The Project Gutenberg EBook of Les misrables Tome II, by Victor Hugo

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Title: Les misrables Tome II
       Cosette

Author: Victor Hugo

Release Date: January 11, 2006 [EBook #17493]
[Date last updated: December 25, 2018]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Victor Hugo

Tome II--COSETTE

(1862)


Livre premier--Waterloo

Chapitre I Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles
Chapitre II Hougomont
Chapitre III Le 18 juin 1815
Chapitre IV A
Chapitre V Le _quid obscurum_ des batailles
Chapitre VI Quatre heures de l'aprs-midi
Chapitre VII Napolon de belle humeur
Chapitre VIII L'empereur fait une question au guide Lacoste
Chapitre IX L'inattendu
Chapitre X Le plateau de Mont Saint-Jean
Chapitre XI Mauvais guide  Napolon, bon guide  Blow
Chapitre XII La garde
Chapitre XIII La catastrophe
Chapitre XIV Le dernier carr
Chapitre XV Cambronne
Chapitre XVI _Quot libras in duce?_
Chapitre XVII Faut-il trouver bon Waterloo?
Chapitre XVIII Recrudescence du droit divin
Chapitre XIX Le champ de bataille la nuit


Livre deuxime--Le vaisseau _L'Orion_

Chapitre I Le numro 24601 devient le numro 9430
Chapitre II O on lira deux vers qui sont peut-tre du diable
Chapitre III Qu'il fallait que la chane de la manille eut subit
un certain travail prparatoire pour tre ainsi brise d'un coup
de marteau


Livre troisime--Accomplissement de la promesse faite  la morte

Chapitre I La question de l'eau  Montfermeil
Chapitre II Deux portraits complts
Chapitre III Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux
Chapitre IV Entre en scne d'une poupe
Chapitre V La petite toute seule
Chapitre VI Qui peut-tre prouve l'intelligence de Boulatruelle
Chapitre VII Cosette cte  cte dans l'ombre avec l'inconnu
Chapitre VIII Dsagrment de recevoir chez soi un pauvre qui est
peut-tre un riche
Chapitre IX Thnardier  la manoeuvre
Chapitre X Qui cherche le mieux peut trouver le pire
Chapitre XI Le numro 9430 reparat et Cosette le gagne  la
loterie


Livre quatrime--La masure Gorbeau

Chapitre I Matre Gorbeau
Chapitre II Nid pour hibou et fauvette
Chapitre III Deux malheurs mls font du bonheur
Chapitre IV Les remarques de la principale locataire
Chapitre V Une pice de cinq francs qui tombe  terre fait du bruit


Livre cinquime-- chasse noire, meute muette

Chapitre I Les zigzags de la stratgie
Chapitre II Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures
Chapitre III Voir le plan de Paris de 1727
Chapitre IV Les ttonnements de l'vasion
Chapitre V Qui serait impossible avec l'clairage au gaz
Chapitre VI Commencement d'une nigme
Chapitre VII Suite de l'nigme
Chapitre VIII L'nigme redouble
Chapitre IX L'homme au grelot
Chapitre X O il est expliqu comment Javert a fait buisson creux


Livre sixime--Le Petit-Picpus

Chapitre I Petite rue Picpus, numro 62
Chapitre II L'obdience de Martin Verga
Chapitre III Svrits
Chapitre IV Gats
Chapitre V Distractions
Chapitre VI Le petit couvent
Chapitre VII Quelques silhouettes de cette ombre
Chapitre VIII _Post corda lapides_
Chapitre IX Un sicle sous une guimpe
Chapitre X Origine de l'Adoration Perptuelle
Chapitre XI Fin du Petit-Picpus


Livre septime--Parenthse

Chapitre I Le couvent, ide abstraite
Chapitre II Le couvent, fait historique
Chapitre III  quelle condition on peut respecter le pass
Chapitre IV Le couvent au point de vue des principes
Chapitre V La prire
Chapitre VI Bont absolue de la prire
Chapitre VII Prcautions  prendre dans le blme
Chapitre VIII Foi, loi


Livre huitime--Les cimetires prennent ce qu'on leur donne

Chapitre I O il est trait de la manire d'entrer au couvent
Chapitre II Fauchelevent en prsence de la difficult
Chapitre III Mre Innocente
Chapitre IV O Jean Valjean a tout  fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo
Chapitre V Il ne suffit pas d'tre ivrogne pour tre immortel
Chapitre VI Entre quatre planches
Chapitre VII O l'on trouvera l'origine du mot: ne pas perdre la carte
Chapitre VIII Interrogatoire russi
Chapitre IX Clture




Livre premier--Waterloo




Chapitre I

Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles


L'an dernier (1861), par une belle matine de mai, un passant, celui qui
raconte cette histoire, arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La
Hulpe. Il allait  pied. Il suivait, entre deux ranges d'arbres, une
large chausse pave ondulant sur des collines qui viennent l'une aprs
l'autre, soulvent la route et la laissent retomber, et font l comme
des vagues normes. Il avait dpass Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il
apercevait,  l'ouest, le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la
forme d'un vase renvers. Il venait de laisser derrire lui un bois sur
une hauteur, et,  l'angle d'un chemin de traverse,  ct d'une espce
de potence vermoulue portant l'inscription: _Ancienne barrire no 4_, un
cabaret ayant sur sa faade cet criteau: _Au quatre vents. chabeau,
caf de particulier_.

Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret, il arriva au fond d'un
petit vallon o il y a de l'eau qui passe sous une arche pratique dans
le remblai de la route. Le bouquet d'arbres, clairsem mais trs vert,
qui emplit le vallon d'un ct de la chausse, s'parpille de l'autre
dans les prairies et s'en va avec grce et comme en dsordre vers
Braine-l'Alleud.

Il y avait l,  droite, au bord de la route, une auberge, une charrette
 quatre roues devant la porte, un grand faisceau de perches  houblon,
une charrue, un tas de broussailles sches prs d'une haie vive, de la
chaux qui fumait dans un trou carr, une chelle le long d'un vieux
hangar  cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dans un champ o
une grande affiche jaune, probablement du spectacle forain de quelque
kermesse, volait au vent.  l'angle de l'auberge,  ct d'une mare o
naviguait une flottille de canards, un sentier mal pav s'enfonait dans
les broussailles. Ce passant y entra.

Au bout d'une centaine de pas, aprs avoir long un mur du quinzime
sicle surmont d'un pignon aigu  briques contraries, il se trouva en
prsence d'une grande porte de pierre cintre, avec imposte rectiligne,
dans le grave style de Louis XIV, accoste de deux mdaillons planes.
Une faade svre dominait cette porte; un mur perpendiculaire  la
faade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque
angle droit. Sur le pr devant la porte gisaient trois herses  travers
lesquelles poussaient ple-mle toutes les fleurs de mai. La porte tait
ferme. Elle avait pour clture deux battants dcrpits orns d'un vieux
marteau rouill.

Le soleil tait charmant; les branches avaient ce doux frmissement de
mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Un brave petit
oiseau, probablement amoureux, vocalisait perdument dans un grand
arbre.

Le passant se courba et considra dans la pierre  gauche, au bas du
pied-droit de la porte, une assez large excavation circulaire
ressemblant  l'alvole d'une sphre. En ce moment les battants
s'cartrent et une paysanne sortit.

Elle vit le passant et aperut ce qu'il regardait.

--C'est un boulet franais qui a fait a, lui dit-elle. Et elle ajouta:

--Ce que vous voyez l, plus haut, dans la porte, prs d'un clou, c'est
le trou d'un gros biscayen. Le biscayen n'a pas travers le bois.

--Comment s'appelle cet endroit-ci? demanda le passant.

--Hougomont, dit la paysanne.

Le passant se redressa. Il fit quelques pas et s'en alla regarder
au-dessus des haies. Il aperut  l'horizon  travers les arbres une
espce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui, de loin,
ressemblait  un lion.

Il tait dans le champ de bataille de Waterloo.




Chapitre II

Hougomont


Hougomont, ce fut l un lieu funbre, le commencement de l'obstacle, la
premire rsistance que rencontra  Waterloo ce grand bcheron de
l'Europe qu'on appelait Napolon; le premier noeud sous le coup de
hache.

C'tait un chteau, ce n'est plus qu'une ferme. Hougomont, pour
l'antiquaire, c'est _Hugomons_. Ce manoir fut bti par Hugo, sire de
Somerel, le mme qui dota la sixime chapellenie de l'abbaye de Villers.

Le passant poussa la porte, coudoya sous un porche une vieille calche,
et entra dans la cour.

La premire chose qui le frappa dans ce prau, ce fut une porte du
seizime sicle qui y simule une arcade, tout tant tomb autour d'elle.
L'aspect monumental nat souvent de la ruine. Auprs de l'arcade s'ouvre
dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV, laissant
voir les arbres d'un verger.  ct de cette porte un trou  fumier, des
pioches et des pelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sa dalle
et son tourniquet de fer, un poulain qui saute, un dindon qui fait la
roue, une chapelle que surmonte un petit clocher, un poirier en fleur en
espalier sur le mur de la chapelle, voil cette cour dont la conqute
fut un rve de Napolon. Ce coin de terre, s'il et pu le prendre, lui
et peut-tre donn le monde. Des poules y parpillent du bec la
poussire. On entend un grondement; c'est un gros chien qui montre les
dents et qui remplace les Anglais.

Les Anglais l ont t admirables. Les quatre compagnies des gardes de
Cooke y ont tenu tte pendant sept heures  l'acharnement d'une arme.

Hougomont, vu sur la carte, en plan gomtral, btiments et enclos
compris, prsente une espce de rectangle irrgulier dont un angle
aurait t entaill. C'est  cet angle qu'est la porte mridionale,
garde par ce mur qui la fusille  bout portant. Hougomont a deux
portes: la porte mridionale, celle du chteau, et la porte
septentrionale, celle de la ferme. Napolon envoya contre Hougomont son
frre Jrme; les divisions Guilleminot, Foy et Bachelu s'y heurtrent,
presque tout le corps de Reille y fut employ et y choua, les boulets
de Kellermann s'puisrent sur cet hroque pan de mur. Ce ne fut pas
trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord, et la brigade
Soye ne put que l'entamer au sud, sans le prendre.

Les btiments de la ferme bordent la cour au sud. Un morceau de la porte
nord, brise par les Franais, pend accroch au mur. Ce sont quatre
planches cloues sur deux traverses, et o l'on distingue les balafres
de l'attaque.

La porte septentrionale, enfonce par les Franais, et  laquelle on a
mis une pice pour remplacer le panneau suspendu  la muraille,
s'entre-bille au fond du prau; elle est coupe carrment dans un mur,
de pierre en bas, de brique en haut, qui ferme la cour au nord. C'est
une simple porte charretire comme il y en a dans toutes les mtairies,
deux larges battants faits de planches rustiques; au del, des prairies.
La dispute de cette entre a t furieuse. On a longtemps vu sur le
montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes.
C'est l que Bauduin fut tu.

L'orage du combat est encore dans cette cour; l'horreur y est visible;
le bouleversement de la mle s'y est ptrifi; cela vit, cela meurt;
c'tait hier. Les murs agonisent, les pierres tombent, les brches
crient; les trous sont des plaies; les arbres penchs et frissonnants
semblent faire effort pour s'enfuir.

Cette cour, en 1815, tait plus btie qu'elle ne l'est aujourd'hui. Des
constructions qu'on a depuis jetes bas y faisaient des redans, des
angles et des coudes d'querre.

Les Anglais s'y taient barricads; les Franais y pntrrent, mais ne
purent s'y maintenir.  ct de la chapelle, une aile du chteau, le
seul dbris qui reste du manoir d'Hougomont, se dresse croule, on
pourrait dire ventre. Le chteau servit de donjon, la chapelle servit
de blockhaus. On s'y extermina. Les Franais, arquebuses de toutes
parts, de derrire les murailles, du haut des greniers, du fond des
caves, par toutes les croises, par tous les soupiraux, par toutes les
fentes des pierres, apportrent des fascines et mirent le feu aux murs
et aux hommes; la mitraille eut pour rplique l'incendie.

On entrevoit dans l'aile ruine,  travers des fentres garnies de
barreaux de fer, les chambres dmanteles d'un corps de logis en brique;
les gardes anglaises taient embusques dans ces chambres; la spirale de
l'escalier, crevass du rez-de-chausse jusqu'au toit, apparat comme
l'intrieur d'un coquillage bris. L'escalier a deux tages; les
Anglais, assigs dans l'escalier, et masss sur les marches
suprieures, avaient coup les marches infrieures. Ce sont de larges
dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. Une dizaine
de marches tiennent encore au mur; sur la premire est entaille l'image
d'un trident. Ces degrs inaccessibles sont solides dans leurs alvoles.
Tout le reste ressemble  une mchoire dente. Deux vieux arbres sont
l; l'un est mort, l'autre est bless au pied, et reverdit en avril.
Depuis 1815, il s'est mis  pousser  travers l'escalier.

On s'est massacr dans la chapelle. Le dedans, redevenu calme, est
trange. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. Pourtant l'autel
y est rest, un autel de bois grossier adoss  un fond de pierre brute.
Quatre murs lavs au lait de chaux, une porte vis--vis l'autel, deux
petites fentres cintres, sur la porte un grand crucifix de bois,
au-dessus du crucifix un soupirail carr bouch d'une botte de foin,
dans un coin,  terre, un vieux chssis vitr tout cass, telle est
cette chapelle. Prs de l'autel est cloue une statue en bois de sainte
Anne, du quinzime sicle; la tte de l'enfant Jsus a t emporte par
un biscayen. Les Franais, matres un moment de la chapelle, puis
dlogs, l'ont incendie. Les flammes ont rempli cette masure; elle a
t fournaise; la porte a brl, le plancher a brl, le Christ en bois
n'a pas brl. Le feu lui a rong les pieds dont on ne voit plus que les
moignons noircis, puis s'est arrt. Miracle, au dire des gens du pays.
L'enfant Jsus, dcapit, n'a pas t aussi heureux que le Christ.

Les murs sont couverts d'inscriptions. Prs des pieds du Christ on lit
ce nom: _Henquinez_. Puis ces autres: _Conde de Rio Maor. Marques y
Marquesa de Almagro (Habana)_. Il y a des noms franais avec des points
d'exclamation, signes de colre. On a reblanchi le mur en 1849. Les
nations s'y insultaient.

C'est  la porte de cette chapelle qu'a t ramass un cadavre qui
tenait une hache  la main. Ce cadavre tait le sous-lieutenant Legros.

On sort de la chapelle, et  gauche, on voit un puits. Il y en a deux
dans cette cour. On demande: pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de
poulie  celui-ci? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. Pourquoi n'y
puise-t-on plus d'eau? Parce qu'il est plein de squelettes.

Le dernier qui ait tir de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van
Kylsom. C'tait un paysan qui habitait Hougomont et y tait jardinier.
Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les
bois.

La fort autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et
plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations disperses.
Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables, tels que de
vieux troncs d'arbres brls, mar-quent la place de ces pauvres bivouacs
tremblants au fond des halliers.

Guillaume Van Kylsom demeura  Hougomont pour garder le chteau et se
blottit dans une cave. Les Anglais l'y dcouvrirent. On l'arracha de sa
cachette, et,  coups de plat de sabre, les combattants se firent servir
par cet homme effray. Ils avaient soif; ce Guillaume leur portait 
boire. C'est  ce puits qu'il puisait l'eau. Beaucoup burent l leur
dernire gorge. Ce puits, o burent tant de morts, devait mourir lui
aussi.

Aprs l'action, on eut une hte, enterrer les cadavres. La mort a une
faon  elle de harceler la victoire, et elle fait suivre la gloire par
la peste. Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puits tait profond,
on en fit un spulcre. On y jeta trois cents morts. Peut-tre avec trop
d'empressement. Tous taient-ils morts? la lgende dit non. Il parait
que, la nuit qui suivit l'ensevelissement, on entendit sortir du puits
des voix faibles qui appelaient.

Ce puits est isol au milieu de la cour. Trois murs mi-partis pierre et
brique, replis comme les feuilles d'un paravent et simulant une
tourelle carre, l'entourent de trois cts. Le quatrime ct est
ouvert. C'est par l qu'on puisait l'eau. Le mur du fond a une faon
d'oeil-de-boeuf informe, peut-tre un trou d'obus. Cette tourelle avait
un plafond dont il ne reste que les poutres. La ferrure de soutnement
du mur de droite dessine une croix. On se penche, et l'oeil se perd dans
un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de tnbres. Tout
autour du puits, le bas des murs disparat dans les orties.

Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de
tablier  tous les puits de Belgique. La dalle bleue y est remplace par
une traverse  laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronons de
bois noueux et ankyloss qui ressemblent  de grands ossements. Il n'a
plus ni seau, ni chane, ni poulie; mais il a encore la cuvette de
pierre qui servait de dversoir. L'eau des pluies s'y amasse, et de
temps en temps un oiseau des forts voisines vient y boire et s'envole.

Une maison dans cette ruine, la maison de la ferme, est encore habite.
La porte de cette maison donne sur la cour.  ct d'une jolie plaque de
serrure gothique il y a sur cette porte une poigne de fer  trfles,
pose de biais. Au moment o le lieutenant hanovrien Wilda saisissait
cette poigne pour se rfugier dans la ferme, un sapeur franais lui
abattit la main d'un coup de hache.

La famille qui occupe la maison a pour grand-pre l'ancien jardinier Van
Kylsom, mort depuis longtemps. Une femme en cheveux gris vous dit:
J'tais l. J'avais trois ans. Ma soeur, plus grande, avait peur et
pleurait. On nous a emportes dans les bois. J'tais dans les bras de ma
mre. On se collait l'oreille  terre pour couter. Moi, j'imitais le
canon, et je faisais _boum, boum_.

Une porte de la cour,  gauche, nous l'avons dit, donne dans le verger.

Le verger est terrible.

Il est en trois parties, on pourrait presque dire en trois actes. La
premire partie est un jardin, la deuxime est le verger, la troisime
est un bois. Ces trois parties ont une enceinte commune, du ct de
l'entre les btiments du chteau et de la ferme,  gauche une haie, 
droite un mur, au fond un mur. Le mur de droite est en brique, le mur du
fond est en pierre. On entre dans le jardin d'abord. Il est en
contrebas, plant de groseilliers, encombr de vgtations sauvages,
ferm d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres 
double renflement. C'tait un jardin seigneurial dans ce premier style
franais qui a prcd Lentre; ruine et ronce aujourd'hui. Les
pilastres sont surmonts de globes qui semblent des boulets de pierre.
On compte encore quarante-trois balustres sur leurs ds; les autres sont
couchs dans l'herbe. Presque tous ont des raflures de mousqueterie. Un
balustre bris est pos sur l'trave comme une jambe casse.

C'est dans ce jardin, plus bas que le verger, que six voltigeurs du 1er
lger, ayant pntr l et n'en pouvant plus sortir, pris et traqus
comme des ours dans leur fosse, acceptrent le combat avec deux
compagnies hanovriennes, dont une tait arme de carabines. Les
hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. Ces
voltigeurs, ripostant d'en bas, six contre deux cents, intrpides,
n'ayant pour abri que les groseilliers, mirent un quart d'heure 
mourir.

On monte quelques marches, et du jardin on passe dans le verger
proprement dit. L, dans ces quelques toises carres, quinze cents
hommes tombrent en moins d'une heure. Le mur semble prt  recommencer
le combat. Les trente-huit meurtrires perces par les Anglais  des
hauteurs irrgulires, y sont encore. Devant la seizime sont couches
deux tombes anglaises en granit. Il n'y a de meurtrires qu'au mur sud;
l'attaque principale venait de l. Ce mur est cach au dehors par une
grande haie vive; les Franais arrivrent, croyant n'avoir affaire qu'
la haie, la franchirent, et trouvrent ce mur, obstacle et embuscade,
les gardes anglaises derrire, les trente-huit meurtrires faisant feu 
la fois, un orage de mitraille et de balles; et la brigade Soye s'y
brisa. Waterloo commena ainsi.

Le verger pourtant fut pris. On n'avait pas d'chelles, les Franais
grimprent avec les ongles. On se battit corps  corps sous les arbres.
Toute cette herbe a t mouille de sang. Un bataillon de Nassau, sept
cents hommes, fut foudroy l. Au dehors le mur, contre lequel furent
braques les deux batteries de Kellermann, est rong par la mitraille.

Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. Il a ses boutons
d'or et ses pquerettes, l'herbe y est haute, des chevaux de charrue y
paissent, des cordes de crin o sche du linge traversent les
intervalles des arbres et font baisser la tte aux passants, on marche
dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. Au milieu
de l'herbe on remarque un tronc dracin, gisant, verdissant. Le major
Blackman s'y est adoss pour expirer. Sous un grand arbre voisin est
tomb le gnral allemand Duplat, d'une famille franaise rfugie  la
rvocation de l'dit de Nantes. Tout  ct se penche un vieux pommier
malade pans avec un bandage de paille et de terre glaise. Presque tous
les pommiers tombent de vieillesse. Il n'y en a pas un qui n'ait sa
balle ou son biscaen. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce
verger. Les corbeaux volent dans les branches, au fond il y a un bois
plein de violettes.

Bauduin tu, Foy bless, l'incendie, le massacre, le carnage, un
ruisseau fait de sang anglais, de sang allemand et de sang franais,
furieusement mls, un puits combl de cadavres, le rgiment de Nassau
et le rgiment de Brunswick dtruits, Duplat tu, Blackman tu, les
gardes anglaises mutiles, vingt bataillons franais, sur les quarante
du corps de Reille, dcims, trois mille hommes, dans cette seule masure
de Hougomont, sabrs, charps, gorgs, fusills, brls; et tout cela
pour qu'aujourd'hui un paysan dise  un voyageur: _Monsieur, donnez-moi
trois francs; si vous aimez, je vous expliquerai la chose de Waterloo!_




Chapitre III

Le 18 juin 1815


Retournons en arrire, c'est un des droits du narrateur, et
replaons-nous en l'anne 1815, et mme un peu avant l'poque o
commence l'action raconte dans la premire partie de ce livre.

S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, l'avenir de
l'Europe tait chang. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont
fait pencher Napolon. Pour que Waterloo ft la fin d'Austerlitz, la
providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie, et un nuage traversant
le ciel  contre-sens de la saison a suffi pour l'croulement d'un
monde.

La bataille de Waterloo, et ceci a donn  Blcher le temps d'arriver,
n'a pu commencer qu' onze heures et demie. Pourquoi? Parce que la terre
tait mouille. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que
l'artillerie pt manoeuvrer.

Napolon tait officier d'artillerie, et il s'en ressentait. Le fond de
ce prodigieux capitaine, c'tait l'homme qui, dans le rapport au
Directoire sur Aboukir, disait: _Tel de nos boulets a tu six hommes_.
Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. Faire
converger l'artillerie sur un point donn, c'tait l sa clef de
victoire. Il traitait la stratgie du gnral ennemi comme une
citadelle, et il la battait en brche. Il accablait le point faible de
mitraille; il nouait et dnouait les batailles avec le canon. Il y avait
du tir dans son gnie. Enfoncer les carrs, pulvriser les rgiments,
rompre les lignes, broyer et disperser les masses, tout pour lui tait
l, frapper, frapper, frapper sans cesse, et il confiait cette besogne
au boulet. Mthode redoutable, et qui, jointe au gnie, a fait
invincible pendant quinze ans ce sombre athlte du pugilat de la guerre.

Le 18 juin 1815, il comptait d'autant plus sur l'artillerie qu'il avait
pour lui le nombre. Wellington n'avait que cent cinquante-neuf bouches 
feu; Napolon en avait deux cent quarante.

Supposez la terre sche, l'artillerie pouvant rouler, l'action
commenait  six heures du matin. La bataille tait gagne et finie 
deux heures, trois heures avant la priptie prussienne.

Quelle quantit de faute y a-t-il de la part de Napolon dans la perte
de cette bataille? le naufrage est-il imputable au pilote?

Le dclin physique vident de Napolon se compliquait-il  cette poque
d'une certaine diminution intrieure? les vingt ans de guerre
avaient-ils us la lame comme le fourreau, l'me comme le corps? le
vtran se faisait-il fcheusement sentir dans le capitaine? en un mot,
ce gnie, comme beaucoup d'historiens considrables l'ont cru,
s'clipsait-il? entrait-il en frnsie pour se dguiser  lui-mme son
affaiblissement? commenait-il  osciller sous l'garement d'un souffle
d'aventure? devenait-il, chose grave dans un gnral, inconscient du
pril? dans cette classe de grands hommes matriels qu'on peut appeler
les gants de l'action, y a-t-il un ge pour la myopie du gnie? La
vieillesse n'a pas de prise sur les gnies de l'idal; pour les Dantes
et les Michel-Anges, vieillir, c'est crotre; pour les Annibals et les
Bonapartes, est-ce dcrotre? Napolon avait-il perdu le sens direct de
la victoire? en tait-il  ne plus reconnatre l'cueil,  ne plus
deviner le pige,  ne plus discerner le bord croulant des abmes?
manquait-il du flair des catastrophes? lui qui jadis savait toutes les
routes du triomphe et qui, du haut de son char d'clairs, les indiquait
d'un doigt souverain, avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de
mener aux prcipices son tumultueux attelage de lgions? tait-il pris,
 quarante-six ans, d'une folie suprme? ce cocher titanique du destin
n'tait-il plus qu'un immense casse-cou?

Nous ne le pensons point. Son plan de bataille tait, de l'aveu de tous,
un chef-d'oeuvre. Aller droit au centre de la ligne allie, faire un
trou dans l'ennemi, le couper en deux, pousser la moiti britannique sur
Hal et la moiti prussienne sur Tongres, faire de Wellington et de
Blcher deux tronons; enlever Mont-Saint-Jean, saisir Bruxelles, jeter
l'Allemand dans le Rhin et l'Anglais dans la mer. Tout cela, pour
Napolon, tait dans cette bataille. Ensuite on verrait.

Il va sans dire que nous ne prtendons pas faire ici l'histoire de
Waterloo; une des scnes gnratrices du drame que nous racontons se
rattache  cette bataille; mais cette histoire n'est pas notre sujet;
cette histoire d'ailleurs est faite, et faite magistralement,  un point
de vue par Napolon,  l'autre point de vue par toute une pliade
d'historiens. Quant  nous, nous laissons les historiens aux prises,
nous ne sommes qu'un tmoin  distance, un passant dans la plaine, un
chercheur pench sur cette terre ptrie de chair humaine, prenant
peut-tre des apparences pour des ralits; nous n'avons pas le droit de
tenir tte, au nom de la science,  un ensemble de faits o il y a sans
doute du mirage, nous n'avons ni la pratique militaire ni la comptence
stratgique qui autorisent un systme; selon nous, un enchanement de
hasards domine  Waterloo les deux capitaines; et quand il s'agit du
destin, ce mystrieux accus, nous jugeons comme le peuple, ce juge
naf.




Chapitre IV

A


Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n'ont qu'
coucher sur le sol par la pense un A majuscule. Le jambage gauche de
l'A est la route de Nivelles, le jambage droit est la route de Genappe,
la corde de l'A est le chemin creux d'Ohain  Braine-l'Alleud. Le sommet
de l'A est Mont-Saint-Jean, l est Wellington; la pointe gauche
infrieure est Hougomont, l est Reille avec Jrme Bonaparte; la pointe
droite infrieure est la Belle-Alliance, l est Napolon. Un peu
au-dessous du point o la corde de l'A rencontre et coupe le jambage
droit est la Haie-Sainte. Au milieu de cette corde est le point prcis
o s'est dit le mot final de la bataille. C'est l qu'on a plac le
lion, symbole involontaire du suprme hrosme de la garde impriale.

Le triangle compris au sommet de l'A, entre les deux jambages et la
corde, est le plateau de Mont-Saint-Jean. La dispute de ce plateau fut
toute la bataille.

Les ailes des deux armes s'tendent  droite et  gauche des deux
routes de Genappe et de Nivelles; d'Erlon faisant face  Picton, Reille
faisant face  Hill.

Derrire la pointe de l'A, derrire le plateau de Mont-Saint-Jean, est
la fort de Soignes.

Quant  la plaine en elle-mme, qu'on se reprsente un vaste terrain
ondulant; chaque pli domine le pli suivant, et toutes les ondulations
montent vers Mont-Saint-Jean, et y aboutissent  la fort.

Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs. C'est
un bras-le-corps. L'une cherche  faire glisser l'autre. On se cramponne
 tout; un buisson est un point d'appui; un angle de mur est un
paulement; faute d'une bicoque o s'adosser, un rgiment lche pied; un
ravalement de la plaine, un mouvement de terrain, un sentier transversal
 propos, un bois, un ravin, peuvent arrter le talon de ce colosse
qu'on appelle une arme et l'empcher de reculer. Qui sort du champ est
battu. De l, pour le chef responsable, la ncessit d'examiner la
moindre touffe d'arbres, et d'approfondir le moindre relief.

Les deux gnraux avaient attentivement tudi la plaine de
Mont-Saint-Jean, dite aujourd'hui plaine de Waterloo. Ds l'anne
prcdente, Wellington, avec une sagacit prvoyante, l'avait examine
comme un en-cas de grande bataille. Sur ce terrain et pour ce duel, le
18 juin, Wellington avait le bon ct, Napolon le mauvais. L'arme
anglaise tait en haut, l'arme franaise en bas.

Esquisser ici l'aspect de Napolon,  cheval, sa lunette  la main, sur
la hauteur de Rossomme,  l'aube du 18 juin 1815, cela est presque de
trop. Avant qu'on le montre, tout le monde l'a vu. Ce profil calme sous
le petit chapeau de l'cole de Brienne, cet uniforme vert, le revers
blanc cachant la plaque, la redingote grise cachant les paulettes,
l'angle du cordon rouge sous le gilet, la culotte de peau, le cheval
blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronnes
et des aigles, les bottes  l'cuyre sur des bas de soie, les perons
d'argent, l'pe de Marengo, toute cette figure du dernier csar est
debout dans les imaginations, acclame des uns, svrement regarde par
les autres.

Cette figure a t longtemps toute dans la lumire; cela tenait  un
certain obscurcissement lgendaire que la plupart des hros dgagent et
qui voile toujours plus ou moins longtemps la vrit; mais aujourd'hui
l'histoire et le jour se font.

Cette clart, l'histoire, est impitoyable; elle a cela d'trange et de
divin que, toute lumire qu'elle est, et prcisment parce qu'elle est
lumire, elle met souvent de l'ombre l o l'on voyait des rayons; du
mme homme elle fait deux fantmes diffrents, et l'un attaque l'autre,
et en fait justice, et les tnbres du despote luttent avec
l'blouissement du capitaine. De l une mesure plus vraie dans
l'apprciation dfinitive des peuples. Babylone viole diminue
Alexandre; Rome enchane diminue Csar; Jrusalem tue diminue Titus.
La tyrannie suit le tyran. C'est un malheur pour un homme de laisser
derrire lui de la nuit qui a sa forme.




Chapitre V

Le _quid obscurum_ des batailles


Tout le monde connat la premire phase de cette bataille; dbut
trouble, incertain, hsitant, menaant pour les deux armes, mais pour
les Anglais plus encore que pour les Franais.

Il avait plu toute la nuit; la terre tait dfonce par l'averse; l'eau
s'tait  et l amasse dans les creux de la plaine comme dans des
cuvettes; sur de certains points les quipages du train en avaient
jusqu' l'essieu; les sous-ventrires des attelages dgouttaient de boue
liquide; si les bls et les seigles couchs par cette cohue de charrois
en masse n'eussent combl les ornires et fait litire sous les roues,
tout mouvement, particulirement dans les vallons du ct de Papelotte,
et t impossible.

L'affaire commena tard; Napolon, nous l'avons expliqu, avait
l'habitude de tenir toute l'artillerie dans sa main comme un pistolet,
visant tantt tel point, tantt tel autre de la bataille, et il avait
voulu attendre que les batteries atteles pussent rouler et galoper
librement; il fallait pour cela que le soleil part et scht le sol.
Mais le soleil ne parut pas. Ce n'tait plus le rendez-vous
d'Austerlitz. Quand le premier coup de canon fut tir, le gnral
anglais Colville regarda  sa montre et constata qu'il tait onze heures
trente-cinq minutes.

L'action s'engagea avec furie, plus de furie peut-tre que l'empereur
n'et voulu, par l'aile gauche franaise sur Hougomont. En mme temps
Napolon attaqua le centre en prcipitant la brigade Quiot sur la
Haie-Sainte, et Ney poussa l'aile droite franaise contre l'aile gauche
anglaise qui s'appuyait sur Papelotte.

L'attaque sur Hougomont avait quelque simulation: attirer l Wellington,
le faire pencher  gauche, tel tait le plan. Ce plan et russi, si les
quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la
division Perponcher n'eussent solidement gard la position, et
Wellington, au lieu de s'y masser, put se borner  y envoyer pour tout
renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick.

L'attaque de l'aile droite franaise sur Papelotte tait  fond;
culbuter la gauche anglaise, couper la route de Bruxelles, barrer le
passage aux Prussiens possibles, forcer Mont-Saint-Jean, refouler
Wellington sur Hougomont, de l sur Braine-l'Alleud, de l sur Hal, rien
de plus net.  part quelques incidents, cette attaque russit. Papelotte
fut pris; la Haie-Sainte fut enleve.

Dtail  noter. Il y avait dans l'infanterie anglaise, particulirement
dans la brigade de Kempt, force recrues. Ces jeunes soldats, devant nos
redoutables fantassins, furent vaillants; leur inexprience se tira
intrpidement d'affaire; ils firent surtout un excellent service de
tirailleurs; le soldat en tirailleur, un peu livr  lui-mme, devient
pour ainsi dire son propre gnral; ces recrues montrrent quelque chose
de l'invention et de la furie franaises. Cette infanterie novice eut de
la verve. Ceci dplut  Wellington.

Aprs la prise de la Haie-Sainte, la bataille vacilla.

Il y a dans cette journe, de midi  quatre heures, un intervalle
obscur; le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe
du sombre de la mle. Le crpuscule s'y fait. On aperoit de vastes
fluctuations dans cette brume, un mirage vertigineux, l'attirail de
guerre d'alors presque inconnu aujourd'hui, les colbacks  flamme, les
sabretaches flottantes, les buffleteries croises, les gibernes 
grenade, les dolmans des hussards, les bottes rouges  mille plis, les
lourds shakos enguirlands de torsades, l'infanterie presque noire de
Brunswick mle  l'infanterie carlate d'Angleterre, les soldats
anglais ayant aux entournures pour paulettes de gros bourrelets blancs
circulaires, les chevau-lgers hanovriens avec leur casque de cuir
oblong  bandes de cuivre et  crinires de crins rouges, les cossais
aux genoux nus et aux plaids quadrills, les grandes gutres blanches de
nos grenadiers, des tableaux, non des lignes stratgiques, ce qu'il faut
 Salvator Rosa, non ce qu'il faut  Gribeauval.

Une certaine quantit de tempte se mle toujours  une bataille. _Quid
obscurum, quid divinum_. Chaque historien trace un peu le linament qui
lui plat dans ces ple-mle. Quelle que soit la combinaison des
gnraux, le choc des masses armes a d'incalculables reflux; dans
l'action, les deux plans des deux chefs entrent l'un dans l'autre et se
dforment l'un par l'autre. Tel point du champ de bataille dvore plus
de combattants que tel autre, comme ces sols plus ou moins spongieux qui
boivent plus ou moins vite l'eau qu'on y jette. On est oblig de
reverser l plus de soldats qu'on ne voudrait. Dpenses qui sont
l'imprvu. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les
tranes de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armes
ondoient, les rgiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes,
tous ces cueils remuent continuellement les uns devant les autres; o
tait l'infanterie, l'artillerie arrive; o tait l'artillerie, accourt
la cavalerie; les bataillons sont des fumes. Il y avait l quelque
chose, cherchez, c'est disparu; les claircies se dplacent; les plis
sombres avancent et reculent; une sorte de vent du spulcre pousse,
refoule, enfle et disperse ces multitudes tragiques. Qu'est-ce qu'une
mle? une oscillation. L'immobilit d'un plan mathmatique exprime une
minute et non une journe. Pour peindre une bataille, il faut de ces
puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau; Rembrandt vaut
mieux que Van Der Meulen. Van der Meulen, exact  midi, ment  trois
heures. La gomtrie trompe; l'ouragan seul est vrai. C'est ce qui donne
 Folard le droit de contredire Polybe. Ajoutons qu'il y a toujours un
certain instant o la bataille dgnre en combat, se particularise, et
s'parpille en d'innombrables faits de dtails qui, pour emprunter
l'expression de Napolon lui-mme, appartiennent plutt  la biographie
des rgiments qu' l'histoire de l'arme. L'historien, en ce cas, a le
droit vident de rsum. Il ne peut que saisir les contours principaux
de la lutte, et il n'est donn  aucun narrateur, si consciencieux
qu'il soit, de fixer absolument la forme de ce nuage horrible, qu'on
appelle une bataille.

Ceci, qui est vrai de tous les grands chocs arms, est particulirement
applicable  Waterloo.

Toutefois, dans l'aprs-midi,  un certain moment, la bataille se
prcisa.




Chapitre VI

Quatre heures de l'aprs-midi


Vers quatre heures, la situation de l'arme anglaise tait grave. Le
prince d'Orange commandait le centre, Hill l'aile droite, Picton l'aile
gauche. Le prince d'Orange, perdu et intrpide, criait aux
Hollando-Belges: _Nassau! Brunswick! jamais en arrire!_ Hill, affaibli,
venait s'adosser  Wellington, Picton tait mort. Dans la mme minute o
les Anglais avaient enlev aux Franais le drapeau du 105me de ligne,
les Franais avaient tu aux Anglais le gnral Picton, d'une balle 
travers la tte. La bataille, pour Wellington, avait deux points
d'appui, Hougomont et la Hale-Sainte; Hougomont tenait encore, mais
brlait; la Haie-Sainte tait prise. Du bataillon allemand qui la
dfendait, quarante-deux hommes seulement survivaient; tous les
officiers, moins cinq, taient morts ou pris. Trois mille combattants
s'taient massacrs dans cette grange. Un sergent des gardes anglaises,
le premier boxeur de l'Angleterre, rput par ses compagnons
invulnrable, y avait t tu par un petit tambour franais. Baring
tait dlog. Alten tait sabr. Plusieurs drapeaux taient perdus, dont
un de la division Alten, et un du bataillon de Lunebourg port par un
prince de la famille de Deux-Ponts. Les cossais gris n'existaient plus;
les gros dragons de Ponsonby taient hachs. Cette vaillante cavalerie
avait pli sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers;
de douze cents chevaux il en restait six cents; des trois
lieutenants-colonels, deux taient  terre, Hamilton bless, Mater tu.
Ponsonby tait tomb, trou de sept coups de lance. Gordon tait mort,
Marsh tait mort. Deux divisions, la cinquime et la sixime, taient
dtruites.

Hougomont entam, la Haie-Sainte prise, il n'y avait plus qu'un noeud,
le centre. Ce noeud-l tenait toujours. Wellington le renfora. Il y
appela Hill qui tait  Merbe-Braine, il y appela Chass qui tait 
Braine-l'Alleud.

Le centre de l'arme anglaise, un peu concave, trs dense et trs
compact, tait fortement situ. Il occupait le plateau de
Mont-Saint-Jean, ayant derrire lui le village et devant lui la pente,
assez pre alors. Il s'adossait  cette forte maison de pierre, qui
tait  cette poque un bien domanial de Nivelles et qui marque
l'intersection des routes, masse du seizime sicle si robuste que les
boulets y ricochaient sans l'entamer. Tout autour du plateau, les
Anglais avaient taill  et l les haies, fait des embrasures dans les
aubpines, mis une gueule de canon entre deux branches, crnel les
buissons. Leur artillerie tait en embuscade sous les broussailles. Ce
travail punique, incontestablement autoris par la guerre qui admet le
pige, tait si bien fait que Haxo, envoy par l'empereur  neuf heures
du matin pour reconnatre les batteries ennemies, n'en avait rien vu, et
tait revenu dire  Napolon qu'il n'y avait pas d'obstacle, hors les
deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. C'tait le
moment o la moisson est haute; sur la lisire du plateau, un bataillon
de la brigade de Kempt, le 951, arm de carabines, tait couch dans les
grands bls.

Ainsi assur et contre-but, le centre de l'arme anglo-hollandaise
tait en bonne posture.

Le pril de cette position tait la fort de Soignes, alors contigu au
champ de bataille et coupe par les tangs de Groenendael et de
Boitsfort. Une arme n'et pu y reculer sans se dissoudre; les rgiments
s'y fussent tout de suite dsagrgs. L'artillerie s'y ft perdue dans
les marais. La retraite, selon l'opinion de plusieurs hommes du mtier,
conteste par d'autres, il est vrai, et t l un sauve-qui-peut.

Wellington ajouta  ce centre une brigade de Chass, te  l'aile
droite, et une brigade de Wincke, te  l'aile gauche, plus la division
Clinton.  ses Anglais, aux rgiments de Halkett,  la brigade de
Mitchell, aux gardes de Maitland, il donna comme paulements et
contreforts l'infanterie de Brunswick, le contingent de Nassau, les
Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d'Ompteda. Cela lui mit sous
la main vingt-six bataillons. _L'aile droite_, comme dit Charras, _fut
rabattue derrire le centre_. Une batterie norme tait masque par des
sacs  terre  l'endroit o est aujourd'hui ce qu'on appelle le muse
de Waterloo. Wellington avait en outre dans un pli de terrain les
dragons-gardes de Somerset, quatorze cents chevaux. C'tait l'autre
moiti de cette cavalerie anglaise, si justement clbre. Ponsonby
dtruit, restait Somerset.

La batterie, qui, acheve, et t presque une redoute, tait dispose
derrire un mur de jardin trs bas, revtu  la hte d'une chemise de
sacs de sable et d'un large talus de terre. Cet ouvrage n'tait pas
fini; on n'avait pas eu le temps de le palissader.

Wellington, inquiet, mais impassible, tait  cheval, et y demeura toute
la journe dans la mme attitude, un peu en avant du vieux moulin de
Mont-Saint-Jean, qui existe encore, sous un orme qu'un Anglais, depuis,
vandale enthousiaste, a achet deux cents francs, sci et emport.
Wellington fut l froidement hroque. Les boulets pleuvaient. L'aide de
camp Gordon venait de tomber  ct de lui. Lord Hill, lui montrant un
obus qui clatait, lui dit:--Mylord, quelles sont vos instructions, et
quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer?--_De faire
comme moi_, rpondit Wellington.  Clinton, il dit
laconiquement:--_Tenir ici jusqu'au dernier homme_.--La journe
visiblement tournait mal. Wellington criait  ses anciens compagnons de
Talavera, de Vitoria et de Salamanque:--_Boys_ (garons)! _est-ce qu'on
peut songer  lcher pied? pensez  la vieille Angleterre!_

Vers quatre heures, la ligne anglaise s'branla en arrire. Tout  coup
on ne vit plus sur la crte du plateau que l'artillerie et les
tirailleurs, le reste disparut; les rgiments, chasss par les obus et
les boulets franais, se replirent dans le fond que coupe encore
aujourd'hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean, un
mouvement rtrograde se fit, le front de bataille anglais se droba,
Wellington recula.--Commencement de retraite! cria Napolon.




Chapitre VII

Napolon de belle humeur


L'empereur, quoique malade et gn  cheval par une souffrance locale,
n'avait jamais t de si bonne humeur que ce jour-l. Depuis le matin,
son impntrabilit souriait. Le 18 juin 1815, cette me profonde,
masque de marbre, rayonnait aveuglment. L'homme qui avait t sombre 
Austerlitz fut gai  Waterloo. Les plus grands prdestins font de ces
contre-sens. Nos joies sont de l'ombre. Le suprme sourire est  Dieu.

_Ridet Caesar, Pompeius flebit_, disaient les lgionnaires de la lgion
Fulminatrix. Pompe cette fois ne devait pas pleurer, mais il est
certain que Csar riait.

Ds la veille, la nuit,  une heure, explorant  cheval, sous l'orage et
sous la pluie, avec Bertrand, les collines qui avoisinent Rossomme,
satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout
l'horizon de Frischemont  Braine-l'Alleud, il lui avait sembl que le
destin, assign par lui  jour fixe sur ce champ de Waterloo, tait
exact; il avait arrt son cheval, et tait demeur quelque temps
immobile, regardant les clairs, coutant le tonnerre, et on avait
entendu ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole mystrieuse: Nous
sommes d'accord. Napolon se trompait. Ils n'taient plus d'accord.

Il n'avait pas pris une minute de sommeil, tous les instants de cette
nuit-l avaient t marqus pour lui par une joie. Il avait parcouru
toute la ligne des grand'gardes, en s'arrtent  et l pour parler aux
vedettes.  deux heures et demie, prs du bois d'Hougomont, il avait
entendu le pas d'une colonne en marche; il avait cru un moment  la
reculade de Wellington. Il avait dit  Bertrand: _C'est l'arrire-garde
anglaise qui s'branle pour dcamper. Je ferai prisonniers les six mille
Anglais qui viennent d'arriver  Ostende_. Il causait avec expansion; il
avait retrouv cette verve du dbarquement du 1er mars, quand il
montrait au grand-marchal le paysan enthousiaste du golfe Juan, en
s'criant:--_Eh bien, Bertrand, voil dj du renfort!_ La nuit du 17
au 18 juin, il raillait Wellington.--_Ce petit Anglais a besoin d'une
leon_, disait Napolon. La pluie redoublait, il tonnait pendant que
l'empereur parlait.

 trois heures et demie du matin, il avait perdu une illusion; des
officiers envoys en reconnaissance lui avaient annonc que l'ennemi ne
faisait aucun mouvement. Rien ne bougeait; pas un feu de bivouac n'tait
teint. L'arme anglaise dormait. Le silence tait profond sur la terre;
il n'y avait de bruit que dans le ciel.  quatre heures, un paysan lui
avait t amen par les coureurs; ce paysan avait servi de guide  une
brigade de cavalerie anglaise, probablement la brigade Vivian, qui
allait prendre position au village d'Ohain,  l'extrme gauche.  cinq
heures, deux dserteurs belges lui avaient rapport qu'ils venaient de
quitter leur rgiment, et que l'arme anglaise attendait la bataille.
_Tant mieux!_ s'tait cri Napolon. _J'aime encore mieux les culbuter
que les refouler_.

Le matin, sur la berge qui fait l'angle du chemin de Plancenoit, il
avait mis pied  terre dans la boue, s'tait fait apporter de la ferme
de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan, s'tait assis,
avec une botte de paille pour tapis, et avait dploy sur la table la
carte du champ de bataille, en disant  Soult: _Joli chiquier_!

Par suite des pluies de la nuit, les convois de vivres, emptrs dans
des routes dfonces, n'avaient pu arriver le matin, le soldat n'avait
pas dormi, tait mouill, et tait  jeun; cela n'avait pas empch
Napolon de crier allgrement  Ney: _Nous avons quatre-vingt-dix
chances sur cent_.  huit heures, on avait apport le djeuner de
l'empereur. Il y avait invit plusieurs gnraux. Tout en djeunant, on
avait racont que Wellington tait l'avant-veille au bal  Bruxelles,
chez la duchesse de Richmond, et Soult, rude homme de guerre avec une
figure d'archevque, avait dit: _Le bal, c'est aujourd'hui_. L'empereur
avait plaisant Ney qui disait: _Wellington ne sera pas assez simple
pour attendre Votre Majest_. C'tait l d'ailleurs sa manire. Il
badinait volontiers, dit Fleury de Chaboulon. _Le fond de son caractre
tait une humeur enjoue_, dit Gourgaud. _Il abondait en plaisanteries,
plutt bizarres que spirituelles_, dit Benjamin Constant. Ces gats de
gant valent la peine qu'on y insiste. C'est lui qui avait appel ses
grenadiers les grognards; il leur pinait l'oreille, il leur tirait la
moustache. _L'empereur ne faisait que nous faire des niches;_ ceci est
un mot de l'un d'eux. Pendant le mystrieux trajet de l'le d'Elbe en
France, le 27 fvrier, en pleine mer, le brick de guerre franais le
_Zphir_ ayant rencontr le brick l'_Inconstant_ o Napolon tait cach
et ayant demand  l'_Inconstant_ des nouvelles de Napolon, l'empereur,
qui avait encore en ce moment-l  son chapeau la cocarde blanche et
amarante seme d'abeilles, adopte par lui  l'le d'Elbe, avait pris en
riant le porte-voix et avait rpondu lui-mme: _L'empereur se porte
bien_. Qui rit de la sorte est en familiarit avec les vnements.
Napolon avait eu plusieurs accs de ce rire pendant le djeuner de
Waterloo. Aprs le djeuner il s'tait recueilli un quart d'heure, puis
deux gnraux s'taient assis sur la botte de paille, une plume  la
main, une feuille de papier sur le genou, et l'empereur leur avait dict
l'ordre de bataille.

 neuf heures,  l'instant o l'arme franaise, chelonne et mise en
mouvement sur cinq colonnes, s'tait dploye, les divisions sur deux
lignes, l'artillerie entre les brigades, musique en tte, battant aux
champs, avec les roulements des tambours et les sonneries des
trompettes, puissante, vaste, joyeuse, mer de casques, de sabres et de
bayonnettes sur l'horizon, l'empereur, mu, s'tait cri  deux
reprises: _Magnifique! magnifique!_

De neuf heures  dix heures et demie, toute l'arme, ce qui semble
incroyable, avait pris position et s'tait range sur six lignes,
formant, pour rpter l'expression de l'empereur, la figure de six V.
Quelques instants aprs la formation du front de bataille, au milieu de
ce profond silence de commencement d'orage qui prcde les mles,
voyant dfiler les trois batteries de douze, dtaches sur son ordre des
trois corps de d'Erlon, de Reille et de Lobau, et destines  commencer
l'action en battant Mont-Saint-Jean o est l'intersection des routes de
Nivelles et de Genappe, l'empereur avait frapp sur l'paule de Haxo en
lui disant: _Voil vingt-quatre belles filles, gnral_.

Sr de l'issue, il avait encourag d'un sourire,  son passage devant
lui, la compagnie de sapeurs du premier corps, dsigne par lui pour se
barricader dans Mont-Saint-Jean, sitt le village enlev. Toute cette
srnit n'avait t traverse que par un mot de piti hautaine; en
voyant  sa gauche,  un endroit o il y a aujourd'hui une grande tombe,
se masser avec leurs chevaux superbes ces admirables cossais gris, il
avait dit: _C'est dommage_.

Puis il tait mont  cheval, s'tait port en avant de Rossomme, et
avait choisi pour observatoire une troite croupe de gazon  droite de
la route de Genappe  Bruxelles, qui fut sa seconde station pendant la
bataille. La troisime station, celle de sept heures du soir, entre la
Belle-Alliance et la Haie-Sainte, est redoutable; c'est un tertre assez
lev qui existe encore et derrire lequel la garde tait masse dans
une dclivit de la plaine. Autour de ce tertre, les boulets ricochaient
sur le pav de la chausse jusqu' Napolon. Comme  Brienne, il avait
sur sa tte le sifflement des balles et des biscayens. On a ramass,
presque  l'endroit o taient les pieds de son cheval, des boulets
vermoulus, de vieilles lames de sabre et des projectiles informes,
mangs de rouille. _Scabra rubigine_. Il y a quelques annes, on y a
dterr un obus de soixante, encore charg, dont la fuse s'tait brise
au ras de la bombe. C'est  cette dernire station que l'empereur disait
 son guide Lacoste, paysan hostile, effar, attach  la selle d'un
hussard, se retournant  chaque paquet de mitraille, et tchant de se
cacher derrire lui:--_Imbcile! c'est honteux, tu vas te faire tuer
dans le dos_. Celui qui crit ces lignes, a trouv lui-mme dans le
talus friable de ce tertre, en creusant le sable, les restes du col
d'une bombe dsagrgs par l'oxyde de quarante-six annes, et de vieux
tronons de fer qui cassaient comme des btons de sureau entre ses
doigts.

Les ondulations des plaines diversement inclines o eut lieu la
rencontre de Napolon et de Wellington ne sont plus, personne ne
l'ignore, ce qu'elles taient le 18 juin 1815. En prenant  ce champ
funbre de quoi lui faire un monument, on lui a t son relief rel, et
l'histoire, dconcerte, ne s'y reconnat plus. Pour le glorifier, on
l'a dfigur. Wellington, deux ans aprs, revoyant Waterloo, s'est
cri: _On m'a chang mon champ de bataille_. L o est aujourd'hui la
grosse pyramide de terre surmonte du lion, il y avait une crte qui,
vers la route de Nivelles, s'abaissait en rampe praticable, mais qui, du
ct de la chausse de Genappe, tait presque un escarpement.
L'lvation de cet escarpement peut encore tre mesure aujourd'hui par
la hauteur des deux tertres des deux grandes spultures qui encaissent
la route de Genappe  Bruxelles; l'une, le tombeau anglais,  gauche;
l'autre, le tombeau allemand,  droite. Il n'y a point de tombeau
franais. Pour la France, toute cette plaine est spulcre. Grce aux
mille et mille charretes de terre employes  la butte de cent
cinquante pieds de haut et d'un demi-mille de circuit, le plateau de
Mont-Saint-Jean est aujourd'hui accessible en pente douce; le jour de la
bataille, surtout du ct de la Haie-Sainte, il tait d'un abord pre et
abrupt. Le versant l tait si inclin que les canons anglais ne
voyaient pas au-dessous d'eux la ferme situe au fond du vallon, centre
du combat. Le 18 juin 1815, les pluies avaient encore ravin cette
roideur, la fange compliquait la monte, et non seulement on gravissait,
mais on s'embourbait. Le long de la crte du plateau courait une sorte
de foss impossible  deviner pour un observateur lointain.

Qu'tait-ce que ce foss? Disons-le. Braine-l'Alleud est un village de
Belgique, Ohain en est un autre. Ces villages, cachs tous les deux dans
des courbes de terrain, sont joints par un chemin d'une lieue et demie
environ qui traverse une plaine  niveau ondulant, et souvent entre et
s'enfonce dans des collines comme un sillon, ce qui fait que sur divers
points cette route est un ravin. En 1815, comme aujourd'hui, cette route
coupait la crte du plateau de Mont-Saint-Jean entre les deux chausses
de Genappe et de Nivelles; seulement, elle est aujourd'hui de plain-pied
avec la plaine; elle tait alors chemin creux. On lui a pris ses deux
talus pour la butte-monument. Cette route tait et est encore une
tranche dans la plus grande partie de son parcours; tranche creuse
quelquefois d'une douzaine de pieds et dont les talus trop escarps
s'croulaient  et l, surtout en hiver, sous les averses. Des
accidents y arrivaient. La route tait si troite  l'entre de
Braine-l'Alleud qu'un passant y avait t broy par un chariot, comme le
constate une croix de pierre debout prs du cimetire qui donne le nom
du mort, _Monsieur Bernard Debrye, marchand  Bruxelles_, et la date de
l'accident, _fvrier 1637 _. Elle tait si profonde sur le plateau du
Mont-Saint-Jean qu'un paysan, Mathieu Nicaise, y avait t cras en
1783 par un boulement du talus, comme le constatait une autre croix de
pierre dont le fate a disparu dans les dfrichements, mais dont le
pidestal renvers est encore visible aujourd'hui sur la pente du gazon
 gauche de la chausse entre la Haie-Sainte et la ferme de
Mont-Saint-Jean.

Un jour de bataille, ce chemin creux dont rien n'avertissait, bordant la
crte de Mont-Saint-Jean, foss au sommet de l'es-carpement, ornire
cache dans les terres, tait invisible, c'est--dire terrible.




Chapitre VIII

L'empereur fait une question au guide Lacoste


Donc, le matin de Waterloo, Napolon tait content.

Il avait raison; le plan de bataille conu par lui, nous l'avons
constat, tait en effet admirable.

Une fois la bataille engage, ses pripties trs diverses, la
rsistance d'Hougomont, la tnacit de la Haie-Sainte, Bauduin tu, Foy
mis hors de combat, la muraille inattendue o s'tait brise la brigade
Soye, l'tourderie fatale de Guilleminot n'ayant ni ptards ni sacs 
poudre, l'embourbement des batteries, les quinze pices sans escorte
culbutes par Uxbridge dans un chemin creux, le peu d'effet des bombes
tombant dans les lignes anglaises, s'y enfouissant dans le sol dtremp
par les pluies et ne russissant qu' y faire des volcans de boue, de
sorte que la mitraille se changeait en claboussure, l'inutilit de la
dmonstration de Pir sur Braine-l'Alleud, toute cette cavalerie, quinze
escadrons,  peu prs annule, l'aile droite anglaise mal inquite,
l'aile gauche mal entame, l'trange malentendu de Ney massant, au lieu
de les chelonner, les quatre divisions du premier corps, des paisseurs
de vingt-sept rangs et des fronts de deux cents hommes livrs de la
sorte  la mitraille, l'effrayante troue des boulets dans ces masses,
les colonnes d'attaque dsunies, la batterie d'charpe brusquement
dmasque sur leur flanc Bourgeois, Donzelot et Durutte compromis, Quiot
repouss, le lieutenant Vieux, cet hercule sorti de l'cole
polytechnique, bless au moment o il enfonait  coups de hache la
porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant de la barricade anglaise
barrant le coude de la route de Genappe  Bruxelles, la division
Marcognet, prise entre l'infanterie et la cavalerie, fusille  bout
portant dans les bls par Best et Pack, sabre par Ponsonby, sa batterie
de sept pices encloue, le prince de Saxe-Weimar tenant et gardant,
malgr le comte d'Erlon, Frischemont et Smohain, le drapeau du 105me
pris, le drapeau du 45me pris, ce hussard noir prussien arrt par les
coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant
l'estrade entre Wavre et Plancenoit, les choses inquitantes que ce
prisonnier avait dites, le retard de Grouchy, les quinze cents hommes
tus en moins d'une heure dans le verger d'Hougomont, les dix-huit cents
hommes couchs en moins de temps encore autour de la Haie-Sainte, tous
ces incidents orageux, passant comme les nues de la bataille devant
Napolon, avaient  peine troubl son regard et n'avaient point assombri
cette face impriale de la certitude. Napolon tait habitu  regarder
la guerre fixement; il ne faisait jamais chiffre  chiffre l'addition
poignante du dtail; les chiffres lui importaient peu, pourvu qu'ils
donnassent ce total: victoire; que les commencements s'garassent, il ne
s'en alarmait point, lui qui se croyait matre et possesseur de la fin;
il savait attendre, se supposant hors de question, et il traitait le
destin d'gal  gal. Il paraissait dire au sort: _tu n'oserais pas_.

Mi-parti lumire et ombre, Napolon se sentait protg dans le bien et
tolr dans le mal. Il avait, ou croyait avoir pour lui, une connivence,
on pourrait presque dire une complicit des vnements, quivalente 
l'antique invulnrabilit.

Pourtant, quand on a derrire soi la Brsina, Leipsick et
Fontainebleau, il semble qu'on pourrait se dfier de Waterloo. Un
mystrieux froncement de sourcil devient visible au fond du ciel.

Au moment o Wellington rtrograda, Napolon tressaillit. Il vit
subitement le plateau de Mont-Saint-Jean se dgarnir et le front de
l'arme anglaise disparatre. Elle se ralliait, mais se drobait.
L'empereur se souleva  demi sur ses triers. L'clair de la victoire
passa dans ses yeux.

Wellington accul  la fort de Soignes et dtruit, c'tait le
terrassement dfinitif de l'Angleterre par la France; c'tait Crcy,
Poitiers, Malplaquet et Ramillies vengs. L'homme de Marengo raturait
Azincourt.

L'empereur alors, mditant la priptie terrible, promena une dernire
fois sa lunette sur tous les points du champ de bataille. Sa garde,
l'arme au pied derrire lui, l'observait d'en bas avec une sorte de
religion. Il songeait; il examinait les versants, notait les pentes,
scrutait le bouquet d'arbres, le carr de seigles, le sentier; il
semblait compter chaque buisson. Il regarda avec quelque fixit les
barricades anglaises des deux chausses, deux larges abatis d'arbres,
celle de la chausse de Genappe au-dessus de la Haie-Sainte, arme de
deux canons, les seuls de toute l'artillerie anglaise qui vissent le
fond du champ de bataille, et celle de la chausse de Nivelles o
tincelaient les bayonnettes hollandaises de la brigade Chass. Il
remarqua prs de cette barricade la vieille chapelle de Saint-Nicolas
peinte en blanc qui est  l'angle de la traverse vers Braine-l'Alleud.
Il se pencha et parla  demi-voix au guide Lacoste. Le guide fit un
signe de tte ngatif, probablement perfide.

L'empereur se redressa et se recueillit.

Wellington avait recul. Il ne restait plus qu' achever ce recul par un
crasement. Napolon, se retournant brusquement, expdia une estafette 
franc trier  Paris pour y annoncer que la bataille tait gagne.

Napolon tait un de ces gnies d'o sort le tonnerre.

Il venait de trouver son coup de foudre.

Il donna l'ordre aux cuirassiers de Milhaud d'enlever le plateau de
Mont-Saint-Jean.




Chapitre IX

L'inattendu


Ils taient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d'un quart de
lieue. C'taient des hommes gants sur des chevaux colosses. Ils taient
vingt-six escadrons; et ils avaient derrire eux, pour les appuyer, la
division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d'lite, les
chasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et les
lanciers de la garde, huit cent quatre-vingts lances. Ils portaient le
casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec les pistolets
d'aron dans les fontes et le long sabre-pe. Le matin toute l'arme
les avait admirs quand,  neuf heures, les clairons sonnant, toutes les
musiques chantant _Veillons au salut de l'empire_, ils taient venus,
colonne paisse, une de leurs batteries  leur flanc, l'autre  leur
centre, se dployer sur deux rangs entre la chausse de Genappe et
Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante
deuxime ligne, si savamment compose par Napolon, laquelle, ayant 
son extrmit de gauche les cuirassiers de Kellermann et  son extrmit
de droite les cuirassiers de Milhaud, avait, pour ainsi dire, deux ailes
de fer.

L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur. Ney tira son
pe et prit la tte. Les escadrons normes s'branlrent.

Alors on vit un spectacle formidable.

Toute cette cavalerie, sabres levs, tendards et trompettes au vent,
forme en colonne par division, descendit, d'un mme mouvement et comme
un seul homme, avec la prcision d'un blier de bronze qui ouvre une
brche, la colline de la Belle-Alliance, s'enfona dans le fond
redoutable o tant d'hommes dj taient tombs, y disparut dans la
fume, puis, sortant de cette ombre, reparut de l'autre ct du vallon,
toujours compacte et serre, montant au grand trot,  travers un nuage
de mitraille crevant sur elle, l'pouvantable pente de boue du plateau
de Mont-Saint-Jean. Ils montaient, graves, menaants, imperturbables;
dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie, on entendait
ce pitinement colossal. tant deux divisions, ils taient deux
colonnes; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait
la gauche. On croyait voir de loin s'allonger vers la crte du plateau
deux immenses couleuvres d'acier. Cela traversa la bataille comme un
prodige.

Rien de semblable ne s'tait vu depuis la prise de la grande redoute de
la Moskowa par la grosse cavalerie; Murat y manquait, mais Ney s'y
retrouvait. Il semblait que cette masse tait devenue monstre et n'et
qu'une me. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du
polype. On les apercevait  travers une vaste fume dchire  et l.
Ple-mle de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des
croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte disciplin et
terrible; l-dessus les cuirasses, comme les cailles sur l'hydre.

Ces rcits semblent d'un autre ge. Quelque chose de pareil  cette
vision apparaissait sans doute dans les vieilles popes orphiques
racontant les hommes-chevaux, les antiques hippanthropes, ces titans 
face humaine et  poitrail questre dont le galop escalada l'Olympe,
horribles, invulnrables, sublimes; dieux et btes.

Bizarre concidence numrique, vingt-six bataillons allaient recevoir
ces vingt-six escadrons. Derrire la crte du plateau,  l'ombre de la
batterie masque, l'infanterie anglaise, forme en treize carrs, deux
bataillons par carr, et sur deux lignes, sept sur la premire, six sur
la seconde, la crosse  l'paule, couchant en joue ce qui allait venir,
calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers
et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle coutait monter cette mare
d'hommes. Elle entendait le grossissement du bruit des trois mille
chevaux, le frappement alternatif et symtrique des sabots au grand
trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des sabres, et une
sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis,
subitement, une longue file de bras levs brandissant des sabres apparut
au-dessus de la crte, et les casques, et les trompettes, et les
tendards, et trois mille ttes  moustaches grises criant: _vive
l'empereur_! toute cette cavalerie dboucha sur le plateau, et ce fut
comme l'entre d'un tremblement de terre.

Tout  coup, chose tragique,  la gauche des Anglais,  notre droite, la
tte de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable.
Parvenus au point culminant de la crte, effrns, tout  leur furie et
 leur course d'extermination sur les carrs et les canons, les
cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un foss, une
fosse. C'tait le chemin creux d'Ohain.

L'instant fut pouvantable. Le ravin tait l, inattendu, bant,  pic
sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double
talus; le second rang y poussa le premier, et le troisime y poussa le
second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrire, tombaient
sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et
bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne
n'tait plus qu'un projectile, la force acquise pour craser les Anglais
crasa les Franais, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que
combl, cavaliers et chevaux y roulrent ple-mle se broyant les uns
sur les autres, ne faisant qu'une chair dans ce gouffre, et, quand cette
fosse fut pleine d'hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa.
Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abme.

Ceci commena la perte de la bataille.

Une tradition locale, qui exagre videmment, dit que deux mille chevaux
et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d'Ohain. Ce
chiffre vraisemblablement comprend tous les autres cadavres qu'on jeta
dans ce ravin le lendemain du combat.

Notons en passant que c'tait cette brigade Dubois, si funestement
prouve, qui, une heure auparavant, chargeant  part, avait enlev le
drapeau du bataillon de Lunebourg.

Napolon, avant d'ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud,
avait scrut le terrain, mais n'avait pu voir ce chemin creux qui ne
faisait pas mme une ride  la surface du plateau. Averti pourtant et
mis en veil par la petite chapelle blanche qui en marque l'angle sur la
chausse de Nivelles, il avait fait, probablement sur l'ventualit d'un
obstacle, une question au guide Lacoste. Le guide avait rpondu non. On
pourrait presque dire que de ce signe de tte d'un paysan est sortie la
catastrophe de Napolon.

D'autres fatalits encore devaient surgir.

tait-il possible que Napolon gagnt cette bataille? Nous rpondons
non. Pourquoi?  cause de Wellington?  cause de Blcher? Non.  cause
de Dieu.

Bonaparte vainqueur  Waterloo, ceci n'tait plus dans la loi du
dix-neuvime sicle. Une autre srie de faits se prparait, o Napolon
n'avait plus de place. La mauvaise volont des vnements s'tait
annonce de longue date.

Il tait temps que cet homme vaste tombt.

L'excessive pesanteur de cet homme dans la destine humaine troublait
l'quilibre. Cet individu comptait  lui seul plus que le groupe
universel. Ces plthores de toute la vitalit humaine concentre dans
une seule tte, le monde montant au cerveau d'un homme, cela serait
mortel  la civilisation si cela durait. Le moment tait venu pour
l'incorruptible quit suprme d'aviser. Probablement les principes et
les lments, d'o dpendent les gravitations rgulires dans l'ordre
moral comme dans l'ordre matriel, se plaignaient. Le sang qui fume, le
trop-plein des cimetires, les mres en larmes, ce sont des plaidoyers
redoutables. Il y a, quand la terre souffre d'une surcharge, de
mystrieux gmissements de l'ombre, que l'abme entend.

Napolon avait t dnonc dans l'infini, et sa chute tait dcide.

Il gnait Dieu.

Waterloo n'est point une bataille; c'est le changement de front de
l'univers.




Chapitre X

Le plateau de Mont Saint-Jean


En mme temps que le ravin, la batterie s'tait dmasque.

Soixante canons et les treize carrs foudroyrent les cuirassiers  bout
portant. L'intrpide gnral Delord fit le salut militaire  la batterie
anglaise.

Toute l'artillerie volante anglaise tait rentre au galop dans les
carrs. Les cuirassiers n'eurent pas mme un temps d'arrt. Le dsastre
du chemin creux les avait dcims, mais non dcourags. C'taient de ces
hommes qui, diminus de nombre, grandissent de coeur.

La colonne Wathier seule avait souffert du dsastre; la colonne Delord,
que Ney avait fait obliquer  gauche, comme s'il pressentait l'embche,
tait arrive entire.

Les cuirassiers se rurent sur les carrs anglais.

Ventre  terre, brides lches, sabre aux dents, pistolets au poing,
telle fut l'attaque.

Il y a des moments dans les batailles o l'me durcit l'homme jusqu'
changer le soldat en statue, et o toute cette chair se fait granit. Les
bataillons anglais, perdument assaillis, ne bougrent pas.

Alors ce fut effrayant.

Toutes les faces des carrs anglais furent attaques  la fois. Un
tournoiement frntique les enveloppa. Cette froide infanterie demeura
impassible. Le premier rang, genou en terre, recevait les cuirassiers
sur les bayonnettes, le second rang les fusillait; derrire le second
rang les canonniers chargeaient les pices, le front du carr s'ouvrait,
laissait passer une ruption de mitraille et se refermait. Les
cuirassiers rpondaient par l'crasement. Leurs grands chevaux se
cabraient, enjambaient les rangs, sautaient par-dessus les bayonnettes
et tombaient, gigantesques, au milieu de ces quatre murs vivants. Les
boulets faisaient des troues dans les cuirassiers, les cuirassiers
faisaient des brches dans les carrs. Des files d'hommes
disparaissaient broyes sous les chevaux. Les bayonnettes s'enfonaient
dans les ventres de ces centaures. De l une difformit de blessures
qu'on n'a pas vue peut-tre ailleurs. Les carrs, rongs par cette
cavalerie forcene, se rtrcissaient sans broncher. Inpuisables en
mitraille, ils faisaient explosion au milieu des assaillants. La figure
de ce combat tait monstrueuse. Ces carrs n'taient plus des
bataillons, c'taient des cratres; ces cuirassiers n'taient plus une
cavalerie, c'tait une tempte. Chaque carr tait un volcan attaqu par
un nuage; la lave combattait la foudre.

Le carr extrme de droite, le plus expos de tous, tant en l'air, fut
presque ananti ds les premiers chocs. Il tait form du 75me rgiment
de highlanders. Le joueur de cornemuse au centre, pendant qu'on
s'exterminait autour de lui, baissant dans une inattention profonde son
oeil mlancolique plein du reflet des forts et des lacs, assis sur un
tambour, son _pibroch_ sous le bras, jouait les airs de la montagne. Ces
cossais mouraient en pensant au Ben Lothian, comme les Grecs en se
souvenant d'Argos. Le sabre d'un cuirassier, abattant le _pibroch_ et le
bras qui le portait, fit cesser le chant en tuant le chanteur.

Les cuirassiers, relativement peu nombreux, amoindris par la catastrophe
du ravin, avaient l contre eux presque toute l'arme anglaise, mais ils
se multipliaient, chaque homme valant dix. Cependant quelques bataillons
hanovriens plirent. Wellington le vit, et songea  sa cavalerie. Si
Napolon, en ce moment-l mme, et song  son infanterie, il et gagn
la bataille. Cet oubli fut sa grande faute fatale. Tout  coup les
cuirassiers, assaillants, se sentirent assaillis. La cavalerie anglaise
tait sur leur dos. Devant eux les carrs, derrire eux Somerset;
Somerset, c'taient les quatorze cents dragons-gardes. Somerset avait 
sa droite Dornberg avec les chevau-lgers allemands, et  sa gauche Trip
avec les carabiniers belges; les cuirassiers, attaqus en flanc et en
tte, en avant et en arrire, par l'infanterie et par la cavalerie,
durent faire face de tous les cts. Que leur importait? ils taient
tourbillon. La bravoure devint inexprimable.

En outre, ils avaient derrire eux la batterie toujours tonnante. Il
fallait cela pour que ces hommes fussent blesss dans le dos. Une de
leurs cuirasses, troue  l'omoplate gauche d'un biscayen, est dans la
collection dite muse de Waterloo.

Pour de tels Franais, il ne fallait pas moins que de tels Anglais.

Ce ne fut plus une mle, ce fut une ombre, une furie, un vertigineux
emportement d'mes et de courages, un ouragan d'pes clairs. En un
instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents;
Fuller, leur lieutenant-colonel, tomba mort. Ney accourut avec les
lanciers et les chasseurs de Lefebvre-Desnouettes. Le plateau de
Mont-Saint-Jean fut pris, repris, pris encore. Les cuirassiers
quittaient la cavalerie pour retourner  l'infanterie, ou, pour mieux
dire, toute cette cohue formidable se colletait sans que l'un lcht
l'autre. Les carrs tenaient toujours. Il y eut douze assauts. Ney eut
quatre chevaux tus sous lui. La moiti des cuirassiers resta sur le
plateau. Cette lutte dura deux heures.

L'arme anglaise en fut profondment branle. Nul doute que, s'ils
n'eussent t affaiblis dans leur premier choc par le dsastre du chemin
creux, les cuirassiers n'eussent culbut le centre et dcid la
victoire. Cette cavalerie extraordinaire ptrifia Clinton qui avait vu
Talavera et Badajoz. Wellington, aux trois quarts vaincu, admirait
hroquement. Il disait  demi-voix: _sublime_!

Les cuirassiers anantirent sept carrs sur treize, prirent ou
enclourent soixante pices de canon, et enlevrent aux rgiments
anglais six drapeaux, que trois cuirassiers et trois chasseurs de la
garde allrent porter  l'empereur devant la ferme de la Belle-Alliance.

La situation de Wellington avait empir. Cette trange bataille tait
comme un duel entre deux blesss acharns qui, chacun de leur ct, tout
en combattant et en se rsistant toujours, perdent tout leur sang.
Lequel des deux tombera le premier?

La lutte du plateau continuait.

Jusqu'o sont alls les cuirassiers? personne ne saurait le dire. Ce qui
est certain, c'est que, le lendemain de la bataille, un cuirassier et
son cheval furent trouvs morts dans la charpente de la bascule du
pesage des voitures  Mont-Saint-Jean, au point mme o s'entrecoupent
et se rencontrent les quatre routes de Nivelles, de Genappe, de La Hulpe
et de Bruxelles. Ce cavalier avait perc les lignes anglaises. Un des
hommes qui ont relev ce cadavre vit encore  Mont-Saint-Jean. Il se
nomme Dehaze. Il avait alors dix-huit ans.

Wellington se sentait pencher. La crise tait proche.

Les cuirassiers n'avaient point russi, en ce sens que le centre n'tait
pas enfonc. Tout le monde ayant le plateau, personne ne l'avait, et en
somme il restait pour la plus grande part aux Anglais. Wellington avait
le village et la plaine culminante; Ney n'avait que la crte et la
pente. Des deux cts on semblait enracin dans ce sol funbre.

Mais l'affaiblissement des Anglais paraissait irrmdiable. L'hmorragie
de cette arme tait horrible. Kempt,  l'aile gauche, rclamait du
renfort.--_Il n'y en a pas_, rpondait Wellington, _qu'il se fasse
tuer_!--Presque  la mme minute, rapprochement singulier qui peint
l'puisement des deux armes, Ney demandait de l'infanterie  Napolon,
et Napolon s'criait: _De l'infanterie! o veut-il que j'en prenne?
Veut-il que j'en fasse?_

Pourtant l'arme anglaise tait la plus malade. Les pousses furieuses
de ces grands escadrons  cuirasses de fer et  poitrines d'acier
avaient broy l'infanterie. Quelques hommes autour d'un drapeau
marquaient la place d'un rgiment, tel bataillon n'tait plus command
que par un capitaine ou par un lieutenant; la division Alten, dj si
maltraite  la Haie-Sainte, tait presque dtruite; les intrpides
Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la
route de Nivelles; il ne restait presque rien de ces grenadiers
hollandais qui, en 1811, mls en Espagne  nos rangs, combattaient
Wellington, et qui, en 1815, rallis aux Anglais, combattaient Napolon.
La perte en officiers tait considrable. Lord Uxbridge, qui le
lendemain fit enterrer sa jambe, avait le genou fracass. Si, du ct
des Franais, dans cette lutte des cuirassiers, Delord, Lhritier,
Colbert, Dnop, Travers et Blancard taient hors de combat, du ct des
Anglais, Alten tait bless, Barne tait bless, Delancey tait tu, Van
Merlen tait tu, Ompteda tait tu, tout l'tat-major de Wellington
tait dcim, et l'Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant
quilibre. Le 2me rgiment des gardes  pied avait perdu cinq
lieutenants-colonels, quatre capitaines et trois enseignes; le premier
bataillon du 30me d'infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et
cent douze soldats; le 79me montagnards avait vingt-quatre officiers
blesss, dix-huit officiers morts, quatre cent cinquante soldats tus.
Les hussards hanovriens de Cumberland, un rgiment tout entier, ayant 
sa tte son colonel Hacke, qui devait plus tard tre jug et cass,
avaient tourn bride devant la mle et taient en fuite dans la fort
de Soignes, semant la droute jusqu' Bruxelles. Les charrois, les
prolonges, les bagages, les fourgons pleins de blesss, voyant les
Franais gagner du terrain et s'approcher de la fort, s'y
prcipitaient; les Hollandais, sabrs par la cavalerie franaise,
criaient: _alarme_! De Vert-Coucou jusqu' Groenendael, sur une longueur
de prs de deux lieues dans la direction de Bruxelles, il y avait, au
dire des tmoins qui existent encore, un encombrement de fuyards. Cette
panique fut telle qu'elle gagna le prince de Cond  Malines et Louis
XVIII  Gand.  l'exception de la faible rserve chelonne derrire
l'ambulance tablie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades
Vivian et Vandeleur qui flanquaient l'aile gauche, Wellington n'avait
plus de cavalerie. Nombre de batteries gisaient dmontes. Ces faits
sont avous par Siborne; et Pringle, exagrant le dsastre, va jusqu'
dire que l'arme anglo-hollandaise tait rduite  trente-quatre mille
hommes. Le duc-de-fer demeurait calme, mais ses lvres avaient blmi. Le
commissaire autrichien Vincent, le commissaire espagnol Alava, prsents
 la bataille dans l'tat-major anglais, croyaient le duc perdu.  cinq
heures, Wellington tira sa montre, et on l'entendit murmurer ce mot
sombre: _Blcher, ou la nuit!_

Ce fut vers ce moment-l qu'une ligne lointaine de bayonnettes tincela
sur les hauteurs du ct de Frischemont.

Ici est la priptie de ce drame gant.




Chapitre XI

Mauvais guide  Napolon, bon guide  Blow


On connat la poignante mprise de Napolon: Grouchy espr, Blcher
survenant, la mort au lieu de la vie.

La destine a de ces tournants; on s'attendait au trne du monde; on
aperoit Sainte-Hlne. Si le petit ptre, qui servait de guide  Blow,
lieutenant de Blcher, lui et conseill de dboucher de la fort
au-dessus de Frischemont plutt qu'au dessous de Plancenoit, la forme du
dix-neuvime sicle et peut-tre t diffrente. Napolon et gagn la
bataille de Waterloo. Par tout autre chemin qu'au-dessous de Plancenoit,
l'arme prussienne aboutissait  un ravin infranchissable 
l'artillerie, et Blow n'arrivait pas.

Or, une heure de retard, c'est le gnral prussien Muffling qui le
dclare, et Blcher n'aurait plus trouv Wellington debout; la bataille
tait perdue.

Il tait temps, on le voit, que Blow arrivt. Il avait du reste t
fort retard. Il avait bivouaqu  Dion-le-Mont et tait parti ds
l'aube. Mais les chemins taient impraticables et ses divisions
s'taient embourbes. Les ornires venaient au moyeu des canons. En
outre, il avait fallu passer la Dyle sur l'troit pont de Wavre; la rue
menant au pont avait t incendie par les Franais; les caissons et les
fourgons de l'artillerie, ne pouvant passer entre deux rangs de maisons
en feu, avaient d attendre que l'incendie ft teint. Il tait midi que
l'avant-garde de Blow n'avait pu encore atteindre
Chapelle-Saint-Lambert.

L'action, commence deux heures plus tt, et t finie  quatre heures,
et Blcher serait tomb sur la bataille gagne par Napolon. Tels sont
ces immenses hasards, proportionns  un infini qui nous chappe. Ds
midi, l'empereur, le premier, avec sa longue-vue, avait aperu 
l'extrme horizon quelque chose qui avait fix son attention. Il avait
dit:--Je vois l-bas un nuage qui me parat tre des troupes. Puis il
avait demand au duc de Dalmatie:--Soult, que voyez-vous vers
Chapelle-Saint-Lambert?--Le marchal braquant sa lunette avait
rpondu:--Quatre ou cinq mille hommes, sire. videmment
Grouchy.--Cependant cela restait immobile dans la brume. Toutes les
lunettes de l'tat-major avaient tudi le nuage signal par
l'empereur. Quelques-uns avaient dit: _Ce sont des colonnes qui font
halte_. La plupart avaient dit: _Ce sont des arbres_. La vrit est que
le nuage ne remuait pas. L'empereur avait dtach en reconnaissance vers
ce point obscur la division de cavalerie lgre de Domon.

Blow en effet n'avait pas boug. Son avant-garde tait trs faible, et
ne pouvait rien. Il devait attendre le gros du corps d'arme, et il
avait l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne; mais  cinq
heures, voyant le pril de Wellington, Blcher ordonna  Blow
d'attaquer et dit ce mot remarquable: Il faut donner de l'air  l'arme
anglaise.

Peu aprs, les divisions Losthin, Hiller, Hacke et Ryssel se dployaient
devant le corps de Lobau, la cavalerie du prince Guillaume de Prusse
dbouchait du bois de Paris, Plancenoit tait en flammes, et les boulets
prussiens commenaient  pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en
rserve derrire Napolon.




Chapitre XII

La garde


On sait le reste: l'irruption d'une troisime arme, la bataille
disloque, quatre-vingt-six bouches  feu tonnant tout  coup, Pirch Ier
survenant avec Blow, la cavalerie de Zieten mene par Blcher en
personne, les Franais refouls, Marcognet balay du plateau d'Ohain,
Durutte dlog de Papelotte, Donzelot et Quiot reculant, Lobau pris en
charpe, une nouvelle bataille se prcipitant  la nuit tombante sur nos
rgiments dmantels, toute la ligne anglaise reprenant l'offensive et
pousse en avant, la gigantesque troue faite dans l'arme franaise, la
mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant,
l'extermination, le dsastre de front, le dsastre en flanc, la garde
entrant en ligne sous cet pouvantable croulement.

Comme elle sentait qu'elle allait mourir, elle cria: _vive l'empereur_!
L'histoire n'a rien de plus mouvant que cette agonie clatant en
acclamations.

Le ciel avait t couvert toute la journe. Tout  coup, en ce moment-l
mme, il tait huit heures du soir, les nuages de l'horizon s'cartrent
et laissrent passer,  travers les ormes de la route de Nivelles, la
grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. On l'avait vu se
lever  Austerlitz.

Chaque bataillon de la garde, pour ce dnouement, tait command par un
gnral. Friant, Michel, Roguet, Harlet, Mallet, Poret de Morvan,
taient l. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la
large plaque  l'aigle apparurent, symtriques, aligns, tranquilles,
superbes, dans la brume de cette mle, l'ennemi sentit le respect de la
France; on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille,
ailes dployes, et ceux qui taient vainqueurs, s'estimant vaincus,
reculrent; mais Wellington cria: _Debout, gardes, et visez juste!_ le
rgiment rouge des gardes anglaises, couch derrire les haies, se leva,
une nue de mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de
nos aigles, tous se rurent, et le suprme carnage commena. La garde
impriale sentit dans l'ombre l'arme lchant pied autour d'elle, et le
vaste branlement de la droute, elle entendit le _sauve-qui-peut_! qui
avait remplac le _vive l'empereur_! et, avec la fuite derrire elle,
elle continua d'avancer, de plus en plus foudroye et mourant davantage
 chaque pas qu'elle faisait. Il n'y eut point d'hsitants ni de
timides. Le soldat dans cette troupe tait aussi hros que le gnral.
Pas un homme ne manqua au suicide.

Ney, perdu, grand de toute la hauteur de la mort accepte, s'offrait 
tous les coups dans cette tourmente. Il eut l son cinquime cheval tu
sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'cume aux lvres, l'uniforme
dboutonn, une de ses paulettes  demi coupe par le coup de sabre
d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bossele par une balle,
sanglant, fangeux, magnifique, une pe casse  la main, il disait:
_Venez voir comment meurt un marchal de France sur le champ de
bataille!_ Mais en vain; il ne mourut pas. Il tait hagard et indign.
Il jetait  Drouet d'Erlon cette question: _Est-ce que tu ne te fais pas
tuer, toi?_ Il criait au milieu de toute cette artillerie crasant une
poigne d'hommes:--_Il n'y a donc rien pour moi! Oh! je voudrais que
tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre!_ Tu tais rserv
 des balles franaises, infortun!




Chapitre XIII

La catastrophe


La droute derrire la garde fut lugubre.

L'arme plia brusquement de tous les cts  la fois, de Hougomont, de
la Haie-Sainte, de Papelotte, de Plancenoit. Le cri _Trahison_! fut
suivi du cri _Sauve-qui-peut_! Une arme qui se dbande, c'est un dgel.
Tout flchit, se fle, craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hte,
se prcipite. Dsagrgation inoue. Ney emprunte un cheval, saute
dessus, et, sans chapeau, sans cravate, sans pe, se met en travers de
la chausse de Bruxelles, arrtant  la fois les Anglais et les
Franais. Il tche de retenir l'arme, il la rappelle, il l'insulte, il
se cramponne  la droute. Il est dbord. Les soldats le fuient, en
criant: _Vive le marchal Ney!_ Deux rgiments de Durutte vont et
viennent effars et comme ballotts entre le sabre des uhlans et la
fusillade des brigades de Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt; la pire
des mles, c'est la droute, les amis s'entre-tuent pour fuir; les
escadrons et les bataillons se brisent et se dispersent les uns contre
les autres, norme cume de la bataille. Lobau  une extrmit comme
Reille  l'autre sont rouls dans le flot. En vain Napolon fait des
murailles avec ce qui lui reste de la garde; en vain il dpense  un
dernier effort ses escadrons de service. Quiot recule devant Vivian,
Kellermann devant Vandeleur, Lobau devant Blow, Morand devant Pirch,
Domon et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. Guyot, qui a
men  la charge les escadrons de l'empereur, tombe sous les pieds des
dragons anglais. Napolon court au galop le long des fuyards, les
harangue, presse, menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaient le
matin _vive l'empereur_, restent bantes; c'est  peine si on le
connat. La cavalerie prussienne, frache venue, s'lance, vole, sabre,
taille, hache, tue, extermine. Les attelages se ruent, les canons se
sauvent; les soldats du train dtellent les caissons et en prennent les
chevaux pour s'chapper; des fourgons culbuts les quatre roues en l'air
entravent la route et sont des occasions de massacre. On s'crase, on se
foule, on marche sur les morts et sur les vivants. Les bras sont
perdus. Une multitude vertigineuse emplit les routes, les sentiers, les
ponts, les plaines, les collines, les valles, les bois, encombrs par
cette vasion de quarante mille hommes. Cris, dsespoir, sacs et fusils
jets dans les seigles, passages frays  coups d'pe, plus de
camarades, plus d'officiers, plus de gnraux, une inexprimable
pouvante. Zieten sabrant la France  son aise. Les lions devenus
chevreuils. Telle fut cette fuite.

 Genappe, on essaya de se retourner, de faire front, d'enrayer. Lobau
rallia trois cents hommes. On barricada l'entre du village; mais  la
premire vole de la mitraille prussienne, tout se remit  fuir, et
Lobau fut pris. On voit encore aujourd'hui cette vole de mitraille
empreinte sur le vieux pignon d'une masure en brique  droite de la
route, quelques minutes avant d'entrer  Genappe. Les Prussiens
s'lancrent dans Genappe, furieux sans doute d'tre si peu vainqueurs.
La poursuite fut monstrueuse. Blcher ordonna l'extermination. Roguet
avait donn ce lugubre exemple de menacer de mort tout grenadier
franais qui lui amnerait un prisonnier prussien. Blcher dpassa
Roguet. Le gnral de la jeune garde, Ducesme, accul sur la porte d'une
auberge de Genappe, rendit son pe  un hussard de la mort qui prit
l'pe et tua le prisonnier. La victoire s'acheva par l'assassinat des
vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire: le vieux Blcher se
dshonora. Cette frocit mit le comble au dsastre. La droute
dsespre traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa
Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne
s'arrta qu' la frontire. Hlas! et qui donc fuyait de la sorte? la
grande arme.

Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute
bravoure qui ait jamais tonn l'histoire, est-ce que cela est sans
cause? Non. L'ombre d'une droite norme se projette sur Waterloo. C'est
la journe du destin. La force au-dessus de l'homme a donn ce jour-l.
De l le pli pouvant des ttes; de l toutes ces grandes mes rendant
leur pe. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tombs terrasss,
n'ayant plus rien  dire ni  faire, sentant dans l'ombre une prsence
terrible. _Hoc erat in fatis_. Ce jour-l, la perspective du genre
humain a chang. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvime sicle. La
disparition du grand homme tait ncessaire  l'avnement du grand
sicle. Quelqu'un  qui on ne rplique pas s'en est charg. La panique
des hros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus du
nuage, il y a du mtore. Dieu a pass.

 la nuit tombante, dans un champ prs de Genappe, Bernard et Bertrand
saisirent par un pan de sa redingote et arrtrent un homme hagard,
pensif, sinistre, qui, entran jusque-l par le courant de la droute,
venait de mettre pied  terre, avait pass sous son bras la bride de son
cheval, et, l'oeil gar, s'en retournait seul vers Waterloo. C'tait
Napolon essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce rve
croul.




Chapitre XIV

Le dernier carr


Quelques carrs de la garde, immobiles dans le ruissellement de la
droute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu' la
nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double,
et, inbranlables, s'en laissrent envelopper. Chaque rgiment, isol
des autres et n'ayant plus de lien avec l'arme rompue de toutes parts,
mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette
dernire action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans
la plaine de Mont-Saint-Jean. L, abandonns, vaincus, terribles, ces
carrs sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Ina, Friedland,
mouraient en eux.

Au crpuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de
Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de
cette pente gravie par les cuirassiers, inonde maintenant par les
masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie
victorieuse, sous une effroyable densit de projectiles, ce carr
luttait. Il tait command par un officier obscur nomm Cambronne. 
chaque dcharge, le carr diminuait, et ripostait. Il rpliquait  la
mitraille par la fusillade, rtrcissant continuellement ses quatre
murs. De loin les fuyards s'arrtaient par moment, essouffls, coutant
dans les tnbres ce sombre tonnerre dcroissant.

Quand cette lgion ne fut plus qu'une poigne, quand leur drapeau ne fut
plus qu'une loque, quand leurs fusils puiss de balles ne furent plus
que des btons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe
vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacre autour
de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine,
fit silence. Ce fut une espce de rpit. Ces combattants avaient autour
d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes 
cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperu  travers les
roues et les affts; la colossale tte de mort que les hros entrevoient
toujours dans la fume au fond de la bataille, s'avanait sur eux et les
regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crpusculaire qu'on
chargeait les pices, les mches allumes pareilles  des yeux de tigre
dans la nuit firent un cercle autour de leurs ttes, tous les boute-feu
des batteries anglaises s'approchrent des canons, et alors, mu, tenant
la minute suprme suspendue au-dessus de ces hommes, un gnral anglais,
Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria: _Braves
Franais, rendez-vous!_ Cambronne rpondit: _Merde!_




Chapitre XV

Cambronne


Le lecteur franais voulant tre respect, le plus beau mot peut-tre
qu'un Franais ait jamais dit ne peut lui tre rpt. Dfense de
dposer du sublime dans l'histoire.

 nos risques et prils, nous enfreignons cette dfense.

Donc, parmi tous ces gants, il y eut un titan, Cambronne.

Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand! car c'est mourir que
de le vouloir, et ce n'est pas la faute de cet homme, si, mitraill, il
a survcu.

L'homme qui a gagn la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napolon en
droute, ce n'est pas Wellington pliant  quatre heures, dsespr 
cinq, ce n'est pas Blcher qui ne s'est point battu; l'homme qui a gagn
la bataille de Waterloo, c'est Cambronne.

Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.

Faire cette rponse  la catastrophe, dire cela au destin, donner cette
base au lion futur, jeter cette rplique  la pluie de la nuit, au mur
tratre de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, 
l'arrive de Blcher, tre l'ironie dans le spulcre, faire en sorte de
rester debout aprs qu'on sera tomb, noyer dans deux syllabes la
coalition europenne, offrir aux rois ces latrines dj connues des
csars, faire du dernier des mots le premier en y mlant l'clair de la
France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, complter Lonidas
par Rabelais, rsumer cette victoire dans une parole suprme impossible
 prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, aprs ce carnage
avoir pour soi les rieurs, c'est immense. C'est l'insulte  la foudre.
Cela atteint la grandeur eschylienne.

Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une
poitrine par le ddain; c'est le trop plein de l'agonie qui fait
explosion. Qui a vaincu? Est-ce Wellington? Non. Sans Blcher il tait
perdu. Est-ce Blcher? Non. Si Wellington n'et pas commenc, Blcher
n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernire heure, ce
soldat ignor, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a l un
mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et,
au moment o il en clate de rage, on lui offre cette drision, la vie!
Comment ne pas bondir? Ils sont l, tous les rois de l'Europe, les
gnraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats
victorieux, et derrire les cent mille, un million, leurs canons, mche
allume, sont bants, ils ont sous leurs talons la garde impriale et la
grande arme, ils viennent d'craser Napolon, et il ne reste plus que
Cambronne; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il
protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une pe. Il lui
vient de l'cume, et cette cume, c'est le mot. Devant cette victoire
prodigieuse et mdiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce
dsespr se redresse; il en subit l'normit, mais il en constate le
nant; et il fait plus que cracher sur elle; et sous l'accablement du
nombre, de la force et de la matire, il trouve  l'me une expression,
l'excrment. Nous le rptons. Dire cela, faire cela, trouver cela,
c'est tre le vainqueur.

L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu  cette minute
fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle
trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve
de l'ouragan divin se dtache et vient passer  travers ces hommes, et
ils tressaillent, et l'un chante le chant suprme et l'autre pousse le
cri terrible. Cette parole du ddain titanique, Cambronne ne la jette
pas seulement  l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu; il la jette
au pass au nom de la rvolution. On l'entend, et l'on reconnat dans
Cambronne la vieille me des gants. Il semble que c'est Danton qui
parle ou Klber qui rugit.

Au mot de Cambronne, la voix anglaise rpondit: _feu!_ les batteries
flamboyrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit
un dernier vomissement de mitraille, pouvantable, une vaste fume,
vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fume se
dissipa, il n'y avait plus rien. Ce reste formidable tait ananti; la
garde tait morte. Les quatre murs de la redoute vivante gisaient, 
peine distinguait-on  et l un tressaillement parmi les cadavres; et
c'est ainsi que les lgions franaises, plus grandes que les lgions
romaines, expirrent  Mont-Saint-Jean sur la terre mouille de pluie et
de sang, dans les bls sombres,  l'endroit o passe maintenant, 
quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant gament son cheval,
Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles.




Chapitre XVI

_Quot libras in duce?_


La bataille de Waterloo est une nigme. Elle est aussi obscure pour ceux
qui l'ont gagne que pour celui qui l'a perdue. Pour Napolon, c'est une
panique. Blcher n'y voit que du feu; Wellington n'y comprend rien.
Voyez les rapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sont
embrouills. Ceux-ci balbutient, ceux-l bgayent. Jomini partage la
bataille de Waterloo en quatre moments; Muffling la coupe en trois
pripties; Charras, quoique sur quelques points nous ayons une autre
apprciation que lui, a seul saisi de son fier coup d'oeil les
linaments caractristiques de cette catastrophe du gnie humain aux
prises avec le hasard divin. Tous les autres historiens ont un certain
blouissement, et dans cet blouissement ils ttonnent. Journe
fulgurante, en effet, croulement de la monarchie militaire qui,  la
grande stupeur des rois, a entran tous les royaumes, chute de la
force, droute de la guerre.

Dans cet vnement, empreint de ncessit surhumaine, la part des hommes
n'est rien.

Retirer Waterloo  Wellington et  Blcher, est-ce ter quelque chose 
l'Angleterre et  l'Allemagne? Non. Ni cette illustre Angleterre ni
cette auguste Allemagne ne sont en question dans le problme de
Waterloo. Grce au ciel, les peuples sont grands en dehors des lugubres
aventures de l'pe. Ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni la France, ne
tiennent dans un fourreau. Dans cette poque o Waterloo n'est qu'un
cliquetis de sabres, au-dessus de Blcher l'Allemagne  Goethe et
au-dessus de Wellington l'Angleterre  Byron. Un vaste lever d'ides est
propre  notre sicle, et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne
ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu'elles
pensent. L'lvation de niveau qu'elles apportent  la civilisation leur
est intrinsque; il vient d'elles-mmes, et non d'un accident. Ce
qu'elles ont d'agrandissement au dix-neuvime sicle n'a point Waterloo
pour source. Il n'y a que les peuples barbares qui aient des crues
subites aprs une victoire. C'est la vanit passagre des torrents
enfls d'un orage. Les peuples civiliss, surtout au temps o nous
sommes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne ou mauvaise
fortune d'un capitaine. Leur poids spcifique dans le genre humain
rsulte de quelque chose de plus qu'un combat. Leur honneur, Dieu merci,
leur dignit, leur lumire, leur gnie, ne sont pas des numros que les
hros et les conqurants, ces joueurs, peuvent mettre  la loterie des
batailles. Souvent bataille perdue, progrs conquis. Moins de gloire,
plus de libert. Le tambour se tait, la raison prend la parole. C'est le
jeu  qui perd gagne. Parlons donc de Waterloo froidement des deux
cts. Rendons au hasard ce qui est au hasard et  Dieu ce qui est 
Dieu. Qu'est-ce que Waterloo? Une victoire? Non. Un quine.

Quine gagn par l'Europe, pay par la France.

Ce n'tait pas beaucoup la peine de mettre l un lion.

Waterloo du reste est la plus trange rencontre qui soit dans
l'histoire. Napolon et Wellington. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont
des contraires. Jamais Dieu, qui se plat aux antithses, n'a fait un
plus saisissant contraste et une confrontation plus extraordinaire. D'un
ct, la prcision, la prvision, la gomtrie, la prudence, la retraite
assure, les rserves mnages, un sang-froid opinitre, une mthode
imperturbable, la stratgie qui profite du terrain, la tactique qui
quilibre les bataillons, le carnage tir au cordeau, la guerre rgle
montre en main, rien laiss volontairement au hasard, le vieux courage
classique, la correction absolue; de l'autre l'intuition, la divination,
l'tranget militaire, l'instinct surhumain, le coup d'oeil flamboyant,
on ne sait quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe comme la foudre,
un art prodigieux dans une imptuosit ddaigneuse, tous les mystres
d'une me profonde, l'association avec le destin, le fleuve, la plaine,
la fort, la colline, somms et en quelque sorte forcs d'obir, le
despote allant jusqu' tyranniser le champ de bataille, la foi 
l'toile mle  la science stratgique, la grandissant, mais la
troublant. Wellington tait le _Barme_ de la guerre, Napolon en tait
le _Michel-Ange_; et cette fois le gnie fut vaincu par le calcul.

Des deux cts on attendait quelqu'un. Ce fut le calculateur exact qui
russit. Napolon attendait Grouchy; il ne vint pas. Wellington
attendait Blcher; il vint.

Wellington, c'est la guerre classique qui prend sa revanche. Bonaparte,
 son aurore, l'avait rencontre en Italie, et superbement battue. La
vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. L'ancienne tactique
avait t non seulement foudroye, mais scandalise. Qu'tait-ce que ce
Corse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant
tout contre lui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans
canons, sans souliers, presque sans arme, avec une poigne d'hommes
contre des masses, se ruait sur l'Europe coalise, et gagnait
absurdement des victoires dans l'impossible? D'o sortait ce forcen
foudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le mme jeu de
combattants dans la main, pulvrisait l'une aprs l'autre les cinq
armes de l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur Alvinzi,
Wurmser sur Beaulieu, Mlas sur Wurmser, Mack sur Mlas? Qu'tait-ce que
ce nouveau venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre? L'cole
acadmique militaire l'excommuniait en lchant pied. De l une
implacable rancune du vieux csarisme contre le nouveau, du sabre
correct contre l'pe flamboyante, et de l'chiquier contre le gnie. Le
18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi,
de Montebello, de Montenotte, de Mantoue, de Marengo, d'Arcole, elle
crivit: Waterloo. Triomphe des mdiocres, doux aux majorits. Le destin
consentit  cette ironie.  son dclin, Napolon retrouva devant lui
Wurmser jeune.

Pour avoir Wurmser en effet, il sufft de blanchir les cheveux de
Wellington.

Waterloo est une bataille du premier ordre gagne par un capitaine du
second.

Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre,
c'est la fermet anglaise, c'est la rsolution anglaise, c'est le sang
anglais; ce que l'Angleterre a eu l de superbe, ne lui en dplaise,
c'est elle-mme. Ce n'est pas son capitaine, c'est son arme.

Wellington, bizarrement ingrat, dclare dans une lettre  lord Bathurst
que son arme, l'arme qui a combattu le 18 juin 1815, tait une
dtestable arme. Qu'en pense cette sombre mle d'ossements enfouis
sous les sillons de Waterloo?

L'Angleterre a t trop modeste vis--vis de Wellington. Faire
Wellington si grand, c'est faire l'Angleterre petite. Wellington n'est
qu'un hros comme un autre. Ces cossais gris, ces horse-guards, ces
rgiments de Maitland et de Mitchell, cette infanterie de Pack et de
Kempt, cette cavalerie de Ponsonby et de Somerset, ces highlanders
jouant du _pibroch_ sous la mitraille, ces bataillons de Rylandt, ces
recrues toutes fraches qui savaient  peine manier le mousquet tenant
tte aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, voil ce qui est grand.
Wellington a t tenace, ce fut l son mrite, et nous ne le lui
marchandons pas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a
t tout aussi solide que lui. _L'iron-soldier_ vaut _l'iron-duke_.
Quant  nous, toute notre glorification va au soldat anglais,  l'arme
anglaise, au peuple anglais. Si trophe il y a, c'est  l'Angleterre que
le trophe est d. La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu
de la figure d'un homme, elle levait dans la nue la statue d'un peuple.
Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce que nous disons ici. Elle
a encore, aprs son 1688 et notre 1789, l'illusion fodale. Elle croit 
l'hrdit et  la hirarchie. Ce peuple, qu'aucun ne dpasse en
puissance et en gloire, s'estime comme nation, non comme peuple. En tant
que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tte.
Workman, il se laisse ddaigner; soldat, il se laisse btonner. On se
souvient qu' la bataille d'Inkermann un sergent qui,  ce qu'il parat,
avait sauv l'arme, ne put tre mentionn par lord Raglan, la
hirarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans un rapport
aucun hros au-dessous du grade d'officier.

Ce que nous admirons par-dessus tout, dans une rencontre du genre de
celle de Waterloo, c'est la prodigieuse habilet du hasard. Pluie
nocturne, mur de Hougomont, chemin creux d'Ohain, Grouchy sourd au
canon, guide de Napolon qui le trompe, guide de Blow qui l'claire;
tout ce cataclysme est merveilleusement conduit.

Au total, disons-le, il y eut  Waterloo plus de massacre que de
bataille.

Waterloo est de toutes les batailles ranges celle qui a le plus petit
front sur un tel nombre de combattants. Napolon, trois quarts de lieue,
Wellington, une demi-lieue; soixante-douze mille combattants de chaque
ct. De cette paisseur vint le carnage.

On a fait ce calcul et tabli cette proportion: Perte d'hommes: 
Austerlitz, Franais, quatorze pour cent; Russes, trente pour cent,
Autrichiens, quarante-quatre pour cent.  Wagram, Franais, treize pour
cent; Autrichiens, quatorze.  la Moskowa, Franais, trente-sept pour
cent; Russes, quarante-quatre.  Bautzen, Franais, treize pour cent;
Russes et Prussiens, quatorze.  Waterloo, Franais, cinquante-six pour
cent; Allis, trente et un. Total pour Waterloo, quarante et un pour
cent. Cent quarante-quatre mille combattants; soixante mille morts. Le
champ de Waterloo aujourd'hui a le calme qui appartient  la terre,
support impassible de l'homme, et il ressemble  toutes les plaines.

La nuit pourtant une espce de brume visionnaire s'en dgage, et si
quelque voyageur s'y promne, s'il regarde, s'il coute, s'il rve comme
Virgile devant les funestes plaines de Philippes, l'hallucination de la
catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit; la fausse colline
monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille
reprend sa ralit; des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des
galops furieux traversent l'horizon! le songeur effar voit l'clair des
sabres, l'tincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes,
l'entre-croisement monstrueux des tonnerres; il entend, comme un rle au
fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille fantme; ces ombres,
ce sont les grenadiers; ces lueurs, ce sont les cuirassiers; ce
squelette, c'est Napolon; ce squelette, c'est Wellington; tout cela
n'est plus et se heurte et combat encore; et les ravins s'empourprent,
et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nues,
et, dans les tnbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-Saint-Jean,
Hougomont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confusment
couronnes de tourbillons de spectres s'exterminant.




Chapitre XVII

Faut-il trouver bon Waterloo?


Il existe une cole librale trs respectable qui ne hait point
Waterloo. Nous n'en sommes pas. Pour nous, Waterloo n'est que la date
stupfaite de la libert. Qu'un tel aigle sorte d'un tel oeuf, c'est 
coup sr l'inattendu.

Waterloo, si l'on se place au point de vue culminant de la question, est
intentionnellement une victoire contre-rvolutionnaire. C'est l'Europe
contre la France, c'est Ptersbourg, Berlin et Vienne contre Paris,
c'est le _statu quo_ contre l'initiative, c'est le 14 juillet 1789
attaqu  travers le 20 mars 1815, c'est le branle-bas des monarchies
contre l'indomptable meute franaise. teindre enfin ce vaste peuple en
ruption depuis vingt-six ans, tel tait le rve. Solidarit des
Brunswick, des Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg,
avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe le droit divin. Il est vrai
que, l'empire ayant t despotique, la royaut, par la raction
naturelle des choses, devait forcment tre librale, et qu'un ordre
constitutionnel  contre-coeur est sorti de Waterloo, au grand regret
des vainqueurs. C'est que la rvolution ne peut tre vraiment vaincue,
et qu'tant providentielle et absolument fatale, elle reparat toujours,
avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trnes, aprs
Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la Charte. Bonaparte
met un postillon sur le trne de Naples et un sergent sur le trne de
Sude, employant l'ingalit  dmontrer l'galit; Louis XVIII 
Saint-Ouen contresigne la dclaration des droits de l'homme. Voulez-vous
vous rendre compte de ce que c'est que la rvolution, appelez-la
_Progrs_; et voulez-vous vous rendre compte de ce que c'est que le
progrs, appelez-le _Demain_. Demain fait irrsistiblement son oeuvre,
et il la fait ds aujourd'hui. Il arrive toujours  son but,
trangement. Il emploie Wellington  faire de Foy, qui n'tait qu'un
soldat, un orateur. Foy tombe  Hougomont et se relve  la tribune.
Ainsi procde le progrs. Pas de mauvais outil pour cet ouvrier-l. Il
ajuste  son travail divin, sans se dconcerter, l'homme qui a enjamb
les Alpes, et le bon vieux malade chancelant du pre lyse. Il se sert
du podagre comme du conqurant; du conqurant au dehors, du podagre au
dedans. Waterloo, en coupant court  la dmolition des trnes europens
par l'pe, n'a eu d'autre effet que de faire continuer le travail
rvolutionnaire d'un autre ct. Les sabreurs ont fini, c'est le tour
des penseurs. Le sicle que Waterloo voulait arrter a march dessus et
a poursuivi sa route. Cette victoire sinistre a t vaincue par la
libert.

En somme, et incontestablement, ce qui triomphait  Waterloo, ce qui
souriait derrire Wellington, ce qui lui apportait tous les btons de
marchal de l'Europe, y compris, dit-on, le bton de marchal de France,
ce qui roulait joyeusement les brouettes de terre pleine d'ossements
pour lever la butte du lion, ce qui a triomphalement crit sur ce
pidestal cette date: _18 juin 1815_, ce qui encourageait Blcher
sabrant la droute, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se
penchait sur la France comme sur une proie, c'tait la
contre-rvolution. C'est la contre-rvolution qui murmurait ce mot
infme: dmembrement. Arrive  Paris, elle a vu le cratre de prs,
elle a senti que cette cendre lui brlait les pieds, et elle s'est
ravise. Elle est revenue au bgayement d'une charte.

Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo. De libert
intentionnelle, point. La contre-rvolution tait involontairement
librale, de mme que, par un phnomne correspondant, Napolon tait
involontairement rvolutionnaire. Le 18 juin 1815, Robespierre  cheval
fut dsaronn.




Chapitre XVIII

Recrudescence du droit divin


Fin de la dictature. Tout un systme d'Europe croula.

L'empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla  celle du monde romain
expirant. On revit de l'abme comme au temps des barbares. Seulement la
barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la
contre-rvolution, avait peu d'haleine, s'essouffla vite, et resta
court. L'empire, avouons-le, fut pleur, et pleur par des yeux
hroques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'empire avait
t la gloire mme. Il avait rpandu sur la terre toute la lumire que
la tyrannie peut donner; lumire sombre. Disons plus: lumire obscure.
Compare au vrai jour, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit
fit l'effet d'une clipse.

Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet
effacrent les enthousiasmes du 20 mars. Le Corse devint l'antithse du
Barnais. Le drapeau du dme des Tuileries fut blanc. L'exil trna. La
table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelys de
Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz
ayant vieilli. L'autel et le trne fraternisrent majestueusement. Une
des formes les plus incontestes du salut de la socit au dix-neuvime
sicle s'tablit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la
cocarde blanche. Trestaillon fut clbre. La devise _non pluribus impar_
reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la faade de la
caserne du quai d'Orsay. O il y avait eu une garde impriale, il y eut
une maison rouge. L'arc du carrousel, tout charg de victoires mal
portes, dpays dans ces nouveauts, un peu honteux peut-tre de
Marengo et d'Arcole, se tira d'affaire avec la statue du duc
d'Angoulme. Le cimetire de la Madeleine, redoutable fosse commune de
93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de
Marie-Antoinette tant dans cette poussire. Dans le foss de Vincennes,
un cippe spulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien tait
mort dans le mois mme o Napolon avait t couronn. Le pape Pie VII,
qui avait fait ce sacre trs prs de cette mort, bnit tranquillement la
chute comme il avait bni l'lvation. Il y eut  Schoenbrunn une petite
ombre ge de quatre ans qu'il fut sditieux d'appeler le roi de Rome.
Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs trnes, et le
matre de l'Europe a t mis dans une cage, et l'ancien rgime est
devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumire de la terre ont
chang de place, parce que, dans l'aprs-midi d'un jour d't, un ptre
a dit  un Prussien dans un bois: passez par ici et non par l!

Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles ralits malsaines
et vnneuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge pousa
1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent
constitutionnelles, les prjugs, les superstitions et les
arrire-penses, avec l'article 14 au coeur, se vernirent de
libralisme. Changement de peau des serpents.

L'homme avait t  la fois agrandi et amoindri par Napolon. L'idal,
sous ce rgne de la matire splendide, avait reu le nom trange
d'idologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en drision
l'avenir. Les peuples cependant, cette chair  canon si amoureuse du
canonnier, le cherchaient des yeux. O est-il? Que fait-il? _Napolon
est mort_, disait un passant  un invalide de Marengo et de
Waterloo.--_Lui mort!_ s'cria ce soldat, _vous le connaissez bien!_ Les
imaginations difiaient cet homme terrass. Le fond de l'Europe, aprs
Waterloo, fut tnbreux. Quelque chose d'norme resta longtemps vide par
l'vanouissement de Napolon.

Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se
reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit
d'avance le champ fatal de Waterloo.

En prsence et en face de cette antique Europe refaite, les linaments
d'une France nouvelle s'bauchrent. L'avenir, raill par l'empereur,
fit son entre. Il avait sur le front cette toile, Libert. Les yeux
ardents des jeunes gnrations se tournrent vers lui. Chose singulire,
on s'prit en mme temps de cet avenir, Libert, et de ce pass,
Napolon. La dfaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tomb semblait
plus haut que Napolon debout. Ceux qui avaient triomph eurent peur.
L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter
par Montchenu. Ses bras croiss devinrent l'inquitude des trnes.
Alexandre le nommait: mon insomnie. Cet effroi venait de la quantit de
rvolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le
libralisme bonapartiste. Ce fantme donnait le tremblement au vieux
monde. Les rois rgnrent mal  leur aise, avec le rocher de
Sainte-Hlne  l'horizon.

Pendant que Napolon agonisait  Longwood, les soixante mille hommes
tombs dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque
chose de leur paix se rpandit dans le monde. Le congrs de Vienne en
fit les traits de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration.

Voil ce que c'est que Waterloo.

Mais qu'importe  l'infini? Toute cette tempte, tout ce nuage, cette
guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la
lueur de l'oeil immense devant lequel un puceron sautant d'un brin
d'herbe  l'autre gale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours
de Notre-Dame.




Chapitre XIX

Le champ de bataille la nuit


Revenons, c'est une ncessit de ce livre, sur ce fatal champ de
bataille.

Le 18 juin 1815, c'tait pleine lune. Cette clart favorisa la poursuite
froce de Blcher, dnona les traces des fuyards, livra cette masse
dsastreuse  la cavalerie prussienne acharne, et aida au massacre. Il
y a parfois dans les catastrophes de ces tragiques complaisances de la
nuit.

Aprs le dernier coup de canon tir, la plaine de Mont-Saint-Jean resta
dserte.

Les Anglais occuprent le campement des Franais, c'est la constatation
habituelle de la victoire; coucher dans le lit du vaincu. Ils tablirent
leur bivouac au del de Rossomme. Les Prussiens, lchs sur la droute,
poussrent en avant. Wellington alla au village de Waterloo rdiger son
rapport  lord Bathurst.

Si jamais le _sic vos non vobis_ a t applicable, c'est  coup sr  ce
village de Waterloo. Waterloo n'a rien fait, et est rest  une
demi-lieue de l'action. Mont-Saint-Jean a t canonn, Hougomont a t
brl, Papelotte a t brl, Plancenoit a t brl, la Haie-Sainte a
t prise d'assaut, la Belle-Alliance a vu l'embrasement des deux
vainqueurs; on sait  peine ces noms, et Waterloo qui n'a point
travaill dans la bataille en a tout l'honneur.

Nous ne sommes pas de ceux qui flattent la guerre; quand l'occasion s'en
prsente, nous lui disons ses vrits. La guerre a d'affreuses beauts
que nous n'avons point caches; elle a aussi, convenons-en, quelques
laideurs. Une des plus surprenantes, c'est le prompt dpouillement des
morts aprs la victoire. L'aube qui suit une bataille se lve toujours
sur des cadavres nus.

Qui fait cela? Qui souille ainsi le triomphe? Quelle est cette hideuse
main furtive qui se glisse dans la poche de la victoire? Quels sont ces
filous faisant leur coup derrire la gloire? Quelques philosophes,
Voltaire entre autres, affirment que ce sont prcisment ceux-l qui ont
fait la gloire. _Ce sont les mmes_, disent-ils, _il n'y a pas de
rechange, ceux qui sont debout pillent ceux qui sont  terre_. _Le hros
du jour est le vampire de la nuit._ On a bien le droit, aprs tout, de
dtrousser un peu un cadavre dont on est l'auteur. Quant  nous, nous ne
le croyons pas. Cueillir des lauriers et voler les souliers d'un mort,
cela nous semble impossible  la mme main.

Ce qui est certain, c'est que, d'ordinaire, aprs les vainqueurs
viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat
contemporain, hors de cause.

Toute arme a une queue, et c'est l ce qu'il faut accuser. Des tres
chauves-souris, mi-partis brigands et valets, toutes les espces de
_vespertilio_ qu'engendre ce crpuscule qu'on appelle la guerre, des
porteurs d'uniformes qui ne combattent pas, de faux malades, des clops
redoutables, des cantiniers interlopes trottant, quelquefois avec leurs
femmes, sur de petites charrettes et volant ce qu'ils revendent, des
mendiants s'offrant pour guides aux officiers, des goujats, des
maraudeurs, les armes en marche autrefois,--nous ne parlons pas du
temps prsent,--tranaient tout cela, si bien que, dans la langue
spciale, cela s'appelait les tranards. Aucune arme ni aucune nation
n'taient responsables de ces tres; ils parlaient italien et suivaient
les Allemands; ils parlaient franais et suivaient les Anglais. C'est
par un de ces misrables, tranard espagnol qui parlait franais, que le
marquis de Fervacques, tromp par son baragouin picard, et le prenant
pour un des ntres, fut tu en tratre et vol sur le champ de bataille
mme, dans la nuit qui suivit la victoire de Cerisoles. De la maraude
naissait le maraud. La dtestable maxime: _vivre sur l'ennemi_,
produisait cette lpre, qu'une forte discipline pouvait seule gurir. Il
y a des renommes qui trompent; on ne sait pas toujours pourquoi de
certains gnraux, grands d'ailleurs, ont t si populaires. Turenne
tait ador de ses soldats parce qu'il tolrait le pillage; le mal
permis fait partie de la bont; Turenne tait si bon qu'il a laiss
mettre  feu et  sang le Palatinat. On voyait  la suite des armes
moins ou plus de maraudeurs selon que le chef tait plus ou moins
svre. Hoche et Marceau n'avaient point de tranards; Wellington, nous
lui rendons volontiers cette justice, en avait peu.

Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, on dpouilla les morts.
Wellington fut rigide; ordre de passer par les armes quiconque serait
pris en flagrant dlit; mais la rapine est tenace. Les maraudeurs
volaient dans un coin du champ de bataille pendant qu'on les fusillait
dans l'autre.

La lune tait sinistre sur cette plaine.

Vers minuit, un homme rdait, ou plutt rampait, du ct du chemin creux
d'Ohain. C'tait, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de
caractriser, ni Anglais, ni Franais, ni paysan, ni soldat, moins homme
que goule, attir par le flair des morts, ayant pour victoire le vol,
venant dvaliser Waterloo. Il tait vtu d'une blouse qui tait un peu
une capote, il tait inquiet et audacieux, il allait devant lui et
regardait derrire lui. Qu'tait-ce que cet homme? La nuit probablement
en savait plus sur son compte que le jour. Il n'avait point de sac, mais
videmment de larges poches sous sa capote. De temps en temps, il
s'arrtait, examinait la plaine autour de lui comme pour voir s'il
n'tait pas observ, se penchait brusquement, drangeait  terre quelque
chose de silencieux et d'immobile, puis se redressait et s'esquivait.
Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et mystrieux le
faisaient ressembler  ces larves crpusculaires qui hantent les ruines
et que les anciennes lgendes normandes appellent les Alleurs.

De certains chassiers nocturnes font de ces silhouettes dans les
marcages.

Un regard qui et sond attentivement toute cette brume et pu
remarquer,  quelque distance, arrt et comme cach derrire la masure
qui borde sur la chausse de Nivelles l'angle de la route de
Mont-Saint-Jean  Braine-l'Alleud, une faon de petit fourgon de
vivandier  coiffe d'osier goudronne, attel d'une haridelle affame
broutant l'ortie  travers son mors, et dans ce fourgon une espce de
femme assise sur des coffres et des paquets. Peut-tre y avait-il un
lien entre ce fourgon et ce rdeur.

L'obscurit tait sereine. Pas un nuage au znith. Qu'importe que la
terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont l les indiffrences du
ciel. Dans les prairies, des branches d'arbre casses par la mitraille
mais non tombes et retenues par l'corce se balanaient doucement au
vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les
broussailles. Il y avait dans l'herbe des frissons qui ressemblaient 
des dparts d'mes.

On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les
rondes-major du campement anglais.

Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brler, faisant, l'un 
l'ouest, l'autre  l'est, deux grosses flammes auxquelles venait se
rattacher, comme un collier de rubis dnou ayant  ses extrmits deux
escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais tal en demi-cercle
immense sur les collines de l'horizon.

Nous avons dit la catastrophe du chemin d'Ohain. Ce qu'avait t cette
mort pour tant de braves, le coeur s'pouvante d'y songer.

Si quelque chose est effroyable, s'il existe une ralit qui dpasse le
rve, c'est ceci: vivre, voir le soleil, tre en pleine possession de la
force virile, avoir la sant et la joie, rire vaillamment, courir vers
une gloire qu'on a devant soi, blouissante, se sentir dans la poitrine
un poumon qui respire, un coeur qui bat, une volont qui raisonne,
parler, penser, esprer, aimer, avoir une mre, avoir une femme, avoir
des enfants, avoir la lumire, et tout  coup, le temps d'un cri, en
moins d'une minute, s'effondrer dans un abme, tomber, rouler, craser,
tre cras, voir des pis de bl, des fleurs, des feuilles, des
branches, ne pouvoir se retenir  rien, sentir son sabre inutile, des
hommes sous soi, des chevaux sur soi, se dbattre en vain, les os briss
par quelque ruade dans les tnbres, sentir un talon qui vous fait
jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, touffer,
hurler, se tordre, tre l-dessous, et se dire: _tout  l'heure j'tais
un vivant!_

L o avait rl ce lamentable dsastre, tout faisait silence
maintenant. L'encaissement du chemin creux tait comble de chevaux et de
cavaliers inextricablement amoncels. Enchevtrement terrible. Il n'y
avait plus de talus. Les cadavres nivelaient la route avec la plaine et
venaient au ras du bord comme un boisseau d'orge bien mesur. Un tas de
morts dans la partie haute, une rivire de sang dans la partie basse;
telle tait cette route le soir du 18 juin 1815. Le sang coulait jusque
sur la chausse de Nivelles et s'y extravasait en une large mare devant
l'abatis d'arbres qui barrait la chausse,  un endroit qu'on montre
encore. C'est, on s'en souvient, au point oppos, vers la chausse de
Genappe, qu'avait eu lieu l'effondrement des cuirassiers. L'paisseur
des cadavres se proportionnait  la profondeur du chemin creux. Vers le
milieu,  l'endroit o il devenait plein, l o avait pass la division
Delord, la couche des morts s'amincissait.

Le rdeur nocturne, que nous venons de faire entrevoir au lecteur,
allait de ce ct. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il
passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds
dans le sang.

Tout  coup il s'arrta.  quelques pas devant lui, dans le chemin
creux, au point o finissait le monceau des morts, de dessous cet amas
d'hommes et de chevaux, sortait une main ouverte, claire par la lune.

Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait, et qui tait un
anneau d'or.

L'homme se courba, demeura un moment accroupi, et quand il se releva, il
n'y avait plus d'anneau  cette main.

Il ne se releva pas prcisment; il resta dans une attitude fauve et
effarouche, tournant le dos au tas de morts, scrutant l'horizon, 
genoux, tout l'avant du corps portant sur ses deux index appuys 
terre, la tte guettant par-dessus le bord du chemin creux. Les quatre
pattes du chacal conviennent  de certaines actions.

Puis, prenant son parti, il se dressa.

En ce moment il eut un soubresaut. Il sentit que par derrire on le
tenait.

Il se retourna; c'tait la main ouverte qui s'tait referme et qui
avait saisi le pan de sa capote.

Un honnte homme et eu peur. Celui-ci se mit  rire.

--Tiens, dit-il, ce n'est que le mort. J'aime mieux un revenant qu'un
gendarme.

Cependant la main dfaillit et le lcha. L'effort s'puise vite dans la
tombe.

--Ah ! reprit le rdeur, est-il vivant ce mort? Voyons donc. Il se
pencha de nouveau, fouilla le tas, carta ce qui faisait obstacle,
saisit la main, empoigna le bras, dgagea la tte, tira le corps, et
quelques instants aprs il tranait dans l'ombre du chemin creux un
homme inanim, au moins vanoui. C'tait un cuirassier, un officier, un
officier mme d'un certain rang; une grosse paulette d'or sortait de
dessous la cuirasse; cet officier n'avait plus de casque. Un furieux
coup de sabre balafrait son visage o l'on ne voyait que du sang. Du
reste, il ne semblait pas qu'il et de membre cass, et par quelque
hasard heureux, si ce mot est possible ici, les morts s'taient
arc-bouts au-dessus de lui de faon  le garantir de l'crasement. Ses
yeux taient ferms.

Il avait sur sa cuirasse la croix d'argent de la Lgion d'honneur.

Le rdeur arracha cette croix qui disparut dans un des gouffres qu'il
avait sous sa capote.

Aprs quoi, il tta le gousset de l'officier, y sentit une montre et la
prit. Puis il fouilla le gilet, y trouva une bourse et l'empocha.

Comme il en tait  cette phase des secours qu'il portait  ce mourant,
l'officier ouvrit les yeux.

--Merci, dit-il faiblement.

La brusquerie des mouvements de l'homme qui le maniait, la fracheur de
la nuit, l'air respir librement, l'avaient tir de sa lthargie.

Le rdeur ne rpondit point. Il leva la tte. On entendait un bruit de
pas dans la plaine; probablement quelque patrouille qui approchait.

L'officier murmura, car il y avait encore de l'agonie dans sa voix:

--Qui a gagn la bataille?

--Les Anglais, rpondit le rdeur.

L'officier reprit:

--Cherchez dans mes poches. Vous y trouverez une bourse et une montre.
Prenez-les.

C'tait dj fait.

Le rdeur excuta le semblant demand, et dit:

--Il n'y a rien.

--On m'a vol, reprit l'officier; j'en suis fch. C'et t pour vous.

Les pas de la patrouille devenaient de plus en plus distincts.

--Voici qu'on vient, dit le rdeur, faisant le mouvement d'un homme qui
s'en va.

L'officier, soulevant pniblement le bras, le retint:

--Vous m'avez sauv la vie. Qui tes-vous?

Le rdeur rpondit vite et bas:

--J'tais comme vous de l'arme franaise. Il faut que je vous quitte.
Si l'on me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauv la vie.
Tirez-vous d'affaire maintenant.

--Quel est votre grade?

--Sergent.

--Comment vous appelez-vous?

--Thnardier.

--Je n'oublierai pas ce nom, dit l'officier. Et vous, retenez le mien.
Je me nomme Pontmercy.




Livre deuxime--Le vaisseau _L'Orion_




Chapitre I

Le numro 24601 devient le numro 9430


Jean Valjean avait t repris.

On nous saura gr de passer rapidement sur des dtails douloureux. Nous
nous bornons  transcrire deux entrefilets publis par les journaux du
temps, quelques mois aprs les vnements surprenants accomplis 
Montreuil-sur-Mer.

Ces articles sont un peu sommaires. On se souvient qu'il n'existait pas
encore  cette poque de _Gazette des Tribunaux_.

Nous empruntons le premier au _Drapeau blanc_. Il est dat du 25 juillet
1823:

Un arrondissement du Pas-de-Calais vient d'tre le thtre d'un
vnement peu ordinaire. Un homme tranger au dpartement et nomm Mr
Madeleine avait relev depuis quelques annes, grce  des procds
nouveaux, une ancienne industrie locale, la fabrication des jais et des
verroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et, disons-le, celle de
l'arrondissement. En reconnaissance de ses services, on l'avait nomm
maire. La police a dcouvert que ce Mr Madeleine n'tait autre qu'un
ancien forat en rupture de ban, condamn en 1796 pour vol, et nomm
Jean Valjean. Jean Valjean a t rintgr au bagne. Il parat qu'avant
son arrestation il avait russi  retirer de chez Mr Laffitte une somme
de plus d'un demi-million qu'il y avait place, et qu'il avait, du
reste, trs lgitimement, dit-on, gagne dans son commerce. On n'a pu
savoir o Jean Valjean avait cach cette somme depuis sa rentre au
bagne de Toulon.

Le deuxime article, un peu plus dtaill, est extrait du _Journal de
Paris_, mme date.

Un ancien forat libr, nomm Jean Valjean, vient de comparatre
devant la cour d'assises du Var dans des circonstances faites pour
appeler l'attention. Ce sclrat tait parvenu  tromper la vigilance de
la police; il avait chang de nom et avait russi  se faire nommer
maire d'une de nos petites villes du Nord. Il avait tabli dans cette
ville un commerce assez considrable. Il a t enfin dmasqu et arrt,
grce au zle infatigable du ministre public. Il avait pour concubine
une fille publique qui est morte de saisissement au moment de son
arrestation. Ce misrable, qui est dou d'une force herculenne, avait
trouv moyen de s'vader; mais, trois ou quatre jours aprs son vasion,
la police mit de nouveau la main sur lui,  Paris mme, au moment o il
montait dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la
capitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu'il avait
profit de l'intervalle de ces trois ou quatre jours de libert pour
rentrer en possession d'une somme considrable place par lui chez un de
nos principaux banquiers. On value cette somme  six ou sept cent mille
francs.  en croire l'acte d'accusation, il l'aurait enfouie en un lieu
connu de lui seul et l'on n'a pas pu la saisir. Quoi qu'il en soit, le
nomm Jean Valjean vient d'tre traduit aux assises du dpartement du
Var comme accus d'un vol de grand chemin commis  main arme, il y a
huit ans environ, sur la personne d'un de ces honntes enfants qui,
comme l'a dit le patriarche de Ferney en vers immortels:

_...De Savoie arrivent tous les ans_
_Et dont la main lgrement essuie_
_Ces longs canaux engorgs par la suie._

Ce bandit a renonc  se dfendre. Il a t tabli, par l'habile et
loquent organe du ministre public, que le vol avait t commis de
complicit, et que Jean Valjean faisait partie d'une bande de voleurs
dans le Midi. En consquence Jean Valjean, dclar coupable, a t
condamn  la peine de mort. Ce criminel avait refus de se pourvoir en
cassation. Le roi, dans son inpuisable clmence, a daign commuer sa
peine en celle des travaux forcs  perptuit. Jean Valjean a t
immdiatement dirig sur le bagne de Toulon.

On n'a pas oubli que Jean Valjean avait  Montreuil-sur-Mer des
habitudes religieuses. Quelques journaux, entre autres le
_Constitutionnel_, prsentrent cette commutation comme un triomphe du
parti prtre.

Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Il s'appela 9430.

Du reste, disons-le pour n'y plus revenir, avec Mr Madeleine la
prosprit de Montreuil-sur-Mer disparut; tout ce qu'il avait prvu dans
sa nuit de fivre et d'hsitation se ralisa; lui de moins, ce fut en
effet l'me de moins. Aprs sa chute, il se fit  Montreuil-sur-Mer ce
partage goste des grandes existences tombes, ce fatal dpcement des
choses florissantes qui s'accomplit tous les jours obscurment dans la
communaut humaine et que l'histoire n'a remarqu qu'une fois, parce
qu'il s'est fait aprs la mort d'Alexandre. Les lieutenants se
couronnent rois; les contre-matres s'improvisrent fabricants. Les
rivalits envieuses surgirent. Les vastes ateliers de Mr Madeleine
furent ferms; les btiments tombrent en ruine, les ouvriers se
dispersrent. Les uns quittrent le pays, les autres quittrent le
mtier. Tout se fit dsormais en petit, au lieu de se faire en grand;
pour le lucre, au lieu de se faire pour le bien. Plus de centre; la
concurrence partout, et l'acharnement. Mr Madeleine dominait tout, et
dirigeait. Lui tomb, chacun tira  soi; l'esprit de lutte succda 
l'esprit d'organisation, l'pret  la cordialit, la haine de l'un
contre l'autre  la bienveillance du fondateur pour tous; les fils nous
par Mr Madeleine se brouillrent et se rompirent; on falsifia les
procds, on avilit les produits, on tua la confiance; les dbouchs
diminurent, moins de commandes; le salaire baissa, les ateliers
chmrent, la faillite vint. Et puis plus rien pour les pauvres. Tout
s'vanouit.

L'tat lui-mme s'aperut que quelqu'un avait t cras quelque part.
Moins de quatre ans aprs l'arrt de la cour d'assises constatant au
profit du bagne l'identit de Mr Madeleine et de Jean Valjean, les frais
de perception de l'impt taient doubls dans l'arrondissement de
Montreuil-sur-Mer, et Mr de Villle en faisait l'observation  la
tribune au mois de fvrier 1827.




Chapitre II

O on lira deux vers qui sont peut-tre du diable


Avant d'aller plus loin, il est  propos de raconter avec quelque dtail
un fait singulier qui se passa vers la mme poque  Montfermeil et qui
n'est peut-tre pas sans concidence avec certaines conjectures du
ministre public.

Il y a dans le pays de Montfermeil une superstition trs ancienne,
d'autant plus curieuse et d'autant plus prcieuse qu'une superstition
populaire dans le voisinage de Paris est comme un alos en Sibrie. Nous
sommes de ceux qui respectent tout ce qui est  l'tat de plante rare.
Voici donc la superstition de Montfermeil. On croit que le diable a, de
temps immmorial, choisi la fort pour y cacher ses trsors. Les bonnes
femmes affirment qu'il n'est pas rare de rencontrer,  la chute du jour,
dans les endroits carts du bois, un homme noir, ayant la mine d'un
charretier ou d'un bcheron, chauss de sabots, vtu d'un pantalon et
d'un sarrau de toile, et reconnaissable en ce qu'au lieu de bonnet ou de
chapeau il a deux immenses cornes sur la tte. Ceci doit le rendre
reconnaissable en effet. Cet homme est habituellement occup  creuser
un trou. Il y a trois manires de tirer parti de cette rencontre. La
premire, c'est d'aborder l'homme et de lui parler. Alors on s'aperoit
que cet homme est tout bonnement un paysan, qu'il parat noir parce
qu'on est au crpuscule, qu'il ne creuse pas le moindre trou, mais qu'il
coupe de l'herbe pour ses vaches, et que ce qu'on avait pris pour des
cornes n'est autre chose qu'une fourche  fumier qu'il porte sur son dos
et dont les dents, grce  la perspective du soir, semblaient lui sortir
de la tte. On rentre chez soi, et l'on meurt dans la semaine. La
seconde manire, c'est de l'observer, d'attendre qu'il ait creus son
trou, qu'il l'ait referm et qu'il s'en soit all; puis de courir bien
vite  la fosse, de la rouvrir et d'y prendre le trsor que l'homme
noir y a ncessairement dpos. En ce cas, on meurt dans le mois. Enfin
la troisime manire, c'est de ne point parler  l'homme noir, de ne
point le regarder, et de s'enfuir  toutes jambes. On meurt dans
l'anne. Comme les trois manires ont leurs inconvnients, la seconde,
qui offre du moins quelques avantages, entre autres celui de possder un
trsor, ne ft-ce qu'un mois, est la plus gnralement adopte. Les
hommes hardis, que toutes les chances tentent, ont donc, assez souvent,
 ce qu'on assure, rouvert les trous creuss par l'homme noir et essay
de voler le diable. Il parat que l'opration est mdiocre. Du moins,
s'il faut en croire la tradition et en particulier les deux vers
nigmatiques en latin barbare qu'a laisss sur ce sujet un mauvais moine
normand, un peu sorcier, appel Tryphon. Ce Tryphon est enterr 
l'abbaye de Saint-Georges de Bocherville prs Rouen, et il nat des
crapauds sur sa tombe.

On fait donc des efforts normes, ces fosses-l sont ordinairement trs
creuses, on sue, on fouille, on travaille toute une nuit, car c'est la
nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, on brle sa chandelle, on
brche sa pioche, et lorsqu'on est arriv enfin au fond du trou,
lorsqu'on met la main sur le trsor, que trouve-t-on? qu'est-ce que
c'est que le trsor du diable? Un sou, parfois un cu, une pierre, un
squelette, un cadavre saignant, quelquefois un spectre pli en quatre
comme une feuille de papier dans un portefeuille, quelquefois rien.
C'est ce que semblent annoncer aux curieux indiscrets les vers de
Tryphon:

_Fodit, et in fossa thesauros condit opaca,_
_As, nummos, lapides, cadaver, simulacre, nihilque._

Il parat que de nos jours on y trouve aussi, tantt une poire  poudre
avec des balles, tantt un vieux jeu de cartes gras et roussi qui a
videmment servi aux diables. Tryphon n'enregistre point ces deux
dernires trouvailles, attendu que Tryphon vivait au douzime sicle et
qu'il ne semble point que le diable ait eu l'esprit d'inventer la poudre
avant Roger Bacon et les cartes avant Charles VI.

Du reste, si l'on joue avec ces cartes, on est sr de perdre tout ce
qu'on possde; et quant  la poudre qui est dans la poire, elle a la
proprit de vous faire clater votre fusil  la figure.

Or, fort peu de temps aprs l'poque o il sembla au ministre public
que le forat libr Jean Valjean, pendant son vasion de quelques
jours, avait rd autour de Montfermeil, on remarqua dans ce mme
village qu'un certain vieux cantonnier appel Boulatruelle avait des
allures dans le bois. On croyait savoir dans le pays que ce
Boulatruelle avait t au bagne; il tait soumis  de certaines
surveillances de police, et, comme il ne trouvait d'ouvrage nulle part,
l'administration l'employait au rabais comme cantonnier sur le chemin de
traverse de Gagny  Lagny.

Ce Boulatruelle tait un homme vu de travers par les gens de l'endroit,
trop respectueux, trop humble, prompt  ter son bonnet  tout le monde,
tremblant et souriant devant les gendarmes, probablement affili  des
bandes, disait-on, suspect d'embuscade au coin des taillis  la nuit
tombante. Il n'avait que cela pour lui qu'il tait ivrogne.

Voici ce qu'on croyait avoir remarqu:

Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait de fort bonne heure sa
besogne d'empierrement et d'entretien de la route et s'en allait dans la
fort avec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dans les clairires
les plus dsertes, dans les fourrs les plus sauvages, ayant l'air de
chercher quelque chose, quelquefois creusant des trous. Les bonnes
femmes qui passaient le prenaient d'abord pour Belzbuth, puis elles
reconnaissaient Boulatruelle, et n'taient gure plus rassures. Ces
rencontres paraissaient contrarier vivement Boulatruelle. Il tait
visible qu'il cherchait  se cacher, et qu'il y avait un mystre dans ce
qu'il faisait.

On disait dans le village:--C'est clair que le diable a fait quelque
apparition. Boulatruelle l'a vu, et cherche. Au fait, il est fichu pour
empoigner le magot de Lucifer. Les voltairiens ajoutaient:--Sera-ce
Boulatruelle qui attrapera le diable, ou le diable qui attrapera
Boulatruelle? Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signes de croix.

Cependant les manges de Boulatruelle dans le bois cessrent, et il
reprit rgulirement son travail de cantonnier. On parla d'autre chose.

Quelques personnes toutefois taient restes curieuses, pensant qu'il y
avait probablement dans ceci, non point les fabuleux trsors de la
lgende, mais quelque bonne aubaine, plus srieuse et plus palpable que
les billets de banque du diable, et dont le cantonnier avait sans doute
surpris  moiti le secret. Les plus intrigus taient le matre
d'cole et le gargotier Thnardier, lequel tait l'ami de tout le monde
et n'avait point ddaign de se lier avec Boulatruelle.

--Il a t aux galres? disait Thnardier. Eh! mon Dieu! on ne sait ni
qui y est, ni qui y sera.

Un soir le matre d'cole affirmait qu'autrefois la justice se serait
enquise de ce que Boulatruelle allait faire dans le bois, et qu'il
aurait bien fallu qu'il parlt, et qu'on l'aurait mis  la torture au
besoin, et que Boulatruelle n'aurait point rsist, par exemple,  la
question de l'eau.

--Donnons-lui la question du vin, dit Thnardier.

On se mit  quatre et l'on ft boire le vieux cantonnier. Boulatruelle
but normment, et parla peu. Il combina, avec un art admirable et dans
une proportion magistrale, la soif d'un goinfre avec la discrtion d'un
juge. Cependant,  force de revenir  la charge, et de rapprocher et de
presser les quelques paroles obscures qui lui chappaient, voici ce que
le Thnardier et le matre d'cole crurent comprendre:

Boulatruelle, un matin, en se rendant au point du jour  son ouvrage,
aurait t surpris de voir dans un coin du bois, sous une broussaille,
une pelle et une pioche, _comme qui dirait caches_. Cependant, il
aurait pens que c'taient probablement la pelle et la pioche du pre
Six-Fours, le porteur d'eau, et il n'y aurait plus song. Mais le soir
du mme jour, il aurait vu, sans pouvoir tre vu lui-mme, tant masqu
par un gros arbre, se diriger de la route vers le plus pais du bois un
particulier qui n'tait pas du tout du pays, et que lui, Boulatruelle,
connaissait trs bien. Traduction par Thnardier: _un camarade du
bagne_. Boulatruelle s'tait obstinment refus  dire le nom. Ce
particulier portait un paquet, quelque chose de carr, comme une grande
bote ou un petit coffre. Surprise de Boulatruelle. Ce ne serait
pourtant qu'au bout de sept ou huit minutes que l'ide de suivre le
particulier lui serait venue. Mais il tait trop tard, le particulier
tait dj dans le fourr, la nuit s'tait faite, et Boulatruelle
n'avait pu le rejoindre. Alors il avait pris le parti d'observer la
lisire du bois. Il faisait lune. Deux ou trois heures aprs,
Boulatruelle avait vu ressortir du taillis son particulier portant
maintenant, non plus le petit coffre-malle, mais une pioche et une
pelle. Boulatruelle avait laiss passer le particulier et n'avait pas eu
l'ide de l'aborder, parce qu'il s'tait dit que l'autre tait trois
fois plus fort que lui, et arm d'une pioche, et l'assommerait
probablement en le reconnaissant et en se voyant reconnu. Touchante
effusion de deux vieux camarades qui se retrouvent. Mais la pelle et la
pioche avaient t un trait de lumire pour Boulatruelle; il avait couru
 la broussaille du matin, et n'y avait plus trouv ni pelle ni pioche.
Il en avait conclu que son particulier, entr dans le bois, y avait
creus un trou avec la pioche, avait enfoui le coffre, et avait referm
le trou avec la pelle. Or, le coffre tait trop petit pour contenir un
cadavre, donc il contenait de l'argent. De l ses recherches.
Boulatruelle avait explor, sond et furet toute la fort, et fouill
partout o la terre lui avait paru frachement remue. En vain.

Il n'avait rien dnich. Personne n'y pensa plus dans Montfermeil. Il
y eut seulement quelques braves commres qui dirent: _Tenez pour certain
que le cantonnier de Gagny n'a pas fait tout ce triquemaque pour rien;
il est sr que le diable est venu._




Chapitre III

Qu'il fallait que la chane de la manille eut subit un certain travail
prparatoire pour tre ainsi brise d'un coup de marteau


Vers la fin d'octobre de cette mme anne 1823, les habitants de Toulon
virent rentrer dans leur port,  la suite d'un gros temps et pour
rparer quelques avaries, le vaisseau l' _Orion_ qui a t plus tard
employ  Brest comme vaisseau-cole et qui faisait alors partie de
l'escadre de la Mditerrane.

Ce btiment, tout clop qu'il tait, car la mer l'avait malmen, fit de
l'effet en entrant dans la rade. Il portait je ne sais plus quel
pavillon qui lui valut un salut rglementaire de onze coups de canon,
rendus par lui coup pour coup; total: vingt-deux. On a calcul qu'en
salves, politesses royales et militaires, changes de tapages courtois,
signaux d'tiquette, formalits de rades et de citadelles, levers et
couchers de soleil salus tous les jours par toutes les forteresses et
tous les navires de guerre, ouvertures et fermetures de portes, etc.,
etc., le monde civilis tirait  poudre par toute la terre, toutes les
vingt-quatre heures, cent cinquante mille coups de canon inutiles.  six
francs le coup de canon, cela fait neuf cent mille francs par jour,
trois cents millions par an, qui s'en vont en fume. Ceci n'est qu'un
dtail. Pendant ce temps-l les pauvres meurent de faim.

L'anne 1823 tait ce que la restauration a appel l'poque de la
guerre d'Espagne.

Cette guerre contenait beaucoup d'vnements dans un seul, et force
singularits. Une grosse affaire de famille pour la maison de Bourbon;
la branche de France secourant et protgeant la branche de Madrid,
c'est--dire faisant acte d'anesse; un retour apparent  nos traditions
nationales compliqu de servitude et de sujtion aux cabinets du nord;
Mr le duc d'Angoulme, surnomm par les feuilles librales _le hros
d'Andujar_, comprimant, dans une attitude triomphale un peu contrarie
par son air paisible, le vieux terrorisme fort rel du saint-office aux
prises avec le terrorisme chimrique des libraux; les sans-culottes
ressuscits au grand effroi des douairires sous le nom de
_descamisados;_ le monarchisme faisant obstacle au progrs qualifi
anarchie; les thories de 89 brusquement interrompues dans la sape; un
hol europen intim  l'ide franaise faisant son tour du monde; 
ct du fils de France gnralissime, le prince de Carignan, depuis
Charles-Albert, s'enrlant dans cette croisade des rois contre les
peuples comme volontaire avec des paulettes de grenadier en laine
rouge; les soldats de l'empire se remettant en campagne, mais aprs huit
annes de repos, vieillis, tristes, et sous la cocarde blanche; le
drapeau tricolore agit  l'tranger par une hroque poigne de
Franais comme le drapeau blanc l'avait t  Coblentz trente ans
auparavant; les moines mls  nos troupiers; l'esprit de libert et de
nouveaut mis  la raison par les bayonnettes; les principes mats 
coups de canon; la France dfaisant par ses armes ce qu'elle avait fait
par son esprit; du reste, les chefs ennemis vendus, les soldats
hsitants, les villes assiges par des millions; point de prils
militaires et pourtant des explosions possibles, comme dans toute mine
surprise et envahie; peu de sang vers, peu d'honneur conquis, de la
honte pour quelques-uns, de la gloire pour personne; telle fut cette
guerre, faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite
par des gnraux qui sortaient de Napolon. Elle eut ce triste sort de
ne rappeler ni la grande guerre ni la grande politique.

Quelques faits d'armes furent srieux; la prise du Trocadro, entre
autres, fut une belle action militaire; mais en somme, nous le rptons,
les trompettes de cette guerre rendent un son fl, l'ensemble fut
suspect, l'histoire approuve la France dans sa difficult d'acceptation
de ce faux triomphe. Il parut vident que certains officiers espagnols
chargs de la rsistance cdrent trop aisment, l'ide de corruption se
dgagea de la victoire; il sembla qu'on avait plutt gagn les gnraux
que les batailles, et le soldat vainqueur rentra humili. Guerre
diminuante en effet o l'on put lire _Banque de France_ dans les plis du
drapeau. Des soldats de la guerre de 1808, sur lesquels s'tait
formidablement croule Saragosse, fronaient le sourcil en 1823 devant
l'ouverture facile des citadelles, et se prenaient  regretter Palafox.
C'est l'humeur de la France d'aimer encore mieux avoir devant elle
Rostopchine que Ballesteros.

 un point de vue plus grave encore, et sur lequel il convient
d'insister aussi, cette guerre, qui froissait en France l'esprit
militaire, indignait l'esprit dmocratique. C'tait une entreprise
d'asservissement. Dans cette campagne, le but du soldat franais, fils
de la dmocratie, tait la conqute d'un joug pour autrui. Contresens
hideux. La France est faite pour rveiller l'me des peuples, non pour
l'touffer. Depuis 1792, toutes les rvolutions de l'Europe sont la
rvolution franaise; la libert rayonne de France. C'est l un fait
solaire. Aveugle qui ne le voit pas! c'est Bonaparte qui l'a dit.

La guerre de 1823, attentat  la gnreuse nation espagnole, tait donc
en mme temps un attentat  la rvolution franaise. Cette voie de fait
monstrueuse, c'tait la France qui la commettait; de force; car, en
dehors des guerres libratrices, tout ce que font les armes, elles le
font de force. Le mot _obissance passive_ l'indique. Une arme est un
trange chef-d'oeuvre de combinaison o la force rsulte d'une somme
norme d'impuissance. Ainsi s'explique la guerre, faite par l'humanit
contre l'humanit malgr l'humanit.

Quant aux Bourbons, la guerre de 1823 leur fut fatale. Ils la prirent
pour un succs. Ils ne virent point quel danger il y a  faire tuer une
ide par une consigne. Ils se mprirent dans leur navet au point
d'introduire dans leur tablissement comme lment de force l'immense
affaiblissement d'un crime. L'esprit de guet-apens entra dans leur
politique. 1830 germa dans 1823. La campagne d'Espagne devint dans leurs
conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de
droit divin. La France, ayant rtabli _el rey neto_ en Espagne, pouvait
bien rtablir le roi absolu chez elle. Ils tombrent dans cette
redoutable erreur de prendre l'obissance du soldat pour le consentement
de la nation. Cette confiance-l perd les trnes. Il ne faut s'endormir,
ni  l'ombre d'un mancenillier ni  l'ombre d'une arme.

Revenons au navire l' _Orion_.

Pendant les oprations de l'arme commande par le prince-gnralissime,
une escadre croisait dans la Mditerrane. Nous venons de dire que
l'_Orion_ tait de cette escadre et qu'il fut ramen par des vnements
de mer dans le port de Toulon.

La prsence d'un vaisseau de guerre dans un port a je ne sais quoi qui
appelle et qui occupe la foule. C'est que cela est grand, et que la
foule aime ce qui est grand.

Un vaisseau de ligne est une des plus magnifiques rencontres qu'ait le
gnie de l'homme avec la puissance de la nature.

Un vaisseau de ligne est compos  la fois de ce qu'il y a de plus lourd
et de ce qu'il y a de plus lger, parce qu'il a affaire en mme temps
aux trois formes de la substance, au solide, au liquide, au fluide, et
qu'il doit lutter contre toutes les trois. Il a onze griffes de fer pour
saisir le granit au fond de la mer, et plus d'ailes et plus d'antennes
que la bigaille pour prendre le vent dans les nues. Son haleine sort
par ses cent vingt canons comme par des clairons normes, et rpond
firement  la foudre. L'ocan cherche  l'garer dans l'effrayante
similitude de ses vagues, mais le vaisseau a son me, sa boussole, qui
le conseille et lui montre toujours le nord. Dans les nuits noires ses
fanaux supplent aux toiles. Ainsi, contre le vent il a la corde et la
toile, contre l'eau le bois, contre le rocher le fer, le cuivre et le
plomb, contre l'ombre la lumire, contre l'immensit une aiguille.

Si l'on veut se faire une ide de toutes ces proportions gigantesques
dont l'ensemble constitue le vaisseau de ligne, on n'a qu' entrer sous
une des cales couvertes,  six tages, des ports de Brest ou de Toulon.
Les vaisseaux en construction sont l sous cloche, pour ainsi dire.
Cette poutre colossale, c'est une vergue; cette grosse colonne de bois
couche  terre  perte de vue, c'est le grand mt.  le prendre de sa
racine dans la cale  sa cime dans la nue, il est long de soixante
toises, et il a trois pieds de diamtre  sa base. Le grand mt anglais
s'lve  deux cent dix-sept pieds au-dessus de la ligne de flottaison.
La marine de nos pres employait des cbles, la ntre emploie des
chanes. Le simple tas de chanes d'un vaisseau de cent canons a quatre
pieds de haut, vingt pieds de large, huit pieds de profondeur. Et pour
faire ce vaisseau, combien faut-il de bois? Trois mille stres. C'est
une fort qui flotte.

Et encore, qu'on le remarque bien, il ne s'agit ici que du btiment
militaire d'il y a quarante ans, du simple navire  voiles; la vapeur,
alors dans l'enfance, a depuis ajout de nouveaux miracles  ce prodige
qu'on appelle le vaisseau de guerre.  l'heure qu'il est, par exemple,
le navire mixte  hlice est une machine surprenante trane par une
voilure de trois mille mtres carrs de surface et par une chaudire de
la force de deux mille cinq cents chevaux.

Sans parler de ces merveilles nouvelles, l'ancien navire de Christophe
Colomb et de Ruyter est un des grands chefs-d'oeuvre de l'homme. Il est
inpuisable en force comme l'infini en souffles, il emmagasine le vent
dans sa voile, il est prcis dans l'immense diffusion des vagues, il
flotte et il rgne.

Il vient une heure pourtant o la rafale brise comme une paille cette
vergue de soixante pieds de long, o le vent ploie comme un jonc ce mt
de quatre cents pieds de haut, o cette ancre qui pse dix milliers se
tord dans la gueule de la vague comme l'hameon d'un pcheur dans la
mchoire d'un brochet, o ces canons monstrueux poussent des
rugissements plaintifs et inutiles que l'ouragan emporte dans le vide et
dans la nuit, o toute cette puissance et toute cette majest s'abment
dans une puissance et dans une majest suprieures. Toutes les fois
qu'une force immense se dploie pour aboutir  une immense faiblesse,
cela fait rver les hommes. De l, dans les ports, les curieux qui
abondent, sans qu'ils s'expliquent eux-mmes parfaitement pourquoi,
autour de ces merveilleuses machines de guerre et de navigation.

Tous les jours donc, du matin au soir, les quais, les musoirs et les
jetes du port de Toulon taient couverts d'une quantit d'oisifs et de
badauds, comme on dit  Paris, ayant pour affaire de regarder l'_Orion_.

L'_Orion_ tait un navire malade depuis longtemps. Dans ses navigations
antrieures, des couches paisses de coquillages s'taient amonceles
sur sa carne au point de lui faire perdre la moiti de sa marche; on
l'avait mis  sec l'anne prcdente pour gratter ces coquillages, puis
il avait repris la mer. Mais ce grattage avait altr les boulonnages de
la carne.  la hauteur des Balares, le bord s'tait fatigu et
ouvert, et, comme le vaigrage ne se faisait pas alors en tle, le navire
avait fait de l'eau. Un violent coup d'quinoxe tait survenu, qui avait
dfonc  bbord la poulaine et un sabord et endommag le porte-haubans
de misaine.  la suite de ces avaries, l' _Orion_ avait regagn Toulon.

Il tait mouill prs de l'Arsenal. Il tait en armement et on le
rparait. La coque n'avait pas t endommage  tribord, mais quelques
bordages y taient dclous  et l, selon l'usage, pour laisser
pntrer de l'air dans la carcasse.

Un matin la foule qui le contemplait fut tmoin d'un accident.

L'quipage tait occup  enverguer les voiles. Le gabier charg de
prendre l'empointure du grand hunier tribord perdit l'quilibre. On le
vit chanceler, la multitude amasse sur le quai de l'Arsenal jeta un
cri, la tte emporta le corps, l'homme tourna autour de la vergue, les
mains tendues vers l'abme; il saisit, au passage, le faux marchepied
d'une main d'abord, puis de l'autre, et il y resta suspendu. La mer
tait au-dessous de lui  une profondeur vertigineuse. La secousse de sa
chute avait imprim au faux marchepied un violent mouvement
d'escarpolette. L'homme allait et venait au bout de cette corde comme la
pierre d'une fronde.

Aller  son secours, c'tait courir un risque effrayant. Aucun des
matelots, tous pcheurs de la cte nouvellement levs pour le service,
n'osait s'y aventurer. Cependant le malheureux gabier se fatiguait; on
ne pouvait voir son angoisse sur son visage, mais on distinguait dans
tous ses membres son puisement. Ses bras se tendaient dans un
tiraillement horrible. Chaque effort qu'il faisait pour remonter ne
servait qu' augmenter les oscillations du faux marchepied. Il ne criait
pas de peur de perdre de la force. On n'attendait plus que la minute o
il lcherait la corde et par instants toutes les ttes se dtournaient
afin de ne pas le voir passer. Il y a des moments o un bout de corde,
une perche, une branche d'arbre, c'est la vie mme, et c'est une chose
affreuse de voir un tre vivant s'en dtacher et tomber comme un fruit
mr.

Tout  coup, on aperut un homme qui grimpait dans le grement avec
l'agilit d'un chat-tigre. Cet homme tait vtu de rouge, c'tait un
forat; il avait un bonnet vert, c'tait un forat  vie. Arriv  la
hauteur de la hune, un coup de vent emporta son bonnet et laissa voir
une tte toute blanche, ce n'tait pas un jeune homme.

Un forat en effet, employ  bord avec une corve du bagne, avait ds
le premier moment couru  l'officier de quart et au milieu du trouble et
de l'hsitation de l'quipage, pendant que tous les matelots tremblaient
et reculaient, il avait demand  l'officier la permission de risquer sa
vie pour sauver le gabier. Sur un signe affirmatif de l'officier, il
avait rompu d'un coup de marteau la chane rive  la manille de son
pied, puis il avait pris une corde, et il s'tait lanc dans les
haubans. Personne ne remarqua en cet instant-l avec quelle facilit
cette chane fut brise. Ce ne fut que plus tard qu'on s'en souvint. En
un clin d'oeil il fut sur la vergue. Il s'arrta quelques secondes et
parut la mesurer du regard. Ces secondes, pendant lesquelles le vent
balanait le gabier  l'extrmit d'un fil, semblrent des sicles 
ceux qui regardaient. Enfin le forat leva les yeux au ciel, et fit un
pas en avant. La foule respira. On le vit parcourir la vergue en
courant. Parvenu  la pointe, il y attacha un bout de la corde qu'il
avait apporte, et laissa pendre l'autre bout, puis il se mit 
descendre avec les mains le long de cette corde, et alors ce fut une
inexplicable angoisse, au lieu d'un homme suspendu sur le gouffre, on en
vit deux.

On et dit une araigne venant saisir une mouche; seulement ici
l'araigne apportait la vie et non la mort. Dix mille regards taient
fixs sur ce groupe. Pas un cri, pas une parole, le mme frmissement
fronait tous les sourcils. Toutes les bouches retenaient leur haleine,
comme si elles eussent craint d'ajouter le moindre souffle au vent qui
secouait les deux misrables.

Cependant le forat tait parvenu  s'affaler prs du matelot. Il tait
temps; une minute de plus, l'homme, puis et dsespr, se laissait
tomber dans l'abme; le forat l'avait amarr solidement avec la corde 
laquelle il se tenait d'une main pendant qu'il travaillait de l'autre.
Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler le matelot; il le
soutint l un instant pour lui laisser reprendre des forces, puis il le
saisit dans ses bras et le porta, en marchant sur la vergue jusqu'au
chouquet, et de l dans la hune o il le laissa dans les mains de ses
camarades.

 cet instant la foule applaudit; il y eut de vieux argousins de
chiourme qui pleurrent, les femmes s'embrassaient sur le quai, et l'on
entendit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie: La
grce de cet homme!

Lui, cependant, s'tait mis en devoir de redescendre immdiatement pour
rejoindre sa corve. Pour tre plus promptement arriv, il se laissa
glisser dans le grement et se mit  courir sur une basse vergue. Tous
les yeux le suivaient.  un certain moment, on eut peur; soit qu'il ft
fatigu, soit que la tte lui tournt, on crut le voir hsiter et
chanceler. Tout  coup la foule poussa un grand cri, le forat venait de
tomber  la mer.

La chute tait prilleuse. La frgate l' _Algsiras_ tait mouille
auprs de l' _Orion_, et le pauvre galrien tait tomb entre les deux
navires. Il tait  craindre qu'il ne glisst sous l'un ou sous l'autre.
Quatre hommes se jetrent en hte dans une embarcation. La foule les
encourageait, l'anxit tait de nouveau dans toutes les mes. L'homme
n'tait pas remont  la surface. Il avait disparu dans la mer sans y
faire un pli, comme s'il ft tomb dans une tonne d'huile. On sonda, on
plongea. Ce fut en vain. On chercha jusqu'au soir; on ne retrouva pas
mme le corps.

Le lendemain, le journal de Toulon imprimait ces quelques livres:--17
novembre 1823.--Hier, un forat, de corve  bord de l'_Orion_, en
revenant de porter secours  un matelot, est tomb  la mer et s'est
noy. On n'a pu retrouver son cadavre. On prsume qu'il se sera engag
sous le pilotis de la pointe de l'Arsenal. Cet homme tait crou sous
le n 9430 et se nommait Jean Valjean.




Livre troisime--Accomplissement de la promesse faite  la morte




Chapitre I

La question de l'eau  Montfermeil


Montfermeil est situ entre Livry et Chelles, sur la lisire mridionale
de ce haut plateau qui spare l'Ourcq de la Marne. Aujourd'hui c'est un
assez gros bourg orn, toute l'anne, de villas en pltre, et, le
dimanche, de bourgeois panouis. En 1823, il n'y avait  Montfermeil ni
tant de maisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits. Ce n'tait
qu'un village dans les bois. On y rencontrait bien  et l quelques
maisons de plaisance du dernier sicle, reconnaissables  leur grand
air,  leurs balcons en fer tordu et  ces longues fentres dont les
petits carreaux font sur le blanc des volets ferms toutes sortes de
verts diffrents. Mais Montfermeil n'en tait pas moins un village. Les
marchands de drap retirs et les agrs en villgiature ne l'avaient pas
encore dcouvert. C'tait un endroit paisible et charmant, qui n'tait
sur la route de rien; on y vivait  bon march de cette vie paysanne si
abondante et si facile. Seulement l'eau y tait rare  cause de
l'lvation du plateau.

Il fallait aller la chercher assez loin. Le bout du village qui est du
ct de Gagny puisait son eau aux magnifiques tangs qu'il y a l dans
les bois; l'autre bout, qui entoure l'glise et qui est du ct de
Chelles, ne trouvait d'eau potable qu' une petite source  mi-cte,
prs de la route de Chelles,  environ un quart d'heure de Montfermeil.

C'tait donc une assez rude besogne pour chaque mnage que cet
approvisionnement de l'eau. Les grosses maisons, l'aristocratie, la
gargote Thnardier en faisait partie, payaient un liard par seau d'eau 
un bonhomme dont c'tait l'tat et qui gagnait  cette entreprise des
eaux de Montfermeil environ huit sous par jour; mais ce bonhomme ne
travaillait que jusqu' sept heures du soir l't et jusqu' cinq heures
l'hiver, et une fois la nuit venue, une fois les volets des
rez-de-chausse clos, qui n'avait pas d'eau  boire en allait chercher
ou s'en passait.

C'tait l la terreur de ce pauvre tre que le lecteur n'a peut-tre pas
oubli, de la petite Cosette. On se souvient que Cosette tait utile aux
Thnardier de deux manires, ils se faisaient payer par la mre et ils
se faisaient servir par l'enfant. Aussi quand la mre cessa tout  fait
de payer, on vient de lire pourquoi dans les chapitres prcdents, les
Thnardier gardrent Cosette. Elle leur remplaait une servante. En
cette qualit, c'tait elle qui courait chercher de l'eau quand il en
fallait. Aussi l'enfant, fort pouvante de l'ide d'aller  la source
la nuit, avait-elle grand soin que l'eau ne manqut jamais  la maison.

La Nol de l'anne 1823 fut particulirement brillante  Montfermeil. Le
commencement de l'hiver avait t doux; il n'avait encore ni gel ni
neig. Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de Mr le maire la
permission de dresser leurs baraques dans la grande rue du village, et
une bande de marchands ambulants avait, sous la mme tolrance,
construit ses choppes sur la place de l'glise et jusque dans la ruelle
du Boulanger, o tait situe, on s'en souvient peut-tre, la gargote
des Thnardier. Cela emplissait les auberges et les cabarets, et donnait
 ce petit pays tranquille une vie bruyante et joyeuse. Nous devons mme
dire, pour tre fidle historien, que parmi les curiosits tales sur
la place, il y avait une mnagerie dans laquelle d'affreux paillasses,
vtus de loques et venus on ne sait d'o, montraient en 1823 aux paysans
de Montfermeil un de ces effrayants vautours du Brsil que notre Musum
royal ne possde que depuis 1845, et qui ont pour oeil une cocarde
tricolore. Les naturalistes appellent, je crois, cet oiseau _Caracara
Polyborus_: il est de l'ordre des apicides et de la famille des
vautouriens. Quelques bons vieux soldats bonapartistes retirs dans le
village allaient voir cette bte avec dvotion. Les bateleurs donnaient
la cocarde tricolore comme un phnomne unique et fait exprs par le bon
Dieu pour leur mnagerie.

Dans la soire mme de Nol, plusieurs hommes, rouliers et colporteurs,
taient attabls et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la
salle basse de l'auberge Thnardier. Cette salle ressemblait  toutes
les salles de cabaret; des tables, des brocs d'tain, des bouteilles,
des buveurs, des fumeurs; peu de lumire, beaucoup de bruit. La date de
l'anne 1823 tait pourtant indique par les deux objets  la mode alors
dans la classe bourgeoise qui taient sur une table, savoir un
kalidoscope et une lampe de fer-blanc moir. La Thnardier surveillait
le souper qui rtissait devant un bon feu clair; le mari Thnardier
buvait avec ses htes et parlait politique.

Outre les causeries politiques, qui avaient pour objets principaux la
guerre d'Espagne et Mr le duc d'Angoulme, on entendait dans le brouhaha
des parenthses toutes locales comme celles-ci:

--Du ct de Nanterre et de Suresnes le vin a beaucoup donn. O l'on
comptait sur dix pices on en a eu douze. Cela a beaucoup jut sous le
pressoir.--Mais le raisin ne devait pas tre mr?--Dans ces pays-l il
ne faut pas qu'on vendange mr. Si l'on vendange mr, le vin tourne au
gras sitt le printemps.--C'est donc tout petit vin?--C'est des vins
encore plus petits que par ici. Il faut qu'on vendange vert.

Etc....

Ou bien, c'tait un meunier qui s'criait:

--Est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs?
Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous
amuser  plucher, et qu'il faut bien laisser passer sous les meules;
c'est l'ivraie, c'est la luzette, la nielle, la vesce, le chnevis, la
gaverolle, la queue-de-renard, et une foule d'autres drogues, sans
compter les cailloux qui abondent dans de certains bls, surtout dans
les bls bretons. Je n'ai pas l'amour de moudre du bl breton, pas plus
que les scieurs de long de scier des poutres o il y a des clous. Jugez
de la mauvaise poussire que tout cela fait dans le rendement. Aprs
quoi on se plaint de la farine. On a tort. La farine n'est pas notre
faute.

Dans un entre-deux de fentres, un faucheur, attabl avec un
propritaire qui faisait prix pour un travail de prairie  faire au
printemps, disait:

--Il n'y a point de mal que l'herbe soit mouille. Elle se coupe mieux.
La rouse est bonne, monsieur. C'est gal, cette herbe-l, votre herbe,
est jeune et bien difficile encore. Que voil qui est si tendre, que
voil qui plie devant la planche de fer.

Etc....

Cosette tait  sa place ordinaire, assise sur la traverse de la table
de cuisine prs de la chemine. Elle tait en haillons, elle avait ses
pieds nus dans des sabots, et elle tricotait  la lueur du feu des bas
de laine destins aux petites Thnardier. Un tout jeune chat jouait sous
les chaises. On entendait rire et jaser dans pice voisine deux fraches
voix d'enfants; c'tait ponine et Azelma.

Au coin de la chemine, un martinet tait suspendu  un clou.

Par intervalles, le cri d'un trs jeune enfant, qui tait quelque part
dans la maison, perait au milieu du bruit du cabaret. C'tait un petit
garon que la Thnardier avait eu un des hivers prcdents,--sans
savoir pourquoi, disait-elle, effet du froid,--et qui tait g d'un
peu plus de trois ans. La mre l'avait nourri, mais ne l'aimait pas.
Quand la clameur acharne du mioche devenait trop importune:--Ton fils
piaille, disait Thnardier, va donc voir ce qu'il veut.--Bah! rpondait
la mre, il m'ennuie.--Et le petit abandonn continuait de crier dans
les tnbres.




Chapitre II

Deux portraits complts


On n'a encore aperu dans ce livre les Thnardier que de profil; le
moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous
toutes ses faces.

Thnardier venait de dpasser ses cinquante ans; madame Thnardier
touchait  la quarantaine, qui est la cinquantaine de la femme; de faon
qu'il y avait quilibre d'ge entre la femme et le mari.

Les lecteurs ont peut-tre, ds sa premire apparition, conserv quelque
souvenir de cette Thnardier grande, blonde, rouge, grasse, charnue,
carre, norme et agile; elle tenait, nous l'avons dit, de la race de
ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavs
pendus  leur chevelure. Elle faisait tout dans le logis, les lits, les
chambres, la lessive, la cuisine, la pluie, le beau temps, le diable.
Elle avait pour tout domestique Cosette; une souris au service d'un
lphant. Tout tremblait au son de sa voix, les vitres, les meubles et
les gens. Son large visage, cribl de taches de rousseur, avait l'aspect
d'une cumoire. Elle avait de la barbe. C'tait l'idal d'un fort de la
halle habill en fille. Elle jurait splendidement; elle se vantait de
casser une noix d'un coup de poing. Sans les romans qu'elle avait lus,
et qui, par moments, faisaient bizarrement reparatre la mijaure sous
l'ogresse, jamais l'ide ne ft venue  personne de dire d'elle: _c'est
une femme_. Cette Thnardier tait comme le produit de la greffe d'une
donzelle sur une poissarde. Quand on l'entendait parler, on disait:
_C'est un gendarme_; quand on la regardait boire, on disait: _C'est un
charretier_; quand on la voyait manier Cosette, on disait: _C'est le
bourreau_. Au repos, il lui sortait de la bouche une dent.

Le Thnardier tait un homme petit, maigre, blme, anguleux, osseux,
chtif, qui avait l'air malade et qui se portait  merveille; sa
fourberie commenait l. Il souriait habituellement par prcaution, et
tait poli  peu prs avec tout le monde, mme avec le mendiant auquel
il refusait un liard. Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un
homme de lettres. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l'abb
Delille. Sa coquetterie consistait  boire avec les rouliers. Personne
n'avait jamais pu le griser. Il fumait dans une grosse pipe. Il portait
une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. Il avait des
prtentions  la littrature et au matrialisme. Il y avait des noms
qu'il prononait souvent, pour appuyer les choses quelconques qu'il
disait, Voltaire, Raynal, Pamy, et, chose bizarre, saint Augustin. Il
affirmait avoir un systme. Du reste fort escroc. Un filousophe. Cette
nuance existe. On se souvient qu'il prtendait avoir servi; il contait
avec quelque luxe qu' Waterloo, tant sergent dans un 6me ou un 9me
lger quelconque, il avait, seul contre un escadron de hussards de la
Mort, couvert de son corps et sauv  travers la mitraille un gnral
dangereusement bless. De l, venait, pour son mur, sa flamboyante
enseigne, et, pour son auberge, dans le pays, le nom de cabaret du
sergent de Waterloo. Il tait libral, classique et bonapartiste. Il
avait souscrit pour le champ d'Asile. On disait dans le village qu'il
avait tudi pour tre prtre.

Nous croyons qu'il avait simplement tudi en Hollande pour tre
aubergiste. Ce gredin de l'ordre composite tait, selon les
probabilits, quelque Flamand de Lille en Flandre, Franais  Paris,
Belge  Bruxelles, commodment  cheval sur deux frontires. Sa prouesse
 Waterloo, on la connat. Comme on voit, il l'exagrait un peu. Le flux
et le reflux, le mandre, l'aventure, tait l'lment de son existence;
conscience dchire entrane vie dcousue; et vraisemblablement, 
l'orageuse poque du 18 juin 1815, Thnardier appartenait  cette
varit de cantiniers maraudeurs dont nous avons parl, battant
l'estrade, vendant  ceux-ci, volant ceux-l, et roulant en famille,
homme, femme et enfants, dans quelque carriole boiteuse,  la suite des
troupes en marche, avec l'instinct de se rattacher toujours  l'arme
victorieuse. Cette campagne faite, ayant, comme il disait, du quibus,
il tait venu ouvrir gargote  Montfermeil. Ce _quibus_, compos des
bourses et des montres, des bagues d'or et des croix d'argent rcoltes
au temps de la moisson dans les sillons ensemencs de cadavres, ne
faisait pas un gros total et n'avait pas men bien loin ce vivandier
pass gargotier.

Thnardier avait ce je ne sais quoi de rectiligne dans le geste qui,
avec un juron, rappelle la caserne et, avec un signe de croix, le
sminaire. Il tait beau parleur. Il se laissait croire savant.
Nanmoins, le matre d'cole avait remarqu qu'il faisait--des cuirs.
Il composait la carte  payer des voyageurs avec supriorit, mais des
yeux exercs y trouvaient parfois des fautes d'orthographe. Thnardier
tait sournois, gourmand, flneur et habile. Il ne ddaignait pas ses
servantes, ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. Cette gante
tait jalouse. Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait
tre l'objet de la convoitise universelle.

Thnardier, par-dessus tout, homme d'astuce et d'quilibre, tait un
coquin du genre tempr. Cette espce est la pire; l'hypocrisie s'y
mle.

Ce n'est pas que Thnardier ne ft dans l'occasion capable de colre au
moins autant que sa femme; mais cela tait trs rare, et dans ces
moments-l, comme il en voulait au genre humain tout entier, comme il
avait en lui une profonde fournaise de haine, comme il tait de ces gens
qui se vengent perptuellement, qui accusent tout ce qui passe devant
eux de tout ce qui est tomb sur eux, et qui sont toujours prts  jeter
sur le premier venu, comme lgitime grief, le total des dceptions, des
banqueroutes et des calamits de leur vie, comme tout ce levain se
soulevait en lui et lui bouillonnait dans la bouche et dans les yeux, il
tait pouvantable. Malheur  qui passait sous sa fureur alors!

Outre toutes ses autres qualits, Thnardier tait attentif et
pntrant, silencieux ou bavard  l'occasion, et toujours avec une haute
intelligence. Il avait quelque chose du regard des marins accoutums 
cligner des yeux dans les lunettes d'approche. Thnardier tait un homme
d'tat.

Tout nouveau venu qui entrait dans la gargote disait en voyant la
Thnardier: _Voil le matre de la maison_. Erreur. Elle n'tait mme
pas la matresse. Le matre et la matresse, c'tait le mari. Elle
faisait, il crait. Il dirigeait tout par une sorte d'action magntique
invisible et continuelle. Un mot lui suffisait, quelquefois un signe; le
mastodonte obissait. Le Thnardier tait pour la Thnardier, sans
qu'elle s'en rendit trop compte, une espce d'tre particulier et
souverain. Elle avait les vertus de sa faon d'tre; jamais, et-elle
t en dissentiment sur un dtail avec monsieur Thnardier, hypothse
du reste inadmissible, elle n'et donn publiquement tort  son mari,
sur quoi que ce soit. Jamais elle n'et commis devant des trangers
cette faute que font si souvent les femmes, et qu'on appelle, en langage
parlementaire, dcouvrir la couronne. Quoique leur accord n'et pour
rsultat que le mal, il y avait de la contemplation dans la soumission
de la Thnardier  son mari. Cette montagne de bruit et de chair se
mouvait sous le petit doigt de ce despote frle. C'tait, vu par son
ct nain et grotesque, cette grande chose universelle: l'adoration de
la matire pour l'esprit; car de certaines laideurs ont leur raison
d'tre dans les profondeurs mmes de la beaut ternelle. Il y avait de
l'inconnu dans Thnardier; de l l'empire absolu de cet homme sur cette
femme.  de certains moments, elle le voyait comme une chandelle
allume; dans d'autres, elle le sentait comme une griffe.

Cette femme tait une crature formidable qui n'aimait que ses enfants
et ne craignait que son mari. Elle tait mre parce qu'elle tait
mammifre. Du reste, sa maternit s'arrtait  ses filles, et, comme on
le verra, ne s'tendait pas jusqu'aux garons. Lui, l'homme, n'avait
qu'une pense: s'enrichir.

Il n'y russissait point. Un digne thtre manquait  ce grand talent.
Thnardier  Montfermeil se ruinait, si la ruine est possible  zro; en
Suisse ou dans les Pyrnes, ce sans-le-sou serait devenu millionnaire.
Mais o le sort attache l'aubergiste, il faut qu'il broute.

On comprend que le mot _aubergiste_ est employ ici dans un sens
restreint, et qui ne s'tend pas  une classe entire. En cette mme
anne 1823, Thnardier tait endett d'environ quinze cents francs de
dettes criardes, ce qui le rendait soucieux.

Quelle que ft envers lui l'injustice opinitre de la destine, le
Thnardier tait un des hommes qui comprenaient le mieux, avec le plus
de profondeur et de la faon la plus moderne, cette chose qui est une
vertu chez les peuples barbares et une marchandise chez les peuples
civiliss, l'hospitalit. Du reste braconnier admirable et cit pour son
coup de fusil. Il avait un certain rire froid et paisible qui tait
particulirement dangereux.

Ses thories d'aubergiste jaillissaient quelquefois de lui par clairs.
Il avait des aphorismes professionnels qu'il insrait dans l'esprit de
sa femme.--Le devoir de l'aubergiste, lui disait-il un jour violemment
et  voix basse, c'est de vendre au premier venu du fricot, du repos, de
la lumire, du feu, des draps sales, de la bonne, des puces, du sourire;
d'arrter les passants, de vider les petites bourses et d'allger
honntement les grosses, d'abriter avec respect les familles en route,
de rper l'homme, de plumer la femme, d'plucher l'enfant; de coter la
fentre ouverte, la fentre ferme, le coin de la chemine, le fauteuil,
la chaise, le tabouret, l'escabeau, le lit de plume, le matelas et la
botte de paille; de savoir de combien l'ombre use le miroir et de
tarifer cela, et, par les cinq cent mille diables, de faire tout payer
au voyageur, jusqu'aux mouches que son chien mange!

Cet homme et cette femme, c'tait ruse et rage maris ensemble, attelage
hideux et terrible.

Pendant que le mari ruminait et combinait, la Thnardier, elle, ne
pensait pas aux cranciers absents, n'avait souci d'hier ni de demain,
et vivait avec emportement, toute dans la minute.

Tels taient ces deux tres. Cosette tait entre eux, subissant leur
double pression, comme une crature qui serait  la fois broye par une
meule et dchiquete par une tenaille. L'homme et la femme avaient
chacun une manire diffrente; Cosette tait roue de coups, cela venait
de la femme; elle allait pieds nus l'hiver, cela venait du mari.

Cosette montait, descendait, lavait, brossait, frottait, balayait,
courait, trimait, haletait, remuait des choses lourdes, et, toute
chtive, faisait les grosses besognes. Nulle piti; une matresse
farouche, un matre venimeux. La gargote Thnardier tait comme une
toile o Cosette tait prise et tremblait. L'idal de l'oppression tait
ralis par cette domesticit sinistre. C'tait quelque chose comme la
mouche servante des araignes.

La pauvre enfant, passive, se taisait.

Quand elles se trouvent ainsi, ds l'aube, toutes petites, toutes nues,
parmi les hommes, que se passe-t-il dans ces mes qui viennent de
quitter Dieu?




Chapitre III

Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux


Il tait arriv quatre nouveaux voyageurs.

Cosette songeait tristement; car, quoiqu'elle n'et que huit ans, elle
avait dj tant souffert qu'elle rvait avec l'air lugubre d'une vieille
femme.

Elle avait la paupire noire d'un coup de poing que la Thnardier lui
avait donn, ce qui faisait dire de temps en temps  la
Thnardier:--Est-elle laide avec son pochon sur l'oeil!

Cosette pensait donc qu'il tait nuit, trs nuit, qu'il avait fallu
remplir  l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des
voyageurs survenus, et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine.

Ce qui la rassurait un peu, c'est qu'on ne buvait pas beaucoup d'eau
dans la maison Thnardier. Il ne manquait pas l de gens qui avaient
soif; mais c'tait de cette soif qui s'adresse plus volontiers au broc
qu' la cruche. Qui et demand un verre d'eau parmi ces verres de vin
et sembl un sauvage  tous ces hommes. Il y eut pourtant un moment o
l'enfant trembla: la Thnardier souleva le couvercle d'une casserole qui
bouillait sur le fourneau, puis saisit un verre et s'approcha vivement
de la fontaine. Elle tourna le robinet, l'enfant avait lev la tte et
suivait tous ses mouvements. Un maigre filet d'eau coula du robinet et
remplit le verre  moiti.

--Tiens, dit-elle, il n'y a plus d'eau! puis elle eut un moment de
silence.

L'enfant ne respirait pas.

--Bah, reprit la Thnardier en examinant le verre  demi plein, il y en
aura assez comme cela.

Cosette se remit  son travail, mais pendant plus d'un quart d'heure
elle sentit son coeur sauter comme un gros flocon dans sa poitrine.

Elle comptait les minutes qui s'coulaient ainsi, et et bien voulu tre
au lendemain matin.

De temps en temps, un des buveurs regardait dans la rue et
s'exclamait:--Il fait noir comme dans un four!--Ou:--Il faut tre chat
pour aller dans la rue sans lanterne  cette heure-ci!--Et Cosette
tressaillait.

Tout  coup, un des marchands colporteurs logs dans l'auberge entra, et
dit d'une voix dure:

--On n'a pas donn  boire  mon cheval.

--Si fait vraiment, dit la Thnardier.

--Je vous dis que non, la mre, reprit le marchand.

Cosette tait sortie de dessous la table.

--Oh! si! monsieur! dit-elle, le cheval a bu, il a bu dans le seau,
plein le seau, et mme que c'est moi qui lui ai port  boire, et je lui
ai parl.

Cela n'tait pas vrai. Cosette mentait.

--En voil une qui est grosse comme le poing et qui ment gros comme la
maison, s'cria le marchand. Je te dis qu'il n'a pas bu, petite
drlesse! Il a une manire de souffler quand il n'a pas bu que je
connais bien.

Cosette persista, et ajouta d'une voix enroue par l'angoisse et qu'on
entendait  peine:

--Et mme qu'il a bien bu!

--Allons, reprit le marchand avec colre, ce n'est pas tout a, qu'on
donne  boire  mon cheval et que cela finisse!

Cosette rentra sous la table.

--Au fait, c'est juste, dit la Thnardier, si cette bte n'a pas bu, il
faut qu'elle boive.

Puis, regardant autour d'elle:

--Eh bien, o est donc cette autre?

Elle se pencha et dcouvrit Cosette blottie  l'autre bout de la table,
presque sous les pieds des buveurs.

--Vas-tu venir? cria la Thnardier.

Cosette sortit de l'espce de trou o elle s'tait cache. La Thnardier
reprit:

--Mademoiselle Chien-faute-de-nom, va porter  boire  ce cheval.

--Mais, madame, dit Cosette faiblement, c'est qu'il n'y a pas d'eau.

La Thnardier ouvrit toute grande la porte de la rue.

--Eh bien, va en chercher!

Cosette baissa la tte, et alla prendre un seau vide qui tait au coin
de la chemine.

Ce seau tait plus grand qu'elle, et l'enfant aurait pu s'asseoir dedans
et y tenir  l'aise.

La Thnardier se remit  son fourneau, et gota avec une cuillre de
bois ce qui tait dans la casserole, tout en grommelant:

--Il y en a  la source. Ce n'est pas plus malin que a. Je crois que
j'aurais mieux fait de passer mes oignons.

Puis elle fouilla dans un tiroir o il y avait des sous, du poivre et
des chalotes.

--Tiens, mamzelle Crapaud, ajouta-t-elle, en revenant tu prendras un
gros pain chez le boulanger. Voil une pice de quinze sous.

Cosette avait une petite poche de ct  son tablier; elle prit la pice
sans dire un mot, et la mit dans cette poche.

Puis elle resta immobile, le seau  la main, la porte ouverte devant
elle. Elle semblait attendre qu'on vnt  son secours.

--Va donc! cria la Thnardier.

Cosette sortit. La porte se referma.




Chapitre IV

Entre en scne d'une poupe


La file de boutiques en plein vent qui partait de l'glise se
dveloppait, on s'en souvient, jusqu' l'auberge Thnardier. Ces
boutiques,  cause du passage prochain des bourgeois allant  la messe
de minuit, taient toutes illumines de chandelles brlant dans des
entonnoirs de papier, ce qui, comme le disait le matre d'cole de
Montfermeil attabl en ce moment chez Thnardier, faisait un effet
magique. En revanche, on ne voyait pas une toile au ciel.

La dernire de ces baraques, tablie prcisment en face de la porte des
Thnardier, tait une boutique de bimbeloterie, toute reluisante de
clinquants, de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. Au
premier rang, et en avant, le marchand avait plac, sur un fond de
serviettes blanches, une immense poupe haute de prs de deux pieds qui
tait vtue d'une robe de crpe rose avec des pis d'or sur la tte et
qui avait de vrais cheveux et des yeux en mail. Tout le jour, cette
merveille avait t tale  l'bahissement des passants de moins de dix
ans, sans qu'il se ft trouv  Montfermeil une mre assez riche, ou
assez prodigue, pour la donner  son enfant. ponine et Azelma avaient
pass des heures  la contempler, et Cosette elle-mme, furtivement, il
est vrai, avait os la regarder.

Au moment o Cosette sortit, son seau  la main, si morne et si accable
qu'elle ft, elle ne put s'empcher de lever les yeux sur cette
prodigieuse poupe, vers la dame, comme elle l'appelait. La pauvre
enfant s'arrta ptrifie. Elle n'avait pas encore vu cette poupe de
prs. Toute cette boutique lui semblait un palais; cette poupe n'tait
pas une poupe, c'tait une vision. C'taient la joie, la splendeur, la
richesse, le bonheur, qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement
chimrique  ce malheureux petit tre englouti si profondment dans une
misre funbre et froide. Cosette mesurait avec cette sagacit nave et
triste de l'enfance l'abme qui la sparait de cette poupe. Elle se
disait qu'il fallait tre reine ou au moins princesse pour avoir une
chose comme cela. Elle considrait cette belle robe rose, ces beaux
cheveux lisses, et elle pensait: _Comme elle doit tre heureuse, cette
poupe-l_! Ses yeux ne pouvaient se dtacher de cette boutique
fantastique. Plus elle regardait, plus elle s'blouissait. Elle croyait
voir le paradis. Il y avait d'autres poupes derrire la grande qui lui
paraissaient des fes et des gnies. Le marchand qui allait et venait au
fond de sa baraque lui faisait un peu l'effet d'tre le Pre ternel.

Dans cette adoration, elle oubliait tout, mme la commission dont elle
tait charge. Tout  coup, la voix rude de la Thnardier la rappela 
la ralit:--Comment, pronnelle, tu n'es pas partie! Attends! je vais 
toi! Je vous demande un peu ce qu'elle fait l! Petit monstre, va!

La Thnardier avait jet un coup d'oeil dans la rue et aperu Cosette en
extase.

Cosette s'enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas
qu'elle pouvait.




Chapitre V

La petite toute seule


Comme l'auberge Thnardier tait dans cette partie du village qui est
prs de l'glise, c'tait  la source du bois du ct de Chelles que
Cosette devait aller puiser de l'eau.

Elle ne regarda plus un seul talage de marchand. Tant qu'elle fut dans
la ruelle du Boulanger et dans les environs de l'glise, les boutiques
illumines clairaient le chemin, mais bientt la dernire lueur de la
dernire baraque disparut. La pauvre enfant se trouva dans l'obscurit.
Elle s'y enfona. Seulement, comme une certaine motion la gagnait, tout
en marchant elle agitait le plus qu'elle pouvait l'anse du seau. Cela
faisait un bruit qui lui tenait compagnie.

Plus elle cheminait, plus les tnbres devenaient paisses. Il n'y avait
plus personne dans les rues. Pourtant, elle rencontra une femme qui se
retourna en la voyant passer, et qui resta immobile, marmottant entre
ses lvres: Mais o peut donc aller cet enfant? Est-ce que c'est un
enfant-garou? Puis la femme reconnut Cosette. Tiens, dit-elle, c'est
l'Alouette!

Cosette traversa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et dsertes qui
termine du ct de Chelles le village de Montfermeil. Tant qu'elle eut
des maisons et mme seulement des murs des deux cts de son chemin,
elle alla assez hardiment. De temps en temps, elle voyait le rayonnement
d'une chandelle  travers la fente d'un volet, c'tait de la lumire et
de la vie, il y avait l des gens, cela la rassurait. Cependant, 
mesure qu'elle avanait, sa marche se ralentissait comme machinalement.
Quand elle eut pass l'angle de la dernire maison, Cosette s'arrta.
Aller au del de la dernire boutique, cela avait t difficile; aller
plus loin que la dernire maison, cela devenait impossible. Elle posa le
seau  terre, plongea sa main dans ses cheveux et se mit  se gratter
lentement la tte, geste propre aux enfants terrifis et indcis. Ce
n'tait plus Montfermeil, c'taient les champs. L'espace noir et dsert
tait devant elle. Elle regarda avec dsespoir cette obscurit o il n'y
avait plus personne, o il y avait des btes, o il y avait peut-tre
des revenants. Elle regarda bien, et elle entendit les btes qui
marchaient dans l'herbe, et elle vit distinctement les revenants qui
remuaient dans les arbres. Alors elle ressaisit le seau, la peur lui
donna de l'audace.

--Bah! dit-elle, je lui dirai qu'il n'y avait plus d'eau!

Et elle rentra rsolument dans Montfermeil.

 peine eut-elle fait cent pas qu'elle s'arrta encore, et se remit  se
gratter la tte. Maintenant, c'tait la Thnardier qui lui apparaissait;
la Thnardier hideuse avec sa bouche d'hyne et la colre flamboyante
dans les yeux. L'enfant jeta un regard lamentable en avant et en
arrire. Que faire? que devenir? o aller? Devant elle le spectre de la
Thnardier; derrire elle tous les fantmes de la nuit et des bois. Ce
fut devant la Thnardier qu'elle recula. Elle reprit le chemin de la
source et se mit  courir. Elle sortit du village en courant, elle entra
dans le bois en courant, ne regardant plus rien, n'coutant plus rien.
Elle n'arrta sa course que lorsque la respiration lui manqua, mais elle
n'interrompit point sa marche. Elle allait devant elle, perdue.

Tout en courant, elle avait envie de pleurer.

Le frmissement nocturne de la fort l'enveloppait tout entire. Elle ne
pensait plus, elle ne voyait plus. L'immense nuit faisait face  ce
petit tre. D'un ct, toute l'ombre; de l'autre, un atome.

Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisire du bois  la source.
Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait bien souvent le jour.
Chose trange, elle ne se perdit pas. Un reste d'instinct la conduisait
vaguement. Elle ne jetait cependant les yeux ni  droite ni  gauche, de
crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles.
Elle arriva ainsi  la source.

C'tait une troite cuve naturelle creuse par l'eau dans un sol
glaiseux, profonde d'environ deux pieds, entoure de mousses et de ces
grandes herbes gaufres qu'on appelle collerettes de Henri IV, et pave
de quelques grosses pierres. Un ruisseau s'en chappait avec un petit
bruit tranquille.

Cosette ne prit pas le temps de respirer. Il faisait trs noir, mais
elle avait l'habitude de venir  cette fontaine. Elle chercha de la main
gauche dans l'obscurit un jeune chne inclin sur la source qui lui
servait ordinairement de point d'appui, rencontra une branche, s'y
suspendit, se pencha et plongea le seau dans l'eau. Elle tait dans un
moment si violent que ses forces taient triples. Pendant qu'elle tait
ainsi penche, elle ne ft pas attention que la poche de son tablier se
vidait dans la source. La pice de quinze sous tomba dans l'eau. Cosette
ne la vit ni ne l'entendit tomber. Elle retira le seau presque plein et
le posa sur l'herbe.

Cela fait, elle s'aperut qu'elle tait puise de lassitude. Elle et
bien voulu repartir tout de suite; mais l'effort de remplir le seau
avait t tel qu'il lui fut impossible de faire un pas. Elle fut bien
force de s'asseoir. Elle se laissa tomber sur l'herbe et y demeura
accroupie.

Elle ferma les yeux, puis elle les rouvrit, sans savoir pourquoi, mais
ne pouvant faire autrement.

 ct d'elle l'eau agite dans le seau faisait des cercles qui
ressemblaient  des serpents de feu blanc.

Au-dessus de sa tte, le ciel tait couvert de vastes nuages noirs qui
taient comme des pans de fume. Le tragique masque de l'ombre semblait
se pencher vaguement sur cet enfant. Jupiter se couchait dans les
profondeurs. L'enfant regardait d'un oeil gar cette grosse toile
qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. La plante, en
effet, tait en ce moment trs prs de l'horizon et traversait une
paisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. La brume,
lugubrement empourpre, largissait l'astre. On et dit une plaie
lumineuse.

Un vent froid soufflait de la plaine. Le bois tait tnbreux, sans
aucun froissement de feuilles, sans aucune de ces vagues et fraches
lueurs de l't. De grands branchages s'y dressaient affreusement. Des
buissons chtifs et difformes sifflaient dans les clairires. Les hautes
herbes fourmillaient sous la bise comme des anguilles. Les ronces se
tordaient comme de longs bras arms de griffes cherchant  prendre des
proies; quelques bruyres sches, chasses par le vent, passaient
rapidement et avaient l'air de s'enfuir avec pouvante devant quelque
chose qui arrivait. De tous les cts il y avait des tendues lugubres.

L'obscurit est vertigineuse. Il faut  l'homme de la clart. Quiconque
s'enfonce dans le contraire du jour se sent le coeur serr. Quand l'oeil
voit noir, l'esprit voit trouble. Dans l'clipse, dans la nuit, dans
l'opacit fuligineuse, il y a de l'anxit, mme pour les plus forts.
Nul ne marche seul la nuit dans la fort sans tremblement. Ombres et
arbres, deux paisseurs redoutables. Une ralit chimrique apparat
dans la profondeur indistincte. L'inconcevable s'bauche  quelques pas
de vous avec une nettet spectrale. On voit flotter, dans l'espace ou
dans son propre cerveau, on ne sait quoi de vague et d'insaisissable
comme les rves des fleurs endormies. Il y a des attitudes farouches sur
l'horizon. On aspire les effluves du grand vide noir. On a peur et envie
de regarder derrire soi. Les cavits de la nuit, les choses devenues
hagardes, des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance, des
chevellements obscurs, des touffes irrites, des flaques livides, le
lugubre reflt dans le funbre, l'immensit spulcrale du silence, les
tres inconnus possibles, des penchements de branches mystrieux,
d'effrayants torses d'arbres, de longues poignes d'herbes frmissantes,
on est sans dfense contre tout cela. Pas de hardiesse qui ne tressaille
et qui ne sente le voisinage de l'angoisse. On prouve quelque chose de
hideux comme si l'me s'amalgamait  l'ombre. Cette pntration des
tnbres est inexprimablement sinistre dans un enfant.

Les forts sont des apocalypses; et le battement d'ailes d'une petite
me fait un bruit d'agonie sous leur vote monstrueuse.

Sans se rendre compte de ce qu'elle prouvait, Cosette se sentait saisir
par cette normit noire de la nature. Ce n'tait plus seulement de la
terreur qui la gagnait, c'tait quelque chose de plus terrible mme que
la terreur. Elle frissonnait. Les expressions manquent pour dire ce
qu'avait d'trange ce frisson qui la glaait jusqu'au fond du coeur. Son
oeil tait devenu farouche. Elle croyait sentir qu'elle ne pourrait
peut-tre pas s'empcher de revenir l  la mme heure le lendemain.

Alors, par une sorte d'instinct, pour sortir de cet tat singulier
qu'elle ne comprenait pas, mais qui l'effrayait, elle se mit  compter 
haute voix un, deux, trois, quatre, jusqu' dix, et, quand elle eut
fini, elle recommena. Cela lui rendit la perception vraie des choses
qui l'entouraient. Elle sentit le froid  ses mains qu'elle avait
mouilles en puisant de l'eau. Elle se leva. La peur lui tait revenue,
une peur naturelle et insurmontable. Elle n'eut plus qu'une pense,
s'enfuir; s'enfuir  toutes jambes,  travers bois,  travers champs,
jusqu'aux maisons, jusqu'aux fentres, jusqu'aux chandelles allumes.
Son regard tomba sur le seau qui tait devant elle. Tel tait l'effroi
que lui inspirait la Thnardier qu'elle n'osa pas s'enfuir sans le seau
d'eau. Elle saisit l'anse  deux mains. Elle eut de la peine  soulever
le seau.

Elle fit ainsi une douzaine de pas, mais le seau tait plein, il tait
lourd, elle fut force de le reposer  terre. Elle respira un instant,
puis elle enleva l'anse de nouveau, et se remit  marcher, cette fois un
peu plus longtemps. Mais il fallut s'arrter encore. Aprs quelques
secondes de repos, elle repartit. Elle marchait penche en avant, la
tte baisse, comme une vieille; le poids du seau tendait et raidissait
ses bras maigres; l'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses
petites mains mouilles; de temps en temps elle tait force de
s'arrter, et chaque fois qu'elle s'arrtait l'eau froide qui dbordait
du seau tombait sur ses jambes nues. Cela se passait au fond d'un bois,
la nuit, en hiver, loin de tout regard humain; c'tait un enfant de huit
ans. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste.

Et sans doute sa mre, hlas!

Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur
tombeau.

Elle soufflait avec une sorte de rlement douloureux; des sanglots lui
serraient la gorge, mais elle n'osait pas pleurer, tant elle avait peur
de la Thnardier, mme loin. C'tait son habitude de se figurer toujours
que la Thnardier tait l.

Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte, et
elle allait bien lentement. Elle avait beau diminuer la dure des
stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible, elle
pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner
ainsi  Montfermeil et que la Thnardier la battrait. Cette angoisse se
mlait  son pouvante d'tre seule dans le bois la nuit. Elle tait
harasse de fatigue et n'tait pas encore sortie de la fort. Parvenue
prs d'un vieux chtaignier qu'elle connaissait, elle fit une dernire
halte plus longue que les autres pour se bien reposer, puis elle
rassembla toutes ses forces, reprit le seau et se remit  marcher
courageusement. Cependant le pauvre petit tre dsespr ne put
s'empcher de s'crier:  mon Dieu! mon Dieu!

En ce moment, elle sentit tout  coup que le seau ne pesait plus rien.
Une main, qui lui parut norme, venait de saisir l'anse et la soulevait
vigoureusement. Elle leva la tte. Une grande forme noire, droite et
debout, marchait auprs d'elle dans l'obscurit. C'tait un homme qui
tait arriv derrire elle et qu'elle n'avait pas entendu venir. Cet
homme, sans dire un mot, avait empoign l'anse du seau qu'elle portait.

Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L'enfant
n'eut pas peur.




Chapitre VI

Qui peut-tre prouve l'intelligence de Boulatruelle


Dans l'aprs-midi de cette mme journe de Nol 1823, un homme se
promena assez longtemps dans la partie la plus dserte du boulevard de
l'Hpital  Paris. Cet homme avait l'air de quelqu'un qui cherche un
logement, et semblait s'arrter de prfrence aux plus modestes maisons
de cette lisire dlabre du faubourg Saint-Marceau.

On verra plus loin que cet homme avait en effet lou une chambre dans ce
quartier isol.

Cet homme, dans son vtement comme dans toute sa personne, ralisait le
type de ce qu'on pourrait nommer le mendiant de bonne compagnie,
l'extrme misre combine avec l'extrme propret. C'est l un mlange
assez rare qui inspire aux coeurs intelligents ce double respect qu'on
prouve pour celui qui est trs pauvre et pour celui qui est trs digne.
Il avait un chapeau rond fort vieux et fort bross, une redingote rpe
jusqu' la corde en gros drap jaune d'ocre, couleur qui n'avait rien de
trop bizarre  cette poque, un grand gilet  poches de forme sculaire,
des culottes noires devenues grises aux genoux, des bas de laine noire
et d'pais souliers  boucles de cuivre. On et dit un ancien prcepteur
de bonne maison revenu de l'migration.  ses cheveux tout blancs,  son
front rid,  ses lvres livides,  son visage o tout respirait
l'accablement et la lassitude de la vie, on lui et suppos beaucoup
plus de soixante ans.  sa dmarche ferme, quoique lente,  la vigueur
singulire empreinte dans tous ses mouvements, on lui en et donn 
peine cinquante. Les rides de son front taient bien places, et eussent
prvenu en sa faveur quelqu'un qui l'et observ avec attention. Sa
lvre se contractait avec un pli trange, qui semblait svre et qui
tait humble. Il y avait au fond de son regard on ne sait quelle
srnit lugubre. Il portait de la main gauche un petit paquet nou dans
un mouchoir; de la droite il s'appuyait sur une espce de bton coup
dans une haie. Ce bton avait t travaill avec quelque soin, et
n'avait pas trop mchant air; on avait tir parti des noeuds, et on lui
avait figur un pommeau de corail avec de la cire rouge; c'tait un
gourdin, et cela semblait une canne.

Il y a peu de passants sur ce boulevard, surtout l'hiver. Cet homme,
sans affectation pourtant, paraissait les viter plutt que les
chercher.

 cette poque le roi Louis XVIII allait presque tous les jours 
Choisy-le-Roi. C'tait une de ses promenades favorites. Vers deux
heures, presque invariablement, on voyait la voiture et la cavalcade
royale passer ventre  terre sur le boulevard de l'Hpital.

Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui
disaient:--Il est deux heures, le voil qui s'en retourne aux Tuileries.

Et les uns accouraient, et les autres se rangeaient; car un roi qui
passe, c'est toujours un tumulte. Du reste l'apparition et la
disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de
Paris. Cela tait rapide, mais majestueux. Ce roi impotent avait le got
du grand galop; ne pouvant marcher, il voulait courir; ce cul-de-jatte
se ft fait volontiers traner par l'clair. Il passait, pacifique et
svre, au milieu des sabres nus. Sa berline massive, toute dore, avec
de grosses branches de lys peintes sur les panneaux, roulait bruyamment.
 peine avait-on le temps d'y jeter un coup d'oeil. On voyait dans
l'angle du fond  droite, sur des coussins capitonns de satin blanc,
une face large, ferme et vermeille, un front frais poudr  l'oiseau
royal, un oeil fier, dur et fin, un sourire de lettr, deux grosses
paulettes  torsades flottantes sur un habit bourgeois, la Toison d'or,
la croix de Saint-Louis, la croix de la Lgion d'honneur, la plaque
d'argent du Saint-Esprit, un gros ventre et un large cordon bleu;
c'tait le roi. Hors de Paris, il tenait son chapeau  plumes blanches
sur ses genoux emmaillots de hautes gutres anglaises; quand il
rentrait dans la ville, il mettait son chapeau sur sa tte, saluant peu.
Il regardait froidement le peuple, qui le lui rendait. Quand il parut
pour la premire fois dans le quartier Saint-Marceau, tout son succs
fut ce mot d'un faubourien  son camarade: C'est ce gros-l qui est le
gouvernement.

Cet infaillible passage du roi  la mme heure tait donc l'vnement
quotidien du boulevard de l'Hpital.

Le promeneur  la redingote jaune n'tait videmment pas du quartier, et
probablement pas de Paris, car il ignorait ce dtail. Lorsqu' deux
heures la voiture royale, entoure d'un escadron de gardes du corps
galonns d'argent, dboucha sur le boulevard, aprs avoir tourn la
Salptrire, il parut surpris et presque effray. Il n'y avait que lui
dans la contre-alle, il se rangea vivement derrire un angle de mur
d'enceinte, ce qui n'empcha pas Mr le duc d'Havr de l'apercevoir. Mr
le duc d'Havr, comme capitaine des gardes de service ce jour-l, tait
assis dans la voiture vis--vis du roi. Il dit  Sa Majest: Voil un
homme d'assez mauvaise mine. Des gens de police, qui clairaient le
passage du roi, le remarqurent galement, et l'un d'eux reut l'ordre
de le suivre. Mais l'homme s'enfona dans les petites rues solitaires du
faubourg, et comme le jour commenait  baisser, l'agent perdit sa
trace, ainsi que cela est constat par un rapport adress le soir mme 
Mr le comte Angls, ministre d'tat, prfet de police.

Quand l'homme  la redingote jaune eut dpist l'agent, il doubla le
pas, non sans s'tre retourn bien des fois pour s'assurer qu'il n'tait
pas suivi.  quatre heures un quart, c'est--dire  la nuit close, il
passait devant le thtre de la Porte-Saint-Martin o l'on donnait ce
jour-l les _Deux Forats_. Cette affiche, claire par les rverbres
du thtre, le frappa, car, quoiqu'il marcht vite, il s'arrta pour la
lire. Un instant aprs, il tait dans le cul-de-sac de la Planchette, et
il entrait au _Plat d'tain_, o tait alors le bureau de la voiture de
Lagny. Cette voiture partait  quatre heures et demie. Les chevaux
taient attels, et les voyageurs, appels par le cocher, escaladaient
en hte le haut escalier de fer du coucou.

L'homme demanda:

--Avez-vous une place?

--Une seule,  ct de moi, sur le sige, dit le cocher.

--Je la prends.

--Montez.

Cependant, avant de partir, le cocher jeta un coup d'oeil sur le costume
mdiocre du voyageur, sur la petitesse de son paquet, et se fit payer.

--Allez-vous jusqu' Lagny? demanda le cocher.

--Oui, dit l'homme.

Le voyageur paya jusqu' Lagny.

On partit. Quand on eut pass la barrire, le cocher essaya de nouer la
conversation, mais le voyageur ne rpondait que par monosyllabes. Le
cocher prit le parti de siffler et de jurer aprs ses chevaux.

Le cocher s'enveloppa dans son manteau. Il faisait froid. L'homme ne
paraissait pas y songer. On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne.

Vers six heures du soir on tait  Chelles. Le cocher s'arrta pour
laisser souffler ses chevaux, devant l'auberge  rouliers installe dans
les vieux btiments de l'abbaye royale.

--Je descends ici, dit l'homme.

Il prit son paquet et son bton, et sauta  bas de la voiture.

Un instant aprs, il avait disparu.

Il n'tait pas entr dans l'auberge.

Quand, au bout de quelques minutes, la voiture repartit pour Lagny, elle
ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles.

Le cocher se tourna vers les voyageurs de l'intrieur.

--Voil, dit-il, un homme qui n'est pas d'ici, car je ne le connais pas.
Il a l'air de n'avoir pas le sou; cependant il ne tient pas  l'argent;
il paye pour Lagny, et il ne va que jusqu' Chelles. Il est nuit, toutes
les maisons sont fermes, il n'entre pas  l'auberge, et on ne le
retrouve plus. Il s'est donc enfonc dans la terre.

L'homme ne s'tait pas enfonc dans la terre, mais il avait arpent en
hte dans l'obscurit la grande rue de Chelles; puis il avait pris 
gauche avant d'arriver  l'glise le chemin vicinal qui mne 
Montfermeil, comme quelqu'un qui et connu le pays et qui y ft dj
venu.

Il suivit ce chemin rapidement.  l'endroit o il est coup par
l'ancienne route borde d'arbres qui va de Gagny  Lagny, il entendit
venir des passants. Il se cacha prcipitamment dans un foss, et y
attendit que les gens qui passaient se fussent loigns. La prcaution
tait d'ailleurs presque superflue, car, comme nous l'avons dj dit,
c'tait une nuit de dcembre trs noire. On voyait  peine deux ou trois
toiles au ciel.

C'est  ce point-l que commence la monte de la colline. L'homme ne
rentra pas dans le chemin de Montfermeil; il prit  droite,  travers
champs, et gagna  grands pas le bois.

Quand il fut dans le bois, il ralentit sa marche, et se mit  regarder
soigneusement tous les arbres, avanant pas  pas, comme s'il cherchait
et suivait une route mystrieuse connue de lui seul. Il y eut un moment
o il parut se perdre et o il s'arrta indcis. Enfin il arriva, de
ttonnements en ttonnements,  une clairire o il y avait un monceau
de grosses pierres blanchtres. Il se dirigea vivement vers ces pierres
et les examina avec attention  travers la brume de la nuit, comme s'il
les passait en revue. Un gros arbre, couvert de ces excroissances qui
sont les verrues de la vgtation, tait  quelques pas du tas de
pierres. Il alla  cet arbre, et promena sa main sur l'corce du tronc,
comme s'il cherchait  reconnatre et  compter toutes les verrues.

Vis--vis de cet arbre, qui tait un frne, il y avait un chtaignier
malade d'une dcortication, auquel on avait mis pour pansement une bande
de zinc cloue. Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette
bande de zinc.

Puis il pitina pendant quelque temps sur le sol dans l'espace compris
entre l'arbre et les pierres, comme quelqu'un qui s'assure que la terre
n'a pas t frachement remue.

Cela fait, il s'orienta et reprit sa marche  travers le bois.

C'tait cet homme qui venait de rencontrer Cosette.

En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil, il avait
aperu cette petite ombre qui se mouvait avec un gmissement, qui
dposait un fardeau  terre, puis le reprenait, et se remettait 
marcher. Il s'tait approch et avait reconnu que c'tait un tout jeune
enfant charg d'un norme seau d'eau. Alors il tait all  l'enfant, et
avait pris silencieusement l'anse du seau.




Chapitre VII

Cosette cte  cte dans l'ombre avec l'inconnu


Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas eu peur.

L'homme lui adressa la parole. Il parlait d'une voix grave et presque
basse.

--Mon enfant, c'est bien lourd pour vous ce que vous portez l.

Cosette leva la tte et rpondit:

--Oui, monsieur.

--Donnez, reprit l'homme. Je vais vous le porter.

Cosette lcha le seau. L'homme se mit  cheminer prs d'elle.

--C'est trs lourd en effet, dit-il entre ses dents.

Puis il ajouta:

--Petite, quel ge as-tu?

--Huit ans, monsieur.

--Et viens-tu de loin comme cela?

--De la source qui est dans le bois.

--Et est-ce loin o tu vas?-- un bon quart d'heure d'ici.

L'homme resta un moment sans parler, puis il dit brusquement:

--Tu n'as donc pas de mre?

--Je ne sais pas, rpondit l'enfant.

Avant que l'homme et eu le temps de reprendre la parole, elle ajouta:

--Je ne crois pas. Les autres en ont. Moi, je n'en ai pas.

Et aprs un silence, elle reprit:

--Je crois que je n'en ai jamais eu.

L'homme s'arrta, il posa le seau  terre, se pencha et mit ses deux
mains sur les deux paules de l'enfant, faisant effort pour la regarder
et voir son visage dans l'obscurit.

La figure maigre et chtive de Cosette se dessinait vaguement  la lueur
livide du ciel.

--Comment t'appelles-tu? dit l'homme.

--Cosette.

L'homme eut comme une secousse lectrique. Il la regarda encore, puis il
ta ses mains de dessus les paules de Cosette, saisit le seau, et se
remit  marcher.

Au bout d'un instant il demanda:

--Petite, o demeures-tu?

-- Montfermeil, si vous connaissez.

--C'est l que nous allons?

--Oui, monsieur.

Il fit encore une pause, puis recommena:

--Qui est-ce donc qui t'a envoye  cette heure chercher de l'eau dans
le bois?

--C'est madame Thnardier.

L'homme repartit d'un son de voix qu'il voulait s'efforcer de rendre
indiffrent, mais o il y avait pourtant un tremblement singulier:

--Qu'est-ce qu'elle fait, ta madame Thnardier?

--C'est ma bourgeoise, dit l'enfant. Elle tient l'auberge.

--L'auberge? dit l'homme. Eh bien, je vais aller y loger cette nuit.
Conduis-moi.

--Nous y allons, dit l'enfant.

L'homme marchait assez vite. Cosette le suivait sans peine. Elle ne
sentait plus la fatigue. De temps en temps, elle levait les yeux vers
cet homme avec une sorte de tranquillit et d'abandon inexprimables.
Jamais on ne lui avait appris  se tourner vers la providence et 
prier. Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait  de
l'esprance et  de la joie et qui s'en allait vers le ciel.

Quelques minutes s'coulrent. L'homme reprit:

--Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame Thnardier?

--Non, monsieur.

--Est-ce que tu es seule?

--Oui, monsieur.

Il y eut encore une interruption. Cosette leva la voix:

--C'est--dire il y a deux petites filles.

--Quelles petites filles?

--Ponine et Zelma.

L'enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers  la
Thnardier.

--Qu'est-ce que c'est que Ponine et Zelma?

--Ce sont les demoiselles de madame Thnardier. Comme qui dirait ses
filles.

--Et que font-elles, celles-l?--Oh! dit l'enfant, elles ont de belles
poupes, des choses o il y a de l'or, tout plein d'affaires. Elles
jouent, elles s'amusent.

--Toute la journe?

--Oui, monsieur.

--Et toi?

--Moi, je travaille.

--Toute la journe?

L'enfant leva ses grands yeux o il y avait une larme qu'on ne voyait
pas  cause de la nuit, et rpondit doucement:

--Oui, monsieur.

Elle poursuivit aprs un intervalle de silence:

--Des fois, quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien, je m'amuse
aussi.

--Comment t'amuses-tu?

--Comme je peux. On me laisse. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux.
Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poupes. Je n'ai
qu'un petit sabre en plomb, pas plus long que a.

L'enfant montrait son petit doigt.

--Et qui ne coupe pas?--Si, monsieur, dit l'enfant, a coupe la salade
et les ttes de mouches.

Ils atteignirent le village; Cosette guida l'tranger dans les rues. Ils
passrent devant la boulangerie; mais Cosette ne songea pas au pain
qu'elle devait rapporter. L'homme avait cess de lui faire des questions
et gardait maintenant un silence morne. Quand ils eurent laiss l'glise
derrire eux, l'homme, voyant toutes ces boutiques en plein vent,
demanda  Cosette:

--C'est donc la foire ici?

--Non, monsieur, c'est Nol.

Comme ils approchaient de l'auberge, Cosette lui toucha le bras
timidement.

--Monsieur?

--Quoi, mon enfant?

--Nous voil tout prs de la maison.

--Eh bien?

--Voulez-vous me laisser reprendre le seau  prsent?

--Pourquoi?

--C'est que, si madame voit qu'on me l'a port, elle me battra.

L'homme lui remit le seau. Un instant aprs, ils taient  la porte de
la gargote.




Chapitre VIII

Dsagrment de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-tre un riche


Cosette ne put s'empcher de jeter un regard de ct  la grande poupe
toujours tale chez le bimbelotier, puis elle frappa. La porte
s'ouvrit. La Thnardier parut une chandelle  la main.

--Ah! c'est toi, petite gueuse! Dieu merci, tu y as mis le temps! elle
se sera amuse, la drlesse!

--Madame, dit Cosette toute tremblante, voil un monsieur qui vient
loger.

La Thnardier remplaa bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable,
changement  vue propre aux aubergistes, et chercha avidement des yeux
le nouveau venu.

--C'est monsieur? dit-elle.

--Oui, madame, rpondit l'homme en portant la main  son chapeau.

Les voyageurs riches ne sont pas si polis. Ce geste et l'inspection du
costume et du bagage de l'tranger que la Thnardier passa en revue d'un
coup d'oeil firent vanouir la grimace aimable et reparatre la mine
bourrue. Elle reprit schement:

--Entrez, bonhomme.

Le bonhomme entra. La Thnardier lui jeta un second coup d'oeil,
examina particulirement sa redingote qui tait absolument rpe et son
chapeau qui tait un peu dfonc, et consulta d'un hochement de tte,
d'un froncement de nez et d'un clignement d'yeux, son mari, lequel
buvait toujours avec les rouliers. Le mari rpondit par cette
imperceptible agitation de l'index qui, appuye du gonflement des
lvres, signifie en pareil cas: dbine complte. Sur ce, la Thnardier
s'cria:

--Ah! , brave homme, je suis bien fche, mais c'est que je n'ai plus
de place.

--Mettez-moi o vous voudrez, dit l'homme, au grenier,  l'curie. Je
payerai comme si j'avais une chambre.

--Quarante sous.

--Quarante sous. Soit.

-- la bonne heure.

--Quarante sous! dit un routier bas  la Thnardier, mais ce n'est que
vingt sous.

--C'est quarante sous pour lui, rpliqua la Thnardier du mme ton. Je
ne loge pas des pauvres  moins.

--C'est vrai, ajouta le mari avec douceur, a gte une maison d'y avoir
de ce monde-l.

Cependant l'homme, aprs avoir laiss sur un banc son paquet et son
bton, s'tait assis  une table o Cosette s'tait empresse de poser
une bouteille de vin et un verre. Le marchand qui avait demand le seau
d'eau tait all lui-mme le porter  son cheval. Cosette avait repris
sa place sous la table de cuisine et son tricot. L'homme, qui avait 
peine tremp ses lvres dans le verre de vin qu'il s'tait vers,
considrait l'enfant avec une attention trange.

Cosette tait laide. Heureuse, elle et peut-tre t jolie. Nous avons
dj esquiss cette petite figure sombre. Cosette tait maigre et blme.
Elle avait prs de huit ans, on lui en et donn  peine six. Ses grands
yeux enfoncs dans une sorte d'ombre profonde taient presque teints 
force d'avoir pleur. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de
l'angoisse habituelle, qu'on observe chez les condamns et chez les
malades dsesprs. Ses mains taient, comme sa mre l'avait devin,
perdues d'engelures. Le feu qui l'clairait en ce moment faisait
saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement
visible. Comme elle grelottait toujours, elle avait pris l'habitude de
serrer ses deux genoux l'un contre l'autre. Tout son vtement n'tait
qu'un haillon qui et fait piti l't et qui faisait horreur l'hiver.
Elle n'avait sur elle que de la toile troue; pas un chiffon de laine.
On voyait sa peau  et l, et l'on y distinguait partout des taches
bleues ou noires qui indiquaient les endroits o la Thnardier l'avait
touche. Ses jambes nues taient rouges et grles. Le creux de ses
clavicules tait  faire pleurer. Toute la personne de cette enfant, son
allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et
l'autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et
traduisaient une seule ide: la crainte.

La crainte tait rpandue sur elle; elle en tait pour ainsi dire
couverte; la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches, retirait
ses talons sous ses jupes, lui faisait tenir le moins de place possible,
ne lui laissait de souffle que le ncessaire, et tait devenue ce qu'on
pourrait appeler son habitude de corps, sans variation possible que
d'augmenter. Il y avait au fond de sa prunelle un coin tonn o tait
la terreur.

Cette crainte tait telle qu'en arrivant, toute mouille comme elle
tait, Cosette n'avait pas os s'aller scher au feu et s'tait remise
silencieusement  son travail. L'expression du regard de cette enfant de
huit ans tait habituellement si morne et parfois si tragique qu'il
semblait,  de certains moments, qu'elle ft en train de devenir une
idiote ou un dmon.

Jamais, nous l'avons dit, elle n'avait su ce que c'est que prier, jamais
elle n'avait mis le pied dans une glise.

Est-ce que j'ai le temps? disait la Thnardier.

L'homme  la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux.

Tout  coup la Thnardier s'cria:

-- propos! et ce pain?

Cosette, selon sa coutume toutes les fois que la Thnardier levait la
voix, sortit bien vite de dessous la table.

Elle avait compltement oubli ce pain. Elle eut recours  l'expdient
des enfants toujours effrays. Elle mentit.

--Madame, le boulanger tait ferm.

--Il fallait cogner.

--J'ai cogn, madame.

--Eh bien?

--Il n'a pas ouvert.

--Je saurai demain si c'est vrai, dit la Thnardier, et si tu mens, tu
auras une fire danse. En attendant, rends-moi la pice-quinze-sous.

Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier, et devint verte.
La pice de quinze sous n'y tait plus.

--Ah ! dit la Thnardier, m'as-tu entendue?

Cosette retourna la poche, il n'y avait rien. Qu'est-ce que cet argent
pouvait tre devenu? La malheureuse petite ne trouva pas une parole.
Elle tait ptrifie.

--Est-ce que tu l'as perdue, la pice-quinze-sous? rla la Thnardier,
ou bien est-ce que tu veux me la voler?

En mme temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu  la
chemine.

Ce geste redoutable rendit  Cosette la force de crier:

--Grce! madame! madame! je ne le ferai plus.

La Thnardier dtacha le martinet.

Cependant l'homme  la redingote jaune avait fouill dans le gousset de
son gilet, sans qu'on et remarqu ce mouvement. D'ailleurs les autres
voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention 
rien.

Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la chemine,
tchant de ramasser et de drober ses pauvres membres demi-nus. La
Thnardier leva le bras.

--Pardon, madame, dit l'homme, mais tout  l'heure j'ai vu quelque chose
qui est tomb de la poche du tablier de cette petite et qui a roul.
C'est peut-tre cela.

En mme temps il se baissa et parut chercher  terre un instant.

--Justement. Voici, reprit-il en se relevant.

Et il tendit une pice d'argent  la Thnardier.

--Oui, c'est cela, dit-elle.

Ce n'tait pas cela, car c'tait une pice de vingt sous, mais la
Thnardier y trouvait du bnfice. Elle mit la pice dans sa poche, et
se borna  jeter un regard farouche  l'enfant en disant:

--Que cela ne t'arrive plus, toujours!

Cosette rentra dans ce que la Thnardier appelait sa niche, et son
grand oeil, fix sur le voyageur inconnu, commena  prendre une
expression qu'il n'avait jamais eue. Ce n'tait encore qu'un naf
tonnement, mais une sorte de confiance stupfaite s'y mlait.

-- propos, voulez-vous souper? demanda la Thnardier au voyageur.

Il ne rpondit pas. Il semblait songer profondment.

--Qu'est-ce que c'est que cet homme-l? dit-elle entre ses dents. C'est
quelque affreux pauvre. Cela n'a pas le sou pour souper. Me payera-t-il
mon logement seulement? Il est bien heureux tout de mme qu'il n'ait pas
eu l'ide de voler l'argent qui tait  terre.

Cependant une porte s'tait ouverte et ponine et Azelma taient
entres.

C'taient vraiment deux jolies petites filles, plutt bourgeoises que
paysannes, trs charmantes, l'une avec ses tresses chtaines bien
lustres, l'autre avec ses longues nattes noires tombant derrire le
dos, toutes deux vives, propres, grasses, fraches et saines  rjouir
le regard. Elles taient chaudement vtues, mais avec un tel art
maternel, que l'paisseur des toffes n'tait rien  la coquetterie de
l'ajustement. L'hiver tait prvu sans que le printemps ft effac. Ces
deux petites dgageaient de la lumire. En outre, elles taient
rgnantes. Dans leur toilette, dans leur gat, dans le bruit qu'elles
faisaient, il y avait de la souverainet. Quand elles entrrent, la
Thnardier leur dit d'un ton grondeur, qui tait plein d'adoration:

--Ah! vous voil donc, vous autres!

Puis, les attirant dans ses genoux l'une aprs l'autre, lissant leurs
cheveux, renouant leurs rubans, et les lchant ensuite avec cette douce
faon de secouer qui est propre aux mres, elle s'cria:

--Sont-elles fagotes!

Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. Elles avaient une poupe
qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes
de gazouillements joyeux. De temps en temps, Cosette levait les yeux de
son tricot, et les regardait jouer d'un air lugubre.

ponine et Azelma ne regardaient pas Cosette. C'tait pour elles comme
le chien. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt-quatre ans 
elles trois, et elles reprsentaient dj toute la socit des hommes;
d'un ct l'envie, de l'autre le ddain.

La poupe des soeurs Thnardier tait trs fane et trs vieille et
toute casse, mais elle n'en paraissait pas moins admirable  Cosette,
qui de sa vie n'avait eu une poupe, _une vraie poupe_, pour nous
servir d'une expression que tous les enfants comprendront.

Tout  coup la Thnardier, qui continuait d'aller et de venir dans la
salle, s'aperut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de
travailler elle s'occupait des petites qui jouaient.

--Ah! je t'y prends! cria-t-elle. C'est comme cela que tu travailles! Je
vais te faire travailler  coups de martinet, moi.

L'tranger, sans quitter sa chaise, se tourna vers la Thnardier.

--Madame, dit-il en souriant d'un air presque craintif, bah! laissez-la
jouer!

De la part de tout voyageur qui et mang une tranche de gigot et bu
deux bouteilles de vin  son souper et qui n'et pas eu l'air d'_un
affreux pauvre_, un pareil souhait et t un ordre. Mais qu'un homme
qui avait ce chapeau se permt d'avoir un dsir et qu'un homme qui avait
cette redingote se permt d'avoir une volont, c'est ce que la
Thnardier ne crut pas devoir tolrer. Elle repartit aigrement:

--Il faut qu'elle travaille, puisqu'elle mange. Je ne la nourris pas 
rien faire.

--Qu'est-ce qu'elle fait donc? reprit l'tranger de cette voix douce qui
contrastait si trangement avec ses habits de mendiant et ses paules de
portefaix.

La Thnardier daigna rpondre:

--Des bas, s'il vous plat. Des bas pour mes petites filles qui n'en ont
pas, autant dire, et qui vont tout  l'heure pieds nus.

L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette, et continua:

--Quand aura-t-elle fini cette paire de bas?

--Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours, la
paresseuse.

--Et combien peut valoir cette paire de bas, quand elle sera faite?

La Thnardier lui jeta un coup d'oeil mprisant.

--Au moins trente sous.

--La donneriez-vous pour cinq francs? reprit l'homme.

--Pardieu! s'cria avec un gros rire un routier qui coutait, cinq
francs? je crois fichtre bien! cinq balles!

Le Thnardier crut devoir prendre la parole.

--Oui, monsieur, si c'est votre fantaisie, on vous donnera cette paire
de bas pour cinq francs. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs.

--Il faudrait payer tout de suite, dit la Thnardier avec sa faon brve
et premptoire.

--J'achte cette paire de bas, rpondit l'homme, et, ajouta-t-il en
tirant de sa poche une pice de cinq francs qu'il posa sur la table,--je
la paye.

Puis il se tourna vers Cosette.

--Maintenant ton travail est  moi. Joue, mon enfant.

Le routier fut si mu de la pice de cinq francs, qu'il laissa l son
verre et accourut.

--C'est pourtant vrai! cria-t-il en l'examinant. Une vraie roue de
derrire! et pas fausse!

Le Thnardier approcha et mit silencieusement la pice dans son gousset.

La Thnardier n'avait rien  rpliquer. Elle se mordit les lvres, et
son visage prit une expression de haine.

Cependant Cosette tremblait. Elle se risqua  demander:

--Madame, est-ce que c'est vrai? est-ce que je peux jouer?

--Joue! dit la Thnardier d'une voix terrible.

--Merci, madame, dit Cosette.

Et pendant que sa bouche remerciait la Thnardier, toute sa petite me
remerciait le voyageur.

Le Thnardier s'tait remis  boire. Sa femme lui dit  l'oreille:

--Qu'est-ce que a peut tre que cet homme jaune?

--J'ai vu, rpondit souverainement Thnardier, des millionnaires qui
avaient des redingotes comme cela.

Cosette avait laiss l son tricot, mais elle n'tait pas sortie de sa
place. Cosette bougeait toujours le moins possible. Elle avait pris dans
une bote derrire elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de
plomb.

ponine et Azelma ne faisaient aucune attention  ce qui se passait.
Elles venaient d'excuter une opration fort importante; elles s'taient
empares du chat. Elles avaient jet la poupe  terre, et ponine, qui
tait l'ane, emmaillotait le petit chat, malgr ses miaulements et ses
contorsions, avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues.
Tout en faisant ce grave et difficile travail, elle disait  sa soeur
dans ce doux et adorable langage des enfants dont la grce, pareille 
la splendeur de l'aile des papillons, s'en va quand on veut la fixer:

--Vois-tu, ma soeur, cette poupe-l est plus amusante que l'autre. Elle
remue, elle crie, elle est chaude. Vois-tu, ma soeur, jouons avec. Ce
serait ma petite fille. Je serais une dame. Je viendrais te voir et tu
la regarderais. Peu  peu tu verrais ses moustaches, et cela
t'tonnerait. Et puis tu verrais ses oreilles, et puis tu verrais sa
queue, et cela t'tonnerait. Et tu me dirais: _Ah! mon Dieu_! et je te
dirais: _Oui, madame, c'est une petite fille que j'ai comme a. Les
petites filles sont comme a  prsent_.

Azelma coutait ponine avec admiration.

Cependant, les buveurs s'taient mis  chanter une chanson obscne dont
ils riaient  faire trembler le plafond. Le Thnardier les encourageait
et les accompagnait.

Comme les oiseaux font un nid avec tout, les enfants font une poupe
avec n'importe quoi. Pendant qu'ponine et Azelma emmaillotaient le
chat, Cosette de son ct avait emmaillot le sabre. Cela fait, elle
l'avait couch sur ses bras, et elle chantait doucement pour l'endormir.

La poupe est un des plus imprieux besoins et en mme temps un des plus
charmants instincts de l'enfance fminine. Soigner, vtir, parer,
habiller, dshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer,
dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu'un, tout
l'avenir de la femme est l. Tout en rvant et tout en jasant, tout en
faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de
petites robes, de petits corsages et de petites brassires, l'enfant
devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande
fille devient femme. Le premier enfant continue la dernire poupe.

Une petite fille sans poupe est  peu prs aussi malheureuse et tout 
fait aussi impossible qu'une femme sans enfant.

Cosette s'tait donc fait une poupe avec le sabre.

La Thnardier, elle, s'tait rapproche de l' _homme jaune_.

--Mon mari a raison, pensait-elle, c'est peut-tre monsieur Laffitte. Il
y a des riches si farces! Elle vint s'accouder  sa table.

--Monsieur... dit-elle.

 ce mot _monsieur_, l'homme se retourna. La Thnardier ne l'avait
encore appel que _brave homme_ ou _bonhomme_.

--Voyez-vous, monsieur, poursuivit-elle en prenant son air doucetre qui
tait encore plus fcheux  voir que son air froce, je veux bien que
l'enfant joue, je ne m'y oppose pas, mais c'est bon pour une fois, parce
que vous tes gnreux. Voyez-vous, cela n'a rien. Il faut que cela
travaille.

--Elle n'est donc pas  vous, cette enfant? demanda l'homme.

--Oh mon Dieu non, monsieur! c'est une petite pauvre que nous avons
recueillie comme cela, par charit. Une espce d'enfant imbcile. Elle
doit avoir de l'eau dans la tte. Elle a la tte grosse, comme vous
voyez. Nous faisons pour elle ce que nous pouvons, car nous ne sommes
pas riches. Nous avons beau crire  son pays, voil six mois qu'on ne
nous rpond plus. Il faut croire que sa mre est morte.

--Ah! dit l'homme, et il retomba dans sa rverie.

--C'tait une pas grand'chose que cette mre, ajouta la Thnardier. Elle
abandonnait son enfant.

Pendant toute cette conversation, Cosette, comme si un instinct l'et
avertie qu'on parlait d'elle, n'avait pas quitt des yeux la Thnardier.
Elle coutait vaguement. Elle entendait  et l quelques mots.

Cependant les buveurs, tous ivres aux trois quarts, rptaient leur
refrain immonde avec un redoublement de gat. C'tait une gaillardise
de haut got o taient mls la Vierge et l'enfant Jsus. La Thnardier
tait alle prendre sa part des clats de rire. Cosette, sous la table,
regardait le feu qui se rverbrait dans son oeil fixe; elle s'tait
remise  bercer l'espce de maillot qu'elle avait fait, et, tout en le
berant, elle chantait  voix basse: Ma mre est morte! ma mre est
morte! ma mre est morte!

Sur de nouvelles insistances de l'htesse, l'homme jaune, le
millionnaire, consentit enfin  souper.

--Que veut monsieur?

--Du pain et du fromage, dit l'homme.

--Dcidment c'est un gueux, pensa la Thnardier.

Les ivrognes chantaient toujours leur chanson, et l'enfant, sous la
table, chantait aussi la sienne.

Tout  coup Cosette s'interrompit. Elle venait de se retourner et
d'apercevoir la poupe des petites Thnardier qu'elles avaient quitte
pour le chat et laisse  terre  quelques pas de la table de cuisine.

Alors elle laissa tomber le sabre emmaillot qui ne lui suffisait qu'
demi, puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. La
Thnardier parlait bas  son mari, et comptait de la monnaie, Ponine et
Zelma jouaient avec le chat, les voyageurs mangeaient, ou buvaient, ou
chantaient, aucun regard n'tait fix sur elle. Elle n'avait pas un
moment  perdre. Elle sortit de dessous la table en rampant sur ses
genoux et sur ses mains, s'assura encore une fois qu'on ne la guettait
pas, puis se glissa vivement jusqu' la poupe, et la saisit. Un instant
aprs elle tait  sa place, assise, immobile, tourne seulement de
manire  faire de l'ombre sur la poupe qu'elle tenait dans ses bras.
Ce bonheur de jouer avec une poupe tait tellement rare pour elle qu'il
avait toute la violence d'une volupt.

Personne ne l'avait vue, except le voyageur, qui mangeait lentement son
maigre souper.

Cette joie dura prs d'un quart d'heure.

Mais, quelque prcaution que prit Cosette, elle ne s'apercevait pas
qu'un des pieds de la poupe--_passait_,--et que le feu de la chemine
l'clairait trs vivement. Ce pied rose et lumineux qui sortait de
l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma qui dit  ponine:--Tiens!
ma soeur!

Les deux petites filles s'arrtrent, stupfaites. Cosette avait os
prendre la poupe!

ponine se leva, et, sans lcher le chat, alla vers sa mre et se mit 
la tirer par sa jupe.

--Mais laisse-moi donc! dit la mre. Qu'est-ce que tu me veux?

--Mre, dit l'enfant, regarde donc!

Et elle dsignait du doigt Cosette.

Cosette, elle, tout entire aux extases de la possession, ne voyait et
n'entendait plus rien.

Le visage de la Thnardier prit cette expression particulire qui se
compose du terrible ml aux riens de la vie et qui a fait nommer ces
sortes de femmes: mgres.

Cette fois, l'orgueil bless exasprait encore sa colre. Cosette avait
franchi tous les intervalles, Cosette avait attent  la poupe de ces
demoiselles.

Une czarine qui verrait un moujik essayer le grand cordon bleu de son
imprial fils n'aurait pas une autre figure.

Elle cria d'une voix que l'indignation enrouait.

--Cosette!

Cosette tressaillit comme si la terre et trembl sous elle. Elle se
retourna.

--Cosette, rpta la Thnardier.

Cosette prit la poupe et la posa doucement  terre avec une sorte de
vnration mle de dsespoir. Alors, sans la quitter des yeux, elle
joignit les mains, et, ce qui est effrayant  dire dans un enfant de cet
ge, elle se les tordit; puis, ce que n'avait pu lui arracher aucune des
motions de la journe, ni la course dans le bois, ni la pesanteur du
seau d'eau, ni la perte de l'argent, ni la vue du martinet, ni mme la
sombre parole qu'elle avait entendu dire  la Thnardier,--elle pleura.
Elle clata en sanglots.

Cependant le voyageur s'tait lev.

--Qu'est-ce donc? dit-il  la Thnardier.

--Vous ne voyez pas? dit la Thnardier en montrant du doigt le corps du
dlit qui gisait aux pieds de Cosette.

--H bien, quoi? reprit l'homme.

--Cette gueuse, rpondit la Thnardier, s'est permis de toucher  la
poupe des enfants!

--Tout ce bruit pour cela! dit l'homme. Eh bien, quand elle jouerait
avec cette poupe?

--Elle y a touch avec ses mains sales! poursuivit la Thnardier, avec
ses affreuses mains!

Ici Cosette redoubla ses sanglots.

--Te tairas-tu? cria la Thnardier.

L'homme alla droit  la porte de la rue, l'ouvrit et sortit.

Ds qu'il fut sorti, la Thnardier profita de son absence pour allonger
sous la table  Cosette un grand coup de pied qui fit jeter  l'enfant
les hauts cris.

La porte se rouvrit, l'homme reparut, il portait dans ses deux mains la
poupe fabuleuse dont nous avons parl, et que tous les marmots du
village contemplaient depuis le matin, et il la posa debout devant
Cosette en disant:

--Tiens, c'est pour toi.

Il faut croire que, depuis plus d'une heure qu'il tait l, au milieu de
sa rverie, il avait confusment remarqu cette boutique de bimbeloterie
claire de lampions et de chandelles si splendidement qu'on
l'apercevait  travers la vitre du cabaret comme une illumination.

Cosette leva les yeux, elle avait vu venir l'homme  elle avec cette
poupe comme elle et vu venir le soleil, elle entendit ces paroles
inoues: _c'est pour toi_, elle le regarda, elle regarda la poupe, puis
elle recula lentement, et s'alla cacher tout au fond sous la table dans
le coin du mur.

Elle ne pleurait plus, elle ne criait plus, elle avait l'air de ne plus
oser respirer.

La Thnardier, ponine, Azelma taient autant de statues. Les buveurs
eux-mmes s'taient arrts. Il s'tait fait un silence solennel dans
tout le cabaret.

La Thnardier, ptrifie et muette, recommenait ses conjectures:
--Qu'est-ce que c'est que ce vieux? est-ce un pauvre? est-ce un
millionnaire? C'est peut-tre les deux, c'est--dire un voleur.

La face du mari Thnardier offrit cette ride expressive qui accentue la
figure humaine chaque fois que l'instinct dominant y apparent avec toute
sa puissance bestiale. Le gargotier considrait tour  tour la poupe et
le voyageur; il semblait flairer cet homme comme il et flair un sac
d'argent. Cela ne dura que le temps d'un clair. Il s'approcha de sa
femme et lui dit bas:

--Cette machine cote au moins trente francs. Pas de btises.  plat
ventre devant l'homme.

Les natures grossires ont cela de commun avec les natures naves
qu'elles n'ont pas de transitions.--Eh bien, Cosette, dit la Thnardier
d'une voix qui voulait tre douce et qui tait toute compose de ce miel
aigre des mchantes femmes, est-ce que tu ne prends pas ta poupe?

Cosette se hasarda  sortir de son trou.

--Ma petite Cosette, reprit la Thnardier d'un air caressant, monsieur
te donne une poupe. Prends-la. Elle est  toi.

Cosette considrait la poupe merveilleuse avec une sorte de terreur.
Son visage tait encore inond de larmes, mais ses yeux commenaient 
s'emplir, comme le ciel au crpuscule du matin, des rayonnements
tranges de la joie. Ce qu'elle prouvait en ce moment-l tait un peu
pareil  ce qu'elle et ressenti si on lui et dit brusquement: _Petite,
vous tes la reine de France_.

Il lui semblait que si elle touchait  cette poupe, le tonnerre en
sortirait.

Ce qui tait vrai jusqu' un certain point, car elle se disait que la
Thnardier gronderait, et la battrait.

Pourtant l'attraction l'emporta. Elle finit par s'approcher, et murmura
timidement en se tournant vers la Thnardier:

--Est-ce que je peux, madame?

Aucune expression ne saurait rendre cet air  la fois dsespr,
pouvant et ravi.

--Pardi! fit la Thnardier, c'est  toi. Puisque monsieur te la donne.

--Vrai, monsieur? reprit Cosette, est-ce que c'est vrai? c'est  moi, la
dame?

L'tranger paraissait avoir les yeux pleins de larmes. Il semblait tre
 ce point d'motion o l'on ne parle pas pour ne pas pleurer. Il fit un
signe de tte  Cosette, et mit la main de la dame dans sa petite
main.

Cosette retira vivement sa main, comme si celle de _la dame_ la brlait,
et se mit  regarder le pav. Nous sommes forc d'ajouter qu'en cet
instant-l elle tirait la langue d'une faon dmesure. Tout  coup elle
se retourna et saisit la poupe avec emportement.

--Je l'appellerai Catherine, dit-elle.

Ce fut un moment bizarre que celui o les haillons de Cosette
rencontrrent et treignirent les rubans et les fraches mousselines
roses de la poupe.

--Madame, reprit-elle, est-ce que je peux la mettre sur une chaise?

--Oui, mon enfant, rpondit la Thnardier.

Maintenant c'taient ponine et Azelma qui regardaient Cosette avec
envie.

Cosette posa Catherine sur une chaise, puis s'assit  terre devant elle,
et demeura immobile, sans dire un mot dans l'attitude de la
contemplation.

--Joue donc, Cosette, dit l'tranger.

--Oh! je joue, rpondit l'enfant. Cet tranger, cet inconnu qui avait
l'air d'une visite que la providence faisait  Cosette, tait en ce
moment-l ce que la Thnardier hassait le plus au monde. Pourtant il
fallait se contraindre. C'tait plus d'motions qu'elle n'en pouvait
supporter, si habitue qu'elle ft  la dissimulation par la copie
qu'elle tchait de faire de son mari dans toutes ses actions. Elle se
hta d'envoyer ses filles coucher, puis elle demanda  l'homme jaune _la
permission_ d'y envoyer aussi Cosette, _qui a bien fatigu aujourd'hui_,
ajouta-t-elle d'un air maternel. Cosette s'alla coucher emportant
Catherine entre ses bras.

La Thnardier allait de temps en temps  l'autre bout de la salle o
tait son homme, _pour se soulager l'me_, disait-elle. Elle changeait
avec son mari quelques paroles d'autant plus furieuses qu'elle n'osait
les dire haut:

--Vieille bte! qu'est-ce qu'il a donc dans le ventre? Venir nous
dranger ici! vouloir que ce petit monstre joue! lui donner des poupes!
donner des poupes de quarante francs  une chienne que je donnerais moi
pour quarante sous! Encore un peu il lui dirait votre majest comme  la
duchesse de Berry! Y a-t-il du bon sens? il est donc enrag, ce vieux
mystrieux-l?

--Pourquoi? C'est tout simple, rpliquait le Thnardier. Si a l'amuse!
Toi, a t'amuse que la petite travaille, lui, a l'amuse qu'elle joue.
Il est dans son droit. Un voyageur, a fait ce que a veut quand a
paye. Si ce vieux est un philanthrope, qu'est-ce que a te fait? Si
c'est un imbcile, a ne te regarde pas. De quoi te mles-tu, puisqu'il
a de l'argent?

Langage de matre et raisonnement d'aubergiste qui n'admettaient ni l'un
ni l'autre la rplique.

L'homme s'tait accoud sur la table et avait repris son attitude de
rverie. Tous les autres voyageurs, marchands et rouliers, s'taient un
peu loigns et ne chantaient plus. Ils le considraient  distance avec
une sorte de crainte respectueuse. Ce particulier si pauvrement vtu,
qui tirait de sa poche les roues de derrire avec tant d'aisance et qui
prodiguait des poupes gigantesques  de petites souillons en sabots,
tait certainement un bonhomme magnifique et redoutable.

Plusieurs heures s'coulrent. La messe de minuit tait dite, le
rveillon tait fini, les buveurs s'en taient alls, le cabaret tait
ferm, la salle basse tait dserte, le feu s'tait teint, l'tranger
tait toujours  la mme place et dans la mme posture. De temps en
temps il changeait le coude sur lequel il s'appuyait. Voil tout. Mais
il n'avait pas dit un mot depuis que Cosette n'tait plus l.

Les Thnardier seuls, par convenance et par curiosit, taient rests
dans la salle.--Est-ce qu'il va passer la nuit comme a? grommelait la
Thnardier. Comme deux heures du matin sonnaient, elle se dclara
vaincue et dit  son mari:--Je vais me coucher. Fais-en ce que tu
voudras.--Le mari s'assit  une table dans un coin, alluma une chandelle
et se mit  lire le _Courrier franais_.

Une bonne heure se passa ainsi. Le digne aubergiste avait lu au moins
trois fois le _Courrier franais_, depuis la date du numro jusqu'au nom
de l'imprimeur. L'tranger ne bougeait pas.

Le Thnardier remua, toussa, cracha, se moucha, fit craquer sa chaise.
Aucun mouvement de l'homme.--Est-ce qu'il dort? pensa
Thnardier.--L'homme ne dormait pas, mais rien ne pouvait l'veiller.

Enfin Thnardier ta son bonnet, s'approcha doucement, et s'aventura 
dire:

--Est-ce que monsieur ne va pas reposer?

_Ne va pas se coucher_ lui et sembl excessif et familier. _Reposer_
sentait le luxe et tait du respect. Ces mots-l ont la proprit
mystrieuse et admirable de gonfler le lendemain matin le chiffre de la
carte  payer. Une chambre o l'on _couche_ cote vingt sous; une
chambre o l'on _repose_ cote vingt francs.

--Tiens! dit l'tranger, vous avez raison. O est votre curie?

--Monsieur, fit le Thnardier avec un sourire, je vais conduire
monsieur.

Il prit la chandelle, l'homme prit son paquet et son bton, et
Thnardier le mena dans une chambre au premier qui tait d'une rare
splendeur, toute meuble en acajou avec un lit-bateau et des rideaux de
calicot rouge.

--Qu'est-ce que c'est que cela? dit le voyageur.

--C'est notre propre chambre de noce, dit l'aubergiste. Nous en habitons
une autre, mon pouse et moi. On n'entre ici que trois ou quatre fois
dans l'anne.

--J'aurais autant aim l'curie, dit l'homme brusquement.

Le Thnardier n'eut pas l'air d'entendre cette rflexion peu obligeante.

Il alluma deux bougies de cire toutes neuves qui figuraient sur la
chemine. Un assez bon feu flambait dans l'tre.

Il y avait sur cette chemine, sous un bocal, une coiffure de femme en
fils d'argent et en fleurs d'oranger.

--Et ceci, qu'est-ce que c'est? reprit l'tranger.--Monsieur, dit le
Thnardier, c'est le chapeau de marie de ma femme.

Le voyageur regarda l'objet d'un regard qui semblait dire: _il y a donc
eu un moment o ce monstre a t une vierge_!

Du reste le Thnardier mentait. Quand il avait pris  bail cette bicoque
pour en faire une gargote, il avait trouv cette chambre ainsi garnie,
et avait achet ces meubles et brocant ces fleurs d'oranger, jugeant
que cela ferait une ombre gracieuse sur son pouse, et qu'il en
rsulterait pour sa maison ce que les Anglais appellent de la
respectabilit.

Quand le voyageur se retourna, l'hte avait disparu. Le Thnardier
s'tait clips discrtement, sans oser dire bonsoir, ne voulant pas
traiter avec une cordialit irrespectueuse un homme qu'il se proposait
d'corcher royalement le lendemain matin.

L'aubergiste se retira dans sa chambre. Sa femme tait couche, mais
elle ne dormait pas. Quand elle entendit le pas de son mari, elle se
tourna et lui dit:

--Tu sais que je flanque demain Cosette  la porte.

Le Thnardier rpondit froidement:

--Comme tu y vas!

Ils n'changrent pas d'autres paroles, et quelques minutes aprs leur
chandelle tait teinte.

De son ct le voyageur avait dpos dans un coin son bton et son
paquet. L'hte parti, il s'assit sur un fauteuil et resta quelque temps
pensif. Puis il ta ses souliers, prit une des deux bougies, souffla
l'autre, poussa la porte et sortit de la chambre, regardant autour de
lui comme quelqu'un qui cherche. Il traversa un corridor et parvint 
l'escalier. L il entendit un petit bruit trs doux qui ressemblait 
une respiration d'enfant. Il se laissa conduire par ce bruit et arriva 
une espce d'enfoncement triangulaire pratiqu sous l'escalier ou pour
mieux dire form par l'escalier mme. Cet enfoncement n'tait autre
chose que le dessous des marches. L, parmi toutes sortes de vieux
paniers et de vieux tessons, dans la poussire et dans les toiles
d'araignes, il y avait un lit; si l'on peut appeler lit une paillasse
troue jusqu' montrer la paille et une couverture troue jusqu'
laisser voir la paillasse. Point de draps. Cela tait pos  terre sur
le carreau. Dans ce lit Cosette dormait.

L'homme s'approcha, et la considra.

Cosette dormait profondment. Elle tait toute habille. L'hiver elle ne
se dshabillait pas pour avoir moins froid.

Elle tenait serre contre elle la poupe dont les grands yeux ouverts
brillaient dans l'obscurit. De temps en temps elle poussait un grand
soupir comme si elle allait se rveiller, et elle treignait la poupe
dans ses bras presque convulsivement. Il n'y avait  ct de son lit
qu'un de ses sabots.

Une porte ouverte prs du galetas de Cosette laissait voir une assez
grande chambre sombre. L'tranger y pntra. Au fond,  travers une
porte vitre, on apercevait deux petits lits jumeaux trs blancs.
C'taient ceux d'Azelma et d'ponine. Derrire ces lits disparaissait 
demi un berceau d'osier sans rideaux o dormait le petit garon qui
avait cri toute la soire.

L'tranger conjectura que cette chambre communiquait avec celle des
poux Thnardier. Il allait se retirer quand son regard rencontra la
chemine; une de ces vastes chemines d'auberge o il y a toujours un si
petit feu, quand il y a du feu, et qui sont si froides  voir. Dans
celle-l il n'y avait pas de feu, il n'y avait pas mme de cendre; ce
qui y tait attira pourtant l'attention du voyageur. C'taient deux
petits souliers d'enfant de forme coquette et de grandeur ingale; le
voyageur se rappela la gracieuse et immmoriale coutume des enfants qui
dposent leur chaussure dans la chemine le jour de Nol pour y attendre
dans les tnbres quelque tincelant cadeau de leur bonne fe. ponine
et Azelma n'avaient eu garde d'y manquer, et elles avaient mis chacune
un de leurs souliers dans la chemine.

Le voyageur se pencha.

La fe, c'est--dire la mre, avait dj fait sa visite, et l'on voyait
reluire dans chaque soulier une belle pice de dix sous toute neuve.

L'homme se relevait et allait s'en aller lorsqu'il aperut au fond, 
l'cart, dans le coin le plus obscur de l'tre, un autre objet. Il
regarda, et reconnut un sabot, un affreux sabot du bois le plus
grossier,  demi bris, et tout couvert de cendre et de boue dessche.
C'tait le sabot de Cosette. Cosette, avec cette touchante confiance des
enfants qui peut tre trompe toujours sans se dcourager jamais, avait
mis, elle aussi, son sabot dans la chemine.

C'est une chose sublime et douce que l'esprance dans un enfant qui n'a
jamais connu que le dsespoir.

Il n'y avait rien dans ce sabot.

L'tranger fouilla dans son gilet, se courba, et mit dans le sabot de
Cosette un louis d'or.

Puis il regagna sa chambre  pas de loup.




Chapitre IX

Thnardier  la manoeuvre


Le lendemain matin, deux heures au moins avant le jour, le mari
Thnardier, attabl prs d'une chandelle dans la salle basse du cabaret,
une plume  la main, composait la carte du voyageur  la redingote
jaune.

La femme debout,  demi courbe sur lui, le suivait des yeux. Ils
n'changeaient pas une parole. C'tait, d'un ct, une mditation
profonde, de l'autre, cette admiration religieuse avec laquelle on
regarde natre et s'panouir une merveille de l'esprit humain. On
entendait un bruit dans la maison; c'tait l'Alouette qui balayait
l'escalier.

Aprs un bon quart d'heure et quelques ratures, le Thnardier produisit
ce chef-d'oeuvre.

Note du Monsieur du No 1.

Souper    Fr. 3
Chambre   Fr. 10
Bougie    Fr. 5
Feu       Fr. 4
Service   Fr. 1
----------------
Total     Fr. 23

Service tait crit _servisse_.

--Vingt-trois francs! s'cria la femme avec un enthousiasme ml de
quelque hsitation.

Comme tous les grands artistes, le Thnardier n'tait pas content.
--Peuh! fit-il.

C'tait l'accent de Castlereagh rdigeant au congrs de Vienne la carte
 payer de la France.

--Monsieur Thnardier, tu as raison, il doit bien cela, murmura la femme
qui songeait  la poupe donne  Cosette en prsence de ses filles,
c'est juste, mais c'est trop. Il ne voudra pas payer.

Le Thnardier fit son rire froid, et dit:

--Il payera.

Ce rire tait la signification suprme de la certitude et de l'autorit.
Ce qui tait dit ainsi devait tre. La femme n'insista point. Elle se
mit  ranger les tables; le mari marchait de long en large dans la
salle. Un moment aprs il ajouta:

--Je dois bien quinze cents francs, moi!

Il alla s'asseoir au coin de la chemine, mditant, les pieds sur les
cendres chaudes.

--Ah ! reprit la femme, tu n'oublies pas que je flanque Cosette  la
porte aujourd'hui? Ce monstre! elle me mange le coeur avec sa poupe!
J'aimerais mieux pouser Louis XVIII que de la garder un jour de plus 
la maison.

Le Thnardier alluma sa pipe et rpondit entre deux bouffes.

--Tu remettras la carte  l'homme.

Puis il sortit.

Il tait  peine hors de la salle que le voyageur y entra.

Le Thnardier reparut sur-le-champ derrire lui et demeura immobile dans
la porte entre-bille, visible seulement pour sa femme.

L'homme jaune portait  la main son bton et son paquet.

--Lev si tt! dit la Thnardier, est-ce que monsieur nous quitte dj?

Tout en parlant ainsi, elle tournait d'un air embarrass la carte dans
ses mains et y faisait des plis avec ses ongles. Son visage dur offrait
une nuance qui ne lui tait pas habituelle, la timidit et le scrupule.

Prsenter une pareille note  un homme qui avait si parfaitement l'air
d'un pauvre, cela lui paraissait malais.

Le voyageur semblait proccup et distrait. Il rpondit:

--Oui, madame. Je m'en vais.

--Monsieur, reprit-elle, n'avait donc pas d'affaires  Montfermeil?

--Non. Je passe par ici. Voil tout. Madame, ajouta-t-il, qu'est-ce que
je dois?

La Thnardier, sans rpondre, lui tendit la carte plie.

L'homme dplia le papier, le regarda, mais son attention tait
visiblement ailleurs.

--Madame, reprit-il, faites-vous de bonnes affaires dans ce Montfermeil?

--Comme cela, monsieur, rpondit la Thnardier stupfaite de ne point
voir d'autre explosion.

Elle poursuivit d'un accent lgiaque et lamentable:

--Oh! monsieur, les temps sont bien durs! et puis nous avons si peu de
bourgeois dans nos endroits! C'est tout petit monde, voyez-vous. Si nous
n'avions pas par-ci par-l des voyageurs gnreux et riches comme
monsieur! Nous avons tant de charges. Tenez, cette petite nous cote les
yeux de la tte.

--Quelle petite?

--Eh bien, la petite, vous savez! Cosette! l'Alouette, comme on dit dans
le pays!

--Ah! dit l'homme.

Elle continua:

--Sont-ils btes, ces paysans, avec leurs sobriquets! elle a plutt
l'air d'une chauve-souris que d'une alouette. Voyez-vous, monsieur, nous
ne demandons pas la charit, mais nous ne pouvons pas la faire. Nous ne
gagnons rien, et nous avons gros  payer. La patente, les impositions,
les portes et fentres, les centimes! Monsieur sait que le gouvernement
demande un argent terrible! Et puis j'ai mes filles, moi. Je n'ai pas
besoin de nourrir l'enfant des autres. L'homme reprit, de cette voix
qu'il s'efforait de rendre indiffrente et dans laquelle il y avait un
tremblement:

--Et si l'on vous en dbarrassait?

--De qui? de la Cosette?

--Oui.

La face rouge et violente de la gargotire s'illumina d'un
panouissement hideux.

--Ah, monsieur! mon bon monsieur! prenez-la, gardez-la, emmenez-la,
emportez-la, sucrez-la, truffez-la, buvez-la, mangez-la, et soyez bni
de la bonne sainte Vierge et de tous les saints du paradis!

--C'est dit.

--Vrai? vous l'emmenez?

--Je l'emmne.

--Tout de suite?

--Tout de suite. Appelez l'enfant.

--Cosette! cria la Thnardier.

--En attendant, poursuivit l'homme, je vais toujours vous payer ma
dpense. Combien est-ce?

Il jeta un coup d'oeil sur la carte et ne put rprimer un mouvement de
surprise:

--Vingt-trois francs!

Il regarda la gargotire et rpta:

--Vingt-trois francs?

Il y avait dans la prononciation de ces deux mots ainsi rpts l'accent
qui spare le point d'exclamation du point d'interrogation.

La Thnardier avait eu le temps de se prparer au choc. Elle rpondit
avec assurance:

--Dame oui, monsieur! c'est vingt-trois francs.

L'tranger posa cinq pices de cinq francs sur la table.

--Allez chercher la petite, dit-il.

En ce moment, le Thnardier s'avana au milieu de la salle et dit:

--Monsieur doit vingt-six sous.

--Vingt-six sous! s'cria la femme.

--Vingt sous pour la chambre, reprit le Thnardier froidement, et six
sous pour le souper. Quant  la petite, j'ai besoin d'en causer un peu
avec monsieur. Laisse-nous, ma femme. La Thnardier eut un de ces
blouissements que donnent les clairs imprvus du talent. Elle sentit
que le grand acteur entrait en scne, ne rpliqua pas un mot, et sortit.

Ds qu'ils furent seuls, le Thnardier offrit une chaise au voyageur. Le
voyageur s'assit; le Thnardier resta debout, et son visage prit une
singulire expression de bonhomie et de simplicit.

--Monsieur, dit-il, tenez, je vais vous dire. C'est que je l'adore, moi,
cette enfant.

L'tranger le regarda fixement.

--Quelle enfant?

Thnardier continua:

--Comme c'est drle! on s'attache. Qu'est-ce que c'est que tout cet
argent-l? reprenez donc vos pices de cent sous. C'est une enfant que
j'adore.

--Qui a? demanda l'tranger.

--H, notre petite Cosette! ne voulez-vous pas nous l'emmener? Eh bien,
je parle franchement, vrai comme vous tes un honnte homme, je ne peux
pas y consentir. Elle me ferait faute, cette enfant. J'ai vu a tout
petit. C'est vrai qu'elle nous cote de l'argent, c'est vrai qu'elle a
des dfauts, c'est vrai que nous ne sommes pas riches, c'est vrai que
j'ai pay plus de quatre cents francs en drogues rien que pour une de
ses maladies! Mais il faut bien faire quelque chose pour le bon Dieu. a
n'a ni pre ni mre, je l'ai leve. J'ai du pain pour elle et pour moi.
Au fait j'y tiens,  cette enfant. Vous comprenez, on se prend
d'affection; je suis une bonne bte, moi; je ne raisonne pas; je l'aime,
cette petite; ma femme est vive, mais elle l'aime aussi. Voyez-vous,
c'est comme notre enfant. J'ai besoin que a babille dans la maison.

L'tranger le regardait toujours fixement. Il continua:

--Pardon, excuse, monsieur, mais on ne donne point son enfant comme a 
un passant. Pas vrai que j'ai raison? Aprs cela, je ne dis pas, vous
tes riche, vous avez l'air d'un bien brave homme, si c'tait pour son
bonheur? Mais il faudrait savoir. Vous comprenez? Une supposition que je
la laisserais aller et que je me sacrifierais, je voudrais savoir o
elle va, je ne voudrais pas la perdre de vue, je voudrais savoir chez
qui elle est, pour l'aller voir de temps en temps, qu'elle sache que son
bon pre nourricier est l, qu'il veille sur elle. Enfin il y a des
choses qui ne sont pas possibles. Je ne sais seulement pas votre nom?
Vous l'emmneriez, je dirais: _eh bien, l'Alouette? O donc a-t-elle
pass_? Il faudrait au moins voir quelque mchant chiffon de papier, un
petit bout de passeport, quoi!

L'tranger, sans cesser de le regarder de ce regard qui va, pour ainsi
dire, jusqu'au fond de la conscience, lui rpondit d'un accent grave et
ferme:

--Monsieur Thnardier, on n'a pas de passeport pour venir  cinq lieues
de Paris. Si j'emmne Cosette, je l'emmnerai, voil tout. Vous ne
saurez pas mon nom, vous ne saurez pas ma demeure, vous ne saurez pas o
elle sera, et mon intention est qu'elle ne vous revoie de sa vie. Je
casse le fil qu'elle a au pied, et elle s'en va. Cela vous convient-il?
Oui ou non.

De mme que les dmons et les gnies reconnaissaient  de certains
signes la prsence d'un dieu suprieur, le Thnardier comprit qu'il
avait affaire  quelqu'un de trs fort. Ce fut comme une intuition; il
comprit cela avec sa promptitude nette et sagace. La veille, tout en
buvant avec les rouliers, tout en fumant, tout en chantant des
gaudrioles, il avait pass la soire  observer l'tranger, le guettant
comme un chat et l'tudiant comme un mathmaticien. Il l'avait  la fois
pi pour son propre compte, pour le plaisir et par instinct, et
espionn comme s'il et t pay pour cela. Pas un geste, pas un
mouvement de l'homme  la capote jaune ne lui tait chapp. Avant mme
que l'inconnu manifestt si clairement son intrt pour Cosette, le
Thnardier l'avait devin. Il avait surpris les regards profonds de ce
vieux qui revenaient toujours  l'enfant. Pourquoi cet intrt?
Qu'tait-ce que cet homme? Pourquoi, avec tant d'argent dans sa bourse,
ce costume si misrable? Questions qu'il se posait sans pouvoir les
rsoudre et qui l'irritaient. Il y avait song toute la nuit. Ce ne
pouvait tre le pre de Cosette. tait-ce quelque grand-pre? Alors
pourquoi ne pas se faire connatre tout de suite? Quand on a un droit,
on le montre. Cet homme videmment n'avait pas de droit sur Cosette.
Alors qu'tait-ce? Le Thnardier se perdait en suppositions. Il
entrevoyait tout, et ne voyait rien. Quoi qu'il en ft, en entamant la
conversation avec l'homme, sr qu'il y avait un secret dans tout cela,
sr que l'homme tait intress  rester dans l'ombre, il se sentait
fort;  la rponse nette et ferme de l'tranger, quand il vit que ce
personnage mystrieux tait mystrieux si simplement, il se sentit
faible. Il ne s'attendait  rien de pareil. Ce fut la droute de ses
conjectures. Il rallia ses ides. Il pesa tout cela en une seconde. Le
Thnardier tait un de ces hommes qui jugent d'un coup d'oeil une
situation. Il estima que c'tait le moment de marcher droit et vite. Il
fit comme les grands capitaines  cet instant dcisif qu'ils savent
seuls reconnatre, il dmasqua brusquement sa batterie.

--Monsieur, dit-il, il me faut quinze cents francs.

L'tranger prit dans sa poche de ct un vieux portefeuille en cuir
noir, l'ouvrit et en tira trois billets de banque qu'il posa sur la
table. Puis il appuya son large pouce sur ces billets, et dit au
gargotier:

--Faites venir Cosette. Pendant que ceci se passait, que faisait
Cosette?

Cosette, en s'veillant, avait couru  son sabot. Elle y avait trouv la
pice d'or. Ce n'tait pas un napolon, c'tait une de ces pices de
vingt francs toutes neuves de la restauration sur l'effigie desquelles
la petite queue prussienne avait remplac la couronne de laurier.
Cosette fut blouie. Sa destine commenait  l'enivrer. Elle ne savait
pas ce que c'tait qu'une pice d'or, elle n'en avait jamais vu, elle la
cacha bien vite dans sa poche comme si elle l'avait vole. Cependant
elle sentait que cela tait bien  elle, elle devinait d'o ce don lui
venait, mais elle prouvait une sorte de joie pleine de peur. Elle tait
contente; elle tait surtout stupfaite. Ces choses si magnifiques et si
jolies ne lui paraissaient pas relles. La poupe lui faisait peur, la
pice d'or lui faisait peur. Elle tremblait vaguement devant ces
magnificences. L'tranger seul ne lui faisait pas peur. Au contraire, il
la rassurait. Depuis la veille,  travers ses tonnements,  travers son
sommeil, elle songeait dans son petit esprit d'enfant  cet homme qui
avait l'air vieux et pauvre et si triste, et qui tait si riche et si
bon. Depuis qu'elle avait rencontr ce bonhomme dans le bois, tout tait
comme chang pour elle. Cosette, moins heureuse que la moindre
hirondelle du ciel, n'avait jamais su ce que c'est que de se rfugier 
l'ombre de sa mre et sous une aile. Depuis cinq ans, c'est--dire aussi
loin que pouvaient remonter ses souvenirs, la pauvre enfant frissonnait
et grelottait. Elle avait toujours t toute nue sous la bise aigre du
malheur, maintenant il lui semblait qu'elle tait vtue. Autrefois son
me avait froid, maintenant elle avait chaud. Elle n'avait plus autant
de crainte de la Thnardier. Elle n'tait plus seule; il y avait
quelqu'un l.

Elle s'tait mise bien vite  sa besogne de tous les matins. Ce louis,
qu'elle avait sur elle, dans ce mme gousset de son tablier d'o la
pice de quinze sous tait tombe la veille, lui donnait des
distractions. Elle n'osait pas y toucher, mais elle passait des cinq
minutes  le contempler, il faut le dire, en tirant la langue. Tout en
balayant l'escalier, elle s'arrtait, et restait l, immobile, oubliant
le balai et l'univers entier, occupe  regarder cette toile briller au
fond de sa poche.

Ce fut dans une de ces contemplations que la Thnardier la rejoignit.

Sur l'ordre de son mari, elle l'tait alle chercher. Chose inoue, elle
ne lui donna pas une tape et ne lui dit pas une injure.

--Cosette, dit-elle presque doucement, viens tout de suite.

Un instant aprs, Cosette entrait dans la salle basse.

L'tranger prit le paquet qu'il avait apport et le dnoua. Ce paquet
contenait une petite robe de laine, un tablier, une brassire de
futaine, un jupon, un fichu, des bas de laine, des souliers, un vtement
complet pour une fille de huit ans. Tout cela tait noir.

--Mon enfant, dit l'homme, prends ceci et va t'habiller bien vite.

Le jour paraissait lorsque ceux des habitants de Montfermeil qui
commenaient  ouvrir leurs portes virent passer dans la rue de Paris un
bonhomme pauvrement vtu donnant la main  une petite fille tout en
deuil qui portait une grande poupe rose dans ses bras. Ils se
dirigeaient du ct de Livry.

C'taient notre homme et Cosette.

Personne ne connaissait l'homme; comme Cosette n'tait plus en
guenilles, beaucoup ne la reconnurent pas.

Cosette s'en allait. Avec qui? elle l'ignorait. O? elle ne savait. Tout
ce qu'elle comprenait, c'est qu'elle laissait derrire elle la gargote
Thnardier. Personne n'avait song  lui dire adieu, ni elle  dire
adieu  personne. Elle sortait de cette maison hae et hassant.

Pauvre doux tre dont le coeur n'avait jusqu' cette heure t que
comprim!

Cosette marchait gravement, ouvrant ses grands yeux et considrant le
ciel. Elle avait mis son louis dans la poche de son tablier neuf. De
temps en temps elle se penchait et lui jetait un coup d'oeil, puis elle
regardait le bonhomme. Elle sentait quelque chose comme si elle tait
prs du bon Dieu.




Chapitre X

Qui cherche le mieux peut trouver le pire


La Thnardier, selon son habitude, avait laiss faire son mari. Elle
s'attendait  de grands vnements. Quand l'homme et Cosette furent
partis, le Thnardier laissa s'couler un grand quart d'heure, puis il
la prit  part et lui montra les quinze cents francs.

--Que a! dit-elle.

C'tait la premire fois, depuis le commencement de leur mnage, qu'elle
osait critiquer un acte du matre.

Le coup porta.

--Au fait, tu as raison, dit-il, je suis un imbcile. Donne-moi mon
chapeau.

Il plia les trois billets de banque, les enfona dans sa poche et sortit
en toute hte, mais il se trompa et prit d'abord  droite. Quelques
voisines auxquelles il s'informa le remirent sur la trace, l'Alouette et
l'homme avaient t vus allant dans la direction de Livry. Il suivit
cette indication, marchant  grands pas et monologuant.

--Cet homme est videmment un million habill en jaune, et moi je suis
un animal. Il a d'abord donn vingt sous, puis cinq francs, puis
cinquante francs, puis quinze cents francs, toujours aussi facilement.
Il aurait donn quinze mille francs. Mais je vais le rattraper.

Et puis ce paquet d'habits prpars d'avance pour la petite, tout cela
tait singulier; il y avait bien des mystres l-dessous. On ne lche
pas des mystres quand on les tient. Les secrets des riches sont des
ponges pleines d'or; il faut savoir les presser. Toutes ces penses lui
tourbillonnaient dans le cerveau.

--Je suis un animal, disait-il.

Quand on est sorti de Montfermeil et qu'on a atteint le coude que fait
la route qui va  Livry, on la voit se dvelopper devant soi trs loin
sur le plateau. Parvenu l, il calcula qu'il devait apercevoir l'homme
et la petite. Il regarda aussi loin que sa vue put s'tendre, et ne vit
rien. Il s'informa encore. Cependant il perdait du temps. Des passants
lui dirent que l'homme et l'enfant qu'il cherchait s'taient achemins
vers les bois du ct de Gagny. Il se hta dans cette direction.

Ils avaient de l'avance sur lui, mais un enfant marche lentement, et lui
il allait vite. Et puis le pays lui tait bien connu.

Tout  coup il s'arrta et se frappa le front comme un homme qui a
oubli l'essentiel, et qui est prt  revenir sur ses pas.

--J'aurais d prendre mon fusil! se dit-il.

Thnardier tait une de ces natures doubles qui passent quelquefois au
milieu de nous  notre insu et qui disparaissent sans qu'on les ait
connues parce que la destine n'en a montr qu'un ct. Le sort de
beaucoup d'hommes est de vivre ainsi  demi submergs. Dans une
situation calme et plate, Thnardier avait tout ce qu'il fallait pour
faire--nous ne disons pas pour tre--ce qu'on est convenu d'appeler un
honnte commerant, un bon bourgeois. En mme temps, certaines
circonstances tant donnes, certaines secousses venant  soulever sa
nature de dessous, il avait tout ce qu'il fallait pour tre un sclrat.
C'tait un boutiquier dans lequel il y avait du monstre. Satan devait
par moments s'accroupir dans quelque coin du bouge o vivait Thnardier
et rver devant ce chef-d'oeuvre hideux. Aprs une hsitation d'un
instant:

--Bah! pensa-t-il, ils auraient le temps d'chapper!

Et il continua son chemin, allant devant lui rapidement, et presque d'un
air de certitude, avec la sagacit du renard flairant une compagnie de
perdrix.

En effet, quand il eut dpass les tangs et travers obliquement la
grande clairire qui est  droite de l'avenue de Bellevue, comme il
arrivait  cette alle de gazon qui fait presque le tour de la colline
et qui recouvre la vote de l'ancien canal des eaux de l'abbaye de
Chelles, il aperut au-dessus d'une broussaille un chapeau sur lequel il
avait dj chafaud bien des conjectures. C'tait le chapeau de
l'homme. La broussaille tait basse. Le Thnardier reconnut que l'homme
et Cosette taient assis l. On ne voyait pas l'enfant  cause de sa
petitesse, mais on apercevait la tte de la poupe.

Le Thnardier ne se trompait pas. L'homme s'tait assis l pour laisser
un peu reposer Cosette. Le gargotier tourna la broussaille et apparut
brusquement aux regards de ceux qu'il cherchait.

--Pardon excuse, monsieur, dit-il tout essouffl, mais voici vos quinze
cents francs.

En parlant ainsi, il tendait  l'tranger les trois billets de banque.

L'homme leva les yeux.

--Qu'est-ce que cela signifie?

Le Thnardier rpondit respectueusement:

--Monsieur, cela signifie que je reprends Cosette.

Cosette frissonna et se serra contre le bonhomme.

Lui, il rpondit en regardant le Thnardier dans le fond des yeux et en
espaant toutes les syllabes.

--Vous re-pre-nez Cosette?

--Oui, monsieur, je la reprends. Je vais vous dire. J'ai rflchi. Au
fait, je n'ai pas le droit de vous la donner. Je suis un honnte homme,
voyez-vous. Cette petite n'est pas  moi, elle est  sa mre. C'est sa
mre qui me l'a confie, je ne puis la remettre qu' sa mre. Vous me
direz: _Mais la mre est morte_. Bon. En ce cas je ne puis rendre
l'enfant qu' une personne qui m'apporterait un crit sign de la mre
comme quoi je dois remettre l'enfant  cette personne-l. Cela est
clair.

L'homme, sans rpondre, fouilla dans sa poche et le Thnardier vit
reparatre le portefeuille aux billets de banque.

Le gargotier eut un frmissement de joie.

--Bon! pensa-t-il, tenons-nous. Il va me corrompre!

Avant d'ouvrir le portefeuille, le voyageur jeta un coup d'oeil autour
de lui. Le lieu tait absolument dsert. Il n'y avait pas une me dans
le bois ni dans la valle. L'homme ouvrit le portefeuille et en tira,
non la poigne de billets de banque qu'attendait Thnardier, mais un
simple petit papier qu'il dveloppa et prsenta tout ouvert 
l'aubergiste en disant:

--Vous avez raison. Lisez.

Le Thnardier prit le papier, et lut:

                       _Montreuil-sur-Mer, le 25 mars 1823_

Monsieur Thnardier, Vous remettrez Cosette  la personne. On vous
payera toutes les petites choses. J'ai l'honneur de vous saluer avec
considration.

                                                   Fantine.

--Vous connaissez cette signature? reprit l'homme.

C'tait bien la signature de Fantine. Le Thnardier la reconnut.

Il n'y avait rien  rpliquer. Il sentit deux violents dpits, le dpit
de renoncer  la corruption qu'il esprait, et le dpit d'tre battu.
L'homme ajouta:

--Vous pouvez garder ce papier pour votre dcharge.

Le Thnardier se replia en bon ordre.

--Cette signature est assez bien imite, grommela-t-il entre ses dents.
Enfin, soit!

Puis il essaya un effort dsespr.

--Monsieur, dit-il, c'est bon. Puisque vous tes la personne. Mais il
faut me payer toutes les petites choses. On me doit gros. L'homme se
dressa debout, et dit en poussetant avec des chiquenaudes sa manche
rpe o il y avait de la poussire.

--Monsieur Thnardier, en janvier la mre comptait qu'elle vous devait
cent vingt francs; vous lui avez envoy en fvrier un mmoire de cinq
cents francs; vous avez reu trois cents francs fin fvrier et trois
cents francs au commencement de mars. Il s'est coul depuis lors neuf
mois  quinze francs, prix convenu, cela fait cent trente-cinq francs.
Vous aviez reu cent francs de trop. Reste trente-cinq francs qu'on vous
doit. Je viens de vous donner quinze cents francs.

Le Thnardier prouva ce qu'prouve le loup au moment o il se sent
mordu et saisi par la mchoire d'acier du pige.

--Quel est ce diable d'homme? pensa-t-il.

Il fit ce que fait le loup. Il donna une secousse. L'audace lui avait
dj russi une fois.

--Monsieur-dont-je-ne-sais-pas-le-nom, dit-il rsolument et mettant
cette fois les faons respectueuses de ct, je reprendrai Cosette ou
vous me donnerez mille cus.

L'tranger dit tranquillement.

--Viens, Cosette.

Il prit Cosette de la main gauche, et de la droite il ramassa son bton
qui tait  terre.

Le Thnardier remarqua l'normit de la trique et la solitude du lieu.

L'homme s'enfona dans le bois avec l'enfant, laissant le gargotier
immobile et interdit.

Pendant qu'ils s'loignaient, le Thnardier considrait ses larges
paules un peu votes et ses gros poings.

Puis ses yeux, revenant  lui-mme, retombaient sur ses bras chtifs et
sur ses mains maigres.

--Il faut que je sois vraiment bien bte, pensait-il, de n'avoir pas
pris mon fusil, puisque j'allais  la chasse!

Cependant l'aubergiste ne lcha pas prise.

--Je veux savoir o il ira, dit-il.

Et il se mit  les suivre  distance. Il lui restait deux choses dans
les mains, une ironie, le chiffon de papier sign _Fantine_, et une
consolation, les quinze cents francs.

L'homme emmenait Cosette dans la direction de Livry et de Bondy. Il
marchait lentement, la tte baisse, dans une attitude de rflexion et
de tristesse. L'hiver avait fait le bois  claire-voie, si bien que le
Thnardier ne les perdait pas de vue, tout en restant assez loin. De
temps en temps l'homme se retournait et regardait si on ne le suivait
pas. Tout  coup il aperut Thnardier. Il entra brusquement avec
Cosette dans un taillis o ils pouvaient tous deux disparatre.

--Diantre! dit le Thnardier.

Et il doubla le pas.

L'paisseur du fourr l'avait forc de se rapprocher d'eux. Quand
l'homme fut au plus pais, il se retourna. Thnardier eut beau se cacher
dans les branches; il ne put faire que l'homme ne le vt pas. L'homme
lui jeta un coup d'oeil inquiet, puis hocha la tte et reprit sa route.
L'aubergiste se remit  le suivre. Ils firent ainsi deux ou trois cents
pas. Tout  coup l'homme se retourna encore. Il aperut l'aubergiste.
Cette fois il le regarda d'un air si sombre que le Thnardier jugea
inutile d'aller plus loin. Thnardier rebroussa chemin.




Chapitre XI

Le numro 9430 reparat et Cosette le gagne  la loterie


Jean Valjean n'tait pas mort.

En tombant  la mer, ou plutt en s'y jetant, il tait, comme on l'a vu,
sans fers. Il nagea entre deux eaux jusque sous un navire au mouillage,
auquel tait amarre une embarcation. Il trouva moyen de se cacher dans
cette embarcation jusqu'au soir.  la nuit, il se jeta de nouveau  la
nage, et atteignit la cte  peu de distance du cap Brun. L, comme ce
n'tait pas l'argent qui lui manquait, il put se procurer des vtements.
Une guinguette aux environs de Balaguier tait alors le vestiaire des
forats vads, spcialit lucrative. Puis, Jean Valjean, comme tous ces
tristes fugitifs qui tchent de dpister le guet de la loi et la
fatalit sociale, suivit un itinraire obscur et ondulant. Il trouva un
premier asile aux Pradeaux, prs Beausset. Ensuite il se dirigea vers le
Grand-Villard, prs Brianon, dans les Hautes-Alpes. Fuite ttonnante et
inquite, chemin de taupe dont les embranchements sont inconnus. On a
pu, plus tard, retrouver quelque trace de son passage dans l'Ain sur le
territoire de Civrieux, dans les Pyrnes,  Accons au lieu dit la
Grange-de-Doumecq, prs du hameau de Chavailles, et dans les environs de
Prigueux,  Brunies, canton de la Chapelle-Gonaguet. Il gagna Paris. On
vient de le voir  Montfermeil.

Son premier soin, en arrivant  Paris, avait t d'acheter des habits de
deuil pour une petite fille de sept  huit ans, puis de se procurer un
logement. Cela fait, il s'tait rendu  Montfermeil.

On se souvient que dj, lors de sa prcdente vasion, il y avait fait,
ou dans les environs, un voyage mystrieux dont la justice avait eu
quelque lueur.

Du reste on le croyait mort, et cela paississait l'obscurit qui
s'tait faite sur lui.  Paris, il lui tomba sous la main un des
journaux qui enregistraient le fait. Il se sentit rassur et presque en
paix comme s'il tait rellement mort.

Le soir mme du jour o Jean Valjean avait tir Cosette des griffes des
Thnardier, il rentrait dans Paris. Il y rentrait  la nuit tombante,
avec l'enfant, par la barrire de Monceaux. L il monta dans un
cabriolet qui le conduisit  l'esplanade de l'Observatoire. Il y
descendit, paya le cocher, prit Cosette par la main, et tous deux, dans
la nuit noire, par les rues dsertes qui avoisinent l'Ourcine et la
Glacire, se dirigrent vers le boulevard de l'Hpital.

La journe avait t trange et remplie d'motions pour Cosette; on
avait mang derrire des haies du pain et du fromage achets dans des
gargotes isoles, on avait souvent chang de voiture, on avait fait des
bouts de chemin  pied, elle ne se plaignait pas, mais elle tait
fatigue, et Jean Valjean s'en aperut  sa main qu'elle tirait
davantage en marchant. Il la prit sur son dos; Cosette, sans lcher
Catherine, posa sa tte sur l'paule de Jean Valjean, et s'y endormit.




Livre quatrime--La masure Gorbeau




Chapitre I

Matre Gorbeau


Il y a quarante ans, le promeneur solitaire qui s'aventurait dans les
pays perdus de la Salptrire, et qui montait par le boulevard jusque
vers la barrire d'Italie, arrivait  des endroits o l'on et pu dire
que Paris disparaissait. Ce n'tait pas la solitude, il y avait des
passants; ce n'tait pas la campagne, il y avait des maisons et des
rues; ce n'tait pas une ville, les rues avaient des ornires comme les
grandes routes et l'herbe y poussait; ce n'tait pas un village, les
maisons taient trop hautes. Qu'tait-ce donc? C'tait un lieu habit o
il n'y avait personne, c'tait un lieu dsert o il y avait quelqu'un;
c'tait un boulevard de la grande ville, une rue de Paris, plus farouche
la nuit qu'une fort, plus morne le jour qu'un cimetire.

C'tait le vieux quartier du March-aux-Chevaux.

Ce promeneur, s'il se risquait au del des quatre murs caducs de ce
March-aux-Chevaux, s'il consentait mme  dpasser la rue du
Petit-Banquier, aprs avoir laiss  sa droite un courtil gard par de
hautes murailles, puis un pr o se dressaient des meules de tan
pareilles  des huttes de castors gigantesques, puis un enclos encombr
de bois de charpente avec des tas de souches, de sciures et de copeaux
en haut desquels aboyait un gros chien, puis un long mur bas tout en
ruine, avec une petite porte noire et en deuil, charg de mousses qui
s'emplissaient de fleurs au printemps, puis, au plus dsert, une
affreuse btisse dcrpite sur laquelle on lisait en grosses lettres:
DEFENSE D'AFFICHER, ce promeneur hasardeux atteignait l'angle de la rue
des Vignes-Saint-Marcel, latitudes peu connues. L, prs d'une usine et
entre deux murs de jardins, on voyait en ce temps-l une masure qui, au
premier coup d'oeil, semblait petite comme une chaumire et qui en
ralit tait grande comme une cathdrale. Elle se prsentait sur la
voie publique de ct, par le pignon; de l son exigut apparente.
Presque toute la maison tait cache. On n'en apercevait que la porte et
une fentre.

Cette masure n'avait qu'un tage.

En l'examinant, le dtail qui frappait d'abord, c'est que cette porte
n'avait jamais pu tre que la porte d'un bouge, tandis que cette
croise, si elle et t coupe dans la pierre de taille au lieu de
l'tre dans le moellon, aurait pu tre la croise d'un htel.

La porte n'tait autre chose qu'un assemblage de planches vermoulues
grossirement relies par des traverses pareilles  des bches mal
quarries. Elle s'ouvrait immdiatement sur un roide escalier  hautes
marches, boueux, pltreux, poudreux, de la mme largeur qu'elle, qu'on
voyait de la rue monter droit comme une chelle et disparatre dans
l'ombre entre deux murs. Le haut de la baie informe que battait cette
porte tait masqu d'une volige troite au milieu de laquelle on avait
sci un jour triangulaire, tout ensemble lucarne et vasistas quand la
porte tait ferme. Sur le dedans de la porte un pinceau tremp dans
l'encre avait trac en deux coups de poing le chiffre 52, et au-dessus
de la volige le mme pinceau avait barbouill le numro 50; de sorte
qu'on hsitait. O est-on? Le dessus de la porte dit: au numro 50; le
dedans rplique: non, au numro 52. On ne sait quels chiffons couleur de
poussire pendaient comme des draperies au vasistas triangulaire.

La fentre tait large, suffisamment leve, garnie de persiennes et de
chssis  grands carreaux; seulement ces grands carreaux avaient des
blessures varies,  la fois caches et trahies par un ingnieux bandage
en papier, et les persiennes, disloques et descelles, menaaient
plutt les passants qu'elles ne gardaient les habitants. Les abat-jour
horizontaux y manquaient  et l et taient navement remplacs par des
planches cloues perpendiculairement; si bien que la chose commenait en
persienne et finissait en volet.

Cette porte qui avait l'air immonde et cette fentre qui avait l'air
honnte, quoique dlabre, ainsi vues sur la mme maison, faisaient
l'effet de deux mendiants dpareills qui iraient ensemble et
marcheraient cte  cte avec deux mines diffrentes sous les mmes
haillons, l'un ayant toujours t un gueux, l'autre ayant t un
gentilhomme.

L'escalier menait  un corps de btiment trs vaste qui ressemblait  un
hangar dont on aurait fait une maison. Ce btiment avait pour tube
intestinal un long corridor sur lequel s'ouvraient,  droite et 
gauche, des espces de compartiments de dimensions varies,  la rigueur
logeables et plutt semblables  des choppes qu' des cellules. Ces
chambres prenaient jour sur des terrains vagues des environs. Tout cela
tait obscur, fcheux, blafard, mlancolique, spulcral; travers, selon
que les fentes taient dans le toit ou dans la porte, par des rayons
froids ou par des bises glaces. Une particularit intressante et
pittoresque de ce genre d'habitation, c'est l'normit des araignes.

 gauche de la porte d'entre, sur le boulevard,  hauteur d'homme, une
lucarne qu'on avait mure faisait une niche carre pleine de pierres que
les enfants y jetaient en passant.

Une partie de ce btiment a t dernirement dmolie. Ce qui en reste
aujourd'hui peut encore faire juger de ce qu'il a t. Le tout, dans son
ensemble, n'a gure plus d'une centaine d'annes. Cent ans, c'est la
jeunesse d'une glise et la vieillesse d'une maison. Il semble que le
logis de l'homme participe de sa brivet et le logis de Dieu de son
ternit.

Les facteurs de la poste appelaient cette masure le numro 50-52; mais
elle tait connue dans le quartier sous le nom de maison Gorbeau. Disons
d'o lui venait cette appellation.

Les collecteurs de petits faits, qui se font des herbiers d'anecdotes et
qui piquent dans leur mmoire les dates fugaces avec une pingle, savent
qu'il y avait  Paris, au sicle dernier, vers 1770, deux procureurs au
Chtelet, appels, l'un Corbeau, l'autre Renard. Deux noms prvus par La
Fontaine. L'occasion tait trop belle pour que la basoche n'en ft point
gorge chaude. Tout de suite la parodie courut, en vers quelque peu
boiteux, les galeries du Palais:

           _Matre Corbeau, sur un dossier perch,_
          _Tenait dans son bec une saisie excutoire;_
             _Matre Renard, par l'odeur allch,_
             _Lui fit  peu prs cette histoire:_
                    _H bonjour! etc._

Les deux honntes praticiens, gns par les quolibets et contraris dans
leur port de tte par les clats de rire qui les suivaient, rsolurent
de se dbarrasser de leurs noms et prirent le parti de s'adresser au
roi. La requte fut prsente  Louis XV le jour mme o le nonce du
pape, d'un ct, et le cardinal de La Roche-Aymon, de l'autre,
dvotement agenouills tous les deux, chaussrent, en prsence de sa
majest, chacun d'une pantoufle les deux pieds nus de madame Du Barry
sortant du lit. Le roi, qui riait, continua de rire, passa gament des
deux vques aux deux procureurs, et fit  ces robins grce de leurs
noms, ou  peu prs. Il fut permis, de par le roi,  matre Corbeau
d'ajouter une queue  son initiale et de se nommer Gorbeau; matre
Renard fut moins heureux, il ne put obtenir que de mettre un P devant
son R et de s'appeler Prenard; si bien que le deuxime nom n'tait gure
moins ressemblant que le premier.

Or, selon la tradition locale, ce matre Gorbeau avait t propritaire
de la btisse numrote 50-52 boulevard de l'Hpital. Il tait mme
l'auteur de la fentre monumentale. De l  cette masure le nom de
maison Gorbeau.

Vis--vis le numro 50-52 se dresse, parmi les plantations du boulevard,
un grand orme aux trois quarts mort; presque en face s'ouvre la rue de
la barrire des Gobelins, rue alors sans maisons, non pave, plante
d'arbres mal venus, verte ou fangeuse selon la saison, qui allait
aboutir carrment au mur d'enceinte de Paris. Une odeur de couperose
sort par bouffes des toits d'une fabrique voisine.

La barrire tait tout prs. En 1823, le mur d'enceinte existait encore.

Cette barrire elle-mme jetait dans l'esprit des figures funestes.
C'tait le chemin de Bictre. C'est par l que, sous l'Empire et la
Restauration, rentraient  Paris les condamns  mort le jour de leur
excution. C'est l que fut commis vers 1829 ce mystrieux assassinat
dit de la barrire de Fontainebleau dont la justice n'a pu dcouvrir
les auteurs, problme funbre qui n'a pas t clairci, nigme
effroyable qui n'a pas t ouverte. Faites quelques pas, vous trouvez
cette fatale rue Croulebarbe o Ulbach poignarda la chevrire d'Ivry au
bruit du tonnerre, comme dans un mlodrame. Quelques pas encore, et vous
arrivez aux abominables ormes tts de la barrire Saint-Jacques, cet
expdient des philanthropes cachant l'chafaud, cette mesquine et
honteuse place de Grve d'une socit boutiquire et bourgeoise, qui a
recul devant la peine de mort, n'osant ni l'abolir avec grandeur, ni la
maintenir avec autorit.

Il y a trente-sept ans, en laissant  part cette place Saint-Jacques qui
tait comme prdestine et qui a toujours t horrible, le point le plus
morne peut-tre de tout ce morne boulevard tait l'endroit, si peu
attrayant encore aujourd'hui, o l'on rencontrait la masure 50-52.

Les maisons bourgeoises n'ont commenc  poindre l que vingt-cinq ans
plus tard. Le lieu tait morose. Aux ides funbres qui vous y
saisissaient, on se sentait entre la Salptrire dont on entrevoyait le
dme et Bictre dont on touchait la barrire; c'est--dire entre la
folie de la femme et la folie de l'homme. Si loin que la vue pt
s'tendre, on n'apercevait que les abattoirs, le mur d'enceinte et
quelques rares faades d'usines, pareilles  des casernes ou  des
monastres; partout des baraques et des pltras, de vieux murs noirs
comme des linceuls, des murs neufs blancs comme des suaires; partout des
ranges d'arbres parallles, des btisses tires au cordeau, des
constructions plates, de longues lignes froides, et la tristesse lugubre
des angles droits. Pas un accident de terrain, pas un caprice
d'architecture, pas un pli. C'tait un ensemble glacial, rgulier,
hideux. Rien ne serre le coeur comme la symtrie. C'est que la symtrie,
c'est l'ennui, et l'ennui est le fond mme du deuil. Le dsespoir
bille. On peut rver quelque chose de plus terrible qu'un enfer o l'on
souffre, c'est un enfer o l'on s'ennuierait. Si cet enfer existait, ce
morceau du boulevard de l'Hpital en et pu tre l'avenue.

Cependant,  la nuit tombante, au moment o la clart s'en va, l'hiver
surtout,  l'heure o la bise crpusculaire arrache aux ormes leurs
dernires feuilles rousses, quand l'ombre est profonde et sans toiles,
ou quand la lune et le vent font des trous dans les nuages, ce boulevard
devenait tout  coup effrayant. Les lignes droites s'enfonaient et se
perdaient dans les tnbres comme des tronons de l'infini. Le passant
ne pouvait s'empcher de songer aux innombrables traditions patibulaires
du lieu. La solitude de cet endroit o il s'tait commis tant de crimes
avait quelque chose d'affreux. On croyait pressentir des piges dans
cette obscurit, toutes les formes confuses de l'ombre paraissaient
suspectes, et les longs creux carrs qu'on apercevait entre chaque arbre
semblaient des fosses. Le jour, c'tait laid; le soir, c'tait lugubre;
la nuit, c'tait sinistre.

L't, au crpuscule, on voyait  et l quelques vieilles femmes,
assises au pied des ormes sur des bancs moisis par les pluies. Ces
bonnes vieilles mendiaient volontiers.

Du reste ce quartier, qui avait plutt l'air surann qu'antique, tendait
ds lors  se transformer. Ds cette poque, qui voulait le voir devait
se hter. Chaque jour quelque dtail de cet ensemble s'en allait.
Aujourd'hui, et depuis vingt ans, l'embarcadre du chemin de fer
d'Orlans est l,  ct du vieux faubourg, et le travaille. Partout o
l'on place, sur la lisire d'une capitale, l'embarcadre d'un chemin de
fer, c'est la mort d'un faubourg et la naissance d'une ville. Il semble
qu'autour de ces grands centres du mouvement des peuples, au roulement
de ces puissantes machines, au souffle de ces monstrueux chevaux de la
civilisation qui mangent du charbon et vomissent du feu, la terre pleine
de germes tremble et s'ouvre pour engloutir les anciennes demeures des
hommes et laisser sortir les nouvelles. Les vieilles maisons croulent,
les maisons neuves montent.

Depuis que la gare du railway d'Orlans a envahi les terrains de la
Salptrire, les antiques rues troites qui avoisinent les fosss
Saint-Victor et le Jardin des Plantes s'branlent, violemment traverses
trois ou quatre fois chaque jour par ces courants de diligences, de
fiacres et d'omnibus qui, dans un temps donn, refoulent les maisons 
droite et  gauche; car il y a des choses bizarres  noncer qui sont
rigoureusement exactes, et de mme qu'il est vrai de dire que dans les
grandes villes le soleil fait vgter et crotre les faades des maisons
au midi, il est certain que le passage frquent des voitures largit les
rues. Les symptmes d'une vie nouvelle sont vidents. Dans ce vieux
quartier provincial, aux recoins les plus sauvages, le pav se montre,
les trottoirs commencent  ramper et  s'allonger, mme l o il n'y a
pas encore de passants. Un matin, matin mmorable, en juillet 1845, on y
vit tout  coup fumer les marmites noires du bitume; ce jour-l on put
dire que la civilisation tait arrive rue de Lourcine et que Paris
tait entr dans le faubourg Saint-Marceau.




Chapitre II

Nid pour hibou et fauvette


Ce fut devant cette masure Gorbeau que Jean Valjean s'arrta. Comme les
oiseaux fauves, il avait choisi le lieu le plus dsert pour y faire son
nid.

Il fouilla dans son gilet, y prit une sorte de passe-partout, ouvrit la
porte, entra, puis la referma avec soin, et monta l'escalier, portant
toujours Cosette.

Au haut de l'escalier, il tira de sa poche une autre clef avec laquelle
il ouvrit une autre porte. La chambre o il entra et qu'il referma
sur-le-champ tait une espce de galetas assez spacieux meubl d'un
matelas pos  terre, d'une table et de quelques chaises. Un pole
allum et dont on voyait la braise tait dans un coin. Le rverbre du
boulevard clairait vaguement cet intrieur pauvre. Au fond il y avait
un cabinet avec un lit de sangle. Jean Valjean porta l'enfant sur ce lit
et l'y dposa sans qu'elle s'veillt.

Il battit le briquet, et alluma une chandelle; tout cela tait prpar
d'avance sur la table; et, comme il l'avait fait la veille, il se mit 
considrer Cosette d'un regard plein d'extase o l'expression de la
bont et de l'attendrissement allait presque jusqu' l'garement. La
petite fille, avec cette confiance tranquille qui n'appartient qu'
l'extrme force et qu' l'extrme faiblesse, s'tait endormie sans
savoir avec qui elle tait, et continuait de dormir sans savoir o elle
tait.

Jean Valjean se courba et baisa la main de cette enfant.

Neuf mois auparavant il baisait la main de la mre qui, elle aussi,
venait de s'endormir.

Le mme sentiment douloureux, religieux, poignant, lui remplissait le
coeur.

Il s'agenouilla prs du lit de Cosette.

Il faisait grand jour que l'enfant dormait encore. Un rayon ple du
soleil de dcembre traversait la croise du galetas et tranait sur le
plafond de longs filandres d'ombre et de lumire. Tout  coup une
charrette de cartier, lourdement charge, qui passait sur la chausse du
boulevard, branla la baraque comme un roulement d'orage et la fit
trembler du haut en bas.

--Oui, madame! cria Cosette rveille en sursaut, voil! voil!

Et elle se jeta  bas du lit, les paupires encore  demi fermes par la
pesanteur du sommeil, tendant le bras vers l'angle du mur.

--Ah! mon Dieu! mon balai! dit-elle.

Elle ouvrit tout  fait les yeux, et vit le visage souriant de Jean
Valjean.

--Ah! tiens, c'est vrai! dit l'enfant. Bonjour, monsieur.

Les enfants acceptent tout de suite et familirement la joie et le
bonheur, tant eux-mmes naturellement bonheur et joie.

Cosette aperut Catherine au pied de son lit, et s'en empara, et, tout
en jouant, elle faisait cent questions  Jean Valjean.--O elle tait?
Si c'tait grand, Paris? Si madame Thnardier tait bien loin? Si elle
ne reviendrait pas? etc., etc. Tout  coup elle s'cria:--Comme c'est
joli ici! C'tait un affreux taudis; mais elle se sentait libre.

--Faut-il que je balaye? reprit-elle enfin.

--Joue, dit Jean Valjean.

La journe se passa ainsi. Cosette, sans s'inquiter de rien comprendre,
tait inexprimablement heureuse entre cette poupe et ce bonhomme.




Chapitre III

Deux malheurs mls font du bonheur


Le lendemain au point du jour, Jean Valjean tait encore prs du lit de
Cosette. Il attendit l, immobile, et il la regarda se rveiller.

Quelque chose de nouveau lui entrait dans l'me.

Jean Valjean n'avait jamais rien aim. Depuis vingt-cinq ans il tait
seul au monde. Il n'avait jamais t pre, amant, mari, ami. Au bagne il
tait mauvais, sombre, chaste, ignorant et farouche. Le coeur de ce
vieux forat tait plein de virginits. Sa soeur et les enfants de sa
soeur ne lui avaient laiss qu'un souvenir vague et lointain qui avait
fini par s'vanouir presque entirement. Il avait fait tous ses efforts
pour les retrouver, et, n'ayant pu les retrouver, il les avait oublis.
La nature humaine est ainsi faite. Les autres motions tendres de sa
jeunesse, s'il en avait, taient tombes dans un abme.

Quand il vit Cosette, quand il l'eut prise, emporte et dlivre, il
sentit se remuer ses entrailles. Tout ce qu'il y avait de passionn et
d'affectueux en lui s'veilla et se prcipita vers cet enfant. Il allait
prs du lit o elle dormait, et il y tremblait de joie; il prouvait des
preintes comme une mre et il ne savait ce que c'tait; car c'est une
chose bien obscure et bien douce que ce grand et trange mouvement d'un
coeur qui se met  aimer.

Pauvre vieux coeur tout neuf!

Seulement, comme il avait cinquante-cinq ans et que Cosette en avait
huit, tout ce qu'il aurait pu avoir d'amour dans toute sa vie se fondit
en une sorte de lueur ineffable.

C'tait la deuxime apparition blanche qu'il rencontrait. L'vque avait
fait lever  son horizon l'aube de la vertu; Cosette y faisait lever
l'aube de l'amour.

Les premiers jours s'coulrent dans cet blouissement.

De son ct, Cosette, elle aussi, devenait autre,  son insu, pauvre
petit tre! Elle tait si petite quand sa mre l'avait quitte qu'elle
ne s'en souvenait plus. Comme tous les enfants, pareils aux jeunes
pousses de la vigne qui s'accrochent  tout, elle avait essay d'aimer.
Elle n'y avait pu russir. Tous l'avaient repousse, les Thnardier,
leurs enfants, d'autres enfants. Elle avait aim le chien, qui tait
mort. Aprs quoi, rien n'avait voulu d'elle, ni personne. Chose lugubre
 dire, et que nous avons dj indique,  huit ans elle avait le coeur
froid. Ce n'tait pas sa faute, ce n'tait point la facult d'aimer qui
lui manquait; hlas! c'tait la possibilit. Aussi, ds le premier jour,
tout ce qui sentait et songeait en elle se mit  aimer ce bonhomme. Elle
prouvait ce qu'elle n'avait jamais ressenti, une sensation
d'panouissement.

Le bonhomme ne lui faisait mme plus l'effet d'tre vieux, ni d'tre
pauvre. Elle trouvait Jean Valjean beau, de mme qu'elle trouvait le
taudis joli.

Ce sont l des effets d'aurore, d'enfance, de jeunesse, de joie. La
nouveaut de la terre et de la vie y est pour quelque chose. Rien n'est
charmant comme le reflet colorant du bonheur sur le grenier. Nous avons
tous ainsi dans notre pass un galetas bleu.

La nature, cinquante ans d'intervalle, avaient mis une sparation
profonde entre Jean Valjean et Cosette; cette sparation, la destine la
combla. La destine unit brusquement et fiana avec son irrsistible
puissance ces deux existences dracines, diffrentes par l'ge,
semblables par le deuil. L'une en effet compltait l'autre. L'instinct
de Cosette cherchait un pre comme l'instinct de Jean Valjean cherchait
un enfant. Se rencontrer, ce fut se trouver. Au moment mystrieux o
leurs deux mains se touchrent, elles se soudrent. Quand ces deux mes
s'aperurent, elles se reconnurent comme tant le besoin l'une de
l'autre et s'embrassrent troitement.

En prenant les mots dans leur sens le plus comprhensif et le plus
absolu, on pourrait dire que, spars de tout par des murs de tombe,
Jean Valjean tait le Veuf comme Cosette tait l'Orpheline. Cette
situation fit que Jean Valjean devint d'une faon cleste le pre de
Cosette.

Et, en vrit, l'impression mystrieuse produite  Cosette, au fond du
bois de Chelles, par la main de Jean Valjean saisissant la sienne dans
l'obscurit, n'tait pas une illusion, mais une ralit. L'entre de cet
homme dans la destine de cet enfant avait t l'arrive de Dieu.

Du reste, Jean Valjean avait bien choisi son asile. Il tait l dans une
scurit qui pouvait sembler entire.

La chambre  cabinet qu'il occupait avec Cosette tait celle dont la
fentre donnait sur le boulevard. Cette fentre tant unique dans la
maison, aucun regard de voisin n'tait  craindre, pas plus de ct
qu'en face.

Le rez-de-chausse du numro 50-52, espce d'appentis dlabr, servait
de remise  des marachers, et n'avait aucune communication avec le
premier. Il en tait spar par le plancher qui n'avait ni trappe ni
escalier et qui tait comme le diaphragme de la masure. Le premier tage
contenait, comme nous l'avons dit, plusieurs chambres et quelques
greniers, dont un seulement tait occup par une vieille femme qui
faisait le mnage de Jean Valjean. Tout le reste tait inhabit.

C'tait cette vieille femme, orne du nom de principale locataire et en
ralit charge des fonctions de portire, qui lui avait lou ce logis
dans la journe de Nol. Il s'tait donn  elle pour un rentier ruin
par les bons d'Espagne, qui allait venir demeurer l avec sa
petite-fille. Il avait pay six mois d'avance et charg la vieille de
meubler la chambre et le cabinet comme on a vu. C'tait cette bonne
femme qui avait allum le pole et tout prpar le soir de leur arrive.

Les semaines se succdrent. Ces deux tres menaient dans ce taudis
misrable une existence heureuse.

Ds l'aube Cosette riait, jasait, chantait. Les enfants ont leur chant
du matin comme les oiseaux.

Il arrivait quelquefois que Jean Valjean lui prenait sa petite main
rouge et crevasse d'engelures et la baisait. La pauvre enfant,
accoutume  tre battue, ne savait ce que cela voulait dire, et s'en
allait toute honteuse.

Par moments elle devenait srieuse et elle considrait sa petite robe
noire. Cosette n'tait plus en guenilles, elle tait en deuil. Elle
sortait de la misre et elle entrait dans la vie.

Jean Valjean s'tait mis  lui enseigner  lire. Parfois, tout en
faisant peler l'enfant, il songeait que c'tait avec l'ide de faire le
mal qu'il avait appris  lire au bagne. Cette ide avait tourn 
montrer  lire  un enfant. Alors le vieux galrien souriait du sourire
pensif des anges.

Il sentait l une prmditation d'en haut, une volont de quelqu'un qui
n'est pas l'homme, et il se perdait dans la rverie. Les bonnes penses
ont leurs abmes comme les mauvaises.

Apprendre  lire  Cosette, et la laisser jouer, c'tait  peu prs l
toute la vie de Jean Valjean. Et puis il lui parlait de sa mre et il la
faisait prier. Elle l'appelait: pre, et ne lui savait pas d'autre nom.

Il passait des heures  la contempler, habillant et dshabillant sa
poupe, et  l'couter gazouiller. La vie lui paraissait dsormais
pleine d'intrt, les hommes lui semblaient bons et justes, il ne
reprochait dans sa pense plus rien  personne, il n'apercevait aucune
raison de ne pas vieillir trs vieux maintenant que cette enfant
l'aimait. Il se voyait tout un avenir clair par Cosette comme par une
charmante lumire. Les meilleurs ne sont pas exempts d'une pense
goste. Par moments il songeait avec une sorte de joie qu'elle serait
laide.

Ceci n'est qu'une opinion personnelle; mais pour dire notre pense tout
entire, au point o en tait Jean Valjean quand il se mit  aimer
Cosette, il ne nous est pas prouv qu'il n'ait pas eu besoin de ce
ravitaillement pour persvrer dans le bien. Il venait de voir sous de
nouveaux aspects la mchancet des hommes et la misre de la socit,
aspects incomplets et qui ne montraient fatalement qu'un ct du vrai,
le sort de la femme rsum dans Fantine, l'autorit publique
personnifie dans Javert; il tait retourn au bagne, cette fois pour
avoir bien fait; de nouvelles amertumes l'avaient abreuv; le dgot et
la lassitude le reprenaient; le souvenir mme de l'vque touchait
peut-tre  quelque moment d'clipse, sauf  reparatre plus tard
lumineux et triomphant; mais enfin ce souvenir sacr s'affaiblissait.
Qui sait si Jean Valjean n'tait pas  la veille de se dcourager et de
retomber? Il aima, et il redevint fort. Hlas! il n'tait gure moins
chancelant que Cosette. Il la protgea et elle l'affermit. Grce  lui,
elle put marcher dans la vie; grce  elle, il put continuer dans la
vertu. Il fut le soutien de cet enfant et cet enfant fut son point
d'appui. O mystre insondable et divin des quilibres de la destine!




Chapitre IV

Les remarques de la principale locataire


Jean Valjean avait la prudence de ne sortir jamais le jour. Tous les
soirs, au crpuscule, il se promenait une heure ou deux, quelquefois
seul, souvent avec Cosette, cherchant les contre-alles du boulevard les
plus solitaires, ou entrant dans les glises  la tombe de la nuit. Il
allait volontiers  Saint-Mdard qui est l'glise la plus proche. Quand
il n'emmenait pas Cosette, elle restait avec la vieille femme; mais
c'tait la joie de l'enfant de sortir avec le bonhomme. Elle prfrait
une heure avec lui mme aux tte--tte ravissants de Catherine. Il
marchait en la tenant par la main et en lui disant des choses douces.

Il se trouva que Cosette tait trs gaie.

La vieille faisait le mnage et la cuisine et allait aux provisions.

Ils vivaient sobrement, ayant toujours un peu de feu, mais comme des
gens trs gns. Jean Valjean n'avait rien chang au mobilier du premier
jour; seulement il avait fait remplacer par une porte pleine la porte
vitre du cabinet de Cosette.

Il avait toujours sa redingote jaune, sa culotte noire et son vieux
chapeau. Dans la rue on le prenait pour un pauvre. Il arrivait
quelquefois que des bonnes femmes se retournaient et lui donnaient un
sou. Jean Valjean recevait le sou et saluait profondment. Il arrivait
aussi parfois qu'il rencontrait quelque misrable demandant la charit,
alors il regardait derrire lui si personne ne le voyait, s'approchait
furtivement du malheureux, lui mettait dans la main une pice de
monnaie, souvent une pice d'argent, et s'loignait rapidement. Cela
avait ses inconvnients. On commenait  le connatre dans le quartier
sous le nom du _mendiant qui fait l'aumne_. La vieille _principale
locataire_, crature rechigne, toute ptrie vis--vis du prochain de
l'attention des envieux, examinait beaucoup Jean Valjean, sans qu'il
s'en doutt. Elle tait un peu sourde, ce qui la rendait bavarde. Il lui
restait de son pass deux dents, l'une en haut, l'autre en bas, qu'elle
cognait toujours l'une contre l'autre. Elle avait fait des questions 
Cosette qui, ne sachant rien, n'avait pu rien dire, sinon qu'elle venait
de Montfermeil. Un matin, cette guetteuse aperut Jean Valjean qui
entrait, d'un air qui sembla  la commre particulier, dans un des
compartiments inhabits de la masure. Elle le suivit du pas d'une
vieille chatte, et put l'observer, sans en tre vue, par la fente de la
porte qui tait tout contre. Jean Valjean, pour plus de prcaution sans
doute, tournait le dos  cette porte. La vieille le vit fouiller dans sa
poche et y prendre un tui, des ciseaux et du fil, puis il se mit 
dcoudre la doublure d'un pan de sa redingote et il tira de l'ouverture
un morceau de papier jauntre qu'il dplia. La vieille reconnut avec
pouvante que c'tait un billet de mille francs. C'tait le second ou le
troisime qu'elle voyait depuis qu'elle tait au monde. Elle s'enfuit
trs effraye.

Un moment aprs, Jean Valjean l'aborda et la pria d'aller lui changer ce
billet de mille francs, ajoutant que c'tait le semestre de sa rente
qu'il avait touch la veille.--O? pensa la vieille. Il n'est sorti qu'
six heures du soir, et la caisse du gouvernement n'est certainement pas
ouverte  cette heure-l. La vieille alla changer le billet et fit ses
conjectures. Ce billet de mille francs, comment et multipli, produisit
une foule de conversations effares parmi les commres de la rue des
Vignes-Saint-Marcel.

Les jours suivants, il arriva que Jean Valjean, en manches de veste,
scia du bois dans le corridor. La vieille tait dans la chambre et
faisait le mnage. Elle tait seule, Cosette tant occupe  admirer le
bois qu'on sciait, la vieille vit la redingote accroche  un clou, et
la scruta: la doublure avait t recousue. La bonne femme la palpa
attentivement, et crut sentir dans les pans et dans les entournures des
paisseurs de papier. D'autres billets de mille francs sans doute! Elle
remarqua en outre qu'il y avait toutes sortes de choses dans les poches,
non seulement les aiguilles, les ciseaux et le fil qu'elle avait vus,
mais un gros portefeuille, un trs grand couteau, et, dtail suspect,
plusieurs perruques de couleurs varies. Chaque poche de cette redingote
avait l'air d'tre une faon d'en-cas pour des vnements imprvus.

Les habitants de la masure atteignirent ainsi les derniers jours de
l'hiver.




Chapitre V

Une pice de cinq francs qui tombe  terre fait du bruit


Il y avait prs de Saint-Mdard un pauvre qui s'accroupissait sur la
margelle d'un puits banal condamn, et auquel Jean Valjean faisait
volontiers la charit. Il ne passait gure devant cet homme sans lui
donner quelques sous. Parfois il lui parlait. Les envieux de ce mendiant
disaient qu'il tait _de la police_. C'tait un vieux bedeau de
soixante-quinze ans qui marmottait continuellement des oraisons.

Un soir que Jean Valjean passait par l, il n'avait pas Cosette avec
lui, il aperut le mendiant  sa place ordinaire sous le rverbre qu'on
venait d'allumer. Cet homme, selon son habitude, semblait prier et tait
tout courb. Jean Valjean alla  lui et lui mit dans la main son aumne
accoutume. Le mendiant leva brusquement les yeux, regarda fixement Jean
Valjean, puis baissa rapidement la tte. Ce mouvement fut comme un
clair, Jean Valjean eut un tressaillement. Il lui sembla qu'il venait
d'entrevoir,  la lueur du rverbre, non le visage placide et bat du
vieux bedeau, mais une figure effrayante et connue. Il eut l'impression
qu'on aurait en se trouvant tout  coup dans l'ombre face  face avec un
tigre. Il recula terrifi et ptrifi, n'osant ni respirer, ni parler,
ni rester, ni fuir, considrant le mendiant qui avait baiss sa tte
couverte d'une loque et paraissait ne plus savoir qu'il tait l. Dans
ce moment trange, un instinct, peut-tre l'instinct mystrieux de la
conservation, fit que Jean Valjean ne pronona pas une parole. Le
mendiant avait la mme taille, les mmes guenilles, la mme apparence
que tous les jours.--Bah!... dit Jean Valjean, je suis fou! je rve!
impossible!--Et il rentra profondment troubl.

C'est  peine s'il osait s'avouer  lui-mme que cette figure qu'il
avait cru voir tait la figure de Javert.

La nuit, en y rflchissant, il regretta de n'avoir pas questionn
l'homme pour le forcer  lever la tte une seconde fois.

Le lendemain  la nuit tombante il y retourna. Le mendiant tait  sa
place.--Bonjour, bonhomme, dit rsolument Jean Valjean en lui donnant un
sou. Le mendiant leva la tte, et rpondit d'une voix dolente:--Merci,
mon bon monsieur.--C'tait bien le vieux bedeau. Jean Valjean se sentit
pleinement rassur. Il se mit  rire.--O diable ai-je t voir l
Javert? pensa-t-il. Ah , est-ce que je vais avoir la berlue 
prsent?--Il n'y songea plus.

Quelques jours aprs, il pouvait tre huit heures du soir, il tait dans
sa chambre et il faisait peler Cosette  haute voix, il entendit
ouvrir, puis refermer la porte de la masure. Cela lui parut singulier.
La vieille, qui seule habitait avec lui la maison, se couchait toujours
 la nuit pour ne point user de chandelle. Jean Valjean fit signe 
Cosette de se taire. Il entendit qu'on montait l'escalier.  la rigueur
ce pouvait tre la vieille qui avait pu se trouver malade et aller chez
l'apothicaire. Jean Valjean couta. Le pas tait lourd et sonnait comme
le pas d'un homme; mais la vieille portait de gros souliers et rien ne
ressemble au pas d'un homme comme le pas d'une vieille femme. Cependant
Jean Valjean souffla sa chandelle.

Il avait envoy Cosette au lit en lui disant tout bas:--Couche-toi bien
doucement; et, pendant qu'il la baisait au front, les pas s'taient
arrts. Jean Valjean demeura en silence, immobile, le dos tourn  la
porte, assis sur sa chaise dont il n'avait pas boug, retenant son
souffle dans l'obscurit. Au bout d'un temps assez long, n'entendant
plus rien, il se retourna sans faire de bruit, et, comme il levait les
yeux vers la porte de sa chambre, il vit une lumire par le trou de la
serrure. Cette lumire faisait une sorte d'toile sinistre dans le noir
de la porte et du mur. Il y avait videmment l quelqu'un qui tenait une
chandelle  la main, et qui coutait. Quelques minutes s'coulrent, et
la lumire s'en alla. Seulement il n'entendit plus aucun bruit de pas,
ce qui semblait indiquer que celui qui tait venu couter  la porte
avait t ses souliers.

Jean Valjean se jeta tout habill sur son lit et ne put fermer l'oeil de
la nuit.

Au point du jour, comme il s'assoupissait de fatigue, il fut rveill
par le grincement d'une porte qui s'ouvrait  quelque mansarde du fond
du corridor, puis il entendit le mme pas d'homme qui avait mont
l'escalier la veille. Le pas s'approchait. Il se jeta  bas du lit et
appliqua son oeil au trou de sa serrure, lequel tait assez grand,
esprant voir au passage l'tre quelconque qui s'tait introduit la nuit
dans la masure et qui avait cout  sa porte. C'tait un homme en effet
qui passa, cette fois sans s'arrter, devant la chambre de Jean Valjean.
Le corridor tait encore trop obscur pour qu'on pt distinguer son
visage; mais quand l'homme arriva  l'escalier, un rayon de la lumire
du dehors le fit saillir comme une silhouette, et Jean Valjean le vit de
dos compltement. L'homme tait de haute taille, vtu d'une redingote
longue, avec un gourdin sous son bras. C'tait l'encolure formidable de
Javert.

Jean Valjean aurait pu essayer de le revoir par sa fentre sur le
boulevard. Mais il et fallu ouvrir cette fentre, il n'osa pas.

Il tait vident que cet homme tait entr avec une clef, et comme chez
lui. Qui lui avait donn cette clef? qu'est-ce que cela voulait dire?

 sept heures du matin, quand la vieille vint faire le mnage, Jean
Valjean lui jeta un coup d'oeil pntrant, mais il ne l'interrogea pas.
La bonne femme tait comme  l'ordinaire.

Tout en balayant, elle lui dit:--Monsieur a peut-tre entendu quelqu'un
qui entrait cette nuit?

 cet ge et sur ce boulevard, huit heures du soir, c'est la nuit la
plus noire.

-- propos, c'est vrai, rpondit-il de l'accent le plus naturel. Qui
tait-ce donc?

--C'est un nouveau locataire, dit la vieille, qu'il y a dans la maison.

--Et qui s'appelle?

--Je ne sais plus trop. Monsieur Dumont ou Daumont. Un nom comme cela.

--Et qu'est-ce qu'il est, ce monsieur Dumont.

La vieille le considra avec ses petits yeux de fouine, et rpondit:

--Un rentier, comme vous.

Elle n'avait peut-tre aucune intention. Jean Valjean crut lui en
dmler une.

Quant la vieille fut partie, il fit un rouleau d'une centaine de francs
qu'il avait dans une armoire et le mit dans sa poche. Quelque prcaution
qu'il prit dans cette opration pour qu'on ne l'entendt pas remuer de
l'argent, une pice de cent sous lui chappa des mains et roula
bruyamment sur le carreau.

 la brune, il descendit et regarda avec attention de tous les cts sur
le boulevard. Il n'y vit personne. Le boulevard semblait absolument
dsert. Il est vrai qu'on peut s'y cacher derrire les arbres.

Il remonta.

--Viens, dit-il  Cosette.

Il la prit par la main, et ils sortirent tous deux.




Livre cinquime-- chasse noire, meute muette




Chapitre I

Les zigzags de la stratgie


Ici, pour les pages qu'on va lire et pour d'autres encore qu'on
rencontrera plus tard, une observation est ncessaire.

Voil bien des annes dj que l'auteur de ce livre, forc,  regret, de
parler de lui, est absent de Paris. Depuis qu'il l'a quitt, Paris s'est
transform. Une ville nouvelle a surgi qui lui est en quelque sorte
inconnue. Il n'a pas besoin de dire qu'il aime Paris; Paris est la ville
natale de son esprit. Par suite des dmolitions et des reconstructions,
le Paris de sa jeunesse, ce Paris qu'il a religieusement emport dans sa
mmoire, est  cette heure un Paris d'autrefois. Qu'on lui permette de
parler de ce Paris-l comme s'il existait encore. Il est possible que l
o l'auteur va conduire les lecteurs en disant: Dans telle rue il y a
telle maison, il n'y ait plus aujourd'hui ni maison ni rue. Les
lecteurs vrifieront, s'ils veulent en prendre la peine. Quant  lui, il
ignore le Paris nouveau, et il crit avec le Paris ancien devant les
yeux dans une illusion qui lui est prcieuse. C'est une douceur pour lui
de rver qu'il reste derrire lui quelque chose de ce qu'il voyait quand
il tait dans son pays, et que tout ne s'est pas vanoui. Tant qu'on va
et vient dans le pays natal, on s'imagine que ces rues vous sont
indiffrentes, que ces fentres, ces toits et ces portes ne vous sont de
rien, que ces murs vous sont trangers, que ces arbres sont les premiers
arbres venus, que ces maisons o l'on n'entre pas vous sont inutiles,
que ces pavs o l'on marche sont des pierres. Plus tard, quand on n'y
est plus, on s'aperoit que ces rues vous sont chres, que ces toits,
ces fentres et ces portes vous manquent, que ces murailles vous sont
ncessaires, que ces arbres sont vos bien-aims, que ces maisons o l'on
n'entrait pas on y entrait tous les jours, et qu'on a laiss de ses
entrailles, de son sang et de son coeur dans ces pavs. Tous ces lieux
qu'on ne voit plus, qu'on ne reverra jamais peut-tre, et dont on a
gard l'image, prennent un charme douloureux, vous reviennent avec la
mlancolie d'une apparition, vous font la terre sainte visible, et sont,
pour ainsi dire, la forme mme de la France; et on les aime et on les
invoque tels qu'ils sont, tels qu'ils taient, et l'on s'y obstine, et
l'on n'y veut rien changer, car on tient  la figure de la patrie comme
au visage de sa mre.

Qu'il nous soit donc permis de parler du pass au prsent. Cela dit,
nous prions le lecteur d'en tenir note, et nous continuons.

Jean Valjean avait tout de suite quitt le boulevard et s'tait engag
dans les rues, faisant le plus de lignes brises qu'il pouvait, revenant
quelquefois brusquement sur ses pas pour s'assurer qu'il n'tait point
suivi.

Cette manoeuvre est propre au cerf traqu. Sur les terrains o la trace
peut s'imprimer, cette manoeuvre a, entre autres avantages, celui de
tromper les chasseurs et les chiens par le contre-pied. C'est ce qu'en
vnerie on appelle _faux rembuchement_.

C'tait une nuit de pleine lune. Jean Valjean n'en fut pas fch. La
lune, encore trs prs de l'horizon, coupait dans les rues de grands
pans d'ombre et de lumire. Jean Valjean pouvait se glisser le long des
maisons et des murs dans le ct sombre et observer le ct clair. Il ne
rflchissait peut-tre pas assez que le ct obscur lui chappait.
Pourtant, dans toutes les ruelles dsertes qui avoisinent la rue de
Poliveau, il crut tre certain que personne ne venait derrire lui.

Cosette marchait sans faire de questions. Les souffrances des six
premires annes de sa vie avaient introduit quelque chose de passif
dans sa nature. D'ailleurs, et c'est l une remarque sur laquelle nous
aurons plus d'une occasion de revenir, elle tait habitue, sans trop
s'en rendre compte, aux singularits du bonhomme et aux bizarreries de
la destine. Et puis elle se sentait en sret, tant avec lui.

Jean Valjean, pas plus que Cosette, ne savait o il allait. Il se
confiait  Dieu comme elle se confiait  lui. Il lui semblait qu'il
tenait, lui aussi, quelqu'un de plus grand que lui par la main; il
croyait sentir un tre qui le menait, invisible. Du reste il n'avait
aucune ide arrte, aucun plan, aucun projet. Il n'tait mme pas
absolument sr que ce ft Javert, et puis ce pouvait tre Javert sans
que Javert st que c'tait lui Jean Valjean. N'tait-il pas dguis? ne
le croyait-on pas mort? Cependant depuis quelques jours il se passait
des choses qui devenaient singulires. Il ne lui en fallait pas
davantage. Il tait dtermin  ne plus rentrer dans la maison Gorbeau.
Comme l'animal chass du gte, il cherchait un trou o se cacher, en
attendant qu'il en trouvt un o se loger.

Jean Valjean dcrivit plusieurs labyrinthes varis dans le quartier
Mouffetard, dj endormi comme s'il avait encore la discipline du moyen
ge et le joug du couvre-feu; il combina de diverses faons, dans des
stratgies savantes, la rue Censier et la rue Copeau, la rue du
Battoir-Saint-Victor et la rue du Puits-l'Ermite. Il y a par l des
logeurs, mais il n'y entrait mme pas, ne trouvant point ce qui lui
convenait. Par exemple, il ne doutait pas que, si, par hasard, on avait
cherch sa piste, on ne l'et perdue.

Comme onze heures sonnaient  Saint-Etienne-du-Mont, il traversait la
rue de Pontoise devant le bureau du commissaire de police qui est au no
14. Quelques instants aprs, l'instinct dont nous parlions plus haut fit
qu'il se retourna. En ce moment, il vit distinctement, grce  la
lanterne du commissaire qui les trahissait, trois hommes qui le
suivaient d'assez prs passer successivement sous cette lanterne dans le
ct tnbreux de la rue. L'un de ces trois hommes entra dans l'alle de
la maison du commissaire. Celui qui marchait en tte lui parut
dcidment suspect.--Viens, enfant, dit-il  Cosette, et il se hta de
quitter la rue de Pontoise.

Il fit un circuit, tourna le passage des Patriarches qui tait ferm 
cause de l'heure, arpenta la rue de l'pe-de-Bois et la rue de
l'Arbalte et s'enfona dans la rue des Postes.

Il y a l un carrefour, o est aujourd'hui le collge Rollin et o vient
s'embrancher la rue Neuve-Sainte-Genevive.

(Il va sans dire que la rue Neuve-Sainte-Genevive est une vieille rue,
et qu'il ne passe pas une chaise de poste tous les dix ans rue des
Postes. Cette rue des Postes tait au treizime sicle habite par des
potiers et son vrai nom est rue des Pots.)

La lune jetait une vive lumire dans ce carrefour. Jean Valjean
s'embusqua sous une porte, calculant que si ces hommes le suivaient
encore, il ne pourrait manquer de les trs bien voir lorsqu'ils
traverseraient cette clart.

En effet, il ne s'tait pas coul trois minutes que les hommes
parurent. Ils taient maintenant quatre; tous de haute taille, vtus de
longues redingotes brunes, avec des chapeaux ronds, et de gros btons 
la main. Ils n'taient pas moins inquitants par leur grande stature et
leurs vastes poings que par leur marche sinistre dans les tnbres. On
et dit quatre spectres dguiss en bourgeois.

Ils s'arrtrent au milieu du carrefour et firent groupe, comme des gens
qui se consultent. Ils avaient l'air indcis. Celui qui paraissait les
conduire se tourna et dsigna vivement de la main droite la direction o
s'tait engag Jean Valjean; un autre semblait indiquer avec une
certaine obstination la direction contraire.  l'instant o le premier
se retourna, la lune claira en plein son visage. Jean Valjean reconnut
parfaitement Javert.




Chapitre II

Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures


L'incertitude cessait pour Jean Valjean; heureusement elle durait encore
pour ces hommes. Il profita de leur hsitation; c'tait du temps perdu
pour eux, gagn pour lui. Il sortit de dessous la porte o il s'tait
tapi, et poussa dans la rue des Postes vers la rgion du Jardin des
Plantes. Cosette commenait  se fatiguer, il la prit dans ses bras, et
la porta. Il n'y avait point un passant, et l'on n'avait pas allum les
rverbres  cause de la lune.

Il doubla le pas.

En quelques enjambes, il atteignit la poterie Goblet sur la faade de
laquelle le clair de lune faisait trs distinctement lisible la vieille
inscription:

             _De Goblet fils c'est ici la fabrique;_
            _Venez choisir des cruches et des brocs,_
          _Des pots  fleurs, des tuyaux, de la brique._
           _ tout venant le Coeur vend des Carreaux._

Il laissa derrire lui la rue de la Clef, puis la fontaine Saint-Victor,
longea le Jardin des Plantes par les rues basses, et arriva au quai. L
il se retourna. Le quai tait dsert. Les rues taient dsertes.
Personne derrire lui. Il respira.

Il gagna le pont d'Austerlitz.

Le page y existait encore  cette poque.

Il se prsenta au bureau du pager, et donna un sou.--C'est deux sous,
dit l'invalide du pont. Vous portez l un enfant qui peut marcher. Payez
pour deux.

Il paya, contrari que son passage et donn lieu  une observation.
Toute fuite doit tre un glissement.

Une grosse charrette passait la Seine en mme temps que lui et allait
comme lui sur la rive droite. Cela lui fut utile. Il put traverser tout
le pont dans l'ombre de cette charrette.

Vers le milieu du pont, Cosette, ayant les pieds engourdis, dsira
marcher. Il la posa  terre et la reprit par la main.

Le pont franchi, il aperut un peu  droite des chantiers devant lui; il
y marcha. Pour y arriver, il fallait s'aventurer dans un assez large
espace dcouvert et clair. Il n'hsita pas. Ceux qui le traquaient
taient videmment dpists et Jean Valjean se croyait hors de danger.
Cherch, oui; suivi, non.

Une petite rue, la rue du Chemin-Vert-Saint-Antoine, s'ouvrait entre
deux chantiers enclos de murs. Cette rue tait troite, obscure, et
comme faite exprs pour lui. Avant d'y entrer, il regarda en arrire.

Du point o il tait, il voyait dans toute sa longueur le pont
d'Austerlitz.

Quatre ombres venaient d'entrer sur le pont.

Ces ombres tournaient le dos au Jardin des Plantes et se dirigeaient
vers la rive droite.

Ces quatre ombres, c'taient les quatre hommes.

Jean Valjean eut le frmissement de la bte reprise.

Il lui restait une esprance; c'est que ces hommes peut-tre n'taient
pas encore entrs sur le pont et ne l'avaient pas aperu au moment o il
avait travers, tenant Cosette par la main, la grande place claire.

En ce cas-l, en s'enfonant dans la petite rue qui tait devant lui,
s'il parvenait  atteindre les chantiers, les marais, les cultures, les
terrains non btis, il pouvait chapper.

Il lui sembla qu'on pouvait se confier  cette petite rue silencieuse.
Il y entra.




Chapitre III

Voir le plan de Paris de 1727


Au bout de trois cents pas, il arriva  un point o la rue se
bifurquait. Elle se partageait en deux rues, obliquant l'une  gauche,
l'autre  droite. Jean Valjean avait devant lui comme les deux branches
d'un Y. Laquelle choisir?

Il ne balana point, il prit la droite.

Pourquoi?

C'est que la branche gauche allait vers le faubourg, c'est--dire vers
les lieux habits, et la branche droite vers la campagne, c'est--dire
vers les lieux dserts.

Cependant ils ne marchaient plus trs rapidement. Le pas de Cosette
ralentissait le pas de Jean Valjean.

Il se remit  la porter. Cosette appuyait sa tte sur l'paule du
bonhomme et ne disait pas un mot.

Il se retournait de temps en temps et regardait. Il avait soin de se
tenir toujours du ct obscur de la rue. La rue tait droite derrire
lui. Les deux ou trois premires fois qu'il se retourna, il ne vit rien,
le silence tait profond, il continua sa marche un peu rassur. Tout 
coup,  un certain instant, s'tant retourn, il lui sembla voir dans la
partie de la rue o il venait de passer, loin dans l'obscurit, quelque
chose qui bougeait.

Il se prcipita en avant, plutt qu'il ne marcha, esprant trouver
quelque ruelle latrale, s'vader par l, et rompre encore une fois sa
piste.

Il arriva  un mur.

Ce mur pourtant n'tait point une impossibilit d'aller plus loin;
c'tait une muraille bordant une ruelle transversale  laquelle
aboutissait la rue o s'tait engag Jean Valjean.

Ici encore il fallait se dcider; prendre  droite ou  gauche.

Il regarda  droite. La ruelle se prolongeait en tronon entre des
constructions qui taient des hangars ou des granges, puis se terminait
en impasse. On voyait distinctement le fond du cul-de-sac; un grand mur
blanc.

Il regarda  gauche. La ruelle de ce ct tait ouverte, et, au bout de
deux cents pas environ, tombait dans une rue dont elle tait l'affluent.
C'tait de ce ct-l qu'tait le salut.

Au moment o Jean Valjean songeait  tourner  gauche, pour tcher de
gagner la rue qu'il entrevoyait au bout de la ruelle, il aperut, 
l'angle de la ruelle et de cette rue vers laquelle il allait se diriger,
une espce de statue noire, immobile.

C'tait quelqu'un, un homme, qui venait d'tre post l videmment, et
qui, barrant le passage, attendait.

Jean Valjean recula.

Le point de Paris o se trouvait Jean Valjean, situ entre le faubourg
Saint-Antoine et la Rpe, est un de ceux qu'ont transforms de fond en
comble les travaux rcents, enlaidissements selon les uns,
transfiguration selon les autres. Les cultures, les chantiers et les
vieilles btisses se sont effacs. Il y a l aujourd'hui de grandes rues
toutes neuves, des arnes, des cirques, des hippodromes, des
embarcadres de chemin de fer, une prison, Mazas; le progrs, comme on
voit, avec son correctif. Il y a un demi-sicle, dans cette langue
usuelle populaire, toute faite de traditions, qui s'obstine  appeler
l'Institut _les Quatre-Nations_ et l'Opra-Comique _Feydeau_, l'endroit
prcis o tait parvenu Jean Valjean se nommait _le Petit-Picpus_. La
porte Saint-Jacques, la porte Paris, la barrire des Sergents, les
Porcherons, la Galiote, les Clestins, les Capucins, le Mail, la Bourbe,
l'Arbre-de-Cracovie, la Petite-Pologne, le Petit-Picpus, ce sont les
noms du vieux Paris surnageant dans le nouveau. La mmoire du peuple
flotte sur ces paves du pass.

Le Petit-Picpus, qui du reste a exist  peine et n'a jamais t qu'une
bauche de quartier, avait presque l'aspect monacal d'une ville
espagnole. Les chemins taient peu pavs, les rues taient peu bties.
Except les deux ou trois rues dont nous allons parler, tout y tait
muraille et solitude. Pas une boutique, pas une voiture;  peine  et
l une chandelle allume aux fentres; toute lumire teinte aprs dix
heures. Des jardins, des couvents, des chantiers, des marais; de rares
maisons basses, et de grands murs aussi hauts que les maisons.

Tel tait ce quartier au dernier sicle. La rvolution l'avait dj fort
rabrou. L'dilit rpublicaine l'avait dmoli, perc, trou. Des dpts
de gravats y avaient t tablis. Il y a trente ans, ce quartier
disparaissait sous la rature des constructions nouvelles. Aujourd'hui il
est biff tout  fait. Le Petit-Picpus, dont aucun plan actuel n'a gard
trace, est assez clairement indiqu dans le plan de 1727, publi  Paris
chez Denis Thierry, rue Saint-Jacques, vis--vis la rue du Pltre, et 
Lyon chez Jean Girin rue Mercire,  la Prudence. Le Petit-Picpus avait
ce que nous venons d'appeler un Y de rues, form par la rue du
Chemin-Vert-Saint-Antoine s'cartant en deux branches et prenant 
gauche le nom de petite rue Picpus et  droite le nom de rue Polonceau.
Les deux branches de l'Y taient runies  leur sommet comme par une
barre. Cette barre se nommait rue Droit-Mur. La rue Polonceau y
aboutissait; la petite rue Picpus passait outre, et montait vers le
march Lenoir. Celui qui, venant de la Seine, arrivait  l'extrmit de
la rue Polonceau, avait  sa gauche la rue Droit-Mur, tournant
brusquement  angle droit, devant lui la muraille de cette rue, et  sa
droite un prolongement tronqu de la rue Droit-Mur, sans issue, appel
le cul-de-sac Genrot.

C'est l qu'tait Jean Valjean.

Comme nous venons de le dire, en apercevant la silhouette noire, en
vedette  l'angle de la rue Droit-Mur et de la petite rue Picpus, il
recula. Nul doute. Il tait guett par ce fantme.

Que faire?

Il n'tait plus temps de rtrograder. Ce qu'il avait vu remuer dans
l'ombre  quelque distance derrire lui le moment d'auparavant, c'tait
sans doute Javert et son escouade. Javert tait probablement dj au
commencement de la rue  la fin de laquelle tait Jean Valjean. Javert,
selon toute apparence, connaissait ce petit ddale, et avait pris ses
prcautions en envoyant un de ses hommes garder l'issue. Ces
conjectures, si ressemblantes  des vidences, tourbillonnrent tout de
suite, comme une poigne de poussire qui s'envole  un vent subit, dans
le cerveau douloureux de Jean Valjean. Il examina le cul-de-sac Genrot;
l, barrage. Il examina la petite rue Picpus; l, une sentinelle. Il
voyait cette figure sombre se dtacher en noir sur le pav blanc inond
de lune. Avancer, c'tait tomber sur cet homme. Reculer, c'tait se
jeter dans Javert. Jean Valjean se sentait pris comme dans un filet qui
se resserrait lentement. Il regarda le ciel avec dsespoir.




Chapitre IV

Les ttonnements de l'vasion


Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se figurer d'une manire
exacte la ruelle Droit-Mur, et en particulier l'angle qu'on laissait 
gauche quand on sortait de la rue Polonceau pour entrer dans cette
ruelle. La ruelle Droit-Mur tait  peu prs entirement borde  droite
jusqu' la petite rue Picpus par des maisons de pauvre apparence; 
gauche par un seul btiment d'une ligne svre compos de plusieurs
corps de logis qui allaient se haussant graduellement d'un tage ou deux
 mesure qu'ils approchaient de la petite rue Picpus; de sorte que ce
btiment, trs lev du ct de la petite rue Picpus, tait assez bas du
ct de la rue Polonceau. L,  l'angle dont nous avons parl, il
s'abaissait au point de n'avoir plus qu'une muraille. Cette muraille
n'allait pas aboutir carrment  la rue; elle dessinait un pan coup
fort en retraite, drob par ses deux angles  deux observateurs qui
eussent t l'un rue Polonceau, l'autre rue Droit-Mur.

 partir des deux angles du pan coup, la muraille se prolongeait sur la
rue Polonceau jusqu' une maison qui portait le no 49 et sur la rue
Droit-Mur, o son tronon tait beaucoup plus court, jusqu'au btiment
sombre dont nous avons parl et dont elle coupait le pignon, faisant
ainsi dans la rue un nouvel angle rentrant. Ce pignon tait d'un aspect
morne; on n'y voyait qu'une seule fentre, ou, pour mieux dire, deux
volets revtus d'une feuille de zinc, et toujours ferms.

L'tat de lieux que nous dressons ici est d'une rigoureuse exactitude et
veillera certainement un souvenir trs prcis dans l'esprit des anciens
habitants du quartier.

Le pan coup tait entirement rempli par une chose qui ressemblait 
une porte colossale et misrable. C'tait un vaste assemblage informe de
planches perpendiculaires, celles d'en haut plus larges que celles d'en
bas, relies par de longues lanires de fer transversales.  ct il y
avait une porte cochre de dimension ordinaire et dont le percement ne
remontait videmment pas  plus d'une cinquantaine d'annes.

Un tilleul montrait son branchage au-dessus du pan coup, et le mur
tait couvert de lierre du ct de la rue Polonceau.

Dans l'imminent pril o se trouvait Jean Valjean, ce btiment sombre
avait quelque chose d'inhabit et de solitaire qui le tentait. Il le
parcourut rapidement des yeux. Il se disait que s'il parvenait  y
pntrer, il tait peut-tre sauv. Il eut d'abord une ide et une
esprance.

Dans la partie moyenne de la devanture de ce btiment sur la rue
Droit-Mur, il y avait  toutes les fentres des divers tages de
vieilles cuvettes-entonnoirs en plomb. Les embranchements varis des
conduits qui allaient d'un conduit central aboutir  toutes ces cuvettes
dessinaient sur la faade une espce d'arbre. Ces ramifications de
tuyaux avec leurs cent coudes imitaient ces vieux ceps de vigne
dpouills qui se tordent sur les devantures des anciennes fermes.

Ce bizarre espalier aux branches de tle et de fer fut le premier objet
qui frappa le regard de Jean Valjean. Il assit Cosette le dos contre une
borne en lui recommandant le silence et courut  l'endroit o le conduit
venait toucher le pav. Peut-tre y avait-il moyen d'escalader par l et
d'entrer dans la maison. Mais le conduit tait dlabr et hors de
service et tenait  peine  son scellement. D'ailleurs toutes les
fentres de ce logis silencieux taient grilles d'paisses barres de
fer, mme les mansardes du toit. Et puis la lune clairait pleinement
cette faade, et l'homme qui l'observait du bout de la rue aurait vu
Jean Valjean faire l'escalade. Enfin que faire de Cosette? comment la
hisser au haut d'une maison  trois tages?

Il renona  grimper par le conduit et rampa le long du mur pour rentrer
dans la rue Polonceau.

Quand il fut au pan coup o il avait laiss Cosette, il remarqua que,
l, personne ne pouvait le voir. Il chappait, comme nous venons de
l'expliquer,  tous les regards, de quelque ct qu'ils vinssent. En
outre il tait dans l'ombre. Enfin il y avait deux portes. Peut-tre
pourrait-on les forcer. Le mur au-dessus duquel il voyait le tilleul et
le lierre donnait videmment dans un jardin o il pourrait tout au moins
se cacher, quoiqu'il n'y et pas encore de feuilles aux arbres, et
passer le reste de la nuit.

Le temps s'coulait. Il fallait faire vite.

Il tta la porte cochre et reconnut tout de suite quelle tait
condamne au dedans et au dehors. Il s'approcha de l'autre grande porte
avec plus d'espoir. Elle tait affreusement dcrpite, son immensit
mme la rendait moins solide, les planches taient pourries, les
ligatures de fer, il n'y en avait que trois, taient rouilles. Il
semblait possible de percer cette clture vermoulue.

En l'examinant, il vit que cette porte n'tait pas une porte. Elle
n'avait ni gonds, ni pentures, ni serrure, ni fente au milieu. Les
bandes de fer la traversaient de part en part sans solution de
continuit. Par les crevasses des planches il entrevit des moellons et
des pierres grossirement ciments que les passants pouvaient y voir
encore il y a dix ans. Il fut forc de s'avouer avec consternation que
cette apparence de porte tait simplement le parement en bois d'une
btisse  laquelle elle tait adosse. Il tait facile d'arracher une
planche, mais on se trouvait face  face avec un mur.




Chapitre V

Qui serait impossible avec l'clairage au gaz


En ce moment un bruit sourd et cadenc commena  se faire entendre 
quelque distance. Jean Valjean risqua un peu son regard en dehors du
coin de la rue. Sept ou huit soldats disposs en peloton venaient de
dboucher dans la rue Polonceau. Il voyait briller les bayonnettes. Cela
venait vers lui.

Ces soldats, en tte desquels il distinguait la haute stature de Javert,
s'avanaient lentement et avec prcaution. Ils s'arrtaient frquemment.
Il tait visible qu'ils exploraient tous les recoins des murs et toutes
les embrasures de portes et d'alles.

C'tait, et ici la conjecture ne pouvait se tromper, quelque patrouille
que Javert avait rencontre et qu'il avait requise.

Les deux acolytes de Javert marchaient dans leurs rangs.

Du pas dont ils marchaient, et avec les stations qu'ils faisaient, il
leur fallait environ un quart d'heure pour arriver  l'endroit o se
trouvait Jean Valjean. Ce fut un instant affreux. Quelques minutes
sparaient Jean Valjean de cet pouvantable prcipice qui s'ouvrait
devant lui pour la troisime fois. Et le bagne maintenant n'tait plus
seulement le bagne, c'tait Cosette perdue  jamais; c'est--dire une
vie qui ressemblait au dedans d'une tombe.

Il n'y avait plus qu'une chose possible.

Jean Valjean avait cela de particulier qu'on pouvait dire qu'il portait
deux besaces; dans l'une il avait les penses d'un saint, dans l'autre
les redoutables talents d'un forat. Il fouillait dans l'une ou dans
l'autre, selon l'occasion.

Entre autres ressources, grce  ses nombreuses vasions du bagne de
Toulon, il tait, on s'en souvient, pass matre dans cet art incroyable
de s'lever, sans chelles, sans crampons, par la seule force
musculaire, en s'appuyant de la nuque, des paules, des hanches et des
genoux, en s'aidant  peine des rares reliefs de la pierre, dans l'angle
droit d'un mur, au besoin jusqu' la hauteur d'un sixime tage; art qui
a rendu si effrayant et si clbre le coin de la cour de la Conciergerie
de Paris par o s'chappa, il y a une vingtaine d'annes, le condamn
Battemolle.

Jean Valjean mesura des yeux la muraille au-dessus de laquelle il voyait
le tilleul. Elle avait environ dix-huit pieds de haut. L'angle qu'elle
faisait avec le pignon du grand btiment tait rempli, dans sa partie
infrieure, d'un massif de maonnerie de forme triangulaire,
probablement destin  prserver ce trop commode recoin des stations de
ces stercoraires qu'on appelle les passants. Ce remplissage prventif
des coins de mur est fort usit  Paris.

Ce massif avait environ cinq pieds de haut. Du sommet de ce massif
l'espace  franchir pour arriver sur le mur n'tait gure que de
quatorze pieds.

Le mur tait surmont d'une pierre plate sans chevron.

La difficult tait Cosette. Cosette elle, ne savait pas escalader un
mur. L'abandonner? Jean Valjean n'y songeait pas. L'emporter tait
impossible. Toutes les forces d'un homme lui sont ncessaires pour mener
 bien ces tranges ascensions. Le moindre fardeau drangerait son
centre de gravit et le prcipiterait.

Il aurait fallu une corde. Jean Valjean n'en avait pas. O trouver une
corde  minuit, rue Polonceau? Certes, en cet instant-l, si Jean
Valjean avait eu un royaume, il l'et donn pour une corde. Toutes les
situations extrmes ont leurs clairs qui tantt nous aveuglent, tantt
nous illuminent.

Le regard dsespr de Jean Valjean rencontra la potence du rverbre du
cul-de-sac Genrot.

 cette poque il n'y avait point de becs de gaz dans les rues de Paris.
 la nuit tombante on y allumait des rverbres placs de distance en
distance, lesquels montaient et descendaient au moyen d'une corde qui
traversait la rue de part en part et qui s'ajustait dans la rainure
d'une potence. Le tourniquet o se dvidait cette corde tait scell
au-dessous de la lanterne dans une petite armoire de fer dont l'allumeur
avait la clef, et la corde elle-mme tait protge jusqu' une certaine
hauteur par un tui de mtal.

Jean Valjean, avec l'nergie d'une lutte suprme, franchit la rue d'un
bond, entra dans le cul-de-sac, fit sauter le pne de la petite armoire
avec la pointe de son couteau, et un instant aprs il tait revenu prs
de Cosette. Il avait une corde. Ils vont vite en besogne, ces sombres
trouveurs d'expdients, aux prises avec la fatalit.

Nous avons expliqu que les rverbres n'avaient pas t allums cette
nuit-l. La lanterne du cul-de-sac Genrot se trouvait donc naturellement
teinte comme les autres, et l'on pouvait passer  ct sans mme
remarquer qu'elle n'tait plus  sa place.

Cependant l'heure, le lieu, l'obscurit, la proccupation de Jean
Valjean, ses gestes singuliers, ses alles et venues, tout cela
commenait  inquiter Cosette. Tout autre enfant qu'elle aurait depuis
longtemps jet les hauts cris. Elle se borna  tirer Jean Valjean par le
pan de sa redingote. On entendait toujours de plus en plus distinctement
le bruit de la patrouille qui approchait.

--Pre, dit-elle tout bas, j'ai peur. Qu'est-ce qui vient donc l?

--Chut! rpondit le malheureux homme. C'est la Thnardier.

Cosette tressaillit. Il ajouta:

--Ne dis rien. Laisse-moi faire. Si tu cries, si tu pleures, la
Thnardier te guette. Elle vient pour te ravoir.

Alors, sans se hter, mais sans s'y reprendre  deux fois pour rien,
avec une prcision ferme et brve, d'autant plus remarquable en un
pareil moment que la patrouille et Javert pouvaient survenir d'un
instant  l'autre, il dfit sa cravate, la passa autour du corps de
Cosette sous les aisselles en ayant soin qu'elle ne pt blesser
l'enfant, rattacha cette cravate  un bout de la corde au moyen de ce
noeud que les gens de mer appellent noeud d'hirondelle, prit l'autre
bout de cette corde dans ses dents, ta ses souliers et ses bas qu'il
jeta par-dessus la muraille, monta sur le massif de maonnerie, et
commena  s'lever dans l'angle du mur et du pignon avec autant de
solidit et de certitude que s'il et eu des chelons sous les talons et
sous les coudes. Une demi-minute ne s'tait pas coule qu'il tait 
genoux sur le mur.

Cosette le considrait avec stupeur, sans dire une parole. La
recommandation de Jean Valjean et le nom de la Thnardier l'avaient
glace.

Tout  coup elle entendit la voix de Jean Valjean qui lui criait, tout
en restant trs basse:

--Adosse-toi au mur.

Elle obit.

--Ne dis pas un mot et n'aie pas peur, reprit Jean Valjean.

Et elle se sentit enlever de terre.

Avant qu'elle et eu le temps de se reconnatre, elle tait au haut de
la muraille.

Jean Valjean la saisit, la mit sur son dos, lui prit ses deux petites
mains dans sa main gauche, se coucha  plat ventre et rampa sur le haut
du mur jusqu'au pan coup. Comme il l'avait devin, il y avait l une
btisse dont le toit partait du haut de la clture en bois et descendait
fort prs de terre, selon un plan assez doucement inclin, en effleurant
le tilleul.

Circonstance heureuse, car la muraille tait beaucoup plus haute de ce
ct que du ct de la rue. Jean Valjean n'apercevait le sol au-dessous
de lui que trs profondment.

Il venait d'arriver au plan inclin du toit et n'avait pas encore lch
la crte de la muraille lorsqu'un hourvari violent annona l'arrive de
la patrouille. On entendit la voix tonnante de Javert:

--Fouillez le cul-de-sac! La rue Droit-Mur est garde, la petite rue
Picpus aussi. Je rponds qu'il est dans le cul-de-sac!

Les soldats se prcipitrent dans le cul-de-sac Genrot.

Jean Valjean se laissa glisser le long du toit, tout en soutenant
Cosette, atteignit le tilleul et sauta  terre. Soit terreur, soit
courage, Cosette n'avait pas souffl. Elle avait les mains un peu
corches.




Chapitre VI

Commencement d'une nigme


Jean Valjean se trouvait dans une espce de jardin fort vaste et d'un
aspect singulier; un de ces jardins tristes qui semblent faits pour tre
regards l'hiver et la nuit. Ce jardin tait d'une forme oblongue, avec
une alle de grands peupliers au fond, des futaies assez hautes dans les
coins, et un espace sans ombre au milieu, o l'on distinguait un trs
grand arbre isol, puis quelques arbres fruitiers tordus et hrisss
comme de grosses broussailles, des carrs de lgumes, une melonnire
dont les cloches brillaient  la lune, et un vieux puisard. Il y avait
 et l des bancs de pierre qui semblaient noirs de mousse. Les alles
taient bordes de petits arbustes sombres, et toutes droites. L'herbe
en envahissait la moiti et une moisissure verte couvrait le reste.

Jean Valjean avait  ct de lui la btisse dont le toit lui avait servi
pour descendre, un tas de fagots, et derrire les fagots, tout contre le
mur, une statue de pierre dont la face mutile n'tait plus qu'un masque
informe qui apparaissait vaguement dans l'obscurit.

La btisse tait une sorte de ruine o l'on distinguait des chambres
dmanteles dont une, tout encombre, semblait servir de hangar.

Le grand btiment de la rue Droit-Mur qui faisait retour sur la petite
rue Picpus dveloppait sur ce jardin deux faades en querre. Ces
faades du dedans taient plus tragiques encore que celles du dehors.
Toutes les fentres taient grilles. On n'y entrevoyait aucune lumire.
Aux tages suprieurs il y avait des hottes comme aux prisons. L'une de
ces faades projetait sur l'autre son ombre qui retombait sur le jardin
comme un immense drap noir.

On n'apercevait pas d'autre maison. Le fond du jardin se perdait dans la
brume et dans la nuit. Cependant on y distinguait confusment des
murailles qui s'entrecoupaient comme s'il y avait d'autres cultures au
del, et les toits bas de la rue Polonceau.

On ne pouvait rien se figurer de plus farouche et de plus solitaire que
ce jardin. Il n'y avait personne, ce qui tait tout simple  cause de
l'heure; mais il ne semblait pas que cet endroit ft fait pour que
quelqu'un y marcht, mme en plein midi.

Le premier soin de Jean Valjean avait t de retrouver ses souliers et
de se rechausser, puis d'entrer dans le hangar avec Cosette. Celui qui
s'vade ne se croit jamais assez cach. L'enfant, songeant toujours  la
Thnardier, partageait son instinct de se blottir le plus possible.

Cosette tremblait et se serrait contre lui. On entendait le bruit
tumultueux de la patrouille qui fouillait le cul-de-sac et la rue, les
coups de crosse contre les pierres, les appels de Javert aux mouchards
qu'il avait posts, et ses imprcations mles de paroles qu'on ne
distinguait point.

Au bout d'un quart d'heure, il sembla que cette espce de grondement
orageux commenait  s'loigner. Jean Valjean ne respirait pas.

Il avait pos doucement sa main sur la bouche de Cosette.

Au reste la solitude o il se trouvait tait si trangement calme que
cet effroyable tapage, si furieux et si proche, n'y jetait mme pas
l'ombre d'un trouble. Il semblait que ces murs fussent btis avec ces
pierres sourdes dont parle l'criture.

Tout  coup, au milieu de ce calme profond, un nouveau bruit s'leva; un
bruit cleste, divin, ineffable, aussi ravissant que l'autre tait
horrible. C'tait un hymne qui sortait des tnbres, un blouissement de
prire et d'harmonie dans l'obscur et effrayant silence de la nuit; des
voix de femmes, mais des voix composes  la fois de l'accent pur des
vierges et de l'accent naf des enfants, de ces voix qui ne sont pas de
la terre et qui ressemblent  celles que les nouveau-ns entendent
encore et que les moribonds entendent dj. Ce chant venait du sombre
difice qui dominait le jardin. Au moment o le vacarme des dmons
s'loignait, on et dit un choeur d'anges qui s'approchait dans l'ombre.

Cosette et Jean Valjean tombrent  genoux.

Ils ne savaient pas ce que c'tait, ils ne savaient pas o ils taient,
mais ils sentaient tous deux, l'homme et l'enfant, le pnitent et
l'innocent, qu'il fallait qu'ils fussent  genoux.

Ces voix avaient cela d'trange qu'elles n'empchaient pas que le
btiment ne part dsert. C'tait comme un chant surnaturel dans une
demeure inhabite.

Pendant que ces voix chantaient, Jean Valjean ne songeait plus  rien.
Il ne voyait plus la nuit, il voyait un ciel bleu. Il lui semblait
sentir s'ouvrir ces ailes que nous avons tous au dedans de nous.

Le chant s'teignit. Il avait peut-tre dur longtemps. Jean Valjean
n'aurait pu le dire. Les heures de l'extase ne sont jamais qu'une
minute.

Tout tait retomb dans le silence. Plus rien dans la rue, plus rien
dans le jardin. Ce qui menaait, ce qui rassurait, tout s'tait vanoui.
Le vent froissait dans la crte du mur quelques herbes sches qui
faisaient un petit bruit doux et lugubre.




Chapitre VII

Suite de l'nigme


La bise de nuit s'tait leve, ce qui indiquait qu'il devait tre entre
une et deux heures du matin. La pauvre Cosette ne disait rien. Comme
elle s'tait assise  terre  son ct et qu'elle avait pench sa tte
sur lui, Jean Valjean pensa quelle s'tait endormie. Il se baissa et la
regarda. Cosette avait les yeux tout grands ouverts et un air pensif qui
fit mal  Jean Valjean.

Elle tremblait toujours.

--As-tu envie de dormir? dit Jean Valjean.

--J'ai bien froid, rpondit-elle.

Un moment aprs elle reprit:

--Est-ce qu'elle est toujours l?

--Qui? dit Jean Valjean.

--Madame Thnardier.

Jean Valjean avait dj oubli le moyen dont il s'tait servi pour faire
garder le silence  Cosette.

--Ah! dit-il, elle est partie. Ne crains plus rien.

L'enfant soupira comme si un poids se soulevait de dessus sa poitrine.

La terre tait humide, le hangar ouvert de toute part, la bise plus
frache  chaque instant. Le bonhomme ta sa redingote et en enveloppa
Cosette.

--As-tu moins froid ainsi? dit-il.

--Oh oui, pre!

--Eh bien, attends-moi un instant. Je vais revenir.

Il sortit de la ruine, et se mit  longer le grand btiment, cherchant
quelque abri meilleur. Il rencontra des portes, mais elles taient
fermes. Il y avait des barreaux  toutes les croises du
rez-de-chausse.

Comme il venait de dpasser l'angle intrieur de l'difice, il remarqua
qu'il arrivait  des fentres cintres, et il y aperut quelque clart.
Il se haussa sur la pointe du pied et regarda par l'une de ces fentres.
Elles donnaient toutes dans une salle assez vaste, pave de larges
dalles, coupe d'arcades et de piliers, o l'on ne distinguait rien
qu'une petite lueur et de grandes ombres. La lueur venait d'une
veilleuse allume dans un coin. Cette salle tait dserte et rien n'y
bougeait. Cependant,  force de regarder, il crut voir  terre, sur le
pav, quelque chose qui paraissait couvert d'un linceul et qui
ressemblait  une forme humaine. Cela tait tendu  plat ventre, la
face contre la pierre, les bras en croix, dans l'immobilit de la mort.
On et dit,  une sorte de serpent qui tranait sur le pav, que cette
forme sinistre avait la corde au cou.

Toute la salle baignait dans cette brume des lieux  peine clairs qui
ajoute  l'horreur.

Jean Valjean a souvent dit depuis que, quoique bien des spectacles
funbres eussent travers sa vie, jamais il n'avait rien vu de plus
glaant et de plus terrible que cette figure nigmatique accomplissant
on ne sait quel mystre inconnu dans ce lieu sombre et ainsi entrevue
dans la nuit. Il tait effrayant de supposer que cela tait peut-tre
mort, et plus effrayant encore de songer que cela tait peut-tre
vivant.

Il eut le courage de coller son front  la vitre et d'pier si cette
chose remuerait. Il eut beau rester un temps qui lui parut trs long, la
forme tendue ne faisait aucun mouvement. Tout  coup il se sentit pris
d'une pouvante inexprimable, et il s'enfuit. Il se mit  courir vers le
hangar sans oser regarder en arrire. Il lui semblait que s'il tournait
la tte il verrait la figure marcher derrire lui  grands pas en
agitant les bras.

Il arriva  la ruine haletant. Ses genoux pliaient; la sueur lui coulait
dans les reins.

O tait-il? qui aurait jamais pu s'imaginer quelque chose de pareil 
cette espce de spulcre au milieu de Paris? qu'tait-ce que cette
trange maison? difice plein de mystres nocturnes, appelant les mes
dans l'ombre avec la voix des anges et, lorsqu'elles viennent, leur
offrant brusquement cette vision pouvantable, promettant d'ouvrir la
porte radieuse du ciel et ouvrant la porte horrible du tombeau! Et cela
tait bien en effet un difice, une maison qui avait son numro dans une
rue! Ce n'tait pas un rve! Il avait besoin d'en toucher les pierres
pour y croire.

Le froid, l'anxit, l'inquitude, les motions de la soire, lui
donnaient une vritable fivre, et toutes ces ides s'entre-heurtaient
dans son cerveau.

Il s'approcha de Cosette. Elle dormait.




Chapitre VIII

L'nigme redouble


L'enfant avait pos sa tte sur une pierre et s'tait endormie.

Il s'assit auprs d'elle et se mit  la considrer. Peu  peu,  mesure
qu'il la regardait, il se calmait, et il reprenait possession de sa
libert d'esprit.

Il percevait clairement cette vrit, le fond de sa vie dsormais, que
tant qu'elle serait l, tant qu'il l'aurait prs de lui, il n'aurait
besoin de rien que pour elle, ni peur de rien qu' cause d'elle. Il ne
sentait mme pas qu'il avait trs froid, ayant quitt sa redingote pour
l'en couvrir.

Cependant,  travers la rverie o il tait tomb, il entendait depuis
quelque temps un bruit singulier. C'tait comme un grelot qu'on agitait.
Ce bruit tait dans le jardin. On l'entendait distinctement, quoique
faiblement. Cela ressemblait  la petite musique vague que font les
clarines des bestiaux la nuit dans les pturages.

Ce bruit fit retourner Jean Valjean.

Il regarda, et vit qu'il y avait quelqu'un dans le jardin.

Un tre qui ressemblait  un homme marchait au milieu des cloches de la
melonnire, se levant, se baissant, s'arrtant, avec des mouvements
rguliers, comme s'il tranait ou tendait quelque chose  terre. Cet
tre paraissait boiter.

Jean Valjean tressaillit avec ce tremblement continuel des malheureux.
Tout leur est hostile et suspect. Ils se dfient du jour parce qu'il
aide  les voir et de la nuit parce qu'elle aide  les surprendre. Tout
 l'heure il frissonnait de ce que le jardin tait dsert, maintenant il
frissonnait de ce qu'il y avait quelqu'un.

Il retomba des terreurs chimriques aux terreurs relles. Il se dit que
Javert et les mouchards n'taient peut-tre pas partis, que sans doute
ils avaient laiss dans la rue des gens en observation, que, si cet
homme le dcouvrait dans ce jardin, il crierait au voleur, et le
livrerait. Il prit doucement Cosette endormie dans ses bras et la porta
derrire un tas de vieux meubles hors d'usage, dans le coin le plus
recul du hangar. Cosette ne remua pas.

De l il observa les allures de l'tre qui tait dans la melonnire. Ce
qui tait bizarre, c'est que le bruit du grelot suivait tous les
mouvements de cet homme. Quand l'homme s'approchait, le bruit
s'approchait; quand il s'loignait, le bruit s'loignait; s'il faisait
quelque geste prcipit, un trmolo accompagnait ce geste; quand il
s'arrtait, le bruit cessait. Il paraissait vident que le grelot tait
attach  cet homme; mais alors qu'est-ce que cela pouvait signifier?
qu'tait-ce que cet homme auquel une clochette tait suspendue comme 
un blier ou  un boeuf?

Tout en se faisant ces questions, il toucha les mains de Cosette. Elles
taient glaces.

--Ah mon Dieu! dit-il.

Il appela  voix basse:

--Cosette!

Elle n'ouvrit pas les yeux.

Il la secoua vivement.

Elle ne s'veilla pas.

--Serait-elle morte! dit-il, et il se dressa debout, frmissant de la
tte aux pieds.

Les ides les plus affreuses lui traversrent l'esprit ple-mle. Il y a
des moments o les suppositions hideuses nous assigent comme une cohue
de furies et forcent violemment les cloisons de notre cerveau. Quand il
s'agit de ceux que nous aimons, notre prudence invente toutes les
folies. Il se souvint que le sommeil peut tre mortel en plein air dans
une nuit froide.

Cosette, ple, tait retombe tendue  terre  ses pieds sans faire un
mouvement.

Il couta son souffle; elle respirait; mais d'une respiration qui lui
paraissait faible et prte  s'teindre.

Comment la rchauffer? comment la rveiller? Tout ce qui n'tait pas
ceci s'effaa de sa pense. Il s'lana perdu hors de la ruine.

Il fallait absolument qu'avant un quart d'heure Cosette ft devant un
feu et dans un lit.




Chapitre IX

L'homme au grelot


Il marcha droit  l'homme qu'il apercevait dans le jardin. Il avait pris
 sa main le rouleau d'argent qui tait dans la poche de son gilet.

Cet homme baissait la tte et ne le voyait pas venir. En quelques
enjambes, Jean Valjean fut  lui.

Jean Valjean l'aborda en criant:

--Cent francs!

L'homme fit un soubresaut et leva les yeux.

--Cent francs  gagner, reprit Jean Valjean, si vous me donnez asile
pour cette nuit!

La lune clairait en plein le visage effar de Jean Valjean.

--Tiens, c'est vous, pre Madeleine! dit l'homme.

Ce nom, ainsi prononc,  cette heure obscure, dans ce lieu inconnu, par
cet homme inconnu, fit reculer Jean Valjean.

Il s'attendait  tout, except  cela. Celui qui lui parlait tait un
vieillard courb et boiteux, vtu  peu prs comme un paysan, qui avait
au genou gauche une genouillre de cuir o pendait une assez grosse
clochette. On ne distinguait pas son visage qui tait dans l'ombre.

Cependant ce bonhomme avait t son bonnet, et s'criait tout tremblant:

--Ah mon Dieu! comment tes-vous ici, pre Madeleine? Par o tes-vous
entr, Dieu Jsus? Vous tombez donc du ciel! Ce n'est pas l'embarras, si
vous tombez jamais, c'est de l que vous tomberez. Et comme vous voil
fait! Vous n'avez pas de cravate, vous n'avez pas de chapeau, vous
n'avez pas d'habit! Savez-vous que vous auriez fait peur  quelqu'un qui
ne vous aurait pas connu? Mon Dieu Seigneur, est-ce que les saints
deviennent fous  prsent? Mais comment donc tes-vous entr ici?

Un mot n'attendait pas l'autre. Le vieux homme parlait avec une
volubilit campagnarde o il n'y avait rien d'inquitant. Tout cela
tait dit avec un mlange de stupfaction et de bonhomie nave.

--Qui tes-vous? et qu'est-ce que c'est que cette maison-ci? demanda
Jean Valjean.

--Ah, pardieu, voil qui est fort! s'cria le vieillard, je suis celui
que vous avez fait placer ici, et cette maison est celle o vous m'avez
fait placer. Comment! vous ne me reconnaissez pas?

--Non, dit Jean Valjean. Et comment se fait-il que vous me connaissiez,
vous?

--Vous m'avez sauv la vie, dit l'homme.

Il se tourna, un rayon de lune lui dessina le profil, et Jean Valjean
reconnut le vieux Fauchelevent.

--Ah.! dit Jean Valjean, c'est vous? oui, je vous reconnais.

--C'est bien heureux! fit le vieux d'un ton de reproche.

--Et que faites-vous ici? reprit Jean Valjean.

--Tiens! je couvre mes melons donc!

Le vieux Fauchelevent tenait en effet  la main, au moment o Jean
Valjean l'avait accost, le bout d'un paillasson qu'il tait occup 
tendre sur la melonnire. Il en avait dj ainsi pos un certain nombre
depuis une heure environ qu'il tait dans le jardin. C'tait cette
opration qui lui faisait faire les mouvements particuliers observs du
hangar par Jean Valjean.

Il continua:

--Je me suis dit: la lune est claire, il va geler. Si je mettais  mes
melons leurs carricks? Et, ajouta-t-il en regardant Jean Valjean avec un
gros rire, vous auriez pardieu bien d en faire autant! Mais comment
donc tes-vous ici?

Jean Valjean, se sentant connu par cet homme, du moins sous son nom de
Madeleine, n'avanait plus qu'avec prcaution. Il multipliait les
questions. Chose bizarre, les rles semblaient intervertis. C'tait lui,
intrus, qui interrogeait.

--Et qu'est-ce que c'est que cette sonnette que vous avez au genou?

--a? rpondit Fauchelevent, c'est pour qu'on m'vite.

--Comment! pour qu'on vous vite?

Le vieux Fauchelevent cligna de l'oeil d'un air inexprimable.

--Ah dame! il n'y a que des femmes dans cette maison-ci; beaucoup de
jeunes filles. Il parat que je serais dangereux  rencontrer. La
sonnette les avertit. Quand je viens, elles s'en vont.

--Qu'est-ce que c'est que cette maison-ci?

--Tiens! vous savez bien.

--Mais non, je ne sais pas.

--Puisque vous m'y avez fait placer jardinier!

--Rpondez-moi comme si je ne savais rien.

--Eh bien, c'est le couvent du Petit-Picpus donc!

Les souvenirs revenaient  Jean Valjean. Le hasard, c'est--dire la
providence, l'avait jet prcisment dans ce couvent du quartier
Saint-Antoine o le vieux Fauchelevent, estropi par la chute de sa
charrette, avait t admis sur sa recommandation, il y avait deux ans de
cela. Il rpta comme se parlant  lui-mme:

--Le couvent du Petit-Picpus!

--Ah  mais, au fait, reprit Fauchelevent, comment diable avez-vous
fait pour y entrer, vous, pre Madeleine? Vous avez beau tre un saint,
vous tes un homme, et il n'entre pas d'hommes ici.

--Vous y tes bien.

--Il n'y a que moi.

--Cependant, reprit Jean Valjean, il faut que j'y reste.

--Ah mon Dieu! s'cria Fauchelevent.

Jean Valjean s'approcha du vieillard et lui dit d'une voix grave:

--Pre Fauchelevent, je vous ai sauv la vie.

--C'est moi qui m'en suis souvenu le premier, rpondit Fauchelevent.

--Eh bien, vous pouvez faire aujourd'hui pour moi ce que j'ai fait
autrefois pour vous.

Fauchelevent prit dans ses vieilles mains rides et tremblantes les deux
robustes mains de Jean Valjean, et fut quelques secondes comme s'il ne
pouvait parler. Enfin il s'cria:

--Oh! ce serait une bndiction du bon Dieu si je pouvais vous rendre un
peu cela! Moi! vous sauver la vie! Monsieur le maire, disposez du vieux
bonhomme!

Une joie admirable avait comme transfigur ce vieillard. Un rayon
semblait lui sortir du visage.

--Que voulez-vous que je fasse? reprit-il.

--Je vous expliquerai cela. Vous avez une chambre?

--J'ai une baraque isole, l, derrire la ruine du vieux couvent, dans
un recoin que personne ne voit. Il y a trois chambres. La baraque tait
en effet si bien cache derrire la ruine et si bien dispose pour que
personne ne la vt, que Jean Valjean ne l'avait pas vue.

--Bien, dit Jean Valjean. Maintenant je vous demande deux choses.

--Lesquelles, monsieur le maire?

--Premirement, vous ne direz  personne ce que vous savez de moi.
Deuximement, vous ne chercherez pas  en savoir davantage.

--Comme vous voudrez. Je sais que vous ne pouvez rien faire que
d'honnte et que vous avez toujours t un homme du bon Dieu. Et puis
d'ailleurs, c'est vous qui m'avez mis ici. a vous regarde. Je suis 
vous.

--C'est dit.  prsent, venez avec moi. Nous allons chercher l'enfant.

--Ah! dit Fauchelevent. Il y a un enfant!

Il n'ajouta pas une parole et suivit Jean Valjean comme un chien suit
son matre.

Moins d'une demi-heure aprs, Cosette, redevenue rose  la flamme d'un
bon feu, dormait dans le lit du vieux jardinier. Jean Valjean avait
remis sa cravate et sa redingote; le chapeau lanc par-dessus le mur
avait t retrouv et ramass; pendant que Jean Valjean endossait sa
redingote, Fauchelevent avait t sa genouillre  clochette, qui
maintenant, accroche  un clou prs d'une hotte, ornait le mur. Les
deux hommes se chauffaient accouds sur une table o Fauchelevent avait
pos un morceau de fromage, du pain bis, une bouteille de vin et deux
verres, et le vieux disait  Jean Valjean en lui posant la main sur le
genou:

--Ah! pre Madeleine! vous ne m'avez pas reconnu tout de suite! Vous
sauvez la vie aux gens, et aprs vous les oubliez! Oh! c'est mal! eux
ils se souviennent de vous! vous tes un ingrat!




Chapitre X

O il est expliqu comment Javert a fait buisson creux


Les vnements dont nous venons de voir, pour ainsi dire, l'envers,
s'taient accomplis dans les conditions les plus simples.

Lorsque Jean Valjean, dans la nuit mme du jour o Javert l'arrta prs
du lit de mort de Fantine, s'chappa de la prison municipale de
Montreuil-sur-Mer, la police supposa que le forat vad avait d se
diriger vers Paris. Paris est un maelstrm o tout se perd, et tout
disparat dans ce nombril du monde comme dans le nombril de la mer.
Aucune fort ne cache un homme comme cette foule. Les fugitifs de toute
espce le savent. Ils vont  Paris comme  un engloutissement; il y a
des engloutissements qui sauvent. La police aussi le sait, et c'est 
Paris qu'elle cherche ce qu'elle a perdu ailleurs. Elle y chercha
l'ex-maire de Montreuil-sur-Mer. Javert fut appel  Paris afin
d'clairer les perquisitions. Javert en effet aida puissamment 
reprendre Jean Valjean. Le zle et l'intelligence de Javert en cette
occasion furent remarqus de Mr Chabouillet, secrtaire de la prfecture
sous le comte Angls. Mr Chabouillet, qui du reste avait dj protg
Javert, fit attacher l'inspecteur de Montreuil-sur-Mer  la police de
Paris. L Javert se rendit diversement et, disons-le, quoique le mot
semble inattendu pour de pareils services, honorablement utile.

Il ne songeait plus  Jean Valjean,-- ces chiens toujours en chasse, le
loup d'aujourd'hui fait oublier le loup d'hier,--lorsqu'en dcembre 1823
il lut un journal, lui qui ne lisait jamais de journaux; mais Javert,
homme monarchique, avait tenu  savoir les dtails de l'entre
triomphale du prince gnralissime  Bayonne. Comme il achevait
l'article qui l'intressait, un nom, le nom de Jean Valjean, au bas
d'une page, appela son attention. Le journal annonait que le forat
Jean Valjean tait mort, et publiait le fait en termes si formels que
Javert n'en douta pas. Il se borna  dire: _c'est l le bon crou_. Puis
il jeta le journal, et n'y pensa plus.

Quelque temps aprs il arriva qu'une note de police fut transmise par la
prfecture de Seine-et-Oise  la prfecture de police de Paris sur
l'enlvement d'un enfant, qui avait eu lieu, disait-on, avec des
circonstances particulires, dans la commune de Montfermeil. Une petite
fille de sept  huit ans, disait la note, qui avait t confie par sa
mre  un aubergiste du pays, avait t vole par un inconnu; cette
petite rpondait au nom de Cosette et tait l'enfant d'une fille nomme
Fantine, morte  l'hpital, on ne savait quand ni o. Cette note passa
sous les yeux de Javert, et le rendit rveur.

Le nom de Fantine lui tait bien connu. Il se souvenait que Jean Valjean
l'avait fait clater de rire, lui Javert, en lui demandant un rpit de
trois jours pour aller chercher l'enfant de cette crature. Il se
rappela que Jean Valjean avait t arrt  Paris au moment o il
montait dans la voiture de Montfermeil. Quelques indications avaient
mme fait songer  cette poque que c'tait la seconde fois qu'il
montait dans cette voiture, et qu'il avait dj, la veille, fait une
premire excursion aux environs de ce village, car on ne l'avait point
vu dans le village mme. Qu'allait-il faire dans ce pays de Montfermeil?
on ne l'avait pu deviner. Javert le comprenait maintenant. La fille de
Fantine s'y trouvait. Jean Valjean l'allait chercher. Or, cette enfant
venait d'tre vole par un inconnu. Quel pouvait tre cet inconnu?
Serait-ce Jean Valjean? mais Jean Valjean tait mort. Javert, sans rien
dire  personne, prit le coucou du _Plat d'tain_, cul-de-sac de la
Planchette, et fit le voyage de Montfermeil.

Il s'attendait  trouver l un grand claircissement; il y trouva une
grande obscurit.

Dans les premiers jours, les Thnardier, dpits, avaient jas. La
disparition de l'Alouette avait fait bruit dans le village. Il y avait
eu tout de suite plusieurs versions de l'histoire qui avait fini par
tre un vol d'enfant. De l, la note de police. Cependant, la premire
humeur passe, le Thnardier, avec son admirable instinct, avait trs
vite compris qu'il n'est jamais utile d'mouvoir monsieur le procureur
du roi, et que ses plaintes  propos de l'_enlvement_ de Cosette
auraient pour premier rsultat de fixer sur lui, Thnardier, et sur
beaucoup d'affaires troubles qu'il avait, l'tincelante prunelle de la
justice. La premire chose que les hiboux ne veulent pas, c'est qu'on
leur apporte une chandelle. Et d'abord, comment se tirerait-il des
quinze cents francs qu'il avait reus? Il tourna court, mit un billon 
sa femme, et fit l'tonn quand on lui parlait de l'_enfant vol_. Il
n'y comprenait rien; sans doute il s'tait plaint dans le moment de ce
qu'on lui enlevait si vite cette chre petite; il et voulu par
tendresse la garder encore deux ou trois jours; mais c'tait son
grand-pre qui tait venu la chercher le plus naturellement du monde.
Il avait ajout le grand-pre, qui faisait bien. Ce fut sur cette
histoire que Javert tomba en arrivant  Montfermeil. Le grand-pre
faisait vanouir Jean Valjean.

Javert pourtant enfona quelques questions, comme des sondes, dans
l'histoire de Thnardier.--Qu'tait-ce que ce grand-pre, et comment
s'appelait-il?--Thnardier rpondit avec simplicit:--C'est un riche
cultivateur. J'ai vu son passeport. Je crois qu'il s'appelle Mr
Guillaume Lambert.

Lambert est un nom bonhomme et trs rassurant. Javert s'en revint 
Paris.

--Le Jean Valjean est bien mort, se dit-il, et je suis un jobard.

Il recommenait  oublier toute cette histoire, lorsque, dans le courant
de mars 1824, il entendit parler d'un personnage bizarre qui habitait
sur la paroisse de Saint-Mdard et qu'on surnommait le mendiant qui
fait l'aumne. Ce personnage tait, disait-on, un rentier dont personne
ne savait au juste le nom et qui vivait seul avec une petite fille de
huit ans, laquelle ne savait rien elle-mme sinon qu'elle venait de
Montfermeil. Montfermeil! ce nom revenait toujours, et fit dresser
l'oreille  Javert. Un vieux mendiant mouchard, ancien bedeau, auquel ce
personnage faisait la charit, ajoutait quelques autres dtails.--Ce
rentier tait un tre trs farouche,--ne sortant jamais que le soir,--ne
parlant  personne,--qu'aux pauvres quelquefois,--et ne se laissant pas
approcher. Il portait une horrible vieille redingote jaune qui valait
plusieurs millions, tant toute cousue de billets de banque.--Ceci piqua
dcidment la curiosit de Javert. Afin de voir ce rentier fantastique
de trs prs sans l'effaroucher, il emprunta un jour au bedeau sa
dfroque et la place o le vieux mouchard s'accroupissait tous les soirs
en nasillant des oraisons et en espionnant  travers la prire.

L'individu suspect vint en effet  Javert ainsi travesti, et lui fit
l'aumne. En ce moment Javert leva la tte, et la secousse que reut
Jean Valjean en croyant reconnatre Javert, Javert la reut en croyant
reconnatre Jean Valjean.

Cependant l'obscurit avait pu le tromper; la mort de Jean Valjean tait
officielle; il restait  Javert des doutes, et des doutes graves; et
dans le doute Javert, l'homme du scrupule, ne mettait la main au collet
de personne.

Il suivit son homme jusqu' la masure Gorbeau, et fit parler la
vieille, ce qui n'tait pas malais. La vieille lui confirma le fait de
la redingote double de millions, et lui conta l'pisode du billet de
mille francs. Elle avait vu! elle avait touch! Javert loua une chambre.
Le soir mme il s'y installa. Il vint couter  la porte du locataire
mystrieux, esprant entendre le son de sa voix, mais Jean Valjean
aperut sa chandelle  travers la serrure et djoua l'espion en gardant
le silence.

Le lendemain Jean Valjean dcampait. Mais le bruit de la pice de cinq
francs qu'il laissa tomber fut remarqu de la vieille qui, entendant
remuer de l'argent, songea qu'on allait dmnager et se hta de prvenir
Javert.  la nuit, lorsque Jean Valjean sortit, Javert l'attendait
derrire les arbres du boulevard avec deux hommes.

Javert avait rclam main-forte  la prfecture, mais il n'avait pas dit
le nom de l'individu qu'il esprait saisir. C'tait son secret; et il
l'avait gard pour trois raisons: d'abord, parce que la moindre
indiscrtion pouvait donner l'veil  Jean Valjean; ensuite, parce que
mettre la main sur un vieux forat vad et rput mort, sur un condamn
que les notes de justice avaient jadis class  jamais _parmi les
malfaiteurs de l'espce la plus dangereuse_, c'tait un magnifique
succs que les anciens de la police parisienne ne laisseraient
certainement pas  un nouveau venu comme Javert, et qu'il craignait
qu'on ne lui prt son galrien; enfin, parce que Javert, tant un
artiste, avait le got de l'imprvu. Il hassait ces succs annoncs
qu'on dflore en en parlant longtemps d'avance. Il tenait  laborer ses
chefs-d'oeuvre dans l'ombre et  les dvoiler ensuite brusquement.

Javert avait suivi Jean Valjean d'arbre en arbre, puis de coin de rue en
coin de rue, et ne l'avait pas perdu de vue un seul instant. Mme dans
les moments o Jean Valjean se croyait le plus en sret, l'oeil de
Javert tait sur lui.

Pourquoi Javert n'arrtait-il pas Jean Valjean? c'est qu'il doutait
encore.

Il faut se souvenir qu' cette poque la police n'tait pas prcisment
 son aise; la presse libre la gnait. Quelques arrestations
arbitraires, dnonces par les journaux, avaient retenti jusqu'aux
chambres, et rendu la prfecture timide. Attenter  la libert
individuelle tait un fait grave. Les agents craignaient de se tromper;
le prfet s'en prenait  eux; une erreur, c'tait la destitution. Se
figure-t-on l'effet qu'et fait dans Paris ce bref entrefilet reproduit
par vingt journaux:--Hier, un vieux grand-pre en cheveux blancs,
rentier respectable, qui se promenait avec sa petite-fille ge de huit
ans, a t arrt et conduit au Dpt de la Prfecture comme forat
vad! Rptons en outre que Javert avait ses scrupules  lui; les
recommandations de sa conscience s'ajoutaient aux recommandations du
prfet. Il doutait rellement.

Jean Valjean tournait le dos et marchait dans l'obscurit.

La tristesse, l'inquitude, l'anxit, l'accablement, ce nouveau malheur
d'tre oblig de s'enfuir la nuit et de chercher un asile au hasard dans
Paris pour Cosette et pour lui, la ncessit de rgler son pas sur le
pas d'un enfant, tout cela,  son insu mme, avait chang la dmarche de
Jean Valjean et imprim  son habitude de corps une telle snilit que
la police elle-mme, incarne dans Javert, pouvait s'y tromper, et s'y
trompa. L'impossibilit d'approcher de trop prs, son costume de vieux
prcepteur migr, la dclaration de Thnardier qui le faisait
grand-pre, enfin la croyance de sa mort au bagne, ajoutaient encore aux
incertitudes qui s'paississaient dans l'esprit de Javert.

Il eut un moment l'ide de lui demander brusquement ses papiers. Mais si
cet homme n'tait pas Jean Valjean, et si cet homme n'tait pas un bon
vieux rentier honnte, c'tait probablement quelque gaillard
profondment et savamment ml  la trame obscure des mfaits parisiens,
quelque chef de bande dangereux, faisant l'aumne pour cacher ses autres
talents, vieille rubrique. Il avait des affids, des complices, des
logis en-cas o il allait se rfugier sans doute. Tous ces dtours qu'il
faisait dans les rues semblaient indiquer que ce n'tait pas un simple
bonhomme. L'arrter trop vite, c'tait tuer la poule aux oeufs d'or.
O tait l'inconvnient d'attendre? Javert tait bien sr qu'il
n'chapperait pas.

Il cheminait donc assez perplexe, en se posant cent questions sur ce
personnage nigmatique.

Ce ne fut qu'assez tard, rue de Pontoise, que, grce  la vive clart
que jetait un cabaret, il reconnut dcidment Jean Valjean. Il y a dans
ce monde deux tres qui tressaillent profondment: la mre qui retrouve
son enfant, et le tigre qui retrouve sa proie. Javert eut ce
tressaillement profond.

Ds qu'il eut positivement reconnu Jean Valjean, le forat redoutable,
il s'aperut qu'ils n'taient que trois, et il fit demander du renfort
au commissaire de police de la rue de Pontoise. Avant d'empoigner un
bton d'pines, on met des gants.

Ce retard et la station au carrefour Rollin pour se concerter avec ses
agents faillirent lui faire perdre la piste. Cependant, il eut bien vite
devin que Jean Valjean voudrait placer la rivire entre ses chasseurs
et lui. Il pencha la tte et rflchit comme un limier qui met le nez 
terre pour tre juste  la voie. Javert, avec sa puissante rectitude
d'instinct, alla droit au pont d'Austerlitz. Un mot au pager le mit au
fait:--Avez-vous vu un homme avec une petite fille?--Je lui ai fait
payer deux sous, rpondit le pager. Javert arriva sur le pont  temps
pour voir de l'autre ct de l'eau Jean Valjean traverser avec Cosette 
la main l'espace clair par la lune. Il le vit s'engager dans la rue du
Chemin-Vert-Saint-Antoine; il songea au cul-de-sac Genrot dispos l
comme une trappe et  l'issue unique de la rue Droit-Mur sur la petite
rue Picpus. Il _assura les grands devants_, comme parlent les chasseurs;
il envoya en hte par un dtour un de ses agents garder cette issue. Une
patrouille, qui rentrait au poste de l'Arsenal, ayant pass, il la
requit et s'en fit accompagner. Dans ces parties-l, les soldats sont
des atouts. D'ailleurs, c'est le principe que, pour venir  bout d'un
sanglier, il faut faire science de veneur et force de chiens. Ces
dispositions combines, sentant Jean Valjean saisi entre l'impasse
Genrot  droite, son agent  gauche, et lui Javert derrire, il prit une
prise de tabac.

Puis il se mit  jouer. Il eut un moment ravissant et infernal; il
laissa aller son homme devant lui, sachant qu'il le tenait, mais
dsirant reculer le plus possible le moment de l'arrter, heureux de le
sentir pris et de le voir libre, le couvant du regard avec cette volupt
de l'araigne qui laisse voleter la mouche et du chat qui laisse courir
la souris. La griffe et la serre ont une sensualit monstrueuse; c'est
le mouvement obscur de la bte emprisonne dans leur tenaille. Quel
dlice que cet touffement!

Javert jouissait. Les mailles de son filet taient solidement attaches.
Il tait sr du succs; il n'avait plus maintenant qu' fermer la main.

Accompagn comme il l'tait, l'ide mme de la rsistance tait
impossible, si nergique, si vigoureux, et si dsespr que ft Jean
Valjean.

Javert avana lentement, sondant et fouillant sur son passage tous les
recoins de la rue comme les poches d'un voleur.

Quand il arriva au centre de sa toile, il n'y trouva plus la mouche.

On imagine son exaspration.

Il interrogea sa vedette des rues Droit-Mur et Picpus; cet agent, rest
imperturbable  son poste, n'avait point vu passer l'homme.

Il arrive quelquefois qu'un cerf est bris la tte couverte,
c'est--dire s'chappe, quoique ayant la meute sur le corps, et alors
les plus vieux chasseurs ne savent que dire. Duvivier, Ligniville et
Desprez restent court. Dans une dconvenue de ce genre, Artonge s'cria:
_Ce n'est pas un cerf, c'est un sorcier_.

Javert et volontiers jet le mme cri.

Son dsappointement tint un moment du dsespoir et de la fureur. Il est
certain que Napolon fit des fautes dans la guerre de Russie,
qu'Alexandre fit des fautes dans la guerre de l'Inde, que Csar fit des
fautes dans la guerre d'Afrique, que Cyrus fit des fautes dans la guerre
de Scythie, et que Javert fit des fautes dans cette campagne contre Jean
Valjean. Il eut tort peut-tre d'hsiter  reconnatre l'ancien
galrien. Le premier coup d'oeil aurait d lui suffire. Il eut tort de
ne pas l'apprhender purement et simplement dans la masure. Il eut tort
de ne pas l'arrter quand il le reconnut positivement rue de Pontoise.
Il eut tort de se concerter avec ses auxiliaires en plein clair de lune
dans le carrefour Rollin; certes, les avis sont utiles, et il est bon de
connatre et d'interroger ceux des chiens qui mritent crance. Mais le
chasseur ne saurait prendre trop de prcautions quand il chasse des
animaux inquiets, comme le loup et le forat. Javert, en se proccupant
trop de mettre les limiers de meute sur la voie, alarma la bte en lui
donnant vent du trait et la fit partir. Il eut tort surtout, ds qu'il
eut retrouv la piste au pont d'Austerlitz, de jouer ce jeu formidable
et puril de tenir un pareil homme au bout d'un fil. Il s'estima plus
fort qu'il n'tait, et crut pouvoir jouer  la souris avec un lion. En
mme temps, il s'estima trop faible quand il jugea ncessaire de
s'adjoindre du renfort. Prcaution fatale, perte d'un temps prcieux.
Javert commit toutes ces fautes, et n'en tait pas moins un des espions
les plus savants et les plus corrects qui aient exist. Il tait, dans
toute la force du terme, ce qu'en vnerie on appelle _un chien sage_.
Mais qui est-ce qui est parfait?

Les grands stratgistes ont leurs clipses.

Les fortes sottises sont souvent faites, comme les grosses cordes, d'une
multitude de brins. Prenez le cble fil  fil, prenez sparment tous
les petits motifs dterminants, vous les cassez l'un aprs l'autre, et
vous dites: _Ce n'est que cela_! Tressez-les et tordez-les ensemble,
c'est une normit; c'est Attila qui hsite entre Marcien  l'Orient et
Valentinien  l'Occident; c'est Annibal qui s'attarde  Capoue; c'est
Danton qui s'endort  Arcis-sur-Aube. Quoi qu'il en soit, au moment mme
o il s'aperut que Jean Valjean lui chappait, Javert ne perdit pas la
tte. Sr que le forat en rupture de ban ne pouvait tre bien loin, il
tablit des guets, il organisa des souricires et des embuscades et
battit le quartier toute la nuit. La premire chose qu'il vit, ce fut le
dsordre du rverbre, dont la corde tait coupe. Indice prcieux, qui
l'gara pourtant en ce qu'il fit dvier toutes ses recherches vers le
cul-de-sac Genrot. Il y a dans ce cul-de-sac des murs assez bas qui
donnent sur des jardins dont les enceintes touchent  d'immenses
terrains en friche. Jean Valjean avait d videmment s'enfuir par l. Le
fait est que, s'il et pntr un peu plus avant dans le cul-de-sac
Genrot, il l'et fait probablement, et il tait perdu. Javert explora
ces jardins et ces terrains comme s'il y et cherch une aiguille.

Au point du jour, il laissa deux hommes intelligents en observation et
il regagna la prfecture de police, honteux comme un mouchard qu'un
voleur aurait pris.




Livre sixime--Le Petit-Picpus




Chapitre I

Petite rue Picpus, numro 62


Rien ne ressemblait plus, il y a un demi-sicle,  la premire porte
cochre venue que la porte cochre du numro 62 de la petite rue Picpus.
Cette porte, habituellement entrouverte de la faon la plus engageante,
laissait voir deux choses qui n'ont rien de trs funbre, une cour
entoure de murs tapisss de vigne et la face d'un portier qui flne.
Au-dessus du mur du fond on apercevait de grands arbres. Quand un rayon
de soleil gayait la cour, quand un verre de vin gayait le portier, il
tait difficile de passer devant le numro 62 de la petite rue Picpus
sans en emporter une ide riante. C'tait pourtant un lieu sombre qu'on
avait entrevu.

Le seuil souriait; la maison priait et pleurait.

Si l'on parvenait, ce qui n'tait point facile,  franchir le
portier,--ce qui mme pour presque tous tait impossible, car il y avait
un _ssame, ouvre-toi!_ qu'il fallait savoir;--si, le portier franchi,
on entrait  droite dans un petit vestibule o donnait un escalier
resserr entre deux murs et si troit qu'il n'y pouvait passer qu'une
personne  la fois, si l'on ne se laissait pas effrayer par le
badigeonnage jaune serin avec soubassement chocolat qui enduisait cet
escalier, si l'on s'aventurait  monter, on dpassait un premier palier,
puis un deuxime, et l'on arrivait au premier tage dans un corridor o
la dtrempe jaune et la plinthe chocolat vous suivaient avec un
acharnement paisible. Escalier et corridor taient clairs par deux
belles fentres. Le corridor faisait un coude et devenait obscur. Si
l'on doublait ce cap, on parvenait aprs quelques pas devant une porte
d'autant plus mystrieuse qu'elle n'tait pas ferme. On la poussait, et
l'on se trouvait dans une petite chambre d'environ six pieds carrs,
carrele, lave, propre, froide, tendue de papier nankin  fleurettes
vertes,  quinze sous le rouleau. Un jour blanc et mat venait d'une
grande fentre  petits carreaux qui tait  gauche et qui tenait toute
la largeur de la chambre. On regardait, on ne voyait personne; on
coutait, on n'entendait ni un pas ni un murmure humain. La muraille
tait nue; la chambre n'tait point meuble; pas une chaise.

On regardait encore, et l'on voyait au mur en face de la porte un trou
quadrangulaire d'environ un pied carr, grill d'une grille en fer 
barreaux entre-croiss, noirs, noueux, solides, lesquels formaient des
carreaux, j'ai presque dit des mailles, de moins d'un pouce et demi de
diagonale. Les petites fleurettes vertes du papier nankin arrivaient
avec calme et en ordre jusqu' ces barreaux de fer, sans que ce contact
funbre les effaroucht et les ft tourbillonner. En supposant qu'un
tre vivant et t assez admirablement maigre pour essayer d'entrer ou
de sortir par le trou carr, cette grille l'en et empch. Elle ne
laissait point passer le corps, mais elle laissait passer les yeux,
c'est--dire l'esprit. Il semblait qu'on et song  cela, car on
l'avait double d'une lame de fer-blanc sertie dans la muraille un peu
en arrire et pique de mille trous plus microscopiques que les trous
d'une cumoire. Au bas de cette plaque tait perce une ouverture tout 
fait pareille  la bouche d'une bote aux lettres. Un ruban de fil
attach  un mouvement de sonnette pendait  droite du trou grill.

Si l'on agitait ce ruban, une clochette tintait et l'on entendait une
voix, tout prs de soi, ce qui faisait tressaillir.

--Qui est l? demandait la voix.

C'tait une voix de femme, une voix douce, si douce qu'elle en tait
lugubre.

Ici encore il y avait un mot magique qu'il fallait savoir. Si on ne le
savait pas, la voix se taisait, et le mur redevenait silencieux comme si
l'obscurit effare du spulcre et t de l'autre ct.

Si l'on savait le mot, la voix reprenait:

--Entrez  droite.

On remarquait alors  sa droite, en face de la fentre, une porte vitre
surmonte d'un chssis vitr et peinte en gris. On soulevait le loquet,
on franchissait la porte, et l'on prouvait absolument la mme
impression que lorsqu'on entre au spectacle dans une baignoire grille
avant que la grille soit baisse et que le lustre soit allum. On tait
en effet dans une espce de loge de thtre,  peine claire par le
jour vague de la porte vitre, troite, meuble de deux vieilles chaises
et d'un paillasson tout dmaill, vritable loge avec sa devanture 
hauteur d'appui qui portait une tablette en bois noir. Cette loge tait
grille, seulement ce n'tait pas une grille de bois dor comme 
l'Opra, c'tait un monstrueux treillis de barres de fer affreusement
enchevtres et scelles au mur par des scellements normes qui
ressemblaient  des poings ferms.

Les premires minutes passes, quand le regard commenait  se faire 
ce demi-jour de cave, il essayait de franchir la grille, mais il
n'allait pas plus loin que six pouces au del. L il rencontrait une
barrire de volets noirs, assurs et fortifis de traverses de bois
peintes en jaune pain d'pice. Ces volets taient  jointures, diviss
en longues lames minces, et masquaient toute la longueur de la grille.
Ils taient toujours clos.

Au bout de quelques instants, on entendait une voix qui vous appelait de
derrire ces volets et qui vous disait:

--Je suis l. Que me voulez-vous?

C'tait une voix aime, quelquefois une voix adore. On ne voyait
personne. On entendait  peine le bruit d'un souffle. Il semblait que ce
ft une vocation qui vous parlait  travers la cloison de la tombe.

Si l'on tait dans de certaines conditions voulues, bien rares,
l'troite lame d'un des volets s'ouvrait en face de vous, et l'vocation
devenait une apparition. Derrire la grille, derrire le volet, on
apercevait, autant que la grille permettait d'apercevoir, une tte dont
on ne voyait que la bouche et le menton; le reste tait couvert d'un
voile noir. On entrevoyait une guimpe noire et une forme  peine
distincte couverte d'un suaire noir. Cette tte vous parlait, mais ne
vous regardait pas et ne vous souriait jamais.

Le jour qui venait de derrire vous tait dispos de telle faon que
vous la voyiez blanche et qu'elle vous voyait noir. Ce jour tait un
symbole.

Cependant les yeux plongeaient avidement par cette ouverture qui s'tait
faite dans ce lieu clos  tous les regards. Un vague profond enveloppait
cette forme vtue de deuil. Les yeux fouillaient ce vague et cherchaient
 dmler ce qui tait autour de l'apparition. Au bout de trs peu de
temps on s'apercevait qu'on ne voyait rien. Ce qu'on voyait, c'tait la
nuit, le vide, les tnbres, une brume de l'hiver mle  une vapeur du
tombeau, une sorte de paix effrayante, un silence o l'on ne recueillait
rien, pas mme des soupirs, une ombre o l'on ne distinguait rien, pas
mme des fantmes.

Ce qu'on voyait, c'tait l'intrieur d'un clotre.

C'tait l'intrieur de cette maison morne et svre qu'on appelait le
couvent des bernardines de l'Adoration Perptuelle. Cette loge o l'on
tait, c'tait le parloir. Cette voix, la premire qui vous avait parl,
c'tait la voix de la tourire qui tait toujours assise, immobile et
silencieuse, de l'autre ct du mur, prs de l'ouverture carre,
dfendue par la grille de fer et par la plaque  mille trous comme par
une double visire.

L'obscurit o plongeait la loge grille venait de ce que le parloir qui
avait une fentre du ct du monde n'en avait aucune du ct du couvent.
Les yeux profanes ne devaient rien voir de ce lieu sacr.

Pourtant il y avait quelque chose au del de cette ombre, il y avait une
lumire; il y avait une vie dans cette mort. Quoique ce couvent ft le
plus mur de tous, nous allons essayer d'y pntrer et d'y faire
pntrer le lecteur, et de dire, sans oublier la mesure, des choses que
les raconteurs n'ont jamais vues et par consquent jamais dites.




Chapitre II

L'obdience de Martin Verga


Ce couvent, qui en 1824 existait depuis longues annes dj petite rue
Picpus, tait une communaut de bernardines de l'obdience de Martin
Verga.

Ces bernardines, par consquent, se rattachaient non  Clairvaux, comme
les bernardins, mais  Cteaux, comme les bndictins. En d'autres
termes, elles taient sujettes, non de saint Bernard, mais de saint
Benot.

Quiconque a un peu remu des in-folio sait que Martin Verga fonda en
1425 une congrgation de bernardines-bndictines, ayant pour chef
d'ordre Salamanque et pour succursale Alcala.

Cette congrgation avait pouss des rameaux dans tous les pays
catholiques de l'Europe.

Ces greffes d'un ordre sur l'autre n'ont rien d'inusit dans l'glise
latine. Pour ne parler que du seul ordre de saint Benot dont il est ici
question,  cet ordre se rattachent, sans compter l'obdience de Martin
Verga, quatre congrgations: deux en Italie, le Mont-Cassin et
Sainte-Justine de Padoue, deux en France, Cluny et Saint-Maur; et neuf
ordres, Valombrosa, Grammont, les clestins, les camaldules, les
chartreux, les humilis, les olivateurs, et les silvestrins, enfin
Cteaux; car Cteaux lui-mme, tronc pour d'autres ordres, n'est qu'un
rejeton pour saint Benot. Cteaux date de saint Robert, abb de Molesme
dans le diocse de Langres en 1098. Or c'est en 529 que le diable,
retir au dsert de Subiaco (il tait vieux; s'tait-il fait ermite?),
fut chass de l'ancien temple d'Apollon o il demeurait, par saint
Benot, g de dix-sept ans.

Aprs la rgle des carmlites, lesquelles vont pieds nus, portent une
pice d'osier sur la gorge et ne s'asseyent jamais, la rgle la plus
dure est celle des bernardines-bndictines de Martin Verga. Elles sont
vtues de noir avec une guimpe qui, selon la prescription expresse de
saint Benot, monte jusqu'au menton. Une robe de serge  manches larges,
un grand voile de laine, la guimpe qui monte jusqu'au menton coupe
carrment sur la poitrine, le bandeau qui descend jusqu'aux yeux, voil
leur habit. Tout est noir, except le bandeau qui est blanc. Les novices
portent le mme habit, tout blanc. Les professes ont en outre un rosaire
au ct.

Les bernardines-bndictines de Martin Verga pratiquent l'Adoration
Perptuelle, comme les bndictines dites dames du Saint-Sacrement,
lesquelles, au commencement de ce sicle, avaient  Paris deux maisons,
l'une au Temple, l'autre rue Neuve-Sainte-Genevive. Du reste les
bernardines-bndictines du Petit-Picpus, dont nous parlons, taient un
ordre absolument autre que les dames du Saint-Sacrement clotres rue
Neuve-Sainte-Genevive et au Temple. Il y avait de nombreuses
diffrences dans la rgle; il y en avait dans le costume. Les
bernardines-bndictines du Petit-Picpus portaient la guimpe noire, et
les bndictines du Saint-Sacrement et de la rue Neuve-Sainte-Genevive
la portaient blanche, et avaient de plus sur la poitrine un
Saint-Sacrement d'environ trois pouces de haut en vermeil ou en cuivre
dor. Les religieuses du Petit-Picpus ne portaient point ce
Saint-Sacrement. L'Adoration Perptuelle, commune  la maison du
Petit-Picpus et  la maison du Temple, laisse les deux ordres
parfaitement distincts. Il y a seulement ressemblance pour cette
pratique entre les dames du Saint-Sacrement et les bernardines de Martin
Verga, de mme qu'il y avait similitude, pour l'tude et la
glorification de tous les mystres relatifs  l'enfance,  la vie et 
la mort de Jsus-Christ, et  la Vierge, entre deux ordres pourtant fort
spars et dans l'occasion ennemis, l'oratoire d'Italie, tabli 
Florence par Philippe de Nri, et l'oratoire de France, tabli  Paris
par Pierre de Brulle. L'oratoire de Paris prtendait le pas, Philippe
de Nri n'tant que saint, et Brulle tant cardinal.

Revenons  la dure rgle espagnole de Martin Verga.

Les bernardines-bndictines de cette obdience font maigre toute
l'anne, jenent le carme et beaucoup d'autres jours qui leur sont
spciaux, se relvent dans leur premier sommeil depuis une heure du
matin jusqu' trois pour lire le brviaire et chanter matines, couchent
dans des draps de serge en toute saison et sur la paille, n'usent point
de bains, n'allument jamais de feu, se donnent la discipline tous les
vendredis, observent la rgle du silence, ne se parlent qu'aux
rcrations, lesquelles sont trs courtes, et portent des chemises de
bure pendant six mois, du 14 septembre, qui est l'exaltation de la
sainte-croix, jusqu' Pques. Ces six mois sont une modration, la rgle
dit toute l'anne; mais cette chemise de bure, insupportable dans les
chaleurs de l't, produisait des fivres et des spasmes nerveux. Il a
fallu en restreindre l'usage. Mme avec cet adoucissement, le 14
septembre, quand les religieuses mettent cette chemise, elles ont trois
ou quatre jours de fivre. Obissance, pauvret, chastet, stabilit
sous clture; voil leurs voeux, fort aggravs par la rgle.

La prieure est lue pour trois ans par les mres, qu'on appelle _mres
vocales_ parce qu'elles ont voix au chapitre. Une prieure ne peut tre
rlue que deux fois, ce qui fixe  neuf ans le plus long rgne possible
d'une prieure.

Elles ne voient jamais le prtre officiant, qui leur est toujours cach
par une serge tendue  neuf pieds de haut. Au sermon, quand le
prdicateur est dans la chapelle, elles baissent leur voile sur leur
visage. Elles doivent toujours parler bas, marcher les yeux  terre et
la tte incline. Un seul homme peut entrer dans le couvent,
l'archevque diocsain.

Il y en a bien un autre, qui est le jardinier; mais c'est toujours un
vieillard, et afin qu'il soit perptuellement seul dans le jardin et que
les religieuses soient averties de l'viter, on lui attache une
clochette au genou.

Elles sont soumises  la prieure d'une soumission absolue et passive.
C'est la sujtion canonique dans toute son abngation. Comme  la voix
du Christ, _ut voci Christi_, au geste, au premier signe, _ad nutum, ad
primum signum_, tout de suite, avec bonheur, avec persvrance, avec une
certaine obissance aveugle, _prompte, hilariter perseveranter et caeca
quadam obedientia_, comme la lime dans la main de l'ouvrier, _quasi
limam in manibus fabri_, ne pouvant lire ni crire quoi que ce soit sans
permission expresse, _legere vel scribere non addiscerit sine expressa
superioris licentia_.

 tour de rle chacune d'elles fait ce qu'elles appellent _la
rparation_. La rparation, c'est la prire pour tous les pchs, pour
toutes les fautes, pour tous les dsordres, pour toutes les violations,
pour toutes les iniquits, pour tous les crimes qui se commettent sur la
terre. Pendant douze heures conscutives, de quatre heures du soir 
quatre heures du matin, ou de quatre heures du matin  quatre heures du
soir, la soeur qui fait _la rparation_ reste  genoux sur la pierre
devant le Saint-Sacrement, les mains jointes, la corde au cou. Quand la
fatigue devient insupportable, elle se prosterne  plat ventre, la face
contre terre, les bras en croix; c'est l tout son soulagement. Dans
cette attitude, elle prie pour tous les coupables de l'univers. Ceci est
grand jusqu'au sublime.

Comme cet acte s'accomplit devant un poteau au haut duquel brle un
cierge, on dit indistinctement _faire la rparation_ ou _tre au
poteau_. Les religieuses prfrent mme, par humilit, cette dernire
expression qui contient une ide de supplice et d'abaissement.

_Faire la rparation_ est une fonction o toute l'me s'absorbe. La
soeur au poteau ne se retournerait pas pour le tonnerre tombant derrire
elle.

En outre, il y a toujours une religieuse  genoux devant le
Saint-Sacrement. Cette station dure une heure. Elles se relvent comme
des soldats en faction. C'est l l'Adoration Perptuelle.

Les prieures et les mres portent presque toujours des noms empreints
d'une gravit particulire, rappelant, non des saintes et des martyres,
mais des moments de la vie de Jsus-Christ, comme la mre Nativit, la
mre Conception, la mre Prsentation, la mre Passion. Cependant les
noms de saintes ne sont pas interdits.

Quand on les voit, on ne voit jamais que leur bouche. Toutes ont les
dents jaunes. Jamais une brosse  dents n'est entre dans le couvent. Se
brosser les dents, est au haut d'une chelle au bas de laquelle il y a:
perdre son me.

Elles ne disent de rien _ma_ ni _mon_. Elles n'ont rien  elles et ne
doivent tenir  rien. Elles disent de toute chose _notre;_ ainsi: notre
voile, notre chapelet; si elles parlaient de leur chemise, elles
diraient _notre chemise_. Quelquefois elles s'attachent  quelque petit
objet,  un livre d'heures,  une relique,  une mdaille bnite. Ds
qu'elles s'aperoivent qu'elles commencent  tenir  cet objet, elles
doivent le donner. Elles se rappellent le mot de sainte Thrse 
laquelle une grande dame, au moment d'entrer dans son ordre, disait:
Permettez, ma mre, que j'envoie chercher une sainte bible  laquelle je
tiens beaucoup.--_Ah! vous tenez  quelque chose! En ce cas, n'entrez
pas chez nous_.

Dfense  qui que ce soit de s'enfermer, et d'avoir un _chez-soi_, une
_chambre_. Elles vivent cellules ouvertes. Quand elles s'abordent, l'une
dit: _Lou soit et ador le trs Saint-Sacrement de l'autel_! L'autre
rpond: _ jamais_. Mme crmonie quand l'une frappe  la porte de
l'autre.  peine la porte a-t-elle t touche qu'on entend de l'autre
ct une voix douce dire prcipitamment:  jamais! Comme toutes les
pratiques, cela devient machinal par l'habitude; et l'une dit
quelquefois _ jamais_ avant que l'autre ait eu le temps de dire, ce qui
est assez long d'ailleurs: _Lou soit et ador le trs Saint-Sacrement
de l'autel_! Chez les visitandines, celle qui entre dit: _Ave Maria_, et
celle chez laquelle on entre dit: _Grati plena_. C'est leur bonjour,
qui est plein de grce en effet.

 chaque heure du jour, trois coups supplmentaires sonnent  la cloche
de l'glise du couvent.  ce signal, prieure, mres vocales, professes,
converses, novices, postulantes, interrompent ce qu'elles disent, ce
qu'elles font ou ce qu'elles pensent, et toutes disent  la fois, s'il
est cinq heures, par exemple:--_ cinq heures et  toute heure, lou
soit et ador le trs Saint-Sacrement de l'autel_! S'il est huit
heures:--_ huit heures et  toute heure_, etc., et ainsi de suite,
selon l'heure qu'il est.

Cette coutume, qui a pour but de rompre la pense et de la ramener
toujours  Dieu, existe dans beaucoup de communauts; seulement la
formule varie. Ainsi,  l'Enfant-Jsus, on dit:--_ l'heure qu'il est et
 toute heure que l'amour de Jsus enflamme mon coeur!_

Les bndictines-bernardines de Martin Verga, clotres il y a cinquante
ans au Petit-Picpus, chantent les offices sur une psalmodie grave,
plain-chant pur, et toujours  pleine voix toute la dure de l'office.
Partout o il y a un astrisque dans le missel, elles font une pause et
disent  voix basse: _Jsus-Marie-Joseph_. Pour l'office des morts,
elles prennent le ton si bas, que c'est  peine si des voix de femmes
peuvent descendre jusque-l. Il en rsulte un effet saisissant et
tragique.

Celles du Petit-Picpus avaient fait faire un caveau sous leur
matre-autel pour la spulture de leur communaut. _Le gouvernement_,
comme elles disent, ne permit pas que ce caveau ret les cercueils.
Elles sortaient donc du couvent quand elles taient mortes. Ceci les
affligeait et les consternait comme une infraction.

Elles avaient obtenu, consolation mdiocre, d'tre enterres  une heure
spciale et en un coin spcial dans l'ancien cimetire Vaugirard, qui
tait fait d'une terre appartenant jadis  leur communaut.

Le jeudi ces religieuses entendent la grand'messe, vpres et tous les
offices comme le dimanche. Elles observent en outre scrupuleusement
toutes les petites ftes, inconnues aux gens du monde, que l'glise
prodiguait autrefois en France et prodigue encore en Espagne et en
Italie. Leurs stations  la chapelle sont interminables. Quant au nombre
et  la dure de leurs prires, nous ne pouvons en donner une meilleure
ide qu'en citant le mot naf de l'une d'elles: _Les prires des
postulantes sont effrayantes, les prires des novices encore pires, et
les prires des professes encore pires_.

Une fois par semaine, on assemble le chapitre; la prieure prside, les
mres vocales assistent. Chaque soeur vient  son tour s'agenouiller sur
la pierre, et confesser  haute voix, devant toutes, les fautes et les
pchs qu'elle a commis dans la semaine. Les mres vocales se consultent
aprs chaque confession, et infligent tout haut les pnitences.

Outre la confession  haute voix, pour laquelle on rserve toutes les
fautes un peu graves, elles ont pour les fautes vnielles ce qu'elles
appellent _la coulpe_. Faire sa coulpe, c'est se prosterner  plat
ventre durant l'office devant la prieure jusqu' ce que celle-ci, qu'on
ne nomme jamais que _notre mre_, avertisse la patiente par un petit
coup frapp sur le bois de sa stalle qu'elle peut se relever. On fait sa
coulpe pour trs peu de chose, un verre cass, un voile dchir, un
retard involontaire de quelques secondes  un office, une fausse note 
l'glise, etc., cela suffit, on fait sa coulpe. La coulpe est toute
spontane; c'est _la coupable_ elle-mme (ce mot est ici
tymologiquement  sa place) qui se juge et qui se l'inflige. Les jours
de ftes et les dimanches il y a quatre mres chantres qui psalmodient
les offices devant un grand lutrin  quatre pupitres. Un jour une mre
chantre entonna un psaume qui commenait par _Ecce_, et, au lieu de
_Ecce_, dit  haute voix ces trois notes: _ut, si, sol;_ elle subit pour
cette distraction une coulpe qui dura tout l'office. Ce qui rendait la
faute norme, c'est que le chapitre avait ri.

Lorsqu'une religieuse est appele au parloir, ft-ce la prieure, elle
baisse son voile de faon, l'on s'en souvient,  ne laisser voir que sa
bouche.

La prieure seule peut communiquer avec des trangers. Les autres ne
peuvent voir que leur famille troite, et trs rarement. Si par hasard
une personne du dehors se prsente pour voir une religieuse qu'elle a
connue ou aime dans le monde, il faut toute une ngociation. Si c'est
une femme, l'autorisation peut tre quelquefois accorde, la religieuse
vient et on lui parle  travers les volets, lesquels ne s'ouvrent que
pour une mre ou une soeur. Il va sans dire que la permission est
toujours refuse aux hommes.

Telle est la rgle de saint Benot, aggrave par Martin Verga.

Ces religieuses ne sont point gaies, roses et fraches comme le sont
souvent les filles des autres ordres. Elles sont ples et graves. De
1825  1830 trois sont devenues folles.




Chapitre III

Svrits


On est au moins deux ans postulante, souvent quatre; quatre ans novice.
Il est rare que les voeux dfinitifs puissent tre prononcs avant
vingt-trois ou vingt-quatre ans. Les bernardines-bndictines de Martin
Verga n'admettent point de veuves dans leur ordre.

Elles se livrent dans leurs cellules  beaucoup de macrations inconnues
dont elles ne doivent jamais parler.

Le jour o une novice fait profession, on l'habille de ses plus beaux
atours, on la coiffe de roses blanches, on lustre et on boucle ses
cheveux, puis elle se prosterne; on tend sur elle un grand voile noir
et l'on chante l'office des morts. Alors les religieuses se divisent en
deux files, une file passe prs d'elle en disant d'un accent plaintif:
_notre soeur est morte_, et l'autre file rpond d'une voix clatante:
_vivante en Jsus-Christ!_

 l'poque o se passe cette histoire, un pensionnat tait joint au
couvent. Pensionnat de jeunes filles nobles, la plupart riches, parmi
lesquelles on remarquait mesdemoiselles de Sainte-Aulaire et de Blissen
et une anglaise portant l'illustre nom catholique de Talbot. Ces jeunes
filles, leves par ces religieuses entre quatre murs, grandissaient
dans l'horreur du monde et du sicle. Une d'elles nous disait un jour:
_Voir le pav de la rue me faisait frissonner de la tte aux pieds_.
Elles taient vtues de bleu avec un bonnet blanc et un Saint-Esprit de
vermeil ou de cuivre fix sur la poitrine.  de certains jours de grande
fte, particulirement  la Sainte-Marthe, on leur accordait, comme
haute faveur et bonheur suprme, de s'habiller en religieuses et de
faire les offices et les pratiques de saint Benot pendant toute une
journe. Dans les premiers temps, les religieuses leur prtaient leurs
vtements noirs. Cela parut profane, et la prieure le dfendit. Ce prt
ne fut permis qu'aux novices. Il est remarquable que ces
reprsentations, tolres sans doute et encourages dans le couvent par
un secret esprit de proslytisme, et pour donner  ces enfants quelque
avant-got du saint habit, taient un bonheur rel et une vraie
rcration pour les pensionnaires. Elles s'en amusaient tout simplement.
_C'tait nouveau, cela les changeait_. Candides raisons de l'enfance qui
ne russissent pas d'ailleurs  faire comprendre  nous mondains cette
flicit de tenir en main un goupillon et de rester debout des heures
entires chantant  quatre devant un lutrin.

Les lves, aux austrits prs, se conformaient  toutes les pratiques
du couvent. Il est telle jeune femme qui, entre dans le monde et aprs
plusieurs annes de mariage, n'tait pas encore parvenue  se
dshabituer de dire en toute hte chaque fois qu'on frappait  sa porte:
_ jamais!_ Comme les religieuses, les pensionnaires ne voyaient leurs
parents qu'au parloir. Leurs mres elles-mmes n'obtenaient pas de les
embrasser. Voici jusqu'o allait la svrit sur ce point. Un jour une
jeune fille fut visite par sa mre accompagne d'une petite soeur de
trois ans. La jeune fille pleurait, car elle et bien voulu embrasser sa
soeur. Impossible. Elle supplia du moins qu'il ft permis  l'enfant de
passer  travers les barreaux sa petite main pour qu'elle pt la baiser.
Ceci fut refus presque avec scandale.




Chapitre IV

Gats


Ces jeunes filles n'en ont pas moins rempli cette grave maison de
souvenirs charmants.

 de certaines heures, l'enfance tincelait dans ce clotre. La
rcration sonnait. Une porte tournait sur ses gonds. Les oiseaux
disaient: Bon! voil les enfants! Une irruption de jeunesse inondait ce
jardin coup d'une croix comme un linceul. Des visages radieux, des
fronts blancs, des yeux ingnus pleins de gaie lumire, toutes sortes
d'aurores, s'parpillaient dans ces tnbres. Aprs les psalmodies, les
cloches, les sonneries, les glas, les offices, tout  coup clatait ce
bruit des petites filles, plus doux qu'un bruit d'abeilles. La ruche de
la joie s'ouvrait, et chacune apportait son miel. On jouait, on
s'appelait, on se groupait, on courait; de jolies petites dents blanches
jasaient dans des coins; les voiles, de loin, surveillaient les rires,
les ombres guettaient les rayons, mais qu'importe! on rayonnait et on
riait. Ces quatre murs lugubres avaient leur minute d'blouissement. Ils
assistaient, vaguement blanchis du reflet de tant de joie,  ce doux
tourbillonnement d'essaims. C'tait comme une pluie de roses traversant
ce deuil. Les jeunes filles foltraient sous l'oeil des religieuses; le
regard de l'impeccabilit ne gne pas l'innocence. Grce  ces enfants,
parmi tant d'heures austres, il y avait l'heure nave. Les petites
sautaient, les grandes dansaient. Dans ce clotre, le jeu tait ml de
ciel. Rien n'tait ravissant et auguste comme toutes ces fraches mes
panouies. Homre ft venu rire l avec Perrault, et il y avait, dans ce
jardin noir, de la jeunesse, de la sant, du bruit, des cris, de
l'tourdissement, du plaisir, du bonheur,  drider toutes les aeules,
celles de l'pope comme celles du conte, celles du trne comme celles
du chaume, depuis Hcube jusqu' la Mre-Grand.

Il s'est dit dans cette maison, plus que partout ailleurs peut-tre, de
ces _mots d'enfants_ qui ont tant de grce et qui font rire d'un rire
plein de rverie. C'est entre ces quatre murs funbres qu'une enfant de
cinq ans s'cria un jour:--_Ma mre! une grande vient de me dire que je
n'ai plus que neuf ans et dix mois  rester ici. Quel bonheur!_

C'est encore l qu'eut lieu ce dialogue mmorable:

Une mre vocale.--Pourquoi pleurez-vous, mon enfant?

L'enfant: (_six ans_), sanglotant:--J'ai dit  Alix que je savais mon
histoire de France. Elle me dit que je ne la sais pas, et je la sais.

Alix (_la grande, neuf ans_).--Non. Elle ne la sait pas.

La mre.--Comment cela, mon enfant?

Alix.--Elle m'a dit d'ouvrir le livre au hasard et de lui faire une
question qu'il y a dans le livre, et qu'elle rpondrait.

--Eh bien?

--Elle n'a pas rpondu.

--Voyons. Que lui avez-vous demand?

--J'ai ouvert le livre au hasard comme elle disait, et je lui ai demand
la premire demande que j'ai trouve.

--Et qu'est-ce que c'tait que cette demande?

--C'tait: _Qu'arriva-t-il ensuite?_

C'est l qu'a t faite cette observation profonde sur une perruche un
peu gourmande qui appartenait  une dame pensionnaire:

--_Est-elle gentille! elle mange le dessus de sa tartine, comme une
personne!_

C'est sur une des dalles de ce clotre qu'a t ramasse cette
confession, crite d'avance, pour ne pas l'oublier, par une pcheresse
ge de sept ans:

--Mon pre, je m'accuse d'avoir t avarice.

--Mon pre, je m'accuse d'avoir t adultre.

--Mon pre, je m'accuse d'avoir lev mes regards vers les monsieurs.

C'est sur un des bancs de gazon de ce jardin qu'a t improvis par une
bouche rose de six ans ce conte cout par des yeux bleus de quatre 
cinq ans:

--Il y avait trois petits coqs qui avaient un pays o il y avait
beaucoup de fleurs. Ils ont cueilli les fleurs, et ils les ont mises
dans leur poche. Aprs a, ils ont cueilli les feuilles, et ils les ont
mises dans leurs joujoux. Il y avait un loup dans le pays, et il y avait
beaucoup de bois; et le loup tait dans le bois; et il a mang les
petits coqs.

Et encore cet autre pome:

--Il est arriv un coup de bton.

C'est Polichinelle qui l'a donn au chat.

a ne lui a pas fait de bien, a lui a fait du mal.

Alors une dame a mis Polichinelle en prison.

C'est l qu'a t dit, par une petite abandonne, enfant trouv que le
couvent levait par charit, ce mot doux et navrant. Elle entendait les
autres parler de leurs mres, et elle murmura dans son coin:

--_Moi, ma mre n'tait pas l quand je suis ne!_

Il y avait une grosse tourire qu'on voyait toujours se hter dans les
corridors avec son trousseau de clefs et qui se nommait soeur Agathe.
Les _grandes grandes_, au-dessus de dix ans,--l'appelaient _Agathocls_.

Le rfectoire, grande pice oblongue et carre, qui ne recevait de jour
que par un clotre  archivoltes de plain-pied avec le jardin, tait
obscur et humide, et, comme disent les enfants,--plein de btes. Tous
les lieux circonvoisins y fournissaient leur contingent d'insectes.
Chacun des quatre coins en avait reu, dans le langage des
pensionnaires, un nom particulier et expressif. Il y avait le coin des
Araignes, le coin des Chenilles, le coin des Cloportes et le coin des
Cricris. Le coin des Cricris tait voisin de la cuisine et fort estim.
On y avait moins froid qu'ailleurs. Du rfectoire les noms avaient pass
au pensionnat et servaient  y distinguer comme  l'ancien collge
Mazarin quatre nations. Toute lve tait de l'une de ces quatre nations
selon le coin du rfectoire o elle s'asseyait aux heures des repas. Un
jour, Mr l'archevque, faisant la visite pastorale, vit entrer dans la
classe o il passait une jolie petite fille toute vermeille avec
d'admirables cheveux blonds, il demanda  une autre pensionnaire,
charmante brune aux joues fraches qui tait prs de lui:

--Qu'est-ce que c'est que celle-ci?

--C'est une araigne, monseigneur.

--Bah! et cette autre?

--C'est un cricri.

--Et celle-l?

--C'est une chenille.

--En vrit! et vous-mme?

--Je suis un cloporte, monseigneur.

Chaque maison de ce genre a ses particularits. Au commencement de ce
sicle, couen tait un de ces lieux gracieux et svres o grandit,
dans une ombre presque auguste, l'enfance des jeunes filles.  couen,
pour prendre rang dans la procession du Saint-Sacrement, on distinguait
entre les vierges et les fleuristes. Il y avait aussi les dais et les
encensoirs, les unes portant les cordons du dais, les autres encensant
le Saint-Sacrement. Les fleurs revenaient de droit aux fleuristes.
Quatre "vierges" marchaient en avant. Le matin de ce grand jour, il
n'tait pas rare d'entendre demander dans le dortoir:

--Qui est-ce qui est vierge?

Madame Campan citait ce mot d'une petite de sept ans  une grande de
seize, qui prenait la tte de la procession pendant qu'elle, la petite,
restait  la queue:

--Tu es vierge, toi; moi, je ne le suis pas.




Chapitre V

Distractions


Au-dessus de la porte du rfectoire tait crite en grosses lettres
noires cette prire qu'on appelait la _Patentre blanche_, et qui avait
pour vertu de mener les gens droit en paradis:

Petite patentre blanche, que Dieu fit, que Dieu dit, que Dieu mit en
paradis. Au soir, m'allant coucher, je trouvis (_sic_) trois anges  mon
lit couchs, un aux pieds, deux au chevet, la bonne vierge Marie au
milieu, qui me dit que je m'y couchis, que rien ne doutis. Le bon Dieu
est mon pre, la bonne Vierge est ma mre, les trois aptres sont mes
frres, les trois vierges sont mes soeurs. La chemise o Dieu fut n,
mon corps en est envelopp; la croix Sainte-Marguerite  ma poitrine est
crite; madame la Vierge s'en va sur les champs, Dieu pleurant,
rencontrit Mr saint Jean. Monsieur saint Jean, d'o venez-vous? Je viens
d'_Ave Salus_. Vous n'avez pas vu le bon Dieu, si est? Il est dans
l'arbre de la croix, les pieds pendants, les mains clouants, un petit
chapeau d'pine blanche sur la tte. Qui la dira trois fois au soir,
trois fois au matin, gagnera le paradis  la fin.

En 1827, cette oraison caractristique avait disparu du mur sous une
triple couche de badigeon. Elle achve  cette heure de s'effacer dans
la mmoire de quelques jeunes filles d'alors, vieilles femmes
aujourd'hui.

Un grand crucifix accroch au mur compltait la dcoration de ce
rfectoire, dont la porte unique, nous croyons l'avoir dit, s'ouvrait
sur le jardin. Deux tables troites, ctoyes chacune de deux bancs de
bois, faisaient deux longues lignes parallles d'un bout  l'autre du
rfectoire. Les murs taient blancs, les tables taient noires; ces deux
couleurs du deuil sont le seul rechange des couvents. Les repas taient
revches et la nourriture des enfants eux-mmes svre. Un seul plat,
viande et lgumes mls, ou poisson sal, tel tait le luxe. Ce bref
ordinaire, rserv aux pensionnaires seules, tait pourtant une
exception. Les enfants mangeaient et se taisaient sous le guet de la
mre semainire qui, de temps en temps, si une mouche s'avisait de voler
et de bourdonner contre la rgle, ouvrait et fermait bruyamment un livre
de bois. Ce silence tait assaisonn de la vie des saints, lue  haute
voix dans une petite chaire  pupitre situe au pied du crucifix. La
lectrice tait une grande lve, de semaine. Il y avait de distance en
distance sur la table nue des terrines vernies o les lves lavaient
elles-mmes leur timbale et leur couvert, et quelquefois jetaient
quelque morceau de rebut, viande dure ou poisson gt; ceci tait puni.
On appelait ces terrines _ronds d'eau_.

L'enfant qui rompait le silence faisait une croix de langue. O? 
terre. Elle lchait le pav. La poussire, cette fin de toutes les
joies, tait charge de chtier ces pauvres petites feuilles de rose,
coupables de gazouillement.

Il y avait dans le couvent un livre qui n'a jamais t imprim qu'_
exemplaire unique_, et qu'il est dfendu de lire. C'est la rgle de
saint Benot. Arcane o nul oeil profane ne doit pntrer. _Nemo
regulas, seu constitutiones nostras, externis communicabit_.

Les pensionnaires parvinrent un jour  drober ce livre, et se mirent 
le lire avidement, lecture souvent interrompue par des terreurs d'tre
surprises qui leur faisaient refermer le volume prcipitamment. Elles ne
tirrent de ce grand danger couru qu'un plaisir mdiocre. Quelques pages
inintelligibles sur les pchs des jeunes garons, voil ce qu'elles
eurent de plus intressant.

Elles jouaient dans une alle du jardin, borde de quelques maigres
arbres fruitiers. Malgr l'extrme surveillance et la svrit des
punitions, quand le vent avait secou les arbres, elles russissaient
quelquefois  ramasser furtivement une pomme verte, ou un abricot gt,
ou une poire habite. Maintenant je laisse parler une lettre que j'ai
sous les yeux, lettre crite il y a vingt-cinq ans par une ancienne
pensionnaire, aujourd'hui madame la duchesse de--, une des plus
lgantes femmes de Paris. Je cite textuellement: On cache sa poire ou
sa pomme, comme on peut. Lorsqu'on monte mettre le voile sur le lit en
attendant le souper, on les fourre sous son oreiller et le soir on les
mange dans son lit, et lorsqu'on ne peut pas, on les mange dans les
commodits. C'tait l une de leurs volupts les plus vives.

Une fois, c'tait encore  l'poque d'une visite de Mr l'archevque au
couvent, une des jeunes filles, mademoiselle Bouchard, qui tait un peu
Montmorency, gagea qu'elle lui demanderait un jour de cong, normit
dans une communaut si austre. La gageure fut accepte, mais aucune de
celles qui tenaient le pari n'y croyait. Au moment venu, comme
l'archevque passait devant les pensionnaires, mademoiselle Bouchard, 
l'indescriptible pouvante de ses compagnes, sortit des rangs, et dit:
Monseigneur, un jour de cong. Mademoiselle Bouchard tait frache et
grande, avec la plus jolie petite mine rose du monde. Mr de Qulen
sourit et dit: _Comment donc, ma chre enfant, un jour de cong! Trois
jours, s'il vous plat. J'accorde trois jours._ La prieure n'y pouvait
rien, l'archevque avait parl. Scandale pour le couvent, mais joie pour
le pensionnat. Qu'on juge de l'effet.

Ce clotre bourru n'tait pourtant pas si bien mur que la vie des
passions du dehors, que le drame, que le roman mme, n'y pntrassent.
Pour le prouver, nous nous bornerons  constater ici et  indiquer
brivement un fait rel et incontestable, qui d'ailleurs n'a en lui-mme
aucun rapport et ne tient par aucun fil  l'histoire que nous racontons.
Nous mentionnons ce fait pour complter dans l'esprit du lecteur la
physionomie du couvent.

Vers cette poque donc, il y avait dans le couvent une personne
mystrieuse qui n'tait pas religieuse, qu'on traitait avec grand
respect, et qu'on nommait _madame Albertine_. On ne savait rien d'elle
sinon qu'elle tait folle, et que dans le monde elle passait pour morte.
Il y avait sous cette histoire, disait-on, des arrangements de fortune
ncessaires pour un grand mariage.

Cette femme, de trente ans  peine, brune, assez belle, regardait
vaguement avec de grands yeux noirs. Voyait-elle? On en doutait. Elle
glissait plutt qu'elle ne marchait; elle ne parlait jamais; on n'tait
pas bien sr qu'elle respirt. Ses narines taient pinces et livides
comme aprs le dernier soupir. Toucher sa main, c'tait toucher de la
neige. Elle avait une trange grce spectrale. L o elle entrait, on
avait froid. Un jour une soeur, la voyant passer, dit  une autre: Elle
passe pour morte.--Elle l'est peut-tre, rpondit l'autre.

On faisait sur madame Albertine cent rcits. C'tait l'ternelle
curiosit des pensionnaires. Il y avait dans la chapelle une tribune
qu'on appelait _l'OEil-de-Boeuf_. C'est dans cette tribune qui n'avait
qu'une baie circulaire, un _oeil-de-boeuf_, que madame Albertine
assistait aux offices. Elle y tait habituellement seule, parce que de
cette tribune, place au premier tage, on pouvait voir le prdicateur
ou l'officiant; ce qui tait interdit aux religieuses. Un jour la chaire
tait occupe par un jeune prtre de haut rang, Mr le duc de Rohan, pair
de France, officier des mousquetaires rouges en 1815 lorsqu'il tait
prince de Lon, mort aprs 1830 cardinal et archevque de Besanon.
C'tait la premire fois que Mr de Rohan prchait au couvent du
Petit-Picpus. Madame Albertine assistait ordinairement aux sermons et
aux offices dans un calme parfait et dans une immobilit complte. Ce
jour-l, ds qu'elle aperut Mr de Rohan, elle se dressa  demi, et dit
 haute voix dans le silence de la chapelle: _Tiens! Auguste!_ Toute la
communaut stupfaite tourna la tte, le prdicateur leva les yeux, mais
madame Albertine tait retombe dans son immobilit. Un souffle du monde
extrieur, une lueur de vie avait pass un moment sur cette figure
teinte et glace, puis tout s'tait vanoui, et la folle tait
redevenue cadavre.

Ces deux mots cependant firent jaser tout ce qui pouvait parler dans le
couvent. Que de choses dans ce _tiens_! _Auguste!_ que de rvlations!
Mr de Rohan s'appelait en effet Auguste. Il tait vident que madame
Albertine sortait du plus grand monde, puisqu'elle connaissait Mr de
Rohan, qu'elle y tait elle-mme haut place, puisqu'elle parlait d'un
si grand seigneur si familirement, et qu'elle avait avec lui une
relation, de parent peut-tre, mais  coup sr bien troite,
puisqu'elle savait son petit nom.

Deux duchesses trs svres, mesdames de Choiseul et de Srent,
visitaient souvent la communaut, o elles pntraient sans doute en
vertu du privilge _Magnates mulieres_, et faisaient grand'peur au
pensionnat. Quand les deux vieilles dames passaient, toutes les pauvres
jeunes filles tremblaient et baissaient les yeux.

M. de Rohan tait du reste,  son insu, l'objet de l'attention des
pensionnaires. Il venait  cette poque d'tre fait, en attendant
l'piscopat, grand vicaire de l'archevque de Paris. C'tait une de ses
habitudes de venir assez souvent chanter aux offices de la chapelle des
religieuses du Petit-Picpus. Aucune des jeunes recluses ne pouvait
l'apercevoir,  cause du rideau de serge, mais il avait une voix douce
et un peu grle, qu'elles taient parvenues  reconnatre et 
distinguer. Il avait t mousquetaire; et puis on le disait fort coquet,
fort bien coiff avec de beaux cheveux chtains arrangs en rouleau
autour de la tte, et qu'il avait une large ceinture moire magnifique,
et que sa soutane noire tait coupe le plus lgamment du monde. Il
occupait fort toutes ces imaginations de seize ans.

Aucun bruit du dehors ne pntrait dans le couvent. Cependant il y eut
une anne o le son d'une flte y parvint. Ce fut un vnement, et les
pensionnaires d'alors s'en souviennent encore.

C'tait une flte dont quelqu'un jouait dans le voisinage. Cette flte
jouait toujours le mme air, un air aujourd'hui bien lointain: _Ma
Ztulb, viens rgner sur mon me_, et on l'entendait deux ou trois fois
dans la journe. Les jeunes filles passaient des heures  couter, les
mres vocales taient bouleverses, les cervelles travaillaient, les
punitions pleuvaient. Cela dura plusieurs mois. Les pensionnaires
taient toutes plus ou moins amoureuses du musicien inconnu. Chacune se
rvait Ztulb. Le bruit de flte venait du ct de la rue Droit-Mur;
elles auraient tout donn, tout compromis, tout tent, pour voir, ne
ft-ce qu'une seconde, pour entrevoir, pour apercevoir, le jeune homme
qui jouait si dlicieusement de cette flte et qui, sans s'en douter,
jouait en mme temps de toutes ces mes. Il y en eut qui s'chapprent
par une porte de service et qui montrent au troisime sur la rue
Droit-Mur, afin d'essayer de voir par les jours de souffrance.
Impossible. Une alla jusqu' passer son bras au-dessus de sa tte par la
grille et agita son mouchoir blanc. Deux furent plus hardies encore.
Elles trouvrent moyen de grimper jusque sur un toit et s'y risqurent
et russirent enfin  voir le jeune homme. C'tait un vieux
gentilhomme migr, aveugle et ruin, qui jouait de la flte dans son
grenier pour se dsennuyer.




Chapitre VI

Le petit couvent


Il y avait dans cette enceinte du Petit-Picpus trois btiments
parfaitement distincts, le grand couvent qu'habitaient les religieuses,
le pensionnat o logeaient les lves, et enfin ce qu'on appelait le
petit couvent. C'tait un corps de logis avec jardin o demeuraient en
commun toutes sortes de vieilles religieuses de divers ordres, restes
des clotres dtruits par la rvolution; une runion de toutes les
bigarrures noires, grises et blanches, de toutes les communauts et de
toutes les varits possibles; ce qu'on pourrait appeler, si un pareil
accouplement de mots tait permis, une sorte de couvent-arlequin.

Ds l'Empire, il avait t accord  toutes ces pauvres filles
disperses et dpayses de venir s'abriter l sous les ailes des
bndictines-bernardines. Le gouvernement leur payait une petite
pension; les dames du Petit-Picpus les avaient reues avec empressement.
C'tait un ple-mle bizarre. Chacune suivait sa rgle. On permettait
quelquefois aux lves pensionnaires, comme grande rcration, de leur
rendre visite; ce qui fait que ces jeunes mmoires ont gard entre
autres le souvenir de la mre Saint-Basile, de la mre
Sainte-Scolastique et de la mre Jacob.

Une de ces rfugies se retrouvait presque chez elle. C'tait une
religieuse de Sainte-Aure, la seule de son ordre qui et survcu.
L'ancien couvent des dames de Sainte-Aure occupait ds le commencement
du XVIIIme sicle prcisment cette mme maison du Petit-Picpus qui
appartint plus tard aux bndictines de Martin Verga. Cette sainte
fille, trop pauvre pour porter le magnifique habit de son ordre, qui
tait une robe blanche avec le scapulaire carlate, en avait revtu
pieusement un petit mannequin qu'elle montrait avec complaisance et qu'
sa mort elle a lgu  la maison. En 1824, il ne restait de cet ordre
qu'une religieuse; aujourd'hui il n'en reste qu'une poupe.

Outre ces dignes mres, quelques vieilles femmes du monde avaient obtenu
de la prieure, comme madame Albertine, la permission de se retirer dans
le petit couvent. De ce nombre taient madame de Beaufort d'Hautpoul et
madame la marquise Dufresne. Une autre n'a jamais t connue dans le
couvent que par le bruit formidable qu'elle faisait en se mouchant. Les
lves l'appelaient madame Vacarmini.

Vers 1820 ou 1821, madame de Genlis, qui rdigeait  cette poque un
petit recueil priodique intitul _l'Intrpide_, demanda  entrer dame
en chambre au couvent du Petit-Picpus. Mr le duc d'Orlans la
recommandait. Rumeur dans la ruche; les mres vocales taient toutes
tremblantes. Madame de Genlis avait fait des romans. Mais elle dclara
qu'elle tait la premire  les dtester, et puis elle tait arrive 
sa phase de dvotion farouche. Dieu aidant, et le prince aussi, elle
entra. Elle s'en alla au bout de six ou huit mois, donnant pour raison
que le jardin n'avait pas d'ombre. Les religieuses en furent ravies.
Quoique trs vieille, elle jouait encore de la harpe, et fort bien.

En s'en allant, elle laissa sa marque  sa cellule. Madame de Genlis
tait superstitieuse et latiniste. Ces deux mots donnent d'elle un assez
bon profil. On voyait encore, il y a quelques annes, colls dans
l'intrieur d'une petite armoire de sa cellule o elle serrait son
argent et ses bijoux, ces cinq vers latins crits de sa main  l'encre
rouge sur papier jaune, et qui, dans son opinion, avaient la vertu
d'effaroucher les voleurs:

          _Imparibus meritis pendent tria corpora ramis:_
           _Dismas et Gesmas, media est divina potestas;_
            _Alta petit Dismas, infelix, infima, Gesmas._
           _Nos et res nostras conservet summa potestas._
             _Hos versus dicas, ne tu furto tua perdas._

Ces vers, en latin du sixime sicle, soulvent la question de savoir si
les deux larrons du calvaire s'appelaient, comme on le croit
communment, Dimas et Gestas, ou Dismas et Gesmas. Cette orthographe et
pu contrarier les prtentions qu'avait, au sicle dernier, le vicomte de
Gestas  descendre du mauvais larron. Du reste, la vertu utile attache
 ces vers fait article de foi dans l'ordre des hospitalires.

L'glise de la maison, construite de manire  sparer, comme une
vritable coupure, le grand couvent du pensionnat, tait, bien entendu,
commune au pensionnat, au grand couvent et au petit couvent. On y
admettait mme le public par une sorte d'entre de lazaret mnage sur
la rue. Mais tout tait dispos de faon qu'aucune des habitantes du
clotre ne pt voir un visage du dehors. Supposez une glise dont le
choeur serait saisi par une main gigantesque, et pli de manire 
former, non plus, comme dans les glises ordinaires un prolongement
derrire l'autel, mais une sorte de salle ou de caverne obscure  la
droite de l'officiant; supposez cette salle ferme par le rideau de sept
pieds de haut dont nous avons dj parl; entassez dans l'ombre de ce
rideau, sur des stalles de bois, les religieuses de choeur  gauche, les
pensionnaires  droite, les converses et les novices au fond, et vous
aurez quelque ide des religieuses du Petit-Picpus, assistant au service
divin. Cette caverne, qu'on appelait le choeur, communiquait avec le
clotre par un couloir. L'glise prenait jour sur le jardin. Quand les
religieuses assistaient  des offices o leur rgle leur commandait le
silence, le public n'tait averti de leur prsence que par le choc des
misricordes des stalles se levant ou s'abaissant avec bruit.




Chapitre VII

Quelques silhouettes de cette ombre


Pendant les six annes qui sparent 1819 de 1825, la prieure du
Petit-Picpus tait mademoiselle de Blemeur qui en religion s'appelait
mre Innocente. Elle tait de la famille de la Marguerite de Blemeur,
auteur de _la Vie des saints de l'ordre de Saint-Benot_. Elle avait t
rlue. C'tait une femme d'une soixantaine d'annes, courte, grosse,
chantant comme un pot fl, dit la lettre que nous avons dj cite;
du reste excellente, la seule gaie dans tout le couvent, et pour cela
adore.

Mre Innocente tenait de son ascendante Marguerite, la Dacier de
l'Ordre. Elle tait lettre, rudite, savante, comptente, curieusement
historienne, farcie de latin, bourre de grec, pleine d'hbreu, et
plutt bndictin que bndictine.

La sous-prieure tait une vieille religieuse espagnole presque aveugle,
la mre Cineres.

Les plus comptes parmi les _vocales_ taient la mre Sainte-Honorine,
trsorire, la mre Sainte-Gertrude, premire matresse des novices, la
mre Sainte-Ange, deuxime matresse, la mre Annonciation, sacristaine,
la mre Saint-Augustin, infirmire, la seule dans tout le couvent qui
ft mchante; puis mre Sainte-Mechtilde (Mlle Gauvain), toute jeune,
ayant une admirable voix; mre des Anges (Mlle Drouet), qui avait t au
couvent des Filles-Dieu et au couvent du Trsor entre Gisors et Magny;
mre Saint-Joseph (Mlle de Cogolludo); mre Sainte-Adlade (Mlle
d'Auverney); mre Misricorde (Mlle de Cifuentes, qui ne put rsister
aux austrits); mre Compassion (Mlle de la Miltire, reue  soixante
ans, malgr la rgle, trs riche); mre Providence (Mlle de Laudinire);
mre Prsentation (Mlle de Siguenza), qui fut prieure en 1847; enfin,
mre Sainte-Cligne (la soeur du sculpteur Ceracchi), devenue folle;
mre Sainte-Chantal (Mlle de Suzon), devenue folle.

Il y avait encore parmi les plus jolies une charmante fille de
vingt-trois ans, qui tait de l'le Bourbon et descendante du chevalier
Roze, qui se ft appele dans le monde mademoiselle Roze et qui
s'appelait mre Assomption.

La mre Sainte-Mechtilde, charge du chant et du choeur, y employait
volontiers les pensionnaires. Elle en prenait ordinairement une gamme
complte, c'est--dire sept, de dix ans  seize inclusivement, voix et
tailles assorties, qu'elle faisait chanter debout, alignes cte  cte
par rang d'ge de la plus petite  la plus grande. Cela offrait aux
regards quelque chose comme un pipeau de jeunes filles, une sorte de
flte de Pan vivante faite avec des anges.

Celles des soeurs converses que les pensionnaires aimaient le mieux,
c'taient la soeur Sainte-Euphrasie, la soeur Sainte-Marguerite, la
soeur Sainte-Marthe, qui tait en enfance, et la soeur Saint-Michel,
dont le long nez les faisait rire.

Toutes ces femmes taient douces pour tous ces enfants. Les religieuses
n'taient svres que pour elles-mmes. On ne faisait de feu qu'au
pensionnat, et la nourriture, compare  celle du couvent, y tait
recherche. Avec cela mille soins. Seulement, quand un enfant passait
prs d'une religieuse et lui parlait, la religieuse ne rpondait jamais.

Cette rgle du silence avait engendr ceci que, dans tout le couvent, la
parole tait retire aux cratures humaines et donne aux objets
inanims. Tantt c'tait la cloche de l'glise qui parlait, tantt le
grelot du jardinier. Un timbre trs sonore, plac  ct de la tourire
et qu'on entendait de toute la maison, indiquait par des sonneries
varies, qui taient une faon de tlgraphe acoustique, toutes les
actions de la vie matrielle  accomplir, et appelait au parloir, si
besoin tait, telle ou telle habitante de la maison. Chaque personne et
chaque chose avait sa sonnerie. La prieure avait un et un; la
sous-prieure un et deux. Six-cinq annonait la classe, de telle sorte
que les lves ne disaient jamais rentrer en classe, mais aller 
six-cinq. Quatre-quatre tait le timbre de madame de Genlis. On
l'entendait trs souvent. _C'est le diable  quatre_, disaient celles
qui n'taient point charitables. Dix-neuf coups annonaient un grand
vnement. C'tait l'ouverture de la _porte de clture_, effroyable
planche de fer hrisse de verrous qui ne tournait sur ses gonds que
devant l'archevque.

Lui et le jardinier excepts, nous l'avons dit, aucun homme n'entrait
dans le couvent. Les pensionnaires en voyaient deux autres; l'aumnier,
l'abb Bans, vieux et laid, qu'il leur tait donn de contempler au
choeur  travers une grille; l'autre, le matre de dessin, Mr Ansiaux,
que la lettre dont on a dj lu quelques lignes appelle Mr _Anciot_, et
qualifie _vieux affreux bossu_.

On voit que tous les hommes taient choisis.

Telle tait cette curieuse maison.




Chapitre VIII

_Post corda lapides_


Aprs en avoir esquiss la figure morale, il n'est pas inutile d'en
indiquer en quelques mots la configuration matrielle. Le lecteur en a
dj quelque ide.

Le couvent du Petit-Picpus-Saint-Antoine emplissait presque entirement
le vaste trapze qui rsultait des intersections de la rue Polonceau, de
la rue Droit-Mur, de la petite rue Picpus et de la ruelle condamne
nomme dans les vieux plans rue Aumarais. Ces quatre rues entouraient ce
trapze comme ferait un foss. Le couvent se composait de plusieurs
btiments et d'un jardin. Le btiment principal, pris dans son entier,
tait une juxtaposition de constructions hybrides qui, vues  vol
d'oiseau, dessinaient assez exactement une potence pose sur le sol. Le
grand bras de la potence occupait tout le tronon de la rue Droit-Mur
compris entre la petite rue Picpus et la rue Polonceau; le petit bras
tait une haute, grise et svre faade grille qui regardait la petite
rue Picpus; la porte cochre n 62 en marquait l'extrmit. Vers le
milieu de cette faade, la poussire et la cendre blanchissaient une
vieille porte basse cintre o les araignes faisaient leur toile et qui
ne s'ouvrait qu'une heure ou deux le dimanche et aux rares occasions o
le cercueil d'une religieuse sortait du couvent. C'tait l'entre
publique de l'glise. Le coude de la potence tait une salle carre qui
servait d'office et que les religieuses nommaient _la dpense_. Dans le
grand bras taient les cellules des mres et des soeurs et le noviciat.
Dans le petit bras les cuisines, le rfectoire, doubl du clotre, et
l'glise. Entre la porte n 62 et le coin de la ruelle ferme Aumarais
tait le pensionnat, qu'on ne voyait pas du dehors. Le reste du trapze
formait le jardin qui tait beaucoup plus bas que le niveau de la rue
Polonceau; ce qui faisait les murailles bien plus leves encore au
dedans qu' l'extrieur. Le jardin, lgrement bomb, avait  son
milieu, au sommet d'une butte, un beau sapin aigu et conique duquel
partaient, comme du rond-point  pique d'un bouclier, quatre grandes
alles, et, disposes deux par deux dans les embranchements des grandes,
huit petites, de faon que, si l'enclos et t circulaire, le plan
gomtral des alles et ressembl  une croix pose sur une roue. Les
alles, venant toutes aboutir aux murs trs irrguliers du jardin,
taient de longueurs ingales. Elles taient bordes de groseilliers. Au
fond une alle de grands peupliers allait des ruines du vieux couvent,
qui tait  l'angle de la rue Droit-Mur,  la maison du petit couvent,
qui tait  l'angle de la ruelle Aumarais. En avant du petit couvent, il
y avait ce qu'on intitulait le petit jardin. Qu'on ajoute  cet ensemble
une cour, toutes sortes d'angles varis que faisaient les corps de logis
intrieurs, des murailles de prison, pour toute perspective et pour tout
voisinage la longue ligne noire de toits qui bordait l'autre ct de la
rue Polonceau, et l'on pourra se faire une image complte de ce
qu'tait, il y a quarante-cinq ans, la maison des bernardines du
Petit-Picpus. Cette sainte maison avait t btie prcisment sur
l'emplacement d'un jeu de paume fameux du quatorzime au seizime sicle
qu'on appelait le _tripot des onze mille diables_.

Toutes ces rues du reste taient des plus anciennes de Paris. Ces noms,
Droit-Mur et Aumarais, sont bien vieux; les rues qui les portent sont
beaucoup plus vieilles encore. La ruelle Aumarais s'est appele la
ruelle Maugout; la rue Droit-Mur s'est appele la rue des glantiers,
car Dieu ouvrait les fleurs avant que l'homme taillt les pierres.




Chapitre IX

Un sicle sous une guimpe


Puisque nous sommes en train de dtails sur ce qu'tait autrefois le
couvent du Petit-Picpus et que nous avons os ouvrir une fentre sur ce
discret asile, que le lecteur nous permette encore une petite
digression, trangre au fond de ce livre, mais caractristique et utile
en ce qu'elle fait comprendre que le clotre lui-mme a ses figures
originales.

Il y avait dans le petit couvent une centenaire qui venait de l'abbaye
de Fontevrault. Avant la rvolution elle avait mme t du monde. Elle
parlait beaucoup de Mr de Miromesnil, garde des sceaux sous Louis XVI,
et d'une prsidente Duplat qu'elle avait beaucoup connue. C'tait son
plaisir et sa vanit de ramener ces deux noms  tout propos. Elle disait
merveilles de l'abbaye de Fontevrault, que c'tait comme une ville, et
qu'il y avait des rues dans le monastre.

Elle parlait avec un parler picard qui gayait les pensionnaires. Tous
les ans, elle renouvelait solennellement ses voeux, et, au moment de
faire serment, elle disait au prtre: Monseigneur saint Franois l'a
baill  monseigneur saint Julien, monseigneur saint Julien l'a baill 
monseigneur saint Eusbe, monseigneur saint Eusbe l'a baill 
monseigneur saint Procope, etc., etc.; ainsi je vous le baille, mon
pre.--Et les pensionnaires de rire, non sous cape, mais sous voile;
charmants petits rires touffs qui faisaient froncer le sourcil aux
mres vocales.

Une autre fois, la centenaire racontait des histoires. Elle disait que
_dans sa jeunesse les bernardins ne le cdaient pas aux mousquetaires_.
C'tait un sicle qui parlait, mais c'tait le dix-huitime sicle. Elle
contait la coutume champenoise et bourguignonne des quatre vins avant la
rvolution. Quand un grand personnage, un marchal de France, un prince,
un duc et pair, traversait une ville de Bourgogne ou de Champagne, le
corps de ville venait le haranguer et lui prsentait quatre gondoles
d'argent dans lesquelles on avait vers de quatre vins diffrents. Sur
le premier gobelet on lisait cette inscription: _vin de singe_, sur le
deuxime: _vin de lion_, sur le troisime: _vin de mouton_, sur le
quatrime: _vin de cochon_. Ces quatre lgendes exprimaient les quatre
degrs que descend l'ivrogne; la premire ivresse, celle qui gaye; la
deuxime, celle qui irrite; la troisime, celle qui hbte; la dernire
enfin, celle qui abrutit.

Elle avait dans une armoire, sous clef, un objet mystrieux auquel elle
tenait fort. La rgle de Fontevrault ne le lui dfendait pas. Elle ne
voulait montrer cet objet  personne. Elle s'enfermait, ce que sa rgle
lui permettait, et se cachait chaque fois qu'elle voulait le contempler.
Si elle entendait marcher dans le corridor, elle refermait l'armoire
aussi prcipitamment qu'elle le pouvait avec ses vieilles mains. Ds
qu'on lui parlait de cela, elle se taisait, elle qui parlait si
volontiers. Les plus curieuses chourent devant son silence et les plus
tenaces devant son obstination. C'tait aussi l un sujet de
commentaires pour tout ce qui tait dsoeuvr ou ennuy dans le couvent.
Que pouvait donc tre cette chose si prcieuse et si secrte qui tait
le trsor de la centenaire? Sans doute quelque saint livre? quelque
chapelet unique? quelque relique prouve? On se perdait en conjectures.
 la mort de la pauvre vieille, on courut  l'armoire plus vite
peut-tre qu'il n'et convenu, et on l'ouvrit. On trouva l'objet sous un
triple linge comme une patne bnite. C'tait un plat de Fanza
reprsentant des amours qui s'envolent poursuivis par des garons
apothicaires arms d'normes seringues. La poursuite abonde en grimaces
et en postures comiques. Un des charmants petits amours est dj tout
embroch. Il se dbat, agite ses petites ailes et essaye encore de
voler, mais le matassin rit d'un rire satanique. Moralit: l'amour
vaincu par la colique. Ce plat, fort curieux d'ailleurs, et qui a
peut-tre eu l'honneur de donner une ide  Molire, existait encore en
septembre 1845; il tait  vendre chez un marchand de bric--brac du
boulevard Beaumarchais.

Cette bonne vieille ne voulait recevoir aucune visite du dehors, _
cause_, disait-elle, _que le parloir est trop triste_.




Chapitre X

Origine de l'Adoration Perptuelle


Du reste, ce parloir presque spulcral dont nous avons essay de donner
une ide est un fait tout local qui ne se reproduit pas avec la mme
svrit dans d'autres couvents. Au couvent de la rue du Temple en
particulier qui,  la vrit, tait d'un autre ordre, les volets noirs
taient remplacs par des rideaux bruns, et le parloir lui-mme tait un
salon parquet dont les fentres s'encadraient de bonnes-grces en
mousseline blanche et dont les murailles admettaient toutes sortes de
cadres, un portrait d'une bndictine  visage dcouvert, des bouquets
en peinture, et jusqu' une tte de turc.

C'est dans le jardin du couvent de la rue du Temple que se trouvait ce
marronnier d'Inde qui passait pour le plus beau et le plus grand de
France et qui avait parmi le bon peuple du dix-huitime sicle la
renomme d'tre _le pre de tous les marronniers du royaume_.

Nous l'avons dit, ce couvent du Temple tait occup par des bndictines
de l'Adoration Perptuelle, bndictines tout autres que celles qui
relevaient de Cteaux. Cet ordre de l'Adoration Perptuelle n'est pas
trs ancien et ne remonte pas  plus de deux cents ans. En 1649, le
Saint-Sacrement fut profan deux fois,  quelques jours de distance,
dans deux glises de Paris,  Saint-Sulpice et  Saint-Jean en Grve,
sacrilge effrayant et rare qui mut toute la ville. Mr le prieur grand
vicaire de Saint-Germain-des-Prs ordonna une procession solennelle de
tout son clerg o officia le nonce du pape. Mais l'expiation ne suffit
pas  deux dignes femmes, madame Courtin, marquise de Boucs, et la
comtesse de Chteauvieux. Cet outrage, fait au trs auguste sacrement
de l'autel, quoique passager, ne sortait pas de ces deux saintes mes,
et leur parut ne pouvoir tre rpar que par une Adoration Perptuelle
dans quelque monastre de filles. Toutes deux, l'une en 1652, l'autre en
1653, firent donation de sommes notables  la mre Catherine de Bar,
dite du Saint-Sacrement, religieuse bndictine, pour fonder, dans ce
but pieux, un monastre de l'ordre de Saint-Benot; la premire
permission pour cette fondation fut donne  la mre Catherine de Bar
par Mr de Metz, abb de Saint-Germain,  la charge qu'aucune fille ne
pourrait tre reue, qu'elle n'apportt trois cents livres de pension,
qui font six mille livres au principal. Aprs l'abb de Saint-Germain,
le roi accorda des lettres patentes, et le tout, charte abbatiale et
lettres royales, fut homologu en 1654  la chambre des comptes et au
parlement.

Telle est l'origine et la conscration lgale de l'tablissement des
bndictines de l'Adoration Perptuelle du Saint-Sacrement  Paris. Leur
premier couvent fut bti  neuf, rue Cassette, des deniers de mesdames
de Boucs et de Chteauvieux.

Cet ordre, comme on voit, ne se confondait point avec les bndictines
dites de Cteaux. Il relevait de l'abb de Saint-Germain des Prs, de la
mme manire que les dames du Sacr-Coeur relvent du gnral des
jsuites et les soeurs de charit du gnral des lazaristes.

Il tait galement tout  fait diffrent des bernardines du Petit-Picpus
dont nous venons de montrer l'intrieur. En 1657, le pape Alexandre VII
avait autoris, par bref spcial, les bernardines du Petit-Picpus 
pratiquer l'Adoration Perptuelle comme les bndictines du
Saint-Sacrement. Mais les deux ordres n'en taient pas moins rests
distincts.




Chapitre XI

Fin du Petit-Picpus


Ds le commencement de la Restauration, le couvent du Petit-Picpus
dprissait; ce qui fait partie de la mort gnrale de l'ordre, lequel,
aprs le dix-huitime sicle, s'en va comme tous les ordres religieux.
La contemplation est, ainsi que la prire, un besoin de l'humanit;
mais, comme tout ce que la Rvolution a touch, elle se transformera,
et, d'hostile au progrs social, lui deviendra favorable.

La maison du Petit-Picpus se dpeuplait rapidement. En 1840, le petit
couvent avait disparu, le pensionnat avait disparu. Il n'y avait plus ni
les vieilles femmes, ni les jeunes filles; les unes taient mortes, les
autres s'en taient alles. _Volaverunt_.

La rgle de l'Adoration Perptuelle est d'une telle rigidit qu'elle
pouvante; les vocations reculent, l'ordre ne se recrute pas. En 1845,
il se faisait encore  et l quelques soeurs converses; mais de
religieuses de choeur, point. Il y a quarante ans, les religieuses
taient prs de cent; il y a quinze ans, elles n'taient plus que
vingt-huit. Combien sont-elles aujourd'hui? En 1847, la prieure tait
jeune, signe que le cercle du choix se restreint. Elle n'avait pas
quarante ans.  mesure que le nombre diminue, la fatigue augmente; le
service de chacune devient plus pnible; on voyait ds lors approcher le
moment o elles ne seraient plus qu'une douzaine d'paules douloureuses
et courbes pour porter la lourde rgle de saint Benot. Le fardeau est
implacable et reste le mme  peu comme  beaucoup. Il pesait, il
crase. Aussi elles meurent. Du temps que l'auteur de ce livre habitait
encore Paris, deux sont mortes. L'une avait vingt-cinq ans, l'autre
vingt-trois. Celle-ci peut dire comme Julia Alpinula: _Hic jaceo. Vvixi
annos viginti et tres_. C'est  cause de cette dcadence que le couvent
a renonc  l'ducation des filles.

Nous n'avons pu passer devant cette maison extraordinaire, inconnue,
obscure, sans y entrer et sans y faire entrer les esprits qui nous
accompagnent et qui nous coutent raconter, pour l'utilit de
quelques-uns peut-tre, l'histoire mlancolique de Jean Valjean. Nous
avons pntr dans cette communaut toute pleine de ces vieilles
pratiques qui semblent si nouvelles aujourd'hui. C'est le jardin ferm.
_Hortus conclusus_. Nous avons parl de ce lieu singulier avec dtail,
mais avec respect, autant du moins que le respect et le dtail sont
conciliables. Nous ne comprenons pas tout, mais nous n'insultons rien.
Nous sommes  gale distance de l'hosanna de Joseph de Maistre qui
aboutit  sacrer le bourreau et du ricanement de Voltaire qui va jusqu'
railler le crucifix.

Illogisme de Voltaire, soit dit en passant; car Voltaire et dfendu
Jsus comme il dfendait Calas; et, pour ceux-l mmes qui nient les
incarnations surhumaines, que reprsente le crucifix? Le sage assassin.

Au dix-neuvime sicle, l'ide religieuse subit une crise. On dsapprend
de certaines choses, et l'on fait bien, pourvu qu'en dsapprenant ceci,
on apprenne cela. Pas de vide dans le coeur humain. De certaines
dmolitions se font, et il est bon qu'elles se fassent, mais  la
condition d'tre suivies de reconstructions.

En attendant, tudions les choses qui ne sont plus. Il est ncessaire de
les connatre, ne ft-ce que pour les viter. Les contrefaons du pass
prennent de faux noms et s'appellent volontiers l'avenir. Ce revenant,
le pass, est sujet  falsifier son passeport. Mettons-nous au fait du
pige. Dfions-nous. Le pass a un visage, la superstition, et un
masque, l'hypocrisie. Dnonons le visage et arrachons le masque.

Quant aux couvents, ils offrent une question complexe. Question de
civilisation, qui les condamne; question de libert, qui les protge.




Livre septime--Parenthse




Chapitre I

Le couvent, ide abstraite


Ce livre est un drame dont le premier personnage est l'infini.

L'homme est le second.

Cela tant, comme un couvent s'est trouv sur notre chemin, nous avons
d y pntrer. Pourquoi? C'est que le couvent, qui est propre  l'orient
comme  l'occident,  l'antiquit comme aux temps modernes, au
paganisme, au bouddhisme, au mahomtisme, comme au christianisme, est un
des appareils d'optique appliqus par l'homme sur l'infini.

Ce n'est point ici le lieu de dvelopper hors de mesure de certaines
ides; cependant, tout en maintenant absolument nos rserves, nos
restrictions, et mme nos indignations, nous devons le dire, toutes les
fois que nous rencontrons dans l'homme l'infini, bien ou mal compris,
nous nous sentons pris de respect. Il y a dans la synagogue, dans la
mosque, dans la pagode, dans le wigwam, un ct hideux que nous
excrons et un ct sublime que nous adorons. Quelle contemplation pour
l'esprit et quelle rverie sans fond! la rverbration de Dieu sur le
mur humain.




Chapitre II

Le couvent, fait historique


Au point de vue de l'histoire, de la raison et de la vrit, le
monachisme est condamn.

Les monastres, quand ils abondent chez une nation, sont des noeuds  la
circulation, des tablissements encombrants, des centres de paresse l
o il faut des centres de travail. Les communauts monastiques sont  la
grande communaut sociale ce que le gui est au chne, ce que la verrue
est au corps humain. Leur prosprit et leur embonpoint sont
l'appauvrissement du pays. Le rgime monacal, bon au dbut des
civilisations, utile  produire la rduction de la brutalit par le
spirituel, est mauvais  la virilit des peuples. En outre, lorsqu'il se
relche, et qu'il entre dans sa priode de drglement, comme il
continue  donner l'exemple il devient mauvais par toutes les raisons
qui le faisaient salutaire dans sa priode de puret.

Les claustrations ont fait leur temps. Les clotres, utiles  la
premire ducation de la civilisation moderne, ont t gnants pour sa
croissance et sont nuisibles  son dveloppement. En tant qu'institution
et que mode de formation pour l'homme, les monastres, bons au dixime
sicle, discutables au quinzime, sont dtestables au dix-neuvime. La
lpre monacale a presque rong jusqu'au squelette deux admirables
nations, l'Italie et l'Espagne, l'une la lumire, l'autre la splendeur
de l'Europe pendant des sicles, et,  l'poque o nous sommes, ces deux
illustres peuples ne commencent  gurir que grce  la saine et
vigoureuse hygine de 1789.

Le couvent, l'antique couvent de femmes particulirement, tel qu'il
apparat encore au seuil de ce sicle en Italie, en Autriche, en
Espagne, est une des plus sombres concrtions du Moyen Age. Le clotre,
ce clotre-l, est le point d'intersection des terreurs. Le clotre
catholique proprement dit est tout rempli du rayonnement noir de la
mort.

Le couvent espagnol surtout est funbre. L montent dans l'obscurit,
sous des votes pleines de brume, sous des dmes vagues  force d'ombre,
de massifs autels babliques, hauts comme des cathdrales; l pendent 
des chanes dans les tnbres d'immenses crucifix blancs; l s'talent,
nus sur l'bne, de grands Christs d'ivoire; plus que sanglants,
saignants; hideux et magnifiques, les coudes montrant les os, les
rotules montrant les tguments, les plaies montrant les chairs,
couronns d'pines d'argent, clous de clous d'or, avec des gouttes de
sang en rubis sur le front et des larmes en diamants dans les yeux. Les
diamants et les rubis semblent mouills, et font pleurer en bas dans
l'ombre des tres voils qui ont les flancs meurtris par le cilice et
par le fouet aux pointes de fer, les seins crass par des claies
d'osier, les genoux corchs par la prire; des femmes qui se croient
des pouses; des spectres qui se croient des sraphins. Ces femmes
pensent-elles? non. Veulent-elles? non. Aiment-elles? non. Vivent-elles?
non. Leurs nerfs sont devenus des os; leurs os sont devenus des pierres.
Leur voile est de la nuit tissue. Leur souffle sous le voile ressemble 
on ne sait quelle tragique respiration de la mort. L'abbesse, une larve,
les sanctifie et les terrifie. L'immacul est l, farouche. Tels sont
les vieux monastres d'Espagne. Repaires de la dvotion terrible; antres
de vierges; lieux froces.

L'Espagne catholique tait plus romaine que Rome mme. Le couvent
espagnol tait par excellence le couvent catholique. On y sentait
l'orient. L'archevque, kislar-aga du ciel, verrouillait et espionnait
ce srail d'mes rserv  Dieu. La nonne tait l'odalisque, le prtre
tait l'eunuque. Les ferventes taient choisies en songe et possdaient
Christ. La nuit, le beau jeune homme nu descendait de la croix et
devenait l'extase de la cellule. De hautes murailles gardaient de toute
distraction vivante la sultane mystique qui avait le crucifi pour
sultan. Un regard dehors tait une infidlit. L' _in-pace_ remplaait
le sac de cuir. Ce qu'on jetait  la mer en orient, on le jetait  la
terre en occident. Des deux cts, des femmes se tordaient les bras; la
vague aux unes, la fosse aux autres; ici les noyes, l les enterres.
Paralllisme monstrueux.

Aujourd'hui les souteneurs du pass, ne pouvant nier ces choses, ont
pris le parti d'en sourire. On a mis  la mode une faon commode et
trange de supprimer les rvlations de l'histoire, d'infirmer les
commentaires de la philosophie, et d'lider tous les faits gnants et
toutes les questions sombres. _Matire  dclamations_, disent les
habiles. Dclamations, rptent les niais. Jean-Jacques, dclamateur;
Diderot, dclamateur; Voltaire sur Calas, Labarre et Sirven,
dclamateur. Je ne sais qui a trouv dernirement que Tacite tait un
dclamateur, que Nron tait une victime, et que dcidment il fallait
s'apitoyer sur ce pauvre Holopherne.

Les faits pourtant sont malaiss  dconcerter, et s'obstinent. L'auteur
de ce livre a vu, de ses yeux,  huit lieues de Bruxelles, c'est l du
Moyen Age que tout le monde a sous la main,  l'abbaye de Villers, le
trou des oubliettes au milieu du pr qui a t la cour du clotre et, au
bord de la Dyle, quatre cachots de pierre, moiti sous terre, moiti
sous l'eau. C'taient des _in-pace_. Chacun de ces cachots a un reste de
porte de fer, une latrine, et une lucarne grille qui, dehors, est 
deux pieds au-dessus de la rivire, et, dedans,  six pieds au-dessus du
sol. Quatre pieds de rivire coulent extrieurement le long du mur. Le
sol est toujours mouill. L'habitant de l' _in-pace_ avait pour lit
cette terre mouille. Dans l'un des cachots, il y a un tronon de carcan
scell au mur; dans un autre on voit une espce de bote carre faite de
quatre lames de granit, trop courte pour qu'on s'y couche, trop basse
pour qu'on s'y dresse. On mettait l dedans un tre avec un couvercle de
pierre par-dessus. Cela est. On le voit. On le touche. Ces _in-pace_,
ces cachots, ces gonds de fer, ces carcans, cette haute lucarne au ras
de laquelle coule la rivire, cette bote de pierre ferme d'un
couvercle de granit comme une tombe, avec cette diffrence qu'ici le
mort tait un vivant, ce sol qui est de la boue, ce trou de latrines,
ces murs qui suintent, quels dclamateurs!




Chapitre III

 quelle condition on peut respecter le pass


Le monachisme, tel qu'il existait en Espagne et tel qu'il existe au
Thibet, est pour la civilisation une sorte de phtisie. Il arrte net la
vie. Il dpeuple, tout simplement. Claustration, castration. Il a t
flau en Europe. Ajoutez  cela la violence si souvent faite  la
conscience, les vocations forces, la fodalit s'appuyant au clotre,
l'anesse versant dans le monachisme le trop-plein de la famille, les
frocits dont nous venons de parler, les _in-pace_, les bouches closes,
les cerveaux murs, tant d'intelligences infortunes mises au cachot des
voeux ternels, la prise d'habit, enterrement des mes toutes vives.
Ajoutez les supplices individuels aux dgradations nationales, et, qui
que vous soyez, vous vous sentirez tressaillir devant le froc et le
voile, ces deux suaires d'invention humaine.

Pourtant, sur certains points et en certains lieux, en dpit de la
philosophie, en dpit du progrs, l'esprit claustral persiste en plein
dix-neuvime sicle, et une bizarre recrudescence asctique tonne en ce
moment le monde civilis. L'enttement des institutions vieillies  se
perptuer ressemble  l'obstination du parfum ranci qui rclamerait
notre chevelure,  la prtention du poisson gt qui voudrait tre
mang,  la perscution du vtement d'enfant qui voudrait habiller
l'homme, et  la tendresse des cadavres qui reviendraient embrasser les
vivants.

Ingrats! dit le vtement, je vous ai protgs dans le mauvais temps,
pourquoi ne voulez-vous plus de moi? Je viens de la pleine mer, dit le
poisson. J'ai t la rose, dit le parfum. Je vous ai aims, dit le
cadavre. Je vous ai civiliss, dit le couvent.

 cela une seule rponse: Jadis.

Rver la prolongation indfinie des choses dfuntes et le gouvernement
des hommes par embaumement, restaurer les dogmes en mauvais tat,
redorer les chsses, recrpir les clotres, rebnir les reliquaires,
remeubler les superstitions, ravitailler les fanatismes, remmancher les
goupillons et les sabres, reconstituer le monachisme et le militarisme,
croire au salut de la socit par la multiplication des parasites,
imposer le pass au prsent, cela semble trange. Il y a cependant des
thoriciens pour ces thories-l. Ces thoriciens, gens d'esprit
d'ailleurs, ont un procd bien simple, ils appliquent sur le pass un
enduit qu'ils appellent ordre social, droit divin, morale, famille,
respect des aeux, autorit antique, tradition sainte, lgitimit,
religion; et ils vont criant:--Voyez! prenez ceci, honntes gens.--Cette
logique tait connue des anciens. Les aruspices la pratiquaient. Ils
frottaient de craie une gnisse noire, et disaient: Elle est blanche.
_Bos cretatus_.

Quant  nous, nous respectons  et l et nous pargnons partout le
pass, pourvu qu'il consente  tre mort. S'il veut tre vivant, nous
l'attaquons, et nous tchons de le tuer.

Superstitions, bigotismes, cagotismes, prjugs, ces larves, toutes
larves qu'elles sont, sont tenaces  la vie, elles ont des dents et des
ongles dans leur fume, et il faut les treindre corps  corps, et leur
faire la guerre, et la leur faire sans trve, car c'est une des
fatalits de l'humanit d'tre condamne  l'ternel combat des
fantmes. L'ombre est difficile  prendre  la gorge et  terrasser.

Un couvent en France, en plein midi du dix-neuvime sicle, c'est un
collge de hiboux faisant face au jour. Un clotre, en flagrant dlit
d'asctisme au beau milieu de la cit de 89, de 1830 et de 1848, Rome
s'panouissant dans Paris, c'est un anachronisme. En temps ordinaire,
pour dissoudre un anachronisme et le faire vanouir, on n'a qu' lui
faire peler le millsime. Mais nous ne sommes point en temps ordinaire.

Combattons.

Combattons, mais distinguons. Le propre de la vrit, c'est de n'tre
jamais excessive. Quel besoin a-t-elle d'exagrer? Il y a ce qu'il faut
dtruire, et il y a ce qu'il faut simplement clairer et regarder.
L'examen bienveillant et grave, quelle force! N'apportons point la
flamme l o la lumire suffit.

Donc, le dix-neuvime sicle tant donn, nous sommes contraire, en
thse gnrale, et chez tous les peuples, en Asie comme en Europe, dans
l'Inde comme en Turquie, aux claustrations asctiques. Qui dit couvent
dit marais. Leur putrescibilit est vidente, leur stagnation est
malsaine, leur fermentation enfivre les peuples et les tiole; leur
multiplication devient plaie d'gypte. Nous ne pouvons penser sans
effroi  ces pays o les fakirs, les bonzes, les santons, les caloyers,
les marabouts, les talapoins et les derviches pullulent jusqu'au
fourmillement vermineux.

Cela dit, la question religieuse subsiste. Cette question a de certains
cts mystrieux, presque redoutables; qu'il nous soit permis de la
regarder fixement.




Chapitre IV

Le couvent au point de vue des principes


Des hommes se runissent et habitent en commun. En vertu de quel droit?
en vertu du droit d'association.

Ils s'enferment chez eux. En vertu de quel droit? en vertu du droit qu'a
tout homme d'ouvrir ou de fermer sa porte.

Ils ne sortent pas. En vertu de quel droit? en vertu du droit d'aller et
de venir, qui implique le droit de rester chez soi.

L, chez eux, que font-ils?

Ils parlent bas; ils baissent les yeux; ils travaillent. Ils renoncent
au monde, aux villes, aux sensualits, aux plaisirs, aux vanits, aux
orgueils, aux intrts. Ils sont vtus de grosse laine ou de grosse
toile. Pas un d'eux ne possde en proprit quoi que ce soit. En entrant
l, celui qui tait riche se fait pauvre. Ce qu'il a, il le donne 
tous. Celui qui tait ce qu'on appelle noble, gentilhomme et seigneur,
est l'gal de celui qui tait paysan. La cellule est identique pour
tous. Tous subissent la mme tonsure, portent le mme froc, mangent le
mme pain noir, dorment sur la mme paille, meurent sur la mme cendre.
Le mme sac sur le dos, la mme corde autour des reins. Si le parti pris
est d'aller pieds nus, tous vont pieds nus. Il peut y avoir l un
prince, ce prince est la mme ombre que les autres. Plus de titres. Les
noms de famille mme ont disparu. Ils ne portent que des prnoms. Tous
sont courbs sous l'galit des noms de baptme. Ils ont dissous la
famille charnelle et constitu dans leur communaut la famille
spirituelle. Ils n'ont plus d'autres parents que tous les hommes. Ils
secourent les pauvres, ils soignent les malades. Ils lisent ceux
auxquels ils obissent. Ils se disent l'un  l'autre: mon frre. Vous
m'arrtez, et vous vous criez:--Mais c'est l le couvent idal!

Il suffit que ce soit le couvent possible, pour que j'en doive tenir
compte.

De l vient que, dans le livre prcdent, j'ai parl d'un couvent avec
un accent respectueux. Le moyen-ge cart, l'Asie carte, la question
historique et politique rserve, au point de vue philosophique pur, en
dehors des ncessits de la politique militante,  la condition que le
monastre soit absolument volontaire et ne renferme que des
consentements, je considrerai toujours la communaut claustrale avec
une certaine gravit attentive et,  quelques gards, dfrente. L o
il y a la communaut, il y a la commune; l o il y a la commune, il y a
le droit. Le monastre est le produit de la formule: galit,
Fraternit. Oh! que la Libert est grande! et quelle transfiguration
splendide! la Libert suffit  transformer le monastre en rpublique.

Continuons.

Mais ces hommes, ou ces femmes, qui sont derrire ces quatre murs, ils
s'habillent de bure, ils sont gaux, ils s'appellent frres; c'est bien;
mais ils font encore autre chose?

Oui.

Quoi?

Ils regardent l'ombre, ils se mettent  genoux, et ils joignent les
mains.

Qu'est-ce que cela signifie?




Chapitre V

La prire


Ils prient.

Qui?

Dieu.

Prier Dieu, que veut dire ce mot?

Y a-t-il un infini hors de nous? Cet infini est-il un, immanent,
permanent; ncessairement substantiel, puisqu'il est infini, et que, si
la matire lui manquait, il serait born l, ncessairement intelligent,
puisqu'il est infini, et que, si l'intelligence lui manquait, il serait
fini l? Cet infini veille-t-il en nous l'ide d'essence, tandis que
nous ne pouvons nous attribuer  nous-mmes que l'ide d'existence? En
d'autres termes, n'est-il pas l'absolu dont nous sommes le relatif?

En mme temps qu'il y a un infini hors de nous, n'y a-t-il pas un infini
en nous? Ces deux infinis (quel pluriel effrayant!) ne se
superposent-ils pas l'un  l'autre? Le second infini n'est-il pas pour
ainsi dire sous-jacent au premier? n'en est-il pas le miroir, le reflet,
l'cho, abme concentrique  un autre abme? Ce second infini est-il
intelligent lui aussi? Pense-t-il? aime-t-il? veut-il? Si les deux
infinis sont intelligents, chacun d'eux a un principe voulant, et il y a
un moi dans l'infini d'en haut comme il y a un moi dans l'infini d'en
bas. Le moi d'en bas, c'est l'me; le moi d'en haut, c'est Dieu.

Mettre par la pense l'infini d'en bas en contact avec l'infini d'en
haut, cela s'appelle prier.

Ne retirons rien  l'esprit humain; supprimer est mauvais. Il faut
rformer et transformer. Certaines facults de l'homme sont diriges
vers l'Inconnu; la pense, la rverie, la prire. L'Inconnu est un
ocan. Qu'est-ce que la conscience? C'est la boussole de l'Inconnu.
Pense, rverie, prire, ce sont l de grands rayonnements mystrieux.
Respectons-les. O vont ces irradiations majestueuses de l'me? 
l'ombre; c'est--dire  la lumire.

La grandeur de la dmocratie, c'est de ne rien nier et de ne rien renier
de l'humanit. Prs du droit de l'Homme, au moins  ct, il y a le
droit de l'me.

craser les fanatismes et vnrer l'infini, telle est la loi. Ne nous
bornons pas  nous prosterner sous l'arbre Cration, et  contempler ses
immenses branchages pleins d'astres. Nous avons un devoir: travailler 
l'me humaine, dfendre le mystre contre le miracle, adorer
l'incomprhensible et rejeter l'absurde, n'admettre, en fait
d'inexplicable, que le ncessaire, assainir la croyance, ter les
superstitions de dessus la religion; cheniller Dieu.




Chapitre VI

Bont absolue de la prire


Quant au mode de prier, tous sont bons, pourvu qu'ils soient sincres.
Tournez votre livre  l'envers, et soyez dans l'infini.

Il y a, nous le savons, une philosophie qui nie l'infini. Il y a aussi
une philosophie, classe pathologiquement, qui nie le soleil; cette
philosophie s'appelle ccit.

riger un sens qui nous manque en source de vrit, c'est un bel aplomb
d'aveugle.

Le curieux, ce sont les airs hautains, suprieurs et compatissants que
prend, vis--vis de la philosophie qui voit Dieu, cette philosophie 
ttons. On croit entendre une taupe s'crier: Ils me font piti avec
leur soleil!

Il y a, nous le savons, d'illustres et puissants athes. Ceux-l, au
fond, ramens au vrai par leur puissance mme, ne sont pas bien srs
d'tre athes, ce n'est gure avec eux qu'une affaire de dfinition, et,
dans tous les cas, s'ils ne croient pas Dieu, tant de grands esprits,
ils prouvent Dieu.

Nous saluons en eux les philosophes, tout en qualifiant inexorablement
leur philosophie.

Continuons.

L'admirable aussi, c'est la facilit  se payer de mots. Une cole
mtaphysique du nord, un peu imprgne de brouillard, a cru faire une
rvolution dans l'entendement humain en remplaant le mot Force par le
mot Volont.

Dire: la plante veut; au lieu de: la plante crot; cela serait fcond,
en effet, si l'on ajoutait: l'univers veut. Pourquoi? C'est qu'il en
sortirait ceci: la plante veut, donc elle a un moi; l'univers veut, donc
il a un Dieu.

Quant  nous, qui pourtant, au rebours de cette cole, ne rejetons rien
 priori, une volont dans la plante, accepte par cette cole, nous
parat plus difficile  admettre qu'une volont dans l'univers, nie par
elle.

Nier la volont de l'infini, c'est--dire Dieu, cela ne se peut qu' la
condition de nier l'infini. Nous l'avons dmontr.

La ngation de l'infini mne droit au nihilisme. Tout devient une
conception de l'esprit.

Avec le nihilisme pas de discussion possible. Car le nihilisme logique
doute que son interlocuteur existe, et n'est pas bien sr d'exister
lui-mme.

 son point de vue, il est possible qu'il ne soit lui-mme pour lui-mme
qu'une conception de son esprit.

Seulement, il ne s'aperoit point que tout ce qu'il a ni, il l'admet en
bloc, rien qu'en prononant ce mot: Esprit.

En somme, aucune voie n'est ouverte pour la pense par une philosophie
qui fait tout aboutir au monosyllabe Non.

: Non, il n'y a qu'une rponse: Oui.

Le nihilisme est sans porte.

Il n'y a pas de nant. Zro n'existe pas. Tout est quelque chose. Rien
n'est rien.

L'homme vit d'affirmation plus encore que de pain.

Voir et montrer, cela mme ne suffit pas. La philosophie doit tre une
nergie; elle doit avoir pour effort et pour effet d'amliorer l'homme.
Socrate doit entrer dans Adam et produire Marc-Aurle; en d'autres
termes, faire sortir de l'homme de la flicit l'homme de la sagesse.
Changer l'Eden en Lyce. La science doit tre un cordial. Jouir, quel
triste but et quelle ambition chtive! La brute jouit. Penser, voil le
triomphe vrai de l'me. Tendre la pense  la soif des hommes, leur
donner  tous en lixir la notion de Dieu, faire fraterniser en eux la
conscience et la science, les rendre justes par cette confrontation
mystrieuse, telle est la fonction de la philosophie relle. La morale
est un panouissement de vrits. Contempler mne  agir. L'absolu doit
tre pratique. Il faut que l'idal soit respirable, potable et mangeable
 l'esprit humain. C'est l'idal qui a le droit de dire: _Prenez, ceci
est ma chair, ceci est mon sang_. La sagesse est une communion sacre.
C'est  cette condition qu'elle cesse d'tre un strile amour de la
science pour devenir le mode un et souverain du ralliement humain, et
que de philosophie elle est promue religion.

La philosophie ne doit pas tre un encorbellement bti sur le mystre
pour le regarder  son aise, sans autre rsultat que d'tre commode  la
curiosit.

Pour nous, en ajournant le dveloppement de notre pense  une autre
occasion, nous nous bornons  dire que nous ne comprenons ni l'homme
comme point de dpart, ni le progrs comme but, sans ces deux forces qui
sont les deux moteurs: croire et aimer.

Le progrs est le but, l'idal est le type.

Qu'est-ce que l'idal? C'est Dieu.

Idal, absolu, perfection, infini; mots identiques.




Chapitre VII

Prcautions  prendre dans le blme


L'histoire et la philosophie ont d'ternels devoirs qui sont en mme
temps des devoirs simples; combattre Caphe vque, Dracon juge,
Trimalcion lgislateur, Tibre empereur, cela est clair, direct et
limpide, et n'offre aucune obscurit. Mais le droit de vivre  part,
mme avec ses inconvnients et ses abus, veut tre constat et mnag.
Le cnobitisme est un problme humain.

Lorsqu'on parle des couvents, ces lieux d'erreur, mais d'innocence,
d'garement, mais de bonne volont, d'ignorance, mais de dvouement, de
supplice, mais de martyre, il faut presque toujours dire oui et non.

Un couvent, c'est une contradiction. Pour but, le salut; pour moyen, le
sacrifice. Le couvent, c'est le suprme gosme ayant pour rsultante la
suprme abngation.

Abdiquer pour rgner, semble tre la devise du monachisme.

Au clotre, on souffre pour jouir. On tire une lettre de change sur la
mort. On escompte en nuit terrestre la lumire cleste. Au clotre,
l'enfer est accept en avance d'hoirie sur le paradis.

La prise de voile ou de froc est un suicide pay d'ternit.

Il ne nous parait pas qu'en un pareil sujet la moquerie soit de mise.
Tout y est srieux, le bien comme le mal.

L'homme juste fronce le sourcil, mais ne sourit jamais du mauvais
sourire. Nous comprenons la colre, non la malignit.




Chapitre VIII

Foi, loi


Encore quelques mots.

Nous blmons l'glise quand elle est sature d'intrigue, nous mprisons
le spirituel pre au temporel; mais nous honorons partout l'homme
pensif.

Nous saluons qui s'agenouille.

Une foi; c'est l pour l'homme le ncessaire. Malheur  qui ne croit
rien!

On n'est pas inoccup parce qu'on est absorb. Il y a le labeur visible
et le labeur invisible.

Contempler, c'est labourer; penser, c'est agir. Les bras croiss
travaillent, les mains jointes font. Le regard au ciel est une oeuvre.

Thals resta quatre ans immobile. Il fonda la philosophie.

Pour nous les cnobites ne sont pas des oisifs, et les solitaires ne
sont pas des fainants.

Songer  l'Ombre est une chose srieuse.

Sans rien infirmer de ce que nous venons de dire, nous croyons qu'un
perptuel souvenir du tombeau convient aux vivants. Sur ce point le
prtre et le philosophe sont d'accord. _Il faut mourir_. L'abb de La
Trappe donne la rplique  Horace.

Mler  sa vie une certaine prsence du spulcre, c'est la loi du sage;
et c'est la loi de l'ascte. Sous ce rapport l'ascte et le sage
convergent.

Il y a la croissance matrielle; nous la voulons. Il y a aussi la
grandeur morale; nous y tenons.

Les esprits irrflchis et rapides disent:

-- quoi bon ces figures immobiles du ct du mystre?  quoi
servent-elles? qu'est-ce qu'elles font?

Hlas! en prsence de l'obscurit qui nous environne et qui nous attend,
ne sachant pas ce que la dispersion immense fera de nous, nous
rpondons: Il n'y a pas d'oeuvre plus sublime peut-tre que celle que
font ces mes. Et nous ajoutons: Il n'y a peut-tre pas de travail plus
utile.

Il faut bien ceux qui prient toujours pour ceux qui ne prient jamais.

Pour nous, toute la question est dans la quantit de pense qui se mle
 la prire.

Leibniz priant, cela est grand; Voltaire adorant, cela est beau. _Deo
erexit Voltaire_.

Nous sommes pour la religion contre les religions.

Nous sommes de ceux qui croient  la misre des oraisons et  la
sublimit de la prire.

Du reste, dans cette minute que nous traversons, minute qui heureusement
ne laissera pas au dix-neuvime sicle sa figure,  cette heure o tant
d'hommes ont le front bas et l'me peu haute, parmi tant de vivants
ayant pour morale de jouir, et occups des choses courtes et difformes
de la matire, quiconque s'exile nous semble vnrable. Le monastre est
un renoncement. Le sacrifice qui porte  faux est encore le sacrifice.
Prendre pour devoir une erreur svre, cela a sa grandeur.

Pris en soi, et idalement, et pour tourner autour de la vrit jusqu'
puisement impartial de tous les aspects, le monastre, le couvent de
femmes surtout, car dans notre socit c'est la femme qui souffre le
plus, et dans cet exil du clotre il y a de la protestation, le couvent
de femmes a incontestablement une certaine majest.

Cette existence claustrale si austre et si morne, dont nous venons
d'indiquer quelques linaments, ce n'est pas la vie, car ce n'est pas la
libert; ce n'est pas la tombe, car ce n'est pas la plnitude; c'est le
lieu trange d'o l'on aperoit, comme de la crte d'une haute montagne,
d'un ct l'abme o nous sommes, de l'autre l'abme o nous serons;
c'est une frontire troite et brumeuse sparant deux mondes, claire
et obscurcie par les deux  la fois, o le rayon affaibli de la vie se
mle au rayon vague de la mort; c'est la pnombre du tombeau.

Quant  nous, qui ne croyons pas ce que ces femmes croient, mais qui
vivons comme elles par la foi, nous n'avons jamais pu considrer sans
une espce de terreur religieuse et tendre, sans une sorte de piti
pleine d'envie, ces cratures dvoues, tremblantes et confiantes, ces
mes humbles et augustes qui osent vivre au bord mme du mystre,
attendant, entre le monde qui est ferm et le ciel qui n'est pas ouvert,
tournes vers la clart qu'on ne voit pas, ayant seulement le bonheur de
penser qu'elles savent o elle est, aspirant au gouffre et  l'inconnu,
l'oeil fix sur l'obscurit immobile, agenouilles, perdues,
stupfaites, frissonnantes,  demi souleves  de certaines heures par
les souffles profonds de l'ternit.




Livre huitime--Les cimetires prennent ce qu'on leur donne




Chapitre I

O il est trait de la manire d'entrer au couvent


C'est dans cette maison que Jean Valjean tait, comme avait dit
Fauchelevent, tomb du ciel.

Il avait franchi le mur du jardin qui faisait l'angle de la rue
Polonceau. Cet hymne des anges qu'il avait entendu au milieu de la nuit,
c'taient les religieuses chantant matines; cette salle qu'il avait
entrevue dans l'obscurit, c'tait la chapelle; ce fantme qu'il avait
vu tendu  terre, c'tait la soeur faisant la rparation; ce grelot
dont le bruit l'avait si trangement surpris, c'tait le grelot du
jardinier attach au genou du pre Fauchelevent.

Une fois Cosette couche, Jean Valjean et Fauchelevent avaient, comme on
l'a vu, soup d'un verre de vin et d'un morceau de fromage devant un bon
fagot flambant; puis, le seul lit qu'il y et dans la baraque tant
occup par Cosette, ils s'taient jets chacun sur une botte de paille.
Avant de fermer les yeux, Jean Valjean avait dit:--Il faut dsormais que
je reste ici.--Cette parole avait trott toute la nuit dans la tte de
Fauchelevent.

 vrai dire, ni l'un ni l'autre n'avaient dormi.

Jean Valjean, se sentant dcouvert et Javert sur sa piste, comprenait
que lui et Cosette taient perdus s'ils rentraient dans Paris. Puisque
le nouveau coup de vent qui venait de souffler sur lui l'avait chou
dans ce clotre, Jean Valjean n'avait plus qu'une pense, y rester. Or,
pour un malheureux dans sa position, ce couvent tait  la fois le lieu
le plus dangereux et le plus sr; le plus dangereux, car, aucun homme ne
pouvant y pntrer, si on l'y dcouvrait, c'tait un flagrant dlit, et
Jean Valjean ne faisait qu'un pas du couvent  la prison; le plus sr,
car si l'on parvenait  s'y faire accepter et  y demeurer, qui
viendrait vous chercher l? Habiter un lieu impossible, c'tait le
salut.

De son ct, Fauchelevent se creusait la cervelle. Il commenait par se
dclarer qu'il n'y comprenait rien. Comment Mr Madeleine se trouvait-il
l, avec les murs qu'il y avait? Des murs de clotre ne s'enjambent pas.
Comment s'y trouvait-il avec un enfant? On n'escalade pas une muraille 
pic avec un enfant dans ses bras. Qu'tait-ce que cet enfant? D'o
venaient-ils tous les deux? Depuis que Fauchelevent tait dans le
couvent, il n'avait plus entendu parler de Montreuil-sur-Mer, et il ne
savait rien de ce qui s'tait pass. Le pre Madeleine avait cet air qui
dcourage les questions; et d'ailleurs Fauchelevent se disait: On ne
questionne pas un saint. Mr Madeleine avait conserv pour lui tout son
prestige. Seulement, de quelques mots chapps  Jean Valjean, le
jardinier crut pouvoir conclure que Mr Madeleine avait probablement fait
faillite par la duret des temps, et qu'il tait poursuivi par ses
cranciers; ou bien qu'il tait compromis dans une affaire politique et
qu'il se cachait; ce qui ne dplut point  Fauchelevent, lequel, comme
beaucoup de nos paysans du nord, avait un vieux fond bonapartiste. Se
cachant, Mr Madeleine avait pris le couvent pour asile, et il tait
simple qu'il voult y rester. Mais l'inexplicable, o Fauchelevent
revenait toujours et o il se cassait la tte, c'tait que Mr Madeleine
ft l, et qu'il y ft avec cette petite. Fauchelevent les voyait, les
touchait, leur parlait, et n'y croyait pas. L'incomprhensible venait de
faire son entre dans la cahute de Fauchelevent. Fauchelevent tait 
ttons dans les conjectures, et ne voyait plus rien de clair sinon ceci:
Mr Madeleine m'a sauv la vie. Cette certitude unique suffisait, et le
dtermina. Il se dit  part lui: C'est mon tour. Il ajouta dans sa
conscience: Mr Madeleine n'a pas tant dlibr quand il s'est agi de se
fourrer sous la voiture pour m'en tirer. Il dcida qu'il sauverait Mr
Madeleine.

Il se fit pourtant diverses questions et diverses rponses:--Aprs ce
qu'il a t pour moi, si c'tait un voleur, le sauverais-je? Tout de
mme. Si c'tait un assassin, le sauverais-je? Tout de mme. Puisque
c'est un saint, le sauverai-je? Tout de mme.

Mais le faire rester dans le couvent, quel problme! Devant cette
tentative presque chimrique, Fauchelevent ne recula point; ce pauvre
paysan picard, sans autre chelle que son dvouement, sa bonne volont,
et un peu de cette vieille finesse campagnarde mise cette fois au
service d'une intention gnreuse, entreprit d'escalader les
impossibilits du clotre et les rudes escarpements de la rgle de saint
Benot. Le pre Fauchelevent tait un vieux qui toute sa vie avait t
goste, et qui,  la fin de ses jours, boiteux, infirme, n'ayant plus
aucun intrt au monde, trouva doux d'tre reconnaissant, et, voyant une
vertueuse action  faire, se jeta dessus comme un homme qui, au moment
de mourir, rencontrerait sous sa main un verre d'un bon vin dont il
n'aurait jamais got et le boirait avidement. On peut ajouter que l'air
qu'il respirait depuis plusieurs annes dj dans ce couvent avait
dtruit la personnalit en lui, et avait fini par lui rendre ncessaire
une bonne action quelconque.

Il prit donc sa rsolution: se dvouer  Mr Madeleine.

Nous venons de le qualifier _pauvre paysan picard_. La qualification est
juste, mais incomplte. Au point de cette histoire o nous sommes, un
peu de physiologie du pre Fauchelevent devient utile. Il tait paysan,
mais il avait t tabellion, ce qui ajoutait de la chicane  sa finesse,
et de la pntration  sa navet. Ayant, pour des causes diverses,
chou dans ses affaires, de tabellion il tait tomb charretier et
manoeuvre. Mais, en dpit des jurons et des coups de fouet, ncessaires
aux chevaux,  ce qu'il parat, il tait rest du tabellion en lui. Il
avait quelque esprit naturel; il ne disait ni j'ons ni j'avons; il
causait, chose rare au village; et les autres paysans disaient de lui:
Il parle quasiment comme un monsieur  chapeau. Fauchelevent tait en
effet de cette espce que le vocabulaire impertinent et lger du dernier
sicle qualifiait: _demi-bourgeois, demi-manant;_ et que les mtaphores
tombant du chteau sur la chaumire tiquetaient dans le casier de la
roture: _un peu rustre, un peu citadin; poivre et sel_. Fauchelevent,
quoique fort prouv et fort us par le sort, espce de pauvre vieille
me montrant la corde, tait pourtant homme de premier mouvement, et
trs spontan; qualit prcieuse qui empche qu'on soit jamais mauvais.
Ses dfauts et ses vices, car il en avait eu, taient de surface; en
somme, sa physionomie tait de celles qui russissent prs de
l'observateur. Ce vieux visage n'avait aucune de ces fcheuses rides du
haut du front qui signifient mchancet ou btise.

Au point du jour, ayant normment song, le pre Fauchelevent ouvrit
les yeux et vit Mr Madeleine qui, assis sur sa botte de paille,
regardait Cosette dormir. Fauchelevent se dressa sur son sant et dit:

--Maintenant que vous tes ici, comment allez-vous faire pour y entrer?

Ce mot rsumait la situation, et rveilla Jean Valjean de sa rverie.

Les deux bonshommes tinrent conseil.

--D'abord, dit Fauchelevent, vous allez commencer par ne pas mettre les
pieds hors de cette chambre. La petite ni vous. Un pas dans le jardin,
nous sommes flambs.

--C'est juste.

--Monsieur Madeleine, reprit Fauchelevent, vous tes arriv dans un
moment trs bon, je veux dire trs mauvais, il y a une de ces dames fort
malade. Cela fait qu'on ne regardera pas beaucoup de notre ct. Il
parat qu'elle se meurt. On dit les prires de quarante heures. Toute la
communaut est en l'air. a les occupe. Celle qui est en train de s'en
aller est une sainte. Au fait, nous sommes tous des saints ici. Toute la
diffrence entre elles et moi, c'est qu'elles disent: notre cellule, et
que je dis: ma _piolle_. Il va y avoir l'oraison pour les agonisants, et
puis l'oraison pour les morts. Pour aujourd'hui nous serons tranquilles
ici; mais je ne rponds pas de demain.

--Pourtant, observa Jean Valjean, cette baraque est dans le rentrant du
mur, elle est cache par une espce de ruine, il y a des arbres, on ne
la voit pas du couvent.

--Et j'ajoute que les religieuses n'en approchent jamais.

--Eh bien? fit Jean Valjean.

Le point d'interrogation qui accentuait cet: eh bien, signifiait: il me
semble qu'on peut y demeurer cach. C'est  ce point d'interrogation que
Fauchelevent rpondit:

--Il y a les petites.

--Quelles petites? demanda Jean Valjean.

Comme Fauchelevent ouvrait la bouche pour expliquer le mot qu'il venait
de prononcer, une cloche sonna un coup.

--La religieuse est morte, dit-il. Voici le glas.

Et il fit signe  Jean Valjean d'couter.

La cloche sonna un second coup.

--C'est le glas, monsieur Madeleine. La cloche va continuer de minute en
minute pendant vingt-quatre heures jusqu' la sortie du corps de
l'glise. Voyez-vous, a joue. Aux rcrations, il suffit qu'une balle
roule pour qu'elles s'en viennent, malgr les dfenses, chercher et
fourbanser partout par ici. C'est des diables, ces chrubins-l.

--Qui? demanda Jean Valjean.

--Les petites. Vous seriez bien vite dcouvert, allez. Elles crieraient:
Tiens! un homme! Mais il n'y a pas de danger aujourd'hui. Il n'y aura
pas de rcration. La journe va tre tout prires. Vous entendez la
cloche. Comme je vous le disais, un coup par minute. C'est le glas.

--Je comprends, pre Fauchelevent. Il y a des pensionnaires.

Et Jean Valjean pensa  part lui:

--Ce serait l'ducation de Cosette toute trouve.

Fauchelevent s'exclama:

--Pardine! s'il y a des petites filles! Et qui piailleraient autour de
vous! et qui se sauveraient! Ici, tre homme, c'est avoir la peste. Vous
voyez bien qu'on m'attache un grelot  la patte comme  une bte froce.

Jean Valjean songeait de plus en plus profondment.

--Ce couvent nous sauverait, murmurait-il. Puis il leva la voix:

--Oui, le difficile, c'est de rester.

--Non, dit Fauchelevent, c'est de sortir.

Jean Valjean sentit le sang lui refluer au coeur.

--Sortir!

--Oui, monsieur Madeleine, pour rentrer, il faut que vous sortiez.

Et, aprs avoir laiss passer un coup de cloche du glas, Fauchelevent
poursuivit:

--On ne peut pas vous trouver ici comme a. D'o venez-vous? Pour moi
vous tombez du ciel, parce que je vous connais; mais des religieuses, a
a besoin qu'on entre par la porte.

Tout  coup on entendit une sonnerie assez complique d'une autre
cloche.

--Ah! dit Fauchelevent, on sonne les mres vocales. Elles vont au
chapitre. On tient toujours chapitre quand quelqu'un est mort. Elle est
morte au point du jour. C'est ordinairement au point du jour qu'on
meurt. Mais est-ce que vous ne pourriez pas sortir par o vous tes
entr? Voyons, ce n'est pas pour vous faire une question, par o
tes-vous entr?

Jean Valjean devint ple. La seule ide de redescendre dans cette rue
formidable le faisait frissonner. Sortez d'une fort pleine de tigres,
et, une fois dehors, imaginez-vous un conseil d'ami qui vous engage  y
rentrer. Jean Valjean se figurait toute la police encore grouillante
dans le quartier, des agents en observation, des vedettes partout,
d'affreux poings tendus vers son collet, Javert peut-tre au coin du
carrefour.

--Impossible! dit-il. Pre Fauchelevent, mettez que je suis tomb de
l-haut.

--Mais je le crois, je le crois, reprit Fauchelevent. Vous n'avez pas
besoin de me le dire. Le bon Dieu vous aura pris dans sa main pour vous
regarder de prs, et puis vous aura lch. Seulement il voulait vous
mettre dans un couvent d'hommes; il s'est tromp. Allons, encore une
sonnerie. Celle-ci est pour avertir le portier d'aller prvenir la
municipalit pour qu'elle aille prvenir le mdecin des morts pour qu'il
vienne voir qu'il y a une morte. Tout a, c'est la crmonie de mourir.
Elles n'aiment pas beaucoup cette visite-l, ces bonnes dames. Un
mdecin, a ne croit  rien. Il lve le voile. Il lve mme quelquefois
autre chose. Comme elles ont vite fait avertir le mdecin, cette
fois-ci! Qu'est-ce qu'il y a donc? Votre petite dort toujours. Comment
se nomme-t-elle?

--Cosette.

--C'est votre fille? comme qui dirait: vous seriez son grand-pre?

--Oui.

--Pour elle, sortir d'ici, ce sera facile. J'ai ma porte de service qui
donne sur la cour. Je cogne. Le portier ouvre. J'ai ma hotte sur le dos,
la petite est dedans. Je sors. Le pre Fauchelevent sort avec sa hotte,
c'est tout simple. Vous direz  la petite de se tenir bien tranquille.
Elle sera sous la bche. Je la dposerai le temps qu'il faudra chez une
vieille bonne amie de fruitire que j'ai rue du Chemin-Vert, qui est
sourde et o il y a un petit lit. Je crierai dans l'oreille  la
fruitire que c'est une nice  moi, et de me la garder jusqu' demain.
Puis la petite rentrera avec vous. Car je vous ferai rentrer. Il le
faudra bien. Mais vous, comment ferez-vous pour sortir? Jean Valjean
hocha la tte.

--Que personne ne me voie. Tout est l, pre Fauchelevent. Trouvez moyen
de me faire sortir comme Cosette dans une hotte et sous une bche.

Fauchelevent se grattait le bas de l'oreille avec le mdium de la main
gauche, signe de srieux embarras.

Une troisime sonnerie fit diversion.

--Voici le mdecin des morts qui s'en va, dit Fauchelevent. Il a
regard, et dit: elle est morte, c'est bon. Quand le mdecin a vis le
passeport pour le paradis, les pompes funbres envoient une bire. Si
c'est une mre, les mres l'ensevelissent; si c'est une soeur, les
soeurs l'ensevelissent. Aprs quoi, je cloue. Cela fait partie de mon
jardinage. Un jardinier est un peu un fossoyeur. On la met dans une
salle basse de l'glise qui communique  la rue et o pas un homme ne
peut entrer que le mdecin des morts. Je ne compte pas pour des hommes
les croque-morts et moi. C'est dans cette salle que je cloue la bire.
Les croque-morts viennent la prendre, et fouette cocher! c'est comme
cela qu'on s'en va au ciel. On apporte une bote o il n'y a rien, on la
remporte avec quelque chose dedans. Voil ce que c'est qu'un
enterrement. _De profundis_.

Un rayon de soleil horizontal effleurait le visage de Cosette endormie
qui entrouvrait vaguement la bouche, et avait l'air d'un ange buvant de
la lumire. Jean Valjean s'tait mis  la regarder. Il n'coutait plus
Fauchelevent.

N'tre pas cout, ce n'est pas une raison pour se taire. Le brave vieux
jardinier continuait paisiblement son rabchage:

--On fait la fosse au cimetire Vaugirard. On prtend qu'on va le
supprimer, ce cimetire Vaugirard. C'est un ancien cimetire qui est en
dehors des rglements, qui n'a pas l'uniforme, et qui va prendre sa
retraite. C'est dommage, car il est commode. J'ai l un ami, le pre
Mestienne, le fossoyeur. Les religieuses d'ici ont un privilge, c'est
d'tre portes  ce cimetire-l  la tombe de la nuit. Il y a un
arrt de la prfecture exprs pour elles. Mais que d'vnements depuis
hier! la mre Crucifixion est morte, et le pre Madeleine....

--Est enterr, dit Jean Valjean souriant tristement.

Fauchelevent fit ricocher le mot.

--Dame! si vous tiez ici tout  fait, ce serait un vritable
enterrement.

Une quatrime sonnerie clata. Fauchelevent dtacha vivement du clou la
genouillre  grelot et la reboucla  son genou.

--Cette fois, c'est moi. La mre prieure me demande. Bon, je me pique 
l'ardillon de ma boucle. Monsieur Madeleine, ne bougez pas, et
attendez-moi. Il y a du nouveau. Si vous avez faim, il y a l le vin, le
pain et le fromage.

Et il sortit de la cahute en disant: On y va! on y va!

Jean Valjean le vit se hter  travers le jardin, aussi vite que sa
jambe torse le lui permettait, tout en regardant de ct ses
melonnires.

Moins de dix minutes aprs, le pre Fauchelevent, dont le grelot mettait
sur son passage les religieuses en droute, frappait un petit coup  une
porte, et une voix douce rpondait: _ jamais.  jamais_, c'est--dire:
_Entrez_.

Cette porte tait celle du parloir rserv au jardinier pour les besoins
du service. Ce parloir tait contigu  la salle du chapitre. La prieure,
assise sur l'unique chaise du parloir, attendait Fauchelevent.




Chapitre II

Fauchelevent en prsence de la difficult


Avoir l'air agit et grave, cela est particulier, dans les occasions
critiques,  de certains caractres et  de certaines professions,
notamment aux prtres et aux religieux. Au moment o Fauchelevent entra,
cette double forme de la proccupation tait empreinte sur la
physionomie de la prieure, qui tait cette charmante et savante Mlle de
Blemeur, mre Innocente, ordinairement gaie.

Le jardinier fit un salut craintif, et resta sur le seuil de la cellule.
La prieure, qui grenait son rosaire, leva les yeux et dit:

--Ah! c'est vous, pre Fauvent.

Cette abrviation avait t adopte dans le couvent.

Fauchelevent recommena son salut.

--Pre Fauvent, je vous ai fait appeler.

--Me voici, rvrende mre.

--J'ai  vous parler.

--Et moi, de mon ct, dit Fauchelevent avec une hardiesse dont il avait
peur intrieurement, j'ai quelque chose  dire  la trs rvrende mre.

La prieure le regarda.

--Ah! vous avez une communication  me faire.

--Une prire.

--Eh bien, parlez.

Le bonhomme Fauchelevent, ex-tabellion, appartenait  la catgorie des
paysans qui ont de l'aplomb. Une certaine ignorance habile est une
force; on ne s'en dfie pas et cela vous prend. Depuis un peu plus de
deux ans qu'il habitait le couvent, Fauchelevent avait russi dans la
communaut. Toujours solitaire, et tout en vaquant  son jardinage, il
n'avait gure autre chose  faire que d'tre curieux.  distance comme
il tait de toutes ces femmes voiles allant et venant, il ne voyait
gure devant lui qu'une agitation d'ombres.  force d'attention et de
pntration, il tait parvenu  remettre de la chair dans tous ces
fantmes, et ces mortes vivaient pour lui. Il tait comme un sourd dont
la vue s'allonge et comme un aveugle dont l'oue s'aiguise. Il s'tait
appliqu  dmler le sens des diverses sonneries, et il y tait arriv,
de sorte que ce clotre nigmatique et taciturne n'avait rien de cach
pour lui; ce sphinx lui bavardait tous ses secrets  l'oreille.
Fauchelevent, sachant tout, cachait tout. C'tait l son art. Tout le
couvent le croyait stupide. Grand mrite en religion. Les mres vocales
faisaient cas de Fauchelevent. C'tait un curieux muet. Il inspirait la
confiance. En outre, il tait rgulier, et ne sortait que pour les
ncessits dmontres du verger et du potager. Cette discrtion
d'allures lui tait compte. Il n'en avait pas moins fait jaser deux
hommes; au couvent, le portier, et il savait les particularits du
parloir; et, au cimetire, le fossoyeur, et il savait les singularits
de la spulture; de la sorte, il avait,  l'endroit de ces religieuses,
une double lumire, l'une sur la vie, l'autre sur la mort. Mais il
n'abusait de rien. La congrgation tenait  lui. Vieux, boiteux, n'y
voyant goutte, probablement un peu sourd, que de qualits! On l'et
difficilement remplac.

Le bonhomme, avec l'assurance de celui qui se sent apprci, entama,
vis--vis de la rvrende prieure, une harangue campagnarde assez
diffuse et trs profonde. Il parla longuement de son ge, de ses
infirmits, de la surcharge des annes comptant double dsormais pour
lui, des exigences croissantes du travail, de la grandeur du jardin, des
nuits  passer, comme la dernire, par exemple, o il avait fallu mettre
des paillassons sur les melonnires  cause de la lune, et il finit par
aboutir  ceci: qu'il avait un frre,--(la prieure fit un mouvement)--un
frre point jeune,--(second mouvement de la prieure, mais mouvement
rassur)--que, si on le voulait bien, ce frre pourrait venir loger avec
lui et l'aider, qu'il tait excellent jardinier, que la communaut en
tirerait de bons services, meilleurs que les siens  lui;--que,
autrement, si l'on n'admettait point son frre, comme, lui, l'an, il
se sentait cass, et insuffisant  la besogne, il serait, avec bien du
regret, oblig de s'en aller;--et que son frre avait une petite fille
qu'il amnerait avec lui, qui s'lverait en Dieu dans la maison, et qui
peut-tre, qui sait? ferait une religieuse un jour.

Quand il eut fini de parler, la prieure interrompit le glissement de son
rosaire entre ses doigts, et lui dit:

--Pourriez-vous, d'ici  ce soir, vous procurer une forte barre de fer?

--Pourquoi faire?

--Pour servir de levier.

--Oui, rvrende mre, rpondit Fauchelevent.

La prieure, sans ajouter une parole, se leva, et entra dans la chambre
voisine, qui tait la salle du chapitre et o les mres vocales taient
probablement assembles. Fauchelevent demeura seul.




Chapitre III

Mre Innocente


Un quart d'heure environ s'coula. La prieure rentra et revint s'asseoir
sur la chaise.

Les deux interlocuteurs semblaient proccups. Nous stnographions de
notre mieux le dialogue qui s'engagea.

--Pre Fauvent?

--Rvrende mre?

--Vous connaissez la chapelle?

--J'y ai une petite cage pour entendre la messe et les offices.

--Et vous tes entr dans le choeur pour votre ouvrage?

--Deux ou trois fois.

--Il s'agit de soulever une pierre.

--Lourde?

--La dalle du pav qui est  ct de l'autel.

--La pierre qui ferme le caveau?

--Oui.

--C'est l une occasion o il serait bon d'tre deux hommes.

--La mre Ascension, qui est forte comme un homme, vous aidera.

--Une femme n'est jamais un homme.

--Nous n'avons qu'une femme pour vous aider. Chacun fait ce qu'il peut.
Parce que dom Mabillon donne quatre cent dix-sept ptres de saint
Bernard et que Merlonus Horstius n'en donne que trois cent
soixante-sept, je ne mprise point Merlonus Horstius.

--Ni moi non plus.

--Le mrite est de travailler selon ses forces. Un clotre n'est pas un
chantier.

--Et une femme n'est pas un homme. C'est mon frre qui est fort!

--Et puis vous aurez un levier.

--C'est la seule espce de clef qui aille  ces espces de portes.

--Il y a un anneau  la pierre.

--J'y passerai le levier.

--Et la pierre est arrange de faon  pivoter.

--C'est bien, rvrende mre. J'ouvrirai le caveau.

--Et les quatre mres chantres vous assisteront.

--Et quand le caveau sera ouvert?

--Il faudra le refermer.

--Sera-ce tout?

--Non.

--Donnez-moi vos ordres, trs rvrende mre.

--Fauvent, nous avons confiance en vous.

--Je suis ici pour tout faire.

--Et pour tout taire.

--Oui, rvrende mre.

--Quand le caveau sera ouvert....

--Je le refermerai.

--Mais auparavant....

--Quoi, rvrende mre?

--Il faudra y descendre quelque chose.

Il y eut un silence. La prieure, aprs une moue de la lvre infrieure
qui ressemblait  de l'hsitation, le rompit.

--Pre Fauvent?

--Rvrende mre?

--Vous savez qu'une mre est morte ce matin.

--Non.

--Vous n'avez donc pas entendu la cloche?

--On n'entend rien au fond du jardin.

--En vrit?

--C'est  peine si je distingue ma sonnerie.

--Elle est morte  la pointe du jour.

--Et puis, ce matin, le vent ne portait pas de mon ct.

--C'est la mre Crucifixion. Une bienheureuse.

La prieure se tut, remua un moment les lvres, comme pour une oraison
mentale, et reprit:

--Il y a trois ans, rien que pour avoir vu prier la mre Crucifixion,
une jansniste, madame de Bthune, s'est faite orthodoxe.

--Ah oui, j'entends le glas maintenant, rvrende mre.

--Les mres l'ont porte dans la chambre des mortes qui donne dans
l'glise.

--Je sais.

--Aucun autre homme que vous ne peut et ne doit entrer dans cette
chambre-l. Veillez-y bien. Il ferait beau voir qu'un homme entrt dans
la chambre des mortes!

--Plus souvent!

--Hein?

--Plus souvent!

--Qu'est-ce que vous dites?

--Je dis plus souvent.

--Plus souvent que quoi?

--Rvrende mre, je ne dis pas plus souvent que quoi, je dis plus
souvent.

--Je ne vous comprends pas. Pourquoi dites-vous plus souvent?

--Pour dire comme vous, rvrende mre.

--Mais je n'ai pas dit plus souvent.

--Vous ne l'avez pas dit, mais je l'ai dit pour dire comme vous.

En ce moment neuf heures sonnrent.

-- neuf heures du matin et  toute heure lou soit et ador le trs
Saint-Sacrement de l'autel, dit la prieure.

--Amen, dit Fauchelevent.

L'heure sonna  propos. Elle coupa court  Plus Souvent. Il est probable
que sans elle la prieure et Fauchelevent ne se fussent jamais tirs de
cet cheveau.

Fauchelevent s'essuya le front.

La prieure fit un nouveau petit murmure intrieur, probablement sacr,
puis haussa la voix.

--De son vivant, mre Crucifixion faisait des conversions; aprs sa
mort, elle fera des miracles.

--Elle en fera! rpondit Fauchelevent embotant le pas, et faisant
effort pour ne plus broncher dsormais.

--Pre Fauvent, la communaut a t bnie en la mre Crucifixion. Sans
doute il n'est point donn  tout le monde de mourir comme le cardinal
de Brulle en disant la sainte messe, et d'exhaler son me vers Dieu en
prononant ces paroles: _Hanc igitur oblationem_. Mais, sans atteindre 
tant de bonheur, la mre Crucifixion a eu une mort trs prcieuse. Elle
a eu sa connaissance jusqu'au dernier instant. Elle nous parlait, puis
elle parlait aux anges. Elle nous a fait ses derniers commandements. Si
vous aviez un peu plus de foi, et si vous aviez pu tre dans sa cellule,
elle vous aurait guri votre jambe en y touchant. Elle souriait. On
sentait qu'elle ressuscitait en Dieu. Il y a eu du paradis dans cette
mort-l.

Fauchelevent crut que c'tait une oraison qui finissait.

--Amen, dit-il.

--Pre Fauvent, il faut faire ce que veulent les morts.

La prieure dvida quelques grains de son chapelet. Fauchelevent se
taisait. Elle poursuivit.

--J'ai consult sur cette question plusieurs ecclsiastiques travaillant
en Notre-Seigneur qui s'occupent dans l'exercice de la vie clricale et
qui font un fruit admirable.

--Rvrende mre, on entend bien mieux le glas d'ici que dans le jardin.

--D'ailleurs, c'est plus qu'une morte, c'est une sainte.

--Comme vous, rvrende mre.

--Elle couchait dans son cercueil depuis vingt ans, par permission
expresse de notre saint-pre Pie VII.

--Celui qui a couronn l'emp.... Buonaparte.

Pour un habile homme comme Fauchelevent, le souvenir tait
malencontreux. Heureusement la prieure, toute  sa pense, ne l'entendit
pas. Elle continua:

--Pre Fauvent?

--Rvrende mre?

--Saint Diodore, archevque de Cappadoce, voulut qu'on crivt sur sa
spulture ce seul mot: _Acarus_, qui signifie ver de terre; cela fut
fait. Est-ce vrai?

--Oui, rvrende mre.

--Le bienheureux Mezzocane, abb d'Aquila, voulut tre inhum sous la
potence; cela fut fait.

--C'est vrai.

--Saint Trence, vque de Port sur l'embouchure du Tibre dans la mer,
demanda qu'on gravt sur sa pierre le signe qu'on mettait sur la fosse
des parricides, dans l'espoir que les passants cracheraient sur son
tombeau. Cela fut fait. Il faut obir aux morts.

--Ainsi soit-il.

--Le corps de Bernard Guidonis, n en France prs de Roche-Abeille, fut,
comme il l'avait ordonn et malgr le roi de Castille, port en l'glise
des Dominicains de Limoges, quoique Bernard Guidonis ft vque de Tuy
en Espagne. Peut-on dire le contraire?

--Pour a non, rvrende mre.

--Le fait est attest par Plantavit de la Fosse.

Quelques grains du chapelet s'grenrent encore silencieusement. La
prieure reprit:

--Pre Fauvent, la mre Crucifixion sera ensevelie dans le cercueil o
elle a couch depuis vingt ans.

--C'est juste.

--C'est une continuation de sommeil.

--J'aurai donc  la clouer dans ce cercueil-l?

--Oui.

--Et nous laisserons de ct la bire des pompes?

--Prcisment.

--Je suis aux ordres de la trs rvrende communaut.

--Les quatre mres chantres vous aideront.

-- clouer le cercueil? Je n'ai pas besoin d'elles.

--Non.  le descendre.

--O?

--Dans le caveau.

--Quel caveau?

--Sous l'autel.

Fauchelevent fit un soubresaut.

--Le caveau sous l'autel!

--Sous l'autel.

--Mais....

--Vous aurez une barre de fer.

--Oui, mais....

--Vous lverez la pierre avec la barre au moyen de l'anneau.

--Mais....

--Il faut obir aux morts. tre enterre dans le caveau sous l'autel de
la chapelle, ne point aller en sol profane, rester morte l o elle a
pri vivante; 'a t le voeu suprme de la mre Crucifixion. Elle nous
l'a demand, c'est--dire command.

--Mais c'est dfendu.

--Dfendu par les hommes, ordonn par Dieu.

--Si cela venait  se savoir?

--Nous avons confiance en vous.

--Oh, moi, je suis une pierre de votre mur.

--Le chapitre s'est assembl. Les mres vocales, que je viens de
consulter encore et qui sont en dlibration, ont dcid que la mre
Crucifixion serait, selon son voeu, enterre dans son cercueil sous
notre autel. Jugez, pre Fauvent, s'il allait se faire des miracles ici!
quelle gloire en Dieu pour la communaut! Les miracles sortent des
tombeaux.

--Mais, rvrende mre, si l'agent de la commission de salubrit....

--Saint Benot II, en matire de spulture, a rsist  Constantin
Pogonat.

--Pourtant le commissaire de police....

--Chonodemaire, un des sept rois allemands qui entrrent dans les Gaules
sous l'empire de Constance, a reconnu expressment le droit des
religieux d'tre inhums en religion, c'est--dire sous l'autel.

--Mais l'inspecteur de la prfecture....

--Le monde n'est rien devant la croix. Martin, onzime gnral des
chartreux, a donn cette devise  son ordre: _Stat crux dum volvitur
orbis_.

--Amen, dit Fauchelevent, imperturbable dans cette faon de se tirer
d'affaire toutes les fois qu'il entendait du latin.

Un auditoire quelconque suffit  qui s'est tu trop longtemps. Le jour o
le rhteur Gymnastoras sortit de prison, ayant dans le corps beaucoup de
dilemmes et de syllogismes rentrs, il s'arrta devant le premier arbre
qu'il rencontra, le harangua, et fit de trs grands efforts pour le
convaincre. La prieure, habituellement sujette au barrage du silence, et
ayant du trop-plein dans son rservoir, se leva et s'cria avec une
loquacit d'cluse lche:

--J'ai  ma droite Benot et  ma gauche Bernard. Qu'est-ce que Bernard?
c'est le premier abb de Clairvaux. Fontaines en Bourgogne est un pays
bni pour l'avoir vu natre. Son pre s'appelait Tcelin et sa mre
Althe. Il a commenc par Cteaux pour aboutir  Clairvaux; il a t
ordonn abb par l'vque de Chlon-sur-Sane, Guillaume de Champeaux;
il a eu sept cents novices et fond cent soixante monastres; il a
terrass Abeilard au concile de Sens, en 1140, et Pierre de Bruys et
Henry son disciple, et une autre sorte de dvoys qu'on nommait les
Apostoliques; il a confondu Arnaud de Bresce, foudroy le moine Raoul,
le tueur de juifs, domin en 1148 le concile de Reims, fait condamner
Gilbert de la Pore, vque de Poitiers, fait condamner Eon de l'toile,
arrang les diffrends des princes, clair le roi Louis le Jeune,
conseill le pape Eugne III, rgl le Temple, prch la croisade, fait
deux cent cinquante miracles dans sa vie, et jusqu' trente-neuf en un
jour. Qu'est-ce que Benot? c'est le patriarche de Mont-Cassin; c'est le
deuxime fondateur de la saintet claustrale, c'est le Basile de
l'occident. Son ordre a produit quarante papes, deux cents cardinaux,
cinquante patriarches, seize cents archevques, quatre mille six cents
vques, quatre empereurs, douze impratrices, quarante-six rois,
quarante et une reines, trois mille six cents saints canoniss, et
subsiste depuis quatorze cents ans. D'un ct saint Bernard; de l'autre
l'agent de la salubrit! D'un ct saint Benot; de l'autre l'inspecteur
de la voirie! L'tat, la voirie, les pompes funbres, les rglements,
l'administration, est-ce que nous connaissons cela? Aucuns passants
seraient indigns de voir comme on nous traite. Nous n'avons mme pas le
droit de donner notre poussire  Jsus-Christ! Votre salubrit est une
invention rvolutionnaire. Dieu subordonn au commissaire de police; tel
est le sicle. Silence, Fauvent!

Fauchelevent, sous cette douche, n'tait pas fort  son aise. La prieure
continua.

--Le droit du monastre  la spulture ne fait doute pour personne. Il
n'y a pour le nier que les fanatiques et les errants. Nous vivons dans
des temps de confusion terrible. On ignore ce qu'il faut savoir, et l'on
sait ce qu'il faut ignorer. On est crasse et impie. Il y a dans cette
poque des gens qui ne distinguent pas entre le grandissime saint
Bernard et le Bernard dit des Pauvres Catholiques, certain bon
ecclsiastique qui vivait dans le treizime sicle. D'autres blasphment
jusqu' rapprocher l'chafaud de Louis XVI de la croix de Jsus-Christ.
Louis XVI n'tait qu'un roi. Prenons donc garde  Dieu! Il n'y a plus ni
juste ni injuste. On sait le nom de Voltaire et l'on ne sait pas le nom
de Csar de Bus. Pourtant Csar de Bus est un bienheureux et Voltaire
est un malheureux. Le dernier archevque, le cardinal de Prigord, ne
savait mme pas que Charles de Gondren a succd  Brulle, et Franois
Bourgoin  Gondren, et Jean-Franois Senault  Bourgoin, et le pre de
Sainte-Marthe  Jean-Franois Senault. On connat le nom du pre Coton,
non parce qu'il a t un des trois qui ont pouss  la fondation de
l'Oratoire, mais parce qu'il a t matire  juron pour le roi huguenot
Henri IV. Ce qui fait saint Franois de Sales aimable aux gens du monde,
c'est qu'il trichait au jeu. Et puis on attaque la religion. Pourquoi?
Parce qu'il y a eu de mauvais prtres, parce que Sagittaire, vque de
Gap, tait frre de Salone, vque d'Embrun, et que tous les deux ont
suivi Mommol. Qu'est-ce que cela fait? Cela empche-t-il Martin de Tours
d'tre un saint et d'avoir donn la moiti de son manteau  un pauvre?
On perscute les saints. On ferme les yeux aux vrits. Les tnbres
sont l'habitude. Les plus froces btes sont les btes aveugles.
Personne ne pense  l'enfer pour de bon. Oh! le mchant peuple! De par
le Roi signifie aujourd'hui de par la Rvolution. On ne sait plus ce
qu'on doit, ni aux vivants, ni aux morts. Il est dfendu de mourir
saintement. Le spulcre est une affaire civile. Ceci fait horreur. Saint
Lon II a crit deux lettres exprs, l'une  Pierre Notaire, l'autre au
roi des Visigoths, pour combattre et rejeter, dans les questions qui
touchent aux morts, l'autorit de l'exarque et la suprmatie de
l'empereur. Gautier, vque de Chlons, tenait tte en cette matire 
Othon, duc de Bourgogne. L'ancienne magistrature en tombait d'accord.
Autrefois nous avions voix au chapitre mme dans les choses du sicle.
L'abb de Cteaux, gnral de l'ordre, tait conseiller-n au parlement
de Bourgogne. Nous faisons de nos morts ce que nous voulons. Est-ce que
le corps de saint Benot lui-mme n'est pas en France dans l'abbaye de
Fleury, dite Saint-Benot-sur-Loire, quoiqu'il soit mort en Italie au
Mont-Cassin, un samedi 21 du mois de mars de l'an 543? Tout ceci est
incontestable. J'abhorre les psallants, je hais les prieurs, j'excre
les hrtiques, mais je dtesterais plus encore quiconque me
soutiendrait le contraire. On n'a qu' lire Arnoul Wion, Gabriel
Bucelin, Trithme, Maurolicus et dom Luc d'Achery.

La prieure respira, puis se tourna vers Fauchelevent:

--Pre Fauvent, est-ce dit?

--C'est dit, rvrende mre.

--Peut-on compter sur vous?

--J'obirai.

--C'est bien.

--Je suis tout dvou au couvent.

--C'est entendu. Vous fermerez le cercueil. Les soeurs le porteront dans
la chapelle. On dira l'office des morts. Puis on rentrera dans le
clotre. Entre onze heures et minuit, vous viendrez avec votre barre de
fer. Tout se passera dans le plus grand secret. Il n'y aura dans la
chapelle que les quatre mres chantres, la mre Ascension, et vous.

--Et la soeur qui sera au poteau?

--Elle ne se retournera pas.

--Mais elle entendra.

--Elle n'coutera pas. D'ailleurs, ce que le clotre sait, le monde
l'ignore.

Il y eut encore une pause. La prieure poursuivit:

--Vous terez votre grelot. Il est inutile que la soeur au poteau
s'aperoive que vous tes l.

--Rvrende mre?

--Quoi, pre Fauvent?

--Le mdecin des morts a-t-il fait sa visite?

--Il va la faire aujourd'hui  quatre heures. On a sonn la sonnerie qui
fait venir le mdecin des morts. Mais vous n'entendez donc aucune
sonnerie?

--Je ne fais attention qu' la mienne.

--Cela est bien, pre Fauvent.

--Rvrende mre, il faudra un levier d'au moins six pieds.

--O le prendrez-vous?

--O il ne manque pas de grilles, il ne manque pas de barres de fer.
J'ai mon tas de ferrailles au fond du jardin.

--Trois quarts d'heure environ avant minuit; n'oubliez pas.

--Rvrende mre?

--Quoi?

--Si jamais vous aviez d'autres ouvrages comme a, c'est mon frre qui
est fort. Un Turc!

--Vous ferez le plus vite possible.

--Je ne vais pas hardi vite. Je suis infirme; c'est pour cela qu'il me
faudrait un aide. Je boite.

--Boiter n'est pas un tort, et peut tre une bndiction. L'empereur
Henri II, qui combattit l'antipape Grgoire et rtablit Benot VIII, a
deux surnoms: le Saint et le Boiteux.

--C'est bien bon, deux surtout, murmura Fauchelevent, qui, en ralit,
avait l'oreille un peu dure.

--Pre Fauvent, j'y pense, prenons une heure entire. Ce n'est pas trop.
Soyez prs du matre-autel avec votre barre de fer  onze heures.
L'office commence  minuit. Il faut que tout soit fini un bon quart
d'heure auparavant.

--Je ferai tout pour prouver mon zle  la communaut. Voil qui est
dit. Je clouerai le cercueil.  onze heures prcises je serai dans la
chapelle. Les mres chantres y seront, la mre Ascension y sera. Deux
hommes, cela vaudrait mieux. Enfin, n'importe! J'aurai mon levier. Nous
ouvrirons le caveau, nous descendrons le cercueil, et nous refermerons
le caveau. Aprs quoi, plus trace de rien. Le gouvernement ne s'en
doutera pas. Rvrende mre, tout est arrang ainsi?

--Non.

--Qu'y a-t-il donc encore?

--Il reste la bire vide.

Ceci fit un temps d'arrt. Fauchelevent songeait. La prieure songeait.

--Pre Fauvent, que fera-t-on de la bire?

--On la portera en terre.

--Vide?

Autre silence. Fauchelevent fit de la main gauche cette espce de geste
qui donne cong  une question inquitante.

--Rvrende mre, c'est moi qui cloue la bire dans la chambre basse de
l'glise, et personne n'y peut entrer que moi, et je couvrirai la bire
du drap mortuaire.

--Oui, mais les porteurs, en la mettant dans le corbillard et en la
descendant dans la fosse, sentiront bien qu'il n'y a rien dedans.

--Ah! di...! s'cria Fauchelevent.

La prieure commena un signe de croix, et regarda fixement le jardinier.
_Able_ lui resta dans le gosier.

Il se hta d'improviser un expdient pour faire oublier le juron.

--Rvrende mre, je mettrai de la terre dans la bire. Cela fera
l'effet de quelqu'un.

--Vous avez raison. La terre, c'est la mme chose que l'homme. Ainsi
vous arrangerez la bire vide?

--J'en fais mon affaire.

Le visage de la prieure, jusqu'alors trouble et obscur, se rassrna.
Elle lui fit le signe du suprieur congdiant l'infrieur. Fauchelevent
se dirigea vers la porte. Comme il allait sortir, la prieure leva
doucement la voix:

--Pre Fauvent, je suis contente de vous; demain, aprs l'enterrement,
amenez-moi votre frre, et dites-lui qu'il m'amne sa fille.




Chapitre IV

O Jean Valjean a tout  fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo


Des enjambes de boiteux sont comme des oeillades de borgne; elles
n'arrivent pas vite au but. En outre, Fauchelevent tait perplexe. Il
mit prs d'un quart d'heure  revenir dans la baraque du jardin. Cosette
tait veille. Jean Valjean l'avait assise prs du feu. Au moment o
Fauchelevent entra, Jean Valjean lui montrait la hotte du jardinier
accroche au mur et lui disait:

--coute-moi bien, ma petite Cosette. Il faudra nous en aller de cette
maison, mais nous y reviendrons et nous y serons trs bien. Le bonhomme
d'ici t'emportera sur son dos l-dedans. Tu m'attendras chez une dame.
J'irai te retrouver. Surtout, si tu ne veux pas que la Thnardier te
reprenne, obis et ne dis rien!

Cosette fit un signe de tte d'un air grave.

Au bruit de Fauchelevent poussant la porte, Jean Valjean se retourna.

--Eh bien?

--Tout est arrang, et rien ne l'est, dit Fauchelevent. J'ai permission
de vous faire entrer; mais avant de vous faire entrer, il faut vous
faire sortir. C'est l qu'est l'embarras de charrettes. Pour la petite,
c'est ais.

--Vous l'emporterez?

--Et elle se taira?

--J'en rponds.

--Mais vous, pre Madeleine?

Et, aprs un silence o il y avait de l'anxit, Fauchelevent s'cria:

--Mais sortez donc par o vous tes entr!

Jean Valjean, comme la premire fois, se borna  rpondre:

--Impossible.

Fauchelevent, se parlant plus  lui-mme qu' Jean Valjean, grommela:

--Il y a une autre chose qui me tourmente. J'ai dit que j'y mettrais de
la terre. C'est que je pense que de la terre l-dedans, au lieu d'un
corps, a ne sera pas ressemblant, a n'ira pas, a se dplacera, a
remuera. Les hommes le sentiront. Vous comprenez, pre Madeleine, le
gouvernement s'en apercevra.

Jean Valjean le considra entre les deux yeux, et crut qu'il dlirait.

Fauchelevent reprit:

--Comment di--antre allez-vous sortir? C'est qu'il faut que tout cela
soit fait demain! C'est demain que je vous amne. La prieure vous
attend.

Alors il expliqua  Jean Valjean que c'tait une rcompense pour un
service que lui, Fauchelevent, rendait  la communaut. Qu'il entrait
dans ses attributions de participer aux spultures, qu'il clouait les
bires et assistait le fossoyeur au cimetire. Que la religieuse morte
le matin avait demand d'tre ensevelie dans le cercueil qui lui servait
de lit et enterre dans le caveau sous l'autel de la chapelle. Que cela
tait dfendu par les rglements de police, mais que c'tait une de ces
mortes  qui l'on ne refuse rien. Que la prieure et les mres vocales
entendaient excuter le voeu de la dfunte. Que tant pis pour le
gouvernement. Que lui Fauchelevent clouerait le cercueil dans la
cellule, lverait la pierre dans la chapelle, et descendrait la morte
dans le caveau. Et que, pour le remercier, la prieure admettait dans la
maison son frre comme jardinier et sa nice comme pensionnaire. Que son
frre, c'tait Mr Madeleine, et que sa nice, c'tait Cosette. Que la
prieure lui avait dit d'amener son frre le lendemain soir, aprs
l'enterrement postiche au cimetire. Mais qu'il ne pouvait pas amener du
dehors Mr Madeleine, si Mr Madeleine n'tait pas dehors. Que c'tait l
le premier embarras. Et puis qu'il avait encore un embarras, la bire
vide.

--Qu'est-ce que c'est que la bire vide? demanda Jean Valjean.

Fauchelevent rpondit:

--La bire de l'administration.

--Quelle bire? et quelle administration?

--Une religieuse meurt. Le mdecin de la municipalit vient et dit: il y
a une religieuse morte. Le gouvernement envoie une bire. Le lendemain
il envoie un corbillard et des croque-morts pour reprendre la bire et
la porter au cimetire. Les croque-morts viendront et soulveront la
bire; il n'y aura rien dedans.

--Mettez-y quelque chose.

--Un mort? je n'en ai pas.

--Non.

--Quoi donc?

--Un vivant.

--Quel vivant?

--Moi, dit Jean Valjean.

Fauchelevent, qui s'tait assis, se leva comme si un ptard ft parti
sous sa chaise.

--Vous!

--Pourquoi pas?

Jean Valjean eut un de ces rares sourires qui lui venaient comme une
lueur dans un ciel d'hiver.

--Vous savez, Fauchelevent, que vous avez dit: La mre Crucifixion est
morte, et j'ai ajout: Et le pre Madeleine est enterr. Ce sera cela.

--Ah, bon, vous riez. Vous ne parlez pas srieusement.

--Trs srieusement. Il faut sortir d'ici?

--Sans doute.

--Je vous ai dit de me trouver pour moi aussi une hotte et une bche.

--Eh bien?

--La hotte sera en sapin, et la bche sera un drap noir.

--D'abord, un drap blanc. On enterre les religieuses en blanc.

--Va pour le drap blanc.

--Vous n'tes pas un homme comme les autres, pre Madeleine.

Voir de telles imaginations, qui ne sont pas autre chose que les
sauvages et tmraires inventions du bagne, sortir des choses paisibles
qui l'entouraient et se mler  ce qu'il appelait le petit train-train
du couvent, c'tait pour Fauchelevent une stupeur comparable  celle
d'un passant qui verrait un goland pcher dans le ruisseau de la rue
Saint-Denis.

Jean Valjean poursuivit:

--Il s'agit de sortir d'ici sans tre vu. C'est un moyen. Mais d'abord
renseignez-moi. Comment cela se passe-t-il? O est cette bire?

--Celle qui est vide?

--Oui.

--En bas, dans ce qu'on appelle la salle des mortes. Elle est sur deux
trteaux et sous le drap mortuaire.

--Quelle est la longueur de la bire?

--Six pieds.

--Qu'est-ce que c'est que la salle des mortes?

--C'est une chambre du rez-de-chausse qui a une fentre grille sur le
jardin qu'on ferme du dehors avec un volet, et deux portes; l'une qui va
au couvent, l'autre qui va  l'glise.

--Quelle glise?

--L'glise de la rue, l'glise de tout le monde.

--Avez-vous les clefs de ces deux portes?

--Non. J'ai la clef de la porte qui communique au couvent; le concierge
a la clef de la porte qui communique  l'glise.

--Quand le concierge ouvre-t-il cette porte-l?

--Uniquement pour laisser entrer les croque-morts qui viennent chercher
la bire. La bire sortie, la porte se referme.

--Qui est-ce qui cloue la bire?

--C'est moi.

--Qui est-ce qui met le drap dessus?

--C'est moi.

--tes-vous seul?

--Pas un autre homme, except le mdecin de la police, ne peut entrer
dans la salle des mortes. C'est mme crit sur le mur.

--Pourriez-vous, cette nuit, quand tout dormira dans le couvent, me
cacher dans cette salle?

--Non. Mais je puis vous cacher dans un petit rduit noir qui donne dans
la salle des mortes, o je mets mes outils d'enterrement, et dont j'ai
la garde et la clef.

-- quelle heure le corbillard viendra-t-il chercher la bire demain?

--Vers trois heures du soir. L'enterrement se fait au cimetire
Vaugirard, un peu avant la nuit. Ce n'est pas tout prs.

--Je resterai cach dans votre rduit  outils toute la nuit et toute la
matine. Et  manger? J'aurai faim.

--Je vous porterai de quoi.

--Vous pourriez venir me clouer dans la bire  deux heures.

Fauchelevent recula et se ft craquer les os des doigts.

--Mais c'est impossible!

--Bah! prendre un marteau et clouer des clous dans une planche!

Ce qui semblait inou  Fauchelevent tait, nous le rptons, simple
pour Jean Valjean. Jean Valjean avait travers de pires dtroits.
Quiconque a t prisonnier sait l'art de se rapetisser selon le diamtre
des vasions. Le prisonnier est sujet  la fuite comme le malade  la
crise qui le sauve ou qui le perd. Une vasion, c'est une gurison. Que
n'accepte-t-on pas pour gurir? Se faire clouer et emporter dans une
caisse comme un colis, vivre longtemps dans une bote, trouver de l'air
o il n'y en a pas, conomiser sa respiration des heures entires,
savoir touffer sans mourir, c'tait l un des sombres talents de Jean
Valjean.

Du reste, une bire dans laquelle il y a un tre vivant, cet expdient
de forat, est aussi un expdient d'empereur. S'il faut en croire le
moine Austin Castillejo, ce fut le moyen que Charles-Quint, voulant
aprs son abdication revoir une dernire fois la Plombes, employa pour
la faire entrer dans le monastre de Saint-Just et pour l'en faire
sortir.

Fauchelevent, un peu revenu  lui, s'cria:

--Mais comment ferez-vous pour respirer?

--Je respirerai.

--Dans cette bote! Moi, seulement d'y penser, je suffoque.

--Vous avez bien une vrille, vous ferez quelques petits trous autour de
la bouche  et l, et vous clouerez sans serrer la planche de dessus.

--Bon! Et s'il vous arrive de tousser ou d'ternuer?

--Celui qui s'vade ne tousse pas et n'ternue pas.

Et Jean Valjean ajouta:

--Pre Fauchelevent, il faut se dcider: ou tre pris ici, ou accepter
la sortie par le corbillard.

Tout le monde a remarqu le got qu'ont les chats de s'arrter et de
flner entre les deux battants d'une porte entre-bille. Qui n'a dit 
un chat: Mais entre donc! Il y a des hommes qui, dans un incident
entr'ouvert devant eux, ont aussi une tendance  rester indcis entre
deux rsolutions, au risque de se faire craser par le destin fermant
brusquement l'aventure. Les trop prudents, tout chats qu'ils sont, et
parce qu'ils sont chats, courent quelquefois plus de danger que les
audacieux. Fauchelevent tait de cette nature hsitante. Pourtant le
sang-froid de Jean Valjean le gagnait malgr lui. Il grommela:

--Au fait, c'est qu'il n'y a pas d'autre moyen.

Jean Valjean reprit:

--La seule chose qui m'inquite, c'est ce qui se passera au cimetire.

--C'est justement cela qui ne m'embarrasse pas, s'cria Fauchelevent. Si
vous tes sr de vous tirer de la bire, moi je suis sr de vous tirer
de la fosse. Le fossoyeur est un ivrogne de mes amis. C'est le pre
Mestienne. Un vieux de la vieille vigne. Le fossoyeur met les morts dans
la fosse, et moi je mets le fossoyeur dans ma poche. Ce qui se passera
je vais vous le dire. On arrivera un peu avant la brune, trois quarts
d'heure avant la fermeture des grilles du cimetire. Le corbillard
roulera jusqu' la fosse. Je suivrai; c'est ma besogne. J'aurai un
marteau, un ciseau et des tenailles dans ma poche. Le corbillard
s'arrte, les croque-morts vous nouent une corde autour de votre bire
et vous descendent. Le prtre dit les prires, fait le signe de croix,
jette l'eau bnite, et file. Je reste seul avec le pre Mestienne. C'est
mon ami, je vous dis. De deux choses l'une, ou il sera sol, ou il ne
sera pas sol. S'il n'est pas sol, je lui dis: Viens boire un coup
pendant que le _Bon Coing_ est encore ouvert. Je l'emmne, je le grise,
le pre Mestienne n'est pas long  griser, il est toujours commenc, je
te le couche sous la table, je lui prends sa carte pour rentrer au
cimetire, et je reviens sans lui. Vous n'avez plus affaire qu' moi.
S'il est sol, je lui dis: Va-t'en, je vais faire ta besogne. Il s'en
va, et je vous tire du trou.

Jean Valjean lui tendit sa main sur laquelle Fauchelevent se prcipita
avec une touchante effusion paysanne.

--C'est convenu, pre Fauchelevent. Tout ira bien.

--Pourvu que rien ne se drange, pensa Fauchelevent. Si cela allait
devenir terrible!




Chapitre V

Il ne suffit pas d'tre ivrogne pour tre immortel


Le lendemain, comme le soleil dclinait, les allants et venants fort
clairsems du boulevard du Maine taient leur chapeau au passage d'un
corbillard vieux modle, orn de ttes de mort, de tibias et de larmes.
Dans ce corbillard il y avait un cercueil couvert d'un drap blanc sur
lequel s'talait une vaste croix noire, pareille  une grande morte dont
les bras pendent. Un carrosse drap, o l'on apercevait un prtre en
surplis et un enfant de choeur en calotte rouge, suivait. Deux
croque-morts en uniforme gris  parements noirs marchaient  droite et 
gauche du corbillard. Derrire venait un vieux homme en habits
d'ouvrier, qui boitait. Ce cortge se dirigeait vers le cimetire
Vaugirard.

On voyait passer de la poche de l'homme le manche d'un marteau, la lame
d'un ciseau  froid et la double antenne d'une paire de tenailles.

Le cimetire Vaugirard faisait exception parmi les cimetires de Paris.
Il avait ses usages particuliers, de mme qu'il avait sa porte cochre
et sa porte btarde que, dans le quartier, les vieilles gens, tenaces
aux vieux mots, appelaient la porte cavalire et la porte pitonne. Les
bernardines-bndictines du Petit-Picpus avaient obtenu, nous l'avons
dit, d'y tre enterres dans un coin  part et le soir, ce terrain ayant
jadis appartenu  leur communaut. Les fossoyeurs, ayant de cette faon
dans le cimetire un service du soir l't et de nuit l'hiver, y taient
astreints  une discipline particulire. Les portes des cimetires de
Paris se fermaient  cette poque au coucher du soleil, et, ceci tant
une mesure d'ordre municipal, le cimetire Vaugirard y tait soumis
comme les autres. La porte cavalire et la porte pitonne taient deux
grilles contigus, accostes d'un pavillon bti par l'architecte
Perronet et habit par le portier du cimetire. Ces grilles tournaient
donc inexorablement sur leurs gonds  l'instant o le soleil
disparaissait derrire le dme des Invalides. Si quelque fossoyeur,  ce
moment-l, tait attard dans le cimetire, il n'avait qu'une ressource
pour sortir, sa carte de fossoyeur dlivre par l'administration des
pompes funbres. Une espce de bote aux lettres tait pratique dans le
volet de la fentre du concierge. Le fossoyeur jetait sa carte dans
cette bote, le concierge l'entendait tomber, tirait le cordon, et la
porte pitonne s'ouvrait. Si le fossoyeur n'avait pas sa carte, il se
nommait, le concierge, parfois couch et endormi, se levait, allait
reconnatre le fossoyeur, et ouvrait la porte avec la clef; le fossoyeur
sortait, mais payait quinze francs d'amende.

Ce cimetire, avec ses originalits en dehors de la rgle, gnait la
symtrie administrative. On l'a supprim peu aprs 1830. Le cimetire
Montparnasse, dit cimetire de l'Est, lui a succd, et a hrit de ce
fameux cabaret mitoyen au cimetire Vaugirard qui tait surmont d'un
coing peint sur une planche, et qui faisait angle, d'un ct sur les
tables des buveurs, de l'autre sur les tombeaux, avec cette enseigne:
_Au Bon Coing_.

Le cimetire Vaugirard tait ce qu'on pourrait appeler un cimetire
fan. Il tombait en dsutude. La moisissure l'envahissait, les fleurs
le quittaient. Les bourgeois se souciaient peu d'tre enterrs 
Vaugirard; cela sentait le pauvre. Le Pre-Lachaise,  la bonne heure!
tre enterr au Pre-Lachaise, c'est comme avoir des meubles en acajou.
L'lgance se reconnat l. Le cimetire Vaugirard tait un enclos
vnrable, plant en ancien jardin franais. Des alles droites, des
buis, des thuias, des houx, de vieilles tombes sous de vieux ifs,
l'herbe trs haute. Le soir y tait tragique. Il y avait l des lignes
trs lugubres.

Le soleil n'tait pas encore couch quand le corbillard au drap blanc et
 la croix noire entra dans l'avenue du cimetire Vaugirard. L'homme
boiteux qui le suivait n'tait autre que Fauchelevent.

L'enterrement de la mre Crucifixion dans le caveau sous l'autel, la
sortie de Cosette, l'introduction de Jean Valjean dans la salle des
mortes, tout s'tait excut sans encombre, et rien n'avait accroch.

Disons-le en passant, l'inhumation de la mre Crucifixion sous l'autel
du couvent est pour nous chose parfaitement vnielle. C'est une de ces
fautes qui ressemblent  un devoir. Les religieuses l'avaient accomplie,
non seulement sans trouble, mais avec l'applaudissement de leur
conscience. Au clotre, ce qu'on appelle le gouvernement n'est qu'une
immixtion dans l'autorit, immixtion toujours discutable. D'abord la
rgle; quant au code, on verra. Hommes, faites des lois tant qu'il vous
plaira, mais gardez-les pour vous. Le page  Csar n'est jamais que le
reste du page  Dieu. Un prince n'est rien prs d'un principe.

Fauchelevent boitait derrire le corbillard, trs content. Ses deux
complots jumeaux, l'un avec les religieuses, l'autre avec Mr Madeleine,
l'un pour le couvent, l'autre contre, avaient russi de front. Le calme
de Jean Valjean tait de ces tranquillits puissantes qui se
communiquent. Fauchelevent ne doutait plus du succs. Ce qui restait 
faire n'tait rien. Depuis deux ans, il avait gris dix fois le
fossoyeur, le brave pre Mestienne, un bonhomme joufflu. Il en jouait,
du pre Mestienne. Il en faisait ce qu'il voulait. Il le coiffait de sa
volont et de sa fantaisie. La tte de Mestienne s'ajustait au bonnet de
Fauchelevent. La scurit de Fauchelevent tait complte.

Au moment o le convoi entra dans l'avenue menant au cimetire,
Fauchelevent, heureux, regarda le corbillard et se frotta ses grosses
mains en disant  demi-voix:

--En voil une farce!

Tout  coup le corbillard s'arrta; on tait  la grille. Il fallait
exhiber le permis d'inhumer. L'homme des pompes funbres s'aboucha avec
le portier du cimetire. Pendant ce colloque, qui produit toujours un
temps d'arrt d'une ou deux minutes, quelqu'un, un inconnu, vint se
placer derrire le corbillard  ct de Fauchelevent. C'tait une espce
d'ouvrier qui avait une veste aux larges poches, et une pioche sous le
bras.

Fauchelevent regarda cet inconnu.

--Qui tes-vous? demanda-t-il.

L'homme rpondit:

--Le fossoyeur.

Si l'on survivait  un boulet de canon en pleine poitrine, on ferait la
figure que fit Fauchelevent.

--Le fossoyeur!

--Oui.

--Vous?

--Moi.

--Le fossoyeur, c'est le pre Mestienne.

--C'tait.

--Comment! c'tait?

--Il est mort.

Fauchelevent s'tait attendu  tout, except  ceci, qu'un fossoyeur pt
mourir. C'est pourtant vrai; les fossoyeurs eux-mmes meurent.

 force de creuser la fosse des autres, on ouvre la sienne.

Fauchelevent demeura bant. Il eut  peine la force de bgayer:

--Mais ce n'est pas possible!

--Cela est.

--Mais, reprit-il faiblement, le fossoyeur, c'est le pre Mestienne.

--Aprs Napolon, Louis XVIII. Aprs Mestienne, Gribier. Paysan, je
m'appelle Gribier.

Fauchelevent, tout ple, considra ce Gribier.

C'tait un homme long, maigre, livide, parfaitement funbre. Il avait
l'air d'un mdecin manqu tourn fossoyeur.

Fauchelevent clata de rire.

--Ah! comme il arrive de drles de choses! le pre Mestienne est mort.
Le petit pre Mestienne est mort, mais vive le petit pre Lenoir! Vous
savez ce que c'est que le petit pre Lenoir? C'est le cruchon du rouge 
six sur le plomb. C'est le cruchon du Suresne, morbigou! du vrai Suresne
de Paris! Ah! il est mort, le vieux Mestienne! J'en suis fch; c'tait
un bon vivant. Mais vous aussi, vous tes un bon vivant. Pas vrai,
camarade? Nous allons aller boire ensemble un coup, tout  l'heure.

L'homme rpondit:--J'ai tudi. J'ai fait ma quatrime. Je ne bois
jamais.

Le corbillard s'tait remis en marche et roulait dans la grande alle du
cimetire.

Fauchelevent avait ralenti son pas. Il boitait, plus encore d'anxit
que d'infirmit.

Le fossoyeur marchait devant lui.

Fauchelevent passa encore une fois l'examen du Gribier inattendu.

C'tait un de ces hommes qui, jeunes, ont l'air vieux, et qui, maigres,
sont trs forts.

--Camarade! cria Fauchelevent.

L'homme se retourna.

--Je suis le fossoyeur du couvent.

--Mon collgue, dit l'homme.

Fauchelevent, illettr, mais trs fin, comprit qu'il avait affaire  une
espce redoutable,  un beau parleur.

Il grommela:

--Comme a, le pre Mestienne est mort.

L'homme rpondit:

--Compltement. Le bon Dieu a consult son carnet d'chances. C'tait
le tour du pre Mestienne. Le pre Mestienne est mort.

Fauchelevent rpta machinalement:

--Le bon Dieu....

--Le bon Dieu, fit l'homme avec autorit. Pour les philosophes, le Pre
ternel; pour les jacobins, l'tre suprme.

--Est-ce que nous ne ferons pas connaissance? balbutia Fauchelevent.

--Elle est faite. Vous tes paysan, je suis parisien.

--On ne se connat pas tant qu'on n'a pas bu ensemble. Qui vide son
verre vide son coeur. Vous allez venir boire avec moi. a ne se refuse
pas.

--D'abord la besogne.

Fauchelevent pensa: je suis perdu.

On n'tait plus qu' quelques tours de roue de la petite alle qui
menait au coin des religieuses. Le fossoyeur reprit:

--Paysan, j'ai sept mioches qu'il faut nourrir. Comme il faut qu'ils
mangent, il ne faut pas que je boive.

Et il ajouta avec la satisfaction d'un tre srieux qui fait une phrase:

--Leur faim est ennemie de ma soif.

Le corbillard tourna un massif de cyprs, quitta la grande alle, en
prit une petite, entra dans les terres et s'enfona dans un fourr. Ceci
indiquait la proximit immdiate de la spulture. Fauchelevent
ralentissait son pas, mais ne pouvait ralentir le corbillard.
Heureusement la terre meuble, et mouille par les pluies d'hiver,
engluait les roues et alourdissait la marche.

Il se rapprocha du fossoyeur.

--Il y a un si bon petit vin d'Argenteuil, murmura Fauchelevent.

--Villageois, reprit l'homme, cela ne devrait pas tre que je sois
fossoyeur. Mon pre tait portier au Prytane. Il me destinait  la
littrature. Mais il a eu des malheurs. Il a fait des pertes  la
Bourse. J'ai d renoncer  l'tat d'auteur. Pourtant je suis encore
crivain public.

--Mais vous n'tes donc pas fossoyeur? repartit Fauchelevent, se
raccrochant  cette branche, bien faible.

--L'un n'empche pas l'autre. Je cumule.

Fauchelevent ne comprit pas ce dernier mot.

--Venons boire, dit-il.

Ici une observation est ncessaire. Fauchelevent, quelle que ft son
angoisse, offrait  boire, mais ne s'expliquait pas sur un point: qui
payera? D'ordinaire Fauchelevent offrait, et le pre Mestienne payait.
Une offre  boire rsultait videmment de la situation nouvelle cre
par le fossoyeur nouveau, et cette offre il fallait la faire, mais le
vieux jardinier laissait, non sans intention, le proverbial quart
d'heure, dit de Rabelais, dans l'ombre. Quant  lui, Fauchelevent, si
mu qu'il ft, il ne se souciait point de payer.

Le fossoyeur poursuivit, avec un sourire suprieur:

--Il faut manger. J'ai accept la survivance du pre Mestienne. Quand on
a fait presque ses classes, on est philosophe. Au travail de la main,
j'ai ajout le travail du bras. J'ai mon choppe d'crivain au march de
la rue de Svres. Vous savez? le march aux Parapluies. Toutes les
cuisinires de la Croix-Rouge s'adressent  moi. Je leur bcle leurs
dclarations aux tourlourous. Le matin j'cris des billets doux, le soir
je creuse des fosses. Telle est la vie, campagnard.

Le corbillard avanait. Fauchelevent, au comble de l'inquitude,
regardait de tous les cts autour de lui. De grosses larmes de sueur
lui tombaient du front.

--Pourtant, continua le fossoyeur, on ne peut pas servir deux
matresses. Il faudra que je choisisse de la plume ou de la pioche. La
pioche me gte la main.

Le corbillard s'arrta.

L'enfant de choeur descendit de la voiture drape, puis le prtre.

Une des petites roues de devant du corbillard montait un peu sur un tas
de terre au del duquel on voyait une fosse ouverte.

--En voil une farce! rpta Fauchelevent constern.




Chapitre VI

Entre quatre planches


Qui tait dans la bire? on le sait. Jean Valjean.

Jean Valjean s'tait arrang pour vivre l dedans, et il respirait  peu
prs.

C'est une chose trange  quel point la scurit de la conscience donne
la scurit du reste. Toute la combinaison prmdite par Jean Valjean
marchait, et marchait bien, depuis la veille. Il comptait, comme
Fauchelevent, sur le pre Mestienne. Il ne doutait pas de la fin. Jamais
situation plus critique, jamais calme plus complet.

Les quatre planches du cercueil dgagent une sorte de paix terrible. Il
semblait que quelque chose du repos des morts entrt dans la
tranquillit de Jean Valjean.

Du fond de cette bire, il avait pu suivre et il suivait toutes les
phases du drame redoutable qu'il jouait avec la mort.

Peu aprs que Fauchelevent eut achev de clouer la planche de dessus,
Jean Valjean s'tait senti emporter, puis rouler.  moins de secousses,
il avait senti qu'on passait du pav  la terre battue, c'est--dire
qu'on quittait les rues et qu'on arrivait aux boulevards.  un bruit
sourd, il avait devin qu'on traversait le pont d'Austerlitz. Au premier
temps d'arrt, il avait compris qu'on entrait dans le cimetire; au
second temps d'arrt, il s'tait dit: voici la fosse.

Brusquement il sentit que des mains saisissaient la bire, puis un
frottement rauque sur les planches; il se rendit compte que c'tait une
corde qu'on nouait autour du cercueil pour le descendre dans
l'excavation.

Puis il eut une espce d'tourdissement.

Probablement les croque-morts et le fossoyeur avaient laiss basculer le
cercueil et descendu la tte avant les pieds. Il revint pleinement  lui
en se sentant horizontal et immobile. Il venait de toucher le fond.

Il sentit un certain froid.

Une voix s'leva au-dessus de lui, glaciale et solennelle. Il entendit
passer, si lentement qu'il pouvait les saisir l'un aprs l'autre, des
mots latins qu'il ne comprenait pas:

--_Qui dormiunt in terrae pulvere, evigilabunt; alii in vitam aeternam,
et alii in opprobrium, ut videant semper_.

Une voix d'enfant dit:

--_De profundis_.

La voix grave recommena:

--_Requiem aeternam dona ei, Domine_.

La voix d'enfant rpondit:

--_Et lux perpetua luceat ei_.

Il entendit sur la planche qui le recouvrait quelque chose comme le
frappement doux de quelques gouttes de pluie. C'tait probablement l'eau
bnite.

Il songea: Cela va tre fini. Encore un peu de patience. Le prtre va
s'en aller. Fauchelevent emmnera Mestienne boire. On me laissera. Puis
Fauchelevent reviendra seul, et je sortirai. Ce sera l'affaire d'une
bonne heure.

La voix grave reprit:

--_Requiescat in pace_.

Et la voix d'enfant dit:

--_Amen_.

Jean Valjean, l'oreille tendue, perut quelque chose comme des pas qui
s'loignaient.

--Les voil qui s'en vont, pensa-t-il. Je suis seul.

Tout  coup il entendit sur sa tte un bruit qui lui sembla la chute du
tonnerre.

C'tait une pellete de terre qui tombait sur le cercueil.

Une seconde pellete de terre tomba.

Un des trous par o il respirait venait de se boucher.

Une troisime pellete de terre tomba.

Puis une quatrime.

Il est des choses plus fortes que l'homme le plus fort. Jean Valjean
perdit connaissance.




Chapitre VII

O l'on trouvera l'origine du mot:
ne pas perdre la carte


Voici ce qui se passait au-dessus de la bire o tait Jean Valjean.

Quand le corbillard se fut loign, quand le prtre et l'enfant de
choeur furent remonts en voiture et partis, Fauchelevent, qui ne
quittait pas des yeux le fossoyeur, le vit se pencher et empoigner sa
pelle, qui tait enfonce droite dans le tas de terre.

Alors Fauchelevent prit une rsolution suprme.

Il se plaa entre la fosse et le fossoyeur, croisa les bras, et dit:

--C'est moi qui paye!

Le fossoyeur le regarda avec tonnement, et rpondit:

--Quoi, paysan?

Fauchelevent rpta:

--C'est moi qui paye!

--Quoi?

--Le vin.

--Quel vin?

--L'Argenteuil.

--O a l'Argenteuil?

--Au Bon Coing.

--Va-t'en au diable! dit le fossoyeur.

Et il jeta une pellete de terre sur le cercueil.

La bire rendit un son creux. Fauchelevent se sentit chanceler et prt 
tomber lui-mme dans la fosse. Il cria, d'une voix o commenait  se
mler l'tranglement du rle:

--Camarade, avant que le Bon Coing soit ferm!

Le fossoyeur reprit de la terre dans la pelle. Fauchelevent continua:

--Je paye!

Et il saisit le bras du fossoyeur.

--coutez-moi, camarade. Je suis le fossoyeur du couvent. Je viens pour
vous aider. C'est une besogne qui peut se faire la nuit. Commenons donc
par aller boire un coup.

Et tout en parlant, tout en se cramponnant  cette insistance
dsespre, il faisait cette rflexion lugubre:

--Et quand il boirait! se griserait-il?

--Provincial, dit le fossoyeur, si vous le voulez absolument, j'y
consens. Nous boirons. Aprs l'ouvrage, jamais avant.

Et il donna le branle  sa pelle. Fauchelevent le retint.

--C'est de l'Argenteuil  six!

--Ah , dit le fossoyeur, vous tes sonneur de cloches. Din don, din
don; vous ne savez dire que a. Allez vous faire lanlaire.

Et il lana la seconde pellete.

Fauchelevent arrivait  ce moment o l'on ne sait plus ce qu'on dit.

--Mais venez donc boire, cria-t-il, puisque c'est moi qui paye!

--Quand nous aurons couch l'enfant, dit le fossoyeur.

Il jeta la troisime pellete.

Puis il enfona la pelle dans la terre et ajouta:

--Voyez-vous, il va faire froid cette nuit, et la morte crierait
derrire nous si nous la plantions l sans couverture.

En ce moment, tout en chargeant sa pelle, le fossoyeur se courbait et la
poche de sa veste billait.

Le regard effar de Fauchelevent tomba machinalement dans cette poche,
et s'y arrta.

Le soleil n'tait pas encore cach par l'horizon; il faisait assez jour
pour qu'on pt distinguer quelque chose de blanc au fond de cette poche
bante.

Toute la quantit d'clair que peut avoir l'oeil d'un paysan picard
traversa la prunelle de Fauchelevent. Il venait de lui venir une ide.

Sans que le fossoyeur, tout  sa pellete de terre, s'en apert, il lui
plongea par derrire la main dans la poche, et il retira de cette poche
la chose blanche qui tait au fond.

Le fossoyeur envoya dans la fosse la quatrime pellete.

Au moment o il se retournait pour prendre la cinquime, Fauchelevent le
regarda avec un profond calme et lui dit:

-- propos, nouveau, avez-vous votre carte?

Le fossoyeur s'interrompit.

--Quelle carte?

--Le soleil va se coucher.

--C'est bon, qu'il mette son bonnet de nuit.

--La grille du cimetire va se fermer.

--Eh bien, aprs?

--Avez-vous votre carte?

--Ah, ma carte! dit le fossoyeur.

Et il fouilla dans sa poche.

Une poche fouille, il fouilla l'autre. Il passa aux goussets, explora
le premier, retourna le second.

--Mais non, dit-il, je n'ai pas ma carte. Je l'aurai oublie.

--Quinze francs d'amende, dit Fauchelevent.

Le fossoyeur devint vert. Le vert est la pleur des gens livides.

--Ah Jsus-mon-Dieu-bancroche--bas-la-lune! s'cria-t-il. Quinze francs
d'amende!

--Trois pices-cent-sous, dit Fauchelevent.

Le fossoyeur laissa tomber sa pelle.

Le tour de Fauchelevent tait venu.

--Ah , dit Fauchelevent, conscrit, pas de dsespoir. Il ne s'agit pas
de se suicider, et de profiter de la fosse. Quinze francs, c'est quinze
francs, et d'ailleurs vous pouvez ne pas les payer. Je suis vieux, vous
tes nouveau. Je connais les trucs, les trocs, les trics et les tracs.
Je vas vous donner un conseil d'ami. Une chose est claire, c'est que le
soleil se couche, il touche au dme, le cimetire va fermer dans cinq
minutes.

--C'est vrai, rpondit le fossoyeur.

--D'ici  cinq minutes, vous n'avez pas le temps de remplir la fosse,
elle est creuse comme le diable, cette fosse, et d'arriver  temps pour
sortir avant que la grille soit ferme.

--C'est juste.

--En ce cas quinze francs d'amende.

--Quinze francs.

--Mais vous avez le temps...--O demeurez-vous?

-- deux pas de la barrire.  un quart d'heure d'ici. Rue de Vaugirard,
numro 87.

--Vous avez le temps, en pendant vos guiboles  votre cou, de sortir
tout de suite.

--C'est exact.

--Une fois hors de la grille, vous galopez chez vous, vous prenez votre
carte, vous revenez, le portier du cimetire vous ouvre. Ayant votre
carte, rien  payer. Et vous enterrez votre mort. Moi, je vas vous le
garder en attendant pour qu'il ne se sauve pas.

--Je vous dois la vie, paysan.

--Fichez-moi le camp, dit Fauchelevent.

Le fossoyeur, perdu de reconnaissance, lui secoua la main, et partit en
courant.

Quand le fossoyeur eut disparu dans le fourr, Fauchelevent couta
jusqu' ce qu'il et entendu le pas se perdre, puis il se pencha vers la
fosse et dit  demi-voix:

--Pre Madeleine!

Rien ne rpondit. Fauchelevent eut un frmissement. Il se laissa rouler
dans la fosse plutt qu'il n'y descendit, se jeta sur la tte du
cercueil et cria:

--tes-vous l?

Silence dans la bire.

Fauchelevent, ne respirant plus  force de tremblement, prit son ciseau
 froid et son marteau, et fit sauter la planche de dessus. La face de
Jean Valjean apparut dans le crpuscule, les yeux ferms, ple.

Les cheveux de Fauchelevent se hrissrent, il se leva debout, puis
tomba adoss  la paroi de la fosse, prt  s'affaisser sur la bire. Il
regarda Jean Valjean.

Jean Valjean gisait, blme et immobile.

Fauchelevent murmura d'une voix basse comme un souffle:

--Il est mort!

Et se redressant, croisant les bras si violemment que ses deux poings
ferms vinrent frapper ses deux paules, il cria:

--Voil comme je le sauve, moi!

Alors le pauvre bonhomme se mit  sangloter. Monologuant, car c'est une
erreur de croire que le monologue n'est pas dans la nature. Les fortes
agitations parlent souvent  haute voix.

--C'est la faute au pre Mestienne. Pourquoi est-il mort, cet
imbcile-l? qu'est-ce qu'il avait besoin de crever au moment o on ne
s'y attend pas? c'est lui qui fait mourir monsieur Madeleine. Pre
Madeleine! Il est dans la bire. Il est tout port. C'est fini.

--Aussi, ces choses-l, est-ce que a a du bon sens? Ah! mon Dieu! il
est mort! Eh bien, et sa petite, qu'est-ce que je vas en faire?
qu'est-ce que la fruitire va dire? Qu'un homme comme  meure comme a,
si c'est Dieu possible! Quand je pense qu'il s'tait mis sous ma
charrette! Pre Madeleine! pre Madeleine! Pardine, il a touff, je
disais bien. Il n'a pas voulu me croire. Eh bien, voil une jolie
polissonnerie de faite! Il est mort, ce brave homme, le plus bon homme
qu'il y et dans les bonnes gens du bon Dieu! Et sa petite Ah! d'abord
je ne rentre pas l-bas, moi. Je reste ici. Avoir fait un coup comme !
C'est bien la peine d'tre deux vieux pour tre deux vieux fous. Mais
d'abord comment avait-il fait pour entrer dans le couvent? c'tait dj
le commencement. On ne doit pas faire de ces choses-l. Pre Madeleine!
pre Madeleine! Madeleine! monsieur Madeleine! monsieur le maire! Il ne
m'entend pas. Tirez-vous donc de l  prsent!

Et il s'arracha les cheveux.

On entendit au loin dans les arbres un grincement aigu. C'tait la
grille du cimetire qui se fermait.

Fauchelevent se pencha sur Jean Valjean, et tout  coup eut une sorte de
rebondissement et tout le recul qu'on peut avoir dans une fosse. Jean
Valjean avait les yeux ouverts, et le regardait.

Voir une mort est effrayant, voir une rsurrection l'est presque autant.
Fauchelevent devint comme de pierre, ple, hagard, boulevers par tous
ces excs d'motions, ne sachant s'il avait affaire  un vivant ou  un
mort, regardant Jean Valjean qui le regardait.

--Je m'endormais, dit Jean Valjean.

Et il se mit sur son sant.

Fauchelevent tomba  genoux.

--Juste bonne Vierge! m'avez-vous fait peur!

Puis il se releva et cria:

--Merci, pre Madeleine!

Jean Valjean n'tait qu'vanoui. Le grand air l'avait rveill.

La joie est le reflux de la terreur. Fauchelevent avait presque autant 
faire que Jean Valjean pour revenir  lui.

--Vous n'tes donc pas mort! Oh! comme vous avez de l'esprit, vous! Je
vous ai tant appel que vous tes revenu. Quand j'ai vu vos yeux ferms,
j'ai dit: bon! le voil touff. Je serais devenu fou furieux, vrai fou
 camisole. On m'aurait mis  Bictre. Qu'est-ce que vous voulez que je
fasse si vous tiez mort? Et votre petite! c'est la fruitire qui n'y
aurait rien compris! On lui campe l'enfant sur les bras, et le
grand-pre est mort! Quelle histoire! mes bons saints du paradis, quelle
histoire! Ah! vous tes vivant, voil le bouquet.

--J'ai froid, dit Jean Valjean.

Ce mot rappela compltement Fauchelevent  la ralit, qui tait
urgente. Ces deux hommes, mme revenus  eux, avaient, sans s'en rendre
compte, l'me trouble, et en eux quelque chose d'trange qui tait
l'garement sinistre du lieu.

--Sortons vite d'ici, s'cria Fauchelevent.

Il fouilla dans sa poche, et en tira une gourde dont il s'tait pourvu.

--Mais d'abord la goutte! dit-il.

La gourde acheva ce que le grand air avait commenc. Jean Valjean but
une gorge d'eau-de-vie et reprit pleine possession de lui-mme.

Il sortit de la bire, et aida Fauchelevent  en reclouer le couvercle.

Trois minutes aprs, ils taient hors de la fosse.

Du reste Fauchelevent tait tranquille. Il prit son temps. Le cimetire
tait ferm. La survenue du fossoyeur Gribier n'tait pas  craindre. Ce
conscrit tait chez lui, occup  chercher sa carte, et bien empch
de la trouver dans son logis puisqu'elle tait dans la poche de
Fauchelevent. Sans carte, il ne pouvait rentrer au cimetire.

Fauchelevent prit la pelle et Jean Valjean la pioche, et tous deux
firent l'enterrement de la bire vide.

Quand la fosse fut comble, Fauchelevent dit  Jean Valjean:

--Venons-nous-en. Je garde la pelle; emportez la pioche.

La nuit tombait.

Jean Valjean eut quelque peine  se remuer et  marcher. Dans cette
bire, il s'tait roidi et tait devenu un peu cadavre. L'ankylose de la
mort l'avait saisi entre ces quatre planches. Il fallut, en quelque
sorte, qu'il se dgelt du spulcre.

--Vous tes gourd, dit Fauchelevent. C'est dommage que je sois bancal,
nous battrions la semelle.

--Bah! rpondit Jean Valjean, quatre pas me mettront la marche dans les
jambes.

Ils s'en allrent par les alles o le corbillard avait pass. Arrivs
devant la grille ferme et le pavillon du portier, Fauchelevent, qui
tenait  sa main la carte du fossoyeur, la jeta dans la bote, le
portier tira le cordon, la porte s'ouvrit, ils sortirent.

--Comme tout cela va bien! dit Fauchelevent; quelle bonne ide vous avez
eue, pre Madeleine!

Ils franchirent la barrire Vaugirard de la faon la plus simple du
monde. Aux alentours d'un cimetire, une pelle et une pioche sont deux
passeports.

La rue de Vaugirard tait dserte.

--Pre Madeleine, dit Fauchelevent tout en cheminant et en levant les
yeux vers les maisons, vous avez de meilleurs yeux que moi. Indiquez-moi
donc le numro 87.

--Le voici justement, dit Jean Valjean.

--Il n'y a personne dans la rue, reprit Fauchelevent. Donnez-moi la
pioche, et attendez-moi deux minutes.

Fauchelevent entra au numro 87, monta tout en haut, guid par
l'instinct qui mne toujours le pauvre au grenier, et frappa dans
l'ombre  la porte d'une mansarde. Une voix rpondit:

--Entrez.

C'tait la voix de Gribier.

Fauchelevent poussa la porte. Le logis du fossoyeur tait, comme toutes
ces infortunes demeures, un galetas dmeubl et encombr. Une caisse
d'emballage,--une bire peut-tre,--y tenait lieu de commode, un pot 
beurre y tenait lieu de fontaine, une paillasse y tenait lieu de lit, le
carreau y tenait lieu de chaises et de table. Il y avait dans un coin,
sur une loque qui tait un vieux lambeau de tapis, une femme maigre et
force enfants, faisant un tas. Tout ce pauvre intrieur portait les
traces d'un bouleversement. On et dit qu'il y avait eu l un
tremblement de terre pour un. Les couvercles taient dplacs, les
haillons taient pars, la cruche tait casse, la mre avait pleur,
les enfants probablement avaient t battus; traces d'une perquisition
acharne et bourrue. Il tait visible que le fossoyeur avait perdument
cherch sa carte, et fait tout responsable de cette perte dans le
galetas, depuis sa cruche jusqu' sa femme. Il avait l'air dsespr.

Mais Fauchelevent se htait trop vers le dnouement de l'aventure pour
remarquer ce ct triste de son succs.

Il entra et dit:

--Je vous rapporte votre pioche et votre pelle.

Gribier le regarda stupfait.

--C'est vous, paysan?

--Et demain matin chez le concierge du cimetire vous trouverez votre
carte.

Et il posa la pelle et la pioche sur le carreau.

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Gribier.

--Cela veut dire que vous aviez laiss tomber votre carte de votre
poche, que je l'ai trouve  terre quand vous avez t parti, que j'ai
enterr le mort, que j'ai rempli la fosse, que j'ai fait votre besogne,
que le portier vous rendra votre carte, et que vous ne payerez pas
quinze francs. Voil, conscrit.

--Merci, villageois! s'cria Gribier bloui. La prochaine fois, c'est
moi qui paye  boire.




Chapitre VIII

Interrogatoire russi


Une heure aprs, par la nuit noire, deux hommes et un enfant se
prsentaient au numro 62 de la petite rue Picpus. Le plus vieux de ces
hommes levait le marteau et frappait.

C'taient Fauchelevent, Jean Valjean et Cosette.

Les deux bonshommes taient alls chercher Cosette chez la fruitire de
la rue du Chemin-Vert o Fauchelevent l'avait dpose la veille. Cosette
avait pass ces vingt-quatre heures  ne rien comprendre et  trembler
silencieusement. Elle tremblait tant qu'elle n'avait pas pleur. Elle
n'avait pas mang non plus, ni dormi. La digne fruitire lui avait fait
cent questions, sans obtenir d'autre rponse qu'un regard morne,
toujours le mme. Cosette n'avait rien laiss transpirer de tout ce
qu'elle avait entendu et vu depuis deux jours. Elle devinait qu'on
traversait une crise. Elle sentait profondment qu'il fallait tre
sage. Qui n'a prouv la souveraine puissance de ces trois mots
prononcs avec un certain accent dans l'oreille d'un petit tre effray:
_Ne dis rien_! La peur est une muette. D'ailleurs, personne ne garde un
secret comme un enfant.

Seulement, quand, aprs ces lugubres vingt-quatre heures, elle avait
revu Jean Valjean, elle avait pouss un tel cri de joie, que quelqu'un
de pensif qui l'et entendu et devin dans ce cri la sortie d'un abme.

Fauchelevent tait du couvent et savait les mots de passe. Toutes les
portes s'ouvrirent.

Ainsi fut rsolu le double et effrayant problme: sortir, et entrer.

Le portier, qui avait ses instructions, ouvrit la petite porte de
service qui communiquait de la cour au jardin, et qu'il y a vingt ans on
voyait encore de la rue, dans le mur du fond de la cour, faisant face 
la porte cochre. Le portier les introduisit tous les trois par cette
porte, et de l, ils gagnrent ce parloir intrieur rserv o
Fauchelevent, la veille, avait pris les ordres de la prieure.

La prieure, son rosaire  la main, les attendait. Une mre vocale, le
voile bas, tait debout prs d'elle. Une chandelle discrte clairait,
on pourrait presque dire faisait semblant d'clairer le parloir.

La prieure passa en revue Jean Valjean. Rien n'examine comme un oeil
baiss.

Puis elle le questionna:

--C'est vous le frre?

--Oui, rvrende mre, rpondit Fauchelevent.

--Comment vous appelez-vous?

Fauchelevent rpondit:

--Ultime Fauchelevent.

Il avait eu en effet un frre nomm Ultime qui tait mort.

--De quel pays tes-vous?

Fauchelevent rpondit:

--De Picquigny, prs Amiens.

--Quel ge avez-vous?

Fauchelevent rpondit:

--Cinquante ans.

--Quel est votre tat?

Fauchelevent rpondit:

--Jardinier.

--tes-vous bon chrtien?

Fauchelevent rpondit:

--Tout le monde l'est dans la famille.

--Cette petite est  vous?

Fauchelevent rpondit:

--Oui, rvrende mre.

--Vous tes son pre?

Fauchelevent rpondit:

--Son grand-pre.

La mre vocale dit  la prieure  demi-voix:

--Il rpond bien.

Jean Valjean n'avait pas prononc un mot.

La prieure regarda Cosette avec attention, et dit  demi-voix  la mre
vocale:

--Elle sera laide.

Les deux mres causrent quelques minutes trs bas dans l'angle du
parloir, puis la prieure se retourna et dit:

--Pre Fauvent, vous aurez une autre genouillre avec grelot. Il en faut
deux maintenant.

Le lendemain en effet on entendait deux grelots dans le jardin, et les
religieuses ne rsistaient pas  soulever un coin de leur voile. On
voyait au fond sous les arbres deux hommes bcher cte  cte, Fauvent
et un autre. vnement norme. Le silence fut rompu jusqu'
s'entre-dire: C'est un aide-jardinier.

Les mres vocales ajoutaient: C'est un frre au pre Fauvent.

Jean Valjean en effet tait rgulirement install; il avait la
genouillre de cuir, et le grelot; il tait dsormais officiel. Il
s'appelait Ultime Fauchelevent.

La plus forte cause dterminante de l'admission avait t l'observation
de la prieure sur Cosette: _Elle sera laide_.

La prieure, ce pronostic prononc, prit immdiatement Cosette en amiti,
et lui donna place au pensionnat comme lve de charit.

Ceci n'a rien que de trs logique. On a beau n'avoir point de miroir au
couvent, les femmes ont une conscience pour leur figure; or, les filles
qui se sentent jolies se laissent malaisment faire religieuses; la
vocation tant assez volontiers en proportion inverse de la beaut, on
espre plus des laides que des belles. De l un got vif pour les
laiderons.

Toute cette aventure grandit le bon vieux Fauchelevent; il eut un triple
succs; auprs de Jean Valjean qu'il sauva et abrita; auprs du
fossoyeur Gribier qui se disait: il m'a pargn l'amende; auprs du
couvent qui, grce  lui, en gardant le cercueil de la mre Crucifixion
sous l'autel, luda Csar et satisfit Dieu. Il y eut une bire avec
cadavre au Petit-Picpus et une bire sans cadavre au cimetire
Vaugirard; l'ordre public en fut sans doute profondment troubl, mais
ne s'en aperut pas. Quant au couvent, sa reconnaissance pour
Fauchelevent fut grande. Fauchelevent devint le meilleur des serviteurs
et le plus prcieux des jardiniers.  la plus prochaine visite de
l'archevque, la prieure conta la chose  Sa Grandeur, en s'en
confessant un peu et en s'en vantant aussi. L'archevque, au sortir du
couvent, en parla, avec applaudissement et tout bas,  Mr de Latil,
confesseur de Monsieur, plus tard archevque de Reims et cardinal.
L'admiration pour Fauchelevent fit du chemin, car elle alla  Rome. Nous
avons eu sous les yeux un billet adress par le pape rgnant alors, Lon
XII,  un de ses parents, monsignor dans la nonciature de Paris, et
nomm comme lui Della Genga; on y lit ces lignes: Il parat qu'il y a
dans un couvent de Paris un jardinier excellent, qui est un saint homme,
appel Fauvent. Rien de tout ce triomphe ne parvint jusqu'
Fauchelevent dans sa baraque; il continua de greffer, de sarcler, et de
couvrir ses melonnires, sans tre au fait de son excellence et de sa
saintet. Il ne se douta pas plus de sa gloire que ne s'en doute un
boeuf de Durham ou de Surrey dont le portrait est publi dans l'
_Illustrated London News_ avec cette inscription: _Boeuf qui a remport
le prix au concours des btes  cornes_.




Chapitre IX

Clture


Cosette au couvent continua de se taire.

Cosette se croyait tout naturellement la fille de Jean Valjean. Du
reste, ne sachant rien, elle ne pouvait rien dire, et puis, dans tous
les cas, elle n'aurait rien dit. Nous venons de le faire remarquer, rien
ne dresse les enfants au silence comme le malheur. Cosette avait tant
souffert qu'elle craignait tout, mme de parler, mme de respirer. Une
parole avait si souvent fait crouler sur elle une avalanche!  peine
commenait-elle  se rassurer depuis qu'elle tait  Jean Valjean. Elle
s'habitua assez vite au couvent. Seulement elle regrettait Catherine,
mais elle n'osait pas le dire. Une fois pourtant elle dit  Jean
Valjean:

--Pre, si j'avais su, je l'aurais emmene.

Cosette, en devenant pensionnaire du couvent, dut prendre l'habit des
lves de la maison. Jean Valjean obtint qu'on lui remt les vtements
qu'elle dpouillait. C'tait ce mme habillement de deuil qu'il lui
avait fait revtir lorsqu'elle avait quitt la gargote Thnardier. Il
n'tait pas encore trs us. Jean Valjean enferma ces nippes, plus les
bas de laine et les souliers, avec force camphre et tous les aromates
dont abondent les couvents, dans une petite valise qu'il trouva moyen de
se procurer. Il mit cette valise sur une chaise prs de son lit, et il
en avait toujours la clef sur lui.--Pre, lui demanda un jour Cosette,
qu'est-ce que c'est donc que cette bote-l qui sent si bon?

Le pre Fauchelevent, outre cette gloire que nous venons de raconter et
qu'il ignora, fut rcompens de sa bonne action; d'abord il en fut
heureux; puis il eut beaucoup moins de besogne, la partageant. Enfin,
comme il aimait beaucoup le tabac, il trouvait  la prsence de Mr
Madeleine cet avantage qu'il prenait trois fois plus de tabac que par le
pass, et d'une manire infiniment plus voluptueuse, attendu que Mr
Madeleine le lui payait.

Les religieuses n'adoptrent point ce nom d'Ultime; elles appelrent
Jean Valjean _l'autre Fauvent_.

Si ces saintes filles avaient eu quelque chose du regard de Javert,
elles auraient pu finir par remarquer que, lorsqu'il y avait quelque
course  faire au dehors pour l'entretien du jardin, c'tait toujours
l'an Fauchelevent, le vieux, l'infirme, le bancal, qui sortait, et
jamais l'autre; mais, soit que les yeux toujours fixs sur Dieu ne
sachent pas espionner, soit qu'elles fussent, de prfrence, occupes 
se guetter entre elles, elles n'y firent point attention.

Du reste bien en prit  Jean Valjean de se tenir coi et de ne pas
bouger. Javert observa le quartier plus d'un grand mois.

Ce couvent tait pour Jean Valjean comme une le entoure de gouffres.
Ces quatre murs taient dsormais le monde pour lui. Il y voyait le ciel
assez pour tre serein et Cosette assez pour tre heureux.

Une vie trs douce recommena pour lui.

Il habitait avec le vieux Fauchelevent la baraque du fond du jardin.
Cette bicoque, btie en pltras, qui existait encore en 1845, tait
compose, comme on sait, de trois chambres, lesquelles taient toutes
nues et n'avaient que les murailles. La principale avait t cde de
force, car Jean Valjean avait rsist en vain, par le pre Fauchelevent
 Mr Madeleine. Le mur de cette chambre, outre les deux clous destins 
l'accrochement de la genouillre et de la hotte, avait pour ornement un
papier-monnaie royaliste de 93 appliqu  la muraille au-dessus de la
chemine et dont voici le fac-simil exact:



Cet assignat venden avait t clou au mur par le prcdent jardinier,
ancien chouan qui tait mort dans le couvent et que Fauchelevent avait
remplac.

Jean Valjean travaillait tous les jours dans le jardin et y tait trs
utile. Il avait t jadis mondeur et se retrouvait volontiers
jardinier. On se rappelle qu'il avait toutes sortes de recettes et de
secrets de culture. Il en tira parti. Presque tous les arbres du verger
taient des sauvageons; il les cussonna et leur fit donner d'excellents
fruits.

Cosette avait permission de venir tous les jours passer une heure prs
de lui. Comme les soeurs taient tristes et qu'il tait bon, l'enfant le
comparait et l'adorait.  l'heure fixe, elle accourait vers la baraque.
Quand elle entrait dans la masure, elle l'emplissait de paradis. Jean
Valjean s'panouissait, et sentait son bonheur s'accrotre du bonheur
qu'il donnait  Cosette. La joie que nous inspirons a cela de charmant
que, loin de s'affaiblir comme tout reflet, elle nous revient plus
rayonnante. Aux heures des rcrations, Jean Valjean regardait de loin
Cosette jouer et courir, et il distinguait son rire du rire des autres.

Car maintenant Cosette riait.

La figure de Cosette en tait mme jusqu' un certain point change. Le
sombre en avait disparu. Le rire, c'est le soleil; il chasse l'hiver du
visage humain.

La rcration finie, quand Cosette rentrait, Jean Valjean regardait les
fentres de sa classe, et la nuit il se relevait pour regarder les
fentres de son dortoir.

Du reste Dieu a ses voies; le couvent contribua, comme Cosette, 
maintenir et  complter dans Jean Valjean l'oeuvre de l'vque. Il est
certain qu'un des cts de la vertu aboutit  l'orgueil. Il y a l un
pont bti par le diable. Jean Valjean tait peut-tre  son insu assez
prs de ce ct-l et de ce pont-l, lorsque la providence le jeta dans
le couvent du Petit-Picpus. Tant qu'il ne s'tait compar qu' l'vque,
il s'tait trouv indigne et il avait t humble; mais depuis quelque
temps il commenait  se comparer aux hommes, et l'orgueil naissait. Qui
sait? il aurait peut-tre fini par revenir tout doucement  la haine.

Le couvent l'arrta sur cette pente.

C'tait le deuxime lieu de captivit qu'il voyait. Dans sa jeunesse,
dans ce qui avait t pour lui le commencement de la vie, et plus tard,
tout rcemment encore, il en avait vu un autre, lieu affreux, lieu
terrible, et dont les svrits lui avaient toujours paru tre
l'iniquit de la justice et le crime de la loi. Aujourd'hui aprs le
bagne il voyait le clotre; et songeant qu'il avait fait partie du bagne
et qu'il tait maintenant, pour ainsi dire, spectateur du clotre, il
les confrontait dans sa pense avec anxit.

Quelquefois il s'accoudait sur sa bche et descendait lentement dans les
spirales sans fond de la rverie.

Il se rappelait ses anciens compagnons; comme ils taient misrables;
ils se levaient ds l'aube et travaillaient jusqu' la nuit;  peine
leur laissait-on le sommeil; ils couchaient sur des lits de camp, o
l'on ne leur tolrait que des matelas de deux pouces d'paisseur, dans
des salles qui n'taient chauffes qu'aux mois les plus rudes de
l'anne; ils taient vtus d'affreuses casaques rouges; on leur
permettait, par grce, un pantalon de toile dans les grandes chaleurs et
une roulire de laine sur le dos dans les grands froids; ils ne buvaient
de vin et ne mangeaient de viande que lorsqu'ils allaient  la
fatigue. Ils vivaient, n'ayant plus de noms, dsigns seulement par des
numros et en quelque sorte faits chiffres, baissant les yeux, baissant
la voix, les cheveux coups, sous le bton, dans la honte.

Puis son esprit retombait sur les tres qu'il avait devant les yeux.

Ces tres vivaient, eux aussi, les cheveux coups, les yeux baisss, la
voix basse, non dans la honte, mais au milieu des railleries du monde,
non le dos meurtri par le bton, mais les paules dchires par la
discipline.  eux aussi, leur nom parmi les hommes s'tait vanoui; ils
n'existaient plus que sous des appellations austres. Ils ne mangeaient
jamais de viande et ne buvaient jamais de vin; ils restaient souvent
jusqu'au soir sans nourriture; ils taient vtus, non d'une veste rouge,
mais d'un suaire noir, en laine, pesant l't, lger l'hiver, sans
pouvoir y rien retrancher ni y rien ajouter; sans mme avoir, selon la
saison, la ressource du vtement de toile ou du surtout de laine; et ils
portaient six mois de l'anne des chemises de serge qui leur donnaient
la fivre. Ils habitaient, non des salles chauffes seulement dans les
froids rigoureux, mais des cellules o l'on n'allumait jamais de feu;
ils couchaient, non sur des matelas pais de deux pouces, mais sur la
paille. Enfin on ne leur laissait pas mme le sommeil; toutes les nuits,
aprs une journe de labeur, il fallait, dans l'accablement du premier
repos, au moment o l'on s'endormait et o l'on se rchauffait  peine,
se rveiller, se lever, et s'en aller prier dans une chapelle glace et
sombre, les deux genoux sur la pierre.

 de certains jours, il fallait que chacun de ces tres,  tour de rle,
restt douze heures de suite agenouill sur la dalle ou prostern la
face contre terre et les bras en croix.

Les autres taient des hommes; ceux-ci taient des femmes.

Qu'avaient fait ces hommes? Ils avaient vol, viol, pill, tu,
assassin. C'taient des bandits, des faussaires, des empoisonneurs, des
incendiaires, des meurtriers, des parricides. Qu'avaient fait ces
femmes? Elles n'avaient rien fait.

D'un ct le brigandage, la fraude, le dol, la violence, la lubricit,
l'homicide, toutes les espces du sacrilge, toutes les varits de
l'attentat; de l'autre une seule chose, l'innocence.

L'innocence parfaite, presque enleve dans une mystrieuse assomption,
tenant encore  la terre par la vertu, tenant dj au ciel par la
saintet.

D'un ct des confidences de crimes qu'on se fait  voix basse. De
l'autre la confession des fautes qui se fait  voix haute. Et quels
crimes! et quelles fautes!

D'un ct des miasmes, de l'autre un ineffable parfum. D'un ct une
peste morale, garde  vue, parque sous le canon, et dvorant lentement
ses pestifrs; de l'autre un chaste embrasement de toutes les mes dans
le mme foyer. L les tnbres; ici l'ombre; mais une ombre pleine de
clarts, et des clarts pleines de rayonnements.

Deux lieux d'esclavage; mais dans le premier la dlivrance possible, une
limite lgale toujours entrevue, et puis l'vasion. Dans le second, la
perptuit; pour toute esprance,  l'extrmit lointaine de l'avenir,
cette lueur de libert que les hommes appellent la mort.

Dans le premier, on n'tait enchan que par des chanes; dans l'autre,
on tait enchan par sa foi.

Que se dgageait-il du premier? Une immense maldiction, le grincement
de dents, la haine, la mchancet dsespre, un cri de rage contre
l'association humaine, un sarcasme au ciel.

Que sortait-il du second? La bndiction et l'amour.

Et dans ces deux endroits si semblables et si divers, ces deux espces
d'tres si diffrents accomplissaient la mme oeuvre, l'expiation.

Jean Valjean comprenait bien l'expiation des premiers; l'expiation
personnelle, l'expiation pour soi-mme. Mais il ne comprenait pas celle
des autres, celle de ces cratures sans reproche et sans souillure, et
il se demandait avec un tremblement: Expiation de quoi? quelle
expiation?

Une voix rpondait dans sa conscience: La plus divine des gnrosits
humaines, l'expiation pour autrui.

Ici toute thorie personnelle est rserve, nous ne sommes que
narrateur; c'est au point de vue de Jean Valjean que nous nous plaons,
et nous traduisons ses impressions.

Il avait sous les yeux le sommet sublime de l'abngation, la plus haute
cime de la vertu possible; l'innocence qui pardonne aux hommes leurs
fautes et qui les expie  leur place; la servitude subie, la torture
accepte, le supplice rclam par les mes qui n'ont pas pch pour en
dispenser les mes qui ont failli; l'amour de l'humanit s'abmant dans
l'amour de Dieu, mais y demeurant distinct, et suppliant; de doux tres
faibles ayant la misre de ceux qui sont punis et le sourire de ceux qui
sont rcompenss.

Et il se rappelait qu'il avait os se plaindre!

Souvent, au milieu de la nuit, il se relevait pour couter le chant
reconnaissant de ces cratures innocentes et accables de svrits, et
il se sentait froid dans les veines en songeant que ceux qui taient
chtis justement n'levaient la voix vers le ciel que pour blasphmer,
et que lui, misrable, il avait montr le poing  Dieu.

Chose frappante et qui le faisait rver profondment comme un
avertissement  voix basse de la providence mme, l'escalade, les
cltures franchies, l'aventure accepte jusqu' la mort, l'ascension
difficile et dure, tous ces mmes efforts qu'il avait faits pour sortir
de l'autre lieu d'expiation, il les avait faits pour entrer dans
celui-ci. tait-ce un symbole de sa destine?

Cette maison tait une prison aussi, et ressemblait lugubrement 
l'autre demeure dont il s'tait enfui, et pourtant il n'avait jamais eu
l'ide de rien de pareil.

Il revoyait des grilles, des verrous, des barreaux de fer, pour garder
qui? Des anges.

Ces hautes murailles qu'il avait vues autour des tigres, il les revoyait
autour des brebis.

C'tait un lieu d'expiation, et non de chtiment; et pourtant il tait
plus austre encore, plus morne et plus impitoyable que l'autre. Ces
vierges taient plus durement courbes que les forats. Un vent froid et
rude, ce vent qui avait glac sa jeunesse, traversait la fosse grille
et cadenasse des vautours; une bise plus pre et plus douloureuse
encore soufflait dans la cage des colombes. Pourquoi?

Quand il pensait  ces choses, tout ce qui tait en lui s'abmait devant
ce mystre de sublimit.

Dans ces mditations l'orgueil s'vanouit. Il fit toutes sortes de
retours sur lui-mme; il se sentit chtif et pleura bien des fois. Tout
ce qui tait entr dans sa vie depuis six mois le ramenait vers les
saintes injonctions de l'vque, Cosette par l'amour, le couvent par
l'humilit.

Quelquefois, le soir, au crpuscule,  l'heure o le jardin tait
dsert, on le voyait  genoux au milieu de l'alle qui ctoyait la
chapelle, devant la fentre o il avait regard la nuit de son arrive,
tourn vers l'endroit o il savait que la soeur qui faisait la
rparation tait prosterne et en prire. Il priait, ainsi agenouill
devant cette soeur.

Il semblait qu'il n'osait s'agenouiller directement devant Dieu.

Tout ce qui l'entourait, ce jardin paisible, ces fleurs embaumes, ces
enfants poussant des cris joyeux, ces femmes graves et simples, ce
clotre silencieux, le pntraient lentement, et peu  peu son me se
composait de silence comme ce clotre, de parfum comme ces fleurs, de
paix comme ce jardin, de simplicit comme ces femmes, de joie comme ces
enfants. Et puis il songeait que c'taient deux maisons de Dieu qui
l'avaient successivement recueilli aux deux instants critiques de sa
vie, la premire lorsque toutes les portes se fermaient et que la
socit humaine le repoussait, la deuxime au moment o la socit
humaine se remettait  sa poursuite et o le bagne se rouvrait; et que
sans la premire il serait retomb dans le crime et sans la seconde dans
le supplice.

Tout son coeur se fondait en reconnaissance et il aimait de plus en
plus.

Plusieurs annes s'coulrent ainsi; Cosette grandissait.






End of the Project Gutenberg EBook of Les misrables Tome II, by Victor Hugo

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISRABLES TOME II ***

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