The Project Gutenberg EBook of Journal des Goncourt (Deuxime srie,
troisime volume), by Edmond de Goncourt

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Title: Journal des Goncourt (Deuxime srie, troisime volume)
       Mmoires de la vie littraire

Author: Edmond de Goncourt

Release Date: January 12, 2006 [EBook #17505]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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_Mmoires de la Vie Littraire_


DEUXIME SRIE--TROISIME VOLUME--TOME SIXIME
1878-1884


BIBLIOTHQUE G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, DITEURS,
PARIS, 11, RUE DE GRENELLE.
1892




PRFACE


Voici quarante ans, que je cherche  dire la vrit dans le roman, dans
l'histoire et le reste. Cette passion malheureuse a ameut contre ma
personne, tant de haines, de colres, et donn lieu  des interprtations
si calomnieuses de ma prose, qu' l'heure qu'il est, o je suis vieux,
maladif, dsireux de la tranquillit d'esprit,--je passe la main pour la
dire, cette vrit,--je passe la main aux _jeunes_, ayant la richesse du
sang et des jarrets qui ploient encore.

Maintenant, dans un Journal, comme celui que je publie, la _vrit
absolue_ sur les hommes et les femmes, rencontrs le long de mon existence
se compose d'une _vrit agrable_--dont on veut bien; mais presque
toujours tempre par une _vrit dsagrable_--dont on ne veut absolument
pas. Eh bien, dans ce dernier volume, je vais tcher, autant qu'il m'est
possible, de servir seulement aux gens, saisis par mes _instantans_, la
vrit agrable, l'autre vrit qui fera la vrit absolue, viendra vingt
ans aprs ma mort.

EDMOND DE GONCOURT.

Auteuil, dcembre 1891.

Ce volume du JOURNAL DES GONCOURT est le dernier qui paratra de mon
vivant.

       *       *       *       *       *




ANNE 1878


_Mardi 1er janvier 1878_.--Ce jour, ce premier jour de l'an d'une nouvelle
anne, se lve chez moi, comme dans une salle d'hpital. Plagie, les
mains et les pieds envelopps de ouate, se trane avec des gestes gauches,
se demandant si jamais l'adresse des mouvements lui reviendra, et moi, la
poitrine dchire par des quintes de toux qui me font vomir, je me demande
si je pourrai, ce soir, au sortir de mon lit, m'asseoir  la table de
famille des Lefebvre de Bhaine.

Un coup de tonnerre singulier en Bavire. Il brle une maison, rend folle
une servante, fait marcher pendant deux jours une femme paralyse depuis
dix-sept ans, refait aveugle la soeur de cette femme, qui avait recouvr
la vue  la suite d'une opration de la cataracte.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 6 janvier_.--Aujourd'hui, le ministre de l'instruction publique
m'a fait l'honneur de m'inviter  dner. C'est la premire fois, que mon
individu fait son entre dans un ministre.

En ce temps-ci, les ministres me semblent avoir quelque chose des grands
appartements d'htel garni, o l'on sent que les gens passent et ne
demeurent pas.

Me voil donc dans le salon du ministre, meubl d'pouvantables
encoignures _en bois de boule_, de canaps et de fauteuils recouverts de
moquette, imitant les tapisseries anciennes de Beauvais, de gravures de la
calcographie dans des baguettes de bois dor, sur les boiseries blanches.

Le choix des convives est tout  fait audacieux, et les mnes des anciens
et raides universitaires, qui, le dos  la chemine, se sont avancs
jusqu' ces derniers jours, vers leurs classiques invits, doivent
tressaillir d'indignation dans leurs bires de chne. Il y a Flaubert,
Daudet et moi, et le dessus du panier des peintres et des musiciens, tous
portant le ruban ou la rosette de la Lgion d'honneur, et parmi lesquels
Hbert et Ambroise Thomas apparaissent, cravats de pourpre, et la
poitrine chrysocale d'une norme croix.

On se rend dans la salle  manger. Bardoux prend  sa droite Girardin, 
sa gauche Berthelot: le fabricateur de _La France_ a t jug un convive
plus important que le dcompositeur des corps simples.

Les domestiques tristes, ennuys, compasss, apportent dans leur service
un certain ddain des gens qu'ils servent: ddain qui me fait plaisir,
comme une manifestation ractionnaire.

Le hasard m'a plac  ct de Leconte de Lisle, qu'on m'avait dit un
ennemi de ma littrature. Il m'adresse un mot aimable, et nous causons.
L'homme, avec ses yeux lumineux, le poli de marbre de la chair de sa
figure, sa bouche sarcastique, ressemble beaucoup  un prlat de race
suprieure,  un prlat romain. Je le trouve spirituel, dlicatement
mchant, parlant peut-tre un peu trop des choses de son mtier,
versification, prosodie, etc.

De temps en temps, mon regard s'allonge et parcourt les vingt-cinq ttes
ranges autour de la table. Je regarde, avec plaisir, la jolie petite tte
enthousiaste d'un jeune homme, qu'on me dit tre Massenet; je regarde la
tte chevaline du vieux Bapst; je regarde la tte tonnamment simiesque de
Girardin, qui broie sa nourriture, avec les mouvements mlancoliques des
mandibules de singes, mchant  vide.

Nous sommes au dessert. On place devant nous des assiettes, au fond
desquelles, imprims en triste bistre, figurent les grands crivains de
Louis XIV, ayant au dos la date de leur mort. J'ai Massillon dans la
mienne. C'est tout  fait caractristique, ce service du ministre de
l'Instruction publique, et, comme je disais; a doit tre un service du
temps de Salvandy.--Oui, parfaitement, reprend Bardoux, il y en avait un
du temps de M. de Fontanes, mais il est cass...

... Quand je m'en vais, Bardoux me prend affectueusement le bras, me
disant: Voyons, vous n'avez pas quelque chose  me demander... pour
quelqu'un... Vous n'avez pas  me recommander un ami. Et je m'en vais,
touch de cette aimable offre, en pensant en moi-mme, combien il faut que
le malheureux ministre soit habitu aux demandes, pour que l'ide lui
vienne d'en provoquer une, chez quelqu'un qui ne lui demande rien.

       *       *       *       *       *

--------Quelqu'un, ce soir, disait que l'impure commenait  manquer sur
le march de Paris. Il donnait cette raison, qu'autrefois l'homme de
province allait dans une maison de prostitution ou couchait avec sa bonne.
Maintenant le provincial entretient, et ce quelqu'un soutenait qu' Rheims,
qu'il connaissait bien, il y avait,  l'heure prsente, prs de deux
cents femmes entretenues.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 16 janvier_.--La princesse revient aujourd'hui sur sa peine 
quitter la France, sa maison, son _chez soi_. Il me semble, dit-elle,
qu'il y a quelque chose qui se ferme dans ma tte... C'est comme un volet
qu'on tirerait... Oh! c'est trs singulier, la dernire fois que j'ai t
en Italie,  Ble, voici une migraine affreuse qui me prend. Je suis
oblige de me coucher, pendant que les autres dnent... Eh bien! dans mon
lit, j'avais l, mais vraiment, la tentation de me relever et de filer au
chemin de fer, laissant mon monde continuer son voyage... J'ai besoin de
Paris, de son pav... Les quais, le soir, avec toutes ces lumires... Vous
ne croyez pas qu'il y a des jours, o je me sens tout heureuse de
l'habiter... a t si longtemps mon dsir d'y venir... Non, quand je ne
suis plus en France, il y a un trouble en moi, j'ai le diable au corps d'y
revenir, d'y tre, de me trouver avec des Franais... Et la premire fois
que j'ai mis le pied sur de la terre franaise, en aot 1841, il tait
deux heures du matin, le premier pantalon garance que j'ai aperu, a
t plus fort que moi, je suis descendue de voiture pour l'embrasser...
Oui, je l'ai embrass!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 18 janvier_.--Les Charpentier rouvrent aujourd'hui leur salle
 manger, pour un dner donn  toutes les notabilits rpublicaines, 
Gambetta,  Spuller,  Yung.

Gambetta arrive essouffl, la voix rauque, se prsentant avec une espce
de dandinement roulant, titubant, et toutes les marques et les apparences
d'une caducit extraordinaire chez un homme, n en 1838.

Un moment, il cause intelligemment du rle d'Alceste dans le MISANTHROPE,
de l'insuffisance de Delaunay, de l'aspect svre de Geoffroy qui, dit-il,
portait la _conscience du rle_.

       *       *       *       *       *

_Mardi 22 janvier_.--On se demandait dans un coin de notre table de
Brbant, comment on pourrait remplacer, plus tard, dans la cervelle
franaise, les choses potiques, idales, surnaturelles: la partie
chimrique que met dans l'enfance, une lgende de saint, un conte de fe.
De sa rude voix de gendarme du matrialisme, Charles Robin s'est cri:
On y mettra de l'Homre!,

Non, trs illustre micrographe, un chant de l'ILIADE ne parlera pas 
l'intelligence de l'enfant, comme lui parle une histoire btement
merveilleuse de vieille femme, de nourrice.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 23 janvier_.--Flaubert dit que toute la descendance de Rousseau,
tous les romantiques n'ont pas une conscience bien nette du bien et du mal,
et il cite Chateaubriand, Mme Sand, Sainte-Beuve, finissant par laisser
tomber de ses lvres, aprs un moment de rflexion: Et c'est vrai que
Renan n'a pas l'indignation de l'injuste!

       *       *       *       *       *

--------Au dix-huitime sicle, en cette poque humanise, l'exil est
toujours attach  la chute d'un ministre: l'exil, un chtiment qui
n'est pas du temps, et o il y a la cruaut d'une poque barbare.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 27 janvier_.--Daudet s'crie: Je suis un tre tout subjectif...
je suis travers par des choses... je ne puis rien inventer... Dj toute
ma famille y a pass... Je ne peux plus aller dans le Midi...

       *       *       *       *       *

_Lundi 28 janvier_.--La femme, l'amour: c'est toujours la conversation
d'une runion d'intelligences, en train de boire et de manger.

La conversation est d'abord polissonne, et Tourguneff nous coute avec
l'tonnement un peu _mdus_ d'un barbare, qui ne fait l'amour que trs
naturellement.

Comme on lui demande la sensation d'amour la plus vive, qu'il ait prouve
dans sa vie, il cherche quelque temps; puis il dit:

J'tais tout jeunet, j'tais vierge, avec les dsirs qu'on a, lors de ses
quinze ans. Il y avait, chez ma mre, une femme de chambre jolie, ayant
l'air bte, mais vous savez, il y a quelques figures, o l'air bte met
une grandeur. C'tait par un jour humide, mou, pluvieux, un de ces jours
rotiques, que vient de peindre Daudet. Le crpuscule commenait  tomber.
Je me promenais dans le jardin. Je vois tout  coup cette fille venir
droit  moi et me prendre--j'tais son matre et l, elle, c'tait une
esclave--me prendre par les cheveux de la nuque, en me disant: Viens!

Ce qui suit, est une sensation semblable  toutes les sensations que nous
avons prouves. Mais ce doux empoignement de mes cheveux, avec ce seul
mot, quelquefois cela me revient, et d'y penser, a me rend tout heureux.

Puis on cause de l'tat d'me aprs la satisfaction amoureuse. Les uns
parlent de tristesse, d'autres de soulagement. Flaubert dclare qu'il
danserait devant sa glace. Moi, c'est singulier, dit Tourguneff, aprs,
seulement aprs, je rentre en rapport avec les choses qui m'entourent...
Les choses reprennent la ralit qu'elles n'avaient point, un moment
avant... Je me sens moi... et la table qui est l, redevient une table...
Oui, les relations entre mon individu et la nature se renouent, se
rtablissent, recommencent.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 6 fvrier_.--Flaubert, parlant de l'engouement de tout le monde
imprial,  Fontainebleau, pour la _Lanterne_ de Rochefort, racontait un
mot de Feuillet. Aprs avoir vu un chacun, porteur du pamphlet, et
apercevant, au moment du dpart pour la chasse, un officier de vnerie, en
montant  cheval, fourrer dans la poche de son habit la brochurette,
Flaubert, un peu agac, demanda  Feuillet: Est-ce que vraiment vous
trouvez du talent  Rochefort? Le romancier de l'Impratrice, aprs avoir
regard  gauche,  droite, rpondit: Moi, je le trouve trs mdiocre,
mais je serais dsol qu'on m'entendt, on me croirait jaloux de lui!

       *       *       *       *       *

--------La femme de Zola, assez souffrante cette anne, tire de sa maladie
une beaut rare, faite de la douceur de deux yeux trs noirs, dans la
pleur comme claire d'un visage.

--------Etudiant quelques jeunes mnages bonapartistes, je me prends 
douter de la restauration de l'Empire; je les trouve, ces mnages, trop
coureurs de plaisirs, trop jouisseurs, trop ports  la rigolade. Malgr
tous leurs enthousiasmes, leur fanatisme, leur idoltrie, je ne trouve pas
au fond d'eux, le deuil des dfaites, qui seul peut, selon moi, assurer le
retour des partis vaincus.

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 fvrier_.--On parlait, ce soir, de la finesse de Victor-Emmanuel;
le gnral X... s'crie: Fin, pas si fin que cela, mais le plus grand
_hbleur_ de l'Italie, un vrai Gascon!... J'tais auprs de lui, lors de
l'envahissement de l'tat romain. Il se plaignait de n'tre pas obi, et
il disait que Ricasoli, qu'il avait mand, se refusait  venir, sous le
prtexte d'un mal de pied, et que Cialdini voulait aller en avant... Comme
je l'interrompais, lui disant qu'il n'avait qu' donner des ordres. Des
ordres, des ordres, mais chez vous sont-ils obis les ordres?... Tenez,
que je vous raconte une anecdote. Vers la fin de votre campagne d'Italie,
votre manchot (Baraguay d'Hilliers) vint me trouver, et me dit: Je me
fous de l'Italie, je me fous de la France, je me fous de vous, et je vais
prendre les eaux, dont j'ai besoin!

       *       *       *       *       *

_Lundi 18 fvrier_.--L'histoire est le plus grand brviaire de
dcouragement: on n'y rencontre que des coquins ou d'honntes imbciles.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 22 fvrier_.--Bardoux,  la table des Charpentier, racontait un
curieux dner fait chez Axenfeld.

On s'tait un peu gris, et l'ivresse de tous s'entretenait de
l'incertitude de la mort qui attendait chacun. Axenfeld dj souffrant,
d'abord silencieux, se levant tout  coup et dominant les paroles
tumultueusement confuses: Moi, s'criait-il, je mourrai du cerveau,--et
il se mettait  raconter sa mort, telle qu'elle arriva. Se tournant vers
son voisin de droite, et le regardant avec l'oeil perant et profond des
grands diagnostiqueurs, il lui disait: Toi, tu mourras de a, et comme
a, lui dtaillant longuement et presque mchamment, les souffrances de
sa fin. Puis se retournant vers son voisin de gauche, il lui prophtisait,
dans un pouvantable rcit, sa mort.

Les dneurs taient dgriss.

       *       *       *       *       *

_Samedi 23 fvrier_.--Je dne chez de Nittis, qui, la semaine dernire,
est venu voir mes dessins.

C'est le petit htel, le domestique en cravate blanche, l'appartement au
confort anglais, o l'artiste se rvle par quelque japonaiserie d'une
fantaisie ou d'une couleur admirablement exotique. Et de Nittis a chez lui
des _foukousa_ qui font les plus claires et les plus gaies taches aux
murs. Il y a entre autres des grues d'une calligraphie baroque sur un fond
rose groseille, une vraie joie des yeux.

On dne: un dner, commenant par un macaroni, que de Nittis cuisine
lui-mme, en sa qualit de Napolitain, et finissant par un pudding
anglais. Sa femme, une petite femme  la tenue modeste, rserve, avec
quelque chose de fin, de fut, de scrutateur dans la physionomie, en mme
temps que de dlicatement souffreteux, et qu'elle doit  une fivre
intermittente gagne, dit-elle, en posant pour son mari prs du Vsuve.

Il est arriv quelques personnes de tous les mondes, qui, le dner fini,
ont pris place autour de la table. C'est Marsaud, l'homme qui met sa
signature sur les billets de banque, et qui semble, sous son noir faux
toupet, une figure allgorique de l'implacabilit de l'Argent. Et cet
homme, aux sourcils blancs sur des plaques rouges, aux lvres minces,  la
figure presque cruelle, parle avec une voix amoureuse, une bouche humide,
d'un petit paysage tout frais, d'un Harpignies qu'il a vu  une exposition,
le matin, et qu'il a l'air de convoiter, comme un vieux a envie d'une
pucelle.

On s'est lev de table. Mais qui racle une guitare? C'est un des convives.
C'est Pagans chantant une romance d'amour du XVIIe sicle, une vraie
romance des chansons de La Borde, puis une vieille chanson d'amour arabe,
finissant par une plainte, une espce d'ululement, qui vous met un petit
frisson derrire la nuque, et fait paratre la pauvre plainte amoureuse
franaise, d'une sentimentalit bien _btote_.

Nittis a chez lui des vues de Paris, enleves au pastel, qui m'enchantent.
C'est l'air brouillardeux de Paris, c'est le gris de son pav, c'est la
silhouette diffuse de passant.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 mars_.--Voil qui est un peu effrayant. Hier,  dner chez la
princesse, je me suis trouv mal  plat: une syncope complte. On m'a
couch sur un divan de la salle  manger, les jambes en l'air, on m'a jet
de l'eau de Cologne  la figure, la princesse m'a t chercher son
ventail aux abeilles d'or--et je suis revenu. Mais je crains que mon
coeur ne fasse plus qu'assez mal son service. Il faut se dpcher de
publier son oeuvre.

       *       *       *       *       *

--------Claude Bernard, dans le dlire qui prcda son agonie, ne rptait
qu'un seul mot: Foutu! foutu!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 20 mars_.--Card me donnait un joli dtail sur les amours
d'hpital. Ces amours dbutent d'ordinaire par une paire de jarretires,
que la malade demande  l'interne aim, de lui acheter.

       *       *       *       *       *

--------Burty racontait, ce soir, que le fils de Martener, le fils du
mdecin, dont Balzac n'a pas chang le nom dans PIERRETTE, avait une fille
qu'il adorait. Dans un bal, ce Martener, qui tait mdecin, comme son pre,
en un tour de valse que fit sa fille,  un rien,  une pose de son cou,
la vit poitrinaire, morte, perdue.

Je pensais, malgr moi  ce sommeil de mon frre, en face de moi, en
chemin de fer pour Vichy, o j'avais vu un instant, sur son visage de
vivant, son visage de mort.

-------- Glascow, le dimanche, les protestants, pour associer l'animalit
entire au repos du saint jour, recouvrent de linge les cages des oiseaux,
y faisant la nuit. Ils ne veulent pas, en ce jour, que les oiseaux
chantent.

--------Un type de major de table d'hte. Un chapeau plac de ct sur ses
cheveux gris, coups ras. Sous le chapeau deux rouges oreilles dtaches
de la tte, et une longue barbiche poivre et sel. L'homme mchonne un bout
de cigare teint, a sur le dos un paletot  collet et  larges revers de
fausse loutre; et la main passe dans la chanette corde de son parapluie,
il marche, en s'appuyant dessus, comme sur une canne plombe.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 3 avril._--La chanteuse Alboni, cette large et joviale mangeuse,
disait  une cuisinire, nouvellement entre chez elle: Vois-tu, ma fille,
 la maison, dans les plats, il faut qu'il y ait de quoi en manger trois
fois, pour chacun.

       *       *       *       *       *

_Samedi 6 avril_.--J'ai la conscience qu'en histoire, sortira bientt de
dessous terre, une gnration pareille  celle qui s'est leve dans le
roman, une gnration qui se mettra  faire l'histoire  mon imitation.
Oui, quoique les jeunes semblent jusqu'ici enracins dans le vieux pass
et les vieilles mthodes, j'ai la conviction, que d'ici  peu d'annes,
mme parmi les lves de l'cole des Chartes, il y aura un abandon des
sicles antiques, pour remonter aux sicles modernes, et l, avec la
documentation de ces temps, ressusciter des morts, parmi cette humanit
vraiment galvanisable.

       *       *       *       *       *

_Mardi 9 avril_.--On causait aujourd'hui, aux Spartiates, de l'espce
d'esclavage que la femme apporte naturellement dans une liaison, de sa
charmante et complaisante servilit en amour.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 11 avril_.--La curieuse conversation--une conversation dont je n'ai
pu attraper que des bribes dans la gare du chemin de fer--entre un
cul-de-jatte, une jeune fille marchant avec des crosses, une vieille femme
aux oeillres  verres bleus lui couvrant les tempes.

La vieille femme a d'abord parl de son mari malade, disant que depuis
trois mois elle couchait sur le _paillasson_, et que lui, ne voulait pas
aller  la consultation, parce que les mdecins ne lui teraient pas le
mal qu'il avait dans le corps,--et se courbant, et imitant une toux au
plus profond de l'tre, elle a ajout: C'est comme cela toute la nuit!...
Oui quand il ne pourra plus cracher, il sera nettoy.

Il est question d'une espce de maladrerie de banlieue, o demeurent tous
ces estropis, et o, un vieux pre Romain vient faire, pour un sou, les
lits des gens qui ne peuvent se lever. Il tait aussi question de travaux,
je ne sais lesquels par exemple, de travaux que pouvaient faire des gens
n'ayant presque plus l'usage de leurs membres.

Et chez ces clops, aux _ppins_ dteints, ficels autour de leurs corps,
et qui semblent les membres d'une immense association haillonneuse,
loqueteuse, vermineuse, il n'y avait ni tristesse, ni dsolation, mais
bien au contraire rgnait en eux un certain gaudissement, sur une note
raillarde.

       *       *       *       *       *

--------Tout me dsespre dans ce temps! ce n'est pas assez que mon pays
soit en rpublique, il fallait encore qu'il se plat sous l'invocation de
Voltaire, de cet historien prenant le mot d'ordre des chancelleries, de ce
bas flatteur des courtisanes de la cour, de cet exploiteur de la
sensibilit publique, de ce roublard metteur en oeuvre de l'actualit, de
ce poncif faiseur de tragdies, de ce pote de la posie de commis
voyageur, de ce pote anti-franais de la _Pucelle_, de ce lettr enfin,
que je hais autant que j'aime Diderot.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 14 avril_.--On parlait des joies que donnait la croyance en soi,
folle, exagre, enfantine.  ce propos, Zola nous entretenait de Courbet,
qu'il avait vu plant devant un de ses tableaux, se caressant la barbe, et
riant tout de bon, avec la rptition de cette phrase: C'est comique,
cette peinture!...

Et le terme de comique dans la bouche du Jordans moderne, quivalait 
sublime.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 avril_.--Les critiques pourront dire tout ce qu'ils voudront,
ils ne pourront pas nous empcher, mon frre et moi, d'tre les Saint
Jean-Baptiste de la nervosit moderne.

       *       *       *       *       *

_Mardi 30 avril_.--Chez Daumier la ralit bourgeoise a parfois une
intensit telle, qu'elle arrive au fantastique.

       *       *       *       *       *

--------Aujourd'hui, au dner Brbant, devenu une espce d'antichambre de
ministre, c'est autour de moi un susurrement  voix basse de gens qui se
demandent et se promettent des places pour les amis. Aujourd'hui
littrature, art, science, tout se tait sous la grosse et bte voix de la
politique.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 2 mai_.-- l'exposition. C'est vraiment charmant cette petite et
rustique maison japonaise du Trocadro, avec son enclos de bambous, sa
porte aux grosses fleurs sculptes dans un bois tendre, ses petits arbres
en paraphes d'criture, ses parasols, sous l'ombre desquels se remuent des
volatiles minuscules, ses resserres en essences joliment veines: tout ce
got et tout cet art dcoratif dans une habitation des champs. Puis la
petite maison aux chambres, grandes comme les chambres de Pompi, vous
fait toucher le cadre troit, o se joue la vie de ce petit peuple.

Je djeune avec le Chinois Tien-Pa, qui ne prend que du th et des oeufs.
C'est un musulman srieux, qui depuis qu'il est ici, faute d'avoir trouv
un boucher, qui tue avec la parole consacre, n'a pas encore mang de
viande, et n'en mangera pas pendant les deux mois qu'il restera ici.
Tien-Pa a une entaille derrire le cou, o l'on mettrait les deux doigts.
 l'ge de quatorze ans, il a commenc  tre dcapit par les Ta-Ping,
et n'a d son salut qu' sa queue, qu'il se dsole d'avoir moins belle que
celle de ses compatriotes.

Dcidment,  l'exposition du Japon, l'cran au hron d'argent, et le
paravent avec toute cette flore sur laque, en pierre dure, en ivoire, en
porcelaine, en mtaux de toutes sortes: ce sont pour moi les deux plus
beaux objets mobiliers, que depuis le commencement du monde a fabriqus
l'art industriel chez aucun peuple. Comment Rothschild a-t-il pu laisser
cela  vendre, cinq minutes?

Pendant que je me promne au milieu de cette industrie ferique, arrive
le chocolatier Marquis, auquel la vue de ces merveilles semble donner la
dmarche et le pas de l'ivresse.

       *       *       *       *       *

_Lundi 6 mai_.--Un dsastre que le BOUTON DE ROSE. Le public d'abord
gentil au premier acte, se fche au second, et hue le troisime, qu'il a
peine  laisser finir.

Rien n'est vraiment lamentable comme la chute d'un ami, que vous ne pouvez
vraiment ni dfendre, ni soutenir. Je ne veux pas avoir l'air de
l'abandonner, et me laisse emmener chez Vfour. Laissant  sa femme le
soin de commander le souper, tranger aux choses qui se disent, le front
ple, pench sur son assiette, Zola fait tourner machinalement dans son
poing ferm, son couteau de table, la lame en l'air. De temps en temps,
une phrase qui ne rpond  rien, s'chappe de ses lvres. Et il dit: Non,
a m'est gal, mais a change tout mon ordre de travail, Je vais tre
oblig de faire NANA... Au fond, a dgote les insuccs au thtre... La
CURE attendra... Je veux faire du roman.

Et il continue  faire tourner son couteau.

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 mai_.--Parmi les gens  imagination, je suis tonn, combien il
leur manque le sens de l'art, la vue comprhensive des beauts plastiques,
et parmi ceux qui ont cela, je suis tonn combien il leur manque
l'invention, la cration: ils ne sont que des critiques.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 mai_.--Degas, en sortant d'une maison, ce soir, se plaignait de
ce qu'on ne trouve plus d'paules abattues dans le monde. Et il avait
raison: c'est un signe d'aristocratie, qui disparat des nouvelles couches
de femmes.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 17 mai_.--Dner chez Charpentier entre les _cinq_, comme on nous
appelle.

Zola, parlant de l'insuccs du BOUTON DE ROSE, jou il y a une dizaine de
jours, s'crie: Cela me rajeunit... Cela me donne vingt ans... Le succs
de l'ASSOMMOIR m'avait avachi... Vraiment, quand je pense  l'enfilade de
romans qui me restent  fabriquer, je sens qu'il n'y a qu'un tat de lutte
et de colre, qui puisse me les faire faire!

       *       *       *       *       *

--------De l'observation spontane et presque faite en dpit de soi: Bon!
je le veux bien, mais de l'observation comme on va au ministre,
merci!

       *       *       *       *       *

_Lundi 27 mai_.--Je dne aujourd'hui tout seul, en tte  tte avec Daudet
et sa femme.

Daudet m'entretient de son livre: LES ROIS EN EXIL, dont la conception est
vraiment tout  fait jolie, en ce qu'elle se prte  une ralit potique
et ironique. Il veut faire un leveur de roi, d'un fils de dmocrate, que
deux franciscains vont chercher dans un htel du quartier Latin, 
l'escalier plein de filles en savates. Cela bien excut, doit tre tout 
fait de la dlicate et grande modernit. Soudain Daudet s'interrompt
disant: Voyez-vous, c'est trs malheureux... au fond vous m'avez
troubl... oui vous, Flaubert et ma femme... Je n'ai pas de style, non,
non, c'est positif. Les gens ns au del de la Loire, ne savent pas crire
la prose franaise... Moi ce que j'tais, un imaginateur... Vous ne vous
doutez pas de ce que j'ai dans la tte... Eh bien, sans vous, je ne me
serais pas proccup de cette chienne de langue... et j'aurais pondu,
pondu dans la quitude.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 7 juin_.--Le Marsaud qui signe les billets de banque, est un de
ces vieillards qui a vu Paris, du temps des galeries de Bois, et qui, 
propos de leur disparition, dit avec une indescriptible mlancolie: Paris
a bien perdu!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 19 juin_.--Je n'ai jusqu'ici rencontr, dans ma vie, que trois
trs grands esprits, trois trs hautes cervelles, trois engendreurs de
concepts tout  fait originaux. Le premier tait le _petit pre_ Colardez,
ce Silne au front de Socrate, enfoui dans un village de la Haute-Marne,
les deux autres sont Gavarni et Berthelot. Les grands penseurs, en vedette
 l'heure actuelle,  ct de ces trois hommes, ne sont que de la menue
monnaie, du billon.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 27 juin_.--Morceau  faire sur la comparaison de la taverne de Nol,
la salle  manger des photographes, et la _Taverne anglaise_, qui semble
le rfectoire des vieux romantiques. On me disait que Georges, l'ancien
garon  la mmoire extraordinaire, tait devenu le sacristain d'une
chapelle protestante de la rue Royale.

       *       *       *       *       *

--------Ces jours-ci, on a fait la vente d'un nomm Arnauldet, frre d'un
employ que j'ai connu au cabinet des Estampes. Au milieu d'un fouillis
immense, il y a quelques trs jolies et charmantes choses, achetes  vil
prix par Burty, qui a suivi la vente, depuis les salles d'en haut jusqu'
_Mazas_: la salle d'en bas, o on vend la literie et les batteries de
cuisine.

Ce garon, originaire du Poitou, et sorti d'une famille de la magistrature,
en ce temps de sensualisme grossier, tait un type du sensuel dlicat, et
du _curieux_ dans les choses du boire et du manger.

Il n'aimait qu'une certaine eau-de-vie fabrique prs de la Rochelle, et
dont la provision tait vendue tous les ans,  l'Angleterre. Cette
eau-de-vie donc, il la faisait racheter en Angleterre, et il la buvait
dans un petit verre, gard dans un tui, qu'on ne lavait jamais, et qui
avait pris l'irisation d'un lacrymatoire antique. Le caf, on lui en
triait un petit sac, qui tait choisi grain par grain. Il faisait venir
des huitres d'un certain marchand d'huitres de Marennes, et les donnait 
garder dans une cave du quartier qui leur conservait une fracheur
particulire. Il s'tait fait fabriquer une _semaine_ de pipes d'cume de
mer, d'une minceur charmante, baptises de noms dlicieux, et qui se
succdaient l'une aprs l'autre.

Enfin, chez ce garon qui n'avait pas plus de douze  quinze mille livres
de rente, toutes les choses du boire et du manger venaient du meilleur
fournisseur existant dans le monde, qu'il ft  Paris ou aux Grandes Indes,
et un jour, que le peu difficile Bracquemond djeunait chez lui, et que
sa rude nature s'impatientait de toutes ces recherches, de toutes ces
provenances, il lui jeta:

--Et votre sel, d'o le faites-vous venir?

--De Morelles, rpondait flegmatiquement Arnauldet.

Il vivait, cet picurien, dans un petit monde de jouisseurs dlicats, dont
tait Pingard, l'huissier de l'Acadmie, qu'on retrouvait  la vente des
vins, faisant de la dgustation savante avec la petite tasse d'argent des
gourmets-piqueurs de vin, et tout dbordant d'indignation comique, quand
l'expert se trompait d'un an, sur la date d'un cru.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 30 juin_.--J'ai t entour, toute la journe, de la joie bte,
houleuse, haineuse, de cette multitude demandant des lampions et des
drapeaux aux fentres, et surtout aux miennes qui n'en avaient pas.

       *       *       *       *       *

_Lundi 1er juillet_.--Des drapeaux, on ne voudra jamais croire cela, on en
a mis hier aux corbillards emportant leurs morts au cimetire.

       *       *       *       *       *

--------C'est curieux, ce besoin de dramatique qu'a l'humanit. Elle
s'ennuie, en ouvrant son journal, quand il ne parle pas d'une guerre, ou
au moins de l'assassinat d'un souverain.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 17 juillet_.--Aujourd'hui, j'ai eu  djeuner le mnage Daudet,
 la premire sortie de relevailles de Mme Daudet, et les Charpentier, et
Burty, dont le ventre devient bedonnant et le dos montagneux.

Daudet a t charmant. Il a une conversation qu'on ne peut dfinir que par
un mot: une conversation d'improvisateur. C'est un mlange de petites
choses gentilles, de fines observations, de remarques drolatiques
d'imaginations potiquement funambulesques. Il fallait l'entendre couper
le littraire de sa conversation, par des blagues sur la nourrice
morvandiste qu'il a dcouverte, et sur son dernier-n, qu'il appelle
_Tardivaux_,  l'indignation de sa femme.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 18 juillet_.--En rflchissant combien mon frre et moi, nous
sommes ns diffrents des autres, combien notre manire de voir, de sentir,
de juger tait particulire,--et cela tout naturellement et sans
affectation et sans pose--combien en un mot notre _nous_ n'tait pas une
originalit acquise  la force du poignet, je ne puis m'empcher de croire
que l'oeuvre que nous avons produit, ne soit pas un oeuvre trs diffrent
de celui des autres.

       *       *       *       *       *

_Lundi 22 juillet._--Me voil aujourd'hui libr du travail de l'histoire,
de ce travail qui prend tout votre temps, et qui au fond ne vous absorbe
pas, ne vous enlve pas  vous-mme. Je vais enfin m'appartenir, et me
donner, pour les annes qui me restent  vivre,  l'imagination, au style,
 la posie.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 juillet._--L'introduction d'un nouveau mdecin  chaque dner de
Brbant. Aujourd'hui c'est Paul Bert, qui disserte sur le temps qu'a pu
durer le Paradis, sur les facults gnratrices d've, et les deux cornes
qu'elle avait vraisemblablement, etc., etc.

       *       *       *       *       *

_Lundi 29 juillet_.--Dpart pour Bar-sur-Seine. Je suis seul dans mon
wagon, et en la trpidation du chemin de fer, et par la nuit qui vient, ma
pense va au roman des Deux clowns. (LES FRRES ZEMGANNO.) Bientt la
cervelle s'excite et s'enfivre, et voici des scnes qui se dessinent. Je
trouve le premier pisode: une halte de bohmiens dans un paysage vague,
dont je prendrais l'eau, le ciel, les _plantages_, sur le bord de la
Seine.

       *       *       *       *       *

_Samedi 3 aot_.--Mon cousin _Marin_ a invit les femmes de la
magistrature d'ici,  une pche aux crevisses,  la tombe de la nuit.
On doit pcher au dessus de Polisot, et la pche est le prtexte d'un
dner-souper en plein air. On monte en voiture par une pluie battante,
et au bout d'une heure, on est  destination et on se met  table.

La nuit est venue. Huit torches, fixes  huit piquets, sont allumes,
clairant le repas de leurs lueurs balayes et fuyardes. Un grand feu
flambe au milieu du pr, o de temps en temps, les trois femmes vont
scher les semelles de leurs bottines mouilles, montrant des bas cossais
et des pantalons brods, en se soutenant par la taille avec des gestes de
caresse: groupe au milieu fait par la charmante Mme G..., dans une de ces
blanches toilettes anglaises, que Gravelot donne, en ses vignettes,  ses
hrones de romans. Et au dessert, ce sont des jeux de cache-cache de
petites filles, et des parties de main-chaude, o il faut deviner le nom
de la bouche, qui vous embrasse la main.

Et le murmure de la rivire, et les fanfares lointaines des trompes de
chasse se rapprochant, et les poursuites ariennes des femmes, passant
brusquement de la lumire dans l'ombre, et de l'ombre dans la lumire,
donnent  cette partie de plaisir dans la nuit, avec cette musique de
ballade, un rien de fantastique.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 8 aot_.--Voici la vie de l'aristocratie de cette petite ville. On
se runit,  quatre heures, dans un grand jardin, dont la porte reste
ouverte, jusqu' sept heures. Un joli endroit, au bord de la Seine, o
sous de grands arbres ombreux, penchs sur la rivire, et portant, au
milieu de leurs feuilles, des caleons qui schent, l'on voit passer entre
les branches, dans l'ensoleillement de l'eau, tantt une barque remplie de
robes claires, tantt le bonnet de toile cire et le talon rose d'une
femme qui nage.

L, viennent le Prsident du Tribunal, des juges, un sous-prfet dgomm,
le commandant de gendarmerie, le receveur particulier, un forestier, des
avous, de petits jeunes gens, et tout le monde cancane, potine, parle de
l'article du _Nouvelliste_ de l'endroit, ridiculise le commissaire de
police... Puis, le soir, dans le petit cercle, o l'on monte par une
espce d'chelle, et qui a pour garniture de chemine de son salon, des
chandeliers reprsentant Robert Macaire et Bertrand, en galvanoplastie, ce
sont les mmes potins et les mmes cancans qui remplissent, dans la bouche
des mmes personnes, les heures de la soire jusqu' minuit.

       *       *       *       *       *

_Lundi 12 aot_.--Visite de l'ancien chteau de Riceys, possdant la plus
belle alle de platanes que j'aie jamais vue: une alle de ces arbres 
peau de serpent, qui fait ici une ogive verte de 120 pieds au-dessus de
votre tte, et cela dans la longueur de trois cathdrales.

M. de Zeddes, le chtelain, aprs nous avoir promens dans tout l'immense
chteau, o l'architecture Louis XV se greffe sur la Renaissance, et o le
jour entre par des fentres de tous les sicles, nous fait monter dans les
greniers, dans la fort, quarrie de charpente, qui asseyait autrefois un
toit sur une habitation aux murs de six pieds d'paisseur.

L, dans ce vieux bois geignant par le vent qui s'lve, j'ai la sensation
du gmissement d'une mer dsole! M. de Zeddes me disait qu'en automne, 
l'poque des tourmentes quinoxiales, il venait s'asseoir en ces combles,
et y restait deux ou trois heures, englouti dans la volupt de ce grand
bruit plaintif.

       *       *       *       *       *

_Lundi 19 aot_...

Cette grande, cette fluette femme,  la taille un peu carre,  la gorge
toute menue, est trs brune, avec de grands yeux noirs, tout doux, et dont
le regard est comme une caresse. Autour d'elle, il y a une petite senteur
sauvage, perdue dans un got d'hliotrope. Aujourd'hui, elle porte une
robe rose, et sa longue et gracieuse personne fait un effet charmant dans
la verdure fonce des chnes de la fort en son marcher lent, en ses
accroupissements lgers, pour cueillir une fleur... Et la femme est, pour
ainsi dire, toute vtue de chastet.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 aot_.--Un juge de Bar me racontait, ces jours-ci, une
perquisition qu'il avait faite  propos d'un vol de bijoux, chez une fille
de Pontoise. Un hareng saur tait l'unique objet mobilier, qu'il avait
trouv dans la premire pice. Et dans la seconde, il tait tomb sur un
avou de la localit, en chemise et en lunettes bleues, qui, ainsi surpris,
avait pass tout le temps de la perquisition, assis sur une chaise, le
nez dans le mur d'un angle de la pice.

       *       *       *       *       *

_Lundi 3 septembre_.-- tous mes retours, je ne sais quel ennui, quel
dcouragement me saisit, jusqu'au jour o je suis rentr dans le travail.
Aujourd'hui, je promne cette tristesse  l'Exposition, sans que la vue de
tous les bibelots rtrospectifs puissent la distraire. Au fond les hommes
d'imagination, quand ils ont quitt, un mois, leur domicile, s'attendent,
en y rentrant,  y trouver de l'imprvu heureux, et cela n'est jamais.

       *       *       *       *       *

--------En travaillant  la prface du livre de Bergerat, je m'aperois
que tous les terribles paradoxes de Flaubert ne sortent pas de lui:
ils sont de Gautier. Flaubert n'a fait qu'adapter  ces dires
normes--prononcs par Tho de la voix la plus douce--n'a fait qu'adapter
un gueuloir  casser les vitres.

       *       *       *       *       *

--------Ce n'est pas la quantit de temps, ainsi qu'on le croit
gnralement, qui fait la supriorit d'une oeuvre, c'est la qualit de la
fivre qu'on se donne pour la faire. Puis, qu'est-ce que fait une
rptition ou une ngligence de syntaxe, si la cration est neuve, si la
conception est originale, s'il y a, ici et l, une pithte ou un tour de
phrase, qui vaille  lui seul, cent pages d'une prose impeccable, qualit
ordinaire.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 septembre_.--Saint-Cloud, o je vais tudier les saltimbanques
pour mon roman.

Un vrai Gavarni. Au milieu d'une pelouse, autour d'une serviette, o il y
a deux assiettes et une bouteille de vin, deux femmes couches tout de
leur long, et fumant des cigarettes: l'une reposant sur la paume d'une
main; l'autre allonge sur le dos, avec les deux mains entrelaces sous la
nuque, et lanant au ciel des bouffes de fume.

       *       *       *       *       *

--------En ces rues  l'intersection brutale, par ces clarts aveuglantes
du nouvel clairage, au milieu du charabia de toutes les bouches
trangres, Paris ne me semble plus mon Paris. Il me fait l'effet d'une
ville libre, hante et habite par tous les _galoupiats_ de l'Europe.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 13 septembre_.--Ce matin, j'ai reu la visite d'une Russe trs
distingue, d'une comtesse Tolsto, d'une cousine de l'crivain, qui avait
fait demander le _bonheur_ de voir l'auteur de RENE MAUPERIN. Mon pre ne
prvoyait gure, quand il faisait la campagne de Russie, une paule casse
 la bataille de la Moskova, et qu'un peloton de cosaques passant comme
une trombe, le forait  finir un morceau de cheval sur le toit d'une
habitation, en faisant le coup de pistolet, mon pre ne prvoyait gure
que son fils serait un jour apprci par une compatriote de ces cosaques.

       *       *       *       *       *

--------Littr disait  un de mes amis: La terre est une plante
infrieure, et l'homme un compos mal assembl.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 19 septembre_.--Dans les petits objets manuels, fabriqus
anciennement par les Japonais, on sent qu'ils travaillaient pour des
touchers dlicats, pour des tacts d'artistes. Et c'est curieux, quand
on pense que ces objets taient gnralement fabriqus dans un burg
(_yashki_), sous la direction, l'encouragement de l'oeil guerrier du
propritaire, tandis que nos burgraves d'Europe n'ont jamais t que de
grossiers barbares.

Ce soir, conversation sur les mauvaises odeurs des pieds, du nez, de la
bouche: conversation dans laquelle se complat et s'panouit Flaubert.

Il raconte longuement, voluptueusement, l'anecdote d'un punais, du nez
duquel tombe une viscosit, une _spia_, qui force le docteur Trousseau 
quitter son cabinet, et  n'y rentrer que le lendemain. Et comme bouquet
de la fin, il narre l'histoire d'un pessaire retir, au bout de dix-sept
ans, par son pre, du ventre d'une marchande de poissons, et dont
l'infection tait telle, que trois internes de l'hpital de Rouen
tombaient vanouis sur le cul.

       *       *       *       *       *

_Samedi 21 septembre_.--Flaubert,  la condition de lui abandonner les
premiers rles, et de se laisser enrhumer par les fentres, qu'il ouvre 
tout moment, est un trs agrable compagnon. Il a une bonne gat et un
rire d'enfant qui sont contagieux, et dans le contact de la vie de tous
les jours, se dveloppe, en lui, une grosse affectuosit, qui n'est pas
sans charme.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 22 septembre_.--Ce matin, Meada, commissaire gnral du Japon 
l'Exposition universelle de Paris, est arriv  Saint-Gratien, accompagn
de deux jardiniers de ses compatriotes, portant dans des morceaux de soie
jaune, des instruments de jardinage, bizarres, htroclites. On a t au
fond du potager. Les deux Japonais ont bris la terre d'un carr, et ont
sem des radis, des choux, des navets, des navets d'un mtre, et dont
trois font la charge d'un homme.

Ce Meada, costum  l'europenne, a une douceur charmante dans la
politesse, et son teint jaune prend, par moment, un rose qui ressemble 
ce joli fard carmin, dont les Japonaises des albums se rougissent les
paupires.

On lui demande ce qui l'a frapp parmi les choses de l'Europe. Il rpond:
La grandeur!--et parle avec merveillement de Versailles...

       *       *       *       *       *

_Lundi 23 septembre_.--On cause d'une excentrique chtelaine des environs
de Paris, dont le got, la passion, l'ide fixe, est le maquerellage, et
le maquerellage uniquement par perversion. En sorte que tous les couples
amoureux du dpartement, elle les attire chez elle, et les installe dans
des appartements de son chteau, communiquant par un systme d'escaliers
en colimaons.

Enfin sa maladie de perdre les jeunes femmes est tellement connue, que son
neveu, quelque insistance qu'y mette sa tante, ne permet jamais  sa femme
d'y coucher, et quand elle lui propose une promenade, il met de suite ses
gants, pour tre en tiers entre elles deux.

       *       *       *       *       *

_Samedi 28 septembre_.--Ce soir, le vieux Giraud contait ceci. Encore
enfant, au temps des confitures, son pre et sa mre le chargeaient
d'aller chercher un pain de sucre, chez un distillateur de leurs amis, qui
demeurait rue des Cinq-Diamants. Or la rue en question tait alors pleine
de filles, faisant le trottoir. Le jeune Giraud revenant chez lui avec son
_enfant de choeur_ sur les bras, s'approchait d'une de ces peu vertueuses
demoiselles, et dtachait d'un coup de clef, un clat du bas de pain de
sucre, moyennant quoi, il obtenait de toucher un rien  ses charmes. Puis
il passait  une autre, dtachant un nouvel clat... Et arriv  la maison,
il se mettait  casser frntiquement tout le pain de sucre, pour qu'on
ne s'apert pas du dchet.

N'est-ce pas l une histoire montrant le gamin qu'il y eut toujours chez
l'homme?

       *       *       *       *       *

_Jeudi 10 octobre_.--Au fond, dans toute cette Exposition de 1878, il n'y
a gure que les objets d'art japonais, les imitations de verre de Venise,
et le moulage russe d'un seul jet du corps d'une femme. Si je n'avais pas
de bibelots, j'achterais ce moulage, et n'aurais que cela dans mon salon:
ce serait la prsence relle d'une belle ralit.

       *       *       *       *       *

_Samedi 12 octobre_.--Vaguant dans les rues campagnardes de Montmorency,
en sa belle sant, la princesse appuye sur mon bras, et souriant au beau
soleil de la journe, au bonheur de son heureuse vie entoure de
l'affection d'une petite socit amie, me dit, s'arrtant soudainement:
Oui, ce serait bien dur de m'en aller, je l'avoue, je trouve la vie
bonne!

       *       *       *       *       *

--------C'est joli, une Parisienne marchant dans la rue, et que l'on voit
absente de la foule qui la heurte, sourire  sa pense.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 25 octobre_.--Je ne mangerai plus dornavant  la _Taverne
anglaise_. Il y a au comptoir, une cinquantenaire exsangue, la figure
macie par l'laboration et la fatigue des additions, les cheveux tirs
sur les tempes, et relevs sur le sommet de la tte, en une touffe
ressemblant  la touffe de Chingachgook, et cette tte sauvagement
srieuse, m'est dsagrable  voir, quand je prends ma nourriture.

       *       *       *       *       *

--------Il me semble que je dois bien faire mon roman des deux clowns, me
trouvant en ce moment, la cervelle dans un tat vague et fluide, convenant
 cette oeuvre, un peu en dehors d'une ralit absolue.

       *       *       *       *       *

--------Un mot profond de femme  un homme, parlant de l'impossibilit de
se faire aimer avec des cheveux blancs: Les femmes ne regardent pas ou du
moins ne voient pas les hommes qu'elles aiment.

Aujourd'hui  l'_aquarium_ de l'Exposition, je suis rest une heure,
devant les truites. J'tudiais ce poisson  l'oeil carnassier, j'tudiais
ses immobilits mortes au profond de l'eau, le ventre sur la grve, puis
tout  coup les frottements de ct de ses flancs sur les cailloux:
frottements fous et comme lectriquement voluptueux, qui,  chaque contact
du corps du poisson avec le fond, le fait remonter deux ou trois pieds en
l'air.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 31 octobre_.--Je suis arriv chez le notaire, ne croyant pas  la
chose, et ai t aussitt rejoint par mon co-prteur, qui m'a dbit des
histoires peu rassurantes sur notre dbiteur. Une demi-heure s'est passe,
sans que personne appart. Enfin le reprsentant de l'entrepreneur de
vidange a fait son entre, avec un portefeuille sous le bras, ayant l'air
d'tre gonfl de chiffons de la banque. Le notaire s'est mis  lire, d'une
voix bredouillante, un long acte trs peu clair et soulevant un tas
d'objections: Bon, me suis-je dit, il va se prsenter quelque difficult,
et le payement sera rejet  quelque calende, qu'on ne verra jamais. Non,
tout s'est pacifi, arrang, au moyen d'un contrat de mariage qu'on a t
chercher incontinent, et  ma stupfaction, mon notaire m'a remis entre
les mains soixante-quinze vrais billets de mille francs.

Ces 75 000 francs, avec 6 500 qui me sont encore dus, 8 500 francs que
j'ai attraps de mon ex-notaire, dfalcation faite des frais, me font
rentrer dans mes 80 000 francs, avec les intrts dus depuis trois ans:
a finit aussi bien qu'une mauvaise affaire peut finir! m'a dit Duplan,
et je suis compltement de son avis. Mais jamais plus, jamais plus, je ne
placerai de l'argent sur hypothque.

       *       *       *       *       *

--------Dner chez Matzugata, le commissaire gnral de l'Exposition du
Japon.

Une pendule en forme de chalet suisse, de faux meubles de Boule, un
service de table en affreuse porcelaine anglaise, reprsentant des scnes
de chasse d'aprs les dessins de Victor Adam et de Grenier, c'est l, le
mobilier de cette rsidence japonaise. Autour de la table, la tte un peu
sauvage de Matzugata, qui ne parle pas franais, la tte souriante et un
peu jsuitique de Mada, la tte hilare d'un jeune Japonais  la figure
caricaturale de ces jeunes filles, que sculptent les ivoiriers japonais,
puis, la tte d'About, la tte de Pelletan, la tte de Charcot.

Un dner des plus fins, des plus dlicats, avec toutes les recherches
europennes de la dernire heure, et dbutant par des _tartelettes 
l'Agns Sorel_.

Le pourquoi ce dner a t donn, aurait pu fournir un chapitre  Balzac.
Un ami  moi, est trs namour d'une juive de la grande socit, dsirant
possder un de ces chnes nains de cent cinquante ans, qui tiendrait dans
le pot de terre d'un rosier. Le commissaire japonais se refusait  le
vendre et voulait le rapporter au Japon. Or, ce dner en principe tait
donn  Gambetta, qui devait demander le chne au dessert, mais il n'a pu
venir qu'aprs dner. Toutefois la demande avait t faite par lui, et
moyennant ce dner, et peut-tre encore la cration d'un consulat sur les
ctes du Nippon, la _carissima_ de mon ami aura son chne.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 6 novembre_.--Hier, chez Charpentier, les Japonais ont apport
de la cuisine fabrique par eux, de petites tartelettes de poissons, des
geles blanches et vertes de poissons, et encore un mets dont ils semblent
trs friands, de petits rouleaux de riz, dans une feuille de plante
aquatique grille: quelque chose  l'aspect d'un boudin blanc dans
une enveloppe de boudin noir.

Ce n'est gure bon pour nos palais europens, mais l'on sent dans ces
comestibles une cuisine trs civilise, trs travailleuse du suc et de
l'essence des aliments, et dont les produits donnent aux papilles un tas
de petites sensations, dlicates, complexes et fugitives. Ce sont des mets
et des nourritures ayant le caractre et le format de nos hors-d'oeuvre.
Du reste, nous ne pouvons tre que de mauvais juges de cette cuisine:
_l'lment gras_, tant la base de la cuisine europenne, et _l'lment
maigre_, tant la base de la cuisine japonaise.

Aprs dner, deux de ces Japonais, dont l'un est le cuisinier des petits
plats que nous avons mangs, se mettent  dessiner sur des morceaux
d'toffe, dans les senteurs fades de l'encre de Chine. Ils sont l,
penchs sur le papier, avec une figure qui peine, avec un grand pli  la
joue, et l'avancement de leur grosse bouche srieuse. Ils tiennent leur
pinceau entre la premire phalange du pouce et l'index, et semblent
l'avoir dans la paume de la main.

L'un d'eux dessine trois corbeaux, et c'est vraiment merveilleux de savoir,
dans un dessin qui n'a jamais d'enveloppe ni de contour gnral, rserver
les lumires, et d'tre fix d'avance si srement sur les places et les
valeurs de sa composition. Avec un pinceau cras et aux poils presque
secs, il rend l'extrmit duveteuse de la plume, de la faon la plus
extraordinaire, et modle, avec des plans dans la demi-teinte, en un gris
noy dans l'eau, le plus savant et le plus moelleux dessin de nature de la
poitrine de l'oiseau noir.

       *       *       *       *       *

_Lundi 11 novembre_.--J'avais t plein de sagesse  cette exposition, je
n'avais rien achet, mais l rien, pas mme un objet de dix sous.
Cependant,  ma premire visite j'avais avis,  la section de la Chine,
un objet que je trouvais un des plus beaux du Champ de Mars, un de ces
objets  la richesse barbare et prcieuse, digne d'une galerie d'Apollon
exotique. C'tait un trs grand vase en jade vert, en forme de balustre,
avec sur sa panse, un quadrill d'or, relev d'un cloutis de corail, et
aux anses formes par des ttes de dragons ayant des yeux de cristal de
roche.

Je l'avais marchand... pour le marchander. On me l'avait fait 2 000
francs. Depuis je ne l'avais pas revu, et ne pensais plus  ma folle envie,
quand dans une de ces sances que je fais de 6  7 heures, chez les
Sichel, je demandais vaguement  Tien-Pa, s'il avait vendu son vase. Il
me rpondait que non, ajoutant que c'tait une pice trs rare, trs
ancienne, et d'un seul morceau, et qu'il me le laisserait cependant  1
200 francs. Ma foi. le lendemain,--le maudit vase avec son or, son corail,
son cristal de roche m'avait trott dans la tte, toute la nuit--j'allais
trouver mon Chinois, auquel j'offrais de son jade, 800 francs. Et Tien-Pa,
aprs avoir rpt un tas de fois, 80 taels... 80 taels, pas possible...
80 taels, trop bon march, me le laissait  la fin. Aujourd'hui la pice
opulente fait, entre deux flambs, le milieu de la chemine de mon cabinet
de l'Extrme-Orient.

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 novembre_.--Je ne sais quel charme ont les fleurs d'hiver, elles
me semblent pares de quelque chose de joliment et dlicatement
souffreteux. Aujourd'hui se dressait sur la table de Nittis, un norme
bouquet de chrysanthmes jaunes, mais si peu qu'on les voyait blancs, avec
l'extrmit des ptales un rien violace; et je regardais ce bouquet, sans
pouvoir en dtourner les yeux: c'tait comme la pleur d'une chair de
petite fille, meurtrie par le froid.

       *       *       *       *       *

--------O m'a-t-on dit, ces jours-ci, que les coups de corde, en
Angleterre, se donnaient,  l'heure qu'il est, avec une mcanique. Voil
le progrs, un progrs qui ne laisse plus rien  craindre de l'humanit
du bourreau.

       *       *       *       *       *

_Mardi 19 novembre_

L'on causait de l'industrialisme du monde des lettres sans humanits, de
ces littrateurs appels peut-tre  devenir les ducateurs des
gnrations, commenant  peler. L-dessus le vieil Houssaye parlait d'un
homme de lettres, dont il taisait le nom, et qui lui disait, il y a
quelques jours: Moi,  midi, tous les jours, j'ai fait deux
feuilletons... je ne cours pas aprs les gros prix... 25 francs, c'est le
prix que me donne la _Libert_ ou l'_Estafette_. Donc  midi j'ai 50
francs. Le reste de la journe, je la passe dans les petits thtres, ou
avec mes amitis, mes relations, mes trucs, j'arrive  tre d'un quart,
d'un sixime dans une pice, et a rapporte encore 50 francs; pour la fin
de la journe... Eh bien, cela me fait 36 000 francs par an, je n'en
gagnais pas autant avant, quand j'tais  la Bourse.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 20 novembre_.--Un sculpteur, qui a pass des annes en
Angleterre, disait que l, il avait trouv les plus belles poitrines, les
plus charmants torses de femmes, mais que ces femmes n'avaient point la
colonne vertbrale mobile, qu'il tait impossible d'obtenir de ces corps,
ce que vous donnait le premier modle franais venu, un hanchement, une
torsion, un contournement, un mouvement de grce fminin, le penchement
d'une Hb tendant la coupe  Jupiter.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 28 novembre_.--Aujourd'hui, chez Burty, une curieuse et instructive
sance. Le Japonais Watanob-Se a fait un dessin, mais non plus, un de
ces croquis improviss au bout du pinceau, mais un grand panneau 
l'aquarelle, un _kakemono_.

Le dessin pour tre prcieux au Japon, doit tre fait sans aucune reprise
du trait, sans aucun _repentir_. On attache mme une certaine importance 
la rapidit du faire, et le compagnon du peintre a t regarder l'heure 
la pendule, quand l'artiste a commenc!

Le peintre japonais tait muni, cette fois, d'un morceau de soie gomme
presque transparente, se fabriquant seulement au Japon pour cet usage; et
la soie tait tendue sur un petit cadre en bois blanc. Sauf deux ou trois
btonnets de couleur de son pays, entre autres une espce de jaune,
couleur de gomme gutte, et du bleu verdtre, l'artiste se servait de
couleurs au miel, de couleurs europennes.

D'abord pour commencer, ce fut au milieu, comme toujours, un bec d'un
oiseau devenant un oiseau, puis encore trois autres becs, trois autres
oiseaux: le premier gristre, le second au ventre blanc, aux ailes vertes;
le troisime ayant l'apparence d'une fauvette  tte noire; le quatrime
avec du rouge dans le cou d'un rouge-gorge. Il ajouta  la fin, au haut du
panneau, un cinquime oiseau, un calfat au bec de corail. Ces cinq oiseaux
furent excuts avec le travail le plus prcieux et presque le frou-frou
rvolt de leurs plumes.

Et c'tait charmant de voir notre Japonais travailler, tenant deux
pinceaux dans la mme main, l'un tout fin et charg d'une couleur intense
et filant le trait, l'autre plus gros et tout aqueux, largissant la
linature et l'estompant: tout cela avec des prestesses d'escamoteur,
debout devant sa petite table aux gobelets.

Sur le fond, laiss compltement vierge, il a mouill la plus grande
partie, rservant,  et l, des dchiquetures, pareilles  de petits
archipels, et dont l'ensemble avait une certaine ressemblance avec une
carte du Japon. Le panneau a t un peu sch  la flamme d'un journal,
et retir, lorsqu'il conservait un rien d'humidit dans les parties
mouilles.

Alors brutalement, et comme sans souci de la dlicatesse de son dessin,
il a fait pleuvoir de gros pts d'encre de Chine, qui tendus avec un
blaireau, ont dtach sur la lgre demi-teinte d'un ciel gris, les
branchages et les oiseaux enferms dans une couche de neige, faite
miraculeusement par ces espces d'archipels gards secs dans le papier.

Puis, quand le panneau a t ainsi prpar, ainsi avanc, ne voil-t-il
pas que notre peintre japonais s'est mis  le laver  grandes eaux,
donnant, sur la tte colore des oiseaux, de petits coups de pouce,
amortissant, et ne laissant sur le papier que la vision efface, de ce qui
y tait tout  l'heure.

Et le panneau encore une fois remis au feu et retir mollet, l'artiste
indique un tronc tortueux par un large appuiement, mais interrompu, mais
cass, et pique avec la plus grande attention, dans le vide, dans
l'effacement, les petites fleurs rouges d'un cognassier du Japon, ne
plaant qu'au dernier moment la valeur noire de son dessin, la tache
intense  l'encre de Chine du tronc de l'arbuste.

Et encore des lavages, des schages, des reprises, des relavages, au bout
desquels le lumineux et moelleux dessin tait parachev, tirant de tout ce
travail dans l'humide, quelque chose du joli flottement des contours d'une
aquarelle qui baigne dans l'eau de la cuvette d'un graveur,--et sans que,
selon l'expression d'un peintre, dans cette chose _souffle_, se sentt la
moindre fatigue.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 29 dcembre_.--Pillaut, le musicien, disait spirituellement, ce
soir: Oui, maintenant quand je parle, on m'coute... et vous savez,
lorsque je dis les choses les moins intressantes, c'est autour de moi, un
cercle de gens attentifs, approuvant mes paroles, de la tte. La premire
fois que je m'en suis aperu, cela m'a profondment attrist..., cette
attention m'a averti que je commenais  tre un vieux.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 dcembre_.--Aujourd'hui, au dner des Spartiates, Francis Magnard
racontait la petite cause, qui a amen la chute de la colonne Vendme.

Une fille, dont Magnard ne se rappelle pas bien exactement le nom,
jouissant d'une certaine notorit, avait t abandonne par un riche
entreteneur,  cause de ses relations avec un ingnieur. Pendant la
Commune, se trouvant fort dsargente, elle reprochait  son amant d'tre
la cause de sa misre, et celui-ci chercha, s'ingnia  trouver un moyen
de gagner de l'argent. Il eut l'ide d'appliquer le systme du _sifflet_,
la coupe en biseau de la colonne, systme, sans lequel il et t presque
impossible de la jeter  bas; et il eut, pour son invention, une somme de
6000 francs, qu'il donna  sa matresse.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 dcembre_.--Le peuple est une bte qui vit de gloire,--disait
brillamment, ce soir, Renan chez la princesse--mais quand il s'est
accoutum  ce foin, il faut lui en donner tous les jours, c'est ce
qu'avait fait Napolon, c'est ce que n'a pas fait Bismarck... C'est
peut-tre trs grave pour lui.

       *       *       *       *       *

--------Je me surprends, en construisant mes phrases maintenant,  faire
de la main droite tenant la plume, des gestes d'un chef d'orchestre: si
mes phrases ne sont pas musicales, je ne sais pas diantrement comment il
faut s'y prendre.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 dcembre_.--Ce soir, Pagans chantait du Rameau. Il me semblait,
qu'en entendant cet air vieillot, j'avais les cordes tendres de l'me,
caresses par de l'ingnu rococo.

J'tais sous l'impression de ce chant, quand une voix, qui semblait sortir
par les narines d'un nez, me dit que le propritaire de cette voix avait
lu MANETTE SALOMON, dans le srail.

C'est ce Polonais trange qui, aprs s'tre manqu d'un coup de pistolet
dans la bouche, est devenu peintre de Sa Hautesse, dans le palais duquel
il a pass une fois cinq cents jours de suite, sans en pouvoir sortir une
minute, occup de l'ternelle et colossale mise en peinture des batailles,
hantant la cervelle du Sultan: pauvre peintre qu'on faisait, lorsqu'il
tait malade, traverser les cours  cheval, en lui tenant les genoux,
de peur qu'il ne tombt, qu'on asseyait sur une chaise, et qui devait
quelquefois travailler douze heures sans manger.

       *       *       *       *       *

-------Dans ce roman des Frres Bendigo (LES FRRES ZEMGANNO), il y a
quelques chapitres que j'cris avec le portrait de mon frre devant moi,
il me semble que a porte bonheur  mon travail!

       *       *       *       *       *

_Lundi 30 dcembre_.--Un joli mot d'une vieille femme de mes amies,  qui
sa bru disait qu'elle aimait  lire,  faire de la musique, mais dtestait
les travaux de femme, la tapisserie, la broderie, etc., etc.: Ma chre,
c'est que vous avez t toujours heureuse, que vous n'avez pas eu de
chagrins... Oui, bien souvent ces travaux sont une occupation mcanique,
derrire laquelle on s'enfonce dans ses regrets!




ANNE 1879


_Mercredi 1er janvier 1879_.--Dner chez la princesse avec les deux fils
du prince Napolon, Benedetti, le vieux Giraud, les deux Popelin, Anastasi,
la baronne de Galbois, Mlle Abbatucci.

Au fumoir, on cause du renvoi des soeurs de Saint-Vincent-de-Paul, des
hpitaux. Anastasi qui a t soign dans une maison, o tait organis un
service d'infirmires, affirme qu'il est impossible de se figurer
l'avidit, la solerie, et le maquerellage de ces cratures, qui passent
leur temps  proposer aux malades qui ne sont pas tout  fait crevards,
les femmes convalescentes de la maison.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 8 janvier_.--Labiche contait, ce soir, qu' l'enterrement de
Murger, il y avait une contestation entre Thierry, et Maquet,  propos de
l'ordre du discours  prononcer sur la tombe. Et comme Thierry s'enttait
 parler le premier, se rapprochant le plus possible de la fosse ouverte,
Maquet lui disait au milieu de ce monde, croyant que les deux orateurs se
faisaient des politesses: Si tu persistes, je te fous dans le trou!
Thierry renonait  parler le premier.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 janvier_.--Le directeur d'un de nos grands thtres, auquel on
apprenait qu'un de nos plus clbres auteurs dramatiques tait devenu
impuissant, dit en soupirant: Il est bien heureux, le voil sauv des
horreurs de l'incertitude!--et cela tait modul avec l'annotation
indfinissable de l'oeil dudit directeur.

       *       *       *       *       *

--------C'est intressant de voir son manuscrit,--tout d'abord une feuille
de papier dans une enveloppe,--prendre du ventre, par la copie, qu'on y
glisse, tous les jours, dans l'enveloppe grossissante.

Je reste deux ou trois jours, sans sortir de chez moi, travaillant de
l'heure o je me lve,  l'heure o je me couche, mais le troisime ou le
quatrime jour, j'ai besoin de m'acheter un bibelot, pour me payer de mon
travail.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 janvier_.--Triste, triste cette journe, comme l'un de ces
matins de sa jeunesse, o, au sortir du bal masqu, l'on a couch avec une
femme, qui n'avait pas de drap  son lit, et o, au jour levant, on est
entr voir l'enterrement d'un pauvre, dans l'glise en face.

       *       *       *       *       *

_Samedi 18 janvier_.--Premire de l'ASSOMMOIR. Un publique sympathique,
applaudisseur, au milieu duquel les inimitis sourdes n'osent pas se
produire. Comme les annes changent les gnrations. Dans un retour triste
sur mon frre, je ne peux m'empcher de dire  Lafontaine, rencontr dans
un corridor: Ce n'est pas le public d'HENRIETTE MARCHAL. Tout est
accept, claqu, et seuls, au dernier tableau, deux ou trois coups de
sifflet, timides, peureux: c'est toute la protestation dans l'enthousiasme
gnral.

En sortant de la reprsentation, Zola nous demande, le nez en point
d'interrogation, d'une voix dolente, si la pice a vraiment russi. Il a
pass toute la reprsentation, dans le cabinet de Chabrillat,  lire un
roman quelconque, trouv dans sa bibliothque, n'osant se montrer aux
acteurs, que la veille,  la rptition, dit-il, sa mine dsole glaait.

Nous nous rendons en troupe avec le mnage Daudet, chez Brbant, o
Chabrillat a fait prparer un souper pour ses amis et les amis de Zola. Il
y a l des gens de toute sorte, le vieux Janvier, l'oculiste Magne, la
phalange de Mdan.

Et l'on soupe assez gaiement, toutefois avec un fonds d'affairement et de
proccupation du lendemain, au milieu de sorties de Zola et de Chabrillat,
allant voir les journalistes qui soupent au-dessous, au milieu de la
lecture de fragments d'un grand article, devant paratre le lendemain, au
milieu de racontars d'aprs lesquels un contrleur aurait envoy faire
f... le prfet de police.

       *       *       *       *       *

_Mardi 21 janvier_.--Bardoux est venu dner aujourd'hui chez Brbant. Il
ne dissimule pas, malgr la victoire du ministre, son peu d'esprance de
se maintenir, et l-dessus on ne lui laisse aucune illusion, et on lui
recommande de _soigner_ sa sortie.

En s'en allant, il m'appelle pour faire un bout de chemin avec lui. Il me
dit qu'hier a t la premire attaque du jacobinisme, que le marchal est
parfaitement dcid  s'en aller... puis, dans une animation colre,
s'exclame contre la femme de ce temps, contre sa servilit honteuse, et il
parle, avec des hoquets de dgot, des femmes _teintes en bleu_, faisant
la cour  genoux, au Gambetta.

Son emportement apais, je lui demande pourquoi il n'a pas dcor Zola?
Il me rpond qu'il a rencontr une opposition formelle au conseil des
ministres. Je lui demande pourquoi il n'a pas fait officier Renan, il me
rpond que le marchal n'a pas voulu signer sa nomination. Et  propos de
la promotion de Victor Hugo, il m'affirme que c'est le pote qui s'y est
oppos, quoiqu'il et la promesse, qu'une semaine aprs qu'il aurait t
nomm commandeur, il serait fait grand'croix.

       *       *       *       *       *

_Mardi 28 janvier_.--Un mot de la Guimond: Conoit-on ce Girardin... j'ai
huit cents lettres de lui toutes compromettantes... et il ne veut pas me
les racheter.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 5 fvrier_.--Une anecdote sur le colonel, le frre de ce gnral
Lasalle, qui ne quittait l'arme que pour se commander  Paris une paire
de bottes, et faire un enfant  sa femme.

Un jour il dnait chez Massna, o il y avait sur la table un hanap
d'argent, trs admir par les convives.

--Il est  celui qui le boira plein de kirsch, dit Massna.

--Qu'on me le passe! jette le colonel Lasalle.

Et il le vide d'un trait, le pose sur sa cuisse, d'un coup de poing
l'aplatit, le plie en deux, en quatre, et le fourre dans sa sabretache.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 fvrier._--Le travail de la note d'aprs nature, de la saisie
rapide et fivreuse pendant toute une soire, dans un cirque, de ces riens
qui durent une seconde, me jette  la fin dans un tat d'motion trange,
avec dans la cervelle du vague exalt, dans le corps du remuement inquiet,
dans les mains de petits tremblements nerveux.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 12 fvrier._--Boitelle, qu'on n'a pas vu chez la princesse,
depuis des ternits, vient ce soir. Il parle de la dsorganisation du
service de sret, de ces hommes uniques, qui avec un flair de chien de
chasse, et sans se rendre bien compte comment--c'tait l'aveu de l'un
d'eux--arrivent  la connaissance du voleur, de l'assassin.

C'est celui-ci, qui arrive chez Giraud, examine l'effraction, et dit: a,
c'est un maon... et c'est un limousin. Puis au bout de quelques instants
de rflexion: Et c'est un tel. C'est celui-l qui arrive chez un autre
monsieur vol, lui demande  voir les gens de service, adresse  l'un
cette question:

--Est-ce que je ne vous ai pas vu  l'estaminet du Helder?

--Non.

Et l'homme sorti: Voil le voleur... C'est un pdraste... il a fait
le coup avec son amant, qui doit avoir la garde du _magot_... Demain je
saurai, qui il est.

Mais Boitelle appuie surtout sur la dsorganisation de la _police de
famille_, de cette police qui doit tre exerce par un prfet de police,
dans les cas, o il faut dfendre les honntes gens, quand la loi manque
pour les protger,--police qui doit tre exerce  la faon d'un cadi,
mais  la condition de ne jamais se tromper--rpte-t-il deux fois. Et il
nous parle d'une visite et d'une saisie de papiers, faites  quatre heures
du matin, chez un membre d'un club de Paris, sous prtexte de conspiration,
pour prendre dans son secrtaire, une correspondance de jeune fille, avec
laquelle ce monsieur voulait faire chanter la famille, au moment du
mariage de la jeune fille.

       *       *       *       *       *

--------A propos des SALTIMBANQUES et de la rponse: Elle doit tre 
nous! un fin mot d'Odry, rpondu  Dumersan. Ledit Dumersan perscutait
Odry, pour qu'il jett un coup d'oeil sur la malle, au moment de cette
rponse. Odry n'en faisait rien. Enfin un jour l'acteur impatient lana 
l'auteur: Si je la regarde, je suis un voleur; si je ne la regarde pas,
je ne suis qu'un filou!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 14 fvrier._--Quand on a mon ge, et qu'on est malingre comme
moi, au milieu de la fabrication d'un bouquin, il entre en vous une
terreur de mourir, avant que le livre soit termin,--une terreur que
l'diteur n'en fasse remplir les blancs par un imbcile.

       *       *       *       *       *

--------Une jeune fille du grand monde, me contait aujourd'hui, qu'une de
ses amies, dcide  pouser un garon trs riche, en dpit d'une salet
repoussante, avait eu l'ide de lui faire ordonner par son mdecin, le
mdecin des deux familles, des bains de vapeur, pour une maladie
quelconque, dont il l'avait menace. Et la jeune fiance disait: Enfin il
sera propre le jour de mon mariage!

       *       *       *       *       *

--------Maintenant, quand j'cris un morceau de style, j'ai besoin avant
de l'crire, de m'entraner, de me _monter le bourrichon_, comme disait
Flaubert, en regardant des matires d'art colores, mais une fois cette
griserie crbrale obtenue, il me faut viter la vue de ces choses, tout
le temps que j'cris. Alors a me distrait, a me drange. Et il m'est
arriv ces temps-ci de me priver de regarder, tout un jour de travail, un
objet achet la veille et apport le matin.

       *       *       *       *       *

--------Il y a une somme de btise que les peuples ne peuvent pas dpasser,
sous peine de prir, et la France o l'on ne veut plus qu'il y ait une
statue pour Charlemagne, me semble,  l'heure prsente, une nation mre
pour le dmembrement, pour le dpcement.

       *       *       *       *       *

_Mardi 25 fvrier_.--J'ai vu, ces jours-ci,  une soire, une jeune femme
dans la toilette la plus joliment indcente, qu'on puisse rver. Elle
semblait habille d'un corset et d'un jupon, sous lesquels il n'y avait
point de chemise. Je causais de cette toilette, ce soir, quand une vieille
femme s'est mise  dire: Que l'hydrothrapie avait tu la pudeur chez la
jeune gnration fminine, que le barbotage dans l'eau,  l'instar d'un
canard, que l'habitude journalire de se montrer  sa femme de chambre,
entirement nue, diminuaient, tous les jours, l'effarouchement que les
femmes d'autrefois prouvaient  monter trop de leur peau ou de leurs
formes.

Il y a du vrai dans ce que disait cette vieille femme.

       *       *       *       *       *

--------Un banquier, un banquier suprieur, dclarait que l'affaire la
plus productive, tait de prter une petite somme d'argent  un honnte
homme insolvable. Dans ces conditions, disait-il, on tirait 200 p. 100 de
son argent, en attentions, corves, obligations imposes  l'emprunteur.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 2 mars_.--La timidit, cette paralysie de ma valeur personnelle
en socit, pendant toute ma jeunesse et ma maturit, cet tat nerveux, o
en prsence de deux ou trois imbciles inconnus, j'prouvais comme un
_noeud de l'aiguillette_ de l'esprit, il me semble que je m'en suis
dbarrass  l'heure prsente, mais il n'y a pas bien longtemps. Je me
surprends  causer aux dners de la princesse, comme chez moi, et
quelquefois je sors de table, tonn de mon nouveau moi-mme.

       *       *       *       *       *

_Lundi 10 mars_.--Fini aujourd'hui LES FRRES ZEMGANNO.

       *       *       *       *       *

--------Au dix-huitime sicle il n'y a gure que deux aquarellistes,
Baudouin et Gabriel de Saint-Aubin; les autres, mme Moreau, lavent leur
dessins avec des eaux d'architecte.

       *       *       *       *       *

_Mardi 1er avril_.--Il me prend des mlancolies, en pensant que tout ce
que je fais, pour faire de cette maison d'Auteuil, un domicile de pote et
de peintre, tout cela est fait pour un bourgeois quelconque, trs prochain.

       *       *       *       *       *

_Samedi 5 avril_.--Les marionnettes de Holden! Ces gens de bois sont un
peu inquitants. Il y a une danseuse, tournant sur ses pointes dans un
clair de lune, de laquelle pourrait s'prendre un personnage d'Hoffmann,
et encore un clown qui se couche, cherche sa position sur un lit, et
s'endort avec des poses et des gestes d'une humanit de chair et d'os.

       *       *       *       *       *

_Samedi 12 avril_.--Aujourd'hui, j'entre  la _Vie Moderne_. C'est amusant,
l'installation d'un journal  images naissant, avec ses divans qui ne
sont encore que des planches, l'essai de ses cornets acoustiques qu'on
pose, les preuves de Gillot voletant sur le bureau, la paperasserie en
dsordre de la copie des feuilles destines  faire le premier numro, les
alles et les sorties de messieurs qui s'en vont, aprs un petit entretien
avec le rdacteur en chef dans un coin du bureau.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 avril_.--Liphart, en faisant mon portrait, m'apprend qu'il
y a des femmes russes qui prennent de la belladone pour s'agrandir la
pupille, et donner  leur regard de l'tranget et du brillant.

       *       *       *       *       *

--------C'est singulier, je suis un _aristo_, et je trouve qu'il n'y a que
moi, dans le roman peuple, qui aie eu de la tendresse, des entrailles,
pour la canaille.

       *       *       *       *       *

--------Je persiste  dclarer que les rceptions de l'Acadmie
m'apparaissent comme des rcrations de cuistres.

       *       *       *       *       *

--------Ce qu'il y a  craindre pour l'homme de lettres, ce n'est point le
foudroiement, la mort complte de sa cervelle: c'est la douce imbcillit,
l'insensible ramollissement de son talent.

       *       *       *       *       *

--------Toute la valeur du romantisme, a t d'avoir infus du sang, de
la couleur dans la langue franaise, en train de mourir d'anmie,--quant 
l'humanit qu'elle a cre, c'est une humanit de _dessus de pendule_.

       *       *       *       *       *

_Mardi 25 avril_.--J'entre en discussion avec Spuller, parce qu'il ne fait
aucune diffrence entre les crateurs et ceux qu'il appelle les autres,
entre un Balzac ou un Hugo, et un Sainte-Beuve. Il finit par dclarer que
le NEVEU DE RAMEAU est pour lui compltement incomprhensible, qu'il ne
sait pas du tout ce que Diderot veut dire, et me renvoie  la PRINCESSE DE
BABYLONE.

Oui, le journaliste rpublicain met sur le mme pied les vulgarisateurs et
les crateurs, et prfre les crivains utiles  ceux qui ne sont que des
crivains.

       *       *       *       *       *

--------Au bas du trottoir de la rue de Clichy, un homme tendant la main 
un autre: Donne-moi la cuiller?

       *       *       *       *       *

--------Quel printemps! les blanches fleurs des magnolias ont quelque
chose de la constriction douloureuse des paules de femmes dcolletes,
dans un courant d'air.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 30 avril_.--Aujourd'hui l'apparition des FRRES ZEMGANNO.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 1er mai_.--Qui est-ce qui osera dire qu'auprs de Labruyre,
Molire est un bas farceur?

       *       *       *       *       *

_Vendredi 9 mai_.--Les attaques, a vous embte, mais au fond c'est bon.
a met dans votre travail, un peu de colre.

       *       *       *       *       *

--------Un joli dtail de la vie lgante parisienne. Parmi les
demoiselles-mannequins, qui, dans les salons de Worth, montrent et
promnent sur leurs sveltes corps, les robes de l'illustre couturier, il
est une demoiselle, ou plutt une dame mannequin, dont la spcialit est
de reprsenter la grossesse de la _high-life_.

Assise seule  l'cart, en le clair-obscur d'un boudoir, elle exhibe aux
yeux des visiteuses dans un tat intressant, la toilette approprie avec
le plus de gnie  la dformation de l'enfantement.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 mai_.--Chez la princesse, ce soir, Lachaud parlait, en
amoureux, de son ancien amour pour Mme Lafarge. Il disait qu'aujourd'hui
encore, il avait dans son cabinet un portrait d'elle, au-dessus d'un divan,
et que lorsqu'il rentrait fatigu du palais, il faisait une sieste sur ce
divan, s'endormant les yeux sur l'image de l'assassine.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 16 mai_.--Enfin, un jour o je puis me donner la rcration de
lire un bouquin pour mon plaisir--rcration rare pour le fabricateur de
livres--et le jour est tout gris, tout pluvieux, vraiment fait pour la
lecture. Je me plonge dans un voyage au Zambze, dans un voyage au milieu
du pays des lions, l, o l'on en rencontre des troupes de trente,
marchant  la queue-leu-leu. Toute la journe, je suis  l'motion de
leurs rugissements au bord des grands fleuves, et le soir, me rappelant
tout  coup, que Burty fait une confrence sur mes dessins  l'cole des
Beaux-Arts, le quai Malaquais m'apparat lointain, lointain, comme si
j'tais au fond de l'Afrique,--et je reste au Zambze.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 18 mai_.--Cette fois, j'avais cru que la nature de mon livre, ma
vieillesse mme, dsarmeraient la critique. Mais non, c'est un reintement
sur toute la ligne. Barbey d'Aurevilly, Pontmartin, etc., ont dclar les
FRRES ZEMGANNO un livre dtestable.

Pas un de ces critiques ne semble s'apercevoir de l'originale chose
essaye par moi dans ce livre, de la tentative faite pour mouvoir avec
autre chose que l'amour, enfin de la substitution dans un roman d'un
intrt autre, que celui employ depuis le commencement du monde.

Allons, je serais attaqu et ni jusqu'au jour de ma mort, et mme
peut-tre quelques annes aprs. Au fond, il faut l'avouer, a fait, en
mon par dedans, une espce de tristesse qui se traduit par un cassement
de bras et de jambes, une fatigue physique qui a le dsir et le besoin
de dormir.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 mai_.--Les choses et les hasards de la vie sont bizarres.
Aujourd'hui, sur quoi est-ce que je tombe, en passant, devant mes dessins
exposs aux Beaux-Arts, sur une entrevue de mariage entre le cousin
_Marin_, que je croyais  Bar-sur-Seine et une demoiselle ***.

       *       *       *       *       *

--------Le peintre Dupray expliquait l'norme protection de l'tat en
faveur de la musique, par ceci: c'est que tous les grands banquiers juifs
sont mlomanes.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 21 mai_.--Quelqu'un vivant dans le monde politique, disait ce
soir, que le 16 mai n'avait pas russi, par suite de la proccupation de
chaque ministre, d'avoir un passeport pour se sauver, en cas de malheur.

       *       *       *       *       *

--------Combien y a-t-il de pices de thtre, dont le dnouement ne soit
pas amen par l'interception d'une lettre ou sur la surprise d'une
conversation derrire un rideau. Toute l'imagination du thtre de ces
jours-ci, consiste  convertir la lettre en tlgramme, et  remplacer le
rideau par quelque chose comme la porte d'un cabinet d'aisance.

C'est bien born, et le thtre me semble pour un esprit, le travail
fatigant d'un cureuil dans une cage.

       *       *       *       *       *

--------On peut dire qu'en France, le jour o le chef du gouvernement a eu
sur le dos, comme uniforme, un habit noir, c'en a t  jamais fait de sa
puissance et de sa gloire militaires.

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 mai_.--Dner Brbant.

--Cette femme je l'ai rencontre, quand j'tais en prison.

--Bah!

--Oui, c'tait  la fin de l'Empire, lorsque tout tait dtraqu. Le jour
o j'ai t crou  Sainte-Plagie, le directeur s'est empress de me
dire: Vous n'avez qu' adresser une demande, pour tre transfr dans une
maison de sant. Et la premire parole de l'autre directeur a t:
Donnez-moi votre parole que tous les soirs, vous serez rentr  dix
heures....et vous tes libre.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 28 mai_.--Liesse me dit que son exemplaire des FRRES ZEMGANNO a
un joli autographe  la dernire page: il est sign d'une larme de jeune
fille,  laquelle il l'avait prt.

       *       *       *       *       *

--------N'est-ce pas paradoxal que ce soit de nos revers qu'est sortie une
cole de peinture militaire. Du temps de notre gloire, il y avait un
peintre isol, comme Vernet, comme Raffet, mais non tout un petit monde,
pouvant faire les frais d'une exposition spciale.

       *       *       *       *       *

--------Quel malheur de n'avoir pas trouv le temps de faire notre
Catchisme rvolutionnaire de l'art. Et comme il aurait t amusant, au
nom de Raphal,  propos de tel tableau qu'on admire, d'indiquer ce que
les restaurateurs ont laiss juste de peinture, mme de dessin du matre,
mais c'tait un travail immense de recherches, de courses, de
conversations avec les gens techniques, et il ne fallait ni erreurs, ni
exagrations. Puis encore au sujet d'une faence Henri II, de montrer le
peu de perfection de la matire, la tristesse du dcor, l'insensisme des
prix.

Et ainsi de tout, et aller pendant trois cents pages, trpignant,
bouleversant les opinions consacres, les admirations sculaires, les
programmes des professeurs d'esthtique de l'Institut, toute cette vieille
foi artistique, plus entte, plus dpourvue de _criterium_ que la foi
religieuse.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 juin_.--Aujourd'hui, dans mon jardin en fleurs, son petit
corps maigre perdu dans sa robe  queue, Mme de Nittis parlait, tout au
fond d'un grand fauteuil, o elle ne tenait gure plus de place qu'un
enfant, parlait, avec des interruptions, des silences, de ples sourires;
parlait des premiers temps de son bonheur avec son mari, dans un certain
carr de roses trmires, aux environs de la Malmaison, et qu'il avait
fallu vendre, un jour de mauvaises affaires. Avec ce quelque chose
d'appuy et de ressenti, que les bien malades mettent dans leurs paroles,
elle revenait amoureusement sur ces jours o elle servait de modle  son
mari, du matin au soir, sur ces jours tout pleins de ses peurs de l'eau,
et o cependant sans rien dire, elle posait dans un remuant bateau, en
robe blanche, frissonnante du froid du coucher du soleil et de la terreur
de chavirer.

_Vendredi 6 juin_.--La petite Mme ***, sur une polissonnerie qu'on lui dit,
a un retroussement d'une seule narine, singulier, bizarre.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 juin_.--Je suis  l'enterrement du vieux Maherault,
l'avant-dernier collectionneur sincre, l'avant-dernier collectionneur
pauvre--je me regarde comme le dernier,--et je n'entends que colloques
sans pudeur d'amateurs, tout rjouis par la perspective de la vente, et ne
vois que ttes de marchands d'estampes, travaillant  attirer sur elles,
l'attention de la famille.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 juin_.--Djeuner en tte  tte avec Flaubert, ce matin.

Il me dit que son affaire est faite. Il est nomm conservateur, hors cadre,
 la Mazarine, aux appointements de 3 000 francs, qui doivent tre
augments dans quelques mois. Il ajoute qu'il a vraiment souffert
d'accepter cet argent, et que du reste, il a dj pris des dispositions,
pour qu'il soit un jour rembours  l'tat. Son frre, qui est trs riche
et mourant, doit lui faire 3 000 livres de rente: avec cela, sa place et
ses gains de littrature, il se retrouvera  peu prs sur ses pieds.

Flaubert, l'ennemi des illustrations, songe aujourd'hui  l'illustration
de sa ferie, avec des dessins de peintres--et non de dessinateurs, dit-il
avec mpris.

Il est plus briquet, plus color  la Jordans que jamais, et une mche de
ses longs cheveux de la nuque, remonte sur son crne dnud, fait penser
 son ascendance de Peau-Rouge.

Il est content de sa jambe. Aujourd'hui voici le premier jour, o il ne
met pas de bande.

--Oui, un mdecin qui tait l, n'avait rien vu  mon cas... C'est un
voisin, un chirurgien de marine, qui venant me voir par hasard, a soulev
mon drap, m'a flanqu un coup brutal sur la jambe, m'a demand:

--Avez-vous pleur? Avez-vous eu un frisson? Avez-vous prouv quelques
trouble intrieur, au moment de votre chute?

--Oui, j'ai senti  l'pigastre quelque chose de dsagrable!

--Eh bien c'est a, le pron est cass, regardez ce bourrelet... c'est
toujours l'indication d'une cassure.

Et toute la journe de l'esthtique furibonde.

A cinq heures, dans un pantalon clair, arrive Zola, qui revient du
Grand-Prix, o il est aller tudier les courses, pour les mettre dans NANA.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 juin_.--Degas disait spirituellement, en parlant du portrait de
Carolus Duran par son lve: Avez-vous remarqu les manchettes de Carolus
et les veines de ses mains, pleines des vibrations d'un pouls vnitien?.

       *       *       *       *       *

--------Une erreur de 3 centimes, dans le compte d'une anne, il y a cinq
ou six ans, a fait passer, m'a-t-on assur, cinq jours et cinq nuits, aux
sept employs de la fortune prive de Rothschild.

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 juin_.--Dner intime chez les Charpentier, entre Flaubert, Zola
et moi.

FLAUBERT.--Eh bien, Charpentier, faites-vous mon SAINT-JULIEN?

CHARPENTIER.--Mais oui... Vous tenez toujours  ce vitrail de la
cathdrale de Rouen, qui,--c'est vous qui le dites--n'a aucun rapport avec
votre livre.

FLAUBERT.--Oui, parfaitement, et c'est bien  cause de cela.

ZOLA.--Au moins permettez  Charpentier d'introduire dans le texte,
quelques dessins... Moreau vous fera une Salom.

FLAUBERT.--Jamais... Vous ne me connaissez pas, j'ai l'enttement d'un
Normand que je suis.

--Mais lui crie-t-on, avec votre vitrail seul, la publication n'a aucune
chance de succs... Vous en vendrez vingt exemplaires... puis, pourquoi
vous butez-vous  une chose, que vous-mme reconnaissez tre absurde?

FLAUBERT (avec un geste  la Frdrick Lematre).

--C'est absolument pour pater le bourgeois!

       *       *       *       *       *

--------Des jours hostiles et de malechance, o l'on voudrait, ainsi que
dans un gros temps, fermer les sabords de sa maison, et se drober aux
gens qui frappent  votre porte, aux lettres que le facteur dpose dans
votre bote.

       *       *       *       *       *

--------Un vilain, un odieux livre, ce livre de Valls qui vient de
paratre. La mre, jusqu' prsent, tait sacre, la mre jusqu' prsent,
avait t pargne par l'enfant, qu'elle avait port dans ses flancs.
Aujourd'hui, c'en est fini en littrature, de la religion de la maternit,
et la rvolution commence contre elle.

VINGTRAS est un livre symptomatique de ce temps.

       *       *       *       *       *

_Lundi 16 juin_.--Chez Auguste Sichel, Castellani, l'antiquaire de Rome,
parle pittoresquement de ce lit du Tibre, de ce limon qui enferme
dans une succession de couches, semblables aux tiroirs superposs d'un
mdaillier, des pices de monnaie commenant  Pie IX, descendant jusqu'au
Xe sicle. Et Castellani ne doute pas qu'en fouillant plus profondment,
on arrive  une seconde succession de couches, dont la dernire renfermera
des objets de l'ge de pierre... Le Tibre, ce qu'il contient!--nous dit,
notre italien,--un arc de triomphe du temps de Valentinien, un arc de
triomphe tomb comme un homme ivre  l'eau, et qu'on est en train de
repcher tout entier, avec ses quatre statues.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 20 juin_.--Je revenais du cimetire--c'est le jour de
l'anniversaire de la mort de mon frre--et j'allais un peu vague, au
milieu de gens lisant les journaux en marchant, et auxquels je ne prenais
pas garde, quand, dans la rue Richelieu, un homme--c'tait Camille
Doucet,--lve au bout de son bras, d'un geste triste, un morceau de
papier, et me le tend. J'y lis: _Mort du prince imprial_.

Pour cette famille Napolon, semble revivre la fatalit antique, la
fatalit attache  la famille des Atrides.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 22 juin_.--C'est le dernier dimanche de Flaubert. Daudet
apparat un moment. Il a l'entre anxieuse d'un tre malade, qui interroge
les visages. Il s'assoit. Je suis frapp de la pleur de cire de ses
mains. Alors il nous dit avoir vomi, une nuit, sans souffrance, un gros
caillot de sang... que les uns disent venir des bronches, les autres du
poumon.

Il s'interrompt un moment, puis reprend: Ah! l'imagination de la peur...
celle-l, je l'ai, oui, je l'ai... C'est malheureux, ajoute-t-il sur un
ton lger, que cela ne puisse servir dans les romans. Je suis arrt en
plein... je ne puis plus travailler... et il me prend des grippes pour
celui-ci... mais a passera... des grippes pour celui-l... a, a passera
encore,--fait-il ironiquement et dsesprment, en manire de refrain.

Il est inquiet, ne tient pas en place, prouve, comme une fatigue
lorsqu'on lui parle trop longtemps. Je descends avec lui, et le mets en
voiture, pour aller chez Potain, dont il doit avoir une consultation dans
la soire.

       *       *       *       *       *

--------Le _je m'en fous_ intellectuel de l'opinion de tout le monde:
c'est la bravoure la plus rare que j'aie encore rencontre, et ce n'est
absolument qu'avec ce don, qu'on peut faire des oeuvres originales.

       *       *       *       *       *

--------C'est fabuleux ce que demande, dans ce moment, le ministre des
Beaux-Arts aux peintres, chargs de commandes pour le Panthon. On a trs
srieusement tt un peintre charg de peindre un pisode de la vie de la
Vierge, pour tcher d'obtenir de lui, qu'il n'introduist pas la Vierge
dans son tableau.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 6 juillet_.--Tout ce temps, o le soleil ressemble  la lampe,
dont les brodeuses s'clairent avec une boule d'eau, tout ce temps de ciel
couvert au fond d'une humidit tpide, me jette dans une tristesse, dans
un ennui, dans un gris de l'me, que n'clairent, ni la publication de mes
livres, ni mes folies japonaises.

       *       *       *       *       *

--------Chez les petites filles on peut dire que la respiration est
abdominale. A mesure qu'elles se font fillettes, la respiration semble
remonter, et le jour o elles sont tout  fait femmes, la respiration
devient cet abaissement et ce soulvement voluptueux des seins.

       *       *       *       *       *

--------Quand on est malade, n'est-ce pas qu'on a besoin de lire des
livres distingus? dit ce soir Mme Daudet, avec cette interrogation
ingnue, qui est un de ses charmes.

       *       *       *       *       *

--------Un ngre prcd dans la rue d'un caniche blanc: c'est une vision
qui a un rien de fantastique.

       *       *       *       *       *

--------Un mot du vieux Giraud, sur une femme galante de la socit, ayant
dpass la quarantaine: Elle commence  avoir la chaude fadeur d'haleine
des chats qui ont mang trop de mou.

       *       *       *       *       *

--------Un croquis. Dans leur cage de cristal, avec leurs cravates noires,
leurs cols de petits garons, la dlicate coquille de leurs oreilles,
l'chafaudage de leurs cheveux torsads, elles font trs bien les
caissires de M. Nol. On ne les voit, ces demoiselles, que de profil,
et encore de profil perdu, et dans le plongeon que fait le torse de la
premire, pour une conversation,  voix basse, avec un sommelier, aux
favoris diplomatiques, on aperoit la plume de fer de la seconde courir
sur les additions, avec le sautillement de doigts qui broderaient au
tambour.

       *       *       *       *       *

---------J'entendais, l'autre jour, un marchand de vin, d'un ton
mi-triomphant, mi-gouailleur, jeter  un cocher, auquel il apportait une
consommation sur son sige: Maintenant, mon vieux, tout est permis, tu
peux faire tout ce qui te fait plaisir! C'tait, dans la bouche du
marchand de vin, le nouveau catchisme prch aux classes infrieures,
pour l'embtement des classes suprieures.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 31 juillet_.--Quelqu'un disait, en parlant du pullulement de la vie
 Cayenne: La vase est l, de l'tre.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 1er aot_.--Pierre Gavarni, qui depuis une quinzaine de jours
travaille en compagnie de sa femme, de son fils, d'une bonne,  une tude
du champ de course d'Auteuil, tude qu'il dpose chez moi, m'a demand de
venir dner, avant son dpart pour Trachaussade.

A huit heures moins le quart, apparat Gavarni, avec son doux et
tranquille air de somnambule. Il droule lentement un long rouleau de
papier, dont il tire, avec toutes sortes de prcautions, trois flches
japonaises, et il me confesse qu'il tire de l'arc, et commence une
dissertation sur la diffrence de l'arc du nord et l'arc japonais, dont le
lancement se fait tout en bas, pour obtenir, suppose-t-il, une hausse.

Aprs dner, je tombe sur un petit album de Gavarni, o il a cherch 
rendre les penchements de ct et en avant des jockeys, dans la rapidit
d'une course: Tiens, dit-il, regarde a, c'est curieux, j'ai relev, un
matin, dans une alle de course  Chantilly, une piste,--et il me fait
voir un petit losange se resserrant et obliquant jusqu' une ligne, forme
de points qui ferait croire, qu' la fin le cheval ne court plus que sur
un pied: C'est drle, n'est-ce pas? et je n'y comprends rien, mais
c'tait comme a... Il y a un moment dans le galop, o le pied gauche ne
laissait plus de trace, ne laissait que cette petite marque presque
invisible.

Et voil l'original garon, qui se met  parler du galop du cheval, avec
une grande science, des aperus nouveaux, des divagations amusantes, tout
en me faisant passer sous les yeux des croquetons, o il s'est essay 
saisir la ralit du galop: C'est le diable, vois-tu, cette jambe est
vraie, et elle parat bte, c'est juste et a semble faux. Au fond dans
les tableaux hippiques, il y a une convention pour le galop... On fait
tous les chevaux galopants maintenant,  l'image de Pgase, les quatre
pieds dans l'air, et le dvorant... et jamais le galop,  moins d'un
loignement infini, ne se prsente ainsi... Enfin c'est la mode moderne...
Le curieux, tu connais les bas-reliefs du Parthnon, eh bien, je les ai
tudis  fond, c'est extraordinairement juste... bien plus juste que tous
les Horace Vernet du monde... Il y a l dedans une volte d'un cheval sur
ses pieds de derrire... c'est d'une rouerie... Oui, dans ces bas-reliefs,
c'est tout le contraire, du galop contemporain... toujours les deux jambes
de derrire sont ramasses sous l'arrire-train... pourquoi cela?...
pourquoi cela?... Je me creuse la tte... est-ce que cela tiendrait
simplement  l'troitesse du compartiment, au peu de place, donne  la
composition de l'artiste?

       *       *       *       *       *

--------Le vin de Bar est un vin curieux: on dirait un vin de Bourgogne,
dans lequel commence  prendre naissance le vin du Rhin.

       *       *       *       *       *

--------On parlait  Jean-d'Heurs, du matre d'un chteau voisin, qui,
avant de donner une chambre  un invit, l'habitait un mois, afin de la
faire toute bonne, toute habitable.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 31 aot_.--Un temps d'inactivit intellectuelle, o le livre
dort, o la critique sommeille, et o je suis comme non vivant.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 14 septembre_.--Pendant que tout le monde du chteau de
Saint-Gratien est  la messe, et que nous sommes, tous deux, assis dans un
rayon de soleil, Anastasi me conte ses maux, son dsespoir. Il me dit
n'avoir plus au monde qu'un seul plaisir, la causerie. Et encore,
ajoute-t-il, je n'ai pas le charme humain de cette si bonne chose, je n'ai
pas le sourire de ceux avec lesquels je m'entretiens, et dans la nuit o
je vis, la causerie avec des vivants a quelque chose d'une conversation
avec de purs esprits.

       *       *       *       *       *

_Mardi 16 septembre_.--Une anecdote qui renferme comme un pronostic de ce
qui allait arriver.

On sait que l'Empereur avait fait faire, par Frmiet, une srie de petites
figurines, colories et habilles de poudre de drap, reprsentant tous les
corps d'arme. On permettait au prince imprial, de les voir sans y
toucher, et l'enfant avait un dsir fou de les tenir entre ses mains. Un
jour, que la clef avait t laisse sur l'armoire, le prince les retira
toutes, et les posant sur le plancher, se mit  jouer avec les petits
soldats, couch  plat ventre par terre.

En ce moment la porte s'ouvre, un gros homme entre, et butant, tombe en
plein sur l'arme franaise, qu'il crase et dmolit presque entirement.
Les soldats  peu prs rafistols, et remis dans l'armoire, l'Empereur est
averti par un domestique, le lendemain. Il fait venir _Loulou_, qui seul
pouvait tre le coupable. L'enfant avoue. Mais, lui dit l'Empereur, tu
l'as donc fait exprs, car il est impossible qu'il y en ait autant de
briss ... voyons, dis-moi comment c'est arriv? Silence de l'enfant. On
le prive des honneurs militaires. Persistance de l'enfant dans son
mutisme. L'Empereur s'en ouvre  la princesse Mathilde, s'tonnant de cet
enttement. L'enfant, pris  part, confie  la princesse, que c'est le
gnral Leboeuf, mais il lui fait bien promettre qu'elle ne le dira pas 
son pre.

       *       *       *       *       *

_Samedi 20 septembre_.--Flaubert, en train de fermer sa malle 
Saint-Gratien, me parle de ses projets littraires.

Oui, j'ai encore deux chapitres  crire... le premier sera fini en
janvier, le second je l'aurai termin  la fin de mars ou d'avril. Alors
les notes du supplment... et mon volume paratra au commencement de
1881... Je me mets aussitt  un volume de contes... le genre n'a pas un
grand succs... mais je suis tourment par deux ou trois ides  formes
courtes. Aprs cela, je veux essayer d'une tentative originale... je veux
prendre deux ou trois familles rouennaises avant la rvolution, et les
mener  ces temps-ci... montrer--hein! vous trouvez a, bien, n'est-ce
pas?--la filiation d'un Pouyer-Quertier, descendant d'un ouvrier
tisseur... Cela m'amusera, de l'crire en dialogues, avec des mises en
scne trs dtailles... Puis mon grand roman sur l'Empire... Mais avant
tout, mon vieux, j'ai besoin de me dbarrasser d'une chose qui m'obsde,
oui, nom de Dieu, qui m'obsde!... C'est ma bataille des Thermopyles... Je
ferai un voyage en Grce... Je veux crire cela sans me servir de vocables
techniques, sans employer par exemple le mot _cnmides_... Je vois dans
ces guerriers, une troupe de _dvous  la mort_, y allant d'une manire
gaie et ironique... Ce livre, il faut que ce soit, pour les peuples, une
MARSEILLAISE d'un ordre plus lev.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 septembre_.--Toujours un tat vague au bord de
l'vanouissement, et o l'quilibre de votre corps demande  tre
surveill: un tat plein de trouble et de la pense continuelle d'un coup
de foudre dans la cervelle.

       *       *       *       *       *

--------Je lis une traduction nouvelle de la Bible. C'est vraiment curieux
la parent du rcit de Judith, allant trouver Holopherne, avec le rcit de
Salammb, se rendant au camp de Math.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 2 octobre_,--Pendant que je pose pour mon portrait, Bracquemond,
tout en crayonnant, me raconte un peu de sa vie.

Il a t lev dans un mange et destin  devenir un cuyer. Mais il
s'est trouv habiter la mme maison qu'un lve d'Ingres, M. Guichard,
avec les enfants duquel il jouait. M. Guichard l'a fait dessiner d'aprs
la bosse, et le voyant surtout dessiner  la plume, l'a engag  graver 
l'eau-forte, et lui a donn un ne de Boissieu, pour le copier.

Or, il ne savait rien du mtier. Il demeurait alors  Passy dans une
maison, qu'habitait un descendant de Louis XV, possesseur d'une vieille
Encyclopdie. Bracquemond cherchait l dedans le procd, et gravait trs
bien l'ne de Boissieu. Puis aprs quelques autres planches, il gravait
sa Chouette, ses Perdrix, ses Sarcelles, dont il vendait quelques
preuves.

Des moments difficiles, des moments durs, des moments de misre, pendant
lesquels Deltre, qui tirait ses eaux-fortes, et auquel, un jour, il
demandait  emprunter cent sous, lui disait qu'il allait lui faire vendre
ses planches. Et il le menait chez une marchande de gravures, Mme Avenin,
qui demeurait rue des Gravilliers. Mme Avenin lui donnait des cuivres de
la Chouette (le Battant de porte)[1], des Perdrix, des Sarcelles, 45
francs--argent avec lequel il allait tout de suite manger des tripes chez
le marchand de vin  ct,--il n'avait pas encore mang de la journe.

[Note 1: Une preuve du Haut d'un battant de porte, preuve du premier
tat, avec le fond blanc, a t, sous le n 30, de la vente Burty, pousse
par moi  350 francs, et achete 400 francs par M. Beraldi.]

       *       *       *       *       *

--------Ce soir, chez Burty, le directeur de la _Revue d'Architecture_,
Csar Daly, un monsieur d'origine anglaise, dont la vie, passe sous
toutes les latitudes du globe, ferait un roman d'une forte couleur.

Il a t lev dans un pensionnat, situ sur la frontire de l'cosse, o
il neige depuis le mois d'octobre. L, les lves n'avaient, les uns,
qu'un pantalon, les autres, qu'une veste; l, tous les samedis, l'on
faisait la chasse  la vermine, et chaque lve qui n'apportait pas plein
un tuyau de plume de vermine, tait puni... Enfin l, la moiti des lves
tait couche, quand il y avait une visite ou une inspection. Un
pensionnat, o il mourut de faim et de froid, une seule anne, soixante
lves, et dont le matre et la matresse de pension faillirent tre
pendus.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 5 octobre_.--Beaucoup de gens meurent trs bien, mais bien peu
de personnes ont la belle rsignation de la mort, tant que la condamnation
dfinitive n'est pas prononce.

       *       *       *       *       *

--------Sait-on quel tait, le mercredi 24 mai, le mot d'ordre des
communards, c'tait: _Vengeance_. Et Bracquemond l'a su, en voyant,
dans la nuit, le factionnaire qui tait au bas de sa porte, enfoncer sa
baonnette dans le ventre d'un insurg, qui se trompant, s'tait avanc
 l'ordre du versaillais.

       *       *       *       *       *

--------Comment ce cabaret, o a pass la bohme, n'a-t-il pas t l'objet
d'une description, n'a-t-il pas t clbr dans un livre? Un cabaret dans
un terrain vague de Vaugirard,  l'entre des carrires, devenues des
champignonnires, et tout tincelant de beaux cuivres, de reflets de
bouteilles aux formes trapues, d'un tas de vieilleries bien luisantes, qui
semblaient le mobilier retrouv d'une auberge de l'ancienne France...

L dedans, un cuisinier, qui faisait un poulet saut, une matelote, un
certain plat de champignons, comme nul cuisinier au monde, et qui, vous
apportait  voir des aquarelles de gazons maills de fleurettes, naves
et prcieuses, comme ces tapis de fleurs que les Primitifs talent sous
les pieds de leurs martyres, et puis qui, tirant un orgue d'un vieux bahut,
servait aux gens apprciant sa cuisine, des airs sraphiques.

Oui, c'tait ce cabaret, le cabaret du frre de Bonvin, qui demeurait
cuisinier, et attach  la maison paternelle, tout en tant peintre et
musicien. Pauvre naf artiste, pauvre grand enfant, qui, un jour, perdant
la tte, se pendit  propos d'une dette de 300 francs.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 10 octobre_.--Auguste Comte un singulier original, au dire d'une
personne qui l'a connu.

Il pesait tout ce qu'il buvait et mangeait. Il avait pous par principe
une femme quelconque, mais comme exutoire de la _papillonne_, nourrissait
une passion platonique pour une Mme D... Or cette Mme D... mourut, et tous
les jours Auguste Comte portait des fleurs sur sa tombe. Cette visite
journalire amena mme une scne assez drolatique. Sa femme, de laquelle
il tait spar, et  laquelle il ne payait pas sa pension, se cacha un
jour, derrire le tombeau, et imitant la voix de Mme D..., lui ordonna de
mettre de l'exactitude dans ses payements. Auguste Comte eut une peur de
tous les diables et ne revint jamais au cimetire.

       *       *       *       *       *

_Samedi 1er novembre_.--Vierge un dessinateur du plus grand talent,
l'unique illustrateur de l'heure prsente, mais en ce moment sur la pente
de l'ombre chinoise.

       *       *       *       *       *

--------Un journaliste donne une conversation d'Hugo, dans laquelle, je le
trouve bien svre pour le laid et le malpropre. Au fond c'est lui qui a
introduit dans le livre l'amant bossu, les pieuvres, et le mot merde.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 novembre_.--Sur deux philosophes.

Un dneur de Brbant racontait, ce soir, que djeunant, un jour, avec
Taine, Pierre Leroux, et Bertrand, qui tait l'amphitryon, au moment, o
le garon rapportait la monnaie d'un billet de cent francs, Pierre Leroux
disait  Bertrand, en faisant sauter l'argent de l'assiette dans sa main:

Est-ce que tu fais quelque chose de cette monnaie?--et sans attendre la
rponse, la faisait passer du creux de sa main dans son gousset.

Maspero, lui, raconte la fin de Jacques, qui tomb malade, comme mineur,
et recueilli par des naturels du pays, avait pous une fille trs belle,
mais une vraie _guanche_, qui ne savait que monter  cheval. Les
tribulations maritales que le philosophe eut avec sa centauresse, le
jetrent dans le vin du cru, un vin qui contient trois quarts d'eau-de-vie,
et qui lui donna une attaque de _delirium tremens_. A la suite de cette
attaque, il se sauva d'auprs de sa femme, se rfugia dans une petite
ville, o on crait exprs pour lui un collge. Mais l, un beau jour, il
fut rattrap par sa femme, se remit  boire, et finalement mourut d'une
seconde attaque de _delirium tremens_.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 14 novembre_.--On m'apporte aujourd'hui mon lit, le fameux lit
de campagne de la princesse de Lamballe, provenant du chteau de
Rambouillet, et quand ma chambre compltement finie, m'apparat dans sa
coquette lgance, la premire pense qui me vient, c'est o les
croque-morts placeront la bire, quand ils viendront me chercher sur ce
lit.

       *       *       *       *       *

--------La douce sensation d'avoir, le matin, en entrant dans son cabinet
de travail, la perspective de douze heures de travail, sans sortie, sans
visites, sans drangement, dans la jouissance parfaite et l'exaltation
intrieure de la solitude.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 novembre_.--Vierge, ce merveilleux dessinateur: un grand tre
chevelu, qui a quelque chose d'un Saint-Christophe dans un tableau du
quinzime sicle, avec un rire de figure de cire, dans un visage
inexpressif.

       *       *       *       *       *

_Lundi 24 novembre._--Dans l'intimit, les Amricains se laissent aller
quelquefois  dire: Nous sommes la nation qui a la peau la plus blanche
du globe! Et cette conviction les amne  traiter les hommes de toutes
les autres nationalits blanches, comme des ngres.

       *       *       *       *       *

_Mardi 2 dcembre_.--Le mois de dcembre a t toujours un mois nfaste
pour moi; il se solde, cette anne, par une session aux assises, pendant
le temps le plus froid de l'hiver le plus glacial.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 4 dcembre_.--Aujourd'hui j'avais  djeuner M. Frandin, attach 
la lgation de Pkin, et dtach d'auprs du marquis de Tseng, ambassadeur
de Chine.

Il me donne de curieux dtails sur les courtisanes chinoises. Arriv dans
la ville de Tcheou-Sou, avec des lettres de recommandation pour le
mandarin qui lui faisait les honneurs des curiosits de la ville, il lui
demandait d'tre mis en rapport avec quelque femme galante de la localit,
tant venu, lui disait-il, pour tudier les moeurs du pays.

Hsitation du mandarin, persistance du Franais, menaant de se plaindre
au gouvernement chinois.

L-dessus, envoi par le mandarin d'une lettre de son plus beau pinceau sur
papier rouge, et le lendemain, le Franais tait introduit dans une petite
maison, meuble de jolies choses, et toute remplie de fleurs. L, il
trouvait une jeune femme, qu'il invitait  une collation, dans une villa
de la campagne. Et le repas lui cotait 400 francs, parce que la jeune
femme emmenait ses amies et les amis de ses amies, qui, les jours suivants,
rendaient la collation au voyageur. Il y avait dj plusieurs jours de
festoieries de la sorte, quand le Franais demandait au mandarin de le
faire arriver  une conclusion.

--Combien restez-vous encore ici?

--Trois jours.

--C'est de toute impossibilit... Si vous tiez rest encore un mois, je
ne dis pas non.

Il faut, l-bas, pour tre accept par une femme galante, qui n'est pas
une simple prostitue, une cour de six semaines, de deux mois, avec
correspondance, petits soins, cadeaux et galas de tous les jours.

Un autre dtail curieux. Les examens cotent cher, trs cher, et
quelquefois l'aspirant n'a pas de fortune. Dans ce cas, il va trouver une
maison de banque, et dit au banquier qu'il a besoin de 10 000 tals pour
passer ses examens. La maison de banque prend des renseignements sur la
capacit de l'aspirant, et lui prte les 10 000 tals demands, 
condition qu'il en rendra 20 000, quand il aura pass ses examens. Et
savez-vous ce qu'il a comme traitement, quand il est reu comme mandarin,
il a 600 tals, et il lui faut payer sa dette. De l l'explication de
l'administration voleuse d'un trs grand nombre de mandarins.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 18 dcembre_.--Tous les jours, par 15 ou 16 degrs de froid, au
Palais de justice,  dix heures du matin.

Les voleurs de la cour d'assises ne ressemblent pas du tout aux voleurs de
notre imagination. Ils ont l'aspect de petits commis de nouveauts, avec
une douce hypocrisie rpandue sur les traits.

Un voleur a t sabr hier. Il avait ch.. dans une carafe de la maison, o
il avait vol. A ce sujet un membre du jury me dit qu'en gnral dans tous
les vols, et particulirement dans les vols avec effraction, le voleur
laisse presque toujours du caca dans la maison. Le vol a une action sur
les entrailles du voleur.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 dcembre_.--Aujourd'hui j'ai dit adieu pour toujours  la grande
salle, claire par un jour des Limbes,  l'immense chemine, o brlent
de gigantesques bches du moyen ge,  la table verte aux petits tas de
terribles bulletins; au panier de marchand de vin rempli de grossiers
verres  boire,  l'horloge au timbre scand et comme nerveux.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 28 dcembre_.--Prs de trois semaines, o du matin, o depuis
mon retour du Palais de Justice  midi, je m'enterre dans le travail
jusqu' minuit, sans voir me qui vive, et je travaille dans un tat de
corps vague, bizarre, dans lequel il ne me semble pas avoir la conscience
d'tre rveill.




ANNE 1880


_Jeudi 1er janvier 1880_.--Les derniers vieux de la famille sont en train
de s'en aller. Aujourd'hui de Bhaine ne peut dner chez Mme Masson, parce
qu'il garde sa mre, qui est bien, bien malade.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 2 janvier_.--Un triste coup d'oeil que mon jardin, ce matin. La
moiti de la verdure persistante est de la couleur d'un artichaut  la
barigoule, l'autre moiti de la couleur du papier brouillard, avec lequel
nos mres faisaient leurs papillotes. Voil un jardin tu deux fois, en
dix ans. C'est excessif. La temprature franaise, se montre trop
inclmente aux arbustes rares, pour que je recommence. Je vais planter des
lilas.

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 janvier_.--On causait de la pingrerie de Grvy. L-dessus un
acadmicien rcemment nomm, de dire: Moi, je ne sais qu'une chose, c'est
lorsque j'ai t lui faire ma visite d'acadmicien, nous avons t reus
dans un salon si froid, si _gelant_, que Camille Doucet a pris une
allumette se trouvant dans un coin, et a mis lui-mme le feu au bois dans
la chemine.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 9 janvier_.--Je vous prsente mon lve, dit un jour 
Bracquemond un vieux collectionneur d'une originalit toute particulire.
Or, l'lve tait une belle, grande femme en chemise, ayant sur le dos la
redingote du monsieur, et toute recouverte et voile dans le bas de sa
personne d'une vieille tapisserie qu'elle raccommodait pour la collection
du bibeloteur sexagnaire.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 janvier_.--Aujourd'hui, je reste toute la journe triste de
la visite d'un cousin dans le malheur, qui a le teint des gens qui ne
mangent qu'incompltement, et qui est par l-dessus entour de je ne sais
quoi de piteux des gens, sans chance--et cela avec une espce de
satisfaction de son sort, qui m'agace.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 23 fvrier_.--Des jours de souffrance, de faiblesse physique, de
lchet morale, o peu  peu je perds l'nergie de sortir de chez moi, et
o je m'habitue  une existence emprisonne dans mon cabinet de travail,
sans vouloir mme descendre  la salle  manger pour y prendre mes repas.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er fvrier_.--Hier Tourguneff donnait  Zola,  Daudet,  moi,
un dner d'adieu avant son dpart pour la Russie.

Il part pour son pays, cette fois, travaill par un sentiment assez
trange d'incertitude, sentiment, dit-il, qu'il a prouv dans sa premire
jeunesse, en une traverse de la Baltique, o le btiment tait
compltement entour de brouillard, et o il n'eut pour compagnon, qu'une
singesse, enchane sur le pont.

Puis, pendant que nous sommes encore seuls, il se met  parler de la vie
qu'il va mener dans six semaines, de son habitation, de la _soupe  la
poule_, l'unique plat que sait faire son cuisinier, et des confrences
qu'il a sur un petit balcon, presque au ras de terre, avec les paysans,
ses voisins.

En dlicat observateur et fin comdien, il me donne la reprsentation des
trois couches de la gnration actuelle: les vieux paysans, dont il imite
le parler sonore et vide, et compos de monosyllabes et d'adverbes qui ne
concluent jamais; les fils de ces paysans  la parole avocassire et
belle-diseuse; les petits-fils, la couche silencieuse, diplomatique, et
souverainement destructive. Et comme je lui dis que ces colloques doivent
l'ennuyer il me rpond que non, et que c'est trs curieux, ce que l'on
tire parfois de ces gens sans instruction, et dont la tte sans cesse
travaille dans la solitude et le recueillement.

Zola entre, appuy sur une canne, se plaignant d'une douleur rhumatismale
dans la cuisse. Il nous confesse, qu' la publication de son roman dans
le _Voltaire_, l'criture de la chose lui a paru dtestable, et que pris
d'un accs de purisme, il s'est mis  le rcrire compltement, en sorte,
qu'aprs avoir travaill, toute la matine,  la composition de ce
qui n'tait pas fait, il passait toute la soire,  reprendre et 
retravailler son feuilleton. Et ce travail l'a tu, absolument tu.

Enfin Daudet arrive avec son succs de la veille, au Vaudeville, sur la
figure, et l'on se met  table, au milieu de cette phrase de Zola, qui
revient comme un refrain: Dcidment, je crois que je vais tre oblig de
changer mon procd!... il me parat us... diantrement us!...

Le dner a commenc gaiement, mais voici que Tourguneff parle d'une
constriction du coeur, survenue la nuit, il y a quelques jours,
constriction mle  une grande tache brune, sur le mur en face de son
lit, et qui dans un cauchemar, o il se trouvait moiti veill, moiti
dormant, tait la Mort.

Alors Zola d'numrer les phnomnes morbides, qui lui donnent la peur de
ne pouvoir jamais finir les onze volumes, lui restant  crire. Et Daudet
de s'crier: Moi, a t huit jours une plnitude de la vie, pendant
laquelle j'aurais embrass les arbres... Puis, une nuit, sans
avertissement, sans douleur, je me suis senti quelque chose de fade et de
gluant dans la bouche--et il fait le geste d'en retirer une limace--et
aprs ce caillot, trois fois des flots de sang qui ont rempli mon lit...
Oui, c'tait une dchirure du poumon... et depuis ce temps je ne puis
cracher dans mon mouchoir, sans regarder s'il n'y a pas de ce sacr sang!

Et chacun, tour  tour, conte les hantises de la mort prs de son
individu.

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 fvrier_.--Un drle de corps que ce Dor. Ce soir, chez Sichel,
aprs dner, il fait des tours  la Houdin, joue du violon, se livre  un
tas de _pitreries_, entremles de phrases bourbeuses d'esthtique. Il ne
dit qu'une chose juste: c'est que l'illustration n'est amusante pour un
artiste, qu'avec les gnies du pass, qui crivent: Il entra dans un
bois sombre, o il arriva devant un palais, dont les murs semblaient de
diamant.

       *       *       *       *       *

--------Quelle diablesse de lettre peut crire au restaurant, une femme
honnte flanque de son mari,--et une lettre de huit pages, trace d'une
main gante, avec sa voilette sur les yeux.

       *       *       *       *       *

--------Donner, ce que je ne trouve nulle part, l'accent fivreux de la
vie du XIXe sicle, et sans le rassis et sans le refroidissement de
l'criture: c'est notre grande tentative.

       *       *       *       *       *

--------Une femme rencontre en chemin de fer, et qui toussait.

Une tide pleur,  tout moment, rose d'animation passagre, le bleu
sombre de l'oeil pareil  une lumire de nuit, des traits dcoups et
sculpts dans la chair, une coiffure retrousse  la Diane, dcouvrant le
prcieux modelage des joues, des tempes, et une petite oreille au contour
transparent.

       *       *       *       *       *

--------Une femme de ma connaissance disait qu'elle croyait pouvoir, sans
se tromper, juger assez bien moralement les femmes qu'elle rencontrait
dans la socit, en les voyant manger: ainsi pour elle, une femme qui
mangeait du foie gras, sans pain, tait ncessairement une femme sensuelle.

       *       *       *       *       *

--------Aujourd'hui, pendant la messe de mort de Mme X..., je pensais  la
beaut jolie de ses vingt-huit ans, au ros de fleur de sa peau,  la
grce molle de sa taille, et je me revoyais, de quatorze  dix-sept ans,
enfantinement amoureux d'elle, et tout heureux de me frotter  ses robes
de mousseline blanche, de me trouver dans l'air o elle vivait.

Je me rappelais une fois, o par hasard  la campagne, chez elle, on
m'avait improvis, par terre, un lit dans une chambre, et qu'elle eut
besoin, lorsque j'tais couch, de traverser cette pice, sa toilette de
nuit dj faite. Pour la serrer dans mes bras, la crole aux yeux bleus,
aux cheveux blonds, j'aurais donn ma vie avec joie, je l'aurai donne,
comme la donne Chrubin, sans hsitation, sans regret, ainsi qu'une chose
paye outre mesure.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 25 fvrier_.--De Nittis djeune chez moi, et tout en mangeant,
il sort de sa bouche un rcit de sa vie: un de ces rcits qu'on ne fait
qu'une fois, dans de certaines conditions de bonheur, de plaisir,
d'expansion.

Il a commenc  dessiner  l'cole des Beaux-Arts de Naples, mais s'est
refus  faire des tudes au Muse. Il trouvait les tableaux anciens tout
noirs, et l'atmosphre du dehors, toute claire, toute blonde, toute gaie.
Alors il est parti  la campagne, pour une proprit de sa famille, et il
est parti avec sept vessies de couleur, emportant sur lui, selon une
expression de son frre, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Puis sans
matre, sans guide, sans conseil, il s'est mis  peindre avec amour et
rage.

Au bout d'un an, il revenait  Naples, exposait, avec un certain succs,
mais les ennuis qu'il prouvait, de la part de ses frres hostiles  sa
vocation, le dcidrent  quitter Naples, avec l'ide d'aller  Paris. Il
se rendait  Rome, o il vendait un tableau 25 francs, gagnait Florence,
o il n'tait sensible qu' la peinture des Primitifs, attrapait Milan, o
sur les 650 francs qui lui restaient, il tait vol de 500 francs, dans
son auberge, par des voleurs qu'il qualifie de vritables artistes.

Donc 150 francs taient toute sa fortune, et le voyage en troisime
jusqu' Paris, cotait une centaine de francs. Ma foi, il n'hsitait pas,
et le voici en France, dont il ne sait rien, o il ne connat personne.

Il a entendu dire qu'il y avait un sculpteur napolitain, qui demeurait
place du Mont-Parnasse. A la descente du chemin de fer, il se fait
conduire l, par l'omnibus. De l'impriale, on lui jette sa petite malle,
et sa grosse bote  couleurs, qui s'ouvre en tombant, et dont les
pinceaux et les couleurs se rpandent dans le ruisseau. Il les ramasse
tant bien que mal, entre dans le petit htel qu'on lui indique, prend en
haut une mansarde, s'tend sur le lit. Il faisait, ce jour-l, une de ces
journes d't sans soleil, et une triste lumire d'un fond de cour lui
tombait, par une tabatire, sur la figure, une lumire qu'il voyait sur
lui, comme _sur un cadavre_. Dans cette grande ville inconnue, sans
relations aucunes, sans une lettre de recommandation, sans mme la
connaissance de la langue qu'on y parle, il se sent tout  coup pris d'un
immense dcouragement, au milieu duquel il s'endort.

Le jour tait tomb quand il se rveille. Il se met  la recherche d'un
endroit pour manger, et dcouvre une gargote, o on lui fait payer sept
francs son dner. Il retombe dans la rue, se dirige au hasard, arrivant au
bout de deux heures, sur le boulevard des Italiens. L, dans cette alle
et venue d'hommes et de femmes, dans ce mouvement, dans cette vie de la
foule parisienne, sous les lumires du gaz, le noir soudain, que le jeune
artiste a en lui, ce noir s'vanouit, et il est transport, enthousiasm,
par la modernit du spectacle. Puis au bout de quelques instants, au caf
du coin de la rue de Richelieu, deux ou trois: Ah! comment te voil!
de compatriotes, lui enlvent toute inquitude, tout souci, toute
proccupation d'avenir.

Et sans demander, en pleine nuit, il retrouve son htel de la place du
Mont-Parnasse, ce que, dit-il, il ne pourrait faire aujourd'hui.

       *       *       *       *       *

--------La littrature, c'est ma femme lgitime, les bibelots, c'est ma
p..... mais pour entretenir cette dernire, jamais, au grand jamais, ma
femme lgitime n'en souffrira.

       *       *       *       *       *

_Samedi 23 fvrier_.--Les juives gardent de leur origine orientale, une
nonchalance particulire. Aujourd'hui, je suivais d'un oeil charm, les
mouvements de chatte paresseuse, avec lesquels Mme *** pchait, au fond
d'une vitrine, ses porcelaines et ses laques, pour me les mettre dans la
main. Puis quand elles sont blondes, les juives, il y a au fond de leur
blondeur, comme de l'or de la peinture de la matresse du Titien.

L'examen fini, la juive s'est laisse tomber sur une chaise longue, et la
tte penche de ct, et montrant au sommet un enroulement de cheveux, qui
ressemblait  un noeud de couleuvres, elle s'est indolemment plainte, avec
toutes sortes d'interrogations amusantes de la mine et du bout du nez, de
cette exigence des moralistes et des romanciers, demandant aux femmes
qu'elles ne fussent pas des cratures humaines, et qu'elles n'eussent pas
dans l'amour les mmes lassitudes et les mmes dgots que les hommes.

       *       *       *       *       *

--------Avez-vous remarqu, me disait une amie, comme les femmes btes ont
quelquefois de l'esprit, du vritable esprit, quand elles disent du mal de
leurs maris?

       *       *       *       *       *

_Dimanche de Pques, 28 mars_.--Aujourd'hui, nous partons, Daudet, Zola,
Charpentier et moi, pour aller dner et coucher chez Flaubert,  Croisset.

Maupassant vient nous chercher, en voiture,  la gare de Rouen, et nous
voici reus par Flaubert, en chapeau calabrais, en veste ronde, avec son
gros derrire dans son pantalon  plis, et sa bonne tte affectueuse.

C'est vraiment trs beau sa proprit, et je n'en avais gard qu'un
souvenir assez incomplet. Cette immense Seine, sur laquelle les mts des
bateaux, qu'on ne voit pas, passent comme dans un fond de thtre; ces
grands arbres aux formes tourmentes par les vents de la mer; ce parc en
espalier; cette longue alle-terrasse en plein midi, cette alle
pripatticienne, en font un vrai logis d'homme de lettres--le logis de
Flaubert, aprs avoir t au XVIIIe sicle, la maison conventuelle d'une
socit de Bndictins.

Le dner est excellent; il y a une sauce  la crme d'un turbot, qui est
une merveille. On boit beaucoup de vins de toutes sortes, et la soire se
passe  conter de grasses histoires, qui font clater Flaubert, en ces
rires qui ont le _pouffant_ des rires de l'enfance. Il se refuse  lire de
son roman. Il n'en peut plus, il est _esquint_. De bonne heure, on va se
coucher, en des chambres, meubles de bustes de famille.

Le lendemain, on se lve tard, et l'on reste renferm  causer: Flaubert
dclarant la promenade un _chignement_ inutile. Puis l'on djeune et l'on
part.

Nous sommes  Rouen. Il est deux heures et nous ne serons  Paris qu'
cinq. Donc la journe est perdue. Je propose de battre les marchands
d'antiquits, de faire un petit dner fin, et de ne revenir que le soir.
On accepte,  l'exception de Daudet qui a un dner de famille. Nous
n'avons pas fait cinquante pas, que nous nous apercevons que les boutiques
sont fermes--nous n'avions pas song que nous tions le lundi de
Pques.--Enfin une boutique entre-bille, et une paire de chenets, qu'on
nous a faits 3 000 francs.

Nous revoil dans la rue, o bientt nous nous trouvons si dsheurs, que
nous entrons dans un caf o nous jouons au billard, deux heures et demie,
nous asseyant tour  tour, morts de fatigue, sur les angles du billard, en
disant: Quel four!

Enfin six heures et demie, nous nous rendons dans le grand htel, pour le
dner fin. Quel poisson avez-vous?--Monsieur, il n'y a pas aujourd'hui un
seul morceau de poisson dans la ville de Rouen! Et le solennel matre
d'htel nous propose des ctelettes de veau.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 31 mars_.--Je ne sais qui disait hier, que les hommes de lettres
ayant une originalit sont _rencoigns_ et renforcs dans leur originalit
par la critique, qui fait d'eux des espces de types exagrs, sur
lesquels ils sont condamns  se modeler aveuglment, tout le reste de
leur vie--et il citait Mrime.

       *       *       *       *       *

--------Sous le ciel implacablement bleu, se profilant sur la mer, une
procession de petits ngres qui marchent tout nus,  la queue leu leu,
un gros cigare  la bouche, et au milieu du ventre un nombril comme leur
cigare: c'est un tableau caus de Cuba, par Hrdia.

       *       *       *       *       *

_Samedi 3 avril_.--Une assiette de 700 francs, oui, une assiette de ce
prix ridicule, je me paye cela, moi misrable! Mais c'est l'assiette  la
msange sur une tige de magnolia en fleurs, l'assiette _coquille d'oeuf_ de
la collection du prsident M. ***, de la collection de Barbet de Jouy.

       *       *       *       *       *

--------Dans la vie, il y a des successions de bonnes et de mauvaises
chances, semblables  ces courants d'eau chaude et ces courants d'eau
froide, que trouve, en mer, un nageur.

       *       *       *       *       *

--------Dans GAVARNI et l'ART DU DIX-HUITIME SICLE, j'ai crit
l'histoire du grand art que je sentais. Dans la MAISON D'UN ARTISTE au
dix-neuvime sicle, j'cris l'histoire de l'art industriel de l'Occident
et de l'Orient, et l'on ne se doute pas,  ct de moi, que je prends la
direction d'un des grands mouvements du got d'aujourd'hui et de
demain.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 avril_.--Je dne aujourd'hui chez Zola. Zola est triste, triste
d'une tristesse qui donne  son rle de matre de maison quelque chose de
somnambulesque. Il s'chappe  dire, un moment: Ah! si j'avais t mieux
portant, j'aurais t, cet hiver, n'importe o... j'avais besoin de m'en
aller d'ici.

C'est curieux ce navrement au milieu de cet immense succs.

       *       *       *       *       *

--------De Nittis m'affirmait, qu'il y avait un onguent particulier pour
le visage des papes, fabriqu par une congrgation religieuse: un onguent
qui donne la plus extrme fracheur  leurs vieux traits, jusqu'au jour de
leur mort.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 6 mai_.--Il n'y a que Paris pour ces tragdies bourgeoises. Ces
jours-ci est morte, une semaine aprs son mari, Mme X... La maison X...,
sans un capital bien connu, tait une maison  chevaux,  voitures, 
nombreux domestiques. La malade est morte dans son lit, sans avoir t
compltement dshabille, pendant cinq jours, par ses femmes faisant une
noce d'enfer avec les domestiques dans le sous-sol; et des sinapismes
ayant t commands par le mdecin, c'est le cocher compltement saoul,
qui les lui a poss sur ses bas, oui, sur ses bas, qui n'avaient pas t
retirs.

       *       *       *       *       *

_Samedi 8 mai_.--Est-ce que vous allez dimanche chez M. Flaubert? venait
de me dire Plagie, quand la petite a mis sur la table une dpche, qui
contenait ces deux mots: _Flaubert mort_! Oh! pendant quelque temps, un
trouble de mon individu, dans lequel je ne savais pas ce que je faisais,
et dans quelle ville je roulais en voiture. J'ai senti qu'un lien, parfois
desserr, mais inextricablement nou, nous attachait secrtement l'un 
l'autre. Et je me rappelais, avec une douloureuse motion, la larme
tremblante au bout d'un de ses cils, quand Flaubert m'embrassa en me
disant adieu, au seuil de sa porte, il y a quelques semaines.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 mai_.--Je suis parti hier avec Claudius Popelin, pour Rouen.

Nous tions  quatre heures,  Croisset, dans cette triste maison, o je
ne me suis pas senti le courage de dner. Mme Commanville nous a parl du
cher mort, de ses derniers instants, de son livre qu'elle croit incomplet
d'une dizaine de pages. Puis au milieu de la conversation brise, et sans
suite, elle nous a racont une visite, qu'elle avait faite dernirement,
pour forcer Flaubert  marcher, une visite  une amie, demeurant de
l'autre ct de la Seine, et qui avait, ce jour-l, son dernier-n, pos
sur la table du salon, dans une charmante bercelonnette rose: visite qui
faisait rpter  Flaubert, tout le long du retour: Un petit tre comme
celui-ci dans une maison, il n'y a que cela au monde!

Ce matin, Pouchet m'entrane dans une alle carte, et me dit: Il n'est
pas mort d'un coup de sang, il est mort d'une attaque d'pilepsie... Dans
sa jeunesse, oui, vous le savez, il avait eu des attaques... Le voyage
d'Orient l'avait, pour ainsi dire, guri... Il a t seize ans, sans plus
en avoir... mais les ennuis des affaires de sa nice, lui en ont
redonn... et samedi, il est mort d'une attaque d'pilepsie congestive...
oui avec tous les symptmes, avec de l'cume  la bouche... Tenez, sa
nice dsirait qu'on moult sa main... on ne l'a pas pu... elle avait
gard une si terrible contracture... Peut-tre, si j'avais t l, en le
faisant respirer une demi-heure, j'aurais pu le sauver...

a t tout de mme une sacre impression d'entrer dans le cabinet du
mort... son mouchoir sur la table,  ct de ses papiers, sa pipette avec
sa cendre sur la chemine, le volume de Corneille, dont il avait lu des
passages la veille, mal repouss sur les rayons de la bibliothque.

... Le convoi se met en marche. Nous grimpons par une monte poussireuse
 une petite glise, l'glise o Mme Bovary va se confesser, et o l'un
des crapauds tancs par le cur Bournisien, semble tre en train de faire
de la voltige, sur la crte du petit mur de l'ancien cimetire.

C'est exasprant dans ces enterrements, la prsence de tout ce monde du
reportage, avec ses petits papiers dans le creux de la main, o il jette
des noms de gens et de localits, qu'il entend de travers.

On ressort de la petite glise, et l'on gagne le cimetire monumental de
Rouen, sous le soleil, par une route interminable. Dans la cohue
insouciante, et qui trouve l'enterrement long, commence  sourire l'ide
d'une petite fte. On parle des barbues  la normande et des canetons 
l'orange de Mennechet, et des lvres murmurent des noms de rues infmes,
avec des clignements d'yeux de matous amoureux... On arrive au cimetire,
un cimetire tout plein de senteurs d'aubpine, et dominant la ville,
ensevelie dans une ombre violette, qui la fait ressembler  une ville
d'ardoise.

Et l'eau bnite jete sur la bire, tout le monde assoiff dvale vers la
ville avec des figures allumes et gaudriolantes.

Daudet, Zola et moi, nous repartons, refusant de nous mler  la ripaille
qui se prpare pour ce soir, et revenons, en parlant pieusement du mort.

       *       *       *       *       *

_Lundi 31 mai_.--Aujourd'hui la princesse venant djeuner chez moi, m'a
fait le cadeau le plus charmant qu'elle pouvait me faire. Dans le temps,
elle m'avait dit: Goncourt, je vous laisse, dans mon testament, les
dessins que Gavarni avait faits pour la MODE, et que Girardin, aux jours
o nous tions bien ensemble, m'a offerts.

En me mettant l'album dans les mains, elle m'a dit gentiment: Tenez, je
me porte trs bien, je vous ferai attendre trop longtemps... Je ne sais
quelle ide m'avait pris de les vendre cet hiver, comme a je ne pourrai
plus.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 juin._--Je dne aujourd'hui chez Francis Magnard, tabli dans
2500 mtres de terre,  Passy. Il y a l, Gille, nous racontant ses
frquentations  la _Pissole_, avec Grassot, frntique admirateur de
Chateaubriand, qui, avant de prendre connaissance de son premier
vaudeville, lui dit: Mon petit, as-tu seulement lu le GNIE DU
CHRISTIANISME?

       *       *       *       *       *

--------Pense-t-on ce que doit tre une matresse, qui traduit du Darwin?

       *       *       *       *       *

--------Plus de principes, plus rien qui soit juste ou injuste, avec la
doctrine de l'opportunisme.  quatre heures le gouvernement trouve que les
coquins politiques sont indignes d'un pardon quelconque,  onze heures du
soir ces coquins, sont dignes de toutes les misricordes. Et de la
politique l'opportunisme descendra bientt dans la pratique de la vie, et
il y aura de l'opportunisme dans l'honneur, dans la morale, etc.

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 juillet_.--Je ne me sens pas malade, mais j'prouve une fatigue,
une lassitude de l'tre qui va jusqu' la souffrance. Puis il se passe en
moi des choses singulires, il me semble que les nerfs qui font mouvoir
mon individu, ont de la nuque aux talons, des relchements, des
distensions, qui me donnent  craindre de, tout  coup, m'affaisser et
tomber  plat, comme un pantin, dont les ficelles seraient coupes.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 15 juillet._--Parti faire un mois de vie vgtative  Jean-d'Heurs.

       *       *       *       *       *

--------Dans cette vie de succulence, qui est, en cette maison, le dernier
mot de la cuisine provinciale, et peut-tre son chant du cygne, il me
vient un doux hbtement, qui me rend incapable d'crire une ligne.

       *       *       *       *       *

--------On me faisait voir ici deux coqs, qui se tiennent tout en haut du
perchoir. Quand les malheureux descendent, les autres coqs se jettent sur
eux, et assouvissent leurs passions anti-naturelles. Les deux victimes ont
la crte molle, allonge, avec quelque chose de comique, dans le galbe
ridicule de leur personnage d'oiseau.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 aot_.--Dans le vide de Paris, en ces mois d't, je suis
toujours attaqu,  mes retours de la campagne, d'une tristesse, qui a
quelque chose de splntique.

       *       *       *       *       *

--------Combien d'_aimeurs_ de peuple ont tir de leur amour, 25, 50, 75,
300, 500 p. 100. Et vraiment je ne connais gure, en ce temps-ci, qu'un
homme, qui ait vritablement aim le peuple gratis: c'est Barbs.

       *       *       *       *       *

--------Dans une causerie avec Burty, sur le mariage, il me disait avoir
entendu Onimus affirmer qu'une partie des maladies de matrice des femmes
venait de la brutalit du viol, accompli par le mari, dans la huitaine du
mariage.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 25 aot_.---Bonvin vient me faire voir une esquisse d'aprs
Rubens, qu'il croit de Watteau. Il se plaint des amateurs qui travaillent
 devenir les amis des peintres, pour payer moins cher, et  ce propos, il
me cite la phrase de Diaz: Oui, ils veulent connatre intimement la p...,
dans l'esprance de devenir ses maquereaux.

Ces temps-ci, aprs vingt-cinq ans de sparation, j'ai revu, mon cousin,
le marquis de Villedeuil, le cousin avec lequel mon frre et moi, nous
avons fait nos dbuts littraires, le cousin qui a mang 800 000 francs en
deux ans... Ah! depuis la fondation de l'_clair_ et du _Paris_, il a fait
bien des mtiers, et bien des milliers de lieues sur le globe. Il a lev
une sucrerie prs de l'Escurial, il a construit des chemins de fer dans le
Maroc, pos des tlgraphes dans l'Amrique mridionale. Et de cette vie
de voyage, de ces compagnonnages avec des tres de toutes sortes, de ces
lectures conomiques, statistiques, sociales, dans une existence o
n'existe pas le besoin du sommeil, il est sorti un tout autre garon, que
celui que j'ai connu. Oui, il m'apparat comme un de ces raisonneurs,  la
fois profonds et lgers de Balzac, donnant  ce qu'il dit--et ce qui ne
m'avait jamais intress chez les autres,--un intrt de roman.

Aujourd'hui il est entr chez moi, en disant: C'est curieux maintenant,
quand une affaire est faite avec un banquier, ce n'est pas fait avec son
argent, mais avec l'argent d'un autre, qu'il se met  chercher... Et le
voil, sauf le temps d'un rapide dner, jusqu' onze heures, toujours en
marche, parlant de la puissance intelligentielle des gens qui ne savent ni
lire ni crire; parlant de la virtualit des rvolutionnaires espagnols,
compltement dtruite par les cabinets des restaurants de Paris, et qu'il
compare aux sauvages, ne prenant des civiliss que l'eau-de-vie; parlant
du travail idologiste des socialistes, compltement arrt en 1848, par
la btise des radicaux, dont toute la politique est rapetisse  manger du
prtre, etc., etc.

Il s'arrte un moment, et avec un petit rire sarcastique, qui a l'air de
moquer tout ce qui sort d'original de sa bouche, il s'crie: Oui cela, je
veux le dire dans un livre, qui, sur la constitution des socits, serait,
toute distance garde, ce qu'est le livre de Laplace, sur la constitution
du ciel!

Et il remarche, jetant des phrases comme celle-ci: Enfin nous sommes dans
un monde tout nouveau, o toutes les conditions de l'existence sont
changes, sans qu'on ait l'air de s'en apercevoir... Autrefois un ouvrier
chaudronnier gagnait 6 francs par jour... Il pouvait mettre 3 francs de
ct... Donc au bout de cinq ans, il avait 5 000 francs et pouvait se
faire matre chaudronnier... Aujourd'hui il faut 800000 francs pour
tablir un chaudron... donc il n'y a plus moyen pour le peuple de sortir
du peuple... et le peuple ne veut pas rester peuple... Savez-vous avec
quelle somme s'est fonde, sous Louis-Philippe, la plus grande fabrique de
produits chimiques... Chabrol vous l'apprend... avec 60 000 francs...
Allez maintenant chez Salleron, il vous demandera 15 000 francs pour une
chemine... un fourneau sans luxe, c'est une affaire de 50 000 francs...
Et tout comme cela... une confiserie se fonde avec un capital de 1 200 000
francs... une picerie, vous connaissez la maison Potin?

Et toujours marchant d'un bout de la chambre  l'autre, il parle de la
population qui a augment d'un quart, pendant que le capital quadruplait;
du temps prochain, o le capital sera l'esclave du travail; de la phrase
de Cambon: Il faut craser ces morpions! etc., etc.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 aot_.--Aujourd'hui, au milieu d'une forte migraine, la
FAUSTIN a fait tout  coup irruption dans ma cervelle, avec accompagnement
de fivre littraire.

       *       *       *       *       *

--------Peindre quelque part la nervosit d'une hritire d'une grande
famille, donnant des leons de piano  une jeune fille de la bourgeoisie,
pendant qu'elle a sous les yeux, de l'autre ct de la rue, l'ancien htel
de sa famille.

       *       *       *       *       *

--------Jeune fille couchant, avec sous son oreiller, un chapelet de
reliques, un petit Saint-Joseph, et une mche de cheveux de son amoureux.

       *       *       *       *       *

--------Je rencontre  une exposition du Palais de l'Industrie, une jeune
et jolie brune qui a profit des vingt jours de rserviste de son mari,
pour devenir compltement blonde.

       *       *       *       *       *

--------On parlait aujourd'hui d'une grande dame de la socit romaine,
qui faisait essayer ses confesseurs par sa femme de chambre.

       *       *       *       *       *

--------Quelqu'un m'entretenait du got d'art de Richard Wallace, achetant
le cor de chasse de Saint-Hubert, non pour l'intrt de l'objet, mais pour
l'histoire qui s'y rapporte, et qu'il pourra raconter au prince de Galles,
la premire fois qu'il le lui montrera.

       *       *       *       *       *

--------Le vieux peintre Adolphe Leleux fume des cigarettes, qu'il allume
encore avec des pierres  fusil, provenant d'un baril de ces pierres qu'il
a reu pour une prise d'armes, quand il faisait partie de la socit des
_Droits de l'Homme_.

       *       *       *       *       *

--------M. Alphonse Rothschild a un beau mot pour se dfendre, dans le
premier instant, contre un objet qu'on lui fait trop cher: Non, non,
dit-il, c'est immoral  ce prix!.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 19 novembre_.--Je dne ce soir chez Charpentier avec Rochefort.

Un toupet en escalade, fait comme de cheveux en fil d'archal, un oeil sans
couleur, triangulairement voil par l'ombre d'une profonde arcade
sourcilire, et dans cet oeil un regard d'aveugle. Des traits--autrefois
c'taient des traits mivres et tourments d'un nerveux duelliste de la
cour des Valois,--aujourd'hui la ciselure de ces traits s'est avachie dans
de grands plans, solides, carrs, britanniques.

On se met  table, et presque aussitt, Rochefort me parle, poliment et
gentiment, de mon livre sur la du Barry, contant qu'on a longtemps
conserv dans sa famille le bonnet de la matresse de Louis XV, et qu'une
grand'mre  lui, enferme avec elle, avait ramass, un jour que la pauvre
femme l'avait jet, pour prendre le bonnet d'une co-dtenue, qui venait
d'tre acquitte par le tribunal rvolutionnaire. Et, de l'anecdote
concernant Mme du Barry, il passe  l'histoire de ses papiers de famille,
qu'on lui a vols, pendant la Commune, et qu'on vient de lui offrir 
vendre. Qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas l'_aristo_ perce dans
chaque parole du dmocrate, et parle-t-il de Gambetta, qu'il dnomme le
_prince de la goujaterie_, on sent tout le ddain de l'homme bien n pour
le fils de l'picier de Cahors, et pour tous les cts roturiers du
parvenu.

Il a, ce Rochefort, je dois l'avouer, un charme fabriqu d'une certaine
dlicatesse d'esprit, d'une qualit de gat gamine, et surtout d'une
clinerie presque fminine.

Dans la conversation, un moment, il a laiss tomber, et cela sans jactance,
et comme l'affirmation d'un fait: Oui, je suis l'homme qui peut faire
descendre 100 000 hommes dans la rue!.

       *       *       *       *       *

--------Un mot de physiologiste psychologue, un mot de Charcot sur
Gambetta: Certainement, c'est l, un homme dou, mais il lui manque... il
lui manque la mlancolie!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 2 dcembre_.--LA COMDIE HUMAINE: a pourrait tre aussi bien le
titre de la Comdie au crayon de Gavarni, que la Comdie  la plume de
Balzac.

       *       *       *       *       *

--------X  Y...

--Mon livre est paru, vous le savez?

--Non.

--Achetez-le, je monterai chez vous, ces jours-ci, y mettre une ddicace.

       *       *       *       *       *

--------Les pays de l'Europe, o ne se trouvent pas d'objets d'art
franais, on y dcouvre des ventails:--l'ventail des migres, cet
objet, que dans sa fuite la plus prcipite, la femme franaise emportait
toujours.

       *       *       *       *       *

--------La gravit de la vie prsente a fait  l'homme une jeunesse
srieuse, rflchie, mlancolique. Pourquoi la jeune fille du jour
est-elle ironique, _blagueuse_?

       *       *       *       *       *

Un joli dtail de coquetterie, confi par une femme du premier Empire 
une de mes vieilles amies. Devant sa psych,  l'effet de gracieuser sa
bouche pour les bals du soir, elle se livrait  une vritable rptition
tous les matins, disant cent fois, quand elle voulait la faire toute
petite: _Un pruneau de Tours_, disant quand elle voulait la montrer dans
sa largeur et son panouissement: _J'avale une poire_.

       *       *       *       *       *

--------Un terrible mot pour peindre la marche des gens, attaqus d'une
maladie de la moelle pinire: Oui il commence  _stepper_!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 dcembre_.--Zola vient aujourd'hui me voir. Il entre avec cet
air lugubre et hagard qui particularise ses entres. Il s'choue dans un
fauteuil, en se plaignant geignardement, et un peu  la manire d'un
enfant, de maux de reins, de gravelle, de palpitations de coeur, puis il
parle de la mort de sa mre, du trou que cela fait dans leur intrieur, et
il en parle avec un attendrissement concentr. Et quand il vient  causer
littrature,  causer de ce qu'il veut faire, il laisse chapper la
crainte de n'en avoir pas le temps.

La vie est vraiment bien habilement arrange, pour que personne ne soit
heureux. Voici un homme qui remplit le monde de son nom, dont les livres
se vendent  cent mille, qui a peut-tre de tous les auteurs fait le plus
gros bruit de son vivant, eh bien, par cet tat maladif, par la tendance
hypocondriaque de son esprit, il est plus malheureux, il est plus dsol,
il est plus noir, que le plus deshrit des fruits secs.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 26 dcembre_.--Ce soir, au milieu d'un lied chant par la soeur
de Berendsen, le traducteur danois de RENE MAUPERIN, Nittis me dit tout 
coup: Les dimanches de Naples, les dimanches de mon enfance... c'est par
des bruits, des sonorits qu'ils me reviennent... Voyez-vous, le bleu du
ciel et le plein soleil entrant par toutes les fentres... l dedans
montant les fumes de tout ce qui frit dans la rue... l-dessus le branle
des cloches sonnant midi, et dominant les cloches, le chant d'un marchand
de vin de l'extrmit de la rue, chantant, _donnant de la voix_, ainsi
qu'on dit chez nous, avec une voix telle, que les cloches, je ne me les
rappelle plus que... comme du paysage!

       *       *       *       *       *

_Mardi 28 dcembre_.--Au dner des Spartiates de ce soir, le gnral Turr
rappelait cette parole du juif Mirs, parole  lui dite en 1860: Si dans
cinquante ans, vous ne nous avez pendus, vous les catholiques... il ne
vous restera pas de quoi acheter la corde pour le faire!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 30 dcembre_.--Aujourd'hui, au sujet de mon livre (LA FAUSTIN), et
pour avoir l'aspect vrai d'une rptition, j'ai pass toute la journe 
prendre des notes  la rptition de JACK de Daudet.

Les notes jetes, j'ai t empoign par l'intrt de la chose reprsente,
et surtout par le travail  l'effet de la mettre au point. Il y a au
troisime acte une dclaration de Jack dont pas une parole n'est  changer,
dclaration qui ne portait pas cependant. Alors Lafontaine a eu l'ide de
montrer  Chelles, comment elle devait tre joue, cette dclaration
_marche_,--et rien qu'avec une hsitation, un faux dpart de la marche,
et pour ainsi dire, des balbutiements de pieds, accompagnant le
balbutiement amoureux des paroles, cette dclaration a pris tout  coup un
trs grand effet.




ANNE 1881


_Samedi 1er Janvier 1881_.-- mon ge, le rveil dans la nouvelle anne
est anxieux. On se demande: La vivrai-je jusqu'au bout?

       *       *       *       *       *

--------Une femme du monde disait d'un amoureux ridicule: Je ne supposais
pas que ce monsieur et un coeur!

       *       *       *       *       *

--------Tous ces jours-ci, je suis heureux  la faon d'un enfant, qu'on
a lgrement gris. Je ne me sens pas de corps, et ma cervelle me semble
 l'tat de gaz. C'est un envolement dans le monde de LA FAUSTIN qui me
rjouit, en me prouvant que la mcanique imaginative va encore.

       *       *       *       *       *

_Mardi 4 janvier_.--Cette nuit, en revenant chez moi en chemin de fer,
je me suis aperu tout  coup, que je ne roulais plus sur la terre... et
qu'il y avait la Seine, sous moi. J'avais avec LA FAUSTIN dpass la
station d'Auteuil. Il a fallu revenir  pied du Point-du-Jour.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 6 janvier_.--Mme Barb-Marbois, accourue  Blois pour dlivrer son
mari, le trouva parti pour Sinnamary, et devint folle. Barb-Marbois, de
retour en France, fit btir  la pauvre folle, qui ne pouvait plus voir un
homme, sans avoir une attaque de nerfs, une petite maison au bout de sa
proprit, et de temps en temps, il allait voir sa femme par-dessus le mur,
mont sur une chelle.

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 janvier_.--Aujourd'hui la premire de JACK.

A huit heures, je suis chez Mme Daudet, que je prends, et que je conduis 
sa baignoire. Nous voil dans l'obscurit de la petite loge, avec la salle
encore vide, o mergent,  et l, quelques ttes ayant sur la figure de
l'implacabilit de juge, qui va juger des criminels. J'ai comme le bout
des doigts aimants! dit tout  coup la femme, dont l'motion se traduit
par cette originale sensation.

Premier acte, froid. Au second le succs se dessine, la salle est prise
par le jeu de Chelles..... La Cline Montaland joue trs bien son rle de
grue, mais un incident: elle a perdu les faux cils, que seule sa mre sait
lui poser. Enfin on retrouve la mre, et derrire un paravent de femmes,
on refait le regard velout d'Ida de Barancy, dans un petit coin.

       *       *       *       *       *

--------Une expression caractristique d'un brocanteur, sur les bras
duquel tait rest un objet, assez difficile  placer: Oh! dit-il, il
trouvera son _malade!_ Malade pour amateur, c'est assez bien!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 16 janvier_.--Aujourd'hui, au milieu d'une bronchite tournant 
la fluxion de poitrine, de Nittis est soudainement entr avec mon immense
portrait  l'esquisse un peu spectrale, et aussitt s'tablissant dans mon
cabinet, il s'est mis  peindre, comme fond, la neige qui tombait dans mon
jardin. Un autre jour a ne m'aurait pas frapp, mais aujourd'hui ce
portrait de l'autre monde avec son jardin de cimetire, m'a parl comme un
vilain prsage.

       *       *       *       *       *

_Samedi 29-janvier_.--C'est la premire de NANA.

Le public de l'Ambigu est bonhomme, mais en veine d'gayement. Je fais une
visite, aprs le troisime tableau  Mme Zola, qui a des larmes dans les
yeux--ce que je ne vois pas tout d'abord, en l'obscurit de la
baignoire--et comme je me permets de lui dire, que je ne trouve pas le
public si mchant, elle me jette, dans une phrase sifflante: de Goncourt,
vous trouvez ce public bon, vous! Eh bien, vous n'tes pas difficile! Ah!
la monographie des nerfs d'un mnage d'auteur, pendant une premire, ce
serait une curieuse tude  faire.

Au dernier acte, un trs saisissant effet: ce lit de la chambre du
Grand-Htel, entour de la musique sautillante d'un bal, et d'o, en la
solitude de la chambre, sort d'un corps qu'on ne voit pas, la demande
agonisante: _ boire_!

La toile tombe dans les applaudissements.

Nous sommes dans l'escalier, o tout  l'heure, l'on entendait Massin
crier  Delessart: _Viens me poser une pustule!_ Nous sommes dans le
cabinet du directeur, o l'on s'embrasse, au milieu des reproches de Mme
Zola  son mari, qui s'est refus  commander d'avance le souper. Et Zola
rpte dans un grand affaissement de corps: Tu sais, moi je suis
superstitieux, si je l'avais command, je crois que la pice serait
tombe!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 3 fvrier_.--A Paris, dans ce moment, il existe des femmes du monde,
jouant  la Bourse, et qui, tous les matins, reoivent la visite de
quatre remisiers, venant prendre leurs ordres.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 11 fvrier_.--A dner chez Charpentier, Rochefort disait, ce
soir, qu'il gagnait 100 000 francs par an, et qu'il n'tait ni coureur de
femmes, ni buveur, ni joueur, et qu'il dpensait  peine une dizaine de
mille francs en tableaux, qu'il ne savait pas o cet argent passait, et
qu'il n'avait pas de quoi se mettre sur le dos... avouant un gigantesque
_coulage_ dans sa maison.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 11 fvrier_.--Je vis tellement calfeutr dans mon cabinet de
travail, que lorsque j'en sors, l'air de Paris me fatigue comme un air de
campagne, et me rend incapable de travailler le soir.

       *       *       *       *       *

_Samedi 12 fvrier_.--Reprise de notre ancien dner des Cinq. On dit
beaucoup de bien de Huysmans, de son roman EN MNAGE. A propos de la
colique du mari tromp, l'un de nous dit assez plaisamment: Oui, une
colique l, c'est bien... mais il ne fallait pas une colique bourgeoise...
il fallait une foire... une foire homrique!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 fvrier_.--Une coincidence curieuse. J'avais construit, dans
mon roman (LA FAUSTIN) un homme de bourse, auquel j'avais donn le nom de
Jacqmin, un nom pris dans un catalogue de vente du XVIIIe sicle, le nom
d'un joaillier du roi Louis XV. Aujourd'hui, M. Poisson, un aimable agent
de change, pri par moi d'entendre la lecture de ce morceau, pour y
relever les bourdes qu'y pouvait commettre un homme, aussi peu familier
avec les choses de Bourse que moi, me dit quand j'ai fini:

--Et vous lui donnez son vrai nom!

--Comment?

--Mais il n'y a pas que son nom... il y est tout entier... Sa brutalit,
sa crnerie dans les affaires, son temprament _haussier_...

Il se trouvait que j'avais fait le vrai portrait, et avec son nom encore,
d'un boursier mort, il y a dix-huit mois.

       *       *       *       *       *

--------C'est tonnant, comment tout  coup dans le livre que je suis en
train de faire, un chapitre, qui n'est pas arriv  son tour d'excution,
prend despotiquement possession de ma pense, et je dois le faire
immdiatement, sinon il ne sera jamais bien fait.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 18 fvrier_.--Valls n'est pas un homme de dialogue! Il ne cause
pas dans un dner, dans une soire. C'est un monologueur de bureau de
journal, de caf, de brasserie. Du reste, il est revenu d'Angleterre peu
plaisant, et avec le ton rogue du populaire de l-bas.

       *       *       *       *       *

_Mardi 1er mars_.--Ce matin, je suis entr chercher quelque chose  la
cuisine, et j'entendais la petite, qui disait au cantonnier, en lui
donnant une tasse de caf par la fentre:

--Eh bien, vous faites le mardi gras, ce soir?

--Oui, oui, rpondait-il, maman--il a une vieille mre infirme--m'a dit ce
matin en s'veillant: Qu'est-ce que nous mangerons, ce soir, c'est fte?

--Nous mangerons la soupe comme tous les jours, puis nous ferons des
pommes de terre frites.

--Des pommes de terre frites! a repris la mre, les autres annes, il y
avait un peu plus que cela... Ton pre, lui, il gagnait moins d'argent que
toi--le cantonnier gagne 3 fr. 75 par jour--et cependant de son temps, 
nos dners du mardi-gras, il y avait bien plus.

--Mais, maman, c'tait en Bretagne cela... puis tu n'tais pas malade...
Songe donc que, l'autre jour, il a fallu donner 50 sous, chez le
pharmacien, pour une _portion_.

J'tais mont prendre une pice de cinq francs, pour que la bonne vieille
femme fit un joyeux mardi-gras, puis j'ai rflchi, que si je donnais 
son fils ces cent sous, il les garderait pour quelque chose de srieux, et
j'ai fait acheter des choses  boire et  manger.

       *       *       *       *       *

--------L'amer, que Valls a en lui, il le soigne, il le caresse, il le
dorlote, il le chauffe, il le porte en ville, pour le tenir toujours en
haleine, comprenant fort bien, que s'il venait  le perdre, il serait un
tnor dpossd de son _ut_.

       *       *       *       *       *

--------L, devant la feuille blanche, quand on arrive avec son ide,
indcise, vague, flottante, et qu'il faut couvrir cette feuille de papier,
de pattes de mouches noires, donnant une solidification exacte, logique,
rigoureuse, au brouillard de votre cervelle, les premires heures sont
vraiment dures, sont vraiment douloureuses.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 mars_.--Mlle X... me disait, ce soir, que les jeunes filles
sont trs souvent prserves d'une chute, par l'espce de culte qu'elles
rendent  leur personne, par une sorte d'ascension de leur tre, dont
elles font,  leurs yeux, une petite sainte Vierge de chapelle.

       *       *       *       *       *

_Samedi 12 mars_.--Qui me dlivrera des hommes du monde _dilettante_ d'art
et de littrature, acheteurs au rabais des tableaux cots  l'htel Drouot,
et _leveurs_ de volumes, dont on parle. La sottise prtentieuse de
ceux-ci est plus agaante que le nant bonhomme des autres.

Depuis quelque temps, je suis expos aux compliments d'un de ces
individus. Quand il me dit quelque chose d'aimable, je ne sais comment
cela se fait, mais je lui rponds avec une voix monte pour la dispute.

Il faut avouer que ses compliments sont  peu prs dans ce got:
Autrefois, je ne vous connaissais pas, je ne vous lisais pas, je ne
rencontrais que des gens qui me disaient du mal de vos romans...
Maintenant tout est chang... alors je vous lis, je vous lis avec un grand
plaisir... et vous trouve vraiment beaucoup de talent... Mais au fait, on
dit que vous avez aussi publi des livres d'histoire trs curieux... moi
je n'y croyais pas, quand j'ai commenc  lire vos romans... je les ai
trouvs si bien, que a me mettait en dfiance contre vos autres livres...
Je me disais: ils sont trop romanciers pour tre des historiens...

       *       *       *       *       *

--------Voltaire n'a que l'esprit, tout l'esprit d'une vieille femme du
XVIIIe sicle; mais jamais de son esprit ne jaillit une pense, ayant la
moindre parent avec une pense de Pascal, avec une pense de Bacon, avec
n'importe quelle pense d'une grande cervelle philosophique.

       *       *       *       *       *

_Samedi 26 mars_.--Chez Mme ***, deux femmes, une brune et une blonde, se
surplombant, appuyes et mles l'une  l'autre au-dessus d'un piano, et
mariant leurs musiques et la jouissance de leurs physionomies amoureuses:
cela ressemble  de la tribaderie cleste.

       *       *       *       *       *

--------BOUVARD ET PCUCHET. La singulire conception, chez un homme de
talent, de trs grand talent! Chercher laborieusement, pendant cinq ou six
ans, ce qu'il y a de bte dans les livres, pour en faire le sien.

       *       *       *       *       *

Une esthtique de lampiste de thtre: c'est l'esthtique de Sarcey.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 6 avril_.--Je lis le commencement de LA FAUSTIN, devant les
mnages Zola, Daudet, Hrdia, Charpentier, et les jeunes de Mdan. J'ai
un tonnement. Les chapitres documents de l'humanit la plus saisie sur
le vif, n'ont pas l'air de porter. En revanche les chapitres que je
mprise un peu, les chapitres de pure imagination, empoignent le petit
public. Et le Grec Athanasiadis est pris par Zola, pour un personnage
crayonn d'aprs nature.

       *       *       *       *       *

_Samedi 9 avril_.--Aujourd'hui,  la sortie de la sance pour l'rection
d'un monument  Flaubert, je vais dner avec Tourguneff et Maupassant,
chez une vieille amie de Flaubert, la belle Mme Brainne.

Aprs dner, on cause de l'amour, et du got singulier des femmes en
amour.

A propos de ce got, Tourguneff raconte ceci. Il y avait en Russie une
femme charmante, une femme dont le teint, sous des cheveux bouffants du
blond le plus poussireux, tait lgrement caf au lait, et o les grains
non fondus faisaient un tas de petits grains de beaut. Cette femme avait
t trs courtise par les plus illustres, et les plus intelligents. Un
jour Tourguneff lui demandant, pourquoi parmi tous ses soupirants, elle
avait fait un choix tout  fait inexplicable, la femme lui rpondit: Oui,
c'est peut-tre vrai... mais vous ne l'avez jamais entendu prononcer cette
phrase: _Vous dites... pas possible!_

       *       *       *       *       *

--------Littr,  une demande de renseignements historiques, que lui
adressait Renan, lui rpondait par une lettre, o il le suppliait de le
laisser tranquille, dans cette belle et dsole phrase: J'ai le droit
de passer pour mort!

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 avril_.--Aujourd'hui la lettre de Blancheron, annonant dans LA
FAUSTIN son suicide, je l'ai crite en pleurant comme un
enfant;--aura-t-elle prs du lecteur l'effort nerveux qu'elle a produit
sur moi?

       *       *       *       *       *

_Mercredi 13 avril_.--Un homme politique disait, ce soir, au fumoir de la
princesse, que la principale cause de nos dsastres en 1870, avait t un
rapport de l'archiduc d'Autriche, affirmant  l'Empereur, que la
mobilisation de l'arme prussienne ne pouvait tre opre que le 10
aot,--et elle avait t faite le 31 juillet.

       *       *       *       *       *

--------Une bien jolie ouverture de roman naturaliste, raconte ce soir
par Manet. Un modle qu'il fait poser, lui a confi qu' treize ans,
elle avait perdu sa grand'mre, qu'on l'avait fait monter dans l'unique
voiture de deuil, avec un vieux parent, et que ce vieux parent l'avait
_dvirginise_, dans le trajet au cimetire.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 26 avril_.--Quand j'entre, on cause de la caricature faite par
Pailleron dans sa pice, de Caro, de Caro que je viens justement de
pourtraire, mais d'une manire toute voile dans le souper de LA FAUSTIN.
Il arrive quelques instants aprs, la figure dcompose, la bouche en fer
 cheval, et si troubl, qu'il me donne, ce qu'il ne faisait jamais, une
poigne de main,--poigne de main qui me gne.

       *       *       *       *       *

--------Grome parlait, ce soir, de Meissonier, peignant le grand Empereur,
et s'assimilant tellement  son modle, qu'il faisait des tudes d'aprs
lui-mme, revtu de la redingote historique, et mme  l'tat de nature,
persuad qu'il tait de la mme taille, de la mme conformation physique.

A ce propos un mot invraisemblable que rapporte Augier, un jour o
celui-ci, trouvant le peintre, en Empereur tout nu, avec un suspensoir,
lui disait:

--Est-ce que tu as quelque chose?

--Non... mais au fait, est-ce bien authentique que l'Empereur portt un
suspensoir?

       *       *       *       *       *

--------Je trouve que les honntes femmes de la socit, qui sont vraiment
vos amies, au lieu de s'acharner  vous chercher une pouse, feraient bien
mieux de vous dcouvrir une aimable matresse.

       *       *       *       *       *

_Samedi 30 avril_.--Anecdote raconte par Camille Rousset.

Le gnral Sbastiani, ayant fait chouer l'attaque des Anglais contre
Constantinople, le sultan Slim lui dit:

--Qu'est-ce que tu veux, je t'accorderai tout ce que tu demanderas.

--Alors je demanderai  Sa Hautesse de voir le Harem.

--C'est bien, tu le verras.

Quand la visite fut termine, le sultan dit au gnral Sbastiani:

--As-tu remarqu une femme qui t'ait plu?

--Oui, rpondit le gnral, et il lui en dsigna une.

--C'est bien,--fit encore le sultan.

Et le soir le gnral Sbastiani recevait sur un plat d'orfvrerie, la
tte coupe de la femme, avec un message conu  peu prs en ces termes.

En qualit de musulman, je ne pouvais t'offrir  toi, chrtien, une femme
de ma religion, mais comme cela, cette femme sur laquelle tu as jet le
regard, tu es sr qu'elle ne sera plus  personne.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er mai_.--Quel mtier que celui de romancier du temps prsent
et des choses contemporaines. Hier le chapitre que j'ai crit, me fait
entrevoir un duel  la cantonade, aujourd'hui, celui que j'cris, me met
dans la pense la proccupation d'une poursuite future du parquet.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 mai_.--Phrase typique pour la peinture d'un temps, dite par
Talleyrand  M. Thiers, et rpte, ce soir,  notre dner par Bardoux:
Celui qui n'a pas vcu, pendant les vingt annes qui ont prcd la
rvolution, n'a pas connu la douceur de vivre!.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 mai_.--C'est bien restreint le nombre des femmes, qui ne
mritent pas d'tre enfermes dans une maison de fous.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 15 mai_.--Je suis un auteur d'une tout autre cole, et cependant
les auteurs que je prfre parmi les modernes ce sont Henri Heine et
Po. Nous tous, je _nous_ trouve commis voyageurs,  ct de ces deux
imaginations.

       *       *       *       *       *

--------C'est curieux, ces aquarelles de Gustave Moreau, ces aquarelles
d'orfvre-pote, qui semblent laves avec le rutilement des trsors des
MILLE ET UNE NUITS.

       *       *       *       *       *

--------Un joli dtail sur la baronne de K... Une nocturne que cette femme,
une _lampe_, ainsi qu'on disait, au XVIIIe sicle, et qui passait une
partie de sa journe  dormir. Mais pour ne pas tre drange dans son
sommeil par des importuns, elle allait dormir chez des connaissances.
C'est ainsi que, pendant qu'un de mes amis tait  la Bourse, elle venait
coucher sur son divan, et le matre de l'appartement s'apercevait de sa
visite  deux perroquets de porcelaine de Chine, qu'elle avait retourns,
disant qu'ils lui rappelaient son grand-pre.

       *       *       *       *       *

_Mardi 31 mai_.--... Messieurs, dit un ancien ministre, vous connaissez la
ceinture de chastet, qui est au muse de Cluny, et peut-tre n'tes-vous
pas sans savoir que la fabrication de ces ceintures continue, mais ce que
vous ne savez pas, c'est qu'il s'en fabrique pour hommes. Oui, pendant mon
ministre, un fabricant a t poursuivi pour l'exposition d'un objet de ce
genre. On a vrifi les livres, et, on a trouv les noms des
destinataires. Parmi ces noms, il y avait un homme de la socit, que sa
femme pendant ses absences, astreignait  porter cette ceinture, dont elle
emportait la clef. Je connais cet homme et je l'ai mme plaisant  ce
sujet.

       *       *       *       *       *

--------Oh! la difficult de la composition maintenant! Il me faut douze
heures de travail, pour en avoir trois de bonnes. D'abord une matine
paresseuse occupe par des cigarettes, la rdaction de lettres presses,
la correction d'preuves, et au bout de cela le retournement de mon plan,
que je fais danser sur la table. Aprs le second djeuner et une longue
fumerie; du papier couvert d'criture imbcile, du travail qui n'aboutit
pas, des enragements contre soi-mme, de lches envies d'abandonner la
chose.

Enfin, vers quatre heures, l'entranement obtenu, et des ides, et des
images, et la vision des personnages,--et de la copie presque coulante
jusqu'au dner, jusqu' sept heures. Mais cela  la condition que je ne
sortirai pas, que je n'aurai pas la pense drange, par la proccupation
de la toilette et de l'habillement.

Puis alors jusqu' onze heures, ce morceau repris, ratur, rapetass,
amend, corrig, et enfum d'un nombre infini de cigarettes.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 8 juin_.--La circulation dans Paris, a maintenant quelque chose
de la bousculade et de l'effarement d'une fourmilire, sur laquelle on a
mis le pied. La multitude allante et venante, c'est presque effrayant.
Paris me fait l'effet aujourd'hui de ces Babylones de l'antiquit, dans
les dernires annes de leur existence.

       *       *       *       *       *

_Samedi 11 juin_.--Ces dners du samedi, chez de Nittis, sont vraiment
charmants.

Quand on entre, on le voit dans l'entre-billement de la porte du
vestibule, qui vous dit, avec un clappement de langue gourmand, et
l'avance d'une main, qu'il n'ose pas vous donner: Je fais un plat!

Le revoil dans la salle  manger, remuant la grande plate de macaroni ou
de soupe au poisson. On se met  table, et c'est chez chacun une verve,
venant de la sympathie intelligente et de la comprhension  demi-mot des
autres; et bientt d'aimables folies, et des btises, et des enfantillages,
et des gaiets dans de jolies liberts de langage. _Il fait heureux_ dans
la maison.

Puis on passe dans l'atelier, et les yeux amuss par les japonaiseries des
murs, et la cigarette  la lvre, c'est quelque belle musique d'artiste,
quelque sonate de Beethoven, vous remuant les dedans immatriels de votre
tre.

       *       *       *       *       *

--------Merton, le financier, tait en proie  une telle agitation
nerveuse, produite par le travail de sa cervelle dans le champ des
affaires, qu'il couchait dans une chambre o il y avait deux lits,
promenant, de l'un  l'autre, une insomnie, que l'opium ne forait pas
au sommeil.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 15 juin_.--Je vais voir les loges des actrices du
Thtre-Franais, pour la construction de la loge de la Faustin.

Elles sont ces loges, de curieuses dmonstrations du got rococo et
pictural du mobilier des annes prsentes, et ressemblent peu, j'en suis
sr,  la loge de Mlle Mars.

C'est la loge de Mlle Lloyd, avec son apparence de boudoir galant, et sa
chemine aux petits chenets dors, ayant comme milieu une terre cuite, et
son plafond aux Amours peints par Voillemot, et ses assiettes de Chine
accroches sur la tenture, et son petit cabinet de toilette aux parois et
au plafond de glace.

C'est la loge de la souriante Samary, o c'est comme l'intrieur d'un
rapin lgant, un intrieur, au plafond fait d'ventails japonais,
attachs sur le chssis-blanc, aux croquis de Forain, au dsordre de la
toilette.

C'est la loge de Madeleine Brohan, rappelant la chambre bourgeoise d'une
femme de 1840, avec son lgance vieillotte, sa perse pauvre, ses
photographies encadres.

C'est la loge de Croisette, en son srieux luxe, en ses beaux meubles de
toilette aux riches bronzes dors, en ses tentures et ses portires de
soie, aux tons nouveaux introduits par les grands tapissiers de got.

Parmi les loges d'hommes: celle de Coquelin an a quelque chose d'un
atelier de peintre, avec ses divans fabriqus de _verdures_, et les
esquisses accroches aux murs; celle de Delaunay, de l'amoureux  la voix
de musique, est curieuse, par l'affichage un peu enfantin de ses triomphes,
par des coussins brods, des couronnes de fleurs artificielles, un buste,
au cou duquel pend une guirlande, sur laquelle on lit sur des bouts de
ruban sale, imprims en lettres d'or les rles jous par lui, dans quelque
ville de province.

       *       *       *       *       *

_Lundi 20 juin_.--Aujourd'hui, le mnage Daudet, le mnage Charpentier et
moi, nous allons passer la journe chez Zola,  Mdan.

Zola vient nous chercher  la gare de Poissy. Il est tout content, tout
guilleret, et ds que nous sommes installs dans la voiture, il s'crie:
J'ai crit douze pages de mon roman... douze pages, fichtre!... Ce sera
un des plus compliqus que j'aie encore faits... il y a soixante-dix
personnages. En disant cela, il brandit un affreux petit volume
strotyp, qui se trouve tre un PAUL ET VIRGINIE, qu'il a emport pour
lire en voiture.

Une proprit qui,  l'heure qu'il est, cote plus de 200 000 francs 
l'auteur, et dont le prix de l'acquisition primitive a t, je crois bien,
de 7 000 francs. Un cabinet de travail ayant la hauteur et la grandeur, o
se lit sur la chemine, la devise: _Nulla dies sine linea_, et o l'on
aperoit dans un coin un orgue _mlodium_ avec voix d'anges, dont l'auteur
naturaliste tire des accords  la tombe de la nuit.

On djeune gaiement, et l'on va aprs djeuner, dans l'le, dont il
possde cinquante arpents, et o il fait btir un chalet, auquel
travaillent encore les peintres, et qui contient une grande pice, tout
en sapin, au monumental pole de faence, d'une belle simplicit et d'un
grand got.

On revient dner et la conversation va au livre du BACHELIER, de Valls,
sur lequel Zola vient de faire un article dans le _Figaro_. Il s'excuse,
avec une certaine vivacit, de s'tre laiss aller  faire cet article,
par un entranement du premier moment, qu'il ne comprend plus, disant que
dans ce livre, tout est blague, mensonge, ajoutant qu'il n'y a aucune
tude de l'humanit, et rptant deux ou trois fois, avec une espce, de
colre comique. Pour moi, Valls n'est pas plus qu'un grain de
chnevis... Oui l, pas plus qu'un grain de chnevis.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 23 juin_.--Un jeune mdecin italien nous faisait hier soir, un
dramatique rcit.

Il tait en vacance,  la fin de sa dernire anne de mdecine. Il fut
appel pour soigner un prtre de quatre-vingts ans, tomb en paralysie
depuis une dizaine d'annes, et qui venait d'tre pris d'une pneumonie
aigu. Il avait  ses cts, dans une toute petite chambre, presque
remplie par un immense lit, un vieux et un jeune prtre. Dans la nuit qui
prcda sa mort, clata un terrible orage, avec des clairs illuminant
toute la campagne. A chaque coup de tonnerre, il survenait, sur la grasse
et rubiconde figure du moribond, une pouvante d'un caractre particulier.
Et l'on comprit  de vagues paroles, qu'il croyait,  chaque clair, que
c'tait le diable qui venait pour l'emporter.

En cette pouvante, et au milieu des dbats contre la terrible
hallucination, jaillirent du mourant d'autres paroles, avouant qu'il avait
eu, bien des annes auparavant, un enfant avec sa servante, qu'il l'avait
tu, qu'il l'avait enterr sous le grand figuier du jardin. Et quand il
disait cela, de la porte derrire laquelle elle coutait, apparaissait la
vieille servante, la figure cache dans ses mains, et qui lui jetait:
Mais, mon cher matre, vous avez perdu la tte, comment pouvez-vous dire
des choses comme cela?

Et l'pouvante du diable se grossissant, au point de vue casuistique, de
toutes les messes qu'il avait dites, en tat de pch mortel, l'pouvante
tait si grande, qu'elle gagna le jeune prtre, qui se mit  se cacher la
figure dans les matelas. Et rien ne pouvait calmer la dsesprance du
mourant, ni l'absolution qu'il avait reue, ni les lettres scelles
d'absolution, qui lui furent envoyes de l'vch; il n'avait foi qu'en la
prsence de l'vque, et en l'absolution donne par lui seul--et l'vque
n'arriva que lorsqu'il tait mort.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 26 juin._--Quand on devient vieux, il se glisse dans vos yeux
quelque chose, qui enlve de la vie vivante aux femmes et aux hommes, sur
lesquels vont vos regards, et aujourd'hui il me semblait voir sur mon
chemin, dans de la lumire ensoleille, les gens non tels qu'ils taient,
mais ainsi qu'on verrait passer des hommes et des femmes  travers les
rideaux de tulle d'une croise.

       *       *       *       *       *

_Lundi 27 juin_.--Dner chez les Charpentier. Alphonse Daudet est un si
attachant causeur, un si fin mime des comdies qu'il raconte, qu'au moment,
o je me lve pour demander s'il est onze heures, j'entends sonner une
heure du matin.

       *       *       *       *       *

--------Un joli mchant mot de Musset. Une illustre actrice du
Thtre-Franais lui disait:

--Monsieur Musset, on m'a racont que vous vous tiez vant d'avoir couch
avec moi?

--Pardon, rpondait Musset flegmatiquement, je me suis toujours vant du
contraire!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 30 juin_.--Les vrais connaisseurs en art, sont ceux que la chose,
que tout le monde trouvait laide, ont fait accepter comme belle, en en
dcouvrant ou en en ressuscitant la beaut,--les autres sont les
domestiques et les Quinze-Vingts du got et de la mode qui rgnent.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 10 juillet_.--Jean-d'Heurs. Quelqu'un me dit avoir lu, dans un
journal, que Saint-Victor est mort. J'tais brouill avec lui... Mais
enfin il a t mon compagnon de lettres, pendant des annes, et il avait
la sduction d'une haute intelligence. Et ma pense de ce jour va  notre
pass, et aussi  sa fille, que je revois, au moment o elle venait de
natre, en sa nudit embryonnaire, devant le feu de chemine de sa mre.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 juillet_.--Les orangers de la cour d'honneur de Jean-d'Heurs
jettent, aujourd'hui, des senteurs enttantes.

Il est midi, et le soleil tombe d'aplomb sur leur feuillage luisant.
Contre l'un de ces orangers, un oranger qui vient de la cour du chteau du
roi Stanislas, montes sur une chelle, deux fillettes de la campagne,
dont on sent le corps libre et nu, sous une jupe et une camisole blanche,
font la cueillette de la fleur d'oranger, dans de petits paniers, un drap
tendu au-dessous d'elles. Rien de lascif, dans cette chaleur et cette
odeur d'Orient, comme ces deux fillettes, perches en l'air, avec leurs
jupes courtes et l'abandon mou du haut de leur corps, couch sur la
rondeur de l'arbuste, et montrant le rire de leurs yeux vifs, dans l'ombre
de cette carcasse de mousseline, de cette coiffe appele l-bas
_quisenote_,--et parlant entre elles de leurs corps coulants.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 18 juillet_.--Quel temps aurons-nous, monsieur le cur?

--Ah! je ne sais pas, rpond le cur, si j'avais fait chanter mes jeunes
filles, ce matin, je vous le dirais... Oui, c'est trs simple: quand il y
a de l'humidit dans l'air, les cordes vocales de mes jeunes filles sont
toujours au-dessous de l'orgue; quand il fait sec, elles ont une tendance
 monter au-dessus,  le dominer.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 juillet_.--Dans la transparence glauque de l'eau, monte du fond
de la rivire, comme une ombre en spirale, qui devient une forme aux
flancs tigrs, se change en un poisson noir au petit groin blanc, et
s'approche lentement de la mouche flottante, puis aprs un temps d'arrt,
la gobe dans un happement bruyant. C'est la pche  la truite, et depuis
que je pche, dans mes rves, je suis toujours couch au bord de l'eau, et,
de l'eau montent  moi des formes tranges et terrifiantes d'immenses
truites fantastiques.

       *       *       *       *       *

--------Ah! les gracieux mouvements de cou rocaille, qu'ont les paons
becquetant les filets d'eau, jaillissant des tuyaux d'arrosage.

       *       *       *       *       *

--------Il est des personnes si nerveuses, que la coupe des foins leur
donne la fivre: une fivre qui s'appelle la _fivre des foins_.

       *       *       *       *       *

--------Une petite cousine me contait, que la premire fois, qu'elle avait
t chez Kerteux, une des demoiselles lui avait dit:

--Madame est Amricaine?

--Pourquoi?

--Pourquoi... Madame, c'est que rien n'est plus rare, qu'un derrire chez
une Franaise.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 12 aot_.--Paris. Chaque jour, o je m'assieds  ma table de
travail, et o je me dis: Allons, il faut encore m'arracher un chapitre
de la cervelle, j'ai le sentiment douloureux, qu'aurait un homme  qui
on viendrait, tous les jours, demander un peu de son sang, pour une
transfusion.

       *       *       *       *       *

--------J'assistais, ce soir, dans cette lumire de l'lectricit, qui met
des lueurs de catafalque sur les choses,  la sortie d'un magasin de deuil,
o de longues et de noires filles chlorotiques se disaient au revoir,
dans des embrassements plors. Il y aurait quelque chose  faire de cela.

       *       *       *       *       *

--------Un joli dtail parisien. Une pauvre rue se cotisant pour qu'un
vieux de cette rue, un vieux que tout le monde aime, ait une consultation
de Charcot et faisant cent francs, que le mieux habill de la rue va
porter  l'illustre mdecin.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 17 aot_.--Une femme de ma connaissance disait  un de mes amis,
que la jeune fille pousant un homme, qu'elle ne connaissait pas du tout,
en avait quelquefois, soudainement, la _devinaille_ morale, dans le moment
o, en chemise, il se dirigeait vers son lit.

       *       *       *       *       *

---------Au fond, Racine et Corneille n'ont jamais t que des arrangeurs
en vers, de pices grecques, latines, espagnoles. Par eux-mmes, ils n'ont
rien trouv, rien invent, rien cr.

       *       *       *       *       *

_Samedi 20 aot_.--Chez Pters. La nouvelle couche des dneurs avec les
filles. Un de ceux-ci dit  une de celles-l: Nous avons commenc 
organiser des promenades scientifiques, au Palais de l'Industrie... Je
t'en ferai mettre.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 aot_.--Quelquefois, en jetant, ma plume--et ici je la jette
 la fin d'un chapitre o j'ai cherch  rendre le brisement de mon tre,
aprs la mort de mon frre--je me laisse aller  dire tout haut: As pas
peur, mon petit, je suis encore l... et  nous deux, nous aurons min
tant de vieilles choses, et  l'heure, o c'tait brave... qu'il viendra
une anne du XXe sicle, o quelqu'un dira: Mais ce sont eux, qui ont
fait tout cela!

       *       *       *       *       *

_Mardi 30 aot_.--Gambetta a dcidment du plomb dans l'aile, et les
popularits ne se refont pas plus que les virginits.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 31 aot_.--Thodore Child me faisait un fantastique tableau des
soires de l'Angleterre, o la nuit venant, par les routes crpusculaires,
des groupes de jeunes gens et de jeunes filles, habills des couleurs
passes et dteintes des vieux vtements, remises  la mode par les
peintres prraphalistes, _flirtent_ dans une flirtation,  tout moment
coupe par le rapide passage silencieux d'athltiques garons, monts sur
des vlocipdes.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 septembre_.--Voil trois semaines, que je travaille de 10 du
matin  10 heures du soir, sans descendre de mon cabinet que pour manger,
et en ne prenant de toute la semaine, comme vacances, que la soire du
samedi; mais je suis fourbu, et je sens que ma pense, qui en assez de LA
FAUSTIN, veut prendre son envole du bouquin.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 15 septembre_.--Je tombe chez Burty, sur le vieux graveur Pollet,
un japonisant frntique, et qui est en train de dire: Sur les 1 000
francs que j'ai pour vivre par mois, je paye 800 francs aux marchands de
japonaiseries... c'est 200 qui me restent... mais j'ai des modles qui me
cotent dans les 100 francs... donc 100 francs pour vivre... Ma foi, j'ai
pris le parti de ne rien payer de mon vivant, je ne paye pas mon tailleur,
je ne paye pas mon restaurateur... Il n'y a que mon cordonnier que je paye,
parce que c'est un pauvre diable.

       *       *       *       *       *

--------Visite de noces d'une jeune femme rieuse, chez une vieille tante
de son mari, afflige d'une tympanite (maladie o l'on p...
perptuellement) et qui est mene par son beau-pre, affreusement sourd:
Mais je ne comprends pas ce que la petite a  rire, comme cela, tout le
temps... nous nous entretenons cependant de choses assez srieuses,
rpte,  tout moment, le sourd intrigu.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 2 octobre_.--Je crains bien que les comdiens, quand vous les
interrogez sur leur mtier, vous racontent un tas de blagues.

Got, aujourd'hui, ne voulait-il pas me persuader, que l'intonation d'un
vers, d'une phrase, un comdien ne la cherchait pas avec le bruit de sa
bouche, que c'tait une opration crbrale, et que du premier coup
l'acteur y arrivait, quand il l'avait cherche avec sa cervelle. Alors
pourquoi Rachel, la cherchait-elle avec ses lvres et sa langue, pendant
une heure, une heure et demie?

       *       *       *       *       *

--------Quelqu'un qui avait t ces jours-ci, aux _Folies-Bergre_,
s'tonnait de la beaut des dents de toutes les _putes_ qui taient l, et
attribuait, avec raison, cette beaut gnrale de la dentition fminine de
maintenant,  la grande place prise par les dentistes amricains dans le
Paris contemporain.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 13 octobre_.--Visite de l'administrateur du journal: _le Voltaire_,
m'annonant qu'il va couvrir Paris d'affiches, et le jour de l'apparition
du premier feuilleton de LA FAUSTIN, faire dlivrer dans les rues de Paris,
une chromolithographie de la Faustin, tire  cent mille exemplaires.

Puis il se lamente que la police dfende les hommes-affiches, qui sont un
des grands moyens de publicit  Londres... Mais il a quelque chose en
tte. Et dans l'escalier, ne pouvant garder le secret de sa conception, il
se retourne tout  coup, et s'appuyant sur la rampe, il me dit: Eh bien
voil mon ide... il y a de grands poteaux sur le boulevard... la question
est de pouvoir obtenir, d'y faire mettre des flammes, sur lesquelles
serait imprim: LA FAUSTIN, _le 1er novembre_, dans le _Voltaire_...
Certainement la police interviendra, les fera enlever, mais elles y seront
tout un jour.

J'coutais cela un peu honteux, mais l'avouerai-je, pas assez rvolt par
cette publicit  la Barnum.

       *       *       *       *       *

--------Une jolie phrase de Mac, le policier. Dans le dveloppement
oratoire d'une piste, interrompu par l'homme vol, il lui jetait: Ne
troublez pas mes hypothses, monsieur!

       *       *       *       *       *

--------X... le vieux beau orlaniste n'a plus aujourd'hui pour figure,
qu'une bouillie de papier mch, tenue en place par le triangle de fer de
son faux-col.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 octobre_.--Zola est de sa nature contempteur de l'argent. Il
racontait, aujourd'hui, qu'avec la premire pice de vingt sous de son
enfance, il avait achet une bourse de dix-neuf sous, dans laquelle il
avait mis le sou qui lui restait.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 28 octobre_.--Aujourd'hui, en montant la rue Saint-Georges, mes
yeux rencontrent dans le ciel, au fond de la place, un immense placard o
se lit en lettres colossales: LA FAUSTIN: un placard regardant la maison,
o mon frre et moi avons pass tant d'annes, sans publicit, sans bruit,
sans renomme.

       *       *       *       *       *

--------Chez quelques hommes, il y a dans le _oh_ et le _ah_, un
tonnement niais, qui fait de suite, avec raison, classer ces personnes
parmi les imbciles.

       *       *       *       *       *

-------Cette premire scne de LA FAUSTIN, sait-on ce qui m'en a donn
l'ide? C'est cette soire de notre sjour, en 1851,  Sainte-Adresse, o,
sur un dfi de la Dubuisson, de venir la trouver dans sa chambre, mon
frre montait aprs le treillage, et tait auprs d'elle, en une seconde.
Alors Asseline, qui avait un coup de coeur pour l'actrice, et qui se
trouvait lui dire bonsoir de la rue avec nous, trs ple, me prenant le
bras, me disait: Vous n'avez pas envie de dormir, venez avec moi, et me
ramenant  l'endroit, au bord de la mer, o nous avions tous pass la
soire, il se mettait  me crier, dans la belle nuit amoureuse, son amour
pour cette femme: un dbordement de passion magnifique, que j'ai cherch 
transposer dans mon livre.

C'est plein de souvenirs de nous, ce livre. La sensation amoureuse de
l'orgue au lit, est une sensation que nous avons prouve  l'htel de
Flandres,  Bruxelles. Et jusqu' ce nom du cocher Ravaud, c'est le nom du
cocher de mes cousines de Villedeuil, du vieux cocher entrevu 
l'enterrement de mon frre, qui se rappelait, au bout de prs de quarante
ans, l'enfant qu'on faisait asseoir sur son sige, et aux petites mains
duquel, parfois, il mettait ses guides.

       *       *       *       *       *

_Lundi 31 octobre_.--Des affiches de toutes les couleurs, de toutes les
grandeurs, couvrant les murs de Paris, et partout talant en colossales
lettres: LA FAUSTIN. Au chemin de fer, une annonce peinte mesurant 40
mtres sur une largeur de 275. Ce matin, le numro du _Voltaire_, tir 
120 000 et donn aux passants. Ce matin encore, distribue, sur les
boulevards, une chromolithographie, reprsentant une scne du roman, et
distribue  10 000, et dont la distribution doit durer une semaine.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 2 novembre_.--tat particulier, o l'on ne sait pas ce qu'on
mange, o l'on se surprend  parler tout haut, o l'on se sent dans la
cervelle un vide et un plein absurdes, et avec cela une espce de bonheur
vague dans la poitrine et de la faiblesse dans les jambes. Et cet
anantissement heureux est ml d'une inquitude nerveuse, qui vous pousse
 vous en aller de chez vous, pour loigner, d'une douzaine d'heures,
l'embtement qui peut vous tomber sur les reins.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 3 novembre_.--Tristesse noire. Profond dcouragement. Vu Laffite au
_Voltaire_. A travers la politesse de ses paroles, il perce une dception
du succs qu'il avait espr, presque une honte des audaces de mon livre.
Le soir, parmi les quelques minutes, que je passe  l'Odon, avec les
Daudet, Rousseil sur la scne engueule lyriquement ma littrature.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 4 novembre_.--C'est curieux tout le bruit qu'on peut faire 
Paris, avec la non-perception de ce bruit, et dans le silence des journaux,
des lettres, de tout!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 8 novembre_.--Toujours l'attente nerveuse des choses embtantes, et
la sortie de mon chez moi, ds le matin.

       *       *       *       *       *

--------Moi, il n'y a que les Parisiens qui m'intressent... Les
provinciaux, les paysans, tout le reste de l'humanit, enfin, c'est pour
moi de l'histoire naturelle.

       *       *       *       *       *

_Mardi 22 novembre_.--Un mot de cet aimable blagueur d'Hbrard  Gambetta,
lui demandant, s'il avait assez rebondi: Oui, oui... pour rebondir, il
faut toucher le fond... et tu l'as touch en plein!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 novembre_.--Dans ce moment-ci, j'aimerais passer une huitaine,
dans une campagne lointaine, lointaine, o facteur ne viendrait jamais, et
o je pourrais toute la journe tirer des lapins.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 27 novembre_.--Eh bien, dis-je  Daudet, en nous asseyant au
fond d'un salon de Charpentier, eh bien, votre roman du Midi?

--Mon roman sur le Midi! mon cher, mais c'est un paravent.--Et ses yeux
font le tour de la pice,--Avec les voleurs dont nous sommes entours...
il est besoin de cacher un peu ce qu'on fait... et quand on me le
demandera mon roman sur le Midi, je dirai que je n'tais pas en train de
rire... Puis la vie est si courte...Il ne faut pas se rpter... Je veux
faire une chose terrible, un _collage_.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 15 dcembre_.--Dner chez Mme Alexandre de Girardin, avec le
grand-duc Constantin. Rien d'un Russe, l'apparence d'un officier allemand,
en tenue bourgeoise. Ce qu'il a dit de plus original: c'est que nos pches
de Montreuil sont des navets  ct des pches, venant dans les serres de
l-bas.

       *       *       *       *       *

_Samedi 17 dcembre_.--Aujourd'hui un collectionneur de tableaux de mes
amis, avec le sens du pittoresque des choses qu'il a au plus haut degr,
me peignait la mimique de l'heure prsente des commis des grands marchands
de tableaux, pour la vente d'une toile.

D'abord la caresse de passes magntiques, de gestes  distance qui ne sont
plus les gestes d'autrefois, o il y avait un peu du poing sur la hanche
du modle d'atelier, mais la caresse d'un corps onduleux, serpentant,
gracieuse en des contournements lgrement pdrastiques. Puis tout  coup,
au milieu de la dmonstration, faite  deux mtres de la toile, dans une
tranquille eurythmie; d'un bond, le commis franchit la distance qui le
spare du tableau, et tout  coup, vous le retrouvez au bas de la toile,
ras  terre, appelant votre attention sur un dtail, qu'il enveloppe dans
le vide d'une main, ayant l'air de jouer amoureusement autour d'un sein de
femme.

Et le gymnaste en caoutchouc, qui faisait ce joli petit mange pendant la
journe, devant un tableau de 50 000 francs, le soir, chez Mme Adam, mon
ami le voyait entrer, le cou raide, la poitrine en avant, avec, sur toute
sa personne, quelque chose d'un hautain doctrinaire.

       *       *       *       *       *

--------Conversation entre deux hommes politiques.

L'un dclarant qu'il s'est prsent aux lections snatoriales, qu'on lui
a demand des engagements signs, qu'il s'est retir.

L'autre criant, sur un ton de mpris colre: Il faut les foutre dedans
les lecteurs... tant donne l'intelligence du suffrage universel... si
nous ne nous livrions pas  des malversations lectorales... nous serions
des dupes, des foutues btes...

Au fond ce que ce dernier criait: c'est la pense intime de bien des
rpublicains.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 30 dcembre_.--Aujourd'hui, en ouvrant le _Figaro_, je tombe sur
la mort d'Eugne Giraud. Lui! qui, avant-hier, blaguait si spirituellement
et si gaiement. La veille garde des vieux mercredis de la princesse s'en
va, et je reste le dernier.




ANNE 1882


_Dimanche 1er janvier_.--Pass la journe d'hier, moiti  l'glise,
moiti au cimetire, parmi les noires tentures et les tristesses des
musiques de la mort. La princesse, dans la tombe molle d'un grand manteau
de laine, et sur la figure un foudroiement tonn, tait superbe de
douleur. Ah! c'est un grand trou dans son coeur et sa socit, que cette
mort, cette disparition de sa _vieille giraille_.

       *       *       *       *       *

--------Il y aurait vraiment  faire, dans un livre, un beau morceau sur
la tristesse dsole, que laissent chez les dlicats, les raouts et les
ftes de la misre bourgeoise.

       *       *       *       *       *

--------Est-ce que chez les lettrs, la publication d'un livre apporterait
la dperdition des forces physiques et morales, qui se produit chez les
criminels, aprs la consommation d'un crime?

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 janvier_.--Aujourd'hui la princesse est alle voir un peintre
de ma connaissance... Tout  coup, elle s'est mise  pleurer, et a dit
qu'elle ne savait que faire de ses journes... qu'elle voulait voir des
choses qui la sortent un peu de son chagrin, ajoutant qu'elle a besoin
que ses amis _l'adoptent un peu_.

Il y a vraiment de grandes qualits de coeur chez cette Altesse.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 5 janvier_.--Le premier commis de Bing a signifi ces jours-ci, 
son patron, sa dmission... par le tlphone. Oui, par le tlphone. C'est
bien moderne ce cong, qui coupe toute explication.

       *       *       *       *       *

_Mardi 17 janvier_.--Aujourd'hui a paru LA FAUSTIN.

Ce soir, Charles Robin disait  dner, que rien n'tait plus absurde, que
de servir le poisson aprs la soupe, parce que le poisson _faisait poche_
dans l'estomac et le fermait, qu'il valait bien mieux le manger, ainsi
qu'on le faisait en province, aprs les viandes. Il ajoutait encore, que
c'tait une faute de manger des radis, au commencement du repas, qu'il
fallait les manger entre tous les services, et comme cela le radis tait
un vrai _prcipitant_ de la digestion, et le meilleur _balai de l'estomac_.

Enfin il terminait son cours d'esthtique gastronomique, en recommandant
de manger une pomme au dessert, dont l'acidit sucre faisait le meilleur
mnage avec les sucs gastriques.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 19 janvier_.--Partout une exposition splendide de LA FAUSTIN. Je
vois chez Marpon des exemplaires du 5e millier, et j'ai, chez Lefilleul,
l'tonnement de voir mon livre jouir du grandissime succs _de la
chaise_... Tout  coup, au milieu de ma contemplation, j'entends retentir
le boulevard de: _La Dmission de Gambetta_. Est-ce que je suis condamn 
demeurer, toute ma vie, l'homme qui a publi son premier livre, le jour du
Coup d'tat?

       *       *       *       *       *

_Vendredi 20 janvier_.--De bonnes nouvelles encore aujourd'hui. Il a paru
ce matin un grand article de Card. J'ai reu de Huysmans une lettre trs
admirative. Mme Daudet a pass toute sa journe  crire pour le _Temps_,
me dit son mari, un article qui est un bijou, et o elle me donne un peu
comme le littrateur de la femme. Enfin, en sortant de chez Charpentier,
je me cogne sous la porte cochre avec Bourget, qui veut absolument me
reconduire un bout de chemin, pour s'entretenir avec moi du personnage de
l'honorable Selwyn, dont sa cervelle semble grise.

       *       *       *       *       *

_Samedi 21 janvier_.--Nittis a commenc au pastel, ces jours-ci, un grand
portrait de sa femme, qui est la plus extraordinaire symphonie de la
blancheur. Sur le fond d'un paysage d'hiver, joliment neigeux, Mme de
Nittis se dtache dans une robe couleur d'une rose _gloire de Dijon_, les
paules et les bras nus, balays de dentelles, dont le tuyautage est de ce
blanc, de ce rose, de ce jaune qui ne sont, pour ainsi dire pas, des
couleurs. Et dans l'harmonie transparente et envole, dans ce pome du
blanc frileux et du blanc tide, au premier plan, rien que la noire tache
d'un plateau de laque, sur laquelle pose une tasse de Chine bleue. Je n'ai
encore rien vu en peinture d'aussi vaporeusement lumineux, et d'une
qualit de pastel aussi neuve, aussi en dehors des procds anciens.

       *       *       *       *       *

_Lundi 23 janvier_.--Je regarde les talages de libraires, et il me semble
que les numros des tirages ne changent pas, et que les couvertures des
exemplaires exposs, se salissent mlancoliquement.

       *       *       *       *       *

_Mardi 24 janvier_.--Une bonne nouvelle, me dit ce soir, Charpentier chez
Daudet: Nous retirons LA FAUSTIN.

Sarcey avec lequel je dne, a quelque chose, dans la personne et l'esprit,
de la jovialit d'un pais cur de campagne.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 29 janvier_.--Je reois une lettre de Mme Daudet, une lettre qui
contient un paragraphe curieux.

On a donn au collge o est son fils, une narration franaise, dont le
sujet est la mort d'un personnage quelconque. Trois lves lisent
successivement une mort, dans laquelle tous les trois avaient introduit
l'_agonie sardonique_ de la Faustin. bahissement du professeur, trs
ignorant de la littrature contemporaine, tandis que le jeune Lon rit
dans sa barbe future.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 9 fvrier_.--Je rencontre aujourd'hui Card, qui me raconte
l'histoire vraie de l'idiot amoureux de la soeur de POT-BOUILLE. Elle est
vraiment curieuse, et la voici:

Un faible d'esprit, pris de sa soeur, non absolument sensuellement, mais
plutt plastiquement, et un peu  la faon d'un, qui serait amoureux d'un
rayon de soleil, tait gnant pour l'tablissement de la jeune fille.
Alors la famille l'irrite, l'exaspre, le pousse de parti pris  la folie.
On l'enferme, non dans une maison de fous, mais dans une maison de sant.
La soeur se marie. L-dessus arrive  l'enferm un hritage inattendu. La
famille le fait ressortir. Au bout de quelque temps, on le retrouve
gnant. Alors c'tait la Commune, on chauffe  blanc son rpublicanisme,
on le fait engager dans la garde nationale, et il est fusill au
Champ-de-Mars.

       *       *       *       *       *

_Samedi 4 fvrier_.--Savez-vous quelle est,  l'heure prsente, la
profession de Villiers de l'Isle-Adam?

--Non, non.

--Eh bien, il est _mannequin_ chez un mdecin de fous... Oui il est le
faux fou, dont le docteur dit: Il n'est pas tout  fait guri, mais il va
mieux.

C'est Bourget qui nous raconte cela, ce soir.

Du reste, la conversation est pendant le dner, bizarre, trange,
fantasque, sous l'inspiration de la cocasserie spirituelle de Forain, qui,
en train de peindre l'intrieur des Cros, nous, dit:

--Ah! elle tait originale cette famille Cros... Un soir,  la fin d'un
dner, un fils ayant annonc qu'il s'occupait de recherches pour
ressusciter les morts, le pre lui dclare qu'il s'opposait absolument 
cette dcouverte, devant troubler les hritages. L-dessus, les trois fils
se lvent de table, quittent la maison sur cette phrase mprisante, jete
au chef de famille: Toi, tu es un saturnien!

       *       *       *       *       *

--------Un beau mot produit par la crise financire du jour d'aujourd'hui.

Un malheureux trill, dtaillant  une connaissance sa ruine, et
finissant par:

--Enfin je suis  la recherche de cent francs.

--Et moi de deux millions! dit l'autre, en lui mettant les cent francs
dans la main.

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 fvrier_.--Valls, jaloux de tout le bruit qu'il ne fait pas, et
qui veut bien de mon _moi_, retentissant dans le pass, mais non dans le
prsent, s'indigne presque vertueusement de mon livre, me reprsente comme
un marquis de Sade, fris par Scudry, compare le roman, dans une assez
jolie comparaison, au _bourdonnement d'une cantharide dans une coiffe
d'hpital_, blague mon _agonie sardonique_. Eh bien oui, cette agonie
sardonique est une invention, une imagination... mais possible,
vraisemblable. Et je ne l'aurais pas risque, sans un certain
renseignement. Voici ce qui est arriv  Rachel. Elle avait une vieille
bonne,  laquelle elle est trs attache, et dont j'ai fait la Guenegaud.
Cette vieille bonne tombe malade chez sa matresse, trs gravement malade,
et une nuit, on vient rveiller la tragdienne, et lui apprendre que la
malade agonise. Rachel descend tout en larmes, et dans l'affliction la
plus vraie, mais un quart d'heure ne s'tait pas pass, que l'artiste
tait toute  l'tude de l'agonie de la femme, qui tait devenue pour elle
une trangre, un _sujet_. Je tiens ce dtail de Dinah Flix.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 8 fvrier_.--Ce livre de LA FAUSTIN, mes confrres ne
s'aperoivent pas que c'est un livre, autre que ceux que j'ai dj
publis. Ils ne me semblent pas se douter, qu'il y a dans ces pages une
introduction toute neuve de posie et de fantastique dans l'tude du vrai,
et que j'ai tent de faire faire un pas au ralisme, et de le doter de
certaines qualits de demi-teinte et de clair-obscur littraire, qu'il
n'avait pas. En effet, les choses de la nature ne sont-elles pas tout
aussi vraies, vues dans le clair de lune, que dans un rayon de soleil de
midi?

Oui, il y a quelque chose de neuf dans mon dernier bouquin, et il ne
serait pas impossible qu'il se crt dans une vingtaine d'annes, une
cole autour de LA FAUSTIN, comme il y en a aujourd'hui une, autour de
GERMINIE LACERTEUX.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 9 fvrier_.--Je vais chez les Daudet que je trouve tout tristes;
la femme avec la migraine, le mari avec un abcs dans la bouche, et nous
causons tranquillement, gentiment, comme on cause au coin du feu, pendant
les heures mlancoliques.

Nous causons de l'intrieur de son beau-pre, qui est,  ce qu'il parat,
un vrai paradis de la maladie; nous causons de la vue d'ensemble de la
femme, qui peroit, d'un seul coup d'oeil, une toilette de la chaussure
 la coiffure; nous causons de notre sensitivit  nous deux, que nous
croyons la plus aigu des sensitivits modernes.

       *       *       *       *       *


_Samedi 11 fvrier_.--Sarcey, dans une confrence sur LA FAUSTIN,  propos
de ma comparaison sur le blanc anmique d'une peau de femme, avec le blanc
des fleurs qui fleurissent dans les caves, s'est cri: Vous n'avez
jamais vu a, moi non plus, donc a n'existe pas, comme on dit dans une
vieille pice. Il ignorait absolument, que tout le lilas blanc qui se
vend l'hiver  Paris, fleurit dans les caves. Et lorsque cette grosse
ignorance du critique des choses parisiennes, a caus une petite rumeur
dans la salle il a bien voulu me trouver un peu de talent, mais un talent
nfaste pour le talent de Daudet.

       *       *       *       *       *

--------Ils sont bons les critiques, aujourd'hui, avec la promesse qu'ils
nous font du rgne, sous trs peu de jours, d'une littrature  la
Berquin. Les _Berquinades_ ne poussent jamais dans la dcomposition des
socits sceptiques et blagueuses. a pour venir quand mme,  dfaut
d'innocence d'une poque, a demande chez les nations, des illusions, des
illusions comme il y en avait autour de l'anne 1789, et comme il n'y en a
pas autour de l'anne 1882.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 fvrier_.--Une grippe effroyable me force  garder la maison, et
rien du dehors qui me parle de mon livre. N'est-ce pas ironique, cela au
moment o la Colombine du _Gil Blas_, peint mon facteur, accabl sous les
lettres de femmes, qui m'arrivent  toutes les heures de la journe.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 15 fvrier_.--C'est bien d'un collectionneur ceci. Cette nuit,
j'avais la fivre, et chaque fois que je me retournais dans mon lit, je
trouvais prs de ma figure, sur mon oreiller, un des objets, dont je
venais de dresser le catalogue pour la publication illustre de la MAISON
D'UN ARTISTE, que doit faire Gauchez. Et me retournant de l'autre ct,
c'tait un autre objet:--et cela durait ainsi, toute la nuit.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 fvrier_.--Aujourd'hui, au milieu du malaise de la grippe,
j'ai crit le titre du premier chapitre de mon roman de Tony Freneuse
(CHRIE).

       *       *       *       *       *

_Vendredi 17 fvrier_.--Trs souffrant, et d'une faiblesse  ne pas me
tenir sur les jambes, et tout  fait incapable de travailler, je rouvre
mon testament et m'amuse  laisser des bibelots de souvenir, aux gens que
j'aime sur la terre.

a n'a rien de dsagrable cette rdaction cursive, pour le _post mortem_,
seulement la chose, une fois, crite, n'est pas absolument plaisante 
relire, sous le froid de la rflexion, et comme je ne mets des points sur
les _i_ qu' la relecture, mes legs en manqueront.

       *       *       *       *       *

--------Ah! la sale hypocrisie de certains critiques. Un de ces critiques
ne disait-il pas  propos de LA FAUSTIN, que les _devoirs de son mtier_
l'avaient forc, malgr lui,  jeter les yeux sur les oeuvres du marquis
de Sade? Et ces jours-ci, Guy de Maupassant me racontait que ce mme
critique l'avait pri de solliciter pour lui de Kistemaeckers et autres
diteurs belges, un envoi de la srie des livres obscnes, publis de
l'autre ct de la frontire.

       *       *       *       *       *

_Mardi 21 fvrier_.--Cette grippe, a vous met dans un tat de faiblesse
et de paresse du vouloir tout  fait particulier.

En ce vague de la tte, la lecture des livres de Fromentin, approche de
vous un Orient, qui a quelque chose d'hallucinatoire.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 1er mars_.--Hier, je dnais chez Daudet,  ct de Mme Adam.

Moi, dit-elle, j'ai cent amis... oui, il me faut ce compte l... Je suis
reconnaissante aux gens qui me font occuper d'eux... c'est ma vie... mon
activit a besoin d'obliger... a tient peut-tre  ce que je suis
Picarde... la femme de cette province est une femme qui porte les
culottes... l'homme n'y est rien.

Je regarde la femme, habille d'une robe de velours gorge de tourterelle,
constelle de grands boutons d'acier. Il y a en effet de la bont dans ses
yeux gris, une bont qu'on sent tout prs de devenir agissante, la bont
d'une belle et bien portante habitante de la campagne.

       *       *       *       *       *

---------La _Revue des Deux Mondes_, ces temps-ci, a dclar par la voix
de M. de Brunetire, qu'il y avait plus de vrit, d'observation, dans un
roman de Gaboriau ou de Ponson du Terrail, que dans tous les romans de mon
frre et de moi. C'est peut-tre excessif.

       *       *       *       *       *

--------Ah! la belle tude, qu'il y aurait  faire du peintre bohme de
l'heure actuelle, du peintre bohme de 1850, de l'Anatole que j'ai
pourtrait dans MANETTE SALOMON. Le peintre bohme du jour affiche un chic,
fait de raction et de religiosit. Il porte une pingle de cravate,
forme de deux coeurs, relis par une croix: l'pingle de la _haute gomme_
du faubourg Saint-Germain.

       *       *       *       *       *

_Lundi 6 mars_.--Reprise aujourd'hui de notre ancien dner des Cinq, o
manque Flaubert, o sont encore Tourguneff, Zola, Daudet et moi. Les
ennuis, moraux des uns, les souffrances physiques des autres, amnent la
conversation sur la mort--la mort ou l'amour, chose curieuse, c'est
toujours l'entretien de nos aprs-dners,--et la conversation continue
jusqu' onze heures, cherchant, parfois  s'en aller de l, mais revenant
toujours au noir sujet.

Daudet dit, que c'est une perscution chez lui, un empoisonnement de la
vie, et qu'il n'est jamais entr dans un appartement nouveau, sans que ses
yeux n'y cherchent la place et le jeu de son cercueil.

Zola dit, que sa mre tant morte  Mdan, et que l'escalier se trouvant
trop petit, il a fallu la descendre par une fentre, et que jamais il ne
rencontre des yeux cette fentre, sans se demander qui va la descendre, de
lui ou de sa femme: Oui, la mort depuis ce jour, elle est toujours au
fond de notre pense, et bien souvent,--nous avons maintenant une
veilleuse dans notre chambre  coucher--bien souvent la nuit, regardant ma
femme qui ne dort pas, je sens qu'elle pense comme moi  cela, et nous
restons ainsi, sans jamais faire allusion  quoi nous pensons, tous les
deux... par pudeur, oui, par une certaine pudeur... Oh! c'est terrible
cette pense--et de la terreur vient  ses yeux.--Il y a des nuits, o je
saute tout  coup sur mes deux pieds, au bas de mon lit, et je reste, une
seconde, dans un tat d'pouvante indicible.

Moi, fait Tourguneff, c'est une pense trs familire, mais quand elle
vient, je l'carte ainsi, dit-il, en faisant un petit geste de dngation
de la main. Car pour nous autres, le _brouillard slave_ a quelque chose de
bon... il a le mrite de nous drober  la logique de nos ides,  la
poursuite extrme de la dduction... Chez nous, voyez-vous, on nous dit,
lorsque vous vous trouvez dans un chasse-neige: Ne pensez pas au froid ou
vous mourrez!. Eh bien, grce  ce brouillard, dont je vous parlais, le
Slave en chasse-neige ne pense pas au froid, et chez moi l'ide de la mort
s'efface et se dissipe bientt.

       *       *       *       *       *

--------Nous faisons aujourd'hui aux jeunes le reproche, et le juste
reproche de voir la nature non directement, mais  travers les livres
de leurs devanciers.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 9 mars_.--Dner chez Zola. Un fin dner, compos d'un potage au bl
vert, de langues de rennes de Laponie, de surmulets  la provenale, d'une
pintade truffe. Un dner de gourmet, assaisonn d'une originale
conversation sur les choses de la gueule et l'imagination de l'estomac, au
bout de laquelle Tourguneff prend l'engagement de nous faire manger des
doubles bcassines de Russie: le premier gibier du monde.

Et de la nourriture, la conversation va aux vins, et Tourguneff avec ce
joli art du rcit  petites touches de peintre qu'il possde, comme pas un
de nous, fait le rcit de la lampe d'un extraordinaire vin du Rhin, dans
une certaine auberge d'Allemagne.

D'abord l'introduction dans une salle du fond de l'htel, et loin du bruit
de la rue et du roulement des voitures, puis l'entre grave du vieil
aubergiste venant assister, comme un tmoin srieux  l'opration, en mme
temps que l'apparition de la fille de l'aubergiste,  l'aspect de Gretchen,
avec ses mains d'un rouge vertueux, et semes de petites lentilles
blanches, comme en ont les mains de toutes les institutrices allemandes...
et le dbouchage religieux de la bouteille, rpandant dans la pice une
odeur de violette:--enfin toute la mise en scne de la chose, raconte
avec des dtails d'une observation de pote.

Et cette conversation et cette succulente nourriture, sont, de temps en
temps, coupes par des geignements, des plaintes sur notre _chien de
mtier_, sur le peu de contentement que nous apporte la bonne fortune, sur
la profonde indiffrence qui nous vient pour tout ce qui nous russit, et
sur la tracasserie que nous apportent les moindres riens hostiles de la
vie.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 mars_.--Skobeleff... un sauvage, lve d'tat-major! C'est
Gambetta qui parle.

Car cet ancien dner littraire de Magny, est devenu un dner tout
politique, et un dner que les ministres, qu'on n'y voit presque jamais,
honorent de leur prsence, quand ils sont sous la remise.

Alors Gambetta a dvelopp loquemment, trs loquemment l'ide que
Skobeleff a de jeter sur l'Allemagne toutes les peuplades guerrires de
l'Asie, de l'craser, cette Allemagne, sous le nombre et le galop de ces
hordes errantes, toujours prtes  faire la guerre pour le pillage.

Puis la conversation passe de la Russie  l'Italie, et Gambetta dit, je
crois, bien prophtiquement, que la papaut seule fait encore rgner la
maison de Savoie, mais que le jour o le pape quittera Rome, il est plus
que probable, que la monarchie sera remplace par la Rpublique.

Le dictateur revient alors  la France, proclame, que quoique nous soyons
un peuple rebelle au gouvernement, nous demandons  tre gouverns, et
dclarant que nous ne le sommes pas du tout, jette soudainement cette
phrase: Savez-vous qu'on commence  prononcer le mot anarchie?

Gambetta reprend: Et cependant, 'a t comme une runion de
constellations favorables... D'abord un homme de mrite (Thiers), venant 
nous, apportant son autorit pour fonder notre chose... puis les malheurs
de la Patrie amenant la discipline entre les anciens et les nouveaux
rpublicains... enfin la concurrence de trois prtendants se dtruisant
l'un par l'autre.

L, il s'arrte rflchissant, et ayant mis dans l'intonation de ses
dernires paroles, comme une apprhension voile de l'avenir, comme un
doute sur la fondation dfinitive de la Rpublique.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 mars_.--Hier Dor est venu s'asseoir  ct de moi, dans le
salon de la princesse, et m'a dit sans prambule: Vous verrez, nous
finirons par pouser deux vieilles Anglaises!

Et comme je lui disais: Le clibat vous pse donc  vous? il m'a avou
qu'il y avait chez lui le dsir de la continuation et de la survie par
l'enfant. Et presque aussitt il m'a entretenu, avec une certaine terreur
sur le visage, de la _captation_, qu'il sentait se glisser autour de lui,
--et de la captation caressante avec la voix italienne, et de la captation
brutale de l'homme qui affiche son amiti pour vous par des contradictions
violentes, et en un mot, de toutes les captations, menes avec les
diplomaties et les ruses de la cupidit.

       *       *       *       *       *

--------Je voudrais trouver des touches de phrases, semblables  des
touches de peintre dans une esquisse: des effleurements et des caresses,
et pour ainsi dire, des glacis de la chose crite, qui chapperaient  la
lourde, massive, btasse syntaxe des corrects grammairiens.

       *       *       *       *       *

_Samedi 25 mars_.--Ce Forain a une langue toute parisienne, faite de ces
expressions intraduisibles dans un idiome quelconque, et qui renferment le
sublim d'une ironie infiniment dlicate.

Comme je lui disais: Eh bien! Forain, on dit que D*** vous a achet des
tableaux?

--Oh! fait-il avec une pantomime raillarde: a n'a t qu'un _ple_
change avec Durand-Ruel!

       *       *       *       *       *

--------Il y a dans Paris, un tranger bizarre,  la moralit entame,
dont la profession est de prter de l'argent aux gens trs en vue, et qui
leur impose, pour leur prter cet argent, de venir lui faire une visite
dans sa loge, aux Italiens, le jour du grand monde de ce thtre.

       *       *       *       *       *

_Mardi 28 mars_.--Un mdecin disait brutalement  une mre, en examinant
ses enfants:

Trois gnrations de Parisiens, dites-vous?... vous n'lverez pas vos
enfants!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 30 mars_.--Il y des moments, o sous l'action, goutte  goutte, des
potins, des cancans, des rticences, de toutes les perfidies ambiantes,
dont vous entoure l'envie parisienne, la confiance dans vos plus intimes
est branle: telle de vos amies que vous regardez comme la
personnification de la sincrit, vous vous demandez vraiment, si elle
n'est pas un peu fausse; telle autre personne  laquelle vous croyez des
qualits d'attachement srieux, vous ne la voyez plus que comme une
aimable et banale crature. Et dans ces heures, il vous prend un dsir de
vous retirer de tous et de toutes, et de vous rfugier dans une sauvage
solitude.

       *       *       *       *       *

--------Je sens avec mes nerfs, un excellent ami, faisant son Yago, dans
les socits qui nous sont communes, et animant contre moi les gens, avec
tout ce qu'il sait apporter de dmolissage  rencontre de quelqu'un, sans,
pour ainsi dire, se compromettre par des paroles,--et cela toujours au nom
de la sainte amiti.

       *       *       *       *       *

--------En littrature, il n'y a plus que les choses et les drames de
l'me qui m'intressent: les faits divers les plus curieux de l'existence
des gens, me semblent du domaine des romans des cabinets de lecture.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 6 avril_.--J'entre un moment  la librairie Charpentier, o des
tirages de POT-BOUILLE, qui va tre mis en vente, la semaine prochaine, on
lve des pyramides montant jusqu'au plafond.

Le soir, chez Zola, que je trouve triste, morose, agit du dsir de
quitter Paris, dont il a plein le dos.

Card et Huysmans arrivent bientt, et c'est, ce soir-l, une contestation
entre le matre et les disciples.

De la vie vcue, s'crie Zola, croyez-vous cela si ncessaire..., je sais
bien que c'est l'exigence du moment, et dont nous sommes un peu cause...
mais les livres des autres temps s'en sont bien pass... non, non, ce
n'est pas si indispensable qu'on veut bien le dire.

Sur la frquentation de l'humanit, qu'on lui conseille avec toutes sortes
de formes rvrencieuses, il se met en colre: Le monde... je vous
demande un peu, ce qu'un salon rvle de la vie... a ne fait rien voir du
tout... j'ai 25 ouvriers  Mdan, qui m'en apprennent cent fois plus.

Il est question du livre des LIAISONS DANGEREUSES, qu'il n'a pas lu, et
que je le pousse  lire: Lire, rpte-t-il, mais on n'a pas le temps...
moi je n'en ai pas le temps!,

Et dans sa vareuse dboutonne et ouverte au col, le bas de la figure
entre ses mains, et les coudes sur la petite table aux grands verres de
bire, au milieu desquels il est oblig de reserrer ses gestes, il passe
toute la soire, grognonnant, avec quelque chose de la mauvaise humeur
boudeuse d'un gros enfant, grond dans sa petite blouse d'cole.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 avril_.--Dner chez Daudet,  l'effet d'entendre la lecture de
la pice LES ROIS EN EXIL, tire du roman, et fabrique par Delair, sous
l'aile de Coquelin an.

A dner, il y a Coquelin, le mnage Charcot, Gambetta, toujours en retard,
et dont le retard fait sabrer la fin du dner, dans l'impatience des
invits pour la soire. Coquelin est tout  fait amusant par son enfantine
admiration pour l'oeuvre qu'il a couve: Vous verrez comme c'est fait...
c'est a du thtre! Et il commence la lecture de la chose, comme s'il
avait un morceau de sucre dans la bouche.

Gambetta s'est cal dans l'entre-deux d'une porte et entend toute la pice
debout, en la pose d'une cariatide. Il est gai, bon enfant, aimable, et
vraiment, il faut l'avouer, parmi les hommes politiques, il est le seul
qui soit dou d'un charme social, charme dans lequel disparat, par
moments, le commun de sa personne.

       *       *       *       *       *

--------Dans toute les socits, qui se s'ont succd depuis le
commencement du monde, il y a un athisme des classes suprieures, mais je
ne connais pas encore de socit, ayant subsist avec l'athisme des gens
d'en bas, des besoigneux, des ncessiteux.

       *       *       *       *       *

Mardi 18 avril.--Ce matin Zola est venu djeuner avec sa femme. Il a
toujours l'entre un peu lugubre et comme dsempare. Il parle des ennuis,
que lui a donns la publicit du _Gaulois_, d'un complot de l'Acadmie,
qui avait obtenu de Jules Simon l'engagement de faire arrter, du jour au
lendemain, la publication de POT-BOUILLE, dans le journal.

Puis s'animant et s'gayant, il nous entretient du BONHEUR DES DAMES, son
nouveau roman.

Il aurait t en train de faire un roman  deux ou trois personnages, mais
il dit qu'il faut faire ce qui a t dcid... que c'est une habitude de
son esprit... Et cependant, il aurait t bien tent d'crire un roman sur
la maternit, ou plutt autour de l'exploitation sur la maternit, sur
laquelle vivent tant de gens  l'heure actuelle... ces maisons de
pensionnaires... ces trous sombres o grouillent des femmes enceintes...
des Callot, quoi... ce serait d'un comique noir... par l-dessus, si on
trouvait une mre prise dans la modernit... une mre qui ne serait pas
_dessus de pendule_... une mre bien en chair... il y aurait l, un beau
livre  faire.

Il s'interrompt: Savez-vous un rve que je fais... s'il m'arrivait, d'ici
 dix ans, de gagner 500 000 fr.... ce serait de me fourrer dans un livre,
que je ne terminerais jamais... quelque chose, comme une histoire de la
littrature franaise... oui, ce serait pour moi un prtexte de cesser
d'tre en communication avec le public, de me retirer de la littrature
sans le dire... je voudrais tre tranquille... oui, je voudrais tre
tranquille.

Allons, dit-il, en s'en allant avec une espce d'air d'effroi, en voil
l-bas pour huit mois! Oui, huit mois pendant lesquels il faut soulever
tout un monde... puis au bout de cela, ne pas savoir, si a y est ou si a
n'y est pas... Ne pas le savoir pendant bien longtemps... car il faut cinq
ou six ans, pour avoir la certitude que le volume sorti de vous, prend
dcidment sa place dans votre oeuvre.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 19 avril_.--Ce soir, au fumoir de la princesse, Augier raconte
ceci: Il se trouvait  l'Acadmie,  ct de Villemain, son ennemi
personnel. Et celui-ci le perscutait d'un continuel: Je vais mourir!
 la fin, impatient, Augier ne put se tenir de lui dire: Je ne vous le
conseille pas! Il faisait allusion au discours, qu'il tait appel 
prononcer sur lui.

Cette parole impressionnait si vivement Villemain, qu' la fin de la
sance, lui prenant les mains, il lui disait: Soyez bon pour moi!

       *       *       *       *       *

_Mardi 25 avril_.--Aujourd'hui,  la vente de Mme de Balzac, j'ai pouss
le manuscrit d'EUGNIE GRANDET,  onze cents francs. Un moment j'ai cru le
manuscrit mien, j'en ai t le possesseur pendant cinq minutes.

       *       *       *       *       *

_Lundi 1er mai_.--Aujourd'hui ouverture du Salon, et djeuner chez Ledoyen
avec les mnages Daudet, Zola, Charpentier. Tout un monde de peintres et
de femmes de peintres en reprsentation, et faisant des effets avec des
arrives en retard, comme l'arrive diplomatique d'Heilbuth, comme
l'arrive tapageuse de Carolus Duran. Dans un coin, un vieil artiste que
j'ignore, en train de se pocharder, en se livrant  une mimique  la
Frdrick Lematre.

       *       *       *       *       *

--------Ah! si j'tais plus jeune, le beau roman  recommencer sur le
monde de l'art, et  faire tout dissemblable de MANETTE SALOMON, avec un
peintre de l'avenue de Villiers, un peintre-bohme, vivant dans le grand
monde et la _high life_, comme Forain, un raisonneur d'art,  la faon de
Degas, et toutes les varits de l'artiste impressionniste.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 10 mai_.--Pris un parti hroque, j'ai renonc  fumer. Il y a
de cela deux jours.

C'est douloureux cette renonciation soudaine et entire  une habitude de
quarante ans, et chez un fumeur qui fumait un paquet de maryland par jour.
Par moments, mes doigts se mettent  rouler mcaniquement le bout de
papier, qu'ils rencontrent au fond d'une poche, et cette nuit j'ai rv,
que je la passais  la recherche, chez tous les marchands de Paris, d'un
paquet de tabac frais, sentant ce bon got si agrable. Enfin voil
quarante-huit heures, que je bats l'habitude. Triompherai-je?

Mais ds aujourd'hui, mon inquitude est celle-ci: je me demande si
l'espce d'excitation _spirituelle_, que donne l'abus du tabac, ne
manquera pas  mon inspiration; puis j'ai mme peur, que le mcanisme de
mon travail, scand par ces repos de rverie, durant une seconde, ne soit
plus aussi nerveux. Si je m'en aperois, quoi qu'il advienne des vertiges,
je reviens au tabac.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 11 mai_.--C'est curieux, depuis que je ne fume plus, la notion de
l'apptit, une notion compltement perdue me revient.

       *       *       *       *       *

--------L'amputation brusque, froce, d'une ancienne habitude, met en vous
quelque chose de la tristesse hbte d'un chagrin.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 17 mai_.--On m'apporte de chez Bing, deux flacons de porcelaine
de Chine, deux merveilles. Je n'ai jamais senti plus vivement la privation
du tabac. La premire vue et le premier examen d'un bibelot, dans la fume
d'un cigare ou d'une cigarette, est la sensation par excellence d'un
passionn d'art. Aujourd'hui  la table de la princesse, une curieuse
conversation, sur les morphinomanes entre Magitot et Dieulafoy. Ils citent
des faits comme ceux-ci: un monsieur qui a une certaine paresse  monter
un escalier,  faire une visite au quatrime, et qui, pour s'y dcider, se
pique  la cuisse, par dessus son pantalon.

Beaucoup de femmes demandent  la morphine un montant de l'esprit, un coup
de fouet de la causerie. On voit des matresses de maison disparatre, une
minute, avant leur dner, et reparatre, ayant dans les yeux de l'ivresse
spirituelle. On cite comme la plus extraordinaire des morphinomanes la
comtesse de Lichtenberg, qui se fait vingt ou trente piqres par jour.

Un joli dtail: ces femmes,  l'exemple des hommes qui possdent une
semaine de rasoirs, ont une semaine d'aiguilles, avec lesquelles on ne se
pique qu'une fois, et qu'on envoie repasser.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 mai_.--Hugo a des ides sur tout, dit quelqu'un  notre table.

--Des ides, non, des images seulement, reprend un autre.

       *       *       *       *       *

--------J'interroge aujourd'hui un grand mdecin sur les phnomnes
psychiques accompagnant la formation de la femme. Il me parle d'une
rvasserie particulire  cette poque, et  ce sujet il me conte cette
petite histoire.

Il tait le correspondant d'un tudiant en mdecine de sa province, qui
venait passer le dimanche avec lui, et amenait, tous les mois, une soeur
qu'il faisait sortir d'un couvent de Paris. Au bout de quelque temps, sous
prtexte de petites courses, l'tudiant restait des demi-journes 
_gueuser_, laissant sa soeur au mdecin.

Et la fillette passait des demi-journes dans un coin de la chambre 
rvasser, se refusant de sortir, quand il lui proposait. Enfin un beau
jour il l'embrassait... La premire fois, tu me diras tout ce qu'une
femme peut faire, pour rendre un homme heureux, lui disait la jeune fille
au moment de la rentre de son frre.

Le mdecin avait la conviction, que toute la rvasserie de ces longs
dimanches, tait un travail d'imagination rotique,  la recherche de tout
le possible et l'impossible dans la caresse, que peut rver une ignorante
des choses d'amour.

Voici, du moins--ce mdecin le croyait--tout le thme des penses de la
jeune fille, devenue femme, et qui ne voit pas d'homme.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 25 mai_.--Je dne avec un attach,  l'ambassade de Russie. Il
cause de la femme russe et de son curieux ddoublement dans les choses
d'amour, o chez elle, un troisime personnage, tout crbral, semble
seulement comme tmoin, prendre un extrme plaisir  la physiologie de la
chose, et aux expriences ultra-libidineuses.

Une femme marie de l-bas,  laquelle il faisait la cour avant son dpart,
lui disait:

--Autrefois peut-tre, mais maintenant, non.

--Pourquoi cela donc?

--C'est bien simple... Autrefois je risquais quelque chose... il y avait
un peu de bravoure  me donner... tandis que maintenant je mets un enfant
sur le dos d'un honnte homme, qui n'en est pas le pre.

Cette phrase est assez russe.

Puis, il nous entretenait du jeune Demidoff, en train de faire du _sport
politique_, et qui, dans une de ses dernires missions secrtes  Paris,
soit  propos de Skobeleff, soit  propos de la lettre de Hugo au czar,
avait reu son brevet de commandeur de la Lgion d'honneur, des mains de
Mme Adam, brevet que Chanzy n'avait pu emporter.

Et sur la jolie femme, devenue la puissance du moment, il parle
curieusement de son chec diplomatique en Russie, et donne de cet chec
l'originale raison que voici: elle n'a pas moralement parlant, et selon
une expression du pays, la _chair froide_ des princesses Troubetzko, et
autres femmes de la diplomatie russe.

       *       *       *       *       *

_Samedi 27 mai_.--Bourget nous traait, ce soir, avec son talent de
spirituel et dlicat causeur, la silhouette d'un jsuite, d'un abb M...,
qui avait la monomanie de la confession, et le soir, battait les rues et
confessait les cochers de voitures, un rien catholiques, stationnant aux
portes des maisons,--les confessant mont sur le sige,  ct d'eux.

Un romancier, qui avait entendu parler de lui, songea  l'tonner, et lui
demanda  se confesser. Mais au bout de sa confession, que dans son
innocence, le romancier croyait effroyable, le confesseur des chenapans
sortit de son confessionnal, l'embrassa, lui dit: Je t'administrerai le
_coup de torchon_ (l'absolution) samedi, et nous mangerons ensemble le bon
Dieu, dimanche.

On lui prte,  ce confesseur, une agonie pouvantable, une agonie
dlirante, o il confessait des criminels imaginaires, encore plus
terribles que le romancier.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 28 mai_.--Visite, ce matin, du peintre Tissot, qui vient me voir
pour une illustration de RENE MAUPERIN.

Un causeur, o dans la divagation loquace de la parole, une expression de
peintre ou d'observateur, vous repince l'attention, et vous _rengrne_
dans sa conversation.

Il me dit aimer l'Angleterre, Londres, l'odeur du charbon de terre, parce
que a sent la bataille de la vie. Oh! ajoute-t-il, ils ne sont pas
sentimentaux, les insulaires... Je me rappelle, un jour de pluie, par une
de ces pluies, comme il en fait  Londres, et o la chausse, est un
lac--c'tait le soir--un lac rptant le flamboiement du gaz des
boutiques... Dans cette eau, un malheureux pileptique, tomb en travers
de la chausse, la face contre terre, et qui se noyait au milieu des gens
le regardant, sans lui porter de secours... J'allais quelque part,  un
spectacle ou  un concert. Mon _cabman_, en passant comme le vent, jeta
aux curieux deux mots anglais signifiant: Retournez-le! Oui, cela
voulait dire: Mettez-le sur le dos, sans cela il se noiera. Ce
retournez-le, voyez-vous, c'est toute la misricorde d'un Anglais pour
son semblable.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 31 mai_.--Aujourd'hui, une femme marie disait  une de ses
amies: Je n'ai eu qu'un bon mois, cette anne... celui du krach! La joie
intrieure que cette ruine universelle de la plupart de ses connaissances
a cause  Charles, a l'a distrait, pour un moment, de la perscution,
qu'il a besoin d'exercer sur ceux qui vivent, cte  cte, avec lui.

       *       *       *       *       *

--------Un mot drle de Baron, l'acteur. Je ne sais plus quel vieil auteur,
tout prs d'tre centenaire, tenait des propos abominablement
ractionnaires, dans le foyer des Varits. Baron s'approche de lui, et
avec la voix comique qu'on lui connat, lui dit: Toi, tu sais, nous
t'avons oubli en 93, mais la prochaine fois, nous ne te manquerons pas!

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 juin_.--Ce soir, Mme Daudet me lit quelques notes d'un journal
d'impressions, qu'elle rdige depuis trois ans. C'est de la littrature,
dlicate, aiguise, raffine. Au milieu de ces notes, il y a le rcit de
l'audition de mes trois derniers romans. LA FILLE ELISA, LES FRRES
ZEMGANNO, LA FAUSTIN. Mme Daudet me lit ce rcit, ou plutt elle le
commence, puis s'arrte et ne veut plus lire.

Un martyr que ce jeune Daudet, le martyr du rhumatisme. Toujours des
souffrances, et des souffrances qu'il n'endort qu'avec la morphine. Et en
dpit des souffrances, une volont de travail entte qui triomphe de
tout. Il disait: Aujourd'hui, malgr tout, j'ai fait ma tche, oui, mes
cinq pages. Et comme je lui demandais ce que a fait de lignes, il me
rpond: Deux cent cinquante..

Au dner un joli mot d'enfant gt. Le beau, l'adorable Zez, tout  coup
se renversant dans sa petite chaise, jette avec des larmes dans la voix:
Je ne veux plus mcher... je trouve a ennuyeux! Vouloir manger sans se
donner de peine, est-ce d'un beau caprice souverain?

       *       *       *       *       *

_Samedi 10 juin_.--Aujourd'hui La Rounat m'a crit au sujet d'HENRIETTE
MARCHAL qu'il voudrait reprendre, et j'attends dans le cabinet du
secrtaire de l'Odon.

Une glace de chemine, avec de chaque ct, fixe au mur, une lampe
girandole en fer poli. Sur la chemine, placs de travers et comme pousss
l'un contre l'autre par un amoncellement de papiers, deux vases blancs 
dessins bleus, d'un ancien modle de Marly, et dans lesquels sont en train
de mourir deux grandes herbes exotiques  feuilles poussireuses. Des
meubles recouverts d'une imitation de velours, charge de fleurs-rosaces,
dont le relief pourpre se dtache d'une trame d'or: une imitation trs mal
faite, et fltrie de cette fltrissure particulire au thtre, et donnant
 la laine,  la soie, au coton des ameublements, quelque chose de la
pourriture que l'on voit dans les couronnes des cimetires. Le cartonnier
de rigueur dans un coin, supportant un chafaudage branlant de botes de
papier  lettres et d'enveloppes. Au plafond et sur les murs un affreux et
triste papier imitant--tout est imitation ici--un cuir naturel, gaufr de
petits trfles, et sur le mur chocolat, dans un cadre une affiche jaune
des ENFANTS D'DOUARD, pour la quarante-et-unime soire littraire, et 
ct une grande et mlancolique aquarelle, reprsentant Fleuret dans le
rle de _Marcasse_, offert par le peintre  l'acteur.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 juin_.

... Il trouvait une triste immobilit aux dessins de son tapis. Il voulait
dessus une coloration, un reflet errant. Il allait au Palais-Royal, o il
achetait une tortue. Et il tait heureux de la promenade sur son tapis, de
cette chose vivante et claire. Mais au bout de quelques jours, il
trouvait le lumineux du chlidonien, un rien triste. Il portait alors sa
tortue chez un doreur, et la faisait dorer. Et l'animal--bibelot,  la
fois dor et locomobile,--l'gayait beaucoup, jusqu'au moment, o, tout 
coup, il lui venait l'ide de faire sertir la tortue par un bijoutier.
Alors il faisait incruster sa carapace de topazes. Et il tait dans la
joie de son imagination, quand la tortue mourait de son incrustation.

L'original, trs charmant, trs intelligent, trs distingu, qui a eu
cette ide excentrique, m'est amen aujourd'hui par Hrdia, et s'est
d'avance prpar, dans sa toilette, une me _ad hoc_, pour la visite.

       *       *       *       *       *

_Samedi 17 juin_.--Au Salon. Un tableau attire-t-il mon oeil par sa
cuisine, par un effet nouveau, par une originalit quelconque, quand je
m'approche, et que je lis la signature, c'est le tableau d'un Autrichien,
d'un Scandinave, d'un Russe, d'un Italien, d'un Espagnol. En peinture nous
sommes battus par les trangers, dcidment battus.

Une chose me frappe dans ce Salon: c'est l'influence de Jonkindt. Tout le
paysage qui a une valeur,  l'heure qu'il est, descend de ce peintre, lui
emprunte ses ciels, ses atmosphres, ses terrains. Cela saute aux yeux, et
n'est dit par personne.

       *       *       *       *       *

--------La vieillesse a quelque chose d'un crpuscule moral, dans lequel
on entrerait.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 juin_.--Une opration terrible est faite dans un hpital, par un
chirurgien  la main admirable,--mais une opration tout  fait de luxe,
et pour la grande gloire de l'oprateur. L'opration faite, l'interne de
service salue de la main, comme un militaire son chef, et jetant un coup
d'oeil sur ce qui reste, et sur ce qui a t retranch du patient, dit:
Quel est le morceau, qu'il faut reporter au lit?

       *       *       *       *       *

--------Les femmes du Midi sont reconnaissables aux coins de la bouche:
elles y ont plus de rondeur, ce qui fait leur sourire plus gras.

       *       *       *       *       *

_Samedi 24 juin_.--Ces jours-ci, les journaux font grand bruit de mon
testament: a me donne comme l'impression de me survivre.

       *       *       *       *       *

--------Un drolatique mot d'enfant. Le petit Lucien Daudet, prt  partir,
cet hiver, pour un bal masqu, aprs avoir, longuement et orgueilleusement,
considr son costume multicolore, s'criait: Hein! qu'est-ce qu'ils
diraient, les perroquets du Jardin d'Acclimatation, s'ils me voyaient
maintenant?

       *       *       *       *       *

_Mardi 4 juillet_.--Il ment, il ment  dire d'expert! C'est Gambetta qui
entre dans le salon rouge de Brbant, et tout en parlant d'un homme
politique en vue, va s'asseoir au bout de la table.

De son contemporain, il passe  Rabelais, son auteur aim, dont il a
nombre d'ditions, se vantant mme de possder le fameux exemplaire, que
le Rgent lisait  la messe. Il se plaint spirituellement, que
l'inauguration de la statue du grand crivain du Rire, ait eu le caractre
d'une inauguration de statue de Dupont de l'Eure, d'une apothose de
parlementaire vertueux et correct.

Puis l'homme qui a t spirituel, impartial, clectique, se met  plaider
l'quit de la dpossession des actionnaires de l'glise de Montmartre,
avec des subtilits de scolastique moyennageuse.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 5 juillet_.--Une _frleuse_: c'est le nom, qu'un ironique
mdecin donnait  la teneuse d'un salon de Paris, o l'on fabrique des
sous-prfets pour la province, et comme on demandait au mdecin, ce
qu'tait une frleuse il rpondait que c'est la varit de femme, qui ne
met jamais de poudre de riz  ses paules, et se frotte  votre habit noir,
en travaillant  vous incendier doucement. Et comme l'on parle d'un
monsieur qui a fait sa fortune dans ce salon: Oui, oui, le monsieur 
l'_amour contenu_! Et la dfinition est parfaite. Car le monsieur est le
type de l'homme jouant, pour les matresses de maison o il va, une
passion, qu'il semble avoir toutes les peines du monde  renfoncer, 
museler.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 6 juillet_.--Aujourd'hui l'aprs-midi pass  Mdan, chez les Zola,
avec le mnage Daudet et le mnage Charpentier.

Zola a cette inquitude agite, qui est le caractre particulier de sa
nervosit. Il n'est pas content du roman qu'il fait... Il y a trop de
vente de toile et de coton... A distance, et avant de l'avoir commenc,
la chose lui paraissait devoir tre plus intressante. Puis, malgr lui,
l'crasant succs de ses premiers livres, est l'empoisonnement de sa
carrire future. Et il laisse chapper, sur la note d'une profonde
tristesse: Au fond, je ne referai plus jamais un roman qui remuera comme
l'ASSOMMOIR, un roman qui se vendra comme NANA!

En revenant de Mdan, je me dis qu'un mnage peut se passer d'enfants
dans un appartement de Paris, mais non pas dans une maison de campagne.
La nature appelle des petits.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 14 juillet._--Ayez une ide; comme cette fondation que je veux
faire d'une pension de 6000 francs  dix hommes de lettres, forcs de
perdre leur temps et leur talent dans le travail d'un ministre o dans
les oeuvres basses du journalisme.  cette ide sacrifiez beaucoup de
choses, des dsirs de mariage, des envies d'avoir,  votre chevet de
mourant, une affection, une compagnie douce de la dernire heure. Et votre
rcompense sera un article d'un petit journal qui vous accuse d'tre un
_malin_, un article de Valls qui vous compare  Fnayrou, enfin un tas
d'articles qui vous tourneront en ridicule.

       *       *       *       *       *

_Samedi 15 juillet._--Au milieu de la conversation des grandes personnes,
j'entends un gamin dire  un autre gamin qui dne  ct de lui: Mais la
densit de l'eau?

Voici la gnration prsente des enfants. Ils ne sont plus amuss, ils ne
sont plus intresss, que par des joujoux scientifiques, que par de la
chimie ou de la physique,  porte de leur petite cervelle. Les contes de
fes ou les Robinson ne leur parlent plus. C'est l, je crois, un symptme
de la mort de la littrature et de l'art, chez les hommes du vingtime
sicle.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 16 juillet_.--Les de Nittis tombent chez moi.

Et tous trois, devant un carton de vues de Paris du XVIIIe sicle, nous
passons ensemble les dernires heures de la journe: la petite femme,
toute triste de la cataracte venue  un de ses yeux, et qui la tient dans
la terreur de perdre la vue, Nittis encore tout endolori de sa fluxion de
poitrine, moi souffrant et soucieux de les quitter, et de ne pas savoir,
ainsi qu'il arrive  mon ge, si je les reverrai encore, ces tendres amis.
Et le feuilletage de ce Paris du pass, dans le crpuscule, et dans le
contact de nos trois tristesses, rassembles autour du vieux carton, a
cependant quelque chose de doux.

       *       *       *       *       *

_Lundi 17 juillet_.--Je suis tourment par l'anxit de ne pouvoir plus
travailler. Et je pense que j'aurai alors, ainsi que l'on a la soudaine
souffrance d'un mal, rest longtemps sourd, j'aurai la cruelle rvlation
de ma vieillesse sans femme et sans enfants, de mon isolement dans la vie;
de tout le dur de ma situation: choses que je ne sens pas, quand ma
cervelle cre et me donne la compagnie des tres d'un livre.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 juillet_.--Un bibliophile demandait  Lortic: Pourquoi les
relieurs demeuraient dans des maisons si sales? Il lui rpondit: C'est
que nous dtruisons les maisons en pierre, et les propritaires de ces
maisons ne veulent plus de nous. Il n'y a que les maisons en bois qui
rsistent  nos presses, et c'est l seulement, o on nous trouve.

       *       *       *       *       *

--------Le duc de C... aurait vingt-cinq mannequins, models sur sa
personne, pour que ses vtements ne se dshabituent pas de ses formes, et
ne contractent pas de mauvais plis.

C'est lui, qui se fait habiller par deux valets de chambre,  l'un
desquels, il dit: Maintenant, mettez de l'or dans mon gilet.

       *       *       *       *       *

--------Une soeur qui a soign une de mes parentes, lui avouait, qu'il n'y
avait que la mort d'un enfant, qui la toucht, qui l'mt.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 aot_.--Cette nuit, cauchemar des plus cauchemardants. Je
rvais, que venant de je ne sais o, et me rendant  Paris, je m'arrtais
 Nancy, pour voir la plaque, rcemment mise dans la maison, o je suis
n. L,  Nancy, d'o je devais repartir le lendemain, je perdais mon
frre,--qui se retrouvait vivant dans mon rve. Et ce Nancy, dans lequel
je courais perdu, prenait le caractre brouillardeux et immense d'un
Londres, et mes compatriotes, auxquels je m'adressais, semblaient ne pas
me comprendre. Et les bureaux de police, o j'allais, avaient des
corridors qui ne menaient  rien. Et il y avait, tout autour de moi, des
regards de passants, ironiques et mchants, des mauvais visages de rves.

J'ai rarement souffert de l'anxit, comme dans ce cauchemar, o
j'prouvais quelque chose de la sensation d'un homme, qui deviendrait fou
de la perscution des choses, ainsi qu'il arrive dans les feries.

       *       *       *       *       *

--------C'est singulier, le bgayement de la pense chez quelques hommes.
L'ide chez eux bronche, comme la parole chez d'autres.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 17 aot._--Je djeune, ce matin, avec un individu, ayant le teint
d'un homme, qui ne met jamais d'eau dans son vin, ayant l'oeil de braise
allume d'un chien de berger, et le plus bel ensemble de traits finauds
et madrs, qu'il se puisse voir sur un _facies_ de paysan. C'est un
vtrinaire, qui,  l'heure qu'il est, fait les conseillers gnraux,
les dputs, est le matre du suffrage universel dans le dpartement.
Vtrinaires et huissiers, on l'a dit: voil les souverains de la France
d'aujourd'hui!

       *       *       *       *       *

_Lundi 21 aot._--En chemin de fer, j'ai en face de moi une nourrice
alsacienne; au long front troit, aux yeux toujours abaisss et lobs de
rondes paupires,  la bouche infiniment petite avec de grosses lvres, 
la mignonnesse excessive des traits, dans des largeurs et un carr de
visage rudimentaire. On dirait une figure de triptyque.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 25 aot._--J'ai en moi dans l'veil, de l'ensommeillement, comme
le jour, o Plagie avait mis dans une crme, une feuille tout entire de
laurier amande, et je ne puis surmonter cet ensommeillement.

       *       *       *       *       *

_Samedi 26 aot._--J'avais un ami. Il tomba malade. Je le soignai. Il
mourut. Je le dissquai. Cette phrase d'un mdecin du XVIIIe sicle
ferait bien comme pigraphe de certains livres d'amis, aprs dcs.

       *       *       *       *       *

--------Un joli type pour le roman moderne, que le fils du restaurant de
ces dernires annes, de ce fils reu bachelier, docteur en droit, etc.,
un monsieur qui a une serviette sous le bras, et dans une redingote faite
par le premier tailleur, cause beaux-arts, littrature, philosophie, une
main familirement appuye sur le dos de la chaise du dneur, et galamment
contourn... pendant que la cocote, que le client a amene, lui fait
l'oeil, ainsi qu' un capitaliste plus cal, que son payeur de dner.

       *       *       *       *       *

-------En ce moment, les Alphonses doivent pulluler. Je vois cela aux
chemises masculines, qui sont des chemises d'hommes de la prostitution.
Voici entre autres le _Pajamas_ ou _costume pour dormir_. Costume pour
dormir: a dit-il des choses: Et il faut voir le costume, c'est une
chemise de soie, orne de brandebourgs, comme une veste de hussard, et qui
cote 45 francs.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 7 septembre_.--Promenade pripatticienne du dimanche avec
Popelin, dans le parc, pendant la messe.

Aujourd'hui la conversation est sur la guerre, sur la baisse de la gloire
militaire dans les esprits, sur la perte de 25 p. 100, qu'ont fait subir 
cette vanit des temps passs, la blague des _Militairiana_, les romans
des Erckmann-Chatrian, l'affaiblissement de l'ide de la Patrie.

Nous constatons que l'enfant n'est plus exalt par des rcits de bataille,
mais remu et intress par des descriptions de voyages en ballon, de
descentes de plongeurs au fond des ocans. En ces temps mme, il faut
l'avouer, le militaire revt un aspect prtant un rien  la moquerie, un
aspect lgrement comique, et nous commenons  ressembler aux Athniens,
souriant d'Hercule et de ses hroques exploits.

       *       *       *       *       *

_Samedi 9 septembre_.--Visite de la maison de l'illustre couturier Worth,
 Puteaux. Partout aux murs des assiettes de tous les temps, de tous les
pays. Mme Worth dit qu'il y en a 25 000, et partout, jusqu'au dos des
chaises, des larmes de cristal. C'est le dlire du tesson de porcelaine et
du bouchon de carafe.

Le possesseur de ce logis, ressemblant  l'intrieur d'un kalidoscope,
revient, le soir l dedans, incapable de manger, incapable de jouir de son
tonnant et coruscant immeuble, _migrain_ par les odeurs et les senteurs
des grandes dames, qu'il a habilles toute la journe.

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 septembre._--Parlant de la bont de son intrieur, de sa chambre,
de son lit, la princesse dit: C'est moi qui n'tais pas heureuse, quand
 Compigne, on m'a donn le lit du pape... Un lit d'une grandeur, vous ne
pouvez en avoir une ide... Pour n'avoir pas froid, j'tais oblige de
mettre toute ma garde-robe sur moi.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 septembre_.--Visite du khdive, le petit-fils de Mehemet-Ali.
C'est un Oriental  la barbe rousse, ressemblant  un Thophile Gautier,
qui aurait du louche, un rien de strabisme dans le regard. Il joue de la
langue franaise, avec une parfaite connaissance de tous les parisianismes,
piments d'une certaine gouaillerie sentant le ruisseau. C'est cependant
un vieux Turc, un tranquille metteur  l'ombre de ses ministres, qui
_bonhomise_ merveilleusement sa pense, en les euphmismes spirituels d'un
parfait civilis. Seulement, au milieu de sa phrasologie, o il se peint
bourgeoisement au temps de sa puissance, comme un agriculteur, un
sucrier, il y a le terrible accent qu'il donne  des phrases, comme
celle-ci: Oui, quand mon oncle a t brl! L, sans qu'il le veuille,
tout  coup dans l'homme europanis, vibre une intonation du bord du
Nil.

Au khdive succde le duc de Ripalda, qui a longtemps voyag dans les
dserts de l'Amrique mridionale, ces dserts d'herbe qui recouvrent un
cavalier et son cheval et qui nous entretient du sentiment douloureux
d'infriorit, qu'on prouve dans ces contres, quand les Europens
comparent leurs sens aux sens des Indiens. Nous, nous sommes des aveugles,
disait-il, rappelant un jour que son guide lui signalait  l'horizon,
cinq chevaux avec le dtail de leurs couleurs, chevaux qu'il ne voyait que
quelques minutes aprs, et encore avec une lorgnette. Et ils entendent
comme ils voient, les Indiens!

       *       *       *       *       *

_Lundi 18 septembre_.--Ce soir le baron Larrey raconte une horrible
histoire de brlure.

Une femme brle, en se chauffant en chemise, en jupon, en camisole, au
coin de son feu. Elle tait si atrocement flambe, qu'elle semblait une
ngresse, et quand Larrey la vit, elle pouvait seulement se tenir dans son
lit,  quatre pattes, sur la paume des mains et sur l'extrmit des
genoux. C'est la plus pouvantable souffrance  laquelle, dans toute sa
carrire de chirurgien, Larrey ait assist. Et la misrable femme vcut
plusieurs jours.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 septembre_.--La princesse tait, ce soir, dans les souvenirs
mauvais et tristes de sa vie. Elle parlait de son retour  Paris, et de sa
marche de la gare du Nord au boulevard Haussmann, sans pouvoir trouver de
voiture. Enfin, crase de fatigue, elle s'tait assise sur un banc, qui
existe encore en face de son ancien htel de la rue de Courcelles. Et l,
mourant de soif, et n'osant entrer nulle part, elle envoyait Julie sa
femme de chambre chercher un verre de groseille, chez un marchand de vin 
la porte de son htel,--un marchand de vin, devant lequel, au temps de sa
prosprit, elle tait passe si souvent.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 29 septembre_.--Oui, j'ai eu dix-huit matres de piano, et sept
matres d'criture. Ah! de drles de matres, reprend la princesse. J'ai
eu un certain matre d'criture qui avait une grosse tte toute ronde,
avec de petits cheveux blancs friss, et toujours accompagn d'un caniche.
Celui-ci, sa page d'criture donne, passait son temps  me retirer des
doigts ma plume,  la jeter au milieu de la chambre, et  la remplacer par
une toute neuve. Quand il est parti, il y a eu des plumes tailles  la
maison, pour jusqu' mon mariage...

On m'avait dcouvert un matre d'allemand, possdant une joue mange
par une immense dartre, et toute la leon, il en faisait tomber des
cailles.

Le matre d'anglais, lui, tait un petit prtre irlandais, un abb
poupin, auquel nous nous amusions  faire sauter des chaises, sa soutane
retrousse et tenue d'une main devant lui.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er octobre_.--L'amour du mari chez l'Amricaine diffre de
celui de la femme franaise: L'Amricaine prfre toujours son mari 
son enfant, la Franaise, toujours son enfant  son mari.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 octobre_.--Je revois Daudet, dans une espce d'allgresse, de
bonheur exalt produit par le travail, et qui ressemble  de la griserie:
un tat trs particulier et que je n'ai constat que chez lui.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 octobre_.--Dner entre peintres et littrateurs.

LE PEINTRE.--6 039, c'est bien cela, 6 039... oui, j'ai couch avec 6 039
femmes.

LE LITTRATEUR.--Oh! oh! oh!

LE PEINTRE.--Vraiment, vous trouvez cela tonnant... le chiffre vous
parat excessif... Vous,  combien en tes-vous?

LE LITTRATEUR.--Moi, je ne crois pas avoir dpass le nombre de
Salomon... les 700. Mais vous savez, le nombre de don Juan est: _Mille
e tre_.

LE PEINTRE.--Don Juan, je ne sais pas... Et puis c'est peut-tre pour
l'Espagne seulement... quant  moi, je suis sr de mon chiffre... J'ai une
mmoire extraordinaire... je pourrais vous dire le nombre des Alice, des
Laure... tenez, en Orient, j'ai couch avec plus de mille Fatma.

Et la conversation continuant sur le mme sujet, amne cette anecdote
raconte par du Sommerard. Dans un voyage,  la suite de l'Empereur, je
crois,  Cherbourg, il allait voir Saint-Malo, en compagnie d'un vieux
vaudevilliste. Ils taient servis par une trs jolie bonne. Le vieux
vaudevilliste, trs paillard de sa nature, la dcidait  venir lui ter
ses chaussettes, le soir, dans sa chambre... La charmante fille tait
cousue dans un sac. C'tait l'habitude d'alors de la maison, qui tait, je
crois, l'_Htel Chateaubriand_: toutes les servantes taient ainsi cousues
dans des sacs par le matre de l'htel.

       *       *       *       *       *

--------Ces grands hommes politiques, quand ils se font littrateurs,
font vraiment d'assez pitres dcouvertes. Voil le duc de Broglie, qui
aujourd'hui, dans une prface, clbre comme une nouveaut, l'utilit de
la lettre autographe, au point de vue historique. Il y a  peu prs vingt
ans, que mon frre et moi l'avons faite, cette prface, en tte des
PORTRAITS INTIMES DU DIX-HUITIME SICLE.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 5 novembre_.--Je suis tellement malheureux de ne plus fumer,
que, de temps en temps, ma pense me dit: Si par hasard, il m'arrive
une apoplexie qui ne me tue pas sur le coup... le travail n'tant plus
possible... fumerai-je, mon Dieu, tout le temps que je serai hmiplgique!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 22 novembre_.--Je pars pour le ROI S'AMUSE, avec l'ide de la
reprsentation d'Irne du mois d'avril 1778, d'un couronnement du buste de
Hugo sur la scne, d'une soire d'enthousiasme, o les applaudissements ne
permettraient pas aux acteurs de parler...

Des cravates blanches au paradis, c'est la premire fois que je vois cela.

Contre toutes mes prvisions, le lyrisme de Hugo a affaire  une salle de
glace. Got est un excellent, un trs remarquable acteur dans une pice
bourgeoise, mais en ce rle historique, il ne sait ni tre bossu, ni
boiter, ni pleurer, ni dire un vers, et il n'a pas mme la silhouette
naine  la Velasquez, qu'aurait eue Rouvire... Puis toujours cette
humanit _hugotienne_, cette humanit  la sublimit des sentiments et
qui parle seulement au cerveau, et non pas au coeur,  la fibre.

Dans les corridors, on se dit  l'oreille: a me parat dmod, hein?
Oui, il y a vraiment dans le temps de critique et d'analyse o nous vivons,
abus d'ingnuit en ce gnie de 1830: le masque  bandeau qui rend
Triboulet sourd et aveugle  la fois, et lui fait encore perdre le
sentiment de sa droite et de sa gauche, est une invention dramatique
par trop enfantine.

La pice continue dans ce petit bruit de _friture_, que fait le
froissement des programmes et des robes de soie de femmes dans l'ennui
d'une salle: bruit prcdant d'ordinaire les sifflets.

De la scne, mes yeux vont  la loge en face, o est le prsident Grvy,
et de l dans l'avant-scne au-dessous, o se tient dans l'ombre, Hugo,
son immense front voil de sa large main.

Enfin nous voil au cinquime acte, o vraiment Franois Ier est vraiment
trop Gaucher Mahiet, o la petite Bartet,  la porte de la masure de
Saltabadil a l'air du petit Chaperon rouge, o Got qui a un peu perdu la
tte, sonne la cloche d'alarme, ainsi qu'on sonne un dner, et au bout
de son interminable monologue, s'crie: J'ai tu mon enfant! dans
l'allgement de la dlivrance.

Et la salle se vide d'une manire morne.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 23 novembre_.--Les Zola venus hier  Paris, pour la reprsentation
du ROI S'AMUSE, dnent ce soir chez les Daudet. On cause de la pice, et
Daudet explique l'insuccs par ceci: que le pre est un bouffon, et que
son mtier de bas comique tue l'motion de la paternit, en sa personne.

Il ajoute que Got est un fin _regardeur_, qu'il attrape des jeux de
physionomie, des attitudes, des mouvements de mains des gens, avec
lesquels il se trouve, mais qu'il est incapable de tirer la moindre chose
de lui-mme; or, un bouffon, a ne se rencontre pas, dans la rue, a ne
s'observe pas, a ne se photographie pas.

Enfin il s'crie que la pice lui a sembl, tout le temps, joue en charge,
en charge srieuse, applique, pieuse mme, mais en charge, comme
devaient la jouer les excellents acteurs du Thtre-Franais.

Zola est au fond assez content, au point de vue du naturalisme, de l'chec
d'hier. Cependant il ne peut s'empcher de proclamer, qu'il y a des choses
qui sont _bougrement_ bien, dans le rle de Blanche: Attendez, je ne
me rappelle plus les vers, mais ce Je t'aime du premier acte, c'est
vraiment pas mal.

--Oui, l est la cration de la pice, jette Daudet.

--C'est pas mal, pas mal, reprend Zola, et ma foi, oui, j'tais  la
reprsentation, par moments, furieux contre les lches, qui n'osaient pas
applaudir... j'aurais aim  leur dire des sottises.

Et l-dessus, Zola laisse percer son ennui de ne pouvoir se faire jouer,
disant que le roman ne l'intresse plus, que c'est toujours la mme chose,
 moins de dcouvrir une forme nouvelle.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 26 novembre_.--Pense ddie aux hommes politiques. Je trouve
que la manire d'tre la plus utile  sa patrie: c'est de passer toute sa
vie, sans toucher un sou du budget de l'tat.

       *       *       *       *       *

--------Trs amusants, les SOUVENIRS de Banville. Pas un mot de vrit
vraie, des modernes de contes de fe, mais vus avec une optique toute
particulire  l'homme: l'optique de l'hyperterrestre funambulesque.

       *       *       *       *       *

--------Il est peut-tre possible que quelques honntes gens n'aiment pas
le vrai en littrature, mais on peut tre certain que tous les malhonntes
gens l'abominent.

       *       *       *       *       *

--------Je ne sais plus, si je n'ai pas dj jet cela dans mon journal.
Une des choses qui, dans mon enfance, m'ont impressionn le plus, c'tait
de voir mon pre donner le nombre de sous juste, pour la chaise sur
laquelle il s'asseyait, pour le journal qu'il achetait, etc., etc. La
notion exacte du prix des choses semblait,  ma cervelle d'enfant, la
science la plus difficile, la plus impossible  acqurir.

       *       *       *       *       *

--------Des collgiens dans le chemin de fer:

--LES MILLIONS DE LA TANTE ZZ, dans le _Journal de la jeunesse_, c'est
a qui est chic.

--_Cornua Phoebe_, _cornua Phoebe_, rpte dans un coin, l'autre.

--Dis donc, Vsicatoire qui m'a dit ce matin, qu'il tait matrialiste!

       *       *       *       *       *

--------Ils sont trs particuliers ces Italiens, trs diffrents de nous.
Toutes les choses qui leur rappellent la mort, leur font une horreur,
qu'ils expriment avec de l'effroi enfantin. Puis ils ont la superstition
que commencer  porter le deuil, c'est tre condamn  le porter
longtemps. Je me rappelle, me dit l'un d'eux, quand j'tais tout petit,
une fois qu'on m'a mis en noir, ce noir, je l'ai port toute mon enfance.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 13 dcembre_.--Aujourd'hui quelqu'un me disait qu'il a entendu
de ses oreilles, le nouveau prfet de la Seine demander o tait l'avenue
de l'Opra. Hier, la femme, la femme d'un diplomate de ma connaissance me
racontait, que le nouveau charg d'affaires, je ne sais plus o,
sollicitait d'elle quelques renseignements. Elle lui dit: Vous les
trouverez, sans doute, dans le Gotha.  quoi il rpondit: Le Gotha,
qu'est-ce que c'est que a?

Un ministre plnipotentiaire ignorant l'existence du Gotha, c'est trop
violent, vraiment!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 dcembre_.--Les livres de Loti, il me semble y trouver la
senteur de bitume, de la momie de femme, aux petits bouquets de fleurs
sous les aisselles, que j'ai vue dtortiller  l'Exposition de 1865.

Daudet me disait, ce soir, qu'on tait venu le chercher, pour la mort de
sa mre, au moment o il tait en train de faire le premier feuilleton de
l'VANGLISTE, et qu'il avait t pour lui trs douloureux, de reprendre
ce feuilleton, o la fiction de son roman se mlait  la ralit du triste
spectacle, qu'il venait d'avoir sous les yeux.

L-dessus, il passe au rcit des impressions de la matresse d'allemand de
son fils, de Mme Ebsen, que je viens de cogner dans l'antichambre. Le jour,
o elle est venue donner la leon  Lon, et qu'il lui a donn les deux
numros parus du journal: Aujourd'hui, a-t-elle dit  son lve, il n'y
aura pas de leon, vous allez me traduire le roman de M. votre pre. Et
derrire la porte, Daudet l'entendait rire  Oh! pas d'un _chur_ cette
phrase moquant son accent scandinave. Puis quand elle fut arrive : Mre,
nous ne nous quitterons jamais! elle dit: a me fait trop d'impression,
ne traduisez plus, je veux lire cela toute seule!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 17 dcembre._--Il est de par le monde, un certain nombre de
femmes tendres et toques, dont c'est charmant d'tre l'ami intime, l'ami
de coeur, mais dont je ne voudrais  aucun prix tre l'amant.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 17 dcembre_.--Ce temps, il m'est venu l'ide de faire un carton
de cent eaux-fortes modernes, pour tre l'occupation de mon aprs djeuner
de mon aprs-dner, avant que je me mette au travail, et me tenir lieu de
la fumerie d'autrefois. Et je reste des heures en contemplation devant le
noir de l'eau-forte de Seymour Haden intitule: (A sunset in Ireland)
Coucher de soleil en Irlande;--en contemplation devant le noir de ce bois,
au bord de l'eau, sous le crpuscule, devant ce noir de Rembrandt que lui
seul de tous les aquafortistes modernes a retrouv, devant ce noir qui a
quelque chose de la grasse nuit d'un dessin excut au suif.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 20 dcembre_.--J'ai une voisine qui a une maladie de femme, et
qui va en consultation, tous les ans, chez un clbre mdecin de Belgique.
Cette anne-ci, il lui a demand, si elle avait un calorifre dans sa
maison. Sur sa rponse affirmative il lui a dit: Eh bien, c'est tout 
fait inutile que je continue  vous soigner.

Et l'on me demande pourquoi, je n'aime pas les inventions modernes, parce
qu'elles sont ou dangereuses ou tout au moins destructives du confort de
la vie.

       *       *       *       *       *

--------Dos de jeune fille du peuple: reins carrs se dessinant sous des
renflements de jeune graisse, nuque de cariatide  la couleur brune
orange, sur lequel brille un collier de gros grains de verre, oreilles
aux extrmits carlates.

       *       *       *       *       *

_Samedi 23 dcembre._--Seymour Haden, Whistler oui, c'est pas mal...
c'est de la jolie eau-forte d'amateur! me dit Legros.

Diable, comme jugement de confrre, il est pas mal svre!

Puis voil ce Legros, dvoilant un fin comdien, dans la charge d'une
soire d'_esthtes_, avec toutes les pantomimes dans le _bleu_, et les
pmoisons clestes, que produit chez eux, l'audition d'un morceau de
musique prraphalique.

La comdie est coupe par l'histoire d'un M. Punaise en Angleterre, d'un
monsieur trs riche qui a demand  changer de nom, et qui, le jour, o il
a obtenu un nouveau nom, a vu les punaises, quitter, dans la bouche de ses
concitoyens, leur ancienne dnomination, et s'appeler de son nouveau nom.

       *       *       *       *       *

--------Quel joli peintre en paroles de la vie parisienne, que ce Forain.
Ce soir, il nous peint, au moment de l'arrive d'une petite manicure
bossue, une maison de la rue d'Edimbourg, une de ces maisons, peuples de
bas en haut, de cocottes, depuis la cocotte du premier au coup au mois,
jusqu' la cocotte _cherche-dner_ sur le boulevard, des tages
suprieurs. Au cri de: La voil! c'est, de haut en bas, une ouverture de
toutes les portes, et la runion et l'assemblage de toutes les femmes
mles, et se faisant faire les ongles sur le palier, au milieu des autres
locataires groupes et tages sur les marches de l'escalier.

       *       *       *       *       *

--------Une folie, un prurit de japonaiseries, cette anne, j'aurai
dpens l dedans 30 000 francs: tout l'argent que j'ai gagn, et parmi
tout cet argent, je n'aurai jamais trouv 40 francs pour m'acheter une
montre en aluminium.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 29 dcembre_.--Dner hier chez Daudet, avec le peintre Beaulieu,
le peintre des feux de Bengale dont j'ai donn l'atelier dans MANETTE
SALOMON, et que j'ai perdu de vue, au moins depuis quinze ans.

C'est le mme homme, mais un peu plus hirsute, et avec une paire de
lunettes.

       *       *       *       *       *

_Samedi 30 dcembre_.--Au milieu de la gaiet et du tapage des
conversations, Nittis adoss  son bureau du fond de l'atelier, me dit
dans sa jolie langue enfantine, sur une note mlancolique: Oh, quand on a
pass la premire jeunesse... quand il n'y a plus dans les veines, un
certain bouillonnement du sang... la vie, ce n'est plus gure attachant...
et moi encore tout enfant--j'avais dix ans--j'ai entendu: Il y a un
monsieur qui s'est tu... c'tait de mon pre qu'il s'agissait... vous
concevez la vie ferme que a m'a fait l-bas... deuil et solitude... et
des notions tout lmentaires... lire et crire: 'a t tout... le reste
c'est moi qui me le suis donn... je me suis entirement form par la
rflexion solitaire... cela m'a laiss une navet... et vous concevez que
dans la socit actuelle cette navet...

Nittis ne finit pas sa phrase.




ANNE 1883


_Lundi 1er janvier_.--Dans l'aprs-midi Daudet, qui vient avec sa femme et
ses enfants, me souhaiter le bon an, m'annonce que Gambetta est mort.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 3 janvier_.--Dieulafoy faisait, au fumoir de la princesse, le
rcit de l'hroque mort de Trousseau.

Trousseau donnait  tter une grosseur dans sa jambe  Dieulafoy, en
lui disant: Voyons, qu'est-ce que c'est que cela... et que ce soit un
diagnostic srieux?

--Mais c'est...

--Oui c'est... et il se servit du mot scientifique... et avec cela on a
le cancer... j'ai le cancer... oui je l'ai... maintenant gardez cela pour
vous, et merci.

Et il continuait  vivre comme s'il ne se savait pas condamn  jour fixe,
donnant toujours ses consultations, recevant le soir,  des soires o
l'on faisait de la musique,--serein et impntrable.

Il s'affaiblissait cependant, ne pouvant plus sortir. Alors il renvoyait
sa voiture au mois, et continuait  donner des consultations, chez lui.

Toutefois, malgr sa volont et son courage, le changement qui se faisait
en sa personne, apparaissait  tous les yeux, et le bruit se rpandait
qu'il avait un cancer. Sur ce, des mres accouraient chez lui, disant
brutalement au mdecin: Mais est-ce vrai? on dit que vous allez mourir!
Mon Dieu, qu'est-ce que va devenir mon enfant?... qu'est-ce que va devenir
ma fille, quand viendra sa pubert? Trousseau souriait, leur faisait
signe de s'asseoir, et leur dictait de longues recommandations.

Et encore les derniers mois de sa vie, taient empoisonns par de noirs
soucis de famille, et de terribles affaires d'argent  arranger.

Enfin il ne pouvait plus se tenir debout. Il fallait s'aliter. Couch, il
recevait des amis, ras, la toilette faite, dans l'tat d'un homme qui
aurait une lgre indisposition.

Bientt il souffrait des douleurs atroces. Seulement alors il demandait
qu'on l'injectt de morphine, mais  des doses infinitsimales, et qui
lui donnaient le repos et le calme, pendant quelques minutes, puis il
revenait  sa vie douloureuse, se secouait, et disait  l'ami mdecin, qui
se trouvait prs de lui: Faisons un peu de gymnastique intellectuelle,
causons de... Et il nommait une thse mdicale quelconque, voulant
conserver intactes les facults de son cerveau, jusqu'au bout.

Un jour il laissait chapper: J'esprais une perforation ou une
hmorrhagie, mais non ce sera plus long--et il puisait dans cette
maladie les souffrances de la mort  long terme.

Cela dura ainsi sept mois, pendant lesquels je le rpte, il ne laissa
jamais voir qu'il savait devoir mourir  tel jour.

Dans les derniers temps, Nlaton vint lui faire une visite.

--Ta dernire visite, hein?

Nlaton fit un signe d'assentiment.

L-dessus Trousseau lui dit en parlant d'un camarade de province,--je
crois Charvet: J'aurais bien voulu le voir dcorer... tu devrais bien
faire cela.

Nlaton revenait quelques jours aprs, et lui disait: Cette fois-ci, mon
ami, hlas! c'est la dernire... mais le dcret est sign.

Quand il fut au moment de mourir, il dit  sa fille de s'approcher, lui
prit la main, et soupira: Tant que je te la serrerai, je serai vivant...
Aprs cela, je ne saurai plus o je serai...

       *       *       *       *       *

--------Un professeur d'esthtique disait, ces jours-ci,  une personne
de ma connaissance, qu'il ne faisait aucune diffrence entre les jolies
femmes et les autres... Aprs cette profession de foi, qu'il soit le mari
de sa femme trs bien,--mais professeur d'esthtique? Non.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 5 janvier_.--Pas de discussion sur Gambetta, ou nous tapons!
s'criait, ce soir, le fils de Daudet, donnant la profession de foi de son
collge.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 7 janvier._--J'ai un pauvre diable de cousin loign qui vit
avec dix-neuf cents francs, gagns dans un ministre. Comme je lui demande
aujourd'hui o il demeure, il me rpond: 21, rue Visconti... J'habite la
chambre de Racine: une chambre o il fait bien froid et o il y a si peu
de jour, que j'ai toutes les peines du monde  m'y faire la barbe. La
chambre de Racine cote 300 francs par an.

       *       *       *       *       *

_Mardi 9 janvier_.--Dner du _Temps_. La conversation de ce soir, est tout
entire consacre  Gambetta. Charles Robin dit qu'il existait deux
perforations  l'appendice coecal. Il croit que l'accident du revolver n'a
eu aucune influence, que 'a t concomitant, que l'homme,  quelques mois
de l,  quelques jours peut-tre, tait condamn  prir,  la suite
d'une indigestion, d'une fatigue, d'un rien.

Quel coup! laisse chapper, en entrant, Spuller, dont la grosse chair a
le plissement d'un vrai chagrin.

On parle du cerveau du mort, qui est chez un tel, de son bras, qui est
chez un autre, de je ne sais quoi de son corps, qui se trouve chez un
troisime. C'est horrible aujourd'hui la dispersion d'un cadavre illustre.

Quelqu'un a fait allusion  la possibilit d'une opration. Une
opration! s'crie Liouville. Vous ne savez donc pas ce que Verneuil a dit
 l'autopsie: Mes enfants, quelle grce d'tat que nous ne soyons pas
intervenus!

Notre ami mangeait gloutonnement, interrompt Hbrard avec un sourire
gamin. Vous rappelez-vous les perdreaux, il les engloutissait... il a
peut-tre aval un grain de plomb, cela suffit pour une perforation,
n'est-ce pas?... Lannelongue, qui a crit cent pages, sur sa maladie,
croyait  un morceau de truffe du djeuner, qui lui avait donn une
indigestion.

Spuller accabl: Il tait aussi grand qu'il tait bon, car il tait le
meilleur des hommes! Il ajoute: Au fond, on ne le sait pas, mais ce
qu'il aimait, c'tait la science et la philosophie... Quand Robin a t
nomm snateur, cette nomination lui a fait autant de plaisir que les
lections de 76. Il disait: Voil Robin nomm, c'est le commencement,
nous serons un jour les matres de l'Acadmie de Mdecine, et
alors...--ajoutait-il avec ce ton vainqueur et goguenard qu'il avait
habitude de prendre,--nous les mnerons loin!

L-dessus une discussion sur son crne, qui dcidment a une
pesanteur, infrieure  celle de Morny. Et tout le monde d'ici est
humili, trs humili de cela, et proclame que la pesanteur n'est rien,
et que tout est dans la beaut des circonvolutions, et que Gambetta a
les plus belles circonvolutions du monde: _des circonvolutions 
bourrelets_ qui taient  l'troit dans sa _puissante bote crnienne_.

... Un grand homme de caf! jette Hbrard,--et comme on cherche  voir
dans le blanc de ses yeux, s'il est srieux ou s'il blague,--le directeur
du _Temps_ improvise une thorie, loquemment paradoxale, dans laquelle il
proclame que le caf, est une sorte d'cole normale d'humanit trs
parfaite, o l'on arrive de suite au ferraillement et au corps  corps,
sans les _salamalecs_ et les exordes de la porte.

Du Mesnil raconte ensuite, comment Gambetta a eu l'oeil crev, c'est par
la pointe d'un couteau qu'un repasseur, tabli  la porte de sa maison,
promenait sur sa meule, et dont l'enfant s'tait trop approch, pour voir
les tincelles.

       *       *       *       *       *

_Lundi 15 janvier_.

... Oui, reprend Dumas avec une conviction dsespre, tous les hommes,
la premire fois que je les vois, ma premire impression est de les
regarder comme des coquins... et aussi toutes les femmes comme des
coquines. Quand dans le tas, il se trouve un honnte homme ou une honnte
femme, je le reconnais toutefois... Mais ma premire impression est celle
que je vous dis.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 17 janvier_.--Les journaux de ce matin m'apprennent
l'arrestation du prince Napolon, et la discussion de la Chambre sur la
proposition de Floquet. Le prince Napolon m'est indiffrent, mais cette
pauvre princesse avec son habitude amoureuse de Paris. Cela me trouble
toute la journe...

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 janvier_.--Je me rends au dner du _Temps_; au milieu de
vocifrations d'aboyeurs de journaux, criant la _dmission du ministre_.
Peu de monde, on ne sait rien, on croit que le ministre a donn sa
dmission et qu'il l'a retire. Des hommes soucieux, proccups, inquiets.
Charles Edmond arrive, mis en retard par le long discours de Clemenceau.
Dumont, de l'instruction publique, suit Charles Edmond. Il nous annonce
que le ministre a positivement donn sa dmission, mais que trois
ministres restent. On parle du discours de Clemenceau,  la fin duquel
l'orateur tait trs fatigu... Une conversation gnrale, o l'on entend
la voix tendre du gros Spuller, disant  Berthelot: Il a trouv dans le
cerveau de notre grand ami, une finesse...

Et les aparts se taisent, et l'on coute Spuller parlant de son grand ami
mort, avec un peu de la religion d'un amoureux. Il dit  peu prs cela:
Il tait trop bon et il n'avait pas le sens critique de l'humanit, ce
qui le rendait parfois un mauvais juge des hommes, avec lesquels il tait
en rapport, mais quelquefois aussi, il voyait parfaitement juste...

Spuller s'arrte quelque temps et reprend:

Voyez-vous, il avait des conceptions, des conceptions comme celle-ci: un
jour, parlant du couronnement de l'Empereur de Russie, il m'a dit, qu'en
cette occasion, il fallait que la France affirmt  la face de l'Europe,
firement, la Rpublique, et qu'il voulait envoyer  ce couronnement,
comme reprsentant du pays, devinez qui? le duc d'Aumale, oui, le duc
d'Aumale! C'tait brave, n'est-ce pas?... D'autant plus qu'il s'attendait
 ce qu'on aurait dit, qu'il faisait cela, pour devenir plus tard ministre
du prince.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 25 janvier_.--Une immense pice, aux boiseries blanches, aux
rideaux de serge verte, au milieu un lustre de cafs de province, et par
une fente des rideaux ferms, une filtre de lumire ensoleille, tombant
d'une faon toute rembranesque, sur les crnes d'une range d'hommes ples,
d'hommes jaunes, et clairant un coin d'un terrible paysage alpestre,
comme peint avec des couleurs de dcomposition. C'est le salon
extraordinairement bourgeois, o sont runis les amis et les connaissances
de Dor, pour le mener au cimetire...

Elle m'a surpris, cette mort, quoique la dernire fois que je l'ai vu,
Dor se plaignt d'un touffement continuel.

Au temps de la jeunesse du peintre, je l'avais trouv insupportable, plus
tard, et surtout depuis quelque annes, o je dnais avec lui chez Sichel,
j'avais dcouvert sous l'enveloppe balourde et grossire de l'homme, un
loyal garon.

       *       *       *       *       *

--------Une monarchie tempre par de l'esprit philosophique: au fond,
voil ce qu'il me faudrait. Mais que je suis bte, ce gouvernement, c'est
celui de l'infme Louis XV.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 31 janvier_.--C'est beau ce Paris, la nuit, vu du haut du
Trocadro, c'est beau, cette obscurit solide, sillonne de feux. On
dirait une mer aux vagues de pierres phosphorescentes.

Un tout petit dner chez la princesse. D'hommes, il n'y a gure que
Popelin, Lavoix et moi. La princesse ple, fatigue, jouant l'attention
autour de ce qu'on dit, mais compltement absente. Elle s'chappe  dire,
en parlant de la Conciergerie, avec un geste qui semble repousser l'image
de sa cervelle: La prison; je n'aime pas voir cela... et elle en reste
l de sa phrase.

On cause de la malle des papiers du prince Napolon, qui  t saisie...

       *       *       *       *       *

--------C'est peut-tre dommage, que nous n'ayons pas pu finir notre
oeuvre historique, comme nous pensions le faire, par une histoire
psychologique de Napolon, par une espce de monographie de son cerveau.
On nous a vu faire de la petite histoire; l dedans, je crois, qu'on nous
aurait vu en faire, de la tout  fait grande!

       *       *       *       *       *

_Mardi gras 6 fvrier_.--Ce soir nous causions impressions d'enfance. Mme
de Nittis disait qu'elle n'avait de ce temps qu'un souvenir, un seul.
Quand elle se rveillait dans son petit lit, elle voyait toujours sa mre
travaillant dans l'ombre transparente d'un abat-jour de lampe, une vision
qui la faisait se rendormir pleine de scurit. Sa mre, elle se la
rappelle comme dans du clair-obscur.

Les souvenirs affluent plus nombreux chez mon ami, Nittis se revoit tel
qu'il s'est apparu, la premire fois, qu'il s'est regard dans une glace:
une petite figure toute ple, dit-il, de grands cheveux filasse,--lui
maintenant si brun;--une petite blouse noire  pois blancs.

Il se rappelle aussi quand tout petit, il allait  une cole de petites
filles, o il tait le seul garon. L, il avait pour matresse, une
grande fille, nomme _Esperanza_ qui l'aimait beaucoup, et qui dans les
rcrations, s'asseyait sur les marches de l'escalier, lui renversant la
tte sur ses genoux, et lui caressant les cheveux, pendant que le petit
fouillait de son regard amoureux le bleu profond du ciel. Nittis a eu, ds
l'enfance, une sorte de passion pour les ciels, il me parlait un autre
jour, des longs temps qu'il passait  regarder les gros nuages blancs de
son pays, qui ne sont pas informes, comme ceux de chez nous, mais qui se
modlent dans le ciel, sous d'innombrables facettes. Et aujourd'hui encore,
dans le parc Monceaux, il me faisait remarquer, dans une espce d'ivresse
d'admiration, le ton cendr du ciel, ce ton unique et distingu entre tous,
et que l'on ne rencontre pas en Italie.

De cette pension Nittis se rappelait une scne qui lui avait fait
grand'peur. Il se voyait dans une chambre entour de petites filles; et de
la chemine sortait une vieille femme, une vieille fe, qui avait un
piment, tout rouge dans sa bouche, sans doute pour faire croire  du feu,
 de la flamme, et la vieille qui tait une fillette, travestie, se
faisait amener le petit poltron, et lui mettait des bonbons dans la main.

       *       *       *       *       *

--------Expression d'un marchand d'eau-de-vie artiste: Oui, c'est
de l'eau-de-vie... mais pas de l'eau-de-vie qui _donne chaud sous les
ongles_.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 9 fvrier_.--Zola disait hier chez Daudet que nous avions un
malheur... que nous avions trop besoin de nous faire plaisir... qu'il
fallait, que la page que nous crivions, nous donnt aussitt, aprs sa
fabrication, le petit bonheur d'une harmonie, d'un tour, d'un _orn_,
auquel nous sommes habitus ds l'enfance.

       *       *       *       *       *

--------M..., un modiste de filles, dclarait qu'il n'habillait pas les
femmes du monde, parce qu'elles manquaient de conversation.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 16 fvrier_.--Ce soir, au milieu de paroles vides et baveuses,
un homme politique dit, que les seules salles  manger  Paris, o
mangeaient des hommes d'tat de l'tranger, et dont les matres de maison
avaient tir une force et une puissance extraordinaires: c'taient les
salles  manger de Girardin et de Gambetta.

Il attribuait aux djeuners de Gambetta, dont les invitations _happaient_
tout homme de marque, descendu dans un htel de Paris, il attribuait sa
popularit en Europe, une popularit au del des frontires, comme aucun
Franais n'en avait jamais eue, et il proclamait que c'tait par ces
djeuners, qu'il tait entr en relations intimes avec les membres des
Parlements d'Angleterre, d'Italie, de Hongrie, de Grce.

       *       *       *       *       *

_Samedi 17 fvrier_.--Le peintre Munckaczy, ce peintre  la solide et
grasse peinture: un grand corps dgingand, surmont d'une broussaille
grise de cheveux, qui ressemble  un buisson d'automne couvert de toiles
d'araignes. De ce long corps qui se laisse tomber sur les divans, avec
des affaissements de pantin cass, sort une voix doucement dolente, se
plaignant d'une fatigue qui ne lui permet pas mme de soulever les bras.

       *       *       *       *       *

_Lundi 19 fvrier_.--_Excelsior_  l'Eden, un ballet, qu'on pourrait
appeler le ballet de la danse de Saint-Guy, huit cents jambes
perptuellement en l'air, dans des flamboiements et des paillons de verre
de kiosques chinois, dans des feux de Bengale canailles:--une frnsie de
mouvement, vous donnant une courbature, parmi de la lumire faisant mal
aux yeux, comme si, on avait, trois heures, l'oeil  un kalidoscope,
vigoureusement secou.

L dedans une prostitution plus lugubre, que jamais, avec des femmes
cherchant le macabre et l'aspect pourriture d'hpital.

 propos de la lumire lectrique, il y aurait un trs joli emploi  en
faire dans l'amour. Il serait peut-tre trs agrable de jouir d'un corps
de femme, ainsi _clairdelun_.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 fvrier_.--Ce soir, aprs dner, au pied du lit en bois sculpt,
o on sert les liqueurs, Zola se met  parler de la mort, dont l'ide fixe
est encore plus en lui, depuis le dcs de sa mre.

Aprs un silence, il ajoute que cette mort a fait un trou dans le
nihilisme de ses convictions religieuses, tant il lui est affreux de
penser  une sparation ternelle. Et il dit, que cette hantise de la mort,
et peut-tre une volution des ides philosophiques, amene par le dcs
d'un tre cher, il songe  l'introduire dans un roman, auquel il donnerait
un titre, comme La Douleur.

Ce roman, il le cherche, dans ce moment, mais en se promenant dans les
rues de Paris, sans en avoir encore trouv l'action, car  lui, il faut
une action, n'tant pas du tout, dit-il, un homme d'analyse.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 25 fvrier_.--Dner chez Mme Charpentier mre, avec les Sandeau,
que je rencontre pour la premire fois. Chez Sandeau, chez le romancier
aux petits yeux noirs, dans des carnations grises, dlaves, comme
passes  la lessive, il y a de la chair dpassionne, recouverte de
l'impassibilit de l'homme revenu de tout et d'ailleurs.

       *       *       *       *       *

-------- ce qu'il parat, Liverpool est la ville, o l'on trouve au
meilleur march, les plus excellentes montres. Cela tient  ceci. Aussitt
qu'une montre est vole  Londres, le voleur sait qu'il y a deux ou trois
maisons, o il y a un four, toujours chauff... Et la montre achete, est
aussitt convertie en lingot, et le mouvement envoy  Liverpool. Et l'on
peut avoir pour rien l, un mouvement Brguet, remis dans une cuvette
d'argent.

       *       *       *       *       *

_Samedi 3 mars_.--Il a vraiment un comique charmant qui vous extirpe le
rire, mais ce comique, quand on veut le retrouver, le fixer sur le papier,
en donner un mot, une saillie, une plaisanterie, ce n'est plus rien.
C'tait fait d'un je ne sais quoi de cocasse dans le moment, qui s'est
vapor. L'esprit de X..., on pourrait dire qu'il ressemble  d'amusantes
caricatures, traces par la badine d'un peintre humoristique, sur le sable,
 la margelle de la mare montante.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 4 mars_.--Je cherche dans la Petite fille du marchal (CHRIE)
quelque chose ne ressemblant plus  un roman. Le manque d'intrigue ne me
suffit plus. Je voudrais que la contexture ft diffrente, que ce livre
et le caractre de Mmoires d'une personne, crits par une autre...
Dcidment le nom roman ne nomme plus les livres que nous faisons. Je
voudrais un titre nouveau, que je cherche sans le trouver, o il y aurait
peut-tre  introduire le mot: HISTOIRES au pluriel, avec une pithte
_ad hoc_, mais voil le _chiendent_: c'est l'pithte... Non il faudrait
pour dnommer le nouveau roman, un vocable unique.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 mars_.--Je vais aujourd'hui, pour mon roman, chez Pingat, le
fameux couturier.

Au premier, les magasins: des pices basses au plafond noirci par la
lumire du gaz; aux portes et aux plinthes peintes en noir, dans des
encadrements dors, aux murs tendus de verdures du vert le plus triste, et
comme choisi exprs,  l'effet de faire ressortir la fracheur et la
gaiet des soies et des satins pour robes. Entre ces lugubres verdures,
des femmes promenant sur elles des robes, des femmes, qui,  ce mtier de
porte-manteaux, ont perdu quelque chose de vivant, et ont gagn un certain
automatisme. La plupart sont jeunes, et toutefois paraissent vieillottes.
C'est amusant, le moment, o on leur prend sur le dos, le vtement
qu'elles talent et font valoir, de les apercevoir dfiler devant vous,
sautillantes,  la faon de femmes dvtues, et qui courraient avec des
babouches sans talon.

Arrive Pingat. Il porte un veston  large collet de velours ouvrant en
coeur sur la poitrine, un collet, o sont toujours piques deux ou trois
pingles pour les besoins de son mtier.

Il parle lentement, avec une voix toupe, et cela pendant qu'il pelote et
manie et chiffonne, de ses doigts caressants, des satins, dans lesquels il
fait courir des moires et des cassures luisantes. Il dit, tout en laissant
traner, comme voluptueusement, la main dans ces toffes, il dit que c'est
l't, devant les fleurs, qu'il cherche la gamme des tons de ses toilettes,
et il se plaint qu'il trouve chez ses clientes une certaine rsistance 
accepter le jaune: que c'est la plus belle couleur.

Et comme je lui rponds, que le jaune n'a fait son entre dans la toilette
de la femme occidentale, que depuis le rideau de la Salom de Regnault, il
se tourne vers son commis, un petit brun, en lui disant: Justement nous
en parlions, ce matin, avec M. Auguste.

L-dessus entre, se balanant dans un dandinement mlancolieux, Lonide
Leblanc. Elle donne des poignes de main  l'anglaise  tous les commis,
et laisse tomber de sa bouche, appuye sur le manche de son parapluie:
J'ai besoin d'un costume... pour danser... c'est forc... il faut quelque
chose de tout  fait bien. Et s'affalant sur le canap  ct d'elle,
elle ajoute: Au fait je suis fichue!... vous allez bientt tre oblig,
monsieur Pingat, d'apporter des fleurs sur ma tombe!

Un mot spirituel, un mot  la Sophie Arnould, de la charmante actrice,
qu'on me citait justement, avant-hier: Comme on lui disait qu'elle devait
tre riche, que le prince avait d bien faire les choses, elle rpondait:
Non, non, les d'Orlans en sont encore aux prix de 48!

       *       *       *       *       *

--------Un auteur dramatique disait de son collaborateur: Mon
collaborateur passe dans le public, pour connatre les femmes... voici qui
est vraiment amusant... j'aurais dpens mon argent et ma sant avec elles,
et ce serait lui qui les connatrait, merci... c'est moi, c'est moi qui
les connais, bougres d'imbciles!

       *       *       *       *       *

_Lundi 2 avril_.--Un jour, o je devais travailler, donn tout entier, 
la _premire_ du printemps,  la gaiet riante du premier beau jour de
l'anne.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 avril_.--Ce matin en me levant, prs de m'vanouir, j'ai t
oblig de m'accrocher aux meubles pour ne pas tomber. Je serais cependant
bien heureux de finir mon roman commenc... Aprs que la mort me prenne,
quand elle voudra, j'en ai assez de la vie.

       *       *       *       *       *

--------Rue Godot-Mauroy, parmi la paille tendue sur le pav pour le
repos et la tranquillit d'une agonie, des enfants se roulent joyeusement,
avec quelque chose du bonheur, qu'on a dans la campagne sur l'herbe. a
peut donner une image tristement jolie.

       *       *       *       *       *

--------La communication que j'ai eue, ces temps-ci, du journal de Mlle
***, du journal des amourettes d'une cervelle de seize ans, me donne la
certitude absolue, que la pense de la jeune fille, la plus chaste, la
plus pure, appartient  l'amour, et qu'elle a tout le temps un amant
crbral.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 avril_.--Aujourd'hui, en me promenant avec de Nittis, je lui
parlais de l'acuit que prenait chez moi le sens de l'odorat dans la
migraine, si bien qu'alors que je fumais encore, il m'arrivait de me
relever, pour jeter dans l'escalier un paquet de tabac qui tait dans la
pice voisine.

De Nittis, lui me dit que chez lui, le vin dveloppe singulirement
l'acuit du sens de la vue, et que djeunant  Londres, dans un cercle,
o il buvait deux ou trois verres de vin, en revenant chez lui, dans
ces voitures, compltement ouvertes devant, il voyait la rue _toute
peinte_--et lorsqu'il n'avait pas bu de vin, son oeil avait besoin de
la chercher longtemps la rue, pour la peindre.

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 avril_.--Le nez de Zola est un nez trs particulier, c'est un
nez qui interroge, qui approuve, qui condamne, un nez qui est gai, un nez
qui est triste, un nez dans lequel rside la physionomie de son matre; un
vrai nez de chien de chasse, dont les impressions, les sensations, les
apptences divisent le bout, en deux petits lobes, qu'on dirait, par
moments, frtillants. Aujourd'hui, il ne frtille pas ce bout de nez, et
rpte ce que la voix morne du romancier formule sur le ton de: Frre, il
faut mourir,  propos de la vente de nos livres futurs: Les grandes
ventes... nos grandes ventes sont finies!

Le dner se termine dans une causerie sur ce pauvre Tourguneff, que
Charcot dclare perdu. On parle de cet original conteur, de ses histoires
dont le commencement semblait sortir d'un brouillard, ne promettait ds
d'abord pas d'intrt, et qui devenaient,  la longue, si prenantes, si
attachantes, si empoignantes. On aurait dit de jolies et dlicates choses,
passant lentement de l'ombre dans la lumire, avec un veil graduel et
successif de leurs plus petits dtails.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 18 avril_.--Ce soir, chez la princesse, le vieux Franck se
plaint que tout soit  la philologie, que le monde scientifique ne veuille
plus que des noms, qu'il y ait une convention pour rejeter les ides, ces
_vieilles aristocrates_, selon son expression.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 20 avril_.--Dner chez Charpentier.

On cause des jeunes. On dplore leur manque d'entrain, de gaiet, de
jeunesse, et cela amne  constater la tristesse de toute la jeune
gnration contemporaine, et je dis que c'est tout simple: que la jeunesse
ne peut tre que triste, dans un pays sans gloire, et o la vie est trs
chre.

L-dessus Zola enfourche son dada: C'est la faute  la science! Il y a
de cela, mais ce n'est pas tout.

       *       *       *       *       *

_Samedi 21 avril_.--Le pote anglais Wilde me disait, ce soir, que le seul
Anglais qui avait lu Balzac,  l'heure actuelle, tait Swinburne.

       *       *       *       *       *

--------Un vritable homme de lettres, que notre vieux Tourguneff. On
vient de lui enlever un kyste dans le ventre, et il disait  Daudet, qui
est all le voir ces jours-ci: Pendant l'opration, je pensais  nos
dners, et je cherchais les mots, avec lesquels je pourrais vous donner
l'impression juste de l'acier, entamant ma peau et entrant dans ma
chair... ainsi qu'un couteau qui couperait une banane.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 26 avril_.-- la suite d'un cas de folie rotique, racont par
Charcot, Alphonse Daudet de s'crier: Ah! le beau livre qu'il y aurait 
crire sous le titre: HISTOIRE DU VICE. Pardieu, oui!

En revenant ce soir  Auteuil, dans mon compartiment o je suis seul,
montent deux jeunes hommes que je sais tre bientt des officiers en
bourgeois. Et les voici, tout le temps sans me connatre,  parler de mes
livres, de ma maison. C'est pas mal gnant sur un chemin de fer, o 
chaque station peut monter quelqu'un qui vous apostrophe par: Ah! c'est
vous, mon cher Goncourt!

       *       *       *       *       *

--------Fabriquer de la vertu, je ne dis pas que cela n'arrive pas
quelquefois  des crivains propres, mais j'affirme que tous les crivains
qui ont fait des chaussons de lisires  Clairvaux, ou de vilaines choses,
pour lesquelles il n'y a pas de gendarmes, n'inventent dans leurs livres,
que des gens honntes. C'est en quelque sorte une faon de rhabilitation.

       *       *       *       *       *

-------- voir ce qui commence, le rgime de la libert sera le plus
effroyable despotisme qui ait jamais exist: le despotisme d'un
gouvernement, un jour, matre et possesseur de tout.

       *       *       *       *       *

_Mardi 1er mai_.--Djeuner chez Ledoyen  l'ouverture du salon. Daudet
nous tte Zola et moi pour savoir s'il doit se prsenter  l'Acadmie.
Nous l'y engageons.

       *       *       *       *       *

--------Ce soir, au dner de quinzaine, chez Brbant, Berthelot parle de
l'acuit de l'oue, que dveloppent tonnamment chez lui, les excs de
travail.

Il se rappelle une poque, o il ne pouvait plus dormir la nuit, empch
par le bruit d'un marteau, bruit qu'on croyait imaginaire. Des recherches
taient faites, et le marteau existait vraiment, mais  sept ou huit
maisons de l, et  une distance, o il paraissait impossible qu'on pt
l'entendre.

Il est parl ensuite de Pasteur, et du mystre de ses procds, qui lui
donne quelque chose du ct secret d'un hermtique du XVe sicle.

L-dessus le nom de Rouher est prononc par Hbrard, et Spuller de
soutenir, avec une certaine animation, que Rouher n'a jamais t qu'un
habile causeur d'affaires, tandis que le vritable orateur de l'Empire a
t Billault, que lui a support le poids des affaires les plus
importantes, comme la question romaine. Et il avait ce talent, dit Spuller,
de faire avaler cette politique  la fois papaline et _libre penseuse_ de
l'Empereur, et son discours faisait dire  des _malandrins_ comme moi:
Non, il n'est pas chang, il est toujours avec nous, et faisait dire en
mme temps au parti imprialiste catholique: Billault, il dfend les
grands principes moraux!

       *       *       *       *       *

--------Tous des timides ou des lches--mme les gens d'glise... est-ce
que le prsident Grvy, le chef de ce gouvernement qui a _dchristianis_
la France, aurait d trouver un prtre pour baptiser sa petite-fille?

       *       *       *       *       *

--Au passage de l'Opra, dans la galerie de l'Horloge, au dessous de
ALBANEL MAILLARD. _Achat de garde-robes en tout genre_, on lit: _Location
d'habits_.

Cette annonce rend rveur. L'on songe aux circonstances romanesquement
parisiennes, pouvant faire louer un habit  un homme, qui en est dpourvu.
Et la tentation de cet habit, est donne aux gens qui en ont besoin, par
un mannequin de la plus jolie figure qui soit, en carton rose, avec des
yeux bleus, des cheveux blonds friss, des moustaches noires: un mannequin
 cravate blanche et  gants jaunes.

       *       *       *       *       *

_Samedi 5 mai_.--Dner avec le pote Oscar Wilde.

Ce pote, aux rcits invraisemblables, nous fait un tableau amusant d'une
ville du Texas, avec sa population de _convicts_, ses moeurs au revolver,
ses lieux de plaisir, o on lit sur une pancarte: _Prire de ne pas tirer
sur le pianiste qui fait de son mieux_. Il nous parle de la salle de
spectacle, qui comme le plus grand local, sert aux assises, et o l'on
pend sur la scne, aprs le thtre,--et o il a vu, dit-il, un pendu qui
se raccrochait aux montants des coulisses, et sur lequel les spectateurs
tiraient de leur place.

Dans ces pays, il paratrait aussi, que pour les rles de criminel, les
directeurs de thtre sont en qute d'un vrai criminel, et quand il s'agit
de jouer Macbeth, on fait des propositions d'engagement  une
empoisonneuse, au moment de sortir de prison: et l'on voit des affiches
ainsi conues: _Le rle sera rempli par Mme X***_, et entre parenthses
(_10 ans de travaux forcs_).

       *       *       *       *       *

--------Tous des vaniteux, les collectionneurs d' prsent. Acheter un
objet dans l'ignorance de tout le monde,  une vente compltement inconnue,
et emporter cet objet, chez soi, o personne ne venait le voir: c'est ce
que moi et les amateurs de mon temps faisaient.  ces conditions, aucun
des amateurs du moment prsent, ne dpenserait 50 francs pour un objet
d'art, ft-il le plus parfait des objets d'art.

       *       *       *       *       *

--------Le silence du printemps est pour ainsi dire sonore. Il y a comme
un veil de bonheur bruyant  la cantonade, que l'air charrie dans les
premiers plans.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 mai_.--Invit  dner chez Daudet au moment o je pntre ce
soir dans son cabinet, je trouve Ebner, son secrtaire, assis en face de
lui, et mettant  une lettre, une adresse que Daudet lui dicte: L, ou au
caf de Madrid, ajoute-t-il. Et quand Ebner sort: N'est-ce pas, c'est
bien entendu, les deux lettres seront portes ce soir? dit-il encore.

Il y a un certain srieux dans les paroles de Daudet, qui me fait lui
demander, s'il y aurait quelque chose? Non rien du tout! fait il. Mais
son fils sorti, aprs Ebner, il me dit: Oui, j'envoie deux tmoins 
Delpit, qui dans un article  propos de l'Acadmie... vous savez, c'est
toujours la mme chose... la continuation de la lgende qui s'est faite
sur moi... j'ai trahi tous mes amis... et personne n'est plus habile que
moi, pour envelopper une perfidie dans de belles phrases... enfin ce mot
_carthaginois_ commence  m'agacer... je lui demande une rtractation, en
lui adressant des amis, de vieux amis, qui, je crois, peuvent tmoigner
que je ne les ai pas trahis.

Entre Mme Daudet. On change de conversation et l'on passe  table, et
Daudet se met  parler de l'article biographique, qu'il est en train
d'crire sur Tourguneff, pour l'Amrique, me disant: Vous savez, c'est
vrai, il est parfaitement fou... Charcot m'a racont que la dernire fois
qu'il a t le voir  la campagne, o il a t transport, il lui a confi
qu'il tait  tout moment attaqu par des soldats assyriens... et mme il
a voulu lui jeter, dans les jambes, un bloc de pierre des murailles de
Ninive.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 27 mai_--Daudet m'avait dit, en me quittant jeudi, qu'il
m'crirait le lendemain. Je n'avais rien reu, et je croyais l'affaire
avec Delpit arrange, quand hier soir, je trouve cette lettre:

Mon Goncourt, je vous cris de la gare de l'Ouest, les pes prtes, le
mdecin attendu. On part pour le Vsinet.

Et il me charge s'il y avait accident, de porter  sa chre femme un
petit mot, enferm dans sa lettre, qu'il termine par cette tendre phrase:

Aprs son mari, ses enfants, papa et maman, vous tes ce qu'elle aime le
plus.

Cette lettre m'motionne. Je dors mal. L'on me rveille le matin avec ce
tlgramme:

Je rentre du Vsinet, j'ai fich un coup d'pe  Delpit.

Aussitt je me jette en bas du lit pour aller l'embrasser. Et pendant que
la porte de son cabinet, est pousse par des amis qui viennent lui serrer
la main, et s'en vont: le voici, qui me raconte son duel, avec cette jolie
blague mridionale, me peignant l'emballeur cocasse, qui a fourni,  la
fois la caisse des pes et le jardin de sa maison de campagne,
l'embarquement solennel pour le Vsinet et l'entre du jardin de
l'emballeur, entre deux arbres verts, qu'il compare joliment  une entre
de cimetire, et l'attache de formidables lunettes qu'il demande qu'on lui
retire, aussitt qu'il sera bless.

Un charmant dtail familial. Le fils an de Daudet avait entendu jeudi, 
travers la porte, son pre me dire qu'il avait envoy des tmoins 
Delpit. Il n'avait rien laiss percer de son inquitude, auprs de sa mre,
mais, samedi, comme son pre tait en retard pour le dner, et qu'on
dnait sans lui, tout  coup, il se mettait  fondre en larmes, et comme
sa mre se moquait de ses larmes imbciles de petit garon, sur le retard
de son pre, il continuait  pleurer, mais ne disait rien de ce qu'il
devinait, se passer dans le moment.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 31 mai_.--Chez les Sichel, quelqu'un ayant habit longtemps le
Japon, disait que le baiser n'existait pas, pour ainsi dire, dans l'amour
japonais, et que l'amour tait tout animal, sans la tendresse de la
caresse humaine. Il ajoutait que dans les sentiments de pure affection, le
baiser tait une chose rare. Il avait assist  la sparation d'une mre
et de son enfant, et chez cette mre, la douleur s'tait tmoigne par un
affaissement sur elle-mme, coupe par un _hi hi_, sans qu'elle serrt
dans ses bras, sans qu'elle embrasst son enfant.

       *       *       *       *       *

_Samedi 2 juin_.--De Nittis, c'est le vrai et le _talenteux_ paysagiste de
la rue parisienne. Le soir, dans son atelier, je regardais La place des
Pyramides, qu'il vient de racheter  Goupil, pour la donner au
Luxembourg. Le ciel de Paris avec ses bleus dlavs, la pierre grise des
maisons, l'affiche en ses coloriages, tirant l'oeil dans le camaeu
gnral, c'est merveilleux; et dans ce tableau encore les figures ont le
format qu'il faut au talent du peintre napolitain, le format de grandes
taches spirituelles.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 6 juin_.--Aujourd'hui j'ai la visite d'un collgien, d'un de ces
grands collgiens  barbe, dont chaque poil est accompagn d'un bouton. Il
vient m'apporter son admiration, en m'apprenant qu' l'heure actuelle, les
intelligents, les piocheurs, les lettrs du collge sont diviss sen deux
camps: les futurs normaliens qui appartiennent  About et  Sarcey, et les
autres sur lesquels Baudelaire et moi, serions les deux auteurs
contemporains, qui ont le plus d'action.

       *       *       *       *       *

--------Au fond, chez moi, la plus srieuse jouissance dans ce moment-ci,
c'est l'toilement de la verdure au fond de mon jardin, par toutes ces
roses, ces roses feuillues et vigoureuses appeles _Coupe d'Hb_; ces
roses, nommes _Capitaine Christy_, ayant le crmeux coloriage du carmin,
sur l'ivoire d'une miniature commence; ces roses baptises _Baronne
de Sancy_, ayant dans une rose cultive, les jolies mollesses et le
demi-refermement floche des roses de l'glantier.

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 juin_.--Aujourd'hui, je vais chez le docteur Molloy, pour
prendre des notes sur un portrait de Sophie Arnould, par La Tour. Le
portrait n'est pas de La Tour, mais au milieu d'un fouillis de choses,
je dcouvre chez le docteur, un petit chef-d'oeuvre d'un des grands
sculpteurs du XVIIIe sicle, dont le nom retrouv par moi dans un
catalogue, m'est sorti de la mmoire.

C'est un monument, lev au serin chri, par une grande dame du temps, et
o le pauvre oiseau, dont le squelette se voit dans le soubassement, est
admirablement model en terre cuite, et reprsent mort, les pattes
raidies. Non jamais on n'a dpens un art aussi grand pour un petit
ressouvenir de la vie intime et familire. Et c'est amusant aussi ce
cnotaphe, comme le plus dlicieux spcimen de la sentimentalit d'alors.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 juin_.--Je n'avais jusqu'ici qu'un got mdiocre pour Rollinat.
Je le trouvais, tantt trop macabre, tantt trop _bte  bon dieu_.

Aujourd'hui, il s'empare de moi, par de la musique, qu'il a faite sur
quelques pices de Baudelaire. Cette musique est vraiment d'une
comprhension tout  fait suprieure. Je ne sais pas quelle est sa valeur
prs des musiciens, mais ce que je sais, c'est que c'est de la musique de
pote, et de la musique, parlant aux hommes de lettres. Il est impossible
de mieux faire valoir, de mieux monter en pingle la valeur des mots, et
quand on entend cela, c'est comme un coup de fouet, donn  ce qu'il y a
de littraire en vous.

Il est trange, ce Rollinat, avec son air de petit paysan maladif, sa
dlicate figure tiraille, et le perptuel secouement nerveux de ses
cheveux noirs.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 15 juin_.--Aujourd'hui, j'tais all, pour mon roman, causer de
la LUCIA avec Lavoix.

Cet homme est un charmant bavard, bavard littraire, et je ne sais comment,
au lieu de me faire une confrence musicale sur la LUCIA, il s'est mis 
me parler de son enfance.

Il me raconte, trs spirituellement, qu'il tait le fils d'un petit
employ, se saignant des quatre veines pour l'lever, et que malgr ses
rsolutions de bon fils, malgr un petit _memento_ des sacrifices de ses
parents, qu'il crivait, tous les soirs, pour se forcer  travailler, il
tait pris d'une paresse, dont il ne pouvait pas absolument s'arracher:
une paresse singulire, dans laquelle il passait tout son temps,  suivre
le vol des martinets sur le bleu du ciel.

Dans cette contemplation, tombait, un jour, un vers de Virgile, dit tout
haut par un camarade: ce vers le touchait, le remuait. Et le voil tout 
coup travaillant, et tant le premier, jusqu' la fin de ses classes.

Puis le piocheur qu'il tait devenu, se prparait  l'cole normale, quand
quelqu'un le menait aux Italiens: soire, depuis laquelle Virgile, l'cole
normale, tout tait  vau-l'eau: il tait envelopp de musique et ne
pensait qu' cela.

Et voyez la providence des apparents malheurs de la vie, ajoutait Lavoix,
si je n'avait pas chou  l'cole normale, M. Hippolyte Passy ne m'aurait
pas fait entrer chez Sampayo... je n'aurais pas... je n'aurais pas... je
n'aurais pas... et  l'heure qu'il est, si je n'tais dj mort d'ennui,
je serais professeur dans quelque localit, loin de tout.

       *       *       *       *       *

_Samedi 16 juin_.--Le peu de russite des innombrables projets de l'homme,
a quelque chose de commun avec le frai du poisson: sur des millions
d'oeufs quelques douzaines seulement russissent.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 juin_.--Aprs-midi pass chez Zola,  Mdan, avec le mnage
Daudet et le mnage Frantz Jourdain. Partie de canot, o Daudet, crnement,
renvers sur les avirons, et jetant  la rive des chansons de marin, fait
plaisir  voir parmi la jolie ivresse, que lui verse la nature.

       *       *       *       *       *

_Mardi 26 juin_.--Transfusion de nouveaux dans notre vieux dner de Magny,
en train de mourir. Tous hommes politiques, et rien que des hommes
politiques. Ce sont Jules Roche, le comte de Rmusat, Ribot, l'orateur 
la tte sympathique et distingue. On s'amuse un moment du beau mot prt
 Hugo, auquel on a fait dire ces jours-ci: Il est, je crois, temps que
je dsemplisse le monde. Puis quelqu'un fait une monographie plaisante
des Raspail, o il y aurait un membre prpos au parlementarisme, un autre
 la pharmacie, un autre  la prison et aux condamnations de presse.

       *       *       *       *       *

--------Le bruit court que le comte de Chambord est mort. C'est le coup de
hache qui coupe la dernire amarre retenant le temps prsent au pass.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 5 juillet_.--Aujourd'hui, de retour d'une demi-semaine de travail 
Champrosay, Daudet s'ouvre, se rpand, et conte le roman qu'il fait
actuellement. C'est un _collage_: l'histoire de l'attachement et de la
rupture d'un homme avec le _monstre vert_, la femme aime par la bohme.

Dans ce qu'il conte, en marchant, et en jetant des bouffes de sa petite
pipe culotte, a me parat trs bien arrang, trs bien architectur...
En cette improvisation parle et joue de son oeuvre future, je suis
frapp d'une chose qui me fait plaisir: son observation est en train de
monter  la grande,  la svre,  la brutale observation. Il y aura dans
ce livre une scne de rupture de la plus froce beaut.

Oui, en ce moment-ci, mon petit Daudet, est comme un poulpe aux tentacules,
cherchant  pomper tout ce qu'il y a de vivant en tout et partout dans
Paris, et il grandit, grandit, grandit.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 juillet_.--C'est chez moi une occupation perptuelle  me
continuer aprs ma mort,  me survivre,  laisser des images de ma
personne, de ma maison.  quoi sert?

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 juillet_.--Exposition des cent chefs d'oeuvre. Le premier
peintre de ce temps est un paysagiste: c'est Thodore Rousseau. Il est
presque incontestable, n'est-ce pas; que Raphal est suprieur  M. Ingres,
et hors de doute que Titien et Rubens, sont plus forts que M. Delacroix.
Mais il n'est pas prouv du tout que Hobbema, ait mieux peint la nature,
que Thodore Rousseau.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 juillet_.--Les Daudet viennent djeuner chez moi, avec les
enfants. Je leur lis quelques notes de mes Mmoires: ils ont l'air
sincrement tonns de la vie de ces pages parlant du pass mort.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 15 juillet_.--Une lgante, chez laquelle je me trouvais, aprs
avoir pendant un quart d'heure blagu la maladie du comte de Chambord, et
sa mort future, termine par cette phrase: J'ai command une robe noire,
que je porterai, si je ne suis pas en province... vous concevez,  Paris,
n'tre pas en noir... moi, ce serait ridicule.

       *       *       *       *       *

_Mardi 17 juillet_.--Pendant que j'attendais des livres, dans la salle de
lecture de la bibliothque, je regardais un bossu: tout le haut de la tte
d'un bossu, est dans le bas de sa mchoire.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 juillet_.--Type de jeune fille contemporaine du grand monde.

Une jeune femme qui vient de faire un mariage trs riche, disait  une
cousine  moi: Oui, oui, c'tait l'ancien _jeu_... du temps que les
parents mariaient leurs enfants... Maintenant nous nous marions
nous-mmes. Et nommant son mari, un voisin de campagne, elle ajoute:
Voil deux ans que je le _roulais_... Je m'tais dit qu'il serait mon
mari... ah! autrefois on avait dj la thorie... maintenant on a les
deux: la thorie et la pratique.

       *       *       *       *       *

_Samedi 11 aot_.--Dans Saint-Simon  la peinture,  l'admirable peinture
des gens, manque malheureusement la peinture des choses.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 24 aot_.--Pendant le Sige, j'ai pass bien des heures, des
heures absentes de Paris, dans ce rve me revenant tous les jours. J'avais
invent un produit qui faisait vaporer l'hydrogne de l'air, et rendait
cet air qui brlait, irrespirable  des poumons humains. J'avais aussi,
avec l'invention de ce produit chimique, trouv le mcanisme d'une petite
chaise volante, qu'on montait comme une montre pour vingt-quatre heures.
L'on pense les hcatombes de Prussiens, que je faisais du haut du ciel, et
dans des circonstances toujours nouvelles. Ce qu'il y a de curieux, c'est
que cette imagination avait le ct hallucinatoire de ces petits romans,
que les enfants inventent, et jouent tout seuls, dans des coins noirs de
chambre.

Ces jours-ci,  propos de l'article menaant du journal allemand, j'tais
repris par cette rvasserie homicide.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 26 aot_.--J'ai des lchets de vouloir, quand les choses me
demandent de la locomotion, des lchets, comme on en a dans le mal de
mer.

       *       *       *       *       *

_Lundi 27 aot_.--Je monte hier, en voiture, avec un vieux monsieur 
favoris blancs, le chapeau pos en arrire de la tte, avec, diable
m'emporte! l'accent anglais, et que je prends pour un Anglais.

 Sannois, il descend avec moi, et le voil dans l'omnibus de la
princesse. C'est Minghetti, le ministre des finances italien.  l'heure
prsente, c'est chez les Italiens de la socit, une rage d'imitation
britannique, dans la tenue, l'habillement, la coupe des favoris, et le
reste.

       *       *       *       *       *

--------Si l'on tait jeune, il y aurait un livre brave  faire, sous ce
titre: _Les choses que personne n'a encore imprimes_.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 31 aot_.--Asnires: l'eau dans la nuit: de l'obscurit fluide
et remuante.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 7 septembre_.--Aujourd'hui, la crmonie religieuse autour du
cercueil de Tourguneff, avait fait sortir des maisons de Paris tout un
monde  la taille de gant, aux traits crass,  barbe de Pre ternel:
toute une petite Russie, qu'on ne souponnerait pas habiter la Capitale.

Il y avait aussi beaucoup de femmes russes, de femmes allemandes, de
femmes anglaises, de pieuses et fidles lectrices venant rendre hommage au
grand et dlicat romancier.

       *       *       *       *       *

--Un enfant qu'on ne voit jamais lire, est destin par avance  une
carrire seulement de mouvement et d'action. Il sera, quoi... un soldat.

       *       *       *       *       *

--------L'optique des boulevardiers est de voir des grands hommes, dans
des Siraudin et des Lambert-Thiboust.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 septembre_.--Un moment aujourd'hui, la conversation s'arrte sur
la beaut de la princesse dans sa jeunesse.  ce propos, elle dit: Oui,
j'ai eu un teint particulier, extraordinaire: Je me rappelle qu'en Suisse,
 quatorze ans, on me mettait sur la joue une feuille de rose de Bengale,
et qu'il tait impossible d'en voir la diffrence.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 23 septembre_.--Saint-Gratien. Ici la blague aimable des jeunes
femmes, m'a donn le surnom de _Dlicat_. Ce surnom, hlas! hlas!
peut-tre je le mrite un peu.

       *       *       *       *       *

_Samedi 13 octobre_.--Mon portrait de Nittis, il faut le voir, aux heures
crpusculaires, clair par les braises de la chemine et reflt dans la
glace: comme cela, il prend une vie fantastique tout  fait extraordinaire.

       *       *       *       *       *

_Samedi 27 octobre_.--Les attentes, dans les petites gares de chemins de
fer, aux heures entre chien et loup, aprs une journe de courses au grand
air: ce sont des heures de la vie, comme passes dans un morne rve, o
s'entendrait un monotone tic tac d'horloge, et o derrire un grillage
rougeoyant apparatrait une silhouette fantastique de buraliste,  l'tat
d'ombre chinoise.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 2 novembre_.--Dans le _Cri du Peuple_, Valls demande
aujourd'hui, que la culotte du grand Empereur habille les cuisses d'un
_bonneteur_, et que les souliers de Marie-Antoinette chaussent une
_pierreuse_. Bien, trs bien, les reliques de la socit future, ce sera
le suspensoir de Gugusse.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 novembre_.--Ce soir, au dner de Brbant, existe le sentiment
d'une conflagration gnrale au printemps, au milieu de laquelle la Prusse
nous tombera sur les reins. C'est la pense d'officiers autrichiens et
d'officiers russes, que Berthelot a vus, ces temps derniers.

Puis l'on se demande, dans mon coin de table: Est-ce qu'il y aurait des
animaux, crs pour toujours vivre, et qui, sans la mort accidentelle,
seraient ternels; et en des endroits cachs, en des fonds de mer,
n'existerait-il pas des animaux, aussi vieux que le monde? Oui, c'est
aujourd'hui la question souleve  dner par Pouchet et Robin. Ils
soutiennent qu'il y a des animaux, comme les serpents, les tortues, les
langoustes, dans les tissus desquels, les microscopes ne peroivent aucune
fatigue, aucune dgnrescence, aucuns signes de vieillesse enfin,--signes
si perceptibles dans les tissus des humains et des animaux d'un ordre
suprieur.

Et l'on parle du serpent de Regulus, cit par Tite-Live.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 23 novembre_.--Des statues places  la hauteur du pre Dumas,
on voit la semelle des bottes et l'intrieur des narines, et le reste en
raccourci.

On causait de _sensiblerie_, trs souvent cache au fond des sceptiques,
et  ce propos un de mes amis racontait, que demandant  X... pourquoi il
tait si triste: Eh bien! vous qui tes un vieux cochon, je puis vous le
dire, rpondait-il. Je suis fch avec une p... que j'adore, et je viens
de la chasse avec des amis. Eh bien, quand un lapin partait, au lieu de
tirer dessus, je me foutais  pleurer!

De l, on passe  la question du Tonkin, et quelqu'un dit ceci: Du moment
qu'on laisse pntrer prs du Gouvernement un membre de la Socit de
gographie, on a la guerre. La consigne tait donne autrefois au
ministre des Affaires trangres de ne jamais en recevoir un... Mais
Freycinet s'est abouch avec Garnier, et fatalement...

       *       *       *       *       *

--------Dans la pnombre des soires, le teint des femmes est couleur de
perle rose, avec, dans les troites touches de pleine lumire sur le bord
des contours, des luminosits de la peau, qui semblent produites par un
clairage intrieur.

       *       *       *       *       *

_Lundi 26 novembre_.--Djeuner, avec Daudet et sa femme, au caf de Paris,
et de l au Vaudeville,  la rptition des ROIS EN EXIL, qui commence 
midi.

La nuit dans la salle, et sur la scne des ombres chinoises, le chapeau
sur la tte, avec tout d'abord des mouvements rches, et une apparence de
mauvaise humeur, existant toujours au commencement des rptitions. Cela
s'adoucit, puis a s'chauffe.

Dieudonn vient causer un moment avec Mme Daudet. Il me semble rond, bon
garon.

Puis c'est la petite actrice qui fait le roi, qui vient essayer ses
perruques sous nos yeux, et se refuse avec de gentilles mignardises  se
laisser couper les talons de ses escarpins, qui la font trop grande.

Pour les gens qui veulent bien accepter la matrialit du thtre, l'acte
de la couronne dmonte pour le Mont-de-Pit, est une motionnante chose,
un _clou_ puissant. Je crois  un trs grand succs. Il y a pour moi, dans
cette pice, des vraies scnes d'un thtre moderne, seulement, parfois
abmes par les expressions littraires en retard, de Delair.

J'obtiens de faire remplacer: Remettez le _cadavre_, lorsque la reine
parle de la couronne aux faux diamants, par cette phrase: Remettez a,
l. Ce cadavre doit paratre du sublime  quelques-uns, qui ne se
doutent pas, que dans les situations dramatiques, il faut que toujours
l'expression soit simple, qui ne savent pas que la passion emploie
toujours l'expression commune, et au grand jamais, l'image.

La pice est bien joue par tout le monde. Il y a un beau rveil du
roi, en la pocharderie de Dieudonn, et Mlle Legault a des gestes de
marionnette, qui vont  son rle.

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 novembre_.--Ce soir le tout Paris illustre est runi aux
Italiens, dans une reprsentation prie. Eh bien, la rflexion que cette
runion amne, est celle-ci: la grande socit aristocratique est morte;
il n'y a plus que des financiers et des cocottes ou des femmes  l'aspect
de cocottes. Ce qu'il y a de suprmement dfunt, par exemple, c'est le
type de l'ancienne femme du monde parisienne.

       *       *       *       *       *

_Samedi 1er dcembre_.--Premire reprsentation des ROIS EN EXIL.

Salle grinchue, dispose  gayer la reprsentation.  et l, des ttes
de jeunes gens du ministre des Affaires trangres, empreintes d'une
ironie gandine, ou des ttes de vieux journalistes conservateurs;
affectant une tristesse de commande, pour le froissement de leurs
convictions monarchiques. La police a fait dire  Deslandes qu'il fallait
s'attendre  du bruit.

Des rires accueillent le dmontage des diamants de la couronne, opration
du reste faite par Berton avec un appareil d'instruments, une lenteur, un
effort, qui semblent la parodie, la charge de la chose. Dans le livre, on
se le rappelle, c'tait fait avec un scateur de rencontre...  la fin,
des sifflets trs aigus partant d'une loge, se mlent aux applaudissements.

On va tout de mme souper chez Voisin, Mme Daudet trs mue  mon bras. Je
dis au mnage, ce que je crois, c'est qu'il n'y a pas au fond vraiment de
question politique, mais que a va tre seulement une question de _chic_
pour les clubs, de venir chuter la pice, et qu'on doit s'attendre  cinq
ou six reprsentations cahotes, aprs quoi, la pice marchera.

Zola, lui, proclame qu'il faut faire du thtre, en s'en fichant... qu'il
croit que sa pice,  lui, n'ira pas jusqu'au bout.

On parle de l'admirable scne d'ivresse de Dieudonn. Daudet dit que c'est
lui, qui lui a donn le _la_ de sa pocharderie royale, en le poussant 
jouer la scne, sans flageoler, sans tituber, et seulement avec
l'emptement de la parole. Et il la joue ainsi en effet, avec un rien de
flchissement dans les jambes, et en se calant au commencement, par
l'enfoncement de ses mains, dans les poches de ct de son pantalon.

Et, dans la proccupation de ses penses, tout le monde boit du champagne,
et Daudet, comme tout le monde, et bientt dans une lgre excitation, le
voil laissant clater une vraie joie de gamin, d'avoir fait entendre 
Paris, sa tirade sur les antiques familles princires, et d'avoir montr
un Bourbon courant aprs un omnibus--dtail qui lui avait t donn par le
duc Decazes.

Aprs quoi, comme il y a l un musicien, le musicien Pugno, il fait, sur
un piano faux, du bruit prtendu illyrien dans nos penses, demandant la
paix et le recueillement.

Puis l'on s'en va, Daudet disant: Demain je laisserai lire les journaux 
mon _compaing_, et n'en lirai aucun: a me rendrait agit, nerveux, et a
m'empcherait de travailler  mon livre, pendant dix jours.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 5 dcembre_.--Aujourd'hui Cladel dnant chez Daudet, est causeur,
est anecdotier, avec une jolie et gaie dose de malice paysanesque.

Il nous parle de son intimit avec Gambetta, et des dners, que la tante
Massabie faisait, tous les dimanches, chez sa mre. C'est curieux cette
figure de la _tata_, de cette vieille dvoue, qui avait douze cents
francs de rente, et qui s'tait faite domestique de son neveu, et ne
voulait personne pour l'aider dans ce service, o elle mettait une
adoration jalouse. Un de ces dimanches cependant, la Massabie arriva en
pleurant. Des amis de Gambetta, trouvant que c'tait indigne, et par trop
dmocratique pour le dictateur, d'avoir une tante qui voulait faire son
march. Et la pauvre _tata_ tait renvoye dans sa province, o elle
mourait quelques mois aprs, dans un tat d'enragement, et dchirant et
mettant en pices tout ce qui tombait sous ses vieilles
mains.

       *       *       *       *       *

--------Dans un dner chez Girardin, Gladstone laissait entendre, que le
parti conservateur en France tait le plus bte des partis conservateurs
du monde entier.

       *       *       *       *       *

_Samedi 22 dcembre_.--Ce soir,  dner chez Pierre Gavarni, Rogier
l'gyptien, l'ami de Gautier et de Gavarni pre, Rogier, le bibeloteur
de choses italiennes; parlait d'un admirable portrait de la femme de
Jean-Baptiste Tiepolo, qu'il avait vu  Venise, et dont un vieil amateur
du pays, qui, enfant avait connu le mari, disait: Une mchante femme!
Elle avait, une nuit, perdu une grosse somme d'argent. Son partner au jeu
lui dit: Je vous joue ce que vous avez perdu, contre les esquisses, que
vous avez chez vous, de votre mari. Elle joua et perdit. Alors le gagnant
lui dit: Je vous joue tout ce que vous avez perdu, contre votre maison
de terre ferme et les fresques, qu'elle contient. Tiepolo avait couvert
les murs de sa maison de campagne de spirituelles peintures, talant un
interminable triomphe de Polichinelle. La femme joua encore et perdit.

Cela se passait, pendant que le mari, appel par la cour d'Espagne, tait
 Madrid.

       *       *       *       *       *

_Lundi 31 dcembre_.--La patrie de mon esprit, toute cette fin d'anne,
a t la salle  manger et le petit cabinet de travail de Daudet. L, je
trouve chez le mari, une prompte et sympathique comprhension de ma pense,
chez la femme une tendre estime pour le vieil crivain, et chez tous
les deux une amiti, gale, continue, et qui n'a ni haut ni bas dans
l'affection.




ANNE 1884


_Mardi 1er janvier 1884_.--Aujourd'hui 1er janvier 1884, les de Bhaine se
trouvant  Rome, je me vois condamn  dner en tte  tte avec moi-mme,
et me prpare assez tristement, pour tre moins seul,  aller dner au
restaurant, quand les Daudet arrivent, et me prenant en piti, m'emmnent
chez leurs grands parents. Et l, je trouve un tas de gentilles petites
filles, et des vieilles bonnes aux bonnets tourangeaux, et une odeur de
pot-au-feu de cur mle  une vague senteur de pastilles du srail: un
intrieur  la fois bourgeois et romantique.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 janvier_.--Bonvin, qui m'avait crit, qu'il illustrait SOEUR
PHILOMNE, vient aujourd'hui me voir. Il est dsol, et me dit qu'il tait
dcid  faire cette illustration, lorsque son mdecin lui a dclar, que
s'il faisait de l'eau-forte, dans l'tat o sont ses yeux, il perdrait la
vue.

Et le voil, qui se met  me conter qu'il avait t cependant  la Charit,
et qu'il y avait rencontr une soeur Philomne, une Philomne, si aime
de ses malades, qu'elle trouvait tous les jours, un bouquet de violettes
dans sa cellule.

La Charit--c'est curieux qu'il soit tomb l, o j'ai justement fait mon
tude--car la Charit pour lui, c'est l'hpital, o est morte sa mre, et
o, un moment employ, il a t un peu chass par ce lit, qu'il
rencontrait toujours. Oui, dit-il, ma mre est morte l, un premier
janvier; et quand j'ai t opr de la pierre, chez les Frres
Saint-Jean-de-Dieu, dans le mme mois, la veille de mon opration j'ai
fait demander au directeur de la Charit, de faire dire une messe pour
elle  l'hpital... Il s'tonnait, il ne comprenait pas, cet homme!

Ah, l'hpital! s'crie-t-il, je devais tre donc toujours poursuivi par
lui! Et il me raconte les choses les plus curieuses et les plus
humoristiquement observes, en les longs sjours, qu'il a faits dans les
hpitaux, pendant d'ternelles maladies, entre autres pour une hydarthrose
du genou.

Il me donne d'amusants dtails sur l'amour dans les hpitaux, et sur la
manire, dont il se faisait  Saint Louis, C'tait  la messe. L, les
gens  temprament amoureux, hommes et femmes, les femmes attifes de leur
mieux dans leurs capotes grises, les hommes au bonnet de coton, pos sur
la tte d'un air conqurant, prenaient leur place sur le premier rang de
chaises du passage, o se promenait un infirmier, choisissant le ct, o
ils ou elles pouvaient montrer un profil moins endommag--car il y avait
parmi eux beaucoup de scrofuleux, trs avancs--et ainsi placs, chacun et
chacune tenaient son livre de messe, de faon  faire voir le numro de
son lit, qui est inscrit dessus. Les places sur le passage, se payaient
cinq sous.

Et c'est Joseph, le panseur, qui faisait trs bien ses pansements, aprs
l'absorption de deux ou trois bouteilles de vin, compltement ivre.

Puis ce sont les malades qui n'taient pas _malades de coeur_,
c'est--dire ceux qui avaient faim, et parmi lesquels il figurait au
premier rang; et il raconte les sances diplomatiques, o il dcousait les
anneaux des rideaux pour la lessive, au moyen de quoi, il obtenait de la
soeur une ctelette, et encore toutes sortes de dtails prcieux.

 la fin, il s'lve contre cette innovation, qui sous le prtexte des
microbes, va enlever les rideaux aux malades, leur retirer ce pauvre
_petit chez soi_, o ils pouvaient cacher aux autres le triste spectacle
d'eux-mmes.

De l'hpital, il saute soudain au portrait d'un de ses amis, un vrai
peintre, qu'il a rencontr, un jour, dans le jardin du Luxembourg,
mangeant sur son pain, des pousses de tilleul du jardin, et si artiste,
ajoute-t-il, que lorsque je l'aidais d'une pice de quarante sous, il
achetait trente sous d'eaux-fortes de Tiepolo.

Ce Bonvin, qui a l'aspect farouchement sanguin d'un Valls, n'est pas
seulement l'un des hommes les plus documentaires que j'aie rencontrs, il
est tout plein de choses dlicates, de sensations joliment distingues. Me
parlant de l'espce d'induration, amene, dans les sens par la vieillesse,
il me dit: Moi, qui tais si sensible  l'odeur des fleurs des champs...
maintenant il faut que je la cherche... elle ne vient plus  moi, toute
seule!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 16 janvier_.--Zola vient me voir... Il est embarrass  propos
du roman, qu'il doit faire maintenant: Les Paysans. (LA TERRE). Il
aurait besoin de passer un mois dans une ferme, en Beauce... et dans ces
conditions... avec une lettre de recommandation d'un riche propritaire 
son fermier... lettre, qui lui annoncerait l'arrive avec son mari, d'une
femme malade, ayant besoin de l'air de la campagne... Vous concevez, deux
lits dans une chambre blanchie  la chaux, c'est tout ce qu'il nous
faut... et bien entendu, la nourriture  la table du fermier... autrement
je ne saurais rien.

Les chemins de fer, son roman sur le mouvement d'une gare, et la
monographie d'un bonhomme vivant dans ce mouvement; avec un drame
quelconque... ce roman, il ne le voit pas dans ce moment-ci... Il serait
plus port  faire quelque chose, se rapportant  une grve dans un pays
de mine, et qui dbuterait par un bourgeois, gorg  la premire page...
puis le jugement... des hommes condamns  mort, d'autres  la prison...
et parmi les dbats du procs, l'introduction d'une srieuse et
approfondie tude de la question sociale.

       *       *       *       *       *

--------Dans une lettre de Flaubert  Mme Sand, mon ami dit qu'il me voit
uniquement proccup de coller, dans mes livres, un mot entendu dans la
rue, et proclame qu'il n'y a absolument au monde parmi les hommes de
lettres que lui, pour savourer l'ombre _nuptiale_ de Ruth et Booz.

Il oublie qu'il m'a entendu, bien des fois, proclamer mon admiration pour
des pithtes, comme la nudit _intrpide_ des pcheuses de Boulogne, de
Michelet, comme gambades _rveuses_ de Hugo, dans la _Fte  Thrse_,--et
c'est curieux, ce reproche de sa plume s'adressant  moi, qui ai crit
dans IDES ET SENSATIONS--un livre qui lui est ddi par parenthse,--qui
ai crit, que c'tait avant tout  l'pithte, et  l'pithte du
caractre de celle qu'il cite, que se reconnat le grand crivain. Le
drle de cela, c'est qu'au grand jamais, il n'a pu dcrocher, une de ces
oses, tmraires, et personnelles pithtes, et qu'il n'a jamais eu que
les pithtes, excellemment bonnes de tout le monde.

       *       *       *       *       *

--------L'homme qui fait un roman ou une pice de thtre, o il met en
scne des hommes et des femmes du pass, peut avoir la certitude que c'est
une oeuvre destine  la mort,--et quand mme il aurait tout le talent
possible. On ne fait une humanit dfunte, qu'en lui mettant sous sa
chlamyde ou son pourpoint, un coeur et un cerveau modernes; et tout ce
qu'on peut reconstituer, ce sont les milieux de cette humanit!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 18 janvier_.--Hier, jeudi, Daudet parlait du roman, qu'il
voulait faire sur l'Acadmie, et qu'il a le projet d'intituler;
L'Immortel. Voici sa conception: Un imbcile, un mdiocre, dont la
glorieuse carrire acadmique aura t toute faite, et sans qu'il s'en
doutt le moins du monde, par sa femme, une femme du monde... Un jour, une
scne clatera entre eux, o elle lui fera l'historique cruel de son nant,
scne  la suite de laquelle, il ira se jeter du haut du pont des Arts,
dans la Seine,  l'instar, je crois, de son confrre Auger.

       *       *       *       *       *

--On rit, je le rpte, quand je dis que le gouvernement que j'aime, est
celui de Louis XV. Au fond, personne ne fait attention que 'a t un
pouvoir, un gouvernement constitu, ce qui est quelque chose par ce
temps-ci, et un gouvernement fort, le plus humainement tempr par les
moeurs, la philosophie, la littrature. Qu'il y ait eu quelques coucheries
du souverain avec des femelles, ce sont des pisodes sans importance dans
le bien portant fonctionnement de la vie d'une nation.

       *       *       *       *       *

--Dans la galerie Colbert: une grande baie, surmonte de: _Escalier F n
16_, sous lequel se lit sur une planchette: BUREAU DU ROSIER DE MARIE,
entre un criteau  gauche, portant: _M. Girard, copiste spcial_, et un
criteau  droite portant: _Chambres et cabinets meubls  louer_. Et
devant vous, un long corridor mystrieux, empli d'un jour froid, et au
fond duquel monte la spirale d'un escalier tournant. Une curieuse entre
d'un domicile de roman.

       *       *       *       *       *

--On ne sait pas, pour un passionn de mobilier, le bonheur qu'il y a 
composer des panneaux d'appartements, sur lesquels les matires et les
couleurs s'harmonisent ou contrastent,  crer des espces de grands
tableaux d'art, o l'on associe le bronze, la porcelaine, le laque, le
jade, la broderie. On ne se doute pas du temps qu'il faut, pour que a
vous satisfasse compltement, et les changements et les dplacements, que
a demande. C'est bien dommage, lorsqu'un panneau est arriv  la russite
complte, que la photographie n'en fasse pas survivre les colorations avec
le dessin.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 janvier_.--Aujourd'hui,  propos de l'lgance _chic_ de son
fils an, Daudet nous parlait de ses costumes d'autrefois: de sa veste en
peluche _queue de paon_, et encore de sa veste, toujours en peluche, _gris
de souris_  reflets blancs, arbore  HENRIETTE MARCHAL.

Il nous avoue qu'alors, indpendamment du got qu'il avait pour les
costumes voyants, il tait possd de l'envie de produire un effet sur les
passants: envie qui se trouvait mlange d'une extrme timidit, le
rendant tout honteux, et le faisant se sauver, quand l'effet se produisait.

       *       *       *       *       *

_Lundi 28 janvier_.--Des sommeils, o l'endormement a quelque chose d'une
dfaillance.

       *       *       *       *       *

_Mardi 5 fvrier_.--Aujourd'hui, au dner de Brbant, on parlait de
l'crasement de l'intelligence de l'enfant, du jeune homme, par l'normit
des choses enseignes, on disait qu'il se faisait sur la gnration
prsente, une exprience dont on ne pouvait gure prvoir ce qu'il en
sortirait dans l'avenir. Et au milieu de la discussion, quelqu'un
dveloppe l'ironique pense, que l'instruction universelle et gnrale
pourrait bien priver la socit future de l'homme instruit, et la doter de
la femme instruite: une perspective pas rassurante pour les maris de
l'avenir.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 10 fvrier_.--L'auteur du chef d'oeuvre intitul: LE MARIAGE DE
LOTI, M. Viaud, en pkin, est un petit monsieur, fluet, maigriot, aux yeux
profonds, au nez sensuel,  la voix ayant le _mourant_ d'une voix de
malade.

Taciturne, comme un homme horriblement timide, il faut lui arracher les
paroles. Un moment, il indique, en quelques mots, comme la chose la plus
ordinaire, la tombe  la mer d'un matelot par un gros temps, et
l'absolution, donne du haut du pont, par l'aumnier,  ce malheureux
abandonn sur sa boue...

Et comme Daudet lui demande, s'il est d'une famille de marins, il rpond
le plus simplement du monde, de sa petite voix douce: Oui, j'ai eu un
oncle, mang sur le radeau de la _Mduse_.

       *       *       *       *       *

_Lundi 11 fvrier_.--D'o vient que devant un monsieur qui passe dans la
rue, un monsieur anonyme et qui n'a pas mme une dcoration  sa
boutonnire, vous avez la perception que ce monsieur a une clbrit, une
notorit, une importance dans les affaires, la science, les lettres, les
arts?

       *       *       *       *       *

--------Tous les manuscrits des romans faits en collaboration avec mon
frre, ont t brls, sauf celui de MADAME GERVAISAIS, que j'ai donn 
Burty.

       *       *       *       *       *

_Mardi 19 fvrier_.--Pendant que, tout au bout de la table, avec son
norme ironie de pince-sans-rire, Spuller blague les _beaux parleurs_
ouvriers, appels  dposer devant lui, dans l'enqute ouvrire,  mes
cts, Hbrard  demi-couch de ct sur la table, avec un redressement
gouailleur de la tte, jette  propos des incapacits des ministres des
finances du pass: Vous savez ce que j'ai dit un jour  X... pendant
qu'il tait au ministre: Mon cher, voulez-vous que je vous indique le
moyen de faire honntement votre fortune, comme ministre des finances?
Sur cette phrase, interrogation du petit oeil du ministre... Eh bien, mon
cher, aujourd'hui achetez de la rente, et demain donnez votre
dmission... Il l'a assez mal pris mon moyen... l'imbcile... fait le
blagueur, avec un rire qui a quelque chose d'un cahot, dans une petite
voiture de verre cass.

Jules Roche parle un moment des hauteurs et des abaissements des
vnements du XVIIIe sicle. Et comme Berthelot lui oppose les sicles
grecs, je ne puis m'empcher de lui dire: Allez, vous aurez beau chercher
dans ces sicles, vous ne rencontrerez pas un sicle, o se trouvent un
bout de rgne d'un Louis XIV, et un 93.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 20 fvrier_.--Quelqu'un racontait avoir connu un fils, qui pour
faire manger son pre, tomb en enfance, tait oblig de le menacer, de
faire claquer un fouet de poste, et ce monsieur disait qu'il tait arriv
 dsirer la mort de son pre, tant il souffrait de ce supplice de tous
les jours.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 22 fvrier_.--Je lis aujourd'hui le roman japonais: LES FIDLES
RONINS, et je suis un peu surpris--moi qui jusqu' prsent, ne croyais pas
bien violemment  l'existence d'une littrature japonaise--je suis surpris
de la rencontre, dans ce livre, de certaines qualits littraires trs
remarquables.

Je ne parle pas du sublime de la fausse ivrognerie du chevalier
Grosse-Roche, qui pour son rle de vengeur, se laisse uriner sur la figure,
couch, dans le ruisseau, du sublime du suicide de la mre du chevalier
Communal,--de ce sublime gal, s'il n'est suprieur  tout le sublime de
l'Occident,--je parle de dlicates trouvailles, comme la rponse de Mlle
Ronce  la dclaration du chevalier caille: rponse, que ne laisse pas
entendre le chant des oiseaux; et je parle encore de la figure  la fois
comique et touchante du chevalier Haie-Rouge: figure, tout aussi
heureusement et habilement construite, que les meilleures figures des
romans d'aventures d'Alexandre Dumas pre.

       *       *       *       *       *

_Samedi 23 fvrier_.--Exposition des dessins du sicle. J'ai des yeux qui
ne voient pas uniquement les beauts du XVIIIe sicle, mais qui voient les
beauts du sicle pass ainsi que du sicle prsent. Et je tiens pour
merveilleux et sans prcdent les dessins rehausss de Millet, oui! Mais
en mme temps je soutiens que le plus admir de tous les croquetons de
Meissonier, tout grand dessinateur incontestable qu'il est, ne pourrait
tenir,  ct d'un dessin de Gabriel de Saint-Aubin, par exemple la
vignette de l'_Intrt personnel_, que justement je regardais chez moi ce
matin. Et ici, il n'est pas question de gentillesse, il s'agit de science,
de matrise. Et les pauvres petites mines de plomb de M. Ingres, est-ce de
l'art assez gringalet  ct des prparations de La Tour,--de la
prparation Chardin, de la prparation Raynal--qui se trouvent dans la
salle du fond. Bracquemond que je trouve  l'exposition et devant lequel
je ne peux me tenir, me dit que les prparations de La Tour: _C'est des
rochers!_ Eh bien ces rochers-l, je les prfre de beaucoup aux petites
machinettes d'un crayon si menu, menu, menu. Mais saperlotte, dans ce
genre, le portrait de Mme *** par Regnault est trs suprieur.

       *       *       *       *       *

_Mardi 4 mars_.--Liouville, le dput de la Meuse, racontait aujourd'hui,
qu'il avait dcouvert  Paris, un marchand de vin--et un marchand de vin
de Bar.

Ce marchand qui demeure tout prs de Notre-Dame, rue Chanoinesse, je crois
a la clientle de tous les Lorrains de Paris, et surtout d'une colonie
de Montmartre, qui se rendent avec leurs femmes et leurs enfants, tous
les dimanches,  la Morgue, et se payent aprs la sance, une ou deux
bouteilles de vin _paille_ du pays.

       *       *       *       *       *

_Lundi 10 mars_.--C'est curieux chez un vieux lettr, cette persistance de
la satisfaction bte, de se voir imprim dans un journal. Ce matin, avant
sept heures, je descends deux ou trois fois, en panais de chemise,
m'assurer si le _Gil Blas_ est dans ma bote, et si CHRIE a fait le
feuilleton du numro.

Puis je me rpands, dans Paris, cherchant de l'oeil mes affiches, et ma
foi escomptant un fort quart de mon roman, je termine la journe par une
visite chez Bing, o indpendamment d'une bote de Ritzouo de 500 francs,
j'achte 2 000 francs, un chef-d'oeuvre de Korin, une critoire en laque
d'or, o est rpandue, couvrant le dessus et le dedans, une jonche de
chrysanthmes aux fleurs d'or, au feuillage de nacre: un objet d'un got
barbare merveilleusement artistique.

Un de mes amis disait d'une clbre femme du monde, qui ne porte ni
chemise ni jupon, et semble emmaillotte dans des bandes, disait: qu'elle
tait habille avec des _bas  varices_.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 14 mars_.--Au fond, quelque fix qu'on peut tre sur son talent,
lorsqu'on a un certain ge, un trop grand silence inquite. On se demande
si l'on ne serait pas par hasard ramolli, sans en avoir la conscience.

       *       *       *       *       *

_Lundi 17 mars_.--Je dne chez les Sichel, avec Mme Gavarret, la soeur de
Saint-Victor, entrevue il y a bien longtemps, quand elle tait encore
demoiselle, dans les visites que nous faisions, mon frre et moi, au
critique. Elle nous donne sur le grand, le trs grand crivain, ce dtail
relatif  la singulire maladresse de ses mains, et au ct _pleurard_
d'enfant rageur, qu'il conserva toute sa vie.  vingt ans, s'efforant
d'allumer le feu de sa chambre, et n'y russissant pas, il finissait par
se rouler, en pleurant, sur le parquet.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 mars_.--Les Japonais ont une aimable ironie, une ironie un peu 
la franaise. Aujourd'hui, comme dans un _obi_, une ceinture d'une beaut
exceptionnelle, je me plaignais d'une terrible tache qui la dparait: Oui,
oui... mais vous possderez peut-tre, me rpondit Hayashi, un peu de la
transpiration d'une trs belle Japonaise.

Ce soir chez Daudet, le petit Hugues Leroux me donne ce plaisant et
rconfortant dtail. Un vieux bonhomme, peu fortun et myope, vient tous
les jours lire mon feuilleton de CHRIE,  la devanture du _Gil Blas_,
avec une lorgnette de spectacle. _Si non  vero,  bene trovato_.

       *       *       *       *       *

_Samedi 22 mars_.--Ce soir le banquet Ribot, o malgr mon loignement
pour les banquets, je suis presque amen de force par Fourcaud. Cent
quatre-vingts dneurs dans une salle  manger, en forme de galerie
d'Apollon, et au-dessous de la porte d'entre, est attache une immense
palette, cense reprsenter la palette du matre coloriste des marmitons.
Chez les peintres, l'envie est tempre par une certaine gaminerie, par
une _enfance_ de toute la vie, qui rend cette envie moins amre, moins
noire que chez l'homme de lettres.  la fin une avalanche de discours, que
termine un trs bon discours rageur de Fourcaud, dit avec la colre d'un
timide.

Ce banquet, ce banquet contre l'Institut, donn  Ribot, se trouve aussi
un peu donn  moi; et dans les coins, o je me blottis, des jeunes dont
je connais vaguement le nom, se font,  tout moment, prsenter  moi,
et veulent bien saluer dans le vieux Goncourt: le _grand littrateur
indpendant_.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 23 mars_.--Paysage de crpuscule  Passy.

Un ciel absolument cerise, un ciel coup, ray, hach par les branches,
les branchettes, les brindilles des arbres, y mettant le dessin noir et
persill d'une agate arborise. L-dessus un train prcd d'une solide
fume blanche, montant toute droite: un train, avec des bleus teints et
comme dlavs de blouses, dans les compartiments suprieurs. Au premier
plan, la dcoupure arienne de la grille du chemin de fer, apparaissant
dans un ton d'acier poli, fait par le clair de lune.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 27 mars_.--Ce matin, il a paru un article ncrologique sur Noriac,
qui en fait l'gal de Flaubert, prsent comme un _amateur_, oui, un
amateur, entendez-vous... et qui, aurait pu avoir pour _exaequo_, le
premier garon de bureau venu, soumis  son rgime de travail. Cet
article me rend triste. Il n'y a donc pour un grand crivain, mme quand
il est mort, jamais de conscration, de conscration forant les respects
et cartant les blasphmes.

       *       *       *       *       *

_Samedi 29 mars_.--Dans le complet dcouragement o je suis, et qui tourne
ma pense vers une retraite absolue du monde et un enfermement dans mes
jardins et mes bibelots, la tombe dans ma bote d'un numro du
_Smaphore_ de Marseille, qui reproduit mon premier feuilleton avec loge,
et la visite du directeur de la _Revue populaire_, venu sans doute pour
une reproduction dans sa feuille de CHRIE: ces deux satisfactions btes
mettent du rose dans le noir de mes penses.

       *       *       *       *       *

--------Ces jours-ci Daudet causait de son livre, et parlait de la
difficult d'exprimer par des phrases, certains phnomnes
_amoroso-intellectuels_. Et il rappelait dans sa vie, une certaine soire
o il aimait, une soire, o Paris lui tait apparu comme une ville
transfigure... une _ville blanche_, sans prostitution aux coins des
rues... Et il avait senti le besoin d'aller raconter son impression 
Coquelin l'an, en train de quitter dans sa loge le costume de Mascarille,
et qui lui avait dit: Tu es saoul!

       *       *       *       *       *

_Lundi 31 mars_.--Je demandais aujourd'hui  Sichel, si un grand marchand
de curiosits n'tait pas en faillite?

--Oh! me rpondit il, on ne trouverait pas  Paris un huissier, qui
consentirait  le mettre en faillite; savez-vous qu'il rapporte  la
corporation de 40  50,000 francs par an... Il paye, mais il ne paye que
saisi... ne commence  verser un acompte, que lorsque le colleur pose une
affiche jaune  sa porte.

--Mais cependant il a d gagner des sommes normes... il est alors vicieux?

--Non, mais il est _goulu_... il a la _bouche extrmement ouverte_, quand
il se trouve avoir de l'argent... C'est lui, qui me disait, un jour:
Je viens d'acheter trois kilomtres de coffres italiens!...--Quoi, trois
kilomtres?...--Oui, mis bout  bout, mes coffres couvriraient trois
kilomtres...--Et pourquoi cet achat?...--Ah! les gens qui m'ont vendu
cela, si je ne leur avais pas achet, une autre fois, peut-tre ne
m'auraient-ils rien apport.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 2 avril_.--C'est vraiment curieux le sentiment de la destruction
chez les enfants.

Aujourd'hui, en voici un d'un parent de province qui veut couper les
poissons rouges avec un scateur, cherche  arracher en cachette tous les
boutons de rhododendrons, et s'efforce de porter des doigts destructeurs
partout, o sa petite main peut atteindre, et quand il a bris ou dtruit
quelque chose, du bonheur monte  sa figure. Cet instinct de la
destruction tait peut-tre encore plus froce, plus inhumain, plus enrag
chez un enfant beau, chez un enfant intelligent, chez le petit de Bhaine,
mort d'une mningite. Chez cet enfant, la jubilation intrieure de la mise
en pices des choses, avait quelque chose d'une joie diabolique. Cet
apptit bizarre de l'anantissement des objets, je l'ai constat encore
chez un autre enfant, chez le petit garon de Pierre Gavarni; mais
celui-ci qui est d'une nature sage, range, tranquille, demandait
gentiment la permission de dtruire. Il disait  Plagie de sa voix la
plus douce: Dites donc, madame, est-ce qu'on peut casser a... et a?

       *       *       *       *       *

_Jeudi 10 avril_--Ce soir, chez Daudet, avec Mistral. Un beau front, des
yeux limpides d'enfant, quelque chose de bon, de souriant, de calme, fait
par une vie de plein air mridional, du bon vin; et l'enfantement facile
de chants et de posies troubadouresques.

       *       *       *       *       *

_Samedi 12 avril_.--Peut-tre l'artistique dans la littrature, sera-t-il
un appoint futur de succs, un appoint, apport par l'ducation artiste
des hommes et des femmes de ces annes, par les confrences, par les
promenades dans les Muses, par la diffusion de l'enseignement des arts
plastiques, en un mot par la cration de gnrations plus amoureuses et
plus chercheuses d'art dans leurs lectures.

       *       *       *       *       *

_Dimanche de Pques_.--Pass toute la journe  lire la correspondance de
Stendhal. Son me me semble aussi sche que sa prose.

       *       *       *       *       *

_Lundi 14 avril_.--Aujourd'hui, lundi de Pques, en ce jour, o
l'industrie, le commerce, les affaires chment, o l'on n'achte ni dans
les boutiques fermes, ni  la Bourse, ni mme rue Drouot, dans une salle
basse, des commissaires-priseurs, entre brocanteurs infimes, au milieu de
voyoutories sacrilges, se vendent un tambourin, des guitares, des
esquisses de peintres, des paniers de linge de corps et de gilets de
flanelle. Une affiche manuscrite colle  la porte, dit que c'est la vente
d'un M. P... Ce M. P... est ce pauvre Pagans, dont ces guitares et ce
tambourin ont apport, toutes ces annes, de si tapageuses ou rveuses
musiques, aux soires o je me trouvais.

       *       *       *       *       *

--------Tous les hommes avec lesquels ma carrire, mes gots, m'ont mis en
rapport, s'en vont l'un aprs l'autre de la vie, laissant derrire eux des
lettres de faire-part, semblant me dire  bientt. Hier, c'tait l'expert
Vignres, aujourd'hui, c'est l'diteur Dentu.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 16 avril_.--Daudet tombe chez moi, sortant de l'enterrement
Dentu. Il laisse chapper, que depuis quelque temps, il prouve de telles
souffrances, que maintenant, quand il va  un enterrement, il envie
presque l'insensibilit de celui qu'on met en terre.

 je ne sais qui se trouvant l, et disant, que le thtre donne l'avidit
basse de l'argent, Daudet raconte plaisamment, au milieu de petits _ae_
douloureux, que lors des reprsentations de FROMONT JEUNE ET RISLER AN,
il attendait impatiemment  Champrosay, le facteur lui apportant le
chiffre de la recette, envoy par le Vaudeville, tous les jours, et qu'il
tait vraiment embt, quand la recette avait baiss de vingt-quatre
francs, puis qu'il avait eu honte, vis--vis de lui-mme, de cet
embtement, et qu'il s'tait impos de ne plus lire la dpche... mais
qu'il cherchait la hausse ou la baisse sur la gaiet ou la tristesse du
visage de sa femme... Alors quoi! faisait-il en se levant et en disant:
Je m'en vais, je souffre trop!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 18 avril_.-- la librairie Charpentier, sur toutes les bouches
le sourire annonant un succs. Sur les 8 000 de CHRIE du premier tirage,
6 000 sont partis.

La Beraudire, auquel je demandais le nom d'une famille de Bretagne o
devait tre conserve une correspondance de la Lecouvreur, me disait: Ah
le nombre de prcieux documents historiques perdus,  l'heure prsente...
tenez, j'ai eu dans ma famille un chtelain de Picardie, aim de la
Camargo, et qui avait dans son chteau, une chambre s'appelant encore ces
dernires annes: _la chambre de la Camargo_. Et la Camargo entretenait
avec mon aeul une correspondance. Or cette correspondance a t brle il
y a une vingtaine d'annes, je crois... et si par le plus grand des
hasards elle existe encore, savez-vous o elle se trouverait? elle serait
chez de Falloux!

       *       *       *       *       *

_Samedi 19 avril_.--Cette prface de CHRIE, il est bien entendu que je ne
l'aurais pas crite, si je n'avais pas eu de frre. Moi, au jour
d'aujourd'hui, je suis  peu prs reconnu et je me vends: oui je remplis
les deux conditions du succs, tel qu'on le jauge  l'heure prsente. Cela
est incontestable. Mais j'avais besoin de me rcrier dans une plainte
amre et douloureuse contre l'injustice, que mon pauvre frre a rencontre
jusqu'au jour de sa mort, et aprs ce qu'il avait fait de moiti avec moi.

Au fond, dans ces colres contre ma prface, ce qui m'tonne, c'est le peu
d'ouverture de ces intelligences de critiques, qui blaguent tous les jours
l'absence de sens artistique, chez les bourgeois.

Je parle, par exemple, du japonisme, et ils ne croient exister de cet art,
que quelques bibelots ridicules, qu'on leur a dit tre le comble du
mauvais got et du manque de dessin. Les malheureux, ils ne se sont pas
aperus  l'heure qu'il est que tout _l'impressionnisme_ est n de la
contemplation et de l'imitation des _impressions claires_ du Japon. Ils
n'ont pas davantage observ que la cervelle d'un artiste occidental, dans
l'ornementation de n'importe quoi, ne conoit qu'un dcor plac au milieu
de la chose, un dcor unique ou un dcor compos de deux, trois, quatre,
cinq dtails se faisant toujours pendant et contrepoids, et que
l'imitation par la cramique actuelle, du dcor jet de ct sur les
choses, du dcor non symtrique, entamait la religion de l'art grec, au
moins dans l'ornementation.

Enfin, j'ai l un bouton de fer, le bouton attachant la blague  tabac
d'un Japonais  sa ceinture, un bouton, o en dessous de la patte d'une
grue absente, d'une grue volant en dehors du mdaillon niell, se voit
seulement le reflet de cette grue dans l'eau d'une rivire, claire par
un clair de lune. Le peuple chez lequel l'ouvrier, un ouvrier-pote a des
imaginations pareilles  celle-ci, ne croyez-vous pas, que ce peuple
puisse tre propos comme professeur d'art aux autres peuples?

Et quand je disais que le japonisme tait en train de rvolutionner
l'optique des peuples occidentaux, j'affirmais que le japonisme apportait
une _coloration_ nouvelle, un _systme dcoratoire_ nouveau. enfin si l'on
veut une _fantaisie potique_ dans la cration de l'objet d'art, qui
n'exista jamais dans les bibelots les plus parfaits du moyen ge et de la
renaissance.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 23 avril_.--Du bruit, beaucoup de bruit. Cela fait entrer en
vous des esprances draisonnables, et la griserie de vos esprances
s'vanouit devant la dcevante ralit. Vous savez, on a retir... oui,
 4 000! me dit le secrtaire de Charpentier, gonfl par le succs
du livre. Eh bien, tout cela fait une douzaine de mille! C'est trs
honorable, mais ce n'est pas l'_inattendu_, cet inattendu que je n'ai
jamais rencontr dans ma vie.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 avril_.--La pense taquinante d'un temps d'arrt dans le succs,
le sentiment que la vente s'arrte.

       *       *       *       *       *

_Samedi 26 avril_.--Tristesse ce matin. Les attaques littraires
n'agissent pas sur le coup. Elles empoisonnent l'individu attaqu, au bout
d'un certain nombre d'heures, d'un certain nombre de jours, et je commence
 en sentir l'effet.

       *       *       *       *       *

_Mardi 29 avril_.-- dner, avenue de l'Observatoire, Mistral dfinissant
assez joliment Daudet, il le proclamait l'homme de la dsillusion et de
l'illusion, du scepticisme de vieillard et de la crdulit enfantine.

Et l-dessus, il se mettait  nous parler de son procd de travail, de ce
facile labeur de pote mridional, qui consiste dans la confection de
quelques vers, fabriqus aux heures crpusculaires,  l'heure de
l'endormement de la nature: le matin, dans les champs, selon Mistral,
tant trop plein du bruyant veil de l'animalit.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 2 mai_.--Maintenant que le _Figaro_ a dit  mon propos: Tue!
tous les autres journaux, grands et petits, crient: Assomme! et c'est
sur toute la ligne un reintement gnral.

Je crois avoir racont quelque part, que tout enfant, mon pre m'emmenait
dans un cabinet de lecture du passage de l'Opra, puis aprs avoir
parcouru les journaux, me laissait presque toujours, sur ma demande,
enfonc dans la lecture d'un roman, o, en ce temps, il tait
ternellement question de palicares hroques. Et au bout d'une heure ou
deux, de marche et de contremarche sur le boulevard des Italiens, en
politiquant avec d'anciens compagnons d'armes bonapartistes, mon pre
venait me rechercher pour une grande promenade avant dner.

Ce cabinet de lecture o j'ai t _imaginativement_ si heureux, tout
enfant, ce cabinet de lecture, qui est rest  peu prs ce qu'il tait, en
ces vieilles annes, c'est l o je lis tous les jours les attaques et les
frocits contre l'auteur de CHRIE.

       *       *       *       *       *

_Samedi 3 mai_.--Je relis aujourd'hui les LIBRES PENSEURS de Veuillot.
C'est sublime, comme ddain du nombre, comme rvolte d'un seul contre
toute une socit et tout un temps.

       *       *       *       *       *

--------J'ai reu, ces jours-ci, une lettre de faire-part m'annonant la
mort d'une cousine, compltement perdue de vue, depuis nombre d'annes.

C'est drolatique, le souvenir que rveille chez moi, cette lettre borde
de noir. J'tais encore un enfant, mais un enfant  la pense dj
proccupe du mystre des sexes et de l'inconnu de l'amour. Je passais
quelques jours de vacances chez cette cousine nouvellement marie, et qui
tait jeune et jolie et blanche comme une Flamande. Le mnage me traitait
sans consquence, et  toute heure, qu'il ft couch ou non, je pntrais
dans leur appartement. Un matin que j'allais demander au mari de
m'attacher des hameons  une ligne, j'entrais dans leur chambre  coucher
sans frapper. Et j'entrais, au moment o ma cousine se trouvait la tte
renverse, les jambes releves et cartes, le derrire soulev sur un
oreiller--et son mari tout prt  faire acte de mari. Une bousculade des
deux corps, dans laquelle le rose derrire de ma cousine disparut si vite,
que j'aurais pu croire  une hallucination... mais la vision cependant me
resta. Et ce rose derrire, sur un oreiller  grandes dents festonnes,
fut jusqu'au jour, o je connus Mme Charles, le doux et excitant spectacle
que j'avais le soir, avant de m'endormir, sous mes paupires fermes.

       *       *       *       *       *

_Lundi 5 mai_.--De quelque _aes triplex_ qu'on soit mur, l'attaque
journalire creuse en l'homme de lettres, le petit trou noir que fait la
goutte d'eau dans le rocher. Mais voil qu'au milieu de mon navrement
m'arrive une lettre rconfortante. Elle contient cette phrase sortie, dit
le correspondant, d'une des plus jolies bouches de Paris: Nous devons
empcher nos maris de lire CHRIE, a leur en apprend trop sur notre
pass!

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 mai_.--L'reintement devient international. La _Fanfulla_ de
Rome dclare, dans un article colre, que ma snilit me fait voir des
fantasmagories dans le vrai.

Au fond, c'est un _tolle_ europen contre mon roman. On ne veut pas que la
jeune fille des livres appartienne  l'humanit. Il la faut _insexuelle_,
comme je l'ai dit dans ma prface. Eh bien! non, on ne donnera pas l'image
de la jeune fille, si on n'indique pas les troubles physiques qui la
traversent, un instant.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 7 mai_.--Un enragement intrieur, qu'apaisent les douceurs du
jardin et des marches violentes... qui se mettent au pas, dans le sentier
des roses entr'ouvertes. Oui, l'amertume de la vie de ces jours, les
petits tressaillements nerveux de la bouche, les filtres de bile dans
l'estomac, les envies de brutalits, les apptits de duels: tout cela
s'adoucit et s'endort au milieu des arbres et des fleurs, comme sous un
liniment.

Longuement, j'analyse le crucifiement de l'homme qui fait un livre, qui
n'est pas le livre de tout le monde, parce qu'il est bon, je crois, qu'on
sache le menu et le dtail des souffrances qu'il a eu  endurer, et
combien peut-tre un peu de gloire posthume est pay du vivant de l'auteur.

       *       *       *       *       *

_Samedi 10 mai_.--Dialogue d'hier  la porte de chez moi.

--Monsieur de Concourt y est-il?

--Il vient de sortir  l'instant mme! rpond Plagie  l'inconnu.

--Ah! fait l'inconnu qui ajoute: Est-on sr de le trouver demain matin? Et
il laisse sa carte.

C'tait Banville. Commentaires de Plagie sur l'air srieux du visiteur.
Je suis trs bien avec lui, mais dans la disposition de mon esprit, et
avec les mchants potins de Paris, on ne sait jamais. Et toute la nuit,
imaginations extravagantes et tragiques, fabrication de la tenue composite
d'un monsieur, qui ne sait pas s'il doit s'attendre  une gifle, ou  une
amicale poigne de main.

On sonne, Banville s'avance vers moi, avec le srieux d'un notaire d'une
pantomime des Funambules, et me dit solennellement: Mon cher, je viens
vous demander, le rle d'HENRIETTE MARCHAL pour Mlle Hadamard.

Ah zut alors! Est-ce bte, ai-je envie de lui dire, de m'avoir fait
travailler l'imagination comme a,  propos d'une chose aussi bte.

       *       *       *       *       *

_Lundi 11 mai_.--L'on ne peut se rendre compte de l'anxit douloureuse,
o vous met l'apprhension continuelle de vous trouver mal, la menace
incessante de syncopes. a arrte toute activit, toute recherche, toute
note. On a peur de sortir de chez soi... l'on tremble de dranger
quelqu'un, en mourant chez lui.

       *       *       *       *       *

_Mardi 13 mai_.--Dans une socit, on reconnat les gens bien levs  une
chose assez simple; ils vous parlent de ce qui vous intresse.

Aujourd'hui c'est M. de Rmusat qui m'en a fait faire la remarque. Il me
connat trs peu, et c'est le seul homme du dner de Brbant, qui me cause
de mon livre, rcemment publi. Il est vrai qu' sa suite, Spuller se met
 m'en parler... aimablement, mais comme d'un livre, dont l'auteur lui
chappe, lui est ferm, lui est peu intelligible. Seulement un chapitre
l'a frapp, il est tout tonn, qu'un romancier ait russi un rcit
historique de trois gnrations de militaires. Cet tonnement, je l'avais
dj remarqu chez un vieil universitaire.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 mai_.--Je lisais, ce matin, dans un grand journal: Des
_maniaques_ collectionnent des porcelaines de Chine et de Saxe, mais ils
se rendent parfaitement compte qu'il n'y a pas de plus belle porcelaine au
monde, que celle que fait actuellement Svres. Ah! c'est un fameux ne en
cramique, celui qui a crit ces lignes!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 15 mai_.--Dans ma tte, quand il n'y a pas l'effort de la rdaction
ou l'excitation de la causerie, c'est maintenant comme un _embruinement_.
La cervelle est bien parfois traverse par une pense lumineuse, mais si
rapide que je ne puis la fixer: cette pense, on pourrait la comparer  la
phosphorescence qui court sur la crte d'une vague.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 16 mai_.--Un membre de la Chambre des dputs de Belgique a
dernirement accus la littrature franaise, et moi en particulier,
d'avoir corrompu sa patrie. Elle est bonne! corrompre la Belgique, ce pays,
o aprs dner chez des bourgeois, vos honntes amphitryons ne trouvent
rien de plus moral, que de vous emmener passer la soire au b...

       *       *       *       *       *

_Dimanche 18 mai_.--Je suis dans un tel tat de nervosit, que les
articles, qui parlent--en bien ou en mal de moi, il m'est impossible d'y
apporter l'attention tranquille, l'pellement repos, qu'il faut pour lire,
j'en perois en gros l'loge ou l'injure, mais je ne les ai pas vraiment
lus.

Pierre Gavarni me parle, ce soir, de ddicaces laudatives de Champfleury,
mises en tte des livres envoys  son pre, et mme de tentatives
d'abouchement qui n'ont pas russi... a expliquerait un peu le jugement
svre du critique sur les dessins du peintre, dont le _chic fait rire_.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 mai_.--Il y aurait  dnoncer une srie de bonnes blagues,
inventes par de prtendus metteurs d'ides, et dans lesquelles, au bout
de quelque temps, coupent les gens d'esprit; ainsi la thorie que les
eaux-fortes, pour l'illustration des livres, ne doivent pas avoir le
caractre d'art qu'on leur demande, quand elles ne font pas partie d'un
volume.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 23 mai_.--Aprs une soire, passe chez Daudet avec Mistral, je
m'endors dans la voiture dcouverte, qui me mne au chemin de fer.

Quand je me rveille sur la place de la Concorde, sous un ciel d'un bleu
noir, sans toiles, et ou mortuairement brillent six ou huit flammes
lectriques, dans de hauts lampadaires, j'ai, une seconde, le sentiment de
n'tre plus vivant, et de suivre une _Voie des mes_, dont j'aurais lu la
description dans Poe. Mais aussitt, c'est l'avenue de l'Opra, ce sont
les boulevards, avec les enchevtrements de milliers de voitures, la
bousculade des trottoirs, les populations tasses au haut des tramways et
des omnibus, le dfil  pied ou en voiture de cette innombrable humanit
d'ombres chinoises, sur les lettres d'or des industries des faades; avec
dans la nuit l'veil agit et press, le mouvement, la vie d'une Babylone.

       *       *       *       *       *

_Samedi 24 mai_.--Dans ce moment-ci, c'est curieux, comme par tous les
journaux, court et se reproduit, avec amour, la thse contre l'originalit
en littrature. On dclare premptoirement, que tout en littrature a t
dj fait par un autre, que rien n'est neuf, qu'il n'y a pas de
_trouveurs_. Ils ne veulent pas, ces bons critiques,--et cela avec une
colre enfantine, ils ne veulent pas de gnies, d'esprits originaux. Ils
sont tout prts  dclarer que la Comdie de Balzac est un plagiat de
l'Odysse, et que tous les mots de Chamfort ont d tre dits par Adam,
dans le Paradis terrestre.

       *       *       *       *       *

--------Mme Sichel racontait, ce soir, que sa famille, aprs la Rvolution,
avait vcu du brlement d'un meuble, en bois dor, que dans le petit
appartement occup par elle, on brlait par petits morceaux, dans un petit
pole en fonte. Le meuble avait donn 1 500 francs d'or. Ils taient
vraiment dors, les meubles de ce temps!

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 mai_.--La SAPHO de Daudet est le livre le plus complet, le plus
humain, le plus beau qu'il ait fait... le livre mritant le nom de
chef-d'oeuvre.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 juin_.--Pour rendre la nature, Thophile Gautier faisait
seulement appel  ses yeux. Depuis, tous les sens des auteurs ont t mis
 contribution pour le rendu en prose d'un paysage. Fromentin a apport
l'oreille, et fait son beau morceau sur le silence dans le dsert.
Maintenant c'est le nez qui entre en scne: les senteurs, l'odeur d'un
pays, que ce soit le carreau de la Halle ou un coin de l'Afrique, nous les
avons avec Zola, avec Loti. Et vraiment tous deux ont de curieux appareils
olfactifs, Loti avec son nez sensuel, Zola, avec son nez de chien de
chasse, et ses petits frmissements, qui ont quelque chose du
chatouillement d'une muqueuse sous le passage d'une mouche.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 juin_.--Je lisais, ces jours-ci, dans un article de Bonnetain
sur le Tonkin, un portrait de fumeur d'opium, dont la pupille extrmement
dilate, et la pleur _ivorine_, me font penser que je ressemble ou du
moins que je ressemblais, ces annes, tout  fait au fumeur d'opium de
Bonnetain. N'ayant jamais fum d'opium, ce serait donc l'intoxication des
trs forts cigares que j'ai fums, toute ma jeunesse.

       *       *       *       *       *

--------Ce soir au dner des _Spartiates_, Raoul Duval qui avait fait sa
rentre  la Chambre, dans la journe, disait qu'il en tait sorti tout
triste, trouvant la droite plus inintelligente, la gauche plus commune que
jamais. Au milieu du dner, quelqu'un s'crie: La nuance! oh, la
nuance... elle est morte  l'heure qu'il est en France... Et la nuance,
c'tait toute la France, toute sa distinction... le don rare, en un mot,
qu'elle seule avait parmi toutes les nations.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 19 juin_.--Je trouve, ce soir, Daudet en ses contractions de visage
et ses remuements de jambes, disant qu'il a en plein ses douleurs.

--Vous souffrez, mon ami?

--Oui, toujours... c'est vraiment atroce la continuit de la douleur, et
la perspective de cette continuit... autrefois, le lit c'tait une
esprance... maintenant c'est redoutable de surprises... j'ai besoin de me
relever, il faut que je marche pour user ma douleur... Je souffre,
voyez-vous, tout ce qu'il est possible de souffrir... tenez parfois, dans
le pied, c'est comme si un train de chemin de fer me passait dessus... Ah!
il me tarde d'tre  Nris.

       *       *       *       *       *

--------Je suis revenu ce soir, de Saint-Gratien, avec Primoli, et nous
causions en chemin de fer, des cruels moments qu'on passe avec les tres,
dont l'intelligence est entame, nous parlions de ces dsespoirs nervs,
de ces colres intrieures, de ces fuites de la maison,  la suite
desquelles on bat la campagne, en coupant les fleurs avec sa canne!... et
nous confessions, en mme temps, les tendresses maternelles qui vous
viennent pour ces pauvres cratures, nous rendant si malheureux.

       *       *       *       *       *

---------Ces pouvantables chaleurs m'enlvent toute activit, tout
ressort, toute facult d'accomplir n'importe quoi. Comme en un pays de la
soif, je ne songe qu' boire, et gonfl d'eau rougie, je passe la journe
sur mon lit, dans une somnolence qui est comme un demi-vanouissement.
Et tard, bien tard, trs tard, quand je me lve pour aller manger, mal
veill, quelque chose dans un restaurant quelconque de Paris, il me
semble  moi-mme, que je suis un somnambule qui dne.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 juin_.--Ce soir, un gnral tranger racontait, qu'avant 1866,
Bismarck lui parlant de ses projets et faisant allusion au Roi, son
matre, dans une langue bien irrespectueuse, lui disait: Je conduirai
la _charogne_ au foss, il faudra bien qu'elle le saute!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 juillet_.--O l'on retrouve l'amateur. En lisant ces jours-ci
les journaux de toutes couleurs, indiquant les prcautions qu'il y avait
 prendre contre le cholra, je n'ai eu qu'une crainte, non la crainte de
mourir, mais la crainte, si je mourais, que mes dessins, mes broderies,
mes dlicats bibelots, fussent perdus, abms, anantis par la
dsinfection, faite d'autorit.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 juillet_.--J'ai des ides particulires sur le cholra. Je
crois qu'il vient maintenant en visite chez nous, tous les ans, mais qu'il
se produit, seulement, lorsqu'il rencontre certaines conditions
climatriques ou atmosphriques, que l'on ignore encore. Les annes de
cholra, j'ai t frapp par un certain bleu _neutralteinte_, bleu violac,
qu'il me semble retrouver dans le ciel, cet an. Maintenant je ne sais
pas, si le dveloppement du cholra ne correspond avec des malaises de
certaines plantes, de certains arbres. Les platanes, cette anne-ci, ont
une maladie, ne l'avaient-ils pas les autres annes de cholra?

       *       *       *       *       *

_Mercredi 23 juillet_.--Sur le perron de Jean-d'Heurs, dix heures du soir.

Un ciel tout zbr de noir, et au milieu duquel il claire, parmi les
senteurs coeurantes des orangers, parmi le bruit, comme bris, de jets
d'eau las. Il me semble vivre, un moment, dans les fonds fauves d'une de
ces vieilles toiles, dont les matres vnitiens entourent un couple
d'amoureux, plement enfivrs, et aux lvres, aux regards de sang.

       *       *       *       *       *

--------Il est des femmes qui, avec des formes menues et des apparences
dlicates, ont des sants de portefaix.

       *       *       *       *       *

_Lundi 28 juillet_.-- relire ces preuves d'En 18... mon premier bouquin,
j'ai parfois des colres, contre le _non vrai_ du livre, qui me font
jeter les feuilles imprimes par terre, et les repousser du pied, loin de
moi... Puis, je vais les rechercher.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 8 aot_.--Une cousine me parlait de la libert de paroles des
femmes du grand monde, de vingt ans, compare  la libert de paroles des
femmes de trente ans. Son frre, qui se trouvait l, citait cette phrase,
 lui dite par une de ces femmes,  brle-pourpoint et sans invite  la
chose: Connaissez-vous le jeu de _frotte-nombril_?

       *       *       *       *       *

_Lundi 11 aot_.--Aujourd'hui par une perce, dans la verdure de l'_Alle
de ceinture_, on voyait la campagne dans un ensoleillement de la
blancheur des choses chauffes  blanc, et sur les champs moissonns,
l'entre-croisement des javelles dores, apparaissait comme un dlicat
travail, de paille tresse.

       *       *       *       *       *

--------Il y un certain nombre d'hommes  Paris qui doivent tout  leurs
fournisseurs, et dont la valeur est uniquement faite du nom de leur
tailleur, de leur bottier, de leur chapelier. Ne se plaignent-ils parfois,
les malheureux, de payer cher!

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 aot_.--Comment va de Nittis?

--Bien pauvrement!

C'est Louise, la cuisinire qui me rpond dans le vestibule de la maison
de Saint-Germain.

Presque aussitt j'entends, montant de l'escalier, une voix anhlante qui
me dit: Ah! c'est vous... c'est vous... je viens!--et je vois mon pauvre
de Nittis, avec la figure d'un vilain jaune, et une inquitude hagarde des
yeux, dont j'ai peur.

Nous nous asseyons sur un canap du salon, et il me raconte ses troubles
de la vue. Oui, dit-il, avec la voix gmissante des personnes trs
faibles, oui, dans ce que je lisais, c'tait comme s'il y avait des
manques... tenez... ainsi que les trous que fait dans une feuille de
papier, un coup de fusil charg  plomb... J'ai averti le mdecin... a
pouvait tre, n'est-ce pas, l'effet de la digitale... il a chang le
rgime... a a t mieux... mais un jour que j'avais t peindre une tude
ici, tout prs... il faisait un temps comme aujourd'hui... tout  coup il
m'a sembl voir des nuages de mouches... mais vous avez t en Angleterre,
vous avez vu un certain _brouillard noir_, qu'il fait l... Eh bien,
c'tait a dans mes yeux... Ah! j'ai eu peur... c'est que vous savez, un
moment le mdecin d'ici ne savait pas, si je n'avais pas toutes les
maladies... il croyait  une maladie de la moelle pinire, rapport  mes
yeux... enfin ces jours-ci, il m'a rassur, il pense qu'il n'y a que la
chose du coeur.

Comme je disais, quelques instants aprs,  de Nittis:

--Vous qui aviez une sant dont j'tais jaloux... c'est cette bronchite
d'il y a deux ans?

--Cette bronchite, reprenait-il, non... c'est la fatigue de toute ma
vie... c'est ma jeunesse passe dans la campagne  peindre sans manger...
ce sont les demi-journes passes en Angleterre  peindre dans le
brouillard... c'est, c'est...

Quelques minutes avant de partir, affaiss  ct de moi, il laisse
chapper  voix basse: Voyez-vous, quand on est une fois dtraqu, comme
je le suis, on ne se remet pas.

Je m'en vais navr, emportant de mon pauvre ami, l'impression d'un tre
frapp  mort.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 aot_.--Il y avait  peine quelques heures, que je venais
d'crire ces tristes impressions, quand j'ai reu ce tlgramme: _Venez
vite, M. de Nittis mort subitement._

 la gare de Saint-Germain, je tombe sur Dina, qui part pour acheter 
Paris des effets de deuil, tout faits pour sa matresse. La pauvre fille
me raconte dans son baragouin, entrecoup de sanglots, cette soudaine mort
de Nittis. Il s'tait rveill  sept heures, elle lui avait pos derrire
le cou, les quatre ventouses que lui faisait poser son mdecin de l-bas;
mais ce jour, les ventouses avaient mal pris, et le malade tait un peu
nerveux. Il s'endormait cependant, se rveillait  huit heures et demie,
s'habillait compltement, quand il se plaignait d'avoir dans la tte, des
choses qui lui faisaient mal. La femme de chambre le peignait au peigne
fin, et pendant qu'elles le peignait, voyant sa tte ne plus se soutenir,
s'affaisser, tomber, elle lui demandait ce qu'il avait, s'il souffrait
toujours. De Nittis lui rpondait d'abord par des geignements, des soupirs
douloureux, en se touchant le front, puis tout  coup s'criait: Ah!
ah!... j'ai un vide dans ma tte... je me meurs!

Dina portait le mourant sur son lit, o il ne parlait plus, n'ouvrait plus
les yeux, avait seulement des contractions nerveuses des bras et des
mains. Et le mdecin n'arrivant pas, un interne mand de l'hpital,
dclarait  Mme de Nittis, que mon ami avait tout le ct gauche paralys.
C'tait une congestion crbrale.

J'arrive  cette triste habitation,  cette maison qui m'a toujours sembl
une maison de malheur. Mme de Nittis, dpeigne, un caraco mal boutonn
sur une camisole, une jupe attache de travers, de l'garement dans les
yeux, va incessamment d'un bout  l'autre du long salon, tombant un moment
sur un fauteuil ou sur un canap, qu'elle trouve en son chemin, se
relevant aussitt, et reprenant son ternelle promenade, avec des pieds
qui tranent et qu'on sent las, et qui marchent toujours. Elle va donc
ainsi, sans trve et sans repos, poussant des: Oh, mon Dieu! qui ont
l'air de lui dchirer la poitrine; prononant des paroles douloureuses,
avec, au dessus de sa tte, ses deux bras relevs dans un geste dsespr;
disant des choses, de la voix trange et un peu de l'autre monde, qu'ont
les femmes parlant dans un rve.

Et soudain, et  tout moment, la femme disparaissant dans la pice
voisine, o l'on entend un bruit sec, le bruit de ses genoux qui cognent
le plancher, suivi du bruissement de baisers.

Elle me fait entrer dans cette pice, une petite chambre blanche, dcore
d'ventails japonais, et que les deux bougies allumes clairent d'une
lueur rose, parmi le jour crpusculaire. Alors, je l'ai vu, le pauvre cher
ami, et jamais je n'ai vu la mort jouer le sommeil et un sommeil aussi
souriant: un sommeil auquel il ne manquait pour vous tromper, que le
soulvement et l'abaissement de la poitrine sous le drap.

a c'est vraiment par trop froce! s'crie la malheureuse femme, se
plantant devant vous, avec une interrogation folle des yeux et de la
bouche, et sur votre silence, reprenant sa course, le dos baiss. Et ce
sont, sortant d'elle, espaces par de longs silences, des phrases comme
celles-ci: L'amour des autres, non, non, a ne ressemblait pas au
ntre... le monde ne peut pas savoir... c'est cependant bien simple... moi
je n'ai pas de famille... lui tait comme moi... nous tions tout l'un
pour l'autre. Et quelques moments aprs: Oui, toute ma vie, toutes mes
penses, toutes mes actions, tout... a allait toujours  lui... a
cherchait toujours  lui tre agrable...  lui plaire mme, quand
j'achetais un bout de ruban... et ce sera chez moi, ainsi jusqu' l'agonie,
jusqu' l'agonie!

Et des phrases amenes par on ne sait quoi: Il disait qu'il avait la
bouche si amre! Puis encore des ressouvenirs anciens, des dtails d'une
ascension au Vsuve, qui reviennent dans des paroles n'ayant plus de suite,
n'ayant plus de sens. Et l dedans une phrase recommenant ainsi qu'une
litanie: Ah, nous sommes bien malheureux!--une phrase qu'elle rpte
plusieurs fois de suite, et que la dernire fois on n'entend plus, que
comme si elle la soupirait.

Enfin nous persuadons  la malheureuse femme de se coucher auprs de son
enfant, rest toute la journe dans ces tristes choses, afin qu'il n'ait
pas peur, s'il venait  se rveiller.

Et je me jette sur un canap, pour veiller le mort, en compagnie de Mme
Techener, la femme du libraire, une parente de Mme de Nittis.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 22 aot_.-- une heure du matin, tombe dans la maison, un commis
de Borniol, l'homme des pompes funbres.

Au matin, l'impression est navrante dans la sereine indiffrence de la
nature, et le joyeux veil de toutes les btes de la maison, qu'il aimait
tant: les oies, les canards, les poules, la chvre, et quand je descends
prendre une tasse de caf dans la salle  manger, son joli petit chat
blanc vient prendre position sur le collet de ma jaquette, ainsi qu'il
avait l'habitude de le faire, pendant le djeuner de son matre.

Mme de Nittis qui a pass cinq ou six fois, cette nuit, devant nos yeux,
comme un fantme, fait sa rentre dans le salon, et reprend son
va-et-vient inlassable. Aprs deux ou trois tours, elle s'arrte soudain,
et dit lentement avec des yeux, o l'esprance a l'air de sourire au
milieu des larmes: Ce matin... j'ai cru pourtant que a allait n'tre pas
vrai! Et allant et venant, elle murmure: Ce matin, c'est singulier... je
ne pouvais pas rassembler mes ides... mais a revient... oui, oui, elles
rentrent en place. Puis soudainement, et comme si elle trouvait sous ses
pieds un trou, un prcipice, elle se met  crier: Ah! je suis perdue...
Qu'est-ce que je vais devenir? Et comme on lui dit qu'il faut songer 
son enfant, vivre pour lui: Ah! sans lui, fait-elle, on se coucherait par
terre comme un chien galeux... et que la maladie... que la mort vienne...
elle serait la bienvenue!

 neuf heures et demie, Alexandre Dumas arrive et le prix du convoi et de
l'enterrement arrt, nous allons signer l'acte de dcs  la mairie de
Saint-Germain.

En sortant de la mairie, Dumas me demande, avec une certaine gentillesse,
de manger un morceau avec lui, et nous djeunons dans un caf quelconque,
o, tout le temps du djeuner, Dumas me parle curieusement de Girardin, et
me conte une rponse qu'il lui a faite.

Un jour Girardin, exaspr de la nullit de son fils, lui aurait dit: Il
m'aurait fallu un fils comme vous!--Les fils comme a... voyez-vous,
rpondait Dumas, il faut les faire soi-mme! Et l-dessus, Dumas part
pour jeter un coup d'oeil  la proprit, dont il vient d'hriter de
Leuven.

Mais de retour  la maison, voici l'embaumeur et son aide, et de l'endroit
o je suis dans le salon, tout en ne voyant pas ce qui se passe dans la
pice voisine, je commence  plir si visiblement, qu'on me renvoie dans
le jardin.

Et je vais m'asseoir dans un coin, que le mort aimait, l o il y a une
gurite en toile, une chaise longue en sparterie, un hamac: dans ce coin,
dont il avait fait une espce d'atelier, en plein air.

 son arrive  Saint-Germain, il y peignait son dernier tableau ou plutt
sa dernire esquisse, et qui devait faire le pendant  son Djeuner dans
le jardin de l'anne dernire. Cette esquisse qu'il avait abandonne,
lorsque sa vue avait commenc  se brouiller, il me la montrait, mardi
dernier, au milieu des pots de confitures et des bocaux de _pickles_,
confectionns, ces jours derniers, par sa femme, et dont, un moment, dans
une enfantine gat, il me faisait voir les jolies colorations, sentir les
armes piquants.

Cette nuageuse esquisse reprsente sa femme en robe blanche, couche dans
un hamac, mais presque perpendiculairement, et comme debout. Dans cette
originale pose, elle conte au petit Jacques, assis  ct d'elle, dans un
fauteuil de paille, elle conte une de ces histoires merveilleuses, qu'elle
imagine si joliment.

Ce soir retour  Paris, et visite de bureaux de journaux, o je sollicite
un peu de bruit autour de ce mort illustre.

       *       *       *       *       *

_Samedi 23 aot_.--Dans un des bureaux de rdaction, o j'avais t hier,
et o  peine remis de l'motion de l'embaumement, j'avais dit qu'il
m'tait impossible de rdiger une note, on m'avait demand: tait-il
grand ou petit?--Brun ou blond?--tait-il gai ou triste? J'avais eu
l'ingnuit de rpondre au rdacteur qui me posait ces questions: C'tait
une nature gaie, et la gaiet du pauvre garon avait quelque chose de
charmant, quelque chose de la gaiet enjoue et spirituelle d'un
personnage de la comdie italienne. Ce matin, j'ouvre le journal, et je
lis que M. de Goncourt regardait de Nittis comme un personnage de la
comdie italienne. Ah! ce que j'ai souffert de cette inconcevable
interprtation de mes paroles!

En arrivant  Saint-Germain, je trouve aujourd'hui la malheureuse femme,
comme calme, apaise, pacifie. Les yeux presque secs, et soigneusement
peigne, elle marche toujours dans le long salon, mais lentement,
rgulirement, presque processionnellement, ainsi que marchent dans le
choeur d'une glise, les chantres, auxquels elle ressemble par derrire,
avec son fichu noir, apparaissant comme un capuchon sur le dos d'un
moinillon.

Elle marche les bras croiss, ses mains soutenant ses bras, dont elles se
dlient par des mouvements d'abandon. Elle continue aussi, en allant et
venant,  parler, mais d'une voix teinte, et avec des intermittences, et
ressemblant de plus en plus  une voix d'une personne qui rve tout haut:
Il ne faut pas que je pleure... Et presque aussitt: Non, voyez-vous...
quand je m'assieds... je pense  des choses auxquelles il ne faut pas
penser... et quand je marche, quand je parle... je ne pense pas.

Elle se tait longtemps, puis regardant alors du ct de la bire, qui doit
partir demain matin, elle rpte avec un accent impossible: Mais quand il
ne sera plus l... quand il ne sera plus l!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 24 aot_.--Dans le petit salon, o elle tenait ses jours, le
mardi, Mme de Nittis est assise, les yeux vitrifis, les lvres blanches,
dans une immobilit automatique, avec des gestes, quand il faut en faire,
semblant un effort, avec des paroles, quand elle veut en dire, si basses,
qu'il est besoin d'approcher l'oreille d'elle.

Et cependant, elle veut assister  tout,  tout.

La mort de cet homme de trente-huit ans, de ce garon si aimable et si
ingnieux  vous faire du plaisir et de la joie chez lui, de ce peintre,
si _peintre_, a rencontr une sympathie bien naturelle, et c'est
merveilleux et touchant, le luxe des fleurs dposes sur son cercueil.

La voici  l'glise, o elle a demand qu'il n'y et pas de chant, et
o, je crois, une galanterie de l'ambassadeur d'Italie a fait envoyer
des chanteurs. Et bientt c'est une admirable voix chevrotante de
vieillard--est-ce Tamberlick--que je sens mettre en elle, une inquitude,
une anxit, la crainte de se trouver mal, de ne pouvoir aller jusqu'au
bout. Je fais ouvrir par le sacristain la porte d'une balustrade, et
aussitt qu'elle a jet son eau bnite, elle peut sortir et gagner, avec
Mme Claretie, sa voiture de deuil, o elle fait monter Jacques prs d'elle.

Nous sommes  la porte du caveau provisoire, devant lequel, elle se tient
la tte renverse en arrire, les yeux ferms, les lvres murmurantes de
paroles d'adoration, dans une pose d'aveugle, ayant tendues devant elle,
et agites de mouvements convulsifs, ses mains gantes de laine noire: des
mains tragiques.

Aux dernires paroles du prtre, elle craint de s'vanouir, et sans se
retourner, retirant derrire elle le petit Jacques, et appuye sur ses
paules, de ses bras croiss autour de son cou, la veuve avec l'orphelin,
dessine soudain le plus gracieux et le plus attendrissant groupe
sculptural.

       *       *       *       *       *

_Lundi 8 septembre_.--Morel, le cocher de la princesse, bataillant avec
elle, pour qu'on ne vende pas un vieux cheval, s'crie: Comment la
princesse peut-elle avoir l'ide de se dfaire du dernier cheval, que nous
ayons... auquel on a prsent les armes!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 10 septembre_.--Il vient aujourd'hui une cole de petites filles
de Saint-Denis, jouer dans le parc de la princesse. C'est curieux, le ct
laidement vieux de ces petites filles, elles semblent avoir t conues
dans l'ivresse du vin, les batteries de l'amour, la folie bestiale d'un
rut alcoolis. Ce ne sont plus les gentilles petites filles du peuple
d'autrefois: elles ont l'air d'enfants de la Salptrire.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 14 septembre_.--Parcouru hier les MALHEURS DE JUSTINE, de De
Sade. L'originalit de l'abominable livre, elle n'est pas pour moi dans
l'ordure, la cochonnerie froce, je la trouve dans la punition cleste de
la vertu, c'est--dire dans le contrepied diabolique des dnouements de
tous les romans et de toutes les pices de thtre.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 28 septembre_.--Je relisais aujourd'hui LUTCE, de Henri Heine,
et j'y trouvais que le Franais ne demandait pas l'galit des droits,
mais l'_galit des jouissances_. Je crois que l'heure prsente donne
firement raison  cette pense, crite en 1830.

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 octobre_.--Je retrouve, de retour de Nris, et d'autres lieux
transalpins, je retrouve mon petit Daudet, toujours souffrant.

Ce soir clate une amusante discussion entre le mari et la femme,  propos
de Michel Montaigne.

La femme soutient que, lorsque son mari lit les ESSAIS, il n'est plus le
Daudet qu'elle connat, il n'est plus pre, c'est un Daudet _racorni_. Et
la voil qui s'lve contre la bassesse de la philosophie du philosophe du
Midi, le terre--terre goste de sa doctrine, le vilain pessimisme qui se
dgage de sa prose. Il est abominable, il est abominable avec ses
apprciations sur la femme! s'crie-t-elle, et malgr les objections,
la dfense timide de son Alphonse, elle continue  tomber Michel, avec
le doux enttement et la parole placide, qu'elle apporte dans la
contradiction.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 octobre_.--Je reois aujourd'hui une lettre de l'Odon,
m'annonant qu'on va prochainement y remonter HENRIETTE MARCHAL. Dieu le
veuille! Car je suis un peu inquiet pour les annes qui viennent. Si je
tombais malade, si quelque grosse dpense relative  ma maison
m'advenait. Mes dix mille livres de rente rduits  neuf par les
impositions, avec le prix de la vie actuelle, et dans une grande
installation comme la mienne, c'est vraiment bien peu d'argent. Ah! les
gens raisonnables peuvent me dire: Vous n'aviez qu' placer les 200 000
que depuis dix ans vous avez mis en bibelots... Mais si j'avais t
raisonnable  leur image, est-ce bien sr que j'aurais eu le talent, qui
me les a fait gagner.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 octobre_.--J'ai t longtemps, et je suis encore tourment par
le dsir de faire une collection d'objets  l'usage de la femme du XVIIIe
sicle, une collection des _outils_ de son travail,--et une petite
collection qui tiendrait dans le dessous d'une vitrine de la grandeur
d'une servante. Il faudrait avoir la navette en porcelaine de Saxe la plus
extraordinaire, la paire de ciseaux la plus prcieusement orfvre, le d
le plus divin, etc., etc. J'avais bien dbut par le petit ncessaire en
or de la vente Demidoff, qui a l'air d'avoir t cisel sur un dessin
d'Eisen, mais j'en suis presque encore, dans ma collection,  ce
ncessaire.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 17 octobre_.--L'affreux et bourgeois ensemble d'art au Louvre
que la collection Thiers, avec sa vaisselle de table d'hte d'Allemagne,
ses copies de Raphal  l'aquarelle, le collier de perles de Madame. Et
vraiment dans les objets chinois et japonais, rien de suprieur.

Pendant que dans la salle des dessins franais, j'tais arrt devant le
Couronnement de Voltaire, de Gabriel Saint-Aubin, qu'enfin, ils se sont
dcids, je puis dire sur mes objurgations,  exposer, un monsieur qui le
regardait admirativement, comme moi, et qui tait Beurdeley fils, me dit
que son pre avait vendu 8 000 francs  M. Thiers, la plus belle pendule
en marbre, qu'il avait jamais possde. Il s'tonnait de ne l'avoir pas
retrouve, et moi il me semblait, aussi, que mon regard n'avait pas
rencontr le petit cabinet en laque, de la vente Montebello, achet pour
son compte, par Mallinet, 2 700 francs.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 29 octobre_.--Hier,  ce qu'il parat,  la suite d'une
paraphrase de son professeur sur Schopenhauer, le jeune Daudet a eu, le
soir, une attaque de sensibilit, une crise de larmes, demandant  son
pre et a sa mre: si vraiment, la vie tait comme a..., a valait la
peine de vivre!

Et le lendemain matin, le petit frre, dans l'oreille duquel taient
rests des mots, qui tonnent la pense enfantine, passait tout le
djeuner,  vouloir savoir ce qu'on devenait, quand on tait mort. Ah!
dans le monde, il se prpare, en ce moment, des _tristes_, et c'est fini
de la rigolade de la jeunesse d'autrefois.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 30 octobre_.--Aujourd'hui Mme Daudet a t  la _Belle-Jardinire_,
avec l'intention d'acheter un paletot pour son grand fils. L, elle y voit
des capotes en gros drap bleu, aux palmes et aux boutons d'or, avec une
patte et trois plis dans le dos. Elle demande  un commis, si elle ne
pourrait pas en avoir une pour son fils?

--Oh!--fit, avec un sourire, le commis--c'est pour les lyces de jeunes
filles!

Des capotes de soldats!... de vraies capotes de soldats,--s'crie Mme
Daudet,--celles qui auront port cela ne seront jamais des femmes!

       *       *       *       *       *

--Une curieuse rvlation qui m'est faite, ce soir, sur les cartons
exposs dans les tirs. Les plus terrifiants seraient ceux de rastaquoures
 pouses lgres. Ils sont exposs comme pouvantails, non pour ceux qui
auraient l'intention de les tromper, mais pour ceux qui seraient tents de
parler trop haut de leur cocuage.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 2 novembre_.--_Jour des Trpasss_.

Comme chez la plupart des hommes et des femmes, que je vois s'aimer, il
manque ce lien inexprimable de la liaison d'esprit, qu'il y avait entre
mon frre et moi; et comme ces tendresses de la chair, toutes passionnes
qu'elles soient, sont infrieures  ce qui nous unissait.

       *       *       *       *       *

--------Il y a des jours, o Barbey d'Aurevilly m'apparat comme un
personnage de Byron, un Lara jou  Montparnasse, par un de ces acteurs
qui reprsentent les pairs de France, avec un mouchoir  carreaux bleus
d'invalide.

       *       *       *       *       *

--------Le petit Zz Daudet est vraiment dou picturalement, et a
d'tonnants yeux de coloriste. J'ai vu d'autres enfants de son ge,
dessiner, et dessiner aussi bien que lui, mais je n'en ai pas vu faire des
ciels, des colorations d'orage, des feux d'artifice de soleil couchant,
enfin se livrer  des barbouillages, ressemblant mieux  la marbrure
brouille d'une palette de peintre de talent.

Et sa mre me faisait lire deux ou trois lignes de lui, o il disait que
la chose qu'il aimait surtout c'tait la _couleur orange_: des lignes
tout  fait surprenantes, o l'enfant confessait son adoration de la
couleur, dont Fromentin parlait avec une voix presque religieuse.

       *       *       *       *       *

_Lundi 8 novembre_.--Ces jours-ci, j'ai eu vraiment une jouissance
d'esprit et de coeur,  me plonger dans un paquet de lettres de mon frre,
retrouv chez Louis Passy, un paquet de lettres de sa jeunesse, et qui me
remontrent, en pleine lumire, des morceaux de notre vie,  demi effacs,
et comme sortant tout  coup du brouillard, qu'apportent les annes aux
souvenirs d'un vieux pass.

Ces vieilles lettres ont mme rejet ma pense, je ne sais comment,  des
annes plus anciennes, que celles qu'elles racontaient.

Elles ont voqu chez moi, tout vivant et tout rel, le souvenir de ma
blonde petite soeur Lili. Je l'ai revue, en cette anne 1832, quand elle
est venue avec la nourrice, me chercher  la pension Goubeaux, pour fuir
le cholra. Je la vois la chre petite, aux yeux si bleus, aux cheveux si
blonds, ne voulant pas s'asseoir  ct de moi, et se plaant dans le
fiacre, sur le rebord du bas de la portire, pour mieux me voir, pour
mieux me manger des yeux, dans cette contemplation aimante, et comme
agenouille, qu'ont les enfants pour ceux qu'ils adorent. Pauvre enfant!
la nuit suivante, dans la diligence qui nous emportait vers la Haute-Marne,
elle tait prise du cholra. Et pensez  ce voyage avec cette enfant
mourante sur nos genoux, et mon pre et ma mre n'osant s'arrter dans un
des villages ou une des petites villes, que nous traversions, dans la
crainte de ne pas trouver un mdecin qui st la soigner. Nous arrivions
seulement  Chaumont, quand elle tait, pour ainsi dire, morte.

       *       *       *       *       *

_Mardi 18 novembre_.--Le haut de ma maison, je le bouscule, et jette 
bas les cloisons, et cherche  faire des trois petites pices du second
sur le jardin, une espce d'atelier sans baie, pour y installer,  la
sollicitation de mes amis de la littrature, une _parlote_ littraire, le
dimanche.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 novembre_.--Tout le monde des lettres est dcidment malade.
Belot arrive chez Daudet avec son teint de gros garon bien portant, et le
voil qui,  table, tire, de la poche de son gilet, des gouttes amres de
noix vomique. Car il sort de chez Hardy, qui lui a dit que ses maux
d'estomac avaient amen chez lui un gonflement, lui ayant fait remonter le
coeur, et lui donnaient le sentiment d'un asthme.

Il veut passer tout l'hiver en Italie... il partira aussitt qu'il aura de
l'argent... il laissera son roman et le reste... et il se dcidera tout 
coup, comme a, dans l'heure du rveil... au moment o il fume son premier
cigare, et o il se garderait bien de lire une lettre... Oui, le soir, il
s'embarquera,  dix heures,--il est trs bien avec le chef de gare, qui
lui donnera un compartiment pour lui tout seul--et il prendra du
chloral... et il dormira jusqu'au matin... et quand il se rveillera... il
se rveillera dans du soleil, dans de la gaiet.

 cette perspective, l'homme des colonies se retrouve en Belot, et il y a
vraiment en sa personne, un peu de la jouissance sensuelle d'un homme de
l'quateur, soudainement jet dans une contre de bananiers.

Est-ce curieux? cet homme qui, dans la souffrance, a des sensations
distingues, assaisonnes de remarques et de rflexions presque
littraires, lorsqu'il crit, est absolument dnu de littrature, et ne
se doute pas du tout de ce qui fait la beaut d'un livre.

       *       *       *       *       *

-------- propos des curieux dessins de costumes, enlevs  la plume et
lavs d'une rapide aquarelle par Boquet, pour la confection des costumes
de l'ancienne Acadmie royale de Musique, Nuitter me racontait, que le
plus grand nombre de ces dessins avaient autrefois t donns aux enfants
des employs des Menus-Plaisirs, qui s'amusaient  les dcouper.

       *       *       *       *       *

_Samedi 29 novembre_.--En feuilletant des lettres de ma mre, adresses 
ma tante de Courmont,  Rome, et qui me sont communiques, avec une lettre
de mon frre, par la belle-fille de Mme de Courmont, je trouve cette
lettre de ma mre, qui me reporte  un morceau ennuyeux et triste et
douloureux de ma vie passe, qu'on voulait pousser  des choses, pour
lesquelles j'tais bien peu fait.

Edmond, chre Nephtalie, travaille toujours avec courage chez l'avou, ce
qui me fait un extrme plaisir. Puisse-t-il continuer et se mettre  mme
d'tre, un jour, avocat  la Cour de cassation. Cette carrire est
dsirable sous tous les rapports, et d'ailleurs que faire, ne voulant pas
entrer dans une administration, ce que je conois bien.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 30 novembre_.--Mme Michelet est venue m'apporter,
aujourd'hui,--pour la collection des livres contemporains avec autographes,
que je m'amuse  faire,--est venue m'apporter un devoir de Michelet,
corrig par Villemain. C'est vraiment un curieux autographe.

Des cheveux tout blancs, une figure toute jeune, une voix lgrement
voile: c'est le portrait de l'aimable femme.

       *       *       *       *       *

--Dans la vie moderne actuelle, avec l'exigut des demeures, c'est bien
difficile, de faire durer ternellement les chapelles des morts, les
chambres d'agonie, qu'on veut toujours conserver, telles qu'elles taient,
lorsque a sonn la dernire heure d'une personne aime;--et ces jours-ci,
'a t pour moi une vritable tristesse, quand j'ai entendu les coups
de pioche, jetant  bas les cloisons de la chambre de mon frre, et
dtruisant cette espce de survie d'un tre cher, parmi les objets et les
choses de son entour, brutalement dmolis.

       *       *       *       *       *

_Mardi 2 dcembre_.--C'est curieux, la jeunesse actuelle semble cesser
d'tre une jeunesse d'imagination, pour devenir une jeunesse de pdagogie.
Je suis frapp de cela,  la lecture des derniers numros de la _Revue
Indpendante_, qui contient trois articles de critique par des _jeunes_:
trois articles tout  fait remarquables.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 4 dcembre_.--Premire entrevue avec Porel, chez Daudet.

Il me dit qu'il veut jouer ma pice, comme une pice joue de l'autre ct
de la Seine, une pice joue sur le boulevard, et qu'il a engag Lonide
Leblanc, qui a une action sur le monde de l'argent, sur le monde de la
gaudinerie. a ne me parat pas si bte!

       *       *       *       *       *

_Samedi 3 dcembre_.--La comtesse de Bhaine me contait aujourd'hui,
qu'une jeune fille, qu'elle connaissait, donnait des rptitions dans une
institution laque du Nord de la France, et qu'elle conduisait, tous les
dimanches, une vingtaine de fillettes  la messe--cela sur la demande des
parents.

Toutes les jeunes filles en se rendant  la messe, portaient un bouquet
de trfle. La sous-matresse n'y fit pas attention, la premire fois,
mais  la seconde ou  la troisime, un peu intrigue, elle demanda la
signification de ce bouquet,  l'une des fillettes, qui lui rpondit:

Ah! vous ne savez pas, vous ne savez pas... mais le trfle est la fleur
du doute!

       *       *       *       *       *

--Quelqu'un dfinissait ainsi un musicien de talent de ce temps: Il a
l'esprit gros et la mchancet fine.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 24 dcembre_.--Aujourd'hui, Maupassant qui est venu me voir, 
propos du buste de Flaubert, me raconte des choses typiques de la grande
mondanit.

 l'heure prsente, les jeunes gens du monde _chic_, apprennent d'un
matre d'criture _ad hoc_, l'criture de la dernire heure, une criture
dpouille de toute personnalit, et qui a l'air d'un chapelet d'_m_.

Autre _chic_. Comme les Rothschild ont puis tous les genres de chasse,
et qu'il n'y a plus de bte sur la terre, qui les intresse  chasser, on
promne, le matin, une peau de cerf dans le bois, et avec des chiens au
nez tout particulier, on chasse, tout l'aprs midi, cette odeur de bte
absente, dans une sorte de poursuite d'une ombre. Et Mme Alphonse
Rothschild sautant trs bien, on prpare d'avance des obstacles, et l'on
arrose l'herbe, pour que, dans le cas o tomberait la chasseresse, elle ne
se fasse pas de mal.

Maupassant m'avoue, que Cannes est un endroit merveilleux pour la
documentation de la vie lgante.

       *       *       *       *       *

--------Je rencontre Burty, fort humili, comme inspecteur des Beaux-Arts,
d'avoir t envoy par Kaempfen  la Chapelle, pour faire un rapport sur
une cave  liqueurs, fabrique de petits barillets, qu'un marchand de vin
artiste et patriote, veut offrir au Louvre ou au moins  la nation.

       *       *       *       *       *

--------Ce soir, dans un coin du salon de la princesse, le Japonais
Hayashi, me racontait un _hara-kiri_, dont son pre avait t greffier,
et auquel il avait assist, tout enfant.

Les prparatifs connus, termins, le condamn lisait une posie, dans
laquelle il disait avoir commenc  dlivrer le peuple de son _flau_,
puis il tendit la main, prit le petit sabre, l'enveloppa de papier
jusqu' un pouce de l'extrmit de la lame, et seulement lorsqu'il se fut
vritablement ouvert le ventre, dit  son matre d'escrime, qu'il avait
choisi pour excuteur: Allez, maintenant!

       *       *       *       *       *

--------Pas de chance, tant de complications, tant de retards, enfin tant
de caps doubls, avec l'esprance de voir jouer HENRIETTE MARCHAL, et la
mort de La Rounat qui remet tout en jeu.

       *       *       *       *       *

FIN DU SIXIME ET DERNIER VOLUME

       *       *       *       *       *




TABLE ALPHABTIQUE DES NOMS


A

Abbatucci (Mlle),      55.
About,      41, 264.
Alboni (Mme),      16.
Adam,      318.
Adam (Mme),      168, 184, 201.
Ambroise Thomas,      4.
Anastasi,      55, 84.
Arnauldet,      25.
Arnould (Sophie),      252, 265.
Asseline,      163.
Augier (mile),      143, 196.
Auguste (M.),      252.
Aumale (duc d'),      242.
Avenin,      88.
Axenfeld,      12, 13.


B

Bacon,      140.
Balzac,      15, 41, 67, 119, 125, 256, 317.
Balzac (Mme de),      196.
Banville (Thodore de),      225, 313.
Bapst,      5.
Baraguay d'Hilliers,      12.
Barb-Marbois,      132.
Barb-Marbois (Mme),      132.
Barbet de Jouy,      111.
Barbey d'Aurevilly,      69, 339.
Bardoux,      4, 5, 6, 12, 58, 145.
Barnum,      162.
Baron (l'acteur),      203, 204.
Bartet (Mlle),      223.
Baudelaire,      264, 265.
Baudouin,      61.
Beaulieu (le peintre),      231.
Belot (Adolphe),      341, 342.
Benedetti,      55.
Brendsen,      127.
Bergerat,      33.
Berquin,      182.
Bert (Paul),      28.
Berthelot,      5, 24, 242, 257, 295.
Berton,      279.
Beethoven, 148.
Bertrand (Franois),      91, 92.
Beurdeley (fils),      337.
Billaut,      258.
Bing,      174, 198, 298.
Bismarck,      49, 321.
Boissieu,      87.
Boitelle,      60, 61.
Bonnetain,      319.
Bonvin (Franois),      119, 285, 288.
Bonvin (le jeune),      90.
Boquet,      342.
Borniol,      328.
Bourget (Paul),      176, 178, 201.
Braquemond,      26, 87, 89, 100, 297.
Brainne (Mme),      141.
Brbant,      8, 20, 28, 57, 58, 71, 208, 257, 275, 292, 314.
Brguet,      249.
Broglie (le duc de),      221.
Brohan (Madeleine),      149.
Brunetire (de),      184.
Burty,      15, 25, 27, 46, 69, 88, 118, 160, 294, 346.
Byron,      339.


C

Callot,      195.
Camargo,      306.
Cambon,      121.
Caro,      143.
Castellani,      77.
Card (Henry),      15, 175, 177, 192.
Chabrillat,      57, 58.
Chabrol,      121.
Chambord (le comte de),      268, 270.
Champfleury,      316.
Chamfort,      318.
Chanzy,      201.
Charcot,      41, 124, 157, 193, 255, 256, 261.
Chardin,      297.
Charlemagne,      63.
Charles Edmond,      241.
Charles (Mme),      311.
Charpentier mre (Mme),      249.
Charpentier (Georges),      23, 42, 76, 109, 123, 135, 141, 150, 153, 177,
196, 209, 255, 308.
Charpentier (Mme),      7, 12, 27, 141, 150, 153, 196, 209, 249.
Charvet,      237.
Chateaubriand,      9, 116.
Chatrian,      216.
Chelles,      128, 133.
Child (Thodore),      159.
Cialdini,      12.
Cladel,      280.
Claretie (Mme),      333.
Claude Bernard,      15.
Clemenceau,      241.
Colardez,      24.
Commanville (Mme),      113.
Comte (Auguste).      90, 91.
Constantin (le grand-duc),      167.
Coquelin (l'an),      150, 193, 302.
Corneille,      114, 158.
Courbet,      19.
Courmont (Mme de),      343.
Croisette (Mlle),      149.
Cros (les),      178.


D

Daly (Csar),      88.
Darwin,      116.
Daudet (Alphonse),      4, 9, 10, 23, 24, 27, 57, 78, 101, 102, 103, 109,
110, 115, 128, 140, 150, 153, 165, 166, 177, 181, 184, 185, 193, 196, 204,
209, 220, 224, 228, 230, 235, 246, 256, 257, 260, 261, 267, 268, 269, 270,
277, 279, 280, 282, 285, 290, 292, 293, 299, 301, 303, 305, 309, 317, 318,
320, 335, 341.
Daudet (Mme Alphonse), 23, 24, 27, 57, 80, 132, 140, 150, 165, 175, 177,
181, 196, 204, 209, 261, 267, 270, 277, 279, 282, 285, 335, 338.
Daudet (Lon),      227, 262, 337.
Daudet (Lucien),      208, 339.
Daumier,      20.
Decazes (le duc de),      280.
Degas,      22, 75, 197.
Delacroix,      270.
Delair,      193, 278.
Delaunay,      150.
Delessart,      134.
Delpit (Albert),      261, 262.
Demidoff,      201.
Dentu,      305.
Deslandes,      279.
Diaz,      119.
Diderot,      19, 67.
Dieudonn,      277, 278, 279.
Dieulafoy,      198, 235.
Dina,      325, 326.
Dinah (Flix),      180.
Dor (Gustave),      103, 189, 243.
Doucet (Camille),      78, 100.
Du Barry (Mme),      123, 124.
Dubuisson (la),      163.
Dumas (pre),      276.
Dumas (fils),      240, 329, 330.
Dumersan,      61.
Du Mesnil,      240.
Dumont,      241.
Dupont de l'Eure,      208.
Dupray,      70.
Daran (Carolus),      75, 196.
Durand-Ruel,      190.
Duval (Raoul),      319.


E

Ebner,      260, 261.
Eisen,      336.
Erckman,      216.
Esperanza,      245.


F

Falloux (de),      306.
Fenayrou,      210.
Feuillet (Octave),      11.
Flaubert,      4, 8, 10, 11, 23, 33, 35, 36, 62, 74, 76, 78, 85, 109, 110,
113, 114, 141, 289, 301, 345.
Fleuret,      205.
Floquet,      241.
Fontanes (de),      6.
Forain,      149, 178, 190, 197, 230.
Franck,      255.
Frandin,      94.
Frmiet,      84.
Freycinet (de),      277.
Fourcaud,      299, 300.
Fromentin,      184, 318, 340.


G

Gaboriau,      184.
Gallois (la baronne de),      55.
Galles (le prince de),      122.
Gambetta,      7, 8, 41, 58, 124, 159, 166, 175, 188, 189, 193, 194, 208,
235, 238, 240, 247, 280, 281.
Garnier,      277.
Gauchez,      182.
Gautier (Thophile),      33, 217, 281, 318.
Gavarret (Mme),      298.
Gavarni,      24, 116, 125, 281.
Gavarni (Pierre),      82, 281, 316.
Gavarni (Jean),      303.
Geoffroy,      8.
Georges,      25.
Grome,      143.
Gille,      116.
Gillot,      63.
Girard,      291.
Girardin (mile de),      5, 59, 116, 247, 281, 330.
Girardin (Mme Alexandre de),      167.
Gladstone,      281.
Giraud (Eugne),      37, 55, 60, 80, 169.
Got,      161, 222, 223, 224.
Goubeaux,      340.
Goupil,      263.
Grassot,      116.
Gravelot,      29.
Grenier,      41.
Grvy,      100, 223, 258.
Guichard,      87.
Guimond (Esther),      59.


H

Hadamard (Mlle),      314.
Hardy,      341.
Harpignies,      14.
Hayashi,      299, 346.
Hbert,      4.
Hbrard,      166, 240, 294.
Heilbuth,      196.
Heine (Henri),      145, 335.
Hrdia (Jos Maria de),      111, 140, 206.
Hobbema,      270.
Hoffmann,      63.
Holden,      63.
Holopherne,      87.
Homre,      8.
Houdin,      103.
Hugo (Victor),      59, 67, 91, 199, 201, 222, 223.
Huysmans,      175, 192.


I

Ingres,      87, 270, 296.


J

Jacqmin,      136.
Janvier,      58.
Jonkindt,      207.
Jordans,      19.
Joseph,      287.
Jourdain (Frantz),      267.
Jourdain (Mme Frantz),      297.
Judith,      87.


K

Kaempfen,      346.
Kenteux (Mme),      156.
Kistemackers,      182.
Korin,      298.


L

La Braudire (de),      306.
Labiche,      55.
La Borde,      14.
La Bruyre,      67.
Lachaud,      68.
Lafarge (Mme),      68.
Laffitte,      165.
Lafontaine,      57, 128.
Lamballe (la princesse de),      92.
Lambert Thiboust,      274.
Lannelongue,      239.
Larrey (le baron),      218.
La Rounat,      205, 347.
Lasalle (le gnral),      59.
Lasalle (le colonel),      59.
La Tour,      265, 296, 297.
Lavoix,      244, 266, 267.
Leblanc (Lonide),      252, 344.
Leboeuf (le gnral),      85.
Leconte de Lisle,      5.
Lecouvreur (Adrienne),      306.
Ledoyen,      196, 257.
Lefebvre de Bhaine (le comte),      3, 99, 285.
Lefebvre de Bhaine (la comtesse),      345.
Lefebvre de Bhaine (Armand),      303.
Lefilleul,      175.
Legault (Mlle),      278.
Legros,      229.
Leleux (Adolphe),      123.
Lematre (Frdrick),      76, 197.
Leroux (Hugues),      299.
Leroux (Pierre),      91.
Leuven (de),      330.
Lichtemberg (la comtesse de),      199.
Liesse (Henri),      72.
Lili,      310.
Liouville,      239, 297.
Liphart,      63.
Littr,      35, 142.
Lortic,      212.
Loti (Viaud),      227, 293, 318, 319.
Louis XIV,      295.
Louis XV,      123, 243, 290.
Lloyd (Mlle),      149.


M

Mac,      162.
Mada,      36, 41.
Magitot,      168.
Magnard (Francis),      49, 116.
Magne (l'oculiste),      58.
Mahrault,      74.
Maillard (Albanel),      259.
Mallinet,      337.
Manet,      142.
Maquet,      56.
Marie-Antoinette,      275.
_Marin_,      29, 70.
Marpon,      175.
Marquis (le chocolatier),      21.
Mars (Mlle),      149.
Marsaud,      14, 24.
Massabie (Mme),      280, 281.
Massna,      59.
Massenet,      5.
Massillon,      5.
Massin (Mme),      134.
Masson (Mme),      99.
Maspero,      92.
Mathilde (la princesse),      6, 7, 15, 38, 85, 116, 173, 174, 217, 219,
274, 334.
Matzugata,      41.
Maupassant, (Guy de),      109, 141, 182, 345, 346.
Mehemet-Ali,      217.
Meissonier,      143, 296.
Mennechet,      115.
Mrime,      111.
Merton,      148.
Michelet,      289, 343.
Michelet (Mme),      343.
Millet,      296.
Minghetti,      272.
Mirs,      127.
Mistral,      303, 309, 317.
Molire,      67.
Molloy (le Dr),      265.
Montaigne,      335.
Moutaland (Cline),      133.
Montebello (comtesse de),      337.
Moreau (Michel),      61.
Moreau (Gustave),      145.
Morel,      334.
Morny (le duc de),      240.
Munckaczy,      247.
Murger,      55.
Musset (Alfred de),      153, 154.


N

Napolon Ier,      49, 244, 275.
Napolon III,      85, 143, 258.
Napolon (le prince),      241, 244.
Napolon (Louis),      55.
Napolon (Victor),      55.
Nlaton,      237.
Nittis (de),      13, 14, 73, 103, 112, 127, 148, 176, 211, 231, 245, 254,
263, 274, 324, 325, 326, 330, 331.
Nittis (Mme de),      14, 44, 176, 211, 244, 326, 328, 329, 332.
Nittis (Jacques de),      331, 332.
Nol,      24, 81.
Noriac,      301.
Nuitter,      342.


O

Odry,      61.
Onimus,      119.


P

Pagans,      14, 50, 305.
Pailleron,      143.
Pascal,      140.
Pasteur,      258.
Passy (Hippolyte),      267.
Passy (Louis),      340.
Plagie,      3, 214, 303.
Pelletan,      41.
Ptors (le restaurateur),      158.
Pie IX,      77.
Pillaut,      48.
Pingard,      26.
Pingat (le couturier),      250, 251, 252.
Poe,      145, 317.
Poisson, 136.
Pollet (le graveur),      160.
Ponson du Terrail,      184.
Popelin (Claudius),      55, 113, 216, 244.
Popelin (Gustave),      55.
Porel,      344.
Potain,      79.
Potin,      121.
Pouchet (Georges),      114, 276.
Pouyer-Quertier,      86.
Primoli (le comte),      320.
Prince Imprial (le),      78, 85.
Pugno,      280.


R

Rabelais,      208.
Rachel,      161, 180.
Racine,      158.
Rameau,      50.
Raffet,      72.
Raphal,      72, 269, 337.
Ravaud,      164.
Raynal,      297.
Regnault,      252, 297.
Regulus,      276.
Rembrandt,      228.
Rmusat (le comte de),      268, 314.
Renan,      9, 49, 58, 142.
Ribot,      268.
Ribot (le peintre),      299, 300.
Ricasoli,      12.
Ripalda (le duc de),      218.
Robin (Charles),      8, 174, 238, 239, 276.
Roche (Jules),      268, 295.
Rochefort (Henri de),      11, 123, 124.
Rollinat,      265, 266.
Rothschild,      21, 76.
Rothschild (Alphonse),      123.
Rothschild (Mme Adolphe),      346.
Rouber,      258.
Rousseau (Thodore),      269, 270.
Rousseil (Mlle),      165.
Rousset (Camille),      144.
Rubens,      119, 270.


S

Sade (le marquis de),      179, 182, 334.
Saint-Aubin (Gabriel de),      61, 296, 337.
Sainte-Beuve,      9, 67.
Saint-Simon,      270.
Saint-Victor,      154, 298.
Salleron,      121.
Salvandy,      6.
Samary (Mlle),      149.
Sampayo,      267.
Sand (Mme),      9, 289.
Sandeau (Jules),      249.
Sandeau (Mme),      249.
Sarcey (Francisque),      140, 177, 181, 264.
Schopenhauer,      337.
Scudry,      179.
Sbastiani (le gnral),      144.
Slim (le sultan),      144.
Seymour-Haden,      228, 229.
Sichel (Auguste),      43, 77, 103, 243, 263, 298, 302.
Sichel (Mme),      298, 318.
Simon (Jules),      194.
Siraudin,      274.
Skobeleff,      188, 201.
Sommerard (du),      221.
Spuller,      7, 239, 242, 258, 294, 314.
Stendhal,      304.
Swinburne,      256.


T

Taine,      91.
Talleyrand,      145.
Tamberlick,      223.
Techener (Mme),      328.
Thiers,      145, 189, 337.
Thierry,      56.
Tien-Pa,      20, 21, 43, 44.
Tiepolo (Jean-Baptiste),      281, 282.
Tissot,      202.
Tite-Live,      276.
Titien,      108, 270.
Tolsto (la comtesse),      34.
Tourguneff,      9, 10, 101, 102, 141, 185, 186, 187, 255, 256, 273.
Troubetzko (la princesse),      201.
Trousseau,      35, 235, 236, 237.
Tseng (le marquis de),      94.
Turr (le gnral),      127.


V

Valls (Jules),      77, 136, 138, 151, 179, 210, 288.
Vernet (Horace),      72.
Verneuil,      239.
Veuillot (Louis),      310.
Victor Adam,      41,
Victor-Emmanuel,      12.
Vierge,      91, 93.
Vignres,      305.
Villedeuil (Mlles),      164.
Villedeuil (le marquis de),      119.
Villemain,      196, 343.
Villiers de l'Isle-Adam,      178.
Virgile,      267.
Voillemot,      149.
Voisin,      279.
Voltaire,      19, 139.


W

Wallace (Richard),      122.
Watanob-Se,      46.
Watteau,      119.
Whistler,      229.
Wilde,      256, 259.
Worth,      68.


Y

Yung,      7.


Z

Zeddes (de),      31.
Zola (mile),      19, 21, 22, 23, 57, 58, 75, 76, 101, 102, 109, 112,
115, 126, 134, 140, 141, 150, 151, 162, 185, 187, 192, 194, 196, 209, 223,
224, 246, 248, 254, 255, 257, 267, 279, 288, 318.
Zola (Mme),      11, 134, 140, 196, 209, 223.

       *       *       *       *       *




TABLE DES MATIRES


ANNE 1878      1

ANNE 1879      53

ANNE 1880      97

ANNE 1881      129

ANNE 1882      171

ANNE 1883      233

ANNE 1884      283

       *       *       *       *       *


FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Journal des Goncourt (Deuxime srie,
troisime volume), by Edmond de Goncourt

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DES GONCOURT ***

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