The Project Gutenberg EBook of Emile Zola, by Edmond Lepelletier

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Title: Emile Zola
       Sa Vie--Son Oeuvre

Author: Edmond Lepelletier

Release Date: December 20, 2005 [EBook #17360]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MILE ZOLA,

Sa Vie--Son OEuvre

par

EDMOND LEPELLETIER




[Illustration: MILE ZOLA, PORTRAIT EN HLIOGRAVURE D'APRS LIEUR]


PARIS, MERCURE DE FRANCE, XXVI, RUE DE COND.

1908








Paris 27 nov. 87

Mon cher Lepelletier,

Merci mille fois de votre article, qui me fait grand plaisir, car il
comprend et il explique au moins. Mais que de choses j'aurais  vous
rpondre,  vous qui tes un ami! Il y a de la vigne  la lisire de
la Beauce, les vignobles de Montigny, prs desquels j'ai plac Rogues,
sont superbes. Tous les noms que j'ai employs sauf celui de Rogues,
sont beaucerons. Il n'est pas vrai que la fatigue soit contraire 
Vnus: demander aux physiologistes. Si vous croyez que les paysans ne
reproduisent que le dimanche et le lundi, je vous dirai d'y aller voir.
La lutte politique dans les villages n'est point aussi pre, ouvertement,
que vous le pensez: tout s'y passe en manoeuvres sourdes. Mes Charles
sont copis sur nature; et puis, c'est vrai, eux et Jsus-Christ sont la
fantaisie du livre. Est-ce qu' l'ironie de la phrase vous n'avez pas
compris que je me moquais?

La vrit est que l'oeuvre est dj trop touffue, et qu'il y manque
pourtant beaucoup de choses. C'est un danger de vouloir tout mettre,
d'autant plus qu'on ne met jamais tout. Du reste, c'est l l'arrire-plan,
car mon premier plan n'est fait que des Fouan, de Franoise et de Lise:
la terre, l'amour, l'argent.

Merci encore, et bien cordialement  vous.

mile Zola

       *       *       *       *       *

Entre mile Zola et l'auteur de cette tude, durant de longues annes,
existrent des liens d'amiti. Les circonstances firent de l'un et de
l'autre, non des ennemis, mais des antagonistes. Ils combattirent, chacun
pour ce qu'il estimait juste, en des camps opposs. Dans la bataille
littraire, ils demeurrent d'accord.

Les Lettres sont  ct des besognes politiques, et l'Art est au-dessus de
l'esprit de parti. On peut, on doit rendre hommage  un grand crivain,
mme lorsque,  un moment de sa vie, contre vous, contre vos convictions,
il tourna sa plume.

Les partisans de l'empire, Napolon III tant encore sur le trne,
s'inclinaient devant le gnie de Victor Hugo. Ils n'acceptaient assurment
pas tout de son oeuvre, et tout dans sa vie ne leur plaisait pas. Ils
ngligeaient _Napolon le Petit_ pour relire _les Feuilles d'Automne_, et
leur lgitime admiration pour _la Lgende des Sicles_ ne leur imposait
pas l'approbation pour les violences des _Chtiments_ envers le souverain
qu'ils aimaient et le rgime qu'ils dfendaient.

Sous le prtexte qu'il fut aussi l'auteur du pamphlet _J'accuse_, il est
absurde, et plus d'un, par la suite, en rougira, de nier la matrise de
l'historien des _Rougon-Macquart_.

Il est, sans doute, regrettable que les enthousiasmes officiels et les
acclamations populaires, celles-ci ignorantes, ceux-l factices, se soient
surtout adresss au dfenseur inattendu d'un accus exceptionnel. C'est le
peintre, au coloris vigoureux, des tres et des choses de notre socit,
l'annaliste de nos moeurs et le clinicien de nos passions, de nos tares,
qui avait seul droit  la gloire. Zola mritait de partager, avec Victor
Hugo et d'autres illustres dfunts, le lit funbre imposant du Panthon,
mais il est fcheux qu'il y ait t port par des mains vibrantes encore
de la fivre d'une guerre civile, au milieu d'un concours de gens qui
n'avaient pas lu ses livres. C'est l'homme de parti qu'on a voulu honorer,
c'est  l'homme de lettres seul que devait tre dcerne l'apothose
nationale.

La postrit ne voudra saluer dans mile Zola qu'un philosophe et un
moraliste, un lyrique merveilleux aussi, le pote en prose de la vie
moderne. Ce livre a pour but de devancer son jugement.

En faisant mieux connatre l'homme, en dgageant l'oeuvre de
proccupations trangres  la littrature, l'auteur estime rpondre  un
dsir des libres esprits, affranchis de la pire des servitudes, celle
du prjug et du parti pris. Le retentissement du nom d'mile Zola et
l'attention mondiale dont il a t, dont il est encore l'objet, motivent
la prsentation d'un travail, impartial et document, permettant
d'apprcier, avec plus de certitude, le grand romancier, le robuste
artiste aussi, qui, avec Victor Hugo et Balzac, domine le XIXe sicle.

EDMOND LEPELLETIER

Paris, Octobre 1908.

       *       *       *       *       *




MILE ZOLA, Sa Vie--Son oeuvre

par

EDMOND LEPELLETIER




I

ORIGINES.--ENFANCE.--VIE DE FAMILLE.--DBUTS  PARIS.--ZOLA POTE.

(1840-1861)


mile Zola est n  Paris. Doit-il tre class parmi les Parisiens
vritables, les autochtones, les Parisiens qui sont de Paris, comme les
natifs de Marseille sont des Marseillais? Oui et non. Rponse ambigu,
mais exacte.

Il convient d'abord de constater que la localit o s'est produit le fait
de la naissance, lorsqu'il est accidentel, d aux hasards d'un voyage ou
d'un sjour professionnel et temporaire, n'a, pour la biographie d'un
homme clbre, qu'un intrt secondaire. Victor Hugo est n Bisontin, Paul
Verlaine Messin, par suite des garnisons paternelles. Leur existence et
leur oeuvre furent compltement indpendantes de ces berceaux fortuits.
Toute fois, la gloriole locale se mle  l'investigation biographique,
pour prciser le coin du sol, o apparut  la vie le petit tre destin 
recevoir la qualification de grand homme. Cette rivalit municipale n'est
pas nouvelle. Sept villes de l'Hellade se disputrent l'honneur d'avoir
abrit Homre enfant. Ces bourgades avaient d'ailleurs laiss l'immortel
ade, sans toit et sans pain, errer dans les tnbres de la ccit, tant
qu'il vcut. De nos jours, la chose se passe souvent ainsi, et ce n'est
qu'aprs la mort du pote, de l'artiste, de l'inventeur, ddaigns,
parfois molests, que les concitoyens de l'illustre enfant se proccupent
de rechercher, sur les registres de la paroisse ou de la mairie, la preuve
de la maternit communale, longtemps nglige. Un reflet de la gloire du
compatriote aurol se rpand sur les fronts les plus obscurs de la
petite ville. Cette parent locale fournit le prtexte  des crmonies,
accompagnes de harangues et de banquets inauguratifs, que prside un
ministre, remplac souvent par un juvnile attach, ayant le devoir
d'apporter, dans la poche de son habit, rubans et mdailles, ce qui est
le motif vrai du zle des organisateurs de l'apothose.

L'endroit o l'on nat prend de l'importance, seulement quand l'enfant a
grandi et s'est dvelopp, l o il a dbut dans la vie organique. Le
terroir n'a pas, sur la plante humaine, l'influence reconnue pour les
vgtaux. On ne doit tenir compte de la terre natale que lorsque l'enfant
a pu rellement la connatre, la comprendre, l'aimer, autrement qu'
distance, par rpercussion, et sous une sorte de suggestion provenant des
ducateurs, des lectures, ou simplement de l'imagination. Quand l'enfant,
tre primaire et quasi-inconscient, ne fait que passer sur la portion de
territoire o sa mre a fortuitement accouch, c'est ailleurs que dans
le lieu mme o se produisit cet vnement qu'il faut rechercher son
origine. L'hrdit physique et morale, la condition des parents, les
premiers contacts avec les tres, la notion de la forme des choses,
la comprhension de l'espace, la mesure de la distance, les initiales
perceptions sensorielles, les primordiales comparaisons, les dcouvertes
successives de l'univers progressivement largi, les surprises, les
enchantements, les effrois, puis le babil avec la nourrice, le voisinage
des frres et soeurs, les jeux purils, les refrains berceurs, les images
regardes, l'alphabet colori, les propos entendus, retenus, l'imitation
des gestes, des attitudes observs, la fixation lente, mais indracinable,
des mots et de leur signification dans la mmoire, enfin le spectacle des
phnomnes de la nature, ml  celui des vnements quotidiens avec
les joies et les douleurs qui les accompagnent, voil les lments
constitutifs de la personnalit, du caractre, de l'intellect et des
sentiments de l'enfant: tout cela est indpendant du lieu o s'est
produite la nativit.

mile Zola, Parisien par la naissance, apparat tranger au sol de Paris,
 son climat,  ses influences ducatrices et familiales. Il est redevenu,
par la suite, ce qu'on nomme un Parisien. Ce fut le rsultat de son sjour
prolong dans la grande ville, de la seconde et personnelle ducation
qu'il y trouva. Il eut,  Paris, sa naturalisation crbrale, et son
succs mme en a consacr les titres. Il est impossible de considrer
comme tranger  Paris celui qui a peut-tre le mieux compris et le plus
puissamment exprim la posie, la trivialit, la grandeur morale, la
bassesse matrialiste, la fivre spculatrice, la folie rvolutionnaire,
l'abrutissement alcoolique et la radieuse suprmatie artistique, qui sont
les lments de la complexe, monstrueuse et superbe cit. Quel Parisien
parisiennant et mieux que lui compris l'norme Ville, et, pour la
postrit, fix le mouvement ocanique de ses foules, rendu la majest de
ses difices utilitaires, peint la splendeur de ses paysages ariens si
varis, le soir, quand l'orage balaie les nues livides, le matin, quand
la chiourme du travail descend  la fatigue sous le tremblotement des becs
de gaz encore allums? Il a pu tre qualifi comme l'auteur de _Germinal_,
de _la Terre_ ou de _Lourdes_, il est, avant tout, digne du nom de pote
de Paris. Jamais la grande ville n'a eu plus grand artiste pour la peindre,
plus minutieux historien pour la raconter, plus profond et plus sagace
philosophe pour l'analyser.

Zola n'a, cependant, jamais possd ce qu'on appelle le parisianisme. Il
n'avait ni l'esprit gouailleur et sceptique du Parisien d'en bas, ni les
gots d'lgance et les vaines proccupations des classes hautes. Il ne
fut jamais un homme du monde, ni ne chercha  l'tre. Il ne prtendit
pas avoir de l'esprit, dans le sens de la blague et des mots drles
ou rosses. Il avait l'horreur du persiflage. Il se montra,  diverses
reprises, polmiste violent, redoutable, et,  la fin de sa carrire,
agitateur de foules et plus que tribun, sans qu'on puisse citer de lui
ce qu'on appelle un mot ou une de ces plaisanteries qui blessent
mortellement l'adversaire et font rire la galerie. Il fut tout  fait
l'oppos d'un autre polmiste, galement remueur de foules, Henri
Rochefort, avec qui il n'eut de commun que l'horreur des cohues et
l'impossibilit de prononcer deux phrases en public. Fuyant les rceptions,
dclinant les invitations, s'abstenant des crmonies, il se confina dans
son intrieur, en compagnie de quelques intimes. Charg de la critique
dramatique, pendant deux annes, au _Bien Public_, il se glissait,
inaperu, dans la chambre familire des premires. Encore, bien souvent,
ngligeait-il d'assister  la reprsentation. Il me priait de parler,  sa
place, de la pice et des artistes, sous une des rubriques de la partie
littraire du _Bien Public_, dont j'tais alors charg. Il consacrait son
feuilleton  l'examen de quelques thses dramatiques, ou  l'expos de ses
thories sur l'art thtral. A Batignolles, comme  Mdan, son existence
fut celle d'un savant provincial.

On put le croire indiffrent  tout ce qui n'tait pas la littrature, ou
plutt sa littrature. Il se concentrait dans la gestation permanente de
l'pope moderne qu'il avait conue. En dehors des livres, des journaux,
des documents, qu'il jugeait utiles  l'laboration de son histoire
naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire, il ne lisait
gure, et ne s'informait qu'en passant des vnements et des ouvrages
du jour. Il liminait de sa frquentation crbrale tout ce qui lui
paraissait tranger  ses personnages. Il recevait quelques amis, presque
toujours les mmes, mais avec eux l'entretien se concentrait, revenait 
l'unique objectif de sa pense. Il fut comme un alchimiste du treizime
sicle, pench sur son alambic, absorb dans la prparation du
Grand-oeuvre. tranger  toutes manigances politiques, il tait vaguement
tiquet rpublicain. On lui supposait des tendances ractionnaires,
d'aprs _l'Assommoir_, qui avait paru calomnieux  l'gard des
travailleurs. Il tmoignait ouvertement d'une indiffrence apathique et
ddaigneuse pour tout ce qui se passait dans le monde gouvernemental,
lectoral, et mme littraire. D'allures paisibles, grave, mditatif,
myope, braquant son pince-nez, avec attention, sur les hommes et sur les
choses, visiblement absorb par sa besogne en train, ne frquentant aucun
politicien, ayant l'effroi des runions publiques, fuyant les bavardages
se rapportant aux vnements quotidiens, il semblait ne jamais devoir
participer ni mme s'intresser  une agitation populaire. Il manifestait
bien, dans plusieurs de ses livres, des instincts combatifs, des tendances
humanitaires, et des critiques vives des fatalits et des conditions
sociales dans lesquelles il se mouvait avec ses personnages, mais,
jusqu'en ses dernires annes, il ne ft venu  l'ide de personne
d'imaginer un mile Zola, imprvu, se dressant, comme un Pierre l'Ermite,
et prchant, avec une hardiesse inattendue et une nergie insouponne,
une croisade laque et rvolutionnaire, au nom de ce qu'il proclamait, et
de ce qu'il croyait tre la Vrit en marche et la Justice debout. Ce fut
comme l'explosion d'un volcan, jusque-l inaperu. Le cratre se fendit,
au milieu d'un grondement orageux, avec des gerbes blouissantes et
fuligineuses, tour  tour jaillissant. Puis des scories noires retombrent
avec de la cendre pleuvant sur tout un pays. Ainsi, la lave de _J'Accuse!_
coula sur la place publique.

Au milieu de l'effarement des uns, de l'acclamation des autres, des hues
et des ovations, le littrateur si doux, si effac, si timide, sortait
de son cabinet laborieux et calme, bondissait au centre d'une mle et
lanait  la multitude souleve,  des adversaires exasprs, un de ces
appels irrsistibles, tocsins de rvolutions qui branlent les socits
sur leurs bases, et laissent, pour de longues annes, dans les airs une
vibration dchirante, dans les poitrines une palpitation comparable  la
houle des mers.

Ce n'tait pas l'enfant n  Paris, par hasard, qui se produisait ainsi,
avec cette passion d'aptre, avec cette fivre de tribun, avec cette
tmrit d'insurg: c'tait le Mridional, le Ligurien, prpar  la lutte
et faonn au danger, le compatriote de Mirabeau, de Barbaroux et des
preneurs d'assaut des Tuileries, qui surgissait, se faisait place,
entranait la foule et ouvrait une re de rvolution. Le Midi se rvlait
tout entier dans l'un de ses fils les mieux dous. Le Midi silencieux.

Physiquement, Zola avait tout du Mridional. Paul Alexis l'a exactement
dpeint comme un de ces soldats romains qui purent conqurir le monde.
Laurent Tailhade a dit de lui, dans une confrence,  Tours: C'est un
Latin  tte courte du littoral mditerranen, le Ligure de Strabon,
quilibr, solide et fier. Il n'avait rien du Mridional bavard et
turbulent, personnage de vaudeville. Nous nous reprsentons le plus
souvent les Mridionaux, dans le pass, comme de galants troubadours et de
gais tambourinaires. Ils nous semblent occups, dans l'histoire,  tenir
des cours d'amour, dans la vie contemporaine,  trpigner, quand se
droule le ruban des farandoles,  gesticuler dans les cafs,  hurler
dans les meetings, et, entre temps, proccups de placer de l'huile ou du
vin. Ce type existe, mais il en est un autre. Le Midi de l'Escorial et de
Philippe II, des Camisards et des Verdets, de Trestaillons et de Jourdan
Coupe-Ttes, n'est pas prcisment joyeux. Jules Csar, Napolon,
Garibaldi, Gambetta, qui sont bien des Mridionaux, ne sauraient passer
pour des hilares et des comiques. Si Tartarin est un Mridional, il ne
rsume pas toute la race latine. Dans le choc formidable qui se produisit,
lors de la campagne des Gaules, c'taient les hommes venus de l'Armorique,
de la Belgique, des forts du pays des duens, et des massifs montagneux
du territoire des Arvernes, qui riaient, criaient, chantaient et mlaient,
aux brutalits guerrires, les bavardages sans fin, dans les festins
tumultueux qui suivaient les combats. Ces gants blonds des pays
septentrionaux, taient d'une exubrance dmonstrative et d'une
intarissable loquacit. Ils formaient contraste avec le calme opinitre
des lgionnaires d'Italie, qui, lentement, posment, envahirent et
gardrent le sol gaulois.

mile Zola est un Mridional n  Paris, emport, tout enfant, tout
inconscient, dans son milieu originel, y redevenant homme du Midi, sobre,
tenace et taciturne, revenant ensuite dans la grande ville cosmopolite, et
en partie mridionale par afflux universel, mais cit du Nord maritime,
par le climat et les moeurs. Il a travers sans se mlanger, comme le Rhne
le Lman, l'norme capitale, sans perdre rien de sa saveur natale, de ses
qualits de terroir, sans y diluer ce qu'il tenait de l'hrdit. C'est
 Aix-en-Provence, et dans sa banlieue, qu'il acquit les premires
initiations intellectuelles; c'est dans cette ville qu'il subit cet
ensemencement du cerveau, plus pntrant chez les jeunes gens de seize 
vingt ans, destins  grandir et  se dvelopper hors du sillon d'origine.
Il n'est pas Mridional pur sang. Les croisements sont favorables aux
perfectionnements des produits, dclarent les embryognistes. Zola, comme
plusieurs hommes suprieurs, eut une gnalogie complexe, et sa filiation
est mixte.

L'hrdit joue un rle considrable dans la formation des intelligences
et des caractres. Il est douteux pourtant que son rle ait l'importance
qu'on lui attribue souvent, et que Zola a propage, d'aprs les doctrines
du docteur Lucas. Les Rougon-Macquart sont issus de la volont de l'auteur
d'tudier les dispositions hrditaires d'un certain nombre d'individus,
et les dformations psychologiques que les tares et les dgnrescences
peuvent produire chez ces tres, placs dans des milieux diffrents
et dans des conditions sociales antagonistes. J'estime qu'il y aurait
de l'exagration, et, par consquent, erreur scientifique,  vouloir
appliquer le fatalisme de l'hrdit, d'une faon absolue,  ce qui est
du domaine sentimental, intellectuel et moral.

Dans la formation du cerveau et du moral de Zola, on ne saurait trouver
trace forte de l'hrdit. Dans sa constitution physique, on observerait
plutt une transmission srieuse. Le pre de Zola tait vigoureux et
bien constitu. C'tait un homme de petite taille, trapu et brun, comme
l'auteur des Rougon-Macquart. Il avait une bonne sant. Il est mort jeune,
il est vrai,  cinquante et un ans, mais d'une affection accidentelle, 
marche rapide: une pleursie contracte en voyage. Sans le refroidissement
dont il fut atteint, en visitant des travaux, risque professionnel, pour
ainsi dire, il et probablement vcu de longues annes. Un accident a, de
mme, interrompu l'existence d'mile Zola. L'hrdit n'a rien  voir dans
cette triste concidence.

Comme son pre, mile Zola n'avait aucune maladie organique. Voici,
d'aprs l'examen qu'a fait de lui le docteur Edouard Toulouse, mdecin
de l'asile Sainte-Anne, la description physique d'mile Zola,  l'ge de
cinquante-six ans, en 1896, par consquent:

     C'est un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, d'apparence
     robuste et bien constitu. Le thorax est large, les paules hautes et
     carres; les muscles sont assez volumineux, bien que non exercs. Il
     existe un certain embonpoint. La peau est blanche, rose, ride en
     certains endroits; le tissu cellulaire est abondant. Les cheveux et la
     barbe taient bruns; ils grisonnent aujourd'hui. Les poils sont trs
     fournis sur tout le corps, et notamment sur la partie antrieure du
     thorax. La tte est grosse, la face large, les traits assez accentus.
     Le regard est scrutateur, doux et mme rendu un peu vague par la
     myopie. L'ensemble de la physionomie exprime la rflexion habituelle
     et une certaine motivit. M. Zola a un air srieux, inquiet, chagrin,
     qui lui est particulier. La voix est assez bien timbre; mais les
     finales sont quelquefois mises en fausset, et il existe un reste, 
     peine apprciable, du trouble de prononciation de l'enfance.

     La taille est de 1m.705, c'est--dire au-dessus de la moyenne qui est,
      Paris et en France, de 1m.655 environ. D'aprs les relevs de M. A.
     Bertillon, la taille moyenne des sujets de 45  59 ans ne serait mme
     que de 1m.622. On sait qu'elle s'abaisse au fur et  mesure qu'on se
     rapproche de la vieillesse.

     La taille assise (buste et tte) serait de 0m.890, c'est--dire un peu
     infrieure  la moyenne (0m.900) des individus de sa taille.

     L'envergure est ordinairement un peu plus grande que la taille. Celle
     de M. Zola est de 1m.77, suprieure  celle (1m.736) des individus
     de sa grandeur. Ses membres suprieurs sont donc plus longs que la
     moyenne.

     Quant au crne, il est un peu suprieur  la moyenne, dans tous ses
     diamtres. Le diamtre antro-postrieur est de 0,191. Le diamtre
     bi-zygomatique, qui mesure la largeur de la face, est de 0,146. Il ne
     semble pas que les os du crne de M. Zola soient plus volumineux que
     chez d'autres. Il y a donc des probabilits pour qu'il ait un volume
     crbral suprieur  la moyenne. L'oreille droite  0,069, plus haute
     que large. Les cheveux sont droits, pleins d'pis, vaguement onduls.
     Les avant-bras sont assez volumineux  leur extrmit suprieure, et
     minces  leurs attaches avec le poignet. C'est dire que leur forme
     est distingue, dans le sens courant du mot. Les mains ont 0,112 de
     largeur sur 0,110 de longueur; elles sont donc larges. M. Zola gante
     du 7, 3/4 trs large. Les ongles sont petits et ronds. Les pieds sont
     trs cambrs. M. Zola chausse du 39, grande largeur.

Le docteur douard Toulouse, qui a publi cet examen physique de Zola,
dans son enqute mdico-psychologique, ajoute, en rsum, que l'tude
anthropologique de Zola rvle une constitution anatomique robuste et
exempte de dfectuosits notables. Les particularits qu'il a releves
ne dpassent pas les limites de la variation normale, et l'on n'est
pas autoris  y voir des stigmates de dgnrescence. Les organes
circulatoires ne paraissent pas lss, la percussion n'indique pas un coeur
hypertrophi. Dans ses dernires annes, Zola est devenu plus sujet aux
inflammations lgres des voies respiratoires. Les dents sont mauvaises,
plusieurs ont t arraches; les fonctions digestives ont t longtemps
troubles; la digestion se fait bien et l'apptit est bon, depuis que
l'embonpoint a diminu.

On sait que Zola avait une forte tendance  l'engraissement. Avec
l'nergie dont il fut dou, il lutta contre l'obsit, par le rgime.
Les repas pris sans boire, l'alimentation lgre, le th et l'exercice
physique,  la campagne, comme les longues courses  bicyclette, ont amen
un amaigrissement qui tonnait ceux qui l'avaient perdu de vue pendant
quelque temps. Il tait arriv  avoir seulement 1m.06 de tour de taille,
et il pesait 160 livres. Le systme musculaire tait dvelopp; il tait
bon pdaleur. Sa sensibilit cutane tait vive. Il dormait peu,  peine
huit heures. Sa vue, comme nous l'avons dit, tait faible: il avait t
rform, comme myope. Son odorat tait fin, c'est rellement un olfactif,
a dit le docteur Toulouse; les odeurs tiennent une grande place dans ses
livres, et aussi dans sa vie.

Il tait sujet  des coliques nerveuses et  des crises d'angoisse
confinant  l'angine de poitrine. Le serrement dans une foule de
Mi-Carme, dit le docteur Toulouse, a, une fois, provoqu chez M. Zola,
une crise d'angoisse, avec phnomnes pseudo-angineux graves.

De cet examen mdico-physique, il rsulte que Zola avait une motivit
exagre, et qu'il tait un nvropathe, mais sans altration organique.
Il a pris la nvrose comme point de dpart de son oeuvre, et il n'tait pas
un nvros, dans le sens morbide du mot. Il n'avait aucune caractristique
de l'pilepsie ou de l'hystrie. Les dsquilibres nerveux constats chez
lui provenaient d'une source subjective, d'un surmenage intellectuel.

     Ces troubles nerveux, dit encore le docteur Toulouse, n'ont fait que
     s'accentuer, depuis la vingtime anne, avec la persistance d'un
     travail psychique excessif, quoique rgl. On peut voir, dans le cas
     de M. Zola, la confirmation de cette ide, que la nvropathie est la
     compagne frquente de la supriorit intellectuelle, et que, mme
     lorsqu'elle est d'origine congnitale, elle se dveloppe avec
     l'exercice crbral, qui tend  dsquilibrer peu  peu le systme
     nerveux.

Zola apparat donc, au point de vue mdical, comme un sujet robuste et
sain. Il tait exempt d'infirmits.  noter, toutefois, un certain
inconvnient: il tait atteint de pollakiurie (abondance d'urine). Il
urinait quinze  vingt fois par jour. Il n'avait ni sucre ni albumine.

La mre de Zola, milie Aubert, tait Franaise. Elle tait ne  Dourdan,
dpartement de Seine-et-Oise, le pays de Francisque Sarcey: une contre
peu lyrique, o le bon sens est pris, o l'esprit terre  terre se montre
lgrement narquois; les proccupations acquisitives sont dominantes, chez
les habitants, et, pour les femmes, les soins mnagers accaparent toute
l'existence. Les grands-parents maternels de Zola taient des petits
bourgeois, entrepreneurs et artisans, et non pas des paysans. Mme Zola
mre tait arthritique et tait devenue cardiaque; elle a succomb 
une irrgularit dans la contraction du coeur, avec syncope et oedme,
 l'ge de 61 ans. Le docteur Toulouse constate que c'est cet tat
neuro-arthritique qui peut expliquer la disposition nerveuse originelle de
Zola. Mais on ne saurait trouver l une indication de complte et funeste
transmission morbide.

Par sa mre et ses grands-parents maternels, Zola tenait puissamment  la
terre franaise: Dourdan, situ entre tampes et Rambouillet, fait partie
de l'Ile de France, de la grande banlieue parisienne. Par son pre, il se
rattache presque  l'Orient; son grand-pre paternel tait n  Venise,
mais il tait fils d'un Dalmate.

Le pre d'mile Zola, Franois Zola, tait n  Venise, en 1796. Ce
Vnitien, qui, par ses origines, tait Hellne et Illyrien, apparat comme
un aventureux, un migrateur, un homme d'action. Son temprament tait
celui de l'explorateur et du chercheur d'or. Aucune tendance artistique,
aucun got littraire. Il fut incorpor, trs jeune, dans les armes
cosmopolites qui marchaient sous l'aigle impriale: Napolon tant
protecteur et matre de l'Italie. Franois Zola devint officier
d'artillerie dans l'arme du prince Eugne.  la chute de l'Empire, il
dmissionna et se mit en mesure d'exercer la profession d'ingnieur.
Mathmaticien distingu, l'ancien officier d'artillerie devait possder
une comptence spciale assez complte, puisqu'on a de lui plusieurs
ouvrages de trigonomtrie et un Trait sur le Nivellement, qui fut
particulirement apprci. Ce travail le fit recevoir membre de l'Acadmie
de Padoue. Mais les titres acadmiques sont insuffisants comme moluments.
Le dsir de voir du pays, et surtout de trouver fortune en des contres
plus industrielles, plus disposes aux entreprises que l'indolente et
artistique Vntie, firent voyager le jeune ingnieur en Allemagne, en
Hollande, en Angleterre et en France. D'aprs son fils, Franois Zola
se trouva ml  des vnements politiques et fut victime d'un dcret de
proscription. Il est possible, car les temps taient fort troubls et les
conspirations, comme les insurrections, se produisaient partout en Italie,
que Franois Zola ait d fuir, pour viter les sbires. Changer d'air ne
lui dplaisait pas. Il n'a pas transmis ses gots vagabonds au sdentaire
crivain. mile Zola a trs peu voyag, et ce ne fut que par la force des
vnements qu'il connut l'Angleterre. Il ne se dplaa gure que pour
voir Rome, ainsi que les localits dcrites en ses romans, et pour des
villgiatures, en France. Comme la pierre, en roulant, ne saurait amasser
mousse, l'ingnieur errant demeura nu et pauvre. Il ne rcolta en route,
ni commandes ni promesses de travaux. Vainement il traversa le quart de
l'Europe, malchanceux chemineau des X et des Y, car la science a son
proltariat, demandant de l'ouvrage, et n'en trouvant pas. Lger d'argent
et lourd de soucis, de frontire en frontire, il se retrouva au bord de
la Mditerrane; il la franchit et dbarqua en Algrie. Rien  faire, pour
un manieur de compas, en ce pays  peine conquis, o le sabre travaillait
seul. Le territoire environnant Alger n'tait qu'un camp. On rclamait des
zouaves, des chasseurs, des gaillards dtermins, bons  incorporer dans
les colonnes expditionnaires. Il n'y avait que de rares colons, et
vraisemblablement, l'on n'aurait pas besoin d'ingnieurs avant longtemps.
Il fallait laisser parler la poudre avant de prsenter des rapports  des
conseils d'administration. Las de cheminer, ne sachant mme comment
retourner en Europe, l'ancien artilleur des armes d'Italie prit le parti
des dsesprs: il s'enrla dans la lgion trangre. Un rude corps et de
fameux lascars! On n'y avait pas froid aux yeux, mais on ne s'y montrait
pas non plus timide en face de certains actes, qui ailleurs arrtent
gnralement les hommes. Les casse-cous de la Lgion trangre possdaient
des vertus spciales. Ils avaient aussi une morale  eux.  faire la
guerre d'Afrique d'alors, avec les razzias permanentes, les excutions
sommaires, les chapardages presque ouvertement autoriss, pour suppler
aux ngligences de l'intendance et aux insuffisances des rations, les
scrupules diminuent, la conscience perd certaines notions, et les plus
honntes admettent facilement des carts et des accrocs  ce qu'on
appelle la probit courante. Les exemples des chefs n'taient pas trs
moralisateurs, et puis, nous le voyons encore, de nos jours, par ce qui se
passe aux colonies, au Soudan, dans les cercles administratifs, combien
de fonctionnaires sont promptement entrans  commettre des abus, sans
penser que ce sont des dlits. Bien des choses blmables et inadmissibles,
en Europe, se comprennent et se pratiquent, sous le gourbi et dans le
voisinage du dsert. Franois Zola, devenu lieutenant, fut compromis
dans une fcheuse affaire, qui,  l'endroit,  l'poque et dans les
circonstances o elle se produisit, n'avait nullement l'importance que
la passion politique voulut lui attribuer par la suite.

Aux polmiques violentes que suscita l'affaire Dreyfus, le nom du pre de
l'auteur de _J'accuse_ fut ml. La fureur des partis exhuma son cadavre.
On fouilla cette tombe, depuis un demi-sicle ferme. On en arracha une
dpouille, jusque-l vnre des proches, respecte des indiffrents,
pour la pitiner, devant une galerie froce ou gouailleuse, sous les yeux
exasprs du fils. De toutes les situations angoisseuses, qui ont pu tre
dcrites par mile Zola dans ses ouvrages, celle-ci, n'est-elle pas la
plus atroce et la plus cruelle? Avoir non seulement aim, mais estim son
pre, l'avoir plac trs haut sur un pidestal, et s'tre ressenti trs
fier d'tre issu de lui, de porter, de glorifier son nom, et,  dfaut
d'autre hritage, recueillir la succession de renom et d'honorabilit, par
lui laisse, puis voir tout  coup la statue idale abattue sur le socle
saccag, le nom fltri, la renomme barbouille d'infamie, n'est-ce pas l
un supplice digne des tribus du Far-West, o, sous les yeux, de la mre,
on martyrise le corps exsangue de l'enfant, attach au poteau de douleurs?
Zola endura cette torture avec sa robuste et patiente nergie. Il lutta
contre les violateurs de spulture, il dfendit, comme l'hrone biblique,
le cadavre de l'tre chri contre les attaques furieuses des journalistes
de proie. Il carta les becs de plumes qui dchiraient cette chair morte.

On a peine  comprendre,  distance, la flamme des polmiques s'tant
teinte, l'acharnement que mirent certains vautours de la presse  se ruer
sur ce mort et,  le dpecer en poussant des cris sauvages.

Voici les faits qui fournirent la pture  ces rapaces ncrophages.
Je les rsume, d'aprs les documents du temps, et les pices originales
qui furent alors reproduites:

Au mois d'avril 1898, un journal de Bruxelles, _le Patriote_, publiait,
dans une correspondance de Paris, les lignes comminatoires suivantes:

     ... On se demande ce qu'attend le gnral de Boisdeffre peur craser
     d'un seul coup ses adversaires, qui sont en mme temps les ennemis de
     l'arme et de la France. Il lui suffirait, pour cela, de sortir, ds
     aujourd'hui, une des nombreuses preuves que l'Etat-major possde de
     la culpabilit de Dreyfus, _ou mme de publier quelques-uns des
     nombreux dossiers_ qui existent, soit au service des renseignements,
     soit aux archives de la guerre, sur plusieurs des plus notoires
     apologistes du tratre, _ou sur leur parent_...

Les journaux et les hommes politiques, convaincus de la culpabilit du
capitaine Dreyfus, ou fortement prvenus contre lui, taient parfaitement
fonds  rclamer que l'tat-major mt sous les yeux de la Chambre et
du public les preuves de la trahison, qui pouvaient exister dans les
dossiers. Il tait admis, dans le tumulte des furibondes polmiques, que,
comme dans d'autres affaires scandaleuses, on et recours de part et
d'autre au perfide et mprisable procd des petits papiers. Dans
l'ivresse de la mle, on a, chez tous les partis, et de tous les temps,
us de ces armes empoisonnes. Pour toucher un adversaire et le mettre
hors de combat, on cherche  le dshonorer. Mais ce combat sans merci a
lieu, d'ordinaire, entre vivants. On laisse les morts dans leur suaire, et
l'on rpugne  les dmaillotter. L'acharnement inou de la lutte, entre
accusateurs et dfenseurs de Dreyfus, fit un champ-clos d'une tombe
ventre, et, pour atteindre le fils, on tapa sur le squelette du pre.

La menace du _Patriote_ de Bruxelles, reproduite par divers journaux
parisiens, mit-elle sur la piste d'un scandale nouveau? Suggra-t-elle, 
quelque personnage rude et impitoyable de l'tat-major, l'ide de confier
 la presse un document compromettant pour la parent d'un des plus
notoires dreyfusards? On ne sait, mais, quelques semaines plus tard,
_le Petit Journal_ publiait une lettre d'un colonel Combe, ayant eu sous
ses ordres, en Algrie, le lieutenant Franois Zola, et o celui-ci tait
accus d'avoir dtourn l'argent de sa caisse d'habillement et d'avoir
dsert, en laissant des dettes.

Il y avait des faits exacts dans cette accusation, mais ils taient
grossis. La gravit du dtournement dont se trouvait inculp Franois Zola
tait attnue par ce fait que, s'il y avait eu dficit dans les comptes
du magasin d'habillement, dont il avait la charge, aucune poursuite
judiciaire n'avait suivi cette constatation. Franois Zola avait rembours
le dficit relev, et il tait inexact qu'il et dsert.

On pourrait s'tonner de la mansutude du conseil de guerre, ou plutt de
son inaction, car Franois Zola fut l'objet, non pas d'un renvoi devant
la juridiction militaire, mais d'une simple enqute, au cours de laquelle
les 1.500 francs manquants furent restitus  la caisse d'habillement. Il
n'est pourtant pas clment coutumier, le conseil de guerre, et devant lui,
sans mnagement, sans indulgence, on traduit les moindres dlinquants pour
de simples peccadilles. Les infractions considres comme lgres dans le
civil sont, au rgiment, juges et punies comme des crimes dignes de la
fusillade ou du boulet. C'est qu'en ralit il n'y avait, dans cette
affaire, ni dtournement vritable, ni responsabilit personnelle, pour le
lieutenant Franois Zola. Il y eut simplement une aventure d'amour, une
imprudence aussi de jeune homme pris, une folie passionnelle, si l'on
veut, mais nullement le vol et l'intention de voler, que la passion
politique a voulu, par la suite, tablir.

Franois Zola, et en cela, assurment, il avait tort,--mais qui donc,
militaire ou civil, oserait lui jeter la premire pierre?--avait une
intrigue avec la femme d'un ancien sous-officier rform, nomm Fischer.
Un beau jour, ce Fischer rsolut de quitter l'Algrie, emmenant sa femme.
Un drame intime dut alors drouler ses pripties, sur lesquelles nous
n'avons pas de renseignements certains. Il est probable que Franois, trs
amoureux, supplia sa matresse de laisser partir son mari, et de rester.
La dame refusa. Elle essaya, au contraire, de dcider son amant  la
suivre en France. Ce n'tait pas la dsertion, si le lieutenant donnait,
pralablement, sa dmission. Mais comme il ne se dcidait pas  abandonner
l'paulette, le couple Fischer, sans lui, s'embarqua.

Dsespr, Franois Zola voulut se jeter  la mer. On aperut ses
vtements pars sur le rivage, on courut aprs lui et on l'empcha
de raliser son tragique projet. Quelques mots, dans son trouble,
lui chapprent, sur la disparition du mnage Fischer. Des soupons
s'veillrent. On rejoignit le couple suspect,  bord du bateau, o dj
se trouvaient embarqus les bagages. On fouilla les malles, et, dans l'une
d'elles, on dcouvrit une somme de quatre mille francs dont les Fischer
durent expliquer la provenance. Ce qu'ils firent, non sans hsitation.

Une lettre du duc de Rovigo, adresse au ministre de la Guerre, pour tenir
lieu de rapport sur cette affaire, explique trs nettement la situation
alors rvle:

     ... On visita le btiment sur lequel taient Fischer et sa femme. On
     dcouvrit une somme de quatre mille francs dans une de leurs malles.
     Ils prtendirent d'abord qu'elle leur appartenait, puis ils avourent
     que 1.500 francs y avaient t dposs par Franois Zola. Ils furent
     dbarqus et conduits en prison...

Les accusations portes par le colonel Combe contre son subordonn, et
publies par _le Petit Journal_, perdaient donc ainsi beaucoup de leur
gravit. mile Zola, aprs avoir compuls le dossier de son pre, au
ministre de la Guerre, constata que plusieurs pices, indiques comme
cotes, et sans doute importantes pour la dfense, pouvant attnuer ou
mme anantir la culpabilit prsume, manquaient, tandis que toutes
celles pouvant servir  l'accusation avaient t laisses. Une mention,
sur le bordereau, indiquait que huit pices, jointes  la lettre du
colonel Combe, devaient tre restes au bureau de la justice militaire.
Cette mention, sur la chemise du bordereau, tait de la main de M. Hennet,
archiviste. Une autre mention, d'une autre main et au crayon, tait ainsi
libelle: Il n'existe pas de dossier au bureau de la justice militaire.
On s'en est assur. On avait donc compuls, vrifi, et, qui sait?
expurg le dossier.

mile Zola, qui fit, dans _l'Aurore_, une vigoureuse dfense de la mmoire
de son pre, concluait de cette annotation que le dossier avait t
fouill et travaill.

Il protesta contre la publication de ce dossier incomplet. Il reprocha,
en mme temps, au _Petit Journal_ d'avoir donn la lettre accusatrice du
colonel Combe, tronque, sans le passage suivant,  dessein saut:

     Le sieur Fischer (le mari), portait le document original, s'est offert
      acquitter, pour Franois Zola, le montant des dettes au paiement
     desquelles les 4.000 francs saisis dans la malle ne suffiraient pas.
     Cette offre accepte, tous les cranciers ont pu tre pays et le
     conseil d'administration a t couvert du dficit existant en magasin.

Pourquoi, en mettant sous les yeux du public la lettre du colonel Combe
parlant du dficit constat dans la caisse du magasin, a-t-on supprim
cette phrase si importante? Elle explique nettement la situation:
Fischer, assurment d'accord avec sa femme, avait emport, en s'embarquant,
l'argent de Franois Zola, l'argent de la caisse du magasin d'habillement.
L'officier, sans volont, tout dsempar, tant amoureux et voyant
s'loigner pour toujours sa matresse, avait eu, un instant, l'intention
coupable d'abandonner son rgiment, de dserter, pour suivre celle qui
l'aimait. Ces entranements sont frquents et ces coups de folie, s'ils
sont condamnables, ont, du moins, l'excuse, presque toujours, de
l'aberration cause par la passion. Mais il se reprit. Il envisagea la
ralit et la gravit de son acte. Non seulement il dsertait, mais il
laissait cette femme faire de lui un voleur! Il ragit, et ne suivit pas
 bord le couple abusant de son amour et de sa confiance. Il ne pouvait
esprer rejoindre la fugitive et reprendre l'argent que cette drlesse et
son peu intressant poux lui avaient subtilis, profitant de sa faiblesse
et de l'affolement qui lui avait fait dire qu'il les accompagnerait, qu'il
dserterait. Ce fut alors qu'il chercha la mort dans les flots.

Le passage omis de la lettre du colonel tablit que Fischer a restitu
l'argent du magasin, et qu'il a mme fourni le complment ncessaire au
paiement intgral du dficit. N'est-ce pas l une preuve complte de la
culpabilit des poux Fischer? Eussent-ils pay les dettes et couvert le
dficit de l'officier, s'ils ne lui avaient pas escroqu l'argent dont
il tait comptable, l'argent retrouv dans leurs malles? Il est plus que
probable qu'usant de son influence sur lui la femme Fischer avait forc le
faible amoureux  lui remettre son argent, puisqu'il devait l'accompagner
en France. Autrement, quel trange bienfaiteur et t ce mari,
remboursant un dtournement commis par l'amant de sa femme? Fischer
mettait ainsi sa compagne et lui-mme  l'abri de toute recherche
pour complicit de dtournement: il n'a pas fait un cadeau, mais une
restitution.

Il s'agit donc ici d'une affaire d'entlage et d'un garement momentan d
 la passion, plutt que d'une dsertion accompagne de dtournement. Le
lieutenant souponn, comme on l'a vu, ne passa mme pas en jugement. Il
fut seulement l'objet d'une enqute,  la suite de laquelle il offrit sa
dmission d'officier, qui fut accepte. Il expiait ainsi la dfaillance
morale qu'il avait subie, il payait la ranon de son amour indigne, et il
supportait la peine d'un entranement passager. Il n'tait, d'ailleurs,
coupable que d'intention, et il n'avait accompli ni le vol, ni la
dsertion, qui, dans la fivre amoureuse et sous le coup du dsespoir
d'tre abandonn par une femme adore, avaient pu hanter un instant sa
cervelle affole.

Bien qu'absous, et ayant rpar l'irrgularit de ses comptes, il lui
tait difficile de rester au rgiment. Il dmissionna donc. Mais, en
quittant l'arme, il ne laissait derrire lui aucune trace dshonorante.
Il pouvait rentrer, la tte haute, dans la vie civile.

Son fils, pour bien dmontrer que la justification de Franois Zola avait
t complte, et qu'il ne restait rien de dfavorable pour lui de cette
fcheuse aventure d'amour et d'argent, a publi diverses pices, puises
dans le dossier,  lui communiqu par le gnral de Galliffet, ministre
de la Guerre. Parmi les documents relatifs  un nouveau systme de
fortifications, contenus dans ce dossier, on pouvait lire une lettre,
flatteuse pour le destinataire, remontant  1840, c'est--dire postrieure
 l'aventure d'Afrique et  la dmission. Elle tait adresse 
l'ingnieur civil Franois Zola, par le marchal Soult. Cette lettre,
conserve aux archives du gnie du ministre, est ainsi libelle:

     Monsieur Franois Zola, vous aviez adress  Sa Majest, qui en a
     ordonn le renvoi  mon ministre, un mmoire sur le projet de
     fortifier Paris, dans lequel, critiquant les dispositions qu'on veut
     suivre, vous proposiez de substituer  ces dispositions un systme de
     tours qui, sous le rapport de la dfense, de l'conomie, du temps
     ncessaire  l'excution, etc., etc., prsenterait, disiez-vous, un
     avantage incontestable.

     J'ai charg M. le prsident du comit des fortifications d'examiner
     attentivement votre mmoire, et j'ai reconnu, d'aprs le rapport
     dtaill qu'il m'a soumis  cet gard, que vos ides sur la manire
     de fortifier Paris n'taient pas susceptibles d'tre accueillies.

     Je me plais, nanmoins,  rendre justice aux louables intentions qui
     ont dict votre dmarche, et je ne puis que vous remercier de la
     communication que vous avez bien voulu faire au gouvernement, de vos
     tudes sur cet objet.

     Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considration.

     Le ministre de la Guerre,

     SOULT.

C'tait ce mme ministre, Soult, qui avait t saisi, quelques mois
auparavant, par le duc de Rovigo, de toute l'affaire du lieutenant
magasinier Franois Zola. Le ministre, ou, tout au moins, ses secrtaires
et les attachs  son cabinet, avaient connaissance du dossier
Zola. Une correspondance s'tait engage,  ce sujet, entre le ministre
et le duc de Rovigo. Les faits qui motivrent l'enqute,  raison de la
galanterie qui s'y mlait, taient de ceux qui restent dans le souvenir
de jeunes officiers. Personne n'y fit allusion, lors de la requte de
l'ingnieur. Les formules de politesse, au bas d'une lettre, et la
faon courtoise d'vincer un solliciteur ne sont pas gnralement
significatives. On en use envers tout le monde. Ici, exceptionnellement,
la rponse du ministre et les formules protocolaires prennent une valeur
particulire. Se ft-on donn la peine de rpondre, avec des compliments
sur le mrite de son projet, cart pour des raisons techniques,  un
ingnieur s'offrant pour un travail considrable d'intrt public,
et pour le compte du gouvernement, si ce mme homme avait d quitter
honteusement l'arme, comme les adversaires politiques de son fils plus
tard l'affirmrent? On et jet son plan et ses devis au panier, et le
marchal, qui venait d'avoir connaissance des circonstances ayant amen
ce Franois Zola  dmissionner, et-il pouss l'urbanit pistolaire
jusqu' le remercier de la communication qu'il avait bien voulu faire
au gouvernement? On l'et, en mme temps, consign  la porte des
antichambres officielles.

En rapports avec la municipalit marseillaise, pour un projet de docks
et d'un port nouveau qu'il prsentait, les autorits dpartementales,
toujours dfiantes vis--vis des trangers, et s'informant de la
rputation, des antcdents d'un nouvel hte, renseignes souvent par
la malignit provinciale et la curiosit du voisinage, ne tmoignrent
nullement qu'elles considraient l'ingnieur Franois Zola comme un
malhonnte homme. Non seulement le bruit des histoires fcheuses du mnage
Fischer ne l'empcha pas d'tre fort bien accueilli  Marseille, mais,
toujours  propos de ces docks et de la cration du port des Catalans,
dont il avait eu l'ide, l'officier dmissionnaire fut prsent, par le
gnral d'Houdetot, au prince de Joinville, que les choses maritimes
intressaient. Il fut ensuite reu, en audience particulire, par
Louis-Philippe. Bien que le roi bourgeois ft d'un abord relativement
facile, on doit prsumer que les personnes admises auprs de lui taient
l'objet, sinon d'une enqute  fond, du moins d'une information pralable.
Le voleur, le dserteur, que la triste polmique de 1898 a voulu montrer,
et-il pu tre reu aux Tuileries par le roi et par l'un des princes
d'Orlans?

Il ne reste donc rien, ou pas grand chose, de srieux, de ce scandale,
d'ailleurs inutile. L'arme tait mauvaise. Elle n'a pas atteint celui
qu'elle visait. Plusieurs journalistes, il faut le constater  l'honneur
de la presse, parmi ceux qui se montraient les plus ardents dans la
dfense de l'arme, mise en cause sous le prtexte de faire reconnatre
l'innocence du capitaine Dreyfus, dsapprouvrent cette attaque contre
un dfunt, qui n'avait pas song, avant de mourir,  prparer sa
justification. Il ne pouvait prvoir qu'il y aurait, un jour, prs de
cinquante ans aprs lui, une formidable affaire politico-judiciaire, 
laquelle on le mlerait pour accabler son fils. _L'clair_, entre autres,
un des organes les plus anti-dreyfusards, dit notamment: On aurait pu
mener le bon combat contre le dreyfusisme sans reprocher  M. Zola son
pre. Ce fut l'opinion des braves gens des deux camps.

Arracher  la tombe le cadavre d'un pre, et s'en servir pour assommer le
fils, ce n'est ni trs humain, ni trs beau; c'est, en mme temps, tout
ce qu'il y a de plus contraire  l'esprit rpublicain,  la justice
dmocratique. Est-ce que les fautes, si fautes il y a, ne doivent pas
demeurer personnelles? Quand bien mme on et prouv qu'mile Zola tait
le fils d'un homme qui avait mang la grenouille et pass  l'tranger
ensuite, cela aurait-il prouv quelque chose pour ou contre la culpabilit
d'un militaire accus de trahison? Si Zola pre et t un mauvais soldat
et un malhonnte homme, cela et-il empch Zola fils d'tre l'un des
premiers crivains de son temps?

On pourrait concevoir la haine des partis, fouillant les antcdents et
recherchant les tares des parents ou des allis d'un homme occupant les
plus hautes situations politiques. Cela s'est vu, au dtriment d'un
prsident de la Rpublique. Pour atteindre la Rpublique elle-mme, avec
une aveugle mchancet, on a publi des faits peu avantageux pour la
mmoire d'un membre de la famille de ce chef d'tat. On pensait ainsi
l'obliger  se retirer. Mais un romancier, mais un pamphltaire, en
quoi l'indignit, allgue ou prouve, d'un parent, peut-elle lui ter
son talent ou affaiblir les virulences de sa plume? Les calomnieuses
rvlations faite sur le pre de Zola n'ont, d'ailleurs, eu aucune
influence pour ou contre la dfense de Dreyfus. On et t tout aussi arm,
dans le bon combat, comme disait _l'Eclair_, contre le Dreyfusisme, si,
en 1898, on et laiss  Franois Zola, mort et inhum en 1847, le triple
bnfice de l'abstention de la justice, de la prescription du temps et de
l'amnistie de la mort.

 la suite de l'enqute faite au rgiment, et dont il sortit indemne,
Franois Zola, ses comptes rgls, ayant donn sa dmission, quitta
l'Algrie et revint en France.

Ce fut  Marseille qu'il dbarqua.

Cette ville remuante et affaire lui plut. Il est des villes qui captivent
comme une matresse. Sduit par Marseille, Zola pre s'y installa et
ouvrit un cabinet d'ingnieur civil. Il avait alors quarante ans. Il tait
temps de faire choix dfinitivement d'une carrire, de s'tablir, de
ne plus tre le nomade d'antan. Son esprit, actif comme son corps,
trouvait-il enfin un milieu favorable, un terrain propice  fonder une
fortune, une famille? L'ingnieur mobile et vagabond parut se plaire tout
de suite parmi la ptulante population marseillaise. Cette cit maritime
et commerante l'intressait. Il rsolut d'y jouer un rle. Il portait en
lui de vastes plans, des rves de grands travaux. Ngligeant les petites
affaires, les entreprises mesquines, il tenta de frapper un coup dcisif
en soumettant aux autorits comptentes un projet de nouveau port. Le
vieux et clbre port de Marseille ne rpondait plus  l'importance du
commerce et de la navigation. On rclamait un havre neuf, vaste et sr.
Diverses propositions taient en l'air. Franois Zola prpara un projet
complet. L'emplacement qu'il proposait tait la baie des Catalans, abrite
du mistral. La Joliette l'emporta, comme tant plus proche du centre de
la ville. De l'avis de tout le monde, aujourd'hui, l'endroit dsign par
l'ingnieur vnitien tait prfrable: la Joliette est expose aux coups
de vent du Nord-Ouest, et le mouillage y est hasardeux.

Voyages  Paris, dmarches dans les bureaux, pourparlers avec les socits
financires, les administrations maritimes, les entrepreneurs, puis
confection et dpt d'esquisses, de plans, de dessins, de cartons, tout ce
difficile et consciencieux travail demeura donc inutile. L'ingnieur, du,
mais non abattu, se rejeta sur un autre projet.

L'aristocratique et somnolente ville d'Aix l'attira, comme champ
d'affaires. Tout tait  entreprendre dans cette cit en lthargie. Il
tait possible de la ranimer, de lui restituer, sinon la splendeur dchue,
du moins la vitalit d'un centre moderne. Avec ses htels majestueux,
demeures seigneuriales des anciens membres du Parlement, ses difices
publics trop vastes pour les services d'une simple sous-prfecture,
l'ancienne capitale dchue de la Provence n'avait pas de chemin de fer,
pas de communication facile pour les marchandises. L'industrie tait
absente et le commerce languissait. Ville ecclsiastique, universitaire et
judiciaire, sige d'un archevch, des Facults de thologie, lettres et
droit, centre du ressort judiciaire avec sa cour d'appel, Aix, malgr son
nom, manquait d'eau. N'tait-ce pas un grand et avantageux projet que
celui de donner  boire  cette ville altre? Arroser cette trs sche
rgion provenale tait, il est vrai, une entreprise difficile, longue et
coteuse. Marseille pouvait se permettre un canal  cluses, mais Aix
hsitait devant la dpense. L'ingnieur avait avis une gorge voisine o
capter les eaux de pluie. Dvalant des collines, elles s'amassaient dans
ce rservoir naturel, mais perc, puis se perdaient, non utilises. Il
s'agissait de barrer le goulet de la gorge, par o les eaux s'chappaient.
La cuvette endigue et le rservoir ferm, il n'y aurait plus qu'
distribuer ensuite, par une srie de barrages, la prcieuse rserve: Aix
ne serait plus  sec. L'actif et jamais dcourag chercheur crut, cette
fois, avoir trouv le chemin de la fortune et de la gloire. Il se mit avec
espoir  l'oeuvre. Il prpara les devis, dressa les plans, et entama une
interminable srie de visites et de sollicitations. Il remua, comme on dit,
 ciel et terre. Une entreprise de cette nature ne comporte pas seulement
les difficults initiales de la conception, du trac, des calculs, les
problmes  rsoudre de toute la partie scientifique et technique, il faut
surtout envisager les multiples embarras de l'excution. Les voies et
moyens sont entravs, discuts, refuss. Le chemin, du projet  la
ralisation, est coup de fosss, o l'affaire risque de rouler, avec son
promoteur, sans pouvoir remonter. Les obstacles physiques sont renforcs
par les barrires administratives et les verrous financiers.

Il fallut  l'ingnieur une nergie persistante et une forte confiance
en soi pour vaincre des rsistances draisonnables, pour carter des
objections de pure obstination, pour triompher de dfiances prconues.
Les capitaux ne se laissaient approcher qu'avec circonspection. Les
riverains s'alarmaient. De mauvais bruits furent colports. Les habitants,
qui, par la suite, s'affirmrent enchants du canal, et clbrrent par
des hommages posthumes, le nom de celui qui avait dot leur ville de ce
bienfait hydraulique, se montrrent indiffrents, sceptiques, parfois
hostiles. Et puis, il y avait les terribles, bureaux. Il fallut en faire
le sige, et dbusquer les chefs de service, repoussant, d'entre les
crneaux de leurs cartons verts, l'assaut de leurs donjons administratifs.
Ils se retranchaient au fort de leurs paperasseries, quand tait signal
l'intrus, venant les dranger. C'tait presque un ennemi, cet intrigant
qui voulait les forcer  s'occuper d'une affaire qu'ils n'avaient pas
conue, qu'ils considraient comme provenant d'une initiative suspecte,
ne en dehors de l'administration, donc illgitime. Les ingnieurs
officiels consults affectaient de ne pas prendre au srieux un projet
qui n'manait pas de quelque cher camarade. Tout cela prit un temps
considrable, et ce labeur usa les forces de l'ingnieur, sans puiser sa
volont.

C'est en 1837 que Franois Zola prsenta, pour la premire fois, son
projet de canal. Que de voyages il lui fallut, depuis,  Marseille et
 Paris! Il eut la bonne fortune d'intresser M. Thiers  son ide. Le
ministre tait alors proccup par la grosse affaire des fortifications
de Paris, qui souleva tant de dbats  la Chambre, et rencontra, comme
le modeste canal provenal, de si fortes oppositions.. Il accueillit,
toutefois, avec bienveillance, l'ingnieur tranger, dont l'activit lui
plaisait, et qui lui soumettait une invention, toute d'actualit, pour
faciliter et acclrer le transport de dblaiements des terrains o
devait s'lever l'enceinte bastionne. La machine de Franois Zola fut
exprimente  Paris, sur le chantier de Clignancourt. Ces essais furent
satisfaisants, et l'appareil fut agr.

Ce succs procura quelques fonds, des relations utiles et l'appui de
M. Thiers  l'inventeur, qui revint  Aix, ayant l'espoir d'tre soutenu
par le gouvernement auprs des autorits provenales. On tait en 1842.
Ce fut en 1846 que, grce  M. Thiers, l'ordonnance royale dcrtant le
canal d'Aix d'utilit publique fut rendue. La victoire tait acquise.
Franois Zola revint  Aix, bien portant, en pleine vigueur physique et
intellectuelle, mari  une jeune femme qu'il adorait. Heureux de vivre et
de travailler, il tait de plus en plus confiant dans son oeuvre. Rassur
sur l'avenir des siens, il avait la certitude de laisser, aprs lui, la
renomme de ceux qui accomplissent une entreprise grandiose et durable.
Il serait le crateur du canal d'Aix! La fortune lui viendrait avec la
gloire, compltant le bonheur domestique dont il jouissait dj.

Mais la destine rarement permet  l'homme de le possder, ce bonheur
qu'il a rv, qu'il a t sur le point de conqurir. La vie fait
banqueroute, et l'ouvrier, au moment de toucher son salaire, est congdi.
Ces faillites du sort, absurdes autant que cruelles, sont les fatalits
courantes de la vie.

Au cours d'une visite matinale  l'un de ses chantiers, dans la gorge o
dj s'levait le premier barrage, par une matine glaciale de fvrier,
quand soufflait le mistral, l'ingnieur fut atteint d'une pleursie.
Il s'alita, et, en quelques jours, la mort avait dtruit cette belle
intelligence, et paralys pour jamais cette nergie toujours prte.

Dans la vulgarit d'une chambre d'htel,  Marseille, l'htel Moulet, rue
de l'Arbre, o il descendait d'habitude, car on n'avait pu le transporter
 Aix, chez lui, Franois Zola mourut, le 19 fvrier 1847. Il avait
cinquante et un ans. Il laissait une veuve de vingt-sept ans, et un enfant
qui allait avoir sept ans, mile Zola.

Au cours de l'un de ses frquents voyages  Paris,  la sortie d'une
glise, Franois Zola avait rencontr une jeune fille, de condition
modeste, mais honnte et jolie, Emilie Aubert. Le pre tait entrepreneur
de peinture dans la petite ville de Dourdan, prs de Paris. Le mariage se
conclut rapidement. Les formalits furent abrges. La future n'apportait
en dot que sa grce et sa jeunesse. Le futur n'avait encore que ses
talents, son projet de canal, prsent depuis deux ans, ses esprances et
sa vaillance. Vingt-trois ans de diffrence existaient entre les poux.
L'union fut heureuse. La douleur de la jeune femme, accourue d'Aix dans
l'htel marseillais o dj son mari agonisait, fut profonde. Elle dut,
par la suite,  de douloureux anniversaires, voquer, devant son fils,
attentif, les heures cruelles coules dans la banalit de cette chambre
inconnue, au milieu des malles entrouvertes et des vtements entasss
sur les chaises, avec le brouhaha, dans les couloirs, des voyageurs
indiffrents ou gais, allant et venant, confondant, par la minceur des
cloisons, leur paisible ronflement avec le rle de l'agonisant. Zola s'est
souvenu de ce dcor lamentable et de ce dsarroi, quand il crivit _Une
Page d'amour_. La jeune veuve se trouvait sans appui, sans conseils,
dans une situation, alors non pas absolument mauvaise, mais embarrasse.
Il y avait une liquidation difficile  entamer, des marchs en train 
rgulariser et  rsilier, des ouvertures de crdit en suspens, des
travaux en cours, qu'il faudrait achever ou cder. Le canal tait en
bonne voie de construction, mais loin d'tre termin. Les cranciers
se prsentrent, les dbiteurs s'effacrent. Il fallait prendre des
arrangements, tenter des recouvrements, maintenir les chantiers ouverts,
ne pas abandonner le canal qui reprsentait tout l'avoir, tout l'hritage
de l'ingnieur. Lourd fardeau pour une femme de vingt-sept ans, sans
grande exprience des affaires, et ayant un jeune enfant  lever. Mme
Zola avait autour d'elle,  Aix, son pre, le vieil entrepreneur de
peinture, alors, retir, sa mre, native d'Auneau, beauceronne avise et
qui prit en main la direction des affaires contentieuses, courant chez
les avous, les avocats, les huissiers, vaquant aux chances, aux
atermoiements, dfendant, avec la tnacit paysanne, les bribes de
la succession, que les corbeaux de la chicane et les vautours de la
spculation dj, se disputaient.

Les procs, soit qu'ils fussent mal engags, mal conduits, mal plaids, ou
bien parce que les prtentions des hritiers Zola taient imparfaitement
fondes, peu soutenables en droit, aboutirent  un chec complet. Les
procs perdus, la position de la jeune veuve, d'abord pnible, bientt
devint critique. L'ingnieur, ressemblant en cela  la plupart des hommes
engags dans de vastes entreprises, dont le succs se dessine, donnant
la promesse de beaux rsultats prochains, avait escompt cet espoir
de fortune. Hardi, optimiste, l'ancien soldat du prince Eugne, le
risque-tout de la lgion trangre, s'tait jet dans cette expdition,
scientifique et financire, avec l'lan imprvoyant de sa jeunesse.
Il allait de l'avant, comme un brave montant  l'assaut, sans regarder
derrire soi. Il ne redoutait rien de l'avenir. N'tait-il pas sr de
russir? Aprs lui, s'il succombait sans que le succs final ft assur,
les siens ne manqueraient de rien. Ils recueilleraient le bnfice de
ses conceptions, de son travail. Ils hriteraient de sa gloire et des
bnfices de son gnie. Un canal, c'est une mine d'or. Aussi vivait-il
largement. Les premires sommes que le canal lui avait procures, comme
jetons de prsence aux assembles, honoraires d'tudes, actions de
fondateur, furent dpenses sans inquitude; les travaux taient
commencs, se poursuivaient; de quoi s'inquiter? Le canal paierait tout,
et au-del. Nulle ncessit, quant  prsent, d'conomiser et de liarder.
Plus tard, sur l'excdent des recettes, on prlverait le patrimoine 
garantir, pour la veuve et l'enfant, en cas de malheur. Une affaire si
belle, si sre, ne pouvait faire faillite.

Le tmraire ingnieur n'avait pas prvu la banqueroute de la vie. Sa mort
brusque ft crouler tout cet difice fragile de bien-tre et de fortune,
dont les fondations n'taient mme pas assures.

Pendant la priode de constitution de la Socit du Canal, et durant les
dmarches pour l'obtention de l'ordonnance royale quivalant  notre
dcret d'utilit publique, Franois Zola avait d faire de nombreux
voyages  Paris, sans s'arrter. Une fois, il dut prolonger son sjour.
Tout rcemment mari, il avait emmen sa jeune femme. Elle tait enceinte.
Au lieu de loger  l'htel, le jeune mnage, dans l'attente du bb,
acheta des meubles, et prit un appartement, dans une maison de
construction rcente, au quatrime tage, rue Saint-Joseph, n 10 _bis_.
La maison existe encore et la rue, troite et sombre, a peu chang. Elle
devait rappeler  Franois Zola les ruelles des villes italiennes. Elle
a pour voie parallle, donnant sur la rue Montmartre, la bruyante rue du
Croissant, pareillement trangle, noire et fangeuse. L est le centre des
imprimeries et des marchands de journaux. C'est le quartier gnral des
crieurs du complet des courses, la bourse des canards, c'est--dire
des placards, des petits journaux occasionnels, des feuilles aux scandales
phmres, des chansons populaires, des testaments et autres imprims
satiriques et tapageurs, dont Hayard, l'empereur des camelots, fut
longtemps le grand pourvoyeur. Les appels glapissants des vendeurs de
papier furent les premiers sons qui frapprent les oreilles du jeune Zola.
Que de fois, par la suite, son nom devait retentir, dans cette rue, parmi
l'tourdissante crie des journaux!

Dans cette maison, le 2 avril 1840, naquit donc mile Zola.

Voici l'acte de naissance d'mile Zola:

PRFECTURE DU DPARTEMENT DE LA SEINE Extrait du Registre des Actes de
Naissance du 3e arrondissement (ancien) de Paris.

     L'an mil huit cent quarante, le quatre avril,  deux heures un quart
     de releve, par devant nous, Barthlemy-Benoist Decan, chevalier de
     la Lgion d'honneur, maire du troisime arrondissement de Paris,
     faisant fonctions d'officier de l'tat-civil, a comparu le sieur
     Franois-Antoine-Joseph-Marie Zola, ingnieur civil, g de
     quarante-quatre ans, demeurant  Paris, rue Saint-Joseph, n 10 _bis_,
     lequel nous a prsent un enfant du sexe masculin, n avant-hier,
      onze heures du soir, en sa demeure, fils de lui comparant, et de
     Franoise-_mlie_-Orlie Aubert, son pouse, maris  Paris, en la
     mairie du premier arrondissement, le seize mars mil huit cent trente
     neuf, auquel enfant il a donn les prnoms mile, douard, Charles,
     Antoine; ce fait en prsence de sieurs Norbert Lecerf, marchand
     picier, g de cinquante-deux ans, demeurant  Paris, rue
     Saint-Joseph n 18, et Louis-tienne-Auguste Aubert, rentier, g
     de cinquante-six ans, demeurant  Paris, rue de Clry n 106, aeul
     maternel de l'enfant. Et ont le pre et les tmoins sign avec nous,
     aprs lecture.

     _Sign:_ F. ZOLA, NORBERT LECERF, AUBERT ET DECAN

Les affaires de Franois Zola ne lui permirent pas de retourner  Aix,
avant 1842. A cette poque, la famille Zola se fixa dans la vieille
capitale provenale, impasse Sylvacanne. L'ingnieur dut bientt faire
un nouveau sjour  Paris, ncessit par la surveillance de sa machine
 dblayer, qui fonctionnait  Montrouge, pour les travaux des
fortifications. Ce nouveau sjour se prolongea pendant un an et demi. Le
petit Zola, n  Paris, transport  Aix, puis ramen  Paris, ne revint
dfinitivement en Provence qu' l'ge de cinq ans et demi. Il tait trop
jeune encore, lors de ce second habitat parisien, pour rien comprendre 
la grande ville, ni pour en rien retenir. Paris n'a donc pu influer sur
son intelligence en formation, sur son caractre, encore moins sur son
talent futur, sur son gnie.

Parisien de naissance, mile Zola allait devenir Mridional, par le milieu
o il se trouvait transport, par les impressions premires, par les
perceptions oculaires et auditives, par l'air mme respir  Aix et dans
ses environs.

Il grandit dans la libert d'un vaste jardin, dpendant de la maison de
l'impasse Sylvacanne. La maison tait bourgeoise; elle avait t habite
par la famille de M. Thiers. Quand la mort priva la famille Zola de son
soutien, cette demeure se trouva trop somptueuse et d'entretien coteux.
Mais il n'est pas ais, au lendemain d'une catastrophe qui bouleverse
les existences et dmolit les fortunes, de se dbarrasser instantanment
d'agrments et d'engagements datant de l'poque heureuse. La veuve, lie
par un bail, dut conserver l'lgante maison. Alors les meubles riches,
les bibelots prcieux, un  un, prirent le chemin de la boutique du
brocanteur. Les domestiques avaient t congdis. On ne garda pas mme
une petite servante, dans cette vaste demeure, milie Zola tait trs
prise par ses procs. Pas une minute ne semblait lui appartenir. Elle
courait, accompagne de sa mre, l'intelligente et pratique beauceronne,
de l'avou chez l'avocat. Elle laissait la maison aller au hasard, et son
enfant crotre  l'aventure. Les charges de ce petit mnage, compos de
trois personnes et d'un garonnet, retombaient sur les bras, heureusement
robustes encore, de la grand'maman Aubert. La bonne mnagre qu'elle tait
suffisait  tout. Elle balayait, frottait, lavait et cuisinait, aprs les
courses en ville. Sans cesse  la besogne, toujours alerte et de bonne
humeur; elle faisait la foule, et supplait, dans cette grande caserne,
au personnel absent.

Ainsi les deux femmes et le grand-pre Aubert, vieillard somnolent,
n'avaient gure le temps de s'occuper du gamin. Le petit mile poussait
comme une plante agreste et vivace. Il allait, venait, courait, trbuchait,
tombait, se ramassait, jouait avec des cailloux, se roulait sur l'herbe,
corchait sa veste, salissait, dans les ornires, bas et chaussettes,
attrapait des papillons, pourchassait des cigales, chantonnait avec les
alouettes, sifflait avec les merles; sous les platanes et les micocouliers,
il se dveloppait avec la vigueur d'un jeune animal en libert. On ne lui
adressait aucun des reproches traditionnels dans les familles. Il ignorait
les recommandations dont on accable les petits garons. Jamais on ne lui
dfendit de grimper dans les branches ou de se glisser sous les haies;
il ne reut point des taloches pour avoir dchir sa culotte ou tach
sa blouse. Cette premire ducation, cet levage sans contrainte, cette
absence de la culture lmentaire ordinaire, eurent certainement, sur
la formation du cerveau du jeune sauvageon, qui devait tre, un jour,
l'un des produits suprieurs de l'espce humaine, une influence plus
dterminante que l'atavisme.

Les deux femmes, tout en veillant avec amour sur la sant et sur le
bien-tre de l'enfant, semblaient se proccuper mdiocrement de son
ducation premire. Les notions lmentaires de maintien, de politesse,
de manirisme et de minauderie, qu'on s'efforce d'inculquer aux jeunes
enfants,  tous les degrs de la socit, lui furent pargnes, il chappa
 la contrainte de se bien tenir. Il n'eut pas  se proccuper d'tre
trs sage, quand il y avait du monde, et de demeurer immobile, en visite,
ce qui est le fondement de l'enseignement lmentaire des sujets de la
classe moyenne. Sans avoir pralablement lu Jean-Jacques, et sans prendre
l'mile du philosophe comme le modle de l'enfant  duquer, grand'maman
Aubert, vaquant du sous-sol au grenier, et petite maman Zola, courant les
tudes et les greffes, levrent, l'mile de l'impasse Sylvacanne en
vritable enfant de la nature.

Le jeune Zola ne fut pas du tout un petit prodige. On aurait pu le classer
plutt parmi les lves en retard. On range ple-mle communment dans
cette catgorie, d'une part ceux qu'une prdisposition congnitale ou un
tat maladif empchent de grandir intellectuellement; d'autre part les
adolescents qu'on a nglig d'instruire, de pousser, et qui se font
relguer, avec des condisciples beaucoup plus jeunes, dans les classes
enfantines. coliers abcdaires, ils pellent encore quand les autres
lisent couramment. Ce fut le cas du petit mile.

 sept ans, il ne savait pas ses lettres. Il fallut pourtant se dcider
 les lui apprendre. Il convenait, par dignit,  raison de la condition
sociale dans laquelle il tait n, de l'arracher  son ducation purement
champtre. Le fils d'un ingnieur, l'hritier, sinon des produits
financiers du canal, du moins de la renomme de son auteur, pouvait,
un jour, obtenir des appuis dans la haute socit aixoise, rencontrer
mme des protecteurs  Paris. Ceux qui avaient connu et apprci le
constructeur du canal, M. Thiers, par exemple, lui faciliteraient
peut-tre l'accs d'une carrire. Encore fallait-il que le futur candidat
se prsentt avec le bagage de savoir obligatoire. Le fils de Franois
Zola ne devait pas demeurer dans l'tat fruste d'un berger de la Camargue.
Il convenait donc de conduire mile au collge. Les tudes classiques,
dbutant par rosa, la rose, et aboutissant aux Conciones, aux
dissertations franaises, avec le baccalaurat  passer, c'tait la
filire ncessaire et rgulire de tous les fils de la bourgeoisie. Ici,
on ne suivait plus du tout les prceptes d'ducation de Rousseau. L'mile
du philosophe apprenait l'tat de menuisier, ce qui, d'ailleurs,  la
veille de la Rvolution, tait plus prudent que de se faonner au mtier,
bientt inutile et prilleux, de gentilhomme de la Chambre. Les deux
femmes voulurent donc prparer le petit mile  devenir, non pas un homme
de lettres, grands dieux! mais un avocat, un mdecin, ou tout au moins un
bureaucrate. Qui pouvait savoir? Le diplme mne  tout. Le parchemin
de bachelier, c'est la pice hraldique moderne, sans laquelle on ne
saurait se prsenter, avec chance de succs, dans la lice o se disputent
les places et les honneurs. Comme autrefois la noblesse, le titre
universitaire donne accs aux grades et aux emplois. mile bachelier
pourrait bien devenir, un jour, sous-prfet!

Les songes ambitieux des deux femmes furent raliss, dpasss, mais
autrement. mile Zola, cependant, ne put tre reu bachelier, et ne fut
que quelques heures sous-prfet.

On ne pouvait mettre, dans un collge de l'tat, cet enfant de huit ans,
pour qui l'alphabet tait comme une stle aux caractres cuniformes.
Il fut dcid qu'on l'enverrait, d'abord, dans une petite pension.
On le mena donc chez un de ces pauvres instituteurs libres, dont les
tablissements taient achalands par les familles modestes, ayant la
vanit de soustraire leurs rejetons  la promiscuit de l'cole communale,
alors frquente seulement, dans les villes, par les fils d'ouvriers.

Dans cette institution  bon march et  peu d'lves, Zola apprit ses
lettres et les premiers lments. Sa famille s'tait enfin dbarrasse du
coteux loyer de l'impasse Sylvacanne. Elle tait venue se loger,  moins
de frais, au pont de Braud, dans la banlieue d'Aix. Le jeune lve fit
souvent l'cole buissonnire: le nouveau logis et ses environs lui en
fournissant la tentation. Il avait plus d'herbe  sa disposition, plus
d'espace  parcourir, et, autour de lui, s'tendait un paysage dont
la svrit n'excluait pas la grce. L'impression en demeura vive et
persistante dans les prunelles de l'adolescent. Plus tard, les _Contes 
Ninon_ ont tmoign de cette premire sensation rustique. Le got de la
campagne, dans la prime jeunesse, ressemble  un amour de la treizime
anne. Toute la vie en demeure embaume, et l'homme fait s'en montre
imprgn jusqu'aux molles. En suivant le cours sinueux de la Torse, mile
Zola acquit le sens de la nature. Cette rivire, symboliquement, circulera
dans toute son oeuvre.

 treize ans, comme il n'avait plus rien  apprendre, dans les classes
primaires du pensionnat Notre-Dame, et comme on ne pouvait plus le laisser
vagabonder, tel qu'un chevreau, par les garrigues, on le prsenta au
collge de la ville, depuis lyce Mignet. Admis comme demi-pensionnaire,
en 1852, il fut plac en huitime.

Pour tre prs de lui, pour lui viter, le soir, un long parcours, sa mre
avait quitt la banlieue, et pris un appartement dans la ville mme, rue
Bellegarde. mile passa cinq ans, environ, au collge d'Aix. Sans se
rvler un de ces laurats qui font rclame pour leurs professeurs et
pour leur lyce, il fut loin d'tre un cancre. Il eut des rcompenses
nombreuses, et, en troisime, il obtint le prix d'honneur. Voici,
d'ailleurs, un extrait de ses palmars:

     En 1853, classe de septime.--1er prix de version latine,
     d'histoire et de gographie, de rcitation; 2e prix d'instruction
     religieuse, de thme latin; 1er accessit d'excellence; 2e accessit
     de grammaire franaise et calcul.

     En 1854, classe de sixime.--Tableau d'honneur, 1re mention;
     1er prix d'histoire et de gographie; 1er accessit d'instruction
     religieuse; 2e accessit d'excellence; 3e accessit de rcitation.

     En 1855, classe de cinquime.--1er prix de thme latin, de version
     latine; 2e prix de version grecque; 1er accessit d'excellence;
     2e accessit d'histoire et gographie; 3e accessit de franais et de
     rcitation.

     En 1856, classe de quatrime.--1er prix d'excellence, de thme latin,
     de version latine, de vers latins; 2e prix de version grecque, de
     grammaire gnrale, d'histoire et gographie.

     En 1857, classe de troisime.--Prix de tableau d'honneur; 1er prix
     d'excellence, de narration franaise, d'arithmtique, de gomtrie et
     application, de physique, chimie et histoire naturelle, de rcitation;
     2e prix d'instruction religieuse, de version latine; 1er accessit
     d'histoire et gographie.

On remarquera la progression continue de ses succs. Laborieux, attentif
et opinitre, l'lve Zola affirmait dj son got du travail, sa croyance
au travail. Avec du vouloir, avec de l'nergie scrte rgulirement,
patiemment,--ce fut la rgle et la force de son existence--il tait
certain d'arriver au but propos.

Parvenu  la classe de troisime, il avait bifurqu. La bifurcation,
tablie par le ministre Fortoul, obligeait l'lve, avant de passer, des
classes de grammaire, dans les divisions suprieures,  dclarer qu'il
choisissait les Sciences, ou bien les Lettres. mile opta pour les
Sciences. Ce fut ainsi, notamment en sciences physiques et naturelles,
pour lesquelles le futur auteur du _Roman Exprimental_, l'apologiste de
Claude Bernard, le thoricien de la littrature scientifique, avait un
got trs vif, qu'il se montra l'un des meilleurs lves de sa classe.
Il tmoigna d'une sorte d'aversion pour la littrature classique. Il et
dit volontiers, avec les Berchoux, les La Mothe, les Lemierre: Qui nous
dlivrera des Grecs et des Romains? Il est probable, il est certain mme,
qu'il a, par la suite, pris connaissance des matres de la littrature
antique, mais il ne dut les lire que dans des traductions. Il a affirm,
 plusieurs reprises, peut-tre avec un peu de fanfaronnade, car il avait
eu un 2e prix de version, en troisime, ne pas savoir le latin. C'est
un mrite plutt ngatif. Zola paraissait satisfait de cette ignorance.
Il la proclamait, comme une vanterie. C'est une tactique d'orgueil assez
frquente, que la fiert d'un ddain pour ce qui vous a fait dfaut dans
la vie ou pour ce qui vous chappe. Que de gens font fi de ces raisins,
pour eux trop verts: titres de noblesse, terres, chteaux, bijoux,
dcorations, bonnes fortunes, invitations mondaines, voyages,
villgiatures. Dans l'ordre intellectuel, ce faux mpris des richesses
scientifiques ou artistiques, qu'on n'a pu acqurir, est aussi rpandu.
Zola semblait tout heureux de n'avoir entendu parler de Virgile que
par ou-dire. Ce n'est pas seulement la langue virgilienne qu'il
reconnaissait ne pas savoir; Je suis ignorant de tout, de la grammaire
comme de l'histoire, crivait-il, en 1860,  son ami Czanne. Il
a certainement, par la suite, bouch quelque peu ce trou dans son
instruction gnrale. En ce qui concerne la grammaire, il exagrait une
ignorance assurment relative, mais qui donc peut se targuer de bien
possder la grammaire? Les candidates au brevet d'institutrice, et encore!
Pour l'histoire, Zola devait peu s'intresser  cette rsurrection de la
vie passe. On ne trouve, dans son oeuvre, aucune allusion, comparaison ou
citation historiques. Ceci est rare et significatif. Combien il diffre,
sur ce point, de Victor Hugo, avec lequel il a tant d'affinits
descriptives, coloristes, grandiloquentes et outrancires. J'aime mieux
tout tirer de moi que de le tirer des autres, a-t-il dit, non sans
quelque infatuation, car, en littrature aussi, on est toujours, comme dit
Brid'oison, fils de quelqu'un.

Dans un interview que j'ai dirig, surveill, et rvis, en 1880,--le
terme n'tait pas bien connu, mais ce genre d'article anecdotique, et
cette indiscrtion consentie existaient dj,  cette poque,--mon
collaborateur au _Rveil_, Fernand Xau, publia la rponse suivante de
Zola  une question sur ses tudes:

     Je n'entrai en huitime qu' l'ge de douze ans passs. C'tait un
     peu tard pour commencer le latin. Aussi, quand,  dix-huit ans, ma
     mre me conduisit au Lyce Saint-Louis,  Paris, j'en tais seulement
      ma seconde. Bon lve,  Aix, o je remportai des succs, sinon
     clatants, du moins estimables, je devins mauvais lve,  Paris...

Ici, une observation d'ordre gnral, qui a son intrt pour le maintien
des bonnes tudes et le dveloppement universitaire de notre pays. Paris
est un mauvais centre d'tudes. coliers ou tudiants, les jeunes gens s'y
trouvent dans un milieu mal dispos pour le travail. Il se rencontre trop
de distractions et trop de motifs de dissipation, dans la grande ville. Au
moyen ge, l'Universit de Paris a pu tre un puissant foyer de lumires
thologiques et philosophiques, un admirable atelier o s'laborait le
grand oeuvre du savoir. Mais la vie qu'on y menait, malgr ribaudes et
tavernes, avait toute la rudesse monastique. On a conserv les rgles et
les us des escholiers de la rue du Fourre; la discipline des couvents
svres y rgnait, avec la ponctualit et l'isolement de la caserne.
Dans les milieux modernes, l'tudiant, le lycen, sont trop exposs  la
promiscuit mondaine, au voisinage bruyant. Paris, sans doute,  raison
de la haute valeur des matres qui sont slectionns, et par suite de
l'agglomration des lves les mieux dous, remporte des succs dans les
concours. Mais ce sont des supriorits exceptionnelles. Le niveau gnral
des tudes y est au-dessous de la moyenne. L'apprentissage de l'tudiant
ne saurait se faire dans une cit anormale et monstrueuse, o le tapage
des gens en fte domine. Il y a trop de musiques dans l'air, trop de
passants dans les rues, trop de flamboiements aux vitrines et trop
de tentations  tous les carrefours, pour qu'on puisse tudier, avec
application et profit, au milieu de ce tohu-bohu. Les grandes universits
allemandes, pierres d'assises solides de la puissance germanique, sont
toutes situes dans des villes secondaires et calmes, Heidelberg,
Knigsberg, Leipsick, Ina. Il roule trop de vhicules, tramways, coups,
fiacres, autobus, par les voies parisiennes, pour qu'on y jouisse du
recueillement indispensable  qui veut apprendre. Les facults, les
collges, les instituts, ne devraient ouvrir leurs doctes salles que sur
des rues o l'herbe pousse. Par crainte des troubles de la place publique
et des tumultes populaires, on a relgu l'assemble nationale franaise,
lorsqu'il s'agit de donner une constitution ou d'lire le chef de l'tat,
dans la ville morte du grand Roi. Il n'y a nulle utilit  ce que
les Facults de droit, de mdecine, et mme les lyces d'internes de
l'Acadmie de Paris, soient  proximit des boulevards.  Versailles
conviendrait parfaitement ce rle de cit universitaire. Ce serait
l'Oxford et l'Heidelberg franais.

L'colier Zola appuie, de son exemple, cette argumentation. Si le laurat
d'Aix, ville paisible, s'tait mu en cancre parfait,  Paris, c'est
que l'atmosphre capiteuse du milieu produisait son effet accoutum.
Ce n'tait pas la fte ambiante qui le troublait, le dtournait, mais
l'ivresse intellectuelle mme de Paris. Le rhtoricien provenal
se dgotait des monotones et fades occupations universitaires; il
s'abandonnait  ses rves de gloire littraire; il se livrait  des
lectures en dehors des matires imposes pour le baccalaurat.

Dans l'interview, que j'ai indiqu plus haut, et auquel j'aurai plusieurs
fois recours, car ayant t publi, sous les yeux de Zola, il y a
vingt-huit ans, il constitue un document quasi autobiographique de la plus
grande sincrit, l'colier buissonnier expliqua ainsi son peu d'assiduit
et son absence de succs, aux cours du lyce Saint-Louis:

     ... C'est que j'tais dj lanc dans le mouvement littraire et
     que je lui appartenais corps et me. Je dlaissais mes classiques
     pour lire avec avidit Montaigne, Rabelais, Diderot et Hugo... Ah!
     Hugo! j'tais fou de lui!

     Cela vous explique que, contrairement  ce qu'on a affirm, je ne
     sois pas bachelier. Est-ce pour la mme raison que Daudet n'est pas
     plus avanc que moi? Je l'ignore. Toujours est-il qu'il est assez
     trange de voir deux romanciers notoires n'avoir mme pas, dans les
     rangs de l'Universit, l'paulette de sous-lieutenant.

Les parents du lycen faisaient de lourds sacrifices pour qu'il pt
obtenir, grce au diplme obligatoire et lmentaire, l'accs de certains
emplois. Il avait tort de ne pas se violenter, afin de triompher des
redoutables examens, qui semblent surtout faciles  ceux qui ne les
ont pas subis. Sans doute, cet chec scolaire n'a pas nui  la fortune
littraire de _l'Assommoir_. Nul ne se proccupe, aujourd'hui, de savoir
si l'auteur a t fort en thme ou fruit sec, et tous les baccalaurats de
l'Universit ne sauraient rien ajouter  sa gloire. Mais il ne doit pas
servir d'exemple, ni d'encouragement, aux coliers prsents et futurs, qui
ne l'imiteraient qu'en cela. Ce n'est pas parce qu'il n'a pu passer son
bachot que Zola s'est montr capable d'crire _Germinal_.

Les deux femmes, qui le gtaient, lui avaient trop laiss la bride lche
sur le cou, durant ses annes d'enfance, jours de grand air, d'escapades,
de bondissement par les garrigues, par les ravins, et de longues
rvasseries  l'ombre, au bord de la rivire de l'Arc. Mais nous leur
en devons reconnaissance. Cette ducation en libert fut salutaire et
inspiratrice. Elle priva la France d'un bachelier de plus; elle lui valut
peut-tre l'un des plus robustes ouvriers de la plume. C'est tout gain
pour le pays, pour la postrit mondiale aussi. Bnissons les deux mamans,
d'avoir lev leur mile  la sauvageonne. L'enfant a pu vagabonder, comme
un petit ptre, tout en ayant la possibilit d'tudier comme un jeune
bourgeois. Cette croissance indpendante, hors des langes o l'on
emmaillotte les fils de la classe aise, permit au corps, et aussi 
l'intellect du gamin, de se dvelopper avec vigueur. Dans ces randonnes,
qui faisaient le fond des plaisirs du jeune gars, il tait accompagn
de deux camarades, qui devinrent ses insparables: Baille, qui fut, par
la suite, professeur  l'cole polytechnique, et Czanne, le vigoureux
peintre impressionniste. Tous trois alors ruminaient des vers, qu'ils se
rcitaient avec conviction, et qu'ils louaient avec sincrit.

Zola avait conserv un souvenir trs vif de ses juvniles excursions de
Provence. Il les voquait avec plaisir, sans regrets inutiles ni banales
lamentations. Jamais il ne pleurnicha des variations vulgaires sur le
thme universel de la jeunesse envole. Il contait volontiers  ses
intimes, durant quelque sombre aprs-midi, au fond des Batignolles, avec,
quelle ardeur, avec quelle exubrante impatience, avec ses condisciples
provenaux, il se mettait en route, par les matines d't, pour chasser
les ortolans dans les ravins ensoleills, du ct du barrage paternel.
La chasse n'tait, le plus souvent, qu'un prtexte. N'allait-on pas en
battue, dans la contre o se dploient les tireurs de casquettes?
Il s'agissait de faire de la route. Toute une journe  passer avec Baille
et Czanne, gagner de l'apptit et faire honneur aux provisions prpares,
la veille, par les parents, bavarder art et littrature en toute
tranquillit, c'tait le vrai plaisir cyngtique. Ces causeries
interminables sont dlicieuses, et les heures de la jeunesse, ainsi
passes  s'entretenir des livres, des pices, des tableaux, oeuvres
rcemment signales, ou dj glorieusement consacres s'coulent rapides,
grisantes et inoubliables. Elles parfument toute une existence d'artiste.
Il n'est pas toujours ais, surtout dans une ville provinciale, de
s'isoler,  trois ou quatre compagnons ayant les mmes gots, les mmes
aspirations vers la littrature, le thtre, la peinture.

Les potes actuels, biens rents, lgants, rass, tondus, ayant pour
Pgase l'auto, et bientt le dirigeable, sont admis dans les socits
distingues. Les belles madames les clinent, les invitent  dner et
parfois les prennent pour amants. Ils sont semblablement, quand ils
dbutent, gobs des jeunes femmes  bandeaux plats couvrant les oreilles,
et accueillis  bocks ouverts s-cabarets montmartrois ou rive-gauchers.
Mais, au temps o Zola bredouillait ses primes strophes, le faiseur de
vers et le barbouilleur de toiles taient classs parmi les mal vus.
Aussi, agissaient-ils sagement, ces jeunes Provenaux, aspirants artistes,
en se retirant vers les dserts, sous couleur de tirer un bec-fin,
Alcestes de la posie, cherchant un endroit cart, o de dbiter leurs
sornettes ils eussent la libert. En ces solitudes brles, ils ne
choquaient personne, commrant sur un tas de gens, ignors  Plassans,
dont les histoires ne pouvaient intresser la bonne socit: car ils
n'avaient jamais t tablis dans la ville, ni occup une fonction
honorable, ce Musset, ce Balzac, ce Delacroix, personnages si peu
importants qu'on et vainement cherch leur adresse dans le Bottin, mais
dont les noms revenaient sans cesse dans les propos des jeunes chasseurs.

Les trois amis, aprs avoir,  la poursuite de quelque volatile, gar
et chimrique, battu distraitement les buissons et sond les bosquets,
s'asseyaient sous bois,  l'heure o midi rtissait les oliviers et
les pins. On se htait de rassembler des brindilles rsineuses et l'on
cuisinait, en plein air. Le repas achev, la digestion se faisait sous
l'ombrage de quelque htre pais. Mollement allongs, comme des bergers
virgiliens, les trois sylvains alternaient leurs propos; ils dissertaient
sur Hugo, sur Musset, avec force citations, puis chacun disait ses propres
vers, et l'on rentrait en ville,  la nuit close, les jambes lourdes,
et le carnier lger. Mais nul n'tait revenu bredouille d'ides et
d'impressions. On avait provision de grande posie et de bon air pour
toute la semaine. Cela aidait  supporter allgrement la vie provinciale,
prosaque et confine.

La famille Zola, cependant, dgringolait. On tait loin du fate de
bourgeoisie, o l'ingnieur avait tant souhait placer les siens. Les
logements remplaaient les appartements, qui eux-mmes avaient succd
 la vaste maison bourgeoise de l'impasse Sylvacanne, illustre par le
sjour de M. Thiers. De la bastide campagnarde du Pont-de-Braud, de la
demeure bourgeoise de la rue Bellegarde, de la maisonnette de la rue
Roux-Alphran, il avait fallu reculer jusqu'aux faubourgs, et prendre
un appartement modeste, cours des Minimes. C'tait trop cher encore. Un
logement d'ouvrier, rue Mazarine, donnant sur les remparts en ruines,
dans le plus pauvre quartier de la ville, reut enfin la famille dchue.

Dans ce misrable logis, en novembre 1857, mourut la courageuse grand'mre,
maman Aubert. Le grand-pre et le petit mile demeurrent seuls, car Mme
Zola, presse par les cranciers, accable par des procs interminables,
assaillie par les rclamations d'avides avous, ayant son mobilier en
grande partie vendu, avait pris le parti de quitter Aix. Elle s'tait
rendue  Paris. Elle esprait trouver, parmi les anciens amis de son mari,
conseils, aide, protection. Elle se promettait de voir M. Thiers. Elle
prouva probablement de dures dceptions, car, au lieu de revenir  Aix,
comme elle l'avait espr, avec de bonnes promesses et peut-tre de
l'argent, elle rsolut de se fixer  Paris et de faire venir son fils et
le grand-pre. Le jeune Zola reut une lettre pressante et dsole de sa
mre. Elle lui recommandait de vendre les quelques pauvres meubles qui
restaient, et de la rejoindre aussitt  Paris. Avec l'argent du mobilier,
disait la malheureuse femme, tu auras assez pour prendre ton billet de
troisime classe et celui de ton grand-pre. Dpche-toi. Je t'attends!
C'tait la misre noire et le naufrage complet.

Aprs avoir dit un adieu, estim provisoire,  ses chers insparables,
Baille et Czanne, le jeune mile et le vieil Aubert montrent dans le
wagon, et arrivrent  Paris, en fvrier 1858. mile Zola avait alors
18 ans.

Grce  la protection de M. Labot, avocat au Conseil d'tat, ancien ami
de Franois Zola, mile obtint une bourse. Il fit donc sa seconde et sa
rhtorique au lyce Saint-Louis. Nous avons dit qu'il ne fut l qu'un
lycen mdiocre. Il obtint, cependant, un 2e prix de narration franaise.
Il tait distrait et indiffrent, en classe. Rien de ce qu'on y enseignait
ne l'intressait. Mais la littrature, non classique, les auteurs dont on
ne parlait jamais en chaire lycenne, Victor Hugo et Musset principalement,
le passionnaient, et accaparaient toute son attention, captaient toute
son intelligence.

En quittant Aix, il avait t convenu, avec Baille et Czanne, qu'on se
reverrait  Paris. En attendant cette runion dsire, o l'on revivrait
un peu les chres heures provenales, dj lointaines, mais non effaces,
on devait s'crire, souvent et longuement. Zola ne faillit point  cet
engagement. On a, dates de cette poque, de nombreuses lettres de lui 
Baille,  Czanne, et quelques billets  un autre condisciple d'Aix,
Marius Roux, qui viennent d'tre publies par l'diteur Fasquelle.

Dans une de ces lettres, crites du lyce Saint-Louis, Zola annonce sa
ferme intention de dcrocher le diplme de bachelier s-lettres. Une fois
qu'il tiendra son diplme, il fera son droit.

     ... C'est une carrire, dit-il, qui sympathise beaucoup avec mes
     ides. Je suis donc dcid  me faire avocat. Tu peux tre assur
     que l'oreille de l'crivain se montrera sous la toge.

Il s'informait auprs de son ami, qui avait fait des tudes littraires,
de la faon dont il devait prparer son examen. Il comptait prendre un
rptiteur pour corriger ses devoirs. Il n'abandonnerait pas l'obtention
du baccalaurat s-sciences, et il annonait sa volont, ds qu'il serait
reu, pour les Lettres, de livrer le second combat  la Sorbonne. Ces
courageuses rsolutions, qui ne devaient pas tre suivies d'excution,
l'colier les transmit au jeune crivain, qui les ralisa, mais pas de la
mme faon. Ds cette poque, le lycen Zola formulait, dans une phrase
confidentiellement jete  son camarade Baille, ce qui devait tre la
rgle et la devise de toute sa laborieuse existence, sa force et sa joie 
la fois: Il n'est qu'un moyen d'arriver, et je l'ai toujours dit: c'est
le travail!

Le rhtoricien, un peu, beaucoup en retard, car il avait dix-neuf ans
sonns quand il se prsenta aux juges, en Sorbonne, choua, dans des
conditions assez curieuses. Il avait t reu  l'crit, formant la
premire partie de l'examen, la plus redoute, tant liminatoire et d'une
difficult plus grande, car le candidat ne pouvait compenser ses fautes
de discours latin ou de version latine, barbarismes, solcismes et
contre-sens, tandis qu' l'oral, il est possible de se rattraper et
d'effacer la mauvaise rponse, sur une question, par une satisfaisante
nonciation sur une interrogation du mme ordre. On peut galement
balancer les boules noires, donnes par un examinateur, mal satisfait,
avec les blanches obtenues d'un autre, plus content ou moins svre.

Admis  l'crit, l'examen oral devait tre facile au candidat, selon
toutes prvisions. Zola rpondit fort bien pour la partie scientifique;
en mathmatiques, physique, chimie, histoire naturelle, mme en algbre,
il ne rcolta que des blanches. Le diplme semblait acquis. Restaient
les matires suivantes: histoire, langues vivantes, littrature. Pour un
garon aux vastes lectures, connaissant les potes, les philosophes, toute
la littrature classique franaise, les rponses sur ces sujets familiers
devaient tre aises, justes, et mme un peu suprieures  celles de la
plupart des autres candidats.

Pour les langues vivantes, on devait choisir entre l'anglais et
l'allemand. Zola ne put pas dchiffrer le texte de Schiller qui lui fut
prsent, et il semblait mme n'avoir jamais eu sous les yeux l'alphabet
gothique. Il devait s'attendre  la boule noire, qui lui fut colloque.

L'histoire n'tait pas non plus son fort, au rhtoricien dj vtran, et
il parut visiblement brouill avec les dates. Questionn sur Charlemagne
et sur la fin de son rgne glorieux, il fit mourir le grand empereur  la
barbe fleurie au commencement du XVIe sicle. C'tait pure inadvertance,
car, au moins par _la Lgende des Sicles_ de Victor Hugo, il tait  mme
de situer chronologiquement le fondateur de la dynastie carlovingienne,
bien avant l'avnement des Valois. Il ne connaissait ni les Capitulaires,
ni les Annales d'Eginhard. Il ne trouva rien  dire d'intressant, ou
mme de juste ou de banal sur le grand homme fodal,  qui Auguste Comte
faisait une place dans son calendrier positiviste, comme  un des matres
de la civilisation europenne. On et interrog le jeune homme sur
Napolon, ou sur Louis-Philippe, son contemporain, qu'il et probablement
fait preuve de la mme insoucieuse ignorance.

Il aurait d prendre sa revanche, attnuer ses boules noires pour
l'histoire et les langues vivantes, sur le terrain littraire. La Fontaine
fut le sujet de l'interrogation. Ici, le candidat ne demeura pas bouche
be. Il rpondit. Il avait sans doute lu Taine, et il savait peut-tre
l'apprciation de Rousseau sur la moralit des Fables de La Fontaine, et
sur la sottise qu'il y avait  donner aux enfants, comme premier livre,
comme alphabet intellectuel, ce profond et subtil auteur, qu'on
s'obstinait  traiter en naf et  qualifier de bonhomme (l'anarchiste,
qui avait os dire sous Louis XIV: notre ennemi c'est notre matre, un
bonhomme!). Il est probable que les explications du futur auteur de _la
Terre_ sur le gnie et la philosophie de l'homme qui faisait parler les
btes, et qui se moquait, aux temps de la Bastille et de l'oeil-de-Boeuf,
des grenouilles qui demandaient un roi, ne furent pas trs orthodoxes.
L'examinateur donna la fcheuse boule noire, qui, finalement, l'emporta.
L'lve Zola fut donc ajourn.

Pour se remettre de cet insuccs, mile s'en fut passer ses vacances dans
le Midi. Il revit sa chre Provence et ses bons camarades. Fut-ce le dsir
de prolonger son sjour aux bords de la Torse, et dans le voisinage de la
chemine du Roi Ren, ou bien effort nouveau afin de complaire  sa mre,
en obtenant ce diplme, qui semblait  la veuve de l'ingnieur comme
un noble passe-partout  l'aide duquel, dans la socit officielle et
bourgeoise, on ouvrait toutes les portes? Toujours est-il qu'il demeura
jusqu'en novembre dans le Midi, annonant dfinitivement son intention de
se reprsenter  Marseille, lors de la session d'automne.  cette date,
il choua derechef, mais, cette fois, l'insuccs ne fut imputable ni 
l'allemand, ni  Charlemagne, ni  La Fontaine: le candidat solcisant ne
put tre admis  l'crit. Il renona au baccalaurat et ne retourna plus
au lyce. Il tait mr, d'ailleurs, pour la vie d'homme, et un collgien
de vingt ans, cela devenait un peu ridicule.

Mais l'existence de jeune tudiant, sans but, ne pouvant prendre
d'inscriptions, faute du diplme indispensable, ni entamer des tudes
aboutissant  une profession classe, apparaissait bien sombre. Zola avait
log, d'abord avec sa mre, rue Saint-Jacques, n 241, et ensuite, au
sixime tage, rue Saint-Victor, au n 35. Ils se sparrent alors. Tandis
que Mme Zola prenait table et logement, rue Neuve-Saint-tienne-du-Mont,
n 24, dans une de ces modestes pensions bourgeoises dcrites par Balzac,
il s'installait mme rue, au n 21, au fate de la maison, dans un
belvdre. Joli endroit pour des tudes astronomiques, ou encore agrable
perchoir pour couter, les soirs printaniers, le concert gratis des
pinsons, dans les branches. Le Jardin des Plantes tait tout proche.
Mais, par cet hiver assez rigoureux de 1860, l'endroit arien manquait de
charmes. Il est vrai que son locataire y composait un pome, en situation,
par le titre, du moins: _l'Arienne_. Ce conte lyrique tait inspir par
une vision, peut-tre par une amourette provenale.

Dans cette volire parisienne de la rue Neuve-Saint-tienne-du-Mont,
Bernardin de Saint-Pierre avait compos ses _tudes de la Nature_. L,
peut-tre, l'ancien officier de marine avait-il vu se dresser, parmi
les frimas et les givres, les lataniers des Pamplemousses. Par la vitre,
au loin, sur les trottoirs fangeux, il avait aperu le gracieux couple
de Paul et Virginie, cheminant sous le dais de feuillage, potique et
lgendaire, dcor touchant des pendules bourgeoises. Zola y gazouilla
ses vers juvniles, pour la plupart destins  l'oubli et au sacrifice
raisonn, en soufflant sur ses doigts, et en se servant non de la plume,
mais du crayon, car l'encre gelait dans la bouteille. Une scne vcue et
un dcor vrai de cette vie de bohme que Murger a farde.

mile Zola,  vingt ans, ralisait donc le type classique du pote
misreux, rvait l'existence, incapable de se soumettre  un travail
qualifi de servile, imaginant rcolter, sinon la fortune, du moins le
pain quotidien, en semant des rimes autour de lui. Ce grain-l ne germe
gure sur le pav des cits. Il n'en avait cure et semaillait  force. Il
supportait allgrement sa dbine. Il considrait sa mansarde, en forme de
cage vitre, comme le nid logique du pote. Il projetait, en attendant
d'avoir achev son pome de _Paolo_, d'crire un petit acte en prose pour
un nouveau thtre qui se montait aux Champs-Elyses. Zola dbutant aux
Folies-Marigny. C'tait amusant. Ce ne fut qu'une rverie d'un instant,
une illusion, comme lorsqu'il dclarait songer  une position. Il se
reconnaissait, du reste, peu fait pour le thtre. Mon esprit ne se prte
pas  ce genre, disait-il alors, et cette apprciation personnelle fut
vrifie plus tard.

Dans les rigoureuses et pnibles analyses qu'on fait de soi-mme, 
l'heure o Baudelaire place l'examen de minuit qui vous fait disparatre
confus, mais non repentant ni corrig, sous les draps, dans les tnbres,
le jeune troubadour, isol, affam, dans Paris, dut reconnatre que la
posie, quand le pote est indit et mal vtu, n'est pas ce que les
tribunaux classent parmi les moyens d'existence avouables. Il admettait
donc qu'il lui fallait entreprendre un ordinaire travail quelconque pour
vivre. Mais ce mode de subsistance, il ne le trouvait pas. Il souffrait
ainsi doublement, d'abord, en se dcidant  renoncer  la Muse, comme
il disait, en son style mussettiste d'alors, nourrice trop sche qui
n'allaite pas son homme, et ensuite en ne mettant pas la main sur l'outil
producteur, qu'il consentait  empoigner, sans pour cela lcher la lyre.
Comme Apollon, il voulait bien se faire berger, mais il ne rencontrait
pas d'Admte lui confiant des troupeaux. Il esprait vaguement obtenir
un emploi qui lui donnerait  manger, sans le priver de son alimentation
crbrale. Il ferait comme tant d'autres jeunes hommes, pris d'art,
parvenant  vivre  l'aide d'une place, avec quelques loisirs pour se
livrer  la posie, au roman, au thtre,  la philosophie.

     Accomplir un rle de machine, travailler le jour pour du pain,
     disait-il, puis, dans les moments perdus, revenir  la Muse, tcher
     de se crer un nom littraire, c'est le rve que j'ai fait.

Malheureusement, ce but louable, qu'il dterminait ainsi: ne pas quitter
la littrature, qui, peut-tre, un jour, pourrait devenir une source
d'honneurs et de gains et, en attendant ce jour bienheureux, subvenir
aux besoins de la vie par un travail n'importe lequel, lui chappait.

     Depuis plus d'un an, crivait-il  Baille, je fais une chasse froce
     aux emplois, mais si je cours bien, ils courent mieux encore!

Il connut alors ces tapes fatigantes, et parfois humiliantes, du
qumandeur de places, du chercheur de travail. Qu'on est dsarm, dans
cette bataille du pain, quand on ne possde pas ce que, si sagement,
Rousseau voulait qu'on donnt  son mile, jeune gentilhomme pourtant, et
pourvu d'un patrimoine: un mtier, un outil. Avec une nettet de jugement
rare, Zola ne se plaignait pas tant du refus des patrons auxquels il
s'offrait que du peu de titres qu'il avait  leur acceptation. Tu ne
saurais croire combien je suis difficile  placer! avouait-il  son
confident d'Aix.

Ce n'tait pas qu'il et des exigences grandes et des prtentions
inadmissibles. Il reconnaissait son dfaut de capacits professionnelles.
Il savait une foule de choses inutiles pour obtenir un emploi, et il
ignorait prcisment celles qu'il aurait fallu savoir. Ceci a t constat
cent fois, et tous ceux qui ont critiqu l'enseignement universitaire ont
us de cet argument. Les humanits sont aristocratiques. Elles prparent
aux nobles fonctions de dirigeant, de pasteur des peuples, de matre
discourant en chaire, ou de ciseleur de mots travaillant pour des clients
de loisir. Ces belles et prcieuses tudes classiques conviennent surtout
 quelque jeune privilgi, n'ayant pas  se proccuper du salaire
immdiat, mais visant seulement, de haut, la fortune  venir, avec
l'autorit, les dignits et parfois la gloire en plus. Mais la critique de
Zola n'est ni vaine dclamation, ni raisonnement de moraliste. Elle est la
voix mme des entrailles  jeun du solliciteur rebut. Ce n'est pas une
apostrophe de rhteur traitant un lieu commun, c'est la clameur sincre
de la crature impuissante  gagner un salaire, et confessant qu'il n'y a
pas, dans ce fait, que de l'injustice sociale et que du mauvais vouloir
patronal.

     Rien n'est plus rare que de trouver une place nous convenant, 
     nous qui sortons des lyces, disait Zola, devanant les virulentes
     apostrophes de Jules Valls  l'enseignement classique, mais avec
     plus de force de raisonnement, et moins d'pithtes criardes. Inaptes
     dans la pratique, chevauchant sur des mots, sur des chiffres et des
     lignes, nous ignorons par excellence les menus dtails de la vie, les
     combinaisons, pourtant si simples, qui peuvent se prsenter dans un
     milieu social. Il nous faut un apprentissage plus ou moins long,
     partant un surnumrariat plein d'ennuis et vide de gain...

Il raconte,  l'appui, l'une de ses dmarches, entre mille, avec une verve
pre et sobre, sans inutiles anathmes aux employeurs mticuleux et
rbarbatifs.

     ... J'adresse une demande  une administration. On me rpond de
     passer chez le chef. J'entre, je trouve un monsieur tout de noir
     habill, courb sur un bureau plus ou moins encombr. Il continue
     d'crire, sans plus se douter de mon existence que de celle du merle
     blanc. Enfin, aprs un long temps il lve la tte, me regarde de
     travers, et d'une voix brusque: Que voulez-vous? Je lui dis mon nom,
     la demande que j'ai faite, et l'invitation que j'ai reue de me rendre
     auprs de lui. Alors commence une srie de questions et de tirades,
     toujours les mmes, et qui sont  peu prs celles-ci: si j'ai une
     belle criture? si je connais la tenue des livres? dans quelle
     administration j'ai dj servi?  quoi je suis apte? etc., etc., puis:
     qu'il est accabl de demandes, qu'il n'y a pas de vacances dans ses
     bureaux, que tout est plein, et qu'il faut se rsigner  chercher
     autre part. Et moi, le coeur gros, je m'enfuis au plus vite, triste de
     n'avoir pu russir, content de n'tre pas dans cette infme baraque.
     _(Lettre  Baille, 1er mai 1861._

Au fond, il n'tait pas fch d'tre ainsi conduit. Il cherchait une
position, par sentiment du devoir, par dsir de soulager sa mre et de se
disculper du reproche de paresse et de vie dsoeuvre, mais il se sentait
presque heureux d'avoir chou. Il s'vadait, d'un pied lger, comme d'un
pige, de ces bureaux o il avait failli tre captur. Il prouvait, dans
la rue, le soulagement d'un homme qui s'est tir d'un endroit dangereux.
En rgle avec sa conscience, puisqu'il avait cherch un emploi et n'en
avait pas trouv, l'vangile a tort en matire de places, il remontait,
presque gament,  son belvdre. Il le trouvait moins glacial, et il se
remettait, avec entrain et bonne humeur,  son pome commenc, qui lui
paraissait plus chaud.

Il voulait tre pote, rien que pote, pour le moment. Il proclamait
firement qu'il aimait la posie pour la posie, et non pour le laurier.
Il considrait ses vers comme des amis qui pensaient pour lui. Il les
aimait pour eux, pour ce qu'ils lui disaient. La versification devenait un
culte, dont il se consacrait prtre. Posie et divinit taient synonymes
 ses yeux d'alors. Il admettait, toutefois, que, comme le prtre de
l'autel, le pote devait vivre de sa posie. Il ne voulait pas faire une
oeuvre en vue de la vendre, mais, une fois faite, il trouverait bien que
l'oeuvre ft vendue par le pote au libraire, et par celui-ci au public.
Il a gard ces justes principes, toute sa vie, et les a fortement exposs,
plus tard, dans son article fameux sur _l'Argent dans la littrature_.
Avec philosophie, toutefois, il se disait alors qu'il ne deviendrait
jamais millionnaire, que l'argent n'tait pas son lment, et qu'il ne
dsirait que la tranquillit et la modeste aisance. Il ne pressentait pas
le formidable champ de prose, qu'il devait si vigoureusement labourer, et
d'o, pour lui, lverait toute une moisson lgitime de gloire et d'argent.

Il tait donc,  cette poque de sa vie, tout  la posie. Il ne
multipliait pas les oeuvres et n'abattait point les alexandrins, comme un
bcheron les branches. Sa plume frle n'avait rien d'une cogne.

     Il est peu de potes assez sages pour consentir  n'tre potes que
     pour eux, et pourtant c'est le seul moyen de conserver sa posie
     frache et gracieuse. Je hais l'criture, crivait-il  Baille.
     Mon rve, une fois sur le papier, n'est plus  mes yeux qu'une
     rapsodie. Ah! qu'il est prfrable de se coucher sur la mousse, et l,
     de drouler tout un pome par la pense, de caresser les diverses
     situations, sans les peindre par tel ou tel mot! Que le rcit aux
     contours vagues, que l'esprit se fait  lui-mme, l'emporte sur le
     rcit froid et arrt que raconte la plume aux lecteurs...!

La rverie l'envahissait. La lassitude de l'action  entreprendre
l'accablait, par une anticipation de la pense. Il prouvait aussi
quelques dsirs d'picurisme. Il formulait un rve de puissance et de
satisfaction. Si la divinit lui communiquait, pour un instant, son
pouvoir, comme le pauvre monde serait joyeux! Il rappellerait sur la terre
l'ancienne gaiet gauloise. Il agrandirait les litres et les bouteilles.
Il ferait des cigares trs longs et des pipes trs profondes. Le tabac et
le vermouth se donneraient pour rien. La jeunesse serait reine, et, pour
que tout le monde ft roi, il abolirait la vieillesse et dirait aux
malheureux mortels: Dansez, mes amis, la vie est courte et l'on ne danse
plus dans le cercueil!... Il devait,  la fin de sa carrire, retrouver
et dcrire, dans ses _vangiles_, mais en les purifiant, en les idalisant,
ces chimriques visions de bonheur terrestre.

Ces fantasmagories paradisiaques se transformaient, dans la ralit de
ses vingt ans, en des joies plus simples, d'une ralisation vulgaire et
conomique:

     Mes grands plaisirs, crivait-il  Czanne, sont la pipe et le rve,
     les pieds dans le foyer et les yeux fixs sur la flamme. Je passe
     ainsi des journes presque sans ennui, n'crivant jamais, lisant
     parfois quelques pages de Montaigne.  parler franc, je veux changer
     de vie et me secouer un peu pour me nettoyer de cette poussire de
     paresse qui me rouille. Il y a longtemps que je mdite, il est temps
     de produire...

Il disait d'ailleurs, au mme Czanne, pour justifier son indolente
rvasserie:

     Ce que j'ai fait, jusqu'ici, n'est pour ainsi dire qu'un essai, un
     prlude. Je compte rester longtemps encore sans rien publier, me
     prparer par de fortes tudes, puis donner leur essor aux ailes que
     je crois sentir battre derrire moi...

Zola pote, ou, pour tre plus prcis, Zola crivant en vers, ne laissait
gure prvoir le robuste ouvrier, le puissant fabricant de l'oeuvre en
prose de l'avenir. Combien les procds du jeune lyrique diffraient du
prosateur mri, constructeur mthodique, architecte calculateur, prenant
 l'avance les dimensions du travail dcid, n'abandonnant rien 
l'improvisation ni au hasard.

     J'ai termin, depuis quelques jours, le pome de _l'Arienne_,
     crivait-il en 1861, je ne sais trop ce qu'il vaut. Comme toujours,
     je me suis laiss emporter par l'ide premire, crivant pour crire,
     ne faisant aucun plan  l'avance, et me souciant assez peu de
     l'ensemble..., j'ai confiance dans l'inspiration du moment, j'ai mme
     reconnu que les vers, qui arrivaient spontanment, taient de beaucoup
     suprieurs  ceux que je ruminais des jours entiers...

Nous voil bien loin de Zola futur colligeur de documents, ouvrant des
dossiers  chacun de ses personnages, classant, annotant toutes les
particularits de leur organisme, de leur existence, ne laissant rien 
l'imprvu, se dfiant de toute imagination, et btissant son oeuvre avec
des matriaux taills et numrots, comme pour un difice dont toutes les
parties sont combines et proportionnes sur le plan complet, dress et
sign _ne varietur_, avant le premier coup de pioche.

Pour avoir une ide de l'oeuvre potique,  peu prs ignore, de l'auteur
de _l'Arienne_, il est bon d'analyser son tat crbral, de faire pour
ainsi dire l'inventaire de son intellect de la vingtime anne. D'aprs
ses lectures, et en relevant ses impressions et ses aspirations, par
lui-mme confesses, on peut tablir le bilan de sa mentalit et de son
avoir de penseur et d'crivain, vers 1860.

Nous savons dj le milieu dans lequel a volu l'enfant, puis
l'adolescent, nous connaissons la force acquise hrditairement, le
mlange des sangs, l'atavisme dalmate et beauceron, la Provence, les
premiers jeux, les camaraderies puriles devenues de juvniles amitis,
restreintes et exclusives, l'ducation classique incomplte, la pauvret
rfrnant les passions matrielles comme les lans artistiques du jeune
homme, la rpugnance  se soumettre  une besogne mcanique, le got  peu
prs absolu de la littrature, et, plus spcialement, de la posie.

Par quoi et comment cette intelligence, aux dveloppements lents et aux
belles manifestations tardives, fut-elle alimente de seize  vingt ans?
 cette poque de la croissance, la nourriture de la cervelle humaine a un
rle trs important, comme la sant et la vigueur physique du jeune homme
dpendent, en grande partie, du rgime alimentaire, durant ces annes o
le corps se forme et grandit. L'alimentation intellectuelle n'a pas moins
d'influence sur la formation du cerveau, sur la croissance des facults,
sur la vigueur de l'esprit, et aussi sur cette matire obscure et
complexe: la conscience. L'enfant n aux champs, dans les taudis des
cits manufacturires, poussant sur le terreau grossier, parmi les
vgtaux humains que nulle culture n'a perfectionns et adoucis, puise
la substance nourrissant sa pense, formant son intellect, car il en a
un, si rudimentaire qu'il apparaisse, uniquement dans les perceptions
sensorielles, dans ce qu'il rve, dans ce qu'il entend, dans ce qui
se passe autour de lui. Dans les milieux instruits, la croissance
intellectuelle est surtout le produit des primes lectures. Les livres ne
sont pas seulement des professeurs, ce sont aussi les nourrisseurs de
l'intelligence. Ils la dveloppent, ils l'engraissent, ils la fortifient,
souvent aussi ils l'anmient, ils la rendent maladive, parfois ils
l'empoisonnent et la font redoutable et meurtrire.

Quelles furent les premires lectures de Zola, en dehors des livres
lmentaires, des petits manuels et des pitomes qu'on met entre les mains
de tous les enfants? Victor Hugo et Musset furent les premiers pourvoyeurs
crbraux du jeune provenal. Il n'eut pas du tout le got local, ni
l'esprit du folk-lore. Je ne crois pas qu'il ait lu Mistral, dans sa
jeunesse, et il n'eut quelque ide du flibrige que longtemps aprs
sa conqute de Paris. Il ne se souciait que mdiocrement de conqurir
Plassans. Il ne tmoigna jamais d'un grand enthousiasme pour l'idiome, ni
pour la littrature des tambourinaires. Il ne se souciait pas d'crire
pour les pastours et les gens des mas.

Montaigne fut un de ses auteurs de prdilection. Pas du tout flibre,
le vigoureux et sens bordelais. Le vocabulaire archaque, et les rudes
tournures de phrase du philosophe observateur et douteur, devaient
surprendre le faible rhtoricien, peu faonn au style de la Renaissance.
Les latinismes abondants et les citations frquentes, non traduites,
pouvaient l'embarrasser. N'importe!  plusieurs reprises, Zola tmoigna
de son admiration pour cet auteur, profond, ingnieux et primesautier,
le philosophe du Moi, et le premier en date de nos psychologues. Le
connais-toi toi-mme! semblait donc  Zola la base de l'tude de
l'homme. Il avait, certes, raison, mais, par la suite, dans ses ouvrages,
il parut fort peu procder de Montaigne. Il fut constamment descriptif,
objectif, altruiste. Aucun de ses livres ne peut tre considr comme une
autobiographie dguise. Il ne s'est mis en scne nulle part, pas mme
dans _l'oeuvre_, o il a fait figurer son ami, le peintre Czanne. Ce n'est
que bien vaguement qu'il a dessin le ministre Eugne Rougon, d'aprs
quelques traits se rapportant  lui-mme: la tnacit, le got du labeur
opinitre, et une passion abstraite et dsintresse pour le pouvoir, pour
la domination morale et intellectuelle. Ce qu'il apprit du moraliste
demeur le plus actuel, le plus moderne des penseurs du pass, c'est
la minutieuse observation, le soin du dtail et de la particularit, la
vision distincte de chaque fait ou objet examins. Montaigne est le matre
de philosophie des gens qui ne se piquent point de philosopher. Il a,
sur tous les sujets, et  propos de tous les vnements, soit de la vie
prive, soit des bouleversements gnraux des socits, une apprciation
saine et un jugement mesur,  la faon d'Horace et de Snque. Si
l'on retrouve difficilement l'influence du sceptique analyste dans les
descriptions et dans les tableaux synthtiques de Zola, elle se dcle
dans la mthode, dans l'laboration de chaque oeuvre, dans les faits
recueillis, classs, rapprochs, dans la poursuite  outrance de la
documentation et du renseignement, et aussi apparat-elle nette, dans sa
conduite de la vie, dans ses sentiments et sa faon d'tre. Plusieurs des
manires de voir le monde, de juger la socit, d'apprcier l'ducation,
qui appartinrent  Zola, lui viennent de Montaigne. Zola ne l'a pas suivi
comme un matre en littrature, mais comme un professeur de vie en soi,
comme un prcepteur personnel. Il a, non pas imit, mais vcu Montaigne.

George Sand fut galement une de ses primes adorations littraires. Il
puisa en elle un socialisme romantique et romanesque, dont il devait
conserver la flamme jusque dans ses derniers livres. _Fcondit_ date,
comme inspiration, du temps o l'auteur du _Compagnon du tour de France_,
sur l'oreiller du rformateur humanitaire Pierre Leroux, bauchait des
rves de Salentes rpublicaines et d'Icaries dmocratiques. Goujet, le
sympathique compagnon  belle barbe d'or de _l'Assommoir_, est un hros
de Mme Sand, et un contemporain attard de Cabet et des utopistes de 48.
Zola dcouvrait, dans les livres de la bonne dame de Nohant, une douce
tolrance, un grand esprit de charit.

     Elle a, dit-il, une charit militante. Elle propose de marcher au
     devant des maux, d'aller trouver le misrable en sa mansarde, et, l,
     de lutter corps  corps avec la misre; point de larmes inutiles,
     point de vains attendrissements sur les pauvres, mais une lutte
     patiente, un combat de chaque jour, d'o tous les hommes sortiront
     frres, formant une seule rpublique riche et forte. Hlas! ce n'est
     peut-tre qu'un rve, et pourtant cela serait bien!

Les romans rustiques de l'auteur de _la Petite Fadette_ sont remarquables
par la finesse du coloris, la matrise avec laquelle sont excutes
les gracieuses aquarelles champtres formant le dcor de ces idylles
fantaisistes. Ils ont pu donner, par la suite,  l'auteur de _la Terre_,
l'ide de peindre, avec sa forte patte et sa touche large, par contraste,
et en manire de rfutation, des tres et des choses rustiques. Les
farouches brutes de Zola, proches cousins des terribles paysans de
Balzac, sont autrement vivants et vridiques que ces meuniers d'Angibault
enrubanns, qui font l'amour comme des vicomtes et marivaudent comme des
acadmiciens.

Avec surprise et respect, il lut William Shakespeare. Je serais port 
croire que le grand dramaturge anglais, ou du moins le puissant crateur
 qui nous donnons, faute d'une connaissance plus approfondie, ce nom
illustre entre tous, a exerc une influence dcisive et durable sur Zola.
Avec Hugo, qui eut pareillement pour inspirateur et pour matre  l'cole
du gnie, celui qu'il ne voulait comparer qu' Eschyle, Shakespeare
l'ancien, comme il dnommait le gant grec, c'est l'auteur de _Macbeth_
qu'on peut nommer au premier rang de la gnalogie crbrale de l'auteur
des _Rougon Macquart_.

Il faut noter qu' vingt ans Zola a compris Shakespeare. Rien d'tonnant,
sans doute,  l'admiration d'un jeune homme, pris de belle littrature,
pour Othello, Lear, Hamlet, Caliban, hros magnifiques de fictions
impressionnantes. Il abordait pour la premire fois avec enthousiasme et
vnration ces personnages imaginaires, plus grands, aussi vrais, que les
hros de l'histoire. Mais n'taient-ils pas dj consacrs par l'ovation
publique? Zola ne faisait que se joindre  un chorus universel. On n'a pas
 lui savoir gr de cette participation  un hommage gnral, presque
impos. A l'poque o Zola faisait connatre  son ami Baille son
sentiment sur Shakespeare, en 1860, il tait de bon ton de railler, de
nier Racine, ce qui tait excessif et niais, d'ailleurs, mais il et t
impossible de toucher  Will. Racine est un pieu, Will est un arbre!
crivait Auguste Vacquerie. Victor Hugo, dans toute la splendeur de son
gnie et de son exil, debout, statue vivante, sur le pidestal rocheux de
Guernesey, venait, au milieu du tonnerre de la publicit, de donner au
monde son livre, comme des commandements descendus d'un Sina, ordonnant
d'adorer Shakespeare, et aussi son prophte. Un peu confus, touffu, riche
en digressions et pauvre en critique analytique, ce gros ouvrage sur
William Shakespeare faisait loi. Il n'y avait nulle originalit  se
prosterner, au moment de ce sanctus unanime, dans la cathdrale romantique,
 o se clbrait la grand'messe en l'honneur du Dieu le Pre des
hugoltres. Comprendre et expliquer Shakespeare tait plus difficile,
plus mritoire. Zola eut cette ingniosit. Elle est  signaler.

     ...Te rpter tout ce qu'on a dit sur Shakespeare, mandait-il 
     son camarade, et dire, sur la foi des autres, que nul n'a mieux
     connu le coeur humain, pousser des oh! et des ah! avec force points
     d'exclamations, cela ne me soucie nullement. N'importe, je vais
     tcher de te dire le mieux possible la sensation que fait natre en
     moi ce grand crivain. Si je le juge mal, si je me rencontre avec
     d'autres critiques, je n'en puis mais. Tout ce que je te promets,
     c'est de parler d'aprs moi, et non d'aprs tel ou tel livre.

     Je ne puis lire Shakespeare que dans une traduction, ce qui ne permet
     gure d'apprcier le style... J'avoue que je trouve bien des choses
     qui me choquent, les phrases ici prcieuses, l trop crues. Dieu me
     garde d'tre bgueule! Tu sais combien je dsire la libert dans
     l'art, combien je suis romantique, mais avant tout je suis pote, et
     j'aime l'harmonie des ides et des images...

     ... Tout en restant rel par excellence, Shakespeare n'a pas rejet
     l'idal; de mme que, dans la vie, l'idal a une large place, de mme,
     dans ses drames, nous voyons toujours flotter une blanche vision...

     Shakespeare me semble donc voir, dans chacun de ses drames, une
     matire  peindre la vie. Une action quelconque n'est pour lui qu'un
     prtexte  passions, non  caractres. Elle n'est que secondaire;
     ce qui lui importe, c'est de peindre l'homme, et non les hommes.
     Chaque drame est comme un chapitre spar d'une oeuvre d'humanit;
     il y peint un de ses cts, quelquefois plusieurs, largement soucieux
     de ne rien omettre, introduisant tout ce qui peut lui servir. Othello,
     ce n'est pas un homme jaloux, c'est la jalousie; Romo, c'est l'amour;
     Macbeth, l'ambition et le vice; Hamlet, le doute et la faiblesse;
     Lear le dsespoir...

On ne saurait mieux dire, et voil Shakespeare exceptionnellement compris.
La plupart se contentent de l'admirer. Zola a reu de cette lecture une
sorte d'initiation.  cette poque, tout  la fantaisie, aux lans d'un
lyrisme un peu rebelle, inspir de Musset, il ne s'apercevra gure de
l'influence profonde de ce matre; peut-tre ne souponnera-t-il, jamais,
lui le Docteur du Naturalisme, qui a tant raisonn sur l'exprimentation,
sur le caractre scientifique des romans de son temps, qu'il procde bien
plus de Shakespeare que de Duranty, de Stendhal et de Flaubert. Ce qu'il
vient de formuler sur Shakespeare, il l'excutera quand il crira ses
_Rougon-Macquart_. Comme le grand Anglais, il peindra l'homme et non les
hommes, et il poursuivra l'tude des passions, des vices, des nvroses, et
non celle des caractres. Est-ce que Coupeau n'est pas l'Ivrogne, comme
Othello est le Jaloux? Nana, c'est la Courtisane, la femme dont la chair
domine, produit la richesse et la ruine, enfante la joie et le dsespoir,
ce n'est pas telle femme galante, avec ses particularits, ses
originalits, ses caractrisations propres. Prenez, un  un, tous les
personnages des _Rougon-Macquart_; tous, sans exception, tournent au
type.

L, se constate l'influence du Midi. L, nous retrouvons l'influence du
sol natal, le produit du terroir, l'hrdit italienne et l'ducation
provenale. L'art mridional a cr des types,--les personnages de la
Comdie Italienne, Arlequin, Cassandre, Colombine,--le Nord a plutt
cherch  peindre les caractres. C'est pour cela que Zola est bien plus
proche, dans ses romans qualifis de ralistes, de Shakespeare et de
Hugo que de Richardson ou de Dickens. Avec Shakespeare, sur lequel la
littrature italienne eut si grande influence, ce fut, en effet, Victor
Hugo qui eut en lui une pntration dominatrice. Et, cependant, il ne fut
jamais qu'un pote nou, comme Chateaubriand, ou plutt un lyrique avort.
Il ne reprenait sa vigueur et sa souplesse que lorsqu'il cessait de
vouloir crire en vers. Sa muse aptre retrouvait des ailes, et de quelle
envergure puissante, quand, renonant  se dbattre dans le champ potique,
il lui donnait son vol dans la prose.

Il lut avec plaisir Andr Chnier, le pasticheur lgant de l'antiquit
pastorale, mais ce Grec modernisant n'eut sur lui aucune action sensible.
Il produisit plutt une raction. Zola reconnat la grce de ses vers,
mais il lui reproche son style mythologique et son got du monde antique.
Le gnie, sans doute, sait faire tout accepter, et les naades d'Homre,
comme les ondines d'Ossian, lui appartiennent, mais le jeune rimeur du
collge d'Aix, dj proccup par la vie prsente, rvait d'une posie qui
n'imiterait pas plus les chantres de la Grce que les bardes du Nord, et
ne parlerait ni de Phoebus ni de Phoeb. Chnier est plac justement 
un rang mixte, dans la radieuse thorie de nos potes. Il est confondu
tantt avec les classiques, tantt avec les modernes, comme ces officiers
d'une arme en marche, qui, placs entre deux bataillons, semblent tour 
tour appartenir  la dernire file du premier et ouvrir l'avant-garde du
second. Il fut le pote de transition. L'antiquit charmait Andr. Il
butinait tout le miel de l'Attique. C'tait d'ailleurs le got de son
temps. Beaucoup d'hommes de la Rvolution citaient les Grecs et les
Romains  tout instant, dans leurs terribles harangues. Ils ne les
prenaient pas seulement comme modles  la tribune, ils cherchaient aussi
 les imiter dans leurs actes, et les dvouements, les hrosmes, les
dclamations, les allures, majestueuses ou farouches, des hommes de
Plutarque et de Tite-Live taient, aux constituants et aux conventionnels,
familiers. Mais, au milieu de cette imitation du pass, que de nouveauts
formidablement neuves! Chnier ne pouvait chapper  la pousse de son
sicle vers une socit renouvele, et, si le vocabulaire demeurait
vieillot, que de faits, que de sentiments, que de dsirs et d'exaltations,
d'une nouveaut saisissante  clbrer,  fltrir, ou simplement 
narrer pour la postrit! De l, le vers fameux, rsumant la potique
rvolutionnaire de l'auteur du pome de _l'Invention_: Sur des pensers
nouveaux faisons des vers antiques. Zola rfute cette thorie, pour
lui trop juste milieu, et plus radical, il salue l'homme de gnie,--il
s'annonce peut-tre,--qui se lvera un jour, disant: Sur des pensers
nouveaux faisons des vers nouveaux. Il souhaite, par exemple, pour
exprimer l'amour, des expressions o le pass n'entrerait pour rien, des
vers o l'me seule parlerait, et n'irait pas, pour peindre ses joies
et ses tourments, emprunter de banales images, en un mot, une posie
amoureuse, dit-il, assez digne pour ne pas tre ridicule, une posie qu'on
oserait rciter aux pieds de celle que l'on aime, sans crainte qu'elle
clate de rire.

C'est dj toute la formule de l'cole naturaliste, suggre par Andr
Chnier. En mme temps, se dressait, devant l'imagination en travail du
dbutant de lettres, comme un plan considrable, presque gigantesque.
Il concevait l'ide du pome synthtique. C'tait la rvlation de son
temprament gnralisateur. Il imaginait grand. Bien que produisant
seulement,  cette poque, des contes rims d'aprs Musset, _Paolo,
Rodolpho, l'Arienne_, il rvait d'un vaste pome, cycle de l'humanit.
Le titre tait: _la Chane des tres_. Sous cette formule abstraite,
vaguement mystique, faisant songer  quelque divagation philosophico
potique, voquant les oeuvres nbuleuses d'Edgar Quinet ou de
Pierre Leroux, qu'il n'avait d'ailleurs probablement jamais lues, il
voulait chanter la Cration et ses dveloppements. Trois chants divisaient
l'oeuvre, intituls: le Pass, le Prsent, le Futur. Dans le Pass,
il dpeignait le chaos, les convulsions de l'univers primitif, les
bouleversements gologiques, les cataclysmes neptuniens et plutoniens. Il
et mis les dcouvertes scientifiques modernes  contribution. Le second
chant, le Prsent, c'tait l'histoire de l'homme, pris  l'tat sauvage,
et racont jusqu' l'actuelle civilisation. La physiologie et la
psychologie auraient fourni les lments de ce chant. Dans le Futur, il
clbrait l'avenir meilleur et l'tre plus parfait. Avec Charles Fourier,
il admettait le progrs, non seulement moral, mais physique. La crature
actuelle ne pouvait tre le dernier mot du Crateur. Il n'tait pas
possible que la formation des tres ft acheve, et que la cration et
atteint son dernier chelon. La science, qui constate l'volution et le
transformisme continus des corps de la nature, car, sous nos yeux mme, il
s'accomplit des cataclysmes lents qui nous chappent en partie, n'aurait
pu que ratifier, au moins dans son principe, la vraisemblance de cette
hypothse pratique.

C'tait l une rude tche, et une ambition peut-tre extravagante.
Mais l'audace tait intressante. Probablement, s'il et crit ce pome
gigantesque, l'auteur n'et ralis qu'une lourde et ennuyeuse conception,
voue  l'indiffrence et  l'oubli. Un pote nbuleux et demeur ignor,
Strada, a tent une semblable pope. Son effort a pass inaperu. Les
palingnsies, les visions apocalyptiques, et les paroles de la Bouche
d'ombre avec l'animation des pierres transformes en geles d'mes de
sclrats couronns (ce caillou a vu Suze en dcombres...) sont les
morceaux les plus ddaigns de l'oeuvre pique de Victor Hugo. Zola ne se
dissimulait pas la difficult, l'impossibilit mme de l'entreprise. Il
ajoutait, en numrant les parties projetes de son pome, qu'il reculait
devant la tche formidable de rimer ses pauvres vers, sur cette grandiose
pense.

Mais le dsir de faire grand, d'entasser des blocs gants pour la
construction d'un difice colossal, le hantait et l'animait. Il portait en
lui le got de l'oeuvre touffue, synthtique, qu'il devait, par la suite,
excuter en prose. Les _Rougon-Macquart_ ne sont pas ns, seulement,
comme on pourrait le croire, du dsir de rivaliser avec Balzac. Sauf le
transport des mmes noms dans des romans diffrents, imitation un peu
purile, et qui est loin d'avoir l'importance qu'a cru devoir lui
attribuer l'auteur, l'oeuvre de Zola n'a gure de rapports avec _la Comdie
Humaine_. Balzac a combin des caractres, et les types qu'il a
magistralement dessins sont des individualits. Beaucoup sont des
cratures de l'imagination, de la fiction, plutt que des contemporains
observs. Les grandes dames et les grands coquins de _la Comdie Humaine_
sont des produits du cerveau fcond de l'auteur, des inventions de gnie.
O donc Balzac, traqu par ses cranciers, terr dans des logis mystrieux,
attach, par le besoin, par la dette, au papier  noircir, comme le serf
 la glbe  labourer, aurait-il pu regarder, noter, portraicturer des
contemporains qu'il ne voyait jamais?... On a pu croire qu'il avait devin
certaines existences, qui se sont rencontres et montres aprs coup dans
la ralit. Il a t un voyant, un prophte, un phnomnal sorcier dou
de la double vue, le gnial romancier, et nullement un observateur, un
enregistreur de faits prcis et un colligeur de documents comme Zola.
Est-ce que, par exemple, ses aventuriers, tels que Rastignac, de Marsay,
ou Maxime de Trailles, ne se sont pas reproduits, presque identiques,
dans les hommes du second Empire, inexistants  l'poque o l'auteur
les annonait et les faisait vivre d'une vie suppose? Presque tous les
personnages de Balzac ont vieilli et datent, parce que, presque tous, dans
la moiti de ses ouvrages,--il est des exceptions comme le baron Hulot,
le pre Goriot, ce roi Lear de l'picerie, le pre Grandet, cet Harpagon
saumurois,--sont des combinaisons de l'esprit. Othello, Cordlia, Juliette,
Hamlet, Falstaff ne seront jamais dmods. Les personnages de Zola, ceci
sans rabaisser le puissant metteur en scne de _la Comdie Humaine_, sont
en gnral plus abstraits, plus universels, en un mot plus humains, moins
romanesques et aussi moins contemporains. Ils chappent au millsime de
l'anne, o ils furent indiqus comme vivants. Coupeau, Nana, le docteur
Pascal, Aristide Saccard, sont de tous les temps. Ce sont des premiers
rles fixes du drame variable de l'humanit.

Voil l'influence dominatrice de Shakespeare, pote beaucoup plus
mridional, que saxon, italien mme, sur Zola. Cette gense du talent de
l'oeuvre de l'auteur des _Rougon-Macquart_ n'a t encore indique que par
lui-mme.

Opinitre dans sa force, confiant dans son avenir, et cette vigueur d'me
contraste avec la faiblesse de ses productions,  cette poque, le novice
rimeur ambitionnait, ds la vingtime anne, une place  part dans la
littrature de son temps. Il souhaitait, en secret, devenir chef d'cole.
Il se proposait de dominer un cnacle, puis de rayonner sur son sicle,
soleil d'un zodiaque de littrateurs. Il dclarait superbement qu'il ne
voulait marcher sur les traces de personne.

     Je dsirerais, disait-il, trouver quelque sentier inexplor, sortir
     de la foule des crivassiers de notre temps. Le pome pique,
     j'entends un pome pique  moi, et non une sotte imitation des
     anciens, me parat une voie assez peu commune. Il est une chose
     vidente, chaque socit a sa posie particulire. Or, comme notre
     socit n'est pas celle de 1830, comme notre socit n'a pas sa
     posie, l'homme qui la trouverait serait justement clbre... Le tout
     est de trouver la forme nouvelle... il y a l quelque chose de sublime
      trouver. Quoi, je l'ignore encore. Je sens confusment qu'une grande
     figure s'agite dans l'ombre, mais je ne puis saisir ses traits.
     N'importe, je ne dsespre pas de voir la lumire, un jour; c'est
     alors que cette forme d'un nouveau pome pique, que j'entrevois
     vaguement, pourra me servir...

Le Paradou, dans _la Faute de l'abb Mouret_, tait, ds cette poque, en
germination dans la pense du pote pique, qui devait se rapprocher de
Milton, en s'loignant de Balzac.

Ses conceptions, alors, aboutissaient toutes  la forme potique. Parmi
ses lectures, il faut mentionner les oeuvres froides et imprcises d'un
pote, qui ne fut jamais glorieux, et qui est descendu aujourd'hui dans
de profondes oubliettes littraires: Victor de Laprade. Ni romantique, ni
classique, diste et mme panthiste  ses heures, Victor de Laprade
avait voulu, lui aussi, clbrer la nature, la cration, les arbres, les
sommets. Il faisait pressentir quelques-uns des parnassiens, mais sans
l'clat de la langue et la vigueur du coloris. C'tait un peintre en
grisailles. Barbey d'Aurevilly le comparait, pour l'ennui qu'il dgageait,
 Autran, galement pote moral, mais moins proccup de hanter les cimes:
Avec M. de Laprade, disait-il, l'ennui tombe de plus haut. Zola prisait
cet olympien, surtout pour ses tendances vers de vastes gnralisations,
pour sa recherche des hautes conceptions. Il est peu d'auteurs qui
m'aient troubl autant que M. Victor de Laprade, disait-il. Il ne
conserva pas longtemps ce trouble, et, tout en estimant que l'cole
romantique, avec ses sanglots, ses rugissements, ses passions dsordonnes,
ses outrances, tait morte, et qu'il fallait absolument ragir contre
elle, il reprit son calme habituel; tent un moment d'accepter la posie
de Victor de Laprade, dit-il, je l'ai ensuite repousse.

Ce qu'il faut retenir de l'influence phmre de l'auteur des _Pomes
vangliques_, successeur d'Alfred de Musset  l'Acadmie Franaise, sur
le pote rat de _Paolo_, c'est l'loignement, plus apparent que rel,
de Zola pour cette cole romantique qu'il dclarait dfunte. Il devait,
pourtant, bientt la ressusciter, tout en l'accablant d'pithtes svres
et de ddaigneuses ngations. Il n'a jamais laiss passer une occasion
de dnoncer la rhtorique des romantiques, de railler leurs conceptions
extraordinaires et leur grandiloquente fantaisie, tout en procdant
absolument comme eux, en usant mme de leur dictionnaire. Sans doute, il
ne reproduirait pas leurs invraisemblables fictions, il ne consentirait
pas  revtir ses personnages, pris dans le peuple et parmi les classes
moyennes, de l'armure rouille et de la livre effiloque des Hernani,
des Esmralda, et des Ruy Blas, mais il donnerait, aux crations de sa
pense, les mmes passions outrancires; il leur prterait, dans un dcor
diffrent, des truculences et des exagrations  peu prs identiques, en
s'appuyant, il est vrai, sur des documents soigneusement collectionns, en
dpouillant des dossiers, en consultant des notes et des procs-verbaux.
Il resterait d'ailleurs ainsi dans la ralit: _la Gazette des Tribunaux_
n'est-elle pas le dernier recueil romantique?

Son indignation contre le romantisme, aprs une lecture de Laprade, est
curieuse  noter:

     Il faut ragir contre ces tres passionns, qui sont ridicules quand
     ils ne sont pas sublimes. Oui, il faut laisser l les Muses de
     l'gout, les effets violents, les couleurs criardes, les hros dont
     la singularit physiologique fait toute l'originalit...

On semblerait entendre, vingt ans plus tard, un critique, et non des
moindres, Paul de Saint-Victor, romantique attard, s'indignant contre
la Muse de l'gout qui, pour lui, tait celle de Zola:

     Cette semaine, par corve de mtier, j'ai ouvert, pour la premire
     fois, le soupirail qui mne  _l'Assommoir_. Voici le trou, voici
     l'chelle, descendez! Je suis descendu. J'ai parcouru,  travers un
     ennui noir et une rpugnance coeurante, cet gout collecteur des
     moeurs et de la langue, enjambant  chaque pas des ruisseaux fangeux,
     des tas de linges sales hums avec ivresse par leurs ignobles
     brasseurs...

Zola,  l'poque o il fulminait son anathme, aussi excessif, aussi
draisonnable que celui de Paul de Saint-Victor, pourtant fin critique
littraire et crivain trs coloriste, subissait la pleine influence
d'Alfred de Musset. Celui-l, c'tait son dieu, son matre, son idal et
son modle! Il devait, plus tard, renier sensiblement l'idole de la
vingtime anne. Alfred de Musset, dont la vritable gloire provient du
thtre et non de la posie lyrique, est surtout le pote favori de ceux
qui ne sentent ni ne comprennent potiquement. Tous les hommes de prose
raffolent d'Alfred de Musset. On peut expliquer cette prdilection par la
forme facile, par la versification lche et souvent prosaque de ses
pomes. Ils n'ont pas d'asprits ni de difficults. Ils sont limpides,
coulants, pour employer l'expression favorite des professeurs de
littrature, ces vers qui semblent crits comme on parle, le plus bel
loge dans une bouche incomptente. N'taient ses tableaux trop crus
et ses sujets souvent trop hardis, Musset serait devenu le pote des
institutions de jeunes demoiselles. _L'Espoir en Dieu_, les _Stances
 Malibran_, et quelques autres pices dcentes figurent dans les
anthologies _ad usum puellarum_. Il prche aussi une philosophie facile,
 la porte de chacun, et qui sduit les mes simples. Les sanglots
passionns, les beuglements dsesprs, qu'il pousse avec l'lan d'un
chanteur de romances, dans la sensible oreille du vulgaire, retentissent,
comme la plus sublime expression de l'amour du, de la jalousie inquite,
de la dbauche et de l'ivresse aussi. Chaque petit jeune homme retrouve un
peu de ses clameurs, ou de ses hoquets, dans ces vers tumultueux. Le jeune
Zola admirait tout dans Musset. Il disait: Quelle grande et belle figure
que ce Rolla! loge excessif pour un ftard dcav, qui se tue sur le lit
d'une pauvre fille, dont il a pay, avec ostentation, la triste nuit. Il
loue mme son pote  raison de sa versification incorrecte et du dcousu
de sa forme. Il lui emprunte son apostrophe  la cheville: J'ai une
sainte horreur de la cheville. C'est,  mon avis, la lpre qui ronge le
vers. Il confondait volontiers la cheville avec l'pithte, qui est la
parure du vers. Sans pithtes, la phrase rime, le vers, n'ont ni force
ni coloris. La cheville n'est que la mauvaise pithte, en toc, la monture
mal sertie par un joaillier insuffisamment approvisionn, et peu habile.

L'influence mussettiste, trs vivace durant la priode juvnile de Zola,
chez lui ne persista pas. Elle apparat dans les pomes de _Paolo_, de
_l'Arienne_, de _Rodolpho_, elle demeure invisible, compltement teinte
dans l'oeuvre virile, dans l'oeuvre vritable.

Michelet, Hgsippe Moreau, Rabelais, Dante, Thophile Gautier,
Sainte-Beuve, et quelques autres auteurs modernes, figurent encore parmi
les confidents et les consolateurs du jeune ermite du belvdre de la rue
Neuve-Saint-tienne-du-Mont, mais ne semblent pas avoir srieusement agi
sur sa pense, sur ses projets littraires. Il devait, plus tard, lire
Taine et quelques livres de physiologie et de science mentale, comme
_l'Hrdit_ du docteur Lucas, ou de sociologie anecdotique, comme
_le Sublime_ de Denis Poulot. Ces ouvrages contriburent  la seconde
ducation de Zola. Ils agirent sur sa pense mancipe, et sur son oeuvre
d'homme fait. Le rimeur obstin, mais pas dou, qu'tait l'auteur de
_Rodolpho_, parvenu  la maturit de l'intelligence, en possession de
toute sa volont, nergiquement renona  la posie. Il fit, avec un
hrosme dgot, le sacrifice de ses rimes. Jetant ses premiers vers au
fond d'un tiroir, sans proccupation d'diteur, accrochant la lyre dans
l'armoire aux souvenirs, avec une rsignation virile, regrettant peut-tre
de n'avoir pu devenir le lyrique et le pote pique qu'il avait souhait
d'tre, il empoigna, afin de produire l'oeuvre nouvelle, la prose, mle
outil pour les fortes penses.

Il n'est pas rare qu'on se mprenne,  vingt ans, sur sa vocation et sur
ses aptitudes. Ceci se produit dans le commerce des Muses, comme dans
tout autre entreprise. Les circonstances, le besoin d'un travail productif,
le dfaut d'nergie, et la disposition qu'on a, surtout dans la jeunesse,
 imiter, font que plus d'un crivain, et plus d'un peintre, stagnent dans
la mdiocrit simiesque, tandis qu'en dirigeant autrement leurs efforts,
en modifiant leur genre, en changeant de but, ces rats eussent peut-tre
atteint la matrise. Le tort de certains artistes, souvent laborieux et
patients, c'est de ne pas reconnatre qu'ils se sont fourvoys, et surtout,
ayant fait cette constatation, de persister. On peut,  la guerre,
vaincre comme Ajax, malgr les dieux; il est impossible, en art, de
triompher, si l'on n'a pas le don spcial au combat qu'on livre.

Zola eut le mrite de bien discerner sa fausse vocation de pote, et la
force de ne pas s'entter  rimer des vers, qu'il reconnaissait sinon
absolument mauvais, du moins faibles et quelconques. Le sacrifice qu'il
fit des enfants de son inspiration est plus hroque que celui d'Abraham,
car aucune volont divine ne lui ordonnait de jeter ses vers au bcher.
De lui-mme, il prcipita dans le tombeau d'un tiroir, destin  rester
perptuellement clos, ces premires oeuvres qui lui avaient pourtant
procur tant de jouissance, tant de consolations, durant la conception. Il
les avait engendrs, ces pauvres avortons, dans un logis ouvert  tous les
vents, avec le ventre creux et les pieds gels, mais, en les procrant, il
avait eu la fivre au front, le spasme au coeur, et de la joie partout.

Ce ne fut ni par lassitude ni par dpit qu'il se rsigna  ne pas publier
ses pomes et qu'il dcida aussi de ne plus en crire dsormais. Il avait
eu diverses pices rimes insres dans un journal littraire. Il lui
et t sinon trs facile, du moins possible, de dcouvrir un diteur
bnvole. Au besoin, comme tant d'autres, il et jen pour donner de la
pture  l'imprimeur, et et t imprim, comme Paul Verlaine et plus d'un
contemporain,  ses frais. Il trancha net, et se dit: mes vers demeureront
ternellement indits!

Quel fut le point de dpart de cette conversion  la prose, aux articles
de critique, et bientt au roman? Qui lui inspira son abjuration de la
posie? Il ne l'a pas clairement dit, ni  Paul Alexis, ni  personne. On
peut admettre que, grand lecteur de Montaigne, s'accoutumant, d'aprs ce
profond matre,  se regarder,  s'tudier, et  se controller soy-mme,
pourvu d'un sens critique aiguis, il ait analys impartialement, et comme
s'il se ft agi d'un autre, son oeuvre: _l'Amoureuse Comdie_ et aussi _la
Gense_, et contrairement au Crateur de la Bible, en face de son ouvrage,
il n'avait pas trouv que cela ft bon.

Il est possible aussi que, proccup de se procurer les ressources
quotidiennes, sans se condamner  l'internement dans un bureau, ce qui lui
paraissait insupportable, voyant et comprenant, de sa chaise de commis de
la librairie Hachette, la facilit relative du placement lucratif de la
prose, il ait ajourn  des temps plus favorables le luxe de la posie.
Beaucoup agirent comme lui. Que de lyres dposes provisoirement, dans
un coin, en attendant, sous la ncessit de vivre littrairement, en
produisant de la prose au dbit courant, et qui ne furent jamais reprises!
Un vers ironique de Sainte-Beuve a servi d'pitaphe  pas mal de ces
potes morts jeunes en qui l'homme survit.

Les pomes de Zola ne sont pas demeurs entirement indits. Dans son
livre sur lui, _Notes d'un Ami_, Paul Alexis en a publi des fragments.
Ils nous permettent de juger ces oeuvres de jeunesse, et d'apprcier
l'intensit de la perte que nous avons pu faire, par suite de la
rsolution impitoyable de l'auteur. Assez ingnument, Zola a tmoign
d'une secrte et persistante tendresse pour ces rimes, semblables  ces
fleurs printanires sches dans les pages d'un livre, que l'motion
ravive, que le souvenir colore, et que parfume encore le souvenir, quand
on les retrouve  l'automne. En remettant  son ami ces posies exhumes,
en vue de leur citation dans son ouvrage, Zola n'a pu s'empcher de dire:

     Je n'ai pu relire mes vers sans sourire. Ils sont bien faibles et de
     seconde main, pas plus mauvais pourtant que les vers des hommes de
     mon ge qui s'obstinent  rimer.

Zola a raison, ces vers de jeune homme ne sont pas plus dplorables que
beaucoup d'autres qui conduisirent leur auteur  l'Acadmie. _L'Amoureuse
Comdie_, est divise en trois pomes: _Rodolpho_, _l'Arienne_ et
_Paolo_. Un artisan habile en supercheries littraires, un Mac-Pherson
truqueur de pages mussettistes, aurait pu intercaler ces petits pomes
dans les _Contes d'Espagne et d'Italie_, comme fragments indits retrouvs
dans les papiers de l'auteur des _Nuits_, aprs sa mort, ou comme
conservs dans les manuscrits de Paul, son frre, ou mme comme ayant
t dcouverts parmi les carnets de mnage d'Annette Colin, sa vieille
servante. Le public et t facilement abus. A part quelques experts en
versification, qui eussent diagnostiqu que c'tait trop bien rim, pas
assez lch, pour avoir t tiss sur le mme mtier que _Namouna_, la
majorit se ft pme en disant: Voil du bon Musset!... dans ce Rodolpho,
qui ne reconnatrait un frre de Rolla!

Quelques exemples. Ce dbut n'tait-il pas tout  fait dans la dsinvolte
manire du conteur en vers des aventures galantes et cavalires de don
Paz, avec la facture toutefois de Thophile Gautier, en son conte rim
d'_Albertus_:

  Par ce long soir d'hiver, grande tait l'assemble
  Au bruyant cabaret de la Pomme de Pin.
  Des bancs mal assurs, des tables de sapin,
  Quatre quinquets fumeux, une Vnus fle:
  Tel tait le logis, prs du clos Saint-Martin.
  C'tait un bruit croissant de rires et de verres,
  De cris et de jurons, mme de coups de poing.
  Quant aux gens qui buvaient, on ne les voyait point.
  Le tabac couvrait tout de ses vapeurs lgres;
  Si par enchantement le nuage, soudain
  Se dissipant, vous et montr tous ces ivrognes,
  Vous eussiez aperu, parmi ces rouges trognes,
  Deux visages d'enfants, bouche rose, oeil mutin,
   peine dix-huit ans. Tous deux portaient pe...

Rodolpho et Mario, en buvant, se font des confidences. Mario apprend le
nom et la demeure de la matresse de son ami, la belle Rosita. Rodolpho
est sr de la fidlit de la donzelle. Si on lui apprenait qu'elle le
trompe avec son compagnon, il n'en croirait rien.

Le portrait de cet phbe sducteur, buveur et un peu jobard, est trac,
d'aprs la mthode du peintre de Rolla:

  Vous eussiez vainement cherch dans la cit,
  Un buveur plus solide, une plus fine lame,
  Que notre Rodolpho, terrible enfant gt,
  Toujours gai, buvant sec, sacrant par Notre-Dame,
  Amant de la folie et de la libert.
  C'tait le plus joyeux d'une bande joyeuse.
  Qui passait la jeunesse, attendant la raison,
  Ayant l'amour au coeur, aux lvres la chanson.
  C'tait un garnement  la mine rieuse.
  Tout rose, avec fiert portant un duvet noir,
  Qu'il cherchait  friser d'une main ddaigneuse.
  Aussi que de regards il attirait, le soir,
  Lorsque, entour des siens, aux lueurs des lanternes,
  En chantant, il sortait, l'oeil en feu, des tavernes...

 ct du portrait du cavalier, tout ce qu'il y a de plus 1830, et dont
on cherche la vignette due  Devria, vient la description chaude de
la fringante frimousse, objet de la passion du don Paz de la rue
Saint-Martin. C'est toujours la fameuse Andalouse, au sein bruni, que
l'on connat dans Barcelone, et ailleurs.

  ... au matin d'une nuit
  D'ardente volupt, qu'une matresse est belle!
  Sa bouche, de baisers toute chaude, sourit;
  Son oeil, demi-voil, de bonheur tincelle;
  Un dsir gonfle encor sa gorge de frissons,
  Et l'odeur de l'amour sort de la chevelure.
  Une cavale, jeune et fougueuse d'allure,
  Aprs un long combat,  la voix du clairon,
  Gnreuse, oubliant sa rcente blessure,
  Relve avec ardeur la tte, et, se calmant,
  Hennit, frappe le sol et bondit en avant.
  De mme Rosita, dlirante, perdue,
  Corps que l'on peut abattre et non pas apaiser,
  Devant son Rodolpho se dressait demi-nue...

La comparaison avec la cavale tait indique, comme la trahison de
cette Rosita, que le terrible Rodolpho crible de coups de poignard, sans
pargner le perfide Mario.

Sous le nom de _l'Arienne_, il voquait une jeune personne qu'il avait
rencontre par les promenades d'Aix. Cette muse provenale glissait,
lgre en robe blanche, dans le traditionnel rayon argent de la lune,
selon la potique des _Nuits_. _L'Arienne_ est  la fois parente de la
dame disant au pote de prendre son luth avant de l'embrasser, et de
la Sylphide de Chateaubriand. Elle dialogue avec lui, sur le mode
mussettiste. A noter ce salut  la Provence rappelant fort l'hommage
 l'Italie, l'une des cavatines favorites de Musset:

  ...  Provence, des pleurs s'chappent de mes yeux,
  Quand vibre sur mon luth ton nom mlodieux.
  Terre qu'un ciel d'azur et l'olivier d'Attique
  Font soeur de l'Italie et de la Grce antique,
  Plage que vient bercer le murmure des flots,
  Campagnes o le pin pleure sur les coteaux;
   rgion d'amour, de parfum, de lumire,
  Il me serait bien doux de l'appeler ma mre...
  ... Mais, si je suis enfant d'un ciel triste et brumeux,
  Nymphe, bien jeune encore, je vis briller tes yeux,
  Et, courant me chauffer au duvet de tes ailes,
  Avide, je suais le lait de tes mamelles.
  Et toi, mre indulgente et le sourire au front,
  Tu ne repoussas pas ce frle nourrisson.
  Au bruit de tes baisers, tes bras, dans la charmille,
  Me bercrent parmi ta cleste faucille,
  Et ton regard d'amour fit glisser dans mon coeur
  Un reflet affaibli de ta sainte splendeur.
  Ah! c'est de ce regard, que moi, l'enfant de l'ombre,
  Je vis un astre d'or remplacer ma nuit sombre.
  Et sentis de ma lvre un souffle harmonieux
  S'chapper en cadence, et monter dans les cieux.
  C'est de lui que je tiens ma couronne et ma lyre,
  Mon amour des grands bois, des femmes et du rire...

Malgr la faiblesse de nombre d'expressions, les pithtes vagues et
banales, les chevilles abondantes, que pourtant il dnonait avec
virulence, Zola, dans cette invocation virgilienne, a montr un certain
souffle. Il a, en outre, affirm son sentiment vrai, presque filial, pour
cette terre des figues et des cigales, o il avait jou enfant, o il
rvait adolescent, et o il lui avait t donn, jeune homme, de
rencontrer _l'Arienne_, une demoiselle S...  l'tat-civil:

  ... jusqu'aux derniers taillis, j'ai couru tes forts,
   Provence, et fouill tes lieux les plus secrets.
  Mes lvres nommeraient chacune de tes pierres,
  Chacun de tes buissons perdus dans les clairires.
  J'ai jou si longtemps sur tes coteaux fleuris,
  Que brins d'herbe et graviers me sont des vieux amis...

Dans _Paolo_, la note religieuse, ou, du moins, le vocabulaire pieux, et
le dcor mystique se mlent aux expressions amoureuses. L'apostrophe 
Voltaire ne s'y rencontre pas, mais don Juan a la sienne:

  ... C'est maintenant, don Juan,  toi que je m'adresse!
  Ne fus-tu pas celui, qui, du nord au midi,
  Superbe et dsol, trana derrire lui,
  Comme un roi son manteau, sa fougueuse tendresse?...
  Toi, le hardi don Juan, toi, le larron d'honneur,
  Le hros des balcons, de l'chelle de soie
  Qui, s'il l'et bien voulu, du trne du Seigneur,
  Convoitant une vierge, et arrach sa proie...

Le premier chant de la trilogie de _l'Amoureuse Comdie_ contient aussi
l'invitable prire au bon Dieu, obligatoire d'aprs le rituel de Musset.
Zola, ici, se montrait le plus docile des imitateurs. Il ne fut jamais ni
pieux, ni mme croyant. Assurment, il ne se proclama point, sur la place
publique ou mme en des libelles, anticlrical. Il ne ft pas partie de la
franc-maonnerie. Il s'est montr seulement peu respectueux du sacerdoce
et indiffrent au dogme, dans ses crits. Il a gnralement agi en
libre-penseur. Je ne pense pas que ses enfants aient t baptiss. Il lui
a plu, dans _Rome_, de tracer le tableau des menes, des intrigues et des
passions, s'agitant dans les chambres du Vatican. Il n'est pas entr dans
sa pense de faire oeuvre de militant de l'anti-papisme. Quand il a peint,
un peu de seconde main, d'aprs _les Courbezon_ et _l'Abb Tigrane_ de
Ferdinand Fabre, ses prtres de _la Conqute de Plassans_, de _la Faute
de l'abb Mouret_, il n'a pas cherch  faire de caricature. Il ne
se proccupait nullement de combattre ou de ridiculiser la religion
catholique. Pas davantage il ne voulut outrager son fondateur, quand il
donna son nom  un rustre factieux et venteux.

Il eut l'intention de consacrer un pome  Jeanne d'Arc. videmment, il
n'et point pris Voltaire comme modle. Il n'et mme pas lacis la
sainte de la Patrie, comme c'est la mode aujourd'hui, o l'on cherche 
nous prsenter la Bonne Lorraine, sous l'aspect brutal, et avec l'allure
extravagante d'une Throigne de Mricourt primitive, mlange de Louise
Michel. Anatole France vient de restituer  Jeanne d'Arc son vrai
caractre de sainte du moyen ge. Ce fut l'intention de Zola.

Il ne se dissimulait pas la difficult du sujet:

     D'autant plus, disait-il, que je l'ai pris sous un point de vue qui
     exclue les banalits ordinaires. Je veux crer une Jeanne simple, et
     parlant comme doit parler une jeune fille, pas de grands mots ni de
     points d'exclamation, ni de lyrisme plus ou moins  sa place: un rcit
     grand dans sa simplicit, un vers sobre et disant nettement ce qu'il
     veut dire. Ce n'est pas l une petite ambition...

La tentative et t, au moins, curieuse  connatre, ralise. Il est
probable que Zola renona entirement  son projet. On ne trouve pas
traces des essais ou de commencement du pome annonc. Peut-tre les plans
et divisions du pome de Jeanne d'Arc se trouvaient-ils dans les projets
et bauches, que l'auteur dtruisit.

Zola avait remport des prix d'instruction religieuse, mais,  l'poque de
_l'Arienne_ et de la fivre potique, il n'avait de religion que pour
rimer. C'tait tout un dictionnaire commode o puiser, que le vocabulaire
pieux, et un magasin de dcors tout faits, propres  placer partout, que
le paradis, les anges et les dmons. On a dit que l'ide de Dieu avait
t fort utile aux tyrans. Elle n'a pas t sans rendre des services aux
faiseurs de vers. Avec les toiles et le ciel bleu, les accessoires du
culte et le langage de la foi, on a un fonds potique courant, d'emploi
facile. Hugo, malgr l'opulence de son lexique, si quelque dcret sectaire
l'et priv du droit d'employer le mot Dieu, se serait trouv rduit 
l'indigence lyrique. C'est donc surtout par enthousiasme d'emprunt, par
une sorte de langage convenu, auquel les potes, dans certains cas,
s'empressent de recourir, que l'auteur de _Paolo_, dans un accs de
littrature religieuse renouvel du Musset de _l'Espoir en Dieu_,
s'criait:

  ... Oh! Seigneur! Dieu puissant, crateur des mondes
  Qu'enflamma ton haleine, clatantes lueurs;
  Toi qui, d'un simple geste, animes et fcondes
  Nos tnbreux nants, nos poussires immondes,
  Qui tiras du limon de saints adorateurs!

  Toi, le sublime artiste, amant de l'harmonie
  Crant des univers, qui les cras parfaits,
  Qui, depuis la fort  la gerbe fleurie,
  Depuis le noir torrent  la goutte de pluie,
  Dans un ordre divin rpandis tes bienfaits!

  Toi, le Seigneur d'amour, de vie et d'esprance...
  Oui, je bnis ta droite,  genoux je t'adore.
  Je me prosterne au sein de ta cration.
  Mon me est immortelle, un dieu la ft clore:
         Le feu qui me dvore
  Ne saurait s'chapper d'un infme limon!

  Cet amour qui me brle est la flamme divine
  Qui, depuis six mille ans, rgit cet univers.
  Sur les chants d'ici-bas, c'est le chant qui domine,
         Et mon me devine
  Un puissant crateur dans des divins concerts!

  Oui, je te reconnais, toi qui mis dans mon tre
  Ce feu pur dont l'ardeur me rapproche de toi.
  Je ne maudirai plus le jour qui m'a vu natre,
         Et je veux,  mon Matre,
  Comme un timide enfant, me courber sous ta loi.

  Je m'incline devant ta sainte Providence.
  Je comprends les parfums, les chants et la clart,
  Et je comprends en toi la suprme puissance,
         L'ternelle clmence,
  Pour verser  nos coeurs l'ternelle beaut!...

Quel lvite au coeur embras! Voil un hymne qui semble chapp  la
pieuse exaltation de Lamartine, ou plutt de son lve, Turquety. Un
vritable credo lyrique. Zola,  la mme poque, exprime, en prose,
d'analogues aspirations distes, comme tous les incrdules, chez qui la
sentimentalit persiste. D'abord, il dclare qu'il n'est d'aucune secte
religieuse. Il affirme cette indpendance cultuelle,  un protestant, et 
une vieille dame dvote, entre lesquels il se trouve plac, dans un dner,
et qui l'entreprennent sur ses croyances. Les commentateurs de la parole
divine, la caste sacerdotale, l'homme qui sert d'intermdiaire entre son
semblable et le ciel, voil, selon lui, la plaie. Le prtre fait un dieu
 son image, mesquin et jaloux. Zola repousse donc le clerg. Il ne veut
pas, entre le ciel et lui, d'autre truchement que la prire. Il admet un
crateur vague, une me immortelle. Il en est  la profession de foi du
Vicaire Savoyard. Tout cela bien vague, bien incohrent. L'corce du
prjug qui tombe, et la sve de l'indiffrence qui monte.

     Maintenant, ajoute-t-il, je ne sais si je suis catholique, juif,
     protestant ou mahomtan.

     Si on me demandait si je reconnais Jsus-Christ comme Dieu, je
     l'avoue, j'hsiterais  rpondre. Jsus est plutt, pour moi, un
     lgislateur sublime, un divin moraliste...

Par la suite, cette religiosit sentimentale, ce mystique lan vers une
divinit cratrice et providentielle, s'attnurent, sans disparatre
compltement. Les lectures scientifiques et l'observation de la vie firent,
cependant, succder assez rapidement leur influence aux proccupations
potiques, et  l'opinion toute faite, non dmontre ni tudie, puise
dans ses livres et ses relations d'alors, sur l'existence d'une divinit
mle aux choses de la terre, d'une providence vigilante, et d'une me
pourvue d'une existence inexplicable, en dehors du corps, des organes de
la vie mme.

La foi artificielle et le travail potique des annes de jeunesse n'eurent
point, par la suite, grande importance pour Zola. Ces lyriques divagations
ne laissrent nulle mysticit dans son esprit; elles ne dposrent point
un rsidu tenace de tendances religiostres dans sa conscience. Elles ne
contriburent en rien  sa fortune littraire,  son succs. Le pote,
rest longtemps ignor, n'existe pour ainsi dire pas pour le public. Une
large trace de ce labeur des annes d'apprentissage se retrouve, pourtant,
comme un germe englouti, dans les oeuvres de la maturit. De grands sillons
potiques s'allongent dans son magnifique champ de prose, et surgissent
tout  coup  fleur d'oeuvre raliste.

S'il n'avait connu les exaltations de _Rodolpho_, de _l'Arienne_, de
_Paolo_, s'il n'avait pas cherch  rendre, dans la langue mesure des
aspirations idales, ses enthousiasmes, ses rveries de l'ge printanier,
s'il ne s'tait pas livr  l'exercice difficile, mais profitable, de la
versification, peut-tre n'aurions-nous pas  admirer dans ses pages les
plus parfaites, la description du Paradou le dlicieux pisode de Silvre
et de Miette, les ciels de Paris, l'architecture des Halles, et tant
d'autres superbes et potiques morceaux, vraiment potiques, qui ont
contribu  l'clat, au coloris et aussi  la vogue mrite de ses
principaux livres.

Non! Zola ne fut pas, comme tant d'autres, un pote mort jeune. Il fut
un pote transform, un pote dont les strophes taient, par lui-mme,
traduites en prose magnifique, un pote qui ne rimait pas, et n'allait pas
 la ligne toutes les douze syllabes, un grand pote tout de mme! Pour
achever le rsum des opinions, des sentiments, des dsirs de Zola, 
cette poque de formation et de prparation, il est bon de noter ce qu'il
pensait alors de l'amour, de la femme, et aussi de la politique, et de
diverses questions sociales  l'ordre du jour.

Nous aurons ainsi le tableau de tout l'intellect et de toute la conscience
du Zola premire manire, du Zola d'avant la gloire, on peut presque dire
d'avant le talent, car, physiquement et intellectuellement, ce futur grand
homme a grandi tard. Le jeune littrateur fera mieux comprendre l'crivain
mr, le pote expliquera le romancier. Le rcit dtaill et minutieux des
annes de dbut, avec leur misre et leur obscurit, permettra de bien
voir, dans toute sa rayonnante destine, ce petit mridional parvenu  la
clbrit parisienne, puis mondiale. On suivra, dans son ascension, ce
pote manqu prenant sa place parmi ces hommes  part, parmi ces phares,
comme disait Baudelaire, ces hros, comme les classifiait Emerson, qui,
agissant, sur leurs contemporains d'abord, sur les gnrations par la
suite, constituent la relle, la toujours vivante humanit, car la
poussire des morts inglorieux ne compte pas.




II

AU QUARTIER LATIN.--LA MAISON HACHETTE.--CONTES  NINON.--LES JOURNAUX.
--CRITIQUE D'ART.--THRSE RAQUIN.

(1862-1867)


Que pensait de l'amour et de la femme le jeune Zola? Cette question a t
suivie d'une, de plusieurs rponses, fournies par le sujet lui-mme.

 notre ge, dit-il, avec une sagesse prcoce et une philosophie
intuitive, ou peut-tre apprise, retenue et rpte, ce n'est pas la femme
que l'on aime, c'est l'amour. Notre juvnile observateur n'est ici qu'un
cho. Sa conscience se fait miroir. Il reproduit ce qu'il a vu dans
les livres. Il redit ce qu'il a entendu. A-t-il expriment l'ardeur
exasprante de la poursuite, et constat la lassitude, le but atteint?
C'est douteux. Cette dsillusion fatale est d'une trop grande exactitude
pour avoir t ressentie et contrle. La premire femme qui nous sourit,
disait-il alors, c'est elle que nous voulons possder; nous dclarons que
nous allons mourir pour elle; si elle nous cde, nous perdons bien vite
nos belles illusions. Trop sage, trop clairvoyant, notre moraliste
imberbe. Il ne pouvait dj s'tre aperu de la vanit de cette soif
d'amour, dont les coeurs de jeunes gens sont les urnes de Danades.
Il philosophait par ou-dire. Nous avons tous pass par ce chemin
fray.

Il trouvait parfois, dans cette analyse, d'aprs les alambics et les
cornues d'autrui, de fort curieux prcipits et des cristaux imits,
pouvant tre pris pour des originaux. Ainsi, il reconnat que les
collgiens, jouant aux fanfarons du vice, se posant en blass, en
desschs, rougiraient de confesser une passion pure, thre, vritable,
De mme qu'en religion un jeune homme n'avoue jamais qu'il prie, en fait
d'amour un jeune homme n'avoue jamais qu'il aime. Il proclame aussi, ce
qui est trs certain, que chacun aime  sa manire, que l'on peut aimer
sans faire de vers, sans aller se promener au clair de lune, et que le
berger peut adorer sa bergre,  sa faon. Il a des ides trs hautes de
la femme et de l'amour,  cette poque. Une tche grande et belle, une
tche que Michelet a entreprise, une tche, dit-il encore, que j'ose
parfois envisager, est de faire revenir l'homme  la femme.

Il blme, avec une austrit qui peut surprendre, mais qui avait des
racines profondes dans sa conscience, dans son temprament, la vie
polygamique de la plupart des jeunes gens. Il affirme que, dans l'amour,
le corps et l'me sont intimement lis et que, sans ce mlange, le
vritable amour ne saurait exister. Il soutient justement, peut-tre
avait-il lu Schopenhauer, qu'on a beau vouloir aimer avec l'esprit, il
viendra un moment o il faudra aimer avec le corps. Mais il considre la
vie galante comme excluant l'amour. La jeune fille, dit-il, qui te cde,
le second jour, ne peut aimer avec l'me. Ceci est juste en principe,
mais, si Zola et vcu davantage, et observ plus d'unions, quand il
formulait cet arrt, il l'et modifi, car, chez la femme surtout, et les
exemples en sont frquemment fournis par les tribunaux, par les aveux
crits, par les confidences reues, l'amour vrai, l'amour o l'me entre
en mnage avec le corps, nat, grandit et persiste, aprs la possession
initiale, o souvent le corps seul fut en cause. Dans beaucoup d'unions
lgitimes, o la jeune fille se donne par suite d'un engagement des
parents, et avec la solennit d'un contrat officiel, le corps est d'abord
livr, selon les conventions. La livraison de l'me, postrieure,
complmentaire, le second mariage, n'est ni obligatoire, ni sans
exception. Quand, par suite de circonstances spciales, de heurts intimes
et de contingences conjugales variant avec les individus et les situations,
la jeune femme retient son me, quand cette me n'est pas donne ensuite,
par une effusion volontaire et reconnaissante, au possesseur lgal du
corps, l'amant bientt survient qui prend le tout, et le mariage n'est
plus qu'un terme d'tat-civil.

Le prcoce moraliste admettait, et sa conception des relations entre les
deux sexes n'est pas si fantaisiste, qu'il serait bon de se connatre
avant de s'aimer, de dbuter par l'estime, et aussi par l'amiti, pour
arriver  l'amour. C'est rococo, sans doute, cette faon de s'emparer
d'une femme, et cela voque les voyages symboliques des prcieuses au pays
du Tendre. Ncessit de passer par le hameau de Petits-Soins avant de
s'arrter  l'ermitage de Billets-Doux. Mais Zola, avec une vivacit
logicienne, dveloppe sa thorie, et de certains esprits,  la fois
timides et pris d'idal, sa moderne carte du Tendre ne saurait tre
ddaigne.

Il est tout  fait hostile  l'amour coup-de-foudre. Il n'admet pas que
deux tres, se regardant pour la premire fois, contractent un pacte muet,
et estiment, sur-le-champ, qu'ils doivent s'aimer toute la vie, tant
prdestins l'un pour l'autre. L'amour enlev, comme un repas sur le pouce,
ne lui parat pas stable. Il ne s'tonne pas que des liens ainsi nous
soient souvent trs lches. Les noeuds, symboliques ou matriels, trop
rapidement faits, vite se desserrent. Le coup d'oeil qui dcide de l'amour
est un prologue bien sommaire, et le drame se prcipite trop. Les amants
promis n'ont pu examiner, apprcier et dsirer respectivement que la
conjonction de leurs corps, dans cet change des regards. Schopenhauer
explique,  sa faon, cette impulsion charnelle. Deux tres se cherchent,
dit-il, s'observent avec attention et gravit, et, aprs s'tre examins,
reconnaissant qu'ils sont aptes  procrer des rejetons, se jettent dans
les jambes l'un de l'autre. Le souhait de la reproduction de l'espce
est un instinct secret de la nature, dit le philosophe de Francfort, et
l'amour n'est que l'expression de la volont de perptuer la race. Cet
instinct est bien secret, en effet, et le dsir d'avoir des enfants,
except pour des souverains et les gens  hritage menac, est rarement
la rgle des amants. Les fosses d'aisances, et les procds malthusiens
interviennent mme, pour prvenir ou engloutir les consquences d'un
rapprochement corporel, o le souci de laisser une postrit ne fut pour
rien. Il est peu croyable que deux amoureux, se vautrant dans les bls ou
s'treignant entre deux portes, se proccupent surtout, la fille d'tre
aussitt enceinte, et le garon de se trouver, neuf mois aprs, papa.
Quand aux poux rgulariss, si l'enfant est fabriqu, c'est fort souvent
par ngligence, surprise, faiblesse ou scrupule religieux, rarement par
dsir irrsistible de donner des coliers  l'cole, des soldats au
rgiment et des contribuables au percepteur. Schopenhauer a attribu une
conscience au besoin naturel et  la fatalit des sexes, c'est une rverie
philosophique, une explication fantaisiste. L'apptit, le besoin de manger
poussent l'tre, homme ou animal,  se procurer de la nourriture, ce n'est
pas le got ni le dsir de la digestion qui l'excitent. L'attraction
sexuelle, le rut, et l'assouvissement de la fringale charnelle ne sont pas
stimuls par le charme de la grossesse et la volupt de l'accouchement.

Zola raisonne bien mieux ces matires,  la fois grossires et subtiles,
de l'amour et du mariage, que les philosophes attitrs, sorbonniens et
docteurs s-hautes tudes. Ces graves analystes considrent comme des
futilits, peut-tre comme des grivoiseries indignes de leur magistral
examen, les problmes de l'amour et de la recherche des sexes. Zola, ds
cette poque, pose la redoutable question de l'identit dans l'amour.
Est-ce une femme, ou la Femme, qu'on poursuit ou qu'on aime? Dans
l'immdiat, dans le classique coup de foudre, si l'amour est pur, idal,
sans tre absorb par la possession charnelle, c'est  un tre fictif,
presque toujours inexistant, par et dot par l'imagination, que s'adresse
la passion. Donc chimre. Ou bien, vous vous contentez d'tre attir par
le charme du corps, par la beaut des formes, le piquant des traits, et,
dans ce cas, ce n'est que la jouissance sexuelle et la satisfaction
physique qu'on rclame toujours, et qu'on obtient souvent.

En prconisant la rflexion dans l'amour, l'attente, le stage  la porte
de la chambre  coucher, et comme une sorte d'essai psychique de la vie
 deux, Zola n'innovait rien. Il restituait une ancienne tradition. Aux
modernes presss, brlant les tapes de la conqute d'amour, comme s'il
s'agissait d'une course d'autos, il ne faisait que conseiller d'imiter
les chevaliers d'autrefois. Leurs belles ne leur imposaient-elles pas de
difficiles preuves, et de longues attentes, avant de leur accorder ce
qu'ils sollicitaient, tantt un galant virelai aux lvres, et tantt la
rude lance au poing. Le flirt des milieux lgants, o l'on se reoit, o
l'on se rencontre aux villes d'eaux et sur les plages, rappelle encore
cette mthode, la lance tant remplace par le stick et le virelai par une
scie de revue en vogue. Certaines nations du nord pratiquent volontiers
cette mise  l'essai rciproque des futurs poux. Au Danemark, en Sude,
il n'est pas rare de voir des fiancs se frquenter de longs mois, parfois
mme accomplir ensemble un voyage, avant de s'pouser. En Angleterre, les
runions sportives, o le mlange des sexes est la rgle, permettent aux
jeunes gentlemen et aux young ladies de s'tudier, de se critiquer, ou de
s'admirer tout  loisir. Est-ce  cette cause,  cette jonction des tres,
sans surprise, sans illusions aussi, qu'il convient d'attribuer la fixit
des familles, la dure des unions et, en gnral, le peu d'adultres et de
divorces, dans ces pays, dont le climat est, sans doute, rfrigrant, mais
dont les moeurs sont plus prudentes que les ntres? L'auteur de _Vrit_
devait, trente ans plus tard, reproduire et dvelopper ces thories, en
prconisant l'cole mixte, runion enfantine des futurs associs dans
l'existence.

Le jeune Zola, en mettant ces ides trs pratiques sur l'amour et sur le
mariage, n'apparat pas du tout comme un mridional, au temprament chaud.
Ce Provenal, qui ne gesticulait jamais, qui n'tait nullement orateur,
montrait plus tt la gravit d'un Oriental, et, comme amoureux, il devait
avoir les ides de ces sages musulmans, qui, sans bannir la femme de leur
existence, loin de l, ne lui laissent pas empiter sur la conscience, sur
la volont, sur la pense de l'homme. Il fut, toute sa vie, un chaste, et
n'eut gure, sur le tard, qu'une aventure d'amour, se rapprochant plus de
la seconde union licite d'un musulman que de l'adultre chrtien.

Zola s'tait, cependant, nergiquement prononc contre la polygamie
franaise, la polygamie dguise, et admise dans notre socit. Elle
n'a rien de comparable  la polygamie lgale, honorable et vertueuse de
l'Oriental, qui n'y a recours que dans une certaine limite. Il est permis
au mahomtan d'pouser plusieurs femmes, mais ce sont surtout les grands
seigneurs qui usent de cette facult, dont le Prophte donna l'exemple.
Le Turc de condition moyenne n'a souvent qu'une pouse. Il aime et honore
particulirement cette femme, qui lui donne des enfants. Si, par la suite,
il lve au rang d'pouse une servante avec laquelle il a des rapports, ce
n'est ni pour humilier, ni pour abandonner sa femme, qui garde son rang et
a droit aux gards de la concubine. La premire femme est non seulement
consentante  la nouvelle cohabitation de son mari, mais souvent elle en
prouve une altruiste et gnreuse satisfaction. Elle estime juste et
naturel que son mari trouve du plaisir dans les bras d'une femme plus
jeune, mieux portante, et plus dispose qu'elle aux besognes de l'amour.
Elle admet, aussi, quand elle est frappe de strilit, ou que l'ge et la
maladie l'attaquent, que cette remplaante, en qui elle ne saurait voir ni
une ennemie, ni mme une rivale, donne au mari, au pre de famille, les
enfants dont la nature lui refuse la conception. Zola eut, dans les
dernires annes de sa vie, ces sentiments d'oriental et de patriarche;
autour de lui, ils furent compris et partags comme dans les familles
bibliques.

Dans les primes annes de la poursuite amoureuse et de la tyrannie des
sens, il ne fut ni un sducteur, ni un coureur de bonnes fortunes, ni
mme un amant passionn. Il attendait le mariage. Il tait dispos 
la monogamie,  la rgularit dans la satisfaction sexuelle. On ne lui
connut ni matresse attitre et dominatrice, ni retentissantes aventures
galantes. On n'a jamais publi de ses lettres d'amour. Il dut en crire,
au temps de _l'Arienne_. Mais ces propos tendres, non destins  la
postrit, taient tracs, selon la formule du pote Catulle, sur l'eau
courante,  moins que ce ne ft sur le sable. Rien n'en est rest. En cela
il diffre de la plupart des crivains clbres, et il est loin d'avoir
imit son matre Alfred de Musset. Dans les dernires annes de sa vie
seulement, on rencontre une piste fminine. On y a vu plus haut une
allusion.

Zola, dans plusieurs de ses ouvrages, a fortement peint des amoureux, des
amoureuses, et on lui a mme reproch la crudit de nombreuses scnes
passionnelles. Ceci prouve que l'artiste n'a nullement besoin d'avoir
prouv une passion pour la rendre avec force et talent. Balzac n'a pas
davantage couru le guilledou.

Zola apparat donc comme un continent, mme aux heures rapides des
liaisons fatales, dans la vie de jeunesse,  l'poque favorable aux
rencontres passagres, obligatoires pour ainsi dire, dans les milieux o
se trouvent  profusion des femmes libres. Il eut des relations, sans
incidents ni suites, avec de bonnes filles du quartier latin. Puis il se
maria, fort jeune.

Toute sa vie, voue  l'isolement et au travail, fut exempte de
complications, de scnes, de tourments. Il ignora toutes ces pripties
qui troublent si fcheusement tant d'existences. Il chappa aux dsordres,
aux dangers de la vie d'tudiant. Il fut indemne de l'avarie. Il ne
souffrit d'aucun amour rebut. Il n'a pas t pass au laminoir de la
jalousie. Il a t mari modle, mari heureux, on pourrait presque dire
exceptionnel. Pas de drame passionnel  citer, o on puisse lui assigner
un rle. Le scandale et la souffrance dans le mariage lui ont t
pargns. Impossible, comme on l'a fait pour tant d'hommes de lettres,
de publier un ouvrage ayant pour titre: les Matresses de Zola. Il n'eut,
d'un Byron ou d'un Chateaubriand, que le lyrisme.

Il manifestait, dans son belvdre comme en ses garnis du Quartier, une
dfiance envers les filles faciles.

     Elles passent d'un amant  l'autre, disait-il, sans regretter
     l'ancien, sans presque dsirer le nouveau. Rassasies de baisers,
     fatigus de volupts, elles fuient l'homme quant au corps; sans
     nulle ducation, sans aucune dlicatesse de sentiment, elles sont
     comme prives d'me, et ne sauraient sympathiser avec une nature
     gnreuse et aimante.

Il ne croyait pas  la courtisane  qui l'amour refait une ingnuit.

     Qu'elles rencontrent un coeur noble (s'criait-il avec une
     indignation quelque peu thtrale et sentant son Desgenais,
     personnage alors trs applaudi au thtre), qui tche de les
     relever par l'amour, et qui, avant tout, voulant pouvoir les
     estimer, cherche  les rendre honntes femmes, ah! celui-l,
     elles le bafouent, le gardent parfois pour son argent, mais
     elles ne l'aiment jamais, mme dans le singulier sens qu'elles
     donnent  ce mot.

C'est la moralit des pices du temps, en raction contre la formule
romantique des Marion Delorme: l'anathme et l'impitoyable hors la loi du
coeur des _Filles de Marbre_, du _Mariage d'Olympe_, des _Lionnes Pauvres_

Si la fille le dcourageait, la veuve ne le tentait que mdiocrement,
et cette crature dflore, dont l'exprience doit amener fatalement au
collage ou  l'union lgale, ne lui apparaissait pas comme l'idal de
ses rves. La jeune fille lui aurait plu, mais il se demandait, avec un
scepticisme _a priori_, s'il en tait encore. Il ajoutait, en reprenant
ses thories sur l'essai interdit, rptant son blme du mariage impos 
l'aveuglette, reproduisant sa critique de la fiance demande et obtenue,
sans qu'il soit permis au futur de la connatre et de sympathiser avec
elle:

     La vierge, pour nous, n'existe pas, elle est comme un parfum sous
     triple enveloppe, que nous ne pouvons possder qu'en jurant de le
     porter toujours sur nous. Est-il donc si tonnant que nous hsitions
      choisir ainsi, en aveugles, tremblant de nous tromper de sachet,
     et d'en acheter un d'une odeur nausabonde?

La femme fut donc un lment secondaire, dans la vie de Zola. Elle n'eut
aucune influence sur sa destine d'crivain. Elle ne lui fit ni commettre
de folies dans l'existence, ni ngliger un travail. Par contre, elle ne
lui inspira aucun chef-d'oeuvre. L'avantage qu'il tira de la vie de mnage,
o il entra  vingt-huit ans, fut la rgularit d'existence, la table
prte, comme le lit,  heures fixes, les soins domestiques, l'ordonnance
toute bourgeoise de sa modeste maison. Les qualits d'ordre, de
ponctualit, de mticuleuse et quasi bureaucratique mthode, qu'il montra
dans l'excution de son travail littraire, se retrouvent dans sa vie
conjugale. Il avait, dans sa toute jeunesse, mis cette croyance que le
bonheur pouvait exister dans le mariage. L'exprience de la vie et sa
propre destine ne purent que lui confirmer la vracit de cette opinion,
consigne, en 1860, dans une lettre  son ami Baille,  propos du clbre
roman de George Sand, _Jacques_.

En ralit, absorb tout entier par la passion littraire, pouss par
l'ambition trs vive de bien faire, domin par la volont de terminer ce
qu'il avait une fois entrepris, hant par son oeuvre, comme l'avait t
Balzac, il a surtout aim Gervaise et Nana, Miette et Rene, toutes ses
hrones, perverses ou touchantes. La femme prend du temps. Les heures
qu'on passe  aimer sont perdues pour l'oeuvre. La force qu'on pourrait
employer  crer un personnage, fictif, mais dou d'une vie suprieure,
susceptible de se prolonger au del de toute longvit humaine, on la
gaspille en l'employant  fabriquer un enfant de chair et d'os. Comme,
cependant, la nature a ses exigences, il convient d'accorder  l'apptit
amoureux l'attention et le temps qu'on attribue  l'autre, celui qui
a l'estomac pour sige, avec modration, et  l'heure voulue. Quand on a
la feuille de papier qui attend sa semence d'encre, il ne convient de
s'attarder ni au lit ni  table. Telle fut la mthode du grand laborieux.

Jouvenceau, homme fait, ou dj parvenu au seuil de la vieillesse, ce
robuste producteur contint tous les dsirs, prvint tous les entranements,
vita les fivres et les ardeurs qui brlent, agitent, affolent, charment
et dsesprent tour  tour la plupart des hommes. Il vcut en reclus. Il
peina en manoeuvre. Il se constitua prisonnier de l'oeuvre et de l'ide.
Loin de la foule, sourd aux rumeurs de la place publique, comme aux
murmures des salons, dans son laboratoire littraire, il s'enferma,
jusqu'au jour o, par une sorte de rvolution intrieure et de revanche
de la passion interne, vapeur trop longtemps comprime faisant sauter le
couvercle, il clata dans l'emportement et dans l'explosion de l'affaire
Dreyfus. Le passionn contenu, l'homme d'action captif qu'il tait,
apparut dans toute sa fougue et dans toute sa tmrit, comme dlivr;
dogue furieux, longtemps  la chane, enfin dmusel.

Zola fut un volitif extraordinaire et un combatif ardent. A toutes les
poques de sa vie, on peut constater et suivre son opinitre tnacit. Il
aimait  lutter et il cherchait les occasions de rsister. C'tait un
remonteur de courants, ou plutt il prtendait les dtourner, ces torrents
de l'opinion, qui se ruaient sur lui. Il cherchait  les barrer, comme son
pre avait fait dans les gorges de l'Infernet, pour les eaux des montagnes,
et ces afflux dvalant sur lui, il cherchait  les diriger dans un sens
contraire. Il n'avait pas le vulgaire esprit de contradiction, mais le
got de la domination, le sens de la direction, et il prtendait au
commandement. Il a crit beaucoup d'articles de critique, c'tait toujours
pour prcher ses doctrines, pour imposer sa manire de voir. Il fit
priodiquement des campagnes dans les journaux. Il se plaignait qu'on
ne tnt nul compte de ses arguments, mais lui n'coutait mme pas ceux
des autres. Les preuves qu'on pouvait lui opposer, il les ddaignait
superbement. Il ne croyait plus en Dieu, vers la quarantaine, mais il
croyait absolument en lui-mme. Il portait dans son me l'ardeur sombre et
la foi militante d'un saint Dominique, ou d'un Saint-Just. Il avait choisi,
invent un drapeau: le Naturalisme, il rvait de le planter partout.
Il poussait mme au del de son domaine, et de ses forces, son got de
l'assaut et son dsir de la conqute. Ne dit-il pas, un jour, avec une
sincrit qui fit sourire: La Rpublique sera naturaliste ou ne sera
pas! Il avait seulement nglig, en lanant son aphorisme, comme un dfi
plutt que comme un programme, de dfinir ce qu'tait et ce que devait
tre la Rpublique, et surtout en quoi consistait sa Rpublique, celle
qu'il qualifiait de naturaliste.

Bien qu'il ait t  la veille de se voir confier un arrondissement 
administrer, en 1871, Zola ne s'est jamais ml de politique. On peut
mme douter qu'il ait eu des ides bien nettes sur les partis et sur les
programmes. Dans sa jeunesse, il crivait  son ami, le peintre Czanne:

     Nous ne parlerons pas politique; tu ne lis pas le journal, chose que
     je me permets, et tu ne comprendrais pas ce que je veux te dire.
     Je te dirai seulement que le pape est fort tourment pour l'instant,
     et je t'engage  lire quelquefois _le Sicle_, car le moment est trs
     curieux...

C'tait au lendemain de la guerre d'Italie, et la question des tats du
Saint-Sige, laisse en suspens par la paix de Villafranca, se trouvait 
l'tat aigu.

On rencontre peu de traces des proccupations politiques contemporaines
dans les crits et dans la vie de Zola. Il tait thoriquement
rpublicain. _La Fortune des Rougon, la Cure, Son Excellence Eugne
Rougon, la Dbcle_ ne peuvent que le placer parmi les adversaires de
l'empire; _Germinal, Fcondit_ feraient de lui un socialiste; _Lourdes_,
un anticlrical; _le Rve_, un mystique, et _l'Assommoir_, par contre,
le rangerait aisment parmi les ractionnaires. Il est difficile de lui
attribuer une opinion prcise et classe,  raison de ses divers romans.
Dans ses articles de journaux, il n'a fait qu'effleurer la politique
concrte et s'est born, en dehors et  propos de ses affirmations
littraires et thtrales,  des gnralisations rentrant plutt dans
la sociologie.

Ce fut ainsi qu'il se pronona contre la peine de mort. L'abolition fut
une des thses favorites des gnrations voluant de 1830  1848. Victor
Hugo avait dard la flamme de son gnie sur le bourreau. D'une lueur
sinistre, il avait clair la guillotine, et fait se dtacher, sur un fond
d'horreur, le lugubre instrumentiste de l'appareil des lois. Au fond, sans
romantisme, un simple mcanicien, beaucoup moins tach de sang qu'un
garon d'abattoir, ou qu'un infirmier de clinique. Dans de nombreuses
pices de vers, dans sa prose, dans ses discours, et principalement par
la publication de son livre pleurnichard et fantaisiste: _le Dernier jour
d'un condamn_, le grand pote humanitaire avait dnonc le supplice
capital  l'indignation populaire, et mis l'excuteur et sa machine au ban
de l'opinion socialiste. Tous les rpublicains de 48, les Louis Blanc, les
Schoelcher, les Edgar Quinet, les Michelet, furent d'loquents et ardents
aptres de la suppression de cette peine, qui a surtout, qui a seulement
contre elle d'tre dfinitive et irrparable. Les gnrations suivantes
laissrent tomber dans l'oubli ces appels et ces supplications. Il ne fut
plus question de congdier le bourreau, pendant les dix-huit annes du
rgime imprial. La rpression farouche dont usa la troisime rpublique,
aprs les vnements de 1871, eut fait considrer comme une plaisanterie
cynique, de la part des ruraux et des rpublicains qui avaient approuv
Thiers et Mac-Mahon, une abolition de la peine de mort. Jusqu' ces
dernires annes, la question parut ne passionner personne. Elle tait
en dehors des desiderata populaires. Aucune profession de foi, fait
remarquable, de 1876  1906, ne contient une allusion  cet article dmod
du programme de 48. Les candidats n'y voyaient aucun avantage lectoral.
Ce n'est qu'au cours de la lgislature actuelle que l'abolition de la
peine de mort fut srieusement reprise, et, pour ainsi dire, prjuge, par
la suppression du crdit allou pour le salaire de l'excuteur et pour
l'entretien de sa mcanique.

Zola, avec une exaltation toute romantique, traitait la peine de mort
comme un blasphme et un sacrilge. Dieu, selon lui, avait seul le droit
de punir ternellement, parce que seul il ne pouvait se tromper. Aprs
cette affirmation d'un Joseph de Maistre  rebours, il ne manquait pas
de reproduire l'ternel argument, le seul srieux contre une peine
irrvocable, c'est que la justice est faillible. L'affaire Dreyfus,
envisage  son point de vue, n'a pu que le confirmer dans cette opinion
de jeunesse. Mais alors, comme en sa vingtime anne, au lendemain
de la lecture impressionnante du _Dernier jour d'un condamn_, livre
dclamatoire et faux, o les sensations d'un homme  qui on va couper le
cou sont supposes et non observes, il et accept, sans la vrifier,
sans la dmontrer, l'affirmation intresse et suspecte de tous les
abolitionnistes, que la menace de mort n'arrte pas les assassins. La
certitude de tuer sous le bouclier de la loi, et de prendre la vie des
autres, sans risquer la leur, les arrterait-elle davantage?

Ayant ainsi fait le tour des ides de Zola, dbutant, rveur, tudiant
laborieux et rang, aimant  fumer des pipes, l'hiver, les pieds sur les
chents, quand il lui tait possible d'allumer du feu, se rjouissant 
courir les vertes banlieues, quand les fleurs printanires montraient
leurs collerettes blanches, pote dont les ailes ne poussaient pas,
littrateur dont la force de volont et l'assiduit au travail allaient
enfanter bientt le gnie, nous pourrons examiner, avec plus de certitude,
les faits de son existence, assez longtemps obscure, d'employ mcontent,
de conteur bnin, de critique bien vite agressif et de romancier d'abord
incolore, confus, mdiocre, jusqu' ce bond nergique qui nous le montre,
aprs _Thrse Raquin_, dj matre de sa pense, possesseur de sa forme,
et prt  tracer, d'une main sre, la gnalogie des Rougon-Macquart,
c'est--dire le plan de son grand difice littraire, le plan aussi de
toute sa vie.

Dans ses divers logements, toujours sur la rive gauche, o il vivait en
garon, Zola avait eu surtout pour compagne fidle: la misre. Il la
supportait avec rsignation et bonne humeur. Il avait pour soutien la
confiance en soi.

Nullement geignard, il n'a jamais essay d'apitoyer et de se donner la
gloriole du parvenu, en retraant, et l'on sait avec quelle vigueur il
aurait pu le faire, le tableau pittoresque et attendrissant de sa dbine
juvnile. Une seule fois, il fit allusion  ces heures misreuses. Ce fut
 propos des descriptions accumules de Paris, vu panoramiquement des
hauteurs de Passy, et de ses ciels variables, dans _Une Page d'Amour_.
La critique lui en reprochait la rptition et la monotonie:

     J'ai pu me tromper, dit-il, dans son article sur la Description, et
     je me suis tromp certainement, puisque personne n'a compris; mais la
     vrit est que j'ai eu toutes sortes de belles intentions, lorsque je
     me suis entt  ces cinq tableaux de mme dcor, vu  des heures et
     dans des saisons diffrentes. Voici l'histoire: dans la misre de ma
     jeunesse, j'habitais des greniers de faubourgs d'o l'on dcouvrait
     Paris entier. Ce grand Paris immobile et indiffrent, qui tait
     toujours dans le cadre de ma fentre, me semblait comme le tmoin
     muet, comme le confident tragique de mes joies et de mes tristesses.
     J'ai eu faim et j'ai pleur devant lui, et, devant lui, j'ai aim,
     j'ai eu mes plus grands bonheurs. Eh bien! ds ma vingtime anne,
     j'avais rv d'crire un roman dont Paris, avec l'ocan de ses
     toitures, serait un personnage, quelque chose comme le choeur
     antique... C'est cette vieille ide que j'ai tent de raliser dans
     _Une Page d'Amour_. Voil tout...

Ainsi, sa misre, et le dnment de son logis arien, lui inspiraient
seulement l'ide d'un dcor, d'un choeur formidable, la Ville avec ses
yeux de pierre regardant le drame intime qui se droulait dans une petite
chambre o souffraient trois ou quatre cratures. En grelottant dans son
galetas, il songeait  se documenter, et il s'chauffait  combiner un
roman futur.

Il cherchait alors sa voie, comme on dit, mais il avait la certitude de la
trouver.

Ce qu'il lui fallait d'abord rencontrer, c'tait ce fameux emploi, aprs
lequel nous l'avons vu courir inutilement, mais sans ardeur excessive. Il
ne vivait pas avec sa mre; il tirait d'elle encore quelques subsides. Il
s'en estimait quelque peu honteux. Il fallait sortir de cet enlisement. Il
eut des vellits de rsolutions dsespres. Sans ma mre, je me serais
fait soldat! crivait-il  un ami. C'tait l'poque o un homme valait de
quinze cents  deux mille francs. Zola se vendant pour manger et pour
pargner les minces ressources de sa maman, c'est une note attendrissante.
Il est probable qu'au moment de signer ce servage de sept ans, sa main et
hsit. Il ne pouvait srieusement songer  troquer la plume contre le
fusil  piston. Et puis, il avait t rform, et on ne l'et pas admis
 contracter un engagement. Il dut ragir contre cette dpression, et
le hasard lui vint en aide. Un ami de son pre, M. Boudet, membre de
l'Acadmie de Mdecine, lui procura l'accs de la maison Hachette. Pour
lui permettre d'attendre l'poque de son entre en place, cet excellent
homme dissimula un secours urgent sous l'apparence d'un travail. Bien
modeste travail, et peu littraire. Il s'agissait de porter  domicile les
cartes de jour de l'an de l'acadmicien.

En janvier 1862, Zola tait accept dans l'importante maison Hachette. On
lui assignait son emploi au bureau du matriel. Ses appointements furent
fixs  cent francs par mois. Cela lui permettait de vivoter. Il lui
restait quelques heures, matin et soir, en dehors du bureau, pour se
livrer  ses occupations de prdilection: la rverie et la composition de
pomes, de contes, galement faiblards et ingnus. Il s'accommoda de cette
situation.

Auparavant, il avait eu un emploi aux Docks. Il y tait rest deux mois.
Le local sombre et malodorant, la besogne fastidieuse, les rapports
pnibles avec le personnel et les chefs, la longue prsence exige, tout
contribuait  le dcourager,  le lasser.

     Je ne m'amuse nullement aux docks, crivait-il. Voici un mois que je
     vis dans cette infme boutique et j'en ai, par Dieu! plein le dos,
     les jambes et les autres membres... je trouve mon bureau puant et je
     vais bientt dguerpir de cette immonde curie...

Chez Hachette, le local tait plus attrayant, la tche moins rebutante.
Il changea assez rapidement de service, et fut attach  la publicit.
C'est une des divisions importantes de la maison Hachette. On s'y trouve
en rapports quotidiens avec les auteurs, les directeurs de journaux, les
critiques et les journalistes. mile Zola fut un bon employ. Il avait des
instincts d'ordre, des gots de classement, des habitudes de ponctualit,
qui, dans l'administration, dans le commerce, sont des qualits
apprcies. Son bureau de commis de librairie devait tre aussi propre,
aussi bien tenu, aussi rang, avec les papiers et les accessoires
d'criture, que le fut, aux Batignolles,  Mdan, rue de Boulogne et rue
de Bruxelles, sa table de travail d'auteur devenu riche et clbre. Cette
minutie et ce soin n'taient pas pour dplaire  MM. Hachette, ngociants
soigneux et ennemis de tout dsordre. Zola, en ralit, a connu la
pauvret, mais n'a jamais men la vie de Bohme. Il ressemblait plus,
durant les annes de misre,  un tudiant russe, pauvre, rvolutionnaire
et farouche, qu' l'un de ces loustics que Gavarni a dessins, que Murger
et les vaudevillistes ont montrs, sur la scne et dans le roman, comme
des lurons toujours occups  faire des farces aux propritaires, 
lutiner Musette et Mimi,  chanter des refrains bachiques et sentimentaux,
sans jamais travailler, ce qui ne les empchait pas, par la suite, de se
marier,  de jeunes hritires bourgeoises, d'crire  la _Revue des Deux
Mondes_ et d'entrer  l'Institut.

Zola, qui ne fut jamais l'tudiant rgulier, class, pourvu d'inscriptions
et suivant plus ou moins les cours, est le modle de l'homme d'tudes.
Il ralisa, grce  son humble emploi, la premire partie de ses rves
de travail, d'indpendance et de gloire. Avec ses appointements, sagement
conomiss, il n'tait plus  la charge de sa mre; il pouvait mme lui
offrir, de temps en temps, quelques petites douceurs. Ainsi, il donna, en
son honneur, une soire! Une soire avec rafrachissements! Il y avait du
malaga et des biscuits.

Dans sa chambre d'alors, assez vaste, impasse Saint-Dominique, n 7,
dpendant d'un ancien couvent, il convia quelques amis  une double
lecture dramatique. Sa mre, ravie, tait parmi les auditeurs. La lecture
comprenait un proverbe de l'amphitryon intitul _Perrette_, demeur injou
et indit, et une tragdie moderne de Pags du Tarn. Cet auteur, rest
obscur et un peu ridiculis, ce qui ne veut pas dire ridicule, tait son
voisin. La tragdie de Pags du Tarn fut annonce comme une innovation,
comme devant rvolutionner le thtre. Elle ne remua rien. C'tait une
imitation et une modernisation de la _Phdre_ classique. Comme le fit
observer Zola, avec un juste sens critique:

     Les nouveauts de M. Pags du Tarn se bornent  un changement de
     costume, l'habit noir au lieu de la toge romaine,  un changement de
     nom, le nom d'Abel au lieu de celui d'Hippolyte...

Et il ajoute, car tout le morceau est  citer, comme une excellente
distinction entre le vritable neuf et le ressemelage, en art dramatique:

     L'auteur ne s'aperoit pas d'un cueil; voulant faire, comme il le
     dit, la tragdie de l'homme, et non celle des rois et des hros,
     choisissant un sujet bourgeois, ne doit-il pas craindre de rendre
     plus ridicule encore l'emphase et la dclamation, dans le cercle
     restreint d'une famille. Thse, Hippolyte peuvent invoquer les dieux,
     ils en descendent. Mais tel ou tel marchand enrichi sera parfaitement
     ridicule de faire ainsi les grands bras. Est-ce  dire que ces drames,
     qui s'agitent confusment dans l'ombre d'une maison, que ces passions
     terribles, qui dsolent une famille, ne prsentent aucun intrt, ne
     soient pas dignes d'tre mis sur la scne. Loin de l; seulement il
     faut, selon moi, que le style s'accorde avec le genre, et, certes, le
     vieux style classique, les exclamations, les priphrases sont ce qu'il
     y a de plus faux au monde dans la bouche d'un petit bourgeois...

C'est toute la potique future des Rougon-Macquart, et le commentaire
du verbe des gens de _l'Assommoir_ Zola, dj, portait dans sa tte sa
potique, sa formule.

Cet emploi chez Hachette, supportable gagne-pain, initiait le jeune
provincial, un peu ours et dnu de relations,  la vie littraire de
Paris. Zola lui dut de connatre des crivains renomms, comme About,
Taine et Prvost-Paradol, auteurs de la maison. Il avait en outre ce
charme, pour l'apprenti-crivain, de lui laisser quelques loisirs. Zola en
profita pour accumuler les oeuvres, dont il caressait, en rve, le papier
satin, la couverture jaune et les beaux caractres. Naturellement,
l'imprimerie des Hachette devait fournir la ralit du rve. Il esprait
que ses patrons deviendraient ses diteurs. Mais on ne vient pas forcer
les tiroirs d'un auteur, et lui enlever nuitamment ses manuscrits, pour
les publier. Ce cambriolage spcial ne s'est produit qu'une fois. En
l'absence de M. Pailleron, alors tudiant, des camarades s'introduisirent
dans sa chambre, volrent le texte d'une pice en un acte, et en vers,
qu'il venait de terminer, et le portrent  l'Odon. Le directeur, La
Rounat, accepta, joua l'acte,  la grande surprise du pote alors en
voyage. C'tait _le Parasite_, dbut de la fortune dramatique de l'auteur
du _Monde o l'on s'ennuie_. Mais ces voleurs de manuscrits, et ces
directeurs si prompts  jouer les inconnus, ne se rencontrent qu'une fois.
Comme pour la montagne de Mahomet, il faut faire le premier pas. Zola,
s'enhardissant, s'introduisit dans le cabinet de M. Hachette absent, comme
pour lui demander un renseignement de service. C'tait le soir, veille de
fte, avant la fermeture des bureaux. Le jeune commis avait l'motion d'un
filou visant le coffre-fort. Il dposa, cependant, rsolument, sur le
buvard de l'imposant patron, le rouleau qu'il dissimulait sous son
vtement. C'tait le pome en trois chants, l'_Amoureuse Comdie_, dont
nous avons parl. Puis il se retira, sur la pointe du pied.

Il attendit, avec une vive angoisse, soit une lettre, soit une rponse
verbale, en allant reprendre sa place, le lundi,  son bureau. Durant
cette attente, il relisait mentalement son oeuvre, il en remchait les
apostrophes, il en ruminait les descriptions. Alors lui apparaissaient,
grossis, clatants, effrayants, des dfauts jusque-l inaperus.
Il et souhait reprendre son manuscrit. Qu'allait penser M. Hachette?
Qu'allait-il dire surtout? Gronderait-il son employ d'avoir, pour
ainsi dire, viol son home d'diteur et son cabinet de patron? Lui
reprocherait-il le dpt clandestin de ce pome? Peut-tre lui ferait-il
comprendre, rudement, qu'il tait dans la maison  titre de commis, et non
d'auteur, et qu'au lieu de perdre son temps de libert  crivasser il
ferait mieux de se reposer, afin d'tre plus dispos en reprenant, le lundi,
sa place au bureau. Les proccupations littraires ne devaient-elles pas
lui ter du zle et de l'attention pour son service, qui, bien que se
rapportant aux lettres, tait avant tout labeur administratif et tche
commerciale?

Ses transes prirent fin vers midi. M. Hachette le fit appeler. Une fois
dans son cabinet, l'diteur indiqua au commis, grave et se raidissant, le
fauteuil auprs de son bureau. En le faisant asseoir, il le traitait donc,
non plus en employ subalterne, mais en visiteur, presque dj en auteur
de la maison? Du coup, Zola vit _l'Amoureuse Comdie_ expose aux vitrines
des gares, dont les Hachette disposaient.

M. Hachette, avec amabilit, lui dit qu'il avait lu son recueil de pomes,
qu'il y avait constat de la verve, du souffle et une certaine loquence,
mais qu'il ne croyait pas que la versification ft rellement dans ses
cordes. Les livres de vers, il devait le savoir, ne rentraient pas,
d'ailleurs, dans le genre des publications de la maison.

Le grand libraire, pour adoucir ce que le refus d'diter, implicitement
contenu dans cette critique, pouvait avoir de pnible pour le jeune auteur,
ajouta que _l'Amoureuse Comdie_ rvlait, malgr ses imperfections,
du talent. Il engageait donc son employ-pote  renoncer, au moins
provisoirement, aux rimes, et  crire en prose. Pour le remettre tout 
fait d'aplomb, car Zola avait chancel sous ce coup rude, il lui demanda,
 titre d'essai, un conte en prose pour le _Journal de la Jeunesse_,
publi par la maison. En mme temps, par un surcrot de bienveillance, il
lui annona que ses appointements, comme commis  la publicit, taient
ports  deux cents francs par mois. C'tait la vie prsente assure et le
rve attrayant entirement ralis: gagner le pain ncessaire et avoir le
loisir d'crire, avec un diteur en perspective.

Grce  son temprament rgulier et ordonn, se pliant  la tche
quotidienne, ainsi qu'il devait le prouver pendant quarante ans de vie
littraire, Zola ne fut nullement un mauvais employ. Il ne se considrait
pas comme autoris, en sa qualit de pote, vou  la prose mercantile, et
d'artiste enchan  un comptoir,  se soustraire aux obligations envers
le patron, ni excus d'expdier, par-dessous la jambe, la besogne pour
laquelle il tait rmunr. Il n'eut pas assurment le feu sacr du
commerce, et il ne se signala point, aux yeux des directeurs de la
librairie, comme un agent exceptionnellement actif, plein d'initiative,
anim par la fivre du ngoce, susceptible de parvenir aux emplois
suprieurs de la maison, et mme d'avoir un jour sa part dans la
direction. Zola ne dsirait pas faire du commerce une carrire, et,
s'il vendait les livres des autres, c'tait en attendant, c'tait pour
arriver  faire vendre les siens.

La bienveillance de M. Hachette, et son offre encourageante de publier,
dans son _Journal de la Jeunesse_ un conte, eurent sans doute une action
dcisive sur les ides littraires du jeune crivain. Il renona  rimer,
et il s'attela  la prose. C'est  cette poque qu'il faut faire remonter
le premier ouvrage de Zola: les _Contes  Ninon_.

Plusieurs de ces contes avaient t conus et crits en Provence. Un ou
deux parurent dans des organes rgionaux. D'autres, comme _Simplice_,
avaient t publis  Lille, dans une revue. Le conte command par M.
Hachette pour le _Journal de la Jeunesse_ tait intitul _Soeur des
Pauvres_. Il ne fut pas imprim. Il parut trop violent au libraire,
un grand bourgeois, timor, conservateur.

Cet chec fit que Zola n'osa pas porter son recueil complet de nouvelles,
les _Contes  Ninon_,--le choix de ce nom indiquait encore l'influence
massettiste,-- la maison Hachette. Ce fut  sa concurrente en librairie
de vulgarisation,  la maison Hetzel, que l'auteur-employ prsenta son
volume. M. Hetzel pre, l'ancien secrtaire de Lamartine, qui avait, sous
le nom de P.-J. Stahl, publi d'intressantes analyses philosophiques et
des pages agrables, indulgent et trs modeste, tait accueillant, et
rebutait rarement les jeunes auteurs. Il venait d'avoir la main heureuse
en prenant un volume de voyages fantaisistes intitul: _Cinq semaines
en ballon_, que lui avait apport un auteur inconnu, destin  faire
la fortune de sa librairie, en mme temps qu' charmer et  instruire
plusieurs gnrations. C'tait le premier ouvrage de la srie des Voyages
Extraordinaires de Jules Verne, le romancier-hraut des dcouvertes
scientifiques et industrielles prochaines, le prcurseur des inventeurs,
et le guide anticip des explorateurs, merveilleux magicien de contes de
fes  l'usage de la jeunesse moderne, ayant la science amusante pour
baguette.

La librairie Hetzel, aurait pu faire coup double, en s'attachant par
trait, en mme temps que ce Jules Verne, l'autre auteur nouveau offrant
son oeuvre de dbut. Mais, bien que ce recueil de Contes, o la fantaisie
se mlait  l'idalit la plus inoffensive, ne contnt rien de scabreux,
ni mme d'inquitant, pouvant choquer ou dconcerter la clientle, ce ne
fut pas la librairie de la rue Jacob qui mit en vente le premier volume
de la collection future, destine  faire la fortune de la bibliothque
Charpentier.

Les _Contes  Ninon_ parurent, en octobre 1864,  la librairie Lacroix.

Ces contes, o l'imagination, la fiction, tout ce que devait proscrire
l'auteur du _Roman exprimental_, dominent avec la spiritualit, ont un
charme d'impubert dlicieux. C'est naf sans tre simple. L'auteur y
salue sa chre Provence,  laquelle il unit, dans une admiration mystique,
sa Ninon, qu'il proclame belle et ardente. Il l'aime en amant et en frre,
avec toute la chastet de l'affection, tout l'emportement du dsir. Il y
voque des paysages familiers, qu'il pare et qu'il arrange. Il s'y plaint
de souffrances imaginaires. Il avait, pourtant, de relles cruauts de la
vie  montrer, et il pouvait peindre d'aprs nature, d'aprs lui-mme, les
garrigues et les ravins qu'il avait parcourus, gibecire au dos, fusil au
bras et Musset dans le carnier. Si tu savais, dit-il  Ninon, combien de
pauvres mes meurent aujourd'hui de solitude! Voil un bon cri, et il a
d, plus d'une fois, l'touffer, dans son belvdre sibrien de la rue
Neuve-Saint-tienne-du-Mont. Mais ici il l'accompagne d'arpges jolis, et
il fait courir des variations aimables sur ce thme douloureux. Il ne se
plaint plus de la solitude, puisque Ninon lui est prsente, en rve.

Les _Contes  Ninon_ comportent: _Simplice_, une histoire de fes, aux
senteurs forestires, voquant, avec son ondine qu'un baiser fait mourir,
la ballade du _Roi des Aulnes_, et les lgendes allemandes o fleurit le
vergiss-mein-nicht.

Puis, c'est le _Carnet de Danse_, rverie de jeune fille trouble 
l'vocation des danseurs, d'un surtout, dont les mains ont trembl autour
de sa taille, pendant le bal, l'lu de l'imagination et du souvenir parmi
tous ceux qui se sont disput les roses de son bouquet. C'est tout  fait
inoffensif.

_Celle qui m'aime_, vision foraine, tableau populaire, avec une tendance
satirico-philosophique, est d'une facture plus virile. Il y a comme un
souffle prcurseur de ces foules de _l'Assommoir_ et de _Germinal_,
que fera mouvoir si puissamment, un jour, l'auteur dbutant. Il a lu
probablement _Germinie Lacerteux_, quand il a imagin ce conte. La scne
de racolage est courte, insuffisante, mais dj indique une tendance 
l'observation. Il y a une ironique tristesse dans l'exclamation des hommes
de conditions diverses rencontrant la fille banale et son amoureux de
hasard, les saluant de l'apostrophe uniforme: Eh! Eh! c'est celle qui
m'aime!

La maldiction mesure du toqu compteur d'toiles a de la verve:

     Savez-vous combien cote une toile? Srement, le bon Dieu a fait
     l-haut une grosse dpense, et le peuple manque de pain, monsieur!...
      quoi bon ces lampions? Est-ce que cela se mange? Quelle en est
     l'application pratique, je vous prie? Nous avions bien besoin de
     cette fte ternelle! Allez Dieu n'a jamais eu la moindre teinte
     d'conomie sociale!...

_La Fe amoureuse_, qui veille sur les amants, ferme les yeux et les
oreilles des gens qui n'aiment plus, et change deux tres qui s'adorent en
tiges de marjolaine, rentre dans le fantastique gracieux, un peu romance
1820 et sujet de pendule.

Dans _le Sang_, la guerre est maudite, le supplice de Jsus est voqu, et
l'tat militaire peu flatt:

     Fils, dit  son rveil Gneuss, le soldat, debout devant ses compagnons
     attentifs, c'est un laid mtier que le ntre. Notre sommeil est
     troubl par les fantmes de ceux que nous frappons. J'ai, comme vous,
     senti, pendant de longues heures, le dmon du cauchemar peser sur
     ma poitrine. Voici trente ans que je tue, j'ai besoin de sommeil.
     Laissons l nos frres. Je connais un vallon o les charrues manquent
     de bras. Voulez-vous que nous gotions au pain du travail?...

--Nous le voulons! rpondent les antimilitaristes prcurseurs, qui, aprs
avoir creus un grand trou au pied d'une roche, enterrent leurs sabres et
disparaissent au coude d'un sentier, o il ne passe jamais de gendarmes.

_Les Deux Voleurs et l'ne_, badinage au bord de la Seine. Une jeune femme,
Antoinette, est dispute par deux concurrents. Ils vont se couper la
gorge, quand Lon, le troisime larron, enlve,  leur barbe, la jeune
personne, que l'auteur compare ainsi  l'Aliboron du fabuliste. Peut-tre,
dans l'histoire naturelle, par exemple dans l'ornithologie, aurait-il pu
trouver une plus aimable ou plus usite comparaison.

_Soeur des Pauvres_ et _les Aventures du Grand Sidoine et du Petit Mdric_
sont les deux pices les plus importantes du recueil. C'est _Soeur des
Pauvres_ que l'auteur remit  M. Hachette, pour le _Journal de la
Jeunesse_: on sait qu'il n'accepta pas ce conte, jug trop triste, trop
pre de ton, pour un recueil juvnile.

C'est un assez long rcit fantastique, satirique,  prtentions
philosophiques, que celui des aventures du grand Sidoine et du petit
Mdric, se dirigeant vers le royaume des Heureux, o rgne la fe
Primevre. Une vague imitation de Candide et de Gulliver se retrouve en ce
rcit, plus enfantin que moraliste. C'est ce papier-l que Zola aurait d
remettre  M. Hachette, pour son _Journal de la Jeunesse_.

Les _Contes  Ninon_ ont t rdits, en 1906, chez Fasquelle, sans grand
succs. Ils sont intressants  parcourir, comme document biographique,
comme point de comparaison.

Aprs cette publication, Zola dbuta dans la presse quotidienne par
quelques articles qu'accepta _le Petit Journal_, et aussi par des articles
de critique littraire et de critique d'art, qui furent, par la suite,
runis en volume, sous ce titre: _Mes Haines_ qu'ils ne justifiaient
gure. Le livre tait plus tapageur que rellement haineux. Il attira
l'attention du public spcial; il irrita nombre de peintres et de
sculpteurs, notamment par l'loge de Manet, ce grand artiste tait alors
ni et bafou, et par l'apologie de l'cole raliste ou impressionniste.
Le terme n'tait pas encore usit, ni mme invent, mais l'impressionnisme
existait, avec l'auteur d'_Argenteuil_ et du _Bord de l'eau_, avec
Pissarro, Sisley, Renoir, Berthe Morisot, Degas, Caillebotte, dbutants
et conspus, et avec Czanne, qui devait, toute sa vie, demeurer aussi
impressionniste et aussi ignor qu'aux heures de noviciat. L'amiti
louangeuse de Zola n'est pas parvenue  l'accrditer dfinitivement.
Czanne est un artiste d'un talent original et puissant, et il semble
avoir t surtout poursuivi par une injuste malchance.

En 1865, fut publi, galement chez Lacroix, le premier vritable roman
d'mile Zola: _la Confession de Claude_.

Ce livre, qui contenait dj des pages d'observation, avec une tendance
aux descriptions ralistes, ayant rapport quelques sous au jeune auteur,
amena un changement dans son existence. Il rsolut d'tre tout  fait
indpendant, de quitter la librairie et de vivre de sa plume. Il donna
donc sa dmission d'employ, et,  la fin de janvier 1866, il devenait
homme de lettres professionnel; rien qu'homme de lettres il devait
rester.

Il fallait suppler aux deux cents francs mensuels, rgulirement touchs
 la caisse des Hachette. Heureusement, Zola fut prsent  Villemessant
par Bourdin, son gendre, avec lequel il avait fait connaissance  la
librairie, o celui-ci venait chercher des livres.

Villemessant fut le Napolon de la presse littraire, lgante et
cosmopolite, le grand Barnum du journalisme, anecdotique, scandaleux,
amusant. Il fit du _Figaro_ un organe de premier ordre,  peu prs
l'unique journal franais encore lu  l'tranger et, jusqu' la cration
rcente du journal d'informations  six pages,  grand tirage et  un sou,
la seule feuille faisant autorit dans les thtres, en librairie, dans
les salons et mme dans la diplomatie.

_Le Figaro_, en 1866, paraissait sur huit pages, deux fois par semaine
seulement. Villemessant voulut lui adjoindre un quotidien: _l'vnement_.

La plupart des rdacteurs qui faisaient la rputation du _Figaro_, o la
politique n'existait pas, devaient passer  l'_vnement_. C'taient de
spirituels et incisifs chroniqueurs: Henri Rochefort, Yriarte (le marquis
de Villemer), Alphonse Duchesne, Alfred Delvau, Jules Valls, Aurlien
Scholl, Paul d'Ivoi, Colombine, etc. _Les Coulisses_ et _les chos_
taient signs de Jules Claretie et d'Albert Wolff. Les thtres avaient
pour critique, un peu terne, mais consciencieux et impartial, B. Jouvin,
gendre du patron. Gustave Bourdin, publiciste estimable dont le principal
talent avait t d'pouser l'autre fille de Villemessant, charg de
la critique des livres au _Figaro_, devait la prendre galement 
_l'vnement_. Il hsita devant ce surcrot de travail, sans compensation
pcuniaire, ni avantageuse. Il songea alors  un commis d'diteur qui, 
plusieurs reprises, lui avait envoy les bonnes feuilles des ouvrages
que la maison Hachette mettait en vente. Ceci permettait d'en rendre
compte au lendemain mme de leur apparition. Juste au moment o Bourdin se
demandait comment il assurerait ce service des livres dans _l'vnement_,
il reut une lettre signe du complaisant commis. Celui-ci s'offrait
pour appliquer aux livres nouveaux la mthode employe au _Figaro_ pour
les pices de thtre. On publierait des extraits et des analyses de
l'ouvrage  paratre, avec des dtails sur l'auteur, des anecdotes, des
indiscrtions. Tout cela, avant que le public et en main le premier
exemplaire paru. C'tait dj la critique anticipe, la divulgation de la
premire heure, qui devait, par la suite, devenir la rgle. Alors c'tait
tout  fait exceptionnel. _Le Figaro_ donnait le ton et l'exemple de
l'actualit, non pas du jour, mais de la veille. Il devanait ainsi la
publicit de son poque.

Bourdin parla  son beau-pre de la proposition, et recommanda son auteur.
Villemessant, enchant, fit venir Zola, et, avec sa rondeur et sa finesse
de marchand forain entamant et terminant un march sur le pouce, il lui
offrit de le prendre  l'essai pendant un mois. On verrait, au bout de ce
stage, si ce dbutant pouvait conqurir ses grades, et tre de la maison.

mile Zola, enchant, fivreux, ne doutant pas de la fortune, sr de
russir, persuad qu'il frapperait un coup sur l'opinion et certain de
mriter,  la fin du mois, le poste de critique littraire en pied, se mit
gaillardement  la besogne.

Son premier article parut sous ce titre: _Livres d'aujourd'hui et
de demain_. A la fin du mois, il fut invit  passer  la caisse de
_l'vnement_. Le caissier lui compta cinq cents francs. C'tait un beau
prix pour un critique littraire. Zola, qui avait aussi, en secret,
envisag, avec son nergie instinctive, l'ventualit d'un insuccs, la
possibilit d'un renvoi aprs l'essai d'un mois accord par Villemessant,
sentit son ambition crotre avec la russite. Il n'avait pas, un instant,
regrett son dpart volontaire de la maison Hachette. A prsent, il s'en
rjouissait. Il se sentait lger, confiant, et, comme le Satyre de Victor
Hugo, rejetant dans la nuit les sombres pieds du faune, l'employ
affranchi, le commis si longtemps aptre, condamn en apparence  ramper,
toute son existence, dans les couloirs troits d'une administration,
allait prendre son vol libre, et bientt puissant, dans le plein espace de
la littrature, de la critique, du roman, du thtre! Le monde s'ouvrait
devant lui comme une plaine infinie qu'on domine. Il planait. Les
vingt-cinq louis, qui carillonnaient doucement dans son gousset, peu
habitu  de tels alleluias, ne l'alourdissaient pas dans son envole, au
contraire. C'tait le lest qui lui permettait de garder l'quilibre, et de
mesurer sa force ascensionnelle.

La possession de ces pices d'or lui tait l'hsitation et le doute,
entraves qui paralysent, et font trbucher tant de dbutants sur la route
du succs. Puisque M. de Villemessant lui avait fait rgler spontanment,
sans tre sollicit, et d'une faon aussi large, ses articles de livres,
c'est qu'il l'apprciait, c'est qu'il lui reconnaissait du talent. Il en
avait, c'tait entendu; lui, Zola mile, n'en doutait pas. Mais ce qu'il
fallait, c'tait que ce talent, la direction du _Figaro_, les lecteurs
de _l'vnement_, enfin le grand public, fussent galement disposs  le
reconnatre,  le proclamer. Les cinq cents francs signifiaient tout cela.
C'tait comme un certificat mtallique, un diplme qui, suprieur  plus
d'un parchemin universitaire, nourrissait son homme.

On doit,  la guerre, ne pas s'endormir sur la position conquise, et il
faut se battre aprs s'tre battu. C'est le meilleur moyen de fixer la
victoire. Dans le journalisme, au thtre, c'est la mme chose. Il faut
sans cesse recommencer la bataille et tenter de la gagner toujours. Zola
se rendit au cabinet directorial, avec l'aplomb du vainqueur, et proposa
hardiment au patron de faire le Salon au _Figaro_. C'tait un gros
morceau: la critique d'art en ce journal si rpandu, et la requte pouvait
sembler audacieuse. Un pensionnaire de la Comdie-Franaise, entr de
la veille pour jouer les utilits, demandant tout  coup l'emploi du
Doyen ou le premier rle dans la pice nouvelle, n'et pas produit
plus d'effarement, au foyer de la rue Richelieu, que Zola, le petit
commis-libraire, qui avait russi  faire passer dans le journal les
extraits des bouquins de sa boutique, par le nom de l'auteur ou le sujet
signals, et qui n'tait mme pas considr comme tant de la maison, se
permettant de demander au patron la place de salonnier! Et l'effarement
fut au comble quand on vit la suite. Le patron, qui aimait les nouvelles
figures, et traitait ses rdacteurs comme un tenancier ses filles d'amour,
dont la dernire arrive est toujours fte et prne, accorda tout de g
la situation demande. Avec sa grosse voix et ses roulements d'paules,
jovial et dominateur, il cria, en entrant dans sa salle de rdaction, au
nez des journalistes bahis:

--Ah! elle est bien bonne, celle-l!... Savez-vous, mes vieilles volailles,
c'tait son vocable d'amiti et de bonne humeur, ce que vient faire ici
ce cadet-l?... Eh bien! il vient vous faire la barbe  tous! Il a du
talent  revendre, ce marque-mal! Il a l'air sournois et grognon! Une
dgaine de pion renvoy! Avec a, il est myope, et le voil ficel comme
un cordonnier... a ne fait rien, il vous fera le poil  tous... c'est lui
qui aura le Salon!... termina-t-il, en relevant la basque de sa jaquette
et en se flanquant une lourde claque sur sa grosse fesse, ce qui tait sa
faon la plus cordiale de tmoigner sa satisfaction. Avec ses familiarits
d'excellent homme, bourru bienfaisant, Villemessant prsentait, poussait
en avant, dans la salle de rdaction, Zola, timide d'aspect, craintif de
maintien, hardi en dessous, ne doutant pas un seul instant de sa force, de
son pouvoir, avec des ambitions de Sixte-Quint pntrant dans le conclave.
Les rdacteurs, en dissimulant des grimaces, firent bon accueil au nouveau
venu. Les mains, une  une, se tendirent. Le protg du patron, cependant,
n'aurait qu' bien se tenir. Ces poignes de mains, l, s'il n'tait pas
aussi fort qu'on le disait, se changeraient vite en tau, et l'on ne
tarderait pas  lui serrer la vis!

Zola dbuta donc ainsi, comme critique d'art, dans un journal trs lu,
trs parisien.

J'ai cru devoir insister sur cette entre de Zola dans la presse, parce
que les circonstances qui l'ont accompagne lui ont donn une importance
capitale. De cette russite, un peu inattendue, date la constante
confiance en soi, qui a escort Zola dans la vie, qui l'a protg. Il
avait bien, ds le collge, en ses songeries de jouvenceau, dans les
ravines provenales, pouss de superbes dfis  la Rastignac, et dit  la
gloire:  nous deux! Mais ces cartels orgueilleux, quel jeune faiseur de
vers, quel baucheur de romans, n'en a pas lanc? La ralit brutale se
charge de bientt renfoncer ces fanfaronnades dans la gorge tmraire d'o
elles sont sorties. Comme nombre de ses contemporains, comme beaucoup
de dbutants, avant et aprs lui, Zola se serait vite dcourag, si ces
appels  la fortune littraire,  l'autre aussi, s'taient perdus dans
le tapage de la foule indiffrente, ou regardant ailleurs. La plainte
des _Orientales_ est trs en situation lorsqu'il s'agit de vocations
potiques: Hlas! que j'en ai vu prir de jeunes talents! Ils ne
mouraient pas tous, au sens physique, mais, en littrature, qu'ils sont
nombreux les jeunes trpasss que j'ai connus! Nous tions une quarantaine
de ma gnration, aux dbuts du Parnasse, chez Lemerre. Combien ont
remplac, sagement d'ailleurs, la plume de l'crivain par celle du
bureaucrate, les livres de l'diteur par ceux du commerant, et les
problmatiques droits d'auteur par des appointements certains et la
retraite sre du fonctionnaire! Qu'ils ont bien fait, les aviss
compagnons! Combien, souvent mal rsigns, mais contraints par
l'implacable isolement de l'insuccs, par la malchance ironique, par
dfaut de persvrance aussi, ont renonc  cultiver les lettres, pour
continuer  repiquer les choux de leurs parents, et ont cherch, dans
quelque profession, moins hasardeuse que celle de jardinier en fleurs de
rhtorique, le pain qui nourrit, la tranquillit qui engraisse.

Le point de dpart de Zola fut particulirement heureux, encourageant. Il
est probable que, s'il et chou alors, il n'et pas song un instant 
retourner  son rond de cuir de la librairie, mais il et vgt dans les
bas travaux des revues et des priodiques. Il et peut-tre crit des
historiettes doucetres dans des journaux de modes. Il n'et fait que
dvelopper la srie affadissante des _Contes  Ninon_. En dbutant
triomphalement au _Figaro_, il acquit, non pas la conscience de sa force,
il la possdait de longue date, mais la dmonstration pour autrui de son
mrite. Il tait tabli qu'on devrait dsormais compter avec lui. Par la
suite, malgr un ralentissement dans sa monte, et un recul dans sa
marche  la gloire, cette confiance en soi, ainsi justifie, lui permit
d'entreprendre la construction de son massif difice et de le mener
jusqu'au bout, jusqu'au fate, sans dfaillir, sans douter une minute du
couronnement final.

Les articles de critique d'art de Zola, publis sous ce titre exubrant de
personnalit et d'orgueil: Mon Salon, firent presque scandale. Le jeune
critique, irrespectueux envers les rputations consacres, clbrait des
talents ignors, et proclamait des noms inconnus. Ce fut l le premier
manifeste de ce qui devait s'appeler, assez improprement d'ailleurs,
le Naturalisme. Les toiles de Manet n'avaient rien de naturaliste, au
sens fcheux que, par la suite, on attribua  ce terme, c'est--dire 
l'expression brutale, et souvent grossire systmatiquement, de faits,
d'actes, de tableaux et de sensations d'une intense matrialit. Zola fut
attaqu et vilipend par la foule ameute des peintres pompiers et des
critiques prudhommesques. De part et d'autre, il y eut, comme toujours,
exagration et parti pris. Les mpris excessifs que proclament,  l'gard
des ans, les nouveaux venus en art, sont toujours en proportion des
admirations outres pour les renommes tablies.

Zola apparaissait donc comme un rvolutionnaire, un sans-culotte
artistique. Villemessant le laissait terroriser le monde pictural. Il
s'amusait des fureurs que soulevait son critique. Cela faisait de la
rclame au journal. Mais les intrts alarms des marchands de tableaux,
et aussi des peintres ayant commandes et acqureurs, et redoutant le
changement de got de la clientle, se coalisrent. La publicit payante
du _Figaro_ fut menace. Alors Villemessant se fcha, et prit parti contre
le salonnier. Il lui enjoignit de terminer sa campagne en cinq secs. Zola
dut se soumettre. Il fit aussitt paratre, chez l'diteur Julien Lemer,
ces articles inachevs qui figurrent ensuite dans le volume _Mes Haines_.
Le vent de la faveur tournait. Le critique d'art vinc avait donn 
_l'vnement_ quelques portraits littraires de contemporains fameux,
signs _Simplice,_ du titre d'un de ses _Contes  Ninon_. Ces articles,
publis sous la rubrique _Marbres et Pltres_, passrent inaperus.
D'autres fantaisies, insres dans le _Figaro_, ne furent ni attaques
ni loues. Ceci dplut  Villemessant. Ce petit mridional, qui avait eu
l'air de vouloir tout avaler, en arrivant, ne mordait plus. Il n'avait
donc que des dents de lait? Il tait temps de passer  un autre,  un plus
fort, comme chez Nicolet. Zola rsolut de se cramponner  la corde qui
cassait. Il ne voulait pas se noyer. Il obtint du patron qu'il l'essayt
dans un autre genre: le roman. Villemessant consentit encore  tenter cet
essai, et  laisser au tenace provenal qui le bottait, comme il disait
en son langage trivial, une chance encore de s'imposer, et de conqurir sa
place au grand soleil de la littrature courante.

Ce roman propos, presque gliss subrepticement dans les colonnes de
_l'vnement_, c'tait _le Voeu d'une Morte_. Il parut en 1866. Je n'ai lu
ce roman que postrieurement  la plupart des ouvrages de Zola, lors de la
rdition, en 1889. Il ne dut pas faire grande sensation  son apparition.
Mon raisonnement est peut-tre empirique et bien personnel, mais il offre
une certaine vraisemblance. J'tais du groupe des Parnassiens, et nous
nous runissions rgulirement dans la boutique d'Alphonse Lemerre, chez
Mme de Ricard, et l'on se signalait les nouveaux ouvrages, les auteurs
dbutants. Nul de nous ne parla du _Voeu d'une Morte_. On connaissait le
nom d'mile Zola, journaliste, critique d'art; on ignorait Zola romancier.

C'est avec des sentiments probablement diffrents de ceux que j'aurais
pu avoir en 1866, si ce roman m'tait alors tomb sous la main, que j'ai
d, vingt-trois ans plus tard, dans ma Chronique des Livres de _l'Echo
de Paris_, le juger. Le lecteur de la rdition a-t-il t exempt des
influences d'poque et de mtier? Il est difficile de s'abstraire de
son temps et d'oublier la chronologie, en lisant un ouvrage rimprim.
Le nom et la clbrit de l'auteur ne sauraient tre considrs comme
inexistants. En ouvrant ce livre de jeunesse, on ne peut s'empcher
de savoir que le Zola du _Voeu d'une Morte_ est bien le Zola des
_Rougon-Macquart_. On ne peut se mettre ni au ton, ni au point du
dbutant. On ne consent pas  remonter jusqu' l'poque, o, crivain
inconnu, presque indit, le formidable et archi-clbre auteur de
_l'Assommoir_ concevait et lucubrait cette grave bluette. On refuse
l'anachronisme de l'indulgence. C'est injuste et sot, mais c'est ainsi.
La gloire devient une circonstance aggravante: on juge le livre du novice
de lettres avec la svrit permise envers le profs du succs.

_Le Voeu d'une Morte_ n'est pourtant pas un ouvrage absolument dtestable
en soi. On en lit encore tous les jours d'aussi fades. On est, toutefois,
dconcert par ce roman, romanesque  pleurer, avec ses banalits et ses
conventionnelles insignifiances. Un lecteur, d'ailleurs invraisemblable
et inexistant, revenu de quelque contre lointaine, suppos ignorant tout
de Zola; oeuvre, nom, rputation et lgende, trouvant ce volume, dirait:
C'est doux, et l'auteur doit tre un bon jeune homme bien sage, qui s'est
appliqu  faire du Cherbuliez ou de l'Henri Grville. Puis il dposerait
ce tome, en billant un peu, et n'y songerait plus, jamais plus.

Mais celui qui a lu le vrai Zola, l'autre Zola, le lecteur actuel, le
lecteur postrieur  la rdition de 1889, ne peut supporter cette
guimauve. Qu'on y prenne got ou qu'on le dteste, le piment est admis
dans tout ouvrage de Zola. Il est mme prvu, et pour ainsi dire attendu.
Si on ne l'y trouve pas, on est dispos  rclamer. Il y a mcompte, et
comme tromperie dans la marchandise mise en vente. Tout livre de Zola doit
tre mets de haut got, emportant le palais  la premire bouche. Le
succs des ouvrages de Zola succdant  _l'Assommoir_ a t d, non pas
tant au grand et prodigieux talent qui y clatait, qu'aux passages
violents promis, aux tableaux crus, qu'on attendait, aux expressions
brutales et suggestives qu'on tait certain d'y rencontrer. La littrature
de Zola devait tre toujours et partout pice. Voil une opinion toute
faite du public, difficile  dfaire. En coupant les premires pages
de tout livre nouveau sign de celui que, par drision, les chotiers
appellent encore le Pre La Mouquette, le lecteur moustill, et 
l'avance jouissant, par une perversion de got, des rpugnances et des
haut-le-coeur que pourraient provoquer en lui les peintures chaudes et les
situations qualifies de naturalistes, cherchait d'un oeil vicieux le
passage scabreux. Il ne lisait plus, il parcourait jusqu' ce qu'il l'et
dcouvert. Ainsi, les collgiens aux luxures prcoces, en face d'une
statue, se proccupent du sexe, ou, devant un tableau, soulvent par la
pense la draperie recouvrant la nudit fminine. N'ayant rien surpris de
brutal ou de simplement polisson dans _le Voeu d'une Morte,_ ce fut une
dception, en 1889. On pensa qu'il y avait mprise et attrape-public.
Un peu de mcontentement se mla  cette dsillusion. Le lecteur n'aime
pas qu'on le drange dans ses habitudes, dans ses admirations comme dans
ses ddains. On lui avait chang son Zola. Il ne pouvait ni crier au
chef-d'oeuvre, ni clamer  l'ordure. Les plus sages se demandrent  quel
propos, et pour quel intrt, Zola avait remis sous les yeux du public
cette oeuvre de dbutant?

Ce n'tait assurment pas affaire de lucre ni de gloriole. Zola, en 1889,
avait acquis assez de renomme, et gagnait suffisamment d'argent pour se
passer de cette rdition. J'estime qu'en plaant ce livre naf et doux
sous les yeux du public blas et insensibilis, auquel il faut sans cesse
appliquer des sinapismes pour le raviver et le faire palpiter, l'auteur
obissait au mouvement d'orgueil classique de ces financiers lgendaires
qui, sous un globe de verre, se plaisaient  exhiber les sabots dans
lesquels ils prtendaient tre venus  Paris. En dposant _le Voeu d'une
Morte_ derrire la vitrine des libraires, parmi les exemplaires de
_Germinal_ ou de _Nana_, l'auteur semblait dire, avec une fausse modestie,
au passant: Voyez o je suis arriv! je suis pourtant parti de l!...

La prface de l'dition de 1889 expose  peu prs ce sentiment:

     Je me dcide, dit Zola,  rendre cet ouvrage au public, non pour son
     mrite, certes, mais pour la comparaison intressante que les curieux
     de littrature pourraient tre tents de faire, un jour, entre ces
     premires pages et celles que j'ai crites plus tard.

En donnant cette nouvelle dition, l'auteur a cru devoir y apporter
certaines retouches, d'ailleurs sans grande importance. Ainsi,
l'hrone, une grisette  la Murger, s'appelait Paillette et avait comme
caractristique un aspect maladif et charmant; elle prend le nom moins
fantaisiste de Julia, dans la rdition, et elle a un charme pervers, et
non plus morbide.

A signaler aussi quelques modifications de style, comme dans cette phrase:
Vous vous laissez emporter par vos affections, remplace par une brve
affirmation: Vous tes un passionn. Tout un vocabulaire religiostre,
car il y avait beaucoup d'invocations  Dieu,  l'me,  la prire, 
l'ange gardien, dans le texte juvnile, a disparu sous la retouche de
l'auteur de _Nana_.

Ces corrections lgres n'ont ajout aucun intrt  l'oeuvre primitive,
et ne lui enlvent rien de son caractre d'ouvrage de dbut, imparfait, et
susceptible seulement de provoquer la curieuse comparaison entre le Zola
de 1866 et celui de 1889, indique dans la prface.

Comme l'avait prvu l'auteur, cette interrogation se prsente  l'esprit,
et pique la curiosit: Comment a-t-il donc fait, ce diable d'homme, qui a
compos,  vingt-six ans, cette berquinade, pour crire, bientt aprs,
la tumultueuse et superbe marche dans la nuit des paysans rvolts de _la
Fortune des Rougon_? Comment, de la larve d'crivain qu'tait l'auteur du
_Voeu d'une Morte_, un blouissant lpidoptre a-t-il pu immdiatement
s'lancer? Ces transformations brusques surprennent toujours. Elles sont
frquentes en littrature, et Zola avait le prcdent de Victor Hugo, en
qui le conteur de _Bug-Jargal_ ne laissait gure prvoir le merveilleux
descripteur de _Notre-Dame-de-Paris_, et de cet Horace de Saint-Aubin,
dont _l'Hritire de Birague_ ne saurait passer pour tre de la famille de
_la Cousine Bette_, sa soeur cadette pourtant. Le plus clairvoyant critique
n'aurait pu discerner, dans _le Voeu d'une Morte_, l'embryon de _Germinal_.
Villemessant, malgr son coup d'oeil de maquignon de lettres, n'eut pas
davantage de perspicacit, et ne sut pas deviner le grand crack futur de
l'hippodrome littraire, dans ce yearling dbile.

Aprs la publication de ce roman, dans _l'vnement_, organe disparu
bientt pour faire place au _Figaro_, devenu quotidien politique, le
peu indulgent patron s'empressa de remercier l'auteur. Ce Zola tait
dcidment un rat et une vieille volaille. Donc, au rebut.

Voil encore une fois Zola au dpourvu, et, comme on dit, sur le pav.
Plus de journal, o le travail ponctuel et rgulier a pour consquence la
rmunration sre et  jour fixe, et plus d'emploi bureaucratique assurant
l'existence. Il semblait avoir peu de chances de retrouver cette double
scurit, si difficilement acquise et si vite perdue. Notre jeune athlte
ne se montra nullement dcourag. Il tait, il l'avait dj prouv,
fortement arm pour la lutte quotidienne. L'espoir et la confiance en soi
faisaient toujours partie de son bagage d'aventurier de la gloire.

conome et prvoyant, Zola, sur ses gains de _l'vnement_ et du _Figaro_,
avait pu prlever quelques billets de banque, prudemment mis de ct.
Cette pargne lui permit de supporter avec philosophie ce cong forc.
Il le transforma en agrables vacances. Il assouvit un dsir longtemps
rfrn: les parties de campagne avec de bons camarades, le canotage sur
la Seine, les courses dans la banlieue verdoyante, les djeuners sous les
tonnelles rencontres au hasard des chemins de traverse, et les siestes
avec de longs bavardages sur l'art et la littrature,  l'ombre des grands
arbres, dans les agrables forts qui font la ceinture agreste de Paris.

Il avait la joie, dans ces villgiatures suburbaines et  bon march, de
se retrouver avec ses amis de Provence, ses condisciples du lyce d'Aix,
ses correspondants de la premire heure. Il les avait prs de lui, 
Paris, ceux avec qui il avait chang ses impressions de jeune homme,
et auxquels il avait adress ses confidences initiales. Avec ceux-l
seulement il consentait  bavarder, qui connaissaient ses rves, ses
ambitions, ses projets d'avenir et ses plans d'existence. Le peintre
Czanne, le mathmaticien Baille, le journaliste Marius Roux, le pote
Antony Valabrgue, le sculpteur Philippe Solari, tous mridionaux en
rupture de Provence, venus, comme lui, pour conqurir Paris, se trouvaient
ainsi rassembls, dans la guinguette o l'on arrosait la friture dore
avec l'argenteuil clairet. Ce furent de bonnes causeries, de sincres
panchements, mls  des divagations, des reintements injustes et des
loges disproportionns. Ces ballades champtres, en compagnie des mmes
copains exclusivement recherchs, tournrent bien vite au cnacle, sous
l'impulsion de Zola. Il avait le got et le besoin du groupement. Il
disait bien qu'il ne voulait pas tre chef d'cole, mais il faisait tout
ce qu'il fallait pour le devenir. Il n'entendait cependant pas ouvrir son
cnacle  tout venant. Il avait, au contraire, l'ide d'un cercle trs
ferm. Ds 1860, il formulait ce projet:

     Il m'est pouss, ces jours derniers, crivait-il  Baille, une
     certaine ide dans la tte. C'est de former une socit artistique,
     un club, lorsque tu seras  Paris ainsi que Czanne. Nous serons
     quatre fondateurs... nous serons excessivement difficiles pour
     recevoir de nouveaux membres; ce ne serait qu'aprs une longue
     connaissance du caractre et des opinions que nous les accepterions
     dans notre sein. Nos runions, hebdomadaires par exemple, seraient
     employes  se communiquer les uns aux autres les penses qu'on aurait
     eues, les remarques que l'on aurait faites durant la semaine; les
     arts seraient, bien entendu, le grand sujet de conversation, bien
     que la science n'en soit nullement exclue. Le but surtout de cette
     association serait de former un puissant faisceau pour l'avenir, de
     nous soutenir mutuellement, quelle que soit la position qui nous
     attende. Nous sommes jeunes, l'espace est  nous, ne serait-il pas
     sage, avant de nous serrer la main, de former un nouveau lien entre
     nous, pour qu'une fois dans la lutte nous sentions  nos cts un ami,
     ce rayon d'espoir dans la vie humaine. Outre cet avantage futur, nous
     aurons celui de passer une agrable journe, chaque semaine, de vivre
     et de fumer quelques bonnes pipes...

Ce projet s'tait trouv facilit, par suite du loisir d  la cessation
de la collaboration aux journaux de Villemessant, et ralis par la
prsence  Paris des vieux amis de Provence, membres d'avance dsigns,
membres exclusifs aussi, du futur cnacle de Zola. Ces ides de groupement
et de concentration d'efforts et de penses avaient t formules, dans le
roman, par Balzac, avec les _Treize_ et les amis de d'Arthez, au thtre,
par Scribe, dans _la Camaraderie_,  la brasserie, par Henry Murger et
ses Buveurs d'eau. Mais ces modles de Cnacle avaient un caractre plus
positif, plus pratique, plus ambitieux que les groupes que Zola sut
former. Les personnages de Scribe, de Murger ou de Balzac, se devaient
faire la courte chelle pour arriver aux places, aux honneurs. Les
compagnons de Ferragus taient des aventuriers sombres, presque des
bandits, les amis de d'Arthez et de Rastignac, de Maxime de Trailles et de
Marsay s'efforaient surtout, en se groupant, de lutter avec succs pour
la vie, c'taient des forelifeurs avant la lettre et des arrivistes
de la premire heure. Les Buveurs d'eau se coalisaient pour duper les
parents, les propritaires, les tailleurs, et finir par pouser des filles
de commerants, bien dotes. Les trois groupes  la tte desquels Zola se
trouva plac successivement, groupes dont il tait l'organisateur, le
prsident et l'me,--groupe provenal, groupe des Batignolles, groupe de
Mdan,--furent surtout des associations de penses communes, d'aspirations
artistiques identiques, de doctrines littraires et de thories
dramatiques; des collaborations d'me, sans grande proccupation de la
russite matrielle; des unions d'intelligences, et non des associations
d'apptits.

Le dernier groupe  la tte duquel Zola se trouva port, le groupe de
l'affaire Dreyfus, fut surtout un comit d'action, de propagande et
d'agitation. Lors de sa formation, Zola y vit seulement une force
organisatrice propre  rpandre et  imposer son sentiment, sur le
problme soulev par l'accusation, et pour entourer et soutenir l'homme
dont il assumait la dfense. Il ne chercha, dans ce groupement, ni un
marchepied pour s'lever au pouvoir, ni un instrument de fortune.

Zola, comme il y a, dans Edgar Po, l'homme des foules, fut donc l'homme
des groupes. Il n'admettait, d'ailleurs, que des cercles ferms, purs.
De son hrdit vnitienne, et peut-tre demi-autrichienne, il tenait sans
doute le got des pactes, des ententes secrtes, des accords mystrieux,
des unions ignores des profanes, des conciliabules et des runions en
lieu clos, entre initis. Il avait comme la tradition du Conseil des Dix
et des socits secrtes, dont Weishaupt fut l'organisateur au sicle
prcdent. Vivant en Italie, il et t probablement carbonaro.
Il est assez curieux qu'il n'ait pas fait partie, chez nous, de la
franc-maonnerie. Il est vrai qu' l'poque o il aurait pu tre tent
de s'affilier la franc-maonnerie s'occupait surtout de politique
rpublicaine, de propagande anticlricale, de conqutes lectorales, et
que ces vises militantes n'taient pas du tout celles de Zola. Il vivait
alors presque entirement absorb par son oeuvre, et avait toutes ses
facults d'action accapares par son proslytisme combatif en faveur du
naturalisme dans le roman, et au thtre.

Le premier groupe, celui des Provenaux, n'a pas d'histoire, ou si peu!
Il eut surtout le caractre amical. L'action extrieure des quatre ou cinq
condisciples de Zola, malgr leur union cnaculaire, fut sans importance.
Au point de vue de la rpercussion des ides changes et des opinions
discutes, l'influence du groupe n'apparat ni dans l'oeuvre, ni dans
la vie de Zola. On bavardait, on mangeait, on buvait, on fumait des
pipes ensemble, voil tout. Avec Marius Roux, seulement, Zola eut une
collaboration dramatique locale, _les Mystres de Marseille_, drame, sans
grand clat.

Le second groupe, celui des Batignolles, compos d'hommes dont plusieurs
connurent la gloire, a plus d'intrt. Il tait form d'autres lments
que ceux de la camaraderie lycenne et rgionale. Ce fut surtout un groupe
artistique. Le provenal Czanne enchana les deux cnacles. Peintre
chercheur, pris de nouveaut, Czanne s'tait li avec des artistes
parisiens, alors peu connus, surtout mdiocrement apprcis, plutt
bafous, mis hors des Salons officiels, tenus  l'cart des commandes
ministrielles, et que dj l'on commenait  dsigner sous le nom
d'Impressionnistes.

Ces peintres, dont les toiles taient ddaigneusement refuses par les
marchands de la rue Lafitte, qui auraient cru dshonorer leurs vitrines
en les exposant, mais qui devaient, par la suite, presque tous devenir
les favoris des commissaires-priseurs et les bnficiaires nominaux des
grosses adjudications  l'htel Drouot, se nommaient douard Manet, Renoir,
Pissaro, Guillemet, Claude Monet, Fantin-Latour et Degas, le dessinateur
des danseuses aux tutus en ventail s'arrondissant au-dessus des crosses
de contrebasses.

Durant cette priode suffisamment laborieuse, mais qui fut, en quelque
sorte, le temps d'incubation littraire du futur romancier, Zola
s'parpilla en diverses besognes, plus ou moins lucratives. Il donna, sans
grande russite, un roman populaire, _les Mystres de Marseille_, d'o fut
tir, en collaboration avec Marius Roux, un drame phmre. Reprsent
au Gymnase de Marseille, sous la direction Arnauld, il eut quatre
reprsentations mouvementes. Le roman, vritable feuilleton  la Ponson
du Terrail, tait infrieur aux productions similaires. En littrature,
le fameux axiome, qui peut le plus peut le moins, n'est pas vrifi.
Dans l'art des Richebourg et des Montpin, Zola se montra tout  fait
secondaire. Ce feuilleton, qui fut, par la suite, repris par un journal
parisien,  grosse influence, _le Corsaire_, dirig par douard Portalis,
ne russit pas davantage  sa rapparition, malgr une publicit
considrable et un lancement excellent. Le roman populaire, ddaign des
lettrs et des snobs mondains, qui parfois, secrtement, prennent grand
plaisir  en suivre les pripties, n'est pas aussi ais  confectionner
qu'on le prtend. L'exemple de Zola est l pour dmontrer que le talent
n'est pas universel, et que la descente vers le bas et le vulgaire est,
pour certains, aussi difficile que l'ascension vers le raffin et le
sublime.

Ici et l, le patient et opinitre producteur colportait les produits
de sa plume. Il fit accepter un Salon au journal occasionnel, _la
Situation_, que dirigeait un journaliste de talent, douard Grenier. On y
dfendait les intrts trs compromis du roi aveugle, Georges de Hanovre,
dont le royaume tait livr aux crocs du dogue Bismarck. Une tude
intressante sur douard Manet, que publia l'lgante revue d'Arsne
Houssaye, _l'Artiste_, des articles de critique littraire dans _le Salut
Public_ de Lyon, marqurent les annes 1866-67-68. Une comdie en un acte,
en prose, dont quelques scnes avaient t primitivement versifies, ayant
pour titre _la Laide_, fut acheve, prsente  l'Odon et refuse. Elle
n'a jamais t joue. Qu'est devenu ce manuscrit indit? Mystre.

Zola prsenta galement au Gymnase (de Paris) un drame en trois actes,
_Madeleine_. Refuse, cette pice fut transforme en roman: c'est
_Madeleine Frat_, qui a t rimprime depuis. Elle avait paru en
feuilleton sous le titre de: _la Honte_. Ce roman souleva des
protestations; le journal dut en interrompre la publication.

Toute une srie d'insuccs, voil le bilan de ces annes d'attente. Un
autre se serait dcourag, et peut-tre cherch un nouvel emploi, donnant
la scurit mensuelle, et et renonc  la littrature, ou du moins n'y
et consacr que les heures de libert. Zola ne voulait rien sacrifier de
son indpendance. Il se remit, avec plus d'opinitre entrain,  sa table
de travail, fuyant la servitude bureaucratique et bravant l'incertitude du
lendemain.

Il vivait isol, cantonn dans son cercle ferm de camarades, comme lui,
pauvres, inconnus, sans entregent. Aucun de nous, je parle de la jeunesse
littraire et politique des dernires annes de l'empire, jeunesse
remuante, agissante, faisant parler d'elle, ne le connaissait. Il
assistait, parat-il,  la tumultueuse et lgendaire premire d'_Henriette
Marchal_. Il devait certainement manifester avec nous, mais sans se faire
remarquer, et ce fut  notre insu qu'il mla ses bravos aux ntres, durant
les retentissantes reprsentations de l'oeuvre, d'ailleurs mdiocre, des
Goncourt, qui ne mritait ni des applaudissements aussi frntiques, ni
des sifflets aussi stridents. On s'tait rassembl l comme  une autre
bataille d'_Hernani_. Nul,  mon souvenir, ne fit attention  ce jeune
provincial, qui devait  un article, publi dans _le Salut Public_ de Lyon,
sur _Germinie Lacerteux_, un billet d'entre donn par les auteurs.

mile Zola, rencoign dans sa stalle, muet et le pince-nez en avant,
partageait nos emballements, mais il ne le fit point connatre. Il devait
tre charm par la potique des frres de Goncourt, et rver, pour ses
pices futures, une semblable bacchanale, mais il demeura coi, sans
participer activement, ostensiblement,  la mle. tait-ce timidit,
prudence, ou simplement parce qu'il ne connaissait personne dans l'un ou
dans l'autre camp qu'il passa inaperu? On ne sut que beaucoup plus tard
qu'il tait au nombre des militants de ces soires mmorables et
vaines.

Zola, cependant, allait bientt sortir de son isolement et entrer en
communication avec d'autres contemporains que le fidle groupe de la
premire heure, le groupe des provenaux.

Dans un petit rez-de-chausse bas et sombre, au milieu de verts jardinets
d'hiver, cit Frochot, derrire la place Pigalle, habitait  cette poque
Paul Meurice. L'ami constant, et si dvou, de Victor Hugo recevait l, le
lundi, quelques hommes de lettres, des artistes, des anciens proscrits.
Le buste de Victor Hugo, par David d'Angers, dominait ces familires
runions, o la littrature se mlait  la politique. On y lanait
quelques pithtes dsagrables  l'empire, dont on s'vertuait 
proclamer l'effondrement prochain, alors pourtant trs problmatique, et
l'on y criblait de sarcasmes l'cole du Bon Sens; Ponsard, mile Augier,
n'taient pas pargns. L'lment romantique et purement littraire
dominait.

Paul Meurice, homme trs doux,  la parole aimable, incapable de faire la
grosse voix et de maudire avec de fortes imprcations, savait maintenir
les discussions politiques  un diapason trs modr. Les habitus de la
maison taient douard Lockroy, Charles Hugo, et sa femme, la future Mme
Lockroy, Auguste Vacquerie, douard Manet, le graveur Braquemond, Camille
Pelletan, Philippe Burty, Paul Verlaine, etc., etc. Quand j'y fus
introduit, on prparait l'apparition prochaine d'un grand journal
politique et littraire, qui devait combattre l'empire et dfendre la
gloire de Victor Hugo. Le titre primitivement choisi tait celui de
_Journal des Exils_; les principaux collaborateurs politiques taient
encore  l'tranger, par refus de l'amnistie: Louis Blanc, Schoelcher,
Edgar Quinet. Les autres rdacteurs taient Auguste Vacquerie, Paul
Meurice, douard Laferrire, Franois et Charles Hugo, Ernest Blum, Ernest
d'Hervilly, Victor Meunier, Victor Noir. Paul Verlaine devait y donner des
vers, et j'tais charg de fournir des articles de critique littraire et
de vie parisienne. Victor Hugo planait au-dessus de cette belle rdaction,
et, sans collaborer directement au journal, devait l'inspirer, le
patronner. Au dernier moment, on s'aperut que le titre de _Journal
des Exils_ tait imparfaitement justifi et pouvait prsenter un
inconvnient. D'abord tous les collaborateurs, notamment le rdacteur en
chef, Auguste Vacquerie, et le directeur de la partie littraire, Paul
Meurice, n'taient pas des exils. Ensuite, on esprait fort que l'exil
finirait bientt. On proclamait trs proche le jour o, Napolon III
chass de France, les proscrits rentreraient triomphalement dans la
patrie. Alors le titre n'aurait plus de sens. Il fallait donc dnommer
autrement le nouveau journal. Le nom, destin  devenir si populaire, fut
propos par Victor Hugo, assure-t-on: _le Rappel_ tait cr, baptis.

Peu de temps avant l'apparition du premier numro, douard Manet amena
cit Frochot,  l'un des lundis, un jeune homme, de mine sombre,
silencieux et myope, qui fut prsent  Paul Meurice et  Vacquerie comme
un critique hardi, mordant, ayant dj fait ses preuves  _l'vnement_
et au _Figaro_. C'tait mile Zola. On le complimenta de son recueil
d'articles sur le Salon (_Mes Haines_), et il fut agr comme
collaborateur du _Rappel_. Le compte rendu des Livres lui fut confi.

Il ne devait pas conserver longtemps cette fonction. _Le Rappel_ tait un
de ces cnacles comme Zola rvait d'en former. Mais un cnacle spcial et
exclusif. On lui trouvait des airs de chapelle. Le culte de Victor Hugo y
tait en permanence clbr, et les rdacteurs prenaient toujours un peu
les allures d'officiants. Maison trs digne, toutefois, et non boutique de
journalisme. J'y suis rest dix ans, donnant un article quotidien (sign
Grif, du nom d'un des personnages de _Tragaldabas_, pseudonyme indiqu par
Auguste Vacquerie), et je n'ai conserv que le plus excellent souvenir de
mes relations avec les deux directeurs, avec les collaborateurs. C'tait
une famille, ce bureau de rdaction: le foyer Hugo. Les polmiques
violentes, les personnalits mises en cause, les scandaleuses publications
y taient non seulement interdites, mais ignores.

_Le Rappel_, organe probe, sincre, absolument indpendant, tait
largement ouvert aux rpublicains de diverses nuances. Des socialistes
comme Louis Blanc y crivaient  ct de publicistes bourgeois comme A.
Gautier, mais ses portes se refermaient sur tout dissident de la religion
hugoltre. Sur ce point-l seulement, _le Rappel_ tait exclusif, et un
peu sectaire. La tideur n'tait pas mme tolre, et il tait interdit de
manier l'encensoir en l'honneur de toute divinit trangre. Ce fut ainsi
que le premier article de Zola, o il tait parl logieusement de
Duranty, se trouva accueilli avec froideur par les familiers du salon
Meurice. Que venait faire la louange de ce romancier obscur, dans un
journal consacr  la gloire du Matre? Ce Duranty tait sans grande
importance, assurment, pensaient les prtres du culte surpris par cette
litanie peu orthodoxe, et son _Malheur d'Henriette Grard_ ne pouvait
porter ombrage au rayonnement de _l'Homme qui rit_, dont _le Rappel_
commenait la publication, mais c'tait quand mme une fcheuse tendance
 relever chez ce jeune critique.  quoi songeait-il donc? Il oubliait
qu'Hugo tait seul dieu, et que tout rdacteur du _Rappel_ ne devait tre
que son prophte. On devrait donc le surveiller en ses carts vers des
littrateurs suspects. Ce Duranty osait se targuer de ralisme; un vilain
mot, et qui devait se gazer dans la maison Hugo. Le second article apport
par Zola chappa  la vigilance, pourtant fort en veil, de Vacquerie
et de Meurice; ils taient, ce jour-l, exceptionnellement absents du
journal. C'tait un loge de Balzac. Il ne s'agissait plus l d'un humble
Duranty. L'auteur de _la Comdie Humaine_ n'tait pas une nbuleuse dans
le firmament littraire: il resplendissait, astre rival,  ct de Hugo.
Le dfaut de tact de ce critique, l'inconvenance mme de ce Zola, un sot
ou un inconscient, dpassaient la mesure! On le pria de ne plus fournir
de copie. Depuis, les rapports furent plutt tendus entre _le Rappel_
et Zola. Son nom fut biff, quand les hasards de la publicit
l'introduisaient dans un compte-rendu. Dfense tacite fut faite aux
rdacteurs de nommer, mme par la simple nonciation du titre, les
ouvrages du romancier mis  l'index. Cette purile mesure de bannissement
littraire,--Oh! n'exilons personne! oh! l'exil est impie!--dura
trente ans. Ce fut la cause de bizarres contorsions de plume pour les
collaborateurs du _Rappel_. Je me souviens de l'embarras o se trouva
Henry Maret, alors charg de la critique thtrale, lorsqu'il lui fallut
rendre compte de la reprsentation de _l'Assommoir_,  l'Ambigu. _Le
Rappel_ pouvait feindre d'ignorer qu'il y avait un auteur, nomm Zola,
ayant crit une dizaine de romans, dont quelques-uns avaient produit grand
tapage. Le public n'attend pas,  jour fixe, qu'on lui parle de livres
nouveaux. Il ne s'aperoit mme pas du silence absolu gard sur une
publication imprime. La critique littraire a le droit de n'tre jamais
actuelle. Il en est diffremment en ce qui concerne le thtre. Les
heureux faiseurs de pices ont cet avantage, sur les fabricants de livres,
que tout journal est oblig de parler d'eux, et sur-le-champ. Il n'est pas
permis de se taire sur leurs ouvrages. On ne serait pas dans le train.
On ferait bondir de mcontentement les lecteurs, qui attendent le compte
rendu pour savoir s'ils doivent aller voir la pice, et pour en parler,
surtout ne l'ayant pas vue. _Le Rappel_ ne pouvait donc passer sous
silence une reprsentation aussi retentissante que celle de _l'Assommoir_.
Henry Maret fit le compte rendu. Mais l'infortun critique dramatique, en
relisant son article imprim, le lendemain, ne put qu'admirer le tour de
force du secrtaire de la rdaction, ayant, par ordre, rvis sa copie.
Dans les deux colonnes o la pice se trouvait analyse, l'auteur
principal ne se trouvait pas une seule fois nomm, et l'arrangeur habile
du roman adapt scniquement, William Busnach, se voyait englob dans le
mme anonymat. La pice tait comme un enfant naturel, aux parents non
dnomms. Ces taquineries mesquines amusrent longtemps la galerie.

Zola, avec son indomptable tnacit, n'tait point dmont par ces coups
du sort. Courageusement, il s'tait remis  sa table de travail, et
bientt il publiait, dans _l'Artiste_, la revue distingue d'Arsne
Houssaye, son premier bon et vritable livre: _Thrse Raquin_. Ce roman
parut sous le titre de: _Une histoire d'amour_. Il fut ensuite dit par
Lacroix.

_Thrse Raquin_, qu'on vit plus tard  la scne, n'eut pas une trs bonne
presse, mais attira l'attention. C'est  la suite de cette publication et
de la critique favorable que j'en fis, que je connus mile Zola, entrevu
seulement aux lundis de Paul Meurice. Nos relations excellentes ont t
interrompues au moment de l'affaire Dreyfus, mais l'antagonisme que je
m'estimais en droit de manifester contre l'agitateur redoutable du pays
et l'avocat, trop loquent, d'une cause que je condamnais, ne m'a jamais
empch de conserver, pour l'homme, une grande sympathie, et, pour
l'crivain, une inaltrable admiration, dont ce livre est un des
tmoignages.

L'auteur, ds ce roman, semblait matre de sa doctrine. Il dclarait qu'il
avait voulu tudier des tempraments, et non des caractres, et qu'il
avait choisi des personnages souverainement domins par leurs nerfs et
leur sang. Il remplaait, dans sa tragdie bourgeoise, la Fatalit du
monde antique parla loi fatale de l'atavisme, de la chair, des nerfs, de
la nvrose. Il reconnaissait que ses personnages, Thrse et Laurent,
taient des brutes humaines et rien de plus.... Il ne cachait pas avoir
voulu que l'me ft absente de ces corps dtraqus, livrs  tous les
furieux assauts de la passion, barques sans gouvernail emportes dans la
tempte des sens.

     Qu'on lise ce roman avec soin, disait-il dans la prface de la 2e
     dition (15 avril 1868), on verra que chaque chapitre est l'tude
     d'un cas curieux de physiologie. En un mot, je n'ai eu qu'un dsir:
     tant donn un homme puissant et une femme inassouvie, chercher en
     eux la bte, ne voir mme que la bte, les jeter dans un drame violent
     et noter scrupuleusement les sensations et les actes de ces tres.
     J'ai simplement fait, sur deux corps vivants, le travail analytique
     que les chirurgiens font sur des cadavres...

Ce sera la thorie de toute sa vie et la mthode de toute son oeuvre. Il
entendait faire mtier de clinicien crivain et non d'amuseur public. Les
romans qu'il portait en lui, et dont _Thrse Raquin_ formait le prambule,
devraient tre des livres scientifiques, pas du tout des fictions
impressionnantes ou amusantes, destines  distraire les oisifs et 
remplir les rcrations des gens occups.

Il se dfendait contre le reproche, nouveau alors, depuis devenu banal 
son gard, de pornographie. Il suppliait qu'on le voult bien voir tel
qu'il tait et qu'on le discutt pour ce qu'il tait.

     Tant que j'ai crit _Thrse Raquin_, dit-il, j'ai oubli le monde,
     je me suis perdu dans la copie exacte et minutieuse de la vie, me
     donnant tout entier  l'analyse du mcanisme humain, et je vous assure
     que les amours cruelles de Thrse et de Laurent n'avaient pour moi
     rien d'immoral, rien qui puisse pousser aux passions mauvaises.

Il est certain que, si l'on admet que la lecture ait une influence sur les
actes des hommes, qu'elle leur suggre l'imitation des faits consigns
dans un livre, et les pousse  reproduire les gestes et  s'assimiler les
passions des personnages, les lecteurs de _Thrse Raquin_ ne sauraient
tre srieusement incits  prendre les deux amants pour modles. Ces
dtraqus noient le mari, pour tre libres, et leur accouplement devient
le pire supplice. Le remords du crime impuni est peint avec des couleurs
si vives, et le chtiment du tte  tte des tristes complices est si
terrible qu'on ne saurait y voir un encouragement au meurtre conjugal.
_Thrse Raquin_ serait plutt, tel _l'Assommoir_ que les pratiques
Anglais considrent comme un excellent sermon laque contre l'ivrognerie,
un plaidoyer persuasif pour le respect de l'existence des maris. Le
tableau des hantises macabres du couple assassin pourrait-il tenter
les amants disposs  les imiter, et les joies de l'adultre criminel
apparaissent-elles dsirables, au spectacle du mnage qui en arrive 
rver de s'entr'gorger, cherchant  chapper, par un nouveau crime, aux
consquences du premier!

_Thrse Raquin_, dont le thtre a popularis les situations minemment
dramatiques, avec le personnage spectral de la mre du mort, renferme des
morceaux littraires, travaills de main d'ouvrier, et qui pourraient
figurer dans les plus excellents ouvrages de l'auteur: la description du
passage du Pont-Neuf, rue Gungaud, le tableau balzacien d'un intrieur
de mercier, la vie du petit commerant observe et rendue avec prcision
et coloris,--la couleur dans le gris et le terne, c'est l'art suprme du
peintre,--la fivre amoureuse de Thrse, la partie de canot et le crime,
la visite  la Morgue, puis l'pouvante en tiers avec les deux amants,
les visions macabres, le mort se dressant devant les deux tres prts 
s'treindre, et paralysant leurs lans, la rvlation  la paralytique,
et tout le poignant tableau des dsespoirs et des fureurs du couple,
finissant par trouver le remde  ses tortures, et le refuge contre la
poursuite des Erynnies du souvenir et de la conscience dans un suicide
simultan, ce sont l des parties d'un art achev, dans un difice
brutalement construit sans doute, mais o la matrise dj s'affirmait.

Ds _Thrse Raquin_, mile Zola se rvlait, se transformait. C'tait un
homme nouveau, un crivain et un penseur, que les ouvrages de dbut ne
pouvaient faire pressentir, qui venait de se dresser hors de la foule des
faiseurs de livres de son temps, de niveau avec les plus grands. Bientt
il les devait dpasser tous.




III

MARIAGE DE ZOLA.--ZOLA SOUS-PRFET.--ZOLA AUTEUR DRAMATIQUE.--LE ROMAN
EXPRIMENTAL.--L'HRDIT.--LE NATURALISME

(1868-1871)


_Thrse Raquin_ ne fut pas un succs. Seuls quelques lecteurs, pris
d'art nouveau, cherchant une lecture mixte entre les feuilletons
abracadabrants, alors trs en vogue, de Ponson du Terrail, et les
affadissantes narrations de George Sand vieillie et d'Octave Feuillet,
jeune vieillot, s'intressrent  ce drame de la conscience,  cette
vocation du remords, o se combinaient l'intensit psychologique et la
violence dramatique du roman criminel.

Les _Rougon-Macquart_ taient dj en prparation lorsque Zola crivit
_Thrse Raquin_. On pourrait mme faire rentrer ce roman dans la fameuse
srie. Il suffirait, pour justifier, d'aprs le plan de l'auteur, ce
rattachement, de donner  Thrse ou  Laurent une parent quelconque avec
les descendants nvross d'Adlade Fouque. La partie psychologique s'y
trouve, sans doute, moins dveloppe que dans les romans subsquents,
mais dj se manifeste la proccupation de la description minutieuse
des milieux, et aussi l'tude d'organismes maladifs et de tempraments
dgnrs. _Thrse Raquin_ rentre dans le cadre des Rougon-Macquart, plus
peut-tre que _le Rve_ et _Une Page d'Amour_. Mais l'auteur n'avait pas,
 cette poque, entrepris de composer un cycle moderne, ni de combiner
des compartiments d'aventures et de descriptions, dans lesquels il ferait
figurer des personnages appartenant  une mme famille, et procdant d'une
hrdit morbide commune.

Avant d'tudier cette vaste composition au plan arrt d'avance, il
convient de mentionner les faits de l'existence de l'auteur, durant ces
annes mouvementes, pour lui peu favorables au travail littraire et aux
gains par la plume. Ce sont les annes qui vont de la fin de l'empire 
l'invasion et aux convulsions qui accompagnrent la venue au monde de la
Rpublique.

Jusqu' la veille de la guerre de 1870, mile Zola vcut au quartier
latin. Les domiciles occups par lui, dans ses annes de dbut, furent
modestes et nombreux. Pour ceux qui recherchent ces dtails anecdotiques,
je vais numrer ces logis d'tudiant pauvre.

Il convient de rappeler le domicile initial, celui o il est d'usage de
placer une plaque commmorative apprenant aux passants, qui daignent lever
la tte, que l est n, en telle anne, tel homme clbre: c'est donc
 Paris, 10 _bis_, rue Saint-Joseph, 2e arrondissement, dans la maison
aujourd'hui occupe par la Librairie Illustre (J. Tallandier), que se
trouve le premier logement de Zola, ou du moins celui de ses parents.
Viennent ensuite les logis chelonns d'Aix, dont l'importance diminue
avec la fortune de la famille: cours Saint-Anne, puis impasse Sylvacanne
(ancienne habitation de la famille Thiers), la villa du Pont-de-Braud,
dans la banlieue d'Aix, aprs la mort du pre, Franois Zola: retour en
ville, rue Bellegarde, puis, de l, rue Roux-Alphrau, ensuite la cour des
Minimes, et enfin deux petites chambres dans une ruelle, rue Mazarine,
dernire habitation des Zola,  Aix.

 Paris, il loge d'abord  l'htel meubl, 63, rue Monsieur-le-Prince,
--puis il est pensionnaire au lyce Saint-Louis,--de l il va rue
Saint-Jacques, 241, rue Saint-Victor, 35; il occupe ces logements avec sa
mre. En 1860, il loge seul rue Neuve-Saint-tienne-du-Mont, n 21, rue
Soufflot, n 11, impasse Saint-Dominique, n 7, rue de la Ppinire, 
Montrouge, rue des Feuillantines, n 7, rue Saint-Jacques, 278, boulevard
Montparnasse, 142, rue de Vaugirard, 10.

Ce fut son dernier logement sur la rive gauche. Il allait passer sur
la rive droite pour ne plus la quitter, et les appartements bourgeois
allaient succder aux garnis et aux chambrettes d'tudiant. C'est aux
Batignolles que vint se fixer Zola. Il a toujours depuis habit ce
quartier ou les environs de la place Clichy, dans le IXe arrondissement,
rue de Boulogne et rue de Bruxelles, o il est mort.

Sa premire habitation, aux Batignolles, fut avenue de Clichy, 11, puis
rue Truffaut, 23. En 1870, Zola part pour Marseille, va  Bordeaux, et
revient  Paris, en 1871. Il habite trois ans, toujours aux Batignolies,
un petit pavillon avec jardin, rue La Condamine, n 14. En 1874, il prend
un pavillon plus important, avec jardin, presque un petit htel, 21, rue
Saint-Georges, aujourd'hui rue des Apennins.

Il quitte les Batignolles, en 1877, et va demeurer rue de Boulogne. Enfin,
il augmente sa villa de Mdan, achete en 1878, neuf mille francs, et
occupe, durant son sjour  Paris, le dernier et fatal appartement de la
rue de Bruxelles.

Avant d'avoir Mdan, et depuis que l'aisance lui tait venue, Zola avait
l'habitude d'aller passer l't  la campagne. On sait combien il aimait
l'eau, la verdure, les arbres, et plutt les agrables paysages de
banlieue que les sites agrestes et la grande nature. Il fit des sjours
assez longs  l'Estaque, faubourg de Marseille,  Saint-Aubin, sur la cte
normande.

Ces diverses habitations indiquent, comme par un diagramme, les
fluctuations de la destine de Zola. Dans la premire jeunesse, c'est la
maison hante par le renom du ministre de Louis-Philippe, futur premier
prsident de la troisime rpublique, qui marque l'apoge de la famille
Zola; survient la dgringolade, consquence de la mort du pre, en des
logis de plus en plus exigus; enfin la srie morne des garnis et des
chambres au sixime. Puis c'est l'entre dfinitive dans la vie bourgeoise
aise, le petit htel de la rue des Apennins, o un valet de chambre ouvre
la porte aux visiteurs. Le romancier parvenu achte enfin une maison de
campagne, son rve!

 Mdan, la villgiature de Zola devient plus que confortable. Il ajoute
 l'acquisition premire des constructions voisines, fait difier des
btiments pour servir d'curie, de communs, de serres, et il se meuble
le cabinet de travail qu'il a convoit durant sa jeunesse besogneuse.

La premire fois que j'entrai dans cet actif laboratoire, je fus frapp
par son arrangement plutt inattendu. C'tait au printemps de 1880. Je
venais de ma maison de Bougival, situe, comme celle de Zola, au bord de
l'eau. Comme son cabinet, le mien avait une grande baie, donnant sur la
Seine, et, le paysage fluvial tant  peu prs le mme, je m'attendais
 me retrouver dans un milieu analogue. Je ne pus m'empcher de faire
un mouvement de surprise en voyant l'entassement baroque et disparate
d'objets rappelant surtout le bric--brac. Il y avait bien un vaste divan
aux toffes turques, aux coussins orientaux, garnissant le fond du cabinet,
qui pouvait tre considr comme un meuble utile, indispensable pour la
sieste, durant les digestions pnibles, ou le repos aprs le travail, mais
aussi se bousculaient l, dans un prtentieux et disparate encombrement,
de la ferraille commune, de la vaisselle ridicule, des cuivres de bazar,
des ivoires de pacotille, des oripeaux fans de carnaval, de vulgaires
bois sculpts et des japonaiseries de grands magasins, peinturlures
ou ciseles  la grosse, enfin, tout le dballage des bibelots truqus
et sans valeur, qu'exhibait alors Laplace, limonadier et brocanteur,
l'initiateur des cabarets montmartrois, dans sa Grand'Pinte de la place
Trudaine. Il y avait comme un jub, en bois verniss, au-dessus de
l'alcve orientale, o des livres, sur des rayons, s'alignaient. Zola
tait trs fier de tout ce dcrochez-moi-a romantique, auquel les
tavernes  devantures en culs de bouteilles, les chats-noirs aux vitraux
imits de Willette et les brasseries moyengeuses aux tapisseries
imprimes, ont port le coup du ddain et mme du ridicule.

Paul Alexis a fait la mme remarque, en parlant de l'appartement de la rue
de Boulogne:

     Balzac dit quelque part, crivait Paul Alexis, que les parvenus se
     meublent toujours le salon qu'ils ont ambitionn autrefois, dans
     leurs souhaits de jeunes gens pauvres. (Alexis doit faire allusion 
     un passage de _Csar Biroiteau_, le salon blanc et or de l'architecte
     Grindot.) Eh bien! justement, dans l'ameublement de notre naturaliste
     d'aujourd'hui, le romantisme des premires annes a persist... C'est
     surtout dans son appartement de la rue de Boulogne, o il habite
     depuis 1877, que Zola a pu contenter d'anciens rves. Ce ne sont que
     vitraux Henri II, meubles italiens ou hollandais, antiques Aubussons,
     tains bossus, vieilles casseroles de 1830. Quand le pauvre Flaubert
     venait le voir, au milieu de ces tranges et somptueuses vieilleries,
     il s'extasiait, en son coeur de vieux romantique. Un soir, dans la
     chambre  coucher, je lui ai entendu dire avec admiration: J'ai
     toujours rv de dormir dans un lit pareil... c'est la chambre de
     Saint-Julien l'Hospitalier!...

Mdan avait le caractre moins pompeux, moins muse, que le logis parisien,
et nulle proccupation de style, ou mme de tonalit gnrale, n'avait
prsid  son ameublement. Mais Zola s'y plaisait, et il avait bien raison
de se meubler  son got, selon sa fantaisie.

C'est un petit village des environs de Poissy, que ce Mdan, qui n'avait
pas d'histoire, et qui est devenu notoire comme un champ de bataille.
C'est dj la grande banlieue. Poissy, avec ses pcheurs  la ligne,
Villennes et son Sophora aux vastes ramures ployes sur les tables
du restaurant, forment l'extrme frontire, de ce ct, de la zone
banlieusarde, hante, le dimanche, de bandes tapageuses et pillardes de
Parisiens lchs. Une population estivale d'employs et de commerants,
prenant le train chaque matin de semaine, revenant le soir, les affaires
termines et le bureau ferm, se trouve encore  Poissy,  Villennes, mais
c'est son point terminus.  Mdan, on est  la campagne. Sur l'autre rive,
commence le Vexin franais, thtre des vieilles pilleries anglaises, et
la verdure plus verte et les troupeaux plus denses donnent une ide de la
grasse Normandie. Pas de villas. Le bourgeois retir, l'ancien boutiquier
citadin, venu planter ses choux et mourir  la campagne, est inconnu 
Mdan. Un seul chteau, d'un style moyengeux moderne, avec des crneaux
de dcor d'oprette, trangl entre la route et la colline. Ce castel en
simili, paraissant construit par un dcorateur de thtres, est camp
sur les ruines de l'ancien donjon, o se retranchrent maintes fois des
combattants de la guerre de Cent Ans. Quand Zola acheta sa maisonnette,
cette btisse, reprsentant les traditions de l'ancien rgime, dont
le propritaire tait salu comme seigneur du village, appartenait 
un ancien garon de caf, Lucien Claudon, le Lucien clbre du caf
Amricain. Le produit des pourboires du Peter's ne resta pas longtemps
dans les mmes mains. Comme un chteau de cartes, le donjon moderne
s'croula sous les coups furieux du krach de l'Union Gnrale. La modeste
demeure de l'homme de lettres ne fit, au contraire, que s'agrandir et
s'embellir.

C'est  Mdan que Zola a pass les meilleurs moments de sa vie. C'est l
qu'il a compos la plupart de ses romans  grand succs, notamment _Nana_,
_Germinal_, _la Terre_. Son logis, par sa position mme, lui inspira le
sujet d'un roman: des fentres de sa maison, resserre entre la route
et la voie ferre, Zola voyait filer les trains, et, dans la nuit, les
signaux dardaient sur lui leurs gros yeux rouges. D'o l'ide d'crire un
roman sur les Chemins de fer, comme il en avait donn un sur les Halles,
sur les Grands Magasins, et ce fut la gense de _la Bte Humaine_, cette
vision des convois glissant sur les rails, sous ses yeux, et se perdant
sous l'horizon ou s'enfonant dans la nuit, avec un fracas prolong et des
sifflements stridents.

Mdan, outre le sjour de Zola, appartient  l'histoire littraire et  la
bibliographie du XIXe sicle: l, se runirent les Cinq: Guy de Maupassant,
Lon Hennique, Paul Alexis, Card et Huysmans. De leur runion, et de
leur accord, sortit le livre _les Soires de Mdan_, recueil prcieux, qui
contient _Boule-de-Suif_ et _l'Attaque du moulin_, pique-nique littraire
savoureux o chacun apporta son plat de haut got.

Enfin, grce  la libralit de la veuve de Zola, et par une touchante et
noble pense, la maison du grand historien des maladifs, des faibles, des
dshrits et des pauvres, est devenue celle de l'Enfance dbile et voue,
faute de secours,  l'anmie et  la mort. C'est la ralisation du rve
bienfaisant de Pauline Quenu.

Comme, dans la maison de Bonneville, fouette du vent et assaillie par les
flots, les lamentables enfants de ces pcheurs normands, abrutis par le
calvados et dcims par la misre, trouvaient des soins, des dons, des
secours immdiats, les minables petits tres confis  l'Assistance
publique, dchet urbain, scories vivotantes rejetes hors du creuset
parisien, ont dsormais,  Mdan, sous un climat moins temptueux et dans
un paysage plus riant, encadr de minces peupliers et d'ormes trapus, un
asile agrable, une maison, une famille, avec des soins et un rgime
fortifiant leur faiblesse, arrtant leur dgnrescence. Ces enfants,
n'tant pas atteints de maladies aigus ou contagieuses, mais seulement
de dbilit gnrale, due aux troubles de la nutrition, et aussi aux
conditions fcheuses de leur hrdit, de leur milieu, avaient besoin
d'tre spars des vritables malades. C'est donc une maison de
convalescence et de rgnration physique et morale pour les pauvres
dshrits. Grce  mile Zola et  la gnrosit de sa femme, ces chtifs
rejetons de parents puiss par le travail, par la misre, par l'avarie et
l'alcool, reprendront vigueur et sant. Ce sont des rescaps du puits noir
de l'enfer social: ils pourront plus tard tre utiles  la socit, au
lieu de lui tre  charge, et ils connatront, ce qui semblait leur tre
fatalement interdit, la joie de vivre!

C'est le 29 septembre 1907, jour anniversaire de la mort d'mile Zola,
et date du plerinage anniversaire  la maison de l'crivain, que
l'Assistance publique a pris officieliement possession de la proprit
de Mdan et de la Fondation Zola. La crmonie a t simple et digne.
Le directeur de l'Assistance publique, le secrtaire gnral de cette
administration, le prsident du Conseil municipal, le prfet de la Seine,
le chef du cabinet du prsident du Conseil, le ministre de la Guerre, les
autorits municipales de Mdan, M. Maurice Berleaux, ancien ministre,
dput de la circonscription, ont prsid  cette crmonie,  laquelle
assistaient quelques crivains et artistes, amis personnels du glorieux
crivain: Alfred Bruneau, Paul Brulat, Saint-Georges de Bouhlier, Maurice
Leblond, Lon Frapi, le graveur Fernand Desmoulin, et enfin le docteur
Mry et la doctoresse Javinska,  qui est confie la direction de l'asile.

Mme mile Zola avait reu les personnages officiels et les amis de son
mari, ayant  ses cts les deux enfants laisss par l'crivain. Tout
aurole de bont vraie, sans ostentation de rsignation, sans l'emphase
du sacrifice public, entre ses deux enfants d'lection, dans cette demeure
dsormais consacre  l'enfance malheureuse, cette bienfaisante femme
personnifiait, avec une discrte abngation, l'admirable Pauline de _la
Joie de vivre_, secourable aux abandonns du village, et si maternelle
pour le petit Paul, l'enfant de l'adoption.

De cette maison de l'enfance, de cet asile ouvert  la faiblesse et  la
misre puriles, plus tard, au visiteur respectueux et charm, comme un
salut de bienvenue, comme un hymne de reconnaissance, s'adressera ce choeur
de voix aigus et joyeuses, rcitant ce passage d'une des visions
heureuses de _Travail_:

     C'tait un charme exquis, ces maisons de la toute petite enfance,
     avec leurs murs blancs, leurs berceaux blancs, leur petit peuple
     blanc, toute cette blancheur si gaie dans le plein soleil, dont les
     rayons entraient par les hautes fentres. L aussi l'eau ruisselait,
     on en sentait la fracheur cristalline, on en entendait le murmure,
     comme si des ruisseaux clairs entretenaient partout l'exclusive
     propret qui clatait dans les plus modestes ustensiles. Cela sentait
     bon la candeur et la sant. Si des cris parfois sortaient des
     berceaux, on n'entendait le plus souvent que le joli babil, les rires
     argentins des enfants marchant dj, emplissant les salles de leurs
     continuelles envoles. Des jouets, autre petit peuple muet, vivaient
     partout leur vie nave et comique, des poupes, des pantins, des
     chevaux de bois, des voitures. Et ils taient la proprit de tous,
     des garons comme des filles, confondus les uns avec les autres en
     une mme famille, poussant ensemble ds les premiers langes, en soeurs
     et frres, en maris et en femmes, qui devaient, jusqu' la tombe,
     mener cte  cte une existence commune.

Ce rve paradisiaque, aux dtails et  l'ordonnance consigns comme dans
les clauses d'un testament, en cette radieuse page de _Travail_, la veuve
du visionnaire humanitaire, revivant les deux personnages bienfaisants et
sacrifis du livre, Suzanne et Soeurette, a su le raliser. Il n'tait
point de faon plus touchante de porter le deuil clatant de son glorieux
mari, et Zola ne pouvait souhaiter un emploi, plus conforme  ses dsirs
et  son coeur, de son hritage. Cette demeure de Mdan, obtenue par le
travail, est retourne, comme par une lgitime et naturelle dvolution, aux
enfants dshrits du travail.

Mais, en 1870, Mdan n'tait encore qu'un espoir, et Zola logeait et
travaillait dans un modeste appartement batignollais.

Au cours de ces annes d'apprentissage littraire et de labeur pour le
pain quotidien, un vnement important s'tait produit dans la vie chaste
et retire de Zola. J'ai dit combien il vivait  l'cart, en ours, ne
frquentant ni les bureaux de rdaction, ni les cafs de gens de lettres.
On ne le voyait jamais dans les journaux o il crivait. Au caf de Madrid,
qui fut un centre important d'agitation littraire et politique, aux
dernires annes de l'empire, il tait inconnu. Au caf Caron, au caf
de l'Europe,  la brasserie Serpente, au caf Tabouret, chez Glaser,
au Procope, o se retrouvaient tudiants, professeurs, publicistes,
philosophes, tribuns, potes, correspondants de feuilles trangres et
proscrits cosmopolites, on ne l'entendait pas discutant, exposant thories
et systmes, dont, pourtant, il tait amplement pourvu, rformant la
socit, renversant le gouvernement ou bouleversant les vieux dogmes et
les littratures surannes, parmi les feutres des bocks empils. J'ai dit
qu'on ne l'aperut ni dans l'arrire-boutique d'Alphonse Lemerre, ni
chez la marquise de Ricard, pas plus que chez Nina de Callias, o les
Parnassiens rcitaient leurs premiers vers, commenaient la conqute du
public, dirigeaient leur marche vers l'Acadmie, vers la gloire. Il avait
cess de se rendre aux lundis de Paul Meurice. Son petit cnacle de
condisciples provenaux, et de quelques peintres impressionnistes, voil
toutes ses relations. Il vivait donc trs seul. Ce fut alors qu'il se
maria. Il pousa Mlle Alexandrine Meley.

Voici l'acte de mariage d'mile Zola:

     L'an mil huit cent soixante-dix, le mardi trente-un mai,  dix heures
     du matin, par devant nous, Vincent Blanch de Pauniat, adjoint
     au maire du dix-septime arrondissement de Paris, officier de
     l'tat-civil dlgu, ont comparu publiquement en cette mairie:
     mile-douard-Charles-Antoine Zola, homme de lettres, g de trente
     ans, n le deux avril mil huit cent quarante,  Paris, demeurant rue
     Lacondamine, 14, avec sa mre, fils majeur de Franois-Antoine-Joseph
     Marie Zola, dcd  Marseille (Bouches-du-Rhne), le vingt-sept mars
     mil huit cent quarante-sept, et de Franoise--_mlie_-Orlie Aubert,
     sa veuve, propritaire, consentant au mariage, suivant acte reu
     par Me Demanche, notaire  Paris, le six de ce mois; Et lonore
     Alexandrine Meley, sans profession, ge de trente-un ans, ne 
     Paris, le vingt-trois mars mil huit cent trente-neuf, fille majeure
     de Edmond-Jacques Meley, typographe, demeurant rue Saint-Joseph, 24,
     consentant au mariage, suivant acte reu par Me Fould, notaire 
     Paris, le six de ce mois, et de Caroline Louise Wadoux, dcde 
     Paris, le quatre septembre mil huit cent quarante-neuf. Lesquels nous
     ont requis de procder  la clbration de leur mariage dont les
     publications ont t faites sans opposition, en cette mairie, les
     dimanches quinze et vingt-deux de ce mois,  midi.  l'appui de leur
     rquisition, les comparants nous ont remis leurs actes de naissance,
     l'acte de dcs du pre du futur, le consentement de sa mre, celui
     du pre de la future et l'acte de dcs de sa mre. Les futurs
     poux nous ont, en excution de la loi du dix juillet mil huit cent
     cinquante, dclar qu'il n'a pas t fait de contrat de mariage.
     Aprs avoir donn lecture des pices ci-dessus et du chapitre six,
     titre cinq, livre premier du Code civil, nous avons demand aux futurs
     poux s'ils veulent se prendre pour mari et pour femme. Chacun d'eux
     ayant rpondu affirmativement nous dclarons, au nom de la loi, que
     mile-douard-Charles-Antoine Zola et lonore-Alexandrine Meley sont
     unis par le mariage, en prsence de: Suzanne-Mathias-Marius Roux,
     homme de lettres, g de trente ans, demeurant avenue de Clichy, 80;
     de Paul-Antoine-Joseph-Alexis, homme de lettres, g de vingt-trois
     ans, demeurant rue de Linne, 5; de Philippe Solari, sculpteur, g
     de trente ans, demeurant rue Perceval 10, de Paul Czanne, peintre,
     g de trente-un ans, demeurant rue Notre-Dame-des-Champs, 53, amis
     des poux.

     Et ont les poux et les tmoins sign avec nous aprs lecture.
     Sign: mile Zola, Alexandrine Meley, Philippe Solari, Paul Czanne,
     Paul Alexis, Roux Marius, et Blanche de Pauniat.

Voil donc Zola mari, vivant de la vie de famille, car il avait auprs
de lui sa mre. Il avait pour elle affection profonde et respect attentif.
Au petit htel de la rue des Apennins, le second tage tait entirement
rserv  Mme veuve Franois Zola. Elle mourut  Mdan, peu de temps aprs
l'acquisition, le 17 octobre 1880. Elle fut enterre  Aix, selon son
dsir de revenir auprs de son mari, dans le caveau dans un tat parfait
de conservation,, dit Zola qui avait accompagn la dpouille maternelle.
La crmonie fut religieuse. On m'affirme que je ne puis viter cela,
crivit Zola  Henry Card.

mile Zola, jeune mari, ne se trouvait pas  Paris pendant le Sige. On
doit le regretter, non pas qu'il et renforc considrablement, par sa
prsence, les moyens de dfense dont on usa si peu et si mal, il aurait
fait un garde national de plus, et ce n'est pas de soldats improviss
qu'on manquait. Mais quels documents il et recueillis! que de notes
curieuses il et rcoltes, durant les gardes aux remparts, sur la place
publique, dans les runions fuligineuses,  la porte des boucheries aux
queues famliques, rappelant sinistrement celles des thtres aux heures
de joie. Il nous et donn de puissants tableaux de Paris  jeun,
sans bois, sans lumire, manquant de pain, de journaux, de voitures,
de spectacles, de commerce et de plaisirs, mais arm, frmissant
d'enthousiasme et de colre aussi; impatient de se battre; rclamant,
dans son incomptence stratgique, la sortie torrentielle, et revivant
l'existence rvolutionnaire d'autrefois, avec une nergie plus bavarde
et moins impitoyable toutefois; Paris en rvolution, sans tribunal
rvolutionnaire, et Paris vaincu, misricordieux aux gnraux incapables.
Le dpart de Zola pour Marseille nous a privs d'un livre exceptionnel,
que seul peut-tre il tait capable d'crire, et qui, aussi passionnant
que _la Dbcle_, et certainement gal _Germinal_ et dpass _Travail_.

Sa jeune femme tait souffrante. Le climat du Midi la sauverait, dit le
mdecin, prescrivant le dpart immdiat. Il se rsigna donc  emmener sa
mre et Mme Zola. Ces deux femmes, qui constituaient des bouches inutiles,
en mme temps que des personnes dj affaiblies, l'une par la maladie et
l'autre par l'ge, n'taient pas en tat de supporter les alarmes, les
privations et les souffrances d'un sige. Leur exode tait donc lgitime
et urgent. Zola conduisit ces deux tres chers  Marseille, o il arriva
au commencement de septembre. Son intention, ayant install les deux
femmes chez des amis, dans la banlieue marseillaise, tait de retourner
 Paris, afin de participer  la rsistance.

Mais l'invasion avait prcipit les vnements et Paris tait investi.
Zola se trouvait intern dans Marseille, par la force des catastrophes.
Il fallait vivre, cependant. L'poque n'tait gure propice aux besognes
de plume. Un romancier, c'tait alors une non-valeur, et tout roman
paraissait fade, en prsence des dramatiques vnements dont la France et
le monde, avec passion, suivaient les pisodes quotidiens. Quel feuilleton
aurait pu lutter d'intrt et rivaliser de pripties aventureuses, de
psychologie ardente, et douloureuse aussi, avec la ralit! Dans une
fbrile angoisse, on attendait la suite, et peut-tre la fin, du sige et
des souffrances de la guerre, au prochain numro de chaque journal, au
prochain lever de soleil.

Les journaux, imprims  la diable, sur des papiers de tous les formats,
jaunis, pisseux, pteux, constituaient la seule littrature possible.
Le public se montrait impatient de nouvelles, de suppositions aussi.
Il accueillait tous les rcits, plus ou moins vraisemblables, sans se
proccuper de les vrifier. Zola songea donc aussitt  la ressource du
journalisme. C'tait un des rares mtiers ne chmant pas, que celui de
correspondant de journaux. Beaucoup de journalistes taient aux camps ou
fonctionnaires. On pouvait esprer les remplacer.

Il crivit, le 19 septembre 1870 (les portes de Paris avaient t fermes
le 17, au soir),  son ami Marius Roux  Aix:

Veux-tu que nous fassions un petit journal,  Marseille, pendant notre
villgiature force? Cela occupera utilement notre temps. Sans toi, je
n'ose tenter l'aventure. Avec toi, je crois le succs possible. Donne-moi
une rponse immdiate. Tu ferais mme bien, si ma proposition te souriait,
de venir demain  Marseille, avec Arnaud. L'affaire doit tre enleve.

Le projet se ralisa, et le journal parut, grce  l'appui de M. Arnaud,
directeur du _Messager de Provence_. Ce fut une feuille  un sou, ayant
ce titre sonore: _la Marseillaise_, que Rochefort avait popularis. Le
canard, car cette feuille, avait pour toute rdaction Zola et Roux,
tait insuffisante  tous les points de vue, dnue d'argent, de publicit,
d'abord, et aussi d'informations srieuses et fraches du thtre de la
guerre. _La Marseillaise_ ne pouvait avoir la prtention de lutter avec
les journaux importants du Midi. Elle dura seulement quelques semaines. Il
ne fallait donc plus compter sur le journalisme pour vgter  Marseille,
et il devenait urgent, pour la famille Zola, que son chef dnicht un
emploi srieux, une situation lucrative, des appointements rguliers.

Avec une souplesse d'esprit et une dcision remarquables, chez un homme
vivant  l'cart des vnements politiques et ne frquentant gure les
milieux militants, Zola rsolut d'aller solliciter une fonction auprs
du gouvernement de la Dfense. Les principaux membres de ce gouvernement
provisoire venaient d'arriver  Bordeaux. Il connaissait l'un des
gouvernants, l'excellent et tant soit peu ridicule Glais-Bizoin, l'homme
au crne pointu. Il l'avait rencontr  _la Tribune_, journal ennuyeux,
mais d'un rpublicanisme prcurseur, que, sous l'empire, avait dirig
Eugne Pelletan.

Glais-Bizoin, devenu tout-puissant,--il tait membre du gouvernement,
comme dput de Paris au Corps Lgislatif dfunt,--accueillit
favorablement son ancien collaborateur. Il lui reprocha mme de ne s'tre
pas press davantage pour venir offrir ses services,  Tours. Il l'utilisa,
 pendant quelque temps, comme secrtaire, et le recommanda  Clment
Laurier pour une situation quelconque. Zola, rassur, fit venir  Bordeaux
sa femme et sa mre, et attendit, sans trop d'impatience, la fonction
promise.

Il avait emport avec lui le manuscrit inachev de _la Cure_, et il
le regardait avec attendrissement, en soupirant: Quand pourrai-je me
remettre  ce roman? Quand paratra-t-il? Et il en arrivait, dans
l'tourdissement du tumulte ambiant, dans l'effarement du cauchemar rel
de l'invasion,  se demander si l'on imprimerait encore des romans, et
s'il y aurait toujours une place pour l'homme de lettres, dans la socit
bouleverse.

Comme j'avais avec moi ma femme et ma mre, sans aucune certitude d'argent,
disait-il plus tard, en se remmorant ces journes d'angoisse et de
misre, j'en tais arriv  croire tout naturel et trs sage de me jeter,
les yeux ferms, dans cette politique que je mprisais si fort, quelques
mois auparavant, et dont le mpris m'est, d'ailleurs, revenu tout de
suite.

Zola, qui devait plus tard, indirectement, revenir  la politique,
indirectement peut-tre d'une faon un peu inconsciente, fut donc sur le
point de devenir fonctionnaire.

En mars 1871, seulement, c'est--dire aprs la paix, et quand la lutte
communaliste dbutait, Clment Laurier, tenant la promesse faite 
Glais-Bizoin, nommait Zola sous-prfet de Castel-Sarrazin, dans le
Tarn-et-Garonne.

Cette nomination fut presque aussitt rapporte, et Zola n'endossa point
l'uniforme  broderie d'argent. Il n'eut pas  se dranger pour aller mme
voir sa sous-prfecture. Cette petite ville et cette petite fonction
ne lui convenaient gure. Il s'attendait  mieux. Et puis, il venait
d'obtenir une correspondance au _Smaphore_ de Marseille, et le journal
_la Cloche_, de Paris, lui prenait des Lettres parlementaires. Il avait
ainsi le pain assur, et mme des moluments suprieurs au traitement
d'un sous-prfet de 3e classe. De plus, il conservait l'indpendance qui
convenait  son caractre. L'espoir lui revenait de pouvoir reprendre,
la guerre tant termine, sa carrire purement littraire. Il avait
sa _Cure_  achever. Il lui parut qu'il lui serait bien difficile de
terminer son roman, et surtout de le faire paratre, s'il s'enterrait dans
la petite ville gasconne qui lui tait assigne. Qui songerait  l'exhumer
de l? Il disparatrait, enfoui sous les cartons verts et les papiers
administratifs. Il refusa donc la situation officielle qui lui tait
offerte, et, quand l'Assemble nationale rentra  Paris, il la suivit.
Il conservait sa place de rdacteur parlementaire  _la Cloche_, et cela
lui paraissait suffisant et agrable.

Au milieu de ces cataclysmes nationaux et de ces pripties domestiques,
Zola, qui avait dj fourni au _Sicle_ un roman, pour tre publi en
feuilleton, _la Fortune des Rougon_, se disposa  en donner un second
dans _la Cloche_ de Louis Ulbach, o il tait charg du compte rendu des
sances de l'Assemble nationale. _La Cure_ avait t commence avant la
guerre. Elle ne fut termine qu'en 1872, aprs une interruption dans la
publication du feuilleton, motive par des tracasseries policires. Les
magistrats de l'empire, qui poursuivaient, en 1858, Gustave Flaubert et
_Madame Bovary_ pour immoralit, avaient t changs ou s'taient changs
eux-mmes. Ils taient presque tous devenus, de forcens bonapartistes
qu'ils taient, des fervents rpublicains, ds le soir mme du 4 septembre
1870, mais l'esprit de la magistrature tait demeur le mme: hostile  la
littrature. Parquets et tribunaux qualifiaient de dlit contre la morale
toute tentative d'artiste pour montrer la socit  nu, et tant le masque
humain, laisser voir le fauve qui est dessous.

La publication de _la Cure_ en librairie fut ajourne, suivant le retard
de _la Fortune des Rougon_, qui n'avait pu paratre  temps,  raison de
la guerre et de circonstances spciales  l'auteur et  l'diteur.

Cet diteur tait Lacroix, l'ancien associ de Verboeckhoven pour la
Librairie Internationale. Zola tait entr en rapports avec lui, pour les
_Contes  Ninon_. Ils avaient pass un trait peu ordinaire. C'tait un
forfait. L'diteur devait donner  son auteur des appointements fixes,
comme  un employ. Six mille francs l'an, payables par fractions
mensuelles de cinq cents francs. Zola avait accept d'enthousiasme.
C'tait le salut! C'tait le pain quotidien suffisamment accompagn
de rti et de lgumes, c'tait aussi la fixit dans les recettes, la
rgularit dans son petit budget. Il retrouvait, avec moins de scurit,
mais avec plus d'avantages mtalliques, sa situation de commis de la
maison Hachette, voyant, au bout de chaque mois, tomber la somme fixe,
sans redouter l'incertitude et l'irrgularit des gains littraires.

En change de cette mensualit, l'crivain au fixe devait fournir deux
romans par an.

Il tait stipul que, si ces romans paraissaient dans des journaux,
l'diteur devrait prlever son remboursement des six mille francs par lui
dus, et alors l'auteur recevrait, outre le surplus de la somme paye par
les journaux, 40 centimes par volume en librairie.

Ce trait paraissait assez avantageux pour l'auteur, tant donne sa
rputation encore  faire. Si ses romans n'taient pas placs dans des
journaux, il tait assur de les vendre 3.000 francs pice, et il touchait
le prix, partiellement, d'avance. La vie matrielle se trouvait assure.
En mme temps, il tait astreint  une production constante et rgulire.
Ce trait ne fut pas excut  la lettre.

La guerre, d'abord, interrompant, retardant la publication dans
_le Sicle_ du feuilleton _la Fortune des Rougon_, mit un arrt au
fonctionnement des clauses stipules: l'diteur devait tre rembours des
six mille francs annuels, par lui dus ou verss, mais il tait ncessaire,
pour cela, que l'auteur les et encaisss d'un journal, ce qui n'tait pas
le cas. Ensuite l'diteur Lacroix, un excellent homme, mais lgrement
aventureux et fortement imprvoyant, s'tait engag dans des entreprises
honorables, malheureusement, pour la plupart, alatoires et onreuses. Il
avait pay trs cher le droit d'diter _les Misrables_. Victor Hugo avait
touch 500.000 francs, rien que pour la premire dition, format in-8.
Grand admirateur de Proudhon, Lacroix avait entrepris la publication des
oeuvres compltes du puissant philosophe, qui, sauf quelques ouvrages, se
vendirent peu. L'intressante publication de la collection des Grands
Historiens trangers, Gervinus, Motley, Mommsen, Draper, Prescott, etc.,
avait donn peu de rsultats immdiats. Lacroix se trouvait donc obr,
 la fin de la guerre. L'interruption des affaires avait aggrav sa
situation commerciale dj embarrasse. Il eut avec Zola un compte de
billets, qui, renouvels, impays, accrus d'agios et de frais, formrent
un total important, au moment de la faillite Lacroix.

Grce  la loyaut des deux parties, tout s'arrangea au mieux et 
l'amiable. Le compte de Zola avec son premier diteur fut dfinitivement
sold en 1875.

Un libraire jeune, intelligent et trs camarade avec ses auteurs, Georges
Charpentier, racheta de Lacroix, moyennant huit cents francs, _la Fortune
des Rougon_ et _la Cure_. Un nouveau trait fut rdig. L'diteur payait
comptant chaque roman trois mille francs. Devenu propritaire du manuscrit,
il pouvait le publier ou le faire reproduire dans les journaux, et cela
pendant dix ans, ce trait, bien que rdig de trs bonne foi, tait
alatoire pour les deux parties. Les manuscrits taient trop pays, si une
seule dition s'coulait. Ils ne l'taient pas assez, si ces romans se
vendaient bien en librairie, s'ils taient reproduits par les journaux et
traduits  l'tranger. C'tait donc une mauvaise affaire pour l'auteur, si
la vogue venait.

Elle vint. Zola, dont les besoins, sans tre excessifs, dpassaient le
revenu de sa plume, car il n'arrivait pas  fournir mme un volume par an,
se trouvait en avance chez son diteur. Il se montrait proccup de cette
dette, et se demandait soucieusement quand il parviendrait  l'teindre,
soit en livrant volumes sur volumes, soit en cessant de solliciter des
avances. Georges Charpentier, heureusement, tait un diteur gnreux. Il
ne pratiquait nullement les procds stricts des libraires fameux, ses
opulents confrres, qui, ayant acquis de Victor Hugo, moyennant sept cent
cinquante francs, _Notre-Dame-de-Paris_, ce chef-d'oeuvre devenu presque
classique qui leur avait rapport plus d'un million, poussrent l'auteur 
ne pas publier de nouveaux romans, tant que leur trait durerait. Victor
Hugo, en effet, devait leur cder exclusivement, et pour le mme prix,
tout roman nouveau qu'il viendrait  produire. Le rsultat fut que,
pendant trente ans, Hugo ne livra point de roman, et _les Misrables_,
bien que composs de longue date, attendirent ainsi l'expiration du
fcheux trait. Rien de semblable dans les rapports entre Zola et Georges
Charpentier. Celui-ci, sur la demande de l'auteur, lui communiqua son
compte, et voici la scne qui se produisit. Elle n'est pas ordinaire.
C'est Zola lui-mme qui l'a raconte. (Interview par Fernand Xau. 1880.)

     --Un jour que je demandais de l'argent  M. Charpentier, il me dit:
     j'ai fait nos comptes. Voici votre situation.

     Je constatai avec stupeur que je devais un peu plus de dix mille
     francs  M. Charpentier. Celui-ci, se tournant vers moi, me regarda
     en riant, puis, dchirant le trait:

     Je gagne de l'argent avec vos ouvrages, me dit-il, et il est juste
     que vous ayez votre part dans les bnfices. Ce n'est plus six mille
     francs que je vous offre annuellement, mais une remise de cinquante
     centimes par volume vendu.  ce compte-l, le seul que j'accepte,
     c'est vous qui tes mon crancier: il vous est red la somme assez
     ronde de douze mille francs, que vous pouvez toucher. La caisse est
     ouverte!...

On conoit de quel pied joyeux Zola descendit  la caisse pour palper ce
boni inattendu. De dbiteur il passait crancier! Quel allgement! En mme
temps qu'il se librait, il encaissait, et, ce qui tait plus prcieux
encore, il acqurait un bon et vritable ami. L'inaltrable affection
mutuelle de Georges Charpentier et de Zola, de l'auteur et du libraire,
est  envier et  montrer en exemple.

Bien que vivant modestement, Zola, en attendant la publication et
la russite de ses romans, ne pouvait demander qu'au journalisme le
supplment de ressources qui lui tait ncessaire, durant ces trois annes
difficiles, 1869-1870-1871. crire au jour le jour des articles n'tait
pas une besogne qui lui ft difficile ou pnible. Nous savons que sa
premire mthode de travail tait la rgularit. Bien qu'il n'ait t
qu'un journaliste intermittent, et qu'il ait considr seulement la presse
comme un gagne-pain quotidien, et ensuite, l'aisance venue avec la
notorit, comme un instrument puissant de propagande, comme une arme
incomparable de polmique, il doit tre compt parmi les professionnels,
et en bon rang, du journal, au XIXe sicle. Il aimait le journalisme.
Il m'a fait  moi-mme, en plusieurs circonstances, l'loge de cette
profession ingrate, au labeur continu, aux succs phmres. Il voulut
bien me complimenter,  diverses reprises, sur ce qu'il nommait ma
virtuosit. Il se rendait un compte exact de la difficult de ces
variations quotidiennes qu'il faut improviser, la plume devenant rivale de
l'archet de Paganini, sur la banalit de thmes courants ou vulgaires, et
cela tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, sans paratre jamais
las, sans reprendre haleine. Il avait des ides trs prcises sur la
presse et sur la tche du journaliste. Je vais lui laisser la parole pour
les exprimer:

     Je considre, rpondit-il  une pressante et peut-tre indiscrte
     interrogation sur ce sujet, puisque vous me demandez mon opinion
     sur le journalisme contemporain, que, s'il ne sert pas d'instrument
     politique ou de tribune littraire, il ne peut constituer qu'une
     situation transitoire, ou plutt prparatoire...

     Je vous en parle savamment, moi qui ai fait de tout, dans le
     journalisme, depuis le vulgaire fait-divers jusqu' l'article
     politique. L'immense avantage du journalisme, c'est de donner une
     grande puissance  l'crivain. Dans un fait-divers, le premier venu
     peut poser la question sociale. De plus doit-on compter pour rien
     l'ducation littraire, l'habitude d'crire, qu'on acquiert ainsi?
     Sans doute, il faut avoir les reins solides. Cette besogne  la vapeur
     tuera les moins robustes, mais les forts y gagneront. Et, je le dis
     sans fard, je ne m'occupe que de ceux-ci, je ne m'apitoie nullement
     sur le sort des vaincus, quand c'est leur faiblesse qui est coupable.
     Il faut, dans la vie, avoir du temprament. Sans nergie on n'arrive 
     rien. Enfin, le journalisme donne aujourd'hui au littrateur le pain
     quotidien, et lui assure ainsi l'indpendance.

     Je voudrais pouvoir exprimer toute ma pense l-dessus. Je le ferai
     certainement plus tard, car il y a l une question vitale: les
     crivains du sicle dernier taient des valets, parce qu'ils ne
     gagnaient pas d'argent, et c'est cette bataille de l'crivain
     contemporain, que nous avons tous soutenue contre les exigences de
     la vie, qui nous a valu Balzac... Hlas! je soulve l tout un monde
     et il me faudrait des journes entires pour m'expliquer...

     J'ai donc, continua Zola, beaucoup travaill dans le journalisme,
     quoique j'aie peu frquent les bureaux de rdaction. Quand j'tais
     pauvre, alors que mes romans ne se vendaient pas, j'ai fait du
     journalisme pour gagner de l'argent; j'en fais aujourd'hui pour
     dfendre mes ides, pour proclamer mes principes.

     --O avez-vous crit?

     --Successivement j'ai travaill  _la Situation_, au _Petit Journal_,
     au _Salut Public_, de Lyon,  _l'Avenir National_,  _la Cloche_, o
     j'ai fait le courrier de la Chambre (alors sigeant  Versailles),
     et au _Corsaire_ (d'douard Portalis), qu'un mchant article de moi,
     intitul le Lendemain de la crise, fit supprimer. J'ai crit aussi
      _la Tribune_. Une particularit me frappa,  _la Tribune_. Tout le
     monde tait pour le moins candidat  la dputation. Il n'y avait que
     moi et le garon de bureau, qui ne fussions pas candidats...

Zola termina ses dclarations sur le journalisme par ces dernires
confidences, intressantes  retenir:

     --Je fus correspondant,  Paris, du _Smaphore_ de Marseille,
     jusqu'en 1877. _L'Assommoir_ se vendait depuis sept mois que, par
     mesure de prcaution, j'envoyai chaque jour ma correspondance. Cela,
     pour quelque cent francs par mois. Et  ce propos, permettez-moi de
     vous faire remarquer qu'il y a tout au plus quatre ans que je gagne
     de l'argent. C'est grce aux sollicitations de mon digne et vieil ami
     Tourgueneff que j'ai obtenu la correspondance du _Messager de
     l'Europe_, de Ptersbourg, qui, au dbut, ne me valut pas moins de
     sept  huit cents francs par mois.

     Enfin, vous m'avez connu au _Bien Public_--(j'tais charg de la
     partie littraire,  ce journal, et, pour le compte rendu des
     premires, je remplaais souvent Zola)--et j'avoue qu'au moment o
     je suis entr  ce journal, pour y rdiger le feuilleton dramatique
     (1876), ma situation n'tait pas ce qu'elle est aujourd'hui; c'est
     pourquoi j'avais surtout pour objectif les six mille francs que me
     rapportait ce feuilleton. Plus tard, quand l'aisance arriva, lorsque
     je me sentis devenir une force, la question d'argent ne fut plus que
     secondaire. Je me servis de mon feuilleton comme d'une tribune. Ainsi,
     vous le voyez, le journalisme est  la fois un moyen et un but. De
     plus, c'est une arme terrible. Combien de littrateurs, et des plus
     estimables, seraient heureux de pouvoir s'en servir, et de trouver,
     en outre, quelques subsides.

     --Quelle est votre opinion sur la critique?

     --En France, rpondit avec force Zola, on ne fait pas de critique.
     Je pourrais mme dire qu'on n'en a jamais fait! Tous nos critiques
     ont des amitis  mnager, sinon des intrts  prserver. D'ailleurs,
     le mtier de critique est un casse-cou. Soyez franc: au bout de
     quelques jours, vous n'avez plus que des ennemis. Aussi je trouve
     que les vieux sont trop compromis par leurs relations. J'estime
     que ce sont les jeunes qui devraient faire de la critique. Ils se
     tremperaient, ils se fortifieraient ainsi. Ce serait, en quelque
     sorte, pour eux, le baptme du feu...

     --Ne vous est-il jamais venu  l'ide d'avoir la direction d'un
     journal dans lequel vous dfendriez et propageriez vos ides!

     --On m'a fait des propositions dans ce sens. Mme, il y a huit
     jours, l'entreprise a t sur le point d'aboutir. Aujourd'hui mes
     travaux littraires ne me permettraient pas d'accepter une telle
     responsabilit. Cependant, je ne dis pas que, plus tard, cette ide
     ne sera pas mise  excution.

     --Vous publieriez alors un journal politique?

     --C'est--dire que je ferai l'ancien _Figaro_, en dposant un
     cautionnement au Trsor pour avoir,  l'occasion, le droit de traiter
     les questions politiques. Je prendrai les vnements et les hommes de
     trs haut. Je ferai table rase des calculs et des convoitises.
     Je ne m'infodorai  aucune coterie, et je tiendrai sur tout mon
     franc-parler. Je crois qu'un tel journal russirait. En tout cas, ce
     serait un curieux document pour l'avenir...

Zola journaliste mrite donc l'attention, et, sans le prjug de la
spcialisation et du cantonnement des genres, dont sont frus la plupart
des bavards de salons et des plaisantins de bureaux de rdaction, qui font
l'opinion, on ne considrerait pas, comme une partie ngligeable de son
oeuvre, ses articles. Il en a runi un grand nombre en volumes, et ces
productions passionnes, toutes vibrantes de conviction, mritent d'tre
retenues et considres comme de vritables livres, comme les meilleures
tudes de critique approfondie sur le roman, sur le thtre et sur les
principaux crivains modernes.

Zola embrassa tous les genres de littrature. Rien de ce qui appartenait
au monde de l'criture ne lui fut tranger. Il pratiquait le vers fameux
de Trence dans l'univers littraire. Posie, contes, romans, critique,
histoire, philosophie, journalisme, thtre, il n'a trouv aucun des modes
de manifestation de la pense indigne de son attention, au-dessous de son
talent. Ceci ne veut pas dire qu'il ait russi dans tous les genres. Le
feuilleton populaire, par exemple, n'avait eu en lui qu'un producteur trs
ordinaire, un concurrent infrieur aux fournisseurs en renom des diteurs
de livraisons et des deux quotidiens spcialistes du roman d'aventures.
Dans le journalisme politique, o il figura quelque temps, notamment comme
courririste parlementaire,  _la Cloche_ de Louis Ulbach et au _Corsaire_
de Portalis, il passa inaperu. A cette poque, cependant, o le
tlgraphe et le tlphone n'avaient pas remplac la plume, o les
journaux ne se contentaient pas de couper et de rduire l'analytique,
o chaque physionomie de sance avait son originalit et sa tonalit,
selon la nuance du journal, o les comptes rendus de l'Assemble de
Versailles, alors trs suivis par le public, taient, selon les rdacteurs,
pittoresques, humouristiques, passionns, violents, ces articles de
critique parlementaire constituaient un genre o des journalistes comme
Edmond About, Henry Fouquier, Camille Pelletan, Charles Quentin et bien
d'autres s'illustraient. Pareillement, dans le thtre, il ne rencontra
gure de succs que grce  la collaboration de William Busnach, un habile
arrangeur de ses romans clbres, _l'Assommoir, Nana_.

_Les Hritiers Rabourdin_ et _le Bouton de Rose_, ses deux seuls ouvrages
originaux, qui, par consquent, doivent tre considrs comme son
principal bagage dramatique, ne sont pas rests au rpertoire, et ne
sauraient figurer que comme mmoire dans le bilan de ses oeuvres. Cet
insuccs thtral persistant l'irrita. Il y eut, sans doute, de la
prvention contre Zola auteur dramatique. Le parti-pris de la presse,
et d'un certain public, d'imposer l'absurde limitation des genres, fut
vident. Comme si l'art devait avoir des compartiments et des rayons,
ainsi qu'un magasin! Comme si les crivains, assimils aux gens de mtier
du temps des jurandes, ne devaient jamais se livrer  aucun travail en
dehors de l'atelier corporatif o ils taient parqus! Enfin, ce prjug
existe, et il est parfois prilleux de n'en pas tenir assez compte. On
assomme les talents doubles, et les artistes multiples, avec l'anecdote,
qui ne prouve rien du tout, d'Ingres se mettant  jouer du violon, quand
on visitait son atelier. Balzac non plus ne connut pas la victoire
scnique. On fit expier  l'auteur dramatique la matrise incontestable
du romancier. Il y a de la jalousie et du dpit, dans le public, quand il
assiste  la multiplicit des efforts du gnie. Il se trouve comme humili
par cette exubrance dploye. Il ne veut pas admirer deux fois et sous
deux formes. Le lecteur et le spectateur ne sont qu'un, mais ils exigent
deux auteurs: l'un pour le thtre, et l'autre pour le home. Ces gens de
gnie, aussi, sont inconvenants: ils veulent par trop accaparer la gloire.
A bas les cumulards! Nul ne peut servir deux matres. Pourquoi ce Balzac,
ayant produit _la Cousine Bette_, chef-d'oeuvre devant lequel il faut bien
s'incliner, a-t-il la prtention de forcer les gens  saluer derechef
_Quin ola_ ou _Mercadet?_ Ces deux pices sont, sans doute, puissantes:
signes de Beaumarchais ou de Dumas fils, elles eussent probablement t
aux nues. Mais on ne pouvait tolrer que Balzac s'impost deux fois au
public, et l'on ne saurait admettre qu' deux reprises, en invoquant tour
 tour le livre et la scne, un mme auteur se permt de solliciter le
public, en demandant: la gloire, s'il vous plat? Grand homme, on vous a
dj donn!

Comme Balzac, Zola et les Goncourt, le grand Gustave Flaubert fut cart
incivilement de la scne, et on le contraignit  retirer dignement son
_Candidat_, aprs quelques reprsentations. En mme temps, on le renvoyait
 sa Bovary.

L'insuccs de _Bouton de Rose_ fut clatant. J'en ai suivi de prs les
incidents. J'avais alors, comme il a t dit plus haut, la direction
des services littraires du _Bien Public_. C'tait un grand journal
rpublicain quotidien,  10 centimes, paraissant  4 heures, comme _le
Temps_. Son propritaire tait M. Menier, le fameux chocolatier, dput
de Seine-et-Marne, conomiste distingu, auteur d'ouvrages remarquables
et remarqus sur les systmes d'impts, principalement cit, lou,
combattu et raill,  propos d'un certain projet d'impt, non pas sur le
revenu, mais sur le capital, dont il tait le promoteur.

_Le Bien Public_, d'allure et de ton modrs, s'adressant  une clientle
plutt bourgeoise et opportuniste, le terme n'tait pas invent, mais la
chose existait, prsentait ce caractre singulier d'avoir une rdaction
beaucoup plus avance, beaucoup plus radicale que ne semblait le comporter
son public, sa direction, son allure et son classement dans les grands
organes parisiens. Yves Guyot en tait le rdacteur en chef. Les
rdacteurs politiques: Sigismond Lacroix, Auguste Desmoulins, taient
plutt rangs parmi les socialistes. Un journal, tout  fait rouge,
celui-l, et qui forcment teintait frquemment le rose _Bien Public,_
tait l'annexe avance de l'organe de M. Menier: il se nommait _les Droits
de l'Homme_. Il se faisait dans la mme maison, chez le mme imprimeur,
l'imprimerie Dubuisson, 5, rue Coq-Hron, avec plusieurs rdacteurs
communs. Il va de soi que l'excellent M. Menier tait empch par sa
position commerciale de manifester sa participation  un organe presque
rvolutionnaire. On tait au moment du coup parlementaire du 16 mai, de
la terreur de l'ordre moral, et le sabre de Mac-Mahon semblait menaant.
Le nom de M. Menier ne figurait pas dans les manchettes du journal, mais
le commanditaire bnvole ne se drobait nullement, quand le caissier,
toujours  sec, des _Droits de l'Homme_, le malin pre Guignard, lui
faisait part de la prsence  ses guichets de la meute des rdacteurs
altrs. J'appartenais aux deux journaux. Aux _Droits de l'Homme_, se
trouvaient, en dehors des collaborateurs du _Bien Public_, Jules Guesde,
alors dbutant, Paul Strauss, P. Girard, Lon Millot, Lon Angevin,
E.-A. Spoll, Albert Pinard, mile Massard, Card, Louis Ollivier, et
d'autres encore dont les noms et les physionomies se sont effacs, pour
moi, dans les brumes du temps.

L'un des premiers, j'avais signal aux lecteurs du _Bien Public_ et  ceux
des _Droits de l'Homme_ la force, l'originalit du talent d'mile Zola, et
j'avais proclam quelques-unes des thories et des dclarations de guerre
du naturalisme, tout en conservant mon indpendance et mon clectisme,
car rien ne pouvait, rien n'a pu affaiblir mon admiration pour Victor
Hugo. J'tais donc ainsi dans les meilleurs termes avec mon co-rdacteur
Zola, charg du feuilleton dramatique du _Bien Public_. Mais le lundiste
en pied, souvent, n'prouvait aucune tentation d'aller couter une pice
qui ne l'intressait gure. Il dsirait se soustraire  l'obligation d'en
rendre compte et prfrait ne pas revenir de la campagne. Il fut tout un
t  l'Estaque, prs de Marseille; par consquent loin des premires.
Restant  Paris, assez frquemment il lui arrivait de dvelopper des
thories sur l'art dramatique et sur le roman exprimental, plutt que de
gaspiller l'espace dont il disposait, au rez-de-chausse du journal, les
dimanches soir, au profit d'une revue insipide ou d'un drame baroque.
Zola me priait alors de corser mon courrier thtral quotidien, et d'y
insrer un aperu de la pice nouvelle, suffisant pour renseigner le
public et tenir lieu de compte rendu. Lors de la reprsentation au
Palais-Royal de _Bouton de Rose_, ce fut  moi que revint la tche, assez
dlicate, tant donne la situation de l'auteur au _Bien Public_, et notre
camaraderie, de narrer cette soire, plutt pnible.

_Le Bouton de Rose_, vaudeville en trois actes, n'tait ni meilleur ni
pire que bien des pices de ce genre qui, au Palais-Royal et aux Varits,
ont russi. Comme le titre peut le faire souponner, il s'agissait d'une
allusion, d'un symbolisme galant. Une jeune femme, dont le mari s'absente,
ne doit pas se laisser ravir son bouton de rose, et elle doit, au retour
de l'poux, montrer intact l'emblme de la vertu conjugale. L, rien de
sublime, ni de choquant non plus, tant donns le genre du thtre et
la mentalit de son public habituel. Sur une scne renomme pour son
rpertoire assez vif, ce sujet pouvait passer, tait bien dans la note.
_La Sensitive, le Roi Candaule, le Parfum_, d'autres vaudevilles encore,
couts avec plaisir, et applaudis sans protestation, prouvent qu'il y eut
parti pris, pour ne pas dire cabale, contre l'auteur, dj trop clbre,
de _l'Assommoir_ et de _la Page d'Amour_.

Au second acte, o la jeune pouse, entrane au mess des officiers, se
laisse griser et entonne le refrain de route:

                          As-tu bu
              Au tonneau de la mr' Pichu! (_bis_)

Il s'leva des murmures vritablement exagrs; il y eut mme des sifflets
tout  fait excessifs. Ces indignations dpassaient la mesure, en
admettant que la chanson troupire, fort crnement et gentiment lance par
Mlle Lemercier, ait dplu aux dlicats spectateurs, accoutums  se pmer
lorsqu'on jouait _la Marie du Mardi-Gras_ ou _le Chapeau de Paille
d'Italie_.

Zola fut bless et attrist de cet chec inattendu et, en quelque sorte,
inexplicable de _Bouton de Rose_. Il n'avait voulu crire qu'une farce,
afin de montrer sans doute qu'il tait capable de besognes vulgaires, et
on le jugeait avec la svrit  peine de mise pour une grande comdie de
moeurs  prtentions philosophiques. On ne doit pas regarder _le Mdecin
malgr lui_ avec les yeux graves et la pense en veil qui conviennent
aux reprsentations du _Misanthrope_. On a prt  Zola, aprs coup,
une attitude, autre que celle qu'il et rellement, la vraie, la bonne.
Quand, le rideau relev, l'excellent artiste Geoffroy, si aim du public,
pourtant, eut toutes les peines du monde  nommer l'auteur, au milieu de
sifflets et de clameurs, galement stupides, on a montr Zola affectant,
dans les coulisses, au milieu des cabotins effars et devenus mprisants,
une attitude hautaine. Aux directeurs consterns il aurait dit: Vous
voyez bien, Messieurs, que vous avez eu tort de jouer ma pice, malgr
moi! On ne joue aucun auteur malgr lui, et Zola, si intransigeant sur
ses droits d'crivain, moins que personne tait homme  se laisser prendre,
d'autorit, une oeuvre. Sans son consentement, sans son dsir, aucun
directeur de thtre ou diteur n'et os mettre, sous les yeux du public,
un roman ou une comdie qu'il et estims indignes de paratre. La vrit
est qu'il supposait, sans croire avoir enfant un chef d'oeuvre, que
_Bouton de Rose_ tait bien dans le cadre du Palais-Royal, et que le
public accepterait cette pice comme tant d'autres de mme tonalit, sans
y chercher midi  quatorze heures, riant et s'amusant, comme il sied  une
farce un peu grosse. Il se doutait si peu de l'chec, qu'il m'avait bien
recommand, dans le compte rendu que je devais faire de la premire,
 sa place, pour _le Bien Public_, d'insister sur les plus normes
plaisanteries de la pice, de les montrer conformes  l'esprit national,
d'aprs les fabliaux et les contes qualifis de gaulois, qu'Armand
Silvestre commenait  remettre  la mode. Un petit dtail prouvera
combien il escomptait la victoire: un souper de trente couverts avait t
par lui command chez Vfour, restaurateur voisin, sous le pristyle,
en face du thtre, le soir de la premire, pour clbrer le succs
nouveau, original et dsir de Zola, auteur comique! Ce fut un souper de
funrailles. Mais, avec sa robuste placidit, Zola parut indiffrent et
calme. Il supporta la douche sans broncher. C'tait un four? Eh! bien!
soit! aprs? Il restait toujours l'homme qu'il tait. Les presses de
Charpentier attendaient, et un nouveau chef-d'oeuvre tait tout prt
pour boucher ces mchoires hurlantes. Il ne maudit ni le parterre, ni la
critique: il ne voulut, cependant, pas reconnatre qu'il s'tait fourvoy.
Il ne consentit mme pas  confesser son infriorit dans le genre
plaisant.

Comme  tous les esprits puissants, aux vastes penses, la blague, qui est
la classique _vis comica_ dgnre, lui chappait. Il n'tait pas le
matre du rire. Le sens du drle lui faisait dfaut. Il n'est pas le seul
qui ait cette lacune du risible. Victor Hugo, mme au 4e acte de _Ruy
Blas_, mme dans ses plus grands efforts pour tre plaisant, n'a jamais pu
arriver  ce rsultat que le premier turlupin venu obtient si facilement,
au thtre: faire rire! Il est faux que que le plus puisse tre le moins.
Dfense au Mont-Blanc de se rapetisser et de devenir monticule. S'il est
impossible  la grenouille de s'enfler jusqu' devenir boeuf, le boeuf ne
peut mme pas tenter de se rduire au point de devenir grenouille. tre
comique est un don. Les plus grands gnies n'ont pu l'acqurir, mme
au prix des plus vigoureux efforts. Le pitre et le clown sont des
spcialistes. Talma, Frdrick-Lematre et Mounet-Sully ne pourraient
faire ce qu'ils excutent, le sourire sur les lvres, ni entraner les
mmes applaudissements. Tous les jours, des crivains rudimentaires,
des abcdaires de la littrature, des romanciers primaires et des
vaudevillistes illettrs, obtiennent le franc succs du rire. Ils
dsopilent, et ils arrachent  la foule de contagieux accs d'hilarit,
sans qu'on puisse expliquer pourquoi leur papotage force  pouffer les
moins disposs, comme l'opium contraint au sommeil les plus tenaces
veills. Ce sont des choses qui rentrent dans l'inconnaissable. Tout au
plus peut-on dire que le pouvoir d'gayer les foules chappe aux grands
cerveaux, parce que la moquerie, la raillerie, la gat, ont leur sige
dans les parties honteuses de l'intellect. C'est une vacuation, le rire.
C'est le propre de l'homme, dit-on. Oui, comme l'adultre, la pdrastie,
le fanatisme, le crime, la mchancet. L'animal ne rit pas, parce que
l'animal, mme le tigre, est bon: pas plus froce quand il dvore un
homme, par faim, que nous quand nous avalons une hutre vivante, par
gourmandise. Ce n'est que l'esprit de malveillance qui anime le rieur.
Une personne qui trbuche, un mari qui souffre, un bossu qu'on maltraite,
voil d'ternels sujets de rire. Toute la joie du thtre franais est l.
Sans Sganarelle cocu et Gronte btonn, il resterait peu de chose du
grand comique franais.

Ce n'est pas seulement le rire, mais l'ironie, qui fait dfaut  l'homme
de gnie, et aussi  l'homme seulement pourvu de talent. L'ironie,
traduisez en parisien la blague, est une modalit de l'esprit,
incontestablement infrieure. La bassesse humaine a la parodie pour
manifestation. Homre a dj signal cette honte et cette misre de
l'espce, dans son abominable Thersite. Ils sont malheureux plus qu'on ne
le pense, ceux qui tournent tout en drision, et qui rigolent devant ce
qui est digne d'admiration. Le diseur de bon mots, selon Pascal, est
toujours un mauvais caractre. Les crivains qui furent des moqueurs ont
laiss, parfois, des oeuvres imprissables, car ce sont de grands et
cruels gnies que Rabelais, Molire, Voltaire, Beaumarchais; ils ont lgu
surtout un dplorable hritage. Il ne faut, d'ailleurs, pas confondre les
grands railleurs avec les blagueurs subalternes.

Il y a de l'amertume, au fond de la joyeuset de nos vrais comiques.
Est-il rien de plus tragique que Molire, amoureux quadragnaire, rebut
et du, mettant en joie le parterre, et les marquis aussi, aux dpens de
son Arnolphe, c'est--dire aux siens? L'autobiographie joue de _l'cole
des Femmes_ ne peut faire rire que du bout des lvres ceux qui connaissent
Molire, qui l'aiment, et qui savent sa douleur d'amour. Dans plus d'une
pice, il y a des rires, en certains passages, qui clatent comme des
blasphmes.

Zola est un grand pote lyrique, un psychologue pntrant, un historien
synthtique des moeurs, un anatomiste audacieux des nerfs, des muscles, du
sang et des rflexes de la carcasse humaine; il est aussi un philosophe
humanitaire, un socialiste pacifique, un rveur de paradis terrestres,
un constructeur de Tours de Babel collectivistes, o tous les ouvriers
confondus finiraient par s'entendre, sans parler la mme langue; il est,
enfin, un grand crivain color, majestueux, pique; sa place, dans le
Panthon de la littrature moderne, est entre Hugo et Balzac, mais il ne
saurait tre compar, comme inspirant le rire,  Courteline,  Alphonse
Allais,  Tristan Bernard, et mme au plus plat et au plus vulgaire des
vaudevillistes du Thtre-Djazet. Lui, qui ne pouvait que sculpter dans
le granit et tailler dans le marbre, il a eu le tort de vouloir se montrer
fabricant de breloques en toc. Son _Bouton de Rose_ est une erreur, une
bvue.

Cette tentative, qu'il n'a d'ailleurs jamais renouvele, a d lui
dmontrer,  lui si partisan de l'exprimentation scientifique, que l'art,
comme la force humaine, a des limites. Pareil aux grands fleuves, le gnie
peut crotre et se perdre dans l'immensit des ocans; il lui est interdit,
en et-il agrment et dsir, de rebrousser son cours et de redevenir
ruisseau. Quand on a reu en don la puissance merveilleuse de faire
rsonner la lyre aux sept cordes sonores, il est malais, parfois mme
il est impossible, d'y ajouter la crcelle et le mirliton.

Zola semble dmontrer, par l'inutilit de ses efforts  la scne et par
la persistance de ses insuccs ritrs, la vrit de la prtention des
hommes de thtre de former comme une caste littraire  part, un
sacerdoce spcial initi  certains rites, prtres d'une Isis aux
mystres abscons. Ainsi, un vaudevilliste, un faiseur d'oprettes, un
confectionneur de revues serait un savant possdant une algbre inconnue
des profanes? Le moindre btisseur de scnario deviendrait un architecte
aux pures mystrieuses, le membre d'une confrrie aux arcanes interdits.
Les hommes de thtre seuls sauraient construire des ouvrages compliqus
et difficiles, destins pourtant  tre compris instantanment,  tre
jugs de mme, et du premier coup, par le grossier passant, par l'ignorant
stupide, par le convive sortant de table congestionn, par la marchande
des Halles au vocabulaire sonore, et par la femme lgante et sotte,
capable, ordinairement, de s'intresser seulement aux chiffons ou aux
banalits de la conversation mondaine. Tout ce grand art, toute cette
technologie et toute cette esthtique suprieure aboutissant  se faire
comprendre des ignorants et des imbciles? C'est le mystre de la foi
thtrale!

La scne serait un collge d'augures, d'o l'on ne saurait regarder la
foule sotte et crdule sans rire entre initis, mais o l'on ne serait
admis  officier que dans des conditions particulires de savoir-faire, de
roublardise et de tour de main? Zola, comme Balzac, comme Flaubert, comme
les Goncourt, ne possdait pas, parat-il, les capacits particulires
exiges pour tre admis dans la confrrie. L'cole dite naturaliste n'a
pas, il est vrai, en gnral, russi au thtre. Le roman fut plutt son
champ de bataille et de victoire. La plupart des pices de cette cole
sont extraites de romans. Pourtant, l'on peut classer comme auteur
dramatique se rattachant au naturalisme, Henri Becque, dont les pices
n'taient pas des scnes de romans dcoupes, dialogues et adaptes,
plus ou moins harmonieusement, au thtre. Un matre auteur dramatique,
celui-l!

Il faut reconnatre aussi que tous les hommes n'ont pas des aptitudes
gales, ni surtout universelles. La scne exige, avant tout, l'action, la
synthse parlante, remuante, l'ellipse de la phrase, et souvent de l'ide.
Un geste y remplace une explication, qui, dans un livre, exigerait
plusieurs mots, parfois plusieurs lignes. Le thtre a donc des procds
d'excution et des moyens de ralisation du sujet conu, ce sujet ft-il
le mme, tout autres que ceux que rclament le livre, le roman. Il en
est de mme dans les autres formes de l'art. Un violon et un pinceau, un
bauchoir et un burin, sont des instruments d'art diffrents et produisent
des effets distincts par l'excution. Mais l'artiste, apprenant  se
servir de ces outils varis, ne peut-il traduire, avec une mme matrise,
avec des procds distincts, son rve, son ide, la nature par lui
surprise et interprte? Lonard de Vinci, Michel-Ange, et la plupart
des grands artistes de la Renaissance n'ont-ils pas prouv la dualit,
la multiplicit du gnie? Il est probable, tant donne une certaine
dynamique crbrale, et en supposant rassembls le don crateur, la
connaissance des moyens techniques, et l'nergie suffisante pour les
appliquer, qu'un mme artiste pourrait tre pote, dramaturge, philosophe,
romancier, peintre, sculpteur, musicien, orateur et architecte. Le domaine
de l'art, comme le champ de la science, ne s'est pas agrandi. Il est
difficile, aujourd'hui, d'tre, comme au XVIe sicle, un Rabelais ou un
Pic de la Mirandole, un savant possdant toutes les connaissances de son
temps. La science, de plus en plus tendue, varie, infinie, exigera, de
plus en plus, des spcialistes, des gens cantonns dans une tude, des
insectes de gnie et de patience fixs sur une branche unique, et passant
leur existence  la fouiller,  la dnuder. Il n'en est pas de mme en
matire artistique, en littrature surtout, o le progrs n'existe  peu
prs pas, la matire et le travail restant presque toujours semblables.
Il y a un abme entre le rapide de Marseille et le char qu'Automdon
dirigeait; la distance n'est pas grande qui spare une glogue de Virgile
de la rencontre de Miette et de Silvre, au puits de _la Fortune des
Rougon_.

Pourquoi tel artiste, tel privilgi susceptible de devenir un ouvrier
d'art, au lieu de demeurer un manoeuvre, s'adonne-t-il  une spcialit et
prend-il pour instrument la plume et non le pinceau, et inversement?

Le hasard, l'imitation, les encouragements des camarades, dans l'art comme
dans les carrires nullement artistiques, o s'observe un choix analogue,
sans raison apparente ordinairement, dcident de la localisation des
aptitudes. Zola aurait pu faire un auteur dramatique, gal au romancier
qu'il est devenu, mais il lui fallait, pour cela, concentrer son nergie
sur des sujets scniques, prparer, tudier des actions et des caractres
susceptibles de se dvelopper dans le cadre conventionnel et limit de
quelques heures de spectacle; il lui et fallu aussi bander, vers un autre
but, cette arme de la volont qu'il possdait plus que tout autre, et
viser, au lieu du roman, le thtre. Il n'est pas douteux qu'il aurait mis
plus d'une fois dans le mille, l'adroit archer.

Il fut dtourn de ce but-l, d'abord par les difficults, qu'on pourrait
nommer subjectives, de l'art thtral, c'est--dire la trouvaille des
sujets, l'tude et le rendu des caractres, le choc des situations, le
mouvement des personnages et le choix de leurs faits et gestes, devant,
dans leur synthse mime et parle, fournir l'analyse de leurs sentiments,
de leurs penses, de leurs individualits. Ensuite, il rencontra, lui
barrant la route, les obstacles extrieurs et matriels, contre lesquels
plus d'une intention scnique s'est brise net: la confection dfinitive
de la pice, sa mise au point pour l'optique des planches, et enfin les
dmarches, les attentes, les sollicitations et les tiraillements, avant
d'tre jou, afin de l'tre.

La volont n'est pas l'audace. Zola tait un grand timide. Les fameux
hommes de thtre sont gnralement des gaillards rsolus, sceptiques,
marchant carrment dans la vie, le chapeau sur l'oreille, ayant beaucoup
de l'aplomb du commis-voyageur, exhibant la crnerie du candidat
politique: voyez les deux Dumas, l'un exubrant, l'autre froid thoricien;
Scribe intrigant et souple; Victorien Sardou alerte et sduisant; Maurice
Donnay cambriolant l'Institut avec la pince-monseigneur de feu Salis;
Alfred Capus proclamant sa veine et faisant, avec ses allures flines, et
son sourire bnin, le fracas du joueur chanard, tous ces triomphateurs de
l'arne thtrale sont des lutteurs rudement muscls, et dont pas un n'a
jamais eu froid aux yeux, ni crampe aux mollets. Zola n'tait pas taill
pour se mesurer avec ces Alcides du plateau, et il n'tait pas surtout
dispos  leur disputer la place. Il ne pouvait supporter de paratre
combattre dans un rang secondaire. Il s'tait reconnu, la vingt-cinquime
anne sonne, peu apte  devenir un pote lyrique de premier ordre: il
cessa d'crire en vers; il plongea dans un tiroir, comme dans un bocal o
l'on conserve un embryon, ses pomes avorts de _l'Amoureuse Comdie_, qui
lui avaient donn tant de joie, lors de la conception. Tournant le dos, en
apparence, au romantisme des _Contes d'Espagne_ et des _Orientales_, il
marcha, droit et triomphal, sur la voie qu'il venait de doter de cette
dsignation neuve et sonore: le naturalisme. L, il se sentait robuste et
matre. Rien ne pouvait l'arrter, et les obstacles qu'il dmolissait,
quand il ne voulait pas se donner la peine de les carter, lui donnaient
la force et la confiance pour franchir ou supprimer ceux qu'il viendrait 
rencontrer par la suite.

Il avait constat son peu d'aptitude au roman-feuilleton. Un genre,
pourtant productif et susceptible d'agir sur les grandes masses de
lecteurs. _Les Mystres de Marseille_ furent son unique tentative en ce
genre. Il ne se sentait pas davantage la force de donner, chaque jour,
un article d'actualit, soit politique, soit littraire. Il cessa donc
pareillement de faire du journalisme courant, car, bien qu'il ait beaucoup
crit dans divers journaux, et qu'il ait collabor  l'un des plus
rpandus, _le Figaro_, il y fit plutt ce qu'on nomme, et c'tait un des
titres qu'il avait lui-mme choisis, des campagnes que des articles dans
le got de ceux des matres articliers. Ses correspondances littraires,
au journal russe _le Messager de l'Europe_, o Tourgueneff l'avait
accrdit, les abondantes et massives colonnes de prose, qui contenaient
ses thories et ses argumentations sur le roman exprimental, sur les
documents humains dont il prconisait l'usage exclusif dans toute oeuvre,
en bannissant l'imagination, bannissement qu'il n'appliqua pas toujours
 ses propres conceptions, c'taient des pages de livres interrompues,
dbites en tranches et non du vritable journalisme. Le public ne s'y
trompa gure. Zola lui-mme ne se fit aucune illusion sur son peu de
succs dans la chronique ou dans la critique. Si les articles, signs de
son nom retentissant, taient recherchs par les directeurs de journaux et
regards avec curiosit, c'est que sa renomme forait l'attention. Des
pages, au bas desquelles flamboyait, comme une vedette, le nom de l'auteur
de _l'Assommoir_, ne pouvaient passer inaperues. Le nom de l'toile
attirait, mais bientt la lourdeur de son jeu fatiguait et l'on trouvait
peu amusante la pdanterie du magister naturaliste. Zola professait
beaucoup. Il transformait le journal o il crivait en chaire de collge,
et il faisait la classe aux lecteurs, aux lves de lettres. Sa manire
se rapprochait de celle de Sarcey, mais avec moins de bonhomie et plus
de suffisance. Le public gotait peu Zola journaliste et pion, et le
l'envoyait  ses romans. Il y retournait volontiers. L o il n'obtenait
pas, du premier coup, l'excellence, il abandonnait la partie. Cet homme,
si admirablement dou d'nergie, et qui se montra si rsistant  tous
les coups de la fortune, n'prouvait pas le dcouragement, mais l'ennui,
l'indiffrence pour l'entreprise o il sentait qu'il n'obtiendrait que
lentement, et peut-tre jamais, la russite. Remarquez qu'il ne s'agit
pas du succs mme, de la foule applaudissant, acclamant, et de la
gloire venant poser sa couronne sur le front radieux de l'crivain promu
grand homme. Zola ne renona pas au roman parce que _Thrse Raquin_,
_la Fortune des Rougon_, _la Cure_, _Son Excellence Eugne Rougon_,
_la Conqute de Plassans_, n'avaient eu qu'une chance relative, comme
vente, comme argent, comme classement parmi les livres clbres. Il
persvra jusqu' l'clatement de _l'Assommoir_, parce qu'il avait le
sentiment de sa vigueur, de sa supriorit. Trs bon critique de lui-mme,
il se jugeait sans indulgence ni parti pris. Bien avant que Coupeau et
Gervaise eussent lanc son nom aux quatre coins de l'univers lisant, il
s'tait reconnu capable d'tre un matre romancier, et il avait persvr
dans sa tche. Indiffrent  l'indiffrence, il avait laborieusement
entass les chapitres sur les chapitres, les livres sur les livres,
attendant l'aube du succs, avec la confiance du laboureur traant le
sillon, rpandant ses semailles, et ne doutant pas de voir la semence
lever et le jour de la moisson venir. Il trouvait en lui-mme cette
certitude. Pas une heure, il ne put douter de ses romans. Il continua donc
 en combiner l'ordonnancement, et  excuter, scrupuleux architecte d'un
devis arrt, le plan gnalogique de la famille Rougon-Macquart, tel
qu'il l'avait conu, trac et dcid.

Au thtre, au contraire, il ne s'avanait que timidement, doutant des
autres et de lui-mme. Il ttonna dans cette voie, pour lui hasardeuse et
malaise. Il s'y tait, pourtant, engag ds la prime jeunesse. Au collge,
 Aix, il avait crit trois actes comiques; d'abord, un acte en prose:
_Enfonc, le Pion!_ Il s'agissait d'un pauvre diable de matre d'tudes
courtisant une jeune femme, que lui enlevaient deux lves de rhtorique.
Le triomphe de Don Juan collgien. Le Principal avait son rle de
Cassandre. On le bernait et on le rossait. Cette oeuvre enfantine, rancune
de potache, devait avoir un titre plaisant: _Un pion qui veut aller 
dame!_ Le novice auteur le changea comme trop long. _Enfonc, le pion!_
n'a d'ailleurs jamais vu l'aurore de la rampe, et demeurera, sans doute,
ternellement plong dans les limbes des oeuvres indites. D'autres oeuvres
infantiles, comme _Perrette_, d'aprs la fable de La Fontaine, o le
fabuliste avait un rle dans la pice, puis, un acte en vers: _Il faut
hurler avec les Loups_, font cortge aux oeuvres juvniles galement
injoues, dans cet obituaire dramatique: _la Laide_, un acte en prose,
_Madeleine_, un drame en trois actes, prsent et refus  l'Odon,
au Gymnase, au Vaudeville, et qui jamais ne sut tenter un directeur.
Peut-tre exhumera-t-on, un jour, ces enfants morts-ns? Le squelette
des manuscrits doit se retrouver; tant donns le soin et
l'ordre de Zola, ils gisent certainement encore dans le tombeau des
tiroirs. Zola crivit aussi,  l'poque de _Rodolpho_, quand il tait
romantique ardent et pratiquant, le scnario d'un drame moyengeux,
_l'Archer Rollon_, qui ne fut jamais crit.

La premire oeuvre thtrale de Zola joue fut un drame, tir de son
roman: _les Mystres de Marseille_. Cinq actes, en collaboration avec son
camarade Marius Roux. La premire reprsentation eut lieu au thtre du
Gymnase,  Marseille, direction Bellevent, le 6 octobre 1867. Zola y
assistait. Il crivit  son collaborateur, rest  Paris, le lendemain de
la premire:

     C'est un succs contest, qui peut se tourner en chute complte, ce
     soir. Comme je te l'ai dit dans ma dpche, le commencement de la
     pice a bien march. Les tableaux: _les Aygalades_ et _le Crime_
     n'ont pas donn ce que nous attendions, et, ds lors, la pice a
     langui. Elle s'est un peu releve vers la fin...

Les sifflets furent plus nombreux que les applaudissements. La pice ne
fut joue que quatre fois. Zola, peu encourag par ce dbut, pendant
plusieurs annes, ne chercha pas  tenter la fortune scnique.

Le 11 juillet 1873, il donna, au thtre de la Renaissance, dirig par
Hostein, _Thrse Raquin_, pice tire du roman. Le livre avait eu un
succs relatif, le drame fut un four complet. Neuf reprsentations, le
directeur en faillite, et le thtre, aprs avoir ferm ses portes,
changeant de genre et faisant sa rouverture avec l'oprette, tel fut le
bilan dsastreux de cette opration. Mme Marie Laurent jouait pourtant
magistralement la paralytique, et la pice tait suffisamment bien monte.
Je me souviens vaguement de l'impression de la premire,  laquelle
j'assistais: elle fut plutt pnible, bien qu'il y et deux ou trois
scnes trs fortes, d'un grand effet.

L'anne suivante, Zola fit jouer au thtre Cluny une comdie, peu gaie,
car la maladie et la mort y tenaient trop de place, intitule _les
Hritiers Rabourdin_, trois actes. Rien que le choix de ce thtre de
quartier indique le peu de crdit de Zola sur la place dramatique. Il
avait prsent sa pice au Gymnase et au Palais-Royal. Refuse, la comdie
fut prise par M. Camille Weinschenk, qui la monta de son mieux. _Les
Hritiers Rabourdin_ n'atteignirent pas la vingtime reprsentation.

_Bouton de Rose_ et _les Hritiers Rabourdin_ sont les deux oeuvres
thtrales de Zola, originales et sans collaborateur. Il n'crivit plus
rien pour le thtre depuis. Mais plusieurs de ses romans furent mis  la
scne, et non sans succs. Ses collaborateurs-adaptateurs, MM. William
Busnach et Benjamin Gastineau, s'acquittrent habilement et fructueusement
de leur tche. Ces drames russirent tous, bien qu'avec des fortunes
diverses. _L'Assommoir_, dont Zola avait crit et revu le scnario,
plusieurs fois repris,  l'Ambigu et au Chtelet, fut le plus durable
succs: le rle de Coupeau fut jou successivement par Marais, Gil-Naza,
Auvray-Guitry, et toujours l'effet en fut considrable.  l'tranger,
cette pice russit extraordinairement. En Angleterre, soutenue par les
socits de temprance et d'autres confrries de teetotalers, elle
est considre comme ayant une porte moralisatrice. _Nana_, o Massin
apparaissait hideuse, avec le visage boursoufl par la petite vrole;
_Pot-Bouille_, _le Ventre de Paris_, furent galement jous avec un nombre
de reprsentations auquel Zola, sans collaborateur, n'tait pas habitu.
_Germinal_, d'abord interdit, fut transport sur une scne de quartier,
aux Bouffes du Nord. Zola eut une collaboration musicale importante:
le compositeur Alfred Bruneau donna  l'Opra, _Messidor_, en 1897; 
l'Opra-Comique, _le Rve_ et _l'Attaque du Moulin_, d'aprs la nouvelle
des Soires de Mdan qui fut reprise, avec la grande artiste Delna,  la
Gat, en 1907.

De son roman _la Cure_, il tira, pour Sarah-Bernhardt, une pice portant
le titre de l'hrone, _Rene_, qui ne fut pas joue.

Zola n'avait pas tout  fait abdiqu ses prtentions d'auteur dramatique,
malgr ses insuccs du dbut. Il raisonnait, toutefois, ses aptitudes
thtrales et ses chances de russite:

     Il y a, au thtre, un lment essentiel dont il faut toujours tenir
     compte, disait-il  un journaliste l'interviewant  la veille de la
     reprsentation du _Ventre de Paris_, au Thtre de Paris (ancien
     Thtre des Nations, puis Thtre Sarah-Bernhardt): c'est le succs.
     On n'est pas un bon auteur dramatique si l'on n'a pas de succs.
     Pour l'obtenir, il faut de la persvrance, il faut accommoder son
     temprament et son talent  certains gots du public. J'admets trs
     bien qu'on fasse une premire pice, et mme une seconde, qui ne
     russiront pas, mais on ne peut en crire de mauvaises toute sa vie.
     Je suis condamn  crire des romans pendant cinq ou six annes
     encore. Je dois terminer une srie de vingt volumes sur les
     Rougon-Macquart. Mais le roman ne m'intresse plus autant,
     aujourd'hui. Il me semble que j'ai t jusqu'au bout du plaisir que
     ce travail pouvait me procurer. Aussi, ma srie termine, si j'ai
     encore assez de jeunesse et d'nergie, je me mettrai au thtre, qui
     m'attire beaucoup. Je crois qu'il y a l une foule d'expriences
     curieuses  tenter, des milieux inexplors  mettre  la scne,
     une conception plus large de la vie  dvelopper que celle que l'on
     trouve chez nos auteurs contemporains, d'autres passions  tudier que
     l'ternel adultre.

Zola avait raison. Le thtre moderne aurait tout  gagner  sortir un
peu des alcves, et  intresser la foule  autre chose qu' la banale
aventure sexuelle. Or, l'auteur de _Thrse Raquin_, dont le point de
dpart tait, d'ailleurs, un adultre, mais fortement rehauss par le
crime, et surtout par le chtiment de la conscience, l'oeil de Can, n'eut
ni le temps, ni l'occasion, ni sans doute aussi la force, de tenter cette
rnovation. Nous attendons encore le Messie dramatique qui viendra
bouleverser magnifiquement la scne, et changer en cbles neufs les
ficelles uses, rajeunissant les vieilles conventions et les situations
caduques.

S'il n'a pu faire seul une bonne pice, plaisant  la foule et intressant
les lettrs, ce qui est le double event  tenter, Zola a, du moins,
formul de curieuses et souvent justes thories sur le thtre.
_Le Naturalisme au thtre_ et _Nos Auteurs dramatiques_ sont deux
volumes, composs principalement d'articles de critique parus dans
_le Bien Public_, et _le Voltaire_, arrangs, corrigs, recousus bout 
bout, qui contiennent,  ct de vantardises et de prophties, par trop
mirobolantes, sur le thtre naturaliste et son avenir, des jugements
justes et des opinions fort sages.

En ce qui concerne son collaborateur Busnach, mort en 1907, auquel il
rendait un hommage mrit, Zola disait  un confrre le questionnant:

     Je ne prends pas la responsabilit littraire des pices que
     M. Busnach a tires de mes romans. Je reste dans la coulisse et je
     suis l'exprience avec curiosit. Dans ces pices, en vertu de mon
     principe que le succs est un lment essentiel, au thtre, de
     grandes concessions sont faites aux habitudes et au got du public.
     Nous brisons la logique des personnages du roman pour ne pas inquiter
     les spectateurs. On introduit des lments infrieurs de comique et
     des complications dramatiques. Enfin, on dveloppe une mise en scne
     pompeuse pour fournir un beau spectacle  la curiosit de la foule.
     Cependant, ces drames contiennent l'application de quelques-unes
     des ides nouvelles que je dfends. M. Sarcey, qui a recherch toutes
     les occasions d'attaquer _l'Assommoir_, tait oblig de reconnatre
     que la reprsentation des drames tirs de mes romans avait port un
     coup funeste  l'ancien mlodrame, qui ne pouvait plus s'en relever.

Et Zola,  plusieurs reprises, revenant sur cette opinion du critique du
_Temps_, redisait:

     Malgr l'introduction d'lments infrieurs, il faut avouer, comme
     l'a reconnu Francisque Sarcey, que les drames tirs de mes romans
     contiennent plus de vrit humaine, d'une part, et aussi plus de
     pittoresque et de modernit dans les tableaux mis en scne.

Il y eut des polmiques intressantes et amusantes entre Sarcey et Zola.
Celui-ci reprochait notamment au critique du _Temps_ de ne pas tre
document et de commettre des bvues et des anachronismes dans ses
apprciations. Sarcey opposait  Zola les bourdes qui lui avaient chapp,
comme  tout le monde, et dont quelques-unes sont devenues lgendaires.
Il les numrait malicieusement:

     Est-ce  M. Zola  me reprocher l'anachronisme d'avoir parl de
     Florent revenant de la Nouvelle-Caldonie, en 1858, alors que ce
     furent les condamns de la Commune, et non ceux de Dcembre 51, qui
     furent envoys  Nouma,--et il ajoute assez rudement: lui, qui nous
     a dcrit un soldat rentrant, en 1815, coiff du kpi d'ordonnance,
     ne se souvenant plus que le kpi est contemporain de l'expdition
     d'Afrique; lui, qui nous montre une jeune fille se promettant, en
     1810, de ne jamais pouser quelque maigre bachelier, qui l'craserait
     de sa supriorit de collgien et la tranerait, toute sa vie,  la
     recherche de vanits creuses. Des bacheliers en 1810? Vous n'y songez
     pas, mon cher confrre! A cette mme date, 1810, vous faites tuer
     l'amant d'Adlade par un douanier, juste au moment o il entrait en
     France toute une cargaison de montres de Genve, et Genve, en ce
     temps-l, faisait partie du territoire franais, c'tait le chef-lieu
     du Lman. N'est-ce pas vous encore qui avez fait, en 1853, apercevoir
      Hlne, du haut du Trocadro, la masse norme de l'Opra de Garnier,
     qui n'tait pas encore sorti de terre? N'est-ce pas vous qui avez
     entendu chanter le rossignol en septembre?...

Le malicieux et pionnesque Sarcey reproche encore  Zola la phrase
suivante:

     Ils se mirent tous les trois  pcher. Estelle y apportait une
     passion de femme. Ce fut elle qui prit les premires crevettes,
     trois petites crevettes roses.

Le citateur caustique fait suivre l'extrait fcheux de cette mercuriale,
voquant la bvue classique de Jules Janin:

     Vous n'tes pourtant pas sans savoir que les crevettes ne sont roses
     que dans les mers o le homard revt la pourpre du cardinal. Mais vous
     aviez mis roses sans y attacher d'autre importance, peut-tre parce
     que le rose est une couleur gaie, parce qu'elle vous plat davantage,
     comme vous avez, autre part, attribu aux prunes une dlicate odeur
     de musc, parce que le musc vous rappelle des sensations agrables,
     et que ce sont l des dtails qui n'ont point de consquence. Ce qui
     est essentiel  la peinture du caractre d'Estelle, c'est qu'elle
     cherche des crevettes avec une passion de femme, et qu'elle mange des
     prunes avec concupiscence. Maintenant, que ces crevettes soient grises
     ou roses, que ces prunes sentent le musc ou tout bonnement la prune,
     voil qui est indiffrent. Je m'embrouille sur les sexes (Sarcey
     avait, dans son compte rendu du _Ventre de Paris_, qualifi de petite
     fille le jeune personnage qui rconcilie, au 6e tableau, sa mre avec
     sa grand'mre, et qui tait un garon dans la pice, bien que jou par
     une fillette, la petite Desmets), vous vous trompez sur les couleurs
     et les odeurs, nous sommes  deux de jeu. Mais pourquoi ce qui est,
     chez vous, noble indpendance de l'homme de gnie, vis--vis de la
     vrit, serait-il, chez moi, simple bafouillement? Et remarquez,
     mon cher confrre, que, si ces petites inadvertances taient aussi
     condamnables que vous le dites, elles le seraient bien plus dans un
     roman naturaliste que dans une critique de thtre, qui n'affiche
     point de prtention  une minutieuse exactitude dans le dtail.

Sarcey avait raison. Des erreurs, des mprises, des confusions d'poques,
peuvent se produire dans tous les ouvrages, et ne sauraient leur ter tout
mrite. On doit ngliger leur insignifiance. Comme le dit Sarcey, ce n'est
pas parce que les crevettes seraient dsignes sous leur couleur naturelle,
grise ou plutt opale, que la prcocit gourmande d'Estelle se trouvera
plus ou moins bien dpeinte et cessera d'tre porte  la connaissance du
lecteur, ce qui tait le but cherch. On abusait beaucoup, autrefois, dans
les revues littraires, de la poursuite des anachronismes, des sottises,
des coqs--l'ne chapps aux journalistes les plus en renom. Parfois,
ces bvues, bruyamment signales, taient tout simplement des coquilles
d'imprimerie, par exemple, en matire d'anachronisme d  un chiffre
retourn ou chang. Ces terribles corrigeurs de textes mettaient un pauvre
diable de correcteur d'imprimerie en posture de perdre son emploi. Mais
ici, le reproche d'inexactitude, renvoy  Zola se targuant de sa
documentation, tait un procd piquant de polmique.

Les rieurs furent du reste du ct de Sarcey. Si j'voque ce duel de plume
entre le romancier-dramaturge et le critique clbre, c'est que le coup
de massue assn par Zola, dans _le Figaro_, sur la caboche de Sarcey,
demeure, le livre en gardant la trace, tandis que, pour retrouver la
riposte du journaliste, il faut aller fouiller la collection du _Temps_
et relire le feuilleton du 7 mars 1887. N'est-il pas juste qu' ct du
rquisitoire de Zola le livre,  son tour, garde la trace du plaidoyer de
Sarcey?

     Vous prtendez, crivait donc le critique du _Temps_, que j'ai
     accueilli avec rudesse et mauvaise humeur _l'Assommoir_,  son
     origine, et que, plus tard, averti par le succs du drame, aprs
     les 300 reprsentations qu'il avait obtenues, je l'ai tenu pour un
     chef-d'oeuvre. Ni l'une ni l'autre de ces deux assertions ne sont
     conformes  vrit. Il est facile de me mettre en contradiction avec
     moi-mme, en prenant, tantt dans la premire partie de mon article,
     qui est fort logieuse, et tantt dans la seconde, qui est de vive
     critique. Vous le faites, sans y prendre garde, car vous avez ce
     ralit, de ne voir que les images qui s'en impriment dans votre
     cerveau. Ce sont les visions qui se forment en vous-mme que vous
     observez, et d'un oeil qui les grossit dmesurment.

     Vous parlez toujours de la vrit vraie, et vous tes un homme
     d'imagination, qui prend pour vrit les hallucinations closes
     d'une cervelle toujours en mouvement.

     C'est ainsi que, dans _Nana_, vous nous avez peint des moeurs de
     thtre qui nous ont si fort tonns, nous qui vivons dans ce milieu
     spcial. C'est ainsi que, l'autre soir, au Thtre de Paris, vous
     avez vu,  la scne de l'enfant, toute une salle debout et battant
     des mains, quand nous autres, qui ne sommes point naturalistes, nous
     l'avons vue battre des mains, tout tranquillement assise, comme c'est
     l'habitude.

     Il y a quelques annes, vous donniez,  Cluny, une comdie qui avait
     pour titre: _les Hritiers Rabourdin_. La pice n'avait pas trop bien
     march le premier soir, et mes confrres, non plus que moi, nous
     n'avions pu dissimuler l'insuccs. Vous m'crivtes pour me prier d'y
     retourner, m'affirmant que le grand public, le vrai, avait cass notre
     arrt, qu'il emplissait la salle tous les soirs, et qu'il riait de
     tout son coeur. Je me rendis  votre invitation, et, pour vous faire
     la partie belle, je choisis un dimanche. La salle, hlas! tait aux
     trois quarts vide, et du diable si j'ai entendu personne rire. Mais
     je ne doute pas que vous, de ces yeux qui sont toujours tourns en
     dedans sur votre dsir, vous n'eussiez vu la salle comble, et que
     vous n'eussiez entendu, de vos oreilles ouvertes  l'cho de votre
     pense, ses universels clats de rire.

     Vous avez un talent si merveilleux que vous russissez parfois 
     imposer comme vraies ces chimriques visions de votre esprit; vous
     nous faites illusion au point que, sur votre foi, nous croyons voir
     toutes roses les crevettes  qui la nature a oubli de donner cette
     jolie couleur. Ce n'est pas une raison pour railler les malheureux
     qui les voient grises.

     Et maintenant, mon cher Zola, parlons un peu plus srieusement, si
     vous voulez. Cette polmique, attarde sur des vtilles, n'est digne
     ni de votre grand talent ni, j'ose le dire, de la situation que le
     public a bien voulu me faire dans ce petit coin de la littrature, o
     j'exerce la critique. Nous valons mieux que cela l'un et l'autre, et
     permettez-moi de m'tonner que vous ne l'ayez pas senti. J'ai eu,
     depuis prs de trente annes que j'cris dans les journaux, affaire 
     tous les matres du thtre contemporain. Mes feuilletons ne leur ont
     pas toujours plu, cela va sans dire. Quelques-uns m'ont fait l'honneur
     de s'en expliquer avec moi; aucun n'a eu le mauvais got d'afficher
     pour mes critiques, justes ou fausses, un impertinent mpris. Aucun ne
     m'a parl du peu d'aplomb de ma caboche, aucun ne m'a dit que je
     torchais mes articles sur un coin de table. Ils m'ont pris au srieux,
     parce qu'ils taient convaincus que je parlais srieusement de choses
     que je tenais pour srieuses.

     Comment! Vous qui savez le prix du travail, vous qui avez conquis
     lentement, par un labeur acharn, une des plus grandes renommes de
     ce temps, comment se fait-il que vous affectiez de traiter ainsi
     par-dessous jambe, un homme qui, lui aussi, n'a d qu' trente
     annes d'tudes, svrement et patiemment poursuivies, une influence
     laborieusement obtenue et laborieusement garde? Vous tes surpris de
     cette influence; vous n'en pntrez pas les causes; je m'en vais vous
     les dire, ne ft-ce que pour justifier les lecteurs du _Temps_ qui me
     l'accordent.

     Eh bien! mon cher Zola, c'est que, sur la question du thtre, je
     suis, pour me servir de votre langage, trs _document_. Oui, sans
     doute, il m'arrive d'appeler du nom d'Emmeline un personnage que
     l'auteur a nomm Emma, et de faire, en l'appelant Berthe, l'loge
     d'une chanteuse de caf-concert qui se nomme Gilberte. Prvel en
     tressaille d'horreur, et relve gravement, sur ses tablettes, cette
     grosse mprise. C'est affaire  Prvel; que lui resterait-il s'il
     n'avait cette exactitude dans le dtail? Mais, si je suis coutumier
     de ces inadvertances, encore qu'elles soient moins frquentes qu'on
     ne l'a dit, il n'y a pas de pice un peu importante que je n'aie vue
     trois ou quatre fois, mme les vtres, que je n'aie lue ensuite.
     J'examine,  chaque reprsentation, les manifestations du public,
     tantt me confirmant dans mon ide premire, tantt revenant sur mon
     impression premire. Il n'y a pas d'artiste que je n'aie tudi dans
     tous ses rles; je les suis partout et lorsque le moindre d'entre eux
     me demande d'aller le revoir, dans n'importe quel boui-boui, je m'y
     rends, toute affaire cessante. J'ai subordonn ma vie tout entire au
     thtre, et l'on m'y voit tous les soirs devant que les chandelles
     soient allumes, ou, pour ne pas effaroucher vos scrupules de
     naturaliste, avant que le gaz de la rampe soit lev, et je ne m'en
     vais que lorsqu'il est teint.

     Le public le sait, et voil pourquoi il a confiance. Il sait encore,
     ce public, que je suis toujours de bonne foi, et je n'y ai mme aucun
     mrite. J'aime le thtre d'un amour si absolu que je sacrifie tout,
     mme mes amitis particulires, mme, ce qui est plus difficile, mes
     rpugnances, au plaisir de pousser la foule  une pice qui me parat
     bonne, de l'carter d'une autre qui me semble mauvaise. Il m'est
     arriv dix fois de dire en prenant la plume: il faudra que je
     m'observe aujourd'hui, que je passe lgrement sur tel ou tel dtail,
     que je drobe de mon mieux le secret de telle ou telle dfaillance.
     Une fois la plume  la main, il y a en moi comme un dmon qui la
     prcipite sur le papier, et je suis stupfait en me relisant, le
     lendemain, dans le journal, de voir que la vrit m'a chapp,  mon
     insu, de toutes parts.

     Cette vrit, je ne me contente pas de la dire, je tche de la
     prouver. J'expose loyalement les raisons de mes adversaires; je donne
     aussi les miennes, et je les donne avec une abondance, avec une
     insistance qui paraissent souvent fatigantes aux beaux esprits. Ma
     passion serait de dmontrer l'vidence; je reprends dix fois, s'il le
     faut, un dveloppement, et ne m'arrte que lorsque je sens qu'il me
     sera impossible d'tre plus clair et plus convaincant.

     Je le fais dans une langue de conversation courante dont vous souriez.
     Souriez, mon cher confrre, cela m'est gal. Je n'ai point de
     prtention au style, ou, pour mieux dire, je n'en ai qu'une. Boileau
     disait en parlant de lui:

     Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

     Eh bien! moi, ma phrase, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

     Vous m'avez invit  faire mon examen de conscience; vous voyez que
     je vous obis. Oui, j'ai, dans le cours de ces trente annes, commis
     quelques sottises et laiss chapper beaucoup d'erreurs. Je me suis
     souvent tromp; ceux-l seuls ne se trompent jamais qui n'ont pas le
     courage d'avoir un avis, et je suis toujours du mien, ce qui n'est
     peut-tre pas un mrite si commun. Mais il ne m'en a jamais cot de
     reconnatre une mprise, et j'ai toujours rpar de mon mieux les
     torts que j'avais pu avoir. Il y a tel artiste qui n'a d l'ardeur
     avec laquelle je l'ai pouss qu' un mot malheureux qui m'tait
     chapp, dans un feuilleton, et dont j'avais trop tard mesur
     l'injustice.

     Et voil pourquoi le peuple de Paris, ce peuple que vous revendiquez
     pour vous, que vous appelez, comme nos anciens rois, mon bon peuple
     de Paris, voil pourquoi il tmoigne d'une certaine confiance dans
     l'honntet et la justesse de mes apprciations, voil pourquoi il
     veut bien m'accorder, dans la critique de thtre, une certaine
     autorit.

     Rassurez-vous, mon cher confrre. Cette autorit, je n'en userai pas
     pour vous barrer le passage, pour obstruer, comme vous dites. Aussi
     bien serait-ce peine inutile. Le public n'est pas si idiot que vous
     dites, et il sait bien aller, sans moi et malgr moi, o il s'amuse.
     Si jamais vous crivez, au thtre, une oeuvre qui le prenne par les
     entrailles, j'aurais beau me mettre en travers, le public me passerait
     sur le corps pour aller l'entendre.

     Mais, croyez-le bien, je me rangerais d'abord et sonnerais la fanfare
     sur son passage. Votre ami Alphonse Daudet vient de donner  l'Odon
     une pice qui soulve, sans doute, beaucoup d'objections, mais o se
     trouvent quelques scnes extrmement bien faites, et d'autres qui ont
     un ragot de nouveaut piquante; c'est lui qui l'a crite tout seul,
     rpudiant ces collaborations derrire lesquelles on peut se replier,
     en cas d'insuccs, et battre en retraite. Est-ce que je ne lui ai pas
     le premier battu des mains? Je ne suis pas occup de savoir si son
     drame tait en opposition avec mes thories. Mes thories! mais je
     n'en ai qu'une, c'est qu'au thtre il faut intresser le public. Peu
     m'importe  l'aide de quels moyens on y arrive. Ces moyens, je les
     examine, je les analyse; c'est mon mtier de critique. Mais pourquoi,
     diantre! en repousserais-je un de parti pris?

     Non, mon cher Zola, je ne suis pas si exclusif que vous feignez de
     le croire. Je suis convaincu, pour ma part, qu'un jour vous vous
     emparerez du thtre; ce ne sera pas de prime saut, comme Dumas, par
     exemple, qui a fait _la Dame aux Camlias_, un chef-d'oeuvre, sans y
     songer, en se jouant, conduit par ce mystrieux instinct qu'on appelle
     le don. Vous y aurez plus de peine, mais  des qualits d'artiste
     de premier ordre vous joignez une tnacit invincible; vous savez
     vouloir.

     Laissez donc, pour le moment, Busnach vous gagner, au petit bonheur,
     tantt la forte somme, tantt un simple lapin, avec vos livres
     adroitement dcoups en pices. Ne vous mlez de cette besogne
     subalterne que pour apprendre les procds du thtre; prenez-en
     patience et des succs qui n'ajoutent rien  votre renomme, et des
     checs qui n'entament point votre gloire. Arrivez-nous un jour avec
     un drame crit par vous, et soyez assur que, s'il est vraiment ce que
     j'espre, ce n'est pas moi qui ferai obstruction.

Le thtre n'a t qu'un accident rpt, une srie d'-coups dans
l'existence de Zola. Le romancier a tout absorb en lui. Un
romancier-pote et un romancier-philosophe aussi. Dans ses derniers
ouvrages, il tait devenu utopiste humanitaire, fouririste et
phalanstrien, et, pour le peuple des travailleurs, qu'il aristocratisait,
pour l'ouvrire surtout, qu'il mtamorphosait, du bout de sa baguette
de magicien de l'criture, comme dans le conte de fes de Cendrillon,
en princesse aux splendides costumes roulant carrosse vers des bals
perptuels, il btissait de superbes chteaux en des Espagnes socialistes.

Par le roman, on pourrait dire par un roman, il s'est empar de l'opinion,
aprs une longue attente et un stage laborieux. Il n'a pu, cependant,
conqurir, vivant, la grande, l'incontestable et unanime popularit. Il
n'a pas t de ces privilgis de la renomme que la foule ne se contente
pas d'admirer par ou-dire et d'acclamer par imitation, mais qu'elle
connat, qu'elle lit, qu'elle applaudit, qu'elle clbre en connaissance
de cause. Je ne crois pas qu'il ait jamais l'innombrable quantit de
lecteurs que charma et que conquiert encore Alexandre Dumas, tout dmod
et vieillot qu'il semble devenu aux yeux myopes de l'aristocratie lisante.
Les journaux dmocratiques et les livraisons illustres savent la
ralit de la popularit persistante des _Trois Mousquetaires_ et de
_Monte-Christo_. Les vnements qui ont accompagn l'affaire Dreyfus ont
sans doute fait pntrer le nom de Zola dans les milieux non lettrs,
o il tait peu ou mal connu. On l'a estim, salu, pris pour patron de
groupes d'tudes collectivistes et proclam grand citoyen dans des groupes
militants, o d'ordinaire les crivains sont ddaigns, o les romanciers
surtout sont traits en amuseurs frivoles, en non-valeurs pour un parti,
des fantaisistes bons tout au plus, parmi les combattants de la Sociale,
 incorporer dans la musique. Si la participation considrable de Zola au
mouvement dreyfusiste, si ses attaques, ses procs, ses condamnations ont
fait sonner son nom, l o il n'avait que tint faiblement, si, dans les
masses politiciennes, on l'a prononc dsormais avec respect, ce nom qu'on
accompagnait plutt, auparavant, d'pithtes irrvrencieuses et injustes,
s'il a cess d'tre mconnu par un public hostile qui ne l'avait pas lu,
et par ou-dire le considrait comme un ractionnaire et un pornographe,
sa gloire ne s'en est pas sensiblement accrue. Les liseurs populaires ne
sont pas venus en aussi grand nombre qu'on aurait pu le supposer. Les
livres de Zola sont trop forts, je ne dis pas trop beaux, mais trop
lyriques, pour le peuple. Ils sont d'une facture qui dpasse la facult
lisante de la plupart des lecteurs de romans-feuilletons. Ils manquent de
l'intrt dramatique et du mouvement que recherche cette clientle. La
description l'assomme. Elle la saute le plus souvent. Le lecteur ordinaire
veut de l'action, des faits, des scnes vives, des coups de thtre, des
personnages tout d'une pice, expliqus en deux lignes, aux portraits
enlevs en quatre traits. La posie des romans de Zola est au-dessus de
l'intellect du populo, et sa philosophie, sa philanthropie et sa doctrine
de l'amour rgnrant l'humanit, lui donnant le bonheur sur terre, est 
ct de la mentalit des classes, plus habitues  agir qu' rflchir,
et surtout qu' rver. Le lyrisme et le socialisme de Zola ne sauraient
veiller la passion chez les foules, et plus d'un de ces lecteurs
provoqus par le tapage de l'affaire Dreyfus, laissant tomber le livre,
avec un billement, aura considr son auteur, dans les deux sens, au
figur et au propre, ainsi qu'un endormeur.

Quant  la classe plus duque, ddaigneuse des vulgarits du roman
d'aventures et d'intrigues, le vrai public zoliste, l'Affaire, toujours
Elle! l'a disperse, pouvante. Il y a des milieux o l'on n'oserait plus
ouvrir un roman de Zola. Cela passera, c'est certain, mais, au moins quant
 prsent, l'on peut dire que la popularit de l'auteur a subi un arrt,
et qu'il n'a pas encore bnfici de la gloire sereine et quasi
sur-terrestre de Victor Hugo.

Combatif  l'excs, Zola aura t, de son vivant, excessivement combattu.
Ses livres ont eu, pendant vingt-cinq ans, une vogue considrable, et ont
beaucoup fait parler d'eux, de leurs personnages, de leur auteur. Mais
il faut noter que quelques-uns se sont trs peu vendus; si l'on prend le
dbit commercial comme criterium de la renomme d'un crivain, Zola a eu
cette renomme intermittente et variable. Le public, qui achte, a paru
faire tri, et tablir une hirarchie parmi ses divers romans. Ainsi, _la
Conqute de Plassans, l'oeuvre, l'Argent, la Joie de vivre, le Rve, Son
Excellence Eugne Rougon_ et _la Fortune des Rougon_ y sont toujours
rests loin du magnifique total d'ditions obtenu par les autres ouvrages.
C'est _la Dbcle_, qui tient la tte avec 218 mille exemplaires
(en 1907). _Nana_ vient ensuite avec 204 mille. L'avance que ces deux
livres ont sur tous les autres, et mme sur _l'Assommoir_ (157 mille),
peut s'expliquer par le sujet, pour _Nana_, par l'actualit et les
polmiques, pour _la Dbcle_. La vente n'a toutefois pas grand rapport
avec l'art; la supriorit d'une oeuvre ne tient pas au dbit du papier;
le total des recettes ne saurait servir  un classement esthtique. Ces
chiffres, prcisant le got du public, se modifieront probablement avec
le temps. Il se produit, au cours des ans, de si profonds changements
dans les apprciations littraires. Il est  peu prs certain que les
lecteurs de la seconde moiti du XXe sicle ne se proccuperont gure
des thories du Naturalisme auxquelles Zola attachait si grande
importance. On se demandera: le Naturalisme? qu'est-ce que cela voulait
bien dire exactement? On peut mme dj se poser la question.

Ethymologiquement, et logiquement aussi, ce terme devait signifier: retour
 la nature. Le mot ralisme convenait peut-tre mieux aux crivains,
qui se proposaient, comme Zola, de montrer l'humanit telle qu'elle tait,
et non pas telle qu'elle devrait tre. On peut noter que, dans ses
derniers ouvrages, Zola a pris le contre-pied du naturalisme, puisque,
dans _Fcondit, Travail, Vrit_, il dpeint une humanit idale, des
personnages hors nature, se mouvant dans des situations et dans des
milieux, non plus rels, mais tels que l'auteur et ses coreligionnaires
souhaiteraient d'en rencontrer, d'en crer.

Les vrais ralistes, anctres de nos naturalistes, ce sont, d'abord, le
puissant et encyclopdique Diderot, le crateur de la tragdie bourgeoise;
le plat et incolore La Chausse; ensuite les romanciers, aux peintures
triviales et aux aventures souvent libertines, de la fin du XVIIIe sicle
et du commencement du XIXe; les chansonniers poissards, les vaudevillistes
du Caveau; Restif de la Bretonne, Pigault-Lebrun, puis Auguste Lafontaine,
Paul de Kock, beaucoup trop ddaign prsentement, et  qui ses vulgarits
d'expressions et ses scnes d'une crudit trop relle ont fait le pire
tort; Henry Monnier, l'inventeur du bourgeois type du XIXe sicle,
personnage considrable de la comdie et du vaudeville modernes, reproduit
par tous les auteurs, et devenu le principal rle du rpertoire de Labiche,
de Gondinet, de Gandillot, de Feydeau. Un portrait d'aprs nature, ce
Joseph Prudhomme, dont un acteur de grand talent, Geoffroy, donna cent
copies. Enfin, Champfleury, Duranty et Gustave Flaubert, voil les
ralistes, les vritables naturalistes.

Balzac est  part: comme Zola, c'est un romantique, un pote en prose,
un faiseur d'popes, l'Homre en robe de moine, vagabondant, puis
se claustrant  travers la France, d'une Iliade dont les Achille et
les Hector sont des usuriers, des avous, des journalistes, des
commis-voyageurs, des apprentis ministres, des bandits, des commerants,
des grands seigneurs; et les Hlne ou les Hcube, des filles d'opra, des
duchesses, des paysannes, des boutiquires, des bas-bleus et des parentes
pauvres.

On ne saurait nier l'influence de Balzac sur tous ceux qui se sont appels,
ou qui se sont laiss appeler des _Naturalistes_. Il y a, toutefois, dans
l'oeuvre d'ensemble de Balzac, toute une partie d'imagination, d'aventures
exceptionnelles et de personnages extraordinaires, qui ne rentrent
nullement dans le genre d'tudes prcises, d'observations exactes et de
faits emprunts  la vie ordinaire, bourgeoise, ouvrire, qui caractrise
le roman dit naturaliste. Ferragus et les Dvorants, dont il est le XXXVIe
roi, les incarnations de Vautrin, ce grand-pre du Rocambole de Ponson
du Terrail, les mlodramatiques scnes de _la Femme de Trente ans_, les
aventures mouvementes de La Torpille, de Lucien de Rubempr, et des
principaux personnages des _Illusions perdues_, la fantasmagorie
swedenborgienne de _Seraphitus Seraphita_, et les pripties des _Chouans_,
narres  la faon de Walter Scott, n'ont qu'une analogie trs vague avec
_Germinie Lacerteux_ ou avec _Pot-Bouille_. Balzac, dans ces oeuvres, o
l'imagination a laiss peu de place  l'observation, et o le bizarre se
combine avec l'invraisemblable, a plutt servi de modle  Montpin et 
Gaboriau qu' Zola et  Goncourt.

Mais il est impossible de contester la filiation qui unit les romans
d'tude et d'observation de Zola, de Goncourt, de Daudet, aux grandes
oeuvres de Balzac: _la Cousine Bette, le Pre Goriot, Eugnie Grandet, les
Paysans, Csar Birotteau, le colonel Chabert_, et tant d'autres miroirs
vivants de l'humanit franaise au commencement du XIXe sicle.

Pour Zola, dans l'intellect duquel un profond et surprenant changement se
produisit, vers 1868,  l'poque o il conut et crivit _Thrse Raquin_,
il y eut certainement une autre influence. Il avait lu Balzac, bien
auparavant, et il en tait rest, au moins comme got, comme genre
littraire,  Musset et  George Sand. Il eut la vision, presque soudaine,
d'un autre concept littraire que celui du romantisme, pour le sujet, le
dcor et la facture. La lecture de Stendhal, de Mrime, fut pour beaucoup
dans cette volution, que prcisa la frquentation de Taine. Les tudes du
minutieux critique sur la littrature anglaise, la nettet avec laquelle
Charles Dickens et ses procds taient nots et mis en lumire durent
agir fortement sur son cerveau.

On a frquemment cit Dickens,  l'occasion d'Alphonse Daudet. C'est
surtout la sentimentalit de l'auteur de _David Copperfield_ et ses
tableaux attendrissants, la similitude de certains sujets aidant, qui ont
vulgaris cette comparaison. Mais les mthodes et les moyens d'excution
des deux romanciers sont susceptibles d'un rapprochement, moins apparent,
plus rel au fond, lorsqu'on examine la faon dont travaillent l'auteur
de _Hard Times_ (les Temps difficiles) et celui de _Germinal_. Tous deux
ont une loupe dans l'oeil. Ils voient les dtails avec une prcision et un
grossissement normes. Ils les rendent tels. Rien ne saurait chapper 
leur minutieux inventaire.  la lueur d'un clair, dans une tempte, l'un
et l'autre surprennent toutes les particularits d'un paysage vaste, et
les dcrivent sans omettre un arbre renvers, une charrue abandonne dans
un champ, un cheval qui se cabre, au loin, sur la route dtrempe, ni
la pointe d'un clocher se dressant au fond de la campagne, au-dessus de
laquelle courent de gros et lourds nuages noirs, compts et signals au
passage. En mme temps, le romancier anglais et son confrre franais ont
l'irrsistible tentation d'associer les lments, les choses inanimes,
les objets matriels aux passions, aux sentiments et aux actes impulsifs,
ou dlibrs, des personnages de leurs histoires. Pour une jeune fille,
dont le coeur s'ouvre  l'amour, et qui traverse les cours moroses de
Lincoln Inn's Field, o la chicane tend ses toiles, Dickens ensoleille ces
ruelles de suie et de boue; il bat la mesure  tout un orchestre ail de
moineaux gazouilleurs; sur son passage, il multiplie la joie, la clart,
la vie. Zola aussi ne manque jamais d'harmoniser le dcor avec les
situations et l'tat d'me de ses personnages. Il rassortit les nuances
du ciel avec les sentiments de ses lus de l'amour ou de ses damns du
travail. On en pourrait citer vingt exemples, pris au hasard, dans tous
les romans de Zola. On trouvera des citations plus loin, dans l'examen
dtaill de ses principaux ouvrages.

On a prtendu que le mouvement naturaliste, absorb par Zola, identifi
en lui seul, aux yeux du public, tait d  Champfleury, dont il n'aurait
fait que suivre les traces et continuer l'oeuvre. On a nomm aussi Duranty
le fondateur du Ralisme.

Vainement chercherait-on la moindre preuve de la filiation dnonce. Zola
n'a rien, mais rien du tout, de Champfleury, et la ressemblance n'existe
que dans les prunelles de ceux qui veulent absolument la voir.

Il a cit ce romancier, qui fut oubli de son vivant, et que j'ai connu
proccup uniquement de cramique, bon fonctionnaire d'ailleurs, dirigeant
habilement la manufacture de Svres, en 1883, mais la mention est fort
sommaire:

     Il y aurait toute une tude, crivait-il dans _les Romanciers
     Contemporains_, sur le mouvement raliste que M. Champfleury
     dtermina vers 1848. C'tait une premire protestation contre le
     romantisme qui triomphait alors. Le malheur fut que, malgr son talent
     trs rel, M. Champfleury n'avait pas les reins assez solides pour
     mener la campagne jusqu'au bout. En outre, il s'tait cantonn dans un
     monde trop restreint. Par raction contre les hros romantiques, il
     s'enfermait obstinment dans la classe bourgeoise, il n'admettait que
     les peintures de la vie quotidienne, l'tude patiente des humbles
     de ce monde. Cela tait excellent, je le rpte; seulement cela
     restreignait la formule, et l'on devait touffer bientt dans cet
     tranglement de l'horizon...

     Certaines oeuvres de M. Champfleury sont exquises de navet et de
     sentiment. Il a droit  une place  part, au-dessous de Balzac. C'est
     un des romanciers les plus personnels de ces trente dernires annes,
     malgr son horizon born et les incorrections de son style...

Pour Duranty, c'est diffrent: Zola l'a bien connu, beaucoup lu, presque
admir, lui qui avait plutt l'admiration rebelle.

Cet Edmond Duranty, compltement oubli prsentement, n'eut jamais qu'une
notorit de cnacle, dans le got de celle d'Hippolyte Babou, clbre par
une odelette funambulesqne de Thodore de Banville, et dont Zola s'gayait
ainsi:

     Un type amusant, le critique qui a une rputation norme dans les
     coulisses littraires, disait-il, et qui ne laisse tomber que trois ou
     quatre pages, chaque anne, comme il laisserait tomber des perles...
     Le public l'ignore absolument. Cela n'empche pas qu'il soit une
     illustration...

Duranty, pour Zola, tait une autorit. Il avait conserv une dfrence 
son gard, qui remontait au temps o, commis-libraire, il empaquetait des
bouquins sur les comptoirs de la maison Hachette. Ce fut le premier homme
de lettres avec qui il changea des saluts, puis des ides. On peut dire
que Duranty fit partie du groupe initial des amis de Zola, celui des
Provenaux, compagnons de jeunesse, auxquels il convient d'ajouter Paul
Alexis et Antony Valabrgue, le pote mlancolique de _la Chanson de
l'Hiver_, critique d'art distingu.

Paul Alexis a esquiss les entrevues initiales de Duranty et du commis
de Hachette et Cie, qui n'tait alors que l'auteur indit des _Contes 
Ninon_. Le croquis est prcis et vivant:

     Zola voyait quelquefois entrer dans son bureau un petit homme aux
     extrmits fines, froid, trs correct, trs raide, fort peu
     communicatif, qui lui demandait les livres nouvellement parus pour
     en rendre compte dans un journal de Lyon. Puis, en attendant qu'on
     lui apportt les volumes, le petit homme aux faons sches, mais
     aristocratiques, prenait une chaise et s'asseyait sans rien dire.
     C'tait Duranty. Si peu liant qu'il ft, Duranty devint plus tard un
     ami de Zola, quand celui-ci l'eut rencontr de nouveau dans l'atelier
     de Guillemet...  chaque oeuvre nouvelle, j'ai vu Zola se poser avec
     curiosit cette interrogation: Qu'en pensera Duranty?

Edmond Duranty, n  Paris le 5 juin 1833, passait pour tre le fils
naturel de Prosper Mrime. Il avait la scheresse du style de ce pre
prsum, sans son intensit d'expression ni son ferme dessin. C'est
 cette filiation supposable que Duranty devait une petite rente lui
permettant de produire lentement de la littrature peu lucrative. Elle lui
valut, sans doute aussi, la faveur de la concession d'un emplacement dans
le Jardin des Tuileries, alors trs rserv, pour l'exploitation d'un
thtre de marionnettes. Duranty composa toute une srie de sayntes pour
ce Guignol. Elles ont paru sous le titre de _Thtre des Marionnettes des
Tuileries_, Paris, 1862.

Il avait collabor  une petite revue, peu viable, _le Ralisme_, fonde
par Asszat, dont le docteur Thuli et Champfleury taient les principaux
rdacteurs.

_Le Ralisme_ est un journal dont la collection complte, relie, ne
formerait pas un volume, mais qui a une histoire et qui a laiss un nom.
Il paraissait mensuellement, format in-4, imprim sur deux colonnes et
deux feuilles, en tout 16 pages. Il annonait douze numros par an, il
n'en eut que six. Le premier numro est du 15 novembre 1856, le dernier
d'avril 1857.

Le journal tait combatif. Il partait vigoureusement en guerre contre le
Romantisme. Les rdacteurs du _Ralisme_ taient rpublicains modrs,
mais,  cette poque, c'tait trs hardi d'avouer une sympathie pour
la Rpublique, mme la Rpublique rose. L'un des collaborateurs, Jules
Asszat, est mort rdacteur des _Dbats_; un autre, le docteur Thuli, a
t prsident du Conseil municipal de Paris et prsident du Grand-Orient
de France. Leur conviction littraire et philosophique tait ardente et
sincre, hardie aussi. Il y avait, pour des rpublicains et des jeunes
gens, une certaine tmrit  oser combattre le Romantisme. C'tait
attaquer Victor Hugo. Or, l'auteur des _Chtiments_ tait proscrit et
populaire. En ne s'inclinant pas devant l'illustre pote, qui, pour la
jeunesse frondeuse, tait surtout l'auteur de _Napolon-le-Petit_, on
semblait faire sa cour au pouvoir. Ceci fut certainement une des causes
de l'insuccs du _Ralisme_.

Zola n'apprcia cette attitude que comme une rvolte littraire. Elle
tait conforme au got bourgeois d'alors. On applaudissait la _Lucrce_
de Ponsard et _les Ennemis de la Maison_ de Camille Doucet, par esprit de
raction, plus politique que potique. Les romantiques, bien que beaucoup,
comme Thophile Gautier, eussent les faveurs des Tuileries, passaient pour
des rouges.

     Il semble tout naturel aujourd'hui, crivait Zola, trente ans plus
     tard, de juger froidement et svrement le mouvement de 1830. Mais,
      cette poque, c'tait l une hardiesse surprenante... J'ai souvent
     confess que nous tous, aujourd'hui, mme ceux qui ont la passion de
     la vrit exacte, nous sommes gangrens de romantisme jusqu'aux
     molles; nous avons suc a au collge, derrire nos pupitres, lorsque
     nous lisions les potes dfendus; nous avons respir a dans l'air
     empoisonn de notre jeunesse. Je n'en connais gure qu'un ayant
     chapp  la contagion, et c'est M. Duranty. Souvent, lorsque je songe
      nous, j'ai une conscience trs nette du mal que le romantisme nous
     a fait. Une littrature reste toujours trouble d'un pareil coup de
     folie...

Duranty fut donc antiromantique, comme on est anticlrical. Il apporta
dans cette ngation toute l'ardeur du sectaire. Il prtendait remonter 
Diderot, dont son collaborateur Asszat devait donner une excellente
dition.

Voici comment il dfinissait sa doctrine:

     Le Ralisme conclut  la reproduction exacte, complte, sincre, du
     milieu social, de l'poque o l'on vit, parce qu'une telle direction
     d'tudes est justifie par la raison, les besoins de l'intelligence
     et l'intrt du public, et qu'elle est exempte de tout mensonge, de
     toute tricherie... Cette reproduction doit donc tre aussi simple que
     possible, pour tre comprise de tout le monde.

Duranty et ses amis taient de farouches niveleurs. Ils attaquaient, avec
la bonne foi, l'emballement et la prsomption de la jeunesse, tout ce qui
se trouvait, non pas seulement devant eux, au-dessus d'eux, mais  ct
d'eux. Ils ne se contentrent pas de vouloir dboulonner Victor Hugo,
--Duranty et Thuli livrant un assaut de Gulliver au gant, a semble
comique aujourd'hui, c'tait odieux et fou, en 1856,---mais, au nom du
Ralisme, ils reintrent aussi Stendhal et Gustave Flaubert!

Zola, indulgent envers Duranty et ses amis, ne va pas cependant jusqu'
les approuver dans leurs fureurs d'iconoclastes, auxquelles justement il
attribue leur insuccs:

     ... Une autre faute regrettable tait de s'attaquer violemment  notre
     littrature entire. Jamais on n'a vu pareil carnage. Balzac n'est pas
     pargn... Quant  Stendhal, il n'est pas jug assez bon raliste...
     La note la plus fcheuse est une courte apprciation de _Madame
     Bovary_, qui venait de paratre, d'une telle injustice qu'elle tonne
     profondment aujourd'hui. Comment les ralistes de 1856 ne
     sentaient-ils pas l'argument dcisif que Gustave Flaubert apportait
      leur cause? Eux taient condamns  disparatre le lendemain, tandis
     que Madame Bovary allait continuer victorieusement leur besogne, par
     la toute puissance du style...

_Le Ralisme_ disparut faute de fonds, faute de lecteurs. Edmond Duranty
publia ensuite des romans, dont les deux principaux sont: _le Malheur
d'Henriette Grard_ et _la Cause du beau Guillaume_: tous deux parurent en
1861 et 1862. Depuis, Duranty ne produisit gure que des nouvelles brves
et exsangues. tait-ce par atavisme? Mais aucune ne fut une _Carmen_ ni un
_Enlvement de la Redoute_.

Elles ont t recueillies et publies en volume, sous le titre:
_les Six barons de Septfontaines_ (Les six barons,--Gabrielle de Galaray.
--Bric--brac.--Un accident.)--Paris, Charpentier diteur.--1878.

Il a, en outre, publi de nombreux articles sur la peinture, sur la
caricature, sur les peintres de l'cole impressionniste.

Edmond Duranty est mort,  la Maison Dubois, le 10 avril 1880.

_Le Malheur d'Henriette Grard_ est un roman de moeurs bourgeoises, se
ressentant de l'influence de _Madame Bovary_, attaque pourtant par
Duranty et ses amis. Henriette Grard est aussi une petite bourgeoise
dclasse, qui s'ennuie dans sa bourgade, et qui bille aprs l'amour,
comme une carpe aprs l'eau sur une table de cuisine, ainsi que disait un
peu lourdement, Flaubert, notant les aspirations de la femme, bientt
dlure, de l'pais mdecin de Yonville-l'Abbaye. Fille de bourgeois
cossus, Henriette ne saurait pouser un petit scribe de mairie, sans le
sou, mais qui lui parle d'amour, en se coupant les phalanges aux
culs-de-bouteilles briss, plants dans le chaperon du mur enjamb lors
des rendez-vous. Le frre d'Henriette trouve, dans les chiffons de sa
soeur, une photographie, celle du scribe municipal, et la montre. Tout se
dcouvre. Henriette rsiste d'abord aux indignations bourgeoises de ses
parents. Elle a mme la vellit de se conduire en hrone de romans non
ralistes. La fuite en manteau sombre et l'enlvement traditionnel en
diligence, voire en chemin de fer, en attendant l'auto de nos jours,
semblent tout indiqus. Le commis s'y prpare. Le dnouement ordinaire des
histoires  la Cherbuliez ou  la Feuillet se prsente donc  la pense du
lecteur. Mais Duranty, et c'est l une affirmation trs heureuse du
systme littraire, qualifi ds lors de ralisme, prend le contre-pied
de la solution des romanciers de l'cole du bon sens et de l'idal. Ces
imaginatifs, tout en se vantant de fuir la trivialit, d'viter tout ce
qui n'tait pas thr, cleste, divin, taient, comme les pirates de
l'oprette de _Girofl_, grands partisans de l'enlvement. Cette opration
dlicate leur semblait le prlude convenable de l'union, enfin consentie
par les pouvoirs paternels. Aussi leurs critiques, qui daignrent
s'occuper du _Malheur d'Henriette Grard_, reprochrent-ils, comme une
grossiret, la conclusion raliste de cette historiette d'amour
contrari, qui commenait tout  fait selon la formule des Sandeau, et le
procd dont devaient abuser les Georges Ohnet futurs: Henriette Grard
ne se laissait pas enlever. Elle manquait videmment  tous ses devoirs
vis--vis de la littrature  la mode. La pluie qui l'empche de sortir,
et qui l'arrose quand elle songe  rejoindre son pirate, la fait rentrer
au logis, et en elle-mme. Elle devient raisonnable, cette amoureuse qui
n'a rien d'une Valentine ou d'une Indiana, et elle pouse bourgeoisement
un homme mdiocre, comme tout son entourage, mais qui s'efforcera de faire
son bonheur, et qui a tout pour russir. Ce bon mari ne sera sans doute
pas une manire de hros de roman; il hsiterait avant de s'corcher les
chairs aux culs-de-bouteilles paritaires,  l'exemple du don Juan de la
mairie, mais il fera ce qu'il pourra pour rendre sa femme heureuse. Et
voil comment s'accomplira la destine de la pauvre Henriette Grard, son
malheur.

Dans ce roman, remarquable  plusieurs titres, et qui mriterait de ne
pas demeurer enseveli dans les ossuaires des quais, rien ne rappelle ni
les procds de composition, ni le style, ni la mise en oeuvre large et
colore d'mile Zola. C'est sec comme une tartine d'enfant puni. Pas de
descriptions clatantes ou poignantes. Un dcor vaguement bross. Des mes
indcises et des corps mollasses. Non, Zola n'a rien emprunt  ce sobre
et constip Duranty. S'il et conu le sujet du Malheur d'Henriette
Grard, il et autrement dpeint ce milieu de petite ville, et fait vivre
et souffrir plus rudement ces bourgeois, en somme paisibles et incolores.

C'est de mme sans imitation de Flaubert que Zola a dessin son plan et
construit son oeuvre. Il fut l'ami et l'admirateur de Gustave Flaubert
(l'amiti et l'admiration se trouvrent rciproques), mais non pas
son lve. Le style de ces deux grands romanciers est sans doute tout
empanach du mme plumet romantique. Ils ont eu beau s'en dfendre, leurs
oeuvres sont crites avec la grandiloquence, la couleur et la truculence
des Thophile Gautier et des autres matamores de 1830. Voil ce que Zola a
de commun avec Flaubert: ce sont deux grands peintres sortis de l'atelier
Hugo. Loin de moi l'ide de rabaisser le grand et robuste Flaubert. Mais,
d'abord, sa puissance cratrice, son gnie architectural, sa stratgie de
gnral d'une arme de personnages  faire mouvoir ne sont-elles pas fort
infrieures aux mmes qualits, dont _les Rougon-Macquart_ nous offrent un
si prodigieux dveloppement? Il n'y a pas lieu de faire ici un parallle
classique, et je ne suis pas Plutarque, bien que j'crive la vie d'un
homme illustre. Mais la puissance littraire de Zola, affirme par une
oeuvre considrable, monumentale, savamment ordonne et magistralement
conduite des fondations au fate, apparat, et est rellement, plus
imposante et plus grandiose que celle de l'minent auteur de _Mme Bovary_,
chef-d'oeuvre isol, par consquent moins dominateur. _Salammb_ et
_la Tentation de saint Antoine_ sont des oeuvres travailles, rudites,
philosophiques, d'une grande valeur, mais on y trouve vraiment beaucoup
trop de rhtorique, et le naturalisme, le ralisme, ou, pour parler sans
ismes, la reprsentation de la socit contemporaine et la reproduction
de la vie en sont trop absentes, pour que nous puissions, sur le terrain
de la vrit observe et rendue, mettre Flaubert et Zola sur le mme plan.
La montagne est grande et belle, la mer aussi, mais elles ont, l'une et
l'autre, une grandeur propre, et chacune affirme une beaut qui n'est pas
 opposer  l'autre.

En reprenant la supposition, mise  propos du roman de Duranty: si Zola
et entrepris le sujet de _Mme Bovary_, il l'et certainement trait d'une
faon moins raliste. La noce de campagne, le bal  la Vaubyessard, la
chevauche dans la fort, le comice agricole, mme la fameuse promenade
dans le fiacre jaune aux stores baisss, persiennes fragiles et abris fort
indiscrets de luxures peu secrtes, ces tableaux vigoureux n'eussent pas
t plus largement brosss; mais Zola et sans doute grandi et rendu plus
tragique, donc plus intressante, cette Bovary, qui est une Henriette
Grard tournant mal, et qui n'a pas peur d'tre trimballe en sapin.
Il ne l'et pas orne d'une fillette, sans tirer parti de la prsence
de l'enfant, gne et obstacle, sinon remords et chtiment, dans les
expansions de l'adultre. Il aurait vit surtout, je crois, le dnouement
banal, et  la porte de tous les romanciers, du suicide dans la boutique
du pharmacien, avec l'aveugle revenu exprs, comme en un mlo de l'Ambigu,
pour faire tableau,  l'heure de la mort. Si toutes les femmes qui
trompent leur mari avalaient de l'arsenic, ce produit deviendrait si rare
qu'il serait presque impossible de s'en procurer chez le chimiste. La
Bovary n'et-elle pas t plus logique, plus dramatique aussi, puisque
l'auteur admettait un dnouement tragique, et peut-tre plus vraie,
empoisonnant son mari, afin de satisfaire l'assouvissement de sa haine
mprisante pour ce bent encombrant, afin d'pancher sans contrainte ses
dsirs de l'amour libre. Quant  Homais, qui n'est qu'un frre de Joseph
Prudhomme, Zola en et fait un type autrement large, probablement excessif
et surhumain, comme ses Nana et ses Coupeau. Il ft devenu, dans les mains
de Zola, un gigantesque Cassandre, une incarnation outrancire, dmesure,
pique, de la sottise humaine, de la btise  front de taureau, ombrag de
la calotte  glands de l'apothicaire de chef-lieu de canton.

Ici, je vais me rpter. La rptition n'est pas une faute quand elle est
voulue, calcule. C'est le redoublement du verbe, quand on veut convaincre,
supplier ou ordonner, c'est la consonne d'appui qui rend plus sonore
la rime et plus versifi le vers, c'est le une-deux de l'escrime, coup
redoutable, c'est l'aval du billet, le contreseing du dcret, c'est le
trille renouvel du rossignol, dans la nuit, faisant le beau sur la
branche et rappelant sa compagne hsitante, c'est la phrase ritre du
leitmotiv annonant et caractrisant le hros d'opra, c'est les deux
mains serres pour affirmer l'accord, et les deux joues baises pour
proclamer l'union, c'est aussi le clou des annonces reprsent s'enfonant,
sous le marteau, dans le crne des liseurs, o il s'agit de faire
pntrer quelque chose. Pas de meilleur moyen mnmotechnique pour le
lecteur indiffrent, distrait, rebelle ou proccup, que ce procd, dont
j'userai, dont j'abuserai, en dpit des railleries de la pdantaille, plus
ou moins lettre, qui prtend dcouvrir une faute ou une ngligence, l o
il n'y a qu'un systme et qu'un argument.

Donc, je rpte et j'insiste, parce que ceci a chapp aux thurifraires
griss de l'encens qu'ils projetaient, aux stercoraires englus par la
fange qu'ils maniaient,  tous ceux qui ont crit pour, contre ou sur
Zola: l'auteur des _Rougon-Macquart_ est un puissant gnie du Midi, donc
crateur de types, et son cerveau mridional est tout  la synthse. Il
ddaigne les individualits et nglige les caractres. Il a le don suprme
de faire surgir des tres gnraux incarnant l'universalit des tres
particuliers. C'est l que se trouve l'expression littraire la plus forte
de l'humanit. Aussi Zola, gal  ce qu'il y a de plus lev dans l'art,
car ce n'est que dans l'excution, et non pas dans la conception, que
l'art est la rgion des gaux, n'a-t-il pour concurrents  ce znith des
crateurs de l'ode, de l'pope, du thtre, que les Eschyles anonymes,
que les Sophocles inconnus, qui engendrrent les sublimes et immortels
personnages de la Comdie Italienne. Pierrot, Cassandre, Arlequin,
Colombine, le Capitan, Matamore, Polichinelle, Zerbinette, Isabelle,
Landre, Scaramouche, Pantalon, le docteur Bolonais, c'est toute
l'humanit dfilant sur des planches frustes,  la clart des chandelles
mal mouches. Ces tres immuables de la vie fictive personnifient les
vices, les passions, les faiblesses, les enthousiasmes, les dvouements,
les hrosmes, les sacrifices et les martyres des autres personnages de la
vie relle, des acteurs phmres de la scne du monde. C'est d'eux que
descendent les hros de Zola.

Ainsi, dans cette recherche de la paternit crbrale concernant Zola,
l'hrdit intellectuelle existe et a son importance. Il convient de
signaler aussi, parmi ses anctres et ses consanguins: les conteurs du
moyen-ge, les auteurs de fabliaux, Rabelais, Diderot, Stendhal, Balzac,
Gustave Flaubert et les Goncourt. La _Germinie Lacerteux_ de ces derniers,
avec le type de Jupillon, devancier plus rude, plus pouss, du Lantier de
_l'Assommoir_, avec ses tableaux faubouriens, son milieu populaire, eut
certainement une action directe sur l'esprit et la tendance littraire
nouvelle de Zola, renonant  la posie, reniant le romantisme, et voulant
observer et rendre la vie contemporaine.

Avec ses thories sur l'introduction de la mthode exprimentale et de
l'analyse physiologique dans un roman, Zola eut pour premire mthode de
se pntrer du choix des personnages, et de la condition sociale o il les
prendrait. Il voulut les choisir dans des milieux simples, vulgaires mme.
Il dcidait de nous intresser  des passions,  des souffrances,  des
luttes, dont les hros et les victimes seraient, non plus des rois, des
princesses, des guerriers fameux, mais des commerants, des ouvriers, des
femmes qui dtaillent de la charcuterie, ou qui repassent le linge. Ce
choix spcial et liminatoire des acteurs et du dcor du drame, cette
slection vulgaire, ce sont des procds, formant systme, qui constituent
l'cole naturaliste, oppose  l'cole romantique, comme aux classiques,
aux romanciers mondains et aux feuilletonistes populaires.

Il rsolut de renoncer aux pomes, comme aux contes fantaisistes, et aux
romans d'imagination, pour traiter des sujets d'observation, pour tudier
des tres et des faits de la vie relle, des cas physiologiques aussi, en
s'entourant de tous les documents se rapportant  l'objet du roman, devenu
un travail exprimental et scientifique.

Il avait toujours manifest du got pour les sciences, principalement
pour la physique, la chimie, l'histoire naturelle. Laurat du collge,
en ces matires, il avait montr peu d'aptitude aux mathmatiques. Rien
d'tonnant  ce qu'il s'intresst, jeune homme refaisant son instruction
aprs coup, aux ouvrages de sciences physiques et naturelles. Les
phnomnes de l'hrdit, rcemment tudis et discuts parmi les savants
et les philosophes, Ribot, Renouvier, Baillarger, l'avaient intress,
frapp. Un livre qui lui tomba sous la main: _le Trait de l'Hrdit
naturelle_ du docteur Lucas, produisit une impression vive sur son esprit
dispos  s'intresser aux dcouvertes de la physiologie, proccup
d'appliquer les thories scientifiques aux tudes littraires. Sa doctrine
du Roman Exprimental s'laborait et se formulait dans son intellect
brusquement agrandi.

Il avait dj t incit  cette adaptation de la mthode du savant aux
recherches de l'homme de lettres, par un travail de Claude Bernard:
l'_Introduction  l'tude de la mdecine exprimentale_. Il en conclut que
le romancier pouvait tre un observateur et un exprimentateur, celui que
le grand physiologiste qualifiait de juge d'instruction de la nature.
Des lois fixes rgissent le corps humain, comme le dmontrent les
expriences de Claude Bernard. Il partait de l pour affirmer que l'heure
n'allait pas tarder  sonner, o les lois de la pense et des passions
seraient formules  leur tour. Les romanciers devraient donc oprer sur
les caractres, sur les passions, sur les faits humains et sociaux, comme
le chimiste opre sur les corps bruts, comme le physiologiste opre sur
les corps vivants. La mthode exprimentale dans les lettres dterminerait
les phnomnes individuels et sociaux, dont la mtaphysique n'avait pu
donner que des explications irrationnelles et surnaturelles.

Imbu de ces ides d'application des procds scientifiques aux tudes
littraires, prenant pour pigraphe de son nouveau roman, _Thrse Raquin_,
cette phrase de Taine: Le vice et la vertu sont des produits comme le
sucre et le vitriol, mile Zola avait trouv sa voie nouvelle, et dj la
conception premire des _Rougon-Macquart_ se dessinait, s'agrgeait et se
constituait dans son esprit.

Il tablit ce raisonnement: faire une oeuvre littraire, qui soit un
ouvrage issu, non pas de l'imagination, et de la combinaison plus ou moins
heureuse de personnages fictifs et d'aventures exceptionnelles, mais fond
sur l'observation des faits de la vie courante, sur l'examen des hommes
et des choses qu'on rencontre, qu'on voit, sur lesquels on a des analyses
et des procs-verbaux, en se proccupant des phnomnes biologiques, des
maladies, des infirmits, des tares et des prdispositions de ces tres,
avec sincrit et sang-froid tudis. Il baucha vaguement un plan, vaste
et vari, qu'il rsumait ainsi, dans ses songeries d'avenir, de travail et
de gloire:

Tracer un tableau de la socit actuelle, placer les personnages de
l'action  imaginer dans leur milieu rel, et montrer les actes, les
passions, les crimes, les vertus, les souffrances et les rsignations de
ces tres, aussi vivants, aussi exacts, aussi contemporains que possible,
provenant de leur organisme, des affections transmises par l'hrdit, des
legs funestes ou favorables des parents.

Il y eut sans doute, dans l'inspiration de Zola, dans son dsir de
composer l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second
Empire, une autre proccupation que celle de dcrire les ravages
successifs de la nvrose d'Adlade Fouque, parmi ses descendants, tous
placs dans des milieux divers et situs  des chelons diffrents de
l'ordre social. L'tude dtaille, brillante aussi, de la lsion organique
ancestrale d'une paysanne, et l'analyse des manifestations de cette tare
originelle dans la postrit de cette dmente, ne pouvaient suffire 
l'imagination et  la puissance gnralisatrice d'un pote tel qu'il tait,
  l'heure o il crivait la premire ligne de _la Fortune des Rougon_,
tel qu'il est rest lorsqu'il nous donnait l'pope sombre et grandiose
de _la Dbcle_. Au fond, il rvait une autre et plus vaste composition,
qu'une srie de procs-verbaux et d'observations physiologiques sur des
accidents hrditaires, nerveux et sanguins. Il tait romancier, pote,
surtout, un grand artiste capable de peindre de larges fresques, il ne
pouvait d'avance se confiner dans un travail de carabin, dans un rapport
de mdecin-lgiste. Aussi a-t-il largement saut, et par des bonds
superbes, au-del du cercle anatomique dans lequel il avait prtendu
s'enfermer.

Il n'a pas toujours appliqu logiquement et scientifiquement la thorie de
l'hrdit, qu'il attribuait comme base  l'difice littraire qu'il avait
rsolu de construire, et dont il portait dj tous les devis et toutes les
proportions, dans son jeune et ardent cerveau.

Le principe de l'hrdit est que tous les tres tendent  se rpter dans
leurs descendants. Les races, les nations, les populations, les familles
ont une sorte d'identit collective et gnrale. L'hrdit se fait
sentir dans les manifestations de la sant, de la maladie, dans les
prdispositions  contracter certaines affections, et dans l'aptitude 
leur rsister.

Au physique, dans les dispositions morbides, dans le dveloppement vital,
la force hrditaire, nocive ou bienfaisante, est dominatrice. Elle agit,
 notre insu, par elle-mme. De nos parents, nous tenons une aptitude
 contracter certaines maladies,  rsister  certaines contagions.
L'hrdit prdispose  la tuberculose, aux tumeurs cancreuses, aux
affections cardiaques, aux maladies mentales. Ceci n'implique point une
fatalit complte et invitable. L'vasion est possible du bagne de
l'hrdit. Dans l'ordre des affections malheureusement transmissibles,
il n'y a, en gnral, qu'une facilit fcheuse  les contracter et une
difficult  en obtenir gurison. Toutefois, les soins, les changements
de milieu et de climat, le genre de vie appropri  la cure peuvent
contre-balancer les prdispositions hrditaires, et mme les anantir.
Le fils d'un goutteux, urbain, menac d'une affection essentiellement
hrditaire, peut, en habitant la campagne, en exerant un mtier manuel,
en vivant sobrement, en se privant d'alcool, quelques-uns disent en buvant
du cidre, car la goutte est inconnue en Normandie, se rendre exempt de
la maladie paternelle. Le diabte, l'albumine, attributs ordinaires des
citadins aiss et des pres vous aux occupations sdentaires, aux travaux
intellectuels, aux spculations, ne se rencontrent pas chez les fils,
transports aux champs, ou tombs dans la pauvret.

Les instincts, chez les animaux, se transmettent, se perptuent. Tout ce
qui a rapport  la nutrition,  la reproduction,  la dfense et  la
conservation de l'animal, passe de sujet en sujet, de gnration en
gnration. Les qualits particulires d'une espce: la vitesse des
chevaux de courses, le flair et la sagacit des chiens de chasse, sont
tellement considrs comme essentiellement hrditaires que le prix
d'achat de ces animaux est fond sur leur filiation exacte. Certains prix,
dans les preuves de courses, les paris, les enchres sont tablis d'aprs
les noms des parents et les renseignements que l'on a sur leurs anciennes
actions. L'levage, en gnral, attribue l'importance la plus grande 
l'hrdit. L'animal vaut,  sa naissance, par son pedigree.

En est-il de mme, chez l'homme, pour le caractre, pour la sant morale,
pour la vigueur intellectuelle, pour les talents, pour les vertus civiques
ou prives? Le doute est permis. On signale, il est vrai, des familles
o des supriorits artistiques se sont maintenues, d'autres, o des
habilets professionnelles se sont visiblement transmises. Il est des
lignes notoires de musiciens, de peintres, de militaires, d'athltes,
de matres d'armes, de constructeurs, d'inventeurs. L'hrdit est-elle
seule en cause? L'exemple, les propos perus ds les primes auditions, les
encouragements paternels ou maternels, la familiarisation, au bas ge,
avec les instruments ou les outils de l'art et du mtier des parents, ont
une influence plus dcisive sur la vocation, et sur la future matrise de
l'enfant, que l'hrdit en soi.

Les lgistes, les criminalistes, les mdecins rendent l'hrdit
responsable de bien des infirmits morales. Sans doute, il est frquent de
voir le fils d'un alcoolique, d'un dbauch, d'un paresseux, d'un voleur,
ou d'un meurtrier, suivre les traces paternelles. Mais qui ne voit que la
fatalit du milieu, la contagion perverse du voisinage, la misre, le
manque de bons exemples et d'utiles enseignements, ne jouent, dans cette
transmission malfaisante, un rle aussi puissant que l'atavisme? La
contradiction du proverbe, sur ce sujet nigmatique, formule bien
l'incertitude de l'opinion: Tel pre, tel fils, dit l'axiome favorable
 la transmission morale hrditaire. A quoi un autre dicton, non moins
populaire, rplique: A pre avare, fils prodigue. De nombreux exemples,
sous les yeux de chacun, justifient ce dernier proverbe, en particulier,
et dmontrent qu'en gnral les enfants qui hritent des vertus, des vices,
 des talents, des antipathies, des gots et des opinions des parents,
forment la minorit. La richesse, la culture intellectuelle, les relations
sociales font, le plus souvent, du fils, un personnage bien diffrent du
pre, au moins par les manires, les tendances, les sentiments. Toutefois
les habitudes alimentaires, les gots, les prfrences professionnelles,
les vocations, les opinions aussi, et ce qu'on appelle les prjugs, ne
sont que la transmission de croyances et de rpugnances ancestrales.

Mais la loi biologique de l'hrdit, incontestable dans l'ordre
physique, et qui se manifeste par la gnration perptuant l'espce, se
trouve-t-elle vrifie dans le domaine psychologique, dans la pense,
dans la conscience? C'est un mystre redoutable, et qui constituerait,
s'il tait rellement tabli, et scientifiquement dmontr, la plus
pouvantable des fatalits. Les discussions thologiques interminables sur
la prdestination et la grce, et la vieille thorie du pch originel
reprendraient toute leur pret, toute leur funeste vigueur, sous le
couvert, non plus de la foi et de dogmes rvls, mais sous le terrible
vangile nouveau de la science et de l'exprimentation. L'existence serait
le bagne o l'tre, en naissant, se trouverait enferm  perptuit,
sans espoir de libration. La scholastique, et sa damnation irrvocable,
revivraient sous les controverses scientifiques, avec la prdestination de
l'homme au chtiment ou  la grce.

Il n'est pas de problme humain plus inquitant que celui-l. La lgende
d'Adam serait-elle toujours l'histoire vridique des tres, et le premier
homme, chti  perptuit dans sa postrit, aurait-il transmis, comme
l'enseigne l'glise, l'expiation de sa prtendue faute  l'immense thorie
des gnrations se droulant  travers les sicles, sans pouvoir chapper
aux consquences de l'hrdit? La terre serait l'Enfer de Dante, et les
damns, en franchissant la porte de la vie, devraient, sur le seuil fatal,
laisser toute esprance? Seulement, l'origine de la damnation serait, non
point le pch, mais la vie mme. Ce serait pouvantable, et l'innocent
rprouv n'aurait mme point le droit de maudire une divinit cruelle et
injuste, ni de nier un dogme absurde et sauvage, puisque ce serait la
vrit, et la science qui, sans avoir dict la pnalit, en tabliraient
l'existence.

Ce fatalisme n'est heureusement pas aussi absolu; et l'vasion n'est pas
impossible aux condamns de l'atavisme. L'homme, grce aux conditions
meilleures de l'existence,  l'aide de soins appropris, par les moyens
curatifs que la science lui fournit, dans l'ordre physique, et par la
culture intellectuelle, par l'enseignement reu, par le travail et le
bien-tre acquis, par toutes les organisations de prvoyance et toutes
les ressources d'ducation et d'instruction que la civilisation, le
progrs moderne, et surtout les institutions dmocratiques mettent  sa
disposition, dans l'ordre psychologique, dans le domaine de l'intellect
et de la conscience, peut se soustraire aux consquences de l'hrdit.
Zola, surtout dans les premires heures de son travail, o la physiologie
semblait servir de guide  sa littrature, a certainement accord trop
d'importance aux influences ancestrales. Il n'a voulu voir que les
transmissions de tares et de prdispositions morbides, et il a trop
nglig d'observer le dterminisme moral, provenant des conditions
sociales et individuelles, au milieu desquelles le sujet humain volue.

L'homme, dans bien des cas, puise dans un sentiment tout personnel,
goste, ambitieux ou indolent, parfois capricieux et illusoire, car les
rveries gouvernent aussi l'me humaine, la force ncessaire pour ragir
contre les pressions de l'hrdit morbide, de l'hrdit anormale.
L'homme est curable et perfectible dans le plus grand nombre des cas. La
socit n'et pas vcu, si les tares physiques et les vices psychologiques
n'avaient pu tre attnus, dilus, guris. Nous avons, tous les jours,
sous les yeux des exemples de ces rsistances aux phnomnes hrditaires.
Des fils de tuberculeux, d'anmis, habitant des logements insalubres, ou
exerant des professions malsaines, se transforment assez rapidement en
travailleurs bien portants, si la lumire et l'air viennent assainir les
masures natales, si, tout jeunes, on les envoie travailler aux champs,
ou s'ils exercent quelque mtier sain et fortifiant. Dans l'ordre de
la conscience, des rejetons de coquins et de paresseux, arrachs  la
contagion du milieu,  la promiscuit vicieuse et criminelle, deviennent
trs souvent de probes ouvriers. Des populations entires, aux tares
hrditaires indniables, peuvent tre profondment et promptement
amliores. L'Angleterre expdia par del les mers, il y a une soixantaine
d'annes, le rebut de sa plbe, les dchets sociaux de Londres et de
ses cits manufacturires, des filous et des prostitues. Toute cette
cargaison avarie et contagieuse est dbarque sur le sol neuf de la
Nouvelle-Hollande. On ne sait trop ce qu'il adviendra de ces vagabonds et
de ces voleurs, tous urbains,  qui l'on donne pour travail et pour pture
un sol infertile, des roches, du sable,  dfricher,  fumer, sans outils,
sans engrais. Le courage et l'espoir ne peuvent se trouver dans le coeur
de ces misrables. On s'en est dbarrass. Le but est atteint. La pratique
mtropole n'a pas  faire du sentiment et de la gnrosit  l'gard de
ces convicts; ne sont-ils pas incapables de relvement, d'une amlioration
quelconque? La loi divine, comme les jugements des tribunaux, les
condamnent  une irrmdiable dchance; ils sont perdus, damns, et nulle
rdemption n'est supposable. Il faudrait tre fou pour supposer que cette
terre de dsolation, cette Australie utilise comme bagne, pt produire
autre chose que des serpents, des anthropophages et de petits voleurs,
fils de voleurs, promis  la potence s'ils osaient jamais reparatre en
Angleterre.

Mais des gisements d'or sont dcouverts. Les migrants affluent. Les
convicts dports, occupant le territoire, bnficient des premiers
filons. Les uns commencent  creuser,  extraire des ppites; les autres
louent leurs bras, installent de petits commerces de denres et d'outils,
de boissons ou de vtements. Ils ralisent des sommes plus ou moins
importantes. Des villes se fondent, o les fils de ces anciens voleurs
et de ces vieilles prostitues, devenus aiss par le travail et la
spculation, se font banquiers, entrepreneurs, ingnieurs, ngociants,
avocats. Il en est qui deviennent juges, d'autres reprsentent la reine.
Trois gnrations  peine ont pass, et les tares hrditaires ont disparu,
 la surface tout au moins, et c'est ce que demande la socit. Ces
hritiers des pickpockets de Londres ont, sans doute, au fond de l'me,
de mauvais ferments; mais ils les contiennent, ils les dissimulent. Ils
auraient pour aeux nos barons et nos chevaliers, qu'ils ne diffreraient
sans doute pas beaucoup. Ils ont acquis l'hypocrisie sociale, et cela
suffit.

Ces descendants des convicts d'Australie ont une hrdit aussi fcheuse
que toute la ligne d'Adlade Fouque, et, parmi eux, s'il se trouve,
comme partout ailleurs, des dbauchs, des voleurs, des meurtriers, des
nvross, il se rencontre aussi, et en grande majorit, des gens honntes,
respectables, des travailleurs sobres, des commerants loyaux,
d'excellentes mres de familles et des citoyens qui ont constitu un
parlement. Bientt, en poursuivant leur sparation d'avec l'empire
britannique, ils auront ralis ce noble rve d'avoir une patrie, sans les
proclamations d'un Washington, sans l'pe d'un Rochambeau. Les bandits
de Londres ont donc fait souche d'honntes gens. Malgr les antcdents
dplorables, leurs fils, tant  l'abri du besoin et ainsi protgs
contre les tentations de la misre, sont devenus des habitants laborieux,
respectueux de la proprit, des administrs paisibles, soucieux d'viter
tout conflit avec les autorits et les lois. Comme les plus actifs poisons
se dissolvent dans l'eau, ou s'attnuent par des mlanges propices, dans
des bouillons de culture favorables, les tares de l'hrdit finissent
donc par perdre de leur nocivit, et par se dissoudre dans la culture
civilisatrice. La damnation du vice, de la criminalit, de la misre, a
pour baptme purificateur le bien-tre, le loisir et la satisfaction, au
moins relative, des apptits, des instincts et des aspirations. Le monstre
hrditaire peut, aprs une ou deux gnrations, se trouver rectifi par
une orthopdie spciale, et la plante humaine la plus sauvage apparat
cultivable, par une greffe lente et approprie, susceptible de donner de
bons fruits.

Zola a ainsi exagr la porte de la loi biologique de l'hrdit. Il a,
du reste, sinon corrig, du moins compens cet exclusiviste et attristant
jugement, dans plusieurs de ses dernires oeuvres, notamment dans
_Travail_.

La science, l'adaptation de la mthode exprimentale des biologistes, des
physiologistes, des chimistes et des physiciens au roman, et l'on pourrait
ajouter au thtre et  l'histoire, voil donc ce que reprsente ce terme
si tapageur de Naturalisme, jet dans la littrature comme un pav dans
une vitrine.

Le Naturalisme fut un de ces vocables mal employs, et sans grand sens
d'tymologie, qui servent un temps  la dsignation des partis. Les
combattants de l'art, comme ceux de la politique, ont recours  ces
pavillons distinctifs, combins  l'aventure, suivis au hasard. Ce sont
des fanions de bataille. Ils ne servent plus, l'affaire termine: la
dislocation des troupes accomplie, les vaincus conspus et terrs, les
chefs victorieux promens sous des arcs de triomphe, on efface le plus
qu'on peut l'inscription malchanceuse, et l'on brle, aprs les avoir
dchirs, les drapeaux de la dfaite. Dans l'ombre, cependant, de futurs
vainqueurs vagissent, sentent crotre ongles et dents, et se disposent 
mordre et  dchirer les ans vainqueurs, en acclamant un nouveau vocable,
en arborant des flammes et des inscriptions indites. Ils recommencent la
bataille avec une qualification toute neuve, tandis que disparat sous les
opprobres celle dont se paraient les autres triomphateurs,  leur tour
vaincus et insults.

Ces dsignations, purement nominales, et qui ne reprsentent rien autre
que les passions et les gots de l'instant o elles sont lances dans la
vie publique, parfois au hasard et par le caprice d'un parrain demeur
anonyme, sont des moyens de classement et des procds mnmotechniques.
Elles se distribuent souvent  tort. La plupart du temps, elles soulvent
des protestations et des rsistances de la part de ceux  qui on les
applique, comme des papiers de police mensongers et de faux tats
signaltiques. Elles finissent, aprs avoir t l'origine et le prtexte
de querelles, de haines, d'excommunications, de cruauts, et de vengeances
aussi, par tomber dans l'oubli et dans le ridicule. On comprend  peine
aujourd'hui les violences qui s'levrent, aux temps de la scholastique,
entre ralistes et nominalistes. Guillaume de Champeaux et ce docte
Abailard, demeur glorieux surtout par une aventure d'amour barbarement
interrompue, nous semblent deux thologiens qui disputrent follement
 propos de choses bien peu passionnantes. Les pres controverses qui
agitrent le XVIIe sicle,  la suite des propositions de Jansnius sur
le libre arbitre et sur la grce, sont pour nous d'incomprhensibles
logomachies, de peu intressantes rivalits de casuistes. Si l'histoire
nous a rendu familires la plupart des appellations dont usrent les
factions, sous la Rvolution, comme celles de feuillants, de brissotins,
de girondins, de dantonistes, de montagnards, d'hbertistes, nous
englobons ceux qui s'en servirent dans une admiration collective ou
dans un antagonisme parallle, selon nos propres sentiments, et l'on
ne se proccupe plus des nuances ni des pithtes. De nos jours, les
appellations de lgitimistes, d'opportunistes, de centre-gauchers, ne
nous reprsentent qu'une masse de politiciens plus ou moins entachs de
raction. Les qualificatifs dont s'affublent, tour  tour, les gens de
la politique, disparaissent et perdent leur signification prcise, comme
celles que prennent, dans leurs luttes, aussi passionnes, aussi injustes,
les gens de la littrature. Nos pithtes du langage politique actuel,
de radicaux, de socialistes et d'unifis, que chacun entend et applique
aujourd'hui, cesseront d'avoir un sens et une porte pour nos descendants,
comme ont perdu importance, ou mme usage, les retentissantes
dnominations de jadis. Qui comprendrait un membre de nos assembles
traitant M. Ribot de girondin, ou M. Clemenceau de dantoniste? qui
classerait un de nos crivains parmi les classiques, ou l'incorporerait
dans les romantiques? C'est pour employer un langage rtrospectif, et pour
user d'une comparaison encore intelligible, que j'emploie, comme un terme
historique, le mot de romantisme, en parlant, ici et l, de certaines
tendances littraires d'mile Zola. Victor Hugo, a t le dernier
romantique. On pourrait ajouter qu'il fut le plus grand et presque le seul
reprsentant de cette cole mmorable. Il n'a pas laiss de successeurs.
De son vivant, il eut des disciples, mais personne, mme parmi les plus
talentueux adeptes des soires de l'Arsenal, chez Nodier et du salon de la
Place Royale, ne pouvait continuer  se dire et  se montrer romantique.
Auguste Vacquerie voulut persister: l'accueil fait  _Tragaldabas_ et aux
_Funrailles de l'honneur_ fut la dmonstration sifflante qu'on ne saurait
recommencer le pass, et que, comme la jeunesse, les coles et leurs
pithtes n'ont qu'un temps.

Il en est pareillement aujourd'hui pour le Naturalisme. Zola revendiqua
jusqu'au bout ce titre. Mais qui l'imita? Le fidle Paul Alexis, Vacquerie
de cet Hugo, persista le dernier. Jusqu' son heure suprme, suivant de
prs celle de son ami et matre, il se vanta d'user de ce vocable surann,
vainement. Un reporter l'interrogeant sur l'volution littraire, il
tlgraphia: Naturalisme pas mort! La doctrine tait, sans doute,
immortelle, mais l'pithte ne reprsentait qu'une chose dfunte. Depuis,
aucun crivain n'a consenti  endosser cette livre passe de mode, mise
 la rforme, une loque en vrit! Ceci n'empche pas les souvenirs de
gloire et l'on doit du respect  ces dfroques. On ne porte plus, dans nos
rgiments, les bonnets  poils, les hauts plumets et les sabretaches des
grenadiers, des voltigeurs et des hussards du premier empire, mais on
les respecte toujours. Il est bien, aussi, de s'efforcer, sous des
classifications nouvelles et des costumes neufs, de reproduire, le cas
chant, les exploits de ceux qui, avec la plume ou le fusil, firent
glorieux ces vieux galons.

Ceci est d'ailleurs dans l'ordre naturel, sinon naturaliste. Le monde des
ides, le cosmos intellectuel et immatriel est en volutions constantes,
comme le globe physique, comme tout l'univers. La lutte y est perptuelle,
et les gnrations, les oeuvres, les tres se succdent, se recommencent,
comme les couches successives du sol, qui rvlent, par leur
stratification, les terribles combats et les enfantements dchirants ayant
accompagn toutes ces formations superposes dans le cours des sicles.
Les romantiques ont assailli et submerg les classiques;  leur tour, les
romantiques ont t recouverts par le flot naturaliste, et voici que dj
ce courant a pass, et que, sous nos yeux, la littrature continue 
couler: le fleuve est le mme, les ondes fluviales seules ont chang.

La rpercussion des pithtes dans le langage courant, dans les opinions
circulantes, se prolonge pourtant, et souvent faussement.

Pour les romantiques, qu'on se figure toujours chevelus et chevels,
portant le pourpoint cinabre sans lequel on tait honni, et acclamant
 tort et  travers les tirades d'_Hernani_,--vieil as de pique! il
l'aime!--les auteurs rangs parmi les classiques taient des podagres
cacochymes, ensevelis sous de volumineuses perruques; pour les
naturalistes, les mnestrels du romantisme ne hantaient que les tourelles
moyengeuses, sonnaient du cor perptuellement, et ne sortaient qu'en
compagnie de gentilshommes habills de ferblanterie.  leur tour, les
naturalistes ont connu ces exagrations railleuses.  entendre les
racteurs de l'idalisme, de la psychologie lgante et de la bavarderie
mondaine,--il faut se souvenir que Bourget, talentueux d'ailleurs, se
prsenta  l'Acadmie contre Zola et fut lu,--le naturalisme a pour
quivalents le grossier, le malodorant, l'immonde. Ce terme de jargon,
scientifico-littraire semble vouloir dire, en langage ordinaire:
cochonnerie. Les livres de Zola ne pouvaient se lire qu'un flacon
d'ammoniaque  la main, disait-on. Ses disciples taient qualifis de
scatologues. Leurs ouvrages sortaient des sentines, et, en se tamponnant
les narines, on cartait ces produits vocateurs de la vidange. Comme tout
cela est loin, est bte, parat vieillot! comme le temps se charge de tout
remettre en sa place, et de dissiper les parfums fcheux. Le vidangeur en
chef, mile Zola, est aujourd'hui en bonne odeur de popularit. Il est
devenu grand homme officiel.

De cela, ses vrais, sincres et purement littraires amis, parmi lesquels
je m'honore d'tre, se soucient peu. Ce n'est pas le Panthon, glorieux
bloc, qui ajoutera une pierre au monument colossal rig par Zola. L'homme
de lettres puissant, l'un des plus vigoureux remueurs de mots, et, par
consquent, d'ides, que le XIXe sicle ait produit, n'a nul besoin pour
apparatre grand d'tre juch sur un socle officiel, et d'tre mis au rang
du bon Sadi-Carnot, batifi par le couteau imbcile d'un Italien
surexcit.

mile Zola est en passe de devenir un autre classique. On l'expurgera
peut-tre, avant de le donner  commenter dans les pensionnats de
demoiselles, o pourtant l'on connat Molire et son mari imaginaire, mais
on l'expliquera, on l'apprendra par coeur et l'on donnera ses meilleurs
ouvrages en prix aux meilleurs lves. Ainsi en est-il arriv pour Hugo,
son devancier, son camarade de Panthon. Nous tions, dans ma jeunesse,
colls si, au lyce, nous citions un vers ou mme le nom de ce Victor
Hugo, qui pouvantait notre excellent professeur de rhtorique, le
racinien Deltour. Aujourd'hui, peut-tre avec l'assentiment de Deltour,
qui est devenu inspecteur gnral de l'Universit, et ordonne les
programmes de classes, _les Feuilles d'Automne_ par exemple, sont devenues
tellement classiques que les lves billent en apprenant par coeur ces
morceaux, comme si c'tait du Boileau. Dans quelques annes, quand le
rle militant du Zola des dernires annes sera effac, oubli, et mme
justement ddaign, on donnera comme morceaux de rcitation aux enfants
des coles, des pages de _la Fortune des Rougon_, de _la Faute de L'abb
Mouret_, de _la Dbcle_, ou de _Travail_. Zola sera devenu,  son
tour, comme il le mrite, un classique! on le traitera comme un matre,
c'est--dire qu'on ne le lira plus en cachette, dans l'entrebillement des
pupitres, durant les heures d'tudes. Il sera impos comme un modle aux
bons lves, et ceux-ci le traiteront de pompier et s'efforceront de ne le
point imiter. Ainsi s'accomplissent les temps.

Le Naturalisme, c'est--dire l'oeuvre de Zola, a consist dans un systme
de composition littraire, et pour ainsi dire, dans un parti pris, dans un
procd de rhtorique nouveau, en contradiction avec ceux qui dj taient
admis et recommands.

Il s'agissait de paratre innover, en prenant le contre-pied sur la route
suivie par les devanciers, Balzac mis  part. On se souciait peu de
justifier l'tymologie. L'cole nouvelle ne procdait pas plus qu'une
autre de la nature. Le fumier est naturel, le lilas aussi. Zola et ceux
qui l'acceptrent pour chef, par amiti, par admiration, par got de
l'aventure et recherche du nouveau, s'imposrent comme rgle de ngliger
les lilas. Ils firent donc une slection dans les choses naturelles. Ils
cartrent, par mthode, tout ce qui n'tait pas simple, vulgaire ou
brutal. On bannit des emplois, dans tout roman, les personnes entaches
d'aristocratie. Le dcor fut bourgeois, populaire, rustique, et les
personnages tris sur le volet le plus dmocratique. Intentionnellement,
on ragit contre la thorie de Racine sur l'avantage de prsenter au
public les malheurs des grands, qui semblent plus intressants, et
d'avance l'on protesta contre l'opinion de Maurice Barrs disant: Il y
a plus de luttes et d'intressants dbats dans l'me d'une impratrice
dtrne, qui a connu toutes les gloires et toutes les ruines, que dans
l'me d'une femme de mnage dont le mari rentre habituellement ivre.
Ce parti pris eut ses exceptions: Zola, dans _la Dbcle_, a consenti 
analyser ce qui se passait dans la conscience de Napolon III, vaincu et
annihil  Sedan, et, quand il eut tudi la physionomie intressante de
Lon XIII,  Rome, il s'cria satisfait: Je tiens mon pape!

Le naturalisme s'effora de ne pas tre mondain. Il vita tout ce qui
pouvait flatter l'affterie fministe. En cela, il se priva d'un
lment certain de succs. Ceci serait plutt  son actif. Il faut tre
formidablement fort pour s'imposer comme romancier, en ngligeant le plus
gros du public liseur de romans, le public fminin. Avoir contre soi la
mondaine, la fille et la petite bourgeoise disposant de loisirs, c'est,
pour un auteur, diminuer de moiti sa clientle.

L'cole nouvelle multiplia les tableaux crus, les scnes choquantes mme,
et ddaigna le plus souvent les mignardises amoureuses qui plaisent:
Arrire la romance et l'idylle! comme dit Bruant dans sa chanson
montmartroise. Mais il y a autre chose, dans la voix humaine, que des
hoquets et des gueulements, et les marlous ne sont pas toute la socit.

On affecta de montrer  la foule les sentiments bas, les apptits
grossiers, les sensualits bestiales, les misres et les lamentables
ncessits de l'espce humaine. Capable de faire une statue belle, trs
belle mme, statuaire adroit, de ses mains robustes modelant l'argile
de la femme, le bon romancier naturaliste n'oublie jamais les parties
qualifies par M. Prudhomme de honteuses. Il commence mme par l.
On a dit plaisamment de Zola que, lorsqu'un de ses hros s'abandonnant 
l'imagination,  la rverie,  l'esprance, construisait des chteaux en
Espagne, ce btisseur pratique, mais grossier, entamait l'difice par les
cabinets d'aisances. Il en faut, de ces endroits-l, mme dans un chteau,
surtout dans un chteau, mais, quand on visite le logis, c'est rarement
la premire pice qu'on demande  voir.

Zola et ses disciples ont rompu absolument avec le roman d'aventures,
avec les rcits mouvements, les pripties, les intrigues, les
invraisemblances, qui reviennent  la mode en ce moment, avec le roman
policier, re-exportation anglaise des ingnieuses dductions du subtil
Dupin d'Edgar Po, ou du perspicace Monsieur Lecoq de Gaboriau. Les
naturalistes se sont loigns avec horreur des contes fantastiques,
d'ailleurs amusants ou impressionnants, des Alexandre Dumas, des Eugne
Sue, des Frdric Souli. Ceci toutefois n'est pas absolu: car, dans
_l'Assommoir_, la grande Virginie, Poisson le mari tueur; dans _Nana_,
l'incendie; dans _Travail_, le couteau de Ragu, sont du domaine
feuilletonesque; l'lment mlo intervient, noy, entortill dans les
descriptions, sans-doute, mais brutal et exceptionnel quand mme. Les
naturalistes ont cherch  tourner le dos au populaire, aussi aucun
n'a-t-il pu obtenir un minimum de popularit, que sans effort obtiennent
de trs vulgaires conteurs.

Le naturalisme a donc, comme bien d'autres choses, sa lgende. On en
a fait le symbole de l'ordure, du cynisme, de la trivialit et de la
grossiret libertine. Zola, avant sa glorification socialiste, pour des
besoins de parti, tait surtout clbre, dans la foule, comme un homme
qui avait relev les jupes de la Mouquette, et not avec grand soin les
crpitements du paysan venteux, baptis irrvrencieusement du nom clbre
d'un respectable fondateur de religion.

Le systme et sa ralisation ont soulev longtemps de vives protestations.
Nous en pourrions citer de fort curieuses, revues  distance et compares
avec de subsquentes rsipiscences. La plus connue et l'une des plus
intressantes, parmi ces svres invectives, est celle d'Anatole France,
qui, depuis, avec une sincrit gale, et une conviction modifie par le
changement de son point de vue, a prononc, aux solennelles obsques de
Zola, la magistrale oraison funbre que l'on sait.

Il est certain que, malgr toutes les affirmations, plus ou moins sincres,
des crivains qui ont voulu justifier un systme et se camper en chefs
d'cole, en professeurs de chefs-d'oeuvre, les prceptes, les mthodes,
les grammaires ne sont venus qu'aprs la conception et la ralisation des
ouvrages. Les rgles sont enseignes aprs coup: les livres prcdent les
traits sur l'art de les composer. Il convient, toutefois, de noter chez
mile Zola une intense prparation, un plan savamment tabli, et la
construction pralable d'une sorte de mtier,--le mtier dont parlait
Boileau,--sur lequel il a mis et remis son ouvrage. Il avait dress, ds
les primes laborations de son propre cycle, un arbre gnalogique et un
tableau physiologique de sa famille des Rougon-Macquart. Cet arbre n'a
t publi qu'en 1878, mais l'auteur dclarait l'avoir prpar longtemps
auparavant, ds qu'il eut conu le projet de son oeuvre. Il aurait donc
travaill d'aprs un plan arrt et sur un canevas fixe. Ce fut un peu
la prtention d'Edgar Po, quand il expliqua la fabrication de son pome
du _Corbeau_, et comment il tait arriv  le construire, ainsi qu'une
pice d'horlogerie, dont toutes les parties choisies  l'avance devaient
s'emboter avec prcision,  la place dsigne, dans l'ordre voulu. Mais
le gnial Amricain tait un grand ironiste, et, en lisant avec intrt
son explication de la gense d'un pome, on peut estimer qu'il se moque
gravement de son lecteur.

Zola parat plus vridique, lorsqu'il nonce qu'ayant lu certains ouvrages
scientifiques il rsolut de donner un tableau de la socit franaise sous
le second empire, observe dans ses parties les plus moyennes, voire dans
la classe proltarienne, ouvriers, employs, mineurs, paysans, soldats, en
prenant pour point de dpart, une donne scientifique incontestable; la
nvrose hrditaire retrouve chez les descendants d'une aline, Adlade
Fouque, disperss  travers la France.

Les _Rougon-Macquart_ forment donc comme un tableau de l'homme et de la
socit, durant les vingt annes comprises entre le coup de dcembre 51 et
la catastrophe de 70-71.

Comment Zola a-t-il compris son rle de peintre des individus, des
passions, des moeurs et des milieux, des foules, des grands organismes
sociaux de l'poque, qui avait immdiatement prcd celle o il crivait?
Il s'est vant de procder exprimentalement. Il est exact qu'il se soit
entour de documents abondants, qu'il ait lu les ouvrages, les journaux,
les notices, les catalogues, se rapportant aux divers sujets qu'il se
proposait de traiter. Il a questionn avidement les contemporains. Avec
une mticuleuse attention de juge d'instruction, il a not tous les
renseignements recueillis. Il apportait une grande et consciencieuse
patience  ces recherches. Il n'pargnait aucune dmarche. Casanier, il se
dplaait pour visiter une mine, et, peu alerte, inhabitu aux exercices
violents, il descendait, revtu du costume rglementaire dans les galeries,
 la lampe  la main. Il remontait du puits, connaissant le travail
souterrain, comme un porion; il prouvait alors, dans _Germinal_, qu'il
avait ramen, du fond des galeries, une pleine bannere de documents
prcieux sur l'existence et sur les passions des travailleurs du sous-sol.

Une anecdote caractristique: faisant partie de la rdaction du _Bien
Public_, il fut invit, comme tous les collaborateurs,  la soire
d'inauguration que M. Menier, propritaire de ce journal, donna, lorsqu'il
prit possession de son htel fastueux, avenue Velasquez, au parc Monceau.
Pendant la rception, indiffrent aux excellents artistes qui se faisaient
entendre, on vit Zola, errer, fureter parmi les salons dors, braquant,
ici et l, avec fixit, son pince-nez sur un meuble, sur un panneau, et,
sournoisement, prenant, sur le revers de son programme, des notes brves.
Il se documentait pour son roman de _l'Argent_, et l'htel Menier servait
de devis descriptif pour le futur logis de Saccard.

Il accepta, lui qui vivait bourgeoisement, en reclus laborieux, courb
sur la tche quotidienne, et en compagnie de sa mre, de sa femme, trs
pot-au-feu, et de quelques amis fort peu mondains, des invitations 
dner chez des femmes en vue de la galanterie parisienne. Il soupa au Caf
Anglais avec des viveurs mrites, et le peintre Guillemet le conduisit
chez Mlle Valtesse de la Bigne, l'amie des artistes, demi-mondaine
rpute, dont les chotiers dcrivaient complaisamment la table bien
servie, l'curie correctement tenue, la chambre  coucher somptueusement
dcore. Il tudia, comme s'il et procd  une expertise, l'htel du
boulevard Malesherbes, l'ameublement, les toilettes de Mlle Valtesse,
pour habiller, meubler et loger sa _Nana_.

Il se fit noctambule, en compagnie de Paul Alexis, pour assister au rveil
des Halles, aux arrivages, aux dballages, et  la crie. La lecture de
nombreux ouvrages de pit, de manuels de thologie, de rituels et de
publications ecclsiastiques, lui prit de longues journes lorsqu'il
prparait _la Faute de l'abb Mouret_. On le vit, assidu et comme fig
dans une difiante attitude, suivre les offices,  Sainte-Marie des
Batignolles, pour la confection de cet ouvrage, o la description du
Paradou exigea encore de lui la consultation minutieuse du catalogue
de Lenczeure, et le dpouillement de nombreux traits de botanique et
d'horticulture.

Il n'avait jamais t invit  Compigne; il ignorait les usages et
l'tiquette de la cour. Il se fit renseigner, pour _la Cure_, par Gustave
Flaubert, qui avait t compris dans une des sries. Il puisa aussi des
indications utiles, dans un livre sans grande valeur, mais plein de
dtails sur la vie du chteau imprial, crit d'aprs les souvenirs d'un
ancien valet de chambre des Tuileries. Ces renseignements de seconde main
se trouvaient parfois incomplets ou errons. Alors il supplait  la
documentation par un effort imaginatif. Ceci fut cause de quelques
inexactitudes, trs rares, dans ses livres. Ainsi, dans _la Cure_, il
dcrit le brouhaha des conversations, les chuchotements au crescendo
bientt assourdissant, les exclamations et les rires des convives de la
table imprial, tapage de gens satisfaits et repus, choeur de joie et
de triomphe, auquel l'empereur ne tarde pas  se mler. Le tableau est
vigoureux et impressionnant. L'exactitude en est, toutefois, contestable.
Un des articles du rglement du chteau, que chaque invit trouvait
affich dans sa chambre, et dont il devait prendre connaissance 
son arrive  Compigne, prvenait que l'obligation du silence tait
rigoureuse, pendant les repas auxquels Sa Majest prsidait. On ne devait
entendre que le rythme des mchoires, dans la salle  manger, et la
musique des Guides sous les fentres. Zola ignorait cette prescription,
dont Flaubert avait nglig de lui faire part, et que le valet de chambre
avait omis de consigner dans son livre. Il est probable que, s'il et
connu ce rglement, Zola et tir du silence, planant sur ces dneurs de
proie, un effet autre, mais aussi puissant que celui qu'il demanda  la
description du prtendu tumulte joyeux et arrogant du festin imprial.

Les tableaux de la vie des faubourgs, de la misre ouvrire, des alles et
venues des travailleurs, ont t brosss d'aprs nature. Il n'eut qu' se
souvenir, pour dcrire les logis de la Goutte d'Or, des mchants garnis
du Quartier o s'tait abrite sa jeunesse besogneuse. Il avait eu
Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes pour voisins de table, aux gargottes
du quartier Mouffetard. Il eut, cependant, besoin de parcourir les
dictionnaires d'argot, les lexiques de la langue verte d'Alfred Delvau,
de Lordan Larchey, pour faire parler aux personnages de _l'Assommoir_
le langage pittoresque et faubourien qui leur tait familier, et pour
raconter leurs sentiments, leurs actes, leurs proccupations et leurs
gots, avec les termes vulgaires et colors dont leurs congnres usaient
dans la ralit. Des livres sur les classes ouvrires, comme _la Rforme
sociale_ de Le Play et _le Sublime_ de Denis Poulot, l'aidrent aussi
dans sa peinture des moeurs populaires.

Zola, pour construire un roman, se proccupe donc d'abord des matriaux
pour ainsi dire accessoires. Il donne le plus grand soin au milieu. Il
dresse l'tat signaltique de chacun de ses personnages.

     Je ne sais pas inventer des faits, a-t-il dit, racontant  un de ses
     amis comment il tablissait un roman. Ce genre d'imagination me manque
     absolument, ajoutait-il. Si je me mets  ma table pour chercher une
     intrigue, un canevas quelconque de roman, j'y reste trois jours  me
     creuser la cervelle, la tte dans les mains, et je n'arrive  rien.
     C'est pourquoi j'ai pris le parti de ne jamais m'occuper du sujet.
     Je commence  travailler mon roman, sans savoir ni quels vnements
     s'y drouleront ni quels personnages y prendront part, ni quels
     seront le commencement et la fin. Je connais seulement mon personnage
     principal, mon Rougon ou mon Macquart, homme ou femme. Je m'occupe
     seulement de lui, je mdite sur son temprament; sur la famille o il
     est n, sur ses premires impressions et sur la classe o j'ai rsolu
     de le faire vivre. C'est l mon occupation la plus importante...

Muni de ses notes, des dtails qu'il se procurait par des enqutes
personnelles, par des renseignements sollicits  droite et  gauche, par
des lectures, jetant sur le papier quelques brves indications destines
 servir de points de repre, il dposait sous une chemise ce butin
documentaire. Chaque personnage avait sa fiche. Il procdait ainsi  la
faon d'un juge d'instruction, prparant un dossier criminel, ou d'un
avocat gnral recueillant sur accuss et tmoins, tous les rapports, tous
les constats, qui lui serviront  prononcer son rquisitoire devant le
jury. Zola n'abordait le public qu'avec un dossier complet et en tat.
Il ne voulait rien laisser  l'imagination,  l'hypothse, et son roman
tait,  ses yeux, un livre d'enqute et un rsum d'observations
physiologiques, sociales et humaines.

Ainsi compris et appliqu, le roman dit naturaliste se distingue d'un
travail littraire, plus ou moins perfectionn, destin uniquement 
montrer l'humanit dans ce qu'elle a de laid, de bas, de malpropre, de
honteux et de misrable, et le romancier cesse d'tre considr comme un
boueux et un scatologue, parce qu'il a tenu compte, dans son oeuvre, de
ce qui existe dans la nature. Assurment, on peut reprocher, surtout
aux imitateurs de Zola, d'avoir systmatiquement recherch la sanie et
l'ordure. Zola, dans tous ses livres, a rserv la part de l'idal, et
c'est faire montre d'ignorance ou de parti pris que d'affirmer, comme on
l'a tant de fois rpt, d'aprs une bouche loquente, qui, depuis, s'est
rtracte:

     Il prte  tous ses personnages l'affolement de l'ordure... jamais
     homme n'avait fait un pareil effort pour avilir l'humanit, insulter
      toutes les images de la beaut et de l'amour, nier tout ce qui est
     bien et tout ce qui est beau. Jamais homme n'avait  ce point mconnu
     l'idal des autres hommes...

Nous verrons, en examinant de prs chaque oeuvre de Zola, combien ce
violent rquisitoire, qui a fait jurisprudence, tait injuste et inexact.

Zola a considr et pratiqu son systme, qualifi par lui de naturaliste,
comme l'tude scientifique et exprimentale de l'homme dans la socit.
Il l'analyse, comme tre pensant, avec ses vices, ses passions, ses
qualits, ses prdispositions, ses attaches consanguines, ses affections
hrditaires, ses prjugs d'ducation, tout cela relativement au milieu
o il s'agite. Il procde  ce travail analytique avec le manque absolu
de parti pris, qui doit animer le vrai savant faisant une opration
intressante. Il se campe, la plume transforme en scalpel, devant de la
chair, devant de la ralit. Il dissque avec prcision et observe avec
mthode. Il a la patience et la sagesse d'un Cuvier tudiant un animal peu
connu. Il use du microscope et s'arrte, charm, quand il a surpris tel
filet nerveux jusque-l nglig. C'est  l'oeuvre du naturaliste que
peut, avec justesse, se comparer la tche de cet crivain biologiste et
physiologiste.

Ce labeur, cette svrit de moyens, cette scrupuleuse attention, ce souci
du dtail, cette patiente investigation de tous les instants font du livre
du romancier, jusque-l considr comme chose frivole, jouet pour les
grandes personnes, une oeuvre scientifique digne d'tre classe au rang
des travaux les plus srieux et les plus ardus. Mais c'est toujours une
oeuvre d'art. La forme, avec ses mille difficults de langue, de couleur,
de nettet, vient parer, comme un vtement magnifique, le squelette
scientifique de l'ouvrage, tmoignant, chez l'artiste, d'une difficult
de plus vaincue.

Cette formule du naturalisme n'est pas nouvelle. Elle a t donne en
thorie, en 1842, et, en pratique, dans quarante chefs-d'oeuvre, durant
vingt-cinq ans, par Balzac, qui, dans l'avant-propos d'une des ditions
de _la Comdie Humaine_, disait:

     En dressant l'inventaire des vices et des vertus, en rassemblant
     les principaux faits des passions, en peignant les caractres, en
     choisissant les vnements principaux de la socit, en composant des
     types par la runion des traits de plusieurs caractres homognes,
     peut-tre pouvais-je arriver  crire l'histoire oublie par tant
     d'historiens, celle des moeurs.

On ne recommence pas les conteurs d'imagination. On les plagie, voil
tout. Walter Scott est ainsi pill et refait, tous les jours, par de
petits Dumas subalternes. Les feuilletonistes populaires recommencent
les extraordinaires aventures des hros de Frdric Souli, d'Eugne
Sue, voire de Paul Fval, de Montpin et de Ponson du Terrail. Le
roman policier, qui reprend vigueur, avec des popes compliques et
invraisemblables, dont des dtectives gentlemen sont les Achilles et et
les Hectors, ne fait que rditer des exemplaires du _Scarabe d'or_ et du
_Double assassinat de la rue Morgue_ d'Edgar Po. Enfin, les psychologues,
les narrateurs mondains et les fabricants de livres bbtes, dont la
couverture peinturlure, affriolante et brutale, est tout l'intrt, comme
ces toiles peintes  l'extrieur de la baraque foraine, n'ont pu, en
recommenant les conteurs badins du XVIIIe sicle et en costumant  la
moderne, chez le couturier en vogue et chez la modiste en renom, les
hrones de Choderlos de Laclos et de Louvet, renverser la base mme du
roman moderne: la ralit.

L'humanit marche et se modifie. Le roman la suit, pas  pas. L'crivain
qui nat,  chaque tape reprend l'histoire de l'tape, o firent halte
avant lui ceux de la gnration prcdente. Le roman, conu selon
les principes que Zola a non seulement exposs, mais dont il a, par
l'excution, dmontr la force et la vrit, devient ainsi comme le
journal de l'humanit. C'est ce qui fait que si le Naturalisme, en tant
qu'cole, que cnacle, n'est plus qu'une expression littraire, un vocable
servant, comme celui de Romantisme,  dsigner une poque et un certain
nombre d'oeuvres classes, la mthode, dont ce mot caractrisait les
principes, survit. Elle ne peut mourir. Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola
n'auront plus, assurment, un public press et se htant de lire leurs
oeuvres pour tre au courant, ou se mettre au niveau intellectuel du temps,
mais leurs ouvrages, acqurant la solidit des classiques, s'imposeront
longtemps, toujours,  l'admiration des hommes. Ils mriteront d'tre
tudis, comments, expliqus, tant devenus livres d'histoire, traits de
philosophie sociale, et documents indispensables aux sciences morales et
politiques, pour la connaissance du sicle qui les a produits.




IV

LES ROUGON-MACQUART.--LA FORTUNE DES ROUGON.--LA CURE.--SON EXCELLENCE
EUGNE ROUGON.--L'ASSOMMOIR.--UNE PAGE D'AMOUR.--L'OEUVRE

(1872-1886)


Zola, lorsqu'il se mit  crire le premier volume de la srie des
Rougon-Macquart, qu'il intitula: _la Fortune des Rougon_, ne pouvait
prvoir la brusque disparition du rgime sous lequel il faisait vivre ses
personnages. Il avait compos les premiers chapitres en mai 1870. C'tait
l'heure du plbiscite triomphal. Un rve d'empereur victorieux, bientt
suivi du tragique rveil d'un vaincu, sur la route de l'exil. Il y avait
quelque audace  placer, au frontispice d'une oeuvre littraire annonce
comme comportant des proportions considrables et des dveloppements
successifs, les scnes peu flatteuses de l'origine du rgime. Le
dnouement et la moralit, bientt fournis par la svrit de l'histoire,
ne pouvaient se prsenter  la pense de l'auteur, avec nettet, avec
certitude. Le chtiment tait lointain, indtermin: une vision potique
et une illusion vengeresse. Victor Hugo avait sans doute prdit la chute
de l'empire et la punition de l'empereur, mais c'tait l un dsir, une
fiction, qu'aucune ralit probante n'accompagnait. Nul n'aurait pu
deviner, alors, la candidature Hohenzollern pour le trne d'Espagne, ni
les complications diplomatiques avec la Prusse, encore moins supposer
la dpche d'Ems falsifie, suivie de la funeste et, pour ainsi dire,
invitable dclaration de guerre. En admettant qu'au moment o il
finissait son premier chapitre, les vnements se prcipitant, Zola
et pressenti une conflagration, il n'aurait pu supposer le dsastre si
proche, ni si profond. Nos soldats de Crime et d'Italie taient rputs
invincibles. Si l'on partait en guerre, on allait srement  la victoire,
et l'empire s'en trouverait consolid. Voil l'hypothse la plus probable,
et c'tait aussi la dsirable issue d'un conflit o l'on s'engageait,
non pas avec lgret, mais anim d'espoir, nanti de confiance, et d'un
coeur nullement alourdi par la crainte et les pressentiments fcheux; la
regrettable expression chappe  mile Ollivier, trop bon latiniste, mal
comprise et impitoyablement commente par la suite, ne signifiait pas
autre chose.

Les plans du romancier furent donc bouleverss, ou, tout au moins,
resserrs, et l'action de ses personnages devint circonscrite. La fin de
l'empire, c'tait l'pilogue des Rougon-Macquart en 1870.  raison des
vnements, l'oeuvre entreprise prit donc un caractre rtrospectif. On
put mme y voir un tardif rquisitoire contre des hommes et contre un
rgime, qui n'taient plus des accuss, mais des condamns. Se faire
accusateur, aprs le verdict des faits, n'tait ni dans l'intention de
Zola, ni dans son projet bauch. Sans l'effrondrement subit de la clef
de vote du systme, sans la substitution d'un pouvoir nouveau aux
gouvernants disparus, engloutis, le cadre de son oeuvre se ft trouv
considrablement largi. Le changement prodigieux qui, avec la Rpublique,
s'accomplit dans la direction des affaires, dans la classification et la
comptition des partis, dans la finance, dans les grands travaux, dans
l'industrie, dans les moeurs, dans les gots et les proccupations des
Franais devenus rpublicains, lui aurait fourni des lments nouveaux
et des champs d'observation autres. Les consquences, pour la fortune
publique comme pour les spculations prives, du paiement anticip de
l'indemnit de guerre, l'effort et le coup de collier ncessaires pour
rparer les ruines de l'invasion, les modifications considrables
apportes aux organisations politiques et judiciaires, l'avnement aux
affaires de ces nouvelles couches sociales, salues par Gambetta, dans son
discours prophtique de Grenoble, la presse dmusele, le monde du travail
commenant  se grouper, et  postuler sa place au soleil, enfin, le
service militaire pour tous et l'obligation de l'instruction primaire,
ces deux grands actes rvolutionnaires, accomplis sans bruit ni dsordre,
eussent assurment trouv place dans son oeuvre. Les Rougon-Macquart se
fussent rapprochs de nous, insensiblement et fatalement. Quels tableaux
mouvements et quels milieux intressants lui eussent prsents les annes
de lutte, de formation et de dveloppement de la Troisime Rpublique!

Mais il s'tait enferm volontairement dans le cercle d'annes allant du
coup d'tat  l'invasion. A un certain point de vue, cette limitation fut
bonne. La disparition du rgime imprial donnait  l'crivain plus de
latitude, on pourrait dire plus de licence. Il n'avait plus  redouter
les interdictions ni les poursuites. Sans craindre de voir s'abattre sur
son manuscrit la patte des policiers, il lui devenait permis de peindre
la socit impriale, telle qu'il l'avait observe, devine, et selon
qu'il s'tait document. En mme temps, son oeuvre chappait au pril
de l'parpillement. Le cadre tait fix, la vaste fresque sociale, qu'il
entreprenait de brosser  larges touches, devait y entrer, et la toile ne
dborderait pas, tant contenue dans la bordure historique.

Il a, d'ailleurs, constat lui-mme cette limitation ds 1871, dans
l'introduction  _la Fortune des Rougon_.

     Depuis trois annes, dit-il, je rassemblais les documents de ce grand
     ouvrage, et le prsent volume tait mme crit, lorsque la chute
     des Bonaparte, dont j'avais besoin comme artiste, et que toujours
     je trouvais fatalement au bout du drame, sans oser l'esprer si
     prochaine, est venue me donner le dnouement terrible et ncessaire
     de mon oeuvre. Celle-ci est ds aujourd'hui complte. Elle s'agite
     dans un cercle fixe. Elle devient le tableau d'un rgne mort, d'une
     trange poque de folie et de honte.

Zola aurait certainement pu sortir du champ o il dcidait de se clore.
Nul ne se serait plaint, ou n'et song  critiquer. _Les Trois Villes_
et _les Trois vangiles_ sont en dehors de l'poque et du milieu, o
l'auteur s'tait parqu avec ses Rougon-Macquart, et cette vasion du
milieu imprial n'a soulev aucune objection. Mais il tenait  excuter
de point en point le plan qu'il s'tait trac. Comme il ne laissait rien
au caprice, ni  l'imprvu, dans la composition de chaque ouvrage, pris
sparment, il entendait montrer que l'ensemble de ses oeuvres avait t
soumis  un devis gnral,  un avant-projet complet et dfinitif, dont
il ne pouvait ni ne voulait s'carter. Il partageait l'opinion de Charles
Baudelaire, qui disait, dans sa ddicace  Arsne Houssaye des _Petits
Pomes en prose_:

     Sitt que j'eus commenc ce travail, je m'aperus que je restais
     bien loin de mon modle, mais encore que je faisais quelque chose
     de singulirement diffrent, accident dont tout autre que moi
     s'enorgueillirait sans doute, mais qui ne peut qu'humilier
     profondment un esprit qui regarde comme le plus grand honneur
     du pote d'accomplir juste ce qu'il a projet de faire.

Avec une coquetterie vaniteuse, Zola affirmait que, ds _la Fortune
des Rougon_, c'est--dire en 1870, il avait compos patiemment l'arbre
gnalogique des Rougon-Macquart. Il ne convient pas d'attribuer  ce
tronc l'importance que son arboriculteur lui donnait. Peut-tre, pourtant,
est-ce  sa plantation qu'il convient de rapporter l'obstination de Zola,
malgr la chute de l'empire, alors qu'il n'avait compos que deux de ses
romans, _la Fortune_ et _la Cure_,  se renfermer dans les vingt annes
impriales. L'antriorit de son arbre, servant  dmontrer celle du
plan, n'a qu'un intrt anecdotique. C'est une preuve chronologique de
composition, aussi. Si l'on contestait que la conception totale des
Rougon-Macquart dt remonter  1870, on ne saurait douter qu'en 1878 tout
ce vaste drame, avec ses multiples personnages, n'et dj ses dcors
dessins et ses rles distribus. Cet arbre-scnario a t publi avec
_la Page d'Amour_, et j'ai sous les yeux l'exemplaire du journal _le Bien
Public_ o il parut pour la premire fois.

C'est dans le numro de ce journal portant la date du 5 janvier 1878 que
ce tableau fut donn. Il tenait,  la 2e page, tout le rez-de-chausse.
Il tait compos  la faon de ces tats gnalogiques, dresss par des
hommes d'affaires spciaux, fabricants d'anctres pour roturiers, ou
pourchasseurs d'hritiers pour successions vacantes. Toute la famille, on
devrait dire la dynastie des Rougon-Macquart, se trouve l enregistre,
baptise, avec ses lignes et ses degrs. Chaque membre est pourvu des
mentions ordinaires d'tat civil. Un signalement mdico-lgal accompagne
l'indication gnalogique. Les tares hrditaires, les prdispositions
morbides, les influences psycho-physiques sont prcises, comme dans un
procs-verbal d'autopsie.

On peut retrouver, dans cette nomenclature aux prtentions scientifiques
peut-tre excessives, les principaux personnages des divers livres de Zola,
depuis le Pierre Rougon du premier volume de la srie, jusqu'au docteur
Pascal qui la termine.

Peu importe l'poque  laquelle ce plan a t combin, l'intressant c'est
qu'il ait t compltement suivi et patiemment ralis. L'ide premire
de faire figurer,  tour de rle, les mmes personnages dans des romans
distincts, remonte  Balzac. Le procd a ceci d'excellent et de logique,
qu'il rapproche de la ralit les tres de fiction. Dans la vie, on se
trouve ncessairement en rapport avec les mmes personnes, on se croise,
on se ctoie et dans des circonstances trs diffrentes. Nul ne peut
s'abstraire de ses contemporains. Leur existence se mle  la vtre. En sa
_Comdie Humaine_, Balzac avait, outre ses protagonistes, introduit tout
un personnel secondaire. Il disposait d'une trs complte figuration, qui
lui servait pour sa mise en scne, sans avoir besoin de prsenter, 
chaque oeuvre nouvelle, ces comparses au lecteur. Zola s'est surtout
proccup de rattacher ses principaux acteurs par le lien familial, la
consanguinit et la nvrose d'origine. Il nous montre successivement,
dans les divers milieux o il promne ses observations, les descendants
morbides de la folle des Tulettes, Adlade Fouque, tronc dgnr, d'o
sortaient tous ces rameaux humains, pousss dans le terreau du second
empire.

C'est pendant l'hiver de 1868 que fut commence _la Fortune des Rougon_.
Cet ouvrage fut achev en mai 1869. Zola habitait alors  Batignolles, rue
de La Condamine, n 14. Ce roman, que l'diteur Lacroix s'tait engag,
par trait,  diter, devait d'abord paratre en feuilleton, dans _le
Sicle_, alors le plus rpandu des journaux politiques. C'tait une
puissance, cet organe, qui, selon l'aristocrate et le ddaigneux _Figaro_,
avait surtout la clientle des marchands de vins. Il n'tait pas d'une
lecture distingue. Modr de ton, anticlrical, hardi, prudemment
rpublicain, _le Sicle_ fut longtemps le seul journal d'opposition.
L'empire libral le tolrait, tout en le craignant. Mais ne fallait-il
pas une soupape pour l'chappement des bouillonnements populaires?
Pour l'poque, ses tirages taient considrables: 60.000 abonns. On ne
l'achetait gure au numro; c'tait un journal cher: le numro se vendait,
 Paris, 15 centimes, le prix de l'abonnement tait de 80 fr. par an. On
ne prvoyait gure alors de grands quotidiens  six ou huit pages, se
payant trente sous par mois.

Ces journaux coteux avaient un tirage restreint et une vaste influence.
L'abonn du _Sicle_, qui ne croyait pas toujours en Dieu, croyait en
son journal, et propageait, comme articles de foi, les propositions des
rdacteurs. On se prtait, on se repassait chaque numro. Il y avait des
groupes, et comme des coopratives de liseurs: un principal abonn, dans
de petits cercles de voisins, acceptait des sous-abonns. Quelques-uns
de ces locataires n'avaient droit qu'au journal de la veille, payant une
redevance moindre au titulaire de l'abonnement. Les feuilletons taient
patiemment dcoups et cousus; ils formaient de gros cahiers de lecture
qui se louaient, se prtaient: toute une bibliothque roulante de romans
circulant de mains en mains.

_Le Sicle_, qui d'ailleurs observait un respect dynastique suffisant,
par crainte des suspensions et de la suppression, car le ministre
de l'intrieur ne badinait pas avec la presse, comptait de nombreux
rpublicains dans sa rdaction. Il avait pour directeur un bourgeois,
riche, solennel, prudhommesque et autoritaire: Lonor Havin. Ce Normand
finaud, exploitant l'opposition, escomptant l'impopularit de l'empire,
avait t lu dput de Paris et dput de la Manche. Il avait opt pour
Saint-L. Ce fut une sotte puissance, longtemps. Il dirigea les lections
lgislatives des dernires annes impriales. Il avait pour principaux
collaborateurs: mile de la Bdollire, Jourdan, Lon Ple, Cernuschi,
etc., etc. Le feuilleton dramatique tait confi  E.-D. de Biville,
l'un des renomms lundistes. La critique musicale tait faite par Oscar
Comettant. La partie littraire de ce journal, qui semblait plutt
s'adresser  une clientle exclusivement politique, tait suffisamment
soigne, et l'on y donnait des feuilletons d'une facture moins brutale
et d'une vise plus recherche que dans les autres journaux, vous aux
exploits des Rocambole et aux aventures invraisemblables des hros de
Xavier de Montpin. _Le Sicle_ a publi, entre autres bons romans, les
premiers, qui sont aussi les meilleurs, ouvrages d'Hector Malot, et
l'on voit qu'il avait accueilli _la Fortune des Rougon_, oeuvre d'un
quasi-dbutant recommand seulement par des critiques artistiques
novatrices et combatives, ayant  son actif deux ou trois romans passs
inaperus, signal enfin aux lettrs, par un dernier livre, _Thrse
Raquin_. Ce roman, d'une originale brutalit, avait suscit des
protestations, voire des nauses. On l'avait qualifi de littrature
putride. Accepter une oeuvre nouvelle de l'auteur, c'tait une hardiesse
dont il faut savoir gr au directeur du _Sicle_: ce journal, au fond trs
bourgeois, avait l'originalit d'accueillir les romanciers nouveaux et
audacieux.

Par suite de difficults ultrieures, probablement des dnigrements et des
rsistances provenant de personnes influentes dans la maison, _la Fortune
des Rougon_ subit d'assez longs retards, avant d'tre dfinitivement
annonce. On semblait, au _Sicle_, avoir des regrets, et aussi des
craintes. L'auteur de _Thrse Raquin_ commenait  effrayer. Une rumeur
hostile le prcdait. Enfin, on passa outre, et le roman parut. La
publication fut tourmente, comme l'poque o elle dbutait. Le premier
feuilleton de _la Fortune des Rougon_ tait insr  la fin de juin 1870.
Trois semaines aprs, la guerre l'interrompait. L'auteur crut qu'il ne
serait jamais repris et termin. Il s'en fallut de peu que les derniers
chapitres ne fussent pas tels que l'auteur les avait conus et crits.
Au milieu du dsarroi de l'invasion, le manuscrit, remis complet 
l'imprimerie du _Sicle_, avait t gar. Il ne pouvait tre question
de rcrire en hte les feuilletons manquant. Le tour d'insertion, que
l'auteur avait  grand'peine obtenu, allait lui chapper, et, au lieu de
reprendre une publication, ayant perdu de son intrt, coupe par les deux
siges, le journal donnerait un autre roman, ajournant indfiniment la
continuation de cet ouvrage, considr comme termin, dj probablement
oubli, enterr. Heureusement, dans le tiroir du correcteur, les
principaux feuillets perdus furent retrouvs, et, aprs une interruption
de huit mois, et quels mois! les lecteurs du _Sicle_ purent reprendre la
lecture des vnements dont Plassans tait le thtre, en 1851. L'oeuvre
malchanceuse n'eut aucun succs. _La Fortune des Rougon_ parut en
librairie, l'hiver suivant, selon le trait antrieurement sign, chez
l'diteur Lacroix. Une seule dition fut mise en vente. C'tait sans doute,
pour le jeune auteur, l'aube de la gloire, mais combien grise, et mme
morose!

L'difice rv, combin, aux plans arrts, existait, cependant, et
ses fondations taient sorties. La construction tait visible dj, et
l'avenir appartenait  son architecte. Le reste importait mdiocrement.
Pour ceux qui savaient lire avec intuition, une force se rvlait dans ces
pages solides, et les forts piliers indiquaient un vaste monument futur.
Un vigoureux talent venait de se lever. Nous n'tions gure alors qu'une
faible poigne de clairvoyants, une bande en partie dsarme ou disperse,
 la suite des vnements de 1871 pour lever la voix, et saluer cette
monte d'un astre inconnu sur l'horizon littraire. Les admirateurs de
Zola disposaient de journaux timors. Le silence de la rpression terrible
emplissait le pays. Nos bravos prmaturs ne furent pas mme hus. On ne
fit attention ni  nous ni  notre auteur. J'crivais pourtant ceci, dans
le Peuple Souverain de 1872:

     Ds le sous-titre histoire naturelle et sociale d'une famille sous
     le second empire, ds la premire page, nous sommes avertis de la
     svrit et de l'importance scientifique de l'oeuvre. Nous ne sommes
     pas en prsence d'une fantaisie d'imagination, d'une simple fiction
     propre  faire passer les heures. L'auteur ne songe pas un instant 
     nous amuser  l'aide d'aventures plus ou moins extraordinaires et
     captivantes. Ce n'est pas une frivole distraction que ce livre hardi
     et color. C'est une tude svre qui fait penser. Nous sommes
     prvenus qu'il s'agit d'un travail de savant, d'une oeuvre de science,
     d'un essai de littrature exprimentale, fonde sur l'observation et
     ayant pour objet l'expression de la vrit moderne, l'analyse de la
     vie. La mthode de l'auteur se rvle, dans sa logique simplicit,
      tout lecteur se donnant la peine de rflchir sur ce qu'il lit.

Telle est, en effet, la substance et la molle de _la Fortune des Rougon_:

Dans un cadre donn, qui est le second empire, depuis son avnement
jusqu' sa chute, montrer une famille personnifiant toute une portion de
l'humanit contemporaine, avec ses vices, ses vertus, ses apptits, ses
maladies morales et physiques, voluant dans le milieu cr par les
vnements, participant de prs ou de loin  ces choses tragiques ou
grotesques, avec le temps devenues de l'histoire. Puis, mlant aux faits
publics des intrts privs, prsenter des tres vivant de l'existence
contemporaine, personnifiant les gnralits de l'tat social actuel,
montant  la fortune ou descendant  la misre, aimant, souffrant,
hassant, accouplant les infamies aux vertus, et les crimes aux hrosmes,
suivant le train-train banal de la vie quotidienne, ou s'emplissant du
souffle surhumain de l'pope; se faire l'historiographe d'une famille,
qui rsume en elle cent autres familles, et dont la monographie puisse
 bon droit passer pour celle d'un groupe important d'individus franais,
dans la deuxime moiti du dix-neuvime sicle, voil le thme des
Rougon-Macquart, voil ce que s'est propos l'auteur. On sait aujourd'hui
comment il a excut ce large plan, et ralis ce concept magistral.

Toute la srie des Rougon-Macquart comporte la description et l'analyse
des volutions, dans la vie contemporaine, de cette famille-type, ayant
des membres rpandus dans toutes les classes sociales, participant 
toutes les ventualits de l'existence. C'est le Ministre, l'Insurg, le
Paysan, le Mineur, l'Ouvrier, le Bourgeois, le Spculateur, le Soldat,
l'Employ, l'Artiste, le Savant, la Servante, la Courtisane et la Femme
du Peuple, dont l'histoire contient celle de tous leurs contemporains.
Zola cre des types. Il synthtise. Il peint des tempraments et non des
caractres, des tres gnraux et non des individus. C'est l'Homme, la
crature ondoyante et diverse de Montaigne, qui passe et s'agite dans son
oeuvre, men par la double fatalit de l'Hrdit et du Milieu.

En particulier, dans cette _Fortune des Rougon_, volume initial, document
primordial, on assiste  l'avnement,  la conqute de la richesse, et on
suit l'accs au pouvoir de quelques membres de cette famille,  la faveur
du crime triomphant du Deux-dcembre. Aussi, mile Zola a-t-il dsign ce
premier roman comme tant le livre des Origines.

Le dcor, observ et connu de prs par l'auteur, est le paysage qu'il
eut, dans son enfance, sous les yeux, jamais oubli, toujours voqu. La
Provence est le berceau de ses Rougon-Macquart, et la ville o la plupart
des personnages se meuvent, c'est Aix, qu'il a baptise du nom fictif de
Plassans, qu'on retrouve frquemment dans son oeuvre. De l s'lanceront
sur la socit les Rougon-Macquart, famille de proie. Si le nom de
Plassans est imaginaire, la ville apparat bien relle, avec ses trois
quartiers, o se parquent systmatiquement les nobles, les bourgeois, le
menu peuple. Plassans, rest, malgr la Rvolution, ville de hobereaux et
de magistrats fossiles, avec ses grands htels toujours clos, dans les
cours trop vastes desquels l'herbe pousse, ses glises, ses couvents,
ses promenades solennelles, son commerce presque nul, sa stagnation
intellectuelle, ses prjugs, ses castes, ses allures fodales et ses
affections d'ancien rgime, Plassans, c'est bien l'aristocratique et
clricale ville d'Aix-en-Provence. Puisqu'il a plu  l'auteur de laisser
l'incognito  la cit mre de ses personnages, respectons-le. Constatons
seulement que tout ce qui touche  la topographie extrieure et intime de
Plassans,  son architecture,  son archologie,  son individualit et 
son anatomie comme cit, est trait avec une prcision, une nettet et un
relief tonnants. Plassans n'a que son nom qui ne soit pas rel.

Dans Plassans, donc, l'auteur nous montre, avec un grand coloris de
dtails et une abondance de petites touches, aussi minutieuses et aussi
prcises que celles dont Balzac usait pour nous initier  la vie de
province de son temps, les quelques types saillants de la capitale
parlementaire de l'ancienne Provence. On est aux derniers jours de la
maladive Rpublique de 1848. Encore quelques semaines et, dans une nuit
sombre, propice aux crimes, une poigne de bandits audacieux fabriquera
une dynastie, que la France, pas fire, acceptera. Mais ce coup de main,
dont quelques malins,  Paris, ont le pressentiment, est alors absolument
insouponn en province. Plassans est trs divis. Il y a une force
rpublicaine assez considrable dans les faubourgs; le quartier Saint-Marc,
 lgitimiste et clrical, ne prend pas le Bonaparte au srieux; la
bourgeoisie, sournoise, peureuse, lche, et cupide, irait volontiers au
csarisme, puisqu'on dit que cela fera monter le 3 o/o, mais Plassans
hsite dans son ensemble. Il faudra que le coup russisse dfinitivement
pour que la ville ractionnaire l'admette, et qu'on chante le _Te Deum_
dans ses glises et qu'on crie: Vive l'empereur! dans ses rues. L'auteur
alors nous montre une famille dont un membre, qui a vcu  Paris et s'est
trouv ml  des agents bonapartistes, croit  la russite du complot,
et s'efforcera de le faire triompher, en province comme  Paris. C'est la
famille Rougon.

Ici, l'auteur abandonne la peinture de cette socit de Plassans, avec ses
types subalternes: le marquis de Carnavant, le vieux beau; Granoux, le
prudhomme froce; Roudier, l'important; Vuillet, le journaliste clrical,
suant l'eau bnite et distillant la haine; il entre en plein dans le coeur
de son sujet, et nous dcrit cette famille Rougon.

Cette galerie de portraits en pied, peints en pleine pte, avec une
largeur de touche, accompagne de finis et de pointills surprenants,
comprend une srie de figures, d'une varit et d'une vrit qui frappent.
Elle s'ouvre par ce portrait de l'aeule, de l'anctre, Adlade
Fouque, de qui descendra cette race complexe des Rougon et des Macquart.
Provenale, fille et femme de paysans, orpheline  dix-huit ans, Adlade
tait une grande fille maigre  l'oeil trouble, aux airs tranges, dont le
pre mourut fou, et qui passait, dans le pays, pour avoir le cerveau fl
comme son pre.

Cette folie originelle se retrouvera plus ou moins accentue, plus ou
moins visible, dans ses manifestations, dans toute la descendance de cette
Adlade. On en suivra les traces, d'Aristide Saccard, le spculateur
hont qui tripote dans la btisse et tire des millions du vieux Paris
expropri, jusqu'au sraphique abb Mouret, tombant pm dans les bras
d'Albine, sous l'arbre gant,  la sve capiteuse et au branchage
extatique, du mystrieux Paradou; d'Eugne Rougon, le politique, l'homme
fort, le ministre, se jetant, comme une bte en rut, sur la froide
Clorinde, dans la pnombre tide de l'curie, jusqu' Gervaise, la femme
de Coupeau l'alcoolis, trbuchant, en compagnie de Mes-Bottes et de
Bibi-la-Grillade, devant le comptoir terrible du pre Colombe.

Cette Adlade Fouque pouse un paysan des Basses-Alpes, nomm Rougon,
son domestique, qui meurt bientt en lui laissant un fils. La jeune
veuve prend presque aussitt pour amant un homme mal fam: ce gueux de
Macquart, comme on le dsigne dans le pays. Macquart est grand pilier de
cabaret, et, quand le dbitant chez qui il frquente ferme sa porte, c'est
d'un pas solide, la tte haute, comme redress par l'ivresse, qu'il rentre
chez lui, et on dit sur son passage: Macquart marche bien droit, c'est
qu'il est ivre-mort!  jeun, il va courb, vitant les regards.

De cette liaison d'Adlade la folle avec l'alcoolis Macquart,
naissent des enfants portant en eux ce double vice hrditaire, qu'ils
transmettront: l'alcoolisme du pre, le nervosisme de la mre.

L'intrieur de ce faux mnage est lugubre. Pierre Rougon, l'an, l'enfant
des justes noces, grandit entre les deux btards. Il s'empare de sa mre
et la domine, chasse ses frres et soeurs, et, quand Macquart meurt d'une
balle reue au coin d'un bois, en faisant la contrebande, il confine la
veuve dans une masure sombre, isole au fond d'une impasse, derrire un
cimetire, s'empare de son avoir et le gre. Voil pose la premire
pierre de l'difice futur des Rougon. Cette pierre a pour assises la
cupidit et le mpris du sentiment le plus doux chez l'homme: l'amour
filial. Viendront ensuite la trahison, la ruse et le crime.

La progression ascensionnelle de Pierre Rougon, son mariage avec Flicit,
la femme intelligente et ambitieuse, petite Provenale noire, semblable 
ces cigales brunes, sches, stridentes, aux vols brusques, qui se cognent
la tte dans les amandiers; l'extension donne  son commerce, puis le
temps d'arrt dans la monte, la malchance, les faillites, dont on subit
les contre-coups, les enfants qui surviennent et dont l'ducation cote
cher, toute cette lutte obscure et acharne, qui dure trente ans, nous
mnent jusqu' la veille du coup d'tat.

Alors se dessine le caractre odieux du chef de la famille. Pierre Rougon
est pouss par son fils Eugne, et par sa femme qui n'a qu'un rve: avoir
un salon comme celui du receveur particulier, un salon tendu de damas de
soie, o le Tout-Plassans souhaitera d'tre invit, une cour provinciale
dont elle serait la reine. Il s'enhardit, il se rvle. Au milieu de
l'affolement des bourgeois et des hobereaux, surpris par l'apparition des
bandes de paysans soulevs,  la nouvelle du coup d'tat, Pierre Rougon se
faufile  la mairie, y simule une rsistance qui s'appuie sur la trahison
de Macquart, le chef prudent des tmraires insurgs. Finalement il
sauve l'ordre, la famille, la religion, en petit,  Plassans, comme
Louis-Napolon, en grand,  Paris, en jonchant les rues de cadavres. La
fortune des Rougon se trouve donc avoir, pour origine et pour complice,
la fortune des hommes de dcembre. Dans deux autres volumes, _la Cure_ et
_Son Excellence Eugne Rougon_, on retrouve, s'accomplissant paralllement,
la destine des deux aventuriers, le Rougon expliquant et compltant le
Bonaparte.

_La Fortune des Rougon_, l'un des romans, de Zola, les moins connus, et
dont le tirage est rest faible, est cependant un de ses livres mritant
le plus d'tre tudi. Il contient en germe tous les autres. C'est le
gland d'o sortira le chne, c'est une oeuvre complexe o se retrouvent,
comme en formation, embryons crbraux, tous les lments des produits qui
natront successivement.

C'est l'ovule de tous les enfants de Zola. Il contient, en substance,
leurs dfauts, leurs qualits, leurs caractres et leur temprament. Il
faut lire ce livre-prologue, un peu comme un sommaire, donnant l'argument
de tous les autres ouvrages de la srie.

L'tude scientifique s'y trouve d'abord. La mthode exprimentale est
applique avec prcision et vigueur, pour la premire fois, et comme pour
servir de patron. Elle est passe au microscope et radiographie, cette
famille aux rejetons maladifs, choisie comme objet d'examen et d'analyse.
Dj on les pressent, on les devine, on les voit presque tous apparatre,
ces nvross, ces surexcits, ces haletants et ces dgnrs, dont
l'autopsie intellectuelle rvlera les tares et les tumeurs. Ds ce
premier rcit, on est initi aux dsordres de l'organisme et  la
mentalit de ces passionns, jouets aussi d'un rut moral, qui les fait se
lancer comme des fauves sur la proie, sur les jouissances physiques, sur
les brutales satisfactions, femmes, argent, pouvoir, alcool. On n'a plus
qu' attendre  l'oeuvre: Eugne Rougon, Saccard, Coupeau, Gervaise ou
Nana. On a l'intuition de ces ivresses hyperphysiques, comme la griserie
o se plonge l'abb Mouret, aspirant  d'autres adorations que celles de
l'autel, sorte de Bovary mle, touffant, rlant et se rebellant, dans son
sanctuaire, comme la femme de l'officier de sant, dans son chef-lieu de
canton, o l'oxygne du dsir se trouve rarfi.

Ainsi que dans plusieurs autres oeuvres de Zola, o l'effort humain est
not, pes, enregistr, avec une exactitude mathmatique, dans _la Fortune
des Rougon_ se trouvent releves les sommes de manoeuvres et totalises
les menes souterraines de Flicit, de Pierre et d'Eugne Rougon, pour
obtenir le produit final, pour mettre la main sur Plassans, comme leur
modle et matre a dj pos sa patte csarienne sur Paris.

L aussi se rvle la puissance d'vocation des foules, et la magistrale
stratgie avec laquelle l'auteur les maniera plus tard, dans _l'Assommoir_,
_Germinal_ ou _la Dbcle_.

On trouve enfin, dans _la Fortune des Rougon_, comme dans tous les livres
de Zola, de la posie, du lyrisme, de la tendresse et de la rverie.
Seulement, ici, l'auteur n'ayant pas atteint la trentaine, encore tout
vibrant de ses premires motions romantiques, plus proche de Musset,
d'Hugo, de George Sand, ayant ferm seulement la veille le tiroir empli
des rimes de _Rodolpho_ et de _l'Arienne_, donne plus de place au lyrisme
et plus grande part  la tendresse. Ce qui fait de _la Fortune des Rougon_
un ouvrage prcurseur et intense, c'est qu'il s'y rencontre une outrance
de posie et de grandeur qui ne sera plus jamais atteinte, mme dans _le
Rve_, mme dans _Une Page d'amour_, mme dans _la Dbcle_ et dans
_Germinal_. Il y a, dans ce roman, une pope et une idylle.

Une population frmissante, indigne, hroque, court, en chantant
la _Marseillaise_,  la rbellion juste et  la mort immrite, voil
l'pope. Deux enfants purs, gracieux, namours, voil l'idylle. Il y a
du sang dans l'idylle, des extases dans l'pope. Ce n'est qu'un pisode,
l'amour ingnu de Miette pour Silvre, une pastorale voquant Longus;
quant  la rvolte des paysans, on peut considrer ce magistral tableau
tel qu'un hors-d'oeuvre historique, faisant souvenir de _la Lgende des
sicles_, mais ces deux morceaux d'art affirment, au portail mme du
monument massif et gant des Rougon-Macquart, quel pote et quel artiste
en fut le constructeur.

Miette, c'est Chlo. Elle a treize ans. Elle est donc  l'heure indcise
o, de l'enfant, chrysalide ambigu, la jeune fille se dgage. Miette
s'lance dans la vie, comme une libellule, chappe du calice d'une fleur,
s'envole parmi les roseaux. Avec quelle dlicatesse Zola dpeint cette
envole printanire:

    Il y a alors, chez toute adolescente, une dlicatesse de bouton
    naissant, une hsitation de formes d'un charme exquis; les lignes
    pleines et voluptueuses de la pubert s'indiquent dans les innocentes
    maigreurs de l'enfance; la femme se dgage avec ses premiers embarras
    pudiques, gardant encore  demi son corps de petite fille, et mettant,
     son insu, dans chacun de ses traits, l'aveu de son sexe. Pour
    certaines filles, cette heure est mauvaise; celle-l croissent
    brusquement, deviennent jaunes et frles comme des plantes htives.

L'analyse du romancier est complte ici par l'observation du
physiologiste, et le charme de la forme et l'clat du coloris parent et
masquent la vrit scientifique.

Donc Miette-Chlo et Silvre-Daphnis s'aiment ingnuement, crment. Ils se
le disent, nafs et sincres, durant de longues promenades, le long des
bords encaisss de la Viorne, et aussi dans les faubourgs dserts, par les
alles des routes, les terrains vagues, les lieux sombres, les cours peu
frquentes, dans tous les recoins propices et au fond de toutes les
solitudes, dlicieuses et cherches. Les deux amoureux, pour accomplir en
toute scurit ces promenades si douces, s'enfouissent dans la mante vaste
de la jeune fille. Envelopps, encapuchonns, isols, ils vont, se parlant
bas, et se pressant silencieusement l'un contre l'autre. Ils cheminent au
hasard devant eux, tout sentier leur tant bon. Parfois ils rencontrent
d'autres couples, des amoureux comme eux, et, comme eux, serrs et abrits
sous l'ampleur des mantes:

     ... dominos sombres qui se frlent lentement, sans bruit, au milieu
     des tideurs de la nuit sereine, et qu'on croirait tre les invits
     d'un bal mystrieux que les toiles donneraient aux amours des pauvres
     gens...

Le tableau est charmant. Le Matre en tirera d'autres exemplaires, par
la suite, comme lorsqu'il nous peindra ses deux petits amoureux parisiens
gaminant dans les sous-sols et parmi les arceaux des Halles.

Une frache odeur de jeunesse circule, comme un bon parfum de foin coup,
 travers ces pages savoureuses. Le pote dlicat, qu'il y eut dans
celui qu'on se plut  traiter de pornographe, et  considrer comme un
brutaliste incapable de sentir et de dcrire autre chose, dans l'amour,
que la culbute et l'treinte haletante de la bte s'assouvissant,
se laisse aller  l'motion jeune et dbordante de ses deux gentils
personnages. C'est avec une sincrit mue, avec un enthousiasme o il y a
de l'adoration, du dsir, et peut-tre une secrte envie, c'est avec une
effusion toute juvnile, que les chastes enivrements des deux enfants nous
sont conts. La scne dlicieuse du puits, miroir gracieux et truchement
fidle des amants de l'aire Sainte-Mitte, prouve une fois de plus que,
dans l'oeuvre de l'crivain naturaliste, il y a place pour les peintures
les plus douces et les plus fraches, telles que le caprice d'un pote
lgiaque pourrait en voquer. Et ce n'est ni une fausse note ni une
contradiction, puisque ces scnes gracieuses et touchantes se rencontrent
dans la nature.

Car ils sont vivants et vrais, ces deux enfants qui s'aiment, en dpit des
temps mauvais et des prjugs pires. Avec quel art le romancier a su nous
intresser  eux, et mler leur hymne de passion  la symphonie puissante
et terrible de l'insurrection des gens de Plassans! Avec quelle motion
on suit leur marche vagabonde dans la nuit, quand, Paul et Virginie
provenaux, enfouis sous le capuchon et la mante paisse, comme les
potiques amants de l'le de France sous la feuille protectrice et large
du latanier des Pamplemousses, ils s'enfoncent, insoucieux et gais, dans
l'ombre ouvrant devant eux son porche mystrieux. Ils suivent cette grande
route noire, en parlant d'amour et d'avenir, cependant qu' l'horizon
gris-bleu, o dj se dessine la barre blanchissante de l'aube, monte,
grandit, clate la rumeur trange d'une foule en mouvement. C'est le
peuple qui, dans les tnbres, avec un bruit lointain de mare, accourt,
roule ses vagues. Peu  peu s'lve, crot et rugit, claire, formidable,
vengeresse, la grande Marseillaise des anciens jours, chante par trois
cents paysans en armes, marchant au pas, et qui croient, hros nafs et
sublimes, que l'heure de gloire est arrive, et qu'un sang impur abreuvera
bientt leurs sillons!

Ici, l'idylle se fond dans l'pope. Cette Marche des Paysans dans la nuit
est un tableau d'histoire solide et large. Une fresque de matre. La
composition est panoramique. Les dtails sont nombreux, prcis, choisis.
Rien d'oiseux, rien d'inutile, rien d'omis, rien de trop. Les masses s'y
meuvent, disciplines, comme dans un finale d'opra, et avec l'entrain
d'une cohue d'insurgs enthousiastes. On entend d'abord rugir au loin
l'hymne rvolutionnaire, devenu depuis chant officiel, admis  la table
des souverains. _La Marseillaise,_ c'est l'avant-courrire superbe des
bataillons. La campagne endormie s'veille  ce tonnerre.

     Elle frissonna tout entire, ainsi qu'un tambour que frappent les
     baguettes; elle retentit jusqu'aux entrailles, rptant par tous ses
     chos les notes ardentes du chant national.

Ainsi le drame humain se droule avec sa musique de scne. On remarquera 
tout instant cette communion profonde, dans l'oeuvre de Zola, de l'homme
avec la nature, de l'tre et de la chose, de l'objectif et du subjectif.
Ce mlange intime et constant de l'lment anim et de l'lment inanim,
cet accouplement de l'espce vivante et de l'inorganique, voil une des
plus prcieuses conqutes de l'cole naturaliste. Le grand romancier
anglais, Dickens, a beaucoup appliqu cette mthode; souvent, il faut le
dire, avec exagration et sans utilit. Le romancier franais y a mis plus
de mesure, partant, plus d'art.

Aprs le dcor, aprs la symphonie, aprs la traduction, avec le mot, des
bruits, des rumeurs, des souffles, de ce qui est confus et incohrent,
aprs la perception donne au lecteur de l'air ambiant, de l'atmosphre
dans laquelle se meut cette foule qu'on entend marcher dans l'ombre, par
cette nuit mmorable de dcembre, voici la description des contingents
divers des campagnes provenales souleves pour la dfense de la loi,
de la justice et de la Rpublique. Il y a l un dnombrement des bandes
armes, au fur et  mesure qu'elles dfilent devant Silvre et Miette,
qui est majestueusement pique. Et de ce magnifique tableau, avec un art
infini de composition, l'crivain a dtach en pleine lumire Miette, dont
la pelisse est retourne du ct de la doublure rouge, ce qui en fait un
manteau de pourpre. Dans la blanche clart de la lune, le capuchon de
sa mante arrt sur son chignon, bonnet phrygien improvis, elle serre,
contre sa poitrine d'enfant, le drapeau que les insurgs lui ont confi.
Fire, heureuse, grandie, la fillette qui prend, sans s'en douter, la
stature hroque d'une Jeanne d'Arc ou d'une Vellda, murmure  Silvre
avec un sourire naf et sublime  la fois:

--Il me semble que je suis  la procession de la Fte-Dieu et que je
porte la bannire de la Vierge!

       *       *       *       *       *

_La Cure_ a t, nous l'avons dit, commence avant la guerre,  raison du
retard apport par _le Sicle_  publier _la Fortune des Rougon._ Elle a
t termine en 1872. Publie en feuilleton dans _la Cloche,_ elle fut
arrte par l'auteur lui-mme. Un substitut manda Zola au parquet, et le
prvint que, son roman tant immoral, Il serait prudent de sa part de ne
pas en continuer la publication sous la forme populaire du feuilleton.
Des poursuites pourraient tre requises. Le parquet n'agirait pas si
l'ouvrage, au lieu d'tre propag par le journal, tait seulement publi
en librairie. Ce bienveillant, mais timor substitut, conseilla  l'auteur
de sauver le livre en abandonnant le feuilleton, car, si les poursuites
taient entames, si la police se mettait en route vers l'imprimerie du
journal, elle ne s'arrterait pas, elle irait certainement jusqu' la
boutique du libraire. Zola suivit ce conseil. _La Cloche_ interrompit
les feuilletons, et, l'hiver suivant, _la Cure_ parut chez l'diteur
Lacroix.

Cette prudence fut peut-tre exagre. Le parquet est un bon lanceur de
romans, souvent. _Mme Bovary_ dut d'tre connue, achete, lue, et dnigre
ou vante, au rquisitoire bbte et prtentieux de l'avocat imprial
Pinard. Puisque le livre de Flaubert tait immoral, ainsi que le
prtendait l'honorable et stupide organe du ministre public, tout le
monde avait dsir se rgaler des obscnits dnonces. _La Cure,_
dfre aux tribunaux comme roman dgotant, c'tait le succs sur et
l'auteur attaqu, insult, mais connu et bien pay, et cela trois ans
avant _l'Assommoir_. Ce procs et abrg le stage que Zola devait encore
faire avant d'arriver  la notorit, au succs et  la fortune.

C'est une Phdre moderne que cette Rene, et son Hippolyte est le ple
convive d'un festin de Trimalcion contemporain. Un roman truculent,
voquant les orgiaques banquets du Bas-Empire. Une des oeuvres les plus
colores et les plus romantiques de Zola. Il y a un peu de grossissement
dans les faits et d'exagration dans les personnages: Zola, il est vrai,
crivit ces pages, o Juvnal et Ptrone semblent avoir souffl des
pithtes, au moment o l'empire s'croulait dans le sang, dans la
honte, et o l'indignation et le dgot excitaient  voir tout hors de
proportion: on vantait la corruption impriale  force de la dnoncer
norme. C'tait l'poque o, dans le langage de chaque patriote vibrant
et surexcit, tout tait  l'outrance: la guerre comme le mpris.

C'est peut-tre dans _la Cure_ que la trs grande et trs extraordinaire
puissance descriptive dont fut dou Zola atteignit son apoge. Non
seulement le relief, la configuration extrieure et l'impression plastique
des tres et des choses s'y trouvent rendus avec une nettet incomparable
et une perfection sans rivale, l'art prcis de Vollon ou de Roybet, mais
l'atmosphre, le son, le rythme, l'allure propre  l'homme, ou imprime
par lui  l'objet dans son ambiance, y sont traduits avec une couleur qui
blouit et une vrit qui dconcerte. C'est de la peinture plus exacte que
la photographie.

Voici, en exemple, le dner donn par le spculateur Saccard  une meute
de bonapartistes, pourceaux snatoriaux du bas empire, s'empressant  qui
dvorera ce rgne d'un moment.

Les types, d'abord, sont frappants: ce baron Gouraud, snateur abruti, qui
a des yeux d'accus qu'on juge  huis-clos, et qui, lourd, avachi, bris
par les rudes travaux des maisons de passe, mche pesamment, la tte
penche sur son assiette, comme un boeuf aux paupires lourdes; Hupel de la
Noue, le prfet  poigne, qui a d tre quelque part le pre des pompiers
et inventer de prodigieux virements; Haffner, le candidat officiel, qui,
plus tard, livrera son Alsace  la Prusse, par la force du plbiscite
qu'il fera triompher; Michelin, le chef de bureau corrompu, dont
l'avancement est le prix de la honte, et les deux entrepreneurs balourds,
Charrier et Mignon, qui sont si contents de la Cure impriale qu'ils
disent tout haut ce que chacun pense tout bas: Quand on gagne de l'argent,
tout est beau!

Mais, outre ces types si vrais, si reconnaissables, l'air capiteux de
cette salle  manger, o tant de convoitises et d'infamies sont attables,
l'impression de cette runion de parvenus digrant les truffes comme ils
avalent les millions, gloutonnement et bestialement, le relent de tous
ces tres chauffs ml  l'odeur de toute cette mangeaille, la bue
indfinissable flottant au-dessus de cette nappe et de ces convives, tout
ce fond du tableau, l'artiste l'a rendu, et de main de matre. Il a not
jusqu' ces fumets lgers tranant, mls au parfum des roses, et a
constat que c'tait la senteur pre des crevisses et l'odeur aigrelette
des citrons qui dominaient.

Une autre scne, o le talent de l'crivain s'est jou de toutes les
difficults cherches et entasses comme  plaisir, c'est celle de la
serre: la fameuse scne de la serre. Zola est parvenu  y donner la
sensation vive et prcise d'un effrn duo d'amour. L, tous les
raffinements d'une passion maladive se mlent  l'cre stimulant du crime,
dans un lieu trange, capiteux, charg de parfums provocants, o l'air
mme est lascif et irrite les sens  vif. La description de ce boudoir
vgtal, tout imprgn de senteurs aphrodisiaques et de sucs vnneux,
les enlacements brusques, les bonds, les caresses, les spasmes, les
convulsions extatiques et les heurts dsordonns de Maxime et de Rene,
gotant l'inceste, rouls sur les grandes peaux d'ours noir, au bord
du bassin, dans la vaste alle circulaire aux ombrages monstrueux des
tropiques,--tout ce chaos de sensations, de nerfs, de mouvements, de
contacts et de violences physiques, tout ce ple-mle de la passion
fouette par le rut, tout ce tumulte d'imaginations maladives est peint,
burin plutt, avec une furia inoue. Ce tableau d'apparence rotique,
mais dont l'impression est svre et triste comme celle qu'on emporte
d'une opration chirurgicale,  la prcision d'une eau-forte de Rops.

Les peintures crues abondent dans l'oeuvre de Zola, mais les voluptueuses
et les raffines y sont assez rares. Quand il rencontre ces tableaux
rotiques  peindre, il n'hsite pas. Il ne fuit ni n'oblige  se
rhabiller ses modles. Il se rapproche et de tout prs, froidement, les
observe pour les dcrire, avec l'impartiale exactitude du physiologiste,
traitant de quelque virus surpris dans les organes du plaisir. Il dtaille
les phases, minutieusement, de la maladie qu'il a observe. Il y a en
lui, alors, comme une de ces curiosits si tendues, si prolixes, des
ecclsiastiques casuistes, s'efforant dans leurs manuels de n'oublier
aucune varit, aucune manifestation de la passion, dont ils ont entrepris
d'clairer les plus sombres arcanes, sans en avoir, par eux-mmes, explor
les seuils. C'est ainsi que cette phrase tonnante se trouve sous la
plume d'mile Zola, qui l'a certainement crite simplement et chastement,
constatation d'une particularit voluptueuse devine: C'tait surtout
dans la serre que Rene tait l'homme.

En prsence de cette bonne foi vidente de l'artiste, tout au plus peut-on
lui reprocher de se laisser aller  un peu trop d'admiration complaisante
pour sa vicieuse Rene. Il l'a faite bien sduisante, cette femme de
plaisir, et il la dshabille hardiment dans la scne des tableaux vivants,
non sans goter la jouissance cre de l'imprudent et trop peu goste
Candaule dcouvrant les belles formes de sa reine endormie.

Les procds de composition de _la Cure_ apparaissent plus simples et
plus complets  la fois que ceux de _la Fortune des Rougon_. Ainsi
le livre a pour bordure deux tableaux jumeaux, qui se rpondent
symtriquement et se renvoient la mme pense et la mme impression.
Tels deux miroirs conjugus.

Le tableau d'ouverture, c'est le retour du bois de Boulogne par un soir
d'octobre. Le mouvement des voitures, le scintillement des harnais, les
armoiries peintes sur les panneaux, les livres, les laquais raides,
graves et patients, les chevaux soufflant, et le lac, au loin, endormi,
sans cume, comme taill sur les bords par la bche des jardiniers, ce
paysage si parisien est rendu avec la couleur et l'intensit de perception
que nous avons dj si souvent signales et loues chez l'auteur des
Rougon-Macquart. Le tableau d'pilogue, c'est le mme bois de Boulogne,
mais revu en pleine clart, par une chaude aprs-midi de juin. C'est le
mme dfil de voitures, de laquais, figs dans leur gravit patiente,
avec les mmes scintillements de harnais, de ferrures, de chanfreins
d'acier; mais tout cela baign par une lumire large, blouissante,
tombant d'aplomb. Le lac n'est plus le miroir mat de l'aprs-midi
d'octobre, c'est une grande surface d'argent poli refltant la face
clatante de l'astre. Puis, au fond, comme dans une gloire, enfonc au
milieu des coussins d'un grand landau, passe, au trot de ses quatre
chevaux, prcd de piqueurs  calottes vertes sautant avec leurs glands
d'or, l'Empereur, mettant ainsi le dernier rayon ncessaire, et donnant
un sens  ce dfil triomphal de l'empire  son znith.

       *       *       *       *       *

_Le Ventre de Paris_ est une gigantesque nature-morte. On peut supposer
que Zola, oblig, par sa collaboration au _Bien Public_, dont les bureaux
taient situs rue Coq-Hron,  l'angle de la rue Coquillre,  deux pas
des Halles centrales, de passer frquemment dans le voisinage de l'norme
garde-manger parisien, a d tre tent de rendre la vie, l'animation,
la couleur, jusqu' l'manation de cette prodigieuse Bourse de la
boustifaille. Ce qu'il a fait plus tard pour la Halle aux valeurs, le
march de l'argent de la rue Vivienne.

Cette rencontre, cette hantise quotidienne ont d certainement favoriser
l'excution de son livre sur les Halles.

Mais il y eut un autre lment, dans son inspiration, et un stimulant
diffrent  sa conception.

Je me souviens qu'entre modernistes, lorsque nous nous proccupions de
rechercher et de signaler les monuments, les oeuvres susceptibles
d'affirmer la grandeur et la posie du prsent, sans nier ni rabaisser
pour cela les belles et grandes choses du pass, nous parlions souvent
des Halles. J'tais l'un des admirateurs du hardi et lgant palais de
fer rig par Baltard sur les plans de Haurau. J'avais formul cet
enthousiasme pour la modernit architecturale, dans le premier article
qui sortit de ma plume nave: cet article, dont j'ai perdu le texte, mais
retenu le titre et la donne, s'appelait: _l'Art et la Science_. J'y
indiquais un rajeunissement des formules puises, un renouvellement
des conceptions uses, par l'adjonction de la science. C'tait surtout
l'architecture, qui me paraissait avoir fait son temps, et rclamer du
neuf. Les ogives et les arceaux gothiques n'avaient-ils pas magnifiquement
et longuement rempli leur rle d'utilit et de beaut? Il s'agissait,
maintenant, puisque l'homme moderne avait besoin de gares, de docks, de
thtres, d'hpitaux, comme le contemporain de Philippe-Auguste rclamait
des cathdrales et des monastres, de concevoir et d'lever des difices
modernes, traduisant le voeu, l'enthousiasme, la foi des gnrations
scientifiques, positivistes et industrielles du sicle de la vapeur et
de l'lectricit.

Sans contester le charme de Saint-Sverin, la dlicatesse de
Saint-Julien-le-Pauvre, et la majest compacte de Saint-Eustache,
j'exaltais, peut-tre avec excs l'Opra de Garnier et les Halles de
Baltard. Avec Zola, nous parlions souvent de la beaut intrinsque de cet
art tout rcent, que nos contemporains semblaient ne point voir, et dont
la plupart se refusaient  admettre le double caractre utilitaire et
esthtique. L'ide lui tait venue, flottant en l'air, parse dans nos
propos, sommairement indique dans nos articles, discute, combattue,
approuve, commente, d'crire un livre ayant les Halles pour dcor et
pour scne. Ce thme l'enchantait. Son systme des milieux et des grands
cadres participant  l'action, s'y incorporant, allait trouver l un
propice sujet d'application. _Le Ventre de Paris_ fut le premier de ses
romans ayant le milieu pour sujet principal, presque pour intrigue.
Comme, dans les tragdies antiques, le choeur intervient dans l'action.
Il mle son me  celle des personnages. Il les anime. Il les explique.
Participant  leurs passions,  leurs douleurs, il prend une part si
importante aux vnements, qu'il semble jouer un premier rle. Dans
plusieurs des volumes de la srie des Rougon-Macquart, le lieu o se passe
le drame, le dcor des scnes, le cadre des tableaux deviennent ce qu'est,
dans les romans d'imagination, dans les rcits d'aventures, dans les
pripties de cape et d'pe, le Hros.

Dans _Germinal_, c'est la mine qui est le vritable protagoniste de la
tragdie souterraine, et successivement ainsi nous aurons le roman de la
Maison Bourgeoise, de la Maison Paysanne, de la Maison Ouvrire, de la
Bourse, des Grands Magasins, des Chemins de fer, de l'Usine, enfin du Camp,
et du Champ de bataille.

_Le Ventre de Paris_, c'est donc avant tout le roman des Halles Centrales.
Zola fut attir par le spectacle bigarr, fourmillant, ultra-vivant de
ce quartier alimentaire qu'il frquentait, qu'il observait au passage,
qu'il se mit  tudier et de prs, toujours avec son pince-nez de myope
ardemment fix sur les tres et sur les choses. Oh! rien ne lui chappa
du bazar de la mangeaille. Avec sa mthode d'investigation patiente et
de vrification documentaire, dont il commenait  user avec une sret
surprenante, et une prcision presque infaillible, dou d'une facult de
perception quasi-instantane et d'une puissance prompte d'assimilation,
il inspecta, possda ses halles. Paul Alexis a trs bien racont les
promenades prparatoires, pour le roman en gestation, qu'il fit, 
diverses poques, avec Zola, dans les Halles et par les rues environnantes:

     Une fois, dit-il, en nous en allant, arrivs  un certain endroit
     de la rue Montmartre, il me dit tout  coup: Retournez-vous et
     regardez! C'tait extraordinaire: vues de cet endroit, les toitures
     des halles avaient un aspect saisissant. Dans le grandissement de la
     nuit tombante, on et dit un entassement de palais babyloniens empils
     les uns sur les autres. Il prit note de cet effet qui se trouve dcrit
     quelque part dans son livre. Et c'est ainsi qu'il se familiarisait
     avec la physionomie pittoresque des Halles. Un crayon  la main, il
     venait les visiter par tous les temps, par la pluie, le soleil, le
     brouillard, la neige, et  toutes les heures, le matin, l'aprs-midi,
     le soir, afin de noter ses diffrents aspects. Puis, une fois, il y
     passa la nuit entire pour assister au grand arrivage de la nourriture
     de Paris, au grouillement de toute cette population trange. Il
     s'aboucha mme avec un gardien-chef, qui le fit descendre dans les
     caves, et qui le promena sur les toitures lances des pavillons...

Il entassa ensuite tous les documents crits qu'il put se procurer; les
livres sur les Halles taient rares; un volume de l'ouvrage de Maxime
Du Camp, _Paris, sa vie, ses organes_, tait  peu prs tout ce qu'il
trouvait comme sources. Il dut se renseigner  la prfecture de police, et
se procurer des tats, des statistiques, des rglements d'administration.
_Le Ventre de Paris_ devint un vritable trait d'organisation, de
fonctionnement et d'administration des Halles.

Le livre est intressant, avec son symbolisme en action des Gras et des
Maigres, et le drame intime du suspect Florent et des Quenu-Gradelle,
repus, satisfaits. Il s'y rencontre des passages d'une lecture plutt
coeurante, comme la confection du boudin, et la fameuse symphonie
des fromages o les marolles donnaient la note forte. La force de
l'expression et l'intensit de la description sont pousses si loin que
l'on admire ce tour de force littraire, en comprimant des nauses.

C'est un vritable pome gastrique que ce roman curieux. Inspir sans
doute par le spectacle des Halles et le dsir de faire un livre, dont le
palais de la nourriture fournirait le milieu et les personnages, Zola a
aussi, probablement, obi  une secrte pense de rivalit. Il a voulu se
mesurer avec Victor Hugo. C'est _Notre-Dame-de-Paris_ qui semble avoir
servi de modle au _Ventre de Paris_. L'antithse de l'glise et des
Halles. Le pome de la matire rpondant  celui de la spiritualit. La
cathdrale personnifiant le monde mort du mysticisme et de la foi, le
vaste march incarnant les apptits et les besoins de notre socit
matrialiste. Les merveilles de la description et la vigueur du coloris
tant galement prodigus, pour le charme du lecteur, par le peintre des
vitraux gothiques et par l'aqua-fortiste des arceaux de fonte, par le
pote des fromages nausabonds et des mous de veau rouges pendus aux crocs
des boucheries, comme par le chantre des processions passant sous les
votes hautes, dans des voles d'encens, au pied des tours denteles et
sonores, d'o Dieu semble parler  la terre. Notre-Dame et les Halles,
c'est la lutte, dans la lice ternelle de l'art, de l'me et du Corps, de
l'Esprit et de la Matire, de l'Idal et du Rel, de l'Estomac qui mange
et du Cerveau qui pense, du Pass, cela, tu, comme l'avait prvu Hugo,
par ceci, le Prsent.

_Le Ventre de Paris_, malgr son titre et son sujet, est un des livres de
Zola o il y a le plus de posie. Cette nature-morte superbe est traite
avec fougue, avec lyrisme, avec vie, par un pinceau romantique. C'est du
Delacroix crit.

       *       *       *       *       *

_La Conqute de Plassans_ suivit _le Ventre de Paris_. C'est un drame
intime; l'histoire d'un fou, la progression effrayante de la flure
crbrale, avec des scnes de vie provinciale et clricale. C'est la
captation d'une fortune, la dmolition lente d'une maison, le dtraquement
d'une intelligence, accompagnant la dispersion du bonheur domestique, sous
les yeux et par l'effort d'un prtre ambitieux et tenace, qui semble sorti
du sminaire de l'abb Tigrane.

       *       *       *       *       *

_La Faute de l'abb Mouret_ est un livre trange et touffu, o la
botanique se mle  la liturgie. On voit un prtre, Serge Mouret,
s'prendre d'une petite sauvagesse, Albine, sous les arbres d'un paradis
moderne et fantastique, le Paradou. Il y a tout un pome adamique dans ce
livre prestigieux, qui semble par moments inspir par un jardinier, en
d'autres, par Milton. C'est une proprit de la campagne d'Aix, visite
dans sa jeunesse, que Zola a dcrite sous le nom patois de Paradou.
Toutes les parties techniques de ce livre sont trs soignes, trs
vrifies. Zola, pour les nomenclatures horticoles, s'tait procur le
catalogue de Lenczeure et, pour les descriptions rituliques, car la
messe tient une place aussi considrable dans l'ouvrage que l'numration
florale, il ne manquait pas de suivre, le paroissien d'une main, le crayon
de l'autre, les offices  Sainte-Marie-des-Batignolles. Le digne abb
Porte, cur de la paroisse, avait en lui un fidle, jusque-l ignor, qui
donnait un exemple fort difiant. On parlait mme de lui offrir une place
au banc d'oeuvre, songez donc! un homme de lettres connu, et passant pour
incrdule, qui revenait au Seigneur! Un jour, l'assidu et pieux chrtien
ne reparut plus  l'glise: _la Faute de l'abb Mouret_ tait termine,
et, vaguement, la pense de Zola se tournait vers les cabarets o Coupeau
l'attirait.

       *       *       *       *       *

Mais, avant _l'Assommoir_ qu'il rvait, qu'il cherchait, en pitinant le
sable de la plage de Saint-Aubin, il publia un autre roman, le sixime de
la srie. Il abandonnait les curs, les personnages intimes, pour mettre
en scne des hommes politiques, et le chef de l'tat franais avec son
chien Nero et ses courtisans. C'tait assez hardi de faire figurer,
quelques annes  peine aprs Sedan, Napolon III dans un roman. Est-ce 
ce personnage impopulaire, odieux mme, ou au peu d'intrt qu'avait pour
ce public trop proche la reprsentation d'un monde politique dont on
venait  peine d'tre dbarrass dans un sanglant cataclysme, qu'il faut
attribuer l'insuccs de _Son Excellence Eugne Rougon_, mais ce roman est
un des moins connus et des moins vendus de toute la srie.

C'est _la Cure_, affaiblie d'intensit et de mise en scne, plus
restreinte. _Son Excellence Eugne Rougon_ est un de ces romans  demi
politiques, o l'histoire se trouve mle  la satire. On a assez
justement rapproch diffrentes scnes de _Son Excellence,_ de
quelques-uns des tableaux du roman  clef d'Alphonse Daudet, _le Nabab_.

Les silhouettes des personnages secondaires de l'oeuvre sont traces assez
nettement pour qu'on cherche  mettre un nom au-dessous de chaque type.
Cependant, je ne crois pas qu'on puisse exactement fournir la lgende
individuelle, au bas de chaque portrait de cette galerie.

En ralit, les Kahn, les Bjuin, les Charbonnel, sont des figures
composites o le romancier, usant de son droit, a fondu diffrents traits
pars chez plusieurs de ses contemporains.

Les scnes d'intrieur, o l'on voit le ministre en proie  ses amis,
dvor par eux, et,  tout instant, accus d'ingratitude par ces tyrans du
bienfait, sont d'une observation trs juste et d'une couleur absolument
historique. Cet entourage vreux et compromettant de _Son Excellence
Eugne Rougon_, ce n'tait pas seulement le ministre, mais aussi le
matre qui le subissait. Les chos des Tuileries ont souvent rpt de
singulires histoires, o des individus, infimes et crapuleux, parlaient
en matres dans le cabinet imprial, et se faisaient grassement payer
d'anciens services honteux, arms qu'ils taient d'une intimit
compromettante et de souvenirs inquitants. Sur la figure fantasque et
toute d'exception de Clorinde, on pourrait mettre le nom d'une grande dame
cosmopolite, qui n'tait pas marie  un ministre franais, et dont les
bats,  Compigne, aux Tuileries et ailleurs,--notre Paris, pour cette
aristocratique catin, n'tait qu'un cabaret,--ont longtemps dfray la
chronique scandaleuse. Mais le grand, le vritable intrt de ce livre
gt dans ces scnes saisissantes: le dernier jour de Rougon au ministre,
l'intrieur de la marquise Balbi et de sa fille, les rceptions de
Compigne, le voyage officiel dans les Deux-Svres, et surtout la
puissante description du baptme du Prince Imprial.

La foule, la rumeur, le bruit, l'entassement des ttes aux fentres et sur
les boulevards, les propos des badauds, le dfil, les soldats, les dames
d'honneur, les prtres, les cloches, les salves, les baonnettes luisantes,
la gloire enfin de cet empire de boue, de sang et d'or  son apoge,
flottant dans la pourpre du soleil couchant, tandis que les tours de
Notre-Dame, toutes roses, toutes sonores, semblaient porter trs haut, 
un sommet de paix et de grandeur, le rgne futur de l'enfant baptis sous
leurs votes, telle est cette page d'histoire, qui a l'ampleur d'une
fresque, le pittoresque d'une chronique, et le mordant d'une satire.

De mme que _la Cure_ s'ouvre et se ferme par un mme tableau
correspondant, le Bois  l'aller et au retour, _Son Excellence Eugne
Rougon_ se droule entre deux scnes jumelles, deux sances du Corps
lgislatif, se rpondant et se faisant pendant, comme ces deux toiles de
Gricault qui sont au Louvre et reprsentent, l'une un cavalier triomphant,
le sabre au poing, camp solidement sur ses triers, enlevant son cheval
qui hennit joyeusement en s'lanant, la crinire haute,  la lutte et
 la victoire;--l'autre personnifiant la dfaite sombre, et la retraite
difficile, montrant le mme cavalier, mais dmont, la bride de son cheval
las et bless passe  son bras, descendant pniblement une pente abrupte
et s'aidant, comme d'un bton ferr, du fourreau de son sabre inutile.
Tout le livre est dans ce cadre, la chute et le triomphe d'Eugne Rougon.
Si l'intensit d'effet produit est ici moins grande que dans _la Cure_,
l'art de la composition y est aussi parfait. La vrit de l'histoire,
l'intimit de la vie surprise, et la prcision des dtails y sont
remarquables.

       *       *       *       *       *

_L'Assommoir_ est le plus clbre des romans de Zola, Il a fait fortune.
Le talent et l'originalit, vainement prodigus en d'admirables pages,
et dont l'auteur avait fait la preuve dans les six volumes prcdents,
n'avaient pu forcer les portes de la grande notorit. Zola, stagiaire
de la gloire, pitinait dans le vestibule, faisant queue derrire
d'encombrantes mdiocrits, aujourd'hui balayes, attendant qu'on lui
accordt audience. _L'Assommoir_ donna le coup d'paule ncessaire et
l'auteur entra d'un bond dans la pleine clbrit. Il fut non seulement
connu, class, mais aussi fut-il dsormais discut, injuri, admir. Il
devint quelqu'un. Il ne fut plus permis de l'ignorer. On dut, sans doute,
presque partout, accabler de mpris et d'insultes sa personnalit, son
talent, mais il tait interdit de ne pas savoir qui il tait.

Sans ce retentissant ouvrage, Zola serait demeur un romancier estimable,
raccrochant ici et l, d'un confrre bienveillant, un loge, et d'un
grincheux, un reintement; tout cela sans porte, sans intrt pour la
foule. Il et disparu, inhum dans les dictionnaires encyclopdiques et
les bibliographies, entre divers crivains galement enterrs vivants,
comme Champfleury, Duranty, Charles Bataille, Marc Bayeux et autres
contemporains, plus ou moins morts-ns, conservs dans les bocaux de
l'rudition frivole. Zola tait littrairement perdu. On le classait,
depuis _la Faute de l'abb Mouret_, parmi les fantaisistes, les potes en
prose, gens qu'on lit peu, et aprs _Son Excellence Eugne Rougon_, parmi
les ennuyeux, gens qu'on n'achte jamais. Son diteur, malgr l'amiti qui
existait entre eux, et fatalement espac les publications de ses oeuvres,
de moins en moins attendues par le public, et les secrtaires de journaux
se seraient empresss de dposer ses feuilletons dans l'armoire bonde,
o s'tagent les manuscrits destins  ne jamais connatre les rouleaux
d'imprimerie.

Il fallait presque un miracle pour que son nouveau roman trouvt un
journal pour le publier et des lecteurs pour le lire. Le miracle se
produisit. Voici son explication, car tout miracle est explicable: il y
avait,  cette poque, 1875-1876, tout un groupe de littrateurs, de
mdecins, d'artistes, de politiciens, de professeurs de droit et de
sociologues, qui reprenaient, avec plus de srieux, plus d'autorit,
plus de ressources financires aussi, l'oeuvre inacheve dont Thuli et
Asszat avaient dispos les fondations, dans leur revue: _le Ralisme_.
Ces hommes, jeunes alors, dont quelques-uns survivent, voulaient
introduire dans la science, dans la philosophie, dans la linguistique,
dans la politique, dans l'art et dans la littrature, la vrit, la
ralit, l'exprimentation. Ils avaient pour matres Littr, Broca; ils
se rattachaient  Darwin,  Spencer,  Bentham. Une association assez
singulire, _l'Autopsie mutuelle_, les groupait. Le but de cette socit
tait l'tude du cerveau du membre dcd. tant personnellement connu,
ayant manifest son nergie pensante, laissant des oeuvres, une trace sur
le sable fugitif des gnrations, ce socitaire pouvait fournir un sujet
plus intressant, plus vaste, plus prcis aussi, pour l'tude du cerveau,
que les pauvres hres, appartenant d'ordinaire aux classes illettres et
peu intellectuelles, livrs par les hpitaux, et dont on ignorait les
antcdents, les facults, l'existence. Broca tait le prsident de cette
socit, qui existe encore et dont je fais partie, sans toutefois tre
press de lui fournir un prochain sujet d'tudes. Les principaux membres
de l'Association taient Louis Asseline, docteur Coudereau, Abel
Hovelacque, Issaurat, Sigismond Lacroix, Yves Guyot. Ce dernier dirigeait
_le Bien public_. mile Zola, dj critique dramatique  ce journal, en
rapport avec les mutualistes de _l'Autopsie_, ayant annonc l'achvement
d'un nouvel ouvrage, o la nvrose ancestrale tait tudie dans ses
manifestations perverses et morbides, surexcites par l'alcoolisme, fut
encourag, appuy par le groupe. Malgr quelques hsitations suggres par
des crudits de style, Yves Guyot eut le courage, car c'en tait un pour
l'poque, de donner en feuilleton _l'Assommoir_ dans _le Bien public_.
Compos  Saint-Aubin, au bord de la mer, dans l't de 1875, il parut
en 1876. Ce fut une louable tentative littraire, une fcheuse opration
financire, pour le journal que M. Menier, le bon chocolatier,
subventionnait.

_L'Assommoir_ avait t pay dix mille francs  l'auteur, pour sa
publication en feuilleton. Non seulement le tirage ne monta pas, mais,
sous l'avalanche des lettres d'injures et la grle des menaces de
dsabonnement, il fallut battre en retraite. On coupa court. Pareille
msaventure tait dj survenue  l'auteur, pour _la Cure_. Il supporta
l'amputation avec son habituelle nergie.

_L'Assommoir_ fut transport dans une petite revue littraire,
_la Rpublique des Lettres_, que dirigeait Catulle Mends, le pote
parnassien, aux oeuvres plutt raffines, et dont les proccupations
artistiques, comme les tendances littraires, semblaient si distantes des
thories du naturalisme, et d'ouvrages comme _les Rougon-Macquart_. Il
tait, cependant, grand admirateur de Zola. _La Faute de l'abb Mouret_,
avec son Paradou, l'avait enthousiasm. Cet accueil, fait  un auteur et
 un ouvrage aussi fougueusement naturaliste par un crivain et par une
publication se recommandant de Victor Hugo, dmontre combien, malgr ses
protestations et ses thories, Zola tait considr comme un romantique,
comme un pote.

La presse fut moins tendre. Des articles indigns parurent. Les
journalistes vertueux dnoncrent _l'Assommoir_ comme immoral, les
publicistes solennels, courtisans populaires, affirmrent que le corps
lectoral tait insult dans l'une de ses forces les plus utiles 
flatter, la masse ouvrire urbaine. Les petits journaux, les revues de
cafs-concerts, les feuilles illustres, chansonnrent, raillrent,
exagrrent. A force de persuader au public que _l'Assommoir_ tait un
livre excessivement cochon, le traditionnel pourceau que toute gaine
humaine passe pour contenir endormi, s'veilla, et le succs devint
norme. Bien qu'au fond il n'y ait rien de folichon dans le sombre tableau
de la misre ouvrire, et dans la description des dchances morales
et physiques de l'homme et de la femme, happs par l'engrenage de
l'ivrognerie, la rclame-outrage porta. L'pithte de pornographe lance
resta, et attira. La matrise de l'auteur, sa puissance de vision et son
art d'vocation furent rvls  des milliers de lecteurs, qui, sans le
tapage fait autour de _l'Assommoir_, n'auraient probablement jamais eu
l'ide d'ouvrir ce roman, ni les ouvrages qui l'avaient prcd. Grce 
cette fausse rputation d'auteur licencieux, Zola devint en quelques jours
le romancier le plus connu, le plus achet aussi. On rechercha ses
premiers volumes, et ceux-ci,  la remorque de _l'Assommoir_, furent
emports vers le succs.

_L'Assommoir_ est demeur comme exceptionnel dans l'oeuvre de Zola. Les
moeurs populaires y sont peintes avec une vigueur touchant  la brutalit,
qui empoigne et qui meut. Les uns prouvent de l'indignation, d'autres
du dgot, quelques-uns de la piti. Nul lecteur ne saurait demeurer
indiffrent devant une page de ce livre extraordinaire.

La facture en est galement  part. Soit que Coupeau, Gervaise ou
Mes-Bottes emploient le langage direct, soit que le romancier, en
style indirect, raconte et explique leur existence, leurs actes, leurs
sentiments, leurs passions, le vocabulaire est celui de l'atelier, du
comptoir, de la rue. Ce n'est pas l'argot classique, le bigorne des
chansons du temps de Gaultier-Garguille, ni le jars d'Eugne Sue
dvid dans _les Mystres de Paris_, mais plutt la langue verte, le
parler trivial des ateliers et des cabarets. L'auteur a crit comme les
ouvriers ont l'habitude de jacter. Il a d, pour substituer  sa langue
littraire ce parler, faire un effort de linguistique.

Je crois que _la Chanson des Gueux_, de Jean Richepin, parue un peu avant
_l'Assommoir_, l'aura excit  user de ces vocables pittoresques et
colors, qui forment le fond de la langue du peuple parisien. Cette
curieuse adaptation de l'idiome populaire  une oeuvre de littrateur
ne s'est pas effectue sans travail. On sent, ici et l, que l'auteur
a pniblement fait son thme. Il devait penser, dans la langue trs
littraire, souvent potique, qui tait la sienne, qu'il employait en ses
romans prcdents, et il mettait ensuite en faubourien les mots et les
tournures de son langage usuel. Ainsi, et cet exemple, pris entre mille,
dmontrera le mcanisme du procd, dont il ne parut s'aviser qu'aprs
rflexion, car les deux premiers chapitres de _l'Assommoir_ ne sont pas
crits en style argotique:  un endroit du roman, il s'agit de montrer
Coupeau dambulant, l'air crne, dispos  rire,  s'amuser, avec des
camarades qu'il prcde. Ceci pourrait se dire simplement ainsi. Zola
transpose argotiquement la phrase ordinaire et crit: Coupeau marchait
en avant, avec l'air esbrouffeur d'un citoyen qui se sent d'attaque...

Cette dformation du langage correct et littraire est d'un usage frquent
au thtre. C'est ce qu'on appelle patoiser. Il y a des exemples
classiques et fameux de ce procd. Molire y eut recours dans deux ou
trois pices. Les comiques secondaires, les auteurs poissards, les membres
du Caveau en ont abus. Les paysans d'opra-comique, depuis Sedaine
jusqu' Scribe, s'exprimaient presque obligatoirement dans ce patois.
Dsaugiers, mile Debraux, Frdric Brat, ont galement employ ce
vocabulaire destin  donner l'illusion de la ralit. Aujourd'hui encore,
dans les revues, dans les farces militaires et dans les drames, o il y
a des bergers, des campagnards, des filles de ferme et des servantes
d'auberge, les auteurs les font patoiser, pour donner, pensent-ils,
plus de vraisemblance au milieu. Des paroliers populaires, ou plutt
populaciers, comme Charles Colmance, l'auteur du _P'tit Bleu_, d'_Oh! les
Petits Agneaux_, et les chansonniers montmartrois, Aristide Bruant, Jules
Jouy, de Bercy, Yann' Nibor, Botrel, ont employ tour  tour l'argot des
souteneurs et le parler naf des matelots et des pcheurs de Bretagne.
Enfin, dans le roman, il existe un trs curieux rcit, antrieur de
plusieurs annes au livre de Zola, _le Chevrier_ de Ferdinand Fabre,
o l'auteur prte  son Eran de Soulaget,  son Hospitalire et aux
autres personnages du Rouergue qu'il met en scne, un idiome btard,
mi-littraire et mi-rustique, qui donne de la saveur agreste  l'ouvrage.

Zola a voulu communiquer l'impression frappante de la vie, en faisant
parler l'argot  ses faubouriens. On peut contester qu'il ait russi.
C'est une ralit factice et un langage convenu qu'il nous donne. Il y a
forcment une convention du langage, au thtre comme dans le livre; et,
dans toute oeuvre de littrature, les personnages ne dialoguent pas du
tout comme ils le feraient dans la vie relle. Ils n'expriment que les
sentiments, les passions, les faits qu'il est intressant de connatre, et
l'auteur traduit, avec son style propre, mais avec le dictionnaire courant,
avec la grammaire ordinaire, ce qu'ils ont pens, ce qu'ils ont  dire.
Quand, au lieu du dialogue, l'auteur emploie le style indirect, quand il
analyse et dcrit les sensations, les ides de ces mmes personnages, il
le fait avec une correction et une minutieuse analyse qui le dnoncent 
chaque ligne.

Il est impossible que la convention ne rgisse pas l'expression dans toute
oeuvre, romanesque ou thtrale. Si vous mettez un Anglais, un Africain,
un Japonais  la scne, vous supposez, et le public admet avec vous, que
cet exotique connat notre langue. Schiller a fait Jeanne d'Arc s'exprimer
en bon allemand, bien qu'il soit contraire  la vraisemblance historique
que l'hrone lorraine ait pu parler l'idiome germanique. Elle l'ignorait.
Quand un romancier raconte les actes de ses personnages, ou dcrit ce qui
se passe dans leur conscience, il emploie ncessairement les termes, les
tournures, les formules qui sont  sa disposition et qui correspondent 
sa culture,  sa force de coloris,  l'intensit de son style, et pas
autrement. On ne saurait demander  un auteur dramatique du XXe sicle,
donnant une pice sur l'Affaire des Poisons, de mettre dans la bouche de
ses acteurs les phrases et les tournures usites  la cour de Louis XIV,
ou  un romancier moderne, traitant un sujet se passant dans l'antiquit,
de faire parler ses hros comme les contemporains de Ptrone Arbiter.
Ni Victorien Sardou ni Sienkiewickz n'ont estim ncessaire,  la
vraisemblance de leur oeuvre ou  l'illusion du public, ce trompe-l'oeil
linguistique.

_L'Assommoir_ et t un livre tout aussi fort, et aurait fourni un
tableau tout aussi saisissant des milieux populaires, s'il et t crit
dans le style des autres romans de Zola. D'autant plus que l'argot employ
par lui est plutt poncif, et hors d'usage. C'est un idiome excessivement
variable que ce jars ou jargon. Il se forme et se dforme avec une
surprenante spontanit et une diversit continue. Une vraie vgtation
cryptogamique. Elle se dveloppe rapidement sur le fumier des villes.
Ceux qui usent de ces vocables tranges se proposent surtout de parler une
langue  eux, une langue secrte. Il s'agit de ne pas tre compris par
tous, de se faire entendre des seuls initis. L'argot des personnages de
_L'Assommoir_ tait dj dmod au temps o Denis Poulot en mettait des
expressions sur les lvres de ses ouvriers du _Sublime_. Il serait
incomprhensible et ridicule aujourd'hui. Celui qui, mme  l'poque o
Zola place ses personnages, et rpt, dans un _assommoir_ quelconque,
les expressions que l'auteur prte  Bibi-la-Grillade ou  Mes-Bottes, et
provoqu chez les copains un ahurissement analogue  celui qui, dans un
salon, accueillerait un jeune provincial s'imaginant qu'il est toujours
d'usage,  Paris, de mcher les _r_, comme les incroyables du Directoire.
Le terme mme d'_assommoir_ n'a jamais t employ, au moins couramment;
on disait, et l'on dit encore, parmi ceux qui frquentent ces endroits
populaires: bistro, mannezingue, mastroquet, abreuvoir, etc. _L'Assommoir_
tait simplement le sobriquet d'un cabaret de Belleville.

Une chanson, grossire, de Charles Colmance avait donn une notorit 
cette guinguette. Voici le couplet de cette chanson, dont le refrain
tait: J'suis-t-y pochard!

        l'Assommoir de Bell'ville,
       Au vin  six sous,
        propos d'une petite fille,
       J'ai z'evu des coups.
       J'en ai-t'y r'u un terrible
       Dans mon pauv' ptard...
       On n'm'appell'pus l'invincible,
       Ah! j'suis-t-y pochard!

Cette question de forme, de vocabulaire, n'a donc pas eu l'importance ni
l'originalit que lui attribuait l'auteur. Le grand succs de
_l'Assommoir_ tint  d'autres causes: d'abord  l'intensit du drame de
l'alcool,  la peinture violente des moeurs populaires,  la vigueur et au
coloris des tableaux de l'existence ouvrire. Il faut galement noter que
l'Assommoir a t surtout un succs bourgeois, presque un triomphe de
raction. L'antagonisme des classes tait flatt. Malgr les affections
sympathiques, les lans, les effusions, qui se manifestent, surtout dans
la vie publique, en vue de la captation lectorale, ou par crainte
prudente, ceux qu'on nomme les bourgeois n'aiment gure ceux de leurs
contemporains qu'on englobe dans la dsignation de peuple. La
distinction parat subtile. Elle est forte, cependant, et aise 
constater. Elle se traduit par le langage, par le costume, par le
cantonnement et la sparation d'existences et d'habitudes. Ceux qui ne se
livrent pas  un travail manuel, qui ne sont pas salaris  la journe, ou
qui ont des prtentions  une certaine lgance,  une distinction plus ou
moins affine, ceux qui se classent dans la catgorie des messieurs,
leurs pouses tant des dames, et leurs filles des demoiselles,--on
sait quel foss il y a entre ces deux expressions: une dame ou une
femme vous demande!--ceux-l sont dsigns sous le nom historique et
politique de Bourgeois; ils forment une formidable caste, allant de la
haute finance, de l'aristocratie vieille ou neuve, des fonctionnaires, des
titulaires de charges, des possesseurs de terre et de chteaux, des gros
ngociants et des hommes  professions dites librales, jusqu'aux modestes
employs, aux petits commerants, aux contre-matres, aux surveillants,
aux ouvriers dtachs de l'tabli, dmunis de l'outil et portant redingote
et veston, sigeant au bureau, circulant dans les ateliers, tous ceux-l
n'aiment pas ce qu'ils appellent le Peuple. Ils peuvent le flatter 
haute voix pour lui soutirer des bulletins de vote, pour l'amadouer et
viter ses insolences, ses gros mots, peut-tre ses voies de fait; ils
n'ont pour lui, sauf quelques rares exceptions, que secret ddain et
instinctive rpugnance. Quelque chose de la rpulsion mprisante et
haineuse du crole pour le ngre. Les barrires matrielles qui isolaient,
dans les tats-Unis du Sud, les blancs des hommes de couleur ont pu tre
renverses l-bas; elles subsistent, chez nous, morales. La bourgeoisie,
la classe ci-dessus dnombre, ne fraye pas avec le travailleur manuel.
Elle ne partage ni ses plaisirs, ni ses peines. Elle est indiffrente 
ses souffrances,  son emprisonnement fatal dans les cellules sociales
d'o il est si difficile de s'vader. Est-il un seul de ces bourgeois qui
consente  faire apprendre  son fils un tat manuel, un mtier,  moins
d'y tre contraint? Une fille de cette bourgeoisie pouse-t-elle librement,
sur le conseil de ses parents ou par amour, et par choix, un ouvrier? Les
classes marchent dans la vie sur des voies parallles. Elles cheminent
sans se confondre, leur union n'a lieu qu' titre exceptionnel. Ceux qui
se mlangent ainsi sont des individus  part, qualifis selon le ct de
la voie qu'ils occupent, de dclasss ou de parvenus. Ces deux armes
rivales s'injurient et se lancent de loin des regards irrits. Pour
l'ouvrier, la classe bourgeoise se compose de fainants, d'inutiles, de
jouisseurs, d'exploiteurs ou simplement de privilgis chanards, dont on
envie la veine, qu'on voudrait bien imiter, dans les rangs desquels on
s'efforce,  coup de coude, parfois  coups de crimes et d'abjections, de
se faufiler, mais que le commun des dshrits du sort se sent impuissant
 rejoindre et  frquenter. Pour le bourgeois, la classe ouvrire, est
un ramassis d'tres infrieurs, grossiers d'allures, sentant mauvais,
capables de tous les mfaits, toujours entre deux vins, et dont les amours
font songer aux accouplements des btes, en somme des tres infrieurs
avec lesquels on ne fraternise que les jours d'meute et les soirs
d'lections.

Zola, par la suite, dans ses gnreux contes de fes humanitaires, publis
sous des noms qu'on donne  prsent aux cuirasss: _Travail, Vrit,
Fcondit_, a rhabilit l'homme du peuple, exalt les vertus ouvrires,
idalis le forgeron, le paysan, l'instituteur, et peint avec des couleurs
fort sombres le monde bourgeois, mais,  l'poque de _l'Assommoir_, il a
trac un si vilain tableau des moeurs du peuple qu'il a pu passer pour
avoir fait oeuvre de raction et de diffamation sociale. _L'Assommoir_,
o l'on ne voyait que des pochards et des prostitues, apparut  la fois
comme une caricature et comme une satire de la classe ouvrire.

Malgr ma vive admiration pour Zola, malgr le respect qu'on doit avoir
pour une oeuvre de la force de _l'Assommoir_, il est difficile de ne pas
reconnatre que cette peinture des existences et des moeurs ouvrires est
peu flatteuse pour la population laborieuse. Plus on l'estimera exacte,
plus cette reproduction de la vie faubourienne apparatra blessante
et mme injurieuse, pour les modles. Elle donne trop d'arguments aux
antipathies bourgeoises, et l'on s'explique ainsi pourquoi Zola, honni
lgendaire comme pornographe et irrespectueux envers le clerg, la morale
et le capital, a paru longtemps suspect aux milieux dmocratiques. Son
tableau, du reste, pchait par l'exactitude. Il n'y a pas que de la
dbauche et de l'ivrognerie dans les faubourgs, et les ouvriers laborieux,
sobres, rangs, sont encore en majorit. Sans cela, Paris ne serait qu'un
assommoir gant et qu'un colossal asile d'alins.

Les personnages de _l'Assommoir_, en mettant  part Coupeau et Gervaise,
qui devaient symboliser et synthtiser la dchance morale, matrielle et
sociale de l'ouvrier, consquence de l'atavisme et de l'alcoolisme, sont
tous des ivrognes, des coquins, des brutes. Bibi-la-Grillade, Mes-Bottes,
Bazouge, voil des tres indignes, abrutis par la frquentation de
l'assommoir du pre Colombe; tous sont happs par la machine  saouler et
pas un n'chappe au monstre. L'auteur n'a fait d'exception que pour deux
des comparses de son drame: Lantier et Goujet. Ceux-l seuls ne sont pas
des pochards. Mais ces sobres hros sont, l'un mprisable et l'autre
ridicule. Exceptionnellement aussi, l'auteur a donn des opinions
politiques au souteneur: il est rpublicain. Grand merci pour la
Rpublique de cette recrue!

Ici, une critique s'impose: si _l'Assommoir_ tait une vaste fresque
ouvrire, brosse d'aprs nature,  larges touches, avec crudit, et d'un
pinceau brutal, souvent, mais peinte aussi en pleine pte de vrit;
si les modles avaient t observs dans toute leur ralit, l'artiste
n'et pas manqu de donner une place, et au premier plan,  ces ouvriers
parisiens si connus, si rpandus: le vieux travailleur,  barbe
grisonnante, ancien combattant de 48, plein des souvenirs de la barricade,
voquant les journes tragiques de juin, l'meute de la faim, maudissant
Cavaignac, et narrant les atrocits commises par les petits mobiles,
froces gamins, fils d'ouvriers dfenseurs des bourgeois. Ce type existait
alors, et trs net, trs accus. Il manque. A ct de lui, il et fait
figurer le socialiste rveur et utopiste, ayant mal et trop lu Proudhon,
nonant de chimriques projets, construisant, avec des matriaux
imaginaires, une cit future idale et humanitaire, o seraient raliss
les plans fantaisistes des Cabet et des Considrant, fondateurs de
fantastiques Icaries. Il et aussi dessin les silhouettes familires
aux hommes de la gnration qui assista  la chute de l'Empire, du jeune
ouvrier froid, pinc, aux lvres minces, lisant beaucoup, prorant avec
pret, n'allant au cabaret que pour y rencontrer des amis politiques,
recherchant les postes de secrtaire ou de trsorier de groupes,
organisant des cercles d'tudes sociales, et prparant, avec une flamme
intrieure, rvle par l'clat sombre des yeux, la lutte finale
du proltariat. Zola ne l'a ni vu, ni mme connu, cet affili 
l'Internationale, futur dlgu au comit central de la garde nationale,
communard ardent, combattant du fort d'Issy ou dlgu  une fonction
quelconque, destin, s'il chappait  la fusillade, aux avant-postes, au
massacre du Pre-Lachaise ou  l'excution sommaire de la caserne Lobau, 
tre dport en Caldonie. L'ouvrier politicien, le socialiste doctrinaire
et le militant rvolutionnaire absents, la reprsentation de la vie
ouvrire se trouve incomplte et _l'Assommoir_ n'est qu'une bauche
inexacte des moeurs et des passions de la population parisienne. Et
l'estaminet clos, aux carreaux brouills, le lupanar-caf dont le numro
gant flamboyait autrefois, sur les boulevards extrieurs,  Monceau,
_la Patte de chat_,  Rochechouart, _le Perroquet gris_, et ainsi de suite
 la file, raccrochant au passage, les samedis de paie, l'ouvrier rentrant
des Ternes  la Villette. Zola compltement l'a nglig, oubli. C'est
pourtant, comme le cabaret, un des endroits dmoralisateur de la classe
ouvrire.

Lantier est un personnage flou, vague, impersonnel sans tre typique,
dessin de chic, d'aprs le Jupillon de _Germinie Lacerteux_. En lui
donnant des ides et des proccupations politiques, Zola a encore commis
une erreur, et ajout  l'inexactitude du tableau. Presque tous les
ouvriers,  l'poque o se place le drame de _l'Assommoir_, s'occupaient
de politique, et taient ouvertement hostiles au gouvernement imprial.
Les votes des circonscriptions populaires en font la preuve. Malgr la
pression administrative formidable et la puissance de la candidature
officielle, les ouvriers de Paris nommaient alors dputs: Jules Favre,
mile Ollivier, Ernest Picard, Garnier Pages, Darimon, les fameux Cinq,
puis bientt Jules Simon, Pelletan, Bancel, enfin Rochefort et Gambetta.
Ceci prouvait la force de l'opinion dmocratique et opposante dans
les faubourgs. Ce n'taient pas les seuls souteneurs qui battaient,
avec des majorits crasantes, les candidats du gouvernement. Bien au
contraire, ces tres  part dans la socit, vivant comme en dehors de la
population, dont ils ne partageaient ni les labeurs, ni les soucis, ni les
proccupations, taient, en grande majorit, indiffrents  tout ce qui se
rapportait  la politique et aux affaires publiques. N'tant pas lecteurs
et sans domiciles stables, ils se dsintressaient des opinions et des
luttes. Si, par hasard, ils tmoignaient d'une prfrence gouvernementale,
c'tait en faveur du rgime existant: ayant pour principe de ne pas se
mettre mal, sans ncessit, avec les autorits. Au moment des dsordres
provoqus dans la rue par la police,  la fin de l'Empire, ce furent les
souteneurs, descendus de Mnilmontant, qui formrent les contingents des
fameuses Blouses Blanches: Lantier, certainement, se ft trouv parmi eux.

Ajoutons que ce personnage, le vagabond spcial, comme on dit aujourd'hui
en termes judiciaires, assez facile  se reprsenter, et dont les
exemplaires sont fort nombreux sous nos yeux, n'est pas non plus
exactement observ, ni pris dans la ralit. Lantier, c'est l'homme qui
dbauche une femme marie, tablie, et qui l'entrane  la ruine,  la
dchance,  la mort. C'est un tratre de mlo. Ce n'est pas l'un de
ces pourvoyeurs qui pullulent aux abords des ateliers, des magasins,
des gares. Ils guettent les jeunes filles coquettes et frivoles, les
provinciales venant  Paris,  la suite de couches, les domestiques sans
places, les femmes lches par un amant volage, et, quand ils se sont
empars de ces proies faciles, ils s'efforcent, en les cajolant, en les
brutalisant aussi, de les mettre au truc, c'est--dire de les envoyer
sur le trottoir ramasser, dans la boue de l'amour vnal, les subsides
ncessaires  leur entretien,  leurs plaisirs. Beaucoup sont les amants
de filles d'amour leur rapportant le salaire ignominieux, le jour de
sortie de la maison close. Lantier, bien qu'exploitant la tendresse de
Gervaise, la poursuivant, la dominant, agit plutt en amant ordinaire de
femme marie, et ce n'est pas du tout le don Juan du tas, pilotant et
ranonnant la malheureuse ouvrire d'amour, qu'il change frquemment, et
avec laquelle il ne mne nullement l'existence du mnage  trois. Zola
nous a donn un souteneur romanesque, idalis, fictif, aprs Gervaise,
poursuivant Mme Poisson, ou toute autre femme marie; les scombres
du ruisseau ne le reconnatraient pas pour un des leurs. Ils ne lui
permettraient pas de frayer dans leur bande. Un paillasson, tout au plus
pour employer un des termes de leur langage, et non pas un vrai marle.

Comme Lantier, le personnage sympathique Goujet, est incomplet et
exceptionnel. C'est le seul honnte homme du livre. Un parfait imbcile,
ah! le sentencieux raseur et quel insupportable prcheur. Zola avait
un faible pour ce type, invent par lui, de l'ouvrier prudhommesque et
sentimental, pourvu de toutes les qualits du coeur, orn de tous les
dons de l'esprit. On le retrouve dans plusieurs de ses romans. Ce Goujet,
amoureux platonique et dlicat de la chaude et ouverte Gervaise, et qui
demeure toujours sur le seuil, hsitant et godiche, est introuvable dans
les faubourgs. Pour avoir son modle, il faudrait se reporter  l'poque
o George Sand, cohabitant avec Pierre Leroux et s'imprgnant de son
socialisme potique, faisait s'adorer  distance les vicomtesses et les
compagnons menuisiers, qui, entre autres singularits, avaient celle de
n'avoir jamais donn de coups de varlope dans leur tablier d'innocence.
Zola, en ses annes d'apprentissage littraire, avait beaucoup trop lu
George Sand, et il lui en tait rest une propension  supposer, comme
l'auteur du _Meunier d'Angibault_ et du _Compagnon du Tour de France_,
qu'il existait, dans la classe ouvrire,  ct de crapuleux fainants et
de grossiers ivrognes, des tres sensibles, sentimentaux, fidles amoureux
jamais rcompenss, de chevaleresques Amadis de l'usine ou du chantier,
avec cela tout bourrs de belles phrases sur l'honneur, la vertu, le
travail, qu'ils dbitaient  leur belle, ahurie, nullement pme, dont les
lvres,  la fin, s'entr'ouvraient, non pour un baiser ni pour un soupir
de dsir et d'abandon, mais pour laisser filer un simple et logique
billement. Goujet, amoureux transi, est plus beau et plus bte que nature.

Mais,  ct de ces deux personnages vagues et irrels, quelle vie, quel
relief l'auteur a su donner  ses deux figures du premier plan: Coupeau,
Gervaise, et aux personnages plus en arrire, mais qui demeurent devant
les yeux, dans la mmoire, si nets, si vrais, si vivants, ceux-l!
Et quels magnifiques tableaux se droulent, dans une clart intense, de
la premire  l'ultime page de ce matre-livre! Ce sont hors-d'oeuvre,
pour la plupart, mais ils sont toute l'oeuvre, et constituent la plus
magistrale des compositions.

C'est d'abord l'impressionnante et si relle descente du faubourg en veil,
 l'aube frissonnante. Comme un rgiment qui part, les ouvriers, en
marche pour le travail, vont par files, par pelotons, et voici la pause
devant le comptoir, puis le morne et rgulier dfil reprend. Le sombre
Paris, le vieillard laborieux de Baudelaire, en se frottant les yeux,
empoigne ses outils, cependant que le vent du matin souffle sur les
lanternes. Zola a rivalis, ici, avec le merveilleux aquafortiste du
_Crpuscule du Matin_; il l'a comment, agrandi.

Puis c'est la scne du lavoir, la lutte grotesque et tragique des deux
femmes  la rivalit naissante, l'insulte suivie de la fesse, pisode
plein de vie, de mouvement, de rumeur. La rencontre de Coupeau et de
Gervaise devant le zinc du pre Colombe, et la noce, o Mes-Bottes,
Mme Lerat, les Lorilleux, la grande Clmence se trmoussent, prorent,
rigolent avec une alacrit donnant l'illusion de la vie et la sensation
du dj vu.

D'autres morceaux suivent, d'une excution aussi rigoureuse: c'est la
blanchisserie, avec son odeur fade de linges chauffs, son atmosphre
alourdissante et son personnel remuant, babillard et trivial. L'apprentie
dlure, vicieuse, la grande Clmence dpoitraille, Gervaise grasse,
active cependant, allant, venant, besognant, j'ordonnant, mettant les fers
au feu toujours en riant, satisfaisant les pratiques, gagnant de l'argent,
taillant des bavettes oiseuses entre deux pliages, et, de temps en temps,
jetant des regards indulgents de travailleuse russissant, sur son homme
encore aim, dorlot, excus, car, pour la premire fois, il est rentr
saoul, et cuve, sans malice, dans l'arrire-boutique. Toutes ces scnes
composent un drame simple et vrai. Impossible de mieux rendre les allures,
les faons de vivre et d'ouvrer du petit commerce. Le repas joyeux et
plantureux, donn dans l'atelier, presque dans la rue, imposant l'envie et
l'admiration aux voisins, avec M. Poisson, qui, en sa qualit de sergent
de ville, est rput avoir l'habitude des armes, investi, par consquent,
de la mission de trancher le gigot, dont d'abord il dtache, au milieu de
rires polissons, le morceau des dames, l'ivresse tapageuse grandissante,
l'tourdissement gnral, tout ce tohu-bohu d'ouvriers et de petits
bourgeois en liesse, l'apothose de Gervaise toujours heureuse et de
Coupeau seulement mch, pas encore incendi dans les flammes de l'alcool,
voil l'un de ces morceaux d'art o Zola s'est montr peintre puissant,
 la touche sre. D'autres scnes, comme la veille mortuaire, o l'on
peroit l'horrible glou-glou de la vieille qui se vide, la faction
lamentable de Gervaise sur les boulevards extrieurs, la mort navrante de
la petite Lalie, le delirium tremens final sont d'une rare puissance, et
la mmoire en garde  jamais l'impression.

Le romantique impnitent que fut Zola, bien qu'ici moins dbordant, a,
dans _l'Assommoir_, donn sa note: elle est macabre. Le pre Bazouge, le
croque-mort ivrogne et philosophe, qui circule dans l'oeuvre, pour un
contraste voulu, est un de ces personnages exceptionnels comme les
bourreaux, les bouffons, les nains difformes, que Victor Hugo se plaisait
 introduire au milieu de ses autres personnages, en manire d'antithse
vivante, et que Zola critiquait et raillait. Ce Bazouge a paru plus en sa
place dans le mlo de Busnach que dans le livre. Les porteurs des pompes
funbres, qui sont de simples dmnageurs, coltinant des cercueils,
comme ils transporteraient des coffres, ont moins de posie et plus de
simplicit dans la vie relle. C'est ici un comparse romantique. Un
burgrave du faubourg.

_L'Assommoir_ n'a pas, ne pouvait avoir, chez nous, une influence
moralisatrice quelconque. Nous ne sommes pas des Anglais pour y admirer,
sous le titre de Drink (Boisson), un appel  la temprance. Il n'a
dtourn aucun ouvrier du cabaret. Les ouvriers ne l'ont d'ailleurs pas
lu. C'est un rquisitoire contre l'alcoolisme, il est vrai, mais il
s'tend  la classe des travailleurs prise dans sa totalit. C'est un
anathme en masse et un mpris collectif. On pourrait reprocher  l'auteur,
tout en gnralisant l'abrutissement de la classe ouvrire par le
comptoir, et les terribles breuvages qu'on y dbite, d'avoir pourtant pris
pour point de dpart un fait d'exception. Ce n'est pas tant l'alcool que
la fatalit qui cause la dchance de Coupeau et de Gervaise. L'Anank
antique domine toute la tragdie. C'est un accident qui entrane la
dgringolade morale et matrielle du couple. Coupeau tait un bon ouvrier,
rang, laborieux, sobre surtout. Quand il lui fallait trinquer avec les
camarades, on est homme, donc sociable, et l'on ne saurait refuser une
politesse qu'on doit ensuite rendre, il ne prenait que des boissons
inoffensives. On le surnommait Cadet-Cassis, parce qu' la verte et
 la jaune qu'on servait aux amis il substituait le doux cassis, une
consommation de dames. Gervaise tait vaillante et tendre. Le bonheur
logeait dans la maison. Une chute, un accident du travail, qui aurait
pu ne pas se produire, le fait  tout jamais dguerpir. C'est parce que
Coupeau est bless, parce qu'il a le loisir de la convalescence, qu'il se
met  frquenter l'Assommoir, qu'il se laisse agripper par la machine 
saouler, perdant le got du travail en prenant celui de l'alcool. Si
Coupeau n'et pas t prcipit d'un chafaudage, il et continu  boire
du cassis et et offert, jusqu' la fin de ses jours, avec sa Gervaise, le
modle du mnage ouvrier. Ce n'est donc pas le cabaret du pre Colombe,
qui est cause de la chute morale de ces deux infortuns, mais la chute
matrielle, la tombe du trteau. Supprimez l'accident, et le cabaret,
l'Assommoir perd son relief romantique et sa couleur truculente.

Zola proccup, en crivant _l'Assommoir_, de peindre la vie ouvrire de
Paris, voulait montrer les ravages que fait l'alcoolisme dans le monde
du travail; une moralit, un avertissement, et un enseignement social
pouvaient en provenir. Et pourtant, la seule pratique leon  tirer du
livre, c'est que l'ouvrier doit viter de dgringoler d'un chafaudage.

Il est vrai que les livres comme celui-ci ne doivent avoir aucun but
moralisateur, aucune tendance utilitaire, et que nous n'avons  demander 
l'auteur que du talent, et au roman que d'tre intressant et beau, d'tre
oeuvre d'artiste, et, non sermon de prdicant.

_L'Assommoir_ n'est pas le meilleur, mais il est le plus violent et le
plus impressionnant des romans de Zola. Il est demeur le plus notoire,
sans tre pourtant celui qui se soit le plus vendu. Mais,  coup sr,
c'est celui qui a attir le plus d'injures  son auteur, par consquent
la plus grande clbrit. Toutes les pierres qu'on jette  un crivain
finissent par former un haut pidestal, sur lequel il se trouve tout
naturellement hiss, et d'o il domine la foule. Un moment vient o les
pierres ne l'atteignent plus, il est trop haut, et le lapid devient le
glorifi.

Zola ignor, et, ce qui pis est, mconnu, fut, du jour au lendemain, grce
 _l'Assommoir_, une puissance. Il connut la roche Tarpienne  rebours:
on le prcipita, comme infme, dans le gouffre, et il se trouva, comme par
un miracle, relev et transport immdiatement au Capitole. La haine et la
sottise se trompent heureusement parfois dans leurs calculs et dans leurs
guets-apens.

Zola n'eut pas une bonne presse, au lendemain de l'apparition de son
livre. Elle fut, pourtant, excellente, mais, par surprise, et sans qu'il
y et,  cet gard, bonne volont et complaisance intentionnelle. Aucune
qualification dsobligeante ne lui fut pargne. On le proclamait roi
de l'ordure et empereur des pourceaux. C'tait, pour les uns, le plus
dgotant des pornographes, et, pour d'autres, un insulteur d'ouvriers,
bref un infme, un sclrat, Zola-la-Honte!

Le plus rpandu des journaux parisiens caractrisait ainsi l'oeuvre et
l'auteur:

      l'encontre de ce personnage des Contes de fes qui changeait en or
     tout ce qu'il touchait, M. Zola change en boue tout ce qu'il manie...

M. Jules Claretie, pourtant class parmi les bnins, lanait cet anathme:

     Une odeur de bestialit se dgage de toutes ses oeuvres. Ses livres
     sentent la boue. C'est du priapisme morbide...

Le grand critique du _Temps_, M. Edmond Schrer, crivait doctoralement:

     On assure que Louis XIV aimait l'odeur des commodits; M. Zola,
     lui aussi, se plat aux choses qui ne sentent pas bon...

Pour M. Louis Ulbach, oublieux de la publication, dans sa _Cloche_, de _la
Cure_, et dont Zola avait t le rdacteur parlementaire, la littrature
de l'auteur de _l'Assommoir_ tait putride.

M. Maxime Gaucher, dans la _Revue politique et littraire_, se contentait
de raconter et d'interprter une anecdote enfantine, qu'il attribuait,
d'aprs Paul Alexis,  l'auteur de _l'Assommoir_.

     mile Zola, disait-il, avait, dans son enfance, de la difficult
      articuler certaines consonnes. Ainsi, par exemple, au lieu de
     Saucisson, il disait Tautisson. Un jour, pourtant, vers quatre ans
     et demi, dans un moment de colre, il profra un superbe: Cochon!
     Le pre fut si ravi qu'il donna cent sous  mile. Cela n'est-il pas
     curieux, en effet, que le premier mot qu'il pronona nettement soit
     un mot raliste, un gros mot, un mot gras, et que ce mot lui rapporte
     immdiatement? videmment, cette pice de cinq francs gagne d'un seul
     mot, M. Zola se l'est, un beau jour, rappele, au temps o les choses
     dcentes qu'il crivait ne faisaient pas venir un centime  sa caisse.
     Une rvlation, ce souvenir se rveillant brusquement! Et alors il se
     sera cri: Eh! bien! au fait, et les mots  cent sous! Alors, de mme
     qu'en son jeune ge, ils lui ont port bonheur...

C'est cette misrable et drisoire critique, c'est ce tohu-bohu d'outrages
et de blagues, c'est ce tintamarre haineux se propageant dans la presse, 
tous les tages des feuilles plus ou moins vertueuses, c'est l'indignation
des salons faisant chorus avec l'hostilit des faubourgs, c'est tout cet
orchestre d'ignominie qui s'est trouv attaquer, sans le vouloir, la
marche du couronnement de Zola. Le mpris montant de la foule, le ridicule
s'levant des couplets de revues, cette clameur, comme au temps du normand
Harold, poursuivant cet homme, tout  coup, et  l'insu des bouches
hurlantes, se transformrent en formidable Hosannah. Quelques semaines
aprs ce dchanement universel, par la force des choses, et de par la
domination du talent, l'acclamation montait, grandissait, couvrait tout,
et l'auteur de _l'Assommoir_, Zola-la-Honte, Zola-le-Pornographe,
Zola-le-Cochon, tait devenu Zola-la-Gloire!

       *       *       *       *       *

Aprs une oeuvre violente comme _l'Assommoir_, Zola voulut une dtente. Sa
cervelle tait en feu, il lui convenait de la rafrachir. Il avait besoin
d'air pur, de liquides doux, pour apaiser la fivre prise au contact des
cabarets et des bouges. Le public aussi,  ce roman cre et piment,
verrait avec satisfaction succder une oeuvre intime et discrte, avec de
larges descriptions coupant de reposantes scnes d'intrieur. Alors il
crivit _Une Page d'Amour_.

Ce roman parut d'abord dans _le Bien Public_,  la place mme o avait t
publi, puis interrompu _l'Assommoir_. Le premier feuilleton fut insr
dans le n du 11 dcembre 1877; c'est  l'occasion de l'apparition d'_Une
Page d'Amour_ que Zola donna, dans le mme journal, son fameux arbre
gnalogique des Rougon-Macquart.

_Une Page d'Amour_, c'est l'histoire de deux tres, un homme et une femme,
que la maladie d'un enfant runit. Ils s'aiment. Longtemps, ils hsitent
 reconnatre eux-mmes cet amour. Enfin, l'aveu clate. La maladie de
l'enfant, qui avait runi les amants, les isole, et sa mort les spare
 jamais. L'homme retourne  sa compagne lgale, au foyer conjugal, aux
affaires et  la banalit coeurante de la vie de tous les jours, la femme
se jette, comme en un port, en les bras d'un ancien notaire, amoureux
en cheveux gris, qui se trouve tre un honnte homme. Les deux couples
peuvent encore tre heureux. L'enfant pourrit sous la terre grasse du
cimetire.

Tel est le squelette du drame. Rien de plus simple.

Le principal personnage d'_Une Page d'Amour_, l'hrone, c'est l'Enfant.

Elle s'appelle Jeanne. Elle a onze ans et demi. Victime fatale de la loi
de l'hrdit, elle roule dans ses veines des globules malsains, et porte
dans la matire nerveuse de son cerveau des ferments maladifs, semblables
 ceux qui conduisirent son aeule, Adlade Fouque, de qui elle procde,
 la maison de fous des Tulettes, et qui la jetteront, la pauvrette, 
douze ans, dans une bire, gure plus grande qu'un berceau.

L'enfant n'a que sa mre au monde. Elle l'aime fivreusement, de toutes
les forces irritables de son petit tre exsangue, de toutes les ardeurs
surexcites de son organisme douloureux. Cet amour filial est si intense
que la nerveuse petite fille sanglote de jalousie quand sa mre vient
 caresser un autre enfant. Elle est  l'tat de chloro-anmie. Sur le
seuil de la pubert, la jeune fille s'arrte comme frappe. Une langueur
invincible l'envahit, succdant  des ardeurs passagres. Les chairs
s'amollissent. La peau prend des tons de cire. Un sang ple, dcharg de
fer, fait battre  peine ses artres. Voil pour le physique. Le moral
n'est pas moins atteint. Impressionnable  l'excs, Jeanne est reste
deux jours frissonnante, au retour d'une visite de charit  un vieillard
paralytique. Quand un orgue vient  jouer dans le silence des rues
voisines, elle tremble et des pleurs mouillent ses yeux. Une nuit,  la
clart bleutre et calme d'une veilleuse, tandis que tout dort dans le
paisible quartier de Passy, Hlne Grandjean, la mre, s'veille  un cri
sourd de l'enfant: Jeanne, raide, les muscles contracts, les yeux grands
ouverts, dans une fixit sinistre, se tord sur son petit lit. Folle,
navre, hors d'elle-mme, demi-nue, la mre crie au secours, et comme le
secours ne vient pas, elle court le chercher. Elle descend, en pantoufles,
dans la rue que couvre une neige lgre tombe le soir, sonne  une porte
voisine et trouve un mdecin, le docteur Deberle, qu'elle entrane en
veston, sans cravate, sans lui permettre de se vtir davantage. C'est
l'amour, c'est l'amant, qu'elle ramne ainsi  la maison.

Au chevet de l'enfant, le mdecin et la mre se voient, sans se regarder,
et se reconnaissent sans s'tre jamais rencontrs. Il y a des attractions
d'mes. Ils ne se parlent pas. Ils ne quittent pas l'enfant des yeux.
Cependant, ils se devinent, et, si leurs regards s'vitent, leurs coeurs
se cherchent. Cette premire et dfinitive entrevue s'accomplit dans une
chaste pnombre. A la fin seulement, le docteur se dcide  contempler
Hlne, et il admire cette Junon chatane, dont le profil blanc a la
puret grave des statues. Son chle a gliss, et une partie de sa gorge
apparat, blouissante et ferme. Les bras sont nus. Le jupon est mal
attach. Une grosse natte de ses beaux cheveux, d'un chtain dor 
reflets blonds, a coul jusque dans les seins. Il voit tout cela. Elle,
 son tour, examine le docteur, et s'aperoit qu'il a le cou nu. Hlne
alors, faisant un retour sur sa nudit chaste de mre affole, remonte son
chle et cache ses seins; le docteur boutonne son veston, et tous deux
se quittent, laissant l'enfant, calme, endormie, et seulement surprise
de voir un homme  son chevet, dans la nuit, auprs de sa mre. En s'en
allant, le docteur emporte avec lui comme une odeur de verveine qui
montait du lit dfait et des linges pars dans cette chambre de femme,
dont sa profession lui a permis de violer l'intimit, et cette odeur-l ne
le quittera plus, jamais plus. On a comme cela, dans la vie, des parfums
qui dcident d'une existence.

L'enfant gurie, il convient de remercier le mdecin. La mre mne sa
petite Jeanne chez M. Deberle. Une intimit s'tablit. Il y a des liaisons
fatales. La femme du mdecin, Juliette, une caillette parisienne qui,
selon la formule de nos lgres aeules, babille, s'habille et se
dshabille tout le jour, et ne pense  rien autre, la reoit fort
gentiment. La gravit d'Hlne plat fort  cette vapore, qui court les
premires reprsentations et les assembles de charit, joue la comdie de
salon, organise des ventes de bienfaisance, caquette au sermon ou coquette
sur la plage de Trouville, et finit, faiblesse o le coeur n'est pour rien,
par se laisser aller  un rendez-vous prilleux dans la chambre suspecte
d'une maison douteuse. Elle accepte Hlne comme repoussoir. Elle la
plaisante aussi. Elle la compare  son mari, le docteur, toujours quelque
peu froid et pos. Vous vous entendriez bien tous les deux, dit-elle en
se moquant. Le moment n'est pas loin o cette hypothse va devenir une
ralit.

Il passe par la tte de cette vente de Juliette, qui a la satit des
ftes mondaines ordinaires, de donner un bal d'enfants. Le bal a lieu en
plein jour, dans le grand salon noir et or, aux volets soigneusement clos,
et entirement clair, comme pour une fte de nuit.  un moment de ce bal
d'enfants, les grandes personnes qui y assistent se trouvent disperses,
assises ou circulant  et l. Le docteur Deberle rencontre Hlne. Ici
un effarement rciproque. Elle tremble, et il frissonne. Il est derrire
elle. Son souffle lui passe dans les cheveux. Elle sent qu'il va parler;
elle n'a pas la force de fuir, et faible, vaincue, heureuse au fond, elle
reoit ce premier aveu, haleine embrase qui la brle:--Je vous aime! oh!
je vous aime!

Voil l'exposition termine et le drame nou. La catastrophe est proche:
l'aveu fait et subi, Hlne et Henri Deberle se sont trouvs spars par
les choses, autant que par eux-mmes. Une sorte d'effarouchement des
sens s'est empar d'eux, et, sans s'viter, ils n'ont rien tent pour se
rapprocher. Mais le mois de mai est venu. Un souffle tide envahit la
nature et les tres. Le clerg, qui sait merveilleusement tirer parti des
admirables accessoires que lui fournit l'inpuisable magasin du monde,
use de ce mois et s'en sert pour une toute-puissante mise en scne. Il
l'appelle le mois de Marie, et en fait la pieuse saturnale des fleurs
fraches closes, des bonnes odeurs des feuilles vertes, des armes qui
caressent et des chants qui consolent. Aux voix des vierges se mlent les
senteurs des roses; l'orgue, l'encens, les cantiques rivalisent avec les
moissons de bouquets et les gerbes de feuillages, pour clbrer Marie.
Cette fte de la femme, cette fte de mai, attire, passionne et exalte
les femmes. Le moment du renouveau est propice. La fminine nervosit,
toujours prte  subir l'excitation, branle par tout cet appareil
dcoratif plein d'art et de douceur, aspire les capiteuses ivresses du
printemps. Une sorte de rut mystique pousse ces cratures impressionnables
aux glises discrtes et parfumes.

C'est dans l'glise qu'Hlne revoit Henri. Avec rserve tous deux se
retrouvent. Ils vitent de paratre se souvenir de la scne vive et
brusque du bal d'enfants. Un apaisement profond et une sensation nouvelle
de passion rfrne accompagnent ces entrevues. On ne se permet pas un
serrement de main. On garde tout. Le coeur s'emplit  clater. Pas un
muscle du visage ne bouge. C'est l le bonheur de tous deux. Les forts
et les chastes ont got de ces joies. Henri a beau se taire, Hlne
l'entend. N'est-ce pas lui qui, d'une voix plus belle, chante, avec
l'orgue, leur amour infini et leur volupt sans bornes? L'extase lui vient
 entendre ces cantiques o dbordent les passions divines, et elle ne
peut s'arrter quand elle a commenc  converser de ses amours, avec Marie.

Mais les extases clestes descendent et se prolongent sur la terre. Un
soir, grce  l'hypocrite intervention d'une vieille hideuse, la mre Ftu,
qui retient Jeanne lui faisant l'aumne, Henri et Hlne se trouvent
seuls, ensemble, dans la rue, et les mains des deux amants se rencontrent.
Les voil repris au pige ternel.

Cependant le mois de Marie s'achve, et il va falloir renoncer aux
dlicieux retours de l'glise, quand Jeanne vient encore une fois servir
de lien fatal entre ces deux tres.

Une aprs-midi, tandis que sa mre, agenouille  l'glise, demeure abme
dans ses rveries sans fin, Jeanne, saisie par la fracheur qui tombe des
votes, prouve un sourd malaise, mais elle ne se plaint pas. Elle regarde
trop attentivement et trop tristement les ouvriers qui dmolissent cette
chapelle de Marie, qui lui paraissait si belle, et qu'elle s'imaginait
devoir durer toujours; son coeur se gonfle de chagrin  voir emporter les
grands bouquets de roses qui fleurissaient l'autel. Quand la Vierge, vtue
de dentelles, chancelle et tombe aux mains des ouvriers, Jeanne jette un
cri, chancelle et tombe comme la Vierge. Le terrible mal qui lui vient de
son aeule, la folle des Tulettes, la ramne  ce petit lit o, par une
nuit paisible,  la clart faible de la veilleuse brlant sur la chemine
dans un cornet bleutre, sa mre dvtue, au chle glissant,  la
chevelure dfaite, s'tait rencontre, pour la premire fois, avec un
homme dont le veston mal boutonn, laissait voir le cou nu.

Toute cette premire moiti d'_Une Page d'Amour_ est traite avec un art
de composition et une perfection de touche qu'on ne saurait surpasser.
Tout y est  sa place, au point; pas une dissonance, pas une faute de
perspective. Modestement, dans une courte mais ferme prface, l'auteur
a t amen, par incidence d'ailleurs,  qualifier son livre, et il l'a
dfini ainsi: oeuvre intime et de demi-teinte. Demi-teinte ne semble pas
absolument juste: tout tant clair comme il convient.

Est-ce une figure de demi-teinte que cette pouvantable mre Ftu,
geignarde hypocrite, fausse indigente, sensuelle, cupide, gourmande,
Macette  l'eau bnite, marmottant, avec des yeux libidineux, des oraisons
suspectes et des pollicitations quivoques, mlant les choses de sacristie
aux histoires du boudoir. Ce Mercure femelle, dont le caduce est un
chapelet, provoque, au sortir de la chapelle, les rencontres entre les
gens qui s'aiment et n'osent pas se le prouver. La pieuse proxnte les
encourage, les excite, leur montre du doigt l'alcve propice, au nom
du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, sans oublier d'ajouter: Ainsi
soit-il! en tendant sa main crochue, faonne  tous les vices et 
toutes les recettes. Hlne, cette majestueuse et sereine veuve, aux
lignes sculpturales,  l'attitude de dit douce, pensive et triste,
n'apparat-elle pas en pleine lumire,  toutes les pages du rcit, avec
tout son relief et toute son intensit de vie et de passion? Il en est
de mme des autres personnages, mme de ceux du deuxime plan, comme
le petit soldat Zphirin, au dos rond, aux joues normes, balourd et
sentimental, rustre couvert d'un uniforme, meilleur  la cuisine qu'au
camp, pluchant les lgumes, astiquant les cuivres, ou ratissant le jardin,
pour faire sa cour  la cuisinire Rosalie, qu'il pousera, peut-tre,
quand il aura son cong.

Je suppose qu'mile Zola, en se servant de cette expression: oeuvre de
demi-teinte, a voulu dsigner une oeuvre douce, o la passion a des
sourdines, o les orages clatent dans le lointain et ne font entendre
qu'un roulement assourdi. En cela il se serait tromp. _Une Page d'Amour_,
malgr son titre paisible, est l'un de ses romans les plus vigoureux. Si
l'on n'y retrouve ni la crudit voulue de _l'Assommoir_, ni l'lgante
brutalit de _la Cure_, ni la fivre extatique de _la Faute de l'abb
Mouret_, la vie n'y est pas moins manifeste avec toute son outrance; les
passions s'y bousculent dans les mmes paroxysmes. Ce n'est pas absolument
une oeuvre douce et charmante que _Une Page d'Amour_, c'est une oeuvre
puissante, presque violente. Ne nous laissons pas abuser par les allures
poses et de bon ton des personnages. Ils ne marchent point fendus comme
des compas et poussant de tragiques exclamations; les sentiments qui les
meuvent et les torturent en sont-ils moins vhments? On ne voit pas leur
sang couler, les blessures n'en sont pas moins profondes, et les coups
bien ports  fond.

Descendez, la lampe de l'analyse  la main, dans cet trange et maladif
coeur de fille de onze ans et demi, qui s'agite, secoue par les crises
spasmodiques de la chlorose  sa dernire priode, et demandez-vous si ce
drame n'est point poignant et terrible, qui, commenc au bord du petit lit
de fer de la malade, trouve son dnouement au fond de cette bire d'un
mtre et demi, o l'on couche pour toujours la petite morte?

L'art moderniste, que Zola dsignait sous le terme aujourd'hui dmod de
Naturalisme, par la simplicit et la puissance de ses moyens, parvient
ainsi  montrer, dans leur puissante ralit, les drames de tous les jours,
ceux qui se nouent et s'accomplissent sous nos yeux, et que souvent nous
ne voyons pas, ou plutt que nous ne voulons pas voir, habitus que nous
sommes au fracas,  la mise en scne, aux oripeaux, aux grandes phrases
et aux sentiments  panaches et  perruques. C'est par ce rayonnement
universel de l'art moderne que l'pope et la tragdie, jadis domaine
exclusif des crimes et des passions des rois, sont devenus la conqute
de la ralit. C'est par cette transfiguration puissante de la vie
contemporaine que les souffrances et la mort d'une enfant de onze ans ont
l'ampleur tragique du sacrifice d'une Iphignie, victime, elle aussi, des
crimes et des vices hrditaires. Deux tres qui s'aiment, une petite
fille qui souffre de cet amour et qui en meurt, il n'en faut pas plus au
romancier pour laisser une oeuvre belle et durable. N'a-t-il pas suffi,
d'aprs Musset, pour que le nant ne touche point  Raphal, d'un enfant
sur sa mre endormi?

L'intrt poignant qui se dgage d'_Une Page d'Amour_, gt tout entier
dans la lutte affreuse qui s'engage dans l'me de la petite Jeanne. La
jalousie, une jalousie trange, ronge cet enfant, comme le vautour le
Titan. Sa souffrance renat tous les jours.

Quand M. Rambaud, le notaire grisonnant, ami fidle et amoureux patient
d'Hlne, se dclare, et que Jeanne apprend que, si sa mre le veut,
il sera  la maison, le jour, la nuit, toujours, cette question, d'une
prcocit terrible, lui monte du coeur aux lvres: Maman, est-ce qu'il
t'embrasserait? Sur la rponse d'Hlne: Il serait comme ton pre,
Jeanne tombe dans une de ses crises nerveuses, et dsormais Rambaud lui
fera horreur.

Mais cette rpugnance pour l'homme qui a demand  pouser sa mre fait
bientt place  une nouvelle haine. Avec une perspicacit impeccable,
Jeanne reconnat bien vite qu'elle n'a pas lieu d'tre jalouse de ce
pauvre vieux Rambaud, car sa mre ne l'aime pas; mais elle a pressenti
qu'un autre lui avait vol ce coeur maternel, que son goste affection
veut accaparer tout entier. Elle a devin le docteur. Alors elle ne veut
mme plus se laisser toucher par ce mdecin qui la soigne. Elle lui dit:
Vous me faites mal! et  sa mre elle crie: Tu ne m'aimes plus! Quand
Henri et Hlne se trouvent runis  son chevet, elle fait semblant de
dormir, pour les surprendre. Quand ils s'loignent, elle saute  bas du
lit, pour les rejoindre. veille, son oeil souponneux ne les quitte pas
un instant. Et elle n'prouve un moment de satisfaction et d'apaisement
que lorsqu'elle peut faire mille amitis  Rambaud, devant le docteur,
pour le rendre jaloux  son tour. Cette jalousie de l'enfant, cette
rpugnance envers l'homme qui peut embrasser sa mre est une trouvaille
d'observation. Les passions toutes fminines de cette enfant maladive sont
fouilles de main de matre.

Enfin, l'adultre se consomme. Un accident. La rencontre fortuite et
dcisive des deux amants est amene d'une faon sobre et dramatique 
la fois. Donc Hlne se trouve seule avec Henri, et l'acte s'accomplit.
Hlne s'loigne, surprise des baisers qu'elle vient de recevoir, et de
rendre. En rentrant, elle trouve Jeanne toute blanche, dormant, la joue
sur ses bras croiss, prs de la fentre ouverte, les vtements tremps
par un orage formidable qui a clat sur Paris. La petite fille, que sa
mre a laisse seule, pendant l'orage, a eu, durant ces longues heures
d'attente, une sorte de vision. Intuition ou pressentiment, sa jalousie
l'a claire. Elle a compris que quelqu'un prenait dfinitivement
possession de sa mre. Alors, quand Hlne rentre, mouille, crotte,
harasse, Jeanne se recule, de l'air sauvage dont elle fuit devant la
caresse d'une main trangre. Son odorat subtil ne retrouve plus l'odeur
familire de la verveine. Elle ne reconnat plus la voix de sa mre. Sa
peau mme semble change, et son contact l'exaspre. Elle se dit que sa
mre n'est plus la mme; que c'est bien fini, et qu'elle n'a plus qu'
mourir, et elle meurt en effet.

Pour la mre, quand elle sort du cimetire, pour fuir  jamais la prsence
de cet Henri, qui l'a prise pour une heure, et qui lui a pris sa fille
pour toujours, afin sans doute de dtruire toute pense de retour
subsquent, et peut-tre aussi pour tancher une soif passionnelle, un
besoin d'aimer et d'tre aime, qu'elle ne connaissait pas auparavant et
qui la brle maintenant, elle met sa main dans la main de ce brave homme
grisonnant qui l'adore depuis si longtemps. Au bout d'un an, les poux,
dans un voyage  Paris, entre deux emplettes, vont faire une visite  la
fosse de la petite Jeanne, puis retournent  leurs affaires,  leurs
plaisirs aussi.

Tel est l'pilogue impitoyable d'_Une Page d'Amour_. Le livre se termine
avec cette simplicit et dans cette banalit paisible et cruelle, qui sont
la vie mme.

Il y a, dans cet ouvrage, pour moi l'un des meilleurs de Zola, celui o
Balzac a t non seulement gal, mais mme, en maint endroit, dpass,
d'amusants et curieux personnages secondaires, comme le beau Malignon,
dont l'amusante silhouette de gommeux, quelque peu naf, se dtache si
nette et si vraie, ou comme cette Pauline, la grande soeur qui entend,
les oreilles larges ouvertes, les lgers propos mondains, et,  la veille
d'tre marie, joue encore  la petite fille tourdie, bruyante et
garonnire; quelques tableaux, d'aprs nature, sont admirablement
enlevs: les conversations oiseuses des bourgeoises lgantes en visite
dans le jardin,--la soire de Mme Deberle,--la scne d'amour dans la
chambre rose, et aussi ce dlicieux croquis de la petite Jeanne jouant
toute seule  la Madame en course d'emplettes dans Paris, et faisant
arrter Jean, un cocher imaginaire,  la porte de fournisseurs invisibles.
Deux scnes sont remarquables entre toutes: le bal d'enfants et
l'enterrement.

 ce bal, le petit Lucien, le fils du docteur, et, comme tel, matre
minuscule de la maison, est en marquis. Un mignon petit marquis, haut
comme a, avec l'habit de satin blanc broch de bouquets, le grand gilet
brod d'or et les culottes de soie cerise. De plus, orgueil inexprimable,
il porte l'pe en quart de civadire. Comme un familier du Rgent, il a
le tricorne sous le bras, la tte poudre. On lui a appris  saluer et 
offrir le bras. Il est charmant. Il conduit  leur place, selon la leon
qui lui a t faite, d'un air tout  fait marquis, les petites laitires,
les chaperons rouges, les espagnoles, les pierrettes qui font leur entre
dans le salon. Mais, quand sa petite amie Jeanne arrive, il n'offre plus
le bras  personne, et lui dit brusquement et ardemment: Si tu veux, nous
resterons ensemble!

Tout marquis doit avoir sa marquise, dame! C'est qu'aussi Jeanne est si
charmante! Elle porte un costume de japonaise, la robe brode de fleurs et
d'oiseaux bizarres, tombant jusqu'aux pieds. Son haut chignon est travers
de longues pingles, et l'enfant, au fin visage de chvre, semble une
vritable fille d'Yeddo marchant dans un parfum de benjoin et de santal.

La fte enfantine se poursuit. Une bousculade joyeuse d'enfants bariols,
nappe de ttes blondes, o ondulent toutes les nuances du blond depuis la
cendre fine jusqu' l'or rouge avec des rveils de noeuds et de fleurs.
Puis c'est le goter avec sa salle ferique, o sont entasss tous les
gteaux, toutes les sucreries que la plus inventive gourmandise peut faire
concevoir, un goter gigantesque, comme les enfants doivent en imaginer
en rve, un goter servi avec la gravit d'un dner de grandes personnes.
Aprs le goter, c'est la danse: spectacle fantastique et charmant que ce
carnaval de gamins, ces bouts d'hommes et de femmes qui mlangeaient l,
dans un monde en raccourci, les modes de tous les peuples, les fantaisies
du roman et du thtre. On aurait dit le gala d'un conte de fes, avec des
amours dguiss pour les fianailles de quelque prince charmant.

Comme contraste  ce tableau d'une couleur si dlicate, et si vive  la
fois, voici l'enterrement de la pauvre Jeanne. Autour du corbillard de
l'enfant doivent prendre place des petites filles. Selon l'usage, on les a
habilles de blanc. Elles sont joyeuses dans leurs jolies robes neuves, et
descendent au jardin, en attendant l'heure du convoi. Une vole d'oiseaux
blancs lchs. Hlne, la mre douloureuse, les aperoit, et un souvenir
cruel la frappe en plein coeur. Elle se rappelle le bal de l'autre saison,
et la joie dansante de tous ces petits pieds. Toutes ces fillettes en
robes blanches lui apparaissent dans leurs joyeux costumes: laitires,
chaperons rouges, alsaciennes, folies et marquises. Mais une manque  la
folle ronde, l'trange et maladive Japonaise au chignon lev, travers de
longues pingles... Et, plus tard, au retour du cimetire, quand il s'agit
de donner  goter  toutes ces petites filles blanches, un goter presque
aussi beau que celui du bal, Lucien n'offre-t-il pas  une autre petite
fille, sa nouvelle amie, blanche et frle, qu'on nomme Marguerite, et qui
a de fins cheveux d'or ple, de rester avec lui et d'tre sa petite femme,
puisque Jeanne n'est plus l?...

Un personnage tonnant, qui tient une large place dans le drame, la place
du Choeur dans les tragdies d'Eschyle, assiste  toute l'action, tmoin
impassible et acteur inconscient, c'est Paris.

Avec hardiesse, mile Zola a fait entrer Paris, la ville norme, dans le
cadre troit de son oeuvre. Il a donn un premier rle au Trocadro, et
fait de Sainte-Clotilde, une utilit. La Seine, les buttes Montmartre,
les cimes vertes du Pre-Lachaise, les verrires blanches du Palais
de l'Industrie, la coupole ventrue des Invalides, le carr morne du
Champ-de-Mars, tout cela prend part aux vnements, donne une sorte de
rplique muette aux sentiments des personnages. Ces tableaux du Paris
extrieur, vu par masses et de haut, sont des fresques brosses avec une
largeur et une sret de main tonnantes.

 la description de ce Paris monumental, qu'Hlne et sa fille voient du
haut des pentes du Trocadro, vient s'ajouter l'tude large et minutieuse
 la fois des ciels, ces ciels de Paris, si varis, si mobiles et si
beaux! Il en est deux ou trois descriptions, notamment celle du coucher de
soleil qui termine la deuxime partie, qui sont clatantes de couleur et
de vrit. L'analyste ici fait place au peintre, comme, en maint endroit
de chacun de ses livres, le grand pote qu'il y a dans mile Zola reparat
sous le romancier.

       *       *       *       *       *

_L'oeuvre_ a paru en feuilleton dans _le Gil-Blas_ en 1886. C'est une
tude d'un temprament d'artiste que la difficult de l'excution treint,
roue, torture, et finalement abat, dans l'impossible ralisation de son
rve, dans l'irralisable matrialisation de sa pense. Lutte d'un Jacob
avec l'Ange, o Jacob ne se relve jamais vainqueur.

Zola, avec son intensit d'observation et son acharnement  dissquer
le sujet tal sur sa table anatomique, ne montre pas seulement l'abme
terrible qui spare l'oeuvre conue de l'oeuvre accomplie. Avec Claude
Lantier, le peintre, il analyse aussi l'homme de lettres et nous met  nu,
dans son Pierre Sandoz, victime fatale, passive, presque inconsciente de
l'Idal, luttant avec le Travail, les ravages du cancer de l'oeuvre.

On a dit qu'il s'tait dpeint lui-mme dans Pierre Sandoz. Il est vident
qu'il a prt  son crivain, laborieux, rgulier, absorb par sa tche,
quelques-uns des sentiments, peut-tre des regrets, qui ont d traverser
son me. Comme Pierre Sandoz, Zola s'est isol, s'est confin dans
le labeur, et a vcu, pour ainsi dire, en dehors du monde. Tels les
fanatiques religieux, dans les forts de l'Inde, dans les cellules du
moyen ge. Il y a de l'anachorte et de l'alchimiste dans Zola: du Faust
aussi. Il a sans doute traduit, ou plutt confess ses plus intimes
rveries, quand il fait dire  Pierre Sandoz, racontant son existence
confisque par la production, acharne et rtive, qu'il a vu l'oeuvre 
faire lui prendre sa mre, sa femme, tout ce qu'il aimait, lui voler sa
part de gaiet; le hanter comme un remords; le suivre  table, au lit,
partout!

L'obsession de l'oeuvre entreprise, qui vous martle la cervelle, et vous
tourdit l'me, au point de la rendre sourde aux plus sonores commotions
extrieures, cette absorption de l'homme par la chose, qui seule peut-tre
produit les grands artistes, et les grandes oeuvres, Zola la connut. Mais
est-il le seul de ces malades du travail, de ces intoxiqus de la pense?
Flaubert, lui aussi, est descendu dans son oeuvre comme le gladiateur dans
le cirque, avec le secret sentiment qu'il serait vaincu, mais avec la
volont aussi de lutter, ferme et droit, jusqu'au bout, se proccupant
seulement, quand ses forces seraient puises, et que le monstre se
relverait, plus terrible, enfonant plus avant les ongles dans la chair,
d'avoir le soin de se tourner, une dernire fois, vers le Csar Public
impassible dans sa loge, et de tomber avec grce.

Comme le Pierre Sandoz de Zola, Flaubert a lutt dsesprment contre
l'oeuvre. Tour  tour, il l'treignait comme une matresse adore, et la
pitinait comme un ennemi. Il s'est puis dans cette double bataille. Lui
aussi est mort de l'effort, et, lui aussi, n'avait vcu que pour mourir
ainsi. Comme Claude Lantier et comme Pierre Sandoz, Flaubert a eu sa vie
vole par le Travail et par l'oeuvre. La femme non plus n'a pas exist
pour lui. Il n'avait pas le temps d'aimer, et les plaisirs courants du
monde, les distractions, les bonnes causeries entre amis, les flneries
au soleil, le long des quais ou les siestes bates dans la profondeur des
divans, lui semblaient de mauvaises actions, des dtournements et des abus
de confiance, au dtriment de l'oeuvre.

Cette existence de Sisyphe roulant son rocher jusqu' ce que le bloc vnt
craser le manoeuvre, cette claustration intellectuelle de l'artiste, ce
servage crbral, qui n'est pas tout  fait volontaire, qui n'est pas 
tout fait fatal non plus, car il a parmi ses causes l'accoutumance, c'est
la matire de ce roman intime, une tude philosophique plutt que sociale
ou biologique, sujet esthtique beaucoup plus que romanesque. Il ne s'agit
plus ici de la peinture d'un milieu moderne, ou du tableau d'un groupe
social, comme dans _l'Assommoir_ ou dans _la Cure_. _L'OEuvre_ est
inscrite dans la nomenclature srielle des _Rougon-Macquart_; en ralit,
la famille nvrose, dont les divers rejetons supportent chacun un roman
de Zola, ayant tous des professions diverses, et vivant dans des milieux
distincts, pourrait demeurer trangre  cette histoire intime des luttes,
des espoirs, des projets, des efforts, des ttonnements, des triomphes
secrets, et des dsesprances caches d'un artiste, et ce n'est que par
une supposition, non par ncessit, ni intrt, que l'auteur a fait parent
des Rougon et des Macquart le peintre Claude Lantier. L'oeuvre n'est mme
plus un roman conu dans la forme ordinaire de l'auteur de l'Histoire
naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire, qui est avant
tout objective; c'est un livre o l'analyse intrieure remplace la
description purement extrieure.

Le sujet de _l'OEuvre_ a t dj maintes fois trait. Depuis qu'il y a
des artistes, toujours de leurs poitrines se sont chapps des sanglots,
et les plus beaux cris des potes sont peut-tre ceux que leur arrachait
la Forme rebelle et l'impuissance  la vaincre. Ptrus Borel, quelques
jours avant de succomber  une insolation, en Algrie, trouvait sa plus
belle imprcation dans un appel dsespr  la Muse inerte et froide,
qu'il s'vertuait en vain  ranimer, et dont il treignait inutilement
les bras de statue. Musset, le moins potique des potes, mais le plus
philosophique peut-tre, Musset, qu'mile Zola, peu liseur de vers, a
cependant beaucoup pratiqu, a donn lui aussi cette note douloureusement
dsespre. Combien d'hommes ignors, mconnus, conduits, se sont
reconnus, et se reconnatront dans Pierre Sandoz, l'crivain qui
s'accouche avec des fers, et, quand c'est fini, quand la dlivrance est
accomplie, prouve non pas une jouissance, non pas un soulagement, mais le
sentiment de son infriorit, de sa faiblesse, de son avortement. C'est
l'histoire des merveilleuses pommes d'or des Hesprides, mtamorphoses
brusquement en navets ridicules, entre les bras qui prcieusement les
serraient. Mais Zola, avec une vigueur renouvele  chaque page, a su
rajeunir ce thme philosophique, un peu vieillot. Il est parvenu  tirer
des effets nouveaux et surprenants d'un refrain banal, et il a, sur la
quatrime corde, improvis des variations dlicates ou brutales, donnant
le frisson  tout l'tre. Virtuose psychique, avec un archet invisible,
d'une douceur infinie, promen sur les fibres tendues de tout cerveau
d'artiste, il a jou une fantaisie cruelle et douce, dont chaque crateur,
peintre, sculpteur, crivain, semble avoir fourni le thme.

Tout ce qui pense, tout ce qui crit, tout ce qui agit, quiconque porte en
soi une ide  raliser, un rve  faire descendre du ciel sur la terre,
tous les crateurs, sans qu'il soit besoin d'tre manieur de cordes,
brosseur de toiles, gcheur de terre ou noircisseur de papier, tous les
laborieux et tous les esprants, l'homme politique qui s'puise  la
tribune et escalade fivreusement en imagination le pouvoir entrevu,
comme Lantier apercevait sa tte de femme, dans une brume dcevante et
sductrice  la fois, le savant qui, pench sur la mort, le microscope
 la main, se tue  chercher la vie, l'inventeur comme le marin, le
missionnaire comme l'aptre socialiste, tous ceux qui ont voulu escalader
l'Olympe, Promthes hardis, et en sont redescendus, n'ayant plus trouv,
au lieu de l'tincelle rve, qu'un tas de cendres froides, avec le
vautour aiguisant ses serres, tous ces argonautes de la pense, tous ces
chercheurs de toisons d'or, qui sont nombreux sous le soleil, prouveront
toujours, en lisant _l'oeuvre_ de Zola, cette sensation cruelle, et en
mme temps attirante, que connat le malade incurable,  qui tombe sous
les yeux un livre de mdecine o son mal est trait.

_L'OEuvre_ est un manuel de clinique crbrale, un formulaire de
pathologie esthtique. Il ne gurira personne, ce trait, d'ailleurs,
car ceux qui sont atteints du mal de Claude Lantier et de Sandoz, non
seulement ne voudraient pas tre guris, mais, s'ils n'taient pas malades,
s'ils taient comme les autres hommes, bien portants et bons vivants,
consentiraient-ils  vivre? Sans la souffrance qui les ronge, et les ravit,
ils ddaigneraient de faire jusqu'au bout l'tape vitale, pour eux
devenue sans but, comme sans intrt.




V

LA TERRE.--LE MANIFESTE DES CINQ.--LA BTE HUMAINE.--LA DBCLE.
--LE DOCTEUR PASCAL.

(1887-1892)


_La Terre_ fut publie en 1887.

C'est, avec _l'Assommoir_, le livre de Zola qui a soulev le plus de
protestations; une surtout fut retentissante, celle des Cinq qu'on
trouvera plus loin. Des critiques passionnes se produisirent, 
l'apparition de ce roman, qui n'taient pas toujours injustes. L aussi,
la trivialit du style choqua et motiva les haut-le-coeur. Les personnages
de _la Terre_, comme ceux de _l'Assommoir_, s'expriment en des termes crus
qu'ils ponctuent  la faon du pre Duchesne. Peut-tre le paysan
n'emploie-t-il pas couramment un vocabulaire aussi pic. Il m'a sembl,
parmi les rustiques que j'ai rencontrs, que, sauf dans la colre, au
cabaret, ou aux champs avec des animaux rtifs ou vagabonds, le langage
du cultivateur tait plutt rserv; les phrases sont incorrectes, mais
sans gros mots. L'antique soumission au seigneur, aux gens du roi, aux
propritaires, a transmis aux gens de la terre cette modration du verbe.
L'auteur, en usant de verbes gros et de termes souvent orduriers, a voulu
veiller en nous l'ide de la grossiret paysanne. Ce n'est pas la
stnographie du discours qu'on tient aux champs, ni la reproduction comme
au phonographe des propos qu'changent les campagnards, mais seulement
un procd de rhtorique, un artifice d'crivain, destins  nous donner
la perception mentale des allures, du tour d'esprit, de la pense des
rustiques. Et cette rhtorique rurale heurta, comme la faubourienne dans
_l'Assommoir_, les oreilles sensibles et les esprits dlicats.

Mais ce qui nuisit le plus  _la Terre_ dans l'opinion gnrale, ce fut le
personnage de Jsus-Christ. D'abord le choix du nom semblait un dfi  des
sentiments, en somme respectables, et comme une bravade inutile. On peut
tre libre-penseur, anticlrical militant, ou athe convaincu, toute la
gamme de l'irrligion, sans pour cela tourner en drision le nom des
fondateurs de croyances. Bouddha, le Christ, Mahomet, Luther, Calvin
peuvent tre maudits, combattus, critiqus et dpouills par la science
de tout caractre surnaturel, mais, par leur gnie, par leur action sur
l'humanit, et, pour quelques-uns, en considration des outrages et des
supplices que leurs contemporains leur infligrent, ils ont droit  une
certaine dfrence de la part des gnrations. On peut les nier, les
proscrire de l'enseignement et les bannir de la cit, mais poliment.
Ce sobriquet de Jsus-Christ est, il est vrai, assez courant dans les
campagnes. On le donne volontiers aux compagnons ayant de longs cheveux
rouls, couleur acajou, le nez droit et la barbe blonde fonce, en pointe,
d'aprs l'imagerie populaire des descentes de croix, bien que, dans la
ralit, le Christ, tant n  Bethlem, d'origine judo-syrienne, dt
avoir, comme tous ses compatriotes, les cheveux noirs, le teint bronz,
l'aspect d'un Arabe moderne. Zola assurment a rencontr un rustre barbu
rpondant  ce signalement lgendaire et gratifi de ce surnom. Ce n'tait
pas un motif suffisant pour l'introduire dans son livre. Ce paysan se ft
appel Nicolas ou Jean-Pierre, que le tableau de la vie rurale aurait eu
le mme coloris, la mme vraisemblance.

Mais, en passant condamnation sur ce nom fcheusement choisi, il est
difficile d'admirer, au point de vue purement littraire et naturaliste,
la conception de ce Jsus-Christ, personnage flatueux. Il est
vritablement un trop puissant ole. L'auteur semble l'avoir pourvu,
aprs coup, de ce talent spcial qu'un monstrueux histrion a fait, tout
un hiver, applaudir du public parisien. Le ptomane, dont Zola se fait le
Barnum, ne rvle sa vocation qu' la page 314 du volume. Jusque l rien
ne faisait prvoir ce dchanement de sonorits intestinales. On avait,
jusqu' ce point du rcit, plusieurs fois aperu, mais non entendu, le
musical paysan; toujours il s'tait retenu. Chez le notaire Baillehache,
au march, dans les scnes de partage et de chicane, il avait gard un
silence de bonne compagnie. Tout  coup il se lche. L'ide de faire
ptarader Jsus-Christ dans son oeuvre a d venir  Zola, non pas en
coutant le rossignol dans les arbres de Mdan, mais probablement en
regardant pousser les rames de haricots de son jardin.

trangement, ce Jsus-Christ et ses sonorits fournissent  Zola le thme
lyrique, le leitmotiv o sa virtuosit se manifeste, qu'il a plac dans
chacun de ses romans: ainsi se dveloppent la marche des fromages du
_Ventre de Paris_, le festin imprial de _la Cure_, les orages sur
Paris de _la Page d'Amour_, la culbute ritre des herscheuses dans les
galeries et par les fosss de _Germinal_; _la Terre_ a la symphonie des
crpitements.

Rarement Zola a montr un lyrisme plus excessif. Cette constatation,
souvent rpte dans ces pages, de son exubrante imagination, de sa
mridionale, on pourrait dire marseillaise exagration, se trouve ici
dmontre, sans attnuation.

Zola ne s'est pas content de pourvoir son temptueux Jsus-Christ des
outres d'ole, il l'a aussi arm de la foudre de Jupiter tonnant. Quand
le maigre huissier Vineux se prsente  lui, porteur de pices, prt
 signifier un acte du greffe, Jsus-Christ rsiste et s'arme. Comme
autrefois les seigneurs insoumis, accueillant du haut de leurs tours 
crneaux par une dtonation, plus bruyante que meurtrire, des lourdes
bombardes cercles de cuivre, dbuts de l'artillerie, la sommation au nom
du roi, le rebelle se dresse, pique, arrogant, intrpide. Les hostilits
commencent. Jsus-Christ lve,  sa faon, l'tendard de la rvolte. Il se
contente de lever la cuisse. Ici je cite:

     Pan! il en fit claquer _un_ d'une telle sonorit que, terrifi par
     la dtonation, Vineux s'tala de nouveau. (L'huissier avait dj t
     foudroy par un premier bombardement.) Cette fois son chapeau noir
     avait roul parmi les cailloux. Il le suivit, le ramassa, courut plus
     fort. Derrire lui les coups de feu continuaient. Pan! Pan! sans un
     arrt; une vraie fusillade au milieu de grands rires qui achevaient
     de le rendre imbcile. Lanc sur la pente ainsi qu'un insecte sauteur,
     il tait  cent pas dj que les chos du vallon rptaient encore la
     canonnade de Jsus-Christ. Toute la campagne en tait pleine, et il
     y en eut un dernier formidable, lorsque l'huissier, rapetiss  la
     taille d'une fourmi, l-bas, disparut dans Rogues...

Ce passage, avec l'elliptique incorrection du _Un_ absolu, est
caractristique. Quelle lentille que cet oeil de Zola, quel tympan
multiplicateur aussi! Comme sa prunelle de myope grossissait les objets!
Quelle puissance d'acoustique avait son oreille! Cette canonnade de son
Jsus-Christ fait songer  Valmy; c'est excessif. L'auteur a certainement
vu trop norme, et entendu trop fort.

J'ai signal cette outrance dans un article de _l'cho de Paris_ au moment
de l'apparition du livre, en 1887. On me pardonnera de me citer moi-mme,
car cet article me valut une intressante lettre de Zola, qu'on trouvera
ci-aprs, et suscita de nombreux commentaires dans la presse:

     L'auteur, disais-je en examinant le cas de son Jsus-Christ, a trait
     l'infirmit de son rustre, comme Camons dcrivant l'ouragan des
     Luciades, comme Virgile sa tempte de l'nide. Le naturalisme est ici
     fort loin de la nature. Il est arriv  plus d'un, sans doute, par
     mgarde, faiblesse ou sans-gne, de laisser chapper une dtonation,
     comme ce Jsus-Christ, mais qui donc, et-il tous les huissiers de
     France et de Navarre  ses trousses, et pens,  l'aide de cette
     artillerie que chacun porte en soi, mettre en fuite le plus poltron
     de ces corbeaux, ou mme effrayer les moineaux ppiant dans les
     brandes!

J'ajoutai cette critique,  laquelle Zola voulut rpondre plus
spcialement:

     _La Terre_ est pleine de ces morceaux hyperboliques.

     Ce sont, il est vrai, des tableaux d'une large posie: les semailles,
     la pousse du bl, l'envahissement de la Beauce par la mare verte,
     la grle, la moisson. Zola voque Hsiode. Il chante les Travaux et
     les Jours de notre temps. Je ne le chicanerai point sur des dtails
     inexacts. Qu'importe qu'il ait fait pousser la vigne en Beauce, et
     donn  ses villages et  ses villageois du plat pays central, des
     noms mridionaux ou montagnards comme Rogues, Fouan, Hourdequin. Le
     dfaut de ce roman, c'est d'tre un pome gorgique trop touffu, trop
     charg d'ornements. Il y a aussi abus du culbutage. Le paysan, rompu
     par les travaux de la journe, ne songe gure le soir  des exercices
     amoureux. Il mange la soupe, se couche et ronfle aussitt. Le dimanche
     soir, ou les lendemains de fte, passe encore, mais en semaine il n'a
     ni le dsir, ni le temps d'aimer. Vnus aime des corps reposs.

     Zola a mal vu le paysan lecteur, politicien, agent lectoral, ou
     candidat. Ses scnes de candidature sont faibles. Il n'a pas su tirer
     tout le parti dsirable de l'pre lutte des paysans pour les fonctions
     municipales. L'charpe est la rivale du lopin de terre dans les
     convoitises rustiques. Balzac, dans ses _Paysans_, a galement
     nglig, mais avec raison, la passion politique rurale. De son temps,
     les paysans n'taient point lecteurs, mais l'abolition du cens, et
     le suffrage universel ont excit les ambitions et les rivalits
     paysannes.

     Enfin, une dernire critique, les poux Charles, tenanciers
     honoraires d'une maison hospitalire, admis, considrs, sont trop
     pousss  la charge.

     Malgr ces dfauts et ces exagrations qui, par instant, semblent des
     gageures, _la Terre_ est une oeuvre puissante, et qui peut soulever
     des critiques, des indignations mme, plus ou moins sincres, mais
     dont la matrise est incontestable comme le talent de l'auteur.

Je reus, le jour mme de la publication de cet article, la lettre
suivante de l'auteur de _la Terre_, qui ne figure point dans le 2e volume
de la _Correspondance_ d'mile Zola, tout rcemment paru.

     Paris, 27 novembre 87.

     Mon cher Lepelletier,

     Merci mille fois de votre article, qui me fait grand plaisir; car il
     comprend et il explique au moins. Mais que de choses j'aurais  vous
     dire,  vous qui tes un ami!

     Il y a de la vigne  la lisire de la Beauce, les vignobles de
     Montigny, prs desquels j'ai plac Rogues, sont superbes. Tous les
     noms que j'ai employs, sauf celui de Rogues, sont beaucerons. Il
     n'est pas vrai que la fatigue soit contraire  Vnus: demandez aux
     physiologistes. Si vous croyez que les paysans ne reproduisent que le
     dimanche et le lundi, je vous dirai d'y aller voir. La lutte politique
     dans les villages n'est point aussi pre, ouvertement, que vous le
     pensez: tout s'y passe en manoeuvres sourdes. Mes Charles sont copis
     sur nature; et puis, c'est vrai, eux et Jsus-Christ sont la fantaisie
     du livre. Est-ce qu' l'ironie de la phrase vous n'avez pas compris
     que je me moquais?

     La vrit est que l'oeuvre est dj trop touffue et qu'il y manque
     pourtant beaucoup de choses. C'est un danger de vouloir tout
     mettre, d'autant plus qu'on ne met jamais tout. Du reste, c'est l
     l'arrire-plan, car mon premier plan n'est fait que des Fouan, de
     Franoise et de Lise: la terre, l'amour, l'argent.

     Merci encore, et bien cordialement  vous.

     MILE  ZOLA.

Je n'argumenterai pas, dans ce livre, contre Zola qui n'est plus l, pour
de nouveau expliquer et rfuter. Sa lettre est intressante et fournit
un excellent plaidoyer. J'avais sans doute, dans mon article, trait
deux personnages pisodiques du drame rustique, en premiers rles. Mais
l'auteur n'avait-il pas tellement grandi leur stature et si fortement
accentu leurs tics et leurs tares qu'ils arrivaient  dominer: ils
masquaient les autres acteurs, comme ce marquis de comdie, camp sur la
scne au premier plan, qui, de son large dos, aux trois quarts du parterre,
cachait les comdiens, et puis comme ce Jsus-Christ vous assourdissait!

_La Terre_, malgr les exagrations et les brutalits signales, est un
livre impressionnant, et pas aussi pessimiste qu'on l'a dit. C'est un
tableau sombre et dur de la vie rurale, mais les modles vivants sont-ils
gracieux et smillants! Les animaux  face humaine de La Bruyre sont
reconnaissables dans leurs descendants, bien que modifis, attnus, par
le suffrage universel, l'instruction obligatoire, les journaux et le
rgiment. Les personnages de Zola ne sont pas des monstres faonns
 plaisir, et pour effrayer les gens. Ils sont trs humains, trs
vraisemblables. Ils sont frquents dans la ralit, les accidents
criminels, comme le meurtre de Franoise et l'tranglement du pre Fouan,
roi Lear paysan  qui manque une Cordlia; il se produit aussi d'analogues
sclratesses dans les milieux les plus urbains. Les actes et les penses
de ces boeufs de labour, comme Zola les a reproduits, sont acceptables
et normaux. Ils peinent sans grande satisfaction autre que le travail et
l'conomie, avec l'espoir de l'agrandissement, de l'acquisition. Ils
portent le faix des impts, proportionnellement le plus lourd, le plus
ingal. Ils fournissent le plus fort contingent aux casernes, en temps de
paix;  la guerre, c'est eux qui offrent la plus large cible aux
mousqueteries. Rgulirement, patiemment, avec une prcision astronomique,
selon le cours des saisons, ils ensemencent, ils cultivent, ils
moissonnent, et c'est grce  eux que la vie ordinaire est possible. Quand
le paysan, comme on l'a vu sous la Terreur et durant les invasions, cesse
de fconder la glbe ou d'approvisionner les villes, l'horloge sociale
semble s'tre arrte, et tout un pays est terriblement dsheur. Les
campagnards vivent dans une angoisse perptuelle, les yeux tour  tour
abaisss anxieusement vers la rcolte qui pousse, ou sondant avec terreur
le ciel o l'orage gronde. Ils maudissent et craignent  toute heure la
pluie, la scheresse, le vent, la grle, les inondations, les insectes
voraces, les maladies sur les vgtaux, les pizooties dvastant les
tables. Ils ignorent les plus dlicates jouissances humaines, les
sensations d'art, la conversation lgre et gaie, les impressions de la
nature; ils passent leur existence au milieu des plus admirables paysages,
sans en tre mus; ils sont comme des sourds, si par hasard de la bonne
musique rsonne  leur porte; devant un beau tableau, ils sont aveugles;
leur cerveau semble toute matire brute. L'amour, ils ne le connaissent
que sous la forme du rut; ils l'prouvent et le manifestent comme nos
premiers parents, les anctres des cavernes et des huttes lacustres, se
ruant sur les femelles aprs s'tre battus pour leur possession. Seulement,
ils aiment la terre, c'est leur joie, leur force, leur vertu, leur vie
aussi, cette terre, mre souvent martre, fille frquemment ingrate; le
jour o ils ne l'aimeraient plus et des craintes  notre poque peuvent
tre conues  cet gard, le jour o ils abandonneraient cette terre, qui
est pour eux  la fois la mre, l'enfant, l'pouse et la matresse, le
jour de misre et de dsastre arriv, o ils la laisseraient s'puiser
dans une strilit prolonge, c'est alors qu'il faudrait maudire le paysan,
et le traiter en tre mprisable et odieux. Jusque-l il convient de
l'admirer, de le plaindre aussi. Ses vices ne nuisent gure qu' lui, et
ses mles vertus profitent  tous. Ce n'est pas le paysan qui a dcrt la
Rpublique, mais c'est grce  lui qu'elle a pu durer. L'avenir socialiste,
qui s'ouvre devant nous, ce sera l'oeuvre pacifique, et la rcompense
lgitime aussi, des hommes de la terre.

Le roman de _la Terre_ eut une rpercussion inattendue dans le monde
littraire.

Des jeunes gens, alors dbutants, et dont les noms sont devenus connus:
J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Paul Margueritte, Gustave Guiches, sous la
conduite de Paul Bonnetain, alors rdacteur assez important au _Figaro_,
lancrent dans ce journal une singulire excommunication de Zola. Paul
Bonnetain, l'auteur de _Charlot s'amuse_, reprochant  l'auteur de
_Germinal_ sa Mouquette, c'tait bouffon et cynique. Bonnetain est
mort, fonctionnaire  la Cte d'Ivoire, mais les quatre autres membres de
cette congrgation de l'Index vivent encore; ils ont acquis, les uns du
talent, les autres de la renomme. Ils doivent regretter leur escapade de
jeunesse.

Voici ce qu'ils fulminrent contre Zola, en tte du _Figaro_.

      MILE ZOLA

     Nagure encore mile Zola pouvait crire, sans soulever de
     rcriminations srieuses, qu'il avait avec lui la jeunesse littraire.
     Trop peu d'annes s'taient coules depuis l'apparition de
     _l'Assommoir_, depuis les fortes polmiques qui avaient consolid les
     assises du Naturalisme, pour que la gnration montante songet  la
     rvolte. Ceux-l mmes que lassait plus particulirement la rptition
     nervante des clichs, se souvenaient trop de la troue imptueuse
     faite par le grand crivain, de la droute des romantiques.

     On l'avait vu si fort, si superbement entt, si crne, que notre
     gnration malade presque tout entire de la volont, l'avait aim
     rien que pour cette force, cette persvrance, cette crnerie.
     Mme les Pairs, mme les Prcurseurs, les Matres originaux, qui
     avaient prpar de longue main la bataille, prenaient patience, en
     reconnaissance des services passs.

     Cependant, ds le lendemain de _l'Assommoir_, de lourdes fautes
     avaient t commises. Il avait sembl aux jeunes que le Matre, aprs
     avoir donn le branle, lchait pied  l'exemple de ces gnraux de
     rvolution dont le ventre a des exigences que le cerveau encourage.
     On esprait mieux que de coucher sur le champ de bataille; on
     attendait la suite de l'lan, on esprait de la belle vie infuse au
     livre, au thtre, bouleversant les caducits de l'Art.

     Lui, cependant, allait creusant son sillon; il allait, sans
     lassitude, et la jeunesse le suivait, l'accompagnait de ses bravos,
     de sa sympathie si douce aux plus stoques; il allait, et les
     plus vieux et les plus sagaces fermaient ds lors les yeux,
     voulaient s'illusionner, ne pas voir la charrue du Matre s'embourber
     dans l'ordure. Certes, la surprise fut pnible de voir Zola
     dserter, migrer  Mdan, consacrant les efforts--lgers  cette
     poque--qu'et demands un organe de lutte et d'affermissement,  des
     satisfactions d'un ordre infiniment moins esthtique. N'importe! la
     jeunesse voulait pardonner la dsertion physique de l'homme. Mais une
     dsertion plus terrible se manifestait dj: la trahison de l'crivain
     devant son oeuvre.

     Zola, en effet, parjurait chaque jour davantage son programme.
     Incroyablement paresseux  l'exprimentation _personnelle_, arm de
     documents de pacotille, ramasss par des tiers, plein d'une enflure
     hugolique, d'autant plus nervante qu'il prchait prement la
     simplicit, croulant dans des rabchages et des clichs perptuels,
     il dconcertait les plus enthousiastes de ses disciples.

     Puis, les moins perspicaces avaient fini par s'apercevoir du
     ridicule de cette soi-disant _Histoire Naturelle et Sociale d'une
     famille sous le Second Empire_, de la fragilit du fil hrditaire,
     de l'enfantillage du fameux arbre gnalogique, de l'ignorance,
     mdicale et scientifique, profonde du Matre.

     N'importe, on se refusait, mme dans l'intimit,  constater
     carrment les mcomptes. On avait des: Peut-tre aurait-il d...,
     des Ne trouvez-vous pas qu'un peu moins de..., toutes les timides
     observations de lvites dus, qui voudraient bien ne pas aller
     jusqu'au bout de leur dsillusion. Il tait dur de lcher le drapeau!
     Et les plus hardis n'allaient qu' chuchoter qu'aprs tout Zola
     n'tait pas le naturalisme et qu'on n'inventait pas l'tude de la
     vie relle, aprs Balzac, Stendhal, Flaubert et les Goncourt; mais
     personne n'osait l'crire, cette hrsie.

     Pourtant, incoercible, l'coeurement s'largissait, surtout devant
     l'exagration croissante des indcences, de la terminologie malpropre
     des _Rougon-Macquart_. En vain, excusait-on tout par ce principe mis
     dans une prface de _Thrse Raquin:_

     Je ne sais si mon roman est moral ou immoral; j'avoue que je ne me
     suis jamais inquit de le rendre plus ou moins chaste. Ce que je
     sais, c'est que je n'ai jamais song  y mettre les salets qu'y
     dcouvrent les gens moraux; c'est que j'en ai dcrit chaque scne,
     mme les plus fivreuses, avec la seule curiosit du savant.

     On ne demandait pas mieux que de croire, et mme quelques jeunes
     avaient, par le besoin d'exasprer le bourgeois, exagr la curiosit
     du savant. Mais il devenait impossible de se payer d'arguments: la
     sensation nette, irrsistible, venait  chacun, devant telle page des
     _Rougon_, non plus d'une brutalit de document, mais d'un violent
     parti pris d'obscnit. Alors, tandis que les uns attribuaient la
     chose  une maladie des bas organes de l'crivain,  des manies
      de moine solitaire, les autres y voulaient voir le dveloppement
     _inconscient_ d'une boulimie de vente, une habilet instinctive du
     romancier, percevant que le gros de son succs d'ditions dpendait de
     ce fait, que les imbciles achtent _les Rougon-Macquart_, entrans,
     non pas tant par leur qualit littraire, que par la rputation de
     pornographie que la _vox populi_ y a attache.

     Or, il est bien vrai que Zola semble excessivement proccup (et
    ceux d'entre nous qui l'ont entendu causer ne l'ignorent pas) de la
     question de vente; mais il est notoire aussi, qu'il a vcu de bonne
     heure  l'cart et qu'il a exagr la continence, d'abord par
     ncessit, ensuite par principe. Jeune, il fut trs pauvre, trs
     timide, et la femme, qu'il n'a point connue  l'ge o l'on doit la
     connatre, le hante d'une vision videmment fausse. Puis, le trouble
     d'quilibre qui rsulte de sa maladie rnale contribue sans doute 
     l'inquiter outre mesure de certaines fonctions, le pousse  grossir
     leur importance. Peut-tre Charcot, Moreau (de Tours) et ces
     mdecins de la Salptrire qui nous firent voir leurs coprolaliques
     pourraient-ils dterminer les symptmes de son mal... Et,  ces
     mobiles morbides, ne faut-il pas ajouter l'inquitude, si frquemment
     observe chez les misogynes, de mme que chez les tout jeunes gens,
     qu'on ne nie leur comptence en matire d'amour?...

     Quoi qu'il en soit, jusqu'en ces derniers temps encore, on se
     montrait indulgent; les rumeurs craintives s'apaisaient devant une
     promesse: _la Terre_. Volontiers esprait-on la lutte du grand
     littrateur avec quelque haut problme, et qu'il se rsoudrait 
     abandonner un sol puis. On aimait se reprsenter Zola vivant parmi
     les paysans, amassant des documents personnels, intimes, analysant
     patiemment des tempraments de ruraux, recommenant enfin le superbe
     travail de _l'Assommoir_. L'espoir d'un chef-d'oeuvre tenait tout le
     monde en silence. Certes, le sujet simple et large promettait des
     rvlations curieuses.

     _La Terre_ a paru. La dception a t profonde et douloureuse. Non
     seulement l'observation est superficielle, les trucs dmods, la
     narration commune et dpourvue de caractristiques, mais la note
     ordurire est exacerbe encore, descendue  des salets si basses que,
     par instants, on se croirait devant un recueil de scatologie: le
     Matre est descendu au fond de l'immondice.

     Eh bien! cela termine l'aventure. Nous rpudions nergiquement cette
     imposture de la littrature vridique, cet effort vers la gauloiserie
     mixte d'un cerveau en mal de succs. Nous rpudions ces bonshommes
     de rhtorique zoliste, ces silhouettes normes, surhumaines et
     biscornues, dnues de complication, jetes brutalement, en masses
     lourdes, dans des milieux aperus au hasard des portires d'express.
     De cette dernire oeuvre du grand cerveau qui lana _l Assommoir_ sur
     le monde, de cette _Terre_ btarde, nous nous loignons rsolument,
     mais non sans tristesse. Il nous poigne de repousser l'homme que nous
     avons trop fervemment aim.

     Notre protestation est le cri de probit, le dictamen de conscience
     de jeunes hommes soucieux de dfendre leurs oeuvres,--bonnes ou
     mauvaises,--contre une assimilation possible aux aberrations du
     Matre. Volontiers nous eussions attendu encore, mais dsormais le
     temps n'est plus  nous: demain il serait trop tard. Nous sommes
     persuads que _la Terre_ n'est pas la dfaillance phmre du
     grand homme, mais le reliquat de compte d'une srie de chutes,
     l'irrmdiable dpravation morbide d'un chaste. Nous n'attendons pas
     de lendemain aux Rougon: nous imaginons trop bien ce que vont tre
     les romans sur les _Chemins de fer_, sur l'_Arme_; le fameux arbre
     gnalogique tend ses bras d'infirme sans fruits dsormais!

     Maintenant, qu'il soit bien dit une fois de plus que, dans cette
     protestation, aucune hostilit ne nous anime. Il nous aurait t
     doux de voir le grand homme poursuivre paisiblement sa carrire.
     La dcadence mme de son talent n'est pas le motif qui nous guide,
     c'est l'anomalie compromettante de cette dcadence. Il est des
     compromissions impossibles: le titre de naturaliste, spontanment
     accol  tout livre puis dans la ralit, ne peut plus nous convenir.
     Nous ferions bravement face  toute perscution pour dfendre une
     cause juste; nous refusons de participer  une dgnrescence
     inavouable.

     C'est le malheur des hommes qui reprsentent une doctrine, qu'il
     devient impossible de les pargner le jour o ils compromettent cette
     doctrine. Puis, que ne pourrait-on dire  Zola, qui a donn tant
     d'exemples de franchise, mme brutale? N'a-t-il pas chant le
     _struggle for life_, et le _struggle_ sous sa forme niaise,
     incompatible avec les instincts d'une haute race, le _struggle_
     autorisant les attaques violentes? Je suis une force, criait-il,
     crasant amis et ennemis, bouchant aux survenants la brche qu'il
     avait lui-mme ouverte.

     Pour nous, nous repoussons l'ide d'irrespect, pleins d'admiration
     pour le talent immense qu'a souvent dploy l'homme. Mais est-ce
     notre faute si la formule clbre: un coin de nature vu  travers un
     temprament se transforme,  l'gard de Zola, en un coin de nature
     vu  travers un _sensorium morbide_, et si nous avons le devoir de
     porter la hache dans ses oeuvres? Il faut que le jugement public fasse
     balle sur _la Terre_, et ne s'parpille pas, en dcharge de petit
     plomb, sur les livres sincres de demain.

     Il est ncessaire que, de toute la force de notre jeunesse laborieuse,
     de toute la loyaut de notre conscience artistique, nous adoptions une
     tenue et une dignit, en face d'une littrature sans noblesse, que
     nous protestions au nom d'ambitions saines et viriles, au nom de notre
     culte, de notre amour profond, de notre suprme respect pour l'_Art!_

     PAUL BONNETAIN, J.-H. ROSNY, LUCIEN DESGAVES, PAUL MARGUERITTE,
     GUSTAVE GUICHES.

       *       *       *       *       *

C'tait une rclame imprvue autant qu'audacieuse, ce manifeste. Enchants
de la publicit du _Figaro_ que leur offrait le tmraire Bonnetain, les
quatre exorcistes ne se rendirent pas compte de la singularit, et aussi
de la navet de leur anathme. Il leur tait permis individuellement,
dans des articles isols, de blmer, de critiquer Zola. Ils eussent alors
fait chorus avec les pompiers des salons et les prudhommes de la presse.
Ils se montraient rtrogrades et amis du poncif, mais ils ne s'affirmaient
pas comme des tourneaux voletant  l'aventure, et se brisant le bec sur
l'armature solide d'un phare blouissant. Ces coliers tapageurs taient
extraordinaires aussi en donnant  leur opinion la forme d'un manifeste,
d'une dclaration de principes, presque d'un programme de parti. Ils
semblaient parler au public, au nom de toute la littrature franaise.
On remarquera deux des griefs principaux: Zola avait le tort d'habiter
la campagne, et de vendre beaucoup d'ditions! Et puis, n'est-ce pas
 pouffer, cette protestation au nom d'ambitions saines et viriles,
rdige par l'onaniste Bonnetain, et quel rire doit s'emparer aujourd'hui
de Descaves ou de Rosny, quand ils se souviennent qu'ils ont contresign
la tenue et la dignit de la littrature de _Charlot s'amuse_.

Ce qu'il y avait de plus cocasse dans l'excommunication, c'est que les
cinq n'taient pas du tout de l'glise de Mdan. Ils n'avaient pas t
admis  l'honneur et  la gloire des fameuses soires. Ils procdaient
comme les socitaires du club des pieds humides, qui dcrteraient que tel
membre du Jockey devrait tre exclu comme indigne et malpropre. Si les
zolistes, le groupe des Provenaux amis de la premire heure, Baille,
Czanne, Marius Roux, si les peintres et les romanciers clbres qui,
ds l'apparition des _Rougon-Macquart_, firent une escorte d'honneur 
l'auteur, Manet, Guillemet, Alphonse Daudet, avaient refus de frayer
dsormais avec le pornographe de _la Terre_, si enfin les disciples mmes,
les cinq de Mdan, les vrais Cinq ceux-l, Maupassant, Huysmans, Hennique,
Card, Paul Alexis, avaient reni leur matre, abandonn leur ami, la
condamnation aurait pu paratre injuste, absurde, mais ceux qui l'eussent
prononce n'auraient pu tre rcuss, comme incomptents. Leur juridiction
et t abominable, mais rgulire. Ces justiciers eussent paru des
ingrats, mais non des rclamistes prtentieux, un peu cyniques. Ces cinq
crivains, alors peu connus, car ils venaient seulement de publier leur
premier livre, sans grand clat, sauf le Charlot qu'on sait, expulsant
Zola de la littrature au nom de la morale outrage, c'tait vraiment
raide, et le fait, comme bizarrerie, mrite d'tre conserv.

mile Zola accepta, avec philosophie, ce svre et ridicule verdict. Comme
un journaliste lui demandait ce qu'il pensait de l'excommunication, il
rpondit avec la tranquillit de l'archevque de Paris,  qui des membres
de l'arme du salut auraient lanc l'anathme et refus la communion:

     --Je ne sais, dit-il au rdacteur du _Gil-Blas_ venu l'interviewer
      Mdan, ce qu'on pense,  Paris, de cette protestation, qui m'a
     valu un grand nombre de lettres trs bienveillantes de la part de
     confrres; mais je sais que, pour ma part, j'en ai t stupfi.
     Je ne connais pas ces jeunes gens... Ils ne font pas partie de mon
     entourage; ils ne se sont jamais assis  ma table; ils ne sont donc
     pas mes amis. Enfin, s'ils sont mes disciples,--je ne cherche point
      en faire,--c'est bien  mon insu.

     Mais, n'tant ni mes amis, ni mes disciples, pourquoi me
     rpudient-ils? La situation est originale, il faut en convenir. C'est
     le cas d'une femme avec qui vous n'auriez aucune relation, et qui
     vous crirait: J'en ai trop de vous, sparons-nous! Eh bien! la
     position est analogue...

     Ah! si des amis m'avaient tenu un tel langage!... Si Maupassant,
     Huysmans, Card, m'avaient parl de la sorte, j'avoue que j'eusse t
     quelque peu estomaqu. Mais la dclaration de ces messieurs ne saurait
     me produire un tel effet! Je n'y rpondrai du reste absolument rien,
     et cette dtermination se trouve fortifie par les conseils qui m'ont
     t donns de toutes parts.

Il crivit  J.-K. Huysmans, le 21 aot 1887:

     Tout cela est comique et sale. Vous savez ma philosophie au sujet
     des injures. Plus je vais et plus j'ai soif d'impopularit et de
     solitude...

 Alphonse Daudet, qui avait t indiqu,  tort, comme ayant sinon
inspir, au moins approuv le manifeste des Cinq, il crivit:

     Mais jamais, mon cher Daudet, jamais je n'ai cru que vous ayez eu
     connaissance de l'extraordinaire manifeste des Cinq.... le stupfiant,
     c'est que de victime, vous m'avez fait coupable, et qu'au lieu de
     m'envoyer une poigne de main, vous avez failli rompre avec moi.
     Avouons que cela dpassait un peu la mesure...

Zola ddaigna donc de rpliquer ou de rfuter. Mais on a rpondu pour
lui. Pour donner ide de la vivacit de la polmique d'alors, et, en
choisissant entre vingt ripostes, galement vigoureuses, au factum des
Cinq, je citerai un passage du trs virulent mais trs juste rquisitoire,
qu'en guise de plaidoyer Henri Bauer publia. Cet article vengeur parut
dans _le Rveil_, organe littraire dont j'avais la direction, et o, on
s'en souvient peut-tre, Paul Verlaine oubli, calomni, ou repouss,
fut accueilli, reparut  la publicit; l il donna des tableaux et des
fantaisies, sous la rubrique: Paris vivant, qui, aprs dix ans de
silence, firent de nouveau prononcer son nom, bientt retentissant et
glorieux.

Dans ce journal, trs artiste, o Alphonse Daudet publia _Sapho_, et Guy
de Maupassant plusieurs nouvelles indites, parmi lesquelles _les Soeurs
Rondolli_, et o Paul Bonnetain avait dbut, Henry Bauer s'exprima ainsi,
avec cette franchise brutale qui lui valut en maintes circonstances
beaucoup d'ennemis, mais qui caractrisait son talent sincre et
indpendant:

     Tant pis pour Bonnetain! Tant pis pour Descaves! Vous avez fait l,
     mes garons, une vilaine besogne qui se retournera contre vous-mmes.
     Vous avez oubli que le peu que vous tes, vous le lui devez;
     vous n'existez que par lui. Tout, votre forme, votre style, votre
     vocabulaire, vos images, vos ides procdent de son oeuvre, et vos
     pattes de mouches sont frottes  sa griffe. Vous tes bien jeunes
     pour tre ingrats. Apprenez, mes petits, que toute la littrature
     contemporaine a pris son essor dans ces _Rougon-Macquart_ ridicules.
     Vous mordez les talons du pre qui vous a tous engendrs et vous
     essayez d'ameuter le Philistin contre votre crateur, gare  la
     mchoire d'ne!

La correction tait inflige de main de matre. Les quatre, car
l'instigateur de la rclame cherche disparut bientt, ont depuis fait
oublier cette incartade de jeunesse  force d'oeuvres estimables.

L'un des signataires devait d'ailleurs, par la suite, faire des excuses
publiques qui honorent galement celui qui les formulait si spontanment
et celui qui les acceptait avec une gnreuse effusion.

M. Paul Margueritte crivit  Zola, au moment de la publication de
_la Dbcle_, la lettre suivante:

     9 mars 1892.

     Cher monsieur Zola,

     C'est avec motion que je vois la division Margueritte et le nom de
     mon pre jouer un rle dans _la Dbcle_. Je pressens que vous serez
     sympathique aux efforts perdus de cette belle cavalerie et  la mort
     de son chef, sacrifi avec tant d'autres,  Sedan.

     Laissez-moi saisir cette occasion--je n'en pourrai trouver une
     meilleure--pour me dcharger auprs de vous, en toute franchise, d'un
     regret qui me pse depuis longtemps. En m'associant, il y a quelques
     annes,  ce manifeste contre vous, j'ai commis une mauvaise action
     dont mon extrme jeunesse m'empcha alors de comprendre la porte,
     mais dont j'ai eu quelque honte depuis, lorsque j'ai mieux compris
     le respect qu'on se doit, d'homme  homme, et que je devais surtout,
     moi dbutant de lettres et fils de soldat,  une vie d'crasant
     labeur, de fier combat et d'exemple, comme la vtre.

     Il y a longtemps, cher monsieur Zola, que je voulais vous crire cela.
     En tardant, je n'ai fait que prolonger mes regrets et la conscience de
     mes torts. Voudrez-vous bien accepter ces excuses aussi franchement et
     compltement que je vous les offre?

     PAUL MARGUERITTE

Cette lettre,  laquelle Zola a cordialement rpondu, a t publie dans
le 2e volume de la _Correspondance_.

       *       *       *       *       *

_La Bte Humaine_, publie en 1890, c'est le roman sur _les Chemins de
fer_, que Zola avait depuis longtemps projet d'crire. C'est l'ouvrage
le plus dramatique de la srie des Rougon-Macquart, un roman criminel,
avec des pripties feuilletonesques. De plus, rappelant des crimes
sensationnels: tels que l'assassinat du prsident Poinsot, en wagon, par
l'introuvable Jud, le meurtre galement impuni du prfet Barme, et la
vengeance d'un perruquier mridional gorgeant un prtre, par qui sa femme
dclarait avoir t sduite avant son mariage. Ce roman a paru en 1890.
Zola a dclar avoir eu une peur terrible qu'il ne ft pris pour une
fantaisie sadique.

Voici les grandes lignes de ce roman, qu'il est surprenant qu'un mule de
Busnach n'ait pas encore transport  la scne:

Le sous-chef de gare Roubaud, passionn, brutal et jaloux, a pous une
jolie fille, leve en demoiselle, la protge du prsident Grandmorin.
Le mari adore sa femme. La jeune Sverine, un nom bien littraire pour une
petite campagnarde devenue l'pouse d'un employ, se laisse passivement
aimer. Le mnage est heureux, paisible, honnte. Tout  coup l'accident
surgit, sans lequel il n'y aurait pas de roman. Roubaud dcouvre que sa
femme l'a tromp, oh! avant son mariage. Le prsident Grandmorin, un
satyre en robe rouge, a caress, frott, pollu Sverine,  l'ge o la
fleur conjugale charmante n'tait encore qu'en bouton. Puis il l'a marie
 un brave homme d'employ, aprs lui avoir pass une bague au doigt, en
souvenir des bons moments couls dans ses tentatives sniles, au fond de
la solitude propice de la Croix de Maufras, son domaine.

La scne de l'aveu surpris est une des plus poignantes du livre. Roubaud a
interrog sa femme sur la provenance de la bague, un serpent d'or  petite
tte de rubis. Sottement, inconsciemment, Sverine a rpondu que c'tait
un cadeau du prsident, un cadeau ancien,  l'occasion de ses seize ans.
Roubaud s'tonne de cette rponse. L'explication, simple et vraisemblable,
lui semble suspecte, parce que diffre.

Tu m'avais toujours dit, murmure-t-il, souponneux, que c'tait ta mre
qui t'avait laiss cette bague?... Et cette interrogation engendre
aussitt la dfiance. Sverine avait donc menti? Pourquoi cachait-elle
l'origine de la bague? tait-ce mal faire que recevoir ce cadeau? Quoi
d'insolite en ce don du prsident, qui avait protg le mnage, et dot la
fillette? Sverine s'enferre dans son mensonge. Elle soutient que jamais
elle n'a parl de sa mre  propos de cette bague. Son insistance trange
et l'embarras de ses dngations, achvent d'initier le mari. Il devient
trs ple, ses traits se dcomposent horriblement. Il jure, menace, et,
les poings levs, marchant sur elle finit par crier: Nom de dieu de
garce! tu as couch avec... couch avec! Et il la presse d'avouer,
menaant de l'ventrer. La malheureuse, lasse et terrifie, se dcide
enfin  laisser chapper l'aveu: Eh bien, oui, c'est vrai, laissez-moi
m'en aller!...

La fureur du mari, ses brutalits, ses soufflements de fauve, ses
questions pressantes, ses investigations douloureuses, les dtails qu'il
rclame, les torturantes et minutieuses circonstances qu'il exige, tout
cela rythm sourdement par le tapotement affaibli du piano des voisins
d'en dessous, prsente un tableau dramatique d'une intensit excessive.
Les accablements, les sursauts, les proccupations du lendemain, les
hantises du pass, les prostrations et les nergies soudaines, se
succdant en son me dsespre, achvent ce tableau tourment d'un
bonheur de mari naufrageant, avec le raccrochement dsespr de la
vengeance entrevue. Roubaud crvera l'homme. Il a son couteau sous la main,
ce couteau fouillera la bedaine polissonne du prsident et, avec le sang
qu'il en tirera, lavera la tache. C'est la farouche hantise des maris
espagnols, des justiciers domestiques de Calderon, impitoyables mdecins
de leur honneur.

Pour raliser cette saigne, qui doit, pense-t-il, gurir son honneur
bless et nettoyer la souillure, Roubaud se sert du moyen violent dont usa,
au thtre, le duc de Guise pour contraindre la duchesse  faire venir
Saint-Mgrin: il commande  sa femme de donner rendez-vous au prsident.
Ce chaud lapin fourr d'hermine est  Paris. Il s'agit de l'attirer dans
l'express du soir, l on lui fera son affaire. Sverine rsiste. Elle ne
veut pas donner ce rendez-vous de mort. Alors,

     ... cessant de parler, il lui prit la main, une petite main frle
     d'enfant, la serra dans sa poigne de fer, d'une pression continue
     d'tau, jusqu' la broyer. C'tait sa volont qui lui entrait ainsi
     dans la chair, avec la douleur. Elle jeta un cri, et tout se brisait
     en elle, tout se livrait. L'ignorante qu'elle tait reste, dans sa
     douceur passive, ne pouvait qu'obir. Instrument d'amour, instrument
     de mort.

Elle crit donc, et voil le prsident dj  peu prs sr d'avoir son
compte rgl  bref dlai.

Cet aveu surpris,  propos d'une bague que Sverine portait
continuellement  son doigt, qui ne devait par consquent veiller chez
son mari ni questions, ni soupon, cet homme dcouvrant qu'il a t cocu
avant le mariage, et aussitt combinant avec une dextrit d'assassin
mrite, dans ses moindres dtails, la vengeance qu'il projette, la
contrainte mcanique  laquelle il a recours pour dcider sa femme 
devenir sa complice, tout cet ensemble dramatique est certainement entach
d'invraisemblance, mais il ne faut pas oublier que nous sommes en plein
feuilleton criminel, et que les personnages sont des impulsifs, des
inconscients, des tres anormaux placs dans des circonstances
exceptionnelles, de vritables hros de roman judiciaire.

Le crime est rendu avec une grande abondance d'effets d'horreur, et tout
se passe dans les conditions ordinaires de ces tableaux farouches destins
 tre affichs, peinturlurs, sur les murailles, afin d'attirer la
clientle de l'Ambigu. Le train file  toute vitesse, et l'heure du crime
est proche. Naturellement, un tmoin est l, embusqu dans l'ombre. Comme
le solitaire fameux de d'Arlincourt, il voit tout, il entend tout, ce
gaillard ayant bons yeux, bonnes oreilles, post  point nomm, dans la
nuit, sur le parcours de la ligne du Havre, au poteau kilomtrique 153,
juste  la minute o l'on balance, par la portire entr'ouverte d'un wagon
de premire, le corps de la victime:

     Jacques vit d'abord la gueule noire du tunnel s'clairer, ainsi
     que la bouche d'un four, o des fagots s'embrasent. Puis, dans le
     fracas qu'elle apportait, ce fut la machine qui en jaillit avec
     l'blouissement de son gros oeil rond, la lanterne d'avant, dont
     l'incendie troua la campagne, allumant au loin les rails d'une double
     ligne de flamme. Mais c'tait une apparition en coup de foudre. Tout
     de suite les wagons se succdrent; les petites vitres carres des
     portires, violemment claires, firent dfiler les compartiments
     pleins de voyageurs, dans un tel vertige de vitesse que l'oeil doutait
     ensuite des images entrevues. Et Jacques, trs distinctement,  ce
     quart prcis de seconde, aperut, par les glaces flambantes d'un
     coup, un homme qui en tenait un autre renvers sur la banquette, et
     qui lui plantait un couteau dans la gorge, tandis qu'une masse noire,
     peut-tre une troisime personne, peut-tre un croulement de bagages,
     pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de l'assassin.

Le tableau est saisissant. La vision intense. Nous ne chicanerons pas sur
la difficult que peut rencontrer un observateur, plac devant la haie
d'un chemin de fer, juste  la sortie du souterrain, en face d'un pr,
c'est--dire dans un lieu bas, ou tout au moins de plain-pied,  dcouvrir,
par une portire de wagon, un homme maintenu renvers sur une banquette.
Ce corps se trouve au-dessous de la ligne visuelle, et masqu par
l'paisseur du panneau n'ayant qu'un petit carreau comme chacun sait,
il est donc  peu prs invisible du dehors. Si l'on s'arrtait  ces
dtails de vraisemblance, il serait difficile de faire constater, par les
personnages ncessaires au dnouement, les pripties d'un assassinat,
dans les romans-feuilletons. L'essentiel est que l'effet d'horreur cherch
ait t trouv. Il l'a t. Ici, comme dans les scnes subsquentes de
l'enqute judiciaire, Zola s'est rvl, en ce genre pour lui nouveau,
expert.

 l'action criminelle, se juxtaposent un drame passionnel et une sorte
de synthse psychologique des thories de Cesare Lombroso, sur l'Uomo
deliquente, l'homme criminel, la bte humaine, le sauvage primitif,
l'anthropode cultiv, le quadrupde redress. Roubaud chappe  la
justice. On souponne un carrier nomm Cabuche, tre inquitant d'allures,
bouc-missaire des crimes mystrieux dans la contre, une ressource pour
la justice dans l'embarras. Mais quelqu'un peut tmoigner de la vrit,
Jacques, l'homme qui a vu. Roubaud devient l'ami de Jacques. Il ne peut
se sparer de lui. Il en fait son commensal, son intime, et lui jette sa
femme dans les bras. En mme temps, une sorte de dmon de la perversit le
pousse  frquenter le commissaire de police. Le souvenir de Raskolnikof
de _Crime et Chtiment_ se dresse ici. Zola, toutefois, n'a pas cru devoir
pousser, aussi loin que le romancier russe, cet irrsistible besoin du
coupable de se rapprocher de ceux qui peuvent surprendre et punir son
crime. Dostoewsky a tir de puissants effets de cette pousse folle et
nuisible de la conscience. Zola n'a fait que l'indiquer. En revanche, il
a dvelopp largement les amours de Sverine et de Jacques.

Un fou, un monstre, ce Jacques. Plus terrible que ce maniaque, jug il y
a quelques annes, qui s'amusait  piquer les jolies passantes avec un
stylet, ou que le bijoutier, dont les plaisirs amoureux consistaient 
transformer en pelotes  pingles les seins martyriss des malheureuses
qu'il entranait, en leur jetant des billets de banque pour panser
leurs plaies. Ce sadique Jacques a, devant les femmes, les tentations
meurtrires que Papavoine manifestait en face de la chair moite et blanche
des petits garons. Il ne veut pas abuser des belles, mais il meurt
d'envie de les gorger. Il rve des volupts non pareilles,  l'ide de
plonger une lame dans le corps de sa matresse. Parfois, il lui prend
aussi l'envie de tuer la premire femme rencontre. Il suit mme une
passante, en chemin de fer, dans ce but, s'installe avec elle dans un
compartiment, et ne renonce au plaisir promis que par suite de l'entre
d'une dame, une gneuse, qui drange la partie de meurtre projete. Il se
ddommage bientt en assassinant Sverine, sans avoir, Antony de cabanon,
l'excuse de la rsistance.

Ce got du sang, cette apptence du meurtre pour le meurtre, ne sont que
d'inexplicables dviations de la raison humaine. Toutes les considrations
des criminologues fatalistes de l'cole italienne ne pourront ter  ces
monstres le caractre, heureusement exceptionnel, qui les signale au
mdecin, encore plus qu'au juge. Ils ne semblent gure intressants pour
le romancier, pour l'artiste. Ce sont des impulsifs, des inconscients, et
ils relvent surtout de l'aliniste.

Zola tente de raisonner ainsi la folie de son maniaque: comme  d'autres
il suffit, pour se sentir le sang en feu et les nerfs tendus, de
surprendre moulant la jambe, un bas noir ou violet, Jacques prouve le
rut du meurtre devant toute peau nue.

     Un soir, il jouait avec une gamine, la fillette d'une parente, sa
     cadette de deux ans; elle tait tombe, il avait vu ses jambes, et
     il s'tait ru. L'anne suivante, il se souvenait d'avoir aiguis un
     couteau pour l'enfoncer dans le cou d'une autre, une petite blonde
     qu'il voyait chaque matin passer devant sa porte. Celle-ci avait un
     cou trs gras, trs rose, o il choisissait dj sa place, un signe
     brun sous l'oreille...

Musset dcrit ces tentations-l, mais moins sanglantes, quand, au thtre
Franais o l'on ne jouait que Molire, il dcouvrait un cou blanc
dlicat qui se plie, et de la neige effacerait l'clat. Jacques, lui,
au thtre, prouve la furieuse envie d'ventrer une jeune femme, une
nouvelle marie assise prs de lui, qui rit trs fort. Et la question se
pose alors:

     Puisqu'il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir
     contre elles? Car, chaque fois, c'tait comme une nouvelle crise de
     rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des offenses
     trs anciennes dont il avait perdu l'exacte mmoire. Cela venait-il
     donc de si loin, du mal que les femmes avaient fait  sa race, de la
     rancune amasse de mle en mle depuis la premire tromperie, au bord
     des cavernes?

C'est peut-tre faire remonter un peu loin la vengeance prhistorique, et
les dfenseurs de Philippe, de Menesclou, de Soleilland et autres alins,
grands tueurs de femmes et de fillettes, n'ont jamais essay de plaider
l'atavisme.

Cette thorie de _la Bte Humaine_ n'a d'ailleurs qu'un intrt
pathologique secondaire: Jacques, Roubaud, Sverine, Pecqueux, le
Chauffeur, tous les personnages du livre, jusqu'au prsident Grandmorin,
dont on n'entrevoit que la silhouette posthume, sont des monstres en
dehors de l'humanit, une vritable mnagerie de fauves, que Zola promne
dans son oeuvre. C'est un peu de la littrature de cirque.

Comme dans tous les livres de l'auteur du _Ventre de Paris_, il y a dans
_la Bte Humaine_, une chose, un morceau de matire, qui vivifie par le
souffle de l'crivain, se dresse, s'anime, vit et palpite, comme un tre.
Zola est un admirable Pygmalion dans ces animations de Galates, faites
de la terre des mines, du liquide brlant des alambics, des monceaux de
lgumes ou des charretes de fleurs des halles. La Lison, la machine de
Jacques a une me, une existence, des aventures, et elle connat les fins
tragiques.

     Jacques, d'une pleur de mort, vit tout, comprit tout: le fardier en
     travers, la machine lance, l'pouvantable choc, tout cela avec une
     nettet si aigu qu'il distingua jusqu'au grain des deux pierres,
     tandis qu'il avait dj dans les os la secousse de l'crasement.
     C'tait l'invitable... Au milieu de cet affreux sifflement de
     dtresse qui dchirait l'air, la Lison n'obissait pas, allait quand
     mme,  peine ralentie. Elle n'tait plus la docile d'autrefois,
     depuis qu'elle avait perdu dans la neige sa bonne vaporisation, son
     dmarrage si ais, devenue quinteuse et revche maintenant, en femme
     vieillie dont un coup de froid a dtruit la poitrine...

Cette machine, ainsi personnifie, cette Lison que Jacques avait aime,
soigne, couve, jalouse, comme une matresse, sans avoir jamais eu
l'ide de l'ventrer celle-l, nous assistons  son agonie, la seule mort
touchante de ce livre plein de meurtres, aux pages clabousses du sang
des plaies, et o l'on ne voit que cervelles crabouilles, ventres
ouverts et carotides tranches:

     La Lison, ventre, culbutait  gauche, par-dessus le fardier, tandis
     que les pierres fendues volaient en clats comme sous un coup de mine,
     et que, des cinq chevaux, quatre rouls, trans, taient tus net.

La Lison est vraiment le personnage sympathique du livre. Pauvre Lison!
Son meurtre tait de longue main prpar. Au commencement de l'ouvrage,
dj, un fardier s'tait embarrass sur la voie, et Flore, la jalouse
Flore qui fait drailler le convoi pour se venger, s'tait essaye,
en retenant des chevaux rtifs. La machine, dcrite, dtaille, ayant
l'importance d'un premier rle, et quelques pages sur les rivalits
d'employs, se disputant un logement, ou s'espionnant les uns les autres,
font souvenir que le puissant auteur de _la Bte Humaine_, avant tout
ce carnage, a dcrit le comptoir formidable du pre Colombe, la ruche
ouvrire de la rue de la Goutte d'Or, la truculente obsit des halles,
le puits dantesque du Voreux.

_La Bte Humaine_ n'est pas le meilleur roman de Zola. Je l'ai analys,
pour indiquer la fconde varit du matre, et pour prouver qu'il aurait
pu, malgr l'insuccs de son dbut  Marseille, rivaliser avec les
feuilletonistes populaires, ceux qui seuls semblent susceptibles de capter
l'attention des foules.

Il y a de nombreuses descriptions, trs artistes, dans ce roman rouge.
La rouge est la couleur de la vie. Il donne l'impression de la force et
aussi de l'horreur, et, en fermant ce livre rude, on se souvient, avec
Baudelaire, que le charme de l'horreur n'enivre que les forts.

       *       *       *       *       *

_La Dbcle_ a paru en 1892. C'est peut-tre le livre de Zola qui a
suscit le plus de polmiques, inspir le plus de sottes injures, celui
aussi qui a t le moins compris, le plus calomni. C'est son plus beau
livre.

Zola a t, sans raison, accus d'avoir crit un ouvrage anti-patriotique.
Pourquoi? Parce qu'il n'a pas montr les soldats de son pays,
irrsistiblement victorieux, ou du moins toujours hroques, toujours
debout sur la brche, toujours grands dans la dfaite? Lui tait-il permis
de refaire l'histoire, et, pour flatter l'orgueil national, devait-il
rditer des lgendes, plutt prilleuses?

Disons d'abord que l'on ne peut maintenant connatre les causes exactes
de l'immense dsastre, ni apprcier, pour ainsi dire scientifiquement et
physiologiquement, l'effondrement de Sedan. Nous sommes beaucoup trop prs
du sinistre. Ce n'est pas quand le sol frmit encore qu'on peut, avec
srnit, tudier les origines d'une commotion sismique. Les survivants
de la catastrophe, au nombre desquels tait Zola, ont gard l'branlement
dans les nerfs de la secousse, et cela fait trembler les mains tenant la
plume, comme l'instrument vacillerait entre les doigts du savant pench
sur le cratre fumant, grondant, aprs l'ruption. Il faut laisser  la
brlante terre le temps de se refroidir, pour en reconstituer les lments,
avant et pendant la conflagration.

Malgr la conscience avec laquelle Zola s'est document, et la patience
dont il a us pour se renseigner, auprs des hommes comptents, auprs des
acteurs et des tmoins contemporains, on ne saurait lui demander d'avoir
d'une faon infaillible prcis, dans _la Dbcle_, les explications de
l'inattendue et draisonnable droute. L'imprvoyance des chefs militaires,
le dsordre de l'administration, la rivalit des gnraux, la
disproportion des forces en prsence, l'armement infrieur, la prparation
militaire insuffisante, la maladie de l'empereur, commandant en chef,
et sa faiblesse comme gnral d'armes, voil sans doute des causes
incontestes de la dfaite. Il en est d'autres. Parmi les facteurs
importants de notre dsarroi, il faut indiquer les mouvements de troupes
inutiles ou fcheux, les marches sans but, les contre-marches sans
raisons, et aussi la lenteur des premires oprations. Le Franais est
combattant d'avant-garde. L'offensive est sa meilleure tactique. Il se
bat vaillamment sur son territoire, mais alors il ne compte plus sur la
victoire. C'est sur le sol ennemi qu'il reprend tous ses avantages. Il
nous tait facile, au lendemain de la parade de Sarrebrck, de franchir la
frontire et de porter la guerre en Allemagne. Pourquoi s'est-on arrt,
et quelle raison stratgique raisonnable donner de cette halte, l'arme au
pied, qui a mascul les courages, dsorganis les armes, et permis 
l'ennemi de rassembler toutes ses forces, puis d'envelopper nos troupes,
moins nombreuses? On croit savoir qu'une illusion diplomatique dicta
cet atermoiement, qui fut mortel. On comptait, dans les conseils du
gouvernement, sur une intervention de l'Autriche, dsireuse de prendre
sa revanche de Sadowa, et aussi sur une alliance de l'Italie, acquittant
la dette de reconnaissance de 1859. L'Autriche, affaiblie et craintive,
se soumettant  l'abaissement que Richelieu et Napolon avaient tant
poursuivi, que Bismarck avait pu raliser, se soumit  la Prusse, ne
bougea pas. L'Italie se rangea du ct qu'elle devinait devoir tre le
plus fort. Victor-Emmanuel, notre ami de Magenta, le caporal de grenadiers
de Palestro, apprenant la dfaite de Wissembourg, au spectacle, dit  sa
matresse, la belle marquise: Je l'ai chapp belle! j'allais envoyer
cent mille hommes  Napolon! La France demeura seule, et elle avait
perdu un temps inestimable  attendre le secours italien,  hsiter 
envahir l'Allemagne par le sud, de peur de jeter l'empereur d'Autriche
dans les bras de son bon frre Guillaume. Il y tait dj.

Zola a indiqu tout cela. _La Dbcle_ a fourni le maximum de vrit qu'on
peut connatre et divulguer,  une poque contemporaine.

Il existe toute une lgende sur la guerre de 1870. Zola trs nettement en
a dissip, en partie, les brumes.

Ainsi, c'est un lieu commun que de prtendre que nous ayons succomb sous
l'amas du nombre. Ceci est un prjug militaire. Les normes armes n'ont
jamais la victoire assure. Les foules militaires, terribles dans le
succs, sont lamentables lors de la dfaite. Elles sont surtout disposes
aux formidables paniques. Ce sont les petites armes, qui ont presque
toujours remport les grandes victoires, et auxquelles la retraite est
aise et le retour offensif possible.

Les gnraux, a-t-on dit aussi, taient jaloux les uns des autres,
vieillis, ramollis, incapables. Est-ce que les vainqueurs taient dans
une posture meilleure? Le major gnral de Moltke tait-il un jouvenceau?
croit-on que ces feld-marchaux, ces gnraux, ces colonels de l'arme
allemande furent tous des hros robustes, intelligents, des troupiers
indomptables? Recruts exclusivement dans la noblesse, devant leurs grades
et leurs parchemins  la naissance,  la fortune plutt qu'au mrite
et  l'tude, pas trs instruits, sauf quelques-uns, tous prtentieux,
arrogants, prsomptueux et mondains, ils n'avaient aucune supriorit
indique, et l'on devait les supposer moins exercs que nos officiers, qui
avaient fait leurs preuves en Afrique, en Crime, en Italie, en Chine, au
Mexique. Et puis, est-ce que les gnraux de la Rvolution taient tous
des stratgistes et des tacticiens de premier ordre? Pas un gnral de la
Rpublique, except Bonaparte, n'tait de taille  lutter, sur l'chiquier
des batailles, avec l'archiduc Charles, le plus grand homme de guerre
de son temps. Nos chefs improviss, d'anciens sergents promus gnraux,
Lannes, Murat, Marceau, Bernadotte, Brune, Junot, Davoust, ont prouv par
leurs victoires qu'on pouvait gagner des batailles, en sortant d'une tude
de procureur comme Pichegru, ou de la boutique d'une fruitire comme Hoche.

Nos troupes, ajoute-t-on, taient insuffisamment armes, mal quipes, pas
entranes et dplorablement approvisionnes?

Est-ce que les soldats de l'an II taient plus favoriss? Ils se battaient
sans jamais avoir fait l'exercice. Quelques-uns n'avaient pas de fusils,
et ce n'taient pas seulement les boutons de gutre qui manquaient aux
fameux bataillons de la Moselle, en sabots!

En ralit, toutes les grandes batailles de la Rvolution ont t gagnes
par des gardes nationaux ou  peu prs. Ces volontaires, dit-on, et on a
cherch  rabaisser leur mrite, avaient d'admirables cadres de l'ancien
rgime; c'est possible, mais les rgiments de 1870 taient aussi
parfaitement encadrs.

Ces soldats improviss de la Rpublique, ces vainqueurs de Jemmapes et de
Fleurus avaient ce qui manquait aux vieilles troupes de Napolon III: la
foi! Elle dplace, prtendait-on autrefois, les montagnes, aujourd'hui
elle avance ou recule les frontires.

C'est ce dfaut d'lan, de confiance, ce manque d'espoir et cette fuite
de volont, que Zola a parfaitement saisi et rendu dans sa synthse
imparfaite de l'invasion de 70. Les premires pages du livre sont
peut-tre les meilleures. Le harassement, la courte haleine et le manque
de nerfs de cette cohue dsordonne, battue sans s'tre battue, qu'il nous
montre, jetant sacs et fusils aux orties, ces soldats geignant, tranant,
mauvais desservants de l'autel de la patrie, blasphmant en face du
drapeau, et apostats de la religion et du devoir, sur la route de Belfort
 Dannemarie, sont historiques, dans le sens prudhommesque du mot. J'ai
eu le bonheur de ne pas faire nombre dans cette trane d'clops, de
rclameurs et de pleurnichards. Mon corps, le 13e, sous les ordres de
Vinoy, a chapp  la ratire. Il est rentr  Paris de Mzires, tambours
battants, drapeaux dploys. Nous avons eu cependant le contre-coup de la
panique, et la rpercussion de la dbandade. En route,  et l, comme un
essaim qui part, nous avons recueilli des vads du sac o la Prusse avait
fourr, d'un tour de main, ce qui tait la veille l'arme franaise.
L'esprit de ces hommes, ramasss comme des ivrognes un lendemain de fte,
tait dplorable. Ils ont contamin beaucoup des ntres, ces avaris de
l'indiscipline! C'est le moral qui tait pis que tout, dans l'arme
dsarticule d'alors.

Zola est narrateur exact quand il raconte la dmoralisation suprme,
l'empereur traversant, somnambule du rve confus qui s'achevait en
cauchemar, les villages encombrs, les routes trop troites, les plaines
crayeuses et gluantes o l'on enfonait, et tranant avec soi l'ironie
pesante de sa vaisselle d'argent, de ses seaux  rafrachir le Champagne,
de ses chambellans importants, et de sa valetaille obstruante et
bourdonnante. Le romancier historien a raison d'attribuer une grand
part dans la droute,  cette voix imprieuse, venue de Paris, qui lui
ordonnait de marcher sur l'Est, aveuglement, follement, btement, jusqu'
ce qu'il s'abattt, carcan fourbu, pour essayer de sauver la carrosserie
de l'tat dynastique qu'il remorquait. _La Dbcle_ commena par en haut.

Mais l n'est pas encore toute l'explication de nos malheurs. L'histoire
implacable, et impartiale aussi, dira un jour que la France a t viole
parce qu'elle s'est laiss faire, parce qu'elle n'a pas serr les jambes,
et mordu l'agresseur, ainsi que doit se comporter la fille qui ne veut
pas qu'on la prenne. Civils et militaires ont t au-dessous de la tche,
au-dessous du devoir. Je ne parle pas seulement des tratres avrs, comme
Bazaine, ou des nullits comme Mac-Mahon. La masse du pays, soldats,
caporaux, capitaines, ingnieurs, maires, propritaires, cabaretiers,
paysans, tout le monde, selon son grade, a sa part dans la dfaite. Ils
ont pu se montrer hroques individuellement, se sacrifier ici et l,
faire leur devoir, pkins ou troupiers, et avoir leur part de sacrifice
et leur couronne de martyrs. Mais, considre dans son ensemble, prise
en bloc, juge d'ensemble et de haut, cette masse norme ne s'est pas
dfendue. Elle pouvait tout arrter, tout craser, en rsistant, en
demeurant dense et ferme: elle s'est effrite, elle s'est tiole, au
premier choc; avant mme! Elle a accept l'invasion avec un fatalisme tout
musulman. Les vivres, les lits, les boissons, l'argent, les gards mme,
et les bonnes filles aussi, ont t mis en rserve sur le passage de nos
hommes en dbandade pour les Prussiens. On les attendait. Dans certains
villages, on pensait, avec espoir, qu'ils apportaient la paix, et
peut-tre le roi, derrire leurs caissons; dans d'autres, on se disait
avec satisfaction qu'ils payaient bien les denres, les verres de vin, et
que leur prsence faisait aller le commerce.

Avec l'intensit de sa vision qui lui a permis, ayant visit quelques
heures une mine, d'en tracer un ineffaable tableau, l'auteur de
_Germinal_ a merveilleusement rendu ce tableau de la lchet et de
la cupidit paysannes, au contact de l'ennemi. Son pre Fouchard, se
barricadant et braquant son fusil sur ses compatriotes affams, rsume
le rustre des dpartements envahis. Ah! si l'on avait seulement fusill
quelques douzaines de maires et de commerants de la Moselle, de la
Meurthe et des Ardennes, d'abord, en attendant, puis ceux des environs de
Paris, et en mme temps, si l'on avait, tous les matins, fait fonctionner
le peloton d'excution pour les gnraux coupables d'tre vaincus, pour
les officiers trop disposs  prvoir la dfaite, pour les mauvais soldats
qui se plaignaient sans cesse, et jetaient la panique dans les rangs, dans
la nation tout entire, la France n'et pas t ventre du premier coup.
Non! en dpit de quelques magnifiques rsistances isoles, on ne s'est pas
dfendu, on n'a pas t vendu, comme le criaient les lches et comme le
rptent encore aujourd'hui les imbciles, on s'est livr. On a dit aux
ennemis: Donnez-vous donc la peine d'entrer!

Et ils nous ont couts. Oh! avec hsitation, avec crainte mme. On ne
s'aventure qu'avec circonspection dans l'antre du lion, mme quand il est
bless, au fond de son trou cern, et qu'il semble n'avoir plus ni dents
ni griffes. Jusqu'au jour de l'insulte suprme, la parade, au seuil de
Paris, du Ier mars, les vainqueurs ont redout un rveil, qui ne vint pas.
La bte tait endormie pour longtemps. Elle dort encore.

Il y eut sans doute, et cela sauva l'honneur, protgea la faade, des
hrosmes individuels surprenants et des dvouements locaux admirables.
Ces sacrifices exceptionnels ne sauraient faire contre-poids  la
dfaillance  peu prs universelle. Certes on a raison de glorifier la
rsistance de Chteaudun. Mais en rflchissant, n'y a-t-il pas quelque
honte en cet exemple unique, et s'il y avait eu cent Chteaudun en France,
ne devrait-on pas estimer cette dfense multiplie comme toute simple et
logique? Encore doit-on considrer que les habitants mmes de la ville
indomptable estimrent inutile et dsastreuse l'hroque obstination d'une
poigne de francs-tireurs parisiens, sous le commandement d'un Polonais,
Lipowski. Ces lascars mal vus, et secrtement dsavous, parvinrent 
barrer la cit malgr ses citoyens. C'est par un abus de la force, une
meute de patriotes, venus on ne savait d'o, que les notables n'ont pu
ouvrir les barricades,  la premire sommation des Prussiens. Si toutes
les villes, tous les villages, sur le passage des envahisseurs, avec ou
sans le concours des habitants plus soucieux de la sauvegarde de leurs
immeubles, de leurs boutiques, de leurs cus, que du salut de la France,
eussent t transforms en redoutes, et dfendus comme la sous-prfecture
beauceronne, il aurait fallu six mois, un an peut-tre, aux vainqueurs
pour arriver jusqu' Chteaudun mme, et la face des choses et
probablement chang. Il est bien difficile de conqurir un pays qui
n'accepte pas d'avance la conqute. Napolon, malgr son gnie et ses
invincibles grognards, en fit l'exprience devant Saragosse.

Tous ces grands et douloureux pisodes de l'invasion de 1870 ont t
brosss avec une vigueur et une sincrit intenses par Zola, et sa fresque
mouvante de _la Dbcle_ demeure jusqu' prsent,  ct de morceaux fort
estimables, comme _le Dsastre_, des frres Margueritte, et de superbes et
rconfortants rcits, comme _les Feuilles de route_, de Paul Droulde, le
meilleur et le plus vridique de nos tableaux d'histoire contemporaine.

Avec son procd de synthse ordinaire, Zola a rsum en quelques
personnages typiques l'me des foules. Maurice Levasseur, dont j'aurais
personnellement mauvaise grce  contester la vraisemblance--ayant t
avocat, volontaire, et caporal, comme lui en 1870,--personnifie le
patriote que les vnements ballottent et qui se sent, atome impuissant,
emport dans le tourbillon des faits. Jean, le rustique vaillant,
dbrouillard et doux, c'est le soldat rsign, qui marche dans le sillon
de la gloire ou de la dfaite, de son mme pas de boeuf rsistant qui
s'en va aux champs. Weiss, pacifique et raisonnable, raisonneur aussi,
comptable  lunettes, qui, exaspr, finit par prendre un fusil, joue
sa vie en partisan, et meurt en hros, se dresse, figure exceptionnelle,
sympathique, admirable. Zola, dans les pages qui racontent le dvouement
de ce civil  la patrie, sa rsolution superbe et son excution en
prsence de sa femme, qui se cramponne dsesprment  lui, a donn une
note mue et profondment attristante. Malheureusement, ce bon citoyen, ce
grand et obscur patriote est un peu une figure romanesque. Mes camarades
et moi, nous avons plutt rencontr Fouchard et Delaherche, par le hasard
des routes.

Le personnage le mieux compos, le plus vrai, le plus humain, et qui vous
va au coeur, n'est-ce pas cette brute valeureuse de lieutenant Rochas?
Voil un soldat! Il ne veut pas douter un jour. Il ne permet pas qu'on
suppose un instant que des Franais puissent ne pas tre vainqueurs, et
toujours! Il est glorieux, il est vantard, il est bruyant, insupportable
et sublime. Mme quand les canons des fusils s'abaissent de toutes parts
sur sa poitrine, il se croit victorieux. Il le serait, s'il n'tait pas
seul de sa foi. Il tmoigne bien d'une certaine surprise  voir la faon
nouvelle de se combattre. Il se sent vaguement tomb dans un pige. Son
me, plus haute que la fortune, rsiste. Ce Don Quichotte de l'honneur
franais, qu'on peut railler, et que Zola n'pargne pas, lorsqu'il nous le
montre toujours prt  conqurir le monde, un vieux refrain de victoire
aux lvres, entre sa belle et une bouteille de vin, nous soulage de
l'oppression issue du spectacle de tous ces gens qui s'vanouissent, ou
qui demandent grce. Au milieu de tous ces fuyards, Rochas s'obstine 
vouloir marcher en avant. Seul il se tient debout quand les autres se
jettent  plat ventre. Dans le spasme final, du fond de Givonne, il crie
encore: Courage, mes enfants, la victoire est l-bas! Sa fin est
mouvante, et c'est le passage qu'il convient de citer:

     D'un geste prompt cependant, il avait repris le drapeau. C'tait sa
     pense dernire, le cacher pour que les Prussiens ne l'eussent pas.
     Mais bien que la hampe ft rompue, elle s'embarrassa dans ses jambes,
     il faillit tomber. Des balles sifflaient, il sentit la mort, il
     arracha la soie du drapeau, la dchira, cherchant  l'anantir. Et
     ce fut  ce moment que, frapp au cou,  la poitrine, aux jambes, il
     s'affaissa parmi ces lambeaux tricolores comme vtu d'eux... Avec lui
     finissait une lgende.

Pauvre brave Rochas! il console, il repose de ces Choutreau et de ces
Loubet, encore un nom malencontreusement choisi, comme celui du ptomane
de _la Terre_, que Zola a si impitoyablement dessins. L'auteur de
_la Dbcle_ croit que la lgende est finie avec le brave lieutenant.
Elle renatra, et d'autres Rochas reprendront la tradition absurde,
extravagante, stupide peut-tre, mais grande et profitable, des hros
humbles dont l'enthousiasme est la force et le sacrifice le bonheur.
C'est avec des Rochas, beaucoup de Rochas s'obstinant  croire au succs
quand mme, et du plus profond de l'abme saluant l'esprance, que les
gnrations  venir viteront les dbcles futures. Au _de profundis_ des
lches et des tratres opposons l'_allluia_ des croyants et des braves.
Au moins, tant qu'il sera besoin d'avoir des braves, de compter sur eux,
et d'appeler, autour du drapeau menac, ceux qui croient encore  ce vieux
symbole de la Patrie.

Il est possible que l'avenir meilleur, plus raisonnable, plus pacifi,
nous rserve la surprise de l'accord universel. Ce rve est encore
improbable, sans apparatre impossible, irralisable. Les tats-Unis
d'Europe ne sont qu'une chimre temporaire. Il fut une poque o les
Bourguignons taient des Prussiens pour les Parisiens. Mais il faudrait
commencer par le commencement: la restitution  la France de son
territoire, et la substitution de la Rpublique sociale et fraternelle aux
empires et aux rpubliques autoritaires et fanatiques du monde actuel. En
attendant que cette utopie, nullement fantastique ni ternelle, soit la
ralit de demain, il est prudent de conserver chez nous de la graine de
ces toqus de Rochas, et de mditer, en relisant _la Dbcle_, sur les
causes de la dfaite de 1870, sur les moyens d'en viter le recommencement.

Comme au mois de mars 1908, lorsqu'il fut question de transfrer les
restes de Zola au Panthon, et qu'on discuta les crdits  cet effet,
comme aprs cette crmonie, _la Dbcle_ provoqua, lors de sa publication,
des protestations diverses. Toutes aussi injustifies. L'une d'elles
attira surtout l'attention. Elle provenait d'un officier allemand, le
capitaine Tanera, qui assistait, faisant partie du grand tat-major,  la
bataille de Sedan.

Ce vainqueur bnvole, et rclamiste, se permit de prendre la dfense des
soldats franais qu'il estimait insults par Zola.

Toute la bande des aboyeurs anti-zolistes, parmi lesquels se retrouvent
d'ailleurs actuellement les thurifraires les plus agenouills devant
l'auteur de _J'accuse_, fit chorus avec le francophile prussien.

Un journal, qui depuis sollicita l'honneur de reproduire en feuilleton
_la Dbcle_, insra ceci:

     C'est un acte de mauvais franais, que M. Zola a accompli en crivant
     _la Dbcle_, un allemand vient de le lui rappeler et de lui infliger
     une leon de patriotisme, en rendant aux vaillants soldats, qui sont
     morts pour la France, l'hommage que M. Zola aurait d leur dcerner.

Ce capitaine Tanera, dont on faisait le vengeur de l'honneur franais, le
gardien de notre drapeau, avait prtendu que l'auteur de _la Dbcle_
avait fabriqu les faits, et sali une arme qui avait t malheureuse,
mais qui, ayant combattu avec courage, n'avait pas perdu son honneur dans
la dfaite.

Le capitaine, qui falsifiait, beaucoup plus que Zola, les faits, les
textes du moins, car nulle part, dans _la Dbcle_, on ne pouvait lire que
l'arme, prise dans son ensemble, avait t dshonore parce qu'elle avait
t vaincue, ajoutait, avec une affectation de hautaine commisration 
notre gard:

     Je ne veux pas chercher  savoir si, en crivant un tel livre,
     M. Zola a nui  la France, ou s'il l'a servie; dans tous les cas, il
     lui manque une qualit: le respect du malheur.

     En ce sens... nous sommes, nous autres sauvages, de toutes autres
     gens.

     J'espre que vous ne m'en voudrez pas d'avoir aussi crment dit mon
     opinion. C'est celle d'un homme qui connat mieux que M. Zola l'arme
     de Mac-Mahon, car il l'a combattue, tandis que M. Zola ne l'a vue que
     de sa table,  travers des lunettes brouilles par le parti pris.

Il ne faudrait pas, en exaltant ce capitaine bavarois pour craser Zola,
perdre tout bon sens, et tre dupe d'un soi-disant accs de gnrosit
de la part d'un vainqueur, devenu compatissant. Entre parenthses, ce
capitaine si bon pour la France, au coeur si tendre qu'il dplore nos
dfaites, en accusant Zola de les exagrer, commandait  Bazeilles. Il est
un de ceux qui brlrent une ville coupable d'avoir abrit des braves
rsolus  dfendre contre l'envahisseur, maison par maison, le sol de
la patrie. Il prsida la fusillade sommaire de femmes, de vieillards,
d'adolescents, pour les punir d'avoir eu des frres, des fils, des maris,
qui avaient fait le coup de feu contre les troupes rgulires de S. M.
Guillaume, sans avoir t revtus auparavant de l'uniforme admis, qui
autorise l'usage des armes contre les bandits qui viennent tuer, piller et
brler chez vous. Ce capitaine, qui protgeait, en 1892, l'arme franaise
contre les coups que, parat-il, lui portait Zola, de son cabinet de
travail, avec les yeux troubls, disait-il, par de mauvaises lunettes,
avait command  ses hommes, sans doute des amis de la France comme lui,
d'arroser de ptrole les habitations de Bazeilles, et d'en faire des
torches,  la lueur desquelles on fusillerait plus commodment les
prisonniers.

Voil le champion de l'honneur franais. Toute la presse reproduisit avec
admiration le rquisitoire du Bavarois. On clbra  l'envi la magnanimit
de cet ennemi chevaleresque, rendant un public hommage  ceux qu'il avait
battus, les qualifiant tous de redoutables adversaires, et ne voulant voir
parmi ces vaincus que des hros.

La presse fut-elle donc dupe de cet accs de gnrosit? Ne vit-on pas,
dans cet loge des Franais, ce qu'il y avait rellement, un hyperbolique
hommage aux Allemands? En grandissant les vaincus, le Bavarois haussait
encore les victorieux, dont il tait. L'arme franaise tait, il le
proclamait, la premire du monde. Eh bien? et l'arme allemande?
videmment, elle devait encore tre place au-dessus, hors concours. En
contestant les infriorits, les paniques, les divagations des troupes en
marche, l'esprit d'indiscipline et de dmoralisation des adversaires,
l'officier allemand affirmait sa supriorit et celle de ses hommes,
il tablissait l'incontestable super-excellence de ceux qui avaient fini
par avoir raison d'une arme aussi bien organise, aussi admirablement
commande, aussi parfaitement approvisionne, et aussi capable et
rsistante que l'tait l'arme de Mac-Mahon. Puisqu'ils avaient pu
triompher de combattants aussi formidablement prpars pour la victoire,
les Allemands devenaient, selon l'expression de leur philosophe Nietzsche,
des sur-soldats.

Le capitaine Tanera, en louangeant la France, ne faisait donc que le
pangyrique de l'Allemagne. Il portait  la seconde puissance sa patrie,
en donnant  la ntre la valeur d'une unit. Il proclamait enfin, en
reconnaissant la supriorit relative des races latines, l'absolue
supriorit des races germaniques. Ce Bavarois se moquait de nous avec ses
compliments. Il nous faisait trs grands, pour se montrer plus grand que
nous, puisque nous tions  terre, et qu'il nous pitinait. La France,
haute encore, mais assomme, faisait un pidestal gant  la gante
Germania. Nos journalistes, surtout pour faire pice  l'auteur de
_la Dbcle_, prirent pour argent comptant les grosses flatteries du
capitaine allemand.

Zola rpondit  ce malin Bavarois. Dans _le Figaro_, qui avait, le premier,
publi la lettre du capitaine Tanera, parut la rplique.

Plusieurs questions techniques et de dtail avaient t discutes par le
capitaine, Zola opposa ses documents, ses renseignements, sa sincrit:

     J'espre, crivit-il, qu'on me fait au moins l'honneur de croire que,
     pour tous les faits militaires, je me suis adress aux sources. Aprs
     la dfaite, chaque chef de corps, voulant s'innocenter, a publi ou
     fait publier une relation dtaille de ses oprations. Nous avons
     eu ainsi les livres des gnraux Ducrot, Wimpffen, Lebrun, et, si le
     gnral Douai s'est abstenu, c'est qu'un de ses aides de camp, le
     prince Bibesco, a crit sur les mouvements du 7e corps un ouvrage
     extrmement remarquable, dont je me suis beaucoup servi.

Ayant ainsi justifi ses affirmations d'ordre stratgique, et cit ses
auteurs, Zola, anim d'une grande et lgitime indignation, proteste contre
la navet avec laquelle, dans la presse franaise, on a paru accueillir
les hypocrites loges d'un officier allemand, brleur de maisons et tueur
de femmes,  Bazeilles.

     Il faudrait vraiment tre bien nigaud pour accepter, dit alors Zola,
     de tels loges, derrire lesquels se cache un soufflet si insultant
      la patrie franaise! Eh bien! non, il n'est pas vrai que tout le
     monde ait fait son devoir. L'histoire a ouvert son enqute, la vrit
     maintenant est connue et doit se dire. Oui, il y a eu des soldats
     qui, dans l'affolement de la dfaite, ont jet leurs armes; oui, nos
     gnraux, si braves qu'ils fussent, se sont presque tous montrs des
     ignorants et des incapables; oui, nos rgiments ont cri la faim, se
     sont toujours battus un contre trois, ont t mens  la bataille
     comme on mne des troupeaux  la boucherie; oui, la campagne a t une
     immense faute, dont la responsabilit retombe sur la nation entire,
     et il faut la considrer aujourd'hui comme une terrible preuve
     ncessaire, que la nation a traverse, dans le sang et dans les
     larmes, pour se rgnrer.

     Voil ce qu'il faut dire, voil ce qui est un vritable soulagement
     pour la France. C'est le cri mme du patriotisme intelligent et
     conscient de lui-mme. Nous avons besoin que la faute soit avoue et
     paye, que la confession soit faite, pour sauver de la catastrophe
     notre fiert, et notre espoir dans la victoire future. Et, quant aux
     capitaines bavarois, il faut qu'ils soient bien persuads que la
     France vaincue par eux n'est pas la France d'aujourd'hui, mais une
     France dmoralise, perdue, sans vivres, sans chefs, et pourtant si
     redoutable encore que, partout, elle n'a succomb que sous le nombre,
     et dans les surprises.

     J'imagine qu'au lendemain de la guerre le capitaine Tanera n'aurait
     point os crire sa lettre. Bazeilles tait alors une telle tache de
     sang, avait soulev dans le monde entier un tel cri d'excration que
     les Bavarois eux-mmes n'aimaient point  rappeler leur victoire.
     Mais le capitaine dit qu'il tait  Bazeilles, et il m'aurait
     peut-tre suffi de lui rpondre que, ds lors, il n'tait pas plac
     du bon ct pour juger mon livre, et dcider si j'avais fait, avec
     _la Dbcle_, une besogne utile ou nuisible  la France.

     Car, par le fait de cette polmique extravagante, me voil forc de
     dfendre mon oeuvre franaise, mon patriotisme franais, contre un des
     gorgeurs, un des incendiaires de Bazeilles.

Voil le langage d'un patriote et d'un bon Franais. C'est aussi la voix
mme de la raison et de la vrit que fait entendre ici Zola. Ceux qui
l'accusent d'avoir attaqu, affaibli l'arme avec son livre, n'ont pas lu
_la Dbcle_ ou bien ils n'ont pas voulu en comprendre l'esprit, ni la
porte. Ce n'est pas avec cette page d'histoire que le dfenseur de
Dreyfus peut tre accus, avec justice, d'avoir port atteinte  l'arme,
diminu l'esprit militaire, et abattu les courages. Ces reproches sont
faux, et il ne faut pas mler _la Dbcle_  l'affaire Dreyfus.

Zola a expliqu,  propos des attaques du capitaine Tanera, qu'il avait
cru devoir ne pas imiter ceux de ses devanciers qui, dans les tableaux
de batailles, supprimaient les dfaillances, et ne peignaient que les
hrosmes. L'homme, avec ses misres et ses faiblesses, devait se
retrouver partout le mme, et le champ de bataille ne pouvait faire
exception. La lgende du troupier franais, ternellement et comme
fatalement invincible, lui avait sembl belle, mais excrable. Elle tait
la cause premire de nos effroyables dsastres. La ncessit de tout dire
s'est impose  lui. D'o son livre impartial et implacable.

Il concluait par cet loquent appel  la sincrit, que les plus ardents
patriotes ne peuvent qu'approuver:

     La guerre est dsormais une chose assez grave, assez terrible pour
     qu'on ne mente point avec elle. Je suis de ceux qui la croient
     invitable, qui la jugent bonne souvent, dans notre tat social.
     Mais quelle extrmit affreuse, et  laquelle il ne faut se rsigner
     que lorsque l'existence mme de la patrie est en jeu! Je n'ai rien
     cach, j'ai voulu montrer comment une nation comme la ntre, aprs
     tant de victoires, avait pu tre misrablement battue; et j'ai voulu
     montrer aussi de quelle basse-fosse nous nous tions relevs en vingt
     ans, et dans quel bain de sang un peuple fort pouvait se rgnrer.
     Ma conviction profonde est que, si le mensonge faussement patriotique
     recommenait, si nous nous abusions de nouveau sur les autres, et sur
     nous-mmes, nous serions battus encore. Voil la guerre invitable
     dans son horreur, acceptons-la et soyons prts  vaincre.

Quel patriote pourrait dsapprouver ce langage ferme et sage? Les lignes
qui terminent cet admirable et patriotique manifeste sont d'une douceur
infinie, et d'une motion si humaine, qu'on ne saurait les lire sans que
tout l'tre ne vibre  l'unisson de l'crivain:

     Ah! cette arme de Chlons que j'ai suivie dans son calvaire, avec une
     telle angoisse, avec une telle passion de tendresse souffrante! Est-ce
     que chacune de mes pages n'est pas une palme que j'ai jete sur les
     tombes ignores des plus humbles de nos soldats? Est-ce que je ne l'ai
     pas montre comme le bouc missaire, charge des iniquits de la
     nation, expiant les fautes de tous, donnant son sang et jusqu' son
     honneur, pour le salut de la Patrie? Nier ma tendresse, nier ma piti,
     nier mon culte en larmes, c'est nier l'clatante lumire du soleil.

     Qui donc a crit que _la Dbcle_ tait l'pope des humbles, des
     petits? Oui, c'est bien cela. Je n'ai pas pargn les chefs, ceux
     contre lesquels, autour de Sedan, monte encore le cri d'excration
     des villages. Mais les petits, les humbles, ceux qui ont march pieds
     nus, qui se sont fait tuer le ventre vide, ah! ceux-l, je crois
     avoir dit assez leurs souffrances, leur hrosme obscur, le monument
     d'ternel hommage que la nation leur doit dans la dfaite.

Qui donc pourrait prtendre que de tels sentiments sont ceux d'un
calomniateur systmatique de l'arme? Des dfenseurs du livre attaqu et
faussement comment se levrent, et Zola fut compris et approuv par des
hommes dont le patriotisme, et mme le militarisme, taient avrs.

_Le Figaro_ publia,  la suite des discussions allumes par l'incendiaire
de Bazeilles, une lettre intressante du colonel en retraite Henri de
Ponchalon.

Cet officier suprieur disait:

     Voulez-vous permettre  un combattant de l'arme de Chlons de vous
     adresser quelques rflexions au sujet de votre rponse au capitaine
     bavarois Tanera! Je ne suis pas tonn que ce capitaine ait critiqu
     votre livre; il est dans son rle. Les Allemands ont toujours affect
     de grossir les difficults qu'ils ont rencontres: c'est ainsi qu'ils
     ont soutenu que le marchal Bazaine avait rempli tout son devoir!

     Oui, la vrit doit se dire; cette vrit n'est-elle pas le meilleur
     garant de l'avenir? Ce n'est pas avec des illusions que nous ferons
     revivre les gloires militaires du pass.

     Oui, nous avons eu des gnraux ignorants, incapables; j'en ai connu
     qui ne savaient pas lire une carte! Mais, tout en reconnaissant le
     sentiment patriotique dont vous tes inspir, je dois dire que vous
     avez gnralis ce qui n'tait qu'une exception.

     Quant aux autres officiers, si ceux que vous avez dpeints ont pu
     exister, ils n'taient, eux aussi, qu'une exception. Entre le
     capitaine Baudoin et le lieutenant Rochas, il y avait place pour
     l'officier intelligent, instruit, nergique, tout  fait  la hauteur
     de ses fonctions.

     Si vous n'avez pas pargn les chefs, avez-vous, comme vous le
     prtendez, rendu compltement justice aux soldats?

     Vous affirmez que, dans l'affolement de la dfaite, il y a eu des
     soldats qui ont jet leurs armes. Je puis certifier que, dans le
     1er corps (corps Ducrot), ce fait ne s'est jamais produit, ni 
     Wissembourg, ni  Froeschwiller, ni  Sedan.

mile Zola rpondit au colonel de Ponchalon:

     Paris, 18 octobre 1892.

     Monsieur,

     Permettez-moi de rpter que je n'ai ni ni le sentiment du devoir
     ni l'esprit de sacrifice de l'arme de Chlons. Entre le capitaine
     Baudoin et le lieutenant Rochas, il y a le colonel de Vineuil.

     Aprs les mauvaises nouvelles de Froeschwiller, des soldats du
     7e corps, qui n'avaient pas combattu, ont jet leurs armes. Je
     n'aurais pas affirm un fait pareil sans l'appuyer sur des documents
     certains. Et puis, encore un coup, c'est notre force et notre grandeur
     aujourd'hui de tout confesser.

     Je vous rponds, Monsieur, parce que vous paraissez croire, comme moi,
      la ncessit bienfaisante de la vrit, et je vous prie d'agrer
     l'assurance de mes sentiments distingus.

     MILE ZOLA.

Mais la plus prcise et la plus nergique dfense de l'auteur et du livre,
pour ceux qui ne se donnent pas la peine de lire et qui acceptent et
colportent des jugements tout faits, la plus dcisive rfutation des
allgations de ceux qui soutenaient que _la Dbcle_ tait une oeuvre
anti-patriotique, mane de M. Alfred Duquet. Personne ne contestera la
comptence de l'excellent historien de la guerre de 1870. Il est un des
patriotes actifs les plus autoriss.

M. Alfred Duquet, quelques jours aprs la mort de Zola, crivait ces
lignes, que devront mditer tous ceux qui parlent avec ignorance, parti
pris et mauvaise foi de _la Dbcle:_

     Comment comprendre les imprcations avec lesquelles fut accueilli
     l'un des meilleurs romans de Zola, _la Dbcle?_ Comment accepter ces
     accusations de traner l'arme dans la boue, alors qu'il avait peint
     l'exact tableau de cette fatale poque?

     Non, aprs avoir relu _la Dbcle_, j'y vois bien peu de tableaux
      retoucher, bien peu de jugements  rformer, et j'y trouve des
     descriptions superbes. Dimanche,  l'heure o l'loquence de
     M. Chaumi coulait sur le cercueil, pareille  la froide pluie de la
     veille, je parcourais les lettres de Zola, quand il prparait son
     roman militaire. Je me rappelais ses arrives subites  mon cabinet,
     pour me demander des renseignements, et, surtout, mes stations
     prolonges rue de Bruxelles, o, pench au-dessus des cartes, je
     rpondais  ses questions stratgiques et tactiques.

     Eh bien, je dois l'avouer, il ne me parut guid que par le dsir de
     dire vrai sur les hommes et sur les choses, et je ne pus saisir en lui
     la moindre haine de l'arme. Il comprenait les questions avec une
     rapidit surprenante et, toujours, s'arrtait  la solution juste.

     Aussi bien, ce livre affreux enseigne que, sans la discipline, on ne
     saurait vaincre: Si chaque soldat se met  blmer ses chefs et 
     donner son avis, on ne va pas loin pour sr. Il fltrit Chouteau
     le pervertisseur, le mauvais ouvrier de Montmartre, le peintre en
     btiments, flneur et noceur, ayant mal digr les bouts de discours
     entendus dans les runions publiques, mlant des neries rvoltantes
     aux grands principes d'galit et de libert. Et, encore: Malheur 
     qui s'arrte dans l'effort continu des nations, la victoire est  ceux
     qui marchent  l'avant-garde, aux plus savants, aux plus sains, aux
     plus forts! Et, enfin: Jean tait du vieux sol obstin, du pays de
     la raison, du travail et de l'pargne.

     Au point de vue technique, Zola reconnat que la marche de Chlons sur
     Metz tait pratique le 19 aot, possible, mais aventureuse le 23, un
     acte de pure dmence le 27. Et comme il s'lve contre le stupide
     abandon des collines dominant Sedan, aux environs de Saint-Menges,
     Givonne, Daigny, La Moncelle!  propos de la retraite vers Mzires,
     prescrite le 1er septembre  huit heures du matin par Ducrot,--qui
     n'avait cess de critiquer tout et tous, et qui, mis au pied du mur,
     se montrait au-dessous de tout et de tous,--je vois encore Zola me
     dsignant, du doigt, sur une carte prussienne o taient notes les
     positions de tous les corps d'arme, le dfil de Saint-Albert, et me
     disant:

     --Mais Ducrot, avant de donner ses ordres, n'avait donc pas envoy
     un cavalier pour savoir si les Allemands ne se trouveraient point 
     Vrigne-aux-Bois?

     Non, _la Dbcle_ n'est pas un mauvais livre, car on ne saurait gurir
     une plaie sans la voir, sans la sonder; c'est une oeuvre forte et
     saine. Il faut tre juste envers tout le monde, mme envers ceux qui
     vous ont fait le plus de mal.

Cette calme et impartiale apologie de l'auteur de _la Dbcle_, cette
mise au point de ses sentiments sur l'arme, cette infirmation de tant
d'arrts injustes et injustifis de la presse, rpercuts dans l'opinion,
paraissait dans _la Patrie_, organe de la _Ligue des Patriotes_, et dont
le directeur mile Massard est en mme temps le rdacteur en chef de
_l'cho de l'Arme_, journal non seulement patriote, mais militariste,
tant pour l'Arme ce que _la Croix_ est pour l'glise, et celui qui
signait cette loyale dclaration, M. Alfred Duquet, tait l'adversaire
politique de Zola et un violent anti-dreyfusard.

Pour tout lecteur de bonne foi, et non aveugl par la passion de parti,
l'affaire de _la Dbcle_ est juge dfinitivement. C'est un livre
d'histoire svre, o les ntres ne sont pas flatts, sans doute, mais o
les ennemis sont dnoncs et fltris dans leurs actions atroces, o
l'historien a cherch et su trouver presque partout la vrit. Toute
vrit n'est pas bonne  dire, affirme la sagesse des nations. Dans un
salon, c'est possible, c'est prudent surtout, mais l'histoire ne doit
connatre ni la politesse ni l'hypocrisie.

Pour achever de faire toute la lumire sur les tnbres que l'hostilit et
l'indignation envers Zola, homme de parti, ont projetes sur Zola crivain,
l'historien subissant injustement la rprobation de certaines consciences
qui visait le dfenseur de Dreyfus, je reproduirai, magnifique profession
de foi bien franaise et bien patriote, la dclaration qui terminait
un article magistral, intitul _Sedan_, paru dans _le Figaro_ du 1er
septembre 1891, c'est--dire un an avant l'apparition de _la Dbcle_:

     ... Longtemps, il a sembl que c'tait la fin de la France, que jamais
     nous ne pourrions nous relever, puiss de sang et de milliards. Mais
     la France est debout, elle n'a plus au coeur de honte ni de crainte.

     Personne, certainement, ne souhaite la guerre. Ce serait un souhait
     excrable, et ce que nous avons enterr avec nos morts,  Sedan, c'est
     la lgende de notre humeur batailleuse, cette lgende qui reprsentait
     le troupier franais partant  la conqute des royaumes voisins, pour
     rien, pour le plaisir. Avec les armes nouvelles, la guerre est devenue
     une effrayante chose, qu'il faudra bien subir encore, mais  laquelle
     on ne se rsignera plus que dans l'angoisse, aprs avoir fait tout
     au monde pour l'viter. Aujourd'hui, des ncessits imprieuses,
     absolues, peuvent seules jeter une nation contre une autre.

     Seulement, la guerre est invitable. Les mes tendres qui en rvent
     l'abolition, qui runissent des congrs pour dcrter la paix
     universelle, font simplement l une utopie gnreuse. Dans des
     sicles, si tous les peuples ne formaient plus qu'un peuple, on
     pourrait concevoir  la rigueur l'avnement de cet ge d'or; et
     encore la fin de la guerre ne serait-elle pas la fin de l'humanit?
     La guerre, mais c'est la vie mme! Rien n'existe dans la nature, ne
     nat, ne grandit, ne se multiplie que par un combat. Il faut manger et
     tre mang pour que le monde vive. Et seules, les nations guerrires
     ont prospr; une nation meurt ds qu'elle dsarme. La guerre, c'est
     l'cole de la discipline, du sacrifice, du courage, ce sont les
     muscles exercs, les mes raffermies, la fraternit devant le pril,
     la sant et la force.

     Il faut l'attendre, gravement. Dsormais, nous n'avons plus  la
     craindre.

Zola disant: La guerre, mais c'est la vie mme! Elle est invitable! Il
faut s'y prparer et dsormais nous n'avons plus  craindre! est-il un
organisateur de la droute? Mais jamais aptre de la Revanche n'a tenu
langage plus net, plus persuasif, plus chauvin aussi. La dernire phrase
est une reproduction, avec moins de latinit, du coeur lger, le cri
de l'me exempte d'inquitudes aprs la dcision, le coeur intrpide,
expression choisie, mais dplace, si rudement reproche  mile Ollivier.

Toutes les sottises, toutes les malveillances, toutes les dclamations
mensongres de ceux, qui, pour atteindre le Zola de Dreyfus, injurirent
et maltraitrent le Zola de _la Dbcle_, ne prvaudront pas contre la
vrit, contre l'vidence. L'auteur a d'avance boucl toutes ces mchoires
hurlantes avec cette affirmation, que Paul Droulde a certainement dite
avant lui, et que je voudrais voir inscrite sur tous les tableaux appendus
aux murs de nos coles primaires:

Seules les nations guerrires ont prospr, une nation meurt ds qu'elle
dsarme!

Zola a galement expliqu les sentiments qui l'animaient en crivant
_la Dbcle_, dans une lettre, adresse  M. Victor Simond, directeur du
_Radical_, le jour o commenait, dans ce journal, la publication de cet
ouvrage. Cette lettre ne figure pas dans la _Correspondance_ de Zola qui
vient d'tre publie:

     Mon cher Directeur,

     Vous allez publier _la Dbcle_ et vous me demandez quelques lignes de
     prface.

     D'ordinaire, je veux que mes oeuvres se dfendent d'elles-mmes et je
     ne puis que tmoigner ma satisfaction en voyant celle-ci publie dans
     un grand journal populaire qui la fera pntrer dans les couches
     profondes de la dmocratie.

     Le peuple la jugera, et elle sera pour lui, je l'espre, une leon
     utile. Il y trouvera ce qu'elle contient rellement: l'histoire vraie
     de nos dsastres, les causes qui ont fait que la France, aprs tant de
     victoires, a t misrablement battue, l'effroyable ncessit de ce
     bain de sang, d'o nous sommes sortis rgnrs et grandis.

     Malheur aux peuples qui s'endorment dans la vanit et la mollesse! La
     puissance est  ceux qui travaillent et qui osent regarder la vrit
     en face.

     Cordialement  vous.

     MILE ZOLA.

     19 octobre 1892.

       *       *       *       *       *

Forcment, dans cette tude, qui ne saurait dpasser les limites normales
d'un ouvrage de librairie, j'ai d analyser sommairement, ou me contenter
d'indiquer, certains livres de Zola. Je n'ai pu accorder  chaque roman la
mme part d'examen et de critique, mais les observations et les remarques
d'un ordre gnral, faites sur toutes les oeuvres tudies en ces pages,
peuvent s'appliquer  celles qui sont mentionnes seulement.

Le dernier livre de la srie des Rougon-Macquart est _le Docteur Pascal_.
Ce docteur est l'ultime rameau du fameux arbre gnalogique, que Zola prit
tant de peine  greffer,  monder, et  dcrire.

Ce n'est pas que Zola ft  court de Rougons et dpourvu de Macquarts.
Encore moins se trouvait-il  bout de souffle, vid de sve, et ne pouvant
plus faire vivre et palpiter de nids dans les branches puises de son
arbre, sur le point d'tre sec. Il avait d'autres projets. Il crivait,
ds 1889,  Georges Charpentier:

     Je suis pris du dsir furieux de terminer au plus tt ma srie des
     Rougon-Macquart. Cela est possible, mais il faut que je bche ferme...
     Ah! mon ami, si je n'avais que trente ans, vous verriez ce que je
     ferais. J'tonnerais le monde!...

Il devait faire succder aux Rougon-Macquart _les Trois Villes_, et
_les Quatre vangiles_. Mais il commenait  tre las de ce monde de
personnages  porter,  remuer. La fatigue, ou plutt l'ennui, lui
venaient au milieu de cet enchevtrement de collatraux, qui faisait
ressembler son travail de romancier  une besogne de clerc de notaire
laborant une liquidation complique. Ah! que cette famille prolifique
lui donnait de mal pour tablir, physiologiquement et socialement, sa
rpartition successorale. Il lui a fallu l'attention mticuleuse d'un
archiviste-palographe pour ne pas commettre d'erreur dans les noms,
prnoms, ges, degrs de parent, et faits d'alliance de tous ces Rougon
et de tous ces Macquart, nomades et divers, dont pas un n'exerait le
mme mtier, presque tous spars d'avec leurs parents, et disperss aux
quatre coins de la socit, ainsi que les hritiers Rennepont dans _le
Juif-Errant_ d'Eugne Sue.

Enfin, il s'affranchit de cette servitude de l'hrdit, dont il avait
d'abord puis l'ide dans l'ouvrage du docteur Lucas. Il devait toutefois
y revenir, mais incidemment, dans ses ouvrages subsquents, comme
lorsqu'il fait figurer, dans ses _Trois Villes_ et dans ses _Trois
vangiles_, les Froment, ayant le front en forme de tour.

Il affirmait, en prenant pour directrice, dans la construction de son
vaste monument, la thorie de l'hrdit, sa conception du Roman
Exprimental. Il proclamait la ncessit de faire de la science
l'auxiliaire ou plutt la tutrice de l'imagination. En mme temps,
il bnficiait d'un procd de composition commode, abrgeant des
descriptions de personnages et dispensant de crer et de combiner, chaque
fois qu'il commenait un livre, toute une srie de types nouveaux. Il
vitait des redites en faisant passer et repasser du premier plan au
second ses acteurs, et il usait du systme qui avait avantageusement servi
 Balzac pour sa _Comdie Humaine_.

Une diffrence toutefois est  signaler. Balzac, en conservant et en
distribuant,  travers toutes les scnes de sa Comdie aux cent actes
divers, les personnages dj vus et prsents au lecteur, se proccupait
avant tout de donner l'apparence de la vie sociale  son monde imaginaire;
il voulait, comme il l'a dit lui-mme, faire concurrence  l'tat-civil.
Dans la vie relle, tous les contemporains se retrouvent et se coudoient,
mls  une existence commune, et ils sont en perptuel contact. Nos
passions, nos vices, nos plaisirs, nos devoirs, nos besoins tournent dans
un mme cercle synchronique: dans tout drame, dans toute comdie dont nous
sommes tour  tour les hros, se retrouvent, indiffrents  l'action, mais
prsents, les comparses sociaux. Nous entranons avec nous dans notre
course, bonne, mchante, laborieuse, infconde, criminelle, honnte,
sublime ou vulgaire, tout un choeur de satellites contemporains: gens
de loi, mdecins, prtres, bureaucrates, commerants, artistes, filles,
actrices, mres de famille, enfants et vieillards. C'est pourquoi, avec
son puissant gnie reconstitutif de la ralit, Balzac a eu grand soin
de faire escorter ses premiers rles par des utilits, telles qu'on les
rencontre forcment sur les planches de la socit. S'il avait besoin
d'un avou, il prenait Derville ou Desroches; ses banquiers taient
invariablement Nucingen ou du Tillet; lui fallait-il un club d'lgants
jeunes hommes, il faisait signe  de Marsay,  Maxime de Trailles,  Flix
ou  Charles de Vandenesse; la presse intervenait avec Andoche Finot;
Lousteau, mile Blondet; la littrature tait reprsente par d'Arthez,
Nathan, Claude Vignon, Camille Maupin. Tout un personnel social obissait
ainsi  la pense du matre pour les besoins de l'optique du livre. Mais
de ces tres fictifs, passant et repassant dans l'oeuvre, c'tait le
caractre professionnel, la fonction, le rouage social qui tait requis
et montr principalement.

Zola, avec ses Rougon-Macquart, a voulu autre chose: c'est le type humain,
avec ses diffrences provenant du milieu et du caractre physiologique,
c'est le temprament et la constitution physique, les vertus et les vices,
les tares et les dgnrescences de certains reprsentants de l'humanit,
dans une priode d'annes allant du coup d'tat de 1851, origine de la
fortune des Rougon,  la dbcle de 1870-71, chute de l'empire et poque
de la naissance du dernier rejeton de la famille, enfant inconnu, le
Messie de demain peut-tre, qu'il a promens  travers ces vingt volumes
d'aventures individuelles et de tableaux collectifs. Il a reli entre eux
tous les hros de ses livres pour prouver que, s'ils taient tels qu'il
nous les dcrivait, cela provenait de ce fait accidentel, que leur aeule,
Adlade Fouque, marie  Pierre Rougon, puis devenue matresse de ce
gueux de Macquart, tait atteinte d'alination mentale.

On ne voit pas bien l'intrt que cette consanguinit peut prsenter. S'il
s'agissait de prouver que la folie est hrditaire, ce qui est souvent
vrifi, fallait-il se donner la peine de tant crire? Tous les
personnages de la srie de Zola ne sont pas des alins. Presque tous
ont des bizarreries, des violences, des nervosits, quelques-uns sont
criminels, d'autres subissent des excitations sensuelles irrsistibles, et
leurs existences sont bouleverses par des passions coupes d'vnements
tragiques ou douloureux--mais ont-ils besoin d'tre, pour cela, des
Rougon ou des Macquart? Sans descendre d'Adlade Fouque, beaucoup de
familles et d'individus isols ressemblent  tous ces produits de la folle
des Tulettes. On n'crit pas non plus de romans avec des personnages
insignifiants,  qui rien n'est arriv et ne peut arriver. Donc il fallait
ncessairement qu' chacun de ces Rougon et de ces Macquart un intrt
s'attacht, qu'ils fussent des sujets d'tude, que leur existence
prsentt des particularits mritant d'tre examines et dcrites.
Ils devaient tous tres des hros.

Zola a donc exagr l'importance de l'hrdit, dans son oeuvre.
Remarquons, au point de vue du relief, de l'intensit de la vie des
principaux personnages de la srie, que les plus intressants, ceux qui
s'imposent  l'esprit du lecteur, et demeureront vivaces dans la mmoire
n'ont aucun caractre hrditaire: Coupeau, le formidable alcoolique,
Souvarine, le Slave farouche, Jsus-Christ, le rustre venteux, Albine,
l've sauvage du Paradou, Miette, qui tentait le drapeau des insurgs
avec son enthousiaste ferveur de porte-bannire de la confrrie de Marie,
tous ces types inoublis et inoubliables sont en dehors de la fameuse
gnalogie, et bien d'autres que je nglige. Ceux qui en font partie,
comme Aristide Saccard, Lantier, Nana, Gervaise, n'avaient pas besoin de
cette filiation pour tre ceux qu'ils sont, et pour justifier l'attention
des hommes.

_Le Docteur Pascal_, lui-mme, est si peu le congnre des Rougon-Macquart
qu'il se classe  part, se servant, pour expliquer sa dissemblance, son
isolement dans la famille, de l'exception prvue par les savants, prudente
rserve que Lucas a dcrite sous le nom d'innit.

L'innit, c'est la porte ouverte  la dlivrance de l'tre enferm dans
la fatalit du cercle hrditaire. Pascal Rougon est donc un tranger dans
cette famille de dsquilibrs. C'est un vad de l'atavisme morbide. Il
aime la science, cultive la vertu et vit  la campagne. Le philosophe
sensible et vertueux du sicle dernier. Il n'a pas le sens pratique des
choses, ni un got excessif pour le tran-tran du travail vulgaire. Il
nglige sa clientle, et consciencieusement labore des recherches sur
l'hrdit, qui se rsument dans la confection d'un arbre gnalogique,
s'ajoutant  des notes biographiques, sur chacun des membres de la
famille. Sa mre, Flicit Rougon, veut prendre ces dossiers pour les
dtruire, car elle juge fcheuses pour la rputation de la tribu les
fiches qu'ils renferment. Elle russit,  la mort du docteur,  capter et
 brler ce casier mdical, sauf l'arbre, rfractaire au feu, et que Zola
devait par la suite dbiter en volumes in-18.

Le Docteur Pascal a, chez lui,  la Souliade, une jeune nice, Clotilde,
qui l'appelle matre, et  qui il a enseign bien des choses, sauf une
qu'elle apprend toute seule: l'amour.

Et ici, dbarrass de l'obsession hrditaire, l'auteur entre dans le
beau, dans le puissant. Comment, aprs des brouilles et des accs de
religiosit, l'oncle et la nice, matre et disciple, deviennent-ils
amants, poux, c'est ce que Zola a dcrit, on devrait dire chant, avec
un lyrisme et une virtuosit extraordinaires. Zola, dans ce cantique,
redevient le grand pote de _la Faute de l'abb Mouret_ et de _la Page
d'Amour_. Il a su viter ce qu'il pouvait y avoir de choquant en cette
sorte d'inceste entre oncle et nice; il n'a pas donn  ces amours d'un
pdagogue et de son lve le caractre un peu ridicule des bats de la
pdante Hlose avec Abailard, le beau professeur; enfin, il a su nous
mouvoir, et en cartant la raillerie, avec le tableau d'un vieillard,
dont la barbe est d'argent comme un ruisseau d'avril, faisant l'amour
avec une belle fille dont les cheveux sont des pis d'or. Il est
parvenu  faire accepter cette union, qu'on qualifie dans la socit de
disproportionne, et qui voque l'image de cornes plaisantes poussant au
front du barbon. Les amours sniles, qui d'ordinaire provoquent le rire,
ici, poussent aux larmes. Nous voil loin d'Arnolphe et de sa bcasse
d'Agns; Zola rivalise avec Hugo, qui voyait de la flamme dans l'oeil des
jeunes gens, mais dans l'oeil des vieillards contemplait de la lumire.

L'pisode touchant de Ruth et de Booz est reproduit  la Souliade. Mais
les amours bibliques ne connurent pas l'un des facteurs permanents de la
souffrance des amants modernes: l'argent! Potes et romanciers oublient
trop souvent, dans leurs fictions, le rle du dieu de la machine,
l'intervention de cet Argent qui domine tout. Dans ce livre, il change
l'idylle en tragdie. Ruin, le docteur est oblig de se sparer de sa
Clotilde. Pour la soustraire  la pauvret, il l'envoie  Paris, et il
meurt de cette sparation. Clotilde revient, trop tard, pour embrasser une
dernire fois celui qu'elle avait rchauff de sa jeunesse et rajeuni de
son amour.

La mort du docteur Pascal est une page superbe. Il tombe comme un soldat
de la science, comptant les pulsations qui se ralentissent en son coeur
engorg, calculant les minutes de souffle qui lui restent, et se relevant
dans un suprme accs d'nergie scientifique, pour consigner de ses mains
dfaillantes l'heure de sa fin,  la place qu'il s'tait rserve au
centre du tableau gnalogique des Rougon-Macquart.

Toute cette fin passionnelle, avec l'analyse dlicate des sentiments
qui animent Clotilde et Pascal, est admirable. Des tableaux comme Zola
sait les brosser: la combustion de l'oncle Macquart, la mort du petit
fin-de-race Charles, la nuit d'orage o Pascal rudoie Clotilde et la mate,
la dnette dans la maison affame, et l'alcve entrevue, o, comme Abigal
ranimant le vieux roi David, la jeune fille offre au vieil amant l'eau
de jouvence de sa beaut, font de ce dernier livre de la srie un
chef-d'oeuvre d'motion intime et de passion, sinon chaste, du moins
honnte. _Le Docteur Pascal_ est  placer  ct de la _Page d'Amour_,
c'est--dire au tout premier rang des ouvrages de Zola.

Une lumire dnique claire cette idylle moderne. Quelques-uns, parmi
ceux qui ont l'ge du docteur Pascal, regretteront peut-tre qu'ils soient
si lointains et si fabuleux, malgr la belle histoire conte par Zola, ces
temps d'amour o les patriarches  barbe blanche, en faisant la sieste
dans leurs foins, trouvaient  leur rveil, allonge auprs d'eux, timide,
aimante et docile, quelque Moabite au sein nu, offrant l'amour et tendant
sa coupe de jeunesse, pour que le vieillard puisse tancher sa soif encore
vive, et raviver son tre au contact d'une chair brlante sous le dais
nuptial du ciel, ayant pour lampe astrale la faucille d'or, ngligemment
jete par le moissonneur de l'ternel t, dans le champ des toiles.




VI

LES TROIS VILLES.--LOURDES.--ROME.--PARIS

(1893-1897)


En crivant sa trilogie des _Trois Villes_, succdant  la srie des
Rougon-Macquart, Zola a voulu montrer, en un panorama synthtique, la
domination sacerdotale dans trois milieux diffrents. En mme temps,
il lui a convenu de prouver, une fois de plus, stratge littraire,
sa puissance dans l'art de manier les masses. Il s'est propos d'affirmer
sa matrise de manoeuvrier, et son incomparable facult de metteur en scne
des foules.

Ces _Trois Villes_, ces trois actes d'un drame, dont les Cits sont les
protagonistes, Lourdes, Rome, Paris, ont une intensit d'effet diffrente.
_Lourdes_ est l'oeuvre matresse. L'observation s'y rvle aigu, exacte.
C'est la vrit surprise sortant de son puits ou plutt de sa piscine. Les
mticuleux dtails de cette kermesse mdico-religieuse sont rendus avec
une nettet vigoureuse. Celui qui n'a pas visit Lourdes connat cette
bourgade, capitale de la superstition, comme s'il y tait n, ou comme
s'il y tenait boutique, quand il a lu le livre de Zola. Le voyageur
sincre, exempt de nave crdulit, qui, au retour d'une excursion en cet
trange oratoire balnaire, prend le volume, y retrouve ses impressions
prcises; il lit le procs-verbal minutieux et impartial des faits qui se
sont passs sous ses yeux, l'analyse de la tragi-comdie de la souffrance,
avec l'espoir de la gurison surnaturelle,  laquelle il a assist.

Lourdes apparat comme une ville  part, au milieu de notre sicle peu
dispos  la croyance religieuse, avec notre socit affaire, mercantile,
sportive, jouisseuse et nullement mystique, o l'aristocratie, la
bourgeoisie, pratiquent le culte comme une tradition biensante, usant des
sacrements sans y attacher plus d'importance qu' une obligation mondaine,
pour faire comme tout le monde, tandis que le peuple des villes, par
routine, et celui des campagnes, par ignorance craintive, frquentent
encore les glises. C'est une sorte de Pomp dgage de l'amas industriel
et matrialiste de l'poque. L, comme dans une ferie, tout semble hors
des temps, loin des contemporains, avec une mise en scne factice et
fantaisiste, o le dcor mme, l'admirable paysage que le Gave arrose,
parat sortir des coulisses d'un thtre extraordinaire.

Pour le passant dsintress de la gurison miraculeuse, ou de
l'entreprise lucrative des thaumaturges de l'endroit, clricaux et laques,
prtres et boutiquiers, mdecins et hteliers, Lourdes se prsente comme
un de ces lieux mystrieux et vnrs, berceau des religions, vers lequel
l'humanit anxieuse tourne encore des regards effars et respectueux. Qui
sait? Si l'eau de Lourdes ne gurit point, elle ne saurait faire mal?
Et un doute, celui qui est  l'inverse du doute ngatif et scientifique,
le doute de la crdulit, germe lentement dans la conscience du voyageur
hsitant et surpris. On lui raconte des faits surprenants, donns comme
certains. On exhibe des tmoins, guris authentiques. On accumule preuves
et tmoignages. Il faut avoir la tte solide et l'esprit cuirass contre
les assauts du merveilleux pour rsister aux coups ports  la raison par
Lourdes, dans son ambiance stupfiante.

Le miracle se prsente  la pense, sinon comme probable et vrai, du moins
comme possible et non invraisemblable. On se remmore des sries de faits
inexplicables qui, sous les yeux de chacun, s'accomplissent tous les jours,
sans qu'on en puisse imaginer ni en recevoir l'explication satisfaisante.
Des autorits scientifiques, un professeur  l'cole polytechnique,  leur
tte, essaient de dmontrer la possibilit d'un corps dit astral. Les
physiciens n'enseignent-ils pas l'existence, dans l'atmosphre, d'un
quatrime gaz, jusqu'ici ignor, qui n'est pas l'oxygne, l'hydrogne ou
l'azote? Et les invraisemblables expriences, pratiques partout, de la
suggestion, de l'hypnotisme? Et les fluides! et toutes les dconcertantes
dcouvertes de la science moderne, l'lectricit domestique, les ondes
hertziennes, les rayons cathodiques, le radium qui claire, chauffe et
brle sans perdre un atome de sa magique composition! Nous baignons dans
le miraculeux. Le merveilleux nous sduit toujours, et il est interdit
de nier absolument ce qu'on ne s'explique pas. On vous opposerait votre
ignorance. Il est difficile de soutenir la ngation _a priori_, sans examen
ni discussion. Celui qui nie tout, sans motiver son refus de croire, est
aussi vain que celui qui croit tout, sans se donner la peine d'examiner sa
croyance et de la justifier.

Lourdes est donc demeure, au XIXe et au commencement du XXe sicle, la
forteresse de la crdulit et de la superstition. Ce village, dont le
renom dpasse celui d'une grande capitale, ne saurait toutefois aspirer
 la gloire de Jrusalem, de la Mecque, ou de Rome. Il lui manque le
diadme. Ce n'est pas une capitale de la croyance. C'est tout au plus
une norme foire, o l'on vend de la sant, et, par consquent, tous les
larrons du surnaturel et tous les maquignons de la ralit s'entendent
pour y duper le simple et confiant acheteur.

Aucun grand mouvement d'me n'est sorti de ce bazar. La vritable foi
s'accommode mal de trop de proximit, de trop de promiscuit aussi.
Lourdes est encombre  l'excs de loqueteux et de personnages minables.
C'est une cour des miracles. Jamais ce ne sera une station aristocratique.
Les belles madames n'ont pas l'occasion d'y montrer six toilettes par
jour. Un relent nausabond monte de la piscine, o barbotent des membres
peu familiariss avec le tub. La clientle y pratique l'hydrothrapie,
comme une pnitence. Dans la grotte plbienne, la mondanit ne daigne pas
plus s'agenouiller qu'elle ne va se promener aux Buttes-Chaumont. Le haut
clerg tolre Lourdes, mais n'y pontifie pas. Ce n'est pas un lieu de
prires slect. Malgr son titre de basilique, l'glise est comme un
temple de troisime classe. On n'y sert que le bon Dieu des pauvres.
Le Bouillon Duval de la chrtient, ce dbit populaire, et cette source
mal frquente n'est que le Luchon des indigents, aussi le Vatican et
Saint-Pierre de Rome n'ont-ils que du ddain pour cette chapelle de
lproserie. Cependant le trsorier du denier encaisse, sans rpugnance,
les gros sous ramasss dans cette cuve immonde, o gigotent tant de
mendiants en dcomposition.

Zola, en traitant ce sujet complexe, tout en se montrant l'adversaire du
banquisme sacerdotal, n'a pas entendu faire oeuvre d'irrligiosit ou
d'anticlricalisme. Il s'est propos surtout d'tudier le mouvement
no-religieux  notre poque; il a voulu peindre, dans un panorama superbe,
tentant sa verve lyrique et sa virtuosit descriptive, la prosternation
nave et touchante, en son irrmdiable confiance, en somme excusable, des
malheureux perdus de souffrances, qui cherchent partout la cure implore,
qui veulent croire parce qu'ils veulent gurir, et qui se plongeraient
dans la piscine du diable, s'ils la rencontraient, si on les y conduisait,
comme  celle du dieu de Lourdes, et s'ils espraient en sortir valides et
sains.

Un public norme, sans cesse renouvel, compose la clientle annuelle de
Lourdes. Zola a rendu, avec une vrit empoignante, la cohue priante et
maladive, bondant les trains, encombrant les gares, s'entassant dans les
wagons, o les cantiques couvrent le rle des agonisants. J'ai vrifi
par moi-mme, au buffet d'Angoulme, halte indique dans le volume, la
scrupuleuse exactitude de la photographie de Zola; rien n'y manquait. Tous
les personnages taient  leur place, dans leur attitude vraie, depuis les
jeunes clubmen, ambulanciers volontaires, jusqu' la dame riche, prsidant
le convoi, et pour qui, lorsque tout le contingent plerinard est cas,
emball, boucl, on sert, dans une petite salle du buffet, un modeste
djeuner, qu'elle avale en hte; tandis que le chef de gare poliment
l'avertit que le train, ds qu'elle sera prte, se remettra en route.

Avec la mme intensit de vision, Zola s'est pench sur la piscine qui
rappelle le cuvier de Bthanie. Il a subodor et hum, avec un flair
connaisseur et patient, les bues nausabondes qui en montaient. On sait
que les pestilences sont par lui respires de prs, et mme analyses,
--se souvenir du bouquet des fromages du _Ventre de Paris_,--avec un
certain plaisir pervers. On jurerait qu'il a got  cette sauce sans nom,
o marinent et mijotent les os creuss par la carie, les pidermes que
l'ulcre a rods, les chairs o la sanie, pareille aux limaons sur les
vignes, trane des baves blanchtres. Une vritable sentine, cette cuvette
aux miracles. Un bouillon de cultures pour les microbes, un bain de
bacilles, a dit Zola. On ne change pas souvent, en effet, le jus
miraculeux, et des milliers de perclus et de variqueux, aux bobos coulants,
de l'aube naissante  la nuit close, viennent y tremper leurs purulences.

Il a pareillement dcrit, avec la magnificence de son verbe, le paysage
potique et impressionnant, les processions qui se droulent, avec des
allures de figurations d'opra, et l'enthousiasme des foules attendant,
voulant le miracle. C'est un des livres les plus lyriques de ce grand
pote en prose, un Chateaubriand incrdule, par consquent plus fort, plus
inspir que l'illustre auteur du _Gnie du Christianisme_, que sa croyance
portait et dont la foi surexcitait le gnie.

La grotte de Lourdes,--ce retrait galant, o l'humble Bernadette surprit,
en compagnie d'un officier de la garnison voisine, une dame aimable,
laquelle, pour terrifier la bergre et lui ter l'envie de raconter,
ou mme de comprendre le miracle tout physique qui tait en train de
s'accomplir sous ses yeux bahis, s'imagina de se faire passer pour la
Reine des cieux,--Zola toutefois a contest cette anecdote,--peut servir
 expliquer bien des miracles du pass.  cet gard, cette salle de
spectacle religieux appartient  l'histoire,  la science,  la critique,
donc au roman exprimental, comme l'entendait Zola. Le miracle et la
superstition sont des phnomnes morbides, dont les ravages peuvent tre
compars  ceux de l'alcoolisme, de l'industrialisme, de la dbauche et
de la guerre. L'auteur de _l'Assommoir_, de _Germinal_, de _Nana_ et de
_la Dbcle_ devait s'en emparer, et en donner la vision saisissante
et colore. Il trouvait un nouveau champ d'observation fcond dans ce
laboratoire de prodiges en plein vent, qui fonctionne au centre du vaste
entonnoir pyrnen, avec la grotte qui flamboie, la piscine qui gargouille,
la foule qui geint, prie, se bouscule, s'meut, chante des cantiques
et pousse vers le ciel une clameur effrayante de supplication: _Parce,
Domine!_ tandis que le Gave, au bas du chemin enrubannant la basilique
triomphale, roule son cume retentissante sur le diamant noir des roches
polies, avec, au-dessus, la puret de l'air bleu, o les cierges
tremblotants versent leurs larmes jaunes.

       *       *       *       *       *

_Rome_ est infrieure  _Lourdes._ Ce n'est pas le meilleur ouvrage
de Zola, ce gros tome de 731 pages serres, amalgame d'un guide genre
Baedeker, d'un trait de christianisme libral, et d'un noir roman,  la
faon d'Eugne Sue.

C'est une ville morte que la Rome moderne; malgr son souffle puissant,
Zola n'a pu la ranimer. La gloire lgendaire de l'ancienne capitale
du monde l'attirait. Il est probable qu'il a prouv une dsillusion
vive, quand, depuis, il l'a parcourue, sonde, examine avec la loupe
prodigieuse de son oeil de myope. Cette dconvenue se sent, se devine dans
ce livre, malgr l'habilet de l'auteur, et l'aisance avec laquelle il
promne son personnage, l'abb Froment, par tous les quartiers de la Rome
antique, papale et moderne.

Le procd, renouvel de la _Notre-Dame de Paris_ de Victor Hugo, si
majestueusement employ dans _le Ventre de Paris_, parat ici un peu us
et faiblard. L'anthropomorphisme architectural, animant les btisses et
mlant l'me humaine  la solitude des difices, lasse et n'tonne plus
dans cet itinraire. La description minutieuse des rues et des difices
de la ville est peu intressante. C'est qu'il est difficile, malgr la
lgende, malgr les prjugs, de trouver Rome une ville digne d'tre
admire, et mme tudie. Son paysage ne vaut pas celui de Florence et de
Fiesole, son dcor n'est pas comparable  celui de Venise, son mouvement
moderne est infrieur  l'activit de Milan. On ne regarde Rome qu'
travers la vitrine de l'histoire. C'est une de ces pices palontologiques,
comme on en conserve dans les Musums, et devant lesquelles les badauds
dfilent, les dimanches, avec des yeux bahis, en dissimulant un
billement. L'admiration pour Rome est toute factice. Elle est chose
convenue, et l'on craindrait de passer pour un barbare et un ignorant si
l'on dclarait, que, en dehors des collections artistiques, des richesses
picturales et sculpturales gardes dans les galeries, dans les palais, au
Vatican, et en mettant  part deux ou trois vestiges de la gloire antique,
comme le Colosseo et le Panthon d'Agrippa, il n'y a rien  voir pour
l'artiste, dans cette cit, qui n'est mme plus vieille.

Il y a sans doute quelques jolis coups d'oeil  donner vers les rues
troites et pittoresques des bords du Tibre jauntre; le panorama
dcouvert des terrasses du Pincio est intressant et la campagne romaine,
aux solitudes suspectes, a un aspect lpreux, dsol, excommuni, qui
n'est pas dnu de caractre. Mais la ville fameuse est belle surtout dans
l'imagination, et ne justifie le voyage que parce qu'il est lgant, pour
un touriste, et convenable, pour un artiste, d'avoir vu Rome. Vision nulle
et dplacement inutile cependant. Les monuments n'y existent pas. Est-ce
le crime des Barbares ou des Barberini? Le rsultat est le mme pour le
regard, pour la pense. Les glises ont toutes la valeur architecturale de
notre Saint-Roch, ou d'autres hideux difices jsuitiques,  portail et 
frontons Louis XV, rappelant les pendules artistiques en simili-bronze
qu'on fabrique  la grosse, rue de Turenne. Des dmes, des coupoles, pas
un clocher. Les places, les fontaines ont l'allure rococo. L'odieux Bernin
triomphe partout. Saint-Pierre, malgr Michel-Ange, a l'aspect d'une
grosse volire. L'art,  Rome, s'est rfugi dans les chapelles, dans les
galeries. L'intrt artistique de la prtendue capitale de l'ternelle
beaut, o l'on a la sottise d'envoyer se perfectionner dans leur art, et
y conqurir la matrise, les apprentis peintres, sculpteurs, musiciens,
--tudier la musique  Rome, cela a l'air d'une ironie chatnoiresque!--est
donc tout  fait indpendant du sol romain. Transportez, comme le
gnral Bonaparte et le commissaire Salicetti le firent, la plupart des
chefs-d'oeuvre enfouis dans les loges, les galeries, les couvents de cette
ville dvaste, dotez Montrouge ou Grenelle des oeuvres accumules sur les
bords du Tibre par les princes de l'glise et vous aurez Rome. C'est un
magasin de curiosits qui pourrait tre vhicul et dball, sans perdre
de son prix, sur n'importe quel point du globe.

La vie romaine en soi est dpourvue d'intrt. Le fameux Corso est encore
plus dsillusionnant que la Cannebire. C'est une rue sombre, avec des
trottoirs o l'on ne peut passer quatre de front. Des encombrements de
voitures, allant au pas, sur une seule file, lui donnent l'aspect de notre
rue de Richelieu, sans l'lgance des boutiques. Ce Corso clbre, c'est
la grand'rue d'une prfecture de seconde classe.

Des orchestres ambulants, composs de trois ou quatre grands diables venus
d'Allemagne, et soufflant dans des cuivres, par moment, donnent un peu de
vie aux places silencieuses. Dans les boutiques, troites et sombres, des
femmes mafflues, lourdes, aux formes junoniennes, s'crasent, marchandes,
sur la banquette des comptoirs, lasses ds la matine, rpondant d'un ton
endormi aux demandes de la clientle, ou se trainent, visiteuses, devant
les toffes nonchalamment dployes. Aucun endroit gai, runissant femmes
de fte et gens de plaisir. Des cafs, dont quelques-uns fastueux, tout en
marbre et en mosaque, comme le caf Colonna, avec de rares consommateurs,
voyageurs de commerce dsoeuvrs ou officiers du poste voisin, au palais
lgislatif de Monte-Citorio, prenant des granits avec mlancolie. Dans
les rues, un peuple ennuy, dcourag, manifestant l'inquitude, et
le peu d'entrain du promeneur sans le sou. Sauf peut-tre pour ceux
qui frquentent les salons discrets, malveillants et monotones de
l'aristocratie appauvrie ou des prlats rduits  la portion congrue,
l'existence n'est pas gaie pour le voyageur. S'il est de bonne foi, s'il
ne connat pas le mensonge habituel  l'homme qui voyage pour avoir voyag,
s'il ne ressemble pas au visiteur crdule de la fallacieuse baraque
foraine, qui sort en affectant d'tre satisfait, afin d'entraner des
imitateurs, et de ne pas tre seul  avoir t tromp, il dira, il pensera
au retour: Rome? une mystification, une expression pour touristes!

Mais les souvenirs voqus par cette ville, qualifie d'ternelle, sont si
imposants! N'y foule-t-on pas la poussire de gloire des anciens matres
du monde, et,  chaque pas ne semble-t-on pas descendre dans le pass,
et revivre la vie antique? L encore, la dsillusion est profonde.
L'antiquit ne se retrouve,  Rome, que dans l'rudition de ceux qui la
cherchent. Les ruines romaines sont sans intrt, des fts et des vieilles
pierres quelconques.  Orange et  Nmes, nous avons des vestiges de
l'architecture et de la civilisation romaines plus importants.

Tout est neuf,  Rome, ou vieillot. L'antique a disparu. Les habitants
eux-mmes reconnaissent qu'ils n'ont rien de commun avec les premiers
possesseurs de l'emplacement compris entre les sept collines: ils ont
effac, avili, jusqu'au souvenir de la Rome antique, en appelant le Forum
le champ aux Vaches, _campo Vaccino_, et le Capitole le champ d'huile ou
de colza, _Campioglio_.  Manlius!  Cicron!

Zola a beau user d'un de ces leitmotiv qui lui sont habituels, et faire
rpter par tous ses personnages, mme par le pape, que les pontifes
chrtiens sont les hritiers directs des Csars, que les cardinaux, les
prlats, sont toujours les enfants du vieux Latium, qu'ils se drapent
dans leur pourpre comme la ligne des Auguste, rien n'est plus faux. Les
Italiens, en de et au del du Tibre, n'ont ni une goutte de sang, ni une
cellule crbrale des anciens occupants du sol sabin. Le soc des guerriers
l'a trop profondment remu, ce champ ouvert  toutes les invasions, pour
qu'on y retrouve les racines primitives et les souches ancestrales. Le
sang tranger a fait sa transfusion et circule dans les veines de ces
races renouveles. Zola semble croire que l'absolutisme est une question
de localit, de terroir csarien, un legs atavique de la Rome impriale.
C'est une erreur historique. La domination de l'glise est au-dessus, et
 part de la souverainet historique des empereurs. C'est un pouvoir qui
remonte plus haut, vers la source des ges. La suprmatie du prtre se
retrouve au commencement des priodes historiques. Dans la socit aryenne,
le brahmane tait suprieur au guerrier, au roi, et le Kschtrya, s'il
voulait s'lever, devenir un vritable chef, atteindre le sommet de la
hirarchie vdique, devait commencer par s'humilier devant la caste
sacerdotale, et, comme le roi Vicvamitra, se faire ascte pour monter
au trne brahmanique.

Zola a mconnu cette loi historique, lorsqu'il a fait, de la passion
dominatrice de l'glise et de ses chefs, une question d'ethnographie:
l'glise est absolutiste en soi, et le despotisme, c'est sa vie mme.
Transportez le pape de Rome  Chicago, comme il en a t un instant
question, il y sera tout aussi Imperator. Les papes d'Avignon furent
aussi csariens que ceux qui ne quittrent jamais Rome. C'est l'glise, et
la Papaut la rsumant, qui sont absolues, qui rvent la domination du
monde; la ville, o l'hgmonie catholique trne, n'est pour rien dans
cette insatiable convoitise de la puissance suprme.

La donne du roman de _Rome_, le prtexte  descriptions, le fil
conducteur dans les rues romaines, est la venue au Vatican de l'abb
Pierre Froment, prtre franais, suspect de tendances htrodoxes,
auteur d'un livre dfr  la Congrgation de l'Index, intitul _la Rome
Nouvelle_. L'auteur est engag  dfendre, en personne, son ouvrage et 
solliciter une audience du pape. Il a cru navement exprimer les ides
du pape, le Lon XIII soi-disant rpublicain, le Lon XIII prtendu
socialiste, qu'on montrait faisant commerce d'amiti avec la dmocratie
de France et d'Amrique.

_La Rome Nouvelle_ de l'abb Froment sera la ville de la religion idale.
La papaut renoncera  toute proccupation du temporel, elle sera toute
spiritualise. Plus de mmeries ridicules, comme les jongleries lucratives
de Lourdes. Et puis, la religion serait expurge de toutes ses impurets
mercantiles, le culte deviendrait simplifi, le dogme serait amen  une
conciliation avec la science, avec la raison. La religion apparatrait
alors comme un tat d'me, une floraison d'amour et de charit. Enfin, le
pape, entendant, du fond du Vatican, le craquement des vieilles socits
corrompues reviendrait aux traditions de Jsus,  la primitive glise; il
se mettrait du ct des pauvres.

Toutes ces fantaisies politico-religieuses, que l'abb Froment a formules
dans son bouquin, il les rabche, par la plume de Zola, grand amoureux des
redites,  tout un auditoire de prlats, de cardinaux, de jsuites, et,
finalement, au pape, dans une audience presque secrte, qui est le morceau
capital du volume, la meilleure page.

L'abb Froment, personnage trac d'un dessin mou, prtre sur la pente de
la rvolte, et dont la soutane semble chercher les orties, tient  la fois
de Lamennais et de l'abb Garnier, du pre Didon et de Hyacinthe Loyson.
On ne discerne pas clairement ce qu'il veut, encore moins ce qu'il rve:
ses aspirations de _la Rome Nouvelle_ sont flottantes, et il plaide assez
mal sa cause devant le Saint-Pre. Lon XIII le rembarre comme il faut,
le cloue avec autorit et lui rive le schisme sur la bouche. Froment a
pleurnich la cause des malheureux; il a rcit des articles de journaux,
o les virtuoses de la misre meuvent les coeurs compatissants. Le
Saint-Pre lui rpond que son coeur de pape est plein de piti et de
tendresse pour les pauvres, mais la question n'est pas l. Il s'agit
uniquement de la sainte religion. L'auteur de _la Rome Nouvelle_ n'a
compris ni le pape, ni la papaut, ni Rome. Comment a-t-il pu croire que
le Saint-Sige transigerait jamais sur la question du pouvoir temporel des
papes? La terre de Rome est  l'glise. Abandonner ce sol, sur lequel la
Sainte glise est btie, serait vouloir l'croulement de cette glise
catholique, apostolique et romaine. L'glise ne peut rien abandonner du
dogme. Pas une pierre de l'difice ne peut tre change. L'glise restera
sans doute la mre des affligs, la bienfaitrice des indigents, mais elle
ne peut que condamner le socialisme. L'adhsion du Saint-Sige  la
Rpublique, en France, prouve que l'glise n'entend pas lier le sort de la
religion  une forme gouvernementale, mme auguste et sculaire. Si les
dynasties ont fait leur temps, Dieu est ternel. Il fallait tre fou pour
s'imaginer qu'un pape tait capable d'admettre le retour  la communaut
chrtienne, au christianisme primitif. Et puis, l'abb Froment a crit
une mauvaise page sur Lourdes. La grotte aux miracles a rendu de grands
services  la religion,  la caisse du pape aussi. La science, conclut
Lon XIII, doit tre, mon fils, la servante de Dieu. _Ancilla Domini..._

L'abb Froment s'incline. Il n'est pas converti, mais cras. Il ne peut
lutter contre ce pape qu'il voulait dfendre. Il ratifie la mise  l'index
de la Congrgation, il rtracte sa _Rome Nouvelle_.

Voil l'une des sections du livre, car il est triple: la description de la
ville et une aventure romanesque constituant deux autres
parties.

Les chapitres romanesques ne sont pas les plus louables. Ils contiennent
des pisodes d'amours contraries. Le prince Dario et la contessina
Benedetta en sont les hros. Ces deux personnages sympathiques ont pour
repoussoir un disciple de Rodin du _Juif Errant_. Un certain Sconbiono,
cur terrible, qui empoisonne les gens avec des figues provenant du jardin
des jsuites, est  faire frmir. Rien que ce cur empoisonneur aurait
ravi l'excellent Raspail, qui voyait des jsuites embusqus parmi les
massifs de son beau jardin d'Arcueil, et de l'arsenic jusque dans le bois
du fauteuil du prsident des assises, lors de l'affaire Lafarge. Le roman
de Dario et de Benedetta est mouvant. C'est du bon Eugne Sue.

La mort de Benedetta est singulire: bien que marie, elle est vierge, car
elle s'est refuse  son poux, Prada, personnage incertain, ambigu. Elle
rserve pour son Dario, quand son mariage sera annul, la fleur fane de
sa virginit. Dario est empoisonn par les figues du cur d'Eugne Sue,
et, sur son lit de mort, transform en couche nuptiale, Benedetta, aprs
s'tre consciencieusement dshabille, s'offre, se livre. Zola semble dire
que l'acte _in extremis_ est consomm. Les deux amants meurent dans un
spasme. Les figues empoisonnes oprent par inhalation, par contagion,
sur Benedetta qui n'en a pas mang. Voil qui peut drouter bien des
ides qu'on s'tait faites en toxicologie, et aussi sur la physiologie du
mariage. Les deux corps, unis dans cette copulation moribonde, ne peuvent
plus se dessouder. Quoi! fort mme dans la mort! Quel gaillard ce Dario!
Un cadavre pourvu de la tnacit rigide d'un caniche vivant, c'est bien
extraordinaire. Encore un exemple des exagrations mridionalistes de
Zola.

Des personnages secondaires ou pisodiques, trs fermement models,
Narcisse Habert, le diplomate esthte; dom Vigilio, le secrtaire
trembleur, affirmant la puissance des jsuites; Paparelli, reptile
qu'on entend fuir sous les draperies; Victorine, l'incrdule paysanne
beauceronne; Orlando, le vieux dbris garibaldien, donnent de la vie et du
pittoresque au mlo, qui rappelle un peu le genre des romans clricaux qui
eurent leur vogue, comme _le Maudit_ du fameux abb X...

Le pape est la seule figure rellement vivante du livre. Zola l'a peint
en pleine pte, sans tomber dans la satire, qui et t une caricature
indcente, et peu artistique. Il n'a pas hsit  montrer les difformits
du vieillard au cou d'oiseau, les faiblesses de l'idole; un homme aprs
tout. Ce pape, ramassant avidement les subsides que les fidles ont
dposs  ses pieds, comptant, serrant son trsor, couchant peut-tre sur
les liasses de billets de banque caches sous son matelas, en thsauriseur
acharn, pour la gloire de l'glise, il est vrai, voil un excellent
portrait d'histoire. Le mouchoir, avec les grains de tabac, schant sur
les augustes genoux, achve la ralit de cette belle peinture.

Dans la partie purement descriptive, celle o Zola fait concurrence 
Joanne et  Baedeker, il convient de noter, trs exactement observe, la
folie de construire qui agite les no-romains. Ils rvent de faire de leur
capitale, sur l'emplacement du modle antique disparu, une ville toute
neuve, toute moderne, un second Berlin. Ils proclament, avec la ncessit
des quartiers neufs, l'anantissement complet, au moins comme ville relle,
de la Rome de l'histoire, de la cit de Romulus, d'Auguste, de Grgoire
VII, de Lon X et de Csar Borgia. Rome, rebtie  la moderne laissera
intacte et majestueuse, dans la mmoire des hommes, la capitale impriale
et chrtienne, la ville imprissable dans sa forme idale, et considre
comme reprsentation et non comme ralit.

       *       *       *       *       *

_Paris_, la troisime ville dont Zola a voulu synthtiser le rle
dominateur et rayonnant, un des soleils du systme mondial actuel, est le
dernier volume de la trilogie des capitales. Le sobre titre du livre peut
paratre ambitieux. Il est difficile de faire tenir dans un tome, si
volumineux soit-il, et celui-ci dpasse 600 pages, ce que contient cette
ville, ce que reprsente ce seul nom: Paris! Ce n'est pas un roman, un
tableau, mais dix panoramas et vingt livres qu'il faudrait, pour contenir
la vie de Paris, et encore on n'en donnerait qu'une incomplte monographie,
et qu'une vision partielle. La srie des Rougon-Macquart, sauf en
quelques ouvrages, n'est qu'une histoire de Paris, de sa vie, de ses
passions, de ses ides, de ses fermentations et de ses manifestations,
fragmente et tudie, par milieux, d'aprs la profession et le caractre
du personnage pris pour protagoniste de l'action. Ici, d'aprs le titre,
devrait se trouver rsum, et comme condens, tout ce qui constitue
l'apparence matrielle, dcorative, agissante, de l'norme capitale, et
aussi sa pense, sa force civilisatrice, l'me de Paris. Le livre de Zola
ne renferme pas tant de choses. Il est mme plutt circonscrit quant au
champ de vision qu'il offre au lecteur. L'auteur a dcrit un coin du Paris
politicien, combinaiseur de ministres et d'missions, et montr l'cume
du monde politique bouillonnant dans la ville qu'il compare, aprs Auguste
Barbier,  une cuve norme:

     ... Montferrand, qui tranglait Barroux, achetant les affams,
     Fontgue, Duteil, Chaigneux, utilisant les mdiocres, Taboureau et
     Dauvergne, employant jusqu' la passion sectaire de Mge et jusqu'
     l'ambition intelligente de Vignon. Puis venait l'argent empoisonneur,
     cette affaire des chemins de fer africains qui avait pourri le
     Parlement, qui faisait de Duvillard, le bourgeois triomphant, un
     pervertisseur public, le chancre rongeur du monde de la finance.
     Puis, par une juste consquence, c'tait le foyer de Duvillard qu'il
     infectait lui-mme, l'affreuse aventure d've disputant Grard  sa
     fille Camille, et celle-ci le volant  sa mre, et le fils Hyacinthe
     donnant sa matresse Rosemonde, une dmente,  cette Silviane,
     la catin noire, en compagnie de laquelle son pre s'affichait
     publiquement. Puis, c'tait la vieille aristocratie mourante, avec
     les ples figures de Mme de Quinsac et du marquis de Morigny; c'tait
     le vieil esprit militaire, dont le gnral de Bozonnet menait les
     funrailles; c'tait la magistrature asservie au pouvoir, un Amadieu
     faisant sa carrire  coup de procs retentissants, un Lehmann
     rdigeant son rquisitoire dans le cabinet du ministre, dont il
     dfendait la politique; c'tait enfin la presse, cupide et mensongre,
     vivant du scandale, l'ternel flot de dlations et d'immondices que
     roulait Sanier, la gaie impudence de Massot, sans scrupule, sans
     conscience, qui attaquait tout, dfendait tout, par mtier et sur
     commande. Et, de mme que des insectes, qui en rencontrent un autre,
     la patte casse, mourant, l'achvent et s'en nourrissent, de mme tout
     ce pullulement d'apptits, d'intrts, de passions, s'taient jets
     sur un misrable fou, tomb par terre, ce triste Salvat, dont le crime
     imbcile les avait tous rassembls, heurts, dans leur empressement
     glouton  tirer parti de sa maigre carcasse de meurt-de-faim. Et
     tout cela bouillait dans la cuve colossale de Paris, les dsirs, les
     violences, les volonts dchanes, le mlange innommable des ferments
     les plus acres d'o sortirait,  grands flots purs, le vin de
     l'avenir.

Tout cela est assez confus. On ne distingue pas nettement la mixture qui
cuit dans la cuve. Malgr des adaptations d'actualit, des allusions  des
personnalits et  des vnements trs rels, et l'on pourrait dire trs
parisiens, comme l'escroquerie du Panama et les explosions dues  Ravachol,
on ne peroit pas franchement Paris, ce formidable et complexe Paris,
qui donne son titre au volume. Dans toutes les capitales de l'Europe
et du Nouveau-Monde, il y a des spculateurs avides et sans scrupules,
des politiciens mprisables et audacieux, des adultres, des scandales
mondains, des journalistes  vendre et des journaux versatiles, et enfin
il s'y dresse aussi des anarchistes usant des explosifs. Il n'y a rien,
dans ce tableau de la surexcitation des vices, des apptits, des passions,
qui ne puisse s'appliquer  Londres,  Berlin,  New-York,  Melbourne.

Les amours d'un cur dfroqu avec la fiance de son frre, dont le
sacrifice et la gnrosit sont peut-tre bien surhumains, en tout cas
exceptionnels, car les accords taient faits et la date du mariage presque
fixe, et les tentatives du chimiste, que l'amour fraternel rend capable
d'un dvouement aussi invraisemblable que celui du _Jacques_ de George
Sand, pour faire sauter le Sacr-coeur, aboutissant  l'exprience d'un
moteur industriel, c'est la substance, c'est la molle du roman. On ne
saurait admettre cette substitution de fiance et ce changement dans
l'utilisation des explosifs, comme caractrisant, rsumant et expliquant
Paris.

Malgr quelques belles chappes panoramiques, observes du haut de la
place du Tertre, sur la Butte Montmartre, et rappelant le spectacle des
ciels de Paris vu des hauteurs de Passy, dans _Une Page d'Amour_, la
description dcorative et plastique, o d'ordinaire excelle Zola, semble
nglige et plus faible dans ce livre. Il est d'une facture moins sre,
d'un relief moins accus, d'un intrt secondaire aussi, et comme s'il
tait cras par son titre, par la masse mme du sujet, il s'affaisse en
maint passage. Zola a voulu faire grand, il n'est parvenu qu' faire gros.
C'est un bloc incompltement travaill. L'art, si clatant dans la plupart
des oeuvres prcdentes, n'est pas suffisamment intervenu. Le praticien a
dgrossi, mais le sculpteur a fait dfaut.

Ce livre, cependant, offre un intrt particulier: il tmoigne d'une
volution dans la conscience de l'auteur, et il est, par moments, un
document autopsychologique. C'est le seul ouvrage o Zola, renonant,
pour certains chapitres du moins,  ses notes,  ses extraits, aux
renseignements obtenus par correspondance, ou tirs de minutieux
interrogatoires et de patientes auditions, s'est document d'aprs
lui-mme. Il a quitt la mthode objective, abandonn le mtier du peintre
ou du photographe se campant en face du modle, pour recourir  l'analyse
subjective. C'est dans ce _Paris_ qu'il a mis le plus de son moi. Il a
dpeint ses propres sensations dans les mois passionns de son abb
Froment.  l'poque o il crivait _Paris_, Zola tait amoureux. Lui, le
chaste laborieux, le forgeur de phrases courb sur la tche matinale et
ne laissant pas un seul jour le fer se refroidir ni l'enclume se taire,
s'tait pris au pige de la femme. Sa liaison, annonce, pardonne, peut
tre rappele sans scandale ni injure. La digne et maternelle pouse du
grand crivain, l'hritire de sa pense et la lgataire de son me, a
recueilli, lev, aim les deux enfants de Mme Rozerot.  la crmonie
d'inauguration de la Maison de Mdan, donne  l'Assistance Publique, la
veuve de Zola avait auprs d'elle ces deux enfants du sang de son mari,
Jacques et Denise, devenus ses enfants adoptifs  elle, les enfants du
coeur et de la bont.

Les promenades  bicyclette de son abb Froment, en compagnie de Marie,
que Zola dcrit si complaisamment, les randonnes  travers la fort de
Saint-Germain, vers la croix de Noailles et la route d'Achres, dont il
donne un si joli croquis, c'taient des souvenirs.  prs de cinquante
ans, il s'tait trouv rajeuni par cet amour, et par ces escapades sur la
frle et commode monture d'acier.

     Marie refaisait de lui,---de son abb Froment, si l'on s'en tient 
     la lettre du texte, l'homme, le travailleur, l'amant et le pre...
     il tait chang, il y avait en lui un autre homme. En lui, qui
     s'obstinait sottement  jurer qu'il tait le mme, lorsque Marie
     l'avait transform dj, remettant dans sa poitrine la nature entire,
     et les campagnes ensoleilles, et les vents qui fcondent, et le vaste
     ciel qui mrit les moissons...

Un nouvel homme s'tait form en lui, et Zola semblait vivre d'une autre
vie physique et morale. L'ide double de paternit et de fcondit avait
surgi, puissante. Ce grand producteur d'ides, de faits, de sentiments et
d'observations, ce crateur d'tres fictifs, dous d'une existence plus
forte et surtout plus durable que les individus de sang et de chair,
aspirait  la joie et  la nouveaut de donner la vie  des tres
palpitants, de fconder et d'animer, non plus la pense abstraite et les
fils de son cerveau, mais une femme, une mre et d'avoir des enfants, de
la matire vivante sortie de lui, perptuant sa force, en reproduisant,
 leur tour, par la suite, les germes fertilisants dont il leur aurait
transmis le dpt sacr.

Ce dsir fut accompli. Mais alors, simultanment, un changement se
produisit dans l'intellect, dans le gnie de l'crivain. Il s'prit des
problmes de la destine des hommes. Il rva d'un avenir meilleur. Il
voqua une rvolution, non point par la bombe et par la guerre civile,
mais obtenue par la science, par l'instruction rpandue  flots, par
l'abolition des institutions du pass, par la paix entre les peuples, et
l'amour entre les hommes. Il avait, jusque-l, pass plutt indiffrent
 ct des problmes sociaux. _L'Assommoir_ tait surtout une mercuriale
svre  l'adresse des travailleurs enclins  l'ivrognerie. _Germinal_,
magnifique tableau du monde souterrain, pitoyable vision de la misre du
mineur, n'indiquait nullement la solution socialiste de la mine devenant
la proprit de ceux qui la fouillent. _La Terre_, tableau sombre de la
cupidit et de l'opinitre labeur des paysans, ne contenait pas la formule
de la culture en coopration, de la suppression du travail individuel, et
n'annonait pas l'avnement de la grande et profitable exploitation du sol
en commun. Devant toutes ces visions de l'avenir, les yeux de Zola, si
perants pour discerner les moindres dtails d'une matrialit observe,
taient couverts d'une taie. Brusquement, il parut avoir t opr d'une
cataracte intellectuelle. Ses prunelles s'emplirent d'une clart nouvelle.
Il devint clairvoyant dans les tnbres de la question sociale. Tout son
esprit fut inond de la lumire de la vrit, et sa volont se banda vers
la justice. L'idal des socits futures lui apparut, comme une terre
promise et certaine, o il ne parviendrait pas, mais que les gnrations
qui le suivraient, plus favorises, certainement atteindraient. Et c'est
parce qu'il voyait, au-devant de lui, cette terre lointaine, c'est parce
qu'il la sentait le domaine promis aux hommes des temps qui succderaient
aux annes de luttes, de misre, d'oppression et d'antagonisme, qui sont
les ntres, qu'il voulait obstinment avoir un enfant, un fils de la chair,
c'est pour cet hritage de l'avenir qu'il voulait laisser de la graine
d'tres heureux, aprs lui, sur le sol, et aussi un livre, un enfant de
l'esprit, tmoignant de sa foi, de son esprance, de sa charit sociales,
un hraut prcurseur des vertus thologales de la dmocratie
future.

C'tait peut-tre, c'est actuellement un rve et une utopie. Mais l'utopie
tait gnreuse et le rve tait consolant. Les lectures de Zola n'avaient
eu, jusque-l, aucune direction politique ou sociologique, car il ne
parcourait gure,  part quelques ouvrages nouveaux d'amis, ou de
contemporains notoires et rivaux, que les livres o il pensait trouver des
documents pour ses romans en prparation. Elles devinrent alors autres.
Il voulut connatre la doctrine socialiste et les thoriciens de la
rnovation humaine, les aptres de l'vangile nouveau. Cette notion lui
manquait. Ainsi, dans _l'Assommoir_ et dans _Germinal_, il n'est fait
aucune allusion aux thories humanitaires et phalanstriennes qu'il devait,
par la suite, avec son lyrisme et son loquence colore, dvelopper si
copieusement et exalter superbement dans _Fcondit_, dans _Vrit_ et
surtout dans _Travail_. Il lut Auguste Comte, du moins en partie, il
parcourut Proudhon,--lui et son entourage ignoraient le grand gnie
socialiste du XIXe sicle, et, de plus, le jugeaient faussement, d'aprs
les racontars et les calembredaines des petits journaux, ainsi qu'il
m'apparut par la stupfaction  moi tmoigne par son fidle Alexis,
lisant, durant un sjour que nous fmes  Nice, en 1895, un travail sur
Proudhon que je venais de publier dans la _Nouvelle Revue_. On ne
connaissait alors,  Mdan, le puissant matre de _la Justice dans la
Rvolution et dans l'glise_ que sous la forme lgendaire et caricaturale
dont il tait reprsent dans les milieux ignorants et rtrogrades.
Charles Fourier surtout, l'auteur de la thorie des _Quatre Mouvements_
et le profond et consolant pote du Travail attrayant, acquit une grande
influence sur lui. Comme il tait  prvoir,  son insu, par l'laboration
fatale de son cerveau, ainsi qu'en un vase clos dans lequel on met des
lments qui doivent forcment se combiner et prcipiter un produit
invitable, ces lectures, ces notions longtemps insouponnes, tout  coup
apprises, cette documentation socialiste acquise, tant donns son rcent
tat d'esprit et sa nouvelle vision de la vie, aboutirent  des oeuvres
d'une conception et d'une porte diffrentes,  ces _Quatre vangiles_,
qui sont en germe et comme sommairement arguments dans ces lignes finales
de _Paris_:

     ...Aprs la lente initiation qui l'avait transform lui-mme,
     voil que ces vrits communes lui apparaissaient, aveuglantes,
     irrfutables. Dans les vangiles de ces messies sociaux, parmi le
     chaos des affirmations contraires, il tait des paroles semblables
     qui toujours revenaient, la dfense du pauvre, l'ide d'un nouveau et
     juste partage des biens de la terre, selon le travail et le mrite,
     la recherche surtout d'une loi du travail qui permt quitablement ce
     nouveau partage entre les hommes.

Et, dans la bouche de son abb Froment, apostat de la religion ancienne,
croyant et missionnaire de la foi nouvelle, il mit cette dclaration et ce
programme, qui affirmaient le changement d'orientation de sa vie, de sa
pense, de son oeuvre, et qui taient comme la prface d'une srie de
livres indits, comme la seconde jeunesse d'une existence recommence.
Il apostrophe le Sacr-coeur, ce Panthon du pass, ce temple de la
superstition mourante, basilique de l'ancienne socit  l'agonie, et
salue l'difice de l'avenir, le Palais du Travail, reposant sur ces deux
colonnes augustes: la Vrit, c'est--dire la Science, et la Justice,
c'est--dire le Bonheur humain.

     ... La  science   achvera  de  balayer   leur   souverainet
     ancienne, leur basilique croulera au vent de la vrit, sans qu'il
     soit mme besoin de la pousser du doigt. L'exprience est finie.
     L'vangile de Jsus est un code social caduc dont la sagesse humaine
     ne peut retenir que quelques maximes morales. Le vieux catholicisme
     tombe en poudre de toutes parts; la Rome catholique n'est plus qu'un
     champ de dcombres, les peuples se dtournent, veulent une religion
     qui ne soit pas une religion de la mort. Autrefois, l'esclave accabl,
     brlant d'une esprance nouvelle, s'chappait de sa gele, rvait d'un
     ciel o sa misre serait paye d'une ternelle jouissance. Maintenant
     que la science a dtruit ce ciel menteur, cette duperie du lendemain
     de la mort, l'esclave, l'ouvrier, las de mourir pour tre heureux,
     exige la justice, le bonheur sur la terre...

Ces loquentes affirmations font de Zola un vritable thoricien du
socialisme, un docteur de la foi dmocratique. Le romancier a fait place
au philosophe. Il marche, d'ailleurs,  l'avant-garde des gnreux
esprits de son temps. Dans la page de _Paris_ qu'on vient de lire, o
il revendique le droit au bonheur terrestre, au paradis viager, pour le
travailleur, pour le pauvre, si longtemps bern par la promesse mensongre,
analogue  l'enseigne fallacieuse du barbier, de la flicit du lendemain,
de la consolation dans un ciel chimrique qui ne saurait avoir sa place
sur une carte astronomique, ne retrouve-t-on pas les termes mmes de la
dclaration retentissante que devait lancer, dix ans plus tard,  la
tribune, le ministre du Travail, Ren Viviani:

     Tous ensemble, par nos pres d'abord, par nos ans ensuite et par
     nous-mmes, nous nous sommes attachs  l'oeuvre d'anticlricalisme et
     d'irrligion. Nous avons arrach la conscience humaine  la croyance
     de l'au-del. Ensemble, d'un geste magnifique, nous avons teint dans
     le ciel des lumires qu'on ne rallume pas. Est-ce que vous croyez que
     l'oeuvre est termine! Elle commence. Est-ce que vous croyez qu'elle
     est sans lendemain? Le lendemain commence.

     Qu'est-ce que vous voulez rpondre  l'enfant qui aura profit de
     l'enseignement primaire et des oeuvres post-scolaires, et qui,
     devenu homme, confrontera sa situation avec celle des autres hommes?
     Qu'est-ce que vous voulez rpondre  l'homme  qui nous avons dit
     que le ciel tait vide de justice, que nous avons dot du suffrage
     universel, et qui regarde avec tristesse son pouvoir politique et
     sa dpendance conomique, et qui est humili tous les jours par le
     contraste qui fait de lui un misrable et un souverain?...

Avec des accents dlirants et superbes, avec l'enthousiasme du pote,
devanant les temps, et, comme ces conventionnels qui, la veille du combat,
dcrtaient la victoire, Zola, prophte, Zola, prcurseur, salue les ges
qui viendront, o le royaume de Dieu promis sera sur la terre. La religion
de la science sera tout le dogme. Le seul vangile sera celui de Fourier:
le Travail Attrayant, accept par tous, honor, rgl, comme le mcanisme
de la vie naturelle et sociale, comme le moteur de l'organisme humain,
avec la satisfaction aussi complte que possible des besoins de chacun, et
l'expansion de toutes les forces et de toutes les joies! Et il proclamait
Paris centre et cerveau du monde, Paris, qui, hier, jetait aux nations le
cri de Libert, leur apporterait demain la religion de la science, la
Vrit et la Justice, la foi nouvelle attendue par les dmocrates.

Ce livre de _Paris_, infrieur, au point de vue de l'oeuvre artiste et
de la fabrication littraire, aux principaux ouvrages de Zola, leur est
suprieur par la porte philosophique, par l'essor humanitaire. En outre,
il constitue, dans sa partie finale, l'oeuvre transitoire. _Fcondit,
Travail, Vrit_, les derniers livres de Zola, sont issus de ce nouvel
tat d'esprit que tout  coup rvlait _Paris_, et qui n'allait pas tarder
 se manifester  l'occasion de la rvision du procs Dreyfus.

Sans cette prparation, sans cette incubation de l'vangile socialiste,
sans cette apptence vers un idal nouveau d'humanit heureuse et
de conditions d'existence plus justes, avec la paix sociale tablie
dfinitivement sur les ruines de l'ancienne organisation sacerdotale,
guerrire, capitaliste, abattue, l'intervention d'mile Zola dans
l'affaire Dreyfus, qu'on doit regretter, mais qu'il faut reconnatre
sincre et dsintresse, serait inexplicable, un coup de tte, presque
de folie.

Or, tant donnes la situation mentale de l'auteur de _Paris_ et les
proccupations neuves qui tenaillaient son esprit, il tait logique et
fatal, puisqu'il s'tait produit une affaire Dreyfus, puisque le pays
tait divis en deux camps, que Zola ft dans un de ces camps. Avec
son me combative et son exaltation mridionale et nerveuse, il tait
galement logique, et c'tait comme une consquence de la position des
partis en prsence, qu'il se mt du ct de ceux qui s'agitaient pour
faire reconnatre l'innocence d'un condamn qu'ils proclamaient victime
d'une erreur judiciaire, et qu'ils estimaient succombant sous les efforts
combins de ceux qui obissaient  des prjugs religieux, ou qui
voulaient maintenir intact le dogme d'infaillibilit d'un tribunal
d'exception.

Zola, bien que _Paris_ ft crit et publi avant que la reprise de
l'Affaire n'clatt, prvoyait, prophtisait la lutte qui allait
s'engager. L'Affaire Dreyfus, c'tait la bataille qu'il avait indique
dans son livre, transporte dans la ralit.

Avec Paris, Zola terminait la trilogie philosophique, o il avait gradu
les efforts et les luttes de l'humanit, concentrs dans trois villes,
pour s'lever de la superstition grossire  la religion habile et
trompeuse, et enfin  la science, au travail,  la justice sociale. Sa
conclusion, qui est la doctrine socialiste mme, tait l'homme recevant
enfin le salaire de bonheur qu'il est en droit d'attendre, et qui doit lui
tre vers comptant, sur la terre, de son vivant, comme un d ferme, et
non en manire d'aumne, ou sous la forme d'une traite illusoire payable
 la caisse d'un chimrique banquier cleste.




VII

L'AFFAIRE DREYFUS.--L'EXIL EN ANGLETERRE.--LES VANGILES: FCONDIT.
--TRAVAIL.--VRIT

(1898-1902)


L'affaire Dreyfus a commenc le 15 octobre 1894, jour o le capitaine,
souponn, surveill, fut arrt.

Cette poursuite, mene avec discrtion, ne fut connue que quinze jours
aprs, et encore fut-ce par une information imprcise. Sans donner de nom,
sans dtails, le journal _la Libre Parole_, assurment renseign, mais
incompltement, dans son numro du 1er novembre 1894, annonait qu'une
affaire d'espionnage tait  la veille d'clater,  la suite de fuites
constates dans les bureaux de l'tat-Major.

Les vnements se succdrent rapidement ds cette rvlation. Bientt
le nom de l'accus tait prononc, imprim, et le premier procs Dreyfus
s'engageait devant le conseil de guerre. Zola ne prit aucune part  cet
initial engagement.

N'crivant ici qu'une histoire littraire, je ne rappellerai de
ce formidable et douloureux litige que ce qui est indispensable 
l'claircissement des ides et des faits pour cette tude impartiale sur
Zola.

Bien qu'ayant t au nombre des militants, et  l'un des premiers rangs,
--je fus l'un des rares journalistes poursuivis  cette poque, ayant t
frapp d'une condamnation, qui part norme et disproportionne, de cent
mille francs de dommages civils (aprs l'amnistie somme rduite en cour
d'appel  20.000 francs), je ne veux ni rcriminer ni recommencer de
rtrospectives escarmouches. Je n'ai gard, de ce combat qui fut acharn,
sans merci, de part et d'autre, qu'un grand sentiment de tristesse. Le
pays ne fut pas seulement dchir, le foyer domestique devint souvent une
annexe du champ de luttes, plus d'un coeur fut meurtri, et des inimitis
surgirent qui se prolongrent. Des vieux amis se sont spars, et ne se
sont plus depuis retrouvs. De secrtes vendettas se produisirent. Il faut
dplorer cette maladie, ce cancer dont la France fut atteinte, et, 
prsent que ces temps de souffrance sont lointains, les oublier, si faire
se peut, et ne plus appuyer sur les cicatrices de peur de les rouvrir. Je
vais me borner  signaler le rle considrable de Zola dans ce grand et
tnbreux drame.

Sans tre autrement troubl, il avait, comme tout le monde, appris et
accept la condamnation de Dreyfus par le premier Conseil de guerre
sigeant au Cherche-Midi,  Paris, le 20 dcembre 1894. Alfred Dreyfus,
sans que Zola protestt, subit la dgradation militaire et fut envoy 
l'le du Diable. Il y sjourna trois ans, soumis  un rgime trs svre.
Il convient de constater que, soit dans la cour de l'cole militaire,
pendant la terrible crmonie de la dgradation, soit  l'le du Diable,
soit encore en crivant  sa femme, ou en adressant mmoires, requtes et
recours au prsident de la Rpublique, aux magistrats et  ses dfenseurs,
le condamn n'a cess de protester de son innocence. Des confidences qu'on
dit avoir t faites au capitaine Lebrun-Renault n'ont pas t vrifies.
Le procs-verbal rdig par cet officier de gendarmerie, sa pnible
mission remplie, et transmis  ses chefs ne contient pas trace de ces
aveux. La chose tait assez importante pour que l'officier n'et pas
manqu de consigner les rvlations que le dgrad, sous l'impression du
chtiment, et dans la dpression qui en tait la consquence, aurait t
amen  faire.

Aprs l'embarquement du condamn, et son isolement  l'le du Diable, un
grand silence se fit. Personne, dans le monde politique, dans l'arme,
dans la presse, dans le gros public, ne semblait mettre en doute alors le
bien rendu de l'arrt, la lgitimit de la condamnation. Il est certain
que Zola, comme nous, admettait la culpabilit, et ne s'en proccupait
pas plus qu'actuellement nous ne sommes impressionns par le souvenir de
condamnations rcentes, prononces contre des individus que les journaux
nous ont signals comme convaincus d'espionnage et qui furent ensuite
frapps par les tribunaux comptents. Il faut se rappeler que, durant les
trois annes qui suivirent l'arrt du conseil de guerre de 1894, on ne
dsignait dans les journaux de toutes opinions le condamn qu'en le
qualifiant de tratre. On ne donnait de ses nouvelles que pour affirmer
qu'il tait toujours captif, et que, malgr certains bruits de bateaux
frts  dessein, et de gardiens soudoys par la famille, peut-tre par
des membres importants de la communaut isralite, le prisonnier n'avait
pu mme risquer une tentative d'vasion.

Comment Zola fut-il acquis  la cause de ce condamn, dont la femme et le
frre, Mathieu Dreyfus, poursuivaient la rhabilitation avec un dvouement
et une conviction inbranlables, faisant secrtement une lente et active
propagande?

Il reut probablement, comme moi, comme plusieurs journalistes et
crivains, la visite suivante: Un matin d'avril 1897, si mes souvenirs
sont bien exacts, un homme de lettres, un confrre de la presse, se
prsenta chez moi. Il venait de publier un volume, et comme j'tais alors
charg de la critique littraire  _l'cho de Paris_, il m'apportait son
ouvrage, pensant qu'au lieu de le faire parvenir au journal il serait
prfrable de me le remettre lui-mme, sage prcaution d'auteur. Je pris
le livre, intitul _les Porteurs de torches_, et je causai amicalement
avec l'auteur, Bernard Lazare. Nous parlmes des sujets analogues  celui
qu'il avait trait: des _Derniers jours de Pompi_, de Bulwer Lytton, de
_Fabiola_ du cardinal Wiseman, de _Byzance_ et de _l'Agonie_ de Lombard.
Il s'agissait d'une vocation de la socit antique et des cruels jeux du
Cirque. La conversation, purement littraire, s'puisait, quand Bernard
Lazare, tirant des papiers de sa poche, aborda brusquement le motif
principal de sa visite. Il me parla de la condamnation de Dreyfus, qui
tait, disait-il, le rsultat d'une erreur et d'une machination. Il me
montra des fac-simile autographis du fameux bordereau et la plupart
des pices en fac-simile qui, depuis, ont t tant de fois cits et
reproduits. Bernard Lazare me demanda de m'intresser  la cause de celui
qui,  ses yeux, tait bien innocent, et, avec force compliments, il
m'incita  discuter favorablement dans la presse les documents qu'il me
soumettait. Nous nous quittmes sur le ton de la plus parfaite cordialit.
Je dois dclarer que, dans cette conversation, dans cette tentative pour
obtenir mon concours, comme il me disait avoir dj sollicit et obtenu
celui de plusieurs confrres, il n'tait nullement question d'une campagne
violente  entamer contre l'arme en gnral, encore moins de faire appel
aux anti-militaristes.

Bernard Lazare a certainement fait semblable dmarche auprs de Zola, et
lui a communiqu les documents. L'illustre romancier se laissa persuader.

Les partisans de l'innocence de Dreyfus s'taient, sans bruit, groups et
concerts. Des rumeurs se produisirent, des ballons d'essai furent lancs.
On fit des sondages dans la presse. Un soir, au syndicat de l'Association
des journalistes rpublicains, rue Vivienne, Ranc, notre prsident, nous
dit, aprs la sance: --Vous ne savez pas la nouvelle? Eh bien! Dreyfus
est innocent! Scheurer-Kestner en a la preuve! On connat le vrai coupable,
 celui qui a fabriqu le bordereau ayant entran la condamnation du
capitaine. Scheurer-Kestner va porter l'affaire  la tribune, au Snat...

On accueillait avec tonnement, mais sans grand enthousiasme, cette
nouvelle, dans cette runion de rdacteurs des principaux journaux
rpublicains. Quand je la transmis, quelques instants aprs,  _l'cho
de Paris_, on la reut avec incrdulit, et il fut convenu qu'on ne
publierait cette information assez extraordinaire qu'aprs de plus amples
renseignements.

Quelques jours aprs, elle tait confirme. M. Scheurer-Kestner,
vice-prsident du Snat, crivait une lettre mmorable, dans laquelle il
exprimait sa conviction que le condamn expiait le crime d'un autre.

     Ds le 30 octobre, ajoutait-il, dans un entretien officiel avec
     le ministre de la Guerre, j'ai dmontr, preuves en mains, que le
     bordereau attribu au capitaine Dreyfus n'est pas de lui, mais d'un
     autre.

Cet autre n'allait pas tarder  tre dsign. M. Mathieu Dreyfus
crivait bientt au ministre de la Guerre que:

     La seule base de l'accusation dirige en 1894 contre son frre,
     tant une lettre missive, non signe, non date, tablissant que des
     documents militaires confidentiels avaient t livrs  un agent d'une
     puissance trangre, il avait l'honneur de lui faire connatre que
     l'auteur de cette pice tait M. le comte Walsin-Esterhazy, commandant
     d'infanterie, mis en non-activit pour infirmits temporaires.
     L'criture du commandant Walsin-Esterhazy tait, ajoutait-il,
     identique  cette pice.

Sur les documents de Bernard Lazare tait fonde cette dnonciation, et la
rvision du procs en apparaissait comme l'inluctable consquence.

Alors se droula cette douloureuse suite d'vnements: Esterhazy, dsign
comme l'auteur du bordereau, fut dfr au Conseil de guerre. Le procs
eut lieu  huis clos. Il dura deux audiences. Esterhazy fut  l'unanimit
acquitt, le 12 janvier 1898.

Zola, avant le procs d'Esterhazy, tait depuis plusieurs mois accapar
par la dfense de Dreyfus. Il avait abandonn ses travaux ordinaires.
Toutes ses habitudes rgulires taient interrompues, bouleverses. Il ne
s'appartenait plus. Il tait possd, comme et dit un exorciste du moyen
ge.

Les raisons qui le firent se donner tout entier  cette entreprise
hasardeuse de la dlivrance et de la rhabilitation de Dreyfus n'ont rien
d'trange, rien de honteux. D'abord l'intrt personnel, le lucre doivent
tre carts. La plume de Zola n'tait pas  vendre. Il l'a apporte,
cette arme bien trempe, redoutable et fortement manie, avec spontanit,
gnreusement, comme un soldat de la taille de Garibaldi, offrant son pe
 l'heure des dfaites.

Assurment il ne fut pas indiffrent  l'espoir de la victoire, et son
esprit ambitieux et dominateur fut hant d'une vision de triomphe. Il se
vit, comme Voltaire dfendant Calas, l'objet d'un enthousiasme gnral. Il
connatrait alors une autre clbrit que celle qui provient uniquement
des oeuvres littraires. Il entrerait ainsi dans la grande popularit. Le
peuple, envers qui jusque-l il avait tmoign une dfiance ddaigneuse de
lettr, viendrait  lui, et il irait  lui. Il prendrait contact avec ces
masses profondes de la nation,  l'cart desquelles il s'tait tenu. Tous
ces citoyens inconnus, dont il n'avait ni partag les engouements ni
compris les haines, tendraient vers lui leurs mains noires et rudes. Son
nom connu, mais peu ft dans les milieux rpublicains, serait acclam
par la foule frmissante des meetings. Devenu l'gal des plus illustres
champions de la dmocratie, il serait l'objet d'honneurs lectifs. Il
pensa  son personnage d'Eugne Rougon. Qui pouvait savoir? Il entrevit
peut-tre, comme possible et proche, le Snat, un Ministre, l'lyse!
Victor Hugo avait d  sa lutte opinitre contre l'empire,  sa
proscription,  sa superbe attitude sur son rocher, une aurole de gloire
que _Notre-Dame de Paris, la Lgende des Sicles_ et _Marion Delorme_
n'auraient pu faire rayonner aussi largement sur son front. Il prouva le
dsir vraisemblable, tout en servant la cause de Dreyfus, de jouer un rle
important dans les affaires de son temps, d'tre autre chose qu'un homme
de lettres, dans lequel il y a toujours de l'amuseur public et du conteur
de contes de chambres. Il tait attir et flatt par la pense de devenir
homme d'action, conducteur de foules, l'un des grands bergers du troupeau
humain. Ambition lgitime d'ailleurs et licite ascension, bien qu'en
ralit le calcul ft erron, en admettant qu'il y et calcul et non
simple emballement de mridional, froid  la surface, fivre de ligurien
ardent et concentr, comme le fut Bonaparte. Zola, en tentant cette partie
aventureuse, sur le tapis de la gloire, jouait  qui gagne perd. Il a
malheureusement gagn.

Mais le grand mobile de son intervention dans l'affaire fut, comme je
l'ai indiqu en analysant les dernires pages de son livre _Paris_,
l'volution profonde qui s'tait produite en lui. L'initiation aux choses
du socialisme, la lecture des ouvrages des philosophes rnovateurs, des
saint-simoniens, fouriristes, icariens, phalanstriens, l'inspiraient. Il
tait charm par le rve humanitaire d'une socit mieux organise, o la
Vrit et la Justice rgneraient. Il entrevoyait, il appelait l'ge d'or
dmocratique, non dans le prsent, mais au del de nos temps de fer;
il saluait l'avenir meilleur dont il voulait hter la venue, et,
matrialisant son rve, il entendait faire sortir Dreyfus de sa prison
insulaire, comme il souhaitait d'arracher l'humanit au bagne social
actuel, en fondant un monde nouveau, rgnr par l'amour, par la science
et par le travail.

Tout donc le prparait  sa nouvelle vocation. Et puis la poursuite contre
Dreyfus et sa condamnation avaient dchan des passions religieuses
rgressives et raviv des haines sculaires. L'antismitisme, absurde
et froce, nous reportait aux jours des perscutions religieuses. Les
anti-dreyfusards dfendaient l'arme, le drapeau, la patrie, que les
rvolutionnaires, sous le prtexte de faire rviser un arrt de conseil de
guerre, attaquaient avec fureur. Parmi ces patriotes alarms et exasprs,
il se trouvait de trs notoires rpublicains et mme des rpublicains
des plus avancs, d'anciens membres et dlgus de la Commune, mais ils
avaient pour allis, malgr eux, les fils de Loyola et de Torquemada,
comme les rpublicains partisans de Dreyfus avaient pour auxiliaires les
sans-patrie et les anarchistes. Quel tnbreux gchis! On ne savait o
se diriger, pour demeurer dans la clart, dans la vrit. Les violences
antismites surtout entranaient Zola au premier rang. Il courut au
secours de Dreyfus, oui, mais surtout il se prcipita pour protger la
libert de conscience, qu'il voyait en danger et pour mettre en droute
le fanatisme perscuteur, le clricalisme, dont il redoutait le retour
offensif. Dans ce combat, o retentissaient, en un cliquetis tourdissant,
les grandes sonorits de langage, o, avec un fracas d'artillerie, les
adversaires se lanaient, comme des projectiles, les mots de vrit,
d'innocence, de justice, de patrie, de drapeau, o l'on parlait ici du
dsarmement du sabre, de l'crasement du goupillon, et l du salut du pays,
de la dfense sacre du sol et des institutions, de l'arme franaise 
sauver de la trahison et de la dbandade, Zola, lyrique et polmiste, se
jeta  corps perdu. Tout son tre, dont la combativit tait l'essence,
ressentit une vibration dlicieuse. Il s'enivra de ce tumulte, et il
s'abandonna, comme dans une orgie,  la dbauche de mots, de phrases,
d'appels, d'invocations, d'anathmes, d'invectives, de maldictions,
d'injustices, de violences et de mchancets qui, des deux camps,
coulaient  pleins bords autour de lui.

Il fut extatique, et comme anim du dlire des prophtes bibliques,
maudissant le sicle et appelant sur la tte des chefs, sur leurs palais,
sur leurs lois et leurs institutions des vengeances terribles. Comme
Jeanne d'Arc, il dut entendre des voix. Il se sentit investi d'une
mission. Il dlivrerait Dreyfus et conduirait la France au sacre
socialiste. Il brandirait l'tendard de la Libert et l'pe de la Justice,
et sur les tnbres environnantes il secouerait la torche de la Vrit.
Ce fut alors qu'il lana, comme un appel aux armes, sa fameuse _Lettre au
prsident de la Rpublique, Flix Faure_. Ce rquisitoire mmorable, connu
sous le nom de _J'accuse!_ parut dans _l'Aurore_, numro du 13 janvier
1898, le lendemain mme de l'acquittement d'Esterhazy.

La Lettre au prsident avait t prcde de deux autres brochures.
L'une la Lettre  la jeunesse, l'autre la Lettre  la France.

Dans cette dernire lettre, Zola, avec loquence, s'criait:

     Ceux de tes fils qui t'aiment et t'honorent, France, n'ont qu'un
     devoir ardent,  cette heure grave, celui d'agir puissamment sur
     l'opinion, de l'clairer, de la ramener, de la sauver de l'erreur o
     d'aveugles passions la poussent. Et il n'est pas de plus utile, de
     plus sainte besogne.

     Ah! oui, de toute ma force, je leur parlerai, aux petits, aux humbles,
      ceux qu'on empoisonne et qu'on fait dlirer. Je ne me donne pas
     d'autre mission, je leur crierai o est vraiment l'me de la patrie,
     son nergie invincible et son triomphe certain.

     Voyez o en sont les choses. Un nouveau pas vient d'tre fait, le
     commandant Esterhazy est dfr au Conseil de guerre. Comme je l'ai
     dit ds le premier jour, la vrit est en marche, rien ne l'arrtera
     plus. Malgr les mauvais vouloirs, chaque pas en avant sera fait,
     mathmatiquement,  son heure. La vrit a en elle une puissance qui
     emporte tous les obstacles...

La Lettre au prsident de la Rpublique rptait, plus violemment, cet
appel  la guerre civile des consciences et  l'insurrection des esprits:

Elle dbutait ainsi:

     Un conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter un Esterhazy,
     soufflet suprme  toute vrit,  toute justice, et c'est fini.
     La France a sur la joue cette souillure. L'Histoire crira que c'est
     sous votre prsidence qu'un tel crime social a pu tre commis...

La Lettre, qui avait le tort de gnraliser et de mettre en accusation
l'arme, prise en gnral, se terminait par cette dnonciation analytique:

     J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir t l'ouvrier
     diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire,
     et d'avoir ensuite dfendu son oeuvre nfaste, depuis trois ans, par
     les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.

     J'accuse le gnral Mercier de s'tre rendu complice, tout au moins
     par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquits du sicle.

     J'accuse le gnral Billot d'avoir eu entre les mains les preuves
     certaines de l'innocence de Dreyfus, et de les avoir touffes, de
     s'tre rendu coupable de ce crime de lse-humanit et de lse-justice,
     dans un but politique, et pour sauver l'tat-major compromis.

     J'accuse le gnral de Boisdeffre et le gnral Gonse de s'tre rendus
     complices du mme crime, l'un sans doute par passion clricale,
     l'autre peut-tre par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la
     guerre l'arche sainte inattaquable.

     J'accuse le gnral de Pellieux et le commandant Ravarin d'avoir
     fait une enqute sclrate, j'entends par l une enqute de la plus
     monstrueuse partialit, dont nous avons, dans le rapport du second,
     un imprissable monument de nave audace.

     J'accuse les trois experts en critures, les sieurs Belhomme, Varinard
     et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et frauduleux,  moins
     qu'un examen mdical ne les dclare atteints d'une maladie de la vue
     et du jugement.

     J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir men dans la presse,
     particulirement dans _l'Eclair_ et dans _l'cho de Paris_, une
     campagne abominable, pour garer l'opinion et couvrir leur faute.

     J'accuse enfin le premier conseil de guerre d'avoir viol le droit,
     en condamnant un accus sur une pice reste secrte, et j'accuse le
     second conseil de guerre d'avoir couvert cette illgalit, par ordre,
     en commettant  son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un
     coupable.

     En portant ces accusations, je n'ignore pas que je me mets sous le
     coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881,
     qui punit les dlits de diffamation. Et c'est volontairement que je
     m'expose.

     Quant aux gens que j'accuse, je ne les connais pas, je ne les ai
     jamais vus, je n'ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour
     moi que des entits, des esprits de malfaisance sociale. Et l'acte
     que j'accomplis ici n'est qu'un moyen rvolutionnaire pour hter
     l'explosion de la vrit et de la justice.

     Je n'ai qu'une passion, celle de la lumire, au nom de l'humanit qui
     a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflamme
     n'est que le cri de mon me. Qu'on ose donc me traduire en cour
     d'assises, et que l'enqute ait lieu au grand jour!

     J'attends.

Cette lettre avait terriblement tendu le champ de bataille. L'affaire
Dreyfus ne concernait dsormais qu'indirectement Dreyfus. Le condamn
servait d'tiquette et de prtexte. Au fond, sauf peut-tre pour Zola,
qui tait de bonne foi, et les membres de la famille du condamn, la
personnalit mme de celui qu'il s'agissait de tirer de l'le du Diable,
de ramener en France, de promener en triomphe aprs un arrt de rvision
et de rhabilitation, disparaissait. L'antismitisme s'tait dress comme
une bte fauve. Le monde isralite, de son ct, s'agitait, rpandait
l'or, confondait avec ostentation sa cause, qui tait celle de l'influence
juive dans la socit, avec celle de la rvolution. On faisait appel aux
hordes anarchistes. D'un autre ct, les patriotes, les rpublicains et
les libre-penseurs, qui d'abord taient les plus nombreux parmi ceux
qu'on dnommait les anti-dreyfusards, se trouvrent confondus avec les
clricaux. Les ractionnaires les entourrent, les paralysrent, tout en
exploitant leur notorit, en se couvrant de leur rpublicanisme. Les
modrs, les timors du parti rpublicain prirent peur. Ils craignirent
d'tre combattus aux lections comme ayant pactis avec la raction. Les
militants du parti socialiste se mettaient  la tte du mouvement, et
Clemenceau, effray  l'ide d'tre dpass, d'tre laiss en arrire,
embotait le pas  Jaurs. L'arme fut donc violemment attaque, sous
couleur de rhabiliter Dreyfus, et l'esprit anti-militariste se rpandit
dans une portion du parti. Les instituteurs furent les premiers gangrens.
Ils avaient t flatts de se ranger parmi les dfenseurs de Dreyfus
 ct des intellectuels renomms et des libertaires de marque: ils
suivaient avec orgueil Anatole France, Monod, Psichari, Mirbeau, Sbastien
Faure et tant d'autres recrues inattendues. Pourquoi les matres d'cole,
avec les matres de confrences, s'occupaient-ils d'un procs militaire?

En ralit l'affaire Dreyfus n'aurait pas d dpasser les limites d'une
action judiciaire. Dans le calme du prtoire, loin des runions publiques,
sans pamphlets ni polmiques de presse, elle devait tre circonscrite par
l'examen, attentif et impartial, d'une procdure plus ou moins rgulire,
et d'une sentence plus ou moins rvisable. On a rvis plus d'un arrt
et proclam l'erreur, ou tout au moins l'insuffisance de preuves, dans
plusieurs affaires criminelles, sans un pareil tumulte. La cause de
ces condamns rputs innocents, prsente sans doute au dbut par un
journaliste apitoy et convaincu mais sans clat, sans outrages, un
simple appel  l'humanit et  la justice, fut uniquement plaide par
des avocats, discute par des magistrats. Ces rvisions n'eurent que la
publicit lgitime et dsirable d'une dcision judiciaire comportant la
rhabilitation d'un innocent.

Pourquoi donc la rhabilitation de cet isralite, qui semblait, durant
trois ans, avoir t  juste titre frapp, fut-elle si vigoureusement
tambourine, et pourquoi, de tous les cts, tant de volontaires
accoururent-ils battre la caisse? C'est que Dreyfus n'tait qu'un
prte-nom, l'homme de paille d'un syndicat de convoitises politiques,
d'intrts de secte, de tapage rclamiste et d'apptits rvolutionnaires.

mile Zola, qui avait contribu le plus  dclarer et  patronner cette
guerre civile, en fut la victime. Il se trouva atteint dans son repos,
dans son travail, qui tait sa vie mme, dans sa fortune, dans sa
situation, dans les dignits qu'il avait acceptes, et qui lui plaisaient.
Il fut ray des tableaux de la Lgion d'honneur, condamn  un an de
prison avec trois mille francs d'amende, par la Cour d'assises de la
Seine, le 27 fvrier 1898, enfin, aprs plusieurs pripties judiciaires,
condamn derechef  Versailles, mais par dfaut. Alors il quitta la France,
et se rfugia en Angleterre, o il sjourna plus d'une anne.

On sait la suite des vnements: le coup de thtre du suicide du colonel
Henry, avouant le faux d'ailleurs inutile, et la srie interminable des
procs  Rennes,  Paris,  la Cour de cassation; Dreyfus ramen en France,
puis grci, finalement rhabilit et rintgr, avec avancement, dans
l'arme. Devenu commandant, il voulut obtenir un nouveau grade qui lui fut
refus par son ex-dfenseur Picquart, grce  lui, de lieutenant-colonel
promu gnral et nomm ministre de la Guerre. Alfred Dreyfus alors donna
sa dmission. Il est rentr dans la vie prive, o il se tient  l'cart.

La tentative homicide absurde d'un justicier, rclamiste ou toqu, lors
de la crmonie au Panthon, l'a fait, un moment, reparatre devant
l'opinion. Il est, depuis, retourn dans l'ombre qui lui plat. Qui saura
jamais ce que dissimule, peut-tre, cette apathie et ce qui couve sous
cette apparente quitude?

Zola est mort brusquement  la suite d'un stupide accident de ventilation,
sans avoir assist au triomphe dfinitif de son client, au couronnement
de son oeuvre, comme dit l'un de ses biographes, M. Paul Brulat.

Celui-ci, dans son _Histoire populaire d'mile Zola_, en manire de
conclusion sur l'affaire Dreyfus, donne le jugement suivant que je lui
emprunte, ayant t trop ml  la bataille, trop antagoniste de Zola,
pendant la lutte, pour me prononcer en cette circonstance:

     Aujourd'hui que les passions se sont apaises, dit M. Paul Brulat,
     il est permis de porter un jugement impartial et modr sur cette
     affaire... Peut-tre fmes-nous injustes  l'gard les uns des autres.
     Dans le feu du combat, les passions s'exasprrent de part et d'autre.
     On se jeta  la face d'abominables outrages, et il sembla un moment
     que la vie sociale tait suspendue en France. En ralit, chaque camp
     se battait pour un grand idal. Sur le drapeau de l'un tait crit:
     Tradition et Patrie, sur le drapeau de l'autre: Justice et Vrit.
     Reconnaissons maintenant que de telles luttes, loin de diminuer un
     peuple, dmontrent sa noblesse et sa vitalit.

Zola, ayant fait dfaut, le lundi 18 juillet 1898, jour fix pour son
second procs de Versailles, quitta le palais de justice de cette ville,
dans un coup qu'il avait lou. Il tait accompagn de son dfenseur, Me
Labori. Il se rendit  Paris, chez son diteur et ami, Georges Charpentier,
avenue du Bois de Boulogne. L il fut rejoint par M. Clemenceau, par Mme
Zola et quelques amis.

On dlibra sur la conduite  tenir. L'avis de Labori, appuy par
Clemenceau, fut que le condamn devait partir pour viter d'tre touch
par la signification parlant  la personne du jugement rendu par dfaut.
S'il recevait cette signification, elle faisait tomber le dfaut, et
rendait un jugement dfinitif certain, dans le plus bref dlai; il n'y
aurait plus alors aucun recours judiciaire. Donc la fuite s'imposait.
L'Angleterre fut choisie comme terre de refuge. On fit en hte les
derniers prparatifs. Zola ne voulut pas tre accompagn. Il monta dans
l'express de Calais de neuf heures, et dbarqua  Londres,  Victoria
Station, le 19 juillet,  cinq heures 40 du matin, sans avoir t reconnu
ni inquit.

Il se fit inscrire  l'htel Grosvenor, que lui avait indiqu Clemenceau,
sous le nom de M. Pascal, venant de Paris. Il fut rejoint, le lendemain,
par son ami le graveur Desmoulins.

Zola eut quelques aventures, durant les premiers jours de son sjour 
Londres. Il les a lui-mme plaisamment racontes.

Il ne savait pas un mot d'anglais, et il manquait de linge.

     Figurez-vous, dit-il par la suite, en contant cette anecdote, que je
     n'avais rien emport avec moi, que ce que j'avais sur ma personne.
     En consquence, hier matin, en sortant, je voulus m'acheter
     l'indispensable, et j'entrai dans un magasin o,  la devanture,
     il y avait des quantits de chemises. J'entre, mais comme je ne sais
     pas un mot d'anglais, je suis oblig de me faire comprendre par
     gestes. J'enlve mon col et je me tape sur le cou.

     Le boutiquier sourit et comprend. Il me prend mesure, il me montre
     une chemise et des cols. Pour les chaussettes, ce fut un peu plus
     difficile. Je dus enlever mon pantalon. Le boutiquier comprit encore,
     mais il ne comprit jamais que les chaussettes taient trop grandes.
      la fin, impatient, je fermai le poing et je le lui tendis comme on
     fait  Paris pour qu'il prenne la dimension. Mais le boutiquier ne
     saisit pas. Il crut que je voulais le boxer, et il se rfugia derrire
     ses cartons.

     J'allongeai alors la jambe, le boutiquier eut encore plus peur et
     se figura que la boxe allait dgnrer en sance de savate. Mais
     tout finit par s'arranger et le marchand comprit que mes poings et
     mes pieds n'en voulaient aucunement  lui, mais simplement  ses
     chaussettes.

Il fallait prendre quelques prcautions,  Grosvenor-Htel, o la
clientle tait nombreuse, lgante, et pouvait connatre, de vue au moins,
l'auteur de _l'Assommoir_. Zola, d'ailleurs, dans les premiers jours,
tait imprudent. Il se promenait avec un chapeau mou gris, inusit 
Londres, une grosse chane de montre, des bagues aux doigts, et une
rosette de la Lgion d'honneur  sa boutonnire. Tout cet attirail le
dsignait comme un tranger, un Franais. Dans le salon-bar de l'htel
d'York, frquent par les chanteurs et artistes de music-halls en
qute d'engagements, on le prit pour un Barnum, pour le directeur des
Folies-Bergres ou de l'Olympia, de Paris, venu en remonte  Londres, et
des cabotins sans emploi lui firent de pressantes offres de service, qu'il
eut grand'peine  dcliner. On le suppliait d'accorder des auditions et
tout un cortge de M'as-tu-vu se disposait  le suivre  son htel. Il fut
oblig de sauter dans un cab, et de fuir en donnant au cocher une fausse
adresse.

Un journaliste anglais, M. Vizitelly, qu'il connaissait de longue date et
qu'il avait averti de son arrive, lui servit de truchement et lui procura
une chambre,  Wimbledon, aux environs de Londres, chez un solicitor, un
M. Wareham. L, Zola ne parut pas en sret. Le restaurateur chez lequel
il prenait ses repas, un Italien nomm Genoni l'avait reconnu, mais ne le
trahit point. Un coiffeur, qui avait travaill  Paris, un journaliste
venu pour interviewer firent savoir discrtement  Wareham et  Vizitelly
qu'ils savaient que Zola tait  Wimbledon. Il fallut dmnager de peur
qu'un huissier franais, accompagn de dtectives et sous la garantie d'un
notaire anglais, ne vnt lui signifier, parlant  sa personne, l'arrt par
dfaut. Ce fut dans un village,  Oatlands, o le roi Louis-Philippe avait
cherch asile, cinquante ans auparavant, aprs la rvolution de fvrier,
que Zola rencontra un abri plus sr.

 Oatlands, Zola reprit son existence de travailleur. Il semblait se
dtacher mme des vnements qui se passaient  Paris.

M. Vizitelly a donn, dans _l'Evening News_, sur son sjour  Oatlands,
les curieux dtails suivants:

      cette poque, M. Zola ne paraissait pas se soucier beaucoup de lire
     les journaux. Chaque fois que j'allais en ville, je me procurais
     quelques journaux franais et me htais de les expdier par la poste,
      Oatlands. M. Desmoulins, dont la fivre dreyfusarde tait alors plus
     forte que jamais, les dvorait d'un bout  l'autre. Mais M. Zola n'y
     jetait mme pas un coup d'oeil, et se contentait des nouvelles que lui
     rapportait son compagnon d'exil.

     Tous les soirs, M. Zola descendait dner  table d'hte, et il
     trouvait occasion d'y exercer ses facults d'observation. C'est ainsi
     qu'il fut profondment tonn de la facilit et de la frquence avec
     laquelle certaines jeunes filles anglaises approchaient leur verre de
     leurs lvres. Il demeurait abasourdi en les voyant sabler, de la faon
     la plus naturelle du monde, du moselle, du Champagne ou du porto,
     alors qu'en France les jeunes filles boivent de l'eau,  peine rougie
     par un peu de Bordeaux. Son tonnement se changea en ahurissement,
     lorsqu'il vit des messieurs, laissant  leurs femmes et  leurs filles
     le vin, boire  pleines gorges du whisky pendant leurs repas.

     Une autre observation, que put faire M. Zola, fut relative aux
     chemises anglaises. Il en avait achet quelques-unes  Weybridge, dans
     les environs d'Oatlands, et il ne tarda pas  se plaindre de leurs
     proportions exigus. Le Franais, qui aime en gnral ses aises, et
     fait des gestes en parlant, est en effet habitu aux chemises amples.
     Il n'en est pas de mme de l'Anglais, dont le chemisier semble avoir
     toujours peur de gaspiller quelques millimtres de toile, et qui vous
     taille votre linge pour ainsi dire sur mesure. En consquence, M.
     Zola tonnait contre la chemise anglaise qui, disait-il, tait non
     seulement inconfortable, mais mme indcente.

     Pendant tout ce temps, Mme Zola tait reste seule  Paris, dans sa
     maison de la rue de Bruxelles,  la porte de laquelle des agents de la
     Sret continuaient  monter la garde. Mme Zola tait suivie partout
     o elle allait, l'ide tant qu'elle ne tarderait pas  suivre son
     mari  l'tranger. Mais Mme Zola avait bien d'autres occupations 
     Paris, quand ce n'et t que d'expdier  son mari les vtements dont
     il pouvait avoir besoin et les matriaux qu'il avait recueillis pour
     son nouveau livre, et qu'il avait d abandonner dans sa fuite.

     M. Zola avait, en effet, rsolu de tromper les ennuis de son exil en
     travaillant  sa nouvelle oeuvre, _Fcondit_. Il ne se doutait pas,
     alors, que toute l'oeuvre serait crite en Angleterre, que son exil
     durerait des mois et des mois, que l'hiver succderait  l't, le
     printemps  l'hiver, et qu'il verrait encore une fois l't.

     Nous lui disions sans cesse: Dans quinze jours ce sera fini; dans un
     mois au plus. Et les chapitres s'ajoutrent aux chapitres; il finit
     par y en avoir une trentaine; l'oeuvre tait termine.

     C'est M. Desmoulins qui apporta les matriaux ncessaires: notes,
     coupures, oeuvres scientifiques, etc. Il apporta, en mme temps, une
     malle pleine de vtements. On avait d les sortir un  un de la maison
     de M. Zola, par petits paquets, pour ne pas veiller l'attention,
     et on avait d les emporter chez un ami, o ils furent un peu plus
     convenablement emballs dans une malle.

Ce fut donc  Londres que Zola crivit ce volumineux roman de _Fcondit_,
--titre du premier de ses Quatre vangiles sociaux, dont il avait conu
l'ide en terminant _Paris_. La transition tait indique dans la dernire
page de ce livre, o il montre Pierre Froment, l'poux de Marie, debout
sur la terrasse de la maison de la Butte Montmartre, prenant son fils,
le petit Jean, et l'offrant  Paris, dont le soleil oblique noyait d'une
poussire d'or l'immensit, et disant, en montrant au bb inconscient
encore, mais bloui, la ville du travail et de la pense:

--Tiens, Jean! tiens, mon petit, c'est toi qui moissonneras tout a, et
qui mettras la rcolte en grange!

Zola considrait cet ouvrage, pome en quatre volumes, comme le rsum de
son oeuvre, de sa philosophie, une sorte de testament, o il formulerait
les conseils de son exprience et de son amour paternel pour tous ceux qui
travaillent et qui souffrent. Dj, les titres taient choisis: Travail,
Vrit, Justice et Fcondit, avec les noms des personnages principaux,
menant l'action et personnifiant la pense de l'auteur. Ces noms taient
ceux des quatre vanglistes, adaptation un peu purile: Luc tait dsign
pour _Travail_, Marc pour _Vrit_, Jean pour _Justice_, Mathieu, tant
l'aptre du premier livre: _Fcondit_. Ils devaient tous les quatre
prcher et pratiquer l'vangile nouveau, la religion de la maternit, du
travail, du vrai et du juste.

Zola dfinissait ainsi la conception et la porte de cette oeuvre
d'vanglisation socialiste, que la mort laissa incomplte:

     La socit actuelle est dans une dcadence irrmdiable, le vieil
     difice craque de tous cts. Chacun le reconnat, non pas seulement
     les thoriciens du socialisme, mais aussi les dfenseurs du rgime
     bourgeois. Le christianisme a fait une rvolution qui a boulevers
     le monde romain, en supprimant l'esclavage, et en y substituant le
     salariat. C'tait un progrs immense, car il levait le plus grand
     nombre  la dignit d'hommes libres. Dans les conflits quotidiens du
     capital et du travail, le dfinitif triomphe appartiendra au travail.
     Mais dans quelle voie s'engagera le peuple? quelle parole il coutera?
     celle de Guesde ou de Jaurs? Je l'ignore.

     Mes visions,  moi, d'un avenir meilleur, o les hommes vivront
     dans une solidarit troite et parfaite, n'ont pas la rigueur d'une
     doctrine. C'est une utopie.

     Maintenant on a dit que les utopies taient souvent les vrits
     du lendemain. Pour crire _Travail_, je demanderais  Jaurs de
     m'expliquer sa conception du socialisme.

     _Fcondit_ est l'enfant de la douleur. Je l'ai crit en exil. Ce
     livre m'a cot beaucoup de peine et de temps. J'ai l'habitude
     d'entasser les matriaux avant de me mettre  crire. J'avais donc
     runi toute une bibliothque de brochures spciales, et ce coup de
     sonde dans les mystres abominables de la vie parisienne m'a rvl
     de telles choses que mon ardeur s'en est accrue pour jeter  mon tour
     le cri d'alarme. Quand mes lectures sont termines, mes informations
     prises, je fais mon canevas. C'est le gros morceau de ma tche, et
     si les personnages, dont les silhouettes dfilent de mon livre,
     sont nombreux,--c'est bien le cas de _Fcondit_,--cela devient un
     casse-tte chinois. J'ai d tablir une centaine de gnalogies,
     donner des noms diffrents  chacun, un trait personnel, puisqu'il
     n'y a pas deux tres qui se ressemblent compltement dans la nature,
     et leur attribuer, pour ne pas les confondre, une fiche, comme au
     service d'anthropomtrie. C'est un labeur norme, mais qui, une fois
     achev, me facilite grandement l'excution de mon roman.

     Je travaille, en effet, chaque jour, depuis trente annes, un nombre
     d'heures dtermin. Mon canevas m'a rationn ma besogne, que j'appelle
     mon pain quotidien. Je n'ai pas besoin de me souvenir de ce que j'ai
     crit la veille, et je ne me proccupe pas de ce que je devrai faire
     le lendemain. Le chanon se soude de lui-mme, et la chane se droule
     et s'allonge.

     Mes recherches taient termines, toutes mes notes en ordre, lorsque
     le second procs de Versailles m'obligea  prcipitamment Paris. Je
     pris le train de Calais avec un trs lger bagage, compos d'une
     chemise de nuit, d'une flanelle, et d'un chiffon de papier sur lequel
     Clemenceau avait trac quatre mots d'anglais. Et dans le train qui
     m'emportait loin des rumeurs de mort et aussi, hlas! loin de mon
     foyer, je rptais ces mots, m'efforant de les retenir pour pouvoir
     guider mes premiers pas dans la ville de Londres.

     Je dbarquai en Angleterre le 19 juillet, au matin. Je ne m'arrtai
     pas dans l'norme ville bourdonnante, recherchant la solitude et le
     silence. Mon bagage, je le rpte, tait celui de l'exil, qui
     n'emporte que quelques hardes au bout de son bton.

     J'crivis bientt  ma femme pour lui demander de me faire parvenir
     les documents qui se rapportaient  mon livre, et qui attendaient dans
     un coin de mon cabinet de travail,  Mdan. Les indications prcises
     de ma lettre lui permirent de les dcouvrir, et, par un chemin
     dtourn, ils m'arrivrent enfin au lieu de ma retraite.

     Il me sera permis de dire ici que mon exil ne fut pas volontaire.
     J'avais accept ma condamnation, et je m'tais prpar  subir mon
     anne de captivit. La perspective de la prison n'effraye  la longue
     que les coupables. Je n'avais pas  craindre le remords d'une action
     qui m'avait t impose par ma conscience, et dont la ranon tait la
     perte de mon repos, de ma libert, et de ma popularit fonde sur un
     labeur obstin. Je pouvais me dire: l'honneur est sauf, et peupler
     ma cellule de douces visions. Mais j'obis aux raisons de tactique
     invoques par les hommes de mon parti, en qui j'avais plac toute ma
     confiance, et puisque l'intrt d'une cause,  qui j'avais fait dj
     tant de sacrifices, commandait mon dpart, j'obis en soldat.

     Le 4 aot, j'crivis la premire ligne du premier chapitre, et le
     15 octobre, sept chapitres taient composs.  cette date, je
     transportai mes pnates  Upper-Norwood. Mon visage m'avait trahi
     dans es auberges que j'habitais. Or, mon dsir ardent tait de me
     soustraire  toute importunit. Malgr l'urbanit anglaise, je me
     sentais comme envelopp de curiosits, sympathiques mais gnantes,
     et je choisis, au milieu de prs verts et sous de grands ombrages,
     une demeure inviolable. Je pris des domestiques anglais qui ne me
     connaissaient pas, et ne parlaient pas un mot de notre langue. La
     lecture des journaux anglais m'avait familiaris avec quelques
     expressions dont je me servais pour me faire comprendre.

     Mais quels coups de tonnerre traversrent ma vie! Le suicide du
     colonel Henry, l'arrestation de Picquart, tous ces pisodes de la
     bataille d'ides que j'avais engage surgissaient  mes yeux, et mon
     me en tait toute bouleverse. Ces jours-l, la reprise de ma tche
     tait plus difficile. Les mots ne venaient pas. Je me prenais la
     tte dans mes mains agites par la fivre, et m'puisais en vains
     efforts pour retrouver le fil de ma pense. Je sortais enfin de mon
     dcouragement, et un bienfaisant quilibre que j'obtenais pour le
     reste de ma journe tait ma rcompense.

     Le 27 mai 1899, j'crivais le mot: Fin au bas du trentime et
     dernier chapitre. Et le 4 juin, une semaine aprs, mon manuscrit sous
     le bras, je rentrais en France.

     Pendant que mes ennemis s'acharnaient  ma perte, moi, je donnais
      mon pays les meilleurs, les plus sages conseils. Je lui faisais
     toucher du doigt ses plaies pour qu'il put les gurir. Et, avec
     la Fcondit qui assure l'existence et la grandeur de mon pays,
     j'exaltais la Beaut. Le bouton de fleur est joli; la fleur panouie
     est belle. La vierge est moins belle que la mre. La femme exhale
     son parfum, montre toute son me, acquiert toute sa beaut dans
     l'accomplissement de ses fins naturelles. C'tait une vrit utile
      propager comme celle dont Jean-Jacques Rousseau se fit l'ardent
     aptre.

Ces explications de Zola lui-mme, et qui pourraient servir de prface 
son livre, sont intressantes, vridiques et justes. Elles ne demandent
que quelques lignes de critique complmentaire.

       *       *       *       *       *

_Fcondit_ est un livre d'une lecture assez pnible. D'abord, le sujet
est plutt dpourvu de charme, et les deux personnages principaux, Mathieu,
l'talon toujours en rut, et sa femme Marianne, toujours le ventre gros
ou les pis chargs, n'ont rien des potiques hros de romans, ni mme de
personnages rels, dans notre pays du moins. Ils sont loin d'tre
sympathiques, comme les a voulus pourtant l'auteur. On prouve mme une
sorte de rpugnance  voir,  chaque chapitre, cette mre gigogne vler,
ou donner le sein  un nouveau petit. Elle en a quatorze d'affile. C'est
une incontinence gnratrice. La mort, qui d'ailleurs svit normalement
dans son table, lui prend quatre de ces produits; il lui en reste un
stock de dix. Tous ces bambins se suivent en flte de Pan, donnant
l'apparence, quand on les promne, d'une petite classe de pensionnat en
sortie. Tous joufflus et robustes. Ils sont laborieux, comme le pre de
_Fcondit_. Tous font fortune. Tous sont des talons vigoureux, se
mariant avec des filles qui sont toutes fcondes, capables de peupler
une le dserte en quelques annes. Ils exercent tous des professions
avantageuses et bourgeoises, sauf deux, cultivateurs comme leur pre.
Pas un n'est soldat.

Zola ne s'est d'ailleurs nullement proccup de la vraisemblance dans son
manuel de puriculture intensive. Il fait de son taureau Mathieu, d'abord
dessinateur dans une usine, un paysan par vocation, rude dfricheur de
bois, de marcages et de landes incultes, acqurant rapidement la fortune
terrienne, devenant un grand propritaire, quelque chose comme le roi du
bl, de l'avoine et du seigle dans son dpartement. Tout lui russit: soit
qu'il ensemence la terre, soit qu'il laboure son pouse. Tout crve et se
dsagrge autour de lui, chez les gens de la ville, banquiers, usiniers,
grandes dames, boutiquiers, employs, mme la ruine vient au moulin de
son voisin, un rural pourtant, parce que tous ces gens-l sont avares de
semailles humaines, et ne font qu'un ou deux enfants  leurs femmes. Ils
souffrent, tous ces malthusiens, et se trouvent justement punis, quand la
mort frappe  leur porte et vient frler les berceaux, n'ayant pas, comme
Mathieu et Marianne, des bbs de rechange.

Des pages puissantes, et d'une haute porte sociale sur les louches
maisons d'accouchements, o l'on pratique l'avortement  seringue continue,
et surtout sur les bureaux de nourrice, et les meneuses, ces grands
pourvoyeurs de la mortalit infantile, sur le trafic abominable des
nourrissons qu'on envoie au loin dans des villages meurtriers, qui ne sont
que des cimetires de petits Parisiens, donnent de l'intrt, et une haute
porte moraliste  ce livre, dont la thse principale est juste, mais
exagre et rendue presque insupportable. Zola a aussi trs vivement
dnonc la fcheuse manie de l'opration chirurgicale, mettant la femme 
l'abri des charges de la maternit, opration si lgrement consentie, et
recommande avec tant de dsinvolture par les praticiens  leurs belles et
inquites clientes. C'tait devenu une fureur, une manie, cette ablation
sexuelle. Mais les ovaires, a ne se porte plus, ma chre! disait une
de ces opres  une bonne amie, qu'elle s'efforait de conduire chez le
chtreur  la mode. La peur de l'enfant, beaucoup plus que le souci de la
gurison d'un kyste tenace, guide la plupart de ces femmes, qui vont prier
un mdecin de les dbarrasser du chou sous lequel on rcolte les bbs. Il
y a l en effet un mal social, et le blme de l'crivain, compliqu de la
terreur qu'il inspire en faisant de la dcrpitude prmature, ou de la
mort soudaine, la punition de l'opre, peut tre d'un salutaire effet.

Zola a donc rempli une bonne besogne de moraliste, d'hyginiste et
d'ducateur social, quand il a montr, avec quelque exagration sans doute,
mais en des tableaux violents et vridiques les ravages de l'infcondit
artificielle due  l'intervention chirurgicale, les inconvnients de la
fraude conjugale au point de vue de la sant, la perte que ces pratiques,
et aussi l'allaitement mercenaire et l'envoi des nourrissons au loin,
dans des repaires d'ogresses cupides, faisaient courir  la socit. La
surveillance des nourrices campagnardes, plus srieuse et plus efficace,
et l'exhortation aux mamans de nourrir elles-mmes leurs poupons, voil
des pages excellentes. Les lgislateurs, les philosophes, les conomistes
et tous ceux qui se montrent inquiets de la lente dpopulation observe,
en France, depuis de nombreuses annes, ne peuvent qu'approuver le
principe de la doctrine et de l'enseignement de _Fcondit_.

On peut toutefois contester, au moins tant que l'ordre social et
conomique actuel subsistera, non seulement en France, mais parmi les
nations avec lesquelles notre pays est en concurrence productive et
commerciale, les avantages de la fcondit invoqus par Zola. Ils sont
exceptionnels, et gnralement improbables. Dans le monde imaginaire,
o il place ses personnages, et o il les favorise, les exemptant des
malchances, des dsastres, les comblant de russite et de bonheur, avec sa
baguette de magicien conteur, l'avantage et le bienfait de la fcondit
peuvent tre admis. Dans la ralit, dans les conditions prsentes de
la production, de la consommation, de l'acquisition du sol et de la
possession des instruments de travail, en prsence de la chert des
subsistances, de la difficult de l'habitation spacieuse  bon march, de
la comptition des emplois, et de la dispute des salaires, la fcondit
est plutt funeste, c'est comme une maladie pour l'individu, et c'est bien
prs d'tre un flau pour la collectivit.

Zola a pour lui le snateur Piot, et aussi les conomistes  courte vue,
tablant sur le maintien indfini de l'ordre des choses contemporaines. Le
romancier nous montre les dsordres et les dsastres de l'infcondit,
mais la surproduction n'est-elle pas charge de mfaits aussi? La
fcondit drgle serait la pire catastrophe. Pour la France notamment,
o l'homme est casanier, rebelle  l'migration, s'il y avait beaucoup de
ces Mathieu et de ces Marianne du roman de Zola, ce serait une dsolation:
l'inondation humaine causerait autant de ruines que les dbordements de la
Loire et de la Garonne.

Fcondit, ce serait bien vite un vice, dguis sous un nom de vertu. Dans
le langage cru des victimes de la faiblesse prolifique, de l'imprvoyance
gnsique, c'est sous un autre terme plus brutal qu'on dsigne cette
diarrhe cratrice: le lapinisme. Les socialistes proccups du devenir
de l'ouvrier, les conomistes, soucieux du maintien de l'quilibre des
classes moyennes, les grands industriels, les fondateurs de puissants
tablissements financiers et commerciaux, redoutant le morcellement
continu des capitaux, l'parpillement des ressources du pays, la
disparition, par les partages et les liquidations, aprs succession, des
usines, des exploitations agricoles, des maisons de banque et de commerce,
tous ces facteurs diffrents, spars et souvent antagonistes, de la
prosprit de la France, considrent le nombre des enfants comme une
diminution de richesse, un affaiblissement pour les familles aises, une
calamit pour les pauvres.

Toutes les classes sont menaces par cette fcondit prconise par
Zola. La beaut des femmes saccage, la maison trouble, les habitudes
modifies, les plaisirs, les rceptions drangs: voil un ennui assez
sensible pour les riches; le souci des enfants  lever,  soigner, 
caser, et l'miettement des biens lors du mariage ou de l'tablissement
des hritiers, c'est une grave anxit pour la bourgeoisie. Pour le
travailleur, dont l'imprvoyance est irrmdiable, qui procre au hasard
des lundis et des soirs de saoulerie, la fcondit est l'quivalent d'une
infirmit, d'une chute. La grossesse de la femme l'empche de trouver du
travail rgulier, les patrons ne conservant pas les ouvrires toujours
enceintes ou allaitant. La naissance d'un enfant, sans parler des
inquitudes, des soins  donner, des prcautions, des veilles et des
drangements  toute heure de nuit, quand le repos est si ncessaire au
travailleur, restreint l'espace dj si mesur du logis. Il faut souvent
dmnager, prendre un logement plus cher. Dans certaines maisons, on
refuse un locataire qui a trop d'enfants  raison du bruit pour les
voisins. L'homme se trouve comme spar et priv de sa femme
perptuellement en gsine. Il prend en dgot sa maison. Le cabaret le
retient plus facilement. Il se sent aussi plus dispos, les samedis de
paie,  couter les appels des sirnes du trottoir, et il a son excuse
dans l'attitude de sa compagne, peu dispose aux plaisirs du lit, et
redoutant d'tre de nouveau prise. Le lapinisme engendre la misre,
alimente la prostitution. La main d'oeuvre, dj restreinte par les
appareils scientifiques de plus en plus perfectionns, s'avilit par
l'abondance de bras vacants. Les salaires baissent, et cependant le prix
des denres augmente. En mme temps, le niveau intellectuel et moral
diminue. Les meurt-de-faim, les dclasss, les dlinquants se multiplient
selon la progression de la population. Le peuple tend de plus en plus 
devenir une populace. Ces masses sont, tour  tour, entranes vers la
violence meutire, et vers la soumission servile. L'excs de population
est assurment un pire danger que la natalit restreinte. Il n'y a qu'au
point de vue du recrutement des armes et des forces  amener sur les
champs de bataille que la fcondit est une vertu civique, et peut
prsenter un avantage pour l'tat.

Si l'on admet que les guerres doivent se perptuer entre peuples europens,
videmment la France est en danger, avec sa natalit stationnaire,
bientt dcroissante. Mais cette probabilit de grands conflits entre
nations civilises, commerantes, sourdement travailles toutes par le
socialisme pacifique, va en diminuant. D'ailleurs, en tenant compte de la
ncessit d'tre prt, et arm suffisamment pour repousser une agression
injuste, ou pour maintenir des droits lgitimes, est-il absolument
indispensable de disposer de masses considrables? Dans le pass, les
grandes victoires ont t remportes par de petites armes, mais bien
commandes et bien organises. Et puis, les moyens scientifiques nouveaux,
les engins perfectionns, les explosifs, les ballons dirigeables, les
sous-marins, ne peuvent-ils diminuer les tentations belliqueuses des
souverains? La guerre, malgr tout survenant, le patriotisme debout,
l'lan, le courage et le sacrifice pourraient compenser l'infriorit du
nombre. Si toute la nation se levait, avec des troupes d'lite, de bons
chefs, une discipline de fer, le peloton d'excution pour tout gnral
vaincu, pour tout officier convaincu de n'avoir pas fait tout son
devoir, pour le soldat dsobissant ou lchant pied, on supplerait
 l'insuffisance des effectifs. Il est curieux de trouver, dans le
socialisme de Zola, un argument pour la perptuit des guerres trangres
et aussi des guerres civiles, car c'est surtout  ces catastrophes
qu'aboutit l'excs de population. Si le rve de Zola se ralisait, il
faudrait souhaiter, comme contre-poids au pullulement humain, la frquence
des batailles et la permanence des pidmies. Mais il ne faut envisager
le livre de _Fcondit_ que comme la rverie optimiste d'un crivain
humanitaire, influenc par la satisfaction d'une paternit effective et
rcente.

       *       *       *       *       *

_Travail_ est un autre conte de fes, qui a beaucoup d'analogie avec
_Fcondit_. Un petit ingnieur, Luc Froment, tandis que Mathieu Froment
faisait fortune avec des terrains incultes et pierreux, s'enrichit
en transformant une mine mal outille, imparfaitement exploite. Les
thories de Fourier sur le travail attrayant et celles de Gabet, de
Victor Considrant, de Saint-Simon et des adeptes du pre Enfantin, 
Mnilmontant, sont de nouveau mises sous les yeux du lecteur, comme
ralisables et pratiques. Il y a de trs fortes scnes de la vie ouvrire,
dans _Travail_, et des descriptions colores, comme la fonte du minerai,
la fabrication des rails et des charpentes d'acier, aussi superbes que
celles de _Germinal_. Des contrastes entre les hommes du pass, et ceux
qui sont des pionniers de l'avenir, un drame domestique terrible avec
une catastrophe mlodramatique, un mari mettant le feu  sa maison pour
s'engloutir, avec la femme coupable, dans le brasier, des tableaux de
ftes ouvrires, des mariages, beaucoup de mariages, une longvit
exceptionnelle pour Luc, l'ingnieur fcondant l'usine, crant toute une
ville, toute une socit nouvelle, comme le cultivateur Mathieu remplaant
des landes et des marais par une campagne luxuriante, font de ce volume un
ouvrage de socialisme fantastique. Zola semble un Jules Verne fouririste
et humanitaire, et ce sont des voyages extraordinaires au pays du travail
qu'il nous raconte, dans une langue potique et pittoresque, comme
toujours.

       *       *       *       *       *

_Vrit_, c'est l'affaire Dreyfus. Comme dans un roman  clef, l'auteur a
dplac les situations, modifi les milieux et chang les noms et les
qualits des personnages. Mais l'allusion est d'une comprhension aise,
et l'allgorique rcit est l'histoire dramatise du clbre procs.

Au lieu d'une affaire d'espionnage, il s'agit d'une assez rpugnante
aventure de viol et de meurtre, rappelant le crime o fut ml le clbre
frre Flamidien. Un jeune colier est trouv trangl et souill, un
matin, dans un bourg imaginaire, Maillebois, proche la ville clricale de
Beaumont, galement suppose. On accuse un malheureux instituteur laque,
Simon, uniquement parce qu'il est juif. On saisit dj l'analogie avec
l'Affaire. Simon est injustement condamn, poursuivi par les hues
populaires. La conviction des jurs a t dcide par la production en
chambre de dlibrations d'une pice secrte, non communique  la dfense,
par le prsident, tout acquis  la faction clricale acharne  la perte
du juif. Simon est envoy au bagne. L'instituteur Marc Froment, un des
quatre vanglistes sociaux de Zola, se multiplie pour faire reconnatre
l'innocence de la victime. Il y parvient, aprs une longue lutte et des
incertitudes de procdure, de mouvements d'opinion, de passions politiques
et religieuses. L'instituteur est enfin rhabilit, et l'auteur du crime,
un certain frre Gorgias, se dnonce et se fait justice. Une grande fte
civique et laque clbre le retour de la victime dans la bourgade,
au milieu de ses partisans, vainqueurs de la coalition clricale et
ractionnaire.

Zola, avec une grande abondance de dtails, a peint le monde
ecclsiastique et la socit aristocratique dcids  perdre le malheureux
juif pour sauver le prestige de l'cole congrganiste. Quant au frre
Gorgias, il est l'Esterhazy de cette affaire fictive. Tous, mme ceux qui
se servent de lui, et qui l'ont couvert de leurs robes de prtres ou de
magistrats, l'abandonnent et le livrent  la misre et au dsespoir, ce
qui fait qu'il se dcide  manger le morceau,  produire le fait nouveau.
Il existe au dbat un papier rappelant le fameux bordereau. C'est un
modle d'criture, importante pice  conviction, qui a t truqu,
escamot, contest, au cours de la premire instruction, avec des
manigances de juges et des intimidations de tmoins. _Vrit_ a donc
le caractre d'une seconde mouture de l'affaire Dreyfus.

Zola a dessin, plutt de chic, quelques types d'ecclsiastiques, qui
ont toute la nave sclratesse des tratres de l'Ambigu, des jsuites
traditionnels des feuilletons et le Rodin du _Juif-Errant_ est reproduit
sous le nom de pre Grabet. Les instituteurs tiennent tous les rles
sympathiques dans ce livre, et sont encenss, ports au pinacle de la
hirarchie sociale. L aussi, il y a un peu, beaucoup d'exagration. On a
trop couvert de fleurs nos instituteurs. On les a encourags  marcher sur
les traces de leurs collgues allemands, qui ont, prtend-on, donn la
victoire  leurs compatriotes. La comparaison a t mal comprise, mal
suivie. C'est en se montrant des chauvins injustes, et souvent absurdes,
que les instituteurs allemands se sont surtout rvls les auxiliaires de
leurs soldats. Nos matres d'cole ont cru que c'tait en se proclamant
devant leurs lves, pacifistes, anti-militaristes, et en enseignant qu'il
n'y avait nul besoin d'une patrie, qu'ils galeraient les disciples de
Fichte et de Koerner. Ce n'est pas du tout cela.

Ce roman, ayant le grand dfaut d'tre  clef et de reproduire un dbat
dj loign, et dont le recul s'accentuera, ne parat pas devoir garder
une place importante dans l'oeuvre de Zola. Il ne survivra pas  cette
Affaire, qui, heureusement, commence  n'tre plus pour nous qu'un de ces
cauchemars dont on garde seulement le mauvais souvenir, quand le rveil
est venu, avec le soulagement de l'angoisse disparue.

Le quatrime vangile, qui devait s'appeler _Justice_, n'a pu tre crit,
et je ne crois pas que Zola, surpris par la mort, ait eu le temps de
prparer le dossier de ce roman, ni de colliger les notes qui lui taient
ncessaires pour le mettre en train.

Les trois romans subsistants ne sont pas infrieurs, comme on l'a dit, aux
autres ouvrages de Zola; ils sont autres. Ce sont des rveries dlayes en
des chapitres interminables, des visions d'avenir combin et arrang, des
chimres saisies au vol de l'imagination et du dsir optimiste.

Except _Vrit_, qui a trop d'actualit, les deux vangiles restants
seront lus et consults avec intrt par tous ceux que les tudes sociales
passionnent, et qui cherchent  tablir, au moins dans les livres, dans
les discours, dans les projets, les fondations d'un difice humain
nouveau. Ce temple social aura pour pierres d'assises, le Travail, non
plus mercenaire et forc, mais volontaire et gratuit, puis le partage,
comme au foyer familial actuel entre tous les enfants gaux, de la table,
du logement, des vtements, des plaisirs aussi; l'amour, l'amiti, la
concorde rgneront parmi les habitants de la plante pacifie, et mieux
amnage pour les besoins et les satisfactions de tous. Ce sont de bien
beaux rves! La crdulit socialiste, adquate  celle des croyances
religieuses, se berce par ces agrables sornettes et croit au paradis
collectiviste, comme on a cru au ciel d'Indra, au walhalla d'Odin, au
harem cleste de Mahomet, au sjour des bienheureux chrtiens, o le
Trs-Haut prside sur son sige de nues, entour de sa cour de Trnes
et de Dominations. Il faut  l'humanit, toujours enfantine, des contes
fantastiques, des lgendes, des miracles, et on lui promet toujours
le mme paradis; il n'y a que le dcor et le nom des bienheureux qui
changent. Le paradis socialiste, qu'on nous annonce, est tout autant
sduisant, et tout aussi fantastique que celui des pris, des valkyries,
des houris et des archanges androgynes, commands par le porte-glaive
Michel, et notre confiance nave est toujours la mme.

Il est doux, cependant, de s'imaginer un instant, en lisant _Travail,
Vrit, Fcondit_, ces Bibles optimistes et fallacieuses comme les Vdas,
les Corans et les autres livres religieux, que nos descendants connatront
toutes ces jouissances, et vivront de l'existence idale et triomphale
annonce, prpare, lgue par Luc, Marc et Mathieu Froment. L'auteur, qui
a conu et excut ces programmes merveilleux, tait dcidment un brave
homme, souhaitant le bonheur pour tous. Il avait l'me d'un saint Vincent
de Paul, le seul Saint dont le peuple ait raison de garder la mmoire.
Sa philosophie peut paratre enfantine, mais elle est plutt consolante.
Heureux ceux qui peuvent esprer le paradis socialiste dcrit et promis
par Zola, le paradis de _Fcondit_, de _Travail_ et de _Vrit!_
Malheureusement, pour beaucoup d'entre nous, aprs avoir dpos ces livres
fabuleux, ces contes des mille et une nuits dmocratiques, un seul paradis
est certain, de tous ceux qu'a conus l'imagination des hommes, et qu'a
accepts la superstition des foules dans son horreur du vide final, dans
l'instinctif effroi de la suppression de tout, c'est le Nirvna divin, le
Nirvna bouddhiste absolu.

Zola, vaste et puissant esprit, ouvert  tout ce qu'il y a dans l'univers
de bon, dans la nature de fcondant, repoussait comme un mensonge ternel
la seule vrit vraie: le Nant. Il ne concevait pas la possibilit
de l'omga de l'alphabet humain, pas plus que la fin de l'alphabet de
l'univers, dont les lettres, hasardeusement assembles, doivent pourtant
un jour fatalement se disperser, et ne plus offrir aucun sens, aucune
forme. La matire sans doute demeurera ternelle, mais elle retournera 
son amalgame primitif et chaotique, sauf  subir, dans l'Incommensurable,
de nouvelles dcompositions, et  faonner  l'aventure des univers neufs
et semblablement prissables, dont nous ne pouvons ni connatre, ni mme
souponner la composition et la destine. L seulement est la vrit; tout
s'anantira de ce que nous voyons, de ce que nous faisons, de ce que nous
savons. Quant au bonheur, il ne saurait tre que relatif, et le Socialisme,
comme les autres religions, ne peut que promettre, et non tenir. C'est
tout de mme une bonne action que de chercher  persuader, comme l'a fait
l'auteur de _Travail_, avec une loquence admirable et une assurance qui
en impose, qu'un jour viendra o les travailleurs seront tous heureux.
Cette foi mensongre aide, comme autrefois la croyance  la vie
paradisiaque,  la justice de Vichnou, d'Allah, du bon Dieu,  supporter
la misre prsente, la fatalit quotidienne du malheur. Ceux qui pleurent
seront consols, ceux qui ont faim seront rassasis... voil ce que
promet  la pauvre humanit la philosophie des vanglistes anciens.
C'est la mme promesse que font les vangiles de Zola. Il n'y a que sur
l'endroit o s'accompliront ces merveilles, que les synoptiques et les
aptres zolistes ne sont pas d'accord: les uns dsignent l'avenir, comme
les autres le ciel. C'est bien lointain, bien vague aussi. Enfin, si la
foi ne sauve pas toujours, la crdulit prvient le dsespoir, et c'est l
le meilleur et le plus clair de l'vanglisation nouvelle.

       *       *       *       *       *




VIII

DERNIRES ANNES D'MILE ZOLA.--SA MORT.--LE PANTHON (1902)


L'existence d'mile Zola a t, en somme, douce et heureuse, sauf la
dchirure de l'affaire Dreyfus, et les annes de pauvret du dbut.
Notre auteur a support allgrement les privations et les inquitudes de
l'apprentissage littraire; au cours de l'affaire tourmente, il s'est
montr trs calme, trs matre de soi, il a mme d ressentir alors des
motions fortes, au charme pre, quelque chose de la volont de Napolon
impassible, au milieu du carnage d'Eylau.

Il n'a pas t cras par des deuils affreux et imprvus: la perte
affligeante de sa bonne mre est survenue  une poque normale. Il n'a pas
t secou par de grandes crises de coeur. L'amour physique, qui le
proccupait surtout, lui a t favorable, mme dans ses dernires annes.
L'argent, ds la trentime anne, lui est venu. Il tait, ce qui est le
cas de nombre d'auteurs, toujours anxieux, douteur, et mcontent des
oeuvres qu'il avait patiemment prpares et laborieusement acheves, mais
cela durait peu. Il a t de bonne heure reconnu chef de groupe, puis
d'cole, ce qui lui plaisait, bien qu'il n'en convnt pas. Les adulations
l'ont, durant toute sa vie, escort. Il a t aussi accueilli avec des
hues et des injures, mais cela fait contraste, et constitue l'agrable
symphonie de la clbrit. L'affaire Dreyfus lui a donn la sensation,
inconnue jusqu'alors, de la popularit, de la foule, de la lutte sur la
place publique, qu'il semblait, par ses oeuvres, par sa vie de cnobite,
par son dfaut d'exprience de la tribune, par son loignement des
candidatures et des comits politiques, destin  toujours ignorer. Enfin,
il a t favoris surtout parce qu'il a passionnment aim le travail.
L'homme n'est heureux que par la passion, mme quand il en souffre. Comme
la discipline, le jene et les pnitences, pour l'ascte fanatique, ce fut
sa grande, peut-tre son unique joie, ce travail, qu'il abordait avec
une sorte de frisson religieux, et pendant lequel, comme un prtre trs
croyant,  l'autel, il officiait, il communiait, il s'absorbait dans une
batitude infinie.

Aussi, toujours comme l'homme de Dieu, qui ne manque en toute circonstance
d'invoquer, de bnir et de glorifier la divinit qu'il sert, il a saisi
toute occasion de clbrer les louanges du Travail. L'un de ces hymnes
de reconnaissance les plus clatants est contenu dans le discours qu'il
pronona, le samedi 23 mai 1893,  l'Association des tudiants de Paris,
dont il prsidait la fte.

Aprs le compliment de rigueur  la Jeunesse, il salua la Science et la
dfinit:

     La Science, dit-il fortement, aurait donc promis le bonheur, et
     aboutirait  la faillite? (C'tait  l'poque o Brunetire avait
     lanc son fameux blasphme de la banqueroute de la science). Non!
     ripostait Zola avec conviction et avec justesse, la science a-t-elle
     promis le bonheur? Je ne le crois pas. Elle a promis, la vrit!

Et comme on avait parl du bonheur de se reposer dans la certitude d'une
foi, avec l'imptuosit d'un aptre convertissant, prchant un vangile
nouveau, il lana ce magnifique appel au Travail, comparable au divin
appel de Renan  la Beaut, dans la prire sur l'Acropole:

     Et alors pourquoi ne serions-nous pas modestes, pourquoi
     n'accomplirions-nous pas la tche individuelle que chacun de nous
     vient remplir, sans nous rvolter, sans cder  l'orgueil du Moi, qui
     ne veut pas rentrer dans le rang? Ds qu'on a accept cette tche, et
     qu'on s'en acquitte, il me semble que le calme doit se produire, mme
     chez les plus torturs.

     C'est  ceux qui souffrent du mystre que je m'adresse fraternellement
     en leur conseillant d'occuper leur existence de quelque labeur norme,
     dont il serait bon mme qu'ils ne vissent pas le bout. Et le balancier
     qui leur permettra de marcher droit, c'est la distraction de toutes
     les heures, le grain jet en terre, et, en face, le pain quotidien
     dans la satisfaction du devoir accompli.

     Sans doute cela ne rsout aucun des problmes mtaphysiques. Il n'y a
     l qu'un moyen empirique de vivre la vie d'une faon honnte, et  peu
     prs tranquille; mais n'est-ce donc rien que de se donner une bonne
     sant morale et physique, et d'chapper aux dangers du rve en
     rsolvant le plus de travail possible sur cette terre!

     Je me suis toujours mfi de la chimre, je l'avoue. Rien n'est moins
     sain pour les peuples que de rester dans la lgende, et de croire
     qu'il suffit de rver la force pour tre fort. Nous avons bien vu 
     quoi cela mne,  quels affreux dsastres.

     On dit au peuple de regarder en haut, de croire  une puissance
     suprieure, de s'exalter dans l'idal. Non! non! C'est l un langage
     qui, pour moi, semble impie. Le seul peuple fort est le peuple qui
     travaille, car le travail donne le courage et la foi. Pour vaincre,
     il est ncessaire que les arsenaux soient pleins, que l'arme soit
     ensuite confiante en ses chefs, et en elle-mme. Tout cela s'acquiert,
     il n'y faut que du vouloir et de la mthode.

     Le prochain sicle est au travail, et ne voit-on pas dj dans le
     socialisme montant s'baucher la loi sociale du travail pour tous, du
     travail rgulateur et pacificateur.

     Je vais finir en vous proposant, moi aussi, une loi, en vous suppliant
     d'avoir la foi au Travail. Travaillez, jeunes gens. Je sais tout ce
     qu'un tel conseil semble avoir de banal. Il n'est pas de distributions
     de prix o il ne tombe parmi l'indiffrence des lves, mais je vous
     demande d'y rflchir, et je me permets, moi qui n'ai t qu'un
     travailleur, de vous dire tout le bienfait que j'ai retir de la
     longue besogne dont l'effort remplit ma vie entire. J'ai eu de rudes
     dbuts; j'ai connu la misre et la dsesprance. Plus tard j'ai vcu
     dans la lutte; j'y vis encore, discut, ni, abreuv d'outrages. Eh
     bien! je n'ai eu qu'une foi et qu'une force, le travail. Ce qui m'a
     soutenu, c'est l'immense labeur que je m'tais impos. En face de moi,
     j'avais toujours le but vers lequel je marchais, et cela suffisait
      me remettre debout,  me donner le courage de marcher quand mme,
     lorsque la vie mauvaise m'avait abattu.

     Le travail dont je parle, c'est le travail rgl, la tche
     quotidienne, et le devoir qu'on s'est fait d'avancer d'un pas chaque
     jour dans son oeuvre. Que de fois, le matin, je me suis assis  ma
     table, la tte perdue, la bouche amre, tortur par quelques grandes
     douleurs physiques ou morales, et chaque fois, malgr les rvoltes de
     ma souffrance, aprs les premires minutes d'agonie, ma tche m'a t
     un soulagement et un rconfort.

     Toujours je suis sorti consol de ma besogne quotidienne, le coeur
     bris peut-tre, mais debout encore. Le travail, Messieurs, mais
     songez donc qu'il est l'unique loi du monde, le grand rgulateur;
     la vie n'a pas d'autre sens, pas d'autre raison d'tre. Nous
     n'apparaissons chacun que pour donner notre somme de labeur et
     disparatre!

     On ne peut dfinir la vie autrement que par ce mouvement de
     communications qu'elle reoit et qu'elle lgue.

On remarquera la dclaration patriotique contenue dans ce passage du
beau discours de Zola.  rapprocher de ce qui a t dit plus haut dans
l'analyse de _la Dbcle_.  noter aussi que, dans les trois vangiles
mme dans _Vrit_, dont le sujet est l'affaire Dreyfus transpose, il
n'y a pas une phrase, pas un mot, qui puissent passer pour une ngation
du sentiment patriotique, mme pas un ddain envers l'arme, pas une
flatterie aux anti-militaristes.

Zola a renouvel son hommage au Travail  une fte de flibres, donne 
Sceaux, en invoquant la gaiet, qui est la force de la vie.

     La gaiet, c'est l'allgement de tout l'tre, c'est l'esprit clair,
     la main prompte, le courage ais, la besogne facile, les heures
     satisfaites, mme lorsqu'elles sont mauvaises, c'est un flot qui monte
     du sol nourricier, qui est la sve de tous nos actes. C'est la sant,
     le don de nous-mme, la vie accepte dans l'unique joie d'tre et
     d'agir. Vivre, et en tre heureux, il n'est pas d'autre sagesse pour
     tre. J'en parle, du reste, Messieurs, dans le grand regret d'un homme
     qui n'a gure la rputation d'tre gai. J'en parle comme un souffrant
     parle de la gurison. Je voudrais ardemment que la jeunesse qui pousse
     ft gaie et bien portante. Je n'aurais mme que l'excuse d'avoir
     beaucoup travaill, avec la passion des forces de la vie. Oui, j'ai
     aim la vie, si noire que je l'ai peinte. Et quelles montagnes ne
     soulverait-on pas, si, avec la foi et le travail, on apportait la
     gaiet!...

Cet appel  la gaiet, c'tait aussi le souhait de Renan, lorsqu'il
prconisait, aux dners celtiques, la bonne humeur, cette bienfaisante
disposition, parfois inne, mais qu'il est besoin souvent aussi d'acqurir,
et qu'il est sage de dvelopper, d'entretenir. Ces deux fragments de
discours affirment le temprament optimiste et confiant de ce Zola, dont
on a voulu faire un misanthrope, toujours pench vers les dsesprances,
et sans cesse hant par le spectacle du laid, par la reprsentation du mal.

Malgr ses sentiments d'indpendance, et ses gots d'isolement, son
horreur des cohues, des crmonies, des banquets, des rceptions et des
milieux mondains, malgr son ddain, peut-tre moins rel qu'il ne le
prtendait, des prsidences, des honneurs officiels et des dignits, Zola
accepta parfaitement d'tre,  un moment donn, nomm prsident de cette
socit des Gens de Lettres  l'cart de laquelle il s'tait si longtemps
tenu. Alphonse Daudet et Ludovic Halvy y furent ses parrains. Il
s'acquitta avec sa ponctualit ordinaire de ses fonctions prsidentielles.
Il entrait mme si bien dans la peau du personnage, charg de veiller
avaricieusement sur les intrts de la socit, qu'il lui arriva de
prononcer, sans sourciller, des sentences qui devaient le blesser dans
ses sentiments humanitaires, dans ses tendances vers un socialisme
ducateur et gnreux. Ainsi, je dus un jour comparatre devant lui, comme
socitaire,  la suite d'une infraction aux rglements. J'avais laiss
reproduire, par le journal _le Parti ouvrier_, un de mes articles, et
cet organe socialiste n'avait pas de trait avec les Gens de Lettres.
Je refusais de donner mon pouvoir  l'avou de la Socit, et de laisser
poursuivre ce journal en justice. Zola m'appliqua sans hsiter la pnalit
au maximum, pour les infractions de ce genre, cinq cents francs d'amende,
bien que je fusse un ami personnel de longue date, et qu'au fond il dt
approuver le cadeau que j'avais fait  ce journal populaire, et peu
millionnaire, de mes articles reproduits dans un but de propagande
rpublicaine. Mais il dfendait strictement les intrts financiers de
la Socit qui l'avait mis  sa tte.

Il accepta pareillement, avec grande satisfaction, la Croix de la Lgion
d'honneur (14 juillet 1888), puis la rosette d'officier.

Enfin, et ceci peut paratre plus surprenant, il voulut tre de l'Acadmie,
et plusieurs fois il se prsenta, sans succs, apportant  cette
tentative l'opinitret qu'il mettait dans toutes ses entreprises. Il a
motiv sa rsolution dans une lettre crite au moment o les journaux
bruitrent la nouvelle de sa dcoration, dcide par le ministre douard
Lockroy. Personne, dans son entourage, n'tait averti; quelques-uns de
ses intimes s'tonnrent, peut-tre plus qu'il ne l'avait pens, de cette
soumission  une rcompense gouvernementale. Auprs de l'un d'eux, il s'en
excusa, en donnant ses raisons par la curieuse lettre suivante qui fait
prvoir sa candidature, lors d'une prochaine vacance acadmique:

     Oui, mon cher ami, mandait-il en juillet 1888, j'ai accept, aprs de
     longues rflexions, que j'crirai sans doute un jour, car je les crois
     intressantes pour le petit peuple des lettres, et cette acceptation
     va plus loin que la croix, elle va  toutes les rcompenses, jusqu'
     l'Acadmie. Si l'Acadmie s'offre jamais  moi comme la dcoration
     s'est offerte, c'est--dire si un groupe d'acadmiciens veulent voter
     pour moi et me demandent de poser ma candidature, je la poserai,
     simplement, en dehors de tout mtier de candidat. Je crois cela bon,
     et cela ne serait d'ailleurs que le rsultat logique du premier pas
     que je viens de faire...

Il n'allait pas tarder  faire le second, et mme une suite de faux pas
devait caractriser cette persistance  vouloir entrer  l'Institut, qui
n'eut d'gale que celle des gardiens  lui en refuser la porte.

Il prcisa son dsir dans une lettre adresse au rdacteur en chef du
_Figaro_, lors d'une lection o il avait Paul Bourget pour concurrent. Il
expliqua sa conduite, en mme temps qu'il exprimait de nobles sentiments
de confraternit:

     Paris, le 4 fvrier 1893.

     Mon cher Magnard,

     Je n'entends barrer la route  personne. Rassurez-vous donc sur le
     sort de Bourget, que j'aime beaucoup. Je le prie ici publiquement de
     poser sa candidature au prochain fauteuil, sans s'inquiter de moi.

     Battu pour battu, il me sera doux de l'tre par lui.

     Mais, en vrit, pour faire de la place aux autres, il m'est
     impossible de renoncer  toute une ligne de conduite que je crois
     digne, et que d'ailleurs les faits m'imposent.

     Ma situation est simple.

     Du moment qu'il y a une Acadmie en France, je dois en tre. Je me
     suis prsent, et je ne puis pas reconnatre que j'ai tort de l'avoir
     fait. Tant que je me prsente, je ne suis pas battu. C'est pourquoi je
     me prsenterai toujours.

     Quant aux quelques amis littraires, que je suis heureux et fier de
     possder  l'Acadmie, et que je gne, dites-vous, ils sauront garder
     toute la libert de leur conscience, j'en suis convaincu. Je ne leur
     ai jamais rien demand, et la premire chose que je leur demanderai
     sera de voter pour Bourget, le jour o il se prsentera.

     Cordialement  vous.

Il apporta, dans cette poursuite d'un sige acadmique, un acharnement,
qui suscita sans doute des rsistances srieuses, plus tenaces qu'on
aurait d s'y attendre. D'ordinaire, l'Acadmie, aprs un stage plus ou
moins prolong, finit par s'amadouer et accorde  la persvrance, qui est
pour elle le plus flatteur des hommages, ce qu'elle avait cru tout d'abord
devoir refuser  l'impatience,  la prsomption, et mme au talent trop
sr de lui-mme. Ce fut comme un duel. Zola finit, son insistance tant
devenue agressive, par dcourager plusieurs des acadmiciens qui le
soutenaient. Il perdait des voix  chaque candidature nouvelle. Un jour,
il y avait trois fauteuils vacants. Zola hardiment se porta  tous. Il
subit un chec triple. Il persista dans son intention de braver de nouveau
l'hostilit de l'Illustre Compagnie. Voici la dclaration nette et franche
qu'il publia aprs ce retentissant insuccs:

     Je savais que je ne serais pas lu. Que ferai-je maintenant? La
     question ne se pose pas pour moi, ou plutt elle est rsolue d'avance.
     Tout  l'heure j'crirai au secrtaire perptuel de l'Acadmie
     franaise que je reste candidat au fauteuil d'Ernest Renan, et que je
     pose ma candidature au fauteuil de John Lemoinne.

     Je reste candidat, et je serai candidat toujours. De mon lit de mort,
     s'il y avait alors une vacance  l'Acadmie, j'enverrais encore une
     lettre de candidature. Vous savez, en effet, quelle est la position
     que j'ai prise. _Je considre que puisqu'il y a une Acadmie je dois
     en tre_. C'est pour cela que je me suis prsent. Que l'on m'approuve
     ou que l'on me blme, il n'en reste pas moins ce fait: j'ai engag la
     lutte. L'ayant engage, je ne puis pas tre battu. Or, me retirer
     serait reconnatre ma dfaite. Voil pourquoi je ne me retirerai pas.

     L'Acadmie sera donc officiellement avise de ma candidature toutes
     les fois qu'elle aura  remplacer un de ses membres.

Zola avait contre lui des prventions et des coalitions. On lui reprochait
d'abord la crudit de certains passages de ses livres, l'argot de
_l'Assommoir_, la Mouquette montrait trop sa lune dans _Germinal_. Ce
n'tait pas toutefois une cause absolue d'exclusion. L'Acadmie avait eu
dans son sein des auteurs qui ne reculaient pas devant le terme propre,
lequel est d'ailleurs presque toujours le contraire. S'il et vcu, Zola
aurait triomph certainement de cette rpugnance. Est-ce que l'Acadmie ne
vient pas de recevoir, et trs justement, le pote puissant et le
talentueux auteur qu'est Jean Richepin? Cependant, _la Chanson des Gueux_
contient des sonorits et des verdeurs dont Zola n'eut pas le monopole.
_La Dbcle_ et la fausse interprtation donne  ce livre, o l'on a
voulu voir un dnigrement de l'arme, et un mpris de la valeur franaise,
qui n'taient pas un instant en cause, valurent  l'auteur des animosits
invincibles. Ses attaques littraires, ses succs, l'ostentation avec
laquelle il numrait les tirages de ses livres lui avaient attir des
jalousies d'auteurs aux ditions moins multiplies. Son peu de respect
religieux, le nom de Jsus-Christ donn assez maladroitement  son rustre
venteux ne furent pas sans lui nuire. Enfin, parmi les causes de ses
insuccs rpts, le perptuel candidat, faisant son examen de conscience
et se remmorant ses ddains d'antan, aurait pu comprendre cette phrase
fcheuse crite dans _les Romanciers naturalistes_, tude sur Balzac:

     Pourtant la gloriole pousse encore nos crivains  se parer d'elle
     (l'Acadmie) comme on se pare d'un ruban. Elle n'est plus qu'une
     vanit. Elle croulera le jour o tous les esprits virils refuseront
     d'entrer dans une compagnie dont Molire et Balzac n'ont pas fait
     partie...

Un sage dicton veut qu'on ne crie jamais,  porte d'une source:
Fontaine, je ne boirai pas de ton eau! car la soif peut venir, et c'est
un engagement tmraire et regrettable quand on ne veut pas le tenir par
la suite, surtout quand c'est la fontaine elle-mme qui dispose de son eau,
ne laissant se dsaltrer que ceux qui lui conviennent.

Zola eut aussi un instant l'ide d'tre candidat aux lections
lgislatives. On lui offrit un sige dans le cinquime arrondissement
de Paris, circonscription de M. de Lanessan, devenue vacante par sa
nomination en Indochine, et il fut sur le point d'accepter. Il hsita
cependant. On chercha  l'entraner. Il finit par dcliner l'offre, en
ajoutant qu'il avait beaucoup de besogne en cours, et qu'il ne se sentait
point alors de taille  faire un dput. Il rservait toutefois l'avenir,
en disant que plus tard, si on lui offrait un sige de Snateur, il serait
probablement dispos  l'accepter. A dfaut de l'Acadmie, aujourd'hui la
Chambre et le Snat lui fussent devenus d'un accs facile. Mais la mort
n'a pas permis que ces ambitions avouables et justifies fussent
satisfaites.

Les gots, les plaisirs, les manies de Zola ne prtent gure  l'anecdote
et  la curiosit. On sait qu'il fuyait le monde, qu'il n'allait au
thtre que professionnellement, et qu'en somme il a toute sa vie eu les
habitudes et le train de vie d'un bourgeois. Il tait assez gros mangeur.
Il se mit cependant au rgime sec, trs rude  soutenir, lorsque, avec sa
force de volont coutumire, il entreprit de combattre l'obsit. Il n'eut
aucune aventure galante intressante. On ne lui connut que sa liaison
rappelant les amours des patriarches. Il tait casanier en tout. Il aimait
beaucoup les animaux. Durant son sjour  Londres, il visita avec motion,
et ce fut le monument qui peut-tre l'intressa la plus, le cimetire des
chiens amnag et entretenu par la duchesse d'York.

Il aimait beaucoup les chiens. Il crivait  Henry Card, de Mdan, le 5
juin 1889:

     ... J'ai toutes les peines du monde  avoir l'me calme. Mon pauvre
     petit Fanfan est mort, dimanche,  la suite d'une crise affreuse.
     Depuis six mois, je le faisais manger et boire, et je le soignais
     comme un enfant. Ce n'tait qu'un chien, et sa mort m'a boulevers.
     J'en suis rest tout frissonnant...

Il prouva une douleur vive, quand il perdit, tant en exil, un petit
chien qu'il aimait, Perlinpinpin, mort du dsespoir de ne plus revoir son
matre.

Il crivit,  ce propos,  Mlle Adrienne Neyrat, directrice du journal
_l'Ami des Btes_, la touchante lettre suivante:

     Mademoiselle,

     Je vous envoie toute ma sympathie pour l'oeuvre de tendresse que vous
     avez entreprise, en faveur de nos petites soeurs, les btes.

     Et puisque vous dsirez quelques lignes de moi, je veux vous dire
     qu'une des heures les plus cruelles, au milieu des heures abominables
     que je viens de passer, a t celle o j'ai appris la mort brusque,
     loin de moi, du petit compagnon fidle qui, pendant neuf ans, ne
     m'avait pas quitt.

     Le soir o je dus partir pour l'exil, je ne rentrai pas chez moi,
     et je ne puis mme pas me souvenir si, le matin, en sortant, j'avais
     pris mon petit chien dans mes bras, pour le baiser comme  l'habitude.
     Lui ai-je dit adieu? Cela n'est pas certain. J'en avais gard la
     tristesse. Ma femme m'crivait qu'il me cherchait partout, qu'il
     perdait de sa joie, qu'il la suivait pas  pas, d'un air de dtresse
     infinie.

     Et il est mort en coup de foudre.

     Il m'a sembl que mon dpart l'avait tu; j'en ai pleur comme un
     enfant, j'en suis rest frissonnant d'angoisse,  ce point qu'il m'est
     impossible encore de songer  lui, sans en tre mu aux larmes. Quand
     je suis revenu, tout un coin de la maison m'a paru vide. Et, de mes
     sacrifices, la mort de mon chien, en mon absence, a t un des plus
     durs.

     Ces choses sont ridicules, je le sais, et si je vous conte cette
     histoire, Mademoiselle, c'est que je suis sr de trouver en vous une
     me tendre aux btes, qui ne rira pas trop.

     Fraternellement,

     MILE ZOLA.

Zola tait trs fier de sa qualit de membre de la Socit protectrice des
animaux.

Il crivait  ce sujet, en 1899, de Londres:

     Un des moments les plus heureux de ma vie a t celui-ci: en ma
     qualit de dlgu du gouvernement  une assemble gnrale de la
     Socit protectrice des Animaux, j'ai accroch une mdaille d'or  la
     poitrine d'une rougissante bergre, une petite Bourguignonne de seize
     ans, qui s'appelait Mlle Camelin, et qui, au pril de sa vie, avait
     tu en combat singulier un loup affam, sauvant ainsi son troupeau...


Zola a de tout temps pratiqu l'amiti. Il se plaisait  diriger, 
commander ses amis, mais il leur vouait une affection solide et sincre.
Il a t le centre de plusieurs runions d'intimes, comme nous l'avons
dit: Baille, Czanne, Marius Roux. Voil le premier groupe, celui des
Provenaux, des condisciples de sa jeunesse, des premiers confidents de
ses rves, de ses essais. Puis, vinrent les peintres impressionnistes
et coloristes, Manet, Guillemet, Pissarro, parmi lesquels se trouvait
Czanne, l'ami de l'adolescence. Ensuite ce fut le groupe de Mdan: Guy
de Maupassant, Hennique, Huysmans, Card et le fidle Paul Alexis, les
co-auteurs des _Soires de Mdan_. Le dveloppement pris par cette tude
m'a empch de dcrire ce cnacle, sur lequel je possde de nombreux
documents, ayant t l'ami de plusieurs d'entre eux, de Maupassant et de
Paul Alexis entre autres, pour ne citer que les morts. Si la brivet de
l'existence me le permet, je consacrerai un nouveau volume au groupe de
Mdan.

Vinrent ensuite les compagnons de l'poque combative, les dfenseurs de
Dreyfus. Il convient de mentionner galement le petit groupe des intimes,
des amis personnels, comme Georges Charpentier, Desmoulins, Alfred Bruneau,
et le groupe des jeunes gens de la dernire heure, Saint-Georges de
Bouhlier, Maurice Leblond, Paul Brulat, etc., etc., tous pieux gardiens
de la gloire du matre. M. Maurice Leblond, dont le mariage vient d'tre
clbr (14 octobre 1908), devait pouser sa fille Denise.

Parmi les amis et admirateurs de toute la vie de Zola, il est bon de citer
au premier rang, surtout parce que, pote lyrique, auteur dramatique et
critique, ayant vcu, travaill, grandi, en dehors du naturalisme, il
semblait devoir tre plutt loign de l'auteur de _Germinal_, mon vieux
camarade du Parnasse, Catulle Mends.

Au banquet donn au Chalet des les, au Bois de Boulogne, le 20 janvier
1893,  l'occasion de la publication du _Docteur Pascal_, qui terminait
la srie des Rougon-Macquart, aprs le toast d'mile Zola, remerciant la
presse et son diteur Charpentier, disant: Cette fte est celle de notre
amiti, qui dure depuis un quart de sicle, et qu'aucun nuage n'assombrit
jamais, sans qu'aucun trait nous ait lis, l'amiti seule nous a unis et
l'amiti est le meilleur des contrats... Catulle Mends se leva et salua
en ces termes le hros de la cordiale crmonie:

     Je lve mon verre, cher et illustre matre, pour fter le jour o
     s'achve votre oeuvre norme, bientt suivie certainement de tant
     d'oeuvres encore, universelle et juste gloire.

     Rjouissez-vous, cher et illustre ami, car, plein de force gniale
     pour de nouvelles ralisations, vous avez difi dj un monument
     colossal qui, aprs avoir stupfi d'abord, puis courb  l'admiration
     les hommes de notre ge, sera l'tonnement encore, mais surtout
     l'enthousiasme des hommes de tout temps. Et, tout en rservant,--vous
     m'y autorisez,--mon intime prdilection pour la Posie, merveillement
     suprme, tout en gardant la plus haute ferveur de mon culte pour celui
     qui n'est plus et ne mourra jamais, je salue en vous l'une des plus
     solides, des plus magnifiques, des plus rayonnantes gloires de la
     France moderne!

Cet hommage d'un artiste et d'un journaliste comme Catulle Mends compense
et efface bien d'absurdes et haineuses diatribes.

Un petit incident a termin cette fte de la littrature moderne.

Un militaire, le gnral Jung, s'est lev, aprs plusieurs orateurs, et a
dit simplement, en buvant  Zola:

--Je souhaite de toute mon me que mon illustre ami, aprs _la Dbcle_,
nous donne _le Triomphe_.

Zola a rpondu en souriant:

--Gnral, cela dpend de vous!

Ni Zola, ni personne de ceux qui lui survivent ne devaient voir se
raliser ce double voeu littraire et patriotique.

       *       *       *       *       *

Le 28 septembre 1902, un dimanche soir, Zola et sa femme taient revenus
de Mdan pour s'installer  Paris, dans leur appartement de la rue de
Bruxelles, n 2 bis. C'tait la rentre hivernale d'usage. M. et Mme Zola
se couchrent de bonne heure. Ils faisaient chambre commune.

Des travaux de rparation taient urgents dans l'appartement. Il convenait,
 notamment, de remettre en tat un tuyau de chute du cabinet de toilette.
Des ouvriers avaient t commands. Les plombiers devaient venir, le
lendemain, commencer le travail. Ils se prsentrent, comme il avait t
convenu, le lundi matin,  huit heures. Il fallait passer par la chambre 
coucher pour pntrer dans le cabinet de toilette. On frappa  la porte.
Personne ne rpondit. Alarms, les domestiques enfoncrent la porte. On
trouva mile Zola,  terre, au pied du lit, sans connaissance, au milieu
de djections et de vomissements. Mme Zola gisait, inanime, sur le lit.
On ouvrit les fentres, on courut  la recherche d'un mdecin. Il en vint
deux. Ils pratiqurent la traction rythmique de la langue et essayrent
d'obtenir la respiration artificielle. Le pouls de Mme Zola tait
perceptible. Zola, lui, demeurait inerte. On ne put, malgr ces soins,
que constater la mort du grand romancier. Aprs trois heures de secours,
Mme Zola reprit connaissance. On la transporta dans une maison de sant,
 Neuilly, chez le docteur Defant. Elle se rtablit assez promptement.

L'enqute  laquelle il fut procd par le commissaire de police du
quartier Saint-Georges, puis par le docteur Vibert, mdecin lgiste, et
l'analyse du sang, faite par M. Girard, expert-chimiste du Laboratoire
municipal, permirent d'attribuer la mort  un empoisonnement par l'oxyde
de carbone.

On apprit bientt, de la bouche mme de Mme Zola, quelques particularits
sur la nuit au cours de laquelle s'tait produite la catastrophe. Zola,
se sentant indispos, sous l'oppression de l'asphyxie, s'tait lev vers
trois heures du matin, cherchant de l'air, voulant probablement ouvrir la
fentre. Il tait dj tourdi par les gaz dltres. Il a d glisser,
vacillant, sans forces, puis il est tomb sur le tapis, au pied du lit.
L'oxyde de carbone tait accumul dans les parties basses de la pice.
Zola ne put se relever, sa femme, reste sur le lit, au-dessus de la
couche d'air vici, a chapp  l'asphyxie totale.

Dans le premier moment de la stupeur gnrale, on crut  un drame intime,
 un suicide. Il pouvait s'tre produit des querelles domestiques,
ayant exaspr ou dsespr les deux poux. Peut-tre avaient-ils pris,
disait-on, la sinistre rsolution de prir ensemble? D'autres prtendaient
que Zola tait dcourag, annihil par les batailles subies, et par les
suites, dsastreuses pour lui, de l'affaire Dreyfus. Enfin, on insinuait
qu'il tait inquiet pour l'avenir, qu'il voyait diminuer la vente de ses
ouvrages, et qu'il se trouvait sur le point de connatre la gne. Il tait
dans la ncessit de restreindre son train de vie, de chercher de nouveaux
travaux productifs, et le dgot d'une existence tiraille et amoindrie
l'aurait pouss  envisager, comme une dlivrance, la mort volontaire.

Aucune de ces hypothses ne se trouva vrifie. Le rapport du commissaire
de police Cornette avait donn quelque crance aux bruits de suicide: ce
magistrat, mal renseign, en procdant aux premires constatations, avait
dit, dans son procs-verbal:

     Il n'y a pas de calorifre allum, pas d'odeur de gaz. On croit  un
     empoisonnement accidentel par mdicaments. Deux petits chiens, qui
     taient dans la chambre, ne sont pas morts.

L'enqute mdico-lgale et l'autopsie firent tomber ces suppositions,
et la mort d'mile Zola fut reconnue purement accidentelle, due 
des manations d'oxyde de carbone provenant, par suite de vices de
construction, de la chemine, o, dans la journe, pour combattre
l'humidit de la chambre, le domestique avait fait du feu avec des
boulets. La combustion lente de ces boulets sous la cendre a d dgager,
dans une chemine en mauvais tat, des gaz qui se sont accumuls et
rpandus par la chambre, la nuit venue, les fentres, comme les portes,
tant closes.

La mort absurde ayant fait son oeuvre dtestable, l'enqute close, les
suppositions malveillantes arrtes, on s'occupa des obsques du grand
crivain. Elles furent civiles, imposantes et sans qu'aucun incident les
troublt. Une compagnie du 28e de ligne, sous les ordres d'un capitaine,
rendit les honneurs funbres militaires, le dfunt tant officier de la
Lgion d'honneur.

Les funrailles eurent lieu le dimanche 5 octobre,  une heure prcise. Le
cortge partit de la maison mortuaire, rue de Bruxelles. Le corbillard de
deuxime classe tait couvert de fleurs, de couronnes, avec inscriptions.
Les cordons du pole taient tenus par MM. Abel Hermant, prsident de la
Socit des Gens de Lettres, Ludovic Halvy, prsident de la Socit des
Auteurs dramatiques, Georges Charpentier et Alfred Bruneau. Le deuil tait
conduit par les amis personnels de Zola, parmi lesquels figurait, inaperu
d'ailleurs, l'ex-capitaine Alfred Dreyfus. Puis venait le ministre de
l'Instruction publique, M. Chaumi, et le directeur des Beaux-Arts, M.
Henry Roujon.

L'inhumation eut lieu au cimetire du Nord (Montmartre). Des discours
furent prononcs par MM. le ministre Chaumi, Abel Hermant et Anatole
France. Le parcours tant trs court de la rue de Bruxelles au cimetire
Montmartre, le cortge ne put que difficilement se dvelopper. Il y eut,
 la sortie du cimetire, quelques bousculades sans importance.

Je ne saurais mieux terminer cette tude impartiale et consciencieuse
sur mile Zola qu'en reproduisant trois intressantes apprciations sur
l'Homme et sur l'oeuvre, mritant d'tre conserves, dans un travail
documentaire comme celui-ci.

La premire mane d'un jeune chef d'cole, pote, philosophe, romancier
et dont les oeuvres dramatiques, _la Victoire, le Roi sans Couronne, la
Tragdie Royale_, dnotent une haute proccupation artistique, en mme
temps qu'elles manifestent des tendances esthtiques qui paraissent
opposes  celles de Zola, mais ce n'est l qu'une apparence. Ceux qui se
refusent  voir et  sentir la grande idalit de Zola admettront-ils le
tmoignage spontan et enthousiaste d'un crivain de vingt ans?

Voici ce qu'crivait, le 1er octobre 1896, Saint-Georges de Bouhlier, et
l'on comprendra pourquoi je me borne  cette simple citation, sans plus
amples pithtes louangeuses, en sa ddicace de l'_Hiver en Mditation ou
les Passe-temps de Clarisse_, ouvrage prcieux et intensif, publi  la
Librairie du Mercure de France:

      mile Zola.

     Matre,

     Bien que votre harmonieux gnie ait conquis l'attention du monde,
     il n'est sans doute point chimrique de le supposer mconnu, car vos
     labeurs sollicitaient des gloires diverses. Vous tes le plus illustre
     auteur contemporain, mais il ne semble pas qu'un seul homme vous lise.
     Les suffrages de tant de nations ne vous en attirent pas l'estime,
     et l'admiration populaire contribue encore  votre isolement. Nul n'a
     subi autant d'attaques. Les noires calomnies de la haine et les basses
     diatribes de l'envie vous ont tour  tour accabl, en sorte que,
     malgr vos travaux d'une solidit admirable, le public se refuse
     encore  vous en reconnatre les dons.

     Cependant de quelle force n'tes-vous pas anobli! Quelle beaut dans
     vos ouvrages! _la Terre, Germinal_, les colossales fresques! Cela se
     droule comme de vives contres, avec le sol et le site mmes,
     villages, vgtations, hros. Les campagnes de houilles et les
     blanches prairies, voil des lieux que vous stes embellir. Vous les
     avez dots d'un rythme et vos paysans resplendissent, semblablement
      OEdipe, Tlmaque. Sur les tendues de vos paysages on dirait que
     roulent des herbages rels, des orges et des roses en torrents. Vos
     fleuves, vos prcipices, vos usines et la nue du ciel, tout cela
     demeure pathtique. Je connais des rgions plus belles, sans en
     pressentir que pare cette puret. Des pires scnes dont vous dsirtes
     que nous fussions les spectateurs, j'aime le sage et noble quilibre.
     Ce qui distingue votre univers, c'est la paix de son innocence et
     sa puissante vitalit. Magnifiquement, l'antique Pan y palpite.
     L'insufflation des sves soulve sa poitrine large.

     Ainsi, j'ai prouv la pudeur de votre oeuvre, quand l'paisseur du
     crpuscule fatiguait ma maison d'hiver. Mlancoliquement  l'abri,
     je me recueillis avec amertume, et quoique mes mditations ne soient
     peut-tre pas sans vertus, je leur en croirai davantage encore si
     l'offrande que je vous en fais, vous assure, Monsieur, de l'admiration
     en laquelle vous tient un jeune homme.

     SAINT-GEORGES DE BOUHLIER.

     1er octobre 1896.

La seconde opinion est d'Anatole France, revenu sur d'anciennes
prventions, et effaant des critiques dont on a beaucoup us, pour le
mettre en contradiction avec lui-mme, et pour accabler la mmoire de
Zola. C'est un extrait du discours juste et lev, oraison funbre laque
et simple, prononc devant le cercueil de l'illustre crivain:

     Messieurs,

     ... L'oeuvre littraire de Zola est immense.

     Vous venez d'entendre le prsident de la Socit des gens de lettres
     la rappeler, dans un langage excellent,  votre admiration. Vous
     avez entendu le ministre de l'Instruction publique en dvelopper
     loquemment le sens intellectuel et moral.

     Permettez qu' mon tour je la considre un moment devant vous.

      Messieurs, lorsqu'on la voyait s'lever pierre par pierre, cette
      oeuvre, on en mesurait la grandeur avec surprise. On admirait, on
      s'tonnait, on louait, on blmait. Louanges et blmes taient pousss
      avec une gale vhmence. On fit parfois au puissant crivain (je le
      sais par moi-mme) des reproches sincres, et pourtant injustes. Les
      invectives et les apologies s'entremlaient.

     Et l'oeuvre allait grandissant toujours.

     Aujourd'hui qu'on en dcouvre dans son entier la forme colossale, on
     reconnat aussi l'esprit dont elle est pleine. C'est un esprit de
     bont.

     Zola tait bon. Il avait la candeur et la simplicit des grandes mes.
     Il tait profondment moral. Il a peint le vice d'une main rude et
     vertueuse. Son pessimisme apparent, une sombre humeur rpandue sur
     plus d'une de ses pages cachent mal un optimisme rel, une foi
     obstine au progrs de l'intelligence et de la justice. Dans ses
     romans, qui sont des tudes sociales, il poursuivit d'une haine
     vigoureuse une socit oisive, frivole, une aristocratie basse et
     nuisible; il combattit le mal du temps: la puissance de l'argent.
     Dmocrate, il ne flatta jamais le peuple, et il s'effora de lui
     montrer les servitudes de l'ignorance, les dangers de l'alcool qui le
     livre, imbcile et sans dfense,  toutes les oppressions,  toutes
     les misres,  toutes les hontes. Il combattit le mal social partout
     o il le rencontra. Telles furent ses haines. Dans ses derniers
     livres, il montra tout entier son amour fervent de l'humanit. Il
     s'effora de deviner et de prvoir une socit meilleure.

     Il voulait que, sur la terre, sans cesse un plus grand nombre d'hommes
     fussent appels au bonheur. Il esprait en la pense, en la science.
     Il attendait, de la force nouvelle de la machine, l'affranchissement
     progressif de l'humanit laborieuse.

     Ce raliste sincre tait un ardent idaliste. Son oeuvre n'est
     comparable en grandeur qu' celle de Tolsto. Ce sont deux vastes
     cits idales leves par la lyre aux deux extrmits de la pense
     europenne. Elles sont toutes deux gnreuses et pacifiques. Mais
     celle de Tolsto est la cit de la rsignation. Celle de Zola est la
     cit du travail.

L'autre est un loge, crit au lendemain mme de la mort de celui  qui
l'on reprochait _la Dbcle_, comme livre anti-patriote, presque comme un
crime de lse-patrie. Le nom des signataires de ces lignes est intressant
 retenir: ce sont les frres Paul et Victor Margueritte, les fils pieux
du gnral de la charge hroque, frapp  mort en criant  ses cavaliers
dcims: En avant! pour la France et pour le Drapeau! Ces deux fils de
soldat ne sauraient tre accuss de mpriser l'arme et d'approuver un
insulteur de la Patrie.  cette injuste attaque,  cette calomnieuse
dnonciation, qui ne devrait trouver crance qu'auprs de ceux qui n'ont
pas lu _la Dbcle_, venant aprs la dclaration de l'crivain militaire
et patriote Alfred Duquet, le tmoignage des frres Margueritte n'est-il
pas dcisif, et ne doit-il pas anantir enfin cette lgende absurde de
_la Dbcle_, livre anti-franais:

     ... Certes, mile Zola se passe d'une caution comme la ntre.
     Nous tenons  honneur, pourtant, de l'apporter au matre disparu.

     Se rappelle-t-on quelles clameurs indignes ont accueilli
     _la Dbcle?_ Zola,  entendre des patriotes d'excellents sentiments,
     mais qui sans doute n'avaient pas lu, ou pas rflchi, ou pas remont
     aux sources, Zola souillait l'uniforme franais, calomniait l'arme,
     vilipendait la France.

     Hlas!

     Nous aussi, aprs lui, nous avons voulu repasser par ce sanglant
     chemin de 1870, jalonn de nos morts. Nous aussi, aprs lui, nous
     avons retourn cette triste terre rouge, plerin  ces champs de
     bataille qui virent l'croulement d'un empire et le chancellement
     d'une nation. Et nous pmes nous convaincre, en contrlant historiens,
     faits, dtails, souvenirs, tmoins, de quelle scrupuleuse vrit, de
     quelle exacte et svre documentation tmoignait, pour le romancier
     mconnu, ce livre douloureux, mais probe: _la Dbcle_.

La postrit apprciera plus justement, plus loyalement que beaucoup
d'entre nos contemporains, admirateurs et contempteurs, l'oeuvre
littraire de Zola. Elle s'occupera un peu moins de l'auteur de _J'accuse_
et un peu plus du romancier historien de la _Fortune des Rougon_, du
psychologue et du paysagiste de _la Page d'Amour_, du robuste peintre de
la vie ouvrire dans _Germinal_ et _Travail_.

Nous pouvons, cependant, porter dj un jugement, moins partial, moins
passionn, dgag des mesquines proccupations de l'actualit et de la
polmique, sur cet crivain gnial qui, avec Victor Hugo, Balzac et Renan,
personnifiera les lettres franaises au XIXe sicle.

Un tri se fera dans le nombre considrable des crits de Zola. C'est forc,
et la postrit ne recueille jamais tout ce que laisse aprs lui un grand
producteur. Dj on n'accepte que sous bnfice d'inventaire l'hritage de
Balzac et d'Hugo.

Une slection se fera dans l'ensemble des Rougon-Macquart. _L'Assommoir,
Germinal, Nana, la Terre_, dont la vogue,  leur apparition, fut
considrable, conserveront leur retentissante notorit. Ce sont des
livres qu'il faudra avoir lus. Par contre, _Son Excellence Eugne Rougon,
la Conqute de Plassans, l'Argent, Pot-Bouille, le Ventre de Paris, le
Bonheur des Dames_, et oeuvres analogues, perdront de l'intrt, au moins
aux yeux du grand public. Les descriptions et les longueurs feront
ngliger les belles qualits de couleur et de style de ces ouvrages, au
caractre technique et presque didactique. Mais, comme cela est arriv
pour Balzac, dont _Eugnie Grandet, la Cousine Bette_ et d'autres tudes
d'une humanit profonde et d'une psychologie ternelle ont gard toute
leur fracheur, toute leur vigueur native, ce sont les oeuvres de
demi-teinte et de facture douce, comme _Une Page d'amour, l'oeuvre_, et
_la Joie de vivre_, qui seront, tant qu'il y aura une langue franaise,
lus, relus et admirs. Enfin, _la Dbcle_, tableau d'histoire, pope
douloureuse et vridique, mieux comprise, plus justement juge, demeurera
l'oeuvre matresse du gnial et puissant crivain.

Le gouvernement de la Rpublique vient de donner  la dpouille de Zola,
non sans quelque rsistance, la spulture glorieuse du Panthon. On
peut rpter,  propos de cet hommage national, ce que Zola disait de
l'Acadmie franaise, et dclarer que, puisque la France reconnaissante a
un temple o elle reoit les ossements des grands hommes, la place de ce
grand ouvrier de lettres, qui fut aussi un grand artiste, s'y trouvait
indique. Du moment qu'il existe un Panthon, Zola devait y tre. Sa
place est dans la glorieuse ncropole o reposent les clbres citoyens,
hommes d'action ou hommes de pense, qui ont illustr la nation. Sans
doute, l'intention de la plupart de ceux qui ont rclam et obtenu ce
posthume triomphe visait moins l'homme de lettres, le romancier des
_Rougon-Macquart_, que l'homme dparti, l'auteur de la lettre _J'accuse_,
le dfenseur de Dreyfus. On peut regretter cette interprtation. Mais
qu'importe cette satisfaction d'un instant, et cette quivoque destine 
s'effacer dans l'apaisement du temps? Qui donc, dans les rangs, encore
invisibles, inconnaissables, des admirateurs qui nous suivront, se
proccupera de l'intervention de Zola dans un procs d'espionnage,
autrement que comme d'un pisode de sa vie, d'une anecdote? Est-ce qu'on
se souvient aujourd'hui que Balzac s'est fait l'avocat officieux d'un
assassin, nomm Peytel, rput, lui aussi, innocent? La postrit
pourra-t-elle s'intresser au procs oubli, confus, inexplicable presque,
de ce militaire, condamn et innocent sans grandes preuves dcisives,
dans les deux cas, qui fut le client de Zola?

Le public, qui acclame aujourd'hui l'entre solennelle d'mile Zola dans
les caveaux majestueux du Panthon, ne constitue pas, dans sa majorit du
moins, sa vraie clientle, celle pour laquelle il a crit ses magnifiques
pomes en prose. Heureusement pour la gloire et pour la scurit des
restes de l'immortel crivain.

Il est bon, pour la vraie et durable gloire de Zola, que ce ne soit pas
seulement au dfenseur de Dreyfus que les honneurs du Panthon soient
attribus. Assurment, il sera impossible que l'on oublie compltement la
participation de l'auteur des _Rougon-Macquart_  la rhabilitation de ce
condamn. Libre  ceux de nos descendants que l'Affaire intressera encore,
et ils seront de plus en plus clairsems, des rudits, des curieux
d'histoire, des fanatiques isralites et des militaires clricaux, de
continuer  glorifier ou  maudire Zola de son intervention et de son
apostolat. La postrit se dsintressera de ces querelles, dj moins
enflammes, alors teintes. Actuellement, ceux qui ont t les adversaires
de Zola dans la bataille pour et contre l'innocence du capitaine, ceux qui
n'ont t ni persuads par les crits de Zola, ni convaincus par les
arrts de la Cour de cassation, mais qui se sont inclins devant les
dcisions de la justice, devant le doute mme, rsultant de tous ces longs
dbats, doute qui doit, juridiquement et humainement, profiter  l'accus,
peuvent, sans palinodie, comme sans faiblesse, rendre hommage au grand
crivain et approuver la translation de ses restes au Panthon. Victor
Hugo devient son voisin de spulture glorieuse. Est-ce qu'il n'y a pas,
dans ce voisinage, ce rapprochement des deux grands noms de l'histoire
littraire contemporaine, un enseignement et une clatante affirmation?
Victor Hugo a-t-il rcolt l'unanimit des acclamations, et, pour la
totalit de son oeuvre, ne saurait-on trouver des rserves? N'y a-t-il pas
des gens, logiques et sincres, qui, tout en admirant le pote, l'auteur
dramatique, l'homme de lettres, blment et maudissent le tribun, l'exil,
le pamphltaire et l'homme d'action? Tout ce qui est sorti de la plume de
l'auteur des _Feuilles d'automne_ et des _Contemplations_ semble-t-il
louable et excellent  tout le monde? Est-ce que les serviteurs du rgime
imprial et leurs descendants peuvent se pmer devant _les Chtiments_ et
honorer celui qui a crit _Napolon-le-Petit? L'Expiation_, qui nous a
fait dtester et combattre l'empire, sur les bancs du collge,  nous les
premiers pionniers de la Rpublique de 1870, fut  l'oeuvre de Victor Hugo
ce que _J'accuse!_ est pour Zola. La violence avec laquelle l'empire fut
attaqu, dans ces ouvrages politiques de l'auteur de _Notre-Dame-de-Paris_,
a-t-il empch les partisans du rgime aboli d'admettre, comme un honneur
lgitime, l'entre de la dpouille du Juvnal des _Chtiments_ au
Panthon? Il doit en tre de mme pour Zola. Quant  ceux qui,  l'heure
prsente, ont t surtout disposs  honorer l'auteur de _J'accuse!_ ils
doivent, pour maintenir et confirmer la gloire de ce grand esprit, ne pas
isoler cet ouvrage des autres crits de l'auteur.

Admirer mile Zola et le glorifier uniquement parce qu'il a dfendu
Dreyfus est une sottise, mais contester son gnie et mpriser son
magnifique labeur, parce qu'il a crit un regrettable plaidoyer, serait
une absurdit pire et une monstrueuse ngation.

Si l'on prenait, une  une, dans un examen  part, les oeuvres des
grands morts devant qui, dj, se sont ouverts les caveaux nationaux,
trouverait-on tout galement irrprochable, tout pareillement admirable?
Il est bien des pages, dans Voltaire et dans Rousseau, dont la citation
serait svre aussi pour ces illustres dfunts. Comme Clemenceau l'a
fortement dit pour les hommes de la Rvolution, rien n'tant parfait ni
absolu dans l'histoire des socits comme dans la vie des individus, la
Patrie reconnaissante doit accepter et honorer ses grands hommes, en bloc.

Paris, 1908.






ACHEV D'IMPRIMER
le dix novembre mil neuf cent huit
PAR BLAIS ET ROY  POITIERS
pour le MERCURE DE FRANCE.



FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Emile Zola, by Edmond Lepelletier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EMILE ZOLA ***

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