The Project Gutenberg EBook of Journal des Goncourt (Deuxime srie,
premier volume), by Edmond de Goncourt

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Title: Journal des Goncourt (Deuxime srie, premier volume)
       Mmoires de la vie littraire

Author: Edmond de Goncourt

Release Date: December 6, 2005 [EBook #17238]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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JOURNAL DES GONCOURT

--MMOIRES DE LA VIE LITTRAIRE--


DEUXIME SRIE

PREMIER VOLUME
1870-1871


PARIS, BIBLIOTHQUE CHARPENTIER, 11, RUE DE GRENELLE.

SIXIME MILLE

1890

       *       *       *       *       *

PRFACE


La vrit, que personne ne veut ou n'ose dire, je cherche, de mon vivant,
 la dire un rien, en attendant que, vingt ans aprs ma mort, ce journal
la dise tout entire.

Voici donc un premier volume d'une seconde srie du JOURNAL DES GONCOURT
(1870-1890) racontant le Sige et la Commune. Il sera suivi, si Dieu me
prte vie, de deux autres.

EDMOND DE GONCOURT.

Auteuil, juin 1890.




JOURNAL DES GONCOURT




ANNE 1870


_Dimanche 26 juin_[1].--Bar-sur-Seine. Les endroits, o il y a de ma
vie d'autrefois, ne me parlent plus, ne me disent plus rien de neuf
aujourd'hui,--ils ne font que me faire ressouvenir.

[Note 1: Mon frre tait mort  Auteuil, le 20 juin.]

Dans cette maison, o nous avons t toujours deux, par moments, je me
surprends  penser  lui, ainsi que s'il tait vivant, ou du moins
j'oublie qu'il est mort; et il y a certains coups de sonnette, qui me
remuent sur ma chaise, comme si la sonnette tait agite par les retours
hts de Jules, jetant, ds la porte,  la domestique: O est Edmond?

       *       *       *       *       *

_Jeudi 30 juin_.--Je suis si malheureux, qu'il y a comme une motion de la
sensibilit de la femme autour de moi. L'aimable lettre que celle de
Mme***... et l'ineffable tendresse qu'elle m'apporte  travers la personne
de Jsus-Christ.

J'ai un souvenir que je ne peux chasser. J'avais un moment imagin de le
faire jouer au billard. Je voulais le distraire, et ne faisais que le
supplicier. Un jour, o la souffrance sans doute l'empchait de
s'appliquer, et qu'il ne faisait que _queuter_, je lui donnai un petit
coup de queue sur les doigts: Comme tu es brutal avec moi! me dit-il.
Oh! la note  la fois douce et triste de ce reproche, je l'ai toujours
dans l'oreille.

       *       *       *       *       *

_3 juillet_.--Un rcit de guerre. Le capitaine de vaisseau Bourbonne
contait, hier, que dans une batterie de Sbastopol, un canon ayant une
roue qui tournait mal, par suite du recul de la pice  chaque tir, il
avait command  un soldat de marine qui desservait la pice, de graisser
la roue. Il n'y avait pas de graisse l, il fallait en aller chercher. Le
soldat de marine, sans dire un mot, s'empara d'une hache, fendit le crne
d'un mort encore chaud, prit sa cervelle dans ses mains, et plaqua
simplement la cervelle du mort sur le moyeu de la roue.

       *       *       *       *       *

_10 juillet_.--Nous allons  Juilly pour une adjudication, et nous dnons
chez le cur.

Un logis de cur joliment documentaire.

Une petite cour resserre par un bcher, aux bches disparaissant sous les
porte-bougies et les dais en feuilles de chne artificielles, qui servent
aux grandes crmonies de l'glise. Une salle  manger, o se voient la
lithographie de l'Assomption de Murillo, des vases  fleurs, tout casss,
vieux rebuts de l'autel, une cafetire en plaqu, don des paroissiens. Un
cabinet de travail, entour de planches peintes en noir, charges de
_gradus_ de collge, de livres de thologie poudreux, avec, sur une chaise,
un tableau de mathmatique, avec, au mur, une chronologie: une grande
image, o du sein d'une femme sort un arbre, dont les rameaux portent, au
milieu de guirlandes de lauriers, les mdaillons des rois de France,--le
tout encadr dans une bande d'toffe  losanges rouges et blancs.

La chambre  coucher a des rideaux de cotonnade jaune, d'affreux rideaux
_oeillet d'Inde_. Il se trouve dans un coin un orgue mlodium; une
lithographie colorie de la Vierge  la chaise remplace la glace; sur
une table est pose la calotte du cur, entre des petits morceaux de
papier bleu, des toiles d'argent, des paquets de ficelle rose, et sur la
table de nuit, sont ouverts les CHANTS DE MARIE avec la musique de l'abb
Lambilotte.

Un pauvre logis qui sent la misre, la saintet, l'humidit, la maladie,
et dont toute la joie est le bondissement ml au jappement d'un chien, de
la race des chiens de conducteur de diligence, baptis _Paturot_ par le
cur.

L dedans, tombe gras et fleuri, le snateur Maupas, en jaquette  petites
raies bleues, culott de blanc, gutr de ventre de biche, un vrai
snateur d'opra-comique, qui a l'amabilit de pacotille des gens
officiels de tous les gouvernements.

       *       *       *       *       *

_14 juillet_.--J'ai mis en vente la maison o il est mort, et dans
laquelle je ne veux pas rentrer. Aujourd'hui j'ai reu de trs convenables
propositions de location pour six ans. Eh bien! c'est illogique et
draisonnable, ces propositions me jettent dans une profonde tristesse.
Oui, cette maison, o j'ai tant souffert, j'y suis attach par un lien que
je ne souponnais pas.

       *       *       *       *       *

_18 juillet_.--Je ne suis pas malade, mais mon corps ne veut ni marcher ni
agir, il a horreur de tout mouvement, et serait heureux d'une immobilit
de fakir; avec cela, j'prouve  l'tat continu, au creux de l'estomac, ce
sentiment nerveux du vide que donnent les profondes motions, et que fait
plus douloureux encore l'anxit de cette grande guerre qui va s'ouvrir.

       *       *       *       *       *

_Samedi 23 juillet_.--Je voudrais rver de lui; ma pense, toute la
journe occupe de lui, l'espre la nuit, appelle, sollicite sa douce
rsurrection dans la trompeuse ralit du songe. Mais, j'ai beau l'voquer,
les nuits sont vides de lui, de son souvenir, de son image.

Je n'ai de coeur  rien, de courage  rien. Mon jeune cousin Labille, que
dans son enfance sa destination  la marine a fait familirement appeler
_Marin_, voulait m'entraner avec lui  la frontire; j'ai hsit... J'ai
pu louer ma maison, je ne me suis pas dcid... La force qui fait prendre
une rsolution, je ne l'ai plus.

       *       *       *       *       *

_27 juillet_.--J'ai rv cette nuit de Jules, pour la premire fois. Il
tait comme je le suis, en grand deuil de lui--et il tait avec moi. Nous
marchions dans une rue, ayant une vague ressemblance avec la rue Richelieu,
et j'avais le sentiment que nous portions une pice chez un directeur de
thtre quelconque. En chemin, nous rencontrions des amis, parmi lesquels
se trouvait Thophile Gautier. Le premier mouvement des uns et des autres
tait de venir me faire un compliment de condolance, tout  coup
interrompu par la vue inattendue de mon frre, qui, selon son habitude,
marchait dans mon rve, derrire moi... Et j'tais dans un doute dchirant,
entre la certitude de sa vie, affirme par sa prsence  ct de moi, et
la certitude de sa mort, que me rappelait, dans le moment, le souvenir
trs net de lettres de faire part de son dcs, encore tales sur le
billard.

Il est ici une ruelle qui n'a pas plus de deux pieds de largeur. Dans
cette ruelle se rencontre une mauvaise petite maison. Cette maison a une
fentre sans rideaux, o,  travers la vitre, on voit une tte d'Antinos
en pltre, et un chandelier reprsentant un gendarme en carton-pierre
colori, avec une chandelle fiche dans la tte.

Sur la porte un morceau de papier porte, crit  la main: _Pour les petits
voyageurs_ MADAME BONDIEU.

       *       *       *       *       *

_30 juillet_.--Dans cette ville, dans cette maison, o depuis vingt-deux
ans, nous venions tous les ans, tous les deux, chaque pas remue du pass
qui fait lever des souvenirs.

'a t notre refuge aprs la mort de notre mre, notre refuge aprs la
mort de la vieille Rose, 'a t le lieu de nos vacances de chaque t,
aprs le travail de l'hiver, aprs le volume publi au printemps. Dans les
sentiers odorants de lavande, ctoyant la Seine, sur les _rapides_ de la
rivire, franchis avec les grandes perches, nous composions ensemble les
descriptions de CHARLES DEMAILLY. Dans l'glise, nous dessinions ensemble
le vitrail reprsentant la moyennageuse Promenade du Boeuf gras. L,
dans la vine, est l'endroit o nous avons appris la mort de notre cher
Gavarni. Sur ce lit, qui est rest tel qu'il tait, quand Jules couchait 
ct de moi, a t jete, au grand matin, la lettre de Thierry, qui nous
pressait de revenir, pour mettre HENRIETTE MARCHAL en rptition.

Et remontant au bout, tout au bout de ces annes, c'est de cette porte que
je nous vois sortir, en blouse blanche, le sac au dos, pour notre voyage
de France, en 1849, lui avec sa mine si jolie, si rose, si imberbe, qu'il
passait, dans les villages que nous traversions, pour une femme que
j'avais enleve.

       *       *       *       *       *

_5 aot_.--Auteuil. Des journes  aller,  venir dans cette maison, comme
une me en peine. C'est bien le mot.

       *       *       *       *       *

_Samedi 6 aot_.--Du cabinet des Estampes de la Bibliothque, je vois des
gens courir dans la rue Vivienne. Instinctivement je repousse le volume
d'images, et dehors aussitt, je me mets  courir derrire ceux qui
courent.

A la Bourse, du haut en bas, ce ne sont que des ttes nues, chapeau en
l'air, et dans toutes les bouches une formidable Marseillaise, dont les
rafales assourdissantes teignent  l'intrieur le bourdonnement de la
_corbeille_. Jamais je n'ai vu un enthousiasme pareil. On marche  travers
des hommes ples d'motion, des bambins sautillants, des femmes aux gestes
griss. Capoul chante cette Marseillaise sur le haut d'un omnibus, place
de la Bourse, et sur le boulevard, Marie Sasse la chante debout dans sa
voiture, sa voiture presque souleve par le dlire d'un peuple.

Mais la dpche qui annonce la dfaite du prince de Prusse, et la prise de
25000 prisonniers, cette dpche, dit-on, affiche dans l'intrieur de la
Bourse, cette dpche, que me dclarent avoir lue des gens, au milieu
desquels je la cherche dans l'intrieur, cette dpche que--dans une
trange hallucination--des gens croient voir, en me faisant d'un doigt
indicateur: Tenez, la voil, l!... et me montrant au fond un mur o il
n'y a rien,--cette affiche, je ne peux la dcouvrir, la cherchant et la
recherchant dans tous les coins de la Bourse.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 7 aot_.--Un silence effrayant sur le boulevard. Pas une voiture
qui roule, dans la villa pas un cri qui annonce de la joie d'enfant, et 
l'horizon un Paris, o le bruit semble mort.

       *       *       *       *       *

_Lundi 8 aot_.--Je sens moins ma solitude, en ces grandes foules
motionnes, et je m'y trane toute la journe, fatigu  ne plus pouvoir
aller, mais marchant toujours mcaniquement.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 10 aot_.--Toute la journe, je vis dans la douloureuse motion
de la grande bataille, qui va dcider des destines de la France.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 14 aot_.--Triste de la mort de mon frre, triste du sort de la
patrie, je ne puis tenir chez moi, j'ai besoin de dner dans une maison
amie, et je vais un peu  l'aventure, demander  dner chez Charles Edmond.

Je trouve dans la maison de Bellevue, prts  se mettre  table, Berthelot
et Nubar Pacha, un Europen, auquel le long sjour en gypte a donn comme
une conformation de tte orientale, et dans le masque fin et diplomatique
duquel le rire montre quelquefois les dents blanches d'un sauvage. On
cause de nos revers, et Berthelot, que notre humiliation vis--vis de
l'Europe a rendu malade et loquent, vritablement loquent, parle,
avec une voix teinte, de l'impritie gnrale, du favoritisme, de la
diminution des hommes par le pouvoir personnel.

Nubar Pacha, lui, nous entretient de l'impitoyabilit du gouvernement avec
les faibles. Il dit les larmes, les vraies larmes qu'il a verses 
trente-neuf ans,  la suite d'une entrevue avec notre ministre des
Affaires trangres,  propos des exigences de la France, exigences,
affirme-t-il, qui ont fait toute la dette de l'Egypte.

Puis il interroge Berthelot sur la race gyptienne, et il lui demande de
quelle maldiction elle est frappe? Pourquoi elle n'est pas perfectible?
Pourquoi les fils de fellahs sont infrieurs aux fellahs? Pourquoi le
jeune gyptien, qui apprend avec plus de rapidit que le jeune Europen,
est arrt,  quatorze ans, dans son dveloppement intellectuel? Pourquoi,
dans tous les gyptiens de talent qu'il a tudis de prs, depuis le
gouvernement de Mehemet-Ali, il a toujours remarqu chez eux, l'absence de
l'_esprit juste_!

En chemin, dans le galop de sa rapide voiture, courant chercher  Paris
des nouvelles, des renseignements, Nubar me raconte qu'en Abyssinie, quand
un meurtre a t commis, la famille de l'assassin passe sept jours et
sept nuits  remplir de maldictions les entours de la maison du
meurtrier. Il est bien rare, ajoute-t-il, que le meurtrier ne finisse pas
misrablement: Pour moi, c'est le concert de maldictions qui s'est lev
aprs le 2 dcembre, qui a son effet aujourd'hui!

       *       *       *       *       *

_Lundi 15 aot_.--Huit heures. A l'heure de la nuit tombante,  l'heure de
la _fumerie_ et de la formation rveuse des ides, n'avoir plus  ct de
moi, dans la pnombre du crpuscule, sa pense originale, sa parole si
joliment paradoxale, oui, c'est l'heure o je me sens le plus seul.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 19 aot_.--L'motion de ces huit jours a donn  la population
parisienne la figure d'un malade. On voit sur ces faces jaunes, tirailles,
crispes, tous les hauts et les bas de l'esprance, par lesquels les
nerfs de Paris ont pass, depuis le 6 aot.

Je suis frapp, en lisant les lettres du paysagiste Thodore Rousseau, du
ct sophiste, rhteur, du ct alambiqu, qu'il y a dans toutes les
grandes intelligences du dessin et de la peinture,  commencer par Gavarni,
 finir par Rousseau.

       *       *       *       *       *

_21 aot_.--Au bois de Boulogne. A voir sous la cogne tomber ces grands
arbres, avec des vacillements de blesss  mort,  voir l, o c'tait un
rideau de verdure, ce champ de pieux aigus, luisant blanc, cette herse
sinistre, il vous monte de la haine au coeur pour ces Prussiens, qui sont
cause de ces assassinats de la nature.

Je reviens, tous les soirs, en chemin de fer, avec un vieillard dont je ne
connais pas le nom, un vieillard intelligent et bavard, qui semble avoir
vcu dans tous les mondes, et en possder la chronique secrte. Il parlait
hier de l'Empereur, et racontait son mariage au compartiment, dans lequel
j'tais. L'anecdote, prtendait-il, lui avait t conte par Morny, qui
disait la tenir de la bouche de l'Empereur. Un jour, l'Empereur demandait
 Mlle de Montijo, avec une certaine insistance, et faisant appel  sa
parole, comme on en appellerait  l'honneur d'un homme, lui demandait si
elle avait jamais eu un attachement srieux? Mlle de Montijo aurait
rpondu: Je vous tromperais, Sire, si je ne vous avouais pas que mon
coeur a parl, et mme plusieurs fois, mais ce que je puis vous assurer,
c'est que je suis toujours Mlle de Montijo! Sur cette affirmation,
l'Empereur lui disait: Eh bien, mademoiselle, vous serez impratrice!

Saint-Victor me disait ces jours-ci,--et il est tout l:--Quel temps, o
l'on ne peut plus lire un livre!

       *       *       *       *       *

_22 aot_.--Je vais voir Thophile Gautier, qui pleure avec moi, la maison
qu'il a arrange, l'_angulus ridens_ et artistique de sa vieillesse.

Sur les boulevards, tous,--hommes et femmes,--interrogent de l'oeil la
figure qui passe, tendent l'oreille  la bouche qui parle, inquiets,
anxieux, effars.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 aot_.--Je trouve,  la gare du chemin de fer de Saint-Lazare,
un groupe d'une vingtaine de zouaves, dbris d'un bataillon qui a donn
sous Mac-Mahon. Rien n'est beau, rien n'a du style, rien n'est sculptural,
rien n'est pictural comme ces reints d'une bataille. Ils portent sur eux
une lassitude en rien comparable  aucune lassitude, et leurs uniformes
sont uss, dteints, dlavs, ainsi que s'ils avaient bu le soleil et la
pluie d'annes entires.

Ce soir, chez Brbant, on se met  la fentre, attirs par les
acclamations de la foule sur le passage d'un rgiment qui part. Renan s'en
retire vite, avec un mouvement de mpris, et cette parole: Dans tout cela,
il n'y a pas un homme capable d'un acte de vertu!

Comment, d'un acte de vertu? lui crie-t-on, ce n'est pas un acte de vertu,
l'acte de dvouement qui fait donner leur vie  ces privs de gloire, 
ces innomms,  ces anonymes de la mort!

       *       *       *       *       *

_25 aot_.--Je regarde cette maison bourre de livres, de gravures, de
dessins, d'objets d'art, qui feront des trous dans l'histoire de l'art de
l'Ecole franaise, si tout cela brle,--et ces choses, mes amours
d'autrefois,--je n'ai pas l'nergique dsir de les sauver.

       *       *       *       *       *

_26 aot_.--Au chemin de fer de l'Est. Au milieu de caisses, de paniers,
de paquets de vieux linge, de corbillons, de bouteilles, de matelas,
d'dredons, lis ensemble avec de grosses cordes, maintenant un peu
l'assemblage branlant et dgringolant de toutes ces choses disparates, les
yeux vifs de petits paysans, enfouis, cals, dans les trous et les
interstices. Et devant, avec un chien de chasse sur ses pieds, et une
bquille pose  ct d'elle, une vieille lorraine, en bonnet brun piqu,
qui tire de temps en temps, d'un cabas, le raisin noir de la vigne de
l-bas, qu'elle passe  ses petits-enfants.

       *       *       *       *       *

_Samedi 27 aot_.--Zola vient djeuner chez moi.

Il m'entretient d'une srie de romans qu'il veut faire, d'une pope en
dix volumes, de l'histoire naturelle et sociale d'une famille, qu'il a
l'ambition de tenter, avec l'exposition des tempraments, des caractres,
des vices, des vertus, dvelopps par les milieux, et diffrencis, comme
les parties d'un jardin, o il y a de l'ombre ici, du soleil l.

Il me dit: aprs les analyses des infiniment petits du sentiment, comme
cette analyse a t excute par Flaubert, dans MADAME BOVARY, aprs
l'analyse des choses artistiques, plastiques et nerveuses, ainsi que vous
l'avez faite, aprs ces _oeuvres-bijoux_, ces volumes cisels, il n'y a
plus de place pour les jeunes; plus rien  faire; plus  constituer, 
construire un personnage, une figure: ce n'est que par la quantit des
volumes, la puissance de la cration, qu'on peut parler au public.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 28 aot_.--Dans le bois de Boulogne, l, o on n'avait gure vu
que de la soie ou du drap riche, entre le vert des arbres, j'aperois un
grand morceau de blouse bleue: le dos d'un berger, prs d'une petite
colonne de fume blanchtre, et tout autour de lui des moutons broutant, 
dfaut d'herbe, le feuillage de fascines oublies. Partout des moutons, et
dans le creux d'un sentier, couch sur le ct, un blier mort, la tte
aux cornes recourbes, toute aplatie, et d'o suinte un peu d'eau
sanguinolente, largissant, petit  petit, une tache rouge dans le
sable--tte que flaire, comme dans un baiser, toute brebis qui passe.

En les alles des calches, des grands boeufs hagards et dsorients
vaguent par troupes. Un moment c'est un affolement. Par toutes les perces,
par tous les trous de la feuille, l'on entrevoit un troupeau de cent
mille btes perdues, se ruer vers une porte, une sortie, une ouverture,
semblable  l'avalanche d'un fougueux dessin de Bnedette Castiglione.

Et la mare d'Auteuil est  moiti tarie par les bestiaux, buvant
agenouills, parmi ses roseaux.

       *       *       *       *       *

_30 aot_.--Du haut de l'omnibus d'Auteuil, en la descente du Trocadro,
j'aperois, sur la grande tendue grise du Champ-de-Mars, dans de la
clart ensoleille, un fourmillement de petits points rouges, de petits
points bleus: des lignards.

Je dgringole, et me voici au milieu des faisceaux brillants, au milieu
des petites cuisines, o bout la marmite de fer-blanc sur des trous de
feu, au milieu des toilettes en plein air que font des manches de chemises
d'un si beau blanc rouill, au milieu des tentes, au triangle d'ombre,
dans lequel s'aperoit, prs de sa gourde, la tte tanne d'un fantassin
dans de la paille. Des soldats emplissent leurs bidons aux bouteilles,
promenes par un marchand de vin sur une voiture  bras, d'autres
embrassent une marchande de pommes vertes, qui rit... Je me promne dans
ce mouvement, cette animation, cette gaiet du soldat franais prt 
partir pour la mort, quand la voix casse d'un vieux petit bonhomme
bancroche et hoffmannesque jette ce cri: Des plumes, du papier 
lettres! Un cri pouss sur une note trange et qu'on dirait un _memento_
funbre, une espce d'avis discrtement formul, mais voulant dire:
Messieurs les militaires, si on songeait un peu  son testament?

       *       *       *       *       *

_31 aot_.--Ce matin, au point du jour, commence la dmolition des maisons
de la zone militaire, au milieu du dfil des dmnagements de la banlieue,
qui ressemble  la migration d'un ancien peuple. Des coins tranges de
maisons  moiti dmolies, avec des restants de mobiliers htroclites:
ainsi une boutique de coiffeur, dont la faade bante montre, oublie, la
chaise curule, o les blanchisseurs se faisaient faire la barbe, le
dimanche.

       *       *       *       *       *

_2 septembre_.--J'accroche, au sortir du Louvre, Chennevires qui me dit
partir demain pour Brest, afin d'escorter le troisime convoi des tableaux
du Louvre, qu'on a enlevs des cadres, qu'on a rouls, et qu'on envoie,
pour les sauver des Prussiens, dans l'arsenal ou le bagne de Brest. Il me
peint le triste et humiliant spectacle de cet emballage, et Reiset,
pleurant  chaudes larmes, devant La Belle Jardinire au fond de sa
caisse, ainsi que devant un mort chri, tout prs d'tre clou dans le
cercueil.

Le soir, aprs dner, nous allons au chemin de fer de la rue d'Enfer, et
je vois les dix-sept caisses, contenant l'Antiope, les plus beaux
Vnitiens, etc.;--ces tableaux qui se croyaient attachs aux murs du
Louvre pour l'ternit, et qui ne sont plus que des colis, protgs
seulement contre les aventures de dplacement, par le mot: _Fragile_.

       *       *       *       *       *

_3 septembre_.--Ce n'est pas vivre, que de vivre dans ce grand et
effrayant inconnu, qui vous entoure et vous treint.

... Quel aspect que celui de Paris, ce soir, sous le coup de la nouvelle
de la dfaite de Mac-Mahon et de la captivit de l'Empereur! Qui pourra
peindre l'abattement des visages, les alles et venues des pas
inconscients battant l'asphalte au hasard, le noir de la foule aux
alentours des mairies, l'assaut des kiosques, la triple ligne de liseurs
de journaux devant tout bec de gaz, les _ parte_ anxieux des concierges
et des boutiquiers, sur le pas des portes--et dessus les chaises des
arrire-boutiques, les poses ananties des femmes, qu'on entrevoit seules,
et sans leurs hommes...

Puis la clameur grondante de la multitude, en qui succde la colre  la
stupfaction, et des bandes parcourant le boulevard en criant: _La
dchance! Vive Trochu!_ Enfin le spectacle tumultueux et dsordonn
d'une nation, rsolue  se sauver par l'_impossible_ des poques
rvolutionnaires.

       *       *       *       *       *

_4 septembre_.--Ici, ce matin, sous un ciel gris qui rend tout triste, un
silence de la terre, qui fait peur.

Vers les quatre heures, voici l'aspect extrieur de la Chambre. Se
dtachant du gristre de la faade, au-devant et autour des colonnes, sur
les marches de l'escalier, le tassement d'une multitude, d'un monde
d'hommes, o les blouses font des taches blanches et bleues dans le noir
du drap, d'hommes, dont la plupart ont des branchages  la main, ou des
bouquets de feuilles vertes, attachs  leurs chapeaux noirs.

Soudain, une main se lve au-dessus de toutes les ttes, et crit sur une
colonne, en grandes lettres rouges, la liste des membres du gouvernement
provisoire, pendant qu'en mme temps apparat, charbonn sur une autre
colonne: _La Rpublique est proclame_. Alors des acclamations, des cris,
des chapeaux en l'air, des gens escaladant les pidestaux des statues, un
homme en blouse se mettant tranquillement  fumer sa pipe, sur les genoux
de pierre du chancelier de L'Hpital, et des grappes de femmes se tenant
appendues  la grille, qui fait face au pont de la Concorde.

Partout on entend, autour de soi, des gens s'abordant avec cette parole:
a y est! et au haut du fronton, un homme enlve au drapeau tricolore
son bleu et son blanc, et ne laisse flotter que le rouge.

A la terrasse donnant sur le quai d'Orsay, les lignards offrent,
par-dessus le parapet, aux femmes qui se les arrachent, des rameaux verts.

A la grille des Tuileries, prs du grand bassin, les N dors, sont
dissimuls sous de vieux journaux, et des couronnes d'immortelles pendent
 la place des aigles absentes.

A la grande porte du palais, je vois crit,  la craie, sur les deux
tablettes de marbre noir: _A la garde des citoyens_. D'un ct est grimp
un mobile, son mouchoir encadrant sa tte  l'arabe sous son kpi, de
l'autre ct un jeune soldat de ligne tend son shako  la foule: _Pour les
blesss de l'arme franaise_. Et des hommes en blouse blanche, d'un bras
entourant les colonnes du pristyle, et une main appuye sur un fusil,
vocifrent: _Entre libre du bazar_, pendant que la foule fait irruption,
et qu'une immense clameur s'engouffre dans l'escalier du palais envahi.

Sur les bancs, contre les cuisines, des femmes sont assises, une cocarde
pique dans les cheveux, et une jeune mre allaite tranquillement un tout
petit enfant, dans ses langes blancs.

Le long de la rue de Rivoli, on lit sur la vieillesse noirtre de la
pierre: _Logement  louer_, et des affiches crites  la main portent:
_Mort aux voleurs. Respect  la proprit_.

Trottoirs, chausses, tout est plein, tout est couvert d'hommes et de
femmes, semblant s'tre rpandus de leur _chez soi_, sur le pav; un jour
de fte de la grande ville, oui, un million d'tres qui paraissent avoir
oubli que les Prussiens sont  trois ou quatre marches de Paris, et qui,
dans la journe chaude et grisante, vont  l'aventure, pousss par la
curiosit fivreuse du grand drame historique qui se joue.

Et c'est, tout le long de la rue de Rivoli, des passages de troupes
chantant la Marseillaise. Rien ne manque  la journe, pas mme les
chienlits des rvolutions, et une voiture dcouverte charrie, porteurs de
grands drapeaux, des hommes  barbiches et  oeillets rouges, au milieu
desquels un turco saol embrasse une femme ivre.

Il est cinq heures  l'Htel de Ville. Le monument de la cit libre, les
pieds dans l'ombre, rayonne en haut d'un soleil qui fait aveuglant
l'horloge. Aux fentres du premier tage, des blouses et des redingotes
s'tagent jusqu'aux meneaux suprieurs: le premier rang, assis les jambes
pendantes en dehors de l'difice, et semblable  un gigantesque paradis de
titis, dans un dcor de la Renaissance.

La place fourmille de monde. Des voitures, o se hissent des curieux,
stationnent arrtes, des gamins sont accrochs  des candlabres, et de
toute cette agglomration de cratures enfivres, monte une sourde
rumeur.

De temps en temps, tombent des fentres de petits papiers, que la foule
ramasse et rejette, en l'air, et qui font au-dessus des ttes, comme une
giboule de flocons de neige. Les chiffonniers vont faire leur beurre!
dit un homme du peuple, de ces papiers: les bulletins du plbiscite du
8 mai, portant les _oui_, imprims d'avance.

De temps en temps, des figures de l'extrme gauche, qu'on nomme  ct de
moi, viennent cueillir les vivats de la foule, et Rochefort montrant, une
minute, sous sa tignasse rvolte, sa figure nerveuse, est acclam comme
le futur sauveur de la France.

En revenant par la rue Saint-Honor, on marche, par les trottoirs, sur des
morceaux de pltre dor, qui taient, il y a deux heures, les cussons aux
armes impriales de fournisseurs de la ci-devant Majest, et l'on
rencontre des bandes o, tte nue, des hommes chauves, cherchent 
exprimer, avec des gestes pileptiques, ce que ne peut plus crier leur
voix enroue, leur gosier aphone.

Je ne sais pas, mais je n'ai pas confiance, il ne me parat pas retrouver
dans cette plbe braillarde les premiers bonshommes de l'ancienne
Marseillaise: a me semble simplement des voyous d'ge, en joie et en
esbaudissement, des voyous sceptiques, faisant de la casse politique, et
n'ayant rien, sous la mamelle gauche, pour les grands sacrifices  la
patrie.

... Oui, la Rpublique! Dans ces circonstances, je crois qu'il n'y a que
la Rpublique pour nous sauver, mais une Rpublique, o on aurait en haut
un Gambetta pour la couleur, et o on appellerait les vraies et rares
capacits du pays, et non une Rpublique, compose presque exclusivement
de tous les mdiocrates et de toutes les ganaches, vieilles et jeunes, de
l'extrme gauche.

... Ce soir, les bouquetires ne vendent plus, sur toute la ligne des
boulevards, que des oeillets rouges.

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 septembre_.--Au dner de Brbant, je trouve Renan, assis tout
seul,  la grande table du salon rouge, et lisant un journal, avec des
mouvements de bras dsesprs.

Arrive Saint-Victor, qui se laisse tomber sur une chaise, et s'exclame,
comme sous le coup d'une vision terrifiante: L'_Apocalypse... les chevaux
ples!_

Nefftzer, du Mesnil, Berthelot, etc., etc., se succdent, et l'on dne
dans la dsolation des paroles des uns et des autres. On parle de la
grande dfaite, de l'impossibilit de la rsistance, de l'incapacit des
hommes de la Dfense nationale, de leur dsolant manque d'influence prs
du corps diplomatique, prs des gouvernements neutres. On stigmatise cette
sauvagerie prussienne qui recommence Genseric.

Sur ce, Renan dit: Les Allemands ont peu de jouissances, et la plus
grande qu'ils peuvent se donner, ils la placent dans la haine, dans la
pense et la perptration de la vengeance. Et l'on remmore toute cette
haine vivace, qui s'est accumule depuis Davout, en Allemagne s'ajoutant 
la haine lgue par la guerre du Palatinat, et dont la colre expression
survivait dans la bouche de la vieille femme, me montrant, il y a quelques
annes, le chteau d'Heidelberg.

Et voici que l'un de nous dit qu'hier, pas plus tard qu'hier, un
administrateur de chemin de fer lui contait ceci. Il se trouvait, il y a
quelques annes,  Carlsruhe, chez le ministre plnipotentiaire, et
l'entendait dire  un de ses amis, trs galantin, trs friand de femmes:
Ici, mon cher, vous ne ferez rien, les femmes sont cependant trs faciles,
mais elles n'aiment pas les Franais!

Quelqu'un jette dans la conversation: Les armes de prcision, c'est
contraire au temprament franais;--tirer vite, se jeter  la baonnette,
voil ce qu'il faut  notre soldat; si cela ne lui est pas possible, il
est paralys.--La _mcanisation_ de l'individu n'est pas son fait. C'est
la supriorit du Prussien dans ce moment.

Renan, relevant la tte de son assiette: Dans toutes les choses que j'ai
tudies, j'ai toujours t frapp de la supriorit de l'intelligence et
du travail allemand. Il n'est pas tonnant que, dans l'art de la guerre,
qui est aprs tout un art infrieur, mais compliqu, ils aient atteint 
cette supriorit, que je constate dans toutes les choses, je vous le
rpte, que j'ai tudies, que je sais... Oui, messieurs, les Allemands
sont une race suprieure!

--Oh! oh! crie-t-on de toutes parts.

Oui, trs suprieure  nous, reprend Renan en s'animant. Le catholicisme
est une crtinisation de l'individu: l'ducation par les Jsuites ou les
frres de l'cole chrtienne arrte et comprime toute vertu _summative_,
tandis que le protestantisme la dveloppe.

La douce et maladive voix de Berthelot rappelle les esprits des hauteurs
sophistiques aux menaantes ralits: Messieurs, vous ne savez peut-tre
pas, que nous sommes entours de quantits normes de ptrole, dposes
aux portes de Paris, et qui n'entrent pas  cause de l'octroi, que les
Prussiens s'en emparent et les jettent dans la Seine, ils en feront un
fleuve de feu qui brlera les deux rives! C'est comme cela que les Grecs
ont brl la flotte arabe...--Mais pourquoi ne pas avertir
Trochu?--Est-ce qu'il a le temps de s'occuper de n'importe quoi!
Berthelot continue: Si l'on ne fait pas sauter les cluses du canal de la
Marne, toute la grosse artillerie de sige des Prussiens arrivera, comme
sur des roulettes, sous les murs de Paris, mais songera-t-on  les faire
sauter... Je pourrais vous raconter des choses comme cela jusqu' demain
matin.

Et comme je lui demande s'il espre faire sortir, du comit qu'il prside,
quelque engin de destruction: Non, non, on ne m'a donn ni argent, ni
hommes, et je reois 250 lettres, par jour, qui ne me donnent le temps de
faire aucune exprience. Ce n'est pas qu'il n'y aurait pas quelque chose 
tenter,  trouver peut-tre, mais le temps manque, le temps manque pour
faire l'exprience en grand... et la faire accepter donc! Il y a un gros
bonnet de l'artillerie que j'entretenais du ptrole: Oui, m'a-t-il dit, on
s'en servait au IXe sicle.--Mais les Amricains, lui ai-je rpondu, dans
leur dernire guerre...--C'est vrai, a-t-il repris, mais c'est dangereux 
manier, et nous ne voulons pas nous faire sauter. Voyez-vous, ajoute
Berthelot, tout est comme cela!

Et toute la conversation de la table va aux conditions prsumables, que
fait le roi de Prusse:  une cession d'une partie de la flotte cuirasse,
 la dlimitation nouvelle que l'on a vue, sur une carte appartenant 
Hetzel, et qui enlverait des dpartements  la France.

On interroge Nefftzer qui ne rpond pas directement  la question, et avec
son scepticisme finement blagueur sous son gros rire, et avec sa parole
malignement mordante sous son pais accent alsacien, se moque de Gambetta
venant d'envoyer, comme maire de Strasbourg, un maire, qui, d'aprs lui,
se serait sauv, et remplacerait un maire qui se battrait courageusement,
et il accuse X... d'avoir fait sa fortune dans les travaux des
fortifications, et encore des officiers du gnie, de faire inscrire, sur
les feuilles des entrepreneurs, trois cents ouvriers, l, o un atelier de
cinquante travaille seulement.

Renan, obstinment attach  sa thse sur la supriorit du peuple
allemand, continue  la dvelopper entre ses deux voisins, lorsque du
Mesnil l'interrompt par cette sortie: Quant au sentiment d'indpendance
de vos paysans allemands, je puis dire que moi, qui ai assist  des
chasses dans le pays de Bade, on les envoie ramasser le gibier, avec des
coups de pied dans le cul!

Eh bien, dit Renan, drayant compltement de sa thse, j'aime mieux les
paysans  qui l'on donne des coups de pied dans le cul, que des paysans,
comme les ntres, dont le suffrage universel a fait nos matres, des
paysans, quoi, l'lment infrieur de la civilisation, qui nous ont impos,
nous ont fait subir, vingt ans, ce gouvernement.

Berthelot continue ses rvlations dsolantes, au bout desquelles je
m'crie:

--Alors tout est fini, il ne nous reste plus qu' lever une gnration
pour la vengeance!

--Non, non, crie Renan qui s'est lev, la figure toute rouge, non pas
la vengeance, prisse la France, prisse la Patrie, il y a au-dessus le
royaume du Devoir, de la Raison...

Non, non, hurle toute la table, il n'y a rien au-dessus de la Patrie.
Non, gueule encore plus fort Saint-Victor, tout  fait en colre:
n'esthtisons pas, ne _byzantinons_ plus, f..., il n'y a pas de chose
au-dessus de la Patrie!

Renan s'est lev, et se promne autour de la table, la marche mal
quilibre, ses petits bras battant l'air, citant  haute voix des
fragments d'criture sainte, en disant que tout est l.

Puis il se rapproche de la fentre, sous laquelle passe le va-et-vient
insouciant de Paris, et me dit: Voil ce qui nous sauvera, c'est la
mollesse de cette population!

       *       *       *       *       *

_7 septembre_.--De la barrire de l'toile  Neuilly. Il a plu toute la
nuit. Les tentes ont des flaques d'eau dans leurs plis, et de la paille
humide s'en chappe, de la paille laissant voir, dans l'intrieur des
tentes, des morceaux de rouge, qui sont des soldats pelotonns dormant. Au
dehors schent, accrochs,  et l, des chaussons, des caleons, des
clairons vertdegriss, et, entre deux pavs, de pauvres petits feux
grsillent sur du bois pourri de dmolitions. Des sentinelles, semblables
 des malades d'hpital, montent la garde, empaquetes dans une couverture,
et la tte serre dans un mouchoir  carreaux bleus.

Tous ces soldats portent sur leurs visages, et dans l'engourdissement
paresseux de leurs mouvements, le malaise de la nuit froide. Ils ne sont
pas tristes, mais ils ont en eux une sorte de passivit, de rsignation 
la fois mlancolique, et un peu stupide. a semble des soldats pour mourir,
non pour vaincre, des soldats prdestins  la dfaite par la dsertion
du moral, et dont le cerveau trouble, est hant par le grand dissolvant
des armes: la Trahison.

Dans le nombre, quelques belles insouciances ou quelques gaiets
rsistantes: un groupe mangeant gaillardement, sur une table, fabrique
d'une planche pose sur deux tronons de pole, et derrire la table, un
troupier, au geste vainqueur, batifolant avec une cantinire du 93e, au
petit tablier de soie bleue, envol de sa jupe de drap.

Sur le mur des fortifications pse un ciel bas,  travers lequel le vent
chasse des nues grises, au-dessus d'une ligne jaune: le ciel que Decamps
met au-dessus de ses combats de Cimbres et de Teutons, et o, dans le
moment, luit le bronze luisant de pluie, d'une pice de 24, dont un gamin
tourmente la manivelle.

Je monte sur le rempart. C'est comme l'croulement de l'horizon, de ses
arbres, de ses maisons, tombant  terre, dans un grand bruit touff,
tandis que des pans de mur restent debout ainsi que des dcors de
dvastation, o se voient les poutres de toits  jour, enfermant du bleu
du ciel, et des recoins rouges de marchands de vin effondrs. Dans la
verdure seule, est encore debout la chapelle du duc d'Orlans.

Sur le pont-levis dans le chemin tournant, un dsordre, une bousculade.
Dj le _moi_ des hommes et des femmes s'est fait brutal, presque froce.
On se pousse les uns les autres, sous tous ces dmnagements, sous toutes
ces fuites, on se pousse sous les roues de toutes ces charrettes, de tous
ces omnibus, de tous ces transports militaires, de tous ces haquets,
enchevtrs l'un dans l'autre, embourbs dans le chemin dfonc. Et l'on
ne gagne l'avenue de Neuilly qu'un peu frl par le moyeu des roues, qu'un
peu soufflet par les planches et les morceaux de bois ports par les
ouvriers.

Jusqu'au pont, des deux cts, les effets militaires schant aux portes,
aux fentres, font comme un immense Temple du haillon, et l'on marche,
tout le temps, dans le bruit sec des batteries de fusil, que les soldats
nettoient.

       *       *       *       *       *

_8 septembre_.--De la porte de Point-du-Jour jusqu' mi-chemin de
Saint-Cloud, se disputant l'entre de Paris, trois et quatre ranges de
voitures de toutes sortes, de toutes espces, de toutes dimensions,
voitures citadines et rustiques, au milieu desquelles s'lvent, comme des
maisons, les grandes voitures de foin, tranes par des boeufs roux. Et
fiacres et charrettes, tour  tour fouetts de coups de soleil et de
giboules de pluie, montrent des mobiliers ruisselants d'eau, les
mobiliers misrables de la banlieue de Paris, en haut desquels sont
juches, toutes branlantes, de vieilles femmes tenant sur leurs genoux des
cages, o voltent de pauvres oiseaux affols.

Autour, tombent toujours les grands arbres avec le frlement sourd des
branchages, tombent toujours les maisons avec le bruit de casse strident
des vitres, se brisant sur le pav.

La Seine emporte, sur ses eaux, le bruit des sonneries de clairons et des
batteries de tambours des deux rives, desquelles se dtache,  et l, le
sabot gristre d'une canonnire, que surmonte son norme canon.

Les pelouses du parc de Saint-Cloud disparaissent sous les pantalons
rouges de la ligne qui s'exerce, et l'on peut se croire au milieu de la
guerre,  se voir entour de ces hommes rpandus sous les grands arbres,
courant au pas gymnastique, agenouills sur l'herbe, et faisant _ blanc_
aujourd'hui, le simulacre de la fusillade qu'ils auront  faire demain.

Au petit caf, o, il n'y a pas encore trois mois, j'tais assis  ct de
celui qui est mort, je vois passer devant moi, sur des chevaux fourbus,
des fantmes de dragons tout loqueteux, avec des casques bossels, des
tronons de carabine, et des poules de la maraude, se dbattant dans les
filets, attachs  leurs selles.

Je monte au fort en terre, que l'on construit  Montretout. Au milieu de
ceps, tout chargs de raisins noirs, j'aperois la cravate blanche du
vieux Blaisot, du doyen des marchands d'estampes, du descendant du
libraire ayant son talage, pendant le XVIIIe sicle, au bas du grand
escalier de Versailles, du dnicheur de got, auquel mon frre et moi,
avons achet de si beaux dessins de l'cole franaise. Il est en train
d'inspecter son petit carr de vigne, en regardant de travers le fort qui
l'empchera de btir la maison, o le vieillard qui a pass tant d'heures
dans l'air vici des salles de vente, esprait faire respirer  sa
vieillesse l'air vivifiant de la haute colline.

Le fort, il est encore dans la tte de l'officier du gnie charg de le
construire. On entend des manoeuvriers gouailleurs dire: Le fort, il sera
fini dans trois mois! Quant aux vingt mille ouvriers, qui, dans les
journaux, sont censs y travailler, un curieux me dit qu'ils taient 
peine quelques centaines ces jours-ci, et qu'aujourd'hui ils sont en tout
mille, et encore les trois quarts sont-ils des soldats de la ligne. Empire,
Rpublique, c'est toujours la mme chose.

... C'est agaant tout de mme d'entendre  tout, propos: C'est la faute
de l'Empereur! et il y a de la gnrosit  moi d'crire cela,  moi qui,
pour la citation de quatre vers, cits dans le cours de littrature de
Sainte-Beuve, couronn par l'Acadmie, ai t poursuivi en police
correctionnelle par le gouvernement imprial,--et ce qui ne s'tait jamais
vu dans aucun procs de presse, plac entre des gendarmes,--oui, c'est
agaant. Car si les gnraux ont t incapables, si les officiers n'ont
pas t  la hauteur des circonstances, si... si..., ce n'est pas la faute
de l'Empereur. Un homme n'a pas cette influence sur un peuple, et si le
peuple franais n'avait pas t trs mal portant, trs malade, la
mdiocrit de l'Empereur n'eut pas empch la victoire.

Soyons bien persuads que les souverains ne sont absolument que les
reprsentants de l'tat moral de la majorit de la nation qu'ils
gouvernent, et qu'ils ne resteraient pas, trois jours, sur leurs trnes,
s'ils taient en contradiction avec cet tat moral.

       *       *       *       *       *

_Samedi 10 septembre_.--Catulle Mends, en uniforme de volontaire, vient
me donner la main chez Pters.

Un garon que j'ai connu  l'hydrothrapie dne  ct de moi. Il hle un
monsieur au passage:--Combien vous reste-t-il de fusils?--Mon Dieu,  peu
prs 330 000, mais j'ai peur que le gouvernement ne me les reprenne! Et
mon voisin me raconte que l'homme aux fusils, est un gnie dans son genre,
un _voyant_, qui a gagn six millions dans des affaires, que personne ne
souponnait, qu'il achte d'un coup 600 000 fusils de rebut,  7 francs
pice, et qu'il les revend prs de 100 francs au Congo, au roi du Dahomey,
et encore gagne-t-il sur l'ivoire et la poudre d'or avec lesquels on le
rembourse. C'est chez lui une srie d'affaires extraordinaires, toujours
faites dans ces proportions: un jour l'achat de toutes les dmolitions de
Versailles; un autre jour l'envoi en Chine de 100 000 systmes de lieux 
l'anglaise.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 11 septembre_.--Tout le long du boulevard Suchet, tout le long
du chemin intrieur des fortifications, l'animation allgre et grandiose
du mouvement de la Dfense nationale. Tout le long du chemin, la
fabrication des fascines, des gabions, des sacs de terre, le creusage dans
les tranches des poudrires et des caves  ptrole, et sur le pav des
anciennes casernes de gabelous, l'croulement sourdement retentissant des
boulets dgringolant des camions! En haut sur le couronnement, l'exercice
du canon par des pkins, en bas l'exercice des fusils  tabatire par des
gardes nationaux. A tout moment, le passage des blouses bleues, noires et
blanches des mobiles, et dans l'espce de canal de verdure du chemin de
fer, l'clair rapide des trains, dont on ne voit que le dessus tout rouge
de pantalons, d'paulettes, de kpis de cette population militaire,
improvise dans la population bourgeoise.

Le Champ-de-Mars est toujours un camp, o la gaudriole soldatesque a
fusin, sur la toile grise des tentes: _On demande des bonnes pour tout
faire!_ Des files interminables de chevaux descendent boire  la Seine,
et longent le quai, o des barrires de grosses cordes enferment des
trains d'artillerie et des quipages de pontonniers.

Les Champs-Elyses qui ne sont plus arross: une tourmente de poussire, 
travers laquelle apparat une multitude arme, et de temps en temps,
l'clair du casque d'une estafette, se dtachant, au bas de l'avenue, sur
le ciel violet, sur l'oblisque tout blanc.

A la place de la Concorde, un rassemblement aux pieds de la statue de
Strasbourg. Une chelle humaine est faite d'hommes en blouse, qui, grimps
aprs sa pierre blanche, et accrochs au geste canaillement puissant du
poing de la statue sur sa hanche, fleurissent la ville hroque, de
branchages, de fleurs, de drapeaux, d'oripeaux patriotiques, tandis
qu'au-dessous, des ronds de chapeaux noirs, s'abaissant devant la porte,
toute verte de couronnes d'immortelles, piques de cocardes, me font
deviner des signataires du registre d'indignation.

A l'entre de la rue de Rivoli, des charrettes passent, laissant voir les
quatre pieds de grands boeufs morts, tendus sur le dos, et couverts d'une
serge verte.

La grande alle des Tuileries est jonche de paille. Sur la litire de
cette gigantesque curie, et semblant poser pour les tudes aimes de
Gricault, se dveloppent, s'allongent, se ramassent, dans le chatoiement
du plein air, les croupes blanches, alezanes, pommeles de milliers de
chevaux. Derrire eux, la ligne svre des caissons avec leur roue de
rechange, et au plus loin que l'oeil va sous les arbres, dans ces jeux
d'ombre et de lumire, encore des croupes de chevaux, des fumes de forges
de campagne, des montagnes de foin et de paille. Le grandiose et excitant
spectacle, que cette image de la guerre, tale dans ce jardin de
plaisance, au milieu de ces parterres, au milieu de ces orangers, au
milieu de ces statues de marbre, aux pidestaux desquels s'accrochent
aujourd'hui des sabres et des manteaux d'ordonnance.

... Ce soir, quelle insouciance, quelle belle non-conscience du lendemain,
de ce lendemain, o la ville sera peut-tre  feu et  sang! Le mme
enjouement, la mme futilit de paroles, le mme bruit lger et ironique
des conversations, dans les restaurants, dans les cafs. Femmes, et hommes
sont les mmes tres de frivolit qu'avant l'invasion, seulement quelques
femmes grinchues trouvent que leurs maris ou leurs amants lisent trop
longtemps le journal.

... Je repasse cette nuit le long des Tuileries, et je retrouve le
spectacle de la journe, baign de la laiteuse clart d'une lune, leve au
haut de la rue de Rivoli, et qu'corne la haute chemine du pavillon de
Flore. Sous l'lectrique clart, bleuissant et glaant le vert du
feuillage,  travers ces arbres, qui prennent des apparences d'arbres de
mythologie, parmi le silence du parc endormi, o ne s'entend que la
cantilne d'un artilleur qui veille, toutes ces croupes, dans leur
immobilit blanche, font rver  des chevaux de pierre,-- un haras de
marbre, retir d'un Parthnon, dcouvert dans un bois sacr.

       *       *       *       *       *

_Mardi 13 septembre_.--C'est le jour de la grande revue, de la _monstre_
de la population en armes.

Au chemin de fer, les wagons sont escalads par les lignards, leurs pains
ronds fichs dans les baonnettes. A Paris, dans toutes les rues et les
boulevards nouveaux de la Chausse-d'Antin, les trottoirs ne se voient
plus, sous les masses grises de vivants qui les recouvrent: une premire
ligne de mobiles, en blouse blanche, assis les pieds dans le ruisseau, une
seconde ligne adosse ou couche contre les maisons. Entre une double haie
de citoyens arms, remontent le boulevard, les baonnettes des gardes
nationaux allant  la Bastille; descendent le boulevard, les baonnettes
des mobiles allant  la Madeleine:--un double courant tincelant sous le
soleil d'clairs d'acier, et qui ne cesse pas.

De toutes les rues dbouchent des gardes nationaux en redingote, en
vareuse, en bourgeron, avec au-dessus de leurs ttes, des chants qui n'ont
plus rien de la note gamine ou crapuleuse de ces jours derniers, mais o
semble aujourd'hui se recueillir le dvouement, et o parat monter
l'enthousiasme de coeurs hroques.

Tout  coup, dans le bruit des tambours, un grand silence mu, des regards
d'homme se rencontrant, comme dans un serment de mourir, puis de cet
enthousiasme concentr sort un grand cri, un cri du fond de la poitrine,
qui salue avec: Vive la France! Vive la Rpublique! Vive Trochu! le galop
rapide du gnral et de son escorte.

Le dfil commence de cette garde nationale, aux fusils fleuris de dahlias,
de roses, de floquets de rubans rouges, dfil interminable, o le chant
d'une Marseillaise, plutt murmur que cri, laisse au loin derrire la
marche lente des hommes, comme les ondes sonores et pieuses d'une mle
prire.

Et  voir dans les rangs, ces redingotes, cte  cte, avec les blouses,
ces barbes grises mles aux mentons imberbes,  voir ces pres, dont
quelques-uns tiennent par la main leurs petites filles, glisses dans les
rangs,  voir ces hommes du peuple et ces bourgeois faits soudainement
soldats, et prts  mourir ensemble, on se demande s'il ne se fera pas un
de ces miracles qui viennent en aide aux nations qui ont la foi.

Je monte  Montmartre, au MOULIN DE LA GALETTE, et aux pieds du
pittoresque moulin, enguirland de lierre courant au travers des ttes
antiques de pltre, je trouve la curiosit de Paris qui se repat de la
batterie de marine, installe dans le sable jaune.

Des hommes, des femmes regardent au loin les grandes fumes blanches,
s'levant du vert des forts de Bondy, de Montmorency, et au milieu
desquelles un village qui brle, flambe comme le feu d'une chemine de
forge. Pendant que je regarde au loin, une vieille femme qui a conserv un
accent de province, me dit: Est-il possible qu'on brle tout a! On sent
chez cette vieille femme un sentiment manquant absolument  la population
fminine parisienne m'entourant: l'attachement  la nature, aux arbres, 
tout ce qui a t son berceau.

Je pousse jusqu' La Chapelle. Sur les sales coloriages des maisons du
faubourg Saint-Denis, ce ne sont que des fusils dposs contre les murs;
sous les votes moisies et rustiques des grandes portes cochres, ce ne
sont encore que des fusils. Tout le monde qui mange ou boit  la porte des
cabarets, a un fusil entre les jambes. Des ouvriers, le tablier de cuir au
ventre, font jouer devant leurs femmes la batterie d'une tabatire,
pendant que, par la petite porte de la mairie, jaillit un flot de
populaire en blouse, brandissant des fusils.

Sur la chausse se presse et se hte la fin des dmnagements
retardataires, que trane dans des voitures  bras le mle attel, que
pousse par derrire la femelle. Au milieu s'lvent d'immenses chariots,
avec les tonneaux en avant, les paniers  volaille au milieu, et 
l'arrire la literie et les matelas sous une couverture tendue, o sont
pelotonns les femmes et les enfants.

Puis c'est la rentre verte de tout ce que les champs marachers ne
doivent pas garder pour l'ennemi: des charrettes de choux, des charrettes
de potirons, des charrettes de poireaux, marchant lentement sous un ciel
gris, travers d'un grand zigzag orange; et sur les trottoirs, et entre
les roues des voitures, toute une population de dmnageurs et de
dmnageuses, portant suspendus  leurs personnes les dpouilles du champ
ou les baroques dbris du logis hors barrire. Je remarque une toute
petite fille ayant une paire de bottes  l'cuyre accroche par une
ficelle  une paule, et portant, de sa main libre, un vieux baromtre
dor.

Le soir, je retourne  Montmartre. Je grimpe par ces montes et ces
escaliers de ville arabe; par ces rues tranges, et que la nuit fait
presque fantastiques. Cet incendie, ces cieux rverbrs, cet horizon de
flammes, tout ce que l'imagination attendait de cet incendie des forts,
tout ce que cherche,  voir, prs de l'abreuvoir, la foule pitinante dans
l'ombre; rien, rien qu'une ligne qui semble fermer la vue avec un mauvais
cordon de rverbres mi-teints.

       *       *       *       *       *

_15 septembre_.--Rue de Vannes, et dans tout le quartier haillonneux,
marmiteux, marmailleux, aux portes des alles, des conciliabules de femmes
colreuses ou dolentes, s'entretenant de l'appel fait par toutes les
mairies aux hommes libres.

Devant une maison en construction, les maons rentrent les pltras, en
disant que demain ils ne travailleront plus.

Le palais du Snat, les portes grandes ouvertes, montre aux yeux de qui y
pntre, son raide et solennel mobilier rouge au bois blanc et or,
semblable  une salle de spectacle du premier Empire, retrouv dans le
vide d'un palais abandonn, aprs une reprsentation de Talma.

Sous les galeries du Luxembourg, bourdonne l'impatience des tudiants,
attendant les journaux du soir.

Sur les boulevards extrieurs, la rencontre des mobiles, revenant avec des
souliers jaunes et les couvertures de la distribution, et des deux cts,
entre des murs de planches, le parquage de grands boeufs tonns.

Sur le chemin qui passe derrire le March aux chevaux, des blouses lisent
le journal au gaz des rverbres, et le gaz des arrire-boutiques des
marchands de vin, montre les consommateurs faisant l'exercice, commands
par le gros homme du comptoir.

Chez Burty, un jeune journaliste raconte qu'il vient de voir vendre, rue
de Turenne, des lapins au boisseau, et bientt se met joliment et
spirituellement  blaguer l'hrosme  venir,--et lui, qui est tout prt 
se faire tuer,-- blaguer mme le patriotisme de ses propres articles.

La blague, toujours la blague! c'est de cela que nous mourrons, plus que
de toute chose, et je suis flatt d'avoir t le premier  l'crire.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 16 septembre_.--Aujourd'hui je m'amuse  faire le tour de Paris
par le chemin de fer de ceinture.

C'est un curieux spectacle que celui de cette vision, rapide comme la
vapeur, saisissant, au sortir de la nuit d'un tunnel, des lignes de tentes
blanches, des chemins creux o passent des canons, des berges de fleuves
aux petits parapets crnels d'hier, des _dbits_ avec leurs tables et
leurs verres sous le ciel, et dont les cantinires improvises, se sont
cousu des galons au bas de leurs caracos et de leurs jupes: vision,  tout
moment, interrompue et barre par l'obstacle d'un haut talus, au bout
duquel se retrouve l'ternel horizon du rempart jaune, surmont de petites
silhouettes de gardes nationaux. Partout la guerre... Et  chaque instant
les plus charmants motifs pour la peinture. Ici, dans une cpe d'arbres,
un atelier de gabions et de fascines, et la note bleue des blouses dans
l'abatis lilas et vert des arbres; l, accroche  un petit monticule,
entre des troncs d'arbres, l'installation presque arienne de la cuisine
et des lits  la Robinson, de soldats du gnie.

A la station de Bel-Air, grande motion. Les employs, avec des gestes
fivreux, me racontent qu'on vient d'arrter le marchal Vaillant, qui
indiquait  un Prussien les endroits faibles des fortifications, et
s'indignent qu'on n'ait pas fusill le tratre sur place. Toujours Pitt
et Cobourg! Dans les grands dangers, la btise augmente d'une manire
formidable.

Je descends au boulevard d'Ornano. Il passe au mme instant, arm de
pelles et prcd de clairons, un bataillon de marine, qui, dans un
instant, a pris possession de la caserne des douaniers, et j'ai le plaisir
de voir,  toutes les fentres, les intrpides figures,  la gat grave,
aux yeux de la couleur d'une vague dans du soleil.

       *       *       *       *       *

_Samedi 17 septembre_.--A Boulogne, il n'y a plus d'ouvert que le
charcutier, le marchand de vin, le coiffeur. Dans le village abandonn,
des voitures de dmnagement stationnent, sans chevaux, devant des matelas
et des objets de literie jets sur le trottoir, et  et l, quelques
vieilles femmes assises au soleil, devant la porte d'une alle obscure
s'obstinent  rester,  vouloir mourir, l o elles ont vcu. Dans les
ruelles latrales, dsertes et inanimes, les pigeons pitinent le pav,
sur lequel aucun vivant ne les drange. Et en cette absence de vie humaine,
les fleurs clatantes et les coins de jardins fleuris et tout gais sous
le soleil, font un contraste trange.

La route jusqu' Saint-Cloud continue entre la range des maisons aux
persiennes fermes, aux boutiques closes, intriguant l'oeil du promeneur,
par la multitude de choses perdues, dans la prcipitation de la rentre 
Paris, et semes sur le pav. Un petit chausson d'un enfant, chausson tout
neuf, me raconte toute une histoire.

Saint-Cloud, avec ses tages de maisons dans la verdure, sous le
rayonnement du plus beau jour, fait peur avec son silence: on dirait une
ville morte, sous l'azur implacable d'un beau ciel de cholra.

Sur la place, d'ordinaire si peuple, quelques rares passants, et au plus
loin, dans le fin fond des rues, deux ou trois groupes s'entretenant avec
des gestes dsols. Les pierres ont, aujourd'hui, ici, comme le
recueillement humain des grandes catastrophes.

Dans le parc, le reste de la paille jaune, qui a servi de litire aux
chevaux, pourrit autour des grosses pierres, noircies par les feux de la
cuisine en plein air des soldats. Des enfants sont en train de casser la
barrire verte de la machine  se faire peser, dont les fauteuils ont t
enlevs.

Deux ou trois femmes, restes dans les boutiques de la grande alle,
frissonnent aux coups de canon de l'exercice. Une d'elles, au visage jeune,
aux cheveux gris, aux yeux rouges de larmes, m'interpelle, pousse par
l'expansion bavarde du chagrin chez la femme: N'est-ce pas que c'est
triste, monsieur, moi, j'ai un fils bless et prisonnier  Dantzig... Il
m'crit qu'il est bien mal, qu'il fait froid l, comme au coeur de
l'hiver... Je lui ai envoy 40 francs, il ne les a pas reus... Je ne puis
lui en envoyer, je n'ai plus rien... Mon mari part ce soir... et j'ai une
fille qui est toujours malade.

Je m'enfonce un peu dans le parc: personne, sauf un zouave qui se lave
mlancoliquement les pieds, au milieu des gigantesques grenouilles de
pierre de la cascade, et dans le lointain le passage de voyous, arms de
fusils et de pistolets, partant braconner, et dont j'entends bientt les
coups de feu.

Sur le boulevard des Italiens, dans la fermeture de tous les magasins, 
l'exception des deux boutiques de l'armurier Marquis, et de l'arquebusier,
son voisin, il fait presque nuit noire. Dans cette obscurit, quelques
promeneurs vaguent  petits pas, avec des regards ennuys qui s'arrtent,
un moment, sur les nouvelles industries en plein air du jour: les
marchands de cannes  pe, les marchands de gourdes, les marchands de
plastrons de cuir  l'preuve de la baonnette. Sur une petite table,
un juif vend des numros de kpis, et des aiguilles  nettoyer les
chassepots.

Il y a toujours l'ternel rassemblement au coin de la rue Drouot, et dans
le foyer de lumire que fait le gaz des cafs  l'entre du passage
Jouffroy, au-dessus des kpis qui coiffent toutes les ttes, se balancent
 une ficelle, tendue entre deux arbres, des caricatures btes contre
l'Empereur et l'Impratrice.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 18 septembre_.--Plagie n'a trouv ce matin, chez les boulangers
d'Auteuil, qu'un sou de pain.

       *       *       *       *       *

_Lundi 19 septembre_.--Le canon tonne toute la matine. Je suis  onze
heures  la porte du Point-du-Jour. Sous le pont du chemin de fer,
suspendues  des saillies de la muraille crnele qui n'est pas termine,
montes sur des tas de pltre et de moellons, grimpes sur des chelles,
des femmes coutent anxieuses, du ct du pont de Svres, pendant que
dfilent, sous elles, des bataillons qui vont au feu, et s'ouvrent
difficilement un passage dans la rentre des derniers habitants _extra
muros_, poussant devant eux leurs brouettes charges,--mls qu'ils sont 
des bandes de fuyards.

On interroge ces hommes, o il y a des lignards du 46e ayant de la boue
jusqu'aux genoux, et quatre ou cinq zouaves, dont l'un a une gratignure 
la figure: ces hommes qui semblent chercher  jeter le dcouragement, avec
leurs paroles, leurs ttes pouvantes, leurs mines de lches.

En dpit de cet aspect de retraite, de dbandade, de panique, les mobiles,
qui attendent des ordres, et sont dans le dsarroi de corps non commands,
sont un peu ples, mais avec un air de dcision.

En ce moment dfile, avec la tenue martiale de vieilles troupes, un
bataillon de garde municipale, dont un officier, en tournant le pont, et
apercevant le zouave  l'gratignure, crie  la foule: Qu'on arrte ce
zouave, ils se sont sauvs ce matin! et bientt je vois le zouave arrt
et ramen au feu.

Rentre un bataillon de mobiles, dont un moblot a une paule prussienne au
bout de sa baonnette.

Puis, c'est une tapissire, o il y a trois zouaves blesss, et dont on ne
voit passer que le haut des trois fusils, et des ttes jaunes sous des
calottes rouges.

Les mobiles s'agitent autour de moi, fivreux, impatients, demandant 
aller au feu, chantant la Marseillaise, et commencent un feu roulant avec
leurs cartouches  balles qu'ils essayent.

Je retourne au Point-du-Jour, au moment o rentre un petit peloton de
zouaves. Ils disent que c'est tout ce qui reste du corps de deux mille
hommes dont ils faisaient partie. Ils racontent que les Prussiens sont au
nombre de cent mille dans le bois de Meudon, que le corps de Vinoy a t
dispers comme les _grains de plomb_ d'un coup de fusil... On sent dans
ces rcits la dmence de la peur, les hallucinations de la panique.

... Un joli tableautin,  la porte de Neuilly. Dans l'encombrement des
voitures et des dmnagements, une brouette arrte, dont le brouetteur
reprend haleine. Sur la brouette un sommier lastique, en travers, de
chaque ct, un accumulis de chaises, et au milieu, tout de son long
innocemment tale sur une couverture pique, une petite fille dj
grandelette, la robe releve au-dessus de ses longs bas, o il y a des
jambes de biche,--dormant fatigue et sereine, la bouche aux petits dents
blanches, ouverte dans un sourire.

... Encore un peloton de zouaves prs de la Madeleine. L'un d'eux, riant
d'un rire nerveux, me dit qu'il n'y a pas eu bataille... que 'a t de
suite un _sauve qui peut_... qu'il n'a pas tir une cartouche. Je suis
frapp par le regard de ces hommes: le regard du fuyard est diffus,
trouble, glauque, il ne s'arrte, ne se fixe sur rien.

Sur la place Vendme, prs de l'tat-major de la place, o l'on amne, 
tout moment, des gens quelconques, que l'on accuse d'tre des espions, je
rencontre, dans la foule, Pierre Gavarni, qui est capitaine d'tat-major
de la garde nationale. Nous allons dner ensemble, et  table il me confie
que depuis les premires dfaites--il a t  Metz et  Chalons, comme
secrtaire de Ferri-Pisani--il est frapp de l'agitation dans le vide de
tout le monde, du manque d'attention du cerveau franais, au sujet de ses
plus grands intrts. Voil plusieurs fois qu'il va chercher, sans pouvoir
l'obtenir, un tat des fusils du Mont-Valrien.

Ce soir, sur les boulevards, la foule des jours mauvais, une foule agite,
houleuse, cherchant du dsordre et des victimes, et d'o sort,  tout
moment, le cri: Arrtez-le! et aussitt sur la piste d'un pauvre diable
se sauvant, la rue brutale d'un groupe d'hommes qui se prcipite 
travers les promeneurs, avec des violences prtes  le dchirer.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 septembre_.--Je descends  Batignolles, et au milieu des
boutiques, pleines de produits et de choses de commerces bizarres, mon
oeil s'arrte sur une boutique aux volets ferms, et  la porte ouverte,
sur laquelle il y a crit, en grosses lettres: AMBULANCE, entre deux croix
rouges.

Dans l'intrieur de la boutique, un homme range des bandes sur une petite
table, et aux pieds des lits, des femmes font de la charpie. Cet homme,
ces femmes, ces lits vides, attendant l'amputation, la mort, enfin cette
mise en scne et cette rptition des choses douloureuses qui vont se
passer demain, dans ce local, cela frappe plus que s'il y avait des
blesss dans ces lits.

Me voil devant sa tombe. Il y a aujourd'hui trois mois, trois mois qu'il
est mort. Accoud sur la grille, pendant que je m'enfonce dans le pass 
deux, dj si lointain, pendant qu'en toussant, je pense que cette
bronchite dont je souffre, pourrait bien nous faire retrouver assez vite,
l'entretien de ma pense avec ce qui reste de lui sous la pierre est, 
chaque minute, interrompu et drang par les commandements de l'exercice,
fait tout autour du cimetire par la mobile.

Nous sommes, ce soir, en petit nombre chez Brbant. Il y dne Saint-Victor,
Charles Blanc, Nefftzer, Charles Edmond. On cause de la lettre de Renan 
Strauss. Saint-Victor nous entretient de la correspondance de l'Empereur,
qu'on va publier, et sur laquelle Mario Proth, le secrtaire de la
commission, lui a donn quelques renseignements. Il existe,  ce qu'il
parat, une lettre d'un nom connu de l'opposition, qui demande 
l'Empereur de lui payer 100 000 francs de dettes...--Trs bien, dis-je,
si on publie toutes les lettres, et si des connaissances, des relations,
des amitis, n'exemptent pas les uns du dshonneur, inflig aux
autres!--Vous concevez, c'est bien difficile, me rpond-on. Il y a dj
le dossier Bazaine, qu'a fait enlever le parrain des enfants du
marchal... Je pense en moi-mme  la justice de l'Histoire.

La conversation retombe sur la dfense de Paris, et tous les convives
montrent un grand scepticisme  l'endroit de la solidit de la dfense,
de l'hrosme de la mobile, du succs des barricades.

--Oh! oh! fait la grosse voix raillarde de Nefftzer: de l'hrosme
patriotique, il y en aura  revendre... Vous ne savez donc pas qu'il y a
des gens qui veulent faire sauter Paris, j'en connais un, je vous en
prviens, oui, un rdacteur du RVEIL doit faire sauter Paris avec
soixante tonneaux de ptrole... Il dit que cela suffit.

Et l'ironie de Nefftzer gagnant la table, prise comme d'un besoin de se
soulager dans des paroles amres, blasphmatrices, quelqu'un jette: Tiens,
si on brle Paris, faudra le rebtir en chalets... en chalets... le Paris
d'Haussmann.

Oui, rpond en choeur la table: Nous allons tre forcs de nous faire
sages, srieux, raisonnables... L'Opra, il est urgent de lui chercher une
autre destination, il n'est plus en rapport avec nos moyens, nous n'allons
plus tre assez riches pour nous payer des tnors... nous aurons un Opra,
comme en ont les sous-prfectures... Oui, oui, nous allons tre condamns
 devenir un peuple vertueux!

Nous ne croyions pas si bien dire, lorsque montent  nos fentres des
clameurs menaantes, avec le cri: A bas le lupanar! teignez le gaz! Et
nous sommes forcs de faire teindre les lustres, dans les vocifrations
d'un _populo_, qui, sous le prtexte qu'il a vu une lorette dans un
cabinet, prend un plaisir de basse envie et d'meute jalouse,  empcher
les bourgeois de dner, tandis que, lui, il garde ouverts, ses b... et ses
guinguettes.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 21 septembre_.--Aujourd'hui, anniversaire de la proclamation de
la Rpublique, une manifestation de vieux voyous et de jeunes titis,
portant devant eux une grande toile, sur laquelle est peinte une figure de
la Libert, transperce de la lumire des torches qu'ils portent derrire
la toile--un vrai transparent de l'Ambigu qui vous dgote de la libert
et de ce peuple de cabotins.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 septembre_.--Sur les hauteurs du Trocadro; dans l'air ventilant,
et tout sonore de l'incessant tambourinement du Champ-de-Mars, des
groupes de curieux, au milieu desquels des Anglais corrects, l'tui des
courses au dos, tiennent avec des gants glacs, d'normes jumelles. On
voit des jeunes filles, d'une main maigrelette, soulevant avec de jolies
maladresses une longue lunette d'approche, tandis qu'elles se bouchent
enfantinement un oeil, de l'autre main. De distance en distance, les
tlescopes, qui, pendant la paix, regardent le soleil et la lune, sont
braqus sur Vanves, Issy, Meudon, et au milieu des curieux, pyramide sur
une petite chelle, un mobile, le fusil au dos, et l'oeil au verre
grossissant. L'horizon n'est que brouillard et poussire, avec quelques
fumes blanches, qu'on suppose des fumes de coups de canon.

En arrire des lorgnettes et des tlescopes, clate la bruyance de
garonnets de quatorze ans, forms en compagnies, et portant, comme
drapeaux, des planchettes fixes sur de longues lattes, o se trouve
crit: _Aides d'ambulance, Aides de gnie, Aides pompiers_: bataillons de
gavroches, qui, la cigarette au coin de la bouche, s'improvisent acteurs
de la rvolution dans du tapage, et quelque chose qui ressemble  une
meute de momaques. Il y a l des frimousses de toutes sortes et des
blouses de toutes couleurs, au milieu desquelles sont embrigads de ples
enfants de troupe, et de roses petits mitrons,  la toque blanche.

Ce soir, en descendant du chemin de fer, tous les voyageurs d'Auteuil
regardent, avec un certain srieux, l'espce d'armoire blinde, dans
laquelle se tiennent  partir d'aujourd'hui les chauffeurs.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 23 septembre_.--Plagie se vante de n'avoir aucune peur, dclare
que cela lui semble de la guerre pour rire. En effet, la terrible
canonnade de ce matin, ce n'est gure, comme elle le disait, que le bruit
de tapis qu'on secoue. Mais attendons.

Au Palais de l'Industrie, un cercle de femmes et d'hommes, rangs autour
de la petite porte de gauche, attendant, dans l'attente d'un coeur serr,
les voitures qui doivent ramener les blesss.

Toujours sur le pav de la place Vendme, en face de l'Etat-major de la
place, des groupes expectants, agits par tout ce qui y vient, tout ce qui
y entre; tout ce qu'on y amne, tout ce qui en sort. J'en vois sortir,
entre deux mobiles, un homme ple,  casquette blanche. On me dit que
c'est un maraudeur, qu'on fusillera demain. Dans les vivats de la foule,
j'y vois entrer un vieux cur, gaillardement en selle sur un cheval, qu'on
reconnat pour un cheval prussien. Les grandes bottes montant aux cuisses,
le brassard  la croix rouge au bras, il apporte,  franc trier, des
renseignements sur le combat, dont il sort.

C'est terrible pour le dtraquage de la machine, ces hauts et ces bas de
l'esprance; c'est mortel, ces illusions que les plus sceptiques acceptent
au contact de la foule,  toutes les fausses bonnes nouvelles volant sur
toutes les bouches,  la contagion du _gobage_ des multitudes
crdules:--illusions que dtruit tout d'un coup la rdaction sche du
rapport officiel.

Et toujours la porte des cafs que l'on pousse, et toujours le tapage des
conversations rieuses, et toujours la vie insouciante de la capitale,
subsistant avec toute l'horreur de la guerre  la cantonade.

       *       *       *       *       *

_Samedi 24 septembre_.--Dans la capitale du manger frais et des primeurs,
il est vraiment ironique de voir les Parisiens se consulter devant les
botes de fer-blanc des marchands de comestible et des piciers
cosmopolites. Enfin ils se dcident  entrer, et sortent, emportant sous
le bras, le BOILLED MUTTON ou le BOILLED BEEF, etc., toutes les conserves
possibles et impossibles de viandes, de lgumes, de choses qu'on n'aurait
jamais pens devoir devenir la nourriture du Paris riche.

Les industries sont toutes transformes; des vareuses et des tuniques de
gardes nationaux remplissent la devanture des magasins de blanc; des
plastrons Disderi sont tals au milieu des fleurs exotiques; et par les
soupiraux des sous-sols, l'on entend le martlement du fer, et  travers
les barreaux s'aperoivent des ouvriers qui forgent des cuirasses.

La carte des restaurants se reserre. On a mang les dernires hutres hier,
et il n'y a plus en fait de poisson que de l'anguille et des goujons.

En sortant du PIED DE MOUTON, je traverse les Halles, toutes
retentissantes du bruit tonnant du dchargement des provisions, ml au
bruit grle des baguettes tombant dans les fusils  pistons des gardes
nationaux, et je rencontre Charles Blanc en compagnie de Chenavard, qui me
rappelle Rome, et me fait revoir le dos mlancolique, qu'il promenait
parmi ses ruines.

Charles Blanc, s'tant prsent  la mairie pour se faire inscrire avec
son frre, est trs anim contre le maire, qui, dans l'ignorance du nom
des illustres enrls, lui a demand btement s'ils taient arms.

Partout sont appliques aux murs de grandes bandes de toile blanche, aux
croix rouges des ambulances, que quelquefois surmonte  une fentre une
tte de militaire, enveloppe d'un linge tach de sang.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 25 septembre_.--Les deux berges de la Seine pleines de chevaux
de cavalerie, et de jambes nues de mobiles se lavant dans les remous,
faits par le passage incessant des _mouches_.--Toujours de placides
pcheurs  la ligne, mais aujourd'hui coiffs d'un kpi de garde
national.--Les fentres des galeries du Louvre sont blindes avec des sacs
de sable.--Dans la rue Saint-Jacques, les femmes, par groupes de deux ou
trois, causent, avec des voix plaintives, du renchrissement des
denres.--Le Collge de France, tout couvert d'affiches blanches
superposes, d'affiches du PAPIER PAGLIARI pour les blessures, d'affiches
du PHNOL BOBOEUF, d'affiches annonant la mise en vente des PAPIERS ET
CORRESPONDANCE DE L'EMPEREUR.--Une affiche sur papier violet, tout
frachement pose, annonce la formation de la Commune, demande la
suppression de la Prfecture de Police, demande la leve en masse.--Passe
sur une civire un bless ou un mort, escort par un peloton de
mobiles.--Un fond de cour de revendeur montre,  vendre, des tas de
comptoirs de marchands de vin: tous les comptoirs de la banlieue _extra
muros_.--Au Luxembourg, des milliers de moutons, serrs et remuants, ont,
dans leur troit grillage, quelque chose du grouillement des asticots dans
une bote.--Place du Panthon, des endroits dpavs, o de petites filles
qui commencent  marcher, s'exercent, trbuchantes,  des exercices
acrobatiques.--Dans la cour de la bibliothque Sainte-Genevive, une
montagne de sable.--Aux colonnes de l'cole de Droit, placarde la
formation d'un Comit de femmes, portant en tte, le nom de Louise
Collet.--Chez un marchand de vin, qui a pour enseigne: AU GRAND ARAGO, des
femmes  soldats, accrochant le regard avec le rouge sang de boeuf des
bandelettes, entremles dans leurs cheveux noirs, tandis que plus loin,
assis par terre, dans un grand enclos, au milieu de ses btes, un berger
lit le PETIT JOURNAL.

Tout le long des boulevards, et des deux cts, des bestiaux inquiets et
menaants; bousculant les pissotires renfermes dans l'enceinte du
parquage, s'acculant dans un coin, puis se prcipitant en une masse
brouille et confuse, que surmonte un grand boeuf cavalant une vache, par
laquelle il se fait porter presque debout.

       *       *       *       *       *

_Lundi 26 septembre_.--Toute la route du Point-du-Jour jusqu'au Rempart:
a semble les fortifications du corps de gnie des barricades. Il y a la
barricade classique en pavs, la barricade en sacs de terre; il en est de
pittoresques formes de troncs d'arbres--de vraies lisires de forts
pousses dans un mur ruin. C'est comme un immense Clos Saint-Lazare,
lev par les descendants de 48, contre les Prussiens. Tous les murs sont
crnels et percs de meurtrires, et le terrain creus de trous ronds qui
se touchent, ressemble assez bien  ces plats de fer-blanc, o l'on fait
cuire des escargots en Bourgogne.

Dans le jardin de Gavarni, des ouvriers s'apprtent  jeter  bas le
quinconce.

Les arches du Pont-Viaduc, barricades et fermes de grosses traverses de
bois, sont remplies d'une foule d'hommes et de femmes regardant,  travers
les fentes, le fleuve rayonnant, et les coteaux verts, o les lunettes
cherchent des Prussiens.

Les gcheurs de pltre qui travaillent aux barricades, causent du coup de
carabine qu'ils viennent de tirer au tir, dont on entend les coups
stridents sur la plaque, contre laquelle des femmes d'une certaine
lgance mangent bravement des pommes de terre frites, dans un restaurant
improvis sous une tente.

La nature semble se complaire dans le contraste qu'affectionnent les
romanciers pour leurs catastrophes intimes. Jamais le dcor de septembre
ne fut si riant, jamais bleu du ciel ne fut si pur, jamais beau temps ne
fut aussi beau.

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 septembre_.--Hier, grande animation dans les groupes du
boulevard des Italiens, contre les bouchers. On demande que le
gouvernement vende lui-mme ses bestiaux, sans l'intermdiaire de ces
spculateurs sur la misre gnrale. Devant la mairie de la rue Drouot,
une femme prore sur le manque et la chert des choses les plus
ncessaires  la vie, et elle accuse les piciers de dissimuler une partie
de leurs approvisionnements, pour doubler le prix dans huit jours. Elle
termine en disant, avec raison et d'une voix colre, que le peuple n'a pas
d'argent pour faire des provisions, qu'il a besoin d'acheter, au jour le
jour, et que toujours, toujours, les choses sont arranges pour que le
pauvre ptisse, et que le riche soit pargn.

Au bout du Point-du-Jour, sur le quai de Javelle, au-dessus d'une
palissade  meurtrires, au del du barrage, le paysage, ciel et fleuve,
tout  la fois lumineux et gris. A gauche, un grand peuplier, faisant un
cne noir de cyprs; en face et  droite, des chemines de fabriques, des
coteaux, comme lavs d'une blanche eau de gouache. Des ombres aux tons
violets de plombagine, des lumires d'argent. Un morceau de nature qui se
dtache sur les couleurs crues du drapeau tricolore, flottant sur la
barrire de bois, ainsi qu'un paysage, dessin dans un mtal en fusion, et
me rappelant ce que je voyais dans une pelle rouge, quand tout gamin, j'y
faisais fondre un morceau de plomb.

Je regagne Paris sur l'impriale de l'omnibus amricain, oblig de
s'arrter et de longtemps stationner devant la manutention, tant le quai
est encombr de camions, chargs de caisses de biscuits, d'omnibus bonds
de pains jusqu'au toit et qu'on voit par les vitres ferms, de chariots de
toutes sortes crass de tonneaux de farine, se pressant  l'entre de la
gigantesque _usine du manger_ de nos soldats.

Rue de Rivoli, un joli dtail: dans le bruit fracassant du passage d'une
batterie d'artillerie, un artilleur caressant le bronze d'un canon, d'une
main amoureuse, qui semble peloter de la chair aime.

Paris est agit, Paris est inquiet de sa pitance ordinaire.  et l des
petits groupes fminins trs gesticulants, et je tombe rue Saint-Honor,
au coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau, dans un rassemblement furieux qui
heurte les volets d'un picier. Une femme me conte que c'est un picier
ayant vendu un hareng saur, 50 centimes,  un mobile, qui l'a fich au
bout d'un bton, avec cette inscription: _Vendu 50 centimes par un
officier de garde national  un pauvre mobile_.

J'entends deux femmes se disant derrire moi, dans un double soupir: Il
n'y a dj plus rien  manger! En effet, je remarque la pauvret des
devantures de charcuterie, o ne se voient plus que quelques saucissons 
l'enveloppe d'argent, et des bocaux de conserves de
truffes.

Je reviens de la Halle par la rue Montmartre: les planches de marbre blanc
de la maison Lambert,  cette poque si charges de quartiers de chevreuil,
de faisans, de gibier, sont nues, les bassins aux poissons sont vides, et
dans ce petit temple de la gueule, se promne mlancoliquement un homme
trs maigre; en revanche,  quelques pas de l, dans l'clat du gaz,
faisant tinceler un mur de botes de fer-blanc, une grosse fille joviale
dbite du Liebig.

Il vient du srieux sur le visage des promeneurs, qui s'approchent
d'affiches blanches luisant au gaz; je les vois les lire lentement, puis
s'en aller,  petits pas, pensifs et recueillis. Ces affiches, ce sont les
statuts des cours martiales, tablies  Vincennes et  Saint-Denis. On
s'arrte  cette phrase: La condamnation sera excute, sance tenante,
par le piquet command pour garder le lieu de la sance. Et on songe avec
un petit frisson qu'on entre dans le dramatique et le sommaire du sige.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 28 septembre_.--Les vifs et colors tableaux, composs,  tout
coin de Paris, par le sige: tableaux que la peinture oubliera de peindre,
ou qui seront sentimentaliss par quelque Millevoye du pinceau, comme
Protais. Les clatantes taches et les piquants rveillons, que font sous
les arbres des Champs-lyses, les pantalons rouges, les chemises bises,
les croupes luisantes des chevaux, les casques de cuivre aux crins pandus,
les faisceaux de sabres accrochs dans les arbres, et, au milieu de cela,
un officier habill de pourpre, flottant dans une grande flanelle rouge,
assis sur une chaise, dans une pose  la fois crne et indolente.

Aux Tuileries, tout le long de la terrasse de l'Orangerie, au bout de
ficelles, la monte et la descente de gourdes de fer-blanc, que
remplissent, sur le quai, des garons de marchand de vin, attels  des
haquets, et, dans les arbres poudreux et grills, des chemises schant sur
les plus hautes branches, avec les apparences, dans ces ramures superbes,
d'pouvantails  oiseaux.

... Par toute la longue et infinie rue de Vaugirard, par toute cette rue 
la fois champtre et industrieuse; rien du caractre guerrier des autres
quartiers, devenus tout militaires. Les poules picorent en pleine rue, les
chvres se promnent sur le trottoir, et l'on se croirait dans le Paris
d'hier, si un futur prix de Rome n'esquissait pas dans un faux
oeil-de-boeuf une grande tte de la Rpublique, coiffe du bonnet phrygien,
et si, de temps en temps, un tape-cul rapide ne montrait,  ct du garon
boucher qui le mne, un mobile regagnant son poste.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 29 septembre_.--Je cherche dans la journe une boutique vide 
louer, pour y emmnager mes bibelots.

En allant, ce soir, chez Burty, dans les endroits ombreux, mon regard est
attir par les caractres de feu, avec lesquels le gaz crit dans la
dcoupure du zinc des colonnes: SPECTACLES. Annonces flamboyantes,
au-dessous desquelles volettent dans la nuit, pareils  des ailes grises
de chauve-souris, les lambeaux de papier poudreux et pourri des affiches
des dernires reprsentations, qui furent.

Burty est de la commission des PAPIERS ET DE LA CORRESPONDANCE DE
L'EMPEREUR; il est heureux comme un pcheur  la ligne,  qui l'on
permettrait de pcher dans la pice d'eau de Fontainebleau. Il parle de
mannes de papiers, de papiers  remplir une cour des comptes; mais dans
tout ce qu'il dit, dans tout ce qu'il annonce, dans tout ce qu'il a
dcouvert, je ne vois rien de bien curieux, de bien neuf. Des quittances
de sommes payes par des hommes que tout le monde souponnait de les
recevoir, des preuves de dilapidations qui ne sont un secret pour personne,
des dpches brves comme des tlgrammes qu'elles sont... J'espre que
les mmoires, un jour, nous en diront plus.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 30 septembre_.--Rveill par le canon. Une aurore toute rouge.
Au loin le grondement sourd du brutal.

J'arrive au bout de la rue d'Enfer,  cette glise frachement btie 
l'angle de cette rue et du boulevard Saint-Jacques.

L, prs de voitures vides, ranges des deux cts de la chausse, une
populace d'attendants, une populace silencieuse d'hommes et de femmes. Les
femmes, coiffes de madras ou de petits bonnets de linge, sont assises, au
bord de la chausse, ayant prs d'elles leurs petites filles, qui ouvrent
sur leurs ttes leurs mouchoirs contre le soleil, et fixent, sans jouer,
la figure srieuse de leurs mres. Les hommes, les mains dans leurs poches
ou les bras croiss, regardent au loin devant eux, leurs pipes teintes 
la bouche. On ne boit pas dans les cabarets, on ne cause mme pas. Un
blousier seul, au milieu d'un groupe, raconte des choses qu'il a vues, en
affirmant chacun de ses dires, d'un mouvement qui lui fait passer,  tout
moment, un gros doigt devant le nez.

On dirait une population fige, et il y a une si svre gravit en ces
hommes, en ces femmes, qu'en dpit de ce perptuel beau soleil et de cet
ternel azur du ciel, le dcor semble prendre quelque chose de la
tristesse de cette silencieuse attente.

Tous les yeux, tous les regards sont tourns vers la rue de Chtillon. De
temps en temps, de la poussire de la route, jaillissent au galop, des
estafettes parmi lesquelles il y a des gamins,  la blouse enfle derrire
eux; de temps en temps, jaillit la croix rouge d'un drapeau blanc. Alors,
un grand murmure qui dit tout bas, qui dit  chaque oreille: Des
blesss!--et aussitt, des deux cts de la voiture, la bousculade
brutale de la foule qui veut voir.

A ct de moi, d'un remise descend un lignard, le visage terreux, le
regard tonn, et que deux gardes nationaux portent sous les bras 
l'glise-ambulance, o se lit en lettres gothiques, tout frachement
peintes: _Libert, galit, Fraternit_. J'en vois passer un autre, son
pauvre mouchoir nou sur la tte, un dredon vert sur les jambes. Et
toutes sortes de voitures font dfiler devant vos yeux de ples figures,
ou laissent entrevoir des pantalons rouges, o le sang fait de grandes
taches noires.

       *       *       *       *       *

_Samedi 1er octobre_.--La viande de cheval se glisse sournoisement dans
l'alimentation parisienne. Avant-hier, Plagie avait rapport un morceau
de filet que, sur sa mine douteuse, je n'ai pas mang. Hier, chez Pters,
on m'apporte un rosbif, dont mes yeux de peintre suspectent le rouge
noirtre, si diffrent du rouge rose du boeuf. Le garon ne m'affirme que
bien mollement que ce cheval est du boeuf.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 2 octobre_.--Aujourd'hui, rien de l'moi douloureux, de la
tristesse de ces deux derniers jours, rien du souvenir des blesss qu'on a
vus passer. Le soleil d'un dimanche a tout emport, et Paris, en gaiet et
en joie, se presse  toutes ses portes, dans un Longchamps tourdi. Les
toilettes d't, les gros noeuds sur les reins et les chapeaux minuscules,
toujours  la mode, trottinent sur les chemins de ronde, ou se faufilent
entre les gros attelages de camions, par les ouvertures du chemin de
ceinture.

On voit des jeunes filles grimpes, comme des chvres, sur le talus de
sable, l'oeil aux meurtrires. Des amricaines emportent sous la conduite
d'un garde national, galonn d'argent, des lgantes, qui, un pince-nez 
la main, parlent _bastions, gabions, cavaliers_. Les industries  voitures
se font voir, remplies de membres endimanchs de la famille, dont
quelques-uns tressautent sur des chaises. Enfin les routes sont pleines
d'enfants qui jouent et gaminent, encourags par le sourire tranquille de
leurs parents.

Je reviens  pied, le long des quais, dans le lger crpuscule de six
heures. Le Paris, dans la vapeur chaude qu'il garde du jour brlant, dans
la poussire, souleve toute la journe, par ces pieds d'hommes, de femmes,
de chevaux, par toutes ces roues de voitures, est noy dans un gris
d'Afrique, ce gris qu'a si bien peint Fromentin, et dans lequel les
maisons mettent des carrs blanchtres, et les arbres quelques rondeurs
violettes.

Je continue  marcher en ce gris, qui se fonce et se bleuit de la nuit qui
vient, et dans lequel s'allume tout  coup la lanterne rouge d'un
bateau-mouche, je continue  marcher, perdu dans les rves btes que fait
l'imagination, aux mots vagues des passants, quand j'entends un homme
arrt sur le quai dire,  un autre: Alors, ceux-ci vont encore nous
tomber sur le dos! Cette phrase me rveille, et me donne immdiatement le
soupon que Strasbourg s'est rendu: pressentiment dont j'ai la
confirmation, en achetant un journal sur le boulevard.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 octobre_.--A travers le grillage du fond de mon jardin, je vois,
ce matin, les mobiles bretons, camps dans une alle de la villa, lire
leurs prires, dans les petites Semaines saintes, qu'ils tirent de leurs
sacs.

... Depuis deux jours, je ne sais, le souvenir de mon frre se rempare de
mon esprit, un peu distrait de lui par l'horreur du moment, la menace de
l'avenir,--et ce souvenir m'est prsent et cruel comme aux premiers jours.

... Cette beaut particulire d'un bel automne, ces arbres carmins, cette
gaze bleu du ciel, ces grandes ombres, molles et noyes, ce brouillard
laiteux, pandu et flottant sur tous les lointains, ces vapeurs refltes
de soleil, ce chatoiement dans l'air de tons neutres, cette lumire mme
un peu violette, et assez semblable  la couleur de l'eau dans un verre de
cabaret, tout ce doux milieu de nature, fait ressortir, dans une harmonie
de coloriste blond, les choses luisantes de la guerre et les
fourmillements multicolores des foules.

... Les hommes qui nous gouvernent sont mdiocres, par cela mme
raisonnables. Ils n'ont pas assez le sentiment du _tmraire_, et ne se
doutent pas de la _possibilit de l'impossible_, dans des temps comme
ceux-ci. Qu'est-ce, au fond, que nos sauveurs, un gnral beau parleur, un
littrateur distingu, un procureur onctueux, enfin une copie bourgeoise
de Danton?

... Jamais Paris n'a eu un mois d'octobre pareil. La nuit claire, seme
d'toiles, est pareille  une nuit du Midi.

       *       *       *       *       *

_Mardi 4 octobre_.--Le bombardement s'annonce. Hier on est venu s'informer,
chez moi, si j'avais de l'eau  tous les tages.

Contre le trottoir, les pieds dans le ruisseau, debout, immobile, ne
voyant rien, n'entendant rien, inattentive aux voitures qui la frlent,
une vieille femme de la campagne, sous son bonnet de linge en forme de
tuile, est enveloppe, en sa rigidit de pierre, de plis semblables aux
dalles tumulaires de Bruges. Elle porte en elle une si grande douleur
stupfie, que je m'approche d'elle, et lui parle. Alors, cette femme,
lente  revenir de sa rvasserie  la ralit, d'une voix, qui est comme
une plainte de malade, me dit: Je vous remercie de votre bon coeur; je
n'ai pas besoin, je suis seulement chagrine! Et ces douces et tristes
paroles me font chercher l'inconnu tragique, qu'enferme silencieusement,
en elle, cette vieille exile des champs.

Nous sommes seulement cinq chez Brbant. Il est question de l'intrieur
aristophanesque du gouvernement de la Dfense nationale, d'Arago que
Saint-Victor appelle un vrai Pantalon de la Comdie italienne, de Mahias,
de Gagneur, de... On parle de la publication de la CORRESPONDANCE DE
L'EMPEREUR. On est froiss du peu de gravit, du peu de tenue, du peu
comme il faut, qui prside  ce travail, et qu'on fait avec des titres
spirituels, comme si on voulait faire de la copie pour le FIGARO...
Nefftzer apporte toujours le mme noir ironique, le mme doute  l'endroit
de ce qu'on pourra faire pour se sauver. Par moments, au rire
mphistophlique par lequel il a l'habitude d'annoncer les plus rares
dsastres, on se demande quel diable d'homme c'est, tant il parle de ces
choses avec une indiffrence sceptique, gouailleuse.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 5 octobre_.--Aux environs du boulevard Exelmans, en ces petits
bouquets de bois, soudainement ns et sortis de l'abatage des palissades
de sparation, brles par les mobiles, dans un vif coup de soleil, c'est
charmant, ces restaurants en plein air, sous les noisetiers roux. Les
dtails sont d'un pittoresque  enchanter un Knaus, avec les tables et les
bancs dans le bois  peine quarri, les barillets, mis en chantier, sur un
tabouret renvers, les cafetires baroques bouillant sur de petits
fourneaux de terre cuite, avec le dsordre des bouteilles et des pots de
grs aux dessins bleus, au-dessus desquels voltigent des ttes de femmes,
au teint de brugnon, aux cheveux couleur de chanvre.

Un moment, ce soir, le soleil couchant remplit compltement la baie du
pont-levis du Bois de Boulogne, et les tres et les choses qui passent sur
ce carr de feu, s'y dtachent d'une manire un peu surnaturelle, comme
sur la plaque d'or d'un mail.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 6 octobre_.--Ce matin, le jour se lve, pour la premire fois, dans
la brume de l'automne. Il y a de l'hiver aujourd'hui dans le temps. L'on
se sent pntr de la rose froide, qui mouille les feuilles des arbres.
Le rveil des mobiles a lieu sans chansons. Ils font leur toilette sans
gaiet, sans bruyance.

De petites voitures de bonneterie, comme on en rencontre parmi les bourgs
sauvages de la France la plus recule, leur offrent des tricots, des
bonnets de coton, dans lesquels quelques-uns enfournent leurs oreilles.
Ils sont camps tout le long du boulevard Exelmans; les uns sous les
arcades du chemin de fer, les autres dans les dblais du nouveau chemin de
fer en construction. Peu  peu, ils secouent leur engourdissement, et,
assis sur les traverses du chemin de fer dont ils ont fait des bancs, ils
plongent leurs cuillers dans la gamelle, pose sur une table improvise
avec une porte arrache  une clture. Avec la soupe et le ventre chaud,
la gaiet vient, et le rire gamin de la premire jeunesse court, de table
en table.

Sous une arcade qui porte crit sur un morceau de bois: _tat-Major_, des
officiers font, sur un coin de buffet, leur correspondance, pendant qu'au
milieu d'eux, un long et maigre cur, en chapeau rond, fume une courte
pipe de bois.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 7 octobre_.--Au moment o je passe la Seine sur le viaduc, la
canonnire s'enveloppe d'un nuage blanc et son terrible coup de canon
retentit, rpt par les chos des coteaux de Svres et de Meudon.

... Me voici dans l'avenue de Vincennes. L'avenue est ferme, en arrire
du rempart, par une formidable barricade, btie de dalles de pierres
cyclopennes, et, en avant du rempart, se dresse une enceinte palissade
forme d'arbres tout entiers, avec l'artichaut menaant de leurs branches
pointes. La dfense est ici sur une proportion gigantesque, et digne de
ce faubourg d'meute, de ce faubourg Saint-Antoine qui semble avoir ml
le gnie militaire au gnie de la guerre des rues.

Pass le rempart, pass l'enceinte palissade, on marche entre des troncs
d'arbres, rogns  ras de terre, qui taient les beaux arbres ombreux de
l'avenue, et  droite et  gauche s'tend un immense vide, o les maisons
dmolies ont laiss, dans l'herbe vilainement verte, une tache blanche que
surmonte quelques gravats.

Puis les maisons recommencent, des maisons fermes. Une seule est ouverte,
la maison d'un forgeron, dont le bruit du marteau est l'unique vie de
l'avenue silencieuse... Tout  coup au loin une masse noire et un
roulement sourd. Porte sur les paules de huit gardes nationaux, s'avance
une bire, sur laquelle est pos un kpi de garde national; un tambour la
prcde, et de minute en minute, fait rsonner sur la caisse voile de
crpe, le glas funbre.

Pauvre Bois de Vincennes avec ses arbres coups, ses chalets, dont on a
enlev les portes et les fentres, un peuple de pauvresses le remplit,
armes de hachettes, faisant des telles qu'elles tranent sur des
brouettes et de petits chariots. Et l'on rencontre des _rouleuses_ qui
balayent les sentiers perdus, d'une jupe lche, qu'en remontant,  tout
moment, leur main montre attache, sous le casaquin, par une ceinture
rouge. Et comme antithse  ces amoureuses de grand chemin, deux
charmantes femmes assises par terre,  ct d'un lgant officier, jouant
avec la marquise de l'une d'elles.

En montant dans l'omnibus de Paris, une jeune fille vient prendre place 
ct de moi, elle tient sur son paule un panache d'argenta, et remporte
entre deux crachoirs, lis avec une ficelle,--c'est elle qui nous le
dit,--les dernires fraises de son jardinet de Nogent.

Ce soir, une voix dans l'ombre m'appelle. C'est Pouthier (l'Anatole de
MANETTE SALOMON) que je n'ai pas vu depuis bien des mois. Nous entrons
dans un caf, pour parler de mon frre, dont il a appris la mort en
province. Il est toujours aussi misrable, et le pauvre diable sollicite
son admission dans la garde nationale, pour gagner 30 sous par jour.

       *       *       *       *       *

_Samedi 8 octobre_.--Dans les rues, on rencontre, avec une croix rouge sur
le coeur, de grasses lorettes hors d'ge, qui se prparent, toutes jouies,
 tripoter des blesss avec des mains sensuelles, et  ramasser de
l'amour parmi les amputations.

J'entrevois, ce soir, pour la premire fois, Louis Blanc, que son frre
amne dner  ma table, chez Pters. Une tte qui est un mlange de
cabotin et de sminariste mridional, au-dessus d'une taille d'une
petitesse ridicule. Chez cet homme glabre, il y a quelque chose
d'horrible: l'association sur sa face de l'enfance et de la snilit. Ce
sont les joues roses d'un bb, avec le charbonn de l'intrieur des
narines, du tour de la bouche des sexagnaires.

       *       *       *       *       *

_Lundi 10 octobre_.--Ce matin, je vais chercher une carte pour le
rationnement de la viande. Il me semble revoir, telle que me les
dpeignait ma pauvre vieille cousine Cornlie de Courmont, une de ces
queues de la grande Rvolution, en cette attente de gens mls de vieilles
haillonneuses, de bizets  kpis, de petits bourgeois  la Henri Monnier,
parqus en ces locaux improviss, dans ces pices blanchies  la chaux, o
vous reconnaissez, assis autour d'une table, tout-puissants dans leurs
uniformes d'officiers de la garde nationale, et suprmes dispensateurs de
votre nourriture, vos peu honntes fournisseurs.

Je rapporte un papier bleu, curiosit typographique des temps  venir et
des Goncourt futurs, qui me donne le droit, pour moi et ma domestique,
d'acheter, chaque jour, deux rations de viande crue, ou quatre portions
d'aliments, prpars dans les cantines nationales. Il y a des coupons
jusqu'au 14 novembre.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 octobre_.--Aux portes des maisons neuves, o sont installes les
mairies de la banlieue envahie, des femmes ples s'entretiennent entre
elles, avec des voix teintes, de l'impossibilit de trouver du travail.

Dans les rues, des soeurs, marchant deux  deux, examinent un moment, dans
le creux de leurs mains grassouillettes, le riz des sacs placs  la porte
des piciers.

Des marchands de bric--brac, accouds sur des crdences gothiques,
exposes sur le trottoir, personnifient la mlancolie des commerces de
luxe dans la dbine.

Devant le chemin de fer du Nord, je m'embarque pour Saint-Denis, dans la
tapissire classique des environs de Paris, une tapissire recouverte des
lambeaux d'une ancienne verdure, et qui a pour conducteur un enfant, tomb
la figure dans le feu. Quand nous sommes dix, nous partons. Il y a de gras
marchands  chevalire au doigt, des vieillards en cravate rouge et  la
culotte dboutonne, un modle de l'cole des Beaux-Arts, le brle-gueule
aux dents, une fringante matresse d'officier, emportant dans une valise
la cuisine suave d'une nuit d'amour.

Nous arrivons au petit pont sur le canal, mais il ne nous est donn de
voir que de loin Saint-Denis. Des zouaves et des mobiles ferment l'entre
de la ville, et retiennent en de du pont, mres, soeurs, parents, amis,
matresses. Un espion prussien, nous est-il dit, s'est introduit dans la
ville, et pour s'en saisir, on a coup toute communication avec le dehors.
Et au bout d'une heure, tout le monde dsappoint se dcide  regagner
Paris, aprs une sieste sur le talus.

Partout la mme destruction de la zone militaire, d'o se lvent, de
champs de gravats,  et l, des pans de mur, montrant des chantillons de
papier peint,--et devant soi, le plus loin que va la vue, des champs
ponctus de points de toutes les couleurs: des hommes, des femmes,
ramassant les glanures de la terre.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 12 octobre_.--Par ces jours tragiques, en l'lvation du pouls
et la griserie de tte, qu'amne le bruit grondant de la bataille continue,
qui vous entoure de tous cts, on a besoin de sortir de son tre rel,
de dpouiller l'individu inutile qu'on se sent, de mettre sa vie veille
dans un rve, de _s'inventer_ chef de partisans, surprenant des convois,
dcimant l'ennemi, dbloquant Paris,--vivant ainsi de longs moments,
transport dans une existence imaginative par une sorte d'hallucination du
cerveau.

C'est la trouvaille de quelque moyen de voler qui vous fait voir et
dcouvrir les positions de l'ennemi, c'est la trouvaille de quelque engin
meurtrier qui tue des bataillons, met  mort tout entiers des morceaux
d'arme. Et l'on va dans une absence de soi-mme, semblable  celle de
l'enfant,  la lecture de ses premiers livres, l'on va par les grands
espaces et les grandes aventures de l'impossible, hros d'une fiction
d'une heure.

Que de tours dans ce jardin, o je n'appartenais plus  la petite
promenade, que mon corps faisait dans la petite alle tournante, mais o
parcourant l'air sur un escabeau volant, j'tais l'inventeur d'une
substance, dcomposant, au-dessous de moi, l'oxygne ou l'hydrogne de
l'air respirable, et le rendant mortel aux poumons prussiens de toute une
arme!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 13 octobre_.--C'est un sentiment singulier, et bien plutt
d'humiliation douloureuse que de crainte, de savoir ces collines, si
rapproches de vous, n'tre plus franaises, ces bois, n'avoir plus de
promeneurs de Gavarni, ces maisons, si joliment ensoleilles, ne plus
abriter vos amis et connaissances, et de chercher avec une lunette, sur
cette terre parisienne, des hommes  colback et un drapeau noir et blanc,
et de sentir enfin  4 000 mtres, tapis dans le verdoyant horizon, les
vaincus d'Ina.

... Les ruines, les dchiquetures de murs de la descente de Passy au
Trocadro, escalades par des hommes, par des gamins, qui, tags dans la
pierraille croulante, suivent de l'oeil la canonnade...

Sur le pont de la Concorde, prcds d'une troupe d'enfants, criant,
chantant, dansant au milieu d'un peloton de mobiles, j'aperois du haut de
l'omnibus, deux ttes de mauvais roux, dans des uniformes bleutres: des
prisonniers bavarois.

Du Panthon, je me rends  la place d'Italie par la rue Mouffetard. Entre
des boutiques ncessiteuses et semblables  des boutiques de village, 
travers les petites voitures  bras d'oignons rouges, un va-et-vient
brutal, une circulation tumultueuse de femmes en cornettes  carreaux, aux
bras nus, au tablier d'indienne bleu; de vieillards cacochymes mdaills
de Sainte-Hlne; de gras vagabonds aux faux-cols du docteur Vron: foule
grouillante, grossie,  tout moment, de gardes nationaux se rendant 
l'exercice en pantoufles.

De la place d'Italie jusqu'au Jardin des Plantes, partout on revt de
toile cire les tables  bestiaux, partout on travaille  des
baraquements, dont les traverses servent de trapzes  des enfants, et
partout des volutions militaires de blousiers, que des essaims de petites
filles dpenailles, aux cheveux frisotts, aux yeux brillants de
bohmiennes, imitent, armes d'chalas.

La nuit est venue, de petites chauves-souris zigzaguent sur le violet
dense des tours de Notre-Dame, sur la pleur du ciel, que lignent en bas,
comme, des pingles noires, les baonnettes de la multitude arme,
dfilant toute sombre, sur les quais.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 14 octobre_.--C'est tonnant, comme on se fait  cette vie
scande de coups de canon,  ce beau ronflement lointain,  ce claquement
formidable,  cette vibration de l'air; et ces nergiques ondes sonores
vous manquent, et vous font tendre l'oreille vers l'horizon, une minute
silencieux.

Je vais prendre Burty aux Tuileries... Sous ces vieux plafonds noircis par
les ftes et les soupers de l'Empire, sous ce bel or bruni qui me rappelle
l'or des plafonds de Venise, au milieu de ces bronzes, de ces marbres, qui
mergent de l'emballage encore incomplet du mobilier, dans le tain de ces
glaces splendides, se voient des figures rbarbatives de plumitifs, des
ttes aux longs cheveux socialistes, des crnes avec une couronne de
cheveux d'un roux grisonnant:--les _facies_ maussades des purs et des
vertueux.

Des casiers de bois blanc, appliqus contre les murailles, montent
jusqu'au plafond, bonds de cartons; et des tables  trteaux font le
ventre, sous la montagne en dsordre de liasses de papier, de lettres, de
quittances, de factures. Au bout d'un clou enfonc dans l'or du cadre
d'une glace, se balancent les: _Instructions pour le dpouillement de la
Correspondance_.

J'ai la sensation d'tre entr dans le cabinet noir de l'inquisition de la
Rvolution, et ce dcachetage haineux de l'Histoire me rpugne. C'est dans
la salle Louis XIV, que se tiennent les membres de la commission: c'est l
o s'labore le grand tri. Parmi les papiers qui sont l, j'en prends un
au hasard. C'est un compte, o le grand dpensier, Napolon III, fait
repriser ses chaussettes,  raison de vingt-cinq centimes, le reprisage.

       *       *       *       *       *

_Samedi 15 octobre_.--A vivre sur soi-mme,  n'avoir que l'change
d'ides, aussi peu diverses que les vtres autour d'une pense fixe;  ne
lire que les nouvelles, sans inattendu, d'une guerre misrable,  ne
trouver dans les journaux que le rabchage de ces dfaites, dcores du
nom de _reconnaissances offensives_;  tre chass du boulevard par
l'conomie force du gaz;  ne plus jouir de la vie nocturne, dans cette
ville de _couche-tt_;  ne plus pouvoir lire;  ne plus pouvoir s'lever
dans le pur domaine de la pense, par le rabaissement de cette pense aux
misres de la nourriture;  tre priv de tout ce qui tait la rcration
de l'intelligence du Parisien;  manquer du _nouveau_ et du _renouveau_; 
vgter enfin dans cette chose brutale et monotone: la guerre,--le
Parisien est pris dans Paris, d'un ennui semblable  l'ennui d'une ville
de province.

Ce soir, dans la rue, un homme marchait devant moi, les mains dans ses
poches, chantonnant presque gaiement. Tout  coup il s'est arrt, et
s'est cri, comme s'il se rveillait: a va bien mal, nom de Dieu! Ce
passant vague exprimait le fond des ides de tout le monde.

Sur le boulevard de Clichy les baraquements des mobiles qui se couchent,
sont pleins d'un bourdonnement _patoisant_, et  travers la toile, l, o
elle n'est pas double de planches, transperce, presque fantastique, la
gigantesque ombre chinoise d'un profil de moblot, coiff de son bonnet de
coton. A tous les coins de rue, de la prostitution d'occasion, racole par
la misre, raccroche le Breton en retard.

Au fond d'un petit passage trangl, qu'claire un soleil de gaz, s'ouvre
 la foule qui s'y glisse, la porte de la salle de la Reine-Blanche. Une
salle de danse,  la dcoration pareille  celle de toutes les salles de
danse de ce boulevard: une salle aux peintures du plafond, arrtes dans
des lambrequins de papier rouge velout, aux petites glaces troites
filant le long des colonnes, aux lustres de zinc et de verre, dont trois
becs sont seulement allums pour la circonstance.

Les gens, qui dansaient l, dans les temps calmes, y lgifrent
aujourd'hui. L'orchestre aux musiciens est la tribune, qu'occupent, de
noir habills, les austres membres du bureau et les orateurs inscrits,
ayant devant eux, sur le bois de la balustrade, o hier reposaient les
manches des basses, la carafe parlementaire.

Dans le nuage bleutre fait par les pipes, sur les banquettes, ou placs
face  face sur les petites tables de la consommation, sont assis des
gardes nationaux, des mobiles, des philosophes de banlieue, roux depuis le
dessus de leurs chapeaux jusqu' l'empeigne de leurs souliers, des
ouvriers en veste bleu et en kpi. Il y a des femmes du peuple, des filles,
des jeunesses en capuchon rouge, et mme des petites bourgeoises, ne
sachant en ce temps o passer la soire.

Soudain un coup de sonnette, cette sonnette avec laquelle le peuple aime 
jouer, comme un enfant,  la Chambre des dputs. Tony Rvillon se lve,
annonce la fondation du club de Montmartre, destin  fonder la libert,
et logiquement, ainsi qu'il le dclare,  dtruire la monarchie, la
noblesse, le clerg. Puis il propose  la salle de lui lire le numro du
JOURNAL DE ROUEN, paru dans la VRIT de ce soir. C'est touchant de voir
combien ces troupeaux d'hommes sont dupes de l'imprim et de la parole,
combien le sentiment critique leur fait merveilleusement dfaut. La
sacro-sainte dmocratie peut fabriquer un catchisme, encore plus riche en
bourdes miraculeuses que l'ancien: ces gens sont tout prts  le gober
dvotieusement.

Et cependant, au fond de cette btise, de cet avalement tout cru de choses
incroyables, perce,  un moment donn, un souffle gnreux, un chaud
dvouement, une ardente fraternit. C'est ainsi que, dans cette sance, 
la nouvelle que nous avions 123 000 prisonniers en Allemagne, un cri parti
de toutes les poitrines s'est bris dans un murmure de douleur, au milieu
duquel toute la salle s'est regarde d'un regard indicible.

Tony Rvillon rassis, le citoyen Quentin a pris la parole, et a dmontr,
avec des mots pathtiques, que tous nos malheurs, depuis Sedan, ne
seraient pas arrivs, si l'on avait nomm une Commune, et la
_providentialit_ d'une Commune bien prouve et bien tablie, tout le
monde est sorti signer dans l'antichambre, au contrle des contredanses,
une ptition pour la nomination immdiate d'une Commune.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 16 octobre_.--En pntrant dans le bois de Boulogne, parmi cette
coupe sombre qui a dblay la vue jusqu' Boulogne d'un ct, et de
l'autre jusqu'aux lacs, l'oeil est tonn, il ne se reconnat plus, il n'a
plus le sentiment des distances. Des lieux loigns lui paraissent tout
proches, et la blanche glise de Saint-Cloud semble couronner Boulogne.

Le ciel est cendr de pluie, les coteaux carmins et verts apparaissent,
peints de couleurs dures, avec des effacements aux endroits de brouillard,
ressemblant aux gouaches de Houel, qui ont eu le frottement des cartons
des quais, et la salptrisation de l'exposition en plein air. La masse
grise du chteau de Saint-Cloud transparat  travers le voile blanchtre
de fumes lgres. Je marche dans le merveilleux paysage qu'a fait
l'abatis. Qu'on se figure un immense champ de broussailles rouilles, au
milieu desquelles les troncs et les ramures survivantes ont la couleur
d'arbres de bronze vert.

L-dessous, le fouillis et le pittoresque architectural de cabanes en
terre moussue, de huttes en rameaux de sapins encore verts, d'abris de
branchages desschs de la couleur du raisin de Corinthe, de tentes de
toile grise, surmontes de fumes azures, de loques de toutes les nuances
schant sur des ficelles, de pantalons rouges de troupiers, clatant dans
cette harmonie nue, comme des coups de pistolet de vermillon.

Sur la route, il passe toutes sortes de vhicules: des trains d'artillerie
portant debout sur leur tapage, de crnes hommes, et des voitures, o l'on
voit un monsieur qui emporte, sur son poing, une chouette empaille.

Je gagne Boulogne. La rue est encombre de soldats de ligne, qui, assis
sur des caisses de biscuit, barrent la rue. Il pleut. Des soldats se sont
fait avec la toile de leurs tentes des burnous arabes.

Des sacs de riz sont  terre; la distribution se fait aux hommes dans des
mouchoirs et des coins de couvertures. Des moitis de porc, enfourchs
dans de petits arbres, font danser, sous leur balancement, la marche de
porteurs. Des troupiers enguirlands de sacs, d'o sortent des touffes
d'herbes potagres qui les habillent de verdure, vont aux marmites de
fer-blanc.

La population civile de Boulogne semble rduite  deux ou trois vieilles
femmes boitaillant sur la chausse, et presque seule la boutique du
charcutier Rabat-joie est ouverte.

A la sortie de Boulogne, entre les maisons emballes, o rien ne bruit, ne
remue, j'avance au milieu de dtonations intermittentes de coups de fusil,
clatant tout prs. J'arrive ainsi au rond-point, o je me mets  la queue
de gardes nationaux, de lignards, de mobiles, un peu abrits par l'angle
d'une boutique, qui a l'encoche toute frache d'une balle prussienne. Et
c'est un amusement, en avanant un peu la tte, de voir, sous les balles
des francs-tireurs embusqus au bord de la Seine, de voir, avec une
lorgnette, les Prussiens de Saint-Cloud traverser, rapides et effacs, une
petite ruelle au-dessus d'un rservoir vert. Les souris ne disparaissent
pas plus vite. On les a vus plutt qu'on ne les voit. Et comme il faut que
tous les spectacles aient leur ct parisien, un gamin qui est 
l'extrmit de la queue, crie: A bas les parapluies!

En revenant, les vpres sonnent  Boulogne, et le tintement de la cloche
se tait,  toute minute, sous la voix tonnante du Mont-Valrien.

J'entre dans l'glise, et je vois dans une chapelle, une runion de
capotes grises, dont quelques-uns de ceux qui les portent, ont  la main
un pauvre petit livre de prires, au cartonnage des classiques de
Delalain. Au milieu d'eux, un jeune soldat de ligne touche de l'orgue
mlodium, ayant prs de lui un camarade au pantalon garance, accoud au
buffet et pench sur la musique; De ce groupe, qui vous fait revenir dans
les yeux la lithographie de Lemud: MATRE WOLFRAMSS, et transfigure ce
groupe vulgaire de pioupious, s'lve une musique douce et pntrante, et
qui, dans l'branlement des nerfs par le canon et le voisinage de la mort,
apporte je ne sais quelle grande motion triste. Et quand je sors, les
voix de ces _morituri_ chantant dans le choeur, me poursuivent au milieu
des nom de Dieu de leurs camarades, sur la place.

Je suis curieux de reconnatre les endroits de nos tristes promenades de
tout le printemps dernier. La mare d'Auteuil a son petit monticule dfonc
par les charrettes, et ses ombrages gisent dans une eau souille.
J'esprais qu'on aurait pargn les trois chnes centenaires: o ils se
dressaient, coups au raz de terre, sont leurs chicots gigantesques, et
autour d'eux s'lve un chantier de bches, que n'aurait pas brl,
pendant tout un hiver sibrien, la chemine d'un burgrave.

       *       *       *       *       *

_Lundi 17 octobre_.--Toute la journe le bruit tonnant du Mont-Valrien,
l'cho roulant et prolong de la canonnire dans les coteaux de Svres et
de Meudon, l'branlant claquement de la batterie Mortemart.

       *       *       *       *       *

_Mardi 18 octobre_.--La canonnade m'attire au bois de Boulogne,  la
batterie Mortemart. Il y a quelque chose de solennel dans la gravit
srieuse et la lenteur rflchie, avec lesquelles les hommes chargs du
service d'une pice, excutent les oprations de la charge. Enfin le coup
est charg; les artilleurs se tiennent immobiles de chaque ct,
quelques-uns, appuys en de beaux mouvements sculpturaux sur les palans,
avec lesquels ils ont recal la pice. Un artilleur en manches de chemise,
plac  droite, tient la ficelle.

Quelques instants d'immobilit, de silence, je dirai presque d'motion;
puis, sous le tirage de la ficelle, un tonnerre, une flamme, un nuage de
fume, dans lequel disparat le bouquet d'arbres qui masque la batterie.
Longtemps un nuage tout blanc, qui a peine  se dissiper, et qui fait
ressortir le jaune de l'embrasure de sable, fouette par le coup, le gris
des sacs de terre, dont deux ou trois sont ventrs par le recul de ct
de la pice, le rouge du bonnet des artilleurs, le blanc mme de la
chemise de celui qui a tir la ficelle.

Cette chose qui tue au loin, est un vrai spectacle pour Paris, qui, comme
aux beaux jours du lac, a des calches, des landaus arrts autour de la
butte, et dont les femmes se mlent aux mobiles, et se pressent le plus
prs du bruit formidable. Aujourd'hui, parmi les spectateurs, ce sont
Jules Ferry, Rochefort qui parle et rit fbrilement, Pelletan, dont la
tte de philosophe antique s'accommode mal du kpi.

Le canon tire six coups, puis le commandant enlve de son trpied le petit
instrument de cuivre  prendre les hauteurs, le met prcieusement dans une
bote de fer-blanc, le fourre dans sa poche et s'en va, tandis que sur la
pice s'assied un jeune artilleur, un blond  la figure fminine, empreint
de ce quelque chose d'hroque que le peintre Gros donne  ses figures
militaires, et qui, le bonnet de police de travers sur la tte, une
ceinture algrienne aux rayures clatantes lui serrant les reins, la
cartouchire au ventre, tout dbraill, et charmant de dsordre
pittoresque, se repose de la fatigue de cet exercice de mort.

La reprsentation est finie, le monde se disperse.

La conversation chez Brbant, ce soir, va de l'inconsistance politique
de Gambetta  _l'homme blond_,  cette race, venue dans les temps les
plus anciens, de la Baltique, et parpille en France, en Espagne, en
Afrique, et que ni les latitudes, les mlanges avec les races brunes,
n'ont modifie, n'ont brunie.

Puis ce qu'on mange d'anormal, fait raconter  chacun ce qu'il a mang
d'extraordinaire, et Charles-Edmond nous conte avoir got du fameux
mammouth, retrouv en Sibrie, et dont Saint-Ptersbourg fit la
gracieuset d'envoyer un morceau aux autorits de Varsovie.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 octobre_.--A Batignolles, des queues interminables  la porte
des bouchers, des queues composes de vieux bonshommes tout casss; de
rubiconds gardes nationaux; de vieilles femmes ayant des petits bancs sous
le bras pour s'asseoir; de petites filles assez fortes pour rapporter,
dans le grand panier du march, l'avare ration; de grisettes, le nez en
l'air, les cheveux au vent, et l'oeil tout plein de coquetteries pour les
vtrans chargs de faire faire la queue.

De Montmartre  la rue Watteau, o je dne, on ne voit que des colleurs en
blouse blanche, couvrant les murs d'affiches relatives  la fabrication
des canons.

Les marchandises de tous les magasins s'ingnient  se convertir en
_objets de rempart_; il n'y a plus que des couvertures de rempart, des
fourrures de rempart, des lits de rempart, des couvre-chefs de rempart,
des gants de rempart.

En mme temps la devanture des marchands et des fournisseurs de
victuailles prend quelque chose de sinistre, par le nant de l'exposition.
Les serviettes sales des habitus: c'est toute celle des gargotes; deux
aucubas malades, au milieu de terrines vides: c'est toute celle des
charcutiers. En revanche, des voitures  bras promnent sur le pav de
petites fabriques roulantes de crpes.

La Halle est curieuse. L, o se vendait la mare, tous les taux vendent
de la viande de cheval, et au lieu de beurre, l'on dbite de la graisse
d'animaux inconnus, en forme de grands carrs de savon blanc.

Mais l'animation, le mouvement sont au march aux lgumes, que le
maraudage fait encore abondants; et il y a foule autour de ces petites
tables, charges de choux, de cleris, de choux-fleurs, qu'on se dispute,
et que des bourgeoises emportent dans des serviettes. Dans ce bruit
d'offres, de paroles, de plaisanteries, d'injures, soudain de gros: Hlas,
mon Dieu! bruyamment soupirs par les vendeuses, devant la bire d'un
franc-tireur, qu'on entrevoit entre les rideaux entr'ouverts d'une civire,
le transportant  son domicile.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 2 octobre_.--De ma fentre, voici ce que je vois,--la couleur
d'une canonnade.

Au-dessus de Meudon, un haut de ciel, aurol de grands rayons blancs,
semblable  ces effets de lumire lectrique, avec lesquels Gudin aime 
clairer l'orage de ses mers. Au-dessous, le coteau et son fourr vert
apparaissant, un moment,  travers la dchirure des vapeurs, presque
aussitt referme, et vous mettant dans les yeux le paysage, avec les
intermittences de vision brouille et de claire vision, donnes par une
lunette, dont on cherche le point.

Par ici, par l, des scintillements de vitres de villas, toutes lointaines,
pareils  des scintillements de lustres de cristal. Plus proche, les
maisons du Parc des Princes, de Billancourt, toute la btisse jusqu' la
Seine, dtache en violet sur des bouquets d'arbres ples, et qu'on dirait
sillonne, l o le soleil frappe les ardoises, de petits cours d'eau
brillante. A partir de l, un second plan de brume azure, que, depuis le
Point-du-Jour jusqu' Auteuil, raye sans interruption une perspective de
coups de canon, crachant de gros nuages concrtionns, ressemblant  des
droulements d'entrailles. Partout la fume emplissant le creux des
terrains, et faisant comme une assise de brouillard  la pierre des
maisons.

Sur le boulevard Montmorency, des gens regardant debout dans des voitures.
Voitures et gens, en la transparence froide d'un coin de jour, sans soleil;
et en le refltement gris du pav, n'ont pas de couleur: ils font presque
les taches, au noir neutralis d'une photographie de la _high life_,
mange par la lumire.

Un peu  droite est la pice de marine du rempart. A chaque coup de canon,
les artilleurs disparaissent au milieu d'un tourbillon de fumes ardentes,
que le vent emporte vers le Point-du-Jour dans un grand nuage montant de
travers par le ciel blanc, puis les artilleurs reparaissent tout
enguirlands d'charpes de fume, longues  se dtacher de leurs vtements,
et reparaissent encore dans une espce de lumire d'apothose--la lumire
du jour, transperce et reflte de la pourpre des feuilles d'automne.

Sur les coteaux d'en face, des apparences presque consistantes de
constructions, comme pourrait en btir un caprice de l'imagination, et des
nuages qui se lignent et s'architecturent presque solidement,  chaque
envoi d'obus. Je vois longtemps, dtache, sur la verdure d'un petit bois,
une blanche grotte de stalactites, et sur le peu de bleu qu'il y a dans le
haut du ciel, demeurent, de longs moments, de petits morceaux de fume
rsistants  se dissiper, et qu'on prendrait pour des arostats.

Le plein air sent la poudre, ainsi que la vieille salle du thtre du
Cirque Franconi, les lointains s'effacent, et il monte, peu  peu, dans le
paysage qui sombre lentement, un ensevelissement blanc, semblable  un
gigantesque blutage de farine, que rosoient de petits incendies, allums
dans le bois.

       *       *       *       *       *

_Samedi 22 octobre_.--Ce soir Chennevires me parlait d'efforts, tents
sans succs prs de Simon, pour rvolutionner le gouvernement de l'art.
Nieuwerkerke, Maurice Richard, Jules Simon sont des conservateurs
absolument identiques.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 23 octobre_.--Un dimanche de pluie et de vent qui se lamente.
Pourquoi cet engourdissement qui m'empche d'agir, de sortir, qui me
retient  _coupailler_ stupidement,  nettoyer avec un scateur les
arbustes de mon jardin: cela quand le dehors est si grandement curieux.

Ce soir, je vais au Luxembourg. Dans l'obscurit de sa noire grandeur,
avec l'unique rverbre qui claire sa cour d'honneur, je ne sais quel air
de vtust prend le palais de Rouher: il semble le domicile non de choses
d'hier, mais de trs vieilles choses mortes. Il n'y a pas jusqu'aux
ranges de baquets, dposs contre ses murs, qui ne lui donne le
pittoresque ruineux d'un _casino_ romain, dessin par Hubert Robert.

En la rue de Tournon, toute obscure, un trou de lumire sous un auvent,
o pendent des choux-fleurs et des paquets d'aulx. Un rassemblement
d'affams devant... C'est une fruitire dont l'tal,  moiti rpandu sur
le trottoir, montre, dans une mare de sang, deux grands cerfs, le cou
entaill, et les entrailles jetes dehors, comme pour une cure. Dans une
petite baignoire d'enfant,  la surface de l'eau vagueuse, d'normes
carpes pressent leurs museaux bleutres. Et  la lueur d'une chandelle
mourante, dans un vieux chandelier de cuivre, se voit le fauve du cou d'un
jeune ours, perc d'un trou rond, et ses larges pattes recourbes par la
mort--des pensionnaires du Jardin d'Acclimatation, que la faim de Paris va
se disputer demain.

Sous le ciel sans lune et sans gaz, la Seine roule une eau sombre, une eau
de Phlgton.

Le noir de cette ville, dont je retrouvais,  plus de dix lieues,
l'emplacement par la rverbration qu'elle mettait dans la partie du ciel
qui lui servait de plafond, de cette ville qui gardait presque le jour,
dans la nuit, avec le flamboiement de ses boutiques, de ses cafs, de ses
cent milliers de becs de lumire: ce noir, ces tnbres toutes nouvelles,
changent Paris, impriment  ses quartiers les plus neufs un caractre de
vieillesse, les reculent, les enfoncent dans le pass. On vague  travers
des pierres obscures, sans les reconnatre, tonn, mme un peu inquiet de
sa direction.

Ainsi dambulant, un peu de lumire me fait tomber en arrt sur une
affiche rose, o le moi sempiternel de Legouv se promet au public dans
une matine littraire. Les empires peuvent succder aux gouvernements
constitutionnels, les rpubliques aux empires, nous aurons toujours M.
Ernest Legouv,--qui parlera, dimanche, de l'_Alimentation morale_.

       *       *       *       *       *

_Lundi 24 octobre_.--Je sors aujourd'hui par la porte Maillot, dont le
pont-levis et la partie garnie de meurtrires ont t peintes en vert,
pour figurer la continuation du talus gazonn. Cela me semble assez
chinois.

Le restaurateur Gillet est devenu un tat-major,  la porte duquel on a
improvis deux gurites avec des planches de la dmolition. Une foule fait
queue, demandant des _laisser-passer_.

Toute l'avenue de Neuilly semble avoir t abandonne de sa population
civile; seul Gamache, le matre d'armes  la triomphante enseigne, possde
encore des rideaux  son rez-de-chausse. Partout l'envahissement des
soldats, et les nombreux pensionnats de demoiselles et les tablissements
pour les _young ladies_, ont des mobiles roux en faction  leurs portes.

Un passage incessant, une alle, une venue, un croisement continu de
lignards, de mobiles, de francs-tireurs,  tout moment, traversant les
trois barricades, de retour de reconnaissances dont ils reviennent, pliant
sous la charge de la verdure et des lgumes ramasss. Un dfil sans cesse
recommenant, o la fatigue est pleine d'entrain, de gaiet.

Le pont de Neuilly a sa mine toute prte sous la seconde arche. Et les
jolies les feuillues de la Seine, coupes  blanc, laissent voir, entre
les troncs de peupliers, des capotes grises, manoeuvrant sous la pluie.

Bientt la pluie devient une trombe,  travers laquelle s'emportent des
cavaliers dans des couvertures, qui en font des espces de spectres
questres, trottent des chariots pittoresques,  la grosse toile bleue
voletant dans le ciel, galopent des fourgons d'artillerie, o, bravant
l'onde, une svelte cantinire, la jupe  la bordure tricolore, un petit
tablier blanc aux pochs festonnes de rouge, et coiffe de plumes de coq,
apparat une seconde, toute claquante de couleur, dans le paysage hach
par la pluie, en mme temps qu'ensoleill du coup de soleil d'une giboule
de mars.

... On a enferm les bas-reliefs de la barrire de l'toile dans de
grandes botes de bois.

Je regarde, en descendant les Champs-Elyses, cet htel ferm de la Pava,
et je me demande si ce n'a pas t le grand bureau de l'espionnage
prussien,  Paris.

Ce soir, au-dessus de la rue Saint-Lazare, au-dessus de la blanche btisse
de la gare du chemin de fer, un ciel de sang, une lueur cerise teignant
jusqu'au bleu noir de la nuit, un spectacle trange de la nature, un de
ces prodiges qui troublaient l'antiquit. L'un dit: C'est la fort de
Bondy qui brle! Un autre: C'est une exprience de lumire 
Montmartre! Un troisime: C'est une aurore borale!

       *       *       *       *       *

_Mardi 25 octobre_.--Du phnomne d'hier soir, je ne sais quelle magie le
ciel avait garde aujourd'hui, quelle coloration lectrique! C'tait dans
les tons mordors de l'arbre et dans les tons gorge-de-pigeon de la pierre,
je ne sais quoi de thtral, et l'infini du dtail des constructions
lointaines, de la btisse recule, apparaissait dessin, lign, dcoup
comme dans la clart lucide d'un ciel d'Italie. La construction, la
stratification des nuages tait aussi surprenante, et toute pleine de
mirages singuliers. C'est ainsi qu'au del de Grenelle, Paris se terminait
par une chane de montagnes avec l'apparence d'un vrai lac  ses pieds:
montagnes et eaux faites d'une grande nue violette aux crtes d'argent.

L'oeil du Parisien, aujourd'hui, n'est plus qu'aux talages des choses
susceptibles d'tre manges, aux talages des produits avec lesquels on
triche avec l'alimentation des jours ordinaires. Et devant l'annonce d'un
de ces produits, c'est un curieux spectacle que l'tude d'un passant, en
son indcision, en ses combats intrieurs, qui se tmoignent par le
dplacement d'un parapluie d'un bras sous l'autre, ses en alles et ses
retours. J'tudiais au passage Choiseul ce mange d'un assig devant un
tout nouveau produit, dont l'usage connu, et peut-tre des souvenirs
personnels, l'arrtaient dans son dsir de le faire servir  sa cuisine.
Un moment le prjug l'avait emport, il tait parti, il avait vingt
pas... puis tout  coup, une volte, et revenant sur ses pas, il est entr
fivreusement dans la boutique de ptisserie acheter du _beurre de cacao_.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 26 octobre_.--Je vais, voir  l'_Officiel_ Thophile Gautier,
qu'on me dit revenu de Suisse.

--Pourquoi diable,  Tho! tes-vous rentr dans cette sinistre
ptaudire?

--Je vais vous expliquer cela, me rpondit-il, en descendant l'escalier
du journal Le manque de monnaie, mon cher Goncourt... oui, cette chose
bte qu'on appelle _faulte d'argent_... Vous savez comment file un billet
de douze cents... c'tait tout ce que j'avais... puis mes soeurs taient 
Paris, au bout de leur rouleau... et voil pourquoi je suis revenu.

Au fond, cette rvolution c'est ma fin, c'est mon _coup du lapin_... du
reste je suis une victime des rvolutions... sans blague. Lors des
glorieuses de Juillet, mon pre tait trs lgitimiste, et il a jou  la
hausse sur les Ordonnances!... Vous pensez comme a a russi... nous avons
tout perdu: quinze mille livres de rente... J'tais destin  entrer dans
la vie en homme heureux, en homme de loisir; il a fallu gagner sa vie...
Enfin, aprs des annes, j'avais assez bien arrang mon affaire, j'avais
une petite maison, j'avais une petite voiture, j'avais mme deux petits
chevaux... Fvrier met tout  bas... A la suite de beaucoup d'autres
annes, je retrouve l'quilibre, j'allais tre nomm  l'Acadmie... au
Snat. Sainte-Beuve mort, Mrime crevard, il n'tait pas tout  fait
improbable que l'Empereur voult y mettre un homme de lettres, n'est-ce
pas?... Je finissais par me caser... Paf! tout fout le camp avec la
Rpublique... Vous pensez bien que maintenant je ne puis recommencer 
faire ma vie... Je redeviens un manoeuvre  mon ge... Un mur pour fumer
ma pipe au soleil, et deux fois, la soupe par semaine, c'est tout ce que
je demande... Ce qu'il y a de plus horrible, c'est l'espce d'hypocrisie
qu'il faut maintenant que je mette dans les choses que je fabrique... vous
comprenez, il faut que mes descriptions soient _tricolores_!

Pas mal tragique toute cette ferblanterie! fait-il, en passant devant la
devanture de Chevet, n'ayant plus sur les marbres, hier garnis de toutes
les succulences solides de la gueule, que le zinc de rares conserves de
lgumes. Puis aprs quelques secondes de silence, o sa mditation
s'appuie lourdement sur mon bras, il dit soudain: Est-ce bien un
dsastre? Est-il concret! D'abord la capitulation, aujourd'hui la famine,
demain le bombardement... Hein! est-il compos d'une manire artistique,
ce dsastre?

Il reprend: Mais est-ce curieux que le courage, la valeur, cette chose
qui semblait un produit si franais, n'est-ce pas?--c'tait la conviction
de tout le monde que nous tions hroques de naissance,--eh bien, a
n'existerait plus?... N'avez-vous pas vu ces matassins auxquels on a
retourn leurs habits... et  la figure desquels, on a convi la
population de cracher?...

Mon cher Tho, lui dis-je, en le quittant, mon avis est que la blague a
tu toutes les imbcillits hroques, et les nations qui n'ont plus de
a... sont des nations condamnes  mourir.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 27 octobre_.--Au viaduc du Point-du-Jour, des accumulations de
sable, de chaux, des montagnes de moellons. Un sol dfonc par les
charrois, et o les pieds butent dans la boue, contre les rails du nouveau
chemin de fer, destin  doubler l'ancien. Partout des maons sur des
chafaudages, des seaux d'eau montant de la Seine, au bout d'une poulie
pittoresque, du mortier qu'on gche, des pierres volant de main en main,
des contreforts qui s'arc-boutent aux murs, de pleines assises qui montent
soutenir et tayer l'arcature lgre, des machines  vapeur toutes
sifflantes. Une presse, une hte, un travail enfivr, tel que je n'en ai
pas vu encore, et dans lequel semble haleter le patriotisme:--le tableau
de l'activit nationale en action, au bruit du canon tonnant sur toute la
ligne.

Et  travers les jours et les manques du travail non fini, dans la
trajectoire des obus franais, un admirable coucher de soleil. On dirait
un lger lavis de nuages violets sur une feuille de papier d'or rouge, au
milieu de laquelle s'ouvrirait, en ventail, un grand rayon d'or vert,
mettant un ton d'aurore ple sur Saint-Cloud, et parmi les coteaux, dj
endormis et teints dans le neutralteinte du crpuscule.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 28 octobre_.--L'tonnant, le merveilleux, l'invraisemblable:
c'est l'absence de toute communication avec le dehors. Pas un habitant qui,
depuis quarante jours, vous dise avoir reu quelques nouvelles des siens.
Entre-t-il par le plus grand des hasards un journal de Rouen, on le donne,
en fac-simil, ainsi que la plus inestimable des rarets. Jamais deux
millions d'hommes n'ont t enferms dans un si parfait Mazas. Pas une
invention, pas une trouvaille, pas une audace heureuse. Il n'y a plus
d'imagination en France.

Peu  peu, on commence  toucher le vilain de la guerre. Dans la grande
rue d'Auteuil, prcds d'un soldat tenant le cheval par la bride, je vois
passer,  cacolet, deux lignards, le teint terreux, et leurs pauvres reins
flchissant  chaque cahot, et leurs pieds dbiles s'efforant de
s'arc-bouter  la petite planchette de l'trier. Cela fait mal. Des
blesss, c'est la guerre, mais des gens que tuent le froid, la pluie, le
manque de nourriture, c'est plus horrible que les blessures de la
bataille. Ils sont de mon rgiment, dit une cantinire,--voyageant avec
moi dans l'omnibus,--de mon rgiment, le 24e de marche; tous les jours, on
en emmne comme a. Et dans son accent perce comme le dcouragement de
ceux  qui elle verse  boire.

Sur la pierre grise du Panthon, au-dessous de l'or de sa croix, se
dtache une immense tribune, aux draperies rouges des escaliers de
marchands de vin. Une grande bande porte: _Citoyens, la Patrie est en
danger. Enrlements volontaires des gardes nationaux_. Au-dessus, un
cusson reprsentant le navire d'argent de la ville de Paris, est surmont
d'un faisceau de drapeaux, que couronne un drapeau noir, o flottent dans
ses plis funbres, les noms de Strasbourg, Toul, Chteaudun. Les dates de
1792, 1870, sont inscrites aux deux extrmits, sous des oriflammes
tricolores. Aux piliers sont accrochs des boucliers de carton sur
lesquels se lisent les deux lettres: R.F.

La tribune immense est toute pleine de kpis galonns d'argent, d'paules
luisantes sous le caoutchouc des manteaux mouills, entre lesquelles passe
et se dverse la foule montant l'escalier, la foule qui fait des tages de
dos, en blouse blanche, en blouse bleue; cela au milieu des roulements de
tambour et des sonneries de clairon. Un spectacle, o il y a un rappel de
la foire, et cependant qui remue, par les lectricits qui se dgagent des
grandes choses gnreuses, et des multitudes qui se dvouent.

Un monde immense couvre la place, surplombe par des groupes pyramidaux de
femmes et d'enfants, grimps entre les colonnes de la mairie du cinquime
arrondissement, de l'cole de Droit.

Les faces sont hves, elles ont le jaune qu'y met la nourriture du sige,
et qu'y apporte encore l'motion du spectacle, travers du chantonnement
grave de la Marseillaise.

Enfin a lieu le dfil interminable des gardes nationaux enrls, passant
devant le bureau, plac au milieu de la tribune.

Et avec l'heure tardive, avec le ciel pluvieux, dans lequel s'parpillent,
comme des feuilles sches, des nues de sansonnets, avec le crpuscule qui
fait plus blafardes les figures, ces milliers de ples soldats traversant
les grandes ombres de la tribune, o leurs visages apparaissent comme
voils de crpe, font un peu l'effet de la revue fantastique d'une arme
de fantmes, sortie d'une lithographie de minuit de Raffet.

Certes, il y a l un motif pour la peinture, mais, de bonne foi, c'est
trop une rptition de 92, de 93. On est humili de trouver une copie si
plate du pass, si servile, qu'on a t jusqu' inscrire au fronton de
l'cole de Droit: INDIVISIBILIT DE LA RPUBLIQUE FRANAISE. _Libert,
Egalit, Fraternit ou la Mort_.

       *       *       *       *       *

_Samedi 29 octobre_.--Dans la salle d'attente du chemin de fer, au milieu
des soldats, sur les bancs, des files de soeurs appuyes sur des
parapluies, font, sous l'ondoiement de leurs voiles noirs, des
perspectives de doux profils, embguins de blanc.

Je tombe  Belleville dans une sortie d'cole de gamins, chantant la
Marseillaise, en brandissant leurs paniers au-dessus de leurs ttes, et
follement dansant, une jambe en l'air, ainsi que ce petit Japonais que je
possde, sculpt dans un ivoire, laqu d'or de diverses couleurs.

Romainville! ses guinguettes, ses jeux de boules sont ferms, et sur cette
route, aime du Parisien, ne se rencontrent que des chiens errants de
toute race, lamentablement maigres, et tournoyant comme affols,  la
queue les uns des autres.

Il pleut, et au del de la bande verte du champ que je traverse,
j'aperois ce qui est devant moi, dans les couleurs noyes et
l'incertitude d'un paysage, vu  travers la bue d'un carreau.

Bientt cependant, sortant de la brume lointaine,  travers les hachures
de la pluie, se dessinent des silhouettes tranges d'hommes et de femmes,
qui, en se rapprochant de moi, me semblent le dfil d'une cour des
Miracles. C'est la rentre des maraudeurs. Figurez-vous toutes les
laideurs, habilles de toutes les fantaisies de la loque. On y voit des
atteles d'hommes poussant de lourds chariots, chargs de pommes de terre,
 ct de petits enfants tranant quelque chose de vert, dans une bote 
cigares, attache au bout d'une ficelle. On y voit, marchant courbes,
ployes en deux, des femmes aux robes luisantes de pluie, les bas
jambards de boue jusqu'au derrire. On y voit d'autres femmes, lesquelles,
des retroussis de leurs cotillons, s'tant fait des poches tout autour
d'elles, mettent au jour de grands morceaux impudiques de chair. On y voit
encore des fillettes qui, dans l'effort de porter un petit sac sur leurs
ttes, montrent tendu en avant, sous le placage de la robe mouille, le
dessin menu de leur petit ventre, de leurs cuisses grles.

Et un voyou, qu'on dirait avoir pos pour Gavarni, dans une planche de
Vireloque, ferme la marche, brandissant au bout de son bras, lev en l'air,
un long chat noir frachement corch.

Une voiture trouve par hasard, me ramne le long de chemins inconnus, 
la porte du rempart de la Chapelle.

Je passe entre des coins de champs bouleverss, des cltures arraches,
des abatis de grands arbres, des amoncellements de pierres, entre des
maisons sans portes ni fentres, o s'accroche encore le squelette d'un
arbuste,  demi dracin, entre les murs de rues entires, sans une
lumire, sans un passant, sans un vivant. Et je vais toujours par le ciel
qui fond, sur le chemin qui s'effondre,  travers toutes ces choses,
ruines, abandonnes et refltes, avec la nuit noire, dans les flaques
d'eau, si bien qu' la fin il me vient l'impression d'tre emport, 
bride abattue, dans un cataclysme.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 30 octobre_.--Devant mon fiacre, une file de petites voitures
d'ambulance de l'arme, aux rideaux gris, surmontes du voltement des
petits drapeaux  croix rouge.

J'entre une minute au concert Pasdeloup. La salle est comble, mais la
musique n'a pas, dans le moment, le pouvoir de me faire oublier, le
pouvoir d'apporter  ma pense la rverie. Je ne me sens point transport
dans la pastorale de Mozart, et je vais jouir du spectacle de la
rue.

Le boulevard entier est une foire. On vend de tout sur le bitume du
trottoir: des tricots de laine, du chocolat, des tranches de coco, des
pastilles du sultan, des piles de CHATIMENTS de Victor Hugo, des armes qui
semblent provenir des accessoires d'un thtre, des botes  surprise o
l'on voit _celui ou celle qu'on aime_.

Sur le banc en face des Varits, des pcheurs improviss dbitent,  2
francs pice, des brochetons gros comme des goujons, pchs on ne sait
o.

L dedans, la foule insouciante d'un dimanche des temps ordinaires, qui
marche  petits pas, musant et s'arrtant  chaque talage, au milieu des
glapissements d'affreux marmousets, criant d'une voix dj casse par
l'eau-de-vie: MADAME BADINGUET _ou la femme Bonaparte, ses amants, ses
orgies_.

       *       *       *       *       *

_Lundi 31 octobre_.--Sur les visages, dans l'attitude des gens, on sent le
contre-coup de grandes et terribles choses qui sont dans l'air. Derrire
le dos de questionneurs, groups autour d'un garde national, j'entends les
mots: coups de revolver... feu de peloton... blesss. Sur le seuil du
Thtre-Franais, Lafontaine m'apprend la nouvelle officielle de la
capitulation de Metz.

La rue de Rivoli est tumultueuse, et la foule en parapluie grossit, 
mesure qu'on approche de l'Htel de Ville.

L, c'est un encombrement, une mle, une confusion de gens de toutes
sortes, que trouent,  tout moment, des gardes nationaux, la crosse en
l'air, et criant: Vive la Commune! L'difice tout noir, avec l'heure,
qui marche insouciante sur son cadran dj allum,  ses fentres grandes
ouvertes, avec au dehors les jambes ballantes des blousiers, qui y
figuraient le 4 septembre. La place: une fort de crosses de fusils
releves, aux plaques brillantes sous la pluie!

Sur les visages, on sent la douleur de la capitulation de Bazaine, une
espce de fureur de l'chec d'hier au Bourget, en mme temps qu'une
volont colre et hroquement irrflchie de ne pas faire la paix.

Des ouvriers, en chapeau rond, crivent, au crayon, sur des portefeuilles
crasseux, une liste que leur dicte un monsieur. J'entends parmi les noms,
ceux de Blanqui, de Flourens, de Ledru-Rollin, de Mottu. a va aller
maintenant, s'crie un blousier, au milieu du silence constern de mes
voisins, et je tombe dans un groupe de femmes, parlant dj peureusement
du partage des biens.

A ce qu'il parat, ainsi que me l'indiquaient les jambes sortant par les
fentres de l'Htel de Ville, le gouvernement est renvers, la Commune
tablie, et la liste du monsieur de la place va tre confirme par le
suffrage universel.

C'en est fait. On peut crire  cette date: _Finis Franciae_... Les cris:
Vive la Commune! clatent sur toute la place, et de nouveaux bataillons
se prcipitent par la rue de Rivoli, suivis d'une voyoucratie vocifrante
et gesticulante... Dans ce moment une vieille dame qui me voit achever le
journal du soir, me demande,  ironie, si le cours des fonds publics est
dans mon journal.

Aprs dner, j'entends un homme du peuple dire  une marchande de tabac,
chez laquelle je m'allume: Est-il possible de se laisser rouler comme a?
Vous allez voir un 93, qu'on va se pendre les uns les autres!

Le boulevard est tout noir. Les boutiques sont fermes. Le passant
n'existe plus. Quelques rares groupes de gens, le doigt coup par une
ficelle au bout de laquelle il y a quelque mangeaille empaquete, se
tiennent dans la projection du gaz des kiosques, des cafs, dont les
matres vont et viennent sur la porte, incertains s'ils doivent fermer. Le
rappel bat, la gnrale bat, un vieux garde national apoplectique passe
son kpi  la main, criant: Les canailles! un officier de garde
nationale appelle  la porte du Caf Riche les hommes de son bataillon. Il
circule le bruit que le gnral Tamisier est prisonnier de la Commune.

Le rappel continue avec fureur; pendant qu'un jeune garde national prend
sa course au milieu de la chausse du boulevard, criant  tue-tte: Aux
armes, nom de Dieu!

La guerre civile, avec la famine et le bombardement; est-ce notre lot de
demain?

       *       *       *       *       *

_Mardi 1er novembre_.--De la place de la Concorde, des pelotons de garde
nationale s'avancent au petit pas vers l'Htel de Ville, regards,
derrire les fentres des Tuileries, par les bonnets de coton des blesss,
mls aux voiles des soeurs. C'est la contre-manifestation de la journe
d'hier, au milieu d'une foule, comme les journes de fte en jettent sur
le pav de Paris.

Par extraordinaire, on est trs nombreux ce soir, chez Brbant. Il y a
Thophile Gautier, Bertrand, Saint-Victor, Berthelot, etc., etc. Louis
Blanc y fait sa premire apparition avec son physique ecclsiastique, et
dans une redingote qui joue la lvite.

Ncessairement la rvolution d'hier est le sujet de la conversation.
Hbrard, qui y a assist dans l'intrieur de l'Htel de Ville, dclare
qu'on ne peut avoir une ide de la crapuleuse imbcillit dont il a t
tmoin. Il a vu un groupe voulant porter Barbs: les bonnes gens
ignoraient encore qu'il ft mort. Pour moi, dit Berthelot, de trs bonne
heure, voulant savoir o nous en tions, j'ai t demander  une
sentinelle de l'Htel de Ville:--Qui est l? qui gardez-vous?--Parbleu,
m'a-t-il rpondu, je garde le gouvernement de Flourens! Elle ne savait pas,
cette sentinelle, que le gouvernement qu'elle gardait, avait t chang.
Que voulez-vous, si la France en est l!...

Louis Blanc reprend avec une parole doucetre, lente  sortir, et qu'il
retient, un moment, dans sa bouche, comme si c'tait un bonbon dlicieux:
Tous ces hommes d'hier se nommaient eux-mmes, et  leurs noms, pour les
faire passer, ils ajoutaient quelque nom connu, quelque nom illustre,
ainsi qu'on met une plume  un chapeau. Il dit cela, de son ton mi-pinc,
mi-sucr, avec au fond l'amertume secrte du peu que son nom, si populaire
en 1848, pse sur les masses, et, il faut bien le reconnatre, du peu que
les illustrations et les clbrits psent, aujourd'hui, sur une populace
amoureuse du nant chez ses matres.

Et le petit Louis Blanc,  l'appui de son dire, tire de la petite poche de
sa petite culotte une liste imprime de vingt noms, soumise au suffrage
des citoyens du cinquime arrondissement, pour la formation d'une Commune,
qui est bien la runion des inconnus les plus clbres, avec lesquels
aurait t jamais fabriqu un gouvernement, en aucun pays du monde.

A ce moment, Saint-Victor affirme tenir d'un ami de Trochu que le gnral
se vante d'obtenir le dbloquement de Paris dans quatorze jours.

Tout le monde de rire, et ceux qui connaissent la personne du gouverneur
de Paris, de le peindre, comme une petite intelligence, appartenant aux
ides troites du militarisme, ferme  toute invention qui vient  se
produire,  toute ide nouvelle, apportant aussi bien son _veto_  une
chose srieuse qu' une chose chimrique. Car le chimrique abonde, et il
se trouve des gens qui veulent dfendre Paris au moyen de chiens, auxquels
on donnerait la rage, et qu'on lcherait sur les Prussiens.

Alors Louis Blanc parle de l'ide d'un homme dont il s'est fait le
promoteur, et qui voulait priver les Prussiens d'eau  Versailles, par la
destruction de la machine de Marly et le desschement des tangs. Trochu a
coup la proposition par le mot: Absurde. Dorian, lui, tait merveill
de la conception.

Puis, entre un fabricant d'engins militaires, qui se trouve l, un
officier d'artillerie, et Berthelot, c'est l'expos d'une kyrielle
d'inventions ou de produits, refuss par une raison, par une autre, le
plus souvent sans aucune raison, de premier coup, par lgret, par
incomprhension. Il est question de fuses au carbone, d'un ballon devant
rapporter par une _Correspondance-Journal_ avec la province, 600 000 fr.
et dont le lancement attend encore l'autorisation. Louis Blanc dit: A
propos de l'absence de nouvelles, comme je m'en tonnais, Trochu m'a dit:
Mais le gouvernement fait tout son possible, savez-vous qu'il dpense, par
mois, 10 000 francs. Cela m'a stupfait, 10 000 francs, pour une chose
d'une si capitale importance, quand il faudrait en dpenser 100 000,
200 000, que sais-je, un million!

De Trochu on passe au gnral Guiod, que Berthelot rend responsable de nos
dsastres, cet homme qui, non content de s'tre oppos  la fabrication
des chassepots, a refus le canon du commandant Potier: C'est bien simple,
ajoute-t-il, depuis le commencement de la guerre, c'est une bataille
d'artillerie, les canons prussiens portent  six ou huit cents mtres plus
loin que les ntres, ils se mettent  cent, deux cents mtres de notre
porte, et nous dmolissent tout  leur aise: les canons Potier rendaient
la partie gale... Vous savez, dit le fabricateur d'engins, que pendant
les huit jours d'arrts, que le gnral Guiod a infligs au capitaine
Potier, les deux mille hommes, dont il a la direction, n'ont pas travaill,
et, dans ce moment-ci... Le fabricateur d'engins est interrompu par
l'officier d'artillerie: C'est comme pour les artilleurs, on dit qu'il
n'y en a pas, dites donc qu'on n'en veut pas. Un de mes amis a prsent au
gnral Guiod un ancien officier trs capable. Savez-vous comment le
gnral l'a reu: Monsieur, je n'aime pas le zle intempestif!

Berthelot reprend: Oui, tout est comme cela, Nefftzer ne comprend pas mon
exaspration, quand je vais le trouver, il ne voit pas a dans le dtail,
comme moi, il ne touche pas, toute la journe, leur stupide enttement. Et
puis, qu'est-ce que ce dcret qui rappelle les vieux retraits, quand on a
besoin de jeunes, de capacits qui se dveloppent, d'un gnral qui se
rvle? Il fallait faire de petites sorties, des sorties commandes par
des capitaines. Celui qui aurait fait le mieux, aurait t nomm colonel;
et s'il s'tait distingu plusieurs fois, gnral. Comme cela nous
reformions nos cadres, nous tablissions une ppinire d'officiers... Mais
l'on garde l'avancement pour l'arme de Sedan, oui ce n'est pas une
plaisanterie, pour l'arme de Sedan!

Bah! lance un sceptique, on aura beau changer les officiers, ce seront
toujours les mmes... et l'on parle du prochain dcs de la France, de son
puisement en cerveaux de valeur, de son tat convulsif par lequel elle va,
soubresautante,  la mort.

Pendant ce, Renan affaiss, les mains canoniquement croises sur l'estomac,
jette de temps en temps dans l'oreille de Saint-Victor, jubilant
d'entendre du latin, des versets de la Bible.

Puis, au milieu du rabchage  nouveau sur les causes de notre ruine,
Nefftzer crie:

--Ce qui a perdu la France, c'est la routine et la rhtorique!

--Oui, c'est le classicisme!--soupire Thophile Gautier,--interrompant
l'analyse, qu'il fait dans un coin, des QUATRAINS de Khyam, au bon
Chennevires.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 2 novembre_.--Toute la journe j'ai t poursuivi par la mmoire
obstine d'un autre Jour des Morts.

Nous tions  la Comerie. De Behaine nous avait emmens nous promener sur
les hauteurs qui dominent le cours de l'Oise. Nous marchions sous la bise,
par le paysage dsol, entours du vol circulaire des corbeaux. Jules
souffrait du foie, et nous tions tristes, comme ce triste jour.

Il y a aujourd'hui au cimetire, pour entrer, pour sortir, la queue qui se
fait  la porte d'un endroit de plaisir. Je ne sais, pour moi, je suis
reconnaissant  toute cette foule qui se presse l. J'ai du bonheur  voir
bien peu de tombes, sans une couronne frache, et je me penche  regarder
les formes noires et les mains pieuses, penches sur les pierres
funraires. Les morts, si oublis le restant de l'anne, ont autour d'eux
un murmure de prires, de paroles... Pauvre tombe! elle n'a que les
couronnes que j'y apporte. Quand je n'y serai plus, personne n'y viendra,
personne n'y apportera un brin d'immortelle. Cette tombe deviendra la
pierre abandonne des morts sans famille. Cette ide m'est douloureuse non
pour moi, mais pour lui.

A l'entre du cimetire, des bires de petits enfants se succdent,
faisant dire aux femmes: Encore un petit! A ce qu'il parat, le sige
est meurtrier  ces innocents, privs de lait.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 3 novembre_.--On vit dans la permanence du rappel.

Quel est l'inconnu destin  sortir de ces jours-ci! Quel est l'imprvu
que nous garde l'avenir! L'appoint courageux apport par l'Ouest avec sa
mobile, avec ses marins, au milieu de la mollesse du reste de la France,
ne doit-il pas entrer pour quelque chose dans la formation du gouvernement,
ne doit-il pas amener la restauration du principe monarchique et
religieux? D'un autre ct, la prtention de Belleville de vouloir
despotiser la France, ne pourrait-elle pas amener une rsurrection des
anciennes provinces, dj blesses de la centralisation des derniers
rgnes, amener un dmembrement de la France, dont la pense existe ce
matin dans l'affiche de la Bretagne?

       *       *       *       *       *

_Vendredi 4 novembre_.--La place de l'Htel-de-Ville est calme, abandonne
de la multitude de ces jours derniers. Quelques curieux seulement. Tout 
coup jambes en l'air, et le monde de courir sur le quai, o je vois passer,
dans les acclamations de la foule et un cortge de gamins, le gouverneur
de Paris. Une figure jeune, douce, plaisante avec une grande barbiche
d'officier d'Afrique: le gnral distingu, tel que l'inventerait un roman
sans talent ou une pice du Gymnase.

Je traversais ce soir le passage des Panoramas, et dans ce passage
autrefois aveuglant de clart, je me demandais si je n'tais pas dans le
tunnel qui passe sous la Tamise.

       *       *       *       *       *

_Samedi 5 novembre_.--A dner, Clment de Rs me conte qu'aux DBATS, en
ce journal peu utopique, on a de l'inquitude pour la cervelle d'un de nos
amis, pris de la monomanie de sauver la France avec une combinaison qui ne
me parat pas si bte: le rtablissement d'Henri V, adoptant le comte de
Paris.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 6 novembre_.--L'armistice est repouss par les Prussiens. Je
crois qu'il n'existe pas, dans l'histoire diplomatique du monde, un
document plus froce que le Mmorandum de M. de Bismarck. Son apitoiement
sur les centaines de milliers de Franais qui vont mourir de faim: a
ressemble au jsuitisme d'un Attila.

       *       *       *       *       *

_Lundi 7 novembre_.--A djeuner, ce matin,  la taverne de Lucas, sur
l'addition je trouve ma serviette, marque 15 centimes. La blanchisserie
est,  ce qu'il parat, en dsarroi, par la rentre dans Paris des
blanchisseurs de Boulogne, de Neuilly, etc., et encore  la suite de la
rquisition de la potasse et des autres matires par le gouvernement, pour
la confection de la poudre.

Je vais faire visite  Victor Hugo, pour le remercier de la sympathique
lettre, que l'illustre matre a bien voulu m'crire, lors de la mort de
mon frre.

C'est  l'avenue Frochot--chez Meurice, je crois. On me fait attendre dans
une salle  manger, o sont les restes d'un djeuner, servi dans un
bric--brac de verreries et de porcelaines.

Je suis introduit dans un petit salon, au plafond et aux murs recouverts
de vieilles tapisseries. Il y a deux femmes en noir, au coin de la
chemine, dont on voit vaguement les traits  contre-jour. Autour du pote,
 demi couchs sur un divan, des amis, parmi lesquels je reconnais
Vacquerie. Dans un coin, le gras fils de Victor Hugo, en costume de garde
national, fait jouer sur un tabouret, avec des dames, un petit enfant, aux
cheveux blonds,  la ceinture rouge.

Hugo, aprs m'avoir donn la main, est venu se replacer devant la
chemine. Dans la pnombre de l'antiquaillerie meublante, sous ce jour
d'automne, assombri par la vtust des couleurs des murs, et tout
bleuissant de la fume des cigares, au milieu de ce dcor d'un autre temps,
o tout est un peu effac, incertain, les choses comme les figures, la
tte d'Hugo, en pleine lumire, se trouve dans son cadre, et a grand air.
Il est dans ses cheveux, de belles mches blanches rvoltes, comme il y
en a sur la tte des prophtes de Michel-Ange, et sur sa figure une
placidit singulire, une placidit presque extatique. Oui, de l'extatisme,
mais o, de temps en temps, il y a des veils, presque aussitt teints,
d'un oeil noir, noir, noir.

Comme je lui demande s'il se retrouve,  Paris, il me dit  peu prs ceci:
Oui, j'aime le Paris actuel, je n'aurais pas voulu voir le bois de
Boulogne, dans son temps de voitures, de calches, de landaus, il me plat
maintenant qu'il est une fondrire, une ruine... c'est beau, c'est grand!
Ne croyez pas cependant que je condamne tout ce qui a t fait  Paris. Je
suis le premier  reconnatre l'intelligente restauration de
Notre-Dame-de-Paris, de la Sainte-Chapelle, et incontestablement on a
lev de belles maisons neuves... Et sur ce que je lui dis, que le
Parisien se trouve dpays dans ce Paris qui n'est plus parisien, il me
rpond: Oui, c'est vrai, c'est un Paris anglais, mais qui possde, Dieu
merci, pour ne pas ressembler  Londres, deux choses: la beaut
comparative de son climat, et l'absence du charbon de terre. Pour moi,
quant  mon got personnel, je suis comme vous, j'aime mieux nos vieilles
rues... Quelqu'un ayant prononc le mot de grandes artres. C'est vrai,
jette-t-il au divan, ce gouvernement n'avait rien fait pour la dfense
contre les trangers, tout avait t fait pour la dfense contre la
population!

Hugo vient s'asseoir  ct de moi, et m'entretient de mes livres, qu'il
veut bien me dire avoir t des distractions de son exil. Il ajoute: Vous
avez cr des types, c'est une puissance que n'ont pas toujours les gens
de trs grand talent! Puis, me parlant de mon isolement sur cette terre,
qu'il compare au sien, lorsqu'il tait l-bas, il me prche le travail
pour y chapper, me berce d'une espce de collaboration avec celui qui
n'est plus, finissant par cette phrase: Pour moi, je crois  la prsence
des morts, je les appelle _les invisibles_.

Dans le salon, le dcouragement est complet. Mme ceux qui envoient des
articles de vaillance au RAPPEL, avouent tout haut leur peu de confiance
dans la possibilit de la dfense. Hugo dit: Nous nous relverons un
jour. Nous ne devons pas prir. Le monde ne peut subir l'abominable
germanisme. Il y aura une revanche dans quatre ou cinq ans!

Victor Hugo, dans cette visite, se montre aimable, simple, bonhomme, pas
le moins du monde grandiloque ou sibyllin. Sa grande personnalit ne se
fait sentir que dans de dlicats sous-entendus, comme lorsqu'il parle des
embellissements de Paris, et qu'il cite Notre-Dame. On lui est
reconnaissant de sa politesse, un peu froide, un peu hautaine, mais qu'on
aime  rencontrer dans ce temps d'effusions banales, o les grandes
clbrits vous reoivent,  la premire entrevue, avec un: Tiens, c'est
toi, ma vieille!

La curieuse transformation des commerces du moment.... Les chapeliers
tentent le collectionneur militaire, avec le casque classique prussien,
dit paratonnerre, avec le casque chocolat d'un Bavarois _ramass 
Chtillon_. Les marchands de couleurs et de tableaux vendent des
couvre-kpis en toile cire. Les officines de Paris pour les courses,
actuellement sans ouvrage, sont devenues des bazars de sige: on y expose
des revolvers, des lorgnettes de marine, des couteaux, des couverts pour
bastions, des tire-douilles pour fusils  tabatire, des tasses  filtre,
etc.

Une boucherie de la rue Neuve-des-Petits-Champs a chang son nom en
HIPPOPHAGIE, et tale, dans le flamboiement du gaz, un corch lgant, au
pritoine dcoup en festons et en dentelles, un corch tout enguirland
de feuillages et de roses: un corch qui est un ne.

       *       *       *       *       *

_Mardi 8 novembre_.--Une foire aux lgumes, le long de l'avenue de Clichy,
depuis la statue du marchal Moncey jusqu' la porte du rempart, avec tout
son petit monde de mioches vendeurs: de petits bouriffs, dont le pan de
chemise passe  travers la charpagne sur laquelle ils sont assis, de
petites encapuchonnes qui ont trois navets devant elles. Dans ce
gigantesque talage de verdure, glissent, coulent, se rpandent les
talages d'autres commerces: de vieux pantalons, des morceaux de tuyaux de
pole, des abat-jour, des peintures  l'huile de maisons de campagne par
des propritaires amateurs, des tableaux de mchoires, qui s'ouvrent et se
referment, achets  la faillite d'un dentiste.

Je passe le pont-levis. Le soleil fondu dans le brouillard fait ressembler
le ciel  une fume d'incendie, et derrire moi, les grandes lignes des
fortifications, dgages de toute construction, apparaissent comme des
falaises noyes dans la brume du matin, avec leurs silhouettes de
douaniers.

Toutes les maisons abandonnes, gardent des criteaux de location, 
ironie! Dans ces maisons fermes et vides, une fentre devenue un atelier
de choumaques, de _rapetasseurs_ de chaussures humaines; une autre fentre,
tout encombre de viande de cheval, de boudin de cheval, de tripes de
cheval, d'o se dtache de la chemine flambante une mgre horrible, qui
vend par la baie ouverte, aux soldats de la ligne, quelque chose sans nom
et qui pue.

On traverse, tous les cent pas, des barricades, et alors des rencontres
sur la route d'hommes et de femmes, portant, tous  la main, quelque chose,
ne ft-ce qu'un bout de planche arrache; des rencontres d'affreux gamins,
culotts de la mise bas d'un pioupiou, et coiffs jusqu'aux yeux du
bonnet de police imprial; des rencontres de figures de misre qui donnent
froid; des rencontres de vieilles haillonneuses, dont la clef rouille de
leur taudis, leur bat dans les jambes, avec un bruit de fer contre du bois.

Pass l'glise de Clichy, me voici au milieu de jardins de marachers,
n'ayant plus de palissades, d'appentis, o toutes les lattes  la hauteur
de la main ont t arraches, entre des pieux qui sont tout ce qui reste
des toits de planches qu'ils soutenaient.

Cette dvastation a pour horizon des squelettes de grands peupliers
dtachs dans le ciel, sur une nue rose autour d'un soleil cerise, au
milieu de ramures ressemblant aux arborisations d'une agate.

La route continue, continue, continue, pour cesser tout  coup, comme si
le paysage tait coup net, entre une usine lzarde, taye par des
poutrelles, et un restaurant en planches peintes couleur de brique, et o
se lit: COLE DE NATATION DU PONT.

L, la vue s'arrte devant un grand brouillard jaune, s'levant de la
Seine qu'on ne voit pas, et dont se dtache une sentinelle, qui vous crie:
On ne passe pas!

Je prends  droite un chemin noir de charbon de terre, et je flne sous
des arbres rabougris de vergers, o des hommes lvent des carrs de gazon,
qu'ils chargent sur des charrettes. Dans les terrains vagues, au del,
semblables  des bataillons de petits soldats de plomb, des gardes
nationaux excutent des marches et des contre-marches. De tous cts,
au-dessus des cltures, des kpis et des baonnettes de sentinelles; de
tous cts, des murs percs de trous meurtriers, laissant passer de petits
morceaux de ciel; et tout au loin, par un sentier qui chemine entre des
pans de murailles, glisses  terre, se trane lentement une vieille femme,
accable sous le poids du bois qu'elle porte, comme une fourmi sous un
ftu.

A la recherche de la Seine, je prends un chemin contournant des usines,
des fabriques silencieuses et noirtres, de ce ton des choses
ternellement enveloppes de fume, et parmi lesquelles une seule a un
grondement, avec jet de vapeur par un soupirail de cave. J'arrive enfin 
une amidonnerie, dont je vois, par le battant de la grande porte, des
hommes abattre des grands arbres, et j'ai devant moi une redoute qui a des
embrasures pour trois canons, et la Seine, comme Corot pourrait la peindre,
 la fin d'une journe d'hiver.

Toujours un ciel rose, et les maisons serres de l'autre rive de la Seine,
pareilles  des blancs de dominos, dans les masses violettes des arbres,
et l'eau jaune avec un reflet du ciel qui la _saumone_, et l'le en face,
compltement rase, avec un peu de bleutre dans la fort de rejets de ses
broussailles.

D'un ct, le pont du chemin de fer d'Asnires, un fil noir dans l'air, de
l'autre le pont de Clichy, le tablier d'une de ses arches tomb dans l'eau.

Sur la route dvaste, sous ce ciel fantastique, dans ce paysage aux
couleurs, qui ne sont pas les couleurs d'un jour rel, mais des couleurs,
qui semblent des colorations d'opale, vues au crpuscule, la prostitution
se promne beaucoup.

Il y a de la fille  soldat de toutes les catgories, et je marche
derrire une crature,  laquelle un jeune lignard donne le bras. Elle est
en cheveux, les cheveux tignonns en couronne ou plutt en moule de
ptisserie, au haut de la tte. Elle porte une robe de laine noire 
longue queue, dont la taille est sous les seins, avec une plerine  la
ruche qui lui remonte sur les paules. Elle a un foulard blanc au col, et
un panier de paille noire  la main.

C'est la toilette distingue de la fille de maison,  l'usage des
militaires, en l'an de grce 1870.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 novembre_.--Ce soir, je me cogne contre Nefftzer, qui m'emmne
boire un verre d'_aff-aff_ chez Frontin. Nous descendons dans la cave,
hante par les dmocrates. Nefftzer a dj l'animation, l'expansion de
quelques chopes, et son rire de la Souabe est formidable.

Sur un mot que je dis de Victor Hugo, le voici  se dbonder sur l'homme,
qu'il a beaucoup pratiqu  la Conciergerie, du temps qu'Hugo venait, tous
les jours, dner avec ses fils et Vacquerie. Il me parle de sa complte
inconscience en fait de nourriture: Proudhon, dit-il, et un autre de mes
amis, s'taient rationns  des dners qui cotaient dix sous. Notez que
pour ces dix sous, on avait trois plats; mais quels plats! On avait du vin,
mais quel vin! Moi je fais la distinction des bonnes et des mauvaises
choses, mais je me rsigne aux mauvaises. Lui, Hugo, rien! Je me rappelle,
un jour, o il tait en retard, et o nous ne l'attendions plus. Nos
restes avaient t jets dans un coin: un infme _arlequin_, un mlange de
choses, comme de la blanquette de veau et de la raie au beurre noir... Eh
bien, Hugo s'est jet l-dessus. Nous le regardions avec stupfaction...
et vous savez qu'il mange comme Polyphme.

Trs amusant, alors Hugo, c'tait au moment de l'lection du Prsident,
j'occupais la meilleure chambre, la chambre arrange pour Beauvallon. On
se tenait chez moi. Hugo venait y caresser de paroles Proudhon, mais au
fond, Proudhon avait pour lui le mpris qu'il aurait eu pour un musicien.

Ma chambre l, a servait  tout. Un jour il y eut un fort dner.
Crmieux avait apport du vin de Constance, qu'il tenait de Rothschild, en
qualit de juif. Mme Hugo se mit  parler,  parler un peu trop, je
n'oublierai jamais le regard impossible  rendre, par lequel Hugo l'a tout
 coup foudroye, l'a rduite au silence.

Autrefois, quand Hugo venait  LA PRESSE, je ne le reconnaissais jamais 
premire vue: l'ide que j'avais du grand pote ne concordait pas, dans le
premier moment, avec le monsieur que j'avais sous les yeux!... Oui,
figurez-vous l'aspect d'un _fricoteur_, d'un tudiant de trentime
anne... il n'tait pas soign... et puis sa manie de porter des
sous-de-pied troits, et des pantalons gris-perle, remplis de taches, avec
toujours un habit noir.

Quand je l'ai revu en Belgique, c'tait un autre homme, on aurait dit un
vieux capitaine de cavalerie... Mais, il faut le reconnatre, qu'il
s'agisse de l'ancien ou du nouvel Hugo, il a toujours eu une sduction
dans l'accueil, une grce de politesse charmante... Je me rappelle que
quand nous allions chez lui, avec nos femmes, il n'en laissait pas partir
une, sans lui mettre sur le dos son chle ou sa capeline. Chez un autre,
c'et t ridicule: chez lui, c'tait si bien fait!

Il est dix heures et demie, et selon l'ordonnance de la Dfense nationale,
un garon teint le gaz, et apporte une chandelle sur la table. Le
sous-sol a pris la physionomie d'un de ces cafs souterrains, o j'ai
soup  Berlin.

Alors la pense et la parole de Nefftzer montant et s'levant, il reprend:
Moi je suis germain, compltement germain, je dfends seulement la France
par devoir, mais je ne m'abuse pas... Le jour n'est peut-tre pas loin, o
vous reverrez une Rpublique phocenne, un grand-duch d'Aquitaine, un
grand-duch de Bretagne... C'est la Saint-Barthlemy, soyez-en persuads,
qui amne, en ce moment, la fin de la France... si la France tait devenue
protestante, c'et t  tout jamais la grande nation de l'Europe...
Voyez-vous, dans les pays protestants, il y a une gradation entre la
philosophie des classes suprieures et le libre examen des classes
infrieures... en France, entre le scepticisme du haut et l'idoltrie du
bas, il y a un trou, un abme... croyez que c'est cela qui tue la France.

Dans le caf devenu obscur, envahi par les tnbres, de cette grosse face
jordanesque, rougeoyante sous la lumire crue de la chandelle, qui en fait
saillir la chair paisse et verruqueuse, de ce baragouin, par moments,
incomprhensible, de cette parole rtive, qui sort comme d'ructations,
s'chappent des penses pleines de profondeur, des ironies, des paradoxes,
presque de gnie.

Il finit, en dclarant tout haut, que M. de Bismark est le premier des
hommes d'tat de tous les temps, se demandant toutefois, s'il et fait de
si grandes choses, ayant rencontr les difficults et les circonstances
contraires, que trouva Pitt.

Et il se fait rapporter de l'ale et du porter, disant que c'est  la bire
qu'il doit son sommeil de toutes les nuits.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 10 novembre.--C'est gnral, comme dans ces temps-ci, tout le monde
que je vois, a un besoin instant de tranquillit d'me, de repos d'esprit,
de fuite de Paris. Tous disent: Aussitt ce que a va tre fini, je pars
et l'on dsigne un coin de France, un morceau de campagne vague, o loin
de Paris et de tout ce qui le rappelle, l'on pourra, de longues heures, ne
plus penser, ne plus rflchir, ne plus se souvenir.

Il se pourrait bien que ce grand 89, que personne, mme parmi ses
adversaires, n'aborde dans un livre, qu'avec toutes sortes de salamalecs,
ait t moins providentiel pour les destines de la France qu'on ne l'a
suppos jusqu'ici. Peut-tre va-t-on s'apercevoir que, depuis cette date,
notre existence n'a t qu'une suite de hauts et de bas, une suite de
raccommodages de l'ordre social, forc de demander  chaque gnration un
nouveau _sauveur_. Au fond, la Rvolution franaise a tu la discipline de
la nation, a tu l'abngation de l'individu, entretenues par la religion
et quelques autres sentiments idaux. Et ce qui avait survcu de ces
sentiments idaux, notre premier sauveur, Louis-Philippe l'a achev avec
la phrase de son premier ministre: Enrichissez-vous; et notre second
sauveur, Napolon III, avec son exemple et celui de sa cour, qui disait:
Jouissez. Puis, quand toutes les religions dsintresses des mes
taient mortes, on faisait, par le suffrage universel, du vote destructif
et dsorganisateur du bas de notre socit, la vritable souverainet
franaise.

89 et pu inaugurer le gouvernement d'un autre peuple, d'un peuple aimant
srieusement la libert et l'galit, d'un peuple instruit, _jugeur_, de
libre examen, mais pour le temprament sceptique, blagueur et _gogo_ de la
France, 89 me semble destin  devenir le rgime mortel.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 11 novembre_.--Le bless est en faveur. Je vois, passant le long
du boulevard Montmorency, une dame promener, dans sa voiture dcouverte,
un bless en capote grise, en bonnet de police. Elle est tout yeux pour
lui, elle remonte  chaque instant la fourrure sur ses jambes; des mains
de mre et d'pouse se promnent, le temps entier de la promenade, sur sa
personne.

Le bless est devenu un objet de mode. Il est pour d'autres un objet
d'utilit, un paratonnerre. Il dfend votre immeuble de l'invasion des
populations suburbaines; il vous sauve, dans l'avenir, de l'incendie, du
pillage, de la rquisition prussienne. Quelqu'un me racontait qu'une
personne de sa connaissance avait mont une ambulance--huit lits, deux
soeurs, et charpie, et bandes, et tout l'et caetera pour les
pansements--rien n'y manquait. Malgr cela, aucun bless ne pointait 
l'horizon. L'homme de l'ambulance restait plein d'inquitude pour son
immeuble. Que fit-il, il alla  une ambulance, favorise de blesss, et
versa 3000 francs, oui 3000 francs, pour qu'on lui en cdt un.

Je dsire vivement la paix, je dsire bien gostement qu'il ne tombe pas
d'obus dans ma maison et mes bibelots, et cependant je marchais triste,
comme la mort, le long des fortifications. Je regardais tous ces travaux
qui ne devaient pas protester contre la victoire allemande, je sentais 
l'attitude des ouvriers, des gardes nationaux, des soldats,  ce que l'me
des gens confesse d'eux, autour d'eux, je sentais que la paix tait signe
d'avance, et telle que l'exigerait M. de Bismarck, et je souffrais
btement comme d'une dception, d'une dsillusion sur le compte d'un tre
aim! Quelqu'un me disait, ce soir: Les gardes nationaux, nous n'en
parlons pas, n'est-ce pas? La ligne lvera la crosse en l'air. La mobile
tiendra un petit peu. Les marins tireront sans conviction. Voil comme on
se battra si on se bat.

       *       *       *       *       *

_Samedi 12 novembre_.--Que la postrit ne s'avise pas d'en conter aux
gnrations futures, sur l'hrosme du Parisien en 1870. Tout son hrosme
aura consist  manger du beurre fort dans ses haricots, et du rosbif de
cheval au lieu de boeuf, et cela sans trop s'en apercevoir: le Parisien
n'ayant gure le discernement de ce qu'il mange.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 novembre_.--Au milieu de tout ce qui resserre et menace la
vie, dans ce moment, il y a une chose qui la soutient, la fouette, la fait
presque aimer: c'est l'motion. Passer sous ces coups de canon, se risquer
au bout du bois de Boulogne, voir comme aujourd'hui la flamme sortir des
maisons de Saint-Cloud, vivre dans ce continuel moi d'une guerre vous
entourant, vous touchant presque, frler le danger, tre toujours le coeur
un peu battant vite: cela a sa douceur, et je sens, lorsque ce sera fini,
qu'il succdera,  cette jouissance fivreuse, de l'ennui bien plat, bien
plat, bien plat.

... Ce soir, dans la sonorit d'une nuit de gele, s'entend sur tout le
rempart,  chaque instant rpt, en sa mlope saisissante: Sentinelles,
prenez garde  vous! dans le bruit continu de coups de canon, pareils 
des fracas et des croulements de foudre en des montagnes lointaines.

       *       *       *       *       *

_Lundi 14 novembre_.--Me promenant dans la ruine du bois de Boulogne, j'ai
la curiosit de voir les maisons du Parc des Princes.

Toutes ont t abandonnes par les propritaires, et les jolis jardins
sont maills de pioupious, et dans la verdure des arbres verts, le rouge
garance contraste avec la blancheur des marbres de l'habitation de la
Tourbey, que j'ai d acheter... Je pousse devant moi, et vais  l'aventure,
 travers les terrains vagues qui commencent la campagne de la banlieue.
Ce ne sont que maisons,  la grille laisse grande ouverte par la visite
d'un franc-tireur; maisons aux carreaux casss, d'o volettent, au dehors,
des lambeaux de petits rideaux, tout gripps par la pluie. Ici, pendent
sur le trou d'une porte absente, les brindilles d'une plante grimpante; l,
le vide de la niche d'un chien garde le vide d'une vacherie dlaisse.

Mais parmi ces btisses, il en est une qui me parle, je ne sais pourquoi.
Une btisse fabrique avec des dmolitions de toutes les sortes et de
toutes les poques, une btisse o l'on sent qu'un trange et cocasse
Parisien, aprs en avoir t l'architecte, y a pris ses invalides. Je
pntre dans la cour, toute encombre de choses htroclites, parmi
lesquelles je distingue une baignoire d'enfant, et un immense chapeau de
paille: un chapeau de philosophe champtre, un chapeau d'inventeur. Une
moiti de vieille porte Louis XV m'introduit dans l'unique pice du
rez-de-chausse. Les meubles sont en marmelade, un buffet, ventr, n'a
plus des panneaux qui le fermaient que des filandres de bois, pendant
comme des ficelles.

Chose surprenante! au milieu de la dvastation qui a fait rage en ce
pauvre logis, dans un coin, sur une chaise, la seule reste intacte, est
pos  plat, entr'ouvert, un vieux livre  tranche rouge, le livre tel
qu'il a t laiss par le propritaire, aprs sa dernire lecture.

Le ciel est gris de gros nuages qui semblent des tourbillons de cendre,
les coteaux de Saint-Cloud sont d'un bleu noirtre, et la ruine du chteau
parat dj une ruine de cent ans. Cela, au milieu des fumes rousses de
quatre ou cinq incendies autour de l'glise, je le regarde, par dessus les
blancheurs des tombes d'un cimetire, dont le mur, dchaperonn, a t
converti en barricade et garni de sacs de terre, tandis que les rafales de
vent font claquer les persiennes de fentres ouvertes des maisons
dsertes. J'ai un pre, presque un cruel plaisir,  me promener dans cette
dsolation, dans cette mort des choses,  travers une bise qui vous
remplit les yeux de larmes.

... Il y a je ne sais quoi de rconfortant  battre le pav, dans cet
aboiement, faisant retentir le boulevard, sous les voix de crieurs: La
Reprise d'Orlans par l'Arme de la Loire, oui, je ne sais quoi de
rconfortant,  marcher comme dans une rsurrection de Paris.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 16 novembre_.--Le plaisir chez les femmes maigres se traduit par
un spasme nerveux; chez les femmes grasses, par une espce de convulsion.
Chez les premires c'est plutt un allongement, un tirement, chez les
secondes un resserrement, une contraction.

La _petite mort_ met sur la figure des unes de l'extatisme, sur celle des
autres de l'apoplexie.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 18 novembre_.--Une nuit de cauchemar passe avec les absents,
avec ceux que la mort ou l'exil a retranchs de ma vie. Mon frre tait
condamn  mort, pour une cause dont je n'avais pas la conscience bien
exacte dans mon rve. J'allais trouver Sainte-Beuve, pour qu'il me donnt
une lettre de recommandation. Je l'attendais longtemps dans une immense
pice, remplie de porcelaines de Saxe. Cela m'intriguait de trouver une si
grande pice dans sa petite maison, et encore de dcouvrir au critique un
got que je ne lui connaissais pas. Enfin je le voyais arriver avec ce
petit pas _trotte-menu_, ce sourire finement spirituel, avec lesquels il
faisait son entre dans un salon, et il passait prs de moi, en me jetant
un regard, o je ne voyais pas d'yeux, et il ressortait par une autre
porte. Alors je songeais  m'adresser  la princesse Mathilde, que je ne
rencontrais pas chez elle, mais dans un btiment ressemblant  un Htel de
ville de l'tranger. C'tait sans doute le ressouvenir dans mon sommeil,
qu'elle tait  Mons. Elle m'accueillait avec ce doux sourire triste du
regard, que sa figure, un peu rude, prend  certaines heures... C'est
tonnant, comme parfois la vision spirituelle du rve vous donne le
dlicat portrait de la physionomie des gens! La princesse me disait que
l'Empereur n'tait plus empereur, qu'il ne pouvait rien pour mon frre...
et mon rve finissait dans l'incohrence bte des rves, et une anxit
que le rveil ne dissipait pas tout de suite.

... Les canons ont chacun leur son, leur timbre, leur rsonnement, leur
_boum_ ronflant, ou strident, ou sec, ou fracassant. Je suis arriv 
reconnatre avec certitude le canon du Mont-Valrien, d'Issy, de la
canonnire du Point-du-Jour, de la batterie Mortemart. Je ne parle pas de
la pice marine de mon rempart, parce que, le jour, elle remue toutes les
portes, comme si un coup de vent s'engouffrait dans la maison, parce que,
la nuit, elle me secoue dans mon lit, comme un lger tremblement de terre.

       *       *       *       *       *

_Samedi 19 novembre_.--Ici on gonfle un ballon captif, et j'aperois Nadar,
se remuant, se dmenant, sous une casquette d'officier de marine, dans un
raglan  l'enveloppement militaire.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 20 novembre_.--Du haut de la butte Mortemart, j'entendais une
fillette dire  ses petites amies, en montrant Saint-Cloud: Elle y est
toujours, notre maison... la dernire prs de ces arbres... la voyez-vous?

C'est la consolation du moment. Petits et grands viennent, de temps en
temps, donner un coup d'oeil  leur immeuble aim. L'autre jour, un
monsieur, que je ne connaissais pas, me demandait la permission de voir,
d'une de mes fentres, la baie de son atelier, situ  Svres.

Ce soir, je rencontre le jeune Frdric Masson, enterr dans sa capote de
mobile. Lui, qui datait les lettres qu'il m'crivait du collge, des
brumaire et des messidor du calendrier rpublicain, je le trouve fort
dgris de la rpublique, des rpublicains, des soldats dmocrates. Il se
plaint que, lorsqu'il marchait avec Goubie en avant, ses frres
n'embotaient point le pas. Et de sa mauvaise humeur contre le prsent, un
peu remonte  89, et amne une baisse sensible de son lyrique enthousiasme
d'autrefois pour la premire rpublique. Il est un symptme. Je suis
persuad que beaucoup de jeunes gens ayant en eux-mmes semblablement 
Masson un grain d'exaltation rvolutionnaire, sont en train de devenir des
ractionnaires.

       *       *       *       *       *

_Mardi 22 novembre_.--Dans le grand bois, o les tristesses de l'automne
se mlent aujourd'hui aux tristesses de la guerre: pas un promeneur, pas
un errant, pas mme un voltement de petit oiseau, seulement la plainte
des vents, dans laquelle rsonnent les rpercussions des chassepots de la
rive droite.

Je suis seul, et j'ai dans la mmoire et dans les yeux, la pleur des
nombreux soldats malades, que je viens de voir passer sur des cacolets. Je
vais,  travers le triste abatis,  des arbres, sous lesquels je me suis
assis avec mon frre, sous lesquels je l'ai vu si triste. Ils sont morts
aussi, les arbres... Des coupes de bouleaux s'tendent devant moi, et font,
avec leurs troncs blancs, comme des coins de cimetire... Sur la route
abandonne, les semelles de vieux souliers se mlent, dans la boue, aux
branchages desschs.

Prs de la cascade, je ctoie un campement sous bois, une agglomration de
masures, de cabanes, de huttes, fabriques pittoresquement de fragments de
planches, de morceaux de zinc, de terre battue, avec leurs portes de
branches tournant sur des gonds de lianes, et avec leurs fentres faites
d'un morceau de vitre trouv par aventure. Le caf de la Cascade, le caf
des noces parisiennes, est une ambulance. Le lac suprieur a t mis  sec,
et mon pas fait envoler des nues d'oiseaux, cherchant des vers dans la
vase. Plus d'eau cascadante, et dans l'espce de boue reste dans le
bassin, des soldats, encastrs dans les anfractuosits du rocher, lavent
leurs chemises sales.

La pluie a cess, un jour net, clair, cristallin, nettoy de toute vapeur,
dessine d'une manire presque aigu les petites villas tages sur les
collines, et la masse rectiligne du Mont-Valrien, derrire lequel se
couche le soleil dans un admirable effet. Le ciel plement bleu et
plement jaune semble le lit d'un grand fleuve dessch, dont les langues
bleues sont de l'eau, les langues jaunes du sable, ayant,  la marge, de
gros et lourds nuages blancs, crts d'or en fusion.

Spectacle militaire de la fermeture:--sonneries de clairons,--essoufflement
des attards,--gros souliers des soldats flaquant dans la
boue,--chevaux que les conducteurs des voitures prennent par la
bride,--bousculades d'entrants et de sortants, dj vagues dans la nuit
qui commence.

Et bientt le noir des deux portes fermes, sur un morceau de ciel roux,
zbr de nuages violets, et dans l'air les quatre grands bras dtachs du
pont-levis remont sur le bleu nocturne du crpuscule.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 23 novembre_.--En ce sige, on prouve de l'ennui, comme dans du
tragique qui n'aboutirait pas.

Veuillot, il a ce que peu d'crivains possdent! La lecture de ses
articles donne  ses lecteurs une espce d'alacrit. Du reste, l'ironie de
son talent n'a jamais tal un plus grandiose, un plus ddaigneux mpris
pour les hommes et les choses du prsent.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 novembre_.--Mme Burty me disait, aujourd'hui, que sa
blanchisseuse lui avait affirm que la nourriture de son cheval lui
cotait 13 francs par jour.

Le chiffonnier de notre boulevard, qui, dans le moment, fait queue  la
halle pour un gargotier, racontait  Plagie qu'il achetait, pour son
gargotier, les chats  raison de six francs, les rats  raison d'un franc,
la chair de chien  raison d'un franc cinquante, la livre.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 25 novembre_.--Jamais, il me semble, les effets de l'automne
n'ont t aussi beaux que cette anne: cela tient, peut-tre,  ce que je
les regarde plus qu'en aucun temps, et que j'ai toujours les yeux fixs
sur l'horizon prussien.

Ce soir, je ne pouvais me lasser de regarder cette broussaille  perte de
vue, teinte en ces tortils morts, de la couleur rose des bruyres, et les
coteaux d'un pre violet, et les maisons de Saint-Cloud, au blanc bleutre
indescriptible, fait par les fumes de l'ternel incendie, qui couve
depuis un mois. Et ce paysage de coloriste avait, pour ciel, un ciel de
feu rouge cerise, enfermant dans des cernes, deux ou trois taches
tranges de bleu ple, du bleu que Lessore jette sur la faence de ses
assiettes.

       *       *       *       *       *

_Samedi 26 novembre_.--Aujourd'hui, c'est le dernier jour des portes
ouvertes. Demain, Paris finit aux remparts, et le bois de Boulogne ne
sera plus parisien.

Je veux, avant qu'il ne disparaisse, peut-tre, m'y promener toute la
journe, et me voici ce matin, dans le chemin tournant, surmont de
l'homme  la lunette, jetant aux passants: Qui veut voir les Prussiens,
on les voit trs bien, messieurs, rendez-vous compte? A tout moment il
faut sauter des grands fosss, des remblais garnis de fascines... La porte
du Pr Catelan est ouverte, des canons sont rangs sur sa pelouse, et les
artilleurs font signe de passer au large. Du Pr Catelan, je pousse au
Jardin d'Acclimatation, par ce joli chemin ctoyant un ruisseau sous des
arbres verts. L, une bande d'enfants, de femmes, brise, casse ces pauvres
arbres, qui restent, aprs leur passage, avec des arrachis blancs, des
branches pendantes  terre, des tortils de bois rvolt: un saccagement
qui dvoile l'amour de la destruction de la population parisienne. Un
vieil homme de la campagne qui passe par l, et qui aime les arbres, comme
la vieillesse, lve les yeux au ciel, douloureusement.

Dans la dvastation gnrale, la grande le seule, prserve par l'eau qui
l'entoure, garde intacte et sans blessures, ses arbres, ses arbrisseaux,
sa propret anglaise. Au bord du lac, prs de ce bord si couru, se promne
seul, un long prtre maigre, lisant son brviaire.

Je me hte pour l'heure de cinq heures, pour l'heure de la rentre.

La pelouse, qui va de la butte Mortemart  la porte de Boulogne, est toute
couverte de mobiles, qui vont y camper la nuit. C'est pittoresque, toute
cette multitude bleutre, toutes ces petites tentes blanches, soldats et
tentes se dgradant jusqu'en bas, en homuncules et en petits carrs
microscopiques, au milieu de fumes de _popotes_, qui font un vrai nuage 
l'horizon, et d'o se dtachent les grands arbres des cts, avec des
tournures d'arbres de portants de coulisses, et o perce, tout au fond, un
rien de l'architecture de Saint-Cloud, lumineusement diffuse, comme un
difice d'apothose, au moment de la tombe de la toile.

Cinq heures sonnent. On se presse. On se bouscule. Il y a un encombrement
de caissons d'artillerie. Un pauvre vieil homme prend peur,  ct de moi,
sur le pont-levis, et tombe dans le foss. Je le vois remonter sur les
paules de quatre hommes, inerte; la tte bringue-ballante. Il s'est cass
la colonne vertbrale.

       *       *       *       *       *

_Lundi 28 novembre_.--Cette nuit je suis rveill par la canonnade. Je
monte dans une chambre d'en haut.

En le ciel sans toiles, coup par les ramures des grands arbres, c'est
une succession, depuis le fort de Bictre jusqu'au fort d'Issy, dans toute
l'tendue de cette grande ligne hmicyclaire, c'est une succession de
petits points de feu, s'allumant comme des becs de gaz, suivis de
retentissements sonores. Ces grandes voix de la mort au milieu du silence
de la nuit: a remue... Au bout de quelque temps, des hurlements de chiens
se sont joints aux bronzes tonnants; des voix peureuses de gens rveills
se sont mises  chuchoter; des coqs ont lanc leurs notes claires. Puis
canons, chiens, coqs, hommes et femmes, tout est rentr dans le silence,
et mon oreille, tendue au dehors de la fentre, n'a plus peru, au loin,
tout au loin, qu'un bruit de fusillade,--ressemblant au bruit mat que fait
une rame, en touchant le bois du bateau.

L'trange rassemblement aujourd'hui, que la composition d'un omnibus! que
d'hommes de guerre de toutes les espces et de toutes les faons! Je suis
 ct d'un aumnier du Midi, aux yeux  la fois vifs et doux, qui me dit
que depuis la fermeture des portes, le moral de l'arme et de la mobile
est compltement chang, que le dcouragement et la dmoralisation taient
 tout moment apports par les maraudeurs et les filles, allant des
Franais aux Prussiens, et des Prussiens revenant aux Franais, mais
qu'aujourd'hui ils ont confiance, qu'ils sont disposs  bien se battre.

Je traverse le Luxembourg. Prs du grand bassin se voit une voiture
charge de tonneaux, et  la margelle de pierre, un rassemblement de gens
en manches de chemise, et d'enfants penchs sur l'eau. Je m'approche. Des
hommes agenouills tirent une immense _seine_, dont les liges frlent les
cygnes, qui s'lvent sur l'eau, en bats effarouchs et en demi-envoles
colres. On pche le bassin pour nourrir Paris, et bientt apparat, au
fond du filet,  la surface de l'eau clapotante, des carpes et de
monstrueux cyprins, qu'on porte dans les tonneaux de la voiture attele.

En face du bal Bullier, et masquant la dcoration orientale de sa porte,
sur laquelle est crit: _Ambulance, succursale du Val-de-Grce_, stationne
une immense charrette, d'o un homme lance dans l'intrieur des matelas,
comme on jette des bottes de foin...

Le boulevard Montparnasse est sillonn de canons et de caissons, qui
rentrent dans Paris, tandis que des femmes maladives, ayant des figures de
province, sont assises sur des bancs, frileusement encapuchonnes. Au
milieu d'elles, une vieille dente, dont le menton est plus saillant que
le nez, et toute pareille  la sculpture en buis d'une marotte d'un Roi
des Fous, que j'ai vue dans une vente, semble promener une folie agite.

Sur le boulevard d'Enfer,  de maigres arbres, corcs jusqu' cinq ou six
pieds, sont attachs des chevaux, des nes, et derrire ces rosses, se
tient une population finaude et rougeaude, le fouet pass autour du cou.
Maquignons octognaires et maquignons adolescents: c'est une tourbe, o se
mlent et se marient tous les types des vendeurs et courtiers de chevaux:
le vieux Normand avec son bonnet de coton  raies bleues et son collier de
barbe blanche; le berger au chapeau rond, au col nu, au sarrau sur lequel
passe une grande corde en bandoulire; ceux-ci, les richards, avec leurs
bonnets aux oreilles de laine noire frise, leurs favoris carrs, leur
foulard rouge nou autour du cou; ceux-l, des jockeys en disponibilit,
avec le long gilet  manches, et le cache-nez de laine cossaise; puis
sous des casquettes aplaties, couvrant l'occiput, toute une population de
jeunes voyous retors et madrs,  la frimousse de vieux diplomates.

Une grande fillette,  l'oeil impudique et au madras plac en haut de
cheveux rches, m'offre, pour 350 francs, un ne qui m'a tout l'air d'un
ne de Montmorency.

C'est l'avenue du march aux chevaux--le Poissy du Paris du jour--et
j'entre dans le vrai march, o les chevaux sont tellement affams, qu'ils
mangent le bois de la traverse, dans laquelle est fix leur licol,
s'efforant, les pauvres btes, de ramasser  terre la sciure que leurs
dents ont faite.

On les amne sur un pont-balance, devant lequel est agenouill, sur un sac,
le soldat de ligne qui les pse. On voit des mains se promener sur leurs
flancs, on entend des paroles dont on ne comprend pas le sens, dites par
des figures pleines de sourires malicieux, et de clignements d'yeux
diaboliques,--bourse mystrieuse, entre ces hommes tout rubiconds de
_coups de soleil_, et qui ne dure qu'un instant. Le march est conclu.

Le cheval est amen dans un coin, o un petit homme rabougri abaisse la
poigne de fer d'un soufflet, maintenant rouge du charbon de terre allum,
et passe,  une espce de monsieur en chapeau  haute forme, un fer qu'il
tire du feu, et que celui-ci applique sur la fesse du cheval, toute
fumante. Alors un autre homme en bonnet de laine, aux grandes bottes 
entonnoir, un paletot pass sur sa blouse, fait trs artistiquement, avec
de grands ciseaux, deux ou trois tailles dans le poil du poitrail: des
marques symboliques.

Aprs quoi, c'est de la viande de boucherie, qui a reu son passeport pour
l'abattoir.

       *       *       *       *       *

_Mardi 29 novembre_.--La viande sale, dlivre par le gouvernement, est
_indessalable_, immangeable. J'en suis rduit  couper le cou  une de mes
dernires petites poules, avec un sabre japonais. a a t abominable,
cette pauvre petite poule voletant, un moment, dans le jardin, sans tte.

Aujourd'hui, c'est chez tous un recueillement concentr. Dans les voitures
publiques, personne ne parle, tout le monde s'enferme en lui-mme, et les
femmes du peuple ont comme un regard d'aveugle, pour ce qui se passe
autour d'elle.

La Seine est couverte de _mouches_ qui chauffent, pavoises du drapeau des
ambulances, et toutes prtes  aller chercher des blesss.

Au Champ-de-Mars, dfilent de petites voitures de l'ambulance de l'arme,
prcdes d'une ligne interminable de mulets, chargs de l'attirail de
campagne. D'autres voitures d'ambulance descendent au pas la barrire
d'Italie, cortges de femmes, parmi lesquelles il en est qui parfois se
hasardent  ouvrir la portire du fond, pour regarder les blesss.

L'angoisse de l'attente est dans les rues. Il y a des groupes qui
stationnent sur les places. Tout homme qui parle, tout homme dont on
espre un renseignement est entour, et avec la nuit tombante, les groupes
deviennent normes, dbordant les trottoirs, les refuges, et coulant sur
la chausse.

Chez Brbant, on cause de la misre noire, dans laquelle sont tombs
soudainement des gens qui avaient hier l'aisance de la vie. Charles Edmond
raconte que sa femme, se trouvant chez leur boucher, avait vu une femme
proprement vtue, vtue comme une femme de la socit, entrer et demander
un sou de _rclures de cheval_. Et Mme Charles Edmond lui ayant mis une
pice blanche dans la main, la femme, comme remerciement, s'tait mise 
fondre en larmes.

On parle ensuite de la surexcitation nerveuse de la femme, de l'affolement
produit par les vnements, de la crainte que l'on a d'avoir  rprimer
des meutes de femmes.

Puis les menaces de l'avenir amnent la conversation sur l'exil, qui
pourrait tre le lot de beaucoup de dneurs d'ici.

Et cette perspective fait dire aux uns que l'exil, c'est la condamnation 
mort, ainsi que le comprenaient les Romains, fait dire au cosmopolite
Nefftzer que l'exil n'existe pas.

C'est vraiment curieux comme le sentiment _patrie_ manque chez certains
hommes, et surtout chez les penseurs, les idalistes. A ce propos, Renan
dit que le sentiment de la patrie tait trs naturel dans l'antiquit,
mais que le catholicisme a dplac la patrie, et comme l'idalisme est
l'hritier du catholicisme, les idalistes ne doivent pas avoir des
attaches aussi troites pour le sol, des liens si misrablement
ethnographiques que la patrie. La patrie des idalistes, s'crie-t-il,
est celle o on leur permet de penser, et au milieu des interruptions
nerveuses de Berthelot, emport par la logique de sa thse, il ne sent
dans le fait de la domination trangre rien de ce qui indigne, soulve,
enrage les coeurs patriotiques.

Dcidment, je trouve mes amis trop suprieurs  l'humanit, et je sors de
chez Brbant, presque colre!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 30 novembre_.--Depuis une heure du matin, jusqu' onze heures,
la canonnade sans interruption, une canonnade si presse, que le coup de
canon n'est plus perceptible, et qu'il semble que c'est l'interminable
grondement d'un orage, qui ne se dcide pas  clater. Cela a aussi
quelque chose d'un dmnagement cleste, o des Titans remueraient sur
votre tte les commodes du ciel.

Je suis dans le jardin de Gavarni, devenu une espce d'observatoire pour
le passant, qui y entre par la brche du mur, jouissant avec mes voisins,
gardes nationaux et blousiers, de cet branlement du ciel, paraissant par
moments se communiquer au sol, que j'ai sous les pieds.

La canonnade dure toute la journe: toute la journe ces roulements et ces
grondements de la mort; pas une seconde, sans une succession de ces
foudres, et qui,  la distance o elles sont, mettent  l'horizon, comme
les coups de ressac d'une grande mer.

Je suis un peu souffrant. Je n'ai pu aller cet aprs-midi  Paris. Je
prte l'oreille au bruit de la rue, qui vous raconte le bon ou le mauvais
des choses publiques, avec le pas du passant, avec le son de sa voix:
rien. Ce soir, la rue ne dit rien.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 1er dcembre_.--Rue de Tournon,  la clart des bougies, courant
sous une porte cochre, et clairant de leurs lueurs voltigeantes la
lividit d'une face, coiffe d'un mouchoir  carreaux, je vois descendre
d'une tapissire, un corps raidi dans une immobilit de cadavre, et dont
s'chappe un cri,  chaque ttonnement des mains, qui le portent 
l'ambulance. C'est un mobile qui a eu la cuisse casse, hier  onze heures
du matin, et qu'on vient de ramasser sur le champ de bataille, aujourd'hui
 la nuit.

Dans l'omnibus, j'ai  ct de moi un carabinier parisien, tenant sur les
genoux un casque prussien de la garde royale. Il parle de l'lan des
troupes, des zouaves qui,  l'attaque de Villiers, ont t admirables, et
d'une compagnie, dont quatre hommes seuls, n'ont pas t touchs.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 2 dcembre_.--Tout Paris est aujourd'hui dans l'avenue du Trne.
Et le spectacle vous est donn de la grande motion de la capitale, se
tenant prs de ses portes, raccourcissant la distance, rapprochant d'elle
les nouvelles.

Des deux cts de la chausse, garde libre par la garde nationale,
jusqu' la barrire aux colonnes bleuissantes dans un coup de soleil
d'hiver, deux foules s'tageant et formant,  et l, sur les tas de
pierrailles:--des monticules d'hommes et des femmes. La chausse toute
pleine de l'alle et du retour des voitures d'ambulance, des chariots
d'obus, des camions de cartouches, des caissons de munitions, des
transports de toutes sortes, que fait refluer et cogne,  chaque quart
d'heure, dans un encombrement strident de ferraille, la fermeture de la
barrire du chemin de fer.

Et les yeux de la foule, tourns vers le point culminant de l'avenue, o
l'on voit dboucher les voitures d'ambulance qui reviennent, et les
regards, cherchant le chapeau d'un prtre sur le sige, la coiffe blanche
d'une soeur sur la banquette. Chez tous, il y a un frisson douloureux,
ml  une curiosit avide des pleurs, des taches de sang, des
souffrances contenues et manges par ces mutils, qui se savent regards,
et font effort pour tre  la hauteur du spectacle.

Il passe des blesss, assis sur le cul d'une charrette, les jambes
pendantes et mortes, ayant, sur leur figure dcolore, des sourires vagues,
adresss aux passants--des sourires qui donnent envie de pleurer...

Il passe des blesss, qui portent sur l'inquitude de leur visage, le
non-savoir de l'amputation, le non-savoir de la vie ou de la mort.

Il passe des blesss, qui posent, dans des attitudes arranges et
thtrales, sur une botte de paille, et jettent au public, du haut de la
voiture, o ils sont juchs: Allez, il y a de _la viande de Prussien_,
l-bas.

Un bless tient, d'un air farouche, serr contre lui, son fusil, dont la
baonnette casse n'a plus la longueur que d'un pouce de fer.

Au fond des coups, on entrevoit des officiers,  la tte ensanglante,
dont la manche galonne d'or et la main molle, reposent sur le pommeau de
leur sabre.

Le froid est vif, mais la foule ne peut s'arracher  l'motionnante
vision. On entend des bottines de femmes battre la semelle de leur petit
talon, craquant sur la terre gele.

L'on veut voir, l'on veut savoir, et l'on ne sait pas, et les bruits les
plus contradictoires circulent et se rpandent,  chaque minute. Les
figures s'clairent ou s'attristent  un mot de celui-ci,  un mot de
celui-l. La remarque est faite que le bruit des canons des forts ne
s'entend plus, que c'est bon signe, que l'arme avance! Dans un groupe
j'entends: a allait mal ce matin,  ce qu'il parat, les mobiles avaient
lch pied... a va bien maintenant.

Et les yeux et les regards continuent  aller aux blesss, aux estafettes,
aux aides de camp,  tout ce qui galope, venant de l-bas. Tiens,
Ricord! fait quelqu'un qui se souvient, en voyant passer le chirurgien
dans une voiture. Un garde national lance, du haut de son cheval, aux
groupes: Une demi-lieue en avant de Chennevires, et  la baonnette
maintenant!.

Et toujours l'on attend, l'on interroge, l'on se fait dire par tous: Tout
va bien,--ce tout va bien--que chaque cavalier est oblig de rpter,
pour qu'on le laisse passer.

On n'a pas de nouvelles positives, mais je ne sais quoi dit  la foule,
que les choses ne vont pas trop mal. Alors, une joie fivreuse monte 
toutes les figures, plies par le froid, et femmes et hommes, pris d'une
sorte de gaminerie, se jettent au-devant du galop des chevaux, cherchant
 arracher aux estafettes, avec des rires, des plaisanteries, des
coquetteries, de douces violences, les nouvelles qu'ils ne portent pas.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 4 dcembre_.--En dpit du froid, d'une gele piquante, d'un vent
flagellant, je ne peux m'empcher d'aller voir le spectacle de la barrire
du Trne. Par le chemin de ronde, qui va de la Rpe  l'avenue de
Vincennes, des bourgeois emmitoufls, des femmes au nez rouge sous
leurs voiles, tranant des enfants renifleurs: hommes, femmes, enfants
interrogeant l'horizon.

Au haut des fortifications, se dtache, dans le jour aigu, la silhouette
ridicule d'un garde national, encapuchonn,  dfaut de capot, dans le
tartan de sa femme.

A la porte de Vincennes, tage sur les traverses de bois, une population
de mioches, battant la semelle de ses sabots, et annonant d'avance  la
foule, tout ce qu'ils aperoivent par les meurtrires. Ils savent, ils
connaissent tout, ces enfantins gamins, et l'un qui me rappelle le titi de
l'excution d'Henry Monnier, jette  un autre: a, plus souvent un
drapeau d'ambulance... c'est _le drapeau blanc pour enlever les morts!_

Je reviens en chemin de fer avec deux soldats de ligne. Ils se plaignent
de n'avoir point dormi depuis cinq jours: On nous a repris nos
couvertures, dit l'un, il faut nous coucher, comme nous sommes l, sur la
terre. Pas de tente! Pas de paille! rien. Vous concevez, a n'est pas
possible, on allume du feu, on se chauffe, on bat la semelle. J'ai mal
aux yeux, ajoute l'autre, j'ai mal aux yeux comme tout, aujourd'hui, c'est
du bois vert qu'on brle, le vent vous chasse la fume dans les yeux; si
a dure un mois, il me semble que je serai tout  fait aveugle.

       *       *       *       *       *

_Lundi 5 dcembre_.--Saint-Victor, dans son feuilleton d'hier, disait,
d'une manire brillante, que la France devait perdre la conception que
jusqu'ici elle s'tait faite de l'Allemagne, de ce pays qu'elle s'tait
habitue  considrer, sur la foi des potes, comme la patrie de la
bonhomie et de l'innocence, comme le nid sentimental des amours
platoniques. Il rappelait que le monde idal et fictif des Werther et des
Charlotte, des Hermann et des Dorothe, avait produit les soldats les plus
durs, les diplomates les plus perfides, les banquiers les plus retors; il
aurait pu ajouter les courtisanes les plus dvoratrices. Il faut nous
mettre en garde contre cette race, veillant en nous l'ide de la candeur
de nos enfants: leur blondeur  eux, c'est l'hypocrisie et l'implacabilit
sournoises des races slaves.

Des hauts, et des bas d'esprance qui vous tuent. On se croit sauv! Puis
on se sent perdu! Ces jours-ci, nous avions travers les lignes ennemies,
l'arme de Paris donnait la main  l'arme de la Loire. Aujourd'hui, le
repassage de la Marne, par Ducrot, vous rejette dans le noir de l'insuccs
et de la dsesprance.

A tout coin de rue, d'affreux tableaux: des voitures d'o l'on tire des
hommes, la tte voile d'une serviette, tache de sang.

Aux Halles, disette mme d'herbes et de lgumes. Les petites tables,
qu'ont devant elles les marchandes, sont nettes de toute verdure. Par-ci,
par-l, une marchande tire, parcimonieusement, d'un panier, deux ou trois
feuilles d'oseille ou de choux, qu'elle partage entre des femmes, se les
disputant, et l'on voit de larges mains de militaires refermes sur deux
ou trois petites chalotes que la marchande y a dposes.

Dans la rue Montmartre, devant la fentre d'un marchand de vin, o a pris
domicile un friturier, des hommes, des femmes, des enfants dnent  la
chaleur du petit trou flambant, dnent d'une crpe qu'ils dvorent toute
chaude, dans un morceau de journal.

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 dcembre_.--Aujourd'hui nous avons, sur la carte des restaurants,
du buffle, de l'antilope, du kanguroo, authentiques.

... En plein air, ce soir,  toute lueur,  toute rverbration de
luminaires improviss, des figures consternes sur des carrs de journaux.
C'est l'annonce de la dfaite de l'arme de la Loire et de la reprise
d'Orlans.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 8 dcembre_.--Si la Rpublique sauve la France,--je ne veux pas
encore dsesprer de mon pays,--il faut bien qu'on le sache, la France
sera sauve, non par la Rpublique, mais malgr elle. La Rpublique n'aura
apport que l'insuffisance de ses hommes, les proclamations fanfaronnes de
Gambetta, la mollesse des bataillons de Belleville. Elle aura mis la
dsorganisation dans l'arme par ses nominations  la Garibaldi, tu la
rsistance nationale par l'effroi de son nom,--et pas un de ses noms
populaires ne sera tomb sur un champ de bataille, entre un Baroche et un
Dampierre, pour la dlivrance de la Patrie.

Maintenant les hommes d'en haut sont des avocats pleurards, les hommes
d'en bas des casse-cou politiques, brisant tout dans un gouvernement comme
dans la maison o ils entrent, costums en gardes nationaux. Non, non, il
n'y a plus, derrire ce mot Rpublique, une religion, un sentiment faux,
si vous voulez, mais un sentiment idal qui transporte l'humanit
au-dessus d'elle et la fait capable de grandeur et de dvouement.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 8 dcembre_.--On ne parle que de ce qui se mange, peut se manger,
se trouve  manger.

--Vous savez, un oeuf frais: a cote vingt-cinq sous!

--A ce qu'il parat, il y a un individu qui achte toutes les chandelles
de Paris, avec lesquelles, en mettant un peu de couleur, il fait cette
graisse qu'on vend si cher!

--Oh! gardez-vous du beurre de coco; a infecte une maison, au moins
pendant trois jours.

--J'ai vu des ctelettes de chien, c'est vraiment apptissant: a a tout 
fait l'air de ctelettes de mouton!

--N'oubliez pas, il y a encore chez Corcelet des conserves de tomates!

--Que je vous indique une trs bonne chose. Vous faites du macaroni, et
vous l'accommodez en salade, avec beaucoup d'herbes. Que voulez-vous dans
ce moment!

La famine est  l'horizon, et les Parisiennes lgantes commencent 
transformer leurs cabinets de toilette en poulaillers.

Ce n'est pas seulement le manger, c'est l'clairage qui va manquer.
L'huile  brler devient rare, les bougies sont  leur fin. Et pis que
tout cela, par le froid qu'il fait, on est tout proche du moment o l'on
ne trouvera plus ni charbon de terre, ni coke, ni bois. Nous allons entrer
dans la famine, la conglation, la nuit, et l'avenir semble promettre des
souffrances et des horreurs, telles que n'en a vu aucun sige.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 9 dcembre_.--Quel temps pour la guerre que ce temps de gele et
de neige! On pense aux souffrances des hommes, condamns  coucher dans
cette humidit glace, on pense aux blesss, achevs par le froid.

Aujourd'hui le rempart, avec ses lignes blanches des fortifications, o se
promne la faction ankylose des gardes nationaux, avec ses lointains
noirs, saupoudrs de blanc, avec les glacis micacs de ses forts, avec son
ciel tout bas qui a la couleur d'un verre dpoli, et en haut duquel se
balance un ballon captif, le rempart rappelle un coin de la campagne de
Russie.

       *       *       *       *       *

_Samedi 10 dcembre_.--Rien de plus nervant que cet tat, o votre
esprance se met btement  croire, un moment, aux bourdes, aux mensonges,
aux contre-vrits du journalisme, puis retombe aussitt dans le doute,
dans la non-croyance  quoi que ce soit.

Rien de plus pnible que cet tat, o vous ne savez pas si les armes de
province sont  Corbeil ou  Bordeaux, et si mme ces armes sont ou ne
sont pas: rien de plus cruel de vivre dans l'obscurit, dans la nuit,
dans l'inscience du tragique qui vous menace. Il semble vraiment que
M. de Bismarck ait enferm, au secret, tout Paris, dans la cellule d'une
prison pnitentiaire.

Pour la premire fois, je remarque,  la porte des piciers, des queues,
des queues inquitantes de gens, se jetant indistinctement sur tout ce qui
reste de botes de fer-blanc dans leurs boutiques.

Dans les rues, la qute pour les blesss a lieu au milieu des convois
de morts, et de grandes aumnires en calicot, semblables  celles que
l'Italie arbore pour ses carnavals, montent, jusqu'au second, solliciter
la charit des gens, qui sont aux fentres.

On ne se figure pas,  l'heure prsente, l'aspect provincial d'un grand
caf de Paris. A quoi cela tient-il? Peut-tre  la raret des garons, 
cette lecture ternelle du mme journal,  ces groupes qui se forment au
milieu du caf, et causent de ce qu'ils savent, comme on cause des choses
de la ville dans une petite ville, enfin  cet enracinement hbt, en ce
lieu, o autrefois posaient, avec la lgret d'oiseaux de passage, des
gens distraits par de lgres penses, et qu'attendaient, dehors, le
plaisir et les mille distractions de Paris.

Tout le monde fond, tout le monde maigrit. On n'entend que gens, se
plaignant d'tre rduits  faire resserrer leurs culottes, et Thophile
Gautier se lamente de porter des bretelles, pour la premire fois: son
abdomen ne soutenant plus son pantalon.

Tous deux, nous allons ensemble voir Victor Hugo, au pavillon de Rohan.
Nous le trouvons dans une pice d'htel,  la destination vague, meuble
d'un buffet de bois jaune de salle  manger, et qui a pour dcoration de
chemine deux lampes en fausse porcelaine de Chine, et pour milieu une
bouteille d'eau-de-vie oublie. Le dieu est entour d'tres fminins. Il y
a tout un canap de femmes, dont l'une qui fait les honneurs du salon, est
une vieille femme, aux cheveux d'argent, dans une robe feuille morte, et
qui montre, par un coeur trs vas, un grand morceau de sa vieille peau:
une femme qui a de la marquise d'autrefois et de la cabotine d'aujourd'hui.

Lui, le dieu, je le trouve vieux: ce soir, il a les paupires rouges, le
teint briquet que j'ai vu  Roqueplan, la barbe et les cheveux en
broussailles. Une vareuse rouge dpasse les manches de son veston, un
foulard blanc se chiffonne  son cou.

Aprs toutes sortes d'alles et de venues, de portes qui s'ouvrent et se
ferment, de gens qui entrent et sortent, d'actrices qui viennent pour une
pice des CHATIMENTS  dire au thtre, aprs des choses mystrieuses qui
se passent dans l'antichambre, Hugo se laisse tomber sur une chauffeuse,
et, avec une parole lente, et qui semble sortir d'un long travail de
rflexion,  propos de la photographie microscopique, il se met  parler
de la Lune, de la curiosit grande qu'il a toujours eue d'tre fix sur le
dessin de ses dtails.

Il rappelle une nuit, tout entire, passe avec Arago  l'Observatoire. Il
dcrit les lunettes de cette poque, rapprochant la plante de l'oeil, 
une distance gure plus grande que la distance de quatre-vingt-dix lieues,
en sorte, dit-il, que s'il y avait eu un monument,--et il cite toujours,
quand il parle d'un monument, Notre-Dame de Paris--on aurait d
l'apercevoir comme un point. Maintenant, ajoute-t-il, avec les
perfectionnements, avec les lentilles d'un mtre, la vue doit s'approcher
bien plus prs de l'astre. Il est vrai que les grandissements excessifs
dveloppent l'accident chromatique, la diffusion, le contour iris de
l'objet, mais cela ne fait rien, la photographie devrait nous donner mieux
que ces _cartes montagneuses_.

Puis, je ne sais comment la conversation tombe de la Lune  Dumas pre. Et
Hugo dit  Thophile Gautier: Vous savez, on a dit que j'avais t 
l'Acadmie... j'y avais t pour faire nommer Dumas. Je l'aurais fait
nommer, car, au fond, j'ai une autorit sur mes collgues... mais ils ne
sont dans ce moment  Paris que treize, et pour une lection, il faut
vingt et un membres.

Je reviens cette nuit de Passy  Auteuil,  pied. Le chemin est tout
couvert de neige. Le ciel fond dans un brouillard aqueux, transperc de la
clart diffuse d'un clair de lune. Chaque branche est comme enduite d'une
mousse de neige, qu'on dirait _passe au candi_; chaque ramure apparat,
ainsi qu'une vgtation de nacre. Il semble qu'on marche dans les lueurs
troubles, vitreuses, lectriques, d'un aquarium, au milieu de grands
madrpores blancs. C'est mlancoliquement fantastique, et l'ide de la
mort, dans ce paysage de lune et de neige, vous vient presque douce. On
s'endormirait sans regret dans sa froideur potique.

       *       *       *       *       *

_Lundi 12 dcembre_.--Cette nuit, il y a eu de la gele, puis du dgel,
puis encore de la gele, et je remarque, pour la premire fois, un petit
phnomne de nature, qui tient de la ferie. Chaque feuille d'arbre est
revtue d'une autre feuille de glace; si bien que lorsque vous voulez
relever un arbuste, cras sous le poids de ce cristal, il sonne comme un
lustre, et  vos pieds toute cette flore de verglas fait un bruit de verre
cass. Je m'amuse  regarder, aussi longtemps que dure la matire
prissable et fondante de ces feuilles de houx, de ces feuilles, semblant
surmoules avec leurs boursouflures et leurs turgescences pineuses, dans
du diamant.

       *       *       *       *       *
_Lundi 12 dcembre_.--Plagie a reu aujourd'hui la visite d'un neveu,
d'un mobile de Paris, camp dans ce moment, au plateau d'Avron. Il lui
racontait, le plus navement du monde, ses pillages dans les maisons et
les chteaux, lui faisant part de la connivence des officiers,  la
condition qu'on leur attribut le meilleur. Elle tait reste presque
effraye de l'air _chenapan_ qu'il avait pris l, et me donnait ce curieux
dtail, qu'ils avaient tous des sondes pour sonder les faux murs et les
cachettes faites  l'encontre des Prussiens. Nos soldats ont des sondes
pour mieux voler les maisons qu'ils sont chargs de dfendre et de
protger!

Cela avait soulev l'indignation de cette fille des Vosges, qui avait
comme une horreur de cette visite, et ne pouvait comprendre cette
insouciance de la patrie, de ses montagnes envahies, chez cet homme,
dclarant le mtier trs bon, sauf une grandissime peur d'tre tu.

Des nuits insomnieuses, produites par la canonnade continue du
Mont-Valrien, qui, tout  coup, a des tirs prcipits, ressemblant aux
coups de revolver, lch par un homme, attaqu  l'improviste.

       *       *       *       *       *

_Mardi 13 dcembre_.--On parle, chez Brbant, des populations
dvastatrices de la banlieue, campes dans les maisons. Du Mesnil raconte
qu'un de ces rfugis a fait de la maison qu'il habite, une resserre 
chiffons. Un second a fait d'une autre maison une maison de prostitution,
non clandestine, mais ignoblement publique, comme un gros 8 de l'avenue de
Vincennes... Puis Renan se met  prdire de l'impossible,  prophtiser du
chimrique.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 15 dcembre_.--Je dnais, ce soir, chez Voisin. En mangeant,
j'entends un monsieur, qui dit  l'attabl  ct de moi: Je voudrais
bien cependant avoir des nouvelles de ma pauvre femme? Concevez-vous,
depuis septembre dernier... Puis, le monsieur  la pauvre femme, qui a
fini de dner, s'en va. Au bout de quelques instants, un dneur rentre; et
s'attable  la table de mon voisin, qu'il connat. Ils causent:
Figurez-vous, dit mon voisin au nouvel arrivant, que X*** vient 
l'instant de se plaindre  moi de n'avoir pas de nouvelles de sa femme, je
ne savais que lui rpondre.

--Oui,--rpond l'autre, entre deux bouches,--elle est morte...  Arcachon.

--Parfaitement; mais il n'en sait rien.

N'est-ce pas affreux, dans ce moment, cette ignorance de la vie ou de la
mort des gens qu'on aime?

       *       *       *       *       *

_Vendredi 16 dcembre_.--Aujourd'hui la nouvelle officielle de la prise de
Rouen.

tre pris d'un amour stupide pour des arbustes, passer des heures, un
scateur  la main,  nettoyer de vieux lierres de leurs brindilles, 
sarcler des plans de violettes,  leur composer un mlange de terreau et
de fumier... cela au moment o les canons Krupp menacent de faire une
ruine de ma maison et de mon jardin! C'est trop imbcile! Le chagrin m'a
abti, m'a donn la manie d'un vieux boutiquier, retir des affaires. Je
crains qu'il n'y ait plus, dans ma peau de littrateur, qu'un jardinier.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 18 dcembre_.--Aujourd'hui, concert  l'Opra, et je fais la
remarque que tous les marchands de contre-marques sont costums en gardes
nationaux.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 dcembre_.--Je ne sais, l'absence de viande rouge, l'absence de
principe nutritif dans toute cette carne bouillie des conserves, le manque
d'azote, le mauvais, le dltre, le sophistiqu, de tout ce que les
restaurants vous font manger, depuis six mois, vous laissent dans un tat
permanent d'incomplte satisfaction de l'apptit. On a toujours une sourde
faim, quoi qu'on mange.

En allant au cimetire, je trouve, place Clichy, autour de la statue du
marchal Moncey, les gardes nationaux mobiliss, faisant leurs prparatifs
de dpart. Ils sont en capote grise, ayant, au dos, le sac surmont des
piquets de la tente. Des femmes, des enfants les entourent, leur tenant
compagnie jusqu' la dernire heure. Une petite fille, qui a un minuscule
sac au dos, avec un biscuit de mer, en guise de pain de munition, joue
entre les jambes de son pre. Des jeunes filles,  la fois embarrasses et
un peu effrayes, tiennent le fusil d'un frre ou d'un amant, entr chez
le marchand de tabac. Et dans les rangs, voletant sur l'paule, passent
rapides les revers rouges du manteau de la cantinire, qui verse  boire,
 et l.

Des sacs arrivent, ce sont des paquets de cartouches, qu'on verse sur le
pav, bientt tout couvert des dbris de leurs enveloppes grises. Et les
uns, agenouills sur le pav, les autres assis sur le rebord du pidestal
de la statue du marchal, font entrer dans leur sac dboucl, les cent
cartouches qu'ils viennent de recevoir, pendant que des corbillards
dfilent entre des gardes nationaux, le fusil abaiss  terre.

J'ai en face de moi, au restaurant, cette bonne bte du monde des lettres
qu'on appelle X***, expliquant un plan de campagne de sa composition au
premier venu, qui a le malheur de se trouver  ct de lui.

Depuis le sige, la marche du Parisien me semble toute change. Elle tait
bien, cette marche, toujours un peu htive, mais on la sentait badaudante,
musarde, et ne menant nulle part. Aujourd'hui, tout le monde marche comme
un homme press de rentrer chez lui.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 21 dcembre_.--En allant au rempart, je passe par des campements
de mobiles, o, sous des cdres du Liban branchs, et qui n'ont plus, 
leur cime, qu'un bouquet de verdure, pareil au bouquet des maons pos en
haut de la chemine d'une maison neuve, se voient des dbris de faence,
des fragments de papier goudronn et des peaux de chats, raidis par la
gele dans leur dpiotage.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 dcembre_.--Paris tout entier est une foire, et l'on vend de
tout sur tous les trottoirs de Paris. On y vend des lgumes, on y vend des
manchons, on y vend des paquets de lavande, on y vend de la graisse de
cheval.

Le sige prte  l'imagination des filous. Aujourd'hui Magny attendait un
officier, qui lui avait command un dner pour douze camarades. Il avait
exig du poisson, de la volaille et des truffes. Toute cette commande
n'avait t faite que pour escroquer 5 francs au cocher qui avait men
l'officier chez Magny.

       *       *       *       *       *

_Samedi 24 dcembre_.--Je trouve, en descendant du chemin de fer, un
paysan tenant amoureusement entre ses bras, ainsi qu'on tient un enfant,
un lapin de choux, dont il demande 45 francs aux passants.

En dpit des Prussiens, Paris commence  lever ses baraques du jour de
l'an. Quelques-unes sont dj presque acheves, en face du passage de
l'Opra, pauvrettes boutiques, bties avec le rebut des planches des
baraquements de mobiles, et maigrement garnies de misrables joujoux!

J'entre chez un cordonnier de la place de la Bourse. La femme du marchand
parle, avec une voix o il y a des larmes et de petits rires nerveux, d'un
mobile casern au fort de l'Est, qui est son fils. Tout  coup la mre,
s'adressant  moi, se rvle dans cette phrase: Quand il y a de la
canonnade, vous ne me croirez peut-tre pas, monsieur, mais au son, c'est
singulier, n'est-ce pas? mais c'est comme a... je distingue de suite le
canon du fort de l'Est.

Dans cette sale et troite rue du Croissant, devant ces boutiques qui
portent: _Vente des journaux en gros_, le curieux spectacle de toute cette
marmaille coassante, de ces petits stentors de la crie des journaux de
Paris, qui, tout en gaminant, font le compte des exemplaires vendus, sur
le tonneau d'un marchand de vin. Le quartier gnral est devant
l'imprimerie Valle, le palais lpreux du SICLE. L, ils se chauffent 
la vapeur d'un ruisseau, coulant de l'eau chaude, dans la rue tumultueuse;
l ils font leurs repas,  ces ventaires de juifs, qui se promnent au
milieu d'eux, et leur offrent des morceaux de pain, des tablettes de
chocolat, de gros cornichons, et des sucres d'orge de toutes couleurs.

On me contait ceci. Une pauvre vieille femme avait toute sa vie et toute
son me concentres sur un fils qui, d'employ de la banque, est devenu, 
l'heure prsente, soldat. Tous les jours, la pauvre femme va recevoir, 
la queue, sa maigre provision de cheval, prpare son petit repas, met deux
couverts, partage la viande entre l'assiette de son fils et la sienne,
divise le pain en deux morceaux. Et, le repas vite achev, la vieille
femme court donner  un pauvre la portion de son fils.

J'ai  ct de moi, dans un caf, le caquetage vide et bruyant d'une femme
en velours, attabl avec une apparence de polytechnicien transform en
canonnier. Ce caquetage qui m'insupportait autrefois, m'est agrable: il
me rejette  hier.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 25 dcembre_.--C'est Nol. J'entends un soldat dire: En fait de
_rveillon_, nous avons eu cinq hommes gels sous la toile!

Quelle singulire transmutation des commerces, et quelle bizarre
transfiguration des boutiques! Un bijoutier de la rue de Clichy expose
maintenant dans des botes  bijoux, des oeufs frais envelopps de ouate.

En ce moment une grande mortalit  Paris. Elle n'est pas absolument
produite par la faim. Et les morts ne se composent pas uniquement des
malades et des maladifs, achevs par le rgime, les privations
continuelles. Cette mortalit est faite beaucoup par le chagrin, le
dplacement, la nostalgie du _chez soi_, du coin de soleil que possdaient
les gens des environs de Paris. Dans la petite migration de
Croissy-Beaubourg (vingt-cinq personnes au plus), il y a dj cinq morts.

       *       *       *       *       *

_Lundi 26 dcembre_.--On a dcouvert, pour l'apptit mal satisfait des
Parisiens, un nouveau comestible: c'est de l'arsenic. Les journaux parlent,
avec complaisance, de l'lasticit que donne ce poison aux chasseurs de
chamois de la Styrie, et vous offrent, comme djeuner, un globule
arsenieux d'un docteur quelconque.

Par les rues qui avoisinent l'avenue de l'Impratrice, je tombe dans une
foule menaante, au milieu d'affreuses ttes de vieilles femmes,
embguines de madras, et qui ont l'air de Furies de la canaille. Elles
menacent de _dpioter_ les gardes nationaux qu'on voit, en sentinelles,
fermer la rue des Belles-Feuilles.

Il s'agit d'un dpt de bois, avec lequel on fait du charbon, et qu'on
avait commenc  piller. Ce froid, cette gele, le manque de combustible
pour faire chauffer la maigre ration de viande qu'on dlivre, a mis en
fureur cette population fminine, qui se jette sur les treillages, les
fermetures de planches, et arrache tout ce qui vient  ses mains colres.
Elles sont aides, dans leur oeuvre de destruction, ces femmes, par
d'affreux mioches qui se font la courte chelle contre les arbustes de
l'avenue de l'Impratrice, cassant ce qu'ils peuvent atteindre, et
tranant derrire eux un petit fagot, attach  une ficelle que tient leur
main enfonce dans leur poche.

Si ce terrible hiver continue, tous les arbres de Paris tomberont, sous le
besoin urgent de calorique.

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 dcembre_.--En montant la rue d'Amsterdam, j'ai devant moi un
corbillard, dont le drap noir est couvert d'une veste aux broderies d'or 
la place des paulettes. Le mort est suivi d'un garde national et d'un
membre du comit des ambulances. Autour de moi, on dit que c'est la bire
d'un officier saxon.

A la porte des chantiers de bois, des queues menaantes.

Malgr l'toupage de la neige qui tombe rare, floconneuse, cristallise,
on entend partout l une canonnade lointaine et sans interruption, dans la
direction de Saint-Denis et de Vincennes.

Devant le cimetire Montmartre, des files de corbillards dont les chevaux
soufflent, dont les cochers, noires silhouettes sur la neige blanche,
battent la semelle.

Je m'arrte quelques instants  la porte de la Chapelle, et m'amuse 
regarder  la lumire des lanternes qui s'allument, cette incessante
entre et sortie de soldats, de voitures, de fourgons, ce va-et-vient de
la guerre dans cette apparence de bivouac de Russie.

Le premier journal que j'achte, m'apprend que le bombardement est
commenc.

On ne sait, chez Brbant, ce soir, que ce qui est au rapport militaire des
journaux du soir. On parle du bombardement, qu'on croit plutt, dans le
moment, de nature  agacer qu' terrifier la population parisienne--cela
contrairement  la pense d'un journal allemand, trouvant que le moment
psychologique du bombardement est arriv. Le _moment psychologique_ d'un
bombardement, n'est-ce pas que c'est bien frocement allemand?

On cause de l'inertie du gouvernement, du mcontentement produit dans la
population par l'absence de l'action du gnral Trochu, par ses
atermoiements sans fin, par le nant de ses tentatives et de ses efforts.

Un convive dit que le gnral n'a aucun talent militaire, mais des cts
d'homme politique et d'orateur. Ici Nefftzer interrompt, pour dclarer que
c'est le jugement qu'en porte Rochefort, qui l'a beaucoup pratiqu et
l'admire un peu. Cette loquence du gnral, qui dbuterait un peu  la
faon de l'loquence de M. Prudhomme, s'chaufferait, se mtamorphoserait,
au bout de quelques instants, en une parole entranante et persuasive.

De Trochu on saute  l'honntet politique, et  ce propos Nefftzer se
montre trs dur pour Jules Simon, dont il raconte ce qu'il appelle sa
_volte-face_ du serment, et moque le grossier charlatanisme de ses
confrences, me demandant, du coin de l'oeil, mon sentiment. Et je lui
rponds que je ne connais pas Jules Simon, que j'ignore absolument sa vie,
et que cependant j'ai btement de la dfiance, rien qu' cause de tous les
livres moraux qu'il a crits: LE DEVOIR, L'OUVRIRE, etc. Pour moi, c'est
l'exploitation visible de l'honntet sentimentale du public, et j'ajoute
que parmi les gens littraires auxquels j'ai t ml dans la vie, je ne
connais qu'un homme tout  fait pur, dans le sens le plus lev du mot,
c'est Flaubert,--qui, on le sait, a l'habitude d'crire des livres
prtendus immoraux.

L-dessus, quelqu'un compare Jules Simon  Cousin, et c'est l'occasion
pour Renan de faire l'loge du ministre--trs bien,--du philosophe--je
m'abstiens pour cause,--mais encore du littrateur et de le proclamer le
premier crivain du sicle.--Nom de Dieu!

Cette opinion nous insurge, Saint-Victor et moi, et cela amne une
discussion et la remise sur le tapis de la thse favorite de Renan, qu'on
n'crit plus, que la langue doit se renfermer dans le vocabulaire du XVIIe
sicle, que lorsqu'on a le bonheur d'avoir une langue classique, il faut
s'y tenir, que justement dans l'instant prsent, il faut se rattacher  la
langue qui a fait la conqute de l'Europe,--qu'il faut l, et seulement l,
chercher le prototype de notre style.

On lui crie, mais de quelle langue du XVIIe sicle parlez-vous? Est-ce de
la langue de Massillon? de la langue de Saint-Simon? de la langue de
Bossuet? Est-ce de la langue de Mme de Svign? est-ce de la langue de La
Bruyre? Les langues de ce sicle sont si diverses et si contraires.

Moi je lui jette: Tout trs grand crivain de tous les temps ne se
reconnat absolument qu' cela, c'est qu'il a une langue personnelle, une
langue dont chaque page, chaque ligne est signe, pour le lecteur lettr,
comme si son nom tait au bas de cette page, de cette ligne, et avec votre
thorie vous condamnez le XIXe sicle, et les sicles qui vont suivre, 
n'avoir plus de grands crivains.

Renan se drobe, ainsi qu'il en a l'habitude dans les discussions, se
rejette sur l'loge de l'Universit, qui a refait le style, qui, selon
son expression, a opr le _castoiement_ de la langue, gte par la
Restauration, dclarant que Chateaubriand crit mal.

Des cris, des vocifrations enterrent cette phrase bourgeoise du critique,
qui trouve un bon crivain dans le pre Mainbourg, et dclare dtestable
la prose des MMOIRES D'OUTRE-TOMBE.

Renan revient de Chateaubriand  son ide fixe, que le vocabulaire du
XVIIe sicle contient toutes les expressions dont on a besoin en ce temps,
les expressions mme de la politique, et il se propose de faire, pour la
REVUE DES DEUX MONDES, un article dont il veut tirer tous les vocables du
cardinal de Retz, attardant longtemps sa pense et sa parole autour de
cette misrable chinoiserie.

Pendant ce, je ne pouvais m'empcher de rire en moi-mme, pensant au
vocable XVIIe sicle, au vocable _gentleman_, avec lequel Renan a cherch
 caractriser le _chic_ sacro-saint de Jsus-Christ.

Et la discussion est interrompue par le rcit d'un djeuner de Bertrand,
le mathmaticien, au plateau d'Avron, au moment o l'on donnait l'ordre de
dtruire le mur crnel de la Maison-Blanche, et o l'on supputait que
l'opration coterait une douzaine d'hommes. Voici l'occasion, disait
Bertrand, d'employer la dynamite, c'est un moyen d'conomiser vos hommes.

--En avez-vous dans votre poche?

--Non, mais si vous voulez me donner un cheval, dans deux heures vous
aurez votre affaire.

On tait press. La proposition en resta l.

Le chemin de fer a son dernier dpart  8 heures et demie; l'omnibus  9
heures et demie. Je suis oblig de revenir  pied, en une nuit noire, o
ne s'lvent dans le sommeil de mort de Paris que deux bruits: le
geignement lointain de la Manutention de Chaillot, et le bourdonnement
olien d'un tlgraphe, qui transporte les ordres btes de la Dfense
nationale.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 28 dcembre_.--La triste vie dans ce dmnagement, o l'oeil n'a
plus la jouissance de tout ce qu'il aimait, o tout ce qui tait suspendu
aux murs a t dcroch,  cause des branlements du canon, o les dessins
dsencadrs sont dans les cartons, o les cadres, avec leurs rjouissantes
sculptures et leurs clairs de vieil or, sont cachs dans des enveloppes
de sales journaux, o les livres, ficels en paquets, sont tals  terre,
o la pice d'artiste que l'on habite, prsente l'aspect d'un arrire-fond
d'picerie.

Aux jours o nous sommes, beaucoup de petits bourgeois se couchent  sept
heures et se lvent  neuf. On a moins faim au lit, et on n'y a pas froid.

Une expression et une image, nes du sige. J'entends un militaire dire
 un autre: Pour moi, ce qui m'attend l, c'est une _fricasse de pain
sec_!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 29 dcembre_.--On a beaucoup crit sur la dmoralisation produite
dans les hautes classes par le rgime dernier. Moi, je suis surtout frapp
de la dmoralisation de la classe ouvrire par le luxe de bien-tre que
lui a donn l'Empereur. Cette classe, je la vois compltement avachie. De
virile, de martiale, de hasardeuse qu'elle tait, elle est devenue loquace,
et trs conome de sa peau. Cet aveugle amour des coups, qui, du temps de
Louis-Philippe, faisait compter pour toute meute, en faveur de n'importe
quelle opinion, sur cinq cents Parisiens prts  se faire casser la gueule,
pour le plaisir de se battre, pour l'motion hroque du coup de fusil,
cet amour des coups a disparu, ainsi qu'a pu s'en apercevoir le
gouvernement de quelques heures du 31 octobre; et la Dfense nationale n'a
rencontr que des hommes bien mous dans les bataillons de la Villette.

La crapulerie de la garde nationale dpasse tout ce que l'imagination d'un
homme bien lev peut inventer. Je suis en chemin de fer entre trois
gardes nationaux, dont chaque geste avin est presque un coup pour leurs
voisins, dont chaque phrase ne peut sortir de leurs bouches qu'accompagne
du mot: merde. L'un reprsente l'ivresse imbcile; l'autre, l'ivresse
gouailleuse et sclrate; le dernier, l'ivresse brutale. L'ivresse
sclrate dit  l'ivresse brutale, pendant le parcours, que le chef de
gare vient de donner l'ordre de l'arrter, quand il descendra, pour le
boucan qu'il a fait en montant. Je vois l'homme tirer son couteau,
l'ouvrir, et le remettre tout ouvert dans sa poche. Je descends  la
premire station, peu dsireux d'assister  la sortie de wagon de mes
voisins.

Aujourd'hui, il y a foule, en haut de Belleville, pour chercher  voir
quelque chose de la canonnade, qui ne dcesse pas. Les tertres, les
monticules des montagnes d'Amrique, blancs de neige, portent de petites
foules, se dtachant toutes noires sur le ciel.

Je prends un sentier ctoyant des briqueteries en planches, que
dmolissent les propritaires, craignant que la besogne ne soit faite par
les maraudeurs. Je chemine, non sans m'aider des mains, sur la terre
glace, par cette route de chvre, entre des excavations de petits
prcipices, aux flancs verts de glaise, au fond desquels les voyous ont
fait des glissades, et j'atteins un de ces minuscules pitons dchiquets,
qui donnent dans toute cette neige,  ce paysage parisien tourment,
l'aspect d'une rduction d'une contre volcanique. Au-dessus de ma tte
tournoie un oiseau de proie, peut-tre un des faucons de Bismarck, dpch
contre nos pigeons. On ne voit rien du terrain canonn. La curiosit
dpite se rabat sur le Bourget, clair d'un ple rayon de soleil, sur
des feux prussiens, sur un casque allemand, qu'on croit voir luire.

Dans les groupes commence  circuler, contredite par l'indignation de
quelques-uns, par l'incrdulit du plus grand nombre, l'annonce de
l'vacuation du plateau d'Avron, et commence, visible pour tout le monde,
la naissance d'un dcouragement, que la dfaite de l'arme de la Loire, de
l'arme du Nord, n'avait point encore amen.

Burty me dit aujourd'hui qu'un gnral, dont j'ai oubli le nom, avait
laiss chapper devant lui: C'est le premier acte de notre agonie!

Aux heures avances de la nuit, quand maintenant on frle les murailles
de Paris, on est surpris d'y entendre, enferm comme derrire un mur de
village, le chant des coqs, et l'on ne voit plus de lumires qu'aux
fentres des maisons, qui ont inscrit au-dessus de leurs portes: AMBULANCE.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 30 dcembre_.--Aujourd'hui seulement l'abandon du plateau
d'Avron est officiel, et les ineptes rapports qui l'accompagnent ont tu
la rsolution nergique de la rsistance. L'ide d'une capitulation avant
que la dernire bouche de pain ait t mange,--ide qui n'existait pas
hier,--est entre dans la cervelle du peuple, annonant aujourd'hui
d'avance l'entre des Prussiens pour un de ces jours.

Les choses qui se passent accusent en haut une telle incapacit, que le
peuple peut bien s'y tromper, et prendre cette incapacit pour de la
trahison. Si cependant cela arrive, quelle responsabilit devant
l'histoire pour ce gouvernement, pour ce Trochu, qui, avec des moyens de
rsistance aussi complets, avec cette foule arme de 500 000 hommes, aura,
sans une bataille, sans un avantage, sans une petite action d'clat, mme
sans une grande action malheureuse, enfin sans rien d'intelligent,
d'audacieux ou d'imbcillement hroque, fait de cette dfense, la plus
honteuse dfense des temps historiques, celle qui tmoigne le plus
hautement du nant militaire de la France actuelle!

Vraiment, la France est maudite! Tout est contre nous; si le froid et
le bombardement continuent, il n'y aura pas d'eau pour teindre les
incendies. Toute l'eau, dans les maisons, est presque de la glace,
jusqu'au coin de la chemine.

       *       *       *       *       *

_Samedi 31 dcembre_.--La viande de cheval, une viande de mauvais rves et
de cauchemars. Depuis que je m'en nourris, c'est une suite de nuits
insomnieuses.

Cette nuit,  l'approche de l'anne 1871, de cette anne que je vais
commencer seul, les tristes penses ont amen, dans le malaise de mes
rves, mon frre bien-aim. Je le voyais tel qu'il tait dans les derniers
mois de sa vie, tel qu'il tait il y a un an, et j'ai eu  nouveau, tout
le temps qu'a dur la tromperie du sommeil, la cruelle souffrance morale
que j'ai prouve, tout le long de sa maladie. Je ne sais pourquoi et
comment, nous tions en visite chez Janin. Tout le temps de la longue
visite que je voulais et ne pouvais abrger, j'avais au-dedans de moi la
souffrance d'amour-propre, de ses inattentions, de ses absences, de ses
maladresses, de son entre d'avance dans la mort, tudiant sur le visage
des gens qui taient l, s'ils s'apercevaient de tout ce qui me
dsesprait. Et j'avais dans mon rve,  l'tat aigu, toutes ces
perceptions douloureuses, absolument comme si je les revivais. Enfin,
tant parvenu  abrger la visite, et tout heureux de l'entraner, avant
qu'on pt se rendre compte de ce qu'il tait devenu, il arrivait qu'au
moment de passer la porte,--son adieu, le malheureux enfant se mettait 
le bgayer. La douleur que j'en ressentais me rveillait.

Dans les rues de Paris, la mort croise la mort: le fourgon des pompes
funbres croise le corbillard. A la grille de la Madeleine, j'aperois
trois bires recouvertes d'une capote de mobile, surmonte d'une couronne
d'immortelles.

J'ai la curiosit d'entrer chez Roos, le boucher anglais du boulevard
Haussmann. Je vois toutes sortes de dpouilles bizarres. Il y a au mur,
accroche  une place d'honneur, la trompe corche du jeune _Pollux_,
l'lphant du Jardin d'Acclimatation, et au milieu de viandes anonymes et
de cornes excentriques, un garon offre des rognons de chameau.

Le matre boucher prore, au milieu d'un cercle de femmes: C'est 40
francs la livre, pour le filet et pour la trompe... Oui, 40 francs... Vous
trouvez cela cher... Eh bien! vraiment, je ne sais pas comment je vais
m'en tirer... Je comptais sur trois mille livres, et il n'a produit que
deux mille trois cents... Les pieds, vous me demandez le prix des pieds,
c'est vingt francs; les autres morceaux, a va de huit  quarante
francs... Ah! permettez-moi de vous recommander le boudin; le sang de
l'lphant, vous ne l'ignorez pas, c'est le sang le plus gnreux... son
coeur, savez-vous, pesait vingt-cinq livres... et il y a de l'oignon,
mesdames, dans mon boudin...

Je me rabats sur deux alouettes que j'emporte pour mon djeuner de demain.

En sortant, j'aperois une barbe qui marchande l'unique caneton qu'on voit
 un talage de fruitier de la rue du Faubourg Saint-Honor. C'est Arsne
Houssaye.

Il se plaint drolatiquement du peu de connaissance des hommes, qu'ont les
membres du gouvernement, et me cite ce joli mot de Morny, embt par les
prtentions dirigeantes et gouvernantes des journalistes, disant: Vos
journalistes, mais ils n'ont pas t seulement ministres!

Puis le pote parle de la ruine financire de la France, rptant une
phrase de Rouland, toute chaude de ce matin: Si l'on peut estimer la
fortune de la France  quinze cents milliards, il faut la considrer comme
tombe, ds aujourd'hui,  neuf cents milliards.

Le jour de l'an de Paris de cette anne, il rside dans une douzaine de
misrables petites boutiques, semes,  et l, sur le boulevard, o des
marchands grelottants offrent des Bismarck, caricaturs en pantins, aux
passants gels.

Ce soir, je retrouve, chez Voisin, le fameux boudin d'lphant, et j'en
dne.

       *       *       *       *       *




ANNE 1871


_Dimanche 1er janvier_.--Quel triste jour pour moi, que ce premier jour
des annes que je vais tre condamn  vivre seul!

La nourriture actuelle, les interruptions perptuelles du sommeil par la
canonnade, me donnent aujourd'hui une migraine qui me force  passer la
journe au lit.

Le bombardement, la famine, un froid exceptionnel: voici les trennes de
1871. Jamais, depuis que Paris est Paris, Paris n'a eu un pareil jour
de l'an, et malgr cela, ce soir, la saoulerie jette dans les rues sa
bestiale joie.

Ce jour me fait penser qu'au point de vue de l'histoire de l'humanit, il
est trs intressant et presque amusant pour un sceptique  l'endroit du
progrs, de constater, cette anne 1871, que la force brute, malgr tant
d'annes de civilisation, malgr tant de prcheries sur la fraternit des
peuples, et mme en dpit de tant de traits pour la fondation d'un
quilibre europen, la force brute, dis-je, peut s'exercer et _primer_,
comme au temps d'Attila, sans plus d'empchements.

       *       *       *       *       *

_Lundi 2 janvier_.--Tous les jours, de pauvres femmes se trouvent mal,
soit de froid, soit de fatigue, soit d'inanition, pendant les heures de
queue, qu'on leur fait faire pour la distribution de la viande.

Un sujet de mditation. Nous aurions t les plus forts, et nous aurions
voulu nous donner les frontires du Rhin, qui sont, au fond, notre
dlimitation ethnographique: toute l'Europe s'y serait oppose. Les
Allemands s'apprtent  prendre l'Alsace et la Lorraine, se disposent
par cette amputation  annihiler la France, toute l'Europe applaudit!
Pourquoi? Les nations seraient-elles comme les individus,
n'aimeraient-elles pas les aristocraties?

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 janvier_.--Encore souffrant, je passe toute ma journe au lit,
dans un tat vague de demi-sommeil. Il flotte en ma cervelle des ides
informules,  tout moment, prtes  devenir des rves, mais arrtes, au
bord du sommeil, par une dtonation du Mont-Valrien, ou par la piaillerie
pondeuse des trois petites poules, que j'ai dans une cage, contre mon
petit feu de bois vert. Ces trois volatiles sont la dernire ressource que
j'ai garde contre la viande des _tire-fiacres_ d'aujourd'hui, contre la
faim de demain.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 5 janvier_.--Aujourd'hui le bombardement est commenc de notre
ct. On ne voit rien, la vue est arrte, au del du rempart, par un
pais brouillard, dans l'opacit blanche duquel s'entendent de formidables
dtonations.

Je retourne dans l'aprs-midi vaguer autour du cimetire d'Auteuil. De
temps en temps des sifflements d'obus, et tout  coup, deux hommes se
trouvant  une trentaine de pas en avant, se rabattent vivement sur moi:
l'un tenant dans sa main un morceau de fonte de plus de deux livres, qui
vient de les effleurer.

On parle de blesss  Javel,  Billancourt. Cependant tout le monde qui
est l,--tout le monde, hommes et femmes,--ne veulent pas s'en aller, et
font preuve d'une curiosit sans peur. Depuis deux mois, la canonnade du
rempart a habitu la population parisienne au canon, et le bombardement,
loin de l'effrayer, semble la pousser, toute nerveuse, au ddain du danger.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 6 janvier_.--En me promenant dans le jardin, dont le vert tendre,
sous la tideur du dgel, commence  percer le blanc de la neige et du
givre, j'entends,  tous moments, des sifflements d'obus, semblables aux
hurlements d'un grand vent d'automne. Cela, depuis hier, parat si naturel
 la population, que pas un ne s'en occupe, et que, dans le jardin  ct
du mien, deux petits enfants jouent, s'arrtant  chaque clat, et disant
de leur voix, encore  demi bgayante: Elle clate! puis reprennent
tranquillement leurs jeux.

Les obus commencent  tomber, rue Boileau, rue La Fontaine.

Sur le seuil des portes, les femmes regardent passer, moiti atterres,
moiti curieuses, les ambulanciers  la blouse blanche,  la croix rouge
sur le bras, portant des brancards, des matelas, des oreillers.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 janvier_.--Les souffrances de Paris pendant le sige: une
plaisanterie pendant deux mois. Au troisime, la plaisanterie a tourn au
srieux,  la privation. Aujourd'hui c'est fini de rire, et l'on marche 
grands pas  la famine, ou tout au moins pour le moment  une gastrite
gnrale. La portion de cheval, pesant trente-trois centigrammes, y
compris les os, donne pour la nourriture de deux personnes, pendant trois
jours, c'est le djeuner d'un apptit ordinaire. A dfaut de viande, pas
possible de se rejeter sur les lgumes: un petit navet se vend huit sous
et il faut donner sept francs d'un litre d'oignons. Du beurre, on n'en
parle plus, et mme la graisse qui n'est pas de la chandelle ou du
cambouis  graisser les roues, a disparu. Enfin les deux choses dont se
soutiennent, s'alimentent, vivent les populations malaises, les pommes de
terre et le fromage: le fromage, il est  l'tat de souvenir, et les
pommes de terre, on a besoin de protection pour s'en procurer  vingt
francs le boisseau. Du caf, du vin, du pain: c'est la nourriture de la
plus grande partie de Paris.

Ce soir, au chemin de fer, je demande mon billet pour Auteuil. La
buraliste me dit que le chemin de fer,  partir d'aujourd'hui, ne va plus
qu' Passy. Auteuil ne fait plus partie de Paris.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 janvier_.--Cette nuit, je me demandais, sous mes rideaux, s'il
faisait un ouragan. Je me suis lev, j'ai ouvert ma fentre. L'ouragan
tait l'incessant et continu sifflement des obus, passant au-dessus de ma
maison.

Je vais un moment tudier la physionomie d'Auteuil. Devant la gare, des
gamins en kpi militaire vendent  des gardes nationaux des fragments
d'obus, qu'ils vont,  tout moment, ramasser prs du cimetire. Dans les
rues, des promenades patrouillantes de gardes nationaux, de douaniers, de
forestiers, se fondant chez les marchands de vin. Beaucoup de messieurs
qui dmnagent, un sac de voyage  la main. Je vois une toute vieille dame,
aux blanches anglaises, appuye sur le bras d'un homme en blouse, qui
porte son sac de nuit  la main. On stationne devant la maison du
ptissier Mongelard, dont un obus a enlev hier la chemine, et qui
_reptisse_ hroquement aujourd'hui.

Tout le monde est sur le pas de ses portes, en mme temps que sur le
qui-vive d'un obus: les femmes ayant oubli de faire leur toilette, et
quelques-unes se montrant en bonnet de nuit.

Sur la petite place,  l'aspect italien, des gamines regardent, masques
par le porche de l'glise, les obus tomber au fond du boulevard, et la
grande caserne de Sainte-Prine, toutes ses fentres fermes, et sans un
vivant derrire ses carreaux, semble vacue de toutes ses vieillesses,
descendues  la cave.

Je suis las, bris... On mange si mal et l'on dort si peu. Rien ne
ressemble plus  ma nuit de chaque jour, depuis le bombardement, qu' la
nuit passe  bord d'un btiment, pendant un combat naval.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 janvier_.--Absence d'allants et de venants sur notre boulevard;
seuls, des gardes nationaux se rendant  leur poste, et des brancardiers
se dirigeant vers le Point-du-Jour.

L'omnibus est en train de se replier en arrire, et je vois le
dmnagement du dpt, o un obus de cette nuit a tu huit chevaux, et
bless sept autres, dont il a fallu abattre cinq.

 la gare du chemin de fer de Passy, des groupes d'hommes qui causent
clats d'obus; des groupes de femmes qui se communiquent des recettes
culinaires pour faire, avec rien, quelque chose; un jeune soldat de ligne
qui montre, sur son bras, un prtendu ricochet de balle. Au bureau de la
vendeuse de journaux absente, un artilleur de la garde nationale
feuilletant les imageries de l'OMNIBUS, le coude pos sur deux pains de
munition, attachs par une sangle. Sur une banquette, un aumnier
divisionnaire,  la croix blanche sur la poitrine, attache par un large
ruban en sautoir, lisr de rouge, qui, tout en essuyant ses lunettes,
coquette prs d'une dame, avec les regards fuyards et les sourires niais
de Got, dans IL NE FAUT JURER DE RIEN.

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 janvier_.--Le tir de la matine est si prcipit, qu'il semble
avoir la rgularit du battement d'un piston de machine  vapeur. Je fais
le voyage de Paris avec un marin de la batterie du Point-du-Jour. Il
raconte qu'hier, il y a eu une telle grle d'obus, qu'ils ont t obligs
de subir dix-sept dcharges, couchs  terre, sans pouvoir riposter, aprs
quoi, par exemple, ils ont envoy une borde qui a fait sauter une
poudrire. En dpit de cet pouvantable feu, ils n'ont encore que trois
blesss: un amput de la cuisse qui est mort, un autre, bless gravement,
un manoeuvrier devant la figure duquel a clat un obus, et qui a eu la
barbe, les cils et les sourcils brls.

On est trs nombreux, ce soir, chez Brbant. Tous les bombards ont t
curieux d'avoir de leurs nouvelles respectives. Charles Edmond fait des
descriptions terrifiantes des bombes qui pleuvent sur le Luxembourg.
Saint-Victor, pour un obus tomb place Saint-Sulpice, dserte, la nuit,
son logement de la rue de Furstemberg. Renan a migr aussi sur la rive
droite.

La conversation est toute sur la dsesprance des hauts bonnets de l'arme,
sur leur manque de vouloir nergique, sur le dcouragement qu'ils
propagent parmi les soldats. On parle d'une sance, o devant l'attitude
molle ou indiscipline des vieux gnraux, le pauvre Trochu a menac de se
brler la cervelle. Louis Blanc rsume la chose en disant: L'arme a
perdu la France, elle ne veut pas qu'elle soit sauve par les pkins!

Tessi du Motay raconte les neries de nos gnraux, dont il prtend avoir
t le tmoin oculaire. Lors de l'affaire de dcembre, il a vu arriver 
deux heures, sur le terrain, le gnral Vinoy, qui avait reu l'ordre
d'enlever Chelles  onze heures: il l'a donc vu arriver  deux heures,
entour d'un tat-major un peu avin, et demandant o se trouvait Chelles.
Du Motay assistait, je crois, le mme jour,  l'arrive du gnral Lefl
qui, lui aussi, demandait si c'tait bien l le plateau d'Avron.

Le mme du Motay affirme qu'aprs notre complte russite du 2 dcembre,
l'arme avait reu l'ordre de marcher en avant, quand on vint dire 
Trochu qu'on manquait compltement de munitions. Ceci fait proclamer assez
verbeusement  Saint-Victor la ncessit d'un Saint-Just.

Et pendant que l'on parle de la menace, qui serait arrive aujourd'hui au
ministre de brler Paris, s'il ne capitulait pas, quelqu'un, dans un coin,
fait un rquisitoire contre Alphand, un rquisitoire comique  force
d'exagration, en l'accusant, d'tre l'auteur de tout ce qui a t fait de
fatal--et cela par un moyen assez original--en ne refusant rien de ce
qu'on proposait  Ferry, mais en l'excutant lui-mme, et le plus mal
qu'il pouvait. Il cite la salaison des viandes qui sont perdues,
l'tablissement des ambulances du Luxembourg, o les blesss gelaient, les
travaux des retranchements d'Avron, qui lui vaudront, dit l'orateur, dans
son antipathie frocement injuste contre l'homme, de devenir l'Haussmann
de Guillaume de Prusse.

Ces tristes paroles sont scandes des _han_ douloureux de Renan, nous
prdisant que nous allons assister aux scnes de l'Apocalypse.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 11 janvier_.--Fuyant le bombardement, des populations effares
de femmes et d'enfants, charges de paquets, traversent Auteuil et Passy,
avec leurs ombres courant derrire elles, le long des murs, sur des
affiches annonant la reprise des concessions temporaires des cimetires.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 dcembre_.--Je vais faire un tour dans les quartiers bombards
de Paris. Ni terreur, ni effroi. Tout le monde a l'air de vivre de sa vie
ordinaire, et des cafetiers font remettre, avec le plus admirable
sang-froid, les glaces casses par les dtonations d'obus. Seulement, au
milieu des allants et venants, l'on rencontre, par-ci, par-l, un monsieur
emportant sa pendule entre ses bras, et les rues sont pleines de voitures
 bras, tranant vers le centre de la ville, de pauvres mobiliers, dans le
ple-mle desquels se trouve quelquefois un vieil impotent, qui ne peut
marcher.

Les soupiraux des caves sont bouchs. Un boutiquier s'est fait un
ingnieux blindage avec un tagement de planches, garnies de sacs de terre,
qui va jusqu'au premier tage de la maison. On dpave la place du
Panthon. Un obus a enlev le chapiteau ionien d'une des colonnes de
l'cole de Droit. Dans la rue Saint-Jacques, des murs trous, percs, d'o
se dtachent,  tout moment, des morceaux de pltre. D'normes blocs de
pierre, un morceau de l'entablement de la Sorbonne fait contre le vieil
difice une barricade. Mais o le bombardement parle vraiment aux yeux,
c'est sur le boulevard Saint-Michel, o toutes les maisons faisant angle
avec les rues parallles aux Thermes de Julien, ont t cornes par les
clats. Au coin de la rue Soufflot, le balcon de l'appartement du premier,
arrach de la pierre, pend dans le vide, menaant.

... De Passy  Auteuil, la route neigeuse est rose du reflet des
incendies de Saint-Cloud.


       *       *       *       *       *

_Vendredi 13 janvier_.--Il faut vraiment rendre justice  cette population
parisienne, et l'admirer. Que devant l'insolent talage de ces marchands
de comestibles, rappelant maladroitement,  la population _meure-de-faim_,
que les riches avec de l'argent peuvent toujours, toujours, se procurer de
la volaille, du gibier, les dlicatesses de la table, cette population ne
casse pas les devantures, ne bouscule pas les marchands et les
marchandises,--cela a lieu d'tonner.

Je n'ai rencontr un peu d'indignation que devant la faade du boulanger
Hd, rue Montmartre, le seul boulanger qui,  l'heure qu'il est, fasse
encore du pain blanc et des croissants. Le peuple mangeur de pain blanc,
condamn au _pain de chien_, semblait souffrir seulement de cette faveur,
achete du reste par des heures de queue.

Quand je lisais, dans le journal de Marat, les dnonciations furibondes,
de l'ORATEUR DU PEUPLE contre la classe des piciers, je croyais  de
l'exagration maniaque. Aujourd'hui, je m'aperois que Marat tait dans le
vrai... Ce commerce, tout _gardenationalis_, est un vrai commerce
d'accapareurs. Pour ma part, je ne verrais aucun mal  ce que l'on
accrocht,  la devanture de leurs boutiques, deux ou trois de ces voleurs
sournois, bien persuad que, cela fait, la livre de sucre ne monterait pas
de deux sous par heure.

Peut-tre quelques assassinats, intelligemment choisis, sont, dans les
temps rvolutionnaires, le seul moyen pratique de retenir la hausse dans
des limites raisonnables.

Je voyais, ce soir, chez un restaurateur, le dcoupoir du matre d'htel
faire  peu prs 200 tranches dans un cuissot de veau, d'un veau dcouvert
 un quatrime tage, peut-tre du dernier veau existant  Paris. Deux
cents tranches,  6 francs, de la grandeur et de l'paisseur d'une carte
de visite, a fait 1 200 francs.

Un dialogue  ct de moi.

--Nos femmes nous ont abandonns, ce soir.

--Ma foi, tant mieux, nous irons voir le Panthon, le bombardement!

La visite aux quartiers bombards a remplac le thtre.

Cette nuit, je passe une partie de la nuit  ma fentre, empch de dormir
par la canonnade et la fusillade autour d'Issy. Dans le silence de la nuit,
cela paraissait proche, proche, et, avec l'imagination des heures de peur
et de trouble, il me semblait, un moment, que les Prussiens avaient pris
le fort qui ne tirait plus, et qu'ils attaquaient le rempart.

       *       *       *       *       *

_Samedi 14 janvier_.--Le suffrage universel, pour l'lection des officiers
de la mobile, a t dplorable. Il a fait nommer les _bons enfants_:
c'est--dire des officiers qui, lorsqu'ils n'encouragent pas tout,
n'empchent rien.

M. Dumas, l'industriel, me contait ce matin de tristes dtails sur la
conduite d'officiers de mobiles. Il a un beau-frre qui possde une trs
belle proprit  Neuilly. Il tomba dans cette proprit des soldats et
des officiers, parmi lesquels tait M. X***. Ces messieurs ne se
contentrent pas de faire du feu au milieu des chambres, ils emportrent,
en partant, vingt-cinq paires de drap qui leur avaient t prts, et M.
X*** fit enlever dans la serre quinze palmiers, qu'il envoya, pour son
jour de l'an,  une cocotte. Sur la plainte de M. Dumas, un ordre de
l'tat-Major vient de faire rendre draps et palmiers.

N'ayant pas le courage d'aller  Paris, et n'ayant rien  manger, je tue
un merle dans le jardin pour mon dner.

Le merle jet, les ailes raides, sur ma table--je ne suis pourtant pas
mtempsycosiste--il me vient, je ne sais pourquoi et comment, la pense de
mon frre; et l'association de son souvenir avec l'oiseau mort.

Je me rappelle l'arrive de l'oiseau, tous les soirs, au jour tombant, et
le sifflement aigu par lequel il semblait vouloir s'annoncer, et les deux
ou trois traverses qu'il faisait du jardin, de son joli vol rapide et
balanc. Je me rappelle sa pause de quelques secondes sur une branche,
toujours la mme, une branche d'un sycomore, tout proche de la maison, et
du haut de laquelle il la regardait, immobile et nigmatique... puis tout
 coup son vanouissement dans l'ombre et la nuit.

Il s'est gliss en moi, alors, comme une croyance superstitieuse, qu'un
peu de mon frre avait pass en cette petite bte aile, en cet oiseau de
deuil de l'air, et j'ai eu le vague effroi d'avoir dtruit, avec mon coup
de fusil, quelque chose d'au del de ce monde et d'ami, qui veillait sur
la conservation de ma personne et de ma maison.

C'est bte, c'est bte, c'est absurde, c'est fou, mais 'a t une
obsession toute la soire.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 15 janvier_.--La canonnade la plus effroyable qu'ait encore
entendue le rempart Sud-Est. Cela rigole durement! dit un homme du
peuple, en courant. La maison, secoue sur ses fondations, dverse toute
la vieille poussire de ses corniches et de ses plafonds.

Malgr la gele et le vent glac, toujours sur le Trocadro, une foule de
curieux.

Dans les Champs-Elyses, abatis de grands arbres, sur lesquels, avant
qu'ils ne soient hisss dans les camions, se prcipite une nue d'enfants,
arms de hachettes, de couteaux, de n'importe quoi de coupant, qui
tailladent des morceaux, dont ils emplissent leurs mains, leurs poches,
leurs tabliers, pendant que, dans le trou de l'arbre abattu, se voient des
ttes de vieilles femmes occupes  dterrer, avec des pics, ce qui reste
des racines.

Au milieu de cette dvastation, quelques promeneurs et promeneuses, ayant
l'air de faire insouciamment, et tout comme autrefois, leur promenade
d'avant-dner, sur l'asphalte.

A la porte d'un caf du boulevard, sept ou huit jeunes officiers de
mobiles paradent et coquettent autour d'une lorette, aux cheveux
flamboyants, arrtant, pour l'plafourdissement des passants, le menu d'un
dner de haute fantaisie et de spirituelle imagination: le menu de leur
prtendu dner du soir.

Comme propritaire, ma position est singulire. Tous les soirs, en
revenant  pied, mes yeux cherchent, du plus loin qu'il leur est donn de
voir, si ma maison est debout. Puis, quand j'ai cette certitude, c'est, 
mesure que je me rapproche, au milieu, des sifflements d'obus, un examen
de dtail et une stupfaction de ne trouver encore ni trou, ni corniflure
 mon immeuble,--dont, toutefois, on laisse la porte entre-bille, pour
que je n'aie pas trop longtemps  y attendre.

       *       *       *       *       *

_Lundi 16 janvier_.--Fte du roi Guillaume. Le canon m'avait empch de
dormir toute la nuit, et j'tais encore sous mes draps, dans un
engourdissement de fatigue. Au milieu des tonnerres de la batterie de
Mortemart, j'avais peru un bruit au-dessus de ma tte, et je croyais
qu'on avait remu un meuble. Quelques minutes aprs, Plagie entrait dans
ma chambre et m'annonait gaillardement qu'il venait de tomber un obus
chez mon voisin, justement dans une chambre dont le mur est mitoyen.
L'obus, ou plutt deux fragments d'obus, ont perc le toit, et sont tombs
dans une chambre, o tait couch un petit garon, que ses engelures
empchent de marcher. L'enfant n'a rien eu que la peur du pltre tomb du
plafond.

Aujourd'hui commence la distribution d'un pain, dont un morceau sera une
vraie curiosit pour les collections futures, un pain o l'on trouve des
ftus de paille.

       *       *       *       *       *

_Mardi 17 janvier_.--L'on parle d'une batterie prussienne leve  la
Porte Jaune, prs Saint-Cloud, qui, sous peu de jours, doit rendre Auteuil
intenable.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 18 janvier_.--Aujourd'hui, c'est le rationnement  raison de 400
grammes par individu. Songe-t-on qu'il y a des gens condamns  se nourrir
de si peu? Des femmes pleuraient,  la queue du boulanger d'Auteuil.

Ce ne sont plus quelques obus gars, comme les jours prcdents, c'est
une pluie de fonte qui, peu  peu, m'enveloppe et m'enserre. Tout autour
de moi des dtonations  cent,  cinquante pas,  la gare du chemin de fer,
rue Poussin, o une femme vient d'avoir le pied emport. Et pendant que
de la fentre, je reconnais, avec une longue-vue, les batteries de Meudon,
un clat me frle presque, et fait rejaillir la boue contre la porte de ma
maison.

Je passais,  trois heures,  la barrire de l'toile. Les troupes
dfilaient. Je m'arrtai.

Le monument de nos victoires, illumin de soleil, la canonnade lointaine,
le dfil immense, dont les dernires baonnettes jetaient des clairs
sous l'oblisque: c'tait quelque chose de thtral, de lyrique, d'pique.

Un grand et fier spectacle que cette arme, allant  ce canon qu'on
entendait, et ayant, au milieu d'elle, des pkins en barbe blanche qui
taient des pres, des figures imberbes qui taient des fils, et encore,
dans les rangs entr'ouverts, des femmes portant le chassepot de leurs
maris.

Et l'on ne peut dire le pittoresque que prenait la guerre, de cette
multitude citoyenne, convoye de fiacres, d'omnibus non encore peints, de
fourgons  transporter les pianos d'Erard, transforms en voitures
d'intendance militaire.

Il y avait bien quelques pochards, quelques chants de _gobichonneurs_,
dtonnant un peu avec l'hymne national, et toujours un peu de cette
gaminerie, dont l'hrosme franais ne peut se dfaire, mais l'ensemble du
spectacle tait motionnant et grandiose.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 19 janvier_.--Paris tout entier, sorti de son chez soi, se promne
dans l'attente des nouvelles. Des ranges de gens  la porte garnie de
paille des ambulances. Devant la mairie de la rue Drouot, une foule si
presse que, selon une expression d'un homme du peuple, on ne pourrait
pas y jeter une noisette. Le gros peintre Marchal, que le sige n'a pas
fondu, empche, costum en garde national, les voitures de passer.

De bonnes nouvelles circulent. Arrivent les premiers journaux, annonant
la prise de Montretout. C'est une allgresse. Les gens qui ont pu se
procurer des journaux, les lisent aux groupes forms autour d'eux. Le
monde va dner joyeusement, et tout autour de soi, l'on peroit le
bavardage sur les heureux dtails du combat d'aujourd'hui.

Je monte chez Burty, chass par les obus de la rue Watteau, et qui est
provisoirement emmnag sur le boulevard, au-dessus de la librairie
Lacroix. Vers les quatre heures, il a vu Rochefort qui lui a donn de
bonnes nouvelles, avec un mot spirituel. Pendant le brouillard, Trochu se
plaignant de ne pas voir ses divisions: Dieu merci, s'est cri Rochefort,
s'il les voyait, il les rappellerait!

D'Hervilly, qui est prsent, a toujours son esprit drolatique, et fait un
fantastique tableau du pont d'Asnires, travers, sous un ciel d'automne,
couleur vert de Vronse, par Hyacinthe, dont on ne voyait que le nez
vermillonn, et les goulots de deux bouteilles d'eau-de-vie, gonflant ses
poches, et qu'il rapportait de sa maison de campagne. Puis il nous conte
sa visite au vieux bonhomme de la MAMMOLOGIE du Jardin des Plantes, dans
son cabinet aux oiseaux desschs et garnis de bandages, et qui passe
amoureusement, de temps en temps, la main sur le cou d'un chevreuil
empaill:--un charmant _racontar_ hoffmannesque.

Burty me fait voir un rouleau de peintures japonaises du plus haut
intrt. C'est une tude, en plusieurs planches, de la dcomposition d'un
corps, aprs la mort. C'est d'un macabre allemand, que je ne croyais pas
pouvoir se retrouver dans l'art de l'Extrme-Orient.

Je retombe sur le boulevard  dix heures. La mme foule qu'avant dner.
Des groupes, tout noirs, dans la nuit sans gaz. Tout ce monde faisant
faction devant les kiosques, et attendant, dans une esprance qui est
devenue un peu anxieuse, la troisime dition du journal: LE SOIR, tardant
 paratre.

Mme Masson me racontait, ces jours-ci, la visite qu'elle avait faite, 
l'ambulance des Affaires Etrangres, au jeune Philippe Chevalier avant sa
mort. Les salles ont, jusqu' ce jour, gard les glaces, les lustres, le
dcor dor des ftes du Corps Lgislatif, et le mourant, qui se souvenait,
dit  Mme Masson: L,  la place mme o je suis, c'tait le buffet!.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 20 janvier_.--La dpche de Trochu, d'hier soir, me semble le
commencement de la fin: elle me tue l'estomac.

J'envoie une portion de mon pain  un voisin, un pauvre garde national qui
relve de maladie, et que Plagie a trouv djeunant avec deux sous de
cornichons.

A la Porte-Maillot, une foule moins nombreuse toutefois, que celle qui
attendait  la barrire du Trne, aprs l'affaire de Champigny. Tout le
monde regardant avec un pressentiment triste, mais sans avoir encore la
conscience du lamentable _fiasco_. Ple-mle, avec les voitures
d'ambulance, avec les cacolets, dfilent, un peu  la dbandade, sans
musique, moroses, abattus, harasss, et tout couverts de boue, les hommes
des compagnies de marche de la garde nationale.

D'une de ces compagnies sort la voix stridemment ironique d'un rentrant,
qui jette  l'hbtement gnral: Eh bien! vous ne chantez pas victoire!

Je suis hl du haut d'une voiture qui rentre. C'est le nomm Hirsch, ce
peintre de malheur, qui m'avait dj annonc,  la porte de La Chapelle,
le dsastre du Bourget. Il me crie d'un ton lger: Tout est fini, l'arme
rentre! Et sur une note gouailleuse, il me conte ce qu'il a vu, ce qu'il
a entendu: des choses semblant dpasser les bornes de l'ineptie humaine.

La foule devient srieuse, se recueille dans sa tristesse. Des femmes de
gardes nationaux attendent, en des poses dsespres, sur des bancs.

Dans ce monde attach au triste spectacle, qui ne s'en va pas, qui attend
toujours, sautillent deux amputs d'une jambe, promenant, sur leurs
bquilles, leurs croix toutes fraches, et qu'on regarde longtemps par
derrire, avec motion.

Je passe devant l'htel de la Princesse,  la grille ouverte, comme les
jours o nos fiacres y venaient chercher du plaisir intelligent. De l je
vais au cimetire. Il y a aujourd'hui sept mois qu'il est mort.

Je retrouve dans Paris, sur le boulevard, le dcouragement navr d'une
grande nation, qui, par ses efforts, sa rsignation, son moral, a beaucoup
fait pour se sauver, et se sent perdue par l'inintelligence militaire.

Je dne chez Pters,  ct de trois claireurs de Franchetti. C'est la
dsesprance la plus complte, sous la forme ironique, la forme
particulire au dsespoir franais. Nous y sommes! nous y sommes! Et ils
parlent de l'arme de Paris, ne voulant plus se battre, du noyau hroque
qui la soutenait, tomb  Champigny,  Montretout... et toujours et
toujours de l'incapacit des chefs.

       *       *       *       *       *

_Samedi 21 janvier_.--Je suis frapp, frapp plus que jamais, du silence
de mort, que fait un dsastre dans une grande ville. Aujourd'hui on
n'entend plus vivre Paris.

Toutes les figures ont l'air de figures de malades, de convalescents. On
n'aperoit que des visages maigres, tirs, hves, on ne voit que des
pleurs jaunes, semblables  de la graisse de cheval.

En omnibus, j'ai devant moi deux femmes en grand deuil: la mre et la
fille. A toute minute, les gants de laine noire de la mre ont des
crispations nerveuses, et se portent machinalement  ses yeux rouges, qui
ne peuvent plus pleurer, tandis qu'une larme, lente  couler, se sche, de
temps en temps, sur la cerne de l'oeil lev au ciel, de la fille.

Sur la place de la Concorde, prs des drapeaux frips et des immortelles
dj pourries de la ville de Strasbourg, une compagnie campe, noircissant
de ses feux, les murs du jardin des Tuileries, et de ses lourds sacs,
faisant comme un blindage  la balustrade. En passant au milieu d'eux,
l'on entend des phrases comme celle-ci: Oui, notre pauvre petit adjudant,
on l'enterre demain!

Nous avons vu, successivement, les boutiques des charcutiers devenir des
endroits vides, orns de faences jaunes et d'aucubas  la feuille marbre
de blanc; les boutiques de bouchers, des locaux aux rideaux clos derrire
les grilles cadenasses; aujourd'hui c'est le tour des boutiques de
boulangers, qui sont des trous noirs, aux devantures hermtiquement
fermes.

Burty tenait de Rochefort que, lorsque Chanzy avait vu ses troupes fuir,
il les avait charges, l'pe  la main, mais voyant que coups et injures
ne faisaient rien, il avait donn l'ordre  l'artillerie de les canonner.

Une phrase bien symptomatique. Une fille, me marchant dans le dos, rue
Saint-Nicolas, me jette  l'oreille: Monsieur, voulez-vous monter chez
moi... pour un morceau de pain?

       *       *       *       *       *

_Dimanche 22 janvier_.--Ce matin, je dmnage ce que j'ai de plus prcieux,
au milieu des clats d'obus, tombant  droite et  gauche, anxieux qu'un
clat ne tue l'unique cheval de la voiture de dmnagement, anxieux qu'un
clat ne blesse ou ne tue un de ces pauvres diables de dmnageurs,
blaguant bravement les dtonations les plus rapproches.

J'emmnage mes bibelots dans une partie de l'appartement, que Burty occupe
sur le boulevard, au coin de la rue Vivienne, et qu'il met trs gentiment
 ma disposition.

Tout  coup un rappel forcen. Nous sortons. On nous dit qu'on se bat 
l'Htel de Ville. Sur notre chemin, c'est une effervescence, une agitation,
au milieu de laquelle, toutefois, je vois des gardiens de Paris regarder
tranquillement des photographies, dans des stroscopes. Rue de Rivoli,
nous apprenons que tout est fini, et nous voyons passer, rapide dans une
escorte de dragons et de chasseurs, le gnral Vinoy. Et tandis que des
lignards de Puteaux, tout enguirlands de morceaux de treillages de
jardins, remontent la rue de Rivoli, des canons dfilent sur le quai, se
dirigeant vers l'Htel de Ville.

Le soir, le boulevard prsente l'aspect des plus mauvais jours
rvolutionnaires. Des discussions toutes prtes  en venir aux coups. Des
mobiles parisiens accusant les _gens  Trochu_, d'avoir tir sans
provocation; des femmes criant qu'on assassine le peuple. Nous voici aux
dernires convulsions de l'agonie.

       *       *       *       *       *

_Lundi 23 janvier_.--Un curieux tableau! Dans les restaurants encore
ouverts, les dneurs apportent leur pain, sous le bras, par suite de la
pancarte affiche hier, et qui annonait que les restaurateurs ne
pouvaient plus fournir le pain aux consommateurs.

Par les rues, ici et l, une vieille affiche pourrissante parlant du
Bourget, parlant du plateau d'Avron: c'est sur les murs comme une histoire
successive de nos revers.

Je vais voir Duplessis,  la Bibliothque, et dans l'obscurit de cette
Salle des Estampes, o mon frre et moi avons pass tant d'heures d'tudes,
un employ est oblig de m'indiquer qu'il faut me garer d'une cuve d'eau
ou d'une pile de cartons. C'est aujourd'hui une cave, o toutes les
richesses uniques, qui font l'envie de l'Europe, sont empiles comme pour
un dmnagement--et j'ai peur d'avoir dit le mot.

       *       *       *       *       *

_Mardi 24 janvier_.--Vinoy remplaant Trochu, c'est le changement des
mdecins prs d'un malade,  l'article de la mort.

Plus de canonnade! Pourquoi? Cette interruption du bruit tonnant 
l'horizon me semble d'un mauvais augure.

Le pain actuel est d'une qualit telle, que la dernire survivante de mes
poules, une petite poule cailloute, toute drolette, lorsqu'on lui en
donne, gmit, pleure, rognonne, et ne se dcide  le manger que tout 
fait le soir.

Sur le boulevard, en face de l'Opra-Comique, je tombe dans une foule,
interceptant la chausse, et barrant le chemin aux omnibus. Je me
demandais si c'tait une nouvelle meute. Non, toutes ces ttes en l'air,
tous ces bras qui dsignent quelque chose, toutes ces ombrelles de femmes,
qui s'agitent, toute cette attente  la fois anxieuse et esprante, c'est
 propos d'un pigeon--peut-tre porteur de dpches,--qui se repose sur le
tuyau d'une des chemines du thtre.

Dans cette foule, je rencontre le sculpteur Christophe, il m'apprend qu'il
y a des pourparlers entams pour la capitulation.

Chez Brbant, dans la petite antichambre qui prcde le grand cabinet,
o l'on dne, tout le monde comme bris, pars sur le canap, sur les
fauteuils, parle  voix basse, ainsi que dans la chambre d'un malade, des
tristes choses du jour, et du lendemain qui nous attend.

On se demande si Trochu n'est pas un fou. A ce propos, quelqu'un dit avoir
eu communication d'une affiche imprime, mais non affiche, destine  la
mobile, o le dit Trochu parle de Dieu et de la Vierge, comme en parlerait
un mystique.

Dans un coin, un autre de nous fait remarquer que ce qu'il y a surtout de
criminel, chez deux hommes, comme Trochu et comme Favre, c'est d'avoir t
dans l'intimit des _dsesprateurs_, ds le principe, et cependant
d'avoir, par leurs discours, leurs proclamations, donn  la multitude la
croyance, la certitude d'une dlivrance, certitude qu'ils lui ont laisse
jusqu'au dernier moment, et il y a l, reprend du Mesnil, un danger:
c'est qu'on ne sait pas, la capitulation signe, si elle ne sera pas
rejete par la portion virile de Paris?

Renan et Nefftzer font des signes de dngation.

Prenez garde, continue du Mesnil, on ne vous parle pas de l'lment
rvolutionnaire, on vous parle de l'lment nergique bourgeois, de la
partie des compagnies de marche qui s'est battue, et veut se battre, et ne
peut accepter comme a, tout  coup, cette livraison de ses fusils et de
ses canons.

Deux fois on a annonc le dner, mais personne n'a entendu.

On se met enfin  table.

Chacun tire son morceau de pain.

--Au fait, dit je ne sais plus qui, vous savez comment Bauer a baptis
Trochu: un Ollivier  cheval!

La soupe est mange. Ici Berthelot donne l'explication vraie de nos
revers: Non, ce n'est pas tant la supriorit de l'artillerie, c'est cela
seulement que je vais vous dire. Oui, le voici, c'est quand un chef
d'tat-major prussien a l'ordre de faire avancer un corps d'arme sur un
tel point, pour une telle heure: il prend ses cartes, tudie le pays, le
terrain, suppute le temps que chaque corps mettra  faire certaine partie
du chemin. S'il voit une pente, il prend son... (un instrument dont j'ai
oubli le nom) et il se rend compte du retard. Enfin, avant de se coucher,
il a trouv les dix routes par lesquelles dboucheront,  l'heure voulue,
les troupes. Notre officier d'tat-major,  nous, ne fait rien de cela, il
va le soir  ses plaisirs, et le lendemain, en arrivant sur le terrain,
demande si ses troupes sont arrives, et o est l'endroit  attaquer.
Depuis le commencement de la campagne, et je le rpte, c'est la cause de
nos revers, depuis Wissembourg jusqu' Montretout, nous n'avons jamais pu
masser des troupes sur un point choisi, dans un temps donn.

On apporte une selle de mouton.

--Oh! dit Hbrard, on nous servira le berger  notre prochain dner!

En effet, c'est une trs belle selle de chien.

--Du chien, vous dites que c'est du chien, s'crie Saint-Victor, de la
voix pleurarde d'un enfant en colre, n'est-ce pas, garon, que ce n'est
pas du chien?

--Mais c'est la troisime fois que vous en mangez, du chien, ici!

--Non, ce n'est pas vrai... M. Brbant est un honnte homme, il nous
prviendrait... mais le chien est une viande impure,--fait-il avec une
horreur comique,--du cheval, oui, mais pas du chien.

--Chien ou mouton, bredouille Nefftzer, la bouche pleine, je n'ai jamais
mang un si bon rti... mais si Brbant vous donnait du rat... moi je
connais a... C'est trs bon... le got en est comme un mlange de porc et
de perdreau!

Pendant cette dissertation, Renan qui paraissait proccup, soucieux,
plit, verdit, jette sa cotisation sur la table et disparat.

       *       *       *       *       *

--Vous connaissez Vinoy, dit quelqu'un  du Mesnil: Quel est l'homme, et
qu'est-ce qu'il va faire?

--Vinoy, rpond du Mesnil, c'est un madr, je crois qu'il ne va rien
faire... qu'il va faire le gendarme.

L-dessus une sortie de Nefftzer contre le journalisme et les
journalistes. Il est devenu compltement apoplectique, et sa parole
tudesque, comme trangle d'enragement, par moments, aboie contre
l'ineptie, l'ignorance, les bourdes de ses confrres, qu'il accuse d'avoir
fait la guerre, et qu'il accuse de l'avoir rendue si fatale.

Ici Hbrard rclame le silence, et tirant de sa poche un papier: coutez,
messieurs, ceci est une lettre du mari d'une femme connue, demandant la
croix, lettre dans laquelle il invoque comme titre, son _cocuage_, oui,
messieurs, son cocuage et des malheurs domestiques qui appartiennent 
l'histoire.

Un rire homrique accueille la lecture de cette supplique bouffonne.

Mais aussitt le srieux de la situation ramne les dneurs  se demander,
comment vont se conduire les Prussiens  notre gard. Il y a ceux qui
croient qu'ils dmnageront les muses. Berthelot a peur qu'ils emportent
le matriel de notre industrie. Ce dire conduit, je ne sais par quel
chemin, la conversation  une grande discussion sur les matires
colorantes, et sur le _rose turc_, d'o elle revient au point de dpart.
Nefftzer, contrairement  tout le monde, prtend que les Prussiens
voudront nous tonner par leur gnrosit, leur magnanimit. Amen!

En sortant de chez Brbant, sur le boulevard, le mot capitulation, qu'il
et peut-tre t dangereux de prononcer il y a quelques jours, est dans
toutes les bouches.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 25 janvier_.--Plus rien de ce ressort, de cette agitation
fbrile qu'avaient, ces jours-ci, les allants et les venants. Une
population, lasse et battue de l'oiseau, qui se trane sous un ciel gris,
o tombe, de seconde en seconde, un lourd flocon de neige.

Il n'y a plus de place pour les absurdits de l'esprance.

Des queues s'allongent  la porte des marchands, de la seule chose qui
reste  manger,  la porte des chocolatiers. Et l'on voit des soldats,
tout glorieux d'avoir conquis une livre de chocolat.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 26 janvier_.--a se rapproche. De nouvelles batteries semblent
dmasques. Il clate des obus,  toute minute, sur la voie du chemin de
fer, et notre boulevard Montmorency est travers par des gens marchant 
quatre pattes.

On assiste chez tous,  l'opration d'esprit douloureuse, qui amne la
pense  la honte d'une capitulation. Cependant il est des nergies
fminines qui rsistent encore. On parlait de pauvres femmes qui, ce matin
mme, criaient aux queues des boulangers: Qu'on diminue encore notre
ration, nous sommes prtes  tout souffrir, mais qu'on ne capitule pas!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 janvier_.--Je vais ce matin  l'enterrement de Regnault.

Il y a une foule norme. On pleure, sur ce jeune cadavre de talent,
l'enterrement de la France. C'est horrible, cette galit devant la mort
brutale du canon ou du fusil, qui frappe le gnie ou l'imbcillit,
l'existence prcieuse comme l'existence inutile.

J'avais rv de faire faire par lui un portrait de mon frre, dans le
format du portrait en pied de la comtesse de Nils Barck. Mon frre ne
revivra pas par ce talent de coloriste, dont j'entends le _De Profundis_,
dans une sonnerie de clairon et un roulement de tambour. J'ai vu passer
derrire sa bire une jeune fille, ainsi qu'une ombre, en habit de veuve.
On m'a dit que c'tait sa fiance.

J'entre, en sortant de l, dans la boutique de Goupil, o est expose, non
encore encadre, une aquarelle du mort, vous montrant le Maroc comme dans
une vision des Mille et une Nuits.

... Le feu a cess. Je vais faire un tour aux environs d'Auteuil.

Une femme crie  un voisin: Nous sommes encore dans la cave, mais nous
allons remonter!

Des trous dans des toits, des corniflures  des faades, mais vraiment
bien peu de dgt matriel, caus par cet ouragan de fer qui nous a pass
sur la tte. Seule, une langue de terre entre le viaduc et le cimetire
d'Auteuil, toute troue de grands trous de trois mtres, o les obus sont
tombs si rapprochs qu'ils ont fait, sur une chelle gante, le travail
rgulier des trous faits par la commission des barricades, au
Point-du-Jour.

Prs la porte Michel-Ange, je monte sur le viaduc. Cent maisons brlent 
Saint-Cloud: le feu de joie que se payent les Prussiens pour leur
triomphe! Un soldat malade, accoud au parapet, laisse chapper: C'est
piti de voir cela!

       *       *       *       *       *

_Samedi 28 janvier_.--Ils sont heureux les journalistes, qui se trouvent
presque fiers de ce que la Rpublique a fait pour la dfense nationale.
Ils vous citent avec orgueil l'hommage rendu  notre hrosme par les
Prussiens, et esprent presque que Trochu va tre reconnu comme un grand
homme de guerre.

Au milieu de l'aspect hilare du soldat, c'est beau le navrement qu'emporte
sur toute sa personne, le marin qui passe, avec son paquet, sous le bras.

On ne tarit pas sur l'incapacit du gouvernement en gnral, l'on ne tarit
pas sur l'inintelligence de chaque membre de ce gouvernement. Un convive
de Brbant me racontait avoir entendu ceci de la bouche d'Emmanuel Arago:
Nous mnageons une jolie surprise aux Prussiens, ils ne s'y attendent
gure, ils seront joliment attraps quand ils voudront entrer  Paris.
Mon ami s'attendait  l'annonce de feu grgeois ou de quelque chose
semblable. Non, il se trompait. Emmanuel, aprs avoir fait un moment
dsirer sa rponse, accoucha de cette phrase: Les Prussiens ne trouveront
pas de gouvernement avec lequel ils puissent traiter, car nous nous serons
retirs!

Je parcours les quartiers bombards: des balafres, des trous, mais sauf un
pilier emport au magasin de la BALAYEUSE, place Mouffetard, rien de bien
effrayant. Une population qui se dterminerait  se _terrer_ dans ses
caves, pourrait trs bien, et sans grand pril, supporter un mois de
bombardement  toute vole. Dans ces quartiers, on rencontre des petites
voitures  bras ramenant les mobiliers, et la circulation de la vie semble
y renatre.

Un militaire, en manteau blanc, tendant un obus au conducteur de
l'omnibus: Prenez-moi cela, pendant que je monte, et faites attention...
sacredi, faites attention!

Burty me confirme l'affiche mystique de Trochu, dont on avait parl au
dner de Brbant: la clbration, par ordre, d'une neuvaine  la Vierge,
que devait suivre un miracle. Est-ce ironique, si c'est vrai que la France
avait remis son salut entre les mains d'un homme, dont la place tait aux
Petites-Maisons?

       *       *       *       *       *

_Dimanche 29 janvier_.--Les mobiles rentrent et passent sous les fentres,
engueuls par les gardes nationaux rpandus sur le boulevard.

En allant voir la batterie de marine du Point-du-Jour, j'entre dans le
jardin de Gavarni, que je trouve ventr par des tranches, perces de
trous ronds, au fond desquels sont enfouis des obus qui n'ont pas clat.
Un garde national, arm d'un pic et escort de sa femme, ployant sous le
poids d'un grand sac, dterre un obus, qui a disparu dans la terre gele.
Pauvre jardin! Le chalet du marchand de tripes a son toit perc d'un obus,
qui semble avoir mis intrieurement en capilolade la fragile construction.
Le petit vallon vert montre ses derniers sapins couchs sur le flanc, et
sa vote enguirlande de lierre,--son _salon des fracheurs_, ainsi que
l'appelait Gavarni, a t converti en casemate, d'o sort un tuyau de
pole.

Je reprends la route de Versailles. Des maisons  jour. Au n 222, un obus
traversant la boutique d'un nomm Praisidial--un joli nom de
rvolutionnaire, au thtre--a clat dans une pice o l'on vous montre
l'endroit o il a coup la tte d'un homme, comme avec un couteau. En face,
sur une maison croule  terre, un toit s'est abaiss, tout semblable 
une toile goudronne, jete sur un entresol qu'on btit.

Mais rien n'est comparable, comme destruction,  ce coin du chemin de
ronde, qui porte le nom de boulevard Murat. L ce ne sont plus des
maisons. Ce sont des pans de mur, des morceaux de faade, o colle encore
un bout d'escalier, des dbris, o reste, on ne sait comment, suspendue en
l'air, une fentre sans carreaux, des boulements informes de brique, de
moellons, d'ardoises: de la bouillie de maisons, fouette au milieu d'une
grande tache de sang, autour d'un paquet de cheveux,--le sang d'un mobile,
qui avait mis, l, culotte bas.

       *       *       *       *       *

_Lundi 30 janvier_.--Oh! la dure extrmit, que cette capitulation
transformant la prochaine assemble en ces bourgeois de Calais, qui, la
corde au cou, ont t subir les conditions d'Edouard VI. Mais ce qui
m'indigne le plus, c'est le jsuitisme de ces gouvernants, qui, pour avoir
obtenu le mot de _convention_ au lieu de capitulation, en face de ce
trait dshonorant, esprent, comme de sinistres fourbes, cacher  la
France toute l'tendue de ses malheurs et de sa honte. Bourbaki laiss en
dehors de l'armistice, qui est un armistice gnral! La convention des
lettres dcachetes! Et tout le honteux secret de ce que les ngociateurs
nous cachent, nous drobent encore, et que peu  peu l'avenir nous
dvoilera! Ah! une main franaise a-t-elle pu signer cela!

Que vraiment ils soient fiers d'avoir t les geliers et les nourrisseurs
de leur arme, cela est trop bte! Ils n'ont donc pas compris que cette
apparente mansutude tait un pige de Bismarck! Enfermer dans Paris cent
mille hommes indisciplins et dmoraliss par leurs dfaites, en ces jours
de famine, qui vont prcder le ravitaillement, n'est-ce point enfermer la
rbellion, l'meute, le pillage? N'est-ce pas se donner presque
certainement un prtexte pour entrer  Paris?

Dans un journal qui contient la capitulation, je lis l'intronisation du
roi Guillaume, comme Empereur d'Allemagne  Versailles, dans la Galerie
des glaces,  la barbe du Louis XIV de pierre, qui est dans la cour. a,
l... c'est bien la fin des grandeurs de la France.

       *       *       *       *       *

_Mardi 31 janvier_.--Ce soir, je dnais au restaurant,  ct d'un avocat
 la cour de cassation, M. P... Je lui disais qu'il serait bien heureux
que la prochaine assemble se rationnt d'avocats, de marchands de verbe
et de mots creux. J'ajoutais que, pour mon compte, j'tais persuad que si
la France pouvait se priver d'loquence parlementaire, pendant une
vingtaine d'annes, la France se sauverait, mais que c'tait l la
condition _sine qu non_ de son salut.

Tout avocat qu'il tait, mon interlocuteur partageait mon avis, et partait
de l pour me signaler le _chapardage_--c'tait le mot dont il se
servait--le chapardage de toute la basse gent du palais. Il me montrait
tous les avocats de deux sous, tous les avocats sans cause, tous les
avocats sans talent et sans honorabilit, aids, pousss par Crmieux,
dans la cure des places de la haute administration.

Et dans le moment o la pense de la France tait, tout entire, tourne
contre les Prussiens, dans ce moment mme--ah! je n'oublierai jamais le
tableau qu'il me faisait de ce cabinet, occup seulement et uniquement de
destitutions, de ce cabinet o la porte,  tout moment violemment pousse,
livrait passage  un intrus, qui, sans dire gare ni bonjour, jetait 
pleine gueule: Crmieux, dlivre-nous de Robinet, de Chabouillot... nous
n'en voulons plus. Et aprs cet intrus, un autre intrus, demandant la
dmission d'un autre procureur imprial, aussitt obtenue de la
bienveillance gteuse du ministre.

La jolie scne de comdie, que cette scne qu'il me racontait, et o il
avait t acteur. M. P... avait un beau-frre, procureur imprial  Blois.
La soeur de M. P..., qui tenait  la position de son mari, lui crivait,
lui demandant d'user de son influence, de ses relations avec les hommes du
gouvernement, pour le faire maintenir. Il tait contraire  la dmarche,
pensant qu'une destitution serait plus tard un titre pour son beau-frre;
cependant, sur l'insistance de sa soeur, il se dcidait  aller trouver
Crmieux.

Il lui expose la chose, les dsirs de sa soeur, et fait appel  la
bienveillance que le ministre lui a toujours tmoigne. Le ministre ne le
laisse pas finir, lui dit: Mon cher enfant, vous savez combien je vous
aime! et l-dessus, il l'embrasse. Crmieux, pendant son ministre, a
toujours embrass tout le monde. Il suffit, continue-t-il, que vous
manifestiez ce dsir, votre beau-frre ne sera pas destitu, vous pouvez
tre tranquille. Sur cette assurance, M. P... gagne la porte. Crmieux le
rappelle:

--Vous dites que votre beau-frre s'appelle P..., qu'il est  Blois.

--Parfaitement.

--Eh bien! je vous promets qu'il ne sera pas destitu aujourd'hui, mais
dans quelques jours, je ne suis pas sr que a n'arrive pas. Tenez, il y a
peut-tre un moyen d'arranger cela. Qu'est-ce que dsire votre beau-frre?

--Mais, il a sa famille, ses intrts  Orlans. Il y a une place de
conseiller vacante, je crois que cette nomination le rendrait trs heureux.

--Trs bien, trs bien! reprend Crmieux, je vais le destituer  Blois, et
du mme coup le nommer  Orlans, et l'ayant ainsi nomm moi-mme, vous
concevez, je ne pourrai plus le destituer.

On demande le chef du cabinet:--Prparez la nomination de P... 
Orlans.--Mais, monsieur le ministre, le mouvement est fait.--Ah! c'est
trs contrariant, trs contrariant... a ne fait rien... j'ai un autre
mouvement en tte, je vais arranger les choses de manire  ce que vous
soyez contents, tous les deux. Je vous ferai crire demain ou aprs
demain: regardez la chose comme faite.

L-dessus rembrassade.

Et la chose se termina par la destitution pure et simple du beau-frre,
avec toutefois une lettre de regret du ministre, oblig de se rendre aux
voeux de la population blsoise.

Ce qui a amen l'anantissement de l'arme, est en train de tuer la
socit franaise. C'est l'indiscipline. Le rgime rpublicain est-il
capable de lui rendre cette discipline, sans laquelle les socits ne
peuvent vivre? Et cependant il serait dsirable de garder cette enseigne:
LA RPUBLIQUE, et de grouper sous ce nom les capacits de tous les partis,
noyant dans leur tout l'infini rien du parti rpublicain.

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 fvrier_.--Un curieux dfil, que celui de tous les gens, hommes
et femmes, revenant du pont de Neuilly. Tout le monde est bard de sacs,
de ncessaires, de poches gonfles de quelque chose qui se mange.

Des bourgeois portent sur l'paule cinq  six poulets, faisant contrepoids
 deux ou trois lapins. J'aperois une lgante petite femme, rapportant
des pommes de terre, dans un mouchoir de dentelle. Et rien n'est plus
loquent que le bonheur, la tendresse, dirai-je presque, avec laquelle des
gens tiennent, dans leurs bras, des pains de quatre livres, ces beaux
pains blancs, dont Paris a t priv si longtemps.

Ce soir, chez Brbant, la conversation abandonne la politique pour aller 
l'art, et Renan part de l, pour trouver la place Saint-Marc une horreur.
Comme Gautier, et nous tous, nous nous rcrions, Renan proclame que l'art
doit se juger avec l'_lment rationnel_, qu'il n'y a pas besoin d'autre
chose, et le voici dlirant publiquement. Ah! la drolatique cervelle,
quand elle met des ides sur les choses qu'elle ne connat pas!.

Tout en aimant beaucoup l'homme, impatient par ce blasphme, je
l'interromps soudain, et lui demande,  brle-pourpoint, la couleur du
papier de son salon. L'apostrophe le trouble, le dmonte, il ne peut
rpondre... Et je persiste  croire que pour parler art, il est ncessaire
de connatre les couleurs des murs, entre lesquels on vit tous les jours,
et que les yeux sont encore de meilleurs instruments de perception
artistique que l'lment rationnel.

Tous ces jours-ci, pris d'une espce de rage contre mon pays, contre ce
gouvernement, je m'enferme, je me claustre dans mon jardin, tchant de
tuer ma pense, mes souvenirs, mes apprhensions de l'avenir dans un
travail abtissant--ne lisant plus de journaux, et fuyant les gens 
renseignements.

Un coeurant spectacle, que ce Paris avec tous ces mobiles, qui y tranent
leur oisivet et leur dpaysement, semblables  ces bestiaux stupides et
effars, qu'on voyait errer, au commencement de la guerre, dans le bois de
Boulogne: plus coeurant encore, le spectacle de ces officiers gandins,
garnissant les tables des cafs des boulevards, tout occups de la canne,
achete le matin, pour parader sur l'asphalte.

Ces uniformes si peu hroques se font trop voir, ils manquent de
discrtion.

       *       *       *       *       *

_Samedi 11 fvrier_.--Paris commence  avoir de la viande et des choses 
manger, seulement les Parisiens manquent compltement de charbon, pour les
faire cuire.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 12 fvrier_.--Je monte chez Thophile Gautier, qui s'est rfugi
de Neuilly,  Paris, rue de Beaune, au cinquime, dans un logement
d'ouvrier.

Je traverse une petite pice, o je trouve assises sur le rebord de la
fentre, ses deux soeurs, dans de misrables robes, avec leurs couettes de
cheveux blancs, sous une fanchon faite d'un madras.

La mansarde, o se tient Tho, et qu'il remplit tout entire de la fume
de son cigare, tant elle est petite et basse, contient un lit de fer, un
vieux fauteuil en bois de chne, une chaise de paille, sur laquelle
passent et s'tirent des chats maigres, des chats de famine, des ombres de
chats. Deux ou trois esquisses se voient accroches de travers aux murs,
et une trentaine de volumes sont culbuts sur des planches en bois blanc,
poses  la hte.

Tho est l, en bonnet rouge,  cornes vnitiennes, dans un veston de
velours, autrefois fait pour la petite tenue de Saint-Gratien, mais
aujourd'hui si tach, si graisseux, qu'il semble la veste d'un cuisinier
napolitain. Et le matre opulent de l'criture et du dire vous apparat,
comme un doge dans la dbine, comme un pauvre et mlancolique Marino
Faliero, jou au thtre Saint-Marcel.

Pendant qu'il parlait, qu'il parlait, comme devait parler Rabelais, je
songeais  l'injustice de la rmunration dans l'art. Je pensais au
somptueux et abominable mobilier de Ponson du Terrail, que j'avais vu
dmnager ce matin, de la rue Vivienne, par suite du dcs de ce gagneur
de 70 000 francs par an, dans un endroit quelconque, durant le sige.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 23 fvrier_.--Bien des mois se sont passs, sans que mes doigts
aient drang de sa case, un bouquin des quais. Ces jours-ci, pour la
premire fois, j'ai achet un volume avec l'intention, et je crois, la
force d'intention ncessaire pour le lire.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 24 fvrier_.--Aujourd'hui m'est revenu comme un got de
littrature. J'ai t mordu, ce matin, de l'envie d'crire: LA FILLE LISA,
ce livre que nous devions crire, lui et moi, aprs MADAME GERVAISAIS.
J'ai jet quatre ou cinq lignes sur un morceau de papier. Cela deviendra
peut-tre le premier chapitre.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 26 fvrier_.--Pourquoi ces nuits tressautantes? Pourquoi
toujours ces douloureux cauchemars? Pourquoi, dans mes rves, toujours
recommence la maladie de mon frre? Recommencement impitoyable et tuant,
qui, dans mon sommeil, s'accidente de toute l'horreur des cas, que nous
avions lus ensemble, dans les traits de mdecine, pour nos
livres.

On annonce que les Prussiens nous occuperont demain. Demain nous aurons
l'ennemi chez nous. Dieu prserve  jamais la France des traits
diplomatiques, rdigs par des avocats.

       *       *       *       *       *

_Lundi 27 fvrier_.--Quelque chose de sombre, d'inquiet, est sur la
physionomie parisienne; on y sent la proccupation anxieuse, douloureuse
de l'occupation.

Sur la place de l'Htel-de-Ville, au fond, prs la rivire, tambour en
tte, et des bouquets d'immortelles  la boutonnire, dfilent des gardes
nationaux avins qui saluent le vieux monument du cri: Vive la Rpublique!

La rue de Rivoli, une foire de tous les produits, imaginables, tals sur
le trottoir, pendant que les voitures de la mort et du ravitaillement se
croisent sur la chausse:--les corbillards et les camions de morue sche.

Il y a une grande ironie, une ironie divine, qui semble se plaire  faire
mentir les programmes humains. En ce temps de suffrage universel, de
conduite des affaires et de gouvernement du pays par tous les citoyens,
jamais, jamais, la volont d'un seul, qu'il soit Fayre ou Thiers, n'aura
dispos plus despotiquement des destines de la France, et dans une
ignorance plus entire de tous ses citoyens, sur tout ce qui se passe, sur
tout ce qui se fait en leur nom.

       *       *       *       *       *

_Mardi 28 fvrier_.--Impossible de rendre la tristesse ambiante, qui vous
entoure. Paris est sous la plus terrible des apprhensions, l'apprhension
de l'inconnu.

Mes yeux aperoivent des faces ples dans des voitures d'ambulance: ce
sont les blesss du pavillon de Flore, qu'on dmnage  la hte, pour que
le Roi Guillaume puisse djeuner aux Tuileries.

Sur la place Louis XV, les villes de France ont la figure voile de crpe.
Ces femmes de pierre, avec la nuit de leur visage, dans le soleil et le
clair jour, font une protestation trange, lugubre, fantastiquement
alarmante.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 1er mars_.--Maudit Auteuil! Cette banlieue aura t prive de
communication avec le reste de Paris, saccage par les mobiles, affame,
bombarde, et elle aura encore la malechance de l'occupation prussienne.

Ce matin, Paris n'a plus sa grande voix bourdonnante, et le silence
inquitant des heures mauvaises est tel, que nous entendons sonner onze
heures,  l'glise de Boulogne.

L'horizon est comme vide, comme inhabit. On n'a encore vu que quelques
ulhans, fouillant, avec toutes sortes de prcautions, le bois de Boulogne.

Puis, dans ce grand silence de tout l'espace, commence  s'lever
sourdement le bruit mat et lointain des tambours prussiens, qui se
rapprochent. Je ne sais, mais ma porte s'ouvrant et donnant passage  ces
Allemands, les matres de mon foyer pour quelques jours, cette perspective
me fait souffrir, ainsi que d'un mal physique.

C'est maintenant comme un tonnerre, le roulement des voitures et des
quipages militaires prussiens. De mon jardin,  travers la grille,
j'aperois deux casques dors s'arrter devant ma maison, et en la
regardant, un moment _hacher de la paille_... ils passent.

Jamais les heures ne m'ont paru si longues, des heures o il est
impossible de fixer sa pense sur quoi que ce soit, des heures o il n'est
pas possible de rester, une minute, en place. La retraite prussienne a
sonn, et il n'est apparu encore aucun Prussien,--nous n'en aurons sans
doute que demain.

Je me glisse, dans la nuit,  Auteuil, o il n'y a pas un vivant dans la
rue, pas une lumire aux fentres, et par les rues  l'aspect morne, je
vois passer des Bavarois, qui se promnent, quatre par quatre, mal 
l'aise dans cette mort de la ville.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 2 mars_.--Il est neuf heures du matin et rien encore. J'ai en moi
un singulier sentiment d'allgement. Nous chapperons peut-tre aux
Prussiens. Je descends au jardin. Il fait un beau ciel de printemps, plein
d'un jeune soleil, et tout caquetant du gazouillement des oiseaux. La
nature dont j'ai dit tant de mal, se venge, hlas! cruellement de moi. Je
suis pris, enlac, abti par elle. Mon jardin devient toute l'occupation,
toute l'ambition de ma pense.

Je veux tenter d'aller  Paris, et malgr mon dsir de ne pas voir de
Prussiens, je pousse jusqu' Passy. A la Muette,  l'tat-major du secteur,
des sentinelles bavaroises. Dans la rue, des groupes calmes et non
provocateurs de soldats, qui se promnent ou considrent niaisement des
manches sculpts de parapluie. Sur le pas de toutes les portes, un bret
bavarois. En dpit d'une affiche jaune, invitant les boutiquiers  fermer,
toutes les boutiques sont ouvertes. Et au milieu de bourgeois et
d'ouvriers, regardant indiffremment l'tranger, seulement quelques
vieilles femmes, dont l'exaltation se traduit par le courroux des yeux, et
le marmottage d'injures, qu'elles crachent de leurs bouches dentes, en
marchant.

On m'avait dit, lorsque je sortais de chez moi, que la paix tait
signe... qu'ils partaient aujourd'hui  midi. A Passy, on m'annonce que
de nouveaux corps arrivent, et que les maisons d'Auteuil vont tre
occupes. Je retourne, et toute la journe j'attends, cruellement
motionn d'avoir mon foyer occup par ces vainqueurs, chez lesquels mon
pre et mes oncles paternels et maternels ont si longtemps marqu le leur,
 la craie.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 3 mars_.--Je suis rveill par la musique, leur musique  eux.
Un matin magnifique, avec ces beaux soleils indiffrents aux catastrophes
humaines, qu'elles s'appellent la victoire d'Austerlitz ou la prise de
Paris. Un temps splendide, mais sous un ciel, tout plein de cris de
corbeaux, qu'on n'entend jamais ici  cette poque, et qu'ils tranent 
leur suite, comme les noirs convoyeurs de leurs armes. Ils s'en vont, ils
nous quittent enfin!... On ne peut croire  sa dlivrance, et sous le coup
d'un hbtement bris, l'on regarde les choses amies et chres de son
foyer, non dmnages par l'Allemagne.

La dlivrance m'est apparue, sous la forme de deux gendarmes, reprenant au
galop, possession du boulevard Montmorency.

Les gens que je ctoie, marchent au petit pas, heureux et semblables  des
convalescents, qui marchent pour la premire fois.

Passy n'a gard des traces de l'occupation que les inscriptions  la craie,
indiquant, sur les portes cochres et les volets de boutiques, le nombre
de soldats que les habitants ont t tenus de loger.

Les Champs-Elyses sont pleins d'un monde alerte et bavard, prenant l'air,
sans tmoigner s'apercevoir de la dmolition vengeresse d'un caf, rest
ouvert aux Prussiens, toutes les nuits de leur occupation.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 5 mars_.--Sur toute la route de Boulogne  Saint-Cloud, les
matelas que les mobiles ont bien voulu laisser aux habitants, prennent
l'air par les fentres ouvertes. Saint-Cloud avec ses maisons croules,
ses fentres noires de flammes de l'incendie, prsente de loin l'aspect
gris et fruste d'une carrire de pierre.

Les conditions de la paix me semblent si pesantes, si crasantes, si
mortelles  la France, que j'ai la terreur que la guerre ne recommence,
avant que nous ne soyons prts  la faire.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 10 mars_.--Un pamphltaire scatologique aurait  fabriquer une
spirituelle et froce brochure, sous ce titre: LA M... ET LES PRUSSIENS.
Ces dgotants vainqueurs ont _embren_ la France, avec tant de recherches,
d'inventions, d'imaginations dans ce genre, qu'elles mritent vraiment
une tude psychlogique, sur le got de ces peuples pour la chose
excrmentielle. N'ont-ils pas, chez un de mes amis, dcroch le portrait
de son pre, ne lui ont-ils pas fait un trou  la place de la bouche...!
Vous devinez le reste.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 15 mars_.--J'allume une cigarette  LA CIVETTE. Un garon de
banque entre, et tend un billet  la dame du comptoir. Elle rpond:
_Prisonnier en Allemagne_.

En bouquinant chez Beauvais, je tombe sur Bocher, l'officier d'tat-major,
qui a fait avec Maherault le catalogue de l'oeuvre de Gavarni. Il revient
d'Allemagne, o il est prisonnier depuis le commencement de la campagne.
Il me conte ceci, qu'il tient d'une de ses parentes, qui le tenait de la
bouche mme de l'archevque de Reims. Le Roi-Empereur, arriv  Reims, fut
log par l'archevque dans la plus belle pice de l'Archevch, que le Roi
ne trouva d'abord pas digne de sa grandeur. L'archevque lui fit observer
que c'tait la chambre, o avait couch Charles X, quand il tait venu se
faire sacrer. Sur cette affirmation, le Roi se dcida  l'occuper, et
voici la carte de visite qu'il y laissa. Le lendemain, le Roi-Caporal chia
dans l'encoignure de la croise, et se torcha le derrire avec les
rideaux.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 17 mars_.--Saint-Cloud n'existe plus. C'est un champ de pierres,
de moellons, de platras, d'o se lvent sur des caves effondres, des pans
de murs calcins, garnis encore,  des hauteurs inaccessibles, de
fragments de mobiliers: ici c'est une niche de pole, l un portrait au
daguerrotype, plus loin une table des rgles du billard avec les tableaux
 marquer, plus loin encore, dans un placard, dont le vent bat la porte,
un bidet gueul.

Partout des maisons, aux fentres lches de flammes, par le trou vide
desquelles s'entrevoit le bleu du ciel. Sur l'emplacement du petit htel
Saint-Nicolas, cet htel, o mon frre et moi avons pass huit gais jours
avec Marie, une femme est assise dans la pose d'accablement d'une statue,
qui pleure sur des ruines. De la gargote historique, o tout Paris a dn,
il ne reste gure qu'un bout de mur du rez-de-chausse, sur lequel ne se
lit plus, de l'enseigne corne, que ... DE LA TTE NOIRE.

La grande rue de Saint-Cloud, un sentier de dcombres, entre deux ranges
de maisons aux faades dgringolantes, et dont se dtache,  tout moment,
quelque pierre. On dirait qu'on marche dans la secousse d'un tremblement
de terre.

Au milieu de ces restes croulants, et qui sentent encore le feu, en ces
trous de portes et de fentres, tays par de grands madriers, un
misrable commerce renaissant. Ici, un dbit o se voit attable la
chemise rouge d'un garibaldien; l une mauvaise petite laiterie, o, au
milieu des harengs saurs se dresse, sur le rebord de la fentre, un obus
gigantesque. Sur des volets rduits en charbon, et o la trace du ptrole
est encore visible, on lit crit  la craie: _Franais, souvenez-vous!
Vengeance!_

L'hpital fond par Marie-Antoinette n'a plus de toit. A ct, dans un
pensionnat de jeunes demoiselles, les lits du dortoir, djets, disloqus,
et recroquevills par le feu, ressemblent  une broussaille de fer.

Tout en haut de Saint-Cloud, prs de l'glise, un vieillard, la tte nue,
les cheveux blancs au vent, l'air dlirant, crie  ceux qui passent:
_Vous pouvez dire, que c'est les Prussiens qui ont mis le feu avec de
l'huile de ptrole et des torches... Ah! ce n'est pas  moi qu'on peut
dire non!_

Le palais, avec ses pauvres statues de femmes qui ont servi de cible, ses
pauvres femmes blesses aux seins par les balles prussiennes, n'est plus
que la faade meurtrie d'une ruine: une ruine  conserver, comme
l'Allemagne a conserv Heidelberg, une ruine  entourer de lierre et de
plantes grimpantes, montant le long de ses pilastres, de ses bas-reliefs,
de ses marbres recuits et clats,--une ruine dont la vue et la lgende
entretiendront, comme la ruine du Palatinat, la juste haine et le dsir
enrag de la vengeance.

       *       *       *       *       *

_Samedi 18 mars_.--Ce matin, la porteuse de pain annonce qu'on se bat 
Montmartre.

Je sors et ne rencontre qu'une indiffrence singulire pour ce qui se
passe l-bas. La population en a tant vu depuis six mois, que rien ne
semble plus l'mouvoir.

J'arrive  la gare d'Orlans, o est dpos le corps du fils Hugo. Le
vieux Hugo reoit dans le cabinet du chef de gare. Il me dit: Vous avez
t frapp, moi aussi... mais moi, ce n'est pas ordinaire, deux coups de
foudre dans une seule vie!

Et le convoi se met en marche. Une foule trange, dans laquelle je
reconnais  peine deux ou trois hommes de lettres, mais o il y a un grand
nombre de chapeaux mous, au milieu desquels s'infiltrent,  mesure qu'on
avance et qu'on traverse les quartiers  cabarets, des soulards, qui
prennent la queue en titubant. La tte blanche de Hugo, dans un capuchon,
domine derrire le cercueil ce monde ml, semblable  une tte de moine
batailleur du temps de la Ligue.

Tout autour de moi, on parle de provocation, on plaisante Thiers, et Burty
m'agace horriblement avec ses ricanements et son apparente incomprhension
du mouvement rvolutionnaire, qui se prpare autour de nous. Je suis trs
triste et plein des plus douloureux pressentiments.

Les gardes nationaux arms, parmi lesquels le convoi s'ouvre un chemin,
prsentent les armes  Hugo, et nous arrivons au cimetire.

La bire ne peut entrer dans le caveau... Vacquerie prononce un long
discours.

Nous revenons. L'insurrection triomphante prend possession de Paris. Les
gardes nationaux foisonnent, et partout s'lvent des barricades,
couronnes de mchants gamins. Les voitures ne circulent plus. Les
boutiques se ferment.

La curiosit me mne  l'Htel de Ville, o, sur la place et au milieu de
petits groupes, des orateurs parlent de mettre  mort les tratres. Au
loin, sur les quais, dans un brouillard de poussire, des charges
inoffensives de municipaux, pendant que des gardes nationaux chargent
leurs fusils, rue de Rivoli, et que des voyous donnent l'assaut, avec des
cris, des hues, des pierres, aux deux casernes derrire l'Htel de
Ville.

En revenant, sur les trottoirs, des badauds causant de la fusillade de
Clment Thomas et de Lecomte.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 19 mars_.--Les journaux de ce matin confirment la fusillade de
Clment Thomas et du gnral Lecomte.

Un sentiment de fatigue d'tre Franais, et le dsir vague d'aller
chercher une patrie, l, o l'artiste ait sa pense tranquille, et non 
tout moment trouble par les stupides agitations, les convulsions btes
d'une tourbe destructive.

En chemin de fer, on dit, autour de moi, l'arme en pleine retraite sur
Versailles, et Paris au pouvoir de l'insurrection.

Rue Caumartin, Nefftzer, auquel je demande quel est le nouveau
gouvernement, me jette de sa grosse face, que semblent rjouir nos
dsastres: Vous avez Assi!

Il y a de l'hbtement sur les physionomies parisiennes, et de petites
foules, le nez en l'air, regardent idiotement Montmartre et ses canons,
par les perces des rues Lepeletier et Laffitte.

Victor Hugo que je rencontre, tenant son petit-fils  la main, est en
train de dire  un ami: Je crois qu'il sera prudent de songer  un petit
ravitaillement.

Enfin, au boulevard Montmartre, je trouve affichs les noms du nouveau
gouvernement, des noms si inconnus, que cela ressemble  une
mystification. Aprs le nom d'Assi, le nom le moins inconnu est celui de
Lullier.

Cette affiche est pour moi la mort  jamais de la Rpublique. L'exprience
de 1870, faite avec le dessus du panier,  t dplorable. Cette dernire,
faite avec l'extrme dessous, sera la fin de cette forme de gouvernement.
Bien dcidment la Rpublique est une belle chimre de cervelles
grandement pensantes, gnreuses, dsintresses; elle n'est pas
praticable avec les mauvaises et les petites passions de la populace
franaise. Chez elle: Libert, galit, Fraternit, ne veulent dire
qu'asservissement ou mort des classes suprieures.

Je tombe sur Berthelot, que les vnements de ce temps ont affaiss, ont
rendu comme bossu. Il m'entrane au TEMPS, o, dans l'absence de la
rdaction, nous nous dsesprons sur cette France  l'agonie. Nous voyons
presque dans ce qui se passe, dans les violences du jour, une chance
donne  l'extrme de ce qui triomphe aujourd'hui, une chance donne au
comte de Chambord. Berthelot craint, pour son compte, par l-dessus la
famine. Il vient de traverser la Beauce, que le manque de chevaux a fait
ensemencer d'orge.

Je prends ma course vers l'Htel de Ville. Un homme, une brochure  la
main, crie: _Trochu dcouvert et mis  nu_. Un aboyeur de l'AVENIR
NATIONAL vocifre: _Arrestation du gnral Chanzy_.

Le quai et les grandes rues qui mnent  l'Htel de Ville, sont ferms par
des barricades, avec des cordons de gardes nationaux en avant. On est pris
de dgot, en voyant leurs faces stupides et abjectes; o le triomphe et
l'ivresse mettent une crapulerie rayonnante. A tout moment, on les voit,
le kpi de travers, ressortir de la porte entre-bille des boutiques de
marchands de vin, les seules ouvertes aujourd'hui. Autour de ces
barricades, un ramassis de Diognes de carrefours, et de gras bourgeois,
aux professions douteuses, fumant une pipe de terre, leurs pouses sous le
bras.

Au campanile de l'Htel de Ville, un drapeau rouge, et au-dessous le
grouillement d'une plbe arme, derrire trois canons.

En revenant, je trouve une indiffrence ahurie, quelquefois une ironie
triste, le plus souvent un consternement, au-dessus duquel se lvent les
bras dsesprs de vieux messieurs, avec un regard prudemment circulaire
autour d'eux.

       *       *       *       *       *

_Lundi 20 mars_.--Trois heures du matin. Je suis rveill par le tocsin,
le tintement lugubre, que j'ai entendu dans les nuits de juin 1848. La
grande lamentation du bourdon de Notre-Dame plane sur les sonneries de
toutes les cloches de la ville, dominant le bruit de la gnrale, dominant
les clameurs humaines qui semblent appeler aux armes.

Quel renversement de toute prvision humaine! Et comme Dieu semble rire et
se moquer, dans sa grande barbe blanche de vieux sceptique, des oprations
de la logique d'ici-bas! Comment s'est-il fait que les bataillons de
Belleville, si mous devant l'ennemi, si mous devant les bataillons de
l'ordre du 30 octobre, ont-ils pu s'emparer de Paris? Comment la garde
nationale de la bourgeoisie, si dcide  se battre, il y a quelques jours,
s'est-elle dissoute, sans tirer un coup de fusil? Tout, dans ces jours,
semble arriver  plaisir pour montrer le nant de l'exprience humaine.
Les consquences des choses et des vnements mentent. Enfin, pour le
moment, la France et Paris sont sous la main et la coupe de la populace,
qui nous a donn un gouvernement, uniquement fabriqu avec ses hommes.
Combien cela durera-t-il? On ne sait. L'invraisemblable rgne.

Il y a au chemin de fer beaucoup de partants pour la province, et la rue
du Havre est pleine de bagages, apports par des voitures  bras,  dfaut
de chevaux.

De temps en temps, passe un officier d'tat-major fantaisiste du nouveau
gouvernement, emport par le galop de son cheval, dans une vareuse rouge,
qui fait retourner les passants. Et les cohortes de Belleville, en face de
Tortoni, foulent notre boulevard, passant au milieu d'un tonnement un peu
narquois, qui semble les gner et leur faire regarder, de leurs yeux
vainqueurs, le bout de leurs souliers, aux chaussettes rares.

Vraiment oui, il semble que ce qui est, en dpit de la blancheur
gouvernementale des affiches l'attestant sur tous les murs, n'est pas
arriv. Et tout veill, l'on marche avec le sentiment d'un dormeur en
proie  un mauvais rve, et qui sent qu'il rve.

       *       *       *       *       *

_Mardi 21 mars_.--A tout moment le battement prcipit du rappel. L'aspect
des groupes a chang! L'irritation fermente. La parole s'exalte, les coups
de fusil sont proches. Les bataillons bellevillais commencent  tre
engueuls sur le boulevard. On est entour comme du clapotement d'une
grande mer souleve, qui va se dchaner dans une tempte.

D'une fentre, je vois le passage d'une imposante manifestation, prcde
d'un drapeau portant: _Vive la Rpublique! Les Hommes d'ordre_.

Dner chez Brbant. Quelqu'un raconte quelque chose de bien
caractristique,  l'endroit du nouveau gouvernement. Aprs la destruction
des dossiers de la police, la premire occupation de ces messieurs a t
d'anantir le registre de l'inscription des filles.

Saint-Victor donne les bribes d'une conversation d'Ernest Picard. Le
spirituel avocat aurait ainsi fait le portrait de Trochu: Il est honnte
et faux! Sur Gambetta, il aurait cont cette anecdote, joliment imagine,
si elle n'est pas vraie. L'ancien habitu du caf de Madrid, en nommant 
des emplois, prs de sa personne, Pipe-en-Bois et les autres, en
s'entourant de tout son personnel de videurs de chopes, ne se trouvait pas
encore satisfait. Le caf de Madrid n'tait pas, pour le dictateur,
compltement ralis  Bordeaux. Il faisait alors venir le garon de caf
qui servait sa table, et l'levait  la dignit d'huissier de son cabinet,
avec la chane d'acier au cou.

De ces anecdotes, la conversation s'envole bientt plus haut. C'est  la
fois merveilleux et triste, le despotisme qu'exerce sur la pense de Renan
tout ce qui se dit, s'crit, s'imprime en Allemagne. J'entends,
aujourd'hui, ce juste adoptant la criminelle formule de Bismarck: _La
force prime le droit_; je l'entends dclarer que les nations et les
individus qui ne peuvent pas dfendre leurs proprits, ne sont pas dignes
de les conserver.

Comme je me rvolte, il me rpond que a a t, tout le temps, la loi et
le droit. Seul le christianisme, il est forc de l'avouer, a cherch une
attnuation de cette doctrine, avec sa protection du faible, du _pauvre
homme_. Et aprs une verbeuse dissertation, sur les livres de Job,
d'Esther, de Judith, des Machabes, sur les facults d'assimilation des
races judaques, sur la philosophie de Spinoza, il revient au Christ,
qu'il dclare un plagiaire, et n'ayant d'original et de bien  lui, que le
_sentiment_. Et  l'appui de sa thse, il cite les paroles que prononait
Isae, huit cents ans avant le Christ: Que me font vos sacrifices!...
Amliorez-vous!,--le thme paraphras par Racine, dans ATHALIE.

J'coute tout cela, un peu en l'air, l'oreille au bruit de la rue qui
monte, et que n'entendent pas les controversistes bibliques.

Pendant ce, le tumulte redouble, la foule devient plus grondante et plus
menaante, les gardes nationaux de la mairie Drouot sont assaillis de
sifflets et de hues. Tout  coup, deux coups de fusil partent. Je suis
bouscul dans une foule, qui m'emporte dans sa terreur, et le cri: Aux
armes! retentit sur tout le boulevard.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 22 mars_.--Toute la matine, canonnade incessante et redouble.
Vers une heure, silence de l'air, dans lequel montent aussitt le chant
des coqs et le bruit des industries de fer. Je ne sais ce que c'est que
cette canonnade, et n'ai point le courage d'aller aux renseignements. Bon!
j'en suis pour mon motion, toute cette terrible canonnade est la
clbration par les Prussiens d'un anniversaire. Je respire.

Et en ce moment mme, Plagie rentre de Paris, et m'annonce qu'on s'y bat.
Le rappel, un rappel furieux, toute la fin de la journe. Le soir, pas de
journaux. Je vais  Passy, aux nouvelles. Passy a l'aspect d'une
sous-prfecture,  cent lieues de Paris, dans l'motion d'une rvolution
de la capitale, dont elle ne sait rien.

Je pousse au Trocadro. L, un monsieur dsignant, dans la nuit, trois
silhouettes lointaines, me dit que l'un de ces hommes l'a pris par la main,
et a cherch  l'entraner: Vous concevez, me dit-il, ce sont de mauvais
soldats dbands, ils savent qu'il n'y a plus de punition, ils sont
capables de vous assommer pour attraper quelque chose.

Je retourne  Passy, o retentit l'appel prolong du clairon avec le
tapotement press de la gnrale. Un jeune homme raconte, dans un groupe,
qu' la place de la Concorde, les bataillons du Comit ont tir sur une
manifestation de l'Ordre, sans armes, qu'il y a une dizaine de tus et de
blesss, qu'il a relev lui-mme de Pne, bless  la cuisse.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 23 mars_.--La gnrale, toute la journe. Je trouve le second
arrondissement en armes. Chaque rue est garde par les hommes du quartier.
Le chef d'une forte reconnaissance qui va prendre position, place de la
Bourse, jette en passant: Nous venons de dsarmer un poste.

J'entre un moment chez Burty. Un officier de garde nationale examine
l'appartement, le balcon dominant le boulevard. Il demande qu'on laisse
ouvertes toutes les portes de l'appartement, pour qu' la premire
apparition de l'arme du Comit, des hommes puissent y prendre position.
Je regarde mes meubles de marqueterie, mes bibelots, mes porcelaines, mes
livres qui se trouvent  demi mis en place,  demi tals  terre, et je
pense qu'ils vont passer un mauvais quart d'heure,  l'assaut de la
maison.

A la gare Saint-Lazare, une garde nationale effare me ferme sur le nez
une barrire en bois, et me crie que le chemin de fer ne va plus.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 24 mars_.--En dpit des barricades que je vois faire et
perfectionner, place Vendme, un apaisement, une dtente. Il ne faut qu'un
coup de fusil pour tout changer, mais  l'heure qu'il est, la situation
perd de sa gravit par le fait que les uns ne sont pas fixs sur ce qu'ils
veulent obtenir, les autres sur ce qu'ils veulent accorder.

       *       *       *       *       *

_Lundi 27 mars_.--Ces jours-ci, j'ai eu, croyant  tout jamais en tre
dbarrass, une crise de foie qui a dur quatorze heures. Quatorze heures
 me tortiller comme un ver coup. Je crois que, de ma vie, je n'ai encore
autant souffert. J'en sors bris, avec la viduit de tte et la faiblesse
d'un homme qui a fait une maladie de quinze jours. C'est la liquidation du
sige et de ses suites. Fait curieux: cette maladie de foie qui a tu mon
frre et qui me tuera sans doute, n'est pas du tout une maladie
hrditaire, mais une acquisition de la littrature.

       *       *       *       *       *

_Mardi 28 mars_.--Les journaux ne voient, dans ce qui se passe, qu'une
question de dcentralisation. Ce qui arrive est tout uniment la conqute
de la France par la population ouvrire, et l'asservissement, sous son
despotisme, du noble, du bourgeois, du paysan. Le gouvernement quitte les
mains de ceux qui possdent, pour aller aux mains de ceux qui ne possdent
pas, de ceux qui ont un intrt matriel  la conservation de la socit,
 ceux qui sont compltement dsintresss d'ordre, de stabilit, de
conservation.

Aprs tout, peut-tre dans la grande loi du changement des choses
d'ici-bas, pour les socits modernes, les ouvriers sont-ils, comme je
l'ai dj dit, dans IDES ET SENSATIONS, ce qu'ont t les barbares, pour
les socits anciennes, de convulsifs agents de destruction et de
dissolution.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 29 mars_.--L'atticisme d'Athnes et l'atticisme du grand sicle
se rvlent, d'une manire bien ironique, en deux monuments littraires
contemporains, dans Aristophane et dans Molire. Chez Aristophane, le rire
d'Athnes se gaudit de la m... du pet, des quivoques sur le c.., la q...,
les c... Chez Molire, que la dcence chrtienne prive des plaisanteries
sur les parties gnitales, le fin sourire de la France s'amuse
superlativement de la perspective d'un trou de c.., dans lequel un
apothicaire introduit une canule de seringue.

... Les triomphes dsastreux de la Rpublique tiennent  ceci,  ceci
seul: c'est qu' chacun de ces avnements, la Rpublique prsente  la
socit rebelle et prte  en venir aux coups, un rideau de messieurs,
presque lavs, presque peigns, presque costums en gens du monde. Il est
vrai que ces messieurs rassurants, ces messieurs du nouveau pouvoir, ne
gardent le pouvoir que juste le temps ncessaire pour livrer la socit,
dsarme par leurs bonnes mines, leurs douces paroles et leurs blanches
cravates,  la btise et  la frocit des gens groups derrire eux.
Alors, il se trouve que les hommes, pour lesquels les gens du premier plan
ont obtenu de la conciliation idiote, de la sensiblerie humanitaire, avec
le respect religieux de leur sale peau, ces hommes pargns, pardonns,
amnistis, ne parlent que de fusiller et de guillotiner.

Ces messieurs qui nous la font, avec des programmes  la Platon, des
blagues philanthropiques, des thses de gouvernement idal: voil le grand
danger. a n'est pas Assi et consorts qui ont vaincu, ces jours-ci, c'est
Louis Blanc et les maires capitulards, venant, au nom de la fraternit,
faire tomber les chassepots des mains des bataillons de l'Ordre...

       *       *       *       *       *

_Jeudi 30 mars_.--Il y a chez moi une facult tyrannique: l'enfantement
continu, perptuel, d'une conception portant le cachet de ma personnalit.
Si, comme dans ce moment-ci, ce n'est pas un livre que je roule dans ma
tte, ma pense s'amuse, jour et nuit, de la plantation d'un jardin, de la
formation d'un coin de verdure et de feuille particulier. A dfaut de la
cration d'un jardin, ma cervelle s'occupera de la cration d'une pice,
de l'arrangement et de l'ameublement d'une chambre, raliss dans les
conditions d'un idal artistique, que d'autres achtent chez leur
tapissier.

Et il en a t toujours ainsi, toute ma vie. Je me reposais de la
composition d'un bouquin, par la composition originale d'une collection
particulire, d'un meuble, d'une reliure.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 31 mars_.--_Risum teneatis!_--Jules Valls est ministre de
l'instruction publique. Le bohme des brasseries occupe le fauteuil de
Villemain. Et, il faut le dire cependant, dans la bande d'Assi, c'est
l'homme qui a le plus de talent et le moins de mchancet. Mais la France
est classique de telle sorte que les thories littraires de cet homme de
lettres font dj plus de mal au nouveau gouvernement, que les thories
sociales de ses confrres. Un gouvernement, dont un membre a os crire
qu'Homre tait  mettre au rancart, et que le MISANTHROPE de Molire
manquait de gaiet, apparat au bourgeois, plus pouvantant, plus
subversif, plus anti-social, que si ce gouvernement dcrtait, le mme
jour, l'abolition de l'hrdit, et le remplacement du mariage par
l'_union libre_.

       *       *       *       *       *

_Samedi 1er avril_.--Quelque chose me rvolte dans ce gouvernement de la
violence et de toutes les extrmits: c'est sa dbonnaire rsignation au
trait de paix, c'est sa lche soumission aux conditions dshonorantes,
c'est, le dirai-je, son amicalit presque, pour les Prussiens.

Les prliminaires de la paix, voil le seul fait accompli trouvant grce
devant ces hommes, en train de jeter tout  bas, et cela, sans qu'une voix
proteste. A Dieu ne plaise que je ne le demande, mais je m'tonne, et je
ne puis comprendre, que dans ce moment d'effervescence, de bouillonnement,
de furie, il n'y ait pas un peu de l'emportement des esprits, qui ne se
tourne irraisonnablement contre les Allemands.

Je constate tristement, que dans les rvolutions actuelles, le peuple ne
se bat plus pour un mot, un drapeau, un principe, une foi quelconque,
faisant de la mort des hommes un sacrifice dsintress. Je constate que
l'amour de la patrie est un sentiment dmod. Je constate que les
gnrations contemporaines ne s'insurrectionnent que pour la satisfaction
d'intrts matriels tout bruts, et que la ripaille et la gogaille ont
seules, aujourd'hui, la puissance de leur faire donner hroquement leur
sang.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 2 avril_.--Canonnade, vers les dix heures, dans la direction de
Courbevoie. Bon, la guerre civile est commence! Ma foi, quand les choses
en sont l, c'est prfrable aux gorgements hypocrites... La canonnade
s'teint... Versailles est-il battu?... Hlas! si Versailles prouve le
plus petit chec, Versailles est perdu! Quelqu'un qui vient me voir, me
dit que d'aprs des paroles qu'il a saisies dans les groupes, il craint
une dfaite.

Je pars de suite pour Paris. J'tudie la physionomie des gens, qui est
comme le baromtre des vnements dans les rvolutions; j'y trouve comme
un contentement cach, une joie sournoise. Enfin un journal m'apprend que
les Bellevillais ont t battus.

Un de mes amis, de couleur trs rouge, voit dans ce qui se passe, _une re
nouvelle_. Moi j'en ai assez des res nouvelles, diriges et menes par
des hommes, avec lesquels mon ami ne consentirait pas  monter une faction.

J'entends un jeune Bellevillais s'exclamer ainsi, en s'adressant  ses
camarades: C'est dgotant, dans les compagnies, c'est  celui qui
mangera le plus et boira davantage!

       *       *       *       *       *

_Lundi 3 avril_.--La canonnade comme au temps des Prussiens. La canonnade
tonnant, au petit jour, au Mont-Valrien, puis s'tendant dans la journe
autour de Meudon, o Versailles a plac ses canons, dans les travaux de
fortifications des Prussiens. Un tir incessant, dont la fume se rabattant
sur les maisons de la plaine, et les montrant toutes grises, fait du
coteau, dans l'indcision et le vague, comme l'tagement d'une ville
d'ardoise, d'o s'lanceraient des feux et des dtonations de
cratres...

Au milieu de cette rage de l'artillerie, l'habitude est tellement prise de
vivre au bruit du canon, parmi les crachats de la fonte, et chacun a fait
conqute d'une telle insouciance, que je vois des jardiniers gazonner
tranquillement,  ct d'ouvriers reposant des grillages, avec la quitude
des printemps passs.

C'est insupportable, cette incertitude, devant une action que vous avez
sous les yeux, que vous suivez avec une longue-vue, et dont vous ne pouvez
vous rendre compte.

La rquisition est en train de passer des caisses publiques aux caisses
des marchands. Cela a commenc hier  Passy.

Dehors, sur mon chemin, un tel abandon heureux des allants et des venants,
qu'on doute de tout ce canon entendu... Devant la Manutention, je vois
rentrer le 181e bataillon de la garde nationale. Les hommes sont ples,
srieux.

On ne sait rien,  Paris, de l'issue de la journe. Les connaissances, les
groupes, les journaux sont dans l'ignorance de la vrit. Soudain, le
boulevard retentit de cette nouvelle  sensation, jete  tous les chos
de Paris, par les aboyeurs du JOURNAL DE LA MONTAGNE: _Prise du
Mont-Valrien_. Je flaire un canard, et une manoeuvre, pour dcider les
indcis  aller se faire tuer.

       *       *       *       *       *

_Mardi 4 avril_.--Je me rveille tout triste. L'horizon est muet. Est-ce
que Versailles serait battu, et serions-nous  la discrtion des hommes de
la Commune? Heureusement que j'entends bientt un bruit de mitrailleuses,
bruit lointain, si lointain, que je ne sais pas bien si ce n'est pas un
charroiement de rails de chemins de fer. Ce bruit devient plus distinct,
et c'est bien vite comme un dchanement du ptillement homicide.

Sur le boulevard, la solerie des gardes nationaux devient agressive aux
passants.

Pourquoi, dans les guerres civiles, les courages grandissent-ils, et
pourquoi des gens qui n'auraient pas tenu devant les Prussiens, se
font-ils tuer hroquement par leurs concitoyens?

Toute la journe le bruit de ces mcaniques de mort qui, par moment,
semblent avoir des colres humaines.

Les omnibus ont retourn en dedans le rouge de leurs lanternes, pour
n'tre pas happs au passage, dans les environs de la Manutention.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 5 avril_.--D'aprs le dire des journaux de ce matin, le
gouvernement du Comit semble  sa fin, et cependant la canonnade dure
toute la journe autour du fort d'Issy, dont on aperoit, flottant au vent,
le grand drapeau rouge.

La menace de faire marcher de force contre Versailles, les bataillons
favorables  l'Assemble de Versailles, fait sauver, d'ici, les quelques
bourgeois valides, qui y sont encore.

Vraiment, si les Prussiens n'taient pas  la cantonade, il serait
dsirable que l'exprience du gouvernement du Comit ft complte. Oui, il
serait dsirable qu'il et deux ou trois mois de victoire, pendant
lesquels il aurait le loisir d'appliquer son programme secret, et de
raliser tout ce qu'il a d'anarchique et d'antisocial dans le ventre. A ce
prix est peut-tre le salut de la France. Cela seul donnerait  la
gnration actuelle l'audace de dtruire le suffrage universel et la
libert de la Presse: deux suppressions dclares impossibles par le bon
sens de la mdiocratie. Oui, la libert de la Presse, car je n'ai pas plus
de respect pour cette puissance sacro-sainte que n'en eurent Balzac et
Gavarni. Pour moi, le journal politique n'est qu'un instrument de mensonges
et d'excitation; pour moi, le journal littraire, le petit journal, ainsi
que j'ai cherch  le dmontrer dans les HOMMES DE LETTRES, n'est qu'un
instrument d'abaissement intellectuel. J'aurais, je ne le cache pas,
quelque curiosit de voir pratiquer ce rgime. Je ne prtends pas que la
France serait  jamais sauve de la dmagogie, mais mon rgime  reculons
pourrait bien donner  la socit plus d'annes de paix que ne lui ont
donn, depuis soixante-dix ans, les impuissants essais de conciliation
entre l'autorit et la libert.

Je lis aux rayons de la lune une affiche de cannibale, qui, parlant des
assassinats des bandits de Versailles, proclame une loi de reprsailles,
annonce dans cette ligne significative: oeil pour oeil, dent pour dent.
Si Versailles ne se dpche pas, nous verrons la rage de la dfaite se
tourner en massacres, fusillades et autres gentillesses de ces doux amis
de l'humanit.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 6 avril_.--Un jeune garde national passe sur notre boulevard,
pleurant, pleurant comme un enfant. Est-ce un pre? est-ce un frre qu'il
pleure?

Toute la matine, canonnade autour d'Issy, autour de Neuilly. Feu
foudroyant de canons, de mitrailleuses, de mousqueterie, un feu comme je
n'en ai jamais entendu du temps des Prussiens.

Une douzaine de voitures d'ambulances remonte avec moi l'avenue des
Champs-Elyses. A la barrire de l'toile, une foule norme regarde trois
batteries versaillaises tablies au-dessus du pont de Neuilly, et tirant
contre la barricade du pont et le rempart.

Des groupes d'ouvriers sont juchs sur deux gurites. Des jeunes filles se
tiennent en quilibre sur les chanes de fer, en s'appuyant sur une paule
amie. Des Anglaises sont debout dans des mylords, stationnant en avant de
la barrire, au-dessus d'une multitude noire, sur laquelle s'lve,  et
l, le cuivre brillant d'une grande lunette.

C'est au fond une curiosit indiffrente de tous: bourgeois et ouvriers,
femmes du monde et du peuple. Par acquit de conscience, et comme dans le
jeu d'un rle, une de ces femmes laisse-t-elle chapper: C'est bien
triste! presque aussitt cela dit, elle retrouve son petit rire fou, 
propos de rien.

Dans le ciel brillant passent,  tire-d'aile, en coassant, des voles de
corbeaux, que les coups de canon chassent de leur pture!

Prcds d'un officier, le sabre au poing, dans les cris de Vive la
Rpublique! pousss par des artilleurs ivres, trois canons dfilent au
grand galop, et dtournent, un moment, l'attention, braque sur la route
montante et la barricade ventre. Les obus commencent  tomber sur le
rempart, et, peu  peu, la foule recule devant les clatements d'obus dans
l'air, laissant longtemps, dans le bleu du ciel, un petit nuage immobile.

Versailles met de l'imprudence  ne pas frapper un grand coup. Les
Parisiens, tenus dans l'ignorance de l'tendue de leurs dfaites, par les
mensonges officiels et semi-officiels, ne sont pas dcourags. Ils
commencent mme, il faut l'avouer,  tre pris par l'amusant de cette
guerre; derrire des remparts, comme  Issy, de cette guerre dans des
maisons, comme  Neuilly.

Les aberrations et les inventions de la cervelle de cette plbe arme
dpassent tout ce qu'on peut imaginer. En veut-on un exemple? Ce matin, un
innocent communard disait dans la villa: A Versailles, ils fusillent tous
les gardes nationaux, mais aujourd'hui, on change notre costume, on va
nous donner l'uniforme de la troupe, et alors si les Versaillais
continuaient, les puissances trangres interviendraient!

Une bonne affiche est celle qui met au compte de la socit actuelle: la
prostitution des femmes et l'inscription  la police des hommes. S'il y a
des p... et mme des mouchards, c'est la faute  la bourgeoisie!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 7 avril_.--La sixime journe, qu'on se canonne, qu'on se
fusille, qu'on se tue.

A l'Arc de l'toile, toujours de la foule, des voitures d'ambulance, des
estafettes galopantes, des bataillons de gardes nationaux se succdant au
feu. La canonnade est incessante, et couvre d'obus Neuilly.

Dans un coin, des groupes de femmes immobiles et idiotises, disant
qu'elles attendent, l, leurs maris, qu'on a forc de marcher. En tout ce
bas monde, un sentiment irraisonn rend Versailles responsable de tout le
mal qu'a fait le Comit,--un sentiment trs difficile  dtruire, et qui
fait regarder les Versaillais comme des Prussiens.

On entoure des gardes nationaux isols, qui rentrent. Un franc-tireur, 
la figure nergique et noire de poudre, raconte, avec un navrement sauvage,
que Neuilly est intenable sous les obus, tombant comme la grle. Par le
rideau entr'ouvert des voitures d'ambulance, je vois des ttes mortes ou
vivantes de blesss, les yeux fixes.

Quatre ou cinq canons arrivent, et le rempart se met  rpondre
frntiquement. Dans le soleil, et sur cette avenue qui semble, en sa
monte toute droite, un praticable du vieux cirque de Franconi, au del
des bras levs de la porte du rempart, c'est un chaud brouillard sillonn
d'clairs, noyant, dans une vapeur azure et mordore, les arbres de
l'avenue, les maisons des deux cts, la barricade: un brouillard dans
lequel s'tagent les btisses et la colonne de l'horizon, ainsi
qu'apparatrait une Acropole. Un vritable effet d'apothose, avec ces
jeux de lumire, cette transfiguration lumineuse des choses, cette gloire
du couchant, ce ciel d'or, tout craquant d'artifices.

Au milieu de ma contemplation: pif, paf, crac, c'est un obus qui frappe,
au-dessus de nos ttes, la corniche de gauche de l'Arc de l'toile. A
l'instant, tout le monde  plat ventre, pendant qu'un clat rebondit 
ct de moi, avec son vilain bruit sec. L-dessus, tout le monde de se
relever et de se sauver. J'en fais autant.

Une affiche annonce que tout citoyen qui ne se sera pas fait inscrire,
dans les vingt-quatre heures, sur les registres de la garde nationale,
sera dsarm et arrt, s'il y a lieu. Cette loi, jointe  celle sur les
propritaires, me semble un joli prambule de la Terreur.

Quelqu'un vivant en contact avec les gouvernants de l'heure prsente, et
que je rencontre, me dit ngligemment: Il se pourrait bien que, cette
nuit, on fusillt l'archevque!

       *       *       *       *       *

_Samedi 10 avril_.--Chez Voisin, je demande le plat du jour: Il n'y en a
pas, il n'y a plus personne  Paris, me rpond-on. Il ne dne aujourd'hui
qu'une vieille habitue, que j'y ai vue, pendant tout le temps du sige.

En sortant de l, je suis frapp du peu de monde qu'on rencontre. Paris a
l'air d'une ville o il y a la peste. Il n'y a vraiment plus de matire
masculine pour faire des groupes, et les quelques figures de jeunes gens
qu'on rencontre, appartiennent  des trangers.

Le seul mouvement, la seule vie de Paris: ce sont de petits dmnagements,
entre chien et loup, sur des voitures  bras, tranes par des gardes
nationaux: les locataires dmocrates se htant de profiter du dcret de la
Commune sur les loyers.

Pas de groupe sous le lampadaire de l'Opra, pas de groupe au coin de la
rue Drouot, je rencontre seulement quelques gens ramasss  l'entre de la
rue Montmartre.

Une chose curieuse dans les petits rassemblements, o je me fourre, on ne
cause pas des vnements de la journe, et je n'entends parler que du
pass, du sige de Paris, des incidents de ce sige et de l'ineptie de la
dfense. L'on sent trs bien que la principale force de l'insurrection
vient, non de ce que Versailles fait de bte ou de maladroit, mais de ce
qu'ont manqu d'entreprendre les Trochu et les Favre. Et la grande faute
de Thiers, est d'avoir admis dans son ministre, les hommes dont
l'incapacit semble au peuple une trahison.

Ce soir, sur le boulevard, les glapissements de la vente du SOIR, de LA
COMMUNE, de LA SOCIALE, enfin de LA MONTAGNE, qui annonce la proclamation
de la Rpublique en Russie.

A Auteuil, il y a en ce moment des gens qui achtent des cordes, pour se
faire descendre, par les amis, le long des fortifications, et se sauver de
la rquisition nationale.

       *       *       *       *       *

_Dimanche de Pques, 9 avril_.--Un sommeil,  tout moment, interrompu par
des coups de canon.

Le concierge de la villa me prvient qu'on doit venir faire des visites
domiciliaires,  midi. Il m'engage, si j'ai des armes,  les cacher. Ces
messieurs prennent tout: armes de luxe, de collection. Il a vu emporter
des arcs et des flches de sauvages.

En allant  Paris, je vois passer, entre cinq gardes nationaux, un pauvre
diable de savetier, que j'ai aperu souvent travailler dans une choppe,
prs du march, et que, tout malade, on a fait lever de son lit. On
l'entrane au secteur. Sa femme le suit, en poussant des cris terribles.
Pourquoi est-il arrt? on ne sait.

A onze heures, je suis seul, tout seul, dans la grande salle de Pters, o,
symptme de la terreur qui rgne, les garons ne parlent qu' voix, tout
 fait basse.

Chez Burty, je rencontre Bracquemond, que ses trente-huit ans mettent sous
le coup de la loi de la garde nationale. Il sort pour aller demander  un
ambulancier de ses amis, de le faire inscrire comme aide, et de lui
permettre de coucher dans son baraquement, pour n'tre pas pinc.

Burty et moi, nous l'accompagnons  l'ambulance, tablie dans le jardin du
concert Musard.

En entrant  l'ambulance, c'est le spectacle de blesss, se tranant avec
des bquilles, un X en bandoulire, de blesss qu'on promne en petites
voitures, de blesss parmi lesquels un adolescent, le bras en charpe,
tire le sabre avec un bton.

Nous entrons dans une chambre de baraquement, o se trouve le pittoresque
de la guerre, ml au dsordre d'une chambre d'tudiant. Quatre ou cinq
jeunes ambulanciers mangent dans des gamelles, au milieu de livres. L'ami
de Bracquemond nous entrane bientt sous une tente, o la croix rouge de
l'_Internationale_ traverse le gris de la toile. On nous sert de
l'eau-de-vie, dans des verres  poser des ventouses.

La conversation est naturellement pouvantable, avec le tour gai, habituel
 la parole des internes: Les blessures sont terribles, dit l'un des
jeunes gens, qui a des ciseaux et une pince, passs dans la premire
boutonnire de sa vareuse. Nous avons dix-huit _trips_ dans le petit
pavillon l-bas... c'est de la bouillie humaine... Il y en a qui ont le
devant tout entier de leur capote, dans le ventre... d'autres ont les
jambes broyes et enfles, qu'on dirait de _vraies tulipes_... L'autre
jour, on en a apport un, qui avait la mchoire descendue au milieu de
l'estomac... un masque antique... et l'infirmier, concevez-vous, qui
s'chignait  lui demander son nom!

Un second ambulancier parle d'un bless qu'on a retourn, et ouvert par
derrire, comme une armoire,  l'effet d'tudier le curieux trajet d'une
balle de chassepot.

Tenez, un intressant bonhomme qui passe l, avec sa calotte noire,--nous
dit l'ami de Bracquemond,--c'est l'homme qui a quarante sous, pour
dshabiller les morts... Chez lui, c'est une vraie passion... il ne couche
dans le pavillon que lorsqu'il y a l'esprance d'en _racoler_... il faut
voir de quel oeil amoureux il vient regarder, pier ceux qui vont
_claquer_... Ah! une voiture, voici des blesss!

Il disparat et reparat, ramenant bientt un homme qu'il soutient, un
homme, la tte entortille de bandes, le visage plaqu de pltre, comme un
gcheur: En voil un, qui a de la chance,--s'crie l'ami de Bracquemond,
rentrant quelques minutes aprs,--il tait dans le poste de la porte
Maillot, quand un obus  clat, et tout effondr. Eh bien, mon homme est
contusionn partout, et n'a pas une blessure... A ce qu'il parat,
ajouta-t-il, les Versaillais sont entirement matres de Neuilly, et le
rempart commence  devenir un endroit d'crabouillement... Puis on dit que
les fdrs commencent  manquer de projectiles.

Bracquemond est all faire un tour dans une salle de blesss. Il rentre
trs ple. Il vient de voir des tronons d'hommes, dont la vie n'est plus
qu'un battement de paupires.

Dans ce moment apparaissent quatre corbillards, flanqus de drapeaux
rouges, et des dlgus de la Commune entrent rclamer des cadavres, pour
servir d'escorte au mort Bourgoin. On se dpche de leur clouer, dans des
bires, les premiers venus. Les dlgus sont presss. Ils ne les prennent
pas tous. L'interne nous en dcouvre un, rest l. Un homme dont un obus a
enlev la moiti de la figure, et presque tout le cou, avec le bleu et le
blanc d'un de ses yeux coul sur une de ses joues. Il a encore la main
noire de poudre, leve en l'air, et contracte, comme si elle serrait une
arme.

L-dessus, nous partons. Au moment o l'on nous ouvre la barrire, une
femme dit au gardien, d'une voix dolente: --Monsieur, vous avez mon mari,
parmi les morts?--Comment s'appelle-t-il?--Chevalier.--On ne connat pas
a... Allez  Beaujon,  Necker.

J'entre dans un caf, au bas des Champs-Elyses, et pendant que les obus
tuent  la hauteur de l'Arc de l'Etoile, de l'air le plus tranquille, le
plus heureux du monde, des hommes, des femmes boivent des bocks, en
entendant chanter des chansons de Thrsa, par une vieille violoniste.

Alors dfilent, prcds de nombreux nationaux, les corbillards aux
drapeaux rouges, et derrire eux, marche en grandes bottes, en vareuse
noire, en charpe sang de boeuf, Valls, que j'avais reconnu  l'ambulance,
et dont j'avais vit, dans le moment, la poigne de main, dissimul
derrire un lit,--Valls, soucieux, engraiss, jaune comme un morceau de
lard rance.

Rentr, un instant,  Auteuil, la furie de la canonnade qui continue, me
jette,  la sortie du spectacle d'horreur de la journe, dans une profonde
tristesse, sur le sort de ces brutes.

Ce soir des bauches de barricades sur la place de la Concorde.

Rue neuve du Luxembourg, un garde national disant  une portire: Mais si
cet homme est suspect, il faut l'emballer, et je vais le faire emballer,
moi!.

Sur le boulevard, du monde, quelques jeunes gens. Il semble que l'insuccs
de la journe fasse ressortir des cachettes, un peu de Paris.

       *       *       *       *       *

_Lundi 10 avril_.--En cette dure de la lutte, et dans le rien, qui peut
donner la victoire  l'un ou  l'autre parti, on passe par des
alternatives terribles de crainte ou d'esprance, avec tout ce qui
s'annonce, tout ce qui se dit, tout ce qui s'imprime, tout ce qui ment.

Vers les cinq heures du soir, est arrive, ventre  terre, une estafette,
qui, dit-on, a donn l'ordre de basculer les pices sur les remparts. En
mme temps dbouchait,  la porte d'Auteuil, un renfort de trois cents
hommes.

La conciliation entre Versailles et la Commune, une conception de bent!

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 avril_.--Un garde national de Passy, que je rencontre sur le
haut de l'omnibus, se met  causer avec moi: J'y ai t de confiance, me
dit-il, mais je m'en vais... Il n'y a pas d'ordre... Les officiers sont si
_chose_... Enfin,  voir a, on se demande s'il n'y a pas des gens pays
pour un _micmac_... J'en suis parce que je n'ai pas de travail... que
c'est trente sous... que je ne peux pas me mettre voleur... Mais si je
trouvais  m'employer  n'importe quoi,  traner la charrue... je ne
serais plus de la _nationale_.

Depuis la Madeleine jusqu' l'Opra, le boulevard est vide. On semble
s'tre recach, et c'est piti de voir dans quelle triste solitude boivent
leur bock les filles qui _font le quart_, dans les cafs, prs de
l'Opra.

Il semble planer sur Paris de mauvaises nouvelles. Les journaux annoncent
un chec des Versaillais  Asnires. Un rien d'animation seulement autour
du passage Jouffroy.

Je reviens, voyant aux portes et aux fentres, tous les habitants des
quais, les yeux dirigs vers Issy. La canonnade est effroyable. Un bruit
comme si le ciel s'croulait. De la fentre de la chambre de mon frre, de
Bictre au plateau de Chtillon, c'est une ligne d'clairs, et comme le
tir rgulier et mcanique d'une mitrailleuse de canons, large comme
l'horizon. Cela dure deux heures, ml au crpitement de la fusillade, et
coup  la fin d'effrayants silences, au milieu desquels s'lve le
gmissement d'un petit chien de la maison voisine, pouvant de ce long
tonnerre.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 12 avril_.--En me rveillant ce matin, je vois le fort d'Issy,
que je croyais pris, je le vois avec son drapeau rouge. Les troupes de
Versailles ont donc t repousses?

Pourquoi cet acharnement dans la dfense, que n'ont pas rencontr des
Prussiens? Parce que l'ide de la Patrie est en train de mourir! Parce que
la formule les peuples sont des frres, a fait son chemin, mme en ce
temps d'invasion et de cruelle dfaite. Parce que les doctrines
d'indiffrence de l'Internationale, au point de vue de la nationalit, ont
filtr dans les masses.

Pourquoi encore cet acharnement dans la dfense? C'est que, dans cette
guerre, le peuple fait, lui-mme, la cuisine de sa guerre, la mne
lui-mme, n'est pas sous le joug du militarisme. Cela amuse ces hommes,
les intresse. Alors, rien ne les fatigue, rien ne les dcourage, rien ne
les rebute. On obtient tout d'eux,--mme d'tre hroques.

Toujours, dans les Champs-Elyses, des obus jusqu' la hauteur de l'avenue
de l'Alma, et tout autour de l'Oblisque, des curieux que traverse  tout
moment le galop d'une estafette, couche sur son cheval, absolument comme
un singe de Cirque.

Aux barricades de la place Vendme, un va-et-vient de sales capotes marron,
dont quelques-uns ont des casseroles, au bout de leurs fusils. Ces hommes
ont l'air de promener des taches dans le quartier.

Le conducteur de l'omnibus, en passant devant la Manutention, d'o sortent
 chaque instant des tonneaux de vin, me conte l'effrayant gaspillage qui
s'y fait: les doubles rations exiges par les officiers pour leurs hommes,
et les quatre ou cinq pains qu'emportent, chaque jour, dans leurs tabliers,
les femmes de Belleville.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 13 avril_.--On commence  entendre le _houhou_ plaintif des obus,
tombant sur la batterie du Trocadro, qui se bat, au-dessus de notre tte,
avec le Mont-Valrien.

Je passe devant le caf du Helder, o mes yeux cherchent naturellement une
figure militaire. Le caf est vide. Deux trangres seules sont assises 
la porte.

Vraiment, la cervelle humaine est dans ce moment dtraque, comme le
reste. Il y a entre autres de prtendues ides fortes, qui font dire aux
plus intelligents des btises grosses comme des maisons. Mon ami, aux
opinions sang de boeuf, soutenait, ce soir, que tout doit s'incliner
devant l'instinct des masses. Les _instinctifs_,--c'est ainsi qu'il les
appelle,--sans conscience du sentiment qui les mne, doivent commander une
obissance, qui n'est pas due  la science,  la connaissance,  l'tude,
 la rflexion. C'est vraiment une dclaration de droits en faveur de
l'inintelligence, un peu trop norme.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 14 avril_.--Je suis rveill par cette nouvelle, que me donne,
ce matin, Plagie. Une affiche force tous les hommes, quelque ge qu'ils
aient,  marcher contre les Versaillais, et l'on parle avec terreur, 
Auteuil, de la chasse, qui va tre faite dans les maisons, aux
rfractaires.

Au fond, il n'y a pas  se le dissimuler, les choses vont bien lentement,
si elles ne vont pas mal. Voici deux ou trois tentatives qui n'ont pas
russi contre Vanves et Issy, et les fdrs semblent passer de la
dfensive  l'offensive, du ct d'Asnires.

       *       *       *       *       *

_Samedi 15 avril_.--Je jardinais ce matin. J'entends le sifflement de
plusieurs obus. Deux ou trois clats trs rapprochs. Un cri s'lve dans
la villa: Tout le monde dans les caves! Et nous voil, comme nos voisins,
dans la cave. Des dtonations effroyables. C'est le Mont-Valrien qui
nous lance un obus par minute. Un dsagrable sentiment d'anxit, qui, 
chaque coup de canon, vous tient pendant les quelques secondes du trajet,
dans la crainte de le sentir sur sa maison, sur soi.

Tout  coup une explosion terrible. Plagie, qui est en train de fagoter,
dans l'autre cave, un genou en terre, dans l'branlement de la maison
tombe par terre. Nous attendons peureusement une chute, une dgringolade
de pierres. Rien. J'aventure le nez par une porte entre-bille... Rien...
Et cela reprend, et continue  peu prs deux heures, autour de nous, en
nous enveloppant du frlement des clats. Encore un clat qui entre-choque
le zinc du toit. Un sentiment de lchet, que je ne me suis jamais senti,
du temps des Prussiens. Le physique est tout  fait bas chez moi. J'ai
pris le parti de faire mettre  terre un matelas, et l-dessus couch, je
demeure dans un tat d'engourdissement ensommeill, qui ne peroit que
trs vaguement la canonnade et la mort. Bientt un orage terrible se mle
au bombardement, et les dchirements de la foudre et des obus, me donnent,
au fond de ma cave, la sensation d'une fin du monde. Enfin, vers trois
heures, l'orage se dissipe et le tir commence  se rgler, et les obus 
tomber, en avant de moi, sur le rempart, o les fdrs rinstallent des
pices de sige.

Dans une interruption de la canonnade, je fais le tour de la maison.
Vraiment on dirait que ma maison a t l'objectif du Mont-Valrien. Les
trois maisons qui sont derrire moi, dans l'avenue des Sycomores, le 12,
le 16, le 18, ont reu chacune un obus. La maison Courasse, attenant  la
mienne, et dj touche deux fois par les obus prussiens, a une fente
comme la tte, du toit aux fondations. L'obus qui a jet  terre Plagie,
a coup l'aiguille du chemin de fer, et enlev un morceau de rail de 500
livres, dont il a soufflet la faade de la maison, qui a tout un grand
panneau de rocaille, croul sur le trottoir.

On parle des menaces de la nuit. Nous nous installons dans la cave. On
bouche le soupirail avec de la terre de bruyre. On fait une flambe dans
le calorifre, et Plagie me dresse un lit dans un dessous d'escalier.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 16 avril_.--Contrairement  toute prvision, une nuit tranquille,
bien qu'un grand combat d'artillerie ait lieu dans la pluie et le vent,
du ct de Neuilly.

La journe d'hier m'a fait faire des tudes trs srieuses d'acoustique.
Je ne savais pas par quoi tait produite l'espce de plainte dchire,
qu'il m'tait arrive, une fois, de prendre pour le cri gmissant d'un
homme. J'avais lu dans un journal que c'tait le bruit particulier des
boulets pleins. Maintenant je sais que cette plainte est le rsultat de la
projection d'un gros fragment concave d'obus. J'ai remarqu aussi que dans
le bruit du coup de canon  boulet plein, il y a comme un bruit de
rebondissement de tremplin, le faisant trs bien distinguer de l'explosion
de l'obus, mme quand cette explosion est obtuse.

Une affiche blanche appelle les citoyens  faire des barricades dans le
premier et le vingtime arrondissement. On offre quatre francs de paye par
jour aux barricadeurs...

Une affiche rose invite les citoyens  s'emparer des quarante milliards,
appartenant aux imprialistes. Et comme si le signataire de cette affiche
trouvait cette somme assez minime pour les apptits de la populace, il
tablit qu'il y a un groupe de 7 500 000 mnages, ne possdant que dix
milliards, tandis qu'il y a un autre groupe de 450 000 mnages de
financiers et de gros industriels possdant quatre cents milliards, acquis
bien certainement par de la canaillerie. Cette affiche, c'est le fin fond
du programme secret de la Commune!

Et ne vois-je pas dj ses hommes assis, avec leurs pouses, sur mon
boulevard, et disant tout haut, en regardant nos villas: Quand la Commune
sera fonde, nous serons joliment bien, l dedans!

Un tragique pisode de ces temps-ci.

Il y a quelques jours, on a sonn, le soir, chez Charles Edmond. Il a
ouvert  une femme, aux cheveux presque blancs, qu'il ne reconnaissait pas,
tout d'abord, dans l'ombre. C'tait Julie; c'tait sa femme.

Partie quelques jours avant l'insurrection pour Bellevue, elle avait
emmen sa mre mourante et une bonne. On se bat au Bas-Meudon. Quatre
gendarmes tombent devant son jardin. Voil des blesss qu'il faut
recueillir, qu'il faut soigner! Le sous-sol devient une ambulance, dans
laquelle meurt la vieille mre. Pas de mairie, et pas moyen d'obtenir un
permis d'inhumer.

Enfin, au bout de deux jours, une petite fille court jusqu' Meudon, et
revient avec le permis, une bire et un prtre. Mais ni porteurs, ni
fossoyeurs. On se met en marche  la nuit, le prtre et les deux femmes
portant la bire. Un obus arrive, clate. La bire est jete  terre, et
les trois porteurs se couchent  plat ventre. Un autre obus, un autre
encore, et,  chaque obus, la mme crmonie.

Au cimetire, on comptait sur la pioche des fossoyeurs. Pas de pioche. Les
femmes sont obliges de dposer la bire dans un coin, et avec ce qu'elles
ont de pointu, de coupant sur elles, et avec leurs doigts, ramassent de la
terre, dont elles la recouvrent un peu.

Cela se passait, au milieu des canonnades et des fusillades effroyables de
ces jours-ci.

En descendant de chez Charles Edmond, j'entends dans un trou, comme une
voix de prdicateur, j'entrevois un bout de mur peint, je descends un
petit escalier, je me trouve dans la chapelle du palais du Luxembourg, o
 l'orgue se mlent les voix des petites filles des employs, confondues
avec les voix d'une centaine de blesss, dans leurs capotes grises, et
dont le languissant dfil serre le coeur.

Dans tout le quartier, dans toutes ces officines de travail, dans tous ces
cabinets de lecture, je ne vois, aujourd'hui, qu'un jeune front sur une
main, au-dessus d'un livre.

La fermeture des boutiques a pris de si grandes proportions,
qu'aujourd'hui le ptissier Guerre, le ptissier de la porte des Tuileries,
est ferm.

La vie se vit, ces jours-ci, dans un tat extraordinaire d'absence de
l'esprit et de fatigue du corps.

       *       *       *       *       *

_Lundi 17 avril_.--Un nervement tel que, quoique le bombardement soit
assez bonhomme, et qu'il soit tomb aujourd'hui seulement trois obus dans
mon jardin, j'en ai assez des obus. Puis j'ai besoin de quelques bonnes
nuits, de nuits o je puisse dormir, et le coucher  la cave est une chose
abominable: quelque couvert qu'on soit, on a toujours froid, et il semble
qu'on vous souffle sur la figure un air ayant pass sur de la neige.

Je me rfugie dans un grand appartement, laiss vacant par un de mes
cousins, rue de l'Arcade.

Les affaires de la Commune vont-elles mal? Je suis tonn d'assister
aujourd'hui, comme  un redressement de la population. Le boulevard est
bouillonnant. Devant le passage Jouffroy, je suis surpris d'entendre des
cris: A bas la Commune! Les gardes nationaux interviennent. Une voix de
stentor leur crie dans la figure: Vive la Rpublique et  bas la Commune!
Et du balcon de Burty, j'entrevois une rixe, aux cris de: A mort! une rixe
d'o sort, nergique et menaant, un homme en paletot, qui remonte le
boulevard, dfiant la colre des voyous, et se retournant pour lancer,
tout haut, son mpris aux communards.

Mme Burty me confirme une dbandade des gardes nationaux. Bracquemond
aurait vu le matin,  l'ambulance, un bless, qui, pendant tout le temps
qu'on lui dbotait l'paule, murmurait mourant: Les gardes nationaux y
nous ont lch... y nous ont lch!

       *       *       *       *       *

_Mardi 18 avril_.--A la place Vendme, l'chafaud se dresse pour la
dmolition de la colonne. La place est le centre d'un hourvari terrible,
et d'une fantasia de costumes impossibles. L'on y voit des gardes
nationaux extraordinaires, un entre autres, qui semble un des nains de
Vlasquez, affubl d'une capote civique, de dessous laquelle sortent des
jambes torses de basset.

Toujours la foire du trottoir, o se mlent aujourd'hui, les lilas aux
herbages.

Sur le mur de Saint-Roch aux portes closes, une lettre de faire part d'un
dcs est affiche, annonant que le service ne pouvant avoir lieu  cause
de la fermeture de l'glise, se fera aux Petits-Pres.

Un signe du temps. Je vois un homme en coup, qui se mouche avec ses
doigts, par la portire.

Des affiches, toujours des affiches, et encore des affiches. Le papier
blanc du gouvernement fait de vritables paisseurs sur les murs.
L'affiche toute nouvelle, l'affiche du dernier quart d'heure, est
l'affiche sur les cours martiales. Cette affiche tale sous les yeux de
tous, la peine de mort, les travaux forcs, la dtention, la rclusion,
tout le barbare code pnal qui sert aux dmocrates  fonder la libert.

Devant le Gymnase, sur une chaise, une somnambule, les yeux bands, et
assiste de son magntiseur, sibyllisant en plein boulevard.

Place de la Concorde, en tte de la rue de Rivoli, des ouvriers
travaillent  une tranche, large comme un foss de rempart.

Un travail du mme genre se fait  la naissance de la rue Castiglione, o
les sacs de terre,  mesure qu'on les emplit, s'entassent sous les
arcades.

A tout coin de rue, on rencontre des gens, hommes et femmes, portant  la
main le sac de nuit, le sac de voyage, le petit paquet, avec lequel il est
seulement possible de fuir Paris.

A ce qu'il parat, les employs du Muse du Louvre sont trs anxieux. La
Vnus de Milo est cache, devinez o? A la prfecture de police! Elle est
mme trs profondment cache, et dissimule sous une premire cachette,
remplie de dossiers et de papiers de police, propres  arrter les
chercheurs dans leurs fouilles. On craint toutefois que Courbet ne soit
sur la voie, et les peureux employs du Muse, bien  tort, je crois,
craignent tout du farouche moderne contre le chef-d'oeuvre classique.

Renan nous raconte cela, chez Brbant, o le dner est aujourd'hui rduit
 quatre convives, et il se plaint, avec justice et loquence, du manque
de courage des dputs de Paris. Il dit qu'ils auraient d parcourir la
ville, et, parlant aux groupes, en faire sortir une rsistance. Il dit que
s'il avait t honor du mandat de ses concitoyens, il n'aurait pas manqu
 ce qu'il appelle un devoir. J'aurais voulu, ajoute-t-il, m'y faire voir,
portant sur mon dos, quelque chose parlant aux yeux, quelque chose qui ft
une marque, un signe, un langage, quelque chose pareil au joug, dont le
prophte Isae ou Ezchiel avait charg ses paules.

Puis, par ces zigzags, particuliers aux conversations vagabondes, la
parole de Renan va au prince Napolon, et  son voyage dans les mers du
Nord. Il nous raconte que, l'abordant tout heureux, le matin o le
btiment appareillait pour le Spielberg, l'abordant avec:--Un beau temps,
monseigneur?--Oui, un beau temps pour retourner en France.

Le prince avait reu dans la nuit une dpche, lui apprenant la
dclaration de guerre  la Prusse, et le rappelant en France. Le prince
ajouta: Encore une folie, mais c'est la dernire qu'ils feront!

Et l-dessus, Renan s'tend longuement sur la justesse des prvisions du
prince, sur sa perspicacit de Cassandre, et il nous parle de toute une
nuit, passe  l'ambassade de Londres, pendant laquelle il avait entendu
le prince prdire  Lavalette et  Tissot, prdire tout ce qui est arriv.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 19 avril_.--Quelqu'un affirmait hier qu'on valuait  700 000 le
nombre des personnes parties de Paris, depuis les lections.

Sur le quai Voltaire, une odeur de poudre, apporte par le vent, et
remontant la Seine sur le cours de l'eau.

Une partie de la journe, je reste  entendre la canonnade, au bout de la
terrasse du bord de l'eau, derrire la Renomme, jete en amazone sur son
cheval de pierre, et s'enlevant toute blanche; sur un ciel gris d'ondes
et de fumes, o courent de grands nuages violets.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 avril_.--A onze heures du matin, le boulevard, de la rue
Montmartre  la Bastille, prsente l'aspect d'une grande rue d'une ville
de province mal veille, dans laquelle on se promenait autrefois, pendant
le relais de la diligence.

Calme et vacuit de la place de la Bastille. Au haut de la colonne, le
Gnie brandit son drapeau rouge;  son pied des marchandes dbitent des
pommes de terre frites et du caf au lait, au milieu d'un tal de vieille
ferraille.

En tte de la rue Saint-Antoine, bauches de barricades, ancien systme.
Et  tout moment, le retour d'une garde nationale harasse, ou le dpart
des compagnies, portant leurs victuailles dans des mouchoirs, attachs 
leurs baonnettes. Des compagnies composes de vieillards en cheveux
blancs, et de garonnets qui semblent des enfants. J'en vois un, porteur
d'un long fusil, dont la mine gamine fait retourner les passants, dans un
mouvement de piti.

Devant l'Htel de Ville, le cuivre luisant neuf d'une trentaine de canons.

Toujours des mensonges et des nouvelles de victoires signes de tous ces
noms trangers, qui me sont suspects comme des gnraux de la Prusse,
donns  la France, pour s'entre-dchirer et s'achever.

Hommes s'approchant mystrieusement de vous, avec quelque chose de cach
contre la poitrine, sous le croisement du paletot, et vous offrant le BIEN
PUBLIC, qui se vend depuis deux jours sous le manteau.

On me raconte, ce soir, l'originale campagne d'un sexagnaire, engag
pendant le sige, dans une compagnie de francs-tireurs. Il ne s'agissait
pas du tout, pour lui, de sauver la France, mon savant voulait seulement
tudier les cryptogames qui se dveloppent sur les cadavres. Et cette
campagne lui a fourni les observations les plus curieuses sur les
cryptogames franais et prussiens.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 21 avril_.--Groupe d'ouvriers qui causent en tte des
Champs-Elyses.

Toute la causerie est sur la chert de la vie, et l'orateur du groupe
conte qu'il a eu un pre qui tournait la meule: Il ne gagnait que
cinquante sous par jour, dit-il, et cependant il a pu nourrir trois
enfants, tandis que moi qui gagnais cinq francs sous l'Empire, j'ai eu
toutes les peines  en nourrir deux. La hausse des salaires ne
correspondant pas au surenchrissement de la vie; voil au fond le grand
et le juste grief de l'ouvrier contre la socit actuelle... Ici je me
rappelle que mon frre et moi, avons crit quelque part que la
disproportion entre le salaire et la chert de la vie tuerait l'Empire...
Et l'ouvrier ajoute: Qu'est-ce que a me fait  moi, qu'il y ait des
monuments, des opras, des cafs-concerts, o je n'ai jamais mis le pied,
parce que je n'avais pas d'argent. Et il se rjouit de ce qu'il n'y aura
plus, dornavant, de gens riches  Paris, persuad qu'il est, que la
runion des gens riches, en un endroit, y fait monter la vie.

Cet ouvrier est  la fois stupide et plein de bon sens.

La VRIT annonce, que demain ou aprs-demain, doit paratre  l'OFFICIEL,
une loi en vertu de laquelle sera enrl et condamn  marcher contre les
Versaillais, tout homme mari, ou non mari, de dix-neuf  cinquante-cinq
ans. Me voil sous la menace de cette loi. Me voil, dans quelques jours,
oblig de me cacher, comme au temps de la Terreur. Le passage est encore
libre,  la rigueur, mais je n'ai pas la volont de m'en aller.

Quelle partialit dans les hommes de parti! Dire que j'entendais, ces
jours-ci, des Franais dclarer qu'ils prfreraient l'occupation
prussienne  l'occupation versaillaise! Ce sont les mmes hommes qui
s'indignent contre les migrs. Ceux-ci, cependant, avaient, pour appeler
l'tranger  leur aide, les circonstances attnuantes de la confiscation
de leurs proprits, et du cou coup de leurs femmes, de leurs soeurs, de
leurs filles.

Des corbillards qui vont chercher des morts, parcourent le boulevard,
orns de leurs huit drapeaux rouges flottant au vent, et enveloppant dans
leurs plis sinistres, les trognes macabres des cochers.

A la tombe de mon frre,  Montmartre, la fusillade et la canonnade
semblent toutes proches et comme dans l'intrieur de Paris. Sur les
hauteurs du cimetire, que les morts russes et polonais ont choisi pour
lieu de leur spulture, des femmes, couches sur les pierres des tombes,
coutent, se soulevant pour voir.

Je retrouve la canonnade--elle est terrible aujourd'hui--sur la terrasse
des Tuileries, au bord de l'eau. De temps en temps y monte, drang de son
bain de soleil par le bruit, un rentier en casquette, que fait redescendre
presque aussitt  la Petite Provence l'loquence _guillotineuse_ d'un
garde national avin.

On ne peut pourtant pas s'en aller dans ce moment, o nos amis les ennemis,
semblent se rapprocher tellement, qu'on se demande s'ils ne sont pas
entrs, et qu'on s'attend  voir, dans la dbandade des gardes nationaux,
apparatre sous l'Arc de l'toile, au milieu des coups de fusil, les ttes
des colonnes versaillaises. Mais au bout de tout ce bruit effroyable rien
ne parat, et l'on s'en va en disant: Allons, ce sera pour demain. Et ce
demain n'arrive jamais!

       *       *       *       *       *

_Samedi 22 avril_.--Ici  Paris, je me sens vivre, comme par un voyage,
dans une grande ville de l'tranger, o je serais arrt par un
contretemps quelconque. J'ai les heures vides, ennuyeuses, inoccupes, du
sjour en camp volant.

Quelques misrables petits pots de verdure, au March aux Fleurs, que des
ouvriers emportent en mordant dans leur pain.

Je vais au Jardin des Plantes avec l'ide d'une reconnaissance des lieux.
Je veux voir s'il n'y aurait pas une cabane de cerf ou de gazelle vacante,
et si je ne pourrais pas corrompre un gardien, pour y venir coucher la
nuit, dans le cas o la rquisition militaire ou l'inimiti du
tout-puissant Pipe-en-Bois, viendraient  me rechercher et  me dcouvrir
rue de l'Arcade.

Le Jardin des Plantes a la tristesse de Paris. Les animaux sont
silencieux. L'lphant, abandonn de son public, indolemment appuy  un
pan de mur, mange son foin, comme un homme tout  coup condamn  dner
seul. L'ennui des froces s'y tale dans des poses lasses.

Par les alles dfonces flnent une dizaine de gardes nationaux, dont
l'un fait des phrases attendries sur la maternit d'une kanguroo, opposant
la poche toujours ouverte de la bte au dlaissement dans lequel les
femmes _aristo_ laissent leurs enfants.

Je monte le chemin du cdre et du belvdre, le chemin gravi plusieurs
fois par mon frre et par moi, pour le premier et le dernier chapitre de
MANETTE SALOMON. Ah! si l'on m'avait dit alors: Dans quelques annes tu
repasseras par ce chemin, tout seul, tout seul  jamais... et les coups de
canon que tu entendras seront des coups de canon prussiens, en train de
dmolir peut-tre ta maison!

Je ne vois, autour de moi, que des biches, qui fuient pouvantes, ou des
buffles coutant, dans leur immobilit stupfaite, cet orage et ce
tonnerre,--qui durent depuis cinq mois.

Tout le long de la rue de Rivoli, c'est le dfil des malles des derniers
bourgeois, gagnant le chemin de fer de Lyon.

Place de l'Htel-de-Ville, on crie la biographie de Jules Valls, et
j'achte le canard, o mon confrre est prsent comme le type et le
parangon de l'homme n entre la raction
_Orlano-clrico-lgitimo-bonapartiste_ et la restauration de l'Empire,
entre une intrigue tnbreuse et un crime tel qu'aucun qualificatif ne
saurait le caractriser.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 23 avril_.--Je passe une partie de la journe au TEMPS. Nefftzer
ne veut plus y crire. Scherer en fabrique un  Saint-Germain, avec
Hbrard. Dans cette dislocation, Charles Edmond retient celui-ci, qui veut
migrer  Saint-Germain, modre celui-l, qui a des tendances communardes,
arrte ce dernier, qui a des principes versaillais. J'entends tout cela
par le vitrage ouvert d'un grand cabinet, o, couch sur un divan, dans
l'branlement de la maison par la presse qui tire, j'ai le sentiment et le
vague malaise du roulis, dans une cabine.

Le soir, dans le quartier du Luxembourg, la gnrale  tout coin de rue.
J'entre chez un marchand de tabac. Des gardes nationaux dclarent dans une
grande animation qu'ils marcheront contre les Versaillais, sans fusils. Et
l'un s'crie: Contre ces cochons,--il parle des communards,--j'aurai
toujours avec moi la force de mes bras! Je demande  la marchande de
tabac ce que c'est? Elle me rpond qu'il y a des meutes  la mairie... et
la femme se met  pleurer.

Sous les arcades Rivoli, une jolie scne. Une fille, un peu tutoye des
deux mains par un garde national, se drobe avec les fuites de corps et
les rvrences d'une soubrette se dfendant contre le dsir d'un grand
seigneur. Puis le garde national,  une vingtaine de pas de l, dans un
dandinement charmant et gouailleur, elle laisse siffler de sa bouche, avec
un mpris intraduisible: De la canaille!

       *       *       *       *       *

_Lundi 24 avril_.--Quel appoint et quel _chauffage_ apporte dans cette
insurrection, le vin aux sentiments, patriotiques, libraux, communards!
La redoutable statistique qu'il y aurait  faire de tout le vin, bu dans
ce temps, et pour combien il entre dans l'hrosme national. On ne voit
que barriques, roules par des gardes nationaux vers leurs postes, et les
bataillons qui partent pour la gloire, ne partent qu'escorts de chariots,
effondrs sous les tonneaux.

Je reparcours, ce soir, la CONFESSION D'UN ENFANT DU SICLE, dont j'ai
trouv l'dition originale. J'ai dj l'dition originale de VOLUPT; Je
voudrais avoir celles de MADEMOISELLE DE MAUPIN et de LELIA. Ces livres
pour moi sont des plus curieux: ce sont des analyses de
l'inassouvissement,--la maladie de l'intelligence du temps.

       *       *       *       *       *

_Mardi 25 avril_.--Aujourd'hui c'est la trve pour l'vacuation des
habitants de Neuilly.

Je pousse au rempart. Jusqu' la barrire de l'toile, rien que des
lampadaires casss, et des corniflures dans la pierre des maisons. Au
del, c'est autre chose. La barrire de l'toile est tout toile d'clats
aux creux noirtres, et dans le bas-relief de l'INVASION, un obus a enlev
le bras de l'enfant, port sur l'paule de sa mre. En bas, il y a des
bornes de granit, brises en fragments de la grosseur d'un morceau de
sucre.

La vraie dvastation commence  l'Avenue de la GRANDE ARME, et suit tout
le long jusqu'au rempart du ct des rues de Presbourg, des rues Rude, des
rues Pergolse, etc. Ce ne sont que des trous bants, balcons arrachs,
tuyaux de conduite coups en cinq ou six endroits, devantures au fer tordu
et recroquevill. On marche sur du _poussier_ de verre, de brique,
d'ardoise, recouvrant le trottoir.

Entre-t-on dans les maisons, on passe devant la loge du concierge,
casemate avec des matelas, poss sur des chelles, et on trouve le
quatrime tage, gisant dans la cour.

L'anantissement que produit un obus dans un intrieur, j'en trouve deux
pouvantables exemples. L'un chez un perruquier: de tout le mobilier de la
boutique, il ne reste qu'une scorie d'un pole en fonte, et la moiti d'un
cadran d'horloge sans aiguille. L'autre chez un boulanger: un obus qui a
labour une cloison de bois, en a fait un semblant de natte, dont les fils
seraient casss.

Tout le monde dmnage. Une femme perdue jette sur une voiture les
tiroirs d'un ngoce quelconque; et le pas de la porte cochre est garni de
tous les bouquets de maries sous verre de la maison, prts  partir pour
Paris.

Les survivants au bombardement,  la menace de la mort  toute minute, ont
quelque chose de l'apparence des somnambules, faisant des actions dans le
sommeil et la nuit. Il y en a qui portent sur eux la rsignation du
fatalisme.

La foule, qui vague dans cette destruction, est colreuse. Et devant le
spectacle de cette dvastation, un petit vieux, dont les yeux semblent
deux jets de gaz, parle de supplices effroyables  infliger  Thiers, avec
des mouvements de mains assassines, qui ont devant lui des contractions
d'trangleur.

       *       *       *       *       *

Dans ce moment-ci, le caf Voisin est l'endroit o l'Etat-major de la
place Vendme vient prendre le caf, avec quelques frres et amis. Il est
curieux d'entendre ces messieurs, et d'assister, de son coin d'ombre, 
cette sauvage parlotte. Aujourd'hui la destruction de la colonne Vendme
les amne  parler du Muse de Cluny. L'un d'eux, dblatrant contre ces
_fausses anticailles_, met l'ide que l'argent consacr  ces achats
stupides, est dtourn d'une destination utilitaire et profitable au
peuple, et conclut  la vente de ces bibelots au profit de la nation.

Burty, qui a pass la journe avec les gens de LA LIGUE, me confirme cet
hbtement, ce fatalisme rsign des gens qu'il a vus, et dont beaucoup
n'ont pas voulu rentrer  Paris. Il me raconte que passant avec une
voiture d'ambulance, devant un groupe de femmes ramasses sous une porte
cochre, comme il leur avait cri, si elles voulaient rentrer  Paris, sa
demande avait t accueillie par une espce de rire:--un refus  la fois
triste et moqueur.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 26 avril_.--Oui, je persiste  le croire, la Commune prira,
pour n'avoir pas donn satisfaction au sentiment qui fait sa puissance
incontestable. Les franchises municipales, l'autonomie de la Commune, etc.,
etc.: tout le nuage mtaphysique dans lequel elle se tient, propre 
satisfaire quelques idologues de cabaret, n'est pas cela qui lui donne
une action sur les masses. Sa force lui vient absolument de la conscience,
que le peuple a d'avoir t incompltement et incapablement dfendu par le
gouvernement de la Dfense nationale. Si donc la Commune, au lieu de se
montrer plus complaisante aux exigences prussiennes que Versailles
lui-mme, avait rompu le trait qu'elle reproche  l'Assemble, si elle
avait dclar la guerre  la Prusse, dans une folie furieuse de l'hrosme,
M. Thiers tait dans l'impossibilit de commencer son attaque, il ne
pouvait travailler  la reddition de Paris avec le concours de l'tranger.

Maintenant, si la rsistance avait t nergique, si deux ou trois petits
succs de rien avaient inaugur cette tentative--dira-t-on
impossible--savez-vous ce qui serait arriv? M. Thiers, pas plus que ses
gnraux, n'et t matre de ce mouvement, et tout le pays aurait t
entran dans une reprise  outrance de la guerre. En tous cas, la mort de
la Commune, dans ces conditions, et t une grande mort, une mort qui et
fait faire un rude chemin aux ides, qu'elle abritait sous son drapeau.

Mme Burty, que je trouve seule, occupe nerveusement  faire briller les
bronzes japonais de la petite vitrine, m'entretient tristement de la
surexcitation maladive que fait la politique chez son mari. Puis elle me
raconte une scne brutale et stupide faite  Mme Bracquemond, qui est
professeur dans une cole de dessin, une scne faite, en prsence de ses
lves, par un dlgu et une dlgue de la Commune. Or, le dlgu est
un peintre en btiment, et la dlgue sa femme.

Dans les cafs, les rares gandins qui sont rests  Paris, enseignent, le
soir, aux lorettes,  calculer la distance des canons qui tirent, d'aprs
le nombre de secondes, qui s'coulent entre l'clair et la dtonation.

_A huit francs la dpche de Thiers!_

C'est un homme en blouse, assis sur un banc des boulevards, qui vend un
norme obus, pos  terre devant lui.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 28 avril_.--En lisant la CONFESSION D'UN ENFANT DU SICLE, je
suis frapp de l'action que certains livres exercent sur certains hommes,
et comme ces hommes, chez lesquels le pre n'a pas imprim une marque de
fabrique, sortent tout entiers des entrailles d'un bouquin. Toute la
mchancet trouble de ce livre, je l'ai sentie, je l'ai touche chez
quelques jeunes gens, mais encore accrue, dveloppe, mise en pratique
fielleuse par une basse naissance. Alors je me demandais curieusement, si
ces jeunes tiraient tout cela de leur propre fonds. Aujourd'hui je
m'aperois que cette mchancet n'tait qu'un plagiat, un plagiat
littraire, qui, avec l'aide de dtestables instincts, est devenu  la fin
un temprament. En sorte que l'Octave de la fiction a vraiment fait, comme
dans une matrice humaine, des tas de petits Octaves, en chair et en os.

Fatigu du spectacle de la rue, de la vue des gardes nationaux toujours
saouls, de la canaille en plein panouissement, je me sauve au Jardin des
Plantes. J'ai besoin de voir des fleurs et d'lgantes btes.
L'aide-jardinier, qui m'introduit dans les serres, me dit: Vous venez
voir nos malades? Il fait allusion  tous ces arbres frileux, qu'a tus
le froid, entr par les vitrages, avec les obus prussiens.

       *       *       *       *       *

_Samedi 29 avril_.--Deux histoires vraies de l'ambulance des
Champs-Elyses.

Un garde national est apport bless. La blessure est intressante. C'est
un bouton d'obus, un morceau de fonte, gros comme une pice de quarante
sous, qui est entr  la tte du fmur, est descendu le long de la cuisse,
a contourn le mollet et s'est log prs de la cheville. Il agonise au
bout de trois jours. Sa femme a t prvenue. Elle est l, le regardant
mourir, muette, sans une parole. Une femme de l'oeuvre qui passe,
entreprend de la consoler: Ma pauvre femme... L'pouse l'interrompt: Il
y a dix-huit ans que nous tions ensemble, et nous ne pouvions pas nous
souffrir, et la voici qui entame un chapitre de griefs interminables
contre l'agonisant. La dame de l'oeuvre s'esquive... Le dnouement se
prcipite. Un quart d'heure n'tait pas pass, qu'un garon de salle
murmure  l'oreille de la femme: --Votre mari est mort!--Il faut qu'un
chirurgien le dise! reprend la femme. On va chercher un interne qui tte
le cadavre, et dit: --Oui, il est bien mort! A quoi la veuve riposte
aussitt: --Eh bien, la pension?--Je ne l'ai pas sur moi! fait l'interne,
qui l'expdie  Chenu, qui la rexpdie  un dlgu.

Autre histoire. Un jeune garde national meurt d'une blessure presque
imperceptible  la poitrine, mais que l'on suppose avoir amen les plus
graves dsordres  l'intrieur. Il y a une grande curiosit chez les
mdecins, pour tudier le cas. Le pre, qui tait au chevet de son fils, a
disparu. On ne sait ce qu'il est devenu. Le cadavre est transport dans le
petit chalet, au fond. Trois mdecins s'y glissent. L'autopsie commence,
est commence... quand, tout  coup, le pre se prcipite dans le chalet,
avec des cris de nature  ameuter les passants. Le garon d'amphithtre
n'a que le temps d'enfermer les mdecins dans une autre salle, et il a 
peine tourn la clef, qu'il retrouve le pre sur le cadavre de son fils,
ouvert. Le pre crie, menace, parle de faire monter le peuple dans le
chalet.--Veux-tu vingt francs, lui dit froidement le garon
d'amphithtre?--Vingt francs! un fils unique! reprend le pre. Vous
entendez la scne.--Allons, vingt-cinq. Le pre se calme, tend la main,
et file.

Le pre, on l'a su depuis, tait un ancien garon d'amphithtre qui avait
flair le dsir d'autopsie, s'tait cach dans l'ambulance, avait assist
aux alles et venues de son confrre, avait donn le temps aux chirurgiens
de commencer, puis avait bondi de son embuscade.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 30 avril_.--Thiers et Dufaure, en repoussant la conciliation,
sont parfaitement logiques. Que dire des journalistes demandant, dans une
colonne, la conciliation avec des gens, contre lesquels, dans une autre
colonne, ils rclament l'application de tel ou tel article du Code pnal.

Ce soir, le Paris du dimanche qui ne possde plus de banlieue; qui n'a
plus de cafs-concerts en plein air, passe sa soire au bas de l'avenue
des Champs-Elyses, assistant  la canonnade, comme  un feu d'artifice.

Du reste, la guerre civile fait grandement les choses. Ce soir, canons et
mitrailleuses ne s'interrompent pas une minute. Dans le ciel pluvieux,
au-dessus des ormes sans feuilles des Champs-Elyses, dans la direction
des Ternes, se droule un grand nuage rouge, que colorent, d'un feu
renaissant, trois incendies dvorant des maisons. Sous l'impression
lugubre, dans les groupes noirs, les femmes maudissent les Prussiens de
Versailles; des orateurs parlent, avec des cuirs et des larmes dans la
voix, de l'_exploitation_ de l'ouvrier; et des ivrognes crient: _A bas les
voleurs!_ en regardant les bourgeois dans le nez.

       *       *       *       *       *

_Lundi 1er mai_.--Des bataillons revenant d'Issy et traversant le
boulevard, prcds d'une joyeuse musique, d'un tapage de gaiet, qui fait
contraste avec la mine piteuse des hommes, et la prostration dans laquelle
ils marchent. Au milieu d'eux marque le pas une femme, le fusil sur
l'paule. Derrire suivent deux voitures pleines de fusils. On dit, dans
la foule, que ce sont les fusils des morts et des blesss.

       *       *       *       *       *

_Mardi 2 mai_.--Depuis le 18 mars, je n'ai pas vu  l'talage d'un seul
changeur un billet, un louis, une pice de cinq francs. C'est peut-tre le
plus topique tmoignage de la confiance qu'inspire  l'Argent, la Commune.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 3 mai_.--Des femmes de coiffeurs, il y en a encore  Paris, mais
des coiffeurs peu, et des garons coiffeurs, pas du tout, en sorte que,
pour se faire couper les cheveux, on est oblig de faire cinq ou six
boutiques.

Un frle chafaudage commence  monter le long de la colonne Vendme et 
treindre son bronze glorieux.

Une circulaire de la guerre fait assavoir aux gardes nationaux: que, comme
l'envoi d'un parlementaire peut tre une ruse de guerre, il faut continuer
 tirer, quand mme l'ennemi a cess le feu... Et en mme temps une
affiche du citoyen Rossel, en rponse  la sommation de rendre le fort
d'Issy, menace, sous le prtexte d'insolence--il est bien difficile  une
sommation de ne l'tre point un peu--menace de faire fusiller le premier
parlementaire qui en apportera une seconde.

Cela me semble la suppression du dialogue entre les deux armes.

Huit heures. Aux Champs-Elyses un ciel d'or ple, teint de rose. Les
arbres violacs, avec dessous des silhouettes noires s'avanant ou
reculant,  mesure que les dtonations d'obus se rapprochent ou
s'loignent. Des groupes aux discussions colres, o tout homme qui
discute les actes de la Commune, est trait de _mouchard_--un mot qui fait
assassiner par les foules.

Parmi les orateurs, un ouvrier  la figure rageuse des politiqueurs de
Gavarni. Aprs une terrible sortie contre Versailles, il termine par cette
phrase significative. Et puis dans dix ans, sous prtexte d'une revanche,
ils nous feront marcher contre les Prussiens, c'est ce qu'il ne faut pas!
Du groupe se dtachent trois soldats, dont l'un dit  ses camarades: m...
pour les discours _libraliques_; la chose: c'est que nous avons huit
litres de vin dans notre bidon, un pain de quatre, et un gros morceau
de... de quelque chose que je n'entends plus.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 4 mai_.--Mauvaises nouvelles d'Auteuil et du boulevard Montmorency.
Les obus pleuvent autour de ma maison. La grille de la porte de la villa
vient d'tre dfonce.

J'accompagne Burty  l'Htel de Ville, o il va essayer d'attraper un
laissez-passer en blanc, pour un pauvre diable qui veut s'enfuir. Il
s'agit de dcouvrir le pote Verlaine, nomm chef de bureau de la Presse.

Le concierge ne sait pas quel est le numro du bureau de la Presse, et les
employs s'ignorent absolument entre eux.

Dans un salon, les gardes nationaux, inoccups, tracassent de leurs
baonnettes la serge verte, qui enveloppe les lustres. Dans un corridor,
un soldat engueule furibondement son officier. Sur tous les escaliers
battent, entr'ouvertes, les portes des lieux, et cela sent trs mauvais
partout.

Aprs avoir vagu dans le palais, o les statues de bronze de Franois Ier
et de Louis XIV dtonnent dans toute la _garde-nationalit_ de l'difice
actuel, aprs avoir t renvoys de droite  gauche, nous nous prsentons
au Comit. Quatre ou cinq matelas sont jets en travers de la porte, et
dans la grande salle vide, errent quelques sales gens affols. On dirait
le campement d'une insurrection. Ce n'est pas un pouvoir, c'est un corps
de garde mal balay.

De l'Htel de Ville, nous allons, dans des quartiers perdus, voir Jonckind.

J'ai t un des premiers  apprcier le peintre, mais je ne connais pas le
bonhomme. Figurez-vous un grand diable de blond, aux yeux bleus, du bleu
de la faence de Delft,  la bouche aux coins tombants, peignant en gilet
de tricot, et coiff d'un chapeau de marin hollandais.

Il a, sur son chevalet, un tableau de la banlieue de Paris avec une berge
glaiseuse d'un tripotis dlicieux. Il nous fait voir des esquisses des
rues de Paris, du quartier Mouffetard, des abords de Saint-Mdard, o
l'enchantement des couleurs grises et barboteuses du pltre de Paris
semble avoir t surpris par un magicien, dans un rayonnement aqueux.

Puis ce sont, dans les cartons, des barbouillages de papier, des
fantasmagories de ciel et d'eau, le feu d'artifice des colorations de
l'ther.

Il nous montre tout cela, bonifacement, en patoisant un hollande-franais,
o perce parfois l'amertume d'un grand talent, d'un trs grand talent, qui
demande 3000 francs pour vivre par an, et ne les a pas toujours gagns,
mme dans les annes o il voyait vendre un Bonington, 80 000 francs. Mais
aussitt, se radoucissant, il parle sur une note de tristesse, de son art,
de sa lutte, de sa recherche, qui le rend, dit-il, le plus malheureux des
hommes.

Pendant ce, tourne autour de lui, avec les caresses de la voix qu'ont les
mres pour les enfants, une courte femme, aux cheveux argents, aux
moustaches drues, un ange de dvouement, ayant l'aspect d'une vivandire
de la vieille garde impriale.

La sance a t longue. La revue des cartons a dur plusieurs heures.
Jonckind a beaucoup parl. Il s'est anim au sujet de la politique de la
Commune. Tout  coup son langage se brouille et se _hollandise_, ses
paroles deviennent bizarres, incohrentes... Il y est question d'agents de
Louis XVII, de choses horribles dont le peintre aurait t tmoin... Il se
lve, comme m par un ressort: Voyez-vous, une lectricit vient de
passer  ct de moi,--et il fait, avec sa bouche, l'imitation d'une
balle qui siffle...

Le soir, Verlaine confesse une chose incroyable. Il dclare qu'il a d
combattre et empcher une proposition qui voulait se produire:--une
proposition demandant la destruction de Notre-Dame-de-Paris.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 5 mai_.--Je vois un magasin de la rue Saint-Honor, qui commence
 couvrir ses glaces de bandes de papier coll. Cela m'est expliqu par le
voisinage de deux canons... Il me semble apercevoir une partie de la
grille de la colonne Vendme dj dtruite.

L'avachissement, l'indiffrence de cette population vivant sous la main de
cette canaille triomphante, m'exaspre. Je ne puis, sans entrer en rage,
la voir continuer, sa vie badaudante. Que de ce vil troupeau d'hommes et
de femmes, il ne sorte pas une indignation, une colre qui atteste le sens
dessus dessous des choses humaines et divines! Non, Paris a tout
simplement l'aspect d'un Paris, au mois d'aot, par une anne trs chaude.
Oh! les Parisiens de maintenant, on leur violerait leurs femmes entre les
bras... on leur ferait pis, on leur prendrait leur bourse dans la poche,
qu'ils seraient ce qu'ils sont, les plus lches tres moraux que j'aie vus.

Ce soir, dans les groupes, les communards se montrent pleins d'ironie 
l'endroit de la charit. Ils rejettent thoriquement, avec ddain, les
secours des bureaux de bienfaisance. L'un proclame que la socit doit des
rentes  tous les hommes, en vertu de l'aphorisme: Je vis, donc je dois
exister! Et le refrain gnral est: _Nous ne voulons plus de riches_!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 7 mai_.--Aujourd'hui, dans ces cruels jours, je repasse ma
triste vie et les jours de douleur qui la composent. Je pense  ce temps
de collge plus dur pour moi, que pour d'autres, par un sentiment
d'indpendance qui, toutes ces annes, m'a fait battre avec de plus forts
que moi, ou m'a fait vivre dans cette espce de quarantaine qu'impose la
tyrannie des tyrans en herbe aux lchets des hommes-enfants. Je songe 
ma vocation de peintre,  ma vocation d'lve de l'cole des chartes,
brises plus tard par la volont de ma mre. Je me retrouve dans une vie
d'tudiant, de clerc d'avou sans le sou, condamn  de basses amours, mal
 l'aise dans un milieu de camarades et d'amis, bas, vulgaires, bourgeois,
ne comprenant rien aux aspirations artistiques et littraires qui me
tourmentaient, et m'en plaisantant avec la raison mre de vieux parents.

Enfin me voil, moi qui n'ai jamais su bien exactement combien font deux
et deux, et qui ai eu toujours l'horreur des chiffres, me voil  la
Caisse du Trsor, condamn  faire des additions du matin au soir: deux
annes o le suicide a approch sa tentation bien prs de moi.

Ai-je enfin acquis l'indpendance? Ai-je touch  la vie libre et occupe
de ce que j'aime? Ai-je commenc la douce existence avec mon frre, six
mois ne sont pas couls, qu' mon retour d'Afrique, une dyssenterie me
met, pendant prs de deux ans, entre la vie et la mort, et me laisse une
sant, o il n'y a jamais une journe tout  fait bonne.

J'ai cette grande jouissance de pouvoir donner ma vie au travail pour
lequel j'tais n, mais c'est au milieu d'attaques, de haines, de fureurs,
je puis le dire, comme aucun crivain de notre poque n'en a rencontres.
Quelques annes se passent ainsi dans la lutte, au bout desquelles mon
frre est gravement attaqu du foie, pendant que chez moi se dclare une
maladie des yeux menaante. Puis mon frre tombe malade, trs malade, est
malade, tout un an de la plus effroyable maladie qui puisse affliger un
coeur et une intelligence, nous au coeur et  l'intelligence d'un malade.

Il meurt. Et aussitt sa mort, pour moi, accabl et sans ressort,
commencent la guerre, l'invasion, le sige, la famine, le bombardement, la
guerre civile; tout cela frappant plus durement sur Auteuil que sur tout
autre point de Paris. Je n'ai vraiment pas t heureux jusqu' ce jour.
Aujourd'hui je me demande si c'est bien tout, je me demande si j'ai
longtemps encore  voir, si je suis condamn  devenir bientt aveugle, 
tre priv du seul sens qui me continue encore les uniques jouissances de
ma vie.

Il y a incontestablement un enragement parmi la population parisienne. Je
vois aujourd'hui une femme, qui n'est pas du peuple, qui a un ge
vnrable, une bourgeoise mre enfin, je la vois donner, sans provocation,
un soufflet  un homme qui se permettait de lui dire: de laisser en paix
les Versaillais.

On crie un nouveau journal de M. de Girardin: LA RUNION LIBRALE.
_Conciliation sans transaction_. Faut-il que la France soit un peuple de
gogos, pour avoir gob cet homme  ides sans ides, ce puffiste
d'antithses!

Je pntre, ce soir,  Saint-Eustache, o a lieu l'ouverture d'un club.

Au banc d'oeuvre, entre deux lampes est un verre d'eau sucr, entour de
quatre ou cinq silhouettes d'avocats. Dans les bas cts, debout ou sur
des chaises, un public de curieux amens, par la nouveaut du spectacle.
Rien de sacrilge dans l'attitude de ces hommes, dont beaucoup, en entrant,
portent instinctivement la main  leur casquette, et ne la laissent qu'
la vue des chapeaux qui sont sur les ttes. Non, ce n'est point la
profanation de Notre-Dame, en 93, ce ne sont point encore les harengs,
grills sur les patnes, seulement une forte odeur d'ail monte sous les
votes sacres.

La sonnette, la sonnette au tintement argentin de la messe, annonce que la
sance est ouverte.

A ce moment surgit dans la chaire, une barbe blanche, qui, aprs s'tre
gargaris avec quelques phrases puritaines, demande  l'assemble de voter
la proposition suivante: Les membres de l'Assemble nationale, et aussi
bien Louis Blanc, Schoelcher, que les autres, les membres de l'Assemble
nationale, ainsi que les autres fonctionnaires, sont dclars responsables,
sur leur fortune prive, de tous les malheurs de cette guerre, et tout
autant pour ceux qui prissent du ct de Versailles, que du ct de
Paris. En sorte, dit-il, en entrant dans des explications, qu'un
reprsentant de province sera trs dsagrablement surpris, quand le
paysan, chez lequel on aura rapport le corps de son fils, viendra lui
rclamer, sur sa fortune, la pension qui lui est due. La proposition mise
aux voix n'est pas vote, je ne sais par quel empchement.

A la barbe blanche succde un pantalon gris-perle qui dclare d'une voix
rageuse, que pour vaincre, il n'y a que la terreur. Il rclame, celui-l,
l'installation d'un troisime pouvoir, d'un tribunal rvolutionnaire, avec
la _roule_ immdiate sur la place publique de la tte des tratres. La
proposition est frntiquement applaudie par une claque, groupe sur les
chaises autour de la chaire.

Un troisime prdicateur, qui a toute la phrasologie de 93, apprend qu'on
a trouv 10 000 bouteilles de vin chez les calotins du sminaire de
Saint-Sulpice, et demande que des perquisitions soient faites chez les
bourgeois, o doivent tre cachs de grands approvisionnements.

Ici--je veux tre impartial--monte  la tribune un membre de la Commune,
en costume de la garde nationale, et qui parle bonhommement, carrment.
Tout d'abord, il affiche son mpris pour les _phrases ronflantes_, avec
lesquelles on se fait une popularit facile, et dclare que le dcret du
Mont-de-Pit, dont le prcdent orateur avait demand l'extension, n'a
pas t tendu au del des objets de 20 francs, parce qu'il ne s'agit pas
de prendre, sans savoir comment on payera.

Il ajoute que le Mont-de-Pit est une proprit prive; qu'il faut
pouvoir tre sr de lui rembourser, ce dont on le dpossde, que la
Commune n'est pas un gouvernement de spoliation, qu'il est ncessaire
qu'on le sache bien, et que ce sont les maladresses d'orateurs pareils 
celui qui l'a prcd, qui rpandent dans le public l'ide, que les hommes
de la Commune sont des _partageux_, et que tout individu qui a quatre sous,
sera oblig d'en donner deux.

Puis parlant des hommes de 93, que, selon son expression, on leur jette
sans cesse _entre les jambes_, il dclare que ces hommes n'ont trouv
devant eux que _l'action militaire_, mais que s'ils avaient eu  rsoudre
les normes et difficiles problmes du temps prsent, ces fameux hommes de
93 n'auraient peut-tre pas t plus adroits, que les hommes de 1871. Et
l-dessus il lance un assez beau et assez brave: Qu'est-ce a me fait que
nous soyons victorieux de Versailles, si nous ne trouvons pas la solution
du problme social, si l'ouvrier demeure dans les mmes conditions!

On dit, autour de moi, que l'orateur s'appelle Jacques Durand.

       *       *       *       *       *

_Lundi 8 mai._--En entrant ce matin chez Burty, je vois, sur sa chemine,
un magnifique bouquet de tamaris, de lilas, d'pines.

Il me raconte qu'il l'a cueilli, hier, sous les obus de Courbevoie. Et
petit  petit, se lve pour moi, de son rcit, de la mmoire de la journe,
un paysage tout original et tout charmant, pour un roman de guerre.
Jardins de Neuilly et de Clichy ne font plus aujourd'hui, par la perce
des murs, qu'un seul jardin, tout blanc, tout rose, tout mauve, des
floraisons des lilas et des pines  fleurs doubles: un jardin aux alles,
qu'on dirait macadamises avec des clats d'obus, tant il en est tomb,
tant il en tombe tous les jours. Dans la jeune verdure et la flore des
arbustes printaniers, ici des gardes nationaux couchs  ct de leurs
armes, brillant au soleil, l une blonde cantinire versant  boire  un
soldat, avec sa grce parisienne, et  tout coin, et sous tout abri de
feuillage, sur le drap militaire, des filtres, des zigzags de couleur 
la Diaz.

Au-dessus des ttes,  tout moment, le beau bruit  la fois sonore et mat
des botes  mitraille, en mme temps que sur le bleu du ciel ensoleill,
l'closion, la formation, le grossissement lent de nuages, semblables 
ces nuages de ferie, d'o sort un gnie ou une fe, habille de papier
d'or, crachant aujourd'hui des morceaux de fonte.

Et l'horrible ml  cela. Un cadavre qu'on hisse dans un fourgon, et dont
un homme retient,  deux mains, la cervelle prte  s'chapper du crne,
presque dcalott.

       *       *       *       *       *

_Mardi 9 mai._--Des gardes nationaux! des gardes nationaux! des drapeaux
rouges tout neufs! des cantinires en grand costume! des ambulancires, la
couverture au dos, le sac  pansement au ventre! une multitude arme se
massant sur la place Louis XV. Un moment, j'ai cru que tout ce
rassemblement soldatesque partait pour le rempart. Ce n'est qu'une revue,
o le nombre des gamins a quelque chose d'odieux, de rvoltant.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 10 mai._--La proclamation de Thiers est vieillotte comme
l'homme. Sur un tel thme, pas une belle phrase, ou simple, ou loquente,
ou indigne.

Ces jours-ci,  la Commune, Lefranais demandait que les secrtaires
voulussent bien faire parler franais aux membres du gouvernement. On lui
a rpondu qu'on n'en avait pas le temps.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 11 mai._--Tous les magasins des rues avoisinant la place Vendme
ont leurs glaces treillages de bandes de papier.

C'est singulier, comme il faut aux documents historiques un enfoncement
dans le pass, pour me toucher. Ai-je, des fois, envi le bonheur,
qu'avait eu Manuel,  mettre la main sur les papiers, avec lesquels il a
fait la BASTILLE DVOILE. Peut-tre, si j'avais t son contemporain, la
trouvaille ne m'et t de rien. Je le sens  vivre,  peu prs tous les
soirs,  ct de Burty, entour, barricad de papiers, de notes, de
dpches, de carnets, trouvs aux Tuileries, et qui m'en lit,  tout bout
de champ, des fragments qui m'assomment. Dans son enthousiasme, sa
jubilation de _trouveur_, va-t-il jusqu' vouloir me faire toucher du
doigt, les prcieux autographes, mes mains les repoussent machinalement.
Aprs tout, la cause de mon peu de curiosit est-elle due  l'abondance de
la tlgraphie, qui donne aux panchements impriaux un style trop ngre?

Trs souvent, le soir, je rencontre, chez Burty, Asselineau. Je ne connais
pas un bavardage qui produise un ennui plus semblable  celui de la pluie,
que le bavardage dudit. Pour n'tre pas ennuyeux,  dfaut d'autre chose,
il n'est que besoin d'tre tout simplement un peu passionn. Lui, c'est la
melliflue et froide expansion de l'gosme d'un vieux garon, double du
rabchage d'un bibliophile.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 12 mai._--La terrasse des Tuileries est couverte de balles de
chiffons, destines  barricader le jardin, sur toute la face de la place
de la Concorde.

La maison de Thiers n'est pas encore dmolie, mais dj le drapeau rouge
flotte au-dessus du petit cadre bleu, o se trouve le fameux numro 27. La
place est occupe militairement par des _Vengeurs de la Patrie_, de blmes
voyous, un ramassis de cette crapuleuse enfance de Paris, dont le mtier
est d'ouvrir les portires aux thtres du boulevard du Crime.

A un: Diable! que je pousse  la lecture d'un journal du soir, m'apprenant
que les Versaillais ont ouvert la tranche  la batterie Mortemart, un
voisin de caf me demande s'il y a quelque chose de grave, aux dernires
nouvelles! Je lui montre le journal, en lui disant que mon exclamation
vient de ce que j'ai une maison  Auteuil, place juste en face de la
batterie. Moi aussi, dit-il, j'en ai une! Et nous causons.

Mon voisin a, dans ce moment-ci, un enfant opr du croup, que soigne une
soeur. La soeur est oblige de venir, en bourgeoise, pour n'tre pas
insulte dans la rue. Maintenant le chirurgien qui a opr son enfant, et
qui est le chirurgien de l'hpital Necker, lui contait qu'avant-hier, un
bless,  qui il avait  faire une amputation le matin, tait encore si
saol de la veille, qu'il avait t oblig d'attendre  quatre heures.

       *       *       *       *       *

_Samedi 13 mai_.--Je tombe ce matin dans la destitution en masse des
employs de la bibliothque, et dans la fuite de ceux qui n'ont pas
quarante ans: une dbcle qui serait grotesque, si elle n'tait
lugubre.

La dmolition de l'htel Thiers est commence, et le toit mis  jour
laisse voir les voliges de bois blanc d'une conomique construction. Au
fond, cette attaque  la proprit, la plus significative qui soit, fait
un excellent mauvais effet.

Lamentable, le spectacle de tout ce quartier, o l'on traque les
rfractaires, et o l'on voit les sbires nationaux se lancer, la
baonnette en avant, sur les pas d'un adolescent, qui fuit, et cherche 
leur chapper avec ses jeunes jambes.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 14 mai_.--Si jamais je fais ce roman sur la vie de thtre, dont
mon frre et moi avions eu l'ide, si jamais je fais la psychologie d'une
actrice, il faut que l'ide dominante, la pense-mre de ce livre, soit le
combat des instincts peuple, des gots canaille, venant de la procration,
de la nature, de l'ducation, avec les aspirations  l'lgance,  la
distinction,  la beaut morale: qualits congniales d'un grand talent.

Il y aurait peut-tre une forme originale pour ce livre.

Une premire partie, dont voici  peu prs le canevas.--Un soir je causais
de cette femme, que je n'avais fait qu'entrevoir, mais qui avait veill
en moi une espce de curiosit amoureuse. Peut-tre l'histoire du baiser
de Rachel, donn  Saint-Victor, par dessus un paravent, pendant qu'elle
s'habillait dans sa loge. La causerie avait lieu au bord de la mer, avec
un ancien amant, un homme pratique, un homme d'affaires matin de
_politiqueur_, une espce de Montguyon. Moment d'expansion de cet homme
fort et ferm, produit par la beaut et la grandeur de la nuit. Rcit trs
passionn, trs sensuel, trs matriel, trs cr. Un long silence. Puis
tout  coup il me prend le bras, monte chez moi, allume un cigare, te son
habit, et se promne furieusement dans une chambre, en me reparlant
d'elle. Et il raconte l'horreur soudaine qu'il a prise, tout  coup, pour
cette femme, en ayant t tmoin de l'tude impie qu'elle avait fait du
rire _sardonique_, dans l'agonie de sa mre, et dveloppe l'ide que le
jeune homme est port  aimer une femme qui a l'air d'une mauvaise
bougresse, mais que, plus tard, en vieillissant, il veut trouver l'image
de la bont chez la femme.

Donc un rcit parl pour la premire partie.

Deuxime partie.--Un sjour chez un cousin, second secrtaire d'ambassade
dans une rsidence d'Allemagne, une rsidence comme Hesse-Darmstadt. Un
djeuner de garons (peinture de diplomates franais et trangers) o l'on
ne parle que de Paris, et o il est beaucoup question de l'actrice. Les
invits partis, mon cousin me fait lire un paquet de lettres crites sur
elle, pendant qu'elle a t sa matresse, et adresses  un ami mort.
Correspondance d'un enthousiasme tout jeune, qui souffre quelquefois des
_revenez-y_ canaille de la nature primitive de la femme. Intercaler l
dedans le souvenir anglique de nuits d'amour, passes  l'htel de
Flandres,  Bruxelles, nuits semblant berces par l'orgue de l'glise
mitoyenne.

Donc la deuxime partie tout pistolaire.

Troisime partie.--Un jour d'hiver, un jour d'inoccupation, sur les cinq
heures, la monte chez un marchand d'autographes qui a de la lumire  sa
fentre. Un type  la faon de Laverdet, un cerveau d'ancien
Saint-Simonien, lgrement malade, dont le possesseur porte son chapeau 
la main, dans les rues. Peut-tre fait-il son travail de dpouillement, 
la clart d'un nouvel appareil au _magnsium_, qui donne  son oeil clair
une clart un peu aigu, un peu surnaturelle... Il range des petits
cahiers, un journal, qui lui a t vendu, aprs sa mort, par une soeur
crapule de l'actrice, qui a pass sa vie  l'exploiter, et  vendre des
autographes d'elle. Ces petits carnets, c'est la confession amoureuse de
l'actrice, pendant ses amours avec les deux hommes.

Donc, la troisime partie, une autobiographie[1].

[Note 1: Cette tude d'actrice parue, sous le titre de LA FAUSTIN, n'a t
publie qu'en 1882, et dans une forme diffrente de celle indique ici.]

Tout ce qui reste encore  Paris de population, se tient au bas des
Champs-Elyses, o le rire joliment bruyant des enfants, assis devant le
guignol, monte parfois sur le grondement de la canonnade lointaine.

La brute nationale commence  entrer en fureur. Je vois un de ces ignobles
gardes nationaux, faisant d'office le mtier d'agent de police, vouloir
entraner de force un homme qui n'est pas de son avis. Il ne parle rien
moins que de l'emballer pour l'cole-Militaire et de le faire fusiller.

Il faut entendre les gens des groupes pour avoir une ide de la btise
incommensurable du peuple le plus intelligent de la terre. Et il y a
encore une chose plus triste que la btise: c'est que dans tout ce qui se
dit, tout ce qui se crie, tout ce qui se gueule, vous ne touchez qu'une
idiote envie, un dsir homicide de ravalement.

       *       *       *       *       *

_Lundi 15 mai_.--Toujours l'attente de l'assaut, de la dlivrance qui ne
vient pas.

On ne peut se figurer la souffrance qu'on prouve, au milieu du despotisme
sur le pav, de cette racaille dguise en soldats.

       *       *       *       *       *

_Mardi 16 mai_.--Aux Tuileries, dans l'alle qui regarde la place Vendme,
des chaises jusqu'au milieu du jardin, et sur ces chaises des hommes et
des femmes qui attendent tomber la colonne de la Grande Arme... Je m'en
vais.

Cette garde nationale! elle ne mrite vraiment ni clmence ni merci.
Aujourd'hui, ce qui reste de la Commune, du Comit de Salut Public, serait
remplac par dix forats bien avrs, bien connus d'elle, qu'elle
excuterait servilement, et sans une protestation, leurs dcrets de bagne.

... Quand je repasse,  six heures, dans les Tuileries, l o fut le
bronze, autour duquel s'enroulait notre gloire militaire, il y a un vide
dans le ciel, et le pidestal tout pltreux montre,  la place de ses
aigles, quatre loques rouges flottantes.

Sur les visages, comme l'annonce d'un vnement heureux. On murmure chez
les marchands de tabac que le drapeau tricolore flotte sur la porte
Maillot.

Je regarde,  la lueur du gaz, de magnifiques photographies, reprsentant
les ruines des maisons de Saint-Cloud, me demandant si la mienne ne
figurera pas dans la suite de cette galerie.

       *       *       *       *       *

_Mardi 17 mai_.--Je suis rveill par une voisine d'Auteuil, venant
m'apprendre qu'un obus a dmoli, hier, une fentre de ma maison. Le
bombardement redouble. Aujourd'hui, dans Paris, grand mouvement
d'artillerie et de camions de vin, annonant une action prochaine.

Les boutiques se ferment, l'une aprs l'autre, et par les vitres de la
porte sans volets de celles qui ne sont pas fermes, vous apercevez, sur
une chaise, l'affaissement et les bras tristement pendants du boutiquier
dsoeuvr.

Devant le rapprochement des obus, les Guignols rfugis au bas des
Champs-Elyses ont dcamp, emportant, avec Polichinelle, le joli rire des
enfants, qui vous distrayait de la canonnade.

Je vague sur les quais. Tout  coup, derrire moi, une formidable et
continue dtonation. C'est un grondement de cratre, un craquement
crpitant de bouquet de feu d'artifice, qui jaillit dans l'air. Je me
retourne: au-dessus des maisons, un nuage blanc solide, dont les
concrtions semblent du marbre sculpt. On crie autour de moi: C'est 
Saint-Thomas-d'Aquin, au Muse d'artillerie. Je me jette dans la rue du
Bac: C'est le fort d'Issy qui a saut! entends-je rpter aux
boutiquiers, encore tout peurs de la danse de leurs vitres.

Je redescends la rue du Bac et me cogne  Bracquemond, qui me dit, en me
montrant la direction de la fume: C'est la manufacture des tabacs ou
l'cole-Militaire!

Nous remontons les Champs-Elyses. Une vieille femme,  la main bande, et
comme folle, s'exclame: C'est la cartoucherie du Champ-de-Mars, mais n'y
allez pas... ce n'est pas fini... il va y avoir une seconde explosion.

Nous sommes devant l'ambulance, d'o Guichard nous jette, en nous ouvrant:
Si vous avez le coeur solide, entrez, mais si vous ne l'avez pas,
allez-vous-en... Il y a des maisons qui ont dgringol... vous allez voir
des morceaux de femmes et d'enfants crass en ttant!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 18 mai_.--Les grands vnements tragiques donnent le courage  la
femme,  la femme qui en manque le plus, et dans le dramatique, son
dvouement s'exalte  un point digne de l'admiration. Je pensais cela, en
coutant le rcit du dmnagement hroque, qu'a fait une bonne de la
maison voisine de la mienne, et aussi en songeant  ma pauvre Plagie,
s'exposant  tre tue,  toute minute, pour chercher  sauver ma maison
du pillage et de l'incendie.

Nous sommes perdus, du moment o l'OFFICIEL, crit si rvolutionnairement
mal, a des phrases comme celle-ci: Une rtrogradation effroyable dans
toutes les orgies du royalisme. Cette littrature m'annonce que nous
sommes au bord des massacres.

Je suis entran par la foule, au spectacle du jour,  la poudrire du
Champ-de-Mars. Les rues par lesquelles je passe, n'ont plus un seul
carreau. On marche sur de la poussire de vitre, et je vois une marchande
de verre cass, remplir, en un instant, sa voiture, du verre qu'elle
ramasse  pleine main de fer.

Le choc a t si violent qu'il y a des devantures de boutiques, des portes
cochres jetes tout de travers, et je n'ai vu rien de pareil au mli-mlo,
produit dans les denres coloniales d'un picier. Les tuiles de l'hpital
du Gros-Caillou semblent avoir t mises en danse par un tremblement de
terre.

Le Champ-de-Mars, le lieu du sinistre, dont la garde nationale vous tient
 distance, prsente un vague et confus tas de pltre et de dbris
calcins. Dans les dtritus,  la porte des baraquements, les femmes
cherchent, avec le bout de leurs ombrelles, des balles, qui taient hier
si nombreuses, que, selon l'expression d'un passant, la terre du
Champ-de-Mars ressemblait  un champ, o auraient ptur des moutons.

Comme si tout ce que nous souffrons n'tait pas suffisant, voici qu'il
apparat, dans les journaux, la perspective d'une occupation prussienne.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 19 mai_.--Des journes interminables, que je promne  et l:
le trouble et la fatigue de ma vue ne me permettant pas la distraction
d'un livre.

On ne rencontre dans les rues que des gens qui monologuent tout haut,
semblables  des fous, des gens de la bouche desquels sortent des mots:
dsolation, malheur, mort, ruine,--tous les vocables de la dsesprance.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 mai_.--Dans mon dsoeuvrement, mes pas me portent 
l'ambulance des Champs-lyses.

L'ambulance s'est agrandie de tout le concert Musart, dont l'orchestre est
devenu une lingerie, et dont l'alle tournante a disparu sous des tentes,
o s'aperoivent des figures hves dans des lits. Beaucoup de malades, de
mourants, ont t transports au plein air du jardin, et dans le soleil et
la verdure tendre, s'agitent des mains jaunes, et des yeux, au grand blanc,
qui interrogent le regard du passant. Presque tous ont une femme prs de
leur lit de souffrance, et quelquefois de petits enfants jouent sur leurs
draps.

Guichard fait le pansement d'un jeune homme, qui a eu la cuisse emporte
par un clat d'obus. Je lui demande machinalement, o il a t bless: A
Auteuil, dans sa maison, o sa mre l'a retenu! Cette rponse me jette
dans une inquitude mortelle. Je me reproche la frocit de mon gosme et
veux, ds le lendemain, aller chercher la pauvre fille reste dans ma
maison, tout dcid  abandonner les choses  la grce de Dieu.

Toute la journe, je l'avais passe dans la crainte d'un chec de
Versailles, et dans l'agacement de cette phrase, plusieurs fois rpte
par Burty, rencontr  l'ambulance: Les Versaillais ont t sept fois
repousss!

Sous ces diverses impressions de tristesse, d'inquitude, je m'en vais, ce
soir,  mon observatoire ordinaire: la place de la Concorde.

Lorsque j'arrive sur la place, une foule norme entoure un fiacre, escort
par des gardes nationaux.

--Qu'est-ce que c'est?

--C'est, me rpond une femme, un monsieur qu'on vient d'arrter... il
criait par la portire que les Versaillais venaient d'entrer.

Je me rappelle, dans le moment, les petits groupes de gardes nationaux,
que je viens de rencontrer, rue Saint-Honor, dfilant comme  la
dbandade. Mais, l'on a t si souvent tromp, si souvent du, que je
n'accorde aucune confiance  la bonne nouvelle, et cependant je suis remu
au fond de moi, et agit comme par un rien d'esprance. Je me promne
longtemps, en qute de renseignements, d'claircissements... rien, rien,
rien. Les gens, qui sont encore dans les rues, ressemblent aux gens
d'hier. Ils sont aussi tranquillement consterns. Aucun ne semble inform
du cri jet sur la place de la Concorde. C'est encore un canard.

Je rentre enfin... Je me couche dsespr. Je ne puis dormir. Il me semble
entendre,  travers mes rideaux hermtiquement ferms, une rumeur
lointaine. Je me lve... J'ouvre la fentre. Non, c'est sur le pav de
rues loignes le pas rgulier de compagnies qui vont en relever d'autres,
ainsi que cela se passe toutes les nuits. Allons, c'est un effet de mon
imagination. Je me recouche... Ah! mais cette fois c'est bien le tambour,
c'est bien le clairon! Je ressaute  la fentre... Le rappel bat dans tout
Paris, et bientt sur le tambour, sur le clairon, sur les clameurs, sur
les cris: Aux armes! montent les grandes ondes tragiquement sonores du
tocsin, qui se met  sonner  toutes les glises--bruit lugubre qui me
remplit de joie, et sonne pour Paris l'agonie de l'odieuse tyrannie.

       *       *       *       *       *

_Lundi 22 mai_.--Je ne puis rester chez moi. J'ai besoin de voir, de
savoir.

A ma sortie, je trouve tout le monde rassembl sous les portes cochres:
un monde agit, grondant, esprant, et dj s'enhardissant  huer les
estafettes.

Sur la place de l'Opra, dans des groupes trs clairsems, on dit que les
Versaillais sont au Palais de l'Industrie.

La dmoralisation et le dcouragement sont visibles chez les gardes
nationaux, qui reviennent par petites bandes, tristes, reints.

Je monte chez Burty, et nous ressortons aussitt pour nous rendre compte
de la physionomie de Paris.

Il y a un rassemblement devant la devanture du ptissier de la place de la
Bourse, qui vient d'tre dchire par un obus. Sur le boulevard, devant le
nouvel Opra, s'lve une barricade, faite avec des tonneaux remplis de
terre, une barricade dfendue par quelques hommes,  l'aspect peu
nergique.

Dans le moment, arrive en courant un jeune homme, qui nous annonce que les
Versaillais sont  la caserne de la Ppinire. Il s'est sauv, voyant des
hommes tomber  ct de lui,  la gare Saint-Lazare.

Nous remontons le boulevard. Des bauches de barricades devant l'ancien
Opra, devant la porte Saint-Martin, o une femme, en ceinture rouge,
remue des pavs.

Partout des altercations entre les bourgeois et les gardes nationaux.

Du feu, revient un petit peloton de gardes nationaux, parmi lesquels est
un enfant, aux doux yeux, qui a une loque passe en travers de sa
baonnette--un chapeau de gendarme.

Toujours par groupes, le lamentable dfil de gardes nationaux graves, qui
abandonnent la bataille. Un dsarroi complet. Pas un officier suprieur
donnant des ordres. Pas, sur toute la ligne des boulevards, un membre de
la Commune ceint de son charpe.

Un artilleur ahuri promne  lui tout seul un gros canon, qu'il ne sait o
mener.

Soudain, au milieu du dsordre, au milieu de l'effarement, au milieu de
l'hostilit de la foule, passe  cheval, la tunique dboutonne, la
chemise au vent, la figure apoplectique de colre et frappant de son poing
ferm, le cou de son cheval, un gros et commun officier de la garde
nationale, superbe dans son dbraillement hroque.

Nous rentrons. A tout moment, montent jusqu' nous, du boulevard, de
grandes clameurs: des disputes et des batailles de bourgeois commenant 
se rebeller contre les gardes nationaux, qui finissent par les arrter, au
milieu des hues. Nous montons dans le belvdre de verre dominant la
maison. Un grand nuage de fume blanche prend tout le ciel, dans la
direction du Louvre. A cette heure quelque chose d'effrayant et de
mystrieux dans cette bataille qui nous entoure, dans cette occupation qui
se rapproche sans bruit, et qui semble sans combats.

Je suis venu faire une visite  Burty, et me voici prisonnier jusqu'
quand? Je ne sais! On ne peut plus sortir. On enrgimente, on fait
travailler aux barricades, les gens que la garde nationale trouve dans les
rues. Burty se met  copier des extraits de la CORRESPONDANCE TROUVE AUX
TUILERIES, et moi je me plonge dans son oeuvre de Delacroix, au bruit des
obus qui se rapprochent.

Bientt, a clate de tous cts; bientt, a clate tout prs. La maison
de la rue Vivienne, situe de l'autre ct de la rue, a son kiosque bris;
un autre obus casse le rverbre en face de nous; un dernier, enfin,
pendant le dner, clate au pied de la maison, et nous secoue sur nos
chaises, comme par un fort tremblement de terre.

On m'a fait un lit. Je me jette dessus tout habill. Sous les fentres,
toute la nuit, les voix des gardes nationaux ivres, jetant,  chaque
minute, un qui-vive enrou  tout ce qui passe. Au jour, je m'endors d'un
sommeil travers de cauchemars et de dtonations.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 mai_.--Au rveil, aucune nouvelle certaine. Personne ne sait
rien de positif. Alors le travail de l'imagination dans le noir. A la fin,
un journal inespr, enlev du kiosque qui est au bas de la maison, nous
apprend que les Versaillais occupent une partie du faubourg Saint-Germain,
Monceau, les Batignolles.

Nous montons au belvdre, o par le clair soleil qui illumine l'immense
bataille, la fume des canons, des mitrailleuses, des chassepots, nous
fait voir une srie d'engagements s'tendant depuis le Jardin des Plantes
jusqu' Montmartre. A l'heure qu'il est, c'est  Montmartre que semble se
concentrer le gros de l'action. Au milieu du grondement lointain de
l'artillerie et de la mousqueterie, des coups de fusil  la dtonation
trs rapproche nous font supposer que l'on se bat rue Lafayette et rue
Saint-Lazare.

Un sinistre caractre, que le caractre de ce boulevard dsert, avec ses
boutiques fermes, avec les grandes ombres immobiles de ses kiosques et de
ses arbres, avec son silence de mort, coup de temps en temps par une
sourde et fracassante dtonation... Quelqu'un croit apercevoir, avec une
lorgnette de spectacle, le drapeau tricolore flottant sur Montmartre. A
cet instant, nous sommes chasss de notre observatoire de verre, par le
sifflement des balles qui passent  ct de nous, faisant, dans l'air,
comme des miaulements de petit chat.

Quand nous descendons, et que nous regardons au balcon, une voiture
d'ambulance est sous nos fentres. L'on y monte un bless qui se dbat,
rptant:--Je ne veux pas aller  l'ambulance. Une voix brutale lui
rpond:--Vous irez tout de mme. Et nous voyons le bless se soulever,
ramasser ses forces dfaillantes, lutter une seconde contre deux ou trois
hommes, et retomber dans la voiture en criant d'une voix dsespre et
expirante:--C'est  se faire sauter la cervelle!

La voiture part. Le boulevard redevient vide, et l'on entend pendant
longtemps une canonnade rapproche, qui semble clater  la hauteur du
nouvel Opra.

Puis le trot lourd d'un omnibus,  l'impriale charge de gardes nationaux,
penchs sur leurs fusils.

Puis les galopades d'officiers d'tat-major jetant aux gardes nationaux,
ramasss sous nos fentres, la recommandation de prendre garde d'tre
cerns.

Puis l'arrive de brancardiers remontant le boulevard, dans la direction
de la Madeleine.

Pendant ce, la petite Rene pleure, parce qu'on ne veut pas la laisser
jouer dans la cour. Madeleine, srieuse et ple, a des tressautements 
chaque dtonation. Mme Burty dmnage fivreusement des tableaux, des
bronzes, des livres, cherchant et recherchant un coin recul, o ses
filles puissent tre  l'abri des obus et des balles.

La fusillade se rapproche de plus en plus. Nous percevons distinctement
les coups de fusil, tirs rue Drouot.

En ce moment apparat une escouade d'ouvriers, qui ont reu l'ordre de
barrer le boulevard  la hauteur de la rue Vivienne, et de faire une
barricade sous nos fentres. Ils n'ont pas grand coeur  la chose. Les uns
drangent deux ou trois pavs de la chausse, les autres donnent, comme
par acquit de conscience, une dizaine de coups de pioche dans l'asphalte
du trottoir. Mais presque aussitt, devant les balles qui enfilent le
boulevard, et leur passent sur la tte, ils abandonnent l'ouvrage. Nous
les voyons, Burty et moi, disparatre par la rue Vivienne avec un soupir
de soulagement. Nous pensions tous deux aux gardes nationaux, qui allaient
monter dans la maison et tirailler aux fentres, au milieu de nos
collections, mles et confondues, sous leurs pieds.

Alors une troupe nombreuse de gardes nationaux se repliant avec leurs
officiers, lentement et en bon ordre. D'autres venant aprs, qui marchent
d'un pas plus press. D'autres, enfin, se bousculant dans une dbandade,
au milieu de laquelle on voit un mort,  la tte ensanglante, que quatre
hommes portent par les bras et les jambes,  la faon d'un paquet de linge
sale, le menant de porte en porte, qui ne s'ouvrent pas.

Malgr cette retraite, ces abandons, ces fuites, la rsistance est encore
trs longue  la barricade Drouot. La fusillade n'y dcesse pas. Peu  peu,
cependant, le feu baisse d'intensit. Ce ne sont bientt plus que des
coups isols. Enfin, deux ou trois derniers crpitements, et presque
aussitt nous voyons fuir la dernire bande des dfenseurs de la barricade,
quatre ou cinq garonnets d'une quinzaine d'annes, dont j'entends l'un
dire: Je rentrerai un des derniers!

La barricade est prise. Les Versaillais se rpandent en ligne sur la
chausse, et ouvrent un feu terrible dans la direction du boulevard
Montmartre. Dans l'encaissement des deux hautes faades de pierre
enfermant le boulevard, les chassepots tonnent comme des canons. Les
balles raflent la maison, et ce ne sont aux fentres que sifflements,
ressemblant au bruit que fait de la soie qu'on dchire.

Un instant, nous nous tions retirs dans les pices du fond. Je reviens
dans la salle  manger, et l, agenouill, et par aussi bien que possible,
voici le spectacle que j'ai par le rideau entr'ouvert de la fentre.

De l'autre ct du boulevard, il y a tendu  terre un homme, dont je ne
vois que les semelles de bottes, et un bout de galon dor. Prs du cadavre,
se tiennent debout deux hommes: un garde national et un lieutenant. Les
balles font pleuvoir sur eux les feuilles d'un petit arbre, qui tend ses
branches au-dessus de leurs ttes. Un dtail dramatique que j'oubliais.
Derrire eux, dans un renfoncement, devant une porte cochre ferme,
aplatie tout de son long, et comme rase sur le trottoir, une femme tient
dans une de ses mains un kpi,--peut-tre le kpi du tu.

Le garde national, avec des gestes violents, indigns, parlant  la
cantonade, indique aux Versaillais qu'il veut enlever le mort. Des balles
continuent  faire pleuvoir des feuilles sur les deux hommes. Alors le
garde national, dont j'aperois la figure rouge de colre, jette son
chassepot sur son paule, la crosse en l'air, et marche sur les coups de
fusil, l'injure  la bouche. Soudain, je le vois s'arrter, porter la main
 sa tte, appuyer, une seconde, sa main et son front contre un petit
arbre, puis tourner sur lui-mme, et tomber sur le dos, les bras en croix.

Le lieutenant, lui, tait rest immobile  ct du premier mort,
tranquille comme un homme qui mditerait dans un jardin. Une balle qui
avait fait tomber sur lui, non une feuille, cette fois, mais une
branchette prs de sa tte, et qu'il avait rejete avec une chiquenaude,
ne l'avait pas tir de son immobilit. Alors, il eut un long regard jet
sur le camarade tu, et sa rsolution fut prise. Sans se presser, et comme
avec une lenteur ddaigneuse, il repoussa derrire lui son sabre, se
baissa et s'effora de soulever le mort. Il tait grand et lourd, le mort,
et, ainsi qu'une chose inerte, chappait  ses efforts, et s'en allait 
droite et  gauche. Enfin il le souleva, et le tenant droit contre sa
poitrine, il l'emportait, quand une balle fit tournoyer, dans une hideuse
pirouette, le mort et le bless qui tombrent l'un sur l'autre.

Je crois qu'il a t donn  peu de personnes d'tre,  deux fois, tmoin
d'un aussi hroque et aussi simple mpris de la mort.

Notre boulevard est enfin au pouvoir des Versaillais. Nous nous risquons 
les regarder de notre balcon, quand une balle vient frapper au-dessus de
nos ttes. C'est le locataire de dessus, qui s'est avis btement
d'allumer sa pipe  la fentre.

Bon! voici des obus qui recommencent, des obus, cette fois-ci, tirs par
les fdrs sur les positions conquises par les Versaillais. On campe dans
l'antichambre donnant sur la cour. Le petit lit de fer de Rene est tran
dans un coin protecteur. Madeleine s'allonge prs de son pre, sur un
canap, son clair visage se dtachant illumin par la lampe, sur le blanc
d'un oreiller, son petit corps perdu dans les plis et l'ombre d'un chle.
Mme Burty s'affaisse anxieuse dans un fauteuil. Et moi j'ai une partie de
la nuit, dans l'oreille, la plainte dchirante d'un soldat de ligne bless,
qui s'est tran  notre porte, et que la portire, par une lche peur de
se compromettre, n'a pas voulu recevoir.

De temps en temps, je vais regarder, par les fentres du boulevard, cette
nuit noire de Paris, sans une lueur de gaz dans les rues, sans une lueur
de lampe dans les maisons, et dont l'ombre paisse et redoutable garde les
morts de la journe, qu'on n'a pas relevs.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 24 mai_.--A mon rveil, mes yeux retrouvent le cadavre du garde
national, tu hier. On ne l'a pas enlev, on l'a seulement un peu
recouvert avec les branches de l'arbre, sous lequel il a t tu.

L'incendie de Paris fait un jour qui ressemble  un jour d'clipse.

Un moment d'interruption dans le bombardement. J'en profite pour quitter
Burty et gagner la rue de l'Arcade. J'y trouve Plagie, qui a eu la
tmrit de traverser toute la bataille,  la main un gros bouquet de
roses de mon grand rosier _gloire de Dijon_; aide et protge par les
soldats, admirant cette femme s'avanant, sans peur, avec des fleurs, au
milieu de la fusillade, et la faisant passer dans les environs de la
Chapelle Expiatoire, par des cours perces par le gnie.

Nous nous mettons en marche pour Auteuil, avec la curiosit de voir de
prs les Tuileries. Un obus qui clate presque  nos pieds, place de la
Madeleine, nous force  nous rejeter dans le faubourg Saint-Honor, o
nous sommes poursuivis par des clats frappant au-dessus de nos ttes, 
droite,  gauche.

Les projectiles ne dpassent pas la barrire de l'toile. De l, on voit
Paris dans l'enveloppement de la dense fume, qui couronne la chemine
d'une usine  gaz. Et tout autour de nous, et sur nous, du ciel obscurci
tombe continuellement une pluie noire de petits morceaux de papier brl:
la Comptabilit de la France, l'tat civil de Paris... Je ne sais quelle
analogie me vient  la pense, de cette pluie de papier calcin avec de la
pluie de cendre, sous laquelle a t ensevelie Pompi.

Passy n'a pas souffert, c'est au boulevard Montmorency que commencent les
ruines: les maisons dont il ne reste que les quatre murs noircis; les
maisons effondres et couches  terre.

Elle est encore debout, la mienne, avec un grand trou dans le second
tage. Mais de combien d'clats d'obus a-t-elle t soufflete! Des
monceaux de rocaille jonchent le trottoir. Il y a dans les moellons, des
encoches comme la tte d'un enfant. La porte est perce de vingt petits
ronds de balles, du gros rond d'un biscaen, et un morceau manque, arrach
par le pic d'un fdr, qui s'essayait  la forcer.

Dans la maison, on marche sur les pltras et les fragments de glaces mls
aux clats d'obus et aux balles, recroquevilles comme des sangsues, qu'on
a fait dgorger dans du sel. Au premier une balle de chassepot,--je crois
le cas extraordinaire,--a enfil la maison, traversant une persienne, un
matelas, une cloison, une portire flottante, une porte couverte d'une
natte de Chine. Mais le vrai dgt est au second. Un obus, un tout petit
obus, l'un des derniers tirs par les Versaillais, dans la nuit de
dimanche, lorsqu'ils taient dj matres du Point-du-Jour, a bris la
poutre d'angle de la maison, pass par le pied du lit de Plagie, travers
la porte de sa chambre, clat dans le parquet du palier, en mettant en
charpie toutes les portes du second. Enfin, on pouvait tre plus
malheureux. Tout ce qui m'est prcieux a t pargn, et le dsastre de
mes voisins a de quoi me consoler de mes pertes.

Pauvre jardin, avec son gazon, semblable  la grande herbe d'un cimetire
abandonn, avec ses arbustes  feuilles luisantes, tout poussireux de
pltre, tout noirs de papier brl, avec ses grands arbres aux branches
brises, mettant leur feuillage de papier brouillard dans la verdure d'un
arbre vivant, avec cette excavation au milieu de la pelouse faite par une
bombe, cette excavation o l'on pourrait enterrer un lphant.

Et pendant que nous faisons la visite de la maison, et qu'elle me sert 
dner, Plagie me conte l'installation de mon voisin Csar, qui n'avait
pas de cave vote, l'installation dans l'une des miennes, pendant qu'elle
prenait possession de l'autre avec la domestique dudit Csar, et comme
quoi n'ayant rien  faire, toutes deux passaient les journes  jouer aux
cartes, leurs yeux s'tant habitus  voir dans l'obscurit.

Elle me conte, lorsque la bombe est tombe dans le jardin, la crainte que
le monde de la cave a eue, que la maison ne s'croult, tant il s'tait
fait une crasante projection de terre sur le toit. Elle me conte ses
chamaillades avec les fdrs, voulant enfoncer la porte, voulant
s'introduire, sous le prtexte de recherches d'armes et d'hommes, et un
jour aprs une dispute terrible, et mme des pierres jetes, un dialogue
s'engageant entre elles et ces hommes, qui lui donnaient un pain, dont
elle manquait, en lui disant: Vous pouvez le manger, il n'est pas vol!
Elle me conte que, dans les derniers temps, les balles traversaient
tellement la maison, que lorsque l'on voulait boire, on montait  quatre
pattes l'escalier, on plaait l'arrosoir sous le robinet de la cuisine, et
tant pis pour l'eau qui se rpandait, on attendait une embellie dans la
fusillade, pour reprendre l'arrosoir.

Elle me conte que, tout le temps, elle a couch habille, ayant pour le
moment o le feu prendrait  la maison, un paquet de ses hardes les plus
prcieuses, l'argenterie de la maison, dispose pour la mettre dans ses
poches, et un matelas pour se mettre sur le dos,  l'effet de se prserver
de tout ce qui vous tombait dehors sur la tte.

Toute la soire, vu par la troue des arbres, l'incendie de Paris: un
incendie ressemblant, sur l'obscurit de la nuit,  ces gouaches
napolitaines d'une ruption du Vsuve sur une feuille de papier noir.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 25 mai_.--Pendant la journe entire, le canon et le roulement des
mitrailleuses. Je passe cette journe  me promener dans les ruines
d'Auteuil. C'est du saccagement et de la destruction, comme en pourrait
faire une trombe.

On voit d'normes arbres briss, dont le tronc hach semble un paquet de
cotterets, des tronons de rail pesant mille livres, transports sur le
boulevard, des crous d'gout, des plaques de fonte de quatre pouces
d'paisseur, rduites en fragments de la grosseur d'une bote de plumes de
fer, des barreaux de grilles, nous, tortills autour l'un de l'autre,
comme une attache d'osier.

Parfois au milieu de cette dvastation, la surprise de rencontrer, attach
 une maison demi-croule, un grand rosier grimpant, qui bouche du
fleurissement de ses roses, de la gaiet frache de ses couleurs, les
fissures bantes et les dbris pendants.

Le numro 75, une maison de cinq tages, toute neuve, n'a plus de faade,
n'a plus de bas cts, et vous montre, les planchers des cinq tages,
comme les planches du fond des tiroirs d'une commode, qui n'aurait plus de
devant, qui n'aurait plus de cts, et dont, minute par minute, les
planchers s'abaissant, laissent dgringoler,  chaque instant, dans la rue,
un secrtaire, une table de nuit.

L'entre de la grande rue d'Auteuil peut rivaliser avec Saint-Cloud. Les
deux lignes de maisons ne sont que des dcombres fumants ou des pans de
murs qui ont les larges lzardes de ruines anciennes. Le dessin des
arcades du viaduc a disparu, le pont rompu fait ventre au milieu, et ne
vous laisse passer qu'en vous baissant. Quelques piliers de fer, quelques
morceaux de zinc, pars  et l, vous indiquent seuls la place de la
gare. La maison du garde, un tas de brique, de ferraille, de bois
charbonn.

Sous les pieds, l'on a des obus qui n'ont pas clat, des morceaux
d'affts de canons, des botes casses d'artillerie portant 4 _de M._, des
dbris et des scories de toutes sortes, au milieu desquelles sourcillent,
comme des sources, les eaux des conduites d'eau coupes.

Sur la ligne des fortifications toute crte, un homme me montre une
casemate: C'est l, me dit-il, o se tenait le chef des Bellevillais,
avec ses hommes et ses matresses. L, tous les jours, des voitures  bras
dmnageaient les maisons voisines, apportaient linge, meubles, effets
d'habillement, que le nouveau sultan partageait entre ses femmes.

Pendant que je regarde, le feu reprend  une maison d'Auteuil, sans que
personne se soucie de l'teindre.

Paris est dcidment maudit! Au bout de cette scheresse de tout un mois,
sur Paris qui brle, voici un vent qui est comme un vent
d'ouragan.

... Des voitures passent faisant le trajet de Saint-Denis  Versailles,
et ramenant sur leurs banquettes,  Paris, des personnages, que le sjour
en province a faits archaques. On dirait des guimbardes, revenant de
Coblentz.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 26 mai_.--Je longeais le chemin de fer, prs la gare de Passy,
quand j'aperois, entre des soldats, des hommes, des femmes.

Je franchis la clture brise, et me voici sur le bord de l'alle, o sont
prts  partir pour Versailles les prisonniers. Ils sont nombreux les
prisonniers! car j'entends un officier, en remettant un papier au colonel,
murmurer  demi-voix: 407, _dont 66 femmes_.

Les hommes ont t distribus par rang de huit, et attachs l'un  l'autre
avec une ficelle, qui leur serre le poignet. Ils sont l, tels qu'on les a
surpris, la plupart sans chapeaux, sans casquettes, les cheveux colls sur
le front et la figure, par la pluie fine qui tombe depuis ce matin. Il y
en a qui se sont fait une coiffure de leurs mouchoirs  carreaux bleus.

D'autres, tout pntrs de pluie, croisent contre leur poitrine un maigre
paletot, o un morceau de pain fait une bosse. C'est du monde de tous les
mondes, des blousiers aux dures figures, des artisans en vareuses, des
bourgeois aux chapeaux socialistes, des gardes nationaux qui n'ont pas eu
le temps de quitter leurs pantalons, deux lignards  la pleur
cadavreuse: des figures stupides, froces, indiffrentes, muettes.

Chez les femmes, c'est la mme confusion. Il y a aux cts de la femme en
marmotte, la femme en robe de soie. On entrevoit des bourgeoises, des
ouvrires, des filles, dont l'une est costume en garde national. Et au
milieu de tous ces visages, se dtache la tte bestiale d'une crature,
dont la moiti de la figure est une meurtrissure. Aucune de ces femmes n'a
la rsignation apathique des hommes. Sur leurs figures est la colre,
persiste l'ironie. Beaucoup ont l'oeil comme fou.

Parmi ces femmes, il en est une singulirement belle, belle de la beaut
implacable d'une jeune Parque. C'est une fille brune, aux cheveux crps
et bouffants, aux yeux d'acier, aux pommettes rougies de larmes sches.
Elle est pite dans une pose de dfi, agonisant officiers et soldats
d'injures, d'injures qui sortent de lvres et d'un gosier si contracts
par la colre, qu'elles ne peuvent se traduire par des sons, dans des
paroles. Sa bouche,  la fois rageuse et muette, mche l'insulte, sans
pouvoir la faire entendre.

C'est comme celle qui a tu Barbier d'un coup de couteau, dit un jeune
officier  un de ses amis.

Les moins courageuses de ces femmes avouent seulement leur faiblesse, par
un petit penchement de la tte de ct, qu'ont les femmes, quand elles ont
longtemps pri  l'glise. Une ou deux se cachaient dans leurs voiles,
quand un sous-officier, faisant de la cruaut, touche un de ces voiles
avec sa cravache: Allons, bas les voiles, qu'on voie vos visages de
coquines!

La pluie redouble. Quelques femmes se couvrent la tte de leurs jupons
relevs. Une ligne de cavaliers en manteaux blancs a doubl la ligne des
fantassins. Le colonel, une de ces figures olivtres, commande: Garde 
vous! et les chasseurs d'Afrique arment leurs mousquetons. A ce moment,
des femmes croient qu'on va les fusiller, et l'une se renverse dans une
crise de nerfs. Mais la terreur ne dure qu'un moment, et aussitt elles
reprennent leurs figures moqueuses, quelques-unes leurs coquetteries avec
les soldats.

Les chasseurs ont pass leurs carabines armes au dos, ont tir leurs
sabres. Le colonel s'est port sur le flanc de la colonne, jetant  haute
voix avec une brutalit que je sens affecte, et  l'effet de faire peur:
Tout homme qui quittera le bras de son voisin: _c'est la mort_. Et ce
terrible c'est la mort revient quatre ou cinq fois dans son court speach,
pendant lequel s'entend le bruit sec des fusils, que charge l'escorte 
pied.

Tout est prt pour le dpart; quand la piti qui ne peut jamais abandonner
l'homme, pousse quelques soldats de ligne,  promener leurs bidons au
milieu des ttes de ces femmes, qui tendent une bouche altre, dans des
mouvements de grce, et avec un oeil espionnant le visage rbarbatif d'un
vieux gendarme, qui ne leur dit rien de bon.

Le signal du dpart est donn, et la lamentable colonne s'branle pour
Versailles, sous le ciel qui fond.

... Les Finances croulantes emplissent la rue de Rivoli de dcombres, au
milieu desquelles s'agitent des lgions ridicules de pompiers de province,
ralisant le type de Clodoche.

D'Auteuil, ce soir, Paris semble tout entier la proie d'un incendie, avec,
 toute minute, ces lancements de flammes, que fait un soufflet de forge
dans un foyer incandescent.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 28 mai_.--Je passe en voiture dans les Champs-Elyses. Au loin,
des jambes, des jambes, qui courent dans la direction de la grande avenue.
Je me penche  la portire. Toute l'avenue est remplie d'une foule confuse,
entre deux lignes de cavaliers. Aussitt descendu, je suis avec les gens
qui courent. Ce sont les prisonniers qui viennent d'tre faits aux Buttes
Chaumont, et qui marchent, cinq par cinq, avec quelques rares femmes au
milieu d'eux. Ils sont six mille; cinq cents ont t fusills dans le
premier moment! me dit un cavalier de l'escorte.

Malgr l'horreur qu'on a pour ces hommes, le spectacle est douloureux de
ce lugubre dfil, au milieu duquel, on entrevoit des dserteurs, portant
leurs tuniques retournes, avec leurs poches de toiles grises ballantes
autour d'eux, et qui semblent dj  demi dshabills pour la fusillade.

Je rencontre Burty sur la place de la Madeleine. Nous nous promenons dans
ces rues, sur ces boulevards, tout  coup inonds d'une population, sortie
de ses caves, de ses cachettes. Pendant que Burty, accost  l'improviste
par Mme Verlaine, cause avec elle, des moyens de faire cacher son mari,
Mme Burty me confie un secret que m'avait gard Burty. Un des amis de
Burty faisant partie du Comit public lui avait annonc, trois ou quatre
jours avant l'entre des troupes, que le gouvernement n'tait plus matre
de rien, qu'on devait se rendre dans les maisons, les dmnager, et
fusiller les propritaires.

Je quitte le mnage, et vais  la dcouverte du Paris brl! Le
Palais-Royal est incendi, mais ses jolis frontons des deux pavillons sur
la place sont intacts. Les Tuileries sont  rebtir sur le jardin et sur
la rue de Rivoli.

On marche dans la fume, on respire un air qui sent la fois le brl et le
vernis d'appartement, et de tous cts on entend le _pschit_ des pompes.
Il est encore, dans des endroits, des traces, des restes horribles de la
bataille. Ici c'est un cheval mort, l, prs des pavs d'une barricade, 
moiti dmolie, des kpis baignent dans une mare de sang.

La grande destruction commence, se suivant d'une manire continue au
Chtelet. Derrire le thtre brl, sont tals sur le pav, les
costumes: de la soie carbonise, o clatent,  et l, des paillettes
d'or, des scintillements d'argent. De l'autre ct du quai, le Palais de
Justice a le toit de sa tour ronde dcapit. Les btiments neufs n'ont
plus que le squelette de fer de leur toiture. La Prfecture de police est
un boulement brlant, dans les fumes bleutres duquel brille l'or tout
neuf de la Sainte-Chapelle.

Par de petits sentiers, ouverts au milieu des barricades qui ne sont pas
encore dmolies, j'arrive  l'Htel de Ville.

La ruine est magnifique, splendide, inimaginable: c'est une ruine, une
ruine couleur de saphir, de rubis, d'meraude, une ruine aveuglante par
l'agatisation qu'a prise la pierre cuite par le ptrole. Elle ressemble,
cette ruine,  la ruine d'un palais magique, illumin, dans un opra, de
lueurs de feux de Bengale. Avec ses niches vides, ses statuettes
fracasses ou trononnes, son restant d'horloge, ses dcoupures de hautes
fentres et de chemines restes, je ne sais par quelle puissance
d'quilibre, debout dans le vide, avec sa dchiqueture effrite sur le
ciel bleu, cette ruine est une merveille de pittoresque  garder, si le
pays n'tait pas condamn sans appel aux restaurations de M.
Viollet-le-Duc. Ironie du hasard! Dans la dgradation du monument, brille
sur une plaque de marbre intacte, dans la nouveaut de sa dorure, la
lgende menteuse: _Libert, galit, Fraternit_.

Soudain, je vois la foule se mettre  courir, comme une foule charge, un
jour d'meute. Des cavaliers apparaissent, menaants, le sabre au poing,
faisant cabrer leurs chevaux, dont les ruades rejettent les promeneurs de
la chausse sur les trottoirs. Au milieu d'eux s'avance une troupe
d'hommes, en tte desquels marche un individu  la barbe noire, au front
band d'un mouchoir. J'en remarque un autre, que ses deux voisins
soutiennent sous les bras, comme s'il n'avait pas la force de marcher. Ces
hommes ont une pleur particulire, avec un regard vague qui m'est rest
dans la mmoire.

J'entends une femme s'crier, en se sauvant: Quel malheur pour moi d'tre
venue jusqu'ici! A ct de moi, un placide bourgeois compte un, deux,
trois... Ils sont vingt-six. L'escorte fait marcher ces hommes au pas de
course, jusqu' la caserne Lobau, o la porte se renferme sur tous, avec
une violence, une prcipitation tranges.

Je ne comprenais pas encore, mais j'avais en moi une anxit
indfinissable. Mon bourgeois, qui venait de compter, dit alors  son
voisin:

--a ne va pas tre long, vous allez bientt entendre le premier
roulement.

--Quel roulement?

--Eh bien, on va les fusiller!

Presque au mme instant, fait explosion, comme un bruit violent enferm
dans des murs, une fusillade ayant quelque chose de la mcanique rgle
d'une mitrailleuse. Il y a un premier, un second, un troisime, un
quatrime, un cinquime _rrara_ homicide--puis un grand intervalle--et
encore un sixime, et encore deux roulements prcipits l'un sur l'autre.

Ce bruit ne semble jamais finir. Enfin a se tait. Chez tous, il y a un
soulagement, et l'on respire, quand clate un coup fracassant qui remue,
sur ses gonds branls, la porte disjointe de la caserne, puis un autre,
puis enfin le dernier. Ce sont, dit-on, les coups de grce donns par un
sergent de ville  ceux qui ne sont pas morts.

A ce moment, ainsi qu'une troupe d'hommes ivres, sort de la porte le
peloton d'excution, avec du sang au bout de quelques-unes de ses
baonnettes. Et pendant que deux fourgons ferms entrent dans la cour, se
glisse dehors un ecclsiastique, dont on voit, un certain temps, le long
du mur extrieur de la caserne, le dos maigre, le parapluie, les jambes
molles  marcher.

       *       *       *       *       *

_Lundi 29 mai_.--Je lis, affiche sur les murs, la proclamation de
Mac-Mahon, annonant que tout tait fini hier,  quatre heures.

Ce soir, on commence  entendre le mouvement de la vie parisienne qui
renat, et son murmure ressemblant  une grande mare lointaine. Les
heures ne tombent plus dans le silence d'un lieu dsert.

       *       *       *       *       *

_Mardi 30 mai_.--De temps en temps des bruits redoutables: des
croulements de maisons et des fusillades.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 1er juin_.--Immense course en voiture avec mon jeune cousin
_Marin_.

La rue de Rivoli, encore toute fumante. La rue Saint-Antoine, sans trace
de bataille, sauf aux alentours de la Bastille. Le boulevard, quelques
maisons brles,  et l. La dvastation circonscrite autour du
Chteau-d'Eau. La caserne, les magasins effondrs, le Chteau-d'Eau, sens
dessus dessous, avec un lion rest debout, et dont un boulet, passant
entre ses crocs, a fait un lion rugissant.

Nous remontons Belleville. Dans le bas de la grande rue, la trace d'un
chaud combat, trace qui s'efface et disparat dans la partie leve, o
apparat seulement, par-ci par-l, une raflure blanche sur un mur. Mais
dans toute la monte, des restes de barricades sur lesquelles passe, en
nous cahotant, notre coup. Des rues vides. Des gens qui boivent dans des
cabarets, avec des visages mauvaisement muets. Un quartier qui a
l'apparence d'un quartier vaincu, mais non soumis.

Des groupes de lignards se promnent le fusil  l'paule, s'appuyant sur
des cannes qu'ils se sont faites avec des baguettes de fusils d'insurgs,
et  presque tous les dtours de ces rues faubouriennes, des campements de
pantalons rouges, au pied de petits arbres corchs par les balles, et
portant, dans leur branchage, le pittoresque accumulis de leurs sacs et de
leurs gibernes.

Nous traversons Charonne, l'avenue du Trne. Nous passons devant le
Grenier d'abondance, qui remplit tout le quartier d'une odeur de
raffinerie. Nous poussons jusqu'au pont d'Austerlitz, o je m'arrte 
voir les maisons incendies, le restaurant boulevers, le bouquet d'arbres
hach par Bourbonne, que nous allons voir sur sa canonnire.

Sa canonnire est amarre  l'endroit, o il a fait taire sept canons et
deux mitrailleuses. Sur trente hommes, il a eu trois tus et sept blesss;
tous ont des contusions. Il croit que sans la prcaution qu'il avait eue
de garnir son avant de sacs de terre, personne n'aurait survcu. Il a une
trs mdiocre estime pour l'arme de terre, et il nous affirme qu' tout
moment, pendant l'action, on demandait 40 matelots pour enlever les
hommes.

Ce qu'il nous dit de trs curieux, c'est que trois jours avant l'entre
des troupes, les batteries de Montretout o il avait un commandement,
faisaient dire  Versailles d'entrer. Les longues-vues leur montraient le
Point-du-Jour compltement abandonn, et sans le capitaine Trves,
l'entre et t encore retarde.

Un colonel de cavalerie qui dne  ct de nous, au caf d'Orsay, parle
d'une razzia et d'une large excution faite, pendant la nuit dernire,
dans la presqu'le de Gennevilliers.

Par le vent de ce soir, les affiches de la Commune, qu'on vient d'arracher
des murs, font sur le pav le bruit de feuilles mortes, chasses par une
tourmente d'automne, et l'on entend le flottement rche des tout neufs
drapeaux tricolores.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 2 juin_.--Ce matin, un spculateur sur une grande chelle se
prsente chez moi, pour acheter des clats d'obus. Il vient d'en acheter,
d'un seul coup, mille kilogrammes chez mon voisin.

En rentrant, je trouve une lettre qui m'apprend la mort de mon cousin
Philippe de Courmont, tu au Trocadro, le 22 mai.

       *       *       *       *       *

_Lundi 5 juin_.--Je suis frapp du provincialisme de tous ces Parisiens
rentrant, un petit sac  la main. Je n'aurais jamais pu croire que huit
mois d'absence, du centre du _chic_ enlevassent ainsi  des individus le
caractre, la marque, dite indlbile, du _parisianisme_.

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 juin_.--Rapparition de la foule sur l'asphalte dsert, il y a
quelques jours, du boulevard des Italiens. Ce soir, pour la premire fois,
on commence  avoir peine  se frayer un chemin entre la badauderie des
hommes et la prostitution des femmes.

       *       *       *       *       *

_Samedi 10 juin_.--Je vais  l'enterrement de Philippe de Courmont, le
seul officier de cavalerie tu pendant les journes de mai. Il y a
quelques annes, nous avions dn avec lui gaiement au _mess_ de
Fontainebleau, et des liens de famille, un peu dnous, s'taient renous.
Le pauvre garon! il avait un tel pressentiment qu'il serait tu, ce
jour-l, que deux heures avant qu'un obus lui enlevt une jambe et une
partie du crne, il avait remis  son brosseur sa montre et son
portefeuille.

Dner ce soir avec Flaubert, que je n'ai pas revu depuis la mort de mon
frre. Il est venu chercher  Paris un renseignement pour sa TENTATION DE
SAINT ANTOINE. Il est rest le mme:--littrateur avant tout. Ce
cataclysme semble avoir pass sur lui, sans le dtacher en rien, de la
fabrication impassible du bouquin.

       *       *       *       *       *

_Lundi 12 juin_.--Burty me montre, ce soir, des fragments ramasss 
l'Htel de Ville, des tessons, des morceaux de matire calcins, pareils 
des scories de pierres prcieuses. De la cloche, de la cloche historique,
qui a fondu goutte  goutte, comme une bougie, il y a un bout de mtal qui
ressemble  ces surfaces de bronze ondules, avec lesquelles les Japonais
reprsentent des flots. Il me fait voir encore un morceau de vase en grs
liqufi, en me disant qu'il faut 1 500 degrs de chaleur, dans un four 
potier, pour obtenir ce rsultat.

On cause de la triste actualit, et on ne voit de rsurrection pour la
France, que grce  cette admirable facult de travail qu'elle possde,
cette facult de travail diurne et nocturne, que n'ont pas les autres pays,
que n'a pas l'Angleterre, o il est presque impossible d'obtenir un
travail de nuit: une facult peut-tre due  la supriorit de la _force
nerveuse_ des Franais, atteste par les travaux de Dumont d'Urville.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 15 juin_.--Lefebvre de Behaine, qui a pris un cong, me parle avec
un grand dcouragement de Versailles, disant: C'est toujours le mensonge,
comme sous l'Empire, comme sous le Quatre-Septembre.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 juin_.--Un triste anniversaire. Il y a aujourd'hui un an qu'il
est mort. Je passe la journe  runir les articles ncrologiques qui lui
ont t consacrs.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 23 juin_.--Mlle Eudoxe Marcille me racontait aujourd'hui que sa
charmante tante, Mme Camille Marcille, lors de l'entre des Prussiens 
Chartres, avait pass, avec ses trois filles et deux nices, deux jours
dans la cathdrale. Tout ce petit monde fminin y mangeait, y couchait.

       *       *       *       *       *

_Samedi 24 juin_.--Dpart pour la Comerie avec Lefebvre de Behaine. En
chemin, revue des morts de notre connaissance... Un aimable type de
vieil homme distingu. Un vieillard, vivant au milieu de deux corps de
bibliothque, renfermant deux cent mille francs de plaquettes relies par
Bauzonnet, avec toujours sous les yeux, quelque mois de l'anne qu'il ft,
un bouquet de roses, avec toujours  la porte de la main une bote de
porcelaine de Saxe, contenant du tabac, comme lui seul avait le secret
d'en avoir  Paris. Ce vieil homme distingu tait le comte de Lurde.

       *       *       *       *       *

_Lundi 26 juin_.--... Au chteau de Sancy, la premire chose qui me saute
aux yeux, est le cadre vide de la Parabre, du beau portrait de la clbre
matresse du Rgent, peinte par Rigaud. On a craint la passion
dmnageante des Prussiens.

Mme de Sancy-Parabre nous parle de l'Empereur, de l'Impratrice, de leur
rsidence, o ils sont obligs de faire faire un lit pour le visiteur qui
s'attarde. Elle nous dit l'impntrabilit flegmatique de l'Empereur, les
fluctuations d'esprance et de dsesprance de l'Impratrice. Elle nous
peint le flot des visiteurs, trompant les exils avec des promesses
fallacieuses, avec des assurances de retour dans la quinzaine.

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 juin_.--En nous promenant avec de Behaine dans la fort de
Carnel, nous causons tristement des destines de la France, de sa
dissolution, de sa mort, ou tout au moins de la mort de la socit dans
laquelle nous avons t levs.

       *       *       *       *       *

_Samedi 1er juillet_.--Au chemin de fer du Nord, dbarquement des
prisonniers revenant d'Allemagne. Des visages ples et de la maigreur
flottante dans des capotes trop larges, et la dteinte du drap rouge, et
le pass du drap gris qui habille ces hommes: enfin la misre douloureuse
des mines et des vtements: c'est le spectacle que les trains d'Allemagne
donnent, tous les jours, aux Parisiens.

Ils marchent, de petites cannes  la main, courbs sous des bissacs de
toile grise; quelques-uns une culotte allemande au derrire, d'autres sur
la tte une casquette, en place du kpi rest sur le champ de bataille.
Pauvres gens, quand on les lche, c'est plaisir de les voir se redresser;
c'est plaisir d'entendre le pas allgre, avec lequel ils touchent, de
leurs semelles uses, le pav de Paris.

A Saint-Denis, des casques prussiens, et tout le long du chemin de
Saint-Gratien,  tout coin, la vue de l'envahisseur. On aperoit partout
des soldats, habills de toile blanche, promener leur balourde gaiet, des
domestiques mener  la main des chevaux battant la terre franaise de
leurs ruades, et partout dans les maisons, dans les jardins rsonne le
_ia_ vainqueur.

Enfin, me voici  Saint-Gratien. Le pavillon, de Catinat, o nous
habitions, semble une caserne. Des ttes, coiffes de brets, sont 
toutes les fentres; une gurite noire et blanche se dresse contre la
porte, et dans la grande alle qui mne au chteau, sont rangs des
fourgons d'ambulance.

       *       *       *       *       *

La princesse me reoit avec cette animation qui lui est particulire, et
qui se traduit dans l'action qu'elle met dans son serrement de main. Elle
m'entrane dans une alle du parc, et se met  me parler d'elle, de son
sjour en Belgique, de sa souffrance dans l'exil. Elle me dit qu'elle a
t longtemps, sans pouvoir se rendre compte de ce qui se passait en elle,
l-bas, mais qu'elle le sait maintenant: elle y tait prsente de corps,
mais tout  fait absente d'esprit, et si bien, ajoute-t-elle, qu'elle
croyait se rveiller, tous les matins, dans son htel de Paris. Comme je
la flicite sur la gaiet de son moral: Ah! a n'a pas toujours t comme
a, il y a eu un mauvais moment, un moment bizarre pendant lequel, c'est
singulier, j'avais les mchoires si serres par tout ce qui s'tait pass
en moi, que vraiment j'avais parfois comme de la peine  parler. Alors,
elle s'tend sur les petites misres de la vie de l-bas, me parlant du
froid de l'hiver, pendant lequel elle avait pris le parti de se coucher,
et de laisser sa porte ouverte, conversant avec ses amis, du fond d'un lit
bien chaud.

En ce moment, Couchaud vient lui parler, et il y a un ennui sur son front.
Concevez-vous, me dit-elle, au bout de quelques instants, que le bruit
court  Saint-Gratien que l'Impratrice est cache ici... Comme les gens
vous connaissent! Moi conspirer et venir conspirer ici?... Ils ne savent
donc pas que je ne demande que la conservation de ma personne et de
Saint-Gratien, _ma libert individuelle_, comme je l'ai crit  M.
Thiers... Sur le reste, je suis blase, je n'aime au fond que les choses
vraies..., les autres choses, a n'existe pas, ce n'est que de la
convention.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 5 juillet_.--Chez Brbant. Berthelot affirme que les
thermomtres de Regnault de Svres, ces thermomtres  la rputation
europenne, ont t briss mthodiquement par les Prussiens.

Renan annonce qu'il vient de recevoir une lettre de Mommsen, dclarant
qu'il serait temps de renouer des relations, de reprendre les travaux de
l'intelligence communs aux deux nations. Et sa lettre finit par une phrase,
dans laquelle il dit qu'il trouverait digne de l'Acadmie, de continuer
l'Empereur, c'est--dire de continuer les pensions aux trangers. Ils sont
merveilleux d'impudence, ces savants allemands, et tout semblables  ces
commis, qui, un sourire humble sur les lvres, et roulant leurs chapeaux
entre leurs mains, viennent redemander leur place chez le patron, qu'ils
ont ruin, pill, brl.

Puis la conversation s'emporte, et c'est chez tout le monde de la fureur
contre Trochu. On s'tonne que la reconnaissance de son incapacit, si
universelle  Paris, ne soit pas encore vulgarise dans toute la France.
On cherche  expliquer l'nigme de ce personnage mi-charlatan,
mi-mystique. L-dessus, quelqu'un raconte, que se trouvant au ministre de
l'Intrieur, le jour o devaient tre signes les conditions de la
capitulation de Paris, il attendait avec un ou deux confrres,  l'effet
d'avoir des renseignements pour son journal. Trochu entre, avise ces
messieurs, auxquels il dit bonjour. Puis tirant sa montre, avec une
intonation comique inconsciente: Je suis d'un quart d'heure en avance,
voulez-vous que je vous fasse une confrence politique? Tel est le
srieux de l'homme--et le jour o Paris subissait une capitulation comme
il n'en existe pas dans l'histoire de l'Europe.

       *       *       *       *       *

_Lundi 10 juillet_.--Dpart pour Bar-sur-Seine. Je l'avais pressenti. Le
vide de ma vie se fait aujourd'hui cruellement sentir. La guerre, le sige,
la famine, la Commune: tout cela avait t une froce et imprieuse
distraction de mon chagrin, mais a avait t une distraction.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 juillet_.--Quelle imprvoyance! Quel ganachisme! La socit se
meurt du suffrage universel. C'est, de l'aveu de tous, l'instrument fatal
de sa ruine prochaine. Par lui, l'ignorance de la vile multitude, gouverne;
par lui, l'arme est enleve  la soumission, au devoir. Dire qu'au
lendemain de l'entre des Versaillais, on pouvait tout, on pouvait
l'impossible, et l'on n'a pas touch  ce suffrage mortel. Ah! ce
monsieur Thiers est, il me semble, un sauveur de socit,  bien courte
chance. Il s'imagine sauver la France actuelle, avec du dilatoire, de la
temporisation, de l'habilet, de la filouterie politique, de petits moyens
pris sur la mesure de sa petite taille. Non, c'est avec l'audace des
grandes mesures, avec un remaniement d'institutions, que la France, si
elle ne doit pas mourir, pourra vivre.

Quel malheur que ce petit homme se soit trouv l! Si nous n'avions pas eu
la providence de l'avoir, la socit se serait sauve toute seule, avec un
principe quelconque, un principe qui manque compltement  l'clectisme
sceptique du chef du pouvoir excutif.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 13 juillet_.--Aujourd'hui je vais avec _Marin_  Mussy,--Mussy, la
premire tape de notre voyage en 1849,--Mussy, o nous sommes arrivs si
fatigus, les pieds tellement, meurtris par nos gros souliers neufs. Je
retrouve avec une profonde tristesse, dans un coin de l'glise, cette
vieille descente de croix en pierre, que nous avions dessine ensemble, et
que je ne croyais jamais revoir--tout seul.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 19 juillet_.--Toujours des nuits pleines de cauchemars. C'est
d'abord sur moi l'treinte de deux mains d'assassins, qui me font
rveiller avec le cri: Au secours! Puis je me rendors, et lui entre dans
mon rve. Je ne sais pourquoi et par quelle circonstance, nous nous
trouvons chez Nadar, et comment il y a chez Nadar, une ancienne dition de
la Comdie du Dante, une dition merveilleuse.

Dans mes rves, il est toujours malade de sa dernire maladie: c'est ainsi
seulement qu'il m'est donn de le revoir. Et je m'aperois tout  coup que,
dans un moment de distraction, il a dchir toutes les marges des
premires pages. Et je suis dans d'horribles transes que Nadar ne s'en
aperoive, que Nadar ne dcouvre l'tat du malheureux.

C'est maintenant perptuellement une suite de rves anxieux et biscornus,
o continue, pendant mon sommeil, la souffrance de toute la dernire anne
de sa maladie.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 21 juillet_.--Nous pchons, toute la nuit, avec _Grou-Grou_ et
son porte-hotte, deux Mohicans de l'Aube,  la figure ride,  l'oeil
perant et aiguis par la contemplation _braconnire_ des choses de la
nature.

C'est toute la nuit, dans les tnbres que font les arbres, sous un ciel
sans lune, dans l'apparence trouble des paysages endormis,  la marge
d'une eau  peine distincte de la terre, une promenade aventureuse et
ttonnante,  travers les saules et les troncs d'arbres contre lesquels on
butte, au milieu de fosss ou l'on dgringole,--soutenus dans notre
fatigue, par la passion de la pche et l'attrait de la contravention.

Il y a, dans le noir de cette nuit, un mystre des choses qui vous fait
cheminer, comme dans du vague, avec autour de vous un doux silence, dans
lequel on peroit le clapotement de l'eau, le _flafla_ mouill du filet
qu'on ramasse, les querelles  voix basse des deux pcheurs, le bruit
englobant de l'pervier dans l'eau, qui s'argente un moment. Du vague dont
le mot de _Grou-Grou_: a toque! vous sort soudain.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 27 juillet_.--La suprieure de l'hpital disait  ma cousine, que
les officiers prussiens avaient pour leurs soldats malades, pour leurs
soldats blesss, des soins de femme, des soins de mre.

Les paysans  nombreuse famille, ont de leurs enfants la notion diffuse,
qu'un lapin peut avoir de sa porte. L'un disait: Est-ce bien six ou sept
que nous ayons? Un autre, s'embarrassant dans les morts et les vivants, ne
pouvait se rappeler s'il en avait eu quinze ou dix-huit.

       *       *       *       *       *

_6 aot_.--C'est particulier comme dans les actes de la vie, que je rve
la nuit, notre fraternit ne s'est pas dissoute! Il est toujours l,
prenant la moiti dans les faits de mon existence imaginative, comme s'il
vivait toujours.

Je remarque  propos de l'absinthe bue hier soir,--j'avais dj fait la
mme observation  l'occasion du Porto,--je remarque quelle ralit aigu
ces liqueurs opiaces mettent aux crations fantaisistes du sommeil, et
comme les bizarreries qu'elles enfantent, se passent au milieu
d'impressions, d'motions d'une vie presque plus vivante, d'une vie
presque plus _sensibilise_, que celles de la vie veille.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 10 aot_.--Retour de Bar-sur-Seine  Paris.

       *       *       *       *       *

_Mardi 15 aot_.--Dner chez Brbant.

Quelqu'un parle des nationalits, dplore cette invention qui sort la
guerre de son caractre courtois, de son caractre de duel entre les
souverains. A l'instar des guerres d'animaux, cette invention doit amener
la mangerie d'une race par l'autre, et cela condamne, dans un avenir
prochain; les Franais ou les Allemands  disparatre de l'Europe. C'est
le sujet pour Berthelot, d'excuter, ainsi qu'il en a l'habitude, un
historique ingnieux, un historique de la disparition du rat primitif de
l'Europe, entirement dvor au XVe et au XVIe sicles par le surmulot,
qui lui-mme est en train d'tre mang,  l'heure prsente, par le rat
Scandinave.

... Oui, des fonctions, nous ne sommes que des fonctions,--c'est la voix
de Renan,--des fonctions que nous accomplissons, sans le savoir,  peu
prs comme des ouvriers des Gobelins, qui travaillent  rebours et font un
ouvrage qu'ils ne voient pas... L'Honntet, la Sagesse, qu'est-ce que a,
quelle importance cela a-t-il au point de vue surhumain? Cependant soyons
honntes et sages. C'est un rle que Celui de l-haut nous donne. Mais il
ne faut pas qu'il s'imagine qu'il nous trompe, que nous sommes ses dupes!

Et l'ancien sminariste dit cela,  voix basse, d'un ton presque peureux,
avec la tte, penche de ct sur son assiette, la tte d'un colier qui
sent une main de pion dans l'air,--absolument comme s'il redoutait une
gifle du Tout-Puissant.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 17 aot_.--Mon tat est un grand dliement des personnes et des
choses. Les personnes qui me sont le plus sympathiques, je ne suis plus
sr de les aimer; quant aux choses, elles ont perdu pour moi leur
attractivit. L'autre jour, sur le quai, un libraire m'a offert de voir un
ballot de brochures sur la Rvolution. Autrefois, la nuit et eu de la
peine  me chasser de chez lui; aujourd'hui, aprs avoir regard deux ou
trois de ces brochures, j'ai dit au libraire que j'avais des courses 
faire, que je reviendrais un autre jour.

La princesse est dans une grande irrsolution sur le parti  prendre, en
l'incertitude des choses, et cette irrsolution, pour un esprit si dcid,
une volont si arrte, c'est presque de la souffrance.

Je retrouve chez elle Thophile Gautier, que je n'avais pas revu depuis le
sige.

Je le retrouve avec sa mlancolie sereine, faisant le triste tableau du
triste tat de l'OFFICIEL d' prsent. Il peint, avec cette charge comique
qui est  lui, ce local qui se trouve tre l'ancienne cuisine de
Louis-Philippe. Il montre la table de rdaction: une planche basculante
sous la trouvaille d'une pithte colore. Il dcrit enfin la caisse,
qu'il nous dit se promener dans le gousset de Francis. Triste! triste!
triste!

       *       *       *       *       *

_27 aot_.--J'ai couch hier, et je passe aujourd'hui la journe 
Saint-Gratien. Maintenant, ici, la conversation se trane, coupe par de
longs silences. Dans sa position actuelle, la princesse n'a plus sa
libert de parole, ces emportements loquents, ces rudes coups de boutoir,
ces portraits griffs d'une griffe originale. Prs d'elle, on sent bien, 
un froissement de robe,  un mouvement des pieds,  une rvolte du corps,
que l'indignation lui monte  la gorge et est prte  jaillir, mais
aussitt elle ferme les yeux, et semble endormir dans de la somnolence ses
colres.

Dans la journe arrivent quelques amis, les Benedetti, Dumas fils, etc.,
etc. L'on va sans but  travers le parc, dans une promenade qui conduit 
la fin sous un plein soleil,  la ferme, o l'on cause de la Commune.

Eudore Souli, le dvot de Louis XIV, nous fait, indign, le tableau de
Versailles, ainsi qu'il est habit  l'heure prsente. Dans les
appartements du Grand Dauphin, de Louis XV, de Marie-Antoinette, logent un
Dufaure, un Larcy, souillant ces domiciles historiques de leurs
bourgeoises tables de nuit et de leurs bidets gueuls, Quant aux petits
appartements de Mme du Barry, ils servent  Mme Simon, pour repriser ses
bas.

       *       *       *       *       *

_15 septembre_.--Bar-sur-Seine. Une douzaine de jours de chasse. Des coups
de soleil, des courbatures, et un trs mdiocre plaisir.

A garder pour une tude provinciale, le souvenir du _Pinchinat_. C'est une
ruelle borde de grands murs, o s'ouvrent des portes de granges; au
milieu, un btiment a l'aspect d'une vieille gele, avec sa porte couverte
de gros clous, avec sa baie ferme d'pais barreaux. C'est l'ancien
Grenier  sel, dont le crpi, encore imprgn de filtrations salines, est
becquet, toute la journe, de pigeons voletants.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 septembre_.--Bris de fatigue, et accabl par un temps d'orage,
j'avais jet mon fusil, et je m'tais couch au pied d'un bouquet d'pines,
se tordant au haut d'une petite montagne.

Je regardais, les yeux demi-ferms, le ciel noir, et l'horizon cahoteux,
dj sombr dans la pluie. Les engouffrements du vent rabattaient le
bouquet d'pines sur ma tte, et la lumire cliptique, et le paysage ardu,
et l'lectricit de l'air, et la tourmente de ces branches gratignantes,
me donnaient comme la sensation d'un monde inconnu, d'un monde primitif,
d'un monde, semblable  ce monde d'avant le dluge, dont les lectures de
ces jours-ci m'avaient rempli la tte.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 28 septembre_.--Il arrive aujourd'hui dans la maison une soeur de
Troyes, qui vient soigner ma vieille cousine, attaque de l'pidmie qui
court la ville. C'est une soeur qui a la tte d'un chancelier d'Angleterre,
une soeur aux manires hommasses, au langage peuple, avec de la douceur
au milieu de tout cela. Il est curieux d'entendre son rude mpris 
l'endroit des misrables pratiques de la religion, et des vieilles filles
qui deviennent bigotes: on sent que la grandeur de ses devoirs l'a lev
naturellement, au-dessus des petitesses de la religiosit.

A ce sentiment se joint, chez cette _travailleuse_, qui passe trente-six
heures d'une traite prs d'une malade, un ddain, quelquefois colre,
contre les fainants du mtier, contre les ordres qui ne travaillent pas,
contre les ordres qui ne passent pas la nuit, et mme contre les curs,
que la sainte fille regarde comme des paresseux.

Et ce ddain de la communaut tout entire, se traduit singulirement: la
communaut a un chien qui mord spcialement les mollets des curs. Et,
lorsque je lui dis:--Mais ce n'est pas naturel, il faut qu'on l'ait dress
 cela? La soeur a un charmant gros rire, avec un Faut le croire!
adorable.

Elle ne se plaint de rien, trouve son sort le plus heureux du monde, ne le
changerait pas, selon son expression, contre celui de Badinguet. Il n'y a
qu'une seule chose  laquelle elle n'est pas encore accoutume, et qui lui
cote, chaque nuit, un nouvel effort: c'est le manque de sommeil. Et c'est
vraiment joli d'entendre dire  cette grosse femme, d'une voix doucement
dolente: Oh! chaque nuit que je passe, il faut que je renouvelle mon
sacrifice!

       *       *       *       *       *

_Samedi 30 septembre_.--Dans les maladies, les symptmes physiques,
quelque graves qu'ils soient, je ne les redoute pas beaucoup, ce sont les
symptmes moraux dont j'ai peur.

Ces jours-ci, je pensais, avec une certaine inquitude, au caprice
qu'avait eu ma cousine, de vouloir boire dans la timbale d'argent, dans
laquelle buvait son fils  la pension, et aujourd'hui l'on m'apprenait,
qu'elle avait recommand qu'on lui ft son bouillon dans le petit pot de
terre qui servait  lui faire cuire la soupe, quand il tait tout petit.
Ce retour tendre  notre enfance, ou  l'enfance des tres que nous aimons,
je me rappelais combien son obstination chez mon frre, m'avait t
douloureuse, lorsqu'il avait commenc  tre bien malade, et j'tais tout
triste de cela, quand la soeur est entre dans ma chambre et m'a dit de la
part du mdecin, d'crire  la fille de ma cousine, de se rendre prs de
sa mre.

Hlas! la dernire personne aimante de ma famille, la femme  la jeunesse,
 la vieillesse mles  mon enfance,  mon ge mr, va-t-elle mourir; et
le dernier refuge ami et familial, o j'aimais  entendre parler, rabcher
de ma mre, de mon pre, de mon frre, va-t-il devenir vide?

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er octobre_.--Ce soir, au dessert, en croquant des noisettes
avec des dents absentes, la soeur nous raconte un peu son histoire: c'est
vingt-quatre annes de garde-malade dans la maison Saint-Augustin de
Troyes.

La maison avait abandonn l'hpital,  cause du frre de Monseigneur ***,
un pas grand'chose...

--Qu'est-ce qu'il faisait donc, ma soeur?

--Eh bien, il _coursait_ les jeunes soeurs!--Et en disant cela, sa
grosse gat la fait ressembler au diable d'une bote  surprise. Mais,
Dieu merci, reprend-elle, notre ordre a t toujours intact et le
restera... Alors nous nous sommes trouves sur le pav, mais l, si bien
sur le pav, que les gens de Troyes nous ont apport des matelas, des
meubles...

Oui, il arrivait que la population ne voulait pas les laisser partir. A
quelques annes de l, les soeurs trouvaient des fonds, avec lesquelles
elles achetaient un terrain, o elles faisaient btir une maison de 90 000
francs. Elles s'y logeaient, et recevaient vingt-quatre vieilles
pensionnaires, dont l'utilit pour la communaut tait surtout de faire
l'apprentissage de gardes-malades des jeunes soeurs. Et c'est pour elle
une occasion de tomber  bras raccourcis sur ces vieilles filles, sur ces
vieilles dvotes, qui, dit-elle, prient tant Dieu de _tuer le diable_, et
font pleurer, toute la journe, la soeur charge de la cuisine.

       *       *       *       *       *

_Lundi 2 octobre_.--Dans sa lenteur sourde, dans sa gravit recueillie,
dans la solennit de ces pauses, o le regard appuie la parole dite,
quelle grande voix dramatise que celle des mourants! C'tait, ce matin,
la voix de ma pauvre cousine.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 octobre_.--Paris. Je reois, ce soir, la nouvelle de la mort de
ma chre cousine. Cette nouvelle me renfonce, toute la soire, dans le
pass de la famille, dans le souvenir de notre jeunesse, coule ensemble.
Je me rappelle quand la _nourrice_, ma vieille nourrice, venait nous
chercher le dimanche, elle chez Cousinot, moi chez M. Goubaux, je me
rappelle quelles promenades mes retenues lui faisaient faire sur la butte
Montmartre, et j'ai souvenir comme toujours la nourrice, pour m'viter une
gronderie de mon pre, mettait le retard sur le compte de la pauvre fille.
Je la retrouve, quand nous allions en soire chez les rigides demoiselles
de Villedeuil, svrement passe en revue par mon pre, dans sa toilette,
qui fut toujours un peu  la diable. Je nous revois, la premire anne de
son mariage, nous battant, comme des enfants que nous tions, aussitt que
son mari avait le dos tourn. Et toute cette vocation me fait penser 
tous ceux qu'elle me rappelle, et qui ne sont plus.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 octobre_.--Les crmonies mortuaires des gens que j'aime, me
donnent une absence de l'existence qui n'est pas sans charme. Il me semble
que le restant de ma vie demi-morte se perd et s'efface dans des bruits de
cloche, des psalmodies, des murmures d'orgue, des pleurs de femmes, des
bruits douloureux et doux  la fois.

Pauvre salle  manger, si riante, si proprette, et dont ma cousine voulait
le parquet si luisant; aujourd'hui elle tait toute boueuse des semelles
des porteurs de sa bire.

       *       *       *       *       *

_17 octobre_.--Notre dner de Brbant commence  tre compltement abti
par l'lment grammairien, qui y a trop de coudes  table.

Un joli mot de Saint-Victor  propos de l'ducation universelle: F...
pour moi, j'aime mieux un homme lev par une ballade que par la prose de
Timothe Trimm!

Quelqu'un fait la remarque que les Allemands contemporains qui ont toutes
les sciences, manquent absolument de celle de l'humanit, qu'ils n'ont pas,
 l'heure qu'il est, un roman, une pice de thtre.

       *       *       *       *       *

_18 octobre_.--L'affusion froide a un effet instantan sur le moral. Elle
le relve et le dcide  l'activit, quand il se sent vaincu par le manque
de vouloir. Aprs la pluie, on fait ce qu'on a  faire.

Je tombe sur Flaubert, au moment o il part pour Rouen: il a sous le bras,
ferm  triple serrure, un portefeuille de ministre, dans lequel est
enferme sa TENTATION DE SAINT ANTOINE. En fiacre, il me parle de son
livre; de toutes les preuves qu'il fait subir au solitaire de la Thbade,
et dont il sort victorieux. Puis, au moment de la sparation,  la rue
d'Amsterdam, il me confie que la dfaite finale du saint est due  la
_cellule_, la cellule scientifique. Le curieux, c'est qu'il semble
s'tonner de mon tonnement.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 22 octobre_.--Saint-Gratien. Tho se plaint drolatiquement de
n'avoir plus les privilges de la jeunesse prs des femmes, et de se voir
en mme temps refuser le privilge des vieux. Il demande  tre
officiellement dclar un individu sans consquence, et de jouir de toutes
les immunits attaches  cet tat.

Quelqu'un causant des derniers vnements, et  propos de ces vnements
de la dernire Exposition et de la runion de tous les souverains de
l'Europe qui auraient d empcher ces dsastres, la princesse
l'interrompt: Oh! il n'y en avait qu'un qui le voult, qui le dsirt,
c'tait l'empereur de Russie. Et je le sais bien. Le jour du dner de gala,
la grande-duchesse de Russie vint  moi, me dit que l'Empereur voulait
causer avec mon cousin, avant le dner, et me demanda de le faire
prvenir. Je lui rpondis que c'tait trs facile, et j'allai trouver
l'Empereur, qui vint aussitt. Le tte--tte commena dans un petit salon,
mais il fut malheureusement interrompu, ce tte--tte! et je vis presque
aussitt l'Empereur ressortir avec une figure, longue comme tout.

       *       *       *       *       *

_1er novembre_.--Le vieux Giraud racontait ces jours-ci,  Saint-Gratien,
qu'une nuit, un chiffonnier vint s'asseoir  ct de lui. La conversation
s'engagea, et le chiffonnier s'cria: Mon mtier, c'est le plus beau des
mtiers, le roi des mtiers!--Tiens! je croyais que c'tait le mien! fit
ironiquement le peintre.--Monsieur n'est pas chasseur; s'il l'tait, ce
que je lui dis, ce ne l'tonnerait pas... quand nous _attaquons un tas_,
nous croyons notre fortune faite... et a recommence comme a,  chaque
nouveau tas!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 9 novembre_.--Je trouve, chez Flaubert, Ramelli qu'il veut faire
engager par l'Odon pour la pice de Bouilhet. Elle est l, se plaignant,
avec des clats de voix, du thtre qui a pris l'habitude de ne plus payer
que les premiers rles, du thtre qui donnait  Berton 300 francs par
soire dans LE MARQUIS DE VILLEMER... Je n'ai pas vu de corps d'tat o la
revendication de l'argent se fasse avec plus de violence que chez les
acteurs et les actrices. Dans les lamentations de Ramelli, il y a de la
colre sanguine avec des feux au visage, qui forcent l'actrice  se tenir
dans une pice o il n'y a pas de chemine allume, et d'o nous
parviennent, par la porte ouverte, ses dolances furibondes.

Enfin elle part, et nous voil seuls. Flaubert me conte l'inespre
fortune de la Prsidente (Mme Sabatier, la femme au petit chien dont
Ricard a fait un si beau portrait) qui a reu un titre de 50 000 livres de
rente, deux jours avant l'investissement de Paris, un envoi de Richard
Wallace, qui avait couch avec elle dans le pass, et lui avait dit: Tu
verras, si je deviens jamais riche, je penserai  toi!

Flaubert me parle encore de cette ambassade chinoise, tombe au milieu de
notre sige et de notre Commune, dans notre cataclysme, et  laquelle on
disait, en s'excusant:

--a doit bien vous tonner ce qui se passe ici dans le moment?

--Mais non, mais non... vous tes jeunes, vous les Occidentaux... vous
n'avez presque pas d'histoire... mais c'est toujours comme a... et le
sige et la Commune: c'est l'histoire normale de l'humanit.

Il me retient  dner, et me lit, le soir, de sa TENTATION DE SAINT
ANTOINE.

       *       *       *       *       *

_14 novembre_.--Au dner de Brbant, Robin tablit que la pesanteur du
cerveau est un symptme de la valeur de l'intelligence, que la moyenne
d'un cerveau bien constitu se trouve entre 1350 et 1400 grammes, que le
cerveau de 1100 grammes est presque toujours un cerveau d'idiot. Et comme
il cite le cerveau de Morny pesant 1600 grammes, Saint-Victor s'indigne et
demande avec colre ce que devait peser le cerveau d'un Goethe. Moi, je me
demande si le cerveau d'un Rothschild n'est pas aussi pesant que le
cerveau d'un Alexandre, et si des capacits d'un ordre diffrent, d'un
ordre jug infrieur comme celui d'un financier compar  un conqurant ou
 un littrateur, ne sont pas produits par des organes semblables de mme
valeur.

Robin est toujours le causeur substantiel qui vous suspend  ses lvres.
Il parle du besoin pour le travail de l'homme, de la science de la cuisine,
de la sparation et de la division des aliments, sans quoi l'homme se
nourrissant comme les animaux de viandes crues, sa digestion serait aussi
longue que la leur, et il ne lui resterait pas de temps pour le travail.
Il croit aussi que le perfectionnement du manger amne un allongement de
la vie. Selon lui, il y avait trs peu de centenaires dans les races
primitives, et  l'appui de sa thse, il cite des momies gyptiennes, o
les dents sont comme rases et o la denture a t absolument dtruite par
l'imperfection des moulins qui broyaient le bl--et il n'y avait pas
encore de Fattet.

       *       *       *       *       *

_21 novembre_.--Dner des Spartiates. Aimable dner de spirituels
potiniers vous introduisant dans les coulisses du journalisme, de la
Chambre, de la Bourse, et dans les bidets du monde galant de Paris... On
s'lve assez verveusement contre cette blague consacre par le thtre:
le dshonneur de la fille du peuple par les riches bourgeois, tandis qu'en
ralit le dshonneur commence presque toujours avec les cousins et les
mles de la famille. Aubryet raconte qu'au dbut de sa carrire libertine,
il tait trs troubl, le matin, par l'entre du frre disant  sa soeur
couche avec lui: C'est-y aujourd'hui, qu'on pose les rideaux?
Maintenant, ajouta-t-il, rien ne me gne, on assemblerait le conseil de
famille au pied du lit, que je serais plus  l'aise!

Puis c'est une improvisation charmante de Banville, sur l'imagination de
la rime, qu'a au plus haut degr Hugo; puis c'est la nouvelle donne par
Houssaye, que la Pava s'est marie avec le comte Henkel, le diadme de
l'Impratrice sur la tte.

       *       *       *       *       *

_25 novembre_.--Ce qui me semble annoncer la fin de la bourgeoisie, c'est
l'apothose prsidentielle de M. Thiers: le reprsentant le plus complet
de la caste. Pour moi, c'est comme si la bourgeoisie, avant de mourir, se
couronnait de ses mains.

Attraper un peu, dans mon roman de la prostitution, un peu du caractre
macabre qu'ont les crayons de Guys et de Rops.

       *       *       *       *       *

_28 novembre_.--Dans l'impossibilit o je suis de travailler, je drange
et j'arrange ma maison pour occuper l'activit qui est en moi. Je fais
tout cela sans illusion, bien persuad, que le jour, o mon intrieur sera
cr, de suite la mort me dmnagera et que si par hasard la mort est
moins presse que je ne le suppose, il surgira un inconvnient terrible
qui me chassera de la maison.

       *       *       *       *       *

_29 novembre_.--Aujourd'hui tombe chez moi un jeune ami qui m'crivait il
y a quelque temps, qu'il avait t trs prouv. Il me dit qu'il a pass
par de dures choses, qu'il avait t au moment de se marier avec une
charmante jeune personne de la socit, dont il tait trs pris, qu'il a
d rompre parce que cette charmante jeune fille cachait le _monstrum
horrendum_. a avait t, ajoute-t-il, une tentative d'attraper le bonheur
domestique, et la chose relative  la femme tant rgle, on pouvait se
donner une bosse de travail, mais il faut _faire encore de la putain_, et
je n'ai pour ces dames qu'un got mdiocre.

Puis il me parle d'une pointe qu'il a pousse en Italie, de la belle pte,
de la belle matire que les Vnitiens mettaient si facilement sur leurs
toiles, et il est  la recherche de cette _confiture_ qu'il veut appliquer
 la vie moderne.

       *       *       *       *       *

_30 novembre_.--Pouthier (l'Anatole de MANETTE SALOMON), le bohme
original et fantasque, l'homme aux avatars si multiples d'une vie de
misre, vient me voir. C'est toujours le mme. Sa tte n'a pas un cheveu
blanc de plus, son paletot une tache de moins.

Voici son histoire. Pendant le sige, pour manger, il s'est fait
incorporer dans le 99e bataillon de la garde nationale; il y est rest
pendant la Commune, a eu le bonheur d'tre envoy  Vincennes, n'a donc
pas tir un coup de fusil. Pourquoi donc cinq mois de ponton? Nul ne le
sait, et lui encore moins que tout autre.

Le bataillon fait prisonnier, sans aucune rsistance, est fourr dans les
cellules de Mazas, le 29 mai. Le second jour de son emprisonnement, entre
dans sa cellule un brigadier, qui lui dit:--crivez votre nom sur cette
feuille de papier, crivez que vous tes entr, le 29 mai,  Mazas. Il
crit: le brigadier qui regarde par dessus son paule, l'interrompt en lui
disant:

--Vous avez crit  l'archevque?

--Non.

--Pour vos travaux.

--Non, je n'ai jamais eu affaire qu'au ministre des Beaux-Arts.

--Vous connaissez l'archevque au moins de vue.

--Non, j'ai vu des photographies de lui, mais sans y faire attention.

Et l'interrogatoire se termine l.

Il ignorait absolument l'assassinat de l'archevque, et n'attachait pas
d'importance  l'interrogatoire; cependant le mot le malheureux,
prononc dans la cellule voisine, par un Irlandais, un ami de captivit,
pendant qu'on l'interrogeait, l'intriguait un peu, quand la porte s'ouvrit
pour donner passage au commissaire de police, suivi de deux hommes. Au
fait, dit le commissaire de police  un de ces hommes, il me semble qu'il
tait plus grand? Sur ce, l'homme passant les mains dans les cheveux de
Pouthier:

--Vous tes brun, vous?

--Un brun qui grisonne.

--Montrez votre poitrine, vos bras. Et sur toutes ces parties mises  nu,
l'oeil du commissaire semblait chercher les marques d'un tatouage. Enfin
il remonta  son visage qu'il fixa longtemps, et il finit par dire:--Non,
non, l'autre tait plus grl!

tait-ce une ressemblance physique avec un des assassins? tait-ce une
ressemblance d'criture avec des papiers compromettants? tait-ce enfin la
ressemblance de son nom, avec un nomm Outhier, un membre de la Commune de
Lyon?

Le troisime jour, au soir, dans un rang de cinq prisonniers, et le bras
ficel au bras de l'Irlandais Olready, il partait pour l'Orangerie de
Versailles. En route, ayant parl un peu haut, dans une petite altercation
avec Olready, un officier les faisait sortir des rangs, et marcher vers un
mur, o il s'attendait  tre fusill, quand le commandant criait: Faites
rentrer ces hommes, nous n'avons pas le temps de nous amuser ici, on les
fusillera  la gare! A la gare, on les oubliait, et ils montaient en
chemin de fer.

Un type singulier et bizarre, cet Olready, un commis voyageur en
rvolution, un aptre de fnianisme, un agent de l'Internationale, un
misrable, tre maladroit, laid, _avortonn_, mais possesseur d'un flegme
merveilleux, d'une imperturbabilit hroque, et rptant, avec un accent
anglais tout  fait comique: Trs _curious_! trs _curious_! aux moments
les plus critiques,  l'instant o il croyait qu'on allait le fusiller.

Les deux amis taient jets dans l'Orangerie, au milieu des milliers de
prisonniers remplissant l'immense cave, toute pleine d'une poussire
blanche, que le pas de chacun soulevait, faisant des _nuages d'albtre_,
dans lesquels tout le monde toussait  cracher ses poumons.

Les jours passs l, s'coulaient dans une vague inquitude d'tre
fusills, d'un moment  l'autre, crainte  laquelle succdait, dans les
esprits, la menace moins terrible de la dportation. Et l, je retrouvais
tout  fait mon Anatole. L'ide de la dportation fut accueillie par sa
cervelle amoureuse de voyage, comme un des moyens les plus simples pour
faire des milliers de lieues sans payer, et de raliser enfin ses rves de
pays exotiques.

Aussi, quand, au bout de deux ou trois jours, on demanda ceux qui
voulaient partir, se fit-il inscrire de suite avec Olready. L'innocent
croyait tre transport immdiatement en Caldonie... Il part, parqu avec
ses compagnons, dans des wagons  bestiaux, si bien calfeutrs contre les
vasions, que, vers la fin des quarante-huit heures que dura le voyage de
Cherbourg, le pain s'aigrissant dans la fermentation de l'humanit,
entasse l, ils touffaient et taient forcs, de se coucher, tour  tour,
par terre, et de chercher un peu d'air respirable par les fentes du
plancher.

Aussitt arrivs, on les menait  bord du BAYARD, o, avant d'entrer, on
les dpouillait de tout, ne leur laissant que leurs chemises et des
souliers.

Le lendemain,  quatre heures et demie du matin, on leur criait de rouler
leurs couvertures, et d'ter leurs souliers, et alors une inondation
gnrale, qui laissait le plancher mouill jusqu' dix heures.

--Diable, lui dis-je, que vous avez d souffrir!

--Eh bien, non, rpond-il, je ne connais plus le froid aux pieds. Des
asthmatiques se sont guris, et Olready qui crachait le sang, en arrivant,
va beaucoup mieux. Il y a eu des morts par la dyssenterie, par
l'albuminurie, par le scorbut, mais personne n'est mort de la poitrine.

Mon cher, reprend-il, le curieux, c'est qu'au bout de trois jours, au
milieu de ces hommes _dpiots_ de tout en entrant, il y avait des jeux de
dames faits avec des mouchoirs, o l'on avait noirci des carreaux noirs,
et avec des rondelles de drap de deux couleurs; il y avait des jeux de
jonchets, faits avec des brindilles de balais; il y avait des jeux de
jacquet, avec des ds en savon; il y avait des jeux de dominos, faits avec
je ne sais quoi, et quand on nous a donn de la viande, il s'est trouv
des artistes qui ont fabriqu, avec les os, des couteaux, des couteaux qui
se fermaient avec un systme de ressort, en ficelle tresse, qui tait un
chef-d'oeuvre... enfin, figure-toi qu' la fin, de ces cordes avec
lesquelles on essuie le pont, et qu'on volait, tout le monde avait des
pantoufles, des calottes en ficelle.

Nous avons pass trois mois dans la batterie, sans monter sur le pont,
trois mois, o, sauf la premire semaine, o l'on nous a donn deux fois
du lard, nous n'avons pas eu de viande, et avons t nourris seulement de
pois et de haricots, ce qui, par parenthse, vous procurait des
inflammations buccales bien dsagrables.

Par exemple, au bout de trois mois, la premire fois qu'on est mont
l-haut, et qu'on a respir de l'air vrai, on est mont  quatre pattes,
et l'on touffait, comme si tu te trouvais en ballon,  6000 pieds,
au-dessus de la terre.

Il existait toutes sortes de socits: la socit des _grinches_ avec la
Volige, le garon le plus factieux de la terre; la socit des
_maquereaux_, prside par Victor, l'imagination la plus cocasse. Il avait
invent un jeu de main chaude des plus spirituels, et dans le jeu de
_Monsieur le Prsident_, il y mettait quelque chose tenant de
l'improvisation des pices italiennes, et de ce que j'ai lu dans un de tes
livres sur Nicholson. Il tait patant d'invention... Moi, je faisais
partie d'une socit honnte, qui habitait la rue _Tribordaise_, et qui
avait son plat,--tu sais le baquet dans lequel nous
mangions:--_Cailleboutis de l'Avent_.

Il faut te dire que, lorsque j'avais t amen  l'Orangerie de
Versailles, j'avais huit sous sur moi. On me les avait pris. a fait que
je me trouvais absolument sans un _patard_. Alors,  fortune, Signeux
m'envoya dix francs en timbres-poste, parce qu'on ne nous laissait pas
d'argent! Oh! la premire tablette de chocolat que j'ai pu acheter, que
cela m'a paru bon!... Mais qu'est ceci  ct de cela! Avec mes timbres
j'ai pu acheter une feuille de papier, qu'on m'a vendue quinze sous, et un
crayon Cacheux d'un sou, pay vingt-deux sous... et avec cela j'ai excut
mon premier portrait qui a eu un succs norme, en sorte que j'en ai
fabriqu soixante-sept  deux francs,--ce qui a fait de moi, de moi, c'est
risible, une espce de banquier pour tout le monde.

Le dur, je te l'ai dit, a dur trois mois, trois mois o il y avait une
telle vermine dans le trou o nous tions quatre cent trente, que nous
tions obligs d'_pouiller_ les vieux, pour qu'ils ne soient pas
compltement mangs.

Donc, au bout des trois mois, on nous a permis de nous promener sur le
pont, on nous a donn de la viande, on nous a mme donn du vin, et
quoiqu'on ne nous en donnt qu'un dcilitre, cela grisait tout le monde,
ce qui tait parfois embtant, vu les quatre bouches de mitrailleuses, que
nous avions  l'avant et  l'arrire, et qu'on avait la galanterie de
nettoyer devant nous et de recharger tous les dimanches.

Mes portraits faisaient rage. Ne voil-t-il pas le commandant qui a envie
d'avoir le sien! Je fais son portrait. Je fais le portrait de sa femme,
d'aprs un daguerrotype. Ma position change. On me donne une cabine sur
le pont. J'ai la permission de travailler. Les sergents me traitent avec
respect. Enfin, un jour, mon brave homme de commandant, qui, je crois,
avait maniganc en dessous, me dit: a y est! et me tend mon
_fiche-mon-camp_.

J'tais entr le 5 juin, je sortais le 21 octobre, le jour de ma
naissance. J'tais rest le dernier du _plat_... Olready, lui, quand je
suis sorti, faisait vingt-deux jours de _cale_.

C'est drle, au premier repas que j'ai fait dehors, quand j'ai trouv une
fourchette  ct de mon assiette, il m'a fallu un petit effort de mmoire
pour savoir  quoi a servait...

       *       *       *       *       *

_3 dcembre_.--La composition, la fabulation, l'criture d'un roman: belle
affaire! Le dur, le pnible, c'est le mtier d'agent de police et de
mouchard qu'il faut faire, pour ramasser,--et cela la plupart du temps
dans des milieux rpugnants,--pour ramasser la vrit vraie, avec laquelle
se compose le roman contemporain. Mais pourquoi, me dira-t-on, choisir ces
milieux? Parce que c'est dans le bas, que dans l'effacement d'une
civilisation, se conserve le caractre des choses, des personnes, de la
langue, de tout, et qu'un peintre a mille fois plus de chance de faire une
oeuvre ayant du _style_, d'une fille crotte de la rue Saint-Honor que
d'une lorette de Brda. Pourquoi encore? peut-tre parce que je suis un
littrateur bien n, et que le peuple, la canaille, si vous voulez, a pour
moi l'attrait de populations inconnues, et non dcouvertes, quelque chose
de l'_exotique_, que les voyageurs vont chercher, avec mille souffrances
dans les pays lointains.

       *       *       *       *       *

_5 dcembre_.--Enferm chez moi par le rhume, dans la bibliothque toute
nouvellement faite, et o je viens de ranger mes livres, je sens rentrer
en moi le dsir et la volont du travail.

       *       *       *       *       *

_11 dcembre_.--Bar-sur-Seine. Les pieds dans la neige, j'attends depuis
neuf heures du matin jusqu' quatre heures du soir, le dbuch d'un
sanglier, qui se refuse  quitter sa bauge, enviant la peau de ces gens du
Chtillonnais qui vont tuer les sangliers, tout nus, pour ne pas en tre
vents.

       *       *       *       *       *

_17 dcembre_.--La proprit de l'argent n'a absolument rien pour moi, de
ce que je lui vois avoir pour les autres. L'argent pour moi, ce sont des
rondelles de mtal ou des carrs de papier  filigrane, o je lis: Bon
pour une jouissance de cinquante centimes, de cinq francs, de vingt francs,
de cent francs, de mille francs.

       *       *       *       *       *

_26 dcembre_.--Bar-sur-Seine. En descendant du bois dans le village de
Plaines, mes yeux sont attirs par deux ou trois corniflures bleutres
dans la pierre d'un mur. C'est un ouvrier de la fabrique, me dit mon
compagnon de chasse, que les Prussiens ont mis contre le mur, et fusill
en entrant ici. A la maison o l'on garde les chiens, nous avons trouv la
femme de l'ouvrier, une jeune paysanne ayant dans son tablier une petite
fille de quatre ans.

On l'avait fait venir pour tcher de lui obtenir un secours. On lui a
demand son nom. Elle s'appelle Divine: n'est-ce pas un joli nom de
baptme pour un romancier?

FIN

       *       *       *       *       *

TABLE ALPHABTIQUE DES NOMS


A

Alphand,      187.
Aristophane,      239.
Arago (Franois),      155.
Arago (Emmanuel),      68, 210.
Asselineau,      296.
Assi,      231, 240.
Attila,      113, 180.
Aubryet.      356.


B

Banville (de),      357.
Barbier,      324.
Baroche,      151.
Barry (Mme du),      346.
Bauer,      204.
Bazaine,      104.
Beauvais,      226.
Beauvallon,      122.
Behaine (le comte de),      111, 334, 335, 336.
Berthelot,      11, 24, 26, 27, 106, 107, 110, 143, 204, 206, 231, 338,
344.
Bertrand (le mathmaticien),      106, 169.
Bismarck,      113, 124, 126, 172, 213, 235.
Blanc (Louis),      72, 106, 107, 108, 109, 186, 240, 292.
Blanc (Charles),      50, 55.
Blanqui,      105.
Bocher (Emmanuel),      226.
Bondieu (Mme),      8.
Bonington,      287,
Bourbaki,      212.
Bourbonne,      4, 331.
Bourgoin,      255.
Bracquemond (Mme),      280, 303.
Bracquemond,      253, 254, 255, 266.
Brbant,      14, 24, 50, 68, 86. 106, 142, 143, 166, 185, 203, 205, 207,
217, 234, 268, 338, 343, 352, 355.
Burty,      42, 62, 77, 172, 196, 200, 201, 210, 229, 237, 253, 206, 278,
286, 296, 306, 308, 310, 313, 316, 326, 333.
Burty (Mme),      134, 279, 312, 316, 326.
Burty (Madeleine),      312, 316.


C

Capoul,      9.
Chanzy,      200, 232.
Charles X,      226.
Charles Edmond,      11, 50, 86, 142, 185, 263, 264, 275.
Charles Edmond (Mme),      142, 263.
Chateaubriand,      168.
Chenavard,      55.
Chennevires,      18, 90, 111.
Chenu,      282.
Chevalier (Philippe),      197.
Chevalier,      255.
Chevet,      96.
Clment de Ris,      113.
Clment Thomas,      230.
Cobourg,      43.
Collet (Louise),      56.
Corcelet,      152.
Couchaud,      338.
Courasse,      262.
Courbet,      267.
Courmont (Cornlie de),      73.
Courmont (Philippe de),      332, 333.
Cousin,      167.
Cousinot (Mlle),      351.
Crmieux,      122, 214, 215.


D

Dampierre,      151.
Dante,      341.
Diaz,      294.
Divine,      367.
Ducrot,      149.
Dufaure,      283, 346.
Dumas pre,      155, 156.
Dumas fils,      316.
Dumas (l'industriel),      190.
Du Mesnil,      24, 27, 158, 204, 206.
Duplessis (Georges),      202.
Durand (Jacques),      294.


E

Edouard VI,      212.
Esther,      235.
Eugnie (l'Impratrice),      13, 14, 336, 338, 357.
Ezchiel,      268.


F

Favre (Jules),      203, 221.
Fattet,      356.
Ferri-Pisani,      48.
Ferry (Jules),      86, 187.
Flaubert,      16, 167, 333, 352, 354.
Flourens,      105.
Franchetti,      199.
Fromentin,      65.
Frontin,      121.


G

Gagneur,      68.
Gamache,      93.
Gambetta,      27, 86, 151, 235.
Garibaldi,      151.
Gautier (Thophile),      7, 14, 95, 96, 97, 106, 111, 154, 156, 217, 218,
219, 345, 353.
Gavarni,      13, 57, 76, 102, 143, 211, 226, 285.
Gavarni (Pierre),      48.
Gillet,      92.
Girardin (Emile de),      291.
Giraud (Eugne),      353.
Goethe,      355.
Goubaux,      351.
Goubie,      132.
Goupil,      208.
Gros (le peintre),      86.
_Grou-Grou_,      342.
Gudin (le peintre),      88.
Guichard,      303, 306.
Guillaume (le roi),      193, 213, 221, 226.
Guiod,      109.
Guys (le dessinateur),      357.


H

Haussmann,      51.
Hbrard,      107, 205, 206.
Hd,      189.
Henkel (le comte),      357.
Henri V,      113, 232.
Hervilly (d'),      196.
Hetzel,      27.
Hirsch (le peintre),      198.
Homre,      241.
Houel,      82.
Houssaye (Arsne),      175, 357.
Hubert-Robert,      91.
Hugo (Victor),      103, 114, 115, 116, 121, 122, 154, 155, 229, 231, 357.
Hugo (Charles),      114, 229.


I

Isae,      236.


J

Job,      235.
Jonckind,      286, 287.
Judith,      235.


K

Knaus,      69.
Krupp,      159.


L

La Bruyre,      168.
Lafontaine,      104.
Lambillotte (l'abb),      5.
Larcy (de),      346.
La Valette,      269.
Laverdet,      300.
Lecointe (le gnral),      230.
Ledru-Rollin,      105.
Le Fl,      186.
Lefranais,      295.
Legouv,      92.
Lemud,      84.
Lessore,      135.
Louis XV,      346.
Louis XVIII,      288.
Louis-Philippe,      125, 170.
Lullier,      231.
Lurde (le comte de),      335.


M

Mac-Mahon,      14, l9, 329.
Magny,      161.
Maherault,      926.
Mahias,      68.
Mainbourg (le pre),      168.
Manuel,      295.
Marat,      189.
Marchal (le peintre),      195.
Marcille (Mme Camille),      335.
Marcille(Mlle Eudoxe),      334.
Marie-Antoinette,      228, 346.
_Marin_ (Eugne-Labille),      7, 330.
Massillon,      168.
Masson (Mme),      197.
Masson (Frdric),      132.
Mathilde (la princesse),      130, 337, 345, 353.
Maupas,      6.
Mends (Catulle),      33.
Mrime,      96.
Meurice,      114.
Michel-Ange,      115.
Millevoye,      61.
Molire,      239, 241.
Moncey,      117, 159.
Montguyon,      299.
Mommsen,      338.
Monnier (Henri),      73, 148.
Morny,      13, 175, 355.
Mottu,      105.
Mozart,      103.


N

Nadar,      131, 341.
Napolon III,      78, 125, 335.
Napolon (le prince),      268.
Nefftzer,      24, 27, 50, 68, 110, 121, 122, 123, 124, 142, 166, 204,
205, 206, 207, 236, 275.
Nils Barck (la comtesse),      208.
Nieuwerkerke,      90.
Nubar Pacha,      11, 12.


O

Ollivier,      204.
Olready,      360, 362, 305.
Outhier,      360.


P

Pava (Mme de),      94, 357.
Pasdeloup,      103.
Plagie,      53, 64, 135, 157, 197, 236. 260, 261, 316. 319.
Pelletan,      86.
Pne (de),      237.
_Pipe-en-Bois_ (Georges Cavalier),      235, 273.
Picard (Ernest),      235.
Pitt,      43.
Platon,      240.
Potier (le capitaine),      109.
Pouthier,      358.
Praisidial,      211.
Proth (Mario),      50.
Protais,      61.
Proudhon,      122.


Q

Quentin,      81.


R

Rachel,      299.
Racine,      236.
Ramelli,      354.
Regnault (le savant),      338.
Regnault (Henri),      208.
Renan,      14, 24, 25, 26, 27, 28, 50, 110, 143, 158, 167, 168, 169, 186,
187, 204, 205, 217, 235, 268, 338, 341.
Retz (le cardinal),      168.
Richard (Maurice),      90.
Ricord,      147.
Robin (le docteur),      355.
Rochefort,      23, 86, 166, 196, 200.
Roos,      175.
Rops (l'aqua-fortiste),      357.
Rothschild,      122, 355.
Rouher,      91.
Rouland,      176.
Rousseau (Thodore),      13.


S

Sabatier (Mme),      354.
Sasse (Marie),      10.
Saint-Just,      186.
Saint-Simon,      168.
Saint-Victor,      14, 24, 28, 50, 68, 106,108, 149, 167, 186, 205, 235,
299, 352.
Sainte-Beuve,      33, 96, 130.
Sancy-Parabre (Mme de),      335.
Schrer,      275.
Schoelcher,      292.
Svign (Mme de),      168.
Signoux,      363.
Simon (Jules),      90, 167.
Simon (Mme),      346.
Souli (Eudore),      346.
Spinoza,      236.
Strauss,      50.


T

Talma,      41.
Tamisier,      106.
Tessi du Motay,      186.
Thierry (Edouard),      9.
Thiers,      22l, 229, 278, 279, 280, 283, 295, 297, 298, 338, 340, 357.
Tissot,      269.
Tony Rvillon,      80, 81.
Tourbey (Mme de),      128.
Trimm (Timothe),      352.
Trves (le capitaine),      331.
Trochu,      20, 26, 38, 108, 109, 112, 166, 173, 186, 196, 197, 201, 203,
204, 210, 232, 338.


V

Vacquerie,      114, 122, 229.
Vaillant (le marchal),      43.
Valls,      241, 256, 271.
Vlasquez,      266.
Verlaine,      286, 288.
Verlaine (Mme),      326.
Vron (le docteur),      76.
Veuillot,      134.
Victor,      363.
Vinoy,      47, 186, 201, 202, 206.
Voisin,      176, 251, 278.
Volige (la),      363.


W

Wallace (Richard),      354.


Z

Zola,      15.

       *       *       *       *       *

TABLE DES MATIRES

ANNE 1870.
ANNE 1871.

       *       *       *       *       *

FIN





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premier volume), by Edmond de Goncourt

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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