The Project Gutenberg EBook of La tombe de fer, by Hendrik Conscience

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Title: La tombe de fer

Author: Hendrik Conscience

Release Date: December 6, 2005 [EBook #17242]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOMBE DE FER ***




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LA TOMBE DE FER

PAR

HENRI CONSCIENCE





PARIS

CALMANN LVY, DITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1878




TOMBE DE FER




PROLOGUE


La classe du village tait finie....

Voil Mieken, la jolie enfant blonde, qui s'en retourne  la maison avec
son ardoise sous le bras. Son voisin Janneken, tte frise aux cheveux
noirs, marche  ct d'elle.[1]

[Note 1: Mieken et Janneken, petite Marie, petit Jean.]

Chemin faisant, ils cueillent dans le seigle des bluets bleus et des
coquelicots rouges.

Ils s'asseoient sur le seuil de pierre fruste  l'entre du cimetire.

Janneken tresse une couronne avec les fleurs. La petite fille trouve que
cela dure trop longtemps et tmoigne son impatience de possder la
couronne....

Mais Janneken travaille avec une attention srieuse. Sans savoir ce qui
le pousse, il arrange et entremle les fleurs, cherche l'harmonie des
couleurs et essaie de temps  autre la couronne sur la tte de sa
gentille compagne.

Un sentiment d'amiti ou d'amour a-t-il fait dj de l'enfant un artiste
prcoce?

Derrire ces innocents amis s'tend le champ de l'ternel repos, avec
son silence que rien ne trouble, avec ses tombes verdoyantes et ses
croix renverses....

L'humble petite glise s'lve au-dessus du champ des morts. Sa vieille
tour, lourde et massive  la base, ressemble  un vieillard pleurant sur
ses enfants qui ne sont plus; mais bientt ses formes deviennent plus
sveltes, et elle s'lance vers le ciel comme une aiguille et montre
l'toile d'or de l'esprance scintillant au-dessus des gnrations qui
dorment dans le sein de la terre.

Le soleil rpand sa joyeuse lumire sur le cimetire; les fleurs se
balancent sur les tombes au souffle du vent chaud du midi; les oiseaux
chantent dans les tilleuls qui ombragent le gazon bnit; des papillons
bigarrs voltigent au-dessus des petites croix de bois.... Mais rien ne
trouble le silence solennel ni la religieuse solitude du jardin des
morts.

Janneken a achev son oeuvre. Sur la tte de Mieken rayonne la couronne
rouge et bleue qu'il a tresse pour elle.

Tous deux entrent dans le sentier qui serpente  travers le cimetire.

Janneken voit une marguerite blanche briller comme une toile d'argent
sur une tombe. Il fait un saut de ct, arrache la fleur de sa tige et
la fixe sur le front de son amie.

C'est le joyau le plus prcieux dans le diadme d'une reine,--reine dont
la royaut naissante est la vie, dont le sceptre est la beaut, dont les
trsors sont la candeur et la foi....

Mieken s'avance toute joyeuse, ses yeux bleus brillent d'un orgueil
enfantin et mlent leur doux clat  celui des bluets qui s'agitent sur
son front.

Mais elle s'arrte et regarde en souriant une petite croix de bois dont
la frache guirlande de fleurs indique une tombe nouvellement ferme.

--La couronne que tu portes est bien plus belle, dit Janneken.

--C'est l qu'est enterre la petite Lotte, du charron, dit la petite
fille, rveuse.

--Malheureuse petite Lotte! rpond le petit garon; elle ne pourra plus
aller  l'cole avec nous.

--Mais elle est au ciel, n'est-ce pas?

--Oui, elle est au ciel, la pauvre fille!

--Pourquoi es-tu donc triste de ce que la petite Lotte est au ciel?
demanda Mieken tonne. Elle est si bien au ciel! On peut s'y promener
du matin au soir avec les jolis petits anges, on y reoit des friandises
 plein tablier, tous les jours y sont des dimanches, on y joue et on y
chante sans cesse; et quand on est fatigu de jouer, la bon Dieu vous
prend sur ses genoux et vous endort en vous embrassant!

--Oui, oui, il doit faire bon au ciel, soupire Janneken, absorbe dans
ses penses.

--J'ai vu Lotte, lorsqu'elle tait dj devenue un petit ange, et
qu'elle dormait un long sommeil avant d'aller au ciel, reprend Mieken.
Ah! qu'elle tait belle! Elle avait une belle robe blanche, et sa figure
et ses mains taient encore plus blanches que sa robe; elle portait sur
ses cheveux une couronne de fleurs d'or et d'argent, avec des petites
toiles et des perles, comme l'Enfant Jsus dans l'glise[2]. Et Lotte
souriait si doucement dans son sommeil, qu'on et dit qu'elle rvait
dj du ciel. Je ne vis pas ses ailes, mais sa mre me dit qu'elles
taient replies sous son dos afin de se reposer pour le long voyage....
Car le ciel est bien loin, bien loin d'ici, Janneken!

[Note 2: Dans certaines parties de la Belgique, c'est la coutume de parer
d'une couronne de fleurs artificielles le front des enfants mort.]

--Viens, Mieken, murmura le petit garon en l'loignant avec la main de
la petite tombe. Je ne voudrais pas mourir tout de mme, car je ne
pourrais plus jouer avec toi.

--Mais, si nous pouvions aller au ciel ensemble, ce serait bien ainsi,
n'est-ce pas?

--Non, non, ne parle plus de cela, rpliqua Janneken avec tristesse.
Cela me fait peine. Ah! Mieken, n'es-tu donc pas contente sur la terre?

Ils s'approchrent de l'autre ct de l'glise.

Il y a l, contre le mur, un petit enclos ferm d'une grille de fer
tablie pour protger une tombe contre les pieds des passants. Une porte
 serrure est mnage dans la grille, et,  deux pas de l, est un banc
en bois de chne dont la surface est polie par un long usage.

Dans l'enclos, pas de pierre portant le nom du mort chri; mais le sol
est couvert de fleurs dlicieuses. Il est visible qu'une main pieuse les
soigne et les arrose; car, tandis que dans le reste du cimetire, le
gazon est  demi grill par la chaleur de l't, les fleurs de la tombe
montrent une fracheur et une vitalit surprenantes.

--Tiens! s'crie la petite fille, encore de nouvelles fleurs sur la
tombe de fer.... Des fleurs sorties de terre et closes en une seule
nuit; c'est trange, n'est-ce pas? Des fleurs qu'on ne trouve nulle
part, ni dans les prs, ni dans les champs, ni dans les bois!

--O innocente Mieken! c'est toujours l'ermite qui les plante l!

--Oui. Alors, que signifie ce banc us? c'est la dame blanche qui vient
s'asseoir toutes les nuits sur le banc, prs de la tombe de fer, jusqu'
ce que les coqs chantent?

--Non, c'est le vieil ermite qui vient prier tous les jours sur le banc.

--Mais qui peut tre enterr l, Janneken? Ma mre na le sait pas.

--Je l'ai demand  mon pre. C'est une vilaine histoire que je ne puis
comprendre. Je crois que l'ermite a t mari avec une femme qui tait
dj morte....

--Vois, Janneken, la belle fleur! interrompit la petite fille en
admiration; avec des feuilles jaunes comme de l'or et un coeur rouge
comme du sang....

Le petit garon regarda de tous cts avec dfiance et dit:

--Je cueillerais bien cette fleur pour l'ajouter  ta couronne, Mieken;
mais j'ai peur que l'ermite ne me voie.

--Non, non, ne la cueille pas, dit l'enfant effraye. La dame blanche le
saurait.

Mais Janneken se pencha au-dessus du grillage de fer et s'allongea pour
saisir la belle fleur.

--Fuis, fuis, voil l'ermite! s'cria Mieken.

Et les deux enfants s'lancrent effrays hors du cimetire.




I


Par une belle journe d't, je cheminais, le bton de voyage  la main,
le long d'une des chausses, qui, d'Anvers, se dirigent vers la Campine.
J'tais las de rver et de jouir du spectacle de la nature; car la
longue route avait fatigu mes membres, et la chaleur touffante avait
mouss la sensibilit de mon cerveau.

Ce n'tait pas que j'eusse fait une longue journe de marche, ni
prcipit mon pas de manire  puiser mes forces. J'tais parti de la
ville le matin de bonne heure et j'avais march, je m'tais assis au
bord de la route, j'avais caus avec des gens de l'auberge; j'avais
cueilli des herbes et effeuill des fleurs, et, ainsi rvant, flnant et
jouant avec un plaisir enfantin, je n'avais fait que trois lieues de
chemin quand le soleil commenait dj  descendre vers l'horizon.

Ce fut avec use vritable satisfaction que j'entendis derrire moi un
bruit lointain de roues, et que je distinguai, dans un nuage dpoussire
lumineux, la gigantesque masse noire qui m'annonait l'arrive de la
diligence.

Lorsque la lourde voiture s'approcha enfin de l'endroit o je me
trouvais, je fis un signe au conducteur qui, de loin, m'avait dj
envoy un salut amical, comme  une vieille connaissance.

Il arrta ses chevaux, ouvrit la diligence et rpondit  ma question
tlgraphique:

--Il y a encore place dans le coup. O allons-nous par ce temps
touffant?

--Descendez-moi au chemin de Bodeghem.

--Bien, monsieur.... En route!

Je sautai dans la diligence, et, avant que je fusse assis, les chevaux
avaient repris leur trot cadenc.

Il n'y avait qu'un voyageur dans le coup; un vieillard  cheveux gris
qui avait rpondu  mon salut par un bonjour, monsieur, prononc 
voix basse, presque sans me regarder, et semblait peu port  la
conversation.

Pendant un certain temps, je regardai par la portire, contemplant
distraitement les arbres qui dfilaient rapidement les uns aprs les
autres devant les glaces del diligence.

Mais bientt un retour de curiosit reporta mon attention sur mon
compagnon de voyage, et, comme il tenait la tte et le regard baisss,
je pus l'observer et l'examiner  loisir.

Il n'y avait rien de bien remarquable en lui. Il paraissait avoir pass
la soixantaine; ses cheveux taient blancs comme l'argent, et son dos
me parut lgrement vot. Les traits de son visage taient doux et
portaient les traces d'une beaut fltrie. Ses vtements simples, mais
riches, taient ceux d'un homme qui appartient  la bonne
bourgeoisie.--L'immobilit de ses yeux grands ouverts, un sourire qui se
jouait parfois sur ses lvres, et le pli de la rflexion au-dessus de
ses sourcils indiquaient qu'il tait proccup en ce moment d'une pense
absorbante.

Ce qui attira plus particulirement mon attention, c'est un petit bloc
d'albtre plac  ct de lui sur le banc. Comme cet objet, encore
informe, ressemblait assez bien au socle d'une pendule, et que je voyais
trois ou quatre instruments en acier d'une forme particulire sortir en
partie d'un papier plac prs du morceau d'albtre, je crus ne pas me
tromper en concluant que mon compagnon de voyage devait tre un
horloger.

Aprs un long silence, je me hasardai  lui adresser cette phrase
banale:

--Il fait bien chaud aujourd'hui, n'est-ce pas, monsieur?

Il sursauta comme s'il s'veillait d'un rve, se tourna vers moi et
rpondit avec un sourire aimable:

--En effet, il fait trs-chaud, monsieur.

Puis il dtourna les yeux de nouveau et reprit sa position premire.

Je ne me sentais pas grande envie de faire plus ample connaissance avec
un homme qui tait si avare de ses paroles et si peu port  la
conversation. D'ailleurs, son visage, que je venais seulement de voir
entirement, m'avait inspir une sorte de respect,  cause de la majest
empreinte dans tous ses traits, o se lisaient les signes du gnie et du
sentiment.

Je me blottis dans un coin de la diligence, je fermai les yeux, et je
rvai tant et si bien, que je finis par m'assoupir.

--Les voyageurs pour Bodeghem! cria le conducteur en ouvrant la
portire.

Je sautai sur la chausse et payai ma place. Le conducteur remonta sur
son sige, fouetta ses chevaux, et me cria en guise d'adieu:

--Bon voyage, monsieur Conscience! et ne racontez pas trop de fables sur
la tombe de fer.

Tout tonn, je suivis des yeux le conducteur. Qui pouvait avoir rvl
le but de mon voyage, puisque, tout le long de ma route, je n'en avais
dit mot  personne?

Une voix qui prononait mon nom derrire moi me fit retourner la tte.

Je vis s'approcher, le chapeau  la main, le sourire aux lvres, et son
bloc d'albtre sous le bras, mon singulier compagnon de la diligence. Il
tait sans doute descendu aprs moi sans que je l'eusse remarqu.

Il me salua d'un air cordial, et me dit:

--Vous tes M. Conscience, le chantre de notre humble Campine? Excusez
mon importunit et permettez-moi de vous serrer la main; il y a si
longtemps que je souhaitais de vous voir....

Je balbutiai quelques paroles pour remercier le bon vieillard de son
amabilit.

--Et vous allez  Bodeghem? demanda-t-il.

--Oui; mais je n'y resterai pas longtemps; je compte tre  Benkelhout
avant ce soir, pour y passer la nuit.

--J'aurai du moins le bonheur d'tre votre compagnon de route, et
peut-tre votre guide jusqu' Bodeghem; car vous n'tes pas encore venu
dans notre pauvre petit village oubli?

--Non, monsieur, pas encore, et c'est avec plaisir que je profiterai de
votre obligeance,  condition que vous me permettrez de vous dcharger
de cette pierre.

--N'y faites pas attention: mes cheveux son blancs, et mon dos commence
 se voter, mais les jambes et le coeur sont encore bons.

J'insistai pour porter la pierre, en invoquant son grand ge, mes forces
plus juvniles et le respect que l'on doit  la vieillesse; mais il
s'excusa et se dfendit avec tnacit; enfin, je lui pris son fardeau
presque de force et l'obligeai ainsi de me suivre sur la route
sablonneuse.

Pour mettre un terme aux tmoignages de son regret, je lui demandai:

--Ce bloc d'albtre est destin, sans doute,  la base d'une pendule?
Monsieur est probablement horloger?

--Horloger? rpondit-il en riant. Non, je suis sculpteur.

--Vraiment! je suis donc en compagnie d'un artiste? J'en suis charm.

--Un amateur, monsieur.

--Et vous demeurez  Bodeghem depuis longtemps dj?

--Depuis au moins quarante ans.

--Peut-tre votre nom ne m'est-il pas inconnu.

Le vieillard secoua la tte, et rpondit aprs une pause:

--Vous tes encore trop jeune, monsieur, pour connatre mon nom. Ce
n'est pas que, dans le monde des arts, on n'ait fait quelque bruit
autour de ce nom; mais cela ne dura pas longtemps; plus de trente ans se
sont couls depuis.

--N'avez-vous jamais expos quelqu'une de vos oeuvres? demandai-je.

--Une seule fois. C'tait en 1824. Il y avait un grand mouvement dans le
domaine des arts, parce que la paix donnait l'essor  toutes les forces
vives de la nation. Malheureusement, chacun tait assujetti  ces rgles
troites que la prtendue cole de David avait traces comme des
conditions de la beaut; on voulait imiter en tout l'antiquit grecque,
mais on ne lui avait emprunt que l'apparence et les formes matrielles,
et, faute d'une me qui pt animer les crations de la nouvelle cole,
on avait eu recours aux poses thtrales et aux gestes exagrs. Toute
figure, peinte ou sculpte, qui n'tait pas roide, solennelle et sans
me, ne pouvait trouver grce aux yeux d'un public dont le got tait
perverti. C'est dans ces circonstances que j'exposai ma premire oeuvre.

--C'tait une statue couche, en marbre: une jeune fille, tendue sur
son lit de mort, tenant encore le crucifix dans des mains jointes, comme
la mort l'avait surprise. J'avais clair les traits sans vie de ma
statue d'un joyeux sourire, d'une expression de confiance, d'espoir et
de batitude. Mon but tait de fixer sur le marbre le moment suprme o
l'me quitte le corps et le force cependant encore  manifester la joie
que lui fait prouver la certitude d'une vie meilleure. Cette oeuvre,
que j'avais nomme _le Pressentiment de l'ternit_, souleva une sorte
d'meute parmi les artistes. La plupart se dchanrent contre moi avec
une espce de fureur et critiqurent ma statue comme le fruit d'un
esprit malade, et comme une hrsie contre les prceptes alors en
honneur. En effet, les formes de ma statue taient maigres, dlicates,
fines et rveuses: la forme matrielle tait sacrifie  l'expression
morale d'une ide ou d'un sentiment. Il y eut aussi beaucoup de
personnes qui parurent admirer mon oeuvre, et qui m'encouragrent en me
disant que j'tais prdestin  faire une rvolution dans l'cole, et 
lever l'art chrtien au-dessus de l'art paen; mais plus je trouvai de
dfenseurs, plus je vis s'lever contre moi d'ennemis acharns. Si la
lutte s'tait borne  la discussion des dfauts et des mrites de ma
statue, je n'y eusse point succomb; mais mes adversaires, aveugls par
la passion, se mirent  chercher dans mon pass des prtextes pour me
livrer  la rise du public. Ils firent, sans le vouloir, saigner mon
coeur par de profondes blessures, et profanrent des souvenirs qui
m'taient plus chers que la vie. Depuis ce moment, j'ai eu peur de la
publicit, et je n'ai plus jamais rien expos.

Il y avait dans les paroles du vieillard, un calme touchant et une
mouvante srnit. En ce moment, sa figure me parut si noble et si
majestueuse, que j'en fus profondment mu, et ce ne fut qu'aprs un
moment de rflexion que je lui demandai:

--Et ne travaillez-vous plus du tout, maintenant?

--Je travaille encore de temps en temps, dit-il. Il me serait impossible
de m'en abstenir, lors mme que je le voudrais. L'art est devenu pour
mon coeur un besoin imprieux, parce qu'il est la baguette magique avec
laquelle j'voque les plus douces penses de mon pass, et me transporte
dans le printemps de ma vie.

Le chemin tait devenu trs-sablonneux, et nous avancions  grand'peine.
Cela interrompit notre conversation pendant quelques minutes. Lorsque je
pus reprendre ma place  ct du vieillard, je lui demandai:

--Si je ne me trompe, vous avez lu quelques-uns de mes ouvrages. Vous
aimez donc la littrature?

--Je ne lis pas beaucoup, rpondit-il; cependant Je possde la plupart
de vos oeuvres.

--Et ont-elles su vous plaire?

--Vos rcits de la Campine, et vos esquisses morales surtout; oui, plus
que vous ne sauriez vous l'imaginer. Il en est que j'ai relus plus de
dix fois. Ce ne sont pas les histoires mmes qui me font encore plaisir
aprs plusieurs lectures; c'est le ton, une sorte d'harmonie secrte qui
s'accorde avec mon humeur et qui me ravit.

Je regardai le vieillard d'un oeil interrogateur pour obtenir de plus
amples explications.

--Dans les rcits dont je veux parler, dit-il, rgnent une sorte de
simplicit nave, de douce sensibilit et d'inbranlable esprance: un
sentiment sincre d'admiration de la nature, de reconnaissance envers
Dieu, et d'amour de l'humanit. Ces lectures m'ont souvent touch
vivement, mais elles ne me fatiguent pas; et quand j'ai fini un de ces
ouvrage, je me sens consol, je suis plus croyant, plus aimant, et je me
rjouis au fond du coeur en dcouvrant que des cordes si tendres et si
pures, qu'on croirait propres aux seuls enfants, vibrent et rsonnent
encore dans mon me. Je bgayai quelques excuses et m'efforai de faire
avouer au vieillard qu'il louait mes ouvrages plus qu'ils ne le
mritaient, probablement par un sentiment de bienveillance ou de
sympathie. Mais il repoussa cette excuse et reprit en forme de
conclusion:

--C'est vrai, chaque homme sent d'une manire qui lui est propre, qui
peut tre inne en lui, mais qui provient cependant des sensations de sa
jeunesse et des vnements qui ont domin sa vie. Je ne puis donc pas
prtendre que chacun doit ncessairement sentir comme moi. Quoi qu'il en
soit, n'euss-je trouv dans vos ouvrages que la religion du souvenir et
la loi dans un avenir meilleur, cela aurait suffi pour me les faire
aimer. Il y a, en outre, des raisons que je ne puis vous dire.

Nous nous trouvions en ce moment prs de deux ou trois paysans qui
venaient  notre rencontre sur la route. Nous gardmes le silence
jusqu' ce qu'ils nous eussent croiss. Alors le vieillard me demanda:

--Vous ne ferez que traverser Bodeghem, pour aller ce soir loger 
Benkelhout? Ce n'est donc pas un dessein particulier qui vous amne dans
notre petit village?

--Si fait. J'avais l'intention de prendre, en passant, quelques
renseignements sur une chose qui m'a t raconte; mais, puisque vous
tes si bon et si serviable, pourquoi ne vous demanderais-je pas ce que
je dsire savoir? Il y a dans le cimetire de Bodeghem une tombe de fer,
n'est-ce pas?

--Il y a, en effet, une tombe que les villageois nafs appellent la
tombe de fer, parce qu'elle est entoure d'un grillage; mais cette tombe
n'offre rien de remarquable.

La voix du vieillard me parut avoir tout  fait chang de ton; elle
tait retenue et sche comme s'il avait voulu loigner ou abrger la
conversation.

--Il pousse toujours des fleurs nouvelles sur cette tombe? demandai-je.

--Il y pousse toujours des fleurs, rpta-t-il.

--Il y a un banc de bois prs de la tombe, et ce banc est us, parce
qu'un esprit, la dame blanche, vient s'y asseoir toutes les nuits depuis
des annes?

--Un conte d'enfant, dit le vieillard avec un sourire sur les lvres.

--Je sais bien, monsieur, que ce ne peut tre qu'un conte; mais, du
moins, il y a quelqu'un qui soigne les fleurs sur la tombe; car c'est
sans doute aussi une fable que ces fleurs sortant d'elles-mmes de
terre?

Comme mon compagnon ne rpondait pas immdiatement  ma question, je lui
dis:

--Il y a quelques jours, une paysanne de ces environs vint me demander
conseil pour obtenir la grce de son fils, qui avait t condamn  une
forte amende pour un dlit de chasse. Je la fis causer.--C'est ainsi que
j'ai surpris toutes les particularits de la vie simple des
paysans.--Elle m'a parl de la tombe de fer, des fleurs qui se
renouvellent toujours, de la dame blanche, et d'un ermite qui reste 
prier des journes entires prs de la tombe. Soyez assez bon pour me
dire ce qu'il y a de vrai dans le rcit de la paysanne.

--La chose est toute simple, rpondit mon compagnon. L'homme que l'on
appelle l'ermite, parce qu'il vit solitaire, soigne et orne la tombe
d'une personne qui lui fut plus chre que la lumire de ses yeux. En
vivant ainsi, depuis la sparation fatale, prs d'un tombeau, et en
concentrant toute son affection sur ce tombeau, il triomphe de la mort
mme; car qui peut dire que l'pouse que la tombe croyait lui ravir
l'ait quitt rellement, quand il la voit  chaque instant, quand elle
renat cent fois par jour dans sa pense?

Je regardai le vieillard avec tonnement: ses yeux brillaient d'un clat
trange et soc visage rayonnait d'enthousiasme.

Il remarqua l'impression que ses paroles avaient faite sur moi et
surmonta son motion. Il montra du doigt le chemin et me dit d'un ton
plus calme:

--Voil notre petite glise. Si nous avions suivi la traverse, nous
pourrions dj apercevoir de loin la tombe de fer.

Je ne fis presque pas attention  ce qu'il me montrait, et je demandai
d'un air rveur:

--Une pouse, dites-vous, monsieur? C'est donc une femme marie qui
repose sous la tombe de fer?

--Une vierge pure comme les lis avant de se faner, murmura-t-il.

--Mais marie?

--Vierge et pouse, en effet.

Je ne savais que penser du ton solennel avec lequel le vieillard avait
prononc ces derniers mots. Je commenais  tre en proie  une
singulire motion. Je m'imaginais que la tombe de fer devait cacher une
histoire touchante, et ma curiosit tait pique au plus haut point.

Assurment, le vieillard devina que j'allais insister pour obtenir une
explication plus prcise, il me prit le bloc d'albtre avant que je
pusse souponner son intention; et, comme je m'efforais de continuer 
porter le fardeau, il m'assura que, du moins dans le village, il devait
refuser mon aide, et chappa,  mon grand dpit, aux questions qui se
pressaient dj sur mes lvres. Il marcha vers l'entre du cimetire en
disant:

--Venez, je vous montrerai la tombe de fer. Voyez l-bas, prs du mur de
l'glise, ces fleurs derrire ce grillage, c'est la tombe de fer.

Je, m'approchai de l'endroit dsign et je regardai avec tonnement dans
le petit enclos. Je cherchai vainement une pierre ou un signe quelconque
qui m'apprt le nom de cette morte tant regrette. Rien que des fleurs,
mais des fleurs si belles, si rares, et assorties avec un sentiment si
profond de la forme et de la couleur, que la main d'un amant pouvait
seule atteindre  ce degr d'harmonie. Pour moi, il tait indubitable
que l'ermite--si rellement un ermite veillait sur la tombe--devait
tre jeune et berc encore par les plus douces illusions de la vie.
Mais, en regardant le banc de bois aminci par l'usage, je commenai 
revenir de ma premire ide.

--Depuis combien de temps ce banc est-il l? demandai-je au vieillard.

--Depuis quarante ans.

--C'est assurment l'ermite qui l'a us ainsi en s'y asseyant ou s'y
agenouillant pour prier?

--C'est l'ermite, rpondit mon guide.

--Mais cela dpasse les forces humaines! m'criai-je avec admiration.
S'asseoir pendant, quarante ans prs d'une tombe! Si c'est de l'amour,
quel sentiment profond, immense, infini! Le sacrifice, le dvouement, la
fusion d'une me qui vit sur la terre avec une me qui habite dj le
ciel! On pourrait appeler cela de i'idoltrie, si cette aspiration vers
le ciel n'attestait pas une foi robuste en la bont divine et dans la
flicit d'un avenir sans fin. Vivre pour une morte et avec une morte!

--Elle n'est pas morte, murmura le vieillard.

--Pas morte? rptai-je. Quels mystres, quels prodiges cachent donc ces
fleurs?

--Vous feignez de ne pas me comprendre, monsieur, dit le vieillard avec
un accent calme et profond; votre coeur m'a pourtant si bien compris!
Morte? Mais pendant que je vous parle, je la vois, elle me sourit,
j'entends sa voix; elle me crie du milieu de ses fleurs; Le temps
devient court: j'attends, j'attends!

--Elle vous attend! m'criai-je avec stupeur. Est-ce donc vous qui avez
us ainsi ce banc de bois?

--Nul autre que moi.

--L'ermite?...

--Est le vieillard que le hasard vous a donn pour guide, le sculpteur
dont vous avez port l'albtre, sans savoir quel souvenir sacr il y
taillera.... Mais venez avec moi, ne me demandez plus rien. Voyez l,
derrire le mur du cimetire, c'est ma demeure; suivez-moi, je vous
dirai des choses que nul autre que vous n'a jamais sues aussi bien que
vous allez les savoir.

Je me laissai conduire hors du cimetire, sans rien dire. Chemin
faisant, le vieillard reprit:

--Depuis que ce tombeau de fer est l, je n'ai jamais panch les
sentiments de mon coeur dans le sein de personne. Je vous aime parce
que, dans vos ouvrages, je vous ai trouv capable de comprendre une vie
que les autres nomment une longue folie. Mon passage sur la terre touche
 sa fin: un pressentiment secret me dit que je la verrai bientt
autrement que par le souvenir. Recevez la confidence de ce que j'ai
espr et souffert, et, lorsque je reposerai  ct d'elle dans le
tombeau, racontez alors mon humble et triste vie, si vous croyez qu'elle
vaille la peine d'tre crite.

Il s'arrta derrire le mur du cimetire et sonna  la porte d'une
maison  faade blanche, dont les fentres taient fermes par des
volets verts. Une vieille servante ouvrit, et, pendant que nous
entrions, le vieillard dit:

--Catherine, voici un ami qui dnera avec moi. Mettez un second couvert.

La servante s'loigna sans mot dire.

Je voulus m'excuser de l'embarras que ma prsence causait au vieillard
et  sa vieille servante; mais il me prit la main et me conduisit au
fond de sa maison, dans une grande chambre qui prenait jour sur un vaste
jardin tout maill de fleurs. L'aspect de cette chambre m'tonna.
J'aurais pu me croire transport par enchantement dans une salle d'tude
de l'Acadmie d'Anvers, car elle contenait une multitude d'objets que
j'avais eus plus d'une fois entre les mains, ou dont j'avais vu les
pareils des centaines de fois.

--Jetez un rapide coup d'oeil sur ces objets, me dit le vieillard. Ils
jouent tous un rle plus ou moins important dans l'histoire que je vais
vous raconter; mais ne me demandez pas maintenant une explication  leur
sujet. Ce serait du temps perdu, et cela m'obligerait  des rptitions
fastidieuses.

Pourtant, je n'avais jamais vu ce que mon hte me montra tout d'abord,
et je n'y pus trouver aucune signification. Sur une table se trouvaient
toutes sortes de figures informes de chiens, de vaches, d'oiseaux, de
chevaux et d'autres animaux, trs-grossirement taills au couteau dans
du bois blanc. Sur un morceau de velours bleu s'talaient deux ou trois
figures assez rares,  ct d'une de ces botes d'opale o les femmes
mettent des pastilles de menthe ou des drages de citron. On y voyait
aussi un couteau  manche de nacre, et plusieurs mdailles d'or et
d'argent avec des rubans verts fans.

En faisant le tour de la chambre, je vis successivement le long des murs
toutes les _tudes_ ordinaires des jeunes lves de l'acadmie d'Anvers:
des nez, des oreilles, des mains, des ttes, puis des figures entires;
plus loin, tout cela se trouvait reproduit en terre glaise sche, puis
aussi en pltre.

Je ne vis qu'une seule composition caractristique; au bout de cette
chambre. L'artiste y attachait sans doute beaucoup de prix, car il
l'avait enferme dans une armoire vitre pour la garder de la poussire
et de l'humidit. C'tait un groupe en pltre reprsentant une jeune
femme qui pose la main gauche sur la tte d'un enfant; tandis que
l'autre, tendue en avant, semble montrer  cet enfant la route de
l'avenir. Dans le sourire protecteur de la femme, et dans l'expression
reconnaissante des traits de l'enfant, il y avait un sentiment profond
et presque mystrieux qui m'mut et me fit rver.

Aprs avoir regard quelque temps en silence cette oeuvre singulire, je
dis  mon hte:

--Cette statue n'est pas une cration de fantaisie, quoiqu'elle ne soit
pas conue non plus d'aprs les rgles classiques. La nature seule a t
le modle de l'artiste. N'est-il pas vrai, monsieur, cette femme a vcu?

--Elle a vcu, rpta le vieillard avec un soupir dont le son trange me
surprit.

--Quoi! m'criai-je, je vois l'image de la femme qui repose...?

--Qui repose sous la tombe de fer;

--Elle tait donc belle?

--Belle comme le rve ternel des potes.

Je me tus, craignant d'attrister le vieillard par mes questions
indiscrtes.

Il alla au fond de la chambre, ouvrit une grande porta et dit:

--Jusqu' prsent vous n'avez vu que les tudes de l'lve: souvenirs
qui font ma vie, pourtant: Entrez, vous pourrez juger aussi l'artiste.
Ce serait une vritable joie pour lui si ses oeuvres pouvaient lui
assurer votre approbation ou du moins votre sympathie.

La salle o il me fit entrer tait claire par le haut un grand nombre
de statues de marbre et d'albtre dont la vue me frappa d'admiration au
premier coup d'oeil.

Toutes ces oeuvres taient videmment l'expression d'une mme pense
reproduite sous des formes diverses. Il n'y en avait aucune qui ne
parlt de la mort et de la rsurrection  une vie meilleure. C'tait un
ange aux ailes dployes qui portait vers sa cleste patrie une jeune
fille endormie;--c'tait le gnie de l'immortalit ouvrant une tombe et
montrant  l'me rveille le chemin de la lumire;--c'tait cette mme
jeune fille se dressant  moiti hors d'une tombe, et tendant les mains
avec un sourire de dsir, comme si elle appelait quelqu'un;--c'tait un
jeune garon agenouill sur une pierre tumulaire, et tenant embrasse
une ancre symbolique;--c'tait l'oiseau Phnix, s'levant avec des
forces nouvelles du bcher qui a consum sa dpouille
vieillie;--c'taient enfin beaucoup de figures reprsentant sous une
forme saisissante l'image de la vie future aprs la mort.

Toutes ces compositions respiraient la sincrit profonde du sentiment
de leur auteur, et semblaient vivre, non point par la perfection de leur
forme corporelle, mais par quelque chose de plus lev, par l'empreinte
de l'me que l'artiste avait imprime dans toutes les parties de son
oeuvre, en y versant un reflet de sa propre me. Les formes des statues
taient  la vrit grles et maigres, mais il y avait dans l'ensemble
de ces crations une expression de pense si parfaite, des proportions
si harmonieuses, tant de naturel et nanmoins tant de posie, qu'en les
regardant je me sentis comme transport dans un monde de penses
mystiques et presque surhumaines.

--Que tout cela est beau! m'criai-je enthousiasm. Monsieur, vous ne
devez pas tenir plus longtemps cachs ces chefs-d'oeuvre sublimes.
Enrichissez d'un nom illustre le livre d'or de votre patrie, ajoutez un
brillant fleuron  sa couronne artistique!

Il sourit  mon exclamation; l'impression favorable que son talent avait
produite sur moi parut lui faire plaisir; mais une sorte de raillerie
ironique brillait dans son regard, comme pour me taxer d'exagration.

--Je dis la vrit, croyez-moi, repris-je. Exposez vos ouvrages, et un
cri d'admiration s'lvera de la foule des artistes. S'ils ont t
gars autrefois par l'admiration exclusive des formes extrieures, il y
a aujourd'hui une grande tendance vers des ides moins plastiques; l'art
se tourne vers l'expression des penses, des sentiments et des plus
nobles aspirations de l'homme. Non, non, ne privez pas l'cole flamande
de si parfaits modles.

Le vieillard avait courb la tte et murmurait en se parlant  lui-mme:

--Livrer en pture  la foule mes souvenirs, tous les battements de mon
coeur? Permettre  la malveillance de soulever le voile de ma vie, et
appeler la raillerie sur tout ce qui est sacr pour moi?...

En ce moment, la vieille servante ouvrit la porte et annona que le
dner tait servi.

--Venez, monsieur, me dit le sculpteur, visiblement satisfait de cette
interruption. La table de l'ermite ne vous offrira pas de mets
recherchs; mais il y en aura assez pour restaurer les forces d'un homme
qui, comme vous, aime la vie de campagne.

Nous nous mmes  table, nous mangemes assez rapidement deux ou trois
bons plats, auxquels je fis honneur, d'autant plus que la prsence de la
servante m'empchait de parler de ce qui occupait mon esprit.

Aprs le repas, le vieillard me conduisit dans une serre assez
spacieuse. Je sus ainsi d'o venaient les fleurs exotiques et rares qui
croissaient sur la tombe de fer.

Aprs avoir travers cette, serre, nous entrmes dans un jardin
dlicieux, maill de mille fleurs charmantes; ce qui me fit dire en
riant que bien des gens voudraient tre ermites dans un pareil ermitage.

Mais le vieillard, sans rpondre  ma, plaisanterie, me conduisit sous
un berceau de clmatite et de chvre feuille, s'assit sur un banc, me
montra une place  ct de lui et dit:

--Vous logerez chez moi.... Pas d'excuses; mon histoire est plus longue
que vous ne croyez. Si vous voulez la connatre tout entire, il faut
vous soumettre  cette ncessit. Ce n'est pas une gne pour moi; la
servante a dj reu l'ordre de prparer votre chambre. Vous n'en
dormirez pas plus mal qu' l'_Aigle_, o vous aviez l'intention de
passer la nuit. C'est donc convenu; vous serez l'hte de l'ermite.
Armez-vous de patience, et pardonnez  un vieillard, qui ne vit que par
ses souvenirs, s'il vous raconte parfois des particularits ou des
sensations puriles qui n'ont d'importance que pour lui seul. En un mot,
souffrez que mon rcit me fasse revivre encore une fois dans le pass.
Aprs cette prire, je commence mon histoire sans autre prambule.




II


 un quart de lieue d'ici, prs d'un clair ruisseau, s'lve une toute
petite ferme nomme la _Maison d'eau_ et entoure de bois et de
prairies.

Elle tait habite, il y a cinquante ans, par matre Wolvenaer, un
sabotier connu des boutiquiers de la ville pour les jolies chaussures de
bois qu'il savait tailler. Son tat, lui procurait,  la sueur de son
front, assez de bnfices pour subvenir aux besoins d'une nombreuse
famille; car il n'avait pas moins de six enfants, encore tous en bas
ge.

Comme il tenait en fermage un petit lopin de terre, et que sa femme
vaquait le plus souvent aux travaux des champs, il y avait dans la
maison, du sabotier une sorte de bien-tre ou du moins d'aisance.

Assurment le laborieux artisan et t tout  fait heureux si une cause
incessante de tristesse n'avait assombri son horizon. Parmi ses six
enfants, il y en avait un,--un garon de onze ans,--qui se faisait
remarquer par une beaut extraordinaire. Il avait des cheveux noirs
boucls, des yeux bruns tincelants, et des traits d'une remarquable
puret.... Mais le pauvre enfant ne savait point parler. Dans les
premiers mois de sa naissance, il tait tomb de son berceau la tte en
avant. Il avait eu des convulsions affreuses, et lutt longtemps contre
la mort. On crut que dans cet accident la langue avait t frappe de
paralysie; car, quoiqu'il ne pt articuler aucun son distinct, il
entendait cependant fort bien.

Le sabotier tait mon pre; l'enfant muet n'tait autre que moi qui vous
parle en ce moment.

Mon pre m'aimait et me plaignait de tout son coeur. Souvent, quand je
me tenais en silence  ct de son tabli, il interrompait tout  coup
son travail et fixait sur moi un regard profond plein de tristesse et de
piti. Alors je l'embrassais avec reconnaissance, et je tchais de le
consoler par gestes de mon malheureux sort. Mais, au lieu d'adoucir son
chagrin, le plus souvent mes caresses ne russissaient qu' le faire
pleurer. En effet, je faisais des efforts surhumains pour parler; mais
il n'entendait sortir de ma gorge que des cris rauques et perants, des
sons inarticuls et sauvages qui lui dchiraient l'me. D'ailleurs,
comme tous les muets, j'tais d'une sensibilit extrme, et mes moindres
gestes, mes moindres mouvements pour exprimer ce que je pensais ou ce
que j'prouvais, taient violents et exagrs comme ceux d'un insens.

Mes parents se demandaient si l'accident dont j'avais t victime
n'avait pas troubl mon cerveau: mes frres et soeurs me croyaient
_innocent_, c'est--dire  peu prs idiot; les enfants du village
avaient peur du petit sauvage de la Maison d'eau et m'appelaient le fou.

Si jeune que je fusse, j'tais profondment bless d'tre ainsi mconnu
de tout le monde. Lorsque en menant patre nos vaches, j'tais assis
solitaire, pendant de longues journes, au bord de la prairie, il
m'arrivait parfois de pleurer amrement pendant des heures entires;
parce que je ne pouvais point parler, et que les autres enfants, avec
qui j'eusse tant aimer de jouer, se moquaient de moi et m'vitaient 
cause de mon infirmit! Je me sentais la force de prouver que je ne
mritais pas le nom de fou; j'avais soif d'amiti, et mme d'estime, et
peut-tre y avait-il en moi une sorte d'orgueil qui m'inspirait un dsir
maladif de me distinguer par l'une ou l'autre qualit.

Peut-tre trouverait-on dans cette aspiration confuse de mon esprit la
raison du travail singulier dont je m'occupais sans cesse. Jamais je
n'allais  la prairie sans avoir dans ma poche quelques petits morceaux
de saule. Je m'appliquais  y tailler avec mon couteau des images de
btes et de gens, et souvent je restais des journes entires absorb
dans mon travail, la sueur au front. Si je russissais, d'aprs mon
ide,  tirer du bois une figure plus ou moins ressemblante, je sautais,
je dansais et je riais comme si j'avais remport quelque victoire; mais
si, malgr mes efforts, aucune figure reconnaissable n'apparaissait sous
mon couteau, je laissais tomber mon oeuvre avec dcouragement, et je me
tordais les bras de dpit et de chagrin.

Mon pre, quand je lui montrais mes figures de bois, levait les paules
avec une triste compassion. La vanit singulire que je paraissais tirer
de mes grossires et ridicules bauches le chagrinait comme s'il et vu
une raison de plus pour douter de la clart de mon intelligence.

Quant  moi, il me suffisait que ma mre sourit quelquefois  mon
travail, que mes soeurs s'amusassent  jouer avec mes figures, et
qu'aucun de mes deux frres, plus gs que moi cependant, ne st en
faire autant.

Un jour, j'avais travaill avec ardeur, depuis le matin jusque bien
avant dans l'aprs-midi,  imiter la figure de notre vieux cur. Lorsque
je regarde aujourd'hui ce pitoyable essai, il me ferait rougir de honte
si un souvenir prcieux et sacr pour moi n'y tait attach;--Mais alors
il me sembla si bien russi, que j'en fus transport de joie et que, en
ramenant les vaches  l'table, je tirai au moins cent fois de ma poche
l'informe figure pour l'admirer. Que le corps et les vtements
ressemblassent de prs ou de loin  ceux du cur, ce n'tait pas cela
qui m'inquitait; mais j'avais imit facilement son tricorne, et cela,
du moins, tait reconnaissable au premier coup d'oeil.

De crainte que mes soeurs ne voulussent jouer avec ma petite statuette,
je la tins cache et ne la montrai pas en rentrant au logis.

Je m'assis dans un coin de la chambre, la main dans la poche, caressant
mon chef-d'oeuvre, et plong dans de douces penses.

Mon pre tait all  la ville pour les affaires de son commerce; ma
mre, mes frres et mes soeurs taient  la maison et parlaient du
propritaire de notre ferme. Ils avaient appris qu'il tait l'acqureur
du chteau de Bodeghem, et que ce jour mme, il tait venu au village
dans une belle voiture pour visiter sa nouvelle proprit.

Ma mre parlait  voix basse, pour ne pas veiller l'attention de
l'innocent muet; car il ne savait que se taire et rester immobile, ou
crier comme un possd.

Pendant que ma mre causait de cette importante nouvelle, la porte
s'ouvrit tout  coup, et une dame richement vtue entra dans notre
demeure, tenant  la main une petite demoiselle qui avait  peine une
anne de moins que moi.

Cette dame tait la femme de notre propritaire, et elle connaissait
trs-bien ma mre, pour avoir reu plusieurs fois de ses mains le prix
de son fermage. Aussi se mit-elle  lui parler familirement de la
maison de campagne que son mari venait d'acheter, ajoutant que dsormais
elle aurait plus d'une fois l'occasion, durant la belle saison, d'aller
voir les gens qui habitaient les fermes que M. Pavelyn, son mari,
possdait dans les environs.

Mes frres et soeurs coutaient curieusement ce que disait cette dame.

Pour moi, j'avais saut sur mes pieds, et je me tenais debout, comme
frapp d'immobilit, devant la petite demoiselle. Mes membres
tremblaient, mes yeux brillaient d'admiration, mon coeur battait
violemment, et, pour la premire fois de ma vie, l'motion qui m'agitait
ne se manifesta point par des cris sauvages.

L'apparition d'un ange, tel que je pouvais le concevoir d'aprs les
descriptions de ma mre, ne m'et pas plus profondment remu; car un
ange ne pouvait tre plus beau que cette enfant ne l'tait  mes yeux.
Son front et ses joues taient blancs et polis comme l'albtre. Ses
petites lvres taient fraches et vermeilles comme des feuilles de
rose; ses yeux bleus et profonds comme l'azur du ciel pendant une claire
journe d't. Autour de l'ovale rgulier de son joli visage, ses
cheveux blonds, pais et soyeux, tombaient en boucles abondantes. Elle
tait vtue de soie et de satin; elle avait un collier de corail, des
bracelets d'or, et ses petits pieds taient chausss de souliers rouges.

Tout en elle m'tonnait et me frappait d'une admiration croissante, mme
sa pleur, sa dlicatesse maladive, car cette dlicatesse mme la fit
passer  mes yeux pour une crature suprieure, d'une essence infiniment
au-dessus de celle des robustes et gros enfants de notre village.

La petite fille me regarda pendant quelques minutes avec ses yeux bleus
profonds, comme pour me demander l'explication de ma singulire
attitude. Puis un sourire tranquille et doux entr'ouvrit ses lvres. Ce
sourire pntra dans mon coeur comme un rayon de lumire et m'arracha un
cri sauvage. Je sautai en arrire et levai les bras au ciel, comme si le
sourire de la jeune fille tait quelque chose de miraculeux qui me fit
perdre l'esprit.

Mon cri trange attira l'attention de la dame.

--Qu'a donc ce petit garon? demanda-t-elle  ma mre.

--C'est notre petit Lon. Ne faites pas attention au bruit qu'il fait,
madame Pavelyn. Il est muet et fait de vains efforts pour parler.

En achevant ces mots, elle porta le doigt  son front pour faire
comprendre qu'il fallait m'excuser parce que je ne possdais pas tout
mon bon sens, et que j'tais innocent.

Souvent dj j'avais surpris des signes semblables faits par mon pre ou
ma mre, et je savais fort bien ce qu'ils voulaient dire. Cela m'avait
toujours fait de la peine; mais, en ce moment, devant la crature
anglique qui me regardait, cette pantomime humiliante me blessa comme
si j'avais t frapp au coeur d'un coup de couteau. Aussi le son qui
s'leva de ma poitrine n'tait pas un cri, c'tait une plainte douce et
profonde, une sorte de prire pour implorer la piti. Je courbai la tte
et me mis  pleurer.

--Un si joli petit garon! c'est bien malheureux, vraiment, murmura la
dame.

Et se tournant vers la petite demoiselle, elle ajouta:

--Rose, ce pauvre enfant est muet. Il aimerait tant parler! Mais c'est
parce qu'il ne la peut pas qu'il pleure si amrement. Donne-lui la main,
Rose; une marque de piti le consolera.

Encourag par l'intrt de la dame, je levai la tte. Je vis venir  moi
la noble enfant, avec le mme sourire enchanteur qui m'avait dj si
profondment mu.

Elle me prit la main, la serra et la caressa, tandis que sa bouche
murmurait des paroles qui rsonnaient  mes oreilles comme une musique
cleste.

Je jetai sur mes frres et mes soeurs un regard de fiert; cette marque
d'amiti que la petite demoiselle venait de me donner, me vengeait de
leur ddain et avait rempli mon coeur de joie et de courage.

Assurment, la compatissante enfant sut lire dans mon regard tincelant
l'expression d'une gratitude infinie; car elle me serra la main avec
plus d'amiti et me dit d'un ton si doux, que je me mis  trembler de
tous mes membres:

--Vous vous appelez Lon? C'est un joli nom. Ah! quel dommage que vous
ne sachiez point parler!

L'motion m'arracha quelques cris confus.

--Il ne faut pas crier ainsi, reprit-elle; cela est laid.
N'apprendrez-vous jamais  parler, pauvre petit Lon? jamais?

Je ne savate pas ce qui se passait en moi, il me semblait qu'en ce
moment je me fusse laiss couper la main pour pouvoir dire un mot un
seul mot intelligible. Je fus pris d'une violente convulsion; mes
membres se tordirent, mon visage devint bleu. Je ne criai pas, mais je
fis un effort surhumain pour prononcer le nom charmant de celle qui,
deux fois, avait dit le mien avec tant d'amiti.

Quelque chose se dchira dans ma gorge, et le nom de Rose! Rose!
retentit par deux fois, clair et sonore, dans la chambre.

puis par cet effort gigantesque, je me laissai tomber sur une chaise,
et j'y restai tendu, le sourire du bonheur et de l'extase sur la
figure.

--Oh! Dieu soit lou, mon fils a parl! s'cria ma mre, les larmes aux
yeux.

Elle accourut vers moi, me prit la main et me supplia de rpter encore
une fois les mots que j'avais prononcs; mais je sentis bien, aprs de
longs efforts infructueux, que je ne serais plus capable d'une si
violente tension de mes forces.

Cependant j'tais enchant du succs obtenu, et j'essayai de faire
comprendre par signes que j'avais confiance et que j'esprais bien
pouvoir apprendre  parler. Je ne cessais de montrer la jolie
demoiselle, et je joignais les mains devant elle pour faire entendre que
c'tait  elle que je serais redevable de la parole, du bonheur de ma
vie, et je la remerciai comme un ange envoy de Dieu pour rapporter
l'espoir et la dlivrance.

Rose tait visiblement touche de ces marques de reconnaissance, et une
joie sincre brillait dans ses yeux bleus. Sans doute il tait doux 
son coeur compatissant de croire que sa prsence avait t un bienfait
pour un pauvre enfant comme moi.

Elle tira sa mre par son chle pour l'obliger  se baisser, lui dit
quelque chose  l'oreille, et, sur un signe affirmatif, elle s'approcha
de moi.

Elle mit la main dans sa poche et en tira une petite bote d'une pierre
blanche, transparente et couverte de fleurs et d'toiles d'or et
d'argent. Elle me glissa cet objet dans la main en disant:

--Tenez, Lon, ceci est pour vous. Il y a l-dedans du sucre qui vous
plaira fort. Il faut faire tout votre possible pour apprendre  parler,
et, quand vous le saurez, je vous donnerai de plus belles choses encore.

L'aimable enfant n'avait assurment d'autre intention que de me
consoler. Elle me disait ces douces paroles par charit pure, et comme
une aumne faite  un malheureux. Mais sa piti fit sur moi une
impression plus profonde qu'elle n'et pu s'y attendre. Ses paroles
tombrent une  une, comme une rose bienfaisante, sur mon coeur
oppress, et se gravrent en traits ineffaables dans mon souvenir. J'en
fus si touch, que je continuai  tourner et  retourner machinalement
dans mes mains sa jolie petite bote, et je ne remarquai mme pas que ma
mre me la prit pour l'admirer  son tour.

Alors je revins  moi, et j'essayai de faire comprendre  la jolie
demoiselle combien j'tais triste de ne pouvoir rien faire pour la
remercier de son cadeau. Je tirai de ma poche la figure du cur et la
mis dans la main de ma bienfaitrice, en lui disant par gestes que je
l'avais taille moi-mme et que je la lui donnais en change de sa
bote.

La dame, en voyant cet objet informe, parut surprise de ma simplicit.
Ma mre m'excusa en disant que je m'occupais pendant des jours entiers 
tailler de petites statuettes, et que, naturellement, je croyais que
cela valait quelque chose. Mes frres et mes soeurs se mirent  rire de
ma prsomption.

Rose regardait sans rien dire mon pauvre cadeau, mettait le bonhomme
debout sur sa main, le retournait et avait l'air de s'en amuser
beaucoup.

Que m'importait que tout le monde se moqut de mon ouvrage, si elle
seule, qui s'tait faite ma protectrice, le jugeait digne de son
attention? Aussi, un sentiment de joie ineffable inonda mon coeur
lorsque Rose refusa de se laisser prendre l'image du cur par ma mre,
et dit  la sienne:

--Non, je vous en prie, laissez-moi la conserver. Ce pauvre petit garon
l'a faite lui-mme, et c'est vraiment joli. Je la montrerai  mon pre,
et je jouerai avec, ce soir.

--Voil bien les enfants, fermire Wolvenaer! dit la dame en haussant
les paules. Donnez-leur des jouets et des poupes qui ont cot
beaucoup d'argent, et ils prfrent s'amuser d'une chose sans valeur;
puis, au bout de quelques heures, le joujou est oubli et abandonn, et
ils n'y pensent plus.

Mes yeux contrits et mes signes demandrent  Rose si tel serait aussi
le sort de mon humble prsent. Un signe de tte me tranquillisa. Elle
m'avait compris, et son geste me promettait qu'elle conserverait mon
petit cur.

--Portez-vous bien, dit la dame; il est temps que nous partions. M.
Pavelyn nous attendrait. Peut-tre la voiture est-elle dj prte. Vous
comprenez que, cette anne, nous n'habiterons pas le chteau; car il est
tout  fait vide; il doit tre restaur, repeint et meubl. Il ne sera
prt qu'au printemps. Alors je reviendrai vous voir, car j'aime  me
trouver au milieu des villageois. Aujourd'hui, nous ne sommes venus que
pour visiter le chteau.... Rose, nous partons. Donne encore ta main 
ce pauvre Lon en signe d'adieu, et retournons auprs de ton pre.

Il tait facile de lire sur mon visage que l'annonce de ce dpart
prcipit m'affligeait. Rose me serra la main encore une fois, et me dit
 l'oreille:--Il ne faut pas tre triste, Lon. Apprenez bien vite 
parler, alors je reviendrai, et faites encore de semblables figures pour
moi; j'en serai bien contente.

Je mis mes deux mains devant mes yeux pour ne pas la voir partir.

Je restai si longtemps dans cette position, que ma mre se mit  me
gronder durement de mon impolitesse, et me menaa de faire connatre 
mon pre ma conduite draisonnable.




III


Il serait difficile de vous dire la vive impression que la visite de la
petite demoiselle avait faite sur mon esprit. Mes parents mmes avaient
peine  reconnatre en moi leur petit sauvage. Mes ides avaient pris
une certaine gravit, et il tait bien rare qu'un de ces cris sans nom
qui m'chappaient si souvent autrefois, sortt de ma bouche. Quand
j'tais  la maison, je me blottissais ordinairement dans un coin de la
chambre, et j'y restais assis, immobile et silencieux, le regard perdu
dans l'espace. J'avais sans cesse devant les yeux la tendre et blanche
apparition qui me souriait, me serrait la main et murmurait amicalement
 mon oreille: Apprenez bien vite  parler, alors je reviendrai.

Je ne jouais presque plus avec mes frres et mes soeurs, je fuyais les
autres enfants du village. Penser  elle tait l'unique occupation de
mon esprit, rpter sans cesse dans mon coeur ses douces paroles
suffisait  ma vie.

Je crains, monsieur, que vous ne m'accusiez,  part vous, d'exagration.
Une pareille profondeur de sentiment chez un enfant de onze ans ne vous
parat assurment pas naturelle? Cependant, vous qui, plus que tout
autre, avez conserv vivants les souvenirs de votre enfance, vous devez
avoir reconnu que le coeur d'un enfant se laisse toucher plus facilement
et plus profondment que celui d'une personne chez qui la raison et
l'exprience ont mouss plus ou moins la sensibilit. Il est vrai que
les motions de l'enfant sont ordinairement plus fugitives; mais, moi,
l'absence de la parole me plaait dans une situation toute particulire
en me rduisant  une mditation solitaire. Les mmes penses se
reprsentaient cent fois  mon esprit, et, par cette raction
continuelle de mon me sur elle-mme, mon sentiment acquit une
profondeur qui et pu paratre outre et maladive chez un enfant dou de
la parole.

Quoi qu'il en soit, les tmoignages de tendre piti que m'avait donns
la jolie petite demoiselle m'avaient rempli d'une grande fiert; et--que
ce ft l'orgueil, la reconnaissance, ou une secrte sympathie qui me
troublt--toujours est-il que, soir et matin, et mme pendant la nuit,
l'image de ma bienfaitrice se plaait devant mes yeux, et toutes les
forces de mon me semblaient s'tre concentres sur cette seule pense.

Cette distraction singulire et le regard incertain de mes yeux taient
considrs par mes parents comme de fcheux symptmes, et ils ne
doutaient pas que ma raison ne ft menace d'une faiblesse incurable.

Plus d'une fois, quand ils exprimaient cette crainte, je m'efforai de
leur faire comprendre qu'ils se trompaient; mais alors je criais et je
hurlais comme auparavant. Cela ne faisait qu'augmenter leur peine; et,
comme mes propres cris m'taient dsagrables maintenant, je pris en
aversion ces inutiles efforts pour me faire comprendre par la parole.

Tout se passa entre mes parents et moi de la mme faon qu'avant la
visite de madame Pavelyn. Bientt on ne s'occupa presque plus de moi;
et, pour pargner autant que possible  mon pre la vue pnible de son
fils innocent, ma mre m'envoyait  la prairie avec les vaches pendant
des journes entires.

L, dans une solitude complte, je pouvais rflchir et rver depuis
l'aube du jour jusqu' ce que la nuit tombante me rappelt  la maison.
Mais je ne passais pas mes journes dans l'oisivet, ma bienfaitrice
m'avait dit deux choses: Apprenez bien vite  parler, et faites-moi
encore des figures.

Ce dernier voeu, je pouvais facilement l'accomplir; mais le premier!
apprendre  parler!

Son dsir tait une loi dont l'inflexibilit m'effrayait et  laquelle,
pourtant, je voulais obir, dt ma gorge se dchirer sous mes efforts.

Pendant deux longs mois, je m'efforai constamment de rpter encore une
fois son nom; je faisais toutes sortes de grimaces, je contractais mes
lvres, je me remplissais la bouche de petits morceaux de bois, je
tirais rudement ma langue rebelle; mais quoique la sueur perlt sur mon
front, son nom chri ne voulut point sortir de mon gosier, ni
distinctement, ni plus ou moins mal articul.--Chose tonnante,
j'entendais bien, et je pouvais mme juger de la justesse et de la
valeur des sons produits; il n'y avait aucun mouvement de la voix
humaine que je fusse incapable d'excuter quelquefois par hasard, aucune
lettre que je ne pusse prononcer. Mais on et dit que les nerfs de
l'appareil vocal s'taient brouills en moi, et ne pouvaient obir  ma
volont. Quand je voulais prononcer une lettre ou un mot, il me venait
d'autres sons aux lvres. Et quoique je me prparasse souvent pendant
des heures entires avant de pousser un son, avec la certitude que,
cette fois, du moins, ma voix ne tromperait pas mes efforts, chaque fois
j'tais frapp de la mme dception amre.

Je n'exagre point en vous disant que cent fois j'ai vers des larmes,
que je me suis arrach les cheveux, et que je me suis roul
convulsivement par terre avec un dsespoir et une rage qui
ressemblaient, en effet,  la folie la plus complte.

Peu  peu, il me fallut reconnatre mon impuissance et perdre dcidment
tout espoir d'apprendre  parler. Alors je devins triste, dcourag et
languissant. Le sentiment de fiert qu'avait fait natre en moi la
compassion de Rose m'avait fait croire un instant que j'aurais la force
de me tirer de l'abaissement. Cette consolante, cette radieuse
perspective s'tait referme devant mes yeux. Un nuage sombre avait
voil l'toile scintillante qui clairait mon avenir. Je resterais
ternellement le muet innocent, la malheureuse crature qui ne pouvait
pas mme exprimer sa reconnaissance  ceux qui la plaignaient.

Je restai prs d'un mois ananti par cette effroyable conviction. Enfin,
lorsque la dernire tincelle d'esprance fut teinte en moi, j'acceptai
mon triste sort avec rsignation, et un peu de paix rentra dans mon me.

Alors je recommenai  tailler des figurines de bois de saule, mais non
plus par orgueil, ni avec l'espoir de me distinguer en quelque point des
autres enfants; non, je n'tais m que par un sentiment passif de
reconnaissance et de devoir. Je savais que mon travail serait agrable 
la charitable petite demoiselle; c'tait l le seul mobile de mon
activit.

En peu de temps, j'avais fabriqu un certain nombre de statuettes. Il y
avait des figurines que je dsignais sous le nom de vaches, de chevaux,
de moutons et de porcs, quoiqu'elles ressemblassent toutes
singulirement les unes aux autres; il y avait aussi des maisons, des
glises, des oiseaux et des hommes; mais ce qui me plaisait le mieux, ce
que je regardais avec complaisance, c'tait une figure de garde
champtre, avec son grand chapeau sur la tte et son sabre reluisant
dans la main.

J'avais, aprs beaucoup d'instances, obtenu de ma mre la clef d'un
tiroir de notre commode. J'y serrai mes petits chefs-d'oeuvre, pour ne
les en retirer qu'au moment o Rose reviendrait  Bodeghem. Personne ne
pouvait voir ces produits de mon art. Elle seule, pour qui je les avais
faits, devait les recevoir de mes mains avant que personne les et
touchs.

Ainsi les mois se passrent, ainsi vint l'hiver qui devait prcder son
retour.

Vers la nouvelle anne, ma mre devait aller  la ville payer le terme
chu de notre fermage. A force de prires et de supplications, je la
dcidai  prendre avec elle la figurine du garde champtre, et  me
promettre qu'elle la donnerait  la petite fille de notre propritaire.

Durant l'absence de ma mre, je fus trangement agit: je courais autour
de la maison et dans les champs, pouss par une grande inquitude. Que
dirait Rose de mon ouvrage? Sourirait-elle, et serait-elle contente de
mon envoi? Dans tous les cas, ma mre lui parlerait de moi, et, de son
ct, elle dirait quelque chose  mon adresse. Il me semblait, dans mon
attente anxieuse, que j'entendais Rose prononcer mon nom;--car ce ne
pouvait tre une autre voix que la sienne, ce timbre argentin qui
rsonnait au fond de mon me, et me faisait tressaillir et regarder
autour de moi, comme si je l'entendais murmurer d'une voix
compatissante: Pauvre petit Lon!

Dans l'aprs-midi, j'tais sur la chausse,  plus d'une demi-lieue de
notre demeure, pour voir si ma mre ne revenait pas encore. Ds que je
l'aperus, je courus  sa rencontre, et lui demandai, les bras tendus et
les yeux tincelants, comment on avait reu l-bas mon petit garde
champtre.

M. Pavelyn avait examin la statuette avec curiosit, et en avait ri de
bon coeur; Rose s'tait montre satisfaite et m'avait fait remercier de
mon cadeau; elle avait ajout qu'au printemps prochain, elle viendrait
au chteau avec ses parents, et qu'elle serait heureuse d'avoir beaucoup
de ces petites figures pour s'en amuser.

Ma joie tait inexprimable; emport par mon motion, je me mis  sauter
et  crier comme je le faisais autrefois....

Quelques paroles de ma mre me calmrent subitement, et firent tomber
toute ma joie. Rose avait demand si le pauvre Lon ne savait pas encore
parler. Cette question me rappela au sentiment de mon impuissance et 
la conscience de mon malheur.

Hlas! la bonne Rose m'avait dit: Vous devez apprendre  parler; et
moi, pauvre dshrit de ce monde, j'tais toujours aussi muet que lors
de sa visite chez nous. J'eusse sacrifi la moiti de ma vie pour
pouvoir accomplir son ordre charitable; mais il ne m'tait pas donn de
lui offrir cette preuve de ma gratitude.

Je courbai la tte, et marchai silencieusement dans le sentier
sablonneux, tenant ma mre par la main, et, bien que, pour relever mon
courage, elle me racontt beaucoup d'autres choses de la gentille petite
demoiselle, elle ne parvint pas  me consoler.




IV


Les geles avaient cess, et le dgel avait fait disparatre la neige de
nos campagnes. Le printemps allait venir, et, avec lui, l'anglique
crature qui, depuis sept mois, vivait dans toutes mes penses.

Dans mon impatience, je me promenais tous les matins par les bois et les
chemins pour voir si les plantes printanires ne donnaient pas encore
signe de rveil. J'piais les bourgeons des aunes et des coudriers qui
devaient germer sous les premiers rayons du soleil rajeuni; j'attendais
avec un dsir impatient la premire feuille de l'anmone des bois, qui
se montre avant toutes les autres au pied des jeunes chnes; je suivais
du regard les oiseaux, pour dcouvrir dans leur bec le ftu de paille,
gage de leur confiance dans le retour du beau temps.

Aprs beaucoup de nuits froides, l'air devint plus doux, et,  ma grande
joie, je remarquai les signes de plus en plus sensibles du rveil de la
nature. Bientt les violettes parfumrent la berge des fosss du ct du
midi: les boutons d'or dorrent la prairie, et des milliers de
pquerettes firent briller leurs toiles d'argent sur le velours de
l'herbe tendre. Puis fleurirent l'pine noire, le fraisier et la
lychnide. Les arbres et les arbrisseaux dployaient petit  petit leur
feuillage, et le seringat montrait dj les boutons des touffes de
fleurs blanches qui devaient remplir de leur doux parfum la frache
atmosphre du mois de mai.

Le moment si longtemps attendu n'tait donc plus loin; chaque jour, Rose
pouvait quitter la ville et venir demeurer au chteau; car il faisait un
temps doux et un clair soleil qui invitaient irrsistiblement  s'aller
promener aux champs.

Pauvre insens que j'tais! au lieu de sentir ma joie redoubler, je
sentais, au contraire, mon courage tomber et une inquitude secrte
descendre dans mon coeur,  mesure que le moment dsir approchait.

Elle me demanderait: Ne savez-vous pas encore parler? et moi, le rouge
de la honte au front, le coeur plein de dpit et de chagrin, il me
faudrait lui rpondre par signes que j'tais muet comme auparavant. Une
fois que cette ide naquit en moi, ma crainte augmenta rapidement et
dans des proportions insenses, parce que rien ne venait la combattre.
Je plissais quelquefois tout  coup, quand mon esprit agit faisait
surgir devant mes yeux l'image de la petite Rose; je tremblais en
entendant tomber de ses lvres la fatale question: Ne savez-vous pas
encore parler?

Je redevins triste, solitaire, et plong dans de pnibles rveries.

Jusqu' ce moment, je m'tais appliqu avec ardeur  tailler des
figurines. Comme mon tiroir en tait plein depuis longtemps, j'avais
donn les moins russies  mes soeurs, et j'en avais fait de nouvelles,
et de meilleures,  mon avis.

Mais, en ce moment, mon dcouragement allait si loin, que je n'avais
plus ni la force ni l'envie de poursuivre mon travail, et que, pendant
plus de deux semaines, je gardai dans ma poche la clef du tiroir, sans y
toucher.

Ce fut bien pis encore lorsque mon pre, revenant un lundi du march,
nous annona que, le samedi suivant, M. Pavelyn, sa femme et sa petite
fille viendraient au chteau. Ds ce moment, on et dit qu'un mal secret
me travaillait les nerfs. Il m'arrivait de plir et de frissonner vingt
fois en une heure, sans cause apparente. Ma mre me croyait malade, et
elle me faisait de la tisane avec des herbes du printemps qui sont
bonnes contre la fivre. Je buvais le remde sans dire la cause de ma
singulire agitation; mais, ds que je le pouvais, je courais bien loin
de la maison, et je me cachais dans les bois, comme si cette solitude
pouvait me dlivrer de cette terrible question: Ne savez-vous pas
encore parler? qui raisonnait sans cesse  mon oreille, et me
poursuivait comme une accusation.

Je ne sais comment expliquer cela; mais, tout en redoutant l'arrive de
Rose beaucoup plus que je ne la dsirais, tout en me rfugiant dans les
bois pour n'tre pas prsent lors de sa visite chez nous, je me sentais
entran, malgr moi, dans les environs du chteau et dans le chemin
qu'elle devait suivre pour venir  notre ferme. Il est bien vrai
qu'aprs quelques instants je m'enfuyais; mais chaque fois, je revenais
 la mme place, presque sans en avoir conscience.

Un certain jour--c'tait le 20 mai de l'anne 1806--j'avais err dans
les bois depuis l'aube du jour, et j'tais arriv enfin dans l'avenue du
chteau. Aprs avoir regard longtemps les btiments, derrire les
bosquets de seringats, je m'tais retourn; j'avais appuy ma tte entre
un tronc d'arbre, et je regardais la terre, plong dans de douloureuses
rflexions.

Je ne sais pas combien je restai de temps ainsi; mais je fus rveill
tout  coup par le son argentin d'une voix qui criait de loin avec un
accent de joie:

--Lon! Lon!

C'tait la voix de Rose, la mme voix qui me parlait toujours dans mes
rves. Aussi, je ne m'empressais pas de tourner la tte, car je croyais
 une nouvelle illusion de mes sens.

Je fus saisi d'un tremblement violent. Je vis Rose, Rose elle-mme, qui,
entre un beau monsieur et une belle dame, et suivie d'une bonne, sortait
du jardin da chteau et entrait dans l'avenue.

Elle tirait le monsieur par la main pour courir vers moi; mais le
monsieur, qui tait son pre, la retint jusqu'au moment o elle ne fut
plus qu' quatre ou cinq pas de moi; alors il ne put contenir plus
longtemps l'impatience de sa fille.--Elle bondit en avant, et saisit ma
main tremblante; j'tais blme, et je voyais dj avec inquitude
sortir de ses lvres la question; si redoute.

En effet, ses premiers mots furent:

--Eh bien, Lon, savez-vous parler?

Je laissai tomber ma tte sur ma poitrine, et mes larmes silencieuses
lui apprirent que j'tais muet comme auparavant.

--Pauvre Lon! dit l'excellente enfant. Il ne faut pas pleurer pour
cela.... Prenez courage; l'anne dernire, vous avez su prononcer mon
nom. Vous apprendrez  parler petit  petit.

Dans l'intervalle, ses parents s'taient rapprochs de nous. Son pre
mit sa main sur ma tte et me fora, par un doux mouvement,  lever les
yeux vers lui. Il dit avec un accent plein de bienveillance:

--C'est donc l le petit garon du sabotier qui t'a donn le petit cur
et le petit garde champtre? De beaux yeux, des cheveux superbes: c'est
un joli enfant.--Et tu ne sais point parler du tout? me demanda-t-il. Un
garon adroit et leste comme toi serait muet et resterait muet? Ce
serait certainement un grand malheur.... Et pourquoi pleures-tu, petit?
Quelqu'un t'a-t-il fait du mal?

--Non, mon pre, il pleure, parce qu'il ne sait pas parler, dit la
petite demoiselle en soupirant.

--Eh bien, puisqu'il entend et qu'il a pu prononcer ton nom, il ne doit
pas lui tre impossible d'apprendre  parler. Si l'on voulait se donner
un peu de peine.... Mais ces enfants de paysans, on les laisse courir 
l'abandon, et, par eux-mmes, ils n'apprcient pas la valeur de la
parole.

En entendant ces mots, je ne pus me retenir davantage; l'accusation
qu'ils contenaient me blessa cruellement. J'essayai, par toutes sortes
de gestes et de cris inarticuls, de dmontrer au pre de Rose que la
bonne volont ne m'avait pas manqu, et que, pendant des mois, j'avais
fait vraiment tous mes efforts pour rpter encore une fois le nom de sa
fille.

Il me regarda avec tonnement, mais avec une bienveillance vidente; mes
yeux tincelaient; mes mouvements taient pleins d'nergie, et
j'expliquai, par des signes intelligibles, que je me laisserais
volontiers couper le bras gauche en change du don de la parole. Il me
prit les mains, comprima mes gestes et m'obligea  me tenir tranquille;
puis je l'entendis qui disait  la dame:

--Malheureux petit garon, n'est-ce pas? C'est un bel enfant, et bien
intressant! Et la femme Wolvenaer prtend qu'il y a quelque chose de
drang dans sa cervelle? Non, non, elle se trompe assurment. Cet
enfant n'est pas idiot du tout; au contraire, il a l'esprit net et
veill.

Le regard que mes yeux lancrent au pre de Rose rayonnait sans doute
d'une reconnaissance bien sincre, car je remarquai que le compatissant
monsieur en fut profondment touch.

Je me sentais tout  fait consol, et plein d'un nouveau courage, et je
me disposais  exprimer ma gratitude par de nouveaux signes; mais Rose
avait repris ma main et me demanda si j'avais taill des statuettes pour
elle.

Je comptai rapidement sur mes doigts, j'ouvris les bras tout grands et
je tournai ma clef sous ses yeux, pour lui faire comprendre que j'en
avais sculpt beaucoup, tout un tas, et qu'elles taient  la maison
enfermes dans une armoire.

Rose, en proie  une vive curiosit, pria instamment ses parents de se
hter, pour qu'elle pt voir plus tt les petites figures.

Ses parents cdrent  son dsir; quelques instants aprs, M. Pavelyn
entrait avec sa famille dans notre humble demeure.

Sans faire attention aux saluts et aux crmonies de mes parents, je
m'lanai vers la commode; je tirai le tiroir qui renfermait mon travail
de six mois, et je me mis  taler toutes mes figurines sur notre grande
table.

Je les arrangeai les unes  la suite des autres, processionnellement,
comme une caravane d'hommes et de btes en voyage. Il y en avait tant,
que le cortge finit par couvrir toute la table, et qu'il ne resta plus
de place pour mes petites maisons et mes glises.

Un tonnement croissant se lisait dans les yeux de la petite demoiselle,
et, lorsqu'elle put embrasser d'un seul coup d'oeil toute cette richesse
et que je lui fis signe que tout cela lui appartenait, elle se mit
abattre des mains et  sauter de joie. Cette joie me rendit extrmement
heureux et me fit croire que j'avais fait des choses rellement
admirables, puisque j'avais atteint si compltement le but de mes
efforts.

J'expliquai longuement  Rose, par toute sorte de mines et de gestes, ce
que reprsentait chacune de mes petites figures. Je poussais les vaches
sur la table, je faisais galoper les chevaux, je remplissais l'office du
berger rassemblant ses moutons et les ramenant  l'table, je plaais
les oiseaux les uns aprs les autres sur le fate des maisons et le
clocher des glises, comme s'ils s'y fussent perchs de leur propre vol.

Rose, ouvrant ses grands yeux bleus, regardait sans rien dire les
petites scnes que je jouais devant elle; mais elle semblait ravie d'une
joie enfantine. Un sentiment de bonheur infini inondait mon coeur. Mes
parents taient en conversation avec M. et madame Pavelyn, et mes frres
et soeurs coutaient ce qui se disait. Rose et moi nous n'tions occups
que de nous; elle ne prtait attention qu' mes figurines et  mes
jeux....

La sueur perlait sur mon front  cause des efforts que je faisais pour
lui faire comprendre clairement par signes ce que je voulais exprimer.
Je venais de lui montrer un chasseur qui abat un livre et le chien qui
va chercher le gibier touch. Puis je simulai un combat entre deux
soldats en leur faisant pousser leurs grands sabres l'un contre l'autre.
Je jouai sans doute cette scne d'une manire trs-vive et
trs-comprhensible, car Rose paraissait mue et effraye; mais quand
l'un de mes soldats fut renvers par son ennemi, et que, dans sa chute,
il fit tomber toute une range de vaches, de chevaux, et mme d'arbres
et de liaisons, nous poussmes tous deux un long clat de rire, et Rose
dansa de plaisir; pour augmenter encore sa joie, je me mis  courir et 
sauter autour de la table en poussant des cris sauvages.

Le bruit que nous faisions interrompit la conversation des parents de
Rose avec mon pre. Ils nous regardrent un instant avec satisfaction et
parurent charms de voir que leur fille s'amusait si franchement et
rougissait de plaisir.

Le monsieur s'approcha de la table, prit  et l quelques-unes des plus
singulires ou peut-tre des meilleures petites figures, les examina
avec bienveillance et hocha la tte d'un air content; puis il me frappa
sur l'paule en disant:

--As-tu fait tout cela seul? Bravo, mon petit garon! Ce n'est certes
pas trs-beau; mais il y a quelque chose; il y a un certain esprit dans
ces deux gendarmes qui s'avancent l-bas avec leurs longues jambes. Et
que vas-tu faire de toute cette lgion d'hommes et de btes?

Je montrai du doigt sa fille.

--Tout cela est pour moi, mon pre, s'cria Rose. Ah! comme je vais
pouvoir jouer! Lon m'apprendra comment ils doivent marcher les uns
derrire les autres, chacun  son rang, comme ils sont l maintenant.

--Mais, Rose, objecta le pre, pourquoi dpouiller ce pauvre enfant de
tous ses joujoux?

Je courus  la muraille pour prendre un panier en osier, j'y rassemblai
mes figurines et je le tendis  Rose. Elle hsitait  accepter mon
cadeau et regardait son pre d'un air interrogateur. Je prvoyais un
refus et je frmissais de crainte; mais je joignis les mains devant M.
et madame Pavelyn d'un air si suppliant, et dans mes yeux brillants se
lisait une prire si ardente, qu'ils appelrent leur bonne, qui tait
reste prs de la porte, et lui remirent le panier qui contenait mes
oeuvres. Je levai les bras au ciel en signe de joie et je poussai un cri
de triomphe.

Notre propritaire s'entretint encore un instant de Rose et de moi avec
mes parents. Ce que je pus saisir de leurs paroles dites  voix basse,
c'est que leur fille tait d'une sant dlicate et que l'air des champs
lui ferait du bien.

Ils exprimaient aussi la satisfaction qu'ils prouvaient  voir Rose,
qui ordinairement montrait si peu d'ardeur au jeu, s'amuser de si bon
coeur et avec tant d'animation.

Aprs cette conversation, M. Pavelyn me prit la main et me dit d'un ton
fort aimable:

--Nous devons partir maintenant, Lon; mais viens demain au chteau,
vers une heure; Rose te fera aussi un cadeau en change de tes petites
figures. C'est une chose que nous avons apporte de la ville pour toi.
Tu dneras avec nous, et tu pourras jouer et courir avec Rose dans le
beau jardin. Adieu, mon bon petit garon.

--Lon, Lon, s'cria la petite fille en sortant,  demain,  demain!
Oh! comme nous nous amuserons!

Je tombai tout tremblant sur une chaise.--Quoi! je dnerais au chteau,
 la mme table que Rose! Ses parents me tmoignaient autant d'amiti et
de compassion qu'elle-mme! Moi, le muet, j'tais donc choisi et prfr
entre mes frres et soeurs?--Demain! demain!




V


Combien mon sommeil fut agit cette nuit-l. Cent fois je rvai que, la
main dans celle de Rose, je jouais dans un beau jardin, beau comme le
paradis, que ma mre m'avait souvent dcrit. Mous courions, nous
dansions, nous sautions, et nous nous amusions avec un plaisir et une
batitude inexprimables. Rose me disait mille douces et tendres paroles,
et moi, malheureux! dans mon rve, j'avais le don de la parole, et je
lui tmoignais ma reconnaissance en un langage clair et plein de
sentiment.

Puis la scne changeait de nouveau; j'tais assis  une grande table et
je mangeais des mets si succulents et de si apptissantes friandises,
que nos boudins gras de la kermesse et les meilleurs sucreries de la
boutique du sacristain n'taient que de la Saint-Jean auprs d'un pareil
rgal.

D'autres fois, mon imagination s'vertuait  rsoudre l'nigme qui
occupait mon esprit et piquait ma curiosit depuis la veille. Rose
m'avait promis un cadeau en change de mes figurines. Quel pouvait tre
ce cadeau? il m'tait impossible de faire une supposition probable. Je
pensais bien  un grand cheval de bois,  une belle cravate,  un grand
gteau, et  beaucoup d'autres choses; mais ma raison me disait que je
me trompais assurment.

Abus par mon impatience, je me levai au milieu de la nuit, croyant que
c'tait dj le matin; mais ma mre me renvoya dans mon lit. Enfin, le
jour commena  poindre. A peine avions-nous pris le caf, que
j'importunai ma mre pour qu'elle fit ma toilette et sortt de la
commode mes habits du dimanche. Elle eut peine  me faire comprendre que
je ne devais aller au chteau qu'aprs midi, et que j'avais encore une
demi-journe  attendre. Je restai longtemps assis dans un coin de la
chambre, l'oeil fix sur l'aiguille de l'horloge. Aprs que j'eus essay
deux ou trois fois, par mes cris impatients, de convaincre ma mre que
l'horloge tait arrte et qu'elle devait la faire marcher, elle me prit
par l'paule, et me mit  la porte, en me dfendant de remettre les
pieds dans la maison avant que midi sonnt au clocher.

J'errai dans les bois et dans les champs, je revins dans le village, je
tournai autour de l'glise, et je regardai avec dpit l'aiguille
paresseuse du cadran, jusqu' ce qu'enfin le premier coup de midi
retentit dans les airs et me fit pousser un cri de joie.

Lorsque je revins  la maison, on tait  table chez nous. Je pris ma
place accoutume  ct de mon pre; mais mon assiette resta vide, bien
entendu, puisque je devais dner au chteau. Mes parents parlaient en
riant des mets succulents que je goterais ce jour-l; mes frres et mes
soeurs restaient silencieux et me considraient d'un regard peu amical.
L'paisse bouillie paraissait leur tre moins agrable encore que
d'habitude, et plus d'une fois ils laissrent retomber la cuiller dans
leur assiette avec dcouragement, lorsque mon pre parlait en
plaisantant d'oiseaux rtis et de chteaux de massepains. Pour moi, je
ne faisais gure attention  ce qui se disait; ces descriptions
allchantes ne m'intressaient point; je ne voyais que le sourire qui,
sur l'aimable visage de Rose, rayonnait dlicieusement vers moi.

Ds que le dner fut fini, ma mre me prit sur ses genoux, et commena 
me dshabiller. Elle me lava avec de l'eau chaude et du savon, et
mouilla mes cheveux pour mieux les faire friser. Cela dura longtemps
avant que ma toilette ft acheve, car je devais tre aussi beau que
possible, quoique mon pre prtendt qu'il tait absurde de me revtir
de mes habits de fte pour aller jouer.

Avant de me laisser partir, ma mre me plaa devant elle, et me dit d'un
air grave et svre comment je devais me comporter au chteau, et ce que
je pouvais faire et ne pas faire. Elle n'oublia rien: je devais
soigneusement essuyer mes pieds aux paillassons que je verrais devant
les portes; je devais ter ma casquette et saluer, me moucher dans le
mouchoir qu'elle avait mis dans la poche de mon pantalon; je ne pouvais
pas crier ni faire de gestes, et, si l'on me donnait quelque chose, je
ne devais pas manquer de me baiser la main, non-seulement parce que cela
tait poli, mais encore parce que, ne sachant point parler, je n'avais
pas d'autre moyen de tmoigner ma reconnaissance.

Une heure sonnait  la tour lorsque ma mre me donna le baiser d'adieu,
et que, frmissant d'impatience, je m'lanai hors de la maison.

Je courus tout d'une haleine  travers le village et l'avenue du
chteau; mais, lorsque j'approchai de la grille ouverte et que je
n'aperus personne dans ce jardin, je fus pris d'une frayeur secrte.
J'entrai cependant dans le vaste jardin  pas lents et indcis,
regardant de tous cts si je ne voyais personne.--Qu'elle tait belle
la perspective qui se dployait devant mes yeux tonns! Une large
pelouse, pareille  une prairie s'tendait de tous cts jusqu'au pied
des grands arbres. Au milieu du gazon vert coulait une eau claire que
j'aurais prise pour le mme ruisseau qui passait  ct de notre maison;
mais elle tait plus large et plus profonde. Un pont arrondi comme un
arc gigantesque s'lanait d'un bord  l'autre. Ce pont tait form de
branches de chne admirablement entrelaces, et il me parut que je
n'oserais jamais le traverser, de peur qu'il ne se rompt sous mon
poids.

Autour du jardin s'levaient de grands arbres, serrs comme une fort
impntrable; au pied de ces grands arbres, les lilas croissaient en si
grande abondance, que leurs fleurs empourpres, entouraient tout le
jardin comme une immense guirlande et parfumaient l'air de l'odeur la
plus dlicieuse.--Partout o je promenais mes regards, le long des
sentiers et dans les massifs, je voyais des fleurs ou des plantes qui
m'taient totalement inconnues, et qui m'tonnaient par leurs formes
bizarres et leurs brillantes couleurs.

La solitude complte et le silence solennel qui y rgnait me firent
peur. Je ne m'approchai du chteau que pas  pas. Mon coeur battait dans
ma poitrine, et assurment je n'eusse pas os aller plus loin; mais une
porte s'ouvrit tout  coup, et Rose accourut toute joyeuse  ma
rencontre. Elle me prit par la main, m'entrana vers le btiment et dit
en me grondant:

--Pourquoi restes-tu si longtemps? Ce n'est pas bien  toi, Lon. Nous
avons dj commenc  dner. Mon pre pourrait tre fch.

Elle lut sur mon visage que ces paroles me faisaient peur.

--Allons, allons! s'cria-t-elle, c'est pour rire que je dis cela. Il ne
faut pas avoir peur; sois gai. Ah! comme nous allons tout  l'heure
jouer et courir dans le beau jardin, n'est-ce pas? Quel dommage que tu
ne saches point parler! Mais, c'est gal, je te comprends bien.

Ma bienfaitrice me conduisit dans le btiment et me fit traverser un
long vestibule. Me souvenant des leons de ma mre, j'essuyais mes
pieds  tous les paillassons que je rencontrais sur mon passage, si bien
que Rose s'criait en plaisantant:

--Mais, Lon, qu'as-tu donc aux pieds? Finis donc, c'est assez.

Au bout du vestibule se tenait un homme dont les habits taient galonns
d'argent. J'tai ma casquette et je le saluai avec un respect craintif;
mais lui, sans dire mot, ouvrit un des battants de la porte devant
laquelle il se tenait.

Je vis une grande salle dont les murs tincelaient de baguettes d'or.
Les parents de Rose taient assis autour d'une table. Je restai debout
sur le seuil de la porte, ma casquette  la main, entendant  peine les
paroles de bienvenue que m'adressaient M. et madame Pavelyn.

Rose me conduisit  une chaise, prs de la table, et m'obligea  m'y
asseoir. La tte me tournait; je tenais les yeux baisss, confus et
tremblant.

Un domestique m'attacha une grande serviette blanche devant la poitrine,
de faon que je pouvais  peine remuer les bras.

Les parents de Rose, et mme le domestique, semblaient s'amuser beaucoup
de mon embarras et riaient tout bas. La compatissante petite fille seule
tchait de m'encourager en m'adressant de douces paroles.

M. et madame Pavelyn se mirent  rire plus franchement encore lorsque je
baisai ma main pour remercier le domestique, qui avait plac un morceau
de pain  ct de mon assiette.

J'tais tout  fait troubl; la sueur perlait sur mon front et le coeur
me battait si fort que j'avais peine  reprendre haleine. La soupe
fumait devant moi dans mon assiette et chacun m'engageait  manger. Mais
j'tais tourdi, et je contemplais mon assiette d'un oeil hbt.

Rose eut piti de ma confusion, et vint  mon secours. Elle avana sa
chaise aussi prs que possible de la mienne, arrangea plus commodment
la serviette autour de mon cou et me mit la cuiller dans la main.
D'abord j'obis machinalement  ce qu'elle me disait; mais ensuite,
grce  l'amabilit de ses paroles encourageantes je m'enhardis un peu.
Elle veillait comme une bonne petite mre sur son gauche protg. Elle
fit couper ma viande par le domestique, me nomma les plats, et me dit
quel got ils avaient, me montra comment je devais tenir ma fourchette
et placer les os de volaille sur le bord de mon assiette, et comment il
fallait m'essuyer les mains et les lvres avec ma serviette. En un mot,
elle m'apprit  manger convenablement, avec une attention dlicate et
une tendre sollicitude qui pntrrent mon coeur de reconnaissance.

Il y avait des tartes et des sucreries d'une douceur extrme et d'un
parfum exquis; mais je ne sentais presque pas le got de ce que je
mangeais. La richesse du salon o je me trouvais, l'or qui brillait sur
les murs, les glaces qui multipliaient tout, et o le regard se perdait
dans un lointain infini, tout cela m'crasait par sa grandeur et son
clat. Une chose surtout excitait mon admiration, et attirait
irrsistiblement mon regard. C'tait une grande statue blanche qui se
trouvait  ma gauche, sur un grand pidestal, contre le mur. Je ne
pouvais me rendre compte de ce qu'elle reprsentait. C'tait un homme 
moiti nu qui ne touchait la terre que de la pointe du pied, et qui
paraissait vouloir s'lancer dans les airs. Il avait deux petites ailes
derrire la tte et deux ailes  chaque pied; il tenait dans sa main
droite deux serpents entrelacs.

Dj Rose, voyant mon tonnement, m'avait dit que cette statue
reprsentait le dieu Mercure; mais, comme ma mre, en me faisant rciter
mon catchisme, ne m'avait jamais parl d'un dieu semblable,
l'explication ne m'apprit rien. Ce n'tait pas, d'ailleurs, la
signification de la statue que mes yeux cherchaient dans cette oeuvre
d'art. J'tais tonn qu'on pt imiter si bien, par le bois ou la
pierre, le corps et la figure de l'homme, qu'ils semblaient vivre; car
plus d'une fois j'avais baiss la tte en frissonnant, craignant que ce
dieu inconnu ne sautt sur moi. J'examinai aussi avec une attention
curieuse comment la statue tait faite, et je m'efforai d'en graver les
formes dans ma mmoire, comme si jamais il m'et t possible de tailler
dans le bois de saule, avec mon couteau, quelque chose qui y ressemblt.

Pendant le dner, on avait vers du vin dans mon verre, et l'on m'en
avait fait boire. La rouge liqueur me parut cre et amre. Lorsqu'on
servit le dessert, Rose me dit qu'on allait apporter du vin doux qui me
plairait bien. Tandis qu'elle parlait encore, le domestique s'approcha
de la table avec une bouteille tout argente. Je regardai curieusement
ce qu'il allait faire avec une espce de pince qu'il tenait  la
main....

Tout  coup, une dtonation retentit, pareille  celle d'une arme  feu;
et, comme Rose cachait sa figure dans ses mains en poussant un grand
cri, je crus qu'il lui tait arriv malheur.

Tremblant comme un roseau; je sautai sur mes pieds; un cri de frayeur
sortit de ma poitrine, et je criai distinctement:

--Rose! Rose!

--Ah! ah! le pauvre Lon a parl de nouveau, dit la petite fille avec
joie. Vous l'avez entendu, n'est-ce pas, papa? Il a prononc mon nom
aussi bien et aussi distinctement qu'une personne qui sait parler.

Elle me fit comprendre en riant que cette dtonation n'tait pas autre
chose que le bruit produit par le bouchon qui s'tait chapp avec force
du goulot de la bouteille, et que, par plaisanterie, elle avait fait
semblant d'tre effraye. Pour calmer mon effroi, elle me mit dans la
main un verre de vin mousseux, et me fora de le vider presque
entirement.

Pendant ce temps, ses parents parlaient de moi et de l'trange phnomne
dont ils venaient d'tre tmoins. M. Pavelyn me fit essayer encore une
fois de rpter le nom de sa fille; mais il fut oblig de reconnatre,
lorsque j'eus fait plusieurs efforts inutiles, qu'il m'tait devenu de
nouveau tout  fait impossible d'articuler un son dtermin par la seule
force de ma volont.

--C'est sous l'impression de la frayeur ou d'une motion violente que ce
garon prononce un mot par hasard, dit-il  madame Pavelyn. J'ai lu
plusieurs fois que des gens muets depuis leur enfance avaient recouvr
la parole sous le coup de quelque terrible vnement. Pareille chose
pourrait arriver au fils de matre Wolvenaer. Mais qui sait si quelque
chose le frappera ou l'effrayera jamais assez profondment pour lui
donner compltement et dfinitivement la parole?

Je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait dire; mais ses paroles me
firent tomber dans de profondes rflexions, d'o je ne fus tir que
lorsque M. Pavelyn dit  Rose d'aller chercher son cadeau et de me le
donner.

La jeune fille sortit de la chambre par une porte latrale, et rentra
bientt en me montrant un objet qui tait envelopp d'un papier. Pendant
qu'elle s'approchait de moi, elle le tira de son enveloppe, puis elle le
mit dans ma main. C'tait une espce de couteau ferm; mais il brillait
comme de l'argent, et le manche tait fait d'une sorte de coquille o la
lumire faisait jouer des reflets bleus, jaunes et argents.

Rose me le reprit; et, tout en ouvrant successivement les diffrentes
lames qu'il portait, elle me dit:

--Lon, ceci est mon cadeau pour toutes les petites figurines que tu
m'as faites. Vois, cette premire lame est un grand et fort couteau avec
lequel tu pourrais presque couper un petit arbre; ceci est un canif; en
voici un plus petit, et puis encore un plus petit. Voici une lime... et
une scie, et une vrille, et un ciseau... le tout solidement fait en
acier anglais, fin et bien tremp, comme dit mon pre. C'est maintenant
que tu pourras tailler des statuettes, n'est-ce pas?... Je l'ai choisi
moi-mme, Lon, reprit-elle pendant que je considrais le joli couteau
avec une admiration mle de stupeur. Ma mre voulait te donner un grand
gteau; mais je savais bien qu'un cadeau comme celui-ci te ferait plus
de plaisir. Je ne me suis pas trompe, n'est-il pas vrai?

Deux larmes tombrent sur mes joues, et je me mis  baiser mes deux
mains en poussant des cris touffs, que je ne pouvais retenir. Mes yeux
parlaient sans doute en ce moment un langage bien expressif, car tous
ceux qui me regardaient, mme le domestique, furent profondment touchs
de la reconnaissance qu'ils y lisaient.

Je tenais dans ma main le prcieux cadeau de Rose; je fermais et
j'ouvrais alternativement les petits couteaux, la lime et la petite
scie, et dj je m'en servais en imagination. Quelle richesse! Des
outils de toute espce! tout un atelier! Comme dsormais je pourrais
tailler des figures du matin au soir, pour elle, ma douce protectrice!
et comme je travaillerais mieux et plus facilement avec ces instruments
choisis et donns par elle!

J'tais tellement agit par la joie et par l'admiration, que je
n'entendis pas ce que M. Pavelyn me disait:

--Allons, mon garon, reprit-il en levant la voix, rends le beau
couteau  Rose pour qu'elle le mette de ct jusqu'au moment o tu
retourneras  la maison, sinon, il te ferait oublier de jouer. Allez
ensemble au jardin maintenant, courez et sautez tant que vous pourrez.
Le temps est doux et sain; nous prendrons le caf dehors, en plein air,
et nous verrons de loin si vous vous amusez comme il faut.

Je sortis de la salle avec Rose. Chemin faisant, elle prit deux petits
filets de soie verte, qui taient pendus  ct de l'escalier; elle m'en
donna un, et m'expliqua que nous allions  la chasse aux papillons.

Ds que je me vis sous le ciel bleu, en pleine libert et tout seul avec
Rose, la timidit, qui pesait sur mon coeur comme un plomb, disparut, et
je respirai  longs traits.

Rose me dit que, le matin, elle avait couru prs de deux heures aprs
les papillons sans pouvoir en attraper un seul; mais que, moi qui tais
fort et leste, j'en prendrais bien quelques-uns pour elle.

A peine eut-elle dit ces mots, que nous vmes deux papillons blancs
sortir du bosquet de seringats et voltiger sur la pelouse. Je poussai un
cri, et nous nous prcipitmes tous deux sur cette premire proie de nos
dsirs.

Tout en dansant, en riant et en sautant, nous poursuivions les
papillons; mais, soit que je ne fusse pas encore assez habile  manier
le filet, soit que les petites btes pouvantes eussent l'adresse de
nous viter, il y avait plus d'un quart d'heure que nous courrions sans
le moindre succs. La sueur mouillait nos fronts, nos joues brlaient de
plaisir et d'ardeur.

M. et madame Pavelyn, assis devant le chteau sur une terrasse,
prenaient part  notre joie et battaient des mains chaque fois que Rose,
par un bond lger, trahissait la force et le plaisir de vivre.

Enfin j'attrapai un des papillons blancs dans mon filet. Ce fut une joie
et une rjouissance, comme si nous eussions trouv un trsor. Rose
courut vers ses parents, qui riaient de bon coeur de son motion. On
alla chercher une bote, et le papillon fut piqu dedans.

M. Pavelyn dit qu'il tait trs-content, et que je pourrais venir jouer
souvent si Rose continuait  s'amuser de si bon coeur; mais la jeune
fille n'eut pas la patience d'attendre que son pre et fini de parler.
Elle m'entrana vers la pelouse en s'criant:

--Vois, l-bas! deux papillons, trois papillons, quatre papillons! Vite!
vite!

Je pris encore quelques-unes de ces pauvres petites btes. Chaque fois,
nous les apportions  M. Pavelyn, qui feignait de partager notre joie
triomphante, et qui tenait la bote prte.

Enfin Rose parvint aussi  en prendre un, qui ouvrait et fermait ses
ailes au soleil sur le tronc d'un arbre. C'tait un papillon d'un rouge
fonc avec des taches d'argent et d'azur.

Il est impossible de peindre la joie de Rose. Comme une biche chappe,
elle traversa la pelouse et vola vers ses parents avec tant de rapidit,
que je ne pouvais presque pas la suivre. Elle avait pris elle-mme la
resplendissante petite bte; il lui semblait que dsormais aucun
papillon ne pourrait lui chapper. Et, un instant aprs, elle courait de
nouveau avec passion.

Nous continumes pendant longtemps cette amusante chasse. M. et madame
Pavelyn taient rentrs aprs avoir pris le caf.

Pendant que je bondissais, le filet en l'air, devant le bosquet de
seringats, Rose en poursuivant un papillon dans une direction oppose,
s'tait loigne de moi.

Tout  coup j'entends un violent craquement.... Je tourne les yeux vers
l'endroit d'o ce bruit trange tait parti! Ciel! quel horrible
tableau! j'aperois Rose qui tombe par-dessus l'appui bris du pont et
qui s'enfonce dans l'eau en poussant un cri de dtresse!--Ma langue se
dchire; le sang jaillit hors de ma bouche; je crie avec toute la force
qu'un muet peut donner  ses cris; mais ce sont des paroles qui sortent
de mon gosier, des paroles claires et distinctes:

--Rose, Rose! du secours, du secours! Dieu, Dieu!...

Mon exclamation perante retentit  travers le jardin, jusque dans les
appartements du chteau.

Je m'lance; j'ai des ailes; mes pieds brlent la terre.... Du haut du
pont, mes yeux gars ne voient plus rien qu'un pan de la robe de ma
bienfaitrice.... Sans songer que je ne sais pas nager, je saute dans
l'tang  ct d'elle. L'eau me vient presque aux lvres; mais je sens
que mes pieds touchent le fond, je saisis les habillements de Rose, je
prends sa tte entre mes deux mains, et je la soulve au-dessus de
l'eau. Cet effort me fait enfoncer dans la vase, l'eau pntre dans ma
poitrine par le nez et par la bouche, avec l'air que j'aspire; je
suffoque, et je sens mes forces m'abandonner. Alors descend en moi la
certitude que je me noie, que je vais mourir; mais ce n'est pas la
crainte de la mort qui empoisonne pour moi ce moment suprme: non, c'est
la douloureuse pense que Rose aussi va mourir. Mme quand la dernire
convulsion ranime en moi la vie, je n'prouve aucun autre sentiment que
le regret et la douleur du malheur de Rose....

Je ne sus naturellement que plus tard ce qu'il advint de nous.

Mon puissant cri de dtresse avait retenti jusque dans le chteau. M. et
madame Pavelyn, ainsi que les domestiques et les servantes, taient
sortis tout effrays, et avaient regard autour d'eux pour savoir ce qui
tait arriv. Pendant que l'on nous cherchait devant et derrire le
chteau, et qu'on appelait Rose  grands cris, un des domestiques
s'approcha du pont et vit la robe blanche de sa jeune matresse qui
flottait sur l'eau. Il descendit le long du bord de l'tang, repcha
Rose, qui tait sans connaissance, et la porta sur la pelouse.

Madame Pavelyn, en apercevant le corps inanim et ruisselant de sa
fille, tait tombe vanouie dans les bras de son mari, avec un cri de
terreur mortelle; M, Pavelyn la confia aux soins d'une servante, et se
prcipita,  demi mort d'inquitude, vers sa fille.

Rose, qui n'avait pas t longtemps sous l'eau; et qui avait respir
aussi longtemps que j'avais pu lui tenir la tte dehors, ne tarda pas 
donner signe de vie et  rouvrir les yeux.

Le premier mot que M. Pavelyn pronona, aprs avoir manifest sa joie de
voir son enfant sauve, fut mon nom. Alors le domestique qui l'avait
repche se rappela avoir senti quelque chose sous l'eau et avoir t
oblig de dchirer le tablier de Rose pour la dgager d'un objet qui
semblait la retenir. Il descendit de nouveau dans l'tang, me trouva
sans peine, et me dposa sur le gazon, non loin de l'endroit o l'on
s'empressait pour faire revenir Rose  elle-mme.

C'tait une scne effroyable.... Ici, une mre qui s'tait vanouie
devant l'horrible conviction qu'elle avait vu le cadavre de son enfant
noye; l, un pre au dsespoir, rappelant par ses baisers le sentiment
et la vie dans le corps inerte de sa fille; plus loin, celui d'un petit
garon tendu sans mouvement, comme si son me l'avait abandonn pour
toujours.

M. Pavelyn, malgr son motion, n'avait point perdu sa prsence
d'esprit. Il avait envoy immdiatement chez le docteur un des
jardiniers qui taient accourus, en lui recommandant de fermer la
grille et de ne parler  personne dans le village de ce qui venait
d'arriver. Puis il avait fait porter sa fille prs de sa femme vanouie,
afin de pouvoir les soigner toutes deux en mme temps. Il parvint 
faire sortir madame Pavelyn de son vanouissement, et avec l'aide de ses
domestiques il la ramena immdiatement dans la maison, ainsi que son
enfant.

Pendant ce temps, d'autres gens taient occups  me frictionner et  me
rouler par terre; mais, malgr tous leurs efforts, je ne donnais aucun
signe de vie.

Ds que M. Pavelyn eut rassur sa femme et couch sa fille dans un lit
chaud, il revint  l'endroit o l'on tait en train de me souffler de la
fume de tabac dans le nez. Cet homme gnreux s'agenouilla prs de moi,
me prit les deux mains, et essaya de me rappeler  la vie. Rose, qui
avait repris tout  fait connaissance, lui avait racont que j'avais
saut dans l'tang et soulev sa tte au-dessus de l'eau pour l'empcher
de se noyer. Son pre lui avait fait accroire que j'tais galement
revenu  moi, car il craignait avec raison que, dans la situation o
elle se trouvait, la nouvelle de ma mort ne lui portt un coup fatal.

M. Pavelyn me fit porter dans la cuisine, parce que cette pice tait
trs-loigne de la chambre  coucher de sa fille. On apporta des
literies, on me dshabilla, et on me couvrit d'paisses couvertures de
laine. Le docteur arriva enfin, et employa des remdes nergiques pour
ramener la respiration et le pouls, qui avait cess de battre. Il
russit enfin aprs de longs efforts. Je commenai  faire quelques
mouvements, et j'ouvris les yeux. Mais je n'entendais ni ne voyais, et,
quoique l'on pt dire  mon oreille, ou quelques signes que l'on me fit,
je ne montrais aucune connaissance de ce qui se passait autour de moi.
Alors seulement M. Pavelyn envoya une servante dire  mes parents, avec
toute la prudence possible, que j'tais tomb dans l'eau, et que le
froid et la frayeur m'avaient un peu drang.

Mes parents, craignant un plus grand malheur, accoururent au chteau. En
me voyant en vie, ils eurent la force de surmonter leur angoisse, et
exigrent qu'on me portt dans leur demeure, pour tre soign l.

Mon pre m'enveloppa dans un drap de lit et dans une couverture de
laine, m'emporta  la maison dans ses bras, et me mit dans mon lit.

Grce aux mdicaments prescrits par le docteur, une violente raction
s'opra en moi, et je fus saisi d'une fivre qui menaa mes jours pour
la seconde fois. Le docteur craignait que la chaleur de mon sang ne
produist un transport au cerveau, et ne mt brusquement fin  mes
souffrances.

Je restai dans cet tat jusqu'aprs minuit; alors la fivre me quitta
peu  peu, et je tombai bientt dans un profond sommeil. Le docteur
dclara que le plus grand danger tait pass, et il crut pouvoir
affirmer que l'accident n'aurait pas de suites fcheuses pour moi. Ma
mre et ma soeur ane restrent seules  veiller  mon chevet.




VI


Lorsque j'ouvris les yeux le lendemain, assez tard dans la matine,
j'aperus avec stupfaction le doux visage de Rose, qui tait assise 
mon chevet et tenait ma main dans la sienne.

C'tait donc bien sa voix qui, en murmurant  mon oreille: Pauvre petit
Lon! m'avait rveill de mon long sommeil. Et d'un coup d'oeil rapide,
j'aperus aussi mes parents, mes deux soeurs, la bonne de Rose et une
voisine.

D'abord je ne me rappelai rien de ce qui s'tait pass, et je regardai
ma protectrice avec stupeur, comme pour lui demander pourquoi elle tait
ainsi assise prs de mon lit.

--Sois tranquille, bon Lon, me dit-elle, tu seras bientt guri; mais
nous ne jouerons plus jamais prs de l'tang.

Alors la mmoire de ce qui tait arriv me revint tout  coup; et un cri
triomphant souleva ma poitrine, et je m'criai, avec le rire d'une joie
tourdie:

--Rose! vous vivez!... Ce rve....

--Il parle, il a parl! s'crirent mes parents en accourant auprs de
mon lit, les bras levs.

Moi, plus surpris qu'eux-mmes en entendant mes propres paroles, je
frmis et je tins la bouche close, de crainte qu'un second effort ne
vnt de nouveau prouver mon impuissance, et ne me frappt du plus cruel
dsenchantement.

Mon pre m'embrassa avec motion.

--Lon, mon pauvre fils, oh! parle, parle encore, pour que je puisse
remercier le bon Dieu, en toute confiance, de ce bienfait inattendu.

Sans dtourner mon regard de Rose, je murmurai encore tout tourdi:

--Parler? Oui! Rose... l'eau.... Pas morte.... Heureux, heureux!...

La petite fille frappa dans ses mains avec joie; mes parents pleuraient
et adressaient au ciel leurs actions de grces. Pendant ce temps, je
prononais, avec une volubilit fivreuse, une foule de mots sans
signification et sans suite, uniquement pour entendre encore le son de
ma voix et m'assurer que, cette fois, le don de la parole m'tait
dfinitivement acquis. Ceux qui m'entouraient ne paraissaient pas moins
tonns que moi du babil embrouill qui tombait de mes lvres, et tous
me considraient avec une bienheureuse surprise, comme si un miracle
s'oprait devant leurs yeux.

Enfin Rose se mit  raconter comment nous avions jou ensemble dans le
jardin du chteau, comment j'avais saut dans l'tang, et comment nous
avions t retirs de l'eau tous les deux, par un domestique.

Mes parents, aprs un premier panchement de joie, ajoutrent quelques
explications au rcit de Rose, et j'appris ainsi tout ce qui s'tait
pass la veille.

J'avais risqu ma vie pour sauver la vie  Rose! Elle m'aimait pour
cela, disait-elle, et ses parents m'taient reconnaissants de ma
reconnaissance et de mon courage. Je m'tais rendu digne de la
protection de M. Pavelyn; cet vnement m'avait rapproch de Rose...
et, eu outre, Dieu, sans doute pour me rcompenser, m'avait dou de la
parole et m'avait tir de mon abaissement moral. J'tais si fier et si
joyeux que mes yeux tincelaient d'orgueil.

J'avais encore un peu de peine  parler, et souvent mon langage tait
confus. Je savais bien dire les substantifs, les noms des choses et des
personnes; mais l'enchanement et la construction des mots
m'embarrassaient.

Ma maladie avait eu si peu de suites, que, ds que le calme fut rentr
dans mon esprit, je tmoignai un grand dsir de manger, et je demandai
une tartine. Ma mre m'apporta un peu de pain miett dans du lait, et
il fallut me contenter de cela, quoique j'eusse assez grand'faim, me
semblait-il, pour dvorer un pain de seigle tout entier. A mon
dsespoir, on ne me permit pas non plus de me lever, parce que le
docteur l'avait dfendu.

Rose causa lentement avec moi, et s'effora, par mille dmonstrations
amicales, de me tmoigner sa reconnaissance. Sitt que je serais tout 
fait guri, nous irions jouer encore dans le beau jardin du chteau;
mais je ne devais plus avoir peur de l'eau, parce que le jardinier tait
dj occup  entourer l'tang d'une palissade  claire-voie et 
construire sur le pont un nouveau garde-fou d'une solidit
trs-rassurante.

L'aimable petite fille me quitta au bout d'une bonne demi-heure, pour
aller annoncer  ses parents l'heureuse nouvelle de ma gurison. Elle
revint dans l'aprs-midi, et m'apporta deux ou trois verres de gele de
framboise et de groseille, si rafrachissante et si douce, que je ne me
rappelais pas avoir jamais got rien de si bon.

Lorsqu'elle fut retourne chez elle, le docteur vint, qui dit que je
pouvais me lever et commencer  manger peu  peu. D'aprs son opinion,
j'tais tout  fait guri.

Je passai toute la soire de ce jour-l assis alternativement dans le
giron de ma mre et sur les genoux de mon pre, et je dus parler, parler
encore et toujours, pour les charmer par le son de ma voix.

Lorsque ma mre m'eut couch dans mon lit avec une croix au front et un
dernier baiser sur les lvres, je m'assoupis tout doucement, et les
songes les plus agrables, les plus heureux, bercrent mon sommeil.

Le lendemain matin, je me levai comme s'il ne m'tait rien arriv, et je
djeunai avec mes frres et mes soeurs. Pendant toute la nuit, j'avais
rv du beau couteau que Rose m'avait donn. Je me rappelai que M.
Pavelyn me l'avait fait mettre de ct. Le couteau me trottait dans la
tte, et j'aurais volontiers couru au chteau pour aller le chercher, si
j'avais seulement os risquer une pareille hardiesse.

Comme Rose ne venait pas, malgr ma longue attente, je sortis de la
maison et je me promenai tout seul dans le chemin qui menait au chteau.

Bientt je l'aperus qui sortait avec sa bonne de la grille du chteau,
et qui me faisait de loin des signes d'une joie extraordinaire. Quand
elle fut prs de moi, elle me prit la main, et me dit avec des
transports de plaisir:

--Lon, Lon, j'ai une si bonne nouvelle!... Ah! si tu savais ce que
c'est, tu sauterais de bonheur. Moi-mme, j'en suis si contente pour
toi, que je sens battre mon coeur. Sais-tu o nous allons? Chez ton pre
et ta mre. Ils doivent venir au chteau pour parler de toi.

--De moi? Mon pre au chteau! murmurai-je tonn.

Elle rpondit avec un grand srieux et en baissant la voix, comme si sa
bonne ne devait pas nous entendre:

--Lon, tu n'es qu'un enfant de paysan, n'est-il pas vrai? Mon pre le
dit, du moins. Si tu restes toujours comme tu es maintenant, tu
deviendras aussi un paysan, un pauvre homme qui doit, toute sa vie,
faire des sabots ou travailler dans les champs. Mon pre a dit que tu
mritais un meilleur sort, parce que c'est toi qui m'as empche de me
noyer. Il compte te faire instruire et te donner une bonne ducation.
C'est ce qu'il veut dire lui-mme  tes parents.

Profondment agit, quoique ne comprenant pas bien toute l'importance de
cette nouvelle, je demeurai pensif et silencieux.

--N'es-tu pas content? demanda-t-elle avec un accent de reproche. Tu
devrais pourtant te rjouir! L'instruction est une richesse aussi; c'est
par l'instruction que maint enfant de paysan est devenu un homme
remarquable dans le monde.... Et vois-tu, Lon, reprit-elle aprs une
pause, j'aime beaucoup  jouer avec toi; cependant je regrette que tu ne
sois qu'un petit paysan. Mon pre te fera tudier; alors tu ne seras
plus un paysan, et tu seras habill convenablement; alors surtout, en
ville comme ici, je pourrai me promener et jouer avec toi. Nous serons
ensemble comme frre et soeur! n'est-ce pas beau?

Je serais son frre! cette pense fit rouler des larmes sur mes joues;
alors seulement, l'avenir promis s'ouvrit devant moi avec tout son clat
et tout son bonheur.

--Oh! c'est trop beau! m'criai-je, Rose, ma soeur! C'est trop, c'est
trop!

Nous fmes quelques pas en silence; puis elle me dit avec calme en me
parlant comme une protectrice pleine de sollicitude, ou plutt comme une
tendre mre:

--Il faut tre toujours bien sage, Lon, et bien tudier, entends-tu? Je
t'aiderai, je t'apprendrai tes lettres; car je sais lire comme il faut,
moi, en flamand et en franais. J'ai beaucoup de livres avec de belles
images: _le Petit-Poucet, Peau-d'ne, Gulliver dans la lune_. Si tu
n'apprends pas bien, je te mettrai dans le coin; mais, si tu fais bien
attention et si tu es bien sage, je te donnerai des friandises et des
bonbons. Ainsi tu apprendras bien vite  lire, n'est-ce pas! et ma mre
m'achtera de nouveaux livres o il y aura de belles histoires. Ah!
c'est alors que nous nous amuserons!

Pour toute rponse, je balbutiai quelques mots de reconnaissance. La vie
qu'elle me dpeignait, et o je voyais plus loin qu'elle, me paraissait
le bonheur suprme; aussi je doutais qu'elle me ft rserve.

--Ma mre voulait t'envoyer dans un bureau, lorsque tu seras grand,
reprit Rose; mais mon pre, qui t'aime beaucoup, Lon, dit que cela ne
vaut rien. Il veut faire de toi un sculpteur. Un sculpteur est un homme
qui fait des statues pareilles  ce dieu Mercure que tu as vu dans notre
salle  manger: c'est un artiste; et un artiste, dit mon pre, est pris
aussi haut dans le monde que l'homme le plus riche.

--Ah! devenir sculpteur, tre votre frre!... m'criai-je en levant les
bras au ciel.

Nous tions prs de notre maison, et nous entrmes. Rose s'acquitta de
son message. Mes parents s'habillrent en toute hte et furent bientt
prts  suivre la jeune fille et sa bonne.

Depuis que Rose m'avait dit que son pre voulait faire de moi un
sculpteur, j'prouvais un ardent dsir de possder le beau couteau et
d'essayer tout de suite mon talent. J'en parlai  Rose, et elle me
promit, en partant qu'elle le remettrait  ma mre pour me l'apporter.




VII


Lorsque mes parents revinrent du chteau, une joie extraordinaire
brillait dans leurs yeux. Ma mre m'embrassa avec transport sur les deux
joues; mon pre me posa la main sur la tte avec un sentiment de fiert,
et me prdt le plus beau destin.

M. Pavelyn avait demand leur consentement pour me prendre sous sa
protection; il voulait me faire tudier, me faire donner une bonne
ducation, et prendre soin de moi jusqu'au moment o je pourrais faire
mon chemin dans le monde comme un homme. Il voulait me rcompenser par
l de l'acte de dvouement qui, selon lui, avait probablement sauv la
vie  sa fille.

Longtemps mes parents s'efforcrent de me faire comprendre tout le prix
de cette faveur, et de me prmunir contre l'oubli des devoirs et les
entranements de l'orgueil. Ils me recommandrent de me montrer toujours
profondment reconnaissant envers mes gnreux protecteurs; de me
rappeler qu'ils taient nos bienfaiteurs, et que je n'tais qu'un pauvre
enfant de paysans; de payer leur tendre sollicitude par une application
constante; de n'tre jamais orgueilleux; de rester vertueux, et surtout
de ne point oublier que les humbles paysans que Dieu m'avait donns pour
pre et pour mre, me chrissaient tendrement et ne formaient pas de
voeu plus ardent que celui de voir leur enfant heureux.

Ces derniers mots, dans la bouche de ma mre, me touchrent
profondment, et ce fut par de douces caresses et par des baisers
rpts, que je chassai de son coeur la crainte qui l'attristait.

Ds le lendemain, on m'envoya  l'cole du village pour recevoir les
premires leons de lecture et d'criture.

M. Pavelyn avait fait venir le matre d'cole au chteau, lui avait
dclar ses intentions  mon gard, et lui avait promis, en sus de la
rtribution ordinaire, une bonne rcompense, si, par ses soins
particuliers, il me faisait faire des progrs assez rapides pour
regagner le temps perdu.

Cet instituteur tait un homme plein d'activit, qui ne demandait pas
mieux que de trouver une occasion de montrer son savoir et sa bonne
volont. Aussi, ds ce moment, il donna autant de soins  mon
instruction que si j'eusse t son propre fils.

Chaque aprs-midi, ds que la classe tait finie, j'allais au chteau
jouer avec Rose. Durant une couple d'heures, nous foltrions  travers
le jardin, parce que M. Pavelyn, dans l'intrt de la sant de sa fille,
nous avait prescrit cet exercice. Ensuite nous allions au chteau jouer
un nouveau jeu, o Rose trouvait plus de plaisir qu' tous les autres:
je devais m'asseoir  une table, et rpter dans un livre ma leon de la
journe. La bonne petite fille tait ma matresse d'cole. Elle me
louait et me grondait avec un srieux qui faisait souvent rire sa mre
jusqu'aux larmes; mais il y avait dans ses paroles tant d'amiti et
d'encourageante douceur, que je ne quittais jamais le chteau le soir
sans sentir plus ardent en moi le dsir d'apprendre.

Grce  ces encouragements, et avec l'aide de pareils moyens, joints 
une promptitude d'esprit naturelle, je fis en peu de temps des progrs
tonnants, et bientt je commenai  lire couramment ma langue
maternelle.

M. Pavelyn, que son commerce obligeait d'aller presque tous les jours 
la ville, nous rapportait toutes sortes de beaux livres avec des images,
et nous nous en amusions si bien que, plus d'une fois, il fallut nous
chasser hors de la maison pour nous faire prendre de l'exercice.

Rose avait commenc aussi  m'apprendre le franais. A cette poque,
notre pays tait sous la domination de l'empereur Napolon, et c'tait
seulement par la langue franaise que l'on pouvait devenir quelque chose
dans le monde. Pendant que nous jouions dans le jardin, ma petite
protectrice feignait quelquefois, de ne pas comprendre le flamand. Il y
avait de la prvoyance et de la gnrosit dans ce jeu enfantin; car il
me fit apprendre insensiblement une foule de mots et mme de phrases
entires de la langue franaise avant que le matre d'cole me juget
assez avanc en flamand pour m'apprendre les premires notions d'une
langue trangre.

Rose ne m'enseignait pas seulement  lire et  comprendre le franais;
elle me reprenait chaque fois que je faisais un barbarisme, une faute
grossire, ou que je commettais une balourdise. Elle me disait comment
on doit se comporter en bonne compagnie, et ce que permet ou dfend la
biensance. En un mot, tout ce qu'elle savait ou croyait savoir, elle me
l'inculquait avec une douce persistance. Entre ses mains, le pauvre fils
de paysans ressemblait  un morceau de cire qu'elle ptrissait et
faonnait de manire  en faire une crature qui ft son gale par la
distinction des gots, la puret du langage et le dveloppement de
l'intelligence.

Rose remplissait si fidlement et si srieusement son rle de
protectrice  mon gard, que madame Pavelyn l'appelait ma _petite mre_.
Il arrivait souvent, lorsque nous tions occups de nos livres, le soir,
dans le chteau, et que je me hasardais  demander quelque chose 
madame Pavelyn, qu'elle me rpondt en plaisantant:

--Votre petite mre vous le dira; votre petite mre le sait bien.

Alors Rose levait la tte, et une fiert singulire brillait dans ses
yeux. Elle tait si heureuse de porter le nom de mre et d'avoir un
enfant qui lui serait redevable de la lumire de son esprit et
probablement du bonheur de sa vie!

Je savais alors parler trs-bien et fort distinctement; on vantait mme
la sonorit de ma voix et la douceur de mon langage. Si, auparavant,
lorsque j'tais enchan par les liens qui paralysaient ma langue,
j'avais t un crieur furieux, maintenant j'tais devenu plus calme, et
mon humeur tait fort tranquille. Probablement mes tudes assidues
avaient contribu beaucoup  donner cette gravit prcoce  mon esprit
enfantin; mais les exhortations quotidiennes de ma mre y avaient
contribu plus que toute autre chose. Chaque fois que je sortais de la
maison pour aller au chteau, ma mre me rptait les mmes paroles:

--Lon, n'oublie jamais ce que tu es et ce que sont tes bienfaiteurs.
Reste sage, courageux et reconnaissant, mon enfant.

Ainsi vinrent l'automne et la saison de l'anne o Rose devait quitter
le chteau avec ses parents, pour aller passer l'hiver  la ville. Avant
son dpart, elle me renouvela vingt fois ses recommandations, pour que
je n'oubliasse point d'apprendre et d'tudier avec application. Si je
remplissais convenablement ce voeu, elle m'aimerait bien, et me
donnerait beaucoup de belles choses pour ma rcompense.

Lorsqu'elle fut assise dans la voiture qui devait l'emporter, et que je
la regardai avec des yeux pleins de larmes, elle me cria encore d'un ton
moiti srieux, moiti railleur:

--Adieu, Lon! tudie bien, et fais en sorte que ta petite mre soit
contente de toi  son retour. L'hiver ne dure pas longtemps: il faut te
dpcher et apprendre bien le franais, entends-tu?




VIII


Le matre d'cole tait fier de mes progrs surprenants, dont il
s'attribuait seul le mrite. En effet, il ne pouvait savoir quelle part
considrable Rose avait prise  mon instruction.

Le brave homme me citait,  plusieurs lieues  la ronde, comme une
preuve de son savoir et de son activit; et il s'ensuivit qu'il s'occupa
de mon instruction avec un plaisir croissant et avec un soin tout
particulier.

J'avanai si bien pendant cet hiver, qu' la prire de mes parents je
tins moi-mme une classe dans notre maison, et que je devins le
professeur zl de mes frres et de mes soeurs.

Le printemps s'approchait petit  petit, et les arbres dployaient leur
premire verdure. Chaque jour, avant et aprs la classe, j'allais,
jusque sur la grande route, voir si Rose ne venait pas encore.

Qu'elle restait longtemps absente! Les lilas avaient fleuri, et taient
dj fltris. Les cerises commenaient  rougir, et le chteau, avec ses
persiennes closes, restait encore silencieux et solitaire au milieu du
beau jardin!

Un jour du mois de juin, pendant que j'tais assis sur un banc dans la
maison du matre d'cole, parmi les autres enfants, et que j'apprenais
la leon qu'on m'avait donne, M. Pavelyn parut tout  coup au milieu de
la classe. Je poussai un cri; et, tout tremblant, je tins les yeux fixs
sur la porte, dans l'espoir de voir paratre encore quelqu'un; mais je
fus tromp dans mon attente.

M. Pavelyn ne fit pas attention  mon motion. Il causa un instant tout
bas avec le matre d'cole, et lui demanda probablement si j'avais fait
des progrs, car il me fallut montrer immdiatement tous mes cahiers. On
me fit lire en franais et en flamand; on me fit faire une
multiplication difficile; on me fit montrer les villes et les rivires
sur une carte gographique; et M. Pavelyn lui-mme me fit crire en
franais quelques lignes qu'il me dicta  haute voix.

Lorsque j'eus subi toutes ces preuves d'une manire satisfaisante, le
pre de Rose me tapa familirement sur l'paule, et me dit avec beaucoup
de bienveillance:

--Tu as bien tudi, mon garon! Je suis tout  fait content de toi. Tu
as bien employ ton temps, et tu t'es montr reconnaissant des soins de
ton matre. Continue ainsi.... Mais pourquoi me regardes-tu si
singulirement? Tu me demandes si Rose est arriv au chteau? Je t'en
parlerai tout  l'heure.

En achevant ces mots, il entra avec le matre d'cole dans la maison, et
me laissa livr  une incertitude pnible. Rose tait-elle au chteau,
oui ou non? Elle tait malade, peut-tre? Qu'est-ce que son pre allait
me dire d'elle?

Au bout de quelques instants, M. Pavelyn rentra dans l'cole et dit:

--Viens, mon garon, suis-moi: tu as cong pour ce matin.

Je le suivis hors de l'cole. Chemin faisant, il se mit  me raconter
que madame Pavelyn avait t trs-souffrante cet hiver, par suite d'une
inflammation des bronches. Elle tait partie avec Rose pour Marseille,
dans le pays o croissent les oliviers, pour s'y gurir de sa maladie de
poitrine. A Marseille, madame Pavelyn avait un frre qui y avait fond
une maison de commerce. Rose devait passer quelques mois avec sa mre
chez son oncle et sa tante. Rose n'tait ni forte ni bien portante, et
le sjour d'une contre au climat si doux ne pouvait manquer de lui
faire du bien.

C'est ce que je compris du rcit de M. Pavelyn. Je ne rpondis rien;
mais mes yeux taient mouills de larmes retenues avec peine. Le pre de
Rose le remarqua et tcha de me consoler, en m'assurant que sa fille
serait de retour avant la fin de l'anne, et que je pourrais encore
jouer avec elle, pendant l't, dans le jardin du chteau. Il me dit
beaucoup de choses aimables, m'encouragea  tudier avec ardeur, pour
tre  mme de commencer bientt mon apprentissage de sculpteur; et il
me fit entrevoir le bel avenir qui pouvait tre la rcompense de mon
zle. Puis il me donna  entendre qu'il viendrait rarement au chteau,
et seulement pour quelques heures. Cependant il me permit d'aller chaque
jour, aprs la classe, me promener avec mes parents et jouer avec mes
frres et soeurs dans son beau jardin, tant que cela me ferait plaisir.
En ce moment, M. Pavelyn n'avait pas le temps d'aller voir mes parents;
mais je pouvais leur annoncer qu'il irait certainement leur faire une
visite la premire fois qu'il reviendrait  Bodeghem.

Aprs ces paroles bienveillantes, il posa sa main sur ma tte, et me
dit:

--Va, mon garon, amuse-toi jusqu' midi; sois toujours sage et
studieux: je resterai ton ami, et j'aurai soin que tu ne manques de rien
en ce monde.

Il me quitta, et prit un chemin qui menait  la grande ferme.

La tte basse, et arrosant de mes larmes la poussire du chemin, je me
tranai jusqu' la maison, et je racontai  mes parents, avec les signes
d'une vritable tristesse, tout ce que M. Pavelyn m'avait dit. Ils
essayrent de me consoler en m'objectant que quelques mois seraient vite
passs, et qu'alors je reverrais certainement Rose. Enfin je me soumis 
cette contrarit avec une sorte de rsignation, et je m'appliquai avec
plus d'ardeur qu'auparavant  l'tude des principes de la langue
franaise.

M. Pavelyn revint plusieurs fois pendant l't au chteau et  la maison
de mes parents. Il se montra plein de bienveillance pour moi, et me fit
mme dner deux fois avec lui; mais si bien qu'il me traitt, sa
gnreuse protection ne sut point adoucir la douleur que me causait
l'absence de Rose.




IX


Un dimanche aprs midi, je me promenais sur la grande route  une
demi-lieue de notre demeure. L'automne tait dj avanc, et les arbres
commenaient  perdre leur feuillage.

Depuis un mois, j'avais le coeur gros comme si je ne devais plus revoir
Rose. Mon courage tait tomb tout  fait; un voile de tristesse et de
chagrin avait assombri mon esprit; je ne pouvais plus tudier, et le
matre d'cole me reprochait tous les jours mon inexpliquable
distraction.

Je ne pensais plus qu' elle du matin au soir, et, mme pendant mon
sommeil, je versais souvent des larmes amres. Jusque-l, j'avais cout
les consolations de ma mre; j'avais espr tant qu'avait dur le bon
temps; mais maintenant que les feuilles jaunissaient sur les arbres, que
les matines froides annonaient l'hiver, une douloureuse incertitude
avait touff peu  peu ma dernire lueur da confiance. Elle ne
viendrait plus cette anne  Bodeghem,--et, mme, la reverrais-je
jamais?

Telles taient les penses qui me poursuivaient continuellement; et,
quoique je fusse bien convaincu qu'en aucun cas elle ne pouvait revenir
avant le printemps suivant, il y avait quelque chose, peut-tre une
esprance secrte, qui me poussait  aller me promener bien loin sur la
grande route, comme si mon me voulait s'lancer  sa rencontre.

Ce jour-l, j'tais assis au bord de la chausse, le dos tourn vers une
jeune sapinire, et, plong dans mes tristes rflexions, j'effeuillais
machinalement les fleurs jaunes des chrysantmes, lorsque tout  coup le
roulement d'une voiture attira mon attention. Je sautai debout avec un
cri de joyeuse surprise. C'tait bien la voiture de M. Pavelyn qui
arrivait dans le lointain. Mais Rose y tait-elle? Pourquoi y
serait-elle cette fois-ci, puisque la mme voiture tait si souvent
venue sans elle  Bodeghem?

Tandis que je demeurais immobile, flottant entre l'espoir et le doute,
la voiture avait pass. Je n'avais pas vu Rose!... Mais tout  coup la
glace de la voiture s'abaissa.

--Lon! Lon! cria sa voix douce.

Et j'aperus sa figure anglique qui me souriait, et sa main qui me
dsignait avec des signes de joie.

La voiture s'arrta; je m'approchai lentement et en chancelant, quoique
le cocher me crit de me dpcher. Je tremblais, mon coeur battait
violemment, et tout s'obscurcit devant mes yeux, comme si j'allais
succomber  mon motion; mais le cocher me leva de terre, me posa dans
la voiture, et ferma la portire.

Alors je regardai Rose dans les yeux, j'entendis sa voix me dire avec
joie:

--Voici ta petite mre de retour!

Et je sentis ses mains presser les miennes....

Malgr tout ce que me dirent d'abord M. et madame Pavelyn pour me
calmer, je ne pouvais surmonter mon motion. Ils savaient bien que
c'tait le retour de Rose qui m'agitait ainsi, et cette marque de
gratitude envers leur fille leur faire plaisir.

Enfin les tendres paroles de Rose me rappelrent  moi-mme, et, 
travers mes larmes, un sourire de bonheur rayonna vers mes bienfaiteurs.

--Mais, Lon, coute donc ce que je te dis, s'cria Rose. Nous venons 
Bodeghem pour te chercher.

Je la regardai avec stupeur.

--Oui, oui, pour te chercher: tu vas venir avec nous  Anvers. Tu auras
un logement en ville, et tu deviendras sculpteur, artiste!

M. Pavelyn m'expliqua d'un ton plus calme quelle tait son intention.
Il ne pouvait rester au chteau avec sa famille que jusqu'au lendemain
matin. Il causerait avec mes parents et arrangerait tout pour que je
vinsse demeurer en ville avec lui. Les cours d'hiver de l'Acadmie
venaient de s'ouvrir, et j'tais assez g pour ne pas perdre une anne
sans commencer mes tudes d'artiste. Quant  mes tudes scolaires, il me
fournirait les moyens de les continuer en mme temps.

J'allais devenir artiste, sculpteur! j'tais si touch, si mu de cette
heureuse certitude, que, dans mon garement, je saisis les mains de mon
bienfaiteur. Je les baisai  diffrentes reprises, et les arrosai de
larmes d'amour et de reconnaissance.

Tandis qu'il me retirait sa main, en me recommandant avec
attendrissement d'tre studieux et attentif, la voiture s'arrta devant
la grille du chteau.

Ds que nous fmes au salon, Rose commena  m'interroger pour savoir
jusqu' quel point j'tais instruit maintenant. Elle fut bien tonne en
reconnaissant que je l'avais dpasse en plusieurs branches; mais elle
fut flatte cependant d'tre beaucoup plus verse que moi dans la langue
franaise; elle me fit lire et crire, me reprit ou me loua selon que je
subis plus ou moins bien les preuves. En un mot, elle se fit de nouveau
l'anglique protectrice du pauvre fils de paysans, et, moi qui aurais
voulu tre son esclave toute ma vie pour la voir sans cesse, je me
soumis avec autant d'humilit qu'un enfant se soumet  sa mre. Rose me
parla du beau pays o fleurissaient les amandiers et les oliviers, de
montagnes hautes comme le ciel et de la mer bleue de Marseille. Elle me
vanta la riche nature du Midi, son ciel pur et sa temprature saine et
vivifiante. Et, en effet, je remarquai qu'elle n'tait plus aussi ple
qu'auparavant. Le hle d'un brun clair que le soleil du Midi avait
rpandu sur son visage lui donnait un air de force et de sant.

En causant ainsi de ces choses admirables et de l'avenir qui s'ouvrait
devant moi, nous passmes une soire si compltement heureuse, du moins
pour moi, que j'avais oubli le monde entier pour ne voir que ses doux
yeux fixs sur les miens, et pour recueillir chacune de ses paroles,
comme les sons d'une musique enchanteresse.

Je fus trs-tonn lorsqu'un domestique vint annoncer que neuf heures
taient sonnes au clocher du village, et qu'il tait temps d'aller me
coucher. Cette demi-journe n'avait pas dur une heure pour moi.

Pendant que je jouais au chteau avec Rose, oubliant tout, M. et madame
Pavelyn taient alls  la maison, et avaient manifest  mes parents
leur dsir de m'emmener avec eux  Anvers le lendemain. Ma mre avait
frmi  l'ide que son enfant la plus cher--le petit garon que chacun
admirait  cause de sa jolie figure et de ses grands yeux noirs--allait
s'loigner d'elle, pour toujours; mais les parents de Rose lui avaient
fait comprendre qu'un pareil sacrifice de sa part tait ncessaire 
mon bonheur  venir. D'ailleurs, il fut dcid que, tous les quinze
jours au moins, je viendrais  Bodeghem, tant en t qu'en hiver; M.
Pavelyn promettait de payer ma place dans la diligence,  moins que,
dans la belle saison, il n'et l'occasion de m'amener dans sa voiture.
Mes parents ne devaient s'inquiter en rien des frais de mon entretien
en ville, ni de mes vtements, ni de mes menus plaisirs: M. Pavelyn
pourvoirait  tout cela; et, si je restais bon et honnte, si je voulais
tudier avec zle, il me protgerait et me soutiendrait jusqu' ce que
je fusse en tat de me frayer un chemin dans le monde et de me crer une
position indpendante.

Le lendemain matin, lorsque ma mre m'eut revtu de mes plus beaux
habits et eut fait un paquet du restant de mes hardes, elle se mit 
pleurer en silence et  me serrer sur son coeur avec une tendresse
inquite. Mes soeurs et mes frres pleuraient galement, et moi, bien
qu'heureux entre tous, je soupirais et je sanglotais sur le sein de ma
mre. Des larmes de douleur et d'inquitude coulaient dans notre
demeure, comme si l'adieu que nous allions changer devait tre ternel.
Mon pre seul rsistait  son motion, et tchait de nous ramener  une
ide plus nette de la ralit. Il n'y voyait qu'une faveur particulire
du ciel, le bonheur d'un de ses enfants, et il lui semblait qu'au lieu
de pleurer, nous devions tre joyeux et remercier Dieu de sa bont.

Lorsque la voiture de M. Pavelyn s'arrta devant notre demeure, et que
le moment fatal de la sparation fut arriv, ma mre m'treignit de
nouveau sur son coeur en murmurant  mon oreille:

--Lon, mon cher Lon, aime toujours ta pauvre mre! que l'orgueil ne te
fasse jamais oublier que tu n'es qu'un pauvre enfant de paysans;
respecte tes bienfaiteurs, aie Dieu devant les yeux....

Elle voulait en dire davantage, mais sa voix s'touffa dans sa poitrine
haletante.

Mes frres et mes soeurs vinrent tour  tour me donner le baiser
d'adieu, et enfin mon pre fit le signe de la croix sur mon front, et me
donna sa bndiction avec une simplicit solennelle.

Alors les larmes jaillirent en abondance sur mes joues, et j'eus un
moment d'hsitation. J'tais prt  courir vers ma mre, qui pleurait
derrire la porte de notre maison, avec son tablier devant sa figure; je
lui tendais les bras, et j'allais demander  rester avec elle; mais mon
pre et le domestique, pour abrger cette scne douloureuse, me
portrent dans la voiture.

Le fouet claqua... et les chevaux entranrent la lgre voiture avec
tant de rapidit, qu'en un clin d'oeil notre maison et mme le village
natal avaient disparu  mes regards.




X


M. Pavelyn avait aid un de ses plus anciens serviteurs, qui avait t
le magasinier de son pre,  ouvrir une boutique d'piceries. Cet homme
demeurait avec sa femme dans la rue Haute, non loin de la Grand'Place, 
Anvers. Comme ils n'avaient pas d'enfants, leur maison tait beaucoup
trop grande pour eux, et plus d'une chambre restait inoccupe. M.
Pavelyn m'avait plac chez ces bonnes gens. J'y avais deux chambres pour
mon usage, une chambre  coucher, et une autre pour crire et dessiner.

Tout ce dont je pouvais avoir besoin, habits, livres, papier, argent,
ils taient chargs de me le donner ou de me le procurer  ma premire
demande, aussi longtemps qu'ils n'auraient pas reu d'autres ordres de
mon protecteur. Je mangeais  leur table, et, le soir, je m'asseyais
avec eux  leur foyer.

Matre Jean et sa femme Ptronille taient de braves gens qui me
tmoignaient une bienveillance silencieuse. Ils accomplissaient avec une
scrupuleuse exactitude ce qu'ils taient chargs de faire pour moi; mais
ils ne prenaient pas  leur pensionnaire un intrt particulier.

Ds le second jour de mon arrive  Anvers, un domestique de M. Pavelyn
m'avait conduit  l'Acadmie, o l'on avait gard une place pour moi.

J'tais dans la classe des ornements, et je dus commencer par dessiner
des feuilles au trait.

Mes journes se divisaient ainsi:

Le matin, aprs mon djeuner, j'allais  l'atelier d'un jeune sculpteur,
charg par M. Pavelyn de me donner des leons, et j'y restais  dessiner
des ornements jusqu' ce que la cloche de midi m'annont qu'il tait
temps d'aller dner. L'aprs-midi, j'avais deux heures pour faire mes
devoirs d'criture et pour apprendre mes leons. Ensuite, j'allais  la
maison de M. Pavelyn pour recevoir, en mme temps que Rose, les leons
d'un professeur franais. Nous passions le reste de la journe, jusqu'
l'heure des cours de l'Acadmie,  jouer et  causer, et parfois nous
nous amusions au piano. Rose, qui savait dj un peu de musique,
essayait de m'apprendre les chansons qu'elle avait retenues. Elle ne
chantait pas volontiers, cela lui fatiguait la poitrine; et d'ailleurs
sa voix, quoique douce et pure, tait trs-faible. Moi, au contraire,
j'avais une forte voix et des poumons solides. Quoique, par ignorance,
je chantasse faux quelquefois, et que je tranasse le son comme les
paysans ont coutume de le faite, Rose se plaisait  entendre ma voix
sonore.... Ou peut-tre ne me faisait-elle chanter si souvent que pour
apprendre  son protg ce qu'elle savait de musique?--Quoi qu'il en
soit, notre vie, pour autant que nous pouvions tre ensemble, tait un
paradis de douces jouissances et de bonheur enfantin.

Tous les quinze jours, j'allais  Bodeghem passer le dimanche et une
partie du lundi avec mes parents. Ma mre, qui voyait bien que je la
chrissais toujours autant, et que j'aimais  me trouver auprs d'elle,
se consolait de mon absence et souriait  mon bel avenir.

Les autres dimanches, j'allais dner chez mes bienfaiteurs, m'asseoir 
table  ct de Rose, et jouer avec elle bien tard dans la soire.

Ce que ma mre me rptait sans cesse tait grav profondment dans mon
coeur. Je devais me rappeler toujours quelle distance il y avait entre
mes protecteurs et moi.--Je ne l'eusse jamais oubli, car la conscience
de ce devoir vivait en moi comme un sentiment pieux.

Mon extrme modestie, mon ardente gratitude, mon humilit vraie, taient
trs-agrables  M. Pavelyn, et il ne cessait de me vanter  tout venant
comme un enfant dou d'un excellent caractre. Souvent il me prsentait
 ses amis ou aux personnes qui lui rendaient visite, en leur disant que
j'tais l'enfant d'un sabotier et qu'il avait rsolu nanmoins de faire
de moi un artiste distingu. Il y mettait son orgueil, il avait sous sa
protection le fils d'un paysan,--une pauvre crature ignorante,--et il
voulait en faire un sculpteur qui honort sa patrie par des oeuvres
sublimes. Il ne laissait chapper aucune occasion de proclamer le but de
ses bienfaits et de prner d'avance la carrire brillante qu'il voulait
ouvrir pour moi.

En ce qui concerne madame Pavelyn, elle m'aimait parce que son enfant
jouissait de ma prsence et en tait heureuse.

Pendant cet hiver, la mre de Rose souffrit beaucoup d'un asthme, et
elle toussait continuellement. Souvent elle parlait du beau pays prs de
la mer Bleue, disant que l'air de Marseille seul pouvait la gurir de sa
maladie; mais, d'un autre ct, elle ne pouvait consentir  vivre loin
de sa fille ou  priver M. Pavelyn de la prsence de son enfant.

A mesure que l'hiver avana et que les jours humides arrivrent, la
maladie de madame Pavelyn empira d'une faon inquitante. Rose,
constamment enferme dans la maison, tait redevenue ple, et elle
commenait aussi  tousser de temps en temps....

Alors M. Pavelyn prit un parti extrme. Malgr toutes les objections, il
dcida que sa femme irait  Marseille avec sa fille, et y resterait
auprs de son frre, jusqu' ce que la bienfaisante influence de l'air
du Midi et guri la faiblesse de ses poumons. Rose s'y fortifierait
galement, croyait-il. Et, pour ne pas interrompre son ducation, on la
mettrait pendant ce temps dans un des meilleurs pensionnats de
Marseille. Une fois que cette dcision fut bien arrte dans l'esprit
de M. Pavelyn, il n'y eut plus  en revenir. Rose et moi, nous pleurmes
beaucoup  l'ide d'une aussi longue sparation; mais c'tait pour sa
sant et pour la sant de sa mre. D'ailleurs, elle devait revenir en
septembre; et, si elle tait bien portante, elle ne retournerait plus 
Marseille. En tout cas, elle passerait tout un mois  Anvers.

Ce fut le 10 fvrier 1808,  neuf heures du matin, que mes yeux pleins
de larmes virent partir la chaise de poste qui m'enlevait de nouveau la
lumire de ma vie.

Je levai vers le ciel mes mains suppliantes, et je demandai ardemment 
Dieu la sant et la force pour elle.




XI


J'approchais de mes quinze ans. Par suite de ma position particulire
dans le monde, j'avais beaucoup rflchi, et prouv des sensations
trs-vives. Mon esprit et ma sensibilit s'taient dvelopps plus que
mon ge ne le comportait naturellement. Maintenant que Rose n'tait plus
l, pour oublier un peu de bonheur qui me manquait chaque jour, je
passais tout le temps que l'tude des arts me laissait disponible  lire
des livres de toute espce que M. Pavelyn achetait pour moi, ou que me
prtaient mes camarades de l'Acadmie. Rose, en partant, m'avait
instamment recommand de bien apprendre la langue franaise, pour que,
plus tard, je n'eusse jamais  rougir, dans le monde, de mon ignorance;
mais ce n'tait pas le seul mobile qui me pousst  orner mon esprit de
toutes les connaissances qui se trouvaient  ma porte. J'avais
pressenti que Rose, demeurant maintenant dans un pensionnat renomm,
reviendrait trs-instruite dans toutes les branches dont se compose
l'ducation. Faudrait-il qu'elle me considrt comme un garon ignorant
qui n'avait pas su profiter de la gnreuse protection de son pre pour
devenir un homme bien lev? Peut-tre y avait-il au fond du coeur du
fils du sabotier un dsir secret, de devenir son gal, du moins
moralement, et de rester digne de son amiti et de son estime, mme
lorsque l'ge aurait approfondi l'abme que la naissance creusait entre
elle et lui.

A l'Acadmie, je faisais de notables progrs. En un an, je passai de la
classe des ornements dans celle des figures. Je me dpitais pourtant
d'tre oblig de rester si longtemps dans les classes de dessin; mais,
si je continuais  m'appliquer avec ardeur, j'avais l'espoir de passer,
 la rentre des cours d'hiver, dans la classe de modelage.

Tous les quinze jours, j'allais dner, comme auparavant, chez M.
Pavelyn, et je devais porter avec moi mes dessins achevs, pour donner
des preuves de mes progrs. Mon protecteur tait content de moi et
m'encourageait sans cesse par les tmoignages de sa bienveillance et de
sa gnrosit.

Ainsi le mois de septembre approcha insensiblement: Rose allait revenir!

Tous les jours j'allais sonner  la porte de M. Pavelyn pour demander 
la femme de chambre s'il n'tait pas arriv de lettre.

Une aprs-midi, M. Pavelyn m'envoya un domestique  l'atelier de mon
matre sculpteur, et me fit dire de passer chez lui.

Lorsque je parus en sa prsence, il me montra, avec une tristesse mle
de regret, une lettre de sa femme, et il m'apprit ce qu'elle contenait.
Madame Pavelyn crivait qu'elle ne se sentait pas encore bien gurie de
sa maladie de poitrine, et qu'elle craignait de revenir prcisment 
l'entre de l'hiver. Son mal empirerait infailliblement, croyait-elle.
Elle suppliait son mari de lui permettre de rester jusqu'au printemps
chez son frre,  Marseille. Cela vaudrait mieux aussi pour Rose,
puisqu'elle s'instruisait  merveille, qu'elle se trouvait heureuse, et
devenait chaque jour plus forte et mieux portante. Si cette longue
absence faisait trop de peine  M. Pavelyn, et qu'il dsirt vivement de
revoir sa fille cette anne, elle le priait de faire le voyage de
Marseille pour se distraire et pour les venir voir. Ce serait pour
tontes deux un bonheur dont, elles lui seraient reconnaissantes toute
leur vie.

M. Pavelyn tait fort afflig du contenu de cette lettre; mais enfin il
se soumit  la ncessit: il rsolut d'crire  sa femme que son
commerce ne lui permettait pas de quitter Anvers en ce moment, mais
qu'il irait  Marseille au commencement du mois de mai pour chercher
Rose et sa mre.

Je quittai la maison de mon protecteur le coeur plein de tristesse;
ainsi, sept  huit mois devaient encore s'couler avant qu'il me ft
donn de revoir Rose! un sicle de vains dsirs et de muets
dcouragements!

Il n'y avait rien  faire, qu' me rsigner  la volont du ciel. Ce qui
contribuait un peu  rassrner mon esprit et  distraire mes penses,
c'est que j'avais pass dans la classe de modelage, et que je commenais
 faonner des formes humaines avec de l'argile. J'tais donc entr dans
la carrire de la sculpture. Non-seulement j'prouvais un grand plaisir
 satisfaire ainsi mon penchant naturel, mais, dans cette classe, je
travaillais au milieu d'artistes de tout ge dont le langage spirituel
et la gaiet me faisaient parfois oublier la plaie de mon coeur.

A la fin du mois d'avril, M. Pavelyn partit pour Marseille. Je comptai
avec une exactitude impatiente les jours et les heures de son voyage.
Dans ma pense, je le vis arriver  Marseille; une larme me tomba des
yeux quand je me figurai les transports de Rose sautant au cou de son
pre; je l'entendais demander:

--Et comment se porte Lon?

Madame Pavelyn tait dcidment gurie; sa fille tait devenue forte et
vermeille.... Elles ne devraient donc plus retourner  Marseille!

Mais de quelle douleur et de quel dsenchantement je fus frapp lorsque
M. Pavelyn revint enfin! J'tais sur le seuil de leur maison au moment
mme o la chaise de poste s'arrta devant la porte. Mon coeur battait
violemment; j'tais ple et tremblant d'motion; mes yeux avides
tchaient de voir  travers les parois de la voiture. M. et madame
Pavelyn descendirent.... Ils taient seuls!

J'entrai derrire mes bienfaiteurs sans trouver une parole pour leur
souhaiter la bienvenue. Madame Pavelyn, voyant mon trouble et ma pleur,
m'expliqua que Rose tait reste  Marseille pour y terminer son
ducation. Le sjour de cette belle contre devait probablement
amliorer et fortifier sa sant. D'ailleurs, elle tait fille unique de
parents trs-riches, et destine par consquent  voir la haute socit.
Nulle part mieux que l o elle tait maintenant, elle ne pouvait se
prparer, par une ducation brillante,  faire son entre dans le monde.

Pour me consoler, madame Pavelyn me dit que Rose avait dsir vivement
la suivre  Anvers, ne ft-ce que pour me voir une fois, mais qu'on
n'avait pu accder  ce dsir, parce que son pre ou sa mre et t
oblig de recommencer un long voyage pour la reconduire  Marseille. M.
Pavelyn irait la chercher au mois de septembre, et elle passerait six
semaines de vacances dans sa ville natale.

Ces explications me furent donnes  la hte, car mes protecteurs
taient fatigus, du long trajet qu'ils venaient de faire en chaise de
poste, et ils montrent immdiatement dans leur appartement pour se
dbarrasser de leurs habits de voyage.

Je m'enfuis chez moi, et je m'enfermai dans ma chambre. La nuit me
surprit la tte couche sur ma table, abm dans la douleur, et
maudissant la cruaut du sort.

Pendant plusieurs jours, j'eus le coeur gros et l'esprit assombri; mais
peu  peu je me laissai consoler par les bonnes paroles de M. Pavelyn,
et je concentrai toutes mes forces sur mes tudes. J'tais dj dans la
classe des antiques; pas assez avanc toutefois pour travailler d'aprs
ma propre inspiration; mais le langage enthousiaste et plein de foi de
mes camarades m'avait rempli d'ardeur et de confiance en l'avenir. Je
comprenais maintenant que l'art est un moyen d'acqurir de la gloire et
de la rputation dans le monde. Je tremblais d'motion  l'ide que, si
Dieu et la nature avaient rellement fait de moi un sculpteur, je
pourrais devenir presque l'gal de Rose.... Une pareille pense me
pntrait d'une joie inexprimable, mais elle me faisait aussi trembler
et plir, par la crainte qu'un semblable espoir ne ft l'inspiration
d'un coupable orgueil.

Dans l't de cette anne, une maladie contagieuse dsola certains
quartiers d'Anvers. Une petite vrole d'une malignit extrme avait
enlev un grand nombre d'enfants, et mme quelques hommes faits.

A la fin du mois d'aot, lorsque M. Pavelyn s'apprtait  aller chercher
sa fille  Marseille, une de ses servantes fut atteinte de la petite
vrole. On se hta d'crire  Rose qu'elle ne pouvait pas revenir cette
anne-l, parce qu'une maladie contagieuse svissait  Anvers, et mme
dans la maison de son pre. Madame Pavelyn, par un prjug qui tait
encore assez rpandu  cette poque, avait toujours refus de laisser
vacciner sa fille. Par consquent, Rose tait plus que les autres
expose au danger d'tre atteinte du flau.

Certes, je souffris cruellement d'tre tromp de nouveau dans mon
espoir, et de ne pouvoir revoir celle dont la charmante image et le
sourire amical taient toujours devant mes yeux. Mais, moi-mme, j'avais
eu peur en songeant qu'elle allait revenir en un moment si dangereux, et
la rsolution de ses parents m'avait rjoui. D'ailleurs, j'avais seize
ans. J'avais donc atteint l'ge o l'esprit prend dj quelque chose de
la gravit de l'homme. La frquentation d'artistes, souvent beaucoup
plus gs que moi, avait galement contribu, pour une large part, 
transformer ma navet d'enfant en une connaissance plus exacte et plus
juste de la vie.

Comme l'absence prolonge de Rose m'avait fait faire de srieuses
rflexions sur ma position dans le monde, je compris enfin parfaitement
que, dans son enfance, elle avait pu donner son amiti au fils d'un
pauvre paysan, jouer familirement avec lui, et mme l'aimer comme un
frre; mais que, dans un ge plus avanc, une pareille familiarit
blesserait les convenances du monde et nuirait peut-tre  sa
considration. La seule chose que je pusse esprer, c'est qu'elle
prendrait plaisir aux progrs de son protg, et, peut-tre, qu'elle
aimerait encore  se rappeler les beaux moments que nous avions passs
ensemble dans notre heureuse enfance.

Voil ce que me disait ma raison, quoique mon coeur se refust 
renoncer au rve resplendissant qui tait la lumire de mon me. Rose
tait toujours prsente  ma pense; non pas Rose telle qu'elle devait
tre aujourd'hui, mais la jolie petite demoiselle avec sa figure ple et
dlicate, avec ses yeux bleus et ses petites lvres rouges sur
lesquelles tait empreint un sourire d'amiti pour moi.

Ce souvenir m'tait si cher, qu' force d'y penser je tombai dans une
sorte de fol garement, et que je craignais parfois le retour de Rose.
Telle qu'elle tait  prsent, elle ne pouvait plus, comme autrefois,
accorder sa confiance et son amiti  l'humble fils de paysans, dont
l'entretien et l'ducation taient pays par son pre.... Et la Rose de
la ralit ne tuerait-elle pas en moi le doux souvenir de jours plus
heureux? Ces souvenirs, qui vivent aujourd'hui dans tous les battements
de mon coeur, ne perdraient-ils pas leur enchantement et leur charme?

Cependant je m'effrayai et m'affligeai extrmement, lorsque je
remarquai, vers la fin de l't, que la respiration de madame Pavelyn
devenait oppresse, et qu'elle toussait quelquefois.... Ma crainte se
ralisa. Madame Pavelyn allait retourner  Marseille, chez son frre,
pour y passer l'hiver. Donc, Rose ne reviendrait pas  la maison non
plus; mais, l'automne suivant, on pourrait regarder son ducation comme
tout  fait termine, et alors elle reviendrait pour tout de bon 
Anvers. Si la maladie de poitrine de madame Pavelyn n'tait pas
entirement gurie alors, ce serait un signe que l'air du Midi n'y
faisait pas grand'chose, et alors elle essayerait,  Anvers mme, des
remdes plus efficaces.

Je me consolai de nouveau, autant que possible, du moins, et je
m'efforai d'oublier, ou plutt d'adoucir mon chagrin par l'tude de
l'art et la lecture de bons ouvrages.

A l'Acadmie, je modelais avec autant d'ardeur que de courage, d'aprs
les belles statues que l'antiquit grecque a lgues  notre admiration.
Dans l'atelier de mon matre, je m'exerais  sculpter le bois et la
pierre, et j'tais devenu fort habile dans cette branche.

Je n'abusais pas de la gnrosit de mes bienfaiteurs quoiqu'ils
m'exhortassent  ne pas tre trop conome, et  m'amuser parfois aussi
avec mes camarades, comme le comporte la vie d'artiste, je modrais mes
dpenses, et j'vitais de recourir  l'aide de mes protecteurs, comme si
l'argent de ma mre suffisait  mon entretien.

M. Pavelyn avait une antipathie personnelle contre les artistes qui, par
leur mise nglige, semblent attester leur manque de soin et leur
ignorance des convenances sociales. Lorsqu'aux dimanches convenus,
j'tais assis  table auprs de lui et qu'il remarquait dans mon
costume quelque chose qui n'tait pas convenable ou qui commenait 
s'user, il le faisait immdiatement remplacer. Ajoutez  cela la
rgularit de mes traits, et vous comprendrez que je ressemblais plutt
 un fils de bonne famille qu' un enfant de paysans, qui ne possdait
rien au monde que la gnrosit de ses protecteurs.




XII


Depuis six mois j'avais pass de la classe des antiques dans la classe
_d'aprs nature_, qui tait alors le plus haut degr de l'enseignement 
l'Acadmie d'Anvers. Encore une anne, et mes tudes artistiques
allaient tre termines.

Peu  peu s'leva en moi un dsir imprieux d'essayer dans la solitude
de ma chambre ma force cratrice. Cent fois dj j'avais bauch en
terre glaise les inspirations de ma fantaisie; mais ce n'tait qu'un
travail futile, destin  tre ptri de nouveau pour le modelage
d'autres figures.

Cette fois, je voulais faire une oeuvre consciencieuse, lentement, en y
appliquant toutes les forces de mon intelligence, et avec la perfection
que mon savoir me permettait d'y donner.

Rose avait accept jadis avec amour l'ouvrage informe d'un pauvre
enfant, et allum ainsi dans son coeur le feu sacr de l'amour des arts.

Maintenant, l'enfant tait devenu un sculpteur, et il tait assez
confiant dans sa force pour mettre la main  une cration spontane.

A qui la premire oeuvre de l'artiste pouvait-elle tre destine, sinon
 celle qui tait la cause unique et la source de son existence
intellectuelle, de son gnie et de son espoir?

Comme cette pense me soumit! Elle m'aveuglait  ce point que, quoique
mes tudes fussent encore incompltes, je ne doutais pas que je ne
parvinsse  produira un chef-d'oeuvre, et ce chef-d'oeuvre dont les
formes n'taient que confusment dessines dans mon cerveau, je
l'admirais et je l'aimais d'avance avec une passion extraordinaire et
une foi profonde.

Rose devait revenir dans deux mois; je ne pouvais avoir achev mon
oeuvre en si peu de temps; mais l'anniversaire de sa naissance tombait 
la fin du mois de janvier.

C'tait une occasion pour lui faire cadeau du premier fruit de mes
travaux, et ainsi j'aurais assez de temps pour raliser mon projet avec
le soin le plus minutieux. Je n'en dirais rien  personne, pas mme  M.
Pavelyn. La joie de mes bienfaiteurs serait d'autant plus grande si je
pouvais les surprendre  l'improviste par une belle oeuvre d'art bien
russie.

Aprs avoir longtemps rv et rflchi, aprs avoir examin cinquante
sujets, et en avoir bauch presque autant en terre glaise, je me
dcidai enfin pour un groupe qui devait reprsenter _la Protection_, et
je parvins, non sans une longue tude!  arrter une composition
dfinitive.

Sur un socle figurant un gazon tait un enfant, un petit garon,
agenouill, la tte courbe, et dans la posture d'une crature humble et
qui a besoin de secours. Son bras s'appuyait sur le dos d'un agneau
endormi, et sa houlette tait  ses pieds.

A ct du berger, dans une attitude grave, se tenait un autre
enfant,--une petite fille,--dont la main droite tait pose en signe de
protection sur la tte du petit garon, tandis que sa main gauche
s'tendait dans l'espace, comme si elle voulait dire:

--Prends courage! l-bas resplendit l'toile de ton avenir.

J'tais domin par les souvenirs de mon enfance et par des images qui
vivaient dans mes yeux. Cela m'empcha, quelque peine que je me
donnasse, de suivre les rgles classiques de l'cole.

Mes figures n'taient ni assez pleines, ni assez rondes. Il y avait dans
leurs proportions une maigreur, une sorte de ralisme de formes qui
s'cartait de la beaut grecque, mais qui se rapprochait des formes plus
immatrielles et plus potiques du vieil art chrtien, auquel on donne
 tort l'pithte d'art gothique.

A mesure que mon oeuvre avanait et que les ttes des statues que
j'achevai d'abord prirent leur expression vritable, je commenai 
sentir tant d'amour pour ma cration, que je restais parfois des heures
entires dans ma petite chambre solitaire, immobile, l'bauchoir  la
main, et tenant avec ravissement mes yeux fixs sur le visage de la
jeune protectrice.

Il me semblait que ma statue vivait, qu'elle me parlait, et qu'elle
avait une me qui tait en communication avec la mienne.

Une pareille folie vous fait hocher la tte? En effet, monsieur, vous
devez savoir par exprience que l'esprit de l'artiste s'envole parfois
si loin, qu'il franchit les limites de la ralit et se perd dans les
tnbres de l'aberration. Mais vous comprendrez aisment ce qui
m'enchantait ainsi dans mon propre ouvrage.

Il y avait, dans le sourire qui rayonnait du visage de la petite fille
sur le pauvre petit garon, quelque chose de si touchant et si
profondment sympathique, que je tremblais chaque fois que je regardais
le sourire de ma statue.

Ce n'tait pas tonnant, n'est-ce pas? Ce sourire avait la mme
expression qui avait illumin le visage de Rose lorsqu'elle serra pour
la premire fois la main du pauvre muet dans l'humble maison de paysans.

Et faut-il ajouter que les traits du visage de ma statue n'taient
autres que ceux de l'anglique et dlicate figure qui s'tait grave
ternellement dans mon coeur? Oh! les annes avaient sans doute bien
chang Rose! je ne la reverrais plus jamais telle qu'elle tait sans
cesse prsente  mon esprit; mais ma statue, du moins, ma chre
cration, la faisait revivre devant mes yeux, nave, dlicate, douce et
charmante comme la caressante amie du pauvre petit Lon.




XIII


Le 3 septembre 1811, vers quatre heures de l'aprs-midi, je travaillais
avec ardeur  ma statue, lorsqu'on frappa  la porte de ma chambre. Un
domestique m'apportait la nouvelle inattendue du retour de mademoiselle
Pavelyn, et il ajouta qu'elle avait manifest le dsir de me voir sans
retard.

Je contins mon motion en prsence du domestique; mais, ds qu'il eut
descendu les premires marches de l'escalier, je me mis  bondir dans ma
chambre, en levant les mains en l'air, et  danser et  chanter de joie,
comme un enfant. Rose tait donc revenue! Aprs une si longue absence,
j'allais la revoir, enfin! Encore quelques minutes, et je serais devant
elle! Cette fois, ce n'tait point un vain espoir, une illusion:
c'tait l'heureuse ralit!

Je revtis  la hte mes meilleurs habits, et je m'arrangeai avec soin.
Il n'et pas t poli de faire attendre Rose et de paratre indiffrent.
Cependant, je mis assez de temps  ma toilette. Je dsirais me faire
aussi beau que possible. Ce dsir se justifiait suffisamment  mes
propres yeux parce que c'tait un jour solennel, et que M. Pavelyn
serait froiss si je me prsentais chez lui en costume nglig; mais le
principal motif de ma coquetterie tait l'imprieux besoin d'obtenir
l'approbation de Rose par quelque mrite que ce ft.

Lorsqu'au bout d'un bon quart d'heure, je traversai les rues de la ville
en grande toilette pour me rendre chez M. Pavelyn, mon impatience me
poussait en avant, et j'avais envie de courir  toutes jambes; mais je
me contins, et me forai au contraire  marcher trs-lentement.

Le sentiment des convenances s'tait lev en moi et me mettait en garde
contre ma propre agitation. Il me disait que ce n'tait pas la petite
Rose, mais la fille de mes bienfaiteurs, mademoiselle Pavelyn, que
j'allais rencontrer; il me rappelait  la rserve, au respect et  la
conscience exacte de mon humble position. Je me souvins des conseils de
ma mre, je rsolus de modrer ma joie, et d'aborder Rose avec une
politesse calme, jusqu' ce qu'elle-mme, par l'amabilit de son
accueil, me donnt le droit d'pancher librement la joie que son heureux
retour faisait dborder en mon coeur.

Lorsque j'approchai de la maison de M. Pavelyn, mon coeur battait
violemment, et l'impatience et l'incertitude faisaient perler la sueur
sur mon front.

Un domestique attendait sur le seuil de la porte. Il m'introduisit au
salon... et, l, je me trouvai tout  coup en prsence de Rose, qui fit
un pas vers moi, s'arrta toute surprise, et me dit en guise de salut:

--Monsieur Lon, que vous tes devenu grand! Je ne vous reconnais plus,
maintenant.

--Mademoiselle, balbutiai-je d'une voix  peine intelligible, je
remercie Dieu du fond du coeur de ce qu'il vous permet de rentrer saine
et sauve dans votre patrie.

Nous tions en face l'un de l'autre  nous regarder, moi, avec des joues
ples et des yeux hagards; elle, avec une remarquable libert d'esprit,
et sans autre signe d'motion qu'un lger sourire qui n'exprimait qu'un
certain tonnement caus par le changement de ma taille et de mes
traits.

Etait-ce l Rose, cette anglique enfant, dont la douce amiti avait
jadis vers la lumire de l'esprance et du bonheur dans les tnbres de
mon mutisme; dont je sentais encore les tendres serrements de main, dont
la petite voix argentine chantait encore  mon oreille, dont les yeux
bleus rayonnaient  mon approche du doux clat d'une fraternelle
affection?--cette demoiselle, dj aussi grande que sa mre, vtue avec
luxe, d'un port si majestueux et d'une beaut si frappante, qu'aprs un
premier coup d'oeil, je n'osais plus lever le regard sur elle?

A mon trouble se mlait aussi un sentiment de regret et d'amertume. En
effet, je ne m'tais pas tromp: la Rose dont l'image avait vcu
jusque-l dans mes rves n'existait plus; la douce illusion de mon me
s'tait vanouie pour jamais.

M. et madame Pavelyn, qui croyaient que j'tais frapp du changement
survenu dans la taille de leur fille, s'amusaient de mon embarras, et
m'adressrent quelques plaisanteries amicales.

--Mais, monsieur Lon, s'cria Rose, je puis  peine matriser mon
tonnement. Quand je quittai Anvers la dernire fois, vous tiez encore
un petit garon; vous tes un homme maintenant!... Venez, asseyons-nous.
Racontez-moi quelque chose de votre vie durant mon absence. Vous tes
content, n'est-ce pas? Vous allez toujours bien?

J'acceptai le sige qu'elle m'offrait. Sa voix tait toujours aussi
douce qu'auparavant; mais il y avait dans son langage un ton de
lgret, d'autorit et de protection qui, en prsence de ma profonde
motion, me parut une marque d'indiffrence. Cette froideur me rappela 
la conscience de ma situation. Je rpondis  ses questions avec rserve
et avec respect; parfois aussi avec une chaleur mal contenue, surtout
lorsque je trouvais l'occasion de lui exprimer ma reconnaissance, et de
lui rappeler que je lui devais le bonheur de ma vie;--que si jamais je
pouvais obtenir quelques succs dans la carrire des arts, acqurir
quelque renomme et honorer ma patrie, je n'oublierais point que sa
gnreuse bont avait dcid de mon sort en ce monde.

Mademoiselle Pavelyn paraissait couter avec plaisir, non-seulement les
tmoignages de ma gratitude, mais encore tout ce que je disais. Il me
fallut lui parler de mes tudes  l'Acadmie, des livres que j'avais
lus, et des connaissances dont j'avais acquis par moi-mme les
principes.

Elle se montra franchement satisfaite des progrs de mon instruction, et
me flicita de la puret et de l'lgance de mon locution. D'aprs son
opinion, je pouvais me prsenter maintenant dans la meilleure compagnie,
avec l'assurance de n'y tre jamais dplac pour tout ce qui concernait
l'esprit et les usages.

Sa voix et ses paroles avaient toujours le mme ton protecteur qui me
faisait sentir clairement quelle large distance le temps avait creuse
entre elle et moi. Elle, qui me parlait et m'interrogeait, c'tait
mademoiselle Pavelyn, l'hritire d'un des plus riches ngociants
d'Anvers; moi, qui lui rpondais humblement, j'tais le pauvre fils de
paysans  qui la gnrosit de ses parents avait donn un peu
d'ducation et quelques chances de succs dans l'avenir. Il ne pouvait
pas, il ne devait pas en tre autrement, je le savais bien. Nanmoins
cela m'arrachait ma plus chre illusion, et ce brusque dsenchantement
avait fait dans mon coeur une blessure saignante. Aussi tout ce que je
disais tait empreint d'une tristesse rsigne; il y avait dans toutes
mes paroles une sorte de mlancolie douloureuse qui provoqua plus d'une
remarque de la part de mademoiselle Pavelyn, mais qui rsista cependant
 ses encouragements.

Enfin elle cessa son interrogatoire, et commena  son tour  me faire
le rcit de son sjour dans le beau pays des oliviers. Elle me dcrivit
cette contre avec tant d'admiration, et me parla avec tant de sentiment
de la merveilleuse nature du Midi, qu'elle me fit vivre pour ainsi dire
avec elle sur les ctes de la mer bleue.

Alors j'oubliai un peu mon chagrin pour couter ses paroles
enchanteresses. J'prouvai une joie extrme, lorsque, par bont sans
doute, elle me rappela les amusements de notre nave enfance, le beau
jardin, les papillons, le pont sur l'tang, et mme les petites
figurines de bois qu'elle avait reues de moi avec tant de plaisir. Je
m'abmais avec un oubli complet du prsent dans le souvenir de ces temps
bnis, et il me paraissait que le visage anglique de la petite Rose me
souriait encore sous les traits plus srieux de mademoiselle Pavelyn.
C'tait bien encore la mme voix argentine, avec plus de sonorit et une
plus grande richesse d'accent, toutefois; mais toujours tendre et
amicale, me semblait-il. Un nouvel espoir commena  briller dans mon
coeur. Peut-tre m'tais-je tromp! peut-tre la petite Rose, ce rve de
mon me, n'tait-elle que voile sous une forme plus parfaite!

Mais cette pense consolante fut bientt touffe en moi par l'arrive
de deux dames--une mre et sa fille qui avaient appris le retour de
mademoiselle Pavelyn, et n'avaient pas pu attendre plus longtemps pour
lui prsenter leurs souhaits de bonheur.

Je m'tais lev, et, par respect, j'avais fait un pas en arrire. Aprs
avoir chang un premier salut avec Rose et sa-mre, les deux dames me
salurent galement avec une amabilit toute particulire. Il y avait
tant de cordialit dans leur sourire, qu'elles se trompaient videmment
sur ma personne et mes relations avec M. Pavelyn. Pendant que Rose
parlait de son sjour  Marseille, pour satisfaire la curiosit de ces
dames, celles-ci me considraient avec un visible intrt. La plus ge
surtout me quittait  peine des yeux, et m'adressait de temps en temps
la parole pour me demander mon sentiment sur ce qui se disait. Elle
paraissait prouver pour moi de la sympathie et mme un certain respect,
car le moindre mot qui tombait de mes lvres lui faisait incliner la
tte avec une vive approbation.

Enfin elle manifesta ouvertement le dsir de me connatre.

--Monsieur Wolvenaer est statuaire, dit Rose.

--Amateur? demanda la dame.

--Non, un vritable artiste qui a donn pour but  sa vie de travailler
pour la gloire de sa patrie.

La vieille dame haussa les paules, et rpondit avec un tonnement ml
de regret:

--Je me suis trompe; je croyais que monsieur tait un cousin  vous.

Sa fille s'cria avec un sourire lgrement railleur:

--Ah! monsieur est artiste? On ne le dirait pas. Combien il y a
d'artistes  Anvers aujourd'hui! Avant-hier,  la soire de M. Decock,
il y en avait bien cinq ou six!

Mademoiselle Pavelyn s'aperut certainement,  l'expression de mon
visage, que les paroles des deux dames ne m'taient pas agrables, car
elle rpondit avec intention:

--Cela prouve que le bon got et l'amour des arts se rpandent de plus
en plus dans les hautes classes de la socit anversoise. Il n'y a rien
qui ennoblisse autant le commerce que la protection qu'il prte aux
arts.

--Excusez-nous, ma chre demoiselle Pavelyn, rpliqua la dame; vous vous
mprenez sur la porte de notre observation. Ce que ma fille voulait
dire tait tout  fait  la louange de monsieur. En effet, si tous les
artistes taient distingus et de bonne famille, comme monsieur, leur
prsence serait dsirable partout; mais, vous savez....

Ces derniers mots parurent affecter dsagrablement M. Pavelyn, car il
interrompit la dame et se mit  dmontrer, avec une chaleur  peine
contenue, qu'il tait honorable au plus haut point pour un homme de
s'lever dans le monde par ses propres forces; et il termina, comme
d'habitude, en se vantant qu'il ferait de moi un artiste remarquable,
quoique je fusse le fils d'un de ses fermiers, d'un pauvre sabotier.

Le rouge de la honte couvrit mon front; je serrai les dents par un
mouvement nerveux; je me sentais bless et humili.

Cent fois, M. Pavelyn avait rappel, en prsence de ses connaissances,
que mon pre tait un sabotier. Il le faisait dans une bonne intention,
et ne manquait jamais l'occasion de montrer qu'il mettait son
amour-propre  faire du fils d'un paysan un homme bien lev et un
artiste distingu.

Pourquoi donc mon coeur saignait-il maintenant  la rvlation de la
profession de mon pre? C'tait la premire fois que je ressentais cette
sensation. Aussi fus-je vivement choqu en dcouvrant en moi un pareil
amour-propre, et je fis un effort violent pour surmonter mon dpit.

Les paroles de M. Pavelyn ne firent point sur l'esprit des deux dames
l'effet qu'il en attendait. Ds qu'elles surent que je n'tais que son
protg, leur visage exprima soudain l'indiffrence, ou quelque chose de
plus dsobligeant encore, et elles s'empressrent de porter la
conversation sur un autre sujet, sans me regarder davantage, absolument
comme si je n'avais pas t prsent.

Mon sang bouillait dans mon cerveau, et je faillis me trouver mal de
chagrin et d'humiliation. Que n'euss-je pas donn pour tre en ce
moment  cent lieues de Rose! Je luttais dsesprment en moi-mme
contre les rvoltes de mon orgueil bless, qui s'indignait contre mes
bienfaiteurs mmes; mais je restai matre de mon motion, et je ne
trahis rien de ce qui se passait en moi.

Au bout d'un instant, deux messieurs entrrent dans le salon, et les
mmes crmonies recommencrent. L'ide que j'allais subir une seconde
fois la mme humiliation me fit trembler. Sous prtexte que je
drangeais mes bienfaiteurs en ce moment, et que j'tais attendu
ailleurs, je demandai  M. Pavelyn la permission de me retirer, lui
promettant de renouveler ma visite ds le lendemain, dans la matine.

La permission me fut accorde immdiatement, car j'tais de trop, en
effet; mais Rose mme me dit de ne pas venir le lendemain, parce qu'elle
devait sortir toute la journe avec sa mre pour faire visite  des amis
et  des connaissances.

Je pris mon chapeau et sortis du salon aprs avoir salu tout le monde.

Mademoiselle Pavelyn seule m'accompagna jusqu' la porte. Sans doute,
j'aurais d lui savoir bon gr de cette bienveillante attention; mais la
politesse de Rose tait si crmonieuse, et son salut: Au revoir,
monsieur Wolvenaer! sonna si froidement  mon oreille, que je sortis de
la maison, le cerveau tourdi et le coeur bris.

Un flot de penses me traversa le cerveau; je sentis l'imprieuse
ncessit d'tre seul pour me recueillir et dbrouiller mes ides. Ma
douleur faillit mme dborder en pleine rue; j'avais peine  comprimer
les larmes qui gonflaient mon coeur oppress, et je n'eus pas plus tt
ouvert la porte de ma chambre, que je me laissai tomber sur une chaise
et me pris  pleurer  chaudes larmes.

Je demeurai longtemps immobile, cras sous le poids de pnibles
rflexions. Enfin, l'panchement de la douleur rendit un peu de lucidit
 mon esprit. Je commenai  m'lever contre mon inexplicable garement
et  m'accuser moi-mme de folie.

Qu'avais-je espr? qu'osais-je prtendre? Rose n'avait-elle pas t
aimable avec moi? Quel droit avais-je d'exiger ou de souhaiter
davantage? La profession de mon pre m'avait fait rougir comme un
affront! mon coeur s'tait rvolt contre mes bienfaiteurs! C'tait donc
mon orgueil qui avait t du! un amour-propre coupable avait donc
chass de mon coeur la reconnaissance! les exhortations de ma mre
n'avaient donc point t sans cause! Ces conseils salutaires, je les
avais oublis; j'avais honte de mon humble naissance, et j'avais os
croire que l'galit et la familiarit continueraient  exister entre le
pauvre protg et la fille de ses riches protecteurs. Insens que
j'tais! je ne le comprenais que trop maintenant: entre elle et moi, il
n'y avait pas seulement la naissance, il y avait aussi le bienfait, tout
un monde de distance!

Sous le poids de ces tristes penses, je me levai brusquement et me mis
 arpenter ma chambre de long en large; j'avais peur de moi-mme, et je
me frappais le front avec amertume. L'orgueilleuse prsomption que je
croyais avoir dcouverte en moi me semblait horrible; et si des larmes
jaillissaient encore de mes yeux, elles prenaient leur source dans une
sorte de rage aveugle contre moi-mme.

Cette agitation finit par se calmer aussi. Alors, je me demandai ce que
j'avais fait pour tre jug si svrement. N'avais-je pas le plus
profond respect et la plus sincre reconnaissance pour mes bienfaiteurs?
Me sentais-je capable de manquer jamais par un mot, ou seulement par une
pense,  ce que je leur devais? Et alors je m'criai triomphant, avec
une entire conviction:

--Non, non, plutt mourir que de mconnatre jamais, par orgueil ou par
ingratitude, les bienfaits reus. Jamais, jamais!...

Vous souriez, monsieur. Je devine votre pense. Vous vous dites que mon
motion pouvait bien avoir une autre cause; qu'un sentiment plus goste
que la gratitude m'avait rendu si sensible en prsence de Rose, et
m'avait fait dsirer si vivement son estime et son amiti. En un mot,
vous supposez que j'aimais Rose, non pas seulement parce qu'elle tait
femme et belle. Vous vous trompez. Si le germe d'un pareil sentiment
tait cach dans un des replis les plus secrets de mon coeur, comme les
vnements futurs le dmontreront,  cette poque, il y dormait encore
ignor de moi-mme, et son existence influait si peu sur mes ides, que,
durant ce douloureux examen de mon coeur o j'avais essay de sonder
tous les secrets de mon motion, je n'avais ni souponn ni redout la
prsence d'un semblable sentiment.

Enfin, j'envisageai ma position avec plus de calme, et je finis par me
moquer de moi-mme, comme d'un esprit simple et naf qui s'tait cr un
monde d'aprs ses souvenirs, et qui prolongeait indfiniment son
heureuse enfance, sans voir que le temps avait, de tous cts, fait
surgir la ralit pour dissiper en lui les illusions de ce rve obstin.

Il tait donc naturel que ce dsenchantement soudain m'et fait du mal;
mais le coup ne pouvait se rpter: le bandeau tait tomb maintenant,
et dsormais, j'envisagerais les choses sous leur jour vritable, d'un
regard assur, ainsi que le devoir et la raison l'exigeaient d'un
adolescent qui allait devenir un homme.

A la suite de ces rflexions, je rsolus, avec une remarquable
tranquillit d'esprit, de me conduire envers mes bienfaiteurs, comme
s'il n'y avait entre eux et moi d'autre lien que leur bienfait, et
d'accepter mon sort tel que me l'avaient fait la bont de Dieu et leur
gnrosit.




XIV


Aprs ce jour, Rose resta galement bienveillante pour moi, et j'avais
lieu d'tre content de l'affection qu'elle me tmoignait; mais, malgr
la rsolution que j'avais prise de chasser de vains rves, quelque chose
manquait  mon bonheur. Une inquitude secrte descendait comme un
brouillard dans mon esprit. Le sentiment du devoir me donnait la force
de cacher aux yeux de Rose et de ses parents cette mlancolie qui
m'envahissait, mais non point de la surmonter entirement.

L'amiti que Rose me tmoignait et nos conversations les plus intimes ne
s'cartaient jamais des rgles de la plus stricte convenance, et jamais
elle ne prononait mon nom sans y ajouter le mot crmonieux de
_monsieur_. Son langage, toujours affable, tait entour d'une politesse
trop tudie pour tre jamais familire et confiante.

Quant  moi, qui m'tais condamn au respect et  la dfrence, et
m'tais fait une loi de ne pas aller au del, il est facile de
comprendre que son exemple m'imposait une rserve plus grande encore.

La consquence de notre position respective fut que je ne me sentais
plus tent d'aller chez mes bienfaiteurs qu'autant que le devoir me le
commandait. En revanche, je m'occupai davantage de ma statue, qui me
reprsentait la vraie, la simple, la douce Rose, et qui me rendait ma
soeur d'autrefois, ma chre petite mre! Le plus souvent, il se passait
une quinzaine de jours entre chacune de mes visites  la maison de M.
Pavelyn; car, autant que possible, je ne m'y montrais que le dimanche,
jour qui, depuis des annes, tait celui o je ne manquais point de
dner chez mes bienfaiteurs.

Aprs trois mois de cette rserve, un changement radical se fit peu 
peu et presque insensiblement dans la manire d'tre de Rose  mon
gard. Il y avait plus de sensibilit dans ses paroles, plus de
cordialit dans son sourire; elle commenait, me semblait-il,  dsirer
ma prsence, et paraissait contente chaque fois qu'elle me voyait venir
chez son pre. Elle insinua mme  ses parents de m'imposer comme un
devoir une visite tous les huit jours.

Il lui vint une envie singulire de chanter au piano avec moi, et elle
m'apprit les plus beaux airs qui taient en vogue alors. Ma voix,
disait-elle, avait quelque chose d'expressif, de sympathique, de
pntrant, qui lui plaisait. Souvent mon nom lui chappait sans qu'il
ft prcd du mot _monsieur_; mais, chaque fois, comme si elle tait
confuse de son oubli, elle se reprenait immdiatement, et rptait mon
nom accompagn du mot voulu par la stricte politesse.

Il arrivait aussi que je voyais ses yeux fixs sur moi avec un regard
trange, dont la profondeur et la fermet me faisaient frissonner sans
que je comprisse pourquoi. J'essayais d'expliquer cette impression par
la raison que ces regards taient les mmes que ceux qui brillaient dans
les yeux de Rose lorsque nous tions enfants. Ce n'tait donc qu'un
souvenir qui me troublait....

Si Rose tait toujours gaie et enjoue en ma prsence, elle tombait par
moments dans une inexplicable tristesse, et, au milieu de nos
entretiens, elle s'absorbait dans d'tranges rveries. Ses parents
l'accusaient, en riant, de bizarrerie, et disaient que souvent elle se
laissait aller  des songeries silencieuses pendant de longues heures,
puis qu'elle s'abandonnait  des transports de joie tout  fait
singuliers pour retomber immdiatement dans une mlancolie tout aussi
inexplique. Ils croyaient que leur fille regrettait le beau climat et
le ciel bleu de Marseille; mais Rose, sans repousser absolument cette
supposition, affirmait cependant qu'elle n'avait pas la moindre envie de
quitter de nouveau sa ville natale.

Ainsi se rapprocha le mois qui amenait le jour anniversaire de la
naissance de Rose. Ma statue tait entirement acheve, et j'avais dj
fait les prparatifs ncessaires pour la mouler en pltre.

Lorsque mon travail fut avanc  ce point que je commenai  enlever au
ciseau et  l'bauchoir les lignes saillantes produites par les
jointures du moule, ma chambre et l'escalier de la maison o j'tais
log furent tellement remplis de pltre, que matre Jean en parla  M.
Pavelyn, et lui dit que, depuis plusieurs mois, j'avais travaill, pour
ainsi dire sans boire ni manger,  une double statue, et qu'en ce moment
je salissais sa maison autant que si dix maons y travaillaient.

La description que matre Jean, mon hte, fit de mes statues et de ce
qu'elles reprsentaient, piqua tellement la curiosit de M. Pavelyn,
qu'il voulut apprendre de moi-mme  quoi j'avais travaill si longtemps
en secret.

Je lui avouai la chose telle qu'elle tait, en ajoutant que je voulais
offrir  Rose ma premire oeuvre d'art, et que je lui avais cach ce
projet pour la surprendre plus agrablement en lui donnant ma
composition tout acheve, si mon oeuvre obtenait son approbation, comme
je l'esprais.

Mon protecteur fut charm d'apprendre que j'avais assez de confiance en
mes forces pour excuter seul une cration  moi, sans consulter mes
matres ni mes amis, et sans invoquer leur secours. Il parut
trs-impatient de juger par ses propres yeux du succs de mes efforts;
il prenait tant d'intrt  ce premier essai, il attachait tant de prix
 ce premier produit de mon art, qu'il n'y eu pas mis plus
d'amour-propre s'il l'avait entrepris avec moi, et s'il y avait
travaill de ses mains.

Je dus lui promettre de le mener  mon atelier aussitt que mes statues
seraient tout  fait sorties du moule, et que j'y aurais mis la dernire
main.

Quelques jours plus tard, je conduisis M. Pavelyn dans ma chambre, et je
lui montrai mon groupe achev, plac sur un pidestal de bois, et
clair en plein par le jour de ma fentre.

Il regarda mon oeuvre pendant quelques minutes, sans rien dire. Mon
coeur commenait dj  se serrer  la pense que ce silence tait
peut-tre un signe de dsapprobation,--lorsque tout  coup M. Pavelyn me
prit la main, la pressa avec force, et me dit avec l'accent d'une
motion sincre:

--Lon, tu n'as pas seulement cr une belle oeuvre d'art, mais, ce qui
vaut mieux, tu es un bon et brave garon. Ah! je ne me trompe pas sur le
sens de ta composition. L'ange de la protection qui s'lve au-dessus du
groupe, c'est ma fille, n'est-ce pas? Par un sentiment de dlicatesse,
tu as reproduit les traits de son visage tels qu'ils taient  l'poque
o nous avons achet le chteau de Bodeghem. Elle est parfaitement
ressemblante; il me semble que toute cette, poque revit sous mes yeux.
Et ce petit garon qui courbe la tte, qui est-il? Lon, tu as trop
d'humilit; mais avoir fait de ta premire cration une marque de
reconnaissance, c'est un acte qui t'honore. Lon, je suis content de
toi.

Alors il se mit  numrer en dtail les mrites qu'il croyait dcouvrir
dans mon oeuvre; son affection pour moi lui faisait assurment exagrer
ses loges; car d'aprs lui, j'avais produit un chef-d'oeuvre.

Je l'coutais avec un joyeux battement de coeur et des larmes de
bonheur dans les yeux. Elle est si douce et si sduisante la premire
approbation qu'un artiste reoit comme le gage d'une future renomme!
Mon bienfaiteur admirait l'ouvrage de mes mains.

J'tais donc bien vritablement un artiste, peut-tre encore hsitant et
inhabile, mais un artiste cependant!

M. Pavelyn prtendait que ma composition tait assez remarquable pour
mriter d'tre expose publiquement, et il regrettait que, dans le cours
de cette anne, il n'y et point d'exposition. Au milieu de ses
rflexions, il se frappa le front tout  coup, et s'cria avec joie:

--Ah! l'heureuse ide! J'y suis, coute.... J'ai l'intention de donner
cet hiver une grande soire pour fter le retour de ma fille, ou plutt
pour la produire dans le monde. Pourquoi ne la fixerais-je pas au jour
anniversaire de la naissance de Rose? L'aprs-dne, tu lui feras
prsent de ton groupe. Je ferai prparer par les tapissiers, au fond de
notre grand salon, une niche o l'on pourra placer ton oeuvre. Le soir,
elle sera le plus bel ornement de ma fte, et tous mes amis et
connaissances, l'lite du commerce anversois, apprcieront et admireront
ton talent.

Je hasardai quelques objections, et je tchai de faire comprendre  mon
protecteur que j'tais trop jeune et trop inexpriment pour me
soumettre dj au jugement du public; mais la chose tait arrte dans
son esprit, et son ide lui souriait trop pour qu'il y renont.

Avant de me quitter, il prit toutes les dispositions relatives 
l'exposition de ma statue, et lorsqu'il descendit l'escalier, il
m'envoya encore des flicitations et des paroles d'encouragement.

Lorsque je rentrai dans ma chambre, je levai les mains et les yeux au
ciel, en remerciant Dieu de cette faveur inespre.

Je restai longtemps en contemplation devant ma statue: je m'en
rapprochais, je m'en loignais; je tournais  l'entour, je bgayais des
mots sans suite, je riais, je dansais.... Dans mon ravissement je
croyais en effet dcouvrir dans mon oeuvre une foule de beauts qui
m'avaient chapp d'abord, et je n'tais pas loin d'prouver la mme
admiration que M. Pavelyn.

Enfin ma chambre devint trop troite pour me permettre de donner
carrire aux lans de la joie qui dbordait de mon coeur.

Je descendis l'escalier quatre  quatre, et je m'lanai dans la rue. Ma
poitrine tait gonfle; je marchais la tte leve et l'clat de la
fiert dans les yeux. Il me semblait que tous les passants devaient
savoir qu'ils rencontraient un artiste. Dans mon agitation presque
enfantine j'tais tonn de voir la plupart d'entre eux passer leur
chemin sans mme jeter un regard sur moi. Quoi qu'il en ft, je
ressentais un bonheur ineffable, et je continuais  me promener avec
ivresse, jusqu'au moment o l'heure de la classe du soir m'appela 
l'Acadmie.

Mes camarades me trouvrent maussade et ennuyeux, parce que je ne
faisais pas attention  ce qui se disait autour de moi, et que je ne
rpondais point  leurs questions.

J'tais trop profondment plong dans mes douces rveries. Ce qui me
troublait, c'tait un heureux secret que je ne pouvais point profaner en
le rvlant  qui que ce ft.




XV


Le jour si ardemment dsir tait enfin venu; encore quelques heures, et
la brillante soire allait commencer.

Mon groupe avait t transport dans la maison de mon protecteur, et
deux ouvriers taient occups  le placer sur un beau pidestal, d'aprs
mes indications.

M. Pavelyn, qui tait prsent  ce travail, se frottait les mains de
joie, et montrait une extrme impatience, parce que je l'empchais
d'aller chercher tout de suite sa fille et sa femme, sous prtexte que
j'avais a et l quelques corrections  faire  ma statue.

J'tais en proie  des transes mortelles; tout semblait trembler en moi;
j'avais peine  reprendre haleine; ma gorge tait sche, et quoique je
sentisse l'motion me brler les joues, une sueur froide mouillait mon
front.

Moment solennel! Celle qui m'avait fait artiste allait jeter les yeux
sur ma cration.

Elle qui tait et avait toujours t le but unique de toutes mes
penses, de mon espoir et de mon orgueil, elle allait me juger!

Son arrt toufferait-il la foi dans mon coeur, ou me donnerait-il des
forces et un courage surnaturels?

Que ma statue tait belle et saisissante dans la niche somptueuse o
elle s'levait maintenant au fond du salon! Comme elle ressortait bien
sur la tenture de velours d'un rouge brun devant laquelle elle tait
place! Comme elle clipsait, par son clatante blancheur, la splendeur
des riches ornements d'or qui l'entouraient de tous cts!

En vrit, baignes ainsi dans une vive lumire, et caresses par le
reflet vermeil de la tenture de velours, mes figures paraissaient
animes; on et dit que le sang circulait dans leurs veines et qu'une
vapeur thre, un fluide mystrieux, quelque chose d'impalpable et de
transparent les entourait. Le regard des spectateurs devait tre surpris
et charm au premier coup d'oeil.

J'avais donc cent chances contre une que la premire impression de mon
oeuvre sur l'esprit de Rose serait favorable. Quelle rcompense! quel
gage d'un glorieux avenir!

Tandis que je m'oubliais dans l'admiration nave de mes statues, M.
Pavelyn fit sortir du salon les ouvriers, et il les suivit en me criant
qu'il allait chercher sa femme et sa fille.

Je me pris  trembler comme un coupable qui attend son juge. L'arrt qui
allait tre prononc ne devait-il pas dcider de ma vie? Pouvais-je
avoir foi en moi-mme, lors mme que le monde entier m'et applaudi, si
l'approbation de Rose manquait  mon talent?

J'tais tellement mu en la voyant paratre dans le salon, que je sentis
tout mon sang refluer violemment vers mon coeur, et que, le visage ple
comme un linge, je fus oblig de m'appuyer contre un meuble, pour ne
point succomber  mon inexprimable motion.

Rose s'approcha de ma statue et la contempla longtemps sans rien dire,
tandis que M. Pavelyn lui expliquait que c'tait un prsent que je lui
offrais, et faisait remarquer  sa femme et  sa fille que les traits de
l'ange de la protection, comme il l'appelait, n'taient autre que ceux
d'une petite fille dont la piti avait dot le pays d'un artiste
distingu.

Rose n'entendait probablement pas les paroles de son pre. Elle
regardait mon oeuvre avec ses grands yeux bleus tout ouverts.

Je voyais sa poitrine s'lever et descendre; je voyais l'motion monter
 ses joues en nuages roses....

--Eh bien, que penses-tu de ce chef-d'oeuvre, Rose? On dirait qu'il te
frappe de mutisme. C'est bien, n'est-ce pas?

Rose me jeta un long regard, un regard si profond, que les battements de
mon coeur s'arrtrent. Elle paraissait me demander quelque chose...
mais quoi?

--Ne sais-tu donc plus parler du tout? lui dit son pre en riant.
Voyons, dis-nous ce que tu penses du premier ouvrage de Lon.

--Ah! c'est trop beau, beaucoup trop beau! balbutia-t-elle.

Une rougeur plus vive colora son front, et, toute confuse de son
motion, elle se dtourna de moi en appuyant ses mains sur ses yeux.

Dire ce que j'prouvais est impossible.

J'tais tourdi; tout se confondait dans mon esprit; mon coeur dbordait
de bonheur, et je voyais devant mes yeux troubls toute une moisson de
lauriers et de palmes qui s'tendait vers moi.

Je voyais l'avenir s'ouvrir et la foule enthousiaste applaudir de ses
mille mains l'artiste que le suffrage de Rose, comme une parole magique,
avait rendu capable d'enfanter des merveilles.

Enfin notre motion se calma un peu, grce aux observations plaisantes
de M. et madame Pavelyn.

Alors on parla avec plus de dtails de ma composition, et, pour surcrot
de bonheur, j'entendis deux ou trois fois encore sortir de la bouche de
Rose le tmoignage de son admiration.

Elle ne me parlait gure cependant, et paraissait en proie  des penses
absorbantes; mais ses yeux brillaient d'un clat singulier, et, chaque
fois que son regard s'arrtait sur moi, j'tais remu jusqu'au fond de
l'me par une sensation inconnue.

Le temps se passa avec la rapidit de l'clair; nous n'avions mme pas
remarqu que la lumire du jour diminuait, et que le crpuscule
commenait  tomber.

M. Pavelyn tait joyeux et fier de mon ouvrage. Il parlait tout seul et
esquissait avec complaisance l'avenir que sa protection m'avait prpar.
Il ne m'abandonnerait pas avant que j'eusse acquis la fortune et la
renomme; beaucoup de jeunes artistes se voyaient arrts dans leur
carrire par la ncessit de travailler de trop bonne heure pour gagner
de l'argent; mais il dbarrasserait mon chemin de cette barrire, et me
fournirait les moyens de ne m'occuper que de vritables oeuvres d'art.

L'arrive des ouvriers et des domestiques qui venaient clairer les
salons avertit M. Pavelyn qu'il tait temps pour lui et ces dames
d'aller achever leur toilette; et il m'engagea  rentrer chez moi
sur-le-champ, afin de m'apprter galement pour la soire.




XVI


Lorsque je revins dans la maison de mon protecteur, un grand nombre
d'invits taient dj arrivs. A mon entre, je fus bloui par la
richesse de la toilette des dames: tout ce que je voyais tait soie,
dentelles, or et pierreries.

J'aurais certainement hsit  me mler  des personnes que leur fortune
plaait si fort au-dessus de moi; mais M. Pavelyn me prit par la main,
et, tout en me prsentant  la socit comme l'auteur de sa belle
statue, il m'amena devant mon oeuvre, qui tait entoure d'un cercle de
spectateurs.

Chacun m'adressa des paroles d'encouragement; quelques personnes
m'exprimrent plus chaudement que les antres leur admiration pour ce
premier dbut; toutes me flicitrent et me prdirent une carrire
brillante. Pendant assez longtemps, je fus l'objet de l'attention
gnrale.

Rose s'tait aussi approche de ma statue. Elle paraissait recueillir
avec plus de satisfaction que moi-mme les louanges qui tombaient des
lvres des assistants, et chaque fois que l'un d'eux s'criait: C'est
magnifique! c'est parfait! la joie clatait dans ses yeux, et un doux
sourire illuminait son visage.

Que Rose tait belle ce jour-l! Dans la couronne de ses boucles blondes
s'panouissaient des roses blanches dans le calice desquelles
resplendissaient des tincelles de diamants. Autour de son cou
serpentait un collier de perles d'Orient aux reflets nacrs; une robe de
satin sem d'argent dessinait sa taille svelte, et flottait derrire
elle en plis onduleux. Un flot de dentelles transparentes l'enveloppait
comme d'une vapeur de neige; mais ce qu'il y avait de plus sduisant et
de plus beau en elle, c'taient ses grands yeux bleus, l'aimable sourire
qui entr'ouvrait ses lvres, la distinction de ses traits dlicats, et
l'lgance de sa taille de reine.

Chaque fois que je la regardais, un frisson d'admiration et de respect
parcourait mes veines. Elle faisait sur mon esprit le mme effet qu'une
crature surnaturelle, blouissante de beaut et de majest, qui serait
apparue  mes yeux. Aussi, j'osais  peine jeter sur elle un regard
furtif, mme pendant qu'elle prenait une part, si sincre  mon bonheur,
en causant de ma statue avec les invits.

La plupart des personnes prsentes m'avaient dj vu dans la maison de
M. Pavelyn, et savaient que j'tais son protg.

Je ne souffrais donc pas de le voir raconter et rpter avec mille
dtails,  tous ceux qui voulaient l'entendre, comment il avait
dcouvert en moi d'heureuses dispositions; et comment, grce  sa seule
perspicacit, la Belgique compterait bientt un minent sculpteur de
plus.

Prs de mon oeuvre, je me sentais assez grand pour ne pas dsirer une
plus noble origine; et mme, quand M. Pavelyn, dans l'enthousiasme de
son rcit, dclara que j'tais le fils d'un sabotier, cette rvlation
ne me blessa point.

Elle fit cependant une impression pnible sur Rose, car elle frmit en
entendant prononcer le mot fatal, et la rougeur du dpit ou de la honte
colora son front.

L'effet ne fut pas moins dfavorable sur la socit, car un silence
embarrassant succda  l'animation de la conversation. Bien des lvres
se pincrent ddaigneusement, et j'entendis derrire moi la voix d'une
demoiselle qui murmurait  l'oreille de son voisin:

--Un sabotier? un jeune homme si habile? C'est vraiment dommage.

Insensiblement, l'attention des invits se dtourna de ma statue, et
l'on commena  se rpandre dans les salons.

Les dames quittrent les premires le cercle des curieux, et prirent
place sur des siges rangs le long des murs.

Deux ou trois messieurs seulement restrent  causer avec moi de mon
oeuvre et de l'art en gnral. L'un d'eux, tait un homme d'un got
dlicat et d'une science profonde; il ne faisait pas comme les deux
autres, qui me louaient sans savoir pourquoi, et me froissaient par leur
insupportable ton de protection; au contraire, il analysa ma composition
sous mes yeux, devina mes intentions, et pntra,  mon grand
tonnement, les raisons des formes particulires que j'avais trouves 
mes figures. L'loge, dans sa bouche, me remplit d'orgueil, parce que
j'avais la conviction que son sentiment tait fond sur une vritable
connaissance. Lorsqu'il critiqua quelques parties de mon groupe, il le
fit avec tant de dlicatesse, que sa critique m'leva  mes propres
yeux, parce qu'elle me prouva qu'il me jugeait assez artiste pour tre
en garde contre la prtention d'une perfection impossible.

Ma conversation avec le vieux monsieur dura longtemps, mais pas assez
longtemps pour moi, cependant, car elle me devenait une source
inpuisable d'encouragement et de foi, en mme temps qu'elle augmentait
mon amour de l'art.

Aussi, c'est avec regret que je vis cet entretien instructif interrompu
par l'approche de trois ou quatre personnes qui vinrent chercher le
vieux monsieur et l'emmenrent vers une vieille dame,  ct de laquelle
il s'assit sans s'inquiter de moi davantage.

Alors, me trouvant tout  fait seul  ct d'un groupe de messieurs qui
causaient, je laissai mes yeux errer dans le vaste salon. Quels flots de
soie et de dentelles, quel tincellement de diamants, d'or et de
pierreries que toutes ces dames ranges le long du mur! Qu'elles taient
charmantes, les figures de ces jeunes femmes panouies comme de fraches
fleurs au printemps de la vie! Mais pourtant aucune n'tait aussi belle
que Rose Pavelyn.

D'autres que moi devaient tre pntrs de de cette ide; car, tandis
qu'auprs des autres dames se trouvaient  peine un ou deux messieurs
pour leur prsenter leurs devoirs de politesse, autour de Rose se
formait tout un cercle de charmants cavaliers dont l'empressement tait
un hommage rendu  sa beaut.

Entre tous, je distinguai un jeune homme remarquable par la distinction
de ses traits, par l'lgance de ses vtements, et par la grce de ses
manires, qui, plus que les autres, s'efforait de captiver l'attention
de Rose.

Un frisson glacial parcourut mes membres, comme si la vue de ce beau
jeune homme m'avait effray. Une tristesse morne assombrit mon esprit.
Mon coeur s'lana vers Rose avec violence: j'aurais voulu me trouver
parmi les jeunes gens qui lui adressaient leurs galanteries; il me
semblait que j'avais bien quelque droit de prendre ma part de l'clat
qui rayonnait dans ses yeux, du joyeux sourire qui se jouait sur ses
lvres, des paroles aimables avec lesquelles elle remerciait ses
adorateurs charms.

Mais tous ces jeune gens taient les fils des plus riches maisons
d'Anvers, et aucun d'eux peut-tre ne possdait pas moins d'un million.
Qu'tais-je, au contraire, moi? Un pauvre garon, le fils d'un
sabotier,--M. Pavelyn venait de le dire,--et, pour toute fortune, je ne
possdais qu'un coeur sensible, une foi profonde dans l'art, et quelque
esprance d'un avenir glorieux.

Je reconnus clairement que, pour ce monde de la richesse matrielle, qui
m'avait admis dans son sein comme son protg, avec une sorte de piti,
je n'tais qu'une crature humble et infrieure, et que mon devoir me
dfendait svrement de m'y donner la moindre importance.

Aussi, j'tais bien fermement dcid  me tenir autant que possible
loign de Rose, pour ne blesser qui que ce ft et ne courir dans le
chemin de personne. Nanmoins, le sentiment de mon infriorit m'tait
pnible, et plus d'une fois je me mordis les lvres lorsqu'un mouvement
autour de Rose ou les gestes de ses adorateurs me faisaient croire
qu'ils taient transports par un mot spirituel, ou par le charme de sa
conversation.

Je n'osais toujours point tourner les yeux vers l'endroit o elle se
trouvait; peut-tre eut-on pu lire sur mon visage altr ce qui se
passait en moi; et cette attention de ma part n'et-elle point sembl
une injure pour la fille de mes bienfaiteurs?

Cette crainte fit que je me tournai tout  fait d'un autre ct, et que
je rsolus de diriger mes regards vers une autre partie de la salle.
Mais bientt je succombai  l'attraction puissante qu'elle exerait sur
mon me, et mes yeux se portrent de nouveau vers l'endroit o elle
tait assise.

Il se fit par hasard une ouverture dans le cercle de jeunes gens qui se
pressaient autour d'elle. Elle me vit; nos yeux se rencontrrent. Un
sourire d'une douceur ineffable, une expression de joie et d'amiti
rayonna vers moi; elle me fit de la main un signe si amical et si
charmant, que tous les jeunes gens me regardrent avec tonnement. Le
cercle se referma.

Il se passa en moi quelque chose d'trange; je levai la tte avec
fiert, et il me sembla que j'avais grandi; je respirai  longs traits,
et, pendant que la joie inondait mon coeur, je promenai mes yeux avec
assurance sur la foule des invits, comme si ce simple sourire de Rose
m'avait fait plus noble et plus riche qu'eux tous.

Alors aussi je trouvai assez de force sur moi-mme pour accomplir ce que
je croyais mon devoir: je dtournai mes yeux de Rose et rsolus de ne
plus l'exposer au danger d'veiller, d'une faon dfavorable peut-tre,
l'attention de la socit par les tmoignages de son amiti pour moi.
C'tait assez de son sourire pour que je n'eusse plus  dsirer d'autres
encouragements. Mon embarras avait disparu, et je me sentais tout  fait
libre et lger d'esprit.

Alors je m'aperus que je n'avais pas encore quitt ma premire place,
et que j'tais rest debout prs de ma statue, immobile comme une
sentinelle. J'imitai la plupart des assistants, je me promenai lentement
 travers le salon, sans vanit, mais aussi sans trop d'humilit.

Dans un coin tait assise, au milieu de plusieurs autres personnes, une
vieille dame qui m'adressa la parole, et qui, aprs quelques compliments
changs, m'offrit un sige  ct d'elle, pour causer un peu de mon art
et de ma statue, comme elle disait.

Je fus enchant de trouver un prtexte pour m'asseoir, car je commenais
 me fatiguer d'tre debout.

La vieille dame tait une femme d'esprit qui avait beaucoup voyag et
beaucoup lu; elle me montra un grand amour de l'art, et me parla avec
une vive admiration des magnifiques sculptures de l'Italie, des
chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et de Canova. Elle m'indiqua aussi, avec
une sagacit qui attestait une science vritable, les plus belles
parties de ma statue, et exprima, la conviction que j'tais appel  un
brillant avenir. Une jolie demoiselle, qui tait assise  ct d'elle,
se mla  notre conversation, et me charma par la posie de son langage
et par la sduisante douceur de sa voix. C'tait la fille cadette de la
vieille dame, et celle-ci me la prsenta comme une excellente
musicienne.

J'tais heureux pendant cet entretien avec les deux dames, et j'oubliai,
de mme qu'elles, sans doute, la distance qu'il y avait entre nos
positions respectives dans le monde.

Je causais ainsi depuis une demi-heure  peu prs, sans songer  autre
chose, lorsque, par hasard, je tournai la tte vers Rose. Le cercle des
jeunes gens qui l'entouraient s'tait clairci, et je pouvais maintenant
la voir sans obstacle. Ses yeux taient fixs sur moi; mais il y avait,
me semblait-il, quelque chose de triste et de douloureux dans son
regard. Nul sourire ne vint, cette fois, clairer son visage; au
contraire, ses lvres se serrrent, comme si elle voulait m'adresser un
reproche; mais elle dtourna les yeux sur-le-champ.

Je me trompais probablement quant  l'expression que je croyais avoir
lue sur les traits de Rose. Pourquoi et-elle t triste au milieu de
cette fte joyeuse? Peut-tre tait-elle sous l'influence d'un de ces
accs de mlancolie auxquels elle tait sujette. Quoi qu'il en soit, je
n'eus pas le temps d'y songer plus longuement en cet instant, car les
sons du piano se firent entendre, et peu aprs la voix sonore d'une
jeune chanteuse retentit dans le salon, et captiva irrsistiblement mon
attention par son expression pleine de sentiment et sa dlicieuse
harmonie.

Un jeune homme succda  la chanteuse, et mrita galement les suffrages
de la compagnie.

Tandis que je causais musique et chant avec les dames, je remarquai que
beaucoup de personnes, et mme M. Pavelyn, engageaient Rose  se laisser
conduire au piano. Elle paraissait refuser. Son pre vint  moi et me
pria de joindre mes efforts aux siens pour dcider Rose  chanter. Il
croyait que, si je voulais consentir  excuter le grand duo que nous
tions habitus  chanter ensemble, elle ne rsisterait pas plus
longtemps au dsir gnral.

Je suivis mon protecteur, et je proposai  Rose d'aller ensemble au
piano et de chanter avec moi son duo prfr. Le beau jeune homme, qui
n'avait pas cess de se tenir  ses cts, joignit ses instances aux
miennes. Rose rpondit qu'elle ne se sentait pas bien, que la chaleur du
salon l'incommodait, qu'elle n'tait pas dispose  chanter, et qu'elle
saurait gr  la compagnie de vouloir bien l'excuser.

Je voyais sur son visage une tristesse profonde, quelque chose d'amer et
de dcourag qui me fit croire  la sincrit de ses paroles. Nanmoins,
j'insistai encore, croyant que le chant dissiperait peut-tre sa
mlancolie.

Mais alors Rose me dit avec l'accent d'une souffrance plus vive:

--C'est cruel de me tourmenter ainsi, monsieur. Mademoiselle Pauline
Vanden Berge est une excellente musicienne. Ne le savez-vous pas! Elle a
une plus belle voix que moi, et elle sait bien le duo. Pourquoi ne lui
demandez-vous pas de chanter avec vous?... Mais, par piti, laissez-moi
en paix.

Je fus pniblement affect du ton douloureux des paroles de Rose; mais
M. Pavelyn ne me laissa pas le temps d'exprimer mes regrets; contrari
du refus de Rose, il me conduisit directement vers la demoiselle  ct
de laquelle j'avais t si longtemps assis, et la supplia de vouloir
bien chanter avec moi le duo dsign.

J'essayai de m'excuser et je fis quelque rsistance; car je n'avais
qu'une connaissance trs-superficielle de la musique, et je courais
risque de me rendre ridicule en trahissant mon ignorance; mais
mademoiselle Vanden Berge se montra si empresse, et M. Pavelyn
m'engagea si instamment, que, presque sans le savoir, je me trouvai
devant le piano,  ct de la jolie chanteuse.  mon grand tonnement,
le duo alla passablement bien, et, aprs les premires notes, je me
sentis stimul par l'aisance et la sonorit de ma voix. Quand le morceau
fut achev, l'auditoire nous applaudit avec une satisfaction visible, et
chacun, y compris mademoiselle Vanden Berge, me flicita de l'expression
et de la puret de ma voix.

Lorsque j'eus ramen ma partenaire  sa place, je m'approchai de Rose.
Elle aussi me dit que j'avais chant d'une faon remarquable, et mieux
que jamais; mais aussi, ajouta-t-elle, la voix de mademoiselle Vanden
Berge se mariait si bien  la mienne!

Comme la mme tristesse se peignait toujours sur son visage, je
m'efforai de la consoler et de lui rendre courage en lui disant que son
indisposition ne tarderait pas  se passer.

J'appelai un valet pour lui faire offrir un rafrachissement, et je lui
conseillai de sortir quelques instants du salon pour prendre l'air. Elle
refusa tout avec une sorte de langueur, et ne me cacha pas que le plus
grand plaisir que je pusse lui faire serait de ne plus lui parler de
cela et ne pas l'importuner davantage.

Dans l'intervalle, le piano avait fait entendre les premires mesures
d'une valse, et dj quelques couples, invits par ce prlude,
s'apprtaient  danser. Beaucoup de jeunes gens accoururent vers Rose,
et se disputrent l'honneur de danser la premire valse avec elle.

Je fus repouss, et je reculai  pas lents et tout pensif jusqu'au fond
de la salle, pour ne pas gner les danseurs.

Une grande tristesse descendit peu  peu dans mon esprit.

Je ne m'affligeais pas seulement de savoir Rose indispose et oblige de
se priver du plaisir de prendre part  la danse, mais il y avait dans le
ton des paroles qu'elle m'avait adresses quelque chose dont je
cherchais vainement  pntrer la signification.

Je restai longtemps plong dans mes rflexions, et j'avais presque
oubli toute cette jeunesse qui s'amusait sous mes yeux. Les valses et
les quadrilles se succdaient sans relche sans que j'eusse pu dire
combien de fois le piano avait interrompu ses joyeux accords.

La vieille madame Vanden Berge s'approcha de moi avec sa fille, et
toutes deux se mirent  me plaisanter sur ma sombre rverie. Elles
m'assurrent qu'elles s'taient engages  me faire danser bon gr mal
gr. Ces coeurs gnreux s'imaginaient que mon humilit m'empchait
d'inviter aucune des dames prsentes, et que mon isolement, au milieu de
cette nombreuse compagnie, devait m'embarrasser et me chagriner. C'tait
par bont d'me qu'elles taient venues  moi pour me tirer de cet
embarras.

J'eus beau m'en dfendre, il n'y avait pas moyens de refuser. Il fallut
faire danser la jolie mademoiselle Vanden Berge: elle-mme me le
demandait et il et t impoli de dcliner une si flatteuse invitation.
D'ailleurs, quelques jeunes gens qui m'entouraient avaient l'air de rire
de ce qu'ils appelaient ma sauvagerie ou mon manque d'usage.

Je conduisis donc mademoiselle Vanden Berge  la danse. De la place o
je me trouvais, dans la range des danseurs, je ne pouvais pas voir Rose
sans tourner la tte avec affectation.

J'avais le coeur gros, et, loin de trouver du plaisir dans l'aimable
conversation de ma danseuse, je m'ennuyais horriblement. Nanmoins, par
politesse, je fis de mon mieux pour cacher cette fcheuse disposition de
mon esprit et je dansai, du moins en apparence, aussi gaiement que les
autres.

Pouss par une irrsistible curiosit  connatre quel tait le jeune
homme qui, sans le savoir, m'avait fait au coeur une blessure profonde,
je demandai  ma danseuse qui il tait. Elle me dit qu'il se nommait
Conrad de Somerghem, et qu'il tait le fils d'un riche banquier de la
rue de l'Empereur. Ces dtails augmentrent mon inquitude, et me firent
redouter je ne sais quel danger.

Aussitt que la dernire note du piano m'eut rendu ma libert, et que
j'eus remerci mademoiselle Vanden Berge de l'honneur qu'elle m'avait
accord, je fis quelques pas dans le salon pour me rapprocher de Rose.
La chaise o elle avait t assise tait vide, et, lorsque, aprs avoir
enfin regard autour de moi, je demandai  M. Pavelyn o tait Rose, il
me rpondit avec un lger mcontentement:

--Elle s'est retire dans sa chambre. Je ne sais pas ce qu'elle a; c'est
encore un caprice, un accs de mlancolie. Demain ce sera fini. Fais
comme si tu n'avais pas remarqu la disparition de ma fille, sinon son
absence nuirait  l'entrain de la fte.

J'errai encore quelque temps d'un bout  l'autre de la salle, plein de
tristesse et en proie  une certaine inquitude, comme si j'eusse t
assailli par la crainte vague d'un malheur imminent.

Enfin mon coeur se serra si fort au milieu de la gaiet gnrale, que
j'insistai  diverses reprises auprs de M. Pavelyn pour qu'il me permt
de partir, ce qu'il finit par m'accorder.

Lorsque je passai le seuil de la porte, et que je mis le pied dans la
rue, un long soupir souleva ma poitrine, et je pressai le pas dans la
nuit pour m'loigner du bruit de la fte et pour tre seul avec mes
douloureuses penses.




XVII


Lorsque je me prsentai le lendemain chez mon bienfaiteur pour
m'informer de la sant de sa fille, je rencontrai M. Pavelyn sur le
seuil de sa porte, prt  sortir.

Il me dit que l'indisposition de sa fille n'avait pas eu de suites,
comme il l'avait prvu d'ailleurs. Rose semblait un peu triste et
fatigue; mais elle n'tait pas rellement malade, ainsi que je pouvais
m'en convaincre en la voyant  son piano.

En achevant ces mots, il sortit.

J'ouvris la porte et je me trouvai dans un salon contigu  la pice o
Rose et ses parents avaient l'habitude de se tenir. Les sons du piano
frapprent mon oreille, et me firent une impression si profonde, que je
m'arrtai pour couter, immobile....

Ce que Rose jouait sur le clavier n'tait autre chose que la mlodie du
grand duo que nous avions chant si souvent ensemble. C'tait une
mlodie vive et gaie, qui rjouissait l'esprit et chassait la
mlancolie. En ce moment, au contraire, elle ressemblait  la plainte
d'une me dsole. La mesure tait lente et tranante; les notes,
frappes sans force, chantaient plaintivement, comme si la main d'un
artiste plong dans une tristesse profonde et parcouru lentement et
distraitement le clavier.

Cette musique trange me fit frissonner. Quel chagrin inconnu y avait-il
dans le coeur de Rose, pour qu'un chant joyeux se transformt sous ses
doigts en une plainte touchante?

J'ouvris la porte, et j'entrai. Rose tait toute seule.

Mon apparition lui causa une motion visible; son front se couvrit d'une
vive rougeur,  laquelle succda une pleur extrme.

Mon entre lui avait fait peur. Il y avait un secret entre elle et moi.
Probablement j'avais surpris dans cette mlodie plaintive une motion
qu'elle voulait tenir cache.

Matrisant avec peine mes impressions, je lui parlai de son
indisposition de la veille, et lui exprimai ma joie de la trouver tout
 fait rtablie. Elle parut trs-embarrasse, et ne rpondt que par des
paroles confuses; mais tout  coup elle se leva, et me priant de
l'excuser, parce qu'elle avait quelque chose  dire  la bonne, elle
tira la cordon de la sonnette.

Je ne pus entendre l'ordre qu'elle donna tout bas  la servante; mais un
instant aprs madame Pavelyn entra dans la chambre et demanda avec une
visible inquitude:

--Tu me fais appeler, Rose? n'es-tu pas bien portante?

--C'est que, maman, je ne sais pas.... J'ai un violent mal de tte, je
me sens indispose, rpondit Rose.

--Va dans ta chambre, mon enfant: le repos te remettra, dit madame
Pavelyn.

--Non, non, mre, ce n'est pas si grave, dit Rose; mais je t'en prie,
reste auprs de moi!

Madame Pavelyn, moiti triste et moiti souriante, prit un sige et se
mit  parler de l'indisposition de sa fille,  l'encourager et  la
consoler, en lui disant que c'tait une chose trs-ordinaire et qui ne
pouvait tre considre comme menaant srieusement sa sant. Puis
l'entretien tomba sur la soire. Rose avait, en prsence de sa mre,
repris un peu d'assurance et un peu de libert d'esprit. Elle pronona
quelque mots d'un ton que je n'avais jamais dcouvert dans sa voix. Elle
montra une indiffrence presque complte lorsque sa mre parla de ma
statue, et, quand elle en trouvait l'occasion, elle me tmoignait une
politesse si crmonieuse, que la tournure de ses phrases semblait me
faire comprendre avec une sorte d'affectation qu'elle tait aigrie
contre moi. L'amertume trange de sa voix, chaque fois qu'elle
m'appelait monsieur Wolvenaer, et mme pu faire croire qu'elle
voulait m'humilier ou me blesser.

Pour moi, je souffrais si cruellement; et j'eusse vers des pleurs, si
un profond dpit, une amertume secrte ne m'avaient donn la force de me
contenir. Le respect et la conscience de ma vritable position  l'gard
de mes bienfaiteurs me firent supporter cette douloureuse preuve sans
donner aucun signe de mcontentement ou de fiert blesse.

Je cherchai mme un prtexte pour m'en aller, et j'abrgeai ma visite
autant que les convenances le permettaient.

Au moment o je prenais mon chapeau pour sortir, Rose me salua en
s'inclinant profondment, et, tandis que les mots crmonieux, de
monsieur Wolvenaer tombaient de ses lvres, elle me lana un regard
perant, si plein de reproches, qu'on et dit qu'elle me jurait une
haine ternelle.

Une fois dans la rue, je marchai la tte basse, sans avoir conscience de
ce qui se passait autour de moi, et tout tourdi par les penses qui
envahissaient mon cerveau.

Il y avait dj longtemps que j'tais seul dans ma chambre, et les
tnbres rgnaient toujours dans mon esprit. Peut-tre repoussais-je la
clart qui, pareille  un fugitif clair, se faisait parfois dans mes
ides. En effet, un abme de malheurs tait bant devant mes pieds, et
j'avais peur de la lumire qui pouvait m'en faire sonder la profondeur.

J'avais devant les yeux l'image du jeune homme qui n'avait pas quitt
Rose pendant toute la dure de la fte.

Je lisais sur ses traits le dsir de plaire, et dans les yeux et sur les
lvres de Rose, la flamme et le sourire qui attestaient qu'elle
acceptait ses hommages avec un bonheur extrme.

Rose aimait! Ses bizarreries inexplicables, sa mlancolie, sa
sensibilit nerveuse n'avaient d'autre cause que le trouble de son
coeur, qui s'tait ouvert  une passion envahissante, et luttait
vainement contre l'ardeur d'un premier amour....

C'tait donc vrai! un homme avait touch le coeur de Rose, et ce
penchant pour cet homme tait si puissant et y avait pris tant de place,
qu'il en avait chass le sentiment de l'amiti. L'amour d'un autre homme
s'tait donc lev, comme une barrire infranchissable, entre elle et
son malheureux protg. Et, quoique les souvenirs de notre pass
parussent me donner quelque droit  partager son affection avec le
nouvel lu de son coeur, elle me refusait cette part pour donner son me
tout entire  celui qu'elle prfrait. Oui, elle me harait, elle
devait me har, elle me hassait dj. Ses yeux ne m'avaient-ils pas
lanc un sanglant reproche, comme une dclaration d'inimiti ternelle?

Que la vie de l'homme est pleine de vicissitudes et domine par la plus
cruelle fatalit!

Cette soire, o j'avais expos ma premire oeuvre d'art; o j'avais, en
prsence de Rose, recueilli les loges les plus flatteurs; qui devait
tre pour moi le point de dpart de ma rputation future,--cette soire
allait, au contraire, tre la cause du malheur de ma vie; elle allait
m'ter tout mon courage et toute ma foi, faire peser sur moi la haine de
Rose comme une maldiction, touffer tous mes souvenirs, et sparer
violemment et pour toujours mon pass de mon avenir.

C'est avec de pareilles rflexions que je croyais me tromper moi-mme
sur la vritable nature de mes sentiments et de mon motion
extraordinaire.

Je croyais n'tre que triste et dcourag; mes yeux taient rests secs.

Je sentais sur mon front le froid d'une pleur mortelle; mes dents
taient serres convulsivement, et parfois, sans le savoir, je fermais
les poings par une contraction si nerveuse, que je faisais craquer les
phalanges de mes doigts.

Si j'avais pu repousser plus longtemps la clart qui descendait peu 
peu dans mon esprit, et qui finit par dissiper entirement les tnbres
de ma pense! Mais non! ma raison, comme un accusateur impitoyable,
m'arrachait le bandeau et me forait de regarder au fond de mon propre
coeur....

Un cri d'horreur et de dsespoir sortit de ma poitrine; je cachai mon
visage dans mes mains, et un torrent de larmes brlantes ruissela 
travers mes doigts. Il n'y avait plus d'illusion, de doute possible.

J'aimais la fille de mes bienfaiteurs!

Je l'aimais depuis longtemps avec toute la force et toute l'ardeur d'un
amour sans bornes. Cet amour, n dans mon enfance, avait vcu et grandi
avec moi. Il avait t la cause de mon got pour les arts, de mon
ambition, de ma foi dans l'avenir.... Ma pauvre mre! elle, avait prvu
que son fils se rendrait coupable et malheureux par son orgueil insens!
Quelle ingratitude! Un enfant de paysans, le fils d'un sabotier, est
tir de la misre par la gnrosit de personnes riches; on lui donne
des moyens de dvelopper son intelligence et de se distinguer dans le
monde comme artiste.... Et lui, pour rcompense d'une pareille bont, il
outrage ses bienfaiteurs, il ose lever les yeux jusque sur leur fille
jusque sur leur unique enfant!

Ces penses me firent frmir et m'arrachrent d'abondantes larmes. Une
fois mme, je levai les mains au ciel en priant Dieu de me pardonner ma
coupable passion et de me donner le courage de rsister  ma faiblesse.

Quel tait mon devoir en cette conjoncture? Que devais-je faire? Aller
finir ma vie dans une ville lointaine, dans un pays tranger? Mais
comment expliquer cette disparition  mes parents et  M. Pavelyn?
Fallait-il me rendre coupable aux yeux de mes bienfaiteurs, d'une lche
ingratitude, et emporter leur maldiction? D'ailleurs, les concours de
l'Acadmie allaient bientt commencer: M. Pavelyn, mes parents, mes
condisciples mmes ne doutaient pas que je n'obtinsse les premiers prix.
Cette victoire devait dcider de mon avenir, et carter beaucoup
d'obstacles de mon chemin.

Je ne pouvais renoncer  la chance de remporter le prix d'honneur 
l'Acadmie; car, si j'tais en proie  un sentiment qui me dominait
compltement et me faisait cruellement souffrir, l'amour de l'art et le
dsir de me distinguer par l dans le monde taient nanmoins assez
vivaces en moi pour n'tre point touffs par la crainte d'un malheur
imminent.

Je parvins enfin  envisager ma position arec plus de calme.

J'aimais Rose, il est vrai, et je sentais que cet amour durerait aussi
longtemps que les battements de mon coeur; mais je pouvais le tenir
cach dans mon sein comme un secret dont aucun signe, aucun mot ne
laisserait souponner l'existence. Il n'y aurait donc alors ni
ingratitude, ni injure dans mon amour pour Rose, puisque personne au
monde, except moi, ne saurait quel sentiment avait pris possession de
mon me. Je frmissais bien  l'ide qu'en prsence de Rose je ne
resterais pas matre de moi, et que je trahirais peut-tre
involontairement les mouvements de mon coeur. Mais alors je me disais
que Rose me hassait; et je me rjouissais en songeant que cette
disposition hostile me donnerait la force de conserver mon secret avec
un soin pieux; je me cuirasserais d'un respect inbranlable, je serais
rserv, prudent et simplement poli, et j'viterais ainsi toutes les
occasions d'veiller le plus lger soupon dans l'esprit de Rose ou de
n'importe qui.

Si je pouvais accomplir fidlement cette rsolution, il n'y avait pas
grand danger dans le sentiment qui s'tait rvl en moi.... Et
peut-tre puiserais-je dans l'nergie de ma volont et dans son aversion
pour moi la force ncessaire pour triompher de mon fol amour.

Pendant quelques instants je souris  cette ide,  demi consol; mais
insensiblement je retombai dans une douleur muette et sans bornes. Le
voile magique qui, depuis mon enfance avait entour ma vie, tait
dchir en lambeaux! Rose me hassait!




XVIII


Il se passa douze jours avant que j'osasse risquer de me prsenter dans
la maison de M. Pavelyn. Dans l'intervalle, mon hte m'avait dit plus
d'une fois que Rose n'tait pas malade.

Je ne pouvais donc pas retarder plus longtemps ma visite sans m'exposer
au danger d'expliquer mon absence, puisque le dimanche o je devais
aller dner chez mes protecteurs tait arriv.

Je me prsentai avec prmditation chez M. Pavelyn  l'heure o l'on
avait coutume de se mettre  table.

Je trouvai par consquent toute la famille runie. Rose tait
trs-mlancolique; cependant je ne remarquai pas en elle d'autres signes
d'aigreur qu'une froideur extrme, et une certaine affectation  ne pas
m'adresser directement la parole. Elle vitait ostensiblement de causer
avec moi, et tenait le plus souvent les yeux baisss ou fixs sur sa
mre.  part cela, elle ne paraissait nullement embarrasse, et causait
avec une entire libert d'esprit. Elle ne pronona qu'une seule fois
mon nom; mais la formule crmonieuse de monsieur Wolvenaer ne sonna
pas avec la mme amertume que la dernire fois que je l'avais entendu
sortir de sa bouche.

Il va de soi que je ne pouvais rien faire pour relever la conversation
tombe, ni pour l'gayer par des plaisanteries ou des traits d'esprit.
Je fis bien tous mes efforts pour paratre gai; mais chaque fois, mes
penses m'emportaient bien loin, et je retombais dans une insurmontable
mlancolie.

M. Pavelyn se plaignit de nous deux. Pour ce qui regardait Rose, il
pouvait l'excuser, parce qu'elle n'tait pas tout  fait bien portante,
comme l'indiquait sa visible pleur; mais moi qui n'avais aucune raison
d'tre triste, ou maussade, je faisais mal, disait-il, d'augmenter par
mon silence la tristesse de sa fille, au lieu de la consoler par une
conversation anime.

Ds que le dner fut fini, M. Pavelyn voulut me faire chanter avec Rose
sous prtexte que rien n'gaye l'esprit comme le chant. Mais Rose refusa
de se mettre au piano; elle paraissait mme craindre la musique; car
lorsque, pour complaire  M. Pavelyn, je me disposai  chanter--bien 
contre-coeur,--Rose dclara qu'elle se sentait incapable de supporter
les accents de ma voix et les sons du piano. Elle avait mal  la tte,
disait-elle, et ses nerfs agits taient d'une sensibilit extrme.

Aprs s'tre donn beaucoup de peine pour rendre  Rose sa bonne humeur,
M. Pavelyn vit que ses efforts resteraient infructueux. Il appela la
servante avec une impatience mal dguise, et lui ordonna d'avancer la
table  jeu en me priant de faire avec lui une partie d'checs, comme
nous avions l'habitude de le faire tous les dimanches, mais seulement
assez tard dans la soire.

 peine avions-nous commenc  jouer, que madame Pavelyn nous annona
qu' la prire de sa fille, elle et Rose allaient se promener un peu,
pour prendre l'air. En passant elles iraient peut-tre faire une visite
chez le banquier de la rue de l'Empereur, pour permettre  Rose de
souhaiter le bonjour  son amie milie. Il tait donc bien possible
qu'elles y fussent retenues. Elles priaient M. Pavelyn, si elles
restaient un peu tard, de vouloir bien faire atteler la voiture et les
envoyer chercher.

Pendant que j'tais assis devant l'chiquier, calculant en apparence les
chances du jeu, je songeais au dpart de Rose. Elle allait dans la rue
de l'Empereur, dans la maison mme o demeurait le jeune homme qui
m'avait ravi son affection pour toujours! Elle allait passer une partie
de la journe en compagnie de Conrad de Somerghem! L'ide que son dpart
n'avait d'autre but que de m'humilier, me blessa profondment. Elle
allait se promener par un temps froid et dsagrable, parce qu'elle ne
voulait pas rester o j'tais! Elle avait conu tant d'aversion pour moi
qu'elle ne pouvait plus supporter ma prsence! On ne pouvait pas
tmoigner plus clairement sa haine!...

Distrait par ces penses, je jouais comme un enfant ignorant. D'abord,
M. Pavelyn rit de ma distraction; mais  la seconde bvue que je commis,
il s'impatienta, et me reprocha mon inattention avec une svrit qui me
rappela au sentiment du devoir, et ds lors je fis un effort surhumain
pour concentrer toute mon attention sur le jeu.

Par bonheur, je gagnai la premire partie; mais je perdis la deuxime et
la troisime.

Nous cessmes de jouer; la brivet des journes d'hiver faisait tomber
la nuit de bonne heure, et l'obscurit commenait  se faire dans la
chambre.

M. Pavelyn approcha son fauteuil du feu et se mit  causer avec moi de
choses et d'autres.

Il me parla du prochain concours de l'Acadmie, et m'engagea  runir
tous mes efforts pour obtenir la mdaille d'or. D'aprs lui, le prix
d'honneur pouvait difficilement m'chapper; nanmoins, il croyait que je
ne devais pas avoir une confiance trop aveugle en mon succs. Il me
conjura donc de ne rien ngliger pour sortir victorieux de la lutte; il
me pria de lui procurer cette satisfaction comme une marque de ma
reconnaissance, et comme une rcompense de tout ce qu'il avait fait pour
moi depuis mon enfance.

Je fus profondment touch du bienveillant intrt que me tmoignait mon
bienfaiteur, et je promis de lui apporter la palme qu'il dsirait,
duss-je pour cela tenter l'impossible.

Nous parlmes aussi de Rose. Il se plaignit de l'inexplicable mlancolie
qui, depuis quelque temps, avait assombri son esprit, et menaait mme
de miner sa sant. Quatre fois depuis huit jours, sa mre l'avait
surprise, dans la solitude de sa chambre, avec les yeux pleins de
larmes; elle tait toujours de mauvaise humeur, et quoique douce et
calme, maussade et dsagrable pour tout le monde. On avait insist pour
savoir si elle dsirait ou souhaitait quelque chose; mais elle
prtendait n'avoir aucun dsir, et croyait qu'une indisposition nerveuse
tait la seule cause de son malaise et de sa mlancolie obstine.

M. Pavelyn n'tait pas sans crainte; il savait que, dans son
adolescence, sa fille avait eu une sant trs-dlicate, et que, mme 
prsent, elle n'avait pas de forces  perdre. Il me dit qu' la
premire occasion, il irait  Bruxelles consulter un mdecin clbre sur
l'tat de Rose; mais il ne voulait rien en dire  celle-ci, ni amener
chez lui des mdecins de la ville, de crainte de l'effrayer, elle et sa
mre.

Quand mon entretien fut puis sur ce sujet, je demandai  mon
protecteur la permission de le quitter. Il m'avait dit d'ailleurs qu'il
avait l'intention d'aller rejoindre sa femme et sa fille, si elles
n'taient pas rentres  la nuit tombante. Il me serra la main, et, en
guise de salut, m'adressa encore quelques paroles d'encouragement afin
de me recommander de faire tout mon possible pour russir dans le
prochain concours de l'Acadmie.




XIX


Depuis lors, la manire d'tre de Rose envers moi ne changea plus; elle
demeura galement froide, et saisit tontes les occasions de s'loigner
lorsque je me trouvais chez ses parents. Cependant elle n'oubliait
jamais les rgles de la politesse, et semblait prendre peu  peu la
force de cacher le sentiment de haine qui l'animait contre moi, de sorte
que, quand elle devait m'adresser la parole, elle le faisait avec une
amabilit toute particulire; nanmoins, ce n'tait que de la politesse;
je ne pouvais me tromper sur le sentiment dsagrable qu'elle avait
conu contre moi.

Elle tait habituellement fort ple et maigrissait visiblement. Ses
parents qui l'avaient toujours sous leurs yeux, ne remarquaient
peut-tre pas que ses joues commenaient  perdre de leur rondeur; mais
moi qui ne rendais visite  son pre qu'une fois tous les quinze jours,
j'observai facilement les effets de l'amour qui tait n dans son coeur
le jour de cette fatale soire, et qui avait empoisonn ma vie  venir.

Non, le sort n'est pas juste, et il n'y a pas, comme on le dit, une
compensation  toutes les contrarits dans l'existence humaine. Qu'il
tait heureux et grand, celui dont l'image rgnait ainsi dans l'me de
Rose! qu'il devait tre heureux, l'homme choisi par elle, l'objet de son
chaste mais ardent amour! Pour tre  sa place, j'aurais je crois,
renonc  ce que j'avais de plus cher au monde,  toute autre esprance,
mme  mon art! Non seulement j'tais cras sous le poids de sa haine,
non-seulement je la voyais dprir d'amour pour un autre, mais, moi,
humble crature que j'tais, je ne pouvais pas mme lever les yeux
jusqu' elle du fond de mon infriorit! La jalousie qui me consumait
tait une passion coupable, et, quoique je fusse rsolu  garder mon
secret jusque dans la tombe, quoique personne sur la terre ne connt la
cruelle blessure qui saignait dans mon coeur, quoique sa haine
m'interdt toute esprance, cependant, dans le plus profond de mon me,
je ne pouvais touffer l'amour dont je conservais l'impntrable secret,
et que les lois du monde, la reconnaissance et les bienfaits reus me
commandaient d'arracher de mon coeur. Ma vie tait devenue un affreux
combat une lutte acharne contre des penses ennemies.

Je tombai bientt dans une sombre incertitude; il me semblait que je me
dtestais moi-mme; et, souvent lorsque j'tais seul, songeant  mon
impuissance et  ma lchet, je me frappais rudement le front comme pour
exercer une juste vengeance.

Ah! j'tais malheureux, malheureux plus qu'on ne pourrait le concevoir.
Rose avait t le but unique de ma vie. Perdre son affection, pour moi,
c'tait mourir. Je croyais toutefois que je finirais par triompher de ma
faiblesse, ou que le temps fermerait la blessure de mon coeur. La lutte
vaine puisait mes forces: je maigrissais, et j'avais le pressentiment
d'une maladie prochaine.

Chez mes protecteurs, j'expliquais ma pleur par la fatigue de mes
tudes constantes pour me prparer au au concours de l'acadmie et je
disais vrai en partie.

M. Pavelyn me conseilla de modrer un peu cet enthousiasme, et Rose
elle-mme, peut-tre par un reste de piti, essaya aussi de me faire
comprendre que je ne pouvais pas compromettre ma sant.

Enfin les concours l'Acadmie s'ouvrirent; d'abord les concours
infrieurs, tels que la composition, l'expression, la perspective et
l'anatomie, auxquels je ne devais plus prendre part, parce que, l'anne
prcdente, j'avais obtenu la premire ou la seconde place dans ces
diffrentes branches. La mdaille d'or, la couronne d'honneur dans la
classe de la sculpture taient le prix du concours de modelage d'aprs
nature, qui tait le dernier et devait durer six jours.

L'approche de cette lutte dcisive, l'incertitude du succs de mes
ardents efforts, le chagrin qui me rongeait le coeur comme un ver
mortel, tout cela brisait mes forces et me faisait dfaillir.

C'tait le matin du jour fix pour le commencement du concours de
modelage d'aprs nature; ce concours devait s'ouvrir  six heures du
soir; les concurrents devaient consacrer six soires de deux heures
chacune  la reproduction de chaque modle. Il y avait donc dix-huit ou
vingt jours pour les trois preuves prescrites.

Dans mon empressement  ne rien ngliger et  appeler  mon aide toutes
les chances de succs, j'tais assis de trs-bonne heure dans ma
chambre, et j'tudiais, d'aprs une petite figure anatomique, la
musculature du corps humain. Insensiblement une trange sensation de
froid se rpandit dans tous mes membres; je sentis un violent mal de
tte, et des frissons nerveux m'agitrent de la tte aux pieds. D'abord,
je ne savais pas ce qui m'arrivait; j'eus peur de voir se raliser mon
pressentiment d'une longue et dangereuse maladie qui me tiendrait
peut-tre longtemps sur mon lit.

Je ne pourrais donc pas prendre part au concours, et je verrais
m'chapper la mdaille d'or. Bientt je fus pris d'un tremblement
gnral; mes mains et mes jambes s'agitaient avec tant de force, que
tout ce que je touchais pour m'y appuyer tremblait visiblement.

Je compris que je souffrais de la fivre, qui rgnait alors assez
frquemment  Anvers. Ce n'tait que la fivre! Peut-tre cette
indisposition ne m'empcherait-elle pas de concourir pour le grand prix.
Cette ide calma mon inquitude, et je me mis au lit  moiti consol.

La fivre suivit son cours habituel. Aprs une bonne heure de frissons
glacs, la chaleur de la raction fit bouillir mon sang et mon cerveau,
jusqu'au moment o je tombai enfin dans le repos de l'puisement, et
sentis que l'accs tait pass.

En ce moment, la voix de mon htesse vint m'avertir que le dner tait
servi.

Je rpondis que je n'avais pas envie de manger; qu'elle me rendrait un
service en me faisant un peu de th et en conservant mon dner sur le
feu.

Je parvins  lui faire croire que mon indisposition n'avait rien de
grave. Elle m'apporta le breuvage rafrachissant, en ajoutant que le
dner serait prt  l'heure qui me conviendrait, puis elle me laissa en
paix.

Quelle que ft ma fatigue, et bien que rsistant  peine  mon envie de
dormir, je me levai et je m'habillai.  mesure que la journe
s'avanait, je sentais mes forces revenir, et,  la tombe du soir, je
me rendis  l'Acadmie, o je commenai, avec beaucoup de courage, et
presque avec gaiet, mon modelage d'aprs un modle vivant. Il me
semblait bien que mes yeux n'taient pas trs-clairs et que la fivre
avait laiss un peu d'tourdissement dans mon cerveau; mais je surmontai
cette gne  force de volont, et lorsque les deux heures furent
coules, je rentrai chez moi tout  fait content de mon ouvrage.

La fivre me laissa tranquille toute une journe, puis elle revint
presque  la mme heure.

Je cachai autant que possible la gravit de ma maladie  matre Jean et
 sa femme, et les priai de n'en rien dire  mes protecteurs, afin de ne
pas les inquiter inutilement.

J'esprais toujours que la fivre cesserait aprs quelques accs, et je
craignais d'ailleurs que M. Pavelyn, s'il me savait malade, ne
n'empcht de prendre part au concours de l'Acadmie.

Lorsque j'eus souffert ainsi cinq ou six accs, et que je fus
sensiblement amaigri, tant par la maladie, que par mon travail, matre
Jean me dclara qu'il ne pouvait pas cacher plus longtemps mon tat  M.
Pavelyn.

Je le tranquillisai en lui promettant d'aller le lendemain chez mes
bienfaiteurs et de les informer moi-mme de mon indisposition.

Le lendemain, je me prsentai en effet dans la maison M. Pavelyn. Il
poussa un cri d'tonnement ds qu'il aperut mon visage ple et mes
joues creuses; Rose me considra d'abord avec un regard singulier,
triste et amer comme un reproche; puis elle baissa subitement la tte,
et, si je n'avais t certain de son aversion pour moi, j'aurais pu
croire que les traces de la maladie sur mon visage l'avaient frappe
d'une profonde motion.

J'expliquai la cause de mon amaigrissement, et je parlai de la fivre
comme d'un mal sans importance et qui se passerait bien tout seul,
aussitt que la fin du concours m'accorderait le repos ncessaire. M.
Pavelyn me plaignait avec une sympathie vritable; il me loua de mon
grand courage, mais il tenait trop  mon triomphe probable pour
m'engager  me retirer du concours.

L'attitude de Rose en ce moment m'tonna. Elle essaya de me faire
comprendre que j'avais grand tort de sacrifier ainsi ma sant  l'espoir
incertain d'une victoire dont je pouvais me passer facilement.

J'tais, croyait-elle, un artiste assez puissant pour m'ouvrir une
carrire brillante sans le secours de ce succs. Et, comme son pre, et
moi surtout, nous nous efforcions de combattre ses raisons, elle se
fcha trs-fort; une amertume et un dpit croissants se montrrent! dans
ses paroles, jusqu' ce qu'enfin, ne pouvant plus rsister  l'agitation
de ses nerfs elle sortit de la salle, la figure cache dans ses mains,
pour aller s'enfermer dans sa chambre. Sa mre la suivit en silence.

J'tais tout  fait abattu et ne savais plus que dcider.

Quoique Rose me donnt des signes d'aversion et ne pt dcidment plus
rien souffrir de moi, je fus pniblement frapp au coeur en
reconnaissant que son systme nerveux tait atteint d'une sensibilit
maladive.

J'avais surpris dans sa voix un accent inexplicable de douloureuse
impatience, quelque chose de plaintif et de dsespr qui m'avait
effray.

M. Pavelyn essaya de me rassurer en me disant que l'emportement et
l'humeur de Rose ne devaient pas m'tonner; ce n'tait autre chose que
la suite de l'agitation de ses nerfs. Demain, elle en demanderait pardon
comme d'habitude et reconnatrait son tort.

D'aprs mon protecteur, je ne devais pas me retirer du concours  moins
que je ne reconnusse moi-mme mon impuissance. Il me laissait donc tout
 fait libre. Mais, comme, malgr la fivre, j'avais dj concouru
pendant dix jours, il n'y avait nulle raison de croire que je ne
pourrais pas aller jusqu'au bout.

M. Pavelyn promit en outre de m'envoyer un excellent mdecin, qui
dciderait, dans tous les cas, si ma participation au concours pouvait
en effet m'tre fatale.

Je retournai chez moi la tte remplie de penss tristes, mais fermement
rsolu  subir jusqu'au bout les preuves du concours, le docteur
lui-mme dt-il me le dfendre. Mon triomphe devait tre pour mon
protecteur une rcompense de ses bienfaits; quand mon nom serait
proclam par toute la ville comme celui d'un artiste auquel un glorieux
avenir tait promis, alors le fils du sabotier pourrait peut-tre sortir
un peu de son humble infriorit. Folle pense qui me troublait! Mais il
tait riche et considr dans le monde, celui qui m'avait ravi la
lumire de ma vie.




XX


Je n'tais pas depuis plus d'une heure dans ma chambre, lorsque le
docteur se prsenta.

Aprs quelques questions sur la dure de mon mal, il me dit qu'il y
avait beaucoup de fivres malignes  Anvers, quoique ce ne ft pas la
saison des fivres. Nanmoins, il crut pouvoir me prdire que mon
indisposition aurait disparu dans une dizaine de jours. Il me prescrivit
un mlange de quinquina et de racines amres, qu'il me vanta comme
presque infaillible contre la fivre des polders anversois. Il me promit
de revenir, quoiqu'il le juget inutile; mais c'tait le dsir de M.
Pavelyn, qui l'avait charg de ma gurison.

Le lendemain tait mon jour de fivre. Ds le matin de bonne heure, la
femme de matre Jean monta et descendit l'escalier sous toute sorte de
prtextes. Elle apporta auprs de mon lit des confitures et des sirops,
me demanda avec une tendre piti si je me sentais bien, et me tmoigna
tant d'intrt, que je ne pus comprendre comment cette vieille femme, si
indiffrente d'ordinaire, tait devenue tout  coup aussi sensible  mes
souffrances qu'une mre qui veille au chevet de son fils malade.

Durant quatre jours, mon tonnement alla croissant; car les soins dont
m'entourait dame Ptronille taient vraiment extraordinaires. Rien ne
semblait assez bon pour moi; le parquet que je foulais tait trop rude
pour mes pieds, la brave femme avait, contre mon gr, couvert le
plancher de mon atelier de tous les morceaux de tapis qu'elle avait pu
rassembler. Pendant toute la journe, elle venait voir si j'entretenais
bien soigneusement le feu dans le pole, et si elle voyait la moindre
petite fente dans la porte ou dans la fentre, elle la bouchait
hermtiquement, pour me prserver des courants d'air.

 force d'insister pour connatre les raisons de cette sollicitude peu
commune, je finis par dcider Ptronille  parler.

Rose, Rose l'avait prie, les larmes aux yeux, d'avoir soin de moi et de
me surveiller comme une mre surveille son enfant! Ainsi, malgr son
amour pour un autre, son coeur avait gard une place  la piti pour les
souffrances de son ami d'enfance!

Cette pense me combla de joie et me fit sourire pendant toute une
demi-journe; mais insensiblement je me roidis contre l'esprance
insense qui m'agitait, et je me persuadai que le rve bienheureux o
s'garait mon me n'tait qu'une vaine illusion.

Que Rose et piti de ma maladie, cela n'tait-il pas tout naturel?
Avais-je jamais dout de sa bont inne et de la gnrosit de son
coeur? Mais pouvais-je esprer qu'il lui ft possible de me rendre son
affection, maintenant qu'un autre, un autre qu'elle aimait, tait venu
se placer entre elle et moi? Quoi qu'il en soit, malgr mes efforts pour
me dsenchanter moi-mme, et bien que le nom de Conrad de Somerghem
bourdonnt sans cesse  mes oreilles, la confidence de la vieille femme
me laissa une douce incertitude et une grande consolation.

Les remdes que le docteur m'avait prescrits n'arrtrent pas la fivre.
Au contraire, la maladie parut redoubler de violence par l'effet des
mdicaments, et cependant le mdecin me prdisait une gurison
prochaine, parce que les derniers accs de fivre s'taient dclars
plus tard que d'habitude et avaient dur prs de deux heures de moins.

J'allais tous les jours  l'Acadmie, et j'y travaillais avec une ardeur
et une passion qui contribuaient probablement beaucoup  aggraver ma
maladie et  puiser mes forces. Heureusement, jusqu'alors les accs de
la fivre avaient commenc assez tt dans la journe pour me laisser un
peu de repos et de prsence d'esprit vers l'heure o je devais aller 
l'Acadmie. A la fin, mon puisement tait si grand et la maigreur de
mes joues si frappante, que je reculais avec frayeur chaque fois que je
me regardais dans un miroir.

Je n'osais pas cacher plus longtemps mon indisposition  mes parents, et
d'ailleurs j'prouvais un dsir ardent de voir ma mre.

Je lui crivis, en des termes trs-rassurants, que j'avais un peu de
fivre et que je ne pourrais pas aller le dimanche suivant  Bodeghem
comme je l'avais promis: non pas tant  cause de mon indisposition, que
parce que le concours de l'Acadmie me fatiguait extrmement; je la
tranquillisai autant que possible, tout en la suppliant de venir me voir
le dimanche  Anvers, et en ajoutant que je lui serais trs-reconnaissant
de cette marque d'amour.

J'crivis cette lettre le vendredi; elle devait donc la recevoir le
lendemain  midi, et, par consquent, assez  temps pour se prparer 
venir en ville le dimanche.

Le samedi, la troisime preuve du concours devait tre termine. 
cause de l'affaiblissement de mes forces, j'tais rest un peu en
retard, et il me fallait, pendant ces deux dernires heures, travailler
sans relche pour achever une troisime composition.

C'tait mon jour de fivre; cela m'inquitait, car je savais par
exprience qu'aprs un accs du mal, je n'avais pas la conception aussi
nette ni l'esprit aussi clair que d'habitude.

 mon grand tonnement, je ne sentis pas de fivre de toute la journe,
et, quand vint le soir, comme je m'apprtais  aller  l'Acadmie, je
sautai de joie, dans la conviction que je pourrais mettre la dernire
main  mon travail avec toute la plnitude de mes moyens....

Mais  peine avais-je t mon habit de travail, pour me laver les mains
et le visage, que je fus pris d'un frisson qui me parcourut l'pine
dorsale comme un filet d'eau glace.

Je compris! La fivre tait l. En ce moment!

Aggrav par ma frayeur, l'accs de fivre se manifesta immdiatement
dans toute sa force.

Je sentais dj trembler mes lvres.--Me laisserais-je abattre par la
maladie, et renoncerais-je au triomphe si ardemment dsir?
Succomberais-je au moment mme o ma main semblait prs de toucher la
couronne de laurier? Oh! non, non; il fallait continuer la lutte, dt la
mort mme se trouver sur mon chemin pour me retenir!

Agit comme un insens, je m'habillai tant bien que mal, je descendis
l'escalier en courant et je m'lanai dans la rue. Il faisait presque
noir, heureusement!

Je pouvais donc chapper  l'attention des passants. Comme ils eussent
t tonns si, en plein jour, ils avaient vu un jeune homme, la pleur
de la mort sur les joues, claquant des dents, chancelant sur ses jambes
comme un homme ivre, se cramponnant avec ses mains tremblantes aux
barreaux des fentres, et se tranant le long des maisons, comme s'il
allait tomber dans une faiblesse mortelle.

Je parvins cependant  l'Acadmie au moment o mes concurrents prenaient
place autour du modle vivant. Mon tat leur inspira une profonde
compassion. Tous m'entourrent et m'engagrent vivement  retourner chez
moi; ils voulaient mme, disaient-ils, signer tous ensemble une
supplique afin de prier les juges du concours de juger mon oeuvre
inacheve comme si elle tait tout  fait termine.

Je fus extrmement reconnaissant de cette marque de gnrosit et
d'affection vraie; mais je repoussai tous ces conseils, mme ceux des
professeurs, et je me mis  ma place pour commencer mon travail, quoique
mes mains eussent peine  tenir l'bauchoir.

La volont de l'homme est une puissance sans bornes; je fis tant
d'efforts sur moi-mme, que je domptai les frissons de la fivre, et,
malgr mon tourdissement et la confusion de mon esprit, mon travail
avana si bien qu'il tait achev au moment o la cloche de l'Acadmie,
sonnant huit heures, vint annoncer que le concours tait clos. Mais
alors mes nerfs se dtendirent et la fivre me reprit avec violence
inoue. Tout devint obscur devant mes yeux; je m'appuyai sur un banc et
je faillis tomber par terre, sans force.

Deux de mes camarades me prirent sous les bras; et, suivis de cinq ou
six autres, qui me plaignaient avec une tendre compassion ils me
conduisirent dans ma demeure et ne me quittrent que lorsque je fus
couch.




XXI


Dame Ptronille veilla auprs de mon lit jusqu' ce que l'accs ft tout
 fait pass; alors, aprs l'avoir rassure sur mon tat, j'exigeai
qu'elle allt prendre son repos. Sa chambre n'tait spare de la mienne
que par une mince cloison: si j'avais besoin de quelque chose, je
frapperais pour l'avertir.

 peine tait-elle partie, que je tombai dans un profond sommeil qui fut
troubl toute la nuit par mille rves effrayants.

Je me vis d'abord dans un temple magnifique retentissant du chant des
prtres et des accords de la plus douce musique; des nuages d'encens
remplissaient le saint lieu.

Je souffrais un cruel martyre, et je pleurais  chaudes larmes; car
devant l'autel tait agenouille une jeune femme dont la tte tait
ceinte de la couronne de mariage, et,  ct d'elle, un jeune homme en
habit de mari.

Comme mon coeur se glaa de dsespoir et d'pouvante lorsque le oui
fatal tomba des lvres de Rose, et que la bndiction du prtre
l'enchana pour toujours  l'ennemi.

Cependant, lorsqu'elle quitta l'autel et passa devant moi au bras de
son poux, je levai sur elle des regards plaintifs: mon me implora un
peu de piti pour ma souffrance mortelle; mais Rose me jeta un coup
d'oeil plein de haine, et son mari un regard plein d'un mpris
triomphant.

Un cri d'angoisse s'chappa de ma poitrine et retentit dans le
temple... et je m'veillai, le front tremp d'une sueur froide.

Lorsque je m'assoupis de nouveau et que mes yeux se fermrent, je me
trouvai dans la maison de M. Pavelyn. C'tait le jour o les juges du
concours devaient s'assembler, et nous attendions leur sentence avec
confiance. Tout  coup l'appariteur de l'Acadmie se prsente; de
joyeuses acclamations le saluent et devancent l'annonce de mon triomphe;
mais il fait connatre qu'un autre concurrent a mrit la palme, et que
je n'ai obtenu que la dixime place.

Mon bienfaiteur m'accuse de ngligence et de prsomption; il me retire
sa protection. Rose dclare qu'il ne peut plus y avoir rien de commun
entre elle et un homme qui n'a ni assez de courage ni assez de gnie
pour s'lever jusqu' elle par son art. La tte basse, le coeur bris,
et mourant de honte, je quitte la maison de ceux qui furent mes
bienfaiteurs. Ils me chassent! Leur arrt: Vous n'tes pas un artiste!
retentit derrire moi comme une maldiction....

Il me fallut plus d'une heure pour surmonter l'impression pnible que
cette vision m'avait cause. Cependant je finis par m'endormir de
nouveau; alors mon imagination me transporta dans mon village natal.
Comment mes parents avaient-ils pntr le secret de mon coeur, je n'en
sais rien; mais je voyais le regard de mon pre enflamm de colre et le
visage de ma mre mouill de larmes. Tous deux me reprochaient le fol
orgueil qui m'avait conduit jusqu' la plus lche ingratitude.

J'avais os lever les yeux sur la fille de mes protecteurs, j'avais
dissip toutes les forces de mon me  caresser ce sentiment coupable et
manqu ainsi le but des bienfaits reus.... Dieu m'avait puni en me
ravissant la lumire de l'esprit et le feu du gnie. Ma mre se
plaignait d'un ton plein d'amertume de ce que je l'eusse rendue
malheureuse, et mon pre, emport par une colre furieuse, me frappait
de sa maldiction....

Quelle nuit, hlas! remplie de visions pouvantables et me prsageant
des malheurs dont la seule possibilit me faisait trembler en plein
jour.

Je craignais le sommeil, qui, chaque fois, me replongeait dans ces
rves, et je faisais de pnibles efforts pour tenir mes yeux ouverts;
mais, aprs une longue lutte, je sentis dfaillir mes forces: je
succombai de nouveau, et, vaincu, je laissai tomber ma tte alourdie sur
l'oreiller.

Sans doute, mon imagination avait puis la srie des spectres qui
pouvaient m'effrayer; car, ds ce moment, mon sommeil ne fut plus
troubl ni interrompu par des songes; et, lorsque je fus veill,
trs-tard dans la matine, par le bruit que dame Ptronille faisait dans
ma chambre, je ne me sentais pas bien malade; mais j'tais extrmement
fatigu, et mon esprit restait assombri d'une grande tristesse.

Aprs avoir bu une couple de tasses de th et apais les plaintes de mon
estomac en mangeant quelques tranches de pain, j'essayai de nouveau de
m'endormir; mais en ce moment la porte s'ouvrit, et ma mre, qui avait
quitt son village  la pointe du jour, entra dans ma chambre.

Les larmes jaillirent de ses yeux; elle me serra dans ses bras avec un
cri d'inquitude et de compassion, n'interrompant ses baisers que pour
me reprocher de ne pas lui avoir donn plus tt connaissance de ma
maladie. Ma maigreur et la pleur de mes joues l'pouvantaient et la
faisaient pleurer abondamment, chaque fois qu'elle levait la tte pour
me regarder.

Je l'embrassai avec une reconnaissance infinie, et je tchai de lui
faire comprendre que je n'avais pas autre chose que la fivre; que cette
fivre, tout en faisant maigrir le malade en peu de temps, n'tait ni
dangereuse ni difficile  gurir; que je serais mme rtabli, depuis
longtemps, si le concours de l'Acadmie ne m'avait agit et fatigu
outre mesure. Pour dissiper ses craintes et pour la consoler, je feignis
d'tre gai, j'affectai de rire et de plaisanter, afin de lui faire
croire qu'elle avait tort de s'inquiter de mon tat.

Ma mre rsista d'abord  tous mes efforts; mais peu  peu elle se
rassura, et ses larmes cessrent de couler. Nous nous mmes alors 
causer plus librement de diffrentes choses; de l'esprance que j'avais
de sortir triomphant de la lutte, de mon pre, de mes soeurs, de M.
Pavelyn et de Rose.

 mesure que se dissipait la tristesse de ma mre, ma mlancolie
augmentait; je n'prouvais plus le besoin de paratre gai; et d'ailleurs
la conversation, en roulant sur Rose, rouvrit la plaie de mon coeur et
frappa mon esprit d'un insurmontable abattement. Ma mre conclut, de mes
plaintes vagues et des rticences de mes paroles, que je voulais lui
cacher quelque chose d'important.

Je ne sus pas rsister plus longtemps  ses tendres instances, et je
finis par lui avouer la vritable cause de mon chagrin et probablement
aussi de ma maladie; je lui dis que depuis quelque temps Rose me portait
une haine inexplicable et fuyait ma prsence, qu'elle ne me parlait
qu'avec amertume et que souvent elle m'humiliait avec intention.

Je n'osai pas lui avouer que mon coeur tait dvor d'un amour secret;
car j'avais honte de cette passion coupable, et je savais que le moindre
soupon d'un pareil garement et dsespr ma mre;--mais je lui
rappelai en termes chaleureux que Rose avait abrit mon enfance sous
l'ombrage protecteur de son amiti, et qu'elle tait la seule cause de
tous les vnements qui avaient chang ma vie. Que sa haine me rendit
malheureux, c'tait une chose dont ma mre ne pouvait pas douter,  ce
que je croyais, et il n'tait pas tonnant que cette haine, jointe 
d'autres causes d'inquitude, m'et troubl l'esprit et m'et rendu
malade.

Ma bonne mre secoua la tte avec incrdulit, et sourit mme en
entendant mon explication; elle traita ma douleur de rve absurde et
sans fondement; peut-tre, sans le savoir, avais-je donn  Rose
quelques raisons d'un dpit passager, mais ma mre prtendait avoir des
preuves incontestables que mademoiselle Pavelyn me portait toujours la
mme affection qu'auparavant. Il n'y avait pas cinq semaines que Rose,
par un jour de clair soleil, tait alle  Bodeghem avec sa mre.

Je savais cela; j'avais vu avec beaucoup de peine que mademoiselle
Pavelyn ne m'avait rien dit de ce voyage, et que madame Pavelyn seule
m'avait apport les bons souhaits de mes parents.

Ma mre me raconta avec une sorte de joyeux enthousiasme que Rose, au
lieu de profiter du beau temps, avait pass toute cette journe auprs
d'elle, et lui avait tmoign plus d'amiti et d'affection que jamais;
que cent fois elle avait recommenc  parler de moi, de la noblesse de
mon caractre, du brillant avenir qui m'attendait, et du bonheur qu'elle
prouvait  songer qu'elle avait contribu en quelque chose  m'assurer
un sort heureux en ce monde. Oui, Rose avait avou que tous les soirs
elle adressait au ciel une ardente prire pour qu'il m'accordt la palme
dans le concours de l'Acadmie.

J'coutais avec tonnement. La voix de ma mre me semblait douce comme
une musique enchanteresse, et mon coeur battait avec force en entendant
son rcit;--mais ce n'tait qu'une illusion passagre; car, ds qu'elle
cessait de parler, l'image d'un fier et beau jeune homme se dressait
devant mes yeux, et la fatale ralit m'apparaissait de nouveau.

Je confiai  ma mre que, depuis peu de temps, une vive inclination
s'tait dclare dans le coeur de Rose pour un jeune homme d'une haute
naissance et d'une grande fortune, que l'amour avait touff en elle
l'amiti, et que, sans que je susse pourquoi, elle avait commenc  me
har depuis le moment o un autre sentiment plus vif et plus puissant
s'tait empar de son coeur. Pour confirmer ma confidence, je racontai
tout ce qui m'tait arriv depuis lors; comment, en toute circonstance,
Rose me parlait avec aigreur et dpit, comment elle me blessait avec
intention et saisissait tous les prtextes pour sortir de chez elle
chaque fois que je m'y trouvais.

Je racontai tout cela d'un ton si dsol et en insistant si fort sur les
dtails qui prouvaient l'aversion de Rose pour moi, que ma mre en vint
 douter de ce qu'elle devait croire. Elle supposa mme que ma crainte
pouvait tre fonde, et me consola de son mieux en me faisant esprer
que l'tat maladif de Rose tait peut-tre la seule cause du peu
d'amiti qu'elle me tmoignait, chose qui lui paraissait  peu prs
certaine, puisque, d'aprs mon explication, M. et madame Pavelyn se
plaignaient galement de la mlancolie de leur fille; en outre, elle me
rappela que j'tais devenu un homme, et qu'il ne pouvait plus y avoir
entre mademoiselle Pavelyn et moi la mme confiance que lorsque nous
tions tous les deux de candides enfants.

Aprs que ma mre eut pass quelques heures auprs de mon lit, elle se
leva et me dit qu'elle ne pouvait pas retourner  Bodeghem avant d'avoir
t rendre ses devoirs  M. et madame Pavelyn. Elle pouvait rester
encore une partie de la matine avec moi; mais elle esprait que, si
elle pouvait voir Rose et lui parler, elle apprendrait d'elle que les
torts dont je me plaignais taient purement imaginaires, sinon pour le
tout, du moins en partie; s'il en tait ainsi, elle m'apporterait cette
consolation avec une grande joie, et, en tout cas, elle reviendrait
encore causer quelque temps avec moi.

Ds que ma mre fat partie, des ides tranges s'emparrent de mon
esprit. Rose, lors de sa dernire visite  Bodeghem, avait combl ma
mre de marques d'affection et d'un amour presque filial; elle avait
parl avec enthousiasme de mon avenir, de la noblesse de mon caractre,
et ajout que tous les soirs elle priait Dieu pour qu'il me fit sortir
vainqueur du concours.

Je ne me rappelais plus vers quelle poque Rose tait alle  Bodeghem,
aussi longtemps que ma mre tait reste prs de moi, je m'tais efforc
de lui prouver que j'avais des raisons de croire  la haine de Rose
contre moi; mais maintenant, rest seul, je me mis  interroger ma
mmoire, et je supputai si exactement les jours et les vnements, que
j'arrivai  une conclusion imprvue qui fit que je me dressai dans mon
lit avec un cri de joyeuse incertitude. Ne m'tais-je pas tromp? Cela
tait-il possible? Mais comment rsister  l'vidente vrit? Au moment
o Rose, en prsence de ma mre, montrait pour moi une si vive affection
et un intrt si grand, il y avait neuf jours dj que la fatale soire
tait passe! Que fallait-il croire? L'amour avait-il laiss dans son
coeur une large place  l'amiti? Mon chagrin n'tait-il rellement
qu'un mauvais rve? Mais alors comment expliquer sa conduite envers moi?
Oh! non, non, je ne pouvais pas ouvrir mon coeur  cet espoir dcevant;
N'avais-je pas vu plus d'une fois les yeux de Rose s'animer contre moi
du feu de la haine! Sa voix, lorsqu'elle s'adressait  moi, ne
trahissait-elle pas l'amertume, le dpit, et peut-tre mme le ddain?
et cependant pourquoi, elle, la franchise et la bont mme, et-elle t
tromper inutilement ma pauvre mre?

Longtemps mon esprit craintif flotta entre la joie et l'inquitude,
entre la douleur et l'esprance, jusqu'au moment o je reconnus de
nouveau le pas de ma mre qui montait l'escalier.

Elle ouvrit la porte et entra doucement, croyant sans doute que j'tais
assoupi. Un voile de tristesse couvrait son visage, et je vis  son
regard morne qu'elle tait profondment afflige.

--N'est-ce pas, ma mre, demandai-je avec une amre ironie, n'est-ce
pas, je ne me suis pas tromp? Vous aussi, vous tes convaincue que Rose
me hait.

Elle secoua ngativement la tte et poussa un douloureux soupir.

Je lui pris la main, et je tchai de dissiper sa tristesse, en
l'exhortant  prendre patience; la perte de l'affection de celle qui
avait t jusqu'alors la providence de ma vie pouvait bien me dsoler
pendant quelque temps; mais,  la fin, l'homme s'habitue  son sort,
quelque pnible qu'il soit; et moi aussi, je finirais par me consoler
peu  peu.

Ma mre, sans me rpondre, se mit  pleurer abondamment; ses larmes
roulaient silencieusement sur ses joues, pareilles  des perles humides.

--C'est pis encore que je ne l'avais cru, n'est-ce pas? dis-je.
Peut-tre votre amour pour moi exagre-t-il le mal que vous avez
dcouvert; mais ne pleurez pas, ma mre, je trouverai la force de
surmonter mon chagrin. Nous avons du moins cette consolation que je n'ai
rien fait pour mriter la haine de mademoiselle Pavelyn.

Ma mre mit sa main sur ma bouche, et s'cria avec angoisse:

--Tais-toi, tais-toi, Lon, tu blasphmes!

Je la regardai avec stupfaction, et demandai en balbutiant
l'explication de ces tonnantes paroles.

Elle parut redouter l'explication que j'implorais, et garda un moment
le silence, en me considrant avec des yeux si pleins de compassion, que
je me mis  trembler sous son regard.

Enfin elle rpondit  mes instances pour connatre la cause de ses
larmes:

--Ah! Lon, plt  Dieu que Rose te hait! Mon coeur maternel ne serait
pas dchir en ce moment par le pressentiment d'un terrible malheur.
Comment est-il possible que tu te sois tromp ainsi toi-mme?... Faut-il
que ce soit moi, ta mre, qui t'arrache le bandeau? Hlas, je n'ose pas!
Et cependant, c'est un devoir de te montrer le danger qui te menace.

--Que voulez-vous dire? Quel est le sens de vos paroles, ma mre?
m'criai-je. Parlez, parlez, vous me faites frmir! Un terrible malheur!

Ma mre poussa un soupir touff; elle luttait visiblement contre le
dsir de me faire la confidence que je demandais.

Enfin elle approcha sa bouche tout prs de mon oreille, et rpondit sans
cesser de pleurer:

--Lon, mon pauvre fils, un grand malheur te menace! tu crois que Rose
te hait depuis que son coeur s'est ouvert  l'amour?

Et, baissant la voix davantage, elle murmura d'une faon  peine
intelligible:

--S'il est vrai qu'elle a de l'amour pour quelqu'un, si elle aime un
homme, ce n'est assurment personne, personne que....

--Que qui? m'criai-je tremblant de crainte et d'espoir.

--Personne que toi, mon malheureux enfant!

On et dit que cette rvlation avait suspendu la vie en moi pendant un
instant; je ne parlais pas, je ne respirais pas, je tenais les yeux
ferms pour m'abandonner tout entier aux mille penses tumultueuses que
cette nouvelle faisait tourbillonner dans mon cerveau.

Lorsque je rouvris les yeux, ma mre tenait sa figure cache dans ses
mains et pleurait en silence. Je rassemblai toute ma force d'me et fis
un violent effort sur moi-mme pour surmonter mon motion.

--Ma mre, ma chre mre! dis-je, vous vous tes assurment trompe....
Ce que vous croyez est impossible. Avez-vous vu Rose?

--J'ai pass une demi-heure seule avec elle.

--Et c'est elle-mme qui vous a dit de pareilles choses?

--Non, Lon; nous n'avons parl de rien de semblable.

--Vous voyez bien, ma mre, vous vous inquitez  tort. Rose a t sans
doute trs-aimable avec vous, et, pour vous faire plaisir, elle a
galement parl de moi avec bont. Je crois conclure de vos paroles
qu'elle ne m'est pas encore devenue tout  fait hostile. Cet espoir,
m'est une douce consolation dans mon chagrin.

Un triste sourire plissa les lvres de ma mre; elle semblait refuser
d'accueillir mes doutes. Toutefois, aprs beaucoup d'efforts de ma part
pour branler sa conviction, elle admit la supposition qu'elle pouvait
s'tre trompe sur le sens des paroles de mademoiselle Pavelyn; et, en
effet, celle-ci ne lui avait rien dit de positif. Alors, ma mre se mit
 me montrer quelle source de chagrin et d'humiliation allait s'ouvrir
pour M. et madame Pavelyn si ses soupons taient fonds; elle me
rappela un  un tous les bienfaits qu'ils m'avaient prodigus depuis mon
enfance, et tenta de me faire comprendre qu'il tait de mon devoir,
devant Dieu et devant mes gnreux protecteurs, d'ter  l'garement du
coeur de Rose tout aliment et toute occasion de se dvelopper, s'il
tait vrai que son amiti pour moi se ft change en un autre sentiment.
D'aprs elle, je devais rendre mes visites chez M. Pavelyn aussi rares
que le permettraient la plus stricte politesse et les limites extrmes
des convenances. Et, duss-je courir le risque d'irriter Rose contre
moi, il fallait me montrer froid et peu expansif avec elle.

Pendant que ma mre, avec une tendresse touchante, s'efforait ainsi de
m'armer contre le danger qui me menaait, j'eus plusieurs fois envie de
la laisser lire dans mon coeur, de lui demander des forces contre ma
propre faiblesse; mais, chaque fois je reculai avec terreur devant cette
rvlation, qui et sans doute combl ma mre d'inquitude et de
douleur. D'ailleurs, mon pre et appris par elle que je m'tais laiss
entraner vers un sentiment qui ne pouvait avoir  ses yeux d'autre
source qu'un fol orgueil et une lche ingratitude. Dans sa svrit et
dans sa loyaut d'honnte homme, il se serait certainement cru oblig
d'avertir immdiatement M. Pavelyn, et de venir lui dire que j'tais
devenu indigne de son estime et de sa protection. C'et t le comble du
malheur, aussi bien pour mes protecteurs que pour moi. Mon secret devait
rester enseveli au fond de mon coeur, et, si je pouvais le garder jusque
sur mon lit de mort, quel autre que moi seul en aurait  souffrir.

Je ne dis donc rien  ma mre qui pt lui faire souponner le moins du
monde mon amour pour Rose, et je promis de suivre en tout son conseil,
comme je l'avais dj suivi, d'ailleurs, depuis la fatale soire.

Ma mre exigea que je lui crivisse encore vers la fin de la semaine;
elle me dit que, si la fivre ne me quittait pas, maintenant que le
concours tait pass, elle m'enverrait mon pre pour dlibrer avec moi
si je ne ferais pas mieux d'aller  Bodeghem jusqu' mon entire
gurison.

Elle m'embrassa encore une fois, me parla avec une confiance qu'elle
n'avait pas elle-mme, et me quitta enfin en se retournant vingt fois
pour me dire adieu.

Aprs son dpart, j'oubliai le monde entier pour me plonger dans la
contemplation de mon bonheur.

Je m'tais donc tromp ce n'tait pas le fils du riche banquier, ce
n'tait pas M. Conrad de Somerghem qui possdait l'amour de Rose; non,
non, moi, moi seul j'tais aim!

Elle tait coupable peut-tre, la joie qui m'garait jusqu' la folie,
qui me faisait rire et qui faisait battre mon coeur comme si le ciel se
ft ouvert pour me recevoir; mais j'tais devenu aveugle.

Je ne voyais que son amour; je n'entendais que la voix de ma mre qui me
rptait:

--S'il y a un homme sur la terre qui soit aim de Rose, ce n'est pas un
autre que toi, mon fils, Lon Wolvenaer!

Ma poitrine se gonflait d'orgueil, mon coeur sautait de joie; quelque
chose me donnait la certitude que j'tais compltement guri de ma
maladie. Alors, mon sang circula avec une force inconnue dans mes
veines; je sautai  bas de mon lit, car j'avais besoin de mouvement et
d'espace.

Un moment, mon esprit fut travers par la pense que je me prparais au
plus amer dsenchantement, que ma mre s'tait trompe, et qu' ma
premire visite dans la maison de M. Pavelyn, mon illusion s'vanouirait
comme un vain rve; mais cela n'amoindrit pas ma joie, car ce doute mme
tait dj un bonheur inexprimable!




XXII


Le lendemain, mon exaltation tait dj bien calme. D'abord je m'tais
laiss aller  cette ide enchanteresse, que Rose aurait jamais pu
m'aimer; mais insensiblement une raction violente s'tait produite en
moi contre ma propre motion. Mon esprit, si ardent qu'il et t 
esprer le retour de l'affection de Rose, se mit  invoquer les unes
aprs les autres toutes les raisons qui pouvaient me prouver que ma mre
avait pu se tromper; et,  la fin, je tombai dans un doute affligeant
qui m'tait plus pnible que la certitude mme de la haine de Rose.

Assailli et pourchass par mes penses inquites, je sortis de ma
demeure aussitt que le soleil eut paru sur l'horizon, et j'errai autour
de la ville, dans les campagnes solitaires, rvant, parlant et
gesticulant, comme si j'avais voulu dmontrer une douloureuse vrit 
un compagnon invisible.

J'errai ainsi trois ou quatre jours, ne songeant  rien au monde qu'au
parti que j'avais  prendre, et dont la dlibration laborieuse
absorbait toutes les forces de mon me.--La fivre m'avait quitt.

Suivant le conseil de ma mre, je voulais, mme au risque de dplaire 
M. Pavelyn, viter autant que possible toutes les occasions de me
trouver en prsence de Rose. Cependant je me sentais irrsistiblement
pouss  manquer  cette promesse. Qu'est-ce qui pouvait jeter un peu de
lumire sur mon affreuse incertitude? Comment pourrais-je reconnatre
mon devoir, si je ne m'assurais point, par une visite  la maison de mon
bienfaiteur, s'il y avait rellement quelque changement dans les
dispositions de Rose  mon gard?

Je rsolus de cder encore une fois au dsir de mon coeur; aprs cela,
je ne m'approcherais plus jamais de Rose, sans y tre absolument forc.

Je rsistai encore une couple de jours  une envie qui n'tait pas tout
 fait justifie  mes propres yeux; puis je me prsentai, tremblant
d'motion et de crainte, dans la maison de M. Pavelyn.

Rose me montra une froideur plus grande encore qu' l'ordinaire;  peine
daigna-t-elle me saluer, et je n'tais en sa prsence que depuis
quelques minutes, lorsque dj elle inventa des prtextes pour sortir de
l'appartement; il va sans dire qu'elle ne prit aucune part  ma
conversation avec ses parents. Elle se dtourna constamment de moi et se
comporta absolument comme si elle ne se ft pas aperue que j'tais l.
Je me sentis profondment bless, car, je ne pouvais le mconnatre, sa
haine contre moi tait devenue beaucoup plus vidente qu'auparavant.
L'amertume et la mauvaise humeur pouvaient tre les suites passagres
d'une indisposition nerveuse; mais la complte indiffrence qu'elle me
tmoignait maintenant n'tait-elle pas un signe certain de mpris et
d'aversion?

Lorsque, ma visite termine, je sortis de chez M. Pavelyn, j'tais
affreusement triste. Mon coeur n'tait agit cependant d'aucun mouvement
violent; au contraire, je courbais la tte avec rsignation sous le
poids du dsenchantement, et j'acceptais sans murmurer mon triste sort.

Souvent, quand je me retrouvais seul dans ma chambre, mes yeux
laissaient encore chapper des larmes; mais je comprimais immdiatement
ce rveil de ma douleur comme le signe d'une tristesse sans espoir et
sans but.

J'avais rassembl assez de forces pour suivre fidlement le conseil de
ma mre; non-seulement, durant quinze jours, je ne me montrai pas chez
M. Pavelyn, mais j'vitai mme de passer par les rues o je courais
risque de rencontrer quelqu'un de sa famille, et j'inventai une excuse
pour ne pas dner chez lui le dimanche suivant.

Heureusement, mon esprit fut un peu distrait de ses rveries importunes
qui m'puisaient, par une chose qui me tenait fort  coeur, quoique,
depuis quelques jours, je l'eusse presque tout  fait oublie.

Un de mes camarades de l'Acadmie tait venu me voir et avait pass une
partie de l'aprs-midi avec moi. Les examinateurs, m'avait-il dit, se
runissaient tous les matins, depuis une semaine, et ils avaient dj
jug les compositions de plusieurs concours infrieurs. Chaque jour, ils
pouvaient prononcer leur dcision sur le concours de modelage d'aprs
nature; cela dpendait de la rapidit de leur travail. Dans tous les
cas, vers la fin de la semaine, j'apprendrais la nouvelle de mon
triomphe,  ce que croyait mon camarade, car il ne doutait pas que je ne
fusse proclam vainqueur.

Cet lve appartenait, comme moi,  la classe d'aprs nature, et suivait
les cours de dessin pour se prparer  la peinture historique. C'tait
un garon jovial, plein de passion pour l'art et de foi dans la vie. Il
me dcrivit, avec gaiet l'honneur insigne qui allait m'tre dcern: on
me couronnerait de lauriers au milieu des applaudissements de milliers
de spectateurs; le commandant en chef de la garnison me passerait au cou
la mdaille d'or; le prfet--c'est ainsi qu'on nommait le gouverneur
dans ce temps-l--conduirait les laurats des classes suprieures dans
sa voiture  son htel, et les runirait  sa table avec les principaux
notables de la ville.

Mon camarade, emport par la chaleur de son imagination enthousiaste, me
prdit la plus brillante carrire et fit miroiter devant mes yeux,
non-seulement l'clat de la renomme, mais aussi les trsors d'une
fortune qui devait tre infailliblement le fruit de mes hautes
dispositions. Il me montra les souverains me comblant de leurs faveurs,
et moi-mme habitant un palais, ador et respect de toute la nation
comme une des gloires de la patrie.

Je me laissai entraner par ces prdictions, non pas jusqu' esprer
qu'un sort si brillant serait peut-tre un jour le mien, mais son
langage color et son noble enthousiasme relevrent mon courage et me
firent envisager l'avenir avec confiance et mme avec orgueil.

Lorsqu'il m'eut quitt, la rflexion ne fit qu'augmenter les bonnes
dispositions que ce nouvel ordre d'ides avait fait natre en moi, et je
m'criai avec un geste nergique:

--Eh bien, puisque celle pour qui mon coeur bat depuis mon enfance n'a
pour moi que de la haine, concentrons toutes les forces de notre amour
sur cette autre idole de mon me: sur l'art!

Depuis lors, je me sentis fort et consol; et, bien que, de temps en
temps, la froide figure de Rose vnt se placer devant mes yeux, et
courbt mon front sous un nuage de tristesse, je croyais pouvoir me
flatter que j'avais dcouvert dans l'amour de la science le moyen
d'touffer peu  peu un autre sentiment qui me rongeait le coeur comme
un ver cruel.

Cette disposition nouvelle rassrna tellement mon esprit, que, le
lendemain matin, je pris, pour la premire fois depuis le commencement
du concours, un morceau de terre glaise, que je ptris de diverses
manires, suivant l'inspiration de ma fantaisie.

Enfin mon ide s'tait arrte plus particulirement sur l'excution
d'un petit groupe dont la composition me souriait, parce qu'il tait
l'expression de ma situation prsente. C'tait un jeune homme entre
l'Amour et l'Art, et qui, attir et sduit par tous les deux, finit par
repousser la couronne de roses de l'Amour, pour prendre la couronne de
laurier de l'Art.

Pendant que je travaillais en silence, pour donner  ce groupe les
formes propres  l'expression finale de ma pense, la porte de ma
chambre s'ouvrit brusquement, et, avant que j'eusse pu faire un pas pour
voir qui venait me dranger si mal  propos et avec si peu de gne, M.
Pavelyn me serra dans ses bras en me flicitant joyeusement de ma
victoire. Il n'y avait pas une demi-heure que les juges du concours
d'aprs nature avaient fait connatre leur dcision. Mon gnreux
protecteur, qui, depuis longtemps, avait promis  l'appariteur de
l'Acadmie une bonne rcompense afin d'apprendre le premier l'heureuse
nouvelle, avait reu immdiatement avis de la dcision solennelle, et il
tait accouru tout d'une haleine pour saluer l'heureux vainqueur,
l'artiste qui lui devait son talent et son succs.

Les larmes jaillirent de mes yeux, non pas tant de joie  cause de mon
triomphe, que d'motion  cause de la tendre amiti de M. Pavelyn. Il
tait plus content que moi; une fiert rayonnante tincelait dans ses
yeux, et il se rjouissait avec une sincrit aussi grande que s'il
avait obtenu lui-mme la couronne de laurier.

Aprs le premier panchement de sa joie, il dit qu'il avait rsolu
depuis longtemps de me faire un cadeau si j'obtenais le grand prix de
l'Acadmie. Ce cadeau, il me l'offrit sur-le-champ. C'tait une montre
d'or, avec une chane d'or et une clef dans laquelle tait enchsse une
pierre prcieuse.

Tremblant d'motion  la vue de ce riche prsent, vivement touch de la
gnreuse dlicatesse avec laquelle il m'tait offert, emport par un
mouvement irrflchi de reconnaissance, je me jetai au cou de mon
bienfaiteur et je l'embrassai en pleurant avec la mme tendresse que
s'il et t mon pre.

C'tait la premire fois de ma vie que je me laissais aller  un pareil
mouvement.  peine eus-je serr M. Pavelyn contre ma poitrine, que je
reculai, dans la crainte que ma hardiesse n'et bless mon protecteur;
mais il me considrait avec des yeux humides, et paraissait mu  ne
pouvoir parler.

Aprs un instant de silence, il me prit la main et dit:

--Lon, tu as un noble coeur; je donnerais la moiti de ma fortune pour
que Dieu m'et accord un fils avec un coeur comme le tien. Mais il m'a
permis du moins de te protger comme un pre, d'assurer ton bonheur en
ce monde. Je me tiens pour suffisamment rcompens par ta reconnaissance
et par l'espoir d'avoir donn  ma patrie un artiste distingu. Je vais
te quitter, mon fils; de pareilles motions ne me font pas de bien; et,
d'ailleurs, tu dois crire immdiatement  tes parents pour leur
annoncer ton triomphe. Viens, cette aprs-midi,  trois heures, aprs
la fin de la Bourse; alors nous serons plus calmes. J'ai donn l'ordre
d'apprter la table comme pour un festin. Rose parat maintenant un peu
plus courageuse et plus gaie; la nouvelle de ton succs l'a rendue
joyeuse. Allons,  cette aprs-midi; nous boirons un bon verre  ton
premier prix, et nous passerons gaiement quelques heures.

Il me secoua encore une fois la main et descendit l'escalier.

Je demeurai un instant debout prs de la porte de ma chambre, le front
dans mes mains, me demandant si je n'tais pas le jouet d'un rve; mais
ce doute ne fut qu'un clair. Un sourire de batitude claira mon
visage, et, levant les mains au ciel, je courus, en louant Dieu, autour
de ma chambre, comme un insens qui ne sait plus ce qu'il fait. Ce qui
me rendait fou de joie, ce c'tait pas la nouvelle de mon triomphe; sans
doute, ce bonheur et suffi pour me causer la plus vive satisfaction;
mais, malgr ma raison et malgr ma volont, mon pauvre coeur tait si
avide de tout ce qui pouvait le rapprocher de Rose, que, parmi toutes
les raisons que j'avais d'tre heureux, il n'apprciait que celle qui
pouvait jeter un rayon de lumire dans son morne dsespoir.

M. Pavelyn n'avait-il pas dit qu'il aurait donn la moiti de sa fortune
pour que Dieu lui et accord un fils tel que moi? tranges et
mystrieuses paroles! Rose s'tait rjouie de mon triomphe! Dieu, dans
sa bont infinie, avait-il rsolu de me combler en un seul jour de plus
de bonheur que n'en peut supporter un faible mortel?

Je fus tir de ces penses confuses par l'arrive de matre Jean et de
dame Ptronille, qui avaient appris de M. Pavelyn que je venais de
remporter le grand prix de l'Acadmie, et qui apparurent dans ma
chambre, avec une bouteille de vin blanc et trois verres, pour boire 
la sant du _primus_.

Avant que la bouteille ft vide, l'appariteur de l'Acadmie vint
m'apporter l'avis officiel de la dcision des juges; immdiatement
aprs, trois ou quatre de mes camarades accoururent dans ma chambre; et,
comme la nouvelle de ma victoire s'tait rpandue rapidement dans toute
la ville, tous mes amis et connaissances vinrent successivement
m'apporter leurs flicitations.  peine, au milieu de toutes ces alles
et venues, trouvai-je le temps d'crire en toute hte  mes parents; et,
lorsque approcha l'heure o je devais me rendre chez M. Pavelyn, je fus
oblig d'interdire ma porte aux visiteurs pour tre libre de consacrer
quelques minutes  ma toilette.

Je sortis de ma chambre le coeur joyeux et l'esprit lger. Toutes ces
flicitations et tous ces compliments m'avaient rehauss  mes propres
yeux; ce que M. Pavelyn n'avait dit m'avait aussi rempli d'estime pour
moi-mme, et il me semblait que, bien qu'il ne pt jamais y avoir
galit entre le fils d'un humble paysan et la fille de ses
bienfaiteurs, la distance entre elle et lui tait singulirement
rapproche par le triomphe de l'artiste. Mais, comme tous mes chteaux
en Espagne tombrent en ruine  mon premier pas dans la maison de mes
protecteurs! Rose tait devenue malade tout  coup, et se trouvait au
lit; cette fois, il n'tait pas question d'une indisposition imaginaire,
ni d'une bizarrerie d'humeur; on avait fait chercher le mdecin, et il
avait dclar que Rose tait atteinte d'une lgre fivre.

Madame Pavelyn, aprs m'avoir flicit, nous quitta pour aller veiller
auprs du lit de sa fille; elle ne prit point part au dner, et ne parut
qu'une seule fois au salon, pour nous dire que Rose n'allait pas plus
mal, et qu'elle semblait dormir paisiblement.

M. Pavelyn tait inquiet de l'tat de son enfant; ce qu'il disait
n'tait pas de nature  me tirer de la tristesse qui assombrissait mon
esprit. Le festin qu'il avait fait servir en mon honneur ne fut donc pas
gai; il ne parla pas beaucoup, absorb qu'il tait dans des penses
inquites. Rose tait-elle, en effet, rellement malade? Hlas! cette
crainte me faisait trembler et plir! Avait-elle feint cette
indisposition pour viter ma prsence et pour n'tre pas oblige de me
fliciter? Quoi qu'il en ft et quelque direction que je donnasse  mes
rflexions, de tous cts je ne voyais que des motifs de chagrin et
d'angoisse. Aussi, lorsque je quittai mon protecteur, j'avais le coeur
plus serr et l'esprit plus abattu que si le prix de l'acadmie m'et
chapp.




XXIII


Deux jours aprs, j'appris de matre Jean, mon hte, que l'indisposition
de Rose ne devait pas avoir eu de suites, puisqu'il l'avait vue revenir
de l'glise avec la femme de chambre.

J'avais donc des raisons de croire qu'elle n'avait feint cette maladie
que pour ne pas assister au festin donn en mon honneur.

Cette ide me blessa vivement, et je pris la rsolution de ne plus faire
un pas de longtemps pour voir Rose. Mais, aprs avoir lutt contre
moi-mme pendant deux semaines, ma volont dfaillit, et je me rendis
chez son pre. Rose tait partie pour Bodeghem avec sa mre; M. Pavelyn
devait aller les y rejoindre le surlendemain, et ils resteraient
probablement ensemble au chteau, afin de jouir du printemps, jusqu'au
jour fix pour la distribution solennelle des prix de l'Acadmie.

Mon protecteur me demanda si je voulais l'accompagner  Bodeghem.

J'en mourais d'envie, et le coeur me battait rien que d'y songer; mais
je rflchis que Rose voudrait probablement revenir en ville aussitt
qu'elle me verrait paratre  Bodeghem.

Je l'obligerais donc  quitter le chteau; et, d'ailleurs, priverais-je
ma mre du plaisir qu'elle trouvait dans la compagnie de Rose!

Je refusai donc sous de vains prtextes, et je laissai M. Pavelyn partir
seul pour Bodeghem.

La famille de mes bienfaiteurs resta trs-longtemps au chteau sans
donner aucun avis de son retour.

J'avais parfois la crainte que Rose ne trouvt un motif pour ne pas
assister  la distribution des prix. Mais, alors, je rflchissais que,
pour rien au monde, M. Pavelyn ne renoncerait au plaisir de voir
couronner son protg devant des milliers de personnes, et je conservai
l'espoir qu'il ne permettrait pas  Rose de manquer  cette solennit.

Le jour de la distribution des prix arriva enfin. Une vaste salle, que
l'on appelait la _Sodalit_, tait dispose et dcore avec beaucoup de
luxe pour cette crmonie. Le long des murs flottaient des draperies de
velours rouge, releves de distance en distance par des aigles
impriales dont les serres tendues tenaient des branches de laurier,
comme si elles voulaient couronner les vainqueurs au nom de leur
puissant souverain. Dans chaque coin s'levait une gigantesque statue de
la Renomme, la trompette  la bouche, proclamant le nom de ceux pour
qui la carrire des arts allait s'ouvrir sous de favorables auspices; au
fond de la salle, sur une estrade, se trouvaient les autorits du
dpartement et de la ville: le prfet et le sous-prfet, le maire, le
prsident de la cour impriale, une foule de gnraux et de
fonctionnaires civils, tellement chamarrs d'or et de dcorations, que
la vue de cette richesse blouissait les yeux et faisait battre le coeur
d'admiration et de respect. Au fond de l'estrade, on voyait une
nombreuse musique militaire qui, dj avant le commencement de la
crmonie, faisait retentir la salle du son belliqueux des fanfares et
des roulements des tambours. Toute la salle tait remplie de spectateurs
de tous les tats: en avant, sur des fauteuils et des banquettes de
velours, taient assis les membres des principales familles d'Anvers, la
noblesse, les riches propritaires et les ngociants notables avec leurs
femmes et leurs filles; plus loin, les bons bourgeois, et plus loin
encore, la classe ouvrire, que l'on pouvait reconnatre aux blouses
bleues des hommes et aux bonnets blancs des femmes.

Sur ces milliers de visages de riches et de pauvres brillaient une
joyeuse attente et une vive animation; on et pu croire que chacun des
spectateurs tait venu l pour applaudir au triomphe d'un fils chri;
car tel est le peuple  Anvers: le moindre ouvrier comprend et aime les
arts et s'intresse  la renomme de l'cole anversoise.

Les lves qui avaient remport les prix, et qui devaient tre appels
tour  tour pour aller recevoir leurs mdailles des mains du prfet,
taient assis sur des bancs  part, au ct gauche de la salle.

De la place o je me trouvais, je ne pouvais pas bien voir ce qui se
passait  l'entre de la salle; dix fois par minute, je me levais de mon
banc pour promener mes regards impatients sur le public. Tant que
l'affluence des spectateurs avait dur sans interruption, j'avais nourri
l'espoir de voir bientt paratre mes bienfaiteurs; mais, maintenant que
la musique avait dj commenc l'ouverture qui devait prcder la
distribution des prix, mon coeur se serrait et je me sentais plir; ils
n'taient pas encore venus! En me levant, je pouvais voir que les siges
qu'on avait rservs pour eux au premier rang des spectateurs restaient
toujours vides.

Ainsi, ni M. Pavelyn, ni sa femme, ni sa fille n'assisteraient  mon
triomphe! Quelle valeur pouvaient avoir pour moi les applaudissements du
monde entier, si lui, mon bienfaiteur, si elle, qui m'avait fait
artiste, ne les entendaient pas? Hlas! Rose avait refus de venir  la
distribution des prix: ma crainte s'tait donc ralise!

Les derniers accords de la musique s'teignirent.... Un long soupir
souleva ma poitrine, comme si mon coeur tait soulag d'un poids
crasant.

Je voyais M. et madame Pavelyn... et Rose! Dieu merci, mon
pressentiment m'avait tromp!

Un doux sourire claira ma physionomie; je frmis de bonheur; la salle
de fte se remplit pour moi de tous les rayons que mon me ravie
rpandait sur tout ce que mes yeux pouvaient atteindre.

Comme Rose tait assise entre ses parents, au premier rang, je ne voyais
pas sa figure; mais je pouvais, en regardant entre les rangs des
spectateurs, tenir mon regard fix sur elle. Il me sembla bientt qu'un
courant de fluide invisible s'tablissait entre elle et moi pour nous
mettre en communication secrte; je croyais entendre son coeur battre 
l'unisson du mien....

Je fus tir de ce rve trange par la voix de M. le prfet, qui pronona
un discours loquent sur la noble et utile mission des arts dans la
socit, et qui fit l'loge de ceux qui consacrent leur vie avec
dvouement  l'illustration de la patrie et de l'humanit. Aprs quoi,
les sons de la musique se mlrent aux applaudissements des auditeurs,
et la distribution des prix commena. Vingt lves au moins devaient
tre appels tour  tour sur l'estrade; car toutes les classes de
l'Acadmie, jusqu' la dernire, avaient concouru. Un grand nombre de
ces vainqueurs taient des enfants que l'on voulait encourager en leur
donnant une branche de laurier ou un beau livre. Ce n'tait que pour les
classes suprieures des trois branches principales que les prix avaient
une valeur srieuse, parce qu'ils taient un signe que les vainqueurs
qui allaient entrer dans la carrire des arts taient arms de toutes
les forces et de toutes les chances de russite que l'enseignement
acadmique peut donner  des lves intelligents et laborieux. D'abord,
on devait distribuer les prix du concours d'architecture, puis ceux de
la classe de dessin et de peinture, et enfin, pour terminer, ceux de la
classe de sculpture; par consquent, puisque l'on commenait chaque fois
par les classes infrieures, la mdaille d'or que j'avais mrite
devait tre distribue la dernire, et mon couronnement devait clturer
la crmonie.

Pendant que les lves appels montaient tour  tour sur l'estrade et
recevaient leurs prix au milieu des flicitations gnrales et des
accords de la musique, je ne quittais pas Rose des yeux; elle
applaudissait chaque laurat; je la voyais battre des mains avec force,
et, lorsque le premier prix d'architecture fut dlivr, je crus
distinguer,  travers le bruit de mille acclamations, sa voix douce qui
criait avec enthousiasme:

--Bravo! bravo! bravo!

D'abord, je fus enchant de voir que Rose prenait si franchement part 
l'motion gnrale; je pouvais donc esprer qu'elle ne me refuserait pas
ses applaudissements. tre applaudi par Rose, entendre son cri de joie
retentir  mes oreilles! Quel bonheur, quel loge pouvait tre compar 
un pareil suffrage?

Peu  peu cependant, un sentiment d'inquitude se glissa dans mon coeur;
si Rose continuait ainsi  encourager,  applaudir chaque lve
couronn, ses mains ne se fatigueraient-elles pas? et son enthousiasme
ne se refroidirait-il pas pour le moment o je serais sur l'estrade, lui
demandant une part de ses flicitations? La crmonie durait si
longtemps et on couronnait tant de laurats, que je commenais 
compter, avec une jalousie inquite, chaque battement de mains de Rose,
comme si j'eusse cru que la moindre marque de son approbation, ft un
vol qui m'tait fait. Enfin, mon nom fut appel, et je montai
l'escalier, le coeur palpitant, jusque devant M. le prfet, qui
m'attendait debout et se mit  m'adresser une courte allocution.

Je n'entendis pas ce qu'il me disait. Mon oeil fixe ne quittait pas la
place o Rose tait assise: je voulais voir quelle impression mon
triomphe produisait sur elle; mais, tandis que M. et madame Pavelyn me
regardaient avec le sourire du bonheur et de la fiert dans les yeux,
Rose tenait le front baiss; elle avait laiss retomber le voile de
dentelles de son chapeau et cachait son visage. En un pareil moment
mme, elle me refusait les applaudissements qu'elle avait si
libralement prodigus aux autres!

Je fus si cruellement frapp par cette amre dsillusion, que je restai
presque insensible  ce qui se passait autour de moi. Le maire de la
ville suspendit la mdaille d'or  mon cou et m'embrassa; M. le prfet
posa la couronne de laurier sur ma tte et donna le signal des
applaudissements. La musique retentit, les joyeuses acclamations
s'levrent comme un tonnerre du sein de la foule, et des acclamations
dix fois rptes remplirent la salle.... Mais Rose ne bougeait pas!

La poitrine oppresse, les yeux obscurcis, pleurant intrieurement et
chancelant sur mes jambes, je descendis de l'estrade et je me disposai 
retourner  ma place, mais M. Pavelyn s'lana en avant, me prit la
main, et, par un mouvement joyeux, m'entrant auprs de sa femme. L,
il me serra dans ses bras avec orgueil, sous les yeux de tout le public.

Madame Pavelyn me pressa les mains, et tous deux me comblrent des
marques les plus vives de leur intrt et leur affection.

--Allons, Rose, dit le pre  sa fille, qui n'avait pas encore lev les
yeux sur moi, matrise ton motion, mon enfant. Lon pourrait bien
croire que tu restes insensible  son beau triomphe; donne-lui au moins
la main pour lui prouver que, du fond du coeur, tu prends part  son
succs.

En disant ces mots, il leva le voile de dentelles qui cachait te visage
de Rose!... Ciel! elle pleurait!...

J'osais  peine en croire mes yeux; elle avait applaudi avec joie les
autres vainqueurs; mon triomphe faisait couler des larmes
d'attendrissement sur ses joues!

Elle se leva lentement et jeta un seul regard dans mes yeux, mais un
long regard o toute son me semblait se rpandre, une plainte, une
prire, un rayon d'affection sans bornes, une rvlation qui arrta le
sang dans mes veines et me fit devenir plus ple qu'un cadavre.

Obissant  l'invitation de son pre, elle mit sa main dans la mienne
sans dire un mot; sa main tremblait comme si la fivre agitait ses
nerfs, et cette main, quoique froide comme glace, me brla les doigts et
me fit frissonner au contact d'un courant magntique qui s'tablit entre
elle et moi.

 mon Dieu! j'avais lu dans son coeur comme dans un livre ouvert! il
n'y avait plus moyen de douter, ses yeux me l'avaient dit assez
clairement; ma mre ne s'tait donc pas trompe: aim de celle qui tait
la source de ma foi et le but de ma vie!

Jusque-l, M. et madame Pavelyn avaient considr ma stupeur et les
larmes de Rose comme une suite naturelle de l'motion que nous avait
cause mon couronnement solennel; mais qui sait si nous n'eussions point
trahi pour tout le monde ce que nos yeux s'taient dit dans ce regard
que je n'oublierai jamais, si la divine Providence ne nous et gards de
cette disgrce?

Les autorits et les notables avaient quitt leur place, la musique
avait cess de jouer, et la salle tait presque tout  fait vide. Deux
ou trois professeurs vinrent m'annoncer que le prfet venait de monter
dans sa voiture, et qu'il n'tait pas poli  moi de faire attendre le
chef du dpartement. En disant ces mots, ils me prirent par les bras,
et, me laissant  peine le temps de m'excuser auprs de mes
bienfaiteurs, ils m'entranrent vers la sortie de la salle. Chemin
faisant je retournai la tte encore une fois: mes yeux rencontrrent
ceux de Rose: je ne m'tais pas tromp, j'tais bien l'homme le plus
heureux de la terre!

Je montai en voiture d'un pied lger. M. le prfet me fit, en riant,
d'aimables reproches, me dit de m'asseoir  ct de lui, et donna le
signal du dpart. La voiture tait une calche de gala, trane par
quatre beaux chevaux. Il y avait sur le sige deux laquais galonns, en
grande livre, et, derrire la voiture, deux chasseurs avec des plumets
verts  leur chapeau. Il y avait dans la voiture, outre M. le prfet,
les trois laurats des classes suprieures d'architecture, de dessin et
de peinture; mais, comme il avait plu  M. le prfet de me faire asseoir
 ct de lui, j'avais l'air d'tre quelque chose de plus que mes
camarades. Nous avions gard la couronne de laurier sur la tte, comme
c'tait l'usage, et la mdaille d'or brillait sur notre poitrine.

Sur notre passage, la foule s'arrtait pour nous applaudir; les
acclamations et les vivats retentissaient mme au loin  notre approche.
Je tenais la tte leve, et je laissais errer mes regards sur la foule
avec un immense orgueil. Je me sentais si grand, qu'un roi qui passe au
milieu de ses sujets ne pouvait avoir de sa supriorit un sentiment
plus intime que moi en ce moment. Ceux qui me voyaient devaient croire
que mon triomphe m'avait aveugl et rendu orgueilleux.... Mais comme ils
se trompaient! Ce n'tait pas le laurat de la sculpture qui, la
poitrine gonfle et les yeux tincelants de fiert, semblait vouloir
dominer la foule par son orgueil. Non, non, ce triomphateur superbe,
c'tait l'homme qui se savait aim de Rose. Ces honneurs, ces couronnes,
ces acclamations de la foule enthousiaste taient bien suffisants pour
faire tourner la tte  un jeune homme; mais ma tte  moi tait ceinte
de la couronne de roses de l'Amour.

Les applaudissements de l'univers entier n'taient rien auprs du seul
regard qui, des yeux de Rose, avait rayonn vers moi!

Aussitt que nous fmes descendus  l'htel de la prfecture, nous
prmes place au banquet avec les personnes les plus considrables du
dpartement. Un de mes camarades tait assis  ct du maire de la
ville; un autre  ct du gnral en chef; moi, je me trouvais  la
droite du prfet, qui paraissait m'accorder un intrt tout particulier,
et qui disait tout haut que je lui plaisais beaucoup parce que j'tais
un jeune homme d'un caractre gai.

Et, en effet, pendant que j'tais assis  ct de lui dans la voiture,
il m'avait adress diffrentes fois la parole pour m'engager  avoir
confiance dans l'avenir; je lui avais rpondu avec tant d'animation,
avec tant de foi et de gaiet, que le brave homme, qui ne connaissait
pas la source de cette exaltation, m'avait admir comme un jeune artiste
du plus heureux naturel.

Je ne comprends pas quelle force le regard de Rose m'avait donne, et
comment la certitude d'tre aim d'elle avait ouvert tout d'un coup les
sources de mon intelligence et de mon imagination; mais on avait  peine
fini les premiers services, que chacun s'occupait de moi, et que je
tenais pour ainsi dire le d de la conversation. Tout ce qui sortait de
ma bouche tait si sens, si original de forme, si spirituel, et en mme
temps si plein d'amabilit, que tous les invits me donnaient la
rplique  l'envie pour m'engager  continuer. Et grce  moi, ce
banquet, qui autrement et sans doute t aussi ennuyeux que solennel,
se changea en une fte joyeuse o chacun rit et s'amusa de trs-bon
coeur.

Certainement je n'aurais pas os me laisser aller ainsi en prsence des
personnes les plus haut places; mais tous les convives, et notamment M.
le prfet, m'encourageaient et semblaient me remercier de la gaiet que
je rpandais comme  pleines mains sur toute la runion.

Au dessert, je me levai, et je portai, au nom de mes compagnons de
victoire, un toast  M. le prfet, le protecteur des arts dans le
dpartement de l'Escaut.

J'avais sans doute  moiti perdu la tte; mais cette folie, au lieu
d'obscurcir mon esprit, remplissait au contraire mon cerveau d'une
clart admirable. En prononant mon toast, je fus si loquent, si
heureux dans le choix de mes expressions, et je trouvai des accents si
entranants et si profondment sentis, que je tirai des larmes des yeux
de tous les auditeurs, et que chacun vint me serrer la main avec
attendrissement.

Lorsqu'on eut bu galement  la sant du gnral en chef et du maire de
la ville, un des invits dit que sans aucun doute, je savais chanter; je
ne me fis pas longtemps prier, et je chantai un air qui avait pour
titre: le _Bonheur d'tre aim_. Inutile d'ajouter que je ravis tout le
monde, car toute mon me vibrait dans ce chant, et, d'ailleurs, je
n'avais jamais eu la voix si pure et si sonore.

Je chantai plusieurs romances; et lorsque le prfet se leva enfin pour
donner le signal de la retraite, les convives les plus distingus
s'empressrent autour de moi pour me tmoigner leur satisfaction et leur
bienveillance.

Soit que ces louanges gnrales m'eussent troubl quelque peu le
cerveau, soit que je fusse tourdi pour avoir pris quelques verres de
champagne mousseux, lorsque je montai dans la voiture qui devait me
ramener chez moi, toute la ville me parut pleine de lumires,
tincelante des plus belles couleurs de l'arc-en-ciel: le monde tait
chang pour moi en un paradis resplendissant!

Pauvre me, tu buvais  long traits  la coupe du plaisir, sans songer
qu'au fond il restait beaucoup de fiel.... Et cependant,  mon Dieu, si
triste que soit le sort qui m'tait rserv, soyez bni pour cette
demi-journe de flicit!




XXIV


Comme la force de l'homme pour jouir est borne! comme elle est immense
pour souffrir! Quand une chose l'attriste, il a beau appeler  son
secours toute sa raison et toute sa volont, son chagrin le poursuivra
et ne le quittera point pendant des jours, des mois entiers, et sa
blessure ne cessera pas de saigner; mais qu'il voie ses souhaits les
plus chers accomplis, qu'il touche au fate des flicits humaines, et 
l'instant ses forces diminuent, et son me retourne par des fluctuations
incertaines  ce sentiment de douleur qui parat tre sa destination
naturelle.

La veille, j'avais nag dans la flicit; le triomphe le plus clatant,
les applaudissements de mille adorateurs; les louanges, l'envie de
tous... la rvlation de l'amour de Rose, tout cela runi ne suffisait-il
pas au bonheur de ma vie entire? et pourtant il y avait dj plusieurs
heures que j'tais assis dans ma chambre, les bras croiss sur ma
poitrine et la tte courbe sous le poids de penses pleines
d'inquitude!

Je luttai nanmoins contre le dcouragement qui voulait s'emparer de
moi.

J'essayai de faire revivre les scnes dlicieuses de la veille, je
voulais entendre encore le tonnerre des applaudissements de la foule; je
voulais revoir les larmes qui avaient brill dans les yeux pleins
d'amour de Rose. En un mot, j'avais peur de la tristesse qui
m'envahissait, et je tchais d'lever entre elle et moi comme un
bouclier le souvenir de mon bonheur; mais, malgr tous mes efforts pour
retrouver, par le souvenir, mon courage, mon enthousiasme, mon ivresse,
je ne pus faire renatre dans mon imagination les sensations que j'avais
prouves la veille. Fatigu de cette lutte inutile, je retombai sur mon
sige, et je jetai avec terreur un regard en dedans de moi-mme pour y
chercher la raison de mon impuissance. Cette raison, c'tait la voix de
ma conscience, que, dans mon dsir insens d'tre heureux, j'avais tch
d'touffer.... Mais enfin je courbai la tte, vaincu, et je prtai
l'oreille malgr moi  ce que me disait ma conscience implacable.

Hlas! ma joie tait de l'ingratitude, mon bonheur tait un crime.
Affreuse vrit!

Je n'tais rien sur la terre que par M. Pavelyn. Tout ce que je
possdais, instruction, intelligence, espoir de renomme, mme les
habits qui me couvraient, taient ses bienfaits! Et, non content des
dons gnreux que sa bont avaient si prodigalement sems sur ma route,
j'osais, au mpris de son bonheur, nourrir un penchant dont la seule
rvlation le frapperait de honte et d'effroi, lui et toute sa famille!
Le fils du sabotier s'tait senti heureux parce qu'il tait aim de
Rose! Dans un si fol aveuglement, quels pouvaient tre les dsirs
secrets de mon coeur? Horreur! Entraner la fille de son bienfaiteur 
une msalliance et lui prparer,  elle et  ses parents, une existence
empoisonne  jamais par le chagrin d'une pareille humiliation. Ces
reproches de ma conscience, malgr mes efforts pour les repousser,
pesrent peu  peu si lourdement sur mon esprit, que je me sentis
bientt cras sous cette douloureuse mais vidente vrit.

Je demeurai immobile, la poitrine oppresse et le visage ple.

J'tais incapable de commettre une lchet, et je frmissais  la seule
ide que je pourrais devenir ingrat, mais il en cota  ma pauvre me de
bien pnibles efforts pour parvenir  touffer l'esprance sans cesse
renaissante.

Lorsqu' enfin j'eus cout, les uns aprs les autres, tous les reproches
de ma conscience et reconnu ma folie, l'image du devoir se dressa devant
mes yeux pour exiger de moi plus qu'un renoncement passif. Il me disait,
qu'il ne suffisait pas d'arracher de mon coeur jusqu' la dernire
racine de cet amour coupable, mais que je devais tuer moi-mme dans le
sein de Rose sa funeste inclination. Il fallait briser de mes propres
mains mon espoir, ma foi, tout mon tre, teindre la seule lumire de ma
vie et accepter un avenir affreux, morne et sombre comme un abme....
Nul moyen d'chapper au sacrifice, le devoir tait devant moi,
imprieux, inexorable, me montrant d'un ct la reconnaissance et le
respect; de l'autre, la honte et la lchet.

Enfin mon parti fut pris.

Je m'loignerais de mes bienfaiteurs; j'terais tout aliment 
l'inclination de Rose; par une absence prolonge, je lui laisserais
croire non-seulement que j'tais insensible  son amour, mais encore que
sa prsence m'tait devenue dsagrable et que je la fuyais avec
intention. Cruelle rsolution! Si Rose aimait comme moi, quel calice
amer j'allais lui faire vider jusqu' la lie! Mais, quoique ma piti
pour ce qu'elle allait souffrir me mt les larmes aux yeux, il n'y
avait rien  y faire; il fallait courber la tte sous la verge de la
fatalit.

Quitter tout  coup la ville ou le pays, c'est ce que je n'osais pas
faire; mais j'avais rsolu de partir immdiatement pour Bodeghem, de
rester longtemps, trs-longtemps auprs de mes parents, afin d'habituer
peu  peu mes bienfaiteurs  mon absence. L, je pserais mrement, dans
la solitude, ce qu'il me restait  faire, et, si je le jugeais  propos,
je partirais de Bodeghem pour Bruxelles, afin de voir si je ne pourrais
pas y trouver de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur, afin de
subvenir  mes besoins.

Ce que je craignais, c'tait de manquer de courage pour accomplir mon
pnible devoir.

Je remplis mes malles  la hte de mon linge, de mes habits et de tout
ce qui m'appartenait, comme un homme qui fait ses prparatifs pour un
long voyage.

Je ferais chercher ces malles dans quelques jours par le messager de
notre village, et j'crirais  M. Pavelyn pour excuser mon dpart subit
en lui disant que je me sentais indispos et fatigu, et que j'tais
parti pour Bodeghem afin d'y prendre du repos et d'y recouvrer mes
forces.

Pour arriver  la porte de la ville, je devais traverser la place de
Meir et passer devant la demeure de M. Pavelyn; mais je ne voulais pas
m'exposer au danger d'tre vu ou rencontr par lui ou par Rose; car je
me dfiais de ma faiblesse, et je ne mconnaissais pas que le moindre
vnement pourrait me faire chanceler dans ma rsolution. Je pris donc
le parti de passer par la rue des Rennes, de traverser le cimetire Vert
et de sortir de la ville par la courte rue Neuve, sans approcher de la
place de Meir. Au moment o je mettais la main  la serrure, je jetai
encore un long regard dans cette petite chambre qui m'avait vu devenir
un homme, qui avait reu la confidence de mes joies, de mes esprances,
de mes chagrins; une larme mouilla mes paupires, et je m'arrachai avec
violence de ce lieu chri, comme un banni s'arrache des bras d'un ami
qu'il ne reverra peut-tre jamais.

Lorsque je me trouvai au grand air et que j'entrai dans la rue des
Rennes, il pouvait tre dix heures du matin. Ce triste adieu pesait
lourdement sur mon coeur; un voile noir tait suspendu devant mes yeux;
je ne faisait aucune attention aux passants, et je marchais abm dans
de douloureuses rveries....

Tout  coup je m'arrtai, mes pieds cessrent leur mouvement; je levai
la tte avec surprise et je reculai au milieu de la rue en poussant un
cri plaintif: je me trouvais devant la porte de M. Pavelyn! Comment
tais-je arriv l? Ah! pendant que je me dsolais, pendant que je
m'abandonnais au cours de mes rveries, l'me de Rose, par une puissance
mystrieuse, avait attir mon me comme l'aimant attire le fer!

Je voulus m'loigner; mais voil que je vois la servante qui me fait
signe de la fentre qu'elle va m'ouvrir la porte.

Je n'ose pas fuir. Que penserait-on d'une conduite aussi inexplicable?
Peut-tre ferais-je mieux d'informer en quelques mots M. Pavelyn de mon
dpart. Pour cela, je ne dois qu'entrer et sortir.... La porte s'ouvrit,
et j'entrai avec l'intention d'abrger mes adieux. La servante me
conduisit jusqu' la porte de la salle o se trouvait M. Pavelyn.

Comment il se fit qu'en ce moment je ne trahis pas mon secret, c'est ce
que je ne comprends pas encore! Peut-tre un dcouragement complet
comprimait-il les mouvements tumultueux de mon coeur et les rendait-il
moins visibles. Je vis devant moi une table sur laquelle un somptueux
djeuner tait servi. A cette table Rose assise, et prs d'elle, tout
prs d'elle, Conrad de Somerghem!...

Entre M. et madame Pavelyn, il y avait un gros monsieur qui devait tre
le pre de Conrad, car les traits caractristiques de leurs visages
taient les mmes.

M. Pavelyn me laissa  peine le temps de saisir d'un coup d'oeil furtif
la scne que j'avais devant moi.  mon apparition, il se leva tout
joyeux, me serra la main et me fit asseoir  ct de lui; puis il se mit
 parler avec beaucoup d'loges de mon triomphe et de mon avenir
d'artiste, en me prsentant  ses convives comme un jeune homme bon,
courageux et plein de gratitude.

M. Pavelyn et le vieux M. de Somerghem paraissaient trs-anims, et je
supposai que le vin d'Espagne que je voyais sur la table les avait mis
en belle humeur. Ils parlaient sans s'arrter et  voix haute, et
m'accablaient de questions bienveillantes auxquelles ils rpondaient le
plus souvent eux-mmes, sans me laisser le temps de placer un
mot--heureusement! car mon attention et mes penses taient ailleurs.

De l'autre ct de la table se trouvait Conrad de Somerghem, le visage
radieux de bonheur, il penchait la tte vers Rose et, en souriant, lui
disait  l'oreille des mots que je ne pouvais entendre, mais qui
trouvaient un douloureux cho dans mon coeur. Il y avait dans sa joie et
dans ses gestes quelque chose de hardi, quelque chose de familier qui me
faisait frmir d'indignation et me blessait comme s'il insultait celle
que j'aimais plus que la lumire de mes yeux.

Rose l'coutait avec une politesse patiente et essayait mme de sourire.

Elle ne m'avait adress qu'un seul regard. Je crus comprendre qu'elle se
plaignait de la cruaut de son sort, et qu'elle implorait ma piti pour
ses souffrances.

Que se passait-il donc l? Dieu! cela pouvait-il tre? Pourquoi donc les
deux pres se font-ils des signes d'intelligence et de satisfaction?
Pourquoi madame Pavelyn tient-elle constamment fixs sur Conrad de
Somerghem ses yeux humides de larmes d'attendrissement?

Une crainte affreuse m'agitait; mon coeur battait  se rompre; je
sentais approcher le moment o je ne saurais plus me contenir, et o mon
terrible secret, allait m'chapper. Je me levai et dis en bgayant  M.
Pavelyn que j'avais form le projet d'aller  Bodeghem et de passer
quelque temps chez mes parents, pour me remettre des suites de la fivre
et de la fatigue des concours.

Je n'avais pas voulu partir sans informer mon bienfaiteur de mes
intentions, et je n'tais venu que pour lui faire mes adieux et lui
prsenter mes respects, ainsi qu' sa famille.

Je le priai donc de vouloir bien me permettre de prendre cong de lui.

M. Pavelyn essaya de me faire rester; mais, comme j'insistais, il me dit
que j'avais raison, en effet, d'aller chercher un peu de repos aprs
tant d'efforts et tant d'agitation, et il m'engagea mme  prolonger mon
sjour  Bodeghem jusqu'au moment o je me sentirais tout  fait remis
de mes fatigues. J'adressai  Rose un dernier regard, je saluai tout le
monde, et je sortis du salon.

Dans l'antichambre, au moment o je me baissais pour reprendre mon
chapeau et ma canne, que j'y avais dposs, je fus surpris tout  coup
par une voix de femme qui parlait tout bas  mon oreille.

Je me redressai en tressaillant, et je plis sans doute, car la femme
qui avait murmur  mon oreille quelques paroles que je n'avais pas
comprises, s'cria en riant:

--Mon Dieu, monsieur Lon, comme vous vous effrayez facilement! vous
voil blanc de peur, comme si vous aviez cru voir apparatre un spectre
derrire vous!

C'tait la femme de chambre de madame Pavelyn, une fille qui me portait
beaucoup d'affection; cependant, en ce moment, sa prsence inattendue
m'avait fait de la peine, et je la regardai avec amertume.

--Allons, allons, dit-elle d'un ton lger, ne soyez pas si fch parce
que je vous ai fait tressaillir. Je voulais vous dire quelque chose,
mais vous le savez dj, n'est-ce-pas?

--La grande nouvelle! Non? N'avez-vous pas vu ce beau jeune homme
l-dedans? Il est riche  millions et noble de naissance....

--Eh bien? eh bien! m'criai-je, frmissant de crainte et d'impatience.

--Ainsi vous ne le savez pas encore? dit-elle en retenant sa voix. Rose
va se marier. Ce jeune monsieur est son fianc....

Cette nouvelle me dchira si cruellement le coeur, et il me fallut faire
tant d'efforts pour cacher mon dsespoir, que je me prcipitai hors de
la porte en poussant un clat de rire insens, sans savoir o je
courais.

Quelques minutes aprs, je me trouvais de nouveau dans ma chambre, me
demandant avec tonnement ce que j'y venais faire. Pourquoi m'loigner,
pourquoi quitter la ville, peut-tre le pays, maintenant que Rose allait
se marier, et qu'une barrire infranchissable allait se dresser entre
elle et moi? Non, ce n'tait pas cette ide qui m'avait ramen dans ma
chambre, ce n'tait que l'habitude.

 ces murailles, j'avais confi tous mes secrets, tous les battements de
mon coeur; le besoin d'un panchement solitaire m'avait ramen l; et,
cette fois encore, le plancher vermoulu but mes larmes amres.

Insensiblement mon sang commena  bouillir, et bientt une
indescriptible rage scha mes yeux. Je formai le projet d'attendre
Conrad de Somerghem en plein jour dans la rue, de le traiter de lche,
de lui cracher au visage, de lui dire qu'un de nous devait mourir, et
que, s'il n'tait pas un ignoble poltron, il consentirait  ce que
l'pe ou le pistolet dcidt entre nous. Mais, alors, un sourire
ironique contracta mes lvres, car je reconnus que j'tais d'une trop
basse extraction pour pouvoir esprer que M. de Somerghem accueillerait
mon cartel autrement qu'avec mpris; peut-tre me jetterait-on en prison
comme un fou dangereux;--et, d'ailleurs, cette agression violente ne
ferait-elle pas du secret de mon amour un scandale public? Et mes
bienfaiteurs, et ma mre?

Je tombai ananti sur une chaise; je cachai dans mes mains ma tte
brlante, hurlant et grinant des dents, en reconnaissant ma complte
impuissance! Je me levai en sursaut en entendant les pas d'une personne
qui montait rapidement l'escalier de ma chambre. C'tait dame
Ptronille, qui accourut vers moi les bras tendus, en s'criant avec
joie:

--Monsieur Lon, grande nouvelle, grande nouvelle! Le savez-vous dj?
Rose va se marier.

Je la regardai avec des yeux hagards.

--Oui, oui, cette nouvelle vous surprend et vous agite, je le conois,
dit-elle. Elle m'a fait aussi beaucoup d'impression, lorsque mon mari,
qui revient  l'instant de son ouvrage, me l'a apprise.

Si j'tais  votre place, je courrais chez M. Pavelyn pour fliciter
Rose. Cela leur fera beaucoup de plaisir, car c'est un trs-beau
mariage, et ils sont fort contents....

Elle parlait encore, pendant que je descendais l'escalier en courant
pour lui chapper.

Matre Jean fumait sa pipe sur la porte; il se retourna au bruit de mes
pas et dit en riant, pendant qu'il s'cartait pour me laisser passer:

--Vous tes si press? vous le savez dj? Rose va se marier.

Mais, moi, je ne me connaissais plus; je faillis le renverser, et je
m'lanai dans la rue avec une prcipitation furieuse.

Les passants et les maisons, tout me criait: Le savez-vous dj? Rose
va se marier. Et, lorsque j'atteignis enfin la porte de la ville, et
vis devant moi la rase campagne et le chemin qui devait me conduire 
Bodeghem, il me sembla que la ville avait runi toutes ses voix pour
crier encore derrire moi:

--Le savez-vous dj? Rose va se marier!




XXV


J'tais  Bodeghem. Mes parents croyaient, comme M. Pavelyn, que j'tais
revenu dans mon village natal pour me rtablir de ma maladie et me
reposer des fatigues du concours de l'Acadmie. Ma faiblesse vidente et
la maigreur de mon visage donnaient une apparence de vrit  cette
supposition. Certainement, si j'avais fait mon apparition dans la maison
paternelle dans l'tat de dmence o j'avais quitt la ville, chacun, et
surtout ma mre, aurait devin qu'il m'tait arriv quelque chose
d'extraordinaire, et qu'une douleur mortelle m'avait bris le coeur;
mais, aprs ma fuite d'Anvers, j'avais eu le temps de me calmer peu 
peu. L'air frais, le calme des champs, la fatigue d'un long voyage 
pied avaient dompt mes passions et laiss pntrer dans mon esprit la
lumire de la raison. Deux heures avant d'arriver au village natal,
j'avais retrouv la pleine conscience de mon devoir. J'avais rsolu de
nouveau d'enfermer dans mon coeur le secret de ma douleur et de le
garder jusqu'au tombeau. Maintenant que Rose allait se marier, la
moindre confidence de mon amour, le moindre signe mme qui pouvait
trahir ses sentiments ou les miens et t une lchet ou une mauvaise
action. Je ne pouvais rien dire, mme  ma mre; sinon mon pre finirait
sans doute par en savoir quelque chose, et, dans son honntet
inflexible, il m'accablerait de reproches dont mes frres et mes soeurs
pourraient deviner la cause.

Je n'avais donc laiss souponner  personne la vritable cause de mon
retour inattendu au village natal, et, comme j'tais encore ple et
maigre, je n'eus pas beaucoup de peine  faire croire  tout le monde
que ma tristesse et ma taciturnit n'taient que les suites de ma
faiblesse physique.

Ma mre m'avait bien parl du danger qu'elle m'avait montr lors de son
dernier voyage  Anvers; mais je l'avais rassure en lui disant que nous
nous tions tromps tous les deux sur les dispositions de Rose  mon
gard, et que, depuis, je l'avais trouve la mme qu'autrefois.

Ds ce moment, elle ne me demanda plus rien et me laissa en pleine
libert. Elle m'entoura des plus tendres soins, me prpara des tisanes
qui, d'aprs elle, devaient me fortifier, et me fora de prendre une
nourriture choisie; mais il ne lui paraissait pas dsagrable que je
restasse des journes entires absent de la maison, et que, le soir,
j'allasse me coucher avant tout le monde, pour tre seul et ne pas
devoir parler; car, lorsque parfois mon pre me faisait des reproches au
sujet de ma conduite singulire, elle me dfendait en disant que le
grand air, la marche et le repos pouvaient seuls me rendre la paix que
j'avais perdue.

J'aurais peine  vous raconter la singulire vie que je menais 
Bodeghem. J'errais sans cesse dans le chteau inhabit, dans les bois et
dans les endroits solitaires, l'esprit assailli par un rve qui, pareil
 un nuage pais, me tenait spar du reste du monde. J'avais beau
appeler  mon secours toute ma raison et toute ma volont pour dissiper
le brouillard de mon esprit, c'tait peine inutile; je ne voyais que
Rose et son regard plaintif, je ne sentais que le ver du chagrin qui me
rongeait le coeur, je n'entendais que ces mots effroyables: Le
savez-vous? Rose va se marier! qui me poursuivaient sans m'accorder un
instant de rpit.

La violence de la passion et l'amertume du dsespoir s'taient tout 
fait vanouies en moi; je ne hassais et n'accusais personne au monde,
pas mme le sort cruel, pas mme le futur poux de Rose, et l'image de
mon rival, lorsqu'elle se prsentait devant mes yeux, ne m'arrachait
aucun signe de colre ni de haine. Un chagrin immense, une rsignation
rveuse, une sorte d'exaltation maladive dans ma douleur, avaient
remplac en moi tous les mouvements violents du coeur. Convaincu ds
lors que je n'tais pas n pour trouver jamais le bonheur dans le monde
rel, je rassemblai un  un tous les souvenirs de ma vie passe, et,
avec ces souvenirs, je me fis un monde imaginaire, o mon me trouva la
seule source de paix et de consolation qui pouvait encore s'ouvrir pour
elle.

En me promenant dans le jardin du chteau je m'arrtais sur le pont et
regardais l'eau en tremblant; puis, retournant  des penses moins
tristes, je contemplais pendant des heures la pelouse qui s'tendait 
ct. Je voyais dans mon esprit une petite fille dlicate et jolie comme
un ange, et,  ct de cette charmante crature, un pauvre petit garon
qui ne savait pas parler, mais dont les yeux, au moindre mot et au
moindre sourire de la petite fille, tincelaient d'admiration, de
reconnaissance et d'orgueil. Je suivais en marchant ces heureux enfants,
je tremblais d'une bienheureuse motion quand j'apercevais sur le visage
de la petite fille un sourire d'amiti pour le petit garon; j'assistais
 leurs jeux quand ils traaient un parterre de fleurs dans le petit
sentier, je courais avec eux derrire les papillons, j'coutais leurs
paroles, je comptais les battements de leur coeur, et je reconnaissais
avec une cruelle satisfaction qu'alors dj une puissance fatale
dominait ces innocentes cratures, et avait dpos dans leur coeur le
germe d'un amour infini.--J'interrogeais les arbres, les fleurs, les
oiseaux, pour faire revivre devant moi le souvenir du bonheur perdu,
jusqu' ce que le crpuscule du soir et la fatigue de mon cerveau
vinssent m'avertir qu'il tait temps de retourner  la maison.

D'autres fois, j'errais dans les bois, et je cherchais les arbres
auxquels j'avais jadis racont mes chagrins ou confi mes esprances; je
reconnaissais tous les endroits o je m'tais assis, et je croyais voir
briller encore dans l'herbe les larmes que j'y avais verses huit ans
auparavant.--Dans ce temps-l, je pleurais de bonheur; le soleil de
l'espoir inondait mon coeur de sa lumire! Maintenant, je n'avais plus
d'espoir; ma vie tait ferme par le mur sombre de l'impossibilit;
c'est pour cela que je n'avais plus de larmes. Les larmes sont une
plainte et une prire pour demander du secours ou de la piti. Pourquoi
me plaindrais-je ou implorerais-je la piti, moi,  qui aucune puissance
terrestre ne pouvait donner ce que mon coeur dsirait; moi, dont les
chagrins par leur nature mme, devaient tre ternels?

D'autres fois encore, je m'asseyais au bord de la prairie o l'enfant
muet avait travaill pendant des semaines et des mois  tailler des
figures.--Chers trsors, avec lesquels il voulait acheter un
sourire!--Je voyais l'endroit o l'enfant s'tait roul par terre dans
les convulsions du dsespoir, parce que sa langue lui refusait des sons
intelligibles; je voyais le peuplier blanc dont l'corce portait encore
les signes mystrieux par lesquels l'enfant avait voulu exprimer une
chose qu'il ne comprenait pas lui-mme. Les vaches qui broutaient dans
la prairie, les coups de fouet des bergers, les vapeurs argentes
au-dessus des ruisseaux, la splendeur du soleil couchant, tout me
rappelait les souvenirs du pass et ma belle jeunesse, et me faisait
oublier ma morne douleur en montrant  mon imagination l'image d'un
bonheur qui avait t, et qui ne reviendrait plus pour moi....

Il y avait dj longtemps que j'tais  Bodeghem; ces rveries que rien
ne drangeait, cette solitude complte, cette vie au milieu des
souvenirs qui beraient mon me m'taient si douces, que je n'avais pas
song une seule fois  la ncessit de me crer une existence
indpendante au moyen de mon art. Quelques observations calmes, mais
svres, de mon pre, me rappelrent enfin  la conscience de ma
position.

Un matin que j'allais sortir pour commencer ma promenade solitaire, mon
pre m'appela dans son atelier. Il me dclara que ma conduite lui
semblait blmable et d'autant moins comprhensible, que je ne disais
jamais un mot au sujet de mes intentions pour l'avenir; il me dit que
j'tais un homme maintenant et que je devais avoir assez de fiert pour
ne vouloir pas toujours rester  la charge de M. Pavelyn. Je n'tais pas
encore tout  fait guri de mon indisposition, et mon pre comprenait
bien que j'eusse encore besoin de repos; mais cela ne pouvait pas
m'empcher, croyait-il, de penser  mon avenir.

Je reconnus la sagesse de son avertissement, et je promis de suivre son
conseil. En effet, ds que je fus hors du village, dans les champs, je
me mis  rflchir  ce qu'il me restait  faire. Je ne voulus pas
retourner  Anvers. Je ne me sentais plus pouss  me rapprocher de
Rose. Elle se marierait et m'oublierait. Je souhaitais sincrement
qu'elle ft heureuse sur la terre; mais je ne la verrais plus jamais;
j'tais bien convaincu que mon amour pour elle ne mourrait qu'avec moi;
mais, s'il ne m'tait pas donn de vivre en sa prsence, je porterais
sa mmoire et son image dans mon coeur jusqu' ce que la tombe se
refermt sur mon secret et sur ma souffrance. Je ne franchirais donc
plus l'enceinte d'Anvers. Je ne pouvais qu'aller  Bruxelles pour y
chercher de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur; mais que dirait M.
Pavelyn d'une pareille dcision? La lui faire connatre serait imprudent
et ridicule; car il ne me permettrait jamais d'aller travailler  la
journe chez un autre artiste, ni mme de chercher la fortune et la
renomme dans une ville loigne, o il ne pourrait prendre part  mes
succs et me prodiguer ses encouragements.

En rflchissant ainsi comment je pourrais excuter mon projet sans
blesser profondment mon bienfaiteur, j'tais arriv trs-loin dans les
champs, et je me tenais appuy sur le parapet d'un pont, regardant
couler lentement l'eau du ruisseau; mais je ne voyais rien. Toutes les
facults de mon esprit taient concentres sur la question qui, pareille
 une nigme insoluble, se prsentait depuis une heure  mon cerveau;

Eh ce moment, j'entendis prononcer mon nom derrire moi. Je me
retournai: c'tait ma soeur cadette qui me cherchait et qui accourait
vers moi tenant ses sabots  la main.

--Frre, s'cria-t-elle, vite! tu dois aller au chteau. M. Pavelyn est
 Bodeghem.

--M. Pavelyn? demandai-je tremblant de surprise. Et madame... et
mademoiselle... sont-elles avec lui?

--Il est seul, frre, tout  fait seul. Je l'ai vu descendre de voiture,
et il m'a charg de te dire qu'il voulait te parler. Ma mre m'a envoye
pour te chercher. Heureusement, le marchal-ferrant a su me montrer par
o tu tais sorti du village.

La certitude que Rose n'accompagnait pas son pre avait dissip tout 
fait ma frayeur. Pendant que je retournais avec ma soeur au village,
rpondant  et l un mot  son innocente conversation, mon esprit
craintif essaya bien de m'inquiter en me demandant pourquoi M. Pavelyn
pouvait tre venu  Bodeghem et dsirait me parler; mais je me rassurai
par cette rflexion que, puisque mon protecteur avait l'habitude de
venir chaque semaine passer au moins une demi-journe  son chteau, il
y avait plutt lieu de m'tonner qu'il et laiss s'couler trois
semaines sans y paratre. Pourquoi d'ailleurs, aujourd'hui qu'il tait
au village, retournerait-il  Anvers sans m'avoir vu?

 l'entre du chteau, je rencontrai un domestique qui me dit que M.
Pavelyn se promenait dans le jardin, et que je le trouverais
probablement dans le bosquet, au bout de l'alle des htres, puisqu'il
s'tait dirig de ce ct.

Je suivis le chemin indiqu et traversai rapidement la longue avenue des
vieux htres. Quand j'arrivai dans le bosquet, j'aperus mon protecteur
dans le lointain; il tait assis sur un banc de bois au pied d'un arbre,
la tte profondment courbe, et les bras croiss sur sa poitrine,
comme un homme qui est plong dans de graves rflexions. Craignant de le
surprendre dsagrablement je fis du bruit pour annoncer ma prsence;
mais j'tais dj tout prs de lui lorsqu'il leva la tte et tourna les
yeux vers moi. Un doux et aimable sourire se dessina sur ses lvres; il
me tendit la main sans se lever et me dit:

--Te voil, mon bon Lon: je suis charm de te voir. Comment vas-tu
maintenant? Tu es encore trs-maigre; l'air de la campagne ne t'a pas
encore entirement rtabli; mais avec le temps, cela viendra.

Je connaissais si bien la voix de mon protecteur, j'en avais observ si
attentivement pendant toute ma vie toutes les intonations, que je fus
persuad que son coeur tait rempli en ce moment d'une profonde
tristesse. Mon visage trahit probablement ma pense, car il ne me laissa
pas le temps d'exprimer mon inquitude.

--Tu lis sur mes traits que j'ai du chagrin, n'est-ce pas? dit-il. Tu ne
te trompes pas, Lon; mais je me sens trs-malheureux. Depuis quelque
jours l'avenir me parat sombre comme la nuit. Cependant, j'ai encore
une esprance; j'ai pens que, toi sur qui j'ai veill comme un tendre
pre, tu pourrais seul peut-tre, prserver ma vieillesse d'un ternel
chagrin, et j'ai cru que tu ne me refuserais pas le service que je viens
te demander.

Les larmes aux yeux, je l'assurai que je bnirais Dieu, s'il me
permettait de prouver ma reconnaissance  mes bienfaiteurs par un
sacrifice quelconque, ft-ce au prix de ma vie.

--Ce que je vais te demander est une chose bien trange, poursuivit-il;
mais elle n'exige de ta part aucun sacrifice. Je dsire seulement que si
tu acceptes la mission que je vais te confier, tu emploies toute ton
loquence et tu fasses tous tes efforts pour russir; car, si cette
dernire tentative devait rester vaine comme les autres, c'en serait
fait pour toujours de l'espoir et du repos de ma vie. Assieds-toi l, 
ct de moi, et coute ce que je vais te dire.

Profondment mu par le ton triste et solennel de M. Pavelyn, je
m'assis, sans rien dire,  ct de lui, et il commena ainsi:

--Tu sais, Lon, que Rose n'a jamais eu une forte sant. Sa mre et moi,
pendant son enfance, avons toujours craint de la perdre. Aussi, combien
nous avons remerci Dieu, quand elle revint de Marseille, si frache, si
bien portante et si belle! Mais notre joie devait tre de courte dure.
 peine tait-elle rentre  la maison depuis quelques mois, qu'elle
devint maigre et maladive. Un chagrin secret, sans cause connue, minait
ses forces, et nous fmes repris de cette crainte affreuse qui avait
empoisonn une partie de notre vie. Je n'osais le dire  personne; mais
une pense horrible me poursuivait. Je voyais constamment devant mes
yeux comme un fantme qui menaait mon enfant, l'implacable maladie que
l'on appelle la phthisie.

Je plis, et un cri d'angoisse involontaire s'chappa de ma poitrine;
mais M. Pavelyn, donnant  mon motion son interprtation la plus
naturelle, reprit sans s'arrter:

--Je me suis rendu secrtement  Bruxelles, j'y ai consult un mdecin
clbre, qui a t jadis mon compagnon d'tudes. Pour mieux juger de
l'tat de Rose, il est venu  Anvers: il a pass toute une aprs-dne
avec nous, en compagnie de Rose, comme un vieil ami, qui ne voulait pas
quitter Anvers sans venir me voir.

Avant qu'il nous quittt, je le conduisis dans mon cabinet pour savoir
si mon horrible crainte tait fonde.

Il me dclara que Rose n'tait pas phthisique.

Je levai les mains au ciel avec un cri de joie.

--Oh! merci, merci! m'criai-je tourdiment, c'et t trop cruel.

--Tu m'interromps mal  propos, dit tristement M. Pavelyn. Plt  Dieu
que la dclaration du mdecin se ft arrte l! Mais non; il me fit
comprendre que Rose, sans tre atteinte d'une maladie des poumons, tait
cependant dangereusement malade, et que probablement elle mourrait aprs
avoir langui longtemps, si je ne me htais d'avoir recours au seul moyen
qui pt encore la sauver.

D'aprs lui, ce moyen, c'tait de la marier.




XXVI


Jusqu'alors, j'avais matris mon inquitude, et pour ainsi dire retenu
mon haleine; mais alors ma poitrine s'abaissa en laissant chapper un
long soupir.

--Je comprends, dit mon protecteur, que de pareilles choses t'affectent
pniblement, Lon; mais laisse-moi continuer, tu verras que j'ai des
raisons pour me croire doublement malheureux. Le docteur m'avait dit que
le mariage, en plaant ma fille dans d'autres conditions et dans un
autre milieu, en la chargeant des soins d'un mnage, lui donnerait
l'occupation et les distractions ncessaires pour la fortifier et pour
calmer ses nerfs. Je devais donc chercher un poux. La tche tait
difficile, parce qu'elle devait tre accomplie tout de suite. Ds
l'enfance de Rose, le rve de sa mre et le mien avaient t de lui
donner la position la plus brillante par un beau mariage. Sa fortune,
comme notre seule hritire, et son ducation distingue, sinon la
beaut de son visage, nous donnaient le droit de nourrir une semblable
ambition pour notre unique enfant. Mais comment trouver en peu de temps
un poux qui ralist notre rve, au moins en partie? Je m'tais tortur
l'esprit pendant plusieurs semaines, et je commenais  dsesprer. Il
y avait cependant un jeune homme que j'eusse accept avec joie pour mon
gendre; mais la fortune de ses parents tait au moins quatre fois aussi
grande que la mienne, et je prvoyais un refus. Je fus au comble de la
joie lorsque le pre du jeune homme, sur un mot vague de ma part,
dclara qu'un mariage entre son fils et ma fille lui serais
trs-agrable, et qu'il donnait d'avance son consentement si les jeunes
gens se convenaient. Le mme jour son fils avait accept la proposition
avec une joie extraordinaire. Pour moi, j'tais au comble de mes voeux.
Un pareil mariage! C'tait une brillante alliance qui devait mler le
sang des Pavelyn au noble sang des Somerghem.--C'est du jeune M. de
Somerghem que je parle; tu l'as vu lorsque tu es venu nous annoncer ton
dpart pour Bodeghem; tu l'as vu  notre soire. Il n'a pas quitt Rose
un seul instant.--C'est un jeune homme lgant et distingu. Haute
noblesse, fortune colossale, ducation brillante, beaut de visage, il a
tout pour lui. En bien, Lon, nous avons parl  Rose de ce mariage;
nous lui avons fait comprendre qu'il tait ncessaire pour la sauver
d'une maladie de langueur; nous l'avons supplie de consentir en lui
disant qu'elle nous donnerait une grande preuve d'amour.--Elle refuse!
M. Pavelyn se tut et attendit une rponse. Pendant qu'il parlait,
j'tais si profondment plong dans mes douloureuses rflexions; la
rvlation de l'tat menaant de Rose m'avait port un coup si cruel
que, pour toute rponse, je rptai les derniers mots de mon
interlocuteur, et murmurai d'une voix  peine intelligible:

--Elle refuse!

--Oui, Lon, reprit M. Pavelyn, elle refuse! Rien ne peut la faire
changer de rsolution. Je ne sais pas comment cela se fait; mais ce
mariage semble lui faire horreur. Comprends-tu ce qui m'afflige si
profondment? Non-seulement je ne puis pas sauver ma fille, mais ce
projet de mariage est connu de toute la ville. Que penseraient les
Somerghem d'un refus si offensant? Ah!... comme pre, je suis menac
d'un chagrin ternel, et, comme homme, d'un insupportable affront! Toi
seul, mon bon Lon, tu peux peut-tre dtourner de moi ce terrible
malheur. Rose a pour toi une amiti sincre; tu es jeune comme elle, tu
es loquent; ta parole, pleine de sentiment, trouvera le chemin de son
coeur. Fais-lui comprendre et dmontre-lui qu'elle doit accepter ce
mariage; c'est un service inapprciable que je te prie de me rendre. Oh!
puisses-tu russir, et je m'estimerais pay cent fois de tout ce que
j'ai fait pour toi! N'est-ce pas, Lon, tu rassembleras toutes tes
forces pour obtenir de Rose son consentement  ce mariage.

Depuis quelques minutes, j'avais prvu ce que M. Pavelyn allait me dire.
Moi, moi-mme! je devais supplier Rose d'pouser Conrad de Somerghem....
Au premier abord, cette pense m'avait fait frissonner; mais tout  coup
un retour s'tait fait dans mes rflexions. Ce mariage tait peut-tre,
en effet, le seul moyen de sauver Rose d'une consomption mortelle.
L'homme dont j'avais reu les bienfaits implorait cet effort de ma
reconnaissance. Oh! il n'y avait pas  hsiter; si je ne voulais pas
passer  mes propres yeux pour un tre lche, goste et mprisable, il
fallait accomplir le sacrifice franchement et rsolument. Aussi
rpartis-je que j'tais prt  partir avec lui pour Anvers, afin de
conseiller  Rose d'pouser M. de Somerghem.

--Mais tu feras des efforts, beaucoup d'efforts, tu puiseras dans son
amiti pour toi et dans notre amour pour elle tous les arguments
possibles?

--Avant de partir, je prierai Dieu pour qu'il donne du pouvoir  ma
parole, rpondis-je. Fiez-vous  ma gratitude et  mon ardent dsir de
faire tout ce qui peut vous tre agrable. Vous dites que ce mariage
peut sauver Rose, monsieur! pourrais-je hsiter?

--C'est une tche difficile que je t'impose, soupira mon bienfaiteur. Tu
ne connais pas Rose comme nous. C'est une fille douce et tranquille,
jamais goste ni volontaire dans les choses ordinaires; mais, quand une
fois elle a fermement dcid quelque chose, on s'aperoit alors qu'elle
est doue d'une singulire force de volont. Souvent je m'en suis
secrtement rjoui, car j'y voyais le signe d'un caractre noble et
fort; mais, maintenant, nous avons malheureusement  craindre que nous
ne soyons, nous et elle-mme, les victimes de cette force de volont!

M, Pavelyn s'tait lev et marchait lentement dans l'avenue des htres.
Croyant qu'il voulait me mener immdiatement  Anvers, je lui demandai
un quart d'heure pour retourner dans la maison de mon pre et m'habiller
convenablement; mais il me dit que je devais rester  Bodeghem au moins
jusqu'au lendemain; s'il me ramenait dans sa voiture, Rose souponnerait
que son pre m'avait impos cette mission, et mes conseils perdraient
beaucoup de leur poids et de leur force. Je devais venir par la
diligence et faire comme si je ne savais rien. M. Pavelyn trouverait un
prtexte pour faire tomber la conversation sur le mariage.

Chemin faisant, il se donna encore beaucoup de peine pour me faire
sentir quel prix il attachait  ma russite, et il me conjura de ne rien
pargner pour atteindre mon but. Ds que nous approchmes du chteau, il
appela ses gens et leur donna l'ordre d'atteler sans retard.

Pendant qu'on attelait, il causa gaiement avec moi. Son chagrin s'tait
allg par l'espoir que je dtournerais de lui et de son enfant le mal
qu'il redoutait. Mes paroles lui avaient inspir cette esprance. Comme
je supposais que Rose avait refus le mariage parce qu'elle m'aimait, je
ne doutais pas que, d'aprs mes conseils, elle ne se soumit  la
ncessit reconnue, quel que pt tre le sacrifice. J'avais exprim
plusieurs fois cette conviction intime, et mon bienfaiteur m'en tait
sincrement reconnaissant. Au moment de monter en voiture, il me serra
encore les deux mains et me dit avec un regard o brillait de nouveau la
confiance:

-- demain donc, mon bon Lon; Dieu te donnera la force de remplir
heureusement ta noble mission.

Je suivis des yeux la voiture, jusqu' ce qu'elle et tout  fait
disparu  mes regards; puis je quittai le chteau et pris un sentier
solitaire. En prsence de M. Pavelyn, je n'avais pas pu rflchir avec
toute la lucidit voulue  la position nouvelle o sa dmarche
inattendue m'avait plac; mais, quand je fus seul et que je n'eus plus
besoin de surmonter mon motion, mon coeur se mit  battre violemment,
je me sentis plir et mes jambes se drober sous moi. Mon me voulait se
rvolter contre le sacrifice de sa dernire esprance, mais cette lutte
contre le sentiment du devoir ne fut pas longue. Bientt j'envisageai
sous un tout autre point de vue la tche qui m'tait impose. J'aimais
la fille de mes bienfaiteurs; peut-tre n'avais-je pas fait ce que
j'eusse d faire pour combattre et pour touffer cette inclination;
peut-tre tais-je vraiment coupable envers mes bienfaiteurs et envers
Dieu. J'avais bien cherch dans ma conscience toute sorte de raisons
pour excuser ma faiblesse; mais, maintenant, l'heure tait venue de
prouver que mon amour tait assez pur et assez noble pour s'immoler au
bonheur de celle qui en tait l'objet. Certes, c'tait une mission
pnible que j'avais accepte, et je prvoyais que bien des fois encore
son coeur se serrerait d'angoisse et de douleur avant que le sacrifice
ft consomm, mais j'offrirais mes souffrances  Dieu comme une punition
de mon garement, et, si j'tais coupable, il m'accorderait peut-tre,
avec son pardon, la paix du coeur que j'avais perdu.

Ainsi rvant et fermement rsolu  chasser toutes penses autres que
celles qui pouvaient m'encourager  accomplir franchement ma terrible
tche, je dirigeai mes pas vers la demeure de mes parents.




XXVII


Le lendemain, lorsque je descendis de la diligence  la porte de la
ville et que j'entrai dans la rue qui devait me conduire immdiatement 
la maison de M. Pavelyn, il me fallut rassembler toute mon nergie pour
ne point dfaillir au moment d'accomplir ma tche. Jusqu'alors, j'tais
parvenu  combattre mon hsitation et ma crainte; mais, maintenant que
chaque pas me rapprochait du moment fatal, je sentais ma force
m'abandonner. Mon coeur battait violemment, et de temps en temps un
frisson glacial parcourait mes membres. Ce n'est pas que j'hsitasse
dans ma rsolution, ni que j'eusse quelque regret d'avoir accept la
douloureuse mission; mais il y avait en moi une puissance secrte qui
luttait contre ma volont, et dont les efforts tumultueux augmentaient 
chaque instant ma frayeur et mes souffrances.

Aprs m'tre arrt deux ou trois fois en chemin pour matriser mon
agitation, je crus avoir repris un peu de calme, et je sonnai hardiment
 la porte de M. Pavelyn.

Comme je me prsentai  l'heure convenue, M. Pavelyn piait mon arrive.
Il vint  ma rencontre dans le vestibule, me serra la main avec joie, et
m'introduisit sur-le-champ dans la chambre o sa fille tait assise
auprs d'une table, tenant une broderie  la main.

--Vois, Rose! s'cria-t-il gaiement, voici Lon qui vient nous voir.

Elle leva la tte de dessus son ouvrage. Son visage s'illumina de
l'clat d'une joie indescriptible, ses yeux firent rayonner vers moi un
regard plein d'amour et de reconnaissance. Ma prsence seule la rendait
heureuse.... Pauvre victime d'un penchant dfendu!

L'effet que cette dmonstration, dont le sens ne pouvait m'chapper,
produisit sur moi fut si profond, que je dus faire un effort pour
retenir les larmes qui montaient  mes yeux. Mais Rose, que mon arrive
inattendue avait surprise, se rendit immdiatement matresse de son
motion. Aprs avoir balbuti un aimable salut, elle avait repris tout
son calme, et, dans ses rponses  ce que son pre ou moi lui disions,
il n'y avait plus rien qui pt faire souponner une profonde motion.

Nous causmes pendant quelque temps de choses presque indiffrentes;
puis M. Pavelyn porta la conversation sur le mariage. Il fit comme si je
ne savais rien de Rose, numra brivement toutes les raison qui
devaient dcider sa fille  accepter cette brillante alliance, et me
demanda ensuite directement quelle tait mon opinion sur cette affaire.

--Il ne peut y avoir de doute, affirmai-je: mademoiselle Rose doit
donner son consentement; car un pareil mariage....

Un coup d'oeil de Rose fit expirer la parole sur mes lvres. Elle me
considrait avec tonnement, avec reproche et avec effroi; un pnible
sourire errait sur ses lvres, sourire presque imperceptible, mais
convulsif comme celui d'une personne qui a reu une blessure mortelles
et qui ne veut pas se plaindre.

M. Pavelyn, remarquant mon hsitation, vint  mon secours et dit
quelques mots pour m'encourager  continuer ma tche.

Je recommenai avec douceur, mais avec rsolution,  lui conseiller de
se marier. Elle avait baiss la tte et paraissait m'couter avec
patience, sinon avec indiffrence.

D'abord je fis valoir ta grande fortune de Conrad da Somerghem, sa haute
noblesse et l'excellence de ses qualits. J'allais invoquer la raison
principale et parler  Rose de sa maladie et du chagrin de ses parents,
lorsque M. Pavelyn sortit de la chambre. La pauvre enfant suivi son pre
des yeux et me considra avec un regard qui me fit frmir et me frappa
de stupeur. Comme le langage de l'me est admirablement clair!

Rose n'avait point parl, et cependant j'avais compris mot pour mot ce
qu'elle m'avait dit. Hlas! elle m'accusait d'avoir conspir avec son
pre pour faire violence  ses sentiments. Elle me reprochait cette ruse
cruelle et la blessure dont je venais volontairement de dchirer son
coeur. J'tais extrmement mu, et je bgayais quelques mots d'excuse;
mais elle, avec un calme qui me dominait, me dit doucement:

--C'est bien, Lon, continuez. Accomplissez sans hsiter votre mission;
je vous couterai jusqu'au bout.

Je sentais des larmes prtes  jaillir de mes yeux; mon coeur tait
serr, la pleur de l'angoisse dcolorait mon visage. Alors, la crainte
me fit rsister violemment  mon motion. J'appelai  mon secours la
conscience du devoir et toute l'nergie de ma volont. Je repris d'une
voix tremblante:

--Rose, vous tes malade. Vos parents redoutent un affreux malheur! Ah!
dlivrez-les de l'angoisse qui abrgerait leurs jours. Ils vous ont
donn la vie; toutes leurs esprances sont concentres sur vous. Si la
consomption devait leur enlever leur enfant, leur fille unique, ils
mourraient de dsespoir. Si c'est un sacrifice, un pnible sacrifice
mme que l'on exige de vous, acceptez-le, je vous en supplie, par piti,
par amour pour votre bon pre, pour votre tendre mre!

Je croyais avoir fait quelque impression sur l'esprit de Rose; mais,
voyant que je m'tais tromp, je m'interrompis.

--Malheureux Lon! dit-elle en soupirant, pourquoi retourner ainsi le
poignard dans votre coeur et dans le mien? La consomption, dites-vous?
Mais, pour accepter ce mariage, il me faudrait tuer dans mon coeur un
sentiment qui est devenu ma vie mme. J'aime mieux mourir de
consomption! Alors, du moins, je ne profanerai pas le sentiment qui
s'est empar de mon me; alors, du moins, je l'emporterai avec moi dans
la tombe sans l'avoir souill par une promesse parjure!

Je fus si profondment mu  cette rvlation du secret de son coeur;
ces affreuses paroles: consomption, mort, tombe, m'inspirrent une telle
frayeur et une si vive piti, qu'un torrent de larmes ruissela sur mes
joues. Je voulus parler, la voix s'arrta dans mon gosier.

--Ne pleurez pas, Lon, dit Rose; la fatalit cruelle qui pse sur nous
ne peut se flchir par des larmes. Dieu nous a refus le bonheur sur la
terre, courbons la tte avec rsignation et sans nous plaindre. J'en
mourrai peut-tre; mais pourquoi croire qu'il ne reste plus d'espoir
aprs la mort? N'y a-t-il donc pas une seconde vie?

gar, hors de moi, succombant presque  ma douleur, je m'criai d'une
voix entrecoupe par les sanglots:

--Non, non, vous ne pouvez pas mourir, Rose! Oh! Rose, coutez-moi! Ce
mariage doit briser un coeur dont chaque battement tait un soupir pour
vous; il doit empoisonner une vie qui ne consistait qu' vous aimer, il
doit tuer une me qui vous adorait comme la Divinit; mais il doit aussi
vous sauver de la mort qui vous menace, il doit pargner  vos parents,
 mes bienfaiteurs, le plus affreux dsespoir; il doit excuser notre
garement devant Dieu!... Oh! Rose, par les souvenirs de notre enfance,
par tout ce que j'ai espr et souffert, par mon amour insens, mais
sans bornes, pour celle qui m'a fait artiste, oh! je vous en conjure,
laissez-vous flchir! Accordez-moi un seul moyen de reconnatre les
bienfaits de votre pre, et ne m'tez pas l'esprance que vous resterez
sur la terre pour lui fermer les yeux. Ah! voyez, Rose! voyez, je vous
en supplie  genoux.... coutez, exaucez ma prire!

Je me laissai tomber  genoux en versant d'abondantes larmes et en
tendant vers elle des mains suppliantes. Quelque chose qui me frappa de
stupeur s'tait pass en elle: une joie excessive brillait sur sa
physionomie. Les bienheureux qui voient s'entrouvrir le ciel n'ont pas
un sourire plus cleste. Pendant que je rptais ma prire avec plus
d'ardeur, elle me tendit la main et me dit:

--Ah! j'en tais sre, et cependant, je n'osais pas y croire tout 
fait; maintenant, le doute est loin de moi. Merci, merci, Lon! Si Dieu
a dcid de ma vie, maintenant je puis mourir!

Tout  coup je fus saisi d'une motion terrible, je sautai debout en
tremblant, et je courbai la tte en poussant un cri touff. Une porte
s'tait ouverte, et M. Pavelyn m'avait vu agenouill aux pieds de sa
fille! Cependant ce n'tait pas cela qui m'agitait; car j'aurais
facilement pu lui expliquer cette attitude suppliante; mais, dans le
regard qu'il fixait sur moi, il y avait tant d'amertume et un courroux
si sombre, quoiqu'il ft contenu, que je ne pus douter qu'il n'et
surpris le secret de mon amour pour sa fille.

Sans rien dire, M. Pavelyn tira le cordon d'une sonnette et attendit
l'arrive d'un domestique. Ce fut un moment anxieux; un silence de mort
rgnait dans le salon; Rose tenait ses yeux baisss; j'tais plus mort
que vif, et je dus m'appuyer au marbre de la chemine pour ne pas plier
sur mes jambes chancelantes.

Une servante parut.

--Allez, dit M. Pavelyn, avertissez madame Pavelyn que Rose la prie de
venir auprs d'elle sur-le-champ.

Ds que la servante eut disparu, mon protecteur, irrit, me dit d'une
voix dont l'altration glaa mon sang dans mes veines:

--Venez, suivez-moi; je dois tre seul avec vous.

Comme dans mon trouble et ma dfaillance je ne m'empressais pas de lui
obir, il me saisit par la main et m'entrana hors du salon. Prs de la
porte, je retournai la tte, dans un mouvement involontaire: c'tait mon
me qui, par un dernier regard, voulait dire un ternel adieu  l'me
qu'elle aimait. Je vis Rose, debout, le doigt lev vers le ciel, comme
une prophtesse; ses traits taient illumins; l'esprance et la foi
rayonnaient dans ses yeux. Elle me montra le ciel, et je compris qu'elle
me disait adieu jusque dans le sein de Dieu.

M. Pavelyn paraissait pniblement affect de l'attitude de sa fille, car
il me serrait le poignet et m'entrana  grands pas dans une chambre
retire dont il ferma la porte derrire lui.

Je demeurai immobile  la place mme o mon bienfaiteur m'avait
conduit. Il croisa les bras sur sa poitrine et me regarda
silencieusement; je ne pus supporter ce regard, et je me laissai tomber
sur une chaise en cachant dans mes mains ma figure et mes larmes.

--Ainsi, voil ma rcompense! s'cria M. Pavelyn d'une voix altre. Cet
enfant que j'ai tir de la pauvret, que j'ai aim comme un fils, que
j'ai combl de bienfaits, cet enfant tait un serpent qui s'est gliss
dans ma famille pour empoisonner ma vie! Le fils du sabotier, non
content d'oser lever les yeux sur l'hritire de ma fortune et de mon
nom, voudrait entraner ma fille unique  partager son coupable amour!
Insens! La reconnaissance n'avait-elle donc pas assez de puissance dans
votre coeur pour touffer une pareille inclination? Ne prvoyiez-vous
pas que vous alliez commettre une lchet et un crime! Qu'avez-vous os
croire? qu'avez-vous os esprer? Ah! c'est une maldiction de Dieu.

J'tais ple comme la mort; je tremblais; je me tordais les mains de
dsespoir; je tendais les bras vers M. Pavelyn en bgayant des paroles
confuses. Mon motion extraordinaire, mon angoisse mortelle et mon
dsespoir sans bornes veillrent quelque compassion dans le coeur de
mon bienfaiteur; car ce fut avec moins de colre qu'il reprit:

--Non, ne rptez pas l'aveu de votre coupable garement; j'ai tout
entendu. Hlas! puisse le ciel vous le pardonner! Tandis que je vous
prodiguais mon amiti, et que je songeais nuit et jour  votre avenir,
vous parliez  mon enfant d'un amour qui devait abrger notre vie 
tous, et couvrir notre tombe d'une honte ineffaable.

La blessure sanglante que me fit cette accusation me rendit la parole;
j'essayai,  travers mes sanglots, de faire comprendre  M. Pavelyn que
je n'avais jamais, avant cette journe fatale, trahi par un mot ni par
un signe la malheureuse passion que j'avais pour Rose. Je lui dis
combien j'avais lutt et souffert; comment j'tais retourn  Bodeghem
avec l'intention de ne plus fouler le pav de la ville d'Anvers, et
comment mon amaigrissement et ma fivre n'taient que la consquence du
combat dsespr que j'avais livr contre moi-mme.--Enfin, je me jetai
aux pieds de mon bienfaiteur, et, les arrosant de mes larmes, j'implorai
sa piti et son pardon. Je lui dis que je voulais fuir, ft-ce au bout
de la terre; mais je le conjurai de ne pas me charger du poids de sa
maldiction. Il me releva d'un geste bref et rpondit:

--Malheureux, je vous ai tant aim, que, maintenant encore, je puis
croire  votre innocence! Je ne vous ferai donc plus de reproches
inutiles. Personne au monde, dites-vous, ne sait rien de votre fol amour
pour Rose, ni de sa faiblesse.... C'est un grand bonheur, oui, oui; car,
si quelqu'un avait surpris ce terrible secret, o irais-je cacher ma
honte? Comment ma femme supporterait-elle le poids de son malheur? Et
Conrad de Somerghem qui se saurait repouss pour un.... Non, je surmonte
ma colre, mon indignation; c'est une consolation pour moi que,
maintenant du moins, vous sentiez ce qu'un devoir inexorable exige de
vous. C'est assez. Le silence, l'ternel oubli doit ensevelir ce secret;
vous comprendrez, je l'espre, que vous devez quitter immdiatement
cette maison. Partez, allez loin, trs-loin; que personne de nous
n'entende plus parler de vous. Que mon enfant surtout puisse oublier
jusqu' votre existence. Je vous en prie, je vous en supplie, Lon, si
vous tes reconnaissant de mes bienfaits, soumettez-vous de bonne
volont et avec conscience  cette ncessit.... On a besoin d'argent
pour voyager; je ne veux pas que vous manquiez de rien.

 ces mots, il posa une bourse  ct de moi sur la table; mais, moi,
ananti par tant de bont, je m'lanai vers lui, et lui pris les mains
que j'arrosai de mes larmes en m'criant:

--Oh! merci, merci! je prierai Dieu sans cesse pour qu'il vous accorde
ses bndictions! Adieu! ayez piti de l'infortun dont le dernier
soupir sera un cri de reconnaissance pour vous. Oh! mon Dieu.... Adieu,
noble coeur, gnreux protecteur, adieu!

En achevant ces mots, je m'enfuis. Je me prcipitai dans la rue comme un
aveugle, et, poursuivi par l'angoisse et le dsespoir, je courus droit
devant moi, sans savoir ce que je faisais. Je sortis de la ville par la
premire porte qui se prsenta devant moi, et lorsque j'arrivai au bout
du faubourg et que je vis le monde ouvert devant moi je poussai un cri
de joie, et je redoublai de vitesse, comme si chaque pas qui m'loignait
de la demeure de mon bienfaiteur devait diminuer le poids de ma honte et
l'horreur de mon crime.




XXVIII


Le premier jour de ma fuite, je tombai d'puisement prs d'un village
non loin de Bruxelles. Quoique j'eusse refus le secours que m'avait
offert mon protecteur, je n'tais pas sans argent. Je possdais trois
napolons d'or et quatre ou cinq francs en menue monnaie. Aprs quelques
moments de repos, j'entrai dans le village et je cherchai une auberge.
Le lendemain, au point du jour, je repris mon voyage dans la direction
de la France, car je croyais que, dans ce grand pays dont je connaissais
bien la langue, je trouverais mieux qu'ailleurs les moyens de me cacher
et de soutenir ma vie amre sans qu'on en apprt jamais rien  Anvers.

Aprs avoir march pendant quatre jours sans discontinuer, je me trouvai
enfin assez loin sur la terre de France, dans un petit village aux
environs de Compigne. Maintenant qu'il y avait entre Rose et moi une
distance de cinquante  soixante lieues, maintenant que je me savais
loign de toutes les grandes routes et que je n'avais plus  craindre
que l'on pt dcouvrir les traces de ma fuite, je ne sentais plus la
ncessit de continuer mon voyage. Les gens chez qui j'tais log ne
m'inquitaient pas par des questions indiscrtes et ne s'tonnaient pas
de ma singulire taciturnit.

Il y avait autour du village beaucoup de petits vallons o l'on pouvait
rver tout  son aise, et  peu de distance s'tendait la fort
impriale de Compigne, o les malheureux peuvent s'garer dans la plus
complte solitude avec leurs tristes penses.

C'tait le plus souvent dans les endroits les plus sombres de cette
fort que je passais mes journes, immobile pendant des heures entires,
les yeux fixs sur un mme point et les bras croiss sur ma poitrine; ou
bien allant et venant, riant et soupirant, rpandant sur le gazon la
rose de mes larmes jusqu' ce que la cloche de midi ou l'obscurit du
soir me rappelt au village.

Je pensais  ma mre,  M. Pavelyn et  mon avenir perdu: je sentais les
remords de ma conscience; je voyais pleurer mes bienfaiteurs  la vue du
dprissement de leur enfant; j'entendais une maldiction sortir de leur
bouche contre l'ingrat dont l'orgueil insens tait la cause du malheur
de leur vie; mais, si affreux que fussent les souvenirs et les visions
qui passaient devant mes yeux, je trouvai dans mon me malade assez de
force pour les chasser, et pour voquer  leur place une autre image,
une resplendissante et admirable apparition. Alors Rose s'levait  mes
yeux, des brouillards de la fort, avec le sourire de l'esprance aux
lvres, le feu de l'enthousiasme dans le regard et me montrant du doigt
le ciel, comme elle m'tait apparue lors de notre fatal et ternel
adieu. D'autres fois, j'coutais une voix plaintive et je voyais 
travers le feuillage l'ombre vaporeuse d'une vierge anglique. C'tait
l'me de Rose qui venait me rpter l'aveu de son amour. Plutt mourir!
plutt mourir! murmurait-elle  mon oreille d'une voix solennelle et
touchante. Et alors, en extase et dans un oubli complet du monde, je me
sentais heureux par-dessus tous les hommes, et je riais au fond de la
fort solitaire, comme un pauvre fou qui a perdu la conscience de
lui-mme.

Malgr le drangement maladif de mon esprit, je songeais  ma mre avec
une profonde inquitude. Elle ne s'tonnerait pas pendant la premire
semaine de mon dpart combien je resterais de jours  Anvers; mais enfin
elle s'informerait de moi, et alors de quel coup terrible ne serait-elle
point frappe en apprenant que j'avais disparu sans laisser aucune trace
derrire moi! Je devais et je voulais lui crire. Mais que lui dirais-je
dans cette lettre? Je ne pouvais pas lui rvler la vrit; car je
voulais accomplir avec une religieuse fidlit la promesse que j'avais
faite  mon bienfaiteur. Vingt fois je me penchai sur mon papier pour
commencer une lettre mensongre; mais le mensonge ne voulait pas sortir
de ma plume.

Aprs une lutte qui dura quatre jours, je cdai enfin  l'imprieuse
ncessit, et j'crivis  ma mre. Je lui dis avec mille protestations
d'amour, et en implorant son pardon, que je voulais entreprendre un
voyage en France, en Allemagne et en Italie, pour complter mon
ducation d'artiste. Que j'tais parti sans lui dire adieu, de crainte
que mes parents ou M. Pavelyn ne me dtournassent de l'excution d'un
projet qui me poursuivait depuis plus d'une anne et qui m'avait rendu
malade. J'ajoutai qu'elle ne devait pas tre inquite de moi, que je lui
donnerais souvent de mes nouvelles, que je penserais toujours  elle
avec amour et que je reviendrais le plus tt possible, avec la ferme
volont d'embellir ses vieux jours et de la rendre heureuse.

Pour ne pas laisser deviner  mes parents le lieu de mon sjour ou le
lieu de ma fuite, je pris la voiture de poste qui passait sur la
chausse voisine, et je me fis conduire jusqu' Reims, o je jetai ma
lettre  la poste. Le soir, j'tais revenu dans le village.

Cette lettre  ma mre m'avait cot bien des efforts incroyables; mais,
maintenant qu'elle tait partie et que je pouvais esprer que mes
parents seraient du moins rassurs sur mon existence, je sentais mon
coeur dcharg d'un poids touffant, et mon esprit tout  fait libre de
se livrer, dans un oubli complet,  ses continuelles rveries.

Je n'aurais point, de longtemps, song  quitter mon village, solitaire,
car j'aimais la fort de Compigne et ses sentiers ombreux; mais je
m'aperus bientt que mes finances taient presque puises. D'ailleurs,
mes singulires allures commenaient  tre remarques dans le village,
et l'on me faisait des questions indiscrtes qui me dplaisaient. Il
fallait donc prendre un parti et m'en aller. Paris tait le seul endroit
o je pusse me rendre avec l'espoir de rester inconnu et cach dans la
foule, et de trouver de l'ouvrage comme sculpteur, afin d'chapper  la
misre qui me menaait.

Deux jours aprs, j'entrais, le bton de voyage  la main, dans la
capitale de la France. Pendant une semaine, je logeai dans un petit
htel garni; mais alors, rappel  l'conomie par la vue de ma dernire
pice de cinq francs, je cherchai un logement moins coteux. Je pris
possession d'une petite chambre sous les combles d'une haute maison dans
la rue de la Montagne-Sainte-Genevive, derrire le Panthon. De l, mes
yeux embrassaient tout le panorama de l'immense cit, et mon regard
pouvait se perdre pendant des heures dans l'horizon brumeux, comme dans
l'infini.  mes pieds grondait le roulement de milliers de voitures;
au-dessus de ma tte bruissait le mouvement d'un million d'habitants;
j'entendais mme, dans la maison qui me servait d'asile, le chant de
gens joyeux, le cri des enfants, et les appels des personnes qui
montaient et descendaient l'escalier; mais tous ces bruits m'taient
trangers, et, au milieu de Paris et de son innombrable population, je
me sentais plus loin du monde et plus isol que dans le petit village
perdu prs de Compigne.

Ds la premire heure de mon sjour dans cette petite chambre, elle me
devint chre. Quelle autre patrie tait mieux faite pour mon me
attriste, que cet troit rduit, perdu sous le toit d'une maison qui
tait elle-mme un petit monde, mais avec un horizon sans limites, o
mes penses pouvaient s'garer en toute libert?

Si la ncessit n'avait pas interrompu mes rves, il me semble que
j'aurais pass toute ma vie la tte penche hors de ma petite fentre.
Mais il n'y avait pas moyen d'oublier que la pauvret se tenait  mes
cts. Je m'arrachai donc de ce lieu enchanteur, et je descendis dans la
rue, pour aller demander de l'ouvrage chez les matres statuaires, comme
je l'avais dj fait infructueusement depuis plusieurs jours.

Ce jour-l, je devais tre plus heureux. Je m'adressai  un sculpteur
trs-estim, qui demeurait dans une maison de la rue de Seine, en lui
disant que j'tais un jeune artiste, un premier prix de l'Acadmie
d'Anvers, qui avait entrepris le voyage de Paris pour se perfectionner
dans ses tudes; mais que, me trouvant sans argent, j'tais oblig de
chercher de l'ouvrage pour vivre. L'humilit de mon langage lui inspira
sans doute de la confiance; car il ne m'en demanda pas davantage, et me
conduisit sur-le-champ dans un grand atelier o beaucoup de jeunes gens
et mme d'hommes faits taient occups  tailler dans le bois et dans la
pierre diffrentes statues, et des ornements de toute espce.--Il appela
le chef de l'atelier, lui dit quelques mots  voix basse; puis, se
tournant vers moi:

--On va vous mettre  l'preuve, mon garon, dit-il. Ce soir, je verrai
ce que vous savez. Si je suis content, je vous donnerai de l'ouvrage. 
l'oeuvre donc, et bon courage!

On m'apporta une petite bauche en pltre reprsentant un archange, et
un bloc de bois de tilleul, o je devais tailler la tte de l'ange
jusqu'au cou, grande quatre fois comme le modle. On me procura en mme
temps tout ce qu'il me fallait: un tabli, des outils, et mme une
blouse grise, pour ne pas souiller mes habits.

Vers le soir, j'avais presque entirement termin la tte d'ange.
J'tais content de moi-mme, car j'avais la conviction que mon essai
tait parfaitement russi. Aussi, je travaillais avec tant d'ardeur, que
je ne remarquai pas que depuis quelques instants le sculpteur tait
derrire moi, et regardait ce que je faisais.

Il me tapa sur l'paule, et me dit avec un sourire aimable:

--Oh! oh! mon gaillard, vous osez corriger le modle! C'est gal, j'aime
cela, quand la hardiesse marche de pair avec le talent. Je suis
satisfait; vous travaillerez pour moi; et, pour vous faire voir que je
veux du bien  de jeunes artistes comme vous, je vous donnerai le
salaire d'un premier ouvrier.

Depuis ce jour, je travaillai dans le grand atelier au milieu de
nombreux compagnons. Il y avait  excuter, pour une glise de la ville
de Bordeaux, un grand autel avec toutes ses statues et tous ses
ornements. L'ouvrage se trouvait en retard et tait press. C'est 
cette circonstance que je devais mon admission immdiate.

Ds le premier jour de mon entre  l'atelier, mes camarades avaient
tch de savoir qui j'tais. Au commencement, ils excusrent ma
discrtion et ma rserve; mais bientt mon continuel silence les aigrit,
et je devins de plus en plus l'objet de leurs railleries, sinon de leur
haine.--Cette disposition hostile de mes camarades m'affligea; je fis
tous mes efforts pour tre un peu plus communicatif, et pour leur tre
agrable; mais j'eus beau me faire violence, je ne parvins pas  chasser
les images qui, mme pendant que je travaillais avec ardeur, taient
sans cesse prsentes  mon esprit, et l'emportaient dans le monde des
ides tristes.... Rose, toujours Rose! qui me montrait le ciel comme la
patrie des pauvres bannis du bonheur, et murmurait  mon oreille:
Plutt mourir! plutt mourir!

Lorsque la fin des heures de travail me rendait ma libert, je prenais
mon vol, comme un oiseau chapp de sa cage, vers la montagne
Sainte-Genevive, et je m'asseyais sur une chaise devant ma petite
fentre, et je regardais d'un oeil vague les reflets dors du soir, et
je rvais d'elle, de son sourire et de son aveu; ou bien je pensais  sa
maladie, au chagrin de ma pauvre mre, et je pleurais, et je suppliais
Dieu, les mains leves vers lui, de la protger et de me pardonner, dans
sa misricorde infinie. Et je ne quittais ma place favorite que quand la
fatigue m'obligeait  me mettre au lit pour rparer mes forces.




XXIX


Il y avait deux mois que je travaillais avec mes camarades 
l'achvement du grand autel.

Un jour, le sculpteur me fit appeler dans son atelier particulier. Il me
montra un modle de pltre--qu' son ancre symbolique on pouvait
reconnatre pour une personnification de l'Esprance,--et me dit de
l'examiner avec attention, parce qu'il dsirait avoir mon avis.

--Eh bien, demanda-t-il aprs quelques instants, que pensez-vous de
cette statue?

--Telle qu'elle est comprise, je la trouve extrmement belle,
rpondis-je d'un ton craintif.

--Telle qu'elle est comprise? rpta-t-il. Il y a donc une restriction?
Voyons, parlez franchement; je ne vous ai pas appel ici pour recevoir
vos loges, il manque quelque chose  cette bauche. Si vous pouvez
trouver ce que c'est, vous me rendrez service; car cela commence 
m'ennuyer terriblement.

--Mon talent est trop born, murmurai-je, pour que j'ose critiquer une
si belle oeuvre; cependant je reconnais que, si j'avais d
l'entreprendre moi-mme, mon imagination me l'et fait concevoir moins
bien sans doute, mais autrement.

--Mais comment l'auriez-vous conue? C'est prcisment l ce que je veux
savoir, s'cria mon matre avec impatience.

Je lui expliquai que, d'aprs moi, la beaut corporelle que les Grecs
ont recherche, rpondait sans doute  leurs moeurs et  leur religion;
que le christianisme, regardant le corps comme poussire, avait plutt
pour but, dans l'art, de traduire les motions de l'me immortelle.
L'bauche de la statue de l'Esprance, si elle tait mon ouvrage, ne
ressemblerait donc pas tant  une divinit grecque; je la ferais plus
humaine, trop humaine probablement.

Mon matre paraissait couter mes paroles avec plaisir Il m'arracha
encore une remarque sur l'expression du visage de sa statue. D'abord, je
tchai de lui faire comprendre, avec la plus grande rserve, que je
trouvais l'expression trop calme, trop froide, et manquant d'lan vers
celui qui est la source de toute esprance. Insensiblement je me laissai
entraner par mon sentiment; on avait touch une des cordes de mon
coeur, qui n'en demandait pas tant pour vibrer avec violence. Je
reprsentai l'esprance comme l'unique source de toute foi, de toute
religion, de toute joie;--car, si le Crateur n'avait pas mis au coeur
de l'homme l'tincelle lumineuse de l'esprance, o celui-ci
trouverait-il la raison et la force de supporter les sacrifices, les
douleurs et la travail de la vie, s'il ne savait pas qu'un tre suprme
lui tiendra compte de ses labeurs et de ses souffrances?

Mon matre fut vivement touch de mon langage enthousiaste, et, tout en
me disant que je me laissais peut-tre exalter jusqu' l'exagration, il
me serra la main avec une satisfaction sincre.

Il m'expliqua pourquoi cette bauche l'ennuyait, comme il me l'avait
dit. Un banquier excessivement riche, possesseur d'un magnifique cabinet
d'objets d'art, lui avait command la statue de marbre de l'Esprance,
pour tre place au milieu de plusieurs chefs-d'oeuvre de sculpture. Ce
banquier, originaire d'Allemagne, tait un homme trs-religieux. Il
avait sur l'art d'autres ides que celles qui sont reues en France.
Plusieurs fois dj, il tait venu voir le modle bauch, et, chaque
fois, il s'en tait montr mcontent, malgr les nombreuses
modifications que mon matre y avait faites. Le banquier avait  peu
prs les mmes ides que moi sur les exigences de ce que nous appelons
l'art chrtien, et cela tonnait grandement mon matre. Quoiqu'il en
soit, mon matre tenait beaucoup  satisfaire le riche amateur, et il me
pria instamment de lui dire d'une faon plus prcise et plus dtaille
comment je croyais que la pose, l'expression et les formes de sa statue
devaient tre pour rpondre au voeu du banquier.

Je parlai si longtemps et je conseillai tant de changements, qu' la fin
aucune des parties de sa composition n'avait chapp  mes critiques,
cependant comme je parlais avec beaucoup de respect, ma franchise ne
blessa pas le sculpteur. Il secoua la tte d'un air pensif, et dit:

--Vous autres, hommes du Nord, vous comprenez l'art autrement que nous
le comprenons en France aujourd'hui. Qui a tort? Qui a raison? Nous
laisserons la question pendante. En tous cas, je me fais vieux, et ce
n'est pas  mon ge que l'on change son esprit et ses yeux. Il m'est
impossible de satisfaire le banquier; et cependant je serais
profondment dsol si je devais perdre quelque chose de son estime et
de sa haute protection.

Il y eut un moment de silence.

--Mais, mon brave garon, demanda tout  coup mon matre, si je vous
priais de faire une maquette d'aprs vos ides, y mettriez-vous le
cachet de vos sentiments sur l'art chrtien?

--J'ose l'esprer, quant  l'ide du moins, rpondis-je. Quant aux
formes et aux proportions des diffrentes parties, votre main de matre
devrait les corriger; car, en ce point, je suis encore novice et
inexpriment.

--Ah! c'est naturellement ainsi que je l'entends, s'cria le sculpteur.
Demain je pars pour Bordeaux avec toutes les pices de l'autel achev.
Pour le placer dans l'glise, je serai au moins huit jours absent. Il y
a l-haut, au troisime tage, une petite chambre o je travaille
quelquefois. J'y ferai monter de la terre glaise. C'est l que vous
ferez votre bauche. Il y a une sonnette; l'apprenti viendra  votre
appel pour recevoir vos ordres. Vous garderez sur vous la clef de cette
chambre. Je dfendrai que personne vienne vous dranger. Vous profiterez
de votre temps, et vous avancerez votre maquette autant que vous
pourrez. Je suis curieux de voir de quoi vous tes capable.... Ainsi
c'est dit, n'est-ce pas, demain vous vous mettrez  l'oeuvre? Et vous me
ferez une Esprance chrtienne.

Je promis de faire de mon mieux pour mriter son approbation.

Le lendemain, je ptrissais l'argile avec passion, car j'tais si
exalt, et je voyais mon idal si net et si vivant devant mes yeux que
je jugeai inutile de modeler une bauche en petit pour me guider dans
mon travail.

Quelle serait ma statue? O trouverais-je mon inspiration? Mais qui, sur
la terre, avait, comme moi, vu l'Esprance incarne en une crature
humaine? Rose! Rose avec son doigt tendu vers le ciel, avec toute son
me dans ses yeux, avec son visage rayonnant et illumin par la foi en
une vie meilleure, lev vers Dieu, la source de toute esprance!--Oh!
j'tais encore artiste! Toute la vivacit de mon esprit m'tait revenue;
je ne pensais plus qu' ma cration, et je me sentis si heureux et si
grand, que, sans m'en apercevoir, je mouillai de larmes de joie l'argile
que je ptrissais sous mes doigts fivreux. Et, comment en et-il t
autrement? Ce que je faisais c'tait l'incarnation de mon amour, de ma
croyance, de mon espoir! Rose tait l, devant moi; comme l'ange
inspirateur de l'artiste! Et moi, en travaillant, je me sentais plus
prs d'elle, et en communication plus intime avec son me que dans mes
rves les plus trompeurs. Aussi l'argile se faonnait comme par
enchantement entre mes mains. J'aurais eu vingt bras, que je n'eusse pas
pu travailler plus vite!

Cependant, lorsque j'eus entirement model ma statue avec son caractre
propre, mais encore grossirement bauch, une difficult que j'avais
vainement essay d'carter m'effraya. Non-seulement ma statue avait
l'attitude solennelle et l'expression enthousiaste de Rose au moment o
elle m'avait dit adieu jusque dans le ciel; mais c'tait si exactement
sa figure, que ma main avait involontairement imprim, sur ses traits et
dans ses membres amaigris, le sceau de la langueur. Ma statue tait donc
trop grle de formes et trop maigre.

Je luttai longtemps pour corriger ce dfaut; enfin je russis en partie,
et mon bauche acquit une certaine rondeur, suffisante du moins pour lui
ter son apparence maladive.

Alors je me mis  travailler avec plus de confiance et plus d'ardeur, et
je poussai si vivement l'excution, que je passai presque tout le
huitime jour  contempler mon oeuvre avec ravissement, ne voyant plus
aucune correction  y faire.

Mon matre tait revenu dans l'aprs-midi. Je reconnus sa voix dans
l'escalier, et j'attendis, coeur palpitant, qu'il ouvrit la porte de ma
chambre. Quel serait son jugement?

Enfin il parut, et s'cria aussitt qu'il me vit:

--Eh bien, mon garon, a-t-on russi? a-t-on bien travaill? Voyons
comment vous comprenez l'Esprance chrtienne.

A ces mots, il s'approcha de ma statue; mais il recula, frapp d'un
sentiment dont je ne pus me rendre compte, et la considra un instant en
se parlant  lui-mme.--Puis il s'lana vers moi, me prit la main, la
serra avec force, et dit d'une voix mue:

--Mais vous tes un artiste, vous! un grand artiste! Les formes sont un
peu grles; mais cela ne fait rien, je les corrigerai. Vous avez trop
d'inspiration et trop de talent pour ne pas acqurir, avec le temps, une
grande clbrit. Pauvre garon! vous perdez votre temps ici,  tailler
le bois et la pierre pour gagner un morceau de pain! Cela n'est pas
juste;  chacun selon son mrite; je vous procurerai les moyens de vous
faire connatre.... Et, en attendant, je double ds aujourd'hui votre
salaire. Tant que vous resterez ici, vous ne serez pas mon ouvrier, vous
serez mon ami; nous causerons de l'art ensemble; j'apporterai mon
exprience, et vous, l'enthousiasme de votre coeur jeune et chaud. Nous
y gagnerons tous les deux.

Je remerciai mon gnreux matre, les larmes aux yeux; mais il ne me
laissa pas le temps d'exprimer ce que je sentais.

--Je cours chez le banquier, s'cria-t-il. Il faut qu'il vienne, qu'il
vienne  l'instant. Il serait bien difficile s'il n'tait pas content,
cette fois. S'il est chez lui, je le ramne avec moi. Jetez ces morceaux
d'argile, et laissez descendre un peu le rideau; votre statue ne reoit
pas assez de lumire.

 ces mots, il descendit l'escalier quatre  quatre, me laissant en
proie  une motion d'orgueil et de joie.

Aprs une demi-heure d'attente, j'entendis un bruit de pas qui montaient
 l'tage o se trouvait mon atelier. Je me retirai dans un coin de la
chambre pour ne gner personne, et je m'assis devant une table en
faisant semblant de dessiner.

J'entendis un cri d'admiration pouss par le banquier, qui dit  mon
matre:

--C'est superbe! je vous flicite. Vous avez enfin compris mieux que moi
ce que je dsirais. Recevez mes sincres remerciements. Oh! la nature
vit! Et quelle expression, quel lan vers Dieu! Oui, oui! c'est ainsi
qu'il faut reprsenter l'Esprance des chrtiens....

--Et si je vous disais que je ne suis pas l'auteur de cette statue?
rpliqua mon matre.

--Que voulez-vous dire? demanda le banquier surpris.

--J'y changerai bien quelque chose, rpondit le sculpteur. Elle est trop
maigre, et il y a,  et l, de petits dtails qui doivent tre
corrigs; mais je ne veux pas m'attribuer le mrite d'autrui. L'auteur
de la statue que vous admirez est le jeune homme que vous voyez dessiner
 cette table.

Et, se tournant vers moi, il me cria:

--Venez ici, mon ami, et recevez vous-mme les loges qui vous
appartiennent lgitimement.

J'obis. Le banquier s'avana vers moi et se mit  me louer
chaleureusement et  vanter mon oeuvre. mu et confus, je tenais les
yeux baisss; mais mon matre me frappa vivement sur l'paule, et
s'cria:

--Ah! monsieur Lon, vous tes l comme une timide jeune fille. Levez la
tte et regardez hardiment devant vous, comme un artiste tel que vous a
le droit de le faire.

Le banquier se gratta le front en murmurant:

--Monsieur Lon? Ce serait trange! qui sait? En effet; matre, je
connais tous vos lves, mais ce jeune homme, je ne l'ai pas encore vu
ici.--Vous vous nommez donc Lon? demanda-t-il en s'adressant  moi.
Excusez mon indiscrtion, je vous prie. Quelle est votre patrie? quelle
ville habitent vos parents? quel est votre nom de famille?

Je rpondis  ses questions avec franchise.

C'est merveilleux! dit-il. Sans cette statue, je ne vous aurais
peut-tre jamais trouv. Cependant il y a quinze jours que je vous fais
chercher dans tous les ateliers et les muses de Paris. Mais qui se ft
imagin que je vous trouverais dans une maison o je connais tout le
monde? J'ai une lettre pour vous, une lettre trs-presse. Elle est d'un
riche ngociant d'Anvers. Mais vous devez le connatre: M. Pavelyn est
son nom. Je ne sais ce qu'il vous veut, mais il me supplie de ne pas
perdre un instant pour vous remettre sa lettre, si je vous dcouvre. Je
lui ai promis de ne rien ngliger pour satisfaire son ardent dsir. Je
vais envoyer immdiatement mon domestique, qui m'attend en bas, demander
la lettre  mon premier commis. Il ira en voiture, et sera de retour en
un instant.

Il descendit pour donner ses ordres, puis remonta sur-le-champ dans
l'atelier. Il regarda encore ma statue, loua en particulier chacun des
mrites qu'il croyait y dcouvrir, causa avec moi de l'art paen, de
l'art gothique et de l'art moderne, et me promit sa puissante
protection.

Il fut interrompu par l'arrive de son valet, qui lui prsenta une
lettre cachete, qu'il me remit immdiatement.

C'tait bien M. Pavelyn qui avait crit mon nom sur l'enveloppe. J'tais
tremblant et ple d'une curiosit inquite en ouvrant la lettre....
Mais, ds que j'en eus parcouru les deux premires lignes, un voile
descendit devant mes yeux; je poussai un cri dchirant; mes jambes se
drobrent sous moi, et je m'affaissai au pied de ma statue.

Mon matre me prit dans ses bras; le valet qui avait apport la lettre
prit de l'eau dans un vase, et se disposait  mouiller mon front. Mais
je n'tais pas tout  fait vanoui, et je fis signe qu'on me laisst
respirer un peu. Je ne pouvais croire l'crit qui gisait tout ouvert 
mes pieds, et mon premier mouvement fut de le reprendre et d'y porter
les yeux de nouveau. Je lus  voix haute les affreuses paroles qui
m'avaient fait succomber  ma douleur et  mon pouvante:

Venez, venez vite, Lon! hlas! elle marche d'un pas rapide vers la
mort. Un seul espoir nous reste: votre prsence peut encore, peut-tre,
lui sauver la vie. Venez! ma pauvre Rose vous appelle jour et nuit!

Je n'en lus pas davantage. Avec un nouveau cri, j'arrachai ma blouse
grise, et je saisis mes vtements.

--Mais qu'avez-vous? que voulez-vous faire? s'cria mon matre, effray
de la violence de mes mouvements.

--Partir, je dois partir! m'criai-je. Elle meurt! elle m'appelle!
Adieu!

--Elle meurt? Qui? demanda-t-on.

--L-bas! elle! l'Esprance... ma statue! hurlai-je comme un fou.

Mon matre se plaa devant la porte et me barra le passage.

--Pauvre garon! dit-il; je ne puis vous laisser partir ainsi; votre
cerveau est drang.

Je lui dis d'un ton suppliant et les mains jointes:

--Oh! non, non, vous vous trompez: je ne suis pas fou. Jugez, jugez
vous-mme! J'tais un pauvre enfant muet; un autre enfant, la fille de
gens riches, m'a tir de la misre, m'a instruit, et a fait de moi un
artiste. Devenue femme, elle a aim son protg avec tant de passion,
qu'elle paie de sa vie ce malheureux amour! Peut-tre en ce moment
est-elle tendue sur son lit de mort, elle m'appelle pour la sauver,
pour lui fermer les yeux.... Et je ne volerais pas  son appel de
dtresse? Ah! je vous en prie, je vous en conjure, laissez-moi partir!

--Je comprends, rpondit mon matre, les yeux mouills de larmes; mais
vous ne retournerez pas du moins  Anvers  pied; avez-vous de l'argent?

--De l'argent? balbutiai-je frapp de cette question. De l'argent? Dans
ma chambre... trop peu, peut-tre.

Le gnreux artiste tira quelques napolons de sa poche, me les glissa
dans la main et dit:

--Tenez, que Dieu vous protge pendant le voyage. Partez le plus vite
possible; nous compterons aprs.

 peine vis-je la porte ouverte devant moi, que je me prcipitai dans
l'escalier en poussant un cri de joie, et je m'lanai dans la rue....

Deux heures aprs, j'tais dans la chaise de poste qui devait me ramener
en Belgique.




XXX


Aprs un voyage rapide, quoique terriblement lent au gr de ma fivreuse
impatience, j'arrivai  Anvers dans l'aprs-midi. Je m'lanai hors de
la chaise de poste avant qu'elle ft compltement arrte, et courus
tout d'une haleine jusqu' la maison de M. Pavelyn; mais l, j'appris
par un domestique que, depuis une dizaine de jours, toute la famille
s'tait rendue au chteau de Bodeghem, dans l'espoir que l'air de la
campagne fortifierait un peu la malade.

Sans perdre un instant, je courus chez un loueur de voitures et fis
atteler deux bons chevaux  une lgre calche; je lui promis double
salaire... et, un quart d'heure aprs, nous brlions le pav de la
grande route de Bodeghem avec la rapidit du vent.

Je fis arrter la voiture devant la grille du chteau, je jetai une
pice d'or au cocher, et je sautai dans le jardin.  la porte du
chteau, un domestique me salua avec un cri de joie: il me conduisit
dans le vestibule en toute hte, et, sans dire un mot, ouvrit la porte
d'une chambre et s'cria:

--Voici M. Lon!

Trois ou quatre voix rpondirent par un cri de joie  cette annonce. Je
vis Rose se lever en sursaut de son fauteuil de malade tout charg de
coussins; je vis ma mre qui tenait une des mains de la pauvre malade;
je vis M. et madame Pavelyn dont le visage s'illuminait de joie  mon
apparition.... Mais Rose! hlas! comme la maladie l'avait change! Ces
joues creuses, ces yeux vitreux, ces lvres bleues! Il tait donc vrai
que la mort avait marqu sa victime; je n'tais venu que pour la voir
mourir!

 cette affreuse pense, je fus frapp d'un dsespoir immense; je sentis
mes jambes se drober sons moi; j'essayai de parler; mais on et dit que
j'tais redevenu muet.

Je remuais vainement les lvres; aucun son ne sortait de ma bouche....
Un torrent de larmes s'chappa de mes yeux, et je me laissai tomber sur
une chaise, ananti et sans force, la tte cache dans mes mains
appuyes sur le bord de la table.

J'entendais la douce et faible voix de Rose m'adresser des paroles
consolatrices; je sentais les bras de ma mre qui s'efforaient de me
faire lever la tte pour un tendre baiser. M. Pavelyn me serrait la main
et tchait de me tirer de la douleur o j'tais plong par les
tmoignages de la plus vive affection; mais je restai insensible  tout,
et ne rpondis que par des sanglots, jusqu'au moment o Rose murmura 
mon oreille avec l'accent de la plus ardente prire:

--Lon, merci pour vos larmes; mais ayez du moins piti de ma pauvre
mre. Vous lui dchirez cruellement le coeur! Pour l'amour de moi,
montrez-vous courageux et rassur sur mon sort!

Ces paroles ma rappelrent un peu  moi-mme; je fis un effort pour
surmonter ma douleur, et je levai la tte. Tandis que des larmes
silencieuses coulaient encore de mes yeux, j'essayai d'expliquer ma vive
motion par le sentiment de bonheur ineffable dont la vue de mes
bienfaiteurs et de ma mre avait agit mon me....

Mais Rose interrompit cette explication embarrasse, et dit en me
montrant une chaise  ct d'elle:

--Venez, Lon, asseyez-vous  ct de moi. Je ne puis pas causer avec
vous de si loin, cela me fatigue la poitrine.

Quand je lui eus obi, elle me regarda avec un sourire radieux, et
plongea dans mes yeux un regard d'une singulire profondeur. L'amour et
le bonheur clairaient son ple visage; mais cette quitude, cette joie,
sur ses traits fltris, me frapprent d'une angoisse nouvelle, et je
penchai la tte sur ma poitrine.

--Cela vous fait beaucoup de peine de me voir malade, me dit-elle d'une
voix calme et gaie. Ah! si vous n'tiez pas venu, je n'aurais peut-tre
pas eu la force ni le courage d'esprer une vie plus longue; mais,
maintenant que vous voil, je me sens dj beaucoup mieux. Mon coeur bat
plus librement; il y a quelque chose, un sentiment secret du retour de
mes forces, qui me donne la certitude que j'chapperai  la consomption.
Vous verrez: ds demain, je veux me promener au jardin avec vous et avec
ma bonne mre; nous parlerons de notre enfance; nous voquerons nos plus
doux souvenirs; nous jouirons du beau temps, et nous admirerons la
beaut de la bienfaisante nature. Ainsi j'oublierai ma maladie, je
reprendrai des forces, et je reviendrai insensiblement  la sant. Oui,
oui, Lon, j'en suis sre; le bon Dieu vous a destin  me rendre deux
fois la vie. Votre vue seule suffit pour me gurir. Prenez donc courage,
vous tous qui m'aimez si tendrement; car la lumire de la dlivrance a
lui pour moi.

Ces paroles, dites avec l'accent d'une ferme conviction, firent une
profonde impression sur moi et sur ses parents. Je commenai  chanceler
dans ma terrible croyance; le joyeux sourire qui claira mon visage
trahit le doux espoir qui tait descendu dans mon coeur.

Rose parla encore pendant quelque temps avec la mme confiance exalte,
jusqu' ce qu'elle ne vt plus de larmes dans les yeux de sa mre et
qu'elle crt avoir effac l'impression de mon dsespoir. Alors elle se
mit  m'interroger sur mon voyage, et voulut savoir avec les moindres
dtails, comment j'avais vcu pendant ma longue absence, et ce qui
m'tait arriv.

Pour m'engager  en faire le rcit circonstanci, elle prtendit qu'il
n'y avait pas de meilleur moyen, pour gurir un malade, que de lui faire
oublier sa maladie. Pendant que je parlais, elle m'interrompit souvent
par de joyeuses observations et de fines reparties, et se montra si
gaie, que je finis par croire que je m'tais effray  tort, et qu'il
n'y avait aucune raison de dsesprer d'une prompte gurison.

M. et madame Pavelyn coutaient, les yeux brillants de bonheur; et il
tait visible qu'ils s'abandonnaient plus encore que moi  cette douce
esprance.

Mon bienfaiteur prit part  la conversation; il fut extrmement
affectueux et me montra  diffrentes reprises que, malgr son chagrin,
il n'avait cess de m'aimer.

Comme j'tais arriv  Bodeghem trs-tard dans l'aprs-midi, le
crpuscule du soir commenait dj  obscurcir la clart du jour,
pendant que nous oubliions nos peines et nos inquitudes dans une
conversation pleine de charme et de consolation. Rose nous tonnait par
sa vivacit, son courage et sa gaiet. Ses lvres avaient repris leurs
fraches couleurs par la circulation d'un sang plus chaud; ses yeux
brillaient de joie; il y avait dans ses paroles et dans ses gestes tant
de libert d'esprit et tant de force, qu'il ne restait plus en elle
d'autres symptmes de maladie que l'extrme maigreur de ses joues et de
ses membres.

En ce moment survint le docteur, qui venait faire sa visite habituelle.
Lui aussi parut stupfait du changement favorable qu'il remarqua sur la
physionomie de Rose, et il secoua la tte en souriant.

Aprs m'avoir cordialement souhait la bienvenue, comme  une vieille
connaissance, il s'approcha de la malade et lui tta le pouls pendant
quelques minutes.

Puis il dit d'une voix qui trahissait une certaine inquitude:

--Quelle agitation dans le sang! Cette force nouvelle est tonnante.
Esprons; une raction favorable va peut-tre se dclarer; mais, si nous
ne faisions pas cesser cette motion trop vive, maintenant qu'il en est
temps encore, elle pourrait devenir funeste. Mademoiselle Rose est
trs-fatigue, quoiqu'elle n'en ait pas l'air. Il faut qu'elle prenne du
repos. Ainsi, monsieur Lon, vous qui avez plus de force sur vous-mme,
quittez-la maintenant. Et vous, mademoiselle, remettez  demain le
plaisir de causer avec lui. Alors vous serez probablement assez forte
pour reprendre, sans vous fatiguer outre mesure, l'entretien que mon
devoir m'oblige  faire cesser.

Nous avions tous la conviction que le docteur nous donnait un conseil
trs-sage; car, maintenant que notre attention tait veille, nous ne
pouvions mconnatre que Rose ft dans un tat d'agitation extrme.

Ma mre prit pour prtexte que mon pre, qui tait all dans un village
voisin pour acheter du bois, serait probablement de retour  la maison,
et que je ne pouvais lui laisser ignorer plus longtemps mon retour.

Rose me supplia  mains jointes de revenir la voir le lendemain de
trs-bonne heure. Ses yeux bleus faisaient rayonner sur moi un sourire
d'une douceur cleste. M. Pavelyn me serra encore la main. Je marchai
consol et presque heureux,  ct de ma mre, vers notre demeure.




XXXI


Le lendemain, aprs une nuit agite par des rves pleins d'espoir et
d'inquitude, je me levai aux premires lueurs du matin; mais, si vif
que ft mon dsir d'tre auprs de Rose, je restai avec mes parents
pour leur parler de ma fuite et de ma position.

Je sentais, et ma mre me l'avait bien fait comprendre, que Rose avait
t trs-fatigue, et que je ne pouvais pas la priver d'un repos si
ncessaire par une visite trop matinale.

Neuf heures sonnaient au clocher du village quand j'osai me diriger vers
le chteau.

En entrant dans le jardin, je vis de loin Rose assise avec sa mre sous
l'ombrage d'un tilleul touffu. Cette preuve que les motions de la
veille ne lui avaient pas t fatales me rendit si joyeux, que je
poussai un cri de triomphe.

Tandis que j'exprimais ma joie et mon espoir, Rose me fit signe de
m'asseoir  cte d'elle.

Madame Pavelyn, aprs avoir chang quelques paroles avec nous, se leva
et s'loigna sous prtexte d'aller chercher quelque chose dans la
maison.

Ds qu'elle eut disparu, Rose me dit:

--Lon, j'ai pri ma mre de me laisser seule avec vous. Hier, je n'ai
pas pu causer librement avec vous; parlons un peu  coeur ouvert.
Dites-moi, pendant cette triste absence, avez-vous pens  moi, beaucoup
pens  moi?

-- Rose, soupirai-je, en quoi peut consister ma vie, sinon  penser 
vous,  vous seule, jour et nuit? Votre doute me fait peine....

--Non, non, soyez tranquille, Lon, rpliqua-t-elle en souriant. J'ai
tort de vous demander cela; car je sais ce que vous avez souffert, et 
quelles penses votre esprit a t en proie. Mon me vous a accompagn
dans votre voyage; j'ai vu couler vos larmes dans la solitude; j'ai
entendu vos lvres murmurer mon nom; je vous ai vu sourire  mon image
qui se plaait devant vos yeux. Ne vous tonnez pas de cela, Lon. Pour
compter les battements de votre coeur, si loin, que vous fussiez, je
n'avais qu' poser la main sur mon propre coeur, et je suis certaine que
ses moindres pulsations avaient un cho dans le vtre. Nos deux
existences n'en font qu'une.

Tremblant d'motion, je joignis les mains et balbutiai des paroles
d'ardente reconnaissance.

La voix de Rose tait si douce, le contentement illuminait sa ple
figure d'un clat si charmant, que ses paroles tombaient sur mon coeur
palpitant comme les gouttes d'une bienfaisante rose.

Il devait y avoir dans l'esprit de Rose des ides qu'elle ne disait pas;
au lieu de rpondre  ce que je lui disais, elle me demanda tout  coup:

--Et si la maladie m'avait emporte avant votre retour, Lon, vous
auriez toujours pens  votre pauvre amie d'enfance, n'est-ce pas? et
vous auriez attendu avec impatience que Dieu vous rappelt  lui, pour
pouvoir reposer  ct d'elle dans le cimetire?

--Oh! ne dites pas de si horribles choses, m'criai-je. Vous tes dj
beaucoup mieux aujourd'hui, vous gurirez, n'en doutez pas; mais vous
devez faire un peu d'efforts, Rose, pour chasser de votre esprit cette
crainte sans fondement. Faites-le du moins par piti pour moi.

--J'ai eu dernirement un rve trange, dit-elle, un rve qui n'a pas
dur plus de la moiti de la nuit, et qui, cependant, m'a fait vivre
vingt ans et plus dans l'avenir. J'tais morte.... Non, ne vous agitez
pas, Lon: ce n'tait qu'une vision dans mon sommeil.... Moi aussi,
j'avais pleur, j'avais frmi  l'ide de la mort, parce que je croyais
qu'elle allait me sparer pour toujours de tout ce qui m'est cher sur la
terre. Comme je m'tais trompe! Du sein de Dieu, le regard de mon me
s'tendait jusqu'aux dernires limites de l'univers. Mon existence tait
devenue si puissante, si perfectionne et si multiple, que mon me, sans
quitter le ciel, pouvait vivre au milieu de mes parents et de mes amis
dsols. C'tait ici, dans ce petit coin du monde o se trouve mon cher
Bodeghem, que mon me avait jet les yeux. Ma tombe tait derrire la
petite glise. J'y voyais quelqu'un, quelqu'un que j'avais peut-tre
trop aim sur la terre, semer les fleurs du souvenir sur mes restes
mortels, et je le voyais ainsi tous les jours pendant plusieurs annes.
Souvent je me tenais  ct de lui; je n'entendais pas seulement ce
qu'il disait, mais je percevais les moindres motions de son coeur aussi
distinctement que s'il me les et clairement dcrites. Lui aussi avait
conscience de ma prsence, car ses yeux me suivaient pendant qu'il
souriait  mon ombre invisible, et, quand je me sentais envie de le
consoler, de lui donner confiance dans la runion ternelle de nos deux
mes, il rpondait  mon inspiration secrte comme si des lvres
matrielles eussent parl  son entendement. La mort n'avait pas spar
l'me dj bienheureuse de l'me encore souffrante!

J'tais ple et frmissant en coutant les paroles de Rose. Je sentais
les larmes monter de mon coeur serr  mes yeux; mais sa voix tait d'un
calme si solennel et si mouvant, que je surmontai ma douleur, et fixai
un regard plein d'un respect ml d'effroi sur ses yeux tincelants. Il
tait vident qu'elle ne me disait point sans intention des choses si
tristes et si tonnantes, et je prvoyais avec anxit une rvlation
affreuse.

--Lon, dit-elle, hier vous avez frmi d'effroi au premier aspect de mon
visage amaigri. Vous avez vu l'image de la mort  mes cts, n'est-ce
pas? Pourquoi craignez-vous la mort? Vous croyez  une vie meilleure,
n'est-ce pas? Que le corps des hommes retourne dans le sein de la terre,
les mes qui craignent Dieu ne se reverront-elles pas dans la patrie
ternelle?

Elle se tut, et parut attendre une rponse affirmative; mais je ne me
sentais pas la force de parler, et, la tte penche sur ma poitrine, je
me mis  pleurer en silence.

--Pardonnez-moi, Lon, dit-elle. Si je remplis votre coeur de tristesse,
c'est pour vous pargner de plus grandes souffrances au moment o mon
enveloppe mortelle ne sera plus sur la terre pour vous consoler; car,
Lon, quand vous dites que je gurirai, vous exprimez votre espoir,
n'est-ce pas, et non votre conviction? vous me croyez cruelle et
impitoyable! Si ce n'tait point par compassion pour vous, ce serait par
gosme que je parlerais ainsi. J'accepte le faible espoir de gurison
que l'on s'efforce d'inspirer  la pauvre malade; mais je veux s'il
plat  Dieu de me rappeler  lui, fermer les yeux sans chanceler dans
ma foi, joyeuse et triomphante dans l'impuissante mort! Vous pleurez de
tristesse sur le sort qui me menace, Lon! Ah! dites-moi que, si votre
crainte devait se raliser, mon rve deviendrait une vrit;
promettez-moi de veiller sur ma tombe, de conserver vivant le souvenir
de Rose jusqu' la fin de vos jours. Laissez mon me emporter l'espoir
que le cruel oubli ne brisera jamais le lien qui l'attachait  votre
me. Dites-moi que ma mort, si je devais succomber, ne vous affligera
pas; que la foi, l'inbranlable foi en une ternit de bonheur vous
donnera la force de me dire adieu, au moment solennel, avec un sourire
sur les lvres, comme on prend cong d'un ami qui vous prcde dans un
beau voyage.

J'tais cras sous le poids de ma douleur; et je luttais avec dsespoir
contre l'ide que Rose voulait me faire admettre; et pourtant je sentais
que, malgr moi, l'ide de la mort pntrait victorieusement dans mon
me et se rendait matresse de mon esprit. La crainte que m'inspirait
cette affreuse conviction me faisait trembler; je n'osais point parler.

Rose implora d'une voix douce et plaintive un mot d'assentiment, et me
dit qu'elle n'exigeait d'autre prix pour ses longues souffrances, pour
sa lutte mortelle contre son amour, pour son dprissement, que la
promesse qu'elle me resterait chre aprs sa mort.

Suppli avec cette insistance, je lui fis la promesse qu'elle
souhaitait, et, pouss par mon exaltation croissante, j'affirmai que je
ne pourrais vivre autrement que par son souvenir. Je parlai avec tant de
chaleur, que je la persuadai que mon dernier soupir serait encore un
lan vers elle.

Elle me prit la main et dit avec une joie extrme:

--Croyons maintenant que je puis encore gurir. Je serai tranquille, et
j'aurai la force d'esprer. Quoi que Dieu dcide de moi, je puis mourir:
la mort ne nous sparera pas.

Ds ce moment, Rose prta l'oreille, avec une attention surprenante, 
tout ce que je lui disais pour l'encourager et pour chasser de son
esprit l'ide de sa fin prochaine. Nous causmes longtemps de notre
heureuse enfance et de tout ce qui nous avait souri dans le cours de
notre vie.

--Lorsque madame Pavelyn revint auprs de nous pour nous faire remarquer
que le soleil tait dj trs-haut et que la chaleur pourrait tre
nuisible  Rose, la trace de mes larmes avait disparu de mes joues, et
j'avais l'esprit assez libre pour rassurer la mre de Rose, par des
paroles o respirait une confiance profondment sentie.

Nous rentrmes dans la maison.

Je restai toute la journe au chteau  causer avec Rose et avec ses
parents de toutes les choses qui pouvaient avoir quelque intrt pour
eux, et diminuer ou dissiper leurs craintes.

Deux fois encore le hasard me laissa seul avec Rose. Chaque fois, elle
s'effora d'affermir en mon coeur sa foi illimite dans l'impuissance de
la mort. Elle devait exercer sur moi une bien grande influence, car,
lorsque le soir fut venu et que Rose, qui se sentait trs-fatigue, alla
se reposer, je quittai le chteau le sourire aux lvres, et ce sourire
n'tait autre chose qu'un dfi triomphant que je jetais  la mort.




XXXII


Pendant quelques jours, Rose recouvra peu  peu plus de force et de
gaiet,  mesure qu'elle russissait,  force d'assauts rpts,  me
communiquer son trange amour de la mort.

Et, en effet, quoique je conservasse encore l'espoir de la voir gurir,
l'ide qu'elle pouvait mourir ne m'pouvantait pas toujours. Il y avait
mme des moments o, de mme que Rose, je ne considrais la mort que
comme un vnement qui, sans interrompre la vie, affranchit l'me de
ses liens matriels et la met en possession de la puissance infinie
qu'elle doit  son essence divine.

Ainsi, si Rose devait quitter la terre, elle me verrait nanmoins, elle
m'entendrait, elle connatrait les penses de mon coeur, elle serait
avec moi, et ne me quitterait pas jusqu'au moment o je pourrais  mon
tour m'endormir de l'ternel sommeil du corps.

Qu'tait-ce pour moi que quelques annes d'attente, si ces annes
restaient claires par la lumire du souvenir? Si j'tais soutenu dans
ce court exil par la certitude de sa prsence? Et combien plus grande
serait notre joie, l-haut dans le ciel, en nous runissant pour
l'ternit! De semblables penses s'levaient sans cesse dans mon
esprit. Il est bien vrai que souvent la crainte de la mort me faisait
frissonner; et que, lorsque j'tais seul, des larmes jaillissaient de
mes yeux; mais ce n'tait que la dernire lutte de ma nature terrestre
contre la crainte inne de son anantissement.

Enfin, sous l'influence des paroles exaltes de Rose, j'allai si loin
dans cette manire d'envisager la mort et l'avenir, que je savais parler
pendant des heures entires avec un calme parfait, et mme avec une
sorte d'heureuse quitude, de choses qui font trembler les hommes et qui
autrefois m'eussent fait dfaillir d'pouvante et de douleur.

Peut-tre y avait-il alors quelque chose d'outr dans cette
superstition; peut-tre semble-t-il inexplicable qu'en si peu de temps
j'aie pu lever mon esprit  une notion surnaturelle de l'ternit; mais
lors mme que Rose se ft trompe, sa puissance sur moi tait si
absolue, qu'elle aurait pu m'inspirer une foi aveugle en des choses qui
ne peuvent exister. Et quel art, quelle loquence irrsistible
n'employait-elle pas pour touffer tous les doutes qui s'levaient en
moi! Je n'avais pas besoin de parler; elle lisait ma pense dans mes
yeux; elle pressentait mes motions et entendait les battements de mon
coeur; car elle rpondait  toutes mes hsitations, combattait mon
incertitude et dissipait mes doutes avant que j'eusse pu souponner
moi-mme quelles penses allaient s'veiller dans mon esprit.

Depuis que nos mes taient parvenues  un accord aussi parfait, jamais
la moindre tristesse ne venait assombrir nos esprits. Il y avait dans
nos entretiens quelque chose de divin, de surnaturel, qui souvent nous
emportait si loin, que nous parlions comme si nos mes taient dj
indissolublement unies dans la patrie ternelle.

Un jour, cependant, Rose parut rveuse et taciturne.

Quand je parvenais  faire clore un sourire sur ses lvres, ce signe de
gaiet disparaissait immdiatement de son visage; elle semblait
distraite, et il tait facile de voir qu'elle n'tait pas aussi bien que
la veille.

Ses parents commenaient  craindre que le mieux qui s'tait dclar
dans son tat ne continut point. La noble fille faisait de grands
efforts sur elle-mme pour affecter la gaiet et la confiance, afin de
consoler sa mre. Je lus dans ses yeux qu'une pense importune la
poursuivait, et je tchai de savoir ce qui l'inquitait ainsi. Mais elle
vita, non sans tre embarrasse, de rpondre  mes questions, et
rsista pendant deux jours  mes instances, en essayant de me faire
croire que sa mlancolie tait la suite d'une agitation nerveuse et
maladive.

Dans la matine du troisime jour, je la trouvai assise dans son
fauteuil de malade, sous l'ombre du tilleul. Elle tait seule. Je lui
demandai comment elle se trouvait, et si elle avait eu un bon repos la
nuit. Nous parlmes ainsi pendant quelques instants de sa maladie; mais
je m'aperus bientt que ses ides taient ailleurs, et qu'elle
m'coutait avec distraction.

--Rose, soupirai-je avec un accent de triste reproche, vous avez donc
des secrets pour moi? Il y a quelque chose qui vous afflige, et vous me
refusez ma part de votre douleur?

--Non, Lon, rpondit-elle, je n'ai pas de secrets pour vous, et j'ai
voulu tre seule pour vous confier les inquitudes qui m'ont ravi la
paix du coeur. Elle est bien terrible, la crainte qui depuis deux jours
s'est leve, en moi, et qui s'est change en une terreur insurmontable.
J'ai une prire  vous faire, un grand sacrifice  vous demander; vous
me l'accorderez, n'est-ce pas, Lon?

Je l'assurai que rien ne me coterait pour satisfaire ses moindres
souhaits, et j'attendis avec une certaine anxit la confidence
annonce.

--Lon, dit-elle, depuis trois jours et trois nuits une affreuse pense
se dresse comme un fantme devant mes yeux. Notre inclination l'un pour
l'autre est ne dans notre coeur  notre insu. Nous l'avons combattue,
nous avons lutt sans pouvoir la vaincre; nous le croyons, au moins.
Mais, dans ce combat, avons-nous bien us toutes nos forces, jusqu' la
dernire? Et s'il tait vrai que, tout en luttant, nous eussions
pourtant nourri et caress en nous-mme ce sentiment d'amour, nous
serions coupables; le lien qui unit nos mes ne serait qu'une faiblesse
indigne, un fol garement.  Lon, je vais bientt paratre devant Dieu!

J'essayai de la tranquilliser en lui montrant la chastet et la puret
de notre amour. Je lui prouvai avec une conviction complte qu'un pareil
sentiment, dgag de tous les dsirs terrestres, ne pouvait pas tre
coupable, et que, si rellement nous n'avions pas lutt jusqu'au bout
contre le voeu de notre coeur, Dieu, dans sa souveraine justice, ne
ferait pas un crime  de pauvres cratures de leur faiblesse.

Sans me rpondre, elle reprit le fil de ses penses.

--Il y a autre chose qui m'inquite: vous m'avez promis, Lon, de ne
jamais cesser de penser  moi aprs ma mort;--mais, si les ncessits
matrielles de la vie vous forcent  travailler, si vous devez chercher
loin d'ici vos moyens d'existence, que notre humble Bodeghem ne peut pas
vous offrir, comment pourrez-vous rester fidle  mon souvenir? comment
veillerez-vous sur ma tombe? Et mon me, du haut du ciel, ne vous
verra-t-elle pas errer sur la terre avec un coeur refroidi, d'o les
soins de la vie auront effac le souvenir?

Il n'tait pas facile de trouver des paroles persuasives pour combattre
victorieusement ces doutes.

Je renouvelai ma promesse, et lui jurai que chaque battement de mon
coeur raviverait en moi son souvenir et l'espoir d'tre bientt runi 
elle dans le sein de Dieu.

Elle parut sortir d'un rve, et s'cria:

--Lon, avant de mourir, je voudrais tre votre femme....

Ces mots me firent frissonner et plir. tait-ce la surprise, la crainte
ou la joie?

Je ne sais, mais j'tais extrmement mu, et je m'criai en levant les
bras au ciel:

--Dieu! Rose, que dites-vous? Ma femme, vous! sur la terre?...

--Voyez-vous, Lon, reprit-elle avec un calme solennel, si la loi nous
avait unis, et que la bndiction du prtre et sanctifi notre amour,
notre affection ne serait pas seulement lgitime aux yeux du monde,
mais aussi devant Dieu, au nom duquel nous serions indissolublement
unis. Alors je pourrais paratre sans crainte devant son tribunal
redoutable, je pourrais vous aimer dans la patrie des mes; et vous,
vous pourriez garder ma mmoire ici-bas avec une pieuse fidlit; car je
veillerais sur mon poux, et vous penseriez  l'hymen que le ciel mme
aurait bni.

Mon coeur battait d'enthousiasme et d'admiration. Rose serait ma femme!
nos mes recevraient le sceau ineffaable de l'union des mes!

--Et d'ailleurs, poursuivit Rose, ce mariage me permettrait de prserver
ma mmoire de toute faiblesse dans votre coeur; car, Lon, je veux vivre
dans vos penses, sans avoir  lutter en vous contre des soins
matriels. Si je devenais votre femme, vous consentiriez, n'est-ce pas,
 recevoir de mes mains la dot qui vous donnerait les moyens d'tre
toujours fidle  ma mmoire jusqu'au jour o sonnera l'heure de votre
dlivrance?

Je balbutiai quelques mots de gratitude et de bonheur; mais je lui
objectai que ses parents s'accueilleraient pas avec plaisir cet trange
et triste dsir.

Elle me rpondit qu'elle en avait dj parl  sa mre, et qu'elle tait
convaincue que son pre y consentirait avec joie. Elle ne voulait pas me
forcer, cependant, et essaya de me dmontrer que c'tait un grand
sacrifice qu'elle exigeait de moi; que, si mon esprit avait la moindre
hsitation ou entrevoyait la plus lgre objection, je ne devais point
accepter sa proposition, m'enchaner pour jamais  une femme qui
reposerait peut-tre bientt sous la froide terre du cimetire; mais
que, si ma tendresse tait assez profonde et assez dvoue pour
consacrer ma vie  une morte, elle me demandait mon consentement comme
la plus grande preuve d'amour que je pusse lui donner.

mu jusqu'aux larmes, je l'assurai que je n'avais jamais os esprer
tant de bonheur, et que la bndiction du prtre, en sanctifiant notre
amour, m'apporterait une flicit inexprimable.

Elle me regarda jusqu'au fond des yeux avec l'clat de l'exaltation sur
le visage, et reprit:

--Maintenant, Lon, vous ne verrez plus sur mon visage aucune trace de
chagrin. J'attendrai avec une joyeuse esprance le moment solennel de
notre mariage; et si Dieu me laisse vivre jusque-l, vienne alors
l'impuissante mort! Elle ne pourra ni m'effrayer ni m'attrister, car
elle ne brisera rien, elle n'affaiblira rien, elle ne sparera rien....
Venez Lon, rentrons maintenant. Aprs le dner, quand vous serez parti,
je parlerai  mon pre de notre union prochaine. Ciel! quel bonheur,
quelle joie! Marcher ainsi au bras de mon fianc, me sentir soutenue car
celui qui sera mon poux avant peu!...

Nous rentrmes. M. et madame Pavelyn virent avec tonnement le
changement qui s'tait opr en Rose. Elle ne cessait pas de sourire, et
se rjouissait avec ivresse, comme si la sant lui tait revenue
subitement.

 midi, lorsque je quittai le chteau pour rentrer chez mes parents,
Rose m'adressa encore un clin d'oeil pour me promettre que son voeu
s'accomplirait infailliblement.




XXXIII


Rose avait, le jour mme, parl  ses parents de son dsir d'tre unie 
moi par les liens du mariage. Son pre, qui et fait volontiers les plus
grands sacrifices pour lui pargner le moindre chagrin, lui avait
accord sans aucune objection tout ce qu'elle dsirait, et m'avait mme
suppli de ne pas refuser cette satisfaction  sa pauvre fille. Il
esprait que la joie de voir s'accomplir ainsi son voeu le plus cher
donnerait  Rose un nouveau courage et de nouvelles forces pour lutter
victorieusement contre sa cruelle maladie.

Chose trange, pourtant! Ds le lendemain matin, nous remarqumes que
l'tat de Rose avait sensiblement empir. Ses yeux avaient perdu leur
clat; ses lvres taient dcolores, et il y avait dans son regard
vitreux quelque chose d'humide qui attestait un affaiblissement des
forces vitales.

C'tait donc vrai, ce que Rose m'avait dit plus d'une fois!
L'amlioration que nous avions cru remarquer en elle n'tait qu'une
apparence trompeuse. Par un incroyable effort sur elle-mme, elle avait
rassembl toutes les forces de son me pour me rendre douce et familire
l'ide de sa mort, et ce qu'il lui restait de cette force mourante,
elle l'avait employ  nous faire consentir, ses parents et moi  son
mariage.

Maintenant que ce but suprme tait atteint, elle dfaillait, et en une
seule nuit la maladie avait repris toute se violence et se dveloppait
avec une rapidit nouvelle.

Rose, cependant, souriait et parlait gaiement. Aucune pense triste ne
jetait une ombre sur son visage; et, quoique son corps ft de plus en
plus consum par la maladie, son esprit restait calme, tranquille, et
d'une tonnante vivacit.

Assurment, la certitude que Rose allait mourir ne m'effrayait plus, et
je pouvais causer tranquillement avec elle, pendant des journes
entires, de son dpart pour une autre patrie; mais il arrivait
cependant que la vue de sa pleur cadavrique et sa toux douloureuse me
faisaient frissonner malgr moi, et veillaient en moi un sentiment de
pnible compassion. Elle lisait au fond de mon coeur. Ds qu'une vague
pense d'angoisse ou de tristesse se glissait dans mon esprit, elle
fixait ses yeux sur les miens avec une expression de doux reproche, et
me rappelait au mpris de la mort corporelle, et  la foi la plus vive
en la vie ternelle de l'me.

M. et madame Pavelyn reconnaissaient avec la plus profonde douleur
qu'ils s'taient laiss abuser par une vaine esprance. Chaque fois
qu'ils regardaient leur enfant et qu'ils voyaient, pour ainsi dire heure
par heure, les progrs de la maladie, leurs larmes coulaient en
abondance. Mais ils subirent insensiblement l'irrsistible influence de
la confiance sans bornes de Rose et de l'inexplicable lucidit de son
esprit; ils parurent enfin attendre avec une sorte de rsignation la
sparation fatale, et cessrent de pleurer si amrement.

Dans l'intervalle, les prparatifs de notre mariage furent achevs en
grande hte.

M. Pavelyn fit tout ce qui tait en son pouvoir pour abrger autant que
possible les formalits lgales et religieuses; car, quoique Rose nous
assurt qu'elle vivrait au moins assez longtemps pour atteindre le jour
solennel, nous commencions  craindre que la mort ne vnt la frapper 
l'improviste, avant que son dernier voeu fut rempli.

Rose voulait tre belle ce jour-l, belle et gaie comme il convient 
une pouse. Avec quelle joie enfantine elle nous parlait de la toilette
que l'on tait en train de lui faire  Anvers, des bijoux qui devaient
parer ses bras et sa poitrine, et de la couronne de fleurs d'oranger qui
ornerait sa tte.

Pauvre vierge, elle tait comme un squelette vivant; elle ne pouvait
plus se lever sans aide de son fauteuil; elle haletait pniblement pour
aspirer dans ses poumons rtrcis un peu d'air frais; souvent une toux
sifflante, un vrai rle menaait de l'touffer! il tait visible que son
corps souffrait d'atroces tortures... et cependant elle parlait avec
une exaltation nave de sa belle robe de noces et de sa blanche
couronne de marie!

Son mal s'aggrava si rapidement pendant les derniers jours qui devaient
prcder notre mariage, que, ses parents et moi, nous tions convaincus,
hlas! qu'elle n'atteindrait pas le moment souhait!

En effet, depuis prs d'une semaine, elle n'avait pu quitter son lit;
son estomac refusait toute nourriture; elle gmissait pniblement, comme
si sa dernire lutte contre la mort victorieuse avait commenc, et son
sommeil tait sans cess troubl par une sueur nocturne, ce terrible
signe que l'me est en travail pour se dgager des liens du corps!

Qu'elle fut affreuse pour moi, la nuit qui devait faire place au jour
solennel!

Rose mourrait-elle sans voir notre amour lgitim et sanctifi par la
bndiction du prtre?

Devait-elle entreprendre l'ternel voyage accable de tristesse et de
crainte?

Ah! si le ciel en avait dcid ainsi, que son agonie serait
terrible!--Car l'imperturbable quitude et l'admirable courage qu'elle
avait montrs n'avaient leur source que dans l'espoir que Dieu
pardonnerait  l'pouse lgitime la faiblesse de la pauvre jeune fille.
Elle exhalait son dernier souffle, son coeur ne battait pour ainsi dire
plus, la main de la mort s'tendait pesante sur sa poitrine....

Ces penses, cette angoisse, ce dsespoir passaient comme des spectres,
devant mes yeux terrifis, tandis que, dans ma cruelle insomnie,
j'tais assis  ct de mon lit, arrosant de mes larmes le plancher de
ma chambre. Le moindre bruit me faisait frissonner et me causait une
terreur inexprimable.  chaque instant, je croyais entendre les pas d'un
messager qui viendrait me dire:

--Elle est morte!

Enfin, quand le ciel s'claira des premires lueurs du matin, un
domestique arriva.

J'piais en tremblant les paroles sur ses lvres, car je ne doutais pas
qu'il ne vnt me broyer le coeur par l'affreuse nouvelle; mais, au
contraire, je poussai un cri de joie insens.... Rose vivait encore;
elle allait mieux, mme! Dieu, dans sa misricorde, avait permis que le
soleil qui devait clairer notre hymen se levt encore pour elle!

Je m'apprtai  la hte pour la solennit avec un nouveau courage et une
foi raffermie. Moi aussi, je devais tre beau et par comme un heureux
poux. Rose l'avait voulu ainsi.

Il fallait me hter; car, maintenant que le jour tait venu, il n'y
avait plus d'obstacle, et nous ne pouvions pas perdre un seul instant.

Peu aprs, j'tais en route pour le chteau, suivi de mes parents, et je
montais dans la chambre de la malade, o notre union devait tre
clbre.

Il y avait dj beaucoup de personnes prsentes; le maire et son
secrtaire, le prtre et son servant, les tmoins et les amis.

Rose tait assise dans un fauteuil  coussins.  mon apparition, elle me
sourit avec une expression de batitude cleste, en remerciant Dieu de
lui avoir fait la grce de triompher de la mort jusqu' ce jour;--mais,
moi, quoiqu'elle voult m'arracher des paroles de joie, je ne pouvais
parler, et je tenais mon regard fix sur elle, avec une admiration
stupide....

Je ne sais pas ce qui se passa en moi. Cette robe de noces, d'une
blancheur immacule, emblme de l'absence du corps matriel; cette
couronne de marie, blanche comme la neige, que mon imagination nimbait
de rayons comme la couronne lumineuse d'une sainte; ces yeux, si vagues
et si profonds, qu'ils semblaient me regarder du fond de l'ternit; la
beaut mystique et surnaturelle de Rose en ce moment, garaient mes
sens. Ce n'tait pas le corps de Rose qui tait l, devant moi dans ce
fauteuil; non, elle n'avait plus rien de terrestre: c'tait son me, son
me bienheureuse, qui tait descendue du sein de Dieu pour remplir une
promesse chre!

Quel devait tre l'tonnement des assistants! Rose pntra le trouble de
mes sens, et se rjouit de me voir si plein d'espoir et de foi. Tandis
que chacun se faisait violence pour ne pas pleurer, et que quelques-uns
se dtournaient pour cacher une larme furtive, nous nous souriions l'un
 l'autre, comme si le ciel s'ouvrait  nos yeux, o brillaient le
bonheur et le ravissement....

La voix du maire, qui s'tait approch, tenant un crit  la main, pour
nous lire le texte de la loi, m'arracha violemment  ma douce extase.
Rose,  qui mon exaltation avait prt des forces suprmes, se coucha
sur ses coussins et couta, la poitrine haletante et les yeux presque
teints, la voix du maire....

Enfin, lorsqu'on lui demanda si elle consentait  tre ma femme, le oui
fatal sortit encore clair et distinct de ses lvres.... Mais alors elle
ferma les yeux, et sa tte glissa, dfaillante, sur l'appui du
fauteuil....

Des cris de douleur et de piti retentirent dans la chambre, des larmes
jaillirent de tous les yeux? et chacun se prcipita au secours de la
mourante.

La garde-malade la prit dans ses bras et la coucha dans son lit....
J'attendais en tremblant l'annonce de sa mort. Hlas! nous tions bien
maris lgitimement devant le monde; mais Dieu refuserait--il sa
bndiction  notre amour? La pauvre Rose devait-elle descendre dans la
tombe sans cette dernire et suprme satisfaction?...

Mon pouvante m'avait tromp: la position horizontale qu'on venait de
lui donner fit refluer vers le coeur de la malade le peu de sang qui
circulait encore dans ses veines. Elle ouvrit bientt les yeux, et dit
au prtre, par un signe, qu'elle tait prte  faire entre ses mains le
serment solennel.

Sans perdre de temps, le ministre du Seigneur commena  rciter sur
nous les prires de l'glise. Il unit nos mains, nous fit jurer une
fidlit ternelle; puis, d'un ton mouvant, qui rsonna dans mon coeur
comme une voix des cieux:

--Soyez bnis, dit-il: Dieu vous a insparablement unis!

Un cri de triomphe souleva le sein de Rose. Elle m'attira vers elle, me
pressa dans ses bras, et me dit dans ce premier et dernier embrassement:

--Mon noble ami, mon cher poux, maintenant j'ai vcu assez sur la
terre. Je vais partir: la voix de Dieu m'appelle. Je suis heureuse.
Adieu! pensez  moi, tenez votre promesse. Que l'espoir reste, la
lumire de votre vie. Jusqu' ce que l'poux et l'pouse puissent boire
ensemble  la source de l'amour ternel.... Lon, Lon, adieu!

Elle parut prise d'une convulsion; je reculai, non pas de crainte, mais
de respect pour le solennel mystre de la dlivrance de l'me qui allait
s'accomplir.

Rose fit encore un mouvement; elle prit le crucifix plac sur son coeur,
le porta  ses lvres, leva au ciel ses yeux mourants, et demeura ainsi
immobile....

Tandis que le prtre murmurait les prires de l'glise sur la mourante,
je tenais les yeux fixs sur elle comme en extase.

Ah! comme elle tait belle, ce doux ange qui avait pour aurole une
couronne de marie! comme la batitude, rayonnait sur ses traits
souriants! Quel espoir, quelle foi, quelle lvation vers Dieu dans son
regard immobile!

Je joignis les mains en frmissant de respect et d'admiration: la voix
du prtre rsonnait dans le silence de la chambre.

--Priez, dit-il tristement, priez mes enfants; son me est monte au
ciel!

Tous tombrent  genoux; je tombai devant le lit en levant les bras vers
le souverain arbitre des destines humaines, pour le remercier de sa
bont infinie.




CONCLUSION

J'tais rest deux jours et deux nuits dans la demeure du vieux
sculpteur. Son long et triste rcit avait plus d'une fois fait couler
mes larmes; et avant mme d'avoir entendu la fin de l'histoire de sa
vie, une si profonde admiration s'tait leve en moi, que je ne pouvais
plus le regarder sans tre mu de vnration et de respect.

Au moment o j'allais partir, je serrai une dernire fois, avec une
ardeur fbrile, les mains du vieillard, qui tait pour moi la
personnification vivante de l'esprance et de l'amour, et qui m'avait
fait comprendre l'tonnante puissance du souvenir.

Mon chemin me conduisit  travers le cimetire: je m'arrtai prs de la
tombe de fer, et je contemplai longtemps, oublieux de moi-mme comme
dans un rve, ces fleurs aussi vivaces et aussi fraches encore aprs
quarante ans que la mmoire de celle dont elles ombrageaient les
cendres....

Peu  peu, ma tte pencha plus profondment sur ma poitrine, et je
rpandis des larmes silencieuses sur la tombe de la douce Rose, la
victime d'un amour chaste et infini....

Et, continuant ma route, je remerciai Dieu d'avoir donn  sa faible
crature l'esprance qui ne meurt jamais, comme un ange gardien, et le
souvenir toujours renaissant, comme une source intarissable de
consolation et de force!



F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY.





End of the Project Gutenberg EBook of La tombe de fer, by Hendrik Conscience

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Foundation as set forth in Section 3 below.

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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