui a besoin, pour n'tre pas fripon d'tre
inconsquent  son systme.

Barrow attribue la barbarie actuelle de quelques contres d'Afrique,
au commerce des esclaves. Pour s'en procurer, les Europens y ont
fait natre, et ils y perptuent l'tat de guerre habituelle; ils
ont empoisonn ces rgions par l'accumulation de tous les genres de
dbauche, de sduction, de rapacit, de cruaut. Est-il un seul vice
dont ils ne reproduise journellement l'exemple sous les yeux des Ngres
apports en Europe, ou transports dans nos colonies? Je ne suis pas
surpris de lire dans Beaver, certainement ami des Ngres, et qui dans
son _African memoranda_ se rpand en loges sur leurs vertus natives
et leurs talens: J'aimerois mieux introduire chez eux un serpent 
sonnettes, qu'un Ngre qui auroit vcu  Londres[81]. Cette phrase
exagre, et qui n'est pas un compliment flatteur pour les Blancs,
indique ce que deviennent des individus  qui on inculque tous les
genres de dpravation, sans leur opposer un seul frein qui en amortisse
les funestes rsultats.

[FNote 81: _V._ African memoranda, relative to an attempt to establish
a british settlement in the Island of Boulam, by captain _Phylips
Beaver_, in-4, London 1805. I would rather carry thither a rattle
snake, etc., p. 897.]

Homre assure que quand Jupiter condamne un homme  l'esclavage, il lui
te la moiti de son esprit. La libert conduit  tout ce qu'ont de
sublime le gnie et la vertu, tandis que l'esclavage les touffe. Quels
sentimens de dignit, de respect pour eux-mmes peuvent concevoir
des tres considrs comme le btail, et que des matres jouent
quelquefois aux cartes ou au billard, contre quelques barils de riz
ou d'autres marchandises? Que peuvent tre des individus dgrads
au-dessous des brutes, excds de travail, couverts de haillons, dvors
par la faim, et pour la moindre faute dchirs par le fouet sanglant
d'un commandeur?

L'estimable cur Sibire qui, aprs avoir missionn avec succs en
Afrique et en Europe, est actuellement, comme tant de dignes prtres,
repouss du ministre par des fanatiques; Sibire dit, en se moquant des
colons, Ils ont fait des descriptions bizarres de la batitude de leurs
Ngres, et sous des couleurs si riantes, si aimables, qu'en admirant
leurs tableaux d'imagination, on regrette presque d'tre libre, ou qu'il
prend envie d'tre esclave... Je ne leur souhaiterois pas  ces colons
un pareil bonheur, dont pourtant ils ne sont que trop dignes[82]. A qui
persuaderez-vous que l'ternelle sagesse puisse se contredire, et que le
pre commun des humains en soit comme vous le tyran? Si, par impossible,
il existoit sur la terre un homme ncessit  servir de proie  ses
semblables, il seroit un argument invincible contre la Providence[83].
On n'a pas encore vu un seul de ces Blancs imposteurs changer son sort
avec celui de ces Ngres. Si les esclaves sont si heureux, pourquoi,
jusqu' ces dernires annes, enlevoit-on annuellement, d'Afrique,
quatre-vingt mille Noirs pour remplacer ceux qui avoient succomb aux
fatigues,  la misre, au dsespoir, car de l'aveu des planteurs, il
en prit une grande partie dans les premiers temps de leur sjour en
Amrique[84].

[Note 82: _V._ L'Aristocratie ngrire, etc., par l'abb Sibire,
missionnaire dans le royaume de Congo, in-8, Paris, 1789, p. 93.]

[Note 83: _V. Ibid._, p. 27.]

[Note 84: _V._ Practical rules for the management and medical
treatment of negroe-slaves in the Sugar colonies, by a professional
planter, in-8, London 1805, p. 470.]

Les colons s'obstinent  vouloir persuader aux esclaves qu'ils sont
heureux; les esclaves s'obstinent  soutenir le contraire. A qui faut-il
s'en rapporter? Pourquoi leurs regards, leurs souvenirs se tournent-ils
sans sans cesse vers leur patrie? Pourquoi ces regrets amers d'en tre
loigns, et ce dgot de la vie? Pourquoi ces lans d'allgresse en
assistant aux funrailles de leurs compagnons de misre, que la
mort dlivre de la servitude, sans que les Blancs puissent y mettre
obstacle[85]? Pourquoi cette tradition consolante parmi eux, que leur
bonheur en mourant sera de retourner dans leur terre natale? Pourquoi
ces suicides multiplis afin d'acclrer ce retour? Il plat 
Bryant-Edwards de nier que cette opinion soit reue chez les Ngres. En
cela il est contredit par la foule des auteurs, entr'autres, par son
compatriote Hans Sloane qui, certes, connoissoit bien les colonies [86],
et par Othello, crivain ngre[87].

[Note 85: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckard_, 3
vol. in-8, London, t. I, p. 273, et t. III, p. 67.]

[Note 86: A Voyage to the islands of Madera, Barbadoes and Jamaica,
by _Hans Sloane_, 2 vol. in-fol., London 1707, p. 48.]

[Note 87: _V._ Son Essai contre l'esclavage, publi en 1788 
Baltimore.]

Les habitans de la Basse-Pointe et du Carbet, parroisses de la
Martinique, plus vridiques que d'autres colons, avouoient, en 1778,
que la religion seule donnant l'esprance d'un meilleur avenir, fait
supporter patiemment aux Ngres un joug si contraire  la nature, et
console ce peuple qui ne voit dans le monde que du travail et des
chtimens[88].

[Note 88: _V._ Lettre d'un Martiniquais  M. _Petit_, sur son ouvrage
intitul: Droit public du grouvernement des colonies franaises, in-8,
1778.]

A Batavia on s'abonne,  tant par anne, pour faire fouetter en masse
les esclaves, et sur le champ on prvient la gangrne, en couvrant les
plaies de poivre et de sel: c'est Barrow qui nous l'apprend[89]. Son
compatriote, Robert Percival, observe,  cette occasion, que les
esclaves, cruellement traits  Batavia, et dans les autres colonies
hollandaises qui sont  l'est, n'ayant aucun abri contre la frocit des
matres, ne pouvant esprer aucune justice des tribunaux, se vengent
sur leur tyrans, sur eux-mmes et sur l'espce humaine dans ces
courses homicides nommes _Mocks_, plus frquentes dans ces colonies
qu'ailleurs[90].

[Note 89: Voyage de la Cochinchine, par _Barrow_, t. II, p. 98, 99.]

[Note 90: Voyage  l'le de Ceylan, par _Robert Percival_, traduit
par _P.F. Henry_, 1803, Paris, t. I, p. 222 et 223.]

On enfleroit des volumes par le rcit des forfaits dont ils ont t les
victimes. Quand les partisans de l'esclavage ne peuvent les nier, ils se
retranchent  dire que dj ils sont anciens, et que rien de pareil dans
ces derniers temps ne souille les annales des colonies. Certainement il
est des planteurs respectables sous tous les rapports, que l'inculpation
de cruaut ne peut atteindre; et comme on laisse  chacun la facult de
se placer dans les exceptions, si quelqu'un se rcrioit comme s'il toit
attaqu nominativement, avec Erasme, on lui rpondroit que par l mme
il dvoile sa conscience[91]. Cependant elle est assez moderne
l'anecdote du capitaine ngrier, qui, manquant d'eau, et voyant la
mortalit ravager sa cargaison, jetoit par centaines des Ngres  la
mer. Il est rcent le fait d'un autre capitaine qui, ennuy des cris de
l'enfant d'une Ngresse, l'arrache du sein maternel, et le prcipite
dans les flots: les gmissements continuels de la pauvre mre
remplacrent ceux de l'enfant, et si elle n'prouva pas le mme
traitement, c'est parce que ce ngrier esproit en tirer bon parti par
la vente. Je suis persuad, dit John Newton, que toutes les mres dignes
de ce nom dploreront son sort. Le mme auteur raconte qu'un autre
capitaine, ayant apais une insurrection, s'exera long-temps 
rechercher les genres de supplices les plus rafins, pour punir ce qu'il
appeloit une rvolte[92].

[Note 91: _Qui se lsum clamabit in conscientiam suam prodel._]

[Note 92: _V._ Thoughts upon the african slave-trade, by _John
Newton_, rector, etc. 2e dit. in-8, London 1788, p. 17 et 18.]

C'est en 1789 que de Kingston en Jamaque, on crivoit: Outre les coups
de fouet par lesquels on dchire les Ngres, on les musle pour les
empcher de sucer une de ces cannes  sucre arroses de leurs sueurs,
et l'instrument de fer avec lequel on leur comprime la bouche, empche
encore d'entendre leurs cris lorsqu'on les fouette[93].

[Note 93: _V._ American Museum, in-8, Philadelphie 1789, t. VI, p.
407.]

La crainte qu'inspirrent les Marrons de la Jamaque, en 1795, fit
trembler les planteurs. Un colonel _Quarrel_ offre  l'assemble
coloniale d'aller  Cuba chercher des meutes de chiens dvorateurs; sa
proposition est accueillie avec transport. Il part, arrive  Cuba, et
dans le rcit de cette infernale mission, s'intercale la description
d'un bal que lui donne la marquise de Saint-Philippe. Il revient 
la Jamaque avec ses chiens et ses chasseurs, qui, heureusement, ne
servirent pas, parce qu'on fit la paix avec les Marrons. Mais on doit
savoir gr de leur intention  ces planteurs, qui payrent largement
les chasseurs, et votrent des remerciemens, des rcompenses au colonel
Quarrel, dont le nom  jamais abhorr doit figurer  ct de Phalaris,
Mezeuse, Nron, etc. Je le demande avec douleur, mais la vrit est plus
respectable que les individus; malgr les tmoignages qui dposent en
faveur du caractre de Dallas, que faut-il penser d'un homme lorsqu'il
se constitue l'apologiste de cette mesure? Il n'y a selon lui que des
archisophistes qui puissent la censurer. Les Asiatiques n'ont-ils pas
employ des lphans  la guerre? La cavalerie n'est-elle pas usite
chez les nations d'Europe? Si un homme toit mordu par un chien enrag,
se feroit-il scrupule de retrancher la partie attaque pour pargner le
tout, etc.? Mais qui sont les _mordans_ et les _enrags_, sinon ceux
qui, dvors par l'avarice, foulant aux pieds dans les deux Mondes
toutes les loix divines et humaines, ont arrach d'Afrique et opprim en
Amrique de malheureux esclaves. Il est donc vrai que toujours la soif
de l'or, du pouvoir, rend les hommes froces, altre leur raison et
anantit tout sentiment moral. Si les circonstances les forcent  tre
justes, ils vantent comme des bienfaits les actes que le ncessit leur
arrache. Colons, si vous aviez trans hors de vos foyers pour subir
le mme sort qu'eux,  leur place que penseriez-vous? que feriez-vous?
Bryant-Edwards avoit peint les Ngres comme des tigres; il les avoit
accuss d'avoir gorg des prisonniers, des femmes enceintes, des enfans
 la mamelle, Dallas, en le rfutant, se combat lui-mme, et, sans le
vouloir, dtruit encore par les faits, les paralogismes allgus pour
justifier l'emploi des chiens dvorateurs[94].

[Note 94: _V._ ces horribles dtails dans _Dallas_, t. II, lettre 9,
p. 4 et suiv.]

Plt  Dieu que les flots eussent englouti ces meutes antropophages,
styles et diriges par des hommes contre des hommes. J'ai ou assurer
que, lors de l'arrive des chiens de Cuba  Saint-Domingue, on leur
livra, par manire d'essai, le premier Ngre qui se trouva sous la main.
La promptitude avec laquelle ils dvorrent cette cure, rjouit des
tigres blancs  figure humaine.

Wimphen, qui crivoit pendant la rvolution, dclare qu' Saint-Domingue
les coups de fouet et les gmissements remplaoient le chant du coq[95].
Il parle d'une femme qui fit jeter son cuisinier ngre dans un four,
pour avoir manqu un plat de ptisserie. Avant elle, un planteur, nomm
Chaperon, avoit fait la mme chose[96].

[Note 95: _Wimphen_, t. I, p. 128.]

[Note 96: _V._ Voyage aux Indes occidentales, par _Bossu_, 1769,
Amsterdam, p. 14.]

Les inombrables dpositions faites  la barre du parlement britannique,
ont dvoil jusqu' l'vidence les crimes des planteurs. De nouveaux
dveloppemens ont encore ajout, s'il est possible,  cette vidence
par la publication de l'ouvrage anonyme, intitul: _les Horreurs
de l'esclavage_[97], et plus rcemment encore, par les _Voyages_ de
Pinckard[98] et de Robin. En lisant ce dernier, on voit que beaucoup de
femmes croles ont abjur la pudeur et la douceur qui sont l'hritage
patrimonial de leur sexe. Avec quelle effronterie cynique elles vont
dans les marchs, _visiter_, acheter des Ngres nus, et qu'on transporte
dans les ateliers sans leur donner de vtemens; pour se couvrir, ils
sont rduits  se faire des ceintures de mousse. Robin reproche encore
aux femmes croles de renchrir sur les hommes en cruaut. Les Ngres
condamns au fouet sont attachs face contre terre, entre quatre
piquets. Elles voient sans motion le sang ruisseler, et les longues
lanires de peau se lever sur le corps de ces malheureux. Les Ngresses
enceintes ne sont pas exemptes de ce suplice; on prend seulement la
prcaution de creuser la terre dans l'endroit o doit tre plac le
ventre. Tmoins journaliers de ces horreurs, les enfans blancs font leur
apprentissage d'inhumanit en s'amusant  tourmenter les Ngrillons
[99]. Et cependant, quoique le cri de l'humanit s'lve de toutes
parts contre les forfaits de la traite et de l'esclavage, quoique le
Danemark, l'Angleterre, les tats-Unis repoussent l'une et l'autre, on
ose chez nous en solliciter le rtablissement[100], malgr les dcrets
rendus, et ces mots de la proclamation du Chef de l'tat, aux Ngres de
Saint-Domaingue: Vous tres tous gaux et libres devant Dieu et devant
la Rpublique.

[Note 97: The Horrors of the negro slavery existing in our
West-Indian islands, irrefragabily demonstred from official documents
recently presented to the house of Commons, in-8, London 1805.]

[Note 98: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckart.]

[Note 99: _V._ T.L., p. 175 et suiv.]

[Note 100: Un anonyme a mme publi un pamphlet sous ce tire: De la
ncessit d'adopter l'esclavage, en France, comme moyens de prosprit
pour les colonies, de punition pour les coupables, etc., in-8, Paris
1797.]

Ces pamphltaires parlent sans cesse des malheureux colons, et jamais
des malheureux Noirs. Les planteurs rptent que le sol des colonies
a t arros de leurs sueurs, et jamais un mot sur les sueurs des
esclaves. Les colons peignent avec raison comme des monstres les Ngres
de Saint-Domingue, qui usant de coupables reprsailles, ont gorg
des Blancs, et jamais ils ne disent que les Blancs ont provoqu ces
vengeances, en noyant des Ngres, en les faisant dvorer par des chiens.
L'rudition des colons est riche de citations en faveur de la servitude;
personne mieux qu'eux ne connot la tactique du despotisme. Ils ont lu
dans Vinnins, que l'air rend esclave; dans Fermin, que l'esclavage n'est
pas contraire  la loi naturelle[101]; dans Beckford, que les Ngres
sont esclaves par nature[102]. Ce Hilliard-d'Auberteuil, que les ingrats
colons firent prir dans un cachot, parce qu'il fut souponn
d'affection pour les Multres et Ngres libres, avoir crit: L'intrt
et la sret veulent que nous accablions les Noirs d'un si grand mpris
que quiconque en descend jusqu' la sixime gnration, soit couvert
d'une tache ineffaable[103]. Barre-Saint-Venant regrette qu'on ait
dtruit l'opinion de la supriorit du Blanc[104]. Flix Carteau, auteur
des _Soires Bermudiennes_, met en axiome cette _inaltrable suprmatie_
_de l'espce blanche, cette prminence qui est le palladium de notre
espce_[105]. Il attribue la ruine de Saint-Domingue  _l'orgueil et aux
prtentions prmatures des gens de couleur_, au lieu de l'attribuer 
l'orgueil et aux prtentions immodres des Blancs. L'auteur d'un
Voyage  la Louisiane, vers la fin du dernier sicle, veut perptuer
l'heureux prjug qui fait mpriser le Ngre comme destin  tre
esclave[106]. Cuirasss de ces blasphmes, ils demandent impudemment
qu'on forge de nouveaux fers pour les Africains. L'crivain qui a publi
_l'Examen de l'esclavage en gnral, et particulirement de l'esclavage
des Ngres dans les colonies franaises_, semble croire que les Ngres
ne reoivent la vie qu' condition d'tre asservis, et il prtend
qu'eux-mmes voteroient pour l'esclavage[107]. Il regrette le temps o
l'ombre du Blanc faisoit marcher les Ngres. Prdicateur de l'ignorance,
il ne veut pas que le peuple s'instruise, et il honore de sa critique
Montesquieu, qui a os ridiculis l'infaillibilit des colon. Belu, qui
veut ramener ce rgime abhorr, dclare qu' coups de fouets on lacroit
les Ngres; on prvenoit, dit-il, les suites de ce dchirement en
versant sur les plaies une espce de saumure, qui toit un surcrot de
douleur, et qui gurissoit promptement[108]. Ce fait est concordant avec
ce qu'on vient de lire sur Batavia. Mais rien n'gale ce qu'a crit dans
ses prtendus _Egaremens du ngrophilisme_[109], un nomm de Lozires,
qu'il faut considrer seulement comme insens, pour se dispenser de
croire pis. Il assure textuellement que l'inventeur de la traite
mriteroit des autels[110]; que par l'esclavage on fait des hommes
dignes du ciel et de la terre[111]. Il convient toutefois que des
capitaines ngriers ayant des esclaves attaqus de maladies cutanes, ce
qui pourroit nuire  la vente de leur cargaison, leur donnent des
drogues pour rpercuter ces humeurs, dont le dveloppement plus tardif
produit ensuite des ravages horribles[112].

[Note 101: _V._ Dissertation sur la question, s'il est permis d'avoir
en sa possession des esclaves, et de s'en servir comme tels dans des
colonies de l'Amrique, par _Philippe Fermin_, in-8, Mastrich 1776.]

[Note 102: _V._ Descriptive account of the island of Jamaica, etc.,
by _Will Beckford_, 2 vol. in-8, London 1790, t. II, p. 382.]

[Note 103: _V._ Considrations sur l'tat prsent de la colonie
franaise de Saint-Domingue, par _H.D.L. (Hilliard-d'Auberteuil), in-8,
Paris 1777, t. II, p. 73 et suiv.]

[Note 104: _V._ Colonies modernes, etc.]

[Note 105: _V._ Les Soires Bermudiennes, ou Entretien sur
les vnemens qui ont opr la ruine de la partie franaise de
Saint-Domingue, par _F.C._, un de ses prcdens colons, in-8, Bordeaux
1802, p. 60 et 66.]

[Note 106: _V._ Voyage  la Louisiane et sur le continent de
l'Amrique, par _B.D._, in-8, Paris 1802, p. 147 et 191.]

[Note 107: _V._ Examen, etc. par _V.D.C._, ancien avocat colon de
Saint-Domingue, 2 vol. in-8, Paris 1802.]

[Note 108: Des colonies et de la traite des Ngres, par _Belu_,
in-8, Paris, an 9.]

[Note 109: In-8, Paris 1803.]

[Note 110: _V._ p. 22.]

[Note 111: Egaremens du ngrophilisme, p. 110.]

[Note 112: _Ibid.,_ p. 102.]

Les esclaves sont presqu'entirement livrs  la discrtion des matres.
Les loix ont fait tout pour ceux-ci, tout contre ceux-l qui, frapps de
l'incapacit lgale, ne peuvent pas mme tre admis en tmoignage contre
les Blancs. Si un Ngre tente de fuir, le code noir de la Jamaque
laisse au tribunal la facult de le condamner  mort[113].

[Note 113: V. _Long_ t. II, p. 489.]

Depuis quelques annes, des rglemens moins froces substitus dans le
code de cette le, prouvent par l mme combien les anciens taient
horribles; et cependant les nouveaux, qui sont encore un attentat contre
la justice, sont-ils excuts? Dallas, qui les cite, confesse que dans
la pratique il reste  faire beaucoup d'amliorations[114]. Cet aveu
laisse  douter si ces dterminations rcentes sont autre chose qu'une
drision lgislative pour fermer la bouche aux rclamations des
philanthropes; car les Blancs font toujours cause commune contre tout
ce qui n'est pas de leur couleur. D'ailleurs la cupidit trouvera mille
moyens d'luder la loi. Il en est de mme aux tats-Unis, qui, malgr la
prohibition de la traite; des marchands ngriers vont charger  la cte
d'Afrique des cargaisons de Noire qu'ils vendent dans les colonies
espagnoles. Ils viendroient mme ou relcher, ou vendre dans les ports
de l'_Union,_ s'ils ne redoutaient la vigilance inflexible de ces
estimables Quakers, toujours prts  dnoncer aux magistrats des
infractions attentatoires  la loi et aux principes de la nature.

[Note 114: V. _Dallas,_ t. II, p. 416.]

Aux Barbades, comme  Surinam, celui qui volontairement et par cruaut,
tue un esclave, s'acquitte en payant 15 liv. sterl. au trsor public
[115]. Dans la Caroline du sud l'amende est plus forte, elle est de 50
liv.; mais un journal amricain nous apprend que ce crime y est
absolument impuni, puisque l'amende n'est jamais paye[116].

[Note 115: _V._ Remarks on the slave trade, in-4, 1788, p. 125.]

[Note 116: _V._ The Litterary magasine and american register, in-8,
Philadelphie 1803, p. 36.]

Si l'existence des esclaves est  peu prs sans garantie, leur pudeur
est livre sans rserve  tous les attentats de la brutale lubricit.
John Newton, qui, aprs avoir t employ neuf ans  la traite, est
devenu ministre anglican, fait frissonner les mes honntes, en
dplorant les outrages faits aux Ngresses, quoique souvent on admire
en elles des traits de modestie et de dlicatesse dont une Anglaise
vertueuse pourroit s'honorer[117].

[Note 117: _V._ Thoughts upon slavery, p. 20 et suiv.]

Tandis que dans les colonies franaises, anglaises et hollandaises, la
loi ou l'opinion repoussoit les mariages mixtes  tel point, que les
blancs qui en contractoient toient rputs _msallis_, les Portugais
et les Espagnols formoient une exception honorable; et dans leurs
colonies, le mariage catholique affranchit. Il n'est pas surprenant que
Barr-Saint-Venant se rcrie contre cette disposition[118] religieuse,
puisqu'il ose censurer le dcret  jamais clbre par lequel Constantin
facilita les affranchissemens[119]. Qu'est-il rsult des lois
prohibitives, surtout en ce qui concerne les mariages? Le libertinage
a lud la loi ou franchi le prjug: c'est ce qui arrivera toutes les
fois que les hommes voudront contrarier la nature.

[Note 118: _Barr-Saint-Venant,_ p. 92.]

[Note 119: _Ibid.,_ p, 120 et 121.]

Je laisse aux physiologistes le soin de dvelopper les avantages du
croisement des races, tant pour l'nergie des facults morales, que pour
la constitution physique, comme  l'le Sainte-Hlne, o il a produit
une magnifique varit de Multres. Je laisse aux moralistes et aux
politiques qui devroient partir des mmes principes, et qui souvent sont
diamtralement opposs,  peser les rsultats de l'opinion qui croit
dshonorant d'avoir pour pouse lgitime une Ngresse, lorsqu'il ne lest
pas de l'avoir pour concubine. Joel Barlow voudroit, au contraire, que
ces mariages mixtes fussent favoriss par des primes d'encouragement:
les Ngres ni les Multres ne peuvent jamais augmenter la caste blanche;
tandis que celle-ci augmente journellement celle des Multres; le
rsultt invitable est que les Multres finissent par tre les matres.
Fond sur cette observation, Robin croit que la dmarcation de couleur
est le flau des colonies, et que Saint-Domingue seroit encore dans sa
splendeur, si l'on et suivi la politique espagnole, qui n'exclut pas
les sang-mls des alliances et des autres avantages sociaux[120].

[Note 120: _V._ T.1, p. 28.]

On accuse les Ngres d'tre vindicatifs. Comment ne le seroient pas
des hommes vexs, tromps sans cesse, et par l mme provoqus  la
vengeance? On pourroit en citer des milliers de preuves: bornons-nous 
un seul fait. A Surinam, le Ngre _Baron,_ adroit, instruit et fidle,
est amen en Hollande par son matre, qui lui promet la libert au
retour: malgr cette promesse, en abordant Surinam, _Baron_ est vendu;
il refuse obstinment de travailler, on le fait fustiger aux pieds de
la potence; il s'chappe, se joint aux Marrons, et devient l'ennemi
implacable des Blancs.

On a suivi ce systme tortionnaire contre les esclaves, jusqu'au
point de s'opposer  ce qu'ils dveloppent, en aucune manire, leur
intelligence. Un rglement de la Virginie dfend de leur enseigner 
lire;  l'un de ces hommes il en a cot la vie pour l'avoir su. Il
vouloit que les Africains entrassent en partage des bienfaits que
promettoit la libert amricaine, et il tayoit sa rclamation du
premier des articles de la _Dclaration des droits,_ l'argument
toit sans rplique. En pareil cas, dans l'impossibilit de rfuter,
l'inquisition incarcre les gens qu'autrefois elle et fait brler.
Toutes les tyrannies ont des traits de ressemblance. Le Ngre fut
pendu. Certes il avoit raison ce bon Thomas Day, quand, ddiant  J. J.
Rousseau la troisime dition de son _Ngre mourant,_ il reprochoit aux
Amricains du sud de prconiser la libert, tandis que sans remords
ils pactisoient avec leur conscience pour conserver l'esclavage. On ne
pouvoit le prendre comme le Ngre, on ne pouvoit le rfuter; on se borna
 dclamer, en disant qu'il avoit crit une _philippique_[121].

[Note 121: _V._ The _Dying negro_ dans le port-folio, in-4, de 1804,
t. IV, n25 p. 194.]

Dans le gouvernement de ce bas monde, la force ne devroit intervenir
que lorsque la raison l'invoque; malheureusement celle-ci est presque
toujours rduite  se taire devant la puissance: N'est-il pas honteux
de parler en philosophe, et d'agir en despote; de faire de beaux
discours sur la libert, et d'y joindre pour commentaire une oppression
actuelle... Un axiome politique est que le systme lgislatif doit tre
en harmonie avec les principe du gouvernement. Cette harmonie a-t-elle
lieu dans une constitution rpute libre, si l'on autorise la
servitude? Ainsi s'exprimoit, en 1789,  l'assemble reprsentative
du Maryland, William Pinkeney, dans un discours o la profondeur du
raisonnement est pare des richesses de l'rudition et des grces du
style, et qui honore galement son esprit et son coeur[122].

[Note 122: _V._ The American Museum, or annual register for the year
1798, in-8, Philadelphie 1798, p. 79 et suiv.]

L'usage des bourreaux fut toujours de calomnier les victimes; les
marchands ngriers et les planteurs ont ni ou attnu le rcit des
faits dont on les accuse. Ils ont mme voulu faire parade d'humanit, en
soutenant que tous les esclaves tirs d'Afrique toient des prisonniers
de guerre ou des criminels qui, destins au supplice, devoient se
fliciter d'avoir la vie sauve, et d'aller cultiver le sol des Antilles.
Dmentis par une foule de tmoins oculaires, ils l'ont t de nouveau
par ce bon John Newton, qui a rsid longtemps en Afrique, il ajoute:
Le respectable auteur du _Spectacle de la nature_ (Pluche), a t
induit en erreur en assurant que les pres vendent leurs enfans, et les
enfans leurs pres; jamais je n'ai ou dire en Afrique que cela
et lieu[123]. Quand des milliers de tmoignages ont prouv jusqu'
l'vidence la ralit des tourmens exerc sur les esclaves, et la
barbarie des matres, ceux-ci ont ni que le Ngre ft susceptible de
moralit et d'intelligence; dans l'chelle des tres, ils l'ont plac
entre l'homme et la brute.

[Note 123: _V._ Thoughts, etc., p. 31]

Dans cette hypothse, on demanderoit encore si l'homme n'a que des
droits  exercer, et pas de devoirs  remplir envers les animaux qu'il
associe  son travail; s'il ne blesse pas la religion et la morale en
excdant de fatigue ces quadrupdes malheureux, dont la vue n'est qu'un
supplice prolong. Des maximes touchantes  cet gard sont consignes
dans les livres sacrs que rvlent galement les Juifs et les
Chrtiens[124]. Un oiseau poursuivi par un pervier, se rfugie dans le
sein d'un homme qui le tue; l'aropage le condamne  mort, cette peine
tait sans doute exagre, mais il viendra sans doute le moment o une
police justement svre, punira ces froces charretiers, qui tous les
jours,  Paris surtout, excdant de fatigues et de coups, le plus utile
des animaux domestiques, le cheval, que Buffon appelle la plus belle
conqute de l'homme, accoutument le peuple  tre insensible et cruel.
Je me rappelle avec plaisir d'avoir lu, au march de Smith-Field,
 Londres, le rglement qui dcerne des amendes contre quiconque
maltraiteroit inutilement des animaux.

[Note 124: _V._ Deutronome XXVI, 6. Iere _Timith. V._, 58, _non
alligabis_ etc.]

Cette discussion se rattache  mon sujet; car, si les principes de
moralit s'tendent mme aux rapports de l'homme avec les brutes,
les Ngres, disent-ils dpourvus d'intelligence, auroient encore des
rclamations  exercer; mais si les recherches les plus approfondies sur
l'organisation humaine prouvent que, malgr les diffrences de couleur,
jaune, cuivre, noire et blanche, elle est une; si des vertus et des
talens prouvent invinciblement que les Ngres, susceptibles de toutes
les combinaisons de l'intelligence et de la morale, constituent, sous
une peau diffrent, une espce identique  la ntre, combien paratront
plus coupables que ces Europens qui, foulant aux pieds les lumires,
les sentimens rpandus par le christianisme, et  sa suite, par la
civilisation, s'acharnent sur les cadavres des malheureux Ngres dont
ils sucent le sang pour en extraire de l'or!

Vingt ans d'exprience m'ont appris ce qu'opposent les marchands de
chair humaine:  les entendre, il faut avoir vcu dans les colonies pour
avoir droit d'opiner sur la lgitimit de l'esclavage, comme si les
principes immuables de la libert et de la morale varioient suivant
les degrs de latitude; et quand on leur oppose l'accablante autorit
d'hommes qui ont habit ces climats et mme fait la traite, ils les
dmentent ou les calomnient. Ils auroient fini par dnigrer ce _Page_
qui, aprs avoir t l'un des plus forcens dfenseurs de l'esclavage,
chante la palinodie, et s'abandonne  des aveux si tranges, dans un
ouvrage sur la restauration de Saint-Domingue, o il prend pour base la
libert des Noirs[125]. Les planteurs s'obstinent  soutenir que dans
les colonies, qui sont des pays agricoles, le premier des arts doit tre
fltri par la servitude, sous prtexte que ce travail excde les forces
de l'Europen, quoiqu'on leur allgue le fait irrfragable de la colonie
d'Allemands, tablie par d'Estaing, en 1764,  la Bombarde, prs du Mole
Saint-Nicolas, dont les descendans voyoient autour de leurs habitations
des cultures prospres crotre sous des mains libres. Ignore-t-on que
les premiers dfrichements du sol colonial ont t faits par des Blancs,
surtout par les manouvriers qu'on appeloit les _engags de trente-six
mois_! Niera-t-on que dans nos verreries et nos fonderies, on supporte
une chaleur plus forte que celle des Antilles? Ft-il vrai que ces
contres ne puissent fleurir sans le secours des Ngres, il faudroit
en tirer une conclusion trs-diffrent de celles des colons; mais sans
cesse ils appellent le pass  la justification du prsent, comme si des
abus invtrs toient devenus lgitimes. Parle-t-on de justice? ils
rpondent en parlant de sucre, d'indigo, de balance du commerce.
Raisonne-t-on? ils disent qu'on dclame; redoutant la discussion, ils
resassent tous les paralogismes, tous les lieux communs si rebattus
et si souvent rfuts, par lesquels on voudroient tayer une mauvaise
cause? Fait-on appel aux coeurs sensibles? ils ricanent. Ils ramnent
nos regards sur les pauvres qui assigent les tats d'Europe, pour nous
empcher de les porter sur les malheureux que l'avarice perscute dans
les autres parties du globe, comme si le devoir de donner aux uns
emportoit l'interdiction de rclamer pour les autres. Quelle ide se
dont donc les planteurs de l'tendue des obligations morales? Ils
prtendent que nous ngligeons l'amour des hommes par amour pour
le genre humain: parce que nous ne pouvons soulager ceux qui nous
entourent, que dans une mesure disproportionne  leur nombre et  leurs
besoins, on nous traduit comme coupables, lorsque nous levons la voix
en faveur de ceux qui, sous une peau de couleur diffrente, gmissent
dans des contres lointaines? Tel est l'auteur B.D. du _Voyage  la
Louiziane_[126]. Tant qu'il y aura un tre souffrant en Europe, ces
Messieurs nous dfendre de plaindre ceux qu'on tourment en Afrique et en
Amrique; ils s'indignent de ce qu'on trouble la jouissance des
tigres dvorant leur proie; ils ont mme tent d'avilir la qualit de
_philantrope_, ou ami des hommes, dont s'honore quiconque n'a pas
abjur l'affection pour ses semblables; ils ont cr les pithtes de
_ngrophiles_ et _blancophages_, dans l'esprance qu'elles imprimeroient
une fltrissure; ils ont suppos que tous les amis des Noirs toient les
ennemis des Blancs et de la France, que tous ils toient soudoys
par l'Angleterre. L'auteur de cet ouvrage, accus jadis d'avoir reu
1,500,000 liv. pour crire en faveur des Juifs, devoit avoir reu
3,000,000 pour s'tre constitu l'avocat des Ngres. Ne demandez pas si
nos antagonistes n'ont pas encore employ d'autres armes que le sarcasme
et la calomnie. Une souscription ouverte, dit-on, autrefois  Nantes,
pour faire assassiner un _philantrope_ qu'on avait pendu en effigie au
cap Franais et  Jrmie, donne la mesure de ce que l'on peut gagner
quand on plaide la cause de la justice et de l'infortune. Frapaolo-Sarpi
disoit avec raison que si la peste avoit des bnfices et des pensions
 donner, elle trouveroit des apologistes, au lieu qu'en dfendant les
opprims et les pauvres, comme il faut lutter contre la puissance, la
richesse et la perversit, on ne peut se promettre que des impostures,
des injures et des perscutions.

[Note 125: _V._ Trait d'conomie politique des colonies, par _Page_;
Ire part., in-8, Paris an 7 (v. st. 1798); IIe part., an 10 (v. st.
1801).]

[Note 126: _V._ p. 103 et suiv. C'est, je crois, Berquin Duvallon.]

La cause des ngriers est donc bien mauvaise, puisqu'aux raisonnemens
ils opposent de tels moyens. Vengeons-nous d'une manire qui est la
seule avoue par la religion; saisissons toutes les occasions de faire
du bien aux perscuteurs comme aux perscuts.

On a calomni les Ngres, d'abord pour avoir droit de les asservir,
ensuite pour se justifier de les avoir asservis, et parce qu'on toit
coupable envers eux. Les accusateurs sont simultanment juges et
excuteurs, et ils se disent chrtiens! Maintes fois ils ont tent de
dnaturer les livres saints, pour y trouver l'apologie de l'esclavage
colonial, quoiqu'on y lise que tous les enfans du pre cleste, tous les
mortels se rattachent par leur origine  la mme famille. La religion
n'admet entre eux aucune diffrence; si dans les temples des colonies,
quelquefois, on vit les Noirs et les sang-mls relgus dans des
places distinctes de celles des Blancs, et mme sparment admis  la
participation eucharistique, les pasteurs sont criminels d'avoir tolr
un usage si oppos  l'esprit de la religion. C'est  l'glise surtout,
dit Raley, que le pauvre relve son front humili, et que le riche le
regarde avec respect; c'est l qu'au nom du ciel, le ministre des autels
rappelle tous ses auditeurs  l'galit primitive, devant un Dieu qui
dclare ne faire acception de personne[127]. L, retentit l'oracle
cleste qui ordonne de faire pour les autres ce que nous dsirons pour
nous mmes[128].

[Note 127: II. Paral. XIX, 7. Eccles. XX, 24. Rom. II, 11. Eph. VI, 9.
Coloss. III, 25. Jacob. 17, I. I. Petri, I, 13.]

[Note 128: Math. VII, 12.]

A la religion chrtienne seule est due la gloire d'avoir mis le foible 
l'abri du fort. Elle tablit au quatrime sicle le premier hpital en
Occident[129]; elle a travaill persvramment  consoler les
malheureux, quels que fussent leur pays, leur couleur, leur religion. La
parabole du Samaritain imprime aux perscuteurs le sceau de la
rprobation[130]; c'est l'anathme lanc  jamais contre quiconque
voudroit exclure du cercle de la charit un seul individu de l'espce
humaine.

[Note 129: _V._ Mmoire sur diffrens sujets de littrature, par
_Mongez_, Paris 1780, p. 14, et _Commentatio de vi quam religio
christiana habuit_, par Pactz, in-4, Gottingue 1799, p. 112 et suiv.]

[Note 130: Les colons et leurs amis sont dans l'usage de rpter
sans cesse les mmes accusations, dont on a dmontr, sans rplique,
l'imposture. Ainsi Dumont, auteur d'un Voyage  la Terre Ferme (t. I, p.
308); et Bryan-Edwards (the History civil and commercial of the British
colonies, etc., London 1801, t. II, p. 44), rptent que Las-Casas,
vque de Chiappa, a usurp l'honneur de la clbrit, et vot pour
l'esclavage des Ngres. Il y a six ans que j'ai dtruit cette calomnie;
mon Apologie de Las-Casas est imprime dans les Mmoires de l'Institut
national, class des sciences morales et politiques, t. IV, p. 45 et
suiv. J'y renvoie l'accusateur, en l'invitant  y rpondre? L'amour du
Voyage  la Louisiane, B.D., vient de reproduire la mme imposture. _V._
p. 105 et suiv.]

J'appelle l'attention du lecteur sur des vrits de fait, attestes
par l'histoire; c'est que le despotisme a communment l'impit pour
compagne; les dfenseurs de l'esclavage sont presque tous irrligieux;
les dfenseurs des esclaves presque tous trs-religieux.

Le tmoignage non suspect d'auteurs protestans, parmi lesquels on compte
Dallas, reproche  leur clerg de ngliger l'instruction des Ngres; et
cette inculpation s'adresse particulirement aux vques de Londres
qui, sous leur juridiction, ont les colonies occidentales[131]. Mais ces
crivains s'puisent en loges des missionnaires catholiques, et de
quelques socits de _Dissenters_, tels que les Moraves surtout 
Antigoa, et les Quakers ou _amis_, chez lesquels l'amour du prochain
n'est pas une strile thorie. Tous ont dvelopp un zle infatigable,
pour amener les esclaves au christianisme et  la libert. En faveur des
enfants noirs, des coles gratuites ont t tablies  Philadelphie
et ailleurs, par les _amis_; ceux-ci forment la majorit des comits
dissmins dans les tats-Unis pour l'abolition de l'esclavage; ces
comits dputent  une _convention_ ou assemble centrale, qui se
tient en janvier  Philadelphie pour le mme objet[132]. Les Quakers ont
annuellement des runions composes de reprsentans envoys par leurs
frres des diverses contres. La session ne manque jamais, en terminant
ses travaux, d'adresser  toute la secte une circulaire concernant les
abus  combattre, les vertus  pratiquer, et toujours les esclaves noirs
y sont recommands  la charit.

[Note 131: _V. Dallas_, t. II, p. 427 et suiv.]

[Note 132: Je saisis avec plaisir cette occasion d'exprimer ma
reconnaissance, 1. aux prsidens et secrtaires de ces conventions,
qui, pendant plusieurs annes, m'ont envoy les procs-verbaux (Minutes
of the proceding of, etc.) de leurs assembles; 2.  _Philips_,
libraire  Londres, qui lors de mon sjour en Angleterre, m'a procur,
concernant la libert des Noirs, divers opuscules rares et utiles; 3.
 l'excellent et savant Vanprat, bibliothcaire de la Bibliothque
impriale, que personne ne peut connotre sans lui accorder son estime.]

A la suite des loges donnes par Dallas aux prtres catholiques, il a
insr sa correspondance avec l'archevque actuel de Tours: le prlat
remarque, avec raison, qu'ils ne bornent pas leurs devoirs  l'office
liturgique et  la prdication; ils y comprennent le soin des malades,
l'ducation des enfans, la visite des familles[133]. La religion
catholique, plus qu'aucune autre, tablit des rapports intimes et
multiplis entre les pasteurs et leurs administrs. La pompe des
crmonies parle aux sens qui sont, si je puis m'exprimer ainsi, les
portes de l'ame. D'aprs ces considrations, des crivains protestans
avouent, et Makintosch m'a rpt, que les missionnaires catholiques
sont bien autrement propres que les catholiques  faire des proslytes
parmi les Ngres, et  les consoler.

[Note 133: V. _Dallas_, p. 430 et suiv.]

Lorsque, pour avoir droit d'gorger les pauvres Indiens, les premiers
conqurans de l'Amrique feignoient de douter qu'ils fussent hommes, une
bulle du pape fltrit ce doute, et les conciles du Mexique sont,  cet
gard, un monument honorable, pour le clerg de ces contres. Dans un
autre ouvrage[134], que je me propose de publier, on ne lira pas sans
attendrissement les dcisions rendues contre l'esclavage des Ngres, par
le collge des cardinaux[135] et par la Sorbonne[136]. Dans son
calendrier l'Eglise catholique a insr plusieurs Noirs. S. Elesbaan,
que les Ngres des dominations espagnoles et portugaises ont adopt pour
patron. Sous la date du 27 octobre, on peut lire sa vie dans Baillet,
connu par la svrit de sa critique; mais nous donnerons quelques
dtails sur un autre Noir, dont il n'a pas parl; c'est un frre lai, de
l'ordre des Rcollets.

[Note 134: Histoire de la libert des Ngres, lue dans les sances de
la classe des sciences morales et politiques de l'Institut national, en
1797.]

[Note 135: _V._ Dans la collection des Voyages d'_Astley,_ t. Il, p.
154; et _Benezet,_ p. 50, etc.]

[Note 136: V. _Labat,_ t. IV, p. 120.]

Benot de Palerme, nomme galement _Benot_ de sainte _Philadelphie_ ou
de _santo Fratello;_ Benot le _Maure_ et le saint _Noir,_ tait fils
d'une Ngresse esclave, et Ngre lui-mme. Roccho Pirro, auteur de la
_Sicitia sacra,_ le caractrise en disant: _Nigro quidem corpore sed
candore animi proeclarissimus quem et miraculis Deus contestatum esse
voluit_. Son corps toit noir, mais Dieu a voulu que des miracles
attestassent la candeur de son ame[137]. Les historiens clbrent en
lui, cet assemblage de vertus minentes qui, contentes d'avoir Dieu seul
pour tmoin, se drobent dans l'obscurit aux yeux des hommes, car elles
sont silencieuses: le vice seul est bruyant, et communment un grand
forfait cause plus de sensation dans le monde que mille bonnes actions.
Quelquefois, cependant, soit dification, soit curiosit, les hommes
tchent de dchirer le voile modeste dont elles s'enveloppent, et c'est
par l que Benot le Maure ou le saint Noir, est chapp  l'oubli; il
dcda  Palerme, en 1589, o son corps et sa mmoire sont rvrs. Ce
culte, autoris par le pape, en 1610, et plus particulirement en
1743, par un dcret de la congrgation des rites, qu'on peut lire dans
Joseph-Marie d'Ancona, continuateur de Wading[138], obtiendra bientt
plus de solennit, si, comme l'annonoient les gazettes au commencement
de 1807, on s'occupe de sa canonisation. Roccho Pirro, le P. Arthur
[139], Gravina[140], et beaucoup d'autres crivains, s'tendent en
loges sur le vnrable Benot de Palerme. Mais dans nos bibliothques,
o malgr leur abondance, il y a tant de lacunes, je n'ai pu trouver sa
vie crite en italien par _Tognoletti,_ en espagnol par _Mataplana._

[Note 137: V. _Sicilia sacra, etc., auctore_ don. Roccho Piiro,
_edit._ 3_; studio Anton. Mongitores, 2 vol, in-fol., Panormi_ 1733, t.
I, p. 207.]

[Note 138: _Annales Minorum, etc., continuati  F. Jo. _Maria di
Ancona, in-fol.,_ 20 mai 1745, t. XIX, p. 201 et 202.]

[Note 139: V. _Martyrologium franciscanum cura et labore Arturi, etc.,
in-fol.,_ Paris 1638, p. 32.]

[Note 140: _Vox turturis seu d3 florenti ad usque nostra tempora
sanctorum Benedicti, dominici, francisci, etc., religionum stata,
in-_4, _Coloniae Agrippinae_ 1638, p, 88.]

Les esclaves, en gnral, ont plus de moralit chez les Espagnols et les
Portugais, parce qu'on les associe aux bienfaits de la civilisation, et
qu'on ne les accable pas de travail. La religion s'interpose toujours
entre eux, et les propritaires qui rsidant presque tous sur leurs
habitations, voient par leurs propres yeux et non par ceux des
rgisseurs.

Au Brsil, les curs, constitus de droit les dfenseurs des Ngres,
peuvent forcer lgalement des colons trop durs  les vendre ailleurs, et
du moins ces esclaves courent la chance d'un mieux tre.

Chez les Espagnols, les affranchissemens ne peuvent tre refuss, en
payant une somme fixe par la loi. Au moyen de leurs conomies, les
esclaves peuvent acheter un jour de chaque semaine, ce qui leur
facilitant l'achat d'un second, d'un troisime, enfin de toute la
semaine, leur donne la libert complte.

En 1765, les papiers anglais citrent, comme chose remarquable,
l'ordination d'un Ngre, par le docteur Keppel, vque d'Exeter[141].
Chez les Espagnols, plus encore chez les Portugais, c'est chose assez
commune. L'histoire du Congo, parle d'un vque noir, qui avoit fait ses
tudes  Rome[142].

[Note 141: V. _Gentleman magazine,_ t. XXV, anne 1765, p. 145.]

[Note 142: V. _Prevot,_ Hist. gnrale des Voyages, t. V, p. 53.]

Le fils d'un roi, et d'autres jeunes gens de qualit de ce pays, envoys
en Portugal, du temps du roi Emmanuel, y suivirent les universits avec
distinction, et plusieurs d'entre eux furent promus au sacerdoce[143].
Le gouvernement portugais a toujours insist pour que le clerg sculier
et rgulier, de ses possessions en Asie, fut de Noirs. Le chapitre
primatial de Goa, compos surtout de Blancs et de Multres, avoit peu de
Noirs, lorsque le missionnaire Perrin, qui vient de publier son voyage
dans l'Indoustan, visita cette ville; mais il a soin d'observer que
c'est une infraction au voeu prononc du gouvernement[144].

[Note 143: _V._ Histoire du Portugal, par _La Clede_, 2 vol. in-4,
Paris 1735, t. I, p. 594, 95.]

[Note 144: _V._ Voyage dans l'Indoustan, par _Perrin_, in-8, Paris
1807, t. I, p. 164.]

A la fin du dix-septime sicle, l'escadre de l'amiral du Quesne vit aux
les du Cap-Vert, un clerg catholique ngre,  l'exception de l'vque
et du cur de Saint-Yago[145]. De nos jours, Barrow, et Jacquemin, sacr
vque de Cayenne, ont trouv le mme tat de choses[146].

[Note 145: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur
l'escadre de _du Quesne_, en 1690, etc., 3 vol. in-12, Rouen 1721, t. I,
p. 193; et Relation du Voyage et retour des Indes orientales, pendant
les annes 1690 et 1691, par _Claude-Michel Ponehot-de-Chantasin,
garde-marin, servant sur le bord de M. _du Quesne_, etc., in-12, Paris,
p. 30.]

[Note 146: _Barrow_, Voyage  la Cochinchine, t. I, p. 87.]

Liancourt et cent autres Europens, ont visit,  Philadelphie, une
glise africaine, dont le ministre est pareillement un Ngre[147].
Parkinson, crivain postrieur  Liancourt, dit qu'il y a beaucoup
de prdicateurs ngres, et que l'un d'eux est renomm pour son
loquence[148].

[Note 147: _V._ Voyage dans les tats-Unis d'Amrique, par la
_Rochefoucaut-Liancourt, in-8, Paris au 8, t. VI, p.334.]

[Note 148: _V._ A tout in America, etc., by _Wil. Parkinson_, 2 vol.
in-8, London 1805, t. II, p. 459.]

Si l'on considre que l'esclavage suppose tous les crimes de la
tyrannie, et qu'il enfante communment tous les vices; que les vertus
peuvent difficilement clore parmi des hommes  qui l'on n'en tient
aucun compte, aigri par le malheur, entrans  la, corruption par
l'exemple de tous les forfaits, repousss de tous les rangs honorables
ou supportables de la socit, privs d'instruction religieuse et
morale, constitus dans l'impossibilit d'acqurir des connoissances,
sinon en luttant contre tous les obstacles qui s'opposent au
dveloppement de leur intelligence, on aura lieu d'tre surpris que
plusieurs se soient signals par des qualits estimables. A leur place
peut-tre eussions-nous t moins bons quel les bons d'entre eux, et
pires que les mauvais. Les mmes rflexions s'appliquent aux Parias du
continent asiatique, vilipends par les autres castes; aux Juifs de
toutes couleurs (car il y en a aussi de noirs  Cochin)[149], dont
l'histoire, depuis leur dispersion, n'est gure qu'une sanglante
tragdie; aux catholiques Irlandais, frapps comme les Ngres d'une
espce de code noir (the popery Law). Dj on s'est permis une
assimilation galement outrageante pour les habitans de l'Afrique et de
l'Irlande, en soutenant que tous toient des hordes brutes, que partant
incapables de se gouverner par eux-mmes, ceux-ci comme les autres
devoient tre soumis irrvocablement au sceptre de fer, que depuis des
sicles tend sur eux le gouvernement britannique[150]. Cette tyrannie
infernale existera jusqu' l'poque, peu loigne sans doute, o les
braves enfans d'Erin releveront l'tendard de la libert, avec la
sublime invocation des Amricains, appel  la justice du ciel, _an appel
to heaven._ Ainsi, Irlandais, Juifs et Ngres, vos vertus, vos talens
vous appartiennent; vos vices sont l'ouvrage de nations qui se disent
chrtiennes; et plus on dit de mal de ceux-l, plus on inculpe
celles-ci.

[Note 149: Voyez sur cet objet une dissertation curieuse, en
hollandais, dans le tome VI des Mmoires de la socit de Flessingue.
Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch, genootschap der
wetenschappen te. Vlissingen, etc.]

[Note l50: _V._ Dans les _Pieces of irish history,_ ouvrage
intressant, publi par _Mac-Nevem,_ in-8, New-York 1807, un morceau
curieux, par _Emett,_ son ami, intitul: Part of an Essay towards the
history of Ireland, p. 2. _V._ aussi les Memoirs of _Wil. Sampson,_
in-8, New-York 1807.]



CHAPITRE III.

_Qualits morales des Ngres. Amour du travail, courage, bravoure,
tendresse paternelle et filiale, gnrosit, etc._

Les prliminaires, qu'on vient de lire, ne sont point
trangers  mon ouvrage, seulement ils sont une surabondance de preuves;
car j'aurois pu aborder brusquement la question, et par une multitude de
faits revendiquer l'aptitude des Ngres aux vertus et aux talens: les
faits rpondent  tout.

On accuse les Ngres d'tre paresseux. Bosman, pour le prouver,
dit qu'ils sont dans l'usage de demander, non pas, comment vous
portez-vous? mais comment avez-vous repos[151]? Ils ont pour maxime,
qu'il vaut mieux tre couch qu'assis, assis que debout, debout que
marcher; et depuis que nous les rendons si malheureux, ils ajoutent le
proverbe indien: Qu'tre mort est encore prfrable  tout cela. Cette
accusation d'indolence, qui a quelque chose de vrai, est souvent
exagre: elle est exagre dans la bouche de ces hommes habitus 
manier un fouet sanglant pour conduire les esclaves  des travaux
forcs: elle est vraie en ce sens, que des hommes ne peuvent pas avoir
une grande propension au travail, soit lorsqu'il n'ont aucune proprit,
pas mme celle de leur personne, et que les fruits de leurs sueurs
alimentent le luxe ou l'avarice d'un matre impitoyable, soit lorsque
dans des contres favorises par la nature, ses productions spontanes,
ou un travail facile fournissent abondamment  des besoins qui n'ont
rien de factice. Mais Noirs ou Blancs, tous sont laborieux, quand ils
sont stimuls par l'esprit de proprit, par l'utilit ou le plaisir.
Tels sont les Ngres du Sngal, qui travaillent avec ardeur, dit
Pelletan, parce qu'ils sont sans inquitude sur leurs possessions et
leurs, jouissances. Depuis la suppression de la traite, ajoute-t-il,
les Maures ne font plus de courses sur les Ngres, les villages se
reconstruisent et se repeuplent[152].

[Note 151: _V_ Voyage en Guine, par _Bosman,_ Utrecht 1705, p. 131.]

[Note 152: V. Mmoire sur la colonie franaise du Sngal, par
_Pelletan_, in-8, Paris an 9, p. 69 et 81.]

Tels les laborieux habitans d'Axim, sur la cte-d'or, que tous les
voyageurs se plaisent  dcrire[153]. Les Ngres du pays de Boulam,
que Beaver cite comme endurcis au travail[154]; ceux du pays de Jagra,
renomms par une activit, qui enrichit leur contre[155]; ceux de
Cabomonte et de Fida ou Juida, cultivateurs infatigables, au dire de
Bosman qui, certes, n'est pas trop prvenu en leur faveur: avares de
leur sol,  peine laissent-ils de petits sentiers pour communiquer entre
les diverses proprits; ils rcoltent aujourd'hui, le lendemain ils
ensemencent la mme terre sans la laisser reposer[156].

[Note 153: V. _Prevot_, t. IV, p. 17.]

[Note 154: V. _Beaver_, p. 383.]

[Note 155: V. _Ledyard_, t. II, p. 332.]

[Note 156: V. _Bosman_, lettre 18.]

Les Ngres, trop sensibles  l'attrait du plaisir auquel ils rsistent
rarement, savent, nanmoins, supporter la douleur avec un courage
hroque, et que peut-tre il faut attribuer en partie  leur athltique
constitution. L'histoire retentit des traits de leur intrpidit, au
milieu des plus horribles supplices; la cruaut des Blancs a multipli
les expriences  cet gard. Le regret de la vie pourroit-il exister,
lorsque l'existence elle-mme n'est qu'une calamit perptuelle? On a vu
des esclaves, aprs plusieurs jours de tortures non interrompues, aux
prises avec la mort, converser froidement entre eux, et mme rire aux
clats[157].

[Note 157: _Labat_, IV, p. 183.]

Un Ngre, condamn au feu  la Martinique, et trs-passionn pour le
tabac, demande une cigare allume, qu'on lui place dans la bouche: il
fumoit encore, dit Labat, lorsque dj ses membres toient attaqus par
le feu.

En 1750, les Ngres de la Jamaque s'insurgent, ayant Tucky  leur
tte; leurs vainqueurs allument les bchers, et tous les condamns vont
gaiement au supplice. L'un d'eux avoit vu de sang froid ses jambes
rduites en cendres; une de ses mains se dgage, parce que le brasier
avoit consum les liens qui l'attachoient; de cette main il saisit un
tison, et le lance au visage de l'excuteur[158].

[Note 158: V. _Bryant-Edwards_, Hist. des Indes occidentales; et
Bibliothque britannique, t. XIX, p. 495 et suiv.]

Au dix-septime sicle, et lorsque la Jamaque toit encore soumise aux
Espagnols, une partie des esclaves avoient reconquis leur indpendance,
sous la conduite de Jean de Bolas. Leur nombre s'accrut, et ils
devinrent formidables, quand ils eurent lu pour chef Cudjoe, dont
le portrait est insr dans l'ouvrage de Dalas. Cudjoe, galement
valeureux, habile et entreprenait, tablit, en 1730, une confdration
entre toutes les peuplades de Marrons, fit trembler les Anglais, et les
rduisit  faire un trait, par lequel reconnoissant la libert de ces
Noirs, ils leur cdent  perptuit une portion du territoire de la
Jamaque[159].

[Note 159: V. Dallas, t. I, p. 25, 46, 60, etc.]

L'historien portugais Barros dit, quelque part, que mme aux soldats
suisses, il prfreroit des Ngres. Pour rehausser l'loge de ceux-ci,
il alloit prendre dans l'Helvtie le point de comparaison qui toit 
ses yeux le plus honorable. Parmi les traits de bravoure qu'a receuillis
le P. Labat, un des plus signals arriva lors du sige de Carthagne:
toutes les troupes de ligne avoient t repousses  l'attaque du fort
de la Bocachique; les Ngres, amens de Saint-Domingue, l'assaillirent
avec une imptuosit qui fora les assigs  se rendre[160].

[Note 160: _Labat_, t. IV, p. 184.]

En 1703, les Noirs prirent les armes pour la dfense de la Guadeloupe,
et firent plus que le reste des troupes franaises. Dans le mme temps
ils dfendirent la Martinique, contre les Anglais[161]. On se rappelle
la conduite honorable des Ngres et des sang-mls, au sige de
Savannah,  la prise de Pensacola. Pendant notre rvolution, incorpors
aux troupes franaises, ils en ont partag les dangers et la gloire.

[Note 161: _V_. Le Mmoire pour le nomm _Roc_, Ngre, contre le sieur
_Poupet_, par _Poncet de la Grave_, _Henrion de Pancey_ et de _Foisi_
in-8, Paris 1770, p. 14.]

Il toit Ngre ce prince africain Oronoko, vendu  Surinam. Madame Behn
avoit t tmoin de ses infortunes; elle avoit vu la loyaut et le
courage des Ngres en contraste avec la bassesse et la perfidie de leurs
oppresseurs. Revenue en Angleterre, elle composa son _Oronoka._ Il est
 regretter que sur un canevas historique, elle ait brod un roman. Le
simple rcit des malheurs de ce nouveau Spartacus, et de ses compagnons,
et suffi pour attendrir les lecteurs.

Il toit Ngre ce Henri Diaz, prconis dans toutes les histoires du
Brsil, auquel Brandano (qui  la vrit n'toit pas colon) accorde
tant d'esprit et de sagacit. D'esclave, Henri Diaz devint colonel d'un
rgiment de fantassins de sa couleur. Ce rgiment, compos de Noirs,
existe encore dans l'Amrique portugaise, sous le nom de _Henri Diaz._
Les Hollandais, alors possesseurs du Brsil, en vexoient les habitans.
A cette occasion La Clede se rpand en rflexions sur l'impolitique des
conqurans qui, au lieu de faire aimer leur domination, aggravent
le joug, fomentent des haines, et amnent tt ou tard des ractions
funestes  ceux-ci, et utiles  la libert des peuples. En 1637, Henri
Diaz se joignit aux Portugais, pour chasser les Hollandais. Ceux-ci,
assigs dans la ville D'arecise, ayant fait une sortie, furent
repousss avec grande perte, par le gnral ngre; il prit d'assaut
un fort qu'ils avoient lev  quelque distance de cette ville. A
l'habilet dans la tactique, aux ruses de guerre par lesquelles il
dconcertait souvent les gnraux hollandais, il joignoit le courage le
plus audacieux. Dans une bataille o la supriorit du nombre faillit
l'accabler, s'apercevant que quelques-uns de ses soldats commenoient 
foiblir, il s'lance au milieu d'eux en criant; _Sont-ce l les vaillans
compagnons de Henri Diaz?_ Son discours et son exemple leur infuse, dit
un historien, une nouvelle vigueur, et l'ennemi qui dj se croyoit
vainqueur, est charg avec une imptuosit qui l'oblige  se replier
prcipitamment dans la ville. Henri Diaz force Arecise  capituler,
Fernanbouc  se rendre, et dtruit entirement l'arme batave. Au milieu
de ses exploits, en 1645, une balle lui perce la main gauche; afin de
s'pargner les longueurs d'un pansement, il la fait couper, en disant
que chaque doigt de la droite lui vaudra une main pour combattre. Il est
 regretter que l'histoire ne nous dise pas o, quand et comment mourut
ce gnral. Menezes exalte son exprience consomme, et s'extasie sur
ces Africains tout  coup transforms en guerriers intrpides[162].

[Note 162: _V_. Nova Lusitania, isioria de guerras Brasilicas, por
_Francisco de Briio Freyre_, in-fol., Lisbon 1675, 1. VIII, p. 610; et
l. IX, n 762. Istoria delle guerre di Portogallo, etc., di _Alessandro
Brandano_, in-4, Venezia 1689, p. 181, 329, 364, 39.3, etc.

Istoria delle guerre del regno del Brasile, etc., dal _P. F. G.
Jioseppe_, di santa Theresa Carmelitano, in-fol., Roma 1698, I parte,
p. 133 et 183; II parte, p. 103 et suiv.

_Historiarum Lusitanarum libri, etc., autore_ Fernando de Menezes,
_comit Ericeyra_, 2 vol. in-4, <i<Ulyssippone 1734, p. 606, 635, 675,
etc. La Clede, histoire de Portugal, etc., _Passim_.]

Il toit homme de couleur cet infortun Og, digne d'un meilleur sort,
qui se sacrifia pour assurer  ses frres multres et ngres libres,
tous les avantages qu'on pouvoit se promettre du dcret du 15 mai,
rendu par l'assemble constituante, dcret qui, sans rien brusquer, et
graduellement amen dans les colonies un ordre de choses conforme 
la justice. Indign de la perversit des colons, qui non-seulement
empchoient la publication de cette loi, mais qui avoient mme surpris
au gouvernement la dfense d'embarquer des Ngres ou sang-mls, il
prend la rsolution de retourner aux Antilles. L'auteur de cet ouvrage,
si souvent accus de l'avoir engag  partir, lui reprsente en
vain qu'il faut temporiser, et ne pas compromettre par une dmarche
prcipite, le succs d'une cause si lgitime; malgr ses avis, Og
trouve moyen, en 1791, de repayer par l'Angleterre et le continent
amricain,  Saint-Domingue: il demande l'excution des dcrets; on
repousse ses rclamations dictes par la raison, et sanctionnes par
l'autorit nationale: les partis s'aigrissent, on en vient aux mains;
Og est livr perfidement par le gouvernement espagnol. Son procs
s'instruit en secret, comme dans les tribunaux de l'inquisition, il
demande un dfenseur, on le lui refuse: treize de ses compagnons sont
condamns aux galres, plus de vingt au gibet; Og avec Chavanne  la
roue. On poussa l'acharnement jusqu' mettre de la distinction entre le
lieu du supplice des Multres et celui des Blancs. Dans un rapport o
ces faits sont discuts avec impartialit, aprs avoir justifi Og,
Garran conclut par ces mots: On ne pourra refuser des larmes  sa
cendre, en abandonnant ses bourreaux au jugement de l'histoire[163].

[Note 163: V. Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, par
_Garran_, 4 vol, in-8, Paris an 6 (v. st. 1798), t. II, p. 63 et suiv.
p. 73.]

Il toit homme de couleur ce Saint-George qu'on appeloit le _Voltaire_
de l'quitation, de l'escrime, de la musique instrumentale. Reconnu
pour le premier entre les amateurs, on le plaoit dans le second ou le
troisime rang parmi les compositeurs; quelques _concertos_ de sa faon
sont encore estims. Quoiqu'il ft le hros de la gymnastique, etc. etc.
il est difficile de croire avec ses admirateurs, qu'il tiroit  balle
franche sur une balle lance en l'air, et l'atteignoit.

Selon le voyageur Arndt, ce nouvel Alcibiade toit le plus beau, le plus
fort, le plus aimable de ses contemporains; d'ailleurs gnreux,
bon citoyen, bon ami[164]. Tout ce qu'on appelle gens du bon ton,
c'est--dire, gens frivoles, le regardoient comme un homme accompli;
c'toit l'idole des socits d'agrmens. Lorsqu'il _tira_ avec la
chevalire d'Eon, ce fut presque une affaire d'tat, parce qu'alors
l'tat toit nul pour le public. Quand Saint-George, cit comme la plus
forte pe connue, devoit faire des armes on de la musique, la gazette
l'annonoit aux oisifs de la capitale. Son archet, son fleuret faisoient
accourir tout Paris. Ainsi autrefois on affluoit  Sville quand la
confrrie des Ngres, qui n'a pas t dtruite, mais qui n'existe plus
faute de sujets, formoit,  certains jours de ftes, de brillantes
cavalcades o ils faisoient des volutions et des tours d'adresse[165].

[Note 164: _V_. Eruch-Stiicke einer reise durch Fraunfkreich jon
friibling and sommer 1799, von _Ernst Moritz Arndt_, 3 vol. in-8,
Leipzi 1802, t. II, p. 36 et 37.]

[Note 165: Note communique par mon ami de _Lasteyrie_, qui a fait en
Espagne plusieurs voyages scientifiques dont on attend l'impression, et
qui justifieront les esprances du public.]

Je ne crois pas, comme Malherbe, qu'on bon joueur de quilles vaille
autant qu'un bon pote; mais tous les talens aimables valent-ils
un talent utile? Quel dommage qu'on n'ait pas dirig les heureuses
dispositions de Saint-George vers un but qui lui e mrit l'estime et
la reconnoissance de ses concitoyens! Htons-nous cependant de rappeler,
qu'enrl sous les drapeaux de la rpublique, il servit dans les armes
franaises.

Il toit Multre cet Alexandre Dumas, qui avec quatre cavaliers attaqua,
prs de Lille, un poste de cinquante Autrichiens, en tua six, et fit
seize prisonniers. Longtemps il commanda une lgion  cheval, compose
de Noirs et de sang-mls, qui toient la terreur des ennemis... A
l'arme des Alpes, il monta au pas de charge le Saint-Bernard, hriss
de redoutes, s'empara des canons qu'il dirigea sur le champ contre
l'ennemi. D'autres dj ont racont les exploits qui l'ont signal en
Europe et en Afrique, car il fut de l'expdition d'gypte. A son retour,
il eut le malheur de tomber entre les mains du gouvernement napolitain,
qui, pendant deux ans, le retint dans les fers avec Dolomien. Alexandre
Dumas, gnral de division, nomm par l'Empereur, l'Horatius-Cocls du
Tyrol, est mort en 1807.

Il est Ngre ce Jean Kina de Saint-Domingue, partisan d'une mauvaise
cause, lorsqu'il a combattu contre la libert des hommes de sa couleur;
mais qui, renomm peur sa bravoure, reut  Londres un accueil
si distingu. Le gouvernement britannique vouloit lui confier le
commandement d'une compagnie de sang-mls, destins  protger les
quartiers loigns de la colonie de Surinam. En 1800 il repasse aux
Antilles: un ddain humiliant lui rappelle qu'il est affranchi, son
coeur s'indigne; il excite une insurrection pour protger ses frres
contre les colons qui faisaient avorter les Ngresses  force de
travail, et vouloient vendre les Ngres libres; bientt il est pris,
renvoy  Londres, et renferm  Newgate[166].

[Note 166: _V_. L'ouvrage intitul: Paris, t. XXXI, p. 405 et suiv.]

Il toit Ngre ce Mentor, n  la Martinique en 1771. Fait prisonnier
en se battant contre les Anglais,  la vue des ctes d'Ouessant, il
s'empare du btiment qui le conduisoit en Angleterre, et l'amne 
Brest.

A la plus heureuse physionomie runissant l'amnit du caractre et un
esprit fin que la culture avoit perfectionn, on l'a vu occuper le sige
lgislatif  ct de l'estimable Tomany. Tel toit Mentor, dont la
conduite postrieure a peut-tre profan ces brillantes qualits; il a
t tu  Saint-Domingue.

Il avoit port les chanes de l'esclavage ce Toussaint-Louverture, tant
hattier sur l'habitation Breda, au greur de laquelle il envoya des
secours pcuniaires. Tant de preuves ont mis en vidence sa bravoure et
celle de Rigaud, gnral multre, son comptiteur, que personne ne la
conteste. Sous ce rapport, Toussaint est comparable au Cacique Henri,
dont on peut lire la vie dans Charlevoix. J'ai en communication d'un
manuscrit intitul: _Rflexions sur l'tat actuel de la colonie de
Saint-Domingue, par Vincent, ingnieur_. Voici le portrait qu'il trace
du gnral ngre;

Toussaint,  la tte de son arme, se trouve l'homme le plus actif
et le plus infatigable dont on puisse se faire une ide. L'on peut
rigoureusement dire qu'il est partout o un jugement sain et le danger
lui font croire que sa prsence est ncessaire. Le soin particulier de
toujours tromper sur sa marche les hommes mmes dont il a besoin, et
auxquels on croit qu'il accorde une confiance qui n'est cependant 
personne, fait qu'il est galement attendu tous les jours dans les
chefs-lieux de la colonie. Sa grande sobrit, la facult donne  lui
seul de ne jamais se reposer, l'avantage qu'il a de reprendre le travail
du cabinet aprs de pnibles voyages, de rpondre  cent lettres par
jour, et de lasser habituellement cinq secrtaires en font un homme
tellement suprieur  tout ce qui l'entoure, que le respect, la
soumission pour lui vont jusqu'au fanatisme dans le trs-grand nombre de
ttes. L'on peut mme assurer, qu'aucun individu aujourd'hui n'a
pris sur une masse d'hommes ignorans le pouvoir qu'a pris le gnral
Toussaint sur ses frres.

L'ingnieur Vincent ajoute que Toussaint est dou d'une mmoire
prodigieuse; qu'il est bon pre, bon poux; que ses qualits civiques
sont aussi sres que sa vie politique est astucieuse et coupable.

Toussaint rtablit le culte  Saint-Domingue, et son zle lui avoit
mrit l'pithte de _capucin_, de la part de gens  qui on pouvoit en
donner une autre. Avec moi, il entretint une correspondance dont le but
toit d'obtenir, douze ecclsiastiques vertueux. Plusieurs partirent
sous la direction de l'estimable vque Mauviel, sacr pour
Saint-Domingue, qui se dvouoit gnreusement  cette mission pnible.
Toussaint, gar par les suggestions de quelques moines dissidens,
lui suscita des tracasseries, quoiqu'il et prcdemment flicit la
colonie, de son arrive, par une proclamation solennelle. Que Toussaint
ait t cruel, hypocrite et tratre, ainsi que les Ngres et Multres
associs  ses oprations, je ne prtends pas le nier; mais les
Blancs....... Ne jugeons pas une cause sur l'audition d'une seule
partie. Un jour peut-tre les Ngres criront, imprimeront  leur tour,
ou l'impartialit guidera la plume de quelque Blanc. Les faits, rcens
sont, dit-on, le domaine de l'adulation et de la satire. Tandis que des
gens le peignent, sans restriction, sous des couleurs odieuses, par
un autre excs Whitchurch, dans son pome d'_Hispaniola_, en fait un
hros[167]. Quoique Toussaint soit mort, la postrit qui rectifie,
casse ou confirme les jugemens des contemporains, n'est peut-tre pas
encore arrive pour lui.

[Note 167: _V_. Hispaniola a poem, by _Samuel Whitchurch_, in-12,
London 1805.]

Terminons ce chapitre par un trait extrmement curieux que fournit le
courage d'un Ngre.

Le pape Pie II, voulant punir Cantelino, duc de Sora, envoya contre lui
une arme sous les ordres du gnral Napolon, de la famille des Ursins,
qui dj s'toit distingu par ses exploits en commandant les troupes
vnitiennes. Napolon s'empare de la ville de Sora, mais il prouve une
rsistance opinitre de la citadelle, dfendue par sa position sur un
rocher trs-lev, dans une le du Garillan. Aprs plusieurs jours de
sige, une tour s'croule sous le ravage des bombes. Alors un _Ngre_,
qui, aprs avoir t domestique du gnral, toit devenu soldat, dit 
ses camarades: La citadelle est  nous, suivez-moi. Il jette avec force
sa lance sur les ruines de la tour, se dshabille, franchit les eaux 
la nage, reprend son arme et monte  l'assaut. Son exemple est imit
d'une foule de soldats dont deux prissent entrans par le courant;
tous gravissent  sa suite. Les assigs accabls de douleur, le sont
plus encore de honte d'tre vaincus par une troupe de soldats, tous nus
et dirigs par un Ngre. Ce fait trs-vrai parotra invraisemblable 
la postrit, dit l'historien Gobellin[168] qui mrite, ainsi que le P.
Tuzii[169], le reproche d'avoir tu le nom de ce valeureux Africain,
auquel on dut la conqute de la citadelle.

[Note 168: V. _Pii secundi, pontificis maximi, commentarii, etc., a
_Joan. Gobellino_ compositi, etc., in-4, Roma_ 1584, lib. V, p. 259;
et lib. XII, p. 575 et seq. On prtend que ces commentaires ont t
composs par Pie II lui-mme, et que _Gobellin_ n'a t que prte-nom.]

[Note 169: _V_. Memorie istoriche massimamente sacre della citta di
Sora, dal _padr. Fr. Tuzii_, in-4, Roma 1727, part. II, lib. VI, p. 116
et seq.]



CHAPITRE IV.

_Continuation du mme sujet_.

La loyaut est la compagne insparable de la vritable bravoure; les
faits qui suivent mettront en parallle  cet gard les Blancs et les
Noirs. Le lecteur quitable tiendra la balance.

Les Ngres marrons de Jaomel ont, durant prs d'un sicle, pouvant
Saint-Domingue. Le plus imprieux des gouverneurs, Bellecombe, fut
oblig, en 1785, de capituler avec eux; ils n'toient cependant que
cent vingt-cinq hommes de la partie franaise, et cinq de la partie
espagnole; c'est le planteur Page qui nous le rpte[170]. A-t-on jamais
ou dire qu'ils ayent viol la capitulation, ces hommes contre lesquels
on ordonnoit des battues comme on en fait contre les Loups?

[Note 170: _V._ Trait d'conomie politique et de commerce des
colonies, etc., par _Page_, in-8, IIe partie, Paris 1802, p. 27.]

En 1718, lorsqu'on toit en pleine paix avec les Carabes noirs de
Saint-Vincent, qui sont connus pour tre braves jusqu' la tmrit, et
plus actifs, plus industrieux que les Carabes rouges, on dirigea contre
ceux de la Martinique une expdition injuste, et qui choua: au lieu de
s'irriter, l'anne suivante ils eurent l'indulgence d'acquiescer  la
paix; ces traits, dit Chanvalon, ne se lisent pas dans l'histoire des
nations civilises[171].

[Note 171: _V._ Voyage  la Martinique, par _Chanvalon_, in-4, p. 39
et suiv.]

En 1726, les Marrons de Surinam, que la frocit des colons avoit ports
au dsespoir, conquirent leur libert, et forcrent leurs oppresseurs 
traiter avec eux de peuple  peuple; ils observrent religieusement les
conventions. Les colons mritent-ils le mme loge? Aprs de nouvelles
querelles, ceux-ci voulant ngocier la paix, demandent une confrence
aux Ngres, qui l'accordent, et stipulent pour prliminaire, qu'on leur
enverra, parmi beaucoup d'objets utiles, de bonnes armes  feu et des
munitions. Deux commissaires hollandais partent avec leur escorte, et
se rendent au camp des Ngres: le capitaine Boston, qui les commandoit,
s'aperoit que les commissaires n'apportent que des bagatelles, des
ciseaux, des peignes, de petits miroirs, mais point d'armes  feu, ni de
poudre; d'une voix de tonnerre il leur dit: Les Europens pensent-ils
que les Ngres n'ont besoin que de peignes et de miroirs? un seul de ces
meubles nous suffit  tous; au lieu qu'un seul baril de poudre offert
par les Hollandais, et prouv la confiance qu'on avoit en nous.

Les Ngres cependant, loin de cder au sentiment d'une lgitime
indignation contre un gouvernement qui manquoit  ses engagemens, lui
accordent une anne pour dlibrer et choisir la paix ou la guerre. Ils
ftent de leur mieux les commissaires, leur prodiguent une bienveillance
hospitalire, et les renvoient en leur rappelant, que les colons
de Surinam toient eux-mmes les artisans de leurs dsastres par
l'inhumanit avec laquelle ils traitoient leurs esclaves[172]. Stedman,
 qui nous devons ces dtails, ajoute que les champs de cette rpublique
de Noirs sont couverts d'ignames, de mas, de plantaniers et de manioc.

[Note 172: _Stedman_, t. I, p. 88 et suiv.]

Tous les auteurs qui, sans prjug, parlent des Ngres, rendent justice
 leur naturel heureux et  leurs vertus. Il est mme des partisans
de l'esclavage  qui la force de la vrit arrache des aveux en leur
faveur. Tels sont, 1. l'historien de la Jamaque, Long, qui admire chez
plusieurs un excellent caractre, un coeur aimant et reconnoissant; chez
tous la tendresse paternelle et filiale porte au suprme degr[173].

[Note 173: _V. Long_, t. II, p. 416.]

2. Duvallon, qui par le rcit des malheurs de la pauvre et dcrpite
Irrouba, est sr d'attendrir son lecteur et de faire excrer le colon
froce dont elle avoit t la mre nourricire[174].

[Note 174: _V._ Vue de la colonie espagnole, etc., en 1802, par
_Duvallon_, in-8, Paris 1803, p. 268 et suiv. Allons voir la
centenaire, dit quelqu'un de la compagnie, et l'on s'avana jusqu' la
porte d'une petite hutte o je vis paroitre, l'instant d'aprs, une
vieille Ngresse du Sngal, dcrpite au point qu'elle toit plie en
double, et oblige de s'appuyer sur les bordages de sa cabane, pour
recevoir la compagnie assemble  sa porte, et en outre presque sourde,
mais ayant encore l'oeil assez bon. Elle toit dans le plus extrme
dnuement, ainsi que le tmoignoit assez tout ce qui l'entouroit, ayant
 peine quelques haillons pour la couvrir, et quelques tisons pour la
rechauffer, dans une saison dont la rigueur est si sensible pour la
vieillesse, et pour la caste noire surtout. Nous la trouvmes occupe 
faire cuire un peu de riz  l'eau pour son souper, car elle ne recevoit
de ses matres aucune subsistance rgle, ainsi que son grand ge et ses
anciens services le requroient. Elle toit, au surplus, abandonne 
elle-mme, et dans cet tat de libert que la nature, puise en elle,
avoit oblig ses matres  lui laisser, et dont en consquence elle
lui toit plus redevable qu' eux. Or il faut apprendre au lecteur,
qu'indpendamment de ses longs services, cette femme, presque
centenaire, avoit anciennement nourri de son lait deux enfans blancs,
parvenus  une parfaite croissance, et morts avant elle, les propres
frres d'un de ses matres qui se trouvoit avec nous. La vieille
l'aperut, et l'appelant par son nom, en le tutoyant (suivant l'usage
des Ngres de Guine), avec un air de bonhomie et de simplesse vraiment
attendrissant: Eh bien! quand feras-tu, lui dit-elle, rparer la
couverture de ma cabane? il y pleut comme dehors. Le matre leva les
yeux et les dirigea sur le toit, qui toit  la porte de la main. J'y
songerai, dit-il.--Tu y songeras! tu me dis toujours cela, et rien ne
se fait.--N'as-tu pas tes enfans? (deux Ngres de l'atelier, ses
petits-fils), qui pourroient bien arranger la cabane.--Et toi, n'es-tu
pas leur matre, et n'es-tu pas mon fils toi-mme? Tiens, ajouta-t-elle,
en le prenant par le bras et l'introduisant dans sa cabane, entre et
vois-en par toi-mme les ouvertures; _aye donc piti_, mon fils, de la
vieille Irrouba, et fais au moins rparer le dessus de son lit; c'est
tout ce qu'elle te demande, et le bon Dieu te le rendra. Et quel toit
ce lit? Hlas! trois ais grossirement joints sur deux traverses, et sur
lesquels toit tendue une couche de cette espce de plante parasite du
pays, nomme _barbe-espagnole_. Le toit de la cabane est entr'ouvert, la
bise et la pluie fouettent sur ta misrable couche, et ton matre voit
tout cela, et il y est insensible! Pauvre Irrouba!

Robert.]

Les mmes vertus clatent dans ce que racontent des Ngres,
Hilliard-d'Auberteuil, Falconbridge, Grandville-Sharp, Benezer, Ramsay,
Horneman, Pinkard, Robin, etc., et surtout Clarkson, qui, ainsi que
Wilberforce, s'est immortalis par ses ouvrages et son zle dans la
dfense des Africains. George Robert, navigateur anglais, pill par
un corsaire son compatriote, se rfugie  l'le Saint-Jean, l'une de
l'archipel du Cap-Vert; il est secouru par les Ngres. Un pamphltaire
anonyme qui n'ose nier le fait, tche d'en attnuer le mrite, en disant
que l'tat de George Robert auroit touch un tigre[175]. Durand
prconise la modestie, la chastet des pouses ngresses, et la bonne
ducation des Multres  Gore[176]. Wadstrom, qui se loue beaucoup de
leur accueil, leur croit une sensibilit affectueuse et douce,
suprieure  celle des Blancs. Le capitaine Wilson, qui a vcu chez eux,
vante leur constance en amiti; ils pleuroient  son dpart.

[Note 175: _V._ De l'esclavage en gnral, et particulirement, etc.,
p. 180.]

[Note 176: _V._ Voyage au Sngal, par _Durand_, in-4, Paris 1802, p.
568 et suiv.]

Des Ngres de Saint-Domingue, par attachement avoient suivi  la
Louisiane, leurs matres, qui les ont vendus. Ce fait, et le suivant,
que j'emprunte de Robin, sont des matriaux pour comparer, au moral, les
Noirs et les Blancs.

Un esclave avoit fui; le matre promet douze piastres  qui le ramenera.
Il est ramen par un autre Ngre qui refuse la rcompense, et demande
seulement la grce du dserteur. Le matre l'accorde, et garde les
douze piastres. L'auteur du voyage pense que le matre avoit l'ame d'un
esclave, et le Ngre l'ame d'un matre[177].

[Note 177: V. _Robin_, t. II, p. 203 et suiv.]

Pour la bont naturelle des Ngres, aprs tant d'autres tmoins
incontestables, on peut encore citer le respectable Niebuhr, qui, dans
le Muse allemand[178], s'exprime ainsi:

Le caractre des Ngres, surtout quand on les traite raisonnablement,
est fidlit envers leurs matres et bienfaiteurs. Les ngocians
mahomtans  Kahira, Dsjidda, Surate et ailleurs, achtent volontiers
des enfans noirs, auxquels ils font apprendre l'criture et
l'arithmtique: leur commerce est presque exclusivement dirig par ces
esclaves, qu'ils envoient pour tablir leurs comptoirs dans les pays
trangers.

[Note 178: _V._ Deutsches Museum, 1787, t. I, p. 424.]

Je demandois  l'un de ces ngocians, comment il pouvoit livrer des
cargaisons entires  un esclave? Il me rpondit: Mon Ngre m'est
fidle; mais je n'oserois confier mon ngoce  des commis blancs, ils
s'clipseroient bientt avec ma fortune. Blumenbach, qui m'envoie ce
passage, ajoute: Ainsi, on pourroit appliquer  nos protgs les pauvres
Ngres, ces mots de Saint Bernard: _Felix nigredo, qu mentis candore
imbuta est_[179].

[Note 179: Lettre de M. _Blumenbach_, du 6 fvrier 1808,  M. l'vque
Grgoire, snateur, etc.]

Le docteur Newton raconte qu'un jour il accusoit un Ngre de fourberie
et d'injustice; celui-ci lui rpond avec fiert: Me prenez-vous pour un
Blanc[180]? Il ajoute que sur les bords de la rivire Gabaon, les Ngres
sont la meilleure espce d'hommes qu'il ait connus[181]. Ledyard rend
le mme tmoignage aux Foulahs, dont le gouvernement est absolument
paternel[182].

[Note 180: _V_. Thoughts upon te African slave trade, p. 24.]

[Note 181: _V_. An Abstract of the vidence, etc., p. 91 et suiv.]

[Note 182: V. _Ledyard_, t. II, p. 340.]

Dans une histoire de Loango, on lit que si les Ngres, habitans des
ctes, et frquentant les Europens, sont enclins  la fourberie,
au libertinage, ceux de l'intrieur sont humains, obligeans,
hospitaliers[183]. Cet loge est rpt par Golberry. Il se rcrie
contre la prsomption avec laquelle les Europens mprisent et
calomnient ces nations, que nous appelons si lgrement _sauvages,_ chez
lesquelles on trouve des hommes vertueux, vrais modles de tendresse
filiale, conjugale et paternelle, qui connoissent tout ce que la vertu a
d'nergique et de dlicat; chez qui les impressions sentimentales sont
trs-profondes, parce qu'ils sont plus que nous voisins de la nature, et
qui savent sacrifier l'intrt personnel  l'amiti. Golberry en fournit
diverses preuves[184].

[Note 183: _V._ Histoire de Loango, par _Proyart,_ 1776, in-8, Paris,
p. 59 et suiv.; p. 73.]

[Note 184: _V._ Fragment d'un Voyage en Afrique, par _Golberry,_ 2
vol. in-8, Paris 1802, t. II, p. 391 et suiv.]

L'auteur anonyme des _West indian eclogues_[185] dut la vie  un Ngre
qui, pour la lui sauver, perdit la sienne. Pourquoi le pote qui, dans
une note, rapporte cette circonstance, n'y a-t-il pas consign le nom de
son librateur?

[Note 185: In-4, London 1787.]

Adanson, qui visita le Sngal en 1754, et qui en parle comme d'un
lyse, en trouva les Ngres trs-sociables, et d'un excellent
caractre. Leur aimable simplicit, dans ce pays enchanteur, me
rappeloit, dit-il, l'ide des premiers hommes; il me sembloit voir
le monde  sa naissance[186]. En gnral, ils ont conserv l'estimable
bonhomie des moeurs domestiques; ils se distinguent par beaucoup de
tendresse envers leurs parens, beaucoup de respect pour la vieillesse,
vertu patriarchale et presqu'inconnue parmi nous[187]. Ceux qui sont
mahomtans contractent une certaine alliance avec ceux qui ont t
circoncis  la mme poque, et se regardent comme frres. Ceux qui sont
chrtiens conservent toute leur vie une vnration particulire pour
leurs parrains et marraines.

[Note 186: _Adanson,_ p. 31 et 118. _V._ aussi Lamiral l'_Afrique, et
le peuple africain,_ p. 64.]

[Note 187: _Demanet,_ p. 11.]

Ces mots rappellent une institution sublime que la philosophie envioit
dernirement au christianisme; cette espce d'adoption religieuse rpand
sur les enfans des relations d'amour et de bienfaisance qui, dans le
cas ventuel et malheureusement trop frquent, o, en bas ge, ils
perdroient les auteurs de leurs jours, prpare aux orphelins des
conseils et un asile.

Robin parle d'un esclave  la Martinique, qui ayant gagn de quoi se
racheter, prfra de racheter sa mre[188]. L'outrage le plus sanglant
qu'on puisse faire  un Ngre, c'est de maudire son pre ou sa mre[189],
ou d'en parler avec mpris. Frappez-moi, disoit un esclave  son
matre, mais ne maudissez pas ma mre[190]. C'est de Mungo-Park que
j'emprunte ce fait et le suivant. Une Ngresse ayant perdu son fils, son
unique consolation etoit de penser que cet enfant n'avoit jamais dit un
mensonge[191]. Casaux raconte qu'un Ngre voyant un Blanc maltraiter
son pre, enleva vite l'enfant de ce brutal, de peur, dit-il, qu'il
n'apprenne  imiter sa conduite.

[Note 188: V. _Robin,_ t. I, p. 204.]

[Note 189: V. _Long,_ t. II, p. 416.]

[Note 190: _V._ Voyage dans l'intrieur de l'Afrique, par
_Mungo-Park,_ t. II, p. 8 et 10.]

[Note 191: _Ibid.,_ p. 11.]

La vnration des Noirs pour leurs aeux les suit par del les bornes de
la vie; ils vont s'attendrir sur la cendre de ceux qui ne sont plus. Un
voyageur nous a conserv l'anecdote d'un Africain qui recommandoit  un
Franais de respecter les spultures. Qu'et pens le premier s'il avoit
pu croire qu'un jour elles seroient profanes dans toute la France, chez
une nation qui se dit civilise?

Les Noirs, au rapport de Stedman, sont si bienveillans les uns envers
les autres, qu'il est inutile de leur dire: _Aimez votre prochain comme
vous-mmes[192]._ Les esclaves du mme pays surtout, ont un penchant
marqu  s'entr'aider. Hlas! presque toujours les malheureux n'ont rien
 esprer que de ceux auxquels ils sont associs par l'infortune.

[Note 192: _Stedman,_ t. III, p. 66.]

Plusieurs Marrons avoient t condamns  tre pendus; on offre la grce
 l'un d'eux,  condition qu'il sera l'excuteur. Il refuse; il aime
mieux mourir. Le matre nomme un de ses esclaves pour le remplacer...
Attendez que je me prpare... Il va dans la case, prend une hache, se
coupe le poing; revient au matre, et lui dit: Exige maintenant que je
sois le bourreau de mes camarades[193].

[Note 193: _V._ Le Bonnet de Nuit, par _Mercier,_ t. II, article
_Morale._]

Dickson nous a conserv le fait suivant. Un Ngre avoit tu un Blanc; un
autre homme accus du crime alloit tre mis  mort. Le meurtrier va se
dclarer  la justice, parce qu'il ne pourroit supporter le remords
d'avoir caus  deux individus la perte de la vie. L'innocent est
relch, et le Ngre est envoy au gibet, o il resta vivant six  sept
jours.

Le mme Dickson a vrifi que sur cent vingt mille, tant Ngres que
sang-mls,  la Barbade, dans le cours de trente ans, on n'a ou parler
que de trois meurtres de la part des Ngres, quoiqu'ils fussent souvent
provoqus par la cruaut des planteurs[194].

[Note 194: Dickson, _Letters on slavery,_ 1789, p. 20 et suiv.]

Je doute qu'on puisse trouver beaucoup de rsultats pareils, en
compulsant les greffes des tribnnaux criminels de l'Europe.

La reconnoissauce des Noirs, ajoute Stedman, les porte  s'exposer 
la mort pour sauver leurs bienfaiteurs[195]. Cowry raconte qu'un esclave
portugais ayant fui dans les bois, apprend que son matre est traduit en
jugement pour cause d'assassinat; le Ngre se constitue prisonnier en
place du matre, donne des preuves fausses, mais judiciaires, de son
prtendu crime, et subit la mort  la place du coupable[196].

[Note 195: _Stedman,_ t. III, p. 70 et 76.]

[Note 196: _Cowry,_ p. 27.]

Le Journal de littrature, par Grosier, a recueilli des dtails
attendrissans sur un Ngre de du Colombier, propritaire dans les
colonies, rsidant prs de Nantes. L'esclave toit devenu libre; mais le
matre toit devenu pauvre. Le Ngre vendit tout ce qu'il avoit pour le
nourrir. Quand cette ressource fut puise, il cultiva un jardin dont il
vendoit les produits pour continuer cette bonne oeuvre. Le matre tombe
malade; le Ngre, malade lui-mme, dclare qu'il ne s'occupera de sa
sant que quand le matre sera guri; mais ce bon Africain succombe de
fatigues, et aprs vingt ans de services gratuits meurt, en 1776, en
lguant  du Colombier le peu qui lui restoit[197].

[Note 197: _V._ Journal de littrature, des sciences et des arts, t.
III, p. 188 et suiv.]

On connot trop peu l'anecdote de Louis Desrouleaux, Ngre, ptissier
 Nantes, puis au Cap, o il avoit t esclave d'un nomm Pinsum, de
Bayonne, capitaine ngrier. Ce capitaine, revenu en France avec de
grandes richesses, s'y ruine; il repasse  Saint-Domingue: ceux qui
se disoient ses amis lorsqu'il toit opulent, daignent  peine le
reconnotre. Louis Desrouleaux, qui avoit acquis de la fortune, les
supple tous; il apprend le malheur de son ancien matre, s'empresse
de le chercher, le loge, le, nourrit, et cependant lui propose d'aller
vivre en France, o son amour propre ne sera pas mortifi par l'aspect
des ingrats qu'il a faits. Mais je n'ai rien pour vivre en France,...
15,000 francs annuels vous suffiront-ils?... Le colon pleure de joie; le
Ngre lui passe le contrat, et la pension a t paye jusqu' la mort de
Louis Desrouleaux, arrive en 1774.

S'il toit permis d'intercaler ici un fait tranger  mon sujet, je
citerois la conduite des Indiens envers l'vque Jacquemin, qui a t
vingt-deux ans missionnaire  la Guyane. Ces Indiens, qui l'aimoient
tendrement, le voyant dnu de tout lorsqu'on cessa de payer les
pasteurs, vont le trouver et lui disent: Pre, tu es g, reste avec
nous, nous chasserons pour toi, nous pcherons pour toi.

Et comment ces hommes de la nature seroient-ils ingrats envers leurs
bienfaiteurs, lorsqu'ils sont bienfaisans mme envers leurs oppresseurs?
Dans la traverse on a vu des Noirs enchans, partager leur triste et
chtive nourriture avec les matelots[198].

[Note 198: _Stedman,_ t. I, p. 270.]

Une maladie contagieuse avoit fait prir le capitaine, le contre-matre
et la plupart des matelots d'un vaisseau ngrier; ce qui restoit tant
insuffisant pour la manoeuvre, les Ngres s'y emploient; par leur
secours le vaisseau arrive  sa destination, ensuite ils se laissent
vendre[199].

[Note 199: _Stedman,_ t. I, p. 270.]

Les philantropes d'Angleterre aiment  citer ce bon et religieux Joseph
Rachel, Ngre libre aux Barbades, qui s'tant enrichi par le ngoce,
consacra toute sa fortune  faire du bien. Les malheureux, quelle que
ft leur couleur, avoient des droits sur son coeur; il distribuoit aux
indigens, prtoit  ceux qui pouvoient rendre, visitoit les prisonniers,
leur donnoit des conseils, tchoit de ramener les coupables  la vertu.
Il est mort en 1758,  Bridgetown, pleur des Noirs et des Blancs[200].

[Note 200: _Dickson,_ p. 180.]

Les Franais doivent bnir la mmoire de Jasmin Thoumazeau; n en
Afrique en 1714, il fut vendu  Saint-Domingue en 1736. Ayant obtenu la
libert, il pousa une Ngresse de la Cte-d'Or, et fonda au Cap, en
1756, un hospice pour les pauvres Ngres et sang-mls. Pendant plus de
quarante ans, avec son pouse, il s'est vou  leur soulagement, et
leur a consacr tous ses soins et sa fortune. La seule peine qu'ils
prouvassent au milieu des malheureux auxquels leur charit prodiguoit
des secoure, toit l'inquitude qu'aprs eux l'hospice ne ft abandonn.
En 1789, le cercle des Philadelphes du Cap, et la socit d'agriculture
de Paris, dcernrent des mdailles  Jasmin[201], qui est mort vers la
fin du sicle.

[Note 201: Description de la partie franaise de Saint-Domingue, par
_Moreau-Saint-Mry,_ t. I, p. 416 et suiv.]

Moreau-Saint-Mry, et une foule d'autres crivains, nous disent que les
Ngresses et les Multresses sont recommandables par leur tendresse
maternelle, par leur charit compatissante envers les pauvres[202]. On
en trouvera des preuves dans une anecdote qui n'a pas encore acquis
toute la publicit dont elle est digne. Le voyageur Mungo-Park alloit
prir de besoin au milieu de l'Afrique; une Ngresse le recueille, l
conduit chez elle, lui donne l'hospitalit, et assemble les femmes de sa
famille qui passrent une partie de la nuit  filer du colon, en
improvisant des chansons pour distraire l'_homme blanc,_ dont
l'apparition dans ces contres toit une nouveaut: il fut l'objet d'une
de ces chansons qui rappelle cette pense d'Hervey, dans ses
_Mditations: Je crois entendre les vents plaider la cause du malheureux_
[203]. Voici cette pice: Les vents mugissoient, et la
pluie tomboit; le pauvre homme blanc, accabl de fatigue, vient
s'asseoir sous notre arbre; il n'a pas de mre pour lui apporter de
lait, ni de femme pour moudre son grain; et les autres femmes
chantoient en coeur: Plaignons, plaignons le pauvre homme blanc; il
n'a pas de mre pour lui apporter son lait, ni de femme pour moudre son
grain[204].

[Note 202: _Saint-Mry,_ p. 44. Trois pages plus haut il loue en elles
un extrme amour de la propret.]

[Note 203: _Hervey,_ Mditat., p. 151.]

[Note 204: Voyages et dcouvertes dans l'intrieur de l'Afrique, par
_Houghton_ et _Mungo-Park,_ p. 180.]

Tels sont les hommes calomnis par Descroizilles, qui, en 1803,
imprimoit que les affections sociales et les institutions religieuses,
n'ont aucune prise sur leur caractre[205].

[Note 205: _V_. Essai sur l'agriculture et le commerce des les de
France et de la Runion, in-8, Rouen 1803, p. 37.]

Aux traits de vertu pratiqus par des Ngres, aux tmoignages honorables
que leur rendent les auteurs, j'aurois pu en ajouter une multitude
d'autres qu'on trouvera dans les dpositions officielles  la barre du
Parlement d'Angleterre[206]. Ce qu'on vient de lire suffit pour venger
l'humanit et la vrit Outrages.

[Note 206: Entre autres ouvrages on peut consulter _An Abstract of the
evidence delivered before a select committee of the house of Commons,
in the year_ 1790 _and_ 1791, in-8, London 1701. _V_. surtout p. 91 et
suiv.]

Gardons-nous cependant d'une exagration insense qui chez les Noirs
voudroit ne trouver que des qualits estimables; mais nous autres
Blancs, avons-nous doit d'tre leurs dnonciateurs? Persuad qu'il faut
trs-rarement compter sur la vertu et la loyaut des hommes, quelle
que soit leur couleur, j'ai voulu prouver que les uns ne sont pas
originairement pires que les autres.

Une erreur presque gnrale, c'est d'appeler vertueux des individus qui
n'ont, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une moralit ngative. La forme
de leur caractre est indtermine; incapables de penser et d'agir par
eux-mmes, n'ayant ni le courage de la vertu, ni l'audace du crime,
galement susceptibles d'impressions louables et coupables, ils n'ont
que des ides et des inclinations d'emprunt; on nomme en eux bont,
douceur ce qui n'est rellement qu'apathie, foiblesse et lchet. Ce
sont eux qui ont donn lieu  ce proverbe: _Il est des gens si bons
qu'ils ne valent rien._

Dans le tableau des faits honorables qu'on vient de prsenter, on
retrouve, au contraire, cette nergie (_vis, virtus_), qui fait
des sacrifices pour pratiquer le bien, obliger les hommes, et agir
conformment aux principes de la morale. Cette raison-pratique, qui est
le fruit d'une intelligence cultive, se manifeste encore sous d'autres
rapports, quoique chez la plupart des Ngres la civilisation et les arts
soient dans l'enfance.

Mais avant d'aborder cet article, je crois faire plaisir au lecteur en
intercalant ici la, notice biographique d'un Ngre, mort il y a douze
ans, en Allemagne, o ses vertus dlicates et ses brillantes qualits
lui ont acquis de la rputation.



CHAPITRE V.

_Notice biographique du Ngre Angelo Solimann._

Quoiqu'Angelo Solimann n'ait rien publi[207], il mrite une des
premires places entre les Ngres qui se sont distingus par un haut
degr de culture, par des connoissances tendues, et plus encore par la
moralit et l'excellence du caractre.

[Note 207: J'acquitte un devoir en rvlant au public les noms des
personnes  qui je dois la biographie de cet estimable Africain, dont
le docteur _Gall_ m'avoit parl le premier. Sur la demande de mes
concitoyens d'_Hautefort,_ attach ici aux relations extrieures, et
_Dodun,_ premier secrtaire de la lgation franaise en Autriche, on
s'empressa de satisfaire ma curiosit. Deux dames respectables de Vienne
y mirent le plus grand zle, Mad. _de Stief_ et Mad. _de Picler._ On
rassembla soigneusement les dtails fournis par les amis de dfunt
Angelo. D'aprs ces matriaux, a t faite cette notice intressante
qu'on va lire. Dans la traduction franaise, elle perd pour l'lgance
du style; car Mad. _de Picler,_ qui l'a rdige en allemand, possde le
talent rare d'crire galement bien en prose et en vers. J'prouve
du plaisir en exprimant  ces personnes obligeantes ma juste
reconnoissance.]

Il toit le fils d'un prince africain. Le pays soumis  la domination de
celui-ci, s'appeloit _Gangusilang;_ la famille, _Magni-Famori._ Outre le
petit _Mmadi-Mak_ (c'toit le nom d'Angelo dans sa patrie), ses parens
avoient un autre enfant plus jeune, une fille. Il se rappeloit avec quel
respect on traitoit son pre, entour d'un grand nombre de serviteurs;
il avoit, comme tous les enfans des princes de ce pays-l, des
caractres empreints sur les deux cuisses, et long-temps il s'est berc
de l'esprance qu'on le chercheroit, et qu'on le reconnotroit par ces
caractres. Les souvenirs de son enfance, de ses premiers exercices au
tir de l'arc, dans lequel il surpassoit ses camarades; le souvenir des
moeurs simples, et du beau ciel de sa patrie, se retraoient souvent 
son esprit avec un plaisir ml de douleur, mme dans sa vieillesse; il
ne pouvoit chanter, sans tre profondment attendri, les chansons de sa
patrie, que son heureuse mmoire avoit trs-bien conserves.

Il parot, d'aprs les rminiscences d'Angelo, que sa peuplade avoit
dj quelque civilisation. Son pre possdoit beaucoup d'lphans, et
mme quelques chevaux, qui sont rares dans ces contres: la monnoie
toit inconnue, mais le commerce d'change se faisoit rgulirement, et
 l'enchre. On adoroit les astres; la circoncision toit usite; deux
familles des Blancs demeuroient dans le pays.

Des auteurs qui ont publi leurs voyages, parlent de guerres
perptuelles entre des peuplades de l'Afrique, dont le but est, tantt
la vengeance, le brigandage, tantt la plus honteuse espce d'avarice,
parce que le vainqueur mne les prisonniers au march d'esclaves le plus
voisin, pour les vendre aux Blancs. Une guerre de ce genre, contre la
peuplade de _Mmadi-Mak_, clata inopinment,  tel point, que son pre
ne souponnoit pas le danger. L'enfant, g de sept ans, tant un jour
debout,  ct de sa mre qui allaitoit sa soeur, tout  coup on entend
un pouvantable cliquetis d'armes, et des hurlemens de blesss; le
grand-pre de _Mmadi-Mak_, se jette dans la cabane, saisi d'effroi, en
criant: Voil les ennemis. Fatuma se lve effarouche, le pre cherche
 la hte ses armes, et le petit garon, pouvant, s'enfuit avec
la vtesse d'une flche. La mre l'appelle  grand cris: O vas-tu
_Mmadi-Mak_? L'enfant rpond: _L o Dieu veut._ Dans un ge avanc, il
rflchissoit souvent sur le sens important de ces paroles. tant hors
de la cabane, il tourne ses regards en arrire, et voit sa mre, et
plusieurs des gens de son pre, tomber sous les coups des ennemis. Il se
tapit avec un autre garon sous un arbre; saisi d'effroi, il couvre ses
yeux de ses mains. Le combat se prolonge; les ennemis, qui se croyoient
dj victorieux, se saisissent de lui, et l'lvent en l'air en signe
de joie. A cet aspect, les compatriotes de _Mmadi-Mak_ raniment leurs
forces, et se rallient pour sauver le fils de leur roi; le combat
recommence, et pendant sa dure, l'enfant est toujours lev en l'air.
Enfin, les ennemis restent vainqueurs, et dcidment il est leur proie.
Son matre l'change contre un beau cheval, qu'un autre Ngre lui donne,
et l'on mne l'enfant vers la place d'embarquement. Il y trouve beaucoup
de ses compatriotes, tous comme lui prisonniers, tous condamns 
l'esclavage; ils le reconnoissent avec douleur, mais ils ne peuvent rien
pour lui; on leur dfend mme de lui parler.

Les prisonniers, conduits sur de petits btimens, ayant atteint le
rivage de la mer, _Mmadi-Mak_ voyoit avec tonnement de grandes maisons
flottantes, dont l'une le reut avec son troisime matre; il prsume
que c'toit un navire espagnol. Aprs avoir essuy une tempte, ils
dbarquent sur une cte, et le matre promet  l'enfant de le conduire
 sa mre. Celui-ci enchant vit promptement vanouir son esprance,
en trouvant, au lieu de sa mre, l'pouse de son matre, qui le reut
d'ailleurs trs-bien, lui fit des caresses, et le traita avec beaucoup
de bont: le mari lui donna le nom d'Andr, lui ordonna de conduire les
chameaux aux pturages, et de les garder.

On ne peut dire de quelle nation toit cet homme-l, ni combien de temps
resta chez lui Angelo, qui est mort depuis douze ans; cette notice a t
rdige dernirement d'aprs le rcit de ses amis. Seulement on sait
qu'aprs un assez long sjour, le matre lui annona son dessein de le
transporter dans une contre, o il seroit mieux. _Mmadi-Mak_ en fut
trs-content; la matresse se spara de lui avec regret; on s'embarque,
on arrive  Messine; il est conduit dans la maison d'une dame opulente
qui,  ce qu'il parot, s'attendoit  le recevoir; elle le traite avec
beaucoup de bont, lui donne un instituteur pour lui enseigner la
langue du pays, qu'il apprend avec facilit: sa bonhomie lui concilie
l'affection des nombreux domestiques, parmi lesquels il distingue une
Ngresse, nomme _Angelina_,  cause de sa douceur, et de ses bons
procds envers lui. Il tombe dangereusement malade; la marquise, sa
matresse, a pour lui tous les soins d'une mre, au point quelle veille
prs de lui une partie des nuits. Les mdecins les plus habiles sont
appels; son lit est entour d'une foule de personnes qui attendent ses
ordres. La marquise souhaitoit depuis longtemps qu'il ft baptis: aprs
des refus ritrs, un jour, dans sa convalescence, il demande lui-mme
le baptme; la matresse, extrmement contente, ordonne les prparatifs
les plus magnifiques. Dans un salon, on lve un dais richement brod
au-dessus d'un lit de parade; toute la famille, tous les amis de la
maison sont prsens; on interpelle _Mmadi-Mak_, couch dans ce lit, sur
le nom qu'il dsire avoir: par reconnoissance et par amiti envers
la Ngresse _Angelina_, il veut tre nomm _Angelo_: on accueille sa
prire, et pour lui tenir lieu de nom de famille, on y joint celui
de Solimann. Il clbroit annuellement le jour de son entre dans
le christianisme, le 11 septembre, avec des sentimens pieux, comme
l'anniversaire de sa naissance.

Sa bont, sa complaisance, son esprit juste, le rendoient cher  tout
le monde. Le prince Lobkowitz, alors en Sicile en qualit de gnrai
imprial, frquentoit la maison o demeuroit cet enfant; il conut pour
lui une telle affection, qu'il fit les instances les plus vives pour
qu'on le lui donnt. Cette demande fut combattue par la tendresse de la
marquise envers Angelo; elle cda enfin,  des considrations d'intrt
et de prudence qui lui conseilloient de faire ce prsent au gnral. Que
de larmes elle versa, en se sparant du petit Ngre qui entroit avec
rpugnance au service d'un nouveau matre!

Les fonctions du prince toient incompatibles avec une longue rsidence
dans cette contre; il aimoit Angelo, mais son genre de vie, et
peut-tre l'esprit de ce temps-l, furent cause qu'il prit trs-peu de
soin de son ducation. Angelo devenoit sauvage et colre; il passoit ses
jours dans le dsoeuvrement, dans les jeux d'enfans. Un vieux matre
d'htel du prince, connoissant son bon coeur et ses excellentes
dispositions, malgr son tourderie, lui donna un instituteur, sous
lequel Angelo apprit, dans l'espace de dix-sept jours,  crire
l'allemand: la tendre affection de l'enfant, ses progrs rapides dans
toutes les branches d'instruction, rcompensrent le bon vieillard de
ses soins.

Ainsi grandit Angelo dans la maison du prince. Il toit de tous ses
voyages, partageant avec lui les prils de la guerre; il combattoit 
ct de son matre, qu'un jour il emporta bless, sur ses paules,
hors du champ de bataille. Angelo se distingua dans ces occasions,
non-seulement comme serviteur et ami fidle, mais aussi comme guerrier
intrpide, comme officier expriment, surtout dans la tactique,
quoiqu'il n'ait jamais eu de grade militaire. Le marchal Lascy, qui
l'estimoit beaucoup, fit, en prsence d'une foule d'officiers, l'loge
le plus honorable de sa bravoure, lui fit prsent d'un superbe sabre
turc, et lui offrit le commandement d'une compagnie, qu'il refusa.

Son matre mourut. Par son testament il avoit lgu Angelo au prince
Wenceslas de Lichtenstein qui, depuis long-temps dsiroit l'avoir. Celui
ci demande  Angelo, s'il est content de cette disposition, et s'il veut
venir chez lui. Angelo donne sa parole, et fait des prparatifs pour
le changement ncessaire  sa manire de vivre. Dans l'intervalle,
l'empereur Franois Ier le fait appeler, et lui fait la mme offre, sous
des conditions trs-flatteuses. Mais la parole d'Angelo toit sacre;
il reste chez le prince de Lichtenstein. Ici, comme chez le gnral
Lobkowitz, il toit le gnie tutlaire des malheureux, il transmettoit
au prince les prires de ceux qui cherchoient  obtenir quelque chose;
ses poches toient toujours pleines de mmoires, de placets; ne pouvant
et ne voulant jamais demander pour lui, il remplissoit avec autant de
zle que de succs ce devoir en faveur des autres.

Angelo suivit son matre dans ses voyages, et  Francfort, lors du
couronnement de l'empereur Joseph, comme roi des Romains. Un jour, 
l'instigation de son prince, il tenta la fortune dans une banque de
pharaon, et gagna vingt mille florins; il offrit la revanche  son
adversaire, qui perdit encore vingt-quatre mille florins; en lui offrant
de nouveau la revanche, Angelo sut arranger le jeu si finement, que le
perdant regagna cette dernire somme. Cet acte de dlicatesse de la part
d'Angelo, lui concilia l'admiration, et lui attira des flicitations
sans nombre. Les faveurs passagres de la fortune ne l'blouirent pas;
au contraire, se dfiant de ses caprices, jamais il n'exposa plus de
somme considrable. Il s'amusoit aux checs, et avoit la rputation
d'tre, en ce genre, un des plus forts joueurs.

A l'ge de... il pousa une veuve, madame de Cristiani, ne Kellermann,
Belge d'origine. Le prince ignoroit ce mariage; peut tre Angelo
avoit-il des raisons pour le cacher: un vnement postrieur a justifi
son silence. L'empereur Joseph II, qui s'intressoit vivement  tout ce
qui concernoit Angelo, qui le distinguoit publiquement, mme en prenant
son bras dans les promenades, dcouvrit un jour, sans en prvoir les
suites, le secret d'Angelo au prince de Liechtenstein. Celui-ci le fait
appeler, le questionne; Angelo avoue son mariage. Le prince lui annonce
qu'il le bannit de sa maison, et raye son nom de son testament; il lui
avoit destin des diamans d'une valeur assez considrable, dont Angelo
toit par quand il suivoit son matre les jours de gala.

Angelo, qui avoit demand si souvent pour d'autres, ne dit pas un
mot pour lui-mme; il quitta le palais pour habiter dans un faubourg
loign, une petite maison achete depuis long-temps, et approprie
pour son pouse. Il vivoit avec elle dans cette retraite, jouissant du
bonheur domestique. L'ducation la plus soigne de sa fille unique,
madame la baronne d'Hechtersleben qui n'existe plus, la culture de son
jardin, la socit de quelques hommes clairs et vertueux, tels toient
ses occupations et ses dlassemens.

Environ deux ans aprs la mort du prince Wenceslas de Lichtenstein, son
neveu et hritier, le prince Franois, aperoit Angelo dans la rue; il
fait arrter son carrosse, l'y fait entrer, lui dit que trs-convaincu
de son innocence, il est rsolu de rparer l'iniquit de son oncle. Il
assigne en consquence  Angelo un traitement rversible aprs sa mort,
comme pension annuelle,  madame Solimann. La seule chose que le prince
demandoit d'Angelo, c'toit d'inspecter l'ducation de son fils, Louis
de Lichtenstein.

Angelo remplissoit ponctuellement les devoirs de cette nouvelle
vocation, et se rendoit journellement chez le prince, pour veiller sur
l'lve recommand  ses soins. Le prince voyant que la longueur du
chemin devoit tre pnible pour Angelo, surtout quand le temps toit
mauvais, lui offrit une habitation. Voil donc Angelo tabli, pour la
seconde fois, dans le palais Lichtenstein; mais il y mena sa famille; il
y vivoit en retraite comme auparavant dans la socit de quelques amis,
dans celle des savans, et livr aux belles-lettres qu'il cultivoit
avec zle. Son tude favorite toit l'histoire; son excellente mmoire
l'aidoit beaucoup; il toit en tat de citer les noms, les dates,
l'anne de naissance de toutes les personnes illustres, et des
principaux vnemens.

Son pouse, qui languissoit depuis longtemps, se soutint encore quelques
annes, par les tendres soins d'un poux qui lui prodigua tous les
secours de l'art; mais enfin elle succomba. Ds-lors Angelo fit des
rformes dans son mnage; il n'invitoit plus d'amis  sa table; il
ne buvoit que de l'eau pour en donner l'exemple  sa fille, dont
l'ducation alors acheve toit entirement son ouvrage. Peut-tre aussi
vouloit-il, par une conomie svre, assurer la fortune de cette fille
unique.

Angelo fit encore plusieurs voyages dans un ge avanc, tantt pour ses
propres affaires, tantt pour celles des autres, estim et aim partout:
on se rappeloit ses actes de complaisance, et les bienfaits qu'il avoit
rpandus,  des poques dj trs-loignes. Les circonstances l'ayant
conduit  Milan, feu l'archiduc Ferdinand, qui en toit gouverneur, le
combla d'amitis.

Il a joui, jusque vers la fin de sa carrire, d'une sant robuste; son
extrieur prsentoit  peine quelques symptmes de vieillesse, ce qui
occasionnoit des bvues et des disputes amicales; car souvent des
personnes qui ne l'avoient pas vu depuis vingt ou trente ans, le
prenoient pour son propre fils, et le traitoient d'aprs cette erreur.

Attaqu d'un coup d'apoplexie dans la rue,  l'ge de soixante et quinze
ans, on s'empressa de lui donner des secours qui furent inefficaces. Il
mourut le 21 novembre 1796, regrett de tous ses amis, qui ne peuvent
penser  lui sans attendrissement, et sans verser des larmes. L'estime
de tous les hommes de bien l'a suivi dans le tombeau.

Angelo toit d'une stature moyenne, svelte et bien proportionne; la
rgularit de ses traits, et la noblesse de sa figure, formoient par
leur beaut un contraste avec les ides dfavorables qu'on a communment
de la physionomie des Ngres; une souplesse extraordinaire dans tous les
exercices du corps, donnoit  son maintien,  ses mouvemens de la grce
et de la lgret:  toute la dlicatesse de la vertu unissant un
jugement sain, relev par des connoissances tendues et solides, il
possdoit six langues, l'italien, le franais, l'allemand, le latin, le
bohmien, l'anglais, et parloit surtout avec puret les trois premires.

Comme tous ses compatriotes, il toit n avec un caractre imptueux; sa
srnit inaltrable et sa douceur, toient consquemment d'autant plus
respectables, qu'elles toient le fruit de combats difficiles, et de
beaucoup de victoires remportes sur lui-mme. Il ne lui chappoit
jamais, mme quand on l'avoit irrit, aucune expression inconvenante.
Angelo toit pieux sans tre superstitieux; il observoit exactement tous
les prceptes de la religion, et ne croyoit pas qu'il ft au-dessous de
lui, de donner en cela l'exemple  sa famille. Sa parole, et ce qu'il
avoit rsolu aprs de mres rflexions, toient immuables, et rien ne
pouvoit le dtourner de son dessein. Il conserva toujours le costume
de son pays; c'toit une espce d'habit fort simple,  la turque,
et presque toujours d'une blancheur blouissante, qui relevoit avec
avantage la couleur noire et brillante de sa peau. Son portrait, grav 
Ausbourg, se trouve dans la galerie de Lichtenstein.



CHAPITRE VI.

_Talens des Ngres pour les arts et mtiers. Socits politiques
organises par les Ngres._

Bosman, Brue, Barbot, Holben, James-Lyn, Kiernau, Dalrymple, Towne,
Wadstrom, Falconbridge, Wilson, Clarkson, Durand, Stedman, Mungo-Park,
Ledyard, Lucas, Houghton, Horneman[208], qui tous connoissent les Noirs,
qui, presque tous, ont vcu en Afrique, rendent tmoignage  leurs
talens industriels; et Moreau Saint-Mry les croit capables de russir
dans les arts mcaniques et libraux[209]. Compulsez les auteurs qu'on
vient de citer, ouvrez l'Histoire gnrale des Voyages par Prvt,
l'Histoire universelle par des Anglais, les dpositions faites  la
barre du parlement; tous parlent del dextrit avec laquelle les Ngres
tannent et teignent les cuirs, prparent l'indigo et le savon, font des
cordages, de beaux tissus, de belles poteries, quoiqu'ils ne connoissent
pas l'usage du tour; des armes blanches et des instrumens aratoires
d'une bonne qualit, de trs-beaux ouvrages en or, en argent, en acier;
ils excellent surtout dans le filigrane[210]. Un des traits le plus
frappans, est l'adresse avec laquelle des Ngres parviennent 
construire une ancre de vaisseau[211]. A Juida, ils font d'un seul
morceau d'ivoire de trs-belles cannes qui ont prs de deux mtres de
longueur[212].

[Note 208: _V_. Abstract of the evidence, etc., p. 89. _Clarkson_, p.
125. _Stedman_, c. XXVI. _Durand_, p. 368 et suiv., etc., etc. Histoire
de Loango, par _Proyart_, p. 107. _Mungo-Park_, t. II, p. 35, 39 et 40,
etc.]

[Note 209: _V_. Description topographique de Saint-Domingue, t. I, p.
90.]

[Note 210: _V_. _Prevot_, t. I, p. 3, 4 et 5, etc., d. in 4. Hist.
univers, t. XVII, c. VII, etc. _Beaver_, p. 327.]

[Note 211: _V_. _Prevot_, t. II, p. 421.]

[Note 212: _V_. Description de la Nigritie, par _P.D.P. (Pruneau de
Pomme Gouje)_, in-8, Paris 1789.]

Dickson, qui a connu parmi eux des orfvres et des horloger habiles,
parle avec admiration d'une serrure en bois, excute par un Ngre [213].

[Note 213: V. _Dickson_, p. 74.]

Dans une savante Dissertation sur les briques flottantes des anciens,
par Fabbroni, je trouve ce passage: Comment concevoir la manire dont
les anciens habitans de l'Irlande et des Orcades, pouvoient construire
des tours de terre, et les cuire sur place? C'est cependant ce que
quelques Ngres de la cte d'Afrique pratiquent encore[214].

[Note 214: _V_. le Magasin encyclop., n II, 1er brumaire an 7, p.
335.]

Golberry, qui s'tend plus que les autres voyageurs sur l'industrie
africaine, reconnot que les toffes fabriques par eux, sont d'une
finesse et d'une beaut rares. Les plus adroits, sont les Mandingoles et
les Bamboukains. Leurs jarres, leurs nattes sont d'un got exquis; avec
les mmes outils ils excutent les ouvrages en fer les plus grossiers,
et les ouvrages en or les plus lgans; ils amincissent les cuirs au
point de les rendre souples comme du papier; le seul instrument qu'ils
emploient, est un couteau fort simple, qui leur suffit pour des travaux
dlicats[215].

[Note 215: _V_. Fragment d'un voyage, etc., t. I, p. 413 et suiv.; et
t. II, p. 380, etc.]

Les mmes observations s'appliquent aux Ngres de Malacca et d'autres
parties des Indes. On envoie des esclaves noirs et blancs  Manille.
Sandoval, qui les a frquents, assure que tous sont dous d'une grande
aptitude, surtout pour la musique; leurs femmes excellent dans les
ouvrages  l'aiguille[216]. Lescalier, en voyageant dans le continent
asiatique, a trouv que les Ngres  cheveux longs sont trs-instruits,
parce qu'ils ont des coles. Comme les autres Indiens, ils fabriquent
les mousselines recherches que ce pays envoie en Europe. La France,
disoit un autre voyageur, est pleine des toffes faites par les esclaves
noirs[217].

[Note 216: V. _Sandoval_, part. I, t. ii, c. xx, p. 205.]

[Note 217: _V_. Journal d'un voyage aux Indes, sur l'escadre de _du
Quesne_, t. II, p. 214.]

En lisant Winterbottam, Ledyard, Lucas Houghton, Mungo-Park et Horneman,
on voit, que les habitans de l'Afrique intrieure, plus moraux, plus
avancs dans la civilisation que ceux des ctes, les surpassent encore 
travailler la laine, le cuir, le bois et les mtaux,  tisser, teindre
et coudre. Outre les travaux des champs, qui les occupent beaucoup, ils
ont des manufactures et fondent le minerai. Les habitans du pays de
Houssa qui, selon Horneman, sont le peuple le plus intelligent de
l'Afrique, donnent aux instrumens tranchans une trempe plus fine que
les Europens; leurs limes sont suprieures  celles de France et
d'Angleterre[218].

[Note 218: V. _Mungo-Park_, t. II, p. 35, 39-40. The Journal of
_Frederic Horneman Travels_, in-4, London 1802, p. 33 et suiv.]

Ces dtails font dj pressentir ce qu'on doit penser quand, pour
ravaler les Noirs, Jefferson nous dit que jamais on ne vit chez eux une
nation civilise. Un problme non rsolu, jusqu' prsent, mais non pas
insoluble, c'est la manire de concilier le dveloppement de toutes les
facults intellectuelles, de tous les talens, sans laisser germer
cette corruption que les arts d'agrmens tranent, je ne dis pas
invitablement, mais constamment  leur suite.

Quoi qu'il en soit, en nous bornant  l'acception que prsente l'ide de
sociabilit, c'est--dire, d'aptitude  vivre avec les hommes en rapport
de services mutuels; l'ide d'un tat polic qui a une forme constitue
de gouvernement et de religion, un pacte conservateur des personnes,
des proprits, et qui place sous la sauvegarde des loix, ou des usages
ayant force de loi, l'exercice des travaux agricoles, industriels et
commerciaux; qui pourroit disputer  plusieurs peuples noirs la qualit
de civiliss? Seroit-ce  ceux dont parle Lon l'Africain qui, dans les
montagnes, ont quelque chose de sauvage, mais qui, dans les plaines, ont
bti des villes o ils cultivent les sciences et les arts? Une relation
insre dans la collection de Prevt, les dpeint comme plus avancs que
beaucoup de nations europennes[219].

[Note 219: V. _Prevot_, t. IV, p. 283.]

Bosman, qui trouva le pays d'Agonna trs-bien gouvern par une femme
[220], s'enthousiasme  l'aspect de celui de Juida, du nombre des
villes, de leurs moeurs, de leur industrie. Plus d'un sicle aprs, son
rcit a t confirm par Pruneau-de-Pomme-Gouje, qui exalte
l'intrpidit et l'habilit des Judaques[221]. Les dtails de la vie
prsentent chez eux une complication d'tiquettes et de civilits plus
tendues qu' la Chine; la supriorit de rang y a bien, comme partout,
ses prtentions orgueilleuses, mais les personnes d'gale condition qui
se rencontrent, s'agenouillent et se bnissent[222]. Sans approuver ce
crmonial minutieux, il faut cependant y reconnotre les traits d'une
nation qui a franchi la barbarie.

[Note 220: V. _Bosman_, lettre 5.]

[Note 221: _V_. Description de la Nigritie, par _D. P._ in-8, Paris
1789.]

[Note 222: _Bosman_, lettre 18.]

Deniau, consul franais, qui a rsid treize ans  Juida, m'assuroit
que le gouvernement de cette contre peut rivaliser, en astuces
diplomatiques, avec ceux d'Europe, qui ont perfectionn cet art funeste.
Que de preuves en offre la conduite de cette fameuse Gingha ou Zingha,
reine d'Angola, morte en 1663,  quatre-vingt-deux ans,  qui un esprit
minent, et une intrpidit froce assurent une place dans l'histoire.
Comme la plupart des grands criminels de son rang, elle voulut, dans sa
vieillesse, expier ses forfaits par des remords qui ne rendoient pas la
vie aux malheureux qu'elle avoit fait prir.

En partant des ides reues parmi nous, communment on croit qu'un
peuple n'est pas civilis, s'il n'a des historiens et des annales. Nous
ne prtendons pas mettre les Ngres au niveau de ceux qui, hritiers des
dcouvertes de tous les ges, y ajoutent les leurs; mais peut-on infrer
de l que les Ngres sont incapables d'entrer en partage du dpt des
connaissances humaines? Si, par la raison qu'on ne possde pas, on toit
inhabile  possder, les descendans des anciens Germains, Helvtiens,
Bataves et Gaulois, seroient encore barbares; car il fut un temps o ils
n'avoient pas mme l'quipement des Quipas du Mexique, ni des Hurons
runiques de la Scandinavie. Qu'avoient-ils donc? Des traditions vagues
et dfigures par le cours des sicles, comme en ont toutes les
peuplades ngres; et, nanmoins, ils avoient, comme tous les Celtes dont
ils faisoient partie, une existence et des confdrations politiques,
un gouvernement rgulier, des assembles nationales, et surtout leur
libert.

Nous conviendrons, avec l'historien de la Jamaque, que l'tat de la
lgislation dans chaque pays, peut indiquer (seulement  quelques
gards) le degr de civilisation; car, en appliquant cette mesure 
l'Angleterre sa patrie, on pourroit lui demander si la loi non abroge,
qui autorise un mari  vendre sa femme, est un symptme de civilisation
perfectionne? La mme question peut tre faite sur les lois
nroniennes, qui rduisent les catholiques d'Irlande au rang des Ilotes.
Malgr les tches qui dparent la constitution britannique, on ne peut
lui ter l'avantage d'tre une de celles qui savent le mieux allier la
scurit de l'tat avec la libert individuelle; sous des formes moins
compliques, la mme chose existe chez plusieurs de ces nations noires,
 qui Long refuse la facult de combiner des ides[223]. Sur la plupart
des ctes d'Afrique, il y a une foule de royaumes qu'on pourroit appeler
microscopiques, o le chef n'a que l'autorit d'un pre de famille[224].
Dans Gambie, le Boudou et d'autres petits tats, le gouvernement est
monarchique, mais l'exercice du pouvoir y est tempr par les chefs des
tribus, sans l'avis desquels il ne peut faire la guerre ni la paix[225].

[Note 223: V. f. II, p. 377 et 378.]

[Note 224: _Beaver_, p. 328.]

[Note 225: V. _Mango-Park_, p. 128.]

Les laborieux Daccas qui occupent la pointe fertile du Cap-Verd, sont
organiss en rpublique; quoique spars par des sables arides du roi
de Damel, ils sont souvent en guerre avec lui. Quand le roi de Damel se
brouilla avec le gouvernement du Sngal, dont il ne recevoit plus de
_coutumes_, et qu'il traita avec les Anglais, rcemment tablis  Gore,
il leur proposa de l'aider  rduire ce peuple. Pour les stimuler, il
allguoit que les Daccas n'toient pas comme les autres Ngres soumis
 un chef, mais libres comme l'toient les Franais. Ce trait de
diplomatie africaine m'a t communiqu par Broussonnet.

Voil donc des peuples qui ont saisi les ides compliques de
constitution, de gouvernement, de traits et d'alliances; s'ils n'ont
pas approfondi davantage ces notions politiques, c'est qu'il falloit
natre.

Dans l'empire de Bornou, la monarchie, dit le voyageur Lucas, est
lective, ainsi que le gouvernement, de Kachmi. Quand le chef est
mort, on confie  trois anciens ou notables, le droit de choisir son
successeur parmi les enfans du dcd, sans gard  la primogniture.
L'lu est conduit par les trois anciens devant le cadavre du dfunt,
dont on prononce l'loge ou la condamnation, suivant qu'il l'a mrit,
et l'on annonce au successeur qu'il sera heureux ou malheureux, selon le
bien ou le mal qu'il fera au peuple. Des usages semblables existent chez
les peuples voisins[226].

[Note 226: V. _Lucas_, t. I, p. 190 et suiv.]

Ici se place naturellement l'anecdote suivante. Le commandant d'un
fort portugais, qui attendoit l'envoy d'un roi africain, ordonne les
prparatifs les plus somptueux, pour lui en imposer par le prestige
de l'opulence. L'envoy arrive; il est introduit dans un salon
magnifiquement dcor; le commandant est assis sous un dais, on n'offre
pas mme un sige  l'ambassadeur ngre; il fait un signe,  l'instant
deux esclaves de sa suite se placent  genoux, et les mains  terre sur
le parquet; il s'assied sur leur dos. Ton roi, lui dit le commandant,
est-il aussi puissant que celui du Portugal? Mon roi, rpond le Ngre, a
cent serviteurs qui valent le roi de Portugal, mille comme toi, un comme
moi.... et il part[227].

[Note 227: Anecdote raconte par _Bernardin-Saint-Pierre._ L'auteur
des _Anecdotes africaines_ rapporte la mme chose Zingha; il ajoute que
quand elle se leva, l'esclave tant reste dans la mme posture, on le
lui fit observer; elle rpondit: La soeur d'un roi ne s'assied jamais
deux fois sur le mme sige; il reste  la maison dans laquelle elle l'a
occup.]

Sans doute la civilisation est presque nulle dans plusieurs de ces tats
ngres, o l'on ne parle du roitelet qu' travers une sarbacane; o
quand il a dn, un hraut annonce qu'alors les autres potentats du
monde peuvent dner  leur tour. Ce n'est qu'on barbare, ce roi de
Kakongo qui, runissant tous let pouvoirs, juge toutes les causes, avale
une coupe de vin de palmier  chaque sentence qu'il prononce, sans quoi
elle seroit illgale, et termine quelquefois cinquante procs dans
une sance[228]. Mais ils furent aussi barbares les anctres des Blancs
civiliss; comparez la Russie du quinzime sicle, et celle du
dix-neuvime.

[Note 228: _V_. Hist. de Loango, etc.]

On vient d'tablie que dans les rgions africaines, il est des tats o
l'art social a fait des progrs. De nouvelles preuves vont lever cette
vrit jusqu' l'vidence.

Les Foulahs, dont le royaume est d'environ soixante myriamtres de
longueur, sur trente-neuf de largeur, ont des villes assez populeuses.
Temboo, la capitale, a sept mille habitans; l'Islamisme, en y rpandant
ses erreurs, y a introduit des livres, la plupart concernant la religion
et la jurisprudence. Temboo, Laby, et presque toutes les villes des
Foulahs, et de l'empire de Bornou, ont des coles[229]. les Ngres, au
rapport de Mungo-Park, aiment l'instruction; ils ont des avocats
pour dfendre les esclaves traduits devant des tribunaux[230], car la
domesticit est inconnue chez eux, mais l'esclavage y est trs-doux. Ce
voyageur trouva de la magnificence au sein de l'Afrique,  Sgo, ville
de trente mille ames, quoiqu'infrieure en tout  Jenne,  Tombuctoo et
 Houssa.

[Note 229: V. _Lucas et Ledyard,_ t. I, p. 190 et suiv. _V._ Substance
of the report, p. 136.]

[Note 230: V. _Mungo-Park, p. 13 et p. 37.]

Aux nations africaines, dont on vient de parler, doivent tre joints
les Boushouanas, visit par Barrow, qui vante l'excellence de leur
caractre, la douceur de leurs moeurs, et le bonheur dont ils jouissent.
Ils ont aussi franchi les bornes qui sparent le sauvage de l'homme
civilis, et leur perfectionnement moral est tel, que des missionnaires
chrtiens pourroient exercer utilement leur zle dans ce pays. Likakou,
leur capitale, ville de dix  quinze mille ames, est situe  cent
vingt-cinq myriamtres du Cap, le gouvernement est patriarchal, le chef
a droit de dsigner son successeur; mais en tout il agit d'aprs les
voeux du peuple, que lui transmet son conseil compos de vieillards; car
chez les Boushouanas la vieillesse et l'autorit sont encore comme chez
les anciens peuples, des expressions synonymes[231]. Il est affligeant
que des contre-temps, dont Barrow donne le dtail, l'ayent empch
d'aller chez les Barrolous, qu'on lui a peints comme plus avancs dans
la civilisation, qui n'ont aucune ide de l'esclavage, et chez lesquels
on trouve de grandes villes, o divers arts sont florissans [232].
J'oubliois de dire, d'aprs Golberry, qu'en Afrique on ne voit pas un
seul mendiant, except les aveugles, qui vont rciter des passages du
Coran, ou chanter des couplets[233].

[Note 231: _V_. Voyage  la Cochinchine, etc., t. I, p. 289 et suiv.]

[Note 232: _Ibid._, p. 319 et suiv.]

[Note 233: _V_. Fragment d'un voyage, etc., t. II, p. 400.]

Des colons reprochent aux Ngres marrons, si improprement appels
rebelles, soit de Surinam, soit de la montagne bleue  la Jamaque,
de n'avoir pas organis un tat qui, en restreignant la libert
individuelle, assureroit la libert sociale. Tout ce qu'on vient de lire
est une rponse anticipe  cette objection. Se pourroit il que les arts
de la paix fussent cultivs par une troupe fugitive, toujours cache
dans les forts et les marais, toujours occupe  se nourrir et  se
dfendre contre ses oppresseurs, qui sont les vritables rvolts?...
oui, rvolts contre tous les sentimens de la justice et de la nature.

On objectera peut-tre encore que les Ngres de Hati n'ont pu, jusqu'
prsent, asseoir parmi eux une forme stable de gouvernement, et qu'ils
se dchirent de leurs propres mains. Mais dans le cours orageux de notre
rvolution, sacre dans ses principes, calomnie par ceux dont les
efforts sont parvenus  la dnaturer dans sa marche et ses rsultats,
n'a t-on pas vu tous les genres de cruaut? N'avoit-on pas, suivant
l'expression d'un dput, mis la nation en coupe rgle, et allum un
volcan qui a dvor plusieurs gnrations? La main de l'tranger a
souvent agit parmi nous les tisons de la discorde; c'est un fait qui
n'est pas problmatique. En 1807, un crivain anglais maudissoit encore
la perversit rafine, par laquelle les gouvernemens europens ont,
dit-il, vici et _infernalis_ l'esprit de cette rvolution franaise,
dont le but toit louable, mais qu'ils ont envisage comme Satan
envisageoit le paradis[234]. Qui peut douter que des mains trangres
n'en ayent fait autant  Saint-Domingue? Six mille Ngres et Multres
se joignirent autrefois aux Carabes, concentrs dans les les de
Saint-Vincent et la Dominique. Ces Carabes noirs, sont robustes et
fiers de leur indpendance[235]; toutes les donnes acquises sur leur
compte par des hommes qui les ont frquents, portent  croire que leur
tat social se perfectionneroit rapidement, s'ils ne redoutoient avec
raison la rapacit de l'Europe, et s'ils pouvoient goter en paix les
fruits de leurs champs qu'ils auroient cultivs sans trouble. Depuis un
sicle, ils luttent sans relche contre les lmens et les tyrans.

[Note 234: _V._ Le Critical Review, avril 1807, p. 369.]

[Note 235: _V._ De l'influence de la dcouverte de l'Amrique sur le
bonheur du genre humain, par _Le Gentil_, in-8, Paris 1788, p. 74 et
suiv.]

La province de Fernanbouc, dans l'Amrique mridionale, a vu un corps
politique form par des Ngres, que Malte-Brun appelle encore _rebelles,
rvolts_, dans un Mmoire curieux sur le Brsil, d'aprs Barloeus et
Rochapitta, l'un Hollandais, l'autre Portugais, et qui est insr dans
sa Traduction de Barrow[236].

[Note 236: Gaspari Barlaei, _rerum per Octennium in Brasilia gestarum
historia, in-fol._, 1647, Amsterdam, p. 243, etc. Rocha pitta, America
portugueza, l. VIII. Voyage  la Cochinchine, t. I, p. 218 et suiv.]

Entre les annes 1620 et 1630, des Ngres fugitifs, unis  quelques
Brasiliens, avoient form deux tats libres, le grand et le petit
Palmars, ainsi nomms de la quantit de palmiers qu'ils avoient
plants. Le grand Palmars fut presqu'entirement dtruit par les
Hollandais en 1644. L'historien portugais, qui parot avoir ignor, dit
Malte-Brun, l'ancienne origine de ces peuplades, prend leur restauration
en 1650, pour leur commencement rel.

A la fin de la guerre avec les Hollandais, les esclaves du voisinage de
Fernanbouc, accoutums aux souffrances et aux combats, rsolurent de
former un tablissement qui assurt leur libert. Quarante, d'entr'eux,
en devinrent les fondateurs, et bientt leur troupe se grossit par une
multitude d'autres Ngres et Multres. Mais n'ayant pas de femmes, ils
excutrent, sur une vaste tendue de pays, un enlvement pareil  celui
des Sabines. Devenus formidables  tout le voisinage, les Palmaresiens
adoptrent une forme de culte qui toit, si on peut le dire, une
parodie du christianisme; ils crrent une constitution, des loix, des
tribunaux, choisirent un chef nomm _Zombi_, c'est--dire, _puissant_,
dont la dignit toit  vie, mais lective; ils fortifirent leurs
villages placs sur des minences, et spcialement leur capitale, dont
la population toit de vingt mille ames; ils levoient des animaux
domestiques et beaucoup de volailles. Barloeus dcrit leurs jardins,
leur culture de cannes  sucre, de patates, de manioc, de millet, dont
la rcolte toit signale par des ftes et des chants joyeux. Prs de
cinquante ans s'toient couls sans qu'ils fussent attaqus; mais en
1696, les Portugais combinrent une expdition pour surprendre les
Palmaresiens. Ceux-ci, ayant leur Zombi ou chef  leur tte, firent des
prodiges de valeur; enfin, subjugus par des forces suprieures, les uns
se donnrent la mort pour ne pas survivre  la perte de leur libert;
les autres, livrs  la rage des vainqueurs, furent vendus et disperss:
ainsi s'teignit une rpublique qui pouvoit rvolutionner le nouveau
Monde, et qui toit digne d'un meilleur sort.

A la fin du dix-septime sicle, l'iniquit dtruisit la colonie de
Palmars. A la fin du dix-huitime, la justice et la bienveillance ont
cr celle de Sierra-Leone, dont on va parler.

Ds l'an 1751, Franklin avoit tabli en principe, que le travail d'un
homme libre cote moins cher, et produit plus que celui d'un esclave.
Smith et Dupont de Nemours, dvelopprent cette ide par des calculs
dtaills, l'un dans ses _Recherches sur la richesse des nations;_
l'autre, dans le sixime volume des _Ephmrides du citoyen_, publi en
1771. Il y consigna, le premier, le projet de remplacer la traite, et de
porter la civilisation au sein de l'Afrique, en formant sur les ctes
des tablissemens de Ngres libres, pour y cultiver les denres
coloniales.

Cette ide saisie par Fothergil, a t reproduite par Demanet, Golberry,
Postleth-Wright qui, dans les deux ditions de son Dictionnaire de
commerce, s'est montr successivement l'antagoniste et l'apologiste des
Ngres; Pruneau-de-Pomme-Gouje qui, ayant eu le malheur de faire la
traite, en demande pardon  Dieu et au genre humain; Pelletan, qui
regarde cette colonisation comme le moyen assur de changer la face de
ces contres dsoles; Wadstrom qui a publi le rsultat de son voyage
en Afrique avec Sparrman.

Mais dj le docteur Isert avoit tent de l'excuter  Aquapin, sur les
rives de la Volta; et dans ses lettres, il fait un tableau touchant des
moeurs de ses colons ngres. Il a eu des successeurs dans la direction
de cet tablissement, dont j'ignore la situation actuelle.

En 1792, les Anglais voulurent former une colonie libre  Bulam. Cette
tentative choua comme celle de Cayenne avoit chou en 1763, et par les
mmes causes, plan vicieux, mauvaise excution, imprvoyance. Beaver,
qui a publi en trs-grand dtail la relation de l'tablissement
commenc  Bulam, prouve la possibilit de la russite, il en
indique les moyens[237]. Par l mme, son livre seroit une rponse 
Barr-Saint-Venant, qui rvoque en doute cette possibilit, si dj
celui-ci n'toit rfut par l'existence de la colonie forme 
Sierra-Leone.

[Note 237: _V._ African memoranda, etc., p. 402.]

Demanet ni Postleth-Waight n'avoient pas dsign le lieu qu'ils
croyoient propre  raliser ce projet. Le docteur Smeathman choisit,
entre les huitime et neuvime degrs de latitude nord, Sierra-Leone,
dont le sol est fertile et le climat tempr. L'on obtint de deux petits
rois voisins un territoire assez considrable. Grandville-Sharp se
concerta avec le comit de Londres pour le soulagement des _pauvres
Noirs_, alors prsid par le clbre Jonas Hanway; ainsi les principaux
cooprateurs sont, 1. Smeathman, qui aprs un sjour de quatre ans en
Afrique, revenu en Europe pour prendre les mesures relatives  son plan
de colonies libres, mourut en 1786; il n'a point crit, mais sa conduite
fut un modle de vertus-pratiques, et on lui doit cette maxime, qui vaut
bien un gros livre: Si chacun toit persuad qu'on trouve son bonheur
en travaillant  celui des autres, bientt le genre humain seroit
heureux.

2. Thorneton, qui avoit projet de transporter d'Amrique en Afrique
des Ngres mancips.

3. Afzelius, botaniste, et Nordenskiold, minralogiste, l'un et l'autre
Sudois; le dernier est mort en Afrique, l'autre est actuellement en
Europe.

4. Grandville-Sharp, qui, en 1788, envoya  ses frais un btiment de
cent quatre-vingt tonneaux au secours de Sierra-Leone; prcdemment
il avoit publi son plan de constitution et de lgislation pour les
colonies[238]. A ces noms respectables, il faut joindre Willeberforce,
Clarckson; et d'autres hommes qui ont concouru  cette entreprise, par
leur argent, leurs crits, leurs conseils; ce sont les mmes dont le
zle clair et l'imperturbable persvrance ont enfin obtenu le bill
qui abolit la traite.

[Note 238: A short sketch of temporary regulation for the intended
settlement on the green coast of Africa, etc.]

La lgislature y ajoutera sans doute des mesures d'excution dont
la ncessit est dmontre par Willeberforce, dans sa lettre  ses
commettans de l'Yorkshire[239]. Cette abolition rappelera  jamais le
trait le plus honorable de sa vie publique. Il seroit digne de lui de
tourner actuellement ses regards vers cette le martyrise depuis des
sicles; vers cette Irlande o quatre millions d'individus sont frapps
de l'exhrdation politique, calomnis et perscuts comme catholiques,
par le gouvernement d'une nation qui a tant vant la libert et la
tolrance. Si, malgr les orages politiques qui dans les deux Mondes
lvent des barrires entre les peuples, cet ouvrage arrive sous les
yeux des honorables dfenseurs de l'espce humaine dans d'autres
contres, plusieurs d'entre eux se rappelleront avec intrt que j'eus
avec eux des liaisons dont le souvenir m'est cher. Thomas Clarkson
et Jol Barlow y liront, que par de l les mers ils ont un ami aussi
invariable dans ses affections que dans ses principes; mais revenons 
Sierra-Leone.

[Note 239: _V._ A Letter on the abolition of the slave trade,
addressed to the freeholders and others habitans of Yorkshire, by _W.
Wilberforce,_ in-8, London 1807.]

Un des articles constitutifs de cet tablissement en exclut les
Europens, dont en gnral on redoute l'influence corruptrice, et n'y
admet que les agens de la compagnie. La premire embarcation, en
1786, toit compose de quelques Blancs ncessaires  la direction de
l'tablissement, et de quatre cents Ngres. Cette tentative eut trs-peu
de succs, jusqu' ce qu'elle fit place  une autre fonde sur de
meilleurs principes, et qui fut incorpore par un acte du Parlement, en
1791. L'anne suivante on y transporta onze cent trente-un Noirs de la
nouvelle cosse, qui, dans la guerre d'Amrique, avoient combattu
pour l'Angleterre. Plusieurs d'entre eux toient de Sierra-Leone; ils
revirent avec attendrissement la terre natale d'o ils avoient t
arrachs dans leur enfance; et comme les peuplades voisines venoient
quelquefois visiter la colonie naissante, une mre trs-ge reconnut
son fils, et se prcipita dans ses bras en fondant en larmes; bientt
des indignes de cette cte se runirent  ceux qu'on avoit ramens de
la nouvelle cosse. Quelques-uns de ceux-ci sont bons canonniers; mais
ce qui vaut mieux, tous montrent de l'activit, de l'intelligence pour
les occupations agronomiques et industrielles. Le chef-lieu _Free-Town_
ou _Ville-Libre_, avoit dj, il y a dix ans, neuf rues et quatre
cents maisons, ayant chacune un jardin. Non loin de l s'lve
_Grandville-Town_, du nom de l'estimable philantrope Grand ville-Sharp.

Ds l'an 1794, on comptoit dans leurs coles environ trois cents lves,
dont quarante natifs, dous presque tous d'une conception facile; on
leur enseigne l'art de lire, d'crire, de compter; de plus aux filles
les ouvrages de leur sexe, aux garons la gographie et un peu de
gomtrie.

La plupart des Ngres venus d'Amrique tant mthodistes ou baptistes,
ils ont des _meeting-houses_ ou lieux d'assembles, pour leur culte,
et cinq ou six prdicateurs noirs, dont la surveillance a contribu
puissamment au maintien du bon ordre. Les Ngres remplissent avec
fermet, douceur et justice les fonctions civiles, entre autres celles
du _jury_, car on l'a tabli dans cette colonie: ils se montrent mme
trs-chatouilleux sur leurs droits. Le gouverneur ayant inflig de sa
propre autorit quelques punitions, les condamns dclarrent qu'ils
vouloient tre jugs par leurs pairs, aprs le _verdict_. En gnral,
ils sont pieux, sobres, chastes, bons poux, bons pres, donnent des
preuves multiplies de sentimens honntes; et malgr les vnemens
dsastreux de la guerre[240], et des lmens qui ont ravag cette
colonie, on y gote presque tous les avantages de l'tat social. Ces
faits sont extraits des rapports que publie annuellement la compagnie de
Sierra-Leone[241], et dont la collection m'a t remise par le clbre
Willeberforce. En octobre de l'an 1800, la colonie s'accrut par un envoi
de Marrons de la Jamaque, qu'on y dporta contre la foi du trait
qu'ils avoient conclu avec le gnral Walpole, et malgr ses
rclamations[242].

[Note 240: En 1794, une escadrille franaise, occupe  dtruire les
tablissemens anglais sur la cte occidentale d'Afrique, dtruisit,
en partie, la colonie de Sierra-Leone. Ce fait a t un titre
d'inculpations graves. En 1796, j'ai lu  l'Institut un mmoire o,
aprs avoir compuls les registres du commandant de l'escadrille, j'ai
prouv que son attaque dirige contre Sierra-Leone, toit le fruit d'une
erreur. Il croyoit que c'toit une entreprise purement mercantile, et
non un tablissement philanthropique. Ce mmoire a t publi dans la
Dcade philosophique, n 67, et ensuite imprim sparment. La colonie
de Sierra-Leone, ruine une seconde fois pendant la guerre, a lutt
contre ses malheurs, et s'est rtablie.]

[Note 241: _V._ Substance of the report, delivered by the court of
direction of Sierra-Leone company, etc.; et particulirement celui de
l'an 1794, p. 55 et suiv.]

[Note 242: V. _Dallas_, t. II, p. 78, etc.]

Il parot que toutes choses gales d'ailleurs, les pays o l'on doit
trouver le moins d'nergie et d'industrie, sont ceux o la chaleur
excessive porte  l'indolence, o les besoins physiques, trs-restreints
par cette temprature, trouvent facilement  se satisfaire par
l'abondance des denres consommables. Il semble encore que, d'aprs ces
causes, la servitude doit s'attacher aux climats brlans, et que la
libert, soit politique, soit civile, doit rencontrer plus d'obstacles
entre les tropiques que dans les latitudes plus leves. Mais qui
pourroit ne pas rire de la gravit avec laquelle Barr-Saint-Venant (que
d'ailleurs j'estime) assure que les Ngres, incapables de faire un seul
pas vers la civilisation, seront dans vingt mille sicles ce qu'ils
toient il y a vingt mille sicles; la honte, dit-il, et le malheur de
l'espce humaine[243]. Tant de faits accumuls rfutent surabondamment
ce planteur si instruit de ce qu'toient les Ngres avant leur
existence, et qui nous rvle prophtiquement ce qu'ils seront dans
vingt mille sicles. Il y a long-temps que les indignes d'Afrique et
d'Amrique se seroient levs  la civilisation la plus dveloppe, si
l'on et employ  cette bonne oeuvre la centime partie d'efforts,
d'argent et de temps qu'on a consums  tourmenter,  gorger plusieurs
millions de ces malheureux, dont le sang crie vengeance contre l'Europe.

[Note 243: V. _Barr-Saint-Venant_, p. 119.]



CHAPITRE VII.

_Littrature des Ngres._

Willeberforce, de concert avec les membres de la socit qui s'occupe
de l'ducation des Africains, a fond pour eux une espce de collge 
Clapham, distant de Londres d'environ deux myriamtres. Les premiers
qu'on y a placs sont vingt-un enfans envoys par le gouverneur de
Sierra-Leone. J'ai visit cet tablissement en 1802, pour m'assurer,
par moi-mme, du progrs des lves, et j'ai vu qu'entre eux et les
Europens il n'existoit de diffrence que celle de la couleur. La mme
observation a t faite, 1.  Paris, au collge de la Marche, o
Coesnon, ancien professeur de l'Universit, avoit runi un nombre
d'enfans ngres. Plusieurs membres de l'Institut national qui ont, comme
moi, examin et suivi les lves dans les dtails habituels de la vie,
dans les cours particuliers, dans les exercices publics, confirmeront
mon tmoignage. 2. Elle a t faite  l'cole des Ngres de
Philadelphie, par un homme calomni avec acharnement, puis assassin
judiciairement, Brissot[244], citoyen d'une probit rigide, qui est mort
pauvre comme il avoit vcu. 3. Elle a t faite  Boston, par le consul
franais Giraud, sur une cole de quatre cents Noirs qui sont levs
sparment. La loi autorise leur mlange avec les petits Blancs; mais
ceux-ci les tourmentoient par suite d'une prvention hrditaire qui
n'est point encore totalement efface, et qui,  partir des principes de
la droite raison, n'est fltrissante que pour les Blancs, fltrissante
surtout pour les loges de francs-maons de cette ville; elles
fraternisent entre elles, mais elles n'ont jamais visit la loge
africaine. Une seule fois, elle a t place sur la mme ligne,
lorsqu'au service funbre pour Washington, elle fit partie du cortge.

[Note 244: _V._ ses Voyages, t. II, p. 2.]

Dans la foule des auteurs qui reconnoissent chez les Ngres les facults
intellectuelles, aussi susceptibles de dveloppement que chez les
Blancs, j'avois oubli de citer Ramsay[245], Hawker[246], Beckford[247];
il prtendoit ce bon Wadstrom qu' cet gard les Noirs ont la
supriorit[248]; et l'ancien consul amricain Skipwith est du mme avis.

[Note 245: _V._ Objections to the abolition of the slave trade with
answers, etc, by _Ramsay_, in-8, London 1778.]

[Note 246: Sermon, in-4, 1789.]

[Note 247: _V._ Remarks upon the situation of the Negroes in Jamaica,
in-8, London 1788, p. 84 et suiv.]

[Note 248: _V._ Observations on the slave trade, in-8, London 1789.]

Clenard comptoit  Lisbonne plus de Maures et de Ngres que de Blancs,
et ces Noirs, disoit-il, sont pires que des brutes[249]. Les choses ont
bien chang; le savant secrtaire de l'acadmie de Portugal, Correa
de Serra, cite plusieurs Ngres instruits, avocats, prdicateurs
et professeurs qui,  Lisbonne,  Riojaneiro, et dans les autres
possessions portugaises, se sont signals par leurs talens. En 1717, le
Ngre don Juan Latino enseignoit  Sville la langue latine; il vcut
cent dix-sept ans[250]. La brutalit de ces Africains dont parle
Clenard, n'toit que le rsultat de l'oppression et de la misre:
lui-mme reconnot ailleurs leur aptitude. J'enseigne, dit-il, la
littrature  mes esclaves ngres; j'en ferai un jour des affranchis, et
j'aurai mon _Diphilus_ comme Crassus, mon _Tyron_ comme Ciceron; ils
crivent dj fort bien, et commencent  entendre le latin; le plus
habile me fait la lecture  table[251].

[Note 249: _V._ Varits littraires, in-8, Paris 1786, t. I, p. 39.]

[Note 250: Fait communiqu par _de Lasteyrie_.]

[Note 251: _Ibid._, p. 88.]

Lobo, Durand, Demanet, qui ont rsid long-temps, le premier en
Abyssinie, les autres en Guine, trouvent aux Ngres un esprit vif et
pntrant, un jugement sain, du got, de la dlicatesse[252]. Divers
crivains ont recueilli des reparties brillantes, des rponses
vraiment philosophiques de Noirs. Telle est la suivante, rapporte
par Bryan-Edwards, d'un esclave endormi que son matre rveilloit, en
disant: _N'entends-tu pas matre qui appelle?_ le pauvre Ngre ouvre les
yeux et les referme aussitt, en disant: _Sommeil n'a pas de matre_.

[Note 252: V. _Durand_, p. 58. _Demanet_, Histoire de l'Afrique
franaise, t. II, p. 3. Relation historique de l'Abyssinie, par _Lobo_,
in-4, Paris 1728, p. 680.]

Quant  leur intelligence pour les affaires, elle est bien connue dans
le Levant. Tel toit Farhan, vendu au prince de l'Yemen, qui le fit
gouverneur de Loheia; ses talens, sa prudence, ses vertus domestiques
ont t clbrs par Niebuhr, qui l'a connu. Michaud le pre m'a dit
avoir vu dans divers ports du golfe Persique, des Ngres  la tte de
grandes maisons de commerce, recevant des envois, expdiant des btimens
sur toutes les ctes de l'Inde. Il avoit achet  Philadelphie, et amen
en France un jeune Ngre de l'intrieur de l'Afrique, enlev  un ge o
dj sa mmoire avoit recueilli quelques notions gographiques sur le
pays qui l'avoit vu natre. Le naturaliste l'levoit soigneusement, et
se proposoit, aprs son ducation finie, de le renvoyer dans son pays
natal, comme voyageur, pour explorer des contres peu connues; mais
Michaud tant all mourir sur les ctes de Madagascar, son Ngre, qui
l'avoit suivi, a t vendu impitoyablement. J'ignore si l'on a fait
droit aux rclamations de Michaud fils contre ce trait d'inhumanit.

Quelquefois, chez les Turcs, les Ngres arrivent aux postes les plus
minens; les crivains s'accordent  citer le Kislar-Aga, ou chef des
eunuques noirs de la Porte, en 1730, comme un homme d'une sagesse
profonde et d'une exprience consomme[253].

[Note 253: _V_. Observations sur la religion, les loix, les moeurs des
Turcs, traduit de l'anglais, par M.B., Londres 1769, p. 98.]

Adanson, tonn de voir les Ngres du Sngal lui nommer un grand nombre
d'toiles, et raisonner pertinemment sur les astres, assure qu'avec de
bons instrumens ils deviendroient bons astronomes[254].

[Note 254: _V_. Voyage au Sngal, p. 149.]

Sur divers points de la cte il y a des Ngres sachant deux ou trois
langues, et faisant les fonctions d'interprtes[255]. En gnral ils ont
la conception rapide, et jouissent d'une mmoire surprenante. Villaut,
Barbot, et d'autres voyageurs en font la remarque[256]. Stedman a connu
un Ngre qui savoit le Coran par cour; on raconte la mme chose de
Job-ben-Saiomon, fils du roi mahomtan de Bunda, sur la Gambie. Salomon,
pris en 1730, fut conduit en Amrique, et vendu dans le Maryland. Une
suite d'aventures extraordinaires, qu'on peut lire dans le _More-lak_,
le conduisirent en Angleterre, o son air de dignit, la douceur de son
caractre, et ses talens lui firent des amis, entre autres le chevalier
Hans-Sloane, pour lequel il traduisit divers manuscrits arabes. Aprs
avoir t accueilli avec distinction  la cour de Saint-James, la
compagnie d'Afrique, qui s'y intressoit, le fit reconduire  Bunda en
1734. Un oncle de Salomon lui dit en l'embrassant: Depuis soixante ans
tu es le premier que j'aye vu revenir des les amricaines. Salomon
crivit  ses amis d'Europe et du nouveau Monde, des lettres qui furent
traduites et lues avec intrt. Son pre tant mort, il lui succda, et
se fit aimer dans ses tats[257].

[Note 255: V. Clarckson, p. 125.]

[Note 256: V. _Prevot_, t, IV, p. 198.]

[Note 257: _V_. le More-lack (par _le Cointe-Marsillac_), in-8, Paris
1789, c. XV.]


Le fils du roi de Nimbana, venu en Angleterre pour faire ses tudes,
avoit embrass avec un succs clatant divers genres de sciences, et
appris l'hbreu pour lire la Bible en original. Ce jeune homme, qui
donnoit de grandes esprances, mourut peu de temps aprs son retour en
Afrique.

Ramsay, qui a pass vingt ans au milieu des Ngres, leur attribue l'art
mimique  tel point qu'ils pourraient rivaliser, dit-il, avec nos
Roscius modernes.

Labat assure qu'ils sont naturellement loquens. Poivre fut souvent
tonn par le talent des Madecasses, en ce genre, et Rochon a cru devoir
insrer dans son voyage de Madagascar, le discours d'un de leurs chefs,
qu'on peut lire avec plaisir, mme aprs celui de Logan[258].

[Note 258: _V_. Voyage  Madagascar et aux Indes occidentales, par
_Rochon_, in-8, Paris, 3 vol., t. I, p. l73 et suiv.]

Stedman, qui les croit capables de grands progrs, et qui leur accorde
spcialement le gnie potique et musical, numre leurs instrumens 
corde et  bouche au nombre de dix-huit[259]; et cependant on ne voit
pas dans sa liste leur fameux balafou[260], form d'une vingtaine de
tuyaux de bois dur qui vont en diminuant, et qui rsonne comme un petit
orgue.

[Note 259: V. _Stedman_, c. XXVI.]

[Note 260: D'autres disent _balafat_ ou _balafo_, et le comparent 
une pinette.]

Grainger dcrit une sorte de guitare invente par les Ngres, sur
laquelle ils jouent des airs qui respirent une mlancolie douce et
sentimentale[261]; c'est la musique des coeurs affligs. La passion
des Ngres pour le chant ne prouve pas qu'ils soient heureux; c'est
l'observation de Benjamin Rush, qui indique les maladies rsultantes de
leur tat de dtresse et de malheur[262].

[Note 261: The sugar cane, a poem, in four books, by _James Grainger_,
in-4, 1764.]

[Note 262: _V_. American Museum, t. IV, p. 82.]

Le docteur Gall m'assurait qu'aux Ngres manquent les deux organes de
la musique et des mathmatiques. Quand sur le premier article, je lui
objectois qu'un des caractres les plus saillans des Ngres est leur
got invincible pour la musique, en convenant du fait, il m'opposoit
leur incapacit de perfectionner ce bel art. Mais l'nergie de ce
penchant n'est-elle pas un signe incontestable de talent? Il est
d'exprience que les hommes russissent dans les tudes vers lesquelles
une propension dcide, une volont forte les entranent. Qui peut
prsager  quel point les Ngres excelleront dans cette partie, quand
les connoissances de l'Europe entreront dans leur domaine? peut-tre
auront-ils des Gluck et des Piccini. Dj Gossec n'a pas ddaign de
transporter, dans une pice de circonstance, le _Camp de Grand-Pr,_ un
air des Ngres de Saint-Domingue.

La France eut jadis ses Trouvres et ses Troubadours, comme l'Allemagne
ses _Min-Singer,_ et l'cosse ses _Minstrells._ Les Ngres ont les
leurs, nomms _Griots,_ qui vont aussi chez les rois faire ce qu'on fait
dans toutes les cours, louer et mentir avec esprit. Leurs femmes,
les _Griotes,_ font  peu prs le mtier des _Almes_ en gypte, des
_Bayadres_ dans l'Inde[263]. C'est un trait de conformit de plus avec
les femmes voyageuses des Troubadours. Mais ces _Trouvres,_ ces
_Min-Singer,_ ces _Minstrells_ furent les devanciers de Malherbe,
Corneille, Racine, Shakespeare, Pope, Gesner, Klopstok, etc. Dans tout
pays le gnie est l'tincelle recle dans le sein du caillou; ds
qu'elle est frappe par l'acier, elle s'empresse de jaillir.

[Note 263: V. _Golberry,_ ibid.]

Au seizime sicle, Louise Labb, de Lyon, surnomme _la belle
Cordire,_ par allusion  l'tat de son mari.

Au dix-septime sicle, Billaut, surnomm matre Adam, menuisier 
Nevers.

Hubert Pott, simple journalier en Hollande; Beronicius, ramoneur de
chemines dans le mme pays, avoient prsent le phnomne du talent
potique uni  des professions qui repoussent communment l'ide d'un
esprit cultiv; le got le plus svre les maintient au Parnasse,
quoiqu'il ne leur assigne pas les premires places. Le voyageur Pratt
proclame Hubert Pott le pre de la posie lgiaque en Hollande[264]; et
dans l'dition donne  Middelbourg des Oeuvres de Beronicius, l'estampe
place au frontispice reprsente Apollon couronnant de lauriers le pote
ramoneur[265].

[Note 264: V. _Pratt,_ t. II, p. 208.]

[Note 265: _Beronicius_ a fait des posies latines; son pome en deux
livres, intitul: _Georgarchontomachia,_ ou Combat des paysans et des
grands, a t traduit en vers hollandais, et le tout a t rimprim
in-8,  Middelbourg, en 1766.]

De nos jours, un domestique de Glats, en Silsie, s'est fait remarquer
par ses romans[266]. Bloomfield, valet de charrue, a publi des posies
imprimes plusieurs fois, et dont une partie a t traduite dans notre
langue[267]. Greensted, servante  Maidstone, et une simple laitire de
Bristol, Anne Yearsley, se sont places au rang des potes. Les malheurs
des Ngres ont t l'objet des chants de cette dernire, dont les
oeuvres ont eu quatre ditions. De mme on a vu quelques-uns de ces
Africains, que l'iniquit voue au mpris, franchir tous les obstacles
que cette situation leur opposoit, et cultiver leur raison. Plusieurs
sont entrs comme crivains dans la carrire littraire.

[Note 266: _V._ La Prusse littraire, par _Denina,_ article Peyneman.]

[Note 267: _V._ Contes et Chansons champtres, par _Robert
Bloomfield,_ traduit par _de La Vaisse,_ in-8, Paris 1802.]

Lorsqu'en 1787, Toderini publia trois volumes sur la littrature des
Turcs[268], beaucoup de personnes qui doutoient s'ils en avoient
une, furent tonnes d'apprendre que Constantinople possde treize
bibliothques publiques. La surprise sera-t-elle moindre  l'annonce
d'ouvrages composs par des Ngres et des Multres? Parmi ceux-ci, je
pourrois nommer Castaing, qui a montr du talent potique, ses pices
ornent divers recueils; Barbaud-Royer, Boisrond, l'auteur du _Prcis des
Gmissemens des Sang-mls_[269], Milscent, qui dans un de ses crits
a pris le nom de Michel Mina, tous Multres des Antilles; et Julien
Raymond, galement Multre, associ de la classe des sciences morales et
politiques de l'Institut, pour la section de lgislation. Sans avoir la
prtention de justifier en tout la conduite de Raymond, on peut louer
l'nergie avec laquelle il a dfendu les hommes de couleur et Ngres
libres. Il a publi une foule d'opuscules, dont la collection importante
pour l'histoire de Saint-Domingue, peut servir d'antidote aux impostures
dbites par des colons[270].

[Note 268: Litteratura torchesca d'all 'abate Giambatista Toderini, 3
vol. in-8, Venezia 1787.]

[Note 269: Par _P.M.C._ Sang-ml, in-8, chez _Baudoin_.]

[Note 270: _V_. surtout, la vritable origine des troubles de
Saint-Domingue, par _Raymond_.]

J'aurois pu nommer la Ngresse Belinda, ne dans une contre charmante
de l'Afrique; elle y fut vole  douze ans, et vendue en Amrique.
Quoique pendant quarante ans j'aye servi, dit-elle, chez un colonel, mes
travaux ne m'ont obtenu aucun soulagement; ge de soixante-dix ans, je
n'ai pas encore joui des bienfaits de la cration. Avec ma fille, je
trane le reste de mes jours dans l'esclavage et la misre; pour elle et
pour moi, je demande enfin la libert. Telle est la substance du mmoire
qu'elle adressa, en 1782,  la lgislature de Massachusetts. Les auteurs
de l'_American Museum_[271] ont recueilli cette pice crite sans art,
mais dicte par l'loquence de la douleur, et par l mme plus propre 
mouvoir les coeurs.

[Note 271: _V_. t. I, p. 538.]

J'aurois pu nommer encore Csar, Ngre de la Caroline du nord, auteur de
diverses pices de posies imprimes, et qui sont devenues des chants
populaires, comme celles du valet de charrue Bloomfield.

Les crivains ngres sont en plus grand nombre que les Multres, et
ils ont en gnral montr plus de zle pour venger leur compatriotes
africains; on en verra des preuves dans les articles d'Amo, Othello,
Sancho, Vassa, Cugoano, Phillis-Wheatley. Mes recherches m'ont mis 
porte de faire connotre d'autres Ngres, dont quelques-uns n'ont pas
crit, mais  qui la supriorit de leurs talens et l'tendue de leurs
connoissances ont acquis de la renomme; dans le nombre on trouvera
seulement un ou deux Multres. Marcel, directeur de l'Imprimerie
impriale, qui a donn au Caire une dition de Loqman[272], croit que ce
fabuliste esclave toit Abyssin ou thiopien; consquemment, dit-il, un
de ces Noirs  grosses lvres et  cheveux crpus, tirs de l'intrieur
de l'Afrique; que, vendu  des hbreux, il gardoit des troupeaux en
Palestine. L'diteur prsume que sope, _Aisopos_, qui n'est gure
qu'une altration du mot _Aithiops_, thiopien, pourroit tre le mme
que Loqman[273]; cette conjecture est trop vague. Parmi ces fables qu'on
lui attribue, la dix-septime et la vingt-troisime concernent des
Ngres; mais l'auteur l'toit-il? C'est un Problme.

[Note 272: _V._ Fables de Loqman, etc., in-8, au Caire 1799.]

[Note 273: _V._ La Notice de l'diteur, p. 10 et 11.]

En partant de la mme hypothse, on pourroit joindre  Loqman tous les
thiopiens distingus dont l'histoire a conserv les noms, et surtout
cet abb Grgoire qui, venu en Europe vers le milieu du dix-septime
sicle, visita l'Italie, l'Allemagne, fut trs-accueilli  la cour de
Gotha, et prit dans un naufrage, en voulant retourner dans sa patrie.
Il a t trop vant peut-tre par Fabricius, la Croze et Ludolphe[274];
ce dernier acquittoit la dette de la reconnoissance envers un homme qui
lui avoit t trs-utile pour apprendre la langue et l'histoire
d'thiopie. Dans son _Commentaire_ sur cette histoire, Ludolphe a insr
le portrait de l'abb Grgoire, grav par Heiss en 1691, c'est vraiment
la figure d'un Ngre[275]. Tel toit aussi le peintre Higiemond, sur
lequel on va lire une notice.

[Note 274: V. _Salutaris lux Evangelii,_ etc., par Fabricius, p. 176
et suiv. Histoire du christianisme des Iudes, par _la Croze,_ in-8,
la Haye 1739, p. 73. Jobi Ludolfi, _Historia aethiopica, in-fol.,
Francofurti ad Moenum 1681.]

[Note 275: _V._ J. Ludolfi, _ad suam Historiam commentarius, in-fol.,
Francof. ad Moen._ 1691, proemium_ 13.]

Sonnerat assure que les peintres indiens n'entendent pas la perspective
ni le clair obscur, quoiqu'ils donnent un fini parfait  leurs ouvrages.
Cependant Higiemond ou Higiemondo, nomm communement le Ngre, toit
reconnu pour un habile artiste qui, dans ses compositions, mettoit moins
d'art que de naturel. C'est le jugement qu'en porte Joachim de Sandrart,
dans son _Academia nobilissimoe artis pictoriae[276]. Il l'appelle
trs-clbre (_clarissimus_), et se flicite d'avoir de lui quelques
bons tableaux, mais il n'indique pas l'poque  laquelle il a
vcu. L'pithte _nigrum_, dans le texte latin de Sandrart, seroit
insuffisante pour prouver que Higiemond toit Ngre, une foule de Blancs
en Europe se nomment _Le Noir._ Les doutes s'vanouissent en voyant la
figure de Higiemond, grave, en 1693, par Kilian, et insre dans les
deux ouvrages de Sandrart; le premier, celui qu'on vient de citer[277];
le second, son trait allemand, sous le titre italien, d'_Academia
Tedesca delle architectura, scultura, pittura[278].

[Note 276: _V._ in-fol., _Norimbergae_ 1683, c. xv, p. 34.]

[Note 277: _Ibid._ p. 180.]

[Note 278: 3 vol. in-fol. _Norimbergae. V._ la seconde partie qui,
dans l'exemplaire de la Bibliothque impriale de Paris, est relie
comme premire; et la nouvelle dition faite galement  Nuremberg, en
1774, t. VI, p. 53, et t. VII, p. 194.]

Le savant de Murr rvoque en doute l'existence de Higiemond. Ce nom,
dit-il, est tranger aux langues d'Afrique, comme  celles de la Chine,
et ce dernier pays n'a pas de Ngres. Parmi les peintres chinois les
plus fameux, le P. du Halde cite Tong-Pech-Ho et Kjoh-She-Tchoh, sans
parler de Higiemond. Ce nom parot emprunt d'un passage de Pline le
naturaliste: _Apparet multo vetustiora, pictur principia esse, eosque
qui monochromata finxerint (quorum aetas non traditur) aliquanto ante
fuisse Higiemonem, Diniam, Charmodam, etc.[279] Divers manuscrits
portent Hygienontem, et Sandrart lui-mme compte un Hygiaenon parmi les
premiers peintres de portrait. De Murr en conclut que Sandrart, alors en
Hollande, a t tromp par quelque brocanteur qui, en lui vendant des
peintures chinoises, aura jug  propos d'attribuer les meilleures  un
nomm Higiemond[280].

[Note 279: _Pline_, l. xxxv, c. viii, 34.]

[Note 280: Lettre de M. _de Murr_, etc., Nuremberg, 2 juin 1808.]

Je rends grces au savant de Nuremberg, pour ses observations; mais ce
qu'il allgue est-il autre chose qu'une conjecture? Dans le peu que
l'on connot des idiomes ngres, je ne vois rien, absolument rien qui
repousse la dnomination de Higiemond. Un marchand de tableaux aura
donn sans raison la qualit de chinois  un homme qui ne l'toit pas,
et dont le nom presque identique  celui d'un peintre ancien, forme une
concidence comme tant d'autres. Cette explication est aussi plausible
que la supposition d'un brocanteur assez familiaris avec les auteurs
anciens, pour emprunter de Pline le nom d'Higiemond, tandis qu'il
pouvoit tout aussi facilement en forger un autre.

Le talent n'est exclusivement attach  aucun pays,  aucune varit
d'hommes. On a vu ici, en 1805, le premier peintre de la cour de Bade,
qui est un Calmouk, nomm Fedor, et j'ai sous les yeux une pice de vers
anglais, dont l'objet est de clbrer le talent d'un peintre ngre des
tats-Unis[281]. C'est ici l'occasion peut-tre de rappeler qu' Rome la
peinture toit un art interdit aux esclaves. Voil pourquoi, dit Pline
l'ancien, on n'en connot point qui se soient distingus dans ce genre,
ni dans la toreutique[282].

[Note 281: _V._ Poems on various subjects, etc., by _Phillis
Wheatley_, in-12, Walpole 1803, p. 73 et suiv.]

[Note 282: V. _Pline_, l. xxxv, c. xvii; et les Mmoires de l'Acadmie
des Inscriptions, t. XXXV, p. 345.]





CHAPITRE VIII.

_Notices de Ngres et de Multres distingus par leurs_ talens _et
leurs_ ouvrages. _Annibal, Amo, la Cruz-Bagay, Lislet-Geoffroy, Derham,
Fuller, Bannaker, Othello, Cugoano, Capitein, Williams, Vassa, Sancho,
Phillis-Wheatley._

ANNIBAL. Le Czar Pierre Ier, dans le cours de ses voyages, eut occasion
de connotre le Ngre Annibal ou Hannibal, dont l'ducation fut
cultive, et qui, sous ce monarque, devint en Russie lieutenant-gnral
et directeur du gnie; il fut dcor du cordon rouge de l'ordre de
Saint-Alexandre-Newski. Bernardin de Saint-Pierre, le colonel de la
Harpe, et l'historien de Russie, Lvque, ont connu son fils
multre, qui passoit pour un homme habile, et qui toit, en 1784,
lieutenant-gnral dans le corps de l'artillerie: c'est lui qui,
sous les ordres du prince Potemkin, ministre de la guerre, commena
l'tablissement du port et de la forteresse de Cherson, prs
l'embouchure du Dnieper.

AMO (Antoine-Guillaume), n en Guine, fut amen trs-jeune  Amsterdam,
en 1707, et donn au duc de Brunswick-Wolfembutel, Antoine Ulric[283]
qui le cda  son fils Auguste-Guillaume. Celui-ci l'envoya faire ses
tudes aux Universits de Halle, en Saxe, et de Wittemberg. Dans la
premire, en 1729, sous la prsidence du chancelier de Ludwig, il
soutint une thse, et publia une dissertation de _jure Maurorum_[284].

[Note 283: C'est le mme prince qui publia les raisons d'aprs
lesquelles il s'toit dtermin  se faire catholique, dans un court
mais excellent ouvrage, intitul en anglais: _Fifty reasons or motives
why the roman catholic apostolic religion ought to be preferred to all
the sects, etc.,_ in-l2, London 1798.]

[Note 284: beschreibung des Saal-Creises, ou Description du cercle de
la Saale, in-fol., Halle 1749, t. II, p. 28. Je dois cette indication,
et la plupart de celles qui concornent Amo,  Blumenbach.]

Amo tait vers dans l'astronomie et parloit le latin, le grec,
l'hbreu, le franais, le hollandais et l'allemand.

Il se distingua tellement par ses bonnes moeurs et ses talens, que le
recteur et le conseil de l'Universit de Wittemberg, crurent devoir, en
1733, lui rendre un hommage public par une ptre de flicitation; ils
rappellent que Trence aussi toit d'Afrique; que beaucoup de martyrs,
de docteurs, de pres de l'glise, sont ns dans ce mme pays o les
lettres toient florissantes, et qui, en perdant le christianisme, est
retomb dans la barbarie.

Amo donnoit avec succs des cours particuliers, dont la mme ptre
fait loge: dans un programme publi par le doyen de la facult de
philosophie, il est dit de ce savant Ngre, qu'ayant discut les
systmes des anciens et des modernes, il a choisi et enseign ce qu'ils
ont de meilleur[285].

[Note 285: _Excussis tam veterum quam novorum placitis, optima quque
selegit, selecta enucleate ac dilucide interpretatus est._]

Amo, devenu docteur, soutint, en 1734,  Wittemberg, une thse, et
publia une dissertation sur les sensations considres comme absentes de
l'ame, et prsentes au corps humain[286]. Dans une lettre que lui crit
le prsident, il l'appelle _vir nobilissime et clarissime_; ainsi
l'Universit de Wittemberg n'avoit pas, sur la diffrence de couleur,
les prjugs absurdes de tant d'hommes qui se prtendent clairs. Le
prsident dclare n'avoir fait aucun changement  la Dissertation d'Amo,
parce qu'elle est bien faite. Effectivement, l'ouvrage annonce un esprit
exerc  la mditation; il s'attache a tablir les diffrences de
phnomnes entre les tres existans sans vie, et ceux qui ont la vie;
une pierre existe, mais elle n'est pas vivante.

[Note 286: _Dissertatio inauguralis philosophica de human mentis
APATHEIA (grec) seu sensionis ac facultates sentiendi in mente humana
absentia, et earum in corpore nostro organico ac vivo prsentia, quam
prside, etc., publice defendit autor_ Ant. Guil. Amo, _Guinea-afer
philosophi, ect. L. C. magister, etc., 1734, in-4, Wittenberg._ A
la fin sont imprimes plusieurs pices, entre autres les lettres de
flicitation du recteur, etc.]

Il parot que les discussions abstruses avoient pour notre auteur un
attrait particulier, car, devenu professeur, il fit soutenir, ds la
mme anne, une thse analogue  la prcdente, sur le discernement 
tablir entre les oprations de l'esprit et celles des sens[287]. La
cour de Berlin lui avoit confr le titre de conseiller d'tat[288];
mais aprs la mort du prince de Brunswick, son bienfaiteur, Amo, tomb
dans une mlancolie profonde, rsolut de quitter l'Europe qu'il avoit
habite pendant trente ans, et de retourner dans sa terre natale  Axim,
sur la Cte-d'Or. Il y reut, en 1753, la visite du savant voyageur et
mdecin David-Henri Gallandat, qui en parle dans les Mmoires de
l'Acadmie de Flessingue, dont il toit Membre.

[Note 287: _Disputatia philosophica continens ideam distinctam carun
quoe competunt vel menti vel corpori nostro vivo et organico, quam
consentiente amplissimorum philosophorum ordine praeside M_. Ant. Guil.
Amo, _Guinea-afer, defendit_ Joa. Theod. Mainer, _philos., et_ J.V.
Cultor, _in_-4, 1734, _Wittenbergoe_.]

[Note 288: _V_. Le Monthly magazine, in-8, New-York 1800, t. I, p.
453 et suiv.]

Amo, alors g d'environ cinquante ans, y menoit la vie d'un solitaire;
son pre et sa soeur existaient encore, et son frre toit esclave 
Surinam. Quelque temps aprs, il quitta Axim, et s'tablit  Chamat,
dans le Fort de la compagnie hollandaise de Saint-Sbastien[289].

[Note 289: _V_. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch
genootschap der wetenschappen te Vlissingen, in-8, te Middelburg 1782,
t. IX, p. 19 et suiv.]

J'ai fait d'inutiles recherches pour dcouvrir si Amo a publi d'autres
ouvrages, et  quelle poque il est mort.

Lacruz-Bagay. Les anciens habitans des Philippines toient noirs, si
l'on en croit les auteurs qui ont parl de ces les, et surtout Gemelli
Carreri. Ft-il vrai qu'il n'ait voyag que dans sa chambre, comme le
pensent quelques personnes, du moins il a rdig son ouvrage sur de boas
matriaux, et il est reconnu pour vridique. Beaucoup de Noirs  cheveux
crpus, et trs-passionns pour la libert, y vivent encore dans
les montagnes et les forts. Ils ont mme donn leur nom  l'le de
_Negros_, l'une de celles qui composent cet archipel. Quoique cette
population se soit mlange de Chinois, d'Europens, d'Indiens, de
Malais, la couleur gnrale est la noire, et lorsqu'elle n'est pas assez
fonce, les femmes qui, dans tout pays appellent l'art au secours de
la nature, et vont au mme but par des moyens divers, fortifient leur
couleur pat l'emploi de diffrentes drogues[290].

[Note 290: _V._ Voyage autour du monde, traduit de l'italien de
_Gemelli Carreri_, in-12, Paris 1719, t. V, p. 64 et suiv.; p. 135 et
suiv. _V._ aussi l'Encyclopdie mthodique, article _Philippines_.]

Entre les varits qu'a produites le croisement des races, on distingue
spcialement les Tagales qui ont des conformits de stature, de couleur
et de langage avec les Malais; si cette observation s'applique  Bagay,
dont je vais parler, on pourroit douter s'il toit absolument Ngre, ou
seulement Sang-ml, je dois dnoncer moi-mme mon incertitude. Carreri
nomme la langue tagale en tte de six qui sont le plus usites dans ces
les; il cite le dictionnaire qu'en a fait un cordelier[291]; un autre
vocabulaire tagale, est imprim dans le pre Navarette; un troisime a
t publi  Vienne, en 1803[292].

[Note 291: _Ibid._, p. l42, 143]

[Note 292: Ueber die tagalische sprache von _Franz Carl Alters_,
in-8, Vienne 1803.]

En gnral on a peu de notions sur les Philippines; il sembl que le
gouvernement espagnol ait voulu drober  l'Europe la connoissance de
cette portion du globe, o il entretenoit une administration rgulire,
un clerg nombreux, des collges et des imprimeries; mais du moins nous
en avons une carte trace sur une grande dimension; cette carte estime
et trs-curieuse, compose par le pre Murello Velarde, jsuite, a t
grave  Manille, par Nicolas de la Cruz-Bagay, Indien tagale[293]. C'est
ce Bagay que je voulois amener sur la scne. Une notice jointe  cette
carte attribue aux naturels du pays, beaucoup d'aptitude pour la
peinture, la sculpture, la broderie et tous les arts du dessin. Le
travail de Bagay peut tre allgu en preuve de cette assertion. Cette
carte a t rduite, en 1750,  Nuremberg, par Lowitz, professeur de
mathmatiques. Je manquerois  la reconnoissance, si je terminois
cet article, sans remercier Barbier du Bocage, qui m'a communiqu
trs-obligeamment ces cartes et le dictionnaire tagale.

[Note 293: _V. Carta hydrographica y chorographica_ de las islas
Filipinas, etc., hecha por el _P. Murillo Velarde, etc., en Manilla ano
de 1734, esculpio _Nicolas de la Cruz-Bagay,_ Indio tagalo.]


LISLET-GEOFFROY, Multre au premier degr, est un officier attach au
gnie, et charg du dpt des cartes et plans de l'Ile-de-France. Le 23
aot 1786, il fut nomm correspondant de l'acadmie des sciences, il est
dsign comme tel dans la _Connoissance des temps_ pour l'anne 1791,
publie en 1789 par cette socit savante,  laquelle Lislet envoyoit
rgulirement des observations mtorologiques, et quelquefois
des journaux hydrographiques. La classe des sciences physiques et
mathmatiques s'est fait un devoir de se rattacher comme correspondans
et associs, ceux de l'acadmie des sciences. Par quelle fatalit Lislet
est-il le seul except? Seroit-ce  raison de sa couleur? Je repousse un
soupon qui seroit pour mes confrres un outrage. Certes, depuis vingt
ans, loin de dmriter, Lislet s'est acquis de nouveaux titres 
l'estime des savans.

Sa carte des les de France et de la Runion, dresse d'aprs les
observations astronomiques, les oprations gomtriques de la Caille, et
les plans particuliers qui avoient t levs, a t publie en 1797 (an
5), par ordre du ministre de la marine, et m'a t donne par Buache.
Une nouvelle dition, rectifie d'aprs les dessins envoys par
l'auteur, a paru en 1802; jusqu'ici c'est la meilleure que l'on
connoisse de ces les.

Dans l'almanach de l'Ile-de-France, que je n'ai pu trouver  Paris,
Lislet a insr des Mmoires, entr'autres, la description du Pitrebot,
l'une des plus hautes montagnes de l'le[294].

[Note 294: Ce fait m'est communiqu par un botaniste distingu,
_Aubert du Petit-Thouars_, qui a rsid dix ans dans cette colonie.]

L'institut, devenu lgataire des diverses acadmies de Paris, publiera
sans doute une prcieuse collection de Mmoires qui sont en manuscrit
dans ses archives. On y trouve la relation d'un voyage de Lislet  la
baie de Sainte-Luce, le de Madagascar, que vient d'imprimer Malte-Brun
dans ses annales des voyages; elle est accompagne d'une carte de cette
baie et de la cte. Lislet indique les objets d'change  porter, les
ressources qu'elle prsente, et qui s'accroteroient, dit-il, si,
au lieu de fomenter des guerres entre les indignes pour avoir des
esclaves, on encourageoit leur industrie par l'esprance d'un commerce
avantageux. Les notions qu'il donne sur les moeurs des Madecasses,
sont trs-curieuses. Ses descriptions annoncent un homme vers dans la
botanique, la physique, la gologie, l'astronomie; cependant jamais il
n'est venu sur le continent pour cultiver ses gots et acqurir des
connoissances; il a lutt contre les obstacles que lui opposoient les
prjugs du pays. On peut raisonnablement prsumer qu'il et fait plus,
si ds sa jeunesse amen en Europe, vivant dans l'atmosphre des savana,
il et trouv autour de lui; les moyens qui peuvent si puissamment
stimuler la curiosit et fconder le gnie.

Je tiens de quelqu'un qui toit de l'expdition du capitaine Baudin, que
Lislet ayant form  l'Ile-de-France une socit des sciences, quelques
Blancs ont refus d'en tre membres, uniquement parce qu'un Noir en
est le fondateur; par l mme n'ont ils pas prouv qu'ils en toient
indignes?

Derham (Jacques), esclave  Philadelphie, fut cd par son matre 
un mdecin qui l'employa  prparer des drogues. Pendant la guerre
d'Amrique, il fut vendu par le mdecin  un chirurgien, et par ce
dernier au docteur Robert Dove, de la Nouvelle Orlans. Derham, qui
n'avoit pas t baptis, a voulu l'tre, et s'est agrg  l'glise
anglicane. Il parle avec grce l'anglais, le franais, l'espagnol.
En 1788,  l'ge de vingt-six ans, il est devenu le mdecin le plus
distingu de la Nouvelle Orlans. J'ai convers avec lui sur la
mdecine, dit le docteur Rush, je l'ai trouv trs-instruit. Je croyois
pouvoir lui donner des renseignemens sur le traitement des maladies,
mais j'en ai plus appris de lui qu'il ne pouvoit en attendre de moi. La
socit pensylvanienne, tablie en faveur des Ngres, crut devoir, en
1789, publier ces faits, rapports galement par Dickson[295]. On
trouve dans la _Mdecine domestique_ de Buchan[296], et la _Mdecine du
voyageur_, par Duplanil, le spcifique qui gurit la morsure du serpent
 sonnettes. J'ignore si l'inventeur est Derham; mais un fait certain,
c'est qu'on le doit  un Ngre auquel l'assemble gnrale de la
Caroline donna la libert, et dcerna pour rcompense une pension,
viagre de cent livres sterlings[297]. Blumenbach, voyageant en Suisse,
vit  Yverdun une Ngresse qui toit cite comme la personne la plus
habile du pays dans l'art des accouchemens. Il rappelle  cette
occasion, que Borhave et de Haen, ont vant le talent de plusieurs
Ngres pour la mdecine. Le nom de Derham peut s'ajouter honorablement 
cette liste.

[Note 295: P. 184.]

[Note 296: _Buchan_. _V_. sa Mdecine domestique, Paris 1783, t. III,
p. 518.]

[Note 297: _V_. Mdecine du voyageur, par _Duplanil_, 3 vol. in-8,
Paris 1801, t. III, p. 272.]



Fuller (Thomas), n en Afrique, et rsidant  quatre mille d'Alexandrie,
en Virginie, ne sachant ni lire, ni crire, s'est fait admirer par sa
prodigieuse facilit pour les calculs les plus difficiles. Entre les
traits par lesquels on a mis son talent  l'preuve, nous choisissons le
suivant. Un jour on lui demande combien de secondes avoit vcu un homme
g de 70 ans, tant de mois et de jours, il rpond dans une minute
et demie. L'un des interrogateurs, prend la plume, et, aprs avoir
longuement chiffr, prtend que Fuller s'est tromp en plus. Non, lui
dit le Ngre, l'erreur est de votre ct, car vous avez oubli les
bissextiles; le calcul se trouva juste. On doit ces dtails au docteur
Rush, dont la lettre est cite dans le Voyage de Stedman[298], et ils
sont consigns dans le cinquime tome de l'_American Museum_[299],
imprim il y a quelques annes, Thomas Fuller avoit alors 70 ans.
Brissot, qui l'avoit connu en Virginie, rend le mme tmoignage  son
habilet[300]. On a d'autres exemples de Ngres, qui de tte faisoient
des calculs trs-compliqus, et pour lesquels des Europens toient
obligs de recourir aux rgles de l'arithmtique[301].

[Note 298: _V._ Narrative of a five year's expedition against the
revolted negroes of Surinam, etc., by cap. _J.G. Stedman_, 2 vol.
in-4, London 1796; _V._ t. II, c. XXVI. La traduction franaise de cet
ouvrage, t. III, p. 61 et suiv., dans la question adresse  _Fuller_ a
oubli le mot _secondes_, ce qui rend la question absurde.]

[Note 299: _V._ American Museum, t. V, p. 2.]

[Note 300: _Brissot. V._ ses voyages, t. II, p. 2.]

[Note 301: _V. Clarkson_, p. 125.]

BANNAKER (Benjamin), Ngre du Maryland, tabli  Philadelphie, sans
autre encouragement que sa passion pour acqurir des connoissances, sans
autres livres que les ouvrages de Ferguson, et les table de Tobie Mayer,
s'est appliqu  l'astronomie. Il a publi, pour les annes 1794 et
1795, in-8.,  Philadelphie, des Almanachs astronomiques, dans lesquels
sont calculs et prsents les divers aspects des plantes, la table des
mouvements du soleil et de la lune, de leurs levers, de leurs couchers,
et d'autres calculs[302]. Bannaker a t affranchi.

[Note 302: _Benjamin Bannaker's_, Almanack for 1794, containing the
motions of the sun and moon, the true place and aspects of the planetes,
the rising and setting of the sun and the moon, the eclipses, etc.,
in-8, Philadelphia.

_B. Bannaker's_, Pensilvania, Delaware, Maryland and Virginia, Almanack
for 1795, in-8.]

Dans une lettre congratulatoire que lui adresse le prsident des
tats-Unis[303], Jefferson rtractant, en quelque sorte, ce qu'il avoit
dit dans ses notes sur la Virginie, se rjouit de voir que la nature a
gratifi ses frres noirs, de talens gaux  ceux des autres couleurs;
il en conclut que leur dfaut apparent de gnie n'est du qu' leur
condition dgrade en Afrique et en Amrique.

[Note 303: Ce fait nous est rvl par _Fessenden_, dans son libelle
en 2 vol., intitul: _Democracy unveiled or tyranny stripped of the
garb of patriotism_, by _Christopher Caustic_, 2 vol. in-8, 3 edit.,
New-York 1806, t. II, p. 52. Le libelliste fait un crime  _Jefferson_
d'un acte digne de tout loge.]

Imlay dit avoir connu, dans la nouvelle Angleterre, un Ngre savant en
astronomie, et qui avoit compos des Ephmrides[304]. Il ne le nomme
pas. Si c'est Bannaker, c'est un tmoignage de plus en sa faveur; si
c'est un autre, c'est un tmoignage de plus en faveur des Ngres.

[Note 304: _V._ A Topographical description etc., p. 212 et 213.]

OTHELLO publia, en 1788,  Baltimore, un _Essai contre l'esclavage des
Ngres_.

Les puissances europennes auroient du s'unir, dit-il, pour abolir
ce commerce infernal, et ce sont elles qui ont port la dsolation en
Afrique; elles dclament contre les Algriens, elles maudissent les
barbaresques qui habitent un coin de cette partie du globe, o de
froces Europens vont acheter et enlever des hommes pour les torturer;
et ce sont des nations soi-disant chrtiennes, qui s'avilissent au rle
de bourreaux. Votre conduite, ajoute Othello, compare  vos principes,
n'est-elle pas une ironie sacrilge? Osez parler de civilisation et
d'Evangile, c'est prononcer votre anathme. La supriorit du pouvoir
ne produit en vous qu'une supriorit de brutalit, de barbarie;
la faiblesse, qui appelle la protection, semble y provoquer votre
inhumanit; vos beaux systmes politiques sont souills par des outrages
 la nature humaine et  la majest divine.

Quand l'Amrique s'est insurge contre l'Angleterre, elle a dclar que
tous les hommes ont les mmes droits. Aprs avoir manifest sa haine
contre les tyrans, auroit-elle apostasi ses principes? Il faut bnir
les mesures prises en Pennsylvanie, en faveur des Ngres; mais il faut
excrer celles de la Caroline du Sud qui nagures dfendit d'enseigner 
lire aux esclaves. A qui donc s'adresseront ces malheureux? La loi les
nglige ou les frappe.

Othello peint en traits de feu la douleur et les sanglots d'enfans,
de parens et d'amis, entrans loin du pays qui les vit natre, pays
toujours cher  leur coeur, par le souvenir d'une famille et des
impressions locales; tellement cher, qu'un des articles de leur
superstitieuse crdulit, est d'imaginer qu'ils y retourneront aprs
leur mort. Au bonheur dont ils jouissoient dans leur terre natale,
Othello oppose leur tat horrible en Amrique, o nus, affams, sans
instruction, ils voient tous les maux s'accumuler sur leurs ttes; il
espre qu'enfin leurs cris s'lveront au ciel[305], et que le ciel les
Exaucera.

[Note 305: _V._ American Museum, t. IV, p. 414 et suiv.]

Trs-peu d'ouvrages sont comparables  celui d'Othello, pour la force
des raisons et la chaleur de l'loquence; mais que peuvent l'loquence
et la raison, contre l'avarice et le crime?


CUGOANO (Oltobah), n sur la cte de Fantin, dans la ville d'Agimaque,
raconte lui-mme qu'il fut enlev de son pays avec une vingtaine
d'autres enfans des deux sexes, par des brigands europens qui, en
agitant leurs pistolets et leurs sabres, menaoient de les tuer, s'ils
tentoient de s'chapper.

On les entassa avec d'autres, et bientt, dit-il, je n'entendis plus
que le cliquetis des chanes, le sifflement des coups de fouets, et les
hurlements de mes compatriotes. Esclave  la Grenade, il dut sa libert
 la gnrosit du lord Hoth, qui l'amena en Angleterre. Il y toit,
en 1788, au service de Cosway, premier peintre du prince de Galles.
Piatoli, auteur d'un trait italien, sur les _lieux et les dangers des
spultures_, que Vieq-d'Azir traduisit en franais  la demande de
d'Alembert, Piatoli, qui, dans un long sjour  Londres, connut
particulirement Cugoano, alors g d'environ quarante ans, et mari 
une Anglaise, fait un grand loge de cet Africain; il vante sa pit,
son caractre doux et modeste, ses moeurs intgres et ses talens.

Long-temps esclave, Cugoano avoit partag le sort de ces malheureux, que
l'iniquit des Blancs dprave et calomnie.

Comme Othello, il peint le spectacle lamentable des Africains forcs de
dire un ternel adieu  leur terre natale; les pres, les mres,
les poux, les frres, les enfans invoquant le ciel et la terre, se
prcipitant dans les bras les uns des autres, se baignant de larmes,
s'embrassant pour la dernire fois, et sur le champ arrach  tout
ce qu'ils ont de plus cher. Ce spectacle, dit-il, attendriroit des
monstres, mais non des colons[306].

[Note 306: _V._ ses Rflexions sur la traite et l'esclavage des
Ngres, traduites de l'anglais, in-12, Paris 1788, p. 10.]

A la Grenade, il avoit vu dchirer des Ngres  coups de fouet, pour
avoir t le dimanche  l'glise au lieu d'aller au travail. Il avoit vu
casser les dents  d'autres, pour avoir suc quelques cannes  sucre
[307]. Dans une foule de traits, consigns sur les registres des cours
de justice, il cite le suivant: Lorsque les capitaines Ngriers manquent
de provisions, ou que leur cargaison est trop forte, leur usage est de
jeter  la mer ceux de leurs Ngres qui sont malades, ou dont la vente
promet moins de profit.

[Note 307: _Ibid._, p. 184.]

En 1780, un capitaine ngrier retenu par les vents contraires, sur les
ctes amricaines, et dans un tat de dtresse, choisit cent trente-deux
de ses esclaves les plus malades, et les fit jeter  la mer, lis deux
 deux afin qu'ils ne pussent chapper  la nage. Il esproit que la
compagnie d'assurance le ddommageroit; dans le procs qu'a occasionn
ce crime, il disoit: Les Ngres ne peuvent tre considrs que comme
des btes de somme, et pour allger le vaisseau, il est permis de livrer
aux flots les effets les moins prcieux et les moins lucratifs.

Quelques-uns de ces malheureux s'toient chapps des mains de ceux qui
les lioient, et s'toient eux-mmes prcipits, l'un fut sauv par les
cordes que lui tendirent les matelots d'un autre vaisseau; le barbare
assassin de ces innocens, eut l'audace de le rclamer comme sa
proprit; les juges rejetrent sa demande[308].

[Note 308: _Ibid._, p. 134 et suiv.]

La plupart des auteurs, qui avoient censur le commerce de l'espce
humaine, avoient employ les seules armes de la raison; une voix s'leva
pour faire retentir le cri de la religion, pour prouver, par la
Bible, que le vol, la vente, l'achat des hommes, leur dtention dans
l'esclavage, sont des forfaits dignes de mort; et cette voix tait celle
de Cugoano, qui publia en anglais ses _Rflexions sur la traite et
l'esclavage des Ngres_, dont nous avons une traduction franaise.

Son ouvrage est peu mthodique; il y a des longueurs, parce que la
douleur est verbeuse; l'homme profondment affect, craint toujours
de n'avoir pas assez dit, de n'tre pas assez compris; on y trouve un
talent sans culture, auquel une ducation soigne et fait faire de
grands progrs.

Aprs quelques observations sur les causes qui diffrencient les
complexions et la couleur, telles que le climat, le caractre physique
du pays, le rgime dittique, il demande: s'il est plus criminel
d'tre Noir ou Blanc, que de porter un habit blanc ou noir; si la
couleur et la forme du corps sont un titre pour enchaner des hommes
dont les vices sont l'ouvrage des colons, et que le rgime de la
libert, une ducation chrtienne conduiroient  tout ce qui est bon,
utile et juste; mais puisque les colons ne voient qu' travers les
voiles de l'avarice et de la cupidit, tout esclave a le droit
imprescriptible de se soustraire  leur tyrannie.

Les Ngres n'ont jamais franchi les mers pour voler des Blancs; s'ils
l'eussent fait, les nations europennes crieroient au brigandage, 
l'assassinat; elles se plaignent des barbaresques, tandis qu'elles font
pis  l'gard des Ngres; ainsi  qui doivent rester ces qualifications
odieuses? Les factoreries europennes en Afrique, ne sont que des
cavernes de bandits et de meurtriers; or, voler des hommes, leur ravir
la libert, c'est plus que prendre leurs biens. Dans cette Europe, qui
se prtend civilise, on enchane, ou l'on pend les voleurs, on envoie
au supplice les assassins, et si les ngriers et les colons ne subissent
pas cette peine, c'est que les peuples et les gouvernemens sont
leurs complices, puisque les loix encouragent la traite, et tolrent
l'esclavage. Aux crimes nationaux le ciel inflige quelquefois des
punitions nationales: d'ailleurs, tt ou tard l'injustice est fatale
 ses auteurs. Cette ide qui se rattache aux grandes vues de la
religion, est trs-bien dveloppe dans cet ouvrage; il prdit que le
courroux du ciel frappera l'Angleterre qui, sur la traite annuelle de
quatre-vingt mille esclaves pour les colonies, fait elle seule deux
tiers de ce commerce.

En tout temps il y eut, dit-on, des esclaves; mais en tout temps il y
eut aussi des sclrats; les mauvais exemples n'ont jamais lgitim les
mauvaises actions. Cugoano tablit la comparaison entre l'esclavage
ancien et le moderne, et prouve que ce dernier, chez les chrtiens,
est pire que chez les paens, pire surtout que chez les Hbreux qui
n'enlevoient pas les hommes pour les asservir, ne les vendoient pas sans
leur consentement, et ne mettoient pas  prix la tte des fugitifs. Le
Deuteronome dit mme formellement: Tu ne livreras pas  son matre
l'esclave fugitif qui a cherch un asile dans ta maison[309]. A
l'expiration de la septime anne qui toit jubilaire, l'homme toit
rendu de droit  la libert; en un mot, la servitude chez les Hbreux
n'toit qu'un vasselage temporaire.

[Note 309: _Deuteronome_, XXIII, 15.]

De l'Ancien Testament, l'auteur passe au Nouveau; il en discute les
faits, les principes, et l'on sent quelle supriorit donne  ses
argumens cette morale cleste, qui ordonne d'aimer le prochain comme
nous mmes, de faire  autrui ce que nous dsirons pour nous. Je
voudrois, dit-il, en l'honneur du christianisme, que l'art odieux de
voler les hommes et t connu des paens[310]; il devoit dire: pour
l'honneur des chrtiens. La traite et l'esclavage des Ngres, est la
plus grande iniquit qui dshonore le nom chrtien; mas cette iniquit
dont la religion gmit, ne l'inculpe pas plus que des prvarications des
juges n'inculpent la justice.

[Note 310: La langue anglaise est peut-tre la seule qui, pour
l'action de voler des enfans, ait un terme propre, _kidnap_, verbe, et
ses drivs.]

Le clerg, par son institution, est messager d'quit; il doit veiller
sur la socit, lui dvoiler ses erreurs, la ramener  la vrit,  la
vertu, sinon les pchs publics frappent sur sa tte. Or, il est vident
que les ecclsiastiques ne connoissent pas la vrit, ou qu'ils n'osent
la dire; ds-lors ils entrent en partage des forfaits nationaux.

Il auroit pu ajouter que l'adulation et la lchet sont des vices sur
lesquels le clerg de ces derniers sicles n'instruit presque jamais,
et dont il a souvent donn l'exemple. On connot la conduite et les
rponses de S. Ambrose  Thodose, de S. Basile au prfet Modeste;
d'autres ont occup leurs siges, mais ont-ils eu beaucoup de
successeurs? Quoique Bossuet fut, comme on l'a dit, non un prlat de
cour, mais un prlat  la cour, peut-tre eussent-ils pens que sa
rponse  la question de Louis XIV, sur la comdie, sentoit encore un
peu le courtisan, et pas assez l'vque.

Le bon Cugoano avoit vu partout des temples levs au Dieu des
chrtiens, et des pasteurs chargs de rpter ses prceptes; pouvoit-il
croire que des enfans de l'Evangile fouleroient aux pieds la morale
consacre dans le livre dpositaire des oracles divins? il a eu trop
bonne opinion des Europens, et cette erreur, qui honore son coeur, est
pour eux une fltrissure de plus.

CAPITEIN (Jacques-Elisa-Jean), n en Afrique, fut achet,  Page de sept
ou huit ans, sur les bords de la rivire Saint-Andr, par un marchand
ngrier, qui en fit prsent  l'un de ses amis. Celui-ci donna au jeune
Ngre le nom de Capitein, le fit instruire et baptiser, et l'amena en
Hollande, o il apprit la langue du pays, et se livra d'abord  la
peinture, pour laquelle il avoit une grande inclination. Il fit ses
premires tudes  La Haye. Mlle Roscam, pieuse et savante, qui,
semblable  Mlle Schurman, s'occupoit beaucoup des langues, enseigna
au jeune Africain le latin, et les lmens du grec, de l'hbreu, du
chalden. De La Haye il passa  l'Universit de Leyde, trouva partout
des protecteurs zls, et se livra  la thologie, sous d'habiles
professeurs, avec l'intention de retourner dans son pays pour y porter
la foi  ses compatriotes. Aprs avoir fait, ses cours pendant quatre
ans, il prit ses grades, et fut envoy, en 1742, comme missionnaire
calviniste,  Elmina, en Guine. Une gazette anglaise s'appuyant de
l'autorit de Metzre, ministre de l'Evangile  Harlem, dbitoit, comme
bruit vague, que Capitein, retourn en Guine, y avoit repris les moeurs
idoltres [311]. Cette anecdote est seulement adoucie dans une lettre
que m'adresse de Vos, ministre mennonite d'Amsterdam, auteur de bons
ouvrages contre l'esclavage des Ngres et le duel. Il prtend que
Capitein, cit avec loge avant son dpart, et dont le portrait, grav
par Tanje d'aprs Van Dyck, circuloit dans toute la Hollande, ne soutint
pas sa rputation; qu' son retour en Europe, des bruits fcheux se
rpandirent sur l'immoralit de sa conduite: on assure mme, dit-il,
qu'il n'toit pas loign d'abjurer le christianisme. Si le premier
article est vrai, le second devient probable; comme tant d'autres il se
seroit fait incrdule pour s'tourdir sur les infractions  la morale
vanglique. Cependant ces reproches sont-ils fonds? De Vos lui-mme
en attnue une partie par la manire douteuse dont il les nonce, et
Blumenbach m'a crit et rpt que ses recherches ce lui avaient procur
aucun renseignement contre Capitein, dont il a fait graver le portrait
dans ses recueils sur les varits de figures humaines.

[Note 311: _V_. le journal, the Merchant, n 31, 14 aot 1802.]

Le premier ouvrage de noire Africain est une lgie en vers latins, sur
la mort de Manger, ministre  La Haye, son matre et son ami. Je vais en
citer le commencement, en y joignant une traduction libre.

LGIE [312].

La mort inexorable lance ses traits sur l'Univers, personne n'chappe 
leur atteinte. Elle pntre dans les palais des rois, et leur commande
de dposer le sceptre; aux guerriers, elle arrache leurs trophes, et
leur drobe le spectacle de leur pompe triomphale; les trsors du riche
qu'elle distribue, et la cabane du pauvre deviennent sa proie: sous sa
faux tombent indistinctement la jeunesse et la vieillesse, comme les
pis sous la main du moissonneur. Couverte d'un voile lugubre, elle
franchit le seuil de la demeure de manger. A L'aspect du cyprs
lev devant sa porte, cette illustre cit, La Haye, lve une voix
gmissante. Son pouse chrie se dchire le sein, en couvrant de
larmes le cercueil de son bien-aim; sa dsolation est celle de Nomi,
condamne au veuvage par la mort d'Elimelech. Ses sanglots redoubls
invoquent les manes de son poux, et de ses lvres frmissantes la
douleur s'exhale en ces termes:

Tel que le soleil, sous d'pais nuages, drobe  la terre ses rayons
propices, tel  mes yeux tu disparois,  toi qui faisois mon bonheur,
et qui feras  jamais ma gloire. Je ne t'envie pas l'avantage de me
prcder dans le sjour de l'ternelle flicit; mais toujours prsent 
mes souvenirs, soit que la nuit invite la terre au repos, soit qu'elle
fuye au retour de la lumire, ils accusent le trpas et t'appellent dans
ma couche solitaire. Quand natra le jour qui doit renouer pour nous les
liens de l'hymen? Contriste par ce crpe funbre qui entoure l'asile
consacr par toi  la pit et  l'tude, mon ame s'vanouit en voyant
des torrens de pleurs ruisseler des yeux de ces enfans, les gages de
notre tendresse. Quand, dchir par la dent sanguinaire du loup, le
berger a pri, ses brebis gares rclament en vain leur conducteur, et
font retentir les airs de blemens plaintifs: ainsi retentissent nos
foyers des cris de la dsolation en contemplant ton cadavre inanim. A
ces cris de la veuve et des orphelins se mlent les accens de la posie
qui dplore ta perte, en vers dignes d'un tel sujet.

Il n'est plus ce mortel, l'honneur du clerg et de son pouse; ce mortel
galement chri d'une nation pieuse, et des rgulateurs de la puissance.
Elles sont fermes ces lvres sur lesquelles la religion avoit imprim
sa sagesse, sur lesquelles je cueillois des consolations. Avec quelle
rapidit s'est teinte cette voix, que le ciel avoit doue de la plus
suave loquence! Que l'antiquit vante celle du vieux Nestor; Nestor
dans Manger et trouv un vainqueur, etc.


[Note 312: ELEGIA.

  Invida mors totum vibrat sua tela per orbem:
  Et gestit quemvis succubuisse sibi.
  Illa, metus expers, penetrat conclavia regum:
  Imperiique manu ponere sceptra iubet.
  Non sinit illa diu partos spectare triumphos:
  Linquere sed cogit, clara tropaea duces.
  Divitis et gazas, aliis ut dividat, omnes,
  Mendicique casam vindicat illa sibi.
  Falce senes, juvenes, nullo discrimine, dura,
  Instar aristarum, demetit illa simul.
  Hinc fuit illa audax, nigro vilamine tecta,
  Limina Mangeri sollicitare domus.

  Hujus ut ante domum steterat funesta cypressus,
  Luctisonos gemitus nobilis Haga dedit.
  Hunc lacrymis tinxit gravibus carissima conjux,
  Dum sua tundebat pectora spe manu.
  Non aliter Naomi, cum te viduata marito,
  Profudit lacrymas, Elimeleche, tua.
  Spe sui manes civit gemebunda mariti,
  Edidit et tales ore tremente sonos:
  Condit ut obscuro vultum velamine Phaebus,
  Tractibus ut terr lumina grata neget;
  O decus immortale meum, mea sola voluptas!
  Sic fugis ex oculis in mea damna meis.
  Non equidem invideo, consors, quod te ocyor aura

  Transtulit ad ltas thereasque domos,
  Sed quoties maudo placid mea membra quieti,
  Sive dies veniat, sum memor usque tui.
  Te thalamus noster raptum mihi funere poscit.
  Quis renovet nobis foedera rupta dies?
  En tua sacra deo sedes studiisque dicata,
  Te propter, msti signa doloris habet.
  Quod magis, effusas, veluti de flumine pleno,
  Dant lacrymas nostri pignora cara toti.
  Dentibus ut misere fido pastore lupinis
  Conscisso tenerae disjiciuntur oves,
  Aeraque horrendis, feriunt balatibus altum,
  Dum scissum adspiciunt voce cientque ducem:

  Sic querulis nostras implent ululatibus des,
  Dum jacet in lecto corpus inane tuum.
  Succinit huic vatum vidu pia turba querenti,
  Funera qu celebrat conveniente modo
  Grande sacerdotum decus, et mea gloria cessat,
  Delicium domini, gentis amorque pi!
  Clauditur os blandum sacro de fonte rigatum;
  Fonte meam possum quo relevare sitim!
  Hei mihi! quam subito fugit facundia lingu,
  Clesti dederat quo mihi melle frui.
  Nestoris eloquium veteres jactate poet,
  Ipso Mangerius Nestore major erat, etc.]

Pour son entre  l'Universit de Leyde, Capitein publia, sur la
vocation des Gentils[313], une dissertation latine divise en trois
parties; il y tablit, d'aprs l'Ecriture sainte, la certitude de
cette promesse, qui embrasse l'universalit des peuples, quoique la
manifestation de l'Evangile ne doive s'oprer chez eux que d'une manire
successive. Il veut que, pour cooprer  cet gard aux desseins de
Dieu, on favorise l'tude de leurs langues, et qu'on leur envoie des
missionnaires qui, par la voie douce de la persuasion, s'en faisant
aimer, les disposeront  recevoir la lumire vanglique.

[Note 313: De vocatione Ethnicorum.]

Les Espagnols, et plus encore les Portugais, sont incontestablement les
nations qui traitent le mieux les Ngres. Chez eux, le christianisme
inspire un caractre de paternit qui place les esclaves  trs-peu
de distance des matres. Ceux-ci n'ont pas tabli la noblesse de la
couleur, ne ddaignent pas de s'unir par le mariage avec des Ngresses,
et facilitent aux esclaves les moyens de reconqurir la libert.

Dans les autres colonies, souvent on a vu des planteurs s'opposer  ce
que leurs Ngres fussent instruits d'une religion qui proclame l'galit
des hommes sortis d'une souche commune, participant tous aux bienfaits
du Pre des humains, qui ne fait acception de personne. Une foule
d'crivains ont dvelopp ces vrits consolantes: parmi ceux de nos
jours, il suffit de citer Robert-Robinson[314], Hayer, Roustan, Ryan
traduit en franais par Boulard; Turgot, dans un discours magnifique que
m'a communiqu Dupont de Nemours, qui se propose de le publier, etc. La
tyrannie politique et l'esclavage sont des attentats contre l'Evangile.
La basse adulation d'un grand nombre d'vques et de prtres n'a pu
faire introduire d'autres maximes, qu'en dnaturant la religion.

[Note 314: Slavery inconsistent with the spirit of Christianity,
a sermon preached at Cambridge, etc., by _Robert Robinson_, in-8,
Cambridge 1788. Il assure, p. 14, que les Africains ont les premiers
baptis des enfans pour les sauver de l'esclavage.]

Des planteurs hollandais, touffant la voix de la conscience, furent
sans doute les instigateurs de Capitein, devenu l'apologiste d'une
mauvaise cause. Croyant, ou feignant de croire, que par le maintien de
la servitude on favoriseroit la propagation de la foi, il composa une
dissertation politico-thologique pour soutenir que l'esclavage n'est
pas oppos  la libert vanglique[315]. Cette assertion scandaleuse se
reproduisit, il y a quelques annes, dans les tats-Unis. Un ministre,
nomm John Beck, osa prcher et imprimer, en 1801, deux sermons pour la
justifier[316]. Sachons gr  Humphrey d'avoir attach le nom de John
Beck au poteau de l'ignominie[317].

[Note 315: _Dissertatio politico-theologica de servitude libertati
christianae non contrria, quam sub praeside_ J. Van den Honert,
_publicae disquisitioni subjicit_ J.T.J Capitein, _afer, in 4, Lugduni
Betavorum_, 1742.]

[Note 316: The Doctrine of perpetual bondage reconciliable with the
infinite justice of God, a truth plainly asserted in the jewish and
christian scripture, by _John Beck,_ etc]

[Note 317: A Valecdictory discurse delivered before the _Cincinnati_
of Connecticut at Hartford July 4th 1804, at the dissolution of the
society, by _D. Humphrey_, in-8, Boston 1804.]

Capitein ne se dissimule pas la difficult de son entreprise, et
particulirement de rpondre  ce texte de S. Paul: _Vous avez t
rachets, ne vous rendez esclaves de personne[318]. Il suppose (je ne
dis pas il prouve) que cette dcision exclut seulement les engagemens
avec des matres idoltres, pour faire le mtier de gladiateurs, ou
descendre dans l'arne contre les btes froces[319], ainsi qu'il se
pratiquoit chez les Romains. Il s'objecte sans les discuter, le clbre
dit par lequel Constantin autorisa les affranchissement et l'usage des
chrtiens mentionn dans les crits des Pres, de donner la libert 
des esclaves, surtout  la fte de Pques. De toutes parts s'lvent les
cris de l'histoire en faveur de ces affranchissemens, dont on trouve les
formules dans Marculfe; et parce que la loi toit seulement facultative,
Capitein en infre la lgitimit de l'esclavage; assurment c'est forcer
la consquence.

[Note 318: I. Cors. VII, 23. _Pretio empti estis, nolite fieri servi
hominum_.]

[Note 319: p. 27.]

Il s'appuie du tmoignage de Busbec, pour tablie que l'abrogation de la
servitude n'a pas t sans de grands inconvniens, et que si elle avoit
t conserve, on ne verroit pas tant de crimes commis, ni d'chafauds
levs pour contenir des gens qui n'ont rien  perdre[320]: mais
l'esclavage inflig comme punition lgitime, ne lgitime pas l'esclavage
des Ngres; et d'ailleurs l'autorit de Busbec n'est rien moins qu'une
preuve.

[Note 320: _V. Epistola turcica, Lugduni Batavorum_ 1633, p. 160 et
161.]

Cette dissertation latine de Capitein, riche en rudition, mais
trs-pauvre en raisonnemens, traduite en hollandais par Wilhem[321], a
t imprime quatre fois; tout ce qu'on peut induire de plus sens des
paralogismes de ce Ngre,  qui ses compatriotes ne voteront srement
pas des remercmens, c'est que les peuples et les individus injustement
asservis doivent se rsigner  leur malheureux sort, quand ils ne
peuvent rompre leurs fers.

[Note 321: _V._ Staatkundig-godgeleerd onderzoeksschrift over de
slaverny, als niet strydig tegen de christelike vriheid, etc., uit het
latyn vertaalt door heer de _Wilhelm_, in-4, Leiden 1742.]

Gallandat, qui, dans les mmoires de l'acadmie de Flessingue a publi
une instruction sur la traite des esclaves, montre bien peu de jugement
en louant l'ouvrage de Capitein[322] sur cet objet.

[Note 322: _V._ Noodige onderrichtingen voor de staafhandelaaren, t.
I. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch genootschap, etc., te
Middelburg 1769, p. 425.]

On a encore de cet africain un petit volume in-4, de Sermons en langue
hollandaise, prchs dans diffrentes villes, et imprims  Amsterdam en
1742[323].

[Note 323: _V._ Vit gewrogte predicatien zynde de trowherrige
wermaaninge van den apostel der huydenen Paulus, aan zynen zoon
Timotheus vit. II _Timotheus_, II, p. 8; te Muiderberger, dan 20 mai
1742, alsmede de voornamste goederen van de opperste wysheit wit
sprenken VIII, vers 18, in twee predicatien in s'Gravenhage, den 27
mai 1742; en t'ouderkerk aan den Amstel, den 6 juny 1742, gedaan door
_J.E.J. Capitein_, africaansche Moor, beroepen predikant or d'elmina,
aan het kasteel S. George, in-4, te Amsterdam.]



WILLIAMS. La notice concernant le pote ngre, dont on va parler, est
tire en partie de l'_Histoire de la Jamaque_, par Edouard Long, qu'on
ne souponnera pas d'tre trop favorable aux Ngres, car sa prvention
contre eux perce, mme  travers les loges que la force de la vrit
lui arrache.

Francis Williams naquit  la Jamaque, vers la fin du dix-septime
sicle, ou au commencement du dix-huitime, car il mourut g de
soixante-dix ans, peu avant la publication de l'ouvrage de Long, qui
parut en 1774. Frapp des talens prcoces de ce jeune Ngre, le duc
de Montagu, gouverneur de l'le, voulut essayer si par une ducation
cultive, il pourroit gal un Blanc plac dans les mmes circonstances.
Francis Williams, envoy en Angleterre, commena ses tudes dans des
coles particulires, d'o il passa  l'Universit de Cambridge; il y
fit, sous d'habiles matres, des progrs dans les mathmatiques.

Pendant son sjour en Europe il publia la ballade qui commence par ce
vers:

    Welcome, welcome brother debtor.


Cette pice obtint une telle vogue en Angleterre, que certains hommes,
irrits de trouver du mrite dans un Noir, tentrent, mais sans succs,
de lui en disputer la proprit.

Williams tant repass  la Jamaque, le duc de Montagu, son protecteur,
vouloit lui obtenir une place dans le conseil du gouvernement, qui s'y
refusa: Williams ouvrit alors une cole o il enseignoit le latin et les
mathmatiques, il s'toit prpar un successeur dans un jeune Ngre qui
malheureusement tomba en dmence. Edouard Long se hte de citer ce fait,
comme preuve dmonstrative que les ttes africaines sont incapables de
recherches abstruses, tels que les problmes de la haute gomtrie,
quoique cependant il accorde aux Ngres croles plus d'aptitude qu'aux
natifs d'Afrique. Assurment si un fait particulier comportoit une
induction gnrale, comme l'exercice des facults intellectuelles a
proportionnment drang plus de ttes parmi les savans et les gens
de lettres que dans les autres classes de la socit, il faudroit en
conclure qu'aucune n'est propre aux mditation profondes.

Au reste, Long se rfute lui-mme, car, forc de reconnotre dans
Williams du talent pour les mathmatiques, il auroit pu, avec autant de
justesse, tirer une conclusion absolument contraire.

Il prtend que William ddaignoit ses parens, qu'il toit dur, presque
cruel envers ses enfans et ses esclaves. Il affectoit un costume
particulier; et portoit une longue perruque, pour donner une haute ide
de son savoir; lui-mme se dfinissoit un Blanc sous une peau noire, car
il mprisoit les hommes de sa couleur. Il soutenoit d'ailleurs que le
Ngre et le Blanc, chacun parfait dans son espce, toient suprieurs
aux Multres, formes d'un mlange htrogne. Ce portrait peut tre
vrai, mais il faut se rappeler qu'il n'est pas trac par une main amie.

Il parot que Williams avoit fait beaucoup de pices en vers latins;
il aimoit ce genre de composition, et il toit dans l'habitude d'en
adresser aux nouveaux gouverneurs. Celle qu'il fit pour Haldane est
insre dans Edouard Long, qui l'a critique plus que svrement,
quoique lui-mme ait cru devoir la traduire, ou plutt la paraphraser en
vers anglais. Williams ayant donn  sa muse l'pithte de _Nigerrima_,
l'historien se permet de fades plaisanteries sur cette nouvelle venue
dans la famille des neuf soeurs, et l'appelle _Madame Ethiopissa_. Parce
qu'il y a trois ou quatre demi-vers de rminiscence ou d'imitation dans
la pice, il reproche  l'auteur comme plagiat, non des ides, mais
l'emploi de certaines expressions, attendu qu'on les trouve dans les
bons potes; et comme on les trouve galement dans les dictionnaires,
c'est l'inculper de faire des vers latins avec des mots latins. C'est
ainsi que Lauder, si bien rfut par le savant vque de Salisbury,
Douglas, accusoit Milton d'avoit pill les modernes.

Edouard Long reproche encore  Williams de flatter bassement le nouveau
gouverneur, en le comparant aux hros de l'antiquit. Cette accusation
est mieux fonde; malheureusement elle frappe sur la presque totalit
des potes. N'ont-ils pas toujours encens la puissance? N'ont-ils pas
adul un des hommes les plus criminels de Rome,  tel point que le nom
de _Mcne_ est devenu classique? Si l'on excepte Chruchil, Akenside,
Pope, Jol Barlow et quelques autres, les potes sur cet article sont
tous des Waller.

A l'occasion de cette pice latine, Nickols, indign contre les colons
qui vouloient assimiler les Noirs aux singes, s'crioit: Je n'ai
jamais ou dire qu'un Orang-outang ait _compos des odes_[324]. Parmi
les dfenseurs de l'esclavage, on ne trouveroit pas, dit-il, la moiti
du mrite littraire de Phillis-Wheatley et de Francis Williams. Pour
mettre le lecteur a porte d'apprcier les talens de ce dernier, nous
joignons ici ce pome, avec un essai de traduction en prose franaise:

[Note 324: _V._ Letter to the treasurer of the society instituted for
the purpose of effecting the abolition of the slaves trade frome the
rev. _Robert Boucher Nickolls_, dean of Middleham, etc., in-8, London
1788, p. 46.]

_Au trs-intgre et puissant George Haldane, cuyer, gouverneur de la
Jamaque, qui runit au suprme degr la vertu et la valeur_ [325].

[Note 325:

  Integerrimo et fortissimo viro
  Georgio Haldano, armigero,
  Insulae Jamaicensis gubernatori;
  Cui, omnes morum, virtutumque dotes bellicarum,
      In cumulum accesserunt.

                 CARMEN.

  Denique venturum fatis volventibus annum,
  Cuncta per extensum lta videnda diem,
  Excussis adsunt curis, sub imagine clara
  Felices populi, terraque lege virens.
  Te duce, qu fuerant male suada mente peracta
  Irrita conspectu non reditura tuo.
  Ergo omnis populus, nec non plebecula cernet
  Hsurum collo te _relegasse_ jugum,
  Et mala, qu diris quondam cruciatibus, insons
  Insula passa fuit; condoluisset onus,
  Ni victrix tua Marte manus prius inclyta, nostris
  Sponte ruinosis rebus adesse velit.
  Optimus es servus regi servire Britanno,
  Dum gaudet genio scotica terra tuo:
  Optimus heroum populi fulcire ruinam;
  Insula dura superest ipse superstes eris.
  Victorem agnoscet te _Guadaloupa_, suorum
  Despiciet merito diruta castra ducum.
  Aurea vexillis flebit jactantibus _Iris_,
  Cumque suis populis, oppida victa gemet.
  Crede, meum non est, vir Marti chare, _Minerva_
  Denegat _thiopi_ bella sonare ducum.
  Concilio, caneret te _Buchananus_ et armis,
  Carmine _Peleid_, scriberet ille parem.
  Ille poeta, decus patri, tua facta referre
  Dignior, altisono vixque _Marone_ minor.
  Flammiferos agitante suos sub sole jugales
  Vivimus; eloquium deficit omne focis.
  Hoc domum accipias multa fuligine fusum
  Ore sonaturo; non cute, corde valet.
  Pollenti stabilita manu, Deus almus, eandem
  Omnigenis animam, nil prohibente dedit.
  Ipsa coloris egens virtus, prudentia; honesto
  Nullus inest animo, nullus in arte color.
  Cur timeas, quamvis, dubitesve, nigerrima celsam
  Csaris occidui, scandere musa domum?
  Vade salutatum, nec sit tibi causa pudoris,
  _Candida quod nigra corpora pelle geris_!
  Integritas morum _Maurum_ magis ornat, et ardor
  Ingenii, et docto dulcis in ore decor;
  Hunc, mage cot sapiens, patri virtutis amorque,
  Eximit  sociis, conspicuumque facit.
  Insula me genuit, celebres aluere _Britanni_
  Insula, te salvo non dolitura patre.
  Hoc precor  nullo videant te fine regentem
  Florentes populos, terra, deique locus!]

Enfin nos douleurs s'vanouissent, et l'esprance radieuse entr'ouvre un
avenir qui promet  ce peuple ranim, de couler sous l'empire de la loi
des jours et des annes prospres. Dans le nant sont rentrs, pour
ne plus en sortir, des rglemens dsavous par la raison. Toutes les
classes de la socit te fliciteront d'avoir bris le joug suspendu sur
leurs ttes, et consol notre le des tourmens _immrits_ dont elle
toit victime, Ils peseroient encore sur elle, si ta valeur ne soutenoit
notre existence politique sur le penchant de sa ruine.

L'cosse s'applaudit d'avoir enfant celui dont le gnie rend des
services si minens au trne britannique. Hros destin  fixer le sort
chancelant d'une nation, ta mmoire parmi nous durera autant que notre
le. La Guadeloupe te contemplera victorieux sur le sol o campoient ses
lgions disperses, et l'empire des lys se couvrira de deuil en voyant
ses tendards s'chapper de ses mains, ses peuples vaincus, ses cits
envahies.

Mais Minerve permet-elle  un thiopien de chanter les exploits des
grands capitaines? Il en toit digne cet illustre Buchanan, le coryphe
des potes de sa patrie, et l'mule de Virgile. Il diroit que Haldane,
ce favori de Mars, gale le fils de Ple dans les conseils et dans les
combats.

L'astre du jour prcipitant ses coursiers, verse sur notre climat des
torrens de feu qui touffent ma voix; en agrant les vers que t'adresse
un pote, oublie la teinte de sa peau, pour ne penser qu' son coeur.
Dans des corps diversement configurs, la puissance du Crateur a plac
des ames homognes; et qu'importe la couleur  la probit,  toutes les
vertus?

Sous ta robe rembrunie, Muse, ose pntrer dans la demeure du Csar des
Indes occidentales, vas lui offrir tes hommages: ta face noire ne peut
tre pour toi un sujet de honte; l'intgrit des moeurs, l'clat des
talens et la douce loquence peuvent orner une figure africaine. Qu'
l'amour de la sagesse il unisse celui de la patrie; ces qualits, en
le discernant du vulgaire de sa caste, acquirent par le contraste un
reflet plus brillant.

Cette le m'a vu natre et crotre sous les auspices de la clbre
Angleterre; cette le, tant que tu vivras, n'aura pas  pleurer la perte
d'un pre. Puisse, sous ton gouvernement, la divinit tutlaire de notre
contre la conserver  jamais florissante!

Vassa. Olaudad Equiano, plus connu sous le nom de Gustave Vassa, naquit,
en 1754,  Essaka, charmante et fertile valle  grande distance de la
cte et de la capitale du Bnin, dont elle est cense faire partie,
quoiqu'elle se gouverne d'une manire  peu prs indpendante, sous
l'autorit de quelques anciens ou chefs, du nombre desquels toit son
pre.

A l'ge de onze ans, Vassa fut enlev avec sa soeur par des voleurs
d'enfans, pour tre tran en esclavage; bientt les barbares lui
ravirent encore la consolation de mler ses larmes  celles de sa soeur;
spar d'elle  jamais il fut jet dans un btiment ngrier, et aprs
une traverse dont il raconte les horreurs, il fut vendu aux Barbades,
et revendu  un lieutenant de vaisseau qui l'amena en Angleterre. Il
l'accompagna  Guernesey, au sige de Louisbourg en Canada, par l'amiral
Boscaven, en 1758, et au sige de Belle-Ile, en 1761.

Les vnemens l'ayant report dans le nouveau Monde, une perfidie le
remit dans les fers. Vendu  Montserrat, Vassa, jouet de la fortune,
tantt libre, tantt esclave ou domestique, fit une multitude de
voyages dans la plupart des Antilles et sur divers points du continent
amricain, revint souvent en Europe, visita l'Espagne, le Portugal,
l'Italie, la Turquie et le Groenland. Son amour pour la libert, dont il
avoit got les prmices dans son enfance, s'irritoit par les obstacles
qui l'empchoient de la recouvrer. Vainement il avoit espr qu'un zle
soutenu pour le service de ses matres lui procureroit cet avantage: la
justice et trouv l un titre de plus pour briser ses fers;  l'avarice
ce fut un motif de plus pour les resserrer. Avec des hommes dvors de
la soif de l'or, il vit qu'il falloit tenter d'autres moyens; ds-lors,
s'imposant la plus svre conomie, il commena avec trois _pences_
(environ 6 sols), un trs-petit commerce qui lui russit assez pour
amasser un pcule modique, malgr les avaries multiplies que lui causa
la friponnerie des Blancs. Enfin, en 1781, chapp aux dangers de la mer
o plusieurs fois il avoit fait naufrage; chapp aux cruauts de ses
matres, dont un  Savannah faillit l'assassiner; aprs trente ans d'une
vie errante et orageuse, Vassa, rendu  la libert, vint se fixer 
Londres, s'y maria, et publia ses mmoires[326], rimprims dans les
deux Mondes, et dont la neuvime dition est de 1794. Les tmoignages
les plus honorables qui l'accompagnent, attestent que lui-mme les a
rdigs. Cette prcaution est utile contre une classe d'individus
toujours disposs  calomnier les Ngres, pour attnuer le crime de
leurs oppresseurs.

[Note 326: The interesting narrative of the life of Olaudah Equiano,
or _Gustavus Vassa,_ the African, written by himself, 9e dition, in-8,
London 1794, avec le portrait de l'auteur.]

L'ouvrage est crit avec la navet, j'ai presque dit la crudit de
caractre d'un homme de la nature; c'est la manire de Daniel de Fo,
dans son Robinson Cruso; c'est celle de Jamerai Duval, qui, de gardien
de vaches chez des hermites, devint bibliothcaire de l'empereur
Franois 1er, et dont les mmoires indite, mais trs-dignes de voir le
jour, sont entre les mains d'Ameilhon[327].

[Note 327: Les deux volumes publis de ses oeuvres n'en forment que la
moindre partie, et la moins intressante.]

On s'associe aux mouvemens de surprise que causent  Vassa un
tremblement de terre, l'aspect de la neige, une peinture, une montre, un
quart de cercle, et  la manire dont il interroge sa raison sur
l'usage des instrumens. L'art de la navigation avoit pour lui un charme
inexprimable; il y entrevoyoit d'ailleurs un moyen d'chapper un jour 
l'esclavage; en consquence il fit prix avec un capitaine de btiment
pour lui donner des leons souvent interrompues et contraries, mais
l'activit et l'intelligence du disciple supploient  tout. Le docteur
Irvin, qu'il avoit servi, lui avoit enseign la manire de dessaler
l'eau de la mer par la distillation. Quelque temps aprs Vassa tant
d'une expdition qui avoit pour objet de chercher le passage au Nord,
dans un moment de dtresse, il fit usage des procds du docteur, et
fournit  l'quipage de l'eau potable.

Quoiqu'enlev trs-jeune de son pays, sa tendresse pour sa famille et sa
mmoire lui avoient conserv une riche provision de souvenirs. On lit
avec intrt la description qu'il fait de cette contre, o la nature
fconde prodigue ses bienfaits. L'agriculture est la principale
occupation des habitans, qui sont trs-laborieux, quoiqu'ils ayent une
passion dmesure pour la posie, la musique et la danse. Vassa se
rappelle parfaitement que les mdecins du Bnin supplent  la saigne
par des ventouses; qu'ils excellent dans l'art de gurir les plaies,
et de combattre l'effet des poisons. Il trace un tableau curieux des
superstitions, des habitudes de son pays, qu'il compare avec celles des
contres o il a voyag. Ainsi  Smyrne il retrouve parmi les Grecs les
danses usites dans le Benin; ailleurs il met en parallle les coutumes
des Juifs, et celles de ses compatriotes chez lesquels la circoncision
est gnralement admise. On y est cens contracter une impuret lgale
par l'attouchement d'un mort, et les femmes y sont sujettes aux mmes
purifications que chez les Hbreux.

Un effet de l'adversit est souvent de donner plus d'nergie aux
sentimens religieux. L'homme abandonn des hommes et malheureux sur la
terre, lve ses affections au ciel pour y chercher un consolateur et un
pre: tel toit Vassa. Il ne succomba point  la continuit des maux qui
pesoient sur lui; pntr de la prsence du souverain tre, il portoit
ses regards au del des bornes de la vie, vers une rgion nouvelle.

Long-temps incertain sur le choix d'une religion, il peint avec nergie
ses anxits, dans un pome de cent douze vers anglais, qui fait partie
de ses Mmoires. Il toit choqu de voir dans toutes les socits
chrtiennes, tant de gens dont les actions heurtent directement les
principes, qui blasphment le nom de Dieu, dont ils se prtendent les
adorateurs: par exemple, il s'indigne de ce que le roi de Naples et sa
cour alloient le dimanche  l'Opra. Il voyoit des hommes observer, les
uns quatre, les autres six ou sept prceptes du dcalogue, et il ne
concevoit pas qu'on pt tre vertueux  moiti. Il ignoroit que, suivant
l'expression de Nicole, on ne peut rien conclure de la doctrine 
la conduite, ni de la conduite  la doctrine. Baptis dans l'glise
anglicane, aprs avoir flott dans l'incertitude, il se fit mthodiste;
on fut mme sur le point de l'envoyer comme missionnaire, en Afrique.

A l'cole de l'adversit, Vassa toit devenu trs-sensible aux
infortunes des autres, et personne plus que lui ne pouvoit s'appliquer
la maxime de Trence. Il dplore le sort des Grecs, traits par les
Turcs  peu prs comme le sont les Ngres par les colons; il s'attendrit
mme sur les galriens de Gnes, envers lesquels on outrepassoit les
bornes d'une juste punition.

Il avoit vu ses compatriotes africains en proie  tous les supplices
que peuvent inventer la cupidit et la rage; il met en contraste cette
cruaut et la morale de l'Evangile, ce sont les extrmes; il propose
des vues sur la direction d'un commerce europen avec l'Afrique, qui du
moins ne blesseroit pas la justice. En 1789, il prsenta au Parlement
d'Angleterre une ptition pour la suppression de la traite. Si Vassa vit
encore, le bill rendu dernirement sur cet objet aura consol son coeur
et sa vieillesse. Certes il seroit bien  plaindre celui qui, aprs
avoir lu ses mmoires, n'prouveroit pas pour l'auteur des sentimens
d'affection.

Son fils, vers dans la bibliographie, est devenu sous-bibliothcaire du
chevalier Banks, et secrtaire du comit de vaccine.



SANCHO. La mre d'Ignace Sancho, jete sur un btiment ngrier, parti de
Guine pour les possessions espagnoles en Amrique, le mit au monde
dans la traverse, en 1729; arriv  Carthagne, il y fut baptis par
l'vque, sous le nom d'_Ignace_. Le changement de climat conduisit
promptement sa mre au tombeau; son pre, livr aux horreurs de
l'esclavage, se tua dans un moment de dsespoir.

Ignace n'avoit pas deux ans, lorsqu'il fut amen en Angleterre par son
matre, qui en fit prsent  trois demoiselles soeurs, rsidantes 
Greenwich. Son caractre, qu'on assimiloit  celui de l'cuyer de don
Quichotte, lui en fit donner le nom. Le jeune Sancho parvint 
se concilier la bienveillance du duc de Montagu, qui rsidoit 
Black-Heath. Ce lord admiroit en lui une franchise qui n'toit pas
avilie par la servitude, ni altre par une fausse ducation; il
l'appeloit souvent, lui prtoit des livres, et recommandoit aux trois
soeurs de cultiver son esprit; mais prs d'elles, Sancho eut lieu
d'apprendre que l'ignorance est un des moyens par lesquels on asservit
les Africains, et que dans l'opinion des planteurs, instruire les
Ngres, c'est les manciper; souvent elles le menaoient de le replonger
dans l'esclavage. L'amour de la libert qui fermentoit dans son ame,
s'exaltoit encore par l'tude et la mditation; il conut une passion
violente pour une jeune personne, ce qui lui attira des reproches d'un
autre genre de la part des trois soeurs; il prit alors le parti de
quitter leur maison. Mais le duc, son patron, toit mort; Sancho, rduit
 la misre, employa 5 shellings qui lui restoient,  l'achat d'un vieux
pistolet, pour terminer sa vie de la mme manire que son pre: alors
la duchesse, qui d'abord l'avoit mal accueilli, et qui cependant
l'estimoit, l'accepta pour tre sommelier; il exera cet emploi jusqu'
la mort de sa patrone. Par son conomie et un legs de cette dame, il se
trouvoit possesseur de 70 livres sterlings, et de 30 d'annuit.

A la passion de l'tude, il mla quelque temps celles du thtre, des
femmes et du jeu; il renona aux cartes  la suite d'une partie o un
Juif lui avoit gagn ses habits. Il dpensa son dernier shelling pour
aller  Drury-Lane, voir jouer Garrik, dont ensuite il devint ami; puis
il voulut se faire acteur dans Othello et Oronoko; mais une articulation
dfectueuse l'empchant de russir dans un tat qu'il avoit envisag
comme une ressource contre l'adversit, il entra au service du chapelain
de la maison Montagu, et sa conduite, devenue trs-rgulire, lui mrita
la main d'une personne intressante, ne dans les Indes occidentales.

Vers 1773, des attaques de goutte et la modicit de sa fortune,
l'auroient replong dans l'indigence, si la gnrosit de ses
protecteurs et son conomie ne lui avoient facilit les moyens de faire
un commerce honnte. Par son industrie et celle de sa femme, il leva
sa nombreuse famille; l'estime gnrale fut le prix de ses vertus
domestiques. Il mourut le 15 dcembre 1780. Aprs sa mort, on donna
au profit de sa famille, en 2 volumes in-8, une belle dition de ses
lettres, qui furent bien reues. En 1783, elles furent rimprimes, avec
la vie et le portrait de l'auteur, peint par Gainsboroug, et grav par
Bartolozzi[328]. On y a intercal quelques articles qu'il avoit publis
dans les Journaux.

[Note 328: Letters of the late _Ignatius Sancho_, an African, etc., to
which are prefixed memoirs of his life, 2 vol. in-8, London 1782.]

Jefferson lui reproche de se livrer  son imagination, dont la marche
excentrique est, dit-il, semblable  ces mtores fugitifs qui
sillonnent le firmament. Cependant il lui accorde un style facile, et
des tournures heureuses, en avouant que ses crits respirent les plus
douces effusions du sentiment. Imlay dclare qu'il n'a pas eu occasion
de les lire, mais que l'erreur de Jefferson, dans ses jugemens
concernant les Ngres, rend suspect celui qu'il porte de Sancho[329].

[Note 329: V. _Imlay_, p. 215.]

Les lettres sont un genre de littrature qui n'est gure susceptible
d'analyse, soit  raison de la varit des sujets qu'elles embrassent,
soit par la libert que se donne l'auteur d'en grouper plusieurs dans
la mme lettre, d'approfondir les uns lorsqu' peine il effleure les
autres, et souvent de s'lancer hors de son sujet, pour finir par des
digressions. On lit Mad. de Svign; mais personne ne proposa jamais de
l'analyser. Assurment on ne peut lui comparer l'auteur africain; mais
dans le genre o s'est illustre Mad. de Svign, aprs elle il est
encore des places trs-honorables. Le style pistolaire de Sancho
approche de celui de Sterne, dont il a les beauts et les dfauts, et
avec lequel il toit en relation. Le troisime volume des lettres de
Sterne en contient une trs-belle  Sancho, o il lui dit que les
varits de la nature dans l'espce humaine ne rompent pas les liens de
consanguinit; il exprime son indignation, de ce que certains hommes
veulent ravaler une portion de leurs semblables au rang des brutes, afin
de pouvoir impunment les traiter comme tels[330].

[Note 330: _V._ Letters of the rev. _Lawrence Sterne_, to his intimate
friend, etc., 3 vol. in-8, London 1775.]

Quelquefois Sancho descend au ton trivial; quelquefois s'levant avec
son sujet, il est potique; mais en gnral il a la grce et la lgret
du style pistolaire. Spirituellement badin, lorsqu'entre l'empire
tyrannique de la mode  gauche, la sant et le bonheur  droite, il
place un homme du monde irrsolu dans son choix.

Grave quand il expose les motifs de la providence, qui a donn au gnie
la pauvret pour compagne; pompeux lorsqu'interrogeant la nature, elle
lui montre partout les ouvrages et la main du Crateur.

D'aprs le plan de la divinit, le commerce, dit-il, doit rendre
communes  tout le globe les productions de chaque contre, unir les
nations par le sentiment des besoins rciproques, les liens de l'amiti
fraternelle, et faciliter la diffusion gnrale des bienfaits de
l'Evangile; mais ces pauvres Africains, que le ciel a gratifis, d'un
sol riche et _luxuriant_[331], sont la portion la plus malheureuse de
l'humanit, par l'horrible trafic des esclaves; et ce sont des chrtiens
qui le font.

[Note 331: C'est le terme anglais qui dit plus que fertile; notre
langue n'a pas d'quivalent.]

On se rappelle la fin tragique du docteur Dodd, condamn  mort pour
crime de faux, et dont toute la vie antrieure avoit t un modle de
sagesse. On regrette qu'il ait subi son supplice, quand on a lu la
lettre dans laquelle Sancho dveloppe les raisons qui militoient pour
lui obtenir sa grce.

On contesteroit quelques-unes des assertions morales de Sancho, si ses
crits n'offroient d'ailleurs des hommages multiplis  la vertu. Il la
fait aimer en peignant les remords de la duchesse de K...., bourrele
par cette conscience qui est, dit-il, le _grand chancelier de l'ame_.
Agissez donc de manire  mriter toujours l'approbation de votre
coeur..... Pour tre vraiment brave, il faut tre vraiment bon..... Nous
avons la raison pour gouvernail, la religion pour ancre, l'esprance
pour toile polaire, la conscience pour moniteur fidle....., et la
perspective du bonheur pour rcompense. Dans la mme lettre, repoussant
des souvenirs qui toient pour sa vertu de nouveaux cueils, il s'crie:
Pourquoi me rappeler ces matires combustibles, lorsque glissant
rapidement sur la route des annes j'approche du terme de ma carrire?
N'ai-je pas la goutte, six enfans et une pouse? O raison, o es-tu?
Vous voyez qu'il est bien plus facile de prcher que d'agir; mais nous
savons discerner le bien du mal, armons-nous contre le vice. Dans un
camp, le gnral qui compare sa force et la position de son ennemi,
place ses gardes avances de manire  viter les surprises. Faisons
de mme dans le cours ordinaire de la vie, et croyez-moi, mon ami, une
victoire gagne sur la passion, l'immoralit, l'orgueil, mrite plutt
des _Te Deum_, que celles qu'on remporte dans les champs de l'ambition
et du carnage[332].

[Note 332: _Passim_, t. I, lettre 7.]

J'invite le lecteur  ne pas se borner aux extraits qu'on vient de lire,
ils ne peuvent faire connotre l'auteur que d'une manire imparfaite;
plus est imposante et respectable l'autorit de Jefferson, plus il
importe de combattre son jugement, beaucoup trop svre, et de ne pas
drober  Sancho l'estime qui lui est due.

PHILLIS-WHEATLEY. Cette Ngresse, vole en Afrique  l'ge de sept
ou huit ans, fut transporte en Amrique, et vendue, en 1761, 
John Wheatley, riche ngociant de Boston; des moeurs aimables, une
sensibilit exquise et des talens prcoces la firent chrir dans cette
famille  tel point qu'on la dispensa, non-seulement des travaux
pnibles rservs aux esclaves, mais encore des soins du mnage.
Passionne pour la lecture, et spcialement pour celle de la Bible, elle
apprit rapidement le latin. En 1772,  dix-neuf ans, Phillis Wheatley
publia un petit volume de posies qui renferme trente-neuf pices; elles
ont eu plusieurs ditions en Angleterre et aux tats-Unis; et pour
ter tout prtexte  la malveillance de dire quelle n'en toit que le
prte-nom, l'authenticit en fut constate  la tte de ses oeuvres, par
une dclaration de son matre, du gouverneur, du lieutenant gouverneur,
et de quinze autres personnes respectables de Boston, qui la
connoissoient.

Son matre l'affranchit en 1775. Deux ans plus tard, elle pousa un
homme de sa couleur, qui toit aussi un phnomne par la supriorit de
son entendement sur celui de beaucoup de Ngres; aussi ne fut-on pas
tonn de voir son mari, marchand picier, devenir avocat sous le nom du
docteur Peter, et plaider devant les tribunaux les causes des Noirs. La
rputation dont il jouissoit le conduisit  la fortune.

La sensible Phillis, qui avoit t leve, suivant l'expression
triviale, en enfant gt, n'entendoit rien  gouverner un mnage, et
son mari vouloit qu'elle s'en occupt; il commena par des reproches,
auxquels succdrent de mauvais traitemens, dont la continuit affligea
tellement son pouse, qu'elle prit de chagrin en 1787. Peter, dont elle
avoit eu un enfant, mort trs-jeune, ne lui survcut que trois ans[333].

[Note 333: Lettre de M. _Giraud_, consul de France  Boston, du 8
octobre 1805: il a connu le docteur _Peter_.]

Jefferson, qui semble n'accorder qu' regret des talens aux Ngres, mme
 Phillis Wheatley, prtend que les hros de la _Dunciade_ sont des
divinits comparativement  cette muse africaine[334]. Si l'on vouloit
chicaner, on diroit qu' une assertion, il suffit d'opposer une
assertion contraire; on interjetteroit appel au jugement du public, qui
s'est manifest en accueillant d'une manire distingue les posies de
Phillis Wheatley. Mais une rfutation plus directe, c'est d'en extraire
quelques morceaux qui donneront une ide de ses talens.

[Note 334: _V_. Notes on Virginia, etc.]

C'est sans doute la lecture d'Horace qui lui a suggr de dbuter, comme
lui, par une pice  Mcne[335] dont les potes payrent la protection
par des flatteries. Leur bassesse fit oublier la sienne, comme Auguste,
par l'emploi des mmes moyens, fit oublier les horreurs du triumvirat.

[Note 335: _V_. Poems on various subjects religions and moral, by
_Phillis Wheatley_, negro servant, etc., in-8, London 1773; et in-12,
Walpole 1802.]

Cette pice n'est pas sans mrite, mais htons-nous d'arriver  des
sujets plus dignes de la posie.

Ceux qu'elle traite sont presque tous religieux ou moraux; presque tous
respirent une mlancolie sentimentale: il y en a douze sur la mort de
personnes qui lui toient chres. On distinguera ses hymnes sur les
oeuvres de la providence, la vertu, l'humanit; l'ode  Neptune; les
vers  un jeune peintre de sa couleur, en voyant ses tableaux. On
se doute bien qu'elle exhale sa douleur sur les infortunes de ses
compatriotes.

J'insre ici trois de ses pices. Le lecteur voudra bien se rappeler
qu'en jugeant les productions d'une Ngresse esclave, ge de dix-neuf
ans, l'indulgence est un acte de justice; d'ailleurs, la traduction
n'est peut-tre qu'une mauvaise copie d'un bon original.

_Sur la mort d'un enfant_[336].

[Note 336: _On the death of_ J.C. _an infant_.

  No more the flo'wry scenes of pleasure rise,
  Nor charming prospects greet the mental eyes,
  No more with joy we view that lovely face
  Smiling, disportive, flush'd with ev'ry grace.

  The tear of forrow flows from ev'ry eye,
  Groans answer groans, and sighs to sighs reply;
  What sudden pangs shot thro' each aching heart,
  When, _Death_, thy messenger dispatch'd his dart?
  Thy dread attendants, all destroying _Pow'r_,
  Hurried the infant to his mortal hour.
  Could'st thou unpitying close those radiant eyes?
  Or fail'd his artless beauties to surprize?
  Could not his innocence thy stroke controul,
  Thy purpose shake, and soften all thy soul?

  The blooming babe, with shades of _Death_ o'erspread,
  No more shall smile, no more shall raise its head;
  But like a branch that from the tree is torn,
  Falls prostrate, wither'd, languid, and forlorn.
  Where flies my James 'tis thus I seem to hear
  The parent ask, Some angel tell me where
  He whings his passage thro' the yielding air?

  Methinks a cherub bending from the skies
  Observes the question and serene replies,
  In heav'n's high palaces your babe appears:
  Prepare to meet him, and dismiss your tears.
  Shall not th' intelligence your grief restrain,
  And turn the mournful to the chearful strain?
  Cease your complaints, suspend each rising sigh,
  Cease to accuse the Ruler of the sky.
  Parents, no more indulge the falling tear:
  Let _Faith_ to heav'n's refulgent domes repair,
  There see your infant like a seraph glow:
  What charms celestial in his numbers flow
  Melodious, while the soul-enchanting strain
  Dwells on his tongue, and fills th' etherial plain?
  Enough--forever cease your murm'ring breath;

  Not as a foe, but friend, converse with _Death_,
  Since to the port of happiness unknown
  He brought that treasure which you call your own.
  The gift of heav'n intrusted to your hand
  Chearful resign at the divine command;
  Not at your bar must sov'reign _Wisdem_ stand.]

Le plaisir couronn de fleurs ne vient plus embellir nos momens;
l'esprance n'ouvre plus l'avenir pour nous caresser par des illusions
enchanteresses; nous ne verrons plus ce visage enfantin sur lequel les
Grces avoient profusment rpandu leurs faveurs: de tous les yeux
s'chappent des larmes; les gmissemens sont l'cho des gmissemens, les
sanglots rpondent aux sanglots.

Inexorable mort, la maladie, ta messagre, en lui dcochant le trait
fatal, a perc tous les coeurs, et les a inonds d'amertumes; ton
pouvoir irrsistible a prcipit son heure dernire. Quoi! sans tre
mue, tu fermes ses yeux rayonnans: sa beaut nave, sa tendre innocence
n'ont pu suspendre tes coups, ni flchir ta rigueur. Un crpe funbre
couvre celui qui nagure nous charmoit par son sourire gracieux, par la
gentillesse de ses mouvemens.

O s'est enfui mon bien-aim James, (s'crie le pre)? Quand son ame
voltige dans les airs, anges consolateurs, indiquez-moi le lieu de son
passage.

Il me semble qu'alors du haut de l'empyre, s'incline un chrubin  la
face sereine, qui lui rpond: Ton fils habite la rgion cleste, essuie
tes pleurs, et prpare-toi  le suivre. Que cet espoir amortisse tes
douleurs, et change tes complaintes en cris d'allgresse. Sur l'aile de
la foi lve ton ame  la vote du firmament, o mlant sa voix  la
voix des purs esprits, cet enfant fait retentir les cieux de concerts
inspirs par le bonheur. Cesse d'accuser le rgulateur des Mondes;
interdis  ton ame des murmures dsormais coupables; converse avec
la mort comme avec une amie, puisqu'elle l'a conduit au port de la
flicit; rsigne-toi avec joie  l'ordre de Dieu, il reprend un trsor
que tu croyois ta proprit, et dont tu n'tois que le dpositaire. A
ton tribunal oserois-tu citer la sagesse ternelle?

_Hymne du matin_[337].

  [Note 337:_An hymn to the morning_.

  Attend my lays, ye ever honour'd nine,
  Assist my labours, and my strains refine;
  In smoothest numbers pour the notes along,
  For bright _Aurora_ now demands my song.

  _Aurora_, hail, and all the thousand dies,
  Which deck thy progress through the vaulted skies:
  The morn awakes, and wide extends her rays,
  On ev'ry leaf the gentle zephyr plays;
  Harmonious lays the feather'd race resume,
  Dart the bright eye, and shake the painted plume.

  Ye shady groves, your verdant gloom display
  To shield your poet from the burning day;
  _Calliope,_ awake the sacred lyre,
  While thy fair sisters fan the pleasing fire;
  The bow'rs, the gales, the variegated skies
  In all their pleasures in my bosom rise.

  See in the east th' illustrious king of day!
  His rising radiance drives the shades away;
  But Oh! I feel his fervid beams too strong,
  And scarce begun, concludes th' abortive song.]

Secondez mes efforts, montez ma lyre, inspirez mes chants, nymphes
rvres du Permesse. Rpandez sur mes vers une douceur ravissante, je
clbre l'Aurore.

Salut brillante avant-courrire du jour; une dcoration majestueuse et
nuance de mille couleurs annonce ta marche sous la vote thre; la
lumire s'veille, ses rayons s'emparent de l'espace; le zphir foltre
sur les feuillages; la race volatile lance ses regards perans, agite
ses ailes mailles, et recommence ses harmonieux concerts.

Verdoyans bocages, dployez vos rameaux, prtez au _pote_ vos ombrages
solitaires pour le protger contre les ardeurs du soleil. Calliope, fais
rsonner ta lyre, tandis que tes aimables soeurs attisent le feu du
gnie. Les dmes de verdure, les vents frais, le spectacle bigarr des
cieux font affluer tous les plaisirs dans mon ame. De l'Orient s'avance
avec pompe le dominateur du jour,  son clat les ombres s'enfuient;
mais dj ses feux embrasent l'horizon, touffent ma voix, et mes chants
avorts se terminent forcment au dbut.


_Au comte de Dartmouth[338].



[Note 338: _To the right honorable_ William, _earl of Dartmouth, his
majesty's principal secretary or state for north America, etc._

  Hail, happy day, when, smiling like the morn,
  Fair _Freedom_ rose _New England_ to adorn:
  Long lost to realms beneath the northern skies
  She shines supreme, while hated faction dies.
  Soon us appear'd the _Goddess_ long desir'd
  Sick at the view, she languish'd and expir'd.
  Thus from the splendors of the morning light
  The owl in sadness seeks the caves of night.

  No more, _America,_ in mournful strain
  Of wrongs, and grievance unredress'd complain,
  No longer shalt thou dread the iron chain,
  Which wanton _Tyranny_ with lawless hand
  Had made and with it meant t' enslave the land.

  Should you, my lord, while you peruse my song,
  Wonder from whence my love of _Freedom_ sprung,
  Whence flow the wishes for the common good,
  By feeling hearts alone best understood,
  I, young in life, by seeming cruel fate
  Was snatch'd from _Afric's_ fancy'd happy seat:
  What pangs excruciating must molest,
  What sorrows labor in my patents' breast?

  Steel'd was that soul, and by no misery mov'd,
  That from a father seiz'd his babe belov'd:
  Such, such my case. And can I then but pray
  Others may never feel tyrannic sway? etc., etc.]


SALUT heureux jour, o, brillante comme l'aurore, la libert sourit 
la nouvelle Angleterre... Long-temps exile des rgions borales, elle
revient embellir nos climats. A l'aspect de la desse si long-temps
dsire, l'esprit de factions est terrass, il expire. Tel, effray par
la splendeur du jour, le hibou s'enfuit dans les antres solitaires, pour
y retrouver la nuit.

Amrique, ils seront enfin rpars ces torts, ils seront expis ces
outrages, l'objet de tes lugubres dolances. Ne redoute plus les
chanes forges par la main de l'insolente tyrannie, qui se promettoit
d'asservir cette contre.

En lisant ces vers, Mylord, vous demanderez avec surprise d'o me vient
cet amour de la libert?  quelle source j'ai puis cette passion du
bien gnral, apanage exclusif des ames sensibles?

Hlas! au printemps de ma vie un destin cruel m'arracha des lieux
fortuns qui m'avoient vu natre. Quelles douleurs, quelles angoisses
auront tortur les auteurs de mes jours! Il toit inaccessible  la
piti, il avoit une ame de fer le barbare qui ravit  un pre son enfant
chri. Victime d'une telle frocit, pourrois-je ne pas supplier le ciel
de soustraire tous les tres aux caprices des tyrans, etc., etc.




CHAPITRE IX.

_Conclusion._


De tous les pays lettrs, je doute qu'il y en ait un o l'on soit aussi
tranger qu'en France  tout ce qui s'appelle littrature trangre.
Seroit-on surpris ds lors que pas un des auteurs ngres ne ft
mentionn dans nos dictionnaires historiques, qui d'ailleurs ne sont
gure que des spculations financires? Ils contiennent les fastidieuses
nomenclatures de pices de thtre oublies, et de romans phmres.
Cartouche y a trouv une place, et ils gardent le silence sur Raikes,
fondateur des _Sunday-schools_, ou _coles du dimanche_; sur William
Hawes, fondateur de la _Socit humaine_, pour soigner les individus
frapps de mort apparente; sur des hommes tels que Hartlib, Maitland,
Long, Thomas Coram, Hanway, Fletcher de Saltoun, Ericus Walter,
Wagenaar, Buckelts, Meeuwis-Pakker, Valentyn, Eguyara, Franois Solis,
Mineo, Chiarizi, Tubero, Jrusalem, Finnus Johannaeus, etc., etc., etc.
On n'y trouve pas Suhm, le Puffendorf du dernier sicle; pas mme un
grand nombre d'crivains nationaux qui dvoient y figurer, Persini,
Blaru, Jehan de Brie, Jean des Lois, de Clieux, et ce bon quaker
Benezet, n  Saint-Quentin, l'ami de tous les hommes, le dfenseur de
tous ceux qui souffroient, qui toute sa vie combattit l'esclavage par la
raison, la religion et l'exemple. Il tablit  Philadelphie une cole
pour les enfans noirs, qu'il enseignoit lui-mme. Dans les intervalles
que lui laissoit cette fonction, il alloit chercher des malheureux 
soulager. A ses funrailles, honores d'un concours trs-solennel, un
colonel amricain, qui avoit servi comme ingnieur dans la guerre de la
libert, s'cria: J'aimerois mieux tre Benezet dans de cercueil, que
George Washington avec toute sa clbrit: c'est une exagration sans
doute, mais elle est flatteuse. En parlant de Benezet, Yvan-Raiz,
voyageur russe, disoit: Les acadmies d'Europe retentissent d'loges
dcerns  des noms illustres, et Benezet n'est pas sur leurs listes.
A qui donc rservent-elles des couronnes[339]? Ce Franais qui excita si
puissamment l'admiration des trangers n'est pas mme connu en
France; il n'a pas trouve l moindre place chez nos entrepreneurs
de dictionnaires; mais Benjamin Rush, et une foule d'Anglais et
d'Amricains ont rpar cette omission.

[Note 339: _V._ The American Museum, in-8, t. IV, Philadelphie 1788,
p. 161; et t. IX, 1791, p. l92 et suiv.]

Des hommes qui ne consultent que leur bon sens, et qui n'ont pas suivi
les discussions relatives aux colonies, douteront peut-tre qu'on ait
pu ravaler les Ngres au rang des brutes, et mettre en problme leur
capacit intellectuelle et morale. Cependant cette doctrine, aussi
absurde qu'abominable, est insinue ou professe dans une foule
d'crits. Sans contredit les Ngres, en gnral, joignent  l'ignorance
des prjugs ridicules, des vices grossiers, surtout les vices inhrens
aux esclaves de toute espce, de toute couleur. Franais, Anglais,
Hollandais, que seriez-vous, si vous aviez t placs dans les mmes
circonstances? Je maintiens que parmi les erreurs les plus stupides, et
les crimes les plus hideux, il n'en est pas un que vous ayez droit de
leur reprocher.

Long-temps en Europe, sous des formes varies, les Blancs ont fait
la traite des Blancs; peut-on caractriser autrement la _presse_ en
Angleterre, la conduite des _vendeurs d'ames_ en Hollande, celle des
princes allemands qui vendoient leurs rgimens pour les colonies? Mais
si jamais les Ngres, brisant leurs fers, venoient (ce qu' Dieu ne
plaise), sur les ctes europennes, arracher des Blancs des deux sexes 
leurs familles, les enchaner, les conduire en Afrique, les marquer d'un
fer rouge; si ces Blancs vols, vendus, achets par le crime, placs
sous la surveillance de greurs impitoyables, toient sans relche
forcs,  coups de fouet, au travail, sous un climat funeste  leur
sant, o ils n'auroient d'autre consolation  la fin de chaque jour que
d'avoir fait un pas de plus vers le tombeau, d'autre perspective que de
souffrir et de mourir dans les angoisses du dsespoir; si, vous  la
misre,  l'ignominie, ils toient exclus de tous les avantages de la
socit; s'ils toient dclars lgalement incapables de toute action
juridique, et si leur tmoignage n'toit pas mme admis contre la classe
noire; si, comme les esclaves de Batavia, ces Blancs, esclaves 
leur tour, n'avoient pas la permission de porter des chaussures; si,
repousss mme des trottoirs, ils toient rduits  se confondre avec
les animaux au milieu des rues; si l'on s'abonnoit pour les fouetter en
masse, et pour enduire de poivre et de sel leurs dos ensanglants, afin
de prvenir la gangrne; si en les tuant on en toit quitte pour une
somme modique, comme aux Barbades et  Surinam; si l'on mettoit  prix
la tte de ceux qui se seroient, par la fuite, soustraits  l'esclavage;
si contre les fuyards on dirigeoit des meutes de chiens forms tout
exprs au carnage; si blasphmant la divinit, les Noirs prtendoient,
par l'organe de leurs Marabouts, faire intervenir le ciel pour prcher
aux Blancs l'obissance passive et la rsignation; si des pamphltaires
cupides et gags discrditaient la libert, en disant qu'elle n'est
qu'une _abstraction_ (actuellement telle est la mode chez une nation qui
n'a que des modes); s'ils imprimoient que l'on exerce contre les Blancs
_rvolts, rebelles_, de justes reprsailles, et que d'ailleurs les
esclaves blancs sont heureux, plus heureux que les paysans au sein
de l'Afrique; en un mot, si tous les prestiges de la ruse et de la
calomnie, toute l'nergie de la force, toutes les fureurs de l'avarice,
toutes les inventions de la frocit toient diriges contre vous par
une coalition d'tres  figure humaine, aux yeux desquels la justice
n'est rien, parce que l'argent est tout; quels cris d'horreur
retentiroient dans nos contres! Pour l'exprimer, on demanderoit  notre
langue de nouvelles pithtes; une foule d'crivains s'puiseraient en
dolances loquentes, pourvu toutefois que n'ayant rien  craindre, il y
et pour eux quelque chose  gagner.

Europens, prenez l'inverse de cette hypothse, et voyez ce que vous
tes.

Depuis trois sicles, les tigres et les panthres sont moins redoutables
que vous pour l'Afrique. Depuis trois sicles, l'Europe, qui se dit
chrtienne et civilise, torture sans piti, sans relche, en Amrique
et en Afrique, des peuples qu'elle appelle sauvages et barbares. Elle
a port chez eux la crapule, la dsolation et l'oubli de tous les
sentimens de la nature, pour se procurer de l'indigo, du sucre, du caf.
L'Afrique ne respire pas mme quand les potentats sont aux prises pour
se dchirer; non, je le rpte, il n'est pas un vice, pas un genre de
sclratesse dont l'Europe ne soit coupable envers les Ngres, et dont
elle ne leur ait donn l'exemple. Dieu vengeur, suspens ta foudre,
puise ta misricorde en lui donnant le temps et le courage de rparer,
s'il est possible, ses scandales et ses atrocits.

Je m'tois impos le devoir de prouver que les Ngres sont capables de
vertus et de talens; je l'ai tabli par le raisonnement, plus encore
par les faits; ces faits n'annoncent pas des dcouvertes sublimes; ces
ouvrages ne sont pas des chefs-d'oeuvres; mais ils sont des argumens
sans rplique contre les dtracteurs des Ngres. Je ne dirai pas avec
Helvtius que chacun en naissant apporte d'gales dispositions, et que
l'homme n'est que le produit de son ducation; mais cette assertion,
fausse dans sa gnralit, est vraie  bien des gards. Un concours
d'heureuses circonstances dveloppa le gnie de Copernic, de Galile, de
Leibnitz et de Newton; des circonstances fcheuses ont peut-tre empch
d'clore des gnies qui les auroient surpasss; chaque pays a sa Botie,
mais en gnral on peut dire que le vice et la vertu, l'esprit et la
sottise, le gnie et l'ineptie appartiennent  toute sorte de contres,
de nations, de crnes et de couleurs.

Pour comparer des peuples, il faut les placer dans les mmes
conjonctures; et quelle parit peut s'tablir entre les Blancs, clairs
des lumires du christianisme qui mne presque toutes les autres  sa
suite, enrichis des dcouvertes, entours de l'instruction de tous les
sicles, stimuls par tous les moyens d'encouragement; et d'autre part,
les Noirs privs de tous ces avantages, vous  l'oppression,  la
misre? Si aucun d'eux n'avoit fait preuve de talens, on n'auroit pas
lieu d'en tre surpris; ce qu'il y a vraiment d'tonnant, c'est qu'un
si grand nombre en ayent manifest. Que seroient-ils donc si, rendus 
toute la dignit d'hommes libres, ils occupoient le rang que la nature
leur assigne, et que la tyrannie leur refuse?

Souvent en politique les rvolutions brusques,  raison des dsastres
qu'elles entranent, peuvent s'assimiler aux grandes convulsions de la
nature. De la part des planteurs, c'est encore une nouvelle imposture
d'avoir confondu la question de l'mancipation avec celle de la traite,
d'avoir dbit que les amis des Noirs vouloient un affranchissement
subit et gnral. Ils opinoient pour une marche progressive qui
opreroit le bien sans secousse; tel toit l'avis de l'auteur de cet
ouvrage, lorsque dans un crit adress aux Ngres et Multres libres, et
qui lui a valu tant d'injures, il annonoit (et il l'annonce encore),
qu'un jour sur les rivages des Antilles, le soleil n'clairera plus que
des hommes libres, et que les rayons de l'astre qui rpand la lumire
ne tomberont plus sur des fers et des esclaves[340]; mais les planteurs
franais ont repouss avec acharnement tous les dcrets par lesquels
l'assemble constituante vouloit _graduellement_ amener des rformes
salutaires; leur orgueil a perdu pour eux les colonies du _nouveau
Monde_, qui ne fleuriront jamais, dit Le Genty, que sous les auspices de
la libert personnelle; le trafic rvoltant que l'homme ose y faire de
son semblable, ne les conduira jamais  une prosprit constante...


[Note 340: _V._ Lettre aux citoyens de couleur et Ngres libres,
in-8, Paris 1791, p. 12.]

Ce continent amricain, asile de la libert, s'achemine vers un ordre
de choses qui sera commun aux Antilles, et dont toutes les puissances
combines ne pourront arrter le cours. Les Ngres rintgrs dans leurs
droits, par la marche irrsistible des vnemens, seront dispenss de
toute reconnoissance envers ces colons, auxquels il eut t galement
facile et utile de s'en faire aimer.

Le travail  la tche, dont on reconnoit dj l'utilit au Brsil et 
Bahamas, l'introduction de la charrue pour les cultures  la Jamaque,
justifie par des succs[341], suffiroient pour renverser ou modifier le
systme colonial. Cette rvolution aura un mouvement acclr, lorsque
l'industrie et la politique, connoissant mieux leurs rapports mutuels,
appelleront autour d'elles, dans les colonies, les pompes  feu, et
tous les moyens mcaniques  l'aide desquels on abrge le travail, on
facilite les manipulations; lorsqu'une nation nergique et puissante,
 laquelle tout prsage de hautes destines, tendant ses bras sur les
deux Ocans Atlantique et Pacifique, lancera ses vaisseaux de l'un 
l'autre, par une route abrge, soit en coupant l'isthme de Panama,
soit en formant un canal de communication, comme on l'a propos, par
la rivire Saint-Jean et le lac de Nicaragua; elle changera la face du
monde commercial, et la face des empires. Qui sait si l'Amrique ne se
vengera pas alors des outrages qu'elle a reus, et si notre vieille
Europe, place dans un rang de puissance subalterne, ne deviendra pas
une colonie du nouveau Monde?

[Note 341: V. _Dallas_, t. I, p. 4. _Barr-Saint-Venant_ propose
galement l'introduction de la charrue dans nos colonies.]

Il n'y a d'utile et de durable que ce qui est juste; aucune loi mane
de la nature ne place un homme dans la dpendance d'un autre, et toutes
les loix que la raison dsavoue, sont par l mme frapps de nullit.
Chacun apporte, en naissant, son titre  la libert[342]; les
conventions sociales en ont circonscrit l'usage, mais la limite doit
tre la mme pour tous les membres de la cit, quelles que soient leur
origine, leur couleur, leur religion. Si vous avez droit de rendre un
autre homme esclave, disoit _Price_, il a droit de vous rendre esclave;
et si l'on n'a pas droit de le vendre, personne n'a le droit de
l'acheter.

[Note 342: _Le Genty_.]

Puissent les nations europennes expier enfin leurs crimes envers les
Africains! Puissent les Africains, relevant leurs fronts humilis,
donner l'essor  toutes leurs facults, ne rivaliser avec les Blancs
qu'en talens et en vertus, oublier les forfaits de leurs perscuteurs,
ne s'en venger que par des bienfaits, et dans les effusions de la
tendresse fraternelle, goter enfin la libert et le bonheur! Dt-on
ici bas n'avoir que rv ces avantages pour soi-mme, il est du moins
consolant d'emporter au tombeau la certitude, qu'on a travaill de
toutes ses forces  les procurer aux autres.


_P. S._ Deux hommes de lettres trs-distingus par leurs talens et
leurs ouvrages, l'un Helvtien, et l'autre Amricain, ont fait sur le
manuscrit original de cet ouvrage des traductions allemande et anglaise,
qui paratront incessamment, en Allemagne et dans les tats-Unis
d'Amrique.


FIN.

                                    TABLE
                                DES CHAPITRES
                           CONTENUS DANS CE VOLUME.

    _Ddicace aux amis des Noirs.

    CHAPITRE I. _Ce qu'on entend par le mot _Ngres_. Sous cette
    dnomination doit-on comprendre tous les _Noirs_? Disparit
    d'opinion sur leur origine. Unit du type primitif de la race
    humaine._

    CHAPITRE II. _Opinions relatives  l'infriorit morale des Ngres.
    Discussion sur cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au
    dveloppement de leurs facults. Ces obstacles combattus par la
    religion chrtienne. vques et prtres ngres._

    CHAPITRE III. _Qualits morales des Ngres. Amour du travail,
    courage, bravoure, tendresse paternelle et filiale, gnrosit,
    etc._

    CHAPITRE IV. _Continuation du mme sujet._

    CHAPITRE V. _Notice biographique du Ngre Angelo Solimann._

    CHAPITRE VI. _Talens des Ngres pour les arts et mtiers. Socits
    politiques organises par les Ngres._

    CHAPITRE VII. _Littrature des Ngres._

    CHAPITRE VIII. _Notices de Ngres et Multres distingus par
    leurs _talens_ et leurs _ouvrages_. Annibal, Amo, la Cruz-Bagay,
    Lislet-Geoffroy, Derham, Fuller, Bannaker, Othello, Cugoano,
    Capitein, Williams, Vassa, Sancho, Phillis-Wheatley._

    CHAPITRE IX. _Conclusion._


FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.





End of the Project Gutenberg EBook of De la littrature des ngres, ou
Recherches sur leurs facults intellectuelles, leurs qualits morales et leur littrature, by Henri Grgoire

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THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
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works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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1.F.

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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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