The Project Gutenberg EBook of Les misrables Tome I, by Victor Hugo

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Title: Les misrables Tome I
       Fantine

Author: Victor Hugo

Release Date: January 10, 2006 [EBook #17489]
[Date last updated: July 28, 2010]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Victor Hugo

LES MISRABLES

Tome I--FANTINE

(1862)


TABLE DES MATIRES

Livre premier--Un juste

Chapitre I Monsieur Myriel
Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu
Chapitre III  bon vque dur vch
Chapitre IV Les oeuvres semblables aux paroles
Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses
     soutanes
Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison
Chapitre VII Cravatte
Chapitre VIII Philosophie aprs boire
Chapitre IX Le frre racont par la soeur
Chapitre X L'vque en prsence d'une lumire inconnue
Chapitre XI Une restriction
Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu
Chapitre XIII Ce qu'il croyait
Chapitre XIV Ce qu'il pensait


Livre deuxime--La chute

Chapitre I Le soir d'un jour de marche
Chapitre II La prudence conseille  la sagesse
Chapitre III Hrosme de l'obissance passive
Chapitre IV Dtails sur les fromageries de Pontarlier
Chapitre V Tranquillit
Chapitre VI Jean Valjean
Chapitre VII Le dedans du dsespoir
Chapitre VIII L'onde et l'ombre
Chapitre IX Nouveaux griefs
Chapitre X L'homme rveill
Chapitre XI Ce qu'il fait
Chapitre XII L'vque travaille
Chapitre XIII Petit-Gervais


Livre troisime--En l'anne 1817

Chapitre I L'anne 1817
Chapitre II Double quatuor
Chapitre III Quatre  quatre
Chapitre IV Tholomys est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole
Chapitre V Chez Bombarda
Chapitre VI Chapitre o l'on s'adore
Chapitre VII Sagesse de Tholomys
Chapitre VIII Mort d'un cheval
Chapitre IX Fin joyeuse de la joie
Livre quatrime--Confier, c'est quelquefois livrer
Chapitre I Une mre qui en rencontre une autre
Chapitre II Premire esquisse de deux figures louches
Chapitre III L'Alouette


Livre cinquime--La descente

Chapitre I Histoire d'un progrs dans les verroteries noires
Chapitre II M. Madeleine
Chapitre III Sommes dposes chez Laffitte
Chapitre IV M. Madeleine en deuil
Chapitre V Vagues clairs  l'horizon
Chapitre VI Le pre Fauchelevent
Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier  Paris
Chapitre VIII Madame Victurnien dpense trente-cinq francs pour la morale
Chapitre IX Succs de Madame Victurnien
Chapitre X Suite du succs
Chapitre XI _Christus nos liberavit_
Chapitre XII Le dsoeuvrement de M. Bamatabois
Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale


Livre sixime--Javert

Chapitre I Commencement du repos
Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ


Livre septime--L'affaire Champmathieu

Chapitre I La soeur Simplice
Chapitre II Perspicacit de matre Scaufflaire
Chapitre III Une tempte sous un crne
Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil
Chapitre V Btons dans les roues
Chapitre VI La soeur Simplice mise  l'preuve
Chapitre VII Le voyageur arriv prend ses prcautions pour repartir
Chapitre VIII Entre de faveur
Chapitre IX Un lieu o des convictions sont en train de se former
Chapitre X Le systme de dngations
Chapitre XI Champmathieu de plus en plus tonn


Livre huitime--Contre-coup

Chapitre I Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux
Chapitre II Fantine heureuse
Chapitre III Javert content
Chapitre IV L'autorit reprend ses droits
Chapitre V Tombeau convenable




Livre premier--Un juste




Chapitre I

Monsieur Myriel


En 1815, M. Charles-Franois-Bienvenu Myriel tait vque de Digne.
C'tait un vieillard d'environ soixante-quinze ans; il occupait le sige
de Digne depuis 1806.

Quoique ce dtail ne touche en aucune manire au fond mme de ce que
nous avons  raconter, il n'est peut-tre pas inutile, ne ft-ce que
pour tre exact en tout, d'indiquer ici les bruits et les propos qui
avaient couru sur son compte au moment o il tait arriv dans le
diocse. Vrai ou faux, ce qu'on dit des hommes tient souvent autant de
place dans leur vie et surtout dans leur destine que ce qu'ils font. M.
Myriel tait fils d'un conseiller au parlement d'Aix; noblesse de robe.
On contait de lui que son pre, le rservant pour hriter de sa charge,
l'avait mari de fort bonne heure,  dix-huit ou vingt ans, suivant un
usage assez rpandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel,
nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il
tait bien fait de sa personne, quoique d'assez petite taille, lgant,
gracieux, spirituel; toute la premire partie de sa vie avait t donne
au monde et aux galanteries. La rvolution survint, les vnements se
prcipitrent, les familles parlementaires dcimes, chasses, traques,
se dispersrent. M. Charles Myriel, ds les premiers jours de la
rvolution, migra en Italie. Sa femme y mourut d'une maladie de
poitrine dont elle tait atteinte depuis longtemps. Ils n'avaient point
d'enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destine de M. Myriel?
L'croulement de l'ancienne socit franaise, la chute de sa propre
famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore
peut-tre pour les migrs qui les voyaient de loin avec le
grossissement de l'pouvante, firent-ils germer en lui des ides de
renoncement et de solitude? Fut-il, au milieu d'une de ces distractions
et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d'un de
ces coups mystrieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en
le frappant au coeur, l'homme que les catastrophes publiques
n'branleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa
fortune? Nul n'aurait pu le dire; tout ce qu'on savait, c'est que,
lorsqu'il revint d'Italie, il tait prtre.

En 1804, M. Myriel tait cur de Brignolles. Il tait dj vieux, et
vivait dans une retraite profonde.

Vers l'poque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait
plus trop quoi, l'amena  Paris. Entre autres personnes puissantes, il
alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que
l'empereur tait venu faire visite  son oncle, le digne cur, qui
attendait dans l'antichambre, se trouva sur le passage de sa majest.
Napolon, se voyant regard avec une certaine curiosit par ce
vieillard, se retourna, et dit brusquement:

--Quel est ce bonhomme qui me regarde?

--Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un
grand homme. Chacun de nous peut profiter.

L'empereur, le soir mme, demanda au cardinal le nom de ce cur, et
quelque temps aprs M. Myriel fut tout surpris d'apprendre qu'il tait
nomm vque de Digne.

Qu'y avait-il de vrai, du reste, dans les rcits qu'on faisait sur la
premire partie de la vie de M. Myriel? Personne ne le savait. Peu de
familles avaient connu la famille Myriel avant la rvolution.

M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite
ville o il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de ttes qui
pensent. Il devait le subir, quoiqu'il ft vque et parce qu'il tait
vque. Mais, aprs tout, les propos auxquels on mlait son nom
n'taient peut-tre que des propos; du bruit, des mots, des paroles;
moins que des paroles, des _palabres_, comme dit l'nergique langue du
midi.

Quoi qu'il en ft, aprs neuf ans d'piscopat et de rsidence  Digne,
tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier
moment les petites villes et les petites gens, taient tombs dans un
oubli profond. Personne n'et os en parler, personne n'et mme os
s'en souvenir.

M. Myriel tait arriv  Digne accompagn d'une vieille fille,
mademoiselle Baptistine, qui tait sa soeur et qui avait dix ans de
moins que lui.

Ils avaient pour tout domestique une servante du mme ge que
mademoiselle Baptistine, et appele madame Magloire, laquelle, aprs
avoir t _la servante de M. le Cur_, prenait maintenant le double
titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de
monseigneur.

Mademoiselle Baptistine tait une personne longue, ple, mince, douce;
elle ralisait l'idal de ce qu'exprime le mot respectable; car il
semble qu'il soit ncessaire qu'une femme soit mre pour tre vnrable.
Elle n'avait jamais t jolie; toute sa vie, qui n'avait t qu'une
suite de saintes oeuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de
blancheur et de clart; et, en vieillissant, elle avait gagn ce qu'on
pourrait appeler la beaut de la bont. Ce qui avait t de la maigreur
dans sa jeunesse tait devenu, dans sa maturit, de la transparence; et
cette diaphanit laissait voir l'ange. C'tait une me plus encore que
ce n'tait une vierge. Sa personne semblait faite d'ombre;  peine assez
de corps pour qu'il y et l un sexe; un peu de matire contenant une
lueur; de grands yeux toujours baisss; un prtexte pour qu'une me
reste sur la terre.

Madame Magloire tait une petite vieille, blanche, grasse, replte,
affaire, toujours haletante,  cause de son activit d'abord, ensuite 
cause d'un asthme.

 son arrive, on installa M. Myriel en son palais piscopal avec les
honneurs voulus par les dcrets impriaux qui classent l'vque
immdiatement aprs le marchal de camp. Le maire et le prsident lui
firent la premire visite, et lui de son ct fit la premire visite au
gnral et au prfet.

L'installation termine, la ville attendit son vque  l'oeuvre.




Chapitre II

Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu


Le palais piscopal de Digne tait attenant  l'hpital.

Le palais piscopal tait un vaste et bel htel bti en pierre au
commencement du sicle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en
thologie de la facult de Paris, abb de Simore, lequel tait vque de
Digne en 1712. Ce palais tait un vrai logis seigneurial. Tout y avait
grand air, les appartements de l'vque, les salons, les chambres, la
cour d'honneur, fort large, avec promenoirs  arcades, selon l'ancienne
mode florentine, les jardins plants de magnifiques arbres. Dans la
salle  manger, longue et superbe galerie qui tait au rez-de-chausse
et s'ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donn 
manger en crmonie le 29 juillet 1714  messeigneurs Charles Brlart de
Genlis, archevque-prince d'Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin,
vque de Grasse, Philippe de Vendme, grand prieur de France, abb de
Saint-Honor de Lrins, Franois de Berton de Grillon, vque-baron de
Vence, Csar de Sabran de Forcalquier, vque-seigneur de Glandve, et
Jean Soanen, prtre de l'oratoire, prdicateur ordinaire du roi,
vque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept rvrends
personnages dcoraient cette salle, et cette date mmorable, 29 juillet
1714, y tait grave en lettres d'or sur une table de marbre blanc.

L'hpital tait une maison troite et basse  un seul tage avec un
petit jardin. Trois jours aprs son arrive, l'vque visita l'hpital.
La visite termine, il fit prier le directeur de vouloir bien venir
jusque chez lui.

--Monsieur le directeur de l'hpital, lui dit-il, combien en ce moment
avez-vous de malades?

--Vingt-six, monseigneur.

--C'est ce que j'avais compt, dit l'vque.

--Les lits, reprit le directeur, sont bien serrs les uns contre les
autres.

--C'est ce que j'avais remarqu.

--Les salles ne sont que des chambres, et l'air s'y renouvelle
difficilement.

--C'est ce qui me semble.

--Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit
pour les convalescents.

--C'est ce que je me disais.

--Dans les pidmies, nous avons eu cette anne le typhus, nous avons eu
une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois; nous ne
savons que faire.

--C'est la pense qui m'tait venue.

--Que voulez-vous, monseigneur? dit le directeur, il faut se rsigner.

Cette conversation avait lieu dans la salle  manger-galerie du
rez-de-chausse. L'vque garda un moment le silence, puis il se tourna
brusquement vers le directeur de l'hpital:

--Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu'il tiendrait de lits rien que
dans cette salle?

--La salle  manger de monseigneur! s'cria le directeur stupfait.

L'vque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux
des mesures et des calculs.

--Il y tiendrait bien vingt lits! dit-il, comme se parlant  lui-mme.

Puis levant la voix:

--Tenez, monsieur le directeur de l'hpital, je vais vous dire. Il y a
videmment une erreur. Vous tes vingt-six personnes dans cinq ou six
petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour
soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j'ai le
vtre. Rendez-moi ma maison. C'est ici chez vous.

Le lendemain, les vingt-six pauvres taient installs dans le palais de
l'vque et l'vque tait  l'hpital.

M. Myriel n'avait point de bien, sa famille ayant t ruine par la
rvolution. Sa soeur touchait une rente viagre de cinq cents francs
qui, au presbytre, suffisait  sa dpense personnelle. M. Myriel
recevait de l'tat comme vque un traitement de quinze mille francs. Le
jour mme o il vint se loger dans la maison de l'hpital, M. Myriel
dtermina l'emploi de cette somme une fois pour toutes de la manire
suivante. Nous transcrivons ici une note crite de sa main.

_Note pour rgler les dpenses de ma maison._

_Pour le petit sminaire: quinze cents livres_
_Congrgation de la mission: cent livres_
_Pour les lazaristes de Montdidier: cent livres_
_Sminaire des missions trangres  Paris: deux cents livres_
_Congrgation du Saint-Esprit: cent cinquante livres_
_tablissements religieux de la Terre-Sainte: cent livres_
_Socits de charit maternelle: trois cents livres_
_En sus, pour celle d'Arles: cinquante livres_
_OEuvre pour l'amlioration des prisons: quatre cents livres_
_OEuvre pour le soulagement et la dlivrance des prisonniers: cinq cents
livres_
_Pour librer des pres de famille prisonniers pour dettes: mille livres_
_Supplment au traitement des pauvres matres d'cole du diocse: deux
mille livres_
_Grenier d'abondance des Hautes-Alpes: cent livres_
_Congrgation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron,
pour l'enseignement gratuit des filles indigentes: quinze cents livres_
_Pour les pauvres: six mille livres_
_Ma dpense personnelle: mille livres_

Total: _quinze mille livres_

Pendant tout le temps qu'il occupa le sige de Digne, M. Myriel ne
changea presque rien  cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit,
_avoir rgl les dpenses de sa maison_.

Cet arrangement fut accept avec une soumission absolue par mademoiselle
Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne tait tout  la fois
son frre et son vque, son ami selon la nature et son suprieur selon
l'glise. Elle l'aimait et elle le vnrait tout simplement. Quand il
parlait, elle s'inclinait; quand il agissait, elle adhrait. La servante
seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l'vque, on l'a pu
remarquer, ne s'tait rserv que mille livres, ce qui, joint  la
pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an.
Avec ces quinze cents francs, ces deux vieilles femmes et ce vieillard
vivaient.

Et quand un cur de village venait  Digne, M. l'vque trouvait encore
moyen de le traiter, grce  la svre conomie de madame Magloire et 
l'intelligente administration de mademoiselle Baptistine.

Un jour--il tait  Digne depuis environ trois mois--l'vque dit:

--Avec tout cela je suis bien gn!

--Je le crois bien! s'cria madame Magloire, Monseigneur n'a seulement
pas rclam la rente que le dpartement lui doit pour ses frais de
carrosse en ville et de tournes dans le diocse. Pour les vques
d'autrefois c'tait l'usage.

--Tiens! dit l'vque, vous avez raison, madame Magloire.

Il fit sa rclamation.

Quelque temps aprs, le conseil gnral, prenant cette demande en
considration, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous
cette rubrique: _Allocation  M. l'vque pour frais de carrosse, frais
de poste et frais de tournes pastorales_.

Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et,  cette occasion, un
snateur de l'empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable
au dix-huit brumaire et pourvu prs de la ville de Digne d'une
snatorerie magnifique, crivit au ministre des cultes, M. Bigot de
Prameneu, un petit billet irrit et confidentiel dont nous extrayons
ces lignes authentiques:

--Des frais de carrosse? pourquoi faire dans une ville de moins de
quatre mille habitants? Des frais de poste et de tournes?  quoi bon
ces tournes d'abord? ensuite comment courir la poste dans un pays de
montagnes? Il n'y a pas de routes. On ne va qu' cheval. Le pont mme de
la Durance  Chteau-Arnoux peut  peine porter des charrettes  boeufs.
Ces prtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon
aptre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut
carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens
vques. Oh! toute cette prtraille! Monsieur le comte, les choses
n'iront bien que lorsque l'empereur nous aura dlivrs des calotins. 
bas le pape! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant  moi, je
suis pour Csar tout seul. Etc., etc.

La chose, en revanche, rjouit fort madame Magloire.

--Bon, dit-elle  mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commenc par
les autres, mais il a bien fallu qu'il fint par lui-mme. Il a rgl
toutes ses charits. Voil trois mille livres pour nous. Enfin!

Le soir mme, l'vque crivit et remit  sa soeur une note ainsi
conue:

_Frais de carrosse et de tournes._

_Pour donner du bouillon de viande aux malades de l'hpital: quinze
cents livres_
_Pour la socit de charit maternelle d'Aix: deux cent cinquante livres_
_Pour la socit de charit maternelle de Draguignan: deux cent cinquante
livres_
_Pour les enfants trouvs: cinq cents livres_
_Pour les orphelins: cinq cents livres_

Total: _trois mille livres_

Tel tait le budget de M. Myriel.

Quant au casuel piscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements,
prdications, bndictions d'glises ou de chapelles, mariages, etc.,
l'vque le percevait sur les riches avec d'autant plus d'pret qu'il
le donnait aux pauvres.

Au bout de peu de temps, les offrandes d'argent afflurent. Ceux qui ont
et ceux qui manquent frappaient  la porte de M. Myriel, les uns venant
chercher l'aumne que les autres venaient y dposer. L'vque, en moins
d'un an, devint le trsorier de tous les bienfaits et le caissier de
toutes les dtresses. Des sommes considrables passaient par ses mains;
mais rien ne put faire qu'il changet quelque chose  son genre de vie
et qu'il ajoutt le moindre superflu  son ncessaire.

Loin de l. Comme il y a toujours encore plus de misre en bas que de
fraternit en haut, tout tait donn, pour ainsi dire, avant d'tre
reu; c'tait comme de l'eau sur une terre sche; il avait beau recevoir
de l'argent, il n'en avait jamais. Alors il se dpouillait.

L'usage tant que les vques noncent leurs noms de baptme en tte de
leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du
pays avaient choisi, avec une sorte d'instinct affectueux, dans les noms
et prnoms de l'vque, celui qui leur prsentait un sens, et ils ne
l'appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le
nommerons ainsi dans l'occasion. Du reste, cette appellation lui
plaisait.

--J'aime ce nom-l, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur.

Nous ne prtendons pas que le portrait que nous faisons ici soit
vraisemblable; nous nous bornons  dire qu'il est ressemblant.




Chapitre III

 bon vque dur vch


M. l'vque, pour avoir converti son carrosse en aumnes, n'en faisait
pas moins ses tournes. C'est un diocse fatigant que celui de Digne. Il
a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on
l'a vu tout  l'heure; trente-deux cures, quarante et un vicariats et
deux cent quatre-vingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c'est une
affaire. M. l'vque en venait  bout. Il allait  pied quand c'tait
dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la
montagne. Les deux vieilles femmes l'accompagnaient. Quand le trajet
tait trop pnible pour elles, il allait seul.

Un jour, il arriva  Senez, qui est une ancienne ville piscopale, mont
sur un ne. Sa bourse, fort  sec dans ce moment, ne lui avait pas
permis d'autre quipage. Le maire de la ville vint le recevoir  la
porte de l'vch et le regardait descendre de son ne avec des yeux
scandaliss. Quelques bourgeois riaient autour de lui.

--Monsieur le maire, dit l'vque, et messieurs les bourgeois, je vois
ce qui vous scandalise; vous trouvez que c'est bien de l'orgueil  un
pauvre prtre de monter une monture qui a t celle de Jsus-Christ. Je
l'ai fait par ncessit, je vous assure, non par vanit.

Dans ses tournes, il tait indulgent et doux, et prchait moins qu'il
ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il
n'allait jamais chercher bien loin ses raisonnements et ses modles.
Aux habitants d'un pays il citait l'exemple du pays voisin. Dans les
cantons o l'on tait dur pour les ncessiteux, il disait:

--Voyez les gens de Brianon. Ils ont donn aux indigents, aux veuves et
aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant
tous les autres. Ils leur rebtissent gratuitement leurs maisons quand
elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays bni de Dieu. Durant tout un
sicle de cent ans, il n'y a pas eu un meurtrier.

Dans les villages pres au gain et  la moisson, il disait:

--Voyez ceux d'Embrun. Si un pre de famille, au temps de la rcolte, a
ses fils au service  l'arme et ses filles en service  la ville, et
qu'il soit malade et empch, le cur le recommande au prne; et le
dimanche, aprs la messe, tous les gens du village, hommes, femmes,
enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui
rapportent paille et grain dans son grenier.

Aux familles divises par des questions d'argent et d'hritage, il
disait:

--Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu'on n'y entend pas
le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le pre meurt
dans une famille, les garons s'en vont chercher fortune, et laissent le
bien aux filles, afin qu'elles puissent trouver des maris.

Aux cantons qui ont le got des procs et o les fermiers se ruinent en
papier timbr, il disait:

--Voyez ces bons paysans de la valle de Queyras. Ils sont l trois
mille mes. Mon Dieu! c'est comme une petite rpublique. On n'y connat
ni le juge, ni l'huissier. Le maire fait tout. Il rpartit l'impt, taxe
chacun en conscience, juge les querelles gratis, partage les patrimoines
sans honoraires, rend des sentences sans frais; et on lui obit, parce
que c'est un homme juste parmi des hommes simples.

Aux villages o il ne trouvait pas de matre d'cole, il citait encore
ceux de Queyras:

--Savez-vous comment ils font? disait-il. Comme un petit pays de douze
ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des
matres d'cole pays par toute la valle qui parcourent les villages,
passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-l, et enseignant. Ces
magisters vont aux foires, o je les ai vus. On les reconnat  des
plumes  crire qu'ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui
n'enseignent qu' lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et
le calcul ont deux plumes; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et
le latin ont trois plumes. Ceux-l sont de grands savants. Mais quelle
honte d'tre ignorants! Faites comme les gens de Queyras.

Il parlait ainsi, gravement et paternellement,  dfaut d'exemples
inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et
beaucoup d'images, ce qui tait l'loquence mme de Jsus-Christ,
convaincu et persuadant.




Chapitre IV

Les oeuvres semblables aux paroles


Sa conversation tait affable et gaie. Il se mettait  la porte des
deux vieilles femmes qui passaient leur vie prs de lui; quand il riait,
c'tait le rire d'un colier.

Madame Magloire l'appelait volontiers _Votre Grandeur_. Un jour, il se
leva de son fauteuil et alla  sa bibliothque chercher un livre. Ce
livre tait sur un des rayons d'en haut. Comme l'vque tait d'assez
petite taille, il ne put y atteindre.

--Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va
pas jusqu' cette planche.

Une de ses parentes loignes, madame la comtesse de L, laissait
rarement chapper une occasion d'numrer en sa prsence ce qu'elle
appelait les esprances de ses trois fils. Elle avait plusieurs
ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils taient
naturellement les hritiers. Le plus jeune des trois avait  recueillir
d'une grand'tante cent bonnes mille livres de rentes; le deuxime tait
substitu au titre de duc de son oncle; l'an devait succder  la
pairie de son aeul. L'vque coutait habituellement en silence ces
innocents et pardonnables talages maternels. Une fois pourtant, il
paraissait plus rveur que de coutume, tandis que madame de L
renouvelait le dtail de toutes ces successions et de toutes ces
esprances. Elle s'interrompit avec quelque impatience:

--Mon Dieu, mon cousin! mais  quoi songez-vous donc?

--Je songe, dit l'vque,  quelque chose de singulier qui est, je
crois, dans saint Augustin: Mettez votre esprance dans celui auquel on
ne succde point.

Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du dcs d'un
gentilhomme du pays, o s'talaient en une longue page, outre les
dignits du dfunt, toutes les qualifications fodales et nobiliaires de
tous ses parents:

--Quel bon dos a la mort! s'cria-t-il. Quelle admirable charge de
titres on lui fait allgrement porter, et comme il faut que les hommes
aient de l'esprit pour employer ainsi la tombe  la vanit!

Il avait dans l'occasion une raillerie douce qui contenait presque
toujours un sens srieux. Pendant un carme, un jeune vicaire vint 
Digne et prcha dans la cathdrale. Il fut assez loquent. Le sujet de
son sermon tait la charit. Il invita les riches  donner aux
indigents, afin d'viter l'enfer qu'il peignit le plus effroyable qu'il
put et de gagner le paradis qu'il fit dsirable et charmant. Il y avait
dans l'auditoire un riche marchand retir, un peu usurier, nomm M.
Gborand, lequel avait gagn un demi-million  fabriquer de gros draps,
des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Gborand n'avait
fait l'aumne  un malheureux.  partir de ce sermon, on remarqua qu'il
donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de
la cathdrale. Elles taient six  se partager cela. Un jour, l'vque
le vit faisant sa charit et dit  sa soeur avec un sourire:

--Voil monsieur Gborand qui achte pour un sou de paradis.

Quand il s'agissait de charit, il ne se rebutait pas, mme devant un
refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient rflchir. Une fois,
il qutait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait l le
marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen
d'tre tout ensemble ultra-royaliste et ultra-voltairien. Cette varit
a exist. L'vque, arriv  lui, lui toucha le bras.

--Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose.

Le marquis se retourna et rpondit schement:

--Monseigneur, j'ai mes pauvres.

--Donnez-les-moi, dit l'vque.

Un jour, dans la cathdrale, il fit ce sermon.

Mes trs chers frres, mes bons amis, il y a en France treize cent
vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit
cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fentre, et
enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture,
la porte. Et cela,  cause d'une chose qu'on appelle l'impt des portes
et fentres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des
petits enfants, dans ces logis-l, et voyez les fivres et les maladies.
Hlas! Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend. Je n'accuse pas
la loi, mais je bnis Dieu. Dans l'Isre, dans le Var, dans les deux
Alpes, les hautes et les basses, les paysans n'ont pas mme de
brouettes, ils transportent les engrais  dos d'hommes; ils n'ont pas de
chandelles, et ils brlent des btons rsineux et des bouts de corde
tremps dans la poix rsine. C'est comme cela dans tout le pays haut du
Dauphin. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la
bouse de vache sche. L'hiver, ils cassent ce pain  coups de hache et
ils le font tremper dans l'eau vingt-quatre heures pour pouvoir le
manger.--Mes frres, ayez piti! voyez comme on souffre autour de vous.

N provenal, il s'tait facilement familiaris avec tous les patois du
midi. Il disait: _Eh b! moussu, ss sag?_ comme dans le bas
Languedoc. _Ont anaras passa?_ comme dans les basses Alpes. _Puerte
un bouen moutou embe un bouen froumage grase_, comme dans le haut
Dauphin. Ceci plaisait au peuple, et n'avait pas peu contribu  lui
donner accs prs de tous les esprits. Il tait dans la chaumire et
dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus
grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues,
il entrait dans toutes les mes. Du reste, il tait le mme pour les
gens du monde et pour les gens du peuple. Il ne condamnait rien
htivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il
disait:

--Voyons le chemin par o la faute a pass.

tant, comme il se qualifiait lui-mme en souriant, un _ex-pcheur_, il
n'avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez
haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux froces, une
doctrine qu'on pourrait rsumer  peu prs ainsi:

L'homme a sur lui la chair qui est tout  la fois son fardeau et sa
tentation. Il la trane et lui cde.

Il doit la surveiller, la contenir, la rprimer, et ne lui obir qu'
la dernire extrmit. Dans cette obissance-l, il peut encore y avoir
de la faute; mais la faute, ainsi faite, est vnielle. C'est une chute,
mais une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prire.

tre un saint, c'est l'exception; tre un juste, c'est la rgle. Errez,
dfaillez, pchez, mais soyez des justes.

Le moins de pch possible, c'est la loi de l'homme. Pas de pch du
tout est le rve de l'ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au
pch. Le pch est une gravitation.

Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s'indigner bien vite:

--Oh! oh! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros
crime que tout le monde commet. Voil les hypocrisies effares qui se
dpchent de protester et de se mettre  couvert.

Il tait indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pse le poids
de la socit humaine. Il disait:

--Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des
indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pres, des
matres, des forts, des riches et des savants.

Il disait encore:

-- ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous
pourrez; la socit est coupable de ne pas donner l'instruction gratis;
elle rpond de la nuit qu'elle produit. Cette me est pleine d'ombre, le
pch s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le pch, mais
celui qui y a fait l'ombre.

Comme on voit, il avait une manire trange et  lui de juger les
choses. Je souponne qu'il avait pris cela dans l'vangile.

Il entendit un jour conter dans un salon un procs criminel qu'on
instruisait et qu'on allait juger. Un misrable homme, par amour pour
une femme et pour l'enfant qu'il avait d'elle,  bout de ressources,
avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie tait encore punie de
mort  cette poque. La femme avait t arrte mettant la premire
pice fausse fabrique par l'homme. On la tenait, mais on n'avait de
preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le
perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s'obstina  nier. Sur ce,
le procureur du roi avait eu une ide. Il avait suppos une infidlit
de l'amant, et tait parvenu, avec des fragments de lettres savamment
prsents,  persuader  la malheureuse qu'elle avait une rivale et que
cet homme la trompait. Alors, exaspre de jalousie, elle avait dnonc
son amant, tout avou, tout prouv. L'homme tait perdu. Il allait tre
prochainement jug  Aix avec sa complice. On racontait le fait, et
chacun s'extasiait sur l'habilet du magistrat. En mettant la jalousie
en jeu, il avait fait jaillir la vrit par la colre, il avait fait
sortir la justice de la vengeance. L'vque coutait tout cela en
silence. Quand ce fut fini, il demanda:

--O jugera-t-on cet homme et cette femme?

-- la cour d'assises.

Il reprit:

--Et o jugera-t-on monsieur le procureur du roi?

Il arriva  Digne une aventure tragique. Un homme fut condamn  mort
pour meurtre. C'tait un malheureux pas tout  fait lettr, pas tout 
fait ignorant, qui avait t bateleur dans les foires et crivain
public. Le procs occupa beaucoup la ville. La veille du jour fix pour
l'excution du condamn, l'aumnier de la prison tomba malade. Il
fallait un prtre pour assister le patient  ses derniers moments. On
alla chercher le cur. Il parat qu'il refusa en disant: Cela ne me
regarde pas. Je n'ai que faire de cette corve et de ce saltimbanque;
moi aussi, je suis malade; d'ailleurs ce n'est pas l ma place. On
rapporta cette rponse  l'vque qui dit:

--Monsieur le cur a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne.

Il alla sur-le-champ  la prison, il descendit au cabanon du
saltimbanque, il l'appela par son nom, lui prit la main et lui parla.
Il passa toute la journe et toute la nuit prs de lui, oubliant la
nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l'me du condamn et priant
le condamn pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vrits qui
sont les plus simples. Il fut pre, frre, ami; vque pour bnir
seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet
homme allait mourir dsespr. La mort tait pour lui comme un abme.
Debout et frmissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il
n'tait pas assez ignorant pour tre absolument indiffrent. Sa
condamnation, secousse profonde, avait en quelque sorte rompu  et l
autour de lui cette cloison qui nous spare du mystre des choses et que
nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par
ces brches fatales, et ne voyait que des tnbres. L'vque lui fit
voir une clart.

Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l'vque tait l.
Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec
sa croix piscopale au cou, cte  cte avec ce misrable li de cordes.

Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'chafaud avec lui. Le
patient, si morne et si accabl la veille, tait rayonnant. Il sentait
que son me tait rconcilie et il esprait Dieu. L'vque l'embrassa,
et, au moment o le couteau allait tomber, il lui dit:

--Celui que l'homme tue, Dieu le ressuscite; celui que les frres
chassent retrouve le Pre. Priez, croyez, entrez dans la vie! le Pre
est l.

Quand il redescendit de l'chafaud, il avait quelque chose dans son
regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui tait le plus
admirable de sa pleur ou de sa srnit. En rentrant  cet humble logis
qu'il appelait en souriant son palais, il dit  sa soeur:

--Je viens d'officier pontificalement.

Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les
moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en
commentant cette conduite de l'vque: C'est de l'affectation. Ceci ne
fut du reste qu'un propos de salons. Le peuple, qui n'entend pas malice
aux actions saintes, fut attendri et admira.

Quant  l'vque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut
longtemps  s'en remettre.

L'chafaud, en effet, quand il est l, dress et debout, a quelque chose
qui hallucine. On peut avoir une certaine indiffrence sur la peine de
mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu'on n'a pas vu de
ses yeux une guillotine; mais si l'on en rencontre une, la secousse est
violente, il faut se dcider et prendre parti pour ou contre. Les uns
admirent, comme de Maistre; les autres excrent, comme Beccaria. La
guillotine est la concrtion de la loi; elle se nomme _vindicte;_ elle
n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l'aperoit
frissonne du plus mystrieux des frissons. Toutes les questions sociales
dressent autour de ce couperet leur point d'interrogation. L'chafaud
est vision. L'chafaud n'est pas une charpente, l'chafaud n'est pas une
machine, l'chafaud n'est pas une mcanique inerte faite de bois, de fer
et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d'tre qui a je ne sais
quelle sombre initiative; on dirait que cette charpente voit, que cette
machine entend, que cette mcanique comprend, que ce bois, ce fer et ces
cordes veulent. Dans la rverie affreuse o sa prsence jette l'me,
l'chafaud apparat terrible et se mlant de ce qu'il fait. L'chafaud
est le complice du bourreau; il dvore; il mange de la chair, il boit du
sang. L'chafaud est une sorte de monstre fabriqu par le juge et par le
charpentier, un spectre qui semble vivre d'une espce de vie
pouvantable faite de toute la mort qu'il a donne.

Aussi l'impression fut-elle horrible et profonde; le lendemain de
l'excution et beaucoup de jours encore aprs, l'vque parut accabl.
La srnit presque violente du moment funbre avait disparu: le fantme
de la justice sociale l'obsdait. Lui qui d'ordinaire revenait de toutes
ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu'il se
ft un reproche. Par moments, il se parlait  lui-mme, et bgayait 
demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa soeur entendit un
soir et recueillit:

--Je ne croyais pas que cela ft si monstrueux. C'est un tort de
s'absorber dans la loi divine au point de ne plus s'apercevoir de la loi
humaine. La mort n'appartient qu' Dieu. De quel droit les hommes
touchent-ils  cette chose inconnue?

Avec le temps ces impressions s'attnurent, et probablement
s'effacrent. Cependant on remarqua que l'vque vitait dsormais de
passer sur la place des excutions. On pouvait appeler M. Myriel  toute
heure au chevet des malades et des mourants. Il n'ignorait pas que l
tait son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles
veuves ou orphelines n'avaient pas besoin de le demander, il arrivait de
lui-mme. Il savait s'asseoir et se taire de longues heures auprs de
l'homme qui avait perdu la femme qu'il aimait, de la mre qui avait
perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi
le moment de parler.  admirable consolateur! il ne cherchait pas 
effacer la douleur par l'oubli, mais  l'agrandir et  la dignifier par
l'esprance. Il disait:

--Prenez garde  la faon dont vous vous tournez vers les morts. Ne
songez pas  ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur
vivante de votre mort bien-aim au fond du ciel.

Il savait que la croyance est saine. Il cherchait  conseiller et 
calmer l'homme dsespr en lui indiquant du doigt l'homme rsign, et 
transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur
qui regarde une toile.




Chapitre V

Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes


La vie intrieure de M. Myriel tait pleine des mmes penses que sa vie
publique. Pour qui et pu la voir de prs, c'et t un spectacle grave
et charmant que cette pauvret volontaire dans laquelle vivait M.
l'vque de Digne.

Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait
peu. Ce court sommeil tait profond. Le matin il se recueillait pendant
une heure, puis il disait sa messe, soit  la cathdrale, soit dans son
oratoire. Sa messe dite, il djeunait d'un pain de seigle tremp dans le
lait de ses vaches. Puis il travaillait.

Un vque est un homme fort occup; il faut qu'il reoive tous les jours
le secrtaire de l'vch, qui est d'ordinaire un chanoine, presque tous
les jours ses grands vicaires. Il a des congrgations  contrler, des
privilges  donner, toute une librairie ecclsiastique  examiner,
paroissiens, catchismes diocsains, livres d'heures, etc., des
mandements  crire, des prdications  autoriser, des curs et des
maires  mettre d'accord, une correspondance clricale, une
correspondance administrative, d'un ct l'tat, de l'autre le
Saint-Sige, mille affaires.

Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son
brviaire, il le donnait d'abord aux ncessiteux, aux malades et aux
affligs; le temps que les affligs, les malades et les ncessiteux lui
laissaient, il le donnait au travail. Tantt il bchait la terre dans
son jardin, tantt il lisait et crivait. Il n'avait qu'un mot pour ces
deux sortes de travail; il appelait cela _jardiner_.

--L'esprit est un jardin, disait-il.

 midi, il dnait. Le dner ressemblait au djeuner.

Vers deux heures, quand le temps tait beau, il sortait et se promenait
 pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les
masures. On le voyait cheminer seul, tout  ses penses, l'oeil baiss,
appuy sur sa longue canne, vtu de sa douillette violette ouate et
bien chaude, chauss de bas violets dans de gros souliers, et coiff de
son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands
d'or  graine d'pinards.

C'tait une fte partout o il paraissait. On et dit que son passage
avait quelque chose de rchauffant et de lumineux. Les enfants et les
vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'vque comme pour le
soleil. Il bnissait et on le bnissait. On montrait sa maison 
quiconque avait besoin de quelque chose.

 et l, il s'arrtait, parlait aux petits garons et aux petites
filles et souriait aux mres. Il visitait les pauvres tant qu'il avait
de l'argent; quand il n'en avait plus, il visitait les riches.

Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu'il ne
voulait pas qu'on s'en apert, il ne sortait jamais dans la ville
autrement qu'avec sa douillette violette. Cela le gnait un peu en t.

Le soir  huit heures et demie il soupait avec sa soeur, madame Magloire
debout derrire eux et les servant  table. Rien de plus frugal que ce
repas. Si pourtant l'vque avait un de ses curs  souper, madame
Magloire en profitait pour servir  Monseigneur quelque excellent
poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout cur tait
un prtexte  bon repas; l'vque se laissait faire. Hors de l, son
ordinaire ne se composait gure que de lgumes cuits dans l'eau et de
soupe  l'huile. Aussi disait-on dans la ville:

--Quand l'vque fait pas chre de cur, il fait chre de trappiste.

Aprs son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle
Baptistine et madame Magloire; puis il rentrait dans sa chambre et se
remettait  crire, tantt sur des feuilles volantes, tantt sur la
marge de quelque in-folio. Il tait lettr et quelque peu savant. Il a
laiss cinq ou six manuscrits assez curieux; entre autres une
dissertation sur le verset de la Gense: _Au commencement l'esprit de
Dieu flottait sur les eaux_. Il confronte avec ce verset trois textes:
la version arabe qui dit: _Les vents de Dieu soufflaient;_ Flavius
Josphe qui dit: _Un vent d'en haut se prcipitait sur la terre_, et
enfin la paraphrase chaldaque d'Onkelos qui porte: _Un vent venant de
Dieu soufflait sur la face des eaux_. Dans une autre dissertation, il
examine les oeuvres thologiques de Hugo, vque de Ptolmas,
arrire-grand-oncle de celui qui crit ce livre, et il tablit qu'il
faut attribuer  cet vque les divers opuscules publis, au sicle
dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt.

Parfois au milieu d'une lecture, quel que ft le livre qu'il et entre
les mains, il tombait tout  coup dans une mditation profonde, d'o il
ne sortait que pour crire quelques lignes sur les pages mmes du
volume. Ces lignes souvent n'ont aucun rapport avec le livre qui les
contient. Nous avons sous les yeux une note crite par lui sur une des
marges d'un in-quarto intitul: _Correspondance du lord Germain avec les
gnraux Clinton, Cornwallis et les amiraux de la station de l'Amrique.
 Versailles, chez Poinot, libraire, et  Paris, chez Pissot, libraire,
quai des Augustins_.

Voici cette note:

 vous qui tes!

L'Ecclsiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabes vous nomment
Crateur, l'ptre aux phsiens vous nomme Libert, Baruch vous nomme
Immensit, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vrit, Jean vous nomme
Lumire, les Rois vous nomment Seigneur, l'Exode vous appelle
Providence, le Lvitique Saintet, Esdras Justice, la cration vous
nomme Dieu, l'homme vous nomme Pre; mais Salomon vous nomme
Misricorde, et c'est l le plus beau de tous vos noms.

Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient 
leurs chambres au premier, le laissant jusqu'au matin seul au
rez-de-chausse.

Ici il est ncessaire que nous donnions une ide exacte du logis de M.
l'vque de Digne.




Chapitre VI

Par qui il faisait garder sa maison


La maison qu'il habitait se composait, nous l'avons dit, d'un
rez-de-chausse et d'un seul tage: trois pices au rez-de-chausse,
trois chambres au premier, au-dessus un grenier. Derrire la maison, un
jardin d'un quart d'arpent. Les deux femmes occupaient le premier.
L'vque logeait en bas. La premire pice, qui s'ouvrait sur la rue,
lui servait de salle  manger, la deuxime de chambre  coucher, et la
troisime d'oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer
par la chambre  coucher, et sortir de la chambre  coucher sans passer
par la salle  manger. Dans l'oratoire, au fond, il y avait une alcve
ferme, avec un lit pour les cas d'hospitalit. M. l'vque offrait ce
lit aux curs de campagne que des affaires ou les besoins de leur
paroisse amenaient  Digne.

La pharmacie de l'hpital, petit btiment ajout  la maison et pris sur
le jardin, avait t transforme en cuisine et en cellier.

Il y avait en outre dans le jardin une table qui tait l'ancienne
cuisine de l'hospice et o l'vque entretenait deux vaches. Quelle que
ft la quantit de lait qu'elles lui donnassent, il en envoyait
invariablement tous les matins la moiti aux malades de l'hpital.--Je
paye ma dme, disait-il.

Sa chambre tait assez grande et assez difficile  chauffer dans la
mauvaise saison. Comme le bois est trs cher  Digne, il avait imagin
de faire faire dans l'table  vaches un compartiment ferm d'une
cloison en planches. C'tait l qu'il passait ses soires dans les
grands froids. Il appelait cela son _salon d'hiver_.

Il n'y avait dans ce salon d'hiver, comme dans la salle  manger,
d'autres meubles qu'une table de bois blanc, carre, et quatre chaises
de paille. La salle  manger tait orne en outre d'un vieux buffet
peint en rose  la dtrempe. Du buffet pareil, convenablement habill de
napperons blancs et de fausses dentelles, l'vque avait fait l'autel
qui dcorait son oratoire.

Ses pnitentes riches et les saintes femmes de Digne s'taient souvent
cotises pour faire les frais d'un bel autel neuf  l'oratoire de
monseigneur; il avait chaque fois pris l'argent et l'avait donn aux
pauvres.

--Le plus beau des autels, disait-il, c'est l'me d'un malheureux
consol qui remercie Dieu.

Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un
fauteuil  bras galement en paille dans sa chambre  coucher. Quand par
hasard il recevait sept ou huit personnes  la fois, le prfet, ou le
gnral, ou l'tat-major du rgiment en garnison, ou quelques lves du
petit sminaire, on tait oblig d'aller chercher dans l'table les
chaises du salon d'hiver, dans l'oratoire les prie-Dieu, et le fauteuil
dans la chambre  coucher; de cette faon, on pouvait runir jusqu'
onze siges pour les visiteurs.  chaque nouvelle visite on dmeublait
une pice.

Il arrivait parfois qu'on tait douze; alors l'vque dissimulait
l'embarras de la situation en se tenant debout devant la chemine si
c'tait l'hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c'tait
l't.

Il y avait bien encore dans l'alcve ferme une chaise, mais elle tait
 demi dpaille et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait
qu'elle ne pouvait servir qu'appuye contre le mur. Mademoiselle
Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une trs grande bergre en
bois jadis dor et revtue de pkin  fleurs, mais on avait t oblig
de monter cette bergre au premier par la fentre, l'escalier tant trop
troit; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier.

L'ambition de mademoiselle Baptistine et t de pouvoir acheter un
meuble de salon en velours d'Utrecht jaune  rosaces et en acajou  cou
de cygne, avec canap. Mais cela et cot au moins cinq cents francs,
et, ayant vu qu'elle n'avait russi  conomiser pour cet objet que
quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y
renoncer. D'ailleurs qui est-ce qui atteint son idal?

Rien de plus simple  se figurer que la chambre  coucher de l'vque.
Une porte-fentre donnant sur le jardin, vis--vis le lit; un lit
d'hpital, en fer avec baldaquin de serge verte; dans l'ombre du lit,
derrire un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les
anciennes habitudes lgantes de l'homme du monde; deux portes, l'une
prs de la chemine, donnant dans l'oratoire; l'autre, prs de la
bibliothque, donnant dans la salle  manger; la bibliothque, grande
armoire vitre pleine de livres; la chemine, de bois peint en marbre,
habituellement sans feu; dans la chemine, une paire de chenets en fer
orns de deux vases  guirlandes et cannelures jadis argents  l'argent
hach, ce qui tait un genre de luxe piscopal; au-dessus,  l'endroit
o d'ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre dsargent fix
sur un velours noir rp dans un cadre de bois ddor. Prs de la
porte-fentre, une grande table avec un encrier, charge de papiers
confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille.
Devant le lit, un prie-Dieu, emprunt  l'oratoire.

Deux portraits dans des cadres ovales taient accrochs au mur des deux
cts du lit. De petites inscriptions dores sur le fond neutre de la
toile  ct des figures indiquaient que les portraits reprsentaient,
l'un, l'abb de Chaliot, vque de Saint-Claude, l'autre, l'abb
Tourteau, vicaire gnral d'Agde, abb de Grand-Champ, ordre de Cteaux,
diocse de Chartres. L'vque, en succdant dans cette chambre aux
malades de l'hpital, y avait trouv ces portraits et les y avait
laisss. C'taient des prtres, probablement des donateurs: deux motifs
pour qu'il les respectt. Tout ce qu'il savait de ces deux personnages,
c'est qu'ils avaient t nomms par le roi, l'un  son vch, l'autre 
son bnfice, le mme jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant
dcroch les tableaux pour en secouer la poussire, l'vque avait
trouv cette particularit crite d'une encre blanchtre sur un petit
carr de papier jauni par le temps, coll avec quatre pains  cacheter
derrire le portrait de l'abb de Grand-Champ.

Il avait  sa fentre un antique rideau de grosse toffe de laine qui
finit par devenir tellement vieux que, pour viter la dpense d'un neuf,
madame Magloire fut oblige de faire une grande couture au beau milieu.
Cette couture dessinait une croix. L'vque le faisait souvent
remarquer.

--Comme cela fait bien! disait-il.

Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chausse ainsi qu'au
premier, sans exception, taient blanchies au lait de chaux, ce qui est
une mode de caserne et d'hpital.

Cependant, dans les dernires annes, madame Magloire retrouva, comme on
le verra plus loin, sous le papier badigeonn, des peintures qui
ornaient l'appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d'tre
l'hpital, cette maison avait t le parloir aux bourgeois. De l cette
dcoration. Les chambres taient paves de briques rouges qu'on lavait
toutes les semaines, avec des nattes de paille tresse devant tous les
lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, tait du haut en bas
d'une propret exquise. C'tait le seul luxe que l'vque permit. Il
disait:

--Cela ne prend rien aux pauvres.

Il faut convenir cependant qu'il lui restait de ce qu'il avait possd
jadis six couverts d'argent et une grande cuiller  soupe que madame
Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur
la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l'vque de
Digne tel qu'il tait, nous devons ajouter qu'il lui tait arriv plus
d'une fois de dire:

--Je renoncerais difficilement  manger dans de l'argenterie.

Il faut ajouter  cette argenterie deux gros flambeaux d'argent massif
qui lui venaient de l'hritage d'une grand'tante. Ces flambeaux
portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la
chemine de l'vque. Quand il avait quelqu'un  dner, madame Magloire
allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table.

Il y avait dans la chambre mme de l'vque,  la tte de son lit, un
petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six
couverts d'argent et la grande cuiller. Il faut dire qu'on n'en tait
jamais la clef.

Le jardin, un peu gt par les constructions assez laides dont nous
avons parl, se composait de quatre alles en croix rayonnant autour
d'un puisard; une autre alle faisait tout le tour du jardin et
cheminait le long du mur blanc dont il tait enclos. Ces alles
laissaient entre elles quatre carrs bords de buis. Dans trois, madame
Magloire cultivait des lgumes; dans le quatrime, l'vque avait mis
des fleurs. Il y avait  et l quelques arbres fruitiers.

Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce:

--Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voil pourtant un carr
inutile. Il vaudrait mieux avoir l des salades que des bouquets.

--Madame Magloire, rpondit l'vque, vous vous trompez. Le beau est
aussi utile que l'utile.

Il ajouta aprs un silence:

--Plus peut-tre.

Ce carr, compos de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l'vque
presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou
deux, coupant, sarclant, et piquant  et l des trous en terre o il
mettait des graines. Il n'tait pas aussi hostile aux insectes qu'un
jardinier l'et voulu. Du reste, aucune prtention  la botanique; il
ignorait les groupes et le solidisme; il ne cherchait pas le moins du
monde  dcider entre Tournefort et la mthode naturelle; il ne prenait
parti ni pour les utricules contre les cotyldons, ni pour Jussieu
contre Linn. Il n'tudiait pas les plantes; il aimait les fleurs. Il
respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les
ignorants, et, sans jamais manquer  ces deux respects, il arrosait ses
plates-bandes chaque soir d't avec un arrosoir de fer-blanc peint en
vert.

La maison n'avait pas une porte qui fermt  clef. La porte de la salle
 manger qui, nous l'avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la
cathdrale, tait jadis arme de serrures et de verrous comme une porte
de prison. L'vque avait fait ter toutes ces ferrures, et cette porte,
la nuit comme le jour, n'tait ferme qu'au loquet. Le premier passant
venu,  quelque heure que ce ft, n'avait qu' la pousser. Dans les
commencements, les deux femmes avaient t fort tourmentes de cette
porte jamais close; mais M. de Digne leur avait dit:

--Faites mettre des verrous  vos chambres, si cela vous plat.

Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme
si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps
des frayeurs. Pour ce qui est de l'vque, on peut trouver sa pense
explique ou du moins indique dans ces trois lignes crites par lui sur
la marge d'une bible: Voici la nuance: la porte du mdecin ne doit
jamais tre ferme; la porte du prtre doit toujours tre ouverte. Sur
un autre livre, intitul _Philosophie de la science mdicale_, il avait
crit cette autre note: Est-ce que je ne suis pas mdecin comme eux?
Moi aussi j'ai mes malades; d'abord j'ai les leurs, qu'ils appellent les
malades; et puis j'ai les miens, que j'appelle les malheureux.

Ailleurs encore il avait crit: Ne demandez pas son nom  qui vous
demande un gte. C'est surtout celui-l que son nom embarrasse qui a
besoin d'asile.

Il advint qu'un digne cur, je ne sais plus si c'tait le cur de
Couloubroux ou le cur de Pompierry, s'avisa de lui demander un jour,
probablement  l'instigation de madame Magloire, si Monseigneur tait
bien sr de ne pas commettre jusqu' un certain point une imprudence en
laissant jour et nuit sa porte ouverte  la disposition de qui voulait
entrer, et s'il ne craignait pas enfin qu'il n'arrivt quelque malheur
dans une maison si peu garde. L'vque lui toucha l'paule avec une
gravit douce et lui dit:--_Nisi Dominus custodierit domum, in vanum
vigilant qui custodiunt eam_.

Puis il parla d'autre chose.

Il disait assez volontiers:

--Il y a la bravoure du prtre comme il y a la bravoure du colonel de
dragons. Seulement, ajoutait-il, la ntre doit tre tranquille.




Chapitre VII

Cravatte


Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car
il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c'tait que M. l'vque
de Digne.

Aprs la destruction de la bande de Gaspard Bs qui avait infest les
gorges d'Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte, se rfugia dans la
montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe
de Gaspard Bs, dans le comt de Nice, puis gagna le Pimont, et tout 
coup reparut en France, du ct de Barcelonnette. On le vit  Jauziers
d'abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du
Joug-de-l'Aigle, et de l il descendait vers les hameaux et les villages
par les ravins de l'Ubaye et de l'Ubayette. Il osa mme pousser jusqu'
Embrun, pntra une nuit dans la cathdrale et dvalisa la sacristie.
Ses brigandages dsolaient le pays. On mit la gendarmerie  ses
trousses, mais en vain. Il chappait toujours; quelquefois il rsistait
de vive force. C'tait un hardi misrable. Au milieu de toute cette
terreur, l'vque arriva. Il faisait sa tourne. Au Chastelar, le maire
vint le trouver et l'engagea  rebrousser chemin. Cravatte tenait la
montagne jusqu' l'Arche, et au-del. Il y avait danger, mme avec une
escorte. C'tait exposer inutilement trois ou quatre malheureux
gendarmes.

--Aussi, dit l'vque, je compte aller sans escorte.

--Y pensez-vous, monseigneur? s'cria le maire.

--J'y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je
vais partir dans une heure.

--Partir?

--Partir.

--Seul?

--Seul.

--Monseigneur! vous ne ferez pas cela.

--Il y a l, dans la montagne, reprit l'vque, une humble petite
commune grande comme a, que je n'ai pas vue depuis trois ans. Ce sont
mes bons amis. De doux et honntes bergers. Ils possdent une chvre sur
trente qu'ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de
diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites
fltes  six trous. Ils ont besoin qu'on leur parle de temps en temps du
bon Dieu. Que diraient-ils d'un vque qui a peur? Que diraient-ils si
je n'y allais pas?

--Mais, monseigneur, les brigands! Si vous rencontrez les brigands!

--Tiens, dit l'vque, j'y songe. Vous avez raison. Je puis les
rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu'on leur parle du bon Dieu.

--Monseigneur! mais c'est une bande! c'est un troupeau de loups!

--Monsieur le maire, c'est peut-tre prcisment de ce troupeau que
Jsus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence?

--Monseigneur, ils vous dvaliseront.

--Je n'ai rien.

--Ils vous tueront.

--Un vieux bonhomme de prtre qui passe en marmottant ses momeries? Bah!
 quoi bon?

--Ah! mon Dieu! si vous alliez les rencontrer!

--Je leur demanderai l'aumne pour mes pauvres.

--Monseigneur, n'y allez pas, au nom du ciel! vous exposez votre vie.

--Monsieur le maire, dit l'vque, n'est-ce dcidment que cela? Je ne
suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les mes.

Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagn seulement d'un enfant
qui s'offrit  lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le
pays, et effraya trs fort.

Il ne voulut emmener ni sa soeur ni madame Magloire. Il traversa la
montagne  mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses
bons amis les bergers. Il y resta quinze jours, prchant,
administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu'il fut proche de son
dpart, il rsolut de chanter pontificalement un _Te Deum_. Il en parla
au cur. Mais comment faire? pas d'ornements piscopaux. On ne pouvait
mettre  sa disposition qu'une chtive sacristie de village avec
quelques vieilles chasubles de damas us ornes de galons faux.

--Bah! dit l'vque. Monsieur le cur, annonons toujours au prne notre
_Te Deum_. Cela s'arrangera.

On chercha dans les glises d'alentour. Toutes les magnificences de ces
humbles paroisses runies n'auraient pas suffi  vtir convenablement un
chantre de cathdrale. Comme on tait dans cet embarras, une grande
caisse fut apporte et dpose au presbytre pour M. l'vque par deux
cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse;
elle contenait une chape de drap d'or, une mitre orne de diamants, une
croix archipiscopale, une crosse magnifique, tous les vtements
pontificaux vols un mois auparavant au trsor de Notre-Dame d'Embrun.
Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel taient crits ces mots:
_Cravatte  monseigneur Bienvenu_.

--Quand je disais que cela s'arrangerait! dit l'vque.

Puis il ajouta en souriant:

-- qui se contente d'un surplis de cur, Dieu envoie une chape
d'archevque.

--Monseigneur, murmura le cur en hochant la tte avec un sourire, Dieu,
ou le diable.

L'vque regarda fixement le cur et reprit avec autorit:

--Dieu!

Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le
regarder par curiosit. Il retrouva au presbytre du Chastelar
mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l'attendaient, et il dit
 sa soeur:

--Eh bien, avais-je raison? Le pauvre prtre est all chez ces pauvres
montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J'tais
parti n'emportant que ma confiance en Dieu; je rapporte le trsor d'une
cathdrale.

Le soir, avant de se coucher, il dit encore:

--Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont l les
dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nous-mmes. Les
prjugs, voil les voleurs; les vices, voil les meurtriers. Les grands
dangers sont au dedans de nous. Qu'importe ce qui menace notre tte ou
notre bourse! Ne songeons qu' ce qui menace notre me.

Puis se tournant vers sa soeur:

--Ma soeur, de la part du prtre jamais de prcaution contre le
prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornons-nous  prier
Dieu quand nous croyons qu'un danger arrive sur nous. Prions-le, non
pour nous, mais pour que notre frre ne tombe pas en faute  notre
occasion.

Du reste, les vnements taient rares dans son existence. Nous
racontons ceux que nous savons; mais d'ordinaire il passait sa vie 
faire toujours les mmes choses aux mmes moments. Un mois de son anne
ressemblait  une heure de sa journe.

Quant  ce que devint le trsor de la cathdrale d'Embrun, on nous
embarrasserait de nous interroger l-dessus. C'taient l de bien belles
choses, et bien tentantes, et bien bonnes  voler au profit des
malheureux. Voles, elles l'taient dj d'ailleurs. La moiti de
l'aventure tait accomplie; il ne restait plus qu' changer la direction
du vol, et qu' lui faire faire un petit bout de chemin du ct des
pauvres. Nous n'affirmons rien du reste  ce sujet. Seulement on a
trouv dans les papiers de l'vque une note assez obscure qui se
rapporte peut-tre  cette affaire, et qui est ainsi conue: _La
question est de savoir si cela doit faire retour  la cathdrale ou 
l'hpital_.




Chapitre VIII

Philosophie aprs boire


Le snateur dont il a t parl plus haut tait un homme entendu qui
avait fait son chemin avec une rectitude inattentive  toutes ces
rencontres qui font obstacle et qu'on nomme conscience, foi jure,
justice, devoir; il avait march droit  son but et sans broncher une
seule fois dans la ligne de son avancement et de son intrt. C'tait un
ancien procureur, attendri par le succs, pas mchant homme du tout,
rendant tous les petits services qu'il pouvait  ses fils,  ses
gendres,  ses parents, mme  des amis; ayant sagement pris de la vie
les bons cts, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui
semblait assez bte. Il tait spirituel, et juste assez lettr pour se
croire un disciple d'picure en n'tant peut-tre qu'un produit de
Pigault-Lebrun. Il riait volontiers, et agrablement, des choses
infinies et ternelles, et des billeveses du bonhomme vque. Il en
riait quelquefois, avec une aimable autorit, devant M. Myriel lui-mme,
qui coutait.

 je ne sais plus quelle crmonie demi-officielle, le comte*** (ce
snateur) et M. Myriel durent dner chez le prfet. Au dessert, le
snateur, un peu gay, quoique toujours digne, s'cria:

--Parbleu, monsieur l'vque, causons. Un snateur et un vque se
regardent difficilement sans cligner de l'oeil. Nous sommes deux
augures. Je vais vous faire un aveu. J'ai ma philosophie.

--Et vous avez raison, rpondit l'vque. Comme on fait sa philosophie
on se couche. Vous tes sur le lit de pourpre, monsieur le snateur.

Le snateur, encourag, reprit:

--Soyons bons enfants.

--Bons diables mme, dit l'vque.

--Je vous dclare, reprit le snateur, que le marquis d'Argens, Pyrrhon,
Hobbes et M. Naigeon ne sont pas des maroufles. J'ai dans ma
bibliothque tous mes philosophes dors sur tranche.

--Comme vous-mme, monsieur le comte, interrompit l'vque.

Le snateur poursuivit:

--Je hais Diderot; c'est un idologue, un dclamateur et un
rvolutionnaire, au fond croyant en Dieu, et plus bigot que Voltaire.
Voltaire s'est moqu de Needham, et il a eu tort; car les anguilles de
Needham prouvent que Dieu est inutile. Une goutte de vinaigre dans une
cuillere de pte de farine supple le _fiat lux_. Supposez la goutte
plus grosse et la cuillere plus grande, vous avez le monde. L'homme,
c'est l'anguille. Alors  quoi bon le Pre ternel? Monsieur l'vque,
l'hypothse Jhovah me fatigue. Elle n'est bonne qu' produire des gens
maigres qui songent creux.  bas ce grand Tout qui me tracasse! Vive
Zro qui me laisse tranquille! De vous  moi, et pour vider mon sac, et
pour me confesser  mon pasteur comme il convient, je vous avoue que
j'ai du bon sens. Je ne suis pas fou de votre Jsus qui prche  tout
bout de champ le renoncement et le sacrifice. Conseil d'avare  des
gueux. Renoncement! pourquoi? Sacrifice!  quoi? Je ne vois pas qu'un
loup s'immole au bonheur d'un autre loup. Restons donc dans la nature.
Nous sommes au sommet; ayons la philosophie suprieure. Que sert d'tre
en haut, si l'on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres?
Vivons gament. La vie, c'est tout. Que l'homme ait un autre avenir,
ailleurs, l-haut, l-bas, quelque part, je n'en crois pas un tratre
mot. Ah! l'on me recommande le sacrifice et le renoncement, je dois
prendre garde  tout ce que je fais, il faut que je me casse la tte sur
le bien et le mal, sur le juste et l'injuste, sur le _fas_ et le
_nefas_. Pourquoi? parce que j'aurai  rendre compte de mes actions.
Quand? aprs ma mort. Quel bon rve! Aprs ma mort, bien fin qui me
pincera. Faites donc saisir une poigne de cendre par une main d'ombre.
Disons le vrai, nous qui sommes des initis et qui avons lev la jupe
d'Isis: il n'y a ni bien, ni mal; il y a de la vgtation. Cherchons le
rel. Creusons tout  fait. Allons au fond, que diable! Il faut flairer
la vrit, fouiller sous terre, et la saisir. Alors elle vous donne des
joies exquises. Alors vous devenez fort, et vous riez. Je suis carr par
la base, moi. Monsieur l'vque, l'immortalit de l'homme est un
coute-s'il-pleut. Oh! la charmante promesse! Fiez-vous-y. Le bon billet
qu'a Adam! On est me, on sera ange, on aura des ailes bleues aux
omoplates. Aidez-moi donc, n'est-ce pas Tertullien qui dit que les
bienheureux iront d'un astre  l'autre? Soit. On sera les sauterelles
des toiles. Et puis, on verra Dieu. Ta ta ta. Fadaises que tous ces
paradis. Dieu est une sonnette monstre. Je ne dirais point cela dans le
_Moniteur_, parbleu! mais je le chuchote entre amis. _Inter pocula_.
Sacrifier la terre au paradis, c'est lcher la proie pour l'ombre. tre
dupe de l'infini! pas si bte. Je suis nant. Je m'appelle monsieur le
comte Nant, snateur. tais-je avant ma naissance? Non. Serai-je aprs
ma mort? Non. Que suis-je? un peu de poussire agrge par un organisme.
Qu'ai-je  faire sur cette terre? J'ai le choix. Souffrir ou jouir. O
me mnera la souffrance? Au nant. Mais j'aurai souffert. O me mnera
la jouissance? Au nant. Mais j'aurai joui. Mon choix est fait. Il faut
tre mangeant ou mang. Je mange. Mieux vaut tre la dent que l'herbe.
Telle est ma sagesse. Aprs quoi, va comme je te pousse, le fossoyeur
est l, le Panthon pour nous autres, tout tombe dans le grand trou.
Fin. _Finis_. Liquidation totale. Ceci est l'endroit de
l'vanouissement. La mort est morte, croyez-moi. Qu'il y ait l
quelqu'un qui ait quelque chose  me dire, je ris d'y songer. Invention
de nourrices. Croquemitaine pour les enfants, Jhovah pour les hommes.
Non, notre lendemain est de la nuit. Derrire la tombe, il n'y a plus
que des nants gaux. Vous avez t Sardanapale, vous avez t Vincent
de Paul, cela fait le mme rien. Voil le vrai. Donc vivez, par-dessus
tout. Usez de votre moi pendant que vous le tenez. En vrit, je vous le
dis, monsieur l'vque, j'ai ma philosophie, et j'ai mes philosophes. Je
ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. Aprs a, il faut bien
quelque chose  ceux qui sont en bas, aux va-nu-pieds, aux gagne-petit,
aux misrables. On leur donne  gober les lgendes, les chimres, l'me,
l'immortalit, le paradis, les toiles. Ils mchent cela. Ils le mettent
sur leur pain sec. Qui n'a rien a le bon Dieu. C'est bien le moins. Je
n'y fais point obstacle, mais je garde pour moi monsieur Naigeon. Le bon
Dieu est bon pour le peuple.

L'vque battit des mains.

--Voil parler! s'cria-t-il. L'excellente chose, et vraiment
merveilleuse, que ce matrialisme-l! Ne l'a pas qui veut. Ah! quand on
l'a, on n'est plus dupe; on ne se laisse pas btement exiler comme
Caton, ni lapider comme tienne, ni brler vif comme Jeanne d'Arc. Ceux
qui ont russi  se procurer ce matrialisme admirable ont la joie de se
sentir irresponsables, et de penser qu'ils peuvent dvorer tout, sans
inquitude, les places, les sincures, les dignits, le pouvoir bien ou
mal acquis, les palinodies lucratives, les trahisons utiles, les
savoureuses capitulations de conscience, et qu'ils entreront dans la
tombe, leur digestion faite. Comme c'est agrable! Je ne dis pas cela
pour vous, monsieur le snateur. Cependant il m'est impossible de ne
point vous fliciter. Vous autres grands seigneurs, vous avez, vous le
dites, une philosophie  vous et pour vous, exquise, raffine,
accessible aux riches seuls, bonne  toutes les sauces, assaisonnant
admirablement les volupts de la vie. Cette philosophie est prise dans
les profondeurs et dterre par des chercheurs spciaux. Mais vous tes
bons princes, et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu
soit la philosophie du peuple,  peu prs comme l'oie aux marrons est la
dinde aux truffes du pauvre.




Chapitre IX

Le frre racont par la soeur


Pour donner une ide du mnage intrieur de M. l'vque de Digne et de
la faon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions,
leurs penses, mme leurs instincts de femmes aisment effrayes, aux
habitudes et aux intentions de l'vque, sans qu'il et mme  prendre
la peine de parler pour les exprimer, nous ne pouvons mieux faire que de
transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine  madame la
vicomtesse de Boischevron, son amie d'enfance. Cette lettre est entre
nos mains.

Digne, 16 dcembre 18....

Ma bonne madame, pas un jour ne se passe sans que nous parlions de
vous. C'est assez notre habitude, mais il y a une raison de plus.
Figurez-vous qu'en lavant et poussetant les plafonds et les murs,
madame Magloire a fait des dcouvertes; maintenant nos deux chambres
tapisses de vieux papier blanchi  la chaux ne dpareraient pas un
chteau dans le genre du vtre. Madame Magloire a dchir tout le
papier. Il y avait des choses dessous. Mon salon, o il n'y a pas de
meubles, et dont nous nous servons pour tendre le linge aprs les
lessives, a quinze pieds de haut, dix-huit de large carrs, un plafond
peint anciennement avec dorure, des solives comme chez vous. C'tait
recouvert d'une toile, du temps que c'tait l'hpital. Enfin des
boiseries du temps de nos grand'mres. Mais c'est ma chambre qu'il faut
voir. Madame Magloire a dcouvert, sous au moins dix papiers colls
dessus, des peintures, sans tre bonnes, qui peuvent se supporter. C'est
Tlmaque reu chevalier par Minerve, c'est lui encore dans les jardins.
Le nom m'chappe. Enfin o les dames romaines se rendaient une seule
nuit. Que vous dirai-je? j'ai des romains, des romaines (_ici un mot
illisible_), et toute la suite. Madame Magloire a dbarbouill tout
cela, et cet t elle va rparer quelques petites avaries, revenir le
tout, et ma chambre sera un vrai muse. Elle a trouv aussi dans un coin
du grenier deux consoles en bois, genre ancien. On demandait deux cus
de six livres pour les redorer, mais il vaut bien mieux donner cela aux
pauvres; d'ailleurs c'est fort laid, et j'aimerais mieux une table ronde
en acajou.

Je suis toujours bien heureuse. Mon frre est si bon. Il donne tout ce
qu'il a aux indigents et aux malades. Nous sommes trs gns. Le pays
est dur l'hiver, et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui
manquent. Nous sommes  peu prs chauffs et clairs. Vous voyez que ce
sont de grandes douceurs.

Mon frre a ses habitudes  lui. Quand il cause, il dit qu'un vque
doit tre ainsi. Figurez-vous que la porte de la maison n'est jamais
ferme. Entre qui veut, et l'on est tout de suite chez mon frre. Il ne
craint rien, mme la nuit. C'est l sa bravoure  lui, comme il dit.

Il ne veut pas que je craigne pour lui, ni que madame Magloire craigne.
Il s'expose  tous les dangers, et il ne veut mme pas que nous ayons
l'air de nous en apercevoir. Il faut savoir le comprendre.

Il sort par la pluie, il marche dans l'eau, il voyage en hiver. Il n'a
pas peur de la nuit, des routes suspectes ni des rencontres.

L'an dernier, il est all tout seul dans un pays de voleurs. Il n'a pas
voulu nous emmener. Il est rest quinze jours absent.  son retour, il
n'avait rien eu, on le croyait mort, et il se portait bien, et il a dit:
"Voil comme on m'a vol!" Et il a ouvert une malle pleine de tous les
bijoux de la cathdrale d'Embrun, que les voleurs lui avaient donns.

Cette fois-l, en revenant, comme j'tais alle  sa rencontre  deux
lieues avec d'autres de ses amis, je n'ai pu m'empcher de le gronder un
peu, en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du
bruit, afin que personne autre ne pt entendre.

Dans les premiers temps, je me disais: il n'y a pas de dangers qui
l'arrtent, il est terrible.  prsent j'ai fini par m'y accoutumer. Je
fais signe  madame Magloire pour qu'elle ne le contrarie pas. Il se
risque comme il veut. Moi j'emmne madame Magloire, je rentre dans ma
chambre, je prie pour lui, et je m'endors. Je suis tranquille, parce que
je sais bien que s'il lui arrivait malheur, ce serait ma fin. Je m'en
irais au bon Dieu avec mon frre et mon vque. Madame Magloire a eu
plus de peine que moi  s'habituer  ce qu'elle appelait ses
imprudences. Mais  prsent le pli est pris. Nous prions toutes les
deux, nous avons peur ensemble, et nous nous endormons. Le diable
entrerait dans la maison qu'on le laisserait faire. Aprs tout, que
craignons-nous dans cette maison? Il y a toujours quelqu'un avec nous,
qui est le plus fort. Le diable peut y passer, mais le bon Dieu
l'habite.

Voil qui me suffit. Mon frre n'a plus mme besoin de me dire un mot
maintenant. Je le comprends sans qu'il parle, et nous nous abandonnons 
la Providence.

Voil comme il faut tre avec un homme qui a du grand dans l'esprit.

J'ai questionn mon frre pour le renseignement que vous me demandez
sur la famille de Faux. Vous savez comme il sait tout et comme il a des
souvenirs, car il est toujours trs bon royaliste. C'est de vrai une
trs ancienne famille normande de la gnralit de Caen. Il y a cinq
cents ans d'un Raoul de Faux, d'un Jean de Faux et d'un Thomas de Faux,
qui taient des gentilshommes, dont un seigneur de Rochefort. Le dernier
tait Guy-tienne-Alexandre, et tait matre de camp, et quelque chose
dans les chevaux-lgers de Bretagne. Sa fille Marie-Louise a pous
Adrien-Charles de Gramont, fils du duc Louis de Gramont, pair de France,
colonel des gardes franaises et lieutenant gnral des armes. On crit
Faux, Fauq et Faoucq.

Bonne madame, recommandez-nous aux prires de votre saint parent, M. le
cardinal. Quant  votre chre Sylvanie, elle a bien fait de ne pas
prendre les courts instants qu'elle passe prs de vous pour m'crire.
Elle se porte bien, travaille selon vos dsirs, m'aime toujours. C'est
tout ce que je veux. Son souvenir par vous m'est arriv. Je m'en trouve
heureuse. Ma sant n'est pas trop mauvaise, et cependant je maigris tous
les jours davantage. Adieu, le papier me manque et me force de vous
quitter. Mille bonnes choses.

Baptistine.

P. S. Madame votre belle-soeur est toujours ici avec sa jeune famille.
Votre petit-neveu est charmant. Savez-vous qu'il a cinq ans bientt!
Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillres, et
il disait: "Qu'est-ce qu'il a donc aux genoux?" Il est si gentil, cet
enfant! Son petit frre trane un vieux balai dans l'appartement comme
une voiture, et dit: "Hu!"

Comme on le voit par cette lettre, ces deux femmes savaient se plier
aux faons d'tre de l'vque avec ce gnie particulier de la femme qui
comprend l'homme mieux que l'homme ne se comprend. L'vque de Digne,
sous cet air doux et candide qui ne se dmentait jamais, faisait parfois
des choses grandes, hardies et magnifiques, sans paratre mme s'en
douter. Elles en tremblaient, mais elles le laissaient faire.
Quelquefois madame Magloire essayait une remontrance avant; jamais
pendant ni aprs. Jamais on ne le troublait, ne ft-ce que par un signe,
dans une action commence.  de certains moments, sans qu'il et besoin
de le dire, lorsqu'il n'en avait peut-tre pas lui-mme conscience, tant
sa simplicit tait parfaite, elles sentaient vaguement qu'il agissait
comme vque; alors elles n'taient plus que deux ombres dans la maison.
Elles le servaient passivement, et, si c'tait obir que de disparatre,
elles disparaissaient. Elles savaient, avec une admirable dlicatesse
d'instinct, que certaines sollicitudes peuvent gner. Aussi, mme le
croyant en pril, elles comprenaient, je ne dis pas sa pense, mais sa
nature, jusqu'au point de ne plus veiller sur lui. Elles le confiaient 
Dieu.

D'ailleurs Baptistine disait, comme on vient de le lire, que la fin de
son frre serait la sienne. Madame Magloire ne le disait pas, mais elle
le savait.




Chapitre X

L'vque en prsence d'une lumire inconnue


 une poque un peu postrieure  la date de la lettre cite dans les
pages prcdentes, il fit une chose,  en croire toute la ville, plus
risque encore que sa promenade  travers les montagnes des bandits. Il
y avait prs de Digne, dans la campagne, un homme qui vivait solitaire.
Cet homme, disons tout de suite le gros mot, tait un ancien
conventionnel. Il se nommait G.

On parlait du conventionnel G. dans le petit monde de Digne avec une
sorte d'horreur. Un conventionnel, vous figurez-vous cela? Cela existait
du temps qu'on se tutoyait et qu'on disait: citoyen. Cet homme tait 
peu prs un monstre. Il n'avait pas vot la mort du roi, mais presque.
C'tait un quasi-rgicide. Il avait t terrible. Comment, au retour des
princes lgitimes, n'avait-on pas traduit cet homme-l devant une cour
prvtale? On ne lui et pas coup la tte, si vous voulez, il faut de
la clmence, soit; mais un bon bannissement  vie. Un exemple enfin!
etc., etc. C'tait un athe d'ailleurs, comme tous ces
gens-l.--Commrages des oies sur le vautour.

tait-ce du reste un vautour que G.? Oui, si l'on en jugeait par ce
qu'il y avait de farouche dans sa solitude. N'ayant pas vot la mort du
roi, il n'avait pas t compris dans les dcrets d'exil et avait pu
rester en France.

Il habitait,  trois quarts d'heure de la ville, loin de tout hameau,
loin de tout chemin, on ne sait quel repli perdu d'un vallon trs
sauvage. Il avait l, disait-on, une espce de champ, un trou, un
repaire. Pas de voisins; pas mme de passants. Depuis qu'il demeurait
dans ce vallon, le sentier qui y conduisait avait disparu sous l'herbe.
On parlait de cet endroit-l comme de la maison du bourreau. Pourtant
l'vque songeait, et de temps en temps regardait l'horizon  l'endroit
o un bouquet d'arbres marquait le vallon du vieux conventionnel, et il
disait:

--Il y a l une me qui est seule.

Et au fond de sa pense il ajoutait: Je lui dois ma visite.

Mais, avouons-le, cette ide, au premier abord naturelle, lui
apparaissait, aprs un moment de rflexion, comme trange et impossible,
et presque repoussante. Car, au fond, il partageait l'impression
gnrale, et le conventionnel lui inspirait, sans qu'il s'en rendt
clairement compte, ce sentiment qui est comme la frontire de la haine
et qu'exprime si bien le mot loignement.

Toutefois, la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur? Non.
Mais quelle brebis!

Le bon vque tait perplexe. Quelquefois il allait de ce ct-l, puis
il revenait. Un jour enfin le bruit se rpandit dans la ville qu'une
faon de jeune ptre qui servait le conventionnel G. dans sa bauge tait
venu chercher un mdecin; que le vieux sclrat se mourait, que la
paralysie le gagnait, et qu'il ne passerait pas la nuit.

--Dieu merci! ajoutaient quelques-uns.

L'vque prit son bton, mit son pardessus  cause de sa soutane un peu
trop use, comme nous l'avons dit, et aussi  cause du vent du soir qui
ne devait pas tarder  souffler, et partit.

Le soleil dclinait et touchait presque  l'horizon, quand l'vque
arriva  l'endroit excommuni. Il reconnut avec un certain battement de
coeur qu'il tait prs de la tanire. Il enjamba un foss, franchit une
haie, leva un chalier, entra dans un courtil dlabr, fit quelques pas
assez hardiment, et tout  coup, au fond de la friche, derrire une
haute broussaille, il aperut la caverne.

C'tait une cabane toute basse, indigente, petite et propre, avec une
treille cloue  la faade.

Devant la porte, dans une vieille chaise  roulettes, fauteuil du
paysan, il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil.

Prs du vieillard assis se tenait debout un jeune garon, le petit
ptre. Il tendait au vieillard une jatte de lait.

Pendant que l'vque regardait, le vieillard leva la voix:

--Merci, dit-il, je n'ai plus besoin de rien.

Et son sourire quitta le soleil pour s'arrter sur l'enfant.

L'vque s'avana. Au bruit qu'il fit en marchant, le vieux homme assis
tourna la tte, et son visage exprima toute la quantit de surprise
qu'on peut avoir aprs une longue vie.

--Depuis que je suis ici, dit-il, voil la premire fois qu'on entre
chez moi. Qui tes-vous, monsieur?

L'vque rpondit:

--Je me nomme Bienvenu Myriel.

--Bienvenu Myriel! j'ai entendu prononcer ce nom. Est-ce que c'est vous
que le peuple appelle monseigneur Bienvenu?

--C'est moi.

Le vieillard reprit avec un demi-sourire:

--En ce cas, vous tes mon vque?

--Un peu.

--Entrez, monsieur.

Le conventionnel tendit la main  l'vque, mais l'vque ne la prit
pas. L'vque se borna  dire:

--Je suis satisfait de voir qu'on m'avait tromp. Vous ne me semblez,
certes, pas malade.

--Monsieur, rpondit le vieillard, je vais gurir.

Il fit une pause et dit:

--Je mourrai dans trois heures.

Puis il reprit:

--Je suis un peu mdecin; je sais de quelle faon la dernire heure
vient. Hier, je n'avais que les pieds froids; aujourd'hui, le froid a
gagn les genoux; maintenant je le sens qui monte jusqu' la ceinture;
quand il sera au coeur, je m'arrterai. Le soleil est beau, n'est-ce
pas? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d'oeil sur
les choses, vous pouvez me parler, cela ne me fatigue point. Vous faites
bien de venir regarder un homme qui va mourir. Il est bon que ce
moment-l ait des tmoins. On a des manies; j'aurais voulu aller jusqu'
l'aube. Mais je sais que j'en ai  peine pour trois heures. Il fera
nuit. Au fait, qu'importe! Finir est une affaire simple. On n'a pas
besoin du matin pour cela. Soit. Je mourrai  la belle toile.

Le vieillard se tourna vers le ptre.

--Toi, va te coucher. Tu as veill l'autre nuit. Tu es fatigu.

L'enfant rentra dans la cabane.

Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant  lui-mme:

--Pendant qu'il dormira, je mourrai. Les deux sommeils peuvent faire bon
voisinage.

L'vque n'tait pas mu comme il semble qu'il aurait pu l'tre. Il ne
croyait pas sentir Dieu dans cette faon de mourir. Disons tout, car les
petites contradictions des grands coeurs veulent tre indiques comme le
reste, lui qui, dans l'occasion, riait si volontiers de Sa Grandeur, il
tait quelque peu choqu de ne pas tre appel monseigneur, et il tait
presque tent de rpliquer: citoyen. Il lui vint une vellit de
familiarit bourrue, assez ordinaire aux mdecins et aux prtres, mais
qui ne lui tait pas habituelle,  lui. Cet homme, aprs tout, ce
conventionnel, ce reprsentant du peuple, avait t un puissant de la
terre; pour la premire fois de sa vie peut-tre, l'vque se sentit en
humeur de svrit.

Le conventionnel cependant le considrait avec une cordialit modeste,
o l'on et pu dmler l'humilit qui sied quand on est si prs de sa
mise en poussire.

L'vque, de son ct, quoiqu'il se gardt ordinairement de la
curiosit, laquelle, selon lui, tait contigu  l'offense, ne pouvait
s'empcher d'examiner le conventionnel avec une attention qui, n'ayant
pas sa source dans la sympathie, lui et t probablement reproche par
sa conscience vis--vis de tout autre homme. Un conventionnel lui
faisait un peu l'effet d'tre hors la loi, mme hors la loi de charit.

G., calme, le buste presque droit, la voix vibrante, tait un de ces
grands octognaires qui font l'tonnement du physiologiste. La
rvolution a eu beaucoup de ces hommes proportionns  l'poque. On
sentait dans ce vieillard l'homme  l'preuve. Si prs de sa fin, il
avait conserv tous les gestes de la sant. Il y avait dans son coup
d'oeil clair, dans son accent ferme, dans son robuste mouvement
d'paules, de quoi dconcerter la mort. Azral, l'ange mahomtan du
spulcre, et rebrouss chemin et et cru se tromper de porte. G.
semblait mourir parce qu'il le voulait bien. Il y avait de la libert
dans son agonie. Les jambes seulement taient immobiles. Les tnbres le
tenaient par l. Les pieds taient morts et froids, et la tte vivait de
toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumire. G., en ce
grave moment, ressemblait  ce roi du conte oriental, chair par en haut,
marbre par en bas.

Une pierre tait l. L'vque s'y assit. L'exorde fut _ex abrupto_.

--Je vous flicite, dit-il du ton dont on rprimande. Vous n'avez
toujours pas vot la mort du roi.

Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer cach dans
ce mot: toujours. Il rpondit. Tout sourire avait disparu de sa face.

--Ne me flicitez pas trop, monsieur; j'ai vot la fin du tyran.

C'tait l'accent austre en prsence de l'accent svre.

--Que voulez-vous dire? reprit l'vque.

--Je veux dire que l'homme a un tyran, l'ignorance. J'ai vot la fin de
ce tyran-l. Ce tyran-l a engendr la royaut qui est l'autorit prise
dans le faux, tandis que la science est l'autorit prise dans le vrai.
L'homme ne doit tre gouvern que par la science.

--Et la conscience, ajouta l'vque.

--C'est la mme chose. La conscience, c'est la quantit de science inne
que nous avons en nous.

Monseigneur Bienvenu coutait, un peu tonn, ce langage trs nouveau
pour lui. Le conventionnel poursuivit:

--Quant  Louis XVI, j'ai dit non. Je ne me crois pas le droit de tuer
un homme; mais je me sens le devoir d'exterminer le mal. J'ai vot la
fin du tyran. C'est--dire la fin de la prostitution pour la femme, la
fin de l'esclavage pour l'homme, la fin de la nuit pour l'enfant. En
votant la rpublique, j'ai vot cela. J'ai vot la fraternit, la
concorde, l'aurore! J'ai aid  la chute des prjugs et des erreurs.
Les croulements des erreurs et des prjugs font de la lumire. Nous
avons fait tomber le vieux monde, nous autres, et le vieux monde, vase
des misres, en se renversant sur le genre humain, est devenu une urne
de joie.

--Joie mle, dit l'vque.

--Vous pourriez dire joie trouble, et aujourd'hui, aprs ce fatal
retour du pass qu'on nomme 1814, joie disparue. Hlas, l'oeuvre a t
incomplte, j'en conviens; nous avons dmoli l'ancien rgime dans les
faits, nous n'avons pu entirement le supprimer dans les ides. Dtruire
les abus, cela ne suffit pas; il faut modifier les moeurs. Le moulin n'y
est plus, le vent y est encore.

--Vous avez dmoli. Dmolir peut tre utile; mais je me dfie d'une
dmolition complique de colre.

--Le droit a sa colre, monsieur l'vque, et la colre du droit est un
lment du progrs. N'importe, et quoi qu'on en dise, la rvolution
franaise est le plus puissant pas du genre humain depuis l'avnement du
Christ. Incomplte, soit; mais sublime. Elle a dgag toutes les
inconnues sociales. Elle a adouci les esprits; elle a calm, apais,
clair; elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. Elle
a t bonne. La rvolution franaise, c'est le sacre de l'humanit.

L'vque ne put s'empcher de murmurer:

--Oui? 93!

Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennit presque
lugubre, et, autant qu'un mourant peut s'crier, il s'cria:

--Ah! vous y voil! 93! J'attendais ce mot-l. Un nuage s'est form
pendant quinze cents ans. Au bout de quinze sicles, il a crev. Vous
faites le procs au coup de tonnerre.

L'vque sentit, sans se l'avouer peut-tre, que quelque chose en lui
tait atteint. Pourtant il fit bonne contenance. Il rpondit:

--Le juge parle au nom de la justice; le prtre parle au nom de la
piti, qui n'est autre chose qu'une justice plus leve. Un coup de
tonnerre ne doit pas se tromper.

Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel.

--Louis XVII?

Le conventionnel tendit la main et saisit le bras de l'vque:

--Louis XVII! Voyons, sur qui pleurez-vous? Est-ce sur l'enfant
innocent? alors, soit. Je pleure avec vous. Est-ce sur l'enfant royal?
je demande  rflchir. Pour moi, le frre de Cartouche, enfant
innocent, pendu sous les aisselles en place de Grve jusqu' ce que mort
s'ensuive, pour le seul crime d'avoir t le frre de Cartouche, n'est
pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant innocent,
martyris dans la tour du Temple pour le seul crime d'avoir t le
petit-fils de Louis XV.

--Monsieur, dit l'vque, je n'aime pas ces rapprochements de noms.

--Cartouche? Louis XV? pour lequel des deux rclamez-vous?

Il y eut un moment de silence. L'vque regrettait presque d'tre venu,
et pourtant il se sentait vaguement et trangement branl.

Le conventionnel reprit:

--Ah! monsieur le prtre, vous n'aimez pas les crudits du vrai. Christ
les aimait, lui. Il prenait une verge et il poussetait le temple. Son
fouet plein d'clairs tait un rude diseur de vrits. Quand il
s'criait: _Sinite parvulos_..., il ne distinguait pas entre les petits
enfants. Il ne se ft pas gn de rapprocher le dauphin de Barabbas du
dauphin d'Hrode. Monsieur, l'innocence est sa couronne  elle-mme.
L'innocence n'a que faire d'tre altesse. Elle est aussi auguste
dguenille que fleurdelyse.

--C'est vrai, dit l'vque  voix basse.

--J'insiste, continua le conventionnel G. Vous m'avez nomm Louis XVII.
Entendons-nous. Pleurons-nous sur tous les innocents, sur tous les
martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en
haut? J'en suis. Mais alors, je vous l'ai dit, il faut remonter plus
haut que 93, et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes.
Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous, pourvu que vous
pleuriez avec moi sur les petits du peuple.

--Je pleure sur tous, dit l'vque.

--galement! s'cria G., et si la balance doit pencher, que ce soit du
ct du peuple. Il y a plus longtemps qu'il souffre.

Il y eut encore un silence. Ce fut le conventionnel qui le rompit. Il se
souleva sur un coude, prit entre son pouce et son index repli un peu de
sa joue, comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge,
et interpella l'vque avec un regard plein de toutes les nergies de
l'agonie. Ce fut presque une explosion.

--Oui, monsieur, il y a longtemps que le peuple souffre. Et puis, tenez,
ce n'est pas tout cela, que venez-vous me questionner et me parler de
Louis XVII? Je ne vous connais pas, moi. Depuis que je suis dans ce
pays, j'ai vcu dans cet enclos, seul, ne mettant pas les pieds dehors,
ne vient personne que cet enfant qui m'aide. Votre nom est, il est vrai,
arriv confusment jusqu' moi, et, je dois le dire, pas trs mal
prononc; mais cela ne signifie rien; les gens habiles ont tant de
manires d'en faire accroire  ce brave bonhomme de peuple.  propos, je
n'ai pas entendu le bruit de votre voiture, vous l'aurez sans doute
laisse derrire le taillis, l-bas,  l'embranchement de la route. Je
ne vous connais pas, vous dis-je. Vous m'avez dit que vous tiez
l'vque, mais cela ne me renseigne point sur votre personne morale. En
somme, je vous rpte ma question. Qui tes-vous? Vous tes un vque,
c'est--dire un prince de l'glise, un de ces hommes dors, armoris,
rents, qui ont de grosses prbendes--l'vch de Digne, quinze mille
francs de fixe, dix mille francs de casuel, total, vingt-cinq mille
francs--, qui ont des cuisines, qui ont des livres, qui font bonne
chre, qui mangent des poules d'eau le vendredi, qui se pavanent,
laquais devant, laquais derrire, en berline de gala, et qui ont des
palais, et qui roulent carrosse au nom de Jsus-Christ qui allait pieds
nus! Vous tes un prlat; rentes, palais, chevaux, valets, bonne table,
toutes les sensualits de la vie, vous avez cela comme les autres, et
comme les autres vous en jouissez, c'est bien, mais cela en dit trop ou
pas assez; cela ne m'claire pas sur votre valeur intrinsque et
essentielle,  vous qui venez avec la prtention probable de m'apporter
de la sagesse.  qui est-ce que je parle? Qui tes-vous?

L'vque baissa la tte et rpondit:

--_Vermis sum_.

--Un ver de terre en carrosse! grommela le conventionnel.

C'tait le tour du conventionnel d'tre hautain, et de l'vque d'tre
humble.

L'vque reprit avec douceur.

--Monsieur, soit. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse, qui est l 
deux pas derrire les arbres, en quoi ma bonne table et les poules d'eau
que je mange le vendredi, en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes,
en quoi mon palais et mes laquais prouvent que la piti n'est pas une
vertu, que la clmence n'est pas un devoir, et que 93 n'a pas t
inexorable.

Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en carter un
nuage.

--Avant de vous rpondre, dit-il, je vous prie de me pardonner. Je viens
d'avoir un tort, monsieur. Vous tes chez moi, vous tes mon hte. Je
vous dois courtoisie. Vous discutez mes ides, il sied que je me borne 
combattre vos raisonnements. Vos richesses et vos jouissances sont des
avantages que j'ai contre vous dans le dbat, mais il est de bon got de
ne pas m'en servir. Je vous promets de ne plus en user.

--Je vous remercie, dit l'vque.

G. reprit:

--Revenons  l'explication que vous me demandiez. O en tions-nous? Que
me disiez-vous? que 93 a t inexorable?

--Inexorable, oui, dit l'vque. Que pensez-vous de Marat battant des
mains  la guillotine?

--Que pensez-vous de Bossuet chantant le _Te Deum_ sur les dragonnades?

La rponse tait dure, mais elle allait au but avec la rigidit d'une
pointe d'acier. L'vque en tressaillit; il ne lui vint aucune riposte,
mais il tait froiss de cette faon de nommer Bossuet. Les meilleurs
esprits ont leurs ftiches, et parfois se sentent vaguement meurtris des
manques de respect de la logique.

Le conventionnel commenait  haleter; l'asthme de l'agonie, qui se mle
aux derniers souffles, lui entrecoupait la voix; cependant il avait
encore une parfaite lucidit d'me dans les yeux. Il continua:

--Disons encore quelques mots  et l, je veux bien. En dehors de la
rvolution qui, prise dans son ensemble, est une immense affirmation
humaine, 93, hlas! est une rplique. Vous le trouvez inexorable, mais
toute la monarchie, monsieur? Carrier est un bandit; mais quel nom
donnez-vous  Montrevel? Fouquier-Tinville est un gueux, mais quel est
votre avis sur Lamoignon-Bville? Maillard est affreux, mais
Saulx-Tavannes, s'il vous plat? Le pre Duchne est froce, mais quelle
pithte m'accorderez-vous pour le pre Letellier? Jourdan-Coupe-Tte
est un monstre, mais moindre que M. le marquis de Louvois. Monsieur,
monsieur, je plains Marie-Antoinette, archiduchesse et reine, mais je
plains aussi cette pauvre femme huguenote qui, en 1685, sous Louis le
Grand, monsieur, allaitant son enfant, fut lie, nue jusqu' la
ceinture,  un poteau, l'enfant tenu  distance; le sein se gonflait de
lait et le coeur d'angoisse. Le petit, affam et ple, voyait ce sein,
agonisait et criait, et le bourreau disait  la femme, mre et nourrice:
Abjure! lui donnant  choisir entre la mort de son enfant et la mort
de sa conscience. Que dites-vous de ce supplice de Tantale accommod 
une mre? Monsieur, retenez bien ceci: la rvolution franaise a eu ses
raisons. Sa colre sera absoute par l'avenir. Son rsultat, c'est le
monde meilleur. De ses coups les plus terribles, il sort une caresse
pour le genre humain. J'abrge. Je m'arrte, j'ai trop beau jeu.
D'ailleurs je me meurs.

Et, cessant de regarder l'vque, le conventionnel acheva sa pense en
ces quelques mots tranquilles:

--Oui, les brutalits du progrs s'appellent rvolutions. Quand elles
sont finies, on reconnat ceci: que le genre humain a t rudoy, mais
qu'il a march.

Le conventionnel ne se doutait pas qu'il venait d'emporter
successivement l'un aprs l'autre tous les retranchements intrieurs de
l'vque. Il en restait un pourtant, et de ce retranchement, suprme
ressource de la rsistance de monseigneur Bienvenu, sortit cette parole
o reparut presque toute la rudesse du commencement:

--Le progrs doit croire en Dieu. Le bien ne peut pas avoir de serviteur
impie. C'est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est
athe.

Le vieux reprsentant du peuple ne rpondit pas. Il eut un tremblement.
Il regarda le ciel, et une larme germa lentement dans ce regard. Quand
la paupire fut pleine, la larme coula le long de sa joue livide, et il
dit presque en bgayant, bas et se parlant  lui-mme, l'oeil perdu dans
les profondeurs:

--O toi!  idal! toi seul existes!

L'vque eut une sorte d'inexprimable commotion. Aprs un silence, le
vieillard leva un doigt vers le ciel, et dit:

--L'infini est. Il est l. Si l'infini n'avait pas de moi, le moi serait
sa borne; il ne serait pas infini; en d'autres termes, il ne serait pas.
Or il est. Donc il a un moi. Ce moi de l'infini, c'est Dieu.

Le mourant avait prononc ces dernires paroles d'une voix haute et avec
le frmissement de l'extase, comme s'il voyait quelqu'un. Quand il eut
parl, ses yeux se fermrent. L'effort l'avait puis. Il tait vident
qu'il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui
restaient. Ce qu'il venait de dire l'avait approch de celui qui est
dans la mort. L'instant suprme arrivait.

L'vque le comprit, le moment pressait, c'tait comme prtre qu'il
tait venu; de l'extrme froideur, il tait pass par degrs  l'motion
extrme; il regarda ces yeux ferms, il prit cette vieille main ride et
glace, et se pencha vers le moribond:

--Cette heure est celle de Dieu. Ne trouvez-vous pas qu'il serait
regrettable que nous nous fussions rencontrs en vain?

Le conventionnel rouvrit les yeux. Une gravit o il y avait de l'ombre
s'empreignit sur son visage.

--Monsieur l'vque, dit-il, avec une lenteur qui venait peut-tre plus
encore de la dignit de l'me que de la dfaillance des forces, j'ai
pass ma vie dans la mditation, l'tude et la contemplation. J'avais
soixante ans quand mon pays m'a appel, et m'a ordonn de me mler de
ses affaires. J'ai obi. Il y avait des abus, je les ai combattus; il y
avait des tyrannies, je les ai dtruites; il y avait des droits et des
principes, je les ai proclams et confesss. Le territoire tait envahi,
je l'ai dfendu; la France tait menace, j'ai offert ma poitrine. Je
n'tais pas riche; je suis pauvre. J'ai t l'un des matres de l'tat,
les caves du Trsor taient encombres d'espces au point qu'on tait
forc d'tanonner les murs, prts  se fendre sous le poids de l'or et
de l'argent, je dnais rue de l'Arbre-Sec  vingt-deux sous par tte.
J'ai secouru les opprims, j'ai soulag les souffrants. J'ai dchir la
nappe de l'autel, c'est vrai; mais c'tait pour panser les blessures de
la patrie. J'ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers
la lumire, et j'ai rsist quelquefois au progrs sans piti. J'ai,
dans l'occasion, protg mes propres adversaires, vous autres. Et il y a
 Peteghem en Flandre,  l'endroit mme o les rois mrovingiens avaient
leur palais d't, un couvent d'urbanistes, l'abbaye de Sainte-Claire en
Beaulieu, que j'ai sauv en 1793. J'ai fait mon devoir selon mes forces,
et le bien que j'ai pu. Aprs quoi j'ai t chass, traqu, poursuivi,
perscut, noirci, raill, conspu, maudit, proscrit. Depuis bien des
annes dj, avec mes cheveux blancs, je sens que beaucoup de gens se
croient sur moi le droit de mpris, j'ai pour la pauvre foule ignorante
visage de damn, et j'accepte, ne hassant personne, l'isolement de la
haine. Maintenant, j'ai quatre-vingt-six ans; je vais mourir. Qu'est-ce
que vous venez me demander?

--Votre bndiction, dit l'vque.

Et il s'agenouilla.

Quand l'vque releva la tte, la face du conventionnel tait devenue
auguste. Il venait d'expirer.

L'vque rentra chez lui profondment absorb dans on ne sait quelles
penses. Il passa toute la nuit en prire. Le lendemain, quelques braves
curieux essayrent de lui parler du conventionnel G.; il se borna 
montrer le ciel.  partir de ce moment, il redoubla de tendresse et de
fraternit pour les petits et les souffrants.

Toute allusion  ce vieux sclrat de G. le faisait tomber dans une
proccupation singulire. Personne ne pourrait dire que le passage de
cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la
sienne ne ft pas pour quelque chose dans son approche de la perfection.

Cette visite pastorale fut naturellement une occasion de bourdonnement
pour les petites coteries locales:

--tait-ce la place d'un vque que le chevet d'un tel mourant? Il n'y
avait videmment pas de conversion  attendre. Tous ces rvolutionnaires
sont relaps. Alors pourquoi y aller? Qu'a-t-il t regarder l? Il
fallait donc qu'il ft bien curieux d'un emportement d'me par le
diable.

Un jour, une douairire, de la varit impertinente qui se croit
spirituelle, lui adressa cette saillie:

--Monseigneur, on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge.

--Oh! oh! voil une grosse couleur, rpondit l'vque. Heureusement que
ceux qui la mprisent dans un bonnet la vnrent dans un chapeau.




Chapitre XI

Une restriction


On risquerait fort de se tromper si l'on concluait de l que monseigneur
Bienvenu ft un vque philosophe ou un cur patriote. Sa rencontre,
ce qu'on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel
G., lui laissa une sorte d'tonnement qui le rendit plus doux encore.
Voil tout.

Quoique monseigneur Bienvenu n'ait t rien moins qu'un homme politique,
c'est peut-tre ici le lieu d'indiquer, trs brivement, quelle fut son
attitude dans les vnements d'alors, en supposant que monseigneur
Bienvenu ait jamais song  avoir une attitude. Remontons donc en
arrire de quelques annes.

Quelque temps aprs l'lvation de M. Myriel  l'piscopat, l'empereur
l'avait fait baron de l'empire, en mme temps que plusieurs autres
vques. L'arrestation du pape eut lieu, comme on sait, dans la nuit du
5 au 6 juillet 1809;  cette occasion, M. Myriel fut appel par Napolon
au synode des vques de France et d'Italie convoqu  Paris. Ce synode
se tint  Notre-Dame et s'assembla pour la premire fois le 15 juin 1811
sous la prsidence de M. le cardinal Fesch. M. Myriel fut du nombre des
quatre-vingt-quinze vques qui s'y rendirent. Mais il n'assista qu'
une sance et  trois ou quatre confrences particulires. vque d'un
diocse montagnard, vivant si prs de la nature, dans la rusticit et le
dnuement, il parat qu'il apportait parmi ces personnages minents des
ides qui changeaient la temprature de l'assemble. Il revint bien vite
 Digne. On le questionna sur ce prompt retour, il rpondit:

--Je les gnais. L'air du dehors leur venait par moi. Je leur faisais
l'effet d'une porte ouverte.

Une autre fois il dit:

--Que voulez-vous? ces messeigneurs-l sont des princes. Moi, je ne suis
qu'un pauvre vque paysan.

Le fait est qu'il avait dplu. Entre autres choses tranges, il lui
serait chapp de dire, un soir qu'il se trouvait chez un de ses
collgues les plus qualifis:

--Les belles pendules! les beaux tapis! les belles livres! Ce doit tre
bien importun! Oh! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-l  me
crier sans cesse aux oreilles: Il y a des gens qui ont faim! il y a des
gens qui ont froid! il y a des pauvres! il y a des pauvres!

Disons-le en passant, ce ne serait pas une haine intelligente que la
haine du luxe. Cette haine impliquerait la haine des arts. Cependant,
chez les gens d'glise, en dehors de la reprsentation et des
crmonies, le luxe est un tort. Il semble rvler des habitudes peu
rellement charitables. Un prtre opulent est un contre-sens. Le prtre
doit se tenir prs des pauvres. Or peut-on toucher sans cesse, et nuit
et jour,  toutes les dtresses,  toutes les infortunes,  toutes les
indigences, sans avoir soi-mme sur soi un peu de cette sainte misre,
comme la poussire du travail? Se figure-t-on un homme qui est prs d'un
brasier, et qui n'a pas chaud? Se figure-t-on un ouvrier qui travaille
sans cesse  une fournaise, et qui n'a ni un cheveu brl, ni un ongle
noirci, ni une goutte de sueur, ni un grain de cendre au visage? La
premire preuve de la charit chez le prtre, chez l'vque surtout,
c'est la pauvret. C'tait l sans doute ce que pensait M. l'vque de
Digne.

Il ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il partageait sur certains
points dlicats ce que nous appellerions les ides du sicle. Il se
mlait peu aux querelles thologiques du moment et se taisait sur les
questions o sont compromis l'glise et l'tat; mais si on l'et
beaucoup press, il parat qu'on l'et trouv plutt ultramontain que
gallican. Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien
cacher, nous sommes forc d'ajouter qu'il fut glacial pour Napolon
dclinant.  partir de 1813, il adhra ou il applaudit  toutes les
manifestations hostiles. Il refusa de le voir  son passage au retour de
l'le d'Elbe, et s'abstint d'ordonner dans son diocse les prires
publiques pour l'empereur pendant les Cent-Jours.

Outre sa soeur, mademoiselle Baptistine, il avait deux frres: l'un
gnral, l'autre prfet. Il crivait assez souvent  tous les deux. Il
tint quelque temps rigueur au premier, parce qu'ayant un commandement en
Provence,  l'poque du dbarquement de Cannes, le gnral s'tait mis 
la tte de douze cents hommes et avait poursuivi l'empereur comme
quelqu'un qui veut le laisser chapper. Sa correspondance resta plus
affectueuse pour l'autre frre, l'ancien prfet, brave et digne homme
qui vivait retir  Paris, rue Cassette.

Monseigneur Bienvenu eut donc, aussi lui, son heure d'esprit de parti,
son heure d'amertume, son nuage. L'ombre des passions du moment traversa
ce doux et grand esprit occup des choses ternelles. Certes, un pareil
homme et mrit de n'avoir pas d'opinions politiques. Qu'on ne se
mprenne pas sur notre pense, nous ne confondons point ce qu'on appelle
opinions politiques avec la grande aspiration au progrs, avec la
sublime foi patriotique, dmocratique et humaine, qui, de nos jours,
doit tre le fond mme de toute intelligence gnreuse. Sans approfondir
des questions qui ne touchent qu'indirectement au sujet de ce livre,
nous disons simplement ceci: Il et t beau que monseigneur Bienvenu
n'et pas t royaliste et que son regard ne se ft pas dtourn un seul
instant de cette contemplation sereine o l'on voit rayonner
distinctement, au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines, ces
trois pures lumires, la Vrit, la Justice, la Charit.

Tout en convenant que ce n'tait point pour une fonction politique que
Dieu avait cr monseigneur Bienvenu, nous eussions compris et admir la
protestation au nom du droit et de la libert, l'opposition fire, la
rsistance prilleuse et juste  Napolon tout-puissant. Mais ce qui
nous plat vis--vis de ceux qui montent nous plat moins vis--vis de
ceux qui tombent. Nous n'aimons le combat que tant qu'il y a danger; et,
dans tous les cas, les combattants de la premire heure ont seuls le
droit d'tre les exterminateurs de la dernire. Qui n'a pas t
accusateur opinitre pendant la prosprit doit se taire devant
l'croulement. Le dnonciateur du succs est le seul lgitime justicier
de la chute. Quant  nous, lorsque la Providence s'en mle et frappe,
nous la laissons faire. 1812 commence  nous dsarmer. En 1813, la lche
rupture de silence de ce corps lgislatif taciturne enhardi par les
catastrophes n'avait que de quoi indigner, et c'tait un tort
d'applaudir; en 1814, devant ces marchaux trahissant, devant ce snat
passant d'une fange  l'autre, insultant aprs avoir divinis, devant
cette idoltrie lchant pied et crachant sur l'idole, c'tait un devoir
de dtourner la tte; en 1815, comme les suprmes dsastres taient dans
l'air, comme la France avait le frisson de leur approche sinistre, comme
on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant Napolon, la
douloureuse acclamation de l'arme et du peuple au condamn du destin
n'avait rien de risible, et, toute rserve faite sur le despote, un
coeur comme l'vque de Digne n'et peut-tre pas d mconnatre ce
qu'avait d'auguste et de touchant, au bord de l'abme, l'troit
embrassement d'une grande nation et d'un grand homme.

 cela prs, il tait et il fut, en toute chose, juste, vrai, quitable,
intelligent, humble et digne; bienfaisant, et bienveillant, ce qui est
une autre bienfaisance. C'tait un prtre, un sage, et un homme. Mme,
il faut le dire, dans cette opinion politique que nous venons de lui
reprocher et que nous sommes dispos  juger presque svrement, il
tait tolrant et facile, peut-tre plus que nous qui parlons ici.--Le
portier de la maison de ville avait t plac l par l'empereur. C'tait
un vieux sous-officier de la vieille garde, lgionnaire d'Austerlitz,
bonapartiste comme l'aigle. Il chappait dans l'occasion  ce pauvre
diable de ces paroles peu rflchies que la loi d'alors qualifiait
_propos sditieux_. Depuis que le profil imprial avait disparu de la
lgion d'honneur, il ne s'habillait jamais _dans l'ordonnance_, comme il
disait, afin de ne pas tre forc de porter sa croix. Il avait t
lui-mme dvotement l'effigie impriale de la croix que Napolon lui
avait donne, cela faisait un trou, et il n'avait rien voulu mettre  la
place. Plutt mourir, disait-il, que de porter sur mon coeur les trois
crapauds! Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII. Vieux goutteux
 gutres d'anglais! disait-il, qu'il s'en aille en Prusse avec son
salsifis! Heureux de runir dans la mme imprcation les deux choses
qu'il dtestait le plus, la Prusse et l'Angleterre. Il en fit tant qu'il
perdit sa place. Le voil sans pain sur le pav avec femme et enfants.
L'vque le fit venir, le gronda doucement, et le nomma suisse de la
cathdrale.

M. Myriel tait dans le diocse le vrai pasteur, l'ami de tous. En neuf
ans,  force de saintes actions et de douces manires, monseigneur
Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vnration tendre
et filiale. Sa conduite mme envers Napolon avait t accepte et comme
tacitement pardonne par le peuple, bon troupeau faible, qui adorait son
empereur, mais qui aimait son vque.




Chapitre XII

Solitude de monseigneur Bienvenu


Il y a presque toujours autour d'un vque une escouade de petits abbs
comme autour d'un gnral une vole de jeunes officiers. C'est l ce que
ce charmant saint Franois de Sales appelle quelque part les prtres
blancs-becs. Toute carrire a ses aspirants qui font cortge aux
arrivs. Pas une puissance qui n'ait son entourage; pas une fortune qui
n'ait sa cour. Les chercheurs d'avenir tourbillonnent autour du prsent
splendide. Toute mtropole a son tat-major. Tout vque un peu influent
a prs de lui sa patrouille de chrubins sminaristes, qui fait la ronde
et maintient le bon ordre dans le palais piscopal, et qui monte la
garde autour du sourire de monseigneur. Agrer  un vque, c'est le
pied  l'trier pour un sous-diacre. Il faut bien faire son chemin;
l'apostolat ne ddaigne pas le canonicat.

De mme qu'il y a ailleurs les gros bonnets, il y a dans l'glise les
grosses mitres. Ce sont les vques bien en cour, riches, rents,
habiles, accepts du monde, sachant prier, sans doute, mais sachant
aussi solliciter, peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur
personne  tout un diocse, traits d'union entre la sacristie et la
diplomatie, plutt abbs que prtres, plutt prlats qu'vques. Heureux
qui les approche! Gens en crdit qu'ils sont, ils font pleuvoir autour
d'eux, sur les empresss et les favoriss, et sur toute cette jeunesse
qui sait plaire, les grasses paroisses, les prbendes, les
archidiaconats, les aumneries et les fonctions cathdrales, en
attendant les dignits piscopales. En avanant eux-mmes, ils font
progresser leurs satellites; c'est tout un systme solaire en marche.
Leur rayonnement empourpre leur suite. Leur prosprit s'miette sur la
cantonade en bonnes petites promotions. Plus grand diocse au patron,
plus grosse cure au favori. Et puis Rome est l. Un vque qui sait
devenir archevque, un archevque qui sait devenir cardinal, vous emmne
comme conclaviste, vous entrez dans la rote, vous avez le pallium, vous
voil auditeur, vous voil camrier, vous voil monsignor, et de la
Grandeur  Imminence il n'y a qu'un pas, et entre Imminence et la
Saintet il n'y a que la fume d'un scrutin. Toute calotte peut rver la
tiare. Le prtre est de nos jours le seul homme qui puisse rgulirement
devenir roi; et quel roi! le roi suprme. Aussi quelle ppinire
d'aspirations qu'un sminaire! Que d'enfants de choeur rougissants, que
de jeunes abbs ont sur la tte le pot au lait de Perrette! Comme
l'ambition s'intitule aisment vocation, qui sait? de bonne foi
peut-tre et se trompant elle-mme, bate qu'elle est!

Monseigneur Bienvenu, humble, pauvre, particulier, n'tait pas compt
parmi les grosses mitres. Cela tait visible  l'absence complte de
jeunes prtres autour de lui. On a vu qu' Paris il n'avait pas pris.
Pas un avenir ne songeait  se greffer sur ce vieillard solitaire. Pas
une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir  son ombre. Ses
chanoines et ses grands vicaires taient de bons vieux hommes, un peu
peuple comme lui, murs comme lui dans ce diocse sans issue sur le
cardinafat, et qui ressemblaient  leur vque, avec cette diffrence
qu'eux taient finis, et que lui tait achev.

On sentait si bien l'impossibilit de crotre prs de monseigneur
Bienvenu qu' peine sortis du sminaire, les jeunes gens ordonns par
lui se faisaient recommander aux archevques d'Aix ou d'Auch, et s'en
allaient bien vite. Car enfin, nous le rptons, on veut tre pouss. Un
saint qui vit dans un excs d'abngation est un voisinage dangereux; il
pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvret incurable,
l'ankylose des articulations utiles  l'avancement, et, en somme, plus
de renoncement que vous n'en voulez; et l'on fuit cette vertu galeuse.
De l l'isolement de monseigneur Bienvenu. Nous vivons dans une socit
sombre. Russir, voil l'enseignement qui tombe goutte  goutte de la
corruption en surplomb.

Soit dit en passant, c'est une chose assez hideuse que le succs. Sa
fausse ressemblance avec le mrite trompe les hommes. Pour la foule, la
russite a presque le mme profil que la suprmatie. Le succs, ce
mnechme du talent, a une dupe: l'histoire. Juvnal et Tacite seuls en
bougonnent. De nos jours, une philosophie  peu prs officielle est
entre en domesticit chez lui, porte la livre du succs, et fait le
service de son antichambre. Russissez: thorie. Prosprit suppose
Capacit. Gagnez  la loterie, vous voil un habile homme. Qui triomphe
est vnr. Naissez coiff, tout est l. Ayez de la chance, vous aurez
le reste; soyez heureux, on vous croira grand. En dehors des cinq ou six
exceptions immenses qui font l'clat d'un sicle, l'admiration
contemporaine n'est gure que myopie. Dorure est or. tre le premier
venu, cela ne gte rien, pourvu qu'on soit le parvenu. Le vulgaire est
un vieux Narcisse qui s'adore lui-mme et qui applaudit le vulgaire.
Cette facult norme par laquelle on est Mose, Eschyle, Dante,
Michel-Ange ou Napolon, la multitude la dcerne d'emble et par
acclamation  quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. Qu'un
notaire se transfigure en dput, qu'un faux Corneille fasse _Tiridate_,
qu'un eunuque parvienne  possder un harem, qu'un Prud'homme militaire
gagne par accident la bataille dcisive d'une poque, qu'un apothicaire
invente les semelles de carton pour l'arme de Sambre-et-Meuse et se
construise, avec ce carton vendu pour du cuir, quatre cent mille livres
de rente, qu'un porte-balle pouse l'usure et la fasse accoucher de sept
ou huit millions dont il est le pre et dont elle est la mre, qu'un
prdicateur devienne vque par le nasillement, qu'un intendant de bonne
maison soit si riche en sortant de service qu'on le fasse ministre des
finances, les hommes appellent cela Gnie, de mme qu'ils appellent
Beaut la figure de Mousqueton et Majest l'encolure de Claude. Ils
confondent avec les constellations de l'abme les toiles que font dans
la vase molle du bourbier les pattes des canards.




Chapitre XIII

Ce qu'il croyait


Au point de vue de l'orthodoxie, nous n'avons point  sonder M. l'vque
de Digne. Devant une telle me, nous ne nous sentons en humeur que de
respect. La conscience du juste doit tre crue sur parole. D'ailleurs,
de certaines natures tant donnes, nous admettons le dveloppement
possible de toutes les beauts de la vertu humaine dans une croyance
diffrente de la ntre.

Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystre-l? Ces secrets du for
intrieur ne sont connus que de la tombe o les mes entrent nues. Ce
dont nous sommes certain, c'est que jamais les difficults de foi ne se
rsolvaient pour lui en hypocrisie. Aucune pourriture n'est possible au
diamant. Il croyait le plus qu'il pouvait. _Credo in Patrem_,
s'criait-il souvent. Puisant d'ailleurs dans les bonnes oeuvres cette
quantit de satisfaction qui suffit  la conscience, et qui vous dit
tout bas: Tu es avec Dieu.

Ce que nous croyons devoir noter, c'est que, en dehors, pour ainsi dire,
et au-del de sa foi, l'vque avait un excs d'amour. C'est par l,
_quia multum amavit_, qu'il tait jug vulnrable par les hommes
srieux, les personnes graves et les gens raisonnables; locutions
favorites de notre triste monde o l'gosme reoit le mot d'ordre du
pdantisme. Qu'tait-ce que cet excs d'amour? C'tait une bienveillance
sereine, dbordant les hommes, comme nous l'avons indiqu dj, et, dans
l'occasion, s'tendant jusqu'aux choses. Il vivait sans ddain. Il tait
indulgent pour la cration de Dieu. Tout homme, mme le meilleur, a en
lui une duret irrflchie qu'il tient en rserve pour l'animal.
L'vque de Digne n'avait point cette duret-l, particulire  beaucoup
de prtres pourtant. Il n'allait pas jusqu'au bramine, mais il semblait
avoir mdit cette parole de l'Ecclsiaste: Sait-on o va l'me des
animaux? Les laideurs de l'aspect, les difformits de l'instinct, ne le
troublaient pas et ne l'indignaient pas. Il en tait mu, presque
attendri. Il semblait que, pensif, il en allt chercher, au-del de la
vie apparente, la cause, l'explication ou l'excuse. Il semblait par
moments demander  Dieu des commutations. Il examinait sans colre, et
avec l'oeil du linguiste qui dchiffre un palimpseste, la quantit de
chaos qui est encore dans la nature. Cette rverie faisait parfois
sortir de lui des mots tranges. Un matin, il tait dans son jardin; il
se croyait seul, mais sa soeur marchait derrire lui sans qu'il la vt;
tout  coup, il s'arrta, et il regarda quelque chose  terre; c'tait
une grosse araigne, noire, velue, horrible. Sa soeur l'entendit qui
disait:

--Pauvre bte! ce n'est pas sa faute.

Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bont?
Purilits, soit; mais ces purilits sublimes ont t celles de saint
Franois d'Assise et de Marc-Aurle. Un jour il se donna une entorse
pour n'avoir pas voulu craser une fourmi.

Ainsi vivait cet homme juste. Quelquefois, il s'endormait dans son
jardin, et alors il n'tait rien de plus vnrable.

Monseigneur Bienvenu avait t jadis,  en croire les rcits sur sa
jeunesse et mme sur sa virilit, un homme passionn, peut-tre violent.
Sa mansutude universelle tait moins un instinct de nature que le
rsultat d'une grande conviction filtre dans son coeur  travers la vie
et lentement tombe en lui, pense  pense; car, dans un caractre
comme dans un rocher, il peut y avoir des trous de gouttes d'eau. Ces
creusements-l sont ineffaables; ces formations-l sont
indestructibles.

En 1815, nous croyons l'avoir dit, il atteignit soixante-quinze ans,
mais il n'en paraissait pas avoir plus de soixante. Il n'tait pas
grand; il avait quelque embonpoint, et, pour le combattre, il faisait
volontiers de longues marches  pied, il avait le pas ferme et n'tait
que fort peu courb, dtail d'o nous ne prtendons rien conclure;
Grgoire XVI,  quatre-vingts ans, se tenait droit et souriant, ce qui
ne l'empchait pas d'tre un mauvais vque. Monseigneur Bienvenu avait
ce que le peuple appelle une belle tte, mais si aimable qu'on
oubliait qu'elle tait belle.

Quand il causait avec cette sant enfantine qui tait une de ses grces,
et dont nous avons dj parl, on se sentait  l'aise prs de lui, il
semblait que de toute sa personne il sortt de la joie. Son teint color
et frais, toutes ses dents bien blanches qu'il avait conserves et que
son rire faisait voir, lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait
dire d'un homme: C'est un bon enfant, et d'un vieillard: C'est un
bonhomme. C'tait, on s'en souvient, l'effet qu'il avait fait 
Napolon. Au premier abord, et pour qui le voyait pour la premire fois,
ce n'tait gure qu'un bonhomme en effet. Mais si l'on restait quelques
heures prs de lui, et pour peu qu'on le vt pensif, le bonhomme se
transfigurait peu  peu et prenait je ne sais quoi d'imposant; son front
large et srieux, auguste par les cheveux blancs, devenait auguste aussi
par la mditation; la majest se dgageait de cette bont, sans que la
bont cesst de rayonner; on prouvait quelque chose de l'motion qu'on
aurait si l'on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans
cesser de sourire. Le respect, un respect inexprimable, vous pntrait
par degrs et vous montait au coeur, et l'on sentait qu'on avait devant
soi une de ces mes fortes, prouves et indulgentes, o la pense est
si grande qu'elle ne peut plus tre que douce.

Comme on l'a vu, la prire, la clbration des offices religieux,
l'aumne, la consolation aux affligs, la culture d'un coin de terre, la
fraternit, la frugalit, l'hospitalit, le renoncement, la confiance,
l'tude, le travail remplissaient chacune des journes de sa vie.
_Remplissaient_ est bien le mot, et certes cette journe de l'vque
tait bien pleine jusqu'aux bords de bonnes penses, de bonnes paroles
et de bonnes actions. Cependant elle n'tait pas complte si le temps
froid ou pluvieux l'empchait d'aller passer, le soir, quand les deux
femmes s'taient retires, une heure ou deux dans son jardin avant de
s'endormir. Il semblait que ce ft une sorte de rite pour lui de se
prparer au sommeil par la mditation en prsence des grands spectacles
du ciel nocturne. Quelquefois,  une heure mme assez avance de la
nuit, si les deux vieilles filles ne dormaient pas, elles l'entendaient
marcher lentement dans les alles. Il tait l, seul avec lui-mme,
recueilli, paisible, adorant, comparant la srnit de son coeur  la
srnit de l'ther, mu dans les tnbres par les splendeurs visibles
des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu, ouvrant son me
aux penses qui tombent de l'inconnu. Dans ces moments-l, offrant son
coeur  l'heure o les fleurs nocturnes offrent leur parfum, allum
comme une lampe au centre de la nuit toile, se rpandant en extase au
milieu du rayonnement universel de la cration, il n'et pu peut-tre
dire lui-mme ce qui se passait dans son esprit, il sentait quelque
chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui.
Mystrieux changes des gouffres de l'me avec les gouffres de
l'univers!

Il songeait  la grandeur et  la prsence de Dieu;  l'ternit future,
trange mystre;  l'ternit passe, mystre plus trange encore; 
tous les infinis qui s'enfonaient sous ses yeux dans tous les sens; et,
sans chercher  comprendre l'incomprhensible, il le regardait. Il
n'tudiait pas Dieu, il s'en blouissait. Il considrait ces magnifiques
rencontres des atomes qui donnent des aspects  la matire, rvlent les
forces en les constatant, crent les individualits dans l'unit, les
proportions dans l'tendue, l'innombrable dans l'infini, et par la
lumire produisent la beaut. Ces rencontres se nouent et se dnouent
sans cesse; de l la vie et la mort. Il s'asseyait sur un banc de bois
adoss  une treille dcrpite, et il regardait les astres  travers les
silhouettes chtives et rachitiques de ses arbres fruitiers. Ce quart
d'arpent, si pauvrement plant, si encombr de masures et de hangars,
lui tait cher et lui suffisait.

Que fallait-il de plus  ce vieillard, qui partageait le loisir de sa
vie, o il y avait si peu de loisir, entre le jardinage le jour et la
contemplation la nuit? Cet troit enclos, ayant les cieux pour plafond,
n'tait-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour  tour dans ses
oeuvres les plus charmantes et dans ses oeuvres les plus sublimes?
N'est-ce pas l tout, en effet, et que dsirer au-del? Un petit jardin
pour se promener, et l'immensit pour rver.  ses pieds ce qu'on peut
cultiver et cueillir; sur sa tte ce qu'on peut tudier et mditer;
quelques fleurs sur la terre et toutes les toiles dans le ciel.




Chapitre XIV

Ce qu'il pensait


Un dernier mot.

Comme cette nature de dtails pourrait, particulirement au moment o
nous sommes, et pour nous servir d'une expression actuellement  la
mode, donner  l'vque de Digne une certaine physionomie panthiste,
et faire croire, soit  son blme, soit  sa louange, qu'il y avait en
lui une de ces philosophies personnelles, propres  notre sicle, qui
germent quelquefois dans les esprits solitaires et s'y construisent et y
grandissent jusqu' y remplacer les religions, nous insistons sur ceci
que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se ft cru
autoris  penser rien de pareil. Ce qui clairait cet homme, c'tait le
coeur. Sa sagesse tait faite de la lumire qui vient de l.

Point de systmes, beaucoup d'oeuvres. Les spculations abstruses
contiennent du vertige; rien n'indique qu'il hasardt son esprit dans
les apocalypses. L'aptre peut tre hardi, mais l'vque doit tre
timide. Il se ft probablement fait scrupule de sonder trop avant de
certains problmes rservs en quelque sorte aux grands esprits
terribles. Il y a de l'horreur sacre sous les porches de l'nigme; ces
ouvertures sombres sont l bantes, mais quelque chose vous dit,  vous
passant de la vie, qu'on n'entre pas. Malheur  qui y pntre! Les
gnies, dans les profondeurs inoues de l'abstraction et de la
spculation pure, situs pour ainsi dire au-dessus des dogmes, proposent
leurs ides  Dieu. Leur prire offre audacieusement la discussion. Leur
adoration interroge. Ceci est la religion directe, pleine d'anxit et
de responsabilit pour qui en tente les escarpements.

La mditation humaine n'a point de limite.  ses risques et prils, elle
analyse et creuse son propre blouissement. On pourrait presque dire
que, par une sorte de raction splendide, elle en blouit la nature; le
mystrieux monde qui nous entoure rend ce qu'il reoit, il est probable
que les contemplateurs sont contempls. Quoi qu'il en soit, il y a sur
la terre des hommes--sont-ce des hommes?--qui aperoivent distinctement
au fond des horizons du rve les hauteurs de l'absolu, et qui ont la
vision terrible de la montagne infinie. Monseigneur Bienvenu n'tait
point de ces hommes-l, monseigneur Bienvenu n'tait pas un gnie. Il
et redout ces sublimits d'o quelques-uns, trs grands mme, comme
Swedenborg et Pascal, ont gliss dans la dmence. Certes, ces puissantes
rveries ont leur utilit morale, et par ces routes ardues on s'approche
de la perfection idale. Lui, il prenait le sentier qui abrge:
l'vangile. Il n'essayait point de faire faire  sa chasuble les plis du
manteau d'lie, il ne projetait aucun rayon d'avenir sur le roulis
tnbreux des vnements, il ne cherchait pas  condenser en flamme la
lueur des choses, il n'avait rien du prophte et rien du mage. Cette me
simple aimait, voil tout.

Qu'il dilatt la prire jusqu' une aspiration surhumaine, cela est
probable; mais on ne peut pas plus prier trop qu'aimer trop; et, si
c'tait une hrsie de prier au-del des textes, sainte Thrse et saint
Jrme seraient des hrtiques.

Il se penchait sur ce qui gmit et sur ce qui expie. L'univers lui
apparaissait comme une immense maladie; il sentait partout de la fivre,
il auscultait partout de la souffrance, et, sans chercher  deviner
l'nigme, il tchait de panser la plaie. Le redoutable spectacle des
choses cres dveloppait en lui l'attendrissement; il n'tait occup
qu' trouver pour lui-mme et  inspirer aux autres la meilleure manire
de plaindre et de soulager. Ce qui existe tait pour ce bon et rare
prtre un sujet permanent de tristesse cherchant  consoler.

Il y a des hommes qui travaillent  l'extraction de l'or; lui, il
travaillait  l'extraction de la piti. L'universelle misre tait sa
mine. La douleur partout n'tait qu'une occasion de bont toujours.
_Aimez-vous les uns les autres;_ il dclarait cela complet, ne
souhaitait rien de plus, et c'tait l toute sa doctrine. Un jour, cet
homme qui se croyait philosophe, ce snateur, dj nomm, dit 
l'vque:

--Mais voyez donc le spectacle du monde; guerre de tous contre tous; le
plus fort a le plus d'esprit. Votre _aimez-vous les uns les autres_ est
une btise.

--Eh bien, rpondit monseigneur Bienvenu sans disputer, si c'est une
btise, l'me doit s'y enfermer comme la perle dans l'hutre.

Il s'y enfermait donc, il y vivait, il s'en satisfaisait absolument,
laissant de ct les questions prodigieuses qui attirent et qui
pouvantent, les perspectives insondables de l'abstraction, les
prcipices de la mtaphysique, toutes ces profondeurs convergentes, pour
l'aptre  Dieu, pour l'athe au nant: la destine, le bien et le mal,
la guerre de l'tre contre l'tre, la conscience de l'homme, le
somnambulisme pensif de l'animal, la transformation par la mort, la
rcapitulation d'existences que contient le tombeau, la greffe
incomprhensible des amours successifs sur le moi persistant, l'essence,
la substance, le Nil et l'Ens, l'me, la nature, la libert, la
ncessit; problmes  pic, paisseurs sinistres, o se penchent les
gigantesques archanges de l'esprit humain; formidables abmes que
Lucrce, Manou, saint Paul et Dante contemplent avec cet oeil fulgurant
qui semble, en regardant fixement l'infini, y faire clore des toiles.

Monseigneur Bienvenu tait simplement un homme qui constatait du dehors
les questions mystrieuses sans les scruter, sans les agiter, et sans en
troubler son propre esprit, et qui avait dans l'me le grave respect de
l'ombre.




Livre deuxime--La chute




Chapitre I

Le soir d'un jour de marche


Dans les premiers jours du mois d'octobre 1815, une heure environ avant
le coucher du soleil, un homme qui voyageait  pied entrait dans la
petite ville de Digne. Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment
 leurs fentres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce
voyageur avec une sorte d'inquitude. Il tait difficile de rencontrer
un passant d'un aspect plus misrable. C'tait un homme de moyenne
taille, trapu et robuste, dans la force de l'ge. Il pouvait avoir
quarante-six ou quarante-huit ans. Une casquette  visire de cuir
rabattue cachait en partie son visage, brl par le soleil et le hle,
et ruisselant de sueur. Sa chemise de grosse toile jaune, rattache au
col par une petite ancre d'argent, laissait voir sa poitrine velue; il
avait une cravate tordue en corde, un pantalon de coutil bleu, us et
rp, blanc  un genou, trou  l'autre, une vieille blouse grise en
haillons, rapice  l'un des coudes d'un morceau de drap vert cousu
avec de la ficelle, sur le dos un sac de soldat fort plein, bien boucl
et tout neuf,  la main un norme bton noueux, les pieds sans bas dans
des souliers ferrs, la tte tondue et la barbe longue.

La sueur, la chaleur, le voyage  pied, la poussire, ajoutaient je ne
sais quoi de sordide  cet ensemble dlabr.

Les cheveux taient ras, et pourtant hrisss; car ils commenaient 
pousser un peu, et semblaient n'avoir pas t coups depuis quelque
temps.

Personne ne le connaissait. Ce n'tait videmment qu'un passant. D'o
venait-il? Du midi. Des bords de la mer peut-tre. Car il faisait son
entre dans Digne par la mme rue qui, sept mois auparavant, avait vu
passer l'empereur Napolon allant de Cannes  Paris. Cet homme avait d
marcher tout le jour. Il paraissait trs fatigu. Des femmes de l'ancien
bourg qui est au bas de la ville l'avaient vu s'arrter sous les arbres
du boulevard Gassendi et boire  la fontaine qui est  l'extrmit de la
promenade. Il fallait qu'il et bien soif, car des enfants qui le
suivaient le virent encore s'arrter, et boire, deux cents pas plus
loin,  la fontaine de la place du march.

Arriv au coin de la rue Poichevert, il tourna  gauche et se dirigea
vers la mairie. Il y entra, puis sortit un quart d'heure aprs. Un
gendarme tait assis prs de la porte sur le banc de pierre o le
gnral Drouot monta le 4 mars pour lire  la foule effare des
habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. L'homme ta sa
casquette et salua humblement le gendarme.

Le gendarme, sans rpondre  son salut, le regarda avec attention, le
suivit quelque temps des yeux, puis entra dans la maison de ville.

Il y avait alors  Digne une belle auberge  l'enseigne de _la
Croix-de-Colbas_. Cette auberge avait pour htelier un nomm Jacquin
Labarre, homme considr dans la ville pour sa parent avec un autre
Labarre, qui tenait  Grenoble l'auberge des _Trois-Dauphins_ et qui
avait servi dans les guides. Lors du dbarquement de l'empereur,
beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des
_Trois-Dauphins_. On contait que le gnral Bertrand, dguis en
charretier, y avait fait de frquents voyages au mois de janvier, et
qu'il y avait distribu des croix d'honneur  des soldats et des
poignes de napolons  des bourgeois. La ralit est que l'empereur,
entr dans Grenoble, avait refus de s'installer  l'htel de la
prfecture; il avait remerci le maire en disant: _Je vais chez un brave
homme que je connais_, et il tait all aux _Trois-Dauphins_. Cette
gloire du Labarre des _Trois-Dauphins_ se refltait  vingt-cinq lieues
de distance jusque sur le Labarre de la _Croix-de-Colbas_. On disait de
lui dans la ville: _C'est le cousin de celui de Grenoble_.

L'homme se dirigea vers cette auberge, qui tait la meilleure du pays.
Il entra dans la cuisine, laquelle s'ouvrait de plain-pied sur la rue.
Tous les fourneaux taient allums; un grand feu flambait gament dans
la chemine. L'hte, qui tait en mme temps le chef, allait de l'tre
aux casseroles, fort occup et surveillant un excellent dner destin 
des rouliers qu'on entendait rire et parler  grand bruit dans une salle
voisine. Quiconque a voyag sait que personne ne fait meilleure chre
que les rouliers. Une marmotte grasse, flanque de perdrix blanches et
de coqs de bruyre, tournait sur une longue broche devant le feu; sur
les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une
truite du lac d'Alloz.

L'hte, entendant la porte s'ouvrir et entrer un nouveau venu, dit sans
lever les yeux de ses fourneaux:

--Que veut monsieur?

--Manger et coucher, dit l'homme.

--Rien de plus facile, reprit l'hte.

En ce moment il tourna la tte, embrassa d'un coup d'oeil tout
l'ensemble du voyageur, et ajouta:

--... en payant.

L'homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et
rpondit:

--J'ai de l'argent.

--En ce cas on est  vous, dit l'hte.

L'homme remit sa bourse en poche, se dchargea de son sac, le posa 
terre prs de la porte, garda son bton  la main, et alla s'asseoir sur
une escabelle basse prs du feu. Digne est dans la montagne. Les soires
d'octobre y sont froides.

Cependant, tout en allant et venant, l'homme considrait le voyageur.

--Dne-t-on bientt? dit l'homme.

--Tout  l'heure, dit l'hte.

Pendant que le nouveau venu se chauffait, le dos tourn, le digne
aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche, puis il dchira
le coin d'un vieux journal qui tranait sur une petite table prs de la
fentre. Sur la marge blanche il crivit une ligne ou deux, plia sans
cacheter et remit ce chiffon de papier  un enfant qui paraissait lui
servir tout  la fois de marmiton et de laquais. L'aubergiste dit un mot
 l'oreille du marmiton, et l'enfant partit en courant dans la direction
de la mairie.

Le voyageur n'avait rien vu de tout cela.

Il demanda encore une fois:

--Dne-t-on bientt?

--Tout  l'heure, dit l'hte.

L'enfant revint. Il rapportait le papier. L'hte le dplia avec
empressement, comme quelqu'un qui attend une rponse. Il parut lire
attentivement, puis hocha la tte, et resta un moment pensif. Enfin il
fit un pas vers le voyageur qui semblait plong dans des rflexions peu
sereines.

--Monsieur, dit-il, je ne puis vous recevoir.

L'homme se dressa  demi sur son sant.

--Comment! Avez-vous peur que je ne paye pas? Voulez-vous que je paye
d'avance? J'ai de l'argent, vous dis-je.

--Ce n'est pas cela.

--Quoi donc?

--Vous avez de l'argent....

--Oui, dit l'homme.

--Et moi, dit l'hte, je n'ai pas de chambre.

L'homme reprit tranquillement:

--Mettez-moi  l'curie.

--Je ne puis.

--Pourquoi?

--Les chevaux prennent toute la place.

--Eh bien, repartit l'homme, un coin dans le grenier. Une botte de
paille. Nous verrons cela aprs dner.

--Je ne puis vous donner  dner.

Cette dclaration, faite d'un ton mesur, mais ferme, parut grave 
l'tranger. Il se leva.

--Ah bah! mais je meurs de faim, moi. J'ai march ds le soleil lev.
J'ai fait douze lieues. Je paye. Je veux manger.

--Je n'ai rien, dit l'hte.

L'homme clata de rire et se tourna vers la chemine et les fourneaux.

--Rien! et tout cela?

--Tout cela m'est retenu.

--Par qui?

--Par ces messieurs les rouliers.

--Combien sont-ils?

--Douze.

--Il y a l  manger pour vingt.

--Ils ont tout retenu et tout pay d'avance.

L'homme se rassit et dit sans hausser la voix:

--Je suis  l'auberge, j'ai faim, et je reste.

L'hte alors se pencha  son oreille, et lui dit d'un accent qui le fit
tressaillir:

--Allez-vous en.

Le voyageur tait courb en cet instant et poussait quelques braises
dans le feu avec le bout ferr de son bton, il se retourna vivement,
et, comme il ouvrait la bouche pour rpliquer, l'hte le regarda
fixement et ajouta toujours  voix basse:

--Tenez, assez de paroles comme cela. Voulez-vous que je vous dise votre
nom? Vous vous appelez Jean Valjean. Maintenant voulez-vous que je vous
dise qui vous tes? En vous voyant entrer, je me suis dout de quelque
chose, j'ai envoy  la mairie, et voici ce qu'on m'a rpondu.
Savez-vous lire?

En parlant ainsi il tendait  l'tranger, tout dpli, le papier qui
venait de voyager de l'auberge  la mairie, et de la mairie  l'auberge.
L'homme y jeta un regard. L'aubergiste reprit aprs un silence:

--J'ai l'habitude d'tre poli avec tout le monde. Allez-vous-en.

L'homme baissa la tte, ramassa le sac qu'il avait dpos  terre, et
s'en alla. Il prit la grande rue. Il marchait devant lui au hasard,
rasant de prs les maisons, comme un homme humili et triste. Il ne se
retourna pas une seule fois. S'il s'tait retourn, il aurait vu
l'aubergiste de la _Croix-de-Colbas_ sur le seuil de sa porte, entour
de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue,
parlant vivement et le dsignant du doigt, et, aux regards de dfiance
et d'effroi du groupe, il aurait devin qu'avant peu son arrive serait
l'vnement de toute la ville.

Il ne vit rien de tout cela. Les gens accabls ne regardent pas derrire
eux. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit.

Il chemina ainsi quelque temps, marchant toujours, allant  l'aventure
par des rues qu'il ne connaissait pas, oubliant la fatigue, comme cela
arrive dans la tristesse. Tout  coup il sentit vivement la faim. La
nuit approchait. Il regarda autour de lui pour voir s'il ne dcouvrirait
pas quelque gte.

La belle htellerie s'tait ferme pour lui; il cherchait quelque
cabaret bien humble, quelque bouge bien pauvre.

Prcisment une lumire s'allumait au bout de la rue; une branche de
pin, pendue  une potence en fer, se dessinait sur le ciel blanc du
crpuscule. Il y alla.

C'tait en effet un cabaret. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut.

Le voyageur s'arrta un moment, et regarda par la vitre l'intrieur de
la salle basse du cabaret, claire par une petite lampe sur une table
et par un grand feu dans la chemine. Quelques hommes y buvaient. L'hte
se chauffait. La flamme faisait bruire une marmite de fer accroche  la
crmaillre.

On entre dans ce cabaret, qui est aussi une espce d'auberge, par deux
portes. L'une donne sur la rue, l'autre s'ouvre sur une petite cour
pleine de fumier.

Le voyageur n'osa pas entrer par la porte de la rue. Il se glissa dans
la cour, s'arrta encore, puis leva timidement le loquet et poussa la
porte.

--Qui va l? dit le matre.

--Quelqu'un qui voudrait souper et coucher.

--C'est bon. Ici on soupe et on couche.

Il entra. Tous les gens qui buvaient se retournrent. La lampe
l'clairait d'un ct, le feu de l'autre. On l'examina quelque temps
pendant qu'il dfaisait son sac.

L'hte lui dit:

--Voil du feu. Le souper cuit dans la marmite. Venez vous chauffer,
camarade.

Il alla s'asseoir prs de l'tre. Il allongea devant le feu ses pieds
meurtris par la fatigue; une bonne odeur sortait de la marmite. Tout ce
qu'on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baisse prit
une vague apparence de bien-tre mle  cet autre aspect si poignant
que donne l'habitude de la souffrance.

C'tait d'ailleurs un profil ferme, nergique et triste. Cette
physionomie tait trangement compose; elle commenait par paratre
humble et finissait par sembler svre. L'oeil luisait sous les sourcils
comme un feu sous une broussaille.

Cependant un des hommes attabls tait un poissonnier qui, avant
d'entrer au cabaret de la rue de Chaffaut, tait all mettre son cheval
 l'curie chez Labarre. Le hasard faisait que le matin mme il avait
rencontr cet tranger de mauvaise mine, cheminant entre Bras dasse
et... j'ai oubli le nom. (Je crois que c'est Escoublon). Or, en le
rencontrant, l'homme, qui paraissait dj trs fatigu, lui avait
demand de le prendre en croupe;  quoi le poissonnier n'avait rpondu
qu'en doublant le pas. Ce poissonnier faisait partie, une demi-heure
auparavant, du groupe qui entourait Jacquin Labarre, et lui-mme avait
racont sa dsagrable rencontre du matin aux gens de _la
Croix-de-Colbas_. Il fit de sa place au cabaretier un signe
imperceptible. Le cabaretier vint  lui. Ils changrent quelques
paroles  voix basse. L'homme tait retomb dans ses rflexions.

Le cabaretier revint  la chemine, posa brusquement sa main sur
l'paule de l'homme, et lui dit:

--Tu vas t'en aller d'ici.

L'tranger se retourna et rpondit avec douceur.

--Ah! vous savez?

--Oui.

--On m'a renvoy de l'autre auberge.

--Et l'on te chasse de celle-ci.

--O voulez-vous que j'aille?

--Ailleurs.

L'homme prit son bton et son sac, et s'en alla.

Comme il sortait, quelques enfants, qui l'avaient suivi depuis _la
Croix-de-Colbas_ et qui semblaient l'attendre, lui jetrent des pierres.
Il revint sur ses pas avec colre et les menaa de son bton; les
enfants se dispersrent comme une vole d'oiseaux.

Il passa devant la prison.  la porte pendait une chane de fer attache
 une cloche. Il sonna.

Un guichet s'ouvrit.

--Monsieur le guichetier, dit-il en tant respectueusement sa casquette,
voudriez-vous bien m'ouvrir et me loger pour cette nuit?

Une voix rpondit:

--Une prison n'est pas une auberge. Faites-vous arrter. On vous
ouvrira.

Le guichet se referma.

Il entra dans une petite rue o il y a beaucoup de jardins. Quelques-uns
ne sont enclos que de haies, ce qui gaye la rue. Parmi ces jardins et
ces haies, il vit une petite maison d'un seul tage dont la fentre
tait claire. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le
cabaret. C'tait une grande chambre blanchie  la chaux, avec un lit
drap d'indienne imprime, et un berceau dans un coin, quelques chaises
de bois et un fusil  deux coups accroch au mur. Une table tait servie
au milieu de la chambre. Une lampe de cuivre clairait la nappe de
grosse toile blanche, le broc d'tain luisant comme l'argent et plein de
vin et la soupire brune qui fumait.  cette table tait assis un homme
d'une quarantaine d'annes,  la figure joyeuse et ouverte, qui faisait
sauter un petit enfant sur ses genoux. Prs de lui, une femme toute
jeune allaitait un autre enfant. Le pre riait, l'enfant riait, la mre
souriait.

L'tranger resta un moment rveur devant ce spectacle doux et calmant.
Que se passait-il en lui? Lui seul et pu le dire. Il est probable qu'il
pensa que cette maison joyeuse serait hospitalire, et que l o il
voyait tant de bonheur il trouverait peut-tre un peu de piti.

Il frappa au carreau un petit coup trs faible.

On n'entendit pas.

Il frappa un second coup.

Il entendit la femme qui disait:

--Mon homme, il me semble qu'on frappe.

--Non, rpondit le mari.

Il frappa un troisime coup.

Le mari se leva, prit la lampe, et alla  la porte qu'il ouvrit.

C'tait un homme de haute taille, demi-paysan, demi-artisan. Il portait
un vaste tablier de cuir qui montait jusqu' son paule gauche, et dans
lequel faisaient ventre un marteau, un mouchoir rouge, une poire 
poudre, toutes sortes d'objets que la ceinture retenait comme dans une
poche. Il renversait la tte en arrire; sa chemise largement ouverte et
rabattue montrait son cou de taureau, blanc et nu. Il avait d'pais
sourcils, d'normes favoris noirs, les yeux  fleur de tte, le bas du
visage en museau, et sur tout cela cet air d'tre chez soi qui est une
chose inexprimable.

--Monsieur, dit le voyageur, pardon. En payant, pourriez-vous me donner
une assiette de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est l
dans ce jardin? Dites, pourriez-vous? En payant?

--Qui tes-vous? demanda le matre du logis.

L'homme rpondit:

--J'arrive de Puy-Moisson. J'ai march toute la journe. J'ai fait douze
lieues. Pourriez-vous? En payant?

--Je ne refuserais pas, dit le paysan, de loger quelqu'un de bien qui
payerait. Mais pourquoi n'allez-vous pas  l'auberge.

--Il n'y a pas de place.

--Bah! pas possible. Ce n'est pas jour de foire ni de march. tes-vous
all chez Labarre?

--Oui.

--Eh bien?

Le voyageur rpondit avec embarras:

--Je ne sais pas, il ne m'a pas reu.

--tes-vous all chez chose, de la rue de Chaffaut?

L'embarras de l'tranger croissait. Il balbutia:

--Il ne m'a pas reu non plus.

Le visage du paysan prit une expression de dfiance, il regarda le
nouveau venu de la tte aux pieds, et tout  coup il s'cria avec une
sorte de frmissement:

--Est-ce que vous seriez l'homme?...

Il jeta un nouveau coup d'oeil sur l'tranger, fit trois pas en arrire,
posa la lampe sur la table et dcrocha son fusil du mur.

Cependant aux paroles du paysan: _Est-ce que vous seriez l'homme?..._ la
femme s'tait leve, avait pris ses deux enfants dans ses bras et
s'tait rfugie prcipitamment derrire son mari, regardant l'tranger
avec pouvante, la gorge nue, les yeux effars, en murmurant tout bas:_
Tso-maraude_.

Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne faut pour se le figurer.
Aprs avoir examin quelques instants l'homme comme on examine une
vipre, le matre du logis revint  la porte et dit:

--Va-t'en.

--Par grce, reprit l'homme, un verre d'eau.

--Un coup de fusil! dit le paysan.

Puis il referma la porte violemment, et l'homme l'entendit tirer deux
gros verrous. Un moment aprs, la fentre se ferma au volet, et un bruit
de barre de fer qu'on posait parvint au dehors.

La nuit continuait de tomber. Le vent froid des Alpes soufflait.  la
lueur du jour expirant, l'tranger aperut dans un des jardins qui
bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maonne en mottes de
gazon. Il franchit rsolument une barrire de bois et se trouva dans le
jardin. Il s'approcha de la hutte; elle avait pour porte une troite
ouverture trs basse et elle ressemblait  ces constructions que les
cantonniers se btissent au bord des routes. Il pensa sans doute que
c'tait en effet le logis d'un cantonnier; il souffrait du froid et de
la faim; il s'tait rsign  la faim, mais c'tait du moins l un abri
contre le froid. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occups
la nuit. Il se coucha  plat ventre et se glissa dans la hutte. Il y
faisait chaud, et il y trouva un assez bon lit de paille. Il resta un
moment tendu sur ce lit, sans pouvoir faire un mouvement tant il tait
fatigu. Puis, comme son sac sur son dos le gnait et que c'tait
d'ailleurs un oreiller tout trouv, il se mit  dboucler une des
courroies. En ce moment un grondement farouche se fit entendre. Il leva
les yeux. La tte d'un dogue norme se dessinait dans l'ombre 
l'ouverture de la hutte.

C'tait la niche d'un chien.

Il tait lui-mme vigoureux et redoutable; il s'arma de son bton, il se
fit de son sac un bouclier, et sortit de la niche comme il put, non sans
largir les dchirures de ses haillons.

Il sortit galement du jardin, mais  reculons, oblig, pour tenir le
dogue en respect, d'avoir recours  cette manoeuvre du bton que les
matres en ce genre d'escrime appellent _la rose couverte_.

Quand il eut, non sans peine, repass la barrire et qu'il se retrouva
dans la rue, seul, sans gte, sans toit, sans abri, chass mme de ce
lit de paille et de cette niche misrable, il se laissa tomber plutt
qu'il ne s'assit sur une pierre, et il parat qu'un passant qui
traversait l'entendit s'crier:

--Je ne suis pas mme un chien!

Bientt il se releva et se remit  marcher. Il sortit de la ville,
esprant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs, et s'y
abriter.

Il chemina ainsi quelque temps, la tte toujours baisse. Quand il se
sentit loin de toute habitation humaine, il leva les yeux et chercha
autour de lui. Il tait dans un champ; il avait devant lui une de ces
collines basses couvertes de chaume coup ras, qui aprs la moisson
ressemblent  des ttes tondues.

L'horizon tait tout noir; ce n'tait pas seulement le sombre de la
nuit; c'taient des nuages trs bas qui semblaient s'appuyer sur la
colline mme et qui montaient, emplissant tout le ciel. Cependant, comme
la lune allait se lever et qu'il flottait encore au znith un reste de
clart crpusculaire, ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de
vote blanchtre d'o tombait sur la terre une lueur.

La terre tait donc plus claire que le ciel, ce qui est un effet
particulirement sinistre, et la colline, d'un pauvre et chtif contour,
se dessinait vague et blafarde sur l'horizon tnbreux. Tout cet
ensemble tait hideux, petit, lugubre et born. Rien dans le champ ni
sur la colline qu'un arbre difforme qui se tordait en frissonnant 
quelques pas du voyageur.

Cet homme tait videmment trs loin d'avoir de ces dlicates habitudes
d'intelligence et d'esprit qui font qu'on est sensible aux aspects
mystrieux des choses; cependant il y avait dans ce ciel, dans cette
colline, dans cette plaine et dans cet arbre, quelque chose de si
profondment dsol qu'aprs un moment d'immobilit et de rverie, il
rebroussa chemin brusquement. Il y a des instants o la nature semble
hostile.

Il revint sur ses pas. Les portes de Digne taient fermes. Digne, qui a
soutenu des siges dans les guerres de religion, tait encore entoure
en 1815 de vieilles murailles flanques de tours carres qu'on a
dmolies depuis. Il passa par une brche et rentra dans la ville.

Il pouvait tre huit heures du soir. Comme il ne connaissait pas les
rues, il recommena sa promenade  l'aventure.

Il parvint ainsi  la prfecture, puis au sminaire. En passant sur la
place de la cathdrale, il montra le poing  l'glise.

Il y a au coin de cette place une imprimerie. C'est l que furent
imprimes pour la premire fois les proclamations de l'empereur et de la
garde impriale  l'arme, apportes de l'le d'Elbe et dictes par
Napolon lui-mme.

puis de fatigue et n'esprant plus rien, il se coucha sur le banc de
pierre qui est  la porte de cette imprimerie.

Une vieille femme sortait de l'glise en ce moment. Elle vit cet homme
tendu dans l'ombre.

--Que faites-vous l, mon ami? dit-elle.

Il rpondit durement et avec colre:

--Vous le voyez, bonne femme, je me couche.

La bonne femme, bien digne de ce nom en effet, tait madame la marquise
de R.

--Sur ce banc? reprit-elle.

--J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois, dit l'homme, j'ai
aujourd'hui un matelas de pierre.

--Vous avez t soldat?

--Oui, bonne femme. Soldat.

--Pourquoi n'allez-vous pas  l'auberge?

--Parce que je n'ai pas d'argent.

--Hlas, dit madame de R., je n'ai dans ma bourse que quatre sous.

--Donnez toujours.

L'homme prit les quatre sous. Madame de R. continua:

--Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. Avez-vous
essay pourtant? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. Vous
avez sans doute froid et faim. On aurait pu vous loger par charit.

--J'ai frapp  toutes les portes.

--Eh bien?

--Partout on m'a chass.

La bonne femme toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre ct
de la place une petite maison basse  ct de l'vch.

--Vous avez, reprit-elle, frapp  toutes les portes?

--Oui.

--Avez-vous frapp  celle-l?

--Non.

--Frappez-y.




Chapitre II

La prudence conseille  la sagesse


Ce soir-l, M. l'vque de Digne, aprs sa promenade en ville, tait
rest assez tard enferm dans sa chambre. Il s'occupait d'un grand
travail sur les _Devoirs_, lequel est malheureusement demeur inachev.
Il dpouillait soigneusement tout ce que les Pres et les Docteurs ont
dit sur cette grave matire. Son livre tait divis en deux parties;
premirement les devoirs de tous, deuximement les devoirs de chacun,
selon la classe  laquelle il appartient. Les devoirs de tous sont les
grands devoirs. Il y en a quatre. Saint Matthieu les indique: devoirs
envers Dieu (Matth., VI), devoirs envers soi-mme (Matth., V, 29, 30),
devoirs envers le prochain (Matth., VII, 12), devoirs envers les
cratures (Matth., VI, 20, 25). Pour les autres devoirs, l'vque les
avait trouvs indiqus et prescrits ailleurs; aux souverains et aux
sujets, dans l'ptre aux Romains; aux magistrats, aux pouses, aux
mres et aux jeunes hommes, par saint Pierre; aux maris, aux pres, aux
enfants et aux serviteurs, dans l'ptre aux phsiens; aux fidles,
dans l'ptre aux Hbreux; aux vierges, dans l'ptre aux Corinthiens.
Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble
harmonieux qu'il voulait prsenter aux mes.

Il travaillait encore  huit heures, crivant assez incommodment sur de
petits carrs de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux, quand
madame Magloire entra, selon son habitude, pour prendre l'argenterie
dans le placard prs du lit. Un moment aprs, l'vque, sentant que le
couvert tait mis et que sa soeur l'attendait peut-tre, ferma son
livre, se leva de sa table et entra dans la salle  manger.

La salle  manger tait une pice oblongue  chemine, avec porte sur la
rue (nous l'avons dit), et fentre sur le jardin.

Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert.

Tout en vaquant au service, elle causait avec mademoiselle Baptistine.

Une lampe tait sur la table; la table tait prs de la chemine. Un
assez bon feu tait allum.

On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux
pass soixante ans: madame Magloire petite, grasse, vive; mademoiselle
Baptistine, douce, mince, frle, un peu plus grande que son frre, vtue
d'une robe de soie puce, couleur  la mode en 1806, qu'elle avait
achete alors  Paris et qui lui durait encore. Pour emprunter des
locutions vulgaires qui ont le mrite de dire avec un seul mot une ide
qu'une page suffirait  peine  exprimer, madame Magloire avait l'air
d'une _paysanne_ et mademoiselle Baptistine d'une _dame_. Madame
Magloire avait un bonnet blanc  tuyaux, au cou une jeannette d'or, le
seul bijou de femme qu'il y et dans la maison, un fichu trs blanc
sortant de la robe de bure noire  manches larges et courtes, un tablier
de toile de coton  carreaux rouges et verts, nou  la ceinture d'un
ruban vert, avec pice d'estomac pareille rattache par deux pingles
aux deux coins d'en haut, aux pieds de gros souliers et des bas jaunes
comme les femmes de Marseille. La robe de mademoiselle Baptistine tait
coupe sur les patrons de 1806, taille courte, fourreau troit, manches
 paulettes, avec pattes et boutons. Elle cachait ses cheveux gris sous
une perruque frise dite  _l'enfant_. Madame Magloire avait l'air
intelligent, vif et bon; les deux angles de sa bouche ingalement
relevs et la lvre suprieure plus grosse que la lvre infrieure lui
donnaient quelque chose de bourru et d'imprieux. Tant que monseigneur
se taisait, elle lui parlait rsolument avec un mlange de respect et de
libert; mais ds que monseigneur parlait, on a vu cela, elle obissait
passivement comme mademoiselle. Mademoiselle Baptistine ne parlait mme
pas. Elle se bornait  obir et  complaire. Mme quand elle tait
jeune, elle n'tait pas jolie, elle avait de gros yeux bleus  fleur de
tte et le nez long et busqu; mais tout son visage, toute sa personne,
nous l'avons dit en commenant, respiraient une ineffable bont. Elle
avait toujours t prdestine  la mansutude; mais la foi, la charit,
l'esprance, ces trois vertus qui chauffent doucement l'me, avaient
lev peu  peu cette mansutude jusqu' la saintet. La nature n'en
avait fait qu'une brebis, la religion en avait fait un ange. Pauvre
sainte fille! doux souvenir disparu! Mademoiselle Baptistine a depuis
racont tant de fois ce qui s'tait pass  l'vch cette soire-l,
que plusieurs personnes qui vivent encore s'en rappellent les moindres
dtails.

Au moment o M. l'vque entra, madame Magloire parlait avec quelque
vivacit. Elle entretenait _mademoiselle_ d'un sujet qui lui tait
familier et auquel l'vque tait accoutum. Il s'agissait du loquet de
la porte d'entre.

Il parat que, tout en allant faire quelques provisions pour le souper,
madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux. On
parlait d'un rdeur de mauvaise mine; qu'un vagabond suspect serait
arriv, qu'il devait tre quelque part dans la ville, et qu'il se
pourrait qu'il y et de mchantes rencontres pour ceux qui s'aviseraient
de rentrer tard chez eux cette nuit-l. Que la police tait bien mal
faite du reste, attendu que M. le prfet et M. le maire ne s'aimaient
pas, et cherchaient  se nuire en faisant arriver des vnements. Que
c'tait donc aux gens sages  faire la police eux-mmes et  se bien
garder, et qu'il faudrait avoir soin de dment clore, verrouiller et
barricader sa maison, _et de bien fermer ses portes_.

Madame Magloire appuya sur ce dernier mot; mais l'vque venait de sa
chambre o il avait eu assez froid, il s'tait assis devant la chemine
et se chauffait, et puis il pensait  autre chose. Il ne releva pas le
mot  effet que madame Magloire venait de laisser tomber. Elle le
rpta. Alors, mademoiselle Baptistine, voulant satisfaire madame
Magloire sans dplaire  son frre, se hasarda  dire timidement:

--Mon frre, entendez-vous ce que dit madame Magloire?

--J'en ai entendu vaguement quelque chose, rpondit l'vque.

Puis tournant  demi sa chaise, mettant ses deux mains sur ses genoux,
et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement
joyeux, que le feu clairait d'en bas:

--Voyons. Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? Nous sommes donc dans quelque gros
danger?

Alors madame Magloire recommena toute l'histoire, en l'exagrant
quelque peu, sans s'en douter. Il paratrait qu'un bohmien, un
va-nu-pieds, une espce de mendiant dangereux serait en ce moment dans
la ville. Il s'tait prsent pour loger chez Jacquin Labarre qui
n'avait pas voulu le recevoir. On l'avait vu arriver par le boulevard
Gassendi et rder dans les rues  la brume. Un homme de sac et de corde
avec une figure terrible.

--Vraiment? dit l'vque.

Ce consentement  l'interroger encouragea madame Magloire; cela lui
semblait indiquer que l'vque n'tait pas loin de s'alarmer; elle
poursuivit triomphante:

--Oui, monseigneur. C'est comme cela. Il y aura quelque malheur cette
nuit dans la ville. Tout le monde le dit. Avec cela que la police est si
mal faite (rptition inutile). Vivre dans un pays de montagnes, et
n'avoir pas mme de lanternes la nuit dans les rues! On sort. Des fours,
quoi! Et je dis, monseigneur, et mademoiselle que voil dit comme moi....

--Moi, interrompit la soeur, je ne dis rien. Ce que mon frre fait est
bien fait.

Madame Magloire continua comme s'il n'y avait pas eu de protestation:

--Nous disons que cette maison-ci n'est pas sre du tout; que, si
monseigneur le permet, je vais aller dire  Paulin Musebois, le
serrurier, qu'il vienne remettre les anciens verrous de la porte; on les
a l, c'est une minute; et je dis qu'il faut des verrous, monseigneur,
ne serait-ce que pour cette nuit; car je dis qu'une porte qui s'ouvre du
dehors avec un loquet, par le premier passant venu, rien n'est plus
terrible; avec cela que monseigneur a l'habitude de toujours dire
d'entrer, et que d'ailleurs, mme au milieu de la nuit,  mon Dieu! on
n'a pas besoin d'en demander la permission....

En ce moment, on frappa  la porte un coup assez violent.

--Entrez, dit l'vque.




Chapitre III

Hrosme de l'obissance passive


La porte s'ouvrit.

Elle s'ouvrit vivement, toute grande, comme si quelqu'un la poussait
avec nergie et rsolution.

Un homme entra.

Cet homme, nous le connaissons dj. C'est le voyageur que nous avons vu
tout  l'heure errer cherchant un gte.

Il entra, fit un pas, et s'arrta, laissant la porte ouverte derrire
lui. Il avait son sac sur l'paule, son bton  la main, une expression
rude, hardie, fatigue et violente dans les yeux. Le feu de la chemine
l'clairait. Il tait hideux. C'tait une sinistre apparition.

Madame Magloire n'eut pas mme la force de jeter un cri. Elle
tressaillit, et resta bante.

Mademoiselle Baptistine se retourna, aperut l'homme qui entrait et se
dressa  demi d'effarement, puis, ramenant peu  peu sa tte vers la
chemine, elle se mit  regarder son frre et son visage redevint
profondment calme et serein.

L'vque fixait sur l'homme un oeil tranquille.

Comme il ouvrait la bouche, sans doute pour demander au nouveau venu ce
qu'il dsirait, l'homme appuya ses deux mains  la fois sur son bton,
promena ses yeux tour  tour sur le vieillard et les femmes, et, sans
attendre que l'vque parlt, dit d'une voix haute:

--Voici. Je m'appelle Jean Valjean. Je suis un galrien. J'ai pass
dix-neuf ans au bagne. Je suis libr depuis quatre jours et en route
pour Pontarlier qui est ma destination. Quatre jours et que je marche
depuis Toulon. Aujourd'hui, j'ai fait douze lieues  pied. Ce soir, en
arrivant dans ce pays, j'ai t dans une auberge, on m'a renvoy  cause
de mon passeport jaune que j'avais montr  la mairie. Il avait fallu.
J'ai t  une autre auberge. On m'a dit: Va-t-en! Chez l'un, chez
l'autre. Personne n'a voulu de moi. J'ai t  la prison, le guichetier
n'a pas ouvert. J'ai t dans la niche d'un chien. Ce chien m'a mordu et
m'a chass, comme s'il avait t un homme. On aurait dit qu'il savait
qui j'tais. Je m'en suis all dans les champs pour coucher  la belle
toile. Il n'y avait pas d'toile. J'ai pens qu'il pleuvrait, et qu'il
n'y avait pas de bon Dieu pour empcher de pleuvoir, et je suis rentr
dans la ville pour y trouver le renfoncement d'une porte. L, dans la
place, j'allais me coucher sur une pierre. Une bonne femme m'a montr
votre maison et m'a dit: Frappe l. J'ai frapp. Qu'est-ce que c'est
ici? tes-vous une auberge? J'ai de l'argent. Ma masse. Cent neuf francs
quinze sous que j'ai gagns au bagne par mon travail en dix-neuf ans. Je
payerai. Qu'est-ce que cela me fait? J'ai de l'argent. Je suis trs
fatigu, douze lieues  pied, j'ai bien faim. Voulez-vous que je reste?

--Madame Magloire, dit l'vque, vous mettrez un couvert de plus.

L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui tait sur la table.

--Tenez, reprit-il, comme s'il n'avait pas bien compris, ce n'est pas
a. Avez-vous entendu? Je suis un galrien. Un forat. Je viens des
galres.

Il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu'il dplia.

--Voil mon passeport. Jaune, comme vous voyez. Cela sert  me faire
chasser de partout o je suis. Voulez-vous lire? Je sais lire, moi. J'ai
appris au bagne. Il y a une cole pour ceux qui veulent. Tenez, voil ce
qu'on a mis sur le passeport: Jean Valjean, forat libr, natif
de...--cela vous est gal...--Est rest dix-neuf ans au bagne. Cinq ans
pour vol avec effraction. Quatorze ans pour avoir tent de s'vader
quatre fois. Cet homme est trs dangereux.--Voil! Tout le monde m'a
jet dehors. Voulez-vous me recevoir, vous? Est-ce une auberge?
Voulez-vous me donner  manger et  coucher? Avez-vous une curie?

--Madame Magloire, dit l'vque, vous mettrez des draps blancs au lit de
l'alcve.

Nous avons dj expliqu de quelle nature tait l'obissance des deux
femmes.

Madame Magloire sortit pour excuter ces ordres. L'vque se tourna vers
l'homme.

--Monsieur, asseyez-vous et chauffez-vous. Nous allons souper dans un
instant, et l'on fera votre lit pendant que vous souperez.

Ici l'homme comprit tout  fait. L'expression de son visage, jusqu'alors
sombre et dure, s'empreignit de stupfaction, de doute, de joie, et
devint extraordinaire. Il se mit  balbutier comme un homme fou:

--Vrai? quoi? vous me gardez? vous ne me chassez pas! un forat! Vous
m'appelez monsieur! vous ne me tutoyez pas! Va-t-en, chien! qu'on me dit
toujours. Je croyais bien que vous me chasseriez. Aussi j'avais dit tout
de suite qui je suis. Oh! la brave femme qui m'a enseign ici! Je vais
souper! un lit! Un lit avec des matelas et des draps! comme tout le
monde! il y a dix-neuf ans que je n'ai couch dans un lit! Vous voulez
bien que je ne m'en aille pas! Vous tes de dignes gens! D'ailleurs j'ai
de l'argent. Je payerai bien. Pardon, monsieur l'aubergiste, comment
vous appelez-vous? Je payerai tout ce qu'on voudra. Vous tes un brave
homme. Vous tes aubergiste, n'est-ce pas?

--Je suis, dit l'vque, un prtre qui demeure ici.

--Un prtre! reprit l'homme. Oh! un brave homme de prtre! Alors vous ne
me demandez pas d'argent? Le cur, n'est-ce pas? le cur de cette grande
glise? Tiens! c'est vrai, que je suis bte! je n'avais pas vu votre
calotte!

Tout en parlant, il avait dpos son sac et son bton dans un coin, puis
remis son passeport dans sa poche, et il s'tait assis. Mademoiselle
Baptistine le considrait avec douceur. Il continua:

--Vous tes humain, monsieur le cur. Vous n'avez pas de mpris. C'est
bien bon un bon prtre. Alors vous n'avez pas besoin que je paye?

--Non, dit l'vque, gardez votre argent. Combien avez-vous? ne
m'avez-vous pas dit cent neuf francs?

--Quinze sous, ajouta l'homme.

--Cent neuf francs quinze sous. Et combien de temps avez-vous mis 
gagner cela?

--Dix-neuf ans.

--Dix-neuf ans!

L'vque soupira profondment.

L'homme poursuivit:

--J'ai encore tout mon argent. Depuis quatre jours je n'ai dpens que
vingt-cinq sous que j'ai gagns en aidant  dcharger des voitures 
Grasse. Puisque vous tes abb, je vais vous dire, nous avions un
aumnier au bagne. Et puis un jour j'ai vu un vque. Monseigneur, qu'on
appelle. C'tait l'vque de la Majore,  Marseille. C'est le cur qui
est sur les curs. Vous savez, pardon, je dis mal cela, mais pour moi,
c'est si loin!--Vous comprenez, nous autres! Il a dit la messe au milieu
du bagne, sur un autel, il avait une chose pointue, en or, sur la tte.
Au grand jour de midi, cela brillait. Nous tions en rang. Des trois
cts. Avec les canons, mche allume, en face de nous. Nous ne voyions
pas bien. Il a parl, mais il tait trop au fond, nous n'entendions pas.
Voil ce que c'est qu'un vque.

Pendant qu'il parlait, l'vque tait all pousser la porte qui tait
reste toute grande ouverte.

Madame Magloire rentra. Elle apportait un couvert qu'elle mit sur la
table.

--Madame Magloire, dit l'vque, mettez ce couvert le plus prs possible
du feu.

Et se tournant vers son hte:

--Le vent de nuit est dur dans les Alpes. Vous devez avoir froid,
monsieur?

Chaque fois qu'il disait ce mot monsieur, avec sa voix doucement grave
et de si bonne compagnie, le visage de l'homme s'illuminait. Monsieur 
un forat, c'est un verre d'eau  un naufrag de la Mduse. L'ignominie
a soif de considration.

--Voici, reprit l'vque, une lampe qui claire bien mal.

Madame Magloire comprit, et elle alla chercher sur la chemine de la
chambre  coucher de monseigneur les deux chandeliers d'argent qu'elle
posa sur la table tout allums.

--Monsieur le cur, dit l'homme, vous tes bon. Vous ne me mprisez pas.
Vous me recevez chez vous. Vous allumez vos cierges pour moi. Je ne vous
ai pourtant pas cach d'o je viens et que je suis un homme malheureux.

L'vque, assis prs de lui, lui toucha doucement la main.

--Vous pouviez ne pas me dire qui vous tiez.

Ce n'est pas ici ma maison, c'est la maison de Jsus-Christ. Cette porte
ne demande pas  celui qui entre s'il a un nom, mais s'il a une douleur.
Vous souffrez; vous avez faim et soif; soyez le bienvenu. Et ne me
remerciez pas, ne me dites pas que je vous reois chez moi. Personne
n'est ici chez soi, except celui qui a besoin d'un asile. Je vous le
dis  vous qui passez, vous tes ici chez vous plus que moi-mme. Tout
ce qui est ici est  vous. Qu'ai-je besoin de savoir votre nom?
D'ailleurs, avant que vous me le disiez, vous en avez un que je savais.

L'homme ouvrit des yeux tonns.

--Vrai? vous saviez comment je m'appelle?

--Oui, rpondit l'vque, vous vous appelez mon frre.

--Tenez, monsieur le cur! s'cria l'homme, j'avais bien faim en entrant
ici; mais vous tes si bon qu' prsent je ne sais plus ce que j'ai;
cela m'a pass.

L'vque le regarda et lui dit:

--Vous avez bien souffert?

--Oh! la casaque rouge, le boulet au pied, une planche pour dormir, le
chaud, le froid, le travail, la chiourme, les coups de bton! La double
chane pour rien. Le cachot pour un mot. Mme malade au lit, la chane.
Les chiens, les chiens sont plus heureux! Dix-neuf ans! J'en ai
quarante-six.  prsent, le passeport jaune! Voil.

--Oui, reprit l'vque, vous sortez d'un lieu de tristesse. coutez. Il
y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pcheur
repentant que pour la robe blanche de cent justes. Si vous sortez de ce
lieu douloureux avec des penses de haine et de colre contre les
hommes, vous tes digne de piti; si vous en sortez avec des penses de
bienveillance, de douceur et de paix, vous valez mieux qu'aucun de nous.

Cependant madame Magloire avait servi le souper. Une soupe faite avec de
l'eau, de l'huile, du pain et du sel, un peu de lard, un morceau de
viande de mouton, des figues, un fromage frais, et un gros pain de
seigle. Elle avait d'elle-mme ajout  l'ordinaire de M. l'vque une
bouteille de vieux vin de Mauves.

Le visage de l'vque prit tout  coup cette expression de gat propre
aux natures hospitalires:

-- table! dit-il vivement.

Comme il en avait coutume lorsque quelque tranger soupait avec lui, il
fit asseoir l'homme  sa droite. Mademoiselle Baptistine, parfaitement
paisible et naturelle, prit place  sa gauche.

L'vque dit le bndicit, puis servit lui-mme la soupe, selon son
habitude. L'homme se mit  manger avidement.

Tout  coup l'vque dit:

--Mais il me semble qu'il manque quelque chose sur cette table.

Madame Magloire en effet n'avait mis que les trois couverts absolument
ncessaires. Or c'tait l'usage de la maison, quand l'vque avait
quelqu'un  souper, de disposer sur la nappe les six couverts d'argent,
talage innocent. Ce gracieux semblant de luxe tait une sorte
d'enfantillage plein de charme dans cette maison douce et svre qui
levait la pauvret jusqu' la dignit.

Madame Magloire comprit l'observation, sortit sans dire un mot, et un
moment aprs les trois couverts rclams par l'vque brillaient sur la
nappe, symtriquement arrangs devant chacun des trois convives.




Chapitre IV

Dtails sur les fromageries de Pontarlier


Maintenant, pour donner une ide de ce qui se passa  cette table, nous
ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d'une lettre de
mademoiselle Baptistine  madame de Boischevron, o la conversation du
forat et de l'vque est raconte avec une minutie nave:

      *       *       *       *       *

...Cet homme ne faisait aucune attention  personne. Il mangeait avec
une voracit d'affam. Cependant, aprs la soupe, il a dit:

--Monsieur le cur du bon Dieu, tout ceci est encore bien trop bon pour
moi, mais je dois dire que les rouliers qui n'ont pas voulu me laisser
manger avec eux font meilleure chre que vous.

Entre nous, l'observation m'a un peu choque. Mon frre a rpondu:

--Ils ont plus de fatigue que moi.

--Non, a repris cet homme, ils ont plus d'argent. Vous tes pauvre. Je
vois bien. Vous n'tes peut-tre pas mme cur. tes-vous cur
seulement? Ah! par exemple, si le bon Dieu tait juste, vous devriez
bien tre cur.

--Le bon Dieu est plus que juste, a dit mon frre.

Un moment aprs il a ajout:

--Monsieur Jean Valjean, c'est  Pontarlier que vous allez?

--Avec itinraire oblig.

Je crois bien que c'est comme cela que l'homme a dit. Puis il a
continu:

--Il faut que je sois en route demain  la pointe du jour. Il fait dur
voyager. Si les nuits sont froides, les journes sont chaudes.

--Vous allez l, a repris mon frre, dans un bon pays.  la rvolution,
ma famille a t ruine, je me suis rfugi en Franche-Comt d'abord, et
j'y ai vcu quelque temps du travail de mes bras. J'avais de la bonne
volont. J'ai trouv  m'y occuper. On n'a qu' choisir. Il y a des
papeteries, des tanneries, des distilleries, des huileries, des
fabriques d'horlogerie en grand, des fabriques d'acier, des fabriques de
cuivre, au moins vingt usines de fer, dont quatre  Lods,  Chtillon, 
Audincourt et  Beure qui sont trs considrables....

Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien l les noms que mon
frre a cits, puis il s'est interrompu et m'a adress la parole:

--Chre soeur, n'avons-nous pas des parents dans ce pays-l?

J'ai rpondu:

--Nous en avions, entre autres M. de Lucenet qui tait capitaine des
portes  Pontarlier dans l'ancien rgime.

--Oui, a repris mon frre, mais en 93 on n'avait plus de parents, on
n'avait que ses bras. J'ai travaill. Ils ont dans le pays de
Pontarlier, o vous allez, monsieur Valjean, une industrie toute
patriarcale et toute charmante, ma soeur. Ce sont leurs fromageries
qu'ils appellent fruitires.

Alors mon frre, tout en faisant manger cet homme, lui a expliqu trs
en dtail ce que c'taient que les fruitires de Pontarlier;--qu'on en
distinguait deux sortes:--les _grosses granges_, qui sont aux riches, et
o il y a quarante ou cinquante vaches, lesquelles produisent sept 
huit milliers de fromages par t; les _fruitires d'association_, qui
sont aux pauvres; ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent
leurs vaches en commun et partagent les produits.--Ils prennent  leurs
gages un fromager qu'ils appellent le grurin;--le grurin reoit le lait
des associs trois fois par jour et marque les quantits sur une taille
double;--c'est vers la fin d'avril que le travail des fromageries
commence; c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs
vaches dans la montagne.

L'homme se ranimait tout en mangeant. Mon frre lui faisait boire de ce
bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-mme parce qu'il dit que c'est
du vin cher. Mon frre lui disait tous ces dtails avec cette gat
aise que vous lui connaissez, entremlant ses paroles de faons
gracieuses pour moi. Il est beaucoup revenu sur ce bon tat de grurin,
comme s'il et souhait que cet homme comprt, sans le lui conseiller
directement et durement, que ce serait un asile pour lui. Une chose m'a
frappe. Cet homme tait ce que je vous ai dit. Eh bien! mon frre,
pendant tout le souper, ni de toute la soire,  l'exception de quelques
paroles sur Jsus quand il est entr, n'a pas dit un mot qui pt
rappeler  cet homme qui il tait ni apprendre  cet homme qui tait mon
frre. C'tait bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon
et d'appuyer l'vque sur le galrien pour laisser la marque du passage.
Il et paru peut-tre  un autre que c'tait le cas, ayant ce malheureux
sous la main, de lui nourrir l'me en mme temps que le corps et de lui
faire quelque reproche assaisonn de morale et de conseil, ou bien un
peu de commisration avec exhortation de se mieux conduire  l'avenir.
Mon frre ne lui a mme pas demand de quel pays il tait, ni son
histoire. Car dans son histoire il y a sa faute, et mon frre semblait
viter tout ce qui pouvait l'en faire souvenir. C'est au point qu' un
certain moment, comme mon frre parlait des montagnards de Pontarlier,
qui ont _un doux travail prs du ciel et qui_, ajoutait-il, _sont
heureux parce qu'ils sont innocents_, il s'est arrt court, craignant
qu'il n'y et dans ce mot qui lui chappait quelque chose qui pt
froisser l'homme.  force d'y rflchir, je crois avoir compris ce qui
se passait dans le coeur de mon frre. Il pensait sans doute que cet
homme, qui s'appelle Jean Valjean, n'avait que trop sa misre prsente 
l'esprit, que le mieux tait de l'en distraire, et de lui faire croire,
ne ft-ce qu'un moment, qu'il tait une personne comme une autre, en
tant pour lui tout ordinaire. N'est-ce pas l en effet bien entendre la
charit? N'y a-t-il pas, bonne madame, quelque chose de vraiment
vanglique dans cette dlicatesse qui s'abstient de sermon, de morale
et d'allusion, et la meilleure piti, quand un homme a un point
douloureux, n'est-ce pas de n'y point toucher du tout? Il m'a sembl que
ce pouvait tre l la pense intrieure de mon frre. Dans tous les cas,
ce que je puis dire, c'est que, s'il a eu toutes ces ides, il n'en a
rien marqu, mme pour moi; il a t d'un bout  l'autre le mme homme
que tous les soirs, et il a soup avec ce Jean Valjean du mme air et de
la mme faon qu'il aurait soup avec M. Gdon Le Prvost ou avec M. le
cur de la paroisse.

Vers la fin, comme nous tions aux figues, on a cogn  la porte.
C'tait la mre Gerbaud avec son petit dans ses bras. Mon frre a bais
l'enfant au front, et m'a emprunt quinze sous que j'avais sur moi pour
les donner  la mre Gerbaud. L'homme pendant ce temps-l ne faisait pas
grande attention. Il ne parlait plus et paraissait trs fatigu. La
pauvre vieille Gerbaud partie, mon frre a dit les grces, puis il s'est
tourn vers cet homme, et il lui a dit: Vous devez avoir bien besoin de
votre lit. Madame Magloire a enlev le couvert bien vite. J'ai compris
qu'il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur, et nous
sommes montes toutes les deux. J'ai cependant envoy madame Magloire un
instant aprs porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la
Fort-Noire qui est dans ma chambre. Les nuits sont glaciales, et cela
tient chaud. C'est dommage que cette peau soit vieille; tout le poil
s'en va. Mon frre l'a achete du temps qu'il tait en Allemagne, 
Tottlingen, prs des sources du Danube, ainsi que le petit couteau 
manche d'ivoire dont je me sers  table.

Madame Magloire est remonte presque tout de suite, nous nous sommes
mises  prier Dieu dans le salon o l'on tend le linge, et puis nous
sommes rentres chacune dans notre chambre sans nous rien dire.




Chapitre V

Tranquillit


Aprs avoir donn le bonsoir  sa soeur, monseigneur Bienvenu prit sur
la table un des deux flambeaux d'argent, remit l'autre  son hte, et
lui dit:

--Monsieur, je vais vous conduire  votre chambre.

L'homme le suivit.

Comme on a pu le remarquer dans ce qui a t dit plus haut, le logis
tait distribu de telle sorte que, pour passer dans l'oratoire o tait
l'alcve ou pour en sortir, il fallait traverser la chambre  coucher de
l'vque.

Au moment o ils traversaient cette chambre, madame Magloire serrait
l'argenterie dans le placard qui tait au chevet du lit. C'tait le
dernier soin qu'elle prenait chaque soir avant de s'aller coucher.

L'vque installa son hte dans l'alcve. Un lit blanc et frais y tait
dress. L'homme posa le flambeau sur une petite table.

--Allons, dit l'vque, faites une bonne nuit. Demain matin, avant de
partir, vous boirez une tasse de lait de nos vaches tout chaud.

--Merci, monsieur l'abb, dit l'homme.

 peine eut-il prononc ces paroles pleines de paix que, tout  coup et
sans transition, il eut un mouvement trange et qui et glac
d'pouvante les deux saintes filles si elles en eussent t tmoins.
Aujourd'hui mme il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui
le poussait en ce moment. Voulait-il donner un avertissement ou jeter
une menace? Obissait-il simplement  une sorte d'impulsion instinctive
et obscure pour lui-mme? Il se tourna brusquement vers le vieillard,
croisa les bras, et, fixant sur son hte un regard sauvage, il s'cria
d'une voix rauque:

--Ah ! dcidment! vous me logez chez vous prs de vous comme cela!

Il s'interrompit et ajouta avec un rire o il y avait quelque chose de
monstrueux:

--Avez-vous bien fait toutes vos rflexions? Qui est-ce qui vous dit que
je n'ai pas assassin?

L'vque leva les yeux vers le plafond et rpondit:

--Cela regarde le bon Dieu.

Puis, gravement et remuant les lvres comme quelqu'un qui prie ou qui se
parle  lui-mme, il dressa les deux doigts de sa main droite et bnit
l'homme qui ne se courba pas, et, sans tourner la tte et sans regarder
derrire lui, il rentra dans sa chambre.

Quand l'alcve tait habite, un grand rideau de serge tir de part en
part dans l'oratoire cachait l'autel. L'vque s'agenouilla en passant
devant ce rideau et fit une courte prire.

Un moment aprs, il tait dans son jardin, marchant, rvant,
contemplant, l'me et la pense tout entires  ces grandes choses
mystrieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts.

Quant  l'homme, il tait vraiment si fatigu qu'il n'avait mme pas
profit de ces bons draps blancs. Il avait souffl sa bougie avec sa
narine  la manire des forats et s'tait laiss tomber tout habill
sur le lit, o il s'tait tout de suite profondment endormi.

Minuit sonnait comme l'vque rentrait de son jardin dans son
appartement.

Quelques minutes aprs, tout dormait dans la petite maison.




Chapitre VI

Jean Valjean


Vers le milieu de la nuit, Jean Valjean se rveilla.

Jean Valjean tait d'une pauvre famille de paysans de la Brie. Dans son
enfance, il n'avait pas appris  lire. Quand il eut l'ge d'homme, il
tait mondeur  Faverolles. Sa mre s'appelait Jeanne Mathieu; son pre
s'appelait Jean Valjean, ou Vlajean, sobriquet probablement, et
contraction de _Voil Jean_.

Jean Valjean tait d'un caractre pensif sans tre triste, ce qui est le
propre des natures affectueuses. Somme toute, pourtant, c'tait quelque
chose d'assez endormi et d'assez insignifiant, en apparence du moins,
que Jean Valjean. Il avait perdu en trs bas ge son pre et sa mre. Sa
mre tait morte d'une fivre de lait mal soigne. Son pre, mondeur
comme lui, s'tait tu en tombant d'un arbre. Il n'tait rest  Jean
Valjean qu'une soeur plus ge que lui, veuve, avec sept enfants, filles
et garons. Cette soeur avait lev Jean Valjean, et tant qu'elle eut
son mari elle logea et nourrit son jeune frre. Le mari mourut. L'an
des sept enfants avait huit ans, le dernier un an. Jean Valjean venait
d'atteindre, lui, sa vingt-cinquime anne. Il remplaa le pre, et
soutint  son tour sa soeur qui l'avait lev. Cela se fit simplement,
comme un devoir, mme avec quelque chose de bourru de la part de Jean
Valjean. Sa jeunesse se dpensait ainsi dans un travail rude et mal
pay. On ne lui avait jamais connu de bonne amie dans le pays. Il
n'avait pas eu le temps d'tre amoureux.

Le soir il rentrait fatigu et mangeait sa soupe sans dire un mot. Sa
soeur, mre Jeanne, pendant qu'il mangeait, lui prenait souvent dans son
cuelle le meilleur de son repas, le morceau de viande, la tranche de
lard le coeur de chou, pour le donner  quelqu'un de ses enfants; lui,
mangeant toujours, pench sur la table, presque la tte dans sa soupe,
ses longs cheveux tombant autour de son cuelle et cachant ses yeux,
avait l'air de ne rien voir et laissait faire. Il y avait  Faverolles,
pas loin de la chaumire Valjean, de l'autre ct de la ruelle, une
fermire appele Marie-Claude; les enfants Valjean, habituellement
affams, allaient quelquefois emprunter au nom de leur mre une pinte de
lait  Marie-Claude, qu'ils buvaient derrire une haie ou dans quelque
coin d'alle, s'arrachant le pot, et si htivement que les petites
filles s'en rpandaient sur leur tablier et dans leur goulotte. La mre,
si elle et su cette maraude, et svrement corrig les dlinquants.
Jean Valjean, brusque et bougon, payait en arrire de la mre la pinte
de lait  Marie-Claude, et les enfants n'taient pas punis.

Il gagnait dans la saison de l'mondage vingt-quatre sous par jour, puis
il se louait comme moissonneur, comme manoeuvre, comme garon de ferme
bouvier, comme homme de peine. Il faisait ce qu'il pouvait. Sa soeur
travaillait de son ct, mais que faire avec sept petits enfants?
C'tait un triste groupe que la misre enveloppa et treignit peu  peu.
Il arriva qu'un hiver fut rude. Jean n'eut pas d'ouvrage. La famille
n'eut pas de pain. Pas de pain.  la lettre. Sept enfants! Un dimanche
soir, Maubert Isabeau, boulanger sur la place de l'glise,  Faverolles,
se disposait  se coucher, lorsqu'il entendit un coup violent dans la
devanture grille et vitre de sa boutique. Il arriva  temps pour voir
un bras pass  travers un trou fait d'un coup de poing dans la grille
et dans la vitre. Le bras saisit un pain et l'emporta. Isabeau sortit en
hte; le voleur s'enfuyait  toutes jambes; Isabeau courut aprs lui et
l'arrta. Le voleur avait jet le pain, mais il avait encore le bras
ensanglant. C'tait Jean Valjean.

Ceci se passait en 1795. Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux
du temps pour vol avec effraction la nuit dans une maison habite. Il
avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde, il tait
quelque peu braconnier; ce qui lui nuisit. Il y a contre les braconniers
un prjug lgitime. Le braconnier, de mme que le contrebandier, ctoie
de fort prs le brigand. Pourtant, disons-le en passant, il y a encore
un abme entre ces races d'hommes et le hideux assassin des villes. Le
braconnier vit dans la fort; le contrebandier vit dans la montagne ou
sur la mer. Les villes font des hommes froces parce qu'elles font des
hommes corrompus. La montagne, la mer, la fort, font des hommes
sauvages. Elles dveloppent le ct farouche, mais souvent sans dtruire
le ct humain.

Jean Valjean fut dclar coupable. Les termes du code taient formels.
Il y a dans notre civilisation des heures redoutables; ce sont les
moments o la pnalit prononce un naufrage. Quelle minute funbre que
celle o la socit s'loigne et consomme l'irrparable abandon d'un
tre pensant! Jean Valjean fut condamn  cinq ans de galres.

Le 22 avril 1796, on cria dans Paris la victoire de Montenotte remporte
par le gnral en chef de l'anne d'Italie, que le message du Directoire
aux Cinq-Cents, du 2 floral an IV, appelle Buona-Parte; ce mme jour
une grande chane fut ferre  Bictre. Jean Valjean fit partie de cette
chane. Un ancien guichetier de la prison, qui a prs de
quatre-vingt-dix ans aujourd'hui, se souvient encore parfaitement de ce
malheureux qui fut ferr  l'extrmit du quatrime cordon dans l'angle
nord de la cour. Il tait assis  terre comme tous les autres. Il
paraissait ne rien comprendre  sa position, sinon qu'elle tait
horrible. Il est probable qu'il y dmlait aussi,  travers les vagues
ides d'un pauvre homme ignorant de tout, quelque chose d'excessif.
Pendant qu'on rivait  grands coups de marteau derrire sa tte le
boulon de son carcan, il pleurait, les larmes l'touffaient, elles
l'empchaient de parler, il parvenait seulement  dire de temps en
temps: _J'tais mondeur  Faverolles_. Puis, tout en sanglotant, il
levait sa main droite et l'abaissait graduellement sept fois comme s'il
touchait successivement sept ttes ingales, et par ce geste on devinait
que la chose quelconque qu'il avait faite, il l'avait faite pour vtir
et nourrir sept petits enfants.

Il partit pour Toulon. Il y arriva aprs un voyage de vingt-sept jours,
sur une charrette, la chane au cou.  Toulon, il fut revtu de la
casaque rouge. Tout s'effaa de ce qui avait t sa vie, jusqu' son
nom; il ne fut mme plus Jean Valjean; il fut le numro 24601. Que
devint la soeur? que devinrent les sept enfants? Qui est-ce qui s'occupe
de cela? Que devient la poigne de feuilles du jeune arbre sci par le
pied?

C'est toujours la mme histoire. Ces pauvres tres vivants, ces
cratures de Dieu, sans appui dsormais, sans guide, sans asile, s'en
allrent au hasard, qui sait mme? chacun de leur ct peut-tre, et
s'enfoncrent peu  peu dans cette froide brume o s'engloutissent les
destines solitaires, moines tnbres o disparaissent successivement
tant de ttes infortunes dans la sombre marche du genre humain. Ils
quittrent le pays. Le clocher de ce qui avait t leur village les
oublia; la borne de ce qui avait t leur champ les oublia; aprs
quelques annes de sjour au bagne, Jean Valjean lui-mme les oublia.
Dans ce coeur o il y avait eu une plaie, il y eut une cicatrice. Voil
tout.  peine, pendant tout le temps qu'il passa  Toulon, entendit-il
parler une seule fois de sa soeur. C'tait, je crois, vers la fin de la
quatrime anne de sa captivit. Je ne sais plus par quelle voie ce
renseignement lui parvint. Quelqu'un, qui les avait connus au pays,
avait vu sa soeur. Elle tait  Paris. Elle habitait une pauvre rue prs
de Saint-Sulpice, la rue du Geindre. Elle n'avait plus avec elle qu'un
enfant, un petit garon, le dernier. O taient les six autres? Elle ne
le savait peut-tre pas elle-mme. Tous les matins elle allait  une
imprimerie rue du Sabot, n 3, o elle tait plieuse et brocheuse. Il
fallait tre l  six heures du matin, bien avant le jour l'hiver. Dans
la maison de l'imprimerie il y avait une cole, elle menait  cette
cole son petit garon qui avait sept ans. Seulement, comme elle entrait
 l'imprimerie  six heures et que l'cole n'ouvrait qu' sept, il
fallait que l'enfant attendt, dans la cour, que l'cole ouvrit, une
heure; l'hiver, une heure de nuit, en plein air. On ne voulait pas que
l'enfant entrt dans l'imprimerie, parce qu'il gnait, disait-on. Les
ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit tre assis sur le
pav, tombant de sommeil, et souvent endormi dans l'ombre, accroupi et
pli sur son panier. Quand il pleuvait, une vieille femme, la portire,
en avait piti; elle le recueillait dans son bouge o il n'y avait qu'un
grabat, un rouet et deux chaises de bois, et le petit dormait l dans un
coin, se serrant contre le chat pour avoir moins froid.  sept heures,
l'cole ouvrait et il y entrait. Voil ce qu'on dit  Jean Valjean. On
l'en entretint un jour, ce fut un moment, un clair, comme une fentre
brusquement ouverte sur la destine de ces tres qu'il avait aims, puis
tout se referma; il n'en entendit plus parler, et ce fut pour jamais.
Plus rien n'arriva d'eux  lui; jamais il ne les revit, jamais il ne les
rencontra, et, dans la suite de cette douloureuse histoire, on ne les
retrouvera plus.

Vers la fin de cette quatrime anne, le tour d'vasion de Jean Valjean
arriva. Ses camarades l'aidrent comme cela se fait dans ce triste lieu.
Il s'vada. Il erra deux jours en libert dans les champs; si c'est tre
libre que d'tre traqu; de tourner la tte  chaque instant; de
tressaillir au moindre bruit; d'avoir peur de tout, du toit qui fume, de
l'homme qui passe, du chien qui aboie, du cheval qui galope, de l'heure
qui sonne, du jour parce qu'on voit, de la nuit parce qu'on ne voit pas,
de la route, du sentier, du buisson, du sommeil. Le soir du second jour,
il fut repris. Il n'avait ni mang ni dormi depuis trente-six heures. Le
tribunal maritime le condamna pour ce dlit  une prolongation de trois
ans, ce qui lui fit huit ans. La sixime anne, ce fut encore son tour
de s'vader; il en usa, mais il ne put consommer sa fuite. Il avait
manqu  l'appel. On tira le coup de canon, et  la nuit les gens de
ronde le trouvrent cach sous la quille d'un vaisseau en construction;
il rsista aux gardes-chiourme qui le saisirent. vasion et rbellion.
Ce fait prvu par le code spcial fut puni d'une aggravation de cinq
ans, dont deux ans de double chane. Treize ans. La dixime anne, son
tour revint, il en profita encore. Il ne russit pas mieux. Trois ans
pour cette nouvelle tentative. Seize ans. Enfin, ce fut, je crois,
pendant la treizime anne qu'il essaya une dernire fois et ne russit
qu' se faire reprendre aprs quatre heures d'absence. Trois ans pour
ces quatre heures. Dix-neuf ans. En octobre 1815 il fut libr; il tait
entr l en 1796 pour avoir cass un carreau et pris un pain.

Place pour une courte parenthse. C'est la seconde fois que, dans ses
tudes sur la question pnale et sur la damnation par la loi, l'auteur
de ce livre rencontre le vol d'un pain, comme point de dpart du
dsastre d'une destine. Claude Gueux avait vol un pain; Jean Valjean
avait vol un pain. Une statistique anglaise constate qu' Londres
quatre vols sur cinq ont pour cause immdiate la faim.

Jean Valjean tait entr au bagne sanglotant et frmissant; il en sortit
impassible. Il y tait entr dsespr; il en sortit sombre.

Que s'tait-il pass dans cette me?




Chapitre VII

Le dedans du dsespoir


Essayons de le dire.

Il faut bien que la socit regarde ces choses puisque c'est elle qui
les fait.

C'tait, nous l'avons dit, un ignorant; mais ce n'tait pas un imbcile.
La lumire naturelle tait allume en lui. Le malheur, qui a aussi sa
clart, augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit. Sous le
bton, sous la chane, au cachot,  la fatigue, sous l'ardent soleil du
bagne, sur le lit de planches des forats, il se replia en sa conscience
et rflchit.

Il se constitua tribunal.

Il commena par se juger lui-mme.

Il reconnut qu'il n'tait pas un innocent injustement puni. Il s'avoua
qu'il avait commis une action extrme et blmable; qu'on ne lui et
peut-tre pas refus ce pain s'il l'avait demand; que dans tous les cas
il et mieux valu l'attendre, soit de la piti, soit du travail; que ce
n'est pas tout  fait une raison sans rplique de dire: peut-on attendre
quand on a faim? que d'abord il est trs rare qu'on meure littralement
de faim; ensuite que, malheureusement ou heureusement, l'homme est ainsi
fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup, moralement et
physiquement, sans mourir; qu'il fallait donc de la patience; que cela
et mieux valu mme pour ces pauvres petits enfants; que c'tait un acte
de folie,  lui, malheureux homme chtif, de prendre violemment au
collet la socit tout entire et de se figurer qu'on sort de la misre
par le vol; que c'tait, dans tous les cas, une mauvaise porte pour
sortir de la misre que celle par o l'on entre dans l'infamie; enfin
qu'il avait eu tort.

Puis il se demanda:

S'il tait le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire? Si d'abord
ce n'tait pas une chose grave qu'il et, lui travailleur, manqu de
travail, lui laborieux, manqu de pain. Si, ensuite, la faute commise et
avoue, le chtiment n'avait pas t froce et outr. S'il n'y avait pas
plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus
de la part du coupable dans la faute. S'il n'y avait pas excs de poids
dans un des plateaux de la balance, celui o est l'expiation. Si la
surcharge de la peine n'tait point l'effacement du dlit, et n'arrivait
pas  ce rsultat: de retourner la situation, de remplacer la faute du
dlinquant par la faute de la rpression, de faire du coupable la
victime et du dbiteur le crancier, et de mettre dfinitivement le
droit du ct de celui-l mme qui l'avait viol. Si cette peine,
complique des aggravations successives pour les tentatives d'vasion,
ne finissait pas par tre une sorte d'attentat du plus fort sur le plus
faible, un crime de la socit sur l'individu, un crime qui recommenait
tous les jours, un crime qui durait dix-neuf ans.

Il se demanda si la socit humaine pouvait avoir le droit de faire
galement subir  ses membres, dans un cas son imprvoyance
draisonnable, et dans l'autre cas sa prvoyance impitoyable, et de
saisir  jamais un pauvre homme entre un dfaut et un excs, dfaut de
travail, excs de chtiment. S'il n'tait pas exorbitant que la socit
traitt ainsi prcisment ses membres les plus mal dots dans la
rpartition de biens que fait le hasard, et par consquent les plus
dignes de mnagements.

Ces questions faites et rsolues, il jugea la socit et la condamna.

Il la condamna sans haine.

Il la fit responsable du sort qu'il subissait, et se dit qu'il
n'hsiterait peut-tre pas  lui en demander compte un jour. Il se
dclara  lui-mme qu'il n'y avait pas quilibre entre le dommage qu'il
avait caus et le dommage qu'on lui causait; il conclut enfin que son
chtiment n'tait pas,  la vrit, une injustice, mais qu' coup sr
c'tait une iniquit.

La colre peut tre folle et absurde; on peut tre irrit  tort; on
n'est indign que lorsqu'on a raison au fond par quelque ct. Jean
Valjean se sentait indign. Et puis, la socit humaine ne lui avait
fait que du mal. Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courrouc
qu'elle appelle sa justice et qu'elle montre  ceux qu'elle frappe. Les
hommes ne l'avaient touch que pour le meurtrir. Tout contact avec eux
lui avait t un coup. Jamais, depuis son enfance, depuis sa mre,
depuis sa soeur, jamais il n'avait rencontr une parole amie et un
regard bienveillant. De souffrance en souffrance il arriva peu  peu 
cette conviction que la vie tait une guerre; et que dans cette guerre
il tait le vaincu. Il n'avait d'autre arme que sa haine. Il rsolut de
l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant.

Il y avait  Toulon une cole pour la chiourme tenue par des frres
ignorantins o l'on enseignait le plus ncessaire  ceux de ces
malheureux qui avaient de la bonne volont. Il fut du nombre des hommes
de bonne volont. Il alla  l'cole  quarante ans, et apprit  lire, 
crire,  compter. Il sentit que fortifier son intelligence, c'tait
fortifier sa haine. Dans certains cas, l'instruction et la lumire
peuvent servir de rallonge au mal.

Cela est triste  dire, aprs avoir jug la socit qui avait fait son
malheur, il jugea la providence qui avait fait la socit.

Il la condamna aussi.

Ainsi, pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage, cette me
monta et tomba en mme temps. Il y entra de la lumire d'un ct et des
tnbres de l'autre.

Jean Valjean n'tait pas, on l'a vu, d'une nature mauvaise. Il tait
encore bon lorsqu'il arriva au bagne. Il y condamna la socit et sentit
qu'il devenait mchant, il y condamna la providence et sentit qu'il
devenait impie.

Ici il est difficile de ne pas mditer un instant.

La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout 
fait? L'homme cr bon par Dieu peut-il tre fait mchant par l'homme?
L'me peut-elle tre refaite tout d'une pice par la destine, et
devenir mauvaise, la destine tant mauvaise? Le coeur peut-il devenir
difforme et contracter des laideurs et des infirmits incurables sous la
pression d'un malheur disproportionn, comme la colonne vertbrale sous
une vote trop basse? N'y a-t-il pas dans toute me humaine, n'y
avait-il pas dans l'me de Jean Valjean en particulier, une premire
tincelle, un lment divin, incorruptible dans ce monde, immortel dans
l'autre, que le bien peut dvelopper, attiser, allumer, enflammer et
faire rayonner splendidement, et que le mal ne peut jamais entirement
teindre?

Questions graves et obscures,  la dernire desquelles tout
physiologiste et probablement rpondu non, et sans hsiter, s'il et vu
 Toulon, aux heures de repos qui taient pour Jean Valjean des heures
de rverie, assis, les bras croiss, sur la barre de quelque cabestan,
le bout de sa chane enfonc dans sa poche pour l'empcher de traner,
ce galrien morne, srieux, silencieux et pensif, paria des lois qui
regardait l'homme avec colre, damn de la civilisation qui regardait le
ciel avec svrit.

Certes, et nous ne voulons pas le dissimuler, le physiologiste
observateur et vu l une misre irrmdiable, il et plaint peut-tre
ce malade du fait de la loi, mais il n'et pas mme essay de
traitement; il et dtourn le regard des cavernes qu'il aurait
entrevues dans cette me; et, comme Dante de la porte de l'enfer, il et
effac de cette existence le mot que le doigt de Dieu crit pourtant sur
le front de tout homme: _Esprance_!

Cet tat de son me que nous avons tent d'analyser tait-il aussi
parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essay de le rendre
pour ceux qui nous lisent? Jean Valjean voyait-il distinctement, aprs
leur formation, et avait-il vu distinctement,  mesure qu'ils se
formaient, tous les lments dont se composait sa misre morale? Cet
homme rude et illettr s'tait-il bien nettement rendu compte de la
succession d'ides par laquelle il tait, degr  degr, mont et
descendu jusqu'aux lugubres aspects qui taient depuis tant d'annes
dj l'horizon intrieur de son esprit? Avait-il bien conscience de tout
ce qui s'tait pass en lui et de tout ce qui s'y remuait? C'est ce que
nous n'oserions dire; c'est mme ce que nous ne croyons pas. Il y avait
trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que, mme aprs tant de malheur,
il n'y restt pas beaucoup de vague. Par moments il ne savait pas mme
bien au juste ce qu'il prouvait. Jean Valjean tait dans les tnbres;
il souffrait dans les tnbres; il hassait dans les tnbres; on et pu
dire qu'il hassait devant lui. Il vivait habituellement dans cette
ombre, ttonnant comme un aveugle et comme un rveur. Seulement, par
intervalles, il lui venait tout  coup, de lui-mme ou du dehors, une
secousse de colre, un surcrot de souffrance, un ple et rapide clair
qui illuminait toute son me, et faisait brusquement apparatre partout
autour de lui, en avant et en arrire, aux lueurs d'une lumire
affreuse, les hideux prcipices et les sombres perspectives de sa
destine.

L'clair pass, la nuit retombait, et o tait-il? il ne le savait plus.

Le propre des peines de cette nature, dans lesquelles domine ce qui est
impitoyable, c'est--dire ce qui est abrutissant, c'est de transformer
peu  peu, par une sorte de transfiguration stupide, un homme en une
bte fauve. Quelquefois en une bte froce. Les tentatives d'vasion de
Jean Valjean, successives et obstines, suffiraient  prouver cet
trange travail fait par la loi sur l'me humaine. Jean Valjean et
renouvel ces tentatives, si parfaitement inutiles et folles, autant de
fois que l'occasion s'en ft prsente, sans songer un instant au
rsultat, ni aux expriences dj faites. Il s'chappait imptueusement
comme le loup qui trouve la cage ouverte. L'instinct lui disait:
sauve-toi! Le raisonnement lui et dit: reste! Mais, devant une
tentation si violente, le raisonnement avait disparu; il n'y avait plus
que l'instinct. La bte seule agissait. Quand il tait repris, les
nouvelles svrits qu'on lui infligeait ne servaient qu' l'effarer
davantage.

Un dtail que nous ne devons pas omettre, c'est qu'il tait d'une force
physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne.  la fatigue,
pour filer un cble, pour virer un cabestan, Jean Valjean valait quatre
hommes. Il soulevait et soutenait parfois d'normes poids sur son dos,
et remplaait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on
appelait jadis orgueil, d'o a pris nom, soit dit en passant, la rue
Montorgueil prs des halles de Paris. Ses camarades l'avaient surnomm
Jean-le-Cric. Une fois, comme on rparait le balcon de l'htel de ville
de Toulon, une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce
balcon se descella et faillit tomber. Jean Valjean, qui se trouvait l,
soutint de l'paule la cariatide et donna le temps aux ouvriers
d'arriver.

Sa souplesse dpassait encore sa vigueur. Certains forats, rveurs
perptuels d'vasions, finissent par faire de la force et de l'adresse
combines une vritable science. C'est la science des muscles. Toute une
statique mystrieuse est quotidiennement pratique par les prisonniers,
ces ternels envieux des mouches et des oiseaux. Gravir une verticale,
et trouver des points d'appui l o l'on voit  peine une saillie, tait
un jeu pour Jean Valjean. tant donn un angle de mur, avec la tension
de son dos et de ses jarrets, avec ses coudes et ses talons embots
dans les asprits de la pierre, il se hissait comme magiquement  un
troisime tage. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne.

Il parlait peu. Il ne riait pas. Il fallait quelque motion extrme pour
lui arracher, une ou deux fois l'an, ce lugubre rire du forat qui est
comme un cho du rire du dmon.  le voir, il semblait occup  regarder
continuellement quelque chose de terrible.

Il tait absorb en effet.

 travers les perceptions maladives d'une nature incomplte et d'une
intelligence accable, il sentait confusment qu'une chose monstrueuse
tait sur lui. Dans cette pnombre obscure et blafarde o il rampait,
chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'lever son regard,
il voyait, avec une terreur mle de rage, s'chafauder, s'tager et
monter  perte de vue au-dessus de lui, avec des escarpements horribles,
une sorte d'entassement effrayant de choses, de lois, de prjugs,
d'hommes et de faits, dont les contours lui chappaient, dont la masse
l'pouvantait, et qui n'tait autre chose que cette prodigieuse pyramide
que nous appelons la civilisation. Il distinguait  et l dans cet
ensemble fourmillant et difforme, tantt prs de lui, tantt loin et sur
des plateaux inaccessibles, quelque groupe, quelque dtail vivement
clair, ici l'argousin et son bton, ici le gendarme et son sabre,
l-bas l'archevque mitr, tout en haut, dans une sorte de soleil,
l'empereur couronn et blouissant. Il lui semblait que ces splendeurs
lointaines, loin de dissiper sa nuit, la rendaient plus funbre et plus
noire. Tout cela, lois, prjugs, faits, hommes, choses, allait et
venait au-dessus de lui, selon le mouvement compliqu et mystrieux que
Dieu imprime  la civilisation, marchant sur lui et l'crasant avec je
ne sais quoi de paisible dans la cruaut et d'inexorable dans
l'indiffrence. mes tombes au fond de l'infortune possible, malheureux
hommes perdus au plus bas de ces limbes o l'on ne regarde plus, les
rprouvs de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tte cette
socit humaine, si formidable pour qui est dehors, si effroyable pour
qui est dessous.

Dans cette situation, Jean Valjean songeait, et quelle pouvait tre la
nature de sa rverie?

Si le grain de mil sous la meule avait des penses, il penserait sans
doute ce que pensait Jean Valjean.

Toutes ces choses, ralits pleines de spectres, fantasmagories pleines
de ralits, avaient fini par lui crer une sorte d'tat intrieur
presque inexprimable.

Par moments, au milieu de son travail du bagne, il s'arrtait. Il se
mettait  penser. Sa raison,  la fois plus mre et plus trouble
qu'autrefois, se rvoltait. Tout ce qui lui tait arriv lui paraissait
absurde; tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. Il se
disait: c'est un rve. Il regardait l'argousin debout  quelques pas de
lui; l'argousin lui semblait un fantme; tout  coup le fantme lui
donnait un coup de bton.

La nature visible existait  peine pour lui. Il serait presque vrai de
dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil, ni de beaux
jours d't, ni de ciel rayonnant, ni de fraches aubes d'avril. Je ne
sais quel jour de soupirail clairait habituellement son me.

Pour rsumer, en terminant, ce qui peut tre rsum et traduit en
rsultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer, nous nous
bornerons  constater qu'en dix-neuf ans, Jean Valjean, l'inoffensif
mondeur de Faverolles, le redoutable galrien de Toulon, tait devenu
capable, grce  la manire dont le bagne l'avait faonn, de deux
espces de mauvaises actions: premirement, d'une mauvaise action
rapide, irrflchie, pleine d'tourdissement, toute d'instinct, sorte de
reprsaille pour le mal souffert; deuximement, d'une mauvaise action
grave, srieuse, dbattue en conscience et mdite avec les ides
fausses que peut donner un pareil malheur. Ses prmditations passaient
par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe
peuvent seules parcourir, raisonnement, volont, obstination. Il avait
pour mobiles l'indignation habituelle, l'amertume de l'me, le profond
sentiment des iniquits subies, la raction, mme contre les bons, les
innocents et les justes, s'il y en a. Le point de dpart comme le point
d'arrive de toutes ses penses tait la haine de la loi humaine; cette
haine qui, si elle n'est arrte dans son dveloppement par quelque
incident providentiel, devient, dans un temps donn, la haine de la
socit, puis la haine du genre humain, puis la haine de la cration, et
se traduit par un vague et incessant et brutal dsir de nuire, n'importe
 qui,  un tre vivant quelconque. Comme on voit, ce n'tait pas sans
raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d'_homme trs
dangereux_.

D'anne en anne, cette me s'tait dessche de plus en plus,
lentement, mais fatalement.  coeur sec, oeil sec.  sa sortie du bagne,
il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait vers une larme.




Chapitre VIII

L'onde et l'ombre


Un homme  la mer!

Qu'importe! le navire ne s'arrte pas. Le vent souffle, ce sombre
navire-l a une route qu'il est forc de continuer. Il passe.

L'homme disparat, puis reparat, il plonge et remonte  la surface, il
appelle, il tend les bras, on ne l'entend pas; le navire, frissonnant
sous l'ouragan, est tout  sa manoeuvre, les matelots et les passagers
ne voient mme plus l'homme submerg; sa misrable tte n'est qu'un
point dans l'normit des vagues. Il jette des cris dsesprs dans les
profondeurs. Quel spectre que cette voile qui s'en va! Il la regarde, il
la regarde frntiquement. Elle s'loigne, elle blmit, elle dcrot. Il
tait l tout  l'heure, il tait de l'quipage, il allait et venait sur
le pont avec les autres, il avait sa part de respiration et de soleil,
il tait un vivant. Maintenant, que s'est-il donc pass? Il a gliss, il
est tomb, c'est fini.

Il est dans l'eau monstrueuse. Il n'a plus sous les pieds que de la
fuite et de l'croulement. Les flots dchirs et dchiquets par le vent
l'environnent hideusement, les roulis de l'abme l'emportent, tous les
haillons de l'eau s'agitent autour de sa tte, une populace de vagues
crache sur lui, de confuses ouvertures le dvorent  demi; chaque fois
qu'il enfonce, il entrevoit des prcipices pleins de nuit; d'affreuses
vgtations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent 
elles; il sent qu'il devient abme, il fait partie de l'cume, les flots
se le jettent de l'un  l'autre, il boit l'amertume, l'ocan lche
s'acharne  le noyer, l'normit joue avec son agonie. Il semble que
toute cette eau soit de la haine.

Il lutte pourtant, il essaie de se dfendre, il essaie de se soutenir,
il fait effort, il nage. Lui, cette pauvre force tout de suite puise,
il combat l'inpuisable.

O donc est le navire? L-bas.  peine visible dans les ples tnbres
de l'horizon.

Les rafales soufflent; toutes les cumes l'accablent. Il lve les yeux
et ne voit que les lividits des nuages. Il assiste, agonisant, 
l'immense dmence de la mer. Il est supplici par cette folie. Il entend
des bruits trangers  l'homme qui semblent venir d'au del de la terre
et d'on ne sait quel dehors effrayant.

Il y a des oiseaux dans les nues, de mme qu'il y a des anges au-dessus
des dtresses humaines, mais que peuvent-ils pour lui? Cela vole, chante
et plane, et lui, il rle.

Il se sent enseveli  la fois par ces deux infinis, l'ocan et le ciel;
l'un est une tombe, l'autre est un linceul.

La nuit descend, voil des heures qu'il nage, ses forces sont  bout; ce
navire, cette chose lointaine o il y avait des hommes, s'est effac; il
est seul dans le formidable gouffre crpusculaire, il enfonce, il se
roidit, il se tord, il sent au-dessous de lui les vagues monstres de
l'invisible; il appelle.

Il n'y a plus d'hommes. O est Dieu?

Il appelle. Quelqu'un! quelqu'un! Il appelle toujours.

Rien  l'horizon. Rien au ciel.

Il implore l'tendue, la vague, l'algue, l'cueil; cela est sourd. Il
supplie la tempte; la tempte imperturbable n'obit qu' l'infini.

Autour de lui, l'obscurit, la brume, la solitude, le tumulte orageux et
inconscient, le plissement indfini des eaux farouches. En lui l'horreur
et la fatigue. Sous lui la chute. Pas de point d'appui. Il songe aux
aventures tnbreuses du cadavre dans l'ombre illimite. Le froid sans
fond le paralyse. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du
nant. Vents, nues, tourbillons, souffles, toiles inutiles! Que faire?
Le dsespr s'abandonne, qui est las prend le parti de mourir, il se
laisse faire, il se laisse aller, il lche prise, et le voil qui roule
 jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement.

 marche implacable des socits humaines! Pertes d'hommes et d'mes
chemin faisant! Ocan o tombe tout ce que laisse tomber la loi!
Disparition sinistre du secours!  mort morale!

La mer, c'est l'inexorable nuit sociale o la pnalit jette ses damns.
La mer, c'est l'immense misre.

L'me,  vau-l'eau dans ce gouffre, peut devenir un cadavre. Qui la
ressuscitera?




Chapitre IX

Nouveaux griefs


Quand vint l'heure de la sortie du bagne, quand Jean Valjean entendit 
son oreille ce mot trange: _tu es libre_! le moment fut invraisemblable
et inou, un rayon de vive lumire, un rayon de la vraie lumire des
vivants pntra subitement en lui. Mais ce rayon ne tarda point  plir.
Jean Valjean avait t bloui de l'ide de la libert. Il avait cru 
une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c'tait qu'une libert 
laquelle on donne un passeport jaune.

Et autour de cela bien des amertumes. Il avait calcul que sa masse,
pendant son sjour au bagne, aurait d s'lever  cent soixante et onze
francs. Il est juste d'ajouter qu'il avait oubli de faire entrer dans
ses calculs le repos forc des dimanches et ftes qui, pour dix-neuf
ans, entranait une diminution de vingt-quatre francs environ. Quoi
qu'il en ft, cette masse avait t rduite, par diverses retenues
locales,  la somme de cent neuf francs quinze sous, qui lui avait t
compte  sa sortie.

Il n'y avait rien compris, et se croyait ls. Disons le mot, vol.

Le lendemain de sa libration,  Grasse, il vit devant la porte d'une
distillerie de fleurs d'oranger des hommes qui dchargeaient des
ballots. Il offrit ses services. La besogne pressait, on les accepta. Il
se mit  l'ouvrage. Il tait intelligent, robuste et adroit; il faisait
de son mieux; le matre paraissait content. Pendant qu'il travaillait,
un gendarme passa, le remarqua, et lui demanda ses papiers. Il fallut
montrer le passeport jaune. Cela fait, Jean Valjean reprit son travail.
Un peu auparavant, il avait questionn l'un des ouvriers sur ce qu'ils
gagnaient  cette besogne par jour; on lui avait rpondu: _trente sous_.
Le soir venu, comme il tait forc de repartir le lendemain matin, il se
prsenta devant le matre de la distillerie et le pria de le payer. Le
matre ne profra pas une parole, et lui remit vingt-cinq sous. Il
rclama. On lui rpondit: cela est assez bon pour toi. Il insista. Le
matre le regarda entre les deux yeux et lui dit: _Gare le bloc_.

L encore il se considra comme vol.

La socit, l'tat, en lui diminuant sa masse, l'avait vol en grand.
Maintenant, c'tait le tour de l'individu qui le volait en petit.

Libration n'est pas dlivrance. On sort du bagne, mais non de la
condamnation. Voil ce qui lui tait arriv  Grasse. On a vu de quelle
faon il avait t accueilli  Digne.




Chapitre X

L'homme rveill


Donc, comme deux heures du matin sonnaient  l'horloge de la cathdrale,
Jean Valjean se rveilla.

Ce qui le rveilla, c'est que le lit tait trop bon. Il y avait vingt
ans bientt qu'il n'avait couch dans un lit, et quoiqu'il ne se ft pas
dshabill, la sensation tait trop nouvelle pour ne pas troubler son
sommeil.

Il avait dormi plus de quatre heures. Sa fatigue tait passe. Il tait
accoutum  ne pas donner beaucoup d'heures au repos.

Il ouvrit les yeux et regarda un moment dans l'obscurit autour de lui,
puis il les referma pour se rendormir.

Quand beaucoup de sensations diverses ont agit la journe, quand des
choses proccupent l'esprit, on s'endort, mais on ne se rendort pas. Le
sommeil vient plus aisment qu'il ne revient. C'est ce qui arriva  Jean
Valjean. Il ne put se rendormir, et il se mit  penser.

Il tait dans un de ces moments o les ides qu'on a dans l'esprit sont
troubles. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. Ses
souvenirs anciens et ses souvenirs immdiats y flottaient ple-mle et
s'y croisaient confusment, perdant leurs formes, se grossissant
dmesurment, puis disparaissant tout  coup comme dans une eau fangeuse
et agite. Beaucoup de penses lui venaient, mais il y en avait une qui
se reprsentait continuellement et qui chassait toutes les autres. Cette
pense, nous allons la dire tout de suite:--Il avait remarqu les six
couverts d'argent et la grande cuiller que madame Magloire avait poss
sur la table.

Ces six couverts d'argent l'obsdaient.--Ils taient l.-- quelques
pas.-- l'instant o il avait travers la chambre d' ct pour venir
dans celle o il tait, la vieille servante les mettait dans un petit
placard  la tte du lit.--Il avait bien remarqu ce placard.-- droite,
en entrant par la salle  manger.--Ils taient massifs.--Et de vieille
argenterie.--Avec la grande cuiller, on en tirerait au moins deux cents
francs.--Le double de ce qu'il avait gagn en dix-neuf ans.--Il est
vrai qu'il et gagn davantage si l'_administration_ ne l'avait pas
_vol_.

Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations
auxquelles se mlait bien quelque lutte. Trois heures sonnrent. Il
rouvrit les yeux, se dressa brusquement sur son sant, tendit le bras
et tta son havresac qu'il avait jet dans le coin de l'alcve, puis il
laissa pendre ses jambes et poser ses pieds  terre, et se trouva,
presque sans savoir comment, assis sur son lit.

Il resta un certain temps rveur dans cette attitude qui et eu quelque
chose de sinistre pour quelqu'un qui l'et aperu ainsi dans cette
ombre, seul veill dans la maison endormie. Tout  coup il se baissa,
ta ses souliers et les posa doucement sur la natte prs du lit, puis il
reprit sa posture de rverie et redevint immobile.

Au milieu de cette mditation hideuse, les ides que nous venons
d'indiquer remuaient sans relche son cerveau, entraient, sortaient,
rentraient, faisaient sur lui une sorte de pese; et puis il songeait
aussi, sans savoir pourquoi, et avec cette obstination machinale de la
rverie,  un forat nomm Brevet qu'il avait connu au bagne, et dont le
pantalon n'tait retenu que par une seule bretelle de coton tricot. Le
dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse  l'esprit.

Il demeurait dans cette situation, et y ft peut-tre rest indfiniment
jusqu'au lever du jour, si l'horloge n'et sonn un coup--le quart ou la
demie. Il sembla que ce coup lui et dit: allons!

Il se leva debout, hsita encore un moment, et couta; tout se taisait
dans la maison; alors il marcha droit et  petits pas vers la fentre
qu'il entrevoyait. La nuit n'tait pas trs obscure; c'tait une pleine
lune sur laquelle couraient de larges nues chasses par le vent. Cela
faisait au dehors des alternatives d'ombre et de clart, des clipses,
puis des claircies, et au dedans une sorte de crpuscule. Ce
crpuscule, suffisant pour qu'on pt se guider, intermittent  cause des
nuages, ressemblait  l'espce de lividit qui tombe d'un soupirail de
cave devant lequel vont et viennent des passants. Arriv  la fentre,
Jean Valjean l'examina. Elle tait sans barreaux, donnait sur le jardin
et n'tait ferme, selon la mode du pays, que d'une petite clavette. Il
l'ouvrit, mais, comme un air froid et vif entra brusquement dans la
chambre, il la referma tout de suite. Il regarda le jardin de ce regard
attentif qui tudie plus encore qu'il ne regarde. Le jardin tait enclos
d'un mur blanc assez bas, facile  escalader. Au fond, au-del, il
distingua des ttes d'arbres galement espaces, ce qui indiquait que ce
mur sparait le jardin d'une avenue ou d'une ruelle plante.

Ce coup d'oeil jet, il fit le mouvement d'un homme dtermin, marcha 
son alcve, prit son havresac, l'ouvrit, le fouilla, en tira quelque
chose qu'il posa sur le lit, mit ses souliers dans une des poches,
referma le tout, chargea le sac sur ses paules, se couvrit de sa
casquette dont il baissa la visire sur ses yeux, chercha son bton en
ttonnant, et l'alla poser dans l'angle de la fentre, puis revint au
lit et saisit rsolument l'objet qu'il y avait dpos. Cela ressemblait
 une barre de fer courte, aiguise comme un pieu  l'une de ses
extrmits.

Il et t difficile de distinguer dans les tnbres pour quel emploi
avait pu tre faonn ce morceau de fer. C'tait peut-tre un levier?
C'tait peut-tre une massue?

Au jour on et pu reconnatre que ce n'tait autre chose qu'un
chandelier de mineur. On employait alors quelquefois les forats 
extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon, et il
n'tait pas rare qu'ils eussent  leur disposition des outils de mineur.
Les chandeliers des mineurs sont en fer massif, termins  leur
extrmit infrieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce
dans le rocher.

Il prit ce chandelier dans sa main droite, et retenant son haleine,
assourdissant son pas, il se dirigea vers la porte de la chambre
voisine, celle de l'vque, comme on sait. Arriv  cette porte, il la
trouva entrebille. L'vque ne l'avait point ferme.




Chapitre XI

Ce qu'il fait


Jean Valjean couta. Aucun bruit.

Il poussa la porte.

Il la poussa du bout du doigt, lgrement, avec cette douceur furtive et
inquite d'un chat qui veut entrer.

La porte cda  la pression et fit un mouvement imperceptible et
silencieux qui largit un peu l'ouverture.

Il attendit un moment, puis poussa la porte une seconde fois, plus
hardiment. Elle continua de cder en silence. L'ouverture tait assez
grande maintenant pour qu'il pt passer. Mais il y avait prs de la
porte une petite table qui faisait avec elle un angle gnant et qui
barrait l'entre.

Jean Valjean reconnut la difficult. Il fallait  toute force que
l'ouverture ft encore largie.

Il prit son parti, et poussa une troisime fois la porte, plus
nergiquement que les deux premires. Cette fois il y eut un gond mal
huil qui jeta tout  coup dans cette obscurit un cri rauque et
prolong.

Jean Valjean tressaillit. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille
avec quelque chose d'clatant et de formidable comme le clairon du
jugement dernier. Dans les grossissements fantastiques de la premire
minute, il se figura presque que ce gond venait de s'animer et de
prendre tout  coup une vie terrible, et qu'il aboyait comme un chien
pour avertir tout le monde et rveiller les gens endormis.

Il s'arrta, frissonnant, perdu, et retomba de la pointe du pied sur le
talon. Il entendait ses artres battre dans ses tempes comme deux
marteaux de forge, et il lui semblait que son souffle sortait de sa
poitrine avec le bruit du vent qui sort d'une caverne. Il lui paraissait
impossible que l'horrible clameur de ce gond irrit n'et pas branl
toute la maison comme une secousse de tremblement de terre; la porte,
pousse par lui, avait pris l'alarme et avait appel; le vieillard
allait se lever, les deux vieilles femmes allaient crier, on viendrait 
l'aide; avant un quart d'heure, la ville serait en rumeur et la
gendarmerie sur pied. Un moment il se crut perdu.

Il demeura o il tait, ptrifi comme la statue de sel, n'osant faire
un mouvement.

Quelques minutes s'coulrent. La porte s'tait ouverte toute grande. Il
se hasarda  regarder dans la chambre. Rien n'y avait boug. Il prta
l'oreille. Rien ne remuait dans la maison. Le bruit du gond rouill
n'avait veill personne. Ce premier danger tait pass, mais il y avait
encore en lui un affreux tumulte. Il ne recula pas pourtant. Mme quand
il s'tait cru perdu, il n'avait pas recul. Il ne songea plus qu'
finir vite. Il fit un pas et entra dans la chambre.

Cette chambre tait dans un calme parfait. On y distinguait  et l des
formes confuses et vagues qui, au jour, taient des papiers pars sur
une table, des in-folio ouverts, des volumes empils sur un tabouret, un
fauteuil charg de vtements, un prie-Dieu, et qui  cette heure
n'taient plus que des coins tnbreux et des places blanchtres. Jean
Valjean avana avec prcaution en vitant de se heurter aux meubles. Il
entendait au fond de la chambre la respiration gale et tranquille de
l'vque endormi.

Il s'arrta tout  coup. Il tait prs du lit. Il y tait arriv plus
tt qu'il n'aurait cru.

La nature mle quelquefois ses effets et ses spectacles  nos actions
avec une espce d'-propos sombre et intelligent, comme si elle voulait
nous faire rflchir. Depuis prs d'une demi-heure un grand nuage
couvrait le ciel. Au moment o Jean Valjean s'arrta en face du lit, ce
nuage se dchira, comme s'il l'et fait exprs, et un rayon de lune,
traversant la longue fentre, vint clairer subitement le visage ple de
l'vque. Il dormait paisiblement. Il tait presque vtu dans son lit, 
cause des nuits froides des Basses-Alpes, d'un vtement de laine brune
qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. Sa tte tait renverse
sur l'oreiller dans l'attitude abandonne du repos; il laissait pendre
hors du lit sa main orne de l'anneau pastoral et d'o taient tombes
tant de bonnes oeuvres et de saintes actions. Toute sa face s'illuminait
d'une vague expression de satisfaction, d'esprance et de batitude.
C'tait plus qu'un sourire et presque un rayonnement. Il y avait sur son
front l'inexprimable rverbration d'une lumire qu'on ne voyait pas.
L'me des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystrieux.

Un reflet de ce ciel tait sur l'vque.

C'tait en mme temps une transparence lumineuse, car ce ciel tait au
dedans de lui. Ce ciel, c'tait sa conscience.

Au moment o le rayon de lune vint se superposer, pour ainsi dire, 
cette clart intrieure, l'vque endormi apparut comme dans une gloire.
Cela pourtant resta doux et voil d'un demi-jour ineffable. Cette lune
dans le ciel, cette nature assoupie, ce jardin sans un frisson, cette
maison si calme, l'heure, le moment, le silence, ajoutaient je ne sais
quoi de solennel et d'indicible au vnrable repos de ce sage, et
enveloppaient d'une sorte d'aurole majestueuse et sereine ces cheveux
blancs et ces yeux ferms, cette figure o tout tait esprance et o
tout tait confiance, cette tte de vieillard et ce sommeil d'enfant.

Il y avait presque de la divinit dans cet homme ainsi auguste  son
insu. Jean Valjean, lui, tait dans l'ombre, son chandelier de fer  la
main, debout, immobile, effar de ce vieillard lumineux. Jamais il
n'avait rien vu de pareil. Cette confiance l'pouvantait. Le monde moral
n'a pas de plus grand spectacle que celui-l: une conscience trouble et
inquite, parvenue au bord d'une mauvaise action, et contemplant le
sommeil d'un juste.

Ce sommeil, dans cet isolement, et avec un voisin tel que lui, avait
quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement, mais imprieusement.

Nul n'et pu dire ce qui se passait en lui, pas mme lui. Pour essayer
de s'en rendre compte, il faut rver ce qu'il y a de plus violent en
prsence de ce qu'il y a de plus doux. Sur son visage mme on n'et rien
pu distinguer avec certitude. C'tait une sorte d'tonnement hagard. Il
regardait cela. Voil tout. Mais quelle tait sa pense? Il et t
impossible de le deviner. Ce qui tait vident, c'est qu'il tait mu et
boulevers. Mais de quelle nature tait cette motion?

Son oeil ne se dtachait pas du vieillard. La seule chose qui se
dgaget clairement de son attitude et de sa physionomie, c'tait une
trange indcision. On et dit qu'il hsitait entre les deux abmes,
celui o l'on se perd et celui o l'on se sauve. Il semblait prt 
briser ce crne ou  baiser cette main.

Au bout de quelques instants, son bras gauche se leva lentement vers son
front, et il ta sa casquette, puis son bras retomba avec la mme
lenteur, et Jean Valjean rentra dans sa contemplation, sa casquette dans
la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux hrisss sur
sa tte farouche.

L'vque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard
effrayant. Un reflet de lune faisait confusment visible au-dessus de la
chemine le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras  tous les deux,
avec une bndiction pour l'un et un pardon pour l'autre.

Tout  coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front, puis marcha
rapidement, le long du lit, sans regarder l'vque, droit au placard
qu'il entrevoyait prs du chevet; il leva le chandelier de fer comme
pour forcer la serrure; la clef y tait; il l'ouvrit; la premire chose
qui lui apparut fut le panier d'argenterie; il le prit, traversa la
chambre  grands pas sans prcaution et sans s'occuper du bruit, gagna
la porte, rentra dans l'oratoire, ouvrit la fentre, saisit un bton,
enjamba l'appui du rez-de-chausse, mit l'argenterie dans son sac, jeta
le panier, franchit le jardin, sauta par-dessus le mur comme un tigre,
et s'enfuit.




Chapitre XII

L'vque travaille


Le lendemain, au soleil levant, monseigneur Bienvenu se promenait dans
son jardin. Madame Magloire accourut vers lui toute bouleverse.

--Monseigneur, monseigneur, cria-t-elle, votre grandeur sait-elle o est
le panier d'argenterie?

--Oui, dit l'vque.

--Jsus-Dieu soit bni! reprit-elle. Je ne savais ce qu'il tait devenu.

L'vque venait de ramasser le panier dans une plate-bande. Il le
prsenta  madame Magloire.

--Le voil.

--Eh bien? dit-elle. Rien dedans! et l'argenterie?

--Ah! repartit l'vque. C'est donc l'argenterie qui vous occupe? Je ne
sais o elle est.

--Grand bon Dieu! elle est vole! C'est l'homme d'hier soir qui l'a
vole!

En un clin d'oeil, avec toute sa vivacit de vieille alerte, madame
Magloire courut  l'oratoire, entra dans l'alcve et revint vers
l'vque. L'vque venait de se baisser et considrait en soupirant un
plant de cochlaria des Guillons que le panier avait bris en tombant 
travers la plate-bande. Il se redressa au cri de madame Magloire.

--Monseigneur, l'homme est parti! l'argenterie est vole!

Tout en poussant cette exclamation, ses yeux tombaient sur un angle du
jardin o l'on voyait des traces d'escalade. Le chevron du mur avait t
arrach.

--Tenez! c'est par l qu'il s'en est all. Il a saut dans la ruelle
Cochefilet! Ah! l'abomination! Il nous a vol notre argenterie!

L'vque resta un moment silencieux, puis leva son oeil srieux, et dit
 madame Magloire avec douceur:

--Et d'abord, cette argenterie tait-elle  nous?

Madame Magloire resta interdite. Il y eut encore un silence, puis
l'vque continua:

--Madame Magloire, je dtenais  tort et depuis longtemps cette
argenterie. Elle tait aux pauvres. Qu'tait-ce que cet homme? Un pauvre
videmment.

--Hlas Jsus! repartit madame Magloire. Ce n'est pas pour moi ni pour
mademoiselle. Cela nous est bien gal. Mais c'est pour monseigneur. Dans
quoi monseigneur va-t-il manger maintenant?

L'vque la regarda d'un air tonn.

--Ah  mais! est-ce qu'il n'y a pas des couverts d'tain?

Madame Magloire haussa les paules.

--L'tain a une odeur.

--Alors, des couverts de fer.

Madame Magloire fit une grimace significative.

--Le fer a un got.

--Eh bien, dit l'vque, des couverts de bois.

Quelques instants aprs, il djeunait  cette mme table o Jean Valjean
s'tait assis la veille. Tout en djeunant, monseigneur Bienvenu faisait
gament remarquer  sa soeur qui ne disait rien et  madame Magloire qui
grommelait sourdement qu'il n'est nullement besoin d'une cuiller ni
d'une fourchette, mme en bois, pour tremper un morceau de pain dans une
tasse de lait.

--Aussi a-t-on ide! disait madame Magloire toute seule en allant et
venant, recevoir un homme comme cela! et le loger  ct de soi! et quel
bonheur encore qu'il n'ait fait que voler! Ah mon Dieu! cela fait frmir
quand on songe!

Comme le frre et la soeur allaient se lever de table, on frappa  la
porte.

--Entrez, dit l'vque.

La porte s'ouvrit. Un groupe trange et violent apparut sur le seuil.
Trois hommes en tenaient un quatrime au collet. Les trois hommes
taient des gendarmes; l'autre tait Jean Valjean.

Un brigadier de gendarmerie, qui semblait conduire le groupe, tait prs
de la porte. Il entra et s'avana vers l'vque en faisant le salut
militaire.

--Monseigneur... dit-il.

 ce mot Jean Valjean, qui tait morne et semblait abattu, releva la
tte d'un air stupfait.

--Monseigneur! murmura-t-il. Ce n'est donc pas le cur?...

--Silence! dit un gendarme. C'est monseigneur l'vque.

Cependant monseigneur Bienvenu s'tait approch aussi vivement que son
grand ge le lui permettait.

--Ah! vous voil! s'cria-t-il en regardant Jean Valjean. Je suis aise
de vous voir. Et bien mais! je vous avais donn les chandeliers aussi,
qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux
cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emports avec vos couverts?

Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vnrable vque avec une
expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre.

--Monseigneur, dit le brigadier de gendarmerie, ce que cet homme disait
tait donc vrai? Nous l'avons rencontr. Il allait comme quelqu'un qui
s'en va. Nous l'avons arrt pour voir. Il avait cette argenterie....

--Et il vous a dit, interrompit l'vque en souriant, qu'elle lui avait
t donne par un vieux bonhomme de prtre chez lequel il avait pass la
nuit? Je vois la chose. Et vous l'avez ramen ici? C'est une mprise.

--Comme cela, reprit le brigadier, nous pouvons le laisser aller?

--Sans doute, rpondit l'vque.

Les gendarmes lchrent Jean Valjean qui recula.

--Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse? dit-il d'une voix presque
inarticule et comme s'il parlait dans le sommeil.

--Oui, on te laisse, tu n'entends donc pas? dit un gendarme.

--Mon ami, reprit l'vque, avant de vous en aller, voici vos
chandeliers. Prenez-les.

Il alla  la chemine, prit les deux flambeaux d'argent et les apporta 
Jean Valjean. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot, sans un
geste, sans un regard qui pt dranger l'vque.

Jean Valjean tremblait de tous ses membres. Il prit les deux chandeliers
machinalement et d'un air gar.

--Maintenant, dit l'vque, allez en paix.

-- propos, quand vous reviendrez, mon ami, il est inutile de passer par
le jardin. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la
rue. Elle n'est ferme qu'au loquet jour et nuit.

Puis se tournant vers la gendarmerie:

--Messieurs, vous pouvez vous retirer.

Les gendarmes s'loignrent.

Jean Valjean tait comme un homme qui va s'vanouir.

L'vque s'approcha de lui, et lui dit  voix basse:

--N'oubliez pas, n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet
argent  devenir honnte homme.

Jean Valjean, qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis, resta
interdit. L'vque avait appuy sur ces paroles en les prononant. Il
reprit avec une sorte de solennit:

--Jean Valjean, mon frre, vous n'appartenez plus au mal, mais au bien.
C'est votre me que je vous achte; je la retire aux penses noires et 
l'esprit de perdition, et je la donne  Dieu.




Chapitre XIII

Petit-Gervais


Jean Valjean sortit de la ville comme s'il s'chappait. Il se mit 
marcher en toute hte dans les champs, prenant les chemins et les
sentiers qui se prsentaient sans s'apercevoir qu'il revenait  chaque
instant sur ses pas. Il erra ainsi toute la matine, n'ayant pas mang
et n'ayant pas faim. Il tait en proie  une foule de sensations
nouvelles. Il se sentait une sorte de colre; il ne savait contre qui.
Il n'et pu dire s'il tait touch ou humili. Il lui venait par moments
un attendrissement trange qu'il combattait et auquel il opposait
l'endurcissement de ses vingt dernires annes. Cet tat le fatiguait.
Il voyait avec inquitude s'branler au dedans de lui l'espce de calme
affreux que l'injustice de son malheur lui avait donn. Il se demandait
qu'est-ce qui remplacerait cela. Parfois il et vraiment mieux aim tre
en prison avec les gendarmes, et que les choses ne se fussent point
passes ainsi; cela l'et moins agit. Bien que la saison fut assez
avance, il y avait encore  et l dans les haies quelques fleurs
tardives dont l'odeur, qu'il traversait en marchant, lui rappelait des
souvenirs d'enfance. Ces souvenirs lui taient presque insupportables,
tant il y avait longtemps qu'ils ne lui taient apparus.

Des penses inexprimables s'amoncelrent ainsi en lui toute la journe.

Comme le soleil dclinait au couchant, allongeant sur le sol l'ombre du
moindre caillou, Jean Valjean tait assis derrire un buisson dans une
grande plaine rousse absolument dserte. Il n'y avait  l'horizon que
les Alpes. Pas mme le clocher d'un village lointain. Jean Valjean
pouvait tre  trois lieues de Digne. Un sentier qui coupait la plaine
passait  quelques pas du buisson.

Au milieu de cette mditation qui n'et pas peu contribu  rendre ses
haillons effrayants pour quelqu'un qui l'et rencontr, il entendit un
bruit joyeux.

Il tourna la tte, et vit venir par le sentier un petit savoyard d'une
dizaine d'annes qui chantait, sa vielle au flanc et sa bote  marmotte
sur le dos; un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays,
laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon.

Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et
jouait aux osselets avec quelques pices de monnaie qu'il avait dans sa
main, toute sa fortune probablement. Parmi cette monnaie il y avait une
pice de quarante sous. L'enfant s'arrta  ct du buisson sans voir
Jean Valjean et fit sauter sa poigne de sous que jusque-l il avait
reue avec assez d'adresse tout entire sur le dos de sa main.

Cette fois la pice de quarante sous lui chappa, et vint rouler vers la
broussaille jusqu' Jean Valjean.

Jean Valjean posa le pied dessus.

Cependant l'enfant avait suivi sa pice du regard, et l'avait vu.

Il ne s'tonna point et marcha droit  l'homme.

C'tait un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard pouvait
s'tendre, il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. On
n'entendait que les petits cris faibles d'une nue d'oiseaux de passage
qui traversaient le ciel  une hauteur immense. L'enfant tournait le dos
au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui
empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean.

--Monsieur, dit le petit savoyard, avec cette confiance de l'enfance qui
se compose d'ignorance et d'innocence,--ma pice?

--Comment t'appelles-tu? dit Jean Valjean.

--Petit-Gervais, monsieur.

--Va-t'en, dit Jean Valjean.

--Monsieur, reprit l'enfant, rendez-moi ma pice.

Jean Valjean baissa la tte et ne rpondit pas.

L'enfant recommena:

--Ma pice, monsieur!

L'oeil de Jean Valjean resta fix  terre.

--Ma pice! cria l'enfant, ma pice blanche! mon argent! Il semblait que
Jean Valjean n'entendit point. L'enfant le prit au collet de sa blouse
et le secoua. Et en mme temps il faisait effort pour dranger le gros
soulier ferr pos sur son trsor.

--Je veux ma pice! ma pice de quarante sous!

L'enfant pleurait. La tte de Jean Valjean se releva. Il tait toujours
assis. Ses yeux taient troubles. Il considra l'enfant avec une sorte
d'tonnement, puis il tendit la main vers son bton et cria d'une voix
terrible:

--Qui est l?

--Moi, monsieur, rpondit l'enfant. Petit-Gervais! moi! moi! Rendez-moi
mes quarante sous, s'il vous plat! tez votre pied, monsieur, s'il vous
plat!

Puis irrit, quoique tout petit, et devenant presque menaant:

--Ah, , terez-vous votre pied? tez donc votre pied, voyons.

--Ah! c'est encore toi! dit Jean Valjean, et se dressant brusquement
tout debout, le pied toujours sur la pice d'argent, il ajouta:--Veux-tu
bien te sauver!

L'enfant effar le regarda, puis commena  trembler de la tte aux
pieds, et, aprs quelques secondes de stupeur, se mit  s'enfuir en
courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri.

Cependant  une certaine distance l'essoufflement le fora de s'arrter,
et Jean Valjean,  travers sa rverie, l'entendit qui sanglotait.

Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu. Le soleil s'tait
couch. L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. Il n'avait pas mang
de la journe; il est probable qu'il avait la fivre.

Il tait rest debout, et n'avait pas chang d'attitude depuis que
l'enfant s'tait enfui. Son souffle soulevait sa poitrine  des
intervalles longs et ingaux. Son regard, arrt  dix ou douze pas
devant lui, semblait tudier avec une attention profonde la forme d'un
vieux tesson de faence bleue tomb dans l'herbe. Tout  coup il
tressaillit; il venait de sentir le froid du soir.

Il raffermit sa casquette sur son front, chercha machinalement  croiser
et  boutonner sa blouse, fit un pas, et se baissa pour reprendre 
terre son bton. En ce moment il aperut la pice de quarante sous que
son pied avait  demi enfonce dans la terre et qui brillait parmi les
cailloux.

Ce fut comme une commotion galvanique. Qu'est-ce que c'est que a?
dit-il entre ses dents. Il recula de trois pas, puis s'arrta, sans
pouvoir dtacher son regard de ce point que son pied avait foul
l'instant d'auparavant, comme si cette chose qui luisait l dans
l'obscurit et t un oeil ouvert fix sur lui.

Au bout de quelques minutes, il s'lana convulsivement vers la pice
d'argent, la saisit, et, se redressant, se mit  regarder au loin dans
la plaine, jetant  la fois ses yeux vers tous les points de l'horizon,
debout et frissonnant comme une bte fauve effare qui cherche un asile.

Il ne vit rien. La nuit tombait, la plaine tait froide et vague, de
grandes brumes violettes montaient dans la clart crpusculaire.

Il dit: Ah! et se mit  marcher rapidement dans une certaine
direction, du ct o l'enfant avait disparu. Aprs une centaine de pas,
il s'arrta, regarda, et ne vit rien.

Alors il cria de toute sa force: Petit-Gervais! Petit-Gervais!

Il se tut, et attendit.

Rien ne rpondit.

La campagne tait dserte et morne. Il tait environn de l'tendue. Il
n'y avait rien autour de lui qu'une ombre o se perdait son regard et un
silence o sa voix se perdait.

Une bise glaciale soufflait, et donnait aux choses autour de lui une
sorte de vie lugubre. Des arbrisseaux secouaient leurs petits bras
maigres avec une furie incroyable. On et dit qu'ils menaaient et
poursuivaient quelqu'un.

Il recommena  marcher, puis il se mit  courir, et de temps en temps
il s'arrtait, et criait dans cette solitude, avec une voix qui tait ce
qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus dsol:
Petit-Gervais! Petit-Gervais!

Certes, si l'enfant l'et entendu, il et eu peur et se ft bien gard
de se montrer. Mais l'enfant tait sans doute dj bien loin.

Il rencontra un prtre qui tait  cheval. Il alla  lui et lui dit:

--Monsieur le cur, avez-vous vu passer un enfant?

--Non, dit le prtre.

--Un nomm Petit-Gervais?

--Je n'ai vu personne.

Il tira deux pices de cinq francs de sa sacoche et les remit au prtre.

--Monsieur le cur, voici pour vos pauvres.--Monsieur le cur, c'est un
petit d'environ dix ans qui a une marmotte, je crois, et une vielle. Il
allait. Un de ces savoyards, vous savez?

--Je ne l'ai point vu.

--Petit-Gervais? il n'est point des villages d'ici? pouvez-vous me dire?

--Si c'est comme vous dites, mon ami, c'est un petit enfant tranger.
Cela passe dans le pays. On ne les connat pas.

Jean Valjean prit violemment deux autres cus de cinq francs qu'il donna
au prtre.

--Pour vos pauvres, dit-il.

Puis il ajouta avec garement:

--Monsieur l'abb, faites-moi arrter. Je suis un voleur.

Le prtre piqua des deux et s'enfuit trs effray.

Jean Valjean se remit  courir dans la direction qu'il avait d'abord
prise.

Il fit de la sorte un assez long chemin, regardant, appelant, criant,
mais il ne rencontra plus personne. Deux ou trois fois il courut dans la
plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un tre couch ou
accroupi; ce n'taient que des broussailles ou des roches  fleur de
terre. Enfin,  un endroit o trois sentiers se croisaient, il s'arrta.
La lune s'tait leve. Il promena sa vue au loin et appela une dernire
fois: Petit-Gervais! Petit-Gervais! Petit-Gervais! Son cri s'teignit
dans la brume, sans mme veiller un cho. Il murmura encore:
Petit-Gervais! mais d'une voix faible et presque inarticule. Ce fut
l son dernier effort; ses jarrets flchirent brusquement sous lui comme
si une puissance invisible l'accablait tout  coup du poids de sa
mauvaise conscience; il tomba puis sur une grosse pierre, les poings
dans ses cheveux et le visage dans ses genoux, et il cria: Je suis un
misrable!

Alors son coeur creva et il se mit  pleurer. C'tait la premire fois
qu'il pleurait depuis dix-neuf ans.

Quand Jean Valjean tait sorti de chez l'vque, on l'a vu, il tait
hors de tout ce qui avait t sa pense jusque-l. Il ne pouvait se
rendre compte de ce qui se passait en lui. Il se raidissait contre
l'action anglique et contre les douces paroles du vieillard. Vous
m'avez promis de devenir honnte homme. Je vous achte votre me. Je la
retire  l'esprit de perversit et je la donne au bon Dieu. Cela lui
revenait sans cesse. Il opposait  cette indulgence cleste l'orgueil,
qui est en nous comme la forteresse du mal. Il sentait indistinctement
que le pardon de ce prtre tait le plus grand assaut et la plus
formidable attaque dont il et encore t branl; que son
endurcissement serait dfinitif s'il rsistait  cette clmence; que,
s'il cdait, il faudrait renoncer  cette haine dont les actions des
autres hommes avaient rempli son me pendant tant d'annes, et qui lui
plaisait; que cette fois il fallait vaincre ou tre vaincu, et que la
lutte, une lutte colossale et dcisive, tait engage entre sa
mchancet  lui et la bont de cet homme.

En prsence de toutes ces lueurs, il allait comme un homme ivre. Pendant
qu'il marchait ainsi, les yeux hagards, avait-il une perception
distincte de ce qui pourrait rsulter pour lui de son aventure  Digne?
Entendait-il tous ces bourdonnements mystrieux qui avertissent ou
importunent l'esprit  de certains moments de la vie? Une voix lui
disait-elle  l'oreille qu'il venait de traverser l'heure solennelle de
sa destine, qu'il n'y avait plus de milieu pour lui, que si dsormais
il n'tait pas le meilleur des hommes il en serait le pire, qu'il
fallait pour ainsi dire que maintenant il montt plus haut que l'vque
ou retombt plus bas que le galrien, que s'il voulait devenir bon il
fallait qu'il devnt ange; que s'il voulait rester mchant il fallait
qu'il devnt monstre?

Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes dj
faites ailleurs, recueillait-il confusment quelque ombre de tout ceci
dans sa pense? Certes, le malheur, nous l'avons dit, fait l'ducation
de l'intelligence; cependant il est douteux que Jean Valjean ft en tat
de dmler tout ce que nous indiquons ici. Si ces ides lui arrivaient,
il les entrevoyait plutt qu'il ne les voyait, et elles ne russissaient
qu' le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux. Au
sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne, l'vque
lui avait fait mal  l'me comme une clart trop vive lui et fait mal
aux yeux en sortant des tnbres. La vie future, la vie possible qui
s'offrait dsormais  lui toute pure et toute rayonnante le remplissait
de frmissements et d'anxit. Il ne savait vraiment plus o il en
tait. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil, le
forat avait t bloui et comme aveugl par la vertu.

Ce qui tait certain, ce dont il ne se doutait pas, c'est qu'il n'tait
dj plus le mme homme, c'est que tout tait chang en lui, c'est qu'il
n'tait plus en son pouvoir de faire que l'vque ne lui et pas parl
et ne l'et pas touch.

Dans cette situation d'esprit, il avait rencontr Petit-Gervais et lui
avait vol ses quarante sous. Pourquoi? Il n'et assurment pu
l'expliquer; tait-ce un dernier effet et comme un suprme effort des
mauvaises penses qu'il avait apportes du bagne, un reste d'impulsion,
un rsultat de ce qu'on appelle en statique la _force acquise_? C'tait
cela, et c'tait aussi peut-tre moins encore que cela. Disons-le
simplement, ce n'tait pas lui qui avait vol, ce n'tait pas l'homme,
c'tait la bte qui, par habitude et par instinct, avait stupidement
pos le pied sur cet argent, pendant que l'intelligence se dbattait au
milieu de tant d'obsessions inoues et nouvelles. Quand l'intelligence
se rveilla et vit cette action de la brute, Jean Valjean recula avec
angoisse et poussa un cri d'pouvante.

C'est que, phnomne trange et qui n'tait possible que dans la
situation o il tait, en volant cet argent  cet enfant, il avait fait
une chose dont il n'tait dj plus capable.

Quoi qu'il en soit, cette dernire mauvaise action eut sur lui un effet
dcisif; elle traversa brusquement ce chaos qu'il avait dans
l'intelligence et le dissipa, mit d'un ct les paisseurs obscures et
de l'autre la lumire, et agit sur son me, dans l'tat o elle se
trouvait, comme de certains ractifs chimiques agissent sur un mlange
trouble en prcipitant un lment et en clarifiant l'autre.

Tout d'abord, avant mme de s'examiner et de rflchir, perdu, comme
quelqu'un qui cherche  se sauver, il tcha de retrouver l'enfant pour
lui rendre son argent, puis, quand il reconnut que cela tait inutile et
impossible, il s'arrta dsespr. Au moment o il s'cria: je suis un
misrable! il venait de s'apercevoir tel qu'il tait, et il tait dj
 ce point spar de lui-mme, qu'il lui semblait qu'il n'tait plus
qu'un fantme, et qu'il avait l devant lui, en chair et en os, le bton
 la main, la blouse sur les reins, son sac rempli d'objets vols sur le
dos, avec son visage rsolu et morne, avec sa pense pleine de projets
abominables, le hideux galrien Jean Valjean.

L'excs du malheur, nous l'avons remarqu, l'avait fait en quelque sorte
visionnaire. Ceci fut donc comme une vision. Il vit vritablement ce
Jean Valjean, cette face sinistre devant lui. Il fut presque au moment
de se demander qui tait cet homme, et il en eut horreur.

Son cerveau tait dans un de ces moments violents et pourtant
affreusement calmes o la rverie est si profonde qu'elle absorbe la
ralit. On ne voit plus les objets qu'on a autour de soi, et l'on voit
comme en dehors de soi les figures qu'on a dans l'esprit.

Il se contempla donc, pour ainsi dire, face  face, et en mme temps, 
travers cette hallucination, il voyait dans une profondeur mystrieuse
une sorte de lumire qu'il prit d'abord pour un flambeau. En regardant
avec plus d'attention cette lumire qui apparaissait  sa conscience, il
reconnut qu'elle avait la forme humaine, et que ce flambeau tait
l'vque.

Sa conscience considra tour  tour ces deux hommes ainsi placs devant
elle, l'vque et Jean Valjean. Il n'avait pas fallu moins que le
premier pour dtremper le second. Par un de ces effets singuliers qui
sont propres  ces sortes d'extases,  mesure que sa rverie se
prolongeait, l'vque grandissait et resplendissait  ses yeux, Jean
Valjean s'amoindrissait et s'effaait.  un certain moment il ne fut
plus qu'une ombre. Tout  coup il disparut. L'vque seul tait rest.

Il remplissait toute l'me de ce misrable d'un rayonnement magnifique.
Jean Valjean pleura longtemps. Il pleura  chaudes larmes, il pleura 
sanglots, avec plus de faiblesse qu'une femme, avec plus d'effroi qu'un
enfant.

Pendant qu'il pleurait, le jour se faisait de plus en plus dans son
cerveau, un jour extraordinaire, un jour ravissant et terrible  la
fois. Sa vie passe, sa premire faute, sa longue expiation, son
abrutissement extrieur, son endurcissement intrieur, sa mise en
libert rjouie par tant de plans de vengeance, ce qui lui tait arriv
chez l'vque, la dernire chose qu'il avait faite, ce vol de quarante
sous  un enfant, crime d'autant plus lche et d'autant plus monstrueux
qu'il venait aprs le pardon de l'vque, tout cela lui revint et lui
apparut, clairement, mais dans une clart qu'il n'avait jamais vue
jusque-l. Il regarda sa vie, et elle lui parut horrible; son me, et
elle lui parut affreuse. Cependant un jour doux tait sur cette vie et
sur cette me. Il lui semblait qu'il voyait Satan  la lumire du
paradis.

Combien d'heures pleura-t-il ainsi? que fit-il aprs avoir pleur? o
alla-t-il? on ne l'a jamais su. Il parat seulement avr que, dans
cette mme nuit, le voiturier qui faisait  cette poque le service de
Grenoble et qui arrivait  Digne vers trois heures du matin, vit en
traversant la rue de l'vch un homme dans l'attitude de la prire, 
genoux sur le pav, dans l'ombre, devant la porte de monseigneur
Bienvenu.




Livre troisime--En l'anne 1817




Chapitre I

L'anne 1817


1817 est l'anne que Louis XVIII, avec un certain aplomb royal qui ne
manquait pas de fiert, qualifiait la vingt-deuxime de son rgne. C'est
l'anne o M. Bruguire de Sorsum tait clbre. Toutes les boutiques
des perruquiers, esprant la poudre et le retour de l'oiseau royal,
taient badigeonnes d'azur et fleurdelyses. C'tait le temps candide
o le comte Lynch sigeait tous les dimanches comme marguillier au banc
d'oeuvre de Saint-Germain-des-Prs en habit de pair de France, avec son
cordon rouge et son long nez, et cette majest de profil particulire 
un homme qui a fait une action d'clat. L'action d'clat commise par M.
Lynch tait ceci: avoir, tant maire de Bordeaux, le 12 mars 1814, donn
la ville un peu trop tt  M. le duc d'Angoulme. De l sa pairie. En
1817, la mode engloutissait les petits garons de quatre  six ans sous
de vastes casquettes en cuir maroquin  oreillons assez ressemblantes 
des mitres d'esquimaux. L'arme franaise tait vtue de blanc, 
l'autrichienne; les rgiments s'appelaient lgions; au lieu de chiffres
ils portaient les noms des dpartements. Napolon tait  Sainte-Hlne,
et, comme l'Angleterre lui refusait du drap vert, il faisait retourner
ses vieux habits. En 1817, Pellegrini chantait, mademoiselle Bigottini
dansait; Potier rgnait; Odry n'existait pas encore. Madame Saqui
succdait  Forioso. Il y avait encore des Prussiens en France. M.
Delalot tait un personnage. La lgitimit venait de s'affirmer en
coupant le poing, puis la tte,  Pleignier,  Carbonneau et  Tolleron.
Le prince de Talleyrand, grand chambellan, et l'abb Louis, ministre
dsign des finances, se regardaient en riant du rire de deux augures;
tous deux avaient clbr, le 14 juillet 1790, la messe de la Fdration
au Champ de Mars; Talleyrand l'avait dite comme vque, Louis l'avait
servie comme diacre. En 1817, dans les contre-alles de ce mme Champ de
Mars, on apercevait de gros cylindres de bois, gisant sous la pluie,
pourrissant dans l'herbe, peints en bleu avec des traces d'aigles et
d'abeilles ddores. C'taient les colonnes qui, deux ans auparavant,
avaient soutenu l'estrade de l'empereur au Champ-de-Mai. Elles taient
noircies  et l de la brlure du bivouac des Autrichiens baraqus prs
du Gros-Caillou. Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les
feux de ces bivouacs et avaient chauff les larges mains des
_kaiserlicks_. Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu'il avait
t tenu au mois de juin et au Champ de Mars. En cette anne 1817, deux
choses taient populaires: le Voltaire-Touquet et la tabatire  la
Charte. L'motion parisienne la plus rcente tait le crime de Dautun
qui avait jet la tte de son frre dans le bassin du March-aux-Fleurs.
On commenait  faire au ministre de la marine une enqute sur cette
fatale frgate de la Mduse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de
gloire Gricault. Le colonel Selves allait en gypte pour y devenir
Soliman pacha. Le palais des Thermes, rue de la Harpe, servait de
boutique  un tonnelier. On voyait encore sur la plate-forme de la tour
octogone de l'htel de Cluny la petite logette en planches qui avait
servi d'observatoire  Messier, astronome de la marine sous Louis XVI.
La duchesse de Duras lisait  trois ou quatre amis, dans son boudoir
meubl d'X en satin bleu ciel, _Ourika_ indite. On grattait les N au
Louvre. Le pont d'Austerlitz abdiquait et s'intitulait pont du Jardin du
Roi, double nigme qui dguisait  la fois le pont d'Austerlitz et le
jardin des Plantes. Louis XVIII, proccup, tout en annotant du coin de
l'ongle Horace, des hros qui se font empereurs et des sabotiers qui se
font dauphins, avait deux soucis: Napolon et Mathurin Bruneau.
L'acadmie franaise donnait pour sujet de prix: _Le bonheur que procure
l'tude_. M. Bellart tait officiellement loquent. On voyait germer 
son ombre ce futur avocat gnral de Bro, promis aux sarcasmes de
Paul-Louis Courier. Il y avait un faux Chateaubriand appel Marchangy,
en attendant qu'il y eut un faux Marchangy appel d'Arlincourt. _Claire
d'Albe_ et _Malek-Adel_ taient des chefs-d'oeuvre; madame Cottin tait
dclare le premier crivain de l'poque. L'institut laissait rayer de
sa liste l'acadmicien Napolon Bonaparte. Une ordonnance royale
rigeait Angoulme en cole de marine, car, le duc d'Angoulme tant
grand amiral, il tait vident que la ville d'Angoulme avait de droit
toutes les qualits d'un port de mer, sans quoi le principe monarchique
et t entam. On agitait en conseil des ministres la question de
savoir si l'on devait tolrer les vignettes reprsentant des voltiges
qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les
polissons des rues. M. Par, auteur de l'_Agnese_, bonhomme  la face
carre qui avait une verrue sur la joue, dirigeait les petits concerts
intimes de la marquise de Sassenaye, rue de la Ville-l'vque. Toutes
les jeunes filles chantaient _l'Ermite de Saint-Avelle_, paroles
d'Edmond Graud. _Le Nain jaune_ se transformait en _Miroir_. Le caf
Lemblin tenait pour l'empereur contre le caf Valois qui tenait pour les
Bourbons. On venait de marier  une princesse de Sicile M. le duc de
Berry, dj regard du fond de l'ombre par Louvel. Il y avait un an que
madame de Stal tait morte. Les gardes du corps sifflaient mademoiselle
Mars. Les grands journaux taient tout petits. Le format tait
restreint, mais la libert tait grande. _Le Constitutionnel_ tait
constitutionnel. _La Minerve_ appelait Chateaubriand _Chateaubriant_. Ce
_t_ faisait beaucoup rire les bourgeois aux dpens du grand crivain.
Dans des journaux vendus, des journalistes prostitus insultaient les
proscrits de 1815; David n'avait plus de talent, Arnault n'avait plus
d'esprit, Carnot n'avait plus de probit; Soult n'avait gagn aucune
bataille; il est vrai que Napolon n'avait plus de gnie. Personne
n'ignore qu'il est assez rare que les lettres adresses par la poste 
un exil lui parviennent, les polices se faisant un religieux devoir de
les intercepter. Le fait n'est point nouveau; Descartes, banni, s'en
plaignait. Or, David ayant, dans un journal belge, montr quelque humeur
de ne pas recevoir les lettres qu'on lui crivait, ceci paraissait
plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient  cette occasion le
proscrit. Dire: _les rgicides_, ou dire: _les votants_, dire: _les
ennemis_, ou dire: _les allis_, dire: _Napolon_, ou dire: _Buonaparte_,
cela sparait deux hommes plus qu'un abme. Tous les gens de bons sens
convenaient que l're des rvolutions tait  jamais ferme par le roi
Louis XVIII, surnomm l'immortel auteur de la charte. Au terre-plein
du Pont-Neuf, on sculptait le mot _Redivivus_, sur le pidestal qui
attendait la statue de Henri IV. M. Piet bauchait, rue Thrse, n 4,
son conciliabule pour consolider la monarchie. Les chefs de la droite
disaient dans les conjonctures graves: Il faut crire  Bacot. MM.
Canuel, O'Mahony et de Chappedelaine esquissaient, un peu approuvs de
Monsieur, ce qui devait tre plus tard la conspiration du bord de
l'eau. L'pingle Noire complotait de son ct. Delaverderie s'abouchait
avec Trogoff. M. Decazes, esprit dans une certaine mesure libral,
dominait. Chateaubriand, debout tous les matins devant sa fentre du n
27 de la rue Saint-Dominique, en pantalon  pieds et en pantoufles, ses
cheveux gris coiffs d'un madras, les yeux fixs sur un miroir, une
trousse complte de chirurgien dentiste ouverte devant lui, se curait
les dents, qu'il avait charmantes, tout en dictant des variantes de _la
Monarchie selon la Charte_  M. Pilorge, son secrtaire. La critique
faisant autorit prfrait Lafon  Talma. M. de Fletz signait A.; M.
Hoffmann signait Z. Charles Nodier crivait _Thrse Aubert_. Le divorce
tait aboli. Les lyces s'appelaient collges. Les collgiens, orns au
collet d'une fleur de lys d'or, s'y gourmaient  propos du roi de Rome.
La contre-police du chteau dnonait  son altesse royale Madame le
portrait, partout expos, de M. le duc d'Orlans, lequel avait meilleure
mine en uniforme de colonel gnral des houzards que M. le duc de Berry
en uniforme de colonel gnral des dragons; grave inconvnient. La ville
de Paris faisait redorer  ses frais le dme des Invalides. Les hommes
srieux se demandaient ce que ferait, dans telle ou telle occasion, M.
de Trinquelague; M. Clausel de Montals se sparait, sur divers points,
de M. Clausel de Coussergues; M. de Salaberry n'tait pas content. Le
comdien Picard, qui tait de l'Acadmie dont le comdien Molire
n'avait pu tre, faisait jouer _les deux Philibert_  l'Odon, sur le
fronton duquel l'arrachement des lettres laissait encore lire
distinctement: THTRE DE L'IMPRATRICE. On prenait parti pour ou contre
Cugnet de Montarlot. Fabvier tait factieux; Bavoux tait
rvolutionnaire. Le libraire Plicier publiait une dition de Voltaire,
sous ce titre: _OEuvres de Voltaire_, de l'Acadmie franaise. Cela
fait venir les acheteurs, disait cet diteur naf. L'opinion gnrale
tait que M. Charles Loyson, serait le gnie du sicle; l'envie
commenait  le mordre, signe de gloire; et l'on faisait sur lui ce
vers:

_Mme quand Loyson vole, on sent qu'il a des pattes._

Le cardinal Fesch refusant de se dmettre, M. de Pins, archevque
d'Amasie, administrait le diocse de Lyon. La querelle de la valle des
Dappes commenait entre la Suisse et la France par un mmoire du
capitaine Dufour, depuis gnral. Saint-Simon, ignor, chafaudait son
rve sublime. Il y avait  l'acadmie des sciences un Fourier clbre
que la postrit a oubli et dans je ne sais quel grenier un Fourier
obscur dont l'avenir se souviendra. Lord Byron commenait  poindre; une
note d'un pome de Millevoye l'annonait  la France en ces termes: _un
certain lord Baron_. David d'Angers s'essayait  ptrir le marbre.
L'abb Caron parlait avec loge, en petit comit de sminaristes, dans
le cul-de-sac des Feuillantines, d'un prtre inconnu nomm Flicit
Robert qui a t plus tard Lamennais. Une chose qui fumait et clapotait
sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage allait et venait sous les
fentres des Tuileries, du pont Royal au pont Louis XV c'tait une
mcanique bonne  pas grand'chose, une espce de joujou, une rverie
d'inventeur songe-creux, une utopie: un bateau  vapeur. Les Parisiens
regardaient cette inutilit avec indiffrence. M. de Vaublanc,
rformateur de l'Institut par coup d'tat, ordonnance et fourne, auteur
distingu de plusieurs acadmiciens, aprs en avoir fait, ne pouvait
parvenir  l'tre. Le faubourg Saint-Germain et la pavillon Marsan
souhaitaient pour prfet de police M. Delaveau,  cause de sa dvotion.
Dupuytren et Rcamier se prenaient de querelle  l'amphithtre de
l'cole de mdecine et se menaaient du poing  propos de la divinit de
Jsus-Christ. Cuvier, un oeil sur la Gense et l'autre sur la nature,
s'efforait de plaire  la raction bigote en mettant les fossiles
d'accord avec les textes et en faisant flatter Mose par les
mastodontes. M. Franois de Neufchteau, louable cultivateur de la
mmoire de Parmentier, faisait mille efforts pour que _pomme de terre_
ft prononce _parmentire_, et n'y russissait point. L'abb Grgoire,
ancien vque, ancien conventionnel, ancien snateur, tait pass dans
la polmique royaliste  l'tat d'infme Grgoire. Cette locution que
nous venons d'employer: _passer  l'tat de_, tait dnonce comme
nologisme par M. Royer-Collard. On pouvait distinguer encore  sa
blancheur, sous la troisime arche du pont d'Ina, la pierre neuve avec
laquelle, deux ans auparavant, on avait bouch le trou de mine pratiqu
par Blcher pour faire sauter le pont. La justice appelait  sa barre un
homme qui, en voyant entrer le comte d'Artois  Notre-Dame, avait dit
tout haut: _Sapristi! je regrette le temps o je voyais Bonaparte et
Talma entrer bras dessus bras dessous au Bal-Sauvage_. Propos sditieux.
Six mois de prison. Des tratres se montraient dboutonns; des hommes
qui avaient pass  l'ennemi la veille d'une bataille ne cachaient rien
de la rcompense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le
cynisme des richesses et des dignits; des dserteurs de Ligny et des
Quatre-Bras, dans le dbraill de leur turpitude paye, talaient leur
dvouement monarchique tout nu; oubliant ce qui est crit en Angleterre
sur la muraille intrieure des water-closets publics: _Please adjust
your dress before leaving_.

Voil, ple-mle, ce qui surnage confusment de l'anne 1817, oublie
aujourd'hui. L'histoire nglige presque toutes ces particularits, et ne
peut faire autrement; l'infini l'envahirait. Pourtant ces dtails, qu'on
appelle  tort petits--il n'y a ni petits faits dans l'humanit, ni
petites feuilles dans la vgtation--sont utiles. C'est de la
physionomie des annes que se compose la figure des sicles.

En cette anne 1817, quatre jeunes Parisiens firent une bonne farce.




Chapitre II

Double quatuor


Ces Parisiens taient l'un de Toulouse, l'autre de Limoges, le troisime
de Cahors et le quatrime de Montauban; mais ils taient tudiants, et
qui dit tudiant dit parisien; tudier  Paris, c'est natre  Paris.

Ces jeunes gens taient insignifiants; tout le monde a vu ces
figures-l; quatre chantillons du premier venu; ni bons ni mauvais, ni
savants ni ignorants, ni des gnies ni des imbciles; beaux de ce
charmant avril qu'on appelle vingt ans. C'taient quatre Oscars
quelconques, car  cette poque les Arthurs n'existaient pas encore.
_Brlez pour lui les parfums d'Arabie_, s'criait la romance, _Oscar
s'avance, Oscar, je vais le voir!_ On sortait d'Ossian, l'lgance tait
scandinave et caldonienne, le genre anglais pur ne devait prvaloir que
plus tard, et le premier des Arthurs, Wellington, venait  peine de
gagner la bataille de Waterloo.

Ces Oscars s'appelaient l'un Flix Tholomys, de Toulouse; l'autre
Listolier, de Cahors; l'autre Fameuil, de Limoges; le dernier
Blachevelle, de Montauban. Naturellement chacun avait sa matresse.
Blachevelle aimait Favourite, ainsi nomme parce qu'elle tait alle en
Angleterre; Listolier adorait Dahlia, qui avait pris pour nom de guerre
un nom de fleur; Fameuil idoltrait Zphine, abrg de Josphine;
Tholomys avait Fantine, dite la Blonde  cause de ses beaux cheveux
couleur de soleil.

Favourite, Dahlia, Zphine et Fantine taient quatre ravissantes filles,
parfumes et radieuses, encore un peu ouvrires, n'ayant pas tout  fait
quitt leur aiguille, dranges par les amourettes, mais ayant sur le
visage un reste de la srnit du travail et dans l'me cette fleur
d'honntet qui dans la femme survit  la premire chute. Il y avait une
des quatre qu'on appelait la jeune, parce qu'elle tait la cadette; et
une qu'on appelait la vieille. La vieille avait vingt-trois ans. Pour ne
rien celer, les trois premires taient plus exprimentes, plus
insouciantes et plus envoles dans le bruit de la vie que Fantine la
Blonde, qui en tait  sa premire illusion.

Dahlia, Zphine, et surtout Favourite, n'en auraient pu dire autant. Il
y avait dj plus d'un pisode  leur roman  peine commenc, et
l'amoureux, qui s'appelait Adolphe au premier chapitre, se trouvait tre
Alphonse au second, et Gustave au troisime. Pauvret et coquetterie
sont deux conseillres fatales, l'une gronde, l'autre flatte; et les
belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas 
l'oreille, chacune de son ct. Ces mes mal gardes coutent. De l les
chutes qu'elles font et les pierres qu'on leur jette. On les accable
avec la splendeur de tout ce qui est immacul et inaccessible. Hlas! si
la _Yungfrau_ avait faim?

Favourite, ayant t en Angleterre, avait pour admiratrices Zphine et
Dahlia. Elle avait eu de trs bonne heure un chez-soi. Son pre tait un
vieux professeur de mathmatiques brutal et qui gasconnait; point mari,
courant le cachet malgr l'ge. Ce professeur, tant jeune, avait vu un
jour la robe d'une femme de chambre s'accrocher  un garde-cendre; il
tait tomb amoureux de cet accident. Il en tait rsult Favourite.
Elle rencontrait de temps en temps son pre, qui la saluait. Un matin,
une vieille femme  l'air bguin tait entre chez elle et lui avait
dit:

--Vous ne me connaissez pas, mademoiselle?

--Non.

--Je suis ta mre.

Puis la vieille avait ouvert le buffet, bu et mang, fait apporter un
matelas qu'elle avait, et s'tait installe. Cette mre, grognon et
dvote, ne parlait jamais  Favourite, restait des heures sans souffler
mot, djeunait, dnait et soupait comme quatre, et descendait faire
salon chez le portier, o elle disait du mal de sa fille.

Ce qui avait entran Dahlia vers Listolier, vers d'autres peut-tre,
vers l'oisivet, c'tait d'avoir de trop jolis ongles roses. Comment
faire travailler ces ongles-l? Qui veut rester vertueuse ne doit pas
avoir piti de ses mains. Quant  Zphine, elle avait conquis Fameuil
par sa petite manire mutine et caressante de dire: Oui, monsieur.

Les jeunes gens tant camarades, les jeunes filles taient amies. Ces
amours-l sont toujours doubls de ces amitis-l.

Sage et philosophe, c'est deux; et ce qui le prouve, c'est que, toutes
rserves faites sur ces petits mnages irrguliers, Favourite, Zphine
et Dahlia taient des filles philosophes, et Fantine une fille sage.

Sage, dira-t-on? et Tholomys? Salomon rpondrait que l'amour fait
partie de la sagesse. Nous nous bornons  dire que l'amour de Fantine
tait un premier amour, un amour unique, un amour fidle.

Elle tait la seule des quatre qui ne ft tutoye que par un seul.

Fantine tait un de ces tres comme il en clt, pour ainsi dire, au
fond du peuple. Sortie des plus insondables paisseurs de l'ombre
sociale, elle avait au front le signe de l'anonyme et de l'inconnu. Elle
tait ne  Montreuil-sur-mer. De quels parents? Qui pourrait le dire?
On ne lui avait jamais connu ni pre ni mre. Elle se nommait Fantine.
Pourquoi Fantine? On ne lui avait jamais connu d'autre nom.  l'poque
de sa naissance, le Directoire existait encore. Point de nom de famille,
elle n'avait pas de famille; point de nom de baptme, l'glise n'tait
plus l. Elle s'appela comme il plut au premier passant qui la rencontra
toute petite, allant pieds nus dans la rue. Elle reut un nom comme elle
recevait l'eau des nues sur son front quand il pleuvait. On l'appela la
petite Fantine. Personne n'en savait davantage. Cette crature humaine
tait venue dans la vie comme cela.  dix ans, Fantine quitta la ville
et s'alla mettre en service chez des fermiers des environs.  quinze
ans, elle vint  Paris "chercher fortune". Fantine tait belle et resta
pure le plus longtemps qu'elle put. C'tait une jolie blonde avec de
belles dents. Elle avait de l'or et des perles pour dot, mais son or
tait sur sa tte et ses perles taient dans sa bouche.

Elle travailla pour vivre; puis, toujours pour vivre, car le coeur a sa
faim aussi, elle aima.

Elle aima Tholomys.

Amourette pour lui, passion pour elle. Les rues du quartier latin,
qu'emplit le fourmillement des tudiants et des grisettes, virent le
commencement de ce songe. Fantine, dans ces ddales de la colline du
Panthon, o tant d'aventures se nouent et se dnouent, avait fui
longtemps Tholomys, mais de faon  le rencontrer toujours. Il y a une
manire d'viter qui ressemble  chercher. Bref, l'glogue eut lieu.

Blachevelle, Listolier et Fameuil formaient une sorte de groupe dont
Tholomys tait la tte. C'tait lui qui avait l'esprit.

Tholomys tait l'antique tudiant vieux; il tait riche; il avait
quatre mille francs de rente; quatre mille francs de rente, splendide
scandale sur la montagne Sainte-Genevive. Tholomys tait un viveur de
trente ans, mal conserv. Il tait rid et dent; et il bauchait une
calvitie dont il disait lui-mme sans tristesse: _crne  trente ans,
genou  quarante_. Il digrait mdiocrement, et il lui tait venu un
larmoiement  un oeil. Mais  mesure que sa jeunesse s'teignait, il
allumait sa gat; il remplaait ses dents par des lazzis, ses cheveux
par la joie, sa sant par l'ironie, et son oeil qui pleurait riait sans
cesse. Il tait dlabr, mais tout en fleurs. Sa jeunesse, pliant bagage
bien avant l'ge, battait en retraite en bon ordre, clatait de rire, et
l'on n'y voyait que du feu. Il avait eu une pice refuse au Vaudeville.
Il faisait  et l des vers quelconques. En outre, il doutait
suprieurement de toute chose, grande force aux yeux des faibles. Donc,
tant ironique et chauve, il tait le chef. _Iron_ est un mot anglais
qui veut dire fer. Serait-ce de l que viendrait ironie?

Un jour Tholomys prit  part les trois autres, ft un geste d'oracle,
et leur dit:

--Il y a bientt un an que Fantine, Dahlia, Zphine et Favourite nous
demandent de leur faire une surprise. Nous la leur avons promise
solennellement. Elles nous en parlent toujours,  moi surtout. De mme
qu' Naples les vieilles femmes crient  saint Janvier: _Faccia
gialluta, fa o miracolo_. Face jaune, fais ton miracle! nos belles me
disent sans cesse: Tholomys, quand accoucheras-tu de ta surprise? En
mme temps nos parents nous crivent. Scie des deux cts. Le moment me
semble venu. Causons.

Sur ce, Tholomys baissa la voix, et articula mystrieusement quelque
chose de si gai qu'un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre
bouches  la fois et que Blachevelle s'cria:

--a, c'est une ide!

Un estaminet plein de fume se prsenta, ils y entrrent, et le reste de
leur confrence se perdit dans l'ombre.

Le rsultat de ces tnbres fut une blouissante partie de plaisir qui
eut lieu le dimanche suivant, les quatre jeunes gens invitant les quatre
jeunes filles.




Chapitre III

Quatre  quatre


Ce qu'tait une partie de campagne d'tudiants et de grisettes, il y a
quarante-cinq ans, on se le reprsente malaisment aujourd'hui. Paris
n'a plus les mmes environs; la figure de ce qu'on pourrait appeler la
vie circumparisienne a compltement chang depuis un demi-sicle; o il
y avait le coucou, il y a le wagon; o il y avait la patache, il y a le
bateau  vapeur; on dit aujourd'hui Fcamp comme on disait Saint-Cloud.
Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue.

Les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies
champtres possibles alors. On entrait dans les vacances, et c'tait une
chaude et claire journe d't. La veille, Favourite, la seule qui st
crire, avait crit ceci  Tholomys au nom des quatre: C'est un bonne
heure de sortir de bonheur. C'est pourquoi ils se levrent  cinq
heures du matin. Puis ils allrent  Saint-Cloud par le coche,
regardrent la cascade  sec, et s'crirent: Cela doit tre bien beau
quand il y a de l'eau! djeunrent  la _Tte-Noire_, o Castaing
n'avait pas encore pass, se payrent une partie de bagues au quinconce
du grand bassin, montrent  la lanterne de Diogne, jourent des
macarons  la roulette du pont de Svres, cueillirent des bouquets 
Puteaux, achetrent des mirlitons  Neuilly, mangrent partout des
chaussons de pommes, furent parfaitement heureux.

Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes
chappes. C'tait un dlire. Elles donnaient par moments de petites
tapes aux jeunes gens. Ivresse matinale de la vie! Adorables annes!
L'aile des libellules frissonne. Oh! qui que vous soyez, vous
souvenez-vous? Avez-vous march dans les broussailles, en cartant les
branches  cause de la tte charmante qui vient derrire vous? Avez-vous
gliss en riant sur quelque talus mouill par la pluie avec une femme
aime qui vous retient par la main et qui s'crie: Ah! mes brodequins
tout neufs! dans quel tat ils sont!

Disons tout de suite que cette joyeuse contrarit, une onde, manqua 
cette compagnie de belle humeur, quoique Favourite et dit en partant,
avec un accent magistral et maternel: _Les limaces se promnent dans les
sentiers. Signe de pluie, mes enfants_.

Toutes quatre taient follement jolies. Un bon vieux pote classique,
alors en renom, un bonhomme qui avait une lonore, M. le chevalier de
Labousse, errant ce jour-l sous les marronniers de Saint-Cloud, les
vit passer vers dix heures du matin; il s'cria: _Il y en a une de
trop_, songeant aux Grces. Favourite, l'amie de Blachevelle, celle de
vingt-trois ans, la vieille, courait en avant sous les grandes branches
vertes, sautait les fosss, enjambait perdument les buissons, et
prsidait cette gat avec une verve de jeune faunesse. Zphine et
Dahlia, que le hasard avait faites belles de faon qu'elles se faisaient
valoir en se rapprochant et se compltaient, ne se quittaient point, par
instinct de coquetterie plus encore que par amiti, et, appuyes l'une 
l'autre, prenaient des poses anglaises; les premiers _keepsakes_
venaient de paratre, la mlancolie pointait pour les femmes, comme,
plus tard, le byronisme pour les hommes, et les cheveux du sexe tendre
commenaient  s'plorer. Zphine et Dahlia taient coiffes en
rouleaux. Listolier et Fameuil, engags dans une discussion sur leurs
professeurs, expliquaient  Fantine la diffrence qu'il y avait entre M.
Delvincourt et M. Blondeau.

Blachevelle semblait avoir t cr expressment pour porter sur son
bras le dimanche le chle-ternaux boiteux de Favourite.

Tholomys suivait, dominant le groupe. Il tait trs gai, mais on
sentait en lui le gouvernement; il y avait de la dictature dans sa
jovialit; son ornement principal tait un pantalon jambes-d'lphant,
en nankin, avec sous-pieds de tresse de cuivre; il avait un puissant
rotin de deux cents francs  la main, et, comme il se permettait tout,
une chose trange appele cigare,  la bouche. Rien n'tant sacr pour
lui, il fumait.

--Ce Tholomys est tonnant, disaient les autres avec vnration. Quels
pantalons! quelle nergie!

Quant  Fantine, c'tait la joie. Ses dents splendides avaient
videmment reu de Dieu une fonction, le rire. Elle portait  sa main
plus volontiers que sur sa tte son petit chapeau de paille cousue, aux
longues brides blanches. Ses pais cheveux blonds, enclins  flotter et
facilement dnous et qu'il fallait rattacher sans cesse, semblaient
faits pour la fuite de Galate sous les saules. Ses lvres roses
babillaient avec enchantement. Les coins de sa bouche voluptueusement
relevs, comme aux mascarons antiques d'rigone, avaient l'air
d'encourager les audaces; mais ses longs cils pleins d'ombre
s'abaissaient discrtement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour
mettre le hol. Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et
de flambant. Elle avait une robe de barge mauve, de petits
souliers-cothurnes mordors dont les rubans traaient des X sur son fin
bas blanc  jour, et cette espce de spencer en mousseline, invention
marseillaise, dont le nom, canezou, corruption du mot _quinze aot_
prononc  la Canebire, signifie beau temps, chaleur et midi. Les trois
autres, moins timides, nous l'avons dit, taient dcolletes tout net,
ce qui, l't, sous des chapeaux couverts de fleurs, a beaucoup de grce
et d'agacerie; mais,  ct de ces ajustements hardis, le canezou de la
blonde Fantine, avec ses transparences, ses indiscrtions et ses
rticences, cachant et montrant  la fois, semblait une trouvaille
provocante de la dcence, et la fameuse cour d'amour, prside par la
vicomtesse de Cette aux yeux vert de mer, et peut-tre donn le prix de
la coquetterie  ce canezou qui concourait pour la chastet. Le plus
naf est quelquefois le plus savant. Cela arrive.

clatante de face, dlicate de profil, les yeux d'un bleu profond, les
paupires grasses, les pieds cambrs et petits, les poignets et les
chevilles admirablement embots, la peau blanche laissant voir  et l
les arborescences azures des veines, la joue purile et franche, le cou
robuste des Junons gintiques, la nuque forte et souple, les paules
modeles comme par Coustou, ayant au centre une voluptueuse fossette
visible  travers la mousseline; une gat glace de rverie;
sculpturale et exquise; telle tait Fantine; et l'on devinait sous ces
chiffons une statue, et dans cette statue une me.

Fantine tait belle, sans trop le savoir. Les rares songeurs, prtres
mystrieux du beau, qui confrontent silencieusement toute chose  la
perfection, eussent entrevu en cette petite ouvrire,  travers la
transparence de la grce parisienne, l'antique euphonie sacre. Cette
fille de l'ombre avait de la race. Elle tait belle sous les deux
espces, qui sont le style et le rythme. Le style est la forme de
l'idal; le rythme en est le mouvement.

Nous avons dit que Fantine tait la joie, Fantine tait aussi la pudeur.

Pour un observateur qui l'et tudie attentivement, ce qui se dgageait
d'elle,  travers toute cette ivresse de l'ge, de la saison et de
l'amourette, c'tait une invincible expression de retenue et de
modestie. Elle restait un peu tonne. Ce chaste tonnement-l est la
nuance qui spare Psych de Vnus. Fantine avait les longs doigts blancs
et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacr avec une
pingle d'or. Quoiqu'elle n'et rien refus, on ne le verra que trop, 
Tholomys, son visage, au repos, tait souverainement virginal; une
sorte de dignit srieuse et presque austre l'envahissait soudainement
 de certaines heures, et rien n'tait singulier et troublant comme de
voir la gat s'y teindre si vite et le recueillement y succder sans
transition  l'panouissement. Cette gravit subite, parfois svrement
accentue, ressemblait au ddain d'une desse. Son front, son nez et son
menton offraient cet quilibre de ligne, trs distinct de l'quilibre de
proportion, et d'o rsulte l'harmonie du visage; dans l'intervalle si
caractristique qui spare la base du nez de la lvre suprieure, elle
avait ce pli imperceptible et charmant, signe mystrieux de la chastet
qui rendit Barberousse amoureux d'une Diane trouve dans les fouilles
d'Icne.

L'amour est une faute; soit. Fantine tait l'innocence surnageant sur la
faute.




Chapitre IV

Tholomys est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole


Cette journe-l tait d'un bout  l'autre faite d'aurore. Toute la
nature semblait avoir cong, et rire. Les parterres de Saint-Cloud
embaumaient; le souffle de la Seine remuait vaguement les feuilles;
les branches gesticulaient dans le vent; les abeilles mettaient les
jasmins au pillage; toute une bohme de papillons s'battait dans les
achilles, les trfles et les folles avoines; il y avait dans l'auguste
parc du roi de France un tas de vagabonds, les oiseaux.

Les quatre joyeux couples, mls au soleil, aux champs, aux fleurs, aux
arbres, resplendissaient.

Et, dans cette communaut de paradis, parlant, chantant, courant,
dansant, chassant aux papillons, cueillant des liserons, mouillant leurs
bas  jour roses dans les hautes herbes, fraches, folles, point
mchantes, toutes recevaient un peu  et l les baisers de tous,
except Fantine, enferme dans sa vague rsistance rveuse et farouche,
et qui aimait.

--Toi, lui disait Favourite, tu as toujours l'air chose.

Ce sont l les joies. Ces passages de couples heureux sont un appel
profond  la vie et  la nature, et font sortir de tout la caresse et la
lumire. Il y avait une fois une fe qui fit les prairies et les arbres
exprs pour les amoureux. De l cette ternelle cole buissonnire des
amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu'il y aura des
buissons et des coliers. De l la popularit du printemps parmi les
penseurs. Le patricien et le gagne-petit, le duc et pair et le robin,
les gens de la cour et les gens de la ville, comme on parlait autrefois,
tous sont sujets de cette fe. On rit, on se cherche, il y a dans l'air
une clart d'apothose, quelle transfiguration que d'aimer! Les clercs
de notaire sont des dieux. Et les petits cris, les poursuites dans
l'herbe, les tailles prises au vol, ces jargons qui sont des mlodies,
ces adorations qui clatent dans la faon de dire une syllabe, ces
cerises arraches d'une bouche  l'autre, tout cela flamboie et passe
dans des gloires clestes. Les belles filles font un doux gaspillage
d'elles-mmes. On croit que cela ne finira jamais. Les philosophes, les
potes, les peintres regardent ces extases et ne savent qu'en faire,
tant cela les blouit. Le dpart pour Cythre! s'crie Watteau; Lancret,
le peintre de la roture, contemple ses bourgeois envols dans le bleu;
Diderot tend les bras  toutes ces amourettes, et d'Urf y mle des
druides.

Aprs le djeuner les quatre couples taient alls voir, dans ce qu'on
appelait alors le carr du roi, une plante nouvellement arrive de
l'Inde, dont le nom nous chappe en ce moment, et qui  cette poque
attirait tout Paris  Saint-Cloud; c'tait un bizarre et charmant
arbrisseau haut sur tige, dont les innombrables branches fines comme des
fils, bouriffes, sans feuilles, taient couvertes d'un million de
petites rosettes blanches; ce qui faisait que l'arbuste avait l'air
d'une chevelure pouilleuse de fleurs. Il y avait toujours foule 
l'admirer.

L'arbuste vu, Tholomys s'tait cri: J'offre des nes! et, prix fait
avec un nier, ils taient revenus par Vanves et Issy.  Issy, incident.
Le parc, Bien National possd  cette poque par le munitionnaire
Bourguin, tait d'aventure tout grand ouvert. Ils avaient franchi la
grille, visit l'anachorte mannequin dans sa grotte, essay les petits
effets mystrieux du fameux cabinet des miroirs, lascif traquenard digne
d'un satyre devenu millionnaire ou de Turcaret mtamorphos en Priape.
Ils avaient robustement secou le grand filet balanoire attach aux
deux chtaigniers clbrs par l'abb de Bernis. Tout en y balanant ces
belles l'une aprs l'autre, ce qui faisait, parmi les rires universels,
des plis de jupe envole o Greuze et trouv son compte, le toulousain
Tholomys, quelque peu espagnol, Toulouse est cousine de Tolosa,
chantait, sur une mlope mlancolique, la vieille chanson _gallega_
probablement inspire par quelque belle fille lance  toute vole sur
une corde entre deux arbres:

          _Soy de Badajoz._
          _Amor me llama._
          _Toda mi alma_
          _Es en mi ojos_
          _Porque enseas_
          _ tus piernas._

Fantine seule refusa de se balancer.

--Je n'aime pas qu'on ait du genre comme a, murmura assez aigrement
Favourite.

Les nes quitts, joie nouvelle; on passa la Seine en bateau, et de
Passy,  pied, ils gagnrent la barrire de l'toile. Ils taient, on
s'en souvient, debout depuis cinq heures du matin; mais, bah! _il n'y a
pas de lassitude le dimanche_, disait Favourite; _le dimanche, la
fatigue ne travaille pas_. Vers trois heures les quatre couples, effars
de bonheur, dgringolaient aux montagnes russes, difice singulier qui
occupait alors les hauteurs Beaujon et dont on apercevait la ligne
serpentante au-dessus des arbres des Champs-lyses.

De temps en temps Favourite s'criait:

--Et la surprise? je demande la surprise.

--Patience, rpondait Tholomys.




Chapitre V

Chez Bombarda


Les montagnes russes puises, on avait song au dner; et le radieux
huitain, enfin un peu las, s'tait chou au cabaret Bombarda,
succursale qu'avait tablie aux Champs-lyses ce fameux restaurateur
Bombarda, dont on voyait alors l'enseigne rue de Rivoli  ct du
passage Delorme.

Une chambre grande, mais laide, avec alcve et lit au fond (vu la
plnitude du cabaret le dimanche, il avait fallu accepter ce gte); deux
fentres d'o l'on pouvait contempler,  travers les ormes, le quai et
la rivire; un magnifique rayon d'aot effleurant les fentres; deux
tables; sur l'une une triomphante montagne de bouquets mls  des
chapeaux d'hommes et de femmes;  l'autre les quatre couples attabls
autour d'un joyeux encombrement de plats, d'assiettes, de verres et de
bouteilles; des cruchons de bire mls  des flacons de vin; peu
d'ordre sur la table, quelque dsordre dessous;

    _Ils faisaient sous la table_
    _Un bruit, un trique-trac de pieds pouvantable_

dit Molire.

Voil o en tait vers quatre heures et demie du soir la bergerade
commence  cinq heures du matin. Le soleil dclinait, l'apptit
s'teignait.

Les Champs-lyses, pleins de soleil et de foule, n'taient que lumire
et poussire, deux choses dont se compose la gloire. Les chevaux de
Marly, ces marbres hennissants, se cabraient dans un nuage d'or. Les
carrosses allaient et venaient. Un escadron de magnifiques gardes du
corps, clairon en tte, descendait l'avenue de Neuilly; le drapeau
blanc, vaguement rose au soleil couchant, flottait sur le dme des
Tuileries. La place de la Concorde, redevenue alors place Louis XV,
regorgeait de promeneurs contents. Beaucoup portaient la fleur de lys
d'argent suspendue au ruban blanc moir qui, en 1817, n'avait pas encore
tout  fait disparu des boutonnires.  et l au milieu des passants
faisant cercle et applaudissant, des rondes de petites filles jetaient
au vent une bourre bourbonienne alors clbre, destine  foudroyer les
Cent-Jours, et qui avait pour ritournelle:

          _Rendez-nous notre pre de Gand,_
             _Rendez-nous notre pre._

Des tas de faubouriens endimanchs, parfois mme fleurdelyss comme les
bourgeois, pars dans le grand carr et dans le carr Marigny, jouaient
aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois; d'autres buvaient;
quelques-uns, apprentis imprimeurs, avaient des bonnets de papier; on
entendait leurs rires. Tout tait radieux. C'tait un temps de paix
incontestable et de profonde scurit royaliste; c'tait l'poque o un
rapport intime et spcial du prfet de police Angls au roi sur les
faubourgs de Paris se terminait par ces lignes: Tout bien considr,
sire, il n'y a rien  craindre de ces gens-l. Ils sont insouciants et
indolents comme des chats. Le bas peuple des provinces est remuant,
celui de Paris ne l'est pas. Ce sont tous petits hommes. Sire, il en
faudrait deux bout  bout pour faire un de vos grenadiers. Il n'y a
point de crainte du ct de la populace de la capitale. Il est
remarquable que la taille a encore dcru dans cette population depuis
cinquante ans; et le peuple des faubourgs de Paris est plus petit
qu'avant la rvolution. Il n'est point dangereux. En somme, c'est de la
canaille bonne.

Qu'un chat puisse se changer en lion, les prfets de police ne le
croient pas possible; cela est pourtant, et c'est l le miracle du
peuple de Paris. Le chat d'ailleurs, si mpris du comte Angls, avait
l'estime des rpubliques antiques; il incarnait  leurs yeux la libert,
et, comme pour servir de pendant  la Minerve aptre du Pire, il y
avait sur la place publique de Corinthe le colosse de bronze d'un chat.
La police nave de la restauration voyait trop en beau le peuple de
Paris. Ce n'est point, autant qu'on le croit, de la canaille bonne. Le
Parisien est au Franais ce que l'Athnien tait au Grec; personne ne
dort mieux que lui, personne n'est plus franchement frivole et paresseux
que lui, personne mieux que lui n'a l'air d'oublier; qu'on ne s'y fie
pas pourtant; il est propre  toute sorte de nonchalance, mais, quand il
y a de la gloire au bout, il est admirable  toute espce de furie.
Donnez-lui une pique, il fera le 10 aot; donnez-lui un fusil, vous
aurez Austerlitz. Il est le point d'appui de Napolon et la ressource de
Danton. S'agit-il de la patrie? il s'enrle; s'agit-il de la libert? il
dpave. Gare! ses cheveux pleins de colre sont piques; sa blouse se
drape en chlamyde. Prenez garde. De la premire rue Greneta venue, il
fera des fourches caudines. Si l'heure sonne, ce faubourien va grandir,
ce petit homme va se lever, et il regardera d'une faon terrible, et son
souffle deviendra tempte, et il sortira de cette pauvre poitrine grle
assez de vent pour dranger les plis des Alpes. C'est grce au
faubourien de Paris que la rvolution, mle aux armes, conquiert
l'Europe. Il chante, c'est sa joie. Proportionnez sa chanson  sa
nature, et vous verrez! Tant qu'il n'a pour refrain que la Carmagnole,
il ne renverse que Louis XVI; faites-lui chanter la Marseillaise, il
dlivrera le monde.

Cette note crite en marge du rapport Angls, nous revenons  nos quatre
couples. Le dner, comme nous l'avons dit, s'achevait.




Chapitre VI

Chapitre o l'on s'adore


Propos de table et propos d'amour; les uns sont aussi insaisissables que
les autres; les propos d'amour sont des nues, les propos de table sont
des fumes.

Fameuil et Dahlia fredonnaient; Tholomys buvait; Zphine riait, Fantine
souriait. Listolier soufflait dans une trompette de bois achete 
Saint-Cloud. Favourite regardait tendrement Blachevelle et disait:

--Blachevelle, je t'adore.

Ceci amena une question de Blachevelle:

--Qu'est-ce que tu ferais, Favourite, si je cessais de t'aimer?

--Moi! s'cria Favourite. Ah! ne dis pas cela, mme pour rire! Si tu
cessais de m'aimer, je te sauterais aprs, je te grifferais, je te
gratignerais, je te jetterais de l'eau, je te ferais arrter.

Blachevelle sourit avec la fatuit voluptueuse d'un homme chatouill 
l'amour-propre. Favourite reprit:

--Oui, je crierais  la garde! Ah! je me gnerais par exemple! Canaille!

Blachevelle, extasi, se renversa sur sa chaise et ferma
orgueilleusement les deux yeux.

Dahlia, tout en mangeant, dit bas  Favourite dans le brouhaha:

--Tu l'idoltres donc bien, ton Blachevelle?

--Moi, je le dteste, rpondit Favourite du mme ton en ressaisissant sa
fourchette. Il est avare. J'aime le petit d'en face de chez moi. Il est
trs bien, ce jeune homme-l, le connais-tu? On voit qu'il a le genre
d'tre acteur. J'aime les acteurs. Sitt qu'il rentre, sa mre dit: Ah!
mon Dieu! ma tranquillit est perdue. Le voil qui va crier. Mais, mon
ami, tu me casses la tte! Parce qu'il va dans la maison, dans des
greniers  rats, dans des trous noirs, si haut qu'il peut monter,--et
chanter, et dclamer, est-ce que je sais, moi? qu'on l'entend d'en bas!
Il gagne dj vingt sous par jour chez un avou  crire de la chicane.
Il est fils d'un ancien chantre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Ah! il est
trs bien. Il m'idoltre tant qu'un jour qu'il me voyait faire de la
pte pour des crpes, il m'a dit: _Mamselle, faites des beignets de vos
gants et je les mangerai_. Il n'y a que les artistes pour dire des
choses comme a. Ah! il est trs bien. Je suis en train d'tre insense
de ce petit-l. C'est gal, je dis  Blachevelle que je l'adore. Comme
je mens! Hein? comme je mens!

Favourite fit une pause, et continua:

--Dahlia, vois-tu, je suis triste. Il n'a fait que pleuvoir tout l't,
le vent m'agace, le vent ne dcolre pas, Blachevelle est trs pingre,
c'est  peine s'il y a des petits pois au march, on ne sait que manger,
j'ai le spleen, comme disent les Anglais, le beurre est si cher! et
puis, vois, c'est une horreur, nous dnons dans un endroit o il y a un
lit, a me dgote de la vie.




Chapitre VII

Sagesse de Tholomys


Cependant, tandis que quelques-uns chantaient, les autres causaient
tumultueusement, et tous ensemble; ce n'tait plus que du bruit.
Tholomys intervint:

--Ne parlons point au hasard ni trop vite, s'cria-t-il. Mditons si
nous voulons tre blouissants. Trop d'improvisation vide btement
l'esprit. Bire qui coule n'amasse point de mousse. Messieurs, pas de
hte. Mlons la majest  la ripaille; mangeons avec recueillement;
festinons lentement. Ne nous pressons pas. Voyez le printemps; s'il se
dpche, il est flamb, c'est--dire gel. L'excs de zle perd les
pchers et les abricotiers. L'excs de zle tue la grce et la joie des
bons dners. Pas de zle, messieurs! Grimod de la Reynire est de l'avis
de Talleyrand.

Une sourde rbellion gronda dans le groupe.

--Tholomys, laisse-nous tranquilles, dit Blachevelle.

-- bas le tyran! dit Fameuil.

--Bombarda, Bombance et Bamboche! cria Listolier.

--Le dimanche existe, reprit Fameuil.

--Nous sommes sobres, ajouta Listolier.

--Tholomys, fit Blachevelle, contemple mon calme.

--Tu en es le marquis, rpondit Tholomys.

Ce mdiocre jeu de mots fit l'effet d'une pierre dans une mare. Le
marquis de Montcalm tait un royaliste alors clbre. Toutes les
grenouilles se turent.

--Amis, s'cria Tholomys, de l'accent d'un homme qui ressaisit
l'empire, remettez-vous. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce
calembour tomb du ciel. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas
ncessairement digne d'enthousiasme et de respect. Le calembour est la
fiente de l'esprit qui vole. Le lazzi tombe n'importe o; et l'esprit,
aprs la ponte d'une btise, s'enfonce dans l'azur. Une tache blanchtre
qui s'aplatit sur le rocher n'empche pas le condor de planer. Loin de
moi l'insulte au calembour! Je l'honore dans la proportion de ses
mrites; rien de plus. Tout ce qu'il y a de plus auguste, de plus
sublime et de plus charmant dans l'humanit, et peut-tre hors de
l'humanit, a fait des jeux de mots. Jsus-Christ a fait un calembour
sur saint Pierre, Mose sur Isaac, Eschyle sur Polynice, Cloptre sur
Octave. Et notez que ce calembour de Cloptre a prcd la bataille
d'Actium, et que, sans lui, personne ne se souviendrait de la ville de
Toryne, nom grec qui signifie cuiller  pot. Cela concd, je reviens 
mon exhortation. Mes frres, je le rpte, pas de zle, pas de
tohu-bohu, pas d'excs, mme en pointes, gats, liesses et jeux de
mots. coutez-moi, j'ai la prudence d'Amphiaras et la calvitie de
Csar. Il faut une limite, mme aux rbus. _Est modus in rebus_. Il faut
une limite, mme aux dners. Vous aimez les chaussons aux pommes,
mesdames, n'en abusez pas. Il faut, mme en chaussons, du bon sens et de
l'art. La gloutonnerie chtie le glouton. Gula punit Gulax.
L'indigestion est charge par le bon Dieu de faire de la morale aux
estomacs. Et, retenez ceci: chacune de nos passions, mme l'amour, a un
estomac qu'il ne faut pas trop remplir. En toute chose il faut crire 
temps le mot _finis_, il faut se contenir, quand cela devient urgent,
tirer le verrou sur son apptit, mettre au violon sa fantaisie et se
mener soi-mme au poste. Le sage est celui qui sait  un moment donn
oprer sa propre arrestation. Ayez quelque confiance en moi. Parce que
j'ai fait un peu mon droit,  ce que me disent mes examens, parce que je
sais la diffrence qu'il y a entre la question mue et la question
pendante, parce que j'ai soutenu une thse en latin sur la manire dont
on donnait la torture  Rome au temps o Munatius Demens tait questeur
du Parricide, parce que je vais tre docteur,  ce qu'il parat, il ne
s'ensuit pas de toute ncessit que je sois un imbcile. Je vous
recommande la modration dans vos dsirs. Vrai comme je m'appelle Flix
Tholomys, je parle bien. Heureux celui qui, lorsque l'heure a sonn,
prend un parti hroque, et abdique comme Sylla, ou Origne!

Favourite coutait avec une attention profonde.

--Flix! dit-elle, quel joli mot! j'aime ce nom-l. C'est en latin. a
veut dire Prosper.

Tholomys poursuivit:

--Quirites, gentlemen, Caballeros, mes amis! voulez-vous ne sentir aucun
aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l'amour? Rien de plus
simple. Voici la recette: la limonade, l'exercice outr, le travail
forc, reintez-vous, tranez des blocs, ne dormez pas, veillez,
gorgez-vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphaeas, savourez
des mulsions de pavots et d'agnuscastus, assaisonnez-moi cela d'une
dite svre, crevez de faim, et joignez-y les bains froids, les
ceintures d'herbes, l'application d'une plaque de plomb, les lotions
avec la liqueur de Saturne et les fomentations avec l'oxycrat.

--J'aime mieux une femme, dit Listolier.

--La femme! reprit Tholomys, mfiez-vous-en. Malheur  celui qui se
livre au coeur changeant de la femme! La femme est perfide et tortueuse.
Elle dteste le serpent par jalousie de mtier. Le serpent, c'est la
boutique en face.

--Tholomys, cria Blachevelle, tu es ivre!

--Pardieu! dit Tholomys.

--Alors sois gai, reprit Blachevelle.

Et, remplissant son verre, il se leva:

--Gloire au vin! _Nunc te, Bacche, canam_! Pardon, mesdemoiselles, c'est
de l'espagnol. Et la preuve, seoras, la voici: tel peuple, telle
futaille. L'arrobe de Castille contient seize litres, le cantaro
d'Alicante douze, l'almude des Canaries vingt-cinq, le cuartin des
Balares vingt-six, la botte du czar Pierre trente. Vive ce czar qui
tait grand, et vive sa botte qui tait plus grande encore! Mesdames, un
conseil d'ami: trompez-vous de voisin, si bon vous semble. Le propre de
l'amour, c'est d'errer. L'amourette n'est pas faite pour s'accroupir et
s'abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage aux
genoux. Elle n'est pas faite pour cela, elle erre gament, la douce
amourette! On a dit: l'erreur est humaine; moi je dis: l'erreur est
amoureuse. Mesdames, je vous idoltre toutes.  Zphine,  Josphine,
figure plus que chiffonne, vous seriez charmante, si vous n'tiez de
travers. Vous avez l'air d'un joli visage sur lequel, par mgarde, on
s'est assis. Quant  Favourite,  nymphes et muses! un jour que
Blachevelle passait le ruisseau de la rue Gurin-Boisseau, il vit une
belle fille aux bas blancs et bien tirs qui montrait ses jambes. Ce
prologue lui plut, et Blachevelle aima. Celle qu'il aima tait
Favourite.  Favourite, tu as des lvres ioniennes. Il y avait un
peintre grec, appel Euphorion, qu'on avait surnomm le peintre des
lvres. Ce Grec seul et t digne de peindre ta bouche! coute! avant
toi, il n'y avait pas de crature digne de ce nom. Tu es faite pour
recevoir la pomme comme Vnus ou pour la manger comme ve. La beaut
commence  toi. Je viens de parler d've, c'est toi qui l'as cre. Tu
mrites le brevet d'invention de la jolie femme.  Favourite, je cesse
de vous tutoyer, parce que je passe de la posie  la prose. Vous
parliez de mon nom tout  l'heure. Cela m'a attendri; mais, qui que nous
soyons, mfions-nous des noms. Ils peuvent se tromper. Je me nomme Flix
et ne suis pas heureux. Les mots sont des menteurs. N'acceptons pas
aveuglment les indications qu'ils nous donnent. Ce serait une erreur
d'crire  Lige pour avoir des bouchons et  Pau pour avoir des gants.
Miss Dahlia,  votre place, je m'appellerais Rosa. Il faut que la fleur
sente bon et que la femme ait de l'esprit. Je ne dis rien de Fantine,
c'est une songeuse, une rveuse, une pensive, une sensitive; c'est un
fantme ayant la forme d'une nymphe et la pudeur d'une nonne, qui se
fourvoie dans la vie de grisette, mais qui se rfugie dans les
illusions, et qui chante, et qui prie, et qui regarde l'azur sans trop
savoir ce qu'elle voit ni ce qu'elle fait, et qui, les yeux au ciel,
erre dans un jardin o il y a plus d'oiseaux qu'il n'en existe! 
Fantine, sache ceci: moi Tholomys, je suis une illusion; mais elle ne
m'entend mme pas, la blonde fille des chimres! Du reste, tout en elle
est fracheur, suavit, jeunesse, douce clart matinale.  Fantine,
fille digne de vous appeler marguerite ou perle, vous tes une femme du
plus bel orient. Mesdames, un deuxime conseil: ne vous mariez point; le
mariage est une greffe; cela prend bien ou mal; fuyez ce risque. Mais,
bah! qu'est-ce que je chante l? Je perds mes paroles. Les filles sont
incurables sur l'pousaille; et tout ce que nous pouvons dire, nous
autres sages, n'empchera point les giletires et les piqueuses de
bottines de rver des maris enrichis de diamants. Enfin, soit; mais,
belles, retenez ceci: vous mangez trop de sucre. Vous n'avez qu'un tort,
 femmes, c'est de grignoter du sucre.  sexe rongeur, tes jolies
petites dents blanches adorent le sucre. Or, coutez bien, le sucre est
un sel. Tout sel est desschant. Le sucre est le plus desschant de tous
les sels. Il pompe  travers les veines les liquides du sang; de l la
coagulation, puis la solidification du sang; de l les tubercules dans
le poumon; de l la mort. Et c'est pourquoi le diabte confine  la
phthisie. Donc ne croquez pas de sucre, et vous vivrez! Je me tourne
vers les hommes. Messieurs, faites des conqutes. Pillez-vous les uns
aux autres sans remords vos bien-aimes. Chassez-croisez. En amour, il
n'y a pas d'amis. Partout o il y a une jolie femme l'hostilit est
ouverte. Pas de quartier, guerre  outrance! Une jolie femme est un
casus belli; une jolie femme est un flagrant dlit. Toutes les invasions
de l'histoire sont dtermines par des cotillons. La femme est le droit
de l'homme. Romulus a enlev les Sabines, Guillaume a enlev les
Saxonnes, Csar a enlev les Romaines. L'homme qui n'est pas aim plane
comme un vautour sur les amantes d'autrui; et quant  moi,  tous ces
infortuns qui sont veufs, je jette la proclamation sublime de Bonaparte
 l'arme d'Italie: Soldats, vous manquez de tout. L'ennemi en a.

Tholomys s'interrompit.

--Souffle, Tholomys, dit Blachevelle.

En mme temps, Blachevelle, appuy de Listolier et de Fameuil, entonna
sur un air de complainte une de ces chansons d'atelier composes des
premiers mots venus, rimes richement et pas du tout, vides de sens
comme le geste de l'arbre et le bruit du vent, qui naissent de la vapeur
des pipes et se dissipent et s'envolent avec elle. Voici par quel
couplet le groupe donna la rplique  la harangue de Tholomys:

Les pres dindons donnrent de l'argent  un agent pour que mons
Clermont-Tonnerre ft fait pape  la Saint-Jean; Mais Clermont ne put
pas tre fait pape, n'tant pas prtre.

Alors leur agent rageant leur rapporta leur argent.

Ceci n'tait pas fait pour calmer l'improvisation de Tholomys; il vida
son verre, le remplit, et recommena.

-- bas la sagesse! oubliez tout ce que j'ai dit. Ne soyons ni prudes,
ni prudents, ni prud'hommes. Je porte un toast  l'allgresse; soyons
allgres! Compltons notre cours de droit par la folie et la nourriture.
Indigestion et digeste. Que Justinien soit le mle et que Ripaille soit
la femelle! Joie dans les profondeurs! Vis,  cration! Le monde est un
gros diamant! Je suis heureux. Les oiseaux sont tonnants. Quelle fte
partout! Le rossignol est un Elleviou gratis. t, je te salue. 
Luxembourg,  Gorgiques de la rue Madame et de l'alle de
l'Observatoire!  pioupious rveurs!  toutes ces bonnes charmantes qui,
tout en gardant des enfants, s'amusent  en baucher! Les pampas de
l'Amrique me plairaient, si je n'avais les arcades de l'Odon. Mon me
s'envole dans les forts vierges et dans les savanes. Tout est beau. Les
mouches bourdonnent dans les rayons. Le soleil a ternu le colibri.
Embrasse-moi, Fantine!

Il se trompa, et embrassa Favourite.




Chapitre VIII

Mort d'un cheval


--On dne mieux chez Edon que chez Bombarda, s'cria Zphine.

--Je prfre Bombarda  Edon, dclara Blachevelle. Il a plus de luxe.
C'est plus asiatique. Voyez la salle d'en bas. Il y a des glaces sur les
murs.

--J'en aime mieux dans mon assiette, dit Favourite.

Blachevelle insista:

--Regardez les couteaux. Les manches sont en argent chez Bombarda, et en
os chez Edon. Or, l'argent est plus prcieux que l'os.

--Except pour ceux qui ont un menton d'argent, observa Tholomys.

Il regardait en cet instant-l le dme des Invalides, visible des
fentres de Bombarda.

Il y eut une pause.

--Tholomys, cria Fameuil, tout  l'heure, Listolier et moi, nous avions
une discussion.

--Une discussion est bonne, rpondit Tholomys, une querelle vaut mieux.

--Nous disputions philosophie.

--Soit.

--Lequel prfres-tu de Descartes ou de Spinosa?

--Dsaugiers, dit Tholomys.

Cet arrt rendu, il but et reprit:

--Je consens  vivre. Tout n'est pas fini sur la terre, puisqu'on peut
encore draisonner. J'en rends grces aux dieux immortels. On ment, mais
on rit. On affirme, mais on doute. L'inattendu jaillit du syllogisme.
C'est beau. Il est encore ici-bas des humains qui savent joyeusement
ouvrir et fermer la bote  surprises du paradoxe. Ceci, mesdames, que
vous buvez d'un air tranquille, est du vin de Madre, sachez-le, du cru
de Coural das Freiras qui est  trois cent dix-sept toises au-dessus du
niveau de la mer! Attention en buvant! trois cent dix-sept toises! et
monsieur Bombarda, le magnifique restaurateur, vous donne ces trois cent
dix-sept toises pour quatre francs cinquante centimes!

Fameuil interrompit de nouveau:

--Tholomys, tes opinions font loi. Quel est ton auteur favori?

--Ber....

--Quin?

--Non. Choux.

Et Tholomys poursuivit:

--Honneur  Bombarda! il galerait Munophis d'Elephanta s'il pouvait me
cueillir une alme, et Thyglion de Chrone s'il pouvait m'apporter une
htare! car,  mesdames, il y avait des Bombarda en Grce et en gypte.
C'est Apule qui nous l'apprend. Hlas! toujours les mmes choses et
rien de nouveau. Plus rien d'indit dans la cration du crateur! _Nil
sub sole novum_, dit Salomon; _amor omnibus idem_, dit Virgile; et
Carabine monte avec Carabin dans la galiote de Saint-Cloud, comme
Aspasie s'embarquait avec Pricls sur la flotte de Samos. Un dernier
mot. Savez-vous ce que c'tait qu'Aspasie, mesdames? Quoiqu'elle vct
dans un temps o les femmes n'avaient pas encore d'me, c'tait une me;
une me d'une nuance rose et pourpre, plus embrase que le feu, plus
franche que l'aurore. Aspasie tait une crature en qui se touchaient
les deux extrmes de la femme; c'tait la prostitue desse. Socrate,
plus Manon Lescaut. Aspasie fut cre pour le cas o il faudrait une
catin  Promthe.

Tholomys, lanc, se serait difficilement arrt, si un cheval ne se ft
abattu sur le quai en cet instant-l mme. Du choc, la charrette et
l'orateur restrent court. C'tait une jument beauceronne, vieille et
maigre et digne de l'quarrisseur, qui tranait une charrette fort
lourde. Parvenue devant Bombarda, la bte, puise et accable, avait
refus d'aller plus loin. Cet incident avait fait de la foule.  peine
le charretier, jurant et indign, avait-il eu le temps de prononcer avec
l'nergie convenable le mot sacramentel: _mtin_! appuy d'un implacable
coup de fouet, que la haridelle tait tombe pour ne plus se relever. Au
brouhaha des passants, les gais auditeurs de Tholomys tournrent la
tte, et Tholomys en profita pour clore son allocution par cette
strophe mlancolique:

          _Elle tait de ce monde o coucous et carrosses_
                   _Ont le mme destin,_
          _Et, rosse, elle a vcu ce que vivent les rosses,_
                   _L'espace d'un: mtin!_

--Pauvre cheval, soupira Fantine.

Et Dahlia s'cria:

--Voil Fantine qui va se mettre  plaindre les chevaux! Peut-on tre
fichue bte comme a!

En ce moment, Favourite, croisant les bras et renversant la tte en
arrire, regarda rsolment Tholomys et dit:

--Ah ! et la surprise?

--Justement. L'instant est arriv, rpondit Tholomys. Messieurs,
l'heure de la surprise a sonn. Mesdames, attendez-nous un moment.

--Cela commence par un baiser, dit Blachevelle.

--Sur le front, ajouta Tholomys.

Chacun dposa gravement un baiser sur le front de sa matresse; puis ils
se dirigrent vers la porte tous les quatre  la file, en mettant leur
doigt sur la bouche.

Favourite battit des mains  leur sortie.

--C'est dj amusant, dit-elle.

--Ne soyez pas trop longtemps, murmura Fantine. Nous vous attendons.




Chapitre IX

Fin joyeuse de la joie


Les jeunes filles, restes seules, s'accoudrent deux  deux sur l'appui
des fentres, jasant, penchant leur tte et se parlant d'une croise 
l'autre.

Elles virent les jeunes gens sortir du cabaret Bombarda bras dessus bras
dessous; ils se retournrent, leur firent des signes en riant, et
disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit
hebdomadairement les Champs-lyses.

--Ne soyez pas longtemps! cria Fantine.

--Que vont-ils nous rapporter? dit Zphine.

--Pour sr ce sera joli, dit Dahlia.

--Moi, reprit Favourite, je veux que ce soit en or.

Elles furent bientt distraites par le mouvement du bord de l'eau
qu'elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les
divertissait fort. C'tait l'heure du dpart des malles-poste et des
diligences. Presque toutes les messageries du midi et de l'ouest
passaient alors par les Champs-lyses. La plupart suivaient le quai et
sortaient par la barrire de Passy. De minute en minute, quelque grosse
voiture peinte en jaune et en noir, pesamment charge, bruyamment
attele, difforme  force de malles, de bches et de valises, pleine de
ttes tout de suite disparues, broyant la chausse, changeant tous les
pavs en briquets, se ruait  travers la foule avec toutes les
tincelles d'une forge, de la poussire pour fume, et un air de furie.
Ce vacarme rjouissait les jeunes filles. Favourite s'exclamait:

--Quel tapage! on dirait des tas de chanes qui s'envolent.

Il arriva une fois qu'une de ces voitures qu'on distinguait
difficilement dans l'paisseur des ormes, s'arrta un moment, puis
repartit au galop. Cela tonna Fantine.

--C'est particulier! dit-elle. Je croyais que la diligence ne s'arrtait
jamais. Favourite haussa les paules.

--Cette Fantine est surprenante. Je viens la voir par curiosit. Elle
s'blouit des choses les plus simples. Une supposition; je suis un
voyageur, je dis  la diligence: je vais en avant, vous me prendrez sur
le quai en passant. La diligence passe, me voit, s'arrte, et me prend.
Cela se fait tous les jours. Tu ne connais pas la vie, ma chre.

Un certain temps s'coula ainsi. Tout  coup Favourite eut le mouvement
de quelqu'un qui se rveille.

--Eh bien, fit-elle, et la surprise?

-- propos, oui, reprit Dahlia, la fameuse surprise?

--Ils sont bien longtemps! dit Fantine.

Comme Fantine achevait ce soupir, le garon qui avait servi le dner
entra. Il tenait  la main quelque chose qui ressemblait  une lettre.

--Qu'est-ce que cela? demanda Favourite.

Le garon rpondit:

--C'est un papier que ces messieurs ont laiss pour ces dames.

--Pourquoi ne l'avoir pas apport tout de suite?

--Parce que ces messieurs, reprit le garon, ont command de ne le
remettre  ces dames qu'au bout d'une heure.

Favourite arracha le papier des mains du garon. C'tait une lettre en
effet.

--Tiens! dit-elle. Il n'y a pas d'adresse. Mais voici ce qui est crit
dessus:

Ceci est la surprise.

Elle dcacheta vivement la lettre, l'ouvrit et lut (elle savait lire):

 nos amantes!

Sachez que nous avons des parents. Des parents, vous ne connaissez pas
beaucoup a. a s'appelle des pres et mres dans le code civil, puril
et honnte. Or, ces parents gmissent, ces vieillards nous rclament,
ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues,
ils souhaitent nos retours, et nous offrent de tuer des veaux. Nous leur
obissons, tant vertueux.  l'heure o vous lirez ceci, cinq chevaux
fougueux nous rapporteront  nos papas et  nos mamans. Nous fichons le
camp, comme dit Bossuet. Nous partons, nous sommes partis. Nous fuyons
dans les bras de Laffitte et sur les ailes de Caillard. La diligence de
Toulouse nous arrache  l'abme, et l'abme c'est vous,  nos belles
petites! Nous rentrons dans la socit, dans le devoir et dans l'ordre,
au grand trot,  raison de trois lieues  l'heure. Il importe  la
patrie que nous soyons, comme tout le monde, prfets, pres de famille,
gardes champtres et conseillers d'tat. Vnrez-nous. Nous nous
sacrifions. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. Si cette
lettre vous dchire, rendez-le-lui. Adieu.

Pendant prs de deux ans, nous vous avons rendues heureuses. Ne nous en
gardez pas rancune.

Sign: Blachevelle.

Fameuil.

Listolier.

Flix Tholomys

Post-scriptum. Le dner est pay.

Les quatre jeunes filles se regardrent.

Favourite rompit la premire le silence.

--Eh bien! s'cria-t-elle, c'est tout de mme une bonne farce.

--C'est trs drle, dit Zphine.

--Ce doit tre Blachevelle qui a eu cette ide-l, reprit Favourite. a
me rend amoureuse de lui. Sitt parti, sitt aim. Voil l'histoire.

--Non, dit Dahlia, c'est une ide  Tholomys. a se reconnat.

--En ce cas, reprit Favourite, mort  Blachevelle et vive Tholomys!

--Vive Tholomys! crirent Dahlia et Zphine.

Et elles clatrent de rire.

Fantine rit comme les autres.

Une heure aprs, quand elle fut rentre dans sa chambre, elle pleura.
C'tait, nous l'avons dit, son premier amour; elle s'tait donne  ce
Tholomys comme  un mari, et la pauvre fille avait un enfant.




Livre quatrime--Confier, c'est quelquefois livrer




Chapitre I

Une mre qui en rencontre une autre


Il y avait, dans le premier quart de ce sicle,  Montfermeil, prs de
Paris, une faon de gargote qui n'existe plus aujourd'hui. Cette gargote
tait tenue par des gens appels Thnardier, mari et femme. Elle tait
situe dans la ruelle du Boulanger. On voyait au-dessus de la porte une
planche cloue  plat sur le mur. Sur cette planche tait peint quelque
chose qui ressemblait  un homme portant sur son dos un autre homme,
lequel avait de grosses paulettes de gnral dores avec de larges
toiles argentes; des taches rouges figuraient du sang; le reste du
tableau tait de la fume et reprsentait probablement une bataille. Au
bas on lisait cette inscription: _Au Sergent de Waterloo._

Rien n'est plus ordinaire qu'un tombereau ou une charrette  la porte
d'une auberge. Cependant le vhicule ou, pour mieux dire, le fragment de
vhicule qui encombrait la rue devant la gargote du Sergent de Waterloo,
un soir du printemps de 1818, et certainement attir par sa masse
l'attention d'un peintre qui et pass l.

C'tait l'avant-train d'un de ces fardiers, usits dans les pays de
forts, et qui servent  charrier des madriers et des troncs d'arbres.
Cet avant-train se composait d'un massif essieu de fer  pivot o
s'embotait un lourd timon, et que supportaient deux roues dmesures.
Tout cet ensemble tait trapu, crasant et difforme. On et dit l'afft
d'un canon gant. Les ornires avaient donn aux roues, aux jantes, aux
moyeux,  l'essieu et au timon, une couche de vase, hideux badigeonnage
jauntre assez semblable  celui dont on orne volontiers les
cathdrales. Le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la
rouille. Sous l'essieu pendait en draperie une grosse chane digne de
Goliath forat. Cette chane faisait songer, non aux poutres qu'elle
avait fonction de transporter, mais aux mastodontes et aux mammons
qu'elle et pu atteler; elle avait un air de bagne, mais de bagne
cyclopen et surhumain, et elle semblait dtache de quelque monstre.
Homre y et li Polyphme et Shakespeare Caliban.

Pourquoi cet avant-train de fardier tait-il  cette place dans la rue?
D'abord, pour encombrer la rue; ensuite pour achever de se rouiller. Il
y a dans le vieil ordre social une foule d'institutions qu'on trouve de
la sorte sur son passage en plein air et qui n'ont pas pour tre l
d'autres raisons.

Le centre de la chane pendait sous l'essieu assez prs de terre, et sur
la courbure, comme sur la corde d'une balanoire, taient assises et
groupes, ce soir-l, dans un entrelacement exquis, deux petites filles,
l'une d'environ deux ans et demi, l'autre de dix-huit mois, la plus
petite dans les bras de la plus grande. Un mouchoir savamment nou les
empchait de tomber. Une mre avait vu cette effroyable chane, et avait
dit: Tiens! voil un joujou pour mes enfants.

Les deux enfants, du reste gracieusement attifes, et avec quelque
recherche, rayonnaient; on et dit deux roses dans de la ferraille;
leurs yeux taient un triomphe; leurs fraches joues riaient. L'une
tait chtain, l'autre tait brune. Leurs nafs visages taient deux
tonnements ravis; un buisson fleuri qui tait prs de l envoyait aux
passants des parfums qui semblaient venir d'elles; celle de dix-huit
mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indcence de la
petitesse.

Au-dessus et autour de ces deux ttes dlicates, ptries dans le bonheur
et trempes dans la lumire, le gigantesque avant-train, noir de
rouille, presque terrible, tout enchevtr de courbes et d'angles
farouches, s'arrondissait comme un porche de caverne.  quelques pas,
accroupie sur le seuil de l'auberge, la mre, femme d'un aspect peu
avenant du reste, mais touchante en ce moment-l, balanait les deux
enfants au moyen d'une longue ficelle, les couvant des yeux de peur
d'accident avec cette expression animale et cleste propre  la
maternit;  chaque va-et-vient, les hideux anneaux jetaient un bruit
strident qui ressemblait  un cri de colre; les petites filles
s'extasiaient, le soleil couchant se mlait  cette joie, et rien
n'tait charmant comme ce caprice du hasard, qui avait fait d'une chane
de titans une escarpolette de chrubins.

Tout en berant ses deux petites, la mre chantonnait d'une voix fausse
une romance alors clbre:

          _Il le faut, disait un guerrier._

Sa chanson et la contemplation de ses filles l'empchaient d'entendre et
de voir ce qui se passait dans la rue.

Cependant quelqu'un s'tait approch d'elle, comme elle commenait le
premier couplet de la romance, et tout  coup elle entendit une voix qui
disait trs prs de son oreille:

--Vous avez l deux jolis enfants, madame, rpondit la mre, continuant
sa romance:

          _ la belle et tendre Imogine._

rpondit la mre, continuant sa romance, puis elle tourna la tte.

Une femme tait devant elle,  quelques pas. Cette femme, elle aussi,
avait un enfant qu'elle portait dans ses bras.

Elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd.

L'enfant de cette femme tait un des plus divins tres qu'on pt voir.
C'tait une fille de deux  trois ans. Elle et pu jouter avec les deux
autres pour la coquetterie de l'ajustement; elle avait un bavolet de
linge fin, des rubans  sa brassire et de la valenciennes  son bonnet.
Le pli de sa jupe releve laissait voir sa cuisse blanche, potele et
ferme. Elle tait admirablement rose et bien portante. La belle petite
donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. On ne pouvait rien
dire de ses yeux, sinon qu'ils devaient tre trs grands et qu'ils
avaient des cils magnifiques. Elle dormait.

Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre  son ge. Les
bras des mres sont faits de tendresse; les enfants y dorment
profondment.

Quant  la mre, l'aspect en tait pauvre et triste. Elle avait la mise
d'une ouvrire qui tend  redevenir paysanne. Elle tait jeune.
tait-elle belle? peut-tre; mais avec cette mise il n'y paraissait pas.
Ses cheveux, d'o s'chappait une mche blonde, semblaient fort pais,
mais disparaissaient svrement sous une coiffe de bguine, laide,
serre, troite, et noue au menton. Le rire montre les belles dents
quand on en a; mais elle ne riait point. Ses yeux ne semblaient pas tre
secs depuis trs longtemps. Elle tait ple; elle avait l'air trs lasse
et un peu malade; elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec
cet air particulier d'une mre qui a nourri son enfant. Un large
mouchoir bleu, comme ceux o se mouchent les invalides, pli en fichu,
masquait lourdement sa taille. Elle avait les mains hles et toutes
piques de taches de rousseur, l'index durci et dchiquet par
l'aiguille, une Mante brune de laine bourrue, une robe de toile et de
gros souliers. C'tait Fantine.

C'tait Fantine. Difficile  reconnatre. Pourtant,  l'examiner
attentivement, elle avait toujours sa beaut. Un pli triste, qui
ressemblait  un commencement d'ironie, ridait sa joue droite. Quant 
sa toilette, cette arienne toilette de mousseline et de rubans qui
semblait faite avec de la gat, de la folie et de la musique, pleine de
grelots et parfume de lilas, elle s'tait vanouie comme ces beaux
givres clatants qu'on prend pour des diamants au soleil; ils fondent et
laissent la branche toute noire.

Dix mois s'taient couls depuis la bonne farce.

Que s'tait-il pass pendant ces dix mois? on le devine.

Aprs l'abandon, la gne. Fantine avait tout de suite perdu de vue
Favourite, Zphine et Dahlia; le lien, bris du ct des hommes, s'tait
dfait du ct des femmes; on les et bien tonnes, quinze jours aprs,
si on leur et dit qu'elles taient amies; cela n'avait plus de raison
d'tre. Fantine tait reste seule. Le pre de son enfant parti,--hlas!
ces ruptures-l sont irrvocables,--elle se trouva absolument isole,
avec l'habitude du travail de moins et le got du plaisir de plus.
Entrane par sa liaison avec Tholomys  ddaigner le petit mtier
qu'elle savait, elle avait nglig ses dbouchs; ils s'taient ferms.
Nulle ressource. Fantine savait  peine lire et ne savait pas crire; on
lui avait seulement appris dans son enfance  signer son nom; elle avait
fait crire par un crivain public une lettre  Tholomys, puis une
seconde, puis une troisime. Tholomys n'avait rpondu  aucune. Un
jour, Fantine entendit des commres dire en regardant sa fille:

--Est-ce qu'on prend ces enfants-l au srieux? on hausse les paules de
ces enfants-l!

Alors elle songea  Tholomys qui haussait les paules de son enfant et
qui ne prenait pas cet tre innocent au srieux; et son coeur devint
sombre  l'endroit de cet homme. Quel parti prendre pourtant? Elle ne
savait plus  qui s'adresser. Elle avait commis une faute, mais le fond
de sa nature, on s'en souvient, tait pudeur et vertu. Elle sentit
vaguement qu'elle tait  la veille de tomber dans la dtresse, et de
glisser dans le pire. Il fallait du courage; elle en eut, et se roidit.
L'ide lui vint de retourner dans sa ville natale,  Montreuil-sur-mer.
L quelqu'un peut-tre la connatrait et lui donnerait du travail. Oui;
mais il faudrait cacher sa faute. Et elle entrevoyait confusment la
ncessit possible d'une sparation plus douloureuse encore que la
premire. Son coeur se serra, mais elle prit sa rsolution. Fantine, on
le verra, avait la farouche bravoure de la vie.

Elle avait dj vaillamment renonc  la parure, s'tait vtue de toile,
et avait mis toute sa soie, tous ses chiffons, tous ses rubans et toutes
ses dentelles sur sa fille, seule vanit qui lui restt, et sainte
celle-l. Elle vendit tout ce qu'elle avait, ce qui lui produisit deux
cents francs; ses petites dettes payes, elle n'eut plus que
quatre-vingts francs environ.  vingt-deux ans, par une belle matine de
printemps, elle quittait Paris, emportant son enfant sur son dos.
Quelqu'un qui les et vues passer toutes les deux et piti. Cette femme
n'avait au monde que cet enfant, et cet enfant n'avait au monde que
cette femme. Fantine avait nourri sa fille; cela lui avait fatigu la
poitrine, et elle toussait un peu.

Nous n'aurons plus occasion de parler de M. Flix Tholomys.
Bornons-nous  dire que, vingt ans plus tard, sous le roi
Louis-Philippe, c'tait un gros avou de province, influent et riche,
lecteur sage et jur trs svre; toujours homme de plaisir.

Vers le milieu du jour, aprs avoir, pour se reposer, chemin de temps
en temps, moyennant trois ou quatre sous par lieue, dans ce qu'on
appelait alors les Petites Voitures des Environs de Paris, Fantine se
trouvait  Montfermeil, dans la ruelle du Boulanger.

Comme elle passait devant l'auberge Thnardier, les deux petites filles,
enchantes sur leur escarpolette monstre, avaient t pour elle une
sorte d'blouissement, et elle s'tait arrte devant cette vision de
joie.

Il y a des charmes. Ces deux petites filles en furent un pour cette
mre.

Elle les considrait, toute mue. La prsence des anges est une annonce
de paradis. Elle crut voir au dessus de cette auberge le mystrieux ICI
de la providence. Ces deux petites taient si videmment heureuses! Elle
les regardait, elle les admirait, tellement attendrie qu'au moment o la
mre reprenait haleine entre deux vers de sa chanson, elle ne put
s'empcher de lui dire ce mot qu'on vient de lire:

--Vous avez l deux jolis enfants, madame.

Les cratures les plus froces sont dsarmes par la caresse  leurs
petits. La mre leva la tte et remercia, et fit asseoir la passante sur
le banc de la porte, elle-mme tant sur le seuil. Les deux femmes
causrent.

--Je m'appelle madame Thnardier, dit la mre des deux petites. Nous
tenons cette auberge.

Puis, toujours  sa romance, elle reprit entre ses dents:

          _Il le faut, je suis chevalier,_
          _Et je pars pour la Palestine._

Cette madame Thnardier tait une femme rousse, charnue, anguleuse; le
type femme--soldat dans toute sa disgrce. Et, chose bizarre, avec un
air pench qu'elle devait  des lectures romanesques. C'tait une
minaudire hommasse. De vieux romans qui se sont raills sur des
imaginations de gargotires ont de ces effets-l. Elle tait jeune
encore; elle avait  peine trente ans. Si cette femme, qui tait
accroupie, se ft tenue droite, peut-tre sa haute taille et sa carrure
de colosse ambulant propre aux foires, eussent-elles ds l'abord
effarouch la voyageuse, troubl sa confiance, et fait vanouir ce que
nous avons  raconter. Une personne qui est assise au lieu d'tre
debout, les destines tiennent  cela.

La voyageuse raconta son histoire, un peu modifie:

Qu'elle tait ouvrire; que son mari tait mort; que le travail lui
manquait  Paris, et qu'elle allait en chercher ailleurs; dans son pays;
qu'elle avait quitt Paris, le matin mme,  pied; que, comme elle
portait son enfant, se sentant fatigue, et ayant rencontr la voiture
de Villemomble, elle y tait monte; que de Villemomble elle tait venue
 Montfermeil  pied, que la petite avait un peu march, mais pas
beaucoup, c'est si jeune, et qu'il avait fallu la prendre, et que le
bijou s'tait endormi.

Et sur ce mot elle donna  sa fille un baiser passionn qui la rveilla.
L'enfant ouvrit les yeux, de grands yeux bleus comme ceux de sa mre, et
regarda, quoi? rien, tout, avec cet air srieux et quelquefois svre
des petits enfants, qui est un mystre de leur lumineuse innocence
devant nos crpuscules de vertus. On dirait qu'ils se sentent anges et
qu'ils nous savent hommes. Puis l'enfant se mit  rire, et, quoique la
mre la retint, glissa  terre avec l'indomptable nergie d'un petit
tre qui veut courir. Tout  coup elle aperut les deux autres sur leur
balanoire, s'arrta court, et tira la langue, signe d'admiration.

La mre Thnardier dtacha ses filles, les fit descendre de
l'escarpolette, et dit:

--Amusez-vous toutes les trois.

Ces ges-l s'apprivoisent vite, et au bout d'une minute les petites
Thnardier jouaient avec la nouvelle venue  faire des trous dans la
terre, plaisir immense.

Cette nouvelle venue tait trs gaie; la bont de la mre est crite
dans la gat du marmot; elle avait pris un brin de bois qui lui servait
de pelle, et elle creusait nergiquement une fosse bonne pour une
mouche. Ce que fait le fossoyeur devient riant, fait par l'enfant.

Les deux femmes continuaient de causer.

--Comment s'appelle votre mioche?

--Cosette.

Cosette, lisez Euphrasie. La petite se nommait Euphrasie. Mais
d'Euphrasie la mre avait fait Cosette, par ce doux et gracieux instinct
des mres et du peuple qui change Josefa en Pepita et Franoise en
Sillette. C'est l un genre de drivs qui drange et dconcerte toute
la science des tymologistes. Nous avons connu une grand'mre qui avait
russi  faire de Thodore, Gnon.

--Quel ge a-t-elle?

--Elle va sur trois ans.

--C'est comme mon ane.

Cependant les trois petites filles taient groupes dans une posture
d'anxit profonde et de batitude; un vnement avait lieu; un gros ver
venait de sortir de terre; et elles avaient peur, et elles taient en
extase.

Leurs fronts radieux se touchaient; on et dit trois ttes dans une
aurole.

--Les enfants, s'cria la mre Thnardier, comme a se connat tout de
suite! les voil qu'on jurerait trois soeurs!

Ce mot fut l'tincelle qu'attendait probablement l'autre mre. Elle
saisit la main de la Thnardier, la regarda fixement, et lui dit:

--Voulez-vous me garder mon enfant?

La Thnardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le
consentement ni le refus.

La mre de Cosette poursuivit:

--Voyez-vous, je ne peux pas emmener ma fille au pays. L'ouvrage ne le
permet pas. Avec un enfant, on ne trouve pas  se placer. Ils sont si
ridicules dans ce pays-l. C'est le bon Dieu qui m'a fait passer devant
votre auberge. Quand j'ai vu vos petites si jolies et si propres et si
contentes, cela m'a bouleverse. J'ai dit: voil une bonne mre. C'est
a; a fera trois soeurs. Et puis, je ne serai pas longtemps  revenir.
Voulez-vous me garder mon enfant?

--Il faudrait voir, dit la Thnardier.

--Je donnerais six francs par mois.

Ici une voix d'homme cria du fond de la gargote:

--Pas  moins de sept francs. Et six mois pays d'avance.

--Six fois sept quarante-deux, dit la Thnardier.

--Je les donnerai, dit la mre.

--Et quinze francs en dehors pour les premiers frais, ajouta la voix
d'homme.

--Total cinquante-sept francs, dit la madame Thnardier. Et  travers
ces chiffres, elle chantonnait vaguement:

_Il le faut, disait un guerrier._

--Je les donnerai, dit la mre, j'ai quatre-vingts francs. Il me restera
de quoi aller au pays. En allant  pied. Je gagnerai de l'argent l-bas,
et ds que j'en aurai un peu, je reviendrai chercher l'amour.

La voix d'homme reprit:

--La petite a un trousseau?

--C'est mon mari, dit la Thnardier.

--Sans doute elle a un trousseau, le pauvre trsor. J'ai bien vu que
c'tait votre mari. Et un beau trousseau encore! un trousseau insens.
Tout par douzaines; et des robes de soie comme une dame. Il est l dans
mon sac de nuit.

--Il faudra le donner, repartit la voix d'homme.

--Je crois bien que je le donnerai! dit la mre. Ce serait cela qui
serait drle si je laissais ma fille toute nue!

La face du matre apparut.

--C'est bon, dit-il.

Le march fut conclu. La mre passa la nuit  l'auberge, donna son
argent et laissa son enfant, renoua son sac de nuit dgonfl du
trousseau et lger dsormais, et partit le lendemain matin, comptant
revenir bientt. On arrange tranquillement ces dparts-l, mais ce sont
des dsespoirs.

Une voisine des Thnardier rencontra cette mre comme elle s'en allait,
et s'en revint en disant:

--Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue, que c'est un
dchirement.

Quand la mre de Cosette fut partie, l'homme dit  la femme:

--Cela va me payer mon effet de cent dix francs qui choit demain. Il me
manquait cinquante francs. Sais-tu que j'aurais eu l'huissier et un
prott? Tu as fait l une bonne souricire avec tes petites.

--Sans m'en douter, dit la femme.




Chapitre II

Premire esquisse de deux figures louches


La souris prise tait bien chtive; mais le chat se rjouit mme d'une
souris maigre. Qu'tait-ce que les Thnardier?

Disons-en un mot ds  prsent. Nous complterons le croquis plus tard.

Ces tres appartenaient  cette classe btarde compose de gens
grossiers parvenus et de gens intelligents dchus, qui est entre la
classe dite moyenne et la classe dite infrieure, et qui combine
quelques-uns des dfauts de la seconde avec presque tous les vices de la
premire, sans avoir le gnreux lan de l'ouvrier ni l'ordre honnte du
bourgeois.

C'taient de ces natures naines qui, si quelque feu sombre les chauffe
par hasard, deviennent facilement monstrueuses. Il y avait dans la femme
le fond d'une brute et dans l'homme l'toffe d'un gueux. Tous deux
taient au plus haut degr susceptibles de l'espce de hideux progrs
qui se fait dans le sens du mal. Il existe des mes crevisses reculant
continuellement vers les tnbres, rtrogradant dans la vie plutt
qu'elles n'y avancent, employant l'exprience  augmenter leur
difformit, empirant sans cesse, et s'empreignant de plus en plus d'une
noirceur croissante. Cet homme et cette femme taient de ces mes-l.

Le Thnardier particulirement tait gnant pour le physionomiste. On
n'a qu' regarder certains hommes pour s'en dfier, on les sent
tnbreux  leurs deux extrmits. Ils sont inquiets derrire eux et
menaants devant eux. Il y a en eux de l'inconnu. On ne peut pas plus
rpondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. L'ombre qu'ils
ont dans le regard les dnonce. Rien qu'en les entendant dire un mot ou
qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans
leur pass et de sombres mystres dans leur avenir.

Ce Thnardier, s'il fallait l'en croire, avait t soldat; sergent,
disait-il; il avait fait probablement la campagne de 1815, et s'tait
mme comport assez bravement,  ce qu'il parat. Nous verrons plus tard
ce qu'il en tait. L'enseigne de son cabaret tait une allusion  l'un
de ses faits d'armes. Il l'avait peinte lui-mme, car il savait faire un
peu de tout; mal.

C'tait l'poque o l'antique roman classique, qui, aprs avoir t
_Cllie_, n'tait plus que _Lodoska_, toujours noble, mais de plus en
plus vulgaire, tomb de mademoiselle de Scudri  madame
Barthlemy-Hadot, et de madame de Lafayette  madame Bournon-Malarme,
incendiait l'me aimante des portires de Paris et ravageait mme un peu
la banlieue. Madame Thnardier tait juste assez intelligente pour lire
ces espces de livres. Elle s'en nourrissait. Elle y noyait ce qu'elle
avait de cervelle; cela lui avait donn, tant qu'elle avait t trs
jeune, et mme un peu plus tard, une sorte d'attitude pensive prs de
son mari, coquin d'une certaine profondeur, ruffian lettr  la
grammaire prs, grossier et fin en mme temps, mais, en fait de
sentimentalisme, lisant Pigault-Lebrun, et pour tout ce qui touche le
sexe, comme il disait dans son jargon, butor correct et sans mlange.
Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. Plus tard,
quand les cheveux romanesquement pleureurs commencrent  grisonner,
quand la Mgre se dgagea de la Pamla, la Thnardier ne fut plus
qu'une grosse mchante femme ayant savour des romans btes. Or on ne
lit pas impunment des niaiseries. Il en rsulta que sa fille ane se
nomma Eponine. Quant  la cadette, la pauvre petite faillit se nommer
Gulnare; elle dut  je ne sais quelle heureuse diversion faite par un
roman de Ducray-Duminil, de ne s'appeler qu'Azelma.

Au reste, pour le dire en passant, tout n'est pas ridicule et
superficiel dans cette curieuse poque  laquelle nous faisons ici
allusion, et qu'on pourrait appeler l'anarchie des noms de baptme. 
ct de l'lment romanesque, que nous venons d'indiquer, il y a le
symptme social. Il n'est pas rare aujourd'hui que le garon bouvier se
nomme Arthur, Alfred ou Alphonse, et que le vicomte--s'il y a encore des
vicomtes--se nomme Thomas, Pierre ou Jacques. Ce dplacement qui met le
nom lgant sur le plbien et le nom campagnard sur l'aristocrate
n'est autre chose qu'un remous d'galit. L'irrsistible pntration du
souffle nouveau est l comme en tout. Sous cette discordance apparente,
il y a une chose grande et profonde: la rvolution franaise.




Chapitre III

L'Alouette


Il ne suffit pas d'tre mchant pour prosprer. La gargote allait mal.

Grce aux cinquante-sept francs de la voyageuse, Thnardier avait pu
viter un prott et faire honneur  sa signature. Le mois suivant ils
eurent encore besoin d'argent; la femme porta  Paris et engagea au
Mont-de-Pit le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs.
Ds que cette somme fut dpense, les Thnardier s'accoutumrent  ne
plus voir dans la petite fille qu'un enfant qu'ils avaient chez eux par
charit, et la traitrent en consquence. Comme elle n'avait plus de
trousseau, on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des
petites Thnardier, c'est--dire de haillons.

On la nourrit des restes de tout le monde, un peu mieux que le chien et
un peu plus mal que le chat. Le chat et le chien taient du reste ses
commensaux habituels; Cosette mangeait avec eux sous la table dans une
cuelle de bois pareille  la leur. La mre qui s'tait fixe, comme on
le verra plus tard,  Montreuil-sur-mer, crivait, ou, pour mieux dire,
faisait crire tous les mois afin d'avoir des nouvelles de son enfant.
Les Thnardier rpondaient invariablement: Cosette est  merveille. Les
six premiers mois rvolus, la mre envoya sept francs pour le septime
mois, et continua assez exactement ses envois de mois en mois. L'anne
n'tait pas finie que le Thnardier dit:

--Une belle grce qu'elle nous fait l! que veut-elle que nous fassions
avec ses sept francs?

Et il crivit pour exiger douze francs. La mre,  laquelle ils
persuadaient que son enfant tait heureuse "et venait bien", se soumit
et envoya les douze francs.

Certaines natures ne peuvent aimer d'un ct sans har de l'autre. La
mre Thnardier aimait passionnment ses deux filles  elle, ce qui fit
qu'elle dtesta l'trangre. Il est triste de songer que l'amour d'une
mre peut avoir de vilains aspects. Si peu de place que Cosette tnt
chez elle, il lui semblait que cela tait pris aux siens, et que cette
petite diminuait l'air que ses filles respiraient. Cette femme, comme
beaucoup de femmes de sa sorte, avait une somme de caresses et une somme
de coups et d'injures  dpenser chaque jour. Si elle n'avait pas eu
Cosette, il est certain que ses filles, tout idoltres qu'elles
taient, auraient tout reu; mais l'trangre leur rendit le service de
dtourner les coups sur elle. Ses filles n'eurent que les caresses.
Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne ft pleuvoir sur sa tte une
grle de chtiments violents et immrits. Doux tre faible qui ne
devait rien comprendre  ce monde ni  Dieu, sans cesse punie, gronde,
rudoye, battue et voyant  ct d'elle deux petites cratures comme
elle, qui vivaient dans un rayon d'aurore!

La Thnardier tant mchante pour Cosette, ponine et Azelma furent
mchantes. Les enfants,  cet ge, ne sont que des exemplaires de la
mre. Le format est plus petit, voil tout.

Une anne s'coula, puis une autre.

On disait dans le village:

--Ces Thnardier sont de braves gens. Ils ne sont pas riches, et ils
lvent un pauvre enfant qu'on leur a abandonn chez eux!

On croyait Cosette oublie par sa mre.

Cependant le Thnardier, ayant appris par on ne sait quelles voies
obscures que l'enfant tait probablement btard et que la mre ne
pouvait l'avouer, exigea quinze francs par mois, disant que la
crature grandissait et _mangeait_, et menaant de la renvoyer.
Quelle ne m'embte pas! s'criait-il, je lui bombarde son mioche tout
au beau milieu de ses cachotteries. Il me faut de l'augmentation. La
mre paya les quinze francs.

D'anne en anne, l'enfant grandit, et sa misre aussi.

Tant que Cosette fut toute petite, elle fut le souffre-douleur des deux
autres enfants; ds qu'elle se mit  se dvelopper un peu, c'est--dire
avant mme qu'elle et cinq ans, elle devint la servante de la maison.

Cinq ans, dira-t-on, c'est invraisemblable. Hlas, c'est vrai. La
souffrance sociale commence  tout ge.

N'avons-nous pas vu, rcemment, le procs d'un nomm Dumolard, orphelin
devenu bandit, qui, ds l'ge de cinq ans, disent les documents
officiels, tant seul au monde travaillait pour vivre, et volait.

On fit faire  Cosette les commissions, balayer les chambres, la cour,
la rue, laver la vaisselle, porter mme des fardeaux. Les Thnardier se
crurent d'autant plus autoriss  agir ainsi que la mre qui tait
toujours  Montreuil-sur-mer commena  mal payer. Quelques mois
restrent en souffrance.

Si cette mre ft revenue  Montfermeil au bout de ces trois annes,
elle n'et point reconnu son enfant. Cosette, si jolie et si frache 
son arrive dans cette maison, tait maintenant maigre et blme. Elle
avait je ne sais quelle allure inquite. Sournoise! disaient les
Thnardier.

L'injustice l'avait faite hargneuse et la misre l'avait rendue laide.
Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine, parce
que, grands comme ils taient, il semblait qu'on y vt une plus grande
quantit de tristesse.

C'tait une chose navrante de voir, l'hiver, ce pauvre enfant, qui
n'avait pas encore six ans, grelottant sous de vieilles loques de toile
troues, balayer la rue avant le jour avec un norme balai dans ses
petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux.

Dans le pays on l'appelait l'Alouette. Le peuple, qui aime les figures,
s'tait plu  nommer de ce nom ce petit tre pas plus gros qu'un oiseau,
tremblant, effarouch et frissonnant, veill le premier chaque matin
dans la maison et dans le village, toujours dans la rue ou dans les
champs avant l'aube. Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais.




Livre cinquime--La descente




Chapitre I

Histoire d'un progrs dans les verroteries noires


Cette mre cependant qui, au dire des gens de Montfermeil, semblait
avoir abandonn son enfant, que devenait-elle? o tait-elle? que
faisait-elle?

Aprs avoir laiss sa petite Cosette aux Thnardier, elle avait continu
son chemin et tait arrive  Montreuil-sur-mer.

C'tait, on se le rappelle, en 1818.

Fantine avait quitt sa province depuis une dizaine d'annes.
Montreuil-sur-mer avait chang d'aspect. Tandis que Fantine descendait
lentement de misre en misre, sa ville natale avait prospr.

Depuis deux ans environ, il s'y tait accompli un de ces faits
industriels qui sont les grands vnements des petits pays.

Ce dtail importe, et nous croyons utile de le dvelopper; nous dirions
presque, de le souligner.

De temps immmorial, Montreuil-sur-mer avait pour industrie spciale
l'imitation des jais anglais et des verroteries noires d'Allemagne.
Cette industrie avait toujours vgt,  cause de la chert des matires
premires qui ragissait sur la main-d'oeuvre. Au moment o Fantine
revint  Montreuil-sur-mer, une transformation inoue s'tait opre
dans cette production des articles noirs. Vers la fin de 1815, un
homme, un inconnu, tait venu s'tablir dans la ville et avait eu l'ide
de substituer, dans cette fabrication, la gomme laque  la rsine et,
pour les bracelets en particulier, les coulants en tle simplement
rapproche aux coulants en tle soude. Ce tout petit changement avait
t une rvolution.

Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement rduit le prix
de la matire premire, ce qui avait permis, premirement, d'lever le
prix de la main-d'oeuvre, bienfait pour le pays; deuximement,
d'amliorer la fabrication, avantage pour le consommateur;
troisimement, de vendre  meilleur march tout en triplant le bnfice,
profit pour le manufacturier.

Ainsi pour une ide trois rsultats.

En moins de trois ans, l'auteur de ce procd tait devenu riche, ce qui
est bien, et avait tout fait riche autour de lui, ce qui est mieux. Il
tait tranger au dpartement. De son origine, on ne savait rien; de ses
commencements, peu de chose.

On contait qu'il tait venu dans la ville avec fort peu d'argent,
quelques centaines de francs tout au plus.

C'est de ce mince capital, mis au service d'une ide ingnieuse, fcond
par l'ordre et par la pense, qu'il avait tir sa fortune et la fortune
de tout ce pays.

 son arrive  Montreuil-sur-mer, il n'avait que les vtements, la
tournure et le langage d'un ouvrier.

Il parat que, le jour mme o il faisait obscurment son entre dans la
petite ville de Montreuil-sur-mer,  la tombe d'un soir de dcembre, le
sac au dos et le bton d'pine  la main, un gros incendie venait
d'clater  la maison commune. Cet homme s'tait jet dans le feu, et
avait sauv, au pril de sa vie, deux enfants qui se trouvaient tre
ceux du capitaine de gendarmerie; ce qui fait qu'on n'avait pas song 
lui demander son passeport. Depuis lors, on avait su son nom. Il
s'appelait le _pre Madeleine_.




Chapitre II

M. Madeleine


C'tait un homme d'environ cinquante ans, qui avait l'air proccup et
qui tait bon. Voil tout ce qu'on en pouvait dire.

Grce aux progrs rapides de cette industrie qu'il avait si
admirablement remanie, Montreuil-sur-mer tait devenu un centre
d'affaires considrable. L'Espagne, qui consomme beaucoup de jais noir,
y commandait chaque anne des achats immenses. Montreuil-sur-mer, pour
ce commerce, faisait presque concurrence  Londres et  Berlin. Les
bnfices du pre Madeleine taient tels que, ds la deuxime anne, il
avait pu btir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes
ateliers, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. Quiconque avait
faim pouvait s'y prsenter, et tait sr de trouver l de l'emploi et du
pain. Le pre Madeleine demandait aux hommes de la bonne volont, aux
femmes des moeurs pures,  tous de la probit. Il avait divis les
ateliers afin de sparer les sexes et que les filles et les femmes
pussent rester sages. Sur ce point, il tait inflexible. C'tait le seul
o il ft en quelque sorte intolrant. Il tait d'autant plus fond 
cette svrit que, Montreuil-sur-mer tant une ville de garnison, les
occasions de corruption abondaient. Du reste sa venue avait t un
bienfait, et sa prsence tait une providence. Avant l'arrive du pre
Madeleine, tout languissait dans le pays; maintenant tout y vivait de la
vie saine du travail. Une forte circulation chauffait tout et pntrait
partout. Le chmage et la misre taient inconnus. Il n'y avait pas de
poche si obscure o il n'y et un peu d'argent, pas de logis si pauvre
o il n'y et un peu de joie.

Le pre Madeleine employait tout le monde. Il n'exigeait qu'une chose:
soyez honnte homme! soyez honnte fille!

Comme nous l'avons dit, au milieu de cette activit dont il tait la
cause et le pivot, le pre Madeleine faisait sa fortune, mais, chose
assez singulire dans un simple homme de commerce, il ne paraissait
point que ce ft l son principal souci. Il semblait qu'il songet
beaucoup aux autres et peu  lui. En 1820, on lui connaissait une somme
de six cent trente mille francs place  son nom chez Laffitte; mais
avant de se rserver ces six cent trente mille francs, il avait dpens
plus d'un million pour la ville et pour les pauvres.

L'hpital tait mal dot; il y avait fond dix lits. Montreuil-sur-mer
est divis en ville haute et ville basse. La ville basse, qu'il
habitait, n'avait qu'une cole, mchante masure qui tombait en ruine; il
en avait construit deux, une pour les filles, l'autre pour les garons.
Il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnit double de
leur maigre traitement officiel, et un jour,  quelqu'un qui s'en
tonnait, il dit: Les deux premiers fonctionnaires de l'tat, c'est la
nourrice et le matre d'cole. Il avait cr  ses frais une salle
d'asile, chose alors presque inconnue en France, et une caisse de
secours pour les ouvriers vieux et infirmes. Sa manufacture tant un
centre, un nouveau quartier o il y avait bon nombre de familles
indigentes avait rapidement surgi autour de lui; il y avait tabli une
pharmacie gratuite.

Dans les premiers temps, quand on le vit commencer, les bonnes mes
dirent: C'est un gaillard qui veut s'enrichir. Quand on le vit enrichir
le pays avant de s'enrichir lui-mme, les mmes bonnes mes dirent:
C'est un ambitieux. Cela semblait d'autant plus probable que cet homme
tait religieux, et mme pratiquait dans une certaine mesure, chose fort
bien vue  cette poque. Il allait rgulirement entendre une basse
messe tous les dimanches. Le dput local, qui flairait partout des
concurrences, ne tarda pas  s'inquiter de cette religion. Ce dput,
qui avait t membre du corps lgislatif de l'empire, partageait les
ides religieuses d'un pre de l'oratoire connu sous le nom de Fouch,
duc d'Otrante, dont il avait t la crature et l'ami.  huis clos il
riait de Dieu doucement. Mais quand il vit le riche manufacturier
Madeleine aller  la basse messe de sept heures, il entrevit un candidat
possible, et rsolut de le dpasser; il prit un confesseur jsuite et
alla  la grand'messe et  vpres. L'ambition en ce temps-l tait, dans
l'acception directe du mot, une course au clocher. Les pauvres
profitrent de cette terreur comme le bon Dieu, car l'honorable dput
fonda aussi deux lits  l'hpital; ce qui fit douze.

Cependant en 1819 le bruit se rpandit un matin dans la ville que, sur
la prsentation de M. le prfet, et en considration des services rendus
au pays, le pre Madeleine allait tre nomm par le roi maire de
Montreuil-sur-mer. Ceux qui avaient dclar ce nouveau venu un
ambitieux, saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes
souhaitent de s'crier: L! qu'est-ce que nous avions dit? Tout
Montreuil-sur-mer fut en rumeur. Le bruit tait fond. Quelques jours
aprs, la nomination parut dans _le Moniteur_. Le lendemain, le pre
Madeleine refusa.

Dans cette mme anne 1819, les produits du nouveau procd invent par
Madeleine figurrent  l'exposition de l'industrie; sur le rapport du
jury, le roi nomma l'inventeur chevalier de la Lgion d'honneur.
Nouvelle rumeur dans la petite ville. Eh bien! c'est la croix qu'il
voulait! Le pre Madeleine refusa la croix.

Dcidment cet homme tait une nigme. Les bonnes mes se tirrent
d'affaire en disant: Aprs tout, c'est une espce d'aventurier.

On l'a vu, le pays lui devait beaucoup, les pauvres lui devaient tout;
il tait si utile qu'il avait bien fallu qu'on fint par l'honorer, et
il tait si doux qu'il avait bien fallu qu'on fint par l'aimer; ses
ouvriers en particulier l'adoraient, et il portait cette adoration avec
une sorte de gravit mlancolique. Quand il fut constat riche, les
personnes de la socit le salurent, et on l'appela dans la ville
monsieur Madeleine; ses ouvriers et les enfants continurent de
l'appeler _le pre Madeleine_, et c'tait la chose qui le faisait le
mieux sourire.  mesure qu'il montait, les invitations pleuvaient sur
lui. La socit le rclamait. Les petits salons guinds de
Montreuil-sur-mer qui, bien entendu, se fussent dans les premiers temps
ferms  l'artisan, s'ouvrirent  deux battants au millionnaire. On lui
fit mille avances. Il refusa.

Cette fois encore les bonnes mes ne furent point empches.

--C'est un homme ignorant et de basse ducation. On ne sait d'o cela
sort. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. Il n'est pas du tout
prouv qu'il sache lire.

Quand on l'avait vu gagner de l'argent, on avait dit: c'est un marchand.
Quand on l'avait vu semer son argent, on avait dit: c'est un ambitieux.
Quand on l'avait vu repousser les honneurs, on avait dit: c'est un
aventurier. Quand on le vit repousser le monde, on dit: c'est une brute.

En 1820, cinq ans aprs son arrive  Montreuil-sur-mer, les services
qu'il avait rendus au pays taient si clatants, le voeu de la contre
fut tellement unanime, que le roi le nomma de nouveau maire de la ville.
Il refusa encore, mais le prfet rsista  son refus, tous les notables
vinrent le prier, le peuple en pleine rue le suppliait, l'insistance fut
si vive qu'il finit par accepter. On remarqua que ce qui parut surtout
le dterminer, ce fut l'apostrophe presque irrite d'une vieille femme
du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur: _Un bon maire,
c'est utile. Est-ce qu'on recule devant du bien qu'on peut faire?_

Ce fut l la troisime phase de son ascension. Le pre Madeleine tait
devenu monsieur Madeleine, monsieur Madeleine devint monsieur le maire.




Chapitre III

Sommes dposes chez Laffitte


Du reste, il tait demeur aussi simple que le premier jour. Il avait
les cheveux gris, l'oeil srieux, le teint hl d'un ouvrier, le visage
pensif d'un philosophe. Il portait habituellement un chapeau  bords
larges et une longue redingote de gros drap, boutonne jusqu'au menton.
Il remplissait ses fonctions de maire, mais hors de l il vivait
solitaire. Il parlait  peu de monde. Il se drobait aux politesses,
saluait de ct, s'esquivait vite, souriait pour se dispenser de causer,
donnait pour se dispenser de sourire. Les femmes disaient de lui: Quel
bon ours! Son plaisir tait de se promener dans les champs.

Il prenait ses repas toujours seul, avec un livre ouvert devant lui o
il lisait. Il avait une petite bibliothque bien faite. Il aimait les
livres; les livres sont des amis froids et srs.  mesure que le loisir
lui venait avec la fortune, il semblait qu'il en profitt pour cultiver
son esprit. Depuis qu'il tait  Montreuil-sur-mer, on remarquait que
d'anne en anne son langage devenait plus poli, plus choisi et plus
doux.

Il emportait volontiers un fusil dans ses promenades, mais il s'en
servait rarement. Quand cela lui arrivait par aventure, il avait un tir
infaillible qui effrayait. Jamais il ne tuait un animal inoffensif.
Jamais il ne tirait un petit oiseau. Quoiqu'il ne ft plus jeune, on
contait qu'il tait d'une force prodigieuse. Il offrait un coup de main
 qui en avait besoin, relevait un cheval, poussait  une roue
embourbe, arrtait par les cornes un taureau chapp. Il avait toujours
ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant. Quand il
passait dans un village, les marmots dguenills couraient joyeusement
aprs lui et l'entouraient comme une nue de moucherons.

On croyait deviner qu'il avait d vivre jadis de la vie des champs, car
il avait toutes sortes de secrets utiles qu'il enseignait aux paysans.
Il leur apprenait  dtruire la teigne des bls en aspergeant le grenier
et en inondant les fentes du plancher d'une dissolution de sel commun,
et  chasser les charanons en suspendant partout, aux murs et aux
toits, dans les hberges et dans les maisons, de l'orviot en fleur. Il
avait des "recettes" pour extirper d'un champ la luzette, la nielle, la
vesce, la gaverolle, la queue-de-renard, toutes les herbes parasites qui
mangent le bl. Il dfendait une lapinire contre les rats rien qu'avec
l'odeur d'un petit cochon de Barbarie qu'il y mettait. Un jour il voyait
des gens du pays trs occups  arracher des orties. Il regarda ce tas
de plantes dracines et dj dessches, et dit:

--C'est mort. Cela serait pourtant bon si l'on savait s'en servir. Quand
l'ortie est jeune, la feuille est un lgume excellent; quand elle
vieillit, elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin.
La toile d'ortie vaut la toile de chanvre. Hache, l'ortie est bonne
pour la volaille; broye, elle est bonne pour les btes  cornes. La
graine de l'ortie mle au fourrage donne du luisant au poil des
animaux; la racine mle au sel produit une belle couleur jaune. C'est
du reste un excellent foin qu'on peut faucher deux fois. Et que faut-il
 l'ortie? Peu de terre, nul soin, nulle culture. Seulement la graine
tombe  mesure qu'elle mrit, et est difficile  rcolter. Voil tout.
Avec quelque peine qu'on prendrait, l'ortie serait utile; on la nglige,
elle devient nuisible. Alors on la tue. Que d'hommes ressemblent 
l'ortie!

Il ajouta aprs un silence:

--Mes amis, retenez ceci, il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais
hommes. Il n'y a que de mauvais cultivateurs.

Les enfants l'aimaient encore parce qu'il savait faire de charmants
petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco.

Quand il voyait la porte d'une glise tendue de noir, il entrait; il
recherchait un enterrement comme d'autres recherchent un baptme. Le
veuvage et le malheur d'autrui l'attiraient  cause de sa grande
douceur; il se mlait aux amis en deuil, aux familles vtues de noir,
aux prtres gmissant autour d'un cercueil. Il semblait donner
volontiers pour texte  ses penses ces psalmodies funbres pleines de
la vision d'un autre monde. L'oeil au ciel, il coutait, avec une sorte
d'aspiration vers tous les mystres de l'infini, ces voix tristes qui
chantent sur le bord de l'abme obscur de la mort.

Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache
pour les mauvaises. Il pntrait  la drobe, le soir, dans les
maisons; il montait furtivement des escaliers. Un pauvre diable, en
rentrant dans son galetas, trouvait que sa porte avait t ouverte,
quelquefois mme force, dans son absence. Le pauvre homme se rcriait:
quelque malfaiteur est venu! Il entrait, et la premire chose qu'il
voyait, c'tait une pice d'or oublie sur un meuble. "Le malfaiteur"
qui tait venu, c'tait le pre Madeleine.

Il tait affable et triste. Le peuple disait: Voil un homme riche qui
n'a pas l'air fier. Voil un homme heureux qui n'a pas l'air content.

Quelques-uns prtendaient que c'tait un personnage mystrieux, et
affirmaient qu'on n'entrait jamais dans sa chambre, laquelle tait une
vraie cellule d'anachorte meuble de sabliers ails et enjolive de
tibias en croix et de ttes de mort. Cela se disait beaucoup, si bien
que quelques jeunes femmes lgantes et malignes de Montreuil-sur-mer
vinrent chez lui un jour, et lui demandrent:

--Monsieur le maire, montrez-nous donc votre chambre. On dit que c'est
une grotte.

Il sourit, et les introduisit sur-le-champ dans cette grotte. Elles
furent bien punies de leur curiosit. C'tait une chambre garnie tout
bonnement de meubles d'acajou assez laids comme tous les meubles de ce
genre et tapisse de papier  douze sous. Elles n'y purent rien
remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui taient sur la
chemine et qui avaient l'air d'tre en argent, car ils taient
contrls. Observation pleine de l'esprit des petites villes.

On n'en continua pas moins de dire que personne ne pntrait dans cette
chambre et que c'tait une caverne d'ermite, un rvoir, un trou, un
tombeau.

On se chuchotait aussi qu'il avait des sommes immenses dposes chez
Laffitte, avec cette particularit qu'elles taient toujours  sa
disposition immdiate, de telle sorte, ajoutait-on, que M. Madeleine
pourrait arriver un matin chez Laffitte, signer un reu et emporter ses
deux ou trois millions en dix minutes. Dans la ralit ces deux ou
trois millions se rduisaient, nous l'avons dit,  six cent trente ou
quarante mille francs.




Chapitre IV

M. Madeleine en deuil


Au commencement de 1821, les journaux annoncrent la mort de M. Myriel,
vque de Digne, surnomm _monseigneur Bienvenu_, et trpass en odeur
de saintet  l'ge de quatre-vingt-deux ans.

L'vque de Digne, pour ajouter ici un dtail que les journaux omirent,
tait, quand il mourut, depuis plusieurs annes aveugle, et content
d'tre aveugle, sa soeur tant prs de lui.

Disons-le en passant, tre aveugle et tre aim, c'est en effet, sur
cette terre o rien n'est complet, une des formes les plus trangement
exquises du bonheur. Avoir continuellement  ses cts une femme, une
fille, une soeur, un tre charmant, qui est l parce que vous avez
besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous, se savoir
indispensable  qui nous est ncessaire, pouvoir incessamment mesurer
son affection  la quantit de prsence qu'elle nous donne, et se dire:
puisqu'elle me consacre tout son temps, c'est que j'ai tout son coeur;
voir la pense  dfaut de la figure, constater la fidlit d'un tre
dans l'clipse du monde, percevoir le frlement d'une robe comme un
bruit d'ailes, l'entendre aller et venir, sortir, rentrer, parler,
chanter, et songer qu'on est le centre de ces pas, de cette parole, de
ce chant, manifester  chaque minute sa propre attraction, se sentir
d'autant plus puissant qu'on est plus infirme, devenir dans l'obscurit,
et par l'obscurit, l'astre autour duquel gravite cet ange, peu de
flicits galent celle-l. Le suprme bonheur de la vie, c'est la
conviction qu'on est aim; aim pour soi-mme, disons mieux, aim malgr
soi-mme; cette conviction, l'aveugle l'a. Dans cette dtresse, tre
servi, c'est tre caress. Lui manque-t-il quelque chose? Non. Ce n'est
point perdre la lumire qu'avoir l'amour. Et quel amour! un amour
entirement fait de vertu. Il n'y a point de ccit o il y a certitude.
L'me  ttons cherche l'me, et la trouve. Et cette me trouve et
prouve est une femme. Une main vous soutient, c'est la sienne; une
bouche effleure votre front, c'est sa bouche; vous entendez une
respiration tout prs de vous, c'est elle. Tout avoir d'elle, depuis son
culte jusqu' sa piti, n'tre jamais quitt, avoir cette douce
faiblesse qui vous secourt, s'appuyer sur ce roseau inbranlable,
toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras,
Dieu palpable, quel ravissement! Le coeur, cette cleste fleur obscure,
entre dans un panouissement mystrieux. On ne donnerait pas cette ombre
pour toute la clart. L'me ange est l, sans cesse l; si elle
s'loigne, c'est pour revenir; elle s'efface comme le rve et reparat
comme la ralit. On sent de la chaleur qui approche, la voil. On
dborde de srnit, de gat et d'extase; on est un rayonnement dans la
nuit. Et mille petits soins. Des riens qui sont normes dans ce vide.
Les plus ineffables accents de la voix fminine employs  vous bercer,
et supplant pour vous  l'univers vanoui. On est caress avec de
l'me. On ne voit rien, mais on se sent ador. C'est un paradis de
tnbres.

C'est de ce paradis que monseigneur Bienvenu tait pass  l'autre.

L'annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de
Montreuil-sur-mer. M. Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un
crpe  son chapeau.

On remarqua dans la ville ce deuil, et l'on jasa. Cela parut une lueur
sur l'origine de M. Madeleine. On en conclut qu'il avait quelque
alliance avec le vnrable vque. _Il drape pour l'vque de Digne_,
dirent les salons; cela rehaussa fort M. Madeleine, et lui donna
subitement et d'emble une certaine considration dans le monde noble de
Montreuil-sur-mer. Le microscopique faubourg Saint-Germain de l'endroit
songea  faire cesser la quarantaine de M. Madeleine, parent probable
d'un vque. M. Madeleine s'aperut de l'avancement qu'il obtenait 
plus de rvrences des vieilles femmes et  plus de sourires des jeunes.
Un soir, une doyenne de ce petit grand monde-l, curieuse par droit
d'anciennet, se hasarda  lui demander:

--Monsieur le maire est sans doute cousin du feu vque de Digne?

Il dit:

--Non, madame.

--Mais, reprit la douairire, vous en portez le deuil?

Il rpondit:

--C'est que dans ma jeunesse j'ai t laquais dans sa famille.

Une remarque qu'on faisait encore, c'est que, chaque fois qu'il passait
dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des
chemines  ramoner, M. le maire le faisait appeler, lui demandait son
nom, et lui donnait de l'argent. Les petits savoyards se le disaient, et
il en passait beaucoup.




Chapitre V

Vagues clairs  l'horizon


Peu  peu, et avec le temps, toutes les oppositions taient tombes. Il
y avait eu d'abord contre M. Madeleine, sorte de loi que subissent
toujours ceux qui s'lvent, des noirceurs et des calomnies, puis ce ne
fut plus que des mchancets, puis ce ne fut que des malices, puis cela
s'vanouit tout  fait; le respect devint complet, unanime, cordial, et
il arriva un moment, vers 1821, o ce mot: monsieur le maire, fut
prononc  Montreuil-sur-mer presque du mme accent que ce mot:
monseigneur l'vque, tait prononc  Digne en 1815. On venait de dix
lieues  la ronde consulter M. Madeleine. Il terminait les diffrends,
il empchait les procs, il rconciliait les ennemis. Chacun le prenait
pour juge de son bon droit. Il semblait qu'il et pour me le livre de
la loi naturelle. Ce fut comme une contagion de vnration qui, en six
ou sept ans et de proche en proche, gagna tout le pays.

Un seul homme, dans la ville et dans l'arrondissement, se droba
absolument  cette contagion, et, quoi que ft le pre Madeleine, y
demeura rebelle, comme si une sorte d'instinct, incorruptible et
imperturbable, l'veillait et l'inquitait. Il semblerait en effet qu'il
existe dans certains hommes un vritable instinct bestial, pur et
intgre comme tout instinct, qui cre les antipathies et les sympathies,
qui spare fatalement une nature d'une autre nature, qui n'hsite pas,
qui ne se trouble, ne se tait et ne se dment jamais, clair dans son
obscurit, infaillible, imprieux, rfractaire  tous les conseils de
l'intelligence et  tous les dissolvants de la raison, et qui, de
quelque faon que les destines soient faites, avertit secrtement
l'homme-chien de la prsence de l'homme-chat, et l'homme-renard de la
prsence de l'homme-lion.

Souvent, quand M. Madeleine passait dans une rue, calme, affectueux,
entour des bndictions de tous, il arrivait qu'un homme de haute
taille, vtu d'une redingote gris de fer, arm d'une grosse canne et
coiff d'un chapeau rabattu, se retournait brusquement derrire lui, et
le suivait des yeux jusqu' ce qu'il et disparu, croisant les bras,
secouant lentement la tte, et haussant sa lvre suprieure avec sa
lvre infrieure jusqu' son nez, sorte de grimace significative qui
pourrait se traduire par: Mais qu'est-ce que c'est que cet
homme-l?--Pour sr je l'ai vu quelque part.--En tout cas, je ne suis
toujours pas sa dupe.

Ce personnage, grave d'une gravit presque menaante, tait de ceux qui,
mme rapidement entrevus, proccupent l'observateur.

Il se nommait Javert, et il tait de la police.

Il remplissait  Montreuil-sur-mer les fonctions pnibles, mais utiles,
d'inspecteur. Il n'avait pas vu les commencements de Madeleine. Javert
devait le poste qu'il occupait  la protection de M. Chabouillet, le
secrtaire du ministre d'tat, comte Angls, alors prfet de police 
Paris. Quand Javert tait arriv  Montreuil-sur-mer, la fortune du
grand manufacturier tait dj faite, et le pre Madeleine tait devenu
monsieur Madeleine.

Certains officiers de police ont une physionomie  part et qui se
complique d'un air de bassesse ml  un air d'autorit. Javert avait
cette physionomie, moins la bassesse.

Dans notre conviction, si les mes taient visibles aux yeux, on verrait
distinctement cette chose trange que chacun des individus de l'espce
humaine correspond  quelqu'une des espces de la cration animale; et
l'on pourrait reconnatre aisment cette vrit  peine entrevue par le
penseur, que, depuis l'hutre jusqu' l'aigle, depuis le porc jusqu'au
tigre, tous les animaux sont dans l'homme et que chacun d'eux est dans
un homme. Quelquefois mme plusieurs d'entre eux  la fois.

Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos
vices, errantes devant nos yeux, les fantmes visibles de nos mes. Dieu
nous les montre pour nous faire rflchir. Seulement, comme les animaux
ne sont que des ombres, Dieu ne les a point faits ducables dans le sens
complet du mot;  quoi bon? Au contraire, nos mes tant des ralits et
ayant une fin qui leur est propre, Dieu leur a donn l'intelligence,
c'est--dire l'ducation possible. L'ducation sociale bien faite peut
toujours tirer d'une me, quelle qu'elle soit, l'utilit qu'elle
contient.

Ceci soit dit, bien entendu, au point de vue restreint de la vie
terrestre apparente, et sans prjuger la question profonde de la
personnalit antrieure et ultrieure des tres qui ne sont pas l'homme.
Le moi visible n'autorise en aucune faon le penseur  nier le moi
latent. Cette rserve faite, passons.

Maintenant, si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a
une des espces animales de la cration, il nous sera facile de dire ce
que c'tait que l'officier de paix Javert.

Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute porte de louve il
y a un chien, lequel est tu par la mre, sans quoi en grandissant il
dvorerait les autres petits.

Donnez une face humaine  ce chien fils d'une louve, et ce sera Javert.

Javert tait n dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari
tait aux galres. En grandissant, il pensa qu'il tait en dehors de la
socit et dsespra d'y rentrer jamais. Il remarqua que la socit
maintient irrmissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux
qui l'attaquent et ceux qui la gardent; il n'avait le choix qu'entre ces
deux classes; en mme temps il se sentait je ne sais quel fond de
rigidit, de rgularit et de probit, compliqu d'une inexprimable
haine pour cette race de bohmes dont il tait. Il entra dans la police.

Il y russit.  quarante ans il tait inspecteur.

Il avait dans sa jeunesse t employ dans les chiourmes du midi.

Avant d'aller plus loin, entendons-nous sur ce mot face humaine que nous
appliquions tout  l'heure  Javert.

La face humaine de Javert consistait en un nez camard, avec deux
profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'normes
favoris. On se sentait mal  l'aise la premire fois qu'on voyait ces
deux forts et ces deux cavernes. Quand Javert riait, ce qui tait rare
et terrible, ses lvres minces s'cartaient, et laissaient voir, non
seulement ses dents, mais ses gencives, et il se faisait autour de son
nez un plissement pat et sauvage comme sur un mufle de bte fauve.
Javert srieux tait un dogue; lorsqu'il riait, c'tait un tigre. Du
reste, peu de crne, beaucoup de mchoire, les cheveux cachant le front
et tombant sur les sourcils, entre les deux yeux un froncement central
permanent comme une toile de colre, le regard obscur, la bouche pince
et redoutable, l'air du commandement froce.

Cet homme tait compos de deux sentiments trs simples, et relativement
trs bons, mais qu'il faisait presque mauvais  force de les exagrer:
le respect de l'autorit, la haine de la rbellion; et  ses yeux le
vol, le meurtre, tous les crimes, n'taient que des formes de la
rbellion. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout
ce qui a une fonction dans l'tat, depuis le premier ministre jusqu'au
garde champtre. Il couvrait de mpris, d'aversion et de dgot tout ce
qui avait franchi une fois le seuil lgal du mal. Il tait absolu et
n'admettait pas d'exceptions. D'une part il disait:

--Le fonctionnaire ne peut se tromper; le magistrat n'a jamais tort.

D'autre part il disait:

--Ceux-ci sont irrmdiablement perdus. Rien de bon n'en peut sortir.

Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrmes qui
attribuent  la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou, si l'on
veut, de constater des damns, et qui mettent un Styx au bas de la
socit. Il tait stoque, srieux, austre; rveur triste; humble et
hautain comme les fanatiques. Son regard tait une vrille. Cela tait
froid et cela perait. Toute sa vie tenait dans ces deux mots: veiller
et surveiller. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de
plus tortueux au monde; il avait la conscience de son utilit, la
religion de ses fonctions, et il tait espion comme on est prtre.
Malheur  qui tombait sous sa main! Il et arrt son pre s'vadant du
bagne et dnonc sa mre en rupture de ban. Et il l'et fait avec cette
sorte de satisfaction intrieure que donne la vertu. Avec cela une vie
de privations, l'isolement, l'abngation, la chastet, jamais une
distraction. C'tait le devoir implacable, la police comprise comme les
Spartiates comprenaient Sparte, un guet impitoyable, une honntet
farouche, un mouchard marmoren, Brutus dans Vidocq.

Toute la personne de Javert exprimait l'homme qui pie et qui se drobe.
L'cole mystique de Joseph de Maistre, laquelle  cette poque
assaisonnait de haute cosmogonie ce qu'on appelait les journaux ultras,
n'et pas manqu de dire que Javert tait un symbole. On ne voyait pas
son front qui disparaissait sous son chapeau, on ne voyait pas ses yeux
qui se perdaient sous ses sourcils, on ne voyait pas son menton qui
plongeait dans sa cravate, on ne voyait pas ses mains qui rentraient
dans ses manches, on ne voyait pas sa canne qu'il portait sous sa
redingote. Mais l'occasion venue, on voyait tout  coup sortir de toute
cette ombre, comme d'une embuscade, un front anguleux et troit, un
regard funeste, un menton menaant, des mains normes; et un gourdin
monstrueux.

 ses moments de loisir, qui taient peu frquents, tout en hassant les
livres, il lisait; ce qui fait qu'il n'tait pas compltement illettr.
Cela se reconnaissait  quelque emphase dans la parole.

Il n'avait aucun vice, nous l'avons dit. Quand il tait content de lui,
il s'accordait une prise de tabac. Il tenait  l'humanit par l.

On comprendra sans peine que Javert tait l'effroi de toute cette classe
que la statistique annuelle du ministre de la justice dsigne sous la
rubrique: _Gens sans aveu_. Le nom de Javert prononc les mettait en
droute; la face de Javert apparaissant les ptrifiait.

Tel tait cet homme formidable.

Javert tait comme un oeil toujours fix sur M. Madeleine. Oeil plein de
soupon et de conjectures. M. Madeleine avait fini par s'en apercevoir,
mais il sembla que cela ft insignifiant pour lui. Il ne fit pas mme
une question  Javert, il ne le cherchait ni ne l'vitait, et il
portait, sans paratre y faire attention, ce regard gnant et presque
pesant. Il traitait Javert comme tout le monde, avec aisance et bont.

 quelques paroles chappes  Javert, on devinait qu'il avait recherch
secrtement, avec cette curiosit qui tient  la race et o il entre
autant d'instinct que de volont, toutes les traces antrieures que le
pre Madeleine avait pu laisser ailleurs. Il paraissait savoir, et il
disait parfois  mots couverts, que quelqu'un avait pris certaines
informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue. Une
fois il lui arriva de dire, se parlant  lui-mme:

--Je crois que je le tiens!

Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. Il parat
que le fil qu'il croyait tenir s'tait rompu. Du reste, et ceci est le
correctif ncessaire  ce que le sens de certains mots pourrait
prsenter de trop absolu, il ne peut y avoir rien de vraiment
infaillible dans une crature humaine, et le propre de l'instinct est
prcisment de pouvoir tre troubl, dpist et drout. Sans quoi il
serait suprieur  l'intelligence, et la bte se trouverait avoir une
meilleure lumire que l'homme.

Javert tait videmment quelque peu dconcert par le complet naturel et
la tranquillit de M. Madeleine.

Un jour pourtant son trange manire d'tre parut faire impression sur
M. Madeleine. Voici  quelle occasion.




Chapitre VI

Le pre Fauchelevent


M. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pave de
Montreuil-sur-mer. Il entendit du bruit et vit un groupe  quelque
distance. Il y alla. Un vieux homme, nomm le pre Fauchelevent, venait
de tomber sous sa charrette dont le cheval s'tait abattu.

Ce Fauchelevent tait un des rares ennemis qu'et encore M. Madeleine 
cette poque. Lorsque Madeleine tait arriv dans le pays, Fauchelevent,
ancien tabellion et paysan presque lettr, avait un commerce qui
commenait  aller mal. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui
s'enrichissait, tandis que lui, matre, se ruinait. Cela l'avait rempli
de jalousie, et il avait fait ce qu'il avait pu en toute occasion pour
nuire  Madeleine. Puis la faillite tait venue, et, vieux, n'ayant plus
 lui qu'une charrette et un cheval, sans famille et sans enfants du
reste, pour vivre il s'tait fait charretier.

Le cheval avait les deux cuisses casses et ne pouvait se relever. Le
vieillard tait engag entre les roues. La chute avait t tellement
malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. La charrette
tait assez lourdement charge. Le pre Fauchelevent poussait des rles
lamentables. On avait essay de le tirer, mais en vain. Un effort
dsordonn, une aide maladroite, une secousse  faux pouvaient
l'achever. Il tait impossible de le dgager autrement qu'en soulevant
la voiture par-dessous. Javert, qui tait survenu au moment de
l'accident, avait envoy chercher un cric.

M. Madeleine arriva. On s'carta avec respect.

-- l'aide! criait le vieux Fauchelevent. Qui est-ce qui est bon enfant
pour sauver le vieux?

M. Madeleine se tourna vers les assistants:

--A-t-on un cric?

--On en est all qurir un, rpondit un paysan.

--Dans combien de temps l'aura-t-on?

--On est all au plus prs, au lieu Flachot, o il y a un marchal; mais
c'est gal, il faudra bien un bon quart d'heure.

--Un quart d'heure! s'cria Madeleine.

Il avait plu la veille, le sol tait dtremp, la charrette s'enfonait
dans la terre  chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine
du vieux charretier. Il tait vident qu'avant cinq minutes il aurait
les ctes brises.

--Il est impossible d'attendre un quart d'heure, dit Madeleine aux
paysans qui regardaient.

--Il faut bien!

--Mais il ne sera plus temps! Vous ne voyez donc pas que la charrette
s'enfonce?

--Dame!

--coutez, reprit Madeleine, il y a encore assez de place sous la
voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulve avec son dos. Rien
qu'une demi-minute, et l'on tirera le pauvre homme. Y a-t-il ici
quelqu'un qui ait des reins et du coeur? Cinq louis d'or  gagner!

Personne ne bougea dans le groupe.

--Dix louis, dit Madeleine.

Les assistants baissaient les yeux. Un d'eux murmura:

--Il faudrait tre diablement fort. Et puis, on risque de se faire
craser!

--Allons! recommena Madeleine, vingt louis! Mme silence.

--Ce n'est pas la bonne volont qui leur manque, dit une voix.

M. Madeleine se retourna, et reconnut Javert. Il ne l'avait pas aperu
en arrivant. Javert continua:

--C'est la force. Il faudrait tre un terrible homme pour faire la chose
de lever une voiture comme cela sur son dos.

Puis, regardant fixement M. Madeleine, il poursuivit en appuyant sur
chacun des mots qu'il prononait:

--Monsieur Madeleine, je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de
faire ce que vous demandez l.

Madeleine tressaillit.

Javert ajouta avec un air d'indiffrence, mais sans quitter des yeux
Madeleine:

--C'tait un forat.

--Ah! dit Madeleine.

--Du bagne de Toulon.

Madeleine devint ple.

Cependant la charrette continuait  s'enfoncer lentement. Le pre
Fauchelevent rlait et hurlait:

--J'touffe! a me brise les ctes! Un cric! quelque chose! Ah!

Madeleine regarda autour de lui:

--Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie
 ce pauvre vieux?

Aucun des assistants ne remua. Javert reprit:

--Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pt remplacer un cric. C'tait ce
forat.

--Ah! voil que a m'crase! cria le vieillard.

Madeleine leva la tte, rencontra l'oeil de faucon de Javert toujours
attach sur lui, regarda les paysans immobiles, et sourit tristement.
Puis, sans dire une parole, il tomba  genoux, et avant mme que la
foule et eu le temps de jeter un cri, il tait sous la voiture.

Il y eut un affreux moment d'attente et de silence.

On vit Madeleine presque  plat ventre sous ce poids effrayant essayer
deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. On lui cria:

--Pre Madeleine! retirez-vous de l!

Le vieux Fauchelevent lui-mme lui dit:

--Monsieur Madeleine! allez-vous-en! C'est qu'il faut que je meure,
voyez-vous! Laissez-moi! Vous allez vous faire craser aussi!

Madeleine ne rpondit pas.

Les assistants haletaient. Les roues avaient continu de s'enfoncer, et
il tait dj devenu presque impossible que Madeleine sortt de dessous
la voiture.

Tout  coup on vit l'norme masse s'branler, la charrette se soulevait
lentement, les roues sortaient  demi de l'ornire. On entendit une voix
touffe qui criait:

--Dpchez-vous! aidez!

C'tait Madeleine qui venait de faire un dernier effort.

Ils se prcipitrent. Le dvouement d'un seul avait donn de la force et
du courage  tous. La charrette fut enleve par vingt bras. Le vieux
Fauchelevent tait sauv.

Madeleine se releva. Il tait blme, quoique ruisselant de sueur. Ses
habits taient dchirs et couverts de boue. Tous pleuraient. Le
vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. Lui, il
avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse
et cleste, et il fixait son oeil tranquille sur Javert qui le regardait
toujours.




Chapitre VII

Fauchelevent devient jardinier  Paris


Fauchelevent s'tait dmis la rotule dans sa chute. Le pre Madeleine le
fit transporter dans une infirmerie qu'il avait tablie pour ses
ouvriers dans le btiment mme de sa fabrique et qui tait desservie par
deux soeurs de charit. Le lendemain matin, le vieillard trouva un
billet de mille francs sur sa table de nuit, avec ce mot de la main du
pre Madeleine: _Je vous achte votre charrette et votre cheval_. La
charrette tait brise et le cheval tait mort. Fauchelevent gurit,
mais son genou resta ankylos. M. Madeleine, par les recommandations des
soeurs et de son cur, fit placer le bonhomme comme jardinier dans un
couvent de femmes du quartier Saint-Antoine  Paris.

Quelque temps aprs, M. Madeleine fut nomm maire. La premire fois que
Javert vit M. Madeleine revtu de l'charpe qui lui donnait toute
autorit sur la ville, il prouva cette sorte de frmissement
qu'prouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son
matre.  partir de ce moment, il l'vita le plus qu'il put. Quand les
besoins du service l'exigeaient imprieusement et qu'il ne pouvait faire
autrement que de se trouver avec M. le maire, il lui parlait avec un
respect profond.

Cette prosprit cre  Montreuil-sur-mer par le pre Madeleine avait,
outre les signes visibles que nous avons indiqus, un autre symptme
qui, pour n'tre pas visible, n'tait pas moins significatif. Ceci ne
trompe jamais.

Quand la population souffre, quand le travail manque, quand le commerce
est nul, le contribuable rsiste  l'impt par pnurie, puise et
dpasse les dlais, et l'tat dpense beaucoup d'argent en frais de
contrainte et de rentre. Quand le travail abonde, quand le pays est
heureux et riche, l'impt se paye aisment et cote peu  l'tat. On
peut dire que la misre et la richesse publiques ont un thermomtre
infaillible, les frais de perception de l'impt. En sept ans, les frais
de perception de l'impt s'taient rduits des trois quarts dans
l'arrondissement de Montreuil-sur-mer, ce qui faisait frquemment citer
cet arrondissement entre tous par M. de Villle, alors ministre des
finances.

Telle tait la situation du pays, lorsque Fantine y revint. Personne ne
se souvenait plus d'elle. Heureusement la porte de la fabrique de M.
Madeleine tait comme un visage ami. Elle s'y prsenta, et fut admise
dans l'atelier des femmes. Le mtier tait tout nouveau pour Fantine,
elle n'y pouvait tre bien adroite, elle ne tirait donc de sa journe de
travail que peu de chose, mais enfin cela suffisait, le problme tait
rsolu, elle gagnait sa vie.




Chapitre VIII

Madame Victurnien dpense trente-cinq francs pour la morale


Quand Fantine vit qu'elle vivait, elle eut un moment de joie. Vivre
honntement de son travail, quelle grce du ciel! Le got du travail lui
revint vraiment. Elle acheta un miroir, se rjouit d'y regarder sa
jeunesse, ses beaux cheveux et ses belles dents, oublia beaucoup de
choses, ne songea plus qu' sa Cosette et  l'avenir possible, et fut
presque heureuse. Elle loua une petite chambre et la meubla  crdit sur
son travail futur; reste de ses habitudes de dsordre.

Ne pouvant pas dire qu'elle tait marie, elle s'tait bien garde,
comme nous l'avons dj fait entrevoir, de parler de sa petite fille.

En ces commencements, on l'a vu, elle payait exactement les Thnardier.
Comme elle ne savait que signer, elle tait oblige de leur crire par
un crivain public.

Elle crivait souvent. Cela fut remarqu. On commena  dire tout bas
dans l'atelier des femmes que Fantine crivait des lettres et qu'elle
avait des allures.

Il n'y a rien de tel pour pier les actions des gens que ceux qu'elles
ne regardent pas.--Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu' la
brune? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou
le jeudi? pourquoi prend-il toujours les petites rues? pourquoi madame
descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver  la maison?
pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier  lettres, quand elle
en a plein sa papeterie? etc., etc.--Il existe des tres qui, pour
connatre le mot de ces nigmes, lesquelles leur sont du reste
parfaitement indiffrentes, dpensent plus d'argent, prodiguent plus de
temps, se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes
actions; et cela, gratuitement, pour le plaisir, sans tre pays de la
curiosit autrement que par la curiosit. Ils suivront celui-ci ou
celle-l des jours entiers, feront faction des heures  des coins de
rue, sous des portes d'alles, la nuit, par le froid et par la pluie,
corrompront des commissionnaires, griseront des cochers de fiacre et des
laquais, achteront une femme de chambre, feront acquisition d'un
portier. Pourquoi? pour rien. Pur acharnement de voir, de savoir et de
pntrer. Pure dmangeaison de dire. Et souvent ces secrets connus, ces
mystres publis, ces nigmes claires du grand jour, entranent des
catastrophes, des duels, des faillites, des familles ruines, des
existences brises,  la grande joie de ceux qui ont tout dcouvert
sans intrt et par pur instinct. Chose triste.

Certaines personnes sont mchantes uniquement par besoin de parler. Leur
conversation, causerie dans le salon, bavardage dans l'antichambre, est
comme ces chemines qui usent vite le bois; il leur faut beaucoup de
combustible; et le combustible, c'est le prochain.

On observa donc Fantine.

Avec cela, plus d'une tait jalouse de ses cheveux blonds et de ses
dents blanches. On constata que dans l'atelier, au milieu des autres,
elle se dtournait souvent pour essuyer une larme. C'taient les moments
o elle songeait  son enfant; peut-tre aussi  l'homme qu'elle avait
aim.

C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du pass.

On constata qu'elle crivait, au moins deux fois par mois, toujours  la
mme adresse, et qu'elle affranchissait la lettre. On parvint  se
procurer l'adresse: _Monsieur, Monsieur Thnardier, aubergiste, 
Montfermeil_. On fit jaser au cabaret l'crivain public, vieux bonhomme
qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche
aux secrets. Bref, on sut que Fantine avait un enfant. Ce devait tre
une espce de fille. Il se trouva une commre qui fit le voyage de
Montfermeil, parla aux Thnardier, et dit  son retour: Pour mes
trente-cinq francs, j'en ai eu le coeur net. J'ai vu l'enfant!

La commre qui fit cela tait une gorgone appele madame Victurnien,
gardienne et portire de la vertu de tout le monde. Madame Victurnien
avait cinquante-six ans, et doublait le masque de la laideur du masque
de la vieillesse. Voix chevrotante, esprit capricant. Cette vieille
femme avait t jeune, chose tonnante. Dans sa jeunesse, en plein 93,
elle avait pous un moine chapp du clotre en bonnet rouge et pass
des bernardins aux jacobins. Elle tait sche, rche, revche, pointue,
pineuse, presque venimeuse; tout en se souvenant de son moine dont elle
tait veuve, et qui l'avait fort dompte et plie. C'tait une ortie o
l'on voyait le froissement du froc.  la restauration, elle s'tait
faite bigote, et si nergiquement que les prtres lui avaient pardonn
son moine. Elle avait un petit bien qu'elle lguait bruyamment  une
communaut religieuse. Elle tait fort bien vue  l'vch d'Arras.
Cette madame Victurnien donc alla  Montfermeil, et revint en disant:
J'ai vu l'enfant.

Tout cela prit du temps. Fantine tait depuis plus d'un an  la
fabrique, lorsqu'un matin la surveillante de l'atelier lui remit, de la
part de M. le maire, cinquante francs, en lui disant qu'elle ne faisait
plus partie de l'atelier et en l'engageant, de la part de M. le maire, 
quitter le pays.

C'tait prcisment dans ce mme mois que les Thnardier, aprs avoir
demand douze francs au lieu de six, venaient d'exiger quinze francs au
lieu de douze.

Fantine fut atterre. Elle ne pouvait s'en aller du pays, elle devait
son loyer et ses meubles. Cinquante francs ne suffisaient pas pour
acquitter cette dette. Elle balbutia quelques mots suppliants. La
surveillante lui signifia qu'elle et  sortir sur-le-champ de
l'atelier. Fantine n'tait du reste qu'une ouvrire mdiocre. Accable
de honte plus encore que de dsespoir, elle quitta l'atelier et rentra
dans sa chambre. Sa faute tait donc maintenant connue de tous!

Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. On lui conseilla de voir
M. le maire; elle n'osa pas. M. le maire lui donnait cinquante francs,
parce qu'il tait bon, et la chassait, parce qu'il tait juste. Elle
plia sous cet arrt.




Chapitre IX

Succs de Madame Victurnien


La veuve du moine fut donc bonne  quelque chose.

Du reste, M. Madeleine n'avait rien su de tout cela. Ce sont l de ces
combinaisons d'vnements dont la vie est pleine. M. Madeleine avait
pour habitude de n'entrer presque jamais dans l'atelier des femmes. Il
avait mis  la tte de cet atelier une vieille fille, que le cur lui
avait donne, et il avait toute confiance dans cette surveillante,
personne vraiment respectable, ferme, quitable, intgre, remplie de la
charit qui consiste  donner, mais n'ayant pas au mme degr la charit
qui consiste  comprendre et  pardonner. M. Madeleine se remettait de
tout sur elle. Les meilleurs hommes sont souvent forcs de dlguer leur
autorit. C'est dans cette pleine puissance et avec la conviction
qu'elle faisait bien, que la surveillante avait instruit le procs,
jug, condamn et excut Fantine.

Quant aux cinquante francs, elle les avait donns sur une somme que M.
Madeleine lui confiait pour aumnes et secours aux ouvrires et dont
elle ne rendait pas compte.

Fantine s'offrit comme servante dans le pays; elle alla d'une maison 
l'autre. Personne ne voulut d'elle. Elle n'avait pu quitter la ville. Le
marchand fripier auquel elle devait ses meubles, quels meubles! lui
avait dit: Si vous vous en allez, je vous fais arrter comme voleuse.
Le propritaire auquel elle devait son loyer, lui avait dit:

Vous tes jeune et jolie, vous pouvez payer. Elle partagea les
cinquante francs entre le propritaire et le fripier, rendit au marchand
les trois quarts de son mobilier, ne garda que le ncessaire, et se
trouva sans travail, sans tat, n'ayant plus que son lit, et devant
encore environ cent francs.

Elle se mit  coudre de grosses chemises pour les soldats de la
garnison, et gagnait douze sous par jour. Sa fille lui en cotait dix.
C'est en ce moment qu'elle commena  mal payer les Thnardier.

Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle
rentrait le soir, lui enseigna l'art de vivre dans la misre. Derrire
vivre de peu, il y a vivre de rien. Ce sont deux chambres; la premire
est obscure, la seconde est noire.

Fantine apprit comment on se passe tout  fait de feu en hiver, comment
on renonce  un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux
jours, comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture
son jupon, comment on mnage sa chandelle en prenant son repas  la
lumire de la fentre d'en face. On ne sait pas tout ce que certains
tres faibles, qui ont vieilli dans le dnment et l'honntet, savent
tirer d'un sou. Cela finit par tre un talent. Fantine acquit ce sublime
talent et reprit un peu de courage.

 cette poque, elle disait  une voisine:

--Bah! je me dis: en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout
le reste  mes coutures, je parviendrai bien toujours  gagner  peu
prs du pain. Et puis, quand on est triste, on mange moins. Eh bien! des
souffrances, des inquitudes, un peu de pain d'un ct, des chagrins de
l'autre, tout cela me nourrira.

Dans cette dtresse, avoir sa petite fille et t un trange bonheur.
Elle songea  la faire venir. Mais quoi! lui faire partager son
dnment! Et puis, elle devait aux Thnardier! comment s'acquitter? Et
le voyage! comment le payer?

La vieille qui lui avait donn ce qu'on pourrait appeler des leons de
vie indigente tait une sainte fille nomme Marguerite, dvote de la
bonne dvotion, pauvre, et charitable pour les pauvres et mme pour les
riches, sachant tout juste assez crire pour signer _Margueritte_, et
croyant en Dieu, ce qui est la science.

Il y a beaucoup de ces vertus-l en bas; un jour elles seront en haut.
Cette vie a un lendemain.

Dans les premiers temps, Fantine avait t si honteuse qu'elle n'avait
pas os sortir. Quand elle tait dans la rue, elle devinait qu'on se
retournait derrire elle et qu'on la montrait du doigt; tout le monde la
regardait et personne ne la saluait; le mpris cre et froid des
passants lui pntrait dans la chair et dans l'me comme une bise.

Dans les petites villes, il semble qu'une malheureuse soit nue sous les
sarcasmes et la curiosit de tous.  Paris, du moins, personne ne vous
connat, et cette obscurit est un vtement. Oh! comme elle et souhait
venir  Paris! Impossible.

Il fallut bien s'accoutumer  la dconsidration, comme elle s'tait
accoutume  l'indigence. Peu  peu elle en prit son parti. Aprs deux
ou trois mois elle secoua la honte et se remit  sortir comme si de rien
n'tait.

--Cela m'est bien gal, dit-elle.

Elle alla et vint, la tte haute, avec un sourire amer, et sentit
qu'elle devenait effronte.

Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fentre, remarquait
la dtresse de cette crature, grce  elle "remise  sa place", et se
flicitait. Les mchants ont un bonheur noir.

L'excs du travail fatiguait Fantine, et la petite toux sche qu'elle
avait augmenta. Elle disait quelquefois  sa voisine Marguerite: Ttez
donc comme mes mains sont chaudes.

Cependant le matin, quand elle peignait avec un vieux peigne cass ses
beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche, elle avait une
minute de coquetterie heureuse.




Chapitre X

Suite du succs


Elle avait t congdie vers la fin de l'hiver; l't se passa, mais
l'hiver revint. Jours courts, moins de travail. L'hiver, point de
chaleur, point de lumire, point de midi, le soir touche au matin,
brouillard, crpuscule, la fentre est grise, on n'y voit pas clair. Le
ciel est un soupirail. Toute la journe est une cave. Le soleil a l'air
d'un pauvre. L'affreuse saison! L'hiver change en pierre l'eau du ciel
et le coeur de l'homme. Ses cranciers la harcelaient.

Fantine gagnait trop peu. Ses dettes avaient grossi. Les Thnardier, mal
pays, lui crivaient  chaque instant des lettres dont le contenu la
dsolait et dont le port la ruinait. Un jour ils lui crivirent que sa
petite Cosette tait toute nue par le froid qu'il faisait, qu'elle avait
besoin d'une jupe de laine, et qu'il fallait au moins que la mre
envoyt dix francs pour cela. Elle reut la lettre, et la froissa dans
ses mains tout le jour. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait
le coin de la rue, et dfit son peigne. Ses admirables cheveux blonds
lui tombrent jusqu'aux reins.

--Les beaux cheveux! s'cria le barbier.

--Combien m'en donneriez-vous? dit-elle.

--Dix francs.

--Coupez-les.

Elle acheta une jupe de tricot et l'envoya aux Thnardier.

Cette jupe fit les Thnardier furieux. C'tait de l'argent qu'ils
voulaient. Ils donnrent la jupe  Eponine. La pauvre Alouette continua
de frissonner.

Fantine pensa: Mon enfant n'a plus froid. Je l'ai habille de mes
cheveux. Elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tte
tondue et avec lesquels elle tait encore jolie.

Un travail tnbreux se faisait dans le coeur de Fantine. Quand elle vit
qu'elle ne pouvait plus se coiffer, elle commena  tout prendre en
haine autour d'elle. Elle avait longtemps partag la vnration de tous
pour le pre Madeleine; cependant,  force de se rpter que c'tait lui
qui l'avait chasse, et qu'il tait la cause de son malheur, elle en
vint  le har lui aussi, lui surtout. Quand elle passait devant la
fabrique aux heures o les ouvriers sont sur la porte, elle affectait de
rire et de chanter.

Une vieille ouvrire qui la vit une fois chanter et rire de cette faon
dit:

--Voil une fille qui finira mal.

Elle prit un amant, le premier venu, un homme qu'elle n'aimait pas, par
bravade, avec la rage dans le coeur. C'tait un misrable, une espce de
musicien mendiant, un oisif gueux, qui la battait, et qui la quitta
comme elle l'avait pris, avec dgot. Elle adorait son enfant.

Plus elle descendait, plus tout devenait sombre autour d'elle plus ce
doux petit ange rayonnait dans le fond de son me. Elle disait. Quand je
serai riche, j'aurai ma Cosette avec moi; et elle riait. La toux ne la
quittait pas, et elle avait des sueurs dans le dos.

Un jour elle reut des Thnardier une lettre ainsi conue:

Cosette est malade d'une maladie qui est dans le pays. Une fivre
miliaire, qu'ils appellent. Il faut des drogues chres. Cela nous ruine
et nous ne pouvons plus payer. Si vous ne nous envoyez pas quarante
francs avant huit jours, la petite est morte.

Elle se mit  rire aux clats, et elle dit  sa vieille voisine:

--Ah! ils sont bons! quarante francs! que a! a fait deux napolons! O
veulent-ils que je les prenne? Sont-ils btes, ces paysans!

Cependant elle alla dans l'escalier prs d'une lucarne et relut la
lettre.

Puis elle descendit l'escalier et sortit en courant et en sautant, riant
toujours. Quelqu'un qui la rencontra lui dit:

--Qu'est-ce que vous avez donc  tre si gaie?

Elle rpondit:

--C'est une bonne btise que viennent de m'crire des gens de la
campagne. Ils me demandent quarante francs. Paysans, va!

Comme elle passait sur la place, elle vit beaucoup de monde qui
entourait une voiture de forme bizarre sur l'impriale de laquelle
prorait tout debout un homme vtu de rouge. C'tait un bateleur
dentiste en tourne, qui offrait au public des rteliers complets, des
opiats, des poudres et des lixirs.

Fantine se mla au groupe et se mit  rire comme les autres de cette
harangue o il y avait de l'argot pour la canaille et du jargon pour les
gens comme il faut. L'arracheur de dents vit cette belle fille qui
riait, et s'cria tout  coup:

--Vous avez de jolies dents, la fille qui riez l. Si vous voulez me
vendre vos deux palettes, je vous donne de chaque un napolon d'or.

--Qu'est-ce que c'est que a, mes palettes? demanda Fantine.

--Les palettes, reprit le professeur dentiste, c'est les dents de
devant, les deux d'en haut.

--Quelle horreur! s'cria Fantine.

--Deux napolons! grommela une vieille dente qui tait l. Qu'en voil
une qui est heureuse!

Fantine s'enfuit, et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix
enroue de l'homme qui lui criait: Rflchissez, la belle! deux
napolons, a peut servir. Si le coeur vous en dit, venez ce soir 
l'auberge du _Tillac d'argent_, vous m'y trouverez.

Fantine rentra, elle tait furieuse et conta la chose  sa bonne voisine
Marguerite:

--Comprenez-vous cela? ne voil-t-il pas un abominable homme? comment
laisse-t-on des gens comme cela aller dans le pays! M'arracher mes deux
dents de devant! mais je serais horrible! Les cheveux repoussent, mais
les dents! Ah! le monstre d'homme! j'aimerais mieux me jeter d'un
cinquime la tte la premire sur le pav! Il m'a dit qu'il serait ce
soir au _Tillac d'argent_.

--Et qu'est-ce qu'il offrait? demanda Marguerite.

--Deux napolons.

--Cela fait quarante francs.

--Oui, dit Fantine, cela fait quarante francs.

Elle resta pensive, et se mit  son ouvrage. Au bout d'un quart d'heure,
elle quitta sa couture et alla relire la lettre des Thnardier sur
l'escalier.

En rentrant, elle dit  Marguerite qui travaillait prs d'elle:

--Qu'est-ce que c'est donc que cela, une fivre miliaire? Savez-vous?

--Oui, rpondit la vieille fille, c'est une maladie.

--a a donc besoin de beaucoup de drogues?

--Oh! des drogues terribles.

--O a vous prend-il?

--C'est une maladie qu'on a comme a.

--Cela attaque donc les enfants?

--Surtout les enfants.

--Est-ce qu'on en meurt?

--Trs bien, dit Marguerite.

Fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l'escalier.

Le soir elle descendit, et on la vit qui se dirigeait du ct de la rue
de Paris o sont les auberges.

Le lendemain matin, comme Marguerite entrait dans la chambre de Fantine
avant le jour, car elles travaillaient toujours ensemble et de cette
faon n'allumaient qu'une chandelle pour deux, elle trouva Fantine
assise sur son lit, ple, glace. Elle ne s'tait pas couche. Son
bonnet tait tomb sur ses genoux. La chandelle avait brl toute la
nuit et tait presque entirement consume.

Marguerite s'arrta sur le seuil, ptrifie de cet norme dsordre, et
s'cria:

--Seigneur! la chandelle qui est toute brle! il s'est pass des
vnements!

Puis elle regarda Fantine qui tournait vers elle sa tte sans cheveux.

Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans.

--Jsus! fit Marguerite, qu'est-ce que vous avez, Fantine?

--Je n'ai rien, rpondit Fantine. Au contraire. Mon enfant ne mourra pas
de cette affreuse maladie, faute de secours. Je suis contente.

En parlant ainsi, elle montrait  la vieille fille deux napolons qui
brillaient sur la table.

--Ah, Jsus Dieu! dit Marguerite. Mais c'est une fortune! O avez-vous
eu ces louis d'or?

--Je les ai eus, rpondit Fantine.

En mme temps elle sourit. La chandelle clairait son visage. C'tait un
sourire sanglant. Une salive rougetre lui souillait le coin des lvres,
et elle avait un trou noir dans la bouche.

Les deux dents taient arraches.

Elle envoya les quarante francs  Montfermeil.

Du reste c'tait une ruse des Thnardier pour avoir de l'argent. Cosette
n'tait pas malade.

Fantine jeta son miroir par la fentre. Depuis longtemps elle avait
quitt sa cellule du second pour une mansarde ferme d'un loquet sous le
toit; un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et
vous heurte  chaque instant la tte. Le pauvre ne peut aller au fond de
sa chambre comme au fond de sa destine qu'en se courbant de plus en
plus. Elle n'avait plus de lit, il lui restait une loque qu'elle
appelait sa couverture, un matelas  terre et une chaise dpaille. Un
petit rosier qu'elle avait s'tait dssch dans un coin, oubli. Dans
l'autre coin, il y avait un pot  beurre  mettre l'eau, qui gelait
l'hiver, et o les diffrents niveaux de l'eau restaient longtemps
marqus par des cercles de glace. Elle avait perdu la honte, elle perdit
la coquetterie. Dernier signe. Elle sortait avec des bonnets sales. Soit
faute de temps, soit indiffrence, elle ne raccommodait plus son linge.
 mesure que les talons s'usaient, elle tirait ses bas dans ses
souliers. Cela se voyait  de certains plis perpendiculaires. Elle
rapiait son corset, vieux et us, avec des morceaux de calicot qui se
dchiraient au moindre mouvement. Les gens auxquels elle devait, lui
faisaient des scnes, et ne lui laissaient aucun repos. Elle les
trouvait dans la rue, elle les retrouvait dans son escalier. Elle
passait des nuits  pleurer et  songer. Elle avait les yeux trs
brillants, et elle sentait une douleur fixe dans l'paule, vers le haut
de l'omoplate gauche. Elle toussait beaucoup. Elle hassait profondment
le pre Madeleine, et ne se plaignait pas. Elle cousait dix-sept heures
par jour; mais un entrepreneur du travail des prisons, qui faisait
travailler les prisonnires au rabais, fit tout  coup baisser les prix,
ce qui rduisit la journe des ouvrires libres  neuf sous. Dix-sept
heures de travail, et neuf sous par jour! Ses cranciers taient plus
impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait repris presque tous les
meubles, lui disait sans cesse: Quand me payeras-tu, coquine? Que
voulait-on d'elle, bon Dieu! Elle se sentait traque et il se
dveloppait en elle quelque chose de la bte farouche. Vers le mme
temps, le Thnardier lui crivit que dcidment il avait attendu avec
beaucoup trop de bont, et qu'il lui fallait cent francs, tout de suite;
sinon qu'il mettrait  la porte la petite Cosette, toute convalescente
de sa grande maladie, par le froid, par les chemins, et qu'elle
deviendrait ce qu'elle pourrait, et qu'elle crverait, si elle voulait.
Cent francs, songea Fantine! Mais o y a-t-il un tat  gagner cent
sous par jour?

--Allons! dit-elle, vendons le reste.

L'infortune se fit fille publique.




Chapitre XI

_Christus nos liberavit_


Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine? C'est la socit
achetant une esclave.

 qui?  la misre.

 la faim, au froid,  l'isolement,  l'abandon, au dnment. March
douloureux. Une me pour un morceau de pain. La misre offre, la socit
accepte.

La sainte loi de Jsus-Christ gouverne notre civilisation, mais elle ne
la pntre pas encore. On dit que l'esclavage a disparu de la
civilisation europenne. C'est une erreur. Il existe toujours, mais il
ne pse plus que sur la femme, et il s'appelle prostitution.

Il pse sur la femme, c'est--dire sur la grce, sur la faiblesse, sur
la beaut, sur la maternit. Ceci n'est pas une des moindres hontes de
l'homme.

Au point de ce douloureux drame o nous sommes arrivs, il ne reste plus
rien  Fantine de ce qu'elle a t autrefois. Elle est devenue marbre en
devenant boue. Qui la touche a froid. Elle passe, elle vous subit et
elle vous ignore; elle est la figure dshonore et svre. La vie et
l'ordre social lui ont dit leur dernier mot. Il lui est arriv tout ce
qui lui arrivera. Elle a tout ressenti, tout support, tout prouv,
tout souffert, tout perdu, tout pleur. Elle est rsigne de cette
rsignation qui ressemble  l'indiffrence comme la mort ressemble au
sommeil. Elle n'vite plus rien. Elle ne craint plus rien. Tombe sur
elle toute la nue et passe sur elle tout l'ocan! que lui importe!
c'est une ponge imbibe.

Elle le croit du moins, mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on puise
le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit.

Hlas! qu'est-ce que toutes ces destines ainsi pousses ple-mle? o
vont-elles? pourquoi sont-elles ainsi?

Celui qui sait cela voit toute l'ombre.

Il est seul. Il s'appelle Dieu.




Chapitre XII

Le dsoeuvrement de M. Bamatabois


Il y a dans toutes les petites villes, et il y avait  Montreuil-sur-mer
en particulier, une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents
livres de rente en province du mme air dont leurs pareils dvorent 
Paris deux cent mille francs par an. Ce sont des tres de la grande
espce neutre; hongres, parasites, nuls, qui ont un peu de terre, un peu
de sottise et un peu d'esprit, qui seraient des rustres dans un salon et
se croient des gentilshommes au cabaret, qui disent: mes prs, mes bois,
mes paysans, sifflent les actrices du thtre pour prouver qu'ils sont
gens de got, querellent les officiers de la garnison pour montrer
qu'ils sont gens de guerre, chassent, fument, billent, boivent, sentent
le tabac, jouent au billard, regardent les voyageurs descendre de
diligence, vivent au caf, dnent  l'auberge, ont un chien qui mange
les os sous la table et une matresse qui pose les plats dessus,
tiennent  un sou, exagrent les modes, admirent la tragdie, mprisent
les femmes, usent leurs vieilles bottes, copient Londres  travers Paris
et Paris  travers Pont--Mousson, vieillissent hbts, ne travaillent
pas, ne servent  rien et ne nuisent pas  grand'chose.

M. Flix Tholomys, rest dans sa province et n'ayant jamais vu Paris,
serait un de ces hommes-l.

S'ils taient plus riches, on dirait: ce sont des lgants; s'ils
taient plus pauvres, on dirait: ce sont des fainants. Ce sont tout
simplement des dsoeuvrs. Parmi ces dsoeuvrs, il y a des ennuyeux,
des ennuys, des rvasseurs, et quelques drles.

Dans ce temps-l, un lgant se composait d'un grand col, d'une grande
cravate, d'une montre  breloques, de trois gilets superposs de
couleurs diffrentes, le bleu et le rouge en dedans, d'un habit couleur
olive  taille courte,  queue de morue,  double range de boutons
d'argent serrs les uns contre les autres et montant jusque sur
l'paule, et d'un pantalon olive plus clair, orn sur les deux coutures
d'un nombre de ctes indtermin, mais toujours impair, variant de une 
onze, limite qui n'tait jamais franchie. Ajoutez  cela des
souliers-bottes avec de petits fers au talon, un chapeau  haute forme
et  bords troits, des cheveux en touffe, une norme canne, et une
conversation rehausse des calembours de Potier. Sur le tout des perons
et des moustaches.  cette poque, des moustaches voulaient dire
bourgeois et des perons voulaient dire piton.

L'lgant de province portait les perons plus longs et les moustaches
plus farouches. C'tait le temps de la lutte des rpubliques de
l'Amrique mridionale contre le roi d'Espagne, de Bolivar contre
Morillo. Les chapeaux  petits bords taient royalistes et se nommaient
des morillos; les libraux portaient des chapeaux  larges bords qui
s'appelaient des bolivars.

Huit ou dix mois donc aprs ce qui a t racont dans les pages
prcdentes, vers les premiers jours de janvier 1823, un soir qu'il
avait neig, un de ces lgants, un de ces dsoeuvrs, un "bien
pensant", car il avait un morillo, de plus chaudement envelopp d'un de
ces grands manteaux qui compltaient dans les temps froids le costume 
la mode, se divertissait  harceler une crature qui rdait en robe de
bal et toute dcollete avec des fleurs sur la tte devant la vitre du
caf des officiers. Cet lgant fumait, car c'tait dcidment la mode.

Chaque fois que cette femme passait devant lui, il lui jetait, avec une
bouffe de la fume de son cigare, quelque apostrophe qu'il croyait
spirituelle et gaie, comme:--Que tu es laide!--Veux-tu te cacher!--Tu
n'as pas de dents! etc., etc.--Ce monsieur s'appelait monsieur
Bamatabois. La femme, triste spectre par qui allait et venait sur la
neige, ne lui rpondait pas, ne le regardait mme pas, et n'en
accomplissait pas moins en silence et avec une rgularit sombre sa
promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le
sarcasme, comme le soldat condamn qui revient sous les verges. Ce peu
d'effet piqua sans doute l'oisif qui, profitant d'un moment o elle se
retournait, s'avana derrire elle  pas de loup et en touffant son
rire, se baissa, prit sur le pav une poigne de neige et la lui plongea
brusquement dans le dos entre ses deux paules nues. La fille poussa un
rugissement, se tourna, bondit comme une panthre, et se rua sur
l'homme, lui enfonant ses ongles dans le visage, avec les plus
effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le
ruisseau. Ces injures, vomies d'une voix enroue par l'eau-de-vie,
sortaient hideusement d'une bouche  laquelle manquaient en effet les
deux dents de devant. C'tait la Fantine.

Au bruit que cela fit, les officiers sortirent en foule du caf, les
passants s'amassrent, et il se forma un grand cercle riant, huant et
applaudissant, autour de ce tourbillon compos de deux tres o l'on
avait peine  reconnatre un homme et une femme, l'homme se dbattant,
son chapeau  terre, la femme frappant des pieds et des poings,
dcoiffe, hurlant, sans dents et sans cheveux, livide de colre,
horrible. Tout  coup un homme de haute taille sortit vivement de la
foule, saisit la femme  son corsage de satin couvert de boue, et lui
dit: Suis-moi!

La femme leva la tte; sa voix furieuse s'teignit subitement. Ses yeux
taient vitreux, de livide elle tait devenue ple, et elle tremblait
d'un tremblement de terreur. Elle avait reconnu Javert.

L'lgant avait profit de l'incident pour s'esquiver.




Chapitre XIII

Solution de quelques questions de police municipale


Javert carta les assistants, rompit le cercle et se mit  marcher  grands
pas vers le bureau de police qui est  l'extrmit de la place, tranant
aprs lui la misrable. Elle se laissait faire machinalement. Ni lui ni
elle ne disaient un mot. La nue des spectateurs, au paroxysme de la
joie, suivait avec des quolibets. La suprme misre, occasion
d'obscnits. Arriv au bureau de police qui tait une salle basse
chauffe par un pole et garde par un poste, avec une porte vitre et
grille sur la rue, Javert ouvrit la porte, entra avec Fantine, et
referma la porte derrire lui, au grand dsappointement des curieux qui
se haussrent sur la pointe du pied et allongrent le cou devant la
vitre trouble du corps de garde, cherchant  voir. La curiosit est une
gourmandise. Voir, c'est dvorer.

En entrant, la Fantine alla tomber dans un coin, immobile et muette,
accroupie comme une chienne qui a peur.

Le sergent du poste apporta une chandelle allume sur une table. Javert
s'assit, tira de sa poche une feuille de papier timbr et se mit 
crire.

Ces classes de femmes sont entirement remises par nos lois  la
discrtion de la police. Elle en fait ce qu'elle veut, les punit comme
bon lui semble, et confisque  son gr ces deux tristes choses qu'elles
appellent leur industrie et leur libert. Javert tait impassible; son
visage srieux ne trahissait aucune motion. Pourtant il tait gravement
et profondment proccup. C'tait un de ces moments o il exerait sans
contrle, mais avec tous les scrupules d'une conscience svre, son
redoutable pouvoir discrtionnaire. En cet instant, il le sentait, son
escabeau d'agent de police tait un tribunal. Il jugeait. Il jugeait, et
il condamnait. Il appelait tout ce qu'il pouvait avoir d'ides dans
l'esprit autour de la grande chose qu'il faisait. Plus il examinait le
fait de cette fille, plus il se sentait rvolt. Il tait vident qu'il
venait de voir commettre un crime. Il venait de voir, l dans la rue, la
socit, reprsente par un propritaire-lecteur, insulte et attaque
par une crature en dehors de tout. Une prostitue avait attent  un
bourgeois. Il avait vu cela, lui Javert. Il crivait en silence.

Quand il eut fini, il signa, plia le papier et dit au sergent du poste,
en le lui remettant:

--Prenez trois hommes, et menez cette fille au bloc.

Puis se tournant vers la Fantine:

--Tu en as pour six mois.

La malheureuse tressaillit.

--Six mois! six mois de prison! Six mois  gagner sept sous par jour!
Mais que deviendra Cosette? ma fille! ma fille! Mais je dois encore plus
de cent francs aux Thnardier, monsieur l'inspecteur, savez-vous cela?

Elle se trana sur la dalle mouille par les bottes boueuses de tous ces
hommes, sans se lever, joignant les mains, faisant de grands pas avec
ses genoux.

--Monsieur Javert, dit-elle, je vous demande grce. Je vous assure que
je n'ai pas eu tort. Si vous aviez vu le commencement, vous auriez vu!
je vous jure le bon Dieu que je n'ai pas eu tort. C'est ce monsieur le
bourgeois que je ne connais pas qui m'a mis de la neige dans le dos.
Est-ce qu'on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand
nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal  personne?
Cela m'a saisie. Je suis un peu malade, voyez-vous! Et puis il y avait
dj un peu de temps qu'il me disait des raisons. Tu es laide! tu n'as
pas de dents! Je le sais bien que je n'ai plus mes dents. Je ne faisais
rien, moi; je disais: c'est un monsieur qui s'amuse. J'tais honnte
avec lui, je ne lui parlais pas. C'est  cet instant-l qu'il m'a mis de
la neige. Monsieur Javert, mon bon monsieur l'inspecteur! est-ce qu'il
n'y a personne l qui ait vu pour vous dire que c'est bien vrai? J'ai
peut-tre eu tort de me fcher. Vous savez, dans le premier moment, on
n'est pas matre. On a des vivacits. Et puis, quelque chose de si froid
qu'on vous met dans le dos  l'heure que vous ne vous y attendez pas!
J'ai eu tort d'abmer le chapeau de ce monsieur. Pourquoi s'est-il en
all? Je lui demanderais pardon. Oh! mon Dieu, cela me serait bien gal
de lui demander pardon. Faites-moi grce pour aujourd'hui cette fois,
monsieur Javert. Tenez, vous ne savez pas a, dans les prisons on ne
gagne que sept sous, ce n'est pas la faute du gouvernement, mais on
gagne sept sous, et figurez-vous que j'ai cent francs  payer, ou
autrement on me renverra ma petite.  mon Dieu! je ne peux pas l'avoir
avec moi. C'est si vilain ce que je fais!  ma Cosette,  mon petit ange
de la bonne sainte Vierge, qu'est-ce qu'elle deviendra, pauvre loup! Je
vais vous dire, c'est les Thnardier, des aubergistes, des paysans, a
n'a pas de raisonnement. Il leur faut de l'argent. Ne me mettez pas en
prison! Voyez-vous, c'est une petite qu'on mettrait  mme sur la grande
route, va comme tu pourras, en plein coeur d'hiver, il faut avoir piti
de cette chose-l, mon bon monsieur Javert. Si c'tait plus grand, a
gagnerait sa vie, mais a ne peut pas,  ces ges-l. Je ne suis pas une
mauvaise femme au fond. Ce n'est pas la lchet et la gourmandise qui
ont fait de moi a. J'ai bu de l'eau-de-vie, c'est par misre. Je ne
l'aime pas, mais cela tourdit. Quand j'tais plus heureuse, on n'aurait
eu qu' regarder dans mes armoires, on aurait bien vu que je n'tais pas
une femme coquette qui a du dsordre. J'avais du linge, beaucoup de
linge. Ayez piti de moi, monsieur Javert!

Elle parlait ainsi, brise en deux, secoue par les sanglots, aveugle
par les larmes, la gorge nue, se tordant les mains, toussant d'une toux
sche et courte, balbutiant tout doucement avec la voix de l'agonie. La
grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les
misrables.  ce moment-l, la Fantine tait redevenue belle.  de
certains instants, elle s'arrtait et baisait tendrement le bas de la
redingote du mouchard. Elle et attendri un coeur de granit, mais on
n'attendrit pas un coeur de bois.

--Allons! dit Javert, je t'ai coute. As-tu bien tout dit? Marche 
prsent! Tu as tes six mois; _le Pre ternel en personne n'y pourrait
plus rien_.

 cette solennelle parole, Le Pre ternel en personne n'y pourrait plus
rien, elle comprit que l'arrt tait prononc. Elle s'affaissa sur
elle-mme en murmurant:

--Grce!

Javert tourna le dos.

Les soldats la saisirent par les bras.

Depuis quelques minutes, un homme tait entr sans qu'on et pris garde
 lui. Il avait referm la porte, s'y tait adoss, et avait entendu les
prires dsespres de la Fantine. Au moment o les soldats mirent la
main sur la malheureuse, qui ne voulait pas se lever, il fit un pas,
sortit de l'ombre, et dit:

--Un instant, s'il vous plat!

Javert leva les yeux et reconnut M. Madeleine. Il ta son chapeau, et
saluant avec une sorte de gaucherie fche:

--Pardon, monsieur le maire....

Ce mot, monsieur le maire, fit sur la Fantine un effet trange. Elle se
dressa debout tout d'une pice comme un spectre qui sort de terre,
repoussa les soldats des deux bras, marcha droit  M. Madeleine avant
qu'on et pu la retenir, et le regardant fixement, l'air gar, elle
cria:

--Ah! c'est donc toi qui es monsieur le maire!

Puis elle clata de rire et lui cracha au visage.

M. Madeleine s'essuya le visage, et dit:

--Inspecteur Javert, mettez cette femme en libert.

Javert se sentit au moment de devenir fou. Il prouvait en cet instant,
coup sur coup, et presque mles ensemble, les plus violentes motions
qu'il et ressenties de sa vie. Voir une fille publique cracher au
visage d'un maire, cela tait une chose si monstrueuse que, dans ses
suppositions les plus effroyables, il et regard comme un sacrilge de
le croire possible. D'un autre ct, dans le fond de sa pense, il
faisait confusment un rapprochement hideux entre ce qu'tait cette
femme et ce que pouvait tre ce maire, et alors il entrevoyait avec
horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat. Mais
quand il vit ce maire, ce magistrat, s'essuyer tranquillement le visage
et dire: _mettez cette femme en libert_, il eut comme un blouissement
de stupeur; la pense et la parole lui manqurent galement; la somme de
l'tonnement possible tait dpasse pour lui. Il resta muet.

Ce mot n'avait pas port un coup moins trange  la Fantine. Elle leva
son bras nu et se cramponna  la clef du pole comme une personne qui
chancelle. Cependant elle regardait tout autour d'elle et elle se mit 
parler  voix basse, comme si elle se parlait  elle-mme.

--En libert! qu'on me laisse aller! que je n'aille pas en prison six
mois! Qui est-ce qui a dit cela? Il n'est pas possible qu'on ait dit
cela. J'ai mal entendu. a ne peut pas tre ce monstre de maire! Est-ce
que c'est vous, mon bon monsieur Javert, qui avez dit qu'on me mette en
libert? Oh! voyez-vous! je vais vous dire et vous me laisserez aller.
Ce monstre de maire, ce vieux gredin de maire, c'est lui qui est cause
de tout. Figurez-vous, monsieur Javert, qu'il m'a chasse!  cause d'un
tas de gueuses qui tiennent des propos dans l'atelier. Si ce n'est pas
l une horreur! renvoyer une pauvre fille qui fait honntement son
ouvrage! Alors je n'ai plus gagn assez, et tout le malheur est venu.
D'abord il y a une amlioration que ces messieurs de la police devraient
bien faire, ce serait d'empcher les entrepreneurs des prisons de faire
du tort aux pauvres gens. Je vais vous expliquer cela, voyez-vous. Vous
gagnez douze sous dans les chemises, cela tombe  neuf sous, il n'y a
plus moyen de vivre. Il faut donc devenir ce qu'on peut. Moi, j'avais ma
petite Cosette, j'ai bien t force de devenir une mauvaise femme. Vous
comprenez  prsent, que c'est ce gueux de maire qui a tout fait le mal.
Aprs cela, j'ai pitin le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le
caf des officiers. Mais lui, il m'avait perdu toute ma robe avec sa
neige. Nous autres, nous n'avons qu'une robe de soie, pour le soir.
Voyez-vous, je n'ai jamais fait de mal exprs, vrai, monsieur Javert, et
je vois partout des femmes bien plus mchantes que moi qui sont bien
plus heureuses.  monsieur Javert, c'est vous qui avez dit qu'on me
mette dehors, n'est-ce pas? Prenez des informations, parlez  mon
propritaire, maintenant je paye mon terme, on vous dira bien que je
suis honnte. Ah! mon Dieu, je vous demande pardon, j'ai touch, sans
faire attention,  la clef du pole, et cela fait fumer.

M. Madeleine l'coutait avec une attention profonde. Pendant qu'elle
parlait, il avait fouill dans son gilet, en avait tir sa bourse et
l'avait ouverte. Elle tait vide. Il l'avait remise dans sa poche. Il
dit  la Fantine:

--Combien avez-vous dit que vous deviez?

La Fantine, qui ne regardait que Javert, se retourna de son ct:

--Est-ce que je te parle  toi!

Puis s'adressant aux soldats:

--Dites donc, vous autres, avez-vous vu comme je te vous lui ai crach 
la figure? Ah! vieux sclrat de maire, tu viens ici pour me faire peur,
mais je n'ai pas peur de toi. J'ai peur de monsieur Javert. J'ai peur de
mon bon monsieur Javert!

En parlant ainsi elle se retourna vers l'inspecteur:

--Avec a, voyez-vous, monsieur l'inspecteur, il faut tre juste. Je
comprends que vous tes juste, monsieur l'inspecteur. Au fait, c'est
tout simple, un homme qui joue  mettre un peu de neige dans le dos
d'une femme, a les faisait rire, les officiers, il faut bien qu'on se
divertisse  quelque chose, nous autres nous sommes l pour qu'on
s'amuse, quoi! Et puis, vous, vous venez, vous tes bien forc de mettre
l'ordre, vous emmenez la femme qui a tort, mais en y rflchissant,
comme vous tes bon, vous dites qu'on me mette en libert, c'est pour la
petite, parce que six mois en prison, cela m'empcherait de nourrir mon
enfant. Seulement n'y reviens plus, coquine! Oh! je n'y reviendrai plus,
monsieur Javert! on me fera tout ce qu'on voudra maintenant, je ne
bougerai plus. Seulement, aujourd'hui, voyez-vous, j'ai cri parce que
cela m'a fait mal, je ne m'attendais pas du tout  cette neige de ce
monsieur, et puis, je vous ai dit, je ne me porte pas trs bien, je
tousse, j'ai l dans l'estomac comme une boule qui me brle, que le
mdecin me dit: soignez-vous. Tenez, ttez, donnez votre main, n'ayez
pas peur, c'est ici.

Elle ne pleurait plus, sa voix tait caressante, elle appuyait sur sa
gorge blanche et dlicate la grosse main rude de Javert, et elle le
regardait en souriant.

Tout  coup elle rajusta vivement le dsordre de ses vtements, fit
retomber les plis de sa robe qui en se tranant s'tait releve presque
 la hauteur du genou, et marcha vers la porte en disant  demi-voix aux
soldats avec un signe de tte amical:

--Les enfants, monsieur l'inspecteur a dit qu'on me lche, je m'en vas.

Elle mit la main sur le loquet. Un pas de plus, elle tait dans la rue.

Javert jusqu' cet instant tait rest debout, immobile, l'oeil fix 
terre, pos de travers au milieu de cette scne comme une statue
drange qui attend qu'on la mette quelque part.

Le bruit que fit le loquet le rveilla. Il releva la tte avec une
expression d'autorit souveraine, expression toujours d'autant plus
effrayante que le pouvoir se trouve plac plus bas, froce chez la bte
fauve, atroce chez l'homme de rien.

--Sergent, cria-t-il, vous ne voyez pas que cette drlesse s'en va! Qui
est-ce qui vous a dit de la laisser aller?

--Moi, dit Madeleine.

La Fantine  la voix de Javert avait trembl et lch le loquet comme un
voleur pris lche l'objet vol.  la voix de Madeleine, elle se
retourna, et  partir de ce moment, sans qu'elle pronont un mot, sans
qu'elle ost mme laisser sortir son souffle librement, son regard alla
tour  tour de Madeleine  Javert et de Javert  Madeleine, selon que
c'tait l'un ou l'autre qui parlait.

Il tait vident qu'il fallait que Javert et t, comme on dit, jet
hors des gonds pour qu'il se ft permis d'apostropher le sergent comme
il l'avait fait, aprs l'invitation du maire de mettre Fantine en
libert. En tait-il venu  oublier la prsence de monsieur le maire?
Avait-il fini par se dclarer  lui-mme qu'il tait impossible qu'une
autorit et donn un pareil ordre, et que bien certainement monsieur
le maire avait d dire sans le vouloir une chose pour une autre? Ou
bien, devant les normits dont il tait tmoin depuis deux heures, se
disait-il qu'il fallait revenir aux suprmes rsolutions, qu'il tait
ncessaire que le petit se fit grand, que le mouchard se transformt en
magistrat, que l'homme de police devnt homme de justice, et qu'en cette
extrmit prodigieuse l'ordre, la loi, la morale, le gouvernement, la
socit tout entire, se personnifiaient en lui Javert?

Quoi qu'il en soit, quand M. Madeleine eut dit ce moi qu'on vient
d'entendre, on vit l'inspecteur de police Javert se tourner vers
monsieur le maire, ple, froid, les lvres bleues, le regard dsespr,
tout le corps agit d'un tremblement imperceptible, et, chose inoue,
lui dire, l'oeil baiss, mais la voix ferme:

--Monsieur le maire, cela ne se peut pas.

--Comment? dit M. Madeleine.

--Cette malheureuse a insult un bourgeois.

--Inspecteur Javert, repartit M. Madeleine avec un accent conciliant et
calme, coutez. Vous tes un honnte homme, et je ne fais nulle
difficult de m'expliquer avec vous. Voici le vrai. Je passais sur la
place comme vous emmeniez cette femme, il y avait encore des groupes, je
me suis inform, j'ai tout su, c'est le bourgeois qui a eu tort et qui,
en bonne police, et d tre arrt.

Javert reprit:

--Cette misrable vient d'insulter monsieur le maire.

--Ceci me regarde, dit M. Madeleine. Mon injure est  moi peut-tre.
J'en puis faire ce que je veux.

--Je demande pardon  monsieur le maire. Son injure n'est pas  lui,
elle est  la justice.

--Inspecteur Javert, rpliqua M. Madeleine, la premire justice, c'est
la conscience. J'ai entendu cette femme. Je sais ce que je fais.

--Et moi, monsieur le maire, je ne sais pas ce que je vois.

--Alors contentez-vous d'obir.

--J'obis  mon devoir. Mon devoir veut que cette femme fasse six mois
de prison.

M. Madeleine rpondit avec douceur:

--coutez bien ceci. Elle n'en fera pas un jour.

 cette parole dcisive, Javert osa regarder le maire fixement, et lui
dit, mais avec un son de voix toujours profondment respectueux:

--Je suis au dsespoir de rsister  monsieur le maire, c'est la
premire fois de ma vie, mais il daignera me permettre de lui faire
observer que je suis dans la limite de mes attributions. Je reste,
puisque monsieur le maire le veut, dans le fait du bourgeois. J'tais
l. C'est cette fille qui s'est jete sur monsieur Bamatabois, qui est
lecteur et propritaire de cette belle maison  balcon qui fait le coin
de l'esplanade,  trois tages et toute en pierre de taille. Enfin, il y
a des choses dans ce monde! Quoi qu'il en soit, monsieur le maire, cela,
c'est un fait de police de la rue qui me regarde, et je retiens la femme
Fantine.

Alors M. Madeleine croisa les bras et dit avec une voix svre que
personne dans la ville n'avait encore entendue:

--Le fait dont vous parlez est un fait de police municipale. Aux termes
des articles neuf, onze, quinze et soixante-six du code d'instruction
criminelle, j'en suis juge. J'ordonne que cette femme soit mise en
libert.

Javert voulut tenter un dernier effort.

--Mais, monsieur le maire....

--Je vous rappelle,  vous, l'article quatre-vingt-un de la loi du 13
dcembre 1799 sur la dtention arbitraire.

--Monsieur le maire, permettez....

--Plus un mot.

--Pourtant....

--Sortez, dit M. Madeleine.

Javert reut le coup, debout, de face, et en pleine poitrine comme un
soldat russe. Il salua jusqu' terre monsieur le maire, et sortit.

Fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant
elle.

Cependant elle aussi tait en proie  un bouleversement trange. Elle
venait de se voir en quelque sorte dispute par deux puissances
opposes. Elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans
leurs mains sa libert, sa vie, son me, son enfant; l'un de ces hommes
la tirait du ct de l'ombre, l'autre la ramenait vers la lumire. Dans
cette lutte, entrevue  travers les grossissements de l'pouvante, ces
deux hommes lui taient apparus comme deux gants; l'un parlait comme
son dmon, l'autre parlait comme son bon ange. L'ange avait vaincu le
dmon, et, chose qui la faisait frissonner de la tte aux pieds, cet
ange, ce librateur, c'tait prcisment l'homme qu'elle abhorrait, ce
maire qu'elle avait si longtemps considr comme l'auteur de tous ses
maux, ce Madeleine! et au moment mme o elle venait de l'insulter d'une
faon hideuse, il la sauvait! S'tait-elle donc trompe? Devait-elle
donc changer toute son me?... Elle ne savait, elle tremblait. Elle
coutait perdue, elle regardait effare, et  chaque parole que disait
M. Madeleine, elle sentait fondre et s'crouler en elle les affreuses
tnbres de la haine et natre dans son coeur je ne sais quoi de
rchauffant et d'ineffable qui tait de la joie, de la confiance et de
l'amour.

Quand Javert fut sorti, M. Madeleine se tourna vers elle, et lui dit
avec une voix lente, ayant peine  parler comme un homme srieux qui ne
veut pas pleurer:

--Je vous ai entendue. Je ne savais rien de ce que vous avez dit. Je
crois que c'est vrai, et je sens que c'est vrai. J'ignorais mme que
vous eussiez quitt mes ateliers. Pourquoi ne vous tes-vous pas
adresse  moi? Mais voici: je payerai vos dettes, je ferai venir votre
enfant, ou vous irez la rejoindre. Vous vivrez ici,  Paris, o vous
voudrez. Je me charge de votre enfant et de vous. Vous ne travaillerez
plus, si vous voulez. Je vous donnerai tout l'argent qu'il vous faudra.
Vous redeviendrez honnte en redevenant heureuse. Et mme, coutez, je
vous le dclare ds  prsent, si tout est comme vous le dites, et je
n'en doute pas, vous n'avez jamais cess d'tre vertueuse et sainte
devant Dieu. Oh! pauvre femme!

C'en tait plus que la pauvre Fantine n'en pouvait supporter. Avoir
Cosette! sortir de cette vie infme! vivre libre, riche, heureuse,
honnte, avec Cosette! voir brusquement s'panouir au milieu de sa
misre toutes ces ralits du paradis! Elle regarda comme hbte cet
homme qui lui parlait, et ne put que jeter deux ou trois sanglots: oh!
oh! oh! Ses jarrets plirent, elle se mit  genoux devant M. Madeleine,
et, avant qu'il et pu l'en empcher, il sentit qu'elle lui prenait la
main et que ses lvres s'y posaient.

Puis elle s'vanouit.




Livre sixime--Javert




Chapitre I

Commencement du repos


M. Madeleine fit transporter la Fantine  cette infirmerie qu'il avait
dans sa propre maison. Il la confia aux soeurs qui la mirent au lit. Une
fivre ardente tait survenue. Elle passa une partie de la nuit 
dlirer et  parler haut. Cependant elle finit par s'endormir.

Le lendemain vers midi Fantine se rveilla, elle entendit une
respiration tout prs de son lit, elle carta son rideau et vit M.
Madeleine debout qui regardait quelque chose au-dessus de sa tte. Ce
regard tait plein de piti et d'angoisse et suppliait. Elle en suivit
la direction et vit qu'il s'adressait  un crucifix clou au mur.

M. Madeleine tait dsormais transfigur aux yeux de Fantine. Il lui
paraissait envelopp de lumire. Il tait absorb dans une sorte de
prire. Elle le considra longtemps sans oser l'interrompre. Enfin elle
lui dit timidement:

--Que faites-vous donc l?

M. Madeleine tait  cette place depuis une heure. Il attendait que
Fantine se rveillt. Il lui prit la main, lui tta le pouls, et
rpondit:

--Comment tes-vous?

--Bien, j'ai dormi, dit-elle, je crois que je vais mieux. Ce ne sera
rien.

Lui reprit, rpondant  la question qu'elle lui avait adresse d'abord,
comme s'il ne faisait que de l'entendre:

--Je priais le martyr qui est l-haut.

Et il ajouta dans sa pense: Pour la martyre qui est ici-bas.

M. Madeleine avait pass la nuit et la matine  s'informer. Il savait
tout maintenant. Il connaissait dans tous ses poignants dtails
l'histoire de Fantine. Il continua:

--Vous avez bien souffert, pauvre mre. Oh! ne vous plaignez pas, vous
avez  prsent la dot des lus. C'est de cette faon que les hommes font
des anges. Ce n'est point leur faute; ils ne savent pas s'y prendre
autrement. Voyez-vous, cet enfer dont vous sortez est la premire forme
du ciel. Il fallait commencer par l.

Il soupira profondment. Elle cependant lui souriait avec ce sublime
sourire auquel il manquait deux dents.

Javert dans cette mme nuit avait crit une lettre. Il remit lui-mme
cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de Montreuil-sur-mer.
Elle tait pour Paris, et la suscription portait:  _monsieur
Chabouillet, secrtaire de monsieur le prfet de police_. Comme
l'affaire du corps de garde s'tait bruite, la directrice du bureau de
poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le dpart
et qui reconnurent l'criture de Javert sur l'adresse, pensrent que
c'tait sa dmission qu'il envoyait.

M. Madeleine se hta d'crire aux Thnardier. Fantine leur devait cent
vingt francs. Il leur envoya trois cents francs en leur disant de se
payer sur cette somme, et d'amener tout de suite l'enfant 
Montreuil-sur-mer o sa mre malade la rclamait.

Ceci blouit le Thnardier.

--Diable! dit-il  sa femme, ne lchons pas l'enfant. Voil que cette
mauviette va devenir une vache  lait. Je devine. Quelque jocrisse se
sera amourach de la mre.

Il riposta par un mmoire de cinq cents et quelques francs fort bien
fait. Dans ce mmoire figuraient pour plus de trois cents francs deux
notes incontestables, l'une d'un mdecin, l'autre d'un apothicaire,
lesquels avaient soign et mdicament dans deux longues maladies
ponine et Azelma. Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas t malade. Ce
fut l'affaire d'une toute petite substitution de noms. Thnardier mit au
bas du mmoire: _reu  compte trois cents francs_.

M. Madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et crivit:
Dpchez-vous d'amener Cosette.

--Christi! dit le Thnardier, ne lchons pas l'enfant.

Cependant Fantine ne se rtablissait point. Elle tait toujours 
l'infirmerie. Les soeurs n'avaient d'abord reu et soign cette fille
qu'avec rpugnance. Qui a vu les bas-reliefs de Reims se souvient du
gonflement de la lvre infrieure des vierges sages regardant les
vierges folles. Cet antique mpris des vestales pour les ambulaes est
un des plus profonds instincts de la dignit fminine; les soeurs
l'avaient prouv, avec le redoublement qu'ajoute la religion. Mais, en
peu de jours, Fantine les avait dsarmes. Elle avait toutes sortes de
paroles humbles et douces, et la mre qui tait en elle attendrissait.
Un jour les soeurs l'entendirent qui disait  travers la fivre:

--J'ai t une pcheresse, mais quand j'aurai mon enfant prs de moi,
cela voudra dire que Dieu m'a pardonn. Pendant que j'tais dans le mal,
je n'aurais pas voulu avoir ma Cosette avec moi, je n'aurais pas pu
supporter ses yeux tonns et tristes. C'tait pour elle pourtant que je
faisais le mal, et c'est ce qui fait que Dieu me pardonne. Je sentirai
la bndiction du bon Dieu quand Cosette sera ici. Je la regarderai,
cela me fera du bien de voir cette innocente. Elle ne sait rien du tout.
C'est un ange, voyez-vous, mes soeurs.  cet ge-l, les ailes, a n'est
pas encore tomb.

M. Madeleine l'allait voir deux fois par jour, et chaque fois elle lui
demandait:

--Verrai-je bientt ma Cosette?

Il lui rpondait:

--Peut-tre demain matin. D'un moment  l'autre elle arrivera, je
l'attends.

Et le visage ple de la mre rayonnait.

--Oh! disait-elle, comme je vais tre heureuse!

Nous venons de dire qu'elle ne se rtablissait pas. Au contraire, son
tat semblait s'aggraver de semaine en semaine. Cette poigne de neige
applique  nu sur la peau entre les deux omoplates avait dtermin une
suppression subite de transpiration  la suite de laquelle la maladie
qu'elle couvait depuis plusieurs annes finit par se dclarer
violemment. On commenait alors  suivre pour l'tude et le traitement
des maladies de poitrine les belles indications de Laennec. Le mdecin
ausculta Fantine et hocha la tte.

M. Madeleine dit au mdecin:

--Eh bien?

--N'a-t-elle pas un enfant qu'elle dsire voir? dit le mdecin.

--Oui.

--Eh bien, htez-vous de le faire venir.

M. Madeleine eut un tressaillement.

Fantine lui demanda:

--Qu'a dit le mdecin?

M. Madeleine s'effora de sourire.

--Il a dit de faire venir bien vite votre enfant. Que cela vous rendra
la sant.

--Oh! reprit-elle, il a raison! Mais qu'est-ce qu'ils ont donc ces
Thnardier  me garder ma Cosette! Oh! elle va venir. Voici enfin que je
vois le bonheur tout prs de moi!

Le Thnardier cependant ne lchait pas l'enfant et donnait cent
mauvaises raisons. Cosette tait un peu souffrante pour se mettre en
route l'hiver. Et puis il y avait un reste de petites dettes criardes
dans le pays dont il rassemblait les factures, etc., etc.

--J'enverrai quelqu'un chercher Cosette, dit le pre Madeleine. S'il le
faut, j'irai moi-mme.

Il crivit sous la dicte de Fantine cette lettre qu'il lui fit signer:

Monsieur Thnardier,

Vous remettrez Cosette  la personne.

On vous payera toutes les petites choses.

J'ai l'honneur de vous saluer avec considration.

Fantine.

Sur ces entrefaites, il survint un grave incident. Nous avons beau
tailler de notre mieux le bloc mystrieux dont notre vie est faite, la
veine noire de la destine y reparat toujours.




Chapitre II

Comment Jean peut devenir Champ


Un matin, M. Madeleine tait dans son cabinet, occup  rgler d'avance
quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas o il se
dciderait  ce voyage de Montfermeil, lorsqu'on vint lui dire que
l'inspecteur de police Javert demandait  lui parler. En entendant
prononcer ce nom, M. Madeleine ne put se dfendre d'une impression
dsagrable. Depuis l'aventure du bureau de police, Javert l'avait plus
que jamais vit, et M. Madeleine ne l'avait point revu.

--Faites entrer, dit-il.

Javert entra.

M. Madeleine tait rest assis prs de la chemine, une plume  la main,
l'oeil sur un dossier qu'il feuilletait et qu'il annotait, et qui
contenait des procs-verbaux de contraventions  la police de la voirie.
Il ne se drangea point pour Javert. Il ne pouvait s'empcher de songer
 la pauvre Fantine, et il lui convenait d'tre glacial.

Javert salua respectueusement M. le maire qui lui tournait le dos. M. le
maire ne le regarda pas et continua d'annoter son dossier.

Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet, et s'arrta sans rompre le
silence. Un physionomiste qui et t familier avec la nature de Javert,
qui et tudi depuis longtemps ce sauvage au service de la
civilisation, ce compos bizarre du Romain, du Spartiate, du moine et du
caporal, cet espion incapable d'un mensonge, ce mouchard vierge, un
physionomiste qui et su sa secrte et ancienne aversion pour M.
Madeleine, son conflit avec le maire au sujet de la Fantine, et qui et
considr Javert en ce moment, se ft dit: que s'est-il pass? Il tait
vident, pour qui et connu cette conscience droite, claire, sincre,
probe, austre et froce, que Javert sortait de quelque grand vnement
intrieur. Javert n'avait rien dans l'me qu'il ne l'et aussi sur le
visage. Il tait, comme les gens violents, sujet aux revirements
brusques. Jamais sa physionomie n'avait t plus trange et plus
inattendue. En entrant, il s'tait inclin devant M. Madeleine avec un
regard o il n'y avait ni rancune, ni colre, ni dfiance, il s'tait
arrt  quelques pas derrire le fauteuil du maire; et maintenant il se
tenait l, debout, dans une attitude presque disciplinaire, avec la
rudesse nave et froide d'un homme qui n'a jamais t doux et qui a
toujours t patient; il attendait, sans dire un mot, sans faire un
mouvement, dans une humilit vraie et dans une rsignation tranquille,
qu'il plt  monsieur le maire de se retourner, calme, srieux, le
chapeau  la main, les yeux baisss, avec une expression qui tenait le
milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son
juge. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu'on et pu lui
supposer avaient disparu. Il n'y avait plus rien sur ce visage
impntrable et simple comme le granit, qu'une morne tristesse. Toute sa
personne respirait l'abaissement et la fermet, et je ne sais quel
accablement courageux.

Enfin M. le maire posa sa plume et se tourna  demi.

--Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il, Javert?

Javert demeura un instant silencieux comme s'il se recueillait, puis
leva la voix avec une sorte de solennit triste qui n'excluait pourtant
pas la simplicit:

--Il y a, monsieur le maire, qu'un acte coupable a t commis.

--Quel acte?

--Un agent infrieur de l'autorit a manqu de respect  un magistrat de
la faon la plus grave. Je viens, comme c'est mon devoir, porter le fait
 votre connaissance.

--Quel est cet agent? demanda M. Madeleine.

--Moi, dit Javert.

--Vous?

--Moi.

--Et quel est le magistrat qui aurait  se plaindre de l'agent?

--Vous, monsieur le maire.

M. Madeleine se dressa sur son fauteuil. Javert poursuivit, l'air svre
et les yeux toujours baisss:

--Monsieur le maire, je viens vous prier de vouloir bien provoquer prs
de l'autorit ma destitution.

M. Madeleine stupfait ouvrit la bouche. Javert l'interrompit.

--Vous direz, j'aurais pu donner ma dmission, mais cela ne suffit pas.
Donner sa dmission, c'est honorable. J'ai failli, je dois tre puni. Il
faut que je sois chass.

Et aprs une pause, il ajouta:

--Monsieur le maire, vous avez t svre pour moi l'autre jour
injustement. Soyez-le aujourd'hui justement.

--Ah ! pourquoi? s'cria M. Madeleine. Quel est ce galimatias?
qu'est-ce que cela veut dire? o y a-t-il un acte coupable commis contre
moi par vous? qu'est-ce que vous m'avez fait? quels torts avez-vous
envers moi? Vous vous accusez, vous voulez tre remplac....

--Chass, dit Javert.

--Chass, soit. C'est fort bien. Je ne comprends pas.

--Vous allez comprendre, monsieur le maire.

Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et
tristement:

--Monsieur le maire, il y a six semaines,  la suite de cette scne pour
cette fille, j'tais furieux, je vous ai dnonc.

--Dnonc!

-- la prfecture de police de Paris.

M. Madeleine, qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert, se mit
 rire.

--Comme maire ayant empit sur la police?

--Comme ancien forat.

Le maire devint livide.

Javert, qui n'avait pas lev les yeux, continua:

--Je le croyais. Depuis longtemps j'avais des ides.

Une ressemblance, des renseignements que vous avez fait prendre 
Faverolles, votre force des reins, l'aventure du vieux Fauchelevent,
votre adresse au tir, votre jambe qui trane un peu, est-ce que je sais,
moi? des btises! mais enfin je vous prenais pour un nomm Jean Valjean.

--Un nomm?... Comment dites-vous ce nom-l?

--Jean Valjean. C'est un forat que j'avais vu il y a vingt ans quand
j'tais adjudant-garde-chiourme  Toulon. En sortant du bagne, ce Jean
Valjean avait,  ce qu'il parat, vol chez un vque, puis il avait
commis un autre vol  main arme, dans un chemin public, sur un petit
savoyard. Depuis huit ans il s'tait drob, on ne sait comment, et on
le cherchait. Moi je m'tais figur... Enfin, j'ai fait cette chose! La
colre m'a dcid, je vous ai dnonc  la prfecture.

M. Madeleine, qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants,
reprit avec un accent de parfaite indiffrence:

--Et que vous a-t-on rpondu?

--Que j'tais fou.

--Eh bien?

--Eh bien, on avait raison.

--C'est heureux que vous le reconnaissiez!

--Il faut bien, puisque le vritable Jean Valjean est trouv.

La feuille que tenait M. Madeleine lui chappa des mains, il leva la
tte, regarda fixement Javert, et dit avec un accent inexprimable:

--Ah!

Javert poursuivit:

--Voil ce que c'est, monsieur le maire. Il parat qu'il y avait dans le
pays, du ct d'Ailly-le-Haut-Clocher, une espce de bonhomme qu'on
appelait le pre Champmathieu. C'tait trs misrable. On n'y faisait
pas attention. Ces gens-l, on ne sait pas de quoi cela vit.
Dernirement, cet automne, le pre Champmathieu a t arrt pour un vol
de pommes  cidre, commis chez...--enfin n'importe! Il y a eu vol, mur
escalad, branches de l'arbre casses. On a arrt mon Champmathieu. Il
avait encore la branche de pommier  la main. On coffre le drle.
Jusqu'ici ce n'est pas beaucoup plus qu'une affaire correctionnelle.
Mais voici qui est de la providence. La gele tant en mauvais tat,
monsieur le juge d'instruction trouve  propos de faire transfrer
Champmathieu  Arras o est la prison dpartementale. Dans cette prison
d'Arras, il y a un ancien forat nomm Brevet qui est dtenu pour je ne
sais quoi et qu'on a fait guichetier de chambre parce qu'il se conduit
bien. Monsieur le maire, Champmathieu n'est pas plus tt dbarqu que
voil Brevet qui s'crie: Eh mais! je connais cet homme-l. C'est un
fagot. Regardez-moi donc, bonhomme! Vous tes Jean Valjean!--Jean
Valjean! qui a Jean Valjean? Le Champmathieu joue l'tonn.--Ne fais
donc pas le sinvre, dit Brevet. Tu es Jean Valjean! Tu as t au bagne
de Toulon. Il y a vingt ans. Nous y tions ensemble.--Le Champmathieu
nie. Parbleu! vous comprenez. On approfondit. On me fouille cette
aventure-l. Voici ce qu'on trouve: ce Champmathieu, il y a une
trentaine d'annes, a t ouvrier mondeur d'arbres dans plusieurs pays,
notamment  Faverolles. L on perd sa trace. Longtemps aprs, on le
revoit en Auvergne, puis  Paris, o il dit avoir t charron et avoir
eu une fille blanchisseuse, mais cela n'est pas prouv; enfin dans ce
pays-ci. Or, avant d'aller au bagne pour vol qualifi, qu'tait Jean
Valjean? mondeur. O?  Faverolles. Autre fait. Ce Valjean s'appelait
de son nom de baptme Jean et sa mre se nommait de son nom de famille
Mathieu. Quoi de plus naturel que de penser qu'en sortant du bagne il
aura pris le nom de sa mre pour se cacher et se sera fait appeler Jean
Mathieu? Il va en Auvergne. De _Jean_ la prononciation du pays fait
_Chan_, on l'appelle Chan Mathieu. Notre homme se laisse faire et le
voil transform en Champmathieu. Vous me suivez, n'est-ce pas? On
s'informe  Faverolles. La famille de Jean Valjean n'y est plus. On ne
sait plus o elle est. Vous savez, dans ces classes-l, il y a souvent
de ces vanouissements d'une famille. On cherche, on ne trouve plus
rien. Ces gens-l, quand ce n'est pas de la boue, c'est de la poussire.
Et puis, comme le commencement de ces histoires date de trente ans, il
n'y a plus personne  Faverolles qui ait connu Jean Valjean. On
s'informe  Toulon. Avec Brevet, il n'y a plus que deux forats qui
aient vu Jean Valjean. Ce sont les condamns  vie Cochepaille et
Chenildieu. On les extrait du bagne et on les fait venir. On les
confronte au prtendu Champmathieu. Ils n'hsitent pas. Pour eux comme
pour Brevet, c'est Jean Valjean. Mme ge, il a cinquante-quatre ans,
mme taille, mme air, mme homme enfin, c'est lui. C'est en ce
moment-l mme que j'envoyais ma dnonciation  la prfecture de Paris.
On me rpond que je perds l'esprit et que Jean Valjean est  Arras au
pouvoir de la justice. Vous concevez si cela m'tonne, moi qui croyais
tenir ici ce mme Jean Valjean! J'cris  monsieur le juge
d'instruction. Il me fait venir, on m'amne le Champmathieu....

--Eh bien? interrompit M. Madeleine.

Javert rpondit avec son visage incorruptible et triste:

--Monsieur le maire, la vrit est la vrit. J'en suis fch, mais
c'est cet homme-l qui est Jean Valjean. Moi aussi je l'ai reconnu.

M. Madeleine reprit d'une voix trs basse:

--Vous tes sr?

Javert se mit  rire de ce rire douloureux qui chappe  une conviction
profonde:

--Oh, sr!

Il demeura un moment pensif, prenant machinalement des pinces de poudre
de bois dans la sbille  scher l'encre qui tait sur la table, et il
ajouta:

--Et mme, maintenant que je vois le vrai Jean Valjean, je ne comprends
pas comment j'ai pu croire autre chose. Je vous demande pardon, monsieur
le maire.

En adressant cette parole suppliante et grave  celui qui, six semaines
auparavant, l'avait humili en plein corps de garde et lui avait dit:
sortez! Javert, cet homme hautain, tait  son insu plein de
simplicit et de dignit. M. Madeleine ne rpondit  sa prire que par
cette question brusque:

--Et que dit cet homme?

--Ah, dame! monsieur le maire, l'affaire est mauvaise. Si c'est Jean
Valjean, il y a rcidive. Enjamber un mur, casser une branche, chiper
des pommes, pour un enfant, c'est une polissonnerie; pour un homme,
c'est un dlit; pour un forat, c'est un crime. Escalade et vol, tout y
est. Ce n'est plus la police correctionnelle, c'est la cour d'assises.
Ce n'est plus quelques jours de prison, ce sont les galres 
perptuit. Et puis, il y a l'affaire du petit savoyard que j'espre
bien qui reviendra. Diable! il y a de quoi se dbattre, n'est-ce pas?
Oui, pour un autre que Jean Valjean. Mais Jean Valjean est un sournois.
C'est encore l que je le reconnais. Un autre sentirait que cela
chauffe; il se dmnerait, il crierait, la bouilloire chante devant le
feu, il ne voudrait pas tre Jean Valjean, et caetera. Lui, il n'a pas
l'air de comprendre, il dit: Je suis Champmathieu, je ne sors pas de l!
Il a l'air tonn, il fait la brute, c'est bien mieux. Oh! le drle est
habile. Mais c'est gal, les preuves sont l. Il est reconnu par quatre
personnes, le vieux coquin sera condamn. C'est port aux assises, 
Arras. Je vais y aller pour tmoigner. Je suis cit.

M. Madeleine s'tait remis  son bureau, avait ressaisi son dossier, et
le feuilletait tranquillement, lisant et crivant tour  tour comme un
homme affair. Il se tourna vers Javert:

--Assez, Javert. Au fait, tous ces dtails m'intressent fort peu. Nous
perdons notre temps, et nous avons des affaires presses. Javert, vous
allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend
des herbes l-bas au coin de la rue Saint-Saulve. Vous lui direz de
dposer sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong. Cet homme est
un brutal qui a failli craser cette femme et son enfant. Il faut qu'il
soit puni. Vous irez ensuite chez M. Charcellay, rue
Montre-de-Champigny. Il se plaint qu'il y a une gouttire de la maison
voisine qui verse l'eau de la pluie chez lui, et qui affouille les
fondations de sa maison. Aprs vous constaterez des contraventions de
police qu'on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris, et rue du
Garraud-Blanc chez madame Rene Le Boss, et vous dresserez
procs-verbal. Mais je vous donne l beaucoup de besogne. N'allez-vous
pas tre absent? ne m'avez-vous pas dit que vous alliez  Arras pour
cette affaire dans huit ou dix jours?...

--Plus tt que cela, monsieur le maire.

--Quel jour donc?

--Mais je croyais avoir dit  monsieur le maire que cela se jugeait
demain et que je partais par la diligence cette nuit.

M. Madeleine fit un mouvement imperceptible.

--Et combien de temps durera l'affaire?

--Un jour tout au plus. L'arrt sera prononc au plus tard demain dans
la nuit. Mais je n'attendrai pas l'arrt, qui ne peut manquer. Sitt ma
dposition faite, je reviendrai ici.

--C'est bon, dit M. Madeleine.

Et il congdia Javert d'un signe de main. Javert ne s'en alla pas.

--Pardon, monsieur le maire, dit-il.

--Qu'est-ce encore? demanda M. Madeleine.

--Monsieur le maire, il me reste une chose  vous rappeler.

--Laquelle?

--C'est que je dois tre destitu.

M. Madeleine se leva.

--Javert, vous tes un homme d'honneur, et je vous estime. Vous vous
exagrez votre faute. Ceci d'ailleurs est encore une offense qui me
concerne. Javert, vous tes digne de monter et non de descendre.
J'entends que vous gardiez votre place.

Javert regarda M. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle
il semblait qu'on vit cette conscience peu claire, mais rigide et
chaste, et il dit d'une voix tranquille:

--Monsieur le maire, je ne puis vous accorder cela.

--Je vous rpte, rpliqua M. Madeleine, que la chose me regarde.

Mais Javert, attentif  sa seule pense, continua:

--Quant  exagrer, je n'exagre point. Voici comment je raisonne. Je
vous ai souponn injustement. Cela, ce n'est rien. C'est notre droit 
nous autres de souponner, quoiqu'il y ait pourtant abus  souponner
au-dessus de soi. Mais, sans preuves, dans un accs de colre, dans le
but de me venger, je vous ai dnonc comme forat, vous, un homme
respectable, un maire, un magistrat! ceci est grave. Trs grave. J'ai
offens l'autorit dans votre personne, moi, agent de l'autorit! Si
l'un de mes subordonns avait fait ce que j'ai fait, je l'aurais dclar
indigne du service, et chass. Eh bien?

Tenez, monsieur le maire, encore un mot. J'ai souvent t svre dans ma
vie. Pour les autres. C'tait juste. Je faisais bien. Maintenant, si je
n'tais pas svre pour moi, tout ce que j'ai fait de juste deviendrait
injuste.

Est-ce que je dois m'pargner plus que les autres? Non. Quoi! je
n'aurais t bon qu' chtier autrui, et pas moi! mais je serais un
misrable! mais ceux qui disent: ce gueux de Javert! auraient raison!
Monsieur le maire, je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bont,
votre bont m'a fait faire assez de mauvais sang quand elle tait pour
les autres. Je n'en veux pas pour moi. La bont qui consiste  donner
raison  la fille publique contre le bourgeois,  l'agent de police
contre le maire,  celui qui est en bas contre celui qui est en haut,
c'est ce que j'appelle de la mauvaise bont. C'est avec cette bont-l
que la socit se dsorganise. Mon Dieu! c'est bien facile d'tre bon,
le malais c'est d'tre juste. Allez! si vous aviez t ce que je
croyais, je n'aurais pas t bon pour vous, moi! vous auriez vu!
Monsieur le maire, je dois me traiter comme je traiterais tout autre.
Quand je rprimais des malfaiteurs, quand je svissais sur des gredins,
je me suis souvent dit  moi-mme: toi, si tu bronches, si jamais je te
prends en faute, sois tranquille!--J'ai bronch, je me prends en faute,
tant pis! Allons, renvoy, cass, chass! c'est bon. J'ai des bras, je
travaillerai  la terre, cela m'est gal. Monsieur le maire, le bien du
service veut un exemple. Je demande simplement la destitution de
l'inspecteur Javert.

Tout cela tait prononc d'un accent humble, fier, dsespr et
convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre  cet trange
honnte homme.

--Nous verrons, fit M. Madeleine.

Et il lui tendit la main.

Javert recula, et dit d'un ton farouche:

--Pardon, monsieur le maire, mais cela ne doit pas tre. Un maire ne
donne pas la main  un mouchard.

Il ajouta entre ses dents:

--Mouchard, oui; du moment o j'ai mdus de la police, je ne suis plus
qu'un mouchard. Puis il salua profondment, et se dirigea vers la porte.
L il se retourna, et, les yeux toujours baisss:

--Monsieur le maire, dit-il, je continuerai le service jusqu' ce que je
sois remplac.

Il sortit. M. Madeleine resta rveur, coutant ce pas ferme et assur
qui s'loignait sur le pav du corridor.




Livre septime--L'affaire Champmathieu




Chapitre I

La soeur Simplice


Les incidents qu'on va lire n'ont pas tous t connus 
Montreuil-sur-mer, mais le peu qui en a perc a laiss dans cette ville
un tel souvenir, que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne
les racontions dans leurs moindres dtails.

Dans ces dtails, le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances
invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vrit.

Dans l'aprs-midi qui suivit la visite de Javert, M. Madeleine alla voir
la Fantine comme d'habitude.

Avant de pntrer prs de Fantine, il fit demander la soeur Simplice.
Les deux religieuses qui faisaient le service de l'infirmerie, dames
lazaristes comme toutes les soeurs de charit, s'appelaient soeur
Perptue et soeur Simplice.

La soeur Perptue tait la premire villageoise venue, grossirement
soeur de charit, entre chez Dieu comme on entre en place. Elle tait
religieuse comme on est cuisinire. Ce type n'est point trs rare. Les
ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne,
aisment faonne en capucin ou en ursuline. Ces rusticits s'utilisent
pour les grosses besognes de la dvotion. La transition d'un bouvier 
un carme n'a rien de heurt; l'un devient l'autre sans grand travail; le
fond commun d'ignorance du village et du clotre est une prparation
toute faite, et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le
moine. Un peu d'ampleur au sarrau, et voil un froc. La soeur Perptue
tait une forte religieuse, de Marines, prs Pontoise, patoisant,
psalmodiant, bougonnant, sucrant la tisane selon le bigotisme ou
l'hypocrisie du grabataire, brusquant les malades, bourrue avec les
mourants, leur jetant presque Dieu au visage, lapidant l'agonie avec des
prires en colre, hardie, honnte et rougeaude.

La soeur Simplice tait blanche d'une blancheur de cire. Prs de soeur
Perptue, c'tait le cierge  ct de la chandelle. Vincent de Paul a
divinement fix la figure de la soeur de charit dans ces admirables
paroles o il mle tant de libert  tant de servitude: Elles n'auront
pour monastre que la maison des malades, pour cellule qu'une chambre de
louage, pour chapelle que l'glise de leur paroisse, pour clotre que
les rues de la ville ou les salles des hpitaux, pour clture que
l'obissance, pour grille que la crainte de Dieu, pour voile que la
modestie. Cet idal tait vivant dans la soeur Simplice. Personne n'et
pu dire l'ge de la soeur Simplice; elle n'avait jamais t jeune et
semblait ne devoir jamais tre vieille. C'tait une personne--nous
n'osons dire une femme--calme, austre, de bonne compagnie, froide, et
qui n'avait jamais menti. Elle tait si douce qu'elle paraissait
fragile; plus solide d'ailleurs que le granit. Elle touchait aux
malheureux avec de charmants doigts fins et purs. Il y avait, pour ainsi
dire, du silence dans sa parole; elle parlait juste le ncessaire, et
elle avait un son de voix qui et tout  la fois difi un confessionnal
et enchant un salon. Cette dlicatesse s'accommodait de la robe de
bure, trouvant  ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu.
Insistons sur un dtail. N'avoir jamais menti, n'avoir jamais dit, pour
un intrt quelconque, mme indiffremment, une chose qui ne ft la
vrit, la sainte vrit, c'tait le trait distinctif de la soeur
Simplice; c'tait l'accent de sa vertu. Elle tait presque clbre dans
la congrgation pour cette vracit imperturbable. L'abb Sicard parle
de la soeur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. Si sincres,
si loyaux et si purs que nous soyons, nous avons tous sur notre candeur
au moins la flure du petit mensonge innocent. Elle, point. Petit
mensonge, mensonge innocent, est-ce que cela existe? Mentir, c'est
l'absolu du mal. Peu mentir n'est pas possible; celui qui ment, ment
tout le mensonge; mentir, c'est la face mme du dmon; Satan a deux
noms, il s'appelle Satan et il s'appelle Mensonge. Voil ce qu'elle
pensait. Et comme elle pensait, elle pratiquait. Il en rsultait cette
blancheur dont nous avons parl, blancheur qui couvrait de son
rayonnement mme ses lvres et ses yeux. Son sourire tait blanc, son
regard tait blanc. Il n'y avait pas une toile d'araigne, pas un grain
de poussire  la vitre de cette conscience. En entrant dans l'obdience
de saint Vincent de Paul, elle avait pris le nom de Simplice par choix
spcial. Simplice de Sicile, on le sait, est cette sainte qui aima mieux
se laisser arracher les deux seins que de rpondre, tant ne 
Syracuse, qu'elle tait ne  Sgeste, mensonge qui la sauvait. Cette
patronne convenait  cette me.

La soeur Simplice, en entrant dans l'ordre, avait deux dfauts dont elle
s'tait peu  peu corrige; elle avait eu le got des friandises et elle
avait aim  recevoir des lettres. Elle ne lisait jamais qu'un livre de
prires en gros caractres et en latin. Elle ne comprenait pas le latin,
mais elle comprenait le livre.

La pieuse fille avait pris en affection Fantine, y sentant probablement
de la vertu latente, et s'tait dvoue  la soigner presque
exclusivement.

M. Madeleine emmena  part la soeur Simplice et lui recommanda Fantine
avec un accent singulier dont la soeur se souvint plus tard.

En quittant la soeur, il s'approcha de Fantine.

Fantine attendait chaque jour l'apparition de M. Madeleine comme on
attend un rayon de chaleur et de joie. Elle disait aux soeurs:

--Je ne vis que lorsque monsieur le maire est l.

Elle avait ce jour-l beaucoup de fivre. Ds qu'elle vit M. Madeleine,
elle lui demanda:

--Et Cosette?

Il rpondit en souriant:

--Bientt.

M. Madeleine fut avec Fantine comme  l'ordinaire. Seulement il resta
une heure au lieu d'une demi-heure, au grand contentement de Fantine. Il
ft mille instances  tout le monde pour que rien ne manqut  la
malade. On remarqua qu'il y eut un moment o son visage devint trs
sombre. Mais cela s'expliqua quand on sut que le mdecin s'tait pench
 son oreille et lui avait dit:

--Elle baisse beaucoup.

Puis il rentra  la mairie, et le garon de bureau le vit examiner avec
attention une carte routire de France qui tait suspendue dans son
cabinet. Il crivit quelques chiffres au crayon sur un papier.




Chapitre II

Perspicacit de matre Scaufflaire


De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un Flamand, matre
Scaufflar, francis Scaufflaire, qui louait des chevaux et des
cabriolets  volont.

Pour aller chez ce Scaufflaire, le plus court tait de prendre une rue
peu frquente o tait le presbytre de la paroisse que M. Madeleine
habitait. Le cur tait, disait-on, un homme digne et respectable, et de
bon conseil.  l'instant o M. Madeleine arriva devant le presbytre, il
n'y avait dans la rue qu'un passant, et ce passant remarqua ceci: M. le
maire, aprs avoir dpass la maison curiale, s'arrta, demeura
immobile, puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu' la porte
du presbytre, qui tait une porte btarde avec marteau de fer. Il mit
vivement la main au marteau, et le souleva; puis il s'arrta de nouveau,
et resta court, et comme pensif, et, aprs quelques secondes, au lieu de
laisser bruyamment retomber le marteau, il le reposa doucement et reprit
son chemin avec une sorte de hte qu'il n'avait pas auparavant.

M. Madeleine trouva matre Scaufflaire chez lui occup  repiquer un
harnais.

--Matre Scaufflaire, demanda-t-il, avez-vous un bon cheval?

--Monsieur le maire, dit le Flamand, tous mes chevaux sont bons.
Qu'entendez-vous par un bon cheval?

--J'entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour.

--Diable! fit le Flamand, vingt lieues!

--Oui.

--Attel  un cabriolet?

--Oui.

--Et combien de temps se reposera-t-il aprs la course?

--Il faut qu'il puisse au besoin repartir le lendemain.

--Pour refaire le mme trajet?

--Oui.

--Diable! diable! et c'est vingt lieues? M. Madeleine tira de sa poche
le papier o il avait crayonn des chiffres. Il les montra au Flamand.
C'taient les chiffres 5, 6, 8-1/2.

--Vous voyez, dit-il. Total, dix-neuf et demi, autant dire vingt lieues.

--Monsieur le maire, reprit le Flamand, j'ai votre affaire. Mon petit
cheval blanc. Vous avez d le voir passer quelquefois. C'est une petite
bte du bas Boulonnais. C'est plein de feu. On a voulu d'abord en faire
un cheval de selle. Bah! il ruait, il flanquait tout le monde par terre.
On le croyait vicieux, on ne savait qu'en faire. Je l'ai achet. Je l'ai
mis au cabriolet. Monsieur, c'est cela qu'il voulait; il est doux comme
une fille, il va le vent. Ah! par exemple, il ne faudrait pas lui monter
sur le dos. Ce n'est pas son ide d'tre cheval de selle. Chacun a son
ambition. Tirer, oui, porter, non; il faut croire qu'il s'est dit a.

--Et il fera la course?

--Vos vingt lieues. Toujours au grand trot, et en moins de huit heures.
Mais voici  quelles conditions.

--Dites.

--Premirement, vous le ferez souffler une heure  moiti chemin; il
mangera, et on sera l pendant qu'il mangera pour empcher le garon de
l'auberge de lui voler son avoine; car j'ai remarqu que dans les
auberges l'avoine est plus souvent bue par les garons d'curie que
mange par les chevaux.

--On sera l.

--Deuximement.... Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet?

--Oui.

--Monsieur le maire sait conduire?

--Oui.

--Eh bien, monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne
point charger le cheval.

--Convenu.

--Mais monsieur le maire, n'ayant personne avec lui, sera oblig de
prendre la peine de surveiller lui-mme l'avoine.

--C'est dit.

--Il me faudra trente francs par jour. Les jours de repos pays. Pas un
liard de moins, et la nourriture de la bte  la charge de monsieur le
maire.

M. Madeleine tira trois napolons de sa bourse et les mit sur la table.

--Voil deux jours d'avance.

--Quatrimement, pour une course pareille sur cabriolet serait trop
lourd et fatiguerait le cheval. Il faudrait que monsieur le maire
consentt  voyager dans un petit tilbury que j'ai.

--J'y consens.

--C'est lger, mais c'est dcouvert.

--Cela m'est gal.

--Monsieur le maire a-t-il rflchi que nous sommes en hiver?...

M. Madeleine ne rpondit pas. Le Flamand reprit:

--Qu'il fait trs froid?

M. Madeleine garda le silence. Matre Scaufflaire continua:

--Qu'il peut pleuvoir?

M. Madeleine leva la tte et dit:

--Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain  quatre heures
et demie du matin.

--C'est entendu, monsieur le maire, rpondit Scaufflaire, puis, grattant
avec l'ongle de son pouce une tache qui tait dans le bois de la table,
il reprit de cet air insouciant que les Flamands savent si bien mler 
leur finesse:

--Mais voil que j'y songe  prsent! monsieur le maire ne me dit pas o
il va. O est-ce que va monsieur le maire?

Il ne songeait pas  autre chose depuis le commencement de la
conversation, mais il ne savait pourquoi il n'avait pas os faire cette
question.

--Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant? dit M. Madeleine.

--Oui, monsieur le maire. Vous le soutiendrez un peu dans les descentes.
Y a-t-il beaucoup de descentes d'ici o vous allez?

--N'oubliez pas d'tre  ma porte  quatre heures et demie du matin,
trs prcises, rpondit M. Madeleine; et il sortit.

Le Flamand resta tout bte, comme il disait lui-mme quelque temps
aprs.

Monsieur le maire tait sorti depuis deux ou trois minutes, lorsque la
porte se rouvrit; c'tait M. le maire. Il avait toujours le mme air
impassible et proccup.

--Monsieur Scaufflaire, dit-il,  quelle somme estimez-vous le cheval et
le tilbury que vous me louerez, l'un portant l'autre?

--L'un tranant l'autre, monsieur le maire, dit le Flamand avec un gros
rire.

--Soit. Eh bien!

--Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter?

--Non, mais  tout vnement, je veux vous les garantir.  mon retour
vous me rendrez la somme. Combien estimez-vous cabriolet et cheval?

-- cinq cents francs, monsieur le maire.

--Les voici.

M. Madeleine posa un billet de banque sur la table, puis sortit et cette
fois ne rentra plus.

Matre Scaufflaire regretta affreusement de n'avoir point dit mille
francs. Du reste le cheval et le tilbury, en bloc, valaient cent cus.

Le Flamand appela sa femme, et lui conta la chose. O diable monsieur le
maire peut-il aller? Ils tinrent conseil.

--Il va  Paris, dit la femme.

--Je ne crois pas, dit le mari.

M. Madeleine avait oubli sur la chemine le papier o il avait trac
des chiffres. Le Flamand le prit et l'tudia.

--Cinq, six, huit et demi? cela doit marquer des relais de poste.

Il se tourna vers sa femme.

--J'ai trouv.

--Comment?

--Il y a cinq lieues d'ici  Hesdin, six de Hesdin  Saint-Pol, huit et
demie de Saint-Pol  Arras. Il va  Arras.

Cependant M. Madeleine tait rentr chez lui.

Pour revenir de chez matre Scaufflaire, il avait pris le plus long,
comme si la porte du presbytre avait t pour lui une tentation, et
qu'il et voulu l'viter. Il tait mont dans sa chambre et s'y tait
enferm, ce qui n'avait rien que de simple, car il se couchait
volontiers de bonne heure. Pourtant la concierge de la fabrique, qui
tait en mme temps l'unique servante de M. Madeleine, observa que sa
lumire s'teignit  huit heures et demie, et elle le dit au caissier
qui rentrait, en ajoutant:

--Est-ce que monsieur le maire est malade? je lui ai trouv l'air un peu
singulier.

Ce caissier habitait une chambre situe prcisment au-dessous de la
chambre de M. Madeleine. Il ne prit point garde aux paroles de la
portire, se coucha et s'endormit. Vers minuit, il se rveilla
brusquement; il avait entendu  travers son sommeil un bruit au-dessus
de sa tte. Il couta. C'tait un pas qui allait et venait, comme si
l'on marchait dans la chambre en haut. Il couta plus attentivement, et
reconnut le pas de M. Madeleine. Cela lui parut trange; habituellement
aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. Madeleine avant l'heure
de son lever. Un moment aprs le caissier entendit quelque chose qui
ressemblait  une armoire qu'on ouvre et qu'on referme. Puis on drangea
un meuble, il y eut un silence, et le pas recommena. Le caissier se
dressa sur son sant, s'veilla tout  fait, regarda, et  travers les
vitres de sa croise aperut sur le mur d'en face la rverbration
rougetre d'une fentre claire.  la direction des rayons, ce ne
pouvait tre que la fentre de la chambre de M. Madeleine. La
rverbration tremblait comme si elle venait plutt d'un feu allum que
d'une lumire. L'ombre des chssis vitrs ne s'y dessinait pas, ce qui
indiquait que la fentre tait toute grande ouverte. Par le froid qu'il
faisait, cette fentre ouverte tait surprenante. Le caissier se
rendormit. Une heure ou deux aprs, il se rveilla encore. Le mme pas,
lent et rgulier, allait et venait toujours au-dessus de sa tte.

La rverbration se dessinait toujours sur le mur, mais elle tait
maintenant ple et paisible comme le reflet d'une lampe ou d'une bougie.
La fentre tait toujours ouverte. Voici ce qui se passait dans la
chambre de M. Madeleine.




Chapitre III

Une tempte sous un crne


Le lecteur a sans doute devin que M. Madeleine n'est autre que Jean
Valjean.

Nous avons dj regard dans les profondeurs de cette conscience; le
moment est venu d'y regarder encore. Nous ne le faisons pas sans motion
et sans tremblement. Il n'existe rien de plus terrifiant que cette sorte
de contemplation. L'oeil de l'esprit ne peut trouver nulle part plus
d'blouissements ni plus de tnbres que dans l'homme; il ne peut se
fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable, plus complique, plus
mystrieuse et plus infinie. Il y a un spectacle plus grand que la mer,
c'est le ciel; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c'est
l'intrieur de l'me.

Faire le pome de la conscience humaine, ne ft-ce qu' propos d'un seul
homme, ne ft-ce qu' propos du plus infime des hommes, ce serait fondre
toutes les popes dans une pope suprieure et dfinitive. La
conscience, c'est le chaos des chimres, des convoitises et des
tentatives, la fournaise des rves, l'antre des ides dont on a honte;
c'est le pandmonium des sophismes, c'est le champ de bataille des
passions.  de certaines heures, pntrez  travers la face livide d'un
tre humain qui rflchit, et regardez derrire, regardez dans cette
me, regardez dans cette obscurit. Il y a l, sous le silence
extrieur, des combats de gants comme dans Homre, des mles de
dragons et d'hydres et des nues de fantmes comme dans Milton, des
spirales visionnaires comme chez Dante. Chose sombre que cet infini que
tout homme porte en soi et auquel il mesure avec dsespoir les volonts
de son cerveau et les actions de sa vie!

Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il
hsita. En voici une aussi devant nous, au seuil de laquelle nous
hsitons. Entrons pourtant.

Nous n'avons que peu de chose  ajouter  ce que le lecteur connat dj
de ce qui tait arriv  Jean Valjean depuis l'aventure de
Petit-Gervais.  partir de ce moment, on l'a vu, il fut un autre homme.
Ce que l'vque avait voulu faire de lui, il l'excuta. Ce fut plus
qu'une transformation, ce fut une transfiguration.

Il russit  disparatre, vendit l'argenterie de l'vque, ne gardant
que les flambeaux, comme souvenir, se glissa de ville en ville, traversa
la France, vint  Montreuil-sur-mer, eut l'ide que nous avons dite,
accomplit ce que nous avons racont, parvint  se faire insaisissable et
inaccessible, et dsormais, tabli  Montreuil-sur-mer, heureux de
sentir sa conscience attriste par son pass et la premire moiti de
son existence dmentie par la dernire, il vcut paisible, rassur et
esprant, n'ayant plus que deux penses: cacher son nom, et sanctifier
sa vie; chapper aux hommes, et revenir  Dieu.

Ces deux penses taient si troitement mles dans son esprit qu'elles
n'en formaient qu'une seule; elles taient toutes deux galement
absorbantes et imprieuses, et dominaient ses moindres actions.
D'ordinaire elles taient d'accord pour rgler la conduite de sa vie;
elles le tournaient vers l'ombre; elles le faisaient bienveillant et
simple; elles lui conseillaient les mmes choses. Quelquefois cependant
il y avait conflit entre elles. Dans ce cas-l, on s'en souvient,
l'homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M. Madeleine ne
balanait pas  sacrifier la premire  la seconde, sa scurit  sa
vertu. Ainsi, en dpit de toute rserve et de toute prudence, il avait
gard les chandeliers de l'vque, port son deuil, appel et interrog
tous les petits savoyards qui passaient, pris des renseignements sur les
familles de Faverolles, et sauv la vie au vieux Fauchelevent, malgr
les inquitantes insinuations de Javert. Il semblait, nous l'avons dj
remarqu, qu'il penst,  l'exemple de tous ceux qui ont t sages,
saints et justes, que son premier devoir n'tait pas envers lui.

Toutefois, il faut le dire, jamais rien de pareil ne s'tait encore
prsent. Jamais les deux ides qui gouvernaient le malheureux homme
dont nous racontons les souffrances n'avaient engag une lutte si
srieuse. Il le comprit confusment, mais profondment, ds les
premires paroles que pronona Javert, en entrant dans son cabinet.

Au moment o fut si trangement articul ce nom qu'il avait enseveli
sous tant d'paisseurs, il fut saisi de stupeur et comme enivr par la
sinistre bizarrerie de sa destine, et,  travers cette stupeur, il eut
ce tressaillement qui prcde les grandes secousses; il se courba comme
un chne  l'approche d'un orage, comme un soldat  l'approche d'un
assaut. Il sentit venir sur sa tte des ombres pleines de foudres et
d'clairs. Tout en coutant parler Javert, il eut une premire pense
d'aller, de courir, de se dnoncer, de tirer ce Champmathieu de prison
et de s'y mettre; cela fut douloureux et poignant comme une incision
dans la chair vive, puis cela passa, et il se dit: Voyons! voyons! Il
rprima ce premier mouvement gnreux et recula devant l'hrosme.

Sans doute, il serait beau qu'aprs les saintes paroles de l'vque,
aprs tant d'annes de repentir et d'abngation, au milieu d'une
pnitence admirablement commence, cet homme, mme en prsence d'une si
terrible conjoncture, n'et pas bronch un instant et et continu de
marcher du mme pas vers ce prcipice ouvert au fond duquel tait le
ciel; cela serait beau, mais cela ne fut pas ainsi. Il faut bien que
nous rendions compte des choses qui s'accomplissaient dans cette me, et
nous ne pouvons dire que ce qui y tait. Ce qui l'emporta tout d'abord,
ce fut l'instinct de la conservation; il rallia en hte ses ides,
touffa ses motions, considra la prsence de Javert, ce grand pril,
ajourna toute rsolution avec la fermet de l'pouvante, s'tourdit sur
ce qu'il y avait  faire, et reprit son calme comme un lutteur ramasse
son bouclier.

Le reste de la journe il fut dans cet tat, un tourbillon au dedans,
une tranquillit profonde au dehors; il ne prit que ce qu'on pourrait
appeler les mesures conservatoires. Tout tait encore confus et se
heurtait dans son cerveau; le trouble y tait tel qu'il ne voyait
distinctement la forme d'aucune ide; et lui-mme n'aurait pu rien dire
de lui-mme, si ce n'est qu'il venait de recevoir un grand coup. Il se
rendit comme d'habitude prs du lit de douleur de Fantine et prolongea
sa visite, par un instinct de bont, se disant qu'il fallait agir ainsi
et la bien recommander aux soeurs pour le cas o il arriverait qu'il et
 s'absenter. Il sentit vaguement qu'il faudrait peut-tre aller 
Arras, et, sans tre le moins du monde dcid  ce voyage, il se dit
qu' l'abri de tout soupon comme il l'tait, il n'y avait point
d'inconvnient  tre tmoin de ce qui se passerait, et il retint le
tilbury de Scaufflaire, afin d'tre prpar  tout vnement.

Il dna avec assez d'apptit.

Rentr dans sa chambre il se recueillit.

Il examina la situation et la trouva inoue; tellement inoue qu'au
milieu de sa rverie, par je ne sais quelle impulsion d'anxit presque
inexplicable, il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Il
craignait qu'il n'entrt encore quelque chose. Il se barricadait contre
le possible.

Un moment aprs il souffla sa lumire. Elle le gnait.

Il lui semblait qu'on pouvait le voir.

Qui, on?

Hlas! ce qu'il voulait mettre  la porte tait entr ce qu'il voulait
aveugler, le regardait. Sa conscience.

Sa conscience, c'est--dire Dieu.

Pourtant, dans le premier moment, il se fit illusion; il eut un
sentiment de sret et de solitude; le verrou tir, il se crut
imprenable; la chandelle teinte, il se sentit invisible. Alors il prit
possession de lui-mme; il posa ses coudes sur la table, appuya la tte
sur sa main, et se mit  songer dans les tnbres.

--O en suis-je?--Est-ce que je ne rve pas? Que m'a-t-on dit?--Est-il
bien vrai que j'aie vu ce Javert et qu'il m'ait parl ainsi?--Que peut
tre ce Champmathieu?--Il me ressemble donc?--Est-ce possible?--Quand
je pense qu'hier j'tais si tranquille et si loin de me douter de
rien!--Qu'est-ce que je faisais donc hier  pareille heure?--Qu'y a-t-il
dans cet incident?--Comment se dnouera-t-il?--Que faire?

Voil dans quelle tourmente il tait. Son cerveau avait perdu la force
de retenir ses ides, elles passaient comme des ondes, et il prenait son
front dans ses deux mains pour les arrter.

De ce tumulte qui bouleversait sa volont et sa raison, et dont il
cherchait  tirer une vidence et une rsolution, rien ne se dgageait
que l'angoisse.

Sa tte tait brlante. Il alla  la fentre et l'ouvrit toute grande.
Il n'y avait pas d'toiles au ciel. Il revint s'asseoir prs de la
table.

La premire heure s'coula ainsi.

Peu  peu cependant des linaments vagues commencrent  se former et 
se fixer dans sa mditation, et il put entrevoir avec la prcision de la
ralit, non l'ensemble de la situation, mais quelques dtails.

Il commena par reconnatre que, si extraordinaire et si critique que
ft cette situation, il en tait tout  fait le matre.

Sa stupeur ne fit que s'en accrotre.

Indpendamment du but svre et religieux que se proposaient ses
actions, tout ce qu'il avait fait jusqu' ce jour n'tait autre chose
qu'un trou qu'il creusait pour y enfouir son nom. Ce qu'il avait
toujours le plus redout, dans ses heures de repli sur lui-mme, dans
ses nuits d'insomnie, c'tait d'entendre jamais prononcer ce nom; il se
disait que ce serait l pour lui la fin de tout; que le jour o ce nom
reparatrait, il ferait vanouir autour de lui sa vie nouvelle, et qui
sait mme peut-tre? au dedans de lui sa nouvelle me. Il frmissait de
la seule pense que c'tait possible. Certes, si quelqu'un lui et dit
en ces moments-l qu'une heure viendrait o ce nom retentirait  son
oreille, o ce hideux mot, Jean Valjean, sortirait tout  coup de la
nuit et se dresserait devant lui, o cette lumire formidable faite pour
dissiper le mystre dont il s'enveloppait resplendirait subitement sur
sa tte; et que ce nom ne le menacerait pas, que cette lumire ne
produirait qu'une obscurit plus paisse, que ce voile dchir
accrotrait le mystre; que ce tremblement de terre consoliderait son
difice, que ce prodigieux incident n'aurait d'autre rsultat, si bon
lui semblait,  lui, que de rendre son existence  la fois plus claire
et plus impntrable, et que, de sa confrontation avec le fantme de
Jean Valjean, le bon et digne bourgeois monsieur Madeleine sortirait
plus honor, plus paisible et plus respect que jamais,--si quelqu'un
lui et dit cela, il et hoch la tte et regard ces paroles comme
insenses. Eh bien! tout cela venait prcisment d'arriver, tout cet
entassement de l'impossible tait un fait, et Dieu avait permis que ces
choses folles devinssent des choses relles!

Sa rverie continuait de s'claircir. Il se rendait de plus en plus
compte de sa position. Il lui semblait qu'il venait de s'veiller de je
ne sais quel sommeil, et qu'il se trouvait glissant sur une pente au
milieu de la nuit, debout, frissonnant, reculant en vain, sur le bord
extrme d'un abme. Il entrevoyait distinctement dans l'ombre un
inconnu, un tranger, que la destine prenait pour lui et poussait dans
le gouffre  sa place. Il fallait, pour que le gouffre se refermt, que
quelqu'un y tombt, lui ou l'autre.

Il n'avait qu' laisser faire.

La clart devint complte, et il s'avoua ceci:--Que sa place tait vide
aux galres, qu'il avait beau faire, qu'elle l'y attendait toujours, que
le vol de Petit-Gervais l'y ramenait, que cette place vide l'attendrait
et l'attirerait jusqu' ce qu'il y ft, que cela tait invitable et
fatal.--Et puis il se dit:--Qu'en ce moment il avait un remplaant,
qu'il paraissait qu'un nomm Champmathieu avait cette mauvaise chance,
et que, quant  lui, prsent dsormais au bagne dans la personne de ce
Champmathieu, prsent dans la socit sous le nom de M. Madeleine, il
n'avait plus rien  redouter, pourvu qu'il n'empcht pas les hommes de
sceller sur la tte de ce Champmathieu cette pierre de l'infamie qui,
comme la pierre du spulcre, tombe une fois et ne se relve jamais.

Tout cela tait si violent et si trange qu'il se fit soudain en lui
cette espce de mouvement indescriptible qu'aucun homme n'prouve plus
de deux ou trois fois dans sa vie, sorte de convulsion de la conscience
qui remue tout ce que le coeur a de douteux, qui se compose d'ironie, de
joie et de dsespoir, et qu'on pourrait appeler un clat de rire
intrieur.

Il ralluma brusquement sa bougie.

--Eh bien quoi! se dit-il, de quoi est-ce que j'ai peur? qu'est-ce que
j'ai  songer comme cela? Me voil sauv. Tout est fini. Je n'avais plus
qu'une porte entr'ouverte par laquelle mon pass pouvait faire irruption
dans ma vie; cette porte, la voil mure!  jamais! Ce Javert qui me
trouble depuis si longtemps, ce redoutable instinct qui semblait m'avoir
devin, qui m'avait devin, pardieu! et qui me suivait partout, cet
affreux chien de chasse toujours en arrt sur moi, le voil drout,
occup ailleurs, absolument dpist! Il est satisfait dsormais, il me
laissera tranquille, il tient son Jean Valjean! Qui sait mme, il est
probable qu'il voudra quitter la ville! Et tout cela s'est fait sans
moi! Et je n'y suis pour rien! Ah , mais! qu'est-ce qu'il y a de
malheureux dans ceci? Des gens qui me verraient, parole d'honneur!
croiraient qu'il m'est arriv une catastrophe! Aprs tout, s'il y a du
mal pour quelqu'un, ce n'est aucunement de ma faute. C'est la providence
qui a tout fait. C'est qu'elle veut cela apparemment!

Ai-je le droit de dranger ce qu'elle arrange? Qu'est-ce que je demande
 prsent? De quoi est-ce que je vais me mler? Cela ne me regarde pas.
Comment! je ne suis pas content! Mais qu'est-ce qu'il me faut donc? Le
but auquel j'aspire depuis tant d'annes, le songe de mes nuits, l'objet
de mes prires au ciel, la scurit, je l'atteins! C'est Dieu qui le
veut. Je n'ai rien  faire contre la volont de Dieu. Et pourquoi Dieu
le veut-il? Pour que je continue ce que j'ai commenc, pour que je fasse
le bien, pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple, pour
qu'il soit dit qu'il y a eu enfin un peu de bonheur attach  cette
pnitence que j'ai subie et  cette vertu o je suis revenu! Vraiment je
ne comprends pas pourquoi j'ai eu peur tantt d'entrer chez ce brave
cur et de tout lui raconter comme  un confesseur, et de lui demander
conseil, c'est videmment l ce qu'il m'aurait dit. C'est dcid,
laissons aller les choses! laissons faire le bon Dieu!

Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience, pench sur ce
qu'on pourrait appeler son propre abme. Il se leva de sa chaise, et se
mit  marcher dans la chambre.--Allons, dit-il, n'y pensons plus. Voil
une rsolution prise!--Mais il ne sentit aucune joie.

Au contraire.

On n'empche pas plus la pense de revenir  une ide que la mer de
revenir  un rivage. Pour le matelot, cela s'appelle la mare; pour le
coupable, cela s'appelle le remords. Dieu soulve l'me comme l'ocan.

Au bout de peu d'instants, il eut beau faire, il reprit ce sombre
dialogue dans lequel c'tait lui qui parlait et lui qui coutait, disant
ce qu'il et voulu taire, coutant ce qu'il n'et pas voulu entendre,
cdant  cette puissance mystrieuse qui lui disait: pense! comme elle
disait il y a deux mille ans  un autre condamn, marche!

Avant d'aller plus loin et pour tre pleinement compris, insistons sur
une observation ncessaire.

Il est certain qu'on se parle  soi-mme, il n'est pas un tre pensant
qui ne l'ait prouv. On peut dire mme que le verbe n'est jamais un
plus magnifique mystre que lorsqu'il va, dans l'intrieur d'un homme,
de la pense  la conscience et qu'il retourne de la conscience  la
pense. C'est dans ce sens seulement qu'il faut entendre les mots
souvent employs dans ce chapitre, il dit, il s'cria. On se dit, on se
parle, on s'crie en soi-mme, sans que le silence extrieur soit rompu.
Il y a un grand tumulte; tout parle en nous, except la bouche. Les
ralits de l'me, pour n'tre point visibles et palpables, n'en sont
pas moins des ralits.

Il se demanda donc o il en tait. Il s'interrogea sur cette rsolution
prise. Il se confessa  lui-mme que tout ce qu'il venait d'arranger
dans son esprit tait monstrueux, que laisser aller les choses, laisser
faire le bon Dieu, c'tait tout simplement horrible. Laisser
s'accomplir cette mprise de la destine et des hommes, ne pas
l'empcher, s'y prter par son silence, ne rien faire enfin, c'tait
faire tout! c'tait le dernier degr de l'indignit hypocrite! c'tait
un crime bas, lche, sournois, abject, hideux!

Pour la premire fois depuis huit annes, le malheureux homme venait de
sentir la saveur amre d'une mauvaise pense et d'une mauvaise action.

Il la recracha avec dgot.

Il continua de se questionner. Il se demanda svrement ce qu'il avait
entendu par ceci: "Mon but est atteint!" Il se dclara que sa vie avait
un but en effet. Mais quel but? cacher son nom? tromper la police?
tait-ce pour une chose si petite qu'il avait fait tout ce qu'il avait
fait? Est-ce qu'il n'avait pas un autre but, qui tait le grand, qui
tait le vrai? Sauver, non sa personne, mais son me. Redevenir honnte
et bon. tre un juste! est-ce que ce n'tait pas l surtout, l
uniquement, ce qu'il avait toujours voulu, ce que l'vque lui avait
ordonn?--Fermer la porte  son pass? Mais il ne la fermait pas, grand
Dieu! il la rouvrait en faisant une action infme! mais il redevenait un
voleur, et le plus odieux des voleurs! il volait  un autre son
existence, sa vie, sa paix, sa place au soleil! il devenait un assassin!
il tuait, il tuait moralement un misrable homme, il lui infligeait
cette affreuse mort vivante, cette mort  ciel ouvert, qu'on appelle le
bagne! Au contraire, se livrer, sauver cet homme frapp d'une si lugubre
erreur, reprendre son nom, redevenir par devoir le forat Jean Valjean,
c'tait l vraiment achever sa rsurrection, et fermer  jamais l'enfer
d'o il sortait! Y retomber en apparence, c'tait en sortir en ralit!
Il fallait faire cela! il n'avait rien fait s'il ne faisait pas cela!
toute sa vie tait inutile, toute sa pnitence tait perdue, et il n'y
avait plus qu' dire:  quoi bon? Il sentait que l'vque tait l, que
l'vque tait d'autant plus prsent qu'il tait mort, que l'vque le
regardait fixement, que dsormais le maire Madeleine avec toutes ses
vertus lui serait abominable, et que le galrien Jean Valjean serait
admirable et pur devant lui. Que les hommes voyaient son masque, mais
que l'vque voyait sa face. Que les hommes voyaient sa vie, mais que
l'vque voyait sa conscience. Il fallait donc aller  Arras, dlivrer
le faux Jean Valjean, dnoncer le vritable! Hlas! c'tait l le plus
grand des sacrifices, la plus poignante des victoires, le dernier pas 
franchir; mais il le fallait. Douloureuse destine! il n'entrerait dans
la saintet aux yeux de Dieu que s'il rentrait dans l'infamie aux yeux
des hommes!

--Eh bien, dit-il, prenons ce parti! faisons notre devoir! sauvons cet
homme!

Il pronona ces paroles  haute voix, sans s'apercevoir qu'il parlait
tout haut.

Il prit ses livres, les vrifia et les mit en ordre. Il jeta au feu une
liasse de crances qu'il avait sur de petits commerants gns. Il
crivit une lettre qu'il cacheta et sur l'enveloppe de laquelle on
aurait pu lire, s'il y avait eu quelqu'un dans sa chambre en cet
instant: _ Monsieur Laffitte, banquier, rue d'Artois,  Paris_.

Il tira d'un secrtaire un portefeuille qui contenait quelques billets
de banque et le passeport dont il s'tait servi cette mme anne pour
aller aux lections.

Qui l'et vu pendant qu'il accomplissait ces divers actes auxquels se
mlait une mditation si grave, ne se ft pas dout de ce qui se passait
en lui. Seulement par moments ses lvres remuaient; dans d'autres
instants il relevait la tte et fixait son regard sur un point
quelconque de la muraille, comme s'il y avait prcisment l quelque
chose qu'il voulait claircir ou interroger.

La lettre  M. Laffitte termine, il la mit dans sa poche ainsi que le
portefeuille, et recommena  marcher.

Sa rverie n'avait point dvi. Il continuait de voir clairement son
devoir crit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et
se dplaaient avec son regard:--_Va! nomme-toi! dnonce-toi!_

Il voyait de mme, et comme si elles se fussent mues devant lui avec des
formes sensibles, les deux ides qui avaient t jusque-l la double
rgle de sa vie: cacher son nom, sanctifier son me. Pour la premire
fois, elles lui apparaissaient absolument distinctes, et il voyait la
diffrence qui les sparait. Il reconnaissait que l'une de ces ides
tait ncessairement bonne, tandis que l'autre pouvait devenir mauvaise;
que celle-l tait le dvouement et que celle-ci tait la personnalit;
que l'une disait: le _prochain_, et que l'autre disait: _moi_; que l'une
venait de la lumire et que l'autre venait de la nuit.

Elles se combattaient, il les voyait se combattre.  mesure qu'il
songeait, elles avaient grandi devant l'oeil de son esprit; elles
avaient maintenant des statures colossales; et il lui semblait qu'il
voyait lutter au dedans de lui-mme, dans cet infini dont nous parlions
tout  l'heure, au milieu des obscurits et des lueurs, une desse et
une gante.

Il tait plein d'pouvante, mais il lui semblait que la bonne pense
l'emportait.

Il sentait qu'il touchait  l'autre moment dcisif de sa conscience et
de sa destine; que l'vque avait marqu la premire phase de sa vie
nouvelle, et que ce Champmathieu en marquait la seconde. Aprs la grande
crise, la grande preuve.

Cependant la fivre, un instant apaise, lui revenait peu  peu. Mille
penses le traversaient, mais elles continuaient de le fortifier dans sa
rsolution.

Un moment il s'tait dit:--qu'il prenait peut-tre la chose trop
vivement, qu'aprs tout ce Champmathieu n'tait pas intressant, qu'en
somme il avait vol.

Il se rpondit:--Si cet homme a en effet vol quelques pommes, c'est un
mois de prison. Il y a loin de l aux galres. Et qui sait mme? a-t-il
vol? est-ce prouv? Le nom de Jean Valjean l'accable et semble
dispenser de preuves. Les procureurs du roi n'agissent-ils pas
habituellement ainsi? On le croit voleur, parce qu'on le sait forat.

Dans un autre instant, cette ide lui vint que, lorsqu'il se serait
dnonc, peut-tre on considrerait l'hrosme de son action, et sa vie
honnte depuis sept ans, et ce qu'il avait fait pour le pays, et qu'on
lui ferait grce.

Mais cette supposition s'vanouit bien vite, et il sourit amrement en
songeant que le vol des quarante sous  Petit-Gervais le faisait
rcidiviste, que cette affaire reparatrait certainement et, aux termes
prcis de la loi, le ferait passible des travaux forcs  perptuit.

Il se dtourna de toute illusion, se dtacha de plus en plus de la terre
et chercha la consolation et la force ailleurs. Il se dit qu'il fallait
faire son devoir; que peut-tre mme ne serait-il pas plus malheureux
aprs avoir fait son devoir qu'aprs l'avoir lud; que s'il _laissait
faire_, s'il restait  Montreuil-sur-mer, sa considration, sa bonne
renomme, ses bonnes oeuvres, la dfrence, la vnration, sa charit,
sa richesse, sa popularit, sa vertu, seraient assaisonnes d'un crime;
et quel got auraient toutes ces choses saintes lies  cette chose
hideuse! tandis que, s'il accomplissait son sacrifice, au bagne, au
poteau, au carcan, au bonnet vert, au travail sans relche,  la honte
sans piti, il se mlerait une ide cleste!

Enfin il se dit qu'il y avait ncessit, que sa destine tait ainsi
faite, qu'il n'tait pas matre de dranger les arrangements d'en haut,
que dans tous les cas il fallait choisir: ou la vertu au dehors et
l'abomination au dedans, ou la saintet au dedans et l'infamie au
dehors.

 remuer tant d'ides lugubres, son courage ne dfaillait pas, mais son
cerveau se fatiguait. Il commenait  penser malgr lui  d'autres
choses,  des choses indiffrentes. Ses artres battaient violemment
dans ses tempes. Il allait et venait toujours. Minuit sonna d'abord  la
paroisse, puis  la maison de ville. Il compta les douze coups aux deux
horloges, et il compara le son des deux cloches. Il se rappela  cette
occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de
ferrailles une vieille cloche  vendre sur laquelle ce nom tait crit:
_Antoine Albin de Romainville_.

Il avait froid. Il alluma un peu de feu. Il ne songea pas  fermer la
fentre.

Cependant il tait retomb dans sa stupeur. Il lui fallait faire un
assez grand effort pour se rappeler  quoi il songeait avant que minuit
sonnt. Il y parvint enfin.

--Ah! oui, se dit-il, j'avais pris la rsolution de me dnoncer.

Et puis tout  coup il pensa  la Fantine.

--Tiens! dit-il, et cette pauvre femme!

Ici une crise nouvelle se dclara.

Fantine, apparaissant brusquement dans sa rverie, y fut comme un rayon
d'une lumire inattendue. Il lui sembla que tout changeait d'aspect
autour de lui, il s'cria:

--Ah , mais! jusqu'ici je n'ai considr que moi! je n'ai eu gard
qu' ma convenance! Il me convient de me taire ou de me
dnoncer,--cacher ma personne ou sauver mon me,--tre un magistrat
mprisable et respect ou un galrien infme et vnrable, c'est moi,
c'est toujours moi, ce n'est que moi! Mais, mon Dieu, c'est de l'gosme
tout cela! Ce sont des formes diverses de l'gosme, mais c'est de
l'gosme! Si je songeais un peu aux autres? La premire saintet est de
penser  autrui. Voyons, examinons. Moi except, moi effac, moi oubli,
qu'arrivera-t-il de tout ceci?--Si je me dnonce? on me prend. On lche
ce Champmathieu, on me remet aux galres, c'est bien. Et puis? Que se
passe-t-il ici? Ah! ici, il y a un pays, une ville, des fabriques, une
industrie, des ouvriers, des hommes, des femmes, des vieux grands-pres,
des enfants, des pauvres gens! J'ai cr tout ceci, je fais vivre tout
cela; partout o il y a une chemine qui fume, c'est moi qui ai mis le
tison dans le feu et la viande dans la marmite; j'ai fait l'aisance, la
circulation, le crdit; avant moi il n'y avait rien; j'ai relev,
vivifi, anim, fcond, stimul, enrichi tout le pays; moi de moins,
c'est l'me de moins. Je m'te, tout meurt.--Et cette femme qui a tant
souffert, qui a tant de mrites dans sa chute, dont j'ai caus sans le
vouloir tout le malheur! Et cet enfant que je voulais aller chercher,
que j'ai promis  la mre! Est-ce que je ne dois pas aussi quelque chose
 cette femme, en rparation du mal que je lui ai fait? Si je disparais,
qu'arrive-t-il? La mre meurt. L'enfant devient ce qu'il peut. Voil ce
qui se passe, si je me dnonce.--Si je ne me dnonce pas? Voyons, si je
ne me dnonce pas? Aprs s'tre fait cette question, il s'arrta; il eut
comme un moment d'hsitation et de tremblement; mais ce moment dura peu,
et il se rpondit avec calme:

--Eh bien, cet homme va aux galres, c'est vrai, mais, que diable! il a
vol! J'ai beau me dire qu'il n'a pas vol, il a vol! Moi, je reste
ici, je continue. Dans dix ans j'aurai gagn dix millions, je les
rpands dans le pays, je n'ai rien  moi, qu'est-ce que cela me fait? Ce
n'est pas pour moi ce que je fais! La prosprit de tous va croissant,
les industries s'veillent et s'excitent, les manufactures et les usines
se multiplient, les familles, cent familles, mille familles! sont
heureuses; la contre se peuple; il nat des villages o il n'y a que
des fermes, il nat des fermes o il n'y a rien; la misre disparat, et
avec la misre disparaissent la dbauche, la prostitution, le vol, le
meurtre, tous les vices, tous les crimes! Et cette pauvre mre lve son
enfant! et voil tout un pays riche et honnte! Ah , j'tais fou,
j'tais absurde, qu'est-ce que je parlais donc de me dnoncer? Il faut
faire attention, vraiment, et ne rien prcipiter. Quoi! parce qu'il
m'aura plu de faire le grand et le gnreux,--c'est du mlodrame, aprs
tout!--parce que je n'aurai song qu' moi, qu' moi seul, quoi! pour
sauver d'une punition peut-tre un peu exagre, mais juste au fond, on
ne sait qui, un voleur, un drle videmment, il faudra que tout un pays
prisse! il faudra qu'une pauvre femme crve  l'hpital! qu'une pauvre
petite fille crve sur le pav! comme des chiens! Ah! mais c'est
abominable! Sans mme que la mre ait revu son enfant! sans que l'enfant
ait presque connu sa mre! Et tout a pour ce vieux gredin de voleur de
pommes qui,  coup sr, a mrit les galres pour autre chose, si ce
n'est pour cela! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui
sacrifient des innocents, qui sauvent un vieux vagabond, lequel n'a plus
que quelques annes  vivre au bout du compte et ne sera gure plus
malheureux au bagne que dans sa masure, et qui sacrifient toute une
population, mres, femmes, enfants! Cette pauvre petite Cosette qui n'a
que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid
dans le bouge de ces Thnardier! Voil encore des canailles ceux-l! Et
je manquerais  mes devoirs envers tous ces pauvres tres! Et je m'en
irais me dnoncer! Et je ferais cette inepte sottise! Mettons tout au
pis. Supposons qu'il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que
ma conscience me la reproche un jour, accepter, pour le bien d'autrui,
ces reproches qui ne chargent que moi, cette mauvaise action qui ne
compromet que mon me, c'est l qu'est le dvouement, c'est l qu'est la
vertu.

Il se leva, il se remit  marcher. Cette fois il lui semblait qu'il
tait content. On ne trouve les diamants que dans les tnbres de la
terre; on ne trouve les vrits que dans les profondeurs de la pense.
Il lui semblait qu'aprs tre descendu dans ces profondeurs, aprs avoir
longtemps ttonn au plus noir de ces tnbres, il venait enfin de
trouver un de ces diamants, une de ces vrits, et qu'il la tenait dans
sa main; et il s'blouissait  la regarder.

--Oui, pensa-t-il, c'est cela. Je suis dans le vrai. J'ai la solution.
Il faut finir par s'en tenir  quelque chose. Mon parti est pris.
Laissons faire! Ne vacillons plus, ne reculons plus. Ceci est dans
l'intrt de tous, non dans le mien. Je suis Madeleine, je reste
Madeleine. Malheur  celui qui est Jean Valjean! Ce n'est plus moi. Je
ne connais pas cet homme, je ne sais plus ce que c'est, s'il se trouve
que quelqu'un est Jean Valjean  cette heure, qu'il s'arrange! cela ne
me regarde pas. C'est un nom de fatalit qui flotte dans la nuit, s'il
s'arrte et s'abat sur une tte, tant pis pour elle!

Il se regarda dans le petit miroir qui tait sur sa chemine, et dit:

--Tiens! cela m'a soulag de prendre une rsolution! Je suis tout autre
 prsent.

Il marcha encore quelques pas, puis il s'arrta court:

--Allons! dit-il, il ne faut hsiter devant aucune des consquences de
la rsolution prise. Il y a encore des fils qui m'attachent  ce Jean
Valjean. Il faut les briser! Il y a ici, dans cette chambre mme, des
objets qui m'accuseraient, des choses muettes qui seraient des tmoins,
c'est dit, il faut que tout cela disparaisse.

Il fouilla dans sa poche, en tira sa bourse, l'ouvrit, et y prit une
petite clef.

Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait  peine le
trou, perdu qu'il tait dans les nuances les plus sombres du dessin qui
couvrait le papier coll sur le mur. Une cachette s'ouvrit, une espce
de fausse armoire mnage entre l'angle de la muraille et le manteau de
la chemine. Il n'y avait dans cette cachette que quelques guenilles, un
sarrau de toile bleue, un vieux pantalon, un vieux havresac, et un gros
bton d'pine ferr aux deux bouts. Ceux qui avaient vu Jean Valjean 
l'poque o il traversait Digne, en octobre 1815, eussent aisment
reconnu toutes les pices de ce misrable accoutrement.

Il les avait conserves comme il avait conserv les chandeliers
d'argent, pour se rappeler toujours son point de dpart. Seulement il
cachait ceci qui venait du bagne, et il laissait voir les flambeaux qui
venaient de l'vque.

Il jeta un regard furtif vers la porte, comme s'il et craint qu'elle ne
s'ouvrt malgr le verrou qui la fermait; puis d'un mouvement vif et
brusque et d'une seule brasse, sans mme donner un coup d'oeil  ces
choses qu'il avait si religieusement et si prilleusement gardes
pendant tant d'annes, il prit tout, haillons, bton, havresac, et jeta
tout au feu. Il referma la fausse armoire, et, redoublant de
prcautions, dsormais inutiles puisqu'elle tait vide, en cacha la
porte derrire un gros meuble qu'il y poussa.

Au bout de quelques secondes, la chambre et le mur d'en face furent
clairs d'une grande rverbration rouge et tremblante. Tout brlait.
Le bton d'pine ptillait et jetait des tincelles jusqu'au milieu de
la chambre.

Le havresac, en se consumant avec d'affreux chiffons qu'il contenait,
avait mis  nu quelque chose qui brillait dans la cendre. En se
penchant, on et aisment reconnu une pice d'argent. Sans doute la
pice de quarante sous vole au petit savoyard.

Lui ne regardait pas le feu et marchait, allant et venant toujours du
mme pas.

Tout  coup ses yeux tombrent sur les deux flambeaux d'argent que la
rverbration faisait reluire vaguement sur la chemine.

--Tiens! pensa-t-il, tout Jean Valjean est encore l-dedans. Il faut
aussi dtruire cela.

Il prit les deux flambeaux.

Il y avait assez de feu pour qu'on pt les dformer promptement et en
faire une sorte de lingot mconnaissable.

Il se pencha sur le foyer et s'y chauffa un instant. Il eut un vrai
bien-tre.--La bonne chaleur! dit-il.

Il remua le brasier avec un des deux chandeliers. Une minute de plus, et
ils taient dans le feu. En ce moment il lui sembla qu'il entendait une
voix qui criait au dedans de lui:

--Jean Valjean! Jean Valjean!

Ses cheveux se dressrent, il devint comme un homme qui coute une chose
terrible.

--Oui, c'est cela, achve! disait la voix. Complte ce que tu fais!
dtruis ces flambeaux! anantis ce souvenir! oublie l'vque! oublie
tout! perds ce Champmathieu! va, c'est bien. Applaudis-toi! Ainsi, c'est
convenu, c'est rsolu, c'est dit, voil un homme, voil un vieillard qui
ne sait ce qu'on lui veut, qui n'a rien fait peut-tre, un innocent,
dont ton nom fait tout le malheur, sur qui ton nom pse comme un crime,
qui va tre pris pour toi, qui va tre condamn, qui va finir ses jours
dans l'abjection et dans l'horreur! c'est bien. Sois honnte homme, toi.
Reste monsieur le maire, reste honorable et honor, enrichis la ville,
nourris des indigents, lve des orphelins, vis heureux, vertueux et
admir, et pendant ce temps-l, pendant que tu seras ici dans la joie et
dans la lumire, il y aura quelqu'un qui aura ta casaque rouge, qui
portera ton nom dans l'ignominie et qui tranera ta chane au bagne!
Oui, c'est bien arrang ainsi! Ah! misrable!

La sueur lui coulait du front. Il attachait sur les flambeaux un oeil
hagard. Cependant ce qui parlait en lui n'avait pas fini. La voix
continuait:

--Jean Valjean! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un
grand bruit, qui parleront bien haut, et qui te bniront, et une seule
que personne n'entendra et qui te maudira dans les tnbres. Eh bien!
coute, infme! toutes ces bndictions retomberont avant d'arriver au
ciel, et il n'y aura que la maldiction qui montera jusqu' Dieu! Cette
voix, d'abord toute faible et qui s'tait leve du plus obscur de sa
conscience, tait devenue par degrs clatante et formidable, et il
l'entendait maintenant  son oreille. Il lui semblait qu'elle tait
sortie de lui-mme et qu'elle parlait  prsent en dehors de lui. Il
crut entendre les dernires paroles si distinctement qu'il regarda dans
la chambre avec une sorte de terreur.

--Y a-t-il quelqu'un ici? demanda-t-il  haute voix, et tout gar.

Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d'un idiot:

--Que je suis bte! il ne peut y avoir personne.

Il y avait quelqu'un; mais celui qui y tait n'tait pas de ceux que
l'oeil humain peut voir.

Il posa les flambeaux sur la chemine.

Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses
rves et rveillait en sursaut l'homme endormi au-dessous de lui.

Cette marche le soulageait et l'enivrait en mme temps. Il semble que
parfois dans les occasions suprmes on se remue pour demander conseil 
tout ce qu'on peut rencontrer en se dplaant. Au bout de quelques
instants il ne savait plus o il en tait.

Il reculait maintenant avec une gale pouvante devant les deux
rsolutions qu'il avait prises tour  tour. Les deux ides qui le
conseillaient lui paraissaient aussi funestes l'une que l'autre.--Quelle
fatalit! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui! tre
prcipit justement par le moyen que la providence paraissait d'abord
avoir employ pour l'affermir!

Il y eut un moment o il considra l'avenir. Se dnoncer, grand Dieu! se
livrer! Il envisagea avec un immense dsespoir tout ce qu'il faudrait
quitter, tout ce qu'il faudrait reprendre. Il faudrait donc dire adieu 
cette existence si bonne, si pure, si radieuse,  ce respect de tous, 
l'honneur,  la libert! Il n'irait plus se promener dans les champs, il
n'entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai, il ne ferait plus
l'aumne aux petits enfants! Il ne sentirait plus la douceur des regards
de reconnaissance et d'amour fixs sur lui! Il quitterait cette maison
qu'il avait btie, cette chambre, cette petite chambre! Tout lui
paraissait charmant  cette heure. Il ne lirait plus dans ces livres, il
n'crirait plus sur cette petite table de bois blanc! Sa vieille
portire, la seule servante qu'il et, ne lui monterait plus son caf le
matin. Grand Dieu! au lieu de cela, la chiourme, le carcan, la veste
rouge, la chane au pied, la fatigue, le cachot, le lit de camp, toutes
ces horreurs connues!  son ge, aprs avoir t ce qu'il tait! Si
encore il tait jeune! Mais, vieux, tre tutoy par le premier venu,
tre fouill par le garde-chiourme, recevoir le coup de bton de
l'argousin! avoir les pieds nus dans des souliers ferrs! tendre matin
et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille! subir la
curiosit des trangers auxquels on dirait: _Celui-l, c'est le fameux
Jean Valjean, qui a t maire  Montreuil-sur-mer_! Le soir, ruisselant
de sueur, accabl de lassitude, le bonnet vert sur les yeux, remonter
deux  deux, sous le fouet du sergent, l'escalier-chelle du bagne
flottant! Oh! quelle misre! La destine peut-elle donc tre mchante
comme un tre intelligent et devenir monstrueuse comme le coeur humain!

Et, quoi qu'il ft, il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui
tait au fond de sa rverie:--rester dans le paradis, et y devenir
dmon! rentrer dans l'enfer, et y devenir ange!

Que faire, grand Dieu! que faire?

La tourmente dont il tait sorti avec tant de peine se dchana de
nouveau en lui. Ses ides recommencrent  se mler. Elles prirent ce je
ne sais quoi de stupfi et de machinal qui est propre au dsespoir. Ce
nom de Romainville lui revenait sans cesse  l'esprit avec deux vers
d'une chanson qu'il avait entendue autrefois. Il songeait que
Romainville est un petit bois prs Paris o les jeunes gens amoureux
vont cueillir des lilas au mois d'avril.

Il chancelait au dehors comme au dedans. Il marchait comme un petit
enfant qu'on laisse aller seul.

 de certains moments, luttant contre sa lassitude, il faisait effort
pour ressaisir son intelligence. Il tchait de se poser une dernire
fois, et dfinitivement, le problme sur lequel il tait en quelque
sorte tomb d'puisement. Faut-il se dnoncer? Faut-il se taire?--Il ne
russissait  rien voir de distinct. Les vagues aspects de tous les
raisonnements bauchs par sa rverie tremblaient et se dissipaient l'un
aprs l'autre en fume. Seulement il sentait que,  quelque parti qu'il
s'arrtt, ncessairement, et sans qu'il ft possible d'y chapper,
quelque chose de lui allait mourir; qu'il entrait dans un spulcre 
droite comme  gauche; qu'il accomplissait une agonie, l'agonie de son
bonheur ou l'agonie de sa vertu.

Hlas! toutes ses irrsolutions l'avaient repris. Il n'tait pas plus
avanc qu'au commencement.

Ainsi se dbattait sous l'angoisse cette malheureuse me. Dix-huit cents
ans avant cet homme infortun, l'tre mystrieux, en qui se rsument
toutes les saintets et toutes les souffrances de l'humanit, avait
aussi lui, pendant que les oliviers frmissaient au vent farouche de
l'infini, longtemps cart de la main l'effrayant calice qui lui
apparaissait ruisselant d'ombre et dbordant de tnbres dans des
profondeurs pleines d'toiles.




Chapitre IV

Formes que prend la souffrance pendant le sommeil


Trois heures du matin venaient de sonner, et il y avait cinq heures
qu'il marchait ainsi, presque sans interruption lorsqu'il se laissa
tomber sur sa chaise.

Il s'y endormit et fit un rve.

Ce rve, comme la plupart des rves, ne se rapportait  la situation que
par je ne sais quoi de funeste et de poignant, mais il lui fit
impression. Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l'a crit.
C'est un des papiers crits de sa main qu'il a laisss. Nous croyons
devoir transcrire ici cette chose textuellement.

Quel que soit ce rve, l'histoire de cette nuit serait incomplte si
nous l'omettions. C'est la sombre aventure d'une me malade.

Le voici. Sur l'enveloppe nous trouvons cette ligne crite: _Le rve que
j'ai eu cette nuit-l._

J'tais dans une campagne. Une grande campagne triste o il n'y avait
pas d'herbe. Il ne me semblait pas qu'il ft jour ni qu'il ft nuit.

Je me promenais avec mon frre, le frre de mes annes d'enfance, ce
frre auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me
souviens presque plus.

Nous causions, et nous rencontrions des passants. Nous parlions d'une
voisine que nous avions eue autrefois, et qui, depuis qu'elle demeurait
sur la rue, travaillait la fentre toujours ouverte. Tout en causant,
nous avions froid  cause de cette fentre ouverte.

Il n'y avait pas d'arbres dans la campagne.

Nous vmes un homme qui passa prs de nous. C'tait un homme tout nu,
couleur de cendre, mont sur un cheval couleur de terre. L'homme n'avait
pas de cheveux; on voyait son crne et des veines sur son crne. Il
tenait  la main une baguette qui tait souple comme un sarment de vigne
et lourde comme du fer. Ce cavalier passa et ne nous dit rien.

Mon frre me dit: Prenons par le chemin creux.

Il y avait un chemin creux o l'on ne voyait pas une broussaille ni un
brin de mousse. Tout tait couleur de terre, mme le ciel. Au bout de
quelques pas, on ne me rpondit plus quand je parlais. Je m'aperus que
mon frre n'tait plus avec moi.

J'entrai dans un village que je vis. Je songeai que ce devait tre l
Romainville (pourquoi Romainville?).

La premire rue o j'entrai tait dserte. J'entrai dans une seconde
rue. Derrire l'angle que faisaient les deux rues, il y avait un homme
debout contre le mur. Je dis  cet homme:--Quel est ce pays? o suis-je?
L'homme ne rpondit pas. Je vis la porte d'une maison ouverte, j'y
entrai.

La premire chambre tait dserte. J'entrai dans la seconde. Derrire
la porte de cette chambre, il y avait un homme debout contre le mur. Je
demandai  cet homme:-- qui est cette maison? o suis-je? L'homme ne
rpondit pas. La maison avait un jardin.

Je sortis de la maison et j'entrai dans le jardin. Le jardin tait
dsert. Derrire le premier arbre, je trouvai un homme qui se tenait
debout. Je dis  cet homme:--Quel est ce jardin? o suis-je? L'homme ne
rpondit pas.

J'errai dans le village, et je m'aperus que c'tait une ville. Toutes
les rues taient dsertes, toutes les portes taient ouvertes. Aucun
tre vivant ne passait dans les rues, ne marchait dans les chambres ou
ne se promenait dans les jardins. Mais il y avait derrire chaque angle
de mur, derrire chaque porte, derrire chaque arbre, un homme debout
qui se taisait. On n'en voyait jamais qu'un  la fois. Ces hommes me
regardaient passer.

Je sortis de la ville et je me mis  marcher dans les champs.

Au bout de quelque temps, je me retournai, et je vis une grande foule
qui venait derrire moi. Je reconnus tous les hommes que j'avais vus
dans la ville. Ils avaient des ttes tranges. Ils ne semblaient pas se
hter, et cependant ils marchaient plus vite que moi. Ils ne faisaient
aucun bruit en marchant. En un instant, cette foule me rejoignit et
m'entoura. Les visages de ces hommes taient couleur de terre.

Alors le premier que j'avais vu et questionn en entrant dans la ville
me dit:--O allez-vous? Est-ce que vous ne savez pas que vous tes mort
depuis longtemps?

J'ouvris la bouche pour rpondre, et je m'aperus qu'il n'y avait
personne autour de moi.

Il se rveilla. Il tait glac. Un vent qui tait froid comme le vent du
matin faisait tourner dans leurs gonds les chssis de la croise reste
ouverte. Le feu s'tait teint. La bougie touchait  sa fin. Il tait
encore nuit noire.

Il se leva, il alla  la fentre. Il n'y avait toujours pas d'toiles au
ciel.

De sa fentre on voyait la cour de la maison et la rue. Un bruit sec et
dur qui rsonna tout  coup sur le sol lui fit baisser les yeux.

Il vit au-dessous de lui deux toiles rouges dont les rayons
s'allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l'ombre.

Comme sa pense tait encore  demi submerge dans la brume des
rves.--tiens! songea-t-il, il n'y en a pas dans le ciel. Elles sont sur
la terre maintenant.

Cependant ce trouble se dissipa, un second bruit pareil au premier
acheva de le rveiller; il regarda, et il reconnut que ces deux toiles
taient les lanternes d'une voiture.  la clart qu'elles jetaient, il
put distinguer la forme de cette voiture. C'tait un tilbury attel d'un
petit cheval blanc. Le bruit qu'il avait entendu, c'taient les coups de
pied du cheval sur le pav.

--Qu'est-ce que c'est que cette voiture? se dit-il. Qui est-ce qui vient
donc si matin? En ce moment on frappa un petit coup  la porte de sa
chambre.

Il frissonna de la tte aux pieds, et cria d'une voix terrible:

--Qui est l?

Quelqu'un rpondit:

--Moi, monsieur le maire.

Il reconnut la voix de la vieille femme, sa portire.

--Eh bien, reprit-il, qu'est-ce que c'est?

--Monsieur le maire, il est tout  l'heure cinq heures du matin.

--Qu'est-ce que cela me fait?

--Monsieur le maire, c'est le cabriolet.

--Quel cabriolet?

--Le tilbury.

--Quel tilbury?

--Est-ce que monsieur le maire n'a pas fait demander un tilbury?

--Non, dit-il.

--Le cocher dit qu'il vient chercher monsieur le maire.

--Quel cocher?

--Le cocher de M. Scaufflaire.

--M. Scaufflaire?

Ce nom le fit tressaillir comme si un clair lui et pass devant la
face.

--Ah! oui! reprit-il, M. Scaufflaire.

Si la vieille femme l'et pu voir en ce moment, elle et t pouvante.

Il se fit un assez long silence. Il examinait d'un air stupide la flamme
de la bougie et prenait autour de la mche de la cire brlante qu'il
roulait dans ses doigts.

La vieille attendait. Elle se hasarda pourtant  lever encore la voix:

--Monsieur le maire, que faut-il que je rponde?

--Dites que c'est bien, et que je descends.




Chapitre V

Btons dans les roues


Le service des postes d'Arras  Montreuil-sur-mer se faisait encore 
cette poque par de petites malles du temps de l'empire. Ces malles
taient des cabriolets  deux roues, tapisss de cuir fauve au dedans,
suspendus sur des ressorts  pompe, et n'ayant que deux places, l'une
pour le courrier, l'autre pour le voyageur. Les roues taient armes de
ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures  distance
et qu'on voit encore sur les routes d'Allemagne. Le coffre aux dpches,
immense bote oblongue, tait plac derrire le cabriolet et faisait
corps avec lui. Ce coffre tait peint en noir et le cabriolet en jaune.

Ces voitures, auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui, avaient je ne
sais quoi de difforme et de bossu, et, quand on les voyait passer de
loin et ramper dans quelque route  l'horizon, elles ressemblaient  ces
insectes qu'on appelle, je crois, termites, et qui, avec un petit
corsage, tranent un gros arrire-train. Elles allaient, du reste, fort
vite. La malle partie d'Arras toutes les nuits  une heure, aprs le
passage du courrier de Paris, arrivait  Montreuil-sur-mer un peu avant
cinq heures du matin.

Cette nuit-l, la malle qui descendait  Montreuil-sur-mer par la route
de Hesdin accrocha, au tournant d'une rue, au moment o elle entrait
dans la ville, un petit tilbury attel d'un cheval blanc, qui venait en
sens inverse et dans lequel il n'y avait qu'une personne, un homme
envelopp d'un manteau. La roue du tilbury reut un choc assez rude. Le
courrier cria  cet homme d'arrter, mais le voyageur n'couta pas, et
continua sa route au grand trot.

--Voil un homme diablement press! dit le courrier.

L'homme qui se htait ainsi, c'est celui que nous venons de voir se
dbattre dans des convulsions dignes  coup sr de piti.

O allait-il? Il n'et pu le dire. Pourquoi se htait-il? Il ne savait.
Il allait au hasard devant lui. O?  Arras sans doute; mais il allait
peut-tre ailleurs aussi. Par moments il le sentait, et il tressaillait.

Il s'enfonait dans cette nuit comme dans un gouffre. Quelque chose le
poussait, quelque chose l'attirait. Ce qui se passait en lui, personne
ne pourrait le dire, tous le comprendront. Quel homme n'est entr, au
moins une fois en sa vie, dans cette obscure caverne de l'inconnu?

Du reste il n'avait rien rsolu, rien dcid, rien arrt, rien fait.
Aucun des actes de sa conscience n'avait t dfinitif. Il tait plus
que jamais comme au premier moment. Pourquoi allait-il  Arras?

Il se rptait ce qu'il s'tait dj dit en retenant le cabriolet de
Scaufflaire,--que, quel que dt tre le rsultat, il n'y avait aucun
inconvnient  voir de ses yeux,  juger les choses par lui-mme;--que
cela mme tait prudent, qu'il fallait savoir ce qui se passerait; qu'on
ne pouvait rien dcider sans avoir observ et scrut;--que de loin on se
faisait des montagnes de tout; qu'au bout du compte, lorsqu'il aurait vu
ce Champmathieu, quelque misrable, sa conscience serait probablement
fort soulage de le laisser aller au bagne  sa place;--qu' la vrit
il y aurait l Javert, et ce Brevet, ce Chenildieu, ce Cochepaille,
anciens forats qui l'avaient connu; mais qu' coup sr ils ne le
reconnatraient pas;--bah! quelle ide!--que Javert en tait  cent
lieues;--que toutes les conjectures et toutes les suppositions taient
fixes sur ce Champmathieu, et que rien n'est entt comme les
suppositions et les conjectures;--qu'il n'y avait donc aucun danger. Que
sans doute c'tait un moment noir, mais qu'il en sortirait;--qu'aprs
tout il tenait sa destine, si mauvaise qu'elle voult tre, dans sa
main;--qu'il en tait le matre. Il se cramponnait  cette pense.

Au fond, pour tout dire, il et mieux aim ne point aller  Arras.

Cependant il y allait.

Tout en songeant, il fouettait le cheval, lequel trottait de ce bon trot
rgl et sr qui fait deux lieues et demie  l'heure.

 mesure que le cabriolet avanait, il sentait quelque chose en lui qui
reculait.

Au point du jour il tait en rase campagne; la ville de
Montreuil-sur-mer tait assez loin derrire lui. Il regarda l'horizon
blanchir; il regarda, sans les voir, passer devant ses yeux toutes les
froides figures d'une aube d'hiver. Le matin a ses spectres comme le
soir. Il ne les voyait pas, mais,  son insu, et par une sorte de
pntration presque physique, ces noires silhouettes d'arbres et de
collines ajoutaient  l'tat violent de son me je ne sais quoi de morne
et de sinistre.

Chaque fois qu'il passait devant une de ces maisons isoles qui ctoient
parfois les routes, il se disait: il y a pourtant l-dedans des gens qui
dorment!

Le trot du cheval, les grelots du harnais, les roues sur le pav,
faisaient un bruit doux et monotone. Ces choses-l sont charmantes quand
on est joyeux et lugubres quand on est triste. Il tait grand jour
lorsqu'il arriva  Hesdin. Il s'arrta devant une auberge pour laisser
souffler le cheval et lui faire donner l'avoine.

Ce cheval tait, comme l'avait dit Scaufflaire, de cette petite race du
Boulonnais qui a trop de tte, trop de ventre et pas assez d'encolure,
mais qui a le poitrail ouvert, la croupe large, la jambe sche et fine
et le pied solide; race laide, mais robuste et saine. L'excellente bte
avait fait cinq lieues en deux heures et n'avait pas une goutte de sueur
sur la croupe.

Il n'tait pas descendu du tilbury. Le garon d'curie qui apportait
l'avoine se baissa tout  coup et examina la roue de gauche.

--Allez-vous loin comme cela? dit cet homme.

Il rpondit, presque sans sortir de sa rverie:

--Pourquoi?

--Venez-vous de loin? reprit le garon.

--De cinq lieues d'ici.

--Ah!

--Pourquoi dites-vous: ah?

Le garon se pencha de nouveau, resta un moment silencieux, l'oeil fix
sur la roue, puis se redressa en disant:

--C'est que voil une roue qui vient de faire cinq lieues, c'est
possible, mais qui  coup sr ne fera pas maintenant un quart de lieue.

Il sauta  bas du tilbury.

--Que dites-vous l, mon ami?

--Je dis que c'est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans
rouler, vous et votre cheval, dans quelque foss de la grande route.
Regardez plutt.

La roue en effet tait gravement endommage. Le choc de la malle-poste
avait fendu deux rayons et labour le moyeu dont l'crou ne tenait plus.

--Mon ami, dit-il au garon d'curie, il y a un charron ici?

--Sans doute, monsieur.

--Rendez-moi le service de l'aller chercher.

--Il est l,  deux pas. H! matre Bourgaillard!

Matre Bourgaillard, le charron, tait sur le seuil de sa porte. Il vint
examiner la roue et fit la grimace d'un chirurgien qui considre une
jambe casse.

--Pouvez-vous raccommoder cette roue sur-le-champ?

--Oui, monsieur.

--Quand pourrai-je repartir?

--Demain.

--Demain!

--Il y a une grande journe d'ouvrage. Est-ce que monsieur est press?

--Trs press. Il faut que je reparte dans une heure au plus tard.

--Impossible, monsieur.

--Je payerai tout ce qu'on voudra.

--Impossible.

--Eh bien! dans deux heures.

--Impossible pour aujourd'hui. Il faut refaire deux rais et un moyeu.
Monsieur ne pourra repartir avant demain.

--L'affaire que j'ai ne peut attendre  demain. Si, au lieu de
raccommoder cette roue, on la remplaait?

--Comment cela?

--Vous tes charron?

--Sans doute, monsieur.

--Est-ce que vous n'auriez pas une roue  me vendre? Je pourrais
repartir tout de suite.

--Une roue de rechange?

--Oui.

--Je n'ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. Deux roues font
la paire. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard.

--En ce cas, vendez-moi une paire de roues.

--Monsieur, toutes les roues ne vont pas  tous les essieux.

--Essayez toujours.

--C'est inutile, monsieur. Je n'ai  vendre que des roues de charrette.
Nous sommes un petit pays ici.

--Auriez-vous un cabriolet  me louer?

Le matre charron, du premier coup d'oeil, avait reconnu que le tilbury
tait une voiture de louage. Il haussa les paules.

--Vous les arrangez bien, les cabriolets qu'on vous loue! j'en aurais un
que je ne vous le louerais pas.

--Eh bien,  me vendre?

--Je n'en ai pas.

--Quoi! pas une carriole? Je ne suis pas difficile, comme vous voyez.

--Nous sommes un petit pays. J'ai bien l sous la remise, ajouta le
charron, une vieille calche qui est  un bourgeois de la ville qui me
l'a donne en garde et qui s'en sert tous les trente-six du mois. Je
vous la louerais bien, qu'est-ce que cela me fait? mais il ne faudrait
pas que le bourgeois la vt passer; et puis, c'est une calche, il
faudrait deux chevaux.

--Je prendrai des chevaux de poste.

--O va monsieur?

-- Arras.

--Et monsieur veut arriver aujourd'hui?

--Mais oui.

--En prenant des chevaux de poste?

--Pourquoi pas?

--Est-il gal  monsieur d'arriver cette nuit  quatre heures du matin?

--Non certes.

--C'est que, voyez-vous bien, il y a une chose  dire, en prenant des
chevaux de poste....

--Monsieur a son passeport?

--Oui.

--Eh bien, en prenant des chevaux de poste, monsieur n'arrivera pas 
Arras avant demain. Nous sommes un chemin de traverse. Les relais sont
mal servis, les chevaux sont aux champs. C'est la saison des grandes
charrues qui commence, il faut de forts attelages, et l'on prend les
chevaux partout,  la poste comme ailleurs. Monsieur attendra au moins
trois ou quatre heures  chaque relais. Et puis on va au pas. Il y a
beaucoup de ctes  monter.

--Allons, j'irai  cheval. Dtelez le cabriolet. On me vendra bien une
selle dans le pays.

--Sans doute. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle?

--C'est vrai, vous m'y faites penser. Il ne l'endure pas.

--Alors....

--Mais je trouverai bien dans le village un cheval  louer?

--Un cheval pour aller  Arras d'une traite!

--Oui.

--Il faudrait un cheval comme on n'en a pas dans nos endroits. Il
faudrait l'acheter d'abord, car on ne vous connat pas. Mais ni  vendre
ni  louer, ni pour cinq cents francs, ni pour mille, vous ne le
trouveriez pas!

--Comment faire?

--Le mieux, l, en honnte homme, c'est que je raccommode la roue et que
vous remettiez votre voyage  demain.

--Demain il sera trop tard.

--Dame!

--N'y a-t-il pas la malle-poste qui va  Arras? Quand passe-t-elle?

--La nuit prochaine. Les deux malles font le service la nuit, celle qui
monte comme celle qui descend.

--Comment! il vous faut une journe pour raccommoder cette roue?

--Une journe, et une bonne!

--En mettant deux ouvriers?

--En en mettant dix!

--Si on liait les rayons avec des cordes?

--Les rayons, oui; le moyeu, non. Et puis la jante aussi est en mauvais
tat.

--Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville?

--Non.

--Y a-t-il un autre charron?

Le garon d'curie et le matre charron rpondirent en mme temps en
hochant la tte.

--Non.

Il sentit une immense joie.

Il tait vident que la providence s'en mlait. C'tait elle qui avait
bris la roue du tilbury et qui l'arrtait en route. Il ne s'tait pas
rendu  cette espce de premire sommation; il venait de faire tous les
efforts possibles pour continuer son voyage; il avait loyalement et
scrupuleusement puis tous les moyens; il n'avait recul ni devant la
saison, ni devant la fatigue, ni devant la dpense; il n'avait rien  se
reprocher. S'il n'allait pas plus loin, cela ne le regardait plus. Ce
n'tait plus sa faute, c'tait, non le fait de sa conscience, mais le
fait de la providence.

Il respira. Il respira librement et  pleine poitrine pour la premire
fois depuis la visite de Javert. Il lui semblait que le poignet de fer
qui lui serrait le coeur depuis vingt heures venait de le lcher.

Il lui paraissait que maintenant Dieu tait pour lui, et se dclarait.

Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait, et qu' prsent il
n'avait qu' revenir sur ses pas, tranquillement.

Si sa conversation avec le charron et eu lieu dans une chambre de
l'auberge, elle n'et point eu de tmoins, personne ne l'et entendue,
les choses en fussent restes l, et il est probable que nous n'aurions
eu  raconter aucun des vnements qu'on va lire; mais cette
conversation s'tait faite dans la rue. Tout colloque dans la rue
produit invitablement un cercle. Il y a toujours des gens qui ne
demandent qu' tre spectateurs. Pendant qu'il questionnait le charron,
quelques allants et venants s'taient arrts autour d'eux. Aprs avoir
cout pendant quelques minutes, un jeune garon, auquel personne
n'avait pris garde, s'tait dtach du groupe en courant.

Au moment o le voyageur, aprs la dlibration intrieure que nous
venons d'indiquer, prenait la rsolution de rebrousser chemin, cet
enfant revenait. Il tait accompagn d'une vieille femme.

--Monsieur, dit la femme, mon garon me dit que vous avez envie de louer
un cabriolet. Cette simple parole, prononce par une vieille femme que
conduisait un enfant, lui fit ruisseler la sueur dans les reins. Il crut
voir la main qui l'avait lch reparatre dans l'ombre derrire lui,
toute prte  le reprendre.

Il rpondit:

--Oui, bonne femme, je cherche un cabriolet  louer.

Et il se hta d'ajouter:

--Mais il n'y en a pas dans le pays.

--Si fait, dit la vieille.

--O a donc? reprit le charron.

--Chez moi, rpliqua la vieille.

Il tressaillit. La main fatale l'avait ressaisi.

La vieille avait en effet sous un hangar une faon de carriole en osier.
Le charron et le garon d'auberge, dsols que le voyageur leur
chappt, intervinrent.

--C'tait une affreuse guimbarde,--cela tait pos  cru sur
l'essieu,--il est vrai que les banquettes taient suspendues 
l'intrieur avec des lanires de cuir,--il pleuvait dedans,--les roues
taient rouilles et ronges d'humidit,--cela n'irait pas beaucoup plus
loin que le tilbury,--une vraie patache!--Ce monsieur aurait bien tort
de s'y embarquer,--etc., etc.

Tout cela tait vrai, mais cette guimbarde, cette patache, cette chose,
quelle qu'elle ft, roulait sur ses deux roues et pouvait aller  Arras.

Il paya ce qu'on voulut, laissa le tilbury  rparer chez le charron
pour l'y retrouver  son retour, fit atteler le cheval blanc  la
carriole, y monta, et reprit la route qu'il suivait depuis le matin.

Au moment o la carriole s'branla, il s'avoua qu'il avait eu l'instant
d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point o il
allait. Il examina cette joie avec une sorte de colre et la trouva
absurde. Pourquoi de la joie  revenir en arrire? Aprs tout, il
faisait ce voyage librement. Personne ne l'y forait. Et, certainement,
rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien.

Comme il sortait de Hesdin, il entendit une voix qui lui criait:
arrtez! arrtez! Il arrta la carriole d'un mouvement vif dans lequel
il y avait encore je ne sais quoi de fbrile et de convulsif qui
ressemblait  de l'esprance.

C'tait le petit garon de la vieille.

--Monsieur, dit-il, c'est moi qui vous ai procur la carriole.

--Eh bien!

--Vous ne m'avez rien donn.

Lui qui donnait  tous et si facilement, il trouva cette prtention
exorbitante et presque odieuse.

--Ah! c'est toi, drle? dit-il, tu n'auras rien!

Il fouetta le cheval et repartit au grand trot.

Il avait perdu beaucoup de temps  Hesdin, il et voulu le rattraper. Le
petit cheval tait courageux et tirait comme deux; mais on tait au mois
de fvrier, il avait plu, les routes taient mauvaises. Et puis, ce
n'tait plus le tilbury. La carriole tait dure et trs lourde. Avec
cela force montes.

Il mit prs de quatre heures pour aller de Hesdin  Saint-Pol. Quatre
heures pour cinq lieues.

 Saint-Pol il dtela  la premire auberge venue, et fit mener le
cheval  l'curie. Comme il l'avait promis  Scaufflaire, il se tint
prs du rtelier pendant que le cheval mangeait. Il songeait  des
choses tristes et confuses.

La femme de l'aubergiste entre dans l'curie.

--Est-ce que monsieur ne veut pas djeuner?

--Tiens, c'est vrai, dit-il, j'ai mme bon apptit. Il suivit cette
femme qui avait une figure frache et rjouie. Elle le conduisit dans
une salle basse o il y avait des tables ayant pour nappes des toiles
cires.

--Dpchez-vous, reprit-il, il faut que je reparte. Je suis press.

Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hte. Il regardait
cette fille avec un sentiment de bien-tre.

--C'est l ce que j'avais, pensa-t-il. Je n'avais pas djeun.

On le servit. Il se jeta sur le pain, mordit une bouche, puis le reposa
lentement sur la table et n'y toucha plus.

Un routier mangeait  une autre table. Il dit  cet homme:

--Pourquoi leur pain est-il donc si amer?

Le routier tait allemand et n'entendit pas.

Il retourna dans l'curie prs du cheval.

Une heure aprs, il avait quitt Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques
qui n'est qu' cinq lieues d'Arras.

Que faisait-il pendant ce trajet?  quoi pensait-il? Comme le matin, il
regardait passer les arbres, les toits de chaume, les champs cultivs,
et les vanouissements du paysage qui se disloque  chaque coude du
chemin. C'est l une contemplation qui suffit quelquefois  l'me et qui
la dispense presque de penser. Voir mille objets pour la premire et
pour la dernire fois, quoi de plus mlancolique et de plus profond!
Voyager, c'est natre et mourir  chaque instant. Peut-tre, dans la
rgion la plus vague de son esprit, faisait-il des rapprochements entre
ces horizons changeants et l'existence humaine. Toutes les choses de la
vie sont perptuellement en fuite devant nous. Les obscurcissements et
les clarts s'entremlent: aprs un blouissement, une clipse; on
regarde, on se hte, on tend les mains pour saisir ce qui passe; chaque
vnement est un tournant de la route; et tout  coup on est vieux. On
sent comme une secousse, tout est noir, on distingue une porte obscure,
ce sombre cheval de la vie qui vous tranait s'arrte, et l'on voit
quelqu'un de voil et d'inconnu qui le dtelle dans les tnbres.

Le crpuscule tombait au moment o des enfants qui sortaient de l'cole
regardrent ce voyageur entrer dans Tinques. Il est vrai qu'on tait
encore aux jours courts de l'anne. Il ne s'arrta pas  Tinques. Comme
il dbouchait du village, un cantonnier qui empierrait la route dressa
la tte et dit:

--Voil un cheval bien fatigu.

La pauvre bte en effet n'allait plus qu'au pas.

--Est-ce que vous allez  Arras? ajouta le cantonnier.

--Oui.

--Si vous allez de ce train, vous n'y arriverez pas de bonne heure.

Il arrta le cheval et demanda au cantonnier:

--Combien y a-t-il encore d'ici  Arras?

--Prs de sept grandes lieues.

--Comment cela? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart.

--Ah! reprit le cantonnier, vous ne savez donc pas que la route est en
rparation? Vous allez la trouver coupe  un quart d'heure d'ici. Pas
moyen d'aller plus loin.

--Vraiment.

--Vous prendrez  gauche, le chemin qui va  Carency, vous passerez la
rivire; et, quand vous serez  Camblin, vous tournerez  droite; c'est
la route de Mont-Saint-loy qui va  Arras.

--Mais voil la nuit, je me perdrai.

--Vous n'tes pas du pays?

--Non.

--Avec a, c'est tout chemins de traverse. Tenez, Monsieur, reprit le
cantonnier, voulez-vous que je vous donne un conseil? Votre cheval est
las, rentrez dans Tinques. Il y a une bonne auberge. Couchez-y. Vous
irez demain  Arras.

--Il faut que j'y sois ce soir.

--C'est diffrent. Alors allez tout de mme  cette auberge et prenez-y
un cheval de renfort. Le garon du cheval vous guidera dans la traverse.

Il suivit le conseil du cantonnier, rebroussa chemin, et une demi-heure
aprs il repassait au mme endroit, mais au grand trot, avec un bon
cheval de renfort. Un garon d'curie qui s'intitulait postillon tait
assis sur le brancard de la carriole.

Cependant il sentait qu'il perdait du temps.

Il faisait tout  fait nuit.

Ils s'engagrent dans la traverse. La route devint affreuse. La carriole
tombait d'une ornire dans l'autre. Il dit au postillon:

--Toujours au trot, et double pourboire.

Dans un cahot le palonnier cassa.

--Monsieur, dit le postillon, voil le palonnier cass, je ne sais plus
comment atteler mon cheval, cette route-ci est bien mauvaise la nuit; si
vous vouliez revenir coucher  Tinques, nous pourrions tre demain matin
de bonne heure  Arras.

Il rpondit:

--As-tu un bout de corde et un couteau?

--Oui, monsieur.

Il coupa une branche d'arbre et en fit un palonnier.

Ce fut encore une perte de vingt minutes; mais ils repartirent au galop.

La plaine tait tnbreuse. Des brouillards bas, courts et noirs
rampaient sur les collines et s'en arrachaient comme des fumes. Il y
avait des lueurs blanchtres dans les nuages. Un grand vent qui venait
de la mer faisait dans tous les coins de l'horizon le bruit de quelqu'un
qui remue des meubles. Tout ce qu'on entrevoyait avait des attitudes de
terreur. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit!

Le froid le pntrait. Il n'avait pas mang depuis la veille. Il se
rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux
environs de Digne. Il y avait huit ans; et cela lui semblait hier.

Une heure sonna  quelque clocher lointain. Il demanda au garon:

--Quelle est cette heure?

--Sept heures, monsieur. Nous serons  Arras  huit. Nous n'avons plus
que trois lieues. En ce moment il fit pour la premire fois cette
rflexion--en trouvant trange qu'elle ne lui ft pas venue plus
tt--que c'tait peut-tre inutile, toute la peine qu'il prenait; qu'il
ne savait seulement pas l'heure du procs; qu'il aurait d au moins s'en
informer; qu'il tait extravagant d'aller ainsi devant soi sans savoir
si cela servirait  quelque chose.--Puis il baucha quelques calculs
dans son esprit:--qu'ordinairement les sances des cours d'assises
commenaient  neuf heures du matin;--que cela ne devait pas tre long,
cette affaire-l;--que le vol de pommes, ce serait trs court;--qu'il
n'y aurait plus ensuite qu'une question d'identit;--quatre ou cinq
dpositions, peu de chose  dire pour les avocats;--qu'il allait
arriver lorsque tout serait fini!

Le postillon fouettait les chevaux. Ils avaient pass la rivire et
laiss derrire eux Mont-Saint-loy.

La nuit devenait de plus en plus profonde.




Chapitre VI

La soeur Simplice mise  l'preuve


Cependant, en ce moment-l mme, Fantine tait dans la joie.

Elle avait pass une trs mauvaise nuit. Toux affreuse, redoublement de
fivre; elle avait eu des songes. Le matin,  la visite du mdecin, elle
dlirait. Il avait eu l'air alarm et avait recommand qu'on le prvnt
ds que M. Madeleine viendrait.

Toute la matine elle fut morne, parla peu, et fit des plis  ses draps
en murmurant  voix basse des calculs qui avaient l'air d'tre des
calculs de distances. Ses yeux taient caves et fixes. Ils paraissaient
presque teints, et puis, par moments, ils se rallumaient et
resplendissaient comme des toiles. Il semble qu'aux approches d'une
certaine heure sombre, la clart du ciel emplisse ceux que quitte la
clart de la terre.

Chaque fois que la soeur Simplice lui demandait comment elle se
trouvait, elle rpondait invariablement:

--Bien. Je voudrais voir monsieur Madeleine.

Quelques mois auparavant,  ce moment o Fantine venait de perdre sa
dernire pudeur, sa dernire honte et sa dernire joie, elle tait
l'ombre d'elle-mme; maintenant elle en tait le spectre. Le mal
physique avait complt l'oeuvre du mal moral. Cette crature de
vingt-cinq ans avait le front rid, les joues flasques, les narines
pinces, les dents dchausses, le teint plomb, le cou osseux, les
clavicules saillantes, les membres chtifs, la peau terreuse, et ses
cheveux blonds poussaient mls de cheveux gris. Hlas! comme la maladie
improvise la vieillesse!  midi, le mdecin revint, il fit quelques
prescriptions, s'informa si M. le maire avait paru  l'infirmerie, et
branla la tte.

M. Madeleine venait d'habitude  trois heures voir la malade. Comme
l'exactitude tait de la bont, il tait exact.

Vers deux heures et demie, Fantine commena  s'agiter. Dans l'espace de
vingt minutes, elle demanda plus de dix fois  la religieuse:

--Ma soeur, quelle heure est-il?

Trois heures sonnrent. Au troisime coup, Fantine se dressa sur son
sant, elle qui d'ordinaire pouvait  peine remuer dans son lit; elle
joignit dans une sorte d'treinte convulsive ses deux mains dcharnes
et jaunes, et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces
soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. Puis Fantine se
tourna et regarda la porte.

Personne n'entra; la porte ne s'ouvrit point.

Elle resta ainsi un quart d'heure, l'oeil attach sur la porte, immobile
et comme retenant son haleine. La soeur n'osait lui parler. L'glise
sonna trois heures un quart. Fantine se laissa retomber sur l'oreiller.

Elle ne dit rien et se remit  faire des plis  son drap. La demi-heure
passa, puis l'heure. Personne ne vint.

Chaque fois que l'horloge sonnait, Fantine se dressait et regardait du
ct de la porte, puis elle retombait.

On voyait clairement sa pense, mais elle ne prononait aucun nom, elle
ne se plaignait pas, elle n'accusait pas. Seulement elle toussait d'une
faon lugubre. On et dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur
elle. Elle tait livide et avait les lvres bleues. Elle souriait par
moments.

Cinq heures sonnrent. Alors la soeur l'entendit qui disait trs bas et
doucement:

--Mais puisque je m'en vais demain, il a tort de ne pas venir
aujourd'hui!

La soeur Simplice elle-mme tait surprise du retard de M. Madeleine.

Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. Elle avait l'air de
chercher  se rappeler quelque chose. Tout  coup elle se mit  chanter
d'une voix faible comme un souffle. La religieuse couta. Voici ce que
Fantine chantait:

          _Nous achterons de bien belles choses_
         _En nous promenant le long des faubourgs._
       _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_
         _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._
           _La vierge Marie auprs de mon pole_
            _Est venue hier en manteau brod,_
         _Et m'a dit:--Voici, cach sous mon voile,_
          _Le petit qu'un jour tu m'as demand._
          _Courez  la ville, ayez de la toile,_
             _Achetez du fil, achetez un d._
          _Nous achterons de bien belles choses_
         _En nous promenant le long des faubourgs._
         _Bonne sainte Vierge, auprs de mon pole_
           _J'ai mis un berceau de rubans orn_
         _Dieu me donnerait sa plus belle toile,_
         _J'aime mieux l'enfant que tu m'as donn._
          --_Madame, que faire avec cette toile?_
         --_Faites un trousseau pour mon nouveau-n._
        _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_
          _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._
                  --_Lavez cette toile._
                --_O?_--_Dans la rivire._
             _Faites-en, sans rien gter ni salir,_
              _Une belle jupe avec sa brassire_
            _Que je veux broder et de fleurs emplir._
        --_L'enfant n'est plus l, madame, qu'en faire?_
            --_Faites-en un drap pour m'ensevelir._
             _Nous achterons de bien belles choses_
           _En nous promenant le long des faubourgs._
         _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_
          _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._

Cette chanson tait une vieille romance de berceuse avec laquelle
autrefois elle endormait sa petite Cosette, et qui ne s'tait pas
offerte  son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant.
Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que
c'tait  faire pleurer, mme une religieuse. La soeur, habitue aux
choses austres, sentit une larme lui venir.

L'horloge sonna six heures. Fantine ne parut pas entendre. Elle semblait
ne plus faire attention  aucune chose autour d'elle.

La soeur Simplice envoya une fille de service s'informer prs de la
portire de la fabrique si M. le maire tait rentr et s'il ne monterait
pas bientt  l'infirmerie. La fille revint au bout de quelques minutes.

Fantine tait toujours immobile et paraissait attentive  des ides
qu'elle avait.

La servante raconta trs bas  la soeur Simplice que M. le maire tait
parti le matin mme avant six heures dans un petit tilbury attel d'un
cheval blanc, par le froid qu'il faisait, qu'il tait parti seul, pas
mme de cocher, qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris, que des
personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras, que d'autres
assuraient l'avoir rencontr sur la route de Paris. Qu'en s'en allant il
avait t comme  l'ordinaire trs doux, et qu'il avait seulement dit 
la portire qu'on ne l'attendt pas cette nuit.

Pendant que les deux femmes, le dos tourn au lit de la Fantine,
chuchotaient, la soeur questionnant, la servante conjecturant, la
Fantine, avec cette vivacit fbrile de certaines maladies organiques
qui mle les mouvements libres de la sant  l'effrayante maigreur de la
mort, s'tait mise  genoux sur son lit, ses deux poings crisps appuys
sur le traversin, et, la tte passe par l'intervalle des rideaux, elle
coutait. Tout  coup elle cria:

--Vous parlez l de monsieur Madeleine! pourquoi parlez-vous tout bas?
Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas?

Sa voix tait si brusque et si rauque que les deux femmes crurent
entendre une voix d'homme; elles se retournrent effrayes.

--Rpondez donc! cria Fantine.

La servante balbutia:

--La portire m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui.

--Mon enfant, dit la soeur, tenez-vous tranquille, recouchez-vous.

Fantine, sans changer d'attitude, reprit d'une voix haute et avec un
accent tout  la fois imprieux et dchirant:

--Il ne pourra venir? Pourquoi cela? Vous savez la raison. Vous la
chuchotiez l entre vous. Je veux la savoir.

La servante se hta de dire  l'oreille de la religieuse:

--Rpondez qu'il est occup au conseil municipal.

La soeur Simplice rougit lgrement; c'tait un mensonge que la servante
lui proposait. D'un autre ct il lui semblait bien que dire la vrit 
la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela
tait grave dans l'tat o tait Fantine. Cette rougeur dura peu. La
soeur leva sur Fantine son oeil calme et triste, et dit:

--Monsieur le maire est parti.

Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. Ses yeux tincelrent.
Une joie inoue rayonna sur cette physionomie douloureuse.

--Parti! s'cria-t-elle. Il est all chercher Cosette!

Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint
ineffable. Ses lvres remuaient; elle priait  voix basse.

Quand sa prire fut finie:

--Ma soeur, dit-elle, je veux bien me recoucher, je vais faire tout ce
qu'on voudra; tout  l'heure j'ai t mchante, je vous demande pardon
d'avoir parl si haut, c'est trs mal de parler haut, je le sais bien,
ma bonne soeur, mais voyez-vous, je suis trs contente. Le bon Dieu est
bon, monsieur Madeleine est bon, figurez-vous qu'il est all chercher ma
petite Cosette  Montfermeil.

Elle se recoucha, aida la religieuse  arranger l'oreiller et baisa une
petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la soeur Simplice lui
avait donne.

--Mon enfant, dit la soeur, tchez de reposer maintenant, et ne parlez
plus.

Fantine prit dans ses mains moites la main de la soeur, qui souffrait de
lui sentir cette sueur.

--Il est parti ce matin pour aller  Paris. Au fait il n'a pas mme
besoin de passer par Paris. Montfermeil, c'est un peu  gauche en
venant. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais
de Cosette: bientt, bientt? C'est une surprise qu'il veut me faire.
Vous savez? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux
Thnardier. Ils n'auront rien  dire, pas vrai? Ils rendront Cosette.
Puisqu'ils sont pays. Les autorits ne souffriraient pas qu'on garde un
enfant quand on est pay. Ma soeur, ne me faites pas signe qu'il ne faut
pas que je parle. Je suis extrmement heureuse, je vais trs bien, je
n'ai plus de mal du tout, je vais revoir Cosette, j'ai mme trs faim.
Il y a prs de cinq ans que je ne l'ai vue. Vous ne vous figurez pas,
vous, comme cela vous tient, les enfants! Et puis elle sera si gentille,
vous verrez! Si vous saviez, elle a de si jolis petits doigts roses!
D'abord elle aura de trs belles mains.  un an, elle avait des mains
ridicules. Ainsi!--Elle doit tre grande  prsent. Cela vous a sept
ans. C'est une demoiselle. Je l'appelle Cosette, mais elle s'appelle
Euphrasie. Tenez, ce matin, je regardais de la poussire qui tait sur
la chemine et j'avais bien l'ide comme cela que je reverrais bientt
Cosette. Mon Dieu! comme on a tort d'tre des annes sans voir ses
enfants! on devrait bien rflchir que la vie n'est pas ternelle! Oh!
comme il est bon d'tre parti, monsieur le maire! C'est vrai a, qu'il
fait bien froid? avait-il son manteau au moins? Il sera ici demain,
n'est-ce pas? Ce sera demain fte. Demain matin, ma soeur, vous me ferez
penser  mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. Montfermeil,
c'est un pays. J'ai fait cette route-l,  pied, dans le temps. Il y a
eu bien loin pour moi. Mais les diligences vont trs vite! Il sera ici
demain avec Cosette. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil?

La soeur, qui n'avait aucune ide des distances, rpondit:

--Oh! je crois bien qu'il pourra tre ici demain.

--Demain! demain! dit Fantine, je verrai Cosette demain! Voyez-vous,
bonne soeur du bon Dieu, je ne suis plus malade. Je suis folle. Je
danserais, si on voulait.

Quelqu'un qui l'et vue un quart d'heure auparavant n'y et rien
compris. Elle tait maintenant toute rose, elle parlait d'une voix vive
et naturelle, toute sa figure n'tait qu'un sourire. Par moments elle
riait en se parlant tout bas. Joie de mre, c'est presque joie d'enfant.

--Eh bien, reprit la religieuse, vous voil heureuse, obissez-moi, ne
parlez plus.

Fantine posa sa tte sur l'oreiller et dit  demi-voix:

--Oui, recouche-toi, sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. Elle a
raison, soeur Simplice. Tous ceux qui sont ici ont raison.

Et puis, sans bouger, sans remuer la tte, elle se mit  regarder
partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux, et elle ne
dit plus rien.

La soeur referma ses rideaux, esprant qu'elle s'assoupirait.

Entre sept et huit heures le mdecin vint. N'entendant aucun bruit, il
crut que Fantine dormait, entra doucement et s'approcha du lit sur la
pointe du pied. Il entrouvrit les rideaux, et  la lueur de la veilleuse
il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient.

Elle lui dit:

--Monsieur, n'est-ce pas, on me laissera la coucher  ct de moi dans
un petit lit?

Le mdecin crut qu'elle dlirait. Elle ajouta:

--Regardez plutt, il y a juste de la place.

Le mdecin prit  part la soeur Simplice qui lui expliqua la chose, que
M. Madeleine tait absent pour un jour ou deux, et que, dans le doute,
on n'avait pas cru devoir dtromper la malade qui croyait monsieur le
maire parti pour Montfermeil; qu'il tait possible en somme qu'elle et
devin juste. Le mdecin approuva.

Il se rapprocha du lit de Fantine, qui reprit:

--C'est que, voyez-vous, le matin, quand elle s'veillera, je lui dirai
bonjour  ce pauvre chat, et la nuit, moi qui ne dors pas, je
l'entendrai dormir. Sa petite respiration si douce, cela me fera du
bien.

--Donnez-moi votre main, dit le mdecin.

Elle tendit son bras, et s'cria en riant.

--Ah! tiens! au fait, c'est vrai, vous ne savez pas c'est que je suis
gurie. Cosette arrive demain.

Le mdecin fut surpris. Elle tait mieux. L'oppression tait moindre. Le
pouls avait repris de la force. Une sorte de vie survenue tout  coup
ranimait ce pauvre tre puis.

--Monsieur le docteur, reprit-elle, la soeur vous a-t-elle dit que
monsieur le maire tait all chercher le chiffon?

Le mdecin recommanda le silence et qu'on vitt toute motion pnible.
Il prescrivit une infusion de quinquina pur, et, pour le cas o la
fivre reprendrait dans la nuit, une potion calmante. En s'en allant, il
dit  la soeur:

--Cela va mieux. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire
arrivt demain avec l'enfant, qui sait? il y a des crises si tonnantes,
on a vu de grandes joies arrter court des maladies; je sais bien que
celle-ci est une maladie organique, et bien avance, mais c'est un tel
mystre que tout cela! Nous la sauverions peut-tre.




Chapitre VII

Le voyageur arriv prend ses prcautions pour repartir.


Il tait prs de huit heures du soir quand la carriole que nous avons
laisse en route entra sous la porte cochre de l'htel de la Poste
 Arras. L'homme que nous avons suivi jusqu' ce moment en descendit,
rpondit d'un air distrait aux empressements des gens de l'auberge,
renvoya le cheval de renfort, et conduisit lui-mme le petit cheval
blanc  l'curie; puis il poussa la porte d'une salle de billard qui
tait au rez-de-chausse, s'y assit, et s'accouda sur une table. Il
avait mis quatorze heures  ce trajet qu'il comptait faire en six.
Il se rendait la justice que ce n'tait pas sa faute; mais au fond il
n'en tait pas fch.

La matresse de l'htel entra.

--Monsieur couche-t-il? monsieur soupe-t-il?

Il fit un signe de tte ngatif.

--Le garon d'curie dit que le cheval de monsieur est bien fatigu!

Ici il rompit le silence.

--Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin?

--Oh! monsieur! il lui faut au moins deux jours de repos.

Il demanda:

--N'est-ce pas ici le bureau de poste?

--Oui, monsieur.

L'htesse le mena  ce bureau; il montra son passeport et s'informa s'il
y avait moyen de revenir cette nuit mme  Montreuil-sur-mer par la
malle; la place  ct du courrier tait justement vacante; il la retint
et la paya.

--Monsieur, dit le buraliste, ne manquez pas d'tre ici pour partir 
une heure prcise du matin.

Cela fait, il sortit de l'htel et se mit  marcher dans la ville.

Il ne connaissait pas Arras, les rues taient obscures, et il allait au
hasard. Cependant il semblait s'obstiner  ne pas demander son chemin
aux passants. Il traversa la petite rivire Crinchon et se trouva dans
un ddale de ruelles troites o il se perdit. Un bourgeois cheminait
avec un falot. Aprs quelque hsitation, il prit le parti de s'adresser
 ce bourgeois, non sans avoir d'abord regard devant et derrire lui,
comme s'il craignait que quelqu'un n'entendit la question qu'il allait
faire.

--Monsieur, dit-il, le palais de justice, s'il vous plat?

--Vous n'tes pas de la ville, monsieur? rpondit le bourgeois qui tait
un assez vieux homme, eh bien, suivez-moi. Je vais prcisment du ct
du palais de justice, c'est--dire du ct de l'htel de la prfecture.
Car on rpare en ce moment le palais, et provisoirement les tribunaux
ont leurs audiences  la prfecture.

--Est-ce l, demanda-t-il, qu'on tient les assises?

--Sans doute, monsieur. Voyez-vous, ce qui est la prfecture aujourd'hui
tait l'vch avant la rvolution. Monsieur de Conzi, qui tait vque
en quatre-vingt-deux, y a fait btir une grande salle. C'est dans cette
grande salle qu'on juge.

Chemin faisant, le bourgeois lui dit:

--Si c'est un procs que monsieur veut voir, il est un peu tard.
Ordinairement les sances finissent  six heures.

Cependant, comme ils arrivaient sur la grande place, le bourgeois lui
montra quatre longues fentres claires sur la faade d'un vaste
btiment tnbreux.

--Ma foi, monsieur, vous arrivez  temps, vous avez du bonheur.
Voyez-vous ces quatre fentres? c'est la cour d'assises. Il y a de la
lumire. Donc ce n'est pas fini. L'affaire aura tran en longueur et on
fait une audience du soir. Vous vous intressez  cette affaire? Est-ce
que c'est un procs criminel? Est-ce que vous tes tmoin?

Il rpondit:

--Je ne viens pour aucune affaire, j'ai seulement  parler  un avocat.

--C'est diffrent, dit le bourgeois. Tenez, monsieur, voici la porte. O
est le factionnaire. Vous n'aurez qu' monter le grand escalier.

Il se conforma aux indications du bourgeois, et, quelques minutes aprs,
il tait dans une salle o il y avait beaucoup de monde et o des
groupes mls d'avocats en robe chuchotaient  et l.

C'est toujours une chose qui serre le coeur de voir ces attroupements
d'hommes vtus de noir qui murmurent entre eux  voix basse sur le seuil
des chambres de justice. Il est rare que la charit et la piti sortent
de toutes ces paroles. Ce qui en sort le plus souvent, ce sont des
condamnations faites d'avance. Tous ces groupes semblent  l'observateur
qui passe et qui rve autant de ruches sombres o des espces d'esprits
bourdonnants construisent en commun toutes sortes d'difices tnbreux.

Cette salle, spacieuse et claire d'une seule lampe, tait une ancienne
antichambre de l'vch et servait de salle des pas perdus. Une porte 
deux battants, ferme en ce moment, la sparait de la grande chambre o
sigeait la cour d'assises.

L'obscurit tait telle qu'il ne craignit pas de s'adresser au premier
avocat qu'il rencontra.

--Monsieur, dit-il, o en est-on?

--C'est fini, dit l'avocat.

--Fini!

Ce mot fut rpt d'un tel accent que l'avocat se retourna.

--Pardon, monsieur, vous tes peut-tre un parent?

--Non. Je ne connais personne ici. Et y a-t-il eu condamnation?

--Sans doute. Cela n'tait gure possible autrement.

--Aux travaux forcs?...

-- perptuit.

Il reprit d'une voix tellement faible qu'on l'entendait  peine:

--L'identit a donc t constate?

--Quelle identit? rpondit l'avocat. Il n'y avait pas d'identit 
constater. L'affaire tait simple. Cette femme avait tu son enfant,
l'infanticide a t prouv, le jury a cart la prmditation, on l'a
condamne  vie.

--C'est donc une femme? dit-il.

--Mais srement. La fille Limosin. De quoi me parlez-vous donc?

--De rien. Mais puisque c'est fini, comment se fait-il que la salle soit
encore claire?

--C'est pour l'autre affaire qu'on a commence il y a  peu prs deux
heures.

--Quelle autre affaire?

--Oh! celle-l est claire aussi. C'est une espce de gueux, un
rcidiviste, un galrien, qui a vol. Je ne sais plus trop son nom. En
voil un qui vous a une mine de bandit. Rien que pour avoir cette
figure-l, je l'enverrais aux galres.

--Monsieur, demanda-t-il, y a-t-il moyen de pntrer dans la salle?

--Je ne crois vraiment pas. Il y a beaucoup de foule. Cependant
l'audience est suspendue. Il y a des gens qui sont sortis, et,  la
reprise de l'audience, vous pourrez essayer.

--Par o entre-t-on?

--Par cette grande porte.

L'avocat le quitta. En quelques instants, il avait prouv, presque en
mme temps, presque mles, toutes les motions possibles. Les paroles
de cet indiffrent lui avaient tour  tour travers le coeur comme des
aiguilles de glace et comme des lames de feu. Quand il vit que rien
n'tait termin, il respira; mais il n'et pu dire si ce qu'il
ressentait tait du contentement ou de la douleur.

Il s'approcha de plusieurs groupes et il couta ce qu'on disait. Le rle
de la session tant trs charg, le prsident avait indiqu pour ce mme
jour deux affaires simples et courtes. On avait commenc par
l'infanticide, et maintenant on en tait au forat, au rcidiviste, au
"cheval de retour". Cet homme avait vol des pommes, mais cela ne
paraissait pas bien prouv; ce qui tait prouv, c'est qu'il avait t
dj aux galres  Toulon. C'est ce qui faisait son affaire mauvaise. Du
reste, l'interrogatoire de l'homme tait termin et les dpositions des
tmoins; mais il y avait encore les plaidoiries de l'avocat et le
rquisitoire du ministre public; cela ne devait gure finir avant
minuit. L'homme serait probablement condamn; l'avocat gnral tait
trs bon--et ne manquait pas ses accuss--c'tait un garon d'esprit qui
faisait des vers.

Un huissier se tenait debout prs de la porte qui communiquait avec la
salle des assises. Il demanda  cet huissier:

--Monsieur, la porte va-t-elle bientt s'ouvrir?

--Elle ne s'ouvrira pas, dit l'huissier.

--Comment! on ne l'ouvrira pas  la reprise de l'audience? est-ce que
l'audience n'est pas suspendue?

--L'audience vient d'tre reprise, rpondit l'huissier, mais la porte ne
se rouvrira pas.

--Pourquoi?

--Parce que la salle est pleine.

--Quoi? il n'y a plus une place?

--Plus une seule. La porte est ferme. Personne ne peut plus entrer.

L'huissier ajouta aprs un silence:

--Il y a bien encore deux ou trois places derrire monsieur le
prsident, mais monsieur le prsident n'y admet que les fonctionnaires
publics.

Cela dit, l'huissier lui tourna le dos.

Il se retira la tte baisse, traversa l'antichambre et redescendit
l'escalier lentement, comme hsitant  chaque marche. Il est probable
qu'il tenait conseil avec lui-mme. Le violent combat qui se livrait en
lui depuis la veille n'tait pas fini; et,  chaque instant, il en
traversait quelque nouvelle priptie. Arriv sur le palier de
l'escalier, il s'adossa  la rampe et croisa les bras. Tout  coup il
ouvrit sa redingote, prit son portefeuille, en tira un crayon, dchira
une feuille, et crivit rapidement sur cette feuille  la lueur du
rverbre cette ligne:--_M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer_.
Puis il remonta l'escalier  grands pas, fendit la foule, marcha droit 
l'huissier, lui remit le papier, et lui dit avec autorit:

--Portez ceci  monsieur le prsident.

L'huissier prit le papier, y jeta un coup d'oeil et obit.




Chapitre VIII

Entre de faveur


Sans qu'il s'en doutt, le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de
clbrit. Depuis sept ans que sa rputation de vertu remplissait tout
le bas Boulonnais, elle avait fini par franchir les limites d'un petit
pays et s'tait rpandue dans les deux ou trois dpartements voisins.
Outre le service considrable qu'il avait rendu au chef-lieu en y
restaurant l'industrie des verroteries noires, il n'tait pas une des
cent quarante et une communes de l'arrondissement de Montreuil-sur-mer
qui ne lui dt quelque bienfait. Il avait su mme au besoin aider et
fconder les industries des autres arrondissements. C'est ainsi qu'il
avait dans l'occasion soutenu de son crdit et de ses fonds la fabrique
de tulle de Boulogne, la filature de lin  la mcanique de Frvent et la
manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. Partout on
prononait avec vnration le nom de M. Madeleine. Arras et Douai
enviaient son maire  l'heureuse petite ville de Montreuil-sur-mer.

Le conseiller  la cour royale de Douai, qui prsidait cette session des
assises  Arras, connaissait comme tout le monde ce nom si profondment
et si universellement honor. Quand l'huissier, ouvrant discrtement la
porte qui communiquait de la chambre du conseil  l'audience, se pencha
derrire le fauteuil du prsident et lui remit le papier o tait crite
la ligne qu'on vient de lire, en ajoutant: _Ce monsieur dsire assister
 l'audience_, le prsident fit un vif mouvement de dfrence, saisit
une plume, crivit quelques mots au bas du papier, et le rendit 
l'huissier en lui disant: Faites entrer.

L'homme malheureux dont nous racontons l'histoire tait rest prs de la
porte de la salle  la mme place et dans la mme attitude o l'huissier
l'avait quitt. Il entendit,  travers sa rverie, quelqu'un qui lui
disait: Monsieur veut-il bien me faire l'honneur de me suivre? C'tait
ce mme huissier qui lui avait tourn le dos l'instant d'auparavant et
qui maintenant le saluait jusqu' terre. L'huissier en mme temps lui
remit le papier. Il le dplia, et, comme il se rencontrait qu'il tait
prs de la lampe, il put lire:

Le prsident de la cour d'assises prsente son respect  M. Madeleine.

Il froissa le papier entre ses mains, comme si ces quelques mots eussent
eu pour lui un arrire-got trange et amer.

Il suivit l'huissier.

Quelques minutes aprs, il se trouvait seul dans une espce de cabinet
lambriss, d'un aspect svre, clair par deux bougies poses sur une
table  tapis vert. Il avait encore dans l'oreille les dernires paroles
de l'huissier qui venait de le quitter--Monsieur, vous voici dans la
chambre du conseil; vous n'avez qu' tourner le bouton de cuivre de
cette porte, et vous vous trouverez dans l'audience derrire le fauteuil
de monsieur le prsident.--Ces paroles se mlaient dans sa pense  un
souvenir vague de corridors troits et d'escaliers noirs qu'il venait de
parcourir.

L'huissier l'avait laiss seul. Le moment suprme tait arriv. Il
cherchait  se recueillir sans pouvoir y parvenir. C'est surtout aux
heures o l'on aurait le plus besoin de les rattacher aux ralits
poignantes de la vie que tous les fils de la pense se rompent dans le
cerveau. Il tait dans l'endroit mme o les juges dlibrent et
condamnent. Il regardait avec une tranquillit stupide cette chambre
paisible et redoutable o tant d'existences avaient t brises, o son
nom allait retentir tout  l'heure, et que sa destine traversait en ce
moment. Il regardait la muraille, puis il se regardait lui-mme,
s'tonnant que ce ft cette chambre et que ce ft lui.

Il n'avait pas mang depuis plus de vingt-quatre heures, il tait bris
par les cahots de la carriole, mais il ne le sentait pas; il lui
semblait qu'il ne sentait rien.

Il s'approcha d'un cadre noir qui tait accroch au mur et qui contenait
sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache, maire de
Paris et ministre, date, sans doute par erreur, du _9 juin an II_, et
dans laquelle Pache envoyait  la commune la liste des ministres et des
dputs tenus en arrestation chez eux. Un tmoin qui l'et pu voir et
qui l'et observ en cet instant et sans doute imagin Fantine et
Cosette.

Tout en rvant, il se retourna, et ses yeux rencontrrent le bouton de
cuivre de la porte qui le sparait de la salle des assises. Il avait
presque oubli cette porte. Son regard, d'abord calme, s'y arrta, resta
attach  ce bouton de cuivre, puis devint effar et fixe, et
s'empreignit peu  peu d'pouvante. Des gouttes de sueur lui sortaient
d'entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes.

 un certain moment, il fit avec une sorte d'autorit mle de rbellion
ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien: _Pardieu! qui
est-ce qui m'y force?_ Puis il se tourna vivement, vit devant lui la
porte par laquelle il tait entr, y alla, l'ouvrit, et sortit. Il
n'tait plus dans cette chambre, il tait dehors, dans un corridor, un
corridor long, troit, coup de degrs et de guichets, faisant toutes
sortes d'angles, clair  et l de rverbres pareils  des veilleuses
de malades, le corridor par o il tait venu. Il respira, il couta;
aucun bruit derrire lui, aucun bruit devant lui; il se mit  fuir comme
si on le poursuivait.

Quand il eut doubl plusieurs des coudes de ce couloir, il couta
encore. C'tait toujours le mme silence et la mme ombre autour de lui.
Il tait essouffl, il chancelait, il s'appuya au mur. La pierre tait
froide, sa sueur tait glace sur son front, il se redressa en
frissonnant.

Alors, l, seul, debout dans cette obscurit, tremblant de froid et
d'autre chose peut-tre, il songea.

Il avait song toute la nuit, il avait song toute la journe; il
n'entendait plus en lui qu'une voix qui disait: hlas!

Un quart d'heure s'coula ainsi. Enfin, il pencha la tte, soupira avec
angoisse, laissa pendre ses bras, et revint sur ses pas. Il marchait
lentement et comme accabl. Il semblait que quelqu'un l'et atteint dans
sa fuite et le rament.

Il rentra dans la chambre du conseil. La premire chose qu'il aperut,
ce fut la gchette de la porte. Cette gchette, ronde et en cuivre poli,
resplendissait pour lui comme une effroyable toile. Il la regardait
comme une brebis regarderait l'oeil d'un tigre.

Ses yeux ne pouvaient s'en dtacher.

De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte.

S'il et cout, il et entendu, comme une sorte de murmure confus, le
bruit de la salle voisine; mais il n'coutait pas, et il n'entendait
pas.

Tout  coup, sans qu'il st lui-mme comment, il se trouva prs de la
porte. Il saisit convulsivement le bouton; la porte s'ouvrit.

Il tait dans la salle d'audience.




Chapitre IX

Un lieu o des convictions sont en train de se former


Il fit un pas, referma machinalement la porte derrire lui, et resta
debout, considrant ce qu'il voyait.

C'tait une assez vaste enceinte  peine claire, tantt pleine de
rumeur, tantt pleine de silence, o tout l'appareil d'un procs
criminel se dveloppait avec sa gravit mesquine et lugubre au milieu de
la foule.

 un bout de la salle, celui o il se trouvait, des juges  l'air
distrait, en robe use, se rongeant les ongles ou fermant les paupires;
 l'autre bout, une foule en haillons; des avocats dans toutes sortes
d'attitudes; des soldats au visage honnte et dur; de vieilles boiseries
taches, un plafond sale, des tables couvertes d'une serge plutt jaune
que verte, des portes noircies par les mains;  des clous plants dans
le lambris, des quinquets d'estaminet donnant plus de fume que de
clart; sur les tables, des chandelles dans des chandeliers de cuivre;
l'obscurit, la laideur, la tristesse; et de tout cela se dgageait une
impression austre et auguste, car on y sentait cette grande chose
humaine qu'on appelle la loi et cette grande chose divine qu'on appelle
la justice.

Personne dans cette foule ne fit attention  lui. Tous les regards
convergeaient vers un point unique, un banc de bois adoss  une petite
porte, le long de la muraille,  gauche du prsident. Sur ce banc, que
plusieurs chandelles clairaient, il y avait un homme entre deux
gendarmes.

Cet homme, c'tait l'homme.

Il ne le chercha pas, il le vit. Ses yeux allrent l naturellement,
comme s'ils avaient su d'avance o tait cette figure.

Il crut se voir lui-mme, vieilli, non pas sans doute absolument
semblable de visage, mais tout pareil d'attitude et d'aspect, avec ces
cheveux hrisss, avec cette prunelle fauve et inquite, avec cette
blouse, tel qu'il tait le jour o il entrait  Digne, plein de haine et
cachant dans son me ce hideux trsor de penses affreuses qu'il avait
mis dix-neuf ans  ramasser sur le pav du bagne.

Il se dit avec un frmissement:

--Mon Dieu! est-ce que je redeviendrai ainsi?

Cet tre paraissait au moins soixante ans. Il avait je ne sais quoi de
rude, de stupide et d'effarouch.

Au bruit de la porte, on s'tait rang pour lui faire place, le
prsident avait tourn la tte, et comprenant que le personnage qui
venait d'entrer tait M. le maire de Montreuil-sur-mer, il l'avait
salu. L'avocat gnral, qui avait vu M. Madeleine  Montreuil-sur-mer
o des oprations de son ministre l'avaient plus d'une fois appel, le
reconnut, et salua galement. Lui s'en aperut  peine. Il tait en
proie  une sorte d'hallucination; il regardait.

Des juges, un greffier, des gendarmes, une foule de ttes cruellement
curieuses, il avait dj vu cela une fois, autrefois, il y avait
vingt-sept ans. Ces choses funestes, il les retrouvait; elles taient
l, elles remuaient, elles existaient. Ce n'tait plus un effort de sa
mmoire, un mirage de sa pense, c'taient de vrais gendarmes et de
vrais juges, une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os. C'en
tait fait, il voyait reparatre et revivre autour de lui, avec tout ce
que la ralit a de formidable, les aspects monstrueux de son pass.

Tout cela tait bant devant lui.

Il en eut horreur, il ferma les yeux, et s'cria au plus profond de son
me: jamais!

Et par un jeu tragique de la destine qui faisait trembler toutes ses
ides et le rendait presque fou, c'tait un autre lui-mme qui tait l!
Cet homme qu'on jugeait, tous l'appelaient Jean Valjean!

Il avait sous les yeux, vision inoue, une sorte de reprsentation du
moment le plus horrible de sa vie, joue par son fantme.

Tout y tait, c'tait le mme appareil, la mme heure de nuit, presque
les mmes faces de juges, de soldats et de spectateurs. Seulement,
au-dessus de la tte du prsident, il y avait un crucifix, chose qui
manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. Quand on l'avait
jug, Dieu tait absent.

Une chaise tait derrire lui; il s'y laissa tomber, terrifi de l'ide
qu'on pouvait le voir. Quand il fut assis, il profita d'une pile de
cartons qui tait sur le bureau des juges pour drober son visage 
toute la salle. Il pouvait maintenant voir sans tre vu. Peu  peu il se
remit. Il rentra pleinement dans le sentiment du rel; il arriva  cette
phase de calme o l'on peut couter.

M. Bamatabois tait au nombre des jurs. Il chercha Javert, mais il ne
le vit pas. Le banc des tmoins lui tait cach par la table du
greffier. Et puis, nous venons de le dire, la salle tait  peine
claire.

Au moment o il tait entr, l'avocat de l'accus achevait sa
plaidoirie. L'attention de tous tait excite au plus haut point;
l'affaire durait depuis trois heures. Depuis trois heures, cette foule
regardait plier peu  peu sous le poids d'une vraisemblance terrible un
homme, un inconnu, une espce d'tre misrable, profondment stupide ou
profondment habile. Cet homme, on le sait dj, tait un vagabond qui
avait t trouv dans un champ, emportant une branche charge de pommes
mres, casse  un pommier dans un clos voisin, appel le clos Pierron.
Qui tait cet homme? Une enqute avait eu lieu; des tmoins venaient
d'tre entendus, ils avaient t unanimes, des lumires avaient jailli
de tout le dbat. L'accusation disait:

--Nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits, un maraudeur; nous
tenons l, dans notre main, un bandit, un relaps en rupture de ban, un
ancien forat, un sclrat des plus dangereux, un malfaiteur appel Jean
Valjean que la justice recherche depuis longtemps, et qui, il y a huit
ans, en sortant du bagne de Toulon, a commis un vol de grand chemin 
main arme sur la personne d'un enfant savoyard appel Petit-Gervais,
crime prvu par l'article 383 du code pnal, pour lequel nous nous
rservons de le poursuivre ultrieurement, quand l'identit sera
judiciairement acquise. Il vient de commettre un nouveau vol. C'est un
cas de rcidive. Condamnez-le pour le fait nouveau; il sera jug plus
tard pour le fait ancien.

Devant cette accusation, devant l'unanimit des tmoins, l'accus
paraissait surtout tonn. Il faisait des gestes et des signes qui
voulaient dire non, ou bien il considrait le plafond. Il parlait avec
peine, rpondait avec embarras, mais de la tte aux pieds toute sa
personne niait. Il tait comme un idiot en prsence de toutes ces
intelligences ranges en bataille autour de lui, et comme un tranger au
milieu de cette socit qui le saisissait. Cependant il y allait pour
lui de l'avenir le plus menaant, la vraisemblance croissait  chaque
minute, et toute cette foule regardait avec plus d'anxit que lui-mme
cette sentence pleine de calamits qui penchait sur lui de plus en plus.
Une ventualit laissait mme entrevoir, outre le bagne, la peine de
mort possible, si l'identit tait reconnue et si l'affaire
Petit-Gervais se terminait plus tard par une condamnation. Qu'tait-ce
que cet homme? De quelle nature tait son apathie? Etait-ce imbcillit
ou ruse? Comprenait-il trop, ou ne comprenait-il pas du tout? Questions
qui divisaient la foule et semblaient partager le jury. Il y avait dans
ce procs ce qui effraye et ce qui intrigue; le drame n'tait pas
seulement sombre, il tait obscur. Le dfenseur avait assez bien plaid,
dans cette langue de province qui a longtemps constitu l'loquence du
barreau et dont usaient jadis tous les avocats, aussi bien  Paris qu'
Romorantin ou  Montbrison, et qui aujourd'hui, tant devenue classique,
n'est plus gure parle que par les orateurs officiels du parquet,
auxquels elle convient par sa sonorit grave et son allure majestueuse;
langue o un mari s'appelle un poux, une femme, une pouse, Paris, le
centre des arts et de la civilisation, le roi, le monarque, monseigneur
l'vque, un saint pontife, l'avocat gnral, l'loquent interprte de
la vindicte, la plaidoirie, les accents qu'on vient d'entendre, le
sicle de Louis XIV, le grand sicle, un thtre, le temple de
Melpomne, la famille rgnante, l'auguste sang de nos rois, un concert,
une solennit musicale, monsieur le gnral commandant le dpartement,
l'illustre guerrier qui, etc., les lves du sminaire, ces tendres
lvites, les erreurs imputes aux journaux, l'imposture qui distille son
venin dans les colonnes de ces organes, etc., etc.--L'avocat donc avait
commenc par s'expliquer sur le vol des pommes,--chose malaise en beau
style; mais Bnigne Bossuet lui-mme a t oblig de faire allusion 
une poule en pleine oraison funbre, et il s'en est tir avec pompe.
L'avocat avait tabli que le vol de pommes n'tait pas matriellement
prouv.--Son client, qu'en sa qualit de dfenseur, il persistait 
appeler Champmathieu, n'avait t vu de personne escaladant le mur ou
cassant la branche. On l'avait arrt nanti de cette branche (que
l'avocat appelait plus volontiers rameau); mais il disait l'avoir
trouve  terre et ramasse. O tait la preuve du contraire?--Sans
doute cette branche avait t casse et drobe aprs escalade, puis
jete l par le maraudeur alarm; sans doute il y avait un voleur. Mais
qu'est-ce qui prouvait que ce voleur tait Champmathieu? Une seule
chose. Sa qualit d'ancien forat. L'avocat ne niait pas que cette
qualit ne part malheureusement bien constate; l'accus avait rsid 
Faverolles; l'accus y avait t mondeur; le nom de Champmathieu
pouvait bien avoir pour origine Jean Mathieu; tout cela tait vrai;
enfin quatre tmoins reconnaissaient sans hsiter et positivement
Champmathieu pour tre le galrien Jean Valjean;  ces indications, 
ces tmoignages, l'avocat ne pouvait opposer que la dngation de son
client, dngation intresse; mais en supposant qu'il ft le forat
Jean Valjean, cela prouvait-il qu'il ft le voleur des pommes? C'tait
une prsomption, tout au plus; non une preuve. L'accus, cela tait
vrai, et le dfenseur dans sa bonne foi devait en convenir, avait
adopt un mauvais systme de dfense--Il s'obstinait  nier tout, le
vol et sa qualit de forat. Un aveu sur ce dernier point et mieux
valu,  coup sr, et lui et concili l'indulgence de ses juges;
l'avocat le lui avait conseill; mais l'accus s'y tait refus
obstinment, croyant sans doute sauver tout en n'avouant rien. C'tait
un tort; mais ne fallait-il pas considrer la brivet de cette
intelligence? Cet homme tait visiblement stupide. Un long malheur au
bagne, une longue misre hors du bagne, l'avaient abruti, etc., etc. Il
se dfendait mal, tait-ce une raison pour le condamner? Quant 
l'affaire Petit-Gervais, l'avocat n'avait pas  la discuter, elle
n'tait point dans la cause. L'avocat concluait en suppliant le jury et
la cour, si l'identit de Jean Valjean leur paraissait vidente, de lui
appliquer les peines de police qui s'adressent au condamn en rupture de
ban, et non le chtiment pouvantable qui frappe le forat rcidiviste.

L'avocat gnral rpliqua au dfenseur. Il fut violent et fleuri, comme
sont habituellement les avocats gnraux.

Il flicita le dfenseur de sa loyaut, et profita habilement de cette
loyaut. Il atteignit l'accus par toutes les concessions que l'avocat
avait faites. L'avocat semblait accorder que l'accus tait Jean
Valjean. Il en prit acte. Cet homme tait donc Jean Valjean. Ceci tait
acquis  l'accusation et ne pouvait plus se contester. Ici, par une
habile antonomase, remontant aux sources et aux causes de la
criminalit, l'avocat gnral tonna contre l'immoralit de l'cole
romantique, alors  son aurore sous le nom d'cole satanique que lui
avaient dcern les critiques de l'Oriflamme et de la Quotidienne, il
attribua, non sans vraisemblance,  l'influence de cette littrature
perverse le dlit de Champmathieu, ou pour mieux dire, de Jean Valjean.
Ces considrations puises, il passa  Jean Valjean lui-mme.
Qu'tait-ce que Jean Valjean? Description de Jean Valjean. Un monstre
vomi, etc. Le modle de ces sortes de descriptions est dans le rcit de
Thramne, lequel n'est pas utile  la tragdie, mais rend tous les
jours de grands services  l'loquence judiciaire. L'auditoire et les
jurs frmirent. La description acheve, l'avocat gnral reprit, dans
un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain
matin l'enthousiasme du Journal de la Prfecture:

Et c'est un pareil homme, etc., etc., etc., vagabond, mendiant, sans
moyens d'existence, etc., etc.,--accoutum par sa vie passe aux actions
coupables et peu corrig par son sjour au bagne, comme le prouve le
crime commis sur Petit-Gervais, etc., etc.,--c'est un homme pareil qui,
trouv sur la voie publique en flagrant dlit de vol,  quelques pas
d'un mur escalad, tenant encore  la main l'objet vol, nie le flagrant
dlit, le vol, l'escalade, nie tout, nie jusqu' son nom, nie jusqu'
son identit! Outre cent autres preuves sur lesquelles nous ne revenons
pas, quatre tmoins le reconnaissent, Javert, l'intgre inspecteur de
police Javert, et trois de ses anciens compagnons d'ignominie, les
forats Brevet, Chenildieu et Cochepaille. Qu'oppose-t-il  cette
unanimit foudroyante? Il nie. Quel endurcissement! Vous ferez justice,
messieurs les jurs, etc., etc.

Pendant que l'avocat gnral parlait, l'accus coutait, la bouche
ouverte, avec une sorte d'tonnement o il entrait bien quelque
admiration. Il tait videmment surpris qu'un homme pt parler comme
cela. De temps en temps, aux moments les plus nergiques du
rquisitoire, dans ces instants o l'loquence, qui ne peut se contenir,
dborde dans un flux d'pithtes fltrissantes et enveloppe l'accus
comme un orage, il remuait lentement la tte de droite  gauche et de
gauche  droite, sorte de protestation triste et muette dont il se
contentait depuis le commencement des dbats. Deux ou trois fois les
spectateurs placs le plus prs de lui l'entendirent dire  demi-voix:

--Voil ce que c'est, de n'avoir pas demand  M. Baloup!

L'avocat gnral fit remarquer au jury cette attitude hbte, calcule
videmment, qui dnotait, non l'imbcillit, mais l'adresse, la ruse,
l'habitude de tromper la justice, et qui mettait dans tout son jour la
profonde perversit de cet homme. Il termina en faisant ses rserves
pour l'affaire Petit-Gervais, et en rclamant une condamnation svre.

C'tait, pour l'instant, on s'en souvient, les travaux forcs 
perptuit.

Le dfenseur se leva, commena par complimenter monsieur l'avocat
gnral sur son admirable parole, puis rpliqua comme il put, mais il
faiblissait; le terrain videmment se drobait sous lui.




Chapitre X

Le systme de dngations


L'instant de clore les dbats tait venu. Le prsident fit lever
l'accus et lui adressa la question d'usage:

--Avez-vous quelque chose  ajouter  votre dfense?

L'homme, debout, roulant dans ses mains un affreux bonnet qu'il avait,
sembla ne pas entendre.

Le prsident rpta la question.

Cette fois l'homme entendit. Il parut comprendre, il fit le mouvement de
quelqu'un qui se rveille, promena ses yeux autour de lui, regarda le
public, les gendarmes, son avocat, les jurs, la cour, posa son poing
monstrueux sur le rebord de la boiserie place devant son banc, regarda
encore, et tout  coup, fixant sont regard sur l'avocat gnral, il se
mit  parler. Ce fut comme une ruption. Il sembla,  la faon dont les
paroles s'chappaient de sa bouche, incohrentes, imptueuses, heurtes,
ple-mle, qu'elles s'y pressaient toutes  la fois pour sortir en mme
temps. Il dit:

--J'ai  dire a. Que j'ai t charron  Paris, mme que c'tait chez
monsieur Baloup. C'est un tat dur. Dans la chose de charron, on
travaille toujours en plein air, dans des cours, sous des hangars chez
les bons matres, jamais dans des ateliers ferms, parce qu'il faut des
espaces, voyez-vous. L'hiver, on a si froid qu'on se bat les bras pour
se rchauffer; mais les matres ne veulent pas, ils disent que cela perd
du temps. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavs, c'est
rude. a vous use vite un homme. On est vieux tout jeune dans cet
tat-l.  quarante ans, un homme est fini. Moi, j'en avais
cinquante-trois, j'avais bien du mal. Et puis c'est si mchant les
ouvriers! Quand un bonhomme n'est plus jeune, on vous l'appelle pour
tout vieux serin, vieille bte! Je ne gagnais plus que trente sous par
jour, on me payait le moins cher qu'on pouvait, les matres profitaient
de mon ge. Avec a, j'avais ma fille qui tait blanchisseuse  la
rivire. Elle gagnait un peu de son ct.  nous deux, cela allait. Elle
avait de la peine aussi. Toute la journe dans un baquet jusqu'
mi-corps,  la pluie,  la neige, avec le vent qui vous coupe la figure;
quand il gle, c'est tout de mme, il faut laver; il y a des personnes
qui n'ont pas beaucoup de linge et qui attendent aprs; si on ne lavait
pas, on perdrait des pratiques. Les planches sont mal jointes et il vous
tombe des gouttes d'eau partout. On a ses jupes toutes mouilles, dessus
et dessous. a pntre. Elle a aussi travaill au lavoir des
Enfants-Rouges, o l'eau arrive par des robinets. On n'est pas dans le
baquet. On lave devant soi au robinet et on rince derrire soi dans le
bassin. Comme c'est ferm, on a moins froid au corps. Mais il y a une
bue d'eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. Elle
revenait  sept heures du soir, et se couchait bien vite; elle tait si
fatigue. Son mari la battait. Elle est morte. Nous n'avons pas t bien
heureux. C'tait une brave fille qui n'allait pas au bal, qui tait bien
tranquille. Je me rappelle un mardi gras o elle tait couche  huit
heures. Voil. Je dis vrai. Vous n'avez qu' demander. Ah, bien oui,
demander! que je suis bte! Paris, c'est un gouffre. Qui est-ce qui
connat le pre Champmathieu? Pourtant je vous dis monsieur Baloup.
Voyez chez monsieur Baloup. Aprs a, je ne sais pas ce qu'on me veut.

L'homme se tut, et resta debout. Il avait dit ces choses d'une voix
haute, rapide, rauque, dure et enroue, avec une sorte de navet
irrite et sauvage. Une fois il s'tait interrompu pour saluer quelqu'un
dans la foule. Les espces d'affirmations qu'il semblait jeter au hasard
devant lui, lui venaient comme des hoquets, et il ajoutait  chacune
d'elles le geste d'un bcheron qui fend du bois. Quand il eut fini,
l'auditoire clata de rire. Il regarda le public, et voyant qu'on riait,
et ne comprenant pas, il se mit  rire lui-mme.

Cela tait sinistre.

Le prsident, homme attentif et bienveillant, leva la voix.

Il rappela  messieurs les jurs que le sieur Baloup, l'ancien matre
charron chez lequel l'accus disait avoir servi, avait t inutilement
cit. Il tait en faillite, et n'avait pu tre retrouv. Puis se
tournant vers l'accus, il l'engagea  couter ce qu'il allait lui dire
et ajouta:

--Vous tes dans une situation o il faut rflchir. Les prsomptions
les plus graves psent sur vous et peuvent entraner des consquences
capitales. Accus, dans votre intrt, je vous interpelle une dernire
fois, expliquez-vous clairement sur ces deux faits:--Premirement,
avez-vous, oui ou non, franchi le mur du clos Pierron, cass la branche
et vol les pommes, c'est--dire commis le crime de vol avec escalade?
Deuximement, oui ou non, tes-vous le forat libr Jean Valjean?

L'accus secoua la tte d'un air capable, comme un homme qui a bien
compris et qui sait ce qu'il va rpondre. Il ouvrit la bouche, se tourna
vers le prsident et dit:

--D'abord....

Puis il regarda son bonnet, il regarda le plafond, et se tut.

--Accus, reprit l'avocat gnral d'une voix svre, faites attention.
Vous ne rpondez  rien de ce qu'on vous demande. Votre trouble vous
condamne. Il est vident que vous ne vous appelez pas Champmathieu, que
vous tes le forat Jean Valjean cach d'abord sous le nom de Jean
Mathieu qui tait le nom de sa mre, que vous tes all en Auvergne, que
vous tes n  Faverolles o vous avez t mondeur. Il est vident que
vous avez vol avec escalade des pommes mres dans le clos Pierron.
Messieurs les jurs apprcieront.

L'accus avait fini par se rasseoir; il se leva brusquement quand
l'avocat gnral eut fini, et s'cria:

--Vous tes trs mchant, vous! Voil ce que je voulais dire. Je ne
trouvais pas d'abord. Je n'ai rien vol. Je suis un homme qui ne mange
pas tous les jours. Je venais d'Ailly, je marchais dans le pays aprs
une onde qui avait fait la campagne toute jaune, mme que les mares
dbordaient et qu'il ne sortait plus des sables que de petits brins
d'herbe au bord de la route, j'ai trouv une branche casse par terre o
il y avait des pommes, j'ai ramass la branche sans savoir qu'elle me
ferait arriver de la peine. Il y a trois mois que je suis en prison et
qu'on me trimballe. Aprs a, je ne peux pas dire, on parle contre moi,
on me dit: rpondez! le gendarme, qui est bon enfant, me pousse le coude
et me dit tout bas: rponds donc. Je ne sais pas expliquer, moi, je n'ai
pas fait les tudes, je suis un pauvre homme. Voil ce qu'on a tort de
ne pas voir. Je n'ai pas vol, j'ai ramass par terre des choses qu'il y
avait. Vous dites Jean Valjean, Jean Mathieu! Je ne connais pas ces
personnes-l. C'est des villageois. J'ai travaill chez monsieur Baloup,
boulevard de l'Hpital. Je m'appelle Champmathieu. Vous tes bien malins
de me dire o je suis n. Moi, je l'ignore. Tout le monde n'a pas des
maisons pour y venir au monde. Ce serait trop commode. Je crois que mon
pre et ma mre taient des gens qui allaient sur les routes. Je ne sais
pas d'ailleurs. Quand j'tais enfant, on m'appelait Petit, maintenant,
on m'appelle Vieux. Voil mes noms de baptme. Prenez a comme vous
voudrez. J'ai t en Auvergne, j'ai t  Faverolles, pardi! Eh bien?
est-ce qu'on ne peut pas avoir t en Auvergne et avoir t  Faverolles
sans avoir t aux galres? Je vous dis que je n'ai pas vol, et que je
suis le pre Champmathieu. J'ai t chez monsieur Baloup, j'ai t
domicili. Vous m'ennuyez avec vos btises  la fin! Pourquoi donc
est-ce que le monde est aprs moi comme des acharns!

L'avocat gnral tait demeur debout; il s'adressa au prsident:

--Monsieur le prsident, en prsence des dngations confuses, mais fort
habiles de l'accus, qui voudrait bien se faire passer pour idiot, mais
qui n'y parviendra pas--nous l'en prvenons--nous requrons qu'il vous
plaise et qu'il plaise  la cour appeler de nouveau dans cette enceinte
les condamns Brevet, Cochepaille et Chenildieu et l'inspecteur de
police Javert, et les interpeller une dernire fois sur l'identit de
l'accus avec le forat Jean Valjean.

--Je fais remarquer  monsieur l'avocat gnral, dit le prsident, que
l'inspecteur de police Javert, rappel par ses fonctions au chef-lieu
d'un arrondissement voisin, a quitt l'audience et mme la ville,
aussitt sa dposition faite. Nous lui en avons accord l'autorisation,
avec l'agrment de monsieur l'avocat gnral et du dfenseur de
l'accus.

--C'est juste, monsieur le prsident, reprit l'avocat gnral. En
l'absence du sieur Javert, je crois devoir rappeler  messieurs les
jurs ce qu'il a dit ici-mme, il y a peu d'heures. Javert est un homme
estim qui honore par sa rigoureuse et stricte probit des fonctions
infrieures, mais importantes. Voici en quels termes il a dpos:--Je
n'ai pas mme besoin des prsomptions morales et des preuves matrielles
qui dmentent les dngations de l'accus. Je le reconnais parfaitement.
Cet homme ne s'appelle pas Champmathieu; c'est un ancien forat trs
mchant et trs redout nomm Jean Valjean. On ne l'a libr 
l'expiration de sa peine qu'avec un extrme regret. Il a subi dix-neuf
ans de travaux forcs pour vol qualifi. Il avait cinq ou six fois tent
de s'vader. Outre le vol Petit-Gervais et le vol Pierron, je le
souponne encore d'un vol commis chez sa grandeur le dfunt vque de
Digne. Je l'ai souvent vu,  l'poque o j'tais adjudant garde-chiourme
au bagne de Toulon. Je rpte que je le reconnais parfaitement. Cette
dclaration si prcise parut produire une vive impression sur le public
et le jury. L'avocat gnral termina en insistant pour qu' dfaut de
Javert, les trois tmoins Brevet, Chenildieu et Cochepaille fussent
entendus de nouveau et interpells solennellement.

Le prsident transmit un ordre  un huissier, et un moment aprs la
porte de la chambre des tmoins s'ouvrit. L'huissier, accompagn d'un
gendarme prt  lui prter main-forte, introduisit le condamn Brevet.
L'auditoire tait en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme
si elles n'eussent eu qu'une seule me.

L'ancien forat Brevet portait la veste noire et grise des maisons
centrales. Brevet tait un personnage d'une soixantaine d'annes qui
avait une espce de figure d'homme d'affaires et l'air d'un coquin. Cela
va quelquefois ensemble. Il tait devenu, dans la prison o de nouveaux
mfaits l'avaient ramen, quelque chose comme guichetier. C'tait un
homme dont les chefs disaient: Il cherche  se rendre utile. Les
aumniers portaient bon tmoignage de ses habitudes religieuses. Il ne
faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration.

--Brevet, dit le prsident, vous avez subi une condamnation infamante et
vous ne pouvez prter serment....

Brevet baissa les yeux.

--Cependant, reprit le prsident, mme dans l'homme que la loi a
dgrad, il peut rester, quand la piti divine le permet, un sentiment
d'honneur et d'quit. C'est  ce sentiment que je fais appel  cette
heure dcisive. S'il existe encore en vous, et je l'espre, rflchissez
avant de me rpondre, considrez d'une part cet homme qu'un mot de vous
peut perdre, d'autre part la justice qu'un mot de vous peut clairer.
L'instant est solennel, et il est toujours temps de vous rtracter, si
vous croyez vous tre tromp.--Accus, levez-vous.

--Brevet, regardez bien l'accus, recueillez vos souvenirs, et
dites-nous, en votre me et conscience, si vous persistez  reconnatre
cet homme pour votre ancien camarade de bagne Jean Valjean.

Brevet regarda l'accus, puis se retourna vers la cour.

--Oui, monsieur le prsident. C'est moi qui l'ai reconnu le premier et
je persiste. Cet homme est Jean Valjean. Entr  Toulon en 1796 et sorti
en 1815. Je suis sorti l'an d'aprs. Il a l'air d'une brute maintenant,
alors ce serait que l'ge l'a abruti; au bagne il tait sournois. Je le
reconnais positivement.

--Allez vous asseoir, dit le prsident. Accus, restez debout.

On introduisit Chenildieu, forat  vie, comme l'indiquaient sa casaque
rouge et son bonnet vert. Il subissait sa peine au bagne de Toulon, d'o
on l'avait extrait pour cette affaire. C'tait un petit homme d'environ
cinquante ans, vif, rid, chtif, jaune, effront, fivreux, qui avait
dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse
maladive et dans le regard une force immense. Ses compagnons du bagne
l'avaient surnomm Je-nie-Dieu.

Le prsident lui adressa  peu prs les mmes paroles qu' Brevet. Au
moment o il lui rappela que son infamie lui tait le droit de prter
serment, Chenildieu leva la tte et regarda la foule en face. Le
prsident l'invita  se recueillir et lui demanda, comme  Brevet, s'il
persistait  reconnatre l'accus.

Chenildieu clata de rire.

--Pardine! si je le reconnais! nous avons t cinq ans attachs  la
mme chane. Tu boudes donc, mon vieux?

--Allez vous asseoir, dit le prsident.

L'huissier amena Cochepaille. Cet autre condamn  perptuit, venu du
bagne et vtu de rouge comme Chenildieu, tait un paysan de Lourdes et
un demi-ours des Pyrnes. Il avait gard des troupeaux dans la
montagne, et de ptre il avait gliss brigand. Cochepaille n'tait pas
moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l'accus. C'tait un
de ces malheureux hommes que la nature a bauchs en btes fauves et que
la socit termine en galriens.

Le prsident essaya de le remuer par quelques paroles pathtiques et
graves et lui demanda, comme aux deux autres, s'il persistait, sans
hsitation et sans trouble,  reconnatre l'homme debout devant lui.

--C'est Jean Valjean, dit Cochepaille. Mme qu'on l'appelait
Jean-le-Cric, tant il tait fort.

Chacune des affirmations de ces trois hommes, videmment sincres et de
bonne foi, avait soulev dans l'auditoire un murmure de fcheux augure
pour l'accus, murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps
chaque fois qu'une dclaration nouvelle venait s'ajouter  la
prcdente. L'accus, lui, les avait coutes avec ce visage tonn qui,
selon l'accusation, tait son principal moyen de dfense.  la premire,
les gendarmes ses voisins l'avaient entendu grommeler entre ses dents:
Ah bien! en voil un! Aprs la seconde il dit un peu plus haut, d'un air
presque satisfait: Bon!  la troisime il s'cria: Fameux!

Le prsident l'interpella.

--Accus, vous avez entendu. Qu'avez-vous  dire?

Il rpondit:

--Je dis--Fameux!

Une rumeur clata dans le public et gagna presque le jury. Il tait
vident que l'homme tait perdu.

--Huissiers, dit le prsident, faites faire silence. Je vais clore les
dbats.

En ce moment un mouvement se fit tout  ct du prsident. On entendit
une voix qui criait:

--Brevet, Chenildieu, Cochepaille! regardez de ce ct-ci.

Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacs, tant elle
tait lamentable et terrible. Les yeux se tournrent vers le point d'o
elle venait. Un homme, plac parmi les spectateurs privilgis qui
taient assis derrire la cour, venait de se lever, avait pouss la
porte  hauteur d'appui qui sparait le tribunal du prtoire, et tait
debout au milieu de la salle. Le prsident, l'avocat gnral, M.
Bamatabois, vingt personnes, le reconnurent, et s'crirent  la fois:

--Monsieur Madeleine!




Chapitre XI

Champmathieu de plus en plus tonn


C'tait lui en effet. La lampe du greffier clairait son visage. Il
tenait son chapeau  la main, il n'y avait aucun dsordre dans ses
vtements, sa redingote tait boutonne avec soin. Il tait trs ple et
il tremblait lgrement. Ses cheveux, gris encore au moment de son
arrive  Arras, taient maintenant tout  fait blancs. Ils avaient
blanchi depuis une heure qu'il tait l.

Toutes les ttes se dressrent. La sensation fut indescriptible. Il y
eut dans l'auditoire un instant d'hsitation. La voix avait t si
poignante, l'homme qui tait l paraissait si calme, qu'au premier abord
on ne comprit pas. On se demanda qui avait cri. On ne pouvait croire
que ce ft cet homme tranquille qui et jet ce cri effrayant.

Cette indcision ne dura que quelques secondes. Avant mme que le
prsident et l'avocat gnral eussent pu dire un mot, avant que les
gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste, l'homme que tous
appelaient encore en ce moment M. Madeleine s'tait avanc vers les
tmoins Cochepaille, Brevet et Chenildieu.

--Vous ne me reconnaissez pas? dit-il.

Tous trois demeurrent interdits et indiqurent par un signe de tte
qu'ils ne le connaissaient point. Cochepaille intimid fit le salut
militaire. M. Madeleine se tourna vers les jurs et vers la cour et dit
d'une voix douce:

--Messieurs les jurs, faites relcher l'accus. Monsieur le prsident,
faites-moi arrter. L'homme que vous cherchez, ce n'est pas lui, c'est
moi. Je suis Jean Valjean. Pas une bouche ne respirait.  la premire
commotion de l'tonnement avait succd un silence de spulcre. On
sentait dans la salle cette espce de terreur religieuse qui saisit la
foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit.

Cependant le visage du prsident s'tait empreint de sympathie et de
tristesse; il avait chang un signe rapide avec l'avocat et quelques
paroles  voix basse avec les conseillers assesseurs. Il s'adressa au
public, et demanda avec un accent qui fut compris de tous:

--Y a-t-il un mdecin ici?

L'avocat gnral prit la parole:

--Messieurs les jurs, l'incident si trange et si inattendu qui trouble
l'audience ne nous inspire, ainsi qu' vous, qu'un sentiment que nous
n'avons pas besoin d'exprimer. Vous connaissez tous, au moins de
rputation, l'honorable M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer. S'il y
a un mdecin dans l'auditoire, nous nous joignons  monsieur le
prsident pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et
le reconduire  sa demeure.

M. Madeleine ne laissa point achever l'avocat gnral.

Il l'interrompit d'un accent plein de mansutude et d'autorit. Voici
les paroles qu'il pronona; les voici littralement, telles qu'elles
furent crites immdiatement aprs l'audience par un des tmoins de
cette scne; telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les
ont entendues, il y a prs de quarante ans aujourd'hui.

--Je vous remercie, monsieur l'avocat gnral, mais je ne suis pas fou.
Vous allez voir. Vous tiez sur le point de commettre une grande erreur,
lchez cet homme, j'accomplis un devoir, je suis ce malheureux condamn.
Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la vrit. Ce que je
fais en ce moment, Dieu, qui est l-haut, le regarde, et cela suffit.
Vous pouvez me prendre, puisque me voil. J'avais pourtant fait de mon
mieux. Je me suis cach sous un nom; je suis devenu riche, je suis
devenu maire; j'ai voulu rentrer parmi les honntes gens. Il parat que
cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas
dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J'ai vol
monseigneur l'vque, cela est vrai; j'ai vol Petit-Gervais, cela est
vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean tait un malheureux
trs mchant. Toute la faute n'est peut-tre pas  lui. coutez,
messieurs les juges, un homme aussi abaiss que moi n'a pas de
remontrance  faire  la providence ni de conseil  donner  la socit;
mais, voyez-vous, l'infamie d'o j'avais essay de sortir est une chose
nuisible. Les galres font le galrien. Recueillez cela, si vous voulez.

Avant le bagne, j'tais un pauvre paysan trs peu intelligent, une
espce d'idiot; le bagne m'a chang. J'tais stupide, je suis devenu
mchant; j'tais bche, je suis devenu tison. Plus tard l'indulgence et
la bont m'ont sauv, comme la svrit m'avait perdu. Mais, pardon,
vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis l. Vous trouverez chez moi,
dans les cendres de la chemine, la pice de quarante sous que j'ai
vole il y a sept ans  Petit-Gervais. Je n'ai plus rien  ajouter.
Prenez-moi. Mon Dieu! monsieur l'avocat gnral remue la tte, vous
dites: M. Madeleine est devenu fou, vous ne me croyez pas! Voil qui est
affligeant. N'allez point condamner cet homme au moins! Quoi! ceux-ci ne
me reconnaissent pas! Je voudrais que Javert ft ici. Il me
reconnatrait, lui!

Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mlancolie bienveillante et
sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles.

Il se tourna vers les trois forats:

--Eh bien, je vous reconnais, moi! Brevet! vous rappelez-vous?...

Il s'interrompit, hsita un moment, et dit:

--Te rappelles-tu ces bretelles en tricot  damier que tu avais au
bagne?

Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tte aux
pieds d'un air effray. Lui continua:

--Chenildieu, qui te surnommais toi-mme Je-nie-Dieu, tu as toute
l'paule droite brle profondment, parce que tu t'es couch un jour
l'paule sur un rchaud plein de braise, pour effacer les trois lettres
T. F. P., qu'on y voit toujours cependant. Rponds, est-ce vrai?

--C'est vrai, dit Chenildieu.

Il s'adressa  Cochepaille:

--Cochepaille, tu as prs de la saigne du bras gauche une date grave
en lettres bleues avec de la poudre brle. Cette date, c'est celle du
dbarquement de l'empereur  Cannes, _1er mars 1815_. Relve ta manche.

Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchrent autour de
lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe; la date y tait.

Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un
sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrs lorsqu'ils y songent.
C'tait le sourire du triomphe, c'tait aussi le sourire du dsespoir.

--Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean.

Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni accusateurs, ni
gendarmes; il n'y avait que des yeux fixes et des coeurs mus. Personne
ne se rappelait plus le rle que chacun pouvait avoir  jouer; l'avocat
gnral oubliait qu'il tait l pour requrir, le prsident qu'il tait
l pour prsider, le dfenseur qu'il tait l pour dfendre. Chose
frappante, aucune question ne fut faite, aucune autorit n'intervint. Le
propre des spectacles sublimes, c'est de prendre toutes les mes et de
faire de tous les tmoins des spectateurs. Aucun peut-tre ne se rendait
compte de ce qu'il prouvait; aucun, sans doute, ne se disait qu'il
voyait resplendir l une grande lumire; tous intrieurement se
sentaient blouis.

Il tait vident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait.
L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clart cette
aventure si obscure le moment d'auparavant. Sans qu'il ft besoin
d'aucune explication dsormais, toute cette foule, comme par une sorte
de rvlation lectrique, comprit tout de suite et d'un seul coup d'oeil
cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un
autre homme ne ft pas condamn  sa place. Les dtails, les
hsitations, les petites rsistances possibles se perdirent dans ce
vaste fait lumineux.

Impression qui passa vite, mais qui dans l'instant fut irrsistible.

--Je ne veux pas dranger davantage l'audience, reprit Jean Valjean. Je
m'en vais, puisqu'on ne m'arrte pas. J'ai plusieurs choses  faire.
Monsieur l'avocat gnral sait qui je suis, il sait o je vais, il me
fera arrter quand il voudra.

Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s'leva, pas un
bras ne s'tendit pour l'empcher. Tous s'cartrent. Il avait en ce
moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent
et se rangent devant un homme. Il traversa la foule  pas lents. On n'a
jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porte se
trouva ouverte lorsqu'il y parvint. Arriv l, il se retourna et dit:

--Monsieur l'avocat gnral, je reste  votre disposition.

Puis il s'adressa  l'auditoire:

--Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de piti,
n'est-ce pas? Mon Dieu! quand je pense  ce que j'ai t sur le point de
faire, je me trouve digne d'envie. Cependant j'aurais mieux aim que
tout ceci n'arrivt pas.

Il sortit, et la porte se referma comme elle avait t ouverte, car ceux
qui font de certaines choses souveraines sont toujours srs d'tre
servis par quelqu'un dans la foule.

Moins d'une heure aprs, le verdict du jury dchargeait de toute
accusation le nomm Champmathieu; et Champmathieu, mis en libert
immdiatement, s'en allait stupfait, croyant tous les hommes fous et ne
comprenant rien  cette vision.




Livre huitime--Contre-coup




Chapitre I

Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux


Le jour commenait  poindre. Fantine avait eu une nuit de fivre et
d'insomnie, pleine d'ailleurs d'images heureuses; au matin, elle
s'endormit. La soeur Simplice qui l'avait veille profita de ce sommeil
pour aller prparer une nouvelle potion de quinquina. La digne soeur
tait depuis quelques instants dans le laboratoire de l'infirmerie,
penche sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de trs prs 
cause de cette brume que le crpuscule rpand sur les objets. Tout 
coup elle tourna la tte et fit un lger cri. M. Madeleine tait devant
elle. Il venait d'entrer silencieusement.

--C'est vous, monsieur le maire! s'cria-t-elle.

Il rpondit,  voix basse:

--Comment va cette pauvre femme?

--Pas mal en ce moment. Mais nous avons t bien inquiets, allez!

Elle lui expliqua ce qui s'tait pass, que Fantine tait bien mal la
veille et que maintenant elle tait mieux, parce qu'elle croyait que
monsieur le maire tait all chercher son enfant  Montfermeil. La soeur
n'osa pas interroger monsieur le maire, mais elle vit bien  son air que
ce n'tait point de l qu'il venait.

--Tout cela est bien, dit-il, vous avez eu raison de ne pas la
dtromper.

--Oui, reprit la soeur, mais maintenant, monsieur le maire, qu'elle va
vous voir et qu'elle ne verra pas son enfant, que lui dirons-nous?

Il resta un moment rveur.

--Dieu nous inspirera, dit-il.

--On ne pourrait cependant pas mentir, murmura la soeur  demi-voix.

Le plein jour s'tait fait dans la chambre. Il clairait en face le
visage de M. Madeleine. Le hasard fit que la soeur leva les yeux.

--Mon Dieu, monsieur! s'cria-t-elle, que vous est-il donc arriv? vos
cheveux sont tout blancs!

--Blancs! dit-il.

La soeur Simplice n'avait point de miroir; elle fouilla dans une trousse
et en tira une petite glace dont se servait le mdecin de l'infirmerie
pour constater qu'un malade tait mort et ne respirait plus. M.
Madeleine prit la glace, y considra ses cheveux, et dit:

--Tiens!

Il pronona ce mot avec indiffrence et comme s'il pensait  autre
chose.

La soeur se sentit glace par je ne sais quoi d'inconnu qu'elle
entrevoyait dans tout ceci.

Il demanda:

--Puis-je la voir?

--Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant? dit
la soeur, osant  peine hasarder une question.

--Sans doute, mais il faut au moins deux ou trois jours.

--Si elle ne voyait pas monsieur le maire d'ici l, reprit timidement la
soeur, elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour, il
serait ais de lui faire prendre patience, et quand l'enfant arriverait
elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arriv avec
l'enfant. On n'aurait pas de mensonge  faire.

M. Madeleine parut rflchir quelques instants, puis il dit avec sa
gravit calme:

--Non, ma soeur, il faut que je la voie. Je suis peut-tre press.

La religieuse ne sembla pas remarquer ce mot peut-tre, qui donnait un
sens obscur et singulier aux paroles de M. le maire. Elle rpondit en
baissant les yeux et la voix respectueusement:

--En ce cas, elle repose, mais monsieur le maire peut entrer.

Il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal, et dont le
bruit pouvait rveiller la malade, puis il entra dans la chambre de
Fantine, s'approcha du lit et entrouvrit les rideaux. Elle dormait. Son
souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre 
ces maladies, et qui navre les pauvres mres lorsqu'elles veillent la
nuit prs de leur enfant condamn et endormi. Mais cette respiration
pnible troublait  peine une sorte de srnit ineffable, rpandue sur
son visage, qui la transfigurait dans son sommeil. Sa pleur tait
devenue de la blancheur; ses joues taient vermeilles. Ses longs cils
blonds, la seule beaut qui lui ft reste de sa virginit et de sa
jeunesse, palpitaient tout en demeurant clos et baisss. Toute sa
personne tremblait de je ne sais quel dploiement d'ailes prtes 
s'entrouvrir et  l'emporter, qu'on sentait frmir, mais qu'on ne voyait
pas.  la voir ainsi, on n'et jamais pu croire que c'tait l une
malade presque dsespre. Elle ressemblait plutt  ce qui va s'envoler
qu' ce qui va mourir.

La branche, lorsqu'une main s'approche pour dtacher la fleur,
frissonne, et semble  la fois se drober et s'offrir. Le corps humain a
quelque chose de ce tressaillement, quand arrive l'instant o les doigts
mystrieux de la mort vont cueillir l'me.

M. Madeleine resta quelque temps immobile prs de ce lit, regardant tour
 tour la malade et le crucifix, comme il faisait deux mois auparavant,
le jour o il tait venu pour la premire fois la voir dans cet asile.
Ils taient encore l tous les deux dans la mme attitude, elle dormant,
lui priant; seulement maintenant, depuis ces deux mois couls, elle
avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs.

La soeur n'tait pas entre avec lui. Il se tenait prs de ce lit,
debout, le doigt sur la bouche, comme s'il y et eu dans la chambre
quelqu'un  faire taire.

Elle ouvrit les yeux, le vit, et dit paisiblement, avec un sourire:

--Et Cosette?




Chapitre II

Fantine heureuse


Elle n'eut pas un mouvement de surprise, ni un mouvement de joie; elle
tait la joie mme. Cette simple question: Et Cosette? fut faite avec
une foi si profonde, avec tant de certitude, avec une absence si
complte d'inquitude et de doute, qu'il ne trouva pas une parole. Elle
continua:

--Je savais que vous tiez l. Je dormais, mais je vous voyais. Il y a
longtemps que je vous vois. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit.
Vous tiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de
figures clestes.

Il leva son regard vers le crucifix.

--Mais, reprit-elle, dites-moi donc o est Cosette? Pourquoi ne l'avoir
pas mise sur mon lit pour le moment o je m'veillerais?

Il rpondit machinalement quelque chose qu'il n'a jamais pu se rappeler
plus tard.

Heureusement le mdecin, averti, tait survenu. Il vint en aide  M.
Madeleine.

--Mon enfant, dit le mdecin, calmez-vous. Votre enfant est l.

Les yeux de Fantine s'illuminrent et couvrirent de clart tout son
visage. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce
que la prire peut avoir  la fois de plus violent et de plus doux.

--Oh! s'cria-t-elle, apportez-la-moi!

Touchante illusion de mre! Cosette tait toujours pour elle le petit
enfant qu'on apporte.

--Pas encore, reprit le mdecin, pas en ce moment. Vous avez un reste de
fivre. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. Il
faut d'abord vous gurir. Elle l'interrompit imptueusement.

--Mais je suis gurie! je vous dis que je suis gurie! Est-il ne, ce
mdecin! Ah ! je veux voir mon enfant, moi!

--Vous voyez, dit le mdecin, comme vous vous emportez. Tant que vous
serez ainsi, je m'opposerai  ce que vous ayez votre enfant. Il ne
suffit pas de la voir, il faut vivre pour elle. Quand vous serez
raisonnable, je vous l'amnerai moi-mme.

La pauvre mre courba la tte.

--Monsieur le mdecin, je vous demande pardon, je vous demande vraiment
bien pardon. Autrefois, je n'aurais pas parl comme je viens de faire,
il m'est arriv tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que
je dis. Je comprends, vous craignez l'motion, j'attendrai tant que vous
voudrez, mais je vous jure que cela ne m'aurait pas fait de mal de voir
ma fille. Je la vois, je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir.
Savez-vous? on me l'apporterait maintenant que je me mettrais  lui
parler doucement. Voil tout. Est-ce que ce n'est pas bien naturel que
j'aie envie de voir mon enfant qu'on a t me chercher exprs 
Montfermeil? Je ne suis pas en colre. Je sais bien que je vais tre
heureuse. Toute la nuit j'ai vu des choses blanches et des personnes qui
me souriaient. Quand monsieur le mdecin voudra, il m'apportera ma
Cosette. Je n'ai plus de fivre, puisque je suis gurie; je sens bien
que je n'ai plus rien du tout; mais je vais faire comme si j'tais
malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d'ici. Quand on
verra que je suis bien tranquille, on dira: il faut lui donner son
enfant.

M. Madeleine s'tait assis sur une chaise qui tait  ct du lit. Elle
se tourna vers lui; elle faisait visiblement effort pour paratre calme
et bien sage, comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie
qui ressemble  l'enfance, afin que, la voyant si paisible, on ne ft
pas difficult de lui amener Cosette. Cependant, tout en se contenant,
elle ne pouvait s'empcher d'adresser  M. Madeleine mille questions.

--Avez-vous fait un bon voyage, monsieur le maire? Oh! comme vous tes
bon d'avoir t me la chercher! Dites-moi seulement comment elle est.
A-t-elle bien support la route? Hlas! elle ne me reconnatra pas!
Depuis le temps, elle m'a oublie, pauvre chou! Les enfants, cela n'a
pas de mmoire. C'est comme des oiseaux. Aujourd'hui cela voit une chose
et demain une autre, et cela ne pense plus  rien. Avait-elle du linge
blanc seulement? Ces Thnardier la tenaient-ils proprement? Comment la
nourrissait-on? Oh! comme j'ai souffert, si vous saviez! de me faire
toutes ces questions-l dans le temps de ma misre! Maintenant, c'est
pass. Je suis joyeuse. Oh! que je voudrais donc la voir! Monsieur le
maire, l'avez-vous trouve jolie? N'est-ce pas qu'elle est belle, ma
fille? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence! Est-ce qu'on
ne pourrait pas l'amener rien qu'un petit moment? On la remporterait
tout de suite aprs. Dites! vous qui tes le matre, si vous vouliez!

Il lui prit la main:

--Cosette est belle, dit-il, Cosette se porte bien, vous la verrez
bientt, mais apaisez-vous. Vous parlez trop vivement, et puis vous
sortez vos bras du lit, et cela vous fait tousser.

En effet, des quintes de toux interrompaient Fantine presque  chaque
mot.

Fantine ne murmura pas, elle craignait d'avoir compromis par quelques
plaintes trop passionnes la confiance qu'elle voulait inspirer, et elle
se mit  dire des paroles indiffrentes.

--C'est assez joli, Montfermeil, n'est-ce-pas? L't, on va y faire des
parties de plaisir. Ces Thnardier font-ils de bonnes affaires? Il ne
passe pas grand monde dans leur pays. C'est une espce de gargote que
cette auberge-l.

M. Madeleine lui tenait toujours la main, il la considrait avec
anxit; il tait vident qu'il tait venu pour lui dire des choses
devant lesquelles sa pense hsitait maintenant. Le mdecin, sa visite
faite, s'tait retir. La soeur Simplice tait seule reste auprs
d'eux.

Cependant, au milieu de ce silence, Fantine s'cria:

--Je l'entends! mon Dieu! je l'entends!

Elle tendit le bras pour qu'on se tt autour d'elle, retint son
souffle, et se mit  couter avec ravissement.

Il y avait un enfant qui jouait dans la cour; l'enfant de la portire ou
d'une ouvrire quelconque. C'est l un de ces hasards qu'on retrouve
toujours et qui semblent faire partie de la mystrieuse mise en scne
des vnements lugubres. L'enfant, c'tait une petite fille, allait,
venait, courait pour se rchauffer, riait et chantait  haute voix.
Hlas!  quoi les jeux des enfants ne se mlent-ils pas! C'tait cette
petite fille que Fantine entendait chanter.

--Oh! reprit-elle, c'est ma Cosette! je reconnais sa voix!

L'enfant s'loigna comme il tait venu, la voix s'teignit, Fantine
couta encore quelque temps, puis son visage s'assombrit, et M.
Madeleine l'entendit qui disait  voix basse:

--Comme ce mdecin est mchant de ne pas me laisser voir ma fille! Il a
une mauvaise figure, cet homme-l!

Cependant le fond riant de ses ides revint. Elle continua de se parler
 elle-mme, la tte sur l'oreiller.

--Comme nous allons tre heureuses! Nous aurons un petit jardin,
d'abord! M. Madeleine me l'a promis. Ma fille jouera dans le jardin.
Elle doit savoir ses lettres maintenant. Je la ferai peler. Elle courra
dans l'herbe aprs les papillons. Je la regarderai. Et puis elle fera sa
premire communion. Ah ! quand fera-t-elle sa premire communion? Elle
se mit  compter sur ses doigts.

--... Un, deux, trois, quatre... elle a sept ans. Dans cinq ans. Elle
aura un voile blanc, des bas  jour, elle aura l'air d'une petite femme.
 ma bonne soeur, vous ne savez pas comme je suis bte, voil que je
pense  la premire communion de ma fille! Et elle se mit  rire.

Il avait quitt la main de Fantine. Il coutait ces paroles comme on
coute un vent qui souffle, les yeux  terre, l'esprit plong dans des
rflexions sans fond. Tout  coup elle cessa de parler, cela lui fit
lever machinalement la tte. Fantine tait devenue effrayante.

Elle ne parlait plus, elle ne respirait plus; elle s'tait souleve 
demi sur son sant, son paule maigre sortait de sa chemise, son visage,
radieux le moment d'auparavant, tait blme, et elle paraissait fixer
sur quelque chose de formidable, devant elle,  l'autre extrmit de la
chambre, son oeil agrandi par la terreur.

--Mon Dieu! s'cria-t-il. Qu'avez-vous, Fantine?

Elle ne rpondit pas, elle ne quitta point des yeux l'objet quelconque
qu'elle semblait voir, elle lui toucha le bras d'une main et de l'autre
lui fit signe de regarder derrire lui.

Il se retourna, et vit Javert.




Chapitre III

Javert content


Voici ce qui s'tait pass.

Minuit et demi venait de sonner, quand M. Madeleine tait sorti de la
salle des assises d'Arras. Il tait rentr  son auberge juste  temps
pour repartir par la malle-poste o l'on se rappelle qu'il avait retenu
sa place. Un peu avant six heures du matin, il tait arriv 
Montreuil-sur-mer, et son premier soin avait t de jeter  la poste sa
lettre  M. Laffitte, puis d'entrer  l'infirmerie et de voir Fantine.

Cependant,  peine avait-il quitt la salle d'audience de la cour
d'assises, que l'avocat gnral, revenu du premier saisissement, avait
pris la parole pour dplorer l'acte de folie de l'honorable maire de
Montreuil-sur-mer, dclarer que ses convictions n'taient en rien
modifies par cet incident bizarre qui s'claircirait plus tard, et
requrir, en attendant, la condamnation de ce Champmathieu, videmment
le vrai Jean Valjean. La persistance de l'avocat gnral tait
visiblement en contradiction avec le sentiment de tous, du public, de la
cour et du jury. Le dfenseur avait eu peu de peine  rfuter cette
harangue et  tablir que, par suite des rvlations de M. Madeleine,
c'est--dire du vrai Jean Valjean, la face de l'affaire tait
bouleverse de fond en comble, et que le jury n'avait plus devant les
yeux qu'un innocent. L'avocat avait tir de l quelques piphonmes,
malheureusement peu neufs, sur les erreurs judiciaires, etc., etc., le
prsident dans son rsum s'tait joint au dfenseur, et le jury en
quelques minutes avait mis hors de cause Champmathieu.

Cependant il fallait un Jean Valjean  l'avocat gnral, et, n'ayant
plus Champmathieu, il prit Madeleine.

Immdiatement aprs la mise en libert de Champmathieu, l'avocat gnral
s'enferma avec le prsident. Ils confrrent de la ncessit de se
saisir de la personne de M. le maire de Montreuil-sur-mer. Cette
phrase, o il y a beaucoup de _de_, est de M. l'avocat gnral,
entirement crite de sa main sur la minute de son rapport au procureur
gnral. La premire motion passe, le prsident fit peu d'objections.
Il fallait bien que justice et son cours. Et puis, pour tout dire,
quoique le prsident ft homme bon et assez intelligent, il tait en
mme temps fort royaliste et presque ardent, et il avait t choqu que
le maire de Montreuil-sur-mer, en parlant du dbarquement  Cannes, et
dit l'_empereur_ et non _Buonaparte_.

L'ordre d'arrestation fut donc expdi. L'avocat gnral l'envoya 
Montreuil-sur-mer par un exprs,  franc trier, et en chargea
l'inspecteur de police Javert.

On sait que Javert tait revenu  Montreuil-sur-mer immdiatement aprs
avoir fait sa dposition.

Javert se levait au moment o l'exprs lui remit l'ordre d'arrestation
et le mandat d'amener.

L'exprs tait lui-mme un homme de police fort entendu qui, en deux
mots, mit Javert au fait de ce qui tait arriv  Arras. L'ordre
d'arrestation, sign de l'avocat gnral, tait ainsi
conu:--L'inspecteur Javert apprhendera au corps le sieur Madeleine,
maire de Montreuil-sur-mer, qui, dans l'audience de ce jour, a t
reconnu pour tre le forat libr Jean Valjean.

Quelqu'un qui n'et pas connu Javert et qui l'et vu au moment o il
pntra dans l'antichambre de l'infirmerie n'et pu rien deviner de ce
qui se passait, et lui et trouv l'air le plus ordinaire du monde. Il
tait froid, calme, grave, avait ses cheveux gris parfaitement lisss
sur les tempes et venait de monter l'escalier avec sa lenteur
habituelle. Quelqu'un qui l'et connu  fond et qui l'et examin
attentivement et frmi. La boucle de son col de cuir, au lieu d'tre
sur sa nuque, tait sur son oreille gauche. Ceci rvlait une agitation
inoue.

Javert tait un caractre complet, ne laissant faire de pli ni  son
devoir, ni  son uniforme; mthodique avec les sclrats, rigide avec
les boutons de son habit.

Pour qu'il et mal mis la boucle de son col, il fallait qu'il y et en
lui une de ces motions qu'on pourrait appeler des tremblements de terre
intrieurs.

Il tait venu simplement, avait requis un caporal et quatre soldats au
poste voisin, avait laiss les soldats dans la cour, et s'tait fait
indiquer la chambre de Fantine par la portire sans dfiance, accoutume
qu'elle tait  voir des gens arms demander monsieur le maire.

Arriv  la chambre de Fantine, Javert tourna la clef, poussa la porte
avec une douceur de garde-malade ou de mouchard, et entra.

 proprement parler, il n'entra pas. Il se tint debout dans la porte
entrebille, le chapeau sur la tte, la main gauche dans sa redingote
ferme jusqu'au menton. Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau
de plomb de son norme canne, laquelle disparaissait derrire lui.

Il resta ainsi prs d'une minute sans qu'on s'apert de sa prsence.
Tout  coup Fantine leva les yeux, le vit, et fit retourner M.
Madeleine.

 l'instant o le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert,
Javert, sans bouger, sans remuer, sans approcher, devint pouvantable.
Aucun sentiment humain ne russit  tre effroyable comme la joie.

Ce fut le visage d'un dmon qui vient de retrouver son damn.

La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparatre sur sa
physionomie tout ce qu'il avait dans l'me. Le fond remu monta  la
surface. L'humiliation d'avoir un peu perdu la piste et de s'tre mpris
quelques minutes sur ce Champmathieu, s'effaait sous l'orgueil d'avoir
si bien devin d'abord et d'avoir eu si longtemps un instinct juste. Le
contentement de Javert clata dans son attitude souveraine. La
difformit du triomphe s'panouit sur ce front troit. Ce fut tout le
dploiement d'horreur que peut donner une figure satisfaite.

Javert en ce moment tait au ciel. Sans qu'il s'en rendit nettement
compte, mais pourtant avec une intuition confuse de sa ncessit et de
son succs, il personnifiait, lui Javert, la justice, la lumire et la
vrit dans leur fonction cleste d'crasement du mal. Il avait derrire
lui et autour de lui,  une profondeur infinie, l'autorit, la raison,
la chose juge, la conscience lgale, la vindicte publique, toutes les
toiles; il protgeait l'ordre, il faisait sortir de la loi la foudre,
il vengeait la socit, il prtait main-forte  l'absolu; il se dressait
dans une gloire; il y avait dans sa victoire un reste de dfi et de
combat; debout, altier, clatant, il talait en plein azur la bestialit
surhumaine d'un archange froce; l'ombre redoutable de l'action qu'il
accomplissait faisait visible  son poing crisp le vague flamboiement
de l'pe sociale; heureux et indign, il tenait sous son talon le
crime, le vice, la rbellion, la perdition, l'enfer, il rayonnait, il
exterminait, il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans
ce saint Michel monstrueux.

Javert, effroyable, n'avait rien d'ignoble.

La probit, la sincrit, la candeur, la conviction, l'ide du devoir,
sont des choses qui, en se trompant, peuvent devenir hideuses, mais qui,
mme hideuses, restent grandes; leur majest, propre  la conscience
humaine, persiste dans l'horreur. Ce sont des vertus qui ont un vice,
l'erreur. L'impitoyable joie honnte d'un fanatique en pleine atrocit
conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vnrable. Sans qu'il
s'en doutt, Javert, dans son bonheur formidable, tait  plaindre comme
tout ignorant qui triomphe. Rien n'tait poignant et terrible comme
cette figure o se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du
bon.




Chapitre IV

L'autorit reprend ses droits


La Fantine n'avait point vu Javert depuis le jour o M. le maire l'avait
arrache  cet homme. Son cerveau malade ne se rendit compte de rien,
seulement elle ne douta pas qu'il ne revint la chercher. Elle ne put
supporter cette figure affreuse, elle se sentit expirer, elle cacha son
visage de ses deux mains et cria avec angoisse:

--Monsieur Madeleine, sauvez-moi!

Jean Valjean--nous ne le nommerons plus dsormais autrement--s'tait
lev. Il dit  Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme:

--Soyez tranquille. Ce n'est pas pour vous qu'il vient.

Puis il s'adressa  Javert et lui dit:

--Je sais ce que vous voulez.

Javert rpondit:

--Allons, vite!

Il y eut dans l'inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi
de fauve et de frntique. Javert ne dit pas: Allons, vite! il dit:
Allonouaite! Aucune orthographe ne pourrait rendre l'accent dont cela
fut prononc; ce n'tait plus une parole humaine, c'tait un
rugissement.

Il ne fit point comme d'habitude; il n'entra point en matire; il
n'exhiba point de mandat d'amener. Pour lui, Jean Valjean tait une
sorte de combattant mystrieux et insaisissable, un lutteur tnbreux
qu'il treignait depuis cinq ans sans pouvoir le renverser. Cette
arrestation n'tait pas un commencement, mais une fin. Il se borna 
dire: Allons, vite!

En parlant ainsi, il ne fit point un pas; il lana sur Jean Valjean ce
regard qu'il jetait comme un crampon, et avec lequel il avait coutume de
tirer violemment les misrables  lui.

C'tait ce regard que la Fantine avait senti pntrer jusque dans la
moelle de ses os deux mois auparavant.

Au cri de Javert, Fantine avait rouvert les yeux. Mais M. le maire tait
l. Que pouvait-elle craindre?

Javert avana au milieu de la chambre et cria:

--Ah ! viendras-tu?

La malheureuse regarda autour d'elle. Il n'y avait personne que la
religieuse et monsieur le maire.  qui pouvait s'adresser ce tutoiement
abject? elle seulement. Elle frissonna.

Alors elle vit une chose inoue, tellement inoue que jamais rien de
pareil ne lui tait apparu dans les plus noirs dlires de la fivre.

Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire; elle vit
monsieur le maire courber la tte. Il lui sembla que le monde
s'vanouissait.

Javert, en effet, avait pris Jean Valjean au collet.

--Monsieur le maire! cria Fantine.

Javert clata de rire, de cet affreux rire qui lui dchaussait toutes
les dents.

--Il n'y a plus de monsieur le maire ici!

Jean Valjean n'essaya pas de dranger la main qui tenait le col de sa
redingote. Il dit:

--Javert....

Javert l'interrompit:

--Appelle-moi monsieur l'inspecteur.

--Monsieur, reprit Jean Valjean, je voudrais vous dire un mot en
particulier.

--Tout haut! parle tout haut! rpondit Javert; on me parle tout haut 
moi!

Jean Valjean continua en baissant la voix:

--C'est une prire que j'ai  vous faire....

--Je te dis de parler tout haut.

--Mais cela ne doit tre entendu que de vous seul....

--Qu'est-ce que cela me fait? je n'coute pas!

Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et trs bas:

--Accordez-moi trois jours! trois jours pour aller chercher l'enfant de
cette malheureuse femme! Je payerai ce qu'il faudra. Vous
m'accompagnerez si vous voulez.

--Tu veux rire! cria Javert. Ah ! je ne te croyais pas bte! Tu me
demandes trois jours pour t'en aller! Tu dis que c'est pour aller
chercher l'enfant de cette fille! Ah! ah! c'est bon! voil qui est bon!
Fantine eut un tremblement.

--Mon enfant! s'cria-t-elle, aller chercher mon enfant! Elle n'est donc
pas ici! Ma soeur, rpondez-moi, o est Cosette? Je veux mon enfant!
Monsieur Madeleine! monsieur le maire!

Javert frappa du pied.

--Voil l'autre,  prsent! Te tairas-tu, drlesse! Gredin de pays o
les galriens sont magistrats et o les filles publiques sont soignes
comme des comtesses! Ah mais! tout a va changer; il tait temps!

Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant  poigne la cravate,
la chemise et le collet de Jean Valjean:

--Je te dis qu'il n'y a point de monsieur Madeleine et qu'il n'y a point
de monsieur le maire. Il y a un voleur, il y a un brigand, il y a un
forat appel Jean Valjean! c'est lui que je tiens! voil ce qu'il y a!

Fantine se dressa en sursaut, appuye sur ses bras roides et sur ses
deux mains, elle regarda Jean Valjean, elle regarda Javert, elle regarda
la religieuse, elle ouvrit la bouche comme pour parler, un rle sortit
du fond de sa gorge, ses dents claqurent, elle tendit les bras avec
angoisse, ouvrant convulsivement les mains, et cherchant autour d'elle
comme quelqu'un qui se noie, puis elle s'affaissa subitement sur
l'oreiller. Sa tte heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa
poitrine, la bouche bante, les yeux ouverts et teints.

Elle tait morte.

Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait, et
l'ouvrit comme il et ouvert la main d'un enfant, puis il dit  Javert:

--Vous avez tu cette femme.

--Finirons-nous! cria Javert furieux. Je ne suis pas ici pour entendre
des raisons. conomisons tout a. La garde est en bas. Marchons tout de
suite, ou les poucettes!

Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez
mauvais tat qui servait de lit de camp aux soeurs quand elles
veillaient. Jean Valjean alla  ce lit, disloqua en un clin d'oeil le
chevet dj fort dlabr, chose facile  des muscles comme les siens,
saisit  poigne-main la matresse-tringle, et considra Javert. Javert
recula vers la porte.

Jean Valjean, sa barre de fer au poing, marcha lentement vers le lit de
Fantine. Quand il y fut parvenu, il se retourna, et dit  Javert d'une
voix qu'on entendait  peine:

--Je ne vous conseille pas de me dranger en ce moment.

Ce qui est certain, c'est que Javert tremblait.

Il eut l'ide d'aller appeler la garde, mais Jean Valjean pouvait
profiter de cette minute pour s'vader. Il resta donc, saisit sa canne
par le petit bout, et s'adossa au chambranle de la porte sans quitter du
regard Jean Valjean.

Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front
sur sa main, et se mit  contempler Fantine immobile et tendue. Il
demeura ainsi, absorb, muet, et ne songeant videmment plus  aucune
chose de cette vie. Il n'y avait plus rien sur son visage et dans son
attitude qu'une inexprimable piti. Aprs quelques instants de cette
rverie, il se pencha vers Fantine et lui parla  voix basse.

Que lui dit-il? Que pouvait dire cet homme qui tait rprouv  cette
femme qui tait morte? Qu'tait-ce que ces paroles? Personne sur la
terre ne les a entendues. La morte les entendit-elle? Il y a des
illusions touchantes qui sont peut-tre des ralits sublimes. Ce qui
est hors de doute, c'est que la soeur Simplice, unique tmoin de la
chose qui se passait, a souvent racont qu'au moment o Jean Valjean
parla  l'oreille de Fantine, elle vit distinctement poindre un
ineffable sourire sur ces lvres ples et dans ces prunelles vagues,
pleines de l'tonnement du tombeau.

Jean Valjean prit dans ses deux mains la tte de Fantine et l'arrangea
sur l'oreiller comme une mre et fait pour son enfant, il lui rattacha
le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. Cela
fait, il lui ferma les yeux.

La face de Fantine en cet instant semblait trangement claire.

La mort, c'est l'entre dans la grande lueur.

La main de Fantine pendait hors du lit. Jean Valjean s'agenouilla devant
cette main, la souleva doucement, et la baisa.

Puis il se redressa, et, se tournant vers Javert:

--Maintenant, dit-il, je suis  vous.




Chapitre V

Tombeau convenable


Javert dposa Jean Valjean  la prison de la ville.

L'arrestation de M. Madeleine produisit  Montreuil-sur-mer une
sensation, ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. Nous sommes
triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot: _c'tait un
galrien_, tout le monde  peu prs l'abandonna. En moins de deux heures
tout le bien qu'il avait fait fut oubli, et ce ne fut plus qu'un
galrien. Il est juste de dire qu'on ne connaissait pas encore les
dtails de l'vnement d'Arras. Toute la journe on entendait dans
toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci:

--Vous ne savez pas? c'tait un forat libr! Qui a?--Le maire.--Bah!
M. Madeleine?--Oui. Vraiment?--Il ne s'appelait pas Madeleine, il a un
affreux nom, Bjean, Bojean, Boujean.--Ah, mon Dieu!--Il est
arrt.--Arrt!--En prison  la prison de la ville, en attendant qu'on
le transfre.--Qu'on le transfre! On va le transfrer! O va-t-on le
transfrer?--Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu'il
a fait autrefois.--Eh bien! je m'en doutais. Cet homme tait trop bon,
trop parfait, trop confit. Il refusait la croix, il donnait des sous 
tous les petits drles qu'il rencontrait. J'ai toujours pens qu'il y
avait l-dessous quelque mauvaise histoire.

Les salons surtout abondrent dans ce sens.

Une vieille dame, abonne au _Drapeau blanc_, fit cette rflexion dont
il est presque impossible de sonder la profondeur:

--Je n'en suis pas fche. Cela apprendra aux buonapartistes!

C'est ainsi que ce fantme qui s'tait appel M. Madeleine se dissipa 
Montreuil-sur-mer. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la
ville restrent fidles  cette mmoire. La vieille portire qui l'avait
servi fut du nombre. Le soir de ce mme jour, cette digne vieille tait
assise dans sa loge, encore tout effare et rflchissant tristement. La
fabrique avait t ferme toute la journe, la porte cochre tait
verrouille, la rue tait dserte. Il n'y avait dans la maison que deux
religieuses, soeur Perptue et soeur Simplice, qui veillaient prs du
corps de Fantine.

Vers l'heure o M. Madeleine avait coutume de rentrer, la brave portire
se leva machinalement, prit la clef de la chambre de M. Madeleine dans
un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter
chez lui, puis elle accrocha la clef au clou o il la prenait
d'habitude, et plaa le bougeoir  ct, comme si elle l'attendait.
Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit  songer. La pauvre
bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience.

Ce ne fut qu'au bout de plus de deux heures qu'elle sortit de sa rverie
et s'cria: Tiens! mon bon Dieu Jsus! moi qui ai mis sa clef au clou!

En ce moment la vitre de la loge s'ouvrit, une main passa par
l'ouverture, saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie  la
chandelle qui brlait.

La portire leva les yeux et resta bante, avec un cri dans le gosier
qu'elle retint. Elle connaissait cette main, ce bras, cette manche de
redingote.

C'tait M. Madeleine.

Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler, saisie, comme elle
le disait elle-mme plus tard en racontant son aventure.

--Mon Dieu, monsieur le maire, s'cria-t-elle enfin, je vous croyais....

Elle s'arrta, la fin de sa phrase et manqu de respect au
commencement. Jean Valjean tait toujours pour elle monsieur le maire.

Il acheva sa pense.

--En prison, dit-il. J'y tais. J'ai bris un barreau d'une fentre, je
me suis laiss tomber du haut d'un toit, et me voici. Je monte  ma
chambre, allez me chercher la soeur Simplice. Elle est sans doute prs
de cette pauvre femme.

La vieille obit en toute hte.

Il ne lui fit aucune recommandation; il tait bien sr qu'elle le
garderait mieux qu'il ne se garderait lui-mme.

On n'a jamais su comment il avait russi  pntrer dans la cour sans
faire ouvrir la porte cochre. Il avait, et portait toujours sur lui, un
passe-partout qui ouvrait une petite porte latrale; mais on avait d le
fouiller et lui prendre son passe-partout. Ce point n'a pas t
clairci.

Il monta l'escalier qui conduisait  sa chambre. Arriv en haut, il
laissa son bougeoir sur les dernires marches de l'escalier, ouvrit sa
porte avec peu de bruit, et alla fermer  ttons sa fentre et son
volet, puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre.

La prcaution tait utile; on se souvient que sa fentre pouvait tre
aperue de la rue. Il jeta un coup d'oeil autour de lui, sur sa table,
sur sa chaise, sur son lit qui n'avait pas t dfait depuis trois
jours. Il ne restait aucune trace du dsordre de l'avant-dernire nuit.
La portire avait fait la chambre. Seulement elle avait ramass dans
les cendres et pos proprement sur la table les deux bouts du bton
ferr et la pice de quarante sous noircie par le feu.

Il prit une feuille de papier sur laquelle il crivit: _Voici les deux
bouts de mon bton ferr et la pice de quarante sous vole 
Petit-Gervais dont j'ai parl  la cour d'assises_, et il posa sur cette
feuille la pice d'argent et les deux morceaux de fer, de faon que ce
ft la premire chose qu'on apert en entrant dans la chambre. Il tira
d'une armoire une vieille chemise  lui qu'il dchira. Cela fit quelques
morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d'argent.
Du reste il n'avait ni hte ni agitation, et, tout en emballant les
chandeliers de l'vque, il mordait dans un morceau de pain noir. Il est
probable que c'tait le pain de la prison qu'il avait emport en
s'vadant.

Ceci a t constat par les miettes de pain qui furent trouves sur le
carreau de la chambre, lorsque la justice plus tard fit une
perquisition.

On frappa deux petits coups  la porte.

--Entrez, dit-il.

C'tait la soeur Simplice.

Elle tait ple, elle avait les yeux rouges, la chandelle qu'elle tenait
vacillait dans sa main. Les violences de la destine ont cela de
particulier que, si perfectionns ou si refroidis que nous soyons, elles
nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de
reparatre au dehors. Dans les motions de cette journe, la religieuse
tait redevenue femme. Elle avait pleur, et elle tremblait.

Jean Valjean venait d'crire quelques lignes sur un papier qu'il tendit
 la religieuse en disant:

--Ma soeur, vous remettrez ceci  monsieur le cur.

Le papier tait dpli. Elle y jeta les yeux.

--Vous pouvez lire, dit-il.

Elle lut.--Je prie monsieur le cur de veiller sur tout ce que je
laisse ici. Il voudra bien payer l-dessus les frais de mon procs et
l'enterrement de la femme qui est morte aujourd'hui. Le reste sera aux
pauvres.

La soeur voulut parler, mais elle put  peine balbutier quelques sons
inarticuls. Elle parvint cependant  dire:

--Est-ce que monsieur le maire ne dsire pas revoir une dernire fois
cette pauvre malheureuse?

--Non, dit-il, on est  ma poursuite, on n'aurait qu' m'arrter dans sa
chambre, cela la troublerait.

Il achevait  peine qu'un grand bruit se fit dans l'escalier. Ils
entendirent un tumulte de pas qui montaient, et la vieille portire qui
disait de sa voix la plus haute et la plus perante:

--Mon bon monsieur, je vous jure le bon Dieu qu'il n'est entr personne
ici de toute la journe ni de toute la soire, que mme je n'ai pas
quitt ma porte!

Un homme rpondit:

--Cependant il y a de la lumire dans cette chambre.

Ils reconnurent la voix de Javert.

La chambre tait dispose de faon que la porte en s'ouvrant masquait
l'angle du mur  droite. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans
cet angle.

La soeur Simplice tomba  genoux prs de la table.

La porte s'ouvrit.

Javert entra.

On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de
la portire dans le corridor.

La religieuse ne leva pas les yeux. Elle priait.

La chandelle tait sur la chemine et ne donnait que peu de clart.

Javert aperut la soeur et s'arrta interdit.

On se rappelle que le fond mme de Javert, son lment, son milieu
respirable, c'tait la vnration de toute autorit. Il tait tout d'une
pice et n'admettait ni objection, ni restriction. Pour lui, bien
entendu, l'autorit ecclsiastique tait la premire de toutes. Il tait
religieux, superficiel et correct sur ce point comme sur tous.  ses
yeux un prtre tait un esprit qui ne se trompe pas, une religieuse
tait une crature qui ne pche pas. C'taient des mes mures  ce
monde avec une seule porte qui ne s'ouvrait jamais que pour laisser
sortir la vrit.

En apercevant la soeur, son premier mouvement fut de se retirer.

Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait, et qui le
poussait imprieusement en sens inverse. Son second mouvement fut de
rester, et de hasarder au moins une question.

C'tait cette soeur Simplice qui n'avait menti de sa vie. Javert le
savait, et la vnrait particulirement  cause de cela.

--Ma soeur, dit-il, tes-vous seule dans cette chambre?

Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portire se sentit
dfaillir.

La soeur leva les yeux et rpondit:

--Oui.

--Ainsi, reprit Javert, excusez-moi si j'insiste, c'est mon devoir, vous
n'avez pas vu ce soir une personne, un homme. Il s'est vad, nous le
cherchons, ce nomm Jean Valjean, vous ne l'avez pas vu?

La soeur rpondit:

--Non.

Elle mentit. Elle mentit deux fois de suite, coup sur coup, sans
hsiter, rapidement, comme on se dvoue.

--Pardon, dit Javert, et il se retira en saluant profondment.

 sainte fille! vous n'tes plus de ce monde depuis beaucoup d'annes;
vous avez rejoint dans la lumire vos soeurs les vierges et vos frres
les anges; que ce mensonge vous soit compt dans le paradis!

L'affirmation de la soeur fut pour Javert quelque chose de si dcisif
qu'il ne remarqua mme pas la singularit de cette bougie qu'on venait
de souffler et qui fumait sur la table.

Une heure aprs, un homme, marchant  travers les arbres et les brumes,
s'loignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris.
Cet homme tait Jean Valjean. Il a t tabli, par le tmoignage de deux
ou trois rouliers qui l'avaient rencontr, qu'il portait un paquet et
qu'il tait vtu d'une blouse. O avait-il pris cette blouse? On ne l'a
jamais su. Cependant un vieux ouvrier tait mort quelques jours
auparavant  l'infirmerie de la fabrique, ne laissant que sa blouse.
C'tait peut-tre celle-l.

Un dernier mot sur Fantine.

Nous avons tous une mre, la terre. On rendit Fantine  cette mre.

Le cur crut bien faire, et fit bien peut-tre, en rservant, sur ce que
Jean Valjean avait laiss, le plus d'argent possible aux pauvres. Aprs
tout, de qui s'agissait-il? d'un forat et d'une fille publique. C'est
pourquoi il simplifia l'enterrement de Fantine, et le rduisit  ce
strict ncessaire qu'on appelle la fosse commune.

Fantine fut donc enterre dans ce coin gratis du cimetire qui est 
tous et  personne, et o l'on perd les pauvres. Heureusement Dieu sait
o retrouver l'me. On coucha Fantine dans les tnbres parmi les
premiers os venus; elle subit la promiscuit des cendres. Elle fut jete
 la fosse publique. Sa tombe ressembla  son lit.





End of the Project Gutenberg EBook of Les misrables Tome I, by Victor Hugo

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