The Project Gutenberg EBook of La culture des ides, by Remi de Gourmont

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Title: La culture des ides

Author: Remi de Gourmont

Release Date: January 18, 2006 [EBook #17541]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDES ***




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                            REMY DE GOURMONT

                                  La

                            Culture des Ides

                DU STYLE OU DE L'CRITURE--LA CRATION
               SUBCONSCIENTE--LA DISSOCIATION DES IDES
               STPHANE MALLARM ET L'IDE DE DCADENCE
              LE PAGANISME TERNEL--LA MORALE DE L'AMOUR
                          IRONIES ET PARADOXES

                            DEUXIME DITION


                                 PARIS
                      SOCIT DV MERCVRE DE FRANCE
                XV, RVE DE L'CHAVD-SAINT-GERMAIN, XV

                                  MCM







                       DU STYLE OU DE L'CRITURE

                                   I

                                   Et ideo confiteatur eorum stultitia,
                                   qui arte, scientiaque immnunes,
                                   de solo ingenio confidentes, ad
                                   summa summe canenda prorumpunt;
                                   a tanto prosuntuositate
                                   desistant, et si anseres naturali
                                   desidia sunt, nolint astripetam
                                   aquilam imitari.

                                   DANTIS ALIGHIERI,
                                   _De vulgari eloquio_, II. 4.


Dprcier l'criture, c'est une prcaution que prennent de temps 
autre les crivains nuls; ils la croient bonne; elle est le signe de
leur mdiocrit et l'aveu d'une tristesse. Ce n'est pas sans dpit que
l'impuissant renonce  la jolie femme aux yeux trop limpides; il doit y
avoir de l'amertume dans le ddain public d'un homme qui confesse
l'ignorance premire de son mtier ou l'absence du don sans lequel
l'exercice de ce mtier est une imposture. Cependant quelques-uns de ces
pauvres se glorifient de leur indigence; ils dclarent que leurs ides
sont assez belles pour se passer de vtement, que les images les plus
neuves et les plus riches ne sont que des voiles de vanit jets sur le
nant de la pense, que ce qui importe, aprs tout, c'est le fond et non
la forme, l'esprit et non la lettre, la chose et non le mot, et ils
peuvent parler ainsi trs longtemps, car ils possdent une meute de
clichs nombreuse et docile, mais pas mchante. Il faut plaindre les
premiers et mpriser les seconds et ne leur rien rpondre, sinon ceci:
qu'il y a deux littratures et qu'ils font partie de l'autre.

Deux littratures: c'est une manire de dire provisoire et de prudence,
afin que la meute nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue du
jardin o elle n'entrera pas. S'il n'y avait pas deux littratures et
deux provinces, il faudrait gorger immdiatement presque tous les
crivains franais; cela serait une besogne bien malpropre et de
laquelle, pour ma part, je rougirais de me mler. Laissons donc; la
frontire est trace; il y a deux sortes d'crivains: les crivains qui
crivent et les crivains qui n'crivent pas,--comme il y a les
chanteurs aphones et les chanteurs qui ont de la voix.

Il semble que le ddain du style soit une des conqutes de
quatre-vingt-neuf. Du moins, avant l're dmocratique, il n'avait jamais
t question que pour les bafouer des crivains qui n'crivent pas.
Depuis Pisistrate jusqu' Louis XVI, le monde civilis est unanime sur
ce point: un crivain doit savoir crire. Les Grecs pensaient ainsi; les
Romains aimaient tant le beau style qu'ils finirent par crire trs mal,
voulant crire trop bien. S. Ambroise estimait l'loquence au point de
la considrer comme un des dons du Paraclet, _vox donus Spiritus_, et S.
Hilaire de Poitiers, au chapitre treize de son _Trait des Psaumes_,
n'hsite pas  dire que le mauvais style est un pch. Ce n'est donc pas
du christianisme romain qu'a pu nous venir notre indulgence prsente
pour la littrature informe; mais comme le christianisme est
ncessairement responsable de toutes les agressions modernes contre la
beaut extrieure, on pourrait supposer que le got du mauvais style est
une de ces importations protestantes dont fut, au dix-huitime sicle,
souille la terre de France: le mpris du style et l'hypocrisie des
moeurs sont des vices anglicans[1].

[Note 1: Sur l'importance et l'influence du protestantisme  cette
poque, voir l'ouvrage de Ed. Hugues, que tous les protestants
dmarquent depuis vingt-cinq ans, _Histoire de la Restauration du
Protestantisme en France au XVIIIe sicle_ (1872).]

Cependant si le dix-huitime sicle crit mal, c'est sans le savoir; il
trouve que Voltaire crit bien, surtout en vers; il ne reproche  Ducis
que la barbarie de ses modles; il a un idal; il n'admet pas que la
philosophie soit une excuse de la grossiret littraire; on versifie
les traits d'Isaac Newton et jusqu'aux recettes de jardinage et
jusqu'aux manuels de cuisine. Ce besoin de mettre o il n'en faut pas de
l'art et du beau langage le conduisit  adopter un style moyen, propre 
rehausser tous les sujets vulgaires et  humilier tous les autres. Avec
de bonnes intentions, le dix-huitime sicle finit par crire comme le
peuple du monde le plus rfractaire  l'art: l'Angleterre et la France
signrent  ce moment une entente littraire qui devait durer jusqu' la
venue de Chateaubriand et dont le _Gnie du Christianisme_ [2] fut la
dnonciation solennelle. A partir de ce livre, qui ouvre le sicle, il
n'y a plus qu'une manire d'avoir du talent, c'est de savoir crire, et
non plus  la mode de la Harpe, mais selon les exemples d'une tradition
invaincue, aussi vieille que le premier veil du sens de la beaut dans
l'intelligence humaine.

[Note 2: Ce livre, si mal connu et dfigur dans ses ditions pieuses.
Rien de moins pieux cependant et de moins difiant au del du premier
tome que cette encyclopdie singulire et confuse o on trouve _Ren_ et
des tableaux statistiques, _Atala_ et le catalogue des peintres grecs.
C'est une histoire universelle de la civilisation et un plan de
reconstruction sociale. En voici le titre complet: Gnie du
Christianisme ou Beauts de la religion chrtienne par Franois-Auguste
Chateaubriand.--A Paris, chez Migneret imprimeur, rue du Spulcre,
f.s.g., n 28. An X, 1802.--5 vol. in-8.]

Mais la manire du dix-huitime sicle[3] rpondait trop bien aux
tendances naturelles d'une civilisation dmocratique; ni Chateaubriand,
ni Victor Hugo ne purent rompre la loi organique qui prcipite le
troupeau vers la plaine verte o il y a de l'herbe et o il n'y aura
plus que de la poussire quand le troupeau aura pass. On jugea inutile
bientt de cultiver un paysage destin aux dvastations populaires; il y
eut une littrature sans style comme il y a des grandes routes sans
herbe, sans ombre et sans fontaines.

[Note 3: Quand on parle du dix-huitime sicle, il faut toujours mettre
 part, dans sa tour de Montbard, le grandiose et solitaire Buffon, qui
fut, au sens moderne de ces mots, un savant, un philosophe et un pote.]




                                    II


Le mtier d'crire est un mtier, et j'aimerais mieux qu'on le mt  son
ordre vocabulaire, entre la cordonnerie et la menuiserie, que tout seul
 part des autres manifestations de l'activit des hommes. A part, il
peut tre ni, sous prtexte d'honneurs, et tellement loign de tout ce
qui est vivant qu'il meure de son isolement;  son rang dans une des
niches symboliques le long de la grande galerie, il suggre des ides
d'apprentissage et d'outillage; il loigne de lui les vocations
impromptues; il est svre et dcourageant.

Le mtier d'crire est un mtier; mais le style n'est pas une science.
Le style est l'homme mme et l'autre formule, de Hello, le style est
inviolable, disent une seule chose: le style est aussi personnel que la
couleur des yeux ou le son de la voix. On peut apprendre le mtier
d'crire; on ne peut apprendre  avoir un style; on ne peut teindre son
style comme on teint ses cheveux, mais il faut recommencer tous les
matins et n'avoir pas de distractions. On apprend si peu  avoir un
style qu'au cours de la vie souvent on dsapprend; quand la force vitale
est moindre on crit moins bien; l'exercice, qui amliore d'autres dons,
gte parfois celui-l.

crire, c'est trs diffrent de peindre ou de modeler; crire ou parler,
c'est user d'une facult ncessairement commune  tous les hommes, d'une
facult primordiale et inconsciente. On ne peut l'analyser sans faire
toute l'anatomie de l'intelligence; c'est pourquoi, qu'ils aient dix ou
dix mille pages, tous les traits de l'art d'crire sont de vaines
esquisses. La question est si complexe qu'on ne sait par o l'aborder;
elle a tant de pointes et c'est un tel buisson de ronces et d'pines
qu'au lieu de s'y jeter on en fait le tour; et c'est prudent.

Ecrire, mais alors au sens de Flaubert et de Goncourt, c'est exister,
c'est se diffrencier. Avoir un style, c'est parler au milieu de la
langue commune un dialecte particulier, unique et inimitable et
cependant que cela soit  la fois le langage de tous et le langage d'un
seul. Le style se constate; en tudier le mcanisme est inutile au point
o l'inutile devient dangereux; ce que l'on peut recomposer avec les
produits de la distillation d'un style ressemble au style comme une rose
en papier parfum ressemble  la rose.

Quelle que soit l'importance fondamentale d'une oeuvre crite, la mise
en oeuvre par le style accrot son importance. C'tait l'opinion de
Buffon, que toutes les beauts qui se trouvent dans un ouvrage bien
crit, tous les rapports dont le style est compos sent autant de
vrits aussi utiles et peut-tre plus prcieuses pour l'esprit humain
que celles qui peuvent faire le fond du sujet. Et c'est aussi, malgr
le ddain commun, l'opinion commune, puisque les livres de jadis qui
vivent encore ne vivent que par le style. Si le contraire tait
possible, tel contemporain de Buffon, Boulanger, l'auteur de
l'_Antiquit dvoile_, ne serait pas inconnu aujourd'hui, car il n'y
avait de mdiocre en lui que sa manire d'crire; et n'est-ce point
parce qu'il manqua presque toujours de style que tel autre, comme
Diderot, n'a jamais eu que des heures de rputation et que sitt qu'on
ne parle plus de lui, il est oubli?

Cette prpondrance inconteste du style fait que l'invention des thmes
n'a pas un grand intrt en littrature. Pour crire un bon roman ou
quelque drame viable, il faut ou lire un sujet si banal qu'il en soit
nul ou en imaginer un si nouveau qu'il faille du gnie pour en tirer
parti, _Romo et Juliette_ ou _Don Quichotte_. La plupart des tragdies
de Shakespeare ne sont qu'une suite de mtaphores brodes sur le canevas
de la premire histoire venue. Shakespeare n'a invent que ses vers et
ses phrases: comme les images en taient nouvelles, cette nouveaut a
ncessairement confr la vie aux personnages du drame. Si _Hamlet_,
ide pour ide, avait t versifi par Christophe Marlowe, ce ne serait
qu'une obscure et maladroite tragdie que l'on citerait comme une
bauche intressante. M. de Maupassant, qui inventa la plupart de ses
thmes, est un moindre conteur que Boccace, qui n'inventa aucun des
siens. L'invention des sujets est d'ailleurs limite, encore que
flexible  l'infini; mais, autre sicle, autre histoire. M. Aicard, s'il
avait du gnie, n'et pas traduit _Othello_, il l'et refait, comme
l'ingnu Racine refaisait les tragdies d'Euripide. Tout aurait t dit
dans les cent premires annes des littratures si l'homme n'avait le
style pour se varier lui-mme. Je veux bien qu'il y ait trente-six
situations dramatiques ou romanesques, mais une thorie plus gnrale
n'en peut, en somme, reconnatre que quatre. L'homme tant pris pour
centre, il a des rapports: avec lui-mme, avec les autres hommes, avec
l'autre sexe, avec l'infini, Dieu ou Nature. Une oeuvre de littrature
rentre ncessairement dans un de ces quatre modes. Mais n'y aurait-il au
monde qu'un seul et unique thme, et que cela ft _Daphnis et Chlo_, il
suffirait.

Une des excuses des crivains qui ne savent pas crire est la diversit
des genres. Ils croient qu' celui-ci convient le style et  celui-l,
rien. Il ne faut pas, disent-ils, crire un roman du mme ton qu'un
pome. Sans doute; mais l'absence de style fait aussi l'absence de ton
et quand un livre manque d'criture, il manque de tout: il est invisible
ou, comme on dit, il passe inaperu. Cela convient. Au fond, il n'y a
qu'un genre: le pome; et peut-tre qu'un mode, le vers, car la belle
prose doit avoir un rythme qui fera douter si elle n'est que de la
prose. Buffon n'a crit que des pomes, et Bossuet et Chateaubriand et
Flaubert. Les _poques de la Nature_, si elles meuvent les savants et
les philosophes, n'en sont pas moins une somptueuse pope. M.
Brunetire a parl avec une ingnieuse hardiesse de l'volution des
genres; il a montr que la prose de Bossuet n'est qu'une des coupes de
la grande fort lyrique o Victor Hugo plus tard se fit bcheron. Mais
je prfre l'ide qu'il n'y a pas de genres ou qu'il n'y a qu'un genre;
cela est d'ailleurs plus conforme aux dernires philosophies et  la
dernire science: l'ide d'volution va disparatre devant celle de
permanence, de perptuit.

Si on peut apprendre  crire? Il s'agit du style: c'est demander si M.
Zola avec de l'application aurait pu devenir Chateaubriand, ou si M.
Quesnay de Beaurepaire avec des soins aurait pu devenir Rabelais; si
l'homme qui imite les marbres prcieux en secouant d'un coup vif son
pinceau vers les panneaux de sapin aurait pu, bien conduit, peindre le
_Pauvre Pcheur_, ou si le ravaleur qui taille dans le genre corinthien
les tristes faades des maisons parisiennes ne pourrait pas, aprs vingt
leons, sculpter par hasard la _Porte de l'Enfer_ ou le tombeau de
Philippe Pot?

Si on peut apprendre  crire? Il s'agit des lments d'un mtier, de ce
qui s'enseigne aux peintres dans les acadmies: on peut apprendre cela;
on peut apprendre  crire correctement  la manire neutre, comme on
grava  la manire noire. On peut apprendre  crire mal, c'est--dire
proprement et de manire  mriter un prix de vertu littraire. On peut
apprendre  crire trs bien, ce qui est une autre faon d'crire trs
mal. Qu'ils sont mlancoliques, ces livres qui sont trs bien; et puis,
c'est tout.




                                   III


M. Albalat a donc publi un manuel qui s'appelle: _l'Art d'crire
enseign en vingt leons_. Paru en des temps plus anciens, ce manuel et
certainement fait partie de la bibliothque de M. Dumouchel, professeur
de littrature, qui l'et recommand  ses amis, Bouvard et Pcuchet:
Alors ils se demandrent en quoi consiste prcisment le style, et,
grce  des auteurs indiqus par Dumouchel, ils apprirent le secret de
tous les genres. Cependant les deux bonshommes trouvent un peu subtiles
les remarques de M. Albalat et ils sont consterns d'apprendre que le
_Tlmaque_ est mal crit et que Mrime gagnerait  tre condens. Ils
rejettent M. Albalat et se mettent sans lui  leur histoire du duc
d'Angoulme.

Je ne suis pas surpris de leur rsistance; peut-tre ont-ils senti
obscurment que l'inconscient se rit des principes, de l'art des
pithtes et de l'artifice des trois jets gradus. Que le travail
intellectuel, et en particulier le travail d'crire, chappe en trs
grande partie  l'autorit de la conscience, si M. Albalat l'avait su il
aurait t moins imprudent et n'aurait pas divis les qualits d'un
crivain en deux sortes: les qualits naturelles et les qualits que
l'on peut acqurir,--comme si une qualit, c'est--dire une manire
d'tre et de sentir, tait quelque chose d'extrieur et qui se surajoute
comme une couleur ou une odeur! On devient ce que l'on est, et cela sans
mme le vouloir et malgr toute volont adverse. La plus longue patience
ne peut changer en imagination visuelle une imagination aveugle; et
celui qui voit le paysage dont il transpose l'aspect en critures, si
son oeuvre est gauche, elle est meilleure encore, telle, qu'aprs les
retouches d'un correcteur dont la vision est nulle ou profondment
diffrente. Mais le trait de force, il n'y a que le matre qui le
donne. Cela dcourage Pcuchet. Le trait du matre en critures d'art,
mme de force, est ncessairement celui qu'il ne fallait pas appuyer; ou
bien, le trait souligne le dtail qu'il est d'usage de faire valoir et
non celui qui avait frapp l'oeil intrieur, inhabile mais sincre, de
l'apprenti. Cette vision presque toujours inconsciente, M. Albalat
l'abstrait et il dfinit le style l'art de saisir la valeur des mots et
les rapports des mots entre eux; et le talent, d'aprs lui, consiste,
non pas  se servir schement des mots, mais  dcouvrir les nuances,
les images, les sensations qui rsultent de leurs combinaisons.

Nous voil donc dans le verbalisme pur, dans la rgion idale des
signes. Il s'agit de manier les signes et de les ordonner selon des
dessins qui donnent l'illusion d'tre reprsentatifs du monde des
sensations. Ainsi pris  rebours le problme est insoluble; il peut
arriver, puisque tout arrive, que de telles combinaisons de mots soient
vocatrices de la vie et mme d'une vie dtermine, mais le plus souvent
la combinaison restera inerte; la fort se ptrifie; une critique du
style devait commencer par une critique de la vision intrieure, par un
essai sur la formation des images. Il y a bien deux chapitres sur les
images dans le livre de M. Albalat, mais tout  la fin; et ainsi le
mcanisme du langage est dmontr  rebours, puisque le premier pas est
l'image et le dernier l'abstraction. Une bonne analyse des procds
naturels du style commencerait  la sensation pour aboutir  l'ide
pure,--si pure qu'elle ne correspond  rien, non seulement de rel, mais
de figuratif.

S'il y avait un art d'crire, ce serait l'art mme de sentir, l'art de
voir, l'art d'entendre, l'art d'user de tous les sens, soit rellement,
soit imaginativement; et la pratique grave et neuve d'une thorie du
style serait celle o l'on essaierait de montrer comment se pntrent
ces deux mondes spars, le monde des sensations et le monde des mots.
Il y a l un grand mystre, puisque ces deux mondes sont infiniment loin
l'un de l'autre, c'est--dire parallles: il faut y voir peut-tre une
sorte de tlgraphie sans fils: on constate que les aiguilles des deux
cadrans se commandent mutuellement, et c'est tout. Mais cette dpendance
mutuelle est loin d'tre parfaite et aussi claire dans la ralit que
dans une comparaison mcanique: en somme, les mots et les sensations ne
s'accordent que trs peu et trs mal; nous n'avons aucun moyen sr, que
peut-tre le silence, pour exprimer nos penses. Que de circonstances
dans la vie, o les yeux, les mains, la bouche muette sont plus
loquents que toutes paroles[4]!

[Note 4: On essaiera quelque jour, dans une tude sur le _Monde des
mots_, de dterminer si les mots ont vraiment une signification,
c'est--dire une valeur constante.]




                                    IV


L'analyse de M. Albalat est donc mauvaise, n'tant pas scientifique;
cependant, il en a tir une mthode pratique dont on peut dire que
si elle ne formera aucun crivain original,--il le sait bien
lui-mme,--elle pourrait attnuer, non la mdiocrit, mais l'incohrence
des discours et des critures auxquels l'usage nous contraint de prter
quelque attention. Cela est d'ailleurs indiffrent; ce manuel serait
inutile, plus encore que je ne le crois, que tel et tel de ses chapitres
garderaient leur intrt de documentation et d'exposition. Le dtail est
excellent; et voici par exemple les pages o il est dmontr que l'ide
est lie  la forme et que changer la forme c'est modifier l'ide:
Quand on dit d'un morceau: le fond est bon, mais la forme est
mauvaise,--cela ne signifie rien. Voil de bons principes, quoique
l'ide puisse exister comme rsidu de sensation, indpendante des mots
et surtout d'un choix de mots; mais les ides toutes nues  l'tat de
larves errantes n'ont aucun intrt. Peut-tre mme appartiennent-elles
 tout le monde; peut-tre toutes les ides sont-elles communes 
tous? Mais comme celle-ci qui se promne, attendant un vocateur, va se
rvler diffrente selon la parole qui l'aura sortie des tnbres! Que
vaudraient, dpouilles de leur pourpre, les ides de Bossuet? Ce sont
celles du premier sminariste qui passera et, s'il les profrait, les
gens reculeraient, humilis de tant de sottise, qui s'y enivrent dans
les Sermons et dans les Oraisons. Et l'impression sera pareille si,
aprs avoir cout avec complaisance les paradoxes lyriques de Michelet,
on les retrouve dans les discours bas de quelque snateur, dans les
tristes commentaires de la presse dvoue. C'est pour cela que les
potes latins et le plus grand, Virgile, disparaissent traduits, se
ressemblent tous dans l'uniformit pnible d'une pompe normalienne. Si
Virgile avait crit selon le style de M. Pessonneaux, ou de M. Benoist,
il serait Benoist, il serait Pessonneaux, et les moines eussent racl
ses parchemins pour substituer  ses vers quelque bon contrat de louage
d'un intrt sr et durable. A propos de ces vidences, M. Albalat se
plat  rfuter l'opinion de M. Zola, que la forme est ce qui change et
passe le plus vite et que on gagne l'immortalit en mettant debout
des cratures vivantes. Autant que cette dernire phrase se peut
interprter, elle signifierait ceci: ce qu'on appelle la vie en art est
indpendant de la forme. Peut-tre est-ce encore moins clair; peut-tre
cela n'a-t-il aucun sens? Hippolyte aussi, aux portes de Trzne, tait
sans forme et sans couleur; seulement il tait mort. Tout ce que l'on
peut concder  cette thorie, c'est qu'une oeuvre originellement belle
et d'une forme originale, si elle survit  son sicle, et plus, 
sa langue, les hommes ne l'admirent plus que par imitation, sur
l'injonction traditionnelle des ducateurs. Dcouverte maintenant au
fond des Herculanums, l'Iliade ne nous donnerait que des sensations
archologiques; elle intresserait au mme degr que la _Chanson de
Roland_; mais en comparant les deux pomes, on constaterait, mieux qu'on
ne l'a fait encore, qu'ils correspondent  des moments de civilisation
extrmement diffrents puisque l'un est rdig tout en images (un peu
roides) et que dans l'autre il y en a si peu qu'on les a comptes. Il
n'y a d'ailleurs aucune relation ncessaire entre le mrite et la dure
d'une oeuvre; mais quand un livre a survcu, les auteurs d'analyses et
extraits conformes au programme savent trs bien prouver sa perfection
inimitable et ressusciter, le temps d'une confrence, la momie qui va
retomber sous le joug de ses bandelettes. Il ne faut pas mler l'ide
de gloire  l'ide de beaut; la premire est tout  fait dpendante
des rvolutions de la mode et du got; la seconde est absolue, dans
la mesure o le sont les sensations humaines; l'une dpend des moeurs,
l'autre dpend de la loi.

La forme passe, c'est vrai; mais on ne voit pas vraiment comment la
forme pourrait survivre  la matire qui en est la substance; si la
beaut d'un style s'efface ou tombe en poussire, c'est que la langue
a modifi l'agrgat de ses molcules, les mots, et les molcules
elles-mmes, et que ce travail intrieur ne s'est pas fait sans
boursouflures et sans tremblements. Si les fresques de l'Angelico ont
pass, ce n'est pas parce que le temps les a rendues moins belles,
c'est parce que l'humidit a gonfl le ciment o la peinture est embue.
Les langues se gonflent comme le ciment et s'caillent; ou plutt elles
font comme les platanes qui ne vivent qu'en modifiant constamment leur
corce et qui laissent tomber dans la mousse, au premier printemps, les
noms d'amour gravs  mme leur chair.

Mais qu'importe l'avenir? Qu'importe l'approbation d'hommes qui
n'existeront pas tels que nous les ferions, si nous tions dmiurges?
Qu'est-ce que cette gloire dont jouirait un homme  partir du moment o
il sort de la conscience? Il est temps que nous apprenions  vivre dans
la minute,  nous accommoder de l'heure qui passe, mme mauvaise, 
laisser aux enfants ce souci des temps futurs qui est une faiblesse
intellectuelle--quoique parfois une navet d'homme de gnie. Il est
bien illogique de vouloir l'immortalit des oeuvres lorsqu'on affirme
et lorsqu'on dsire la mortalit des mes. Le Virgile de Dante vivait
au del de la vie sa gloire devenue ternelle: de cette conception
blouissante il ne nous reste qu'une petite illusion vaniteuse qu'il est
prfrable d'teindre tout  fait.

Cela n'empche pas qu'il faille crire pour les hommes comme si on
crivait pour les anges et de raliser ainsi, selon son mtier et selon
sa nature, le plus possible de beaut, mme passagre et trs
prissable.




                                     V


Les si amusantes distinctions que les vieux manuels faisaient entre le
style fleuri et le style simple, le sublime et le tempr, M. Albalat
les supprime excellemment; il juge avec raison qu'il n'y a que deux
sortes de style: le style banal et le style original. S'il tait permis
de compter les degrs du mdiocre au pire, comme du passable au parfait,
l'chelle serait longue des couleurs et des nuances: il y a si loin de
la _Lgende de Saint-Julien l'Hospitalier_  une oraison parlementaire
qu'en vrit on se demande s'il s'agit de la mme langue, s'il n'y a pas
deux langues franaises et en dessous une infinit de dialectes presque
impntrables les uns aux autres. A propos du style politique, M.
Marty-Laveaux[5] pense que le peuple, demeur fidle en ses discours aux
mots traditionnels, ne le comprend que trs mal et seulement en gros,
comme s'il s'agissait d'une langue trangre que l'on entend un peu,
mais qu'on ne parle pas. Il crivait cela il y a vingt-sept ans,
mais les journaux, plus rpandus, n'ont gure modifi les habitudes
populaires; on peut toujours compter qu'en France sur trois personnes il
y en a une qui ne lit que par hasard un bout de journal, et une qui ne
lit jamais rien. A Paris, le peuple a de certaines notions sur le style;
il gote surtout la violence et l'esprit: cela explique la popularit
bien plus littraire que politique d'un journaliste comme M. Rochefort,
en qui les Parisiens ont longtemps retrouv leur vieil idal: un
tranche-montagne spirituel et verbeux.

[Note 5: _De l'Enseignement de notre langue._]

M. Rochefort est d'ailleurs un crivain original et l'un de ceux qu'on
devrait citer d'abord pour dmontrer que le fond n'est rien sans la
forme: il suffit de lire un peu au del de son article. Cependant, nous
sommes peut-tre dupes; voil bien un demi-sicle que nous le sommes
de Mrime, dont M. Albalat cite une page  titre de spcimen du style
banal! Allant plus loin, jusqu' son jeu favori, il corrige Mrime et
propose  notre examen les deux textes juxtaposs; en voici un morceau:

 _Bien qu'elle ne ft pas            | Sensible au plaisir d'attirer
  insensible_ au plaisir _ou   la   | srieusement[7] un homme aussi
  vanit d'inspirer un sentiment     | lger, elle n'avait jamais pens
  srieux_   un homme aussi lger   | que cette affection pt devenir
  _que l'tait Max dans son          | dangereuse.
  opinion_, elle n'avait jamais      |
  pens que cette affection pt      |
  devenir _un jour_ dangereuse       |
  _pour son repos_[6].               |


[Note 6: M. Albalat a soulign tout ce qu'il juge banal ou inutile.]

[Note 7: Variantes proposes par M. Albalat: _de rduire_, _de
conqurir_.]

On ne peut nier tout au moins que le style du svre professeur ne soit
fort conomique; il fait gagner presque une ligne sur deux; soumis  ce
traitement, le pauvre Mrime, dj peu fcond, se trouverait rduit 
la paternit de quelques plaquettes, alors symboliques de sa lgendaire
scheresse! Devenu le Justin de tous les Trogue-Pompes, M. Albalat
tend Lamartine lui-mme sur le chevalet, pour adoucir, par exemple, _la
finesse de sa peau rougissante comme  quinze ans sous les regards_ en
sa fine peau de jeune fille rougissante_. Quelle boucherie! Les mots que
biffe M. Albalat sont si peu banals qu'ils corrigeraient au contraire et
relveraient ce qu'il y a de commun dans la phrase amliore; ce
remplissage est une observation trs fine faite par un homme qui a
beaucoup regard des visages de femmes, par un homme plus tendre que
sensuel, touch par la pudeur plutt que par le prestige charnel. Bon ou
mauvais, le style ne se corrige pas: le style est inviolable.

M. Albalat donne de fort amusantes listes de clichs, mais sa critique
est parfois sans mesure. Je ne puis admettre comme clichs _chaleur
bienfaisante_, _perversit prcoce_, _motion contenue_, _front fuyant_,
_chevelure abondante_ ni mme _larmes amres_ car des larmes peuvent
tre amres et des larmes peuvent tre douces. Il faut comprendre aussi
que l'expression qui est  l'tat de clich dans un style peut se
trouver dans un autre  l'tat d'image renouvele. _motion contenue_
n'est pas plus ridicule qu'_motion dissimule_; quant  _front fuyant_,
c'est une expression scientifique et trs juste qu'il suffit d'employer
 propos. Il en est de mme des autres. Si on bannissait de telles
locutions, la littrature deviendrait une algbre qu'il ne serait plus
possible de comprendre qu'aprs de longues oprations analytiques; si on
les rcuse parce qu'elles ont trop souvent servi, il faudrait se priver
encore de tous les mots usuels et de tous ceux qui ne contiennent pas un
mystre. Mais cela serait une duperie; les mots les plus ordinaires et
les locutions courantes peuvent faire figure de surprise. Enfin le
clich vritable, comme je l'ai expliqu antrieurement, se reconnat 
ceci que l'image qu'il dtient en est  mi-chemin de l'abstraction, au
moment o, dj fane, cette image n'est pas encore assez nulle pour
passer inaperue et se ranger parmi les signes qui n'ont de vie et de
mouvement qu' la volont de l'intelligence[8]. Trs souvent, dans le
clich, un des mots a gard un sens concret et ce qui nous fait sourire
c'est moins la banalit de la locution que l'accolement d'un mot vivant
et d'un mot vanoui. Cela est trs visible dans les formules telles que:
_le sein de l'Acadmie_, _l'activit dvorante_, _ouvrir son coeur_, _la
tristesse tait peinte sur son visage_, _rompre la monotonie_,
_embrasser des principes_. Cependant il y a des clichs o tous les mots
semblent vivants: _une rougeur colora ses joues_; d'autres o ils
semblent tous morts: _il tait au comble de ses voeux_. Mais ce dernier
clich s'est form  un moment o le mot _comble_ tait trs vivant et
tout  fait concret; c'est parce qu'il contient encore un rsidu d'image
sensible que son alliance avec _voeux_ nous contrarie. Dans le
prcdent, le mot _colorer_ est devenu abstrait, puisque le verbe
concret de cette ide est _colorier_, et il s'allie trs mal avec
_rougeur_ et avec _joues_. Je ne sais o mnerait un travail minutieux
sur cette partie de la langue dont la fermentation est inacheve; sans
doute finirait-on par dmontrer assez facilement que dans la vraie
notion du clich l'incohrence a sa place  ct de la banalit. Pour la
pratique du style, il y aurait l matire  des avis motivs que M.
Albalat pourrait faire fructifier.

[Note 8: Voir le chapitre du _Clich_, dans _l'Esthtique de la Langue
franaise_.]




                                   VI


Il est fcheux que le chapitre des priphrases soit expdi en quelques
lignes; on attendait l'analyse de cette curieuse tendance des hommes 
remplacer par une description le mot qui est le signe de la chose
allgue. Cette maladie, qui est fort ancienne, puisqu'on a trouv des
nigmes sur les cylindres babyloniens (l'nigme du vent  peu prs dans
les termes o nos enfants la connaissent), est peut-tre l'origine mme
de toute la posie. Si le secret d'ennuyer est le secret de tout dire,
le secret de plaire est le secret de dire tout juste ce qu'il faut pour
tre, non pas mme compris, mais devin. La priphrase, telle que manie
par les potes didactiques, n'est peut-tre ridicule que par
l'impuissance potique dont elle tmoigne, car il y a bien des manires
agrables de ne pas nommer ce que l'on veut voquer. Le vritable pote,
matre de son langage, n'use que de priphrases si nouvelles  la fois
et si claires dans leur pnombre que toute intelligence un peu sensuelle
les prfre au mot trop absolu; il ne veut ni dcrire, ni piquer la
curiosit, ni faire preuve d'rudition. Mais quoi qu'il fasse il crit
par priphrase et il n'est pas sr que toutes celles qu'il a cres
demeurent longtemps fraches; la priphrase est une mtaphore: elle dure
ce que durent les mtaphores. A la vrit, il y a loin de la priphrase
de Verlaine, vague et toute musicale,

  Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux
  Inquitait le col des belles sous les branches,

aux nigmes mythologiques d'un Lebrun, qui appelle le ver  soie:

  L'amant des feuilles de Thisb!

Ici M. Albalat cite fort  propos les paroles de Buffon: que rien ne
dgrade plus un crivain que la peine qu'il se donne pour exprimer des
choses ordinaires ou communes d'une manire singulire ou pompeuse. On
le plaint d'avoir pass tant de temps  faire de nouvelles combinaisons
de syllabes pour ne dire que ce que tout le monde dit. Delille s'est
rendu clbre par son got pour la priphrase didactique; mais je crois
qu'il a t mal jug. Ce n'est pas la peur du mot propre qui lui fait
dcrire ce qu'il faudrait nommer, c'est la raideur de sa potique et la
mdiocrit de son talent; il n'est imprcis que par impuissance et il
n'est trs mauvais que quand il est imprcis. Mthode ou impritie, cela
nous a valu d'amusantes nigmes:

  Ces monstres qui de loin semblent un vaste cueil.

  L'animal recouvert de son paisse crote,
  Celui dont la coquille est arrondie en vote.

  L'quivoque habitant de la terre et des ondes.

  Et cet oiseau parleur que sa triste beaut
  Ne ddommage pas de sa strilit.

  Et l'arbre aux pommes d'or, aux rameaux toujours verts.
  L  pour l'art des Didot Annonay voit paratre
  Les feuilles o ces vers seront tracs peut-tre.

  Et ces rameaux vivants, ces plantes populeuses,
  De deux rgnes rivaux races miraculeuses.

  Le puissant agaric, qui du sang panch
  Arrte les ruisseaux, et dont le sein fidle
  Du caillou ptillant recueille l'tincelle.

ne faudrait pas croire cependant que l'_Homme des champs_, d'o sont
tires ces charades, soit un pome entirement mprisable. L'abb
Delille avait son mrite. Prives des plaisirs du rythme et du nombre,
nos oreilles extnues par les versifications nouvelles finiraient par
retrouver un certain charme  des vers pleins et sonores qui ne sont pas
ennuyeux,  des paysages un peu svres, mais larges et pleins d'air,

  ......................Soit qu'une frache aurore
  Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'clore,
  Soit que l'astre du monde, en achevant son tour,
  Jette languissamment les restes d'un beau jour.




                                   VII


Cependant M. Albalat se demande: comment tre original et personnel?
Sa rponse n'est pas trs claire. Il conseille le travail et conclut:
l'originalit est un effort incessant. Voil une bien fcheuse illusion.
Des qualits secondaires seraient sans doute plus faciles  acqurir,
mais la concision, par exemple, est-elle une qualit absolue? Rabelais
et Victor Hugo, qui furent de grands accumulateurs de mots, doivent-ils
tre blms parce que M. de Pontmartin avait lui aussi l'habitude
d'enfiler en chapelet tous les vocables qui lui venaient  l'esprit et
d'accumuler dans la mme phrase jusqu' douze  quinze pithtes? Les
exemples donns par M. Albalat sont fort plaisants, mais si Gargantua
n'avait pas jou, sous l'oeil de Ponocrates,  deux cents et seize jeux
diffrents, tous trs beaux, cela serait trs fcheux, quoique les
grandes rgles de l'art d'crire soient ternelles.

La concision est parfois le mrite des imaginations rtives; l'harmonie
est une qualit plus rare et plus dcisive. Il n'y a rien  relever dans
ce que dit M. Albalat  ce propos, sinon qu'il croit un peu trop aux
rapports ncessaires qu'il y aurait entre la lgret, par exemple,
ou la lourdeur d'un mot et l'ide qu'il dtient. Illusion ne de
l'accoutumance, que l'analyse des sons dtruit. Ce n'est pas seulement,
dit Villemain, par imitation du grec ou du latin _fremere_ que nous
avons fait le mot _frmir_; c'est par le rapport du son avec l'motion
exprime. _Horreur_, _terreur_, _doux_, _suave_, _rugir_, _soupirer_,
_pesant_, _lger_, ne viennent pas seulement pour nous du latin, mais du
sens intime qui les a reconnus et adopts comme analogues  l'impression
de l'objet[9]. Si Villemain, dont M. Albalat adopte l'opinion, avait t
plus vers dans la linguistique, il et invoqu sans doute la thorie
des racines, ce qui donnait  ses sottises une apparence de force
scientifique; tel quel, le petit paragraphe du clbre orateur serait
trs agrable  discuter. Il est bien vident que si _suave_ et _suaire_
voquent des impressions gnralement loignes, cela ne tient pas  la
qualit de leurs sons; en anglais, il y a _sweet_ et _sweat_, mots de
prononciation identique. _Doux_ n'est pas plus doux que _toux_, et
les autres monosyllabes du mme ton; _rugir_ est-il plus violent que
_rougir_ ou que _vagir_? _Lger_ est la contraction d'un mot latin, de
cinq syllabes, _leviarium_; si _lgre_ porte sa signification,
_mgre_ la porte-t-il aussi? _Pesant_ n'est ni plus ni moins lourd que
_pensant_: les deux formes sont d'ailleurs des doublets dont l'unique
original latin est _pensare_. Quant  _lourd_, c'est le mot _luridus_,
qui voulut dire beaucoup de choses: jaune, fauve, sauvage, tranger,
paysan, lourd, voil sans doute sa gnalogie. _Lourd_ n'est pas plus
lourd que _fauve_ n'est cruel: songeons  _mauve_ et  _velours_! Si
l'anglais _thin_ contient l'ide de _mince_, comment se fait-il que
l'ide d'_pais_ se dise par _thick_? Les mots sont des sons nuls que
l'esprit charge du sens qu'il lui plat: il y a des rencontres, il y
a des accords fortuits entre tels sons et tels ides; il y a _frmir_,
_frayeur_, _froid_, _frileux_, _frisson_. Sans doute, mais il y a aussi:
_frein_, _frre_, _frle_, _frne_, _fret_, _frime_ et vingt autres
sonorits analogues pourvues chacune d'un sens trs diffrent.

[Note 9: _L'art d'crire_, p. 138.]

M. Albalat est plus heureux dans le reste des deux chapitres o il
traite successivement de l'harmonie des mots et de l'harmonie des
phrases; il appelle avec raison le style des Goncourt, un style
_dscrit_; cela est bien plus frappant encore s'il s'agit de M. Loti.
Il n'y a plus de phrases; les pages sont un fouillis d'incidentes.
L'arbre a t jet par terre, ses branches tailles; il n'y a plus qu'
en faire des fagots.

A partir de la neuvime leon, _l'Art d'crire_ devient didactique
encore davantage, et voici l'Invention, la Disposition et l'locution.
Comment M. Albalat parvient-il  superposer ces trois moments, qui
n'en font qu'un, de l'oeuvre littraire, je ne saurais l'exprimer sans
beaucoup de tourment. _L'art de dvelopper un sujet_ m'a t refus par
la Providence; je m'en remets de ce soin  l'inconscient, et je ne sais
pas davantage _comment on invente_; je crois qu'on invente surtout, au
rebours de Newton, en n'y pensant jamais; et quant  _l'locution_, je
ne me fierais qu'avec malaise au procd des refontes. On ne refond
pas, on refait et il est si triste de faire deux fois la mme chose que
j'approuve ceux qui lancent la pierre au premier tour de la fronde.
Mais voil bien qui prouve l'inanit des conseils littraires: Thophile
Gautier crivit au jour le jour, sur une table d'imprimerie, parmi les
paquets d'o pend la ficelle, dans l'odeur de l'huile et de l'encre,
les pages compliques du _Capitaine Fracasse_, et l'on dit que Buffon
recopia dix-huit fois les _poques de la Nature_[10]! Cela n'a aucune
importance parce que, M. Albalat aurait d le dire, il y a des crivains
qui se corrigent mentalement, ne mettent sur le papier que le travail
lent ou vif de l'inconscient, et il y en a d'autres qui ont besoin de
voir extriorise leur oeuvre, et de la revoir encore, pour la corriger,
c'est--dire pour la comprendre. Cependant, mme dans le cas des
corrections mentales, la revision extrieure est souvent profitable,
pourvu que, selon le mot de Condillac, on sache s'arrter, qu'on
apprenne  finir[11]. Trop souvent le dmon du Mieux a tourment des
intelligences et les a strilises; il est vrai que c'est aussi un grand
malheur que de ne pas pouvoir se juger. Qui osera choisir entre celui
qui ne sait pas ce qu'il fait et celui qui se ddouble et se voit? Il y
a Verlaine; il y a Mallarm. Il faut obir  son gnie.

[Note 10: Ou plutt fit recopier par ses secrtaires. Il remaniait
ensuite la copie mise au net. Il y a un volume tout entier sur ce sujet:
les _Manuscrits de Buffon_, par P. Flourens; Paris, Garnier, 1860.]

[Note 11: Il y a sur ce point un joli passage de Quintilien, que cite
M. Albalat, page 213.]

M. Albalat excelle dans les dfinitions. La description est la peinture
anime des objets. Il veut dire que, pour dcrire, il faut se placer
comme un peintre devant le paysage, soit rel, soit intrieur. D'aprs
l'analyse qu'il fait d'une page de _Tlmaque_, il semble bien que
Fnelon n'ait t dou que fort mdiocrement de l'imagination visuelle
et plus mdiocrement encore du don verbal. Dans les vingt premires
lignes de la description de la grotte de Calypso, il y a trois fois
le mot _doux_ et quatre fois le verbe _former_. Ce style est vraiment
devenu pour nous le type mme du style inexpressif, mais je persiste 
croire qu'il a eu sa fracheur et sa grce et que le got d'un moment
fut lgitimement sduit. Souriant de cette opulence de papier dor et de
fleurs peintes, idal d'un archevque rest sminariste, nous oublions
qu'on n'avait pas dcrit la nature depuis l'_Astre_; ces oranges
douces, ces sirops tremps d'eau de source furent des rafrachissements
de paradis. C'est de la mchancet que de comparer Fnelon, non pas
mme  Homre, mais  l'Homre de Leconte de Lisle. Les trop bonnes
traductions, celles qu'on peut appeler de littralit littraire, ont
en effet ce rsultat invitable de transformer en images concrtes et
vivantes tout ce qui de l'original tait pass  l'abstraction {~GREEK
CAPITAL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER
UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER
OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH
TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER CHI~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK
SMALL LETTER OMEGA~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} voulait-il dire qui a des
bras blancs ou n'tait-ce plus qu'une pithte puise? {~GREEK CAPITAL
LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER
UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK
SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER
NU~}{~GREEK SMALL LETTER THETA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~} donnait-il
une image comme blanche pine ou une ide neutre comme aubpine, qui a
perdu sa valeur reprsentative? Nous n'en savons rien. Mais  juger des
langues passes par les langues prsentes, on doit supposer que la plus
grande partie des pithtes homriques taient dj passes 
l'abstraction au temps d'Homre[12]. Le plaisir que nous donne l'Iliade
mise en bas-relief par Leconte de Lisle, les trangers peuvent le
trouver dans une oeuvre aussi suranne pour nous que _Tlmaque_: _mille
fleurs naissantes maillaient les tapis verts_ n'est un clich que lu
pour la centime fois; nouvelle, l'image serait ingnieuse et picturale.
Traduits par Mallarm, les pomes d'Edgard Poe acquirent une vie
mystrieuse  la fois et prcise qu'ils n'ont pas au mme degr dans
l'original. Et de la _Mariana_ de Tennyson, agrables vers pleins de
lieux communs et de remplissages, grisaille, Mallarm, par la
substitution du concret  l'abstrait, fit une fresque aux belles
couleurs d'automne. Je ne donne ces remarques que, si l'on veut, comme
une prface  une thorie de la traduction; ici, elles suffiront 
indiquer qu'il ne faut comparer entre eux, s'il s'agit du style, que des
textes d'une mme langue et d'une mme poque. J'ai dj expliqu la
formation historique des clichs; Mallarm a pu voir de son vivant--et
s'il nous avait t conserv, qu'il en et souffert!--quelques-unes de
ses images, les plus charnellement ses filles et les plus vivantes,
couches,  demi mortes, dans les vers neutres et la prose dcalque de
plus d'un de ses trop fervents admirateurs.

[Note 12: Je suppose que l'on a cess de croire que les pomes homriques
aient t composs au petit bonheur par une multitude de rapsodes de
gnie et qu'il a suffi de raboter leurs improvisations pour obtenir
l'Iliade et l'Odysse.]

Il est trs difficile de se rendre compte, aprs cinquante ans, du degr
d'originalit d'un style; il faudrait avoir lu tous les livres notables
selon l'ordre de leur date. On peut du moins juger du prsent et aussi
accorder quelque crance aux observations contemporaines d'une oeuvre.
Barbey d'Aurevilly a relev dans George Sand une profusion _d'anges de
la destine_, _de lampes de la foi_, _de coupes de miel,_ qui ne furent
certainement pas invents par elle, non plus d'ailleurs qu'aucune partie
de son style relav; mais les et-elle imagins, ces tropes dcrpits,
qu'ils n'en seraient pas meilleurs. Il me semble bien que la coupe aux
bords frotts de miel remonte aux temps obscurs de la mdecine
prhippocratique: les clichs ont la vie dure! M. Albalat note avec
raison qu'il y a des images qu'on peut renouveler et rajeunir. Il y en
a beaucoup et parmi les plus vulgaires; mais je ne trouve pas qu'en
appelant la lune une morne lampe, Leconte de Lisle ait rafrachi trs
heureusement la lampe d'or de Lamartine. M. Albalat, qui prouve
beaucoup de lecture, devrait essayer un catalogue des images par sujets:
la lune, les toiles, la rose, l'aurore et tous les mots potiques; on
obtiendrait ainsi un recueil d'une certaine utilit pour la psychologie
verbale et l'tude des sentiments lmentaires. Peut-tre saurait-on
enfin pourquoi la lune est si chre aux potes? En attendant il nous
annonce son prochain livre: La formation du style par l'assimilation
des auteurs, et je suppose que, la srie acheve, tout le monde crira
trs bien et qu'il y aura dornavant un bon style moyen en littrature,
comme il y en a un en peinture et dans les diffrents beaux-arts que
l'tat protge si heureusement. Pourquoi pas une Acadmie Albalat, comme
une Acadmie Julian?

Voil donc un livre auquel il ne manque presque rien que de n'avoir pas
de but, que d'tre de pure analyse et dsintress. Mais s'il devait
avoir une influence, s'il devait multiplier les crivains honorables, il
faudrait le maudire. La littrature et tous les arts, au lieu d'en
mettre le manuel  la porte de tous, il serait plus sage d'en
transporter les secrets sur quelque Himalaya. Cependant il n'y a pas de
secrets. Pour tre un crivain, il suffit d'avoir le talent naturel de
son mtier, d'exercer ce mtier avec persvrance, de s'instruire un peu
plus chaque matin et de vivre toutes les sensations humaines. Quant 
l'art de crer des images, il faut croire qu'il est absolument
indpendant de toute culture littraire, puisque les plus belles images,
les plus vraies et les plus hardies, sont encloses dans nos mots de tous
les jours, oeuvre sculaire de l'instinct, floraison spontane du jardin
intellectuel.

Fvrier 1899.




                        LA CRATION SUBCONSCIENTE[13]

                                       I


Des hommes ont reu un don particulier qui les distingue fortement
d'entre leurs semblables; discoboles ou stratges, potes ou bouffons,
statuaires ou financiers, ds qu'ils dpassent le niveau commun, exigent
de l'observateur une attention particulire. La protubrance d'une de
leurs facults les dsigne  l'analyse et  ce procd d'analyse qui est
la diffrenciation successive; ainsi on arrive  discerner dans
l'humanit une classe d'tres dont le signe est la diffrence, de mme
que, pour l'humanit vulgaire, le signe est la ressemblance. Il y a des
hommes dont on ne peut jamais savoir ce qu'ils vont dire quand ils
commencent  parler; il y en a peu; des autres le discours est connu ds
qu'ils ouvrent la bouche. On allgue ici les disparits trs sensibles,
car il est incontestable que, mme parmi les ressemblants les moins
diversifiables  premire vue, il n'y a point deux cratures qui ne
soient, au fond, contradictoires entre elles; c'est la dernire gloire
de l'homme, et celle que la science n'a pu lui arracher, qu'il n'y ait
point de science de l'homme.

[Note 13: A propos de: _Physiologie crbrale. Le Subconscient chez les
artistes, les savants et les crivains_, par le Dr Paul Chabaneix.
Paris, J.-B. Baillire.--Cette tude tait crite quand a paru le
magistral ouvrage de M. Ribot, L'_Imagination cratrice_ (juillet
1900).]

S'il n'y a point de science de l'homme commun, moins encore y a-t-il une
science de l'homme diffrent, puisque la manifestation de sa diffrence
le constitue solitaire et unique, c'est--dire incomparable. Cependant,
comme il y a une physiologie, il y a une psychologie gnrale: quelles
qu'elles soient, toutes les btes terrestres respirent le mme air et le
cerveau de l'homme de gnie, comme celui du pauvre homme, puise dans
la sensation sa force primordiale. Selon quel mcanisme la sensation
se transforme en acte, on ne le sait que d'une faon grossire; on
sait seulement que pour que cette transformation s'accomplisse,
l'intervention de la conscience n'est pas ncessaire; on sait aussi que
cette intervention peut tre nuisible, par son pouvoir de modifier la
logique dterministe, de rompre la srie des associations pour crer
dans l'esprit volontairement le premier anneau d'une chane nouvelle.

La conscience, qui est le principe de la libert, n'est pas le principe
de l'art. On peut noncer fort clairement ce que l'on a conu dans
des tnbres inconscientes. Loin d'tre lie au fonctionnement de la
conscience, l'activit intellectuelle en est le plus souvent trouble;
on coute mal une symphonie, quand on sait qu'on l'coute; on pense
mal, quand on sait que l'on pense: la conscience de penser n'est pas la
pense.

L'tat subconscient est l'tat de crbration automatique, en
pleine libert, l'activit intellectuelle voluant  la limite de
la conscience, un peu au-dessous, hors de ses atteintes; la pense
subconsciente peut demeurer  jamais inconnue, et elle peut, soit au
moment prcis o cesse l'automatisme, soit plus tard, et mme aprs
plusieurs annes, surgir  la lumire. Ces faits de cogitation ne sont
donc pas du domaine de l'inconscient proprement dit, puisqu'ils peuvent
arriver  la conscience et, d'autre part, il sera sans doute prfrable
de rserver  ce mot un peu vaste la signification que lui donna une
philosophie particulire. L'tat subconscient, quoique le rve puisse
tre une de ses manifestations, diffre encore de l'tat de rve. Le
rve est presque toujours absurde, d'une absurdit spciale, incohrent
ou droul selon des associations toutes passives[14] dont la marche
diffre mme de celle des ordinaires associations passives, conscientes
ou subconscientes[15].

[Note 14: Voyez dans un rve de Maury (_Le Sommeil et les Rves_) le mot
_jardin_ menant le rveur en Perse, puis  une lecture de l'_Ane mort_
(Jardin, Chardin, Janin); et, dans cet autre, la syllabe _lo_ conduisait
l'esprit de kilomtre  loto, par Gilolo, loblia, Lopez. Cependant le
pote (rime, allitration) subit de pareilles associations, mais il doit
avoir le talent de les rendre logiques, ce qui n'a gure lieu dans le
rve pur et simple. Victor Hugo, vritable incarnation du Subconscient,
triomphe, avec excs, de ces rapprochements, d'abord involontaires.]

[Note 15: A propos du rve, M. Chabaneix dit (p. 17) que ceux qui pensent
souvent par images visuelles sont sujets  des rves ou les images
s'objectivent amplifies. Une observation personnelle contredit cela,
mais je n'oppose qu'une seule observation  beaucoup d'observations: il
s'agit d'un crivain qui, quoique assig  l'tat de veille par les
images visuelles internes, n'a que de trs rares rves imags et jamais
d'hallucinations caractristiques. Rcemment, aprs avoir relu dans la
journe le livre de Maury, il eut le soir, pour la premire fois, deux
ou trois assez vagues hallucinations hypnagogiques, sans doute
provoques par le dsir, ou la peur, de connatre cet tat.--Ceci peut
servir  expliquer la contagion de l'hallucination par le livre.--Il vit
des lueurs kalidoscopiques, puis des ttes grimaantes, enfin un
personnage drap de vert, de grandeur naturelle, dont il n'apercevait,
par le coin de l'oeil droit, qu'une moiti. A ce moment il rouvrait les
yeux. Ce personnage sortait videmment d'une histoire illustre de la
peinture italienne, feuillete le matin.]

La cration intellectuelle imaginative est insparable de la frquence
de l'tat subconscient; et dans cette catgorie de crations il faut
englober la dcouverte du savant et la construction idologique du
philosophe. Tous ceux qui, en quelque genre, ont innov ou invent sont
des imaginatifs autant que des observateurs. L'crivain le plus pondr,
le plus rflchi, le plus minutieux est  chaque instant, malgr lui,
enrichi par le travail du subconscient; il n'est pas d'oeuvre, si
volontaire, qui ne doive au subconscient quelque beaut ou quelque
nouveaut. Jamais peut-tre une phrase, la plus laborieuse, ne fut
crite ou dite en accord absolu avec la volont; la seule qute du mot
dans le vaste et profond rservoir de la mmoire verbale est un acte qui
chappe si bien  la volont que, souvent, le mot qui venait s'enfuit
au moment o la conscience allait l'apercevoir et le saisir. On sait
combien il est difficile de trouver volontairement le mot dont on a
besoin et on sait aussi avec quelle aisance et quelle rapidit tels
crivains voquent, dans la fivre de l'criture, les mots les plus
insolites, ou les plus beaux.

Il est cependant imprudent de dire: La mmoire est toujours
inconsciente.[16] La mmoire est la piscine secrte o,  notre insu,
le subconscient jette son filet; mais la conscience y pche aussi
volontiers. Cet tang plein des poissons jadis capts au hasard par la
sensation, la subconscience le connat particulirement bien; la
conscience est moins habile  s'y approvisionner, bien qu'elle ait  son
service plusieurs mthodes utiles, telles que l'association logique des
ides ou la localisation des images. Selon que le cerveau travaille dans
la nuit ou  la lueur du falot de la conscience, l'homme acquiert une
personnalit diffrente, mais, sauf les cas pathologiques, l'tat second
n'est pas tellement prcis que l'tat premier ne puisse, sans troubler
le labeur, intervenir: c'est en ces conditions, selon ce concert, que
s'achvent la plupart des oeuvres d'abord imagines soit par la volont,
soit par le rve.

[Note 16: _Le Subconscient,_ p. 11.]

Chez Newton (en y pensant toujours), le travail du subconscient est
continu, mais il se relie priodiquement  un travail volontaire; tantt
perue, tantt inconnue de la conscience, la pense explore tous les
possibles. Chez Goethe, le subconscient est presque toujours actif et
prt  livrer  la volont les oeuvres multiples qu'il labore sans
elle et loin d'elle. Goethe a expliqu cela lui-mme en une page d'une
lucidit miraculeuse et pleine d'enseignements[17]: Toute facult d'agir
et par consquent tout talent implique une force instinctive agissant
dans l'inconscience et dans l'ignorance des rgles dont le principe est
pourtant en elles. Plus tt un homme s'instruit, plus tt il apprend
qu'il y a un mtier, un art qui va lui fournir les moyens d'atteindre au
dveloppement rgulier de ses facults naturelles; ce qu'il acquiert ne
saurait jamais nuire en quoi que ce soit  son individualit originelle.
Le gnie par excellence est celui qui s'assimile tout, qui sait tout
s'approprier sans prjudice pour son caractre inn. Ici se prsentent
les divers rapports entre la conscience et l'inconscience. Les organes
de l'homme, par un travail d'exercice, d'apprentissage, de rflexion
persistante et continue, par les rsultats obtenus, heureux ou
malheureux, par les mouvements d'appel et de rsistance, ces organes
amalgament, combinent inconsciemment ce qui est instinct et ce qui est
acquis, et de cet amalgame, de cette chimie  la fois inconsciente et
consciente, il rsulte finalement un ensemble harmonieux dont le monde
s'merveille. Voici tantt plus de soixante ans que la conception de
Faust m'est venue en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte,
toutes les scnes se droulant devant mes yeux dans leur ordre de
succession; le plan, depuis ce jour, ne m'a pas quitt, et vivant avec
cette ide, je la reprenais en dtail et j'en composais tour  tour les
morceaux qui dans le moment m'intressaient davantage; de telle sorte
que, quand cet intrt m'a fait dfaut, il en est rsult des lacunes,
comme dans la seconde partie. La difficult tait l d'obtenir par force
de volont, ce qui ne s'obtient,  vrai dire, que par acte spontan
de la nature. Il arrive aussi, tout au contraire, qu'une oeuvre
antrieurement conue, et dont on repousse l'excution, finisse par
s'imposer  la volont. Il semble alors que le subconscient dborde et
submerge la conscience; il dicte ce que l'on n'crit qu'avec rpugnance.
C'est l'obsession que rien ne dcourage et qui triomphe mme des
paresses les plus nonchalentes, des dgots les plus violents. Ensuite,
on prouve frquemment, le travail accompli, une sorte de satisfaction,
analogue  la satisfaction morale. L'ide du devoir qui, mal comprise,
fait tant de ravages dans les consciences craintives, est sans doute
une laboration du subconscient: l'obsession est peut-tre la force qui
pousse au sacrifice, comme elle est celle qui pousse au suicide.

[Note 17: Lettre  G. de Humboldt, 17 mars 1832. (_Le Subconscient_
p. 16.) Goethe avait alors quatre-vingt-trois ans; il mourait cinq jours
plus tard. La lettre est cite tout entire par Eckermann, II, 331; la
traduction de Dlerot est un peu diffrente.]

Schopenhauer comparait  la rumination le travail obscur et continu du
subconscient au milieu des perceptions prisonnires dans la mmoire.
Cette rumination, toute physiologique, peut suffire  modifier des
croyances ou des convictions; Hartmann a constat qu'une ide ennemie,
d'abord carte, s'tait au bout de quelque temps substitue en lui 
l'ide habituelle qu'il avait d'un homme ou d'un fait. Aprs des jours,
des semaines ou des mois, si on a l'envie ou l'occasion d'exprimer son
opinion sur le mme sujet, on dcouvre,  son grand tonnement, qu'on a
subi une vritable rvolution mentale, que les anciennes opinions, dont
on se considrait jusque-l comme rellement convaincu, ont t
compltement abandonnes et que les ides nouvelles se sont tout  fait
implantes  leur place. Ce processus inconscient de digestion et
d'assimilation mentale, j'en ai souvent fait sur moi-mme l'exprience;
et d'instinct, je me suis toujours gard d'en troubler le cours par une
rflexion prmature, toutes les fois qu'il se produisait en moi 
propos de questions importantes, qui intressaient mes conceptions sur
le monde et sur l'esprit[18]. Cette observation pourrait tre applique
au phnomne si intressant de la conversion. Il n'est pas douteux que
des gens se sont un jour sentis amens ou ramens aux ides religieuses,
qui n'avaient ni le dsir, ni la crainte, ni l'espoir de ce revirement.
Dans une conversion, la volont ne peut agir qu'aprs un long travail du
subconscient et lorsque tous les lments de la conviction nouvelle ont
t secrtement rassembls et combins. Cette force nouvelle o le
converti s'appuie et dont il ignore l'origine, c'est ce que la thologie
appelle la grce; la grce est le rsultat d'un labeur subconscient: la
grce est subconsciente.

[Note 18: _Le subconscient_, p. 24.]

Comme Hartmann, mais par instinct et non plus par prconception
philosophique, Alfred de Vigny se fiait au subconscient du soin de
mrir ses ides; mres, il les retrouvait; elles venaient d'elles-mmes
s'offrir, riches de toutes leurs consquences. On peut supposer que,
comme chez Goethe, c'tait l un subconscient  lointaine chance,
du papier long, trs long, car M. de Vigny laissa entre telles de ses
oeuvres d'inhabituels intervalles. Il est trs probable que, s'il y a
des subconscients inactifs, il en est d'autres qui, aprs une priode
active, cessent tout  coup de travailler, soit qu'une usure prcoce,
soit qu'une modification de rapports ait eu lieu dans les cellules
crbrales. Racine offre l'exemple singulier d'un silence de vingt ans
coup juste au milieu par deux oeuvres qui n'ont qu'une ressemblance
formelle avec celles de sa phase premire. Peut-on supposer que ce fut
par scrupule religieux qu'il a pendant si longtemps refus d'couter les
suggestions du subconscient? Peut-on supposer que la religion qui avait
modifi la nature de ses perceptions avait en mme temps diminu la
puissance physiologique de son cerveau? Cela serait contraire  toutes
les autres observations qui dmontrent au contraire qu'une croyance
nouvelle est un excitant nouveau. Il semble donc probable que Racine se
tut parce qu'il n'avait presque plus rien  dire, tout simplement:
c'est une aventure commune, et il trouva dans la religion la consolation
commune.

Il faudrait donc distinguer deux sortes de subconscients: celui dont
l'nergie est brve et forte et celui dont la force, moins ardente, est
plus durable. Les deux extrmes se manifestent dans l'homme qui produit,
tout jeune, une oeuvre remarquable, puis s'abstient; et dans l'homme
qui offre pendant des soixante ans, le spectacle d'un labeur
mdiocre, inutile et continu. Il s'agit naturellement des oeuvres o
l'intelligence imaginative a la plus grande part, des oeuvres dont le
subconscient est toujours le matre collaborateur.

Plus pratiquement, et  un tout autre point de vue, M. Chabaneix, aprs
avoir tudi le subconscient continu, le divise en subconscient nocturne
et en subconscient  l'tat de veille. Le subconscient nocturne est
onirique ou pronirique, s'il s'agit du sommeil ou des instants qui
prcdent le sommeil. Maury, qui en tait particulirement afflig, a
trait avec soin des hallucinations qui se forment au moment o l'on
ferme les yeux pour s'endormir; on ne voit pas que ces hallucinations
appeles hypnagogiques, et qui sont presque toujours visuelles, puissent
avoir une action spciale sur les ides en travail dans un cerveau; ce
sont des embryons de rves qui n'influencent qu' la manire des rves
le cours de la pense. Il arrive que le travail conscient du cerveau
se prolonge durant le rve et mme se parachve et qu'au rveil, sans
rflexion, sans peine, on se trouve matre d'un problme, d'un pome,
d'une combinaison que l'esprit, dans la veille, avait t impuissant
 trouver. Burdach, professeur  Koenigsberg, fit en rve plusieurs
dcouvertes physiologiques qu'il put ensuite vrifier. Un rve fut
parfois le point de dpart d'une oeuvre; parfois une oeuvre fut
entirement conue et excute pendant le sommeil. Il est cependant
fort probable que c'est la raison consciente qui, au rveil, jugeant
et rectifiant spontanment le rve, lui donne sa vritable valeur et le
dpouille de cette incohrence particulire aux songes les plus senss.

A l'tat de veille, l'inspiration semble la manifestation la plus claire
du subconscient dans le domaine de la cration intellectuelle. Sous sa
forme aigu, l'inspiration se rapprocherait beaucoup du somnambulisme.
Certaines attitudes de Socrate (d'aprs Aulu-Gelle), de Diderot, de
Blake, de Shelley, de Balzac, donnent de la force  cette opinion. Le Dr
Rgis[19] dit que les hommes de gnie furent presque tous des dormeurs
veills; mais le dormeur veill est assez souvent un distrait,
celui dont l'esprit se concentre volontairement sur un problme. Ainsi
l'excs et l'absence de conscience psychologique se manifesteraient,
en certains cas, par d'identiques phnomnes. A quoi pensait Socrate
pendant ses journes d'immobilit? Pensait-il? Avait-il connaissance de
sa pense? Les fakirs pensent-ils? Et Beethoven, lorsque, sans chapeau,
sans habit, il se laissait arrter comme vagabond? tait-il en obsession
volontaire ou en quasi-somnambulisme? Savait-il  quoi il pensait si
fortement, ou bien son travail crbral tait-il inconscient? Stuart
Mill composa sa logique dans les rues de Londres, pendant le trajet
quotidien de sa maison aux bureaux de la Compagnie des Indes;
croira-t-on que cet ouvrage ne fut pas ordonn en tat de conscience
parfaite? Ce qui tait subconscient chez Stuart Mill c'tait, dit M.
Chabaneix[20], l'effort pour se guider dans une rue populeuse; il y a
l automatisme des centres infrieurs. Ce renversement des termes, plus
frquent que ne l'ont cru certains psychologues, peut faire natre des
doutes sur la vritable nature de l'inspiration. On devra tout au moins
rechercher si,  partir du moment o commence la ralisation, mme
purement crbrale, d'une oeuvre, il est possible que le travail demeure
tout  fait subconscient. La lettre de Mozart n'explique que Mozart:
Quand je me sens bien et que je suis de bonne humeur, soit que je
voyage en voiture ou que je me promne aprs un bon repas, ou dans la
nuit, quand je ne puis dormir, les penses me viennent en foule et le
plus aisment du monde. D'o et comment m'arrivent-elles? Je n'en sais
rien, je n'y suis pour rien. Celles qui me plaisent, je les garde dans
ma tte et je les fredonne,  ce que du moins m'ont dit les autres. Une
fois que je tiens mon air, un autre bientt vient s'ajouter au premier.
L'oeuvre grandit, je l'entends toujours et la rends de plus en plus
distincte, et la composition finit par tre tout entire acheve dans ma
tte, bien qu'elle soit longue... Tout cela se produit en moi comme dans
un beau songe trs distinct... Si je me mets ensuite  crire, je
n'ai plus qu' tirer du sac de mon cerveau ce qui s'y est accumul
prcdemment, comme je l'ai dit. Aussi le tout ne tarde gure  se fixer
sur le papier. Tout est dj parfaitement arrt et il est rare que ma
partition diffre beaucoup de ce que j'avais auparavant dans ma tte. On
peut sans inconvnient me dranger pendant que j'cris... [21]. Tout
est donc subconscient dans Mozart, et le labeur matriel de l'excution
n'est plus gure qu'un travail de copie. J'ai vu un crivain ne pas oser
corriger ses rdactions spontanes, de peur de commettre des fautes de
ton: il se rendait compte que l'tat dans lequel il corrigerait
tait trs diffrent de l'tat o il se trouvait pendant la priode
d'excution, qui avait t en mme temps celle de la conception. Un mot
entendu, une attitude entrevue, un personnage singulier crois dans la
rue taient souvent le seul prtexte de ses contes, qu'il improvisait
en trois ou quatre heures; s'il suivait un plan antrieur, presque
toujours, ds la premire page crite, il l'abandonnait, achevant son
rcit d'aprs une logique nouvelle, arrivant  une conclusion tout
 fait diffrente de celle qui, la premire fois, lui avait paru la
meilleure. Quelques-uns de ces plans avaient parfois t crits sous une
si forte influence du subconscient qu'il ne les comprenait plus, ne les
reconnaissait qu' l'criture, ne pouvait les situer dans le pass que
grce au genre du papier,  la couleur de l'encre. D'autres projets,
se rapportant  des oeuvres plus longues, lui revenaient au contraire,
frquemment,  l'esprit; il avait conscience d'y songer plusieurs fois
par jour et il tait persuad que c'taient ces songeries, mme vagues
et inconsistantes, qui lui rendaient, aux moments de l'excution, le
travail assez facile. De fait, je ne lui ai jamais vu de srieuses
proccupations au sujet d'oeuvres qui passaient pourtant pour tre d'une
littrature plutt ardue; il n'en parlait jamais et je crois bien
qu'il n'y pensait consciemment qu'au moment d'en crire les terribles
premires lignes; mais, une fois le travail en train, presque toute
sa vie intellectuelle s'y concentrait, les priodes de rumination
subconsciente rejoignant perptuellement les priodes de mditation
volontaire.

[Note 19: _Prface_ du _Subconscient._]

[Note 20: P. 93.]

[Note 21: _Le Subconscient_, p. 93, d'aprs Jahm.]

Villiers de l'Isle-Adam avait, autant que j'ai pu m'en rendre compte,
cette mthode de travail: l'ide entre dans son esprit, et il arrivait
qu'elle y entrt soudain, au cours d'une conversation principalement,
car il tait grand causeur et il profitait de tout, l'ide entre
d'abord par la petite porte, timidement, sans faire de bruit,
s'installait bientt comme chez elle, envahissait toutes les rserves
du subconscient, puis, de temps  autre, montait  la conscience et
obligeait rellement Villiers  obir  l'obsession; alors quel que
ft son interlocuteur, il parlait; il parlait mme seul, et d'ailleurs,
quand il parlait son ide, il parlait toujours comme s'il et t seul.
J'entendis ainsi, par lambeaux, plusieurs de ses derniers contes; et
mme un jour que nous tions assis  la terrasse d'un caf du boulevard,
j'eus l'illusion d'couter de vritables divagations o revenait
priodiquement cette affirmation: Il y avait un coq! Il y en avait un!
Je ne compris que plus tard, aprs plusieurs mois, quand parut le
_Chant du Coq_. Parlant sur un ton sourd, il ne s'adressait pas  moi.
Cependant, son but conscient, en retournant ses ides  haute voix,
tait de chercher  deviner l'effet qu'elles produisaient sur
un auditeur; mais, peu  peu, ce but s'obscurcissait: c'tait le
subconscient qui parlait pour lui. Il avait le travail lent: il y a cinq
ou six manuscrits superposs de de l'_ve future_, et le premier est
tellement diffrent du dernier que seul le nom d'Edison peut servir 
les relier l'un  l'autre. On dit assez souvent d'un homme qui n'a
crit que peu, qu'il a peu travaill: je suis persuad que Villiers de
l'Ile-Adam n'a jamais cess un instant de travailler, mme pendant son
sommeil. Malgr le blocus quelquefois absolu que ses ides tablissaient
autour de son attention, nul esprit n'tait plus rapide ni mieux dou
pour la riposte; il ne connaissait pas le crpuscule du rveil: aprs la
nuit la plus brve, il se retrouvait, au coup mme du sursaut, en pleine
possession de toute sa lucidit, de toute sa verve. Quoiqu'il ft bien
l'homme de sa littrature, on trouverait en lui l'esquisse d'une
double personnalit, mais o le conscient et l'inconscient seraient
si enchevtrs l'un dans l'autre qu'il serait difficile d'en faire le
dpartage; il serait ais, au contraire, d'crire deux vies de Mozart,
l'une de l'homme social, l'autre de l'homme en tat second, toutes les
deux parfaitement lgitimes.

Baudelaire disait: L'inspiration, c'est de travailler tous les
jours. Mais cet aphorisme ne semble pas le rsum de son exprience
personnelle. Le travail quotidien, rgulier, c'est, pour ainsi dire,
l'inspiration rgularise, domestique, asservie. Les termes ne sont
pas contradictoires, car il est certain qu'alors l'tat second,
devenant priodique, peut n'en devenir que plus profond. L'habitude, si
puissante, se joint  la nature pour renforcer un tat psychologique qui
devient alors un vritable besoin; ceux qui se sont astreints au labeur
de tous les jours, s'il leur arrive de s'y soustraire, surtout en
restant dans le mme milieu, prouvent, pendant et aprs les heures de
l'accs priodique, un certain malaise, parfois une vraie souffrance:
le remords n'a peut-tre pas d'autre origine, qu'il s'agisse d'un
acte habituel qui n'a pas t accompli, ou d'un acte inhabituel qui a
violemment troubl la marche coutumire des journes.

L'inspiration, si elle est un tat second, peut donc tre un tat second
provoqu par la volont. Il n'est pas douteux que des artistes, des
crivains, des savants peuvent travailler quand il le faut, sans
prparation, aiguillonns seulement par la ncessit et, d'autre part,
que les oeuvres ainsi produites sont tout aussi bonnes que celles dont
l'excution n'a t dtermine que par un dsir de ralisation. Cela
ne signifie pas que le subconscient soit inactif pendant le travail
volontairement commenc, mais son activit a t provoque. Il y a donc
un subconscient qui n'est pas spontan, qui vient se mler au conscient
quand la volont en a besoin, mais qui, peu  peu, au cours d'un
travail, se substitue  la volont. Il suffit souvent de se mettre  la
besogne pour sentir que s'vanouissent une  une toutes les difficults
qui paralysaient l'effort, mais il est possible que ce raisonnement soit
paralogique et que le travail ne soit prcisment devenu possible que
par l'affaiblissement pralable des obstacles qui se dressaient
d'abord devant l'esprit. Dans l'un ou l'autre cas, d'ailleurs, il y a
intervention vidente des forces subconscientes.

Comment une sensation devient-elle une image; l'image, une ide; comment
l'ide se dveloppe-t-elle; comment prend-elle la forme qui nous semble
la meilleure; comment, s'il s'agit d'criture, la mmoire verbale
est-elle mise  contribution? Autant de questions qui me semblent
insolubles et dont la solution serait pourtant ncessaire  qui voudrait
donner une dfinition prcise de l'inspiration. Pour la cration
originale, crit M. Ribot[22], ni la rflexion ni la volont ne supplent
l'inspiration. Sans doute, mais la rflexion et la volont peuvent
cependant avoir leur rle dans l'volution de ce phnomne mystrieux
et, d'autre part, les cas sont assez rares de pur automatisme
intellectuel. Il faut sans doute supposer que les hommes capables de
subir l'heureuse influence de l'inspiration sont aussi des hommes plus
que les autres capables de sentir avec force et avec frquence les chocs
du monde extrieur. Les imaginatifs sont aussi des sensitifs. Il faut
que les rserves de leur cerveau soient trs riches en lments; cela
suppose un apport constant de la sensation; cela suppose donc une
sensibilit trs vive et une capacit de sentir incessamment renouvele.
Cette sensibilit appartient encore en grande partie au domaine du
subconscient; il y a, selon l'expression de Leibnitz, les penses dont
ne s'aperoivent pas notre me, il y a aussi les sensations dont ne
s'aperoivent pas nos sens, et ce sont peut-tre celles-ci qui, de mme
qu'elles sont entres, sortent subconsciemment. Les observations les
plus fructueuses sont celles que l'on a faites sans le savoir; vivre
sans penser  la vie est souvent le meilleur moyen d'apprendre 
connatre la vie. Aprs un demi-sicle et plus un homme voit surgir
devant lui le milieu, le paysage, les faits de son enfance indiffrente;
enfant, il avait vcu dans le monde extrieur comme dans une dpendance
de lui-mme, avec un souci purement physiologique; il avait vu sans
voir, et voici que, tandis que tout l'intermdiaire reste brumeux, c'est
la priode de ses sensations les plus fugaces qui remonte et s'avive
devant ses yeux. Il est bien vident que la sensation entre en nous
sans que nous en ayons eu conscience ne peut,  aucun moment, tre
volontairement voque; mais la sensation consciente peut, au contraire,
nous revenir  l'improviste, sans nul concours de la volont. Le
subconscient a donc pouvoir sur deux ordres de sensations et la
conscience n'en a qu'un seul  sa disposition: cela peut expliquer
pourquoi la volont et la rflexion ont une part si restreinte dans les
crations de la littrature ou de l'art.

[Note 22: _Psychologie des Sentiments_.--G. de Humboldt disait: La
raison combine, modifie et dirige; elle ne peut crer, parce que le
principe de vie n'est pas en elle. (_Ides sur la nouvelle Constitution
franaise_.)]

Mais quelle est leur part dans le reste de la vie?

En principe, l'homme est un automate, et il semble que dans l'homme
la conscience soit un gain, une facult surajoute. Il ne faut pas
s'y tromper: l'homme qui marche, qui agit, qui parle n'est pas
ncessairement conscient ni jamais tout  fait conscient. La conscience
est sans doute, si on prend le mot dans son sens prcis et absolu,
l'apanage du petit nombre. Runis en foule, les hommes deviennent
particulirement automatiques, et d'abord leur instinct de se runir, de
faire  un moment donn tous la mme chose tmoigne bien de la nature
de leur intelligence. Comment supposer une conscience et une volont aux
membres de ces cohues qui, aux jours de fte ou de troubles, se pressent
tous vers le mme point, avec les mmes gestes et les mmes cris? Ce
sont des fourmis qui sortent aprs l'onde de dessous les brins d'herbe,
et voil tout. L'homme conscient qui se mle navement  la foule, qui
agit dans le sens de la foule, perd sa personnalit; il n'est plus
qu'un des suoirs de la grande pieuvre factice, et presque toutes
ses sensations vont mourir vainement dans le cerveau collectif de
l'hypothtique animal; de ce contact, il ne rapportera  peu prs rien;
l'homme qui sort de la foule n'a qu'un souvenir, comme le noy qui
merge, celui d'tre tomb dans l'eau.

C'est parmi le petit nombre des lus de la conscience qu'il faut
chercher les exemplaires vritablement suprieurs d'une humanit dont
ils sont, non les conducteurs, ce qui serait fcheux et contredirait
trop l'instinct, mais les juges. Cependant grave sujet de mditation,
ces hommes surlevs n'atteignent toute leur valeur qu'aux moments o
la conscience, devenant subconsciente, ouvre les cluses du cerveau
et laisse se prcipiter vers le monde les flots rnovs des sensations
qu'ils doivent au monde. Ils sont de magnifiques instruments dont
le subconscient seul joue avec gnie; lui aussi, le gnie, est
subconscient. Goethe est le type de ces hommes doubles et le hros
suprme de l'humanit intellectuelle.

Il y a d'autres hommes non moins rares, mais moins complets, chez
lesquels la volont ne joue qu'un rle fort ordinaire et qui ne sont
rien ds qu'ils ne sont plus sous l'influence du subconscient. Leur
gnie n'en est souvent que plus pur et plus nergique; ils sont des
instruments plus dociles sous le souffle du Dieu inconnu. Mais comme
Mozart, ils ne savent ce qu'ils font; ils obissent  une force
irrsistible. Voil pourquoi Gluck faisait transporter son piano au
milieu d'une prairie, en plein soleil; voil pourquoi Haydn contemplait
une bague, pourquoi Crbillon vivait parmi une meute de chiens, pourquoi
Schiller respirait frquemment l'odeur des pommes pourries dont il
avait rempli le tiroir de sa table de travail. Telles sont les moindres
fantaisies du subconscient; il a de pires exigences.




                                    III

                         LA DISSOCIATION DES IDES


Il y a deux manires de penser: ou accepter telles qu'elles sont en
usage les ides et les associations d'ides, ou se livrer, pour son
compte personnel,  de nouvelles associations et, ce qui est plus rare,
 d'originales dissociations d'ides. L'intelligence capable de tels
efforts est, plus ou moins, selon le degr, et selon l'abondance et la
varit de ses autres dons, une intelligence cratrice. Il s'agit ou
d'imaginer des rapports nouveaux entre les vieilles ides, les vieilles
images, ou de sparer les vieilles ides, les vieilles images unies par
la tradition, de les considrer une  une, quitte  les remarier et
 ordonner une infinit de couples nouveaux qu'une nouvelle opration
dsunira encore, jusqu' la formation toujours quivoque et fragile
de nouveaux liens. Dans le domaine des faits et de l'exprience ces
oprations se trouveraient limites par la rsistance de la matire et
l'intolrance des lois physiques; dans le domaine purement intellectuel,
elles sont soumises  la logique; mais la logique tant elle-mme
un tissu intellectuel, ses complaisances sont presque infinies.
Vritablement l'association et la dissociation des ides (ou des images:
l'ide n'est qu'une image use) voluent selon des mandres qu'il est
impossible de dterminer et dont il est difficile mme de suivre la
direction gnrale. Il n'est pas d'ides si loignes, d'images si
htroclites que l'aisance dans l'association ne puisse joindre au moins
pour un instant. Victor Hugo, voyant un cble qu'on entoure de chiffons
 l'endroit o il porte sur une arte vive, voit en mme temps
les genoux des tragdiennes qui sont matelasss contre les chutes
dramatiques du cinquime acte[23]; et ces deux choses si loin, un cordage
amarr sur un rocher et les genoux d'une actrice se trouvent, le temps
de notre lecture, voques dans un parallle qui nous sduit parce que
les genoux et la corde, les uns en dessus, l'autre en dessous, au pli,
sont galement fourrs[24], parce que le coude que fait un cble
ainsi jet ressemble assez  une jambe plie, parce que la situation de
Giliatt est parfaitement tragique et enfin parce que, tout en percevant
la logique de ces rapprochements, nous en percevons, non moins bien, la
dlicieuse absurdit.

[Note 23: _Les Travailleurs de la mer_; IIe partie, livre Ier, II.]

[Note 24: Terme technique.]

De telles associations sont ncessairement des plus fugitives,  moins
que la langue ne les adopte et n'en fasse un de ces tropes dont elle
aime  s'enrichir; il ne faudrait pas tre surpris que ce pli d'un cble
s'appelt le genou du cble. En tout cas, les deux images restent
prtes  divorcer; le divorce rgne en permanence dans le monde des
ides, qui est le monde de l'amour libre. Les gens simples parfois en
demeurent scandaliss; celui qui, pour la premire fois, selon que l'un
ou l'autre des termes est le plus ancien, osa dire la bouche ou la
gueule d'un canon fut sans doute accus soit de prciosit soit de
grossiret. S'il est malsant de parler du genou d'un cordage, il ne
l'est point d'voquer le coude d'un tuyau ou la panse d'un flacon.
Mais ces exemples ne sont donns que comme types lmentaires d'un
mcanisme dont la pratique nous est plus familire que la thorie.
Nous laisserons de ct toutes les images encore vivantes pour ne nous
occuper que des ides, c'est--dire de ces ombres tenaces et fugaces qui
s'agitent ternellement effares dans les cerveaux des hommes.

Il y a des associations d'ides tellement durables qu'elles paraissent
ternelles, tellement troites qu'elles ressemblent  ces toiles
doubles que l'oeil nu en vain cherche  ddoubler. On les appelle
volontiers des lieux communs. Cette expression, dbris d'un vieux
terme de rhtorique, _loci communes sermonis_, a pris, surtout depuis
les dveloppements de l'individualisme intellectuel, un sens pjoratif
qu'elle tait loin de possder  l'origine, et encore au dix-septime
sicle. En mme temps qu'elle s'avilissait, la signification du lieu
commun s'est rtrcie jusqu' devenir une variante de la banalit, du
dj vu, dj entendu, et, pour la foule des esprits imprcis, le lieu
commun est un des synonymes de clich. Or le clich porte sur les mots
et le lieu commun sur les ides; le clich qualifie la forme ou la
lettre, l'autre le fond ou l'esprit. Les confondre, c'est confondre
la pense avec l'expression de la pense. Le clich est immdiatement
perceptible; le lieu commun se drobe trs souvent sous une parure
originale. Il n'y a pas beaucoup d'exemples, en aucune littrature,
d'ides nouvelles exprimes en une forme nouvelle; l'esprit le plus
difficile doit se contenter le plus souvent de l'un ou de l'autre de ces
plaisirs, trop heureux quand il n'est pas priv  la fois de tous les
deux; cela n'est pas trs rare.

Le lieu commun est plus et moins qu'une banalit: c'est une banalit,
mais parfois inluctable; c'est une banalit, mais si universellement
accepte qu'elle prend alors le nom de vrit. La plupart des vrits
qui courent le monde (les vrits sont trs coureuses) peuvent tre
regardes comme des lieux communs, c'est--dire des associations d'ides
communes  un grand nombre d'hommes et que presque aucun de ces hommes
n'oserait briser de propos dlibr. L'homme, malgr sa tendance au
mensonge, a un grand respect pour ce qu'il appelle la vrit; c'est que
la vrit est son bton de voyage  travers la vie, c'est que les lieux
communs sont le pain de sa besace et le vin de sa gourde. Privs de la
vrit des lieux communs, les hommes se trouveraient sans dfense, sans
appui et sans nourriture. Ils ont tellement besoin de vrits qu'ils
adoptent les vrits nouvelles sans rejeter les anciennes; le cerveau
de l'homme civilis est un muse de vrits contradictoires. Il n'en est
pas troubl, parce qu'il est successif. Il rumine ses vrits les unes
aprs les autres. Il pense comme il mange. Nous vomirions d'horreur si
l'on nous prsentait dans un large plat, mls  du bouillon,  du vin,
 du caf, les divers aliments depuis les viandes jusqu'aux fruits qui
doivent former notre repas successif; l'horreur serait aussi forte si
l'on nous faisait voir l'amalgame rpugnant des vrits contradictoires
qui sont loges dans notre esprit. Quelques intelligences analytiques
ont essay en vain d'oprer de sang-froid l'inventaire de leurs
contradictions;  chaque objection de la raison le sentiment opposait
une excuse immdiatement valable, car les sentiments, comme l'a indiqu
M. Ribot, sont ce qu'il y a de plus fort en nous o ils reprsentent la
permanence et la continuit. L'inventaire des contradictions d'autrui
n'est pas moins difficile, s'il s'agit d'un homme en particulier; on se
heurte  l'hypocrisie qui a prcisment pour rle social d'tre le voile
qui dissimule l'clat trop vif des convictions barioles. Il faudrait
donc interroger tous les hommes, c'est--dire l'entit humaine, ou du
moins des groupes d'hommes assez nombreux pour que le cynisme des uns y
compense l'hypocrisie des autres.

Dans les rgions animales infrieures et dans le monde vgtal, le
bourgeonnement est un des modes de cration de la vie; on voit galement
se produire la scissiparit dans le monde des ides, mais le rsultat,
au lieu d'tre une vie nouvelle, est une abstraction nouvelle. Toutes
les grammaires gnrales ou les traits lmentaires de logique
enseignent comment se forment les abstractions; on a nglig d'enseigner
comment elles ne se forment pas, c'est--dire pourquoi tel lieu
commun persiste  vivre sans postrit. C'est assez dlicat, mais cela
prterait  des remarques intressantes; on appellerait ce chapitre les
lieux communs rfractaires ou impossibilit de certaines dissociations
d'ides. Il serait peut-tre utile d'examiner d'abord comment les ides
s'associent entre elles et dans quel but. Le manuel de cette opration
est des plus simples; son principe est l'analogie. Il y a des analogies
trs lointaines; il y en a de si prochaines qu'elles sont  la porte
de toutes les mains. Un grand nombre de lieux communs ont une origine
historique: deux ides se sont unies un jour sous l'influence des
vnements et cette union fut plus ou moins durable. L'Europe ayant
vu de ses yeux l'agonie et la mort de Byzance accoupla ces deux ides,
Byzance--Dcadence, qui sont devenues un lieu commun, une incontestable
vrit pour tous les hommes qui crivent et qui lisent, et
ncessairement, pour tous les autres, pour ceux qui ne peuvent contrler
les vrits qu'on leur propose. De Byzance, cette association d'ides
s'est tendue  l'Empire romain tout entier, qui n'est plus, pour les
historiens sages et respectueux, qu'une suite de dcadences. On lisait
rcemment dans un journal grave: Si la forme despotique avait une vertu
particulire, constitutive de bonnes armes, est-ce que l'avnement de
l'empire n'aurait pas t une re de dveloppement dans la puissance
militaire des Romains? Ce fut au contraire le signal de la dbcle et de
l'effondrement[25]. Ce lieu commun d'origine chrtienne a t popularis
dans les temps modernes, comme on le sait, par Montesquieu et par
Gibbon; il a t magistralement dissoci par M. Gaston Paris[26] et n'est
plus qu'une sottise. Mais comme sa gnalogie est connue, comme on l'a
vu natre et mourir, il peut servir d'exemple et faire comprendre assez
bien ce que c'est qu'une grande vrit historique.

[Note 25: _Le Temps_, 31 octobre 1899.]

[Note 26: _Romania_, tome I, page 1.]

Le but secret du lieu commun, en se formant, est en effet d'exprimer une
vrit. Les ides isoles ne reprsentent que des faits ou des
abstractions; pour avoir une vrit il faut deux facteurs, il faut,
c'est le mode de gnration le plus ordinaire, un fait et une
abstraction. Presque toute vrit, presque tout lieu commun se rsout en
ces deux lments.

Concurremment  lieu commun, on pourrait presque toujours employer le
mot vrit, ainsi dfini une fois pour toutes: un lieu commun non
encore dissoci; la dissociation tant analogue  ce qu'on appelle
analyse, en chimie. L'analyse chimique ne conteste ni l'existence ni les
qualits du corps qu'elle dissocie en divers lments, souvent
dissociables  leur tour; elle se borne  librer ces lments et  les
offrir  la synthse qui, en variant les proportions, en appelant des
lments nouveaux, obtiendra, si cela lui plat, des corps entirement
diffrents. Avec les dbris d'une vrit, on peut faire une autre vrit
identiquement contraire, travail qui ne serait qu'un jeu, mais encore
excellent comme tous les exercices qui assouplissent l'intelligence et
l'acheminent vers l'tat de noblesse ddaigneuse o elle doit aspirer.

Il y a cependant des vrits que l'on ne songe ni  analyser ni  nier;
elles sont incontestables, soit qu'elles nous aient t fournies par
l'exprience sculaire de l'humanit, soit qu'elles fassent partie des
axiomes de la science. Le prdicateur qui s'criait en chaire devant
Louis XIV: Nous mourrons tous, Messieurs! profrait une vrit que le
froncement des sourcils du roi ne prtendait pas srieusement contester.
Elle est pourtant de celles qui ont eu sans doute le plus de mal 
s'tablir, elle est de celles qui ne sont pas encore universellement
admises. Ce n'est pas du premier coup que les races aryennes joignirent
ces deux ides, l'ide de mort et l'ide de ncessit; beaucoup de
peuplades noires n'y sont pas parvenues. Pour le ngre, il n'y a pas
de mort naturelle, de mort ncessaire. A chaque dcs on consulte le
sorcier afin d'apprendre de lui quel est l'auteur de ce crime secret et
magique. Nous en sommes encore un peu  cet tat d'esprit et toute
mort prmature d'un homme clbre fait aussitt courir des bruits
d'empoisonnement, de meurtre mystrieux. Tout le monde se souvient des
lgendes nes  la mort de Gambetta, de Flix Faure; elles se rejoignent
naturellement  celles qui murent la fin du dix-septime sicle, 
celles qui assombrirent, bien plus que des faits sans doute rares, le
seizime sicle italien. Stendhal, en ses anecdotes romaines, abuse de
cette superstition du poison qui devait encore, de nos jours, faire plus
d'une victime judiciaire.

L'homme associe les ides non pas selon la logique, selon l'exactitude
vrifiable, mais selon son plaisir et son intrt. C'est ce qui fait que
la plupart des vrits ne sont que des prjugs; celles qui sont le
plus incontestables sont aussi celles qu'il s'effora toujours de
sournoisement combattre par la ruse du silence. La mme inertie est
oppose au travail de dissociation que l'on voit s'oprer lentement sur
certaines vrits.

L'tat de dissociation des lieux communs de la morale semble
en corrlation assez troite avec le degr de la civilisation
intellectuelle. Il s'agit, l encore, d'une sorte de lutte, non des
individus, mais des peuples constitus en nation contre des vidences
qui, en augmentant l'intensit de la vie individuelle, diminuent,
l'exprience permet de dire, par cela mme, l'intensit de la vie et de
la force collectives. Il n'est pas douteux qu'un homme ne puisse retirer
de l'immoralit mme, de l'insoumission aux prjugs dcalogus, un
grand bienfait personnel, un grand avantage pour son dveloppement
intgral, mais une collectivit d'individus trop forts, trop
indpendants les uns des autres, ne constitue qu'un peuple mdiocre.
On voit alors l'instinct social entrer en antagonisme avec l'instinct
individuel et des socits professer comme socit une morale que
chacun de ses membres intelligents, suivis par une trs grande partie du
troupeau, juge vaine, suranne ou tyrannique.

On trouverait une assez curieuse illustration de ces principes en
examinant l'tat prsent de la morale sexuelle. Cette morale,
particulire aux peuples chrtiens, est fonde sur l'association trs
troite de deux ides, l'ide de plaisir charnel et l'ide de
gnration. Quiconque, homme ou peuple, n'a pas dissoci ces deux ides
n'a pas rendu la libert dans son esprit aux lments de cette vrit;
qu'en dehors de l'acte proprement gnrateur accompli sous la protection
des lois religieuses ou civiles (les secondes ne sont que la parodie des
premires, dans nos civilisations essentiellement chrtiennes), les
relations sexuelles sont des pchs, des erreurs, des fautes, des
dfaillances; quiconque adopte en sa conscience cette rgle, sanctionne
par les codes, appartient videmment  une civilisation encore
rudimentaire. La plus haute civilisation tant celle o l'individu est
le plus libre, le plus dgag d'obligations, cette proposition ne serait
contestable que si on la prenait pour une provocation au libertinage ou
pour une dprciation de l'asctisme. Morale ou immorale, cela n'a ici
aucune importance, elle devra, si elle est exacte, se lire au premier
coup d'oeil dans les faits. Rien de plus facile. Un tableau statistique
de la natalit europenne montrera aux raisonneurs les plus entts
qu'il y a un lien trs strict, un lien de cause  effet, entre
l'intellectualit des peuples et leur fcondit. Il en est de mme pour
les individus et pour les groupes sociaux. C'est par faiblesse
intellectuelle que les mnages ouvriers se laissent dborder par la
progniture. On voit dans les faubourgs des malheureux qui, ayant
procr douze enfants, s'tonnent de l'inclmence de la vie; ces pauvres
gens, qui n'ont mme pas l'excuse des croyances religieuses, n'ont pas
encore su dissocier l'ide de plaisir charnel et l'ide de gnration.
Chez eux la premire dtermine l'autre, et les gestes obissent  une
crbralit enfantine et presque animale. L'homme arriv au degr
vraiment humain limite  son gr sa fcondit; c'est un de ses
privilges, mais un de ceux qu'il n'atteint que pour en mourir.

Heureuse, en effet, pour l'individu qu'elle dlivre, cette dissociation
particulire l'est beaucoup moins pour les peuples. Cependant, elle
favorisera le dveloppement ultrieur de la civilisation en maintenant
sur la terre les vides ncessaires  l'volution des hommes.

Ce n'est qu'assez tard que les Grecs arrivrent  disjoindre l'ide
de femme et l'ide de gnration; mais ils avaient dissoci trs
anciennement l'ide de gnration et l'ide de plaisir charnel. Quand
ils cessrent de considrer la femme comme uniquement gnratrice,
ce fut le commencement du rgne des courtisanes. Les Grecs semblent,
d'ailleurs, avoir toujours eu une morale sexuelle fort vague, ce qui ne
les a pas empchs de faire une certaine figure dans l'histoire.

Le Christianisme ne pouvait sans se nier lui-mme encourager la
dissociation de l'ide de plaisir charnel d'avec l'ide de gnration,
mais il provoqua au contraire avec succs, et ce fut une des grandes
conqutes de l'humanit, la dissociation de l'ide d'amour et de l'ide
de plaisir charnel. Les gyptiens taient si loin de pouvoir comprendre
une telle dissociation que l'amour du frre et de la soeur leur et
sembl nul s'il n'et abouti  une conjonction sexuelle. Dans les basses
classes des grandes villes, on est volontiers gyptien sur ce point.
Les diffrentes sortes d'inceste qui parviennent parfois  notre
connaissance tmoignent qu'un tat d'esprit analogue n'est pas
absolument incompatible avec une certaine culture intellectuelle. La
forme particulirement chrtienne de l'amour chaste, dgag de
toute ide de plaisir physique, est l'amour divin, tel qu'on le voit
s'panouir dans l'exaltation mystique des contemplateurs; c'est vraiment
l'amour pur, puisqu'il ne correspond  rien de dfinissable, c'est
l'intelligence s'adorant soi-mme dans l'ide infinie qu'elle se fait
d'elle-mme. Ce qui peut s'y mler de sensualisme tient  la disposition
mme du corps humain et  la loi de dpendance des organes; on ne doit
donc pas en tenir compte dans une tude qui n'est pas physiologique.
Ce que l'on a appel maladroitement l'amour platonique est aussi une
cration chrtienne. C'est, en somme, une amiti passionne, aussi vive
et aussi jalouse que l'amour physique, mais dgage de l'ide de
plaisir charnel, comme cette dernire ide s'tait dgage de l'ide de
gnration. Cet tat idal des affections humaines est la premire tape
de l'asctisme, et l'on pourrait dfinir l'asctisme l'tat d'esprit o
toutes les ides sont dissocies.

Avec la dcroissance de l'influence chrtienne, la premire tape
de l'asctisme est devenue un gte de moins en moins frquent et
l'asctisme, devenu galement rare, est souvent atteint par une autre
voie. De notre temps, l'ide d'amour s'est rejointe trs troitement 
l'ide de plaisir physique et les moralistes s'emploient  rformer son
association primitive avec l'ide de gnration. C'est une rgression
assez curieuse.

On pourrait essayer une psychologie historique de l'humanit en
recherchant  quel degr de dissociation se trouvrent, dans la suite
des sicles, un certain nombre de ces vrits que les gens bien pensants
s'accordent  qualifier de primordiales. Cette mthode devrait mme tre
la base, et cette recherche le but mme de l'histoire. Puisque tout dans
l'homme se ramne  l'intelligence, tout dans l'histoire doit se
ramener  la psychologie. Ce serait l'excuse des faits, de comporter
une explication qui ne ft pas diplomatique ou stratgique. Quelle est
l'association d'ides, ou la vrit non encore dissocie qui favorisa
l'accomplissement de la mission que Jeanne d'Arc crut tenir du ciel? Il
faut, pour rpondre, trouver des ides qui aient pu se joindre galement
dans les cerveaux franais et dans les cerveaux anglais, ou une vrit
alors incontestablement admise par toute la chrtient. Jeanne d'Arc
tait considre  la fois par ses amis et par ses ennemis comme en
possession d'un pouvoir surnaturel. Pour les Anglais, c'est une sorcire
trs puissante; l'opinion est unanime et les tmoignages abondent.
Mais pour ses partisans? Sans doute une sorcire aussi, ou plutt une
magicienne. La magie n'tait pas ncessairement diabolique. Des tres
surnaturels flottaient dans les imaginations qui n'taient ni des
anges, ni des dmons, mais des Puissances que pouvait se soumettre
l'intelligence de l'homme. Le magicien tait le bon sorcier: sans
cela aurait-on tax de magie un homme de la science et de la saintet
d'Albert le Grand? Le soldat qui la suivait et le soldat qui combattait
Jeanne d'Arc, sorcire ou magicienne, se faisaient d'elle, trs
probablement, une ide identique dans son obscurit redoutable. Mais si
les Anglais criaient le nom de sorcire, les Franais taisaient le nom
de magicienne, peut-tre pour la mme cause qui protgea si longtemps, 
travers de si merveilleuses aventures, l'usurpateur Ta-Kiang, comme cela
est racont dans l'admirable _Dragon imprial_ de Judith Gautier.

Quelle ide,  telle poque, chaque classe de la socit se faisait-elle
du soldat? N'y aurait-il pas dans la rponse  cette question tout un
cours d'histoire? En approchant de notre poque on se demanderait  quel
moment se rejoignirent, dans le commun des esprits, l'ide d'honneur
et l'ide de militaire? Est-ce une survivance de la conception
aristocratique de l'arme? L'association s'est-elle forme  la suite
des vnements d'il y a trente ans, lorsque le peuple prit le parti
d'exalter le soldat pour s'encourager soi-mme? Il faut comprendre
cette ide d'honneur; elle en contient plusieurs autres, les ides de
bravoure, de dsintressement, de discipline, de sacrifice, d'hrosme,
de probit, de loyaut, de franchise, de bonne humeur, de rondeur,
de simplicit, etc. On trouverait finalement en ce mot le rsum des
qualits dont la race franaise se croit l'expression. Dterminer son
origine serait donc dterminer, par cela mme, l'poque o le Franais
commena  se croire un abrg de toutes les vertus fortes. Le militaire
est demeur en France, malgr de rcentes objections, le type mme de
l'homme d'honneur. Les deux ides sont unies trs nergiquement; elles
forment une vrit qui n'est gure conteste  l'heure actuelle que
par des esprits d'une autorit mdiocre ou d'une sincrit douteuse. Sa
dissociation est donc trs peu avance, si l'on a gard  la totalit de
la nation. Cependant elle fut, au moins pendant une minute, pendant la
minute psychologique, entirement opre en quelques cerveaux. Il y
eut l, au seul point de vue intellectuel, un effort considrable
d'abstraction qu'on ne peut s'empcher d'admirer quand on regarde
froidement fonctionner la machine crbrale. Sans doute le rsultat
atteint ne fut pas le produit d'un raisonnement normal; c'est dans un
accs de fivre que la dissociation s'accomplit; elle fut inconsciente,
et elle fut momentane, mais elle fut, et c'est important pour
l'observateur. L'ide d'honneur avec tous ses sous-entendus se spara de
l'ide de militaire, qui est l l'ide de fait, l'ide femelle prte
 recevoir tous les qualificatifs, et l'on s'aperut que, s'il y
avait entre elles un certain rapport logique, ce rapport n'tait pas
ncessaire. C'est l le point dcisif. Une vrit est morte lorsqu'on
a constat que les rapports qui lient ses lments sont des rapports
d'habitude et non de ncessit; et comme la mort d'une vrit est
un grand bienfait pour les hommes, cette dissociation et t trs
importante si elle avait t dfinitive, si elle ft reste stable.
Malheureusement, aprs cet effort vers l'ide pure, les vieilles
habitudes mentales retrouvrent leur empire. L'ancien lment
qualificatif fut aussitt remplac par un lment  peine nouveau,
moins logique que l'ancien et encore moins ncessaire. Il apparut que
l'opration avait avort. L'association d'ides se refaisait, identique
 la prcdente, quoique l'un des lments et t retourn comme un
vieux gant:  honneur on avait substitu dshonneur, avec toutes les
ides adventices de l'ancien lment devenues alors lchet, fourberie,
indiscipline, fausset, duplicit, mchancet, etc. Cette nouvelle
association d'ides peut avoir une valeur destructive; elle n'offre
aucun intrt intellectuel.

Il ressort de l'anecdote que les ides qui nous semblent les plus
claires, les plus videntes, les plus palpables pour ainsi dire, n'ont
cependant pas assez de force pour s'imposer toutes nues aux esprits
communs. Pour s'assimiler l'ide d'arme, un cerveau d'aujourd'hui
doit l'entourer d'lments qui n'ont qu'une corrlation de rencontre ou
d'opinion avec l'ide principale. On ne peut pas demander sans doute
 un humble politicien de se faire de l'arme l'ide simple que s'en
faisait Napolon: une pe. Les ides trs simples ne sont  la porte
que des esprits trs compliqus. Il semble cependant qu'il ne serait pas
absurde de ne considrer l'arme que comme la force extriorise d'une
nation; et alors de ne demander  cette force que les qualits mmes
qu'on demande  la force. Peut-tre est-ce encore trop simple?

Quel bon moment que le moment d'aujourd'hui pour tudier le mcanisme
de l'association et de la dissociation des ides! On parle souvent des
ides; on a crit sur l'volution des ides. Aucun mot n'est plus mal
dfini ni plus vague. Il y a des crivains nafs qui dissertent sur
l'Ide, tout court; il y a des socits coopratives qui se mettent
tout d'un coup en marche vers l'Ide; il y a des gens qui se dvouent 
l'Ide, qui ptissent pour l'Ide, qui rvent de l'Ide, qui vivent
les yeux fixs sur l'Ide. De quoi est-il question dans ces sortes de
divagations, c'est ce que je n'ai jamais pu savoir. Ainsi employ seul,
le mot est peut-tre une dformation du mot Idal; peut-tre aussi
le qualificatif est-il sous-entendu? Est-ce un dbris erratique de
la philosophie de Hegel que la marche lente du grand glacier social
a dpos au passage en quelques ttes o il roule et sonne comme un
caillou? On ne sait pas. Employ sous une forme relative, le mot n'est
pas beaucoup plus clair dans les ordinaires phrasologies; on oublie
trop le sens primitif du mot et que l'ide n'est qu'une image parvenue
 l'tat abstrait,  l'tat de notion; mais aussi qu'une notion, pour
avoir droit au nom d'ide, doit tre pure de toute compromission avec le
contingent. Une notion  l'tat d'ide est devenue incontestable; c'est
un chiffre, c'est un signe; c'est une des lettres de l'alphabet de la
pense. Il n'y a pas des ides vraies et des ides fausses. L'ide est
ncessairement vraie; une ide discutable est une ide amalgame 
des notions concrtes, c'est--dire une vrit. Le travail de la
dissociation tend prcisment  dgager la vrit de toute sa partie
fragile pour obtenir l'ide pure, une, et par consquent inattaquable.
Mais si l'on n'usait jamais des mots que selon leur sens unique et
absolu, les liaisons seraient difficiles dans le discours; il faut leur
laisser un peu de ce vague et de cette flexibilit dont l'usage les a
dous et, en particulier, ne pas trop insister sur l'abme qui spare
l'abstrait du concret. Il y a un tat intermdiaire entre la glace et
l'eau fluide, c'est quand l'eau commence  se faonner en aiguilles,
quand elle craque et cde encore sous la main qui s'y plonge: peut-tre
ne faut-il pas demander mme aux mots du manuel philosophique d'abdiquer
toute prtention  l'ambiguit?

Cette ide d'arme qui excita de graves polmiques, qui ne fut un
instant dgage que pour s'obscurcir  nouveau, est de celles qui
touchent au concret et dont on ne peut parler sans de minutieuses
rfrences  la ralit; l'ide de justice, au contraire, peut se
considrer en soi, _in abstracto_. Dans l'enqute que fit M. Ribot sur
les ides gnrales, presque tous les patients, prononc devant eux le
mot Justice, virent en leur esprit la lgendaire dame et ses balances.
Il y a dans cette figuration traditionnelle d'une ide abstraite une
notion de l'origine mme de cette ide. L'ide de justice n'est pas
autre chose, en effet, que l'ide d'quilibre. La justice est le point
mort de la srie des actes, le point idal o les forces contraires se
neutralisent pour produire l'inertie. La vie qui aurait pass par ce
point mort de la justice absolue ne pourrait plus vivre, puisque l'ide
de vie, identique  l'ide de lutte de forces, est ncessairement l'ide
de justice. Le rgne de la justice ne pourrait tre que le rgne du
silence et de la ptrification: les bouches se taisent, organes vains
des cerveaux stupfis, et les gestes inachevs des membres n'crivent
plus rien, dans l'air froid. Les thologies siturent la justice au del
du monde, dans l'ternit. C'est l seulement qu'elle peut tre conue
et qu'elle peut, sans danger pour la vie, exercer une fois pour toutes
sa tyrannie qui ne connat qu'une seule sorte d'arrts, l'arrt de
mort. L'ide de justice rentre donc bien dans la srie des ides
incontestables et indmontrables; on n'en peut rien faire  l'tat pur;
il faut l'associer  quelque lment de fait ou s'abstenir d'un mot
qui ne correspond qu' une inconcevable entit. A vrai dire, l'ide de
justice est peut-tre dissocie ici pour la premire fois. Sous ce
nom les hommes allgent tantt l'ide de chtiment, qui leur est trs
familire, tantt l'ide de non-chtiment, ide neutre, ombre de la
premire. Il s'agit de chtier le coupable et de ne pas inquiter
l'innocent, ce qui impliquerait immdiatement, pour tre perceptible,
une dfinition de la culpabilit et une dfinition de l'innocence.
Cela est difficile, ces mots du lexique moral n'ayant plus qu'une
signification fuyante et toute relative. Et pourquoi, pourrait-on
demander, faut-il qu'un coupable soit chti? Il semble, au contraire,
que l'innocent, que l'on suppose un homme sain et normal, soit bien plus
capable de supporter le chtiment que le coupable, qui est un malade
et un dbile. Pourquoi ne punirait-on pas, au lieu du voleur, qui a
des excuses, l'imbcile qui s'est laiss voler? C'est ce que ferait
la justice si, au lieu d'tre une conception thologique, elle tait
encore, comme elle fut  Sparte, une imitation de la nature. Rien
n'existe qu'en vertu du dsquilibre, de l'injustice; toute existence
est un vol prlev sur d'autres existences; aucune vie ne fleurit
que sur un cimetire. Si elle se voulait l'auxiliaire et non plus la
ngatrice des lois naturelles, l'humanit prendrait soin de protger
les forts contre la coalition des faibles et de donner comme escabeau
le peuple aux aristocrates. Il semble au contraire que ce qu'on entende
dsormais par la justice ce soit, en mme temps que le chtiment des
coupables, l'extermination des puissants, et en mme temps que le
non-chtiment des innocents, l'exaltation des humbles. L'origine de
cette ide complexe, btarde et hypocrite, doit donc tre recherche
dans l'vangile, dans le malheur aux riches des dmagogues juifs.
Ainsi comprise, l'ide de justice apparat contamine  la fois par la
haine et par l'envie; elle ne contient plus rien de son sens originaire
et l'on ne peut en faire l'analyse sans risquer d'tre dupe du sens
vulgaire des mots. Cependant on dmlerait, en y prenant garde, que
la premire cause de la dprciation de ce terme utile est venue d'une
confusion entre l'ide de droit et l'ide de chtiment; le jour o le
mot justice a voulu dire tantt justice criminelle et tantt justice
civile, le peuple a confondu ces deux notions pratiques et les
instituteurs du peuple, incapables d'un effort srieux de dissociation,
ont aggrav une mprise qui d'ailleurs servait leurs intrts. L'ide
relle de justice apparat donc finalement comme entirement inexistante
dans le mot mme qui figure au vocabulaire de l'humanit; ce mot
se rsout  l'analyse en des lments encore trs complexes o l'on
distingue l'ide de droit et l'ide de chtiment. Mais il y a tant
d'illogisme dans cet accouplement singulier qu'on douterait de
l'exactitude de l'opration, si les faits sociaux n'en fournissaient la
preuve.

Ici on pourrait examiner cette question: y a-t-il vraiment pour le
peuple, pour l'homme moyen, des mots abstraits? C'est peu probable. Il
semble mme que, selon le degr de culture intellectuelle, le mme mot
n'atteigne que des tats chelonns d'abstraction. L'ide pure est plus
ou moins contamine par le souci des intrts personnels, ou de caste ou
de groupe, et le mot justice revt ainsi, par exemple, toutes sortes
de significations particulires et limites sous lesquelles disparat,
cras, son sens suprme.

Ds qu'une ide est dissocie, si on la met ainsi toute nue en
circulation, elle s'aggrge en son voyage par le monde toutes sortes
de vgtations parasites. Parfois, l'organisme premier disparat,
entirement dvor par les colonies gostes qui s'y dveloppent. Un
exemple fort amusant de ces dviations d'ides fut donn rcemment par
la corporation des peintres en btiment  la crmonie dite du triomphe
de la rpublique. Ces ouvriers promenrent une bannire o leurs
revendications de justice sociale se rsumaient en ce cri: A bas le
ripolin! Il faut savoir que le ripolin est une peinture toute prpare
que le premier venu peut taler sur une boiserie; on comprendra alors
toute la sincrit de ce voeu et son ingnuit. Le ripolin reprsente
ici l'injustice et l'oppression; c'est l'ennemi, c'est le diable. Nous
avons tous notre ripolin et nous en colorions  notre usage les
ides abstraites qui, sans cela, ne nous seraient d'aucune utilit
personnelle.

C'est sous un de ces bariolages que l'ide de libert nous est prsente
par les politiciens. Nous ne percevons plus gure, en entendant ce mot,
que l'ide de libert politique, et il semble que toutes les liberts
dont puisse jouir un homme civilis soient contenues dans cette
expression ambigu. Il en est d'ailleurs de l'ide pure de libert
comme de l'ide pure de justice; elle ne peut nous servir  rien dans
l'ordinaire de la vie. L'homme n'est pas libre, ni la nature, pas plus
que ne sont justes ni l'homme ni la nature. Le raisonnement n'a aucune
prise sur de telles ides; les exprimer, c'est les affirmer, mais elles
fausseraient ncessairement toutes les thses o on voudrait les faire
entrer. Rduite  son sens social, l'ide de libert est encore mal
dissocie; il n'y a pas d'ide gnrale de libert, et il est difficile
qu'il s'en forme une, puisque la libert d'un individu ne s'exerce
qu'aux dpens de la libert d'autrui. Jadis, la libert s'appelait le
privilge;  tout prendre, c'est peut-tre son vritable nom; encore
aujourd'hui, une de nos liberts relatives, la libert de la presse,
est un ensemble de privilges; privilges aussi la libert de la parole
concde aux avocats; privilges, la libert syndicale, et demain, la
libert d'association telle qu'on nous la propose. L'ide de libert
n'est peut-tre qu'une dformation emphatique de l'ide de privilge.
Les Latins, qui firent un grand usage du mot libert, l'entendaient tel
que le privilge du citoyen romain.

On voit qu'il y a souvent un cart norme entre le sens vulgaire d'un
mot et la signification relle qu'il a au fond des obscures consciences
verbales, soit parce que plusieurs ides associes sont exprimes par un
seul mot, soit parce que l'ide primitive a disparu sous l'envahissement
d'une ide secondaire. On peut donc crire, surtout s'il s'agit de
gnralits, des suites de phrases ayant  la fois un sens ouvert et un
sens secret. Les mots, qui sont des signes, sont presque toujours aussi
des chiffres; le langage conventionnel inconscient est fort usit, et il
y a mme des matires o c'est le seul en usage. Mais chiffre implique
dchiffrement. Il est malais de comprendre l'criture la plus sincre
et l'auteur mme de l'criture y choue souvent, parce que le sens des
mots varie non seulement d'un homme  un autre homme, mais, des moments
d'un homme aux autres moments du mme homme. Le langage est ainsi une
grande cause de duperie. Il volue dans l'abstraction, et la vie volue
dans la ralit la plus concrte; entre la parole et les choses que la
parole dsigne il y a la distance d'un paysage  la description d'un
paysage. Et il faut songer encore que les paysages que nous dpeignons
ne nous sont connus, la plupart du temps, que par des discours, reflets
d'antrieurs discours. Cependant nous nous comprenons. C'est un miracle
que je n'ai point l'intention d'analyser maintenant. Il sera plus 
propos, pour achever cette esquisse, qui n'est qu'une mthode, d'essayer
l'examen des ides toutes modernes d'art et de beaut.

J'ignore leurs origines, mais elles sont postrieures aux langues
classiques qui n'ont pas de mots fixes et prcis pour les dire, bien
que les anciens fussent  mme, mieux que nous, de jouir de la ralit
qu'elles contiennent. Elles sont enchevtres; l'ide d'art est sous la
dpendance de l'ide de beaut; mais cette dernire ide elle-mme
n'est autre chose que l'ide d'harmonie et l'ide d'harmonie se rduit
 l'ide de logique. Le beau, c'est ce qui est  sa place. De l les
sentiments de plaisir que nous donne la beaut. Ou plutt, la beaut
est une logique qui est perue comme plaisir. Si l'on admet cela,
on comprendra aussitt pourquoi l'ide de beaut, dans les socits
fministes, s'est presque toujours restreinte  l'ide de beaut
fminine. La beaut, c'est une femme. Il y a l un intressant sujet
d'analyse, mais la question est assez complique. Il faudrait dmontrer
d'abord que la femme n'est pas plus belle que l'homme; que, situe dans
la nature sur le mme plan, construite sur le mme modle, faite de la
mme chair, elle apparatrait,  une intelligence sensible extrieure
 l'humanit, exactement la femelle de l'homme, exactement ce que, pour
les hommes, une pouliche est  un poulain. Et mme, en y regardant de
plus prs, le Martien qui voudrait s'instruire sur l'esthtique des
formes terrestres observerait que, s'il existe une diffrence de beaut
entre un homme et une femme de mme race, de mme caste et de mme ge,
cette diffrence est presque toujours en faveur de l'homme; et que si
d'ailleurs ni l'homme ni la femme ne sont entirement beaux, les dfauts
de la race humaine sont plus accentus chez la femme, o la double
saillie du ventre et des fesses, attrait sexuel sans doute, gauchit
disgracieusement la double ligne du profil; la courbe des seins est
presque inflchie sous l'influence du dos qui a une tendance  se
voter. Les nudits de Cranach avouent navement ces ternelles
imperfections de la femme. Un autre dfaut auquel les artistes remdient
instinctivement quand ils ont du got, c'est la brivet des jambes, si
accentue dans les photographies de femmes nues. Cette froide anatomie
des beauts fminines a souvent t faite; il est donc inutile
d'insister, d'autant plus que la vrification en est malheureusement
trop facile. Mais si la beaut de la femme rsiste si mal  la critique,
comment se fait-il qu'elle demeure, malgr tout, incontestable, qu'elle
soit devenue pour nous la base mme et le ferment de l'ide de beaut?
C'est une illusion sexuelle. L'ide de beaut n'est pas une ide
pure; elle est intimement unie  l'ide de plaisir charnel. Stendhal
a obscurment peru ce raisonnement quand il a dfini la beaut une
promesse de bonheur. La beaut est une femme, et pour les femmes
elles-mmes, qui ont pouss la docilit envers l'homme jusqu' adopter
cet aphorisme, qu'elles ne peuvent comprendre que dans l'extrme
perversion sensuelle. On sait cependant que les femmes ont un type
particulier de beaut; les hommes l'ont naturellement fltri du nom de
belltre. Si les femmes taient sincres, elles auraient galement
depuis longtemps inflig un nom pjoratif au type de beaut fminine par
lequel l'homme se laisse le plus volontiers sduire.

Cette identification de la femme et de la beaut va si loin aujourd'hui
qu'on en est arriv innocemment  nous proposer l'apothose de la
femme; cela veut dire la glorification de la beaut avec toutes les
promesses stendhaliennes contenues dans ce mot devenu rotique. La
beaut est une femme et la femme est la beaut; les caricaturistes
accentuent le sentiment gnral en accouplant toujours  une femme,
qu'ils tchent de faire belle, un homme dont ils poussent la laideur
jusqu' la vulgarit la plus basse alors que les jolies femmes sont si
rares dans la vie, alors qu'au del de trente ans la femme est presque
toujours infrieure en beaut plastique, ge pour ge,  son mari ou
 son amant. Il est vrai que cette infriorit n'est pas plus facile
 dmontrer qu' sentir, et que le raisonnement demeure inefficace, la
page acheve, pour celui qui a lu comme celui qui a crit; et cela est
fort heureux.

L'ide de beaut n'a jamais t dissocie que par les esthticiens; le
commun des hommes s'en donne la dfinition de Stendhal. Autant dire que
cette ide n'existe pas et qu'elle a t absolument dvore par l'ide
de bonheur, et du bonheur sexuel, du bonheur donn par une femme. C'est
pour cela que le culte de la beaut est suspect aux moralistes qui ont
analys la valeur de certains mots abstraits. Ils traduisent cela
par culte de la luxure, et ils auraient raison si ce dernier terme
ne contenait une injure assez sotte pour une des tendances les plus
naturelles  l'homme. Il est arriv ncessairement qu'en s'opposant aux
excessives apothoses de la femme ils ont touch aux droits de l'art.
L'art tant l'expression de la beaut et la beaut ne pouvant tre
comprise que sous les espces matrielles de la vritable ide qu'elle
contient, l'art est devenu presque uniquement fministe. La beaut,
c'est la femme; et aussi l'art c'est la femme. Mais ceci est moins
absolu. La notion de l'art est mme assez nette, pour les artistes et
pour l'lite; l'ide d'art est fort bien dgage. Il y a un art pur qui
se soucie uniquement de se raliser soi-mme. Aucune dfinition n'en
doit mme tre donne; cela ne pourrait se faire qu'en unissant
l'ide d'art  des ides qui lui sont trangres et qui tendraient 
l'obscurcir et  la salir.

Antrieurement  cette dissociation, qui est rcente et dont on connat
l'origine, l'ide d'art tait lie  diverses ides qui lui sont
normalement trangres, l'ide de moralit, l'ide d'utilit, l'ide
d'enseignement. L'art tait l'image difiante qu'on intercale dans les
catchismes de religion ou de philosophie; ce fut la conception des deux
derniers sicles. Nous nous tions affranchis de ce collier; on voudrait
nous le remettre au cou. L'ide d'art s'est de nouveau souille  l'ide
d'utilit; l'art est appel social par les prcheurs modernes. Il est
aussi appel dmocratique, pithtes bien choisies, si ce fut en vertu
de leur signification ngatrice de la fonction principale. Admettre
l'art parce qu'il peut moraliser les individus ou les masses, c'est
admettre les roses parce qu'on en tire un remde utile aux yeux;
c'est confondre deux sries de notions que l'exercice rgulier de
l'intelligence place sur des plans diffrents. Les arts plastiques
ont un langage; mais il n'est pas traduisible en mots et en phrases.
L'oeuvre d'art tient des discours qui s'adressent au sens esthtique et
 lui seul; ce qu'elle peut dire par surcrot de perceptible pour nos
autres facults ne vaut pas la peine d'tre cout. Cependant, c'est
cette partie caduque qui intresse les prneurs de l'art social. Ils
sont le nombre et comme nous sommes rgis par la loi du nombre, leur
triomphe semble assur. L'ide d'art n'aura peut-tre t dissocie
que pendant un petit nombre d'annes et pour un petit nombre
d'intelligences.

Il y a donc un trs grand nombre d'ides que les hommes n'emploient
jamais  l'tat pur, soit qu'elles n'aient pas encore t dissocies,
soit que cette dissociation n'ait pu se maintenir en tat de stabilit;
il y a aussi un trs grand nombre d'ides qui existent  l'tat
dissoci, ou que l'on peut provisoirement considrer comme telles, mais
qui ont une affinit particulire pour d'autres ides avec lesquelles
on les rencontre le plus souvent; il y en a d'autres encore qui semblent
rfractaires  certaines associations, alors que les faits auxquels
elles correspondent dans la ralit sont extrmement frquents. Voici
quelques exemples de ces affinits et de ces rpulsions pris dans le
domaine si intressant des lieux communs ou des vrits.

Les tendards furent d'abord des signes religieux, comme l'oriflamme
de Saint-Denis, et leur utilit symbolique est demeure au moins
aussi grande que leur utilit relle. Mais comment, hors de la guerre,
sont-ils devenus des symboles de l'ide de patrie? C'est plus facile 
expliquer par les faits que par la logique abstraite. Aujourd'hui, dans
presque tous les pays civiliss, l'ide de patrie et l'ide de drapeau
sont invinciblement associes; les deux mots se disent mme l'un pour
l'autre. Mais ceci touche  la symbolique autant qu' l'association des
ides. En insistant on arriverait au langage des couleurs, contre-partie
du langage des fleurs, mais plus instable encore et plus arbitraire.
S'il est amusant que le bleu du drapeau franais soit la dvote couleur
de la sainte Vierge et des enfants de Marie, il ne l'est pas moins que
la pieuse pourpre de la robe de Saint-Denis soit devenue un symbole
rvolutionnaire. Semblables aux atomes d'picure, les ides s'accrochent
comme elles peuvent, au hasard des rencontres, des chocs et des
accidents.

Certaines associations, quoique trs rcentes, ont pris rapidement
une autorit singulire; ainsi celles d'instruction et d'intelligence,
d'instruction et de moralit. Or, c'est tout au plus si l'instruction
peut tmoigner pour une des formes particulires de la mmoire ou pour
une connaissance littrale les lieux communs du Dcalogue. L'absurdit
de ces rapports forcs apparat trs clairement en ce qui concerne les
femmes; il semble bien qu'il y ait une sorte d'instruction, celle
qu'on leur donne  cette heure, qui, loin d'activer leur intelligence,
l'engourdit. Depuis qu'on les instruit srieusement, elles n'ont plus
aucune influence ni dans la politique ni dans les lettres: que l'on
compare  ce propos nos trente dernires annes avec les trente
dernires annes de l'ancien rgime. Ces deux associations d'ides n'en
sont pas moins devenues de vritables lieux communs, de ces vrits
qu'il est aussi inutile d'exposer que de combattre. Elles se rejoignent
 toutes celles qui peuplent les livres et les lobes dgnrs des
hommes; aux vieilles et vnrables vrits telles que: vertu-rcompense,
vice-chtiment, Dieu-bont, crime-remords, devoir-bonheur,
autorit-respect, malheur-punition, avenir-progrs, et des milliers
d'autres dont quelques-unes, quoique absurdes, sont utiles  l'humanit.

On ferait galement un long catalogue des ides que les hommes se
refusent  associer, alors qu'ils se complaisent aux plus dconcertants
stupres. Nous avons donn plus haut l'explication de cette attitude
rtive; c'est que leur occupation principale est la recherche du
bonheur, et qu'ils ont bien plus souci de raisonner selon leur intrt
que selon la logique. De l l'universelle rpulsion  joindre l'ide
de nant  l'ide de mort. Quoique la premire ide soit videmment
contenue dans la seconde, l'humanit s'obstine  les considrer
sparment; elle s'oppose de toutes ses forces  leur union, elle
enfonce entre elles infatigablement un coin chimrique o retentissent
les coups de marteau de l'esprance. C'est le plus bel exemple
d'illogisme que nous puissions nous donner  nous-mmes et la meilleure
preuve que, dans les choses graves comme dans les moindres, c'est le
sentiment qui vient toujours  bout de la raison.

Est-ce une grande acquisition que de savoir cela? Peut-tre.

Novembre 1899.




                                    IV

                STPHANE MALLARM ET L'IDE DE DCADENCE


    Dcadence. C'est un mot bien commode  l'usage des pdagogues
    ignorants, mot vague derrire lequel s'abritent notre paresse et
    notre incuriosit de la loi.
                                BAUDELAIRE, _Lettre  Jules Janin._


                                    I

Brusquement, vers 1885, l'ide de dcadence entra dans la littrature
franaise; aprs avoir servi  glorifier ou  railler tout un groupe
de potes, elle s'tait comme rfugie sur une seule tte. Stphane
Mallarm fut le prince de ce royaume ironique et presque injurieux, si
le mot lui-mme avait t compris et dit selon sa vraie signification.
Mais, par une singularit qui est un trait de moeurs latines, le
peuple acadmique qualifiait ainsi, d'aprs l'horreur normale, quoique
malsaine, qu'il ressent devant les tentatives nouvelles, la fivre
d'originalit qui tourmenta une gnration. Rendu responsable des
actes de rbellion qu'il encourageait, M. Mallarm apparut, aux niers
innocents qui accompagnent mais ne guident pas la caravane, tel
qu'un redoutable Aladin, assassin des bons principes de l'imitation
universelle.

Ce sont des habitudes, en somme, bien littraires. Il y aura tantt
trois sicles qu'elles florissent et les plus clbres rvoltes les
ont branches  peine et ne les ont jamais dracines; ds aprs les
insolences romantiques, il fallut touffer et ramper sous la vieille
verdure dont on fait les frules.

Ce sont des habitudes aussi bien latines. Les Romains ignorrent
toujours, tant qu'ils ne furent que Romains, l'individualisme. Leur
civilisation donne le spectacle et l'ide d'une belle animalit sociale.
Il y avait chez eux mulation vers la parit comme il y a chez nous
mulation vers la dissemblance. Ds qu'ils possdrent cinq ou six
potes, rejetons heureux de la greffe hellnique, ils n'en souffrirent
plus d'autres; et peut-tre que, vraiment, l'instinct social ou de
race dominant chez eux l'instinct de libert ou individuel, peut-tre
qu'aucun pote ingnu ne leur naquit pendant quatre ou cinq sicles.
Ils avaient l'empereur et ils avaient Virgile: ils obirent  l'un et
 l'autre jusqu' ce que la rvolte chrtienne et l'invasion barbare
se fussent donn la main par-dessus le Capitole. La libert littraire,
comme toutes les autres, naquit de l'union de la conscience et de la
force. Le jour o S. Ambroise, crivant des chansons pieuses, mconnut
les principes d'Horace, devrait tre mmorable, car il signale
clairement la naissance d'une mentalit nouvelle.

Comme l'histoire politique des Romains nous a fourni l'ide de dcadence
historique, l'histoire de leur littrature nous a fourni celle de
dcadence littraire; double face d'une mme conception, car il a t
facile de montrer du doigt la concidence des deux mouvements, et facile
de faire croire que leur marche fut lie et ncessaire. Montesquieu
s'est rendu clbre pour avoir t plus particulirement dupe de cette
illusion.

Les sauvages admettent trs malaisment la mort naturelle. Pour eux,
toute mort est un meurtre. Ils n'ont  aucun degr le sens de la loi;
ils vivent dans l'accident. C'est un tat d'esprit que l'on est convenu
d'appeler infrieur; et c'est juste, quoique la notion d'une loi rigide
soit aussi fausse et aussi dangereuse que sa ngation mme. Il n'y a
d'absolument ncessaires que les lois naturelles; elles ne pourraient
diffrer, et elles ne peuvent changer. S'il s'agit de l'volution
sociale et politique des peuples, non seulement il n'y a plus de lois
ncessaires, mais il n'y a mme plus de lois mme trs gnrales; ou
bien ces lois, se confondant avec les faits qu'elles expliquent, en
viennent  ne plus tre que de sages et honorables constatations; ou
bien encore elles constatent, quoique avec emphase, le principe mme
du mouvement. Donc les empires naissent, croissent et meurent; les
combinaisons sociales sont instables;  diffrentes poques les groupes
humains ont des forces diffrentes de cohsion; des affinits nouvelles
apparaissent et se propagent: voil de quoi crire un trait de
mcanique sociale, si l'on ne tient pas rigoureusement  conformer sa
philosophie  la ralit des catastrophes inattendues. Car il faut bien
laisser  l'inattendu une place qui est quelquefois le trne tout entier
d'o l'ironie fulgure et rit. L'ide de dcadence n'est donc que l'ide
de mort naturelle. Les historiens n'en admettent pas d'autres; pour
expliquer que Byzance fut prise par les Turcs, on nous force d'couter
bruire les querelles thologiques et claquer dans le cirque le fouet des
Bleus. On va de Longchamps  Sedan, sans doute, mais on va aussi d'Epsom
 Waterloo. La longue dcadence des empires dtruits est une des plus
singulires illusions de l'histoire; si des empires moururent de maladie
ou de vieillesse, la plupart, au contraire, prirent de mort violente,
en pleine force physique, en pleine vigueur intellectuelle.

D'ailleurs l'intelligence est personnelle et on ne peut tablir aucun
rapport raisonnable entre la puissance d'un peuple et le gnie d'un
homme: ni la littrature grecque, ni les littratures du moyen ge ne
correspondent  des forces politiques stables et puissantes, grecques,
italiennes ou franaises; et c'est justement  l'heure o leur puissance
matrielle est devenue nulle que les royaumes Scandinaves se sont orns
de talents originaux. Peut-tre mme serait-on plus prs de la vrit
en dclarant que la dcadence politique est l'tat le plus favorable
aux closions intellectuelles: c'est quand les Gustave-Adolphe et
les Charles XII ne sont plus possibles que naissent les Ibsen et les
Bjoernson; ainsi encore la chute de Napolon fut comme un signal pour
la nature qui se mit  reverdir avec joie et  pousser les jets les plus
magnifiques; Goethe est le contemporain de la ruine de son pays. A ces
exemples, afin d'exercer et de satisfaire nos tendances au scepticisme
historique, il ne faut pas manquer d'opposer la preuve de ces priodes
doublement glorieuses dont le fastueux sicle de Louis XIV est le modle
vnr: aprs quoi, quelques instants de rflexion nous imposeront une
opinion assez diffrente de celle qui demeure et qui passe dans les
manuels et dans les conversations.

Bossuet le premier imagina de juger l'histoire universelle, ou ce qu'il
appelait ainsi navement, d'aprs les principes du judasme biblique: il
vit crouler tous les empires o la main de Jhovah s'tait appesantie.
C'est l'ide de dcadence explique par l'ide de chtiment. La
philosophie de Montesquieu, plus complique, est peut-tre encore plus
purile: on ne cite qu'avec une sorte de dgot un historien qui fait
commencer la dcadence de Rome  l'aurore des admirables sicles de paix
qui furent peut-tre la seule poque heureuse de l'humanit civilise.
Il faut presser la signification des mots; alors on aperoit qu'ils ne
dtiennent aucun sens et que des crivains mmorables en usrent toute
leur vie sans les comprendre. Mais si contestable ou du moins si vague
que soit l'ide gnrale de dcadence, elle est claire et arrte en
comparaison de l'ide plus restreinte de dcadence littraire.

De Racine  Vigny, la France ne produisit aucun grand pote. C'est
un fait; une telle priode est certainement une priode de dcadence
littraire; cependant il ne faut pas aller plus loin que le fait
lui-mme, ni lui attribuer un caractre absurde de logique et de
ncessit. La posie est en sommeil au XVIIIe sicle, faute de
potes; mais cette faillite n'est pas la consquence d'une trop belle
floraison antrieure; elle est ce qu'elle est et rien de plus. Si on lui
donne le nom de dcadence, on admet une sorte d'organisme mystrieux,
un tre, une femme, la Posie, qui nat, se reproduit et meurt  des
intervalles presque rguliers, selon les habitudes des gnrations
humaines, conception agrable, sujet de dissertation ou de confrence,
mais qu'il faut carter d'une discussion o l'on ne veut que faire
l'anatomie d'une ide.

Ce qui caractrise la posie du XVIIIe sicle, c'est l'esprit
d'imitation. Ce sicle est romain par l'imitation. Il imite avec fureur,
avec grce, avec tendresse, avec ironie, avec btise; il imite avec
conscience; il est chinois en mme temps que romain. Il y a des modles.
Le mot est impratif. Il ne s'agit pas qu'un pote dise l'impression
que lui fait la vie: il faut qu'il regarde Racine et qu'il escalade
la montagne. Singulire psychologie! Le mme philosophe qui ruine
en politique l'ide de respect, la recrpit et la rebadigeonne en
littrature. Il y a des critiques: pendant que Goethe crit _Werther_,
ils confrontent Gilbert avec Boileau. C'est un avilissement. Faut-il lui
chercher une cause? Cela serait vain. Vouloir expliquer pourquoi il ne
naquit aucun pote en France, que Delille[27] ou Chnier, pendant cent
ans, cela conduirait ncessairement  expliquer aussi pourquoi naquirent
Ronsard, Thophile ou Racine. On n'en sait rien et on ne peut rien
en savoir. Dpouille de son mysticisme, de sa ncessit, de toute sa
gnalogie historique, l'ide de dcadence littraire se rduit  une
ide purement ngative,  la simple ide d'absence. Cela est si naf
qu'on ose  peine l'exprimer, mais les intelligences suprieures
faisant dfaut dans une priode, le pullulement des mdiocres devient
extrmement sensible et actif, et, comme le mdiocre est un imitateur,
les poques que l'on a qualifies justement de dcadentes ne sont
autre chose que des poques d'imitation. En suprme analyse, l'ide de
dcadence est identique  l'ide d'imitation.

[Note 27: Il faut se souvenir que l'abb Delille n'est pas du tout, comme
on le croit, un pote de l'Empire. Presque tous ses pomes et sa gloire,
datent de l'ancien rgime.]


                                     II

Cependant, s'il s'agit de Mallarm et d'un groupe littraire, l'ide
de dcadence a t assimile  son ide contraire,  l'ide mme
d'innovation. De tels jugements nous ont frapps, hommes de ces annes,
sans doute parce que nous tions mis en cause et sottement bafous
par les critiques bien pensants; ils n'taient que la reprsentation,
maladroite et use, des sentences par lesquelles les sages de tous
les temps essayrent de maudire et d'craser les serpents nouveaux qui
brisent leur coquille sous l'oeil ironique de leur vieille mre.
La diabolique Intelligence rit des exorcismes, et l'eau bnite de
l'Universit n'a jamais pu la striliser, non plus que celle de
l'glise. Jadis un homme se levait, bouclier de la foi, contre les
nouveauts, contre les hrsies, le Jsuite; aujourd'hui, champion de la
rgle, trop souvent se dresse le Professeur. On retrouve l l'antinomie
qui surprend dans Voltaire et dans les voltairiens d'hier: le mme
homme, courageux dans le sens de la justice ou de la libert politique,
se trouble et recule s'il s'agit de nouveaut ou de libert littraire;
arriv  Tolsto et  Ibsen, ayant fait une allusion  leur gloire, il
ajoute (en note): Sont-ce l des gloires bien tablies, celle d'Ibsen
surtout? La question de savoir si l'auteur des _Revenants_ est
un mystificateur ou un gnie n'est pas rsolue  l'heure o nous
sommes[28]. Telle est, en face de l'indit, du non encore vu ni lu,
l'attitude d'un crivain qui, dans le livre mme d'o cette note
est tire, prouve une bonne indpendance de jugement; il est inutile
d'ajouter que les dcadents y sont,  tout propos, moqus. Comment,
aprs cela, s'tonner de la lourde raillerie de tels moindres esprits?
Une manire nouvelle de dire les ternelles vrits humaines est d'abord
pour les hommes, et surtout pour les hommes trop instruits, un scandale.
Ils ressentent une sorte d'effroi; pour reprendre leur assurance,
ils ont recours  la ngation, aux injures ou  la drision. C'est
l'attitude naturelle de l'animal humain devant le danger physique.
Mais comment en est-on arriv  considrer comme un pril toute relle
innovation en art ou en littrature? Pourquoi surtout cette assimilation
est-elle une des maladies particulires  notre temps, et peut-tre la
plus grave, puisqu'elle tend  restreindre le mouvement et  contrarier
la vie?

[Note 28: M. Stapfer, _Des Rputations littraires._ Paris, 1891.]

Pendant des annes, Delacroix, Puvis de Chavannes, si divers de gnie,
furent berns et refuss par les jurys. Sous les prtextes videmment
contradictoires, un motif unique se dcouvre: l'originalit. Par une
oeuvre o presque plus rien ne s'aperoit des mthodes antrieures, qui
ne se rattache pas immdiatement  quelque chose de connu et de dj
compris, les gardiens de l'art se sentent menacs; ils rpondent  la
provocation chacun selon leur temprament. Les formules changent aussi
selon les priodes: au XVIIIe sicle, la non-imitation tait
qualifie de faute contre le got, et c'tait grave au temps o Voltaire
rigeait un temple, qui n'tait qu'un dicule,  ce dieu badin; jusqu'
ces dernires semaines et depuis quelque dix ans, les artistes et les
crivains rebelles  dmarquer les matres furent stigmatiss soit
de dcadents, soit de symbolistes. Cette dernire injure a fini par
prvaloir, tant verbalement plus obscure et par consquent plus facile
 manier; elle contient d'ailleurs, exactement comme la premire, l'ide
abhorre de non-imitation.

On a dit, il y a dj longtemps, bien avant que M. Tarde ait dvelopp
sa philosophie sociale: L'imitation rgit le monde des hommes, comme
l'attraction celui des choses. Dans le domaine particulier de l'art et
de la littrature, cette loi est trs sensible. L'histoire littraire
n'est, en somme, que le tableau d'une suite d'pidmies intellectuelles.
Certaines furent brves. La mode change ou dure selon des caprices
impossibles  prvenir et difficiles  dterminer. Shakespeare n'eut
aucune influence immdiate; Honor d'Urf vivant et mort, durant un
demi-sicle, fut le matre et l'inspirateur de toute fiction romanesque;
il et rgn plus longtemps si la _Princesse de Clves_ n'avait t
l'oeuvre clandestine d'une grande dame. Le XVIIe sicle, dont une partie
de la littrature n'est que traduction et imitation, ne fut cependant
pas rebelle aux nouveauts modres et prudentes; c'est qu'alors, s'il
et t honteux de ne pas imiter les anciens--ou, chose trange, les
Espagnols, mais seuls! dans leurs fables et dans leurs phrases (Racine
tremble d'avoir crit _Bajazet_), il tait honorable de savoir donner
aux emprunts classiques un air de fracheur et d'indit.

Cependant cette littrature elle-mme devint trs rapidement classique;
il y eut une seconde source d'imitation, et comme elle tait plus
accessible, elle fut bientt la fontaine presque unique o les
gnrations vinrent boire et prier et dlayer leur encre. Boileau, avant
de mourir, put se voir dieu. Ds que Voltaire sait lire, il lit Boileau.
Le principe de l'imitation va rgir dsormais la littrature franaise.

Si l'on nglige les accidents--quoique mmorables--ce principe est
demeur trs puissant et si bien compris,  mesure que l'instruction
se rpand, qu'il suffit  un critique de le faire intervenir pour qu'un
lecteur honteux rejette l'oeuvre nouvelle qui le rafrachissait. Ainsi
les feuilletonnistes ont russi  empcher l'acclimatation en France
de l'oeuvre d'Ibsen; ainsi les drames en vers, oeuvre d'imitation par
excellence, russissent maintenant jusque sur les thtres du boulevard!
Ces faits de thtre, toujours trs grossis par la rclame, illustrent
bien une thorie.

L'ide d'imitation est donc devenue l'ide mme d'art ou de littrature.
On ne conoit pas plus un roman nouveau qui ne soit la contre-partie ou
la suite d'un roman prexistant que l'on ne conoit des vers sans rime
ou dont les syllabes ne seraient pas comptes une  une avec scrupule.
Quand de telles innovations cependant se produisirent, altrant tout 
coup l'aspect coutumier du paysage littraire, il y eut de l'moi parmi
les experts; pour cacher leur gne, ils se mirent  rire (troisime
mthode); ensuite, ils profrrent des jugements: puisque ces choses,
ces proses et ces pomes, ne sont pas ordonnes  l'imitation des
dernires littratures ou des oeuvres clbres par les manuels, elles
doivent provenir d'une source anormale, car elle ne nous est pas
familire,--mais laquelle? Il y eut des tentatives d'explication au
moyen du prraphalisme; elles ne furent pas dcisives; elles furent
mme un peu ridicules, tant l'ignorance tait de tous cts profonde et
invulnrable. Mais vers ces annes-l un livre parut qui soudain claira
les intelligences. Un parallle inexorable s'imposa entre les potes
nouveaux et les obscurs versificateurs de la dcadence romaine vants
par des Esseintes. L'lan fut unanime et ceux mmes que l'on dcriait
acceptrent le dcri comme une distinction. Le principe admis, les
comparaisons abondrent. Comme nul, et pas mme des Esseintes,
peut-tre, n'avait lu ces potes dprcis, ce fut un jeu pour tel
feuilletoniste de rapprocher de Sidoine Apollinaire, qu'il ignorait,
Stphane Mallarm qu'il ne comprenait pas. Ni Sidoine Apollinaire ni
Mallarm ne sont des dcadents, puisqu'ils possdent l'un et l'autre, 
des degrs divers, une originalit propre; mais c'est pour cela mme que
le mot fut justement appliqu au pote de _l'Aprs-midi d'un Faune_, car
il signifiait, trs obscurment, dans l'esprit de ceux-l mmes qui en
abusaient: quelque chose de mal connu, de difficile, de rare, de
prcieux, d'inattendu, de nouveau.

Si, au contraire, on voulait redonner  l'ide de dcadence littraire
son sens vritable et vritablement cruel, ce n'est plus Mallarm qu'il
faudrait nommer, on s'en doute, ni Laforgue, ni tel symboliste dont la
carrire se poursuit. Le dcadent de la littrature latine, ce n'est ni
Ammien Marcellin, ni S. Augustin, qui, chacun  leur manire, se
faonnent une langue; ce n'est ni S. Ambroise, qui cre l'hymne, ni
Prudence, qui imagine un genre littraire, la biographie lyrique[29]. On
commence  tre plus clment pour la littrature latine de la seconde
priode; las peut-tre de la ridiculiser sans la lire, on a commenc de
l'entr'ouvrir. Cette notion si simple sera prochainement admise: qu'il
n'y a pas, en soi, un bon latin et un mauvais latin; que les langues
vivent et que leurs changements ne sont pas ncessairement des
altrations; qu'on pouvait avoir du gnie au VIe sicle comme au IIe, et
au XIe comme au XVIIIe; que les prjugs classiques sont une entrave au
dveloppement de l'histoire littraire et  la connaissance totale de la
langue elle-mme. Mieux connus, les potes de la bibliothque de
Fontenay n'auraient servi  baptiser un mouvement littraire que si l'on
avait voulu comparer, tche ardue et un peu absurde, des novateurs
idalistes  des novateurs chrtiens.

[Note 29: Genre qui a dgnr jusqu' devenir la complainte. Mais la
complainte a eu sa belle priode. Le plus ancien pome de la langue
franaise est une complainte, et prcisment inspire par un des pomes
de Prudence.]


                                   III

N'ayant voulu ici qu'essayer l'analyse historique (ou anecdotique) d'une
ide et indiquer, par un exemple un peu tendu, comment un mot en arrive
 ne plus avoir que le sens qu'on a intrt  lui donner, je ne crois
pas qu'il soit ncessaire d'tablir minutieusement en quoi Stphane
Mallarm mrita la haine ou la raillerie.

La haine est reine dans la hirarchie des sentiments littraires; la
littrature est peut-tre avec la religion la passion abstraite qui
secoue le plus violemment les hommes. Sans doute, on n'a pas encore vu
de guerres littraires comme il y a eu--mettons autrefois--des guerres
religieuses; mais c'est parce que la littrature n'est encore jamais
descendue brusquement jusque dans le peuple; quand elle parvient l,
elle a perdu sa force explosive: il y a loin de la premire d'_Hernani_
au jour o l'on vend Victor Hugo en livraisons illustres. Pourtant, on
se figure assez bien une mobilisation du sentimentalisme allemand contre
l'humour anglais ou l'ironie franaise: c'est parce qu'ils ne se
connaissent pas que les peuples se hassent peu: une alliance finit
toujours, quand on a bien fraternis, par des coups de canon.

La haine qui poursuivit Mallarm ne fut jamais trs amre, car les
hommes ne hassent srieusement, mme en littrature, que lorsque des
intrts matriels viennent un peu corser la lutte pour l'idal; or il
n'offrait aucune surface  l'envie et il supportait comme des ncessits
inhrentes au gnie l'injustice et l'injure. On ne gouaillait donc, sous
un prtexte d'obscurit, que la supriorit seule et toute nue de son
esprit. Les artistes, mme dprcis par les instinctives cabales,
obtiennent des commandes, gagnent de l'argent; les potes ont la
ressource des longues critures dans les revues et dans les journaux:
certains, comme Thophile Gautier, y gagnrent leur vie; Baudelaire y
russit mal, et Mallarm plus mal encore. C'est donc au pote dpouill
de tout ornement social que s'adressa le sarcasme.

Il y a au Louvre, dans une collection ridicule, par hasard une
merveille, une Andromde, ivoire de Cellini. C'est une femme effare,
toute sa chair, trouble par l'effroi d'tre lie: o fuir? et c'est la
posie de Stphane Mallarm. Emblme qui convient encore, puisque, comme
le ciseleur, le pote n'acheva que des coupes, des vases, des coffrets,
des statuettes. Il n'est pas colossal, il est parfait. Sa posie ne
reprsente pas un large trsor humain tal devant la foule surprise;
elle n'exprime pas des ides communes et fortes, et qui galvanisent
facilement l'attention populaire engourdie par le travail; elle est
personnelle, replie comme ces fleurs qui craignent le soleil; elle n'a
de parfum que le soir; elle n'ouvre sa pense qu' l'intimit d'une
pense cordiale et sre. Sa pudeur, trop farouche, se couvrit de trop de
voiles, c'est vrai; mais il y a bien de la dlicatesse dans ce souci de
fuir les yeux et les mains de la popularit. Fuir, o fuir? Mallarm se
rfugia dans l'obscurit comme dans un clotre; il mit le mur d'une
cellule entre lui et l'entendement d'autrui; il voulut vivre seul avec
son orgueil. Mais c'est l le Mallarm des dernires annes, lorsque,
froiss, mais non dcourag, il se sentit atteint de ce dgot des
phrases vaines qui jadis avait aussi touch Jean Racine; lorsqu'il cra,
pour son usage propre, une nouvelle syntaxe, lorsqu'il usa des mots
selon des rapports nouveaux et secrets. Stphane Mallarm a relativement
beaucoup crit, et la plus grande partie de son oeuvre n'est entache
d'aucune obscurit; mais, dans la suite et la fin,  partir de la _Prose
pour des Esseintes_, s'il y a des phrases douteuses ou des vers
irritants, un esprit inattentif et vulgaire redoute seul d'entreprendre
une conqute dlicieuse. Il y a trop peu d'crivains obscurs en
franais; ainsi nous nous habituons lchement  n'aimer que des
critures aises, et bientt primaires. Pourtant il est rare que les
livres aveuglment clairs vaillent la peine d'tre relus; la clart,
c'est ce qui fait le prestige des littratures classiques et c'est ce
qui les rend si clairement ennuyeuses. Les esprits clairs sont
d'ordinaire ceux qui ne voient qu'une chose  la fois; ds que le
cerveau est riche de sensations et d'ides, il se fait un remous et la
nappe se trouble  l'heure du jaillissement. Prfrons, comme X. Doudan,
les marais grouillants de vie  un verre d'eau claire. Sans doute, on a
soif, parfois; eh bien, on filtre. La littrature qui plat aussitt 
l'universalit des hommes est ncessairement nulle; il faut que, tombe
de haut, elle rejaillisse en cascade, de pierre en pierre, pour enfin
couler dans la valle  la porte de tous les hommes et de tous les
troupeaux.

Si donc on entreprenait une tude dcisive sur Stphane Mallarm, il
ne faudrait traiter la question d'obscurit qu'au seul point de vue
psychologique, parce qu'il n'y a jamais d'absolue obscurit littrale
dans un crit de bonne foi. Une interprtation sense est toujours
possible; elle changera selon les soirs, peut-tre, comme change, selon
les nuages, la nuance des gazons, mais la vrit, ici et partout, sera
ce que la voudra notre sentiment d'une heure. L'oeuvre de Mallarm est
le plus merveilleux prtexte  rveries qui ait encore t offert aux
hommes fatigus de tant d'affirmations lourdes et inutiles: une posie
pleine de doutes, de nuances changeantes et de parfums ambigus, c'est
peut-tre la seule o nous puissions dsormais nous plaire; et si le mot
dcadence rsumait vraiment tous ces charmes d'automne et de crpuscule,
on pourrait l'accueillir et en faire mme une des clefs de la viole:
mais il est mort, le matre est mort, la pnultime est morte.

1898.




                                    V


                            UNE RELIGION D'ART

                                    I

A une poque o presque toute la sensibilit, presque toute la foi,
presque tout l'amour se sont rfugis dans l'art, et o, par surcrot,
ce mot, jadis mystrieux et pur, se trouve compromis en plus d'une
aventure, il nous manquait videmment,  ct de la religion de l'art,
la religion d'art: l'invention est rcente et due  M. Huysmans; elle
est curieuse et peut servir de prtexte  quelques rflexions.

Tout d'abord, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui d'art religieux, la
tentative d'union entre la religion et l'art ne pouvait se faire
qu'au moyen de l'archologie. _La Cathdrale_ est donc, comme tous les
derniers livres du mme auteur, depuis _A Rebours_, un roman didactique.
Le genre n'est pas nouveau, il a t de tout temps cultiv par les
crivains chez lesquels le got du savoir n'a pas entirement tu
l'imagination; ou qui, incapables d'user alternativement de leurs
lectures et de leurs inventions, se rsignent  entremler la fiction et
le document; ou encore qu'un besoin de proslytisme porte  choisir pour
messager d'un enseignement, d'une morale, de vrits peu amnes, la nef
des Argonautes ou le cheval des Quatre Fils Aymon. Il y a un peu de ces
trois causes dans le didactisme invtr de M. Huysmans; mais surtout,
si, lorsqu'il crit ses livres, il n'y mettait pas ses lectures, il
n'aurait rien  y mettre; chez lui l'imagination est plutt soutenue
que dcourage par le document; sans ce cordial elle tomberait vite aux
rcriminations d'_A vau l'eau_, roman que la moelle de quelque vieux
trait de cuisine suffirait peut-tre  rendre tout  fait reprsentatif
d'un caractre. Que M. Folantin, entre deux repas vagues, mdite sur une
page du Cuisinier royal ou du Paticier Franois, et nous avons un
livre du type mme de _la Cathdrale_. Sur les seize chapitres de ce
dernier roman, deux commencent et trois finissent par des considrations
de mnage ou de cuisine. Ses tentatives d'rudition ne pouvaient donc
influencer que trs heureusement M. Huysmans en lui montrant, dans les
livres, ce qu'il aurait toujours t incapable de trouver dans la vie:
l'oubli, au moins accidentel, des vulgaires ennuis de la vie.

La plupart des romans didactiques pchent galement par l'insuffisance
et par l'inexactitude. A l'insuffisance, il faut se rsigner; un roman
n'est pas un trait. Si, dans _A Rebours_, au lieu de se borner 
rsumer, en une phrase pittoresque et juste, les apprciations motives
et savantes des deux premiers volumes d'Ebert, le romancier avait pass
deux ans  lire lui-mme les potes qu'il vantait, l'abondance des
documents l'et peut-tre inclin  donner  cette partie de son livre
une ampleur dsagrable; et si, pour crire l'histoire de Gilles de
Rais, il lui avait fallu compulser lui-mme les archives, dchiffrer les
originaux du procs, _L-bas_ serait peut-tre encore sur le chantier.
L'insuffisance de la documentation dans un roman didactique ou
historique est donc une des conditions de l'excution mme du roman et,
d'autre part, ce qu'on y perd de science ou d'histoire, l'art peut le
compenser si bien que le lecteur le plus exigeant s'y trouve satisfait;
c'est ce qui arriva pour _L-bas_, o il y a des chapitres admirables,
suprieurs par la puissance de l'incantation verbale aux pages trop
dclamatoires de _la Sorcire_. L'inexactitude serait un dfaut plus
grave; M. Huysmans, appuy sur des rudits srieux, s'en est presque
toujours gar jusqu'ici; mais, et c'est l le danger du mlange de
la science et de l'imagination, on ne sait pas toujours o finit
l'exactitude et o commence la fantaisie. Que d'hystriques abbs, que
de femmes folles de leurs nerfs se sont laiss prendre au ralisme
du fameux tableau de la Messe Noire, entirement tir cependant d'une
imagination, alors satanique. Il est  peine besoin d'affirmer
que jamais d'aussi grotesques et d'aussi excrables crmonies
n'ordonnrent, en aucun temps ni en aucun pays, leurs farandoles
obscnes et sacrilges.

Le sabbat, qui n'exista jamais que dans les cerveaux hallucins des
pauvres sorcires, se droulait selon des liturgies trs diffrentes et
surtout malpropres; il ne reut le nom de Messe Noire que par quivoque,
puisque la vraie Messe Noire, telle qu'elle fut encore dite sur le
corps nu de la Montespan, tait une crmonie de conjuration, absolument
secrte, et dont le secret seul garantissait l'efficacit. La fantaisie
de M. Huysmans, si elle a eu, car la crdulit du public est illimite,
certaines consquences pnibles, n'en tait pas moins tout  fait
lgitime; le romanesque est  sa place dans un roman: attendre, pour
raconter un chanoine Docre, de rencontrer en chemin son vritable frre
diabolique, on ne peut vraiment pas exiger cela, mme d'un romancier
didactique.

Avec _la Cathdrale_, aucune surprise de ce genre n'tait  craindre; la
fantaisie n'a aucune place dans ce roman; elle y en a trop peu. Quant
aux inexactitudes qu'on y peut relever en assez grand nombre, elles sont
presque toutes d'un genre particulier, du genre ecclsiastique. L'auteur
n'avait pas besoin de nous informer qu'il s'est, pour ce livre,
document prs de moines, de prtres et en des livres pieux; cela est
vident.


                                    II

Pour crire _En Route_ et _la Cathdrale_, il faut tre catholique, non
seulement de naissance et de baptme, mais de foi et de moeurs. Il y a
donc aujourd'hui mme une littrature catholique, une littrature qui
n'existerait pas sans crivains catholiques. S'agit-il d'anomalies, ou
sommes-nous en prsence de faits tout  fait logiques, raisonnables,
lis  un pass immdiat? Je ne crois pas qu'il y ait aucune singularit
 tre catholique en un sicle o le furent presque tous les plus
excellents potes et quelques-uns des plus grands crivains, de
Chateaubriand  Villiers de l'Isle-Adam. Que cette croyance ne semble
pas correspondre  l'orientation prsente des intelligences, cela est
clair, mais une attitude n'est-elle acceptable que conforme  l'attitude
gnrale? D'ailleurs, si on peut faire l'anatomie d'une croyance ou
d'une conviction, il est impossible et illgitime d'aller plus loin.
L'excommunication n'est pas un geste philosophique.

Je crois que le catholicisme, en France, fait partie de la tradition
littraire.

Le catholicisme est le christianisme paganis. Religion  la fois
mystique et sensuelle, il peut satisfaire, et il a satisfait uniquement,
pendant longtemps, les deux tendances primordiales et contradictoires de
l'humanit, qui sont de vivre  la fois dans le fini et dans
l'infini, ou, en termes plus acceptables, dans la sensation et dans
l'intelligence.

Depuis Constantin jusqu' la Renaissance, le catholicisme a dvelopp
normalement les deux principes qui le constituent et, sans
l'intervention de Luther, il est trs probable que le principe paen,
d'art et de beaut, et acquis autant de force que le principe
vanglique, de renoncement et de mortification. Lon X et Jules II
pouvaient vraiment se glorifier du nom de _Pontifex maximus_; ils
taient vraiment  la fois le successeur de saint Pierre et le
successeur du grand-prtre de Jupiter Capitolin: Luther et Calvin, les
grands affirmateurs de l'vangile, les durs sectateurs de saint Paul,
les ennemis de Rome et de la gloire romaine, entranrent toute la
chrtient dans leurs erreurs tristes; le catholicisme, se niant
lui-mme, accepta le sacrifice d'un de ses lments naturels; il
dtruisit lui-mme l'un de ses principes de vie, et, vaincue, l'glise
devint peu  peu ce qu'elle est aujourd'hui, un protestantisme
hirarchis, aussi froid, aussi haineux de tout art et de toute beaut
sensible, mais d'intelligence moins librale, peut-tre, plus
recroqueville encore, soumise  la fois  un pass qu'elle respecte
sans l'aimer, et  un prsent qui pouvante sa dcrpitude.

En France, au XVIIe sicle, la raction contre le
protestantisme se fit dans un paganisme moyen, lgant et superficiel;
aprs la crise jansniste, il y eut une nouvelle raction de la libert,
mais elle se fit dans la dbauche et dans la littrature galante; le
moment philosophique fut bref et sans influence populaire; aprs la
priode d'abtissement sentimental provoqu par les ridicules disciples
de Jean-Jacques, Chateaubriand retrouva d'un seul coup le catholicisme,
le moyen ge et la tradition. Tout le sicle est domin par ce grand
fait littraire.

Littraire, car il ne s'agit mme pas de supposer lgitime le droit
unique  la vrit absolue qu'une religion proclame. Il ne s'agit pas
de vrit. En Grce, la vraie religion tait la religion des temples.
En France, la vraie religion est la religion des clochers. Autour du
clocher sous lequel on prie, les danses lupercales signifient que les
dieux n'ont cd au Christ que la moiti de leur royaume. Un jeune pote
catholique a appel la sainte Vierge cette belle nymphe, voil la
vraie tradition du catholicisme populaire. Aucune religion n'est jamais
morte, ni ne mourra jamais; celle dont le nom s'abolit revit dans celle
qui resplendit au grand jour. En plusieurs temples d'Italie, on ne
prit mme pas le soin, au Ve sicle, de changer les statues
vnres, et Dmter nourrice devint tout naturellement une Vierge 
l'enfant[30]: en quelques autres, mme en Gaule, on garda le nom du
dieu avec la statue de jadis et le culte, chang dans la croyance des
prtres, demeura immuable dans la croyance du peuple. Vnus est toujours
aime sous le vocable de sainte Venise, que l'imagerie reprsente toute
nue avec seulement un ruban autour des reins[31]. Exemple admirable de la
persvrance du peuple! Ozanam a parfaitement dmontr qu'au moment o,
par un coup d'tat, le christianisme devint la religion officielle de
l'Empire, le paganisme tait encore plein de force et de vie; de l
son influence sur la religion nouvelle qui, ne pouvant le dtruire,
l'absorba sans mme le transformer. Cependant, ds les premiers sicles,
il y eut dans l'glise un parti trs oppos  ce qu'on appelait, sans en
comprendre l'importance, les superstitions populaires; c'tait le parti
vanglique, qui ne devait entirement triompher, dans l'Europe du Nord,
qu'avec la Rforme[32].

[Note 30: Voyez la figure 1295 du Dictionnaire de Saglio.]

[Note 31: Dureau de la Malle, _Mmoire sur sainte Venise_, lu 
l'Acadmie des Inscriptions.]

[Note 32: Le paganisme est rest traditionnel, notamment  Paris, dans
certaines familles, o, dit-on, les libations et les sacrifices
d'animaux sont encore en usage. Mais ceci pourrait bien ne remonter
qu'au XVIIIe sicle.]

Le culte des saints et des dieux sanctifis engendra les glises. Les
glises catholiques, comme les temples de l'gypte ancienne, sont des
tombeaux; elles ne furent pas construites en l'honneur de Dieu seul;
leur prtexte fut presque toujours d'abriter le corps d'un bienheureux
ou d'un thaumaturge, le simulacre d'une divinit traditionnelle,  peine
rebaptise par une pit innocente. Les glises furent la ncessit
de l'art chrtien, et ainsi la nudit apostolique dut revtir l'or
des idoles et la pourpre des empereurs. Au XIIe sicle, le
paganisme est restaur dans toute sa splendeur. L'glise, partout o
la dvotion est assez riche, est devenue la cathdrale. L'Europe est
couverte de cathdrales; la prairie a toutes ses fleurs matinales et un
peuple immense, sorti de ses ruches, va de fleur en fleur, de sanctuaire
en sanctuaire, cueillant des indulgences, des rconforts, des grces,
des gurisons, la force de vivre joyeux en un sicle dur. Les bquilles
du temple d'phse s'amoncellent sous les votes de la cathdrale de
Chartres, o une belle idole, nagure apporte d'Orient, bnit les
fidles ivres et se fait vnrer sous le nom de Vierge noire. L'art
catholique, comme la religion elle-mme, est la suite naturelle et
logique de l'art paen.

On ne peut entrer ici dans le dtail, ni numrer les preuves
d'une manire de voir qui paratra peut-tre hasarde  ceux qui ne
connaissent que la surface de l'histoire; on ne peut davantage discuter
aucune des opinions reues, mais cette affirmation des partielles
origines paennes du catholicisme ne nous fait pas mconnatre, on s'en
doute, ce que l'vangile, les pres de l'glise, saint Benot et ses
moines apportrent de nouveau et de purement spirituel dans l'ide
religieuse; cependant, et mme sur ce point, il faudrait tudier
les Alexandrins et comprendre que le mysticisme, qui a pris dans le
catholicisme une forme catholique, n'est pas autre chose que celui qui
prenait, dans Proclus, une forme mythologique. Le symbolisme chrtien
n'est lui-mme qu'une transposition du symbolisme noplatonicien; on ne
sait si tel gnostique fut chrtien ou philosophe et il est difficile de
faire dans le pseudo-aropagite, la part des rveries orientales et la
part de l'enseignement patristique. L encore, dans la suite des temps,
la fusion se fit si intime que, sans le chercher et sans le vouloir, le
catholicisme spculatif s'assimila et nous a conserv un nombre infini
de notions parfaitement contradictoires avec l'esprit de l'vangile et
avec la religion de saint Paul: un christianisme pur et rejet toute
la tradition pythagoricienne; le catholicisme, fidle  son nom, nous
a transmis, au milieu de la religion du Christ,  peu prs toutes les
superstitions et toutes les thogonies orientales.

Il nous a conserv encore et transmis directement la tradition
littraire grco-romaine. Ceci est plus connu et moins contest. On sait
maintenant qu'il n'y eut pas de renaissance au XVe sicle;
on sait que, en aucun moment des sicles antrieurs, les lettres latines
n'avaient cess d'tre cultives et que Virgile fut, durant tout le
moyen ge, en Italie, en France, en Allemagne, non seulement lu, mais
vnr, non seulement comment, mais imit. Le rle des humanistes fut
cependant important: de mme que les protestants voulaient purger le
christianisme de son lment paen, les humanistes voulurent liminer
de la littrature tous les lments chrtiens. Les uns et les autres
russirent; mais, tandis que la tradition littraire a t renoue par
le romantisme, la tradition religieuse est reste brise. La littrature
n'est demeure que pendant trois sicles trangre  l'me humaine 
laquelle on substituait l'me hroque et poncive; la religion prive de
l'art paen, qui tait sa force populaire, est devenue et est reste une
philosophie de sacristie et une morale de confessionnal; elle n'a plus
d'influence sur l'esprit secret des races, qui est avide de beaut
corporelle et de magnificence; rien de trop; elle s'est fait mitoyenne
entre tout; elle est devenue le centre mdiocre de la mdiocrit
universelle.


                                    III

Cependant l'Eglise a des archives, une histoire, celle de sa beaut
passe: c'est dans cette poussire resplendissante que se rfugient
encore certaines intelligences et certains talents. Chateaubriand, pour
exhumer le catholicisme, n'eut qu' laisser son gnie se souvenir d'une
enfance jadis enivre de ftes et de lgendes; ses oeuvres historiques
et apologtiques eurent une grande influence sur le dveloppement du
romantisme franais; elles rendirent possible la grandiose archologie
de Victor Hugo, aussi bien que le sentimentalisme religieux de
Lamartine; si l'on nglige tout l'intermdiaire, on les voit, vers la
fin du sicle, aboutir selon leurs canaux,  _Sagesse_,  la trilogie
apologtique de M. Huysmans: _la Cathdrale_ essaie de refaire avec
des moyens nouveaux, plus restreints, mais plus persvrants, avec des
outils moins brillants, mais plus aigus, _le Gnie du christianisme_.
L'crivain d'aujourd'hui a lu aussi _Notre-Dame de Paris_, et aussi
quelques autres livres; il doit  Chateaubriand l'esprit apologiste; 
Victor Hugo, l'amour des pierres sculptes; aux autres, tout le reste.

L'intention apologtique de M. Huysmans est certaine, quoique discrte.
Il veut prouver qu'il y a, ou plutt qu'il y a eu, un art catholique,
symbolique et mystique, trs suprieur, surtout par l'expression, 
tous les arts profanes, antiques ou nouveaux; il tudie l'architecture,
d'aprs la cathdrale de Chartres, la peinture d'aprs les primitifs et
surtout Fra Angelico, la musique d'aprs le plain-chant grgorien, la
mystique et la symbolique, d'aprs les saints, les thologiens et les
compilateurs du moyen ge; comme centre au roman, une page de l'histoire
d'un crivain converti qui tente le renoncement et commence par vouer
tout son talent  la dfense de l'art religieux; le sentiment est
reprsent par des effusions d'amour pieux verses aux pieds de
Notre-Dame; les personnages, hormis peut-tre celui d'une servante
dvote et mystique, silhouette curieuse, sont de la psychologie la plus
rudimentaire; le directeur de conscience, l'abb Gvresin, apparat
d'une nullit extraordinaire, presque phnomnale; l'abb Plomb est
un archologue de province sans caractre particulier qu'une mmoire
baroque o se sont loges,  l'exclusion de toute notion sense,
les seules singularits de la symbolique et la seule histoire de
la cathdrale de Chartres; non moins vers dans le mme genre de
connaissances, le hros du livre, Durtal, exhibe, en plus, une me de
jeune communiant, et l'esprit sarcastique d'un critique d'art, aigre
quoique dvotieux, partial quoique renseign. Avec de tels lments le
roman devait, comme tel, tre d'un intrt nul; sa valeur littraire lui
est donne par de superbes pages descriptives, mais o la description
s'lve parfois jusqu' donner la raison des choses, au moins la raison
symbolique, au moins la raison thologique. Le clerg, s'il lit ce
livre, sera surpris de ne pas le comprendre, tout d'abord, car ses
matres lui cachent avec soin la connaissance de la beaut sensible et,
pour entendre (un peu) le symbolisme, il faut une science prliminaire
de l'art et de la nature. Il y a dans des gestes, dans des regards, dans
des draperies, telle intention secrte  la fois de beaut et de prire
qui dpasse l'ordinaire intelligence d'un sminariste gav de thologie
liguorienne. Cette partie du livre de M. Huysmans, nef autour
de laquelle se rangent les petites chapelles et plusieurs autels
privilgis, cette partie de thologie sculpturale est rellement
suprieure et, le talent rserv pour tre lou  part, il faudrait
encore admirer la patience de l'auteur, le long d'tudes compliques,
lentes et troubles, auxquelles rien ne le prparait que la foi et o,
finalement, il a dpass ses matres. Il y a aussi en tout cela un got
de beaut pure, un sensualisme mystique, qui furent catholiques, mais
qui ne le sont plus; c'est l l'innovation, ou le renouveau: heureux
d'tre devenu un bon chrtien, et peut-tre sur la voie de devenir
quelque chose de plus et de plus rare, M. Huysmans, s'il est prt 
quelques renoncements, semble mal dispos  rpudier ce qu'il y a
de paen dans le catholicisme, l'art. Par cela, son catholicisme est
presque complet; il lui manque encore, en sa mtamorphose et pour
s'adapter entirement  la vieille tradition romaine, de ne pas mpriser
la sorte d'art qui est une production naturelle du gnie humain et,
en somme, une cration d'ordre divin et surnaturel, absolument au mme
titre que l'art d'inspiration liturgique. De ce que le Couronnement
de la Vierge, de Fra Angelico, est encore suprieure  tout ce que
l'enthousiasme en voulut dire, s'ensuit-il qu'Ingres n'ait eu aucun
gnie? Tel est cependant le parti pris de l'apologiste que, pour vanter
Dieu, il dnigre la Nature et que, pour complaire  ses frres et tenter
les infidles, il exclut de la communion universelle les plus grands
esprits crateurs, s'ils n'ont pas le front marqu de la symbolique
cendre. Cette mthode n'est point indite; elle fut celle du violent et
superbe Tertullien, celle de l'autoritaire et rigoureux saint Bernard,
mais jamais celle des papes romains qui firent de Rome la double
capitale du christianisme et du paganisme et qui, peut-tre ds
les temps anciens, rangrent autour d'eux, tmoins de leur double
souverainet, les reliques des saints nouveaux et les effigies des
anciens dieux.

Il y a un art catholique; il n'y a pas d'art chrtien; le christianisme
vanglique est essentiellement oppos  toute reprsentation de la
beaut sensible, soit d'aprs le corps humain, soit d'aprs le reste de
la nature. Saint Paul ne sait pas ce que c'est qu'un temple chrtien;
encore moins, une statue chrtienne; il n'a pas la notion qu'une chose
belle puisse tre un ornement ajout  la beaut d'un coeur pur. Si un
tel christianisme s'tait dvelopp, les civilisations anciennes nous
seraient inconnues; la religion de saint Paul demandait imprativement
la destruction des temples qui sont devenus les basiliques italiennes,
le brisement des idoles, ces statues qui ont conserv dans le monde
l'ide d'un art dsintress et purement humain; la littrature profane
et t annihile comme le reste; la propagation de l'vangile et t
la propagation de la barbarie et, pour tout dire, la croix aurait t
un flau aussi affreux et aussi destructeur que le croissant; les deux
filles de la Bible auraient couvert le monde de ruines, de troupeaux et
de tentes en poil de chameau. C'tait le mtier de saint Paul de tisser
des tentes: jamais mtier ne symbolisa mieux le caractre d'un homme.
Le premier soin des chrtiens qui voulurent ramener la religion  sa
candeur premire fut l'iconoclastie la plus furieuse. Zwingle, 
Zurich, fit briser les verrires, rompre les statues, brler les missels
enlumins. En entrant dans l'glise de Tous-les-Saints,  Wittenberg,
Carlostadt cria le verset du Deutronome: Tu ne feras point d'images
tailles!, signal de dvastation immdiatement compris de la plbe qui
suivait le triste nergumne.

Je me souviens de n'avoir pu voir sans motion ce que les calvinistes
de Hollande ont fait de leurs cathdrales. Tous ceux qui sont entrs
 Saint-Laurent de Rotterdam savent que le christianisme, ds qu'il
prtend  retourner  la simplicit vanglique, se complat, non dans
l'austrit, mais dans la banalit: une salle de confrences  vitres et
 gradins, voil ce que les Barbares prtendaient faire de Notre-Dame de
Chartres. L'idal chrtien, en architecture, est tout pareil  l'idal
dmocratique: c'est le groupe scolaire, et ni l'une ni l'autre de ces
inspirations n'est capable de produire un btiment gal en beaut 
la grange o, au XIIIe sicle, les cisterciens de Lisseweghe
serraient leurs moissons[33]. Il est d'ailleurs frquent que les abbayes
cisterciennes soient, au contraire, d'une nudit presque dsole. Saint
Bernard, en rformant l'ordre de Cteaux, qui est devenu la Trappe,
n'eut aucunement l'intention de permettre le dploiement de grandioses
architectures; fidle en cela au pur esprit vanglique, il rprouva le
luxe et mprisa l'art, comme plus tard saint Franois d'Assise. Chaque
fois que le christianisme, par les moines ou par les rvolutionnaires,
voulut s'astreindre  plus de conformit avec l'enseignement
apostolique, il dut rejeter tout ce qu'il y avait de paen, de beau et,
par consquent, de sensuel dans la religion romaine. Il n'y a pas d'art
chrtien; les deux mots sont contradictoires, et voil pourquoi, mme en
un livre presque de dvotion, si l'on parle de peinture, il faut prendre
garde que mme la symbolique des tons ne prserva pas l'Angelico
d'tre avant tout un peintre, un homme qui aime la couleur et les
formes, un homme dont les yeux se rjouissent  la vue de la beaut.

[Note 33: Ce beau morceau d'architecture est figur dans les _lments
d'Archologie chrtienne_, de Reusens; Louvain, 1886, p. 496. L'auteur
dit avec raison: On voit que les constructeurs du XIIIe sicle
s'entendaient parfaitement  donner un aspect monumental mme aux
difices dont la destination n'est que secondaire.]


                                    IV

L'art catholique, l'art du moyen ge fut-il, autant que le pense M.
Huysmans, autant qu'il a cru le dcouvrir, minutieusement subjugu
par les rgles, ou plutt par les usages de la symbolique? Cela semble
inadmissible. On concdera difficilement que Fra Angelico n'employa pas
de brun dans son Couronnement parce que cette couleur, compose de noir
et de rouge, de fume obscurcissant le feu divin, est satanique; pas de
violet, pas de gris, pas d'orang: parce que le violet dit le deuil;
le gris, la tideur; l'orang, le mensonge. L'abstention du peintre
trouverait sans doute des explications moins extraordinaires. Et si les
nefs de Bourges sont au nombre de cinq et celles d'Anvers au nombre de
sept, est-ce vraiment en l'honneur des Cinq Plaies ou en l'honneur des
Sept Dons du Paraclet? Que, dans la disposition la plus ordinaire, trois
nefs et un triple portail, il y ait une allusion  la Trinit, c'est
moins invraisemblable, quoique rien ne le certifie; mais que l'on ajoute
des dtails sur la symbolique du toit, des ardoises et des tuiles;
qu'on nous affirme que, d'aprs Hugues de Saint-Victor, l'assemblage des
pierres d'une cathdrale signifie le mlange des laques et des clercs,
nous avons plutt envie de sourire que de nous compoindre, et, par
surcrot, nous serons presque indigns que l'on choisisse l'occasion
d'une citation presque absurde pour crire le nom du plus original et du
plus grand des mystiques du moyen ge[34]. En toute cette symbolique
de la cathdrale, M. Huysmans ne fait qu'une rapide allusion 
la basilique, et passe. Cependant la cathdrale gothique, par
l'intermdiaire de l'art romain, est certainement ne de la basilique,
au moins de la basilique syrienne, dont les plans furent trs
anciennement connus et imits en Gaule. Si les cathdrales sont le
dveloppement des basiliques, monuments auxquels la symbolique ne peut
s'adapter, il s'en suit que la symbolique est postrieure aux glises;
qu'elle peut en donner une explication quelquefois curieuse, mais jamais
certaine. Il en est naturellement de mme pour ce qu'on appelle le
mobilier religieux, dont l'origine est antrieure au christianisme. On
aurait bien surpris les martyrs qui refusaient d'encenser les idoles en
leur disant que l'encensoir deviendrait un instrument pieux. Peut-tre
que la signification symbolique dpartie  ces accessoires du culte fut
une sorte de baptme confr  des objets depuis longtemps en usage dans
les crmonies liturgiques des anciennes religions. On sait qu'une lampe
brlait perptuellement, dans certains temples, dans ceux de Minerve,
d'Apollon, de Jupiter Ammon; et dj l'huile devait tre pure et tire
des seules olives. La lampe ternelle tait alors le symbole du feu ou
du soleil; elle ne parle pas plus clairement aujourd'hui. Les prtres
d'Isis portaient la tonsure en couronne, comme les plus anciens moines;
on distribuait du pain bnit au nom de Minerve, qui, comme Diane,
protgeait des confrries de jeunes filles, des Enfants de Marie. Il ne
serait pas sans intrt d'tudier ces transpositions et cela vaudrait
peut-tre mieux que d'accepter, sans les expliquer, les opinions de
Mliton ou de Durand de Mende[35].

[Note 34: Les compilations sur la symbolique attribues  Hugues ne
semblent pas son oeuvre.]

[Note 35: Le _Polyhistor Symbolicus_, de Caussin (Cologne, 1631), est une
symbolique de la mythologie grco-romaine; assez hasarde, elle l'est
moins que l'trange ouvrage d'Antoine Monnier, _l'Art sacerdotal
antique, explication du sens allgorique des principaux monuments grecs
et romains du Louvre (1897)_.]

L'origine paenne du symbolisme des catacombes est certaine; c'est la
mythologie qui fournit les lments dcoratifs aux tombeaux des premiers
martyrs. Loin de tenter un art nouveau, les chrtiens acceptrent celui
qui tait alors familier  tous et, sauf le type, d'ailleurs admirable,
de l'Orante, ils n'inventrent d'abord presque rien. Les Victoires, les
Amours, la Mduse, Promthe, les Dioscures, les Saisons, Icare, Silne,
les Fleuves, Psych et l'Amour, voil des sujets que l'on rencontre
frquemment dans la dcoration des catacombes. Avaient-ils pris pour
les chrtiens un sens nouveau? On ne le croit pas. Cependant la Vigne,
funraire chez les Romains, assume dans les catacombes, o elle est
frquente, un sens tout oppos; elle reprsente la vie et le Christ,
sans doute en conformit avec le chapitre XV de l'vangile
selon saint Jean. Orphe eut de bonne heure une lgende chrtienne;
saint Augustin lui donne, comme aux sibylles, la valeur d'un prophte;
dans les catacombes, il est prfiguratif du Christ, par sa douceur, le
charme de sa voix et sa mort douloureuse. Il n'est jamais reprsent
avec Eurydice, mais seul et entour d'animaux qui coulent les sons
de sa lyre. Voil, prise sur le fait, la dformation chrtienne d'un
symbole antrieur. Peu  peu, rduit  un seul agneau comme auditoire,
Orphe s'identifia avec le Bon Pasteur, et de cette dernire figuration,
il ne resta finalement, dans la symbolique chrtienne, que l'Agneau. On
a cru que le Bon Pasteur tait une transposition de l'Apollon Criophore,
mais rien ne l'a encore prouv, quoique cela soit possible. Ainsi, dans
l'art catholique, l'ide vient du christianisme, et la figuration, du
paganisme.

M. Huysmans l'analyse avec beaucoup de soin, cette symbolique du moyen
ge, si complexe et si curieuse; mais qu'il s'agisse des btes ou des
fleurs, des couleurs ou des pierres prcieuses, il ne s'inquite
jamais du motif initial, ni de la source la plus ancienne; il oppose
srieusement l'un  l'autre des compilateurs qui ont mal copi un
manuscrit, chacun selon son ignorance propre, donnant ainsi une sorte
d'importance pieuse  des opinions bases sur une inconnaissance absolue
de la nature. Ah! que M. Huysmans est plus intressant quand il conte,
non ce qu'il a lu, mais ce qu'il a vu, quand il qualifie d'aprs ses
yeux et compare ensemble les trois bas-reliefs, de Chartres, de Dijon
et de Bourges, o sont figures les joies et les angoisses du Jugement
dernier! Quelle erreur d'avoir fait intervenir dans une oeuvre d'art
et de mysticisme, comme _la Cathdrale_, la science facile des lectures
patientes! Aprs tout ce qu'il a relev dans les bestiaires et les
volucraires, dans l'ternel _Physiologus_ du moyen ge, il reste bien
dmontr que, hors des textes originaux, la symbolique des btes ou des
plantes, qui affola l'glise jusqu'au XVIe sicle, apparat telle qu'un
amas incohrent de crances inanes: Pour lui (le pseudo-Hugues), le
vautour caractrise la paresse; le milan, la rapacit; le corbeau, les
dtractions; la chouette, l'hypocondrie; le hibou, l'ignorance; la pie,
le bavardage; la huppe, la malpropret et le mauvais renom. Et l'on
continue ainsi, en assignant  chaque bte,  chaque plante,  chaque
minral,  chaque objet cr par la main de l'homme,  chaque partie
mme du corps humain, la signification d'une vertu, d'un vice, d'une
vrit religieuse ou morale, d'un des articles de la foi. On se trouva
donc en possession d'une vritable langue hiroglyphique apte  figurer
aux yeux des affirmations lmentaires. Le langage des fleurs encore
populaire, et dont ne manquent pas d'user les coeurs trs simples, est
le dernier rsidu de la vieille symbolique. Au XVIIe sicle, le symbole
fut dtrn par l'emblme, dans la morale religieuse; par l'allgorie,
dans l'art. Jusqu'au XVIe sicle, on demeura persuad que sur cette
terre tout est signe, tout est figure, que le visible ne vaut pas ce
qu'il recouvre d'invisible; et le souci de l'art catholique fut de
faire parler la nature, de forcer le ciel et la terre  raconter la
gloire de Dieu ou  devenir les exemples et les conseillers de
l'humanit. Yves de Chartres affirme que la symbolique tait enseigne
au peuple; du moins il est probable que par les sermonaires, qui en
faisaient un usage constant, le peuple avait acquis certaines notions de
cette science confuse, contradictoire et illusoire. Les prdicateurs
expliquaient les vitraux, les fresques, les bas-reliefs; mais chacun 
sa manire, car on n'tait d'accord que sur un trs petit nombre de
sujets. Saint Bernard, vangliste svre, rprouvait les ornementations
symboliques, dont les glises et les clotres taient historis; il ne
voulait pas admettre ce langage, qui souvent s'arrtait aux yeux, sans
pntrer jusqu'au coeur. Il y a dans ses lettres,  ce propos, un
passage trs curieux:

    Que signifient cette ridicule monstruosit, cette lgance
    merveilleusement difforme, ces difformits lgantes tales aux
    yeux des frres pour les troubler sans doute dans leurs prires
    ou les distraire dans leurs lectures? Que nous veulent ces
    singes immondes, ces lions furieux, ces monstrueux centaures
    ou semi-hommes, ces tigres  la peau mouchete, ces soldats qui
    combattent, ces chasseurs qui soufflent dans leurs cors? Ici, ce
    sont des corps multiples  tte unique; l, plusieurs ttes sur
    un seul corps. C'est un quadrupde ayant une queue de serpent,
    ou un poisson portant une tte de quadrupde. Voici un animal
    dont une moiti reprsente un cheval et l'autre moiti une
    chvre; en voil un autre ayant des cornes et se terminant en
    un corps de cheval. Enfin, c'est partout une telle varit de
    formes qu'il y a plus de plaisir  lire sur le marbre que dans
    les parchemins, et que l'on passe plus volontiers les journes
     admirer tant de beaux chefs d'oeuvre qu' tudier et  mditer
    la loi divine[36].

[Note 36: Cit par Ch. Gidel. _Sur un pome grec indit intitul_: O
{~GREEK CAPITAL LETTER PHI~}{~GREEK CAPITAL LETTER GAMMA~}{~GREEK
CAPITAL LETTER SIGMA~}{~GREEK CAPITAL LETTER IOTA~}{~GREEK CAPITAL
LETTER OMICRON~}{~GREEK CAPITAL LETTER LAMDA~}{~GREEK CAPITAL LETTER
OMICRON~}{~GREEK CAPITAL LETTER GAMMA~}{~GREEK CAPITAL LETTER
OMICRON~}{~GREEK CAPITAL LETTER SIGMA~} (Annuaire de l'Association des
tudes grecques, 1873).]

On a reconnu dans cette description quelques-uns des _dubia animalia_
si consciencieusement dcrits dans les bestiaires et figurs dans les
cathdrales, le Tragelaphus, le Gryphe, l'Ixus, le Myrmcolon,
le Phnix, les Faunes, les Satyres, les Sirnes, les Lamies, les
Onocentaures, la Licorne. D'accord, non plus avec la tradition et avec
Samuel Bochart (dans son _Hierozoicon_ ou Faune Sacre), mais avec
l'interprtation rationaliste, M. Huysmans identifie ces monstres, la
plupart mentionns par la Bible, avec les vulgaires fauves de l'Orient.
Croyons fermement aux Gryphes et aux Lamies; c'est plus amusant et
peut-tre plus sr. Croyons  la Gorgone de saint piphane, le plus
ancien des pasteurs de chimres sacres: la Gorgone ressemble  une
belle femme; ses cheveux blonds se terminent en tte de serpents. Toute
sa personne est pleine de charme, mais la vue de sa figure donne la
mort. Au temps de sa fureur, d'une voix harmonieuse, elle appelle  elle
le lion, le dragon, les autres animaux; pas un ne se rend  son appel.
Enfin, elle invite l'homme. Celui-ci s'engage  s'approcher d'elle,
si elle veut bien cacher sa tte; elle le fait: on en profite pour la
prendre. Avec elle on tue les lions et les dragons. Alexandre avait
avec lui la Gorgone Scylla...[37]. Elle est le symbole du pch et de la
tentation.

[Note 37: _Op. cit._, p. 222. Le texte grec commence ainsi: {~GREEK
CAPITAL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER
RHO~}{~GREEK SMALL LETTER PHI~}{~GREEK SMALL LETTER ETA WITH
TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK
SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~} {~GREEK SMALL LETTER
PI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER
RHO~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}{~GREEK SMALL
LETTER FINAL SIGMA~} {~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER
EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER
TAU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL
LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~} {~GREEK SMALL LETTER
THETA~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL
LETTER IOTA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL
LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER
GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK
SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH TONOS~}{~GREEK
SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}.

Il ne parut pas suffisant aux exgtes trop pieux du moyen ge
d'interprter symboliquement la nature entire et quelques merveilles
apocryphes; on soumit  ce traitement la mythologie grco-latine.
C'tait fort difiant et un pome tel que celui de Philippe de Vitry
(XIVe)[38],_Roman des Fables Ovide le Grand_, eut sans doute
un certain succs. Philippe a au moins le mrite de l'invention; il est
original  sa manire; nous sommes surpris que M. Huysmans n'ait
pas donn un aperu de ses imaginations, bien faites cependant pour
dsinfecter le latin du paganisme, qui empestait la luxure, puait un
affreux mlange de vieux bouc et de rose[39]. Asperges d'eau bnite,
les Mtamorphoses d'Ovide deviennent innocentes, et rconfortantes pour
les mes inquites; c'est une nouvelle Bible offerte  notre ferveur.
Voici le tableau rectifi de Diane et Acton: Diane symbolise la Sainte
Trinit; le Cerf, Jsus-Christ; Acton, Jsus-Christ incarn; et les
Chiens, les Juifs. Dans l'anecdote d'Apollon chez Admte, Apollon est
encore le Christ; Mercure reprsente les Docteurs; les troupeaux, les
Chrtiens; la houlette, la crosse piscopale; la lyre  sept cordes
signifie  la fois les sept articles du Credo, les sept sacrements et
les sept vertus. L'pisode d'Ariste est interprt ainsi: Jsus-Christ
est le taureau et les aptres sont les abeilles. Biblis, amoureuse de
son frre, puis change en fontaine, c'est la Sapience divine; Cadmus,
le frre qui la rebute, c'est encore le peuple Juif. La Gentilit est
dite par Pallas; l'glise, par Phdre et par Atalante; Satan, par le
serpent Python et par Vulcain; la Jude, par Cphale et par Callisto.

[Note 38: Ne pas le confondre avec Jacques de Vitry (XIIIe sicle),
mystique, sermonaire et historien, qui a d'ailleurs trait, mais en
latin, des sujets analogues dans son histoire des Croisades. Jacques de
Vitry, qui voyagea en Orient et qui savait le grec, a pu consulter des
manuscrits byzantins et recueillir les traditions orales. Aprs lui la
lgende des btes ne fait plus aucune acquisition.]

[Note 39: _La Cathdrale_, p. 464.]

Plus anciennement, on avait retrouv les douze Aptres dans les douze
signes du Zodiaque; mais cette opinion fut combattue et chaque signe
fut pli  figurer: le Scorpion, Satan; le Sagittaire, Jsus-Christ
triomphant; le Capricorne, le Pnitent; le Lion, le Mchant; le Cancer,
l'Hrsie; le Taureau, le Sacrifice divin. La prsence d'un signe
appel Virgo, dans une nomenclature aussi ancienne, servit longtemps
d'argument apologtique, ainsi que certains vers de Virgile et la
littrature, compltement apocryphe, des sibylles.

M. Huysmans cite une symbolique du corps humain, d'aprs Mliton[40];
elle n'est pas trs curieuse; en voici une autre, tire du _Livre de la
Discipline de l'Amour divine_ (1519):

    Moult noble et digne est la crature humaine, laquelle, selon
    l'me, est image et semblance de toutes cratures. Le chef rond
    et clos par dessus, o sont les sens corporels figure le ciel;
    et les yeux reprsentent le soleil et la lune et les autres sens
    les toiles. Et comme est le monde gouvern par et selon les
    sept plantes du ciel, aussi il y a au chef humain sept trous,
    entres et issues, pour gouverner le corps sensiblement: deux
    s yeux, deux aux oreilles, deux au nez et un  la bouche,
    par lesquelles l'me fait ses oprations corporelles et
    spirituelles. Des quatre lments, appert plus la clart du feu
    s yeux, l'air en la poitrine, l'eau au ventre et la terre s
    jambes. Les os du corps humain sont reprsentation et figure
    des cratures qui ont tre et non vie ni sens, comme pierres et
    mtaux. Les ongles des pieds et des mains, et les cheveux qui
    croissent et dcroissent insensiblement signifient les cratures
    qui ont tre et vie vgtative, lesquelles sont insensibles
    comme plantes et herbes. Le corps humain est figure et
    reprsentation du grand monde, et il est image et expresse
    semblance de Dieu crateur et de toute crature.

[Note 40: Saint Mliton, vque de Sardes, vcut au IIe sicle et fut un
des grands thologiens grecs. On lui attribuait une _Clef de la sainte
criture_: cet ouvrage apocryphe, invoqu par l'abb Auber dans son
grand ouvrage sur le _Symbolisme_, est galement cher  l'auteur de _la
Cathdrale_. Il est peu probable qu'une compilation o l'on disserte sur
la symbolique des glises gothiques ait pour auteur un vque grec du
IIe sicle; cependant M. Huysmans crit, aprs avoir cit Durand de
Mende (XIIIe sicle): Suivant d'autres symbolistes de la mme poque,
tels que saint Mliton, vque de Sardes, et le cardinal Pierre de
Capoue, les tours reprsentent la Vierge Marie...]

L'poque de l'agonie du symbolisme fut aussi celle de sa plus curieuse
dmence; je veux donner encore, car il est bon de connatre comment
finissent les modes les plus longues et les coutumes les plus
caractristiques, un aperu du _Quadragsimal spirituel_, imprim en
1520; c'est un livre qui, sans doute, fut difiant: La salade qu'on
mange en carme,  l'entre de table, c'est la parole de Dieu, qui doit
nous donner apptit et courage. L'huile de douceur et le vinaigre
d'aigreur, qu'on met par parties gales dans la salade, sont l'image de
la misricorde et de la justice divines. Les fves frites reprsentent
la confession. Il faut, pour bien cuire, que les fves trempent dans
l'eau; il faut que le pnitent se trempe dans l'eau de mditation. Les
pois, qui ne cuisent bien que dans l'eau de rivire, sont l'emblme de
la pnitence, qui doit tre accompagne de la contrition vritable. La
pure, qui pare bien les dners de carme et qui se passe sur l'tamine,
c'est l'image de la rsolution de s'abstenir de pch. La lamproie,
poisson excellent et d'un prix lev, c'est la rmission des pchs; il
faut le payer en rendant tout ce qu'on retient injustement, en tant
toute rancune du coffre du coeur.

    ... Sinon vous ne mangerez cette lamproye dignement avec son
    sang, duquel est faite la bonne sauce, c'est  savoir le
    mrite de la passion... Par le safran qui doit estre mis en tous
    potages, sauces et viandes quadragsimales, s'entend la joie de
    paradis, laquelle nous devons penser en toutes nos oprations,
    odorer et assortir. Sans le safran nous n'aurons jamais bonne
    pure, bons pois passs, ni bonne sauce; pareillement, sans
    penser aux joies de paradis, ne pouvons avoir bons potages
    spirituels.

Ce morceau aurait trouv tout naturellement sa place parmi les propos de
table et les allusions culinaires dont M. Huysmans n'a pas ddaign
de larder sa _Cathdrale_, et il vaut bien la recette, d'ailleurs
favorable, du pissenlit aux lardons[41].

[Note 41: _La Cathdrale_, p. 438.]

En somme, la symbolique, au cours de ces longues, un peu trop longues
pages, est traite d'une faon satisfaisante et avec une rudition bien
faite pour blouir le lecteur dvot aussi bien que l'indiffrent. Le
dvot ecclsiastique sera mme flatt de quelques erreurs d'un autre
ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicit de l'glise des
Gaules, sur saint Denys l'Aropagite, toutes questions autour desquelles
le clerg dispute avec pret et que M. Huysmans rsout dans le sens
qui sera le plus agrable aux curs archologues. Il est entendu que
les vierges noires, telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine
druidique: Bien avant que la fille de Joachim ft ne, les Druides
avaient instaur, dans la grotte qui est devenue notre crypte, un autel
 la Vierge qui devait enfanter, _Virgini pariturae_.

Ils ont eu, par une sorte de grce, l'intuition d'un Sauveur dont la
Mre serait sans tache... Il n'y a pas  insister. Les vierges noires
sont d'origine orientale et aucune n'est signale en France avant le
XIIe sicle. Elle est bien curieuse, cette littrature des
prfigurations! On est all chercher jusqu'en Chine le pressentiment de
la Vierge Mre et l'on a trouv que la vierge Kiang-Yuen conut son fils
Heou-Tsi miraculeusement, par la lueur d'un clair! La mre de Yao fut
fconde par la clart d'une toile; celle de Yu, par la vertu
d'une perle qui tomba dans son sein[42]! Qui doutera, aprs cela,
de l'innocente pit des Druides? La seconde des erreurs, tout
ecclsiastiques, que l'on a souffles  l'auteur de _la Cathdrale,_
est la prtention de faire remonter aux disciples immdiats des
Aptres, sinon aux Aptres eux-mmes, l'vanglisation des Gaules et
la construction des anciennes glises d'o sont ns les monuments
dfinitifs rigs dans le moyen ge. La vrit est que, si l'on excepte
Lyon qui eut une glise vers l'an 198, il n'y avait encore, au milieu
du IIIe sicle, aucune trace srieuse de christianisme dans les
Gaules; en ralit, l'vanglisation des Gaules date de saint Martin,
au IVe sicle. La troisime erreur de ce genre est la plus
curieuse, la plus absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un
grec nomm Denys, converti par saint Paul,  la fois l'auteur d'une
srie d'admirables ouvrages mystiques, le premier vque d'Athnes et
le premier vque de Paris. Ce personnage mythique assume ainsi sur lui
seul la vie de trois Denys bien distincts: l'vque d'Athnes, Denys
l'Aropagite; saint Denys, martyris  Paris  la fin du IIIe
sicle; enfin, un crivain grec du VIe sicle qui crivit des livres de
thologie mystique et les publia frauduleusement sous le nom de Denys
l'Aropagite. Cette question tait rsolue ds le XVIIe sicle, mais
la pit veut des miracles. Or quel plus tonnant miracle qu'un
contemporain de saint Paul dissertant de la hirarchie ecclsiastique et
des diverses sortes de moines?

[Note 42: A. Bonnetty: _Traditions primitives_ (Annales de Philosophie
Chrtienne, 1839).]


                                      V

Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance parmi les feuillets
d'un roman; mais cela prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien,
comme d'autres pages de _la Cathdrale_ prouvent qu'on n'apprend pas
facilement la thologie, mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple,
semble  M. Huysmans primordial dans la vie des saints, ce sont les
visions, les hallucinations, les luttes contre le diable; il ignore que
tout cet accessoire n'est jamais un motif de canonisation[43]; qu'on ne
l'accepte que s'il vient en superftation  une vie de renoncement, de
sacrifice et de charit; que les accidents crbraux, si frquents chez
les saintes, ne le sont pas moins chez les hystriques; ou bien, pris
d'abord du pittoresque et du singulier, il retient le diable comme
l'indispensable metteur en scne des feries de la saintet. Voulant
conter quelques traits de l'histoire de Christine de Stommeln (qu'il
appelle, d'aprs quelque mauvais document, Christine de Stumble), ce
qu'il choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la srie des farces
stercoraires qui troublrent la vie de cette charmante fille et qu'elle
atribuait  Satan. ... Ils s'entretiennent, en se chauffant, des
incursions nausabondes que le Dmon tente et, subitement, les scnes
se renouvellent. Ils sont, les uns et les autres, inonds de fiente,
et Christine, selon l'expression du religieux, en demeure tout
empte...[44]. Ce religieux, Pierre de Dace, qui tait l'ami et le
confident, mais non le confesseur de Christine, a, en effet, not
une partie de sa vie et Renan nous l'a dite  son tour d'aprs les
Bollandistes, Qutif, Papenbroch et un biographe moderne[45]. C'tait
la fille de paysans des environs de Cologne. Elle avait reu quelque
instruction, ne savait pas crire, mais lisait et comprenait assez
facilement le latin. Lie ds son enfance  Jsus, comme Catherine de
Sienne, par un mariage mystique, elle fut trs pieuse, trs douce
et trs douloureuse, sponsa dolorosa. C'est en 1267 que le jeune
dominicain Pierre, n dans l'le de Gothland, et tudiant monacal
 Cologne, rencontra pour la premire fois Christine. Il avait
pareillement des tendances  l'exaltation mystique: un trs pur amour
joignit les coeurs de ces deux enfants et, une nuit de prire et
d'exaltation, ils clbrrent leurs fianailles spirituelles: _O felix
nox_, dit plus tard Pierre de Dace, _o dulcis et delectabilis nox in qua
mihi primum est degustare datum quam sit suavis Dominus!_ Christine,
vritable martyre de l'hystrie, avait des hallucinations de tous les
sens, o dominaient les impressions rpugnantes et tristes; de plus,
par dvotion, elle se lacrait le corps avec des clous aigus; elle tait
couverte de blessures; son sang coulait: un jour elle donna  Pierre un
de ces clous sanglants tout chaud encore de la chaleur de son sein.
Singulires amours! Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde,
de Mechtilde et d'une autre Christine, aussi nerve, aussi languissante
d'amour et de douleur; et nous sommes au pays de Catherine Emerich,
la crature miraculeuse. Il faut comprendre tous les tats d'me et
connatre la diversit des dsirs. Lorsque, aprs une absence, Pierre
revint  Stommeln, il trouva Christine plus calme, simple, aimable,
souriante, pleine de grce en ses mouvements; elle souffrait moins et
remplissait dans la maison aise de son pre l'office d'une jeune fille
accueillante et hospitalire, versant avant et aprs le repas l'eau de
l'aiguire sur les mains des convives. Pendant ce sjour de Pierre
 Stommeln, Christine devint le prtexte et le centre d'une petite
acadmie mystique; quelques frres prcheurs, l'instituteur de la
paroisse, Gva, l'abbesse de Sainte-Ccile, Gertrude la soeur, et Hilla,
l'amie de Christine, la vieille Alide, se runissaient pour lire et
commenter Denys l'Aropagite ou Richard de Saint-Victor. Rien ne parat
mdiocre en ce milieu; la pit touche  la philosophie et la dvotion
s'lve au mysticisme. Pierre tant de nouveau parti pour la Gothie, il
s'tablit une correspondance entre les deux fiancs; elle est le tmoin
d'une amiti passionne; Christine rvle  Pierre que Jsus lui
a promis qu'ils seraient assis l'un prs de l'autre pendant toute
l'ternit; elle se rpand en douceurs; elle crit enfantinement:
_Caro, cariori, carissimo frati--Christina sua tota..._ Cette
correspondance s'arrte  l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite
on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il mourut en 1288, prieur de
Witsby. Son amie, et c'tait ce qu'elle avait redout comme le plus
dur de ses martyres, lui survcut; elle ne mourut qu'en 1312, ayant
recouvr avec l'ge la paix physique et la paix spirituelle. Tel est,
en abrg, ce petit roman d'amour pur, exemple du platonisme pieux qui
sduisit tant d'mes lgantes en des sicles o les moeurs taient
grossires. C'est la grossiret du sicle qui a sduit M. Huysmans et
non la grce exceptionnelle de cette Christine, ou la douceur de son ami
Pierre: toutes les eaux lustrales de la pnitence n'ont pas encore lav
de son vieux naturalisme l'auteur hroque de _la Cathdrale_.

[Note 43: Cardinal Lamberti: _De Canonis_. (Cit par Brire de Boismont,
_Hallucinations_, 2e d., p. 523.)]

[Note 44: Les hallucinations de ce genre ne sont pas trs rares dans le
dlire hystrique. Cf. Brire de Boismont, _op. cit._, observations 73
et 74.]

[Note 45: _Revue des Deux-Mondes_, 15 mai 1880.]

Peut-tre aussi qu'aprs le Satan lubrique de l'occultisme et de
l'hrsie il a voulu esquisser le caractre du Satan orthodoxe, et qu'il
l'a vu, comme le voyait le moyen ge, sous la forme particulire d'un
personnage immonde et factieux. Satan fut le gracioso, le pitre des
difiants spectacles de jadis, le bobche malpropre qui, ayant fait rire
la populace, finit par tre culbut et bafou. Dans les possessions,
Satan et sa monnaie, les Diables, jouaient le rle du principe inconnu;
ils reprsentaient l'origine de toutes les maladies mystrieuses. On
prouvait l'existence et la tnacit des Diables par l'ingurissable
pourriture des trois lments corruptibles, que le quatrime, le Feu,
est impuissant  purifier. Et comme tous les moyens humains chouaient,
on eut recours  la magie. C'est trs ancien. De l les formules
romaines de l'exorcisme, magnifiques obscrations. Saint Augustin
parle des esprits mauvais comme aujourd'hui on parle des microbes: Ils
abusent de notre chair, outragent notre corps, se mlent  notre sang,
engendrent les maladies[46]. Ils rsident spcialement dans les eaux,
dont la nocivit est ainsi explique, aussi clairement, en somme, par
la liturgie que par la science: il faut que les eaux soient bouillies
ou stygmatises du signe de la rdemption, car les dmons redoutent
galement le feu et la croix. En 1870, Pie IX, affirmant que les dmons
taient fort nombreux, terribles et mchants, en ce moment, concluait:
Invoquons, c'est la seule mdication, Jsus-Christ, lequel fut suspendu
au gibet pour la purification de l'air, _ut naturam purgaret_.

[Note 46: _De Divinitate_, III, iii.]

Voil bien des commentaires et bien des petites critiques, d'rudition
plus que de littrature, sur un livre qui, d'ailleurs, les supportera
volontiers. Il a des mrites nombreux. Plus de la moiti de ces longues
pages est un style parfois de bas-relief et digne de la grande imagerie
de pierre qu'il glorifie; mais la partie moderne, de vie et de dialogue,
ne surgit que faiblement, demeure en grisaille. L, l'criture est
parfois si faible que cela chagrine. On y trouve jusqu' des phrases de
prospectus de bains de mer: Lourdes bat son plein; sainte Thrse
y est qualifie ainsi: l'ingalable abbesse, faute de got et
qualificatif singulier chez un crivain qui devrait, lui au moins,
savoir que les fonctions et les noms d'abb et d'abbesse sont
particuliers aux ordres monastiques qui suivent la rgle de saint
Benoit, traditionnelle ou rforme. Enfin, la vaste mosaque a des
taches et des trous et, en bien des endroits, les petits cubes de verre
ont t plaqus au hasard de la cueillaison.

Ce livre abondant est sec. Il est dnu d'humanit  un degr presque
douloureux. Rien de doux, de fier, de pntrant, pas un de ces mots
qui,  dfaut de toucher la raison, meuvent et font que l'on dsire de
participer  une croyance ou un rve; rien de religieux, non plus, si
le sentiment religieux est autre chose que l'hyperdulie maniaque d'un
chanoine de province; rien de grand: la religion de Durtal oscille du
rosaire  l'archologie; son amour pour la Vierge est sincre, mais il
n'a pas trouv les mots qu'il fallait dire pour forcer  l'exaltation
les coeurs dfiants. Je ne puis donc accepter _la Cathdrale_ comme un
vritable livre d'art catholique; c'est plutt le livre de la religion
d'art; mais alors, ne voulant tenir compte ni des erreurs, ni des
lacunes, ni des dfaillances, je l'accepterai trs volontiers comme un
beau livre.

1898.


                                    II

                         PSYCHOLOGIE DU PAGANISME


Les apologistes protestants, pour mieux vituprer le catholicisme,
s'verturent  dmontrer qu'il n'est rien de plus, ni de moins, que la
perptuit du paganisme. Et on peut dire qu'ils y ont russi, tant
la haine a de persvrance et d'ingniosit. Il n'y a presque rien 
reprendre en des ouvrages tels que celui de Pierre Mussard, brave homme
que Pierre Bayle, avec une excessive indulgence, qualifie d'homme fort
illustr, _vir admodum illustris;_ il tait du moins fort savant,
comme en tmoignent ses Conformits des crmonies modernes avec
les anciennes o l'on prouve par des autorits incontestables que les
crmonies de l'glise romaine sont empruntes des payens[47]. Ce livre
du dvot pasteur est agrable et reste, complt par les diatribes de
quelques fanatiques plus rcents, la meilleure preuve de l'antiquit et
aussi de l'excellence du catholicisme. Une religion, c'est un ensemble
trs complexe de pratiques superstitieuses par lesquelles les hommes
se rendent favorables les divinits. On ne perfectionne pas de pareils
systmes; il faut les accepter tels que les gnrations les ont
organiss, ou les nier rigoureusement. Les plus anciens sont les
meilleurs; c'est une grande absurdit de vouloir rendre raisonnables les
jeux des enfants et une grande folie de vouloir purer les religions.
Les jeux surveills par des matres taquins n'en restent pas moins des
jeux, quoique moins amusants; les religions rformes n'en restent pas
moins des religions, mais dpouilles de toutes leurs grces puriles.
Une croyance, quelle qu'elle soit, est une superstition. Croire en un
seul Dieu et le prier, si c'est un acte pieux, il est d'une pit plus
large et plus belle de croire en tous les dieux du Panthon et de leur
offrir  tous des fruits et des agneaux. Pourquoi le seul Jupiter ou le
seul Jhovah? Ont-ils donc dmontr leur existence objective mieux que
les hros ou les saints? En tant au christianisme le culte des saints,
les protestants lui ont t tout ce qui faisait sa vrit humaine. Les
vrais dieux, il faut peut-tre qu'ils aient d'abord vcu; leur choix
sera alors dict au peuple par l'ide qu'il se fait de l'tat divin,
c'est--dire de l'tat hroque. L'accord est plus facile avec des dieux
qui furent des hommes ou qui, du moins, font figure d'hommes, par leur
corps, mme perfectionn, par leurs passions, leurs amours; et presque
toute la religion tourne autour de cet acte simple et moral, le contrat.

[Note 47: A Leyde, chez Jean Sambix, 1667. Cette dition est rare. Celle
de Jean de Tournes,  Genvre, un peu antrieure l'est davantage encore.
On suit celle d'Amsterdam, 1744.]

On s'gaie beaucoup en ces annes de la forme qu'a prise le culte,
d'ailleurs trs ancien, de saint Antoine de Padoue. Le fidle promet 
cette idole une offrande en change d'un service: tel est le thme.
Il est aussi vieux que les plus vieilles reliques de la superstition
religieuse. Le dieu a diffrents besoins que son pouvoir ne suffit pas 
lui procurer: il ne saurait, par exemple, se btir lui-mme des temples,
s'adresser des prires, se brler de l'encens. C'est donc l'homme qui
pourvoira  ces besoins de vanit; et le contrat intervient. L'homme
apportera sa pierre au temple et le dieu donnera  l'homme les biens
terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule industrie. C'est au dieu
de juger si le march lui convient. Il lui convient assez souvent pour
que l'homme soit confirm dans sa croyance. La religion n'est tolre
par les hommes que pour son utilit pratique. C'est cette utilit qui
dmontre sa vrit.

La vie tait, pour les Phniciens, dit M. Philippe Berger[48], un
contrat perptuel avec la divinit. Mais la vie de l'homme pieux ou
du croyant a toujours t un contrat tacite ou formul, et le mystique
lui-mme n'chappe pas  cette ncessit, ni mme le quitiste. Il n'y
a pas d'amour qui ne dsire l'amour et qui ne l'exige au fond de soi:
sainte Thrse veut tre aime alors mme qu'elle sacrifie ses joies
 sa passion. Dans le protestantisme, c'est la foi qui remplace les
oeuvres en l'un des plateaux de la balance; on fait avec Dieu le march
qu'il sauvera l'me qui croit en sa divinit. Cela n'est pas moins
naf, quoique plus audacieux encore, que les contrats polythistes, car
vraiment on offre alors bien peu de chose, en change d'un bienfait,
 la toute-puissante idole intellectuelle. La prire est tout au moins
l'amorce d'un contrat entre l'homme et Dieu. Si Dieu accorde la grce
demande, l'homme est tenu, sous peine de voir sa prire inexauce 
l'avenir, de se conformer aux rgles tablies par les prtres; mais il y
a un accommodement.

[Note 48: _Phnicie_, dans la _Grande Encyclopdie_.]

Dans le _Journal_ indit d'un pasteur calviniste, je relve souvent ces
cris: Jsus, rappelle-toi tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que
tu serais toujours avec moi... O Jsus, en 1836, dans cette galerie,
seul, en prire, tu me promis de me tenir par la main, de m'accompagner,
de me soutenir jusqu' la mort... Il cite  son Dieu les dates o cette
promesse a t tenue: le 23 novembre 1837, chez Mme de N***,  Wahern
en 1840,  Genve, en 1842, etc.; et il dit trs franchement  son divin
contractant: Tu as tenu ta parole depuis trente-quatre ans, je n'en
pourrais dire autant, sans doute, je suis un pcheur, mais je compte sur
ta bont. C'est l'appel  la bont des dieux qui fait l'originalit de
ces sortes de contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont la notion
abstraite de la bont, la situent quelque part; cela ne peut tre en
eux-mmes, lches, cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a de
moins humain dans l'homme.

Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique  toutes
indiffremment et les explique toutes. Un bon trait du contrat
religieux serait un livre indispensable pour l'tude de la psychologie
humaine, en mme temps qu'il fonderait l'histoire scientifique de la
religion, qui est encore  peine pressentie.

La religion romaine tait donc base sur le contrat; quand elle
s'agrgea le christianisme, secte moraliste sans avenir populaire, elle
consentit  quelques modifications scripturaires dans le libell des
formules. Le

    MERCURIO ET MINERVAE DIIS TVTELARIB.

est devenu, dans la suite des temps,

    MARIA ET FRANCISCE TVTELARES MEI

et c'est un des changements les plus importants qui aient signal le
passage du paganisme au catholicisme. On s'est amus  rdiger les
fastes du christianisme d'aprs les oeuvres oratoires et de parade des
thologiens: et ainsi on a obtenu l'histoire de l'volution de l'ide
religieuse dans les cerveaux, relativement suprieurs, des matres du
peuple; mais l'histoire de la religion populaire serait bien diffrente,
et c'est la seule qui compte, puisque la religion est un besoin
enfantin, puisque les crances religieuses des matres du peuple ont
finalement abouti au scepticisme cartsien. Si l'on entreprenait une
vritable histoire du catholicisme romain, d'abord on ne tiendrait nul
compte de la rforme, qui n'est qu'un arrt de dveloppement ou une
rgression; le protestantisme trouverait place dans l'histoire de la
philosophie, o il forme le parti ractionnaire, bien plus que dans
l'histoire de la religion dont il a dform les vrais principes; cette
question carte, on remonterait aux plus anciennes religions connues
dont le romanisme peut rclamer l'hritage, jusqu'aux Phniciens,
jusqu'aux gyptiens et,  et l, trs loin, jusqu'au coeur des plus
vieilles superstitions asiatiques. En suivant les mtamorphoses des
croyances, on devrait parler de Jsus, sans doute, mais pas plus que
de Bacchus, d'Isis ou de Mithra: il y a autant que de christianisme,
du bacchisme, del'isiacisme et du mithriacisme dans le catholicisme
populaire, tout cela greff ingnument sur l'arbre aux nobles branches
du vieux Panthon romain. Comme nous avons reu la langue, nous avons
reu la religion du Latium; c'est au del de l'Empire romain, et
seulement au del, que le Christianisme juif a pu s'tablir et vivre.
Les pays aujourd'hui protestants ont toujours t chrtiens; les pays
aujourd'hui catholiques ont toujours t romains ou grco-romains; un
atlas historique rend trs sensible cette vrit mconnue.



                                     II

Au temps de Tibre, on pouvait encore inventer une morale, on ne pouvait
plus inventer une religion. Celles qui existaient, en Occident ou en
Orient, dpassaient en beaut et en richesse toutes les imaginations qui
pouvaient fermenter dans la tte d'un prophte juif ou d'un romancier
grco-latin. Ni Jsus ne fonda une religion, ni Philostrate. Mithra
venait d'Orient avec un dogme complet. Bacchus et Isis attiraient  eux,
avec d'immenses troupes de croyants, toutes les superstitions parses
sur des terres ravages et durement laboures. Il y a un mollusque qui
ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant une carapace
abandonne; le christianisme devint une religion en s'introduisant dans
le paganisme mythologique, dont la vieillesse avait affaibli les organes
intrieurs. Un aptre, vtu, comme un philosophe, d'une robe de hasard
et tous ses poils flottant comme sous un vent prophtique, entrait dans
un temple et rebaptisait le dieu sculaire. Mars devenait Martine, sans
que le peuple, habitu aux nouveauts religieuses, manifestt un grand
tonnement. Tant de statues surabondantes gisaient dans les villas
dvastes par les guerres; on rigeait la femme sur le socle d'o le
dieu tombait, ayant trop vcu; une inscription nous assure de la
mtamorphose ingnue:

  Martirii gestans virgo Martina coronam
  Ejecto hinc Martis numine templa tenet.

La guerre est entre les dieux, mais non entre les religions; il n'y a
qu'une religion, elle se rajeunit.

Parfois des aptres plus instruits de l'vangile ordonnaient la
destruction des temples, l'anantissement des dieux, mais le peuple
alors se rvoltait et la religion ancienne se perptuait dans les
forts, dans les grottes. Plus tard, ces brutalits vangliques
engendrrent la sorcellerie, un culte secret devenant ncessairement
orgiaque et malfaisant. A Paris, de nos jours, quand la religion baisse,
la somnambule gagne; la libre-pense, pour le peuple, c'est le tarot et
le marc de caf. On dplace la superstition, on ne la dtruit pas.
En ses instructions au moine Augustin, Grgoire le Grand se prononce
fermement contre toute dmolition inutile: Ne pas renverser les
temples, niais seulement les idoles; si les temples sont solides, les
utiliser. Quelle leon pour les faux idalistes que l'esprit pratique
d'un pape qui sait ce que cote la maonnerie et qui sait aussi que
le peuple, heureux qu'on lui embellisse ses glises, ne souffre pas
volontiers les dmolisseurs. Grgoire cependant contredisait Dieu qui
a dit: Dtruisez, dmolissez, brisez, brlez, ravagez; pulvrisez les
statues, rasez les temples; le fer, le feu et le sang![49] Mais, pape
romain, il est ncessairement suprieur  un dieu barbare. Il est
civilis. C'est pour avoir pris  la lettre les commandements de cette
idole asiatique que les tristes protestants allumrent tant d'incendies
en France et en Allemagne. L'auteur des _Conformits_ les loue de leur
rage destructrice et il n'a  sa disposition que trop de textes de pres
de l'glise pour corroborer son fanatisme.

[Note 49: Exode, XXXIV, 23; Deut., XII, 2, 3.]

Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas les moyens, pas plus
qu'il n'a ceux de construire; son rle est de conserver, et il s'en
est acquitt au cours des sicles avec un zle admirable, malgr ses
prtres. On pourrait reconstituer la vieille religion romaine avec ce
que la pit populaire d'aujourd'hui en a conserv.

Dans une prcdente tude[50], on a donn quelques exemples de la
continuit religieuse.

[Note 50: Voir page 142.]

En voici d'autres, qui ne sont pas sans intrt. S'ils sont offerts
sans coordination rigoureuse, c'est qu'il ne s'agit ici que de notes
introductives et d'un appel aux rudits plutt que d'un travail
d'rudition.

Les Romains vnraient _Spiniensis_, qui protgeait leurs champs contre
les pines, les chardons, toutes les mauvaises herbes aigus, nfastes
aux troupeaux[51]; nous avons, pour le mme office, N.-D. du Chardon,
N.-D. de l'pine que les paysans saluent en revenant du labour et
que les femmes, le dimanche, parfument de bouquets. _Spiniensis_ est
champtre; il est vicinal. Les voyageurs mal renseigns lui demandent
leur chemin et qu'il carte les voleurs. Mais c'est  _Trivia_ et  ses
obscurs auxiliaires que reviennent lgitimement ces soins particuliers.
On trouvait leurs images encastres dans les troncs vnrables des
vieux chnes,  peu prs semblables  ces vierges dolentes que l'corce
ravive enserre dans une gaine vivante. Les dieux vicinaux, _dii
semitales_, accueillent les prires des voyageurs et agrent les ex-voto
du retour. On pend aux branches de l'arbre le bton, les sandales, ou
la bourse (vide) qu'ils ont prserve des bandits. Avant de partir, on
avait puis  la source voisine un vase d'eau bnite (lustrale) dont on
s'aspergeait pieusement; et le voyage accompli, c'tait encore la mme
crmonie. Ce que l'on avait promis  l'idole, elle l'exigeait. Le voeu
tait sacr: _solvere vota_, payer le prix convenu au contrat. Si ce
prix, comme encore aujourd'hui, allait aux prtres, parasites de ces
asiles, cela semblait juste; avec l'argent des voeux, les prtres,
du moins, entretiennent la fracheur des idoles et les nourrissent de
prires et d'encens. Mais on retrouve enfouis par la pit sacerdotale
des trsors sacrs. Le prtre est trop crdule pour n'tre qu'un
exploiteur; il craint son dieu autant qu'il se fait, lui, craindre du
fidle.

[Note 51: Everardus Otto, _De Diis vialibus_. Magdebourg, 1714. XXXI, 1.]

Les parapets des anciens ponts taient somms au-dessus de chaque
pilier, ou vers le milieu seulement, de la statue du protecteur, trs
souvent une vierge. Ammien Marcellin dcrit ces images en un latin si
vert et si vivant qu'on croit lire une langue moderne[52]: _Quales in
commarginandis pontibus effigiati dolantur incomte in hominum figuras._
Les ponts d'aujourd'hui s'ornent de telles figures, mais ridicules,
mme si elles taient trs belles, parce qu'elles n'ont plus de
signification. L'art est oblig d'tre utile, quand il veut tre
populaire. Les gens s'arrtaient un instant devant ces simulacres ou les
saluaient en passant, ainsi que font encore les paysans qui rencontrent
un calvaire ou une Vierge. Comme presque toujours les voyageurs pieux,
dit Apule, au dbut de ses _Florides_, s'ils rencontrent sur leur
route quelque bois sacr ou quelque lieu saint, se mettent en prires,
dposent un ex-voto, s'arrtent un instant..., et parmi les motifs
de ces sanctuaires il cite le _truncus dolamine effigiatus_ et l'autel
champtre enguirland que rappellent singulirement les grossires
bonnes vierges noires parmi les fleurs fraches. C'est  la Diane des
chemins,  Trivia, que Marie a succd le plus souvent; et on se demande
si la vieille idole fut partout renverse, si tout l'effort contre la
superstition du peuple aboutit  plus qu'un changement de nom? Mais
si le nom fut chang les attributs demeurrent et les surnoms et les
offices; _Diana servatrix_ devient tout naturellement Notre-Dame de
Bon-Secours, ou de Recouvrance, et _Diana redux_ c'est N.-D. des Flots,
celle qui assure contre le pril des longs voyages.

[Note 52: XXXI, I.]

Parmi les autres dieux vicinaux, l'un des plus aims tait _Silvanus_.
Les inscriptions en son honneur sont fort nombreuses. On le qualifiait
volontiers de _sanctus_ et il tait le matre des Lares:

                                SILVANO
                             SANCTO. SACRO
                             LARUM. CSARI

C'tait un saint tout fait. Il passa directement sur les autels
chrtiens sous ce nom de saint Silvain que lui donnait dj la pit
populaire. Mais Priape, trop compromis, dut changer de nom; il prit
celui de _Sanctus Vitus_, afin que les chrtiennes pussent invoquer
sans rougir le dieu pour qui les femmes eurent toujours une particulire
dvotion. Ainsi, en quelques sicles, la religion de la virginit et de
la pudeur en tait arrive, sous la pression du peuple,  tolrer
sur ses autels le matre des luxures, exemple amusant de la puissance
naturelle de la vie! Mais il ne faut pas s'y mprendre; canonis, Priape
devint fort dcent et enfin matrimonial. Il ne dnoue plus l'aiguillette
qu'au profit de la fcondit; le dmon travaille  peupler le paradis et
 donner aux anges des frres[53].

[Note 53: Cf. G.H. Nieupoort, _Rituum qui olim ap. Roman. obtinuerunt
Liber; Trves, 1723.]

Chaque maladie a son gurisseur et chaque mtier a son protecteur.
Arnobe et S. Augustin raillent l'humilit de ces dieux qui consentent
 de si bas offices; ils ne railleraient plus, apologistes du prsent
sicle. Ce qu'ils ont ha rgne, au nom mme et sous l'gide du Dieu qui
inspirait leur satire.

  Dieux gurisseurs                            Saints gurisseurs

  Priape           {Strilit                { S. Vitus devenu
                   {Impuissance              { S. Gui, S. Guignolet
                                             { S. Paterne.

  Strenua       Faiblesse                    { S. Fort.

  Apollon       Peste                        { S. Roch.
                                             { S. Sbastien.

  Hercule       Epilepsie                    ( S. Valentin.

  Junon Lucine  { Douleurs de l'enfantement  { Ste Marguerite.

  Vibillia fait retrouver leur        S. Antoine de
  chemin aux                          Padoue fait retrouver
  voyageurs gars.                   les objets
                                      perdus.

  Hippona, ou Epopona  } Maladies des chevaux  } S. Georges. S. Eloi.

Cette liste n'est qu'une amorce. On en continuerait longtemps le
paralllisme, avec plus ou moins de prcision. A _Febris_, qui loignait
la fivre;  _Rubigus_, qui prservait les bls de la rouille;
 _Stercutius_, qui donnait sa valeur au fumier;  _Orbona_, qui
protgeait les orphelins, on opposerait une magnifique liste d'analogues
jeux de mots, car:

  S. Bonaventure gurit                     du mal d'aventure.
  S. Lger        --                      de l'embonpoint.
  S. Ouen         --                      de la surdit.
  S. Claude       --                      les clops.
  S. Cloud        --                      des clous et boutons.
  S. Boniface     --                      de la maigreur.
  S. Atourni      --                      des tourdissements.
  Ste Claire         }
  S. Clair           }
  Ste Luce           }                    des maux d'yeux.
  Ste Flaminie de    }
    Clairmont        }
  S. Genou        --                      de la goutte.

Dans le symbolisme[54], saint Georges et son dragon figurent Hercule et
l'Hydre; Apollon porte-lyre revit en sainte Ccile, en saint Genest;
Bacchus, en S. Vincent; Vulcain, en S. Eloi; Mithra, en N.-D. des Sept
Douleurs; Jupiter Ammon, dans le Moyse cornu. Comme Diane protgeait
phse; Minerve, Athnes; Vnus, Chypre; Sainte ligie protge Anvers;
S. Marc, Venise; S. Wenceslas, la Bohme. Mme race, mme psychologie,
mme religion; cela est invincible. Au temps de la ferveur rpublicaine,
on offrit des bouquets  la Marianne de la place de la Rpublique; pour
exister dans l'me du peuple, elle avait d se diviniser.

[Note 54: Sur cette question M. Gaidoz, directeur de _Mlusine_, est
l'homme du monde le mieux document.]

Beaucoup de sanctuaires romains sont d'anciens temples paens qui, dans
leurs noms nouveaux, laissent lire leur gnalogie[55]:

  Temples                              Eglises
  Jupiter Feretrius                    In Ara Coeli.
  La Bonne Desse                      Ste-Marie Aventine.
  Apollon Capitolin                    Ste-Marie du Capitole.
  Isis (au cirque de Flaminius)        Sancta Maria in Equirio.
  Minerve                              Ste-Marie sur la Minerve
  Vesta                                N.-D. du Soleil.
  Romulus et Remus                     S. Cme et S. Damien

[Note 55: Il y a des renseignements l-dessus, mais pas toujours trs
srs, dans la _Lettre crite de Rome_, de Conyers Middleton Amsterdam,
1764.]

Les chaires en marbre de certaines glises de Rome sont des baignoires
qui viennent de Diocltien; dans la cathdrale de Naples, les fonts
baptismaux ne sont autre chose qu'une ancienne cuve de basalte orne
de trs beaux bas-reliefs o se lit l'histoire de Bacchus[56]. Prs de
Monteleone, une Ariane mutile, dresse prs d'une fontaine, est vnre
sous le vocable de _Santa Venere_[57]; les femmes invoquent son secours
en de certaines circonstances que le rvrend n'ose prciser, mais
qui doivent tre  la fois la strilit et les peines de coeur. Dans le
voisinage il y a un havre appel Porto Santa Venere. La plus ancienne
glise btie  Naples remplaa un temple ddi  Artemis; c'est la
Madone qui assuma toute la dvotion antique; comme  Pausilippe, o elle
succda  Vnus Euplua, nom qui correspond exactement  N.-D. des Flots.

[Note 56: _Paganism in the Roman Church_, by the Rev. Th. Trede, pastor
of the evangelical church of Naples (_The Open Court_, June 1899). Ce
rvrend continue, mais avec une bonne humeur ironique et attriste, le
travail des _Conformits_. On ne saurait trop encourager ces sortes de
travaux; dirigs contre le romanisme populaire, ils en sont la plus
utile et la plus belle apologie. Nous utilisons la charmante tude de M.
Trede.]

Divinis par Adrien pour qui il tait mort, Antinous fut gratifi 
Naples d'un temple devenu populaire; S. Jean-Baptiste, mort aussi pour
son matre, a pris la place du favori de l'empereur. Ce seul exemple
suffirait  prouver  quel point l'ide religieuse et l'ide morale sont
des conceptions opposes; elles sont souvent contradictoires. Le temple
d'Auguste  Terracine est devenu avec une dlicieuse facilit l'glise
S. Csare. A Marsala, l'auteur de l'Apocalypse, prdestin  ce rle,
rend les oracles au fond de l'antre d'une ancienne sibylle, et vraiment
ici la navet confine  l'pigramme. A Monte Gargano, c'est S. Michel

[Note 57: Cf. Sainte Venise, et voyez page 142 du prsent ouvrage.]

qui s'est substitu  Calchas dans le mme office. Le Mont Cassin jadis
frquent par Apollon Python sert maintenant de retraite  S. Martin,
autre tueur de monstres. A Meta, une Vierge gurisseuse continue au
peuple les soins qu'il recevait jadis de Minerva Medica. En gnral,
comme l'a dmontr M. Marignan[58], les plerinages aux tombeaux des
saints sont la continuation directe des pratiques du culte d'Esculape;
mais par la force du principe d'utilit, sans lequel aucune religion
ne peut vivre, bien d'autres dieux qu'Esculape furent gurisseurs et,
d'autre part, c'est la Vierge Marie qui, trs frquemment, a succd
 ces divinits bienveillantes: ainsi encore  Cos, o le peuple a
retrouv avec joie en une N.-D. du Perptuel-Secours, la piti des
Asclpiades[59].

[Note 58: _La Mdecine dans l'glise au_ VIe _sicle_; Paris, Picard,
1887.]

[Note 59: Cf. la prface des _Mimes_ d'Hrondas, trad. de P. Quillard;
Paris, _Mercure de France_, 1900.]

Il y avait, au sommet du mont Vergine, prs de Naples, un sanctuaire
clbre de la Bonne Desse; c'est encore la Vierge qui reoit les
cinquante mille plerins qui gravissent tous les ans  la Pentecte la
colline sacre.

Sur le golfe de Tarente, il y avait dans les pays anciens un temple
ddi  Hra, clbre parmi toute la colonie grecque qui y venait en
plerinage, s'y rpandait en processions. Sous les Romains, Hro devint
Juno Lucina et au Ve sicle l'vque Lucifer transforma Junon
en Marie. Les Sarrasins abolirent ce que les chrtiens avaient respect.
Mais Aphrodite rgne encore au mont Eryx, toujours plein de colombes,
toujours sacres; elle a pris un nom de madone, il est vrai; les desses
elles-mmes doivent pour rester femmes et belles, se plier  la mode.

On a donn tous ces dtails pour fixer les ides et pour faire
rflchir. Ils valent bien une dissertation mthodique. Comme il s'agit
d'insinuer et non de prouver, besogne infrieure, on n'a pas le dessein
d'insister ni confrer les crmoniaux, les moeurs, les usages, ni
de rappeler par exemple que la coutume d'injurier les saints est
une tradition paenne, et qu'on honorait ainsi Dmter et,  Rhodes,
Hracls, et que le cardinal Bellarmin[60] constate que de son temps
les fidles ne craignaient pas de conspuer la Sainte Vierge, _et
blasphemando_ meretricem _appellare non timent_. Les parallles se
gtent quand on multiplie les dtails et les points de comparaison.
Cela donne au scepticisme le temps de se retourner et de prparer ses
arguments.

[Note 60: _Trait de l'art de bien mourir_, t. III.]

Comme les langues, les religions se sont systmatises et localises,
selon une logique que la science peut analyser, mais qu'elle ne peut ni
rformer, ni diriger.

Tout pays o le christianisme s'est ent sur la barbarie a une tendance
au protestantisme;

Tout pays o le christianisme s'est ent sur le romanisme a une tendance
au catholicisme.

L l'vangile n'a pas trouv de contre-poids dans une civilisation
antrieure; ici, il a t rsorb par une civilisation puissante.

Que l'on consulte une carte d'Europe. Cette thorie n'y est contredite
que par l'existence de quelques lots; mais nul doute que les histoires
particulires ne les fassent rentrer dans l'explication gnrale.

On comprendrait de mme la sparation de l'Orient en catholicisme
grec et en religion orthodoxe, celle-ci n'tant tout au fond qu'un
protestantisme sectaire toujours bouillonnant, toujours prt  enfoncer
la porte de l'autorit.

Le catholicisme grec s'est propag en pays de domination romaine ou
byzantine; la religion orthodoxe s'est implante chez des barbares.

La France, qui n'est pas une terre latine, est une terre romanise; elle
ne peut garder son originalit qu'en demeurant catholique, c'est--dire
paenne et romaine, c'est--dire anti-protestante. Mais elle ne peut
pas plus devenir protestante qu'elle ne peut devenir anglaise ou turque.
C'est l un tat de fait invincible et ironique contre lequel se
buteront ternellement les convertisseurs. Il faut railler leurs
efforts, opposer imprieusement aux fumes de leur morale lourde l'clat
d'un paganisme qui se rit de tout, except de la vie.

Si on nglige les formes passagres et locales, on peut dire qu'il n'y a
jamais eu qu'une religion, la religion populaire, ternelle et immuable
comme le sentiment humain lui-mme. Ce qui s'est modifi, c'est
l'esprit religieux, c'est--dire la manire d'interprter ou de nier les
symboles; mais ceci se passe en des ttes qui vraiment n'ont pas besoin
de religion, puisqu'elles discutent. La vraie religion est matire 
croyance et non  controverses. Elle est matire  expriences, mais
non  dmonstrations historiques ou philosophiques. Des plerins boiteux
ont-ils, oui ou non, laiss leurs bquilles  phse ou  Lourdes? Voil
la question, qui n'en fut pas une pour les tmoins oculaires. Toute ide
de vrit doit tre carte des tudes religieuses, et mme de vrit
relative. Une religion est utile et elle vit; inutile, et elle meurt. La
vraie religion est une forme de la thrapeutique; mais elle va plus loin
et gurit des maux plus obscurs et avec des moyens plus nafs que la
mdecine naturelle. Elle gurit mme la vague inquitude spirituelle
des mes simples; et cela est trs beau. Tous les moyens lui sont bons,
soit; mais ce qui est utile  un homme sans nuire aux autres hommes
n'est jamais mauvais.

Railler la superstition religieuse ou la maudire, c'est avouer que
l'on fait partie d'une secte, au moins secrte. A une certaine hauteur
au-dessus des psychologies moyennes on regarde comme des faits du mme
ordre le _Pater Noster_ et l'_Oraison  Sainte Apolline contre le mal
de dents_. Ds qu'il y a croyance, il y a superstition. Il faut
s'accommoder de cela et ne pas essayer de limiter l'absurde. Quand
Luther, aprs avoir consult les saintes critures, dclare qu'il n'y a
que trois sacrements, il parle en pauvre homme. Il compte les cailloux
que le Petit Poucet avait dans sa poche et suppute s'ils taient de
granit ou de pierre meulire. La rose qui parle est-elle th ou mousse?
C'est  des problmes de cette importance que se rapportent toutes les
batailles religieuses; ou de quels joyaux tait l'aigrette de la Huppe?

Le catholicisme populaire a regagn dans le champ bariol de la
superstition tout le terrain qu'il avait cd au rationalisme sous
l'influence triste de la Rforme. Toute une mythologie fleurit sous nos
yeux; elle n'a pas reu de la posie le prestige des lgendes grecques;
mais elle n'en est que meilleure pour la science, tant moins dforme.
Il serait, je crois, plus sens de l'tudier que d'en rire. Rit-on de
l'absurdit des inexplicables travaux d'Hercule? On a rdig sur la
gense des dieux triples d'excellentes dissertations, mais sans prendre
garde que depuis soixante ans, et moins, une et peut-tre deux trinits
nouvelles, enchevtres les unes dans les autres, taient nes sous
nos yeux, et cela  l'insu mme de ceux qui les ont cres par le zle
inquiet de leur pit. De nouveaux saints, de nouveaux dieux, sont
sortis de l'ombre sans qu'y aient pris garde ceux qui dissertent
de l'origine des divinits. Et cependant le prsent explique
merveilleusement le pass; ce qui n'est pas mystrieux aujourd'hui ne le
fut pas jadis; ce qui n'est qu'un fait lmentaire de psychologie ne fut
pas davantage aux sicles antrieurs. On n'a encore jamais enseign aux
hommes  vivre dans le prsent, d'ailleurs ils y rpugnent. Les uns
s'en vont vers le pass, o il y a du moins des lumires; les autres se
tournent, ternels bahis, vers l'avenir, ce ciel ironique. Ayant tabli
ce qu'ils appellent les lois de l'histoire, et ce qui n'est, en somme,
que la coordination logique de leurs dsirs, des rveurs ordonnent avec
gravit le lendemain des jours qu'ils auront oubli de vivre. Comme
s'il y avait un avenir! Comme si le futur pouvait tre peru en tant que
futur, comme si la vie se ralisait jamais en dehors du prsent, de la
minute mme o la sensation nous avertit de notre existence!

On a fait des livres sur la religion et mme sur l'irrligion de
l'avenir. Ce sont des productions gaies. Vers les annes o Cicron
prvoyait un avenir de science et de philosophie, de libert
intellectuelle, il naissait en Jude, parmi les copeaux d'une cabane,
un paysan nomm Joseph. L'avenir n'est pas plus clair pour nous qu'il ne
l'tait pour Cicron au temps qu'il se riait des Augures.

Mai 1900




                                     VI


                             LA MORALE DE L'AMOUR

                                     I


Quelques mdecins ont propos trs srieusement, au nom de la science,
au nom de la vertu, au nom du bien social (car les ides vivent
dornavant dans la promiscuit la plus triste), de considrer comme un
dlit tout acte sexuel perptr en dehors du mariage. C'est le dsir de
M. Ribbing[61], entre autres, et le dsir de M. Fr, auteurs tous les
deux de dissertations plutt provocatrices. Les ouvrages de ces minents
docteurs de l'amour ont remplac dans les lectures secrtes les suranns
manuels des confesseurs et les piquantes dissertations _in sexto_ qui
charmrent tant de collgiens; ils ont mme chass du tiroir, tel est le
prestige de la science! les petits livres grivois qui firent la fortune
et la rputation de la Belgique. Et pourtant qu'ils sont mdiocres, ces
professeurs de sexualit,  peine moins qu'un Meursius! J'ai lu
presque tous ces livres (oh! que la chair est triste) et je n'en ai pas
rencontr un seul qui m'apprt quelque chose de nouveau, quelque chose
qu'ignorerait un homme qui a vcu et qui a regard la vie des autres
hommes. Il y a quelques annes, on poursuivit devant les tribunaux le
travail d'un certain docteur Moll, qui avait trait ce sujet galant, les
perversions de l'instinct sexuel, et cela parut ridicule, car les plus
fortes rvlations du savant homme taient dj dans Tardieu, et
avant Tardieu dans Liguori, et avant Liguori dans Martial et dans les
Priapes, et ainsi de suite jusqu'au commencement du monde. Si, aux
derniers sicles, la littrature grave est peu abondante sur ces
matires, rserves  l'arrire-boutique des libraires vous  la place
de Grve, c'est qu'on savait le latin et que l'antiquit subvenait aux
curiosits; c'est aussi que la sodomie tait tenue pour un crime capital
et que le saphisme, au contraire, semblait  nos anctres indulgents le
passe-temps naturel des filles sages. Au XVIIe sicle, il tait avou
et entr dans la galanterie des prcieuses. Il faut la grossiret
provinciale de la Palatine pour injurier  ce propos la vertueuse
Maintenon. On appelait cela un commerce innocent, et de tels jeux on
raillait la joie imparfaite[62], et les secrtaires des demoiselles
donnent pour ces petites intrigues des modles d'ptres amoureuses.
Notre civilisation, en devenant dmocratique, s'est mise  tout prendre
au srieux; le monde fut guid par des parvenus intellectuels qui se
prirent  trembler devant le catchisme que les aristocraties de jadis
faisaient enseigner au peuple par leurs domestiques. C'est ainsi
qu'il s'est form une morale sexuelle et qu'on est amen  traiter
srieusement, puisqu'il faut tenir compte de l'opinion, des questions
que l'humanit a depuis longtemps rsolues  son profit.

[Note 61: _L'Hygine sexuelle et ses consquences morales_, p. 215.]

[Note 62: _Sur deux filles couches ensemble, l'une faisant le garon et
parlant  sa compagne._ Cette pice se trouve dans plusieurs _Recueils_
du temps.]

La sobrit, dit La Rochefoucauld, est l'amour de la sant et
l'impuissance de manger beaucoup. La chastet se dfinit par les mmes
mots, hormis l'avant-dernier, auquel on substituera un terme moins
honnte. Et on devrait peut-tre en rester l et s'amuser  varier 
l'infini les nuances relatives d'une maxime dittique qui aurait fond
une nouvelle philosophie, si les hommes savaient lire. Elle s'adapte aux
vertus qui ne sont que passives, et, renverse,  toutes les autres;
car il y a un impratif physiologique et nous n'avons de moyen de lui
rsister que dans la faiblesse des organes qu'il doit mettre en jeu pour
se faire obir. Cette faiblesse est un signe de dcadence organique;
l'impuissance de manger beaucoup peut aller jusqu' l'incapacit de se
nourrir; c'est la dite, c'est la continence. On s'imagine gnralement
que les hommes chastes exercent sur leurs dsirs une perptuelle
tyrannie; la continence du clerg est pour les femmes l'exemple d'un
martyre incessant. Les femmes se trompent; non pas qu'elles estiment
trop les plaisirs dont elles disposent; mais, et cela ne leur est pas
particulier, elles prennent ici la cause pour l'effet; elles renversent
les termes tels qu'ils se posent dans le thme d'une bonne logique.

L'homme qui, de son plein gr, se voue  la continence, c'est qu'il est
glac. Voil la vrit. Et la femme qui entre volontairement dans un
couvent, elle affirme la nullit de ses dsirs charnels. Leur chastet
est un tat physiologique et qui, en gnral, ne comporte pas plus
l'ide de vertu que, chez un vieillard, la frigidit. Il y a ou il n'y
a pas dsir et, hors les cas o il n'est que morbide, le dsir se
rsout en acte. Cela est particulirement imprieux dans la sexualit;
l'vacuation est fatale. M. Fr, qui n'est pourtant mu par aucune ide
religieuse, parle ici comme un bon vieux thologien: Pour l'individu
continent, les pollutions nocturnes constituent une sauvegarde contre
la turbulence sexuelle[63]. Cela, c'est la contrepartie de l'ostentation
vertueuse ou de la vertu force; la vertu physiologique, celle qui est
la consquence lgitime de la faiblesse des organes, s'pargne du moins
de telles sauvegardes. On n'agit dcemment qu'en conformit avec sa
propre nature; les gens qui veulent agir ou ne pas agir d'aprs les
ordres d'une morale extrieure  leur vrit personnelle finissent,
Dieu aidant, dans les compromis les plus saugrenus. Il nous reste  nous
demander si, quand on punira de la prison (ou, qui sait, de la mort, car
aux grands maux les grands remdes) les actes sexuels extra conjugaux,
il sera permis de se complaire avec le succube. C'est une question
que traitent trs srieusement les casuistes, et quelques-uns sont
indulgents aux plaisirs qui nous viennent en songe.

[Note 63: _L'Instinct sexuel; volution et dissolution_, p. 301.]

La science, qui ne devrait tre que la constatation des faits et la
recherche des causes, en est arrive, par impuissance de faire son
devoir,  la priode lgislatrice. L'amour libre engendre des maux
vidents et que nul ne dnie: une loi contre l'amour; l'alcool est
nfaste: une loi contre l'alcool; l'opium, l'ther nous menacent, ou
peut-tre le kif: une loi contre ces drogues. Et pourquoi pas aussi
contre le gibier, les truffes et le bourgogne, si cruels  certains
tempraments? Et pourquoi enfin l'hygine ne serait-elle pas codifie
comme la morale? Ne rationne-t-on point les animaux domestiques? Parmi
les paradoxes de Campanella, qui n'ont pas t dpasss, ni atteints,
mme par la science sexuelle, on trouve ceci: qu'il est absurde de
donner tant de soins  l'amlioration de la race des chiens et des
chevaux, quand on nglige sa propre race. Saint Thomas d'Aquin, dont les
socialistes reprennent ingnieusement les ides, pensait aussi que, la
gnration tant faite pour conserver l'espce, l'acte par quoi elle
est assure doit tre soustrait aux caprices particuliers. Mais le
thologien trouva dans la discipline de l'glise un frein  sa logique;
Campanella qui, quoique moine et bon moine, prtend au droit de rdiger
des rveries  la fois anti-chrtiennes et anti-humaines, est
all jusqu'au bout de la thorie. Son organisation de l'amour est
pouvantable et curieuse; elle est moins dure et moins absurde que celle
de la tyrannie scientifique:

L'ge auquel on peut commencer  se livrer au travail de la gnration
est fix pour les femmes  dix-neuf ans; pour les hommes  vingt et un
ans. Cette poque est encore recule pour les individus d'un temprament
froid; en revanche, il est permis  plusieurs autres de voir avant
cet ge quelques femmes, mais ils ne peuvent avoir de rapports qu'avec
celles qui sont ou striles ou enceintes. Cette permission leur est
accorde, de crainte qu'ils ne satisfassent leurs passions par des
moyens contre nature; des matresses matrones et des matres vieillards
pourvoient aux besoins charnels de ceux qu'un temprament plus ardent
stimule davantage. Les jeunes gens confient en secret leurs dsirs  ces
matres qui savent d'ailleurs les pntrer  la fougue que montrent les
adultes dans les jeux publics. Cependant rien ne peut se faire 
cet gard sans l'autorisation du magistrat spcialement prpos  la
gnration, et qui est un trs habile mdecin dpendant immdiatement
du triumvir Amour... Dans les jeux publics, hommes et femmes paraissent
sans aucun vtement,  la manire des Lacdmoniens, et les magistrats
voient quels sont ceux qui, par leur conformation, doivent tre plus
ou moins aptes aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent
rciproquement le mieux. C'est aprs s'tre baigns et seulement toutes
les trois nuits qu'ils peuvent se livrer  l'acte gnrateur. Les
femmes grandes et belles ne sont unies qu' des hommes grands et bien
constitus; les femmes qui ont de l'embonpoint sont unies  des hommes
secs; et celles qui n'en ont pas sont rserves  des hommes gras, pour
que leurs divers tempraments se fondent et qu'ils produisent une
race bien constitue... L'homme et la femme dorment dans deux cellules
spares jusqu' l'heure de l'union; une matrone vient ouvrir les deux
portes  l'instant fix. L'astrologue et le mdecin dcident quelle est
l'heure la plus propice[64]. L'astrologue donne  ce programme rotique
un tour naf qui n'est pas sans agrment; l'astrologue manque au projet
de loi de M. Ribbing, mais on y verrait sans surprise la matrone, qui
prside dj  tant d'unions subreptices. Ce serait sa rhabilitation
que de tenir dsormais la chandelle conjugale et de donner aux poux,
sur l'avis de la Facult, le signal du dpart.

[Note 64: _La Cit du Soleil_; trad. de J. Rosset, p. 181, _Oeuvres
choisies de Campanella_. Paris, 1847.]

On aurait pu aussi bien citer Platon, _Rpublique, V_, que Campanella
suit d'assez prs, mais avec son originalit propre. Platon, au vrai, en
tout ce chapitre, n'est pas moins naf que le rveur du XVIIe
sicle. L'absence de psychologie srieuse, de sages observations
scientifiques, donne  toute cette philosophie politique de jadis un air
dcidment enfantin. Les esprits politiques de notre temps qu'on appelle
avanc, les collectivistes, par exemple, ont cet air enfantin,  cause
de leur croyance, d'origine religieuse, qu'on peut changer la nature
humaine, en changeant les lois humaines. Ils brident le cheval par la
queue avec un enttement doux. Comme Platon est suprieur, aux deux
livres VIII et IX de cette mme _Rpublique_, o il considre l'histoire
pour en tirer une philosophie! L il travaille sur des faits rels
et non plus sur des faits crs par sa logique ou celle de Lycurgue.
Aim-Martin, qui aimait si fort Platon, a fait du Platon utopiste le
plus cruel loge en disant: Qui connat Platon le retrouve partout
dans les crits de Plutarque, de Fnelon, de Rousseau, de Bernardin
de Saint-Pierre. Ces grands hommes... Non, c'est ici le coin des
utopistes; disons: ces grands enfants.

Plus heureux que Platon et que Campanella, les lgislateurs modernes de
l'amour ouvrent une voie o ils ont, hlas! beaucoup de chances
d'tre suivis. Ils flattent si adroitement la manire tyrannique des
dmocraties! Il est naturel que si le pouvoir est aux mains des faibles
les lois tendent  protger la faiblesse. Le peuple a une certaine
conscience de son incapacit  se conduire et il est assez probable
qu'il accepterait avec plaisir, en mme temps qu'une loi qui
l'empcherait de se soler, une loi qui le protgerait contre la
syphilis. La tendance moderne est de faire deux parts des liberts
humaines; aprs qu'on aura supprim toutes celles qu'il est possible de
supprimer, les autres subiront une rglementation rigoureuse. Sur quoi
pourrait s'appuyer une loi contre l'amour? Mais, rpond M. Fr, qui
philosophe volontiers et pas sans talent, sur l'utilit prive
et publique, sur l'utilit dans le milieu actuel qui est la morale
actuelle. C'est un principe, cela, et il commence  se rpandre. Ne
le prenons pas au tragique, cependant, car les thories individualistes
fournissent pour le dtruire assez d'arguments connus et souvent manis.
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il est n; Goethe a daign en rire; quand
Auguste Comte en fit la base de son systme social, un homme d'esprit
reconnut aussitt qu'il s'agissait de crer une humanit heureuse avec
des hommes dont on aurait dtruit le bonheur individuel. La critique
est bonne, puisqu'elle s'attaque directement  l'ide mme. On peut la
prciser.


                                     II

L'homme est une colonie animale doue d'un systme nerveux central, d'un
centre de conscience et d'action, au moins illusionnel. La socit est
une colonie animale sans systme nerveux central. La conscience d'un
peuple, la conscience de l'humanit: mtaphores. Il s'agit toujours
d'une conscience particulire  laquelle par imitation s'agrgent les
consciences parses; mais la loi de l'unisson est fort loin d'tre
absolue et, mme plus nergiques ou plus nombreuses, les divergences
qui se taisent ou qui n'ont pas trouv leur organe sont vaincues par un
assentiment qui parat unanime. Les hommes sont trs souvent dupes des
mtaphores qu'ils ont cres eux-mmes. On risque une comparaison, on la
pousse un peu, une transformation s'opre. Paris est devenu le cerveau
de la France. L'image admise, et elle n'a rien de fcheux, voici les
artres, les nerfs, les muscles, le squelette, une personne humaine
vivante et vraie, la France, et nous sommes dupes: car tous les
raisonnements qui agraient  notre logique, appliqus au corps humain,
nous allons les rpter avec innocence sur un tre fictif et qui, en
tant que matire  dissection psychologique, ne peut tre srieusement
compar  rien. Un homme est un homme, un pays est un pays. Si on n'en
revient pas l aprs quelques figures, on n'a fait qu'une excursion
ridicule dans la mauvaise littrature[65].

[Note 65: La comparaison de l'organisme social au corps humain, c'est
encore du Platon. Il rsume son invention en cette phrase de la
_Rpublique, V_:

Nous sommes convenus de ce qui tait le plus grand bien de la socit,
et nous avons compar en ce point une rpublique bien gouverne au
corps, dont tous les membres ressentent en commun le plaisir et la
douleur d'un seul membre.]

Cependant si on analyse ces mots, pays, nation, socit, peuple, et
d'autres, d'ingale imprcision, on y trouve toujours pour lment
essentiel l'homme; c'est cet lment, qui a son importance, que les
sociologues s'appliquent  mconnatre. Satisfaits du Gargantua qu'ils
ont laborieusement cr, ils font tenir tous les hommes dans les poches
de sa houppelande, et le monstre les dvore un  un, comme fait des
boeufs, des moutons et des moines le pre de Pantagruel, selon les
images de Gustave Dor. L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout,
tant la condition mme de l'existence du monde. Le monde, qui est cr
par lui, est encore cr pour lui, et les socits, o il n'est qu'un
atme, ds qu'elles le froissent, deviennent hassables et peut-tre
caduques. Que l'on tienne pour bon ce thorme: tout ce qui est utile 
l'abeille est utile  la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser
les termes, si l'on ne veut tre tenu pour un simple faiseur de jeux de
mots. La sensibilit est dans l'homme et non dans la socit; il s'agit
de moi, et de moi seul, mme quand je refuse de me sparer du groupe
social. Le vritable ciment d'une communaut, c'est l'gosme; au moment
qu'un homme se fortifie et se grandit, il assure par cela mme la sant
et la puissance de la rpublique.

L'ide de sacrifice est parmi les plus perverses qu'ait intronises le
christianisme. Mise en action elle s'exprime ainsi: ngation d'un bien
connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce que l'on sacrifie et le
plaisir dont on se prive; on ignore la rpercussion vritable de ce
sacrifice en autrui et souvent le mal que nous assumons sera pour notre
favori un mal plus grand encore.

Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient d, pour leur bonheur
ternel, tre violentes, et combien ont pti de la rserve trop noble
de leur amant! Et que d'enfants, et particulirement de jeunes filles
chrtiennes leves au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable
trane comme une chane un des versets de l'vangile juif! Si une
socit ne peut vivre sans la notion et la pratique du sacrifice, je ne
sais si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La force a les droits
de la force; elle les outrepasse en jetant  travers le monde des
aphorismes envelopps de vertu comme des piges cachs sous des feuilles
mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas un acte spontan d'amour, s'il
est impos par un catchisme ou un code, est un des crimes les plus
rvoltants que l'homme puisse commettre contre lui-mme: que ce
sacrifice soit d'un homme  un homme, ou d'un homme  un groupe, il
ne change de caractre que pour s'aggraver. C'est un plaisir encore de
renoncer  un plaisir pour assurer la joie ou le repos d'un tre que
l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un acte goste; parce
que complaire  un autre soi-mme, c'est se complaire  soi-mme.
Ici nous sommes dans la rgle naturelle et dans la logique de la
sensibilit. Mais quelle est la valeur de ce renoncement, si c'est
au profit d'un inconnu ou, ce qui va plus loin, au profit d'une
abstraction, de l'un des mots du dictionnaire? Quelle valeur exacte?
Celle d'un acte de servitude. Les esclavages volontaires sont les pires:
le sacrifice est toujours volontaire, puisqu'il implique au moins
le consentement du martyr. Lors donc que l'on demande aux hommes de
sacrifier leurs plaisirs personnels  la prosprit de la socit, on
leur demande d'agir en esclaves, de remettre aux lois le gouvernement de
leurs sensations, la direction de leurs gestes, le maniement gnral
de leur sensibilit. Nous retrouvons le troupeau avec ses talons
privilgis, ses femelles reproductrices et la troupe des neutres
sacrifis, sous prtexte de bien gnral,  une utilit qui n'a mme
plus aucun rapport avec la conservation de l'espce.

Le droit d'une lgislature mdicale  rglementer l'amour pourrait tre
trs tendu; car quelles fantaisies l'utilit sociale n'a-t-elle pas
inspires aux Lycurgues? Schopenhauer proposait la castration comme
chtiment des criminels. Rien de plus scientifique. Les mdecins
l'imposeraient, non plus aux seuls dlinquants, mais  tous les tars
de l'hrdit: moyen radical de supprimer en quelques gnrations les
diathses transmissibles. Voil les boeufs de la prairie sociale:
qu'en fera-t-on, quand ils seront gras? Mais la question ne se pose pas
encore. Il s'agit seulement, au nom de l'utilit actuelle, qui est la
morale actuelle, de rduire l'amour  des actes conjugaux, de faire
enfin rgner la loi mosaque dont les hommes ne connaissent pas encore
toute la douceur. L'utopiste, ayant ralis cet effort original,
s'arrte et doute; non de lui-mme, mais de la possibilit de raliser
son idal. Cette faiblesse nous prive de considrations piquantes
sur l'tat prsent des moeurs et aussi sur la nature humaine. On y
supplera. L'utopiste est un type fort bien connu et que l'on peut
dpecer de souvenir.

Il y a deux manires de vivre: dans la sensation et dans l'abstraction.
L'utopiste, mme homme de science, mme excellent observateur de menus
faits, abandonne, ds qu'il veut gnraliser ses ides, tout contact
avec la ralit. Voyant, par exemple, que la prostitution svit dans les
socits modernes, il en conclut immdiatement: la prostitution est un
fait social, et li  une certaine forme de la socit. Construisez une
socit o toutes les filles seront maries  dix-huit ans, il n'y
aura plus de prostitues. Cette sorte de raisonnement ne manque pas
d'lgance. Cependant, si l'on insinuait que la prostitution est un
fait humain, avant d'tre un fait social, on arriverait sans doute,
par d'analogues dductions,  prouver que toutes les socits, quelles
soient-elles, et mme ordonnes selon les imaginations les plus
scrupuleuses, contiendront des prostitues, et toutes en nombre  peu
prs gal. La prostitution changera de forme sociale selon la forme de
la socit, elle ne changera que de forme. Aucunes lois n'empcheront
ni une femme bavarde de parler, ni une femme lascive de chercher des
amants. On pourrait objecter que les prostitues ne font pas l'amour par
plaisir; non, pas au point o elles le pratiquent et sous trop de formes
peu plaisantes pour elles; mais au dbut de sa carrire une prostitue
a presque toujours t la victime de son temprament, de ses curiosits
vicieuses, de son got pour le mle. Par quelle magie les utopistes
changeront-ils l'ordre des ractions dans un systme nerveux? A moins
(ce que je crois) qu'ils ne jouent innocemment sur les mots, ils
conviendront, et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Fr, que ce qui
constitue la prostitution, ce n'est pas le salaire, mais la promiscuit.
Alors le mariage, appliqu  tous les couples,  moins qu'on ne lui
accorde une valeur mystrieuse de sacrement en quoi rfrnera-t-il
srieusement la promiscuit? Le mariage, mme civil, a-t-il sur les
maladies vnriennes l'effet de l'tole de saint Hubert? Peut-tre
cependant les utopistes croient-ils que dans leur utopie le mariage
sera respect? Cela dpendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains
appliquaient, en matire d'adultre, la peine de mort, et ils avaient
occasion de l'appliquer. Parfois des hommes, mme lches, prfrent la
mort  certaines tristesses: on se suicidera beaucoup dans le paradis
des lgislateurs de l'amour.


                                    III

Quelle est la morale de l'amour?

Il n'y en a pas, en dehors des codes et des usages sociaux, dont les
codes, pour tre sages, ne doivent tre que la rdaction; mais dans tous
les pays civiliss l'usage social, en ce qui touche aux manifestations
sexuelles, se confond avec la libert absolue. Cette expression, pays
civiliss, est peut-tre hypothtique: si elle n'a pas d'application
prsente, puisque nous vivons sous le joug d'une morale ennemie des
instincts de notre race, on se reportera, pour la comprendre,  la
glorieuse priode de l'empire romain, aux sicles calomnis par les
dmagogues chrtiens, ou de l'Italie du Quattrocento ou de la France de
Franois Ier. L'amour, mme en ses gestes publics, est du domaine priv;
et il a tous les droits, prcisment parce qu'il est un instinct, et
l'instinct par excellence[66]. C'est ce que reconnaissent implicitement
mme les moralistes de la science en appelant ainsi leurs crits. Qu'il
est vain d'insrer, sous ce titre, l'instinct sexuel, des menaces
contre la vie, contre les moyens que choisit  son gr pour se perptuer
la vie ternelle! Oser dire  l'instinct qu'il se trompe, c'est une
des prtentions de la raison, mais peu raisonnable; la raison n'est l
qu'une spectatrice qui compte et catalogue des attitudes que son
essence mme lui interdit de comprendre. Le peuple, oui le peuple du
XIXe sicle (ou du XXe sicle), qui s'bahit aux
clipses et en applaudit le succs[67], n'est pas sans croire que la
Science est pour quelque chose dans la belle ordonnance du phnomne.
Nos dcrets contre l'instinct vital pourraient fort bien faire illusion
au peuple de la science, mais non aux vritables observateurs et dont la
sagesse ne veut pas dpasser un rle dj difficile.

[Note 66: Tout le monde connat les vers de Baudelaire contre ceux qui
veulent aux choses de l'amour mler l'honntet. Ces vers sont la
paraphrase d'un propos hardi de la Tullia de Meursius (_Colloquium VII,
Fescennini_): Honestatem qui quaerit in voluptate, tenebras et quaerat
in luce. Libidini nihil inhonestum...]

[Note 67: Des dpches d'Espagne nous ont certifi cela.]

Cependant on peut obtenir les dviations. En sparant les sexes et en
les tassant dans des lieux clos  l'poque de la premire effervescence
gnitale, on obtient  coup sr la sodomie et le saphisme. Les Romains
cultivaient dj ces tendances dans les couvents de Vestales et les
collges de Galles; nous avons singulirement perfectionn leurs
institutions avec nos casernes, nos internats. Il est certain que la
personne qui choisit de passer exclusivement sa vie avec des personnes
de son propre sexe traduit par cela mme des tendances particulires qui
doivent tre respectes, mais est-ce le rle de l'tat de favoriser et
mme de faire clore ces vocations, et sont-ils senss ces moralistes
qui, peut-tre sans mesurer la consquence de leurs dsirs, demandent
des rglementations qui aboutiraient ncessairement au mme rsultat?

Toute atteinte  la libert de l'amour est une protection accorde
au vice. Quand on barre un fleuve, il dborde; quand on comprime
une passion, elle draille. Buffon avait une belette qui, prive de
compagnie vivante, assaillait une femelle empaille. On n'insistera pas
sur ce sujet, par peur d'avoir  dmontrer que les milieux sociaux qui
affichent une plus grande svrit de moeurs sont prcisment ceux
qui sont ravags ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup plus
frquent, par ce que les thologiens appellent doucement _mollities_.
Il sera plus  propos de rechercher d'o vient la frocit du moralisme
moderne contre l'amour, et d'abord, car elle n'est le reflet du
sentiment public,  quelle cause on peut faire remonter l'origine de cet
tat d'esprit.

Pour les pres de l'glise, il n'y a pas de milieu entre la virginit et
la dbauche; et le mariage n'est qu'un _remedium amoris_ accord par la
bont de Dieu  la turpitude humaine. Saint Paul parle de l'amour avec
le mme mpris matrialiste que Spinoza. Ces deux illustres Juifs ont
la mme me. Amor est titillatio quaedam concomitante idea causae
externae, dit Spinoza. Saint Paul avait dsign d'avance le philactre
 cette dmangeaison, le mariage. Il ne le concde que comme antidote
au libertinage;  la dbauche, {~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL
LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~} {~GREEK SMALL LETTER
DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~} {~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK
SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER DELTA~} {~GREEK SMALL LETTER
PI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK
SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER
IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~},
mot que le latin ecclsiastique _fornicatio_ ne rend que d'une faon
quivoque. {~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER
OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK
SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER
ALPHA~} entrane au contraire l'ide de prostitution, et, en somme, son
difiant conseil se traduisait en franais vulgaire: mariez-vous; cela
vaut mieux que d'aller voir les filles. Voil sur quelle parole se
serait fonde la famille nouvelle si l'opulence verbale du catholicisme
paen n'avait su entourer de phrases sensuelles la parole brutale de
l'aptre juif; l'glise substitua  l'ide de {~GREEK SMALL LETTER
PI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK
SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER
IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~} la musique d'alcove du Cantique des
Cantiques. Cependant les moralistes mystiques commentrent  l'envi
saint Paul dont ils russirent  exagrer encore le mpris pour les
oeuvres de vie. Le tisseur de tentes en poil de chameau, et que rien ne
prparait  la littrature et au sacerdoce, n'est pas toujours trs
prcis. Qui n'a t choqu de la comparaison dont il use pour fltrir
les raffinements sexuels, les appelant des pratiques _more bestiarum_,
alors que le propre de l'animal est prcisment de ne demander  la
copulation que la satisfaction rapide d'un dsir inconscient. Les
inversions de l'instinct sont rares chez les animaux en libert et ce
n'est que de nos jours qu'on les a observes[68]. L'aptre n'usait donc
que d'un de ces grossiers lieux communs qui n'ont mme pas le mrite de
renfermer une vieille vrit d'observation. Que de fois cependant cette
allusion fut-elle rpte par ceux qui feignent de croire que les
inventions de l'homme dans la volupt sont mprisables! La franchise de
saint Paul accrue par le ton arrogant de ses commentateurs eut du moins
cet heureux rsultat de faire condamner dans leur ensemble, mais non
dans leur dtail, les pratiques sexuelles. La rgle des mystiques est le
tout ou rien; ils ddaignent les distinctions o devaient plus tard se
complaire les casuistes, en ces curieux traits o ils font preuve, 
dfaut de got, d'une science de bon aloi et puise, quoique pas
toujours, aux sources de la ralit. De ce ddain il rsulta une
certaine libert de moeurs. Bien des amusements parurent permis  tous
ceux qui taient rests dans le sicle; la littrature du moyen ge
tmoigne de cette aisance dans les relations sociales. Ds le XIIe
sicle, la religion n'est plus qu'une tradition formelle dont
l'influence est nulle sur la sensibilit; et l'intelligence elle-mme se
dgage du lien thologique, comme on le saurait si on avait recueilli
avec plus de soin les aveux d'incrdulit qui ne sont rares, ni chez les
potes, ni chez les philosophes scolastiques. L'amour ne s'embarrasse
d'aucun prjug, il suit son dsir, confiant dans l'innocuit des
rapports sexuels.

[Note 68: Il y a un bien intressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage
de M. Fr.]

Ici on arrive  un point dlicat qui n'a jamais t trait et qu'il est
d'ailleurs difficile d'aborder: l'influence de la syphilis sur la morale
de l'amour.

L'tat de l'humanit en Europe depuis les temps fabuleux jusqu'aux
premires annes du XVIe sicle correspond  ce qu'on
appellerait, en termes d'allgorie, l'innocence du monde; de Christophe
Colomb se date l're du pch. Que l'on se figure une socit o
l'amour, en quelque condition de hasard qu'il s'accomplisse, n'a jamais
de graves consquences morbides; o les baisers les plus profonds
n'entranent gure plus de dangers physiques que les caresses
maternelles ou les manifestations de l'amiti; elle diffrera de la
ntre  un tel point qu'il nous est difficile de la concevoir, car les
dsirs charnels y voluent librement selon leur force naturelle, sans
peur et sans pudeur. Le mot _pudor_ n'a pas du tout le mme sens en
latin et dans nos langues modernes; l, il se traduit par honneur,
convenance, dignit; ici, par crainte, tremblement devant les dlices
de la fleur peut-tre empoisonne. Avant la syphilis, le baiser sur la
bouche est une salutation; il disparat devant la tare des muqueuses:
les femmes prsentent le front si la passion charnelle ne trouble pas
leur volont; puis les deux sexes s'loignent encore d'un pas: c'est le
hochement de tte, ou la main qu'il faut  peine effleurer, ou des gants
qui se touchent avec dfiance. La syphilis a dtruit, non pas l'amour,
qui est plus fort que la mort, puisqu'il est la vie, mais la fraternit
sexuelle. Il y a, depuis l'Amrique, entre l'homme et la femme la peur
de l'enfer; ce que les religions les plus menaantes n'avaient russi
que temporairement un virus l'a accompli: et les lvres ont t
dsunies.

C'est par la syphilis que les historiens qui voudront faire l'histoire
de la morale de l'amour la relieront  l'hygine. Il dut se faire un
grand dsarroi dans les moeurs:

     Obstupuit gens Europae ritusque sacrorum
     Contagemque alio non usquam tempore visam,

dit Fracastor, qui avait vu avec des yeux de mdecin et de pote
les premires horreurs du mal nouveau. Obstupuit gens; ce fut une
pouvante universelle; on se crut  la fin de l'amour et  la fin du
monde.

Il fallut pour conserver, non pas sa vertu, mais sa sant, renoncer 
ce que les moralistes de la science appellent assez justement la
promiscuit; la peur d'un mal physique immdiat et vident opra entre
les deux sexes une disjonction qui a survcu  la priode aigu du mal.
La raction vanglique acheva l'oeuvre de la syphilis et les socits
europennes se trouvrent dans des conditions si nouvelles qu'une
nouvelle morale leur fut ncessaire. La vieille opposition entre
la virginit et la turpitude, base sur des conceptions purement
thologiques, disparut; tout acte sexuel devenant dangereux et
la virginit n'tant pas moins dangereuse, de son ct, par ses
consquences ngatives, il fallut trouver un compromis. L'instinct
social, d'accord, et d'avance, il est juste de le reconnatre, avec les
conclusions futures des hyginistes, plaa ce compromis dans le mariage,
qui se trouva tout  coup honor, aprs trois sicles de drision. Cela
n'apaisa pas le bouillonnement des mauvaises moeurs; mais le pril qu'on
y courait dconsidra la libert qui en faisait l'attrait. La rserve
des filles devint extrme; elles apprirent inconsciemment  changer en
minauderies pudiques la mimique de la peur; peu  peu elles se duprent
sur la cause de leur vertu, puis elles l'oublirent, et vint un moment
o la chastet des femmes fut attribue avec ingnuit ou  l'influence
de la religion ou  une sorte de divinit occulte,  on ne sait quel
raffinement sentimental.

Le motif initial de la nouvelle morale sexuelle agit toujours  notre
insu. Il est de tradition administrative d'encourager les muses de
figures de cire qui dtaillent les consquences de la promiscuit; toute
une littrature sur ce sujet se vend, approuve par ceux-l mmes qui
poursuivent si prement les images sensuelles. La syphilis a fait ce
miracle qu'une figure humaine, belle de sa pleine nudit, est condamne
parce qu'elle excite  l'amour, l'amour tant considr comme dangereux.

Cette manire de voir serait dfendable si on ne faisait pas intervenir
dans la question la force brutale des lois; si la parole seule se
chargeait de persuader une morale que son utilit pourrait dfendre
contre le sarcasme et l'ironie. L'ancienne licence d'avant la syphilis
ne sera pas rendue aux hommes d'ici de longs sicles, si le mal qui a
cr la dfiance sexuelle finit jamais par s'teindre puis. Mais que
chacun soit libre mme de jouer avec le feu; la prudence se conseille et
ne doit pas s'imposer.

De ce que la morale de l'amour a une origine moiti religieuse,
moiti mdicale, il ne s'en suit pas que l'on doive, pour en traiter,
s'astreindre  des considrations ou thologiques ou pharmaceutiques.
Des accidents, mme d'importance extraordinaire, ne sont que des
accidents. Il faut parler de l'amour comme si l'ge d'or de l'amour
rgnait encore et n'en retenir que l'essentiel, loin de s'arrter
aux phnomnes de surface et passagers. Il y a peu d'absolu dans les
socits humaines; presque tout s'y peut modifier, hormis prcisment
les relations des sexes. C'est que, l, on rencontre le coeur mme de la
vie, sa cause et sa fin, entrelaces comme un chiffre indchiffrable. La
vie se maintient par l'acte mme qui est but de la vie. Ceci est absurde
pour la raison, qui serait force d'y contempler un effet identique  la
cause qui la produit et aussi puissant; elle ne doit pas intervenir. Non
que cela soit au-dessus de ses forces; mais si elle peut imaginer des
lois qui rgissent les manifestations de l'amour et les appliquer
pour un temps, ces lois sont ncessairement moins bonnes que les lois
naturelles. Il faut aussi prendre garde que des lois naturelles l'homme
n'est pas responsable, ds qu'il leur obit comme un petit enfant; mais
celles qu'il promulgue retombent un jour non seulement sur sa chair,
mais sur son intelligence. Car tout se tient et l'aisance intellectuelle
est certainement lie  la libert des sensations. Qui n'est pas  mme
de tout sentir ne peut tout comprendre, et ne pas tout comprendre c'est
ne comprendre rien. La littrature, l'art, la philosophie, la science
mme et tous les gestes humains o il y a de l'intelligence sont
dpendants de la sensibilit. Les fantaisies de Lycurgue cotrent 
Sparte son intelligence; les hommes y furent beaux comme des chevaux de
course et les femmes y marchaient nues drapes de leur seule stupidit;
l'Athnes des courtisanes et de la libert de l'amour a donn au monde
moderne sa conscience intellectuelle.

Juillet 1900.




                                    VII


                           IRONIES ET PARADOXES


                                     I

                 CONSEILS FAMILIERS A UN JEUNE CRIVAIN

    ... Quiconque raccourcit une route est un bienfaiteur du public
    et de chaque personne particulire qui a occasion de voyager par
    l .

   JONATHAN SWIFT, _Lettre d'avis  un jeune pote_
    (1720).

La mauvaise humeur un peu pre, je l'avoue, de ma dernire lettre ne
vous a pas dcourag, et, cette fois, vous me suppliez; les hochements
et les dnis, loin de rebuter vos desseins, les avivent et les
prcisent; croyant avoir besoin de moi, vous supportez tout de ma part;
qu'ils soient productifs, et des coups mme ne vous feraient pas peur;
vous semblez prt  adorer la bouche qui, parmi les injures, laisserait
couler, comme un miel parfum, de fructueux conseils:--je l'avoue
encore, un tel tat d'esprit m'a touch et sduit. J'ai senti sous le
pic un bon terrain. J'y mets la bche, je vais semer. Ouvre-toi, jeune
terre, reois la graine et sois fconde.

                                     I

Ayant dj fait quelques tudes prparatoires au noble mtier d'crivain
franais, vous n'ignorez pas sans doute que le monde dans lequel vous
allez entrer est fort mpris par ceux-l mmes qui doivent y vivre et
qui en font l'ornement. Vous avez entendu dire que ce monde n'est
gure qu'une glise de truands qui tient  la fois de la maison de
prostitution, de l'table  cochons et de la chambre de rhtorique;
cette opinion est trs exagre, vous ne tarderez pas  vous en
apercevoir, et qu'avec un bon manteau, de solides bottes, d'impermables
gants et un chapeau qui ne craint rien, ni la pluie, ni les avanies,
ni la grle, ni les mensonges, ni la neige, ni la saburre qui tombe
des balcons, on y peut vivre tolrablement; il y a des sjours plus
dangereux; pour un homme intelligent et pratique, il n'en est gure de
plus recommandable et o le placement d'une pacotille soit plus rapide
et plus rmunrateur.

                                    II

De la pacotille, j'ai peu de chose  vous dire en particulier. Pour se
la procurer, il ne faut ni argent, comme dans le commerce; ni tude, ni
talent, comme il tait d'usage dans les anciennes socits littraires;
 cette heure, vous n'avez besoin que d'adresse: de l'adresse et encore
de l'adresse. Figurez-vous un noyer tout plein de belles noix vertes
et que le fermier soit occup loin de l  sarcler ses betteraves ou 
battre son bl: il vous suffit d'une gaule ou d'un bton court, ou mme
d'un caillou, pour faire pleuvoir  vos pieds les belles noix vertes.
Ensuite, il ne s'agit que de les plucher sans se salir les doigts; des
gens prtendent que cela est fort difficile, qu'il en reste toujours
quelque chose: oui, cela est difficile, mais si vos doigts restaient
tachs, vous en seriez quitte pour porter des gants; un autre motif m'a
dj fait vous recommander cet usage.

Vous trouverez, dissmines dans les paragraphes suivants, quelques
autres notions touchant la pacotille,--laquelle, en somme, se composera
de tout ce que vous pourrez voler subtilement aux riches et aux pauvres,
aux arbres et aux ronces;--car je ne suppose pas que vous possdiez
naturellement autre chose qu'une intelligence pratique et ruse; en ce
cas, vous ne m'auriez pas demand de conseils et vous n'en auriez pas
besoin.

                                   III

Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme est tout au plus digne d'un
commerant modeste. Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la
haute industrie et prenez une devise plus releve et plus digne de la
corporation qui va s'ouvrir  vous; je vous conseille celle-ci, qui,
divise en deux parties, embrasse galement le prsent et l'avenir: Il
faut vivre riche. Il faut mourir gras. Et cette devise, outre ses deux
sens bien clairs, bien humains, bien modernes, en renferme un troisime,
sotrique et merveilleux; je ne veux que vous mettre sur la voie en
ajoutant: la graisse est le commencement de la gloire. Sans doute, vous
n'irez pas jusqu' la gloire, quoi que puisse faire esprer l'exemple de
quelques-uns de nos contemporains qui dbutrent comme vous, sans plus
de gnie, et avec moins de bonne volont,--mais, avec un sage rgime,
vous pouvez prtendre  la graisse: cela n'est pas  ddaigner,  une
poque o tant de pauvres braves gens meurent de faim.

Quant  l'argent immdiat qui vous est ncessaire en attendant le
placement de votre pacotille, je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni
le chantage o les risques sont trop grands et qui demandent, pour tre
manis fructueusement, une exprience des hommes que vous ne pouvez
avoir  dix-sept ans, malgr votre prcocit; or, et c'est l un
principe dont je vous recommande la mditation, mon cher ami, tout acte
dont l'accomplissement comporte, malgr ses avantages, un risque srieux
touchant la sant, la libert ou la rputation, doit tre tenu pour
immoral et rejet hors des possibilits. Gardez soigneusement cette
parole dans votre coeur; elle peut vous viter bien des ennuis et vous
sauver du naufrage auquel sont sujets mme des gens de votre sorte.

Mais vous n'tes pas en peine; vous tes riche comme tous vos jeunes
camarades. Fils, comme tout le monde, de parents maris  la veille de
l'impuissance et de la snilit, vous avez hrit ds l'adolescence et
votre tuteur vient de vous rendre ses comptes. Il est bien vident que,
hors de ces circonstances heureuses, vous n'auriez jamais song  entrer
en littrature; l'tat ridicule d'un crivain rduit  gagner sa vie ne
peut plus sduire un homme bien n; et mme je ne suis pas loign de
croire que tous ces potes pauvres de jadis (histoire ou lgende) ne
se trouvrent que par incapacit intellectuelle dans la ncessit de
prfrer la gloire au coffre et la triste frquentation des Muses  une
solide installation dans la vie. Ce qui me confirme dans cette opinion,
c'est que tous les jeunes gens que j'ai vus dbuter depuis cinq ou six
ans ont, de leur propre aveu, choisi la littrature comme on choisit un
commerce agrable et lucratif, et nullement par vocation: dnus, ils
auraient vit un tat qui exige, pour tre exerc avantageusement, des
capitaux. De ceux qui vivent sur le Parnasse en solitaires ou en libres
vagabonds, je ne m'occupe pas; vous n'tes pas expos  les rencontrer
dans le monde o vous devez voluer; c'est toute une littrature,
l'Autre Littrature, dont il est malsant mme de parler.

                                    IV

Quelles doivent tre vos lectures? Srieuses et varies. Vous lirez tous
les livres qui ont eu du succs, principalement parmi les modernes, car
jadis le mrite et le succs se confondaient souvent;  cette heure, le
premier de ces mots n'a plus aucune signification prcise: il est encore
quelquefois le synonyme de succs dans la bouche des libraires et des
critiques, mais toujours prononc le second, lorsque la dpense en
papier a t assez considrable peur justifier une telle hardiesse de
pense et d'apprciation. Lisez donc d'abord les catalogues et marquez
d'une croix tous les ouvrages signals par une mention flatteuse.
Au-dessous du quarantime mille, un roman n'a qu'une fort mdiocre
valeur littraire--naturellement proportionnelle au chiffre
inscrit;-- quinze, on peut lire un volume de vers;  dix, un trait de
mtaphysique; un pamphlet littraire qui ne dpasse pas vingt-cinq est 
peine digne d'tre feuillet. Il s'agit, bien entendu, de mille soudains
et vertigineux, de vogues immdiates, de livres enlevs, pile, fivre
et queue, car je ne vous crois pas homme  vous accommoder de ces probes
et lentes fortunes qu'un demi-sicle n'puise pas. Lisez, mais vite,
afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement votre mmoire. Au bout
dj de quelques tomes, vous aurez dcouvert le point commun, le fate
de convergence de tous les livres  succs de notre poque: cette
conqute assure, fermez vos tomes et mettez-vous au travail; vous avez
le diamant, il ne reste plus qu' le sertir  la dernire mode. Ce point
commun, je ne l'ai pas cherch, et l'aurais-je trouv par hasard que
je resterais muet; il faut que vous entrepreniez vous-mme cette chasse
dont le rsultat vous enrichira non seulement d'un mot de passe, mais
aussi d'une mthode.

                                     V

Vos doutes sur le style vous font le plus grand honneur. Non, il ne faut
pas crire. Des jeunes gens fort bien dous se sont ferm toutes les
portes, ont gch, par la purile vanit du style, le plus bel avenir
littraire. Sans doute, l'art d'crire est, aujourd'hui, assez rpandu
(pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas crire l'est bien
davantage, quoique personne n'en ait encore formul les principes; c'est
la tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous les gens de got.
Le joli trait  rdiger sous ce titre: Du Style ou de l'Art de ne pas
crire! En voici la premire rgle: N'employez jamais une image qui ne
soit journellement d'usage dans le langage familier. Toutes les autres
rgles dcoulent de celle-l ; bien observe, elle suffit  prserver de
l'criture un homme de bon sens et de bonne grce.

Mais si l'on veut jouir d'une rputation intacte et de l'estime totale
il est ncessaire d'arriver du premier coup  la non-criture. Quelques
premiers livres crits, quelques pages mme, dterres par un ennemi
littraire, pourraient, aprs des vingt ans de labeur et de succs,
compromettre tout d'un coup votre popularit. J'ai vu la vente d'un
roman sans aucun style coupe net par un article o un journaliste
affirmait: ... livre trs beau et d'une criture neuve et hardie...
Rien n'tait plus faux, mais ce romancier avait publi dans sa jeunesse
un premier livre qui autorisait jusqu' un certain point de telles
plaisanteries. Que votre livre de dbut soit donc bien franchement un
livre sans style; qu'en ses pages fraches on cueille aisment, ainsi
que dans un pr, toutes les fleurs communes; que toutes vos descriptions
aient cet air de dj-vu qui ravit le public en lui faisant croire qu'il
a lu tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer. Un roman
o tout, jusqu'aux noms des personnages, jusqu' la nuance des tentures,
jusqu' la forme des fauteuils, o tout, dialogues, paysages, gestes,
sourires, cheveux, accidents, scnes d'amour, jalousies, souliers, jupes
et consciences, o tout, dis-je, donnerait la sensation de retrouver un
chien perdu ou une amante gare! Qui nous fera ce roman-l ? Plusieurs
crivains clbres se vantent, dit-on, d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue
qu'ils en approchrent, mais pas au point que je les admire sans
rserve; il leur manque d'avoir vit la vulgarit. Car vous comprenez
sans doute que si je bannis le style, j'exige la distinction; et
davantage encore, je veux que ce livre sans criture, sans ides, mais
distingu, ait un air de littrature qui sduise les plus difficiles
et les plus dlicats.

                                     VI

En vous interdisant les ides, il est bien vident que je ne pense
qu'aux ides originales ou assez renouveles pour paratre nouvelles.
Les ides, c'est ce que je vous ai dj allgu sous le nom de
pacotille; vous n'en avez pas; le temps vous manque pour rflchir, et
d'ailleurs les ides naissent spontanment de germes promens dans l'air
et qui se posent sur le terrain qui leur plat et l poussent et se
dveloppent et fleurissent navement, heureuses d'avoir fleuri. Donc,
ne gaspillez pas les heures prcieuses  interroger votre crne vide,
 remuer l'inutile sable o le vent n'a dpos que des graines aussitt
sches et mortes; il vous faut des ides, pourtant: eh bien,
soyez brave, volez! Les crivains que vous dpouillerez le plus
fructueusement, ce sont vos prdcesseurs immdiats. A peine  mi-chemin
de la monte, les bras occups de pioches et de haches, tout au labeur,
ils n'auront ni le temps ni le souci, peut-tre, de se dfendre; les
voix ne sont bien entendues que du sommet; s'ils crient leurs cris
mourront dans les broussailles: vous pouvez donc oprer avec une
heureuse scurit.

Un autre motif de choisir vos ans les plus proches, c'est que leurs
ides dj un peu connues seront mieux accueillies du public, qui n'y
verra pas l'injure d'imaginations trop neuves et trop fraches; elles
peuvent, par un coup de succs, se rpandre d'un jour  l'autre; c'est
de la besogne  moiti faite, profitez-en sans scrupule, car il faut
arriver, et celui qui arrive le premier peut se mettre  table
pendant que les autres peinent dans la nuit, sous la pluie. Je vous
recommanderai mme, quand vous serez entr dans l'htellerie, de fermer
la porte  double tour; si l'on frappe, si l'on appelle, suggrez que
cela pourrait bien tre cette troupe de voleurs que vous avez rencontre
en route; et si l'on insiste, n'hsitez pas  armer toute la maison et 
tirer par les fentres.

Ainsi arriv du premier coup o d'autres, qui valent mieux que vous,
n'arriveront que plus tard ou peut-tre jamais, vous prendrez une
importance vraiment thtrale; vous aurez l'air de rsumer honntement
les talents divers que vous aurez drobs avec adresse et dcision, et
les vieux pensionnaires de l'htellerie vous fteront comme un miracle.
Tous sans doute ne seront pas dupes, mais il suffit que ceux-l le
soient qui, les jours de migraine, ont besoin d'un sujet d'article
facile et  la porte du peuple. Songez toujours  cela; soyez, au moins
deux ou trois fois dans votre vie, un sujet d'article: le moins qui
puisse vous choir, c'est une productive clbrit.

                                    VII

Mais il faut prvoir le cas o la crainte de manquer de jarret vous
arrterait au bas de la monte: alors vous choisiriez un matre qui,
ayant compris vos signes, viendrait vous chercher, vous prendrait par la
main, vous ferait gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la mthode
la plus sre et celle que je vous recommande, sachant que vous prfrez
toujours la finesse  la force, et  la violence la ruse.

Les vieux matres les plus hirsutes et les plus moroses se laissent
prendre  la pipe avec une facilit dont on n'a pas d'exemple dans un
ge plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis (il suffit de vivre
pour tre ha), ils acceptent de tous cts les secours d'une sympathie
mme hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car  leur ge ils
ne craignent plus rien, et un bon sentiment peut, sans pril, leur faire
honneur. Prenez donc un de ces vieillards rouls dans la poussire et
dans les crachats, et protgez-le hardiment. Prononcez son pangyrique
dans une de ces petites revues o votre copie encore humble est bnie
entre toutes les pages, et n'hsitez pas  remettre  sa place, qui
est la premire, ce grand crivain, victime des rancunes de toute une
gnration. Si vous l'avez lu parmi les plus mpriss et les plus
dgrads, le rsultat de votre petit travail sera trs heureux et trs
profitable. Ds votre premire jeunesse vous partagerez une gloire,
sans doute quivoque, mais lucrative et en somme honorable, si on s'en
rapporte  l'opinion publique. Cependant, comme de telles accointances,
le profit bien ralis, peuvent  la longue devenir dangereuses, comme
ce vieil homme de lettres peut, du jour au lendemain, se trouver fort
dprci au jugement de la foule, votre matresse, soit par de tristes
histoires de moeurs, soit par des lchets trop malpropres, soit mme
par la stupide complaisance qu'il aura montre  votre gard, soyez
toujours prt  couper la corde, le jour o votre intrt l'exigerait
imprieusement. Alors vous parlerez, la mort dans l'me, mais avec
vhmence, et vous verserez sur le vieil hypocrite ce qu'il faut
d'injures pour vous laver vous-mme d'une intimit trop connue. Tout ce
qu'il faut, mais sans excs; et vous saurez garder dans cette excution
la dignit d'un jeune ami  la fois respectueux et afflig. Ainsi vous
aurez montr  la fois l'indpendance de votre jugement et la tendresse
de votre coeur.

                                   VIII

Rpandez sur tous vos camarades, tous vos confrres, tous les hommes de
lettres en gnral, les calomnies les plus turpides et les anecdotes les
plus honteuses. Tchez de les atteindre dans leurs oeuvres, dans leur
famille, dans leur sant; insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis;
vous passerez pour un homme bien renseign, spirituel, un peu mauvaise
langue, et votre compagnie sera recherche par les journalistes,--ce
qui est toujours bon, car la clbrit, comme le tonnerre, est faite
de petit chos multiplis qui ricochent et redondent les uns sur les
autres.

Mais, et voici ce qui donne  ce conseil, assez banal, une vritable
valeur: soit que vous parliez  ces mmes confrres que vous avez
si ingnieusement salis par d'adroites paroles, soit que vous leur
criviez, changez de ton, faites volter votre cheval tte en queue,
virez lof pour lof, et donnez le change avec tant de candeur que votre
mauvaise foi ne puisse tre un instant souponne. Cela est important.
Le pote qui tiendra, signe de votre main, une lettre o, vaincu par
l'vidence, vous confessez son doux gnie, refusera toujours de croire
aux vilains propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent, il
les tiendra pour des menteurs et des envieux, se brouillera avec
eux peut-tre, et vous aurez toute libert pour achever un travail
souterrain si utile  vos intrts. Il n'y a pas trs longtemps, un
crivain qu'un vieux matre venait de dpecer devant moi avec une
dextrit vraiment rpugnante me dclama avec exultation une lettre o
cet habile corcheur lui caressait l'piderme avec les plumes de paon
les plus subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit rflchir.

Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre, que votre rponse soit
mesure non  l'intrt du livre, mais  l'importance de l'auteur. En
principe, le livre que vous venez de recevoir doit toujours tre le
meilleur de tous ceux de la mme main, et l'auteur toujours en progrs
sur son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments selon l'ge,
la rputation, l'influence; vous prendrez votre revanche en causant
librement avec vos amis, et le plaisir que vous prouverez  mietter
une oeuvre sera d'autant plus grand que cette oeuvre aura plus de
mrites: large et rsistante, elle donne mieux prise aux coups de talon,
et on peut danser dessus pendant des nuits entires.

Ne faites jamais de critique littraire, hormis le cas trs particulier
expos dans mon septime paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de
faire imprimer ses opinions; on est le matre de celles que l'on garde
sous clef, dans sa tte; on est l'esclave de celles auxquelles on a
ouvert la porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous teniez 
vous mler  quelque grand dbat littraire, usez de voie dtourne et
prenez pour prtexte la peinture; les peintres peuvent supporter les
critiques les plus absurdes, car ils ne rpondent pas et il est facile,
en visant un artiste, de blesser grivement un littrateur qui avoue les
mmes principes que lui. Ce jeu a russi, mais il est dangereux. Je ne
vous conseillerai pas davantage d'obir sans mre rflexion 
l'insinuation de Jonathan Swift: ... Que votre premier essai soit un
coup d'clat dans le genre du libelle, du pamphlet ou de la satire.
Jetez-moi bas une vingtaine de rputations et la vtre grandira
infailliblement... Sans doute, si le coup est vraiment un coup
d'clat, mais qui oserait en rpondre? Dmolir vingt rputations,
surtout si elles ont t conquises bravement et loyalement, c'est l
pour un jeune crivain un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative
ne comporte pas des risques graves, et vous savez que je suis inflexible
sur la question des risques. On acquiert bien des amis par vingt
dboulonnements excuts avec soin, mais que de haines! Et si le bronze
rsiste, si sa chute n'est pas immdiate et foudroyante, il peut
s'animer et vous faire de ses mains froides un terrible collier de
mtal. A mon avis, les plus beaux coups en ce genre seront toujours
malheureux, surtout  une poque o l'opinion est si divise, o il est
si facile de se faire condottire, de recruter un parti et une arme.
Comme je vous l'ai dit, attaquez plutt par des paroles, que vous pouvez
toujours renier.

La seconde partie du conseil de Swift me semble au contraire trs
recommandable et franchement je l'approuve de prohiber la louange.
Cela est mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en illuminant les
parties belles, en mnageant les ombres, se trouvent toujours estims
au-dessous de leur valeur, et quand mme vous eussiez mont le ton
du pangyrique jusqu' l'hyperbole et jusqu'au ridicule, ils ne vous
pardonneront jamais,  moins d'avoir la candeur du gnie o la fracheur
des mes gnreuses, le signe d'amiti que vous faites  leurs voisins;
quant  ceux que vous auriez tus, ils vous rendraient silence pour
silence, et votre entreprise ne serait nullement profitable.

                                     IX

Quelles que soient votre force, vos armes et votre insolence, vous aurez
besoin de faire partie d'un cnacle ou d'une coterie, comme on a besoin
d'un cercle ou d'un caf. En cette occurrence, agissez comme les dputs
qui n'ont d'autre opinion que leur ambition, faites-vous inscrire 
tous les groupes, mais frquentez d'abord le plus redoutable, celui des
Arrivistes. Ayant ainsi des relations contradictoires, vous connatrez
de petits secrets qui ne vous seront pas inutiles pour vous pousser dans
le sens de votre vritable intrt, qui est de capter la confiance des
belligrants afin de les mieux trahir, le moment venu. Sachez seulement
que les Arrivistes sont fort souponneux et fort mchants: je les ai
vus, pareils aux loups de Sibrie, manger rsolument l'un de leurs amis
tomb dans la neige: ils ont un bon apptit et de belles dents. A la
moindre imprudence, ils se jetteront sur vous et vous dvoreront en
commenant par les parties molles, mais tout y passera jusqu'aux os
et jusqu'aux excrments, et on les admirera sur le boulevard, fiers de
leurs lvres encore sanglantes. C'est  vous de demeurer solide sur
vos jambes, la main sur votre pe et le visage plat comme une mer
hypocrite. Si quelqu'un des vtres prenait une attitude arrogante, ou
seulement si, quand vous passez, le public le regardait avec trop de
complaisance, n'hsitez pas  le faire tomber adroitement le nez sur le
pav et  prendre aussitt la tte du troupeau, pendant que les autres
s'arrteront  le frapper et  le mordre: dans la vie, il faut savoir
sacrifier un plaisir immdiat  la ralisation future d'un plus grand
bien.

                                    X

Vous aurez  prendre une attitude touchant les choses de l'amour. Si
vos gots vous portent vers les femmes, ne faites pas talage d'une
inclination trop commune pour qu'elle puisse jamais attirer sur
vous l'attention du monde. Apprenez le langage secret et les gestes
maonniques des invertis, efforcez-vous d'acqurir (cela est difficile)
cette incroyable voix molle et blanche par quoi un de ces tres se
reconnat infailliblement dans les concerts humains: cela vous sera
utile, car, outre que ces gens forment une secte trs unie et assez
puissante, la singularit d'un tel cynisme doublera votre rputation,
si vous en avez dj, et, si vous tes encore inconnu, suffira  vous
mettre en bon rang parmi les curiosits littraires.

Dans le cas o vous auriez vraiment ce got  la mode, je vous
conseillerais au contraire une certaine rserve. Un homme souponn de
mauvaises moeurs est incontestablement plus estim qu'un homme convaincu
de mauvaises moeurs; la possibilit d'actes trs malpropres excite
l'imagination d'une quantit de personnes retenues seulement par la
prudence ou par la lchet; mais, s'il est avr que les actes ont t
perptrs, les dsirs reculent devant une certitude trop brutale. Je
crois que tel est le mcanisme de ce singulier revirement, et je vous
engage  la prudence. D'ailleurs, il est toujours bon de feindre: ainsi
on mnage sa propre nature et on se rserve, en cas d'accident, la
suprme ressource de la sincrit.


                                    XI

Soyez sans piti, mais n'en laissez rien paratre. Un louis donn 
propos vous fera passer pour un bon camarade, pour un homme dont il y a
profit  tre l'ami. Naturellement, en cas de bataille, tous vos
obligs passeront  l'ennemi, mais vous en serez quitte pour une
dpense modre, si vous avez besoin de les ramener, car ces gens-l se
contentent de peu. Soyez gnreux avec les ivrognes: l'homme retrouve
quelquefois au fond de son verre, comme une peau de raisin, un lambeau
de conscience; en cet tat, sa reconnaissance se traduira peut-tre par
un de ces mots heureux qui ne nuisent pas aux rputations littraires.

Souscrivez  toutes les oeuvres de charit qui prsentent une chance
de rclame, aux livres de vos confrres pauvres, aux statues de potes
dfunts, mais ayez soin, chaque fois que vous pourrez le faire avec
dcence, de refuser la quittance de recouvrement; en beaucoup de
circonstances, car il y a peu d'ordre en ces sortes d'entreprises, cela
passera inaperu; dans les autres cas, mettez la faute sur le compte
de la poste. J'ai connu un jeune crivain riche et conome qui, par ce
moyen, tout en gardant les apparences, s'pargnait tous les ans plus
de cent cinquante francs, avec lesquels il achetait une bague  sa
matresse.

                                   XII

N'adoptez pas un costume particulier, et si vous laissez reproduire
votre portrait, que cela soit d'aprs un dessin trs beau, mais trs
inexact: il y a dans la vie bien des circonstances o il est agrable de
ne pas tre reconnu par les imbciles. Vous aurez encore le plaisir de
tromper le public et de duper les physionomistes.

Pas plus que de costume distinct, vous n'avez besoin d'une religion
dfinie. Sur ce point, comme gnralement sur tous les autres,  moins
que votre intrt ne vous oblige  choisir, ayez l'opinion moyenne,
l'opinion de tout le monde. Si vous tiez Juif, je vous conseillerais
de frquenter les chrtiens et de mpriser votre race, de feindre une
conversion imminente afin de profiter des avances et des craintes des
deux partis; aryen, je vous engage au silence et mme  l'ignorance:
d'ailleurs, rien n'est plus malsant, dans le monde littraire, que
d'avouer une conviction religieuse ou mtaphysique; instruisez-vous
plutt de la question des tirages et des passes, devenez une autorit en
cette matire, qui est comme la pierre de touche du vritable crivain.

La politique vous sera un peu moins indiffrente. Soyez socialiste, sans
hsitation. C'est aujourd'hui le seul parti qui puisse, sans ironie,
promettre  un jeune homme, pour ses vieux jours, un sige de snateur.


                                   XIII

Ne commettez jamais d'indlicatesse sans tre absolument sr de
l'impunit. Si un inconnu vous confie pour le lire un manuscrit o rde
quelque ide, prenez-la en note, mais ne vous en servez que le jour
o vous serez assez fort pour braver toute rclamation. Ce systme est
utile quand il s'agit d'une pice de thtre qui souvent ne repose
que sur un mot ou une situation qui feront tout aussi bon effet avec
n'importe quel dialogue.

Quand vous dmarquerez un confrre, citez son nom, en passant; ainsi, il
ne peut se plaindre et le public croit que tout l'article est de vous,
moins une phrase, choisie exprs parmi les plus insignifiantes.

N'usez pas de la lettre anonyme; mais gardez soigneusement celles qu'on
vous adressera; les critures sont souvent mal dguises, un hasard peut
vous en faire dcouvrir l'auteur. Collectionnez de mme tous les
petits papiers par quoi on peut compromettre quelqu'un et le tenir  sa
discrtion. Plusieurs journalistes ne doivent qu' cette persvrance la
situation, inexplicable autrement, qu'ils tiennent dans la presse.

Des gens hardis recommandent cette ruse: se faire introduire comme
secrtaire chez un homme influent, et l, tout en acceptant les
ordinaires obdiences: promener les enfants, sortir le chien  l'heure
de son besoin, allumer le feu, aller reporter les parapluies emprunts,
et plusieurs autres besognes qui prparent merveilleusement  la vie
littraire; l, s'offrir, un jour que le matre est malade,  rdiger
son article, peu  peu en prendre tout  fait l'habitude, et un jour
aller dire la vrit au directeur du journal. J'ai vu tenter l'aventure,
qui ne russit pas, car c'est le nom et non l'oeuvre qui a de la valeur
pour un journal et pour le public.

Voil, mon cher ami, les premiers conseils que je vous donne, ou plutt
les ides que je soumets aux mditations de votre esprit prcoce. Jeune,
ambitieux, intelligent, riche, sans prjugs ni scrupules, vous
avez tout ce qu'il faut pour arriver, mais j'espre que cette petite
collection de principes ne sera pas la moindre de vos armes.

Septembre 1896.



                                    II

                   DERNIRE CONSQUENCE DE L'IDALISME

                      Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo.
                                            Ovide, _Mtam.,_ III, 430.



                             _INTRODUCTION_


Ayant eu, ces derniers temps, quelques doutes sur la valeur, non point
philosophique, mais morale et sociale, de l'idalisme, je ne pus, malgr
des mditations assidues, triompher de mes hsitations par la mthode
de la logique directe. Et bien au contraire; pousse  son extrme,
la thorie idaliste aboutissait, en mes dductions, pratiquement, au
nronisme ou au fakirisme, selon qu'elle volue en des intelligences
actives ou en des intelligences passives; socialement (comme je l'ai
not antrieurement)[69], au despotisme ou  l'anarchie[70].

[Note 69: V. L'Idalisme, pp. 16-17.]

[Note 70: On saura ce que pourrait tre le fakirisme-anarchie en
lisant un singulier conte de M. Marcel Schwob, _l'Ile de la libert
(Echo de Paris_, juillet 1892).]

Or, sans tre pourtant le disciple de la prudence philosophique qui,
arrive au croisement de deux routes, s'assied et se demande: vers
quel point cardinal reprendrai-je ma promenade, quand je me serai bien
repose? je me suis assis, comme elle, au croisement des deux routes,
et, ayant rflchi, je rsolus de ne suivre aucune des routes frayes,
et de m'en aller  travers champs.

En somme, tout en ne rpugnant ni  l'une, ni  l'autre des deux
consquences que j'ai dites,--car elles pouvaient tre ncessaires et
inluctables--j'ai song que peut-tre elles n'taient ni ncessaires,
ni inluctables, soit en mtaphysique, soit en politique, soit
relativement  notre conduite prive dans la vie, lorsque, mus par
l'absurde besoin de logique qui nous tyrannise, nous souhaitons de
mettre notre vie d'accord avec nos principes.

(Il serait si simple de mettre nos principes d'accord avec notre vie.)

On trouvera peut-tre, malgr mes affirmations, que je me contredis;
mais les jugements, quoique j'aie besoin, autant que nul autre, de la
sympathie humaine, me troublent peu. D'ailleurs, aller tout droit, comme
une balle (tout droit, ou selon la trajectoire prvue), dans la droite
voie de la logique, est plutt le fait des esprits simples,--je ne
dirai pas mdiocres, ce qui serait bien diffrent. Aucun des grands
philosophes allemands[71] n'a t purement logique: ni Kant, bifurquant
vers la raison pratique, ni Fichte, prnant le patriotisme[72], ni
Schopenhauer dont le pessimisme s'abreuve d'illusoires antidotes; et
Jsus, lui-mme, parlant comme Dieu, s'est contredit sciemment, puisque,
aprs le Mon royaume n'est pas de ce monde, il profre le Rendez
 Csar... Logiquement, il devrait dire: J'ignore tout, hormis mon
royaume, qui n'est pas de ce monde, et Csar comme le reste. Mais en
prononant cette ngation: pas de ce monde, il affirmait ce
monde, et il dut songer aux relations qu'avec ce monde devaient
ncessairement avoir ses disciples, les hommes de bonne volont.

[Note 71: Ni des Franais. Malebranche, tant oratorien, se croyait
chrtien et ne l'tait que de coeur. Sa philosophie mne au fakirisme.]

[Note 72: _Discours  la nation allemande._]

Revenons  la pathologie de l'idalisme.

Ngligeant provisoirement les consquences sociales d'une doctrine qui,
d'ailleurs, est impopulaire, je ne veux allguer qu'un nronisme
de dilettante et qu'un fakirisme de bonne compagnie; et mme, pour
simplifier l'enqute, laissons encore de ct le pseudo-fakirisme.
Il nous suffira d'avoir  faire la critique du nronisme mental, plus
clairement appel le narcissisme.

Narcisse,

    Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo,

et, ne connaissant que soi, il s'ignore lui-mme: Ovide, sans le savoir,
a mis bien de la philosophie dans les quinze syllabes de son vers
lgant[73].

[Note 73: Les symboles, souvent, demeurent clos pendant des sicles; ils
sont la fontaine scelle ou le _hortus conclusus_. On passe devant la
source dormante sans mme dsirer y boire une gorge d'eau pure; et
devant le jardin mur, sans l'envie de franchir le mur et de cueillir
mme une toute petite rose au mystrieux rosier. (Un conte, qui dtient
bien d'autres secrets, la _Belle et la Bte_, m'a fait comprendre cela
et je l'expliquerai un jour, avec plusieurs choses, si j'en suis
capable.) En un temps o il n'tait pas  la mode d'aller boire  la
fontaine de Narcisse, l'abb Banier disait, en commentant Ovide:
L'histoire de Narcisse, si bien crite par notre pote, est un de ces
faits singuliers qui ne nous apprennent rien d'important.]

Mais il faut reprendre les choses de plus haut et redire, hlas! afin
d'tre clair, des choses mille fois dj redites. C'est une ternelle
ncessit: les hommes sont si crdules  la ngation que la vrit
leur semble un conte de fes, et que tous vivent, les rprouvs dans
l'obscure fort de l'indiffrence, les privilgis dans l'obscure fort
du doute:

    Nel mezzo del camino di nostra vita Mi ritrovai in una selva
    oscura Che la diritta via era smarrita[74].

[Note 74: Dante, _Inf._, I, 1-3.]



                            _CHAPITRE PREMIER_

                           HOMUNCULUS-HYPOTHSE


Il est bien entendu que le monde n'est pour moi qu'une reprsentation
mentale, une hypothse que je pose[75], ncessairement[76], quand la
sensation veille ma conscience: l'objet n'est peru par moi que comme
partie de moi; je ne puis concevoir son existence en soi: il n'a de
valeur pour moi que s'il vient graviter autour de l'aimant qu'est ma
pense; je ne lui accorde qu'une vie objective, prcaire et limite par
mes besoins d'hypothse[77].

[Note 75: Fichte, _Thorie de la Science_.]

[Note 76: Cette ncessit n'est pas absolue. En tel tat physiologique ou
psychique, la douleur n'est pas perue; dans le sommeil, l'extase, etc.,
le monde extrieur est ni. Secondement, cette hypothse peut tre cre
_a priori_: fausses sensations ou hallucinations. Le ncessairement
est cependant la condition de toute vie de relation; il est supposable
jusqu' preuve du contraire.]

[Note 77: La perception est toujours _critique_, en ce sens qu'elle est
relative non seulement  mes facults perceptives absolues, mais aussi 
mes _desiderata_ actuels: elle est influence par le dsir, par la
crainte; elle est modifie par mes tendances actives ou mme virtuelles:
je ne perois pas un tableau de Botticelli aujourd'hui comme il y a dix
ans, et je commence sans doute aujourd'hui,  le percevoir comme je le
percevrai dans dix ans. Les gots changent, et d'un jour  l'autre;
applique  l'amour, cette insinuation paratra trs claire.]

Ceci admis, et constate d'abord (malgr la contradiction des termes) la
subjectivit de l'objet, je songe  pousser plus loin l'analyse.

Laissant le moi qui m'est connu (au moins par dfinition), je veux,
pour m'instruire et savoir comment et par quoi je suis limit, tudier
l'objet c'est--dire l'hypothse du monde extrieur; l'objet se mle 
moi, mais  la manire de l'eau qui entre dans le vin, en le modifiant,
et une telle modification ou mme moins ngative, ou mme positive, ne
peut me laisser indiffrent.

Je suis donc limit, ou modifi,--et j'admets encore _ priori_ cette
limitation, sans toutefois prjuger si elle m'est impose ou si je
me l'impose moi-mme par une loi de mon organisme psychique; j'admets
l'objet ou monde extrieur; j'admets que, inexistant et projet hors
de moi par moi, il soit nanmoins la cause hypothtique de ma
conscience,--bien que lui-mme caus par ma conscience; j'admets cela,
car Homunculus, cr dans ma cornue, surgit et me tient tte;--et il
parle!

En effet, en dcomposant l'objet, selon le plan de mon analyse, j'ai
trouv qu'il se diffrencie selon deux modes, deux illusions, mais que
diffrentes! l'objet qui ne me rsiste pas et l'objet qui me rsiste,
l'objet esclave et l'objet contradictoire, l'objet signe et l'objet
pense:--l'homme, l'homme effrayant, l'homme qui m'pouvante, parce
qu'il me ressemble.

Je me connais et je m'affirme; je suis, car je me pense, et le monde
extrieur o je rencontre ce frre n'est autre chose, je le sais, que
ma pense mme hypothtiquement extriorise. Mais si ce frre gravite
autour de mon aimant, particule de mon dsir, moi aussi, particule de
son dsir, je gravite autour de _son_ aimant; le monde dont il fait
partie n'existe qu'en moi; mais le monde dont je fais partie n'existe
qu'en lui,--et, relativement  sa pense, je dpends de sa pense: il
me cre et il m'annihile, il me conoit et il me nie, il m'crit et il
m'efface, il m'illumine et il m'entnbre.

Je suis lui: Homunculus-Hypothse grandit et m'crase, car s'il n'est
rien que ma pense, quand je le pense,--il est tout quand il se pense
lui-mme, et je n'existe plus qu'avec son consentement.

Me voil donc limit par mon hypothse, c'est-dire par moi-mme, et
je reconnais, cette fois indubitablement, que je ne puis pas ne pas me
limiter, car, ds que je pense, je pose l'hypothse de la pense. Me
voil donc limit par ma propre pense, et plus je pense plus je me
limite, plus je cre d'obstacles au dveloppement de mon primordial
absolutisme; devenue pareille  l'oeil  facettes d'une mouche,
ma pense multiplie les ennemis de son unit et j'ai devant moi la
formidable arme des Autres. Mais que l'ennemi soit un ou multiple, il
gne galement ma libert, et, m'ayant forc  le concevoir, il me force
 entrer en pourparlers avec lui.

A condition qu'il ne me nie pas, j'admettrai, autant que je puis
le faire, autant que me le permet ma nature, son existence
hypothtique,--et ncessairement s'il me rend la pareille. Ce
n'est, aprs tout, qu'un change de bons procds et de rciproques
concessions. Au lieu de la guerre, je propose la paix; je laisse la vie
 celui qui me la laisse,--et  celui qui m'a retir de l'abme et qui
en m'en retirant y est tomb lui-mme, je jette  mon tour la corde du
salut. Nouveaux Dioscures, nous vivrons chacun notre jour, nos nuits ne
seront que de priodiques instants et nous y jouirons des magnifiques
alternatives de la lumire et de l'ombre:

  ...Fratrem Pollux alterna morte redemit[78].

[Note 78: Virg., _n._, VI, 121.]

Et voici comment raisonne Pollux:

L'arbre n'existe que parce que je le pense; pour la pense hypothtique
que je pressens et que je veux bien admettre, douloureusement, au-del
de mon domaine, je suis une sorte d'arbre et je n'existe qu'autant que
cette pense me pense...

Il se reprend:

Pourtant, je suis,--et absolument[79]!

[Note 79: Dans le sens de Fichte, que le moi est virtuellement toute
ralit,--toujours jusqu' preuve du contraire.]

Il rflchit et continue:

Oui, mais Homunculus ne dit pas autre chose de lui-mme; il dit, lui
aussi: Je suis,--et absolument. Or, si j'admets mon affirmation, je dois
admettre la sienne, mais deux absolus sont contradictoires; ils se nient
en s'affirmant; ils s'affirment en se niant.

Pour tre pens, il faut donc que je me nie moi-mme,--mais je
retrouverai dans l'autre pense l'image de ma propre ngation renverse
et redevenue positive: je vis et je suis en celui qui me pense.

Voil pourquoi Pollux partagea son immortalit avec son frre mortel.


                           _CHAPITRE DEUXIME_

                             VIE DE RELATION


La mtaphysique pose des axiomes, l'exprience les vrifie; si elle n'en
a pas le droit, elle le prend.

L'Intelligence absolue pense dans la solitude absolue de l'Infini, et
sa pense oeuvre la tapisserie que nous sommes-- l'envers--: hommes,
btes, plantes, pierres. Elle a son moteur en soi; elle part d'un point
du cercle pour revenir au mme point du cercle, et ce simple mouvement,
toujours le mme, est infiniment fcond.

Pour l'intelligence limite, les conditions de la pense sont toutes
diffrentes; elle a besoin de l'excitation du choc extrieur. Rduite
 soi, c'est le prisonnier au secret. Dans ce cas, la pense se rsorbe
et, ne vivant plus qu'autosubstantiellement, se dvore elle-mme et se
rsout en la non-pense[80]. La pense d'autrui est le miroir mme de
Narcisse, et sans lequel il serait ignor ternellement. Il s'aime,
parce qu'il s'est vu; on se voit dans un miroir, dans des yeux, dans le
lac de la pense extrieure. Tel Narcisse intellectuel, content par un
auditoire compos d'une femme qui fait semblant d'couter, s'pandrait
moins s'il n'avait pour confidents que les arbres de la fort, ou
Mnmosyme, pltre pourtant indulgent. Mais,  dfaut de l'objet-pense,
Narcisse s'amuse encore  interpeller la patience muette des rochers et
la bruissante sympathie des arbres; il coute, il a cr Echo. Echo est
la pense en laquelle il peut vivre: il la nie et il meurt[81].

[Note 80: Telle est la signification symbolique de l'histoire d'Hugolin.
Prisonnier, spar de la source de l'activit mentale, il dvore ses
enfants,--c'est--dire qu'il se dvore lui-mme, qu'il dvore ses
propres penses. Pour cela, il est chti ternellement, car il a voulu
nier, par orgueil, les conditions mme, de la vie de relation, telles
qu'elles nous sont imposes; il avait obi aux propres suggestions de
ses enfants, de ses penses, de son gosme, et l'gosme eut plus de
puissance que l'amour,--et la faim eut plus de puissance que la
douleur.
                              _Poscia, pi che'l dolor pote'l digiuno_
                                            DANTE, _Inf.,_ XXXIII, 75.]

[Note 81: Et devenu fleur, si nous attendons jusque-l,
oeillet-Notre-Dame [a] ou porion [b]--il faut que la fleur soit
cueillie. Nous l'entremlerons  l'hyacinthe, au lys, au lychnis, au
lierre, et nous en couronnerons nos amies  l'heure de nos festins
mtaphysiques [c]:

           _Hederae Narcissique ter circumvoluto circulo
           Tortilium coronarum..._

Et nous jouerons  les orner d'indites et touchantes grces.

_--Tu vero admodum variam e floribus coronam gestabis mollissimam,
suavissimam._

_--Summe Jupiter, illam habentem, quis osculabitur_

Oui, qui baisera sur la bouche la reine du jeu?]

[Note a: Commentaires de Philostrate, _Tableaux_ (Paris, 1620,
in-folio).]

[Note b: Commentaires d'Athne, _Deipnosoph_. (Paris, 1598, in-folio).]

[Note c: Citation d'Athne, dit. gr. lat. (_Ibid._)]
]

Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiterait mme pas des
reflets qui dorment dans les sources. A l'cart de tout, en une solitude
rigoureuse et farouche, il soignerait, jaloux et silencieux, la fleur
prcieuse de son jardinet, trop prcieuse pour l'oeil d'autrui. Tels
peut-tre les solitaires de jadis? Non, car ils ne cultivaient leur moi
que pour l'arracher, attendant que la plante ft devenue assez solide
pour donner prise aux mains du renoncement[82]. Illogique, il convie
autrui  visiter ses plates-bandes et ses serres, car, horticulteur  la
mode, et non plus pauvre jardinier, il exhibe d'allchantes collections
d'azales et de phnomnales orchides, images provignes de son
orgueil. Lui seul est le grand horticulteur, mais sa propre affirmation
dfaille si les autres ne la confirment.

[Note 82: Le solitaire, mme seul, n'tait pas toujours seul. Parfois il
entendait la voix qui parle aux solitaires. (HELLO, _Physionomies de
Saints_, p. 423.)]

Nietzsche, le ngrier de l'idalisme, le prototype du nronisme mental,
rserve, aprs toutes les destructions, une caste d'esclaves sur
laquelle le moi du gnie peut se prouver sa propre existence en exerant
d'ingnieuses cruauts. Lui aussi veut qu'on le connaisse et que l'on
approuve sa gloire d'tre Frdric Nietzsche,--et Nietzsche a raison[83].

[Note 83: L'auteur ne change rien  ce paragraphe o apparat son
ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance mme est
bonne  constater,  cause du paralllisme de certaines ides. Plus d'un
esprit libre et logique de ce temps a relu dans Nietzsche telle de ses
penses.]

L'homme le plus humble a besoin de gloire: il a besoin de la gloire
adquate  sa mdiocrit. L'homme de gnie a besoin de gloire; il a
besoin de la gloire adquate  son gnie[84]. Quel pote et qui donc
serait content de la seule couronne qu'il se poserait lui-mme sur la
tte, comme Charles-Quint? L'empereur ne se couronna pas dans l'ombre de
son oratoire; il se couronna devant toute la terre et devant les princes
de toute la terre, disant ainsi que, premier juge de sa propre gloire,
il n'en tait que le premier juge, et non pas le seul.

[Note 84: Hello a crit sur une ide voisine de ceci des pages fort
belles (_De la Charit intellectuelle_ dans _les Plateaux de la
Balance_).]

Pens par les autres, le moi acquiert une concience nouvelle et plus
forte, et multiplie selon son identit essentielle.

Multiplier une rose, cela fait un jardin de roses; multiplier une ortie,
cela fait un champ d'orties.

Car la dviation de l'idalisme, telle que je la conois, ne va pas, et
tout au contraire,  ratifier la baroque loi du nombre, qui se base
sur de fabuleuses additions o sont ensemble compts les roses et les
orties, les rats et les zbres. La pense s'individualise diffremment;
il n'y a pas deux individus identiques; les miroirs sont bons ou
mauvais,--et encore le miroir n'absorbe et ne rflchit qu'une manire
d'tre et non l'tre en soi. L'tre en soi est inviolable, mais il
faut qu'il subisse des tentatives de viol pour apprendre qu'il est
inviolable.

Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il a besoin de la foule
des plerins qui se presse au pied de sa colonne; il a besoin de la
salutation de Thodose; il a besoin de la vaine flche de Thodoric.

Sans la pense qui le pense, le Stylite n'est qu'un palmier dans le
dsert.

Fvrier 1894.


                                    III

                         LE PRINCIPE DE LA CHARIT


Le principe d'un acte, ou sa cause gnratrice et matresse, importe
plus que l'acte lui-mme, car c'est par son principe que l'acte acquiert
son degr de valeur esthtique, c'est--dire morale. Rduit au mcanisme
physique, l'acte est indiffrent: c'est l'extriorisation d'une force et
rien de plus. Que l'effort des muscles se rsolve en un sauvetage ou en
un meurtre, les deux actes sont les mmes, et pour les diffrencier il
faut avoir compris leur principe initial; mais ce principe peut tre
commun, avidit, vanit, obissance, courage:--et un meurtre apparatra
vtu de toute la sanglante beaut du dsintressement, et un sauvetage
sali de toute la vase du fleuve et de toute la boue de la rcompense.
Que, les principes dtermins, le chtiment intervienne et efface le
crime; que la rcompense, aussi srement, efface l'oeuvre qui la motiva,
et l'on retrouve l'tat d'indiffrence qui est l'tat normal de
l'acte et qui sera l'tat mme de l'Activit le jour o tous les actes
possibles auront t accomplis. Il faut donc, si l'on veut absolument
juger, ce qui est un jeu dfendu, mais bien humain, juger non les actes
qui ne sont que des mouvements et dont la direction peut tre  chaque
instant dvie par des causes secondaires ou postrieures, mais les
pr-actes les actes en puissance, les actes au moment mme o ils vont
tre dtermins par le principe initial; il faut juger le principe mme
et non le fait, et, ici, chercher quel est le principe qui peut confrer
 un acte la qualit d'acte de charit, en opposition avec la foule des
actions ainsi qualifies d'ordinaire, mais indment.

                                     I

La vie, qui est un acte de foi, puisque l'homme est incapable de
vrifier les notions sur lesquelles s'appuie son existence mme
quotidienne, est aussi un acte de charit puisqu'elle est un change
perptuel de notions et de sentiments entre les hommes et entre l'homme
et le reste de la nature. Parmi ce torrent d'effluves, les actions
communment appeles charitables ne sont qu'un tout petit souffle, et
souvent de vanit,--mais qui siffle comme un jet de vapeur, afin de
capter l'attention et la sensibilit des mes. Ces actions n'ont que
le mrite d'tre conscientes; elles le sont jusqu' l'ostentation et
jusqu'au mensonge, car elles arrivent  faire croire qu'elles ont seules
droit au nom d'actes de charit, alors que leur principe les range parmi
les plus ordinaires gestes du commerce.

Les actes charitables ne sont le plus souvent que des actes commerciaux,
vente, achat, change: gagner le ciel, gagner l'estime gnrale, gagner
sa propre estime, gagner le repos de sa conscience; acheter une joie;
se dfaire d'un remords; change d'une monnaie contre une bndiction;
achat d'une chance favorable, d'un avantage, encore que problmatique,
d'un bonheur, encore qu'illusoire. Tous ces actes obissent au principe
du gain, attnu  et l par le principe du plaisir. Ce dernier
principe est seul en cause quand la charit, acte d'amour ou acte de
piti, prend un caractre noblement goste et conforme  la destine
de l'homme, qui est de s'affermir dans sa vie et de s'affirmer dans
l'exercice des sentiments qui lui font prouver fortement la joie de la
supriorit personnelle. Par les actes d'amour et de piti qui souvent
se confondent (surtout chez les femmes, et c'est un socle o elles
haussent dlicieusement), l'homme conquiert la sensation de se grandir
et mme de devenir unique; crateurs d'allgresses vraiment divines, ces
actes ont les mmes effets que la douleur: ils diffrencient puissamment
celui qui les accomplit avec puret; ils le dressent sur la colonne du
Stylite d'o les cailloux du dsert ne sont que des grains de sable,
d'o le sable se ride et rit avec des fracheurs d'eau. Mais l
encore, et puisque l'exprience d'un tel rsultat peut s'acqurir,
le dsintressement n'est pas absolu; la conscience du but n'est
pas toujours ni tout  fait absente et, quoique rien de social ou de
pratique ne souille de tels actes (ils peuvent tre, cela est toujours
sous-entendu, socialement criminels), c'est encore plus loin qu'il nous
faut chercher le principe de la charit parfaite.

Le principe de la charit est le don gratuit, pur et simple, sans dsir,
sans esprance, sans but. La nature et l'humanit la plus voisine de la
nature nous donneraient de cela des exemples si on les devait choisir
inconscients: la charit de la fleur, la charit du chtaignier, la
charit du boeuf, la charit du chien,--la charit du gnie, la charit
de la beaut,--la charit de la mer, la charit du soleil,--la charit
de Dieu (dont l'tre est indtermin) qui maintient, selon les lois,
la succession des phnomnes et l'activit de l'intelligence;--mais
la vritable charit est l'acte de l'homme conscient qui vit selon sa
propre personnalit et d'aprs les rgles de sa logique intrieure et
individuelle. Cet homme donne ce qu'il a et donne ce qu'il est. Pour
fleurir, il n'emprunte pas, chardon, la sve du lys, il n'est ni le
lierre ni le miroir: il ne plante pas ses griffes dans la tige plus
forte d'autres intelligences, ni ne vole la grce d'autres mes; herbe
ou mtal ou crature vivante, il n'offre  la frairie des tres et
des choses que l'opulence naturelle d'un gnreux gosme, conforme au
rythme, adquat aux gestes divins.

La plus grande charit est donc de vivre et de consentir  tre dans la
prairie une tache d'ocre ou de laque et de borner son rle aux relations
qu'une nuance doit avoir avec les autres nuances. Mais pour vivre il
ne suffit pas d'exister; il faut avoir la conscience de sa vie et de sa
couleur et de son jeu et, cette triple conscience acquise, maintenir la
succession de ses phnomnes et l'activit de son intelligence: en cela,
l'homme est dieu et son propre Dieu, et, devenu son propre Dieu, il
atteint le sommet suprme de la charit, qui est l'amour de soi-mme en
quoi est impliqu le don de soi-mme.

Aimer, c'est donner; s'aimer, c'est se donner: ainsi par le raisonnement
le plus simple on identifie,  l'infini, l'amour et l'gosme, le moi et
le non-moi, dans la conscience de se sentir indtermin: l'gosme pense
l'amour, et, pens l'amour, se vivifie et s'pand en ondes sur le monde.
Ces ondes, comme celles que dessine sur l'eau une pluie de pierres,
s'entrelacent sans se confondre et sans briser leurs cercles qu'un
mouvement sr extend,  partir du point de chute, jusqu' une limite
inconnue. Parmi l'harmonie de tant d'ondulations invincibles, les actes
de la charit commerciale viennent crever comme la bulle d'air revomie
par une grenouille.

                                    II

Ce que l'on nomme la vie de relation participe donc en plusieurs de ses
mouvements  la charit la plus haute, mais cette vrit ne sera pas
plus amplement dmontre, car les choses ayant deux faces et les mots
leurs exigences, on attend sans doute un examen bref des faits les plus
conformes  la dfinition des lexiques et que l'on revienne, pour ne
pas contrarier plus longtemps le commun des habitudes crbrales, 
l'analyse des actes pratiqus et monopoliss par des coeurs utiles.

L'ide que la charit doit tre utile est presque nouvelle; elle date
sans doute de saint Vincent de Paul, ou du moins l'on s'accorde 
faire honneur de cette invention curieuse au clbre philanthrope,
au Parmentier des petits enfants. Avant lui, la charit n'tait qu'un
rachat de personnelles fautes; elle gardait son caractre goste et
digne de prodigalit; elle tait vraiment, le plus souvent, un don sans
conditions, sans but que d'tre un don; elle tait un sacrifice; elle
avait la grce et la puret de l'oubli: elle ne suivait pas son argent
des yeux. Aujourd'hui l'on va jusqu' produire, presque en justice, le
reu du Pauvre, avec timbre de quittance. On fait un placement de vanit
ou de peur. Le carnet  souche de l'aumnire est devenu un bouclier
contre les jets de boue, et quand il est prim on en fait de la pte 
papier d'affiches. La charit est devenue une des formes de la rclame:
savoir piper l'argent misricordieux et le rpartir entre les plus
adroits hurleurs est un talent apprci chez les journalistes, qui
envient un mtier si gnreusement productif et chez les petits
bourgeois qui ont le respect de la comptabilit, de l'ordre, de
l'conomie et qui donnent, non au pauvre qui passe, mais  l'indigent
certifi par un numro d'agenda.

Mais qu'elle serve, sycophante, les intrts d'un audacieux philanthrope
ou qu'elle soit l'assurance contre la grle signe par un trembleur
innocent, la charit perd galement tous ses caractres essentiels: en
d'autres circonstances, elle n'en garde que peu et c'est, par exemple,
singulirement la diminuer en beaut que de la faire descendre au rang
de rouage social, moteur d'ordre humain, complice des tyrannies de la
civilisation. On a dit que l'aumne tait l'une des insultes du riche
envers le pauvre. Presque toujours: parce qu'elle n'est presque jamais
le don gratuit. On achte, pour quelques argents, le silence et la
sagesse du pauvre; mais l'aumne qui ne demanderait rien en change,
l'aumne d'un verre d'eau-de-vie  un ivrogne, serait-ce vraiment une
insulte? Il est affreux de conduire chez le boulanger la triste crature
qui tend la main; la voil l'insulte, et impardonnable, l'insulte d'une
charit mprisante qui limite le besoin pour limiter le don. Et que
savez-vous si ce pauvre n'a pas besoin d'une fleur ou d'une femme? Le
pain que vous lui offrez, il ne devrait le manger que tremp dans le
sang amer de vos veines rompues. La charit qui limite et qui choisit
est cruelle et drisoire; si l'on y mle la notion du devoir, elle
s'ironise encore et s'aggrave, et se dshonorerait, si c'tait possible.

Peut-on dshonorer la charit?

Villiers de l'Isle-Adam, d'un obscne mendiant, disait qu'il dshonorait
la pauvret. C'est aller loin. Si des pauvres sont abjects ils ne
dshonorent qu'eux-mmes; et la charit est-elle avilie par la
danseuse qui, en un hideux bal de bienfaisance, fait choir un plaisir 
l'humiliation d'un devoir? Les mots collectifs ne sont pas responsables
des units qu'ils signifient: levs au rang d'ides, ils ne peuvent
tre amoindris par la trahison d'un fait.

Qui peut dshonorer la joie?

Mais la charit est une joie  laquelle, comme  toutes les joies, il
faut un peu d'hypocrisie, le demi-jour, le pas de nom, l'acte d'homme
pur et simple, comme la possession d'une femme dont on ne connatra que
la surface et qui n'entendra que l'anonyme cri de l'Homme, dans l'ombre
d'une oeuvre secrte.

Fvrier 1896.




                                    IV

                         LA DESTINE DES LANGUES


On a publi nagure dans une revue de vulgarisation[85] un article orn
de ce titre brillant: La Guerre des langues. Malheureusement,
quoique muni d'une rudition toute frache et assur des plus rcentes
statistiques, l'auteur, qui est un tranger, n'a pu profrer les
conclusions qui se seraient tout naturellement imposes  un crivain
franais. Il voit la question par le ct extrieur: il est plein de
sympathie, mais il manque, et c'est bien son droit, de cet amour qui
adore jusqu'aux dfauts de sa passion et qui veut que l'tre unique
triomphe tout entier, mme contre tout droit, toute justice et sagesse.
Il y a aussi bien du souci commercial dans ses calculs; souci louable et
que mme un pote partagerait, puisque la littrature se vend:--comme

[Note 85: On a supprim le nom, d'ailleurs insignifiant, qui figurait
dans la premire version de cette fantaisie. Peut-tre gagnera-t-elle 
tre dpouille de tout caractre polmique.]

les oranges et comme les fleurs; mais on songe que ce directeur d'une
revue franaise le pourrait tre, si son exode avait fourch, d'un
recueil allemand ou d'un magasin anglais, et tel voeu touchant la
simplification de notre orthographe et, en vrit oui! de notre syntaxe,
ne laisse pas que de nous troubler au souvenir, voqu aussitt, d'un
clbre jugement du roi Salomon. _Sit ut est, aut non sit_; ce mot d'un
jsuite prnietzschen, la plus haute parole chappe  l'instinct de
puissance, doit tre rappel avant toute discussion. Sa clart dispense
de longs commentaires.

Il est toujours amusant de voir un Tchque ou un Polonais offrir du
fond de son coeur  un Franais de Reims ou de Rouen des moyens dlicats
d'amliorer la langue qu'il apprit dans le ventre de sa mre; on passe
sur l'impudence et l'on rit: on aime  rire sur les bords de la Seine et
sur les bords de la Marne. Mais nous avons affaire  un srieux judaque
qu'aucune plaisanterie n'corche, et il nous faudrait peut-tre traiter
srieusement d'un sujet qui semblait rserv jusqu'ici  gayer la fin
des vaines sances acadmiques.

En voici l'expos, repris  son commencement:

Jadis, assure-t-on, le franais tait la langue parle par le plus grand
nombre d'hommes. Ce jadis est imprcis. Je vois bien, d'aprs les petits
bonshommes gradus comme des fioles d'officine (dont le dmonstrateur
claire libralement l'intellect de ses nombreux lecteurs), je vois
bien, dis-je, que le franais est aujourd'hui serr d'assez prs par le
japonais et que, bien au-dessus de la franaise, la fiole russe dresse
sa capsule noire; je vois bien les rapports arithmtiques qu'il y a
entre les chiffres 85, 58 et 40,--mais c'est tout, car il s'agit des
langues humaines, c'est--dire de pense, d'art, de posie, et non pas
de sucre, de poivre ou de caf. Songez qu'il y a presque deux fois plus
de moulins  parole qui broient du russe qu'il n'y en a d'abonns 
moudre du franais! Et quoi? Il y a encore bien plus de moulins chinois:
il y en a trois ou quatre cent millions. La statistique est l'art de
dpouiller les chiffres de toute la ralit qu'ils contiennent. Un
gale un, parfois; le plus souvent 1 = _x_. L'auteur, qui est isralite,
devrait se souvenir qu'une petite tribu de Bdouins a impos sa religion
au monde entier. Le grec classique n'a jamais t parl  la fois par un
peuple plus nombreux que les Suisses ou les Danois.

Mais le grec serait mort et sa littrature aurait pri sans la puissance
byzantine; et c'est le javelot romain qui planta le latin dans l'Europe
occidentale. La destine d'une langue est dtermine par deux causes,
l'une intime et l'autre d'action extrieure, l'une toute littraire et
l'autre toute politique. Cette seconde cause est la plus forte; elle
peut anantir la premire; mais si elle s'y ajoute, au lieu de la
contrarier, elle peut acqurir une puissance indestructible. L'avenir
sera ce qu'il lui plaira; ce qui est hors de notre influence et de notre
raison ne doit pas nous intresser fortement. Cependant il est vident
que la langue de l'Europe future sera la langue du vainqueur de
l'Europe; et s'il est probable que la Russie soit la Rome de demain, il
est probable que le russe soit le latin des prochains sicles. Le rle
de la France, avilie par des gouvernements indignes, tant dsormais
purement littraire ( moins d'un improbable rveil), la question qui
peut amuser est celle-ci: dans quelle proportion,  ct de la langue du
vainqueur, les langues des vaincus futurs peuvent-elles esprer de vivre
littrairement?

C'est--dire  l'tat de langues mortes, de langues de parade ou de
cnacles. Car la vie et l'unit d'une langue sont intimement lies 
la vie et  l'unit politiques d'un peuple. L'histoire de la langue
franaise l'a montr clairement, quoique  rebours, et l'volution de
l'espagnol dans l'Amrique du Sud sera prochainement un argument pour
cette thse, qui n'est pas d'ailleurs contestable. Les tats de l'Europe
vaincue, en perdant leur autonomie, verront leurs langues se fractionner
rapidement en une quantit de dialectes dont la diffrenciation sera
croissante. Ou, pour mieux dire, les dialectes de France, par exemple,
qui sont encore vivants et fort nombreux, n'tant plus domins par
un parler commun qui les rgisse et les coordonne, deviendront de
vritables petites langues particulires aussi diffrentes entre elles
que le wallon et le provenal, le picard et le portugais. Les Franais
de Lyon ne comprendront plus ceux de Nantes, ni ceux de Paris ceux de
Rennes. Il y aura des annes et peut-tre des sicles de grand trouble,
une anarchie linguistique analogue  la grande anarchie qui suivit la
destruction politique de l'empire romain. Mais les hommes, et c'est leur
fin, sont ingnieux  tourner les obstacles que la nature leur impose.
Ayant besoin d'une langue d'change, ils accepteront sans aucun doute
celle du vainqueur. Ces acceptations, dont il y a tant d'exemples dans
l'histoire, semblent inexplicables parce qu'on les croit bnvoles.
Mais si l'on rflchit que les fonctions publiques, l'influence et la
richesse ne sont plus abordables pour les vaincus qu'au moyen de la
langue du vainqueur, qui est le bac ou le pont joignant les deux rives
du fleuve, les apostasies linguistiques apparaissent au contraire
absolument conformes  ce que l'on doit entendre de la nature humaine,
toujours incline du ct du bonheur sensible.

Cependant les Barbares n'imposrent pas leurs langues au monde romain;
le latin, que les Vandales avaient respect en Afrique, ne cda que
beaucoup plus tard  l'invasion arabe. Il faut sans doute tenir compte,
dans l'examen de ces faits contradictoires, soit de l'intelligence,
soit du caractre du vainqueur. Pourquoi le latin qui avait rsist aux
Vandales ne put-il rsister aux Arabes? Sans doute parce que, malgr que
leur nom ait acquis une mauvaise odeur, les Vandales, d'une race douce
et intelligente, plus sensuelle que vaniteuse, furent vite amollis
et amuss par une civilisation dont tous les lments n'taient pas
trangers  leur mentalit. Mais aucun contact ni de sentiment ni
d'intelligence ne fut possible entre l'Arabe et le Romano-Vandale; les
vainqueurs exercrent tous leurs droits et mme celui du massacre.

Le caractre orgueilleux des Romains avait eu le mme rsultat que
la stupidit des Arabes. Pas plus que l'Anglais ou le Franais
d'aujourd'hui, ils ne voulurent considrer comme un outil respectable la
langue des vaincus; les soldats de Csar ne songrent pas plus  parler
gaulois que mexicain les compagnons de Cortez. Chose singulire, Cortez
avait trouv un interprte au seuil de l'empire mystrieux qu'il allait
dompter en quelques semaines; Csar en trouva autant qu'il y avait de
dialectes en Gaule: il y a des hommes pour qui les dfenses de la
nature deviennent des complices. Mais le futur vainqueur de l'Europe
rencontrera, non des dialectes sans intensit, mais les langues robustes
et rsistantes, appuyes sur des littratures anciennes, respectes,
vivaces, sur des traditions administratives, sur la foi populaire qui,
en certains pays d'Europe, identifie avec beaucoup de raison la
langue, la race et la patrie politique. Dans ces luttes suprmes,
les littratures seront encore une force; quand les armes auront t
ananties, au-dessus des mles gorgs les femmes se dresseront pleines
d'imprcations et de gmissements o la langue des vaincus affirmera sa
volont de vivre, mme pour la souffrance et pour le dsespoir, et les
enfants oublieront difficilement le son des syllabes qui auront, autant
que les larmes, autant que les sanglots, pleur leurs pres. Mais la
vie, plus forte que les sentiments particuliers, est aussi plus forte
que les sentiments nationaux. Les langues de l'Europe priront toutes,
malgr ce qu'elles contiennent de beaut et d'humanit; elles priront
toutes selon la tradition orale: si l'une ou deux ou trois d'entre elles
doivent chapper  la mort intgrale et vivre, un peu, comme vivent
encore un peu, aujourd'hui, le latin et, beaucoup moins, le grec ou
l'ancien franais,--lesquelles?

Si l'on suppose que le vainqueur de l'Europe et du monde sera le peuple
russe, il faut d'abord liminer toutes les autres langues slaves, qui
seront les premires dtruites. Aucune d'elles, d'ailleurs, ne possde
une littrature qui puisse ou retarder ou mme faire regretter beaucoup
leur disparition; on peut ds maintenant les considrer comme des
phnomnes passagers, et avec un peu d'application dterminer,  un
sicle prs, tout cataclysme cart, la date de l'extinction totale.
Ceci admis, on appliquera le mme raisonnement aux parlers scandinaves
dont la vie, rnove par tel crivain de gnie, n'en est pas moins
factice et prcaire. Mme si l'Europe devait, au lieu de la conqute,
subir, chtiment bien plus pouvantable, la paix mlancolique que lui
prdisent les humanitaires, on ne voit pas la place que pourrait tenir
dans le monde, Ibsen disparu, une langue telle que le dano-norwgien.
Ces dialectes rservs  un petit nombre d'hommes sont pour ces hommes
mmes un embarras et un pige, et, plus encore, un tombeau.

Le hollandais ne doit pas attendre une meilleure destine, ni le
portugais; mais ces deux langues pourraient, longtemps encore,
voluer, l'une en Afrique, l'autre au Brsil, o, malgr de singulires
modifications, elles garderaient assez de leur figure primitive pour
faire douter de leur disparition relle. Quoique plus vigoureux, mais
aussi dnu de force expansive, l'espagnol subirait le mme sort et son
histoire se continuerait outre-mer,  travers les immensits de plus de
la moiti d'un continent immense.

L'envahisseur, qui s'est d'abord attaqu  l'Allemagne, dj enserre
par une conqute presque circulaire, y trouve une srieuse rsistance
linguistique, mais sans profondeur, sans racines. La littrature presque
toute de science ou de philosophie s'y renouvelait tous les dix ans, et
les derniers sicles, depuis Nietzsche, dont le ferment a ravag mais
non renouvel un monde, trop dcadent et dj ruin, y ont t presque
infconds. La folie des analyses et des expriences socialistes ont
abruti dfinitivement le peuple allemand en dveloppant sa double
tendance  la rverie sentimentale et  la jouissance matrielle. Ses
dernires activits mentales ignorent, plus encore qu'au vingtime
sicle, les joies aristocratiques de la cration; il est devenu tout
entier contrefacteur et assimilateur; il imite, il traduit, il compile.
C'est sans rpugnance qu'il apprendra la langue du vainqueur;
il emploiera  cette besogne, dont il sentira vivement l'utilit
hdmonique, les derniers restes de son nergie et son attention depuis
longtemps discipline. Sa littrature obscure, lourde et sans clat
n'opposera qu'une faible digue aux puissantes vagues du nouvel ocan
barbare. Les sentimentalits rcalcitrantes trouveront dans la musique
un refuge suprme.

Cependant les tentacules de la pieuvre atteignent l'Angleterre et
l'Italie. Une le est une proie difficile  atteindre, mais ds qu'elle
est touche, c'est une proie paralyse. Un tat insulaire n'a jamais
d'arme, quelle que soit sa volont de se crer cet organe de dfense;
au centre de la partie mobile de la population, il y a une masse
d'hommes plus ignorants, plus orgueilleux et plus timors que chez
n'importe quelle nation continentale. Tout tranger y tomberait comme
un Martien et n'y ferait pas rgner un moindre dsarroi ni une moindre
terreur[86]. La conqute linguistique des grandes les est plus facile
encore que leur conqute militaire; il n'y faut que de la persvrance.
L'enttement s'amollit bientt, pntr par le doux esprit de lucre,
par les saines ides d'utilit; l'instinct commercial touffe l'instinct
national. Pour les peuples uniquement trafiquants, comme les insulaires,
la langue des dieux est celle qui est pour l'or la meilleure glu.

[Note 86: Rcemment, la vue d'un navire au pavillon inconnu, qui
fuyait le mauvais temps, fit que les habitants d'un village de pcheurs
cossais s'enfuirent pouvants, croyant  une invasion des Boers! Que
doit donc tre le terrien anglais?]

L'Angleterre, qui a une littrature, n'a pas ou n'a plus de langue
littraire. Tels Anglais qu'on nous apprend  vnrer comme de grands
crivains ignorent jusqu' l'art lmentaire de la phrase et du rythme;
ils crivent comme ils parlent, en oubliant une partie des mots, et
comme ils pensent, en oubliant une partie des ides. Quand ils croient
composer, ils juxtaposent. Ils envoient leurs penses  la bataille,
comme lord Methuen ses soldats, par petits groupes compacts et isols.
On ne sait pas encore ce que veut dire _Hamlet_; on sait qu'enleve la
broderie admirable des images il ne reste de _Romo et Juliette_ qu'un
conte enfantin. Mais Shakespeare est un tel brodeur! Ici, il y a une
langue littraire, et plus forte que la pense mme dont elle est
l'expression. Moment unique: les potes anglais ne sont presque jamais
des artistes, et c'est l'inverse en Italie, o l'art verbal recouvre si
peu de vraie posie. Il n'est pas probable que l'ironie d'un Swift ou
d'un Carlyle soit gote par un peuple glorieux de sa force et ardent 
la vie. Ce n'est pas l de la littrature de vainqueur. Le passage de la
langue anglaise de l'tat vivant  l'tat classique ne pourra donc tre
dtermin que par le respect dont mme des barbares auront appris 
entourer le nom de Shakespeare. Si Shakespeare demeure, si le texte de
son oeuvre est dclar sacr, des centaines de noms et de livres
anglais peuvent entrer dans le temple, escorte du gnie sauveur; mais ce
triomphe n'est pas certain. Trop libre et trop passionn, Shakespeare,
dans les derniers sicles de l'Europe, aura t fort nglig par une
Angleterre de plus en plus mthodiste et commerciale. La mort de
Ruskin a clos une re d'activit esthtique ou du moins de tentatives
intressantes pour l'impossible fusion des ides de beaut et de vie
humaine. Aprs la disparition du prophte de la lumire, l'Angleterre
est revenue avec dlices  ses joies sombres et closes. La peinture
claire et les toffes transparentes sont incompatibles avec la ncessit
de la houille; l o il faut se chauffer beaucoup et beaucoup activer
des machines, le plaisir est d'avoir une maison solide, de manger des
choses fortes, de boire en coutant la pluie battre les vitres. Quelques
distractions violentes suffisent, aux jours de beau temps. Mais les
revers militaires et des difficults sociales ont encore durci le
caractre de l'Anglais, et les hommes comme la nation se sont enferms
dans un isolement cruel. L'Angleterre se fait souffrir elle-mme
pour oublier les blessures qu'elle a reues de l'tranger et c'est la
religion qui a bnfici de cette longue crise d'orgueil. Oubli dans le
reste de l'ancienne Europe ou retourn parmi les peuples latins 
l'tat de superstition paenne, le christianisme est encore vivant
en Angleterre au jour mme de l'invasion[87]. L'orgueil a fini par se
liqufier en une rsignation noire: le peuple de Dieu souffre parce que
Dieu l'a voulu, et pour tre jusqu'au bout le nouvel Isral, il faut que
l'Angleterre souffre en silence, ainsi que les Juifs de jadis. Ces ides
ont inspir toute une vaste et basse littrature. Depuis deux ou trois
sicles, les femmes seules crivent, la baisse des salaires dans les
travaux intellectuels ayant  la fin cart les hommes d'une profession
dprcie. Elles cultivent le seul genre littraire auquel de tout temps
elles aient t propres, le roman. Mais ce roman, depuis qu'elles
sont sans concurrents ou plutt sans matres, est toujours le mme et
toujours optimiste: il s'agit invariablement d'un amour contrari par
l'tat de pch d'un des amoureux (l'homme, la femme tant le lys parmi
les chardons) et dont une conversion soudaine (ou lente, si la magazine
a besoin de copie) permet la dlicieuse ralisation. Aucune jeune fille
de dix-huit ans, aucun homme dpassant la trentaine, aucun personnage
mari, ni mle ni femelle, hormis de vnrables parents, ne figurent
jamais dans ces histoires dvotes, sinon tout au fond du tableau. De
mme que les insectes, les Anglais n'ont plus d'histoire, franchie leur
crise nubile; ils ne meurent pas immdiatement sans doute, comme les
coloptres, mais ils vivent dans le silence, le travail et la vertu.
Entre le vingt-deuxime sicle et l'envahissement de l'Angleterre, une
seule romancire osa une timide allusion au mcanisme de l'amour; elle
dut s'exiler en Allemagne. C'est le seul crivain anglais dont le nom,
pendant cette longue priode, fut connu sur le continent.

[Note 87: C'est au nom du christianisme que, cette anne mme,
les juges anglais poursuivent comme _obscnes_ les livres de libre
philosophie scientifique dits par l'_University Press_: la _Pathologie
des motions_, la _Psychologie sexuelle_, le _Vieil et le nouvel Idal_,
le _Rythme des pulsations_, _Responsabilit de dterminisme_. Ce dernier
ouvrage est de M. Hamon; le premier est du D. Fr. Ce sont des livres
que le clricalisme protestant envoie maintenant au bcher de Servet.
L'Angleterre est manifestement  la veille d'un renouveau de fanatisme.]

(Ici on pourrait supposer que la dcadence de l'Europe du Nord avait t
singulirement accrue par la rigueur croissante des hivers: la limite du
seigle tait descendue  Christiana; celle du froment  Newcastle et 
Copenhague; celle de la vigne passait par Bordeaux, Venise et la Crime.
Les lignes isothermes ayant flchi sur l'ouest et le centre de l'Europe,
par suite d'une dviation du grand courant quatorial, la temprature
de Londres se rapprochait de celle de Moscou. La civilisation avait donc
recul vers le sud, Rome tait redevenue la vraie capitale du monde, et
la Mditerrane avait retrouv sa primitive splendeur. Un nouvel empire
s'tendait, limit au nord par le Danube, de Vienne  Palerme et de
Gnes  Constantinople. La courbe du grand fleuve, jadis ocan entre
deux mondes, arrte longtemps les Slaves, malgr les complicits qui
travaillaient pour eux  l'intrieur du cercle.... Et on imaginerait
toute une histoire future.--Mais c'est trop facile.)

L'Italie offre aux Barbares (en toute hypothse) une rsistance
imprvue. Sa dfense, c'est l'blouissement. Devant ce spectacle d'une
vie extrieure rgie par la recherche de la volupt, l'envahisseur
s'adoucit, enfin heureux de vivre; les armes fondent; Capoue renat
dans les roses latines et dans les lys florentins. Comment imposer au
sourire milanais la rudesse d'une langue mal leve? Si une des langues
de l'Europe doit survivre  la conqute de l'Europe, ce sera l'italien,
la moins souille, la plus souple, la plus frache et, en mme temps, la
plus goste et la plus fire des soeurs romanes. La paresse du peuple
italien, sa dlicieuse ignorance lui ont forg  son insu une force
linguistique de premier ordre; l'Italien n'a jamais accept aucun mot
tranger sans le dpouiller d'abord de son harnais d'origine: cette
dlicatesse a donn au peuple l'illusion que toutes les nouveauts
verbales sont des filles lgitimes du gnie italien, et la conviction
de parler une langue pure lui a inspir un grand ddain pour tous les
autres parlers de l'Europe: elle rit devant tous les sons qui ne sortent
pas de sa flte. Enfin l'italien est le vestibule direct du latin qui,
en ces sicles loigns, a gard son prestige sacr. La connaissance
d'une des deux langues mne  l'autre avec facilit, et comme elles
volurent sur le mme sol, on les trouve historiquement enlaces ds
qu'on ventre une colline, ds qu'on remue les ruines d'une glise ou
d'un palais. Le latin nous apporta la civilisation antique; l'italien
porterait aux hommes futurs la connaissance o le souvenir des
civilisations modernes. Devoir peut-tre un peu lourd pour une langue
qui s'est perfectionne dans la bouche du peuple plutt que dans le
cerveau des crivains. La littrature italienne des derniers sicles
est lumineuse et lgre, claire et voluptueuse; elle n'est que cela, et
c'est peut-tre ce qui la sauvera. Les sensibilits du Nord viendront
se rchauffer en ce ruisselet tide et parfum; les hommes, las des
philosophies et des sociologies, aimeront la chanson des oiseaux latins.

En linguistique il faut admettre que c'est le peuple qui cre et recre
sans cesse l'instrument; mais les hommes aptes  manier cet instrument
dlicat et terrible sont en trs petit nombre. Ds que les crivains
sont lgion, ds que la culture littraire s'pand sur la nation
entire, substituant  la noblesse de l'inconscient la mesquinerie
de l'action volontaire et prmdite, il se produit une dviation
esthtique et un abaissement intellectuel. On dirait que la civilisation
est un gteau et que les parts sont d'autant plus petites que les
convives sont plus nombreux. Ceci ne peut pas encore se dmontrer: mais
la notion deviendra vidente. Comme tout se tient, si la houille venait
 manquer, la production littraire baisserait de moiti. Les aphorismes
de Malthus sont applicables au gnie. Parce que des millions d'imbciles
veulent lire des romans-feuilletons, on manquera peut-tre un jour de la
rame de papier ncessaire pour faire connatre un nouveau _Zarathoustra_
aux mille cerveaux d'lite qui seuls le pourraient comprendre. On crira
l-dessus des choses trs belles et trs inutiles quand les Barbares
auront incendi Paris.

A ce moment-l il n'y aura plus gure de littrature franaise que celle
des sicle anciens, et la langue, dforme par les trangers auxquels on
l'aura livre, ne sera qu'un amas grossier de termes exotiques enchsss
chacun dans une orthographe superstitieuse. Dj pour bien parler
franais  la mode des bureaux de rdaction et des cercles sportifs,
il faut connatre la valeur des lettres selon l'alphabet de cinq ou six
langues trangres;  la veille de l'invasion, la langue franaise sera
un crachoir international. Nul ne la regrettera, ni mme les Franais,
qu'elle rebutera par son odeur cosmopolite. S'il y a encore quelques
potes, ils useront du latin ou de telle vieille forme sculaire: on
crira en Victor Hugo, en Racine, en Ronsard. La littrature, enfin
socialise, se composera de romans historiques o la civilisation
d'aujourd'hui sera reprsente sous les couleurs que nous attribuons
maintenant  l'homme lacustre; avec cela, quelques traits de science
lmentaire. Un grand silence intellectuel planera sur notre patrie. La
contradiction tant impossible, toute puissance appartenant  l'tat,
seuls pourront parler ceux qui penseront comme l'tat; mais personne
n'aura l'inutile courage d'crire, sinon les scribes officiels appoints
pour cette besogne. Les vainqueurs ne toucheront pas  l'admirable
organisation franaise de l'esclavage socialiste; ce bagne sera
l'atelier qui travaillera pour entretenir la civilisation renaissante
dans le reste de l'Europe. Mais j'espre qu'il se rvoltera, afin que
tout recommence et qu'il y ait enfin une science historique[88].

[Note 88: M. Robert Waldmller (Duboc), en visitant Victor Hugo 
Guernesey, recueillit son opinion sur la future langue europenne.
Voici l'anecdote rsume par _le Temps_ (7 fvrier), d'aprs le
_Litterarische Echo_ de Berlin:

En 1867, M. Duboc voyageait en France et en Angleterre. Ce fut
peut-tre un obscur mouvement d'atavisme franais qui le poussa  rendre
visite, en passant la Manche, au plus grand des potes franais vivant.
Il dbarqua donc  Guernesey et se fit indiquer Hauteville house. Ds le
jardin, il eut de Victor Hugo une premire vision  laquelle, certes, il
ne s'attendait gure. Hugo,  ce qu'il raconte, tait sur la toit plat
de sa maison, vtu de sa seule dignit, et se livrait  des mouvements
gymnastiques aprs avoir pris une douche froide.

Le visiteur se fit annoncer dans les formes et fut reu avec une grande
affabilit. La conversation s'engagea et tomba, comme il tait naturel
entre Franais et Allemand et  cette poque, sur les rapports des
peuples entre eux. M. Waldmller-Duboc demanda  Victor Hugo s'il tait
jamais all en Allemagne. Non, seulement dans le pays vieux-gaulois du
Rhin, que je considre comme franais, bien que, ajouta-t-il, pour moi
il n'y ait pas de frontires.

Et l dessus Victor Hugo mit justement la mme pense que Nietzsche
devait dvelopper plus tard: Un jour viendra o l'Europe ne connatra
que des Europens, et non plus des Franais, des Allemands, des Russes.
Est-ce que les Allemands ont une queue? Je ne vois pas de diffrence
(Waldmller reproduit cette boutade en franais.) Alors le ple-mle des
langues prendra fin: une seule suffira.

--Laquelle?

--Trois seulement peuvent entrer en ligne de compte: l'italien,
l'allemand, le franais. L'allemand avec ses consonnes est trop dur pour
les mridionaux; l'italien paratrait aux Allemands avoir trop de
mollesse: reste le franais, la langue o se fondent l'nergie et la
douceur.

Et Hugo continua, poursuivant son ide:

--Si Byron n'avait parl qu'anglais il n'aurait rencontr partout que
des gens qui ne l'auraient pas compris; car, en dehors des Anglais, qui
connat cette langue absurbe?

--Mais quand l'Europe s'avisera-t-elle que tout le monde doit apprendre
le franais?

--Qui sait! Peut-tre ds le lendemain de la chute de M. Bonaparte.
Alors, en un clin d'oeil nous aurons la Rpublique.

--Et puis!

--Les rpublicains franais tendront la main aux Allemands. Ceux-ci
chasseront leurs nombreux princes... les douanes seront supprimes,
etc.]



La France prira ainsi ou de toute autre faon, mais elle prira, et
tout prira. Cependant, cette part faite au prophte pessimiste qui
vaticine en tous les hommes dsabuss d'aujourd'hui, il n'est pas
inutile de se livrer  quelques rflexions d'un autre ordre, moins
amres et plus vrifiables.

Si l'influence linguistique de la France a diminu, surtout depuis
trente ans, on n'y peut voir qu'une cause, et cette cause est toute
politique. Les peuples ont besoin de savoir la langue du plus fort;
dans cette force, la littrature est un appoint, elle n'est que cela. Le
patronage littraire de la France s'tend encore aujourd'hui sur la plus
grande partie du monde civilis; il est plus vaste qu'au dernier sicle;
s'il est moins profond, c'est qu'il n'a plus pour appui la suprmatie
militaire. De tous les commerces allemands c'est celui de Leipzig qui
a le plus gagn, peut-tre, au trait de Francfort. Il n'a tenu qu'au
gnie littraire allemand de profiter de la situation. C'est parce qu'il
s'est obstin  se taire ou parce qu'il n'a parl qu'avec timidit que
les lettres franaises ont maintenu et peut-tre tendu leur vieille
domination. Sans ce pacifique empire d'outre-frontires, la vraie
littrature de France, et toutes les industries qu'elle fait vivre,
n'existerait peut-tre plus. Qu'il le veuille ou non, un crivain
franais a trois clientles dont voici l'importance dcroissante:
Paris, l'tranger, la Province. Il faut donc distinguer de l'influence
littraire l'influence purement linguistique qui s'exerce par la
politique et par le commerce. Les livres franais sont lus par des
hommes qui ne sauraient parler notre langue; ils l'ont apprise ainsi
qu'une langue classique, langue de luxe et de loisirs aristocratiques.
D'autre part les Franais de France ne lisent qu'en eux-mmes; ce livre
unique et quelques fausses nouvelles, voil tout l'aliment que se permet
leur gnie goste et national.

Pour propager la littrature franaise  l'tranger, il suffit que nous
crivions de bons livres dans une langue  la fois traditionnelle et
renouvele par les conseils d'une sensibilit originale; propager
la langue franaise, en tant que langue de commerce et d'usage, il
suffirait peut-tre,  l'heure actuelle d'une politique ferme, et au
besoin un peu impertinente. Mais l'impertinence diplomatique n'est pas
un joujou que puissent manier sans danger ou sans ridicule les humbles
hommes d'tat, les contre-matres d'usine, qui ont usurp en France le
rle de pasteurs de peuples.

Et ce ne sont pas les efforts gnreux de l'Alliance franaise qui
pourront suppler  notre atonie politique, et encore moins tels petits
remdes de bonne femme srieusement prconiss par des journalistes:
nommer des correspondants trangers de l'Acadmie franaise, instituer
un Prix de Paris pour les tudiants trangers! L'inutilit de ces
mesures me les ferait accepter volontiers. La France n'est pas une
maison de commerce qui donnerait des primes  ses clients; ni elle
n'est une dame qui doive condescendre  rendre moins pre l'accs de ses
faveurs.

S'il faut simplifier  et l notre orthographe, ou dsencombrer de trop
puriles rgles nos grammaires, que ce soit par des raisons esthtiques,
c'est--dire d'une utilit hautaine. Nous terons des baleines au
corsage pour que le profil soit plus pur de la poitrine plus libre, mais
non afin de favoriser les mains grossires.

La langue de Victor Hugo n'est pas un volapuk qu'il soit permis de
vouloir accommoder au got des sauvages comme une fabrication de
cotonnade. Il ne parat pas d'ailleurs qu'il y ait, malgr la logique,
le moindre rapport vrai entre la difficult du franais et sa prsente
inertie d'expansion[89]. Le franais est-il plus difficile aujourd'hui
qu'il y a un sicle? Loin de l ; il l'est beaucoup moins par l'abondance
des excellentes mthodes rpandues dans le public, par l'abondance aussi
des livres  bon march. L'orthographe est la mme, mais plus rgulire;
la syntaxe est la mme, mais plus souple. D'ailleurs,  ct de
l'orthographe anglaise, ce rsum de toutes les incohrences, toutes les
orthographes, mme la franaise, apparaissent cristallines.

[Note 89: Il ne faut pas trop appuyer sur cette inertie. L'auteur de
la Guerre des langues a lu dans les journaux qu'une cole commerciale
de Rotterdam a ray de son programme le cours de franais; il transforme
cette cole unique en certains tablissements pdagogiques... et
pousse une hargneuse allusion  l'Affaire... La langue franaise est
fort rpandue en Hollande; moins ou plus qu'hier, c'est une question
difficile  rsoudre, mais il est manifestement absurde d'crire: Les
Hollandais s'loignent de plus en plus de notre langue et de notre
littrature. Pour permettre d'apprcier la question,--et la bonne
foi du pamphltaire, nous donnons en appendice, une _pice
justificative_.--De temps en temps les journaux (encore!) nous informent
que le franais va disparatre  Jersey. Or, il y a vingt ans la
connaissance de l'anglais tait absolument indispensable  Jersey;
aujourd'hui le franais suffit. Je me suis fait rapporter l'an pass la
collection des carres et prospectus distribus aux trangers, et
tous sont en franais. J'ai t surpris. Mais l'Angleterre est un si
prodigieux laboratoire de mensonges. Il faudrait vrifier la moindre
information avant d'en faire tat.]

Mais je ne professe pas tout  fait les ides communes sur les obstacles
qu'apport en une langue la complication de son orthographe. Les mots
dont l'pellation est la plus anormale sont prcisment ceux qui
se gravent avec le plus de nettet dans la mmoire. Personnellement
j'aurais moins d'hsitation sur l'orthographe anglaise que sur
l'italienne, et pourtant autant l'une est dmente, autant l'autre est
raisonnable. Comment oublier que _Brougham_ se prononce _Brme_ ou
que _viz_ se lit _nameley_: N'exagrons pas cependant l'attrait de ces
chinoiseries. Il en est un peu de la facilit de l'anglais comme de la
supriorit des Anglais. C'est un bruit qui courra tant, qu'il aura
de bonnes jambes. Une langue trs utile est beaucoup plus facile 
apprendre qu'une langue de luxe. La difficult, la vrit, la beaut,
autant de valeurs relatives. Il ne faut donc pas trop se fier aux petits
graphiques amusants que l'auteur a fait graver  la fin de son article
pour conqurir l'aveu immdiat de sa clientle. Six chelles de hauteur
arbitrairement gradue affirment aux plus obtus (et au besoin  ceux qui
ne sauraient pas lire) que, trois chelons gravis, on peut se dlecter 
lire les pomes de M. Swinburne, tandis qu'il faut dlaisser le dixime
pour comprendre les vers de M. Sully-Prudhomme (qui ornent les pages
suivantes). Mais je crois qu'il y a l une raison de perspective et que,
vue de Turin ou de Barcelone, la proposition ne serait pas tout  fait
la mme que si on contemple ces symboliques chelles d'Amsterdam ou de
Hambourg.

C'est par ces moyens qu'un commerant tabli en France travaille 
l'extension de la langue franaise. Ils doivent lui sembler bons,
puisqu'il est intress dans cette question qu'un crivain aurait
traite avec plus de dsintressement ou un savant avec plus de
comptence. Mais si l'on voulait recueillir sur la situation relle de
notre langue  l'tranger les renseignements prcis et valables que ne
m'a pas donns une imagerie, ni ses textes explicatifs, je crois qu'il
faudrait s'adresser  ces voyageurs ou  ces touristes qui parcourent
sans cesse le monde pour leurs affaires ou leur plaisir. Eux seuls
savent la vrit sur le pouvoir d'change de la langue franaise, sur la
valeur montaire d'un mot franais  Batavia,  Buenos-Ayres, au Caire
ou  San-Francisco et en Europe. Pour l'exportation du livre, de la
revue, du journal, l'diteur et le commissionnaire seraient consults,
et il faudrait les croire, car la littrature, par dernier privilge,
chappe en grande partie aux douanes. On recommencerait dans dix ans, et
on saurait quelque chose.

Il vaut peut-tre mieux ne rien savoir, et pour ce qui est de nous,
crivains orgueilleux, dire notre vaine pense sans nous demander si
elle retentira trs loin ou si elle mourra  nos pieds.

Janvier 1900.




                                 APPENDICE

PICE JUSTIFICATIVE


LA LANGUE FRANAISE EN HOLLANDE

Dj,  plusieurs reprises, nous avons indiqu la place considrable
que la langue franaise a conquise et conserve aux Pays-Bas. Les
considrations historiques qui expliquaient dans une large mesure cette
situation privilgie--cration de nombreuses glises wallonnes et
d'coles franaises--ont forcment perdu, par suite des circonstances,
beaucoup de leur valeur. Cependant, le franais garde son prestige et,
si la connaissance de notre idiome n'est plus considre comme la plus
utile, l'tude du franais reste toujours la plus attrayante et la plus
ncessaire pour les classes aristocratiques et pour tous les hommes
cultivs.

Dans aucun pays tranger, l'Alliance franaise n'a trouv un terrain
plus favorable qu'en Hollande. Dans les grands centres, elle a cr des
associations puissantes et dans beaucoup de petites villes de province
des sections vivantes. Tout rcemment encore, une section s'est fonde 
Assen, la capitale de la province la moins importante du royaume.

Cette anne le choix des confrenciers a t particulirement heureux.
Mme Thnard, M.Chailley--Bert etc., ont obtenu partout, et notamment 
la Haye et  Amsterdam, un succs trs vif et trs mrit. En gnral,
les soires dramatiques, qui offrent plus de varit et une note plus
gaie que la confrence ordinaire, sont surtout gotes du public.
Par temprament ce dernier est plutt froid, mais chaque fois que des
artistes parisiens entrent en contact avec lui la glace ne tarde  se
rompre et la soire finit par une ovation.

On continue  lire de prfrence les ouvrages franais. Nos crivains,
les romanciers spcialement, se sont cr dans ce pays une excellente
clientle. Le dernier roman qui a fait sensation  Paris ne tarde pas 
faire son apparition  la vitrine de tous les libraires. De plus, dans
chaque ville, des socits de lecture fournissent  leurs membres, 
prix fort modrs, une foule de revues franaises trs demandes.

En ralit, le franais ne semble pas avoir perdu de terrain, comme on
avait pu le craindre un instant. On se souvient que le conseil municipal
de Rotterdam rsolut, il y a quelques annes, de supprimer l'tude du
franais dans les nouvelles coles de la ville. Cette dcision fit grand
bruit. Or, d'aprs nos renseignements puiss  la meilleure source,
toute l'affaire se rduit  ceci: le conseil municipal a voulu tenter un
essai et il a supprim le franais dans une seule cole publique. Cette
dernire n'est frquente que par des enfants de la petite bourgeoisie.
Les parents jugent la connaissance de l'anglais et de l'allemand plus
utile  leurs enfants au point de vue commercial. Mais dans toutes
les autres coles le franais reste inscrit au programme comme branche
obligatoire.

Mme dans certains tablissements libres, on consacre beaucoup de temps
et de soins  l'tude de la langue franaise. Ainsi,  l'institut de M.
Esmeijer,  Rotterdam, on rserve dans certaines classes jusqu' sept
heures par semaine  l'enseignement du franais. Et les rsultats sont
positivement remarquables.

C'est  M. Esmeijer que revient l'honneur d'avoir introduit aux
Pays-Bas, pour l'tude des langues vivantes, la mthode directe ou
intuitive, qui consiste  parler  l'enfant et  le faire parler ds le
dbut. Le matre charg d'enseigner le franais proscrit dans ses leons
l'usage de hollandais. Cette innovation hardie a provoqu une vive
opposition de la part des dfenseurs de la vieille mthode des
traductions. Mais les progrs des lves sont si rapides, la supriorit
de la nouvelle mthode ressort si clairement que M. Esmeijer a eu
beaucoup d'imitateurs et que la cause parat gagne.

Dans cet tablissement modle, les enfants commencent l'tude du
franais ds l'ge de six ans, tandis que dans les autres coles on ne
dbute qu' neuf ans. Au bout de trois mois d'exercices--une demi-heure
par jour--ces petits garons comprennent dj fort bien et s'expriment
avec une relle facilit. Dans les classes suprieures, les travaux des
lves sont absolument remarquables. En narration franaise, beaucoup
d'entre eux dpassent la moyenne des jeunes Franais aspirant au brevet
lmentaire.


Naturellement, le franais est aussi enseign avec soin dans les
gymnases, dans les coles secondaires et dans les classes suprieures
des coles publiques. Mais ce seul exemple, pris dans l'enseignement
libre, suffit pour montrer tout le prix qu'on attache  la connaissance
de notre langue.

(_Le Petit Temps_, 4 mars 1900.)



           TABLE DES MATIRES


    I.--Du Style ou de l'criture
   II.--La Cration subconsciente
  III.--La Dissociation des ides
   IV.--Stphane Mallarm et l'ide de dcadence
    V.--Le Paganisme ternel.
         I.--_Une religion d'art_
        II.--_Psychologie du Paganisme_
   VI.--La Morale de l'Amour
  VII.--Ironies et Paradoxes.
          I.--_Conseils familiers  un jeune crivain_
         II.--_Dernire consquence de l'idalisme_
        III.--_Le Principe de la Charit_
         IV.--_La Destine des Langues_

  Appendice. Pice justificative: La langue franaise en Hollande




                             _DU MME AUTEUR_


  CRITIQUE

  _Le latin mystique_ (tude sur la posie latine du moyen ge),
  3e dition, 1 vol. in-8e.

  _L'Idalisme_, 1 vol. in-12 cu
  _Le Livre des masques_ (Ier et IIe) (Proses et documents sur les
   crivains d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par F. Vallotton),
   2 vol. gr. in-18.
  _Esthtique de la Langue Franaise_, 2e dition, 1 vol. gr. in-1.


  ROMAN, THTRE, POMES

  _Sixtine_, 2e dition, 1 vol. gr. in-18
  _Le Plerin du Silence_, 2e dition, 1 vol. gr. in-1
  _Les chevaux de Diomde_, 2e dition, 1 vol. gr. in-1
  _D'un pays lointain_, 1 vol. gr. in-18
  _Le Songe d'une Femme_, 2e dition, 1 vol. gr. in-1
  _Lilith_, 2e dition, 1 vol. in-8 cu
  _Histoires magiques_, 2e dition, 1 vol. in-12
  _Proses moroses_, 2e dition, 1 vol. in-24
  _Thodat_, 1 vol. in-12
  _Les Saintes du Paradis_, petits pomes avec 29 bois
   originaux de G. d'Espagnat, 1 vol. in-12 cavalier









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Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
