Project Gutenberg's Madame Rose; Pierre de Villergl, by Amde Achard

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Title: Madame Rose; Pierre de Villergl

Author: Amde Achard

Release Date: October 18, 2005 [EBook #16901]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MADAME ROSE

PIERRE DE VILLERGL

NOUVELLES

PAR AMDE ACHARD

       *       *       *       *       *

DEUXIME DITION

       *       *       *       *       *

PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
RUE PIERRE-SARRAZIN, N 14

       *       *       *       *       *

1858



MADAME ROSE

PIERRE DE VILLERGL



TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE ET Cie
Imprimeurs du Snat et de la Cour de Cassation
rue de Vaugirard, 9

       *       *       *       *       *




MADAME ROSE

PREMIRE PARTIE.




I


Parmi les villages que les jeux de la fantaisie et de la spculation ont
levs aux environs de Paris, il n'en est peut-tre pas de plus joli et
de plus frais que Maisons. La mode l'a un peu gt en multipliant les
jardins et les cottages; mais elle n'a pu dtruire ni la beaut de la
Seine qui le ctoie, ni la majest royale des avenues qui l'entourent.
De longues alles bordes de grands arbres percent le parc dans toutes
les directions, et laissent voir, derrire un rideau tremblant de
feuillage, des pavillons et des villas dans lesquels le luxe des
propritaires, gens de finance pour la plupart, a prodigu mille
recherches coteuses; mais aux premiers souffles de la bise, les htes
frileux de ces habitations coquettes disparaissent: on ne voit plus
personne  Maisons, si ce n'est dans le village, qu'un pli de terrain
drobe aux oisifs de l't.

Cependant une de ces villas tait encore habite vers la fin du mois de
novembre 184.... Cette villa, situe en plein champ  l'extrmit du
parc et du ct de la Seine, se composait d'un seul corps de logis bti
au milieu d'un jardin clos de haies vives. Tout blanc et perc de
fentres  persiennes vertes, ce corps de logis tait lev d'un tage
sur rez-de-chausse. Il avait l'air propre et honnte, et semblait
destin au logement de quelque bon rentier retenu  Maisons par
l'nergie de ses gots champtres. Le jardin, plant de lgumes et
d'arbres fruitiers assez mal venus, tait divis en petits
compartiments, dont le buis dessinait les contours anguleux. Une
tonnelle, un banc de bois et quelques peupliers encore jeunes, en
compltaient la dcoration.

Ce petit domaine tait connu dans le pays sous le nom de _la
Maison-Blanche_. Il pouvait bien avoir en tout une tendue d'un
demi-arpent; mais, la porte de son jardin passe, le propritaire de la
Maison-Blanche avait autour de lui des promenades  fatiguer les jambes
d'un colier. Une grande prairie le sparait de la Seine; le parc de
Maisons, avec ses bois pais, tait l-bas, derrire la tonnelle, et
plus loin, ferme par un grand mur qui court sous un bouquet d'ormes et
de tilleuls, la fort de Saint-Germain.

L'hte de la Maison-Blanche tait alors un jeune homme qui pouvait avoir
une trentaine d'annes et qu'on appelait Georges de Francalin. Le
personnel de la maison se composait d'une vieille servante qui rpondait
au nom de Ptronille, grondait toujours, d'un vieux domestique
grisonnant nomm Jacob, qui ne parlait jamais, et d'un chien de chasse
de la race des pagneuls  robe blanche et feu: tout le monde  Maisons
connaissait _Tambour_.

Quel motif avait pu engager Georges de Francalin  prolonger son sjour
 Maisons bien au del du moment o chacun s'empresse de regagner Paris?
C'est ce que personne ne savait. tait-ce pour chapper  l'agitation
fivreuse qui tourmentait alors la France entire? Avait-il t ruin,
comme tant d'autres,  la suite des vnements de fvrier! Cette
retraite avait-elle pour cause un malheur domestique ou quelqu'une de
ces infortunes printanires qui font verser tant de larmes, et dont plus
tard on se souvient en souriant? Jacob aurait peut-tre pu le dire; mais
Jacob, on le sait, ne parlait pas. Georges tait arriv  la
Maison-Blanche vers la fin d'avril avec Ptronille, Jacob et Tambour.
Trois ou quatre grandes caisses remplies de livres l'avaient suivi; il
avait achet un canot, un fusil, des vareuses, tout cet attirail de
chasse et de pche sans lequel les jours  la campagne peuvent paratre
longs, mme les jours d'hiver, et bientt on avait vu s'lever dans le
bcher une pile de bois propre  braver les neiges de dcembre et les
pluies de janvier.

On sait qu' Paris un changement de domicile met dans les relations des
barrires plus infranchissables que n'en mettait jadis entre les Capulet
et les Montaigu la haine hrditaire de deux familles: en partant pour
la campagne, Georges tait donc parti pour l'exil. Deux ou trois de ses
amis se souvenaient seuls qu'il habitait Maisons. Il vivait avec Tambour
et causait avec ses livres. Ses habitudes taient les plus rgulires du
monde; il ne savait jamais la veille ce qu'il ferait le lendemain. Il se
couchait tard ou tt, selon le temps, un jour avec le soleil, et le jour
d'aprs avec la lune. S'il partait avec l'intention de lire dans quelque
coin du bois, on le surprenait ramant sur la Seine avec l'ardeur
inquite d'un contrebandier. Il djeunait tantt chez lui, tantt 
l'auberge, ce qui, pour le dire en passant, faisait le dsespoir de
Ptronille, oblige de l'attendre auprs d'une ctelette qui noircissait
sur le gril. Personne n'tait plus actif ou plus paresseux: il battait
la campagne comme un chasseur, ou restait tendu dans l'herbe comme un
lazzarone; mais presque toujours Tambour tait de la partie. Il faut
dire cependant que Tambour, sauf les jours de chasse, avait des moeurs
un peu bien vagabondes; il ne demeurait au logis que les jours de pluie
et n'y rentrait qu'au moment des repas; il employait le reste du temps 
courir de tous cts, poussant toutes les portes et s'occupant des
affaires d'autrui avec une indiscrtion qui ne redoutait ni les
remontrances ni les rebuffades. Aussitt qu'on voyait apparatre quelque
part un museau couleur orange, on s'criait: Voil Tambour! Il donnait
un coup d'oeil par-ci, un coup de dent par-l, jouait avec les enfants,
effrayait les poules, clinait la cuisinire et disparaissait.

On tait alors, on le sait, vers la fin du mois de novembre; la campagne
avait ces teintes ples et voiles qui plaisent quelquefois plus que les
couleurs vives et l'clat joyeux de l't. Il n'y avait presque plus de
feuilles aux arbres, si ce n'est aux chnes tout couronns de rameaux
que les premiers froids avaient enduits de rouille. Le soleil se
montrait  peine. A toute minute, de grands vols de corbeaux
traversaient le ciel gris et remplissaient l'espace de leurs cris
sinistres. Georges ne rencontrait plus dans ses promenades que le piton
charg de distribuer les lettres, et les pcheurs avec lesquels il avait
fait connaissance; mais cette solitude et l'pret de la saison les lui
rendaient plus chres, et jamais peut-tre il ne les avait faites ni si
longues ni si frquentes.

Un matin donc, Georges tait sorti d'assez bonne heure; il portait son
fusil et traversa la prairie dans la direction de la Seine. La chasse
est prohibe en tout temps dans le parc et les dpendances de Maisons;
mais les chasseurs s'amusent quelquefois pendant l'hiver  tirer les
oiseaux de passage qui s'abattent parmi les joncs du rivage, ou qu'on
surprend dans les criques formes par le lit du fleuve. Telle n'tait
pas l'intention de Georges ce jour-l; il avait un fusil, parce que ce
fusil s'tait trouv sous sa main au moment de quitter la
Maison-Blanche. Tambour avait regard son matre, et, comprenant au
mouvement de ses yeux qu'on n'avait nul besoin de lui, il tait parti,
la queue en l'air,  la recherche d'un certain taureau noir auquel il
avait dclar la guerre. Le taureau, qui tait jeune et de bonne mine,
avait accept le dfi, et, en preux chevalier, il mettait autant
d'empressement  courir au-devant de Tambour que Tambour en mettait 
courir au-devant de ses cornes. Le taureau, ayant lev son mufle, avait
flair le chien et tait parti au galop; les deux adversaires se
rencontrrent  mi-chemin, et le combat s'engagea sur-le-champ dans la
prairie.

Georges laissa l'pagneul aux prises avec le taureau, et atteignit
bientt les bords de la Seine. Deux corbeaux qui creusaient l'herbe 
coups de bec, cherchant leur pture, partirent  sa vue; Georges les
mit en joue et fit feu. Les deux corbeaux battirent de l'aile et
s'enfoncrent dans le ciel. Diables d'oiseaux! il est crit que je les
manquerai toujours! dit Georges en frappant du pied.

Une bande de corbeaux s'leva du bord de la rivire au bruit de cette
double dtonation, et se mit  voleter de tous cts. Les uns passaient
au-dessus de la tte de Georges allant et venant, d'autres fuyaient 
tire-d'aile du ct de la fort; quelques-uns, les plus hardis ou les
plus jeunes, s'abattaient dans la prairie et couraient a et l. M. de
Francalin rechargea son fusil et se mit  leur poursuite; mais les
oiseaux vigilants s'loignaient bientt, et, quelle que ft son activit
 les tirer, il ne put en atteindre aucun. Le chasseur s'entta, et,
remarquant que les corbeaux traversaient le fleuve  toute minute, il
pensa qu'il serait peut-tre plus heureux en canot.

Il courut vers une sorte d'anse que la Seine avait creuse dans le sable
et qu'une petite pointe de terre protgeait contre le remous. Un joli
petit bateau peint en noir avec une raie blanche y flottait, la proue
retenue aux racines d'un saule par une chane cadenasse. Le nom du
canot, _la Tortue_, tait crit en belles lettres rouges sur l'arrire,
auprs du gouvernail. Georges ouvrit le cadenas, sauta dans le canot et
poussa au large. Malgr son nom, _la Tortue_ filait sur l'eau comme une
flche, et, pousse par l'impulsion vigoureuse des rames, elle eut
bientt gagn le milieu du courant, qu'elle remonta dans la direction
de l'peron bois qui spare le parc de Maisons des _tirs_ de
Saint-Germain. Comme il ramait, Georges entendit le bruit d'un corps
tombant dans l'eau: c'tait Tambour, que tout ce tapage de coups de
fusil avait attir sur la rive, et qui venait bravement de se mettre 
la nage pour rejoindre le canot. Son matre l'attendit, l'enleva
lestement et continua sa route, guettant de l'oeil les corbeaux qui
voletaient sur les deux rives.

Une lgre brume, qui depuis le matin flottait sur la campagne, se
dissipa en ce moment, et un clair rayon de soleil gaya le paysage.
Parvenu  la hauteur d'Herblay, Georges laissa glisser _la Tortue_ au
courant de l'eau, et, accroupi  l'arrire, comme un pcheur qui tend
ses filets, il attendit, la main sur son fusil, qu'un des oiseaux passt
 sa porte. Tambour, assis  l'autre bout du bateau, imitait sagement
la complte immobilit de son matre. Il grelottait, mais on voyait
quelquefois frtiller le bout de sa queue.

La ruse de M. de Francalin russit. Bientt un corbeau arriva lourdement
et passa au-dessus du canot. Le chasseur paula et fit feu. Au premier
coup, le corbeau s'enleva, au second, il pirouetta sur lui-mme,
effleura l'eau du bout de ses ailes noires, et alla tomber dans l'herbe
 quelques pas du rivage.

Enfin! s'cria M. de Francalin.

Comme il se mettait debout pour bien reconnatre la place o l'oiseau se
dbattait, il entendit crier du ct d'Herblay. Il tourna la tte et
aperut un enfant qui venait de glisser dans la rivire et se tenait
cramponn au bout d'une corde qui pendait le long d'un bateau. Une
petite fille penche sur le bord de ce bateau, s'efforait de retirer
son camarade et appelait au secours de toutes ses forces.

A vous!  vous! cria un homme dont la barque tait en aval du ct de
la Frette.

M. de Francalin sauta sur les avirons et fit voler _la Tortue_. L'eau
jaillissait autour de la proue;  tout instant, il retournait la tte
pour voir quelle distance le sparait encore des enfants.

Tiens bon! disait-il; tiens bon, petite!

Il n'tait plus qu' quelques brasses du bateau, lorsque les mains de
l'enfant, engourdies par la fatigue et le froid, lchrent prise. La
petite fille se pencha brusquement en le voyant disparatre et passa
par-dessus le bord. Le courant les prit tous deux et les emporta.
Georges lcha les rames, et, tant sa vareuse, se jeta dans la rivire.
Tambour sauta aprs lui.

En quatre brasses, le chasseur eut atteint la petite fille, que ses
gros jupons de laine maintenaient  la surface de l'eau. Il la saisit
vigoureusement par le bras, et nageant d'une main, il la dposa  bord
du bateau. Tiens-toi tranquille  prsent, dit-il; et il rentra dans
l'eau, cherchant de tous cts.

On ne voyait rien que la surface du fleuve,  et l raye par un
souffle de vent.

Cherche! cherche! cria Georges  Tambour, qui nageait auprs de lui.

Un lger bouillonnement, qu'il aperut  quelque distance au-dessus de
l'eau, lui indiqua la place o le petit garon avait sombr. Il y poussa
de toutes ses forces; mais dj Tambour l'avait devanc, et, plongeant
tout  coup, il reparut bientt, tenant dans sa gueule le pan d'une
veste. Deux jambes inertes et deux bras sans mouvement pendaient aux
deux cts de son museau. Georges saisit l'enfant et le souleva hors du
fleuve sans que Tambour voult lcher prise, et tous deux arrivrent sur
le rivage, o sauveurs et sauvs trouvrent la petite fille, qui
pleurait  chaudes larmes.

Ah! mon Dieu! disait-elle, voil mes jupons perdus!... Maman va me
battre!

Georges tait fort embarrass entre ces deux enfants, dont l'un
sanglotait tandis que l'autre ne donnait aucun signe de vie.

C'est bon! dit-il  la petite fille, on te donnera d'autres jupes;
marche devant et mne-nous chez ta mre.

Mais, tandis qu'il parlait, l'homme  la barque aborda prs de lui, et
sauta sur le sable. Ah! dit-il, ce sont les petits  la Thibaude....
Elle va drlement les arranger, la brave femme!

Il souleva l'enfant que Georges frictionnait.

Bon! reprit-il, le coeur bat; il en sera quitte pour la peur.

--Bien sr, Canada? dit Georges.

--Eh! oui. Tenez, le voil qui souffle dj.... Ajoutez un rhume  la
peur, si vous voulez, et ce sera tout.

Le pcheur dpouilla l'enfant de ses habits tout tremps d'eau, et
l'enveloppa d'un caban de grosse laine.

Il ne faut pas qu'il se refroidisse, reprit-il. Si mon caban en
souffre, on verra  s'arranger, et maintenant en route.... Je me charge
du petit, suivez la petite.... Vous me semblez un peu ple; avec ce
vent-l, il ne fait pas bon pour vous ici.

Le fait est que M. de Francalin grelottait; l'eau dont ses vtements
ruisselaient tait glace, et le vent qui soufflait en rendait
l'impression plus froide encore. Il ne rpondit pas, et se mit  marcher
fort vite. Quant  Tambour,  qui sa conscience de chien rendait un bon
tmoignage, il courait en avant avec force gambades, et fourrait son
museau curieux dans tous les buissons.

Au bout d'une centaine de pas, la petite fille s'arrta court: Voil
maman! s'cria-t-elle. Et, toute tremblante, elle se rfugia entre les
jambes de M. de Francalin.

Un groupe de femmes et d'enfants au-devant desquels courait une paysanne
en jupon rouge parut au milieu du chemin. Toutes les femmes parlaient 
la fois; seule, celle qui marchait la premire tait muette. Les enfants
faisaient grand bruit.

Ce n'est rien! maman, ce n'est rien! il est en vie! cria la petite.

La Thibaude l'carta de la main et sauta sur le petit garon comme une
louve.

C'tait donc vrai, ce que m'a dit la fille  Claude! s'cria-t-elle....
Jacques tait tomb  l'eau.

--Eh! oui, rpondit Canada, et il n'en est pas mort!

La Thibaude n'avait d'yeux que pour le petit garon, et le retournait
dans tous les sens. La violence des baisers maternels et la chaleur du
gros caban avaient rendu la vie  l'enfant: il ouvrit les yeux et se mit
 pleurer. Sa mre, qui tait toute blanche comme un linceul, devint
rouge comme son jupon; elle le coucha brusquement sur ses genoux, et du
revers de sa main lui appliqua une demi-douzaine de tapes vigoureuses
qui sonnaient sur les chairs nues.

Voil qui t'apprendra  tomber dans la rivire, mauvais garnement!
dit-elle.

Le petit Jacques ne pleurait plus, il criait.

Et toi, que faisais-tu dans le bateau? poursuivit la Thibaude en
cherchant sa fille du regard; mais la petite fille se tenait blottie
entre les genoux de M. de Francalin, et n'avait garde d'approcher.

--Eh! pardine! elle jouait, rpondit Canada.... Est-ce que vous voulez
empcher des enfants de jouer,  prsent?... a court aprs les morceaux
de bois qui descendent la rivire, a veut pcher  la ligne avec des
btons, c'est jeune, c'est tourdi, et a roule dans l'eau.... a m'est
arriv dix fois....

--On ne vous parle pas, dit la Thibaude.

--On ne me parle pas, mais je rponds.... Au lieu de battre votre petit
bonhomme, il m'est avis que vous feriez mieux de remercier monsieur que
voil, et de caresser un peu ce brave chien, sans qui vous n'auriez pas
eu la chance de revoir l'enfant.

La Thibaude, un peu confuse, se tourna vers M. de Francalin. Elle avait
les yeux pleins de larmes.

C'est donc vous, monsieur! dit-elle.... Si j'osais, je vous
embrasserais de bon coeur.

--Qu' cela ne tienne, embrassons-nous, rpondit Georges en joignant
l'action aux paroles; et,  prsent que nous voil bons amis,
laissez-moi solliciter la grce de cette petite fille, qui a grand'peur
d'tre gronde.

--C'est qu'aussi elle le mrite bien.... Toujours dans les bateaux!
Voyez comme elle est faite.

--Oh! cela me regarde! reprit Georges.... J'ai promis de l'aider 
changer de jupes, et voici de quoi y pourvoir.

Il tira un louis de la poche de son gilet; mais en le donnant il devint
tout ple, et s'appuya contre un tronc d'arbre. Il lui semblait que tout
tournait autour de lui.

Diable! est-ce que vous auriez quelque ide de vous trouver mal? dit
Canada.

--J'ai froid. rpondit Georges.

En ce moment, une femme qu'on n'avait pas encore vue s'approcha du
groupe. Elle tait couverte d'une robe fort simple toute noire et d'une
pelisse de drap.

Ah! voici Mme Rose! s'cria la petite fille, qui, sans prendre garde 
l'eau dont elle tait inonde, courut vers la dame en robe noire, et se
jeta dans ses jambes.

--Il n'est pas arriv de malheur  son frre? demanda Mme Rose  la
Thibaude.

--Oh! non, madame; le voil, et voici monsieur qui l'a tir de l'eau.

Mme Rose regarda M. de Francalin. Georges voulut saluer, mais il
chancela; un nuage passa devant ses yeux, et il tomba au pied de
l'arbre.

Quand il revint  lui; M. de Francalin tait assis dans un grand
fauteuil devant un bon feu. Il lui sembla que ses membres avaient
retrouv leur lasticit et leur chaleur. Canada tait debout devant
lui, tenant  la main un morceau de flanelle imbib d'eau-de-vie avec
lequel il venait de le frotter vigoureusement.

O sommes-nous? dit Georges en jetant les yeux de tous cts.

--Pardine! vous n'tes pas chez moi! Il faudrait chercher dans bien des
maisons pour trouver ces beaux fauteuils et ces pendules avec des dames
tout en or!... Il n'y en a pas deux comme a dans tout Herblay! Et comme
a sonne!... hein? On dirait une petite cloche....

--Midi! s'cria Georges!... Bon!... Ptronille va bien me recevoir!

Il fit un mouvement; la couverture dont il tait envelopp
s'entr'ouvrit, et il s'aperut qu'il avait les jambes nues.

Dame! dit Canada en rpondant aux regards de M. de Francalin, il a bien
fallu vous dshabiller de la tte aux pieds! Est-ce que vous ne vous
avisez pas de vous vanouir comme une demoiselle? Il y a une heure que
je vous frotte. Voil le flacon et voil la flanelle. Le flacon y a
pass tout entier, une eau-de-vie qui ressusciterait un mort, et dont
j'ai got pour voir. Mme Rose ne marchande pas sur la qualit.

--Mme Rose?... cette jeune femme en noir?... Est-ce que par hasard je
serais chez elle?

--Tiens! vous n'avez donc pas regard la pendule? A peine tiez-vous par
terre qu'elle a exig qu'on vous conduist dans sa maison. Je vous ai
pris sur mes paules et ne me suis arrt qu'aprs vous avoir mis dans
ce fauteuil. Eh! eh! la cte est roide; c'est en haut seulement que je
m'en suis aperu.

--Pauvre Canada!... Ah a! mais je ne puis pas rester dans ce costume
chez Mme Rose,... une couverture et rien dessous!

--Ne vous mettez pas en peine! On n'est pas riche, mais on a deux habits
complets. Voil des souliers o vous serez comme dans un bateau, et une
vareuse qui vous tiendra chaud sans vous touffer; mettez-moi a.

Il tala les vtements sur une chaise et se frotta les mains.

Eh! eh! reprit-il d'un air sournois, a fait une bonne course et une
heure de friction. La fatigue n'est rien, c'est la matine qui est
perdue.

Georges, qui connaissait Canada de longue main, sourit.

Bon! on vous revaudra cela, dit-il.

--Oh! je ne parle de rien, s'cria Canada; je sais qu'avec vous on joue
 qui perd gagne.... Passez-moi cette chemise de laine; c'est chaud
comme une toison.

Georges s'habilla en toute hte; il lui tardait de s'excuser auprs de
Mme Rose et de la remercier.

Elle m'a sembl jolie, reprit-il tout en bouclant le vaste pantalon de
Canada.

--Jolie! s'cria le pcheur avec l'expression du ddain le plus
marqu.... Jolie! en voil une ide! mais vous ne l'avez donc pas vue?
Il y a de jolies filles dans le pays: la Louison, la Catherine, la
Pierrette; mais Mme Rose! elle leur ressemble comme un pied d'oeillet 
un brin d'oseille!

--Diable!

--Ah! vous riez! C'est peut-tre parce que je l'aime; mais je m'imagine
que les reines des contes de fe devaient tre faites comme Mme Rose....
Il faut que l'eau de la rivire vous ait aveugl pour dire de Mme Rose
qu'elle vous a sembl jolie!

Un petit coup frapp  la porte interrompit Canada.

Qu'est-ce? dit-il.

--Je venais savoir des nouvelles du malade; comment va-t-il? demanda
une voix d'un timbre doux et argentin.

Canada courut  la porte et l'ouvrit.

Oh! vous pouvez entrer; il est debout et tout grouillant comme un
brochet, dit-il.

Mme Rose salua Georges en souriant.

Vous n'avez plus froid; peut-tre avez-vous faim; voulez-vous
djeuner? dit-elle.

M. de Francalin donna un coup d'oeil  son costume, puis la regarda.

Oh!  la campagne! reprit-elle avec un joli mouvement d'paules.

La connaissance tait faite; Georges accepta. Comme il suivait Mme Rose
dans une pice voisine o le couvert tait dress, Canada se pencha 
son oreille.

Eh bien! dit-il, trouvez-vous toujours qu'elle soit jolie?

--C'est vrai, rpondit Georges; jolie n'est pas le mot: elle a je ne
sais quoi qui n'est pas cela et qui est mieux que cela.

--Tiens, dit Canada, elle a son coeur dans les yeux.




II


C'tait la premire fois que Georges voyait Mme Rose, et maintenant
qu'il l'avait regarde, il s'expliquait trs-nettement le sentiment
bizarre de Canada. On ne pouvait pas dire de Mme Rose qu'elle et une
taille de desse, la chevelure de Cypris, un profil de came, et toutes
ces perfections que les potes accordent volontiers  leurs divinits.
tait-elle belle? tait-elle jolie? on ne le savait pas. Elle sduisait
par un charme singulier qui tait en elle et qui vous enveloppait
doucement comme la chaleur pntrante d'un foyer o brille un feu clair.
Ce charme ne provenait ni de la puret de ses traits, qui n'taient pas
d'une extrme rgularit, ni de la grandeur et de l'clat de ses yeux,
qu'on pouvait voir sans en tre bloui: il provenait de l'harmonie, ce
don si rare et si prcieux. Il tait impossible de dsirer qu'elle et
le nez plus fin ou la bouche plus petite: il semblait que chacun de ses
traits ft prcisment ce qu'il devait tre, et qu'on les avait faits
exprs pour elle; le son de la voix rpondait  l'expression du regard;
le sourire tait bien tel qu'on l'esprait de ses lvres, et, quand on
l'avait quitte, on ne pensait pas qu'elle pt tre mieux ou autrement
qu'on ne l'avait vue.

Le lendemain de cette premire rencontre, Georges n'aurait pas pu dire
si Mme Rose tait brune ou blonde, il lui semblait bien, en cherchant,
qu'elle avait les cheveux chtain clair et les yeux d'un bleu fonc,
mais il n'en tait pas sr; il se rappelait seulement qu'elle avait une
grande apparence de jeunesse avec un air rflchi qui augmentait la
grce de sa physionomie. Quand elle parlait, elle vous regardait bien
franchement dans les yeux; un joli sourire gayait le coin de sa bouche,
qui semblait faite pour la vrit. Elle tait naturellement joyeuse et
vive, et cependant un voile de mlancolie tait rpandu sur son front,
et son regard avait parfois quelque chose de triste et de plaintif comme
celui d'une colombe blesse. C'tait moins une lueur qu'un clair
fugitif; mais il n'en fallait pas davantage pour comprendre que Mme Rose
avait souffert, comme ces petites gouttes d'eau suspendues aux ptales
d'un lis indiquent qu'il a plu.

M. de Francalin avait demand  Mme Rose la permission de la revoir, ne
ft-ce que pour la remercier de son hospitalit, et elle la lui avait
accorde sans hsitation. Il retourna donc  Herblay ds le lendemain;
mais ce jour-l Mme Rose tait  la promenade.

Elle y va souvent quand il fait clair, dit une bonne femme qui avait
soin du mnage: si vous voulez rencontrer Mme Rose, il faut venir vers
onze heures ou midi.

Comme il descendait la cte d'Herblay, M. de Francalin aperut Canada
qui ramassait du sable dans la rivire. En trois coups de rame, il fut
auprs de lui.

Si vous m'aviez hl tout  l'heure quand vous avez pass avec _la
Tortue_, je vous aurais vit la peine de monter l-haut, lui dit
Canada.

--Vous saviez donc que Mme Rose n'tait pas chez elle?

--Pardine! puisque je viens de la conduire  la ferme, de l'autre ct
de l'eau....

--Et qui la ramnera?

--Moi donc! Est-ce que je n'ai pas des bras et un bateau? est-ce qu'il
ne faut pas qu'on gagne sa pauvre vie?

Georges, alluma un cigare  la pipe de Canada.

Dites donc, mon vieux, si vous laissiez de ct votre perche et votre
sable?... J'ai l mon pervier, et nous prendrions bien de quoi faire
une friture en remontant la rivire.

Le pcheur regarda Georges en dessous et secoua d'un air fin les cendres
de sa pipe.

C'est--dire, monsieur Georges, que vous avez envie de me parler de Mme
Rose.... Vous vous tes dit comme a: Je ne connais pas la rose
d'Herblay; Canada la connat, faisons causer le vieux.

Georges sourit.

Eh bien! je suis bon diable, reprit Canada; laissez-moi amarrer mon
sabot  quelque pied de saule, et je passerai  bord de _la Tortue_....
Nous ramnerons Mme Rose de compagnie.... a n'empche pas,
grommela-t-il en s'approchant du rivage, que cette conversation va me
faire manquer ma journe.... Ce sable que je pche est plein de
ferraille, et il y a profit  le ramasser.

--Est-ce qu'on ne sait pas que tout travail mrite salaire? Venez
toujours, dit Georges.

La barque attache, Georges prit les rames, Canada l'pervier, et ils
remontrent la Seine dans la direction des tirs de Saint-Germain.

, que vous plat-il de savoir? reprit le pcheur.

--Un peu de tout.

--Voulez-vous que je vous dise ma pense, moi? poursuivit Canada sans
s'arrter  la rponse de M. de Francalin. Vous m'avez tout  fait la
mine d'un homme qui va devenir amoureux de Mme Rose.

Georges haussa les paules.

 Oh! il ne faut pas faire le ddaigneux; vous l'avez t certainement
de personnes qui ne la valaient pas.... On ne vient pas s'enfermer
comme un ours  Maisons, par la bise et par la neige, sans qu'il y ait
une femme l-dessous.

Georges rougit.

Bon! votre visage m'a rpondu.... Bah! les feuilles vertes remplacent
les feuilles mortes, et Mme Rose vous gurira; mais vrai, Dieu! si je
croyais qu'il dt lui arriver malheur  cause de vous, aussi vrai que
voil Tambour, je culbuterais le canot et vous enverrais au fond de la
rivire.

--Merci! fit Georges.

--Oh! c'est une manire de parler. D'ailleurs vous tes un brave garon,
et je ne vous veux pas de mal, au contraire. C'est seulement pour vous
faire voir ce que c'est que Mme Rose pour moi.

Cela dit, Canada assura son pied sur l'avant de _la Tortue_, souleva
l'pervier et le lana dans l'eau.

Il faut vous dire, reprit-il en retirant les petits poissons qui
grouillaient au coeur du filet, que Mme Rose habite Herblay depuis un an
ou quinze mois. Elle y est arrive au temps qu'on se fusillait dans les
rues de Paris. Cette bonne femme que vous avez vue chez elle
l'accompagnait. J'ai pens d'abord que c'tait une dame de l-bas qui
avait peur des meutes. Bien sr, me disais-je, son mari va venir, et
ils attendront que tout a finisse. Le mari n'est pas venu.

--Ah! fit Georges.

--Oh! il n'y a pas de _ah_! rpliqua le pcheur en secouant la tte. Mme
Rose est une femme du bon Dieu, et il n'y a rien  dire sur elle.... Si
l'envie vous prend de vous marier, je vous en souhaite une qui lui
ressemble.... Eh! ramez plus fort, il n'y a que de la _blanchaille_ par
ici.... Approchez-vous du bord.... J'ai ide que nous trouverons des
perches de ce ct.

--Bon! voil Mme Rose installe  Herblay.

--Mais attendez donc! vous allez plus vite que les violons.... Elle
descendit  l'auberge et chercha une maison  louer. Il y en avait une
justement sur la hauteur avec un jardinet. Le propritaire venait de
mourir, et sa veuve la cda tout de suite  Mme Rose. Or, que
pensez-vous que fit Mme Rose? Elle s'en alla chez M. le cur, et, lui
mettant un beau rouleau de pices de cent sous dans la main: Monsieur
le cur, lui dit-elle, voil ce qui me reste sur l'argent que j'avais
destin au loyer de ma maison. Il faut que les pauvres profitent de ce
que je gagne. Il y en avait pour trois cents francs.... Trois cents
francs dans un temps o les cus taient si rares, que c'tait comme des
objets de curiosits! Et comme elle s'en allait, elle ajouta: Vous leur
direz de prier pour moi. a, c'tait de trop. Comme si Mme Rose avait
besoin qu'on prit pour elle.

Georges regarda Canada. Cette chaleur et cette conviction de la part
d'un homme qui avait un peu les moeurs d'un bohmien de rivire
l'tonnaient beaucoup; mais le pcheur, accroupi au bord du canot, n'y
prenait pas garde, et contemplait la surface de l'eau, au-dessus de
laquelle venaient crever de petits globules.

Je vous dis qu'il y a des barbillons par l!... Chut  prsent! murmura
le pcheur.

Il amora la rivire en y jetant deux ou trois poignes de grains, et
apprta silencieusement son filet. Quand il crut le moment convenable,
il jeta l'pervier, et dcouvrit, au premier effort qu'il fit pour le
ramener, deux ou trois poissons qui se dbattaient entre les mailles.

Hein! sont-ils beaux! dit-il.

--, vous l'aimez donc bien? dit Georges en aidant Canada  retirer
l'pervier.

--Mme Rose? Il faudrait avoir un coeur de pierre pour ne pas l'aimer!...
Est-ce qu'on ne s'est pas avis de me chercher chicane pour quatre
mauvais lapins que j'avais pris au collet dans les bois du gouvernement?
On disait aussi que je pchais en dehors des rglements. Et les lois, o
taient-elles dans ce moment-l? On en avait dmoli la moiti, et le
reste ne valait gure mieux. Et les autorits d'alors, avaient-elles
consult les rglements pour entrer aux Tuileries? Je m'entte et je
jette le papier timbr au nez des gendarmes, aprs quoi je vais sur
l'eau tendre mes lignes de fond. Tout a me conduisit en prison. Il n'y
avait pas trente sous au logis, et ma pauvre femme avait la fivre....
Quand j'y pensais la nuit, j'avais des sueurs dans le dos. Enfin je sors
au bout d'un mois. Bien sr, me disais-je tout en marchant, je vais
trouver la baraque toute pleine d'huissiers, et sans un clou pour pendre
mes filets. Ah! bien oui, on n'avait pas drang une chaise, et ma
pauvre vieille raccommodait mes chemises sur la porte! C'tait Mme Rose
qui avait pay l'amende et pris soin de tout.... Quand je vis a, je
courus tout droit chez elle. Mme Rose tait dans son jardin avec un
grand chapeau de paille sur la tte. J'avais arrang un beau discours
pour la remercier; j'oubliai tout et je sautai sur ses mains pour les
baiser.... Dame! j'ai failli les casser.... J'tais comme fou et je
pleurais comme une bte. Ah! me dit-elle, vous m'avez fait peur! Je
vis bien que mes gros vilains doigts lui avaient fait mal. Je me jetai 
ses genoux: Battez-moi comme un chien, lui dis-je, je ferai ce que vous
voudrez!--Eh bien! reprit-elle en riant, il ne faut plus prendre de
lapins.

--Et vous n'en avez plus collet?

--Moi! jamais!... Ah! par exemple, les gendarmes n'y auraient rien fait;
mais Mme Rose!... Elle me l'a dfendu, c'est fini!... a n'empche pas
que si je pouvais leur jouer quelque tour,  ces gens qui m'ont mis en
prison!... a jette un gouvernement par terre, et a ne veut pas que le
pauvre monde s'amuse un peu!... a m'a mis du levain dans l'estomac;
mais suffit, je m'entends, et si l'occasion vient, on saura la prendre.

--a! comment donc s'appelle-t-elle, Mme Rose? reprit Georges aprs
qu'il eut laiss Canada exhaler sa colre.

--Cette btise!... Elle s'appelle Mme Rose.... Est-ce que ce nom ne vous
parat pas joli?

--Trs-joli, mais c'est un petit nom; elle doit en avoir un autre?

--C'est possible; mais personne ne le lui a demand. Elle a dit qu'elle
s'appelait Mme Rose, et tout le monde l'appelle Mme Rose. Au
commencement, il y avait des curieux qui faisaient des questions comme
vous;  prsent, on n'y pense plus. Elle ne voit jamais personne, si ce
n'est un monsieur qui est venu d'eux ou trois fois en un an.

--Quel monsieur? dit Georges vivement.

--Un monsieur comme vous, un monsieur qui parat de la ville. Ah! quels
yeux! Quand il vous regarde, on dirait que a vous entre dans le corps
comme une vrille. Ce doit-tre quelqu'un de ses parents. Il arrive vers
midi et s'en va le soir. Par exemple, il ne part pas sans faire un tour
sur la rivire, aprs quoi il me donne vingt francs; c'est un homme
trs-bien.

Georges prouva comme un sentiment de malaise; ce monsieur de la ville
lui gtait Mme Rose.

Quelquefois encore, assez souvent mme, poursuivit Canada, le piton
remet des lettres  Mme Rose. J'ai remarqu qu'elle souriait de moins
bon coeur ces jours-l. L'autre matin, il lui en a apport une au moment
o elle se rendait  la messe; elle l'a lue chemin faisant, et j'ai vu
qu'elle devenait fort ple. Elle est reste longtemps dans l'glise 
prier, et, quand elle est sortie, elle avait les yeux humides comme ceux
d'une personne qui a pleur. Cependant cette lettre ne lui annonait la
mort d'aucun de ses parents: elle tait cachete de rouge. Ce jour-l,
elle a vid sa bourse entre les mains des pauvres; moi, j'aurais
volontiers battu tout le village, tant j'enrageais de la voir pleurer.

Canada donna un coup d'aviron contre un arbre.

Faire du chagrin  une si bonne crature! faut-il qu'il y ait de
mchantes gens! reprit-il.

--Qui sait? dit Georges; la lettre venait peut-tre d'un amoureux.

--Elle est dans l'ge o ces maladies vous prennent, rpliqua le pcheur
en branlant la tte, et cependant je n'y crois pas,  vos amoureux. Mme
Rose n'a jamais reu d'autres visites que celles que je vous ai dites,
et ces sortes de fous ont des jambes pour courir. Et puis, si Mme Rose a
des secrets, ce serait mal reconnatre sa bont que de chercher  les
pntrer. A prsent, monsieur Georges, vous en savez autant que moi.

--Mais comment se fait-il que je ne l'aie jamais rencontre, moi qui
cours le pays du matin au soir, et que jamais vous ne m'en ayez parl?

--Vous n'allez pas beaucoup du ct d'Herblay, monsieur, et c'est 
Herblay que Mme Rose demeure. Quant  vous en parler, pourquoi
l'aurais-je fait? Vous tes dans la saison o le coeur est de paille, et
je ne voulais pas vous exposer  prendre feu.

Canada jeta un coup d'oeil sur la rive.

Bon! dit-il, vous me faites bavarder, voil l'ombre des peupliers qui
coupe la rivire, il va tre quatre heures; il faut nous hter, si vous
ne voulez pas que nous fassions attendre Mme Rose.

Georges et Canada prirent chacun une paire d'avirons et firent voler _la
Tortue_. En quelques minutes, ils furent par le travers des tirs de
Saint-Germain; un long sillage marquait la course du canot.

Ramez toujours, dit Canada. Je vais voir si Mme Rose est sur la rive.

Il se mit debout, et aperut Mme Rose sur un tronc d'arbre.

Ah! c'est vous, dit-elle en saluant Georges; je comprends  prsent
pourquoi Canada arrive si tard.

Elle se leva et s'approcha du canot.

Voyons, reprit-elle, donnez-moi la main pour que je saute dans cette
coquille de noix.

Mme Rose portait ce jour-l une robe de drap bleu, un grand camail et un
chapeau rond de feutre gris  larges bords; l'animation de la marche et
le grand air avaient color son teint: les boucles de ses cheveux
tombaient le long de ses joues et sur son cou. Elle tait charmante.

Vous tes donc venu me voir? reprit-elle en caressant de la main
Tambour, qui frottait familirement sa tte contre la jupe de drap bleu.

--Je vous dois bien cela pour le djeuner que vous m'avez donn,
rpondit Georges gaiement.

--Il tait un peu maigre pour un homme qui sort de l'eau; aussi ne me
prendrez-vous plus au dpourvu, et, s'il vous plat encore de sauter
dans la rivire, au moins trouverez-vous des ctelettes.

--Prenez le gouvernail, dit Canada  M. de Francalin; moi je ramerai.

Georges prit place  l'arrire, et Mme Rose s'assit auprs de lui.

Je vous remercie d'avoir pouss jusqu'aux tirs, dit-elle alors; la
prsence de votre canot me prouve que vous ne faisiez pas, en remontant
 Herblay, une simple visite de politesse. Ce que vous avez fait hier
m'a donn de vous une bonne opinion, et j'aurais t fche de ne plus
vous revoir.

Tout cela tait dit avec un air de simplicit et de bonne humeur qui
surprenait Georges et le charmait. Il regardait les yeux brillants et
doux de sa compagne, et il se demandait quel mystre enveloppait cette
florissante vie et retenait tant de sduction dans la solitude
d'Herblay.

En ce moment Mme Rose avait les yeux tourns du ct de l'horizon o le
soleil se couchait.

Que c'est beau! dit-elle, en montrant le ciel et le fleuve tout
brillants des clarts mourantes du jour.

Georges fit signe  Canada, qui suspendit le mouvement des rames et
laissa _la Tortue_ descendre au fil de l'eau. Le canot tait alors par
le travers de La Frette. On sait de quelles grces mlancoliques et de
quelles beauts se revtent souvent les soirs d'automne. Le silence
n'tait interrompu que par le babil et les rires de quelques petites
filles qui jouaient autour de bateaux chous sur la rive. Le vent se
taisait. Il n'y avait d'animation que dans la prairie voisine, o des
troupeaux de boeufs regagnaient l'table, pousss par un berger. Mille
couleurs clatantes se fondaient dans le ciel.

Mme Rose, tout entire  la magie de ce spectacle, promenait ses regards
sur la campagne tout en feu. Georges regardait Mme Rose, et Canada
regardait Georges. Tambour s'tait endormi, berc par le balancement
insensible du bateau. Un dernier rayon glissa sur le fleuve, et la
lumire s'teignit; les teintes d'or firent place aux teintes violettes,
le village disparut dans la brume, on ne vit bientt plus que cette
clart douteuse qui prcde la nuit et flotte  la surface de l'eau; les
contours de la rive s'effacrent doucement, et, quand Mme Rose tourna
son visage vers M. de Francalin, elle montra des yeux inonds de larmes.

Par un mouvement plus subit que la pense, Georges lui prit la main.
Qu'avez-vous? lui dit-il.

Elle la lui laissa une seconde, puis, la retirant sans affectation:

Rien, dit-elle; je ne sais pas  quoi je pensais.

Elle essuya sa paupire en souriant:

Vous ne savez peut-tre pas, dit-elle en le regardant, que la petite
Jeanne a la fivre?

--Jeanne? rpta Georges.

--Eh oui! Jeanne, la fille de la Thibaude, celle que vous avez tire de
l'eau.... Comment! vous ne savez pas le nom des gens que vous sauvez, et
vous n'allez pas seulement prendre de leurs nouvelles!

--Je ne voulais pas, par ma prsence, faire croire  la Thibaude que
j'avais un droit perptuel  sa reconnaissance.

--Eh bien! vous avez eu tort. Pourquoi enlever  cette pauvre mre la
seule chance qu'elle ait de s'acquitter? La petite a pris froid dans
l'eau; ce matin, elle a d rester au lit; le mdecin est venu et lui a
fait avaler de la tisane. Pour la consoler, j'ai dit  la Thibaude de
lui acheter une poupe, et je lui ai donn un louis. a servira pour la
tisane, et c'est dix francs que vous me devez. Je n'ai pas le droit de
gurir toute seule les enfants qui vous doivent la vie.

Cette manire dlicate de le faire entrer pour moiti dans sa charit
toucha M. de Francalin. Il fouilla dans ses poches pour en tirer dix
francs, mais il eut beau chercher partout, il ne trouva rien.

Bon! dit-il, cet imbcile de Jacob a vid mes poches!

--Eh bien! vous m'apporterez cet argent demain, chez la Thibaude.... Me
voici chez moi.

En effet, _la Tortue_ approchait du rivage; un lan vigoureux la fit
s'engager dans le sable assez loin pour que Mme Rose pt sauter  terre
sans craindre de se mouiller les pieds.

Comme elle allait s'loigner, Canada la retint par le bras. C'est que
j'ai aussi quelque chose  vous dire, moi, balbutia-t-il en roulant sa
main au fond de sa vareuse.

Puis Canada s'arrta court la bouche ouverte.

Eh bien! quoi? demanda Mme Rose.

--Au fait vous ne me mangerez pas!... C'est que j'ai grande envie de
vous prier, ainsi que M. Georges, d'ajouter ces dix sous aux vingt
francs que vous avez donns  la petite. Ils sont en cuivre.... Bien
sr, ils ne tiendront pas entre vos doigts.

--Donnez toujours, mon brave Canada. Voil dix sous qui rachteront bien
des lapins! dit Mme Rose.

Et, aprs avoir serr la main calleuse du pcheur, Mme Rose disparut
dans la nuit.

Est-ce un coeur de femme, a? dit Canada quand il ne la vit plus. Vous
voyez, elle me ferait donner tout mon bien!

--Oui, oui, rpondit Georges tout bas, et vous pourriez bien avoir
raison.

Canada cligna de l'oeil. C'est  propos de ce que je vous ai dit ce
matin que vous me dites cela. Eh! prenez garde, monsieur! de moins
jeunes que vous se sont pris  ces hameons, et, quand on a mordu, c'est
trop tard.

Canada et M. de Francalin se sparrent sans plus parler: l'un rejoignit
sa barque, portant sur son paule l'pervier plein de poissons; l'autre
regagna la crique o il avait l'habitude d'amarrer le canot.

Ds les premier bonds que Tambour fit sur le sable, il fureta comme un
chien qui cherche une piste, flaira quelques touffes d'herbes, et prit
sa course  travers la prairie. Georges le suivit lentement; ses jambes
le portaient  la Maison-Blanche, son esprit tait  Herblay. Comme il
approchait du chemin qui sparait son domaine de la prairie, il
entendit de grands aboiements; il releva la tte et aperut de la
lumire chez lui. Au mme instant, la porte du jardin s'ouvrit et un
jeune homme en sortit, caressant de la main Tambour, qui faisait des
bonds extravagants.

Comme Thmistocle  la cour du roi des Perses; je viens te demander
l'hospitalit, dit le nouveau venu.

--Valentin! s'cria Georges.

Et les deux amis changrent une vigoureuse poigne de main, tandis que
le chien, moustill par ce tmoignage d'affection, sautait sur les
jambes de l'un et sur les bras de l'autre, leur marquant  sa manire
toute la joie qu'il prouvait de cette runion.

, dit Georges, Jacob a-t-il prpar la _chambre du Dsespoir_?

--Elle est prte! rpondit la voix de Jacob.

--Alors rentrons et dnons.... Tu pourras gmir ici tant que tu
voudras.




III


Une heure aprs cette rencontre, Georges et Valentin taient assis en
face l'un de l'autre devant une chemine o flambait un grand feu de
souches et de fagots. La pice dans laquelle ils se trouvaient tait
vaste, haute et claire par sept fentres qui ouvraient sur le midi, le
levant et le couchant. Les murs en taient garnis de casiers remplis de
livres presque jusqu'au plafond; un panneau tait rserv aux fusils et
aux divers ustensiles de chasse, tels que carnassires, sacs  plomb et
poires  poudre. Dans un coin  droite, on voyait tous les engins de
pche; l'angle voisin,  gauche entre deux fentres, tait occup par un
tabli de menuisier charg d'outils. Au milieu mme de la pice
s'allongeait une table ovale couverte d'un tapis de drap vert et tout
obstrue de journaux, de revues, de brochures et de dictionnaires
amoncels autour de deux mappemondes entre lesquelles on avait plac des
plumes, des crayons et des encriers. Une grande lampe, suspendue au
plafond et couverte d'un immense abat-jour de tle, clairait la table.
Quelques peaux de renard denteles de drap rouge taient disperses 
et l sur le parquet. Des oiseaux de proie empaills tendaient leurs
ailes au-dessus des casiers, et sur la chemine une magnifique pendule,
reprsentant un char d'Apollon d'un beau modle, sonnait les heures avec
majest. Cette pendule avec son quadrige de chevaux dors tait comme un
souvenir de Versailles perdu  la campagne. Quelques armes, telles que
yatagans, sabres et pistolets, brillaient dans les intervalles mnags
entre les corps de bibliothque. Ajoutez  cette runion d'objets de
toute sorte une peau de tigre couche devant le foyer, quelques chaises
de cuir disposes autour de la table, trois ou quatre grands fauteuils
de tapisserie, et on aura tout le mobilier de cette pice, qui servait 
la fois de salon, de cabinet de travail, de bibliothque et de fumoir,
aux htes de la Maison-Blanche. Les deux jeunes gens fumaient, et
Tambour dormait devant le feu, le museau entre les pattes.

Ainsi donc elle t'a trahi? dit Georges en poursuivant un entretien
dont les premiers panchements avaient t changs pendant le dner.

Valentin soupira et se mit  raconter  Georges, qui ne l'coutait que
mdiocrement, une de ces histoires parisiennes dont le dnoment ne
varie jamais. Le soir o son infortune lui avait t rvle, Valentin,
saisi d'indignation et de surprise, avait eu la pense un instant de
provoquer son rival. Une rflexion l'avait retenu: pouvait-il rendre 
son coeur les illusions perdues? Il tait mont chez la perfide, et,
dans cette chambre o tant d'heures charmantes s'taient envoles, il
avait laiss sa carte avec ces trois mots: Adieu! soyez heureuse.

C'est un peu vieux, rpondit Georges avec un sourire; mais enfin cela
vaut mieux qu'un coup d'pe.

--Tu ris!... Ah! on ne meurt pas de douleur, puisque tu me vois encore.

Valentin se leva et fit quelques tours en soupirant; puis, appuyant sa
main sur l'paule de Georges:

C'est fini, dit-il d'un air sombre, je ne crois plus  rien.... Je
renonce  ces trompeuses cratures.... je m'enferme avec toi.... nous
lirons les moralistes qui ont crit contre les femmes; nous les
embellirons de commentaires enrichis du rcit de nos dsastres
personnels; nous ferons un cours de misanthropie, et, si quelqu'une de
nos anciennes connaissances se hasarde  frapper  notre porte, nous la
recevrons  coups de fusil.... Tu ne vois personne au moins?

--Personne, dit Georges en hsitant un peu.

--Bien. Je prtends vivre ici en cnobite. Si tu voyais quelque tre
vivant en dehors de Tambour, j'migrerais.

--A propos, dit Georges, qui n'tait pas fch de dtourner la
conversation; es-tu toujours dans les affaires?

--Moi? Fi donc! Il y a six mois que je m'en suis tir. Je n'y entendais
rien. J'ai bien vu que ma vocation m'appelait dans la presse. Tu te
souviens de quelle force j'tais sur la polmique au collge; j'ai fond
un journal; il est mort au plus fort de son succs. J'allais poursuivre
ma candidature  la dputation, quand la trahison que tu sais a tout
bris. Je n'ai de coeur  rien. Cependant je sens bien que je suis n
pour la politique.

Valentin des Aubiers tait l'un des plus vieux amis de Georges. Ils
s'taient rencontrs au collge, et n'avaient pas cess de se coudoyer
dans la vie, au milieu de laquelle Valentin marchait un peu comme ces
coliers qui, rpandus dans les bois, oublient qu'ils ont des
broussailles entre les jambes et des racines sous les pieds; chaque
nouvelle chute lui semblait la premire; il s'criait avec candeur que
ces choses-l n'arrivaient qu' lui. C'taient alors de grands
dcouragements qui duraient six jours ou six semaines, aprs quoi il n'y
pensait plus, et repartait d'un pied lger avec la mme esprance et la
mme scurit. Le prochain accident amenait une nouvelle surprise qui ne
le gurissait pas davantage. Ses amis disaient de lui qu' cinquante
ans il en aurait vingt-cinq, et que, s'il arrivait  la centaine, il
faudrait certainement le renvoyer  l'cole.

Avec une fortune qui lui aurait permis de vivre  sa guise, Valentin
avait bravement mis le pied dans toutes les carrires, et s'en tait
retir imptueusement au premier obstacle. La dernire qu'il embrassait
tait toujours la meilleure et celle qui rpondait le mieux  ses
instincts. A peu prs riche et matre de son temps, Valentin n'avait pas
travers Paris sans y faire de ces rencontres qui font ressembler la vie
 des routes semes d'auberges o des coeurs de toute sorte se tiennent
en embuscade, pareils  ces hteliers fameux dont Guzman d'Alfarache
raconte les prouesses. Toutes les fois que le hasard le faisait entrer
dans une de ces auberges, il ne manquait pas de croire qu'il s'y
reposerait jusqu' la fin de ses jours, et il faisait ses prparatifs en
consquence. Si quelqu'un de ses amis s'aventurait  lui dire que ce
petit coin du paradis, dans lequel il comptait savourer des dlices
toujours nouvelles, n'tait qu'une mchante halte entre deux tapes, il
s'indignait et prenait le ciel  tmoin du serment qu'il faisait de ne
plus partir; mais le coeur volage qu'il adorait accueillait-il un autre
voyageur, Valentin tombait dans un morne dsespoir, et demandait
navement au ciel comment tant de perfidie pouvait tre claire par la
lumire du soleil. Dsormais il n'y avait plus pour lui ni paix ni
bonheur; la nuit se faisait dans son me, et il parlait srieusement de
passer le reste de ses jours dans une thbade o jamais le pied d'une
femme ne pt arriver. La mme bonne foi qu'il avait apporte dans son
ivresse, il l'apportait dans son affliction, et celle-ci lui semblait
ternelle, comme il avait cru l'autre imprissable.

C'tait donc au plus fort d'une de ces catastrophes priodiques qu'il
venait demander  Georges de l'abriter dans sa solitude. Valentin ne
venait pas pour la premire fois  Maisons, et ainsi s'expliquait le
sobriquet de _chambre du Dsespoir_ qu'on donnait  la pice qui lui
tait rserve.

Le lendemain, au petit jour, Valentin frappa  la porte de son ami.

Tu dors, toi; tu es bien heureux! Que fais-tu aujourd'hui? dit-il.

--Rien.

--Eh bien! si tu veux, nous irons djeuner  Saint-Germain; c'est l que
j'ai connu Clotilde! Nous traverserons la fort, et cette promenade
matinale me rendra peut-tre l'apptit que j'ai perdu.

--Soit.

Georges s'habilla en toute hte et descendit; mais au bas de l'escalier
il se souvint que Mme Rose l'attendait chez la Thibaude. S'il voulait
tre exact, il n'avait pas le temps d'aller  Saint-Germain et d'en
revenir; pour rien au monde cependant, il n'aurait consenti  manquer ce
rendez-vous.

Viens-tu? lui cria Valentin.

Tambour, qui tait du voyage, appuya la sommation d'un aboiement.
Georges cherchait un prtexte et n'en trouvait pas. Il savait Valentin
trs-curieux, et il ne se souciait pas de le mettre dans sa confidence.
Quel beau thme  de longs discours! Cependant il tait rsolu  ne pas
le suivre jusqu' Saint-Germain.

Ah! mon Dieu! s'cria-t-il aprs qu'il eut fait une centaine de pas,
j'ai oubli que j'ai affaire de l'autre ct de l'eau....  Herblay.

--Chez qui? demanda Valentin.

--Chez le cur! rpondit Georges tourdiment.

--J'irai avec toi.

Georges comprit que Valentin tait dcid  ne pas le quitter.

Veux-tu pcher? dit-il brusquement.

--Tu pches donc?

--Toujours; c'est trs-amusant. On a une ligne  la main; on pense  ce
qu'on veut, et le poisson mord. C'est ce qu'il y a de mieux quand on a
du chagrin.

--Donne-moi une ligne, rpondit Valentin.

Georges courut dans sa bibliothque, et redescendit avec tout un
appareil de pche. On partit pour le bord de la rivire, et Georges
installa Valentin au pied d'un massif de saules qui masquait la vue de
tous cts.

L'endroit est excellent, il fourmille de goujons, dit-il; en un quart
d'heure, on en prend deux douzaines. Reste-l; moi je vais un peu plus
loin, derrire ce gros peuplier.

Et Georges se mit  courir dans la direction du peuplier; mais  vingt
pas plus loin il se glissa derrire le rideau des saules, gagna la
crique o se balanait _la Tortue_, sauta dedans, et passa la rivire 
grands coups de rames. Cinq minutes aprs, il gravissait la cte
d'Herblay  toutes jambes, et entrait chez la Thibaude.

Enfin! s'cria Mme Rose; j'ai cru que vous n'arriveriez jamais.

--C'est que j'avais un ami, et qu'il ne me quittait pas.

--Il fallait l'amener avec vous.

Georges ne rpondit rien; il et t fort en peine d'expliquer pourquoi
il n'avait pas voulu que Valentin l'accompagnt dans sa visite, et
cependant il et renonc au plaisir qu'il en attendait plutt que de le
partager avec son ami. Mme Rose le regarda; un peu troubl, il s'assit
et passa un mouchoir sur son front baign de sueur.

Bont du ciel! faut-il que vous ayez couru! reprit-elle.

Et, furetant dans tous les coins de la cabane, elle prpara un verre
d'eau rougie qu'elle lui prsenta.

Maintenant, dit-elle aprs qu'il eut bu, c'est dix francs que vous me
devez. Je me suis mis en tte d'assurer une dot  cet enfant. Cela
l'aidera  trouver un mari et vous apprendra  tirer de l'eau les
personnes qui se noient.

Georges vida sa poche dans la bourse de Mme Rose, qui en versa le
contenu sur le lit de la petite fille.

Es-tu riche! hein? dit-elle.

L'enfant tout tonne prit les grosses pices blanches entre ses doigts.

Oh! mre, un sou tout jaune? s'cria-t-elle en tirant un louis du
milieu de son trsor.

Mme Rose embrassa l'enfant.

Mre Thibaude, dit-elle, ramassez tout cet argent sans oublier le sou
jaune. Vous en userez pour les besoins de votre fille, et s'il vous
manque quelque chose pour le mnage, Jeanne vous prtera bien tout ce
qu'il faut.

M. de Francalin se rapprocha de Mme Rose, et leurs ttes se
rencontrrent au-dessus du petit lit o l'enfant jouait avec une poupe
de carton qui lui semblait magnifique.

Jeanne a la fivre, dit Mme Rose  demi-voix.... Voyez.

Georges prit la main de l'enfant.

Et Jacques? dit-il.

--Oh! Jacques trotte comme une souris. C'est le garon qui a failli se
noyer, et c'est la fille qui est malade. Il faudra un mdecin tous les
jours.

--En avez-vous parl  la Thibaude?

--Je m'en suis bien garde; elle aurait peur de la dpense. Qui sait si
ce pauvre mnage n'a pas de dettes? Regardez cette couverture; il y a
plus de trous que de laine. On enverra le mdecin sans prvenir
personne. Il faut aussi des hardes et du linge. Nous cornerons la dot,
et nous remplirons les armoires. Cela vous va-t-il?

--Volontiers. Je serai votre dbiteur.

--Alors nous allons chercher le mdecin et tout acheter. Avez-vous _la
Tortue_ par l?

--Le canot? il est au bas de la cte.

--Eh bien! vous allez me conduire jusqu' Maisons, et avant ce soir le
mnage aura tout ce dont il a besoin.

Mme Rose caressa Jeanne, dit bonjour  la Thibaude, et sortit d'un pied
leste.

Est-ce donc ainsi que vous passez toutes vos journes? lui dit Georges
tandis que _la Tortue_ glissait au fil de l'eau.

--Quand l'occasion s'en prsente, on la saisit; il n'y a pas beaucoup de
distractions  Herblay, on prend celles qui se trouvent.

--Mais, si j'en crois le peu que j'ai vu, au train dont vont les
distractions, les malheureux doivent vous bnir.

--Ils sont bien bons!... Que voulez-vous que je fasse les jours de
pluie? On entre un peu partout, un jour par-ci, un jour par-l, et, au
lieu d'acheter des robes qu'on ne mettrait gure, on achte des
couvertures et des jaquettes qui servent toujours.... Cela occupe.

--N'importe, amusement ou charit, les pauvres perdront beaucoup quand
vous retournerez  Paris.

--A Paris? oh! je n'y retournerai pas de sitt, si mme j'y retourne
jamais.

--Alors voulez-vous me mettre de moiti dans vos distractions?

--Vous comptez donc passer l'hiver  Maisons?

--Oui.

La rponse vint si vite, et le regard qui l'accompagna fut si franc, que
Mme Rose ne put s'empcher de sourire en rougissant. Un lger brouillard
qui courait sur l'eau les enveloppait. A quelques pas du bateau, on ne
voyait rien: ils taient comme seuls au monde. Un peu d'embarras se
glissa entre eux. Mme Rose ramena sa mante autour d'elle et regarda dans
la brume, o l'on voyait par intervalles se dessiner la silhouette grise
des peupliers. Georges pressa le mouvement des rames pour arriver plus
vite. Peut-tre pensaient-ils tous deux aux circonstances inconnues qui
les avaient contraints, si jeunes l'un et l'autre,  chercher
l'isolement dans la campagne et  s'y renfermer pendant la froide
saison.

De longs aboiements les tirrent de cette rverie, qui les unissait 
leur insu, et en abordant sur le rivage ils virent Tambour qui, pour
distraire son ennui, guerroyait contre les vaches qu'on menait 
l'abreuvoir.

Ah! mon Dieu! s'cria Georges, pourvu que mon ami n'ait pas suivi le
chien!

Mme Rose le regarda gaiement.

Voil un ami qui vous fait grand'peur, dit-elle.

--Oh! je l'aime beaucoup, dit Georges, qui venait de s'assurer par un
coup d'oeil de l'absence de Valentin.

Il siffla Tambour, qui laissa l ses vaches et vint tout courant se
jeter sur Mme Rose.

Ah! madame, reprit Georges, il faudra que vous vous y fassiez. A
prsent qu'il vous met au nombre de ses connaissances, il ira partout
vous dire bonjour.

Mme Rose caressa le chien et prit le bras du matre.

L'ombre tait venue quand M. de Francalin quitta Mme Rose. Il ne lui
semblait pas qu'il et pass plus d'une heure avec elle. A son retour,
il aperut Valentin, qui se promenait devant la Maison-Blanche  pas
prcipits. Le bout de son cigare brillait comme un phare. On voyait
qu'il fumait avec rage.

Ah! te voil! cria Valentin, qu'un bond de Tambour avait surpris dans
sa promenade. Et ce peuplier sous lequel tu paraissais si impatient de
t'asseoir, l'as-tu trouv?

--Je t'ai fait attendre? rpondit Georges.

--Attendre!... c'est--dire que voil trois heures que je n'attends
plus!

Georges passa son bras sous celui de Valentin.

Voyons, ne te fche pas, reprit-il; qu'aurais-tu fait chez le cur?...
Et puis il y a des heures o j'ai besoin d'tre seul. C'est une manie.
Est-ce que a ne te prend jamais, ces ides-l?

--Oh! si! rpondit Valentin d'un air tragique.

--Eh bien? faisons une convention. Quand l'un de nous aura ses humeurs
noires, il mettra une feuille d'arbre  son chapeau. La feuille mise, il
sera en quarantaine. Nous conomiserons ainsi les frais d'explication.
Cela te va-t-il?

--Cela me va. Seulement tu aurais d penser  la feuille plutt.

--Les bonnes ides ne viennent pas tout de suite. Ainsi c'est convenu:
la feuille arbore, c'est la cocarde du silence et de l'isolement. Si je
la mets quelquefois, tu ne te fcheras pas?

--Oh! ne te gne pas; je la mettrai souvent. Ds demain j'en aurai une,
et je vais la cueillir.

Le lendemain matin Georges et Valentin ne purent s'empcher de sourire
en se regardant: ils avaient tous deux une feuille d'arbre attache 
leur chapeau; mais, fidles  la foi jure, ils se salurent de la main
sans se parler. Georges allait rejoindre Mme Rose; Valentin allait se
promener avec son dsespoir.




IV


Ils vcurent ainsi quelque temps; les feuilles allaient et venaient.
Valentin jurait ses grands dieux qu'il ne ferait plus  aucune femme
l'honneur de l'apercevoir; mais souvent dj il retournait  Paris et y
demeurait un jour ou deux, quelquefois trois ou quatre. C'tait comme de
petites vacances qu'il donnait  sa douleur. Georges trouvait tout bien,
pourvu qu'on lui permt de gravir la cte d'Herblay chaque matin. Quand
un hasard s'opposait  ce qu'il vt Mme Rose, la journe lui semblait
vide. Malgr l'humeur gale de sa voisine et la srnit qu'on voyait en
elle, on sentait qu'il y avait un chagrin dans sa vie, comme on devine 
certains bouillonnements qui rident la surface des lacs que des sources
invisibles s'panchent dans leurs secrtes profondeurs; mais ce chagrin,
M. de Francalin ne se l'expliquait pas, et Mme Rose n'en parlait jamais.
Elle avait une manire de regarder bien en face, avec des yeux limpides
et chastes, qui rendait toute question presque impossible, et ce
n'tait pas Georges qui aurait eu l'intrpidit de lui en adresser.

On sait que Mme Rose vivait seule avec une vieille servante dans une
petite maison o jamais elle ne recevait personne, si ce n'est M. de
Francalin, le cur d'Herblay et quelques notables du village qui
venaient lui demander des secours pour leurs pauvres. Cette solitude
profonde, avec toutes les apparences des habitudes les plus lgantes,
n'tait pas dj tout  fait ordinaire. On sait en outre que le piton
lui remettait souvent des lettres qu'elle lisait avec avidit et qui la
jetaient dans un grand trouble. Georges l'avait quelquefois surprise
aprs ces lectures, et il voyait sur ses joues comme des traces de
larmes. Il ne pouvait alors s'empcher de penser  cet inconnu qui deux
ou trois fois avait paru  Herblay et qu'il n'avait pas vu. tait-il
pour quelque chose dans ces larmes secrtement verses? Quel titre
avait-il au souvenir de Mme Rose, et quelle place tenait-il dans son
intimit? Canada avait racont  M. de Francalin que, dans les premiers
temps du sjour de Mme Rose  Herblay, on avait pluch sa conduite jour
par jour, heure par heure. Les plus mchantes langues n'avaient pu rien
dcouvrir qui prtt aux mdisances. On en vint  penser que, si elle
avait quelque sujet d'tre malheureuse, c'tait un grand crime de la
part de ceux qui en taient la cause. Quelques indices pouvaient faire
croire qu'elle tait de Paris, ou que du moins elle l'avait longtemps
habit, puisqu'elle y allait encore de temps  autre; mais on ne pouvait
tirer aucune consquence de ces voyages, qui taient d'ailleurs fort
rares et fort courts. Mme Rose rappelait, dans sa retraite d'Herblay,
ces beaux oiseaux qu'un coup de vent a jets sur des rives lointaines et
qui s'y arrtent quelque temps. On ne sait d'o ils viennent, on ne sait
o ils vont.

Au plus fort de l'hiver, aprs deux mois de sjour  Maisons, et quand
les branches de houx avaient remplac les feuilles jaunes ramasses
chaque matin et dont se paraient les jeunes gens, Valentin laissa voir
une grande ngligence dans la toilette de son chapeau. Souvent mme il
faisait de longues absences de plus en plus renouveles; mais quand il
tait  la Maison-Blanche, Georges tait  peu prs sr de le trouver
sur son passage aussitt qu'il mettait le pied dehors. Un matin qu'il
avait oubli de se couvrir de l'emblme protecteur, Valentin l'aborda
rsolment.

Je connais ta solitude, lui dit-il; elle a les cheveux chtins et les
yeux bleus.

Georges se mordit les lvres.

Aprs? dit-il d'un ton bourru.

--Oh! ne te fche pas! Tu as le got bon, et je comprends qu'on passe
l'hiver auprs d'elle; tu aurais d seulement me prvenir plus tt; je
ne t'aurais pas si longtemps drang.

Georges frappa du pied.

Mais que crois-tu donc? s'cria-t-il.

--Parbleu! c'est assez clair. Tu habites le parc de Maisons, elle
demeure  Herblay; la Seine vous spare, mais l'amour a jet un pont sur
l'eau, et vous faites  vous deux la plus jolie pastorale qu'on puisse
voir! Je m'explique  prsent pourquoi tu courais si souvent chez le
cur.

--Ne va pas plus loin! s'cria Georges en saisissant le bras de
Valentin; je n'ai pas mme bais la main de Mme Rose.

Valentin partit d'un grand clat de rire.

Ah! elle s'appelle Mme Rose, et tu en es l! dit-il.

Georges regarda Valentin tout surpris.

Tu la connais donc; reprit-il.

--Point du tout; mais  quoi bon? Raisonnons un peu, s'il te plat.
Voil une femme avec qui on ne voit ni pre, ni frre, ni mari (j'ai
bien pris mes renseignements), qui demeure toute seule  Herblay, et qui
s'appelle Mme Rose! Est-ce assez de preuves, ou de symptmes, si le mot
te parat trop vif?

Valentin continua quelque temps sur ce ton de persiflage. Les arguments
ne lui manquaient pas pour dtruire les objections de Georges  mesure
que celui-ci les produisait. La bonne rputation de Mme Rose ne
tmoignait qu'en faveur de son adresse; cette charit inpuisable
qu'elle montrait prouvait qu'elle avait la main prodigue. Ce mystre
dont elle s'entourait n'indiquait-il pas suffisamment qu'elle avait une
vie antrieure  cacher? Quelque jour on dcouvrirait qu'elle s'appelait
de son vrai nom Mme de Saint-Phar ou Mme de Saint-Pierre.

Il arrive souvent que les choses qui impressionnent le plus
douloureusement sont prcisment celles auxquelles on s'arrte le plus
volontiers. Chaque parole de Valentin blessait Georges au coeur, et il
en gardait l'empreinte profondment. Il faut dire aussi que tous ces
raisonnements prsents sous une forme railleuse, il se les tait faits
 lui-mme bien des fois. Il ne croyait pas beaucoup aux vertus caches
comme les violettes au fond des bois,  ces mes blesses qui
ensevelissent leurs larmes dans le silence et la retraite, pareilles aux
biches qui meurent sous l'ombre muette des taillis. Le motif qui l'avait
conduit  Maisons le rendait peu propre  ces chres croyances qui sont
l'apanage des jeunes esprits. Il ne pouvait pas non plus oublier les
visites de l'inconnu qui payait si gnreusement  Canada une promenade
en bateau; que de fois ce souvenir cruel ne l'avait-il pas troubl dans
son bonheur! Mais en prsence de Mme Rose il subissait le charme et ne
voyait plus qu'elle. A la voix moqueuse de son ami, les soupons lui
revenaient en foule. Certainement ce que Valentin disait dans ce moment
tait en parfaite contradiction avec ce qu'il avait fait lui-mme toute
sa vie et ce qu'il tait prt  faire le lendemain; mais en quoi la
logique parat-elle dans les actions humaines? Ce n'tait pas d'ailleurs
un motif pour amoindrir l'effet de ses remontrances. Georges allait et
venait, et mchait avec fureur un cigare qu'il finit par jeter
violemment. En tirant de sa poche un tui pour lui en offrir un autre,
Valentin fit tomber une lettre couverte d'une criture fine qu'il
s'empressa de ramasser.

Qu'est-ce que cela? dit Georges.

--Une lettre d'affaires qui me force  retourner  Paris, mais pour
quelques jours seulement, rpondit Valentin un peu troubl.

Georges le regarda.

Une lettre d'affaires sur papier rose! bon, voil que ta maladie te
reprend, s'cria-t-il, heureux d'exercer des reprsailles.

--Accompagne-moi, et tu verras que Mathilde ne ressemble pas  toutes
les autres! rpondit Valentin avec une exaltation inaccoutume.

Ce cri tait comme le chant de l'insurrection; adieu le chagrin, le
dsespoir n'tait plus de saison. Georges haussa les paules, mais
l'impression que Valentin avait veille resta dans son coeur. Il n'alla
pas  Herblay ce jour-l ni le jour suivant; il gronda Ptronille et
repoussa Tambour, qui ne savait  quoi attribuer ces accs de mauvaise
humeur et s'en vengeait en disparaissant jusqu'au soir. Quand Valentin
partit, Georges l'assura qu'il ne tarderait pas  le rejoindre, et le
quitta pour prparer sa malle; mais il tourna du ct de la rivire et
monta sur _la Tortue_. Il n'avait pas donn dix coups de rames, qu'il
aperut Mme Rose sur la rive oppose et Tambour auprs d'elle. Il salua
la dame et siffla le chien sans s'arrter. Le coeur lui battait 
l'touffer. Tambour arriva  la nage en rechignant, et son matre le
jeta au fond du canot d'un coup de pied. Il rentra le soir mcontent de
lui et mcontent des autres; le dner que Ptronille servit lui parut
dtestable; il prit un livre, s'enferma et ne put lire. Les plaintes du
vent qui soufflait lui rappelrent une soire qu'il avait passe auprs
de Mme Rose,  Herblay, au coin du feu. Jamais soire ne lui avait
sembl si courte. Avec quel plaisir ne regardait-il pas la lumire qui
brillait derrire les vitres de la maisonnette, tandis qu'il descendait
la cte au bas de laquelle son canot l'attendait! Ah! pourquoi Valentin
est-il venu? murmura-t-il.

Le lendemain, il passa la rivire sans y penser; il n'avait pas dormi de
la nuit. Il monta chez la Thibaude et poussa la porte. Mme Rose tait
assise au pied d'un petit lit dans lequel Jeanne tait couche. Elle mit
un doigt sur sa bouche en le voyant.

Ne faites pas de bruit, dit-elle, la petite repose.

--Qu'est-il donc arriv? demanda Georges en apercevant la Thibaude, qui
pleurait dans un coin.

--Jeanne a failli mourir depuis qu'on ne vous a vu, rpliqua Mme Rose en
parlant tout bas; elle a eu un transport au cerveau. Elle s'est endormie
ce matin, et le mdecin pense qu'elle est hors de danger; mais il a
recommand beaucoup de repos et de prcautions. J'ai voulu l'emmener
chez moi, sa mre n'a pas voulu.

--Mais non! dit la Thibaude en se rapprochant du lit de Jeanne d'un air
farouche, comme une louve dont on menace les petits.

Cette mre si rude, qui frappait son garon au moment o on le retirait
de l'eau, avait des larmes dans les yeux en regardant dormir sa fille.
Elle se baissa et embrassa les draps qui la couvraient. Georges, qui
regardait tour  tour la Thibaude et Mme Rose, s'aperut alors que
celle-ci avait les yeux fatigus et le teint battu comme une personne
qui a longtemps veill. Il se rapprocha d'elle.

Qu'tes-vous devenu? lui dit-elle; si je n'avais pas vu Tambour tous
les jours, j'aurais cru que vous tiez malade.

--Vous en seriez-vous informe seulement? dit M. de Francalin.

--Certainement; vous me croyez donc bien peu attache  mes amis?
Pourquoi ne vous tes-vous pas approch de moi hier, quand vous tes
pass sur la rivire avec _la Tortue_? Je vous ai fait signe avec la
main; vous avez dtourn la tte.

--J'tais fou, rpondit Georges.

Si la prsence de la Thibaude ne l'avait pas retenu, il se serait jet
aux pieds de Mme Rose et lui aurait bais les mains avec transport. Rien
ne lui restait plus dans l'esprit de tout ce que Valentin lui avait dit.
Ces soupons qu'il avait vaguement conus et ce ddain que la veille il
avait montr lui semblaient le plus grand des crimes.

Ainsi vous avez veill auprs de ces pauvres gens? reprit Georges
attendri. Vous ne craignez pas que la fatigue vous rende malade?

--Moi! Qu'ai-je de mieux  faire? dit Mme Rose.

La nuance de tristesse qui perait dans ces paroles ne pouvait chapper
 Georges; son motion s'en augmenta. Sous prtexte de caresser Tambour,
qui venait brusquement de se jeter entre eux, il se baissa et embrassa
le bas de la mante qui enveloppait Mme Rose. Il avait le coeur gonfl.
Comme il arrive toujours, la raction victorieuse le poussait plus loin
qu'il n'tait jamais all. Si Valentin se ft prsent  la porte, il
l'aurait battu.

Faut-il ajouter que Georges resta toute la journe  Herblay, et qu'il
ne manqua pas d'y retourner le lendemain? Tambour n'tait pas le plus
leste  partir. Jeanne tant la protge de M. de Francalin comme elle
tait celle de Mme Rose, les prtextes ne lui manquaient pas pour entrer
chez la Thibaude  toute heure; d'ailleurs,  vrai dire, il n'en
cherchait plus. Il lui avait t impossible de taire  Mme Rose le motif
de cette absence qu'elle avait remarque: si une force secrte le
poussait  s'en confesser, peut-tre esprait-il aussi tirer d'elle
quelque explication; mais de ce ct-l son espoir fut du. Mme Rose
couta son aveu avec un sourire o une sorte de mlancolie se mlait 
l'tonnement.

Si vous me connaissiez mieux, dit-elle, rien de semblable ne vous
serait venu  l'esprit; mais je suis seule: ce n'est donc pas votre
faute si vous m'avez mal juge.

Cette rsignation toucha M. de Francalin plus que ne l'auraient fait
mille protestations d'innocence. Quand la petite Jeanne fut tout  fait
rtablie, Georges pria Mme Rose d'accepter  dner  la Maison-Blanche
pour lui bien prouver qu'elle ne lui en voulait pas.

J'y consens, dit Mme Rose, mais  une condition: c'est qu'au lieu de
dner nous djeunerons; quand on est seule, les choses qu'on fait, il
faut les faire au grand jour.

Le matin du jour convenu, Georges et Tambour allrent prendre Mme Rose
dans sa petite maison d'Herblay. _La Tortue_, que ce poids nouveau
semblait allger, traversa lestement la rivire. Tambour manifestait sa
joie par mille cabrioles; pour ne pas s'loigner de la main caressante
de Mme Rose, il ngligea le taureau noir, dont il entendait au loin les
mugissements. La table tait dresse dans une petite pice qui donnait
sur la prairie et qu'clairait un gai soleil. Ptronille s'tait
surpasse dans l'ordonnance du menu, et Jacob avait trouv des fleurs
pour gayer le service. Pendant le djeuner, Georges se montra plus
embarrass que Mme Rose. Mille choses lui venaient aux lvres qu'il ne
disait pas. Il tait heureux, mais inquiet; il lui semblait que les
aiguilles de la pendule en marchant lui drobaient une part de son
bonheur. Le repas fini, ils visitrent ensemble le jardin et la maison.
La bibliothque surtout les retint longtemps. Elle tait ouverte au jour
de tous cts; l'clat du feu ptillant se mlait aux rayons du soleil
qui entrait joyeusement par les fentres. Mme Rose avisa dans un coin,
au-dessus de la chemine, un portrait de femme en mdaillon. Elle le
prit et l'examina.

C'est une bien jolie femme, dit-elle.

--Je l'ai cru quelque temps, rpondit Georges.

Il s'empara du mdaillon que Mme Rose avait pos sur la chemine et le
jeta dans le feu.

Tout le visage de Mme Rose devint rouge. Elle avana la main pour le
retirer; Georges la saisit.

Il est trop tard  prsent, dit-il.

Il sentait que la main de Mme Rose tremblait entre les siennes, tandis
que la flamme dvorait le mdaillon; elle la dgagea doucement et
regarda par la fentre, ne sachant comment dissimuler son trouble.
Georges gardait le silence. Il s'tait fait comprendre tout d'un coup,
en quelque sorte malgr lui, et craignait de parler, de peur d'offenser
sa compagne. Ils restrent ainsi l'un prs de l'autre quelque temps,
immobiles et tremblants. Tambour, qui jouait entre eux, les poussait
gaiement de son museau; ils le caressaient quelquefois de la main, mais
vitaient de se regarder.

Voil que le soleil se couche, dit enfin Mme Rose.

--Dj! s'cria Georges navement.

Ils retournrent  Herblay par le mme chemin qu'ils avaient pris pour
venir, et Tambour fut encore du voyage.

Au revoir, dit Mme Rose doucement quand elle fut devant sa porte.

Georges descendit la cte d'Herblay en bondissant. Lorsqu'il fut au bord
de la rivire, il se retourna et vit au loin dans la nuit une lumire
qui brillait  la fentre de Mme Rose.

Ah! dit-il  demi-voix, elle m'aimera peut-tre un jour.... peut-tre
m'aime-t-elle dj!

Il sauta dans son canot et le laissa descendre au fil de l'eau; il
regardait le ciel plein d'toiles; il avait le feu dans le coeur; il lui
semblait qu'il avait vingt ans.

Oh! hier! oh! mes chagrins! o tes-vous? dit-il.

A quelque temps de l, il reut un billet de Valentin, dont il n'avait
pas eu de nouvelles depuis son dpart de la Maison-Blanche. Par ce
billet orn de quelques plaisanteries sur l'amour de Georges pour la
solitude, Valentin prvenait son ami qu'il se proposait de lui rendre
visite le lendemain avec quelques personnes de ses amies, et qu'on lui
demanderait  djeuner. Un post-scriptum plus long que le billet
ajoutait que Mathilde serait de la partie. Elle avait dsir faire la
connaissance de M. de Francalin, et Valentin n'avait rien eu de plus
press que de cder  ce voeu.

Pourquoi n'y a-t-il pas deux Mathilde sur la terre? Tu serais heureux!
disait-il en finissant.

Georges sourit et donna ordre  Jacob de tout prparer pour le djeuner;
mais le lendemain, quand Ptronille lui demanda o il faudrait dresser
le couvert, l'ide que tout ce monde tapageur et vagabond s'abattrait
dans cette mme pice que Mme Rose avait traverse lui devint tout 
coup insupportable; il lui sembla que ce serait une profanation, et que
rien ne pouvait l'excuser. Tout ce bruit, tous ces rires, toutes ces
chansons, ces robes de soie quivoques, ces dentelles frelates dans
cette maison o la chastet avait laiss son parfum, rvoltaient sa
pense. Son coeur en avait comme le dgot. Il appela Jacob et lui cria
de courir au _Petit Havre_, et d'y retenir bien vite la chambre la plus
grande. Ptronille fut invite  renverser ses fourneaux et 
transporter tout le produit de sa science dans la cuisine de l'auberge.
Aprs quoi, reprit-il, vous fermerez la porte, et, si l'on vous
interroge, vous direz que je ne rentrerai pas de quinze jours, parce que
les chemines fument.

Ptronille gronda, Jacob obit sans rpondre, comme c'tait son
habitude, et Georges alla bravement se poster sur la grande avenue de
Maisons pour attendre ses convives, qu'il mena tout droit  l'auberge.

Quoi! ce n'est pas chez toi que nous allons? dit Valentin.

--La cuisine est en rparation.

--Bon! tu nous feras voir la bibliothque.

--Les maons l'ont ravage.

--Alors nous nous promnerons dans le jardin.

--Il est tout effondr.

Valentin regarda Georges sournoisement.

Je vois ce que c'est, reprit-il, la _solitude_ demeure  la
Maison-Blanche.

--coute, rpondit Georges en pressant le bras de Valentin avec un
accent o le rire se mlait  la colre, tu as du vin de Bordeaux et du
vin de Champagne, des volailles exquises et des pts dlicieux; bois et
mange; mais si tu me parles encore d'elle, ici surtout, il faudra que
je te tue, aussi vrai que tu es mon ami.

--Je te comprends, rpliqua Valentin en regardant Mathilde. C'est comme
moi, tu aimes!

Georges lui tourna le dos. Jamais journe ne lui parut plus longue.
Toute son intelligence s'appliqua  conduire ses convives loin de la
Maison-Blanche; toute sa crainte tait que le hasard ne lui ft
rencontrer Mme Rose. Chaque fois qu'il apercevait une robe de femme au
dtour d'une alle, il tressaillait. Parler d'elle ou la laisser voir
par une telle compagnie lui paraissait un sacrilge. Cet amour n dans
la retraite, et que le monde ignorait, lui avait comme rendu toutes les
dlicatesses et toutes les susceptibilits charmantes des premires
motions. Il n'entendait rien de ce qu'on disait autour de lui; c'tait
comme si l'on se ft exprim en une langue trangre. Les propos les
plus extravagants et les rires les plus vifs n'y faisaient rien.

C'est donc l ce qu'on appelle de la gaiet? disait-il; et il ne
comprenait pas qu'il et jamais pu tre gai de la mme manire.

Aprs le djeuner, on dna, et il fallut mettre le village  sac pour
trouver un menu prsentable. Au dessert, on fit grand bruit. Tous ces
cris, toutes ces plaisanteries, qui avaient la prtention d'tre
spirituelles, jetrent M. de Francalin dans une mlancolie singulire;
il regardait les convives tour  tour avec tonnement. Sont-ils
malheureux de s'amuser ainsi! rptait-il.

Le dner fini, on voulut se promener en bateau. Les bords de la Seine
retentirent de chants. Georges trouva qu'on lui gtait sa rivire.
Combien elle tait plus belle quand _la Tortue_ y passait seule avec Mme
Rose!

Quand la compagnie songea  se retirer, le dernier convoi du chemin de
fer tait parti. On dut mettre en rquisition toutes les voitures du
pays pour trouver des moyens de transport. Quelques tours de roue
emportrent enfin la dernire chanson et le dernier adieu. Georges prit
sa course du ct d'Herblay. Il tait  bout de patience et avait besoin
de respirer un peu le mme air que respirait Mme Rose pour se
rafrachir. Le temps tait magnifique. Le croissant de la lune montait
au-dessus de la fort de Saint-Germain. Les premires senteurs de la
verdure nouvelle remplissaient l'atmosphre. Georges cueillit dans les
haies de gros rameaux de branches fleuries; il en fit un bouquet qu'il
posa sur l'appui d'une fentre derrire laquelle Mme Rose travaillait
souvent. Elle le verra demain, dit-il, et il faudra bien que sa
premire pense s'adresse  moi! Quand il rentra  la Maison-Blanche,
Jacob lui remit une lettre timbre de Beauvais. Tiens! de ma tante!
dit Georges.

La baronne Alice-Augustine de Bois-Fleury priait en quelques lignes son
neveu de la venir voir  Beauvais, o elle avait dcouvert une jeune
fille d'extraction noble qu'elle dsirait lui faire pouser; elle
ajoutait que jamais occasion meilleure ne se prsenterait, et faisait
entendre qu'une bonne moiti de sa fortune rcompenserait la soumission
de son bon neveu.

Bonsoir! dit Georges en jetant la lettre. Il souffla la bougie et
s'endormit en pensant  Mme Rose.

Lorsque M. de Francalin se prsenta le lendemain vers dix heures chez
Mme Rose, elle n'y tait dj plus. Gertrude lui annona qu'elle avait
d se rendre  Paris de grand matin; elle ne savait pas  quelle heure
sa matresse rentrerait.

La lettre qui l'a fait partir l'a rendue bien triste, reprit Gertrude.

--Ah! c'est une lettre! dit Georges.

Ce seul mot rveilla en partie les doutes que Valentin avait excits
dj; il se souvint de l'inconnu. Georges se promena devant la maison
sans parler jusqu' midi. Il craignait d'interroger la bonne femme, et 
chaque instant il ouvrait la bouche pour le faire. Afin de ne pas
succomber  la tentation, il s'loigna. Tambour le suivait; mais,
habitu qu'il tait aux rveries de son matre, il ne se gnait pas pour
courir un peu de tous cts. Quelle tait donc cette lettre mystrieuse
qui appelait si prcipitamment Mme Rose  Paris? Quel lien l'attachait
encore  un pass mystrieux dont elle subissait l'influence? pourquoi
n'en parlait-elle jamais? pourquoi mme vitait-elle avec une sorte
d'attention inquite tout ce qui pouvait en rappeler le souvenir?
N'tait-elle donc pas sre de l'ami qu'elle avait rencontr, et
craignait-elle de s'ouvrir  un coeur qui lui appartenait tout entier?
Cette crainte ne l'autorisait-elle pas  croire qu'il y avait quelque
fondement de vrit dans les soupons mis par Valentin? Georges se
dbattait vainement contre toutes ces rflexions; elles le poursuivaient
sans relche, avec l'obstination de ces insectes qui assaillent un
voyageur en t. Pour se dlivrer de cette obsession tyrannique, il
rsolut de parler franchement  Mme Rose, et retourna  pas rapides vers
Herblay. Elle n'y tait pas encore arrive. Il s'assit sur un banc 
quelques pas de la maison et regarda devant lui. Il n'avait fallu qu'une
minute pour changer en trouble la profonde quitude o il vivait. Mme
Rose s'tait peut-tre loigne pour ne plus revenir. Maintenant il la
croyait capable de toutes les fautes dont son esprit, la veille encore,
aurait repouss la pense avec horreur. Cette existence retire qu'elle
menait dans un village cart n'tait certainement qu'une expiation, ou
peut-tre mme qu'un entr'acte entre deux quipes. Par un de ces
revirements subits dont les mes passionnes connaissent l'empire, les
mmes choses qui hier lui faisaient croire  l'innocence de cette vie
chastement abrite sous un toit modeste lui semblaient autant de preuves
de la perfidie et de la corruption de Mme Rose; il s'tonnait seulement
de la place qu'elle pouvait tenir dans son coeur. Il avait t la dupe
et le jouet d'une coquette; comment se refuser  l'vidence? C'tait
bien la peine d'avoir trente ans sonns, pour tomber dans des piges
auxquels les coliers ne se prenaient plus! Paris me gurira! dit-il,
et il se leva brusquement.

Au mme moment, il aperut Mme Rose qui montait la cte; il courut
au-devant d'elle: Ah! qu'il me tardait de vous revoir! dit-il.
Craintes, soupons, colres, tout avait disparu comme par enchantement;
il ne pensait plus qu'au bonheur de voir Mme Rose et de lui parler. Elle
lui prit le bras et le pressa silencieusement contre le sien. Elle avait
dans la physionomie quelque chose de grave et de recueilli qu'il ne lui
connaissait pas. Elle regarda la campagne, o les premires chaleurs du
printemps avaient sem les parfums de la violette.

Si vous n'tes pas fatigu, nous nous promnerons un peu, dit-elle,
j'ai besoin d'air.

Ils prirent par un sentier qui descendait vers la rivire. Mme Rose
paraissait absorbe par une pense intrieure.

Ne pourriez-vous pas me dire ce qui vous proccupe? demanda Georges
timidement. Si vous avez un chagrin, ne puis-je en prendre la moiti?

Mme Rose secoua la tte.

Non, dit-elle, c'est une lettre qui a caus cette tristesse, cette
agitation o vous me voyez, et, si je ne l'avais pas reue, peut-tre
serais-je plus triste et plus agite encore.

Un sentiment de jalousie se glissa dans le coeur de Georges.

Celui qui a crit cette lettre a donc une bien large part d'influence
dans votre vie? dit-il avec amertume.

--Laissons cela, rpondit Mme Rose.

Elle tourna la tte du ct de la brise qui soufflait, et l'aspira avec
dlices.

Ah! qu'il fait bon ici! reprit-elle, et que vous tes heureux de
pouvoir y demeurer toujours!

Cet impntrable mystre dont Mme Rose s'enveloppait, cette volont
qu'elle montrait de ne pas permettre qu'on en soulevt un seul ct,
irritrent M. de Francalin.

Oh! toujours, c'est incertain, reprit-il d'un ton lger. Moi aussi,
j'ai reu une lettre d'une tante que j'ai dans le dpartement de l'Oise,
 Beauvais; elle veut me marier avec une riche hritire qui fait
l'ornement de ce chef-lieu.

--Ah! fit Mme Rose.

--Oui, ma tante, la baronne Alice-Augustine de Bois-Fleury, prtend que
je ne saurais rester plus longtemps clibataire sans compromettre la
dignit et l'clat de mon nom. Il faut vous dire que cette excellente
baronne, baronne je ne sais pourquoi, a pris son titre au srieux, et
assure que mon nom de Francalin drive de _franc-alleu_, ce qui
dmontrerait tout au moins que mes anctres taient les compagnons
d'armes de Mrove et de Clodion le Chevelu. Une si noble descendance ne
saurait se perdre sans forfaire  l'honneur. C'est pourquoi madame ma
tante s'est mise en qute d'une personne  qui je puisse m'allier. Elle
l'a trouve,  ce qu'il parat, et, bien que ma fiance ne puisse
prtendre  une origine aussi glorieuse, elle est de bonne souche et
comtesse de son chef. Ma tante a soulign ces derniers mots dans un
post-scriptum o, pour donner plus d'clat  cette union des Francalin
et des Valpierre, elle y ajoute l'appoint d'un demi-million.

Tout cela fut dit avec une extrme volubilit et d'un ton de persiflage
sous lequel M. de Francalin esprait dissimuler sa colre.

Et qu'avez-vous rpondu? demanda Mme Rose.

--Moi! j'ai refus.

--Pourquoi?

Ce mot, dit simplement, fit tomber la verve factice de M. de Francalin,
comme le plus lger choc abat un chteau de cartes.

Mais, dit-il embarrass, j'ai refus parce que....

Il ne put aller plus loin, et s'arrta court.

Parce que vous m'aimez! poursuivit Mme Rose.

Georges tressaillit  ce mot.

Est-ce bien cela, et me dmentirez-vous? reprit-elle avec motion.

--Non, rpondit Georges, qui ne ricanait plus.

Mme Rose s'appuya doucement sur son bras. coutez-moi, reprit-elle, et,
au risque de vous faire de la peine, laissez-moi tout vous dire. Ce
mariage qu'on vous propose, il ne faut pas le refuser. Pourquoi me
sacrifier votre avenir et m'offrir un dvouement que je ne puis pas
rcompenser?

Georges vit bien,  l'air de Mme Rose, que l'entretien tait srieux. Il
n'y avait en elle ni colre ni dpit, bien moins encore de coquetterie.
Il en fut tout boulevers.

Mais, dit-il, que vous importe que je me marie?... Pourquoi m'y
contraindre?... Je ne vous demande rien, et suis heureux comme cela.

--Croyez-vous que je ne souffre pas du chagrin que je vous fais? Mais
tout m'y force, reprit-elle. Bien plus mme, quelles que soient vos
rsolutions  l'gard de ce mariage, il faudra que vous quittiez la
Maison-Blanche.... Vous tressaillez, mon ami? Si vous ne partiez pas,
c'est moi qui partirais. Vous m'estimez assez pour que je vous parle
franchement. Cette solitude o nous vivons est dangereuse pour tous
deux. Croyez-vous donc que je n'aie pas tout compris depuis longtemps?
Le jour o vous m'avez engage  djeuner, je savais si bien que vous
m'aimiez, que je suis alle seule  la Maison-Blanche, sans vouloir que
Gertrude m'accompagnt. Qu'avais-je  craindre auprs de vous?

Ce mot, qui mettait Mme Rose  des hauteurs o le dsir ne pouvait
atteindre, toucha M. de Francalin. Il prit la main de sa compagne et la
porta  ses lvres avec un mouvement o la tendresse se mlait au
respect.

Peut-tre alors aurais-je d m'loigner, ou vous prier de ne plus me
voir, ajouta Mme Rose; je n'en ai pas eu le courage: l est mon tort, il
rend l'preuve plus difficile.

--Mais enfin ne puis-je rester prs de vous? dit Georges. Je vous verrai
aussi peu souvent que vous le voudrez.

--Non, reprit Mme Rose avec une force persuasive. Si je vous ai bien
jug, je puis vous avouer sans rougir que je ne suis pas d'un caractre
 braver un danger de tous les jours, isole surtout comme je le suis.
Les conditions de ma vie ne sauraient changer: elles sont telles que je
ne dois plus vous voir. Le hasard nous a fait nous rencontrer aux abords
d'un village; une mme jeunesse, un mme isolement nous rapprochaient;
j'ai rempli votre vie plus peut-tre qu'il n'aurait fallu.
Sparons-nous, afin qu'un jour, si Dieu le permet, nous puissions nous
retrouver sans trouble. Le voulez-vous, et m'aimez-vous assez pour me
faire ce sacrifice?

--Croyez-vous donc que je vous oublie, tant loin de vous?

--Je ne sais si je le dsire, mais je l'espre. Il y aurait dloyaut 
moi d'accepter toute une vie en change des quelques heures que je puis
vous donner, quand demain peut-tre la dernire de ces heures aura
sonn. Partez donc, allez  Beauvais, voyez cette jeune fille qu'on vous
destine; peut-tre lui trouverez-vous des qualits que vous ne lui
supposez pas, et un moment de sagesse vous dcidera  en faire la
compagne de votre vie.

--C'est vous qui me le conseillez?

--Je fais plus, je vous le demande. Je ne veux pas qu'un jour vous me
demandiez compte de votre jeunesse perdue. Vous savez si je vous ai
tendu la main le jour o pour la premire fois vous m'tes apparu ple
et dfaillant. Si j'tais libre, je vous dirais: Gardez-la, c'est la
main d'une honnte femme; mais je ne m'appartiens plus, partez.

L'accent de cette voix tout  la fois ferme et tremblante pntra le
coeur de M. de Francalin. Il leva sur Mme Rose des yeux remplis de
larmes: Que votre volont soit faite! dit-il.

Une heure aprs, Georges suivait lentement le bord de la rivire, comme
un homme qui ne sait o il va. Sur le chemin de halage, il rencontra
Canada qui portait une paire d'avirons. Je les ai pris dans un canot
qui s'en allait  la drive et que j'ai amarr, dit le pcheur en
s'arrtant. Je crois bien avoir vu ce canot hier du ct de Conflans; il
tait attach par un mchant bout de corde  un arbre. Je me suis dit:
Voil une corde qui cassera bien sr, et elle a cass. Je ramnerai le
bateau  son propritaire, et a me vaudra une pice de dix francs.

Le coup d'oeil de Canada semblait dire: Je connais la main qui a aid
la corde  casser; je la tiens au bout de mon bras. Il allait rire
quand il s'arrta devant le visage dcompos de M. de Francalin.

Qu'avez-vous? reprit-il.

--Je pars, rpondit Georges; j'ai dj fait mes adieux  Mme Rose.

--C'est elle qui le veut? s'cria le pcheur, qui comprit tout.

M. de Francalin inclina la tte.

Dame! si elle le veut, il faut obir; mais c'est dur. J'avais comme a
l'espoir que vous pourriez bien vous marier ensemble quelque jour....

Georges tourna la tte du ct d'Herblay. Sais-je seulement si je la
reverrai jamais! dit-il.

Canada frappait la terre  coups de sabot.

La vie est la vie, reprit-il, il ne faut pas se dsesprer.... Moi qui
vous parle, je me suis vu trois fois au fond de la rivire, un certain
soir surtout, par un temps  faire peur aux poissons. Eh bien! me voil
sur mes pieds, bien vivant et bien grouillant. Demain est un fameux
mdecin, allez!

Comme Georges s'loignait tristement aprs lui avoir donn une poigne
de main, Canada le retint par le bras et fouilla dans sa poche.

J'ai l, monsieur Georges, un morceau de ruban que Mme Rose portait 
son cou avec une espce de mdaille au bout.... une mdaille en argent,
ma foi.... Elle l'a laiss tomber hier, et je l'ai ramass, je ne sais
pourquoi. J'avais ide de le lui rapporter demain.... Elle m'en aurait
bien donn vingt francs. Le voulez-vous?

--Si je le veux! s'cria Georges, qui tira un louis de sa poche.

--J'imagine que Mme Rose ne m'en voudra pas si elle sait que c'est vous
qui l'avez, reprit-il; ce sera comme un souvenir que vous aurez d'elle.
Sentez!... il a cette odeur qui fait qu'on reconnatrait Mme Rose la
nuit.

Georges sauta sur le ruban et embrassa Canada.

--L'aime-t-il, mon Dieu! l'aime-t-il! dit le pcheur en le regardant
s'loigner.

Le soir mme, M. de Francalin quittait la Maison-Blanche et partait pour
Paris.

       *       *       *       *       *



DEUXIME PARTIE.




V


Quand M. de Francalin arriva  Paris, une fantaisie nouvelle s'tait
empare de Valentin. Il le trouva dans son entre-sol de la rue de la
Victoire, en train d'essayer un uniforme tout battant neuf de capitaine
de la garde nationale.

Quel est ce dguisement? dit Georges.

--Que parles-tu de dguisement? s'cria Valentin; ne sais-tu pas que la
socit est en pril? Il est temps que les hommes de coeur s'arment pour
dfendre l'ordre et la famille.

Un domestique, qui cogna timidement  la porte, interrompit la
philippique de Valentin; il apportait une lettre dont un cachet de cire
parfume fermait l'enveloppe couverte d'azur.

Ah! de Juliette!... s'cria le dfenseur de la famille. Il lut
rapidement la lettre. C'est bien, j'irai, dit-il.... Tu vois, reprit-il
aprs que le domestique se fut rtir, je ne m'appartiens plus.... Dans
une heure inspection, ce soir prise d'armes, et il y a une premire
reprsentation aux Varits, o j'ai promis d'aller. Toi, tu ne me
quittes pas; si tu veux, je te fais nommer lieutenant.

Comme beaucoup d'hommes proccups de choses qui leur sont personnelles,
Valentin s'enqurait fort peu de celles qui intressaient son ami; il
entrana Georges aux Champs-lyses, o sa compagnie paradait, le
contraignit  le suivre  l'htel de ville, o il tait de garde le
soir, et le mena souper au caf Anglais. Au bout de trois jours, M. de
Francalin fut las de cette existence tapageuse et partit pour Beauvais.

Mme la baronne Alice-Augustine de Bois-Fleury tait bien telle que
Georges l'avait reprsente: elle occupait un vaste htel dans une des
plus belles rues de la ville, et y recevait avec de grands airs le monde
le plus distingu du chef-lieu. Quand son neveu arriva, elle tait  sa
toilette. Priez M. le comte, mon neveu, dit-elle, de m'attendre dans le
boudoir.

Ce titre de _comte_ qu'elle donnait  M. de Francalin tait de son
invention, mais elle le tenait pour authentique. Si, l'_Armorial de
France_  la main, on avait voulu lui prouver que Georges n'y avait
aucun droit, elle aurait dclar tout net que l'_Armorial de France_
tait un sot et ne s'y connaissait pas. A bout d'arguments, Georges la
laissait dire.

Mme de Bois-Fleury parut bientt un ventail  la main, et dans
l'attitude qu'elle aurait prise pour une prsentation  la cour. Elle
tendit sa main  M. de Francalin, qui la baisa.

Je vous remercie de votre empressement, mon beau neveu, dit-elle; il me
prouve que vous tes tout prt  faire ce que j'attends de vous.

Georges sourit.

Je ne crois pas, belle tante, dit-il; bien plus mme, j'ai grand'peur
que la race des Francalin n'expire avec moi.

Mme de Bois-Fleury agita son ventail comme Mme la duchesse de
Chteauroux aurait pu le faire quand un ministre du roi hsitait  lui
accorder ce qu'elle demandait.

Mlle de Valpierre dne ce soir  l'htel, vous la verrez, reprit-elle.

Mlle de Valpierre s'assit en effet  la table de la baronne et passa la
soire  l'htel, o quelques personnes firent un peu de musique et
jourent au whist jusqu' minuit. C'tait une grande jeune fille blonde,
qui avait l'air trs-doux. Georges causa pendant quelques minutes avec
elle. Quand il n'y eut plus personne au salon, la baronne montra  son
neveu un fauteuil voisin de celui qu'elle occupait.

Eh bien! dit-elle, comment la trouvez-vous?

--Suffisamment jolie et parfaitement bien leve.

--lonore de Valpierre a dix-neuf ans et tient aux familles les plus
considrables de la Picardie; elle a, de plus, une fortune personnelle
qui dpasse quatre cent mille francs.

--C'est fort beau.

--Si tel est votre avis, je n'ai plus qu' demander sa main en votre
nom; elle ne me sera pas refuse. Embrassez-moi, mon neveu, et dormez
bien.

M. de Francalin embrassa Mme de Bois-Fleury et ne remua point.

Ma chre tante, reprit-il, vous ne voudriez pas me conseiller de
commettre une vilaine action; eh bien! celle d'pouser Mlle de Valpierre
serait fort laide. Mlle de Valpierre est faite pour tre aime, et je
sens que je n'ai pas le coeur au mariage.

--Que signifie ce langage? Voyons, parlez clairement.

Georges prit entre ses mains les deux mains de sa tante: Vous
souvient-il d'un temps o un colier, qui pouvait bien avoir seize ans,
vint passer les vacances dans un beau chteau tout au bord de l'Oise, 
quelques lieues d'ici?

Mme de Bois-Fleury rougit trs-fort.

Quel rapport voyez-vous entre ce chteau et ce qui se passe en ce
moment? dit-elle.

--A cette poque-l, poursuivit Georges sans rpondre directement 
l'observation de la baronne, il y avait dans le chteau une femme qui
tait dans tout l'clat de sa beaut: c'tait moins une mortelle qu'une
desse. L'colier qui vivait auprs d'elle tait  peu prs dans l'ge
de Chrubin; il en avait toutes les agitations. La personne qu'il voyait
 toute heure fondait en un seul amour tous ces amours divers que le
page de la comdie prouvait pour la comtesse, pour Suzanne, pour
Fanchette. Il avait des tressaillements subits quand il rencontrait sa
main; il ne pouvait la voir et l'entendre sans plir ou rougir. Quels
trsors n'avait-il pas amasss de bouts de rubans, de fleurs un instant
caresses par elle, de gants perdus! Comme il les embrassait quand
personne ne pouvait le surprendre! Un soir, soir lumineux et
d'imprissable mmoire, il la rencontra seule dans un jardin; elle avait
une robe blanche et les bras nus, elle venait de perdre une rose qu'on
voyait flotter  la surface d'un ruisseau. Quels doux mouvements pour
l'atteindre, et quels lgers cris! Elle fit signe  l'colier, qui d'un
bond saisit la fleur et la lui prsenta; mais  la vue de tant de grce,
anime et comme embellie par la course, il eut comme un blouissement.
Ah! je vous aime, je vous aime! s'cria-t-il en couvrant ses mains et
ses bras de baisers brlants. Georges! dit-elle. A ce mot, la fivre
de l'colier tomba; il devint ple et s'chappa en courant. Le
lendemain, il n'osait regarder celle qu'il avait offense. Cependant il
rencontra ses yeux: il y avait dans leur douce clart plus
d'intelligence que de colre; et puis il tremblait tant! Ah! si pour
elle il et fallu se jeter sous la roue d'un moulin, il s'y serait
prcipit tte baisse! Eh bien! ce qu'il prouvait alors, cet colier,
 prsent qu'il a ge d'homme il l'prouve encore; mais un autre
sentiment a remplac le sentiment qu'il ne pouvait ni combattre ni
avouer.

Georges raconta alors  Mme de Bois-Fleury toute son histoire, sans rien
omettre et sans rien cacher, avec cette chaleur et cet entranement qui
imposent l'attention. Tout son coeur dbordait. Peu de femmes restent
insensibles  l'expression d'un amour jeune et sincre, mme
lorsqu'elles n'y sont pas engages. Georges tait assur de la sympathie
de celle qui l'coutait; son motion eut comme un retentissement dans le
coeur de Mme de Bois-Fleury.

Pourquoi tes-vous venu? demanda la baronne.

--J'tais si malheureux!...

Toute bouleverse, Mme de Bois-Fleury prit la tte de Georges entre ses
mains et l'embrassa sur le front avec un lan o une nuance de
tendresse indfinissable se mlait  l'expression de l'amour maternel.

Eh bien! dit-elle, qu'il ne soit plus question de Mlle de Valpierre ni
d'une autre! Si vous pousez Mme Rose, vous me la conduirez, et je
l'aimerai; si vous tes malheureux, vous pleurerez prs de moi.

Mme de Bois-Fleury n'avait jamais oubli l'pisode auquel M. de
Francalin avait fait allusion. Cette fougue, ce transport, ce cri qu'il
venait de rappeler, l'avaient remue jusqu'au fond des entrailles.
Sincrement attache  ses devoirs, elle n'avait jamais rien laiss
paratre de cette motion qu'elle avait combattue et domine; mais sa
rigidit en avait t amollie, et c'tait comme un point lumineux de sa
vie vers lequel sa pense la reportait souvent. De ce jour-l, elle
tait devenue la meilleure amie de Georges et la plus dvoue; elle
avait en quelque sorte remplac la mre qu'il n'avait plus, mais de loin
et secrtement, pour ne pas s'exposer  une nouvelle secousse. Elle
avait mme envelopp sa vive et profonde affection de formes graves et
mthodiques et d'une sorte de solennit qui la prservait du danger des
panchements. C'tait elle qui,  l'insu de Georges, prenait soin de sa
fortune, la rparait quand elle tait compromise, et veillait  ce que
rien ne menat le repos d'une existence qu'elle voulait rendre
heureuse. Veuve depuis trois ou quatre ans et plus ge que Georges de
huit ou dix, Mme de Bois-Fleury avait eu la pense de le rapprocher de
Beauvais par un mariage qu'elle-mme aurait prpar. A son insu
peut-tre, et tout en songeant au bonheur de Georges, elle avait fait
choix d'une femme que sa beaut ou sa supriorit intellectuelle ne
pouvait pas rendre redoutable; non pas qu'elle dsirt revenir en rien
sur le pass, mais parce qu'elle voulait rester la premire dans le
coeur de Georges. Un mot avait renvers tout cet chafaudage et ces
longs projets. Certes Mme de Bois-Fleury n'avait pas entendu l'aveu de
cet amour si violent sans un dchirement secret qui avait rajeuni son
coeur en le faisant saigner; mais elle avait noy cette motion jalouse
sous un flot de tendresse pure, et la femme s'effaa devant la mre
quand elle embrassa Georges sur le front.

Georges demeura chez sa tante quelque temps, s'efforant de ne plus
penser  Mme Rose et y revenant sans cesse; mais cet loignement dans
lequel il avait cherch un soulagement irrita bientt sa blessure au
lieu de la gurir. Beauvais tait pour lui comme le bout du monde. Au
moins  Paris avait-il la chance de rencontrer Mme Rose. Elle n'avait
plus rien  lui demander,  prsent qu'il avait cd  son dsir et bien
compris que tout mariage lui tait impossible. Il lutta quelques jours;
mais, son angoisse devenant de plus en plus vive, il prit prtexte d'une
lettre d'affaires pour retourner  Paris, o son premier soin fut de
s'informer de Tambour, qu'il y avait laiss sous la surveillance de
Jacob. Tambour n'tait plus au logis; ds le premier jour, il avait pris
la fuite. Jacob l'avait fait afficher sans succs. A bout de recherches,
l'ide lui tait venue de courir  Maisons. Tambour s'y promenait, tout
le monde l'y rencontrait du matin au soir, il avait les moeurs errantes
d'un _outlaw_. Une nuit il dormait chez Mme Rose, et le lendemain chez
Canada. Il rendait visite aussi  Ptronille, qui gardait la
Maison-Blanche. Jacob dsesprait de le ramener  Paris. Il voyait bien,
disait-il, que Tambour avait des intelligences dans le pays.

Heureux Tambour! murmura Georges, et il donna ordre qu'on le laisst
tranquille.

Valentin avait t prvenu du retour de Georges. Il se hta de
l'introduire dans les boudoirs o il avait ses libres entres. A cette
poque, la fivre rvolutionnaire, communique par les vnements de
fvrier et qui avait fait explosion aux journes de juin, n'tait point
calme encore: on sentait dans la ville comme le frisson du vent sur la
mer. Le lendemain n'tait jamais sr, on vivait au jour le jour; mais
cette agitation n'empchait pas qu'on ne chercht les plaisirs avec la
mme ardeur qu'au temps de la plus grande scurit. Il y avait mme une
certaine excitation produite par l'imprvu, qui donnait  ces plaisirs
une saveur plus vive et plus sduisante. Georges se laissa faire, mais
la lassitude et l'ennui s'asseyaient partout  ct de lui. Son seul
bonheur tait de se promener la nuit seul sur les boulevards, et de
revoir en esprit la maison d'Herblay, la grande prairie o l'ombre des
peupliers se jouait, la fort de Saint-Germain, les canots sous les
saules, et, dans cette campagne si souvent parcourue, l'image d'une
femme svelte et souriante qui lui tendait la main. Le tumulte des
vnements et le cri des passions dchanes faisaient moins de bruit 
son oreille que le doux murmure d'une voix mystrieuse qui parlait tout
bas dans son coeur. Il n'entendait qu'elle dans Paris, au milieu de ce
tumulte et de ce choc quotidien des hommes, il tait seul. Quelquefois
il s'tonnait du long silence que gardait Mme Rose: tait-elle toujours
 Herblay, et se pouvait-il qu'elle l'oublit  ce point? Il rentrait
prcipitamment chez lui, et cherchait une lettre; la lettre n'arrivait
jamais. Alors aussi l'ide de l'inconnu qui deux ou trois fois avait
rendu visite  Herblay revenait le poursuivre. Si dans ces moments-l
tout  coup la gnrale et battu, Georges se ft lanc avec joie pour
mourir  l'assaut d'une barricade. Pouvait-il douter en effet qu'un
mystre n'existt dans la vie de Mme Rose, et ce mystre ne se
rattachait-il pas  cet tranger qu'il n'avait jamais vu?

Valentin, qui aimait sincrement Georges, ne comprenait pas que les
amusements de toute sorte auxquels il le conviait n'eussent aucune
action sur sa tristesse. Un soir, las de lui verser du vin de Champagne,
Valentin prit Georges  part.

coute, lui dit-il, il faut que cela finisse. Casse-moi la tte si tu
veux, tu ne m'empcheras pas de te parler de Mme Rose.

--Parle, rpondit Georges.

--Un jour que tu tais plus triste qu'un tombeau, l'ide me vint d'aller
 Herblay. Je me souvenais parfaitement de Mme Rose pour l'avoir vue au
temps o nous portions des feuilles  nos chapeaux. Je ne savais pas
bien ce que je voulais lui dire; mais tu me faisais piti.

Georges serra la main de Valentin.

Attends, reprit celui-ci, tu me remercieras tout  l'heure. J'arrive
donc  Herblay, et je monte la cte fort en peine de mon discours. Si
elle a un petit brin de coeur dans la poitrine, pensais-je, elle va me
dire de lui amener Georges. Une voix de femme me fait lever la tte. Je
regarde, c'tait Mme Rose; elle marchait au bras d'un grand jeune homme
qui avait des moustaches noires et qui fumait.

--Ah! fit Georges.

--Je n'en voulus pas voir davantage, et redescendis la cte sans plus
songer  mon discours. Voil ce que j'avais  te dire. A prsent mange
et bois, et n'y pense plus.

--Tu dis un grand jeune homme?

--Oui, avec des moustaches noires et un cigare.

--Merci.

Georges tait d'une pleur de mort. Il remplit son verre de vin de
Champagne et le vida d'un trait. Il riait beaucoup; mais Valentin,
malgr son tourderie, ne fut pas la dupe de cette gaiet.

Es-tu bte! lui dit-il; tu as la fivre, va te coucher.... J'ai
peut-tre eu tort de te conter cette histoire!

--Non, dit Georges, cela m'a fait du bien.

Pendant deux heures, Georges resta tendu sur son lit les yeux ouverts;
il pleurait comme un enfant. Au petit jour, il n'y tint plus, et courut
au chemin de fer de la rue Saint-Lazare. Un convoi partait pour Rouen;
il s'y jeta et s'arrta  Maisons. Cinq minutes aprs, il avait travers
le pont et cherchait Herblay des yeux. A mi-cte, un chien courut  sa
rencontre, et faillit le jeter par terre en sautant sur lui. C'tait
Tambour qui aboyait de toutes ses forces. Il faisait mille bonds en
tournant autour de son matre. Ils arrivrent ainsi  la petite maison
d'Herblay. La porte tait entr'ouverte; Tambour la poussa, et Georges le
suivit jusque dans le petit salon o Mme Rose l'avait reu une premire
fois. Un jeune homme tait assis dans un fauteuil auprs de la fentre.
Il lisait un journal. A la vue de Georges, il se leva et salua. Georges
remarqua qu'il avait des moustaches noires.

C'est donc vrai! pensa-t-il.

Tambour, qui ne se tenait pas de joie, allait et venait par la chambre;
aprs chaque tour, il frottait son museau contre la main pendante de
Georges. Les deux jeunes gens se regardaient. Un demi-sourire passa sur
les lvres de l'inconnu.

A la pantomime de ce chien, je vois bien que vous tes son matre;
veuillez vous asseoir, monsieur, je vous prie, dit-il avec la plus
grande politesse.

Comme Georges appuyait sa main sur le dos d'un fauteuil sans rpondre,
la porte du salon s'ouvrit de nouveau, et Mme Rose parut. Elle tait un
peu plus ple qu'au temps o Georges l'avait quitte. A son aspect, elle
eut comme un lger tressaillement; mais, se remettant presque aussitt:

M. Georges de Francalin, dont je vous ai parl quelquefois, dit-elle
en se tournant vers le jeune homme aux moustaches noires.

Et dsignant celui-ci  Georges:

M. le comte Olivier de Rthel, mon mari, ajouta-t-elle.




VI


La prsence de M. Olivier de Rthel, ce mari qui mettait  nant toutes
les esprances de M. de Francalin, lui fit cependant prouver comme un
sentiment de joie. Mme Rose ne perdait rien de cette aurole dont il
l'avait entoure, et restait telle qu'il l'avait aime. Georges ne pensa
pas une minute  repartir pour Paris. Si douloureuse que lui ft la vue
d'un tranger qui avait tous les droits d'un matre dans cette maison o
si longtemps il avait t seul, qu'tait-ce en comparaison de ce qu'il
avait craint? Tout cdait devant cette pense rafrachissante qu'il
pouvait aimer Mme Rose sans rougir. Chez certaines mes dlicatement
doues ou leves  un niveau suprieur par de grandes passions, la
connaissance d'un malheur irrparable cause moins de souffrances que la
perte d'une de ces croyances dont les racines sont au coeur. Georges,
que M. Olivier de Rthel retint  djeuner avec une parfaite aisance,
rentra chez lui, sinon heureux, du moins calme. Une barrire
infranchissable existait entre Mme Rose et lui; mais l'image adore
avait la mme puret et le mme rayonnement.

Georges n'hsita pas  retourner chez Mme Rose dans la journe. Elle lui
fut reconnaissante de cet empressement, qui donnait  leurs relations le
caractre d'une intimit honnte et franche. M. de Rthel, qui avait
beaucoup  crire, les laissa seuls; mais il ne le fit pas avant d'avoir
caus quelques instants avec M. de Francalin. Il avait en toutes choses
une rare lgance et les manires simples du meilleur monde, avec une
certaine brusquerie qui n'tait pas sans originalit. Quand Mme Rose se
trouva seule avec Georges, ils se promenrent autour de la maison, et
descendirent dans le pays pour voir la Thibaude et Jeanne, sur qui Mme
Rose veillait toujours. La petite fille avait le visage vermeil comme
une pomme; elle se jeta dans les bras de Mme Rose avec cette familiarit
qui succde si vite chez les enfants de la campagne  une timidit
farouche. Tout allait bien dans ce mnage, dont la vue rappela  M. de
Francalin les premires paroles changes avec Mme Rose auprs d'un
berceau. La Thibaude remercia Georges des secours qu'il avait envoys 
Jeanne malgr son absence. C'tait encore une attention de Mme Rose qui
l'associait  sa vie. Il n'tait donc pas un tranger pour elle! Il ne
voulut pas dtromper la Thibaude, pour rester l'oblig de Mme Rose.
Quand ils sortirent, la jeune femme prit le bras de Georges comme au
temps pass.

Se peut-il que je sois si tranquille auprs de vous aprs ce que j'ai
vu? dit M. de Francalin, tandis qu'ils ctoyaient la rivire.

--Pourquoi ne le seriez-vous pas? Ce que j'tais hier pour vous, ne le
suis-je pas aujourd'hui? rpondit Mme Rose. Qu'y a-t-il de chang entre
nous?

Georges lui pressa doucement le bras.

Mais, reprit-il, pourquoi m'avez-vous laiss partir sans me dire la
vrit?

--Le pouvais-je sans vous dire le nom de mon mari! rpondit Mme Rose; il
y avait dans cet aveu invitable comme un blme dont j'avais l'instinct,
et que je ne me croyais pas en droit de faire subir  celui dont je
porte le nom. Je ne m'explique peut-tre pas bien.... Essayez de me
comprendre.

--Mais, reprit Georges, quel motif a donc ramen M. de Rthel auprs de
vous? Quand et comment est-il arriv? A-t-il le projet de vivre dans la
retraite ou l'intention de vous conduire  Paris?... Pardonnez-moi
toutes ces questions, et n'y voyez pas autre chose que le sentiment
profond que m'inspire une personne en qui je ne verrai jamais que Mme
Rose, quel que soit le nom qu'elle porte. Me le permettez-vous?

--Ah! je fais mieux, je vous en prie!... Il me semble que j'aurai moins
 craindre auprs de vous,  prsent que vous connaissez la vrit.

--Eh bien! parlez-moi de M. de Rthel.

--Vous savez quel rle il a jou pendant la dernire rvolution, et
quelle place il tient dans le parti qui s'agite toujours. Le repos est
insupportable  un temprament aussi terrible. Toutes les agitations
dans lesquelles il m'a fait vivre chez lui ont t la cause de notre
sparation, il s'y replongea fatalement; son pass engage son avenir. Il
tait  Paris dans ces derniers temps; souvent il m'crivait, et vous
n'avez certainement pas oubli l'tat dans lequel me mettaient ces
lettres, dont l'origine vous tait inconnue. Pouvais-je m'loigner,
quand tous les jours il tait en pril de mort?... Je suis sa femme, et
je n'ai pas  le juger. Vous savez cependant comment j'oubliais tout....
Quelquefois je me berais de l'illusion que cette vie, dont j'avais
contract la douce habitude  Herblay, pourrait durer. Tout  coup une
lettre nouvelle m'arriva au moment o je venais de trouver sur ma
fentre un bouquet laiss par vous aprs un jour pass sans vous voir.
M. de Rthel m'appelait  Paris pour me prvenir que peut-tre il serait
contraint de me demander asile au premier moment. Si vous tes menac,
venez, lui dis-je. Je compris alors qu'il fallait cesser de vous voir,
c'est pourquoi je vous pressai de partir. Je n'avais rien  me
reprocher, mais j'avais peur de votre dsespoir. Un soir, il y a de cela
huit jours, M. de Rthel a frapp  ma porte. Il ne m'a plus quitte
depuis ce moment. Deux ou trois personnes sont venues le trouver. Il
reoit beaucoup de lettres, et il a l'air trs-proccup. Quelque chose
se prpare que je ne connais pas. Il m'a dj prvenue qu'il me
quitterait un de ces jours, tout  coup.... Ce qu'il projette me fait
peur. Olivier s'agite dans un enfer! Il y a des heures o je le plains
amrement.

Mme Rose dtourna la tte pour essuyer ses yeux. Son motion tait
visible et Georges la comprenait. Le nom de M. Olivier de Rthel avait
suffi pour expliquer  Georges la situation de Mme Rose. Le comte tait
l'un des chefs reconnus d'une des fractions militantes de la dmocratie.
Issu d'une famille d'ancienne noblesse, Olivier avait rompu avec son
pass et bris, un  un, tous les liens de la tradition, de l'habitude,
de l'ducation. Patricien, il combattait avec la plbe; fils d'un pair
de France, il tait l'un des instruments les plus actifs des socits
secrtes. Il avait d'incontestables qualits qui mettaient sa
personnalit en relief, un certain talent de parole, une grande
bravoure, de l'audace; le prestige de son nom lui donnait en outre un
clat et une autorit qu' mrite gal ses amis n'avaient pas. Seulement
le tribun tait rest gentilhomme, et, s'il touchait la main des
pamphltaires les plus fougueux, il mettait des bottes vernies pour
aller au club.

Comprenez-vous  prsent, continua Mme Rose, pourquoi j'avais une
telle hte de vous voir loin de moi? Quel pouvait tre le rsultat de
votre prsence  Herblay? N'euss-je pas mrit la confiance que mon
mari mettait en moi, que la libert o il me laissait m'aurait impos le
devoir de la justifier.

--Qu'allez-vous faire  prsent, dit Georges.

--Et le sais-je? C'est un vnement inconnu qui en dcidera. Si j'en
crois certains indices, cet vnement ne tardera pas  clater; il peut
se faire alors que j'aille  Beauvais.

--A Beauvais! rpta Georges d'un air tout surpris.

--Vous ne savez donc pas qu'une de vos parentes est venue me voir il y a
prs d'un mois? elle m'a mise au fait du motif de sa visite en quatre
mots. La conversation n'tait pas finie, que Mme la baronne de
Bois-Fleury et moi nous nous entendions  merveille. Elle est reste
trois jours et m'a embrasse en partant. Elle m'a dit de me souvenir
dans l'occasion que j'avais une amie  Beauvais, et je m'en souviendrai.
Il m'a sembl qu'elle m'aimait beaucoup  cause de vous, et un peu parce
qu'elle a su que j'tais comtesse.

Georges sourit  ce mot, qui lui fit voir que Mme Rose avait pntr Mme
de Bois-Fleury d'un regard.

Je devrais peut-tre vous dire de partir, reprit-elle en regagnant sa
maison, et cependant je dsire que vous restiez.

--Eh bien! dit-il, je resterai jusqu' ce que vous alliez  Beauvais.

A ces mots Mme Rose, qui tait sur le pas de sa porte, retint Georges
par la main.

Il ne faut pas que vous vous mpreniez au sens de mes paroles,
reprit-elle; tout ce qu'une honnte femme peut tenter, je le tenterai
pour ramener M. de Rthel; il est auprs de moi, il est menac, je porte
son nom: c'est plus qu'il n'en faut pour m'indiquer un devoir auquel
j'ai la volont de ne pas faillir. Ne soyez donc pas surpris si quelque
jour vous apprenez que je pars pour l'Amrique et pour toujours.

--Le ferez-vous sans m'en prvenir?

--Oh! vous ne le croyez pas! dit-elle avec vivacit.

L'accent de cette voix chrie fit tressaillir Georges: il vit bien que
le coeur n'tait pas du ct de la volont, bien que celle-ci restt
matresse; il ne prolongea pas l'entretien, et se retira  la fois
triste et charm. Comme M. de Francalin suivait la rivire, cherchant un
bateau qui pt le conduire  la Maison-Blanche, il rencontra Canada qui
achevait d'assujettir la porte d'une cabane dont il avait pch tous les
matriaux pice  pice dans la Seine. Canada jeta son marteau et
accueillit Georges par une vigoureuse poigne de main; puis il jeta un
coup d'oeil du ct d'Herblay et le reporta vers M. de Francalin.

Je vois  votre air que vous savez ce qui se passe l-bas. a m'a
surpris tout de mme le jour o cet autre est revenu.... Ds que je l'ai
vu, je me suis dit que vous ne tarderiez pas  paratre. A prsent que
vous avez fait votre visite, vous allez filer, j'imagine?

--Non, je reste, rpondit Georges.

--Comme a vous tient! On voit bien que vous avez des rentes! S'il vous
fallait comme moi chercher dans l'eau votre dner de tous les jours,
vous auriez bien vite noy l'amour!

Canada acheva d'assujettir la porte sur ses gonds.

Je la reconnais, cette porte, reprit-il: elle provient d'un gros bateau
qui allait  Rouen et qui a donn contre une pile du pont ici prs. Je
l'ai pche.

Il fit un signe  Georges tout en cherchant des clous dans une caisse.

Approchez-vous donc, qu'on vous parle, ajouta-t-il. Tout marin d'eau
douce que je suis, comme ils disent, j'y vois clair. Il y a une
bourrasque dans le temps. Le monsieur de Paris qui est chez Mme Rose le
sait bien, lui. Toutes sortes de gens vont et viennent par ici. Moi qui
suis pour ceux d'en bas contre ceux d'en haut depuis l'affaire des
lapins, vous savez, je leur rends de petits services dans l'occasion.
S'il y a un bon avis  donner, c'est moi qui le fais passer. Tenez, vous
allez voir.

Canada siffla, et Tambour entra dans la cabane. Le pcheur tira de sa
poche un papier, l'attacha au collier du chien et le lcha. Tambour
partit comme un trait.

Ce n'est pas plus difficile que a, continua-t-il; dans un quart
d'heure, on saura chez Mme Rose que des gens  mine suspecte rdent dans
le pays depuis ce matin. Ce que j'en fais, c'est autant pour elle que
pour lui;  part le profit que j'en tire, je ne voudrais pas qu'elle ft
inquite. On ne se gne gure aujourd'hui pour vous mettre la main sur
le collet pendant la nuit.

--Srieusement craignez-vous quelque chose? dit Georges, que les
confidences de Canada tonnaient un peu.

Canada regarda autour de lui en jouant du marteau et fit un mouvement de
tte affirmatif.

Dame! dit-il, tout est possible; s'il plat aux hommes de se faire
casser la tte, vous comprenez, a les regarde; mais il ne faut pas que
Mme Rose en souffre.

--S'il arrivait quelque chose, me prviendriez-vous? demanda M. de
Francalin.

--Sur-le-champ, et sans penser au drangement qui pourrait en rsulter
pour moi.

Georges rentra chez lui, l'esprit tout plein de ce que Canada lui avait
dit. Ce qu'il avait pu voir de l'tat de Paris pendant le sjour qu'il y
avait fait ne lui laissait aucun doute sur la possibilit d'un
mouvement. Il prvoyait bien que M. Olivier de Rthel en serait l'un des
principaux instigateurs, et il tremblait que Mme Rose ne ressentt le
contre-coup de ces nouvelles perturbations.

Vers le soir, et pouss par un sentiment plus fort que la rflexion, il
retourna  Herblay. Mme Rose tait assise dans ce mme salon o si
souvent il l'avait trouve; elle brodait prs de la fentre. M. de
Rthel lisait une brochure. Tambour leur dit bonjour  tous deux  sa
manire, c'est--dire en promenant son museau sous leurs mains, et
disparut par une porte.

Faites comme Tambour, dit le comte en se levant, et chez moi agissez
comme si vous tiez chez vous.

Georges prit une chaise et s'approcha de la fentre. Il faisait un temps
clair et doux; un vent lger agitait le feuillage comme un frisson;
mille cris d'oiseaux s'chappaient de la campagne, dont le crpuscule
estompait les derniers plans. Olivier posa la brochure qu'il tenait  la
main et regarda du ct de la rivire, o l'on entendait le chant de
quelques mariniers. Mme Rose, qui s'tait leve, appuya un doigt sur son
paule:

Me tromp-je, dit-elle, en pensant que cela vaut bien une discussion
politique?

Le comte sourit.

C'est autre chose, rpondit-il; ici c'est le repos, ailleurs c'est
l'agitation, mais c'est aussi la vie....

--Eh bien! marchons, reprit-elle en passant son bras sous celui du comte
avec un geste mignon.

Ils descendirent tous trois vers les bords de la Seine. Tambour allait
et venait autour d'eux, cherchant querelle aux bestiaux qui regagnaient
le village et se mlant aux jeux des enfants. Le bruit de quelques coups
de marteau qui retentissaient dans le silence les attira du ct de la
cabane de Canada. Le pcheur remplaait de vieilles planches par des ais
tout neufs.

Ils s'en allaient  la drive, dit-il en tant son bonnet; je n'ai pas
voulu qu'ils fussent perdus.

--Canada, mon ami, vous sauvez trop de choses; prenez garde, dit Mme
Rose.

--Bah! on a bon pied et bon oeil! rpondit le bohmien.

Il tait tout au haut d'une chelle et enfonait les clous  tour de
bras; mais, du coin de l'oeil il regardait alternativement Georges et M.
de Rthel; sa femme raccommodait de vieux filets aux dernires lueurs du
soleil couchant.

Dites donc, mon brave, dit M. de Rthel, si l'on vous amenait  la
ville avec la promesse d'une bonne condition o vous ne manqueriez de
rien, y viendriez-vous?

--Quelle condition? demanda Canada. Faudrait voir.

--Oh! vous auriez la pice blanche tous les matins, la soupe  midi, et
point de nuits  passer sur l'eau.

--Ah! vous m'en direz tant!... Je pourrais bien accepter.... Mais tout
de mme la rivire me manquerait, et il ne faudrait pas tre surpris si
un beau matin j'y retournais. Quand on en a l'habitude, la pluie qui
vous mouille, a ne fait pas de mal.

Le comte regarda sa femme.

Vous l'entendez, dit-il  demi-voix, le pli est fait.

En ce moment, une voix grle appela Canada, et on aperut sur le chemin
de halage un enfant qui tranait une pice de bois attache au bout
d'une corde.

Eh! c'est le petit Jacques! dit le pcheur.

Il courut vers l'enfant et l'aida  tirer la pice de bois jusqu' la
cabane. Le front du petit tait baign de sueur; il portait un paquet
sur la tte et s'tait pass la corde autour du corps pour marcher plus
commodment. Il s'essuya le visage du revers de la main et s'assit un
instant sur la pice de bois.

C'est un accord que nous avons fait entre nous, dit Canada; toutes les
fois qu'il trouve quelque pave au bord de l'eau, il me l'apporte, et 
mon tour je lui raccommode ses lignes et lui arrange ses petits filets.
Ce sera un homme, allez!

Jacques repoussa la crinire de cheveux tout mls dont les boucles
tombaient sur son front, et se leva pour partir.

Mais, mon petit, ce paquet est plus gros que toi! dit Mme Rose.

--Oh! je le porterai bien tout de mme.... C'est une commission qu'on
m'a donne pour maman, et elle ne badine pas, vous savez.... avec a que
je suis en retard dj  cause de ce morceau de bois qui tait dans la
vase, l-bas.

Le petit Jacques avait un air fort et rsolu qui charmait M. de Rthel.
Il tira de sa poche une pice de monnaie pour la lui donner.

Faites mieux, lui dit Mme Rose, accompagnez-le chez la Thibaude; vous
le soulagerez chemin faisant, et sa mre, le voyant avec vous, ne le
grondera pas.

M. de Rthel prit l'enfant par la main et partit.

Au pied de la cte, tu me donneras le paquet, dit-il.

Georges et Mme Rose les suivirent de loin.

Vous le voyez, dit-elle lorsqu'elle fut hors de porte d'tre entendue
par Canada, voil que mon travail commence. Je m'efforce de rattacher
M. de Rthel  cette solitude o il a peur du repos.... Ah! si je
pouvais crer autour de lui des liens d'affection et d'habitudes!

--Vous tes ici bien prs de Paris, dit Georges, un peu surpris de la
simplicit et de la franchise que Mme Rose mettait dans l'aveu de ses
projets.

--J'y ai bien pens, reprit-elle; parfois mme j'ai eu quelque envie de
profiter d'un jour d'abattement pour lui proposer d'aller dans ce
_far-west_ solitaire, o la vie agricole a des allures guerrires et le
travail un ct aventureux qui sduiraient peut-tre M. de Rthel; mais
ces jours de dcouragement et de lassitude ne durent chez lui qu'une
heure.

Elle rflchit quelques minutes: Que faire cependant pour le tirer de
ce milieu o il prira s'il y reste? reprit-elle.

Cette confiance absolue qui faisait que Mme Rose lui parlait comme  un
frre toucha Georges. Il voulut s'lever  la hauteur de cette me si
fire et si chaste, si compatissante aussi. C'est une oeuvre difficile,
dit-il; mais si je puis vous y aider, comptez sur moi.

Il souffrait bien en parlant ainsi; mais cette souffrance lui tait
chre, quand il la comparait  l'abandon et  l'inquitude o il avait
vcu  Paris.

Quand ils arrivrent  la maison de la Thibaude, ils trouvrent M. de
Rthel en grande amiti avec le petit Jacques, pour lequel il
raccommodait une petite charrette de bois avec un petit couteau.

Je ne m'tonne plus si ce bonhomme s'entend si bien avec Canada,
dit-il. Ah! le gaillard! Il a gagn cette charrette en se battant 
coups de poing contre un enfant deux fois plus g que lui!...

Il prit l'enfant sur ses genoux et l'embrassa. Tu viendras me voir tous
les matins, dit-il. Et se tournant vers Mme Rose: Je vous laisse la
petite fille, reprit-il; moi, je prends le garon. Cela vous va-t-il, la
Thibaude?

La Thibaude, qui ravaudait des hardes, leva la tte. Oui, pourvu que je
les garde tous les deux, rpondit-elle.

Cette premire journe se termina par une tasse de th que M. de Rthel
obligea Georges  prendre chez lui. On aurait dit qu'il voulait
l'tudier. Une lampe avait t allume, et la bouilloire chantait sur
son rchaud. Mme Rose lut quelques pages d'un livre nouveau  haute
voix. Pas un mot de politique ne se glissa dans l'entretien. Georges,
qui regardait M. de Rthel, ne pouvait pas croire que ce ft l cet
homme dont la rputation avait un tel retentissement. Un paysan
d'Herblay cogna  la porte et pria Mme Rose, qui rendait de petits
services  tout le monde, de rpondre pour lui  une lettre qu'il tenait
 la main. Mme Rose poussa la plume et le papier sur la table, devant
M. de Rthel, et le contraignit doucement  crire.

Mais je n'y entends rien, dit le comte qui mordillait le bout de sa
plume.

--Lisez d'abord, puis crivez; si vous tes embarrass, eh bien! je
dicterai.

Vers onze heures Georges se retira. En le reconduisant jusqu' la porte
extrieure du jardin, Mme Rose lui serra la main: Il s'y fera
peut-tre! dit-elle.

--Se peut-il que de si grands efforts soient ncessaires pour
contraindre un homme  tre heureux! disait Georges.

Il ne put pas dormir; mais sa nuit fut paisible. Quelque chose de la
srnit de Mme Rose tait descendu en lui. C'tait bien encore la mme
femme, mais il ne la voyait pas sous le mme aspect; un sentiment plus
profond de respect se mlait  son amour. La pense seulement qu'elle
pourrait disparatre un jour lui faisait mal; c'tait presque le seul
ct douloureux de son coeur. Durant les deux ou trois jours qui
suivirent cette premire rencontre, il vit  peine M. de Rthel. Le
tribun ne quittait presque pas un cabinet voisin de la pice o se
tenait Mme Rose; il y tait occup  crire ou  discuter avec les
quelques personnes qui venaient le visiter. Mme Rose recevait Georges
avec la mme prvenance; peut-tre mme pouvait-il remarquer qu'elle
mettait plus d'affabilit dans son accueil, comme si elle et voulu
temprer par sa bonne grce le mal dont il souffrait. La crainte et
l'esprance se partageaient le coeur de Mme Rose, crainte violente,
esprance amre, qui la dchiraient presque galement. Un peu de pleur
tait le seul indice qu'on dcouvrt de ces combats. On entendait
quelquefois la voix du comte qui s'levait dans d'orageuses discussions.
Un jour que M. de Francalin tait auprs de Mme Rose, ils saisirent au
vol ces paroles: Que tout le monde soit prt comme moi!... Je ne vous
demande rien de plus.

Mme Rose, qui avait reconnu la voix de son mari, regarda Georges: La
crise approche, dit-elle; mais n'importe, je lutterai jusqu'au bout.

L'expression qu'il voyait alors sur le visage de Mme Rose la lui rendait
plus chre et plus sacre: c'tait l'expression du sacrifice dans toute
sa plnitude et sa foi. Georges se sentait meilleur et plus grand auprs
d'elle. Bien loin de visiter moins souvent ceux qui s'taient accoutums
 l'aimer, Mme Rose se montrait frquemment dans les plus pauvres
maisons du village, et attirait chez elle tous ceux qui lui devaient des
secours ou des consolations. Elle avait mille ruses charmantes pour
drober  M. de Rthel le plus de temps qu'elle pouvait et l'amener 
prendre sa part de ces occupations familires. Elle se faisait suivre
par lui chez la Thibaude, o elle savait que le babil et l'audace du
petit Jacques, qui tait toujours en train de guerroyer contre ses
camarades, plaisaient au comte, et elle l'y retenait longtemps. Un soir
que Jacques se balanait au plus haut d'un peuplier o il cherchait 
dnicher des pies, Olivier le montra du doigt  sa femme: Il aurait cet
ge! dit-il.

Deux grosses larmes vinrent aux yeux de Mme Rose. Le comte s'loigna.
Ah! dit Mme Rose en rpondant au regard de Georges, c'est le plus amer
souvenir de ma vie. Moi aussi j'ai eu un fils..., il est mort tout
petit; j'tais malade dj.... cette mort faillit me mettre au tombeau.
C'est alors que d'autres ont pris sur M. de Rthel cet empire contre
lequel je lutte en vain! Elle cacha sa tte entre ses mains et se mit 
sangloter. Vous ne savez pas ce qu'il me faut de courage pour n'y plus
penser! reprit-elle. Ds qu'on y touche, la blessure saigne.

M. de Rthel tait au pied de l'arbre et recevait Jacques dans ses bras.

S'il et vcu! qui sait? murmura Mme Rose.

Georges la quitta remu jusqu'au fond du coeur. Ce soir-l, il se
promena longtemps dans la prairie dserte, cherchant dans son esprit 
comprendre comment le mari d'une telle femme avait pu jouer son bonheur
domestique, le repos de son foyer, pour le mince plaisir de faire un peu
de bruit. Un vent chaud s'leva, et les toiles disparurent sous un
noir manteau de nues paisses; bientt la tempte se dchana, et la
pluie tomba  flots accompagne de coups de tonnerre. On entendait dans
la nuit le craquement des arbres secous par l'orage. Georges courut
vers la Maison-Blanche et s'y enferma. Il n'y tait pas depuis deux
heures, lisant dans la bibliothque et regardant par la fentre le feu
des clairs, lorsque deux ou trois coups, frapps rapidement  la porte,
le tirrent de sa rverie.

Eh! l-haut! ouvrez! ouvrez donc! criait la voix bien connue de
Canada. Georges descendit rapidement l'escalier, et le pcheur parut en
compagnie d'un tranger dont les vtements taient tout ruisselants
d'eau.

Pardon, monsieur Georges, si je vous drange, dit Canada; c'est
monsieur qui l'a voulu, et, entre nous, il n'a fait que me prvenir dans
mon ide.... Ah! quel temps! Ce n'est pas de la pluie, c'est la rivire
qui tombe!

L'tranger se dcouvrit.

Je viens, monsieur, dit-il, vous demander l'hospitalit pour un jour ou
deux. Me l'accorderez-vous?

Georges salua le comte de Rthel et le pria d'entrer.

La maison est  vous, dit-il.

--A prsent que la promenade est faite, on s'en va, reprit Canada. Si
l'on se doutait que je cours par un temps pareil, merci! les coquins qui
sont  vos trousses seraient bientt chez moi.

Un quart d'heure aprs Georges de Francalin et Olivier de Rthel taient
ensemble dans la bibliothque. Lecomte s'tait assis auprs du feu, dans
le mme grand fauteuil que Mme Rose avait occup. Il regardait la flamme
et battait la mesure sur la table d'un air distrait. Ce silence permit 
Georges de l'observer. M. de Rthel, qui paraissait avoir trente-cinq
ans, et qui tait grand et sec, avec des yeux trs-beaux, noirs comme de
l'encre, mais fatigus, avait alors la physionomie contracte et comme
claire par un sourire amer. Son front, qui commenait  se dgarnir
vers les tempes, et son visage, coup de profondes rides, exprimaient
mille sentiments divers que la colre et le ddain dominaient tous. Il
tait d'une pleur extrme: mais cette pleur tait anime et vivante,
et indiquait moins la maladie que l'inquitude et les accs d'une
passion rveille en sursaut. Le comte avait un grand air et des
manires pleines d'aisance, o se mlait par intervalles quelque chose
de dbraill et de violent qui trahissait le gentilhomme dchu. Ce
n'tait dj plus l'homme que M. de Francalin avait rencontr chez Mme
Rose; c'tait un chef de parti en proie  toutes les agitations. Il
releva tout  coup la tte.

J'ai des excuses  vous faire, dit-il, pour le sans-faon avec lequel
je me suis introduit chez vous. Il n'y avait pas  hsiter: un mandat
d'arrt a t lanc contre moi: demain on voudra le mettre  excution,
mais il sera trop tard. Tandis qu'on surveille la route et la station du
chemin de fer  Maisons, je suis ici, et certes ce n'est pas chez M. de
Francalin qu'on viendra chercher le mari de Mme Rose.

Georges fit un mouvement.

Cela vous tonne, ce que je dis l? reprit Olivier; mais c'est
prcisment parce que je sais, avec tout le monde, que vous aimez Mme
Rose, que je me suis rfugi  la Maison-Blanche. L seulement je n'ai
rien  craindre.

--Mais, monsieur, s'cria Georges, parler de sentiments dont je ne vous
dois pas l'aveu, c'est offenser celle de qui vous venez de prononcer le
nom. Sachez que, si je les prouve, mon respect les gale tout au moins.

--Qu'est-ce? rpliqua M. de Rthel avec un air de hauteur. Me
feriez-vous gratuitement cette insulte de supposer que je serais dans
cette maison, si j'avais eu la sottise ou la lchet de souponner Mme
de Rthel un instant? Ah! monsieur, vous ne le pensiez pas!... Je vous
estime parce que Mme de Rthel vous aime.

Ce dernier mot laissa M. de Francalin sans rponse.

Oui, monsieur, poursuivit Olivier, cela m'a donn de votre caractre
une opinion que vous mritez certainement. Si vous pouviez apprcier
comme moi ce que vaut Mme de Rthel, vous me comprendriez.

Un coup de vent branla les volets, et la pluie frappa les vitres 
flots. M. de Rthel se mit  rire.

Je plains les pauvres diables qui sont  m'attendre sur la route,
dit-il. Les niais ont cru que le coup tait pour demain. Ils ne savent
pas leur mtier. Quand ils verront que rien ne bouge, ils se tiendront
tranquilles, et l'meute fera explosion. Priez Dieu seulement que nous
ne russissions pas!

Georges regarda M. de Rthel avec tonnement.

C'est vous qui parlez? vous! dit-il.

--Eh! oui, c'est moi, et je parle ainsi, parce que je les connais mieux
que vous, ces gens avec qui je marche! Ah! quelle race! Les imbciles
mme sont mauvais, jugez des autres!

--Mais alors, puisque vous les connaissez si bien, pourquoi rester avec
eux?

--Pourquoi? Ah! voil la grande question, s'cria le comte en frappant
du pied. On est dans un courant, on suit le flot. Le pas qu'on a fait la
veille est la cause du pas qu'on fait le lendemain, et on va jusqu'au
bout. Si je m'arrtais  prsent, on dirait que j'ai peur ou que je me
suis vendu, que sais-je? Et je marche. La queue pousse la tte!

--Si j'osais, je vous adresserais bien une question, monsieur le comte,
dit Georges avec une certaine hsitation.

--Une question? Je la lis dans vos yeux. Cela vous surprend que moi, de
race noble, un privilgi de la naissance, comme ils disent, un
aristocrate enfin, j'aie pu descendre jusqu' cet enfer. Si je vous
disais quel misrable motif m'y a pouss, vous ne me croiriez pas. Moi
aussi, j'ai voulu faire un peu de bruit. Vous vous souvenez de M. de
Mirabeau, marchand drapier, lu dput par le tiers tat; j'ai march
sur ces vieilles brises. Un auditoire de quelques centaines de niais
m'a applaudi, cela m'a gris. Je m'tais endormi membre de l'opposition,
je me suis rveill dmocrate, rvolutionnaire, que sais-je? La pente
est si rapide, et la vanit a le pied si complaisant pour glisser!

Un amer ddain crispait les lvres de M. de Rthel.

Ah! reprit-il, le mieux est de n'y plus penser.

--Non, rpondit Georges avec force, le mieux serait d'y penser pour en
finir.... Je ne comprends pas pourquoi, ayant l'nergie que je vous
suppose, vous ne rompriez pas brutalement avec votre entourage.

--Et le puis-je? s'cria le comte. Tenez, je m'tais rfugi  Herblay
le coeur plein de dgot.... Chose trange! je m'obstinais  ne pas
entrer dans l'excution des projets qu'on me prsentait.... C'est alors
qu'on se souvient de moi pour me traquer. A prsent, mon acceptation est
partie avec Canada, et je ne le regrette pas. J'en veux  tout le monde
de mon insuccs et de ma sottise. Il y a des bouillonnements de colre
et de haine dans mon coeur quand je vois ce que je suis. Ah! ce prestige
d'un rle  jouer, vous ne savez pas ce que c'est!

--Monsieur le comte, reprit Georges, en me rpondant tout  l'heure,
vous n'avez vu qu'un ct de la question. Il en est un plus dlicat que
j'aborderai hardiment; vous aviez une femme....

Le front d'Olivier se voil tout  coup.

Ses observations, ses conseils, ses prires, ne m'ont pas manqu,
dit-il. Elle a vu plus juste et plus loin que moi; mais alors j'tais
aveugle. J'ai repouss ses avis avec hauteur au commencement. Est-ce que
je ne me croyais pas un grand homme! Elle a persist; j'y ai rpondu
avec violence.... Ce n'est pas que je ne l'aimasse beaucoup; mais en
l'pousant il me semblait, trange contradiction, que je lui avais fait
un grand honneur. Elle tait fille d'un manufacturier, et partant de
race plbienne. Explique qui pourra cette logique d'un ami de
l'galit, d'un tribun du peuple! Ma maison fut bientt pleine d'un
monde bizarre, o ce n'taient pas les vanits froisses et les
ambitions impatientes qui manquaient. Pour plaire  ces hommes dont
j'tais le chef, je contractai quelques-unes de leurs habitudes. Rose
s'en aperut et me le fit sentir.... Je voulais bien que cela ft, mais
je ne voulais pas qu'on le vt. Irrit contre moi, je le fus contre
elle. Une femme qui prchait l'indpendance et qui la pratiquait se
trouva sur mon passage.... Elle tait jeune et sduisante.... Le temps
que la rvolution, alors dans toute sa fivre, ne me prenait pas, lui
appartint bientt. Un jour Rose me demanda la permission de se retirer;
je crus voir dans ces paroles un reproche sur le fol emploi que j'avais
fait de sa fortune.... J'ai bien pu voir depuis qu'elle n'y avait pas
song. L'orgueil dicta ma rponse, et elle partit pour Herblay.... Ce
fut ma perte; mais, si elle avait pu s'inspirer de ma conduite et
m'imiter, je l'aurais tue.

--Aprs ce que vous aviez fait, vous l'auriez tue! s'cria Georges.

--Oui, sans hsiter.... Cela vous parat monstrueux! Je puis bien me
l'avouer  moi-mme; mais je n'entends pas qu'on me le dise.

--Vous permettez tout au moins qu'on le pense....

M. de Rthel regarda M. de Francalin; il tait fort ple.

Ne m'obligez pas  me souvenir qu'il y a eu des heures o je vous ai
ha autant que je vous estimais!

--S'il vous plat de vous en souvenir, faites-le, dit Georges
froidement.

Le comte fit un pas, puis, frappant du pied:

Ah! je suis fou! reprit-il presque aussitt; j'avais donn mon nom 
Mme de Rthel, elle ne pouvait pas faillir!

Olivier tendit la main  Georges avec un mouvement plein de noblesse.

Oubliez ce que je vous ai dit, poursuivit-il; ce qui m'irrite, c'est
que je vois qu'avec vous elle aurait t heureuse.

M. de Rthel passa la main sur son front. Croyez vous  la destine?
dit-il brusquement. Et, sans attendre la rponse de M. de Francalin:
Moi j'y crois, reprit-il. Autrefois, j'aurais t _condottiere_ ou
capitaine d'aventure. Il y a dans mon esprit un fonds d'inquitude que
rien ne peut calmer.... Il faut bien que cela soit, puisque Mme de
Rthel n'a pu en teindre les folles ardeurs, et l o elle a chou,
rien ne peut.

La pendule sonna trois heures. M. de Rthel allait et venait par la
bibliothque, regardant par la fentre, o l'on voyait les premires
lueurs du jour naissant. Ple, agit, fivreux, l'oeil tout en flamme,
le geste violent, l'allure saccade, rompant sa parole comme sa marche,
il laissait voir  nu un mlange incroyable d'aristocratie et de
cynisme, o le gentilhomme et le conspirateur se montraient tour  tour
avec la mme crudit. Il faisait grand jour quand M. de Rthel gagna la
chambre que Georges lui avait fait prparer. Il dormit profondment
jusqu' midi. Il djeuna de grand apptit et parcourut les journaux.
Ah! ah! dit-il, le bruit court que je suis arrt!

Vers le soir, Tambour revint d'une promenade avec un papier cach dans
son collier. M. de Rthel tait averti de se tenir prt  partir le
lendemain. On avait fait une visite domiciliaire  la maison d'Herblay
ds le matin, et on tait convaincu qu'il tait rentr dans Paris. Les
manires et la physionomie du comte taient dj changes. Il ne restait
plus rien de la violence et de l'pret qu'il avait montres la veille.
A le voir, on l'et pris pour un homme du meilleur monde en visite chez
un voisin de campagne. Jamais son regard n'avait t plus tranquille et
sa mise plus soigne. Il s'assit devant la table et crivit quelques
lettres. Quand il eut fini, il regarda Georges:

J'avais quelque envie de vous prier d'inviter Mme de Rthel  dner,
dit-il.

--Le voulez-vous? dit Georges; elle sera ici dans un instant.

--Non, j'ai rflchi; ce serait imprudent, et puis je craindrais de
m'attendrir; il pourrait se faire que je ne la revisse jamais!

Georges posa sa main sur le bras du comte.

Il en est temps encore; vous avez une femme qui mrite tout le coeur,
toute la vie d'un homme: arrtez-vous!

Les yeux de M. de Rthel parurent s'humecter.

C'est vous qui m'y engagez? reprit-il.

--Oui, et du plus profond de mon me.... pour elle, pour vous....

Olivier lui serra la main. Pour moi, c'est possible; pour elle!... Il
secoua la tte et sourit. Il est trop tard.... N'en parlons plus,
dit-il.

Il prit un papier sur la table, y ajouta quelques mots et le cacheta.

Ceci est mon testament, poursuivit-il; si je viens  mourir, vous le
remettrez  Mme de Rthel. C'est vous que je charge de mes dernires
volonts. Je ne vous connaissais pas il y a huit jours, un mot vous a
fait mon ami.

Il se promena quelques instants en silence. Une nuance de tristesse
adoucissait le caractre inquiet et hautain de sa physionomie.

Si j'avais  vous parler une dernire fois, o pourrais-je vous voir 
Paris? reprit Olivier avec une sorte d'hsitation.

Georges lui tendit sa carte. Rue de Clichy, 29, dit-il; je serai samedi
chez moi toute la journe.

--Voulez-vous y tre vendredi? vous me ferez plaisir.

--Volontiers.

Ce dernier mot fit comprendre  Georges que l'vnement auquel Olivier
avait fait si souvent allusion devait clater vers la fin de la semaine.
On tait alors au lundi. Georges le demanda franchement au comte, qui
fit un signe de tte affirmatif en ajoutant: Vous n'en parlerez pas 
Herblay.

Il prit diffrentes lettres qu'il tira d'un portefeuille cach au fond
du caban que lui avait prt Canada, et les jeta au feu aprs les avoir
parcourues. C'est une partie perdue, murmura-t-il  demi-voix.
Cependant, qui sait?...

Le lendemain, au point du jour, on entendit siffler sous les fentres de
la Maison-Blanche; c'tait Canada qui passait, en donnant le signal du
dpart. M. de Rthel fut prt en un instant. Au moment de quitter cette
maison dans laquelle il avait dormi tranquille comme un voyageur entre
deux tapes galement rudes, il pressa la main de Georges avec motion:
Je vous recommande Mme de Rthel, dit-il.

Jamais son visage n'avait paru plus boulevers. Il s'arrta sur le seuil
de la maison et regarda du ct d'Herblay; puis il fit de la main le
geste d'un homme qui prend son parti, et sauta sur le chemin.




VII


M. de Francalin revit Mme Rose dans la journe. Il ne lui cacha rien de
ce que M. de Rthel lui avait dit, sauf cependant ce qui avait trait 
la prire qu'il lui avait adresse de se trouver  Paris le vendredi
suivant. Ce rcit fit venir quelques larmes aux yeux de Mme Rose.

Ah! dit-elle, s'il avait voulu, nous aurions pu tre heureux!

Un singulier sentiment de jalousie pera le coeur de Georges. Vous le
regrettez donc bien? dit-il.

--Je le devrais, rpondit Mme Rose.

Ce mot si simple dsarma M. de Francalin; il prit la main de Mme Rose et
la baisa.

Oh! je vous la laisse  prsent, reprit-elle; n'tes-vous pas son ami?

Georges comprit tout ce qui se passait dans cette me si chaste et si
ferme. Le sjour de M. de Rthel  Herblay et  la Maison-Blanche avait
cr entre Mme Rose et lui des relations dont la pense mme du pril
tait carte par la confiance.

Maintenant que je vous connais mieux, dit-il, si j'avais pu vous obir
quand vous m'avez envoy  Beauvais, je ne vous aurais pardonn jamais.

Mme Rose sourit.

Oh! je pensais bien que vous ne vous marieriez pas, rpondit-elle.

--Et si cependant je l'avais fait?

--Eh bien! j'aurais pri pour vous dans un coin de l'glise, et vous ne
m'auriez plus revue.

Georges rflchit un instant.

Et si, par impossible, M. de Rthel revenait  vous, guri de cette
fivre qui le ronge? reprit-il.

Mme Rose le regarda bien en face.

Rpondez vous-mme; que devrais-je faire? dit-elle.

--Le suivre et m'oublier, rpondit Georges avec effort.

--Donnez-moi votre main, Georges; je le suivrai et ne vous oublierai
pas.

Mme Rose lui raconta qu'elle avait failli la veille se rendre  la
Maison-Blanche; deux fois elle avait travers la rivire pour le faire.
La crainte de compromettre M. de Rthel l'avait retenue; mais elle ne se
croyait pas dgage par le dpart du comte, et elle tait rsolue  tout
tenter encore pour l'arracher de l'abme. J'ai eu ces derniers jours
une lueur d'espoir, dit-elle; sa fuite ne l'a pas teinte.

Ces entretiens se prolongrent pendant trois jours. Georges et Mme Rose
revirent ensemble les mmes lieux qu'ils avaient parcourus si souvent.
Les fleurs avaient succd  la neige, mais ce sourire de la nature
n'avait point de reflet dans leur coeur. Il y avait entre eux plus
d'intimit et moins d'expansion. Ils taient tout  la fois unis et
spars. Tambour, qui s'tonnait de n'avoir plus de lettres  cacher
dans sa fourrure, gayait ses loisirs par de nouvelles luttes contre le
taureau noir, quelque temps nglig. On ne voyait plus Canada que par
intervalles. Quand il ne maraudait pas sur la rivire, y cherchant
quelque canot  perdre pour le sauver, en fouillant dans son lit pour y
trouver des pierres et du sable, et  et l quelques dbris de
cargaisons naufrages, le pcheur tait  Paris. Ces absences
inquitaient Mme Rose, qui prvoyait une catastrophe.

Un soir, c'tait le jeudi, Georges et Mme Rose se promenaient sur la
route o pour la premire fois M. de Francalin l'avait vue, peu
d'instants aprs qu'il eut tir la petite Jeanne de la Seine. Georges
devait partir le lendemain.

Mme Rose regarda les bateaux qui taient sur la rive.

Vous souvient-il du jour o je vous aperus sortant de l'eau?
Etiez-vous ple! dit-elle. C'est singulier! si la petite Jeanne et son
frre Jacques n'avaient pas failli se noyer, je ne vous aurais peut-tre
jamais connu. J'ai fait une petite aquarelle de cette scne. Voulez-vous
la voir?

--Volontiers, dit Georges, qui trouvait dans cette proposition le moyen
de prolonger l'entretien.

On prit aussitt le chemin d'Herblay.

Je vous dois bien une peinture en change d'une autre que vous avez
brle.... Si la mienne vous plat, je vous la donnerai, reprit Mme
Rose en baissant les yeux, et toute rouge du souvenir qu'elle voquait.

Georges lui pressa le bras sans rpondre. Quand on fut dans la petite
maison d'Herblay et tandis que Georges regardait l'aquarelle, Mme Rose
posa sur la chemine une miniature qu'elle avait tire d'une bote.

Trouvez-vous ce portrait bien ressemblant? dit-elle. Voyez, je n'y suis
dj plus gaie.

M. de Francalin poussa un cri. Cette miniature signe d'un nom clbre
rendait admirablement les traits de Mme de Rthel. C'est le regard,
c'est l'expression, c'est la vie, dit-il.

Au bout de quelques minutes, Mme Rose lui enleva le portrait des mains
en badinant. Laissez cela, reprit-elle, cette peinture ferait tort 
mon aquarelle, et c'est pour mon aquarelle que vous tes venu.

Georges soupira.

Vous avez raison; si je regardais plus longtemps ce portrait, l'envie
me prendrait de vous le drober.

Il descendait la cte un quart d'heure aprs, portant le dessin dans un
carton, lorsqu'il entendit une voix d'enfant qui l'appelait. Il se
retourna et aperut la petite Jeanne qui courait de toutes ses forces
aprs lui. Eh! parrain, arrtez-vous, criait l'enfant qui donnait par
habitude le nom de parrain et de marraine  Georges et  Mme Rose. La
petite Jeanne arriva tout essouffle; elle tenait dans sa main une bote
qu'elle prsenta  Georges. Tenez, parrain, reprit-elle, voici une
bote que marraine m'a dit de vous remettre.... Elle veut que vous
m'embrassiez et acceptiez la bote en souvenir de moi.... J'ai bien
rpt la chose trois fois pour ne pas l'oublier.

Georges ouvrit la bote et reconnut le portrait de Mme Rose; il tait
entour d'une bande de papier sur laquelle on lisait ces mots: _Si vous
vous mariez, brlez-le; si je pars, gardez-le_.

Oh! oui, je t'embrasserai! s'cria Georges qui prit l'enfant dans ses
bras. Va! je n'aurais qu'un morceau de pain qu'il serait pour toi!

Aprs qu'il eut assez mang la petite Jeanne de baisers, Georges la
laissa tout tonne au milieu du chemin, et prit sa course, serrant ses
deux mains sur sa poitrine, contre laquelle il pressait le portrait.

Enfin j'ai quelque chose d'elle, donn par elle! disait-il ivre de
joie.

Lorsque Georges arriva le lendemain  Paris, une sourde agitation
rgnait dans la ville. Valentin, qu'il rencontra, lui dit qu'il courait
mettre son uniforme, et qu'on craignait des troubles pour la journe.
Georges passa chez lui; on n'y avait vu personne. Il sortit et remarqua
des groupes qui se formaient  et l. Deux heures aprs, le tambour
battait le rappel dans toutes les rues, et les boutiques se fermaient
prcipitamment. Un rgiment de ligne dfilait silencieusement sur les
boulevards. Il entendit des cris au loin, et ne douta plus que le
mouvement dont M. de Rthel lui avait parl ne ft au moment d'clater.
Il retourna dans son appartement de la rue de Clichy, et attendit plein
d'anxit.

Il n'y tait pas depuis une heure, que Mme Rose entra tout  coup.

Ce n'est pas moi que vous attendiez, je le sais, dit-elle; quelques
mots de Canada m'ont tout appris.... Je viens pour sauver M. de Rthel,
et vous m'y aiderez.

Georges lui serra la main.

Je ne vous remercie pas, reprit-elle; vous m'avez dit que je pouvais
compter sur vous, et j'y compte.

Jamais M. de Francalin ne lui avait vu un regard si ferme et
l'expression du visage si rsolue. Elle s'assit prs de la fentre et
regarda dans la rue.

Dans une heure, avant mme, il sera ici, continua-t-elle; il faut que
dans une heure tout soit prt pour notre dpart.

Georges devint ple  ces mots.

Bien, dit-il, tout sera prt.

Mme Rose se leva par un mouvement spontan, et lui jeta les bras autour
du cou.

Embrassons-nous, mon ami, dit-elle d'une voix dans laquelle tout son
coeur palpitait, et maintenant que le pass soit mort entre nous.... Un
homme est en pril; je suis sa femme, pensons  lui.

--Que faut-il faire? demanda Georges.

Mme Rose lui apprit alors que le mouvement projet avait chou par
l'hsitation de ceux qui l'avaient commenc; on ne manquerait pas d'en
poursuivre les principaux instigateurs, et M. de Rthel tait gravement
compromis.

Il faut donc qu'il quitte la France, poursuivit-elle; mais pour la
quitter il faut un passe-port.... Je ne sais que vous qui puissiez me le
procurer.

Georges rflchit une minute.

Ce passe-port, je l'aurai, rpondit-il; mais tes-vous bien sre que
M. de Rthel consentira  partir?

--Oui, si nous savons profiter du premier mouvement.... Je sens en moi
quelque chose qui me dit qu'il m'coutera.

Comme elle parlait, un violent coup de sonnette retentit dans
l'appartement; on ouvrit, et M. de Rthel parut en riant aux clats. Il
ne manifesta aucun tonnement en voyant Mme Rose, et lui tendit la main
aprs avoir salu Georges, qu'il remercia de son exactitude.

Quelle fuite! quelle droute! dit-il.... On a commenc par de beaux
discours, on a fini par une course au clocher.

--Oui, dit Mme Rose froidement, et cette course au clocher, dont vous
riez, pourrait bien finir  la Conciergerie pour quelques-uns.

--Je le sais, rpliqua M. de Rthel.

Mme Rose craignit qu'un projet nouveau ne se cacht sous l'apparente
tranquillit de cette rponse.

Ainsi, dit-elle, vous consentiriez  coucher en prison,  subir la
fltrissure d'un jugement?

--Oh! reprit M. de Rthel, on peut toujours ne pas tre pris vivant.

--Ah! s'cria Mme Rose avec lan, on peut surtout ne pas chercher dans
le suicide un refuge contre une folie! J'ai toujours t votre amie
fidle, j'ai donc bien le droit de vous donner un conseil, et peut-tre
me devez-vous de l'couter.

Toute la feinte gaiet du comte tait tombe. Il se promenait par la
chambre inquiet et le regard fivreux; mais  la voix de sa femme il
s'arrta court, et avec la courtoisie d'un gentilhomme il s'inclina
devant elle.

Parlez, dit-il.

--Vous pouvez partir, reprit-elle, et changer contre le repos cette vie
d'angoisse et d'agitation.... Vous pouvez assurer ma tranquillit, et je
vous la demande.... Ce que j'ai suffira amplement  tous nos besoins; ce
sera comme une nouvelle existence que vous commencerez, et peut-tre y
trouverez-vous plus de douceur que vous ne le pensez. Essayez de la
patience et de l'isolement. Il est digne de votre courage de le tenter.

Mme Rose parlait avec une singulire animation. Elle avait cette
loquence que donnent la conviction et le dvouement; tout suppliait en
elle, le regard, la voix, l'accent, et ce rayonnement des traits
qu'aucune expression ne peut rendre. Le visage de M. de Rthel
s'attendrit.

Mais pour partir, encore faut-il un passe-port, dit-il. Qui me le
procurera?

--Moi, dit Georges.

Le comte lui tendit la main.

Je cde, dit-il noblement.

Georges ne perdit pas une minute. Il avait cru remarquer qu'une vague
ressemblance existait entre Valentin et M. de Rthel; s'il obtenait du
comte le sacrifice de ses longues moustaches, cette ressemblance
devenait presque relle. Il courut chez son ami, et l'emmena  la
prfecture de police sans lui laisser le temps de respirer.

, lui dit-il, tandis que la voiture roulait sur le quai, tu vas
prendre un passe-port pour Bruxelles.

--Moi?

--Oui, et tu me le remettras.

Valentin sourit.

Bon! tu enlves Mme Rose, s'cria-t-il.

Le coeur de M. de Francalin se serra.

Justement, reprit-il; tu auras grand soin de demander ce passe-port
pour M. et Mme Des Aubiers.

Le chef de bureau, qui connaissait Valentin, donna ordre qu'on dlivrt
le passe-port sur-le-champ.

Je ne vous savais pas mari, dit-il en souriant  Valentin.

--Qu'est-ce que cela fait? rpondit celui-ci d'un air fat.

Cette petite expdition, dans laquelle le beau capitaine ne voyait
qu'une affaire de galanterie, le remplissait de joie.

Si le pays te plat, dit-il  Georges en le quittant, tu me
l'criras.... j'irai te rejoindre avec Juliette.

Chaque mot de Valentin entrait comme une flche dans le coeur de
Georges; mais il voulait prouver  Mme Rose qu'il tait digne d'elle.
Tout fut organis promptement pour le dpart, et ds le lendemain ils
gagnrent tous trois la Belgique. Quand ils eurent pass la frontire,
Mme Rose soupira.

Oh! Herblay! murmura-t-elle tout bas.

Le comte et sa femme s'installrent dans une petite maison des
faubourgs, du ct de Laeken. Cette maison avait un jardin avec une
sortie sur la campagne. Georges y demeura deux jours. Quand il partit,
M. de Rthel lui donna une vigoureuse poigne de main.

Vous avez donc voulu une part dans mon amiti?... Merci, dit-il.

--Maintenant serez-vous heureux? dit Georges.

--Dieu est le matre, reprit M. de Rthel, les yeux tourns du ct de
la France.

Quand M. de Francalin se retrouva seul  la Maison-Blanche, il fut saisi
d'un abattement profond. La pense du sacrifice ne le soutenait plus.
Les campagnes qu'il avait tant aimes lui parurent un dsert. Il y
cherchait partout Mme Rose et revoyait partout son image. Au moment de
son dpart de Bruxelles, Mme Rose lui avait recommand de mettre en
location la petite maison d'Herblay.

Je le ferai si vous le voulez absolument, dit-il.

Elle comprit sa pense et n'insista pas. Le plus grand plaisir de
Georges,  prsent qu'il ne la voyait plus, tait de retourner dans
cette maison et de passer de longues heures, un livre  la main, dans la
pice qu'elle animait autrefois de sa vie. Il revoyait les objets qui
taient  son usage, la lampe qui avait clair son travail, le fauteuil
o elle s'asseyait prs de la fentre, l'cheveau de fil ou de soie
encore enroul autour de la bobine, la tapisserie tendue sur le mtier
et pique d'une aiguille, le vase tout plein de fleurs fanes, le livre
entr'ouvert  la page  demi parcourue, le buvard et l'encrier placs
sur un petit bureau qu'elle avait apport, et qui datait du temps
qu'elle tait jeune fille. Mme Rose avait laiss un petit chle suspendu
 une patre; son panier  ouvrage tait sur le coin de la chemine;
quand Georges regardait longtemps ces objets, une trange inquitude
s'emparait de son esprit; il arrivait  croire qu'elle tait dans la
maison, il entendait le bruit lger de ses pas dans le corridor, et, si
un aboiement sonore de Tambour le tirait de sa rverie, il courait  la
porte et l'ouvrait, croyant qu'elle allait entrer.

Les seules personnes qu'il vt alors taient la Thibaude et Canada. Il
visitait la Thibaude journellement et s'efforait de remplacer Mme Rose
auprs de la petite Jeanne,  laquelle il donnait cent bagatelles au nom
de sa marraine. Jacques non plus n'tait pas oubli, et il avait force
chevaux de bois. Quant  Canada, il n'avait pas de plus fidle compagnon
sur la rivire. Chaque jour M. de Francalin l'aidait  jeter ses filets
et  retirer ses lignes. Avec une dlicatesse que l'ducation n'enseigne
pas, le pcheur n'tait jamais le premier  lui parler de Mme Rose; mais
il rpondait volontiers aussitt que Georges commenait. Cette
persvrance  aimer une femme que peut-tre il ne reverrait plus
touchait Canada et le surprenait surtout.

Monsieur Georges, lui dit-il un jour, comptez-vous l'aimer longtemps
comme a? Vous voil en ge de vous marier, ce me semble?

--Je n'y puis rien, rpondit Georges; Mme Rose a emport mon coeur.

Canada se gratta l'oreille.

C'est drle tout de mme, reprit-il; j'ai t amoureux il y a quelque
vingt ans, et a tenait dur.... Un jour, je m'aperus que la Louison,
une grande brune qui avait des joues comme des pommes d'api, me trompait
pour un meunier de la Frette.... Je pleurai pendant tout un jour comme
un bent.... J'en avais le col de ma chemise tout mouill.... Le soir,
je rencontrai mon rival.... Ah! dame! je ne l'avais pas cherch, mais il
fallait voir comme mes poings allaient!... La chose faite j'entrai au
cabaret et j'en sortis gris comme un tonneau. Le lendemain, c'tait fait
de l'amour et de la Louison.... j'y pensais comme  une pipe de l'an
dernier.

Au bout d'un mois de cette vie solitaire que rien n'avait interrompue,
pas mme une visite de Valentin, trop occup de sa candidature au grade
de chef de bataillon pour songer  Georges, qu'il avait  peine entrevu
 son passage  Paris, M. de Francalin reut une lettre timbre de
Bruxelles. Il courut se cacher  Herblay pour la lire.

C'est encore moi, mon ami, et je viens vous donner des nouvelles de
personnes qui ne vous oublient pas. Un jour ne se passe pas sans que
votre nom soit prononc; une heure se passe-t-elle sans que vous pensiez
 nous?

Notre vie est ici trs-tranquille jusqu' prsent. Quelques lectures,
des promenades dans la campagne, deux ou trois petites excursions dans
les villes curieuses qui nous entourent, la remplissent. M. de Rthel
parat se soumettre, sans trop de chagrins,  cet exil auquel je l'ai
condamn. Il lit beaucoup; les journaux de Paris l'meuvent quelquefois.
Il sort alors, et se fatigue  marcher. Sa promenade favorite est le
champ de bataille de Waterloo, o il va souvent  cheval. Quand il
rentre, il est plus calme; mais ce caractre primesautier a des
rvoltes si rapides! Il lui faudrait de nouvelles habitudes, et elles
ne sont pas encore nes.

Ces temps-ci, peut-tre partirons-nous pour un voyage en Suisse par le
Rhin. Si M. de Rthel se trouve bien de cette course, nous pousserons
jusqu'en Italie ou dans le Tyrol. Le voisinage de Paris m'effraye. Il
nous vient parfois des visites dans le got de celles que nous recevions
 Herblay; elles agitent mon malade et diminuent dans son esprit les
bienfaits de l'isolement. Je veux l'en loigner. J'ai pens srieusement
 le mener en Amrique. C'est mettre l'Ocan entre les boulevards et
lui; mais l-bas j'aurais peur qu'il n'enrlt une troupe d'aventuriers
et ne partt pour le Texas ou Mexico. Et puis j'hsite  faire ce grand
voyage. A mon ge, le coeur se serre  la pense de quitter la France et
tout ce que j'y aime.

Le nom d'Herblay s'est rencontr sous ma plume.... Cher Herblay! y
retournerai-je jamais?... En visitez-vous quelquefois les doux paysages?
Toute campagne me parat triste auprs de celle-l. Quand je ferme les
yeux, il me semble la voir; les moindres accidents du coteau et de la
rive, la fume du village, le clocher de pierres grises, le rideau noir
de la fort, tout se reflte en moi. Je vois _la Tortue_ sur l'eau, je
vois Canada la perche ou l'aviron  la main, je vois la queue blanche de
Tambour qui furette, je l'entends qui jappe.... Vous souvient-il de
votre dernier mot  M. de Rthel? Serez-vous heureux maintenant?...
Ah! que je sais de gens qui le seraient  peu de frais! Un petit coin de
l'horizon leur suffirait, et ils laisseraient le reste de la terre aux
ambitieux....

J'en tais l de ma lettre quand l'arrive de M. de Rthel m'a
interrompue. Il revenait de la ville, o il avait rencontr une de ses
vieilles connaissances de Paris. M. de Rthel avait dans les yeux
quelque chose que je connais et que je redoute: j'y lisais les
mouvements imptueux de son coeur. Je l'ai questionn, il m'a rpondu
par monosyllabes; mais comme j'insistais: Ce n'est rien, m'a-t-il dit,
c'est un assaut, j'en viendrai  bout! Il a mis une grande douceur dans
ces paroles, avec un regard douloureux qui me navrait. Les larmes me
sont venues aux yeux. Quel mal je vous fais! a-t-il repris. Ah! c'est
sur lui que je pleure! Sera-t-il toujours le matre des furieux assauts
qu'il essuie? Donnez-moi un conseil, mon ami; que dois-je faire? Faut-il
partir, et partir au plus tt? Mais quel but indiquer  cette activit
farouche,  cet pre besoin d'agitation? quel aliment calmera cette
fivre? Je suis reconnaissante  M. de Rthel des efforts qu'il fait
pour se vaincre: on y sent une me gnreuse en rvolte contre mille
passions. Hlas! j'ai bien peur que les passions ne soient les plus
fortes!

Ne croyez pas,  ce langage, que mon espoir soit perdu et mon courage 
bout. Non, je lutterai, et n'pargnerai rien pour m'assurer la victoire.
Ma conscience me crie bien haut qu'il ne faut pas cder. Elle n'est pas
non plus sans me faire quelques reproches. Peut-tre ai-je senti trop
profondment une blessure qu'il et t d'une femme vaillante et droite
d'oublier; sous le coup de cette blessure, j'ai abandonn M. de Rthel
et l'ai livr sans dfense  toute la furie de ses instincts. J'tais
une barrire, j'ai dtruit cette barrire par ma fuite! Encore
aujourd'hui, n'ai-je pas des tressaillements douloureux quand je songe
au pass? Ah! que Dieu m'assiste pour que je triomphe de moi-mme et de
lui!

Si nous partons, mon ami, vous le saurez; si nous quittons l'Europe,
vous viendrez  Bruxelles: c'est bien le moins que je vous embrasse une
dernire fois, si la mer doit nous sparer.

Le trouble dans lequel cette lettre jeta M. de Francalin est
inexprimable. Il la relut dix fois, et toujours il voyait l'Ocan entre
Mme Rose et lui. Il voulait partir pour la Belgique, et craignit de le
faire de peur de la contrarier. Canada, qui le rencontra, n'osa pas lui
parler, tant il avait le visage attrist. Georges allait et venait de la
Maison-Blanche  Herblay, repassant en esprit chaque mot de cette lettre
o sa vie tait comme suspendue. Quel conseil pouvait-il donner  celle
qui poussait vers lui un cri de dtresse? Et lui-mme n'tait-il pas
dcid  partir pour l'Amrique, si Mme Rose y fuyait?

Cet tat de fivre dura trois jours. Le quatrime au matin, Georges prit
le chemin d'Herblay. Ses pieds l'y conduisaient d'eux-mmes. Comme il
montait la cte les yeux  terre, Tambour partit comme une flche en
aboyant. Georges leva les yeux et vit au loin les fentres de la petite
maison d'Herblay toutes grandes ouvertes au soleil. L'ide que Mme Rose
tait peut-tre de retour lui vint au coeur. Il poussa un grand cri et
se mit  courir; puis il s'arrta, n'osant plus marcher. Si c'tait
encore un rve! pensa-t-il. Cependant les rideaux s'agitaient
joyeusement, chasss par la brise. Tambour aboyait toujours. Georges
s'lana vers la maison. Une femme tait sur la porte qui lui tendait
les mains. Georges les prit et fondit en larmes.




VIII


Mme Rose tait rentre seule  la maison d'Herblay. Le premier moment
d'effusion pass, elle raconta  M. de Francalin quels motifs l'avaient
ramene si peu de jours aprs sa lettre. Le soir mme du jour o elle
avait crit, un homme qu'elle croyait avoir vu  Herblay avant son
dpart pour la Belgique s'tait prsent chez M. de Rthel. Mme Rose
tait assise auprs d'une fentre qui ouvrait sur le jardin o M. de
Rthel avait conduit cet homme. L'entretien paraissait anim. Quelques
mots, souvent interrompus par la marche, arrivaient jusqu' Mme Rose;
elle comprit bientt qu'il s'agissait d'une tentative nouvelle dont le
plan tait propos  M. de Rthel. Elle tait heureuse nanmoins de voir
que le comte se dfendait d'y prendre part. La voix des interlocuteurs
s'abaissait et s'levait avec des alternatives de vivacit et
d'emportement. On voyait que la conversation s'chauffait. Tout  coup
l'tranger s'arrta: Je vois ce que c'est, dit-il, vous avez peur! Ne
nous vendez pas seulement, nous agirons sans vous. Plus prompte que
l'clair, la main de M. de Rthel tomba sur le visage de cet homme.
Battez-moi, dit le sombre sectaire, et marchez pour montrer que vous
n'tes pas un tratre!

--Eh bien! rpondit M. de Rthel, j'irai si loin que pas un de vous
n'osera me suivre!

Je n'avais pas une goutte de sang dans les veines, continua Mme Rose.
Vous avez tout entendu, me dit M. de Rthel quand il rentra, je n'ai
donc rien  vous expliquer. Sa voix tait brve et imprieuse comme
celle d'un homme qui a peur des contradictions. Qu'allez-vous faire 
prsent? lui dis-je. Demain, je vous le dirai; ce que je sais
seulement, c'est que l'honneur me dfend de reculer. L'honneur! o le
plaait-il, mon Dieu! Ce n'tait dj plus le mme accent et le mme
regard; l'homme des anciens jours venait de reparatre. Le lendemain, il
resta dehors toute la journe. Je le vis  peine quelques minutes.
Dormez, me dit-il le soir; j'ai affaire dans la ville, je rentrerai
un peu tard. Il m'embrassa et sortit. A mon rveil, j'appris que M. de
Rthel tait parti. On me remit une lettre par laquelle il me priait de
retourner  Herblay. Au moins n'y serez-vous pas seule, disait-il. Il
ajoutait que je recevrais de ses nouvelles prochainement. Je n'ai pas
perdu une minute pour regagner Paris, o je n'ai pu trouver aucune
trace de l'arrive de M. de Rthel; comprenant bien que toutes mes
recherches seraient inutiles, je me suis rendue  Herblay. Je ne croyais
pas y revenir de sitt. J'ai bien des sujets de tristesse, et cependant
je ne sais quel mouvement de joie m'a fait tressaillir quand j'ai
dcouvert les noyers du village et le toit de ma maison.

Georges remarqua avec chagrin que le visage de Mme Rose portait la trace
des preuves qu'elle subissait depuis dj longtemps. Elle devina ce qui
se passait en lui et sourit. La campagne me remettra, dit-elle.

Ds le jour mme, elle avait revu Canada, la Thibaude, Jeanne et le
petit Jacques, qui lui demanda des nouvelles de son grand ami. Il m'a
promis de me mener  la guerre, dit-il d'un air dtermin, je n'entends
pas qu'il m'oublie.

Mme Rose l'embrassa. Il m'a charg de voir comment tu courrais,
rpondit-elle. Et, prenant des oranges dans un panier, elle les jeta au
loin dans une prairie. Jacques s'lana  la poursuite des oranges, et
Tambour courut aprs Jacques. Les rires des enfants qui se roulaient
dans l'herbe et les aboiements joyeux du chien remplissaient la
campagne.

Ah! je me sens renatre! dit Mme Rose.

On tait alors en plein t. Le bleu du ciel tait clatant; la rivire
prenait le soir des teintes magnifiques. Mme Rose voulut revoir tous les
coins qu'elle avait parcourus; elle tait comme un voyageur qui revient
dans sa patrie aprs une longue absence. Elle tait alle prendre du
lait dans cette ferme; elle avait cueilli des fraises dans ce taillis;
elle avait lu tout un matin au pied de ce saule; c'tait l que la pluie
l'avait surprise un soir d'hiver; en passant sur cette berge, un coup de
vent avait emport son mouchoir, que Tambour avait t chercher dans
l'eau. Le plus petit brin d'herbe lui semblait beau. La premire fois
qu'elle mit le pied sur _la Tortue_, elle fut prise d'une joie folle.

Un jour elle s'avisa de rassembler tous les enfants pauvres dont les
mres travaillaient aux champs et de les mener chez la Thibaude, qui
tait blanchisseuse de son tat.

Eh! mre Thibaude, lui dit-elle, voil des petits que je vous
confie.... Gardez-moi tout a et donnez leur une bonne miche de pain
pour leur goter.

--Eh! bont du ciel! o voulez-vous que je le prenne, ce pain-l? dit la
mre Thibaude, qui aimait les enfants, bien qu'elle et la main brusque.

--Donnez toujours, rpondit Mme Rose; le boulanger est de mes amis, et
c'est moi que cela regarde.

Quand elle vit tous les enfants rassembls autour d'un grand panier
rempli de morceaux de pain jusqu'au bord, Mme Rose battit des mains et
voulut qu'on ajoutt une grande jatte de lait  ce rgal. Les enfants
se pressaient autour d'elle comme des poussins.

Je prtends que chaque jour il y en ait autant, dit-elle; ce qui
restera sera pour votre peine, mre Thibaude.

Tout compte fait, c'tait un petit revenu bien clair pour la
blanchisseuse.

Ce sont encore vos distractions d'autrefois qui recommencent, dit
Georges.

--Ah! rpondit Mme Rose, si je dois quitter ce pays, je veux au moins
que mon souvenir y reste.

Malgr le mouvement qu'elle se donnait et les retours de gaiet qui la
faisaient rire pendant ses longues courses, on voyait bien qu'une pense
constante proccupait Mme Rose; elle ne manquait jamais de demander 
Gertrude si le piton n'avait rien apport pour elle. Elle cherchait
souvent dans les journaux un nom qui ne s'y trouvait plus. Le silence de
Canada lui faisait croire que le pcheur savait quelque chose. Elle
l'interrogea.

Dame! rpondit Canada, on m'a racont que M. de Rthel tait  Paris.

--On vous l'a racont seulement? dit Mme Rose.

Canada cligna de l'oeil en regardant de ct et d'autre d'un air
embarrass.

Voyons, poursuivit Mme. Rose, est-ce bien  moi que vous cacherez la
vrit?

--Eh bien! dit le pcheur vaincu, je puis vous dire  vous, mais  vous
seulement, qu'il est venu ici un jour ou deux aprs votre retour; il a
vu Tambour aussi, qui l'a parfaitement reconnu, bien qu'il et une
blouse comme un ouvrier. Il s'est cach pour vous regarder, tandis que
vous vous promeniez au bord de l'eau. M. de Rthel tait ple  faire
peur. Il m'a fait jurer de l'aller voir l-bas s'il me faisait appeler,
et m'a gliss deux ou trois pices d'or dans la poche, comme c'est son
habitude.

Mme Rose prit entre ses mains les rudes mains de Canada, et attachant
sur lui ses yeux humides:

Me promettez-vous, en retour de l'amiti que je vous ai toujours
montre ainsi qu' tous les vtres, de me prvenir s'il vous appelle?

Canada se mordait les lvres en hsitant: C'est manquer  ma parole,
dit-il.

--Je suis sa femme et je vous en prie, reprit-elle.

--Eh bien! je vous le promets.... Puis-je donc oublier que vous m'avez
donn du pain quand je n'en avais pas?

Vers la fin de la semaine, Canada parut un matin  Herblay. J'ai une
lettre de M. de Rthel, dit-il; la voici. Et il tira mystrieusement un
papier du fond de sa poche. Cette lettre, trs-brve, engageait Canada 
se trouver  Paris le jour mme. Mme Rose regarda le pcheur.

Que pensez-vous que cela veuille dire? lui demanda-t-elle.

Canada tourna son bonnet vingt fois dans ses mains: On ne peut pas
savoir, dit-il enfin; le plus sr est d'y aller.

--Oh! c'est bien  quoi je suis dcide. Savez-vous seulement o est M.
de Rthel? reprit Mme Rose qui dj avait jet un chle sur ses paules.

--Oh! pour a, oui!

Sans perdre une minute, Mme Rose crivit deux lignes  M. de Francalin
pour lui annoncer son dpart. Demain vous aurez de mes nouvelles,
ajouta-t-elle. Une voiture vint, qui la conduisit sur-le-champ  Paris
avec Canada. Les quelques mots qu'elle put tirer de Canada pendant la
route lui firent bien voir que le moment qu'elle avait redout tait
proche. Elle ne savait mme pas si elle arriverait  temps pour essayer
un effort suprme. Une sorte de fivre l'agitait; elle regardait  tout
instant par la portire pour voir si Paris tait encore loin.

Le pcheur prit un fiacre  la barrire et poussa droit  la rue du
Faubourg-Saint-Denis.

C'est ici, dit-il en arrtant le cocher devant une maison d'assez
pauvre apparence; demandez  prsent M. Lafort.

Mme Rose jeta ce nom au portier en tremblant.

Montez! lui dit cet homme qui l'examina curieusement.

Elle remercia Dieu et grimpa l'escalier. Le coeur lui battait 
l'touffer. Qu'allait-elle dire pour sauver Olivier d'une dernire
folie, la plus prilleuse de toutes? Canada la suivait  grand'peine. Il
lui cria de s'arrter devant une porte situe au troisime tage, et
frappa trois coups d'une certaine faon. M. de Rthel ouvrit lui-mme. A
la vue de sa femme, il frona le sourcil et regarda Canada.

C'est elle qui l'a voulu, dit le pcheur; est-ce qu'on ne se jetterait
pas  la rivire, si elle l'exigeait?

Tambour, qui avait suivi la voiture en courant, se glissa entre les
jambes de Canada et sauta sur M. de Rthel. Malgr la gravit de la
situation, le comte ne put s'empcher de sourire.

Si M. de Francalin tait ici, ce serait comme  la Maison-Blanche,
dit-il.

--Il va venir, rpliqua Mme Rose; il se joindra  moi pour vous supplier
de renoncer  toute entreprise nouvelle.

--Ah! pourquoi tes vous venue? J'esprais vous viter cette dernire
secousse.

Il y avait dans le visage du comte un mlange d'attendrissement et de
rsolution qui frappa Canada lui-mme. Mme Rose s'empara des mains de
son mari.

Si vous m'avez aime un jour, coutez-moi, je vous en prie, dit-elle
d'une voix suffoque; n'y a-t-il rien qui puisse vous arrter?
n'aurez-vous donc pas piti de moi?

Tous les traits de M. de Rthel se contractrent.

Ah! quelle femme Dieu m'avait donne! s'cria-t-il en l'embrassant avec
violence.

--Eh bien! si je tiens quelque place dans votre affection, dans votre
estime, prouvez-le moi en restant!...

En ce moment, neuf heures sonnrent  une horloge voisine. M. de Rthel
boutonna sa redingote par un mouvement fbrile.

Eh bien! dit-il, pas plus que vous je ne crois  un rsultat srieux.
Je vais tout tenter pour dgager ma parole; si je russis, vous ferez de
moi ce que vous voudrez.

--Vous me le jurez?

--Je vous le jure.

Les amis du comte taient dans une pice voisine. Il y passa; Mme Rose
s'assit sur une chaise, la tte entre les mains. Toute sa vie lui revint
 l'esprit en quelques minutes. Elle avait lutt; elle allait vaincre
peut-tre. C'tait une existence toute nouvelle qui allait commencer.
Quelques larmes tombrent de ses yeux.

Eh bien! dit-elle en relevant sa tte par un mouvement de fiert,
j'aurai fait mon devoir.

Au bout d'un quart d'heure, tonne du silence qui rgnait partout, elle
s'approcha de la porte par laquelle le comte tait sorti. Elle prta
l'oreille et n'entendit rien, elle frappa un coup lger, puis deux;
personne ne rpondit. Effraye dj, Mme Rose poussa la porte. La pice
dans laquelle elle pntra tait vide; un papier pli en forme de lettre
tait sur une table. Mme Rose y jeta les yeux et lut son nom. M. de
Rthel lui dclarait qu'il tait li par un serment. Une lutte pouvait
seule le dgager. S'il en sortait vivant, il jurait de nouveau d'tre
tout  elle. Il l'engageait, en finissant,  se rendre rue de Clichy o
elle serait en sret et o Canada lui porterait des nouvelles.
L'criture de cette lettre tait rapide et violente comme celle d'un
homme press. La tte de Mme Rose tomba sur sa poitrine avec
accablement. Ah! pourquoi l'ai-je quitt? dit-elle.

Une porte tait dans le coin de cette pice qui donnait sur un escalier
noir. Elle s'y jeta et le descendit rapidement. La rue tait dj toute
en rumeur quand elle y parvint. Personne ne put rien lui dire sur la
direction qu'avait prise M. de Rthel. Elle se dcida alors  obir  la
recommandation de son mari. Rendue rue de Clichy, elle se hta d'envoyer
un exprs  Maisons pour prier M. de Francalin de la joindre au plus
vite. Chaque bruit qu'on entendait dans la rue la faisait tressaillir.
Elle avait le visage coll aux vitres. Sa pense revenait sans cesse au
sjour qu'elle avait fait  Bruxelles pendant un mois. Elle se
reprochait comme un crime de n'avoir pas entran M. de Rthel au bout
du monde.

Ah! rptait-elle  tout instant, j'aurais peut-tre t malheureuse,
mais il et t sauv!

Vers midi, une voiture s'arrta  la porte, et M. de Rthel en descendit
soutenu par Canada. Il avait t frapp de deux coups de feu, l'un  la
jambe, l'autre  la poitrine. Mme Rose le reut plus ple qu'une morte,
mais ferme et active comme une soeur de charit.

Je me reproche de vous avoir trompe, dit Olivier. Et pourquoi?...

--Oublions tout cela et que Dieu vous sauve! rpondit-elle.

Un mdecin vint, amen par Canada. M. de Rthel le pria de lui dire la
vrit, rien que la vrit.

L'une des blessures est grave, trs-grave, rpondit l'homme de la
science; cependant on peut encore conserver quelque espoir; mais si la
fivre arrive, je ne rponds de rien.

--Merci, dit M. de Rthel.

Il demanda  Mme Rose si M. de Francalin tait prvenu. Sur sa rponse
affirmative, il la remercia.

J'aurais t fch de partir sans le revoir, dit-il.

Une heure ou deux aprs, Georges entra. M. de Rthel se souleva sur le
coude pour le recevoir.

Vous souvient-il de ce que je vous disais un soir  la Maison-Blanche?
Il y a une destine, dit-il en souriant  demi.

Mme Rose, qui avait les yeux gros de larmes, essaya de le raffermir dans
un espoir qu'elle ne partageait pas.

Vous n'avez jamais que de bonnes intentions et de bonnes paroles, dit
Olivier; mais voil M. de Francalin qui vous dira qu'avant de partir
pour Bruxelles, j'avais dj fait mon testament.

Comme il achevait ces mots, Georges entendit une espce de gmissement,
et sentit sous sa main un museau velu qui le caressait doucement.

Tambour! s'cria-t-il.

--Voil ce que je craignais, dit Canada en frappant du poing sur un
meuble.

Georges se pencha sur Tambour, qui se plaignait et lchait sa main. Une
longue trane de sang partait de la chambre voisine, o on l'avait
enferm, et finissait aux pieds de M. de Francalin. Le pauvre chien
avait reu une balle en plein corps, il tremblait de tous ses membres;
Georges s'agenouilla auprs de lui.

Ah! ce n'est pas ma faute, dit Canada; vous savez combien, Tambour et
moi, nous tions bons amis; il a voulu me suivre; le coeur m'a manqu
pour lui jeter des pierres; il s'est mis dans l'meute; il a attrap une
balle. Comme nous portions M. de Rthel, j'ai senti quelque chose qui se
frottait contre mes jambes; c'tait Tambour, il pouvait  peine se
traner; un camarade l'a pris et l'a port l. Ce n'est pas que je
veuille rien dire contre M. de Rthel; mais la blessure de ce pauvre
chien, a m'a fait autant de mal que la sienne. Nous vivions l-bas
comme des camarades!

Du revers de sa main Canada essuya une grosse larme. Le chien remuait
faiblement la queue toutes les fois qu'on prononait son nom. Il
regardait son matre, et la vie s'en allait de ses yeux. Un frisson le
prit, il voulut se lever, posa sa tte entre les genoux de M. de
Francalin, lui lcha la main une dernire fois et tomba mort.

Un instant Georges resta la tte cache entre ses mains. Il avait le
coeur gros.

Pardonnez-moi, monsieur, dit-il enfin; si vous avez t chasseur, vous
me comprendrez!

--Moi, dit le comte, j'ai pens au chagrin que vous auriez en voyant
tomber le chien; il y a bien des hommes qui ne valent pas Tambour.

M. de Rthel se coucha sur le dos, les yeux au plafond, et fit signe
qu'il dsirait garder le silence. Son bras tait hors du lit, et
quelquefois on l'entendait battre la retraite avec ses doigts contre le
mur. Vers le soir, une fivre ardente se dclara. Olivier tourna le
visage du ct de la chambre, dans laquelle on avait allum deux
bougies. C'est fini, dit-il tranquillement.

Mme Rose lui demanda comme une grce qu'on ft venir un prtre.

Faites, dit-il; n'ai-je pas jur que, la lutte termine, je vous
appartiendrai tout entier?

Quand le prtre eut t ramen par Canada, qui tait all le chercher 
Saint-Louis-d'Antin, M. de Rthel voulut que tout le monde se ranget
autour de son lit, et fit signe  Mme Rose d'approcher.

Moi que le dmon de l'orgueil et de la rvolte a perdu, je vous demande
pardon de tout le mal que je vous ai fait, dit-il d'une voix haute et
claire.

Mme Rose se mit  pleurer.

Ne pleurez pas, reprit-il; je sens bien que si j'tais vivant et
debout, je recommencerais!... Seulement je m'en irais malheureux, si je
croyais que vous m'en voulez encore.

--Non, dit Mme Rose.

--Eh bien! dit alors M. de Rthel, laissez-moi vous adresser une prire.
Je sais que vous aimez la petite Jeanne; c'est comme si vous l'aviez
adopte. Promettez-moi de veiller sur Jacques et de l'aimer. Il vous
souvient d'un soir o il grimpait au sommet d'un arbre.... Je me suis
senti remu jusqu'au fond des entrailles en le recevant dans mes
bras.... Ah! je pensais  un autre enfant.... Me le promettez-vous?

--Je vous le jure, dit Mme Rose, qui sanglotait.

Il l'attira vers lui et l'embrassa sur le front.

A prsent, laissez-moi tous, ajouta-t-il.

Au bout d'une demi-heure, le prtre se retira. M. de Rthel tait tomb
dans une sorte d'assoupissement. Quelquefois il prononait des paroles
confuses et sans suite, et agitait ses bras. Quand il ouvrait les yeux,
on y voyait le feu de la fivre ml aux ombres de la mort. Mme Rose
tait agenouille au pied du lit. Georges se tenait dans un coin, osant
 peine respirer. Canada regardait M. de Rthel, dont l'agonie se
prolongeait. Vers minuit le comte se dressa tout  coup.

Canada! s'cria-t-il, la mort vient, mets-moi debout!

Canada obit sans parler. Le comte resta debout une minute, les yeux
tout grands ouverts et le front haut; puis sa tte s'appesantit, et il
s'affaissa lourdement dans les bras de Canada.

Mme Rose se mit  genoux et pria longtemps, le front cach dans les plis
du drap. Quand elle se leva, elle tendit la main  Georges.

Madame de Rthel vous remercie de tout ce que vous avez fait pour celui
qui n'est plus. A prsent, j'ai besoin d'tre seule, dit-elle.

M. de Francalin resta quelques jours sans revoir Mme Rose, que Mme de
Bois-Fleury avait conduite  Beauvais, et dont la sant avait t
branle par le spectacle de cette mort violente. Vers la fin du mois,
tant  la Maison-Blanche, il reut une lettre par laquelle Mme de
Bois-Fleury le prvenait qu'elle partait pour l'Italie, un changement
d'air et un climat plus doux ayant t recommands  sa compagne. Elle
ajoutait en terminant que, si son neveu ne les avait pas oublies, il
les trouverait dans un an  Rome ou  Beauvais.

Au bas de la lettre, il y avait ces deux mots: _Au revoir_! crits de la
main de Mme Rose.

Georges porta ces deux mots  ses lvres avec un lan passionn. Il
courut dans sa chambre, et, ouvrant une cassette dans laquelle il avait
serr le ruban donn par Canada et le portrait de Mme Rose, il y ajouta
la lettre de Mme de Bois-Fleury.

Un an! encore un an!  mes chers trsors, aidez-moi donc  passer cette
anne, dit-il.

Puis, se ravisant tout  coup: Jacob, s'cria-t-il, vite, prparez mes
malles; demain nous partons pour l'Italie.

       *       *       *       *       *





PIERRE DE VILLERGL.


Vers le commencement du mois de novembre 1855, le comte Pierre de
Villergl possdait l'une des curies les plus belles et les mieux
composes qu'on pt voir dans le faubourg Saint-Honor: son cheval
favori, _Calembour_, avait gagn le prix du Jockey-Club aux courses du
printemps. Le comte occupait un vaste appartement au rez-de-chausse
d'un magnifique htel bti par un fermier gnral, rue du Miromesnil. Il
passait pour trs-riche, et l'tait rellement, bien qu'il et corn
son patrimoine d'un demi-million pour se mettre sur un pied convenable
dans le beau monde de Paris. M. de Villergl tait d'une bonne noblesse
de province: l'cusson de sa famille, issue de l'Anjou, figurait dans la
salle hraldique des croisades au muse de Versailles. A tous ces
avantages, il joignait une sant  l'preuve de toutes les veilles et de
toutes les intempries. A trente-quatre ans, ge o nous le rencontrons
dans la vie, il tait grand, maigre et brun, avec des traits
irrguliers, une fort de cheveux noirs, de belles dents, et quelque
chose de dtermin dans la physionomie qui n'tait point dplaisant. Il
avait la voix sonore et le geste un peu brusque. Quelques vieilles dames
du faubourg Saint-Germain, auxquelles il tait attach par des liens de
parent loigne, et qui avaient travers la cour de Louis XVIII, o se
retrouvaient, mais effacs dj, comme un cho et un reflet des moeurs
lgantes et polies de Trianon, disaient de leur petit-neveu qu'il
n'avait pas tout  fait les manires d'un grand seigneur. C'tait, il
est vrai, moins sa faute que celle du temps o il vivait. Si Pierre
n'tait pas un gentilhomme dans le vieux sens du mot, c'tait un
vritable et parfait _gentleman_. On ne pouvait voir en lui ni un aigle,
ni mme un esprit d'lite; mais tel qu'il tait, brave  toute preuve,
avec un coeur droit et loyal, Pierre donnait la main  bien des gens qui
ne le valaient pas.

Au moment o notre rcit commence, Pierre venait de rentrer chez lui. Il
pouvait tre neuf heures du matin. Par un mouvement machinal, il chercha
un flambeau sur la chemine et se mit  rire en voyant un clair rayon de
soleil qui passait par une fente de la persienne et ptillait sur le
tapis. Il ouvrit la fentre et la lumire pntra  flots dans sa
chambre. La pendule sonna, et Pierre pensa que l'heure tait peut-tre
venue de se mettre au lit. Il jeta un cigare qu'il avait  la bouche,
se coucha et tira les rideaux; mais le sommeil ne vint pas. Pierre avait
beau changer de position et s'obstiner  tenir les yeux ferms, rien n'y
faisait. L'impatience le prit, il se leva. Un grand feu flambait dans la
chemine; il poussa un fauteuil tout auprs, s'y jeta et alluma un
second cigare. Tout en fumant, il rcapitula dans sa pense tout ce
qu'il avait fait depuis la veille. Jamais journe n'avait t plus
bruyamment employe. Le matin, il avait suivi une chasse  courre dans
la fort de Saint-Germain: le cerf s'tait fait battre trois heures; son
briska l'avait ramen  Paris, et il avait assist  une poule d'essai 
Longchamp. Un poulain sur lequel il comptait beaucoup avait perdu; une
pouliche, sur laquelle il ne comptait pas, avait gagn. Il avait dn au
club, et vers huit heures il s'tait rendu  l'Opra, o il avait
encourag de ses applaudissements la rentre d'une danseuse qui avait
quelques bonts pour lui. Pendant la soire, on avait caus politique et
chorgraphie. L'Autriche avait t fort malmene dans cette
conversation, et il avait t dcid d'un commun accord qu'on ne pouvait
pas regretter Fanny Elssler quand on avait la Rosati. Vers minuit,
Pierre s'tait trouv, lui sixime,  souper au caf Anglais. Le souper
fini, on avait taill un baccarat, et Pierre avait gagn quatre cents
louis. A trois heures, il saluait sa protge  la porte de la maison
qu'elle habitait rue de Provence, et, au lieu de prendre le chemin de
son htel, il avait repris le chemin du club. On y jouait encore, et il
joua. La chance lui fut de nouveau favorable; il ne voulut pas se lever
avant que ses adversaires fussent las de perdre, et six heures sonnaient
quand tombait la dernire carte. Les joueurs avait grand'faim; on leur
apporta des viandes froides, et ils djeunrent. Les bougies brlaient
encore que le jour tait venu. On se spara en se donnant rendez-vous 
la porte Maillot pour un pari qui avait surgi entre deux convives, et un
coup, dont le cheval dormait  moiti, avait ramen Pierre, rue de
Miromesnil.

Cette revue faite, Pierre n'y trouva pas grand plaisir. Toutes ces
courses, toutes ces chasses, tous ces paris, tous ces jeux, tous ces
soupers, il les connaissait par coeur. C'tait comme une route dont il
avait franchi chaque tape plus de cent fois. Malheureusement il ne
voyait pas de terme  ce voyage, et il ne pouvait se dfendre d'un
secret effroi  la pense de recommencer encore et pour longtemps un
chemin si souvent parcouru. Il lui semblait que chaque jour tait d'une
dplorable monotonie, malgr l'apparente activit d'une existence toute
pleine de bruit. Il prouvait quelque chose comme un ennui profond, sans
savoir d'o provenait cet ennui et sans voir surtout par quels moyens il
en combattrait les lassitudes et les abattements. Il ne lui manquait
rien, et cependant tout lui faisait dfaut. Il voyait devant lui une
longue srie de ftes et de distractions dont le retour priodique ne
lui paraissait pas de nature  l'gayer beaucoup, et il ne savait que
faire pour chapper  cette quotidienne tyrannie. tait-il donc condamn
 la subir toujours? Si je m'amuse encore trois ans comme a,
murmura-t-il, c'est  prir. Ses yeux tombrent sur la chemine, o
l'on voyait un paquet de billets de banque et quelques poignes de
pices d'or qu'il y avait poss en rentrant. C'tait l le plus clair
rsultat de ses occupations de chaque jour; quelquefois il y en avait
plus, quelquefois il y en avait moins. C'tait le flux et le reflux.
Quant au plaisir ou au chagrin qu'il en retirait, c'tait la moindre des
choses.

Remontant ainsi la pente de ses souvenirs et de ses impressions, Pierre
se rappela que l'an dernier,  pareille poque, la personne dont il
entourait la carrire dramatique de soins et de bouquets se nommait
Augustine. A prsent elle avait nom Agla. Il n'y voyait pas d'autre
diffrence. tait-ce bien la peine de changer? Mais la mode le voulait,
et il fallait obir  la mode. C'est bien maussade! reprit Pierre en
secouant la cendre de son cigare.

Un jour il avait surpris chez cette Augustine, vers laquelle sa pense
le reportait, un ami intime dont la prsence ne s'expliquait pas ou
s'expliquait trop bien. La jeune femme se cacha le visage entre les
mains. Ah! dit-elle, je vois bien que vous ne me pardonnerez jamais!

--Monsieur le comte, s'cria son ami, je suis  votre disposition.

Pierre aurait bien voulu se fcher; mais le coeur n'y tait pas, et tous
ses efforts ne russirent pas  le mettre en colre. Si c'est pour
dner avec moi que vous vous mettez  ma disposition, dit-il  son ami,
la circonstance est heureuse; j'ai justement quatre personnes qui
m'attendent au caf de Paris. Vous ferez le cinquime: touchez l.
Cette rponse indiquait assez la rplique qu'il fit  la belle. Elle fut
du dner.

Pierre n'eut pas besoin de descendre bien avant dans son coeur pour
reconnatre que, dans une circonstance pareille, il agirait avec Agla
comme il avait agi avec Augustine. Il en prouva une sorte de tristesse.
A quoi bon alors? reprit-il.

Ce n'tait pas la premire fois que Pierre se surprenait dans une
semblable disposition d'esprit. Dj,  plusieurs reprises, il avait
senti une sorte de malaise, un embarras, une fatigue dont les effets
devenaient de plus en plus profonds  mesure qu'ils taient plus
frquents. Il en cherchait la cause et ne la trouvait pas. Les amis
auxquels il avait parl de ce malaise avaient hauss les paules.
Allons souper, disaient ceux-l.--Jouons, disaient ceux-ci. Et il
soupait, et il jouait, et il n'tait pas guri. L'curie et les chevaux
non plus n'taient pas un remde; quant  l'Opra, o il allait
consciencieusement trois fois par semaine, il ne lui apportait aucun
soulagement.

Il ne faudrait pas conclure de tout cela que Pierre ft un homme blas,
ou qu'il et perdu ses illusions; il aimait ce qu'il aimait, le hasard
voulait seulement qu'il n'aimt pas ce qu'il faisait. Pour des
illusions, il n'en avait jamais eu; il ne connaissait pas la chose, s'il
connaissait le mot. Pierre tait entr dans la vie par une porte droite,
et il n'avait pas donn dans le travers de la mlancolie. L'influence de
son frre an, qui tait un homme d'un grand sens et d'une grande
fermet, avait dcid de son admission  l'cole de Saumur, malgr
l'opposition forcene d'un oncle, le marquis de Grisolle, qui ne
comprenait pas qu'un fils de Villergl servt le gouvernement de
Juillet, et voulait que la famille entire se retirt hroquement dans
ses terres. La chose faite, le marquis n'entretint plus qu'un rare
commerce de lettres avec sa soeur, la comtesse de Villergl, et laissa
son neveu passer, en qualit de sous-lieutenant, au 4e hussards,
alors en garnison  Fontainebleau. Un peu plus tard, le jeune Pierre fut
envoy sur sa demande en Algrie, et il eut bientt l'occasion de
noircir son paulette toute neuve dans les rangs du 1er chasseurs
d'Afrique. Il prit part  toutes les expditions o ce brave rgiment
se trouva ml pendant une priode de dix annes, et assista  la
bataille de l'Isly. Il tait alors capitaine et avait la croix. Il ne
faisait que de rares apparitions  Paris, o son plus long sjour, aprs
une blessure qui lui valut un cong de convalescence, ne fut pas de plus
de six semaines. Il tait en passe d'tre nomm chef d'escadron, lorsque
la rvolution de Fvrier clata. Cette rvolution concida
malheureusement avec la mort de son frre an, qui lui laissait une
fortune considrable, et dans lequel Pierre s'tait habitu  voir un
guide et un conseiller. Le marquis de Grisolle en profita pour revenir 
la charge, et, tout en se rjouissant d'une catastrophe qui donnait
satisfaction  ses longues rancunes, il lui montra la socit livre 
des clubistes qui allaient tout mettre  sac. Il lui fit voir, partant
pour l'Afrique et arms de pouvoirs extraordinaires, des gnraux de
faubourg, frres cadets des Santerre et des Ronsin de la premire
rpublique. Un Villergl voudrait-il courber son pe devant de pareils
missaires? M. de Grisolle crivit tant de lettres et fit si bien, que
Pierre envoya sa dmission au ministre de la guerre et revint  Paris,
o tout d'abord le nom de sa famille et le souvenir de son frre le
firent accueillir dans le meilleur monde. Le soin de recueillir la
succession qui venait de lui choir et de mettre toutes ses affaires en
ordre occupa ses premiers loisirs. Quand l'empire des moeurs et des
vieilles habitudes eut apais la tourmente rvolutionnaire, il monta sa
maison et ses curies, et bientt il devint l'un des htes les plus
zls de Chantilly et de la Marche. Il y avait cinq ou six ans que cela
durait, quand Pierre se laissa aller un matin  cette rverie dont nous
venons de suivre la pente avec lui.

Il regarda par la fentre et vit dans le jardin un ouvrier qui rparait
un vieux mur dgrad. Le pauvre homme,  cheval sur le fate,
travaillait de bon coeur et chantait  tue-tte.

Est-il heureux! dit Pierre; il n'ira pas au Bois, ni aujourd'hui, ni
demain, ni jamais!

Il se retourna et donna un coup de poing sur un meuble qui tait prs de
l. Ce coup de poing fit tomber un paquet de lettres que son domestique
avait poses sur ce meuble. Pierre en ramassa une au hasard et l'ouvrit.
La lettre tait de son rgisseur, et lui apprenait qu'une maison qu'il
avait du ct de Dives, en Normandie, menaait ruine. Les murailles
taient crevasses, et il pleuvait au travers du toit. Il fallait bien
huit ou dix mille francs pour mettre la maison en tat, et le rgisseur
n'osait pas prendre sur lui une dpense aussi considrable. Cette
maison, qu'on appelait dans le pays la Capucine, rappelait de bons
souvenirs  Pierre. Pendant quelques annes,  l'poque des vacances, il
allait y rejoindre sa mre et son frre, qui s'y rendaient  cause du
voisinage de M. de Grisolle. C'taient alors de grandes parties de pche
et de chasse o il trouvait un plaisir extrme. Que de courses en
bateau! que de promenades sur les falaises! Il revit la mer comme dans
un rve, la mer, les dunes, le lourd clocher de Dives, les pommiers si
souvent mis au pillage, la rivire et le canot qui obissait si
lestement  la rame, les marais d'o s'envolait la bcassine, les
pcheurs et leurs filets, et il se sentit chaud au visage. Si je
rendais visite  la Capucine? se dit-il.

Une heure aprs, et sans chercher le temps de dire adieu  personne,
Pierre avait pris le chemin de fer du Havre. Un paquebot le conduisit 
Trouville, d'o un mchant cabriolet le mena tout droit  Dives. Son
domestique tait tout ahuri et se donnait au diable pour comprendre le
motif de ce dpart si brusque. Certainement ce n'est pas  cause de
Mlle Agla.... Qu'est-ce donc? se disait-il.

Quand il arriva  la Capucine, o personne ne l'attendait, Pierre eut
quelque peine  se pouvoir loger. La maison tait mal assise sur ses
fondements. Il fit porter ses malles dans un pavillon qui dpendait du
corps de logis principal: le pavillon n'tait pas grand, et il tait
assez mal meubl; mais Pierre dclara qu'il s'y trouvait  merveille et
s'y installa. Son domestique grelottait rien qu'en entendant souffler
le vent par les portes mal fermes. Le rgisseur voulait qu'on mt au
pillage toutes les auberges du pays pour prparer le dner de M. le
comte. Pierre se fit apporter une omelette, un jambon, un pot de cidre,
dna de fort bon apptit, se coucha et dormit les poings ferms dans un
lit  baldaquin, dont les draps taient de toile bise et les rideaux de
serge.

Au point du jour, il ouvrit les volets. La vue tait magnifique. La
rivire coulait  une porte de fusil dans la prairie et tombait dans la
mer, au pied d'une grande falaise dont les tons noirs et fauves se
mariaient avec les teintes vertes de l'Ocan. A gauche, la tour carre
et l'glise trapue de Dives dominaient le bourg, dont les maisons basses
taient entoures d'une ceinture de vergers. Des collines  demi boises
fermaient ce ct de l'horizon, o l'on voyait, par une chancrure, le
commencement de la valle d'Auge. Tout en face, les dunes chelonnaient
leurs mamelons, derrire lesquels on entendait battre la mer. De ce
ct-l, on distinguait le clocher neuf de Cabourg et les cabanes de
pcheurs disperses le long des prs. Le ciel tait rempli de nues
grises, le vent soufflait avec violence: Pierre sortit pour voir la mer.

Trois jours aprs son arrive  Dives, tout le monde dans le pays savait
que M. le comte de Villergl tait  la Capucine. Une bande d'ouvriers,
maons, menuisiers, couvreurs, s'tait empare de la vieille maison et
se htait de la mettre en tat de rsister  tous les ouragans de
l'hiver. On avait cru d'abord, et le rgisseur tout le premier, que
Pierre ne comptait pas rester plus d'une semaine  la Capucine; mais
quand on apprit qu'il avait fait arranger le pavillon de fond en comble
et nettoyer une curie pour des chevaux qu'il attendait de Paris, on
comprit que son intention tait d'y demeurer quelque temps. Le fait est
que Pierre se plaisait chaque jour davantage dans cette solitude. Il
partait ds le matin, vtu d'un pais caban, et battait la campagne dans
tous les sens, un jour sur la grve, le lendemain dans la valle. Il
retrouvait un  un tous les sentiers qu'il avait jadis parcourus, et
c'taient pour lui comme des dcouvertes nouvelles. Le vent ni la pluie
ne le pouvaient arrter. Quand la bise balayait la grande plage qui
longe les dunes de Cabourg, il se promenait pendant de longues heures,
aspirant avec dlices l'cume sale qui volait au-dessus du flot. S'il
avait un fusil, il tirait les mouettes et les cormorans; s'il n'en avait
pas, il allumait un cigare et regardait les vagues. Le bruit de la mer
lui faisait oublier l'Opra. Souvent il montait en bateau et s'essayait
 manier, comme autrefois, la voile et l'aviron. Quelques-uns des
pcheurs avec lesquels il avait fait ses premires excursions dans la
haute mer taient alors maris et pres d'une demi-douzaine de marmots.
Il avait renouvel connaissance avec eux, et s'amusait  tendre des
lignes de fond comme au temps o il tait colier. Quand son domestique
le voyait revenir tout tremp par une bourrasque, il croyait de bonne
foi que son matre tait devenu fou. Eh! Baptiste, disait Pierre, jette
une bourre au feu et va chercher une bouteille de vin vieux.... Le cur
dne avec moi.

Toutes les lettres que Pierre recevait de Paris taient systmatiquement
empiles sur un coin de la chemine, et jamais il n'en ouvrait aucune,
quelle qu'en ft d'ailleurs l'criture. Il craignait trop d'y trouver
quelque chose qui l'aurait engag  retourner  Paris. Les enveloppes
les plus fines et la cire la plus parfume ne pouvaient rien contre
cette frayeur que lui inspiraient le bois de Boulogne, le foyer de la
danse  l'Opra et les boulevards. Pierre ne savait pas s'il tait
heureux  Dives, mais tout au moins savait-il qu'il ne s'ennuyait plus.

Le marquis de Grisolle, qui habitait un vaste chteau du ct de Caen,
fut bientt inform de l'arrive de M. de Villergl  la Capucine. Il le
pressa de venir passer quelques jours chez lui, et il mit tant
d'insistance dans son invitation, que Pierre dut cder. La prsence d'un
jeune homme qui a fait une certaine figure  Paris ne manque jamais de
produire une vritable sensation dans une ville de province. Pierre,
qu'on savait en outre matre d'une fortune bien assise au soleil,
excita partout un vif sentiment de curiosit. M. de Grisolle donna
quelques grands dners  cette occasion et ses salons furent pleins.
Pierre fut l'objet d'un empressement dont les tmoignages excessifs
l'offusqurent un peu. Quelques dames qui avaient des filles  marier
dclarrent qu'il tait tout  fait charmant, et les invitations ne lui
manqurent pas. Il en accepta d'abord deux ou trois; mais quand il vit
que de dners en dners et de visites en visites son oncle le condamnait
 faire le tour du dpartement, il prtexta une affaire urgente, et prit
la fuite. Il n'avait pas quitt Paris pour devenir le lion du Calvados.
Cette fuite soudaine diminua les loges dont le concert s'levait autour
de lui, et la critique se rveilla.

Pierre n'avait pas de parti bien arrt. Les premiers froids venaient de
se faire sentir, et il tait poursuivi dans sa retraite par les lettres
de son oncle, qui s'tait mis en tte de lui faire pouser une hritire
du pays. Baptiste esprait que ces menaces et le vent du nord
chasseraient son matre de la Capucine.

Un matin qu'il faisait fort doux pour la saison, Pierre se promenait 
cheval. En passant du ct de la fontaine de Brcourt, il entendit
par-dessus une haie les sons d'un piano. Ces sons partaient d'une maison
tapisse de rosiers blancs et tout entoure de gros pommiers. Les
fentres de cette maison, tourne du ct du midi, taient ouvertes, et
un vent lger en agitait les rideaux. Pierre couta et reconnut une
saltarelle de Rossini. Il lui parut mme qu'elle n'tait pas mal
excute. Comme il se dressait sur ses triers pour regarder par-dessus
la haie, le piano se tut, et une voix frache lui cria d'entrer. Au mme
instant, une jeune fille parut  l'une des croises du rez-de-chausse,
et le salua d'un petit signe de tte amical.

Trs-bien! dit M. de Villergl; mais la porte, o est-elle?

La jeune fille descendit lestement les degrs du perron et lui montra
une porte  claire-voie qui tait de l'autre ct du jardin. Bonjour,
compre, lui dit-elle aussitt qu'il eut mis pied  terre.

Pierre se retourna tout tonn. Compre! reprit-il.

La jolie Normande, qui tenait le cheval par la bride, haussa les paules
gaiement. Ah! mon Dieu! dit-elle, que vous avez peu de mmoire! Cette
maison, ces gros pommiers, ce puits l-bas, et ce noyer dans le coin
avec un banc de bois, tout cela ne vous dit rien?... Regardez-moi donc
bien en face.

M. de Villergl avait devant lui une jeune fille avenante et frache,
dont le visage souriant lui montrait deux ranges de dents blanches et
des joues roses qu'clairaient deux grands yeux bruns tout ptillants
de malice et de gaiet. Il avait bien un vague souvenir d'avoir vu
quelque part des traits  peu prs semblables  ceux-ci; mais o et
quand? C'est ce qu'il ne savait pas.

Je suis donc bien change? reprit sa compagne.

Tout  coup Pierre poussa un cri: Ah! dit-il, Louise, ma petite
commre!

--Enfin, ce n'est pas malheureux! Eh! oui, Louise Morand.... Ah! c'est
bien moi, reprit-elle.... Je suis un peu grandie, n'est-ce pas?...

--Pardine, ma commre, il faut que je vous embrasse, s'cria Pierre.
tes-vous grande! tes-vous belle!

Louise rougit trs-fort.

Embrassez-moi tant que vous voudrez, mais prenez garde  mes violettes;
vous en avez dj cras quatre ou cinq, dit-elle.

Aprs que Louise eut confi le cheval  une fille qui ramassait des
herbes dans le jardin, Pierre lui prit le bras.

a! dit-il, pourquoi n'tes-vous pas venue me voir  la Capucine?

--Dame! pourquoi monsieur de Villergl n'est-il pas venu me voir au
Buisson? rpondit-elle.

--Savais-je seulement que vous tiez au pays?

--Voil justement ce que je vous reproche; il allait vous en souvenir.

--Un petit mot est vite crit!

--Une visite est bientt faite!

--Si bien que, si le hasard ne m'avait pas conduit de ce ct, jamais je
n'aurais eu de vos nouvelles?

--C'est votre faute; pourquoi ne m'avez-vous pas reconnue l'autre jour 
l'glise? J'avais une robe neuve, et j'ai touss en passant prs de
vous.

--Oh! je laisse une petite fille, et je retrouve une femme. Tout le
monde tousse, et la robe n'est pas un signalement.

--Tiens! c'est un colier qui part, et c'est un millionnaire qui
revient. Pouvais-je me jeter  votre tte?

Louise avait rplique  tout.

Bon! j'ai tort, rpliqua M. de Villergl; me pardonnerez-vous?

--C'est dj fait, dit Louise. Et maintenant que la paix est signe,
parlons de nos affaires. Quelqu'un qui vous a vu autrefois  Paris m'a
dit que vous aviez un bel uniforme. Vous n'tes donc plus officier?

Pierre raconta en quelques mots sa vie. Quant  l'histoire de Louise,
elle n'tait ni bien longue ni bien accidente. Son pre, professeur de
rhtorique au collge de Caen, avait quitt l'enseignement depuis
quelques annes, et s'tait retir  Dives, o il vivait du produit
d'une petite mtairie et de quelques conomies qu'il avait faites
pendant sa laborieuse carrire. Il avait la goutte, et passait la
meilleure partie de son temps  traduire de vieux auteurs latins qu'ils
avait traduits cent fois. Louise prenait soin de la maison, et faisait
de la musique  ses moments perdus.

Il me semble que vous ne jouez pas mal du piano, dit Pierre.

--Bah! rpliqua-t-elle, j'ai les doigts rouills par l'aiguille et le
d.

Elle fit faire le tour de son petit domaine  M. de Villergl.

Cet herbage est  nous, reprit-elle, ainsi que les trois vaches que
vous y voyez. L est un champ qui nous a donn beaucoup de pommes de
terre cette anne. Nous avons encore un enclos et un bout de pr sur la
colline.... Faut-il que vous soyez ingrat! Comment n'avez-vous pas
reconnu les gros pommiers o vous avez pris tant de pommes?

--Le Buisson a fait peau neuve; les murailles, qui taient noires, ont
t recrpies  la chaux, et, au lieu des volets de bois gris, voil de
belles persiennes vertes!

--C'est mon pre qui a eu cette ide-l.... Il y a eu pour cent cus
d'embellissements.

Louise conduisit Pierre sur le banc qui tait sous le noyer, et d'o la
vue s'tendait sur la plaine.

Voulez-vous une poire? dit-elle; j'en ai de fort belles.

Elle partit en courant, et revint un moment aprs avec une assiette
couverte de fruits.

Prenez, reprit-elle, la Capucine n'en produit pas de meilleures.

--A propos, dit Pierre en avalant un quartier de la poire que venait
d'plucher Louise, qu'est devenu notre filleul?

--Dominique? Ah! ne m'en parlez pas! Je ne me doutais gure, alors que
je tenais ce petit homme sur les fonts baptismaux, qu'il deviendrait un
pareil garnement.

--Eh bon Dieu! qu'a-t-il donc fait?

--Pas grand'chose, si vous voulez, mais rien de bon. Il braconne du
matin au soir. Pas un lapin qui soit en sret avec lui!

--Quel ge a-t-il donc?

--Seize ans, pardine! C'tait en 1839 que j'tais votre commre.... je
n'tais pas plus haute que a, et vous tiez dj un grand garon.

--Attendez! Ce Dominique n'est-il pas un gros joufflu qui a des cheveux
blonds tout friss qui lui tombent sur les yeux? Sa tte est comme une
broussaille.

--Prcisment. Oh! le travail ne le maigrit pas!

--Eh bien! mon garde l'a arrt ce matin au moment o il ramassait un
livre pris au collet. Ah! le petit drle est mon filleul?

--Ce qui m'tonne, c'est qu'il y ait encore un livre chez vous. Quand
je lui fais des observations: C'est bon, marraine, me dit-il; M. de
Villergl et moi nous sommes de vieux amis. Et le lendemain il
recommence.

Pierre se mit  rire. Bon! dit-il, je donnerai ordre qu'on m'amne
Dominique.

Vers le soir, M. de Villergl pensa  retourner  la Capucine et demanda
son cheval.

Je ne vous retiens pas  dner, dit Louise, vous voyez que mon pre n'y
est pas; il est all au march de Troarn pour vendre deux boeufs, et je
ne sais pas quand il rentrera.... Mais demain, si vous voulez, je vous
promets un poulet rti et des beignets de ma faon.

--J'accepte les beignets, dit Pierre, et il partit.

A dater de ce jour-l, les relations de la Capucine et du Buisson
devinrent quotidiennes. On rencontrait presque tous les matins M. de
Villergl sur la route de Brcourt. Louise, comme la plupart des
Normandes leves  la campagne, savait monter  cheval, et le pre
Morand lui permettait de faire de longues promenades avec son ancien
lve. Ce pre Morand tait une espce de vieux philosophe qui se
comparait volontiers aux sages de la Grce. Parce que l'ge et les
infirmits l'avaient oblig de renoncer  son emploi, il disait qu'il
avait fui la corruption des villes pour cultiver en paix dans la
campagne les belles-lettres et la vertu. Il affectait un langage
austre dont le tour et les maximes trahissaient un homme habitu 
faire de Tacite et de Snque sa lecture favorite. En sa qualit de
rpublicain, il mprisait les richesses, et grondait sa servante pour un
peu de crme rpandue. Au fond, c'tait un bon homme qui ne vivait que
pour sa fille. La premire glace rompue, et le matre de la Capucine
ayant rendu aux htes du Buisson le dner qu'il en avait reu, le vieux
professeur ouvrit  Pierre sa porte  deux battants, et ne put rsister
au plaisir de dire en parlant de lui: C'est mon lve, le comte de
Villergl!...

Vers le milieu du mois de janvier, Baptiste acquit la certitude que son
matre ne quitterait pas de sitt la Normandie. On meubla la Capucine,
dont les rparations taient termines, et Pierre fit venir deux
voitures de Paris. Dominique tait  son service. Le lendemain de sa
conversation avec Louise, il avait fait venir le petit gars, qui n'avait
point bronch en sa prsence. Il tortillait son bonnet de laine entre
ses doigts et riait  demi en regardant son parrain d'un air dtermin.

a, parrain, lui dit Dominique, je m'attendais bien  ce que vous me
feriez appeler; mais, si c'est pour me faire des sermons, foi de
Normand, c'est inutile.

--Il faut pourtant que a finisse, rpondit M. de Villergl.

--Je n'en sais rien.... c'est plus fort que moi.... Quand je vois une
bte, je cours dessus.... Si j'avais ma tte au bout du bras, je crois
bien qu'elle partirait comme une pierre.

Cet air de rsolution et cette franchise ne dplurent pas  M. de
Villergl. La mine veille de ce braconnier imberbe lui revenait aussi.

coute, dit-il  Dominique, si tu me promets de te bien conduire et de
ne plus tendre de collets, je te donnerai un fusil. Tu te promneras a
et l dans mes terres; si tu rencontres des lapins, je ne te dfends pas
de les tuer, et  vingt ans tu seras garde.

Les yeux de Dominique brillrent.

Un fusil  deux coups? dit-il.

--Oui.

--Dame! parrain, ne plus braconner, c'est dur; c'est un fameux plaisir,
allez, que d'attendre le passage d'un livre quand il sort du bois, de
tendre un pige dans la coule et de voir au petit jour si la bte est
prise. Le coeur vous bat drlement.... On a un oeil sur le collet et un
oeil dans la plaine pour voir si le garde ne vient pas.... Mais puisque
vous y tenez et que vous tes mon parrain, eh bien! soit, j'y consens.

Pierre vit bien,  la quantit extraordinaire de lapins qu'on apportait
 la Capucine, que Dominique se promenait consciencieusement sur ses
terres.

Lorsque M. de Villergl avait pris le parti de se drober par la fuite
aux invitations de la socit aristocratique de Caen, il avait promis 
M. de Grisolle de retourner le voir  son chteau; il ne pouvait 
prsent se dcider  tenir sa promesse. Un jour il en tait empch par
une visite  faire au haras de Dozul, o l'on procdait  une vente
d'talons; une autre fois il avait une entorse: mais rien par exemple ne
retardait la visite qu'il faisait chaque jour, et souvent deux fois par
jour,  ses amis du Buisson. Dominique, qui comprenait les choses sans
qu'on lui en parlt, disait de tous ces prtextes que sa marraine les
tenait dans sa main. Le soir, quand Pierre suivait les bords de la Dives
pour rentrer  la Capucine, il comparait quelquefois par la pense la
vie qu'il menait dans cette retraite  celle qui si longtemps l'avait
agit  Paris, et il s'tonnait du repos qu'il y trouvait. C'tait mme
plus que du repos, c'tait un profond apaisement, une quitude parfaite,
que ne troublait mme pas l'ombre d'un regret. Le lansquenet, l'Opra,
la Maison d'Or, tout ce tumulte et ce bruit des jours passs, lui
semblaient autant de chimres auxquelles le rveil l'avait fait
chapper. Quelque chose cependant lui manquait encore, mais il ne
pouvait pas dire quoi; il croyait que c'tait l'habitude.

Un jour aprs la messe, o Louise avait voulu que son compre allt
chaque dimanche, M. de Villergl entendit une bonne femme qui parlait
du mariage de Mlle Morand. C'est une affaire conclue, disait la bonne
femme. Pierre la regarda et n'osa pas l'interroger. Il rentra pour
djeuner et trouva tout mauvais. Il avisa Dominique, qui s'en allait son
fusil sur l'paule, et lui ordonna de rester  la maison; il tait
fatigu, disait-il, de l'entendre brler sa poudre aux mouettes. Il
alluma un cigare, et le cigare ne brla pas. Tout marchait de travers ce
jour-l. Certainement Pierre n'avait rien  voir au mariage de sa
commre, qui avait bien le droit de donner son coeur au premier venu;
mais enfin il aurait t poli de l'en prvenir. Je vais le lui dire,
murmura-t-il.

Il sauta sur un cheval et courut au grand galop vers le Buisson. Quand
il fut  l'angle du chemin derrire lequel on voyait la maisonnette, il
s'arrta court. Le coeur lui battait un peu. Louise vint au-devant de
lui.

Voil une heure que je vous attends! dit-elle. Et notre promenade?

Pierre s'excusa; il avait eu dix lettres  crire, puis il avait craint
de la dranger.

Moi? reprit-elle; vous savez bien que le dimanche tout est en ordre 
la maison avant midi.

Elle noua les brides de son chapeau, jeta son chle sur ses paules, et
sortit. Pierre marchait derrire elle d'un air bourru. Il coupait les
branches  coups de houssine.

! dit Louise, qu'avez-vous donc? On dirait que vous mchez des
pines.

--Dame! rpondit Pierre, ce n'est pas que je vous en veuille, mais enfin
vous auriez bien pu me dire que vous alliez vous marier.

Louise partit d'un clat de rire.

Et qui vous a cont cette belle nouvelle? dit-elle alors.

--Ce n'est donc pas vrai? s'cria Pierre.

--Mais, mon pauvre compre, m'est avis que le premier  qui je
demanderais conseil, si je devais me marier, c'est vous.

--Oh bien! je ne vous le conseillerai pas de sitt; n'tes-vous pas
heureuse ainsi?

Pierre se souvint de Dominique, qu'il avait laiss  la maison fort
triste sur un banc.

Bon! pensa-t-il, demain je lui ferai cadeau d'une belle poire 
poudre.

Il avait pris le bras de Louise sans y penser.

Eh! reprit-elle, il faudra pourtant bien que a finisse par l; mon
pre se fait vieux, je vais sur mes vingt-deux ans, je ne peux pas
rester seule au Buisson.

--Bon, dit Pierre, vous avez le temps.

Quand il revint  la Capucine, Pierre ne trouvait plus que de bons
cigares dans son tui.

Eh! eh! dit-il  Dominique, qui rdait devant la maison, j'ai vu tantt
un livre qui sortait du petit bois de chnes du ct du pre
Marteau.... Va te mettre  l'afft, tu l'auras.

Le pre Morand eut un accs de goutte. Il avait beau citer les anciens
et parler de Znon, on voyait qu'il souffrait beaucoup. Il maugrait
parfois comme un paen, et sa philosophie avait des impatiences
terribles. Louise avait pour lui mille tendresses et mille soins; elle
tait active, gaie, complaisante, et ne le quittait pas d'une minute.
Elle lisait  voix haute ses auteurs favoris et prenait des notes sous
sa dicte. Un peu de pleur tait le seul indice qu'on et de sa
fatigue. Son humeur n'en tait ni moins prvenante ni moins enjoue.
Pierre lui tenait fidle compagnie. Un soir que le pre Morand avait t
comme un dogue  la chane, Pierre prit la main de Louise en s'en
allant.

Je vous admire, dit-il.

--Oh! c'est mon enfant, rpondit-elle.

Aprs qu'il avait pass la journe au Buisson, Pierre, pour se dlasser,
prenait un fusil et allait avec Dominique se mettre  l'afft des
canards sauvages. Les lettres qu'on lui crivait de Paris continuaient 
s'empiler sur sa chemine; mais, aguerri dj, il en ouvrait au hasard
quelques-unes et s'tonnait qu'on pt s'intresser aux dbuts d'une
danseuse nouvelle et aux luttes de quatre chevaux anglais courant sur
une pelouse.

Lorsque la convalescence du pre Morand fut en bonne voie, Pierre et
Louise recommencrent leurs promenades. Un matin qu'ils suivaient un
sentier dans la valle de Beuzeval, M. de Villergl demanda  Louise si
elle tait toujours dcide  se marier.

Dcide? rpondit Louise; est-ce qu'on sait? Encore faut-il bien tre
deux, pour que la chose soit possible.

--Eh bien! commre, le mari est trouv; c'est moi.

Louise regarda Pierre et se mit  rire.

Ce n'est pas srieux, ce que vous me dites l! reprit-elle.

--Mais si!... c'est trs-srieux.... Si vous m'acceptez, pardine! vous
serez ma femme dans huit jours.

--Comme vous y allez!...Vous m'aimez donc?

--Apparemment.

--Mais, compre, vous ne m'en avez jamais rien dit.

--Il fallait bien attendre que ce ft venu pour vous en parler.

--C'est tout de mme singulier, reprit Louise, une fille comme moi et un
monsieur comme vous.

--Ce monsieur trouve le pays charmant, et de grand coeur il y passera
sa vie avec vous. Est-ce dit? J'ai jur de ne plus remettre les pieds
dans Paris.... Vous tes d'une humeur qui me plat, et je suis fait aux
manires du bonhomme Morand. Si a vous va, donnez-moi la main.

--Dame! rpondit Louise, la chose pourrait certainement s'arranger....
mais il y a Roger.

--Quel Roger?

--Un beau garon qui m'aimait beaucoup et  qui je le rendais un peu....
Il est parti.

--Ah! et o est-il?

--Si loin, que ce n'est pas lui qui dansera  la noce! Ce Roger, un beau
et brave garon, soit dit sans vous fcher, compre, tait capitaine au
long cours. Le premier navire qu'il a command a pri, le second tout de
mme. C'est en Amrique qu'il a fait naufrage.

--Bon! il est mort.

--Pauvre Roger! que c'est mchant!... Les dernires nouvelles que nous
en avons eues taient dates de la Havane. Depuis lors il ne nous a plus
crit. Je crois bien qu'il m'a oublie.

--Et vous? reprit Pierre d'une voix un peu tremblante; y pensez-vous
toujours, et ne vous consolerez-vous pas de l'avoir perdu?

--J'y pense comme  un ami qu'on regrette de ne plus voir. Quant  ne
jamais me consoler, c'est beaucoup dire.--Cela tant, je ne vois rien
qui s'oppose  notre mariage.

--Je vois bien, mon compre, que vous parlez srieusement, et, quoique
je n'eusse jamais pens  devenir comtesse, il faut que je vous rponde.
J'ai pour vous une bonne amiti, bien sincre et bien vraie: j'ai appris
 vous aimer depuis que vous tes revenu au pays; mais si vous demandez
quelque chose de plus, je suis votre servante et vous tire ma rvrence.

--Le reste viendra avec le temps.

--Je le dsire, et ferai de mon mieux pour que cela vienne. Je ne vous
promets pas de ne jamais plus penser  Roger, comme cela m'arrive toutes
les fois que le vent souffle. La mer est si terrible!... Cela dit, ma
confession est faite. Mon pre me presse de faire un choix. Deux ou
trois jeunes gens du pays m'ont demande, un fermier de Varaville, qui a
quelque bien, et le premier clerc du notaire de Touques. L'un ne me
convient pas plus que l'autre. Vous, c'est diffrent, je vous connais.
Donc allez voir mon pre, et, s'il dit oui, vous n'aurez plus qu' me
mener  l'glise.

Le soir mme, M. de Villergl causa avec le pre Morand. M. de Villergl
avait contre lui sa noblesse, ce qui choquait les principes du vieux
professeur. Il avait un titre, des parchemins, et les anciens ne
connaissaient pas ces choses-l. Cependant, comme la philosophie
voulait qu'on s'accommodt des imperfections humaines, le bonhomme donna
son consentement. Pierre embrassa Louise sur les deux joues: Pardieu!
ma commre, il n'y a plus moyen de s'en ddire, vous voil ma femme!
dit-il avec ravissement.

La nuit tait magnifique, et il prit par le plus long pour rentrer chez
lui. Il lui semblait qu'il avait vingt ans. Bon! dit-il, j'aurai
beaucoup d'enfants, et j'lverai des boeufs.

Pierre avait fait venir, on le sait, deux voitures de Paris. Il en mit
une  la disposition de Louise. Ds le lendemain, on les vit ensemble 
Dozul, o c'tait jour de foire, et,  partir de ce moment-l, ils ne
cessrent pas de se montrer partout, bras dessus bras dessous. On savait
que la noce devait se faire aprs le carme. Une voisine qui avait connu
le capitaine au long cours hocha la tte et fit la moue: Les
hirondelles sont parties.... Adieu, Roger, dit-elle.

Ces courses, ces emplettes, ces promenades, ces arrangements intrieurs
qui bouleversaient la Capucine, toute cette pastorale plaisait fort  M.
de Villergl. Il se souvenait de Paris et riait de tout son coeur. Je
voudrais bien voir la figure que je ferais si j'tais  l'Opra,
disait-il, et qu'on vnt m'apprendre que je me marie avec une petite
Normande de Cabourg!

Toute cette joie tait partage par la famille Morand; seulement Louise
se montrait moins gaie qu'on n'aurait pu le supposer, faisant un mariage
qui tait bien au-dessus de tout ce qu'elle pouvait esprer. Quant au
professeur, il ne parlait jamais de Pierre qu'en disant: Mon gendre M.
le comte! Ce dernier mot semblait mme ne pouvoir sortir de sa bouche,
tant il tait gros. Un soir, M. de Villergl le surprit en train de
feuilleter de gros volumes et des liasses de vieilles chartes sur
lesquels il prenait des notes.

Eh! eh! dit le professeur, les Villergl taient aux croisades, mais il
y avait un Morand dans l'arme de Guillaume le Btard!.

Les bans allaient tre publis, lorsqu'un matin Pierre vit arriver
Louise  la Capucine. Elle tait fort ple et tout effare:

Qu'y a-t-il? s'cria Pierre.

--Ah! dit-elle, il y a que Roger est arriv.

M. de Villergl se sentit plir.

Eh bien! dit-il, il s'en ira comme il est venu.

--Ah! le pauvre garon, il est si malheureux!

--Vous l'aimez encore!

--Pardine! je l'ai bien senti en le voyant.

C'tait le premier cri, le cri parti du coeur. Pierre en fut boulevers.
Louise se sentit mue  la vue du chagrin qu'elle avait caus.

Il ne faut pas que cela vous dsole, reprit-elle, on n'est pas matre
des ces premiers mouvements; mais vous avez ma parole, et je la
tiendrai.... C'est toujours votre femme qui vous parle.

Deux larmes s'chapprent des yeux de Louise.

Mais enfin d'o vient-il? s'cria Pierre.

--Vous savez qu'il tait  la Havane, o il cherchait  s'employer. Il
avait perdu  peu prs tout ce qu'il avait, et n'osait plus nous crire.
Enfin il trouve  s'embarquer sur une golette qui allait  la
Nouvelle-Orlans; la golette est rencontre par un ouragan qui la jette
 la cte: un navire ramne Roger  Honfleur. A peine dbarqu, il
apprend que je vais me marier. C'est au temps o courait ce bruit dont
vous m'avez parl: il s'agissait de vous et non d'un autre comme vous
l'avez cru. Voil mon Roger qui perd la tte; il quitte Honfleur, et
vient  Dives pour me faire ses adieux. Au moment d'entrer au Buisson,
le courage lui manque, et il s'en allait sans m'avoir vue, quand je
l'aperois.... Je l'ai appel, il s'est arrt, et j'ai couru  lui.
Est-il chang, mon Dieu!

Louise pleurait en achevant.

Vous ne m'en voulez pas? reprit-elle; il partira demain, et je sens
bien que je ne le verrai plus!

--Et s'il ne part pas?

--a ne m'empchera pas d'tre votre femme.

Pierre prit la main de Louise.

Bon, dit-il, je verrai Roger.

M. de Villergl ne savait pas encore ce qu'il ferait. Il sentait bien
qu'il aimait Louise, mais quelque chose lui disait qu'il ne pourrait pas
la disputer  Roger. Roger tait pauvre et malheureux, il avait donc
tous les avantages. Cependant Pierre comprenait bien aussi qu'il
n'aurait pas le courage de la cder sans lutte. Il ramena Louise au
Buisson, et s'enferma avec le pre Morand.

Le pre Morand n'tait pas troubl par l'arrive inattendue de Roger; il
ne voyait rien l qui ft de nature  modifier ses rsolutions. Il avait
tendu la main cordialement au capitaine, l'avait pri de vider un verre
de cidre avec lui, et c'tait tout. Si Roger voulait rester pour la
signature du contrat, c'tait bien; s'il voulait s'en aller, on lui
souhaiterait bon voyage, aprs quoi le cur chanterait la messe. Quant
aux craintes que Pierre laissait entrevoir, un homme habitu  vivre en
compagnie des Grecs et des Romains pouvait-il se laisser attendrir par
les larmes? Si Louise tait assez folle pour aimer encore Roger, c'tait
un dtail, et elle pouserait M. de Villergl.

pouser une fille contre son gr! dit Pierre: quel diable de coeur me
croit-on?

Quand il quitta le Buisson, Louise avait les yeux rouges. Bon! dit-il,
vous allez voir que ce sera  moi de vous consoler!

Le lendemain, il se promena de tous cts jusqu' ce qu'il et rencontr
Roger.

Ma foi, monsieur, puisque le hasard nous a conduits l'un vers l'autre,
dit-il, vous plat-il que nous causions cinq minutes?

Roger y consentit de grand coeur. En le cherchant, Pierre n'avait pas de
projet bien dtermin. Il tait pouss par une sorte d'instinct. Selon
que l'entretien tournerait, il voulait lui offrir de se battre au
pistolet  dix pas pour en finir, ou de partir sur un beau trois-mts
dont il le prierait d'accepter la cargaison.

M. de Villergl avait pass deux ans au collge de Caen en compagnie de
Roger: il le reconnut au premier coup d'oeil. Il avait devant lui un
jeune homme blond, de bonne mine, qui avait l'air doux et triste.

Ah! c'est vous! dit-il; c'est tonnant que ce nom de Roger ne m'ait
rien rappel! Il parat donc que vous aimez Louise?

--Pourquoi me parler d'une chose qui ne peut me mener  rien? rpondit
Roger. J'imagine que vous tes assez gnreux, tout le bonheur tant 
vous, pour ne pas vous railler de mon chagrin.

--Dieu m'en garde! j'aime trop Mlle Morand pour ne pas comprendre tout
ce que vous devez prouver.

Pierre alluma un cigare et prit un sentier qui menait sur les dunes. Il
aspirait violemment la fume et donnait de grands coups de talon dans le
sable.

, reprit-il, quoique je sois votre rival, ne voyez pas en moi un
ennemi.... Parlez-moi donc comme si nous tions encore au collge de
Caen. Pourquoi n'avez-vous pas crit  Louise depuis plus de six mois?

--Eh! le pouvais-je? Rien ne me russit. Il suffit que je mette le pied
sur un navire pour qu'il prisse. C'est un miracle que je sois arriv 
Honfleur. J'avais entrepris tous ces voyages dans l'esprance de gagner
quelque argent. Quand je me suis vu sans ressources, le courage s'en est
all. Le vieux pre Morand aurait pu croire que je demandais la main de
Louise pour le bien qu'elle a. Il sait compter, le pre Morand, malgr
les belles phrases qu'il tire de ses livres. Quand on m'a dit que Louise
allait se marier, je me suis mis en route pour Dives sans savoir ce que
je faisais; mes jambes allaient comme d'elles-mmes. Je voulais la voir
une dernire fois et puis m'embarquer. Cette fois, le naufrage et t
le bienvenu.

--Et vous n'avez pas pens  me tuer? dit Pierre.

--Moi! et de quel droit l'aurais-je fait? Pourquoi me souponnez-vous
capable d'une si mchante action? Savais-je seulement si Louise vous
aimait? Fallait-il la punir par un malheur de l'affection qu'elle
m'avait montre? Dieu m'est tmoin que je n'y ai jamais song. C'est
bien assez que je sois malheureux sans que Louise partage ma mauvaise
fortune. Avec vous, elle n'aura rien  dsirer.... Je m'en irai
tranquille de ce ct-l.

--Mais enfin, depuis quand l'aimez-vous, pour tant l'aimer?

--Depuis toujours.... Cela a commenc quand elle tait toute petite.
Tenez, il vous souvient du jour o elle fut marraine de Dominique. Elle
avait sept ans: je la vois encore avec sa robe blanche. Moi j'avais 
peu prs votre ge. J'prouvai je ne sais quel horrible mouvement de
jalousie, quand je vous vis  ct d'elle dans l'glise.... J'avais une
envie folle de sauter sur vous. Depuis lors a n'a fait qu'augmenter.
Mon Dieu! j'ai t jeune comme tant d'autres, j'ai couru le monde, et
Louise n'tait pas auprs de moi; mais je pensais  elle, et je vivais
dans l'espoir qu'elle serait un jour ma femme. A prsent c'est fini.

--Qui sait? dit Pierre en serrant la main de Roger.

Pierre se promena sur le bord de la mer une partie de la nuit. Il ne
pouvait sparer Louise de Roger par la pense, et il se sentait
horriblement triste. Ah! disait-il, si c'est l ce qu'on appelle
l'amour, je m'en souviendrai.

Comme il rentrait au petit jour  la Capucine, il rencontra Dominique
qui fredonnait, son fusil sous le bras. Depuis que le mariage de Louise
avec M. de Villergl avait t dcid, Dominique portait un habit de
garde dont il se montrait trs-fier. Eh! monsieur, cria-t-il,  quand
la noce?

Pierre ne rpondit pas et courut dans sa chambre, le coeur serr. Il
tomba sur un fauteuil, le visage couvert de larmes. Est-ce bte?
dit-il; je pleure comme un enfant!

Mais Pierre n'tait pas homme  pleurer longtemps. Il frappa du pied
violemment. Ce n'est pas le moment de larmoyer, dit-il; il faut agir et
faire son devoir.

L-dessus il sortit et marcha droit devant lui comme un soldat qui va au
feu. Bientt aprs il tait au Buisson. Louise vint  sa rencontre.

J'ai pri toute la nuit, dit-elle; je viens d'crire  Roger.... Il
quittera le pays.

--Vous tes un brave coeur, rpondit Pierre; mais cette lettre est
partie?

--Il y a une heure.

--Et le pre Morand est-il l?

--Oui.... il rgle ses comptes pour le mois.

--Bon!... j'ai  lui parler.... Attendez-moi dans le jardin.

Pierre poussa la porte et s'assit auprs du vieux professeur, qui essuya
promptement sa plume.

Bonjour, mon cher comte. Prenez-vous quelque chose ce matin? dit le
philosophe.

--Allons droit au but, rpliqua M. de Villergl. J'ai beaucoup rflchi
depuis trois jours.... Ce mariage que nous avons projet vous parat-il
possible?

--Et quel empchement y voyez-vous, s'il vous plat?

--J'en vois un, et cela suffit: votre fille aime Roger.

--Le capitaine! la belle affaire! Est-ce que je ne suis pas le pre
Morand? s'cria le professeur en frappant du poing sur un livre. Il y a
dans l'histoire de nobles exemples dont je saurai m'inspirer, et, comme
Brutus....

--Il ne s'agit point de Brutus, et nous sommes en Normandie, s'cria
Pierre  son tour. Laissons Rome en paix, et pensons  votre fille. Je
n'ai pas le droit de la rendre malheureuse pour une parole qu'elle m'a
donne!

--C'est--dire que vous reprenez la vtre. On m'avait bien dit que le
marquis de Grisolle vous mnageait une riche hritire, Mlle de
Fourquigny.... A prsent, vous mprisez notre alliance.... Voil qui est
tout  fait d'un gentilhomme.

Pierre sauta sur ses pieds.

Mordieu! dit-il, si vous n'tiez pas le pre Morand!...

Il fit quatre ou cinq pas dans la chambre et se rassit. Bon, reprit-il,
fchez-vous; moi je ne me fche pas.... Souvenez-vous bien seulement que
le mariage et moi nous sommes brouills  tout jamais.

--On verra, murmura le professeur.

--En attendant, continua Pierre, Louise est l qui pleure. Il faut se
dpcher.... Qu'avez-vous  objecter contre Roger?...

--Un beau mari, qui perd tous les navires qu'on lui confie!

--Il ne naviguera plus.

--Et qui n'a ni sou ni maille!

--a me regarde.

--La belle alliance qu'un M. Roger! d'o a vient-il?

--Pardine! d'Honfleur, comme je viens de Paris!

Le pre Morand murmurait encore, mais il tait branl. Pierre sortit un
instant. Allez chercher Roger, dit-il  Louise.

Louise se sauva  toutes jambes. Pierre la suivit un instant des yeux et
retourna auprs du pre Morand, un peu triste. A-t-elle couru! se
dit-il. Il contint son motion et recommena bravement  discuter la
question du mariage. Aprs une heure de conversation, la victoire lui
resta.

A la bonne heure, et voil qui est parler, reprit M. de Villergl aprs
qu'il eut arrach le consentement du pre Morand; votre fille restera
prs de vous, et vous serez choy par vos deux enfants. Je me charge de
la dot, et, grce  Roger, il y aura toujours du vin vieux dans le
cellier.

--A la bonne heure, dit le philosophe, il faut bien qu'un pre fasse
quelque chose pour ses enfants.

Pierre entendit marcher sous les fentres et reconnut le pas lger de
Louise; quelqu'un l'accompagnait. Le coeur lui battit un peu. Il quitta
le pre Morand et descendit dans le jardin. Louise, dit-il, vous pouvez
prendre le bras de Roger: c'est votre mari.

Louise devint toute blanche et sauta au cou de Roger.

Ah! mon Dieu! est-ce bien possible? dit-elle.

Le bonheur l'avait transfigure. En la voyant si belle et si tendre,
Pierre ne put s'empcher de faire un retour sur lui-mme et de penser 
tout ce qu'il venait de perdre. Il se retourna et cacha sa tte entre
ses mains.

Ah! dit Louise en courant vers lui, que je suis goste!

--Non, vous tes heureuse! rpondit Pierre.

M. de Villergl retourna chez lui dans la soire. La Capucine lui parut
un dsert. A prsent que le mariage de Louise et de Roger tait arrang,
qu'allait-il faire? Les choses o il avait trouv le plus de plaisir le
laissaient tristes. Ces mmes sentiers qu'il avait parcourus avec tant
de charme lui semblaient mornes; il se promenait comme une me en peine,
et la plage ne le retenait pas plus que la valle. Louise n'tait plus
l pour gayer sa promenade. Sa voix et son sourire, il les avait
perdus. Il se sentait redevenu tel qu'il tait au moment o il avait
pris si brusquement la rsolution de quitter Paris. Cet tat
d'abattement ne cessait que lorsqu'il avait  s'occuper de Louise et de
Roger,  qui il voulait constituer une petite fortune. Il leur destinait
la Capucine et toutes ses dpendances. Prvenue de ses intentions,
Louise eut la dlicatesse d'accepter sans hsiter. Nous vous devons
trop pour vous rien refuser, lui dit-elle. Elle tait quelquefois
attriste du chagrin o elle le voyait, et lui tmoignait sa
reconnaissance et son affection de mille manires. Pourquoi ne
resteriez-vous pas avec nous? lui dit-elle un jour; le pays vous plat,
et on vous y aimera de tout son coeur.

lever des boeufs, c'tait bien avec Louise; mais Louise donne  un
autre, le pays ne plaisait plus tant  M. de Villergl. Faudra-t-il
donc que je retourne  Paris et que je recommence  jouer? se disait
Pierre. Il enviait le sort de Dominique, qui battait les halliers en
chantant. Les jours lui paraissaient interminables; il en portait les
vingt-quatre heures comme un pauvre sa besace. Au plus fort de cet
ennui, un soir qu'il tait au Buisson, lisant un journal, il poussa un
cri:

Suis-je bte! s'cria-t-il.

--Qu'est-ce? demanda Louise.

Mais Pierre ne l'coutait pas. Il prit son chapeau et sortit en
courant. Demain, vous aurez de mes nouvelles, dit-il. Aussitt qu'il
fut  la Capucine, il donna ordre  Baptiste de prparer sa voiture et
d'y mettre sa malle.

Au point du jour nous partons, dit-il.

Au moment o Pierre quitta le Buisson, Louise ramassa le journal qu'il
avait laiss tomber. Roger le parcourut. Je n'y vois rien, dit-il.

Louise, qui lisait par-dessus son paule, soupira et posa le doigt sur
un passage du journal o l'on rendait compte d'un combat qui avait eu
lieu en Afrique. Ah! dit-elle, si j'en crois mes pressentiments, nous
ne verrons pas M. de Villergl de longtemps.

Le lendemain, au petit jour, pousse par un instinct secret, elle courut
vers la Capucine. Il faisait un froid vif, et le brouillard couvrait la
campagne. Au travers de la brume, elle entendit le roulement d'une
voiture qui fuyait sur la route de Trouville. Elle voulut s'lancer dans
cette direction, mais la voiture passa rapidement sans que personne
reconnt Louise. Elle tendit les bras et resta appuye contre un arbre
le coeur serr. Il est parti, et il ne m'a pas embrasse! dit-elle.

C'tait bien en effet la voiture de M. de Villergl. Quand il fut
parvenu au sommet de cette cte d'o la vue s'tend sur la valle d'Auge
et dcouvre un vaste et beau paysage que la mer borne  l'horizon,
Pierre fit arrter le postillon et descendit. Le vent avait chass le
brouillard, on voyait au loin la tour de Dives, et la rivire qui
brillait aux rayons du soleil levant; une maison blanche se montrait
derrire un bouquet d'arbres d'o s'chappait un mince filet de fume.
Ses yeux se mouillrent en la regardant. Il resta quelques minutes 
cette place, jetant les yeux de tous cts et les ramenant toujours vers
cette maison o si souvent Louise l'avait attendu. On aurait dit qu'il
en voulait emporter l'image dans son coeur. Le postillon fit claquer son
fouet, et les chevaux battirent du pied. Ce bruit arracha Pierre  sa
muette et longue contemplation. Il sauta dans la voiture. En route!
dit-il brusquement. Les chevaux partirent, et, un moment aprs, un coude
du chemin lui cacha la maison et la mer.

A quelque temps de l, un soir,  la Capucine, o elle s'tait tablie
avec Roger, Louise reut une lettre timbre de Constantine.

Une lettre de Pierre! dit-elle en battant des mains.

Elle l'ouvrit  la hte, et voici ce qu'elle lut:

        Ma chre petite commre,

     Vous doutiez-vous que j'tais en Afrique,  six cents lieues de
     vous, dans un affreux coin de terre, chez les Kabyles? C'est une
     ide qui m'a pris subitement un soir que j'tais au Buisson, quand
     j'ai pouss ce fameux cri qui vous a tant tonne. L'ide venue, je
     suis parti sans vous dire adieu; j'aurais craint de vous laisser
     voir tout mon chagrin.... Vous tiez si heureuse!

     Qu'aurais-je fait au pays? Votre prsence aurait-elle combl le
     vide immense o m'avait jet votre perte? Assurment non! Vous
     m'aviez dsaccoutum de l'isolement. Fallait-il retourner dans cet
     htel de la rue Miromesnil, o l'ennui a failli m'touffer?
     Qu'avais-je fait pour mriter une si triste fin? C'est alors que la
     lecture d'un journal m'a tout  coup rappel l'Algrie et la vie
     d'autrefois. J'ai senti comme le souffle de la guerre passer sur
     mon visage, mon sang a coul plus vite, et j'ai revu comme dans un
     rve, passant avec la rapidit de la foudre, mes vieux chasseurs 
     cheval, les clairons, les drapeaux, les fanfares et tous ces
     rgiments hls qui faisaient ma famille au temps jadis. L'odeur de
     la poudre venait de me monter  la tte! Quelques heures aprs,
     j'tais au Havre, et le chemin de fer me ramenait  Paris. Le
     ministre, chez qui je suis tomb comme une bombe, a bien voulu me
     rendre mes paulettes. On parlait d'une expdition, et j'ai laiss
     l mes amis pour courir  mes soldats.

     J'tais  peine dbarqu, que l'expdition s'est mise en marche.
     J'ai senti l'odeur connue des lentisques, j'ai vu les spahis
     courant comme des chvres sur les collines; cette agitation, cette
     activit, ce premier tumulte du dpart, me rappelaient mille
     souvenirs qui fouettaient mon sang.... J'avais la poitrine gonfle.
     Ah! quelle joie, chre commre! Il faisait un temps superbe. Les
     baonnettes tincelaient au soleil, et l'on entendait partout le
     long frmissement des bataillons qui marchent. Avec quels
     transports n'coutais-je pas tous ces bruits! Mon escadron tait 
     l'avant-garde. Ds les premires montagnes, les balles nous ont
     salus. Mon cheval s'est mis  piaffer.... Le clairon a sonn la
     charge, et nous sommes partis!... Ah! je ne m'ennuyais plus! je
     crois mme que je vous ai un peu oublie, commre.

     Le soir nous avons bivouaqu sur un plateau. Le temps s'est gt;
     et il s'est mis  pleuvoir. Je me suis endormi en regardant l'ombre
     des sentinelles qui se promenaient le long des feux. Quand je me
     suis rveill, j'avais les pieds dans l'eau et la tte sur un
     caillou.... Jamais je n'ai pass de meilleure nuit. Le front me
     cuisait un peu. Le yatagan d'un Arabe avait coup le cuir de mon
     kpi. A Paris, je croirais que je suis bless; ici, c'est une
     gratignure. Dominique est avec moi. Rien n'a pu le dterminer  me
     quitter. Dominique a eu le bras rafl par une balle.

     Si vous me demandez quand nous nous retrouverons, je n'aurai rien
      vous rpondre. Que sais-je? Qu'irais-je faire en Normandie? Vous
     revoir? Eh! mon Dieu, votre souvenir est trop prs de moi pour que
     j'y joigne encore votre prsence! Vous n'tes pas malheureuse,
     n'est-ce pas? Donc je reste au rgiment. Et puis que vous dirai-je?
     je me sens bon  quelque chose, utile  mon pays; cela me relve 
     mes propres yeux et rachte l'oisivet ridicule o j'ai vcu trop
     longtemps. Le marquis de Grisolle, mon oncle, peut me dshriter 
     prsent.... je n'ai plus besoin de sa fortune.

     Le soir, au coin du feu, quand vous serez seule, pensez  moi. On
     ne sait pas ce qui peut arriver. Votre pense me rendra peut-tre
     visite au moment o je dirai adieu  tout ce que j'aime ici-bas, et
     tout, c'est vous. Il me semble que je sentirai cette pense
     s'arrter sur moi, et mon dernier souffle vous en remerciera.

     N'allez pas croire au moins que je sois malade: c'est la mort d'un
     camarade qui vient de rendre l'me qui m'a fait crire ces quatre
     lignes. Le pauvre garon arrivait de France; une balle l'a jet par
     terre ce matin. Quant  moi, commre, je me port comme un chne;
     n'ayez donc pas peur.

     Adieu, chre Louise; votre vieux compre vous embrasse et envoie
     une poigne de main  Roger. Je retiens votre premier enfant; je
     veux tre son parrain. Tchez que ce soit un garon, nous
     l'appellerons Pierre, et j'en ferai un capitaine.

La lettre finie, Louise s'essuya les yeux et posa sa tte sur l'paule
de Roger. Que Dieu le protge! c'est lui qui nous a faits ce que nous
sommes, dit-elle.


FIN.




Ch. Lahure et Cie, imprimeurs du Snat et de la Cour de Cassation, rue
de Vaugirard, 9, prs de l'Odon.






End of Project Gutenberg's Madame Rose; Pierre de Villergl, by Amde Achard

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
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