The Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Saint-Simon
by Louis de Rouvroy Saint-Simon

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Mmoires du duc de Saint-Simon
       Sicle de Louis XIV, la rgence, Louis XV

Author: Louis de Rouvroy Saint-Simon

Commentator: Hippolyte Adolphe Taine et M. Sainte-Beuve

Release Date: November 11, 2005 [EBook #17044]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON ***




Produced by Gallica - Bibliothque Nationale de France,
Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed
Proofreading Team.






TUDE HISTORIQUE.

MMOIRES

DU DUC DE SAINT-SIMON

Sicle de Louis XIV.--La Rgence.--Louis XV.

PAR H. TAINE.

AUGMENT DE QUELQUES ANNOTATIOMS INDITES FAITES PAR SAINT-SIMON AU
JOURNAL DE DANGEAU,

ET D'UNE ANALYSE DE CE JOURNAL

PAR

M. SAINTE-BEUVE.


BRUXELLES

LIBRAIRIE INTERNATIONALE, RUE DES SABLES, 17.

1856




I

L'DITION.


L'diteur ne met point en tte de ces Mmoires: _Nouvelle
dition_; c'est dire que les prcdentes n'existent pas. En effet,
il le pense, non sans raisons. Il y a dcouvert beaucoup de bvues,
dont plusieurs fort amusantes. Chamillart, disaient-elles, se fit
adorer de ses ennemis. Le grand homme! Comment a-t-il pu faire?
Attendez un peu; le vrai texte change un mot: commis, au lieu
d'ennemis. Vous et moi nous serons aussi habiles que Chamillart quand
nous serons ministres; il nous suffira d'un sac d'cus.--D'autres
corrections nous humilient. Nous lisions avec tonnement cette phrase
tonnante: Il n'y eut personne dans le chapitre qui ne le lout
extrmement, mais sans louanges. M. de Marsan fit mieux que pas
un. Nous cherchions le secret de ce galimatias avec une admiration
respectueuse. L'admiration tait de trop; le galimatias appartenait
aux diteurs; il y a un point aprs _extrmement_: mais sans
louanges, M. de Marsan fit mieux que pas un. La phrase redevient
sense et claire.--Les anciens diteurs, trouvant des singularits
dans Saint-Simon, lui ont prt des bizarreries. On est libral
avec les riches: La nouvelle comtesse de Mailly, disent-ils, avait
apport tout le gauche de sa province, et _entra_ dessus toute la
gloire de la toute-puissante faveur de madame de Maintenon. Cette
mtaphore inintelligible vous effarouche; ne vous effarouchez pas.
Saint-Simon a mis _enta_. S'il y a l une broussaille littraire,
ce sont les diteurs qui l'ont plante. Ils en ont plant bien
d'autres, plus embarrassantes, car elles sont historiques: des noms
estropis, des dates fausses, Villars  la place de Villeroy; le
comte de Toulouse et la duchesse de Berry maris avant leur mariage;
et, ce qui est pis, des contre-sens de moeurs. En voici un singulier:
Le roi, tout _content_ qu'il tait toujours, riait aussi.
On s'tonnait de trouver Louis XIV bonhomme, guilleret et joyeux
compre, et l'on ne savait pas que le manuscrit porte _contenu_ au
lieu de _content_.--Le pis, c'est que le Saint-Simon prtendu complet
ne l'tait pas. Les diteurs l'avaient court, comme autrefois
les ministres; l'inadvertance littraire lui avait nui comme la
pruderie monarchique. Plusieurs passages, et des plus curieux,
manquaient, entre autres les portraits de tous les grands personnages
du conseil d'Espagne. Celui-ci, par exemple, tait-il indigne d'tre
conserv? Escalona, mais qui plus ordinairement portait le nom de
Villena, tait la vertu, l'honneur, la probit, la foi, la loyaut,
la valeur, la pit, l'ancienne chevalerie mme, je dis celle de
l'illustre Bayard, non pas celle des romans et des romanesques.
Avec cela beaucoup d'esprit, de sens, de conduite, de hauteur et de
sentiment, sans gloire et sans arrogance, de la politesse, mais avec
beaucoup de dignit; et par mrite et sans usurpation, le dictateur
perptuel de ses amis, de sa famille, de sa parent, de ses
alliances, qui tous et toutes se ralliaient  lui. Avec cela,
beaucoup de lecture, de savoir, de justesse et de discernement
dans l'esprit, sans opinitret, mais avec fermet; fort
dsintress, toujours occup, avec une belle bibliothque, et
commerce avec force savants dans tous les pays de l'Europe, attach
aux tiquettes et aux manires d'Espagne sans en tre esclave; en
un mot, un homme de premier mrite, et qui par l a toujours t
compt, aim, rvr beaucoup plus que par ses grands emplois, et
qui a t assez heureux pour n'avoir contract aucune tache de ses
malheurs militaires en Catalogne. Ce portrait panouit le coeur.
Nous nous tonnons et nous nous rjouissons qu'il y ait eu un
si honnte homme dans un pays si perdu, parmi tant de coquins et
d'imbciles, aux yeux d'un juge si pntrant, si curieux, si
svre. Nous louons l'dition, et nous remarquons, en relisant la
premire page, que nous aurions pu sans examen la louer sur le titre:
c'est M. Chruel qui a corrig le texte; c'est M. Sainte-Beuve qui a
fait l'introduction.




II

LE SICLE.


Il y a des grandeurs dans le XVIIe sicle: des tablissements, des
victoires, des crivains de gnie, des capitaines accomplis, un roi,
homme suprieur, qui sut travailler, vouloir, lutter et mourir. Mais
les grandeurs sont gales par les misres. Ce sont les misres
que Saint-Simon rvle au public.

Avant de l'ouvrir, nous tions au parterre,  distance, placs
comme il fallait pour admirer et admirer toujours. Sur le devant
du thtre, Bossuet, Boileau, Racine, tout le choeur des grands
crivains jouaient la pice officielle et majestueuse. L'illusion
tait parfaite; nous apercevions un monde sublime et pur. Dans les
galeries de Versailles, prs des ifs taills, sous des charmilles
gomtriques, nous regardions passer le roi, serein et rgulier
comme le soleil son emblme. En lui, chez lui, autour de lui, tout
tait noble. Les choses basses et excessives avaient disparu de la
vie humaine. Les passions s'taient contenues sous la discipline du
devoir. Jusque dans les moments extrmes, la nature dsespre
subissait l'empire de la raison et des convenances. Quand le roi,
quand Monsieur serraient Madame mourante de si tendres et de si vains
embrassements, nul cri aigu, nul sanglot rauque ne venait rompre la
belle harmonie de cette douleur suprme; les yeux un peu rougis,
avec des plaintes modres et des gestes dcents, ils pleuraient,
pendant que les courtisans, autour d'eux rangs, imitaient par
leurs attitudes choisies les meilleures peintures de Lebrun. Quand
on expirait, c'tait sur une phrase lime, en style d'acadmie; si
l'on tait grand homme, on appelait ses proches et on leur disait:

  Dans cet embrassement dont la douceur me flatte,
  Venez et recevez l'me de Mithridate.

Si l'on tait coupable, on mettait la main sur ses yeux avec
indignation, et l'on s'criait:

  Et la mort,  mes yeux drobant la clart,
  Rend au jour qu'ils souillaient toute sa puret.

Dans les conversations, quelle dignit et quelle politesse! Il nous
semblait voir les grands portraits de Versailles descendre de leurs
cadres, avec l'air de gnie qu'ils ont reu du gnie des peintres.
Ils s'abordaient avec un demi-sourire, empresss et pourtant graves,
galement habiles  se respecter et  louer autrui. Ces seigneurs
en perruques majestueuses, ces princesses aux coiffures tages,
aux robes tranantes, ces magistrats, ces prlats agrandis par les
magnifiques plis de leurs robes violettes, ne s'entretenaient que des
plus beaux sujets qui puissent intresser l'homme; et si parfois des
hauteurs de la religion, de la politique, de la philosophie, de la
littrature, ils daignaient s'abaisser au badinage, c'tait avec la
condescendance et la mesure de princes ns acadmiciens. Nous avions
honte de penser  eux; nous nous trouvions bourgeois, grossiers,
polissons, fils de M. Dimanche, de Jacques Bonhomme et de Voltaire;
nous nous sentions devant eux comme des coliers pris en faute;
nous regardions avec chagrin notre triste habit noir, hritage des
procureurs et des saute-ruisseaux antiques; nous jetions les yeux au
bout de nos manches, avec inquitude, craignant d'y voir des mains
sales. Un duc et pair arrive, nous tire du parterre, nous mne dans
les coulisses, nous montre les gens dbarrasss du fard que les
peintres et les potes ont  l'envi plaqu sur leurs joues. Eh! bon
Dieu! quel spectacle! Tout est habit dans ce monde. Otez la perruque,
la rhingrave, les canons, les rubans, les manchettes; reste Pierre ou
Paul, le mme hier qu'aujourd'hui.

Allons, s'il vous plat, chez Pierre et chez Paul: ne craignez pas de
vous compromettre. Le duc de Saint-Simon nous conduit; d'abord chez
M. le Prince, fils du grand Cond, en qui le grand Cond, comme dit
Bossuet, avait mis toutes ses complaisances. Voici un intrieur
de mnage: Madame la Princesse tait sa continuelle victime.
Elle tait galement laide, vertueuse et sotte; elle tait un peu
bossue, et avec cela un gousset fin qui la faisait suivre  la piste,
mme de loin. Toutes ces choses n'empchrent pas M. le Prince
d'en tre jaloux jusqu' la fureur et jusqu' sa mort. La pit,
l'attention infatigable de madame la Princesse, sa douceur, sa
soumission de novice ne purent la garantir ni des injures frquentes,
ni des coups pied et de poing, qui n'taient pas rares. Il avait
couru aprs l'alliance des btards, et, pendant que sa fille tait
chez le roi, faisait antichambre  la porte. Nous ne savions pas
qu'un prince et l'me et les moeurs d'un laquais.

Celui-l est le seul sans doute. Courons chez les princesses. Ces
charmantes fleurs de politesse et de dcence nous feront oublier
ce charretier en habit brod.--Monseigneur, en entrant chez lui,
trouva madame la duchesse de Chartres et madame la duchesse qui
fumaient avec des pipes qu'elles avaient envoy chercher au corps
de garde suisse. Monseigneur, qui en vit les suites, si cette odeur
gagnait, leur fit quitter cet exercice. Mais la fume les avait
trahies. C'tait une gaiet, n'est-ce pas, un enfantillage?--Non
pas, c'tait une habitude. Elles recommencrent  plusieurs
reprises, et le roi fut oblig de les gourmander  plusieurs
reprises. Un jour, madame la princesse de Conti,  haute voix, devant
toute la cour, appela madame de Chartres sac  vin. Celle-ci,
faisant allusion aux basses galanteries de l'autre, riposta par
sac  guenilles. Les effets se devinent: madame la duchesse
de Bourgogne fit un souper  Saint-Cloud avec madame la duchesse de
Berry. Madame la duchesse de Berry et M. le duc d'Orlans, mais elle
bien plus que lui, s'y enivrrent au point que madame la duchesse de
Bourgogne, madame la duchesse d'Orlans, et tout ce qui tait l ne
surent que devenir. L'effet du vin, par haut et bas, fut tel qu'on
en fut en peine, et ne la dsenivra point, tellement qu'il fallut la
ramener en cet tat  Versailles. Tous les gens des quipages
le virent, et ne s'en turent pas. C'tait la rgence avant la
rgence. Les normes soupers de Louis XIV et les indigestions de
Monseigneur tout noy dans l'apathie et dans la graisse, en
donnaient un avant-got.

A tout le moins, le roi se respecte; s'il avale en loup, il mange
en monarque. Sa table est noble; on n'y voit point les bouffonneries
d'une cour du moyen ge, ni les grossires plaisanteries d'un
rgal d'tudiants. Attendez; voici un de ces soupers et un de
leurs personnages: Madame Panache tait une petite et fort vieille
crature avec des lippes et des yeux raills  faire mal  ceux
qui la regardaient, une espce de gueuse qui s'tait introduite 
la cour sur le pied d'une manire de folle, qui tait tantt
au souper du roi, tantt au dner de Monseigneur et de madame la
Dauphine, o chacun se divertissait de la mettre en colre, et qui
chantait pouille aux gens  ces dners-l pour faire rire, mais
quelquefois fort srieusement et avec des injures qui embarrassaient
et divertissaient encore plus les princes et les princesses, qui
lui emplissaient ses poches de viandes et de ragots, dont la sauce
dcoulait tout du long de ses jupes; les autres lui donnaient une
pistole ou un cu, les autres des chiquenaudes et des croquignoles
dont elle entrait en furie; parce qu'avec des yeux pleins de chassie,
elle ne voyait pas au bout de son nez, ni qui l'avait frappe,
et c'tait le passe-temps de la cour. Aujourd'hui l'homme qui
s'amuserait d'un tel passe-temps passerait probablement pour un goujat
de bas tage, et je ne raconterai pas ici ceux qu'on prit avec la
princesse d'Harcourt.

On rpondra que ces gens s'ennuyaient, que ces moeurs taient
une tradition, qu'un amusement est un accident, qu'au fond le coeur
n'tait pas vil: Nanon, la vieille servante de madame de Maintenon,
tait une demi-fe  qui les princesses se trouvaient heureuses
quand elles avaient occasion de parler et d'embrasser, toutes filles
de roi qu'elles taient, et  qui les ministres qui travaillaient
chez madame de Maintenon faisaient la rvrence bien bas.
L'intendant Voysin, petit roturier, tant devenu ministre, jusqu'
Monseigneur se piqua de dire qu'il tait des amis de madame Voysin,
depuis leur connaissance en Flandre. On verra dans Saint-Simon
comment Louvois, pour se maintenir, brla le Palatinat, comment
Barbezieux, pour perdre son rival, ruina nos victoires d'Espagne. Les
belles faons et le superbe crmonial couvrent les bassesses et
les trahisons; on est l comme  Versailles, contemplant des yeux
la magnificence du palais, pendant que l'esprit compte tout bas les
exactions, les misres et les tyrannies qui l'ont bti. J'omets les
scandales; il y a des choses qu'aujourd'hui on n'ose plus crire, et
il faut tre Saint-Simon, duc et pair, historien secret, pour
parler de M. de Brissac, du chevalier de Lorraine et de madame de
Valentinois. L-dessus les Mmoires de Madame nous difieraient
encore davantage. Les moeurs nobles au XVIIe sicle, comme les
moeurs chevaleresques au XIIe, ne furent gure qu'une parade.
Chaque sicle joue la sienne et fabrique un beau type: celui-ci le
chevalier, celui-l l'homme de cour. Il serait curieux de dmler
le chevalier vrai sous le chevalier des pomes. Il est curieux, quand
on a connu l'homme de cour par les crivains et par les peintres, de
connatre par Saint-Simon le vritable homme de cour.

Rien de plus vide que cette vie. Vous devez attendre, suer et biller
intrieurement, six ou huit heures chaque jour chez le roi. Il
faut qu'il connaisse de longue vue votre visage; sinon vous tes un
mcontent. Quand on demandera une grce pour vous, il rpondra:
Qui est-il? C'est un homme que je ne vois point. Le premier
favori, l'homme habile, le grand courtisan est le duc de la
Rochefoucauld: suivez son exemple. Le lever, le coucher; les
deux autres changements d'habits tous les jours, les chasses et les
promenades du roi, tous les jours aussi, il n'en manquait jamais;
quelquefois dix ans de suite sans dcoucher d'o tait le roi, et
sur pied de demander un cong, non pas pour dcoucher, car en plus
de quarante ans il n'a jamais couch vingt fois  Paris, mais pour
aller dner hors de la cour et ne pas tre de la promenade. Vous
tes une dcoration, vous faites partie des appartements; vous tes
compt comme un des baldaquins, pilastres, consoles et sculptures
que fournit Lepautre. Le roi a besoin de voir vos dentelles, vos
broderies, votre chapeau, vos plumes, votre rabat, votre perruque.
Vous tes le dessus d'un fauteuil. Votre absence lui drobe un
de ses meubles. Restez donc, et faites antichambre. Aprs quelques
annes d'exercice on s'y habitue; il ne s'agit que d'tre en
reprsentation permanente. On manie son chapeau, on secoue du doigt
ses dentelles, on s'appuie contre une chemine, on regarde par la
fentre une pice d'eau, on calcule ses attitudes et l'on se plie en
deux pour les rvrences; on se montre et on regarde; on donne et
on reoit force embrassades; on dbite et l'on coute cinq ou six
cents compliments par jour. Ce sont des phrases que l'on subit et
que l'on impose sans y donner attention, par usage, par crmonie,
imites des Chinois, utiles pour tuer le temps, plus utiles
pour dguiser cette chose dangereuse, la pense. On conte des
commrages. On s'attendrit sur l'anthrax du souverain. Le style est
excellent, les mnagements infinis, les gestes parfaits, les habits
de la bonne faiseuse; mais on n'a rien dit, et pour toute action on a
fait antichambre. Si vous tes las, imitez M. le Prince. Il dormait
le plus souvent sur un tabouret, auprs de la porte, o je l'ai
maintes fois vu ainsi attendre avec les courtisans que le roi vnt se
coucher. Bloin, le valet de chambre, ouvre les battants. Heureux
le grand seigneur qui change un mot avec Bloin! les ducs sont
trop contents quand ils peuvent dner avec lui. Le roi entre et
se dshabille. On se range en haie. Ceux qui sont par derrire se
dressent sur leurs pieds pour accrocher un regard. Un prince lui offre
la chemise. On regarde avec une envie douloureuse le mortel fortun
auquel il daigne confier le bougeoir. Le roi se couche, et les
seigneurs s'en vont, supputant ses sourires, ses demi-saluts, ses
mots, sondant les faveurs qui baissent ou qui montent, et l'abme
infini des consquences. Iront-ils chez eux se reposer de
l'tiquette? Non pas; vite les carrosses. Courons  Meudon, tchons
de gagner Dumont, un valet de pied, Francine ou tout autre. Il faut
contre-peser le marchal d'Uxelles qui tous les jours envoie des
ttes de lapins pour le chien de la matresse de Monseigneur.--Mais,
bon Dieu! en gagnant Monseigneur, ses domestiques, sa matresse et le
chien de sa matresse, n'aurais-je point offens madame de Maintenon
et son mignon, M. de Maine, le poltron qui va se confesser pour
ne point se battre en Flandre? Vite  Saint-Cyr, puis  l'htel du
Maine.--J'y pense, le meilleur moyen de gagner les nouveaux btards,
c'est de flatter les anciens btards; pour gagner le duc du Maine,
saluons bien bas le duc de Vendme. Cela est dur, l'homme est
grossier. N'importe, marchons chez lui, et bon courage; mon toile
fera peut-tre que je ne le trouverai ni par terre, ivre sous la
table, ni trnant sur sa chaise perce.--O imprudent que je suis!
voir les princes, sans avoir vu d'abord les ministres! Vite chez
Barbezieux, chez Pontchartrain, chez Chamillart, chez Voysin, chez
leurs parents, chez leurs amis, chez leurs domestiques. N'oublions
point surtout que demain matin il faut tre  la messe et vu de
madame de Maintenon, qu' midi je dois faire ma cour  madame la
duchesse de Bourgogne, qu'il sera prudent d'aller recevoir ensuite les
rebuffades allemandes de Madame et les algarades seigneuriales de M.
le Prince; que je ferai sagement de louer la chimie dans l'antichambre
de M. le duc d'Orlans, qu'il me faut assister au billard du roi, 
sa promenade,  sa chasse,  son assemble, que je dois tre ravi
en extase s'il me parle, pleurer de joie s'il me sourit, avoir le
coeur bris s'il me nglige, rpandre devant lui, comme Lafeuillade
et d'Aubin, les effusions de ma vnration et de ma tendresse, crier
 Marly, comme l'abb de Polignac, que la pluie de Marly ne mouille
point!--Des intrigues et des rvrences, des courses en carrosse et
des stations d'antichambre, beaucoup de tracas et beaucoup de vide,
l'assujettissement d'un valet, les agitations d'un homme d'affaires,
voil la vie que la monarchie absolue impose  ses courtisans.

Il y a profit  la subir. Je copie au hasard un petit passage
instructif: M. le duc d'Orlans ayant fait Law contrleur gnral,
voulut consoler les gens de la cour: Il donna 600,000 livres  la
Fare, capitaine de ses gardes; 100,000 livres  Castries, chevalier
d'honneur de la duchesse d'Orlans; 200,000 livres au vieux prince
de Courtenay, qui en avait grand besoin; 20,000 livres de pension au
prince de Talmont; 6,000 livres  la marquise de Bellefond, qui en
avait dj une pareille, et,  force de cris de M. le prince de
Conti, une de 60,000 livres au comte de la Marche son fils,  peine
g de trois ans. Il en donna encore de petites  diffrentes
personnes. La belle cure! Saint-Simon, si fier, y met la main
par occasion et en retire une augmentation d'appointements de 11,000
livres. Depuis que la noblesse parade  Versailles en habits brods,
elle meurt de faim, il faut que le roi l'aide. Les seigneurs vont 
lui; il est pre de son peuple. Et qu'est-ce que son peuple, sinon
les gentilshommes[1]?--Sire, coutez mes petites affaires. J'ai
des cranciers, donnez-moi des lettres d'tat pour suspendre leurs
poursuites. J'ai froqu un fils, une fille et fait prtre malgr
lui un autre fils; donnez une charge  mon an et consolez mon
cadet par une abbaye. Il me faut des habits dcents pour monter dans
vos carrosses; accordez-moi 100,000 francs de retenue sur ma charge.
Un homme admis  vos levers a besoin de douze domestiques; donnez-moi
cette terre qu'on vient de confisquer sur un protestant; ajoutez-y ce
dpt qu'il m'avait confi en partant et que je vous rvle[2].
Mes voitures me cotent gros; soulagez-moi en m'accordant _une
affaire_. Le comte de Grammont a saisi un homme qui fuyait, condamn
 une amende de 12,000 cus, et il en a tir 50,000 livres.
Donnez-moi aussi un homme, un protestant, le premier venu, celui qu'il
vous plaira, ou, si vous l'aimez mieux, un droit de 30,000 livres
sur les halles, ou mme une rente de 20,000 livres sur les carrosses
publics. La source est bourgeoise, mais l'argent est toujours bon.--Et
comme le roi, en vritable pre, entrait dans les affaires prives
de ses sujets, on ajoutait: Sire, ma femme me trompe, mettez-la au
couvent. Sire, un tel, petit compagnon, courtise ma fille, mettez-le
 la Bastille. Sire, un tel a battu mes gens, ordonnez-lui de me
faire rparation. Sire, on m'a chansonn, chassez le mdisant de
la cour.--Le roi, bon justicier, faisait la police, et au besoin, de
lui-mme, commandait aux maris d'enfermer leurs femmes[3], aux
pres de laver la tte  leurs fils. Nous comprenons maintenant
l'adoration, les tendresses, les larmes de joie, les gnuflexions des
courtisans auprs de leur matre. Ils saluaient le sac d'cus
qui allait remplir leurs poches et le bton qui allait rosser leurs
ennemis.

[Note 1: Toute la France en hommes remplissait la
grand'chambre. Saint-Simon, I, 301. La France, c'est la cour.]

[Note 2: Trait du prsident Harlay, I, 414.]

[Note 3: Par exemple au duc de Choiseul, I, 41.]

Ils saluaient quelque chose de plus. La soif qui brlait leur coeur,
la furieuse passion qui les prosternait aux genoux du matre, l'pre
aiguillon du dsir invincible qui les prcipitait dans les extrmes
terreurs et jusqu'au fond des plus basses complaisances, tait la
vanit insatiable et l'acharnement du rang. Tout tait matire 
distinctions,  rivalits,  insultes. De l une chelle
immense, le roi au sommet, dans une gloire surhumaine, sorte de dieu
foudroyant, si haut plac, et spar du peuple par une si longue
suite de si larges intervalles, qu'il n'y avait plus rien de
commun entre lui et les vermisseaux prosterns dans la poussire,
au-dessous des pieds de ses derniers valets. levs dans
l'galit, jamais nous ne comprendrons ces effrayantes distances,
le tremblement de coeur, la vnration, l'humilit profonde qui
saisissait un homme devant son suprieur, la rage obstine avec
laquelle il s'accrochait  l'intrigue,  la faveur, au mensonge,
 l'adulation et jusqu' l'infamie pour se guinder d'un degr
au-dessus de son tat. Saint-Simon, un si grand esprit, remplit des
volumes et consuma des annes pour des querelles de prsance. Le
glorieux amiral de Tourville se confondait en dfrences devant un
jeune duc qui sortait du collge. Madame de Guise tait petite fille
de France: M. de Guise n'eut qu'un ployant devant madame sa femme.
Tous les jours  dner il lui donnait la serviette, et quand elle
tait dans son fauteuil et qu'elle avait dpli sa serviette, M.
de Guise debout, elle ordonnait qu'on lui apportt un couvert. Ce
couvert se mettait en retour au bout de la table; puis elle disait 
M. de Guise de s'y mettre, et il s'y mettait. M. de Boufflers qui
 Lille avait presque sauv la France, reoit en rcompense les
grandes entres; perdu de reconnaissance, il tombe  genoux et
embrasse les genoux du roi. Il n'y a point d'action qui ne ft un
moyen d'honneur pour les uns, de mortification pour les autres. Ma
femme aura-t-elle un tabouret? Monterai-je dans les carrosses du roi?
Pourrai-je entrer avec mon carrosse jusque chez le roi? Irai-je
en manteau chez M. le duc? M'accordera-t-on l'insigne grce de me
conduire  Meudon? Aurai-je le bonheur suprme d'tre admis aux
Marly? Dans l'oraison funbre de mon pre, est-ce  moi ou au
cardinal officiant que le prdicateur adressera la parole? Puis-je me
dispenser d'aller  l'adoration de la croix?--C'est peu d'obtenir des
distinctions pour soi; il faut en obtenir pour ses domestiques; les
princesses triomphent de dclarer que leurs dames d'honneur
mangeront avec le roi. C'est peu d'obtenir des distinctions pour sa
prosprit, il faut en obtenir pour ses supplices: la famille
du comte d'Auvergne, pendu en effigie, se dsole, non de le voir
excut, mais de le voir excut comme un simple gentilhomme.
C'est peu d'obtenir des distinctions de gloire, il faut obtenir des
distinctions de honte: les btards simples du roi ont la joie de
draper  la mort de leur mre, au dsespoir des btards doubles
qui ne le peuvent pas. Dans quel ocan de minuties, de tracasseries
pousses jusqu'aux coups de poings et de griffes; dans
quel abme de petitesses et de ridicules, dans quelles chicanes
inextricables de crmonial et d'tiquette la noblesse tait
tombe, c'est ce qu'un mandarin chinois pourrait seul comprendre. Le
roi confre gravement, longuement, comme d'une affaire d'tat, du
rang des btards; et pour tablir ce rang, voici ce qu'on imagine:
Il faut donner  M. le duc du Maine le bonnet comme aux princes
du sang qui depuis longtemps ne l'est plus aux pairs, mais lui faire
prter le mme serment des pairs, sans aucune diffrence de la
forme ni du crmonial, pour en laisser une entire  l'avantage
des princes du sang qui n'en prtent point; et pareillement le faire
entrer et sortir de sance tout comme les pairs, au lieu que les
princes du sang traversent le parquet; l'appeler par son nom comme
les autres pairs, en lui demandant son avis, mais avec le bonnet  la
main _un peu moins baiss_ que pour les princes du sang qui ne sont
que regards sans tre nomms; enfin le faire recevoir et conduire
en carrosse par un seul huissier  chaque fois qu'il viendra au
Parlement,  la diffrence des princes du sang qui le sont par deux,
et des pairs dont aucun n'est reu par un huissier au carrosse que
le jour de sa rception, et qui, sortant de la sance deux  deux,
sont conduits par un huissier jusqu' la sortie de la grande salle
seulement.

N'allons pas plus loin: de 1689, on aperoit 1789.




III

L'HOMME.


Il y a deux parts en nous: l'une que nous recevons du monde, l'autre
que nous apportons au monde; l'une qui est acquise, l'autre qui est
inne; l'une qui nous vient des circonstances, l'autre qui nous vient
de la nature. Toutes deux vont dans Saint-Simon au mme effet, qui
est de le rendre historien.

Il fut homme de cour et n'tait point fait pour l'tre; son
ducation y rpugnait; pour tre bon valet, il tait trop grand
seigneur; ds l'enfance, il avait pris chez son pre les ides
fodales. Ce pre, homme hautain, vivait, depuis l'avnement de
Louis XIV, retir dans son gouvernement de Blaye,  la faon des
anciens barons, si absolu dans son petit tat que le roi lui envoyait
la liste des demandeurs de places avec libert entire d'y choisir
ou de prendre en dehors, et de renvoyer ou d'avancer qui bon lui
semblait. Il tait roi de sa famille comme de son gouvernement, et de
sa femme comme de ses domestiques. Un jour madame de Montespan envoie
 madame de Saint-Simon un brevet de dame d'honneur; il ouvre la
lettre, crit qu' son ge il n'a pas pris une femme pour la
cour, mais pour lui.--Ma mre y eut grand regret, mais il n'y parut
jamais. Je le crois; on se taisait sous un pareil matre.--Il se
faisait justice, imptueusement, imprieusement, lui-mme, avec
l'pe, comme sous Henri IV. Un jour ayant vu une phrase injurieuse
dans les Mmoires de la Rochefoucauld, il se jeta sur une plume, et
mit  la marge: _L'auteur en a menti_. Il alla chez le libraire,
et fit de mme aux autres exemplaires; les MM. de la Rochefoucauld
crirent: il parla plus haut qu'eux, et ils burent l'affront.--Aussi
roide envers la cour, il tait rest fidle pendant la Fronde, par
orgueil, repoussant les rcompenses, prdisant que le danger pass
on lui refuserait tout, chassant les envoys d'Espagne avec menace de
les jeter dans ses fosss s'ils revenaient, ddaigneusement superbe
contre le temps prsent, habitant de souvenir sous Louis XIII, le
roi des nobles, que jusqu' la fin il appelait le roi son matre.
Saint-Simon fut lev dans ces enseignements; ses premires
opinions furent contraires aux opinions utiles et courantes; le
mcontentement tait un de ses hritages; il sortit frondeur de
chez lui.

A la cour il l'est encore: il aime le temps pass qui parat
gothique; il loue Louis XIII en qui on ne voit d'autre mrite que
d'avoir mis Louis XIV au monde. Dans ce peuple d'admirateurs il est
dplac; il n'a point l'enthousiasme profond ni les genoux pliants.
Madame de Maintenon le juge glorieux. Il ne sait pas supporter une
injustice, et donne sa dmission faute d'avancement. Il a le
parler haut et libre; il lui chappe d'abondance de coeur des
raisonnements et des blmes. Trs-pointilleux et rcalcitrant,
c'est chose trange, dit le roi, que M. de Saint-Simon ne songe
qu' tudier les rangs et  faire des procs  tout le monde.
Il a pris de son pre la vnration de son titre, la foi parfaite
au droit divin des nobles, la persuasion enracine que les charges et
le gouvernement leur appartiennent de naissance comme au roi et sous
le roi, la ferme croyance que les ducs et pairs sont mdiateurs entre
le prince et la nation, et par-dessus tout l'pre volont de
se maintenir debout et entier dans ce long rgne de vile
bourgeoisie. Il hait les ministres, petites gens que le roi
prfre, chez qui les seigneurs font antichambre, dont les femmes
ont l'insolence de monter dans les carrosses du roi. Il mdite des
projets contre eux pendant tout le rgne, et ce n'est pas toujours 
l'insu du matre; il veut mettre la noblesse dans le ministre aux
dpens de la plume et de la robe, pour que peu  peu cette
roture perde les administrations et pour soumettre tout  la
noblesse.--Aprs avoir bless le roi dans son autorit, il le
blesse dans ses affections. Quand il s'agit d'espces, comme
les favoris et les btards, il est intraitable. Pour empcher les
nouveaux venus d'avoir le pas sur lui, il combat en hros, il
chicane en avocat, il souffre en malade; il clate en expressions
douloureuses comme s'il tait coudoy par des laquais. C'est la
plus grande plaie que la patrie pt recevoir, et qui en devint la
lpre et le chancre. Lorsqu'il apprend que d'Antin veut tre pair,
 cette prostitution de la dignit, les bras lui tombent; il
s'crie amrement: Le triomphe ne cotera gure sur des victimes
comme nous. Quand il va faire visite chez le duc du Maine, btard
parvenu, c'est parce qu'il est certain d'tre perdu s'il y manque,
ploy par l'exemple des hommages arrachs  une cour esclave,
le coeur bris,  peine dompt et tran par toute la volont du
roi jusqu' ce calice. Le jour o le btard est dgrad
est une rsurrection. Je me mourais de joie, j'en tais 
craindre la dfaillance. Mon coeur, dilat  l'excs, n'avait plus
d'espace pour s'tendre. Je triomphais, je me vengeais, je nageais
dans ma vengeance. J'tais tent de ne me plus soucier de rien.
Il est clair qu'un homme aussi mal pensant ne pouvait tre employ.
C'tait un seigneur d'avant Richelieu, n cinquante ans trop tard,
sourdement rvolt et disgraci de naissance. Ne pouvant agir, il
crivit; au lieu de combattre ouvertement de la main, il combattit
secrtement de la plume. Il et t mcontent et homme de ligue;
il fut mcontent et mdisant.

Il choquait par ses moeurs comme par ses prtentions; il y avait en
lui toutes les oppositions, aristocratiques et morales; s'il tait
pour la noblesse comme Boulainvillier, il tait, comme Fnelon,
contre la tyrannie. Le grand seigneur ne murmurait-pas plus que
l'honnte homme; avec la rvolte du rang, on sentait en lui
la rvolte de la vertu. Dans ce voisinage de la rgence, sous
l'hypocrisie rgnante et le libertinage naissant, il fut pieux,
mme dvot, et passa pour tel: c'tait encore un legs de famille.
Madame sa mre, dit _le Mercure_, l'a fait particulirement
instruire des devoirs d'un bon chrtien. Son pre, pendant
plusieurs annes, allait tous les jours  la Trappe. Il m'y avait
men. Quoique enfant pour ainsi dire encore, M. de la Trappe et
pour moi des charmes qui m'attachrent, et la saintet du lieu
m'enchanta. Chaque anne il y fit une retraite, parfois de
plusieurs semaines; il y prit beaucoup d'inclination pour les
chrtiens svres, pour les jansnistes, pour le duc de
Beauvilliers, pour ses gendres. Il y prit aussi des scrupules; lui
si prompt a juger, si violent, si libre quand il faut railler un
cuistre violet, transpercer les jsuites ou dmasquer la cour de
Rome, il s'arrte au seuil de l'histoire, inquiet, n'osant avancer,
craignant de blesser la charit chrtienne, ayant presque envie
d'imiter les deux ducs qu'elle tient enferms dans une bouteille,
s'autorisant du Saint-Esprit qui a daign crire l'histoire,  peu
prs comme Pascal qui justifiait ses ironies par l'exemple de Dieu.
Cette pit un peu timore contribua  le rendre honnte homme,
et l'orgueil du rang confirma sa vertu. En respectant son titre, on se
respecte; les bassesses semblent une roture, et l'on se dfend de la
sduction des vices comme des empitements des parvenus. Saint-Simon
est un noble coeur, sincre, sans restrictions ni mnagements,
implacable contre la bassesse, franc envers ses amis et ses ennemis,
dsespr quand la ncessit extrme le force  quelque
dissimulation ou  quelque condescendance, loyal, hardi pour le bien
public, ayant toutes les dlicatesses de l'honneur, vritablement
pris de la vertu. Plus austre, plus fier, plus roide que ses
contemporains, un peu antique comme Tacite, on apercevait en lui, avec
le dfenseur de l'aristocratie brise, l'interprte de la justice
foule, et, sous les ressentiments du pass, les menaces de
l'avenir.

Comment un Tacite a-t-il subsist  la cour? Vingt fois pendant
ces dtails, involontairement je l'ai vu, en chaise de poste, sur la
route de Blaye, avec un ordre du roi qui le renvoie dans ses terres.
Il est rest pourtant; sa femme fut dame d'honneur de la duchesse
de Bourgogne; il a eu maintes fois le bougeoir; le roi l'a grond
parfois, majestueusement, d'un vrai ton de pre, mais ne
l'a jamais foudroy. Comptez d'abord son beau titre; ses grandes
amitis, ses alliances, M. de Lorge, M. de Beauvilliers, le duc
d'Orlans, le duc de Bourgogne. Mais le vrai paratonnerre fut son
ambition, instruite par la vue des choses. Il voulait parvenir, et il
savait comment on parvient. Quand il entra dans le monde, il trouva le
roi demi-dieu. C'tait au sige de Namur, en 1692: quarante ans de
gloire, point de revers encore; les plus grands rduits, les trois
Ordres empresss sous le despotisme. Il prit d'abord des impressions
de respect et d'obissance, et pour faire sa cour accepta et tenta
tout ce qu'un homme fier, mais ambitieux, peut entreprendre et
subir. Les cavaliers de la maison du roi, habitus aux distinctions,
refusaient de prendre des sacs de grains en croupe. J'acceptai ces
sacs, parce que je sentis que cela ferait ma cour aprs tout le
bruit qui s'tait fait. Soldat, il voulait bien obir en soldat;
courtisan, il voulait bien parler en courtisan. coutez ce style:
Je dis au roi que je n'avais pas pu vivre davantage dans sa
disgrce, sans me hasarder  chercher  apprendre par o j'y
tais tomb...; qu'ayant t quatre ans durant de tous les voyages
de Marly, la privation m'en avait t une marque qui m'avait t
trs-sensible, et par la disgrce et par la privation de ces temps
longs de l'honneur de lui faire ma cour...; que j'avais grand soin de
ne parler mal de personne; que pour Sa Majest j'aimerais mieux tre
mort (en le regardant avec feu entre deux yeux). Je lui parlai aussi
de la longue absence que j'avais faite, de douleur de me trouver mal
avec lui, d'o je pris occasion de me rpandre moins en respects
qu'en choses affectueuses sur mon attachement  sa personne et
mon dsir de lui plaire en tout, que je poussai avec une sorte de
familiarit et d'panchement... Je le suppliai mme de daigner
me faire avertir s'il lui revenait quelque chose de moi qui pt lui
dplaire, qu'il en saurait aussitt la vrit, ou pour pardonner
 mon ignorance, ou pour mon instruction, ou pour voir si je n'tais
pas en faute. On parlait au roi comme  un Dieu, comme  un pre,
comme  une matresse; lorsqu'un homme d'esprit attrapait ce style,
il tait difficile de le renvoyer chez lui. Le roi sourit, salua,
parut bienveillant; Saint-Simon demeura  la cour, sans charge, au
bon point de vue, ayant le loisir de tout couter et de tout crire,
un peu disgraci, point trop disgraci, juste assez pour tre
historien.

Il l'tait autant par nature que par fortune; son tour d'esprit comme
sa position le fit crivain. Il tait trop passionn pour tre
homme d'action. La pratique et la politique ne s'accommodent pas des
lans imptueux ni des mouvements brusques; au contraire, l'art
en profite. La sensibilit violente est la moiti du gnie; pour
arracher les hommes  leurs affaires, pour leur imposer ses douleurs
et ses joies, il faut une surabondance de douleur et de joie. Le
papier est muet sous l'effort d'une passion vulgaire; pour qu'il
parle, il faut que l'artiste ait cri. Ds sa premire action
Saint-Simon se montre ardent et emport. Le voil amoureux du duc
de Beauvilliers; sur-le-champ il lui demande une de ses filles en
mariage, n'importe laquelle; c'est lui qu'il pouse. Le duc n'ose
contraindre sa fille, qui veut tre religieuse. Le jeune homme
pousse en avant avec la verve d'un pote qui conoit un roman et
sur-le-champ passe la nuit  l'crire. Il attend le duc d'un air
allum de crainte et d'esprance. Son dsir l'enflamme; en
vritable artiste, il s'chauffe  l'oeuvre. Je ne pus me
contenir de lui dire  l'oreille que je ne serais point heureux avec
une autre qu'avec sa fille. On lui oppose de nouvelles difficults;
 l'instant un pome d'arguments, de rfutations, d'expdients,
pousse et vgte dans sa tte; il tourdit le duc de la force
de son raisonnement et de sa prodigieuse ardeur; c'est  peine
si enfin, vaincu par l'impossible, il se dprend de son ide fixe.
Balzac courait comme lui aprs des romans pratiques ou non pratiques.
Cette invention violente et cet acharnement de dsir sont la grande
marque littraire. Ajoutez-y la drlerie comique et l'lan de
jeunesse; il y a telle phrase dans le procs des ducs qui court avec
une prestesse de gamin. La mre de Saint-Simon ne voulait pas donner
des lettres d'tat, essentielles pour l'affaire. Je l'interrompis
et lui dis que c'tait chose d'honneur, indispensable, promise,
attendue sur-le-champ, et, sans attendre de rplique, pris la clef du
cabinet, puis les lettres d'tat, et cours encore. Cependant le duc
de Richelieu arrivait avec un lavement dans le ventre, fort press,
comme on peut croire, exorcisant madame de Saint-Simon entre deux
oprations et du plus vite qu'il put: voil Molire et le
malade imaginaire.--Ces gaiets ne sont point le ton habituel; la
sensibilit exalte n'est comique que par accs; elle tourne
vite au tragique: elle est naturellement effrne et terrible.
Saint-Simon a des fureurs de haine, des ricanements de vengeance; des
transports de joie, des folies d'amour, des abattements de douleur,
des tressaillements d'horreur que nul, sauf Shakspeare, n'a
surpasss. On le voit les yeux fixes et le corps frissonnant,
lorsque, dans le suprme puisement de la France, Desmarets tablit
l'impt du dixime: La capitation double et triple  la
volont arbitraire des intendants des provinces, les marchandises, et
les denres de toute-espce imposes en droit au quadruple de leur
valeur, taxes d'aides et autres de toute nature et sur toutes sortes
de choses: tout cela crasait, nobles et roturiers, seigneurs et
gens d'glise, sans que ce qu'il en revenait au roi pt suffire,
qui tirait le sang de ses sujets sans distinction, qui en exprimait
jusqu'au pus. On compte pour rien la dsolation de l'impt mme
dans une multitude d'hommes de tous les tats si prodigieuse, la
combustion des familles par ces cruelles manifestations et par cette
lampe porte sur leurs parties les plus honteuses. Moins d'un mois
suffit  la pntration de ces humains commissaires chargs de
rendre leur compte de ce doux projet au Cyclope qui les en avait
chargs. Il revit avec eux l'dit qu'ils en avaient dress, tout
hriss de foudre contre les dlinquants. Ainsi fut bcle
cette sanglante affaire, et immdiatement aprs signe, scelle,
enregistre parmi les sanglots suffoqus. L'homme qui crit
ainsi palpite et frmit tout entier comme un prisonnier devant des
cannibales; le mot y est: Bureau d'anthropophages. Mais l'effet
est plus sublime encore, quand le cri de la justice violente
est accru par la furieuse clameur de la souffrance personnelle.
L'impression que laisse sa vengeance contre Noailles est accablante;
il semble que li et fixe, on sente crouler sur soi l'horrible poids
d'une statue d'airain. Trahi, presque perdu par un mensonge, dcri
auprs de toute la noblesse, il fit ferme, dmentit l'homme
publiquement de la manire la plus diffamatoire et la plus
dmesure, sans relche, en toute circonstance, pendant douze
ans. Noailles souffrit tout en coupable cras sous le poids de
son crime. Les insultes publiques qu'il essuya de moi sans nombre ne
le rebutrent pas. Il ne se lassa jamais de s'arrter devant moi
chez le rgent, en entrant et sortant du conseil de rgence, avec
une rvrence extrmement marque, ni moi de passer droit sans le
saluer jamais, et quelquefois dtourner la tte avec insulte. Et il
est trs-souvent arriv que je lui ai fait des sorties chez M. le
duc d'Orlans et au conseil de rgence, ds que j'y trouvais le
moindre jour, dont le ton, les termes et les manires effrayaient
l'assistance, sans qu'il rpondt jamais un seul mot; mais il
rougissait, il plissait et n'osait se commettre  une nouvelle
reprise. Cela en vint au point qu'un jour, au sortir d'un conseil o,
aprs l'avoir forc de rapporter une affaire que je savais qu'il
affectionnait, et sur laquelle je l'entrepris sans mesure et le fis
tondre, je lui dictais l'arrt tout de suite, et le lisais aprs
qu'il l'eut crit, en lui montrant avec hauteur et drision ma
dfiance et  tout le conseil; il se leva, jeta son tabouret  dix
pas, et lui qui en place n'avait os rpondre un seul mot que de
l'affaire mme avec l'air le plus embarrass et le plus respectueux:
Mort... dit-il, il n'y a plus moyen d'y durer! s'en alla chez
lui, d'o ses plaintes me revinrent, et la fivre lui en prit. La
douzime anne, aprs un an de supplications, Saint-Simon forc
par ses amis, plia, mais comme, un homme qui va au supplice,
et consentit par grce  traiter Noailles en indiffrent. Cette
franchise et cette longueur de haine marquent la force du ressort.
Ce ressort se dbanda plus encore le jour de la dgradation des
btards, l o l'homme d'action se contient, l'artiste s'abandonne;
on voit ici l'impudeur de la passion panche hors de toute digue,
si dborde qu'elle engloutit le reste de l'homme, et qu'on y sent
l'infini comme dans une mer. Je l'accablai  cent reprises dans la
sance de mes regards assns et forlongs avec persvrance.
L'insulte, le mpris, le ddain, le triomphe lui furent lancs de
mes yeux jusqu'en ses moelles. Souvent il baissait la vue, quand il
attrapait mes regards; une fois ou deux, il fixa le sien sur moi, et
je me plus  l'outrager par des sourires drobs, mais noirs qui
achevrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage, et je me
dlectais  le lui faire sentir. Un pareil homme ne devait pas
faire fortune. Pouvait-il tre toujours matre de lui sous Louis
XIV? Il l'a cru; il se trompait; ses regards, le pli de ses lvres,
le tremblement de ses mains, tout en lui criait tout haut son amour
ou sa haine; les yeux les moins clairvoyants le peraient. Il
s'chappait; au fort de l'action, l'ouragan intrieur l'emportait;
on avait peur de lui; personne ne se souciait de manier une tempte.
Il n'tait chez lui et dans son domaine que le soir, les verrous
tirs, seul, sous sa lampe, libre avec le papier, assez refroidi par
le demi-oubli et par l'absence pour noter ses sensations.

Non-seulement il en avait de trop vives, mais encore il en avait trop.
Leur nombre aussi bien que leur force lui dfendaient la vie pratique
et lui imposaient la vie littraire. Tant d'ides gnent. Le
politique n'en voit qu'une qui est la vraie; il a le tact juste,
plutt que l'imagination abondante; d'instinct, il devine la bonne
route, et la suit sans plus chercher. Saint-Simon est un pote
pique; le pour, le contre, les partis mitoyens, l'inextricable
entrelacement et les prolongations infinies des consquences, il a
tout embrass, mesur, sond, prvu, discut; le plan exact du
labyrinthe est tout entier dans sa tte, sans que le moindre petit
sentier rel ou imaginaire ait chapp  sa vision. Ne vous
souvient-il pas que Balzac avait invent des thories chimiques,
une rforme de l'administration, une doctrine philosophique, une
explication de l'autre monde, trois cents manires de faire fortune,
les ananas  quinze sous pice, et la manire de gouverner l'tat?
Le gnie de l'artiste consiste  dcouvrir vite, aisment et sans
cesse, non ce qui est applicable, mais ce qui est vraisemblable.
Ainsi fait Saint-Simon;  chaque volume il trouve le moyen de sauver
l'tat. Ses amis, Fnelon, le duc de Bourgogne,  huis clos, les
domestiques dehors, refaisaient comme lui le royaume. Ils fabriquaient
des Salente et autres bonnes petites monarchies bien absolues, ayant
pour frein l'honntet du roi et l'enfer au bout. C'tait une
cole de chimriques. Saint-Simon fonda aussi (sur le papier) sa
rpublique; il limitait la monarchie en dclarant les engagements
du roi viagers, sans force pour lier le successeur. A son avis cette
dclaration rparait tout; quatre ou cinq pages de consquences
talent  flots presss le magnifique torrent de bndictions
et de flicits qui vont couler sur la nation; un bout de parchemin
dlivrait le peuple et relevait la monarchie; rien n'tait oubli,
sinon cet autre bout de parchemin invitable, publi par tout roi,
huit jours aprs le premier, annulant le premier comme attentatoire
aux droits de la couronne. C'est que nulle force ne se limite
d'elle-mme: son invincible effort est de s'accrotre, non de se
restreindre; limitons-la, mais par une force diffrente; ce qui
pouvait rprimer la royaut, ce n'tait pas la royaut, mais
la nation. Saint-Simon ne fut qu'un homme plein de vues,
c'est--dire romanesque comme Fnelon, quoique prserv des
pastorales. Mais cette richesse d'invention systmatique, dangereuse
en politique, est utile en littrature; Saint-Simon entrane, quoi
qu'on en ait; il nous matrise et nous possde. Je ne connais rien
de plus loquent que les trois entretiens qu'il eut avec le duc
d'Orlans pour lui faire renvoyer sa matresse. Nulle part on n'a
vu une telle force, une telle abondance de raisons si hardies, si
frappantes, si bien accompagnes de dtails prcis et de preuves;
tous les intrts, toutes les passions appeles au secours,
l'ambition, l'honneur, le respect de l'opinion publique, le soin de
ses amis, l'intrt de l'tat, la crainte; toutes les objections
renverses, tous les expdients trouvs, appliqus, ajusts; une
inondation d'vidence et d'loquence qui terrasse la rsistance,
qui noie les doutes, qui verse  flots dans le coeur la lumire
et la croyance; par-dessus tout une imptuosit gnreuse, un
emportement d'amiti qui fait tout mollir et ployer sous le faix de
la vhmence; une licence d'expressions qui, en face d'un prince
du sang, se dchane jusqu'aux insultes, personne ne pouvant plus
souffrir dans un petit-fils de France de trente-cinq ans ce que le
magistrat et la police eussent chti il y a longtemps dans tout
autre; tant certain que le dnment et la salet de sa vie le
feraient tomber plus bas que ces seigneurs pris sous les ruines de
leur obscurit dborde; que c'tait  lui, dont les deux mains
touchaient  ces deux si diffrents tats, d'en choisir un
pour toute sa vie, puisque aprs avoir perdu tant d'annes et
nouvellement depuis l'affaire d'Espagne, meule nouvelle qui l'avait
nouvellement suraccabl, un dernier affaissement aurait scell la
pierre du spulcre o il se serait enferm tout vivant, duquel
aprs nul secours humain, ni sien ni de personne, ne le pourrait
tirer. Le duc d'Orlans fut emport par ce torrent et cda. Nous
plions comme lui; nous comprenons qu'une pareille me avait besoin
de s'pancher. Faute de place dans le monde, il en prit une dans
les lettres. Comme un lustre flamboyant, charg et encombr de
lumires, mais exclu de la grande salle de spectacle, il brla en
secret dans sa chambre, et aprs cent cinquante ans, il blouit
encore. C'est qu'il a trouv sa vraie place; cet esprit qui
regorgeait de sensations et d'ides tait n curieux, passionn
pour l'histoire, affam d'observations, perant de ses regards
clandestins chaque physionomie, psychologue d'instinct, ayant si
fort imprim en lui les diffrentes cabales, leurs subdivisions,
leurs replis, leurs divers personnages et leurs degrs, la
connaissance de leurs chemins, de leurs ressorts, de leurs divers
intrts, que la mditation de plusieurs jours ne lui et pas
dvelopp et reprsent toutes ces choses plus nettement que le
premier aspect de tous les visages. Cette promptitude des yeux 
voler partout en sondant les mes prouve qu'il aima l'histoire pour
l'histoire. Sa faveur et sa disgrce, son ducation et son naturel,
ses qualits et ses dfauts l'y avaient port. Ainsi naissent les
grands hommes, par hasard et ncessit, comme les grands fleuves,
quand les accidents du sol et sa pente runissent en un lit tous ses
ruisseaux.




IV

L'CRIVAIN.


Au XVIIe sicle, les artistes crivaient en hommes du monde;
Saint-Simon, homme du monde, crivit en artiste. C'est l son trait.
Le public court  lui comme au plus intressant des historiens.

Ce talent consiste d'abord dans la vue exacte et entire des objets
absents. Les potes du temps les voyaient par une notion vague et les
disaient par une phrase gnrale. Saint-Simon se figure le dtail
prcis, les angles des formes, la nuance des couleurs, et il les note
avec une nettet de peintre ou de gomtre; je cite tout de suite,
pour tre prcis et l'imiter; il s'agit de la Vauguyon, demi-fou,
qui un jour accula madame Pelot contre la chemine, lui mit la tte
en ses deux poings, et voulut la mettre en compote. Voil une
femme bien effraye qui, entre ses deux poings, lui faisait des
rvrences _perpendiculaires_ et des compliments tant qu'elle
pouvait, et lui toujours en furie et en menace. Legendre n'et
pas mieux dit. Chose inoue dans ce sicle, il imagine le physique,
comme Victor Hugo; sans mtaphore, ses portraits sont des portraits:
Harlay tait un petit homme, vigoureux et maigre, un visage
en _losange_, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants,
perants, qui ne regardaient qu' la drobe, mais qui, fixs
sur un client ou sur un magistrat, taient pour le faire rentrer en
terre; un habit peu ample, un rabat presque d'ecclsiastique, et des
manchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mle
de blanc, touffue mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il
se tenait et marchait un peu courb, avec un faux air plus humble que
modeste, et rasait toujours les murailles pour se faire faire place
avec plus de bruit, et n'avanait qu' force de rvrences
respectueuses, et comme honteuses,  droite et  gauche 
Versailles. Voil une des raisons qui rendent aujourd'hui
Saint-Simon si populaire; il dcrit l'extrieur, comme Walter Scott,
Balzac et tous les romanciers contemporains, lesquels sont volontiers
antiquaires, commissaires-priseurs et marchandes  la toilette; son
talent et notre got se rencontrent; les rvolutions de l'esprit
nous ont ports jusqu' lui.--Il voit aussi distinctement le moral
que le physique, et il le peint parce qu'il le distingue. Tout le
monde sait que le dfaut de nos potes classiques est de mettre en
scne non des hommes, mais des ides gnrales; leurs personnages
sont des passions abstraites qui marchent et dissertent. Vous diriez
des vices et des vertus chapps de l'thique d'Aristote, habills
d'une robe grecque ou romaine, et occups  s'analyser et  se
rfuter. Saint-Simon connat l'_individu_; il le marque par ses
traits spciaux, par ses particularits, par ses diffrences; son
personnage n'est point le jaloux ou le brutal, c'est un certain jaloux
ou un certain brutal; il y a trois ou quatre mille coquins chez lui
dont pas un ne ressemble  l'autre. Nous n'imaginons les objets que
par ces prcisions et ces contrastes; il faut marquer les qualits
distinctives pour rendre les gens visibles; notre esprit est une
toile unie o les choses n'apparaissent qu'en s'appropriant une forme
arrte et un contour personnel. Voil pourquoi ce portrait de
l'abb Dubois est un chef-d'oeuvre. C'tait un petit homme
maigre, effil, chafouin,  perruque blonde,  mine de fouine, 
physionomie d'esprit, qui tait en plein ce qu'un mauvais franais
appelle un _sacre_, mais qui ne se peut gure exprimer autrement.
Tous les vices combattaient en lui  qui en demeurerait le matre.
Ils y faisaient un bruit et un combat continuel entre eux. L'avarice,
la dbauche, l'ambition taient ses dieux; la perfidie, la
flatterie, les servages, les moyens; l'impit parfaite, son repos.
Il excellait en basses intrigues, il en vivait, il ne pouvait s'en
passer, mais toujours avec un but o toutes ses dmarches
tendaient, avec une patience qui n'avait de terme que le succs ou
la dmonstration ritre de n'y pouvoir arriver,  moins que
cheminant ainsi dans la profondeur et les tnbres, il ne vt
jour  mieux en ouvrant un autre boyau. Il passait sa vie dans
les sapes. Ne voyez-vous pas la bte souterraine, furet furieux,
chauff par le sang qu'il suce, sifflant et jurant au fond des
terriers qu'il sonde? La fougue lui faisait faire quelquefois le
tour entier et redoubl d'une chambre courant sur les tables et les
chaises sans toucher du pied la terre. Il vcut et mourut dans les
rages et les blasphmes, grinant des dents, cumant, les
yeux hors de la tte, avec une telle tempte et si continue
d'ordures et d'injures qu'on ne comprenait pas comment des nerfs
d'homme y pouvaient rsister; le sang fivreux de l'animal de
proie s'allumait pour ne plus s'teindre, et par des redoublements
exasprs s'acharnait aprs le butin. Il y a l une observation
pour le physiologiste, il y en a une pour le peintre, pour l'homme du
monde, pour le psychologue, pour l'auteur dramatique, pour le premier
venu. Le gnie suffit  tout et fournit  tout; la vision de
l'artiste est si complte que son oeuvre offre des matriaux aux
gens de tout mtier, de toute vie et de toute science. Ame et esprit
et caractre, intrieur et dehors, gestes et vtements, pass
et prsent, Saint-Simon voit tout et fait tout voir. En rassemblant
toutes les littratures, vous ne trouveriez gure que trois
ou quatre imaginations aussi comprhensives et aussi nettes que
celle-l.

Avec la facult de voir les objets absents, il a la verve; il ne dit
rien sans passion. Balzac, aussi profond et aussi puissant visionnaire
que lui, n'tait qu'un crivain lent, constructeur minutieux de
btisses normes, sorte d'lphant littraire, capable de porter
des masses prodigieuses, mais d'un pas lourd. Saint-Simon a des ailes.
Il crit avec emportement, d'un lan, suivant  peine le torrent
de ses ides par toute la prcipitation de sa plume, si prompt 
la haine, si vite enfonc dans la joie, si subitement exalt par
l'enthousiasme ou la tendresse, qu'on croit en le lisant vivre un
mois en une heure. Cette imptueuse passion est la grande force des
artistes; du premier coup, ils branlent; le coeur conquis, la raison
et toutes les facults sont esclaves. Quand un homme nous donne des
sensations, nous ne le quittons plus. Quand un homme nous met le feu
au cerveau, nous nous sentons presque du gnie sous la contagion
de sa verve; par la chaleur notre esprit arrive  la lumire;
l'motion l'agrandit et l'instruit. Quand on a lu Saint-Simon, toute
histoire parat dcolore et froide. Il n'est pas d'affaire
qu'il n'anime, ni d'objet qu'il ne rende visible. Il n'est point de
personnage qu'il ne fasse vivre, ni de lecteur qu'il ne fasse penser.

Cette passion te au style toute pudeur. Modration, bon got
littraire, loquence, noblesse, tout est emport et noy. Il
note les motions comme elles viennent, violemment, puisqu'elles
sont violentes, et que, l'occupant tout entier, elles lui bouchent
les oreilles contre les rclamations du bon style et du discours
rgulier. La cuisine, l'curie, le garde-manger, la maonnerie, la
mnagerie, les mauvais lieux, il prend des expressions partout.
Il est cr, trivial et ptrit ses figures en pleine boue. Tout en
restant grand seigneur, il est peuple; sa superbe unit tout; que
les bourgeois purent leur style, prudemment, en gens soumis 
l'Acadmie, il trane le sien dans le ruisseau en homme qui mprise
son habit et se croit au-dessus des taches. Un jour, impatient, il
dit de deux vques: Ces deux animaux mitrs. Quand la Choin
entra en faveur, M. de Luxembourg, qui avait le nez fin, l'cuma,
et pour Clermont, son amant, il se fit honneur de le ramasser.
Ailleurs, il s'espace sur Dangeau, singe du roi, chamarr
de ridicules, avec une fadeur naturelle, ente sur la bassesse du
courtisan, et recrpie de l'orgueil du seigneur postiche. Un
peu plus haut, il s'agit de Monaco, souverainet d'une roche,
de laquelle on peut pour ainsi dire cracher hors de ses troites
limites. Ces familiarits annoncent l'artiste qui se moque de tout
quand il faut peindre, et fait litire des biensances sous son
talent. Saint-Simon a besoin de mots vils pour avilir; il en prend.
Son chien, son laquais, son soulier, sa marmite, sa garde-robe, son
fumier, il fait sauter tout ple-mle et retire de ce bourbier
l'objet qui peut figurer  nos yeux son personnage, nous le rendre
aussi prsent, aussi tangible, aussi maniable que notre robe de
chambre et notre pelle  feu. Il y a tel passage o l'on voit
un sculpteur qui tripote dans sa glaise, les manches retrousses
jusqu'au coude, ptrissant en pleine pte, obsd par son ide,
prcipitant ses mains pour la transporter dans l'argile. Madame
de Castries tait un quart de femme, une espce de biscuit manqu,
extrmement petite, mais bien prise, et aurait pass par un
mdiocre anneau; ni derrire, ni gorge, ni menton; fort laide, l'air
toujours en peine et tonn; avec cela une physionomie qui clatait
d'esprit et qui tenait encore plus parole. Il les palpe, il les
retourne, il porte les mains partout, avec irrvrence, fougueux et
rude. Rien de tout cela n'tonne quand on se souvient qu'aprs la
condamnation de Fnelon, un jour, disputant avec le duc de Charost
sur Fnelon et Ranc, il cria: Au moins mon hros n'est pas
un repris de justice. M. de Charost suffoquait. On lui versa des
carafes d'eau sur la tte, et pendant ce temps les dames semonaient
Saint-Simon. C'est  ce prix qu'est le gnie; uniquement et
totalement englouti dans l'ide qui l'absorbe, il perd de vue la
mesure, la dcence et le respect.

Il y gagne la force; car il y prend le droit d'aller jusqu'au bout de
sa sensation, d'galer les mouvements de son style aux mouvements de
son coeur, de ne mnager rien, de risquer tout. De l cette peinture
de la cour aprs la mort de Monseigneur, tableau d'agonie physique,
sorte de comdie horrible, farce funbre, o nous contemplons en
face la grimace de la Vrit et de la Mort. Les passions viles
s'y talent jusqu' l'extrme; du premier mot on y aperoit tout
l'homme; ce n'est pas le mort que l'on pleure, c'est un pot-au-feu
perdu. Une foule d'officiers de Monseigneur se jetrent  genoux
tout du long de la cour, des deux cts sur le passage du roi, lui
criant avec des hurlements tranges d'avoir compassion d'eux qui
avaient tout perdu et qui mouraient de faim. Dor seul rendrait
cette scne et ces deux files de mendiants galonns, agenouills
avec des flambeaux, criant aprs leur marmite. Dans les salles
trottent les valets envoys par les gens de la cabale contraire,
qui questionnent d'un oeil tincelant et hument dans l'air la bonne
nouvelle. Plus avant commenait la foule des courtisans de toute
espce. Le plus grand nombre, c'est--dire les sots, tiraient des
soupirs de leurs talons, et avec des yeux gars et secs louaient
Monseigneur, mais toujours de la mme louange, c'est--dire de
bont, et plaignaient le roi de la perte d'un si bon fils. Les
plus politiques, les yeux fichs en terre et reclus dans des coins,
mditaient profondment aux suites d'un vnement aussi peu
attendu, et bien davantage sur eux-mmes. Le duc de Berry,
qui perdait tout et d'avance se sentait pli sous son frre,
s'abandonnait. Il versait des larmes pour ainsi dire sanglantes,
tant l'amertume en paraissait grande; il poussait non des sanglots,
mais des cris, mais des hurlements. Il se taisait parfois; mais de
suffocations, puis clatait, mais avec un tel bruit, et un bruit si
fort, la trompette force du dsespoir, que la plupart clataient
aussi  ces redoublements si douloureux, ou par un aiguillon
d'amertume, ou par un aiguillon de biensance. Un peu plus loin,
la duchesse de Bourgogne profitait de quelques larmes amenes du
spectacle, entretenues avec soin, pour rougir et barbouiller ses
yeux d'hritire. Survint l'Allemande, crmonieuse et violente,
Madame, qui outra tout et barbota  travers les biensances,
rhabille en grand habit, hurlante, ne sachant bonnement
pourquoi ni l'un ni l'autre, et les inonda tous de ses larmes en
les embrassant. Dans les coins du tableau, on voit les dames en
dshabill de nuit, par terre, autour du canap des princes, les
unes en tas, d'autres approchant du lit, et trouvant le bras nu
d'un bon gros Suisse qui bille de tout son coeur et se renfonce sous
les couvertures, fort tranquille, cuvant son vin, et doucement berc
par ce tintamarre de l'hypocrisie et de l'gosme. Voil la mort
telle qu'elle est, pleure par l'intrt et par le mensonge,
raille et coudoye par des contrastes amers, entrecoupe de
rires, ayant pour vraies funrailles le hoquet convulsif de quelques
douleurs dbordes, accusant l'homme ou de faiblesse ou de feinte,
ou d'avarice, trane au cimetire parmi des calculs qui ne savent
se cacher, ou des mugissements qui ne savent se contenir.

Cette crudit de style et cette violence de vrit ne sont que les
effets de la passion; voici la passion pure: Prenez l'affaire la plus
mince, une querelle de prsance, une picoterie, une question
de pliant et de fauteuil, tout au plus digne de la comtesse
d'Escarbagnas: elle s'agrandit, elle devient un monstre, elle prend
tout le coeur et l'esprit; on y voit le suprme bonheur de toute une
vie, la joie dlicieuse avale  longs traits et savoure jusqu'au
fond de la coupe, le superbe triomphe, digne objet des efforts les
plus soutenus, les mieux combins et les plus grands; on pense
assister  quelque victoire romaine, signale par l'anantissement
d'un peuple entier, et il s'agit tout simplement d'une mortification
inflige  un Parlement et  un prsident. Le sclrat
tremblait en prononant la remontrance. Sa voix entrecoupe, la
contrainte de ses yeux, le saisissement et le trouble visible de toute
sa personne dmentaient le reste de venin dont il ne put refuser la
libation  lui-mme et  sa compagnie. Ce fut l o je savourai,
avec toutes les dlices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de
ces fiers lgistes (qui osent nous refuser le salut) prosterns 
genoux et rendant  nos pieds un hommage au trne, tandis que nous
tant assis et couverts, sur les hauts siges, aux cts du
mme trne, ces situations et ces postures, si grandement
disproportionnes, plaident seules avec tout le perant de
l'vidence la cause de ceux qui vritablement et d'effet sont
_laterales regis_ contre ce _vas electum_ du tiers tat. Mes yeux
fichs, colls sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce
grand banc  genoux, ou debout, et les amples replis de ces fourrures
ondoyantes  chaque gnuflexion longue et redouble, qui ne
finissait que par le commandement du roi par la bouche du garde des
sceaux; vil petit-gris qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture,
et ces ttes dcouvertes et humilies  la hauteur de nos pieds.
Qui songe  rire de ces pdanteries latines et de ces dtails de
costumier? L'artiste est une machine lectrique charge de foudres,
qui illumine et couvre toute laideur et toute mesquinerie sous le
ptillement de ses clairs; sa grandeur consiste dans la grandeur
de sa charge; plus ses nerfs peuvent porter, plus il peut faire;
sa capacit de douleur et de joie mesure le degr de sa force. La
misre des sciences morales est de ne pouvoir noter ce degr; la
critique, pour dfinir Saint-Simon, n'a que des adjectifs vagues et
des louanges banales; je ne puis dire combien il sent et combien il
souffre; pour toute chelle, j'ai des exemples et j'en use. Lisez
encore celui-ci; je ne sais rien d'gal. Il s'agit de la conduite du
duc de Bourgogne aprs la mort de sa femme. Quiconque a la moindre
habitude du style y sent non-seulement un coeur bris, une me
suffoque sous l'inondation d'un dsespoir sans issue, mais le
roidissement des muscles crisps et l'agonie de la machine physique
qui, sans s'affaisser, meurt debout: La douleur de sa perte
pntra jusque dans ses plus intimes moelles. La pit y surnagea
par les plus prodigieux efforts. Le sacrifice fut entier, mais il fut
sanglant. Dans cette terrible affliction, rien de bas, rien de petit,
rien d'indcent. On voyait un homme hors de soi, qui s'extorquait une
surface unie, et qui y succombait.

Ce genre d'esprit s'est dploy en Saint-Simon seul et sans frein;
de l son style, emport par la matire, peu attentif  la
manire de la rendre, sinon pour la bien expliquer. Il n'tait
point homme d'Acadmie, discoureur rgulier, ayant son renom de
docte crivain  dfendre. Il crivait seul, en secret, avec la
ferme rsolution de n'tre point lu tant qu'il vivrait, n'tant
guid ni par le respect de l'opinion, ni par le dsir de la gloire
viagre. Il n'crivait pas sur des sujets d'imagination, lesquels
dpendent du got rgnant, mais sur des choses personnelles et
intimes, uniquement occup  conserver ses souvenirs et  se faire
plaisir. Toutes ces causes le livrrent  lui-mme. Il violenta le
franais  faire frmir ses contemporains, s'ils l'eussent lu;
et aujourd'hui encore il effarouche la moiti des lecteurs. Ces
trangets et ces abandons sont naturels, presque ncessaires;
seuls ils peignent l'tat d'esprit qui les produit. Il n'y a que
des mtaphores furieuses capables d'exprimer l'excs de la tension
nerveuse; il n'y a que des phrases disloques capables d'exprimer
les soubresauts de la verve inventive. Quand il peint les liaisons
de Fnelon et de madame Guyon, en disant que leur sublime
s'amalgama, cette courte image, emprunte  la singularit et 
la violence des affinits chimiques est un clair; quand il montre
les courtisans joyeux de la mort de Monseigneur, un je ne sais quoi
de plus libre en toute la personne,  travers le soin de se tenir et
de se composer, un vif, une sorte d'tincelant autour d'eux qui les
distinguait malgr qu'ils en eussent, cette expression folle est
le cri d'une sensation; s'il et mis un air vif, des regards
tincelants, il et effac toute la vrit de son image; dans
sa fougue, le personnage entier lui semble ptillant, entour par la
joie d'une sorte d'aurole. Nul ne voit plus vite et plus d'objets
 la fois; c'est pourquoi son style a des raccourcis passionns,
des mtaphores  l'instant traverses par d'autres, des ides
explicatives attaches en appendice  la phrase principale,
trangles par le peu d'espace, et emportes avec le reste comme
par un tourbillon. Ici cinq ou six personnages sont tracs  la
vole, chacun par un trait unique. L'aprs-dne nous nous
assemblmes; M. de Gumne rva  la Suisse,  son ordinaire,
M. de Lesdiguires, tout neuf encore, coutait fort tonn; M. de
Chaulnes raisonnait en ambassadeur avec le froid et l'accablement d'un
courage touff par la douleur de son change dont il ne put
jamais revenir. Le duc de Bthune bavardait des misres, et le duc
d'Estres grommelait en grimaant sans qu'il en sortt rien.
Ailleurs, les mots entasss et l'harmonie imitative impriment dans le
lecteur la sensation du personnage.

Harlay aux coutes tremblait  chaque ordinaire de Bretagne, et
respirait jusqu'au suivant. La phrase file comme un homme qui glisse
et vole effar sur la pointe du pied.--Plus loin le style
lyrique monte  ses plus hautes figures pour galer la force
des impressions. La mesure et toute espce de dcence et de
biensance taient chez elle dans leur centre, et la plus exquise
superbe sur son trne. Cette mme phrase, qu'il a casse  demi,
montre, par ses deux commencements diffrents, l'ordre habituel de
ses penses. Il dbute, une autre ide jaillit, les deux jets se
croisent, il ne les spare pas et les laisse couler dans le mme
canal. De l ces phrases dcousues, ces entrelacements, ces ides
fiches en travers et faisant saillie, ce style pineux tout
hriss d'additions inattendues, sorte de fourr inculte o les
sches ides abstraites et les riches mtaphores florissantes
s'entrecroisent, s'entassent, s'touffent, et touffent le lecteur.
Ajoutez des expressions vieillies, populaires, de circonstance ou de
mode; le vocabulaire fouill jusqu'au fond, les mots pris partout,
pourvu qu'ils suffisent  l'motion prsente, et par-dessus
tout une opulence d'images passionnes digne d'un pote. Ce style
bizarre, excessif, incohrent, surcharg, est celui de la nature
elle-mme; nul n'est plus utile pour l'histoire de l'me; il est la
notation littraire et spontane des sensations.

Un historien secret, un gomtre malade, un bonhomme rveur,
trait comme tel, voil les trois artistes du XVIIe sicle. Ils
faisaient raret et un peu scandale. La Fontaine, le plus heureux,
fut le plus parfait; Pascal, chrtien et philosophe, est le plus
lev; Saint-Simon, tout livr  sa verve, est le plus puissant et
le plus vrai.




ANNOTATIONS INDITES DE SAINT-SIMON AU JOURNAL DE DANGEAU.


Voici, pour commencer, une anecdote assez curieuse sur le prsident
de Bauquemare et son frre, gouverneur de Bergues[1]:

[Note 1: Ces extraits ont dj t publis par l'_Athenoeum
franais_, aux mois de mai et de juillet de cette anne. Le beau
travail que M. Taine a bien voulu nous autoriser  reproduire a t
insr au mois d'aot 1836, dans le _Journal des Dbats_.]

Ces deux frres jumeaux, et semblables en tout  s'y mprendre,
avoient une telle sympathie, que le prsident tant un matin 
l'audience sentit tout  coup une grande douleur  la cuisse; on
sut aprs qu'au mme instant son frre qui toit  l'arme avoit
reu un grand coup d'pe au mme endroit et du mme ct o
son frre avoit senti cette douleur[1]. Le prsident avoit une femme
extrmement du monde de Paris, et joueuse  outrance, qui vivoit
trs-bien d'ailleurs avec lui, logeant et mangeant ensemble, mais qui
n'avoit voulu jamais porter son nom, et qui s'appeloit la prsidente
d'Onsenbray, sans aucune autre raison que sa fantaisie. La bonne
compagnie de la ville alloit fort chez elle. Elle est morte 
quatre-vingt-huit ou quatre-vingt-dix ans, dans une sant et une
gaiet entire jusqu' sa dernire maladie de pure vieillesse,
perant (_sic_) les jours et plus encore les nuits au jeu jusqu' la
fin.

[Note 1: Le _Mercure_ de fv. 1697 cite aussi cette anecdote.]

--Le baron de Breteuil toit frre de Breteuil, conseiller
d'tat, intendant des finances, pre de celui qui a t
secrtaire d'tat de la guerre pendant la disgrce de M. le Blanc.
Sa baronnie toit d'tre n  Toulouse pendant que son pre y
tait intendant et la vieille chimre que ceux qui y naissent ont
le titre de barons; il avoit t ordinaire du roi et envoy 
Mantoue. C'toit un homme  qui le got de la cour, des seigneurs
et surtout des ministres avoit donn une sorte de science du monde
par un usage continuel et la familiarit qu'il y avoit usurpe. Il
se fit aprs lecteur du roi pour avoir les entres, et s'attacha
comme il put  quelques gens considrables; le roi le traitoit assez
bien, et il se fourroit partout; et souvent o l'on n'en vouloit
point, ou sans s'en apercevoir, ou sans en faire semblant. Il changea
sa charge de lecteur, dont il conserva les entres, contre celle
d'introducteur des ambassadeurs, qu'il faisoit bien parce qu'il toit
fort rompu au monde, et s'enrichit extrmement par la protection de
M. de Pontchartrain, tandis qu'il eut les finances, qui se moquoit de
lui toute la journe et tout ce qui toit chez lui, mais qui ne
lui refusoit rien. Le ver de la qualit le rongeoit sans pourtant se
dplacer, et il mourut fort vieux et fort riche. Ses enfants n'ont ni
paru ni prospr. Il avoit mari sa fille  un homme de la maison
du Chtelet. Il y a des contes de lui sans fin. Un jour  table chez
M. de Pontchartrain, devenu chancelier, qu'on le plaisantoit sur son
ignorance, la chancelire lui demanda s'il savoit qui avoit fait le
_Pater_; le voil  se scandaliser et  demander pour qui on le
prenoit, et la chancelire  pousser sa pointe. Pendant le dbat il
sortit de table, et en rentrant dans la pice o l'on se tenoit, son
ami, M. de Caumartin, se mit  marcher derrire lui, et, comme pour
le soulager dans son embarras, lui dit tout bas: Mose. Voil le
baron bien soulag, qui ds que la compagnie fut rentre remet la
question sur le tapis, et aprs plusieurs gentillesses d'un homme
sr de son fait et qui fait semblant de ne l'tre pas, dit  la
fin, puisqu'on le poussoit  bout, qu'il falloit donc montrer qu'il
n'ignoroit pas ce que les enfants savoient, que Mose toit l'auteur
du _Pater_. La rise universelle le mit bien en un autre tat,
mais il avoit tous les jours besoin de Caumartin aux finances, et sa
cruaut fut aisment tourne en plaisanterie.

--Santeuil n'toit point fait pour Saint-Victor. Il toit pote
en tout, capricieux, plaisant, hardi, plein de sel, amoureux de la
libert, aimant le vin et la bonne chre, mais trs-sage sur les
femmes. On feroit un volume des contes qu'il a fournis, tous plus
singuliers et plus divertissants les uns que les autres; toutes les
belles-lettres possibles, une mmoire prodigieuse, une facilit 
faire les plus beaux vers latins qui n'toit donne  personne,
et parmi tout cela un fond de religion; dsir dans toutes les
meilleurs compagnies dont il faisoit tout l'ornement des unes et des
autres tout le plaisir. Il amusoit extrmement M. le prince, qui
avoit beaucoup de lettres et qui aimoit ses caprices, et M. le duc
aimoit aussi  le voir. Il le mena  Dijon, o il alloit tenir les
tats, o un soir, aprs s'tre chauffs de propos et de vin,
Santeuil en prit un grand verre  la main, M. le duc trouva plaisant
de verser dedans sa tabatire de tabac d'Espagne; le malheureux
l'avala, et en creva fort tt aprs.

--Le couvent de Moret est une nigme qui n'est pas encore mise au
net. C'est un petit couvent borgne o toit professe une Moresse
inconnue  tout le monde; hors  Bontemps, premier valet de chambre
du roi et gouverneur de Versailles, par qui les choses de secret
domestique passoient de tout temps. Il avoit pay une dot qui ne se
disoit point, payoit exactement une grosse pension, avoit soin de plus
que rien de ncessaire ne manqut  cette Moresse, ni rien mme de
ce que l'abondance d'une religieuse peut dsirer. Madame de Maintenon
y alloit trs-souvent de Fontainebleau et prenoit soin du bien-tre
du couvent, o la feue reine alloit souvent, et donnoit ou procuroit
beaucoup. Ni elle ni madame de Maintenon aprs elle, ne montroient
pas un soin direct de la Moresse et ne la voyaient pas exactement
toutes les fois qu'ils alloient  ce couvent; mais ils l'y voyoient
souvent, avoient une attention fort grande  sa conduite et  celle
que les suprieures avoient avec elle, et la Moresse toit l avec
plus de considration et de soins que la personne la plus connue et
la plus distingue. Monseigneur y a t une fois ou deux, et les
princes ses enfants, et l'ont demande, et elle-mme se prvaloit
fort du mystre de ce qu'elle toit, joint aux soins qu'on prenoit
d'elle. Beaucoup de gens ont cru qu'elle toit fille du roi et de la
reine, que sa couleur avoit fait cacher et passer sa couche pour
une fausse couche, et quoiqu'elle vct l rgulirement, on
s'apercevoit bien en elle d'une vocation aide.

--M. d'Aubign toit chevalier de l'ordre et gouverneur du Berry,
et n'avoit qu'une fille unique que madame de Maintenon levoit; son
frre lui pesoit trangement par les extravagances de sa conduite
avec des filles et compagnie  l'avenant,  son ge, et par
celles de ses propos. Il parloit volontiers des temps passs, disoit
volontiers _le beau-frre_, parlant du roi devant tout le monde, et
surtout faisoit  madame de Maintenon des sorties pouvantables sur
ce qu'il n'toit pas duc et pair, et au moins marchal de France,
bien qu'il n'et jamais t que capitaine d'infanterie. Sa femme,
fille d'un mdecin, pitre en son nom et fort sotte aussi en son
maintien, mais vertueuse et modeste, avoit fort  souffrir avec lui,
et madame de Maintenon toit toujours embarrasse de n'avoir
jamais et encore plus d'avoir quelquefois sa belle-soeur qui n'toit
d'aucune mise. Elle fit donc tant par Saint-Sulpice,  qui M.
l'vque de Chartres l'avoit livre, que M. d'Aubign fut conduit
dans cette retraite, disant  tout le monde que sa soeur lui faisoit
accroire malgr lui qu'il toit dvot, et l'assigeoit de prtres
qui le feroient mourir. Il n'y tint pas longtemps; mais on le
rattrapa encore, et on lui donna pour gardien un suivant du cur
de Saint-Sulpice qui s'appeloit Madot, des plus crasseux de corps et
d'esprit de la communaut de Saint-Sulpice, propre  rien, trop bon
encore pour cet emploi, qui pourtant le fit vque de Belley; mais
ce ne fut qu'aprs sa mort, aprs l'avoir longtemps gard de feu et
d'eau, et suivi partout comme son ombre. Pour la femme, elle se seroit
aussi fort bien passe de se mettre en retraite, mais elle prit la
chose plus doucement.

--L'abb de Froulay toit prtre, comte de Lyon, bon homme qui ne
manquoit ni d'esprit ni de savoir, mais tout  fait extraordinaire,
et un des plus prodigieux mangeurs de France jusqu' sa mort, sans
excs pour lui ni ivrognerie. Il alloit toujours  pied, par choix,
et avoit des chambres et des chemises par tous les quartiers de Paris,
pour changer quand il en avoit besoin, car il suoit largement, et
toit grand et gros. Tout l't il alloit sans culotte avec sa
soutane. Un enfant de choeur qui le dcouvrit dans un glise o
il disoit assez souvent la messe, eut la malice, en l'habillant  la
sacristie, de lui attacher avec une pingle le bas de son aube avec
sa soutane et le bout de sa chemise, puis, au lever-Dieu, de lever
bien haut la chasuble et l'aube, tellement qu'il prsenta son
derrire en plein tout nu  la compagnie. Le lieu de le faire et le
temps encore plus fut trange, et l'clat de rire aussi universel
que la surprise.

--Le roi, dit Dangeau,  la date du 6 septembre 1698, a ordonn 
Tess, colonel gnral des dragons, de prendre le bonnet quand il
le salue  la tte des dragons. Cela ne se fait jamais que pour le
roi. Saint-Simon a mis  ce passage la note suivante: Ce bonnet
de Tess pour saluer le roi fut la suite d'une malice noire que lui
fit M. de Lauzun, pour qui la charge de colonel gnral des dragons
qu'avoit Tess fut rige. Il lui demanda comment il prtendoit
saluer le roi  la tte des dragons, et, aprs bien des
demi-discours, il lui apprit avec autorit qu'il toit de sa charge
de saluer en cette occasion avec un chapeau gris. Tess, ravi, envoie
 Paris, et se sent fort oblig d'un avis si important, d'une chose
qui ne lui seroit jamais venue dans l'ide. Ds que son chapeau gris
fut arriv et par de cocarde et de plumes, il le porta au lever du
roi, et y surprit la compagnie d'un ornement devenu si extraordinaire,
dont il dit la raison  chacun qui la lui demanda. La porte ouverte,
le roi n'eut pas plutt aperu ce chapeau gris dont Tess se
pavanoit, et qu'il prsentoit en avant, que, choqu de cette
couleur qu'il hassoit tellement aux chapeaux qu'il en avoit dtruit
l'usage, il demanda  Tess de quoi il s'toit avis avec ce beau
chapeau. Tess, souriant et pitonnant, marmottoit entre ses dents,
et Lauzun, qui toit rest tout exprs, rioit sous cape. Enfin,
pouss par deux ou trois questions du roi l'une sur l'autre et d'un
ton assez srieux, il expliqua l'usage de ce chapeau; mais il fut
bien tonn quand il s'entendit demander o diable il avoit pris
cela, et tout aussitt son ami Lauzun s'coula. Tess le cita, et
le roi lui rpondit que Lauzun s'toit moqu de lui, et qu'il lui
conseilloit d'envoyer tout  l'heure ce chapeau gris au gnral des
Prmontrs. Celui des dragons ne demanda pas son reste, et ne
fut pas sitt dlivr de la rise et des plaisanteries des
courtisans.

--Le camp de Compigne, qui pour des marionnettes que le roi voulut
se donner, et plus encore  madame de Maintenon sous le nom de M. le
duc de Bourgogne et de son instruction, devint un spectacle effrayant
de magnificence et de luxe qui tonna l'Europe aprs une si longue
guerre, et qui ruina troupes et particuliers, les uns pour longtemps,
d'autres  ne s'en jamais relever. Cette attaque de Compigne donna
aux trangers accourus sans nombre, et mme aux Franois, une sorte
de spectacle qui demeura peint et imprim dans la tte de ceux qui
le virent, bien des annes aprs. Le roi toit sur le cavalier,
c'est--dire sur un endroit un peu plus lev du rempart de
Compigne ou de la terrasse qui est de plain-pied  son appartement;
qui sert d'unique jardin et qui a vue sur une vaste campagne qui est
entre la ville et la fort. Toute la cour, hommes et femmes, toit
en haie sur plusieurs rangs, debout le long de cette terrasse, et
toute l'arme en plusieurs lignes au bas; ainsi le roi toit vu 
dcouvert de toute l'arme et de toute sa cour. Il toit debout,
un bras appuy sur le haut d'une chaise  porteurs ferme dans
laquelle toit madame de Maintenon,  qui il expliquoit tout, et lui
parloit  tout moment;  chaque fois il se dcouvroit, se baissoit
 la hauteur d'une glace de ct dont madame de Maintenon tiroit
quatre doigts au plus et la repoussoit ds que le roi se relevoit, et
le nombre de fois que cela arriva fut innombrable. Madame la duchesse
de Bourgogne toit assise sur un des btons de la chaise. En avant,
des deux cts de la chaise, les princesses du sang et les dames,
debout en haie et bien pares. Cela dura bien prs de deux
bonnes heures. Pendant ce temps-l, Canillac, colonel du rgiment
d'infanterie de Rouergue, venant de la part de Crenan demander quelque
ordre au roi, entra par une petite porte faite exprs au bas du
cavalier, et le monta, par le roide, droit au roi, qu'il trouva
vis--vis de lui. Comme il avoit toujours demeur tout au pied de
la muraille, il n'avoit rien vu de ce qui toit sur le cavalier. Il
l'aperut donc en entier et d'un seul coup d'oeil en le montant,
et il en demeura surpris de telle sorte que, la machine suivant
l'impression de l'me, il resta court, sans parole et sans oreilles;
il fut assez longtemps sans pouvoir se remettre. Il s'expliqua, il
entendit aussi peu, et redescendit si plein de la vision qu'il venoit
de voir qu'il ne pouvoit s'en remettre. Elle fit grande impression sur
chacun, et plus de bruit que la prudence ne le devoit permettre.

       *       *       *       *       *

EXTRAIT DU TOME VII.

M. de Noyon[1] fourniroit un livre par ses faits et ses dits.
Toutefois ils sont tels qu'on en rapportera ici quelques-uns  mesure
qu'ils viendront  l'esprit.

[Note 1: F. de Clermont-Tonnerre, vque de Noyon.]

C'toit un homme d'esprit et de savoir, mais d'un savoir brouill
et confus, homme d'honneur et de bien, et bon vque, charitable,
rsidant, appliqu  ses devoirs et gouvernant bien sagement, fort
au demeurant de vanit de toute espce, et ne s'en contraignant
point. Il disoit qu'il toit devenu vque comme un coquin, 
force de prcher, et appeloit beaucoup d'vques, vques
du second[1] ordre. A ceux-l il rpondoit Monsieur quand ils
l'appeloient Monseigneur, et Monseigneur quand ils lui disoient
Monsieur. Il appeloit souvent le pape Monsieur de Rome, et
assuroit que si Monsieur de Rome, se trouvant  Noyon, y vouloit
faire des fonctions sans sa permission, il l'en empcheroit
trs-bien.

[Note 1: Il y a dans le manuscrit une abrviation qui peut
signifier second ou dernier.]

M. de Noyon avoit bois tout son appartement de Noyon peint en brun,
et dans tous les cadres c'toient deux clefs en sautoir dans un
manteau ducal avec la couronne, sans pas un chapeau d'vque; et
cela rpt partout; aux deux cts de sa galerie il avoit mis
une grande carte gnalogique avec cette inscription: Descente
des empereurs d'Orient, en l'une, et en l'autre, d'Occident de la
trs-auguste maison de Clermont-Tonnerre; et au milieu un grand
tableau qu'on et pris pour un concile sans deux religieuses qui le
fermoient; et il disoit que c'toient les saints et les saintes de sa
maison. Dans sa chambre  coucher il avoit sur sa chemine ses armes
avec tous les honneurs temporels et ecclsiastiques qui se peuvent
rassembler, et se dlassoit devant son feu  contempler ce trophe,
et tout le vaste parterre de sa maison abbatiale de Saint-Martin de
Laon n'toit que ses armes en buis avec ses honneurs autour.

Il fit un trait norme  M. d'Harlay, alors archevque de Paris
et point encore duc. Il entroit dans la cour de Saint-Germain dans un
carrosse et passa auprs de M. de Paris, qui y entroit aussi  pied.
Le voil  crier  son cocher, et M. de Paris  aller  lui, ne
doutant pas qu'il ne crit ainsi pour mettre pied  terre. Point du
tout. Il s'lance, saisit la main de M. de Paris, fait avancer au pas
et le mne en laisse jusqu'au bas de l'escalier. M. de Paris pensa
mourir de rage, et toujours M. de Noyon  le complimenter et le tint
toujours de la sorte. Jamais M. de Paris ne le lui a bien pardonn.
Longtemps aprs M. de Noyon, qu'on avoit rapatri avec lui et qui
l'alloit voir, trouva mauvais que M. de Paris ne lui rendt point de
visites, qui s'toit mis sur le pied de n'aller gure chez personne,
et lui fit ordonner par le roi de l'aller voir; aussi s'en vengea-t-il
cruellement en apprenant  M. de Noyon ce dont il ne s'toit point
aperu, et que personne n'avoit voulu lui dire de la drision
de l'abb de Caumartin dans sa harangue lorsqu'il le reut 
l'Acadmie, dont on a vu l'histoire en son lieu[1].

[Note 1: Voyez, sur cette sance de l'Acadmie, un article de M.
Sainte-Beuve, dans l'_Athenoeum_ du 18 aot 1855.]

Au repas que le cardinal d'Estres donna  la rception au
parlement de M. de Laon, son neveu, on avoit mis deux cadenas pour
M. le prince et M. le duc, qui est mort le dernier M. le prince; on
s'attendoit qu'ils les teroient; mais M. de Noyon, qui crut peu s'y
devoir fier, en prit le soin, et regardant ces princes en les tant:
Messieurs, dit-il, il est plus ais d'en ter deux que d'en faire
venir quinze ou seize pour ce que nous sommes ici de pairs.

M. le prince le hros toit trop goutteux pour conduire, et en
faisoit le compliment, duquel M. son fils prit peu  peu la coutume.
Il le fit donc un jour  M. de Noyon en lui disant: Vous ne voulez
pas qu'on vous conduise? Moi, rpondit vivement le Noyon, point
du tout; c'est vous apparemment, monsieur, qui me le voulez faire
accroire. Sur cela M. le duc, fort tonn, se met  le conduire,
et l'autre se laissa conduire jusqu'au bout, et s'est toujours laiss
conduire depuis, sans que les princes du sang lui aient plus hasard
ce: Vous ne voulez pas qu'on vous reconduise. Sortant longtemps
aprs de chez ce mme M. le duc, devenu alors M. le prince, qui le
conduisoit, M. de la Suse, archevque d'Auch, qui sortoit en mme
temps, fit des compliments  M. le prince; M. de Noyon se tournant
 M. d'Auch et le prenant par le bras: Ce n'est pas vous, monsieur,
lui dit-il, mais moi que M. le prince conduit; je vous en avertis;
puis acheva de le laisser conduire.

Il en fit un autre,  propos de conduite, qui fut trange. Il tait
 Versailles chez la chancelire de Pontchartrain avec bien du
monde. Comme il s'en alla, madame la chancelire et sa belle-fille,
soeur du comte de Roucy, se mirent  le conduire; vers le milieu de
la chambre, il se tourne  elles, et d'un air souriant prend madame
de Pontchartrain par la main et la prie de n'aller pas plus loin, et
laisse faire madame la chancelire. Ces dames allant toujours, il
se retourne vers la porte, et dit  madame de Pontchartrain: Vous,
madame, qui tes ma parente, en voil trop; et je ne veux
pas absolument que vous alliez plus loin; puis, regardant la
chancelire: Pour madame, ajouta-t-il, elle fait ce qu'elle doit;
et la laissa aller tant qu'elle voulut. Toutes deux demeurrent
confondues et la compagnie fort embarrasse qui baissa les yeux au
retour de la chancelire, fort rouge et fort silencieuse, et on en
rit bien aprs qu'on fut sorti de l.

Au pnultime lit de justice du roi, les cardinaux prtendirent
prcder les pairs ecclsiastiques. Ils se fondoient sur les
derniers exemples des cardinaux de Richelieu et Mazarin et sur
d'autres encore. Les pairs ecclsiastiques rclamoient leurs droits
usurps par autorit et par violence; M. de Noyon soutint presque
seul le choc d'une part, et les cardinaux de Bouillon et Bonzi[1] de
l'autre, et l'affaire s'chauffa. M. de Noyon tout publiquement
dit au roi que les cardinaux toient une chimre d'glise, MM.
de Bouillon une chimre d'tat, qui ne pouvoient se mesurer en
ralit  l'piscopat ni  la pairie, et qu'ayant toujours
disput  deux cardinaux qui gouvernoient tout, il ne cderoit pas
 deux cardinaux qui ne gouvernoient rien. Le cardinal de Bouillon
fut outr pour sa rade(_sic_) et jeta les hauts cris. Il voulut
exciter le cardinal Bonzi, qui lui rpondit froidement que ce qu'il
trouvoit de pis dans le propos de M. de Noyon, c'est que le cardinal
de Bouillon ni lui, Bonzi, ne gouvernoient en effet pas grand'chose.
M. de Noyon cependant s'applaudissoit de son bon mot et le rptoit
 tout le monde. Il l'emporta sur les cardinaux, qui de dpit n'ont
plus paru depuis  aucun lit de justice. Le cardinal Dubois essaya de
donner atteinte au jugement du feu roi, et voulut prcder les pairs
ecclsiastiques au lit de justice qui fut tenu de son temps; mais il
n'en put venir  bout, et s'abstint de s'y trouver.

[Note 1: Il y a par erreur _Bouzi_ partout dans l'imprim.]

Il arriva une fois  ce M. de Noyon d'avoir grande envie de pisser,
qu'il se trouvoit un jour de grande fte, pontificalement revtu
dans le choeur de sa cathdrale. Il n'en fit pas  deux fois; il
se mit en marche, sa chape tenue des deux cts par le diacre et le
sous-diacre, sort  la porte en cet tat ainsi assist, troussa sa
jaquette, se soulagea et revint pontificalement  sa place. Une autre
fois, la mme envie lui prit  Versailles comme il passoit dans la
tribune, qui du temps de la vieille chapelle servoit de passage de
l'aile neuve au reste du chteau. Il ne s'en contraignit pas, et se
mit  pisser par la balustrade. Le bruit de la chute de l'eau de haut
en bas sur le marbre dont la chapelle toit pave fit accourir le
suisse de la porte de l'appartement, qui fut si indign du spectacle
qu'il alla querir Bontemps, premier valet de chambre de confiance et
gouverneur de Versailles, qui accourut tout essouffl et qui joignit
M. de Noyon qui passoit l'appartement et ne demandoit pas son reste.
Le bonhomme le querella, et M. de Noyon, tout Noyon qu'il toit, se
trouva fort empch de sa personne. Le roi en rit beaucoup, mais il
eut la considration pour lui de ne lui en point parler.

Le roi s'en amusoit fort, et prenoit plaisir  lui parler  son
dner et  son souper,  le mettre aux mains avec quelqu'un, et,
faute de ces occasions,  l'agacer. Il en fut un jour rudement pay.
C'toit quelques annes aprs la mort de madame la dauphine
de Bavire, et longtemps avant le mariage de celle de Savoie.
L'appartement de la reine, o cette premire dauphine toit morte,
avoit toujours t ferm depuis. Le roi le fit ouvrir pour y
exposer  la vue des courtisans des ornements superbes qu'il avoit
fait faire pour l'glise de Strasbourg, et cela donna lieu 
beaucoup de raisonnements sur madame de Maintenon, dont on crut que le
mariage alloit tre dclar, et qu'on avoit rouvert l'appartement
de la reine sous le prtexte de ces ornements pour y accoutumer le
monde et y mettre aprs la reine dclare; et la vrit est que
cela ne tint alors qu' un filet, et que l'affaire toit faite si M.
de Meaux et M. de Paris, Harlay, que cela perdit aprs de crdit et
de faveur, eussent pu tre gagns  dcider que le roi y toit
oblig en conscience. Dans ce temps-l prcisment, le roi,
badinant  son dner M. de Noyon sur toutes ses dignits et
ses honneurs et sur ce qu'il devoit tre l'homme du monde le plus
satisfait de soi-mme, M. de Noyon entra dans cet amusement du roi,
et conclut que toutefois il manquoit encore une seule chose  son
contentement. Le roi, qui ne douta pas qu'il n'et envie de mettre le
chapeau en avant, et qui plaisantoit toujours avec lui sur le peu de
cas qu'il disoit faire du cardinalat, le poussa  plusieurs reprises
pour le faire expliquer. A la fin, il le fit par une nigme fort
claire, et dit au roi que ce qu'il dsiroit ne pouvait tre
que quand la justice de Sa Majest auroit couronn la vertu.
Vritablement ce fut un coup de foudre. Le roi baissa la tte sur
son assiette et n'en ta les yeux de tout le reste du dner, qu'il
dpcha fort promptement. J'tois  ct de M. de Noyon, qui
d'abord pitina, se pavanant et regardant la compagnie; mais chacun
les yeux bas ne se permettoit que des oeillades  la drobe,
le fit apercevoir de l'extrme embarras du roi et de tous les
assistants. Il ne dit plus pas un mot et badinoit avec sa croix de
l'ordre, en homme fort dconcert, et personne ne trouva le reste du
dner plus long que le roi et lui. Il arriva pourtant que madame
de Maintenon ne put lui savoir mauvais gr d'avoir dclar si 
brle-pourpoint son dsir d'tre son grand-aumnier, et qu'il n'en
fut pas plus mal avec le roi.

Le roi lui fit une malice fort plaisante. M. de Noyon toit fort des
amis du premier prsident d'Harlay, qu'il avoit apprivois au point
de l'aller voir aux heures les plus familires, et de manger chez lui
sans tre pri quand il vouloit. Le roi lui demanda un jour si le
premier prsident faisoit bonne chre. Mais, sire, rpondit-il,
assez bonne, une bonne petite chre bourgeoise. Le roi rit, et mit
ce mot en rserve. Quatre jours aprs, le premier prsident tant
venu parler au roi dans son cabinet, le roi lui rendit le propos de M.
de Noyon, qui le piqua au point o on le peut croire du plus faux et
du plus glorieux des hommes. Il ne dit mot, et attendit M. de Noyon 
venir. Il ne tarda pas et sur l'heure du dner. Le premier prsident
fut au-devant de lui en grandes rvrences, et lui demanda avec son
hypocrite humilit ce qui lui plaisoit lui commander. M. de Noyon,
bien tonn de l'accueil, lui demanda  son tour ce qu'il lui
vouloit dire d'un style si nouveau pour lui qui venoit lui demander 
dner. A dner! rpondit le premier prsident. Nous ne faisons
cans qu'une petite chre bourgeoise qui convient  des bourgeois
comme nous, et qu'il ne nous appartient pas de prsenter  un
prlat aussi distingu par sa dignit et par sa naissance.
Rplique de M. de Noyon, qui sentit bien que le roi l'avoit trahi.
Duplique du premier prsident. Tant qu'enfin M. de Noyon dit que
cette plaisanterie toit belle et bonne, mais qu'il avoit renvoy
son carrosse. Qu' cela ne tienne, rpondit le premier prsident,
vous en aurez un tout  cette heure; et tant fut procd qu'il
le renvoya dans le sien et sans dner. M. de Noyon bien en peine fit
parler au premier prsident dans l'esprance de tourner la chose en
plaisanterie; mais il se trouva qu'elle n'eut aucun lieu, tellement
que M. de Noyon alla au roi, qui, aprs avoir bien ri de la farce
qu'il s'toit faite et laiss M. de Noyon plusieurs jours bien en
peine, lui promit enfin de raccommoder ce qu'il avoit gt, et le
raccommoda en effet. Le premier prsident n'osa ne pas vivre avec M.
de Noyon diffremment de ce qu'il avoit fait, parce que le roi, qui
pour se divertir, avoit fait la brouillerie, avoit voulu srieusement
les raccommoder; mais l'orgueil du personnage n'en put jamais revenir.

M. de Noyon eut une maladie qui le mit  la dernire extrmit 
Paris; avant de recevoir ses sacrements, il envoya prier le nonce
de lui donner la bndiction apostolique. Cela fut trouv fort
trange surtout d'un vque qui appeloit quelquefois le pape:
Monsieur de Rome. Il gurit, mais pour peu d'annes; et quand
il le fut, le roi le rprimanda de la singularit de sa dvotion,
moins que cela ayant souvent profit  la cour de Rome pour tendre
sa juridiction. On en diroit bien d'autres sur M. de Noyon. Ce
peu suffit pour faire connotre un homme dont on parlera encore
longtemps. Mais il en faut encore dire une, outre le dais bris qu'on
l'accusoit de porter avec lui en voyage.

On a vu dans la suite de ces remarques quelle toit la duchesse de
Picquigny. Chaulnes et d'autres terres  elle sont du diocse de
Noyon; et il s'toit form une assez grande amiti entre eux qui
dura plusieurs annes, et jusqu' une visite que M. de Noyon lui
rendit, o ils parlrent de rangs. M. de Noyon lui dit que, s'il
pouvoit tre mari, sa femme passeroit devant elle. Madame de
Picquigny soutint le contraire. M. de Noyon allgua l'anciennet
de sa pairie, Madame de Picquigny qu'elle toit duchesse et qu'il
n'toit que comte. Tant fut procd qu'ils s'chauffrent si bien
sur ce bel tre de raison qu'ils se sparrent brouills, et ce
qu'il y eut de plus beau, c'est qu'ils le demeurrent.

On prtend qu'il conduisoit son neveu, mme enfant,  son carrosse,
comme tant son an; mais ce qui est certain, c'est que se
trouvant chez lui avec l'abb de Tonnerre, mort vque de Langres,
et M. de Chaste[1], mort vque de Laon, et qui l'toit dj,
quelqu'un qui arriva lui dit qu'il le trouvoit l en famille. En
famille! reprit-il, oui en famille. Voil monsieur, en montrant
l'abb, qui est de ma maison; puis montrant l'vque: Et
monsieur qui s'en dit; oui, en famille, monsieur, en famille. Le
pauvre Laon fut dmont et ne rpliqua ni ne leva le sige. Mais,
 la fin, en voil assez.

[Note 1: Il faut lire _Chatte_ (Louis-Anne de Clermont).]

--M. de Noirmoustier, cadet de la maison de la Trmoille, toit fils
de M. de Noirmoustier, si avant dans le parti des frondeurs dans la
minorit de Louis XlV, et qui,  force d'esprit, de souplesses et
d'intrigues, obtint un brevet de duc en 1650 et mourut en 1666. Sa
mre toit fille de Beaumarchais, trsorier de l'pargne, et sa
femme d'Aubery, prsident en la chambre des comptes. Il laissa
deux fils et deux filles dont les trois _(sic)_ furent tous
considrables[1]. L'an, dont il s'agit ici, toit un des hommes
de son temps le plus beau et le mieux fait, avec beaucoup d'esprit,
mais orn, agrable, gai, solide et fait galement pour le monde
et pour les affaires. Il arriva donc avec ces talents, qui le firent
briller et rechercher par la meilleure compagnie de la cour; mais la
petite vrole qui le prit allant joindre la cour  Chambord et
qui lui creva les deux yeux, arrta  dix-huit ans, ds son
commencement, une vie qui promettoit tant. Le dsespoir qu'il en
conut l'enferma plusieurs annes sans vouloir presque tre vu de
personne, charmant ses ennuis par une continuelle lecture; et, comme
rien n'en dissipoit son esprit, il n'oublia jamais rien, et sans le
vouloir il se forma  tout. Le peu d'amis qu'il s'toit rservs
et qui, par le charme de sa conversation, lui toient demeurs
fidles, le forcrent  la fin de vivre dans un cercle un peu
plus tendu, et de l'un  l'autre il devint le rendez-vous de la
compagnie la plus choisie et souvent la plus leve. Tout est mode.
Il devint du bon air d'tre admis chez lui. Le mdiocre tat de
ses affaires lui fit pouser en 1688 la fille de la Grange-Trianon,
prsident aux requtes veuve de Bermond, conseiller au parlement;
et puis veuf sans enfants au bout d'un an. Il demeura ainsi jusqu'en
1700, qu'il se remaria  la fille de Duret de Chevry, prsident
en la chambre des compte, par amour rciproque d'esprit. La fameuse
princesse des Ursins, sa soeur, longtemps mcontente de ces mariages,
fut oblige enfin d'avoir recours  ses conseils,  son industrie,
 ses amis, et le fit entrer en beaucoup de choses importantes, qui
le firent faire duc vrifi, et frre cardinal. Depuis leur mort,
moins occup d'affaires, il s'est toujours amus de celles du
monde et de ses amis, et sa maison a t un rduit, un conseil, un
tribunal qui s'est toujours soutenu en considration distingue par
celle de tous les gens principaux qui se sont fait honneur d'y tre
admis.

[Note 1: Le duc de Noirmoutiers eut neuf enfants, cinq fils et
quatre filles, qui moururent tous aprs 1666.]

--Le cardinal de Furstemberg a jou un tel rle dans les affaires
entre l'empire et la France qu'il seroit inutile de parler de lui. On
se contentera de remarquer qu'ils toient comtes de l'empire, sans
autre prtention, jusqu'en l'an 1654 que l'empereur les cra princes
de l'empire. Le cardinal avoit aim de longue main une comtesse
de Walvoord, veuve du comte de la Mark et mre de celui qui fut
chevalier du Saint-Esprit en 1724, aprs plusieurs emplois au dehors.
Il l'avoit remarie  un comte de Furstemberg, son neveu, et il
vivoit avec elle en France, mnage public, logeant toujours ensemble.
C'toit une crature fort haute, fort emporte, de beaucoup
d'esprit, plus que galante, et qui avoit t belle, mais grande et
grosse comme un Suisse, effronte  l'avenant, et qui avoit pris un
tel ascendant sur le cardinal qu'il n'osoit souffler devant elle. Son
luxe en tout genre toit si prodigieux qu'on n'en croiroit pas les
tranges dtails de magnificence, de profusion, de dlicatesse dont
son jeu prodigieux ne faisoit pas la plus forte dpense, qui ruinoit
le cardinal, quoiqu'il et entre 7  800,000 livres de rentes en
bnfices ou pensions du roi.

Le scandale en toit norme; mais ses services et ses souffrances
pour le roi, dcors de sa pourpre, mettaient tout  couvert, au
point que la comtesse avoit une grande considration du roi et des
ministres, dont elle toit traite avec une singulire distinction.
Madame de Soubise,  qui le roi avoit ses anciennes raisons de ne
rien refuser, et qui, moyennant son trait avec madame de Maintenon
de n'aller jamais  Marly et de ne voir jamais le roi en particulier,
l'avoit toujours  elle pour tout ce qu'elle souhaitoit, avoit mis un
de ses fils dans le chapitre de Strasbourg par force et par autorit
du roi dploye, parce qu'il toit boiteux d'un quartier, et ce
quartier toit le cuisinier de Henri IV, le clbre la Varenne, que
les plaisirs de ce prince firent son portemanteau et que son esprit
et les affaires o son matre l'employa enrichirent tellement,
qu'aprs bien de la rsistance il fut convenu qu'ils seroient dupes
et passeroient ce quartier pour celui d'une maison noble de ce mme
nom qui toutefois n'avoit jamais eu d'alliance avec celle de Rohan.
Ds qu'il fut chanoine, sa bonne mre songea  le faire vque,
et fit sa cour  la comtesse de Furstemberg tout de son mieux; mais
la cour concluante consistoit aux pistoles pour faire consentir le
cardinal au titre amer de coadjuteur. Le trait fait, il fallut
capter la bienveillance du chapitre, qui conserve encore les dehors de
la libert et qui postule ou lit. Un abb de Camilly, Normand de
basse toffe, mais d'esprit dli et accort, et grand vicaire 
Strasbourg, fut gagn par madame de Soubise, et eut le secret de la
ngociation, qu'il fit russir, et dont il eut l'vch de
Toul en rcompense, et est mort archevque de Tours, et, _quod
horrendum_, comme il avoit vcu. C'toient toutes ces simonies
que le cardinal de Bouillon avoit mises au net, instruit par ses
missaires de point en point et enrag qu'il toit de manquer
Strasbourg pour lui et pour ses neveux, qui tous trois toient
dans le chapitre, dans les dignits, et bien auparavant l'abb de
Soubise, plus jeune que l'abb d'Auvergne. Ce fut aussi ce qui piqua
le roi, protecteur d'un march qu'il ignoroit, et ce qui outra la
comtesse et madame de Soubise, desquelles la beaut faisoit le
plus beau coadjuteur de l'Europe et le plus jeune aussi, moyennant
quantit de pistoles; et ce fut ce qui acheva la perte rsolue du
cardinal de Bouillon, que sa conduite aggrava de plus en plus et dont
il n'a pu sortir dans le long reste d'une honteuse et trs-misrable
vie.

--Nous signalerons, en terminant, le passage ( la date du 16
novembre 1700) o l'on voit l'origine du mot clbre: _Il n'y a
plus de Pyrnes_, attribu  Louis XIV. Lorsque ce prince eut
prsent son petit-fils, le duc d'Anjou, comme successeur de Charles
II  l'ambassadeur d'Espagne, et autoris les seigneurs de sa cour
 accompagner le nouveau roi mme jusqu' Madrid, l'ambassadeur,
raconte Dangeau, dit fort  propos que ce voyage devenoit ais
et que _prsentement les Pyrnes toient fondues_.Ce mot fut
dfigur ds l'instant mme dans le _Mercure_, qui le rapporte
ainsi: Quelle joie! _il n'y a plus de Pyrnes_, elles sont
abmes et nous ne sommes plus qu'un.




ANALYSE DU JOURNAL DE DANGEAU

PAR M. SAINTE-BEUVE.


Chez Dangeau, l'importance des rvlations historiques est toujours
masque par du crmonial, et il faut quelque temps pour s'en
dbarrasser. Le tome III s'ouvre au 1er octobre de l'anne 1689,
quand la France est engage dans une grande guerre europenne
qui chaque jour s'tend et qui oblige de faire face sur toutes les
frontires, sur le Rhin, en Flandre et aux Pyrnes, bientt du
ct des Alpes, et dj aussi dans les colonies et sur les mers.
L'Empire et l'Allemagne, la Hollande, l'Espagne, l'Angleterre, la
Savoie tout  l'heure, on a  tenir tte  toutes ces puissances,
et on y russit d'abord sans trop de fatigue et sans presque qu'il
y paraisse au dedans. La cour n'a jamais paru plus tranquille et
plus brillante. --Samedi 1er octobre,  Versailles.--Le roi et
monseigneur s'amusrent le matin  faire tailler les arbres verts
de Marly; ils en partirent l'aprs-dne aprs avoir jou aux
portiques...--Lundi 3.--Le roi dna  son petit couvert avec
monseigneur; sur les cinq heures il alla faire la revue de ses
mousquetaires et puis se promener dans le potager...--Mercredi
5.--Le roi dna  son petit couvert et alla tirer... Les soirs il
y a comdie ou appartement, jeux avant et aprs souper. C'est l
le commencement et la fin de la plupart des journes chez Dangeau.
Monseigneur continue de chasser chaque matin et de prendre _son loup_,
tant qu'il y a des loups; car  la fin il en a tant tu qu' de
certains jours il n'en trouve plus. On a, par Dangeau, le nom exact de
tous les jeux auxquels on jouait  la cour de Louis XIV et o le roi
prenait part lui-mme. Rabelais nous a donn la liste complte
de ceux de Gargantua enfant aprs ses repas et les grces dites:
Puis... se lavoit les mains de vin frais, s'curoit les dents avec
un pied de porc, et devisoit joyeusement avec ses gens. Puis, le
vert tendu, l'on dployait force cartes, force dez et renfort de
tabliers. L jouoit
au flux,
 la prime,
 la vole,
 la pile,
 la triomphe, etc. etc.

Et l'on en a ainsi pendant plusieurs pages. Pour Louis XIV et
Monseigneur on dresserait une liste pareille, et l'on sait
maintenant qu'ils jouaient  l'hombre,--au reversis,--au brelan,--au
lansquenet,--aux portiques,-- culbas,--au trou-madame,-- l'anneau
tournant,-- la roulette,-- l'_escarpoulette_, etc. C'est 
n'en pas finir. Les nouvelles les plus importantes de la guerre s'y
entremlent et sont enregistres  ct: on a la physionomie
exacte des choses. La Dauphine, prs de qui Dangeau est chevalier
d'honneur, meurt vers ce temps-l; on a le crmonial de ses
funrailles dans la dernire prcision. Au moment o le corps de
la Dauphine est expos dans sa chambre, avant l'autopsie, il s'est
commis une irrgularit dont le narrateur ne manque pas de nous
avertir: Madame la Dauphine a t  visage dcouvert jusqu'
ce qu'on l'ait ouverte, et on a fait une faute: c'est que pendant ce
temps-l, les dames qui n'ont pas droit d'tre assises devant elle
pendant sa vie, n'ont pas laiss d'tre assises devant son corps 
visage dcouvert. Les choses se passent plus correctement en ce
qui est des vques: Il a t rgl, nous dit Dangeau, que les
vques qui viennent garder le corps de madame la Dauphine auront
des chaises  dos, parce qu'ils en eurent  la reine; l'ordre avait
t donn d'abord qu'ils n'eussent que des tabourets. L'acte de
l'adoration de la Croix, le jour du vendredi saint, est avant tout,
chez Dangeau, l'occasion d'une querelle de rang, d'un grave problme
de prsance: Ce matin, les ducs ont t  l'adoration de
la Croix aprs les princes du sang. MM. de Vendme et les princes
trangers ne s'y sont pas trouvs. (de peur de compromettre leurs
prtentions). Dangeau ne trouve pas  tout cela le plus petit mot
pour rire, et s'il ne prend pas feu comme Saint-Simon, que ces sortes
de questions ont le privilge de faire dborder, il s'applique 
bien exposer les points en litige, comme un rapporteur srieux
et convaincu. Il relate en greffier d'honneur combien, au service
funbre solennel de cette mme Dauphine, il y eut de chaises vides
entre les princes ou princesses et les premiers prsidents, soit
du Parlement, soit de la Chambre des comptes, combien on fit de
rvrences auxdits princes et princesses. Il ne manque  rien, et
trouve moyen de suivre quelques-unes de ces difficults d'tiquette
mme de loin, et de l'arme du Rhin, o il est all. Un procs
s'est lev entre M. de Blainville, grand matre des crmonies,
et M. de Sainctot, qui n'est que matre des crmonies. Le roi
prend lui-mme connaissance de l'affaire et dcide; presque tout est
jug en faveur de Sainctot, qui a pour lui une longue possession: il
restera indpendant de M. de Blainville, ne prendra point l'ordre de
lui, marchera  sa gauche, mais sur la mme ligne, etc. La seule
chose qui est favorable  M. de Blainville, ajoute Dangeau, c'est
qu'il aura la queue de son manteau plus longue d'une aune que celle de
M. Sainctot; et ainsi les charges ne sont pas gales, mais elles ne
sont pas subordonnes. Il semble  quelqu'un de spirituel avec qui
je lis ce passage, que Dangeau, cette fois, a t  une ligne prs
de trouver cela ridicule, mais qu'il n'a pas os. Non, je ne crois
pas que Dangeau, mme en cet endroit, ait t si prs de
sourire; on n'a jamais pris plus constamment au srieux toutes ces
purilits majestueuses, qui avaient, au reste, leurs avantages,
si on ne les avait pousses si  bout. On a connu, depuis, les
inconvnients du sans-gne dans les hommes publics et dans les
choses d'tat. Toujours des excs.

Dangeau, fidle menin, accompagne Monseigneur  l'arme du Rhin
(mai 1690). C'est la seconde campagne de Monseigneur, qui  la
premire, dix-huit mois auparavant, s'tait assez distingu. Il
ne se passe rien d'important dans celle-ci. Au lieu des chasses de
Monseigneur, Dangeau nous rend exactement toutes ses revues, les
fourrages de l'arme, le _tous-les-jours_ du camp, comme il faisait
du train de Versailles. Les questions de crmonial et de salut
militaire ne sauraient tre oublies: En arrivant ici (au camp
de Lamsheim), Monseigneur vit toute l'infanterie en bataille sous
une ligne  quatre de hauteur... M. de la Feuille, lieutenant
gnral, qui tait demeur ici pour commander l'infanterie, salua
Monseigneur, de l'pe,  cheval. Monseigneur toutefois, dans
cette campagne, s'il ne fait rien d'extraordinaire, ne manque  rien
d'essentiel: il remplit les devoirs de son mtier, il fait manoeuvrer
son monde. Dans ses diffrentes marches, il tudie le terrain et les
campements, ce qui s'y est fait autrefois de considrable. Il se fait
montrer par le marchal de Lorges les postes qu'occupaient  Sasbach
Montcuculli et Turenne, l'endroit o celui-ci a t frapp 
mort, et l'arbre au pied duquel on le transporta pour y mourir. Mais
au milieu des qualits honntes et rgulires du Dauphin, on
regrette de ne sentir aucune tincelle; il n'a pas le dmon en lui.
Parti le 17 mai de Versailles, il s'en revient  la fin de septembre
sans avoir rencontr ni fait natre d'occasion, sans avoir rien
tent de mmorable. Il rejoint  Fontainebleau la cour, et Dangeau,
qui ne le quitte pas, rentre dans ses eaux.

L'anne suivante se passe mieux. Louis XIV part le 17 mars 1691 pour
se mettre en personne  la tte de son arme de Flandre. On a
ici, en suivant Dangeau pas  pas, une impression bien nette de ce
qu'tait un de ces fameux siges classiques de Louis XIV, solennels,
rguliers, un peu courts  notre gr, toujours srs de rsultat,
pleins d'clat pourtant, de nobles actions, de dangers et de belles
morts. Le roi, ds l'automne dernier, s'tait dit qu'il fallait
frapper un coup. Le bruit se rpand  Versailles, dans les premiers
jours de mars, qu'on va faire un _gros sige_; on ne dit pas encore
de quelle place: sera-ce Mons? sera-ce Namur? Cette anne, ce sera
Mons. Le roi le dclare le mercredi 14  Versailles,  son lever.
Chacun s'empresse d'en tre; nous avons la composition de cette
brillante arme, dont la tte est forme de princes et des plus
beaux noms de noblesse et de guerre. La place est investie par
Bouflers. Vauban, _l'me des siges_, est parti de Valenciennes
pour tre devant Mons  l'arrive du roi. Louvois, cette autre
providence, a tout prpar et a fait dresser de longue main les
instructions, les tudes. Les choses se passent comme on l'avait
prvu et  point nomm. Louis XIV, son fils, son frre n'ont
plus qu' sortir  cheval le matin, et  avoir l'oeil  ce qui
s'excute. On ouvre ce que Vauban appelle le _dispositif_ de la
tranche le samedi 24. Le roi pendant le sige, et malgr la goutte
dont il ressent quelque accs, persiste  monter  cheval et 
aller  la tranche: Il n'a mis pied  terre que vis--vis de
la batterie, raconte Dangeau (27 mars); ensuite il a visit tout le
travail qu'on a fait, et a t aux travaux les plus avancs. Il ne
s'est pas content de cela, et pour mieux voir, il s'est montr
fort  dcouvert; il s'est mme mis fort en colre contre les
courtisans qui l'en voulaient empcher, et a mont sur le parapet de
la tranche, o il a demeur assez longtemps. Il tait ais aux
ennemis de reconnatre son visage, tant il tait prs. M. le Grand
(le grand cuyer), qui tait prs de lui, a t renvers de la
terre du parapet que le canon a perc, et en a t tout couvert
sans en tre bless pourtant. Au retour de cette inspection, Louis
XIV travaille avec ses ministres et tient conseil comme s'il tait
 Versailles. Tout son monde de Versailles est l, mme Racine, le
gentilhomme ordinaire, qui prend ses notes pour l'histoire dont il est
charg et qu'il n'crira pas; on a de lui une lettre intressante
 Boileau, aussi exacte et circonstancie que peut l'tre la
relation de Dangeau lui-mme. L'accident principal du sige est
l'attaque d'un ouvrage  cornes qui dfend la place. Samedi 31
avril.--Vauban a dit au roi que s'il tait press de prendre Mons,
on pouvait ds aujourd'hui se rendre matre de l'ouvrage  cornes;
mais que puisque rien ne pressait, il valait mieux encore attendre un
jour ou deux, et _lui_ sauver du monde. Ce n'est pas le monde qu'on
sauve, c'est du monde qu'on veut sauver  Louis XIV. L'attaque, mme
diffre d'un jour, cota cher pourtant: l'ouvrage  cornes fut
pris d'abord, puis perdu; il fallut revenir  la charge le lendemain.
La plupart des officiers y furent tus ou blesss. Un Courtenay
mousquetaire y fut tu, un descendant lgitime de Louis le Gros et,
 sa manire, un petit-fils de France. Je voyais toute l'attaque
fort  mon aise, crit Racine  Boileau, d'un peu loin  la
vrit; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais
presque tenir ferme tant le coeur me battait  voir tant de braves
gens dans le pril. Le roi,  ce sige de Mons comme l'anne
suivante  celui de Namur, s'offre bien  nous dans l'attitude sinon
hroque, du moins royale, et il satisfait  l'honneur, au courage,
 tous ses devoirs, y compris l'humanit. Jeudi 5 avril.--Le roi,
en faisant le tour des lignes, a pass  l'hpital pour voir si
l'on avait bien soin des blesss et des malades, si les bouillons
taient bons, s'il en mourait beaucoup, et si les chirurgiens
faisaient bien leur devoir. La ville a demand  capituler aprs
seize jours de tranche ouverte: Le roi, dit Dangeau, a donn
ce matin (9 avril)  Vauban 100,000 francs, et l'a pri  dner,
honneur dont il a t plus touch que de l'argent. Il n'avait
jamais eu l'honneur de manger avec le roi. La garnison, compose
d'environ cinq mille hommes, sort de la place le lendemain 10;
Monseigneur assiste au dfil: Le gouverneur salua Monseigneur de
l'pe, et sans mettre pied  terre; il lui dit qu'il tait
bien fch de n'avoir pu tenir plus longtemps, afin de contribuer
davantage  la gloire du roi. Ainsi tout se passait de part et
d'autre en parfait honneur et en courtoisie.

Les campagnes durent peu quand le roi y est. Le roi, son sige fait
et son coup de foudre lanc, revient  temps, cette anne
1691, pour entendre la messe le dimanche de Pques, 15 avril,
 Compigne, et pour faire ses pques le dimanche d'aprs 
Versailles. Les chasses et les jeux recommencent.

C'est l'impression gnrale seulement que je veux donner. Assez
d'autres chercheront dans le Journal de Dangeau tel ou tel fait
particulier; trs-peu de monde aura la patience de le lire d'un bout
 l'autre comme on lit un livre. J'avouerai que cette lecture un peu
prolonge, quand on s'y applique, produit une fatigue et un cassement
de tte par cette succession de faits sans rapport et sans suite qui
font l'effet d'une mascarade. On serait tent, au sortir de l, de
prendre un livre de raisonnement et de logique pour se reposer.
Mais enfin, en poursuivant cette lecture  travers les mille
particularits dont elle se compose, et en faisant la part de la
bienveillance et de l'optimisme de Dangeau, dcid  trouver tout
bien, on arrive  un rsultat qui, selon moi, ne trompe point: on
ressent et l'on respire ce qui est dans l'air  un certain moment. Eh
bien, mme  travers cette guerre immense et laborieuse, les annes
1691, 1692, 1693, sont encore fort belles et continuent de donner une
bien haute ide de Louis XIV. Au milieu de la grandeur, la gaiet
de la cour, la lgret mme survivent et se perptuent, grce
surtout  ces charmantes filles du roi, la princesse de Conti
et madame la Duchesse. Ce n'est plus l'ge des la Vallire, des
Soubise, des Montespan, dansant avec Louis ou autour de Louis
_sous des berceaux de fleurs_; mais c'est encore le beau moment des
promenades des dames sur le canal de Versailles, des collations de
Marly, de Trianon, et les enchantements n'ont point cess. Ils
ne cesseront sensiblement que dans les dernires annes de cette
guerre. Et par cela seul que Dangeau crit jour par jour, ce nous
sera un tmoin de ce changement graduel; il ne sera pas en son
pouvoir de le dissimuler.

Nous sommes encore ici dans les temps qui prcdent la date 
laquelle s'ouvrent les Mmoires de Saint-Simon. Celui-ci ne les
commence, en effet, qu'avec le sige de Namur en 1692, ce qui donne
plus de prix aux faits antrieurs raconts par Dangeau et aux notes
que Saint-Simon y joint, et qui n'ont pas toutes pass en substance
dans son grand ouvrage. La mort soudaine de Louvois au sortir d'un
travail avec Louis XIV (16 juillet 1691) est un des endroits de
Dangeau que Saint-Simon commente le plus; il fait de ce grand Ministre
un admirable portrait, o cependant,  force de vouloir tout
rassembler, il a introduit peut-tre quelques contradictions et des
jugements inconciliables, comme lorsque aprs l'avoir reprsent
si absolu, si entier, il veut qu'il n'ait t bon qu' servir en
second et sous un matre. Il s'y est donn aussi toute carrire
pour le soupon et pour les profondeurs mystrieuses, ayant bien
soin de faire entendre que cette mort subite n'est pas venue au
hasard, et laissant planer l'accusation dans un vague infini. Il
parat croire, d'ailleurs, que si Louvois n'tait pas mort 
propos ce jour-l, les ordres taient donns pour le conduire  la
Bastille. A force d'tre curieux, et souponneux, il y a des moments
o Saint-Simon devient crdule. Restons dans les limites svres
de l'histoire. Louis XIV sentit  la fois qu'il faisait une perte
et qu'il tait dlivr d'une gne. Le roi d'Angleterre lui ayant
envoy faire des compliments sur la mort de Louvois, il rpondit 
celui qui venait de sa part: Monsieur, dites au roi d'Angleterre que
j'ai perdu un bon ministre, mais que ses affaires et les miennes n'en
iront pas plus mal pour cela. Vraies paroles et vrai sentiment de
roi! Louis XIV, dans Lyonne, dans Colbert mme et dans Louvois, a des
ministres et des instruments puissants, mais pas de collgues. On a
fait abus, de nos jours, de ces collgues et de ces matres qu'on a
donns  Louis XIV.

Ce qui est bien sensible chez Dangeau, c'est qu' l'instant o il
perd Louvois, Louis XIV se met en devoir de s'en passer. Son emploi
tant donn un peu pour la forme et par complaisance au jeune M.
de Barbezieux, le roi, qui se fait comme son tuteur et son garant,
s'applique plus que jamais au travail; il devient son propre ministre
 lui-mme:

Vendredi 31 aot (1691),  Marly.--Le roi se promena tout le matin
dans ses jardins; il travailla beaucoup l'aprs-dne, comme il
fait prsentement tous les jours.

Il se met  faire la revue dtaille de ses troupes en ordonnateur
en chef:

Mercredi 7 novembre (1691),  Marly.--Le roi alla le matin sur la
bruyre de Marly, devant la grille, faire la revue de deux compagnies
de ses gardes du corps, celle de Luxembourg et celle de Lorges; il les
vit  cheval et  pied, et homme par homme, et se fit montrer
les gardes qui s'taient distingus au combat de Leuze pour les
rcompenser.

Samedi 17,  Versailles.--Le roi, aprs son dner, fit sur les
terrasses de ses jardins la revue de huit compagnies de son rgiment
des gardes, des quatre qui montent et des quatre qui descendent la
garde. Il en avait dj fait autant dimanche. Il est plus svre
qu'aucun commissaire.

Il va encore  la chasse quand il peut, il s'amuse  tirer, ou 
voir tailler ses arbres; mais le soir, mme quand il y a appartement,
il s'accoutume  n'y point aller. Il finira par passer tous ses soirs
chez madame de Maintenon,  y travailler avec ses ministres. Quelques
passages rapprochs, et qui deviennent aussi frquents chez Dangeau
que l'taient autrefois les articles des jeux et des divertissements,
en diront plus que tout:

Dimanche 6 janvier (1692),  Versailles.--Le soir il y eut
appartement; mais le roi n'y vient plus. M. de Barbezieux est malade
depuis quelques jours, et le roi travaille encore plus qu' son
ordinaire.

Lundi 28,  Versailles.--Le roi ne sortit point de tout le jour,
non plus qu'hier. Il donne beaucoup d'audiences, et travaille tout le
reste du jour; il s'est accoutum  dicter et fait crire  M. de
Barbezieux, sous lui, toutes les lettres importantes qui regardent les
affaires de la guerre.

Mercredi 2 avril,  Versailles.--Le roi et Monseigneur entendirent
les tnbres  la chapelle; ensuite le roi travailla avec ses
ministres. Il n'y a point de journe prsentement o le roi ne
travaille huit ou neuf heures.

Cela se soutient et se rgularise de plus en plus les annes
suivantes, et Dangeau, par des rsums de fin d'anne, prend soin
de constater cette rforme de plus en plus laborieuse de rgime, qui
suit la mort de Louvois. Louis XIV, en un mot,  cette poque o il
allait dater de la cinquantime anne de son rgne (14 mai 1692),
se mettait  l'ouvrage plus que jamais, et  son mtier de roi sans
plus de distraction. S'il y fit des fautes, il ne cesse d'y mriter
l'estime. Il avait cinq grandes armes, sur pied: celle de Flandre,
sous M. de Luxembourg; celle d'Allemagne, sous M. de Lorges; de la
Moselle, sous M. de Bouflers; d'Italie, sous Catinat; de Roussillon,
sous le duc de Noailles; je ne parle pas des flottes, alors si
actives. Il se dcide, pour cette campagne de 1692,  faire encore
quelque gros sige; ce sera celui de Namur.--Jeudi 10 avril,
 Versailles.--Le roi tient conseil de guerre le matin avec M. de
Luxembourg, M. de Barbezieux, Chanlay et Vauban. On fait partir Vauban
incessamment, et on ne doute pas que le roi ne partt bientt si la
saison tait moins retarde. Ce Chanlay dont il est parl, et
que Dangeau, annot par Saint-Simon, nous fait particulirement
connatre, tait de ces seconds indispensables  la guerre, un
officier d'tat-major accompli, parfait  tudier les questions,
les lieux,  dresser des instructions et des mmoires,  juger des
hommes. Louvois l'avait lgu  Louis XIV, qui voulait en faire
un ministre:  quoi la modestie de Chanlay rsista. Ces parties
srieuses et toutes pratiques du rgne de Louis XIV trouvent leur
ouverture et leur claircissement par bien des passages de Dangeau.
On part de Versailles pour le sige de Namur le 10 mai; on arrive
devant la place le lundi 26. Le roi y est pris de goutte; ce qui ne
l'empche pas de tout voir, de donner ordre  tout. La ville se rend
aprs sept ou huit jours de tranche; le chteau tient un peu plus
longtemps. C'est encore un beau sige classique, rgulier, modr,
courtois. Ds le premier jour les dames de qualit s'effrayent de
rester dans la ville; on demande pour elles un passe-port: Le roi
l'a refus; cependant les dames sont sorties et sont venues  une
maison prs de la Sambre. Le roi y a envoy le prince d'Elbeuf. Il
voulait qu'elles retournassent dans la ville; mais elles persistrent
 n'y vouloir point retourner, et apparemment le roi aura la bont
de se relcher; il leur a mme envoy  souper. Et le lendemain
le roi envoie des carrosses  ces dames pour les conduire  une
abbaye voisine. Outre les quarante femmes qui sont sorties du ct
du roi, il y en a eu encore trente, dit Dangeau, qui sont sorties du
ct de M. de Bouflers. Le roi, tout souffrant et peu valide
qu'il est, s'expose suffisamment. A une action, pendant le sige du
chteau, il reste toujours  cheval  une demi-porte de mousquet
de la place, et quelques gens sont blesss fort loin derrire lui.
Valeur et politesse, discipline et humanit, l'impression qui nous
reste de tout cela, sans aller jusqu' l'enthousiasme lyrique de
Boileau, est celle de quelque chose de noble, d'honorable et de bien
royal. Il arrive l,  cette prise de Namur, ce qui est plus d'une
fois arriv  la France dans le temps d'une victoire remporte sur
terre, c'est un dsastre sur mer: on apprend la dfaite de M. de
Tourville  la Hogue. A son retour de Namur  Versailles, et ds
le premier soir, Louis XIV, voit entrer M. de Tourville, qui venait
le saluer. Il lui dit tout haut, ds qu'il l'aperoit: Je suis
trs-content de vous et de toute la marine; nous avons t battus,
mais vous avez acquis de la gloire et pour vous et pour la nation.
Il nous en cote quelques vaisseaux; cela sera rpar l'anne qui
vient, et srement nous battrons les ennemis. Parole encore de
vrai roi, qui n'a ni l'humeur du despote, irrit que les choses lui
rsistent, ni la versatilit du peuple, dont les jugements varient
selon le bon ou le mauvais succs.

Cette anne 1692 nous offre aussi le trs-beau combat de
Steenkerque, livr le 3 aot par le marchal de Luxembourg.
Dangeau, qui dans le premier moment de la nouvelle l'appelle le combat
d'Enghien, nous dit: Samedi 9 aot,  Versailles.--M. le comte de
Luxe arriva ici; il apporta au roi une relation fort ample de M. de
Luxembourg de tout ce qui s'est pass au combat. Le roi nous a dit
qu'il n'avait jamais vu une si belle relation, et qu'il nous la ferait
lire. Les diteurs ont eu l'heureuse ide de nous faire le mme
plaisir que Louis XIV  ses courtisans, c'est--dire de nous donner
le texte mme de la relation de M. de Luxembourg, conserve au
dpt de la guerre, et de laquelle s'taient amplement servis les
historiens militaires du rgne; mais dans sa premire forme et
dans son tour direct, elle a quelque chose de vif, de spirituel, de
brillant et de poli qui justifie bien l'loge de Louis XIV, et qui en
fait de tout point une page des plus franaises.

L'admiration de Dangeau est communicative, va-t-on me dire; prenez
garde d'y trop donner. Je rends ce que j'prouve en ces bons
endroits, comme encore on me laissera citer ce mot de Louis XIV;
conserv par Dangeau, lorsque deux ans aprs environ le vainqueur
de Steenkerque et de Neerwinden, Luxembourg, se meurt: Vendredi 31
dcembre 1694,  Versailles.--M. de Luxembourg  cinq heures du
matin s'est trouv mal, et sa maladie commence si violemment que les
mdecins _le_ dsesprent. Le roi en parat fort touch, et a
dit ce soir  M. mon frre: Si nous sommes assez malheureux pour
perdre ce pauvre homme-l, celui qui en porterait la nouvelle au
prince d'Orange serait bien reu. Et ensuite il a dit  M. Fagon,
son premier mdecin: Faites, monsieur, pour M. de Luxembourg tout
ce que vous feriez pour moi-mme si j'tais dans l'tat o il
est.

Louis XIV n'offre pas d'abord des trsors  celui qui sauvera M.
de Luxembourg; il dit ce simple mot humain: _Faites comme pour
moi-mme_. Ce sont l de rares moments dans sa vie de roi trop
asiatique et trop idoltr: il n'est que plus juste d'en tenir
compte.

La campagne de 1692 fut la dernire de Louis XIV qui mrite ce
nom; car celle de l'anne suivante ne parut qu'un voyage brusquement
interrompu. Parti de Versailles le 18 mai 1693 pour l'arme de
Flandre, Louis XIV, plus lent qu' l'ordinaire, n'ayant rien arrt
de prcis et s'tant trouv pendant quelques jours malade au
Quesnoy, fait mine de s'avancer du ct de Lige; puis tout d'un
coup, le 9 juin, au camp de Gembloux, il dclare qu'il s'en retourne
 Versailles. Cette rsolution soudaine tonna beaucoup. Le roi
ne se montrait pas en cela fidle  son principe, qui tait de
ne point s'en retourner sans avoir fait quelque chose. Il renonce
dsormais  tre gnral et  aller de sa personne  la guerre.
Jusque-l, quand il l'avait fait, 'avait t trs-honorablement,
bien que toujours dans son rle de roi. Il ne cherchait point les
prils, mais aussi il ne les vitait pas. Dangeau, pas plus en
cette dernire occasion qu'en aucune autre, ne se permet le moindre
commentaire: mais, ce qu'il y a d'un peu lourd ou de peu svelte
jusque dans la force et la grandeur de Louis XIV, parat bien dans
le dtail journalier de sa relation. Cet appesantissement en partie
physique qui augmentait avec l'ge, cet enchanement aux habitudes,
ce besoin d'avoir toujours autour de soi une grosse cour, finirent par
retenir le monarque  Versailles et dans ses maisons.

Si l'espace me le permettait, j'aurais  noter, dans le tome Ve,
les teintes plus sombres qui se laissent apercevoir  travers
l'uniformit officielle et l'impassibilit souriante de Dangeau.
Ainsi on ne joue plus tant  la cour; la sant du roi se drange
plus souvent; quoique  chaque indisposition Dangeau prenne soin de
nous rassurer. Les gouttes, les fivres, aides des mdecines de
prcaution dont Fagon abuse, tournent en habitude chez Louis XIV,
malgr son fonds d'excellente constitution. En mme temps les
impts augmentent; les capitations ne rendent qu'avec lenteur. Le
roi, qui a retranch une moiti sur les trennes de ses enfants
(1694) et deux cents chevaux de son curie, cherche  tendre ses
conomies sur tout ce qui est dpenses de luxe, et sur les courriers
que les gnraux multipliaient sans ncessit pour la moindre
affaire, et sur les Gobelins dont on a congdi tous les ouvriers.
On ne paye plus l'Acadmie des sciences, ni la petite Acadmie que
M. Bignon avait fait tablir pour la description des arts, celle
qui est devenue l'Acadmie des inscriptions. Mme au travers du
Dangeau, cela s'entend, tout crie misre. Des dsertions, des
rvoltes dans les troupes se font sentir. Les nouvelles leves
d'hommes sont de plus en plus difficiles, et d'odieux recruteurs
y emploient la violence  l'insu du roi. Il est temps, c'est
l'impression qu'on a, que la paix se fasse, et que le trait de
Ryswyck arrive pour procurer  la France un intervalle de repos qui,
malheureusement, ne sera pas assez long.

Les anecdotes, les portraits et croquis qu'on pourrait extraire de
ces derniers volumes seraient sans fin, et Saint-Simon se greffant sur
Dangeau produit des fruits qui ont une saveur tout  fait neuve.
J'ai remarqu plus d'une jolie anecdote, une entre autres, toute
littraire, qui montre que ce n'est pas seulement de nos jours que
l'ironie s'est glisse sous un air d'loge dans le discours d'un
directeur de l'Acadmie franaise recevant un nouveau confrre.

FIN.




TABLE.

  I.--L'dition                                   5
  II.--Le sicle                                  9
  III.--L'homme                                   27
  IV.--L'crivain                                 47
  Annotations indites de Saint-Simon au
  _Journal de Dangeau_                            64
  Analyse du _Journal de Dangeau_                 97

FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Saint-Simon
by Louis de Rouvroy Saint-Simon

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON ***

***** This file should be named 17044-8.txt or 17044-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/7/0/4/17044/

Produced by Gallica - Bibliothque Nationale de France,
Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed
Proofreading Team.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
