The Project Gutenberg EBook of Contes rapides, by Franois Coppe

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Title: Contes rapides

Author: Franois Coppe

Release Date: September 17, 2005 [EBook #16709]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES RAPIDES ***




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FRANOIS COPPE

Contes rapides

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, DITEUR
23-31 PASSAGE CHOISEUL, 23-31

MDCCCLXXXIX

A
FRANCIS MAGNARD
Son Ami

F.C.




L'Invitation au Sommeil



I

Quand il n'tait qu'un tout petit garon, autrefois, chez ses braves
gens de pre et mre, c'tait le meilleur moment de la journe.

Le dner tait fini; la maman, aprs avoir donn un coup de serviette
 la toile cire, servait la demi-tasse du pre,--du pre qui, seul,
prenait du caf, non par luxe et gourmandise, mais parce qu'il devait
veiller trs tard  faire des critures. Et tandis que le bonhomme
sucrait son moka,--un seul morceau, bien entendu!--devant toute la
famille assise autour de la table ronde, la maman,--une boulotte de
quarante ans, encore frache, tournant sans cesse vers son mari de
tendres et intelligents regards de chien fidle,--la maman apportait
le panier  ouvrage. Les trois soeurs, nes  un an de distance, se
ressemblant, chastement jolies, avec les robes tailles dans la mme
pice d'toffe et les honntes bandeaux plats des filles sans dot qui
ne se marieront pas, commenaient  ourler des mouchoirs; et lui, le
gamin, le dernier-n, le Benjamin, exhauss sur sa chaise haute par
une Bible de Royaumont in-quarto, difiait un chteau de cartes.

En Juillet, dans les longs jours, on allumait la lampe le plus tard
possible, et, par la fentre ouverte, on voyait un ciel orageux de
soir d't, aux nuages bouleverss, et le dme des Invalides, tout
caill d'or, dans la fournaise du couchant.

Comme c'est trs mauvais pour la digestion d'crire comme a tout de
suite aprs dner, on faisait un peu causer le pre, afin de retarder
le moment o il se mettrait  son travail du soir: des copies de
mmoires,  six sous le rle, pour un entrepreneur du quartier. Le
pauvre homme, une nature de rveur, un esprit littraire, qui jadis,
dans sa chambre d'tudiant, avait rim des odes philhellnes, en tait
arriv l, ayant perdu l'espoir de passer sous-chef, et employait
toutes ses soires  copier du jargon technique: Dmont et remont
la serrure... Donn du jeu  la gche, etc., etc.

Mais, pour le moment, il s'oubliait  bavarder avec sa femme et ses
filles.

Gament, car tout allait  peu prs bien dans l'humble mnage. Un
marchand de bons-dieux de la place Saint-Sulpice avait offert 
l'ane, la grande Fanny, l'artiste, celle dont les anglaises
blondes faisaient rver tous les rapins du Salon Carr, de lui payer
cinquante francs son pastel d'aprs _la Vierge au coussin vert_. La
seconde, Lontine, avait pioch toute la journe son _Menuet de
Boccherini_. Quant  la grosse Louise, la cadette, elle ne
pensait qu' la coquetterie, dcidment. Ne voil-t-il pas qu'elle
parlait--s'il y avait des gratifications au 15 aot--de s'arranger une
petite capote, pareille  celle qu'elle avait vue chez la modiste de
la rue du Bac!

--Louise, mon enfant,--s'criait le pre,--tu fais des chapeaux en
Espagne!

Et l'on riait.

Mais la maman pensait au srieux, elle. Si le pre obtenait une
gratification, elle avait remarqu, au Petit-Saint-Thomas, un mrinos,
bon teint et grande largeur, pour vos robes d'hiver, mesdemoiselles.
Et elle ajoutait gravement: C'est tout laine! comme si le coton
n'et jamais exist, et comme si,  cause de lui, des milliers de
ngres n'eussent pas souffert plusieurs sicles d'esclavage.

Tout  coup,--il faisait presque nuit dans la chambre,--le pre
s'apercevait que son petit garon venait de s'endormir, la tte sur
son bras repli, parmi l'croulement du dernier chteau de cartes.

--Ah! ah!--disait joyeusement le brave homme,--le marchand de sable
a pass.

L'exquise minute! Il ne l'oubliera jamais, le gamin, qui a des cheveux
gris maintenant! Sa mre le prenait dans ses bras, et il sentait la
barbe rude de son pre et les lvres fraches de ses trois soeurs se
poser tour  tour sur son front ensommeill; puis, avec une dlicieuse
sensation d'vanouissement, il laissait tomber sa petite tte sur
l'paule maternelle, et il entendait confusment une voix douce--oh!
si douce et si caressante!--murmurer prs de son oreille:

Maintenant, il s'agit de faire dodo!



II

Vingt ans plus tard, il tait un pote indit, un tudiant en rimes,
et il faisait une partie de campagne avec sa chre petite Maria, une
modiste ressemblant  une madone du Corrge, qui serait anglaise.

A l'arrive, en descendant de la voiture publique et en dposant leur
lger bagage dans la chambre d'auberge, ils avaient bien ri, elle
et lui, du brevet de matre d'armes encadr, du bouquet de fleurs
d'oranger sous un globe, du grand lit  bateau et du papier de tenture
o se reproduisait  l'infini le nabab fumant son chibouck sur un
lphant. Mais, quand ils eurent ouvert la fentre donnant sur la
campagne et qu'ils virent devant eux la route forestire, la route
humide et verte, fuyant sous les chtaigniers, ils poussrent un cri
de joie, les Parisiens, et, dans leur enthousiasme, ils se donnrent
un baiser en pleine bouche, devant la nature.

Et depuis deux jours,--deux jours de Juin, trop chauds,  l'atmosphre
de bains, tremps de courtes averses,--ils vivaient l, battant les
bois du matin au soir, et, avant de se coucher, laissant la fentre
entr'ouverte pour tre rveills par les pinsons.

Et ils taient si heureux, si heureux, qu'ils avaient oubli tout
leur pass et qu'il leur semblait avoir toujours habit cette chambre
rustique. Elle y avait mis le charme de l'intimit, la jolie blonde,
en jetant, au retour des folles promenades, son ombrelle sur le
couvre-pied du lit, et en posant sur le globe aux fleurs d'oranger son
coquet chapeau de grisette.

Dj il avait eu des matresses, mais celle-ci tait vraiment la
premire, la seule qu'il et aime ainsi, avec cet abandon, avec cette
confiance. Douce, silencieuse, aimante, et si mignonne, avec des yeux
tendrement malins! Il tait fou d'elle, fou de l'odeur frache qu'elle
exhalait, de ses mots d'enfant, de la moue si sage et si srieuse de
sa bouche, quand elle tait pensive. Et elle l'aimait si navement,
et, s'il restait deux jours sans la voir, elle lui crivait, d'une
grosse criture maladroite, de si adorables lettres, pleines de
sentiment et de fautes d'orthographe!

Voil longtemps qu'il projetait de faire cette bonne partie, longtemps
qu'il n'avait pas pu. Pourquoi? Parce que la libert est rare, et
aussi  cause de ce bte d'argent qui manque toujours. Mais enfin, ils
s'en taient donn tous les deux, du bon temps et du grand air. Ils
avaient mang des artichauts  la poivrade sous la tonnelle fleurie de
capucines, bu du reginglet qui rpe le gosier, couch dans des draps
de paysan, bien blancs et bien rudes; ils avaient surtout couru au
hasard sous le taillis, o elle avait cueilli et mang des mres et
des fraises sauvages, et o, comme un berger de Thocrite et comme un
calicot du dimanche, il avait grav son initiale et celle de Maria,
avec son canif, sur l'corce blanche d'un bouleau.

Mais l'instant le plus doux de ces douces heures,--l'instant dont le
souvenir fera natre encore un souvenir sur ses lvres de vieillard,
dans quarante ou cinquante ans, quand il tranera sa canne d'invalide
sur le sable de la Petite-Provence,--ce fut vers onze heures du soir,
la veille du dpart.

Comme il pleuvait  verse, ils s'taient attards devant la chemine
de la cuisine, lui, schant ses gros souliers de chasse, elle,
arrangeant la gerbe de fleurs des champs qu'elle voulait rapporter 
Paris. Puis, ils taient remonts dans leur chambre, o ils avaient
fourbanc quelque temps, en riant d'entendre, dans la salle basse,
traner la jambe boiteuse de l'aubergiste, qui fermait ses volets.
Enfin tout s'tait tu; la pluie avait cess, et ils s'taient sentis
tout  coup environns par le grand silence et la profonde solitude de
la campagne nocturne.

Sans rien dire, elle prit l'unique bougeoir, le posa sur la chemine,
devant la glace sombre et tache par les mouches, et elle commena sa
toilette de nuit. Lui, plong au fond du grand fauteuil, les jambes
croises, la regardait, tout engourdi de bonheur et de fatigue.

Elle avait retir sa robe et son jupon, et, gardant seulement son
corset de satin noir qui treignait sa taille mince, elle levait
gracieusement, pour tordre son chignon, ses bras un peu grles
au-dessus de sa tte, quand elle vit dans la glace son amant qui lui
souriait, et elle lui rendit son sourire.

Comme il l'aimait, dans ce moment-l! Comme il l'aimait bien! Sans
dsirs. Deux nuits d'ivresse les avaient teints. Mais il tait
plus tendre encore dans son accablement. Devant le lit prpar, qui
embaumait la lavande, devant les deux oreillers jumeaux, il savourait
d'avance la volupt dlicate de s'abandonner  l'treinte de son amie,
de lui dire bonsoir dans un baiser sans fivre et de s'endormir sur ce
coeur simple, qui ne battait que pour lui.

Et c'est alors que, semblant deviner sa pense, elle tait venue
s'asseoir sur ses genoux, l'avait pris dans ses petits bras, et, le
regardant de tout prs avec ses yeux fins et doux que fermait  demi
le sommeil, elle lui avait dit, cline comme un enfant qui veut tre
berc, et d'une voix mourante de lassitude:

Maintenant, il s'agit de faire dodo!



III

Aujourd'hui, il se fait vieux, le conteur d'histoires d'amour, le
marchand de rves. Cinquante ans tout  l'heure, les cheveux poivre et
sel, la patte d'oie au coin de l'oeil et l'estomac gt,--une mauvaise
pierre dans son sac, comme on dit.

Ce matin, lorsqu'il s'est rveill, la bouche amre, et qu'il a lu
le billet de faire-part, il n'a pas voulu, tout d'abord, aller  cet
enterrement. Saluer le cercueil d'un homme qu'il mprisait! A quoi
bon cette hypocrisie? C'tait un confrre, sans doute,--quel mot
absurde!--mais un drle, une plume vnale. Pourtant, il n'avait pas eu
 se plaindre de ce malheureux. Au contraire. Sans intrt personnel,
par simple got, ce journaliste lui avait toujours montr une
sympathie dont il rougissait, l'avait lou avec tact et mme
chaudement dfendu dans de mauvais jours. On tait sinon des amis, du
moins des camarades; on se serrait la main quand on se rencontrait,
par hasard, dans la rue, aux premires. Allons! il suivrait ce
convoi; il devait au mort cette politesse.

Et, par ce sale et pluvieux matin de Novembre, il s'tait ras
et habill de bonne heure, il avait djeun  la hte,--les oeufs
n'taient pas frais, pouah!--il avait pris un fiacre qui sentait
le chien mouill, et il tait arriv en retard  l'glise, quand le
service funbre tait presque termin.

--Portez... armes! Prsentez... armes!

Et le tambour voil battait aux champs.

Des soldats?... Ah! oui, c'est vrai, il y a une croix d'honneur sur le
catafalque. Celui qu'on enterrait l'avait autrefois ramasse dans la
boue d'une intrigue politique, o des filles se trouvaient mles. Et
le pote, en s'inclinant pour l'lvation, se sent tout honteux de son
ruban rouge.

Mais, puisqu'il est venu, il ira jusqu'au bout. On vient de donner
l'absoute. Il prend la file, jette l'eau bnite, remonte dans son
fiacre; et le cortge se met en route vers les faubourgs, sous la
pluie fine et froide. Puis, au cimetire, c'est l'ternelle et lugubre
comdie: les gens qui, tout le long du chemin, ont ri d'un scandale
arriv la veille, et qui se composent un visage digne ou chagrin en se
rangeant autour de la fosse bante; l'orateur ridicule qui ment comme
un dentiste, en parlant du mort, dans l'espoir de quelque rclame;
et, dans un coin, tmoignage de la belle existence du dfunt, sa
matresse, une catin hors d'ge, dont le deuil semble un dguisement
et dont les larmes font couler le maquillage.

Il en a assez, l'homme nerveux. Il prvoit qu' la sortie il faudra
encore distribuer des poignes de main dshonorantes. Il s'esquive
avant la fin, et se drobant derrire un magnifique monument-annonce
lev  la mmoire d'un fameux marchand de nouveauts, il s'enfuit
dans une alle dserte du cimetire.

Il ne pleut plus; mais ce ciel couleur de suie, ces feuilles mortes
dans la boue, ces arbres noirs dgouttant sur les tombes, et ce vent
malsain, ce vent d'pidmie, qui passe en gmissant, c'est sinistre!

Le rveur solitaire prouve tout  coup une inexprimable dtresse.
Il songe qu'il n'est plus jeune, qu'il se porte mal, que sa vie est
contentieuse et prcaire, et que ce n'est rien, mais rien, que sa
rputation si envie par ses confrres, que sa gloire de papier.
Il se dit que lorsqu'on le mettra en terre, bientt, les choses se
passeront comme pour cet homme tar: mmes crosses de fusil sonnant
sur les dalles de l'glise, mmes indiffrents dans des fiacres
causant de leurs petites affaires, mme grotesque en cravate blanche,
dbitant des sottises avec une motion de cabotin, tandis qu'un ami
complaisant l'abrite sous un parapluie.

Et il est tellement satur de tristesse et de dgot qu'il voudrait
tre mort dj, et que ce ft fini, fini tout  fait. Oh! comme on
doit bien se reposer ici!

Alors, dans le vent qui murmure et qui pleure en inclinant les ifs,
il croit entendre--rponse  son affreux dsir--les paroles qui lui
rappellent les heures excellentes de sa vie, les paroles qu'il n'a
entendu prononcer que par sa mre bien aime et par sa matresse la
mieux chrie:

Maintenant, il s'agit de faire dodo!




Le Numro du Rgiment



Le vagabond est effrayant, et la campagne est magnifique.

C'est un de ces rdeurs comme on en rencontre assez souvent au temps
des moissons, et celui-ci a si mauvaise mine qu'on a d le repousser
de toutes les fermes o il est entr pour demander du travail. Le pied
de frne sur lequel il s'appuie a moins l'air d'un bton de voyageur
que d'une trique de meurtrier; et, sous le revers de sa veste de
toile, encrasse de sueur et de poussire, il doit y avoir un ignoble
numro, imprim  l'encre grasse, une matricule de bagne ou de prison.

Quel ge a-t-il? Le malheur n'en a pas. Grand et sec, il marche avec
la souplesse d'un jeune homme, et pourtant la rude moustache jaune qui
traverse sa face boucane grisonne dj. En tout cas, il n'a pas honte
de sa misre. Il a crnement camp en arrire son vieux feutre rong
par le soleil; dans son visage couleur de cuir ses durs yeux bleus
tincellent d'audace; et il va pieds nus pour mnager sans doute la
paire de gros souliers  clous boucle sur son sac de soldat. Le pas
ferme et la tte haute, ayant dans toute sa personne on ne sait quoi
d'effront et de militaire, l'homme suit un sentier trs troit entre
deux grandes pices de bl, et les hauts pis lui viennent presque
jusqu' l'paule.

Il ne sait pas o ce chemin le conduit.

Autour de lui, la plaine s'tend  perte de vue, dserte, immobile
dans la grosse chaleur de Juin.

A sa droite, des bls, des seigles, des avoines;  sa gauche, des
avoines, des seigles, des bls. L-bas, seulement, un long rideau de
peupliers, vers lequel vole un corbeau; et plus loin, beaucoup plus
loin, les collines boises, d'un bleu tendre dans la brume grise de
l'horizon.

L'homme suit le sentier monotone. Ici, la moisson foisonne de bleuets;
l, de coquelicots. Tout prs de lui, un grillon crie plus fort que
les autres, comme exaspr. L'homme s'arrte; le grillon se tait.
Pas un nuage au ciel, o triomphe le soleil blanc de l'aprs-midi. Le
vagabond essuie alors son front couvert de sueur avec sa manche, et,
levant la tte d'un geste brusque, il jette un regard sombre au ciel
pur.

La veille, dans le gros bourg rural o il est arriv vers le soir, il
s'est prsent  toutes les portes, le feutre  demi soulev, et il a
demand d'une voix rauque et humble:

Est-ce qu'il y a une journe  faire, ici?

Partout on lui a rpondu, aprs un regard du haut en bas, dans lequel
se voyait la mfiance du paysan ou l'effroi de la mnagre:

Non... Nous n'avons besoin de personne.

Il lui restait trois sous. Il a achet un morceau de pain, et, tout en
mangeant, il a continu son chemin, du ct du crpuscule.

Un ruisseau d'eau vive coulait au bord de la route. Il s'est mis 
plat ventre et il a bu  mme.

Puis, quand la nuit fut venue,--une nuit de Juin, o palpitaient de
larges toiles,--il a saut une haie, s'est install dans un champ,
avec son sac pour oreiller, et, comme il tait harass de fatigue, il
a dormi jusqu'au lever du soleil.

Ce qui lui manquait le plus, depuis trois jours qu'il tait si
misrable, c'tait son tabac.

Il s'veilla dans l'herbe humide, le corps tout engourdi, se leva
avec peine, frissonna sous ses haillons et murmura sourdement: Nom de
Dieu!

Puis il se remit en marche sur la grand'route,--l'ancien pav du
Roi,--qui traversait une fort.

La matine tait dlicieuse. Une fracheur embaume sortait des
profondeurs vertes. Sur les bords de la route, l'herbe des vaines
ptures, tellement pntre de rose qu'elle semblait ple, tait
crible de petites fleurs des bois, blanc de lait, rose gris, lilas
clair, toutes si pures! L-haut,  la cime des grands arbres,
le soleil levant lanait dans les feuilles ses premires fuses
d'tincelles. A vingt pas, devant le voyageur, deux joyeux lapins,
la queue en trompette, montrant leur blanc derrire, traversrent la
route en quelques bonds et disparurent dans le fourr. Les oiseaux
chantaient perdument.

Le vagabond, lui, songeait  son horrible pass.

Enfant de l'hospice, lev chez une nourrice sche,  la campagne, il
ne se rappelait gure de sa premire enfance que ses tremblements
de terreur devant la vieille femme, la main toujours leve pour un
soufflet. Pourtant, il avait grandi quand mme, garonnet robuste, en
glanant, en ramassant du bois mort avec elle. Elle faisait peur  tout
le monde, passait pour une jeteuse de sorts, croyait elle-mme l'tre
un peu, avait d'tranges superstitions; et, quand elle trouvait dans
son poulailler un oeuf moins blanc que les autres, elle l'crasait
sous son sabot, persuade qu'il contenait un serpent. Elle laissa
l'enfant aller  l'cole, o il apprit  lire,  crire,  compter.
Mais ses camarades, petits paysans aux joues rouges, pleins de soupe
et de mchancet, l'appelaient btard, fils de sorcire. Dtest
d'eux, il les dtesta, et ce furent cent batteries, o il tait,
heureusement pour lui, presque toujours le plus fort.

A quatorze ans,--sa vieille nourrice venait de mourir,--il n'aurait
pas trouv  s'employer dans le village, sans le voiturier qui venait
d'entreprendre la correspondance du chemin de fer et qui avait besoin
d'un galopin pour l'curie. Il eut trois francs de gages par mois, la
nourriture d'un chien, et coucha dans la paille. Ha des garons de
l'endroit, moqu des filles, passant pour idiot parce qu'il tait
farouche, et n'tant jamais all  la ville, situe  trois lieues de
l, il tait ainsi devenu un grand et vigoureux jeune homme, quand la
conscription l'avait pris et envoy au 75e de ligne.

Les premiers temps au rgiment, dire que c'taient l ses seuls bons
souvenirs! Pour la premire fois, ce paria, ce souffre-douleurs, avait
connu le sentiment de l'galit, de la justice. L'uniforme tait trop
pais en t, trop mince en hiver, mais tous les soldats le portaient;
le rata de l'ordinaire soulevait le coeur bien souvent, mais les
autres le mangeaient comme lui. A la chambre, dans un lit tout
prs du sien, couchait un vicomte qui s'tait engag aprs quelques
fredaines. On se tutoyait entre camarades. Ici--quelle surprise!--un
homme valait un homme; et, pour s'lever au-dessus du niveau, pour
sortir du rang, une seule vertu suffisait: l'obissance. Il la
pratiqua, sans effort. Plus intelligent, moins illettr que la plupart
des lourdauds  pantalon rouge, il avait gagn au bout de la premire
anne de service ses galons de caporal; au bout de la deuxime, sa
sardine de sergent. Maintenant, les tourlourous mettaient les premiers
la main au kpi, quand ils le rencontraient dans les rues de la
garnison.

Un instant d'ivresse, de folie, avait suffi pour le perdre. Il
commenait un nouveau cong; il venait d'tre nomm sergent-major. Un
jour qu'il avait dans sa poche l'argent de la compagnie, trois verres
d'absinthe, bus coup sur coup, par bravade, et un caprice bestial
pour une fille aux yeux mchants, avaient fait de lui un voleur, un
criminel. A partir de l, tout dans sa vie redevenait horrible. Dans
un clair de pense, il se revoyait, le dos vot par la honte, devant
les paulettes et les croix d'honneur du conseil de guerre. Puis
c'taient les interminables annes au bataillon d'Afrique, le travail
au soleil ardent sur les routes, la fivre du silo. Il tait sorti
de cette fournaise et de cette infamie brl de la soif ternelle de
l'alcoolique et gangren de vice jusqu'au coeur.

Aucune chance non plus; pas une bonne occasion. Son temps fait, il
n'avait rencontr personne pour lui tendre la perche. Ouvrier par-ci,
homme de peine par-l, il avait couru les chemins, vagabond poursuivi
par son pass. Quand il souffrait trop de la faim, il commettait de
petits vols, il chapardait, comme en Algrie. La rude poigne de la
justice lui tait plus d'une fois retombe sur l'paule. O tait-il
donc, il y a deux ans? En prison. Et l'hiver dernier? En prison
encore. Et depuis trois jours, dans ce pays inconnu o il errait, il
n'avait pas trouv une journe  faire, en pleine moisson. Et il avait
dpens son dernier sou, mang sa dernire crote. Que devenir? Que
faire?

L'homme, en suivant toujours la grand'route, atteignit un carrefour.
Une croix s'y dressait,--une croix de mission,--avec un Christ en bois
grossirement sculpt, dont les pluies avaient effac la peinture.

Il haussa les paules et prit  gauche.

Deux cents pas plus loin, il vit une belle et blanche maison
de campagne, spare de la route par une pelouse et un large
saut-de-loup. Une jeune femme, en peignoir bleu, s'abritant d'une
ombrelle, parut sur le perron et appela un petit garon qui jouait
dans l'herbe avec un gros terre-neuve:

Bb! bb!.

L'enfant courut vers sa mre, et le chien, soudain furieux, vint
en trois bonds jusqu'au saut-de-loup, et aboya longuement aprs le
sinistre voyageur.

Il montra le poing  cette maison de riches, o les fleurs matinales
semblaient exhaler du bonheur, et, pris d'un besoin farouche de
solitude, il se jeta dans un sentier,  travers la campagne.

C'tait ainsi qu'il se trouvait dans cette grande plaine, au milieu
des hauts pis, les jambes casses de fatigue, le grondement de la
faim dans les entrailles, seul, perdu, dsespr.

Tout  coup, un coq lana sa claire fanfare. Une maison tait proche.
L'homme avait trop faim. Tant pis! Il irait l pour mendier, pour
voler, pour tuer, s'il le fallait. Il fit tournoyer son gourdin, hta
le pas, et, au bout du sentier, qui tournait brusquement, se trouva
devant une petite mtairie. Hardiment, il traversa la cour en effarant
la volaille, se dirigea vers la maison, trs basse et couverte en
chaume, et mit la main au bouton de la porte vitre, qui rsista.

--Hol! cria-t-il de toute sa force;--et,  quelques secondes
d'intervalle, il rpta par trois fois: Hol!

Pas de rponse. Les gens du logis taient alls, sans doute,
travailler aux champs.

Le vagabond enveloppa sa main droite dans son vieux chapeau de feutre
pourri, enfona un carreau d'un coup de poing, tta la serrure, qui
s'ouvrait en dedans et n'tait point ferme  clef, poussa la porte et
entra dans la maison.

Il se trouvait dans une salle basse, videmment la seule habite du
logis. Il y avait l le lit, la chemine, la huche, le dressoir, la
table, o tranaient une miche de pain, un couteau de cuisine et un
paquet de tabac ventr; enfin, la lourde armoire de chne, celle o
le paysan cache son magot, sa poigne de louis ou d'cus, dans un sac
ou dans un vieux bas.

Pour la premire fois de sa vie, l'homme venait de commettre une
effraction, de risquer le bagne. Eh bien! il fallait aller jusqu'au
bout.

Il prit vivement le couteau sur la table et s'approcha de l'armoire,
pour la forcer. Mais tout prs du meuble, sur la muraille, un papier,
dans un cadre de bois noir, attira son attention. Machinalement, il
y jeta les yeux et lut d'abord ces mots imprims: 75e rgiment
d'infanterie.

Il s'arrta net.

C'tait un certificat de libration dlivr au nomm Dubois
(Jules-Mathieu), caporal clairon  la 2e compagnie du 3e bataillon.

Ainsi, il allait voler un homme de son ancien rgiment. Pas de son
temps, non! La date du papier tait rcente. Mais n'importe!

Et voil que, le coeur remu, il hsite maintenant  faire le coup.

--Comme on est bte! dit-il  demi-voix.

Soudain, son regard se reporte vers la table, o sont la miche et le
tabac, et son parti est bien vite pris, au pauvre diable. Il coupe
la miche par moiti, tire sa pipe de sa poche et la bourre,--on peut
emprunter cela  un camarade, pas vrai?--puis, s'lanant hors de la
maison, il reprend, en mangeant son pain, le sentier  travers les
bls, le chemin de traverse, la grand'route; et quand il passe de
nouveau, sa pipe allume, devant le Christ du carrefour, il lui dit,
sans le saluer, avec une grimace gaie au coin de la lvre, o rit un
reste de la blague du soldat d'Afrique:

Toi, mon vieux, c'est dommage que tu n'aies pas servi au 75e!... Sans
cela, tu me ferais trouver du travail, ce soir,  l'tape.




L'Orgue de Barbarie



I

Que la musique est nostalgique! Comme elle voque douloureusement
les vieux souvenirs! Et combien lamentable, au fond du crpuscule de
Novembre, le son pleurard de l'orgue de Barbarie qui joue une ancienne
polka!

Un ancien air de polka qui faisait sauter tout Paris il y a quinze
ans, quand vous en aviez dix-huit  peine, madame! Oui! vous, la
pauvre blonde fltrie, qui portez un chapeau de velours bleu bien fan
pour ses brides neuves, et qui poussez la petite voiture o dort votre
troisime bb, sous les platanes sans feuilles du triste boulevard de
banlieue.

Comme vous tiez jolie, du temps o l'on tapotait cette polka dans
les sauteries bourgeoises  verres de sirop et  gteaux secs! Quelle
matine de printemps vous faisiez alors avec votre frais visage d'un
ovale corrgien et ces admirables cheveux onds, couleur de bl mr,
dont vous avez perdu la moiti, hlas!  votre deuxime couche!

Sans dot!... Oui! vous n'aviez pas de dot. Pouvait-il en tre
autrement pour la fille d'un honnte sous-chef, n'obtenant
rgulirement de ses suprieurs que cette note dsesprante: Bon et
modeste serviteur, trs utile dans son emploi, de ce pauvre bonhomme
qui, dans les bals o il vous accompagnait, n'osait pas s'asseoir  la
table de whist  dix sous la fiche, et ttait constamment la poche de
son gilet, pour s'assurer qu'il n'avait pas perdu les trois francs du
fiacre de nuit?

Sans dot!... Toutes les glaces du salon vous disaient que vous n'en
aviez pas besoin, quand vous entriez au bras de votre pre, radieuse
dans un brouillard rose. Qui pouvait se douter que la maman, reste au
logis pour cause de toilette, avait repass votre jupon sur la table
de la salle  manger et que vous-mme aviez coup et cousu votre robe?
N'tiez-vous pas gante jusqu'au coude? Comment aurait-on su que vous
aviez des piqres d'aiguille au bout des doigts?

coutez la vieille polka que joue l'orgue de Barbarie haletant, au
fond du crpuscule de Novembre. Ne dirait-on pas le chant d'une folle,
entrecoup de sanglots?

Il vous invitait souvent  la danser avec lui, cette polka, le beau
jeune homme brun,  la moustache militaire, si lgant dans son frac
bien coup, que, dans vos penses, vous appeliez par son petit nom,
Frdric. Il vous invitait  la danser avec lui, cette polka, et la
mazourke aussi, et la valse. Votre voix tremblait un peu, quand vous
rpondiez: Oui, monsieur; et votre main aussi tremblait, quand vous
la mettiez dans la sienne. Car c'tait un fils de famille, un assez
mauvais sujet, disait-on, qui avait eu un duel,--quel prestige!--et
dont le pre avait deux fois pay les dettes.

Comme il vous entranait par la taille, d'une main ferme, et, dans les
minutes de repos o vous vous appuyiez sur son bras, toute souriante
et respirant vite, comme il vous troublait en vous regardant tout
 coup dans les yeux et en vous adressant, d'une voix basse et
chaude,--sur un rien, sur un dtail de votre toilette, sur la fleur de
vos cheveux,--un compliment trs respectueux dans les termes, mais o
vous deviniez on ne sait quel sous-entendu, qui vous faisait  la fois
peur et plaisir!

Hlas! un jeune gaillard comme M. Frdric n'tait pas fait pour
s'attarder dans les bals  verres d'orgeat. Il s'en alla vers d'autres
ftes; et, sans vous l'avouer  vous-mme, vous en ftes triste,
n'est-ce pas? Puis deux, trois, quatre, cinq annes s'coulrent. Vous
ne mettiez plus de robe rose, tant devenue un peu ple, et, dans les
sauteries bourgeoises o le rpertoire musical ne change gure, on
jouait toujours la vieille polka qui vous rappelait M. Frdric.

A la fin, il a fallu voir les choses comme elles taient, prendre un
parti, et vous avez pous le timide garon qui faisait danser les
demoiselles osseuses et frisant la trentaine. Jadis, vous aviez plus
d'une fois oubli son tour de quadrille, bien qu'il ft inscrit sur
votre petit carnet d'ivoire. Alors il vous faisait un peu piti,
convenez-en, ce bon M. Jules, avec ses cravates blanches trop empeses
et ses gants nettoys  la gomme lastique. Vous l'avez pous,
pourtant, et c'est, aprs tout, un travailleur, un brave pre de
famille. Il est maintenant sous-chef, comme feu monsieur votre pre,
et il obtient la mme note dcourageante: Modeste et utile serviteur;
 maintenir dans son service. Quand vous lui avez donn son deuxime
garon, il est venu un peu d'ambition au pauvre homme, et, pour avoir
de l'avancement, il a publi deux petites brochures spciales; mais on
s'est acquitt envers lui en le dcorant des palmes acadmiques.

Trois enfants,--deux fils d'abord, et une gamine, venue bien plus
tard,--c'est lourd! Heureusement que l'an est au collge, pourvu
d'une demi-bourse. Avec beaucoup d'conomie, on joint les deux bouts.
Mais quelle vie mdiocre et triviale! Le pre, lui, part ds le
matin, en emportant son djeuner--un pain fourr et une fiole d'eau
rougie--dans les poches de son pardessus; car, avant de s'installer
sur son rond de cuir ministriel, il va faire un cours de gographie
dans les pensionnats de jeunes filles. Vous, madame, vous n'avez pas
le temps de vous ennuyer, et la journe est courte pour qui a tant 
faire. Cependant, jamais un plaisir! Depuis un an, vous n'tes alle
qu'une fois au spectacle, en Septembre dernier, voir le _Domino noir_,
avec des billets de faveur.

Vous tes rsigne, vaincue, sans doute. Mais ce vieil air de polka
que joue toujours l'orgue obstin vous fait souvenir que, l'autre
soir, poussant comme aujourd'hui devant vous la petite voiture o dort
votre enfant, et traversant ce mme boulevard, vous avez failli tre
crase par une fringante victoria, et que vous avez reconnu, bien
install sous les couvertures, le beau M. Frdric en personne, rest
le mme, ayant l'air toujours jeune des gens heureux, qui vous a jet
un regard dur en criant: Maladroit!  son cocher.

N'est-ce pas, que cet orgue est insupportable?... Il se tait,
heureusement. Et voici que la nuit monte. L-bas, au bout du triste
boulevard de banlieue, sur la fume rouge qui succde au coucher du
soleil, le gaz qu'on allume fait clore ses toiles blmes. Rentrez
 la maison, madame Jules. Votre second fils doit tre dj revenu de
l'cole, et, quand vous n'tes pas l, il n'apprend jamais sa leon
du lendemain avant le dner. Rentrez  la maison, madame Jules. Votre
mari va bientt revenir de son bureau, plein de fatigue et de faim,
et vous savez bien que, sans vous, la petite bonne  vingt-cinq francs
par mois serait incapable de raccommoder avec des pommes de terre et
des oignons le reste du boeuf d'hier soir.



II

Que la musique est nostalgique! Comme elle voque douloureusement
les vieux souvenirs! Et combien lamentable, au fond du crpuscule de
Novembre, le son pleurard de l'orgue de Barbarie qui joue un vieil air
de galop!

A quoi songez-vous en l'coutant, madame la comtesse, et pourquoi
restez-vous debout et comme ptrifie par la rverie, prs de la
haute fentre de votre boudoir? Que peut vous rappeler,  vous, femme
heureuse et dans la pleine beaut de vos trente ans, l'ancien air
de galop jou l-bas, sur le triste boulevard, au del des tilleuls
dpouills de votre jardin, par l'orgue de Barbarie gmissant et
vocateur?

Il vous rappelle le vaste amphithtre du Johnson's american Circus,
bond de visages attentifs, tel qu'il tait  l'poque de vos succs
questres. Les deux virtuoses ngres ont termin leur concert comique
en se cassant leurs violons sur la tte, et le palefrenier vient
d'amener sur la piste votre cheval de voltige,--vous savez bien,
l'norme et paisible cheval blanc, tachet de noir, qui faisait songer
 une dinde crue, gonfle de truffes? Vous faites votre entre alors,
donnant la main au superbe matre de mange en habit carlate et
coiff  la Capoul, dont vous avez t un peu amoureuse, avouez-le,
comme toutes les cuyres de la troupe. Vous saluez le public d'un
entrechat, et, tout de suite, d'un seul bond, hop! vous voil debout
sur la selle en plate-forme. Un fouet claque, l'orchestre lche ses
cuivres furieux, le cheval truff prend son petit galop mcanique, et,
hop! hop! vous voil partie!

Quelle olympienne crature vous tiez alors, comtesse! Dix-sept ans,
et les jambes de la Vnus du Capitole. La force et la grce! Une de
ces beauts parfaites, comme il ne s'en obtient plus gure qu'avec
les croisements de sang et les amalgames de races du Nouveau-Monde. Un
murmure circulait: C'est la belle Adah! l'Amricaine! Et, grise par
ce vent du triomphe, vous redoubliez vos audacieuses pirouettes.

La premire partie de l'exercice finissait toujours dans un long
crpitement de bravos. Tandis que les cuyers montaient sur des
tabourets avec les banderoles et les cerceaux, et que le clown, pour
amuser la galerie, jetait d'un soufflet son camarade  plat ventre et
le relevait dlicatement par le fond de la culotte, vous faisiez un
tour de piste au pas, pose sur le bord de la selle avec une lgret
de papillon. C'tait la meilleure minute pour vos admirateurs. Vous
teniez votre tte de desse droite sous son casque de cheveux noirs
enguirlands de fleurs, et, de la jupe de gaze bouffant autour de
vous, vos sublimes jambes en maillot rose mergeaient comme d'un
nuage.

Ce fut dans un de ces moments de repos que vous remarqutes pour la
premire fois le comte, aujourd'hui votre poux, alors un des plus
violents viveurs de Paris. Il se tenait debout dans le couloir des
curies, grand, mince et correct dans sa redingote boutonne, un brin
de lilas  la boutonnire, en chapeau gris, et tapotant ses
lvres avec la pomme d'or de sa badine. Il revint le lendemain, le
surlendemain, tous les jours; et vous baissiez les paupires, confuse,
quand votre regard rencontrait ses yeux perdus, ses yeux ples
d'homme qui a perdu la tte.

Il l'avait perdue, en effet; mais vous tiez une honnte fille, tout
simplement. A cinq ans, vous deveniez orpheline, votre pre, l'Homme 
la Perche, s'tant tu net en tombant sur la nuque. Les gens du cirque
avaient adopt l'enfant de la balle. Le vieux clown parisien Mistigris
vous avait appris le franais, puis un peu  lire et  crire. Aprs
avoir t l'enfant gte,--et respecte, malgr tout,--de ces braves
saltimbanques, vous tiez devenue une des gloires de leur entreprise.
Vous gagniez votre vie, honntement,  montrer vos jambes, mais vous
tiez sage pour de bon; et,--rappelez-vous,--le soir o le comte vous
offrit cette parure de turquoises, assez brutalement, il faut bien le
dire, vous failltes le cravacher en pleine curie, devant le box de
l'lphant.

C'tait fait pour dchaner un homme  passions. Le Johnson's
american Circus faisait son tour de France. Le comte vous suivit 
Orlans,  Tours,  Saumur,  Angers;--et enfin,  Nantes, il fit la
folie complte, comme un Russe, et, n'ayant plus ni pre ni mre, il
vous enleva pour vous pouser.

Oh! comme l'orgue de Barbarie pleure lamentablement le vieil air de
galop dans le crpuscule!

Que faire, aprs les premires semaines de la brlante lune de miel,
passes dans un village perdu au bord de la mer? On pouffait de rire,
l-bas, au Jockey; et les femmes du monde suffoquaient d'indignation
derrire les ventails. Le comte prit le bon parti; il s'expatria
pendant plusieurs annes. Ah! pauvre comtesse, que vous vous tes
ennuye  Florence, dans ce noir palais o votre mari vous a fait
lever et instruire comme une petite fille, et o vous avez subi
tant de leons et de professeurs. En femme reconnaissante,--plutt
qu'amoureuse, hlas!--vous vouliez plaire au comte, devenir digne de
lui. Mais, naturellement, il fallut du temps; et, tout patient qu'il
tait, comme votre mari vous a fait souffrir avec ses continuels:
Cela ne se dit pas... Cela ne se fait pas... toujours suivis d'un
ma chre trs sec, qui vous suppliciait!

Toutes les femmes sont ducables. Parvenu est un mot qui ne se dit
pas au fminin. Au bout de trois ans, vous tiez une vraie comtesse.
Le comte, qui billait dans les muses et n'avait jamais pu mordre aux
Primitifs, n'y tint plus et vous ramena  Paris. Les volets du vieil
htel, ferms depuis si longtemps, claqurent contre la muraille, et
vous ftes votre premier dner de retour dans la vaste salle 
manger, devant le grand portrait du haut duquel le bisaeul du comte,
lieutenant-gnral des armes du Roi, poudr, avec le cordon bleu
sur son habit rouge, et remarquable surtout par l'immense nez de la
famille, semblait vous jeter un regard svre.

Ici encore, c'est pour vous, comtesse, la solitude et la mlancolie.
Votre mari est arriv seulement--aprs combien d'efforts et  force de
jeter de l'argent dans les oeuvres charitables!-- vous constituer une
petite socit de prtres et de dvotes. Que c'est lugubre, ces robes
noires des deux sexes! Depuis six ans, vous visitez, tous les matins,
des crches et des coles, et vous vous morfondez, le soir, dans
votre loge solitaire, aux Franais ou  l'Opra. Pas d'enfant, et pas
d'espoir d'en avoir jamais. Les annes passent! Et le pis, c'est
que vous n'prouvez pour le comte qu'une gratitude profonde, qu'une
sincre amiti, et que vous le jugez. Oh! un parfait galant homme,
assurment, mais plein de niaiseries aristocratiques, et ennuyeux
comme un concert. Il a quarante-huit ans,  cette heure, et c'est bien
le vieux beau devenu sage, n'est-il pas vrai? un assez fade mlange
de grand air, de favoris teints, de prjugs, de chapeaux gris et de
mauvais estomac.

Pourquoi cet orgue cruel joue-t-il toujours le vieil air de galop qui
rythmait jadis vos entrechats sur le dos du cheval truff? Voil que
vous vous revoyez au milieu de l'arne,  la fin de votre exercice,
envoyant au public le baiser d'adieu et coutant avec ivresse le
bruit de grle des applaudissements. tes-vous folle, comtesse?
Voil maintenant que votre coeur palpite et que vous retrouvez votre
premire et dlicieuse motion de jeune fille, quand il vous semblait
que le beau matre de mange en habit carlate vous avait tendrement
serr le bout des doigts en vous reconduisant!

Enfin le son de l'orgue s'est teint; sur le ciel, de plus en
plus sombre, on distingue  peine les grands squelettes des arbres
dpouills. Le valet de chambre entre discrtement, apportant une
lampe. Il la pose sur un guridon, et dit de sa voix de crmonie:

Monsieur le cur de Saint-Thomas-d'Aquin attend Madame la comtesse au
salon.




Le Convalescent



La premire fois que le jeune compositeur Flix Travel, avec la
permission de son mdecin, le docteur Damain, se regarda dans la
glace, il poussa un cri de surprise pouvante.

Comme il tait chang, grand Dieu! Quelle maigreur! La peau colle
aux pommettes! Et ce teint jaune, et ces yeux meurtris! Sans doute,
il savait bien qu'il avait t trs malade. Il avait eu la fivre, le
dlire, tout le tremblement. On lui avait brl le dos et la poitrine
avec des vsicatoires. Une pleursie, c'est toujours grave. Mais il
n'aurait jamais cru que quinze jours de souffrances l'eussent  ce
point ravag. Et puis, comme il se sentait faible! C'tait inquitant
aussi, ce point douloureux qui le brlait, l, au-dessous de
l'omoplate, du ct droit. Oh! non, il n'tait pas guri. Qui sait?
Devait-il jamais gurir? Le docteur ne cherchait-il pas  le tromper,
quand il lui avait dit, le matin mme, d'un air joyeux, trop joyeux:
Allons! essayez de vous lever un peu aujourd'hui. Vous voil tir
d'affaire. Tir d'affaire? Avec cette mine de dterr? Ah! il
en tait loin. Comme c'tait pnible, cette sensation de vide et
d'puisement dans son cerveau, dans toute sa personne! Et cet hiver
qui n'en finissait plus! Cette neige fondue qu'il voyait, derrire les
vitres de sa fentre, tomber avec lenteur! Bon! une quinte,  prsent!
Et encore une petite tache de rouille sur son mouchoir. Tousse!
tousse! Est-ce qu'il allait devenir phtisique? Quelle anxit!

Et le pauvre malade, seul au coin du feu, ses ples et maigres mains
crispes aux bras de son fauteuil, s'enfonait, s'abmait dans sa
noire mlancolie.

Mourir! A vingt-six ans! Au lendemain de son premier triomphe
d'artiste, quand un sourire de la gloire le payait enfin de tant de
travail et de privations! Ah! ce serait affreux!

Et, dans un coup de mmoire, rapide comme un clair, il revoyait tout
son pass de misre. C'tait d'abord sa mre qu'il voquait, sa
mre veuve, matresse de solfge et de piano dans les pensionnats de
troisime ordre, courant le cachet  travers Paris, son rouleau
de toile cire sous le bras, dans son deuil ternel de pauvresse.
Avait-elle assez trim, la vaillante et courageuse femme, pour lever
son fils unique, lui permettre de suivre les cours du Conservatoire,
faire de lui un bon musicien! Avait-elle assez roul par tous les
temps, marchant sous la pluie avec des bottines qui prenaient l'eau,
ou cahote dans les puants omnibus! Que de peine et que de bravoure!
Il se rappelait l'affreux petit logement, au fond des Batignolles, o
il la rejoignait tous les soirs, et o il la trouvait, rentre  peine
et dj cuisinant le dner  la hte, sans avoir mme pris le temps
d'ter son vieux chapeau de tulle noir, tout roussi par le soleil
et les averses. Comme c'tait triste et laid, ce mobilier en ruine,
reint par les changements de garnison du pre, un officier sans
fortune, pous jadis par amour, et mort, jeune encore, d'un accident
de cheval, sans que sa veuve pt obtenir l'aumne d'un bureau de
tabac.

Enfin la pauvre femme succombait  la besogne, comme une haridelle de
fiacre qui tombe dans les brancards, et le laissait orphelin  seize
ans, sans un parent, sans un protecteur, trop heureux d'avoir, pour
ne pas mourir de faim, un pupitre de contre-basse  l'orchestre de la
Gat. Oh! sa vie pendant dix ans, depuis lors! Quel navrant abandon!
quelle misre triviale! quelle chasse ignoble  la leon bon march, 
la pice de quarante sous mise dans la main! Brrr! il valait mieux ne
plus y songer, arriver tout de suite  l'heure radieuse de sa vie.
Une mlodie de lui tombait par hasard sous les yeux de la Kauffman, la
grande cantatrice. Elle s'en prenait, la chantait partout, et, en
un hiver, Flix Travel devenait presque clbre. Le directeur de
l'Opra-Comique, rencontr dans un concert, lui demandait quelque
chose. Le jeune homme avait justement un acte fini, tout prt, tout
orchestr, sa _Nuit d'toiles_, un dlicieux pome, o le pauvre
garon avait rpandu tout ce qu'il avait d refouler jusque-l dans
son coeur de jeunesse et d'amour.

Quel succs! Il croit entendre les normes soupirs de la foule
charme, les salves de bravos furieux, son nom acclam. C'est fini, la
pauvret, c'est fini, la solitude! Le voil fameux! Ds le lendemain
de la premire reprsentation, il change, chez une bouquetire, le
billet de mille francs qu'un diteur lui a donn la veille, comme
acompte sur le prix de sa partition, et il porte pour dix louis de
fleurs au cimetire Montmartre, sur la tombe de la maman. Les journaux
saluent son oeuvre comme l'aurore d'un talent rare. Sur la premire
page de _L'Illustration_, son portrait est grav, et tout Paris est
amoureux dj de sa fine et charmante tte de page florentin. Enfin!
il va donc jouir un peu de la vie, savoir ce que signifie le mot
bonheur...

Eh bien, non! La maladie est l qui le guette et qui empchera tout.
Depuis quelque temps, il est enrou, il tousse. Un soir, il se couche,
tout mal  l'aise, avec un grand frisson. C'est la fivre, c'est la
pleursie. Ah! il les connat, les journes si longues et si mornes
passes, la nuque sur l'oreiller,  regarder une mouche marchant
au plafond ou  compter les petits bouquets de fleurs du papier de
tenture; il les connat, les nuits d'insomnie, o le dlire fait
passer tant de fantmes dans le halo de la veilleuse. Et maintenant
que le voil debout,--convalescent, dit le mdecin, allons donc!--son
visage reflt dans la glace lui fait peur; il sent qu'il est plus
malade que jamais, qu'il devient poitrinaire, qu'il va mourir... Sous
ses fentres, dans la rue, o la neige fait le dsert et le silence,
un orgue de Barbarie joue l'air de sa _Srnade_, que la Kauffman a
mise en vogue, l'an dernier. C'est la rputation populaire, c'est la
gloire des rues qui commence pour lui. Et il va mourir, tout jeune,
 la veille de tant de joies, comme un naufrag qui a longtemps
et dsesprment nag vers la cte et qu'une dernire lame crase
btement contre un rocher. Non, Dieu est injuste!

Le lendemain matin, le mdecin revient voir son malade, et, aprs
qu'il l'a bien examin, auscult, tt:

Eh bien?--lui dit brusquement le jeune homme, assis sur son lit,
les bras croiss. Et dans son regard direct, froid, presque dur, le
docteur Damain, vieil homme de pratique et d'exprience, discerne la
profonde inquitude, l'angoisse, la peur de la mort.

--Eh bien,--rpond-il avec rondeur, tout en remettant ses gants,--eh
bien, mon mignon, il vous faut tout simplement deux ou trois mois de
convalescence,  ne rien faire, dans le Midi. Et puisque vous avez
quelque argent, vous allez partir le plus tt possible. Pas pour
Nice ni tout ce ct-l. Vous y retrouveriez les Parisiens, un tas de
plaisirs et d'occasions de fatigue. Non. Ce qu'il vous faut, c'est
un coin bien retir avec du soleil, quelque chose comme la
Petite-Provence des Tuileries, vous savez, o il n'y a que des
nourrices et des vieux rentiers  tabatires. Ce n'est pas gai, je
sais bien, pour un jeune cadet qui sort des pages et qui doit avoir
envie de montrer son paulette; mais c'est ncessaire. Tenez! si vous
tiez tout  fait raisonnable, vous iriez  Amlie-les-Bains, dans
les Pyrnes-Orientales. Un trou de montagne, presque africain, bien
abrit du vent du nord; et l'alos pousse tout le long de la route
de Perpignan. Le pays est superbe, et, sans les pantalons rouges qui
schent aux fentres de l'hpital militaire, ce serait dj plein
d'Anglais. Je suis all par l autrefois, et j'y ai pris mon caf
dehors, un premier Janvier. On y vit  bon compte, ce qui est 
considrer. Allez voir un peu le pic du Canigou, les gaves, les vieux
ponts romains et les olivettes. Voici tout  l'heure le mois de Mars;
vous resterez l-bas jusqu' la fin d'avril, et vous nous reviendrez
tout  fait grand garon, avec quelques refrains de contrebandiers,
quelques jolies chansons catalanes... Est-ce convenu?

En coutant le docteur, Flix Travel renat  l'espoir.

Oui, le Midi, le repos dans un doux climat o l'on respire la vie
et la sant, les lentes promenades avec la caresse du soleil sur les
paules. Oui, c'est cela, c'est bien cela qu'il lui faut.

--Et quand pourrai-je me mettre en route?--demande-t-il vivement.

--Mais tout de suite, dans trois ou quatre jours. J'irai vous
installer moi-mme en wagon... Et, puisque vous vous arrterez un
peu  Perpignan, pour vous reposer du voyage, qui est long, je vous
donnerai un mot d'introduction pour une brave dame que j'ai soigne,
il y a quelques annes, et tire, ma foi, d'un assez mauvais pas. Oh!
ce ne sera pas trs amusant pour vous. La comtesse de Pujade est une
grande dvote, je vous en prviens, et sa fillette, qui doit porter
aujourd'hui des jupes longues, va certainement plus souvent  la messe
qu'au bal. N'importe! je vous adresse  de bonnes femmes, qui pourront
vous tre utiles  l'occasion.

Vite, une malle, des couvertures! Cette perspective d'un prochain
voyage a tout  fait remont le moral du convalescent. Il lui semble
qu'il n'a plus qu' partir pour tre guri. Ne va-t-il pas mieux dj?
Aujourd'hui il est rest lev assez longtemps, il a rouvert son piano,
caus presque gament avec des amis qui le visitaient. Les forces lui
reviennent, positivement. Il est en tat de supporter les vingt
heures d'express. Enfin! le voil bien commodment install dans un
compartiment de premire classe, la bouillotte sous ses pieds, un
plaid sur ses genoux, avec tout ce qu'il lui faut dans son sac de
cuir, un roman anglais, du vin de Bordeaux, des sandwiches.

--En voiture! en voiture! crient les hommes d'quipe, sur le quai de
la gare d'Orlans.

Et le docteur Damain, le vieil ami de Flix, l'embrasse, lui serre la
main une dernire fois.

--Prenez bien garde aux courants d'air... Bon voyage!

Le train s'branle, trs doucement d'abord, fait rsonner les plaques
tournantes, puis, tout de suite, acclre sa marche, prend son furieux
galop ferr. Dj il a jet ses gros flocons de fume aux fentres des
faubourgs, o schent des linges, il a franchi le rempart  l'herbe
pele, laiss derrire lui les jardins marachers de la banlieue; et
Flix Travel, essuyant de temps en temps la bue de la vitre avec
son gant, prouve une joie enfantine  voir de la vraie campagne,
les champs d'un vert sombre o fondent les dernires neiges et d'o
s'envolent des bandes de corbeaux, les collines lointaines dans la
brume, les vastes espaces du ciel gris de Fvrier. Il ne tousse pas,
il ne souffre plus. Dans l'aprs-midi, aprs qu'on a pass la Loire
et ses bancs de sable, tandis qu'on court  travers les grands
chtaigniers sans feuilles et les robustes paysages du Poitou, voici
que, dans les nuages, apparaissent les cotillons bleus, et que toute
la nature se met  sourire. A Bordeaux, c'est le beau temps tout 
fait; et dans la rade, un instant aperue, le soleil, qui se couche
dans un ciel pur, dore les vergues des navires. Distrait et excit par
le voyage, Flix a oubli ses angoisses de malade; il se sent lger,
comme pouss par le vent de l'esprance.

Aprs avoir dn  la gare Saint-Jean, il s'endort d'un profond
sommeil dans une voiture de la ligne du Midi. A peine est-il troubl
deux ou trois fois pendant la nuit par des voix de cuivre, des creux
du midi, qui crient: Toulouge ou Montoban. C'est seulement le
lever du soleil qui le rveille, une aurore splendide, une gerbe de
diamants qui clate et jaillit dans l'azur. Cette fois, il y est,
dans le Midi, et pour de bon; il peut baisser la glace, aspirer l'air
chaud, regarder, avec l'tonnement de l'homme du Nord, le feuillage en
demi-deuil des oliviers et les routes sches o courent des trombes de
poussire blonde. Enfin le conducteur du train annonce, en ouvrant les
portires: Perpignein!... Perpignein. On est arriv.

Le voyageur jette un regard aux crneaux roussis du Castillet, qui
datent de Charles-Quint, et aux platanes gants de la promenade,
penchs pour toujours, avec une inclinaison de cinquante degrs, par
l'effort prolong du mistral. Puis l'omnibus du chemin de fer, dont
les chevaux font sonner sous leurs sabots le vieux pont-levis de
Vauban, conduit rapidement Flix Travel  travers quelques rues
tortueuses et le dpose  l'htel. Dans son impatiente curiosit de
voyageur novice, le jeune homme djeune en hte, assis tout seul au
bout de la table d'hte, dont la malpropret et la dtestable cuisine
 la graisse sont dj bien espagnoles; puis, aprs avoir vainement
essay d'amollir dans son dernier verre de vin un biscuit, qui doit
dater de Charles-Quint, lui aussi, comme le Castillet, il sort pour
voir la ville et faire sa visite  cette comtesse de Pujade pour qui
le docteur Damain lui a donn une lettre d'introduction.

Cette dame habite prcisment  quelques pas de l'htel, dans une
ruelle pareille  un torrent dessch, une maison troite et farouche
ayant  peu prs l'air d'une prison, avec des miradores grills
comme  Sville ou  Tolde. Flix tire la chane de fer toute
rouille qui pend auprs de la porte,--une porte basse et ronde,
perce d'un judas, garnie de ferrures et de gros clous rbarbatifs,
une de ces portes qui ne semblent pas faites pour s'ouvrir,--et la
voit s'entre-biller, aprs une assez longue attente, pour lui montrer
la face ride et le bonnet monastique d'une vieille servante aux yeux
de morte.

--Madame la comtesse de Pujade?--demande le voyageur.

--Madame la comtesse et sa fille sont  la messe.

--Je ne reste qu'un jour ici... Aurai-je chance de rencontrer ces
dames, un peu plus tard?

--Je ne saurais vous dire.

L'accueil n'est pas engageant. Flix ne peut donc que laisser  la
servante sa carte et la lettre du docteur.

--Ma foi,--pense-t-il en s'loignant,--si j'en juge par la lugubre
apparence de ce logis et par la tte de la domestique, qui ressemble
 une vieille machine  prires pour veiller les morts, j'aime autant
avoir trouv visage de bois... A quoi pensait le brave docteur en
m'adressant  ces bguines?

D'ailleurs, vingt pas plus loin, son impression fcheuse est dissipe;
car, au bout de la rue, brusquement, il dbouche sur une petite place
pleine de bruit et de soleil. L, devant le portail d'une glise,
sculpt et vermicul du haut en bas comme une corce de melon, se
tient un joli march, qui embaume le citron et la rose. Un coin
d'Espagne, en vrit, o vibre le sonore patois catalan. L'artiste
parisien, qui voyage pour la premire fois de sa vie, reste bloui
devant ce spectacle pittoresque et nouveau. Ah! les beaux croulements
d'oranges, de tomates et de poivrons! La jeune marchande  qui il
achte une botte d'oeillets a les yeux noirs de la marquise d'Amagui,
et ce montagnard  ceinture rouge, qui fume sa cigarette, accoud sur
sa mule au ventre ras et toute harnache de pompons et de sonnailles,
est beau comme un contrebandier des temps romantiques. A la bonne
heure! En voil de la lumire, de la couleur et de la joie! Gris,
enchant, Flix Travel s'attarde  flner parmi cette foule bruyante;
il se promne l pendant plus d'une heure, lentement, dlicieusement,
dans la bonne chaleur du soleil qui lui pique le dos et les reins. Il
se sent toujours un peu faible, c'est vrai, mais jamais il n'a eu
plus got  la vie. Ce Midi, tout de mme! Mais c'est un miracle, une
rsurrection! Mais il est en pleine convalescence! Quel bonheur!

Pourtant, il a pass la nuit en wagon, il a sommeil, et lorsqu'il
rentre  l'htel pour se jeter une heure ou deux sur son lit, le
garon lui prsente une lettre que vient d'envoyer Mme de Pujade.
Elle prie M. Flix Travel de venir dner chez elle, le soir mme, sans
crmonie; elle sera flatte, dit-elle, de connatre l'auteur de la
_Srnade_ et de la _Nuit d'toiles_, et heureuse de parler avec lui
du docteur Damain,  qui elle doit la vie, etc., etc. Tout cela, dit
en quelques lignes courtoises, un peu sches, sur un papier  lettre
orn d'une couronne comtale.

Flix se rappelle alors la maison  physionomie inhospitalire, et
ce que le docteur Damain lui a dit sur l'extrme dvotion de Mme
de Pujade; et il est pris d'une singulire timidit. Saura-t-il se
conduire correctement dans un milieu aussi aristocratique? Clbre
d'hier, il n'est pas encore all dans le monde. Jusqu'ici il a vcu
comme un pauvre qu'il tait, tout prs du peuple, il n'a jamais de sa
vie vu de prs une dame noble, une dvote. Et cependant, impossible
de refuser sans impolitesse. Ah! il se serait bien pass de la
recommandation du docteur. Dans quel gupier son vieil ami l'a-t-il
fourr?

Aussi est-ce avec une secrte motion qu'un instant avant l'heure
convenue, le musicien, ayant fait toilette, se prsente de nouveau
devant la maison lugubre. Mais, cette fois, la vieille servante 
mine de soeur tourire ouvre la porte sans difficult, et aprs avoir
introduit le jeune homme dans le salon de compagnie, comme on dit
 Perpignan, se retire en annonant qu'elle va prvenir Madame la
comtesse.

Malgr les lumires et le feu, il y fait froid, dans ce salon, le
froid spcial aux pices ordinairement inhabites. Les lourds meubles
de tapisserie, droits et raides comme des meubles d'glises, sont
rangs avec une dsolante symtrie, et la nudit des boiseries claires
s'orne d'une unique gravure, magnifiquement encadre, le portrait
du pape Pie IX, sanctifi de sa signature autographe. Pas un objet
d'intimit ou de souvenir; rien de fminin. Flix songe que si
l'extrieur du logis lui a sembl morose, l'intrieur est franchement
hostile. Les deux grosses lampes sur la chemine, les bougies du
lustre  pendeloques de verre, les bches enflammes dans le foyer,
semblent se dire: Quel est cet intrus, pour qui on nous a allumes?
Et voil que le pauvre garon frissonne et que sa gne redouble.

Tout  coup, une porte s'ouvre. C'est la comtesse, suivie de sa fille.

Longue, jaune, sche, en deuil ternel, avec un tour de cheveux d'un
noir impitoyable, Mme de Pujade a peut-tre t une brune lgante,
du temps o le duvet qui ombrage sa lvre suprieure ne s'tait pas
encore dcid  devenir de vritables moustaches. Elles ajoutent
encore  la svrit de toute sa personne, de ses mains  mitaines,
de son sourire au-dessous de zro. Flix serait constern par cette
apparition, s'il ne s'apercevait tout de suite--il a vingt-six ans, ne
l'oublions pas--que la jeune personne entre dans le salon derrire la
comtesse est trs jolie, malgr son air un peu gauche et sa robe mal
faite.

--Ma fille Thrsine,--a dit Mme de Pujade.

Et tout en rpondant de son mieux aux compliments empess que la
comtesse lui adresse sur ses tout rcents succs, Flix, toujours
fort intimid et assis au bord de sa chaise, admire  la drobe cette
Thrsine, dont le teint de pche et les beaux yeux noirs, modestement
baisss, lui rappellent les Vierges de Murillo qu'il a vues au Louvre,
ces Vierges si charmantes, si humaines avec un rien d'idal, et dans
lesquelles il y a un peu de la madone et beaucoup de la grisette
madrilne.

--Vous partez donc, ds demain matin pour Amlie?--demanda la
comtesse au voyageur.

--Oui, madame. Le docteur Damain m'assure que j'ai besoin d'un repos
absolu.

--Nous regretterons de ne pas vous possder davantage, monsieur.
Mais le docteur a raison. Perpignan n'est pas un bon sjour pour les
convalescents, et le vent du nord y est fort dangereux.

En ce moment un coup de sonnette retentit.

--C'est Monseigneur!--dit Mlle Thrsine.

--Oui,--ajoute sa mre.--Vous allez dner, monsieur, avec notre
vnrable ami, Monseigneur Calou, des Missions trangres, dont les
pieux voyages en Indo-Chine ont puis les forces, et qui s'est retir
ici, dans sa ville natale. Il a dsir faire votre connaissance, car
il aime beaucoup la musique, et ma fille lui a dchiffr au piano
votre partition.

Un vque,  prsent! Flix est pris de peur, positivement. Le voil
aux prises avec tout ce qu'il y a de plus collet-mont dans le monde,
la noblesse et le haut clerg. Un vque! Il n'en a vu qu'un, crosse 
la main et mitre en tte,  Sainte-Marie des Batignolles, l'vque
qui lui a touch la joue le jour de sa confirmation. Saura-t-il se
comporter convenablement avec un prince de l'glise?... Ah! que le
diable emporte le docteur!

Par bonheur, Mgr Calou a, sous ses cheveux blancs, une bonne et
joviale figure de vieillard sanguin, et il tend sans faon au jeune
homme qu'on lui prsente, et qui s'attendait presque  tre bni, sa
main gante de violet.

--Le voici donc,--s'crie-t-il avec un cordial accent mridional,--le
voici donc, ce jeune malade qui vient demander sa gurison  notre
soleil... Il fera son devoir, n'en doutez pas, mon cher enfant, et
vous pourrez bientt vous remettre au travail, nous charmer de nouveau
par vos belles compositions... Mais le dner est servi. A table!

En effet, la porte de la salle  manger vient de s'ouvrir. L'vque y
pntre en marchant  ct de Mme de Pujade; Flix offre son bras 
la jolie Mlle Thrsine; et, ds que Monseigneur a expdi le
_Benedicite_, on attaque le potage.

Le dner est excellent, un dner de province, copieux et dlicat; et,
aprs le coup du mdecin, Flix, bien qu'encore un peu interloqu
par les moustaches de la comtesse et la croix pectorale de l'ancien
missionnaire, commence  se rassurer. C'est stupide, aprs tout, sa
confusion et son silence; il doit se montrer aimable, il ne veut pas
laisser la rputation d'un imbcile ou d'un sauvage. D'ailleurs, le
milieu dans lequel il se trouve lui semble dj plus sympathique. Il
commence  croire qu'on s'intresse  lui. On lui parle de ce qu'il
aime, de son art; on lui fait raconter la premire reprsentation
de sa _Nuit d'toiles_. Et il rpond, l'artiste, il s'anime, il
s'abandonne. A des mots ingnus,  de gentilles plaisanteries qui lui
ont chapp, on a ri, mais avec plaisir, sans ironie et sans malice.
Alors il s'panouit, il cde au besoin des confidences, il dit, avec
une nave loquence, sa jeunesse si solitaire et si douloureuse, les
joies du succs inattendu.

--Ainsi, vous tes tomb malade, au lendemain de votre premier
bonheur,--lui dit Mme de Pujade; et elle a un: Pauvre jeune homme!
plein de bont.

Et le vieux prtre le regarde avec des yeux bienveillants, et lui
remplit gament son verre.

--Encore un peu de bourgogne, monsieur le convalescent. Cela ne peut
que vous faire du bien.

Mais ce qui rconcilie tout  fait le voyageur avec ses htes, ce qui
lui rend la confiance, ce qui excite sa verve, c'est la prsence de
Mlle Thrsine. Car il s'aperoit qu'il ne lui dplat pas, qu'elle
a doucement souri  toutes ses saillies, que ses beaux yeux noirs
aux longs cils retrousss se sont plusieurs fois levs sur lui, et
que--non! ce n'est pas une illusion, il en est sr,--il vient d'y
surprendre un regard infiniment doux, presque attendri.

Ah! l'aimable repas! La bonne htesse! Le brave homme d'vque! Et la
charmante jeune fille, surtout! La charmante jeune fille!

Mais, tandis que la servante change les assiettes, dans une de ces
minutes de silence inexpliqu o les gens du peuple disent: Il passe
un ange, soudain,--et par hasard, oh! par pur hasard,--Flix Travel
voit son visage reflt dans un miroir, l, sur la muraille, en face
de lui.

Son visage! Mais est-ce vraiment son visage? Est-ce bien lui, ce jeune
homme si maigre, aux yeux caves, au teint plomb? Comment! Il a donc
toujours aussi mauvaise mine? Et toutes ses terreurs lui reviennent
aussitt. Une cruelle pense traverse son esprit. Les attentions, les
prvenances de ses htes, ce n'est pas  lui particulirement qu'elles
s'adressent, c'est au malade, c'est au poitrinaire qui a dj la mort
sur la figure. tait-il fou de s'imaginer que cette provinciale
sche et altire, que ce vieux prlat, que cette silencieuse et
aristocratique enfant, pouvaient porter un tel intrt  un pauvre
diable de musicien, sans fortune,  peine clbre, sorti hier de la
bohme! Non! ce qu'il prenait pour de la sympathie, ce n'est que de
la piti. Si la comtesse met tant d'insistance  lui faire accepter
ce blanc de poulet, si Monseigneur, de sa main blanche et grasse o
brille l'meraude pastorale, lui verse si paternellement ce chambertin
de derrire les fagots, c'est par compassion pour son tat; ils en
feraient autant, dans une de leurs charitables visites  l'hpital,
pour le premier mendiant venu. Oui! c'est vident. Il comprend
les choses, il s'explique tout, maintenant. On le traite comme un
moribond!

Et cette jeune fille?

Elle aussi, sans doute, prouve seulement pour lui la banale
commisration qu'elle aurait devant tout autre malade. N'allait-il
pas s'imaginer qu'il l'avait charme ds la premire rencontre, qu'il
veillait peut-tre en elle un sentiment obscur et doux? Insens! Fat
et insens!

Et, comme il jette sur elle un regard irrit, presque mchant, il
dcouvre une indicible tristesse dans les beaux yeux de Thrsine,
dans ses beaux yeux mouills, en ce moment, par deux larmes mal
contenues.

Oh! l'affreuse amertume!

Ainsi, il ne s'est peut-tre pas tromp. Peut-tre cette ignorante
et candide enfant, enfouie jusque-l au fond de cette province, dans
cette maison claustrale, a-t-elle senti tout  l'heure son coeur
tressaillir pour la premire fois. Et maintenant elle est navre en
songeant que ce jeune homme dont la vue la trouble, qu'elle va aimer,
qu'elle aime dj, n'a plus que quelques mois, que quelques jours 
vivre. Ces larmes qui lui viennent aux yeux, c'est le regret de son
espoir d'amour,  peine n, si tt du. Le malheureux qu'il est! Une
femme le pleure, en sa prsence, de son vivant!

C'est fini. Le charme est rompu. Rempli d'horreur, le coeur battant 
grands coups, Flix Travel tombe alors dans un morne silence. A toutes
les obligeantes questions de ses htes, il ne rpond que par des
monosyllabes, des phrases confuses. Fuir! il ne pense plus qu' fuir!
Ds qu'on se lve de table, il s'excuse avec maladresse, se dclare
plus souffrant. Et ce prtre et ces femmes, avec leurs faons
affectueuses, leurs recommandations inquites, lui deviennent odieux.
Enveloppez-vous bien... Prenez garde de prendre froid. Oh! les gens
importuns!

Enfin, le voil dehors, libre. Il s'en va, cherchant  reconnatre son
chemin dans les rues noires et dsertes de la vieille ville, sous la
claire et froide nuit d'toiles; et, grelottant sous ses habits, seul,
tout seul avec l'excrable peur de la mort, il se dit tout haut 
lui-mme et se rpte sans cesse, comme un monomane:

Perdu! Je suis perdu!


Deux mois aprs, compltement guri par le bon soleil et l'air salubre
des montagnes, Flix Travel, en repassant par Perpignan, tait, une
seconde fois, invit  dner avec l'vque chez Mme de Pujade;--et
c'tait  qui le fliciterait sur son bon apptit et sur sa belle
mine.

panoui de se porter si bien, le musicien voit,  prsent, les choses
comme elles sont. Il est dans une bonne maison de province, mal
meuble, c'est vrai, mais o la chre est exquise. Mgr Calou a la
rondeur et la bonhomie d'un vieil aumnier de rgiment; et la comtesse
elle-mme, malgr ses airs guinds, laisse apparatre, de temps en
temps, un sourire de brave femme sous ses moustaches.

Il n'a plus de timidit, aujourd'hui, le voyageur; il se montre
amusant, spirituel, et, quand il regarde, par hasard, le miroir en
face de lui, il y reconnat son visage--celui d'un joli garon, ma
foi!--tout radieux de sant et de jeunesse. Ah! quelle joie de vivre!

Non! pourtant, il a un souci. Les yeux de Mlle Thrsine vitent 
prsent de se tourner vers lui: elle les tient obstinment baisss sur
son assiette. Pourquoi cette rserve excessive? S'est-elle dit qu'elle
ne doit pas s'intresser  un jeune homme qui n'est point de son
monde,  un artiste qui passe; ou bien est-ce Flix qui s'est fait
illusion, la dernire fois?

Il ne le saura jamais. Demain, il part pour ne plus revenir.
Mais--l'homme est si inconsquent, si bizarre!--voil que le
convalescent panoui est pris d'une mlancolie soudaine. Il se
rappelle les beaux regards de Vierge de Murillo fixs si doucement sur
lui, les beaux regards de madone et de grisette pleins de piti et de
larmes, et, pour un peu, il songerait presque:

Dcidment, je ne suis plus malade... Quel dommage!




Oeuvres posthumes



Comme le jour tombait,--un jour de Janvier, couleur de
cendre,--j'avais pos ma plume et je m'tais assis au coin du feu.
Dans la chambre, chauffe depuis de longues heures, o le nuage de
fume de mes cigarettes augmentait l'obscurit crpusculaire, je
m'abandonnais, tout en tisonnant,  la sensation de fatigue heureuse
qui suit une sance de bon travail. Un coup de sonnette me tira de ma
rverie.

--Il y a l,--me dit ma servante avec ce ton ddaigneux que prennent
involontairement les domestiques pour annoncer des visiteurs de mince
apparence,--il y a l une dame en noir, accompagne d'un petit garon,
qui dsire parler  Monsieur.

Je donnai l'ordre d'introduire, et, une minute aprs, je vis
s'avancer, dans la pnombre, un groupe lamentable.

Elle devait tre encore jeune, cette grande et lugubre veuve, car le
chtif garonnet,--son fils, videmment,--qui se serrait contre sa
jupe noire, pouvait avoir dix ans  peine; mais tous deux, la mre
et l'enfant, taient si uss, si fltris par la misre, que la femme
semblait hors d'ge et l'enfant dj vieux. Ils s'approchaient,
marchant sur le profond tapis avec la lenteur timide et silencieuse
des malheureux, glissant presque; et, quand ils s'arrtrent devant
moi, dans le brouillard obscur de la chambre, ples, tout en noir,
l'ample voile de la veuve les enveloppant d'une aurole de tnbres,
je frissonnai comme devant deux spectres.

--A qui ai-je l'honneur?... dis-je, en indiquant un fauteuil.

La pauvre femme s'assit, attira son petit garon prs d'elle, et me
rpondit d'une voix basse et douce:

Je suis la veuve d'Agricol Mallet... On m'a dit, monsieur, que vous
l'aviez un peu connu autrefois... avant la guerre... et je venais
savoir si vous voudriez bien... enfin, vous prier de souscrire  ses
oeuvres posthumes.

Agricol Mallet! A ce nom, mon esprit fut travers par un tourbillon
de souvenirs. Je le revis, tel qu'il m'tait apparu pour la premire
fois, au caf de Lisbonne,  cette table des politiques, o le
fameux Michel Polanceau, aujourd'hui dput, chef de groupe, et
dsign pour prsider le prochain cabinet radical, prophtisait
tous les soirs,  l'heure de l'absinthe, la chute des Bonaparte et
l'imminente rvolution. Agricol Mallet! Parbleu! ce brun  tte de
romain, le plus violent et le plus exalt disciple de Polanceau,
celui qui,  chaque motion incendiaire du tribun, secouait, d'un geste
hroque, sa lourde chevelure et faisait frissonner les verres et les
dominos en frappant du poing la table de marbre. Un naf et gnreux
coeur, ivre de mots sonores! Je me rappelais...

Ds le 4 Septembre, il avait pris la casquette noire et le remingnton
du franc-tireur, s'tait battu, au Bourget, comme un enrag, puis, 
la fin du grand sige, il avait t gagn, lui, comme tant d'autres,
par cette fivre obsidionale qui tourna en folie, au 18 Mars, et il
avait fini par tomber, cribl de balles, un kpi de commandant fdr
sur la tte et une ceinture rouge autour du ventre,-- vingt-trois
ans, malheureux enfant!--sur la barricade du Chteau-d'Eau.

Agricol Mallet! Oui, je l'avais un peu connu, et je l'estimais pour la
noble et dure existence qu'il menait alors, pour sa courageuse misre
de pote, mari par amour  vingt ans et vendant au cachet son grec et
son latin, afin de nourrir sa femme et son nouveau-n. Il avait donc
laiss des oeuvres posthumes?... Mais parfaitement! Je me souvenais.
Un soir, il m'avait lu deux ou trois pomes, des vers lgiaques et
murgriformes, avec une petite note tendre, toujours la mme,--comme
celle du crapaud,--mais sincre; et mme je m'tais dit qu'il avait
bien tort de prfrer le bonnet rouge de Marianne au bonnet fleuri de
Musette, et qu'au fond ce buveur de sang tait un buveur de lait.

En ce moment,--il faisait presque nuit dans mon cabinet,--la bonne
apporta une lampe, et je pus mieux voir la veuve du commandant fdr.

Elle tait tragique.

On avait froid rien qu' regarder sa robe et son chle, d'un noir
sale; et son navrant chapeau de crpe, d'o s'chappaient quelques
mches de cheveux blonds desschs, semblait presser et amaigrir
l'ovale, jadis pur, de ce triste visage, meurtri par la souffrance.
Les grands yeux, d'un bleu faence, taient encore jolis et touchants,
malgr la patte d'oie et la poche aux larmes. Vieille  trente ans,
Mme Mallet faisait le dos rond  la faon des femmes du peuple souvent
battues. D'une main, elle maintenait sur son genou un paquet assez
volumineux, envelopp dans un journal, et de l'autre, avec un geste
maternel, elle serrait contre elle son fils, enfant chlorotique, qui
avait l'air d'avoir grandi en prison. Le dtail le plus douloureux,
c'taient les gants de la pauvre veuve, d'horribles gants de castor
noir, blanchis aux coutures et crevs au bout des doigts.

Saisi d'une vive piti, je dis  Mme Mallet que je n'avais pas oubli
son mari, et je la priai de disposer de moi.

Elle dfit alors son paquet, qui contenait une demi-douzaine de
volumes  couverture rouge, et elle m'en offrit un.

--Puisque vous avez la bont de souscrire,--me dit-elle,--voici votre
exemplaire, monsieur.

Je jetai un regard sur le titre, imprim en caractres d'un noir
profond sur papier sang de boeuf; il tait ainsi libell: _Agricol
Mallet. Oeuvres Posthumes, avec une prface de Michel Polanceau,
dput._

--Ah!--murmurai-je,--M. Polanceau a fait une prface.

Dans le groupe rpublicain du caf de Lisbonne, auquel je m'tais
jadis ml par hasard, moi, littrateur inoffensif, il m'avait
toujours dplu, le Polanceau, avec sa tte ronde aux dures moustaches
de sous-officier mchant. Parmi cette jeunesse exalte, lui seul
tait calme, mais d'un calme charg de haine: un verre d'eau froide,
empoisonne. Excellent professeur de droit, il avait cependant t
refus  la soutenance de sa thse de doctorat,  cause des opinions
socialistes qu'elle contenait et qu'il dfendit nergiquement devant
les matres. Trs brave, il avait dj tu un homme, dans un duel au
pistolet. Par son loquence bilieuse, faite de logique et d'amertume,
il s'imposait comme un chef futur  la table des politiques; mais,
tandis que ces ttes chaudes rvaient de combats et de triomphes,
lui ne mditait que vengeance. Il dressait d'avance les listes de
suspects. A la prochaine, il faudrait arrter celui-ci, faire passer
celui-l en cour martiale. C'tait un de ces rvolutionnaires qui, ds
que l'meute clate, marchent sur la prfecture de police et signent
d'abord des mandats d'arrestation; car l'habitude des socits
secrtes donne ce got dprav, et dans tout conspirateur il y a du
mouchard. Comme Agricol Mallet, comme plusieurs autres camarades qui
devaient tter du bagne ou de l'exil, Polanceau, lui aussi, s'tait
jet dans la Commune; mais, heureux ou habile, il en tait sorti
en temps opportun, les mains pures de sang, un peu comme celles de
Ponce-Pilate. Enfin, nomm dput et votant avec l'extrme opposition
de gauche, il avait rapidement pris,--ayant, en somme, du mrite, et
beaucoup,--une place trs importante  la Chambre. Encore une crise
ministrielle, et certainement ce serait son tour de tenir la queue de
la pole.

--Mais oui,--disait la veuve du fdr, de cette voix brise qui
faisait mal  entendre, M. Polanceau a crit la prface des posies
posthumes de mon pauvre mari... Dam! c'tait tout ce qu'il pouvait
pour nous... Vous le savez, il n'est pas bien avec les gens au
pouvoir...

Cependant, j'avais remis  la pauvre femme le prix de ma souscription.
Je n'osai faire plus; aprs tout, elle ne mendiait pas. Puis, comme
elle s'tait brusquement leve, je la reconduisis en lui adressant
quelques paroles de sympathie, et, rest seul, je parcourus le petit
livre.

A coup sr, les frres et amis qui l'auraient achet de confiance,
attirs par le nom de l'auteur et la maculature carlate, n'en
auraient pas eu pour leur argent. Celui qui, dans la vie relle, avait
conduit au feu les hirsutes et farouches combattants de la Commune, ne
savait mener, en imagination, que les brebis de la Deshoulires; et,
sauf quelques ambes dclamatoires, mal imits d'Auguste Barbier,--la
seule pice vraiment mauvaise du volume,--on ne trouvait l que des
vers printaniers, jolis et frais comme des pquerettes, crits par
Agricol pour sa jeune femme, auprs du berceau de leur petit enfant.
Ils allaient au coeur quand mme, bien qu'un peu faiblots, ces pomes
inspirs par la lune de miel, o le nom de la bien-aime reparaissait
 chaque page. _Sonnet pour Ccile_.--_A ma chre Ccile_. Le pote y
racontait ses uniques et pures amours, gentiment, simplement, avec
une pointe de ralisme qui ne dplaisait pas. C'tait sa premire
rencontre avec la jeune fille, dans une soire bourgeoise  verres
d'orgeat; et les regards furtivement changs sous l'abat-jour,
pendant la partie de vingt-et-un; et le premier baiser sur le front,
aux jeux innocents. On suivait ainsi l'humble roman. Ils se mariaient,
les amoureux, ils se mettaient en mnage et ils s'aimaient, dans
leur petit logement au cinquime, en haut de Montmartre, pareils  un
couple de chardonnerets en cage chez une ouvrire qui n'a pas toujours
de quoi leur acheter du mouron. Bien des fois, le pote l'avouait, on
avait remplac le dessert par un baiser.

En lisant ces gracieuses confidences, on devinait qu'Agricol,
l'irrconciliable, comme on disait alors, avait d souvent oublier
les grands principes et se laisser tout btement vivre. Certes! il
avait t heureux le soir de l'lection de Rochefort, mais moins que
le jour o, se voyant  la tte de quelques conomies, il avait pu
offrir  sa Ccile l'armoire  glace, ambitieux idal de toutes les
grisettes; et, au retour des chasses aux violettes qu'ils faisaient
ensemble dans les bois de Vlizy, au premier printemps, le
rvolutionnaire ne se fchait pas, j'en suis sr, quand sa chre
femme, puise de fatigue, se laissait tomber dans le grand fauteuil,
et, n'ayant pas mme la force de se lever pour serrer son modeste
chapeau de paille, en coiffait sans faon le buste en pltre de la
Rpublique,  porte de sa main, sur la chemine... Et cette aimable
idylle avait fini en mlodrame sanglant! Et ce doux jeune homme,
pre de famille avant d'tre majeur, que les commres du quartier
regardaient avec un sourire attendri, quand, se promenant  ct de sa
femme,--une enfant presque,--il poussait devant lui la petite voiture
o dormait le bb, ce naf pote avait command une bande d'ivrognes
incendiaires et s'tait fait tuer pour une loque rouge! N'tait-ce pas
rvoltant? Oh! l'infamie, la btise des rages politiques!... Et, les
yeux chatouills de larmes, le coeur battant trop fort, je fermai
nerveusement le volume.

Je revis alors la couverture rouge et le nom de Polanceau.

Qu'avait-il pu dire, celui-l, le fanatique,  propos de ces chansons
d'oiseau parisien? Qu'avait-il pu y comprendre?

Rien. Un coup d'oeil rapide jet sur la prface du dput radical
m'en fournit la preuve. Pas un cri jailli du coeur, pas une ligne ou
tremblt l'motion, mais des phrases ronflantes, o vibrait comme un
cho lointain des feux de peloton de la guerre civile. De nouvelles
lections taient proches, et cette tartine, qu'avaient d reproduire
tous les journaux populaires, puait la rclame. De la peau de ce mort,
le candidat s'tait fait un tambour pour battre la caisse devant son
programme. coeur, je jetai le livre.

D'ailleurs, l'heure du dner tait venue; et comme, en ce temps-l,
je rendais compte des premires reprsentations dans un journal et
versais, tous les Lundis, danade littraire, mon urne de prose dans
le puits sans fond du feuilleton, je fis ma toilette tout de suite
aprs le caf et me rendis  la Comdie-Franaise, o l'on reprenait
je ne sais quelle comdie de Scribe.

Le premier personnage que j'aperus de loin, en entrant au foyer du
public, ce fut Michel Polanceau.

Debout aux pieds de la statue de Voltaire et entour d'un groupe
de gens communs, qu' leurs habits de coupe provinciale on devinait
dputs, il prorait, mis correctement, rajeuni, malgr ses tempes
grisonnantes, transfigur par le succs,--superbe! Mon Dieu, oui!
l'ancien sectaire du caf de Lisbonne, qui tenait du sous-off par
ses moustaches et du pion par ses lunettes, tait devenu presque
lgant, et  son commencement d'embonpoint majestueux et truff, on
pressentait le ministre de demain.

Je ne pus que le reconnatre d'un coup d'oeil. Le grelottement de la
sonnette lectrique annonait le lever du rideau.

Mais  peine fus-je install dans mon fauteuil,  l'orchestre, qu'un
lger rire, venant d'une baignoire voisine, me fit tourner la tte; et
l, dans l'ombre cythrenne de la loge, je distinguai--derrire une
belle personne qui a t bien jolie en 62, quand elle appartenait,
s'il vous plat,  un prince royal,--l'austre profil du citoyen
Polanceau, lequel gobait une cerise confite que lui offrait en riant
la demoiselle.

La toile se leva. Mais ce soir-l, moins que jamais, je ne pus
m'intresser aux amours du jeune premier en sucre et de l'ingnue en
robe rose. Je revoyais la table des politiques et ce pauvre cervel
d'Agricol buvant l'loquence  la glace du tribun d'estaminet, et je
songeais au coin sinistre du Pre-Lachaise o pourrissent, ple-mle,
les communards du dernier combat, et o Mme Mallet, en haillons de
deuil, va parfois dposer une maigre couronne; je l'voquais surtout
dans ma pense, la lamentable veuve, son paquet de volumes sous
l'aisselle, tranant son maladif enfant par les boues de Paris et
usant ses vieux gants de solliciteuse  tous les cordons de sonnette;
et je croyais encore l'entendre, en parlant de la prface de Polanceau
aux posies de son mari, me dire, de sa voix de fantme, avec sa
pitoyable candeur: C'tait tout ce qu'il pouvait pour nous.

En effet, le citoyen Polanceau a fait cette prface, et il se croit
sans doute trs gnreux envers la mmoire de son ami... Pouah!




A Table



Quand le matre d'htel,--oh! quel ventre respectable dans l'ample
gilet de casimir! quelle face digne et rouge, bien encadre de favoris
blancs! un physique de pair d'Angleterre, je vous assure!--quand
l'imposant matre d'htel eut ouvert  deux battants la porte du salon
et annonc d'une belle voix de basse chantante,  la fois sonore et
respectueuse: Le dner de Madame la comtesse est servi, on posa
les chapeaux sur l'angle des consoles, les personnages les plus
considrables offrirent le bras aux dames, et tous passrent dans la
salle  manger, silencieux, presque recueillis, comme  la procession.

Le couvert tincelait. Que de fleurs! que de lumires! Chaque invit
trouvait sa place sans difficult; ds qu'il avait lu son nom sur le
carton glac, tout de suite, un grand laquais en bas de soie poussait
derrire lui, avec douceur, une moelleuse chaise brode de la couronne
comtale. Quatorze convives, pas davantage: quatre jeunes femmes, en
grand dcollet, et dix hommes, appartenant  l'aristocratie du sang
ou du mrite, qui avaient mis, ce soir-l, tous leurs ordres, en
l'honneur d'un diplomate tranger, assis  la droite de la matresse
de la maison. Des paquets de petites dcorations pendaient en
breloques aux boutonnires; sous le revers de deux ou trois habits
noirs, brillaient des plaques de diamants; une lourde croix de
commandeur s'talait sur le plastron empes d'un gnral cravat de
rouge. Quant aux dames, elles avaient arbor toutes les splendeurs de
leurs crins.

L'lgante, l'exquise runion! Et quelle atmosphre de bien-tre dans
la salle haute, chauffe  point et orne, sur ses quatre panneaux,
de grandes natures mortes dans le got magnifique d'autrefois, o
s'croulaient des fruits, des venaisons, des victuailles de toutes
sortes. Le service se faisait sans bruit: les domestiques semblaient
glisser sur le tapis pais, le sommelier nommait les vins  l'oreille
des convives sur le ton de la confidence et comme s'il leur rvlait
un secret dont sa vie aurait dpendu.

Ds le potage,--un consomm tout ensemble onctueux et nergique, qui
vous emplissait l'estomac de force et de jeunesse,--les causeries
entre voisins avaient commenc. Sans doute, ce furent d'abord des
banalits qu'on changea  demi-voix. Mais quelle politesse dans
les sobres gestes! Quelle bienveillance dans les regards et dans
les sourires! D'ailleurs, aussitt aprs le Chteau Yquem, l'esprit
flamba. Ces hommes, vieux ou trs murs pour la plupart, tous
remarquables par la naissance ou par le talent, ayant beaucoup
vcu, pleins d'exprience et de souvenirs, taient faits pour la
conversation, et la beaut des femmes prsentes leur inspirait le
dsir de briller, excitait leurs intelligences courtoisement rivales.
De jolis mots ptillrent, des saillies soudaines prirent leur vol,
des entretiens  deux,  trois personnes, se formrent. Un fameux
voyageur, au teint bronz, rcemment revenu du fond des dserts,
contait  ses deux voisins une chasse aux lphants, sans fanfaronnade
aucune, avec autant de tranquillit que s'il et parl de tirer des
lapins. Plus loin, le fin profil  cheveux blancs d'un savant illustre
se penchait gament vers la comtesse, qui l'coutait en riant, trs
svelte et trs blonde, les yeux jeunes et tonns, avec un collier de
splendides meraudes sur sa poitrine de beaut professionnelle,  la
gorge basse comme celle de la Vnus de Mdicis.

Dcidment, ce dner somptueux promettait d'tre charmant aussi.
L'ennui, cet hte trop frquent des ftes mondaines, ne viendrait
pas s'asseoir  cette table. Ces heureux allaient passer une heure
dlicieuse, jouir par tous les pores, par tous les sens.

Or,  cette mme table, au bas bout de cette table,  la place la plus
modeste, un homme encore jeune, le moins qualifi, le plus obscur de
tous ceux qui taient l, un homme d'imagination et de rverie, un
de ces songe-creux en qui il y a du philosophe et du pote, restait
silencieux.

Admis dans la haute socit  la faveur de son renom d'artiste,
aristocrate de nature, mais sans vanit, issu du peuple et ne
l'oubliant pas, il respirait voluptueusement cette fleur de
civilisation qui s'appelle la bonne compagnie. Il sentait, plus
et mieux qu'un autre, combien tout, dans ce milieu,--le charme
des femmes, l'esprit des hommes, et le couvert tincelant, et
l'ameublement de la salle, jusqu'au vin blanc velout dont il venait
de mouiller ses lvres,--combien tout tait rare et choisi; et il
se rjouissait qu'un concours de choses aussi aimables et aussi
harmonieuses existt. Il tait comme plong dans un bain d'optimisme.
Il trouvait bon qu'il y et, au moins quelquefois, au moins quelque
part, dans ce triste monde, des tres  peu prs heureux. Pourvu
qu'ils fussent accessibles  la piti, charitables,--et ils l'taient
trs probablement, ces satisfaits,--qui gnaient-ils, quel mal
faisaient-ils? Oh! la belle et consolante chimre de croire qu'
ceux-ci la vie faisait grce, qu'ils gardaient toujours--ou presque
toujours--cette lumire douce et gaie dans le regard, ce sourire
 demi panoui sur la bouche, qu'ils avaient supprim, autant que
possible, de leur existence, les besoins imprieux et dshonorants,
les infirmits abjectes!

Celui que nous appellerons le Rveur en tait l de ses rflexions,
quand le matre d'htel, le superbe matre d'htel, arriva de l'office
avec solennit, portant sur un grand plat d'argent un turbot de
dimension fabuleuse, un de ces poissons phnomnes comme on n'en voit
que dans les tableaux anciens reprsentant la Pche miraculeuse,
ou encore  l'talage de Chevet, devant une range de gamins bahis
s'crasant le bout du nez contre la vitre.

On servit. Mais lorsque le Rveur eut devant lui, sur son assiette,
un morceau du monstrueux turbot, la lgre odeur de mare voqua,
dans son esprit enclin aux correspondances subites, ce coin de la cte
bretonne, ce trs misrable village de marins o il s'tait attard,
l'autre automne, jusqu' l'quinoxe, et o il avait assist  de si
furieux coups de mer. Il se rappela tout  coup cette nuit effroyable
o les bateaux n'avaient pas pu rentrer  l'chouage, cette nuit
qu'il avait passe sur le mle, ml au groupe des femmes consternes,
debout dans l'embrun qui ruisselait sur son visage et dans le vent
froid et furieux qui semblait vouloir lui arracher ses habits. Quelle
vie que celle de ces pauvres gens! Combien il y en avait l-bas, des
veuves, jeunes et vieilles, portant pour toujours le chle noir, et
qui s'en allaient, ds le petit jour, avec des tiaules d'enfants,
gagner leur pain,--oh! rien que du pain!--en travaillant, dans l'odeur
nausabonde de l'huile chaude, aux sardineries. Il revoyait par le
souvenir l'glise, dominant le village,  mi-cte de la falaise,
l'glise, dont le clocher tait badigeonn de blanc, pour indiquer
aux bateaux venant du large la passe entre les rcifs, et il revoyait
aussi, dans l'herbe courte du cimetire, broute par de maigres
moutons, les pierres tombales sur lesquelles se rptait si souvent
cette inscription sinistre: _Mort en mer... Mort en mer... Mort en
mer..._

L'norme turbot avait le got le plus fin, le plus savoureux, et le
jus de crevettes dont il tait assaisonn prouvait que le chef de M.
le Comte avait d suivre les cours de cuisine du Caf Anglais et en
profiter. Car notre civilisation raffine en est  ce point. On prend
ses degrs dans la science culinaire. Il y a des docteurs en rti et
des bacheliers s sauces. Tous les convives mangeaient vivement,
avec des gestes dlicats, mais sans rien manifester en faveur du mets
exceptionnel, par bon ton et par habitude de la chre exquise.

Le Rveur, lui, n'avait plus d'apptit. Il tait encore en pense
avec ses Bretons, avec les gens de mer qui avaient peut-tre pch ce
magnifique turbot. Il se rappelait ce lendemain de tempte, ce matin
pluvieux et gris, o, se promenant devant les lourdes lames couleur de
plomb, il avait rencontr sous ses pas et reconnu le corps de ce vieux
marin pre de famille disparu en mer depuis trois jours, cette lugubre
pave, choue dans le varech et dans l'cume, si navrante  voir avec
ses cheveux gris de noy, pleins de sable et de coquillages.

Un grand frisson lui passa dans le coeur.

Mais les laquais avaient dj enlev les assiettes, fait disparatre
toute trace du poisson gant; et, tandis qu'on servait un autre plat,
les dneurs lgants et frivoles avaient repris leurs causeries. La
faim tant dj un peu apaise, ils s'animaient, parlaient avec plus
d'abandon. De lgers rires couraient. Oh! la charmante et gracieuse
compagnie.

Alors, le Rveur, l'hte silencieux, fut pris d'une tristesse
infinie; car tout ce qu'il faut de travail et de douleur pour crer le
confortable et le bien-tre venait de surgir devant son imagination.

Pour que ces hommes du monde puissent tre vtus seulement d'un mince
frac en plein Dcembre, pour que ces femmes montrent leurs bras et
leurs paules, le calorifre rpand dans la chambre la chaleur d'une
matine de printemps. Mais qui donc a fourni la houille? Le damn
du pays noir, l'ouvrier souterrain qui vit dans l'enfer des
mines.--Combien la peau de cette jeune dame est blanche et frache
pour merger ainsi, victorieusement, de ce corsage de satin rose. Mais
qui donc l'a tiss, ce satin? L'araigne humaine de Lyon, le
canut toujours  son mtier dans les maisons lpreuses de la
Croix-Rousse.--Elle porte  ses mignonnes oreilles deux admirables
perles, la jeune dame. Quel orient! Quelle transparence opaline! Et
presque sphriques! La perle que Cloptre avala, aprs l'avoir fait
dissoudre dans du vinaigre, et qui valait dix mille grands sesterces,
n'tait pas plus pure. Mais sait-elle, la jeune dame, que tout l-bas,
 Ceylan, sur les bancs d'hutres perlires d'Arippo et de Condatchy,
les Indiens de la Compagnie des Indes plongent  douze brasses de
profondeur, hroquement, un pied dans le lourd trier de pierre qui
les entrane au fond, un couteau dans la main gauche pour combattre le
requin?

Mais quoi! On est belle et coquette. La salle  manger est chaude et
parfume. On y peut dner gament, demi-nue et trs pare, en flirtant
avec son voisin. Quel rapport, je vous le demande, peut-on avoir avec
un ouvrier tnbreux qui pioche  cinquante pieds sous terre, avec un
tisseur ankylos devant sa machine, avec un sauvage qui saute dans
la mer et parfois la rougit de son sang? Pourquoi penserait-on  ces
choses tristes et laides? Quelle absurdit!

Cependant, le Rveur est poursuivi par son ide fixe.

Depuis un instant, sans y prendre garde, machinalement, il a miett
sur la nappe un peu du petit pain dor qui est plac prs de son
assiette. Oh! c'est un aliment de fantaisie, insignifiant dans un tel
repas. Il fait songer au mot naf de la grande dame sur les misrables
affams: Qu'ils mangent de la brioche! Pourtant ce joli gteau,
c'est du pain tout de mme, du pain fait avec de la farine, qu'on
a faite elle-mme avec du bl. Mon Dieu, oui, c'est du pain, tout
bonnement, du pain, comme la miche du paysan, comme la boule de son du
troupier; et pour qu'il arrive l, sur la table du riche, il a fallu
le patient labeur de bien des pauvres.

Le paysan a labour, sem, rcolt. Il a pouss sa charrue ou conduit
sa herse dans les terres grasses, sous les froides aiguilles de la
pluie d'automne; il s'est rveill, plein de terreur pour son champ,
quand il tonnait, la nuit; il a trembl en voyant passer les gros
nuages violets, chargs de grle; il est sorti, sec et noir, de
l'norme travail et des sueurs puisantes de la moisson.

Et quand le vieux meunier, tordu par les rhumatismes qu'il a attraps
dans les brumes de la rivire, a envoy la farine  Paris, les forts
de la Halle, aux grands chapeaux blancs, ont port les sacs crasants
sur leurs larges dos, et, la nuit dernire encore, dans la cave du
boulanger, les geindres ont rl jusqu'au matin.

Oui, vraiment! Il a cot tous ces efforts et toutes ces peines, le
petit pain rompu distraitement par ces mains blanches de patriciens.

C'est maintenant une obsession pour l'incorrigible Rveur. Les
dlicatesses de ce repas ne lui rappellent que les souffrances
humaines. Tout  l'heure, quand le sommelier lui a vers un verre de
chambertin, ne s'est-il pas souvenu que certains ouvriers verriers
deviennent phtisiques  force de souffler des bouteilles?

Allons! c'est ridicule. Il sait bien que le monde est ainsi fait! Un
conomiste lui rirait au nez. Est-ce qu'il deviendrait socialiste, par
hasard? Il y aura toujours des riches et des pauvres, comme il y aura
toujours des hommes bien plants et des bossus.

D'ailleurs, les heureux qu'il a devant lui ne le sont pas injustement.
Ce ne sont point de vulgaires favoris du Veau d'or, des parvenus
gostes et grossiers. Le grand seigneur qui prside la table porte
avec honneur et dignit un nom ml  toutes les gloires de la France.
Ce gnral aux moustaches grises est un hros, et il a charg avec
l'intrpidit d'un Murat,  Rezonville. Ce peintre, ce pote, ont
fidlement servi l'Art et la Beaut. Ce chimiste, fils de ses oeuvres,
qui a dbut dans la vie comme garon pharmacien et qu'aujourd'hui le
monde savant coute comme un oracle, est simplement un homme de gnie.
Ces nobles femmes sont gnreuses et bonnes, et, avec un courage
discret, elles vont souvent plonger leurs belles mains jusqu'au fond
des infortunes. Pourquoi ces tres d'lite n'auraient-ils pas des
jouissances d'exception?

Il se dit, le Rveur, qu'il a t injuste. C'taient de vieux
sophismes, bons tout au plus pour les clubs de faubourgs, qui se sont
rveills dans sa mmoire et dont il a t dupe. Est-ce possible! Il a
honte de lui-mme.

Mais le dner touche  sa fin, et tandis que les laquais remplissent
une dernire fois les coupes de vin de Champagne, le silence
s'tablit. Les convives sentent la fatigue de la digestion qui
commence. Le Rveur les regarde alors l'un aprs l'autre, et tous ces
visages ont une expression blase et assouvie qui l'inquite et qui le
dgote. Un sentiment obscur, inexprimable,--mais si amer!--proteste
quand mme, au fond de son coeur, contre ces repus; et, quand on se
lve enfin de table, il se rpte tout bas, obstinment:

Oui! ils sont dans leur droit..... Mais, savent-ils, savent-ils
bien que leur luxe est fait de tant de misres?... Y pensent-ils
quelquefois?... Y pensent-ils aussi souvent qu'il faudrait?... Y
pensent-ils?




Les Pommes cuites



I

Rides, luisantes, noircies de plus d'un coup de feu, les pommes
cuites mijotaient sur un petit fourneau de faence,  la porte d'une
humble fruiterie de la rue de Seine, et elles taient destines, selon
toute apparence,  constituer le dessert de quelque mnage d'ouvriers,
lorsque la comdienne Sylvandire, la grande coquette de l'Odon, qui
passait dans sa victoria, aperut le petit fourneau et fut prise d'un
caprice trange.

Au grand bahissement de la vieille fruitire, l'lgante voiture
s'arrta devant la boutique, la belle dame en descendit, dganta
sa main droite, et, sans gne aucune, encombrant le trottoir de sa
toilette tapageuse, elle se mit  manger une, deux, trois pommes
cuites, avec un apptit tout populaire.

En ce moment, un homme dj vieux, mais grand, fort, et portant haut
la tte, qui arrivait, en mchonnant un gros cigare et les mains
plonges dans les poches de son paletot, orn d'un large ruban rouge,
passa tout prs de l'actrice, la reconnut et partit d'un bruyant clat
de rire.

--Comment, Sylvandire, tu aimes tant que cela les pommes cuites! Toi,
une actrice!

Elle se retourna et reconnut la barbe teinte et la face audacieuse du
clbre auteur dramatique Csar Maug, du satirique amer et effront,
dont chaque pice est un triomphe et un scandale, et qui s'est fait
adorer de la socit moderne comme un ruffian par une fille, en la
cravachant.

--Un souvenir d'enfance, mon cher matre,--rpondit gament la grande
coquette en faisant une rvrence comique au pacha thtral.--Cela me
rappelle l'poque o je portais mes cheveux dans un filet de
chenille rouge et o je logeais chez papa, qui tait cordonnier rue
Mnilmontant, et qui me fichait des calottes quand je ne rentrais
du bal Favi que le lendemain  midi... On n'a pas toujours t une
grande _artisse_,--continua-t-elle avec un horrible accent de blague
faubourienne;--on n'a pas toujours aval sa langue en compagnie
d'un empaill de prince russe qui vous appelle madame jusque
sur l'oreiller, et, vous voyez, mon cher, on ne rougit pas de son
origine... Les pommes cuites et Ugne!... J'avais un Ugne, alors...
C'tait le bon temps!

La cynique boutade de la coquine fit sourire l'homme de thtre, vieux
Parisien corrompu.

--Et il parat que tu as eu un succs fou dans la _Petite
Baronne_,--dit-il  la comdienne, qui, ayant pay la vieille
fruitire, tait remonte dans sa victoria et reboutonnait son gant.

--Vous n'tiez donc pas  la premire?--s'cria-t-elle, tonne.

--Non. Je ne vais presque jamais  l'Odon.

--Eh bien, venez donc voir a... Je vous assure, a vaut le voyage...
Adieu.

Csar Maug mentait. Il avait si bien vu Sylvandire dans la _Petite
Baronne_, qu'il songeait  lui confier un rle; mais il n'tait pas
encore tout  fait dcid et il craignait de se compromettre.

La vrit, c'est que, depuis deux mois, tout le public tait amoureux
de la grande coquette, qui, chaque soir, oprait ce miracle de remplir
l'Odon de jeunes clubmen en gilets  coeur. Cet engouement du Paris
blas--lgitime, par hasard, car Sylvandire est une fille atroce, mais
une exquise comdienne,--tait surtout caus par le regard dont elle
soulignait le mot peut-tre  la fin du troisime acte de la _Petite
Baronne_. Ce regard, chef-d'oeuvre de perversit et de bovarisme,
ce regard qui exprimait et rsumait toute la posie malsaine de
l'adultre, avait suffi pour transformer le provincial Odon en
rendez-vous lgant, en centre de la haute vie. Surpris d'abord et
ahuri par le succs, le directeur n'avait pas tard  reprendre ses
esprits et s'tait mis  la hauteur de la situation. Pour remplir les
longs entr'actes de la _Petite Baronne_,--la pice, jolie d'ailleurs,
se composait de quatre petits tableaux, de vingt-cinq  trente minutes
chacun,--il avait rtabli l'orchestre; non le vieil orchestre odonien
qui rpait des valses surannes, mais un double quatuor de virtuoses
choisis, jouant avec un ensemble parfait un peu de bonne musique
et berant les conversations des mondaines, en train de picorer des
fruits glacs dans leurs loges, au gazouillement des fauvettes
d'Haydn et des rossignols de Mozart.--S'il n'et pas trembl pour sa
subvention et redout la commission du budget, ce directeur,  qui
les fumes du succs montaient  la tte, aurait fait imprimer sur son
affiche,--sur la grave et classique affiche de l'Odon,--pour mieux
annoncer le clou de la _Petite Baronne_: _Tous les soirs,  onze
heures moins un quart, le_ regard _de Mademoiselle Sylvandire._

Or, le jour de la soixante-cinquime, la comdienne tait en train
de faire son changement du trois,--l'acte du _regard_,--et la
dlicieuse brune, paules et bras nus, baissait la tte pour enfiler
la robe que lui prsentait l'habilleuse, lorsque Csar Maug entra
dans sa loge, brusquement, ayant  peine frapp  la porte.

L'actrice poussa un petit cri. Mais l'auteur dramatique--une vieille
connaissance--la baisa sur le croquant de l'oreille, par gard pour
le maquillage; puis, aprs avoir allum un cigare au bec de gaz de
la toilette, il se laissa tomber sur le canap, ta son chapeau, et,
tournant ses yeux d'acier vers la comdienne:

Sylvandire,--lui dit-il,--veux-tu jouer ici le premier rle de ma
nouvelle pice?... Oui, celle que je destinais au Vaudeville?

Autant aurait valu demander  un desservant de village s'il voulait
tre pape.

Sylvandire eut un blouissement. Laissant la robe bante sur les bras
tendus de l'habilleuse, elle sauta sur le canap auprs de l'auteur
clbre, lui jeta les bras au cou, et, presque nue, la gorge hors du
corset, ouvrant dans un sourire libertin la grenade mre de sa bouche,
elle s'cria:

Si je veux!

Mais, le lchant aussitt et s'loignant de lui d'un bond, elle
ajouta, d'une voix froide:

A quelle condition?

Maug laissa clater son gros rire; puis, une fois calm, tirant une
bouffe de son cigare, il reprit:

Tu es dcidment une fille d'esprit... Enfile ta robe et coute-moi.

Et, comme elle se htait d'agrafer son corsage:

A propos, et les pommes cuites de la rue de Seine?--demanda-t-il.

--Eh bien, elles sont trs bonnes,--rpondit Sylvandire,--et j'en
mange tous les jours, en revenant de la rptition.



II

Depuis deux semaines, Csar Maug venait tous les soirs  l'Odon, et,
cach dans l'ombre d'une baignoire, il tudiait le jeu de Sylvandire.
Car, on n'en pouvait plus douter, c'tait une toile qui se levait;
et il n'avait plus qu' retirer sa pice du Vaudeville.

Mais la comdienne n'tait pas toujours en scne dans la _Petite
Baronne_, et, pendant ses absences, l'auteur dramatique, n'coutant
plus cette prose, qu'il savait par coeur, s'amusait  observer, pour
tuer le temps, non la salle, qu'il ne voyait pas du fond de sa loge,
mais les musiciens du petit orchestre rtabli par le directeur en
l'honneur de la pice en vogue.

Quant au chef, Maug le connaissait bien. C'tait le vieux et savant
symphoniste Tirmann, rduit par le besoin  courir le cachet et 
tenir le bton dans les petits thtres; Tirmann, l'mule de Berlioz,
qui aura la mme destine que Berlioz, et dont l'unique opra, la
_Reine des Amazones_, siffl  Paris il y a une vingtaine d'annes,
deviendra un jour classique. Csar Maug, homme  succs, n'aimant
que le succs, murmura ddaigneusement le mot rat, en apercevant
au fauteuil le profil d'aigle dplum du vieil homme de gnie triqu
dans sa redingote de pauvre.

Les autres musiciens n'offraient pas des types bien remarquables,--pas
plus le premier violon, avec sa cravate blanche en foulard et sa
chevelure fougueuse de photographe, que la contre-basse, vieillard
chauve et rsign, prisant avec bruit, ou que la flte, gagiste de
rgiment,  dures moustaches de gendarme.

Un seul des excutants intressa l'observateur, ds le premier coup
d'oeil.

C'tait l'alto, un tout jeune homme,--vingt ans  peine,--adorable
visage d'phbe blond et rose, aux sombres yeux bleus, que ses longs
cheveux onduls et bouffants faisaient ressembler aux personnages des
portraits de Bernardino Luini. Un vritable artiste,  coup sr, et
dont l'ardeur se trahissait rien que par la crispation de sa petite
main maigre sur le manche de son instrument. Pauvrement, mais
proprement vtu, il se tenait assis avec modestie, son alto sur la
cuisse, attendant le signal du chef, sans parler  ses camarades, sans
regarder la salle, comme absorb par une pense intime et profonde,
avec quelque chose dans toute sa personne de grave, de fier et de pur.

Si sceptique, si dur de coeur que ft ce pourri de Maug, il fut
frapp par cette frache et charmante apparition, d'autant plus qu'en
observant le musicien au moment o Sylvandire venait d'entrer en
scne, il remarqua que le regard du jeune homme s'attachait avidement
sur la splendide crature, et s'emplissait d'une tendresse infinie.
C'tait vident. Cet enfant au teint de vierge aimait l'actrice d'une
passion sans espoir.

Deux jours aprs, rencontrant Tirmann sur le boulevard Montmartre,
Maug interrogea le chef d'orchestre sur le compte du jeune musicien.

--Amde?--s'cria le vieux matre avec enthousiasme.--Un charmant
enfant! Mon meilleur lve!... Retenez ce nom-l: Amde Marin... Ce
sera celui d'un sincre, et, je l'espre bien, d'un grand artiste...
Et honnte garon, et fils excellent!... Sa mre est fruitire rue de
Seine et gagne  peu prs sa vie; mais, comme la bonne femme devient
vieille et ne peut plus se lever de grand matin, c'est Amde qui
ouvre la boutique ds six heures et qui allume le fourneau aux pommes
cuites, en hiver... Ce qui ne l'empche pas de veiller des nuits
entires devant son pupitre et de comprendre la sublime musique de
Bach aussi bien que moi.

Csar Maug fut flatt de ne s'tre point tromp. Vraiment, c'tait
quelqu'un, ce joli gamin qui brlait d'une flamme timide pour
Sylvandire.

--Est-ce bte, la jeunesse!--songeait le vieux sultan de coulisses
au fond de sa baignoire, tout en regardant Amde extasi devant son
idole.--Dire que ce malheureux petit croque-notes s'imagine peut-tre
qu'une actrice est une femme et que Sylvandire est capable d'un
sentiment!... Sylvandire, qui,  vingt ans, avait dj ruin un
banquier juif et qui remettrait Jsus en croix pour voler un rle 
une camarade!... Hein! comme il la dvore des yeux... Mon Dieu! est-ce
bte, ces jeunes gens, est-ce bte!...

Soudain, une ide singulire et perverse fit closion dans l'esprit
du dramaturge. Les femmes de thtre n'taient-elles pas toutes  sa
discrtion, Sylvandire la premire? S'il n'en usait pas, c'est qu'il
avait dtel depuis longtemps. Eh bien, il s'amuserait  raliser le
rve du musicien; il jetterait Amde dans les bras de cette femme,
que le jeune homme ne pouvait voir, admirer, dsirer que de loin, au
del de la rampe, barrire infranchissable. Et ensuite on verrait ce
qu'il adviendrait de la conjonction de cet innocent et doux tre et de
cette fille qui n'avait pas plus de sensibilit qu'un ngrier.

Comment? C'tait bien simple. Csar Maug ne donnerait son rle
nouveau  Sylvandire qu' cette condition-l. Il la connaissait,
elle accepterait tout de suite.--Ce serait drle, n'est-ce pas? Le
contraire de don Salluste montrant la reine  Ruy Blas. Le fils de la
fruitire chez qui Sylvandire allait manger des pommes cuites aurait,
pour quelque temps du moins, la plus magnifique courtisane de Paris.
Et Maug souriait  son projet avec une espce d'ignoble bont.

C'est pourquoi, le soir o il tait venu fumer un cigare dans la
loge de Sylvandire, la comdienne laissa tomber son regard--le fameux
regard du troisime acte--sur le petit musicien de l'orchestre, qui,
pouvant de bonheur, ferma les yeux et crut qu'il allait mourir.



III

La premire fois que Maug vit dans la loge de Sylvandire le petit
Amde, blotti dans un coin du canap, parmi les jupons pars, et
contemplant, avec des yeux gars et comme fous de dsirs, la nuque et
les paules mythologiques de la royale drlesse assise  sa toilette
et en train de faire sa figure, le vieux dilettante en dbauche eut
un mouvement d'orgueilleuse satisfaction. Ce que c'est qu'un auteur
 succs, pourtant! Lui seul tait assez puissant pour donner une
pareille aumne  un pauvre diable. Rothschild lui-mme n'aurait pas
pu en faire autant, Sylvandire tant une femme  fantaisies,
point vnale de nature, cupide seulement par occasion. Et, tout en
accompagnant l'actrice dans les coulisses, il la fit causer.

--C'est tout de mme une drle d'ide que vous avez
eue,--dit-elle,--de servir de dieu Mercure  ce gamin. Mais si vous
avez cru m'imposer une corve,--vous en tes capable, vous tes
quelquefois si mauvais,--eh bien, c'est une erreur, mon cher... J'ai
eu tout de suite un caprice, moi, pour cet enfant. Il faut tre
juste aussi; il est arriv  propos... Depuis quelque temps, Libanoff
m'assommait avec son accent gras et sa faon de me dire: _Ma
tchire_... J'avais besoin de quelques semaines de vacances. Je l'ai
mis  la porte... Le petit fera l'intrim. Il me plat, avec sa tte
de pifferaro... Et puis, il est trange; il a des fierts soudaines,
des jalousies, des colres contre moi qui me font plaisir, oui! qui me
chatouillent le coeur... Par moments, dans mon boudoir, il prend tout
 coup des airs tristes et farouches qui me font songer  un rossignol
en cage que j'ai vu autrefois, chez Colomba,  Asnires... Mais je
n'ai qu' le regarder d'une certaine faon pour qu'il tombe  mes
pieds et qu'il se roule la tte sur mes genoux en pleurant; et a me
rend tout chose... Drle de petit homme!

Et elle ajouta, rveuse:

Si j'allais me toquer de lui, tout de mme?

Sylvandire avait dit vrai. Maug tait mauvais, naturellement. A ces
propos de femme amoureuse, il prouva la rage envieuse de l'homme
fatigu avant l'ge, reint, fini.

Mais la comdienne s'tait mise  rire.

--Bah! c'est un petit revenez-y de jeunesse... Dites donc, Maug,
c'est peut-tre d'avoir mang des pommes cuites?

D'ailleurs, deux jours aprs, il tait bien question de toutes ces
btises-l! La nouvelle comdie du clbre auteur, _l'Argent-Roi_,
venait d'tre mise  l'tude, et il en dirigeait avec ardeur les
rptitions, repris par sa soif intanchable de succs et d'argent.

La pice, on s'en souvient, tomba, ou  peu prs. C'est d'elle que
date la dcadence de Maug, et Sylvandire y fut mdiocre, dans un
rle qui ne lui convenait pas. nerv, furieux de voir les recettes du
thtre baisser au bout de huit jours, l'auteur dramatique, chez qui
venaient de se rveiller de vieux rhumatismes, alla se rchauffer au
soleil de Nice et y resta jusqu' la fin de l'hiver.

A son retour  Paris, une des premires figures de connaissance qu'il
rencontra fut Tirmann, dont la vue lui remit Amde en mmoire. Il
s'enquit du petit alto de l'Odon.

--Amde!--dit le maestro, dont le maigre et dantesque visage se
creusa douloureusement.--C'est bien triste, et nous ferions mieux
de parler d'autre chose... Imaginez-vous qu'il y a quelques mois...
tenez! quand on a jou votre dernire pice... il est devenu fou
d'amour de cette Sylvandire, vous savez? une coquine... Le malheur,
c'est que, par extraordinaire, elle l'a remarqu, elle aussi, et
qu'elle a eu une sorte de fantaisie pour lui... Cet enfant naf, ce
coeur d'artiste ingnu, livrs  cette fille! Une branche de lilas
blanc tombe dans une cuvette, quoi!... Elle a d'abord quitt pour
lui un certain Libanoff, puis, quand tous les crins ont t au
Mont-de-Pit, elle a repris son Russe, et le malheureux Amde est
devenu l'amant qu'on embrasse entre deux portes, qu'on cache dans les
placards... Toutes les hontes!... Il a fini par prendre son courage 
deux mains et par s'enfuir, mais souill, dsespr, et il est all se
rfugier chez sa mre, la vieille fruitire de la rue de Seine, dont,
par pudeur, ou, qui sait? par vanit, il n'avait jamais parl 
cette femme. Sans quoi, Sylvandire serait peut-tre alle le relancer
jusque-l. Ayant t quitte la premire, elle tait entre en
folie... Eh bien, il ne peut pas oublier cette crature, il en meurt,
il ne fait plus de musique! L'autre jour, quand je suis all le voir,
dans sa mansarde, je l'ai trouv couch, et il m'a fait peur, avec ses
yeux caves et brlants de fivre... Sans la maman, m'a-t-il dit, il
se serait tu... C'est atroce, n'est-ce pas?... Un musicien ne
devrait jamais avoir d'autre matresse qu'une fugue de Bach ou qu'une
partition de Gluck, ma parole d'honneur!

Maug eut un petit frisson, sentit quelque chose qui ressemblait  un
remords. Mais l'goste reprit bien vite le dessus.

--Est-ce qu'on meurt de a?

Il n'y pensa plus. Mais, l'hiver suivant, au Bal des Artistes, il se
trouva brusquement devant Sylvandire, plus belle que jamais dans un
costume rouge de dogaresse et aveuglante de diamants.

--Eh bien, mon auteur,--lui cria l'effronte,--on m'a donc lche
tout  fait depuis l'_Argent-Roi_?... Ce n'est pas ma faute  moi
toute seule, aprs tout, si nous avons eu un four... Faites-m'en un
autre, de rle, et nous prendrons notre revanche.

L'auteur dramatique, vex par ce fcheux souvenir, ne rpondit que
par un aigre ricanement; puis, btement, pour dire quelque chose, il
demanda  la comdienne:

Et les amours?

--Ni ni, c'est fini. J'ai repris le collier de misre,--rpondit la
belle fille, en touchant les diamants qui tincelaient sur la peau
ambre de sa ferme poitrine de brune.--Voici le plus rcent hommage de
Libanoff... L'ancienne grisette est morte et enterre, dfinitivement.
Plus d'Ugne, plus d'Amde, qui fut mon dernier Ugne!... Ah!
 propos de a, Maug, vous vous rappelez le jour o vous m'avez
rencontre devant cette fruitire de la rue de Seine?... Eh bien,
je suis passe par l, l'autre matin, en voiture. La boutique tait
ferme, il y avait un billet encadr de noir coll sur le volet, et
j'ai vu s'loigner le corbillard des pauvres, avec une vieille en
deuil qui marchait derrire... Je suis superstitieuse, moi... Si
jamais j'ai encore une envie de pommes cuites, ce n'est plus l que
j'irai en manger... C'est dommage, elles taient excellentes.




Lettres d'Amour



Depuis ces dix dernires annes, il n'y a certainement pas eu de plus
vive surprise dans le monde des lettres que l'apparition du charmant
volume de prose, tout simplement intitul _Lettres d'Amour_, qu'a
publi chez Alphonse Lemerre le pote Marius Cabannes, et qui est
arriv en peu de mois  sa soixantime dition.

Fils d'un cultivateur des environs de Bayonne, Marius Cabannes a
dbarqu, il y a sept ou huit ans, dans un petit htel garni de la
rue Racine, avec quatre louis dans son gousset et un gros manuscrit
de pomes au fond de sa malle. Cet homme du Midi, ambitieux et pauvre,
qui, pendant l'interminable voyage en troisime, s'tait nourri d'un
pot de confit d'oie et d'un pain de quatre livres emports de son
pays natal, marchait, lui cent millime,  la conqute de Paris. Il
comptait, pour russir, un peu sur ses vers, crits en l'honneur du
Barn et du pays Basque, et beaucoup sur sa soif de clbrit, sa
souplesse gasconne, son talent de dclamateur et sa brune et jolie
tte d'Arabe,  la barbe en fourche, aux yeux de chvre amoureuse.

Tout de suite, ce gracieux et rus compagnon prit pied dans le
quartier Latin. Gagnant sa vie au moyen de quelques leons,--son
oncle, le cur, avait fait de lui un passable humaniste,--il
triomphait tous les soirs dans un caf du boulevard Saint-Michel,
frquent par des compatriotes, o il rcitait ses pomes d'une belle
voix de mdium, avec le geste du Rouget de l'Isle des images et le
regard inspir des cabotins.

Les vers de Marius Cabannes taient-ils bons ou mauvais? Nul n'aurait
pu le dire. Ils sonnaient bien, taient tortills  l'avant-dernire
mode parnassienne, et l'habile garon n'ignorait aucun des secrets de
la prosodie nouvelle, bousculant l'hmistiche tout comme un autre et
rimant en prtrit. Les pices taient convenablement composes, les
strophes harmonieuses. On y voyait dfiler, en descriptions assez
justes de dessin et de couleur, les scnes et les paysages de l-bas;
et c'tait, chez tous les tudiants de Pau ou de Dax installs devant
les pyramides de soucoupes, un rugissement de plaisir quand Marius,
adoss au pole de l'tablissement, annonait avant de les dclamer
ses pomes par leurs titres: _Aux Pyrnes_. _Les Joueurs de pelote_.
_A Henri Quatre_. _Une Soire  Biarritz_. _Au bord du Gave_.
_L'carteur landais_. _La Lame de fond_. _A Saint-Jean-de-Luz_, etc.

Un public plus dsintress se serait-il aperu qu'il n'y avait l
aucune sincrit, aucune palpitation, que tous ces morceaux--c'est le
mot qui convient pour parler des vers de Cabannes--taient  la glace,
fabriqus de parti pris comme des vers latins? Peut-tre. Mais Marius,
excellent diseur, tait aussi trs capable d'blouir les critiques
les plus svres par sa voix chaude, que faisait trembler une motion
factice, et par son faux air d'homme de gnie.

Ce simili-pote, qui avait en lui l'toffe d'un diplomate, ne devait
pas s'attarder, on le pense bien,  des succs de cnacle. Il joua
des coudes, et vigoureusement, dans la cohue parisienne, fit d'utiles
relations, s'accouda, pour dclamer ses vers,  toutes les chemines
littraires, se surpassa dans ce genre  un dner de la _Cigale_
prsid par un ministre mridional, obtint, du coup, une place dans
les bureaux de l'Instruction publique, sduisit enfin un diteur et
publia ses _Pomes Barnais_.

La redoutable preuve de l'impression ne leur fut pas favorable, du
moins aux yeux des vritables connaisseurs. Tout nus sur le papier
blanc, dpouills de la chaleur artificielle dont les chauffait
la voix de baryton de Marius, ils apparurent tels qu'ils taient
en ralit, froids comme cadavres et creux comme radis. Malgr les
nombreuses rclames obtenues par l'auteur, qui se multiplia et fit
donner tous les journalistes ns au del de la Loire, l'infortun
libraire, qui avait eu la tmrit d'imprimer les _Pomes Barnais_ 
ses dpens, n'en vendit pas deux cents exemplaires sur mille.

Marius Cabannes souffrit beaucoup, sans doute, de cet insuccs; mais
il eut l'adresse de s'en servir, de s'en faire mme une parure.
Il alla plus que jamais dans le monde, o il affectait la fire
mlancolie du pote mconnu et o il accusait la socit moderne d'une
cruelle indiffrence pour le grand art. Souriant avec amertume quand
on lui demandait de dire quelques vers, il se faisait beaucoup prier,
cdait toujours nanmoins, et grce  son admirable organe et  son
talent d'acteur, il animait un de ses froids pomes, lui faisait
un sort, comme on dit dans l'argot des coulisses, et forait les
applaudissements. De cette faon, Marius finit par se constituer un
groupe d'admirateurs, peu nombreux, mais enthousiastes, compos
de ceux qui n'avaient pas lu ses vers et les lui avaient seulement
entendu rciter.

Les femmes, sduites par son joli visage,  qui la tristesse allait
bien, le plaignirent et s'intressrent  lui. Il largit le cercle de
ses connaissances, assista, silencieux et l'oeil fatal,  beaucoup de
dners en ville, obtint de l'avancement  son ministre, fut aim
d'un bas-bleu qui avait de l'influence. L'Acadmie franaise, bonne et
indulgente personne, accorda l'un de ses prix aux _Pomes Barnais_,
que le secrtaire perptuel, dans son aimable discours, appela un
bel effort. Bref, sans parvenir  la notorit, Marius se cra
tout doucement une petite rputation latente, et tira tout le parti
possible de son piteux livre.

Il eut le grand tort, au bout de trois ans, d'en mettre au jour un
second. Ses _Pyrnennes_ furent trouves, par les gens de got,
encore plus vides et plus ennuyeuses que les _Pomes Barnais_. Peu
ou point de rclames. Cette fois, les camarades de la presse firent la
sourde oreille aux sollicitations de Marius. On commenait mme, dans
les salons littraires,  se moquer un peu de celui qu'on appelait le
beau diseur, et les malveillants murmuraient dj les mots fcheux
de rat et de fruit sec, lorsque, brusquement, deux mois aprs
l'chec radical de ses malencontreuses _Pyrnennes_, Marius Cabannes
publia ce pur et dlicat chef-d'oeuvre qui a nom: _Lettres d'Amour_.

L'tonnement fut immense. Il n'y avait pas  dire, mon bel ami, depuis
la Religieuse Portugaise et Mlle de Lespinasse, on n'avait rien lu
de plus sincre, de plus touchant, de plus passionn. Ce n'tait
pas l'insupportable roman par lettres.--Non! trop loquente Julie de
Rousseau. Non! Corinne  turban.--C'tait bien plus simple que cela.

Une trs pauvre sous-matresse, gagnant son pain dans une institution
de jeunes demoiselles, n'avait qu'une demi-journe de libert par
semaine; cette demi-journe, elle la passait avec son amant, un
tudiant-pote aussi pauvre qu'elle, vivant dans un taudis du quartier
latin; et, follement amoureuse, pensant  lui sans cesse, elle lui
crivait, dans le silencieux ennui de la classe, devant les fillettes
penches sur leurs devoirs. La correspondance ne durait pas longtemps.
Quelques mois  peine. Elle commenait le lendemain du jour o
l'imprudente enfant avait donn son coeur et le reste,--quel sublime
cri d'amour! quel hymne de joie!--et elle finissait par le douloureux
et suprme appel de l'abandonne qui va mourir de l'abandon. Quarante
lettres, voil tout. Mais quel livre! La vrit mme, une tranche
toute saignante de la vie. Et le style! Fougueux, emball, incorrect,
mais avec des trouvailles divines, des coups de gnie fminin, et
coulant sur la page, pur et chaud comme le sang d'une veine coupe.

Quel bruit dans le Landerneau littraire! Marius Cabannes fut illustre
en quinze jours. A la bonne heure, disait-on  la brasserie o se
runissaient les jeunes naturalistes, voil du coudoy, du sous
les yeux. Exquis! dlicieux! chantaient les femmes du monde, dans
les ths de cinq heures. Le nouveau Planche de la Revue avait sans
retard maonn un article, ponctu de que si et de tout de mme
que, dans lequel il plaait le livre rcent entre la _Princesse de
Clves_ et _Manon Lescaut_; et, en descendant l'escalier de l'Institut
au bras d'un confrre, Jean Borel, le vieux critique aveugle,
qui s'tait fait lire la veille les Lettres d'Amour, s'criait:
Attention! Voil un crivain! du ton dont il et entonn le _Nunc
dimittis_. Les dliquescents eux-mmes, tout en regrettant, dans
le livre frais clos, l'absence complte de symbolisme, taient
lgrement troubls.

Seuls, quelques esprits chagrins se demandaient avec stupfaction
comment un pote aussi mcanique, aussi mdiocre que Marius Cabannes,
avait pu crire ces pages de feu, o tout le coeur d'une femme tait
devin. Quoi! On tait, la veille, un versificateur, un livresque,
un rhtoricien, on cuisinait des descriptions  la sauce moderne,
 peu prs comme un abb Delille qui aurait lu Victor Hugo, et
puis,--changement  vue!--du jour au lendemain, parce qu'on
avait lch les vers pour la prose, on trouvait du premier coup
l'originalit, l'motion, la vie, les cris du coeur? Allons donc! Ce
n'tait pas possible. Il y avait quelque chose l-dessous.

Ce n'tait pas possible, en effet, et voil tout le mystre. Les
_Lettres d'Amour_ n'taient pas de Marius Cabannes.

Peu de jours aprs son arrive  Paris, un dimanche, par une de ces
claires matines du milieu de l'automne o l'on se meut  l'aise
dans une atmosphre trs douce, Marius se promenait dans le jardin du
Luxembourg. Malgr la beaut du jour et de l'heure, il tait triste.
Des quelques personnes  qui il tait recommand et chez qui il avait
dpos ses lettres d'introduction, aucune ne lui avait encore donn
signe de vie, et des quatre-vingts francs, son unique capital, qu'il
possdait en dbarquant, il ne lui restait plus que trois pices de
cent sous. Voulant pargner ses dernires cartouches, il avait djeun
sur le pouce, tout en flnant le long des terrasses, d'un bout de
saucisson et d'un morceau de pain, et, comme il lui restait une boule
de mie, il tait venu jusqu'au bord du bassin et il endettait le reste
de son pain aux cygnes.

Il avait alors remarqu,  quelques pas de lui, une jeune fille
vtue plus que modestement, l'air oisif, un doigt dans un livre, qui
regardait comme lui l'eau dormante. Elle tait petite, bien faite,
avait un visage  la Greuze et de grands yeux pleins de lumire. Du
premier regard, on reconnaissait en elle une nature affine, dlicate,
et elle avait l'air si comme il faut, malgr sa confection  bon
march et son pauvre chapeau de paille brune sans un ruban!

Pourquoi Marius et cette jeune fille, en dpit de toutes les
convenances, se rapprochrent-ils peu  peu? Comment eurent-ils en
mme temps un sourire? Comment se parlrent-ils enfin de ce qu'ils
avaient sous les yeux, des cygnes gourmands, de la pure splendeur du
ciel? Sans doute parce qu'ils taient malheureux et seuls au monde.
Il leur sembla qu'ils s'taient toujours connus. Ils s'loignrent
du bassin, marchant cte  cte et causant comme d'anciens amis; ils
remontrent sur la terrasse, cherchrent d'instinct un banc  l'cart
sous les arbres, s'y assirent, changrent des confidences.

Elle s'appelait Anna, elle tait orpheline, et, durement traite par
des parents avares dans la petite ville de Champagne o elle tait
ne, elle avait demand son pain  son brevet d'institutrice, et
aprs avoir err de pensionnat en pensionnat, elle tait maintenant
sous-matresse dans une assez bonne maison, boulevard Montparnasse,
o elle gagnait cinquante francs par mois, avec la nourriture et le
logement. Elle n'tait libre que le dimanche, dans l'aprs-midi, et ne
connaissant personne  Paris, elle visitait les muses, les jours
de mauvais temps, ou se promenait dans les jardins publics quand il
faisait beau, et elle emportait toujours, l'enfant solitaire qu'elle
tait, un livre qui lui tenait compagnie.

Marius prit celui qu'elle avait  la main et lut le titre. C'tait le
_Myosotis_ d'Hgsippe Moreau.

Il lui dit alors qu'il tait pote, lui aussi, et combien il
se sentait perdu dans la grande ville. Elle le plaignit avec de
caressantes paroles et voulut connatre quelques-uns de ses vers.
Marius, de sa voix profonde qui tait encore plus belle quand il la
contenait, lui rcita les seules strophes sincrement mues qu'il ait
trouves dans sa vie. Il les avait crites, la veille au soir,  la
lueur de sa bougie d'htel, dans sa chambre froide et nue, et c'tait
un sanglot de douleur dont Anna admira l'loquence sans en sentir
l'gosme. Quand Marius eut fini, elle avait les yeux pleins de
larmes.

Ils ne songeaient plus  se sparer. Ils restrent ensemble ainsi,
s'asseyant sur les bancs ou suivant les longues alles, jusqu' la
tombe du jour, quand le vent du soir fit frmir sur le sol et chassa
devant leurs pas les premires feuilles mortes. Anna devait rentrer
 six heures  son pensionnat, mais on ne se quitta pas sans s'tre
promis de se revoir le dimanche suivant.

Tous deux furent exacts au rendez-vous; et ce fut encore une belle
journe, dj plus froide, qu'ils passrent dans le jardin, plus
dpouill, jusqu' la nuit, qui vint plus vite. Leur causerie tait
souvent coupe de longs silences pendant lesquels ils faisaient
ensemble le mme rve. Timides, ils n'avaient pas encore parl
d'amour, mais la pauvre fille aimait dj, et Marius, hlas! croyait
aimer.

Le dimanche d'aprs, l'hiver tait venu tout  fait et une pluie fine
et glaciale lavait les squelettes noirs des grands arbres. Ce jour-l,
il la dcida  venir chez lui, dans cette chambre meuble de la rue
Racine o il ne rentrait jamais, le soir, sans avoir envie de pleurer,
tant elle tait lugubre, avec son carrelage mal cach par un vieux
tapis, son sale fauteuil de velours jauntre, son papier  fleurs
dchir par places, et tant il tait dgot de voir, accroche au mur
en face du pied de son lit, une horrible gravure  la manire noire,
qui reprsentait le _Naufrage de la Mduse_.

Elle leur devint bientt un paradis, la hideuse chambre, car ce fut l
qu'ils s'aimrent. Tous les dimanches matins, Marius y mettait le luxe
et la joie du pauvre en allumant un grand feu, et bientt aprs, Anna
y apportait le parfum de sa jeunesse panouie et du petit bouquet de
violettes, piqu  son corsage. Elle s'tait donne absolument sans
se marchander, la pauvre enfant sans famille, sans protections, sans
amis, qui se croyait privilgie entre toutes les femmes puisqu'elle
tait aime d'un pote; elle s'tait donne corps et me,  jamais, et
comme elle ne pouvait passer que quelques heures par semaine avec son
amant, elle voulut du moins tre toute  lui en pense le plus
souvent possible, et elle commena  lui crire chaque jour, tout en
surveillant l'tude des pensionnaires, ces tendres, ces naves, ces
adorables lettres, embaumes par les fleurs de son sentiment, et qu'il
comparait, le littrateur,--quand il les lisait, le matin, un coude
dans l'oreiller, en fumant sa premire cigarette,--au flot de roses
s'chappant du tablier brusquement ouvert d'lisabeth de Hongrie.

Marius fut d'abord bien aise, sans doute, d'avoir cette jolie
matresse, point gnante, hebdomadaire, comme il la qualifia un
jour en racontant son aventure  un camarade. Il prit mme quelquefois
plaisir  lire ces pages brlantes o flambait  chaque ligne un
vrai mot d'amoureuse. Celui-ci, par exemple: Quand je me dis
intrieurement ton nom, il me semble que ma pense sourit. Mais, au
fond, le froid mridional n'aimait point Anna. Bientt, ces longues
ptres, auxquelles il ne prenait pourtant mme pas la peine de
rpondre, l'importunrent, et il les jeta, sans les ouvrir, au fond
d'un tiroir. Puis Anna elle-mme l'ennuya. Il avait t prsent 
une comdienne de l'Odon, qui semblait avoir un caprice pour ses yeux
languissants et sa barbe fourchue; il rvait dj de lui crire un
rle, d'arriver au thtre par son entremise. Marius prit donc le
parti de rompre avec Anna. Il le fit avec une indigne brutalit, dans
une scne o il laissa clater tout son cynisme et toute sa duret
de fils de paysan; et la pauvre enfant s'en alla la tte basse, les
membres casss, frappe au coeur, tue.

Il n'entendit plus parler d'elle, ne s'en inquita nullement, absorb
qu'il tait par le rude combat de la vie, par ses efforts d'intrigant
et de faux pote. Enfin, six mois aprs, il reut une lettre d'Anna,
la dernire, date de l'hpital Cochin, o la malheureuse fille se
mourait de chagrin et de consomption; lettre admirable, dbordante de
misricorde et de gnrosit, o la martyre pardonnait  son bourreau,
o toutes les blessures qu'il lui avait faites devenaient des bouches
pour crier encore: Je t'aime!

Le sec et mchant coeur de Marius fut un peu remu, malgr tout. Le
pote fut assez heureux pour arriver  temps  l'hpital et recueillir
son pardon sur la bouche expirante de sa matresse, et empcher que ce
corps charmant n'chout sur la table d'amphithtre. Il mit mme sa
montre en gage et loua pour la morte un terrain de cinq ans au Champ
des Navets.

Seulement,--oh! par hasard,--il avait gard les lettres.

Et, plusieurs annes plus tard, quand l'insuccs de ses _Pyrnennes_
fut bien constat, mme pour lui, un soir d'hiver qu'il se chauffait
mlancoliquement les tibias, il se les rappela, ces lettres; il les
retrouva parmi ses paperasses, les relut, en comprit la touchante
beaut...

Et il les a copies de sa main, publies comme de lui, et le voil
presque pass grand homme!

C'est ainsi. Le misrable a vendu la dpouille de sa victime. Plagiat
compliqu de meurtre et de vol. C'est la pire des infamies! Mais,
qui sait? Si les morts s'occupent des vivants, Anna pardonne encore 
Marius; car elle l'aime pour l'ternit, et elle est heureuse de lui
tre encore bonne  quelque chose... Il se dit cela pour s'excuser,
et il ne se trompe peut-tre pas. Les coeurs aimants doivent conserver
jusque dans l'autre vie leurs incroyables faiblesses.

D'ailleurs, les remords tourmentent-ils Marius? Bah! n'a-t-il pas
assez de vanit pour se convaincre qu'inspirer un livre ou l'crire,
cela revient au mme?

Quoi qu'il en soit, Marius Cabannes a vitement profit de son
triomphe. Il est devenu l'poux d'une riche hritire  qui les
_Lettres d'Amour_ avaient tourn la tte, et il donne aujourd'hui
d'excellents dners. Aussi, son ambition n'a-t-elle plus de limites.
On assure mme que, l'autre nuit, quelqu'un l'a reconnu, debout dans
le clair de lune, au milieu du Pont des Arts, devant l'Institut, et
que, montrant le poing  la clbre coupole, Marius murmurait entre
ses dents le fameux dfi de Rastignac:

A nous deux, maintenant!




Mariages manqus



I

Par une de ces soires tristes et vides comme il y en a trop dans
l'existence des vieux garons, nous nous acoquinions au coin de mon
feu, mon ami le commandant Dulac et moi. Assis dans le grand fauteuil,
Dulac assujtissait de temps en temps son monocle et ne quittait pas
du regard la fournaise de charbon de terre, comme s'il et aperu
quelque chose de trs intressant au fond de ses grottes ardentes;
moi, j'tais sur la chaise basse,  l'autre angle de la chemine, et
je parcourais distraitement le journal du soir, que mon domestique
venait d'apporter.

Dulac est mon plus vieil ami. A Louis-le-Grand, o nous tions
ensemble en sixime, lui potache, moi externe libre, je lui achetais
chez l'herboriste des feuilles de mrier pour les vers  soie
qu'il levait dans son pupitre. Du temps qu'il tait lieutenant
d'artillerie, je lui ai vit le dsagrment de se brler la cervelle,
en lui prtant quelques billets de mille francs pour payer une dette
de jeu dans les dlais.

A l'poque o je dvorais l'hritage de mon oncle avec Blanche Cluny,
l'ingnue du Vaudeville, Dulac, le brave garon, dont Blanche tait
devenue amoureuse folle et qu'elle poursuivait de ses obsessions, a
pouss le scrupule jusqu' permuter avec un de ses camarades de la
division d'Oran, pour rsister  la tentation de tromper un ami. Ces
choses-l ne s'oublient pas. Aussi nous aimons-nous beaucoup, bien
que, depuis l'ge de vingt-cinq ans, nous ayons t presque toujours
spars, lui vivant dans de lointaines garnisons ou faisant campagne,
moi tudiant dans diverses capitales, en qualit d'attach, puis de
secrtaire d'ambassade, le nant diplomatique.

Quand j'ai pu enfin revenir dfinitivement  Paris et m'enterrer
dans les bureaux des Affaires trangres, j'ai retrouv Dulac,--dont
l'avancement n'avait pas t plus brillant que le mien, chef
d'escadron dans un rgiment d'artillerie casern  l'cole militaire.
Depuis lors, nous nous sommes beaucoup vus. Nous avons le mme ge:
quarante-trois ans. La jolie moustache noire de Dulac est grise
aujourd'hui, et la premire apparition d'un rhumatisme goutteux l'a
oblig, l't dernier,  faire une saison  Contrexville; il se
congestionne un peu et vieillit en rouge. Moi, je vieillis en jaune.
Elle n'existe plus, cette pleur romantique qui--je peux le dire 
prsent sans fatuit--a caus jadis quelques ravages  Lisbonne et
 Vienne. De plus, j'ai l'estomac un peu fatigu par la cuisine
internationale. Nous ne sommes plus jeunes ni l'un ni l'autre, il n'y
a pas  dire mon coeur. C'est le moment o une amiti de derrire les
fagots comme la ntre devient rare et prcieuse. Une ou deux fois par
semaine, Dulac vient dner en tte--tte avec moi, dans mon petit
entresol de la rue de Mailly. Oh! un dner bien sage, o l'on se
rgale d'un joli poulet de grain rti au bois et d'une dlicate
bouteille de vrai vin de Bordeaux, que la cuisinire a soin de faire
tidir sur le pole de la salle  manger, une demi-heure avant de
servir le potage. Enfin, aprs le caf,--oh! pas de cognac, plus
jamais de cognac, hlas!--nous tisonnons les souvenirs de jeunesse.

Henri me rappelle alors nos timides amours de rhtoriciens pour cette
jolie ptissire de la rue Soufflot, et les indigestions d'clairs et
de babas que nous nous donnions afin de la contempler pendant un quart
d'heure. Moi, je lui remets en mmoire notre fameuse partie carre
 la foire de Saint-Cloud. Nous tions alls l, lui en uniforme de
polytechnicien, moi tout fier de mon premier chapeau gris d'tudiant
qui suit la mode, et nous accompagnions deux foltres modistes en
robes d't, des robes voyantes comme des affiches. Tout marcha
d'abord  merveille. Une cartomancienne fit le grand jeu  ces
demoiselles et leur annona qu'un brun--c'tait Dulac--et qu'un
blond--c'tait moi-mme--taient remplis des intentions les plus
srieuses  leur endroit. Au tir  la carabine, les deux jeunes
personnes dcapitrent un grand nombre de pipes, et la grande
Mathilde, celle qui m'intressait plus particulirement, eut mme la
bonne fortune de pulvriser la coquille d'oeuf dansant au sommet du
jet d'eau. Mais tout se gta quand nous fmes sur les chevaux de bois.
Car nous y montmes, nous emes l'imprudence d'y monter, cte  cte
avec les modistes en robes clatantes, et  peine le cirque mcanique
se fut-il branl au son de l'orgue,--qui rugissait l'air alors
clbre de la _Femme  barbe_,-- confusion! j'aperus  deux pas de
moi, au premier rang des badauds, mon correspondant  Paris, le
vieil ami de ma famille, le respectable M. Toupet-Laprune, notaire
honoraire, dont le regard me foudroyait  travers ses lunettes
d'or. Et aucun moyen de se drober, de fuir! Et les chevaux de bois
tournaient toujours!... Il y a de cela vingt-trois ans; mais je
n'entends jamais l'air de la _Femme  barbe_ sans un frisson de
terreur rtrospective.

Quand nous sommes au coin du feu, le commandant et moi, nous nous
remmorons ordinairement toutes ces juvniles folies; mais,
l'autre soir,--je ne sais quel vent de spleen avait souffl sous
la porte,--nous tions moroses et silencieux. Dulac s'obstinait 
regarder le feu  travers son monocle, et moi, plein d'ennui, je
broutais la prose de la feuille du soir, allant du premier-Paris--o
l'Angleterre tait menace, si elle n'coutait pas les conseils du
journaliste, de perdre son empire des Indes--jusqu'aux rclames de
la troisime page, qui prconisaient, tout ple-mle, un cirage, un
chteau  vendre, un roman  clef plein d'allusions transparentes,
une pommade pour dvelopper les appas du beau sexe, et une agence
hraldique tenant comptoir ouvert de blasons et de gnalogies.

Tout  coup, mon regard tomba sur les nouvelles parlementaires, et je
m'criai brusquement:

Ah! ah! cher ami, voici une nouvelle qui nous intresse.

Dulac m'interrogea du regard, et je lui lus les lignes suivantes:

La difficult o se trouve la Chambre d'quilibrer nos finances
va remettre  l'ordre du jour l'impt sur les clibataires. On
nous assure que M. corcheboeuf, le sympathique dput de la gauche
radicale, a l'intention de soulever de nouveau cette question dans la
prochaine sance de la Commission du budget.

Le commandant haussa les paules.

--Quelle sottise!--murmura-t-il entre ses dents.--Comme si, pour se
marier, il suffisait toujours d'en avoir envie.

--Comment?--fis-je, tonn.--Je te croyais un clibataire endurci,
impermable. Tu as donc eu envie de te marier?

--Oui, j'ai pens une fois au mariage. Et toi-mme?

--Eh bien, moi aussi!... Une fois.

--Et a n'a pas russi?

--a n'a pas russi.

--Alors, nos deux projets se font pendant comme deux lions de faence
 la porte d'une maison de campagne... Mais comment diable ne nous
sommes-nous jamais fait cette confidence, nous qui n'avons rien de
secret l'un pour l'autre?

--C'est vrai, mon commandant... Et puisque la conversation languit ce
soir et que notre baromtre moral est  grande mlancolie, changeons
nos romans conjugaux, veux-tu?... Mais le mien n'est pas gai, je t'en
prviens.

--Le mien non plus, et tu vas en juger,--dit le
commandant.--Laisse-moi allumer un cigare, et je commence:



II

Tu sais que j'ai toujours t sentimental, romanesque mme. A l'cole
polytechnique, je ngligeais l'X pour toutes sortes de rveries, et,
sans le temps que j'ai perdu  grossir un recueil de mauvais sonnets,
brls depuis lors, bien entendu, je serais sorti dans le corps
des Mines ou dans les Ponts et Chausses et je ne porterais pas
aujourd'hui le pantalon  double bande rouge. L'tat militaire,
nonobstant le vieux mythe de Mars et de Vnus, n'est point favorable
aux amours. La majeure partie de ma belle jeunesse s'est coule
dans des villes de garnison, dans l'austre province. Ayant quelque
dlicatesse, j'ai t promptement dgot de ces personnes qui
laissent traner sur leur guridon un album plein de photographies
d'officiers et qui pourraient faire scher une fleur de souvenir 
bien des pages de l'annuaire.

Sauf une Parisienne en exil, femme d'un fonctionnaire,--c'tait
d'ailleurs une froide coquette qui m'a fait souffrir tant qu'elle a
pu,--je n'ai pas eu d'aventures d'amour intressantes, et  vingt-cinq
ans, j'attendais encore sans la voir venir, je cherchais toujours sans
la trouver, la femme qu'on rve, la femme qui nous est mystrieusement
destine, celle qui... celle que... Enfin, tu me comprends. La guerre
clata. Aprs la campagne sous Metz, je fus intern en Pomranie
et, bientt aprs, condamn par une cour martiale  six mois de
forteresse, pour avoir houspill un capitaine allemand qui s'tait
permis de lever la main sur un soldat de ma batterie, prisonnier comme
moi. Je ne pus revenir en France, assez mal en point, que dans les
derniers jours du mois de juin 71, aprs la dfaite des communards,
et je me dcidai  passer mon cong de convalescence  Saint-Germain,
pour prendre, selon la recommandation des mdecins, des bains de
soleil et de grand air sur la Terrasse.

Les quelques familles parisiennes qui se reposaient l des fatigues
et des privations du sige voulurent bien remarquer le jeune capitaine
qui avait l'air si las et qui se promenait en s'appuyant si fort sur
sa canne. On apprit l'anecdote de ma captivit; on sut que je n'avais
vit le peloton d'excution qu' cause de mon grade de capitaine,
gal  celui du hauptmann corrig par moi; on raconta--ce qui tait
vrai--qu' peine sorti de prison, malade et tremblant la fivre,
j'tais all rejoindre mon homme  Magdebourg, o tait son rgiment,
que je lui avais demand, devant tous ses camarades, en plein
bier-haus, une rparation par les armes, et de manire, je t'assure,
 ce qu'il ne pt pas me la refuser, et qu'enfin je l'avais tu fort
proprement d'un joli coup d'pe dans le poumon droit. Tout cela me
rendait assez intressant. On rechercha ma connaissance, et bientt
je fus en relations avec toute la petite colonie en villgiature 
Saint-Germain.

Un riche industriel, M. Daveluy, homme d'une soixantaine d'annes,
que tout le monde croyait veuf et qui habitait une villa voisine avec
sa fille unique, Mlle Simonne, fut particulirement gracieux pour moi.
Il aimait beaucoup  recevoir, surtout  dner, ayant une cave dont il
tait justement fier, et il accueillait ses htes avec la rondeur un
peu commune, mais point choquante, du parvenu rest bon enfant. Il
m'invita trois ou quatre fois,  de courts intervalles, et je me
sentis tout de suite  l'aise, comme un vieil ami, dans ce milieu un
peu bruyant, mais cordial et hospitalier. M. Daveluy tait, en vrit,
un excellent homme, et, ds la premire rencontre, une sympathie tait
ne en moi pour sa fille, qui, ge de dix-sept ans  peine, faisait
dj avec tant de tact et de bonne grce les honneurs du logis.
Charmante sans tre positivement belle, Mlle Simonne, qui ressemblait
 son pre, tait une grande et souple personne au teint sans
fracheur, mais d'une pleur mate et brune qui s'harmonisait avec la
masse profonde des cheveux noirs. Rien n'tait plus bienveillant que
le sourire de sa bouche trop grande, et quand elle vous regardait en
face, la loyaut et la douceur de son me brillaient dans ses calmes
regards. Je me plaisais dans la compagnie de cette brave jeune fille,
si naturelle, sans pose aucune, aimant sincrement, comme elle le
disait, la nature et la vie  la campagne. J'avais du got pour ses
faons un peu libres d'enfant leve par un homme, et j'prouvais
auprs d'elle la sensation de confiance et de satisfaction intime
qu'on a auprs d'un bon camarade. Seulement, le camarade avait de trs
beaux yeux et une chevelure  n'en savoir que faire, ce qui ne gtait
rien, n'est-ce pas?

Cependant il n'y avait pas trace d'amour, comme tu le vois, dans mon
sentiment pour Mlle Daveluy; aussi fus-je profondment surpris le
jour o une vieille dame, une amie de la famille,--marieuse comme la
plupart des vieilles dames,--me donna discrtement mais clairement 
entendre que je plaisais  Mlle Simonne et qu'il ne dpendait que
de moi de l'pouser. On ajoutait que je devais rflchir et qu'il
s'agissait l d'une occasion de fortune inespre. Capitaine 
vingt-huit ans, avec une croix d'honneur bien gagne et quelques
dbris de patrimoine, j'tais sans doute un parti prsentable; mais
Mlle Daveluy aurait, le jour du contrat, une dot de cinq cent mille
francs, pays comptant, et elle devait hriter,  la mort de son pre,
de plus de quatre millions irrprochablement acquis par M. Daveluy
dans l'industrie des charpentes en fer, du temps des grandes btisses,
sous l'Empire.

Je ne t'tonnerai pas, bien sr, en te disant que, ce soir-l,
quand je fus seul dans ma chambre du pavillon Henri IV, je me sentis
extrmement tent de saisir le magnifique cadeau que m'offrait
la destine: une femme charmante et une grande fortune. Pourtant
j'hsitais... oui, j'ai hsit pendant plusieurs jours devant
ce mariage qui n'avait rien de romanesque et qui me rappelait le
dnouement de toutes les comdies de M. Scribe.--Parlons srieusement.
Ce n'tait pas l l'idal de toute ma jeunesse, l'amour vraiment
partag, l'union absolue de deux mes. Dans mon coeur, que
j'interrogeais en honnte garon que je suis, je ne trouvais pour Mlle
Simonne que sympathie et bonne amiti. Mais, aprs tout, n'tait-ce
pas le bonheur de ma vie qui se prsentait et que j'allais laisser
chapper? Mes rves d'autrefois taient probablement absurdes. Est-ce
que cela existe, la femme prdestine? Quelle btise de se laisser
vieillir en attendant le coup de foudre!

Et puis, pour moi, comme pour tous les soldats, l'avenir n'tait pas
drle. On ne ferait plus la guerre de longtemps, c'tait bien sr;
la pauvre France avait reu un trop mauvais coup. Elle allait
recommencer, l'insipide existence de garnison; je les retrouverais,
aussi monotones qu'avant, le mess d'officiers, avec ses sauces
de gargotte, le caf aux patres coiffes de kpis, et la musique
militaire, sur le mail, jouant des nouveauts comme l'ouverture de
_Zampa_, la musique autour de laquelle on promne en rond son ennui,
dix fois, quinze fois, vingt fois, jusqu' l'tourdissement. Un
intrieur, avec une aimable femme et de jolis enfants, ce serait bien
bon. Je n'tais pas amoureux fou de Mlle Simonne, soit. Mais serais-je
le premier qui ferait un mariage de raison? Ces unions-l sont
heureuses, presque toujours. On croit d'abord n'avoir pour sa femme
qu'une solide affection, qu'une profonde estime, et puis, un beau soir
qu'on est avec elle auprs du berceau du premier bb, on s'aperoit
qu'on l'adore... Bref, la vieille dame, la marieuse, ayant renouvel
ses avances, je pris le grand parti et la priai de demander pour moi
la main de Mlle Simonne.

Le lendemain du jour o cette demande fut faite, M. Daveluy m'invita,
par un court billet,  venir causer avec lui. J'accourus. Il me
tendit silencieusement les deux mains, et, m'entranant dans une alle
carte de son parc, il me dit avec sa bonhomie accoutume:

--Mon cher capitaine, vous me plaisez et vous plaisez  ma fille.
Vous deviendrez donc mon gendre, je l'espre, et je crois que nous
nous entendrons  merveille. Mais avant tout, avant mme de parler de
votre demande  Simonne, je vous dois une confidence... Je ne suis
pas veuf. Je suis spar de ma femme depuis quinze ans, spar sans
l'intervention de la justice; mais vous devinerez que les torts de Mme
Daveluy ont d tre bien graves, quand je vous aurai dit qu'elle m'a
entirement abandonn l'ducation de notre enfant. Moi-mme, j'ai
commis une grande faute, celle d'pouser,  plus de quarante ans, une
trs jeune fille, d'origine aristocratique, que ma nature un peu rude,
un peu commune,--oui, commune, je me connais bien,--devait froisser
dans toutes ses habitudes, dans tous ses instincts... Enfin, le
mal est fait... Mme Daveluy, qui doit avoir maintenant... voyons...
trente-six ans  peine, habite Lyon, son pays, presque toute l'anne,
mais elle entretient avec Simonne une correspondance suivie, et,
pendant les deux mois de printemps qu'elle passe  Paris, elle voit sa
fille tous les deux ou trois jours. Elle l'aime beaucoup, je le sais,
et quels que soient les reproches que je puisse avoir  lui adresser,
ce n'est point une mchante femme. Enfin, je ne marierai pas Simonne
sans que sa mre y consente, et en connaissance de cause... Prenez
quelques jours de rflexion. Voyez si l'aveu que vous venez d'entendre
ne modifie en rien vos projets, si vous persistez  vouloir entrer
dans ma famille. Dans ce cas, j'crirai... je prendrai sur moi
d'crire  Mme Daveluy; elle viendra  Paris, vous irez la voir, et,
si vous lui convenez, comme j'en suis certain, ce mariage sera une
chose faite.

Je fus touch de la dlicatesse de ce brave homme, qui me donnait
ainsi le temps, non seulement de rflchir, mais de prendre des
informations, et j'crivis sans retard  Lyon, o j'ai de srs amis.

J'appris par eux que, depuis dix ans, Mme Daveluy vivait dans la
retraite la plus absolue, quoiqu'elle ft encore fort belle, et
qu'elle avait fait oublier, par une conduite irrprochable, l'unique
mais clatant scandale de sa jeunesse. Marie  seize ans  M. Daveluy
par les soins d'une mre cupide, et aprs dix-huit mois d'un
excrable mnage, elle s'tait fait enlever publiquement par un jeune
compositeur de musique, avec qui elle avait vcu  Florence, o il
tait mort de la poitrine, cinq ans aprs. Elle tait alors revenue
s'tablir  Lyon, auprs d'une vieille tante, et les plus mauvaises
langues de la ville avaient fini par se taire sur son compte, tant sa
vie nouvelle tait inattaquable.

Il et t injuste de ma part, tu en conviendras, de faire peser sur
une innocente enfant les consquences d'un malheur de famille trs
ancien, trs oubli. Aprs avoir reu ces renseignements, je dclarai
donc  M. Daveluy que j'tais toujours dans les mmes rsolutions, et
peu de jours aprs, il me prvint que sa femme attendait ma visite 
Paris, dans une maison de retraite du faubourg Saint-Germain, tenue
par des religieuses, o elle venait d'arriver et o elle avait pris
pension.

Je vins  Paris, pour faire cette visite, par une de ces
merveilleuses aprs-midi de fin de Septembre o le calme de
l'atmosphre, la puret du ciel, la srnit de la lumire, donnent 
toute la nature quelque chose de solennel. J'allai  pied de la gare
Saint-Lazare  la rue Monsieur, o demeurait Mme Daveluy, et, en
traversant le pont de la Concorde, un des plus beaux sites de Paris,
je fus enivr par la grandeur du spectacle et je ne pus retenir un cri
d'admiration. La chaude et douce splendeur de la journe dorait les
difices, enflammait les arbres dj rougis des Tuileries et des
Champs-lyses, et les rapides bateaux qui agitaient les flots
verts de la Seine roulaient des diamants dans leur sillage. Par une
bizarrerie qu'un impressionnable comme toi comprendra peut-tre, je
ne pensai presque pas, pendant toute cette promenade,  mes projets
de mariage,  la dmarche importante que j'allais faire, et je
m'abandonnai  la sensation de bien-tre qui m'panouissait le coeur.

Les religieuses chez qui logeait Mme Daveluy, taient tablies dans
un ancien htel du XVIIe sicle, d'assez imposante et svre tournure.
La soeur tourire, aprs un regard jet sur ma carte, me dit que
j'tais attendu, et, me prcdant  travers les vastes corridors
du rez-de-chausse, attrists par un badigeon jauntre, elle
m'introduisit dans le salon de rception. C'tait une pice froide
et nue, qu'enlaidissait un banal meuble de velours vert, et qui avait
pour tout ornement un grand Christ de bois grossirement sculpt,
remplaant la glace de la chemine. J'eus un lger frisson, je me
rappelai que celle que je venais voir tait une repentie, je songeai
 sa vie de solitude et d'expiation, et, comme j'prouvais encore un
reste de l'ivresse que m'avait verse la beaut du jour, je comparai
mon sort  celui de cette pauvre femme et je me sentis le coeur plein
de piti pour elle.

En ce moment, la porte s'ouvrit, et Mme Daveluy, vtue d'une robe
sombre, entra dans le salon et vint  moi...

Ah! mon ami, traite-moi d'insens, si tu veux, mais l'amour
foudroyant existe. La femme que, toute ma vie, j'avais rve,
cherche, attendue, c'tait elle! Je ne te la dcrirai pas; on ne
dcrit pas un enchantement, un charme. Je ne te dcrirai pas ce corps
de Diane qui se trahissait sous l'toffe noire, et cette tte ple,
d'un model exquis, claire par des yeux magiques. Imagine le type de
femme cher  Lonard de Vinci, mais plus tendre, laissant deviner de
la bont au fond de son mystre; imagine la Joconde qui aurait pleur!
Son ge? Nul n'aurait pu lui donner un ge. Elle avait l'ge de la
beaut victorieuse, que les larmes n'ont pu altrer et que la douleur
a rendue plus touchante. C'est  peine croyable, mais au premier
regard dont elle m'enveloppa, j'oubliai tout: qui elle tait, o nous
tions, et sa fille dont j'avais demand la main, et le but de ma
visite; et, aprs l'avoir salue machinalement, je restai silencieux
devant elle, envahi par une motion profonde, tout  la sensation
prsente, comme on est en rve.

Elle s'assit avec une grce royale, et, m'invitant  en faire autant,
elle pronona quelques mots de politesse. Sa voix me passa sur les
nerfs comme une musique dlicieuse.

Alors elle commena  me parler de Simonne, et il me sembla que mon
beau songe se transformait tout  coup en un cauchemar absurde et
affreux. Cette femme me parlait, comme d'une chose conclue, de mon
mariage avec sa fille; elle me remerciait de ma dmarche, tout en
ajoutant qu'elle n'avait que peu de droits sur Simonne et qu'elle s'en
rapportait  la sagesse de M. Daveluy. Elle faisait allusion  son
pass avec un tact parfait, exprimait tendrement ses sentiments
maternels... Et moi, comprenant  peine, moi, fascin par son regard,
enchant par le son de sa voix, j'aurais voulu tomber  ses genoux,
couvrir ses mains de baisers et la supplier de disposer de ma vie!

Elle me parlait les yeux baisss, songeant sans doute que je devais
connatre la faute dont elle avait honte, et une lgre, une fugitive
rougeur anima un instant son teint ple, ainsi qu'un rayon de soleil
sur un glacier. Et moi, pendant ce temps,--je suis un fou, soit!
mais c'est la vrit,--j'imaginais, dans un clair de pense, toute
l'existence de cette femme. Oui! j'imaginais son union douloureuse
avec un homme trop vieux et vulgaire, ses souffrances de fleur crase
entre les pages d'un grand-livre, je comprenais, j'approuvais son coup
de folie pour un artiste, sa fuite  Florence avec ce musicien qui
tait mort l-bas en l'aimant, qui tait mort--j'en tais sr--pour
l'avoir trop aime. Que dis-je? J'enviais le sort de cet inconnu! Que
n'avais-je eu ses ivresses et sa mort dlicieuse? Et j'voquais la
ville d'art, l'harmonieuse cit toscane; je m'y rvais, cachant mon
bonheur avec cette matresse adorable dans un des mlancoliques logis
du _Lung-Arno_, ne sortant que le soir, son bras press contre mon
coeur, par les ruelles tournantes, dans l'ombre des vieux palais, et
revenant trs tard au nid d'amour,  travers la solitude nocturne
de la place de la Seigneurie, au murmure des fontaines et sous la
bndiction des toiles!

Mme Daveluy, tonne de mon silence, leva enfin les yeux sur moi
et me regarda avec surprise. Elle remarqua certainement mon trouble
extrme, et sans doute son instinct fminin lui en rvla le motif,
car sa rougeur augmenta et elle me dit, en faisant un visible effort
pour me regarder en face:

--Je vous le rpte, monsieur, mes torts envers M. Daveluy et la
gnrosit de sa conduite  mon gard me font un devoir de n'user que
trs discrtement des droits qu'il veut bien me laisser sur ma fille.
Cependant, je ne donnerai mon consentement  votre mariage avec
elle que quand vous aurez rpondu loyalement, sincrement, sur votre
honneur,  l'unique question que je veux vous adresser: Aimez-vous
Simonne?

Ces paroles directes dissiprent soudain l'espce d'hallucination o
m'avait jet la prsence de Mme Daveluy et me ramenrent au sentiment
de la ralit. Mon honneur interpell eut horreur d'un mensonge, et,
bravant tout ridicule, je rpondis:

--Je vous ai vue, madame, et je sais seulement  prsent combien
un mariage sans amour peut tre fcond en malheurs. J'interroge ma
conscience avec anxit et je n'ose vous rpondre oui.

Brusquement, Mme Daveluy se leva, alla vers une fentre du salon,
l'ouvrit et resta l, debout, en s'appuyant, comme tourdie, sur la
balustrade. J'aperus par cette fentre un de ces jardins cachs,
comme il y en a encore dans le quartier des htels et des couvents,
un grand verger dans toute son opulente beaut d'automne. Les branches
des arbres craquaient sous le poids des fruits, et la chaude et
radieuse clart du soleil de Septembre inondait les frondaisons.

--Pardonnez-moi,--me dit Mme Daveluy.--Je suis un peu indispose...
J'touffais.

Je m'approchai d'elle avec empressement. Elle me sembla bien mue,
car sa main se crispait sur la barre d'appui, son sein palpitant
soulevait longuement son corsage, et ses joues, subitement enflammes,
semblaient deux camlias roses. Cette femme m'apparut alors dans
tout le triomphe de sa beaut, que je comparai, par une soudaine
correspondance, au verger mr qui lui servait de cadre et dont elle
avait la plnitude et la splendeur.

--Si vous n'aimez pas Simonne d'amour,--dit-elle alors d'une voix
grave,--au nom de Dieu, renoncez  ce projet de mariage et ne vous
laissez influencer par aucune considration, par aucun intrt.
Croyez-moi. De l'union de deux tres qui ne s'aiment pas, ou mme qui
ne s'aiment pas autant l'un que l'autre, il ne peut rsulter que honte
et dsespoir.

L'image de Simonne tait efface dj de mon esprit; son nom
retentissait  mon oreille comme celui d'une trangre.

--Vous serez obie,--rpondis-je en m'inclinant devant Mme
Daveluy.--Mais je ne voudrais pas vous quitter, madame, sans tre
sr que vous ne m'accusez pas de lgret et que vous apprcierez la
valeur de ma franchise.

Elle me regarda avec ses yeux mystrieux, ses yeux de magicienne,
et me tendit sa main droite. Je la pris dans les miennes, et alors...
alors je sentis que sa main s'abandonnait.

Oui! je sentis que cette femme prouvait un trouble gal au mien,
que j'exerais sur elle le charme qu'elle exerait sur moi, et
qu'au moment de la sparation,--car il fallait nous sparer, et pour
toujours!--elle sentait, elle aussi, qu'elle m'et aim et qu'elle
venait de passer  ct du bonheur.

Ah! si je m'tais jet  ses pieds, si je lui avais tout avou!...
Mais non, elle m'aurait pris pour un alin, ou, pis encore, elle
m'aurait repouss avec indignation, avec horreur... Qui sait,
pourtant?...

Mme Daveluy dgagea sa main, me dit adieu d'un doux mouvement de tte
et quitta le salon.

Quelques instants aprs, j'errais dans les longues avenues qui
avoisinent les Invalides, avec la sensation d'un rve vanoui, d'un
espoir perdu, et douloureusement offens par l'ironique magnificence
du ciel d'automne.

Je ne retournai pas  Saint-Germain. J'envoyai mon ordonnance payer
la note et prendre mes bagages au pavillon Henri IV. J'crivis, le
soir mme,  M. Daveluy, pour me ddire, en lui donnant je ne sais
plus quel mauvais prtexte. J'allai, le lendemain matin, au ministre
de la Guerre, retirer ma demande de prolongation de cong, et, huit
jours aprs, je rejoignis mon rgiment en Algrie. Je n'ai jamais revu
Mlle Simonne, qui s'est marie, ni Mme Daveluy, qui est morte 
Lyon, l'anne dernire, et tu connais maintenant, cher ami, ma seule
tentative de mariage.

A ton tour, maintenant.



III

Ton histoire, mon cher Dulac,--dis-je en ravivant d'un coup de
pincettes le feu qui s'assoupissait,--ton histoire est celle d'un
homme passionn; la mienne est celle d'un homme dlicat. La Fontaine
l'a dit: Les dlicats sont malheureux, et il a exprim ce jour-l,
comme toujours, une pense bien fine et bien vraie.

Tu te souviens peut-tre qu'en 1873--je n'avais que trente ans alors
et mes camarades avaient la bont de m'appeler le beau Georges--je
fus envoy en qualit de second secrtaire auprs du baron de N...,
ministre de France en Danemark. Ce vieux diplomate de carrire, homme
excellent, sans ambition, paternel pour les jeunes gens placs sous
ses ordres, et qui n'a jamais eu d'autres ridicules que sa perruque
acajou, occupait depuis quinze ans le poste de Copenhague. Il avait
adopt les moeurs danoises, qui sont pleines de bonhomie, et il tait
connu et estim de tout le monde. Que de coups de chapeau n'a-t-il pas
donns quand il traversait le Kongs'Nitor, ou quand il allait, tous
les soirs, entre huit et neuf heures, au Jardin-Tivoli, prendre une
dlicatesse, comme on dit l-bas, c'est--dire manger une ctelette
de veau, arrose de deux ou trois chopes? A combien de voyageurs de
distinction n'a-t-il pas fait admirer les nobles et froides statues
du Muse Thorwaldsen et l'pe de fer de Charles XII, qu'on garde
pieusement dans les galeries de Frderiksborg?

Le baron de N..., comme tous les hommes vraiment bons, aimait
beaucoup la jeunesse, et il me prit tout de suite en grande affection.
Non seulement il me patronna dans la haute socit, comme c'tait
un peu son devoir, mais il voulut m'introduire chez ses amis
particuliers. C'est ainsi qu'il me prsenta chez la comtesse de
Hansberg, o il faisait son whist deux fois par semaine.

Veuve d'un chambellan du roi et mdiocrement fortune, Mme de
Hansberg, beaut jadis clbre, avouait quarante-cinq printemps et
vivait avec sa fille Elsa, trs jolie personne, disait-on, mais  peu
prs sans dot. Dans de pareilles conditions, n'est-ce pas? ce salon
aurait t dsert  Paris. A Copenhague, tout au contraire, on
considrait comme un trs grand honneur d'tre admis chez la comtesse;
car, l-bas, on croit encore pour de bon  l'aristocratie, et Mme de
Hansberg tait effroyablement noble. Oui! dans ce temps de blasons 
vendre, elle aurait pu tre admise d'emble chez les chanoinesses de
Remiremont, dans ce clbre chapitre o, sous l'ancien rgime, les
filles de France n'entraient que par ordre du roi et par exception
spciale, attendu qu'elles n'avaient pas, du ct maternel, le nombre
de quartiers ncessaires,  cause du mariage d'Henri IV et de Marie de
Mdicis, horrible msalliance, il faut en convenir.

Le Nord, hraldique et fodal, est plein de respect pour ces choses.
Fort entiche de sa noblesse, trs exigeante  cet gard pour les
gens qu'elle daignait recevoir, Mme de Hansberg n'tait donc jamais
entoure que d'une socit scrupuleusement choisie, et peu de
roturiers comme ton serviteur peuvent se vanter d'avoir bu ses tasses
de th.

Je ne suis pas vaniteux et je me serais fort bien pass de cet
honneur, sans l'aimable insistance de mon chef, qui prtendait que ce
salon tait indispensable  connatre pour un jeune diplomate. Je crus
d'ailleurs faire plaisir au baron en l'accompagnant, et il me prsenta
dans les formes  la comtesse.

Elle me fut antipathique au premier abord. Cette ancienne belle,
poudre par coquetterie et ayant assez grand air, mais trs fltrie en
somme, me reut crmonieusement, au coin de sa chemine, du fond d'un
fauteuil  cusson, presque un trne, et sans cesser de tourner un
grand rouet d'ivoire, ainsi qu'une chtelaine du temps des croisades.
Cette mise en scne prtentieuse, tranchons le mot, ce cabotinage,
me dplut souverainement, et les lugubres groupes de vieillards 
cravates gourmes assis aux tables de jeu allaient me faire prendre
dcidment la maison en grippe, quand la fille de la comtesse, Mlle
Elsa, entra dans le salon.

J'voquerai d'un seul trait cette suave apparition. Figure-toi
Ophlie en robe de deuil.

Depuis deux mois que j'tais  Copenhague, j'avais eu le temps de
me blaser un peu sur la beaut blonde. L-bas, les trois quarts des
femmes ont des yeux ples et des cheveux couleur de bl, et la fille
de chambre qui vous apporte l'eau chaude pour votre barbe ressemble
plus ou moins  la Nilson de notre jeune temps.

Sans doute, la grande et svelte enfant qui venait d'entrer, et qui
inclinait respectueusement son front sous le baiser de sa mre, avait
le type scandinave, elle aussi; mais elle en ralisait la perfection
mme, l'idal absolu. Rappelle-toi les madones des vitraux, les
saintes des livres d'heures enlumins. Elsa avait leur grce un peu
raide et si pure, leur chastet cleste. Ses cheveux, du ton des vieux
louis d'or, taient tresss en une seule nate, ronde et lourde, qui
pendait derrire elle jusqu'au milieu de sa jupe noire,--ces dames
taient en deuil,--et sa souplesse de cygne, sa lgret de fantme,
surtout ses yeux d'un vert bleutre, ses yeux de turquoise malade,
voquaient tout ce qu'il y a de divin dans ce mot: une vierge.

M. de N... me prsenta  Mlle Elsa. Elle avait la voix de sa beaut,
une voix qui vous caressait le coeur. Ds qu'elle m'eut parl,
ds qu'elle m'eut souri, le grand machiniste qui s'appelle l'amour
excuta, dans le salon de Mme de Hansberg, un prodigieux changement
 vue. La morgue ridicule de la comtesse installe dans sa cathdre
armorie se transforma en dignit aristocratique, et mon imagination
prta un air bienveillant aux vieux messieurs hauts sur cravates qui
s'absorbaient dans les combinaisons du whist sous la livide clart des
abat-jour verts. J'tais amoureux, mon ami, follement amoureux de Mlle
Elsa, et, ds ce soir-l, la maison de sa mre, dont je devins l'hte
assidu, me parut tre le seul lieu du monde o la vie ft supportable.

Va! je ne regretterai jamais toutes les peines que m'a causes ce
sentiment, n en une minute, touff aujourd'hui, hlas! mais qui seul
est capable de conserver encore chaud un petit foyer dans le tas de
cendres de mon coeur, et dont le souvenir ressuscit--tu peux t'en
apercevoir--fait trembler ma voix en ce moment mme. Avoir trente ans,
c'est--dire tre sorti sain et sauf, mais meurtri, des orages de
la premire jeunesse, connatre le nant des passions de tte et des
passions sensuelles, avoir subi leurs dgots et leurs amertumes, et
puis, tout  coup, aimer purement une trs jeune fille, rien n'est
plus exquis! Les meilleurs instants de ma vie sont ceux que
j'ai passs chez Mme de Hansberg, assis  ct de Mlle Elsa, lui
parlant--et seulement pour avoir la joie qu'elle me rpondt--d'un
rien, d'un conte d'Andersen que je venais de lire, de ma promenade 
cheval, sous les beaux htres de Kronborg, devant l'horizon du Sund.

Que c'est bon d'aimer avec ce respect profond, ce dsintressement
parfait, d'tre perdument heureux pour tout un jour parce qu'il vous
a sembl que l'tre ador a eu pour vous, la veille, une bont dans le
regard, une douceur dans la voix! Vois-tu! j'ai t alors dans un
tat d'me qui, lorsque j'y pense, me relve  mes propres yeux et me
parat racheter toutes les impurets de mon existence. O merveilles
morales de l'amour innocent, de l'amour sans dsir! Je ne voulais, je
n'esprais rien de cette enfant divine. Mon coeur dbordait d'une joie
ineffable  la seule pense qu'elle existait, voil tout! et que je
pouvais approcher d'elle, la voir et l'entendre. Quand je me suis dit
qu'elle tait une femme, qu'elle pourrait peut-tre m'aimer, qu'il
n'tait pas impossible qu'un jour mes lvres effleurassent son
front,--oh! rien de plus,--eh bien, moque-toi de moi, tant que tu
voudras, mais tout d'abord cette ide m'a fait honte et j'en ai rougi.
Lorsque je prenais cong d'elle et qu'elle me tendait timidement la
main, cela me paraissait une faveur sans prix et dont j'tais indigne.
La seule prsence d'Elsa me jetait dans une extase pareille  celle
que la prire doit procurer aux mystiques, crait autour de moi une
atmosphre de rve. Qu'elle soit  jamais bnie, l'enfant qui m'a fait
vivre ainsi pendant quelque temps et prs de qui je me suis senti si
heureux, si doux et si pur!

Un petit nombre de jeunes gens venaient chez Mme de Hansberg, et
tous taient des gants blonds, d'une lourdeur d'esprit et de corps
dsagrablement germanique, sans sduction aucune. Je m'aperus
bientt--avec quelles dlices!--qu'Elsa prfrait ma socit  la leur
et me traitait avec une bienveillance marque. Ce coeur candide ne se
rendait probablement pas compte de ce qui se passait en lui, mais une
fleur de sympathie s'y panouissait pour moi.

tre aim d'elle, quel espoir! Je ne le conus cependant que ml 
une terrible inquitude. Mme de Hansberg, je te l'ai dit, avait
tous les prjugs et les ddains aristocratiques. Malgr ma fortune
respectable, malgr mes dbuts dans la carrire qui avaient t trs
brillants, cette femme altire voudrait-elle donner Elsa  un jeune
homme de bonne famille, mais qui s'appelait Georges Plessy, tout
court? Je n'osais gure l'esprer. Pourtant la comtesse paraissait
aimer beaucoup sa fille unique, et elle s'humaniserait peut-tre
devant une inclination manifeste. C'tait ma seule chance de succs.
D'ailleurs, je n'avais qu'un parti  prendre, faire ma demande, et
sans retard; car je me serais reproch comme une mauvaise action de
laisser crotre, d'entretenir dans le coeur d'Elsa un sentiment qui
aurait pu devenir une douleur pour elle, au cas o il aurait jet des
racines profondes et o Mme de Hansberg m'et repouss malgr tout.

Mon chef respect, mon vieil ami le baron de N..., s'offrait  moi
comme un conseiller naturel. L'excellent homme, chez qui trente ans
de vie diplomatique n'avaient pas teint la sensibilit, accueillit
ma confidence avec la bont la plus touchante. Je fus loquent, sans
doute, en lui parlant de mon amour et de mes craintes, car, lorsque
j'eus fini, le baron tait trs mu et fut oblig d'essuyer les verres
de ses lunettes.

--Je n'ai pas toujours port perruque, mon cher enfant,--me dit-il
enfin avec un triste sourire,--j'ai connu ce tourment-l, il y a bien
longtemps, et je voudrais vous donner de l'esprance. Malheureusement,
la comtesse est comme le don Carlos d'Hernani... Vous vous rappelez
les beaux vers d'Hugo:

  _L'Empereur est pareil  l'aigle, sa compagne;
  A la place du coeur il n'a qu'un cusson._

J'ai bien peur que vous ne vous heurtiez  un invincible parti-pris...
Enfin, ne vous dcouragez pas encore. J'ai quelque influence sur
l'esprit de Mme de Hansberg et je lui parlerai ce soir.

La rponse fut telle que je la redoutais, polie, mais formelle.
Jamais, et pour rien au monde, la comtesse ne consentirait  ce que
sa fille se msallit. Le pauvre baron avait plaid vainement pendant
deux heures. Il dut me rapporter, en propres termes, le cruel refus,
et l'atroce sensation que j'prouvai en ce moment-l doit tre celle
d'un homme  qui l'on coupe le visage d'un coup de cravache.

Les larmes vinrent ensuite... Oui! mon cher, j'ai pleur sur l'paule
de mon vieil ami, et je n'en rougis point. N'a pas qui veut pleur
d'amour.

Je ne pouvais rester  Copenhague. Je demandai et obtins un cong. Le
jour de mon dpart, le baron, qui me conduisit  la gare et eut piti
de ma mortelle tristesse, me dit, au dernier moment:

--Mon ami, je n'ai pas le courage de vous cacher une chose qui va
vous faire  la fois peine et plaisir... Je suis all hier chez ces
dames... Elsa est triste.

Ainsi, la chre enfant m'aurait aim! Je m'en doutais bien un peu;
mais il n'y avait pas l de consolation pour moi, puisque notre union
tait impossible.

Je revins  Paris, j'y cherchai l'oubli dans de violentes
distractions, et six mois aprs avoir quitt le Danemark, j'appris le
mariage de Mlle de Hansberg avec un jeune russe, le prince Babloff.
Elle avait obi  un dsir,  un ordre de sa mre, sans aucun doute.
Pouvais-je lui en vouloir?... Une enfant!

Je fus nomm  Lisbonne et je m'y ennuyai pendant une longue anne.
Le grand soleil augmente et exaspre la mlancolie. Enfin, dans l't
de 75, je pris un nouveau cong, dont je passai la dure  Trouville.

Ce fut l qu'un matin, prenant le caf en compagnie d'un de mes
collgues, sous la tente du casino, je lus dans le journal local,
parmi les noms des voyageurs de distinction rcemment arrivs 
l'htel des Roches-Noires, celui de la princesse Babloff.

Mon coeur se mit  battre avec violence. Mais tait-ce bien Elsa qui
se trouvait si prs de moi? J'interrogeai mon compagnon, homme trs
mondain, ayant des relations cosmopolites, et je sus par lui--tu
devines mon motion--que la princesse Babloff, loge depuis cinq ou
six jours aux Roches-Noires, tait en effet Mlle Elsa de Hansberg et
qu'elle n'avait t marie que pendant un an  peine, son mari ayant
t tu par accident, dans une chasse. Mon camarade ajouta que la
princesse avait aussi perdu sa mre et qu'elle voyageait pour se
distraire de ses rcents chagrins, seulement accompagne d'une vieille
parente, dugne sans importance. La princesse ne devait passer qu'une
semaine  Trouville et retournerait ensuite en Danemark.

Donc Elsa tait veuve, libre de toute influence, ne dpendant que
d'elle-mme, et je me rappelais soudain que, dix-huit mois auparavant,
elle avait t afflige, elle avait souffert d'tre spare de moi.
Un immense espoir m'envahissait. Je voulais la revoir, la revoir
sur-le-champ. Quittant brusquement mon compagnon, je rentrai chez moi
et j'crivis  la princesse une lettre respectueuse, m'autorisant du
hasard qui nous rapprochait pour lui dire combien je prenais part 
son double deuil et quel fidle sentiment j'avais gard pour elle.
Mon messager m'apporta une rponse immdiate, une lettre timbre d'une
couronne princire, hlas! mais crite par Elsa elle-mme, d'une de
ces longues et grosses critures qui couvrent quatre pages en quelques
mots. C'tait une simple assurance qu'on aurait grand plaisir  me
revoir et une invitation  venir le soir mme. Aussitt aprs dner,
je me rendis aux Roches-Noires par la plage. La nuit montait, une
calme et chaude nuit d't, sans un souffle. Dj quelques toiles
scintillaient dans le ciel et l'on entendait dans l'ombre la profonde
respiration de la mer. Tous mes souvenirs de Copenhague me revenaient
en foule. Je revivais les longues soires passes en admiration devant
Elsa, je l'voquais, blonde en robe noire, fixant doucement sur mes
yeux ses yeux clairs, dans sa chaste attitude de sainte de missel.
J'allais la revoir... tait-ce possible?...

Enfin, j'arrivai  l'htel; le domestique me conduisit au premier
tage, ouvrit une porte. J'entrai, glac d'motion, dfaillant
presque, dans un petit salon trs clair, et je vis Elsa qui se
levait pour me recevoir, Elsa reste la mme, absolument la mme,
comme jadis si blanche et si blonde dans sa robe de deuil, avec ses
yeux ples, ayant gard intacte sa grce virginale.

Elle me tendit la main, cette main qu'autrefois je me croyais  peine
digne d'effleurer, et je la pris en m'inclinant; elle m'accueillit
avec quelques mots de bienvenue, et je reconnus sa chre voix. Oui!
pendant un instant, mon illusion fut complte. Je crus retrouver la
jeune fille que j'avais si purement, si idalement aime!

Mais, ds le premier mot que je prononai, le charme fut rompu. Je me
rappelai qu'il fallait lui dire et je lui dis en effet Madame, et ce
titre me rappela la ralit, dissipa ma chimre. Je regardai sa main
que je retenais encore dans la mienne, et j'y vis un anneau nuptial.

Ah! mon cher ami, cette entrevue a t l'heure la plus amre de ma
vie. Je m'tais assis prs d'Elsa, j'essayais de lui adresser quelques
mots de condolance sur la mort de sa mre, et elle me rpondait avec
embarras, se souvenant sans doute combien la comtesse avait t dure
pour moi. Ni l'un ni l'autre nous ne prenions souci de nos paroles
machinales, et tous les deux ensemble, j'en suis certain, nous nous
abmions dans des penses qui nous rongeaient le coeur. Elsa avait
surpris mon regard sur son anneau, et, quand j'avais report mes yeux
sur les siens, j'y avais retrouv une affreuse expression de dtresse.
Puis cette phrase lui chappa: Depuis la mort du prince..., et elle
vit clater tant de douleur sur mon visage, qu'elle s'interrompit
toute confuse.

Nous comprmes alors qu'il y avait entre nous un abme, quelque chose
d'irrparable, et combien toute explication serait superflue. A
la moindre allusion faite au pass, nous aurions clat en larmes
impuissantes. A quoi bon?... Comme dans le salon de Mme de Hansberg,
 Copenhague, nous tions l'un prs de l'autre, libres tous les deux,
semblables physiquement aux amoureux d'autrefois, et cependant il nous
tait aussi impossible de ranimer notre ancien sentiment que d'imposer
silence au rythme lointain de la mer qui parvenait jusqu' nous par
la fentre ouverte, ou que d'teindre une des toiles qui tincelaient
dans le ciel nocturne.

Notre entretien stupidement banal en apparence, mais dont chaque mot
contenait un infini de plainte et de regret, dura un quart d'heure 
peine. J'eus le courage de me lever le premier; elle en fit autant en
m'annonant qu'elle quitterait Trouville le lendemain matin, et je la
quittai sans avoir touch de nouveau sa main o brillait sa bague de
veuve.

Une fois dehors, devant la faade noire de l'htel, dont une seule
fentre tait claire, je restai un instant immobile sur la plage
dans le grandiose silence de la nuit, et je sentis en moi un vide
immense se creuser. Soudain, l-bas, dans l'obscurit, une lame de
fond poussa son long sanglot; et c'est pour moi une certitude qu'
cet instant prcis, Elsa dans sa chambre solitaire et moi sur la
plage dserte, nous avons exhal le mme soupir, le profond soupir de
l'ternel adieu.



IV

--Voil donc pourquoi nous ne nous sommes maris ni l'un ni
l'autre,--dit le commandant Dulac en se levant pour s'en aller.--Mais,
crois-tu,--ajouta-t-il presque gament,--nous tions soulags par
notre confidence mutuelle,--crois-tu qu'on nous excusera, si l'on vote
l'impt sur les clibataires, et que nous serons exempts?

--J'en doute fort,--rpondis-je,--car le rcit de nos deux aventures
ferait piti  bien des gens, mon pauvre ami, et la brutale dmocratie
o nous vivons se soucie fort peu, n'est-ce pas, des scrupules, des
nuances et des dlicatesses.

--Oh! non,--s'cria d'un air convaincu le commandant, qui est
ractionnaire jusqu'au bout des ongles.

Et aprs avoir allum un dernier cigare pour la route, il me donna une
poigne de main fraternelle.




Jalousie

(MANUSCRIT D'UN PRISONNIER)



Demain matin, j'aurai fait les six mois de dtention auxquels j'ai
t condamn pour avoir vol deux mille francs dans la caisse de mon
patron; demain matin, j'aurai expi ma faute, subi toute ma peine.

A huit heures, le gardien entrera dans ma cellule. Il m'apportera les
vtements que j'ai d changer, en entrant ici, contre le costume des
dtenus; ils taient neufs, je m'en souviens, et, quand je les aurai
mis, je reprendrai l'apparence d'un jeune homme comme un autre, assez
lgant mme. Je n'aurai plus qu' descendre au greffe, o on lvera
mon crou, et  rejoindre Marguerite, qui m'a promis de m'attendre
dans un fiacre  la sortie de la prison. Je serai libre!

Je serai libre, et je pourrai encore tre heureux; car Marguerite,
pour qui j'ai commis ce vol, me jure dans sa lettre d'hier qu'elle
m'aime toujours et que nous vivrons ensemble comme mari et femme,
ainsi qu'autrefois. Dans ce grand Paris o l'on peut cacher facilement
son pass, un garon comme moi, nergique, payant de mine et ayant
l'instinct du commerce,--avant mon malheur, mon patron songeait  me
prendre pour associ,--un garon comme moi, dis-je, finira bien par
trouver une place. Je me sens plein d'un indomptable courage, et je
suis prt  travailler comme un cheval d'omnibus pour gagner ma vie et
celle de Marguerite.

D'ailleurs,  plus tard les affaires srieuses. Ne pensons qu'
demain,  demain dont je suis sr et qui sera dlicieux. Ds que
j'aurai franchi la porte de la prison, j'apercevrai dans l'ombre de la
voiture le joli visage de Marguerite, ple d'motion sous la voilette.
Je jetterai l'adresse au cocher en lui donnant cent sous pour qu'il
aille bon train, je sauterai dans le fiacre, qui partira au grand
trot, et la pauvre fille tombera en pleurant sur ma poitrine. Quel
baiser!

Nous rentrerons chez nous, dans notre chambre haute de la rue Madame,
d'o l'on voit tout le jardin du Luxembourg. Par cette belle fin de
Septembre, si sereine et si pure, les arbres doivent tre admirables
avec leurs feuilles fltries. Nous dresserons le couvert auprs de la
fentre ouverte; un doux rayon de soleil caressera la nappe blanche
et fera tinceler la vaisselle, et nous djeunerons gaiement, sans
pouvoir nous quitter des yeux, nous taisant, attendris, ou bavardant
et faisant mille projets. Aprs m'avoir vers mon caf, Marguerite
viendra s'asseoir auprs de moi, comme jadis; elle joindra sur mon
paule ses deux mains, et posera dessus son gentil menton, en me
regardant de tout prs. Je respirerai sa fine odeur de blonde, ses
cheveux chatouilleront mes lvres, je lui montrerai le lit du doigt,
son clignement d'yeux consentira; et alors, vite, vite, je fermerai
les volets, la fentre, les rideaux, elle allumera les bougies,
j'arracherai mes vtements, et, tandis qu'elle se dshabillera, plus
lente, je l'attendrai, frmissant, le coude dans l'oreiller, et tant
mieux si mon coeur clate et si je meurs de joie, quand je verrai
sa nuque et ses paules mergeant de son corset de satin noir et son
voluptueux sourire reflt dans l'armoire  glace!

Oui! voil ce que je puis avoir demain, aprs ces six mois de
solitude, d'horrible solitude. Voil ce que je puis avoir demain, si
je veux. La libert, le bonheur, l'amour!...

Eh bien, cela ne sera pas. Je me tuerai tout  l'heure, quand j'aurai
noirci ces quelques feuillets o j'essaie de m'expliquer  moi-mme la
cause de mon imprieux besoin de mourir. Ah! le gardien, qui, malgr
le rglement, a bien voulu me vendre le rat de cave  la lueur duquel
j'cris ces lignes, et qui, demain, quand il viendra pour me dlivrer,
me trouvera pendu  l'un de ces barreaux, raide, dj froid, la face
noire et la langue tire, sera bien surpris, n'est-ce pas? Les choses
se passeront ainsi, pourtant. Je me pendrai  minuit.

Rflchissons, tchons de voir clair dans les sentiments qui
m'agitent.

D'abord, il faut bien l'avouer, je n'ai aucun remords de ma mauvaise
action. J'ai cependant commis un indigne abus de confiance, j'ai vol
un homme qui tait juste et bienveillant pour moi, qui rtribuait
honorablement mon travail, se souciait de mon avenir, m'estimait assez
pour vouloir m'associer  ses affaires. Mais, il n'y a pas  me le
dissimuler, je n'prouve point de repentir. Ce serait  refaire?...
Oui! si je sentais encore le bras de Marguerite frmir sur le mien,
devant la vitrine de ce joaillier, si je voyais encore ses yeux avides
de dsir en regardant ce petit bracelet orn de brillants, eh bien, je
volerais encore les cent louis dans ma caisse et je lui donnerais le
bijou. Suis-je un sclrat, ou un alin? Je n'en sais rien, mais je
recommencerais.

Oh! cette femme! Comme je l'ai aime, tout de suite, au premier choc
de nos regards!

Je me rappelle. Deux camarades m'avaient offert de les accompagner
dans ce bal public, du ct de Montmartre. J'avais refus d'abord,
j'tais un peu las. Je voulais me coucher de bonne heure. Ils
insistrent, et je les suivis.

L'orchestre jouait une polka dont le motif vulgaire tait durement
dessin par le cornet  piston, et autour de l'espace bitum o
sautaient quelques couples, la foule tournait sans cesse, stupidement,
sous les maigres arbustes dont le feuillage, clair en dessous par
le gaz, avait des tons de papier peint. Deux femmes vinrent  notre
rencontre. La plus grande, une brune trs maquille,--le type de la
fille de restaurant nocturne,--connaissait un de mes compagnons; elle
nous demanda effrontment de lui payer  boire. On s'attabla, et je
m'assis auprs de l'autre femme, de la blonde, dj sduit par son
dlicat et gracieux visage, par son maintien rserv, presque timide.
Il tait facile de voir qu'elle ne courait les bals que depuis trs
peu de temps. Point de bijoux et une pauvre robe noire dj use, une
robe d'honnte fille.

Son chapeau seul, un feutre tapageur  plume rose, autorisait le
premier venu  lui dire: Viens-tu souper? Ce chapeau tait une
enseigne.

Nous causmes: sa voix tait douce comme ses yeux. Aucun cynisme. Un
de mes camarades lui ayant adress un compliment brutal, elle ne lui
rpondit que par un sourire gn, o il y avait de la politesse, de la
rsignation et du dgot. Elle charmait en inspirant la piti, et
elle me fit songer--je n'ai pourtant rien d'un pote--au reflet d'une
toile dans le ruisseau. Dans le premier baiser que je lui donnai,
lorsque nous fmes monts tous deux en voiture,  la sortie du bal, il
y avait dj de la tendresse.

La nuit que nous passmes ensemble,--oh! je crois encore sentir
la chaleur de ses larmes, quand elle pleurait sur mon paule en
me racontant son enfance vagabonde sur les trottoirs de Paris, sa
jeunesse de misre, sa chute piteuse et invitable,--cette nuit-l fut
telle que, peu de jours aprs, j'arrachais Marguerite  sa honteuse
misre et qu'elle venait vivre avec moi.

C'tait une folie. Je n'avais pour toutes ressources que mes
appointements de caissier au Petit-Saint-Germain. Pourtant, si
Marguerite avait eu un peu d'conomie, quelques instincts de femme de
mnage, on aurait pu s'en tirer tout de mme. Mais il n'en tait rien.
Naturellement douce, le coeur froid et la chair ardente, tombe dans
la dbauche plutt par faiblesse que par got, Marguerite tait la
vraie gamine de Paris, paresseuse et ivre de chiffons, qui s'attarde
au lit jusqu' midi, le nez dans un roman, et qui se nourrit de salade
pendant huit jours pour s'acheter une paire de bas de soie.

Bientt mon petit mnage fut dans un complet dsordre. Le soir, quand
je revenais du magasin, je trouvais Marguerite encore en peignoir du
matin, en train de faire des russites; elle n'avait mme pas
song au souper, et il fallait envoyer la concierge acheter des
charcuteries.

Quand j'essayais de faire quelques remontrances  ma matresse, elle
me disait simplement, sans se fcher: Je sais bien que je ne suis
pas la femme qu'il te faut... Qu'est-ce que tu veux y faire?...
Quitte-moi. Je n'aurai pas le droit de me plaindre.

Et je ne savais que rpondre, furieux de penser qu'elle ne tenait
gure  moi et que je ne pouvais plus me passer d'elle.

La quitter? J'y avais bien song quelquefois, dans les premiers
temps. Mais l'ide qu'elle me dirait assez froidement adieu, qu'elle
retournerait le soir mme dans l'horrible bal o je l'avais ramasse
et qu'un passant l'emmnerait chez lui pour une ou deux pices de
vingt francs... oh! cette ide-l m'tait insupportable. La quitter!
Mais, rien qu'en me disant que je me rveillerais le lendemain sans
sentir la chaleur de son corps auprs de moi, j'prouvais comme une
dfaillance. En quelques semaines, le besoin que j'avais de cette
femme avait pris l'ardeur d'une passion et la force d'une habitude.

Je l'aimais! je l'aimais!... Elle me possdait, quoi!

Quand j'avais fait connaissance avec Marguerite, elle habitait une
sordide chambre d'htel garni et ne possdait qu'un peu de linge,
la pauvre robe qu'elle avait sur le corps, et cet horrible chapeau 
plume rose qui l'affichait dans les bals publics. Pour l'habiller plus
dcemment, pour lui faire un petit trousseau, j'avais sacrifi toutes
mes conomies et je m'tais mme endett. Son dsordre, son manque de
soins, les nouvelles dpenses que je fis pour la distraire, pour
la mener au spectacle, au caf-concert,--j'avais peur qu'elle ne me
quittt par ennui,--achevrent rapidement ma ruine. J'tais en retard
avec tous les fournisseurs; je devais des sommes assez rondes 
plusieurs de mes camarades. Mais je ne confiais pas mes soucis 
Marguerite.

A quoi cela m'et-il avanc? Elle m'aurait dit encore, je le
prvoyais, de sa voix douce et rsigne: Que veux-tu que j'y
fasse?... Sparons-nous. Je m'efforais donc de ne pas penser  la
catastrophe certaine, feignant l'insouciance auprs de ma matresse,
faisant avec elle une partie de plaisir ds que j'avais quelque
argent; mais, au fond du coeur, j'tais pouvant de l'avenir.

Tous les hommes dans une position dsespre sont tents de demander
des ressources au jeu. Je le fus d'autant plus facilement que les
commis du Petit-Saint-Germain parlaient constamment devant moi de
leurs gains et de leurs pertes aux courses de chevaux qu'ils suivaient
avec passion. Un jour, le chef du rayon des soieries, dont jusque-l
les paris avaient t trs heureux, affirma qu'il avait sur le
rsultat des prochaines courses d'Auteuil un renseignement excellent,
donn par un jockey, un bon tuyau, comme on dit dans l'argot spcial
des bookmakers. D'aprs ce tuyau, _Grain-de-Sel_, un cheval inconnu,
remporterait le prix principal, et ceux qui parieraient pour lui
gagneraient dix fois leur mise. Vainement le second vendeur
des lainages vantait-il les _performances_ du cheval favori,
_Sept-de-Pique_, l'autre n'en voulait pas dmordre et racontait, avec
des airs mystrieux, une assez sale intrigue d'curie o des
sportsmen fameux taient mls et qui devait donner la victoire 
_Grain-de-Sel_.

Tant d'assurance me troubla.

--Si j'avais encore,--me dis-je,--le billet de cinq cents francs qui
tait dans mon secrtaire quand Marguerite est venue habiter avec
moi, je le risquerais certainement... Dix fois la mise! Cinq mille
francs!... Ce seraient toutes mes dettes payes, et la tranquillit,
l'aisance, la paisible possession de Marguerite pour de longs mois.

Mais il n'y avait que deux louis dans mon porte-monnaie. Je chassai
donc ce rve absurde en haussant les paules.

J'avais promis  Marguerite, malgr ma pauvret, de la conduire ce
soir-l aux Folies-Bergre, o de trs tranges clowns faisaient
fureur. Nous y allmes  pied, bras dessus bras dessous, pour
pargner le prix d'un fiacre, et nous passmes sous les galeries du
Palais-Royal. Marguerite n'et pas t femme si elle n'avait point
fait deux ou trois haltes devant les vitrines des bijoutiers. Elle
me montra un mince porte-bonheur orn de diamants qui excitait sa
convoitise.

--Dis donc, combien a peut-il coter, ce petit bracelet?

--Eh! eh!--rpondis-je,--une cinquantaine de louis... Pas moins.

Elle s'loigna de la vitrine, lentement, avec un long regard de
regret.

--Allons!--dit-elle,--ces joujoux-l, c'est bon pour les autres!

A ce moment prcis, par un de ces coups de pense o l'on voit
l'avenir prochain dans une lueur d'clair, je me rappelai dans tous
ses dtails l'intrigue d'curie raconte par mon camarade; je conus
une confiance absolue dans le succs de _Grain-de-Sel_; j'eus le coeur
treint par la tentation de prendre deux mille francs dans ma caisse,
d'acheter le bracelet pour Marguerite et de jouer le reste; j'imaginai
un moyen de dissimuler le vol pendant quelques jours, afin de pouvoir
restituer secrtement la somme, si je gagnais aux courses; je me vis
enfin libr de tout souci, les poches pleines d'or, venant de faire
un dner fin avec ma matresse, assis derrire elle dans l'ombre d'une
baignoire de petit thtre, et mordillant de temps en temps entre mes
lvres les frisons de cheveux qu'elle a dans le cou.

Je pensai  toutes ces choses  la fois, en une seconde, avant que
Marguerite et dtourn ses yeux de la vitrine blouissante.

Je l'entranai, lui serrant le bras, htant le pas, le coeur gonfl
et battant  coups profonds. Puis, soudain, j'eus la sensation que je
venais d'tre frapp douloureusement dans l'intrieur de mon cerveau
et je me dis:

Si je ne gagnais pas?...

Je lanai un regard oblique  celle qui m'accompagnait. Heureusement,
elle avait la tte tourne de l'autre ct, du ct des boutiques, et
elle ne vit pas mes yeux. Dans la glace d'un magasin, j'aperus avec
terreur un visage de fou qui me ressemblait.

Mais, d'un effort de volont, je redevins matre de moi.

Eh bien, quoi? Si je ne gagnais pas?... J'irais m'asseoir, le dos rond
et la tte basse, sur le banc des accuss; je tterais de la prison,
du bagne peut-tre... On n'a rien sans risque; et, en cas de malheur,
j'aurais donn du moins  cette femme qui m'avait fait son esclave
par les sens, mais dont je n'avais jamais chauff le coeur glac,
j'aurais donn  Marguerite une effrayante preuve d'amour, et elle
m'aimerait peut-tre enfin, elle souffrirait peut-tre  son tour, la
fille qu'elle tait, quand elle saurait que j'avais vol pour elle!...

Mais l'heure passe... A quoi bon raconter la tempte morale dans
laquelle a sombr mon honntet? A quoi bon dire le vol commis et mon
horrible angoisse, devant le poteau des courses, en voyant accourir
les deux chevaux furieusement fouetts par leurs jockeys, et en
entendant la foule acclamer _Sept-de-Pique_, qui venait de battre
_Grain-de-Sel_ d'une longueur de tte? On dcouvrit mon crime. Je fus
arrt, jug, condamn, mis enfin dans cette prison o j'ai subi les
pires tortures et d'o je ne sortirai que mort.

Oh! oui, les pires tortures! Pas celles du remords, je le rpte,
ni de la privation de la libert, ni de la vie en commun avec des
bandits. Oh! de bien pires, de bien pires, celles de la jalousie!...

Je n'avais jamais souffert encore de ce cruel sentiment, et
Marguerite, pendant les cinq mois que nous avions vcu ensemble,
n'avait rien fait pour me l'inspirer. Apathique et casanire, elle
restait seule au logis pendant toute la journe,--j'en avais des
preuves,--et, le soir, quand nous sortions ensemble, pas une seule
fois je n'avais surpris chez elle un de ces regards de complaisance
que la plus honnte femme, mme au bras de son mari, jette au premier
passant venu qui a l'air de la trouver  son gr. Marguerite n'tait
nullement coquette.

De plus, ce que j'avais prvu au moment o je mditais mon coup tait
arriv. Marguerite avait t profondment touche par ma coupable
action; elle y avait vu une preuve d'amour. A l'audience, elle avait
pleur des larmes sincres, s'accusant de m'avoir perdu, et, ds qu'il
lui fut permis de me visiter dans ma prison,--elle se faisait passer
pour ma soeur,--elle me montra, derrire la grille du prau, un visage
pli par le chagrin. Elle m'aimait enfin! J'en tais sr.

Je me souviens de notre premire entrevue. Nous nous regardions
tristement  travers le grillage en fer.

--Alors, tu m'aimes un peu?--lui dis-je.--C'est bien vrai?

--Plus et mieux qu'autrefois, tu le vois bien.

--Nagure, tu tais si froide pour moi, cependant!

--Ce que tu as fait m'a bien change, va!... Est-ce que je pouvais
croire que tu m'aimais  ce point-l?... Mets-moi  l'preuve.

--Il n'y en a qu'une qui me convaincrait.

--Laquelle?

--Si tu tais capable d'attendre ma libration et de me rester
fidle?...

--Je te le promets... je te le jure!

--Bah! comment vivras-tu?

--Je travaillerai.

--Toi, ma pauvre Marguerite?

--J'ai appris pour tre couturire... Tu verras.

Elle revint huit jours aprs, ta ses gants et me montra ses doigts
marqus de piqres d'aiguilles. Elle avait trouv, me dit-elle, des
confections  faire pour un magasin de nouveauts. Elle gagnait dj
quarante sous par jour, mais bientt elle deviendrait plus habile,
arriverait  trois francs.

--On peut vivre avec a,--ajouta-t-elle en souriant. Oh! sans faire
la noce, bien sr... Mais je n'y pense gure, va!... Je ne tiens plus
qu' une chose,  prsent... Faire plaisir  mon chri.

Ce nom mon chri, qu'elle me donnait autrefois avec tant
d'indiffrence, si banalement, comme elle l'avait donn, hlas!  tous
ses amants, fut prononc par elle, ce jour-l, avec l'intonation la
plus tendrement mue; et les larmes m'en vinrent aux yeux.

Que m'importaient alors la captivit, la livre d'infamie, l'ignoble
soupe mange  la mme gamelle que les sclrats, les ternelles nuits
d'insomnie sans lumire! Marguerite m'aimait; elle gagnait son pain
pour rester sage et pour m'attendre. tait-ce donc possible? Misrable
homme! j'avais commis un vol pour une femme, et j'allais avoir la
consolation, une fois ma faute expie, de me rfugier dans les bras
de cette mme femme, mais devenue tout autre, rgnre par l'amour et
par le travail, et qui serait maintenant la premire  m'empcher de
faillir, si j'en tais tent. Ah! j'tais plein de courage, prt 
subir sans une plainte la peine que j'avais mrite. Aux plus
durs moments de ma vie de prisonnier, je pensais  Marguerite, et
l'esprance m'inondait en me rchauffant, comme un puissant cordial,
et mes affreux compagnons me demandaient pourquoi j'avais l'air si
heureux et ce qui me faisait sourire.

Cet tat d'me dlicieux,--oui! moi, le condamn vtu d'une
souquenille de forat, moi  qui les gardiens disaient: Ici! comme
 un chien, j'ai vcu alors des heures dlicieuses,--cet tat d'me,
cette priode d'espoir et de rsignation, dura environ deux mois.
Pendant ce temps, Marguerite vint me voir exactement une heure
par semaine, et,  chacune de ses visites, je regardais, avec une
enivrante piti, ses yeux cerns par les veilles, ses joues que la
misre amaigrissait, ses pauvres doigts meurtris et sa robe qui se
fanait de plus en plus.

Un jour,--c'est alors que mon supplice a commenc,--elle vint avec une
robe neuve.

Tout de suite, j'eus le coeur mordu par un soupon. Mais elle me
regarda en face et me dit en souriant:

Ah! oui, tu regardes ma robe!... C'est Clotilde qui me l'a donne...
Tu sais, Clotilde, l'amie avec qui j'tais la premire fois que nous
nous sommes rencontrs... Elle a maintenant un amant qui fait des
folies pour elle. En me voyant si pauvrement vtue, elle m'a fait
cadeau de cette robe qu'elle n'avait mise que cinq ou six fois. Je
n'ai eu qu' l'arranger un peu... Elle est comme neuve, n'est-ce pas?

Ce n'tait pas vrai! Jamais, depuis que nous vivions ensemble,
Marguerite ne m'avait parl de cette Clotilde comme d'une amie.
Nagure, les deux femmes demeuraient dans le mme htel meubl,
voisinaient, allaient de compagnie dans les bals publics, voil tout.
Je me rappelais Clotilde comme une fille sans jeunesse et sans beaut,
tombe dans la misre, pouvant faire tout au plus illusion, sous le
fard,  quelque soupeur pris de vin. Une pareille crature n'avait
pu trouver un amant assez riche pour faire de telles largesses. Ce
n'tait pas vrai, et, si j'en avais dout, j'en aurais vu clater la
preuve dans les yeux que Marguerite s'efforait de tenir fixes sur
les miens, dans ses yeux o le regard semblait trembler et dont les
paupires palpitaient  coups rapides, dans ses yeux de menteuse!

Je fus sur le point de lui dire toute ma pense, d'clater en
reproches, de lui faire une scne. Mais j'eus peur qu'elle ne revnt
plus, et je me contins.

Elle continua de me parler affectueusement, me disant qu'elle gagnait
 prsent trois francs cinquante et jusqu' quatre francs par jour,
qu'elle avait trop d'ouvrage et n'y pouvait suffire, qu'elle songeait
 prendre une apprentie. Elle accumulait les mensonges, j'en avais la
certitude.

Bien que je sentisse gronder en moi un orage de douleur et de colre,
j'eus la force d'tre calme jusqu'au bout; je ne rpondis que par des
mots insignifiants  tout ce bavardage. Elle attribua sans doute
cet accs de taciturnit  ma triste situation et me quitta presque
joyeuse, s'imaginant que j'tais sa dupe.

Ainsi, Marguerite me trompait. Pendant que je subissais,  cause
d'elle, le chtiment des voleurs, elle avait pris un amant,--que
dis-je? elle se louait peut-tre  la nuit, comme autrefois, et
pour des chiffons! Je venais de lui voir une robe nouvelle, mais, la
prochaine fois,--j'en aurais pari ma main droite,--elle aurait des
gants neufs et un chapeau frais; et toutes les menteries qu'elle
venait de me dbiter n'avaient d'autre but que de me prparer 
l'apparition de ses futures toilettes. Et elle n'avait pas eu l'ide
de remettre, pour venir me voir, ses pauvres vtements, ou, si elle
y avait pens, elle n'avait pas voulu se montrer dans la rue avec une
robe use! Non! elle avait mieux aim inventer d'imbciles impostures;
elle avait probablement hauss les paules en se disant: Tant pis
pour lui, s'il ne me croit pas! Oh! la stupide, la vulgaire fille!
Et c'tait pour a que je faisais de la prison et que je m'tais
dshonor!

Mais, puisqu'elle tait capable de cette infamie, puisqu'elle ne
m'aimait pas, pourquoi revenait-elle me voir? Eh! parbleu, par niaise
sensiblerie, par btise charitable, comme elle serait alle porter des
oranges  sa portire malade  l'hpital.

Quelle honte! Elle avait piti de moi!

Je passai huit jours horribles, en roulant sans cesse toutes ces
penses dans mon esprit. Puis une terreur me saisit: Si elle ne
revenait pas, au prochain jour de visite? Et seulement alors, par la
dtresse o cette crainte me jeta, je compris combien, malgr tout,
Marguerite m'tait encore chre. Je me fis donc le serment, que j'ai
tenu, de lui dissimuler ma jalousie, de ne rien faire ni dire qui pt
trahir mes souffrances et mes soupons.

Elle revint,--oh! je l'avais pari!--elle revint avec un joli chapeau
de printemps. Elle avait complt sa toilette; son visage tait
repos, son teint plus frais. Certes! non, cette femme-l n'tait plus
dans la misre et ne gagnait plus son pain  coudre des confections
jour et nuit.

Elle eut cependant l'audace... ou la bont--qui sait? elle croyait
peut-tre bien faire--de me dire qu'elle tait trs contente, qu'elle
employait deux ouvrires; cent nouveaux mensonges. Je feignis de m'en
rjouir avec elle, et, donnant  ma voix l'accent le plus caressant,
je la priai d'ter son gant et d'appuyer sa main sur le grillage
qui nous sparait, afin que je pusse la toucher de mes lvres. Elle
m'obit, et en baisant sa main je vis qu'il n'y avait plus de piqres
d'aiguilles au bout de ses doigts...

Mais la demie d'aprs onze heures vient de sonner  l'horloge de la
prison.

Mon bout de cire sera bientt consum.

Htons-nous.

Si le temps ne me manquait pas, j'aurais eu pourtant une atroce
satisfaction  analyser ici toutes les angoisses que j'ai souffertes
et qui se peuvent rsumer dans ces deux mots dont l'accouplement
fait frmir: un prisonnier jaloux! Oui! j'aurais une joie de damn 
dcrire par le menu les supplices que m'infligea Marguerite,  chaque
nouvelle visite. Il en est un, surtout... Oh! celui-l, je veux le
dire, car il fut le plus cruel de tous.

Ce jour-l, en attendant l'arrive de ma matresse, j'avais essay de
me persuader que j'tais trop incrdule, qu'il n'tait pas impossible,
aprs tout, qu'une femme gagnt assez largement sa vie pour s'acheter
quelques nippes. Un dtail, mme, qui m'tait subitement revenu  la
mmoire, m'avait presque rassur. Jamais Marguerite, qui ne craignait
pas de se montrer  moi en toilette neuve,--en y rflchissant,
c'tait peut-tre une preuve de son innocence,--jamais Marguerite
ne portait le moindre bijou. Le bracelet jadis achet par moi avec
l'argent du vol, et qu'elle avait tenu  restituer honntement au
moment du procs, tait le seul joyau qu'elle et jamais possd.
Jusque-l, trs pauvre fille, mais ayant horreur du faux, du toc,
comme elle disait avec un dgot singulier, elle ne s'tait jamais
pare de la plus modeste bijouterie, et ses oreilles n'taient mme
pas perces. Le souvenir de cette dernire particularit me touchait
profondment.

Parbleu! je me rappelais quand mme que, si je ne voyais point de
bagues  ses doigts, je n'y retrouvais pas non plus, depuis quelque
temps, les traces du travail. Je me disais bien aussi qu'elle pouvait
avoir accept des parures et ne pas les mettre pour venir me voir.
Mais, ce jour-l, j'tais dispos  la bienveillance, je voulais
me convaincre d'injustice, et, dans les mille suppositions qui me
traversaient l'esprit, je ne m'arrtais qu' celles qui pouvaient tre
favorables  Marguerite.

Elle arriva  l'heure exacte, selon son habitude, et moi, en
l'apercevant de loin,  travers le grillage, je sentis pour la
premire fois se dissiper mes soupons. Mais quand je fus plus prs
d'elle,--oh! l'ironie mchante des pressentiments!--tout de suite, au
premier regard, je vis  ses oreilles deux petites cicatrices encore
fraches!... Elle avait des bijoux,  prsent, cette femme qui n'en
voulait porter que de vrais et  qui je n'avais pu en payer qu'avec
de l'argent vol! Elle se mettait aux oreilles des perles fines ou des
diamants, et, certainement, elle croyait faire preuve de dlicatesse
en m'en pargnant la vue!...

C'est depuis ce jour-l, c'est depuis qu'il ne m'est plus permis de
conserver le moindre doute sur la trahison de Marguerite, que je songe
 me tuer. Il y a de longs jours que ce devrait tre fait. Mais quoi!
on est lche, on a peur de la mort, et puis... et puis, il faut bien
le dire, j'aime toujours cette femme, et, la nuit, sur mon grabat de
dtresse, je me tords dans des rves qu'elle hante. Oh! j'ai eu toutes
les faiblesses! J'ai song  la reprendre quand mme, telle qu'elle
est redevenue; j'ai song  accepter tous les partages, toutes les
abjections. Je me suis moqu de moi-mme, j'ai raill ma jalousie: Tu
es bien scrupuleux, dis donc, pour un voleur! Mais c'est plus fort
que moi. La pense qu'elle m'a tromp, qu'elle s'est vendue  un homme
ou  plusieurs pendant tout le temps que je suis rest en prison, en
prison  cause d'elle, me rend furieux... me fait voir rouge!...

Oui! comme je le disais en commenant cet crit, je pourrais, demain
matin, djeuner avec elle dans notre petite chambre, auprs de la
fentre d'o l'on voit le grand jardin d'automne et les beaux arbres
dors. Oui! ce serait dlicieux... Mais si j'apercevais alors, dans
les cendres du foyer, le bout de cigare de son monsieur de la
veille, je serais capable de prendre un couteau sur la nappe et de le
lui planter dans le coeur.

Je ne veux pas devenir un meurtrier. C'est bien assez d'tre un
voleur. Il vaut mieux mourir...

Mourir sans rancune contre elle, en me disant que ce qui est arriv
tait invitable, et qu'elle a t sincre, en somme, qu'elle m'a mme
peut-tre un peu aim, le jour o elle me fit cette promesse qu'elle
n'a pas eu la force de tenir.

Adieu, Marguerite! Tu n'es pas mauvaise au fond, et en lisant ceci, tu
pleureras un instant, je le crois. Mais tout s'oublie, et plus tard,
quand un de tes amants de rencontre s'amusera  te faire raconter ta
vie, tu seras vaniteuse comme toutes tes pareilles, va! Tu sauteras,
pieds nus, hors du lit, pour aller chercher ces feuillets dans le
tiroir du haut de ta commode o tu serres ton jeu de cartes et tes
reconnaissances du Mont-de-Pit, et, aprs t'tre recouche, tu feras
lire ma confession  ton hte d'une nuit, toute fire de lui prouver
qu'un malheureux homme s'est tu pour toi.

Ah! ah! Minuit sonne... Mon rat de cave va s'teindre. J'ai dj roul
en corde le drap de mon lit, et le barreau de la lucarne est solide...
Du courage, et finissons-en!




Fille de Tristesse



Avant de devenir clbre en un jour,--le jour du vernissage d'il y a
trois ans, o tout Paris devint amoureux de sa dlicieuse _Musicienne
des rues_,--le peintre Michel Gurard a connu la dure misre.

Sa mre, son admirable mre, qui n'a pas dout une minute de la
vocation de son fils et qui est morte avec la fiert de le voir class
parmi les jeunes matres de l'cole moderne, a vcu tout prs de
lui les terribles annes d'preuve, le consolant de sa tendresse,
le fortifiant de son courage. Aussi, Michel, qui s'est vanoui de
douleur, le jour de l'enterrement, au bord de la fosse ouverte, dans
le cimetire Montmartre, ne prononce jamais ce mot: ma mre, sans
que sa voix tremble d'motion, et le souvenir de la bonne et vaillante
femme veille toujours, auguste et sacr, dans sa mmoire, comme une
lampe de sanctuaire.


Michel avait vingt ans  peine et travaillait depuis dix-huit mois
seulement dans l'atelier de Grme,  l'cole des Beaux-Arts, lorsque
mourut subitement son pre, l'honnte caissier de la _Salamandre_,
compagnie d'assurances contre l'incendie, d'une mdiocre importance.
La place tait modeste, et le bonhomme ne laissait  sa veuve qu'une
insignifiante pargne. La _Salamandre_, en souvenir de l'intgre
et ancien serviteur, offrit  Mme Gurard, pour son fils, une place
convenable dans les bureaux de la Compagnie. Le jeune homme l'et
accepte par dvouement pour sa mre; mais celle-ci refusa le
sacrifice.

--Non!--dit-elle, en serrant longuement le grand garon contre son
coeur et en le baisant sur sa belle chevelure noire, toujours si
sauvagement emmle,--non! mon garon, fais de la peinture, puisque
c'est ton ide... Nous vivrons comme nous pourrons..

Et l'on vcut comme on put, c'est--dire fort mal, tout en haut
de Montmartre, non loin du moulin ruin,--dgnr depuis en
guinguette,--au cinquime tage d'une maison neuve, construite en boue
et en crachats, mais d'o l'on voyait l'immense Paris comme dans un
panorama, avec ses tours, ses flches et ses dmes, et l-bas, l-bas,
son enceinte de collines, grises dans la brume.

Michel n'avait l qu'un vaste atelier et une sorte de cellule sans
feu, o logeait Mme Gurard. Ds le matin,--oh! la pauvre maman en
bonnet de servante!--elle venait tout ranger dans l'atelier, allumait
le pole, nettoyait les brosses, cachait le lit de sangle de son fils
derrire un paravent, puis elle disparaissait, le laissant travailler
tranquillement toute la journe. A peine l'entendait-il, de temps
 autre, invisible et prsente comme un gnie familier, remuer les
cendres de sa chaufferette dans sa petite chambre, ou souffler le feu
pour faire cuire le dner, dans l'troite cuisine. C'est l que le
fils et la mre faisaient des repas de poupe sur une petite table de
bois blanc, et l'on y tait bien, en Dcembre, prs de la chaleur du
fourneau.

Michel buchait comme un manoeuvre pour gagner le pain du jour, de
la semaine, du mois. Il bclait--de grand matin, en t, le soir  la
lampe, l'hiver--des dessins sur bois pour les publications illustres,
et la maman Gurard faisait des prodiges d'conomie pour que son
fils et de quoi payer les modles et peindre d'aprs nature, toute
l'aprs-midi.

Il y eut de mauvais jours, de trs mauvais jours. Depuis longtemps,
les six couverts, la pince  sucre et la bote  couteaux  manches
d'argent avaient t vendus afin d'acquitter une note du marchand
de couleurs. Quelquefois, pour acheter le dner,--c'est tonnant, ce
qu'un morceau de veau rti reprsente de djeuners froids, et l'on ne
s'imagine pas tout l'avenir qu' le reste d'un pot-au-feu transform
en rata et en vinaigrette!--quelquefois, il fallait engager les autres
dbris du luxe bourgeois de jadis, tels que la montre d'or en forme de
bassinoire, qui avait d tre  la mode sous le Consulat, ou mme la
broche encadre de petits grenats dans laquelle miroitait, au cou
de la veuve, le daguerrotype de feu M. Gurard. La brave maman
connaissait, hlas! le chemin du Mont-de-Pit, et il y avait souvent
une ou deux reconnaissances sous le sujet en bronze de la pendule,
qui reprsentait une jeune personne embrassant avec dsespoir le mt
d'une barque en dtresse.

Les Gurard taient donc trs pauvres; mais, comme beaucoup de
pauvres, ils trouvaient encore moyen de faire la charit.

Sur le mme palier qu'eux, dans une affreuse mansarde carrele,
logeait une pauvre ouvrire avec sa petite fille.

La femme, que les gens de la maison appelaient tous: c'te pauv'
Sidonie, n'avait jamais t marie. Elle avait eu sa petite fille
 dix-huit ans, ge o elle avait t presque jolie,--oh! une saison
seulement, juste le temps d'tre trompe et abandonne par un vaurien,
et de perdre sa fracheur et sa sant dans une couche laborieuse;--et
depuis, elle avait toujours trim pour gagner sa vie et pour lever
son enfant. A trente ans, c'te pauv' Sidonie avait le dos vot, les
tempes grises, et il lui manquait trois dents par devant. Elle tait
trs courageuse, trs honnte, et faisait des journes  n'importe
quel prix.

La petite fille, nomme Fernande, avait l'air d'une bohmienne: un
teint de citron mr, de longues mches de cheveux noirs et crps, et
des yeux qui lui faisaient le tour de la tte, comme on dit dans les
faubourgs.

Michel, l'ayant vue jouer dans l'escalier, la trouva gentille, la fit
poser pour un bout d'tude, et la maman Gurard la prit en amiti.

Cela faisait de la peine  l'excellente femme de voir cette jolie
enfant polissonner dans la cour,--car sa mre revenait tard de
son travail et l'cole primaire fermait  quatre heures,--ou mme
quelquefois jouer  la main chaude sur le trottoir avec les deux
gamins du savetier d'en bas, celui qui fredonnait, tout en martelant
son cuir:

  _On les guillotinera_,
  _Ces cochons d'propritaires_.
  _On les guillotinera_,
  _Et le peuple sourira_.

Mme Gurard sduisit donc la petite Fernande au moyen de quelques
tartines de confitures. L'enfant venait chez les Gurard  la sortie
de l'cole; la veuve lui faisait apprendre et rciter sa leon du
lendemain, puis la laissait jouer dans l'atelier de Michel, qu'elle
amusait, et qui crayonna d'aprs elle vingt croquis.

Fernande trouvait l bien des douceurs. On la retenait souvent 
dner, et, si maigre que ft la cuisine des Gurard, elle l'tait
moins que celle de c'te pauv' Sidonie. La vieille maman avait
dcouvert, un jour, dans sa modeste garde-robe, une jupe encore trs
prsentable, et y avait taill pour la petite un costume qui, ma foi!
avait l'air presque neuf. Une fois mme que Fernande tait revenue
avec la croix et avait t premire en gographie,-- quoi diable a
pouvait-il lui servir de si bien dessiner sur le tableau noir la ligne
du partage des eaux?--maman Gurard, enchante, avait fait cadeau
 l'enfant d'une mchante paire de boucles d'oreilles, que la bonne
femme conservait en souvenir de sa premire communion.

Bref, les Gurard taient en train d'adopter tout doucement la petite
fille, quand c'te pauv' Sidonie, en retard de deux termes, fut assez
brutalement congdie de la maison et s'en alla demeurer trs loin,
aux Amandiers. Elle emmena naturellement Fernande, qui fit ses adieux
aux bons voisins, le coeur gros et les yeux rouges, mais qui ne revint
jamais les voir, malgr ses promesses, et qu'on finit par oublier.

Le temps passa. Michel Gurard obtint ses premiers succs au Salon et
commena  gagner quelque argent. Oh! pas beaucoup. Les toiles o ce
peintre aime  fixer les types populaires sont empreintes d'une posie
svre et mlancolique qui inquitera toujours le bourgeois, et bien
que tous les vrais artistes considrent Gurard comme un matre, les
amateurs opulents n'auront jamais un got bien vif pour ces pres
tableaux, o la vie des pauvres est peinte par un pauvre.

Cependant, Michel exposa sa _Musicienne des rues_,  laquelle le jury,
peu sympathique jusque-l, ne put s'empcher de dcerner une premire
mdaille. La gravure popularisa en peu de temps cette dolente et
maigre figure de jeune fille, ouvrant, pour chanter, une bouche si
pure, et jouant du violon avec un geste si gracieux et si naturel.
Maman Gurard, dj bien malade, eut la joie de lire, ses lunettes sur
le nez, dans le lit d'o elle ne devait pas se relever, les articles
des journaux qui salurent en termes enthousiastes la gloire naissante
de son fils. Enfin, Michel Gurard eut, dans l'art contemporain, sa
place lgitime, mais sans devenir pour cela beaucoup plus riche.

Or, deux ans aprs la mort de sa mre,--nous avons dit quel pieux et
ardent souvenir il lui gardait,--Michel fut invit  un dner qu'un de
ses amis, un prix de Rome partant pour la Villa Mdicis, offrait chez
Foyot  quelques camarades d'atelier.

Michel--il allait avoir trente ans, et son deuil rcent avait
encore augment sa gravit naturelle--tomba au milieu d'une bande de
tapageurs, tous plus jeunes que lui, aux allures de rapins, qui, aprs
le chablis et les hutres, taient griss dj par leurs blagues et
leurs clats de rire. Au dessert, ces artistes, qui avaient tous dans
l'esprit un idal lev ou tout au moins un got dlicat, rivalisrent
de cyniques propos; et un grand diable de sculpteur ayant cri qu'il
y avait, depuis quelques jours, de jolies dbutantes dans un mauvais
lieu du quartier Latin,  deux pas de l, la bte sensuelle qui dort
au fond de chaque homme se rveilla tout  coup chez ces jeunes gens,
et l'on se mit  hurler: Allons chez Dolors!... Allons voir ces
dames!

Michel aurait bien voulu s'esquiver. Tant de brutalit lui rpugnait,
et il avait bu modrment. Pourtant, par faiblesse, pour faire comme
tout le monde, craignant les railleries peut-tre, il suivit les
camarades.

--Bah!--se dit-il,--j'en serai quitte pour payer quelques bouteilles
de bire.

Un quart d'heure aprs, toute la bande, aprs avoir gravi un troit et
sordide escalier, pntrait dans le salon de Mme Dolors, o sept
ou huit malheureuses, en parures obscnes et ridicules, casques
d'normes chevelures, taient vautres sur un divan circulaire. Elles
salurent les nouveaux venus d'un bonsoir, messieurs, chant par un
choeur de voix tranardes et indiffrentes, et Michel, entr derrire
les autres, fut tout d'abord coeur par une bouffe chaude o se
combinaient les odeurs du tabac, du gaz, de la parfumerie grossire et
de la chair de femme au rabais.

Tout de suite, on dboucha les cruchons, et l'un des jeunes gens
se mit au piano. L'orgie  prix fixe commenait avec sa btise
accoutume.

Michel, absolument dgot, s'tait assis dans un coin du salon,
encombr par tant de monde. Il tait content d'tre oubli l et
fumait cigarette sur cigarette.

Soudain, il sentit une main se poser sur son paule.

--Eh bien, monsieur Michel, vous ne me reconnaissez pas? lui demanda
tout bas une voix rauque, une voix de vieille femme.

Michel se retourna et regarda la fille qui venait de s'asseoir,  ct
de lui, sur le canap. Elle devait avoir vingt ans tout au plus. Trs
brune, son souple corps serr dans un troit peignoir de satin jaune,
quatre grosses pingles de cuivre piques dans sa chevelure terne et
presque laineuse comme celle d'une femme de couleur, cette fille avait
de grands yeux charbonns, et n'aurait pas manqu de beaut, sans son
ignoble maquillage et l'expression de dgot et de fatigue qui fixait
sur sa bouche la grimace de quelqu'un qui va vomir.

--J'ai vu cette figure-l quelque part, fut la premire sensation de
Michel en considrant cette malheureuse. Mais o?... quand l'avait-il
vue?

--Comment,--reprit-elle de sa voix casse,--vous ne vous rappelez
pas?... Il y a dix ans... l-haut...  Montmartre... la petite
Fernande?...

Michel faillit jeter un cri.

Il la reconnaissait maintenant. Oui! la jolie petite fille que sa
pauvre sainte femme de vieille maman avait fait sauter sur ses genoux
et cette crature perdue, qui sentait le vice et la pommade, c'tait
bien la mme personne. Elle le regardait d'un air mu et craintif;
l'eau d'une larme retenue faisait briller ses yeux cerns au crayon
noir, et sa bouche, sa navrante bouche tordue comme par une nause,
essayait piteusement de sourire.

--Vous!... vous ici!...--balbutia l'artiste, suffoqu par
l'pouvantable surprise.

--Depuis deux mois,--rpondit la fille publique, que le cri de douleur
de Michel avait fait rougir sous son fard.--Mais je ne dois rien vous
cacher,  vous, monsieur Michel... Je fais la vie depuis cinq ans
dj... C'est bien vilain, n'est-ce pas? Pourtant, si vous saviez,
vous m'excuseriez peut-tre un peu. L-bas, aux Amandiers, o nous
sommes alles loger, ma mre et moi, en quittant Montmartre, personne
ne s'est plus occup de moi. Maman tait toujours dehors pour ses
journes; moi, je faisais comme avant, je courais dans la rue avec
les gamins,  la sortie de la classe, et voil, je suis devenue une
voyoute. A quinze ans,--maman venait de mourir  Lariboisire et
j'tais apprentie brunisseuse,--un mauvais garnement m'a dbauche
tout  fait... Mais c'est toujours la mme chose. A quoi bon vous
raconter mon histoire? J'en suis arrive o vous voyez. C'est fini,
n'en parlons plus... Mais je tiens  vous dire une chose, puisque
je vous retrouve, c'est que les seuls bons moments de ma vie,--vous
entendez bien, monsieur Michel!--de toute ma vie, sont ceux que j'ai
passs dans votre atelier, quand vous me promettiez deux sous pour me
faire bien tenir la pose, ou quand votre mre...

Mais elle s'interrompit brusquement et cacha son visage entre ses
mains.

--Oh! j'ai honte... Je n'ose pas parler d'elle ici!

Michel eut le coeur remu de piti. Il prit Fernande par ses deux
poignets chargs de grossiers porte-bonheur en plaqu, lui carta les
mains de la figure et la regarda tristement.

--Tant pis,--reprit-elle avec hsitation...--tant pis! Faut que vous
me donniez de ses nouvelles.

--Elle est morte,--dit le peintre.--Je l'ai conduite au cimetire
Montmartre, il y a deux ans.

--Morte!... C'est vrai, pourtant, voil dix ans de passs depuis
ce temps-l, et elle tait dj bien malade, bien affaiblie... Quel
chagrin vous avez d avoir!... Morte!... Je sais bien que je n'aurais
jamais pu la revoir... Une femme comme moi!... Mais,  mon premier
jour de sortie, j'irai lui porter une couronne... Vous voulez bien,
dites?... Les morts, a sait tout, a doit comprendre les choses et
tre indulgent... Vous me croirez si vous voulez, monsieur Michel. Je
suis la dernire des dernires; mais je n'ai jamais oubli comme on a
t bon pour moi, l-haut,  Montmartre... Et, vous savez, les boucles
d'oreilles de petite fille qu'elle m'avait donnes?...

--Eh bien?--s'cria le jeune homme, saisi d'horreur  la pense que
ce souvenir de sa mre pouvait tre dans ce lieu d'infamie, entre les
mains d'une prostitue.

--Eh bien, du moment o je n'ai plus t sage, a m'a gne de les
conserver... Et, un jour que je passais devant une glise, je suis
entre et je les ai jetes dans le tronc des pauvres... J'ai bien
fait, pas vrai?

En prononant ces mots, l'horrible voix de Fernande tait devenue
presque douce. Michel sentit deux larmes lui brler les paupires.

--Voyons,--dit-il tout tremblant, voyons, ma pauvre fille, quand
on est encore capable d'un sentiment aussi dlicat, tout n'est pas
perdu... Pourquoi n'essayeriez-vous pas de sortir d'ici, de vivre
autrement?...

Mais Fernande eut encore une fois son lugubre sourire.

--La chemise que j'ai sur le corps n'est pas 
moi,--rpondit-elle,--et je dois trois cents francs  la patronne...
Allez! monsieur Michel, quand le vice vous prend une bonne fois, il
vous tient ferme... Merci du bon conseil, tout de mme, mais c'est
impossible... Et puis, vivre tranquille, travailler? Est-ce que je
pourrais?...

En ce moment, une forte voix de femme cria derrire une portire 
demi releve:

Rsda! on a besoin de toi au petit salon.

Fernande s'tait leve, d'un coup, mcaniquement.

--Tenez! voil qu'on me demande,--dit-elle au peintre, en reprenant
sa voix de vieille et avec un regard dur, presque mchant.--Ici, je
m'appelle Rsda... Adieu, monsieur Michel, a m'a fait de la peine de
vous revoir, et j'en ai pourtant assez comme a, de la peine! Adieu,
ne pensez plus  moi, ou si vous y pensez, souhaitez-moi une bonne
fluxion de poitrine, qui me retrousse en deux jours.

Elle disparut, et Michel, profitant du dsordre,--ses compagnons
valsaient en ce moment avec les femmes,--gagna vivement l'escalier,
puis la porte de la rue, et respira avec un grand soupir l'air froid
et pur de la nuit.

Mais cette rencontre lui laissa, pendant les jours qui suivirent, un
souvenir continuel, importun. Il ne pouvait chasser de son esprit la
lamentable apparition de Fernande.

Elle se dressa devant lui, plus obsdante encore, quand il alla
visiter la tombe de sa mre; car il trouva, pose sur la pierre
funraire, une couronne d'immortelles toute frache, sans inscription.
La misrable Fernande avait tenu parole et avait apport cet hommage 
la seule femme qui et t douce pour son enfance abandonne,  celle
qui l'et sauve peut-tre, sans les circonstances, et et fait d'elle
une honnte fille tout comme une autre.

--Qu'est-ce que ferait ma vieille bonne femme de mre, si elle vivait
encore?--se disait Michel, en sortant du cimetire.--Cette malheureuse
a beau dire, sa vie est un enfer et lui fait horreur. Voyons! pour
payer sa dette, pour lui mettre dans la main de quoi louer et meubler
une chambre, chercher du travail, se retourner enfin, un billet de
mille francs suffirait. Justement, Goldsmith, l'amricain, me donne
trois mille francs, lundi prochain, pour les deux petits tableaux
qu'il vient de m'acheter. Eh bien, il y aura un billet de mille pour
tirer Fernande de l'gout... Tant pis! j'en verrai la farce... et je
suis sr que maman approuve.

Le lundi suivant, ds que le peintre eut touch son argent, il sauta
dans un fiacre et se fit conduire au mauvais lieu, o il entra, la
tte haute, en plein jour, devant les passants. Ah! les passants, les
autres!... Il s'en moquait un peu. Il avait sa conscience pour lui, le
brave garon.

--Qui demandez-vous?--lui dit une horrible vieille, qui vint  sa
rencontre sur l'escalier.

--Fernande...

--Fernande?... Ah! oui, Rsda... Elle n'est plus ici... Mais je vais
appeler ces dames.

--Non... Savez-vous o elle est  prsent? C'est  elle que j'ai
affaire.

--Dans ce cas, joli brun, faut en faire votre deuil. Vous ne la
trouverez plus, ici ni ailleurs. Elle s'est jete  l'eau mercredi
dernier.

--Elle s'est tue! dit Michel, qui eut froid dans le coeur.

Et il se rappela soudain que c'tait prcisment le mercredi
d'auparavant, qu'il avait trouv sur la tombe de sa mre une couronne
d'immortelles, toute frache.

--Oui, mercredi,--reprit la vieille.--C'tait son jour de sortie.
Elle n'est pas rentre le lendemain matin, et nous avons cru d'abord
qu'elle tirait une borde. Mais la Picarde, qui sort le vendredi et
qui a le got d'aller  la Morgue, a tout de suite reconnu Rsda sous
le robinet.

Michel s'enfuit, effar, et se fit conduire chez lui. Son atelier, o
tombait, par le grand chssis, la lumire grise d'une aprs-midi de
Dcembre, ne lui avait jamais paru si triste. Il s'assit devant un
tableau commenc, prit machinalement sa palette, son appui-main, son
paquet de brosses, puis resta l, immobile. Il ne pensait  rien, se
rptait tout bas,  chaque instant: Elle s'est tue, tout de mme!
Il avait l'estomac brouill et le cerveau vide.

Enfin, voyant qu'il ne pourrait pas travailler, il saisit au
hasard--comme il le faisait souvent--quatre ou cinq de ses vieux
albums, se jeta sur son canap et les feuilleta d'un doigt distrait.
Mais il se trouva que c'taient prcisment ses albums du temps qu'il
demeurait  Montmartre, et voil qu'il reconnaissait ses anciens
croquis d'aprs la petite Fernande... Il y en avait d'informes,
presque des caricatures, o elle ressemblait dj--chose cruelle!--
une femme,  la femme qu'il avait retrouve. Mais, dans la plupart
de ces rapides dessins, comme elle tait gentille, cette enfant du
peuple, avec ses gros souliers, sa jupe trop courte et ses cheveux
crpus dbordant de son petit bguin! Un croquis surtout, le plus
pouss, le meilleur  coup sr, arrta longtemps les regards de
l'artiste. Il reprsentait Mme Gurard assise dans un fauteuil, et en
train de dvider un cheveau de laine tendu sur les mains de la petite
Fernande, debout auprs d'elle. C'tait charmant. La vieille maman
attentive  sa besogne, l'enfant toute droite, trs sage, levant ses
poignets et ayant soin de bien tenir ses deux mains en face l'une de
l'autre. Une scne simple et intime, d'une grce nave  la Chardin.

Devant cette page d'album, Michel s'abandonna  la rverie. Dire qu'il
s'en tait fallu de si peu que sa mre adoptt tout  fait la pauvre
petite! Quelques mois de plus, et maman Gurard n'aurait pas pu s'en
sparer. C'te pauv' Sidonie aurait volontiers cd sa fille  la
vieille dame, elle qui, avec ses journes et les secours du bureau de
bienfaisance, pouvait  peine joindre les deux bouts. L'enfant aurait
grandi dans ce milieu honnte, serait devenue une belle jeune fille.
Belle! Elle l'tait encore, dans son infamie! Un jour, Michel--il
n'avait que dix ans de plus qu'elle, aprs tout!--se serait
aperu qu'il l'aimait, et maman Gurard aurait peut-tre eu des
petits-enfants  son lit de mort... Au lieu de cela, la petite
Fernande avait vcu dans l'ordure, tait morte par le suicide, et,
 cette heure, elle tait peut-tre encore l-bas, dans la sinistre
halle aux cadavres, sous le robinet, comme avait dit l'affreuse
vieille!

Et, rvant  tout cela, Michel se sentit si triste, si solitaire, il
trouva le monde si mal fait, la vie si impitoyable, que, n'y tenant
plus, il jeta l'album  travers l'atelier, se laissa tomber sur le
canap, la face dans ses mains, et se mit  sangloter comme une bte.




Les Sabots du petit Wolff

CONTE DE NOL



Il tait une fois,--il y a si longtemps que tout le monde a oubli
la date,--dans une ville du nord de l'Europe,--dont le nom est si
difficile  prononcer que personne ne s'en souvient,--il tait une
fois un petit garon de sept ans, nomm Wolff, orphelin de pre et
de mre, et rest  la charge d'une vieille tante, personne dure et
avaricieuse, qui n'embrassait son neveu qu'au Jour de l'An et qui
poussait un grand soupir de regret chaque fois qu'elle lui servait une
cuelle de soupe.

Mais le pauvre petit tait d'un si bon naturel qu'il aimait tout de
mme la vieille femme, bien qu'elle lui ft grand peur et qu'il ne pt
regarder sans trembler la grosse verrue, orne de quatre poils gris,
qu'elle avait au bout du nez.

Comme la tante de Wolff tait connue de toute la ville pour avoir
pignon sur rue et de l'or plein un vieux bas de laine, elle n'avait
pas os envoyer son neveu  l'cole des pauvres; mais elle avait
tellement chican, pour obtenir un rabais, avec le magister chez qui
le petit Wolff allait en classe, que ce mauvais pdant, vex d'avoir
un lve si mal vtu et payant si mal, lui infligeait trs souvent,
et sans justice aucune, l'criteau dans le dos et le bonnet d'ne, et
excitait mme contre lui ses camarades, tous fils de bourgeois cossus,
qui faisaient de l'orphelin leur souffre-douleur.

Le pauvre mignon tait donc malheureux comme les pierres du chemin
et se cachait dans tous les coins pour pleurer, quand arrivrent les
ftes de Nol.

La veille du grand jour, le matre d'cole devait conduire tous ses
lves  la messe de minuit et les ramener chez leurs parents.

Or, comme l'hiver tait trs rigoureux, cette anne-l, et comme,
depuis plusieurs jours, il tait tomb une grande quantit de neige,
les coliers vinrent tous au rendez-vous chaudement empaquets et
emmitoufls, avec bonnets de fourrure enfoncs sur les oreilles,
doubles et triples vestes, gants et mitaines de tricot et bonnes
grosses bottines  clous et  fortes semelles. Seul, le petit Wolff
se prsenta grelottant sous ses habits de tous les jours et des
dimanches, et n'ayant aux pieds que des chaussons de Strasbourg dans
de lourds sabots.

Ses mchants camarades, devant sa triste mine et sa dgaine de paysan,
firent sur son compte mille rises; mais l'orphelin tait tellement
occup  souffler sur ses doigts et souffrait tant de ses engelures,
qu'il n'y prit pas garde.--Et la bande de gamins, marchant deux par
deux, magister en tte, se mit en route pour la paroisse.

Il faisait bon dans l'glise, qui tait toute resplendissante de
cierges allums; et les coliers, excits par la douce chaleur,
profitrent du tapage de l'orgue et des chants pour bavarder 
demi-voix. Ils vantaient les rveillons qui les attendaient dans leurs
familles. Le fils du bourgmestre avait vu, avant de partir, une oie
monstrueuse, que des truffes tachetaient de points noirs comme un
lopard. Chez le premier chevin, il y avait un petit sapin dans une
caisse, aux branches duquel pendaient des oranges, des sucreries
et des polichinelles. Et la cuisinire du tabellion avait attach
derrire son dos, avec une pingle, les deux brides de son bonnet, ce
qu'elle ne faisait que dans ses jours d'inspiration, quand elle tait
sre de russir son fameux plat sucr.

Et puis, les coliers parlaient aussi de ce que leur apporterait
le petit Nol, de ce qu'il dposerait dans leurs souliers, que tous
auraient soin, bien entendu, de laisser dans la chemine avant d'aller
se mettre au lit;--et dans les yeux de ces galopins, veills comme
une poigne de souris, tincelait par avance la joie d'apercevoir, 
leur rveil, le papier rose des sacs de pralines, les soldats de plomb
rangs en bataillon dans leur bote, les mnageries sentant le bois
verni et les magnifiques pantins habills de pourpre et de clinquant.

Le petit Wolff, lui, savait bien, par exprience, que sa vieille
avare de tante l'enverrait se coucher sans souper; mais, navement, et
certain d'avoir t, toute l'anne, aussi sage et aussi laborieux que
possible, il esprait que le petit Nol ne l'oublierait pas, et il
comptait bien, tout  l'heure, placer sa paire de sabots dans les
cendres du foyer.

La messe de minuit termine, les fidles s'en allrent, impatients du
rveillon, et la bande des coliers, toujours deux par deux et suivant
le pdagogue, sortit de l'glise.

Or, sous le porche, assis sur un banc de pierre surmont d'une niche
ogivale, un enfant tait endormi, un enfant couvert d'une robe de
laine blanche, et pieds nus, malgr la froidure. Ce n'tait point un
mendiant, car sa robe tait propre et neuve, et, prs de lui, sur
le sol, on voyait, lis dans une serge, une querre, une hache, une
bisaigu, et les autres outils de l'apprenti charpentier. clair par
la lueur des toiles, son visage aux yeux clos avait une expression
de douceur divine, et ses longs cheveux boucls, d'un blond roux,
semblaient allumer une aurole autour de son front. Mais ses pieds
d'enfant, bleuis par le froid de cette nuit cruelle de Dcembre,
faisaient mal  voir.

Les coliers, si bien vtus et chausss pour l'hiver, passrent
indiffrents devant l'enfant inconnu; quelques-uns mme, fils des plus
gros notables de la ville, jetrent sur ce vagabond un regard o se
lisait tout le mpris des riches pour les pauvres, des gras pour les
maigres.

Mais le petit Wolff, sortant de l'glise le dernier, s'arrta tout mu
devant le bel enfant qui dormait.

--Hlas!--se dit l'orphelin,--c'est affreux! ce pauvre petit va sans
chaussures par un temps si rude... Mais, ce qui est encore pis, il
n'a mme pas, ce soir, un soulier ou un sabot  laisser devant lui,
pendant son sommeil, afin que le petit Nol y dpose de quoi soulager
sa misre!

Et, emport par son bon coeur, Wolff retira le sabot de son pied
droit, le posa devant l'enfant endormi, et, comme il put, tantt
 cloche-pied, tantt boitillant et mouillant son chausson dans la
neige, il retourna chez sa tante.

--Voyez le vaurien!--s'cria la vieille, pleine de fureur au retour
du dchauss.--Qu'as-tu fait de ton sabot, petit misrable?

Le petit Wolff ne savait pas mentir, et bien qu'il grelottt de
terreur en voyant se hrisser les poils gris sur le nez de la mgre,
il essaya, tout en balbutiant, de conter son aventure.

Mais la vieille avare partit d'un effrayant clat de rire.

--Ah! monsieur se dchausse pour les mendiants! Ah! monsieur
dpareille sa paire de sabots pour un va-nu-pieds!... Voil du
nouveau, par exemple!... Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je vais
laisser dans la chemine le sabot qui te reste, et le petit Nol
y mettra cette nuit, je t'en rponds, de quoi te fouetter  ton
rveil... Et tu passeras la journe de demain  l'eau et au pain
sec... Et nous verrons bien si, la prochaine fois, tu donnes encore
tes chaussures au premier vagabond venu!

Et la mchante femme, aprs avoir donn au pauvre petit une paire de
soufflets, le fit grimper dans la soupente o se trouvait son galetas.
Dsespr, l'enfant se coucha dans l'obscurit et s'endormit bientt
sur son oreiller tremp de larmes.

Mais, le lendemain matin, quand la vieille, rveille par le froid
et secoue par son catarrhe, descendit dans sa salle basse,--
merveille!--elle vit la grande chemine pleine de jouets tincelants,
de sacs de bonbons magnifiques, de richesses de toutes sortes; et,
devant ce trsor, le sabot droit, que son neveu avait donn au petit
vagabond, se trouvait  ct du sabot gauche, qu'elle avait mis l,
cette nuit mme, et o elle se disposait  planter une poigne de
verges.

Et, comme le petit Wolff, accouru aux cris de sa tante, s'extasiait
ingnument devant les splendides prsents de Nol, voil que de grands
rires clatrent au dehors. La femme et l'enfant sortirent pour savoir
ce que cela signifiait, et virent toutes les commres runies autour
de la fontaine publique. Que se passait-il donc? Oh! une chose bien
plaisante et bien extraordinaire! Les enfants de tous les richards
de la ville, ceux que leurs parents voulaient surprendre par les plus
beaux cadeaux, n'avaient trouv que des verges dans leurs souliers.

Alors, l'orphelin et la vieille femme, songeant  toutes les richesses
qui taient dans leur chemine, se sentirent pleins d'pouvante.
Mais, tout  coup, on vit arriver M. le cur, la figure bouleverse.
Au-dessus du banc plac prs la porte de l'glise,  l'endroit mme
o, la veille, un enfant, vtu d'une robe blanche et pieds nus, malgr
le grand froid, avait pos sa tte ensommeille, le prtre venait de
voir un cercle d'or, incrust dans les vieilles pierres.

Et tous se signrent dvotement, comprenant que ce bel enfant endormi,
qui avait auprs de lui des outils de charpentier, tait Jsus de
Nazareth en personne, redevenu pour une heure tel qu'il tait quand il
travaillait dans la maison de ses parents, et ils s'inclinrent devant
ce miracle que le bon Dieu avait voulu faire pour rcompenser la
confiance et la charit d'un enfant.



TABLE


  L'Invitation au Sommeil
  Le Numro du Rgiment
  L'Orgue de Barbarie
  Le Convalescent
  Oeuvres posthumes
  A Table
  Les Pommes cuites
  Lettres d'Amour
  Mariages manqus
  Jalousie
  Fille de Tristesse
  Les Sabots du petit Wolff.



  _Achev d'imprimer_
  Le quinze novembre mil huit cent quatre-vingt-huit
  PAR
  ALPHONSE LEMERRE
  (Aug. Springer, conducteur)
  25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25
  _A PARIS_







End of the Project Gutenberg EBook of Contes rapides, by Franois Coppe

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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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*** END: FULL LICENSE ***

