The Project Gutenberg EBook of Une Confdration Orientale comme solution
de la Question d'Orient (1905), by Un Latin

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Title: Une Confdration Orientale comme solution de la Question d'Orient (1905)

Author: Un Latin

Release Date: January 18, 2006 [EBook #17543]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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UNE CONFDRATION ORIENTALE
COMME SOLUTION DE LA QUESTION D'ORIENT

L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de reproduction
et de traduction en France et dans tous les pays trangers, y compris la
Sude et la Norvge.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur
(section de la librairie) en janvier 1903.

PARIS, TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.--6069.

1907
Tous droits rservs.




                       UNE CONFDRATION ORIENTALE

                 COMME SOLUTION DE LA QUESTION D'ORIENT

                                  par

                               UN LATIN



         L'Italie s'est fonde sur le principe des nationalits;
    elle peut en lever le drapeau de prfrence  toute autre nation.
                    J. NOVICOW (_La Possibilit du bonheur_).




AVANT-PROPOS


Le problme soulev en Extrme-Orient par la prsente guerre
russo-japonaise ne saurait dtourner compltement notre attention du
vieux problme balkanique qui, depuis des sicles, proccupe les nations
europennes. Il faudrait des volumes pour en retracer les diffrentes
phases et tudier les soulvements successifs des peuples de la Pninsule
contre la domination ottomane, et la fameuse question d'Orient, insoluble
 premire vue, reste, avec toutes ses menaces,  l'ordre du jour.

Or, dans les centaines d'ouvrages traitant spcialement de cette question
ou s'y rapportant par certains cts, nous n'avons trouv que bien
rarement, et indique en gnral de trs sommaire faon, l'ide d'une
solution pratique possible. Les projets de partage de la Turquie, si
nombreux autrefois, sont devenus bien rares aujourd'hui et prsentent
l'inconvnient de rompre l'quilibre europen en favorisant telle ou telle
grande puissance. On se borne donc  souhaiter platoniquement que les
peuples chrtiens puissent se dvelopper librement, ce qui est impossible
dans l'tat actuel des choses, en raison du rgime turc et des rivalits
de race. On dclare que, si dsirable soit-elle, la cration d'une
confdration balkanique reste pour le moment dans le domaine des utopies.
On parle de toutes sortes de jeux d'alliances, sans croire  leur
possibilit ou  leur dure et sans rechercher une combinaison ralisable.

Il semble bien qu'il serait temps d'envisager en elle-mme cette question
d'Orient pose depuis des sicles, qui est une des plaies de l'Europe et
qui a provoqu depuis cinquante ans deux grandes guerres europennes.
Jusqu'ici, en effet, on n'a envisag, en Orient, que l'intrt de quelques
grandes puissances, et l'on a surtout parl du concert europen et de
l'intgrit de l'Empire ottoman.

Ne devrait-on pas mettre un terme  d'incessantes agitations? Souvent
elles ont failli provoquer des conflits europens, et elles menacent de
s'aggraver davantage en raison des efforts que font les races chrtiennes
pour largir leur territoire aux dpens d'abord du Turc et ensuite de
leurs voisins chrtiens. Penser  une solution quitable du problme
balkanique est d'autant plus urgent que les rformes imposes  la
Turquie par les puissances ne sauraient remdier  une situation que
l'on s'accorde unanimement  trouver dplorable.

Il s'en faut de beaucoup que ces rformes, partielles et locales, soient
de nature  assurer  l'Etat turc une succession d'annes exemptes de ces
secousses violentes qui menacent  tout moment de prcipiter l'invitable
catastrophe; tout au plus constituent-elles un palliatif, qui pourra
prolonger pour un certain temps l'agonie du rgime ottoman.

tant donn que la situation actuelle ne saurait plus se prolonger
longtemps sans que, d'une part la Russie, d'autre part l'Autriche (et
derrire elle l'Allemagne) n'exercent leur pousse progressive, celle-ci
vers Salonique, celle-l vers Constantinople, ce qui ne s'obtiendrait
probablement pas sans mettre en feu toute la pninsule balkanique,--aux
hommes d'tat appels  fixer les destines de l'Orient europen, comme
aux personnes qui examinent la question en dehors de toute arrire-pense
favorable  l'une des grandes puissances, nous dirons ceci:

Le prsent travail a pour objet de mettre en vidence une opinion toute
personnelle concernant une solution possible du problme oriental. Notre
ide peut sembler hardie au premier abord, mais elle nous parat tre la
seule capable de mettre fin  une situation grosse de prils dans le
prsent et dans l'avenir.

Tout projet de confdration ou de pacification--nous n'en exceptons
pas celui-ci--parviendra difficilement, lentement dans tous les cas, 
raliser quelque chose de concret, de positif; mais si notre travail,
sans mme provoquer une tentative d'excution immdiate, fait germer dans
l'esprit de quelques hommes d'tat l'ide d'une confdration telle que
nous croyons devoir la prconiser, nous estimerons que nos efforts n'ont
pas t perdus.

Les peuples chrtiens d'Orient, au lieu de s'puiser en luttes vaines pour
tcher de s'absorber les uns les autres, pourraient en effet, au prix de
mutuelles concessions, vivre en fraternelle intelligence et concourir 
une oeuvre commune de rnovation politique et conomique. Il est certain
que pour ragir contre l'instinct qui les entrane vers une politique
d'expansion et de suprmatie, pour sacrifier au sentiment d'quit et 
l'intrt de la pacification une part de leur idal national, les peuples
ont besoin d'un effort sur eux-mmes plus grand et plus noble que l'ardeur
naturelle qui les pousse  se combattre.

Mais, comme l'a dit, il n'y a pas longtemps, un homme politique franais:
L'humanit serait vraiment maudite si, pour faire preuve de courage, elle
tait condamne  tuer perptuellement[1].

[Note 1: J. JAURS, Discours prononc  la distribution des prix du lyce
d'Albi, 30 juillet 1903.]

       *       *       *       *       *




CHAPITRE PREMIER

COUP D'OEIL SUR LA SITUATION DE L'EMPIRE OTTOMAN

RIVALITS INTERNATIONALES.--IMPUISSANCE DE LA TURQUIE.
--OBSTACLES  L'APPLICATION DES RFORMES.


Devant le spectacle des conflits sanglants qui bouleversent  nouveau la
pninsule balkanique et qui sont arrivs  leur paroxysme en 1903, on
est unanime  reconnatre l'impossibilit de relever l'autorit de la
Turquie--ce turban vide comme disait Lamartine en 1840--dans les rgions
europennes encore soumises  sa domination.

Les Turcs se sont tablis en Europe  une poque o les peuples orientaux,
dsunis, en tat de dcadence, mritaient de subir un matre; mais un
empire fond par la violence est fatalement destin  disparatre le jour
o il ne possde plus la force ncessaire pour primer le droit. Depuis
qu'ils furent chasss par Sobiesky de sous les murs de Vienne, les Turcs
ont perdu sans cesse du terrain, et nous assistons  la dernire phase de
la lutte, en Europe, entre la chrtient et l'islamisme.

La Turquie s'est toujours montre impuissante  absorber les nationalits
chrtiennes auxquelles elle s'est superpose, et aujourd'hui, l'autorit
hamidienne, tour  tour dbile et violente, ne peut plus retenir sous le
joug les peuples opprims depuis des sicles.

C'est en vain que, depuis soixante ans, la Porte a emprunt  la
civilisation europenne quelques-unes de ses lois, quelques-uns de ses
procds administratifs. En 1839, le _hatti-chrif_ de Gul-Han, ou _loi
du Tanzimat_, dcrtait bien en principe l'galit devant la loi de tous
les sujets de la Porte, sans distinction de religion; mais il ne fut
jamais appliqu et laissa la condition des chrtiens sans amlioration.

En tablissant, en 1839 et en 1856, les bases d'un droit public ottoman;
en promulguant successivement des codes et des rglements, la Turquie
avait manifest son intention de se rformer radicalement; mais les ides
librales et gnreuses s'implantent difficilement dans des esprits d'un
conservatisme traditionnel et intransigeant, gardant une conception
arrte du rle de l'tat et des moeurs administratives spciales.

Les vues politiques des Jeunes-Turcs, alors mme que ceux-ci auraient
toujours des convictions sincres rsistant  l'appt d'une haute fonction
ou d'une grasse sincure, sont forcment errones, elles aussi; car toute
organisation sociale turque ne saurait tre base que sur l'islamisme,
tandis que le droit civil europen, que voudraient imiter ces novateurs,
dcoule essentiellement de la doctrine chrtienne.

D'ailleurs, avec le plus vident bon vouloir, avec les concessions les
plus tendues, la contradiction des intrts en prsence et--il faut
bien le dire  la dcharge de la responsabilit ottomane--les intrigues
perptuelles des grandes puissances  Constantinople, ne permettraient
pas aux autorits turques l'accomplissement d'un programme de rformes.
Celui-ci leur est demand avec la conviction qu'elles sont incapables de
l'excuter et l'espoir que leur impuissance donnera prtexte  intervenir
plus directement.

Depuis le trait de Vienne et dans toutes les ngociations qui ont
cltur les phases les plus importantes de la question d'Orient, (Paix
d'Andrinople, 1829; Trait de Paris, 1856; Traits de San-Stefano et de
Berlin, 1878), les diplomates se sont toujours appliqus  rsoudre cette
question dans le sens de leurs intrts respectifs, ne se souciant gure,
la plupart du temps, des lgitimes aspirations des peuples au nom desquels
ils taient entrs en mouvement.

De telle sorte, la question d'Orient a t envisage comme une affaire
de succession ouverte, d'hritage revendiqu par certaines grandes
puissances: on peut dire que, jusqu'ici, elle a t plutt une question
d'_Occident_.

Au cours de ces dernires annes, la lutte sourde qui dure depuis des
sicles s'est circonscrite plus spcialement entre quatre grandes
puissances: l'Allemagne, la Russie, l'Autriche et l'Italie.

L'Allemagne considre que son domaine colonial est tout  fait insuffisant
pour sa force d'expansion. Pousse par le _Drang nach Osten_,  l'aide
du Zollverein,--ou, pour employer une expression plus rcente, de
l'association conomique de l'Europe centrale qui cache des
arrire-penses politiques,--elle cherche  parvenir jusqu' l'Adriatique
et  Trieste. Les pangermanistes ne se gnent point pour dclarer que ce
port, qui est la porte commerciale naturelle ouverte sur l'Orient et le
canal de Suez, est absolument indispensable  la prosprit future de
l'empire agrandi, et qu'il le faudra conqurir au prix de n'importe quels
sacrifices; ils ajoutent que Pola doit devenir un grand port militaire
pour la flotte allemande.

Dj, en 1818, M. de Metternich avait eu l'ide de faire entrer la ville
de Trieste dans la Confdration germanique dont l'Autriche avait la
prsidence. Le projet n'aboutit pas, car l'acte final du Congrs de
Vienne, qui stipulait expressment tous les territoires compris dans la
Confdration, ne mentionnait ni Trieste ni les possessions italiennes
de la maison de Habsbourg. Cette ide fut reprise par le gouvernement
autrichien en 1849, et l'opposition catgorique de la France, de
l'Angleterre et de la Russie empcha seule que toute l'Europe centrale
ne tombt ds lors dans le domaine conomique allemand.

On peut se rendre compte de l'influence crasante que l'Allemagne
aurait sur la pninsule balkanique si les ides des pangermanistes se
ralisaient. En attendant, nous voyons avec quelle habilet, profitant
de l'antagonisme traditionnel de l'Angleterre et de la Russie, l'Empire
allemand a su se crer  Constantinople une situation absolument
prpondrante par le chemin de fer de Bagdad.

Grce  ce chemin de fer, dans la construction duquel l'Allemagne a plac
d'importants capitaux, l'Anatolie et la Msopotamie vont tre ouvertes au
commerce universel.

La ligne Berlin-Constantza-Constantinople-Bagdad-Bassora a un trs
grand avenir, car elle constituera le chemin le plus court de l'Europe
septentrionale vers les Indes. La plupart des voyageurs pour les Indes
et le golfe Persique la prfreront au trajet de la mer Rouge et elle
bnficiera sans doute aussi du transport de beaucoup de marchandises d'un
poids relativement faible. Les Allemands projettent ainsi d'assurer  leur
activit industrielle et commerciale de vastes dbouchs et la meilleure
part du trafic avec l'Asie Mineure, l'Asie centrale et les Indes.

Dans les _Alldeutsche Bltter_ du 8 dcembre 1895, nous trouvons exposes
ainsi les vues pangermaniques sur l'empire asiatique des Turcs: L'intrt
allemand demande que la Turquie d'Asie au moins soit place sous le
protectorat allemand, et le plus avantageux serait pour nous l'acquisition
en propre de la Msopotamie et de la Syrie, et d'autre part l'obtention du
protectorat de l'Asie Mineure.

Notre opinion est que ces dsirs sont irralisables. Une Allemagne qui
barrerait l'Europe du nord au sud, de la Baltique  la Mditerrane, et
qui s'tendrait mme en Asie Mineure, serait trop puissante pour supposer
que les autres nations europennes lui permettent une telle expansion.

Voyons maintenant si la politique panslaviste a plus de chances de se
raliser un jour.

La Russie suit actuellement une politique indcise; la guerre
d'Extrme-Orient prend des proportions que sa diplomatie n'a pas su
prvoir et l'oblige  concentrer son maximum d'efforts contre le Japon
et la Chine, ce qui amoindrira certainement, pour un temps donn, son
influence  Constantinople. L'Empire des tsars, qui est  cheval sur
deux parties du monde, poursuit, en effet, le double but de s'assurer
des dbouchs sur la Mditerrane et sur le golfe de Petchili. C'est la
reconnaissance d'une loi historique d'aprs laquelle les tats maritimes
ont seuls atteint, ds la plus haute antiquit, le comble de la prosprit
et de la puissance.

Les Russes ont toujours convoit la possession de la pninsule balkanique.
Pierre le Grand, comprenant l'importance qu'aurait pour son empire la
possession du Bosphore et des Dardanelles, rvait dj d'tendre sa
domination sur Constantinople, considre comme la clef des mers. Sa
politique fut suivie par Catherine II et demeura traditionnelle pour tous
les souverains qui lui ont succd et dont l'idal fut la ralisation de
ce qu'on est convenu d'appeler le testament de Pierre le Grand.

Partant de l, de tout temps la Russie a cherch  susciter des
difficults  l'Empire turc, en poussant les petits peuples balkaniques
 secouer le joug ottoman. C'est ainsi qu'elle procda avec les Grecs
pendant la rvolution de 1821, puis avec les Serbes, les Bosniaques, les
Herzgoviniens et les Bulgares, en faveur desquels elle intervint au nom
de la chrtient, quand elle entreprit la mmorable guerre de 1877-78,
clture par les traits de San-Stefano et de Berlin. En vertu du premier
de ces traits, la Turquie avait t morcele au seul avantage du slavisme,
ou pour tout dire du tsarisme, et elle risquait d'tre bientt efface de
la carte d'Europe. L'attitude rsolue de l'Angleterre en antagonisme avec
la Russie fit restituer au sultan une partie des possessions qui allaient
lui tre enleves, non sans le laisser en butte, autant que par le pass,
aux rvoltes et aux perptuelles menaces ayant pour motif ou pour prtexte
les questions du droit des nationalits, de l'autonomie macdonienne et
des rformes.

Aujourd'hui, la politique panslaviste, en partie paralyse, cherche 
gagner du temps et se voit oblige de se mettre momentanment d'accord
avec la politique pangermaniste par l'entente austro-russe de 1898,--les
puissances europennes ayant reconnu  l'Autriche et  la Russie des
intrts suprieurs dans la pninsule balkanique et leur laissant
le soin de poursuivre en Turquie le rtablissement de l'ordre et
l'application des rformes, sous condition de maintenir le _statu quo_.

Il est probable, toutefois, que la Russie encourage secrtement une
alliance entre les trois tats slaves de la Pninsule (Bulgarie, Serbie
et Montngro), et que l'Autriche s'efforcera d'oprer un nouveau
rapprochement entre la Roumanie et la Grce. Au surplus, il ne doit faire
de doute pour personne que si ces deux empires arrivaient un jour  se
partager la pninsule balkanique, ce ne serait jamais d'une faon
pacifique et durable[2].

[Note 2: L'entente austro-russe laisse entrevoir comme un vague dessein
de partager en sphres territoriales d'influence la pninsule balkanique,
la Russie se rservant la partie orientale et abandonnant la partie
occidentale  l'Autriche-Hongrie.]

Le gouvernement austro-hongrois profitera videmment des embarras de la
Russie pour accentuer son propre rle; il en faut voir une premire preuve
dans les crdits considrables qu'il vient de demander aux Dlgations
pour l'arme et la marine.

Aprs Sadowa, comme compensation de la dfaite qu'il lui avait inflige,
Bismarck poussa l'Autriche vers l'Orient et l'opposa  la politique
d'expansion panslavisme en lui ouvrant des perspectives sur l'Adriatique.

Seule parmi les grands tats europens, l'Autriche-Hongrie n'a pas de
colonies; aussi convoite-t-elle la pninsule balkanique, comme son
vritable terrain d'expansion[3]. Grce  de gros sacrifices, cette
puissance s'est fortement tablie en Bosnie et en Herzgovine, o
l'administration de feu Kallay a tendu  prparer son oeuvre de pntration
vers le Sud. Elle cherche, sous l'impulsion du _Drang nach dem Mittelmeer_,
 tendre son influence vers l'Archipel et considre la possession de
certaines provinces comme une question pour ainsi dire vitale. Elle espre
utiliser la ligne qui reliera bientt Vienne  Salonique, pour affirmer
sa domination, conomique d'abord, politique ensuite, sur l'Albanie et
la Macdoine. Les progrs, surtout en Albanie, de ses missaires, de ses
consuls, seconds par ses prtres catholiques, troublent singulirement
les combinaisons des petits tats des Balkans, qui comprennent bien qu'il
leur faudra se dfendre contre une rivale redoutable.

[Note 3: La _Wiener allgemeine Zeitung_ disait, il y a quelques annes, 
propos des affaires d'Extrme-Orient: L'Autriche, ayant rendu sa part de
services  la civilisation par l'occupation de la Bosnie-Herzgovine, peut
se dispenser de concourir au rglement de la question chinoise.]

L'Autriche, craignant en effet qu'une alliance des trois peuples
slaves-balkaniques ne lui ferme la route du Sud, s'est fait reconnatre
au Congrs de Berlin le droit d'occuper l'ancien sandjak de Novi-Bazar,
entre la Serbie et le Montngro; elle s'y comporte comme chez elle, y
construit des fortifications et des chemins stratgiques, et, par la ligne
ferre qui fonctionnera dans un dlai assez rapproch entre Srajvo et
Mitrovitza, elle sparera le Montngro de la Serbie et barrera  celle-ci
la route de l'Adriatique.

Ce tronon, qui se raccordera,  Mitrovitza, en Macdoine, avec la ligne
dj existante Mitrovitza-Salonique[4], aura ce grand avantage pour la
monarchie dualiste de dboucher directement de Bosnie sur le territoire
ottoman et de prendre  revers l'Albanie[5].

[Note 4: Cette dernire ligne relve de la haute direction financire
de la Deutsche Bank de Berlin.]

[Note 5: Le trac, long de 250 kilomtres, suit, en partant de Srajvo,
la valle du Lim, passe  Gorasde, puis  Plevje et Prielopje dans
l'ancien sandjak de Novibazar, pour aboutir  Mitrovitza en territoire
turc.]

Toutefois l'Italie, trs attentive aux progrs de son allie dans la
Pninsule, ne pourra permettre, sous peine de se voir enlever la
prminence sur l'Adriatique, que l'Autriche-Hongrie tablisse sa
suprmatie en Albanie. Le gouvernement de Rome est dcid  y dfendre sa
sphre d'intrts. Les Italiens ne peuvent oublier que la mer Adriatique
s'appelait, aux quinzime et seizime sicles, _il golfo di Venezia_ ou
mme _il Golfo_ tout court, et qu'au Congrs de Berlin il avait t dj
question de leur laisser occuper l'Albanie, comme compensation du
magnifique territoire livr  l'Autriche en Bosnie-Herzgovine.

La ligne qui fonctionnera directement entre Vienne et Salonique inquite
surtout l'Italie, qui craint de voir dtourner le trafic de la malle des
Indes de Brindisi, o elle passe depuis 1871. La nouvelle voie (Ostende,
l'Allemagne, l'Autriche et la Bosnie) raccourcirait en effet d'une
quinzaine d'heures le trajet entre Londres et Port-Sad. Cette concurrence
ventuelle, inquitante pour les intrts franais et italiens, appelle
donc comme rponse la ligne de l'Adriatique au Danube, qui intresserait
galement la Russie et les peuples balkaniques.

Cette dernire ligne partirait de Cladova en Serbie, sur le Danube
(au-dessous des Portes de Fer), passerait par Nisch (Serbie), Prischtina,
Ipek (Turquie), Podgoritza (Montngro), pour aboutir  Scutari d'Albanie;
de l, une voie d'intrt montngrin rejoindrait Antivari (Montngro) et
un second embranchement aboutirait sur le territoire ottoman  Mdua. La
longueur totale de cette ligne ne dpasserait gure 500 kilomtres; elle
permettrait  l'Italie d'entrer en communication directe avec la Serbie,
la Roumanie et la Russie, sans recourir aux lignes austro-hongroises, et
de contrebalancer les avantages que la monarchie dualiste retirera bientt
du chemin de fer de Salonique. Une autre ligne, que nous conseillerons
comme intressant au premier chef l'Italie et les pays balkaniques du
sud, serait celle qui partirait de Vallona en Albanie, pour rejoindre
 Monastir la ligne unissant cette dernire ville  Salonique et 
Constantinople.

La voie de Bosnie  Salonique ne servira, en effet, que les intrts de
l'Allemagne et de l'Autriche. La Vieille Serbie subit dj la tutelle
autrichienne et l'Albanie est menace du mme sort. Ainsi, aprs avoir
chapp au danger de l'invasion moscovite, les peuples d'Orient seraient
menacs de tomber au rang de satellites conomiques et peut-tre
politiques de la plus grande Allemagne!

L'Autriche-Hongrie occupe les ctes dalmates jusqu' la frontire
montngrine; si elle possdait de plus Durazzo et Vallona, en face de
Brindisi et d'Otrante, cela constituerait une menace intolrable pour
l'Italie, qui devrait renoncer pour longtemps  voir ses ports de Venise
et de Bari dans une situation florissante.

Aussi Rome ne nglige-t-elle rien afin d'tre prte  toute ventualit;
et, d'autre part, l'importance des crdits militaires et maritimes
rcemment approuvs par les Dlgations,  Vienne, serait de nature 
faire croire que l'Autriche-Hongrie envisage, parmi les obstacles qui
pourraient lui barrer la route de Salonique, non seulement les peuples
slaves balkaniques, mais peut-tre encore son actuelle allie latine.

Et il ne s'agit pas pour celle-ci d'un caprice ou d'un besoin nouvellement
senti: dj, dans ses discours, le grand Cavour avait souvent tmoign de
tout l'intrt qu'il attachait  la question d'Orient et en particulier 
la question adriatique.

Comme l'a fort bien dit M. Charles Loiseau, dans son remarquable ouvrage
intitul l'_quilibre adriatique_: La seule affinit gographique
convie  un rapprochement Italiens et Balkaniens. La raret de leurs
relations commerciales est une offense  la nature qui les unit par un
mince bras de mer. Leur intrt commun est manifestement de disputer 
l'Autriche-Hongrie la route de Salonique.

Il importe  la Serbie, au Montngro, mme  la Bulgarie, que le
gouvernement de Rome fasse sentir son influence de l'autre ct du canal
d'Otrante. Et rciproquement, il importe  l'Italie que, par leur poids
spcifique, ces petits tats contribuent  l'quilibre albano-macdonien.

On voit donc qu'il existe de nombreux points noirs  l'horizon du ct des
grandes puissances, soit allies, soit temporairement associes dans un
but de rformes  tablir. Il n'y a pas longtemps que les menes et les
soulvements bulgares, l'anarchie et la terreur rpandue par les fameux
_comitadjis_, ont failli compromettre le classique quilibre europen
et provoquer des complications internationales. Et voici qu'un comit
macdonien-hellne vient de se constituer en Grce pour lutter, en
Macdoine, contre cette terreur rvolutionnaire rpandue par les Bulgares
et venger tous les meurtres de Grecs dans ces rgions. On ne calomnie
peut-tre pas ce nouveau comit en lui prtant d'autres vises; dans tous
les cas, compos lui-mme d'lments rvolutionnaires, il ne saurait faire
de l'ordre avec du dsordre.

C'est le mouvement slave et les reprsailles turques, qui en furent la
consquence, qui ont prcisment remis sur le tapis la question d'Orient.

Cette fois, la Russie et l'Autriche-Hongrie, en tant que mandataires de
l'Europe, ont russi  raliser un des points principaux du programme
de Murszteg: une gendarmerie internationale a t cre. Des officiers
trangers, de nationalits diverses, ayant  leur tte le gnral italien
De Georgis, dploient une activit trs mritoire qui ne peut manquer de
donner quelques rsultats favorables[6]. Il va sans dire que la Turquie
n'accepte qu' son corps dfendant ce contrle europen qui l'atteint dans
son autorit souveraine, son prestige et mme sa scurit; mais elle cde
devant l'insistance particulirement menaante de l'Autriche-Hongrie.

[Note 6: L'action de la gendarmerie europenne en Macdoine a t rpartie
en cinq secteurs: les Autrichiens sont  Uskub, les Italiens  Monastir,
les Anglais  Kavala, les Franais  Serrs et les Russes  Salonique.]

Cette rforme aboutira-t-elle compltement, et les petits tats intresss
 se partager le domaine europen des Turcs laisseront-ils ceux-ci, en les
supposant mme sincres, persvrer dans la voie des rformes? Nous ne le
croyons pas.

Car,  l'imitation et  l'incitation de certaines grandes puissances,
les tats balkaniques gravitent, de leur ct, autour de la politique
de conqute, chacun mettant des bornes, dans le prsent,  son idal
particulier, avec l'espoir de le raliser plus compltement dans l'avenir.
Il faudra donc que cette question soit une fois tranche, et l'on serait
peut-tre dj entr dans cette voie, si les vnements d'Extrme-Orient
n'avaient concouru au maintien de l'quilibre oriental europen, en
appelant l'Empire moscovite sur les champs de bataille de la Mandchourie
et en enlevant l'espoir de son intervention  certains lments turbulents
des Balkans.

Mais si les Bulgares ont cherch pour l'instant  amliorer leurs rapports
avec la Turquie, il n'en est pas moins vrai que la liquidation de l'Empire
ottoman en Europe sera reprise aussitt que les vnements le permettront.
On sait sur quel ton menaant le comte Goluchowski, dans son dernier
discours aux Dlgations, s'est exprim  l'adresse de la Turquie, pour
le cas o les rformes ne seraient pas strictement appliques. Or celle-ci
ne saurait appliquer des rformes srieuses et devenir un tat dans
l'acception occidentale du terme, sans renverser les bases mmes de sa
constitution monarchique absolue.

Si, aujourd'hui, de grands tats comme l'Autriche-Hongrie conservent
pniblement leur quilibre  la suite du rveil des nationalits, comment
esprer que les chrtiens de Turquie, opprims depuis cinq sicles,
puissent vivre en harmonie et cooprer  une oeuvre de rgnration avec
les Turcs, dont les loigne une haine nationale et religieuse?

Rien ne pourra donc adoucir les rapports entre Turcs et chrtiens; de
nombreux mouvements rvolutionnaires,  commencer par ceux de 1821 et de
1854, puis de 1876, et enfin les rcents soulvements bulgares, en sont la
preuve.

C'est une chimre de croire que l'homme malade pourrait entrer en
convalescence; que la Turquie pourrait s'tablir sur de nouvelles bases
politiques, attirer les peuples chrtiens comme des satellites dans
l'orbite de son systme de gouvernement, et appeler tous ses sujets  une
existence de libert et de fraternit. Comment concilier ces ides avec
la doctrine mahomtane, qui creuse un abme entre les croyants et les
infidles? Ne sont-elles pas en opposition formelle avec la conception de
l'tat ottoman, qui dcoule des principes mmes du Koran?

La Turquie a promis des rformes avant 1896, en 1878 et en 1888, sans
jamais tenir parole, soit qu'elle ne voulut point les oprer, soit aussi
qu'elle fut sourdement contrecarre dans ses efforts par telle ou telle
nation balkanique. Certains tats sont, en effet, intresss  prolonger,
sur des points donns du territoire ottoman, un tat d'anarchie pour en
tirer parti en vue soit de leurs intrts particuliers du moment, soit de
leurs ambitions respectives d'avenir.

Il faut bien l'avouer, la Turquie fut toujours mdiocrement guide dans
la bonne voie par les puissances europennes, qui, tout en admettant en
principe que la Sublime-Porte participt aux avantages du droit europen
(Trait de Paris, 1856), maintinrent en fait sur son territoire le rgime
des capitulations, rgime qui leur assurait d'normes avantages en Turquie
et leur fournissait prtexte  des chicanes de toutes sortes.

En rsum, nous persistons  croire que malgr le trs srieux effort
tent par la gendarmerie internationale en Macdoine, un plan de rformes,
dans la vritable acception du mot, ne pourra jamais tre appliqu dans
l'ensemble de l'Empire, dont l'organisation ne comporte pas un esprit de
suite suffisant.




CHAPITRE II

LES ROUMIS CONSIDRS DANS LEUR ENSEMBLE


Nous venons d'esquisser  larges traits les intrts particuliers,
contradictoires d'ailleurs, de celles des grandes puissances qui, en
raison de leur situation gographique, se croient plus particulirement
appeles  bnficier de la liquidation de l'Empire ottoman en Europe.
Nous allons rsumer maintenant l'origine, l'tat actuel et l'idal
politique des lments chrtiens qui peuplent la pninsule balkanique et
qui, malgr la diversit apparente des races,--diversit base souvent sur
la langue plutt que sur l'origine vritable,--offrent tant de points de
ressemblance par le sang, la religion, le pass historique, les traditions
et les moeurs, tant de souvenirs communs, tant de communes aspirations.

Dans le dernier volume des _Mlanges historiques et religieux_[7] de
Renan, nous trouvons un passage saisissant qui va venir  l'appui de notre
thse:

Au-dessus de la langue et de la race; au-dessus mme de la gographie,
des frontires naturelles, des divisions rsultant de la diffrence des
croyances religieuses et des cultes; au-dessus des questions de dynastie,
il y a quelque chose que nous plaons: c'est le respect de l'homme
envisag comme un tre moral; en un mot, la vritable base d'une nation,
avant la langue, avant la race, c'est le consentement des populations,
c'est leur volont de continuer (ou de commencer)  vivre ensemble...
C'est qu'une nation, c'est avant tout une me, un esprit, une famille
spirituelle, rsultant pour le pass de souvenirs communs, de gloires
communes, quelquefois aussi de deuils communs, car le deuil rassemble les
coeurs autant que la gloire,... et pour le prsent (c'est l un critrium
d'une vidence absolue), du consentement des populations.

[Note 7: Paris, Calmann Lvy, 1904.]

Ce consentement, les nationalits chrtiennes des Balkans le refusent
dfinitivement aux Turcs; mais peuvent-elles du moins se l'accorder
rciproquement, sous rserve d'une condition suprieure effaant ce qui
divise pour ne laisser subsister que ce qui unit? Si nous en doutions, et
si la condition suprieure ne nous apparaissait pas clairement, nous nous
bornerions comme tant d'autres  des voeux striles: tel n'est pas l'objet
de ce travail.

En ce qui concerne les questions ethnographiques de la Pninsule,--et,
cela soit dit en passant, si l'ethnographie est cause d'innombrables
erreurs dans l'tude du pass, son application aux choses de notre temps
est autrement dangereuse,--on a pu constater que les solutions prsentes
dpendent le plus souvent de la nationalit ou des sympathies avres des
polmistes. Quant aux Turcs, ils ont englob sous le nom de _roumis_[8]
les divers peuples chrtiens soumis  leur domination, tous appartenant au
rite orthodoxe, qu'ils relvent du patriarcat grec de Constantinople, des
vchs serbes d'Uskub et de Prissrend, ou de l'exarchat bulgare, depuis
que cette dernire nationalit a constitu  part son glise, que le
synode oecumnique considre arbitrairement comme schismatique.

[Note 8: Aprs la conqute de Constantinople, les vainqueurs, fiers
d'avoir dtruit l'empire romain, appelrent les chrtiens subjugus
_romei_, ou plus simplement, _roumi_.]

Nous ne prtendons ni entrer dans des dtails de statistique, ni discuter
les polmiques acharnes qui se sont dchanes entre crivains allemands,
slaves, hongrois et roumains, au sujet de la permanence des lments issus
des colonies romaines dans la Dacie trajane et la pninsule balkanique.
Aussi bien que pour les races germaniques et slaves du nord, par exemple,
il est bien difficile d'tablir exactement la vritable origine ethnique
des peuples classifis aujourd'hui comme Slaves, Grecs, etc.[9].

[Note 9: Nulle part la nationalit n'est unique... La France, l'tat le
plus national de l'Europe aprs l'Italie, renferme elle-mme des lments
htrognes, les Bretons et les Basques. L'Empire allemand a des Polonais,
des Vendes, des Danois et des Franais. (BLNTSHLI, _la Politique_.)]

Les populations du massif des Balkans et du Pinde se sont plus ou moins
mlanges, et si l'on compare anthropologiquement bon nombre des habitants
dits Grecs, Roumains ou Slaves de la Macdoine et de l'pire, on est bien
port  croire qu'ils formaient  l'origine un mme peuple, dont, par la
suite, les lments se seraient ici grciss, l roumaniss, ailleurs
slaviss.

Et une frontire politique n'embarrasse pas cette thorie. Si anciennement
la pninsule hellnique tait occupe par une ou plusieurs races venues de
la Mditerrane, il est permis de soutenir que les anctres des sujets du
roi Georges furent originaires, en majeure partie du moins, des Balkans et
surtout du Pinde. De telle sorte, c'est le rameau qui voudrait passer pour
le tronc.

La classification des peuples est gnralement base sur la langue qu'ils
parlent. Cette rgle souffre exception; dans tous les cas, elle ne saurait
tre applique  certaines parties de la Macdoine et de l'pire[10]. Il ne
faut pas oublier, en effet, que la langue grecque tant devenue d'un usage
presque universel en Orient pour l'enseignement religieux et scolaire
aussi bien que pour les relations commerciales, cette circonstance
n'implique pas du tout que les diffrentes nationalits aient renonc
 leurs idiomes particuliers; parfois, au contraire, elles les ont
jalousement conservs  travers les sicles.

[Note 10: Aujourd'hui, pas plus la Macdoine que l'Albanie et l'pire ne
sont des expressions gographiques officielles, car la premire de ces
provinces est comprise dans les vilayets de Salonique, de Monastir et
d'Uskub, et la seconde dans les vilayets de Scutari, de Janina, de
Monastir et d'Uskub.]

Qu'on nous permette de citer un exemple pris au del du Danube, celui des
anciennes principauts de Valachie et de Moldavie. Anciennement, le slavon
y tait employ depuis un temps immmorial comme langue du culte et de
l'administration, absolument comme le latin chez les peuples occidentaux
du moyen ge. Vers le quinzime sicle, les moines grecs ou hellniss
commencrent  se substituer dans ces principauts aux reprsentants
du slavisme, de telle sorte que, favorise par les princes phanariotes
envoys par la Porte, la culture grecque fleurit dans les principauts
jusqu'au moment o le mouvement de renaissance latine l'en bannit  son
tour. Mais la culture grecque, comme antrieurement la culture slave,
n'avait pas russi  touffer le sentiment national chez les anctres des
Roumains actuels et  leur faire oublier leur langue no-latine: pris en
masse, ils n'avaient pas plus compris le slavon, puis le grec, que, de nos
jours, la plupart des Macdo-Roumains ne comprennent cette dernire langue;
dans tous les cas, aucune des femmes de ceux-ci n'y est initie.

De mme, l'quivoque rsultant, dans le Pinde, de la confusion tablie
entre la religion et la culture grecque, d'une part, et le sentiment
national de race, d'autre part, ne saurait servir de base au classement
ethnique dans ces rgions. Les descendants des lgionnaires romains ont
su conserver, depuis les jours de Paul-mile et  travers les effroyables
tourmentes de deux millnaires, la conscience de leur origine, et il n'y a
peut-tre pas, dans l'histoire des peuples, un second exemple d'une telle
vitalit de race. Ce n'est pas d'ailleurs la seule nationalit que la
tutelle religieuse du patriarcat grec ait t impuissante  convertir
 l'hellnisme, sans parler des Bulgares de Macdoine qui s'en sont
affranchis violemment.

C'est dans l'intrt mme d'une solution pacifique du problme oriental,
et sans parti pris pour ou contre l'une des races chrtiennes de la
Pninsule, que nous avons cru devoir fournir ces explications succinctes
concernant les populations roumaines d'au del du Danube. L'Occident
connat moins, en effet, cet lment latin, malgr son importance en
Macdoine comme intelligence, comme richesse, et mme comme nombre[11].

[Note 11: La Macdoine s'est sensiblement dpeuple depuis les tristes
vnements de ces dernires annes, et ne compte gure plus de 1,800,000
habitants, chiffre qui se dcompose approximativement de la faon suivante:

     300,000 Turcs.
     375,000 Roumains.
     200,000 Albanais musulmans.
     100,000 Albanais chrtiens.
     450,000 Bulgares.
      50,000 Serbes.
     250,000 Grecs
     100,000 Isralites.]

Il serait pourtant d'une absolue impossibilit d'arriver  une entente
comprenant le royaume de Roumanie--bien qu'tat extra-balkanique, sauf
pour la Dobroudja--comme  un dmembrement ventuel de la Turquie d'Europe,
sans tenir compte de ce facteur important.

Il est bon de rappeler que le gouvernement ottoman, bien avant d'admettre,
dans la commission des rformes, un dlgu valaque comme reprsentant
d'un lment distinct,--un point sur lequel nous reviendrons,--a
formellement reconnu aux Roumains de l'Empire l'indpendance religieuse,
synonyme en Turquie d'individualit de race, et cela malgr l'nergique
opposition du patriarcat grec de Constantinople.

Le patriarcat, en vertu d'une tradition ou plutt d'une usurpation
sculaire, tend  confondre l'orthodoxisme avec l'hellnisme dans l'ouest
et le sud de la pninsule balkanique, et redoute, aprs l'hgmonie
religieuse des Bulgares, celle des Roumains de Turquie, et
vraisemblablement plus tard celle des Albanais du rite oriental. Notons
en passant, ou plutt rptons, puisque nous l'avons dit  propos de
l'exarchat bulgare, que la volont de ces diffrentes races de possder
une glise propre, indpendante du patriarcat, ne constitue pas en ralit
un schisme, du moment qu'elles restent fidles  tous les dogmes de
l'orthodoxie.

La propagande grecque en Macdoine est entre ces temps derniers dans une
phase de violence dangereuse, depuis qu'effraye par les progrs de la
cause roumaine, elle semble vouloir imiter les procds d'intimidation des
comitadjis bulgares[12]. Si cette attitude continuait  tre ouvertement
soutenue par les ministres de l'glise patriarcale, elle constituerait un
rel danger pour la paix en Macdoine et ne ferait sans doute que le jeu
de l'Autriche-Hongrie, toute prte  faire avancer ses rgiments de
Novibazar pour venir rtablir l'ordre, au cas o l'Europe craindrait
d'abandonner ce soin aux troupes impriales ottomanes.

[Note 12: Les collisions que l'on a signales tout dernirement dans
diverses localits et notamment  Monastir, se sont d'ailleurs produites
entre Roumains dits _grcomanes_ ou hellniss, fermement attachs 
l'glise grecque reprsente par le Patriarcat, et Roumains que l'on
pourrait appeler _latinisants_, c'est--dire qui recherchent avant tout,
dans l'institution de communauts et d'glises roumaines, la conservation
de leur individualit ethnique.]

Les panhellnistes sauraient-ils oublier--et ce souvenir devrait
les incliner  l'quit--que les Roumains du Pinde et les Albanais,
les premiers surtout, furent longtemps les plus fermes soutiens de
l'hellnisme, et que l'un des prcurseurs de la rvolution grecque, le
pote Rigas, Roumain de Thessalie, ne confondait pas dans ses chants les
diverses races balkaniques, lorsqu'il s'criait:

     Bulgares et Albanais, Serbes et Roumains,
     pirotes et insulaires, d'un mme lan
     Tirez le sabre pour la libert;
     L'Hellade vous appelle et vous tend les bras!

Bulgares, Roumains, Serbes, Albanais et Grecs, telles sont prcisment les
nationalits piro-macdoniennes que nous allons maintenant examiner avec
quelque dtail.  la classification tablie, voici cent ans et plus, par
le barde trs averti de l'mancipation hellnique, nous n'aurons  ajouter,
pour tre complet, que les Montngrins.




CHAPITRE III

LES BULGARES


La principaut de Bulgarie fut cre sur des bases assez quitables par
le trait de Berlin; mais ses habitants n'ont jamais pu oublier que le
trait de San-Stefano leur assignait un territoire s'tendant du Danube 
l'Archipel et englobant la Macdoine et une partie de la Thrace. Aussi,
pour arriver  regagner les frontires que voulait d'abord leur assurer
la Russie et dont les priva le _veto_ de l'Europe, les Bulgares ont-ils
dploy une nergie, une audace rvolutionnaire susceptibles de provoquer
les plus grandes complications, si l'Autriche-Hongrie et la Russie, en
tant que puissances mandataires, n'avaient assum la charge d'enrayer
leur action en Macdoine par l'application, si laborieuse, si dcevante
d'ailleurs, d'un programme de rformes.

Au point de vue historique, les prtentions des Bulgares  s'tendre seuls
vers le sud ne sont pas plus lgitimes que les prtentions des Grecs 
s'tendre seuls vers le nord, puisque les territoires convoits par les
uns et par les autres ont une population qui n'est en majorit ni slave ni
hellnique. Dans tous les cas, les Bulgares ne sauraient invoquer le droit
historique, puisque ce peuple, en partie compos d'lments touraniens
et finnois slavifis, est le dernier venu de tous dans la pninsule
balkanique, o il trouva, au sixime sicle, l'lment roumain, dont
il subit l'influence civilisatrice et avec lequel il vcut en bonne
intelligence.

Du septime au douzime sicle, l'histoire des Bulgares se confond avec
celle des Roumains du sud; sous la dynastie des Assanides, l'Empire
roumano-bulgare fait plus d'une fois trembler sur leur trne les matres
de Byzance, qu'il s'agisse de l'Empire grec ou de l'phmre Empire latin.

De 1185  1260, cet tat roumano-bulgare arrive au point culminant de sa
puissance sous l'impulsion de deux frres, Roumains d'origine, dont nous
aurons  reparler; il gravit peu  peu les terrasses du Pinde, et Jean
Assan II, en 1230, voit sa domination s'tendre du Danube jusqu' Larissa.

Les Bulgares invoquent ces conqutes comme base de leurs prtentions sur
la Macdoine; mais en faisant mme abstraction du droit historique, que
nous leur refusons, l'occupation de ces vastes territoires par la petite
principaut dchanerait de perptuelles hostilits entre les races.

La disparition des Assanides entrana la dislocation de leur empire. Les
Bulgares tombrent, en 1390, sous le joug des Ottomans et supportrent
avec une remarquable rsignation, pendant des sicles, une domination
arbitraire et rapace.

Ce peuple de paysans, uniquement adonn  l'agriculture, se plia au
silence de la servitude jusqu'au moment o un ferment de libert veilla
chez lui des sentiments de rvolte et des aspirations vers un meilleur
tat social.

D'autre part, le courant panslaviste se manifestait dans le grand empire
du Nord ds 1780. Un ouvrage historique sur les Slovno-Bulgares, publi
par Pasie, un moine bulgare du mont Athos, faisait grand bruit en Russie;
Venelin, Aprilov et leurs disciples imprimaient au slavisme une nergique
impulsion. Mais, comme tous les autres peuples chrtiens soumis aux Turcs,
les Bulgares subirent surtout l'influence de la rvolution grecque de
1821, cette fille posthume de la Rvolution franaise, et qui la premire
dchira le pacte de la Sainte-Alliance. Prpare depuis vingt-cinq ans
dans les principauts roumaines, l'indpendance hellnique, dont d'autres
que des Grecs furent les facteurs dominants, fit natre chez tous les
raas l'espoir de la libert.

Pourtant les Bulgares furent les plus lents  prendre conscience de leur
nationalit, et ce n'est pas avant 1840 qu'ils reurent des encouragements
de l'Occident, quand les crits de Cyprien Robert les firent enfin
connatre  l'Europe.

L'mancipation ecclsiastique tant, en Orient, le prologue de
l'mancipation politique,--par le fait que le Synode oecumnique est
dans la main des Turcs, quand il n'agit pas sournoisement comme agent
du panhellnisme,--les Bulgares, soutenus par la diplomatie russe,
rclamrent, ds 1857, leur glise autonome. Ils ne russirent point
tout d'abord  l'obtenir, en raison du _veto_ oppos par le patriarcat
de Constantinople, sur la base moins de privilges formels que lui aurait
reconnus le conqurant de Byzance, que d'une tradition sculaire abusive.
Irrits par cette rsistance, les nationalistes, malgr les efforts des
autorits ottomanes pour enrayer le courant, redoublrent d'ardeur,
usant de la presse, des brochures et de toutes les autres formes de la
propagande.

Enfin, menaant d'une rvolution si l'on n'accdait  leur voeu, et malgr
la rsistance dsespre du Synode oecumnique, les Bulgares finirent par
obtenir une juridiction spirituelle particulire, sous le nom d'exarchat.
Le firman de 1870, constitutif de cet exarchat, fut  la fois la base de
l'glise bulgare et le point de dpart du dveloppement politique de ce
peuple. Le patriarcat recourut au moyen suprme, l'excommunication, et
dclara schismatique l'exarchat bulgare, ce qui d'ailleurs n'entrava en
rien l'existence de celui-ci.

Cependant, aprs cette concession de principe de la part des autorits
turques, le haut clerg grec intrigua de telle faon que la reconnaissance
par brat fut refuse par la Porte aux vchs bulgares. D'autre part,
l'administration ottomane persvrait dans ses procds vexatoires;
aussi les comits panslavistes de Moscou, qui encourageaient la rbellion,
trouvrent-ils un terrain favorable. C'est alors, aprs quelques
soulvements rprims par des massacres barbares, que le peuple bulgare
implora l'aide de la Russie et s'adressa  l'Europe, en rclamant son
autonomie et un gouvernement national garanti par les puissances.

La guerre de 1877 sortit de l. On sait comment le succs des armes russes
et roumaines amena l'indpendance de la Bulgarie.

La nouvelle principaut devait avoir un prince lu par le peuple et
confirm par la Porte avec le consentement des puissances. Une assemble
nationale fut charge de rdiger la constitution sous la surveillance d'un
gouvernement provisoire russe, contrl par les reprsentants de l'Europe.

Depuis, grce aux efforts patriotiques de ses hommes d'tat, la Bulgarie
sut s'affranchir des influences trangres et elle poursuivit sans rpit
l'absorption de la Roumlie Orientale. Cette province, de par le trait
de Berlin, tait soumise  un rgime btard: elle devait tre administre
par un gouverneur chrtien, dsign pour cinq ans par le sultan avec
l'approbation des puissances; une commission europenne devait rgler
l'organisation de la province, l'administrer provisoirement d'accord avec
la Porte et dterminer les attributions du gouverneur gnral; le maintien
de l'ordre tait confi  une gendarmerie indigne, assiste de milices
communales. Cette situation hybride offrait quelque analogie avec celle de
la Macdoine de 1904, et l'exemple n'est pas  recommander.

En effet, l'action nationale bulgare, nullement satisfaite de ces
concessions, aboutit  la rvolution de 1885, qui annexa la Roumlie
Orientale  la principaut. Pour prparer cette rvolution, on avait
recouru  peu prs aux procds employs actuellement en Macdoine. Un
comit secret s'tait form  Sofia, dont faisaient partie des personnages
importants et qui mit en oeuvre les agents de propagande, la presse,
les publications  l'usage du dedans et du dehors, jusqu'au jour o la
rvolution souleva toute la province et amena l'tablissement d'un
gouvernement provisoire qui dcrta une leve en masse et proclama
l'annexion  la Bulgarie.

Par leur action audacieuse mais longuement prmdite, les Bulgares
avaient donc dchir le trait de Berlin et remis en vigueur partiellement,
en ce qui les concernait, les dispositions du trait de San-Stefano qui
craient une grande Bulgarie. La Turquie recula devant une guerre avec
la Bulgarie. Dj la Macdoine se trouvait en pleine effervescence pour
obtenir au moins les rformes prvues par le trait de Berlin et qui
taient restes lettre morte; de son ct, la Grce s'agitait, tandis que
les plaies profondes qu'avait laisses  l'Empire ottoman la guerre de
1877 n'taient pas encore bien cicatrises. Tout espoir de reprendre la
Roumlie Orientale lui semblant vain, la Turquie se rsigna  signer, en
1886, l'arrangement qui confrait le titre de gouverneur de cette province
au prince Alexandre, lequel reconnaissait en change la suzerainet de la
Turquie.

La note communique  cette occasion aux grandes puissances fut accueillie
avec peu de bienveillance. La Russie notamment, froisse par les vellits
d'indpendance du prince de Bulgarie, qui peu  peu s'loignait de
Saint-Ptersbourg, fit des rserves, sous prtexte que les intrts de la
Serbie et de la Grce taient lss, et elle exigea quelques changements
qui furent consentis.

Cette mfiance gnrale tait justifie, puisque de cet agrandissement
de la Bulgarie sortit la guerre avec la Serbie, qui devait avoir pour
rsultat indirect l'abdication des deux princes, le vainqueur et le
vaincu. Non moins lgitime fut la mauvaise humeur du tsar, par le fait que
les hommes d'tat de Sofia accenturent bientt une politique consistant,
d'une part,  s'affranchir de plus en plus de l'influence russe; d'autre
part,  tourner tous leurs efforts vers la russite des aspirations
nationales en Macdoine.

Pour combattre l'hellnisme encore dominant, ils fondrent dans les
centres les plus importants des coles secondaires et commerciales, et
presque dans tous les villages o tait reprsent l'lment slave, mme
serbe, des coles primaires pour les deux sexes. Le clerg prta son
concours au corps didactique pour travailler  la ralisation d'un
programme nettement tabli. Dans la rgion d'Ochrida, o nombre de
villages slaves taient rests sous l'influence du patriarcat oecumnique,
les propagandistes rpandaient les livres religieux en langue bulgare pour
dtacher leurs congnres de l'glise grecque.

Le mouvement avait chang d'allure; secret au dbut, pour ne pas rveiller
l'indolence des Turcs, tant que les Bulgares furent faibles et dsunis, il
s'accentuait  mesure que la majorit des fidles de cette race acceptait
la juridiction ecclsiastique de l'exarchat. L'obtention des brats
piscopaux pour les centres les plus importants de la Macdoine contribua
grandement  cet essor.

 Ochrida[13], le sige mtropolitain tant devenu vacant, un mtropolite
fut nomm pour administrer les glises rattaches  l'exarchat, lesquelles,
petit  petit, attirrent tous les chrtiens de cette rgion dans la
sphre des communauts religieuses bulgares.

[Note 13: Ds l'introduction du christianisme, alors que la pninsule
balkanique tait encore couverte de populations romaines ou romanises,
un patriarcat avait exist  Ochrida. Un patriarcat serbe fut galement
rig  Ipek dans le premier quart du treizime sicle. Le patriarcat
grec et le Phanar, travaillant  l'hellnisation de toutes les populations
chrtiennes, obtinrent en 1667, sous le sultan Mustapha III, la
suppression de ces deux siges religieux autonomes, dont les querelles de
suprmatie avec le patriarcat de Constantinople furent particulirement
vives au sixime et au septime sicles.]

Stambouloff avait dj russi  obtenir de la Porte deux brats pour
les siges d'Ochrida et d'Uskub: toute la Macdoine du nord subit donc
aujourd'hui l'influence ecclsiastique et culturale bulgare. Des vchs
dpendant de l'exarchat sont tablis  Monastir,  Ochrida,  Vels, 
Uskub,  Nevrecop,  Dibra et  Strumnitza; trs peu d'lments bulgares
ont conserv leurs sympathies pour l'hellnisme et gard un lien spirituel
avec le patriarcat. La lutte d'influence entre les deux glises donna
lieu naturellement  de frquentes msintelligences et  de graves
conflits, les Bulgares cherchant systmatiquement  s'affermir sur
tous les terrains, en vue de l'annexion future de la Macdoine.

Il ne faut pourtant pas exagrer la part d'influence affrente  l'glise
et  l'cole. C'tait trop peu pour secouer l'apathie de paysans mls
 des populations turques et albanaises. Au contraire, les comits
rvolutionnaires, tendant partout leurs ramifications, avec le prtre,
l'instituteur et un ou deux notables pour noyau, surent exercer une
vigoureuse pression sur les indcis, en mme temps que les _comitadjis_[14]
chtiaient les rfractaires. De telle faon, en une dizaine d'annes, le
fanatisme qui provoque les actes les plus tmraires fut inculqu aux plus
molles, aux plus passives populations.

[Note 14: Ils sont dirigs et solds par le Comit des Insurgs de
Macdoine et d'Andrinople, dont les membres les plus militants sont
Boris Sarafow et Damian Groujew.]

Beaucoup de ces Macdo-Bulgares, rfugis dans la principaut, sont
arrivs  y occuper de hautes fonctions civiles et militaires; comme de
raison, ils compatissent aux souffrances de leurs frres de Turquie; car,
il faut bien insister l-dessus, plus que tout autre, l'lment bulgare
a souffert du rgime arbitraire ottoman, et cela par le fait mme des
occupations agricoles de ses membres qui leur ont valu d'tre ravals  la
condition de serfs des beys musulmans.

 la longue, cet tat d'oppression et de misre, habilement exploit,
devait engendrer les instincts de rvolte dont les comits mentionns plus
haut ont si bien tir parti.  l'envi, le matre d'cole bulgare et son
lve sont devenus les agents les plus actifs de la rvolution dans les
villages de Thrace et de Macdoine, s'appliquant  exciter contre les
Turcs les sentiments de haine qui ont abouti  l'organisation de bandes
d'insurgs, aux attentats de Salonique, aux massacres de Kroushvo,  la
destruction des rcoltes,  l'incendie de nombreux villages soit musulmans,
soit bulgares; en un mot,  toute l'horreur des rvoltes furieuses et des
sanglantes rpressions.

On peut clairement comprendre que, chez les Bulgares, toute demande
d'autonomie pour la Macdoine cache le dsir de voir, aprs une priode
trouble, l'annexion  leur principaut de cette province o les lments
appartenant  leur race sont nombreux et par endroits assez compacts.
Une puissante considration conomique vient encore  l'appui de cette
politique nationaliste: il est certain qu'en s'tendant vers le sud, la
Bulgarie s'approprierait le port de Salonique, qui serait pour elle une
dcisive garantie de prosprit.

Mais une autonomie macdonienne au profit de leur race, telle que la
dsirent les Bulgares,--sous l'autorit nominale de la Turquie, pour
marquer une tape, avant la pleine ralisation de leurs aspirations,--peut
tre considre comme une dangereuse vellit. La raliserait-on jamais
sur le papier, qu'en fait les musulmans ne sauraient consentir de plein
gr  abandonner leurs fonctions et  voir s'tablir une re d'galit
entre eux et les Bulgares.

Il faudrait la force des armes pour amener un tel rsultat,
essentiellement prcaire, puisque la perspective de l'hgmonie
bulgare ne saurait satisfaire les autres populations, lesquelles sont
individuellement en minorit vis--vis de l'lment favoris, mais forment,
runies, une majorit contre lui. C'est pourquoi la formule la Macdoine
aux Macdoniens restera vaine, tant qu'on ne lui apportera pas un
correctif barrant toutes les ambitions ethniques des voisins.

Contre la solution hypocrite que prconisent actuellement les Bulgares
pour procder ensuite comme avec la Roumlie Orientale, rappelons que,
mme dans ses possessions europennes les plus loignes, comme la Bosnie,
l'Herzgovine et la Crte, la Turquie ne peut se rsoudre  l'application
des rformes; elle considrerait donc comme un suicide l'autonomie
macdonienne sous l'autorit nominale du sultan. Elle usera jusqu'au bout
de ses moyens dilatoires habituels, elle qui toujours a su se rsoudre
 perdre des provinces plutt que de les rformer; car si l'esprit
de sa politique tait susceptible de s'assimiler les principes de la
civilisation occidentale, elle et procd elle-mme, avec honneur et
profit,  une volution politico-sociale accomplie sans secousses, en
dehors de toute intervention trangre.

Mme  prsent que les prtentions des puissances sont si limites, ne
voit-on pas quelles difficults rencontre l'excution de ce programme
trac par la Russie et l'Autriche-Hongrie en tant que mandataires de
l'Europe? L'organisation d'une gendarmerie dirige par des officiers
trangers, malgr tous les efforts mritoires de ceux-ci, rencontre  elle
seule de tels obstacles, qu'on ne sait s'il ne faudra pas bientt recourir
 cette intervention plus nergique que laissait prvoir rcemment le
comte Goluchowsky.

La prsence des Turcs nous parat donc rendre insoluble le problme de
l'autonomie de la Macdoine. Quant  une annexion plus ou moins diffre
de la Macdoine  la Bulgarie, mme si ce rve caress par les Bulgares
pouvait se raliser, il se produirait entre la race dominante et ses
rivales d'interminables conflits qui, sous une autre forme, rouvriraient
la question balkanique avec plus d'acuit peut-tre, car du moins l'tat
actuel est considr par tous comme provisoire et laisse la porte ouverte
 toutes les esprances.

Admettons que le systme qui a russi aux Bulgares pour la Roumlie
orientale leur russisse encore pour la Macdoine; que les procds turcs,
exactions, assassinats, incendies, jettent toutes les races dsespres
dans les bras du panbulgarisme, dont la propagande par le fait revt
d'ailleurs des formes aussi horribles. Pourrait-on conclure de ce
dbut--car, aprs avoir taill, il s'agirait de coudre--qu'un tat de
quatre millions d'habitants saurait s'imposer  toutes les nationalits
parses sur le territoire macdonien, qui, de la premire  la dernire,
avec les mmes droits, aspirent  une existence politique propre,  un
dveloppement national individuel?

Et chacune de ces nationalits macdoniennes n'a-t-elle pas un appui
extrieur, au mme titre que l'lment bulgare impuissant  les absorber
et qui seul verrait ses voeux combls?

Peut-on croire que la Grce, qui tend ses vises jusque sur
Constantinople; qui, depuis des sicles, nourrit un idal panhellnique;
qui a dans son jeu l'influence reste considrable du patriarcat; qui
impose encore sa langue par le culte, l'cole et le ngoce, consentira 
se voir barrer tout avenir, sans recourir contre les Bulgares aux moyens
rvolutionnaires qu'elle a d'ailleurs trop bien enseigns  ceux-ci?
La Serbie elle-mme, quoique atteinte d'une moindre mgalomanie,
resterait-elle impassible? Mais elle touffe dans ses limites actuelles et
aspire  s'ouvrir une fentre sur la mer ge, depuis que la domination
autrichienne en Bosnie et en Herzgovine lui interdit l'espoir d'arriver
 l'Adriatique. La Roumanie, de son ct, ne saurait s'accommoder,
pour des raisons qui apparatront clairement au chapitre suivant,
d'un agrandissement aussi considrable de la Bulgarie, mme au prix de
certaines compensations. Nous ne saurions mettre en ligne les intrts
des Turcs immigrs; mais il faut bien parler des Albanais, puisqu'ils
sont autochtones. Les uns et les autres, accoutums depuis des sicles 
considrer les Bulgares comme des serfs attachs  la glbe pour leur plus
grand profit, verseraient leur sang jusqu' la dernire goutte plutt que
de se soumettre dbonnairement  celui des peuples chrtiens qu'ils ont le
plus opprim parce qu'il le considraient comme infrieur  tous les
autres.

Donc une Grande Bulgarie rencontrerait l'hostilit absolue d'abord de la
majorit des populations qu'elle voudrait dominer, puis des petits tats
voisins ayant des affinits de race avec ces populations sur lesquelles
ils exercent une sorte de protectorat moral.

Conviendrait-elle mieux, sans parler des autres, aux deux grandes
puissances qui ont assum le mandat de rtablir l'ordre dans la Pninsule?
Il est possible que la Russie elle-mme, paye pour connatre les Bulgares,
ne s'en accommode pas. Quant  l'Autriche, qui y a pris pour devise
diviser pour rgner, son attitude ne laisse pas de doute.

Il y a au surplus en Macdoine un petit parti d'autonomistes, galement
opposs aux prtentions de la Bulgarie et  celles de la Grce, galement
mfiants vis--vis de la Russie et de l'Autriche. Il lui manque encore le
point d'appui qui rendrait sa conception viable; mais ce parti est bien
celui de l'avenir, sous la condition qui fait l'objet mme de cette tude,
excluant aussi bien l'absorption par l'Autriche que le pril panslaviste,
comme elle carterait, pour les petits peuples balkano-danubiens, la
menace d'une rupture d'quilibre.




CHAPITRE IV

LES ROUMAINS DU SUD


Nous les dsignerons ainsi,--car ils se nomment eux-mmes Roumains ou
_Aromni_, la phontique de leur dialecte latin comportant l'emploi de la
voyelle A devant le R initial,--et non sous les sobriquets plus ou moins
malveillants de Tzintzari et de Koutzo-Valaques[15], que leur attribuent
les peuples voisins.

[Note 15: Koutzo-Valaques, d'aprs l'tymologie turque, signifierait
d'ailleurs, non Valaques boiteux, mais Petits-Valaques (Kiuciuk-Vlah) ou
Roumains de l'pire, par opposition aux Grands-Valaques de Thessalie.]

Les Roumains de Turquie ont peu fait parler d'eux jusqu'ici dans les
sphres diplomatiques et dans la presse occidentale, et si mme ils ont
attir l'attention au cours de ces dernires annes, c'est  cause de la
question des rformes. Ils sont pourtant dignes de toute la sympathie de
l'Europe, tant par leur origine, leur pass, leurs incontestables qualits
morales et intellectuelles, que par leur attitude srieuse et calme au
milieu de tous les vnements dont l'Orient est le thtre.

Nous avons dclar plus haut que nous ne discuterions pas les controverses
historiques susceptibles de nous entraner hors du cadre de cette tude
politique, dont une solution aussi quitable que possible du problme
oriental est l'unique objet. Toutefois, nous croyons utile de rappeler 
larges traits comment cet lment latin s'est tabli et a subsist dans la
pninsule balkanique.

Les premires guerres apportes par Rome en Macdoine remontent  211-215
avant Jsus-Christ. Elles finirent, en 197, par la dfaite du roi
Philippe. L'action de Paul-Emile est plus connue; elle aboutit  la
dpossession du roi Perse et  la proclamation de la Macdoine comme
province romaine. Beaucoup de villes furent dtruites et Tite-Live nous
apprend que de nombreux colons italiques furent envoys repeupler le
territoire conquis. Des tentatives de rvolte furent rprimes et peu 
peu les lgions soumirent le pays jusqu'au Danube.

Un mouvement parallle devait se produire au nord du fleuve. En 106 aprs
Jsus-Christ, quand l'empereur Trajan incorpora la Dacie  l'Empire, les
Romains des deux rives se donnrent la main, et non seulement le vaincu
accepta la loi du vainqueur et sa civilisation, mais l'lment latin y
devint prpondrant comme population.

Cet tat de choses dura jusqu' l'an 270, quand, cdant  la pousse
des Barbares, l'empereur Aurlien ramena au sud du Danube, en Moesie,
les lgions et une partie des populations latines, qui se retirrent
progressivement jusqu'au Pinde, o les attiraient, avec la scurit des
montagnes, d'autres lments de mme race qu'elles y trouvaient dj
tablis.

Ces Latins du sud du Danube, d'o proviennent indubitablement les
Macdo-Roumains de nos jours, ont constitu la florissante province
dite Dacie aurlienne et peupl la majeure partie de la Thrace et de la
Macdoine. Un petit groupe, refoul vers l'ouest par les invasions, s'est
aussi conserv sur les rives de l'Adriatique: ce sont les Istro-Roumains.

Les chroniqueurs byzantins font souvent mention des Valaques (Vlahi)
enrls dans les armes impriales. Thophans crit qu'en 579 des soldats
oprant en Thrace furent pris de panique en entendant un muletier crier
 un autre: _Torna, torna, fratre!_ croyant que c'tait un signal de
sauve-qui-peut. Thophilacte confirme cette expression en la traduisant
par _ritorna_ au lieu de _torna_. Quoi qu'il en soit de l'anecdote, elle
prouve que les Roumains existaient ds cette poque, et qu'on ne peut leur
mconnatre un droit de priorit dans certaines rgions des Balkans.

Vers 670, nous trouvons, dans la Dobroudja et la Bulgarie actuelles,
Asparuch, qui combine, avec le concours des Roumains, un plan d'attaque
contre Byzance dj frappe de dcadence. Son successeur Terblius,
toujours s'appuyant sur des Roumains, avance vers le sud jusqu' l'Hmus.
En 706, les Roumano-Bulgares, dont nous avons dj parl, s'tablissent
autour des Balkans et leur roi Simon envahit, en 893, la Macdoine,
l'pire et la Thessalie, que Nicphore Phocas reprend  Pierre, fils de
Simon. La page la plus glorieuse de la race roumaine dans la Pninsule
fut crite au temps de la dynastie assanide. Deux frres roumains, Pierre
et Assan, possdaient de ces immenses troupeaux qui formaient dj, comme
ils le sont demeurs jusqu' nos jours pour les populations pastorales
valaques ou macdo-roumaines, la principale source de richesse de la
contre. Byzance voulut leur imposer une dme; ils refusrent de la payer
et, se mettant  la tte des Roumains et des Bulgares, ils envahirent
l'Hemus (Balkan) et la Macdoine; de sorte qu'en 1188 toute la rgion
situe entre le Danube, les Balkans, le Rhodope et la Macdoine se
trouvait en leur possession. Cette dynastie guerrire devint la terreur de
l'Empire. Les deux frres ans furent tour  tour assassins; un pun,
Joanice, leur succda, et sa renomme parvint jusqu'au pape Innocent III,
qui s'effora de l'amener dans le giron de l'glise de Rome, en lui
rappelant, ce qui flattait l'amour-propre de Joanice, dit le chroniqueur,
qu'il tait issu d'une souche romaine[16].

[Note 16: Il importe  ta gloire temporelle comme  ton salut ternel que
tu sois Romain aussi bien par la conduite que tu l'es par l'extraction, et
que le peuple de ton pays, qui se dit descendu du sang romain, suive les
institutions de l'glise romaine, pour montrer, mme dans le culte divin,
qu'il conserve les moeurs de ses anctres. (Lettre d'Innocent III 
Joanice, roi des Roumano-Bulgares.)]

Joanice leva trs haut l'honneur de ses armes. En 1205, il fit prisonnier
et mit  mort Baudouin de Flandre et se rendit redoutable sous le titre
d'empereur que lui reconnurent ses contemporains. Il tomba  son tour
victime d'un assassin. Nous ne suivrons pas ses successeurs; ce que nous
avons voulu tablir, c'est que l'empire roumano-bulgare s'tendait du
Danube  l'Adriatique, par consquent dans toutes les rgions, Macdoine,
Albanie et pire, o les Roumains se sont perptus.

Cet empire s'tant dissous, une partie de ses lments roumains abandonna
la plaine et s'tablit dans la rgion montagneuse o nous la trouvons
aujourd'hui en masses compactes, s'adonnant plus particulirement  la vie
pastorale et laissant l'agriculture aux Slaves.

Au moment de la conqute turque, les chroniqueurs signalent, dans la
Thessalie et une partie de l'pire, une Grande-Valachie (Blaqui la Grant,
Megalo-Vlahia), qu'on a appele aussi Grande-Roumanie, et, dans l'pire,
l'tolie et l'Acarnanie, une Valachie suprieure, l'Ano-Vlahia des Grecs.
Les Roumains peuplent encore presque exclusivement les deux versants du
Pinde.

Dans les pomes nationaux grecs, les princes de Thessalie taient nomms
rois des Roumains. D'autre part, les despotes d'pire s'intitulaient
aussi princes des Roumains (Valaques). Les Serbes appellent encore de
nos jours l'Albanie du sud la Vieille Vlaquie (Stari Vlah).

Aprs 1454, ces Roumains du sud, organiss en petits vovodats ou
capitanats dans leurs montagnes, eurent moins que les autres nationalits
 souffrir de l'invasion musulmane qui brisa l'Empire byzantin. Seuls,
avec les Albanais, ils russirent  conserver une demi-indpendance ayant
pour base une autonomie communale complte. Il existe encore, dans des
villes comme Metzovo (Aminciu en roumain), Perivole, etc., des firmans qui
tablissent clairement les droits de ce peuple roumain, rclam tantt par
les Grecs, tantt par les Bulgares, lesquels ont un gal intrt  en
rduire l'importance.

Ces montagnards guerriers, qui se faisaient volontiers heiduques, n'ont
jamais permis qu'on violt leurs privilges, et s'ils reconnurent la
suprmatie des sultans, ils n'en continurent pas moins  s'administrer
par leurs Conseils de sagesse et leurs capitanats. Ils dfendaient leur
territoire et empchaient mme les Turcs d'y passer sans leur consentement
pralable, en leur imposant parfois la condition de dferrer leurs
chevaux. Comme l'a fort bien reconnu Pouqueville, ce peuple, rest
indpendant de fait, fut plac sous la suzerainet des sultanes Valid
et n'eut qu' leur payer une redevance annuelle, hommage consenti et non
tribut de servitude, sans avoir  craindre l'ingrence du fisc ottoman.
Aujourd'hui encore, les maires lus rpartissent l'impt, que l'agent
financier vient simplement recevoir une fois l'an.

En 1525, le sultan Soliman II institua quinze capitanats, composs de
Roumains, pour la dfense du territoire contre toute invasion trangre.
Les hommes soumis au service militaire taient exempts de toute
contribution. Grce  cette indpendance, les groupes macdo-roumains ont
subi sans tre entams les vicissitudes des sicles. Imbus de sentiments
d'honneur et de libert, de moeurs trs pures, ils ont conserv intact,
dans les montagnes les plus inaccessibles, le trsor de leur nationalit.
Le Byzantin Nicitas Chroniats constatait dj que leurs positions taient
trs difficiles  attaquer. Pendant ce temps, les Bulgares et les Grecs
des basses rgions supportaient toutes les consquences de la conqute
musulmane et devenaient des sortes d'ilotes des beys turcs et albanais.

En dehors de l'levage des troupeaux, les populations roumaines, si
industrieuses et dont Kanitz a constat les aptitudes extraordinaires
pour l'architecture et les travaux d'art, se sont spcialement adonnes
au ngoce. Dans tout l'Orient se rpandirent des reprsentants de cette
race active, intelligente et conome, dont beaucoup ralisrent d'normes
fortunes et dtiennent encore une bonne partie du commerce dans les pays
appartenant  la Turquie. Nous les retrouvons en Roumanie, en Serbie,
en Grce, en Bulgarie,  Budapest,  Vienne mme. Ces ngociants, qui
introduisirent en Italie, vers le dix-huitime sicle, une espce de
vtement appel capa, fondrent des comptoirs  Naples,  Livourne,
 Gnes, en Sardaigne, en Sicile, jusqu' Malte et  Cadix; d'autres
s'tablirent  Venise,  Trente,  Ancne,  Raguse.

Comme nombre, les Roumains du sud, dissmins  travers la Turquie
d'Europe, peuvent tre valus  plus d'un million, sans compter les
200,000 tablis au nord de la Thessalie, cde  la Grce, malgr leurs
protestations, en 1881[17], et des groupes moins nombreux dissmins dans
l'Attique, le Ploponse et certaines iles de l'Archipel. Ils comptent
aussi pour plus de 200,000 en Bulgarie et en Serbie. Pour ne rien omettre,
nous signalerons, dans la rgion de Mglnie, au sud de la Macdoine, la
petite ville de Nanta, dont la population latine a embrass l'islamisme,
en conservant toutefois son individualit, puisque ses imans emploient
encore le dialecte macdo-roumain pour leur prdication dans les mosques.
C'est l'unique exemple d'une abjuration de la foi chrtienne par des
Roumains, tandis que tant de Serbes, de Bulgares, de Grecs et surtout
d'Albanais ont pass  l'islam.

[Note 17: C'est parmi les Roumains de la rgion de l'Aspropotamos que se
recrute surtout le corps des evzones, soldats braves et d'allure si
martiale sous la fustanelle; ils se sont particulirement distingus
pendant la dernire guerre grco-turque.]

Les Macdo-Roumains ont donn  diffrents pays une lite de personnalits
remarquables.

Beaucoup d'illustrations de la Grce contemporaine, comme Coletti, Riga,
Vlahopoulo, Rangab, Valavriti, Colocotroni surnomm Vlahos, Hadji-Petru
dit Vlahava[18], sans compter les capitaines de la rvolution grecque, tels
que Botzaris, Giavla, Griva, Bucovala, Odysse Andrutz, Ciara, Caciandoni,
et les grands bienfaiteurs de la race hellnique, les Sina, les Dumba,
qui s'levrent en Autriche  de hautes situations sociales, les Toschitza,
les Arsaky, les Avroff, sont d'origine roumaine.

[Note 18: Le grand historien grec moderne, Lambros, est aussi d'origine
roumaine, comme l'tait probablement le clbre homme d'tat italien
Crispi, dont les anctres sont venus d'pire en Italie.]

Il en est de mme, en Bulgarie, d'hommes politiques comme Radeff et
Tacheff; en Serbie, du hros Tzintzar Janco, de Tzintzar Marcovitch, de
Vladan Georgevitch, mme, dit-on, des Karageorgevitch, et certainement
de nombreuses autres familles des plus distingues.

En ce qui concerne la Roumanie, on dresserait une liste interminable, si
l'on voulait trier les familles ou les personnalits marquantes de tout
genre qui tirent leur origine de Macdoine, d'pire, de Thessalie et
d'Albanie.

Des savants et des voyageurs comptents, nomme Kanitz, Thunmann, Leake,
Pouqueville, et plus rcemment Victor Brard, ont reconnu la nationalit,
reste distincte et intacte, des Macdo-Roumains. Selon Pouqueville, la
population de la Turquie mridionale, qui parle une langue toute proche de
celle des peuples de la valle karpatho-danubienne, occupe l'ensemble du
territoire qui s'tend d'Ochrida  la More et de Cojani  l'Adriatique,
dans le voisinage de Durazzo. Thunmann, qui a consacr de longues tudes
aux Roumains et aux Albanais, s'exprime ainsi: Les Roumains de Macdoine
forment un peuple grand et nombreux; ils reprsentent la moiti de la
population de la Thrace et les trois quarts des habitants de la Macdoine
et de la Thessalie,--ce qui d'ailleurs est exagr de moiti.

De telles apprciations peuvent surprendre, quand on voit tant
d'ethnographes, tromps sans doute par une hellnisation toute
superficielle qui ne sort pas du domaine de l'glise et de l'cole, ou
prenant leurs informations auprs de consuls, de prtres ou de notables
grecs, confondre parfois les Roumains avec les Hellnes. Ces derniers,
profitant des privilges qu'avait obtenus des sultans l'glise chrtienne,
aprs la conqute de Byzance, et de l'influence, aujourd'hui  son dclin,
du patriarcat oecumnique sur l'ensemble des chrtiens d'Orient, ont
habilement englob toutes ces populations si diffrentes dans la sphre
de l'hellnisme,  une poque o la religion tait tout et o les
nationalits ne se dgageaient pas encore.

C'est ainsi que les Roumains, les Bulgares, les Serbes, les Albanais,
arrivrent  n'avoir plus d'abord dans leurs glises, puis dans leurs
coles, que des prtres et des instituteurs grecs, tout en conservant
intacte la langue nationale dans le sanctuaire de la famille. On conoit
donc l'erreur commise par l'observateur superficiel en ce qui concerne
les Roumains, qui, tout en pouvant se servir de leur propre langue pour
le culte, ne sont pas encore arrivs, comme les Bulgares et les Serbes,
 grouper leurs communauts religieuses sous la direction d'un chef
spirituel indpendant. C'est la grande lutte qui se poursuit aujourd'hui,
et tout fait prvoir qu'elle se rsoudra  leur avantage. Nous devons
noter en passant que, depuis 1053, la sparation de la chrtient en deux
glises rivales, ce que les Occidentaux appellent le Schisme d'Orient,
porta un coup fatal au dveloppement de l'lment latin dans les rgions
o triompha l'orthodoxisme. La langue de Rome y fut bannie du temple
et les descendants des lgionnaires n'entendirent plus que la liturgie
grecque, le plus souvent sans la comprendre.

Il faut donc s'tonner, non pas qu'il y ait des Roumains hellnisants,
encore en grand nombre, mais qu'il y ait des Roumains roumanisants. Ces
derniers ramneront fatalement les premiers. Ils ont dj fait des pas de
gant.

C'est que les conditions dterminantes ont bien chang. Les Roumains
du sud s'prirent de l'idal grec  une poque o les deux principauts
danubiennes de Valachie et de Moldavie, dont l'union a form le royaume de
Roumanie, menaient une existence trop pnible et trop obscure pour pouvoir
devenir leur mtropole intellectuelle.

Les villes de Bucarest et de Jassy, o a t prpare la rvolution
grecque de 1821, taient elles-mmes des foyers d'hellnisme. Il ne faut
pas oublier d'ailleurs que la renaissance nationale, qui date prcisment
de 1821, y prit nettement un caractre de protestation contre l'hellnisme
qui y dominait par ses princes venus du Phanar et s'abrita longtemps
encore dans les monastres ddis aux Saints Lieux.

Cet lment macdonien, que les Grecs s'obstinent  nommer hellno-vlaque,
a rompu depuis quarante ans avec la tradition du philhellnisme, et depuis
lors il se heurte  une rsistance dsespre de la part du patriarcat et
de la politique d'Athnes dont s'inspire surtout le synode oecumnique. Il
est l'objet, dans ses glises et dans ses coles, d'une perscution dicte
par la crainte de perdre une clientle nombreuse, riche et cultive.

Pour marquer la date de ce sparatisme, rappelons que la premire cole
roumaine fut fonde en 1862,  Vlaho-Clissoura, par Apostol Margarit, cet
aptre du roumanisme. Aussi, tout l'effort des Grecs consiste-t-il non
seulement  combattre le roumanisme en Macdoine, mais encore  le nier.
Le reconnatre serait en effet avouer que la grande ide a perdu un
terrain d'expansion considrable dans des centres que la presse, les
brochures et les notes diplomatiques reprsentent encore comme peupls
non de Roumains, mais d'Hellnes pur sang.

L'lment latin se retrouve donc  chaque pas en Macdoine et en pire,
aussi bien que dans la Thessalie annexe  la Grce o, fait symptomatique,
les Roumains n'ont plus le droit d'tudier leur langue. Et si beaucoup
parmi eux n'ont pas encore os affirmer nettement leur origine, c'est par
un ancien prjug qui date du temps o l'hellnisme tait considr comme
le foyer de l'mancipation des peuples d'Orient autant que comme le centre
d'une civilisation suprieure. Ils ne se rsignent pas encore  tre
appels Koutzo-Valaques, vocable interprt d'une faon mprisante par les
publicistes grecs, et qui tend  les marquer comme le produit d'un mlange
de races, comme des Grecs roumaniss, quand au contraire il y a l des
Latins grciss, ou du moins acquis  la culture hellnique, que leurs
congnres mancips de cette influence trangre dsignent du nom de
Grcomanes.

Aujourd'hui que les ethnographes parcourent les provinces de la Turquie
d'Europe, que les agents civils et militaires constatent de visu la
situation, la vrit se fera jour progressivement. L'attention se portera
d'autant plus sur les Roumains du sud que ceux-ci, loin de contribuer aux
troubles et  l'anarchie qui menacent l'quilibre balkanique, constituent
le plus solide lment d'ordre. Ils n'empitent sur les droits de personne
et le gouvernement ottoman apprcie leur conduite loyale. Combien il
serait injuste de refuser le droit  l'existence ethnique  une race qui
pratique cette attitude digne et srieuse, et de l'ignorer sous prtexte
que les Roumains n'exigent point  main arme des rformes et ne visent
pas des annexions territoriales en soutenant leurs prtentions par des
meutes et des attentats! La rcente nomination d'un dlgu roumain, 
ct et au mme titre que les dlgus des autres nationalits, dans la
Commission des rformes, constitue une reconnaissance officielle de la
lgitimit des droits de l'lment latin existant en Macdoine, dont le
sort doit tre rgl en mme temps que celui des autres races.

Il importe que l'on accorde  toutes les nationalits un traitement gal,
afin que l'organisation des lments balkaniques htrognes puisse
fonctionner harmonieusement. Si le patriarcat oecumnique prend parti pour
l'un de ceux-ci et prtend lui subordonner les autres, les conflits
n'auront aucune chance de disparatre.

Mais le peuple roumano-macdonien n'en sera pas rduit, esprons-le,
pour conserver sa nationalit,  recourir  des procds violents qui ne
peuvent que lui rpugner,  lui qui reprsente la culture intellectuelle,
le progrs, la richesse et l'industrie, dans ces rgions. La
reconnaissance par la Turquie d'une glise autonome, soustraite 
l'influence oppressive du synode oecumnique et du Phanar, peut tre
considre comme un fait accompli. Malgr toutes les entraves que
ne saurait manquer de lui apporter le patriarcat, lequel suspend
prventivement sur elle les foudres ecclsiastiques dont a t frapp
l'exarchat bulgare, cette glise, qui aura un chef suprme et une
hirarchie, permettra  la conscience ethnique de s'affirmer chaque jour
avec plus de vigueur parmi la population roumaine de Macdoine, qui a
conserv, en dpit de neuf sicles d'hellnisation, l'invincible vitalit
d'une race dont un dicton populaire dit: Le Roumain ne prit pas!

Mais si un instinct de conservation a toujours empch les Macdo-Roumains
de confondre leurs intrts tant avec ceux des Grecs qu'avec ceux des
Slaves, leurs aptres des ides nationales sont loin de se montrer
systmatiquement hostiles aux lments trangers qui cohabitent avec
eux sur cette terre. Une fois vainqueur sur le terrain de l'galit des
droits, l'lment latin pourra au contraire servir en quelque sorte de
tampon pour amortir entre Slaves, Grecs et Albanais, des haines de race
sculaires.

Il convient aussi, en parlant des Macdo-Roumains, de prendre en
considration qu'il existe, aux embouchures du Danube, un royaume
latin, la Roumanie, qui n'a cess de marcher dans la saine voie de
la civilisation et du progrs, sans jamais inquiter l'Europe par de
dangereuses secousses politiques. S'il est universellement reconnu
aujourd'hui que cet tat contribue par son attitude sage et modre au
maintien de l'quilibre balkanique, il est certain que la constitution
ethnique de l'lment roumain du sud, qui ne saurait jamais rver une
annexion  la mtropole, laquelle ne poursuit pas davantage cette
chimrique vise, sera une garantie de plus pour l'harmonie et le bon
ordre gnral.




CHAPITRE V

LES SERBES


La politique serbe, en Macdoine, n'est entre en scne que vers 1880,
mais elle a dj russi  s'affirmer dans maintes localits et mme 
faire reconnatre par le patriarcat oecumnique un chef religieux, lu en
1902, en la personne de Mgr Firmilian, vque de Scopia (Uskub), capitale
de la Vieille Serbie. Les Serbes concentrent toutes leurs esprances sur
cette partie du territoire turc, bien qu'ils s'y trouvent en minorit par
rapport  la population albanaise.

La propagande scolaire serbe, en Macdoine, se heurte  celle des Bulgares,
qui ont pris les devants et ont eu recours aux moyens les plus violents
contre un ennemi du panbulgarisme d'autant plus redoutable qu'il est moins
facile d'attribuer  l'une ou  l'autre branche les Slaves rclams par
toutes les deux.

Jusqu' un moment donn, on ne parlait, que de l'existence d'un lment
bulgare dans cette partie de la Macdoine qui s'tend des frontires de la
Serbie et de la Bulgarie au del des lacs de Castoria et d'Ochrida. Puis
Goptchevitch, dans son livre intitul: _la Macdoine et la Vieille Serbie_,
tablit des statistiques d'aprs lesquelles il se trouverait en Macdoine
plus d'un million de Serbes, sans un seul Bulgare.

Toutefois, le mme auteur, pendant la guerre entre Serbes et Bulgares,
pencha du ct de ces derniers et crivit sur la Bulgarie et la Roumlie
Orientale un ouvrage o les affirmations de son prcdent travail se
trouvaient contredites. Cet exemple dmontre combien sont fragiles les
bases d'une classification rigoureuse. Dans tous les cas, quelle que soit
leur origine spciale, et bien que la linguistique les rattache plutt
aux Serbes,--qui peuvent aussi se rclamer du droit historique, leur
domination s'tant,  un moment donn, tendue sur toute la Macdoine,--la
masse des populations slaves contestes par les deux tats sympathise
rsolument avec la Bulgarie.

Mais la question de priorit n'est pas douteuse. On sait que des tribus
vraiment slaves sont apparues dans les Balkans bien avant la venue des
Bulgares: les Croates, ds le sixime sicle, les Serbes et les Slavons
vers le commencement du septime, tandis que l'anne 679 fixe l'poque 
laquelle les Bulgares se rpandent du Danube aux Balkans.

Les Serbes se formrent en tat seulement vers le douzime sicle,
bien qu'tant de race homogne et noble, eux qui, avec les Dalmates,
les Bosniaques et les Montngrins, ont ressenti plus que les autres
peuples slaves l'influence civilisatrice grecque et latine. En 1282, ils
conquirent de vastes territoires et s'tendirent jusqu'au del de Scopia,
jusqu' Srs et jusqu' Dibra, dans l'Albanie du nord. Sous Drosch III,
toute la Macdoine leur appartenait dj, mais leur puissance fut porte 
son apoge en 1346, sous le rgne de Douchan, qui se proclame souverain de
tous les peuples balkaniques. Son empire, dont Scopia tait la capitale,
s'tendait depuis la Drave et la Morava jusqu' Kalava, et en Albanie
jusqu' l'Adriatique.

En Macdoine, les noms de lieux sont frquemment serbes et les chants
populaires, les lgendes, y empruntent souvent leurs hros  la Serbie,
dont le folklore est d'ailleurs d'une richesse tonnante. Il faut
toutefois reconnatre que la domination serbe en Macdoine fut postrieure
 la domination bulgare et n'eut gure plus d'un sicle de dure
(1273-1375).

Comme tous les autres peuples balkaniques, les Serbes tombrent sous le
joug ottoman et ne firent parler d'eux qu' de rares intervalles. Sous
Karageorges et Miloch Obrnovitch, ils arrivrent  reconqurir une
demi-indpendance et, en 1820, le trait d'Andrinople reconnut leur
autonomie.

En 1875, les Serbes soutinrent les Bosniaques et les Herzgoviniens
rvolts en raison du poids trop lourd des impts. Les Turcs rprimrent
ce soulvement, ainsi que le mouvement tent par les Bulgares; ils
crasrent les Serbes et marchrent sur Belgrade. Intervenant en faveur
des peuples slaves, la Russie adressa alors  la Porte un ultimatum par
lequel elle exigeait pour la Serbie le rtablissement du _statu quo ante
bellum_; pour le Montngro, une rectification de frontires; pour la
Bulgarie, la Bosnie et l'Herzgovine, une demi-autonomie. Sur le refus
des Turcs, le gouvernement de Saint-Ptersbourg tira l'pe et les Serbes
entrrent en campagne de leur ct.

On connat les rsultats de la campagne de 1877. Les Serbes s'attendaient
 voir reconstituer leur ancien empire, lequel, nous l'avons dit,
comprenait, au quatorzime sicle, la Thrace, la Macdoine, l'Albanie et
l'pire, et  former ainsi une sorte d'hgmonie slave dans les Balkans.
Cela n'entrait pas dans les desseins de la Russie, qui tenta au contraire,
 San-Stefano, de constituer une Grande Bulgarie. L'indpendance de la
Serbie fut du moins reconnue par le trait de Berlin; grce au concours de
l'Autriche, on annexa simplement  cet tat les districts de Nisch et de
Pirot, appartenant  la Vieille Serbie.

Les Serbes, toutefois, ne purent se rsigner  voir s'vanouir leur idal.
L'occupation autrichienne en Bosnie et Herzgovine leur enlevait tout
espoir du ct de Fiume, Raguse et Cattaro; leurs regards se portrent
donc, par del les monts Schar-Dagh, sur les plaines de la Macdoine et
les rivages de l'Archipel.

Malgr la rsistance du gouvernement ottoman et de la population
bulgare, la propagande serbe russit  obtenir certains avantages, comme
l'autorisation d'ouvrir des coles et de fonder des consulats.  Uskub et
 Monastir, les Serbes possdent des bibliothques et des tablissements
scolaires primaires et secondaires; ils s'efforcent de recruter des lves
et de gagner des adhrents  leur cause.

Au dbut, cette cause sembla dsespre, surtout dans le vilayet de
Monastir, o l'lment bulgare est puissant et organis.  Prilep,
citadelle du bulgarisme, comme sur d'autres points convoits, les agents
de la propagande serbe furent traqus et assassins. Dans le bassin de
Prisrend, en Vieille Serbie, dans le vilayet de Kossovo, les souvenirs,
les traditions et le voisinage aidant, le mouvement eut plus de succs.
Cependant, il ne faut pas perdre de vue qu'en Vieille Serbie, les efforts
des Serbes se heurtent  la rsistance de l'lment albanais, plus
nombreux, et qui est rest agressif et fanatique. On sait qu' Prisrend
les Albanais ont runi un congrs pour poser la question de leur
autonomie. Leurs conflits avec les Serbes sont frquents et provoquent
l'change de notes entre Belgrade et Constantinople, concernant des
incidents de frontire. Rappelons-nous que le consul serbe Martinovitch
fut assassin en pleine rue  Pristina.

La reconnaissance d'un chef religieux de leur nationalit  Uskub est
un fort atout dans le jeu des Serbes; quant  leurs coles, bien que
relativement nombreuses et assez frquentes, elles ne peuvent lutter
contre les coles bulgares qui ont inond tout le pays et o se
dploie une activit fbrile. L'influence politique de la monarchie
austro-hongroise  Belgrade s'applique  enrayer les efforts que font les
Serbes pour dborder sur les contres avoisinantes de la Pninsule; aussi
l'antagonisme serbo-bulgare se rduit-il actuellement  des conflits
partiels. Toutefois, certains indices laissent prvoir qu'avec la nouvelle
dynastie, la politique serbe en Macdoine va changer de physionomie. On
travaille avec plus d'nergie; on organise des bandes qui passent la
frontire et sont prtes  lutter par les mmes moyens que les Bulgares.

On parle, il est vrai, d'une action politique commune, dtermine par la
crainte qu'inspire aux deux tats le pril autrichien si rel; mais, au
fond, on peut dire que leur jalousie rciproque l'emporte sur les autres
considrations, car les Serbes convoitent Salonique autant que les
Bulgares. L'opposition de leurs intrts parat rendre problmatique une
entente sincre et durable.




CHAPITRE VI

LES ALBANAIS


Bien que, depuis quelques annes, il se produise en Albanie un puissant
mouvement autonomiste, la question albanaise est encore obscure pour
l'Europe; nous la traiterons donc avec quelques dveloppements.

Ce peuple autochtone, dans tous les cas tabli depuis une haute antiquit
sur les ctes orientales de l'Adriatique, peut se prvaloir de ces droits
historiques que jusqu' prsent nous n'avons pu reconnatre pleinement
qu'aux Roumains. Bien que son origine soit trs discute, il doit
certainement former un rameau des Illyriens, mais transform par son
mlange avec un lment romain. Comme leurs anctres d'Illyrie rputs
pour leur bravoure et leur esprit d'indpendance, les Albanais aiment
avant tout les armes et la libert; ils sont partags en un certain nombre
de clans, Mirdites, Ghgues, Tosques, Liapes, etc.  cette conservation de
leur indpendance, ils ont sacrifi jusqu' leur foi; la plupart, en effet,
ont embrass la religion musulmane, pour ne pas subir la condition du
raa. Les Albanais rests chrtiens se subdivisent en grecs orthodoxes et
en catholiques; ces derniers, au nombre de plus de 100,000, se trouvent du
ct de Scutari[19].

[Note 19: La population de l'Albanie, qui s'est toujours oppose aux
oprations du recensement, n'a pu tre exactement tablie. On peut
l'valuer, avec l'pire,  environ 1,900,000 habitants, dont 500,000
orthodoxes, 200,000 catholiques et le reste de religion musulmane. Les
orthodoxes sont en majorit de race roumaine.]

Il existe entre les clans certaines rivalits et certaines causes de
dsunion, gographiques, sociales et religieuses, rendant trs difficile
une action concerte des comits albanais qui ont leurs siges  Naples,
 Bucarest et en gypte. Entre les Ghgues et les Tosques, par exemple,
rgnent des haines sculaires: les premiers, au nord, sont musulmans ou
catholiques; les seconds, dans la basse Albanie, musulmans ou orthodoxes.
Les Ghgues, pasteurs et guerriers, ont gard un caractre plus aventureux;
les Tosques sont plus pntrs d'hellnisme. Certaines tribus, comme les
Mirdites, appartiennent exclusivement  l'glise de Rome.

Les musulmans d'Albanie se partagent eux-mmes en deux rites fort
diffrents, les uns coreligionnaires des Turcs et soumis au khalifat, les
autres affilis  une secte dite des _Behtashli_, qui continue  faire de
nombreux adeptes. Ils sont non reconnus, mais simplement tolrs par le
gouvernement ottoman. Les derviches auxquels ils obissent possdent un
norme ascendant sur la population.

On voit donc que les Albanais, diviss en deux religions, sont en outre
partags en quatre rites, et comme consquence reoivent leur mot d'ordre
de quatre chefs spirituels diffrents. Aussi, pour bien s'entendre en vue
d'une action commune contrarie par ces barrires, doivent-ils d'abord
se pntrer de leur individualit ethnique. Ce rsultat aurait dj t
pleinement obtenu, si la Porte leur avait permis l'usage de leur propre
langue dans leurs coles.

Sous ce rapport encore, ils se trouvent dans une condition d'infriorit
vis--vis des Bulgares, des Roumains, des Serbes et des Grecs. Le jour o
ils auront le droit de s'instruire en albanais, les ides nationales
trouveront un cho plus puissant dans les coeurs, car cette race, toute
soumise qu'elle soit  des influences morales contradictoires, n'a pas
encore perdu la conscience de sa nationalit.

Lorsque les Turcs, aprs leur arrive en Europe, voulurent s'tendre dans
les rgions albanaises, ils y rencontrrent la plus hroque rsistance
de la part des populations ayant  leur tte le fameux Georges Castriota,
dit Scanderbeg. Aprs la mort de celui-ci, les Albanais furent contraints
d'accepter la loi du vainqueur, dont ils adoptrent en masse la religion.
Tout en acceptant de faire partie de l'Empire ottoman, ils n'en
conservrent cependant pas moins leurs moeurs propres et, ce  quoi ils
tiennent par-dessus tout, la pleine libert sur leur territoire, que sa
formation montagneuse rend d'ailleurs en partie inaccessible.

Aujourd'hui encore, dans ce monde  part, circulent des tribus nomades o
est  peine veille la conscience nationale. C'est que, gnralement,
les Albanais ne peuvent s'astreindre  une organisation administrative
rgulire, et ils ont oppos une rsistance opinitre  chaque tentative
du gouvernement turc pour introduire chez eux quelques changements
appropris aux ncessits du temps.

S'ils constituent eu Europe le seul lment sur lequel, en partie du moins,
la Turquie pourrait encore s'appuyer, les Albanais sont d'autre part,
pour l'Empire ottoman, une cause de faiblesse, en raison de cet esprit
d'indpendance, compliqu d'instincts anarchiques et pillards, qui inflige
souvent  la Turquie des dboires et des humiliations. De plus, accoutums
aux privilges, aux faveurs, aux pires abus, ils s'appliquent  faire
chouer toute tentative de rformes.

Leurs clans, commands par une oligarchie aristocratique hrditaire,
obissent aveuglment  leurs beys et se lvent comme un seul homme 
l'appel de ceux-ci, pour repousser parfois mme la force arme impriale.
Certaines tribus, surtout les nomades, ne reconnaissent pour ainsi dire
pas l'autorit du sultan; elles refusent l'impt et le service militaire
et n'acceptent mme pas un recensement. Par un contraste saisissant, c'est
pourtant au sein de la population albanaise que se recrutent les plus
hauts fonctionnaires civils et militaires de l'Empire.

Ce peuple fut  deux doigts de proclamer dfinitivement son indpendance,
au temps d'Ali pacha de Tblen. Ce satrape, aussi corrompu que gnial,
mettant au service de ses talents militaires toutes les ressources d'une
diplomatie astucieuse, s'tait dclar rebelle, et, en dehors de l'Albanie,
il tendit sa domination sur l'pire, la Thessalie et une partie de
la Macdoine. Le sultan put donc craindre,  un moment donn, que la
puissance albanaise ne supplantt celle des Osmanlis; il fallut employer
la trahison pour venir  bout d'Ali pacha.

Chaque fois que la Turquie ou les puissances europennes ont port
atteinte  leurs droits, les Albanais ont recouru aux armes: ainsi aprs
le trait de San-Stefano, ainsi aprs le trait de Berlin. Leurs luttes
avec les Montngrins, pour la conservation de territoires cds  ces
derniers, sont restes proverbiales. Pour dfendre la rgion attribue au
Montngro par le trait de Berlin, les Albanais se constiturent en ligue;
ils substiturent aux autorits turques un gouvernement national et
s'organisrent pour la rsistance comme un tat indpendant de l'Empire
ottoman.

Cette dcision d'opposer la force  toute prise de possession d'un pouce
de leur terre par les Montngrins se rsumait pour les Albanais dans la
formule: toute rectification de frontire sur notre territoire est nulle
et non avenue.

Somme par les puissances de dissoudre la ligue albanaise, la Porte envoya
sur les lieux Mhmet-Ali, un des plnipotentiaires du trait de Berlin.
Celui-ci y fut assassin. Il est probable d'ailleurs que la Turquie
encourageait sous main la rbellion albanaise, avec la pense d'y rendre
impossible la cession des rgions disputes.

La Russie et l'Angleterre durent intervenir en faveur des droits du
Montngro, et le chef du parti libral anglais, lord Beaconsfield, qui
professait le respect du principe des nationalits, proposa,  cette
occasion, que l'on reconnt la demi-autonomie de l'Albanie sous la
suzerainet du sultan.

Les puissances firent des dmonstrations navales dans les eaux de Dulcigno,
pour exercer une pression tant sur les Albanais que sur les Turcs. Ces
derniers avaient surtout  craindre que la perte de ce district maritime
ne donnt lieu  un mouvement rvolutionnaire et  quelque attentat 
Yldiz-Kiosk de la part de la coterie albanaise exaspre; aussi la
Porte informa-t-elle d'abord les puissances que si les Montngrins
franchissaient la frontire, elle se verrait oblige de les repousser
militairement.

Elle cda pourtant devant l'attitude nergique de la flotte britannique et
parvint  matriser le mouvement des Albanais, lesquels n'abandonnrent
toutefois la ville de Dulcigno qu'aprs une rsistance acharne oppose
aux troupes turques elles-mmes. C'est ainsi que le Montngro finit par
obtenir satisfaction.

Lorsqu'il s'agit de la rectification des frontires grco-turques, les
beys albanais formrent une nouvelle ligue de rsistance. On et assist
 un nouveau conflit suivi d'une nouvelle intervention europenne, si le
gouvernement ottoman n'tait venu  bout des plus intransigeants, en
procdant  l'arrestation des uns et en achetant le dsistement des autres
par l'octroi de fonctions importantes et de sincures.

C'est le procd habituel de la Porte, lorsque l'influence d'un bey
albanais suscite les apprhensions du pouvoir central: on s'arrange alors
de faon  le dpayser en l'envoyant en Asie Mineure,  moins de le garder
 Constantinople, o l'on a l'oeil sur lui. Ce systme de corruption a
souvent arrt les mouvements populaires en Albanie, o les habitants
subordonnent toute initiative au consentement de leur oligarchie quasi
fodale.

Par contre, le gouvernement turc envoie assez frquemment des agents dans
cette contre pour y provoquer des meutes, comme peut-tre celle o fut
tu, il y a un an, le consul russe Tcherbina.

Cette manoeuvre est familire  la Porte, lorsqu'elle sent que les
vnements menacent de tourner  son dsavantage. Elle impute alors  la
rsistance des populations musulmanes de l'ouest l'impossibilit o elle
se trouve, dit-elle, d'accder aux injonctions de l'Europe. Cette vieille
tactique hypocrite lui sert tout au moins  gagner du temps, rsultat
apprciable pour un tat dont les bases sont branles et qui met tout
en oeuvre pour tcher de prolonger son agonie.

Les deux puissances dont les intrts se heurtent aujourd'hui en Albanie
sont l'Autriche-Hongrie et l'Italie.

La premire, privilgie par sa position gographique et recrutant des
clients parmi les beys obrs qui reoivent ses subsides, cherche 
pntrer dans ce pays avec son avant-garde de missionnaires catholiques.
Ses jsuites dirigent  Scutari un excellent lyce, mais, malgr l'effort
de ces religieux, leurs lves manifestent ouvertement des sentiments
philo-italiens, favoriss par le fait que, recevant l'enseignement
en langue italienne, ils subissent le charme d'une des plus nobles
littratures qui soient. En dpit de cette circonstance rassurante, le
gouvernement de Rome a cru devoir crer un lyce  Scutari, ainsi que
plusieurs coles sur le littoral de l'Adriatique et de la mer Ionienne.

Ainsi, en Albanie, les sympathies pour l'Italie, dues  la parent
ethnique, sont des plus vives et des plus spontanes. Il y a toujours eu
de nombreuses migrations d'un versant de l'Adriatique  l'autre et l'on
sait que les Albanais ont jadis fourni des gardes aux princes italiens,
notamment aux rois de Naples[20].

[Note 20: Il existe dans l'Italie mridionale une colonie albano et
piro-italienne qui n'a point perdu conscience de son origine. L'on doit
 son initiative l'organisation de plusieurs comits tels que la _Societa
nazionale albanese_ de Rome et le _Comitato nazionale albanese_ de Lungro
(Calabres), ainsi que la fondation du collge ecclsiastique de
San-Adriano, prs de Naples.]

Si l'Italie s'attache  dvelopper son influence dans ce pays, surtout
du ct de Scutari, o sa langue est d'un usage courant, c'est qu'elle a
compris depuis longtemps de quelle utilit pour sa politique conomique
pourraient tre les ports albanais.

Des considrations analogues agissent sur l'Autriche-Hongrie, qui ne
nglige rien pour prparer sa descente vers le sud. Elle a d'autres
moyens que la propagande scolaire et tche, comme nous venons de le
dire, de s'assurer les beys les plus influents par des prsents qu'ils
ne repoussent pas et qui entretiennent leur vie de dsordre et de
prodigalit. De la sorte, le cabinet de Vienne espre provoquer au moment
opportun quelque rvolte lui permettant d'intervenir et de tenter du moins
de mettre ses plans  excution.

Vis--vis des petits tats balkaniques, les Albanais exercent une
surveillance ombrageuse; qu'il s'agisse des Serbes, des Bulgares ou des
Grecs, aucune extension territoriale  l'avantage de ceux-ci ne saurait
s'oprer pacifiquement sur leur territoire. Aux Serbes, ils disputeraient
les armes  la main la Vieille Serbie, o ils forment la majorit de la
population; dj,  la moindre vellit qu'ils souponnent, ils se livrent
 titre de reprsailles  des incursions sur le territoire de leurs
voisins, et la Porte est oblige de se justifier vis--vis du gouvernement
de Belgrade.

D'autre part, si la Bulgarie essayait d'occuper la Macdoine, elle serait
mise en contact avec l'Albanie et nous verrions se produire des faits
analogues.

Quant  la Grce, si on lui attribuait jamais l'pire, rien ne pourrait
arrter un soulvement gnral des Albanais,--car le fait d'avoir donn 
la cause hellnique de 1821 des Canaris et des Miaoulis, natifs d'Hydra et
de Spezza, centres purement albanais, ne les empche pas de considrer les
Grecs comme les plus dangereux ennemis de leur race.

Cette antipathie est gnrale; mme les Albanais orthodoxes[21] l'prouvent
politiquement vis--vis d'Athnes, bien que la langue grecque,  laquelle
la religion sert de vhicule, jouisse parmi eux d'un certain prestige.

[Note 21: Les statistiques des Albanais sont gnralement errones,
beaucoup d'orthodoxes tant ports comme Grecs, Bulgares ou Serbes, et
beaucoup de mahomtans comme Turcs; en ralit, la race est beaucoup moins
mlange.]

D'ailleurs le royaume hellnique possde dj beaucoup d'Albanais; leur
langue est parle dans l'Attique et jusque dans Athnes. La ville de
Thbes est albanaise, comme Psara, Hydra, Spezza, l'le de Colouri, etc.
Les Grecs n'auraient aucun intrt, croyons-nous,  augmenter encore par
des annexions la proportion de cet lment turbulent et jaloux.

En revanche, les Albanais s'accordent assez bien avec les nombreux
Roumains de leur contre; on sait d'ailleurs qu'ils se trouvent rpandus
sur la zone o le latin populaire fut, en Orient, supplant par le grec.
Issu des Thraces et des Besses latiniss, Plasge d'origine, leur peuple
n'est-il point par le sang apparent aux Roumains, au mme titre que les
Celtes l'taient aux Francs?

Formant essentiellement une nation arme, toujours debout et domine par
des instincts guerriers, l'Albanie serait donc en Europe,  certains
gards, comme le boulevard de l'Empire ottoman, qui se contente d'y
exercer une domination plutt nominale et d'y trouver, en cas de guerre,
un prcieux appoint de troupes auxiliaires. Mais,  tout prendre, les
Albanais ont surtout le souci de leur indpendance, qu'ils ont su dfendre
mme contre la Turquie. Une solution plaant cette indpendance hors de
toute atteinte et ne subordonnant l'Albanie  aucun autre lment de la
Pninsule ne rencontrerait sans doute pas de leur part un parti pris qui
en compliquerait les difficults d'excution.




CHAPITRE VII

LES GRECS


Nous commencerons ce chapitre en priant les lecteurs hellnes sous les
yeux desquels tomberont ces lignes de ne pas prendre notre franchise en
mauvaise part, lorsque nous exprimons notre opinion sur leurs dsirs
immodrs d'expansion--aussi bien d'ailleurs que nous l'avons fait pour
les Bulgares.

Nous tenons  dclarer que nous ressentons pour la nation hellnique une
sympathie tout aussi sincre que pour les autres nations chrtiennes
d'Orient; car, malgr la diversit des langues, nous considrons un peu
tous ces peuples comme frres, comme trs proches parents en tout cas.
Mais nous avons avant tout song, dans cet ouvrage,  aplanir les
obstacles insurmontables pour la ralisation de notre projet de
pacification et de confdration, et parmi ces obstacles se dressent en
premire ligne les menes panhellnistes de ceux qui voudraient voir la
ralisation prochaine de leurs voeux.

Nous n'allons pas jusqu' demander aux patriotes d'Athnes de renoncer au
fond de leur coeur  tout leur idal; nous souhaitons seulement de leur
voir laisser  l'avenir le soin de raliser, parmi leurs rves de grandeur,
une partie quitable et possible dont ils devraient se contenter.

Jusqu'ici, en effet, bien qu'elle ait subi dans les guerres des dfaites
ritres, la Grce a obtenu d'importants avantages. Malgr l'annexion de
la Thessalie, qui est un fait accompli depuis 1881, et celle de la Crte,
qui le deviendra bientt, les Grecs paraissent vous  n'tre jamais
satisfaits.

Considrant Athnes comme une capitale provisoire, ils semblent hallucins
par la grande ide de la reconstitution,  leur profit, d'un Empire
byzantin qui engloberait Constantinople,--une convoitise qui hante
galement le cerveau des Bulgares.

Ils invoquent des droits de priorit historique dans les Balkans et
prtendent mme que toutes les provinces europennes de la Turquie
devraient lgitimement leur revenir.

Il est vrai que les Grecs, aussi bien que les Albanais, peuvent se dire
autochtones dans une partie de la Pninsule, comme lment directement
superpos  la couche primitive plasgique; mais, de nos jours, il serait
bien difficile de reconnatre aux peuples des droits de possession bass
sur la preuve plus ou moins indubitable d'une situation de premier
occupant. Du fait d'avoir vcu comme indignes ou comme colons sur
certains points du territoire balkanique, il ne s'ensuit pas que les Grecs
puissent aujourd'hui rclamer politiquement ces rgions, qui ont subi tant
de bouleversements durant le cours des sicles et ont t habites, tour
 tour, par tant d'autres peuples dont les empreintes y sont peut-tre
restes plus profondes. Les anciens Grecs se croyaient si peu des droits
exclusifs dans ces contres qu'ils considraient comme barbares les
populations de la Thrace, de l'pire et de la Macdoine; et, en fait,
ils n'y ont jamais eu que quelques colonies.

L'Empire byzantin fut--on le sait--une agglomration de peuples les plus
divers.

Dans son livre intitul _la Grce byzantine et moderne_[22], M. D. Biklas
s'efforce de justifier cet Empire de certaines accusations injustes ou
exagres et de dmontrer que l'hellnisme n'est pas responsable de toutes
les fautes de Byzance; il est d'ailleurs oblig d'avouer que c'est
l'Orient qui constitue pour ainsi dire l'Empire, et que si parmi les
empereurs il y en a quelques-uns qui pousent des Athniennes, eux-mmes
sont tous des Thraces, des Armniens, des Isauriens, des Cappadociens;
mais jamais ils ne sont d'Athnes, ou de Sparte, ou d'une autre origine
vraiment hellnique.

[Note 22: Paris, Firmin-Didot, 1893.]

 part le littoral, l'lment grec existant dans la pninsule balkanique
se trouve dissmin au milieu d'autres races. Il n'en a jamais t
autrement. Mme dans l'antiquit, ce peuple, si colonisateur sur bien des
points du littoral mditerranen, s'est toujours tenu  l'cart des races
barbares et guerrires du nord. Cet loignement, bas sur la crainte
plus peut-tre que sur l'aversion, s'est trouv justifi, puisque ce fut
Philippe de Macdoine, pre d'Alexandre, qui ensevelit, aprs des guerres
mmorables, la gloire et l'indpendance hellniques.

Ainsi donc les Grecs, tout en conservant des droits sur les maigres
portions de territoires qu'ils occupent encore, ne sont gure autoriss
historiquement  revendiquer la pleine possession de la Thrace, de la
Macdoine et de l'pire. Le consentement de l'immense majorit des
habitants leur est refus, et si mme la tradition hellnique s'est
maintenue dans une partie de la Pninsule, c'est grce  la seule
influence de l'glise grecque orientale et aux grands privilges qui
placrent longtemps sous la tutelle religieuse du patriarcat tous les
chrtiens d'Orient.

Les hauts dignitaires d'un culte qui, en Turquie, reprsente une vritable
force politique, parvinrent tout d'abord  englober dans la sphre de
l'hellnisme toutes les nationalits chrtiennes subjugues, chez
lesquelles le sentiment de leur foi remplaa pendant longtemps le
sentiment national endormi. La religion semblait ne faire qu'un avec
l'hellnisme, confusion rsultant de ce que Mahomet II reconnut, aprs la
conqute de Byzance, avec un remarquable sens politique, au patriarcat,
des droits assez tendus pour que tout le fantme de la vie politique des
roumis gravitt autour de lui. Ce fut presque un tat dans l'tat et,
dans tous les cas, un intermdiaire commode entre l'lment dominant et
l'lment domin.

L'hellnisme eut donc ce double point d'appui, l'glise et l'cole.
Il prsida  l'organisation des communauts et parut longtemps aux
populations chrtiennes comme un prolongement du pouvoir imprial d'avant
1453. Quand rien n'avertissait encore du contraire, comment les crivains,
les touristes et mme les ethnographes n'auraient-ils pas t ports 
croire que les populations de ces contres, o dominat cette forme de
l'hellnisme, taient uniformment de race grecque?

 propos de chacune de ces populations, Bulgares, Roumains, Serbes,
Albanais, nous avons expliqu comment et quand s'opra le rveil national,
finalement dirig autant contre la grcisation que contre la domination de
la Turquie.

Fait singulier, ce mouvement sparatiste naquit au moment mme o la
reconnaissance de l'indpendance de la Grce semblait devoir offrir 
l'hellnisme une base solide. Mais les Grecs ne se tinrent pas pour battus;
ils conservrent l'espoir d'hellniser, puis d'occuper la Macdoine et
l'pire. Avant la cration d'un tat bulgare, n'affirmaient-ils pas leurs
droits sur le territoire actuel de la principaut!

C'est seulement aujourd'hui, quand les Serbes et les Roumains prennent
position dans la lutte d'influence, que leur foi en la ralisation de leur
idal commence  tre branle.

Un autre signe de dsaffection tait pourtant de nature  leur donner 
rflchir. Nous avons montr quel concours moral et mme matriel reurent
les Grecs de 1821 de la part de tous les chrtiens de Turquie;  ce moment,
leur cause fut celle de tous les roumis; mme en 1854, mme en 1877, ils
furent puissamment assists par les populations de Macdoine appartenant 
d'autres races.

Or, pendant la dernire guerre grco-turque, cet appui leur fut totalement
refus. Et non seulement la Turquie ne trouva contre elle, dans les rangs
de l'arme du roi Georges, aucun des lments qui jadis prtaient leurs
forces aux insurrections des Grecs, mais, en pire, on vit mme des
Roumains et des Albanais chrtiens prendre les armes contre les troupes
hellniques.

Avec une incroyable obstination, Athnes cherche encore  regagner le
terrain perdu. Elle redouble d'efforts par la cration de consulats et
d'coles, par l'envoi d'agents de propagande, et se saigne  blanc pour
dtourner de son maigre budget le million et demi de drachmes--outre les
sommes fournies par la libralit des particuliers--qu'elle jette en
Macdoine. Surtout, elle masque ses insuccs par des statistiques fausses,
qui trompent malaisment les chancelleries, si elles sont encore souvent
accueillies sans contrle par la presse europenne, et qui fournissent des
lments errons  des brochures politiques.

Le moment viendra o le public se fera une opinion plus conforme  la
ralit des faits. Dj les Bulgares ont concentr sur eux toute
l'attention aux dpens des Grecs. Ce n'est encore qu'une tape, et, quand
elle sera franchie, la part qui revient  chaque peuple de la pninsule
balkanique apparatra clairement aux yeux de tous.

Cette propagande hellnique avait de beaucoup prcd l'indpendance de la
Grce, qui en fut l'unique rsultat et qui tourna mme contre la grande
ide, en ce sens que d'autres ides firent leur chemin dans le monde et
se mirent en travers de l'accomplissement de celle-ci.

Ds 1740, la premire cole secondaire grecque avait t ouverte  Cojani;
elles se multiplirent  mesure que grandirent les apptits d'extension
territoriale des Hellnes.

Le grand malentendu fut celui-ci: les nationalits chrtiennes fatigues
du joug musulman, qui avaient pris une part active au mouvement de 1821,
avaient eu l'illusion que la Grce, constitue en tat, les aiderait  son
tour  secouer la domination ottomane; mais celle-ci afficha de tout temps
les vues les plus gostes. Au lendemain mme de sa libration, elle
refusa le droit de cit  ceux qui venaient de verser leur sang pour elle
et les autochtones mirent en quarantaine les htrochtones.

Il se confirme de plus en plus que la Grce est indiffrente au fait que
les roumis restent ou non roumis; il semblerait au contraire qu'elle voit
de mauvais oeil tout mouvement d'mancipation qui ne se dessine pas  son
profit: c'est ainsi qu'elle tient en ce moment ostensiblement le parti des
Turcs contre les Bulgares, ses imitateurs.

D'ailleurs, en admettant le point de vue goste auquel ils se placent,
les Grecs sont excusables d'en vouloir aux Bulgares. La Grce, en effet,
esprait que les soulvements des chrtiens de Turquie, surtout celui de
1854, tourneraient  son profit, et ce sont les Bulgares qui, en obtenant
une glise indpendante du patriarcat oecumnique, ont donn le signal de
l'affranchissement de toutes les nationalits de l'influence hellnique.

Mais il faut toujours admirer un prodige d'nergie, mme mal employe.
Les Grecs, qui jusqu'alors travaillaient avec assez de sang-froid,
dployrent pour la lutte suprme une activit fbrile. Eux qui, en 1877,
ne possdaient encore sur le territoire turc que 111 coles de garons et
de filles peuples de 5,361 lves, comptaient dj, dix ans plus tard,
c'est--dire en 1887, 339 coles avec 18,541 lves, et, aujourd'hui, ils
en ont port le nombre  973, ayant une population scolaire de 57,681
sujets.

Le gouvernement d'Athnes, le patriarcat et les communauts
ecclsiastiques assument les frais considrables de cette propagande, qui
s'exerce non dans les communes peuples d'lments grecs, gnralement
ngliges celles-l, mais dans les communes roumaines, bulgares et, toutes
les fois que c'est possible, albanaises.

Ces populations ne ddaignent pas les bienfaits de l'instruction, mme
en langue grecque; elle est apprciable dans un pays essentiellement
polyglotte, et la concurrence des propagandes y a rduit  5 pour 100 le
nombre des illettrs mles parmi les individus gs de moins de trente ans.

Au point de vue politique, cependant, le rsultat est nul: le grec est
toujours une langue de superftation, un simple vhicule d'ides, laissant
subsister dans la famille l'emploi exclusif de la langue nationale. Un
exemple typique: l'Avroff des Olympiques, le grand bienfaiteur de la
Grce, est natif de Metzovo, et ses collatraux, issus d'un frre,
continuent d'habiter ce centre roumain hellnisant; eh bien, ils parlent
le roumain, et chez eux les femmes ignorent mme le grec.

Combien tait vaste l'idal de la Grce jusqu'en 1870! _La Carte
ethnographique de la Turquie d'Europe et de la Grce_, publie  Londres
en 1876[23], par Ed. Stanford, comprenait comme pays hellniques, outre
l'pire et une partie de l'Albanie, toute la Macdoine depuis Struga (prs
d'Ochrida) et Kacianik au nord, ainsi que le sud de la Bulgarie jusqu'
Kustendil, la Roumlie Orientale, toute la Thrace et mme les ctes de la
Bulgarie.

[Note 23: Traduction franaise, Dentu, 1877. Cette carte accompagnait un
mmoire sur la rpartition des races de la pninsule balkanique, concluant
 la parfaite nationalit hellnique de la Thrace et de la Macdoine.]

Le trait de San-Stefano aurait ruin toutes ces esprances; le trait
de Berlin leur porta quand mme un coup sensible en englobant dans la
Roumlie Orientale des territoires ambitionns par les Grecs.

Pour combattre les prtentions ethnologiques mises par Schafarik et
autres publicistes slaves, on fit dresser, en Grce, des cartes tendant
 dmontrer la prdominance de l'lment hellnique dans tout le sud de
l'empire ottoman europen. Telle est la carte dite chez E. Kiepert, 
Berlin, aux frais de M. Stphane Zamfiropoulo.

Mais pas plus que les panslavistes, les panhellnistes ne sauraient
changer la nationalit vritable des pays en passant des couleurs sur
des cartes.

L'idal des Grecs, privs de tout appui extrieur, n'a plus de chances de
se raliser un jour, maintenant que l'hellnisme a perdu tout le terrain
gagn par chacun des lments chrtiens qui recherchent leur dveloppement
ethnique national.

Les statistiques les plus dignes de foi prouvent que l'lment grec est
peu nombreux en Macdoine; on ne le trouve gure que dans le district de
Castoria et dans la rgion de Serfidj (Servia).  Bitolia (Monastir), le
centre le plus important du pays, en dpit des apparences, il n'existe
pas. Ce sont les Roumains grcisants, en grand nombre, qui peuvent donner
le change, mais la minorit des nationalistes tend de plus en plus
 absorber ces grcomanes; ce sera l'affaire d'une gnration, et
peut-tre l'institution d'un chef religieux roumain acclrera-t-elle
ce mouvement.

Si nous passons  l'pire, le mme phnomne se constate. Pas de Grecs.
 part Janina et quelques pauvres villages des environs, on ne rencontre,
en dehors des Albanais, qu'un lment roumain, suprieur comme culture
intellectuelle et situation conomique. Les deux versants du Pinde sont la
citadelle mme du roumanisme, avec leur population pastorale formant une
masse compacte absolument rebelle  l'hellnisation.

Mme dans la Thessalie grecque, si l'on part de Metzovo en pire, on ne
trouvera que l'lment roumain sur toute la chane des monts o prend
sa source l'Aspropotamos. Cet lment domine encore dans le massif de
l'Olympe, o lui appartiennent les communes les plus riches et les plus
peuples, tandis que les Grecs y sont pauvrement reprsents.

Si donc la Grce reste vnrable par son pass, l'avenir de l'hellnisme
est plus que compromis, malgr l'emploi de procds dmods, tels que
rvoltes fomentes, manifestations tapageuses, plbiscites mensongers
tendant  dmontrer que telle ou telle population est hellne.

Ce systme, aujourd'hui us, a pourtant russi pour l'annexion de la
Thessalie. On y avait organis une rvolution; des troupes rgulires
grecques coopraient avec les rebelles. La Turquie, prouve par tant
d'hcatombes et surtout ne pouvant plus, sans aucun profit en perspective,
entreprendre une nouvelle guerre qui et consomm la ruine de ses finances,
s'adressa  l'Angleterre. La mdiation de celle-ci eut pour rsultat
d'aplanir le conflit au moyen d'une rectification de frontires en
Thessalie et en pire, de sorte que la Thessalie revint  la Grce par
de simples manoeuvres diplomatiques.

Cela ne vaut pas videmment l'pire et la Macdoine, contres fertiles et
peuples dont la possession assurerait d'abondantes richesses au royaume
hellnique, dont le sol est si improductif. C'est pourquoi les Grecs se
butent dans des convoitises d'autant plus vaines qu'en dehors des bonnes
raisons que nous avons donnes, l'exprience faite en Thessalie est
probante. La Grce est un pays essentiellement chauvin qui ne permet pas
le libre dveloppement des autres races; au surplus, avec des finances
avaries, avec une population et une arme insuffisantes par rapport  ses
rivaux, elle ne saurait actuellement offrir des garanties srieuses de
prosprit et d'avenir  des populations trangres, en admettant mme
le cas improbable o elle arriverait  les conqurir.

Est-ce  dire que la Grce n'ait aucune perspective devant elle, et que,
dcourage, elle doive vivre de regrets striles?

Au lieu de poursuivre une dangereuse politique d'expansion, que
n'imite-t-elle l'exemple de la Roumanie, qui se fortifie au dedans pour
tre respecte au dehors? Que ne rforme-t-elle une administration qui
fait regretter le rgime turc, il faut bien le dire, aux populations
roumaines de Thessalie qui ont d'ailleurs officiellement protest contre
leur annexion  la Grce? Les Macdoniens, les pirotes et les Albanais
n'ont pas la moindre envie de subir  leur tour cette administration, et
la Grce a malheureusement fourni des arguments  ceux qui font de la
conservation d'un fantme de Turquie un article de leur _credo_ politique.




CHAPITRE VIII

LES MONTNGRINS


Form d'un massif montagneux inaccessible, le Montngro, grce  sa
prcieuse situation gographique et  l'indomptable courage de ses
habitants, a toujours pu sauvegarder son indpendance. Voici en quels
termes s'exprimait jadis le sultan mir khan, en parlant de ce vaillant
petit peuple: Nous, le sultan mir khan, dont la domination s'tend de
l'orient  l'occident, faisons connatre  nos vizirs, pachas et cadis
de Bosnie, Herzgovine, Albanie et Macdoine, provinces limitrophes du
Montngro, que les Montngrins n'ont jamais t les sujets de notre
Sublime Porte, afin qu'ils soient bien accueillis  la frontire, et nous
esprons qu'ils procderont de mme vis--vis de nos sujets.

Le trait de Berlin assura au Montngro une extension territoriale, avec
les ports d'Antivari et de Dulcigno, dbouchs maritimes prcieux pour son
avenir conomique. Ses habitants avaient mrit cet agrandissement par
leur conduite hroque en 1876 et en 1877, quand ils immobilisrent un
corps d'arme turc de 50,000 hommes. Ce n'est qu'aprs la dfaite des
Serbes que, renonant  leur tactique offensive habituelle, ils durent
se contenter d'une admirable dfensive.

En vertu du trait de San-Stefano, le gouvernement ottoman cdait au
Montngro une zone de terrain apprciable. Un peuple qui avait aussi
vaillamment lutt pour la croix depuis des sicles tait bien digne
d'tre pris en considration, aprs la guerre victorieuse dans laquelle
il venait de se couvrir de gloire; mais les puissances ne donnrent qu'une
insuffisante satisfaction  ses voeux, malgr l'appui de la Russie.

L'Autriche-Hongrie, qui avait jet son dvolu sur la Bosnie et
l'Herzgovine, premire tape de son _Drang nach Osten_, se rserva
des rgions appartenant au massif montagneux du Montngro; on reprit
mme le district de Spizza, qui lui avait t accord par le trait de
San-Stefano. Le seul avantage rel dont bnficia la principaut fut son
extension dans la direction de l'Albanie, qui facilitait l'exploitation de
ses forts et de ses richesses minrales, en portant son commerce un peu
au del de la zone dans laquelle le renfermait sa situation alpestre.

Mais jamais les Montngrins ne pourront oublier que leur avenir est vers
les Balkans, o ils voudraient, en attendant mieux, quelques nouvelles
rectifications de frontires destines  consolider leur pays et  lui
assurer un peu plus de terres arables. Le prince rgnant actuel, si avis,
si favoris aussi par de hautes alliances, cherche  tirer parti de ses
liens avec les cours europennes pour jeter les bases d'une politique
d'expansion. On sait que la princesse Hlne de Montngro est monte
sur le trne d'Italie et que le roi de Serbie actuel, Pierre Ier
Karageorgevitch, est veuf de la fille ane du prince Nikita, dont il a
eu des enfants, tandis que le prince Mirko est apparent aux Obrenovitch
par sa femme, ne Constantinovitch.

Le Montngro a fait partie, au moyen ge, de l'empire de Douchan, et
lorsque, au seizime sicle, les Turcs soumirent les Serbes  leurs armes,
il dut  ses dfils imprenables de pouvoir rsister aux hordes musulmanes.

Le prince Nikita, aussi habile diplomate que valeureux guerrier, et
tout absorb en apparence par l'introduction  Podgoritza des systmes
agricoles les plus modernes, n'en suit pas moins avec activit la ligne de
sa politique extrieure. L'ide d'une union intime avec la Serbie et de la
fraternisation de tous les peuples balkaniques de race slave est le pivot
de l'activit politique de la principaut qui rve de jouer un jour, parmi
les nations dites jougo-slaves, le rle du Pimont en Italie ou celui de
la Prusse vis--vis des tats germaniques.

En attendant, et quoi qu'il en soit de l'avenir de ces projets ambitieux,
le prince Nikita, par son prestige parmi les races slaves d'Orient dont il
est le plus ancien souverain, comme par ses illustres alliances, pourrait
efficacement contribuer  dterminer un courant favorable  la solution du
problme oriental. Le lien qui l'unit  la Maison de Savoie semble
l'indiquer pour servir en quelque sorte de trait d'union entre l'Italie et
les peuples slaves d'Orient.




CHAPITRE IX

QUE FAIRE?


De ce rapide coup d'oeil jet sur la carte de la pninsule balkanique, il
ressort bien qu'aprs la dissolution fatale de l'Empire ottoman, jamais
les peuples chrtiens, dsunis et rivaux, ne pourraient s'entendre
pacifiquement sur leurs droits respectifs, si l'on tentait de partager
entre eux les contres qui forment encore le domaine des Turcs en Europe.
On se heurterait  des prtentions contradictoires.

D'ailleurs l'enchevtrement, la pntration rciproque des diverses
nationalits exclut tout partage vraiment quitable, car l'ethnographie
et la gographie ne concordent pas et les droits historiques de cette
poussire de peuples n'offrent pas une base plus solide.

Les Bulgares ne reconnaissent les droits des Grecs que jusqu' la rivire
Aliacmon (Vistritza) et nient absolument ceux des Serbes sur tout le reste
du territoire[24].

[Note 24: Dans une carte publie  Sofia, il y a une vingtaine d'annes,
les limites de la Grande-Bulgarie s'tendent jusqu' Ochrida et Salonique,
et comprennent toute la Macdoine, la Vieille Serbie et mme la partie du
royaume serbe situe  l'est de la rivire Morava.]

Les Serbes, de leur ct, rclament l'ensemble de la Macdoine, en
rattachant  leur nationalit toute cette population slave que les
Bulgares affirment tre de leur sang.

Les Roumains et les Albanais s'lvent contre des vises aussi audacieuses
sur des rgions o eux-mmes se trouvent parfois suprieurs en nombre aux
autres nationalits. Les uns et les autres forment un lment irrductible
qui prfrerait mme le rgime turc actuel  une hgmonie grecque ou
slave, et ils ont pour eux leur tablissement bien antrieur dans les
parages qu'ils occupent.

Les Montngrins compliquent galement le problme en s'appliquant 
provoquer une union slavo-balkanique, galement menaante pour les Grecs,
les Roumains et les Albanais.

Les Grecs n'admettent pas qu'il y ait en Macdoine des Slaves, des
Roumains et des Albanais, et rclament, comme hritiers de Byzance,
presque toutes les possessions europennes de la Turquie.

Comme les Serbes, les Grecs redoutent de voir s'tablir  Constantinople,
par l'intermdiaire des Bulgares, un grand Etat panslaviste.

Aussi, quelques personnages grecs, relativement modrs dans leurs
aspirations panhellnistes, ont-ils admis, dans l'ventualit d'une
confdration balkanique, de concder aux Serbes quelques territoires de
la Macdoine du nord, tout en rservant, bien entendu, pour le royaume
hellnique, le reste de la Macdoine avec Salonique, l'pire et la Crte.

Du ct des Serbes, en 1885, M. Mijatovics, alors reprsentant de son
pays  Londres, a exprim l'opinion, dans une interview prise par un
journaliste anglais, que l'entente de la Serbie et de la Grce pourrait
bien former la base d'une future confdration balkanique, mais  la
condition de se partager quitablement la Macdoine.

Mais quel compte a-t-on tenu, dans tout cela, des Bulgares, des Albanais
et des Roumains?

Une entente  deux sur ce terrain ne peut avoir aucune valeur, et de
semblables projets ne sont gure plus pratiques et ralisables que ceux
des panbulgares qui voudraient englober toute la Macdoine.

En prenant pour point de dpart l'inluctable affaissement de la Turquie,
il faut bien pourtant que, dans les contres nouvellement affranchies et
mises par les comptitions des nationalits hors d'tat de s'administrer
elles-mmes, une autorit quelconque vienne remplacer la domination
ottomane et maintenir entre les petits tats balkaniques un quilibre
indispensable pour la paix future de l'Orient.

Cette autorit ne peut venir que du dehors; or la Russie et
l'Autriche-Hongrie nous paraissent exclues par leurs ambitions mmes,--car
nous ne voulons tenir aucun compte des ambitions trangres, puisque nous
nous plaons au point de vue du seul intrt des populations
balkaniques.

Nous avons acquis l'inbranlable conviction--et c'est ici l'ide,
absolument personnelle, qui a dtermin la publication du prsent
travail--qu'aucune puissance mieux que l'Italie ne pourrait prsider
 l'oeuvre de rgnration de ces peuples chrtiens, en se substituant,
avec le consentement de l'Europe,  l'Empire ottoman, pour la tutelle et
l'administration des contres nouvellement affranchies.

Cette tutelle durerait jusqu'au jour o les habitants de ces contres,
aujourd'hui arbitrairement divises en vilayets et que nous rpartirions
mieux en provinces d'Albanie et de Macdoine, auraient acquis une
suffisante maturit politique et conomique. Ce jour-l,--il ne tiendrait
qu' leur sagesse de le hter,--ces populations auraient  dcider de leur
sort par voie de plbiscite et  dclarer si elles prfrent vivre par
elles-mmes, sous une forme rpublicaine ou monarchique, ou tre runies
soit les unes aux autres en fdration, comme les cantons suisses, soit 
tel ou tel tat; car il faudrait leur assurer la plus complte libert de
disposer d'elles-mmes, aprs cette priode d'attente.

Mais la solution que nous envisageons comporte,  ct de l'autorit
suprieure juge indispensable, une seconde condition qui consisterait
en l'tablissement d'un lien unissant entre elles non seulement les deux
nouvelles provinces, mais tous les peuples chrtiens de l'Orient, ceux-l
prcisment dont les propagandes se disputent ces nationalits encore
sous le joug. Ce lien, qui leur permettrait  tous--plus ou moins jaloux
de leur influence et trop faibles dans l'tat actuel et futur des
concurrences mondiales--d'tablir la paix de la Pninsule sur des bases
solides, et que certains crivains ont parfois souhait vaguement, c'est
la _Confdration orientale_.

C'est  dessein que nous vitons l'expression de _Confdration
balkanique_, puisque la Roumanie et la Grce devraient en faire partie,
et celle d'_tats-Unis d'Orient_, qui peut-tre ferait penser  une
centralisation future des divers tats confdrs.




CHAPITRE X

QUELQUES OPINIONS SUR LA QUESTION D'ORIENT


La question d'Orient a proccup jusqu'ici de nombreux esprits. Des
crivains de talent ont publi des livres o ils proposent telle ou telle
solution, apte, d'aprs eux,  rgler la situation des peuples d'Orient.
Des hommes politiques ont organis des ligues et des comits destins 
propager leurs ides et  venir en aide aux populations balkaniques.

Avant d'exposer notre propre solution, nous passerons rapidement en revue
celles qui ont t proposes jusqu'ici, et dont aucune ne nous parat
pratiquement applicable.

Parmi ceux qui se sont occups de cette question, quelques-uns prconisent
des mesures utiles sans doute, mais trop platoniques; d'autres se placent
uniquement au point de vue de l'intrt d'une grande puissance  laquelle
ils veulent infoder les tats des Balkans.

C'est ainsi qu'un crivain russe, M. Danilewski, tout en admettant le
principe d'une confdration,--o il voudrait d'ailleurs faire entrer tous
les Slaves,--demande que Constantinople, destine, dit-il,  devenir la
ville commune  tout le monde orthodoxe et slave, soit _temporairement_
occupe par les Russes[25].

[Note 25: N.R. Danilewski, la Russie et l'Europe, Saint-Ptersbourg, 1889.]

L'auteur, dans son projet de confdration, qui peut tre considr 
juste titre comme le code du panslavisme, rpartit, comme suit, les divers
peuples de l'Orient:

1 Empire russe, avec la Galicie et la Ruthnie hongroise;

2 Royaume tchque-moravo-slovaque, avec annexion du nord-ouest de la
Hongrie;

3 Royaume serbo-croate-slovne, comprenant la Serbie, le Montngro, la
Bosnie, l'Herzgovine, la Vieille Serbie, l'Albanie du Nord, la Serbie
hongroise, la Croatie, l'Istrie et Trieste;

4 Royaume bulgare (Bulgarie, Roumlie, Macdoine);

5 Royaume roumain (Roumanie et Transylvanie);

6 Royaume hellnique (Grce, partie de la Macdoine, Crte, Chypre,
l'Archipel, etc.);

7 Royaume hongrois;

8 Province de Constantinople.

Avec des ides moins panslavistes que M. Danilewski, le comte Kamarovski,
professeur  l'Universit de Moscou, trouve que la meilleure solution
de la question d'Orient consiste  transformer en une capitale de la
Fdration balkanique Constantinople, dont on dtruirait les forteresses
ainsi que celles du Bosphore et des Dardanelles. L'auteur demande que
l'on dcide enfin de l'hritage de la Turquie et que l'on choisisse pour
cela, non la traditionnelle voie politique avec ses consquences de
bouleversements, d'intrigues diplomatiques et de guerres, mais celle du
droit international o se rconcilient les intrts de toute nature,
politiques ou autres, qui sont en jeu dans la question d'Orient. Le comte
Kamarovski propose d'attribuer  la Grce l'Archipel, Candie et Chypre,
ainsi que les contres peuples par des Grecs, notamment une partie de la
Macdoine, dont l'autre partie reviendrait  la Bulgarie. Le Montngro
recevrait l'Herzgovine[26].

[Note 26: Voir: _la Question d'Orient_, in _Revue gnrale du Droit
international public_, juillet 1896.]

Ces divers projets prconiss par des crivains russes masquent mal le
secret dsir de la Russie de s'emparer de Constantinople et de prendre
l'hritage de l'Empire turc. Bien qu'tant fermement partisan du systme
fdral, nous exposerons plus loin les raisons pour lesquelles une
confdration cre sur de pareilles bases nous parat impossible. Si
nous estimons qu'un large pacte fdral,  la fois souple et solide,
fournirait aux peuples chrtiens d'Orient la scurit indispensable  leur
dveloppement pacifique, nous dsirons avant tout qu'il leur permette de
vivre par eux-mmes.

La gnration prcdente nous a valu quelques projets de solution qu'il
nous semble intressant de citer:

En 1860, nous trouvons l'ide d'une confdration ou union balkanique
mise dans quelques brochures. L'une, signe D. Rattos[27]
(Constantinopolitain), propose que le sultan soit invit par les
puissances  aller tablir sa capitale  La Mecque,  Damas, au Caire
ou  Alexandrie, ajoutant que bien des princes et bien des peuples, dans
l'histoire, pour n'avoir pas su cder  temps  la ncessit, sont sortis
de la position malheureuse o ils se trouvaient beaucoup moins bien
qu'ils ne l'auraient fait sans leur rsistance. Constantinople et les
territoires environnants seraient libres, un peu comme Hambourg; le
Bosphore et l'Hellespont, neutraliss; enfin les tats chrtiens soumis 
la domination ou  la suzerainet de la Turquie seraient constitus en une
confdration dont feraient galement partie certaines contres d'Asie
Mineure et d'Armnie.

[Note 27: DIONYSE RATTOS, _Constantinople, ville libre_, Paris, E. Dentu,
1860.]

Il est curieux de noter que, dj  cette poque, l'auteur reconnat que
l'Autriche seule aurait intrt  s'opposer  ce plan de confdration,
qui lui enlverait du coup la perspective de s'agrandir vers le sud et de
mettre  excution ses desseins le long de l'Adriatique et du Danube.

La mme anne, un autre crivain[28] propose aussi de substituer  la
Turquie, bien que celle-ci ft  cette poque beaucoup plus puissante que
de nos jours, une confdration de divers tats, avec Constantinople ville
libre, et souhaite que les grandes puissances, au lieu de poursuivre des
conqutes en Orient, se contentent d'y rechercher la prosprit de leurs
intrts commerciaux.

[Note 28: C. CASATI, _le Rveil de la Question d'Orient_, Paris, E. Dentu,
1860.]

Revenant aux temps prsents, nous mentionnerons que quelques membres
des fameux comits bulgares entrevoient, dit-on, une confdration,
restreinte d'ailleurs aux seuls peuples de la Macdoine, o ils rveraient
d'organiser une petite Balkanie  l'instar de la Confdration suisse.
L'agitateur Boris Sarafoff s'est fait prendre une interview dans ce sens,
mais les antcdents de ce personnage peuvent le rendre suspect.

Nous rappellerons encore pour mmoire qu'en 1887 les Bulgares ont offert
la couronne de leur jeune principaut au roi Charles de Roumanie, ce qui
et constitu, sous un mme souverain, une union troite grce  laquelle,
avec le temps, les deux nations eussent domin dans la Pninsule; il
s'agissait donc plutt d'une hgmonie.

Comme campagne rcemment entreprise dans le sens d'une confdration,
campagne qui dpasse le cadre des nations balkaniques, puisqu'elle
escomptait dj le dmembrement de la monarchie des Habsbourg,--certains
journaux europens ont signal le pacte slavo-italien, auquel
travailleraient MM. Ricciotti Garibaldi et le docteur F. Pavicitch, de
Croatie.

Les grandes ligues en seraient: 1 l'organisation indpendante des peuples
slaves d'Autriche et des Balkans, pour faire chec aux pangermanistes;
2 l'engagement par l'Italie de ne rclamer que Trente, Trieste et
l'Istrie, ainsi que la protection de ses nationaux le long des ctes
dalmates; 3 la fdration des nations formes par les Croates, les
Slovnes, les Bosniaques, les Herzgoviniens, les Montngrins, les Serbes,
les Bulgares, les Roumains, les Koutzo-Valaques (Roumains du sud), les
Albanais et les Grecs.

Nous ne nous arrterons pas aux ententes esquisses entre certains
pays balkaniques sur la base de la race, telle la srieuse tentative de
rapprochement qui s'opre en ce moment entre la Bulgarie, la Serbie et le
Montngro. Cette Triplice ne vise pas un but dsintress; elle parat
tre dirige contre les progrs et les armements de l'Autriche-Hongrie et
encourage secrtement par la Russie.

Elle prendrait le nom d'Union slave ou Fdration slave, et la _Novoi
Vrmia_ dit que la Macdoine tout entire pourrait en faire partie, ce
qui attribuerait  celle-ci un caractre purement slave, au mpris des
droits et des aspirations des autres nationalits.

De pareilles ententes spares, si elles ne sont pas compltes par
l'adhsion de tous les peuples intresss, non seulement ne rpondent pas
 notre but, mais, en provoquant d'autres contre-ententes mme provisoires,
elles seraient plutt propres  devenir une source de conflits qu' tre
le prlude d'une Confdration orientale, laquelle doit videmment tenir
compte des intrts non de deux ou trois nationalits, mais de toutes les
nationalits sans exception.

Dans une runion organise il y a une dizaine d'annes,  Paris, par
la Ligue pour la Confdration balkanique[29] avec le concours de la
Ligue internationale de la Paix et la Libert[30], M. P. Argyriads,
prsident de la Ligue balkanique, a rappel que les publicistes les plus
renomms, les crivains les plus dsintresss, ont prconis l'ide
d'une confdration balkanique. M. Argyriads cite, parmi les plus connus
des publicistes europens, Michelet, Louis Blanc, Quinet, Lamartine,
Saint-Marc-Girardin, Cattaneo, Garibaldi, Charles Lemonnier, Victor Hugo,
Gambetta, le gnral Trr, Magalhes Lima, mile Arnaud, etc., et ajoute
que des tentatives d'entente avaient dj eu lieu entre diffrents hommes
politiques des tats orientaux et que des comits s'taient mme forms 
Athnes,  Bucarest, en Suisse et en Angleterre.

[Note 29: Voici les articles 2 et 3 des statuts de cette Ligue:
ART. 2.--Le but de la Ligue est de poursuivre la ralisation d'une
confdration de tous les peuples de l'Europe orientale et de l'Asie
Mineure. ART. 3.--Ces peuples s'numrent ainsi: 1 la Grce avec l'le
de Candie; 2 la Serbie avec la Bosnie-Herzgovine; 3 la Bulgarie; 4 la
Roumanie; 5 le Montngro; 6 la Macdoine et l'Albanie qui formeraient
un tat libre et fdratif; 7 la Thrace avec Constantinople comme ville
libre et sige des dlgus des tats confdrs; 8 l'Armnie et l'Asie
Mineure avec les les de son littoral.]

[Note 30: Dont M. mile Arnaud est le prsident.]

Enfin, plusieurs congrs de la Ligue internationale de la Paix et de la
Libert ont apport  l'ide d'une Confdration orientale l'appui de leur
autorit, notamment  Lausanne en 1869,  Genve en 1876, 1877 et 1886.

Voici comment cette Association s'exprimait  cet gard, le 12 septembre
1886:

La Ligue internationale de la Paix et de la Libert manquerait  son
premier devoir si, dans la crise que traversent en ce moment les jeunes
tats de la presqu'le balkanienne, elle ne faisait entendre sa voix.
Ces tats, mme ceux que les convoitises des empereurs ne semblent point
menacer immdiatement, courent tous les plus grands dangers.  peine
dlivrs de l'asservissement, les voil livrs  des intrigues qui mettent
en pril leur libre dveloppement aussi bien que la paix de l'Europe. Leur
intrt particulier se confond avec l'intrt gnral de tous les peuples.
Leur cause est celle de toutes les nations. La Ligue s'adresse donc 
l'opinion publique du monde civilis, aux hommes d'tat de tous les pays
qui ont une part dans la direction de la politique europenne, aux peuples
balkaniens et  leurs souverains, et les conjure d'obvier  ce menaant
tat de choses.

Le moyen le plus net et le plus efficace de se soustraire aux convoitises
malsaines, serait celui d'une organisation fdrative, sanctionne par une
neutralisation garantie par l'Europe. Tel est l'idal, tel devrait tre le
but des efforts des peuples balkaniens et de tous les cabinets soucieux de
l'quit.

Il s'est fond  Londres, en vue de la solution des questions d'Orient,
une association qui revt une haute importance en raison des personnages
du clerg et de l'aristocratie ainsi que des nombreuses notabilits
politiques, scientifiques et littraires qui la composent. Le Comit des
Balkans a pour prsident sir James Bryce, ministre plnipotentiaire et
membre de la Chambre des communes; pour orateur, M. Nol Buxton, et pour
secrtaire, M. W.A. Moore. Sur la liste des vice-prsidents, nous relevons
les noms des vques de Lichfield, de Hereford, de Worcester, des trs
hon. Herbert Gladstone et lord Edmond Fitzmaurice, du comte d'Aberdeen,
etc. Comme correspondants trangers figurent MM. de Pressens, dput;
Victor Brard; M. P. Quillard (du comit armnien de Paris); le marquis de
San-Giuliano, dput, ancien ministre, de Rome; G. P. Villari et Agnoletti,
de Florence.

Cette association internationale a pour programme, en ce qui concerne
la Macdoine, l'autonomie de cette province sous un gouverneur europen
responsable seulement devant les puissances, et elle compte pour atteindre
ce but sur l'action combine de l'Angleterre, de la France et de l'Italie.

Le _Balkan Committee_ a convoqu cette anne  Londres une confrence
dans l'intrt des populations chrtiennes de l'Empire ottoman, sous la
prsidence de sir James Bryce.

Au cours de cette confrence, o plusieurs orateurs franais et italiens
prirent la parole, M. Victor Brard, dont les ouvrages sur les questions
orientales sont bien connus, a rsum dans son allocution l'opinion
gnrale en disant qu'aussi bien que l'assistance prsente, le Comit
armnien-macdonien de Paris n'esprait gure voir l'Autriche et la Russie
russir  rsoudre le problme macdonien. M. Brard rappelle le rle
efficace et conciliant jou en Crte par les amiraux Canevaro, Pottier et
Nol, et dclare que la seule chance d'arriver  une solution favorable
semble consister dans l'entente cordiale des trois grandes puissances
librales, l'Angleterre, l'Italie et la France.

Les ides mises  l'occasion de cette confrence cadrent dans une
certaine mesure avec les ntres, et nous serions heureux si notre
proposition trouvait un appui au sein du Comit des Balkans.

En rsumant, dans ce chapitre et dans le suivant, les diffrentes opinions
relatives  la question d'union entre les peuples balkaniques, nous
n'avons fait qu'analyser des crits n'engageant que leurs auteurs.

Nous parlerons, plus loin, de la Confdration orientale telle que nous
la proposons, et qui seule, d'aprs nous, peut apporter une solution
quitable et radicale  la question d'Orient.




CHAPITRE XI

LA CONFDRATION ORIENTALE


Qu'il s'agisse des individus on des peuples, l'avenir immdiat semble
appartenir au principe d'association, aux groupements politiques ou
conomiques se traduisant par la cration des unions douanires et
des trusts, par la politique mondiale des nations, par les ides
d'imprialisme, de panbritannisme, de pangermanisme, de panslavisme,
d'union latine, etc.

Les luttes des socits humaines ont singulirement largi leur champ.
Elles avaient commenc entre individus, puis entre tribus, avant de se
poursuivre de municipe  municipe et de province  province; celles-ci
se sont groupes en tats arms les uns contre les autres, les grands
absorbant ou tendant  absorber les petits. Mais qui sait si, un jour,
sous l'influence des ides humanitaires, et en prsence tant du pril
jaune singulirement menaant que de la concurrence conomique des
tats-Unis d'Amrique, on ne comprendra pas la ncessit de grouper en
un seul faisceau les tats-Unis d'Europe?

La priode des conqutes semble, en effet, de plus en plus condamne par
la conscience universelle, de plus en plus impuissante aussi. Les efforts
violents d'assimilation ont chou en Pologne, en Finlande, en Armnie.
C'est pourquoi le militarisme est en baisse partout; les peuples se
gouvernent davantage par eux-mmes et le dsarmement partiel, voulu par
les masses et dont la diminution progressive de la dure du service
militaire est un premier symptme, amnera les nations, pour assurer leur
existence,  l'adoption du systme confdratif. Cette garantie mutuelle
aura pour consquence la fin des guerres continentales, les armes de
terre permanentes disparaissant et ne laissant gure subsister qu'une
forte gendarmerie pour assurer l'ordre intrieur, et de puissantes
escadres pour tenir en respect les menaantes formations extra-europennes
dont nous avons parl.

En traitant, dans un ouvrage rcent[31], d'une future confdration
europenne, l'minent publiciste J. Novicow s'exprime ainsi:

... Nous commenons  percevoir nettement la solidarit qui nous unit.
En effet, esprer tablir le bonheur d'une nation sur le malheur de ses
voisines, est faire preuve de la plus profonde ignorance. La Russie, par
exemple, est autant intresse  l'indpendance de la Pologne qu' la
sienne propre. La scurit complte de chaque nation, c'est--dire la
possibilit pour elle d'atteindre le maximum de bonheur, ne pourra tre
obtenue que par l'tablissement d'institutions fdrales qui assurent la
scurit de toutes. En dehors de la fdration, il n'y a pas de salut.

[Note 31: Bibliothque pacifiste internationale. J. Novicow, _De la
possibilit du bonheur_, Paris, 1904.]

Si l'Amrique est un danger, elle offre aussi un exemple. Les tats-Unis,
qui devancent la vieille Europe par tant de cts, ne sont-ils pas
constitus en grande partie sur une base fdrale? Et si l'on s'en
rapporte aux congrs panamricains runis dans ces dernires annes, il
est mme  noter qu' Washington on envisage dj l'union future des deux
Amriques.

Quant aux tats-Unis d'Europe, cette formation ne s'oprera pas
brusquement, mais elle rsultera insensiblement du jeu naturel des lois
sociales. Les nombreux congrs internationaux, en tte desquels il faut
placer le congrs de La Haye, les traits d'arbitrage et d'entente, en
sont les premires bauches.

Dans l'antiquit, l'Empire romain constitua dj une sorte de fdration
d'tats, mais dans les conditions les plus diverses, variant de la plus
complte sujtion au lien purement nominal. L'organisation d'un ensemble
aussi vaste tait prmature, aux premiers sicles de l're chrtienne.
L'outillage scientifique et industriel ne permettait pas de donner une
circulation vitale suffisante  des nations couvrant  peu prs 5 millions
de kilomtres carrs.

D'ailleurs, pour dfendre son domaine peupl d'environ 100 millions d'mes,
jamais Rome n'eut plus de 300,000 soldats. Mais si elle fut inhabile 
donner au monde un bonheur parfait, elle sut du moins assurer de longues
priodes de paix universelle, elle exera une police suprieure des
nations.

Combien plus aisment aujourd'hui, grce  la rapidit des communications
et  ses puissantes flottes, l'Angleterre sait administrer toutes les
parties de son Empire, le plus vaste, le plus dissmin qui fut jamais!

De nos jours, au centre de l'Europe, un petit tat admirablement civilis,
la Confdration helvtique, nous offre en rduction ce que pourrait tre
un jour en grand la Confdration europenne.

La Suisse met en pratique une maxime de saint tienne, premier roi de
Hongrie, que nous aurions pu placer comme pigraphe en tte de ce livre:
_Unius lingu, uniusque moris regnum imbecille et fragile est_.

Toutefois, il ne saurait s'agir d'un gouvernement fdral suprme exerant
une action non seulement sur les tats qui s'associent, mais sur les
citoyens de chacun d'eux. On arriverait simplement  un systme d'tats
confdrs, conservant le principe de leur souverainet, le droit de se
gouverner par des lois particulires, en s'obligeant uniquement  faire
excuter, dans l'intrieur de leurs limites propres, les rsolutions
gnrales dlibres et adoptes en commun. Nous avons tenu  noter cette
distinction, que nous ritrerons  propos d'une Confdration orientale.

Le plus grand mrite d'une Confdration paneuropenne serait, 
l'imitation de ce qui est en Suisse, de comprendre les lments ethniques
les plus divers et de supprimer ainsi toutes les causes de conflit, en
permettant, par des procds pacifiques, d'indispensables modifications de
frontires; car les projets de confdration ne visant que les intrts
d'une seule race constituent un danger et non une scurit. Cela est vrai
pour le pangermanisme, plus vrai encore pour le panslavisme qui placerait
la Russie  la tte d'un groupement d'tats englobant tout l'est de
l'Europe.

Nous nous sommes content d'baucher ce rve d'une Confdration
europenne. Pour le moment, nous serions heureux de voir se raliser
le projet plus modeste d'une Confdration orientale.

La plupart des crivains qui ont mis l'ide d'une Confdration orientale,
l'ont fait avec l'arrire-pense, sinon avec l'opinion nettement exprime,
qu'une telle union offre dans le prsent les plus grandes difficults de
ralisation[32].

[Note 32: Dans un article paru en janvier 1892 dans la _Revue d'histoire
diplomatique_, sous le titre _la Confdration balkanique_, M. Ed.
Engelhardt, aprs avoir rsum l'historique des rivalits entre les
peuples d'Orient et montr que les transformations accomplies aprs la
guerre de 1877-78 n'ont fait qu'aggraver ces divisions, se borne 
reconnatre que l'esprit d'accommodement et de conciliation dans le
domaine des intrts politiques suppose un degr de civilisation et de
stabilit auquel tous les facteurs de l'Union balkanique ne sont pas
encore parvenus.]

Au premier abord, il semblerait qu'un pacte fdral entre les peuples de
l'Orient europen soit irralisable, les rivalits de race sur lesquelles
nous venons d'insister paraissant creuser entre eux un abme que rien ne
comblerait. Et pourtant, combien de gens senss, parmi les intresss
eux-mmes, lasses de tous les maux qu'entranent ces querelles de races,
ces luttes armes, ces rvolutions et ces contre-rvolutions, essayent de
dterminer un courant nouveau! Est-ce donc impossible?

Mais, en Macdoine mme, les races avaient vcu en bonne harmonie jusqu'au
milieu du sicle dernier, et la cause de leurs msintelligences  t
moins le rveil de la conscience nationale que l'intransigeance du
patriarcat grec. Sans son attitude partiale, le dveloppement de chaque
race dans sa propre langue se ft opr paralllement et et t considr
par les autres comme un phnomne tout naturel. Puis, ces querelles ont
t attises par ceux qui ont intrt  diviser pour rgner; il serait
difficile de dterminer qui, de la Russie ou de l'Autriche, y a eu la plus
grande part.

D'ailleurs, il faut bien envisager la question  un autre point de vue
un peu terre  terre. Il y a actuellement, en Turquie, un proltariat
intellectuel chrtien qui ne peut se caser nulle part. Les jeunes gens
sortis des coles aspirent aux carrires administratives, qui sont
rserves presque exlusivement  l'lment musulman. Les causes avoues
des derniers soulvements ont exist de tout temps; mais ces insurrections
sont surtout l'oeuvre de ceux qui, avec des capacits et une instruction
suprieure, rvent de se faire une place au soleil. Ils trouveraient
immdiatement  utiliser leur autorit et leurs talents, dans un tat
libr du joug ottoman; et par le fait qu'ils seraient pourvus, ils
deviendraient les plus srs gardiens du nouvel ordre de choses.

Les peuples, comme les individus, finissent par se lasser des
interminables querelles. Les plus beaux courages s'usent dans ces luttes
nervantes o l'on risque  chaque moment d'en venir aux mains, souvent
pour un mince intrt. Alors, se reprenant, on se demande si le troisime
larron n'est pas l, prt  profiter de la dispute.

Des peuples chrtiens qui ont tant d'intrts communs, que leur
enchevtrement mme oblige  des rapports journaliers, ne peuvent
s'absorber indfiniment dans la pense de se nuire et de s'anantir.
 l'heure actuelle, les lments turbulents, chauvins, ont encore le
dessus; cela est d aux circonstances, mais non  une inexorable fatalit,
et, la cause cessant, une raction ne saurait tarder  se produire.

Mais la cause pourrait-elle cesser brusquement? Autrement dit, la fin
du rgime turc, laissant aux prises les comptiteurs bulgares, serbes,
albanais, roumains et grecs, et les pires comptiteurs russes et
autrichiens, n'augmenterait-elle pas l'anarchie? Si, sans doute,  dfaut
de l'instrument modrateur que nous prconisons.

C'est prcisment la perspective de cette priode trouble, dont on ne
saurait prvoir la dure, qui a cr le dogme de la Turquie, moindre
mal. Aussi la plupart des crivains qui ont envisag une solution du
problme oriental commencent par proclamer la ncessit du maintien de
l'Empire ottoman comme condition de toute paix balkanique. Ils souhaitent
ensuite platoniquement l'impossible galit des droits de toutes les races
et les non moins chimriques rformes srieuses permettant  tous les
lments ethniques de se dvelopper.

Et ce ne sont certes pas les premiers venus qui font entendre cette note
sceptique ou dcourage.

Dj, en 1860, Saint-Marc-Girardin voulait que l'on plat la Turquie sous
une sorte de tutelle; que l'on y envoyt des corps d'occupation et de
nombreux fonctionnaires europens, sans envisager la possibilit de se
passer de la Turquie[33].

[Note 33: _Mise en tutelle de la Turquie par l'Europe_, in _Revue des
Deux Mondes_ du 1er novembre 1860. Cette ide a t reprise par le comte
Benedetti: _la Question d'Orient_, in _Revue des Deux Mondes_ du 1er
janvier 1897.]

En 1894, l'minent homme d'tat grec Tricoupis avait entrepris un voyage
dans les pays des Balkans et l'on crut qu'il songeait  prparer la
formation d'une ligue balkanique. Mais il dclara par la suite qu'il se
bornait  souhaiter des rformes intrieures dans l'Empire ottoman et,
pour les peuples chrtiens, une re de rconciliation et d'entente sur
les questions d'organisation ecclsiastique et scolaire.

Dans un article que publiait, en 1903, la _Monthly Review_ de Londres,
M. Take Ionesco, ancien ministre roumain, traitant la question des Balkans,
dclare qu'une Confdration balkanique serait pour le moment impossible
 raliser  cause de la trop forte opposition des intrts en prsence.
Il s'empresse d'ailleurs d'ajouter que la fdration ou quelque chose de
ce genre serait l'idal.

M. Take Ionesco a fort bien plaid cette cause dont la ralisation
pourtant lui semble lointaine: Certes, elle seule (la confdration)
pourrait donner  ces tats, chacun trop faible isol, assez de force pour
pouvoir exister par eux-mmes et ne plus tre les satellites accepts avec
plus ou moins de bonne grce par telle ou telle grande puissance. Malgr
les diffrences de race, de caractre, de langue et de moeurs, il y a dans
la communaut du pass et dans l'intrt commun un puissant ciment pour
une fdration future. Probablement, un jour elle se fera.

Dans une prface magistrale au livre de M. Ren Henry, intitul:
_Questions d'Autriche-Hongrie et question d'Orient_, M. Anatole
Leroy-Beaulieu s'exprime ainsi au sujet de la situation balkanique: La
meilleure solution, la seule rationnelle et dfinitive, serait celle que
rclament les peuples de la Pninsule: le Balkan aux peuples balkaniques.
Mais cette solution, la seule conforme au droit moderne, la seule qui
puisse pacifier l'Orient, bien des choses, hlas! peuvent la retarder
longtemps encore. Elle n'a pas seulement contre elle les rsistances de
la Turquie, les dfiances, les jalousies, les combinaisons gostes des
puissances ou la crainte de porter un coup irrparable  ce qui reste
de l'Empire ottoman; elle a contre elle les rivalits et les haines
nationales des peuples mmes qui l'appellent de leurs voeux. D'accord sur
la formule d'mancipation, les tats et les peuples de la Pninsule ne
le sont pas sur la faon de l'appliquer... Une seule chose pourrait leur
apporter la force et leur garantir une pleine indpendance, la fdration
balkanique...

Il est un fait international qui mrite de retenir l'attention: le
principe de l'autonomie base sur les conditions ethniques des peuples
balkaniques a t nonc--pour la premire fois, croyons-nous, au sein
d'un parlement europen--quand, dans son discours du mois de mai dernier
sur la politique extrieure de l'Italie, M. Tittoni, ministre des affaires
trangres du roi Victor-Emmanuel, dclara, ce qui est trs favorable 
notre thse, que ce principe devrait prvaloir, au cas o le _statu quo_
ne pourrait plus tre conserv dans la Pninsule.

Est-il besoin de rpter que ce _statu quo_ n'ayant aucune chance
de produire dans l'avenir des consquences utiles  la paix et  la
prosprit des intresss, le meilleur moyen de parer aux difficults,
ou du moins de les attnuer, serait de poser franchement et immdiatement
les premires bases d'une confdration gnrale des peuples chrtiens
d'Orient?

Que ceux qui, destins  y entrer, jouissent de leur pleine indpendance,
s'y prparent donc! Les autres auraient la perspective de trouver bientt,
avec les bienfaits de la libert, la scurit du lendemain. Que les deux
grandes puissances qui poursuivent un rve goste renoncent  cet effort
strile!

Ce serait l suivre le prcieux exemple donn par l'Angleterre et la
France, qui ont conclu une convention d'arbitrage sur la base de leurs
intrts rciproques. Si cette sincre volont de s'entendre ne s'affirme
pas, ce ne sont pas les notes identiques relatives aux rformes,
prsentes par les ambassadeurs d'Autriche-Hongrie et de Russie, qui
sauraient ventuellement empcher ni les msintelligences, ni les conflits
sanglants.

Tout  l'heure, nous avons demand  la Suisse moins un programme qu'une
simple indication. La Rpublique helvtique est, en effet, une fdration
trop troite, trop centralise, pour que nous la proposions comme un
modle sans retouches. Si nous l'avons mentionne en premire ligne,
c'tait pour dmontrer qu'un accord peut exister, malgr la diversit la
plus absolue des races, des cultes et des langues. Ce cas se prsenterait
pour la Macdoine au mme degr que pour la Suisse, sans qu'il soit plus
impossible, sinon plus difficile, en Macdoine qu'en Suisse, de faire
vivre en bonne intelligence, sous un mme drapeau fdral, des groupements
d'individus de race et de religion diffrentes.

Mais il n'y aurait pas que la Suisse  citer. L'Allemagne et
l'Autriche-Hongrie ne sont-elles pas,  tout prendre, des confdrations,
--trs centralises, il est vrai,--dont la seconde ralise une vritable
mosaque de races, de langues et de religions?

L'union de plusieurs tats en vertu d'un pacte constitue un fait trs
ancien et trs frquent dans l'histoire,--ainsi encore la Sude et la
Norvge.

Il est vident que ce que nous prconisons pour l'Orient europen n'est
pas ce gouvernement strictement fdral que nous dfinissions plus haut
pour dire qu'il ne conviendrait pas aux tats-Unis d'Europe de l'avenir,
mais une simple association,--rptons-nous: un systme d'tats confdrs,
gardant intact le principe de leur souverainet, ainsi que le droit de se
gouverner par des lois particulires, et s'obligeant seulement  faire
excuter dans l'intrieur de leurs limites propres les rsolutions
gnrales dlibres et adoptes en commun.

S'il en tait autrement, nous ne saurions proposer une telle organisation
 des tats souverains comme la Grce, la Bulgarie, la Serbie, le
Montngro, et, on le verra tout  l'heure, la Roumanie. Aucun ne
renoncerait, par exemple,  entretenir des relations diplomatiques avec
les autres nations; aucun ne consentirait  une _diminutio capitis_.

Mais en a-t-il jamais t question?

Pour bien faire comprendre la signification d'une confdration telle que
nous l'entendons, nous ne saurions trouver dans le pass,  dfaut du
prsent, un meilleur exemple que celui de la Confdration germanique,
cre en 1815, et qui, avant 1866, comprenait comme adhrents, en dehors
des princes et des villes libres de l'Allemagne, l'empereur d'Autriche, le
roi de Prusse, le roi de Danemark pour le Holstein et le Luxembourg, et le
roi des Pays-Bas pour le grand-duch de Luxembourg. L'empereur d'Autriche
en tait le protecteur.

Les intrts de la Confdration taient rgls par une Dite sigeant
 Francfort,  laquelle assistaient les plnipotentiaires des tats.
Il y avait des assembles ordinaires et des assembles gnrales; dans
ces dernires, o la majorit valable devait comprendre les deux tiers
des votes, se discutaient les questions relatives aux lois organiques
servant de base  la constitution; on s'y occupait en outre des affaires
religieuses et de l'admission de nouveaux tats.

Les diffrents adhrents s'obligeaient  dfendre l'Allemagne et se
garantissaient mutuellement toutes leurs possessions. Ils conservaient
leur indpendance respective et leur reprsentation diplomatique, avec
toute latitude de conclure des traits et mme des alliances,  la seule
condition de ne pas contracter d'engagements internationaux susceptibles
de porter atteinte  la scurit de la Confdration.

Ce n'est encore qu'une indication, et nous nous garderions bien d'apporter
ici un plan prconu; mais, pour serrer de plus prs la question, nous
dirons qu'une Confdration orientale durable devra reposer sur les bases
les plus larges possibles et, en ralit, constituer plutt une alliance
troite.

 vrai dire, depuis un sicle, le systme fdral perd de son importance
dans certains groupements d'tats qui ont une tendance  resserrer des
liens d'abord lches, pour aboutir  la centralisation,  l'unification
plus ou moins parfaite. Ainsi la Fdration amricaine est devenue l'Union
de 1787; celle de Suisse, l'tat compos de 1848; celle d'Allemagne,
l'Union germanique de 1866, puis l'Empire de 1871. Les coutumes et
intrts particuliers des peuples sont progressivement subordonns au
prestige du pouvoir central qui, en vue des luttes internationales
politiques et conomiques, tend  centraliser toutes les forces pour
donner  son action plus de rapidit et de poids. La Confdration
proprement dite est remplace par l'tat confdr o la politique
trangre appartient  l'tat gnral, tandis que l'administration
intrieure est laisse  l'tat particulier.

C'est pourquoi l'autorit de l'Empire allemand s'augmente avec chaque
loi nouvelle qu'il dicte sur des matires considres auparavant comme
rentrant dans la comptence des tats particuliers.

En Allemagne cependant, comme d'ailleurs dans les tats-Unis de l'Amrique
du Nord et surtout du Brsil, nous avons affaire  des groupements de mme
race, surtout de mme langue,--ce qui ne serait certes pas le cas pour les
peuples entrant dans notre Confdration orientale.

Pour nous rsumer, nous avons personnellement la conviction que, dans un
avenir assez rapproch, non seulement les tats balkaniques tout d'abord,
mais encore plus tard ceux qui composent l'Empire des Habsbourg--o sont
rassembles et enchevtres les races les plus disparates, qui toutes ont
la ferme intention de se sauvegarder et de dvelopper leur nationalit
propre--devront forcment adhrer au principe de la confdration d'tats
dans l'ancienne et large acception du mot. Il s'agira d'viter le
courant centralisateur et de le temprer par le respect du principe des
nationalits. Il conviendra galement de prendre toutes les mesures
ncessaires pour qu'on ne puisse faire  ces confdrations le reproche
d'apporter de la lenteur et du manque d'unit dans leur fonctionnement
organique.




CHAPITRE XII

LE RLE DE L'ITALIE


Ayant examin la question de la Confdration orientale en elle-mme, nous
allons exposer les raisons qui nous paraissent militer en faveur de l'ide
que nous considrons comme essentielle, consistant  confier  l'Italie,
en mme temps que le soin de veiller  l'organisation des contres
affranchies du joug ottoman, la prsidence et la protection de toute la
Confdration orientale.

Les trois nations balkaniques indpendantes, Bulgarie, Serbie et
Montngro, ainsi que la Grce et la Roumanie, ne voudraient jamais se
soumettre  la prsidence de l'une d'elles, pas plus sans doute que cette
prsidence ne serait reconnue sans conteste pat certains des lments des
nouvelles provinces que nous dcoupons dans le domaine europen de la
Turquie.  qui confier, ds lors, l'autorit ncessaire pour grouper
les tats indpendants, pour diriger les premiers pas des provinces
affranchies et pour parler en leur nom collectif dans les complications
europennes possibles?

Et, le jour o les Turcs abandonneront l'Europe,--fait qui se produira
fatalement tt on tard,--qui asseoir  Constantinople, o il conviendrait
le mieux d'tablir alors la capitale de la Confdration, c'est--dire
le sige de la Dite fdrale, comme autrefois Francfort pour la
Confdration germanique?

Parmi les grandes puissances, l'Angleterre et la France sont bien
loignes, outre que la forme rpublicaine de la seconde pourrait
constituer un empchement aux yeux des vieilles monarchies. L'une et
l'autre ont d'ailleurs, pour satisfaire leur ambition, d'immenses domaines
coloniaux  exploiter, et elles devraient, semble-t-il, se contenter de
sauvegarder en Orient leurs grands intrts commerciaux et financiers.

Nations essentiellement libres et prospres, elles pourraient concourir 
la noble mission d'assurer aux peuples orientaux une existence heureuse et
indpendante, en accordant aux tats de la jeune Confdration, surtout
aux provinces nouvellement cres, l'appui financier ncessaire pour leur
consolidation conomique.

Elles pourraient aussi s'intresser  la liquidation turque, en Macdoine
et en Albanie; car si les intrts des dtenteurs de la dette ottomane et
des entrepreneurs de travaux publics en cours ou non solds doivent avant
tout tre sauvegards, il serait quitable d'offrir au sultan et aux
dignitaires ottomans des indemnits pour leurs palais et leurs proprits,
sans regarder  l'origine premire de ces fortunes, qui est videmment la
spoliation. Il y a, d'ailleurs, des rgles tablies pour la transmission
des droits rgaliens.

La Russie serait trop redoutable, si elle arrivait  raliser le rve de
tous les panslavistes, c'est--dire une grande Confdration slave place
sous son protectorat, et  plus forte raison une Confdration lui
subordonnant des lments de races diffrentes.

Le propre du vrai panslaviste consiste  rduire la question d'Orient 
une question purement slave, et  voir dans le tsar de toutes les Russies
le successeur du grand Constantin, le no-empereur chrtien d'Orient
appel  abattre les minarets de Sainte-Sophie.

Or il n'est pas douteux--le mot d'Alexandre III sur le prince de
Montngro, son seul ami, est l pour le prouver--que ce point de vue
ne conviendrait nullement mme aux deux principaux peuples slaves de la
Pninsule, qui veulent bien, jusqu' nouvel ordre, bnficier de l'appui
des Russes, mais qui ne consentiraient jamais  les avoir pour matres.

On a vu comment le tsarisme s'est comport en Bulgarie, lors des dbuts de
la principaut. Au surplus, l'exemple de la Pologne, de la Finlande, des
provinces baltiques et de la Bessarabie n'est vraiment pas encourageant,
et il ne serait pas rationnel, quand il n'existe plus en Europe que deux
monarchies absolues, la Turquie et la Russie, de briser l'une pour confier
 l'autre la tche d'assurer le dveloppement, selon les principes
constitutionnels qu'elle rprouve, des lments librs.

D'ailleurs, le grand Empire du nord s'est taill assez de besogne en
Extrme-Orient. S'il est victorieux du Japon, il mettra longtemps 
rparer ses forces puises par la lutte; s'il est vaincu, il lui manquera
le prestige et l'autorit morale ncessaires pour reprendre avec des
chances de succs ses desseins ambitieux dans l'Orient europen.

L'Autriche-Hongrie serait,  premire vue, moins menaante pour toutes
les races balkaniques en gnral, car,  l'encontre de l'Empire moscovite,
elle ne s'appliquerait pas  absorber et  nationaliser de nouveaux
peuples. Elle a aussi pour elle son administration trs habile, peut-tre
sans gale en Europe.

Mais en admettant que la monarchie des Habsbourg, qui passera bientt par
une crise redoutable, ne vienne pas  se morceler par elle-mme, elle
constitue un assemblage de races trop disparates, elle manque trop de
cohsion pour servir en quelque sorte de soudure  un nouveau groupement
de peuples divers. Et puis sa propagande catholique dans les Balkans,
sa situation particulire vis--vis de la papaut qui ne permet pas 
l'Empereur de rendre,  Rome, les visites du roi d'Italie, sont propres
 exciter les mfiances des chrtiens d'Orient, en immense majorit
orthodoxes et trs attachs  leur rite.

 l'gal de la Russie, l'Allemagne, dj riveraine des mers du nord et que
les pangermanistes rvent de voir matresse absolue de l'Europe centrale,
obtiendrait, par son tablissement sur le Bosphore et les Dardanelles
comme prsidente de la nouvelle Confdration, une prpondrance qui
paratrait intolrable aux autres grandes puissances europennes. Cette
situation faciliterait  l'excs son extension en Asie Mineure, o elle
s'est dj assur, par le chemin de fer de Bagdad et de Bassora, d'normes
avantages conomiques.

Rien, au surplus, n'empcherait l'Allemagne, dont l'activit s'est ouvert
comme champ de pntration la Syrie et l'Assyrie, c'est--dire d'immenses
contres vierges en partie d'une tonnante fertilit, de profiter encore
des larges franchises commerciales que lui concderait la nouvelle
Confdration. Elle pourrait dvelopper ses transactions dans l'Orient
europen, et mme y prtendre au premier rang conomique, grce 
l'activit et  l'intelligence pratique de ses agents. Mais il serait
impossible de la mettre  la tte des peuples confdrs, d'ailleurs
trop loigns de ses frontires. La Russie notamment se sentirait comme
relgue au rang de puissance asiatique, spare du reste de l'Europe par
un rideau germanique continu qui irait du nord au sud de l'Europe, et rien
ne saurait lui faire accepter une pareille perspective.

D'limination en limination, il ne nous reste que l'Italie, qui occupe
une situation exceptionnelle parmi les grandes puissances, se trouvant 
la fois appartenir  la Triple Alliance et entretenir les relations les
plus amicales avec l'Angleterre, et mme, depuis quelque temps, avec la
France, tout en ayant avec la Russie des rapports moins troits sans doute,
mais absolument corrects.

L'Italie semble  tous les gards comme la benjamine, la favorite de
l'Europe. Puissance catholique, elle n'est aucunement imbue d'esprit de
proslytisme papiste ni de sectarisme antireligieux. La croix de Savoie
qui figure au centre de son cusson est un emblme symbolique; propre 
tous les rites chrtiens, elle remplacerait avantageusement, pour les
peuples nouvellement librs, le croissant qui orne l'tendard du
prophte.

Ce royaume, simplement et essentiellement mditerranen, pourrait
actuellement tendre son action sur les peuples de la Confdration et
mme occuper ventuellement un jour Constantinople, sans exciter les
trop justes apprhensions que provoquerait en pareil cas un des Empires
prcits. Il serait mieux en mesure de constituer, sans danger pour la
nationalit des peuples balkaniques, le _lien_ et l'_autorit_ que nous
considrons comme indispensables  la jeune Confdration future.

C'est surtout comme puissance maritime que l'Italie pourrait vraiment
jouer son rle de protectrice vis--vis de la Confdration orientale.

On sait combien les grands tats et mme les nations secondaires font
d'efforts et de sacrifices pour augmenter leurs flottes de guerre, et
l'on peut dire que de nos jours la puissance et la prosprit des peuples
dpend plus encore de leurs forces navales que de leurs armes de terre.

Les tats qui constitueraient la Confdration ont presque tous une grande
tendue de ctes. Or, aucun d'eux n'a de flotte capable de les protger.
Seule la Grce possde quelques petits navires de guerre. Cette force
navale serait absolument insuffisante pour dfendre les ctes de la
Confdration et protger son commerce maritime.

L'Empire ottoman, qui possde cependant une arme de terre encore
redoutable, doit surtout sa faiblesse au manque absolu de navires de
guerre modernes. Chaque fois qu'il s'est lev un diffrend diplomatique
entre la Turquie et quelque autre puissance, il a toujours suffi d'une
dmonstration navale, ou mme d'une simple menace de dmonstration, pour
obliger la Porte  cder immdiatement sur tous les points.

L'Italie possde aujourd'hui une flotte de guerre de tout premier ordre,
non seulement par le nombre, mais aussi et surtout par la puissance de ses
units navales. Cette flotte serait un sr garant aux tats confdrs que
leur littoral et leurs navires de commerce seraient efficacement protgs.

L'Italie est, il faut le rappeler, la seule nation moderne dont le droit
public soit fond sur le principe des nationalits.  la Chambre des
dputs de Rome, au palais Montecitorio, sont inscrits en grandes lettres
d'or les rsultats des plbiscites qui ont constitu le royaume. Mme
les irrdentistes les plus fougueux n'ont jamais port leurs vues que sur
des terres vraiment italiennes par la langue et les moeurs, en soumettant
l'accomplissement de leurs voeux au libre consentement des habitants.
L'Italie n'a pas et ne veut pas d'opprims. Voil dj des garanties
morales.

Un fait nous a frapp. Chaque fois que, parmi les grandes puissances
intresses  surveiller les vnements d'Orient, il s'est produit
une action commune et qu'il s'est agi d'attribuer  l'une d'elles le
commandement ou la prsidence, on a vit de confier ce rle  la Russie
ou  l'Autriche, et l'on a au contraire souvent pens  l'Italie.

C'est ainsi que, pendant la guerre grco-turque, lorsque les amiraux
commandant les escadres europennes runies  l'le de Crte durent nommer
l'un d'eux pour les prsider, c'est tour  tour l'amiral franais et
l'amiral italien qui furent choisis.

De mme, quand on cra une gendarmerie internationale recrute parmi les
grandes puissances, pour maintenir l'ordre en Macdoine, c'est encore un
Italien, le gnral de Georgis, qui fut nomm commandant en chef.

Voyons ce qui prpare historiquement le royaume transalpin au rle
modrateur que nous lui assignons.

Nous voquerons le droit historique avec l'extrme prudence qui nous
a dj guid  propos des peuples des Balkans. Mais, sans insister sur
le temps o l'Empire romain englobait non seulement tous les pays
subdanubiens, mais encore, au nord de l'Ister, la Roumanie qui entre
dans notre systme, jamais l'influence de l'Italie ne cessa d'tre
prpondrante dans ces contres, avant et aprs la conqute ottomane.

Il est bien vident que, depuis les jours o l'empereur Trajan, avec une
merveilleuse prvoyance politique, confiait, ds le deuxime sicle de
l're chrtienne, aux colons de la Dacie, la garde des aigles romaines sur
ce front de bandire de l'Empire, le courant latin s'est maintenu au pied
des Karpathes, puisqu'il a donn naissance  l'tat roumain, dont la
langue, drive du _sermo rusticus_, est si peu pntre d'lments
trangers. Mais un phnomne de mme nature s'est encore produit dans
les Balkans et dans le Pinde.

Laissons les nombreuses dcouvertes pigraphiques qui permettraient encore
de douter de sa continuit: elle est affirme par la conservation, dans
ces deux rgions, de cet lment ethnique  idiome latin qui, sans pouvoir
s'agglomrer en formations compactes au point d'y dominer sans conteste, y
a toujours maintenu le souvenir de Rome et a en quelque sorte empch les
titres de la mtropole de se prescrire dans la Pninsule.

Mais, en dehors de cet lment no-latin fier encore de se nommer romain,
comme disait Pouqueville, de ce million de Roumains du sud dissmins en
Macdoine, en pire et en Thessalie, une partie, peut-tre considrable,
des populations de la Serbie et de la Bulgarie est compose de Latins
plus ou moins slaviss,--ils se reconnaissent du moins  leur type, si
diffrent du type slave. Cela explique avec quelle facilit l'empereur
Joanice a pu runir sous son sceptre les Roumains du sud et les Bulgares,
pour en former cet tat unifi auquel un pape, sans distinguer entre les
deux lments, donnait en quelque sorte des lettres d'indignat. Mais nous
ne voulons pas trop insister sur cette thse, bien que de nombreuses
autorits lui prtent leur appui.

Venise et Gnes recueillirent l'hritage de Rome dans la Mditerrane;
elles crrent les chelles du Levant et poussrent leurs comptoirs sur
les deux rives du bas Danube. L'Albanie et l'pire, vu leur proximit,
entretinrent, pendant le moyen ge, les relations les plus troites avec
les rpubliques italiennes, qui furent la source de leur prosprit[34].
Cette influence, base sur les changes, domina encore dans la Serbie
orientale, en Croatie et en Bosnie.

[Note 34: L'Italie, au point le plus resserr du canal d'Otrante, n'est
spare que par 75 kilomtres de l'pire.]

On peut dire que l'ensemble du commerce de l'Orient tait entre les mains
de Venise, de Gnes, de Pise, de Raguse, qui jouissaient de privilges
exceptionnels. La Valachie et la Moldavie elles-mmes conservaient un
contact direct avec l'antique Mtropole. La relation de Del Chiaro, agent
diplomatique de la Rpublique Srnissime, est instructive  cet gard; il
semblait se trouver chez lui  la cour des vieux Bassaraba, l'ancienne
dynastie des pays roumains.

Les tats italiens entretinrent toujours avec les princes chrtiens
d'Orient des relations qui ne cessrent pas, lorsque, le temps des
croisades pass, les autres nations de l'Europe, absorbes par leurs
bouleversements intrieurs, eurent renonc  s'opposer aux envahissements
des Turcs. Or, la papaut d'une part et de l'autre Venise, o se
concentraient tous les fils de la politique orientale, s'efforcrent, 
diverses reprises, de former entre ces princes une ligue capable d'arrter
le flot des invasions musulmanes. Malgr quelques ententes partielles
et passagres, ces efforts n'arrivrent pas  faire taire les rivalits
entre Hongrois, Polonais, Valaques, Moldaves et Serbes, et c'est grce au
manque d'unit et de cohsion dans leur dfense que la puissance ottomane
russit  s'tablir dans toute la pninsule balkanique, aprs les avoir
individuellement crass sous le poids de ses hordes asiatiques.

La chute de la Hongrie concide avec la dcadence de la Pologne et
l'affaiblissement des principauts valaque et moldave, et cependant l'ide
d'une confdration, seul espoir de salut commun, semblait indique et
revenait souvent  l'esprit des princes chrtiens aux quatorzime et
quinzime sicles. Il y eut mme,  un moment donn, une vritable
coalition d'armes chrtiennes, serbe, bulgare, albanaise et roumaine,
aides d'un dtachement hongrois; malheureusement, cette tentative de
rsistance choua: les chrtiens furent crass par les janissaires  la
grande bataille de Kossovo-polje (champs des merles), le 15 juin 1389,
jour rest comme nfaste dans la mmoire des peuples balkaniques.

La terminologie roumaine a gard, pour les soieries, pour les toffes
de luxe dont se parat la boyarie, les dsignations italiennes  peine
dformes. Et non seulement dans les deux principauts, dont la vassalit
tait quasi nominale, mais dans tous les pays soumis directement 
la Turquie, il fallut beaucoup de temps pour que les hautes classes
adoptassent les amples vtements de coupe asiatique.

Auparavant, les modes taient purement italiennes; les portraits votifs
des anciennes glises nous en conservent la preuve. Quant au peuple,
surtout  la classe rurale, en Roumanie, en Bulgarie, en Serbie, dans tout
l'Orient, son costume n'a pas chang depuis les jours des colons italiques
qui avaient substitu leur blanche tunique de toile ou de laine au sayon
de peau des barbares.

Ne parlons pas des moeurs et des superstitions; cela nous entranerait trop
loin. Un article de la revue folklorique _Mlusine_ tablissait que, pour
les Slaves du sud, les unes et les autres se rapprochent plutt de celles
des pays latins que de celles de la Russie,--tels les prsages, les
sortilges, le denier de Caron, les trois Parques, les lamentations
funraires, les libations de vin et d'huile sur les tombes, etc.

Les traces des colonies italiennes du moyen ge et de la Renaissance se
retrouvent dans tout l'Orient. Pendant des sicles, Venise possda la
Dalmatie; son quai des Esclavons en perptue le souvenir. Elle occupa
aussi Chypre, la Crte, la More, les les Ioniennes.

On peut dire que, jusqu'au commencement du dix-neuvime sicle, Venise fut,
par la splendeur de sa culture et par ses richesses, un foyer de lumire
pour les peuples balkaniques.

Aprs la conqute de Constantinople par les Latins, l'empire byzantin
fut occup par les Vnitiens et les Franais. Le doge de Venise Dandolo
s'intitulait seigneur sur un quart et demi de l'Empire grec. Venise
eut, comme Gnes, son quartier fortifi  Constantinople. Cette dernire
rpublique maritime monopolisa mme le commerce dans la mer Noire, o elle
s'tablit en Crime.

Au commencement du sicle dernier, lorsque les tsars eurent arrach  la
puissance ottomane les territoires actuels de la Russie mridionale, ces
contres virent encore l'immigration de nombreux lments italiens.
Jusqu'en 1870, les noms des rues taient indiqus,  Odessa, en deux
langues, le russe et l'italien.

Partout de vieilles pierres noircies racontent ce pass. Et que de
protectorats italiens sur les ctes de l'Albanie et de l'pire!

Si nous recherchions tous ces points de contact, nous n'en finirions pas.
Le roi de Naples Charles II exera sa domination sur une partie des
contres voisines de l'Adriatique, o il acquit les sympathies de la
population indigne. En 1317, il soumit mme le Ploponse et s'intitula
souverain d'Achae, d'Athnes, d'Albanie et de Vlaquie.

Aucune race,--dit M. Ch. Loiseau[35],--jusqu' la fin du seizime sicle,
n'a essaim avec plus de constance et de succs que l'italienne dans
le bassin mditerranen et dans son annexe l'Adriatique. On retrouve
aujourd'hui encore  Malte, dans les anciens tats barbaresques, dans
le Levant,  Candie, en gypte, sur tout le pourtour de la pninsule
balkanique, non seulement sa langue et des vestiges de son action
civilisatrice, mais une sorte d'empreinte spcifiquement italienne.

[Note 35: Voir _l'quilibre adriatique_, p. 20.]

 Trieste,  Fiume,  Zara,  Spalato, l'activit commerciale est surtout
concentre entre les mains des ngociants et armateurs italiens.

Il existe en Italie, et notamment dans le midi de la Pninsule et en
Sicile, une colonie albano-italienne qui n'a point perdu conscience de son
origine et a organis mme certains comits dont les principaux sont la
_Societa nazionale albanese_ de Rome et le _Comitato nazionale albanese_
de Lungro (Calabres), ainsi que le collge ecclsiastique de _San-Adriano_,
prs de Naples.

En Albanie, o les traces de la civilisation italienne se retrouvent
partout, un dialecte italien servit seul pendant bien longtemps 
introduire l'enseignement religieux et certains lments de culture.

Nous en avons assez dit pour prouver que la tradition n'a jamais t
interrompue. D'ailleurs, l'italien a toujours t et est rest l'idiome
mditerranen par excellence. Son domaine comprend toutes les ctes
orientales de l'Adriatique, la mer Ionienne et la mer ge; c'est la
langue courante de toutes les chelles du Levant, d'un usage trs rpandu
 Constantinople et gnral  Salonique, o la colonie italienne est la
plus nombreuse de toutes.

Dj compris par toutes les populations levantines, ce noble idiome
deviendrait bien vite aussi familier aux pasteurs du Pinde qu'il l'est
aux marins de l'Archipel. Il ne ferait que regagner ce qu'il a perdu, mme
dans les pays slaves du sud; en effet, le latin populaire a t supplant
par le grec en Orient, comme le grec a t lui-mme supplant par le latin
en Moesie, en Illyrie, en Sicile et dans la Grande Grce.

Il existe d'ailleurs, ds  prsent, d'excellentes coles italiennes
en Turquie,  Scutari d'Albanie,  Salonique,  Elbassa,  Vallona, 
Janina, etc. L'Autriche elle-mme,--nous l'avons dj not,--impuissante
 implanter l'allemand, a d se rsigner, sur le terrain mme qu'elle
dispute  l'influence latine,  recourir  la langue italienne pour
les tablissements qu'elle entretient, et notamment dans les coles
catholiques d'Albanie diriges par les jsuites. Un fait non moins
remarquable: le Lloyd autrichien a t oblig d'adopter l'italien pour
ses services maritimes des chelles du Levant et mme du bas Danube.

Entendons-nous bien: de ce que l'Empire romain a autrefois tendu sa
domination effective sur toute la pninsule balkanique, notre dsir secret
n'est nullement de voir l'Italie moderne reprendre  l'avenir ce grand
rle. Il ne s'agit pas de refaire de la Mditerrane un lac latin.

Ce que nous souhaitons, c'est que l'illustre maison de Savoie, relevant le
titre imprial, auquel nulle autre n'a autant de droits, assume l'honneur
et la charge de prsider la Confdration orientale. Il va sans dire
que le chef de la maison de Savoie ne prendrait pas le titre d'empereur
d'Orient, mais d'empereur italien, cela pour mnager les susceptibilits
les plus ombrageuses. La condition, d'ailleurs, n'est nullement
indispensable pour prsider la Confdration orientale; mais l'Italie est
aujourd'hui la seule des grandes puissances monarchiques dont le chef ne
porte pas le titre imprial.

L'empereur italien jouerait, vis--vis de ladite Confdration, le rle
qui incombait jadis  l'empereur d'Autriche vis--vis de la Confdration
germanique dont il tait le prsident et le protecteur.

Une telle solution ne saurait tre dtermine par les qualits
personnelles d'un souverain. Pourtant, il y aurait  considrer que
la priode de dbut serait de beaucoup la plus difficile;  cet gard,
le sentiment du devoir et de l'quit et la droiture prouve qui
caractrisent le roi Victor-Emmanuel constitueraient de srs garants
que la balance serait maintenue gale entre les peuples balkaniques.

Le roi Victor-Emmanuel III--fait qui a son importance--a voyag dans la
pninsule des Balkans et en connat trs bien la situation politique.

Si les Slaves pouvaient craindre _a priori_, de la part du protecteur de
la Confdration, quelque sympathie plus accuse pour les populations
latines, la prsence aux cts du premier empereur italien d'une
souveraine appartenant  l'un des rameaux les plus vivaces de la race
slave du sud, et fille d'un membre de la Confdration qui jouit lui-mme
d'une si haute considration personnelle, serait de nature  calmer toute
apprhension  cet gard.

L'Italie moderne a des finances dsormais prospres et elle prend un grand
essor conomique. Sa puissance d'expansion est la plus forte que l'on
connaisse, si l'on en juge par l'importance de son migration par rapport
au chiffre de sa population. Priv de colonies, le royaume possde un
trop-plein de population qui lui permettrait de dverser, utilement pour
lui, sur la pninsule balkanique, une partie de ces ouvriers sobres et
travailleurs, de ces excellents artisans qui vont peupler actuellement,
de l'autre ct de la plante, le Brsil et la Rpublique Argentine[36].

[Note 36: De tout temps, l'migration italienne eut une force d'expansion
considrable qui dure toujours et qui, de mme qu' l'poque des Csars,
agit dans tout le bassin de la Mditerrane.]

Ces colons italiens combleraient avantageusement, dans certaines des
rgions libres, le vide laiss par la migration invitable de nombreuses
familles musulmanes. Ce phnomne est constant, en effet, partout o la
croix remplace le croissant. On l'a constat autrefois en Crime et en
Grce, plus rcemment en Bosnie et en Herzgovine, en Bulgarie, mme en
Roumanie, pour les Tartares musulmans de la Dobroudja. Les bienfaits de la
meilleure administration possible n'y peuvent rien, tellement l'Islam est
quelque chose de plus qu'une religion, une organisation sociale complte
et aussi peu flexible que possible.

Quant aux populations musulmanes qui prfreraient rester en Albanie et
en Macdoine,--et l'on ferait tout pour y conserver l'lment autochtone
albanais, qui, n'ayant embrass la foi du Prophte que pour des motifs
d'intrt, retournerait plus facilement au christianisme,--elles
continueraient  jouir de tous leurs droits et proprits comme par le
pass, avec la plus entire libert pour l'exercice de leur culte,  la
seule condition de se soumettre, comme les populations chrtiennes, aux
lois et rglements modernes qui seraient mis en application par les
gouverneurs italiens des deux nouvelles provinces.

En un mot, notre voeu consiste uniquement  voir les autorits civiles et
militaires ottomanes faire place, dans ces contres,  des fonctionnaires
chrtiens autochtones, sous la surveillance d'un personnel suprieur
italien dont le rle consisterait surtout  prvenir ou  aplanir les
difficults rsultant des rivalits ventuelles de races dans les
circonscriptions respectives des provinces affranchies.

Un des avantages de l'action italienne dans la Confdration serait de
maintenir entre les petits tats orientaux un quilibre que le trait
de Berlin a certainement eu en vue d'tablir, dans l'intrt de la paix
future, quilibre que l'une des nations balkaniques ne saurait rompre
 son avantage, sans veiller aussitt chez les autres de lgitimes
susceptibilits. La guerre serbo-bulgare n'est-elle pas une preuve que
cette question d'quilibre balkanique peut mme primer la question de
race?

Ayant suffisamment expos les raisons qui nous font craindre que l'action
parallle austro-russe ne soit en dfinitive aussi impuissante que le
classique concert europen, rptons qu'il faut ncessairement aux
rgions mancipes du rgime turc un contrle unique, quitable, effectif.
Sous la surveillance impartiale de l'Italie,  notre avis, et seulement
sous celle-l, tous les peuples balkaniques pourraient se dvelopper
librement et rgler  l'amiable tous les points litigieux qui, par la
prolongation de la situation actuelle, que l'invitable faillite des
rformes viendrait encore compliquer, ne manqueraient pas d'ouvrir de
nouveau la porte aux intrigues trangres.

Dans un volume publi  Milan en 1903 et intitul _la Missione
dell'Italia_, M. J. Novicow souhaitait que l'Italie prt l'initiative
d'une fdration europenne, avec un gouvernement fdral sigeant  Rome,
et qu'elle s'effort de raliser l'ide, attribue au comte Goluchowski,
d'une fusion de la Double avec la Triple Alliance. Une voix qui
s'lverait de Rome, dit M. Novicow, aurait une importance exceptionnelle,
un prestige extraordinaire par l'ampleur que lui donneraient vingt-cinq
sicles de gloire et de grandeur.

Certes, les partisans de la paix et d'un dsarmement tout au moins
partiel seraient heureux de la ralisation d'un si beau rve. Nous sommes
persuads qu'un accueil sympathique ne saurait manquer d'tre rserv 
toute action manant de la couronne italienne dans un but de pacification
et de bonheur des peuples d'Orient.




CHAPITRE XIII

QUESTION D'ORGANISATION


Encore une fois, nous apportons une ide et non un plan minutieusement
dtaill. Il ne peut entrer dans le cadre de ce travail de fixer, pour un
projet aussi singulirement compliqu et qui met en jeu les intrts les
plus divers, tous les points relatifs par exemple aux dmarcations exactes
des frontires dans les nouvelles provinces, au fonctionnement organique
de la Confdration orientale, etc.

Les territoires turcs actuels, qui sont diviss, en Europe, depuis 1869,
en un certain nombre de _vilayets_[37], seraient partags en trois zones:
la premire formerait l'Albanie, avec chef-lieu  Scutari; la seconde
comprendrait la Macdoine, avec chef-lieu  Salonique; la troisime
constituerait la Turquie d'Europe, avec Constantinople et Andrinople.

[Note 37: Administrs par des valis ou gouverneurs gnraux.]

La province ou gouvernement d'Albanie engloberait galement l'pire avec
Janina. Nous aurions mme voulu voir se constituer cette dernire rgion
en province distincte, si nous n'avions tenu tout d'abord  simplifier
les choses et si nous ne savions que l'lment latin, qui s'y trouve en
majorit, entretient, en vertu des affinits de races, les meilleures
relations avec les populations albanaises[38].

[Note 38: En parcourant toute l'histoire des populations roumaines et
albanaises dans ces contres, on ne peut trouver entre elles aucun
antagonisme, aucun conflit de quelque importance.]

La Macdoine et l'Albanie auraient  leur tte des gouverneurs gnraux
italiens, car Rome ne saurait se contenter d'une autorit purement
nominale. D'ailleurs, choisis parmi les citoyens d'autres tats, mme
neutres, ils offriraient peut-tre moins de garanties d'impartialit,
l'Italie ayant tout intrt, dans l'espce,  ne favoriser aucun des
peuples au dtriment des autres.

Le rgime cantonal, avec communes bilingues et trilingues, comme en Suisse,
serait tout indiqu jusqu' nouvel ordre, en attendant que, dans telle
ou telle rgion, par affinits, par migrations, par mariages mixtes ou
accroissement de natalit, l'une des nationalits arrivt peut-tre 
absorber les autres et  leur imprimer pacifiquement son caractre
ethnique et sa langue. Pour le moment, l'italien serait uniformment
employ comme langue officielle  la place du turc. La langue italienne
est admirablement claire et possde une orthographe dbarrasse d'inutiles
complications tymologiques. En ce qui concerne les rapports entre tats
confdrs,  titre de facilit, le franais pourrait tre prfr.

La rforme de l'impt s'y imposerait tout d'abord. La capitation et les
dmes disparatraient le plus tt possible, pour tre remplaces par des
contributions directes et indirectes, avec monopole de l'tat pour les
tabacs, les sels, les poudres et les cartes  jouer. On s'inspirerait en
un mot de l'outillage fiscal des nations les plus civilises, de faon 
asseoir des taxes soit en partie facultatives (impt indirect), soit
proportionnelles aux ressources de chacun (impt direct).

Une caisse rurale devrait fonctionner pour faciliter l'accession  la
proprit des classes rurales slaves tombes dans un servage de fait.
Cette caisse achterait de prfrence les terres des musulmans qui
dsireraient se retirer dans les pays de l'Islam. Les biens des mosques
seraient sculariss et deviendraient proprit des provinces, en change
de quoi un traitement quitable serait fait aux ministres de ce culte.

Provisoirement, les deux provinces n'auraient point de force arme
proprement dite; aussi la taxe d'exonration du service militaire
devrait-elle y tre conserve, mais seulement pour les hommes de vingt
 quarante-cinq ans. La gendarmerie, avec un haut commandement italien,
serait recrute par voie d'engagements volontaires, exclusivement
chrtienne, sauf en Albanie o elle serait mixte.

Le plus grand nombre possible de fonctions--mme judiciaires, sauf les
garanties de capacit--seraient lectives sans distinction de religion et
de nationalit. La plus large libert des cultes et de l'enseignement et
la plus large autonomie communale seraient reconnues.

Une dite ou assemble des tats confdrs serait cre avec la mission
de rgler les diffrends qui pourraient surgir entre ces tats et aussi de
diriger, en ce qui concerne les intrts gnraux de la Confdration, la
politique extrieure vis--vis des puissances trangres. Cette dite se
runirait pour la premire fois  Rome et fixerait par la suite, elle-mme,
son sige, qui pourrait tre Rome ou Salonique.

 ceux qui nous objecteraient que l'on ne peut concevoir une Confdration
orientale sans la ville de Constantinople qui s'impose comme capitale,
nous rpondrons que les divers peuples de la pninsule italique ont bien
su autrefois se runir et se reconstituer en royaume, sous le sceptre
de Victor-Emmanuel II, en tablissant pour commencer leur capitale 
Florence. Ce n'est que plus tard que la possession de Rome est venue
couronner l'oeuvre de l'unit italienne.

En ce qui concerne l'organisation militaire des tats confdrs, rien
ne serait chang  la situation actuelle. Chacun conserverait son arme
individuelle, comme les armes allemande, austro-hongroise et italienne
dans la Triple Alliance.

Les puissances europennes seraient videmment reprsentes par des
dlgus auprs de la dite fdrale, tout en conservant leurs lgations
auprs des souverains confdrs. Leurs intrts de toute nature sont
trop importants, dans ce coin du monde, pour qu'aucun d'eux nglige d'en
assurer la dfense par tous les moyens en son pouvoir, mme si, au dbut,
quelques-uns devaient tre plus ou moins ouvertement hostiles  la
constitution de la Confdration orientale.

Afin de prparer un commencement d'excution pratique,  ct de l'oeuvre
indispensable de la grande diplomatie europenne, devrait s'organiser,
entre les nations d'Orient, un change de vues pralables, un accord
prliminaire  la suite duquel on s'assurerait si le roi d'Italie
consentirait  assumer le rle difficile, mais grandiose, de protecteur
de la nouvelle Confdration.

Les bases de ce groupement pourraient alors tre discutes,  Rome, par
les cinq dlgus des nations chrtiennes appeles  y entrer. Ceux-ci,
avec l'assentiment des grandes puissances,--de toutes autant que possible,
et au moins du plus grand nombre,--prieraient l'Italie de faire en quelque
sorte, en Albanie et en Macdoine, mais avec plus de dsintressement, ce
que l'Autriche-Hongrie a fait en Bosnie et en Herzgovine, c'est--dire
d'y prendre  sa charge la direction civile et militaire, en un mot de
remplacer le rgime turc actuel par une administration moderne, honnte
et impartiale.

Bien qu'tant un pays de montagnes assez pauvre par lui-mme, l'Albanie
aura grand avantage  passer sous une administration europenne. Quant
 la Macdoine, ses campagnes d'une fertilit merveilleuse la rendent
susceptible d'un grand dveloppement conomique.

Voici quelle est,  cet gard, l'opinion de M. Gaston Routier qui fit,
l'anne passe, un voyage d'enqute dans les pays balkaniques[39]:

Il est incontestable que les intrts europens, loin de pricliter ou de
se trouver diminus dans une Macdoine autonome ou rige en principaut
vassale de la Turquie, augmenteraient considrablement en importance sous
tous les rapports. Ce pays,  l'heure actuelle, ruin et dsol, o,
cet hiver, des centaines de milliers d'mes vont mourir de famine, peut
devenir un grenier de l'Europe pour les crales; il contient des mines
trs riches encore ignores ou inexploites... et pour cause; il sera un
consommateur trs srieux des produits des grandes industries europennes;
et si quelques industries locales, favorises par la matire premire
et la main-d'oeuvre, s'y crent et y prosprent, rien n'empche les
capitalistes franais, anglais ou allemands de venir les installer avec
leur argent et d'en retirer les profits.

Ce n'est pas s'aventurer que d'affirmer que les affaires de toutes sortes
que les Europens pourraient faire en Macdoine, si ce pays jouissait d'un
rgime d'ordre et de justice, seraient dix fois plus importantes et plus
rmunratrices que celles qu'ils y font actuellement.

[Note 39: Voir _la Question macdonienne_, Paris, H. Le Soudier, 1903.]

Le jour o les Turcs auraient en face d'eux les cinq tats prcits
unis en confdration et soutenus par l'Italie, nous croyons qu'il leur
serait bien difficile de rsister  la pression exerce par eux et qu'ils
ne risqueraient pas de se jeter dans une guerre, o ils auraient
ncessairement le dessous, pour conserver le gouvernement de deux
provinces qui tendent depuis longtemps  leur chapper et dont la
possession leur cote actuellement tant d'efforts et de soucis.

La Turquie a perdu successivement la plupart de ses possessions
europennes. Il y a quelques annes, n'a-t-elle pas encore abandonn 
la Bulgarie, sans coup frir, la Roumlie Orientale, et ne va-t-elle pas
bientt renoncer  l'le de Crte en faveur de la Grce? Le sultan se
contente de retarder le plus longtemps possible l'mancipation de ses
peuples chrtiens, mais il sait parfaitement qu'aucune force humaine ne
pourra empcher ce rsultat de se produire.

Aujourd'hui, la question de la Macdoine est mre; les populations y sont
fermement dcides  s'affranchir du joug ottoman. Le mouvement pour
l'mancipation a t moins accentu jusqu'ici en Albanie, mais on ne peut
songer  laisser cette contre sous l'autorit turque aprs avoir enlev 
celle-ci la Macdoine, qui la sparerait compltement de l'Albanie.

En persistant  les conserver sous son joug, la Turquie risque de
provoquer un soulvement gnral des populations macdoniennes aides par
les Bulgares, et, une fois la guerre dchane dans la Pninsule, qui peut
en prvoir toutes les consquences?

Une guerre venant  clater actuellement entranerait sans aucun doute
l'intervention, volontaire ou non, d'une ou de plusieurs grandes
puissances, et la Turquie, en ce cas, devrait envisager l'ventualit
pour elle de perdre non seulement le gouvernement de l'Albanie et de la
Macdoine, mais encore, et ds  prsent, sa dernire province d'Europe
avec sa capitale Constantinople.

Il reste d'ailleurs trs peu de vrais Turcs en Europe[40]. Un secret
instinct pousse mme ceux de Constantinople  aller enterrer leurs morts
 Scutari d'Asie, tellement ils s'attendent  tre dpossds un jour.

[Note 40: Nous noterons que l'Empire ottoman ne compte en somme, en
Europe, pour 160,000 kilomtres carrs, qu'un peu plus de 6 millions
d'habitants, parmi lesquels les Turcs sont en infime minorit. Comme
point de comparaison, la Roumanie seule a une population gale, pour un
territoire de 131,000 kilomtres carrs.]

Devant la volont unanime fermement exprime des tats constitus en
confdration et des chrtiens qui gmissent encore sous le joug de
l'Islam, le sultan cderait sans doute et abandonnerait ses droits sur
la Macdoine et l'Albanie.

Supposons donc acquis le succs dans lequel nous avons une invincible foi.
Sans doute, le fonctionnement de la nouvelle Confdration serait dlicat
et compliqu; mais ces inconvnients possibles, appels  diminuer et
peut-tre  disparatre aprs l're laborieuse du dbut, seraient mille
fois prfrables  l'tat d'incertitude du prsent et aux luttes fatales
de l'avenir.

L'intrt des peuples balkaniques leur ordonne de consentir  quelques
sacrifices respectifs pour arriver  une entente durable, plutt que
d'entrevoir perptuellement des menaces de guerre pour chaque portion du
territoire  partager et de faire appel de chaque ct  quelques grandes
puissances rivales qui mettent  leur protection le prix d'un complet
asservissement conomique.

La situation actuelle ne saurait aboutir, aprs des partages d'influence
entre l'Autriche-Hongrie et la Russie, qu' l'installation progressive,
dans la Pninsule, de ces deux puissances, sans parler de l'Allemagne, qui,
en cas de dmembrement de la monarchie des Habsbourg, songerait  prendre
la succession balkanique de son ancienne allie[41].

[Note 41: Une fois en possession de l'Autriche, disent les pangermanistes,
nous redeviendrons les voisins des pays faiblement peupls du Danube et
des Balkans. _Die deutsche Politik der Zukunft_. Deutschvolkischer Verlag
Odin, Munich, 1900.]

Avec une Confdration orientale place hors de la sphre politique de ces
trois puissances, cette mainmise future ne saurait se produire, grce au
lien puissant qui relierait ces peuples  l'Italie. Ils n'auraient rien 
redouter pour leur existence et pour leur avenir.

D'ailleurs, en jetant les bases de la Confdration, les tats appels 
en faire partie pourraient s'accorder mutuellement des avantages ou des
rectifications de frontire.

En jetant un coup d'oeil sur la carte annexe  cet ouvrage, ou pourra se
rendre compte plus clairement des modifications que nous proposons.

Ainsi, le sandjak de Novi-Bazar pourrait tre partag entre la Serbie et
le Montngro, en prenant comme frontire de ces deux pays la rivire Lim.
La Bulgarie se verrait confirmer la possession dfinitive de la Roumlie
Orientale. La Grce annexerait la Crte.

On pourrait aussi confirmer  l'Autriche la possession de la Bosnie et de
l'Herzgovine, qui seraient incorpores  l'empire, et cela pour faciliter
le retrait des troupes qu'elle entretient actuellement,  titre provisoire,
dans le sandjak de Novi-Bazar.




CHAPITRE XIV

ADHSION DE LA ROUMANIE  LA CONFDRATION ORIENTALE


La Roumanie n'est pas,  vrai dire, un tat balkanique, ou plutt elle ne
l'est devenue, pour une infime partie de son territoire, que depuis le
trait de Berlin.

Bien que les Turcs y aient exerc une suzerainet qui a dur trois sicles
et demi, jamais la vie nationale n'a t abolie dans les pays roumains,
comme chez les Grecs, les Serbes et les Bulgares.

Nous citerons  cet gard le passage suivant d'Edgar Quinet: Dans tous
les lieux o les musulmans ont fait une conqute, ils l'ont faite au nom
d'Allah. Or, rien de semblable dans les principauts... Par une exception
clatante, extraordinaire, les Turcs, ds leur entre dans le pays, se
sont interdit le droit d'y btir une seule mosque. Et dans un temps o
les Turcs foulaient aux pieds toutes les conventions, vous admirerez
certainement la bonne foi avec laquelle ils ont respect ce qui tait
fond sur le droit religieux. Un trait peut tre dchir et disparatre;
les diplomates,  force d'arguties, peuvent le contester, les rudits le
rduire  nant. Ici, c'est une religion qui, depuis trois sicles, porte
tmoignage; c'est une religion qui dpose devant le monde entier, et,
comme dans toutes les affaires marques de ce grand sceau, il ne se trouve
ici matire  aucune chichane. De ce ct de l'eau est la terre d'Allah,
de cet autre la terre du Christ. Nulle confusion, nulle ambigut; la mme
borne a t pose par des dieux diffrents.

L'autonomie des deux principauts, complte jusqu'au dix-huitime
sicle, s'est trouve rduite pendant une centaine d'annes, sans
jamais disparatre, par le fait que la Porte nommait alors directement
les princes rgnants, souvent des Grecs du Phanar. C'est pourquoi,
contrairement  la Bulgarie et  la Serbie, la Roumanie a des classes
dirigeantes puissantes; elle est reste un pays de grande proprit et
de traditions.

Toutefois, si diffrente qu'elle soit des autres tats appels  la
composer, la Roumanie a plusieurs motifs d'entrer dans la Confdration
orientale.

Nous avons dit qu'elle fait elle-mme un peu partie de la Pninsule par
son annexe, la Dobroudja,--prcieuse par son port maritime, Constantza. La
Dobroudja, qui est rattache  l'Occident par un magnifique pont jet sur
le Danube, constitue une acquisition  titre onreux, chrement paye par
la perte de la Bessarabie. Les Roumains, victorieux en 1877, mais dus,
abandonns, au trait de Berlin, par la diplomatie europenne, ont d
laisser prendre cette province par les Russes, leurs allis.

La Roumanie eut le tort de cder de mauvaise grce, au lieu de s'entendre
avec le gouvernement des tsars pour obtenir du moins, au sud, autre chose
qu'une frontire dcouverte, c'est--dire la ligne Varna-Roustchouk,
et quelques centaines de millions comme indemnit de guerre. Si son
gouvernement se montra malhabile, il obit au moins  une ide
chevaleresque, se refusant mme  discuter le troc d'une terre roumaine.

 part la considration gographique de la Dobroudja, le royaume de
Roumanie n'a aucune vellit d'agrandissement dans la Pninsule par
l'annexion de territoires qu'habitent des frres de race, mais dont il est
spar par de compactes populations slaves.

Le gouvernement roumain ne saurait cependant se dsintresser du sort des
populations roumaines du sud, dissmines dans toute la Turquie d'Europe,
et plus spcialement en Macdoine et en pire. Reprsentant au moins un
dixime de l'ensemble des Latins d'Orient (environ onze millions au total),
ces populations constituent dans les destines de la race un appoint qui
n'est pas  ngliger, et elles sont d'autant plus chres aux Roumains des
Karpathes que leur fidlit tient du prodige.

Le droit de les aimer et de les protger sans arrire-pense saurait-il
tre contest par les descendants de ceux--Grecs, Bulgares, Albanais--qui
ont reu un asile dans les deux anciennes principauts danubiennes,
pendant les temps d'oppression, qui y ont prpar leurs premires
tentatives d'mancipation politique, qui sont venus tudier dans les
coles de Bucarest et de Jassy?

Les Grecs seraient particulirement ingrats, en oubliant que la gnrosit
des princes et des boyards valaques et moldaves a dot les innombrables
monastres relevant des Lieux Saints dont l'norme revenu a enrichi,
pendant des sicles, les glises d'Orient, et a servi  soutenir les
rvolutions hellniques[42].

[Note 42: Les couvents du mont Athos,  eux seuls, possdaient la plus
grande partie des revenus de cent quatre-vingt-six grands domaines en
Valachie et en Moldavie, et le mont Athos fut le plus grand foyer
d'hellnisme en Macdoine.]

D'ailleurs, pour disputer leurs congnres de Turquie aux propagandes
grecque et slave, les Roumains du royaume se contentent de favoriser le
dveloppement cultural de cet lment fraternel. La Roumanie prtend tre
une mtropole intellectuelle, rien de plus.

Le relvement de la somme inscrite au budget pour les prtres et les
instituteurs, le vote d'un crdit extraordinaire de 600,000 francs pour
construction d'glises et d'coles, la rcente cration d'un consulat
 Janina, tout cela prouve l'intrt que la Roumanie attache  ce
dveloppement cultural. Quant aux manoeuvres du patriarcat et aux
tentatives auxquelles se livre le clerg grec en vue de dnationaliser les
Roumains d'Orient, sous prtexte de ne point laisser porter atteinte aux
traditions et aux intrts de l'orthodoxie, voici les propres paroles du
ministre des affaires trangres de Roumanie, M. Jean Bratiano, dans son
discours de 1904 sur la situation des Roumains de Macdoine:

 l'gard de ces facteurs hostiles, je me bornerai  vous dclarer que
nous ne renoncerons, pour appuyer les efforts lgitimes des Roumains
du Pinde,  aucun des moyens compatibles avec le caractre que revt
l'ensemble de notre politique, que nous voulons conserver intacte de toute
vellit d'agitation et de provocation, mais que nous sommes dcids 
poursuivre avec nergie et persvrance.

Cette politique, commune aux deux grands partis du pays et qui a sa
formule dans le mot de M. Stourdza, actuellement chef du gouvernement: Il
faut que pas un Roumain ne se perde! trouvera sans doute son couronnement
dans la cration, pour les Roumains de Turquie, d'un piscopat comme
en possdent les Grecs, les Bulgares, les Serbes et les catholiques,
--l'glise roumaine, autocphale dans le royaume, ne pouvant avoir, en
Turquie, des droits moindres que les autres glises chrtiennes.

Ni les Roumains du royaume, ni les Roumains du sud ne sauraient envisager
avec indiffrence la perspective de voir le patriarcat de Constantinople
grossir le patrimoine de l'hellnisme de cet lment macdo-roumain, dont
la fidlit  la race latine, malgr les efforts et l'indniable prestige
de la culture hellnique, est vraiment digne d'admiration.

La Roumanie, dans la crainte de voir l'influence bulgare devenir
prdominante au dtriment de la race roumaine, a dfendu jusqu' prsent
et a encore intrt  dfendre, dans l'tat actuel des choses, l'intgrit
de l'Empire ottoman, comme un moindre mal.

La domination turque est moins dangereuse pour les Roumains du sud de la
Pninsule que ne le serait la domination slave. La diffrence de religion
est, en effet, le plus sr garant que l'assimilation de l'lment roumain
 l'lment ottoman ne saurait se produire.

Si au contraire les Bulgares, de mme religion que les Roumains,
arrivaient  s'emparer de la Macdoine, les Roumains du sud finiraient
par se confondre avec les Bulgares et seraient dfinitivement perdus pour
la mre patrie. De plus, la Bulgarie, ainsi agrandie, deviendrait l'tat
le plus puissant des Balkans, et son existence mme serait une menace
perptuelle pour la Roumanie et surtout pour la province roumaine de
Dobroudja, situe sur la rive droite du Danube.

Quelques Roumains ont mis l'opinion que l'intrt de leur pays tait de
maintenir le _statu quo_ en Orient, dans la crainte d'une trop grande
expansion des races slaves dans la Pninsule. Mais le maintien de
l'intgrit de l'Empire ottoman n'aurait plus aucun intrt aux yeux de
ces patriotes roumains, le jour o, grce  une Confdration orientale
place sous le patronage impartial de la couronne italienne, l'existence
et le dveloppement ethnique des Roumains du sud seraient compltement
assurs contre les empitements des autres races.

D'ailleurs le royaume de Roumanie, enclav entre la Russie et
l'Autriche-Hongrie, serait trop isol s'il se formait, au sud du Danube,
une importante Confdration dont il serait exclu et dont il a le droit de
faire partie au titre de la Dobroudja. Disons encore que le mme isolement
atteindrait les Latins du sud, par suite de cette exclusion de leur
mtropole ethnique et intellectuelle qui ferait pencher la balance du ct
des lments slavo-balkaniques, alors tous groups. Dans ces conditions,
l'accession de la Roumanie  la Confdration orientale, avantageuse
d'ailleurs pour tous les autres tats qui la composeraient, s'impose comme
une ncessit. Cette participation lui assurerait, grce  sa politique
probe et modre, une situation importante[43] et plus indpendante, vu que
les liens qui s'tabliraient entre elle, les tats balkaniques et l'Italie,
lui pargneraient la ncessit de s'appuyer sur un groupement politique
quelconque des grandes puissances.

[Note 43: Quant  une fdration ventuelle, personne ne la verrait de
meilleur oeil que la Roumanie, qui forcment y jouerait le rle de _prima
inter pares_. (Take IONESCO, article dj cit de la _Monthly Review_,
1903.)]




CHAPITRE XV

CONSTANTINOPLE


Nous avons cru devoir rserver, dans notre projet de Confdration, la
question de Constantinople. La Turquie ne cderait pas actuellement sa
capitale sans une rsistance dsespre qui ferait hsiter les cabinets
europens devant une solution trop brusque et qui ne s'obtiendrait
vraisemblablement pas sans une large effusion de sang chrtien.

Mais il est difficile de traiter la question d'Orient sans envisager
le rle que sera appele  jouer, dans l'avenir, cette ville qui fut,
d'ailleurs, ds le commencement du moyen ge, la mtropole des peuples
balkaniques.

Dans la Confdration telle que nous la prvoyons actuellement,
Constantinople resterait la capitale de l'Empire ottoman, qui ne
possderait plus en Europe que la province de Thrace.

Combien de temps les Turcs sjourneront-ils encore sur le continent
europen, et sous la pousse de quels vnements l'abandonneront-ils un
jour pour aller s'tablir dfinitivement dans leur Empire d'Asie? Voil ce
qu'il est malais de prdire ds  prsent. Toutefois, il semble vident,
pour qui connat tant soit peu l'histoire d'Orient, que cette ventualit
ne saurait manquer de se produire et que les Turcs sont fatalement
destins  perdre, dans un avenir plus ou moins rapproch, leur dernire
possession europenne.

Le rle de notre Confdration n'est pas de hter ce moment ni de brusquer
la marche des vnements, mais de rsoudre temporairement la question si
aigu de Macdoine et d'enlever au monde l'anxit gnrale que provoque
la solution ventuelle de la grave question de Constantinople. Ds 
prsent, en effet, la marche  suivre, lorsque cet vnement viendra  se
produire, serait toute trace. Elle ne laisserait pas la porte ouverte
aux convoitises des grandes ou des petites puissances et prviendrait une
conflagration gnrale susceptible de bouleverser l'Europe au moment de
l'ouverture de cette succession.

En rservant l'heure  laquelle se produira cette dernire transformation
de l'Orient europen, et pour mieux tablir le rgime qu'il conviendrait
d'appliquer dans l'avenir  Constantinople, aprs le dpart des Turcs, il
serait utile de jeter un coup d'oeil en arrire et de rappeler le rle que
cette capitale a jou jusqu'ici dans l'histoire, au point de vue des races.

L'Empire d'Orient fut une cration de Rome, opre par l'intermdiaire
d'un Illyrien grcis et romanis. Lorsque, en fondant l'Empire romain
d'Orient (330 aprs J.-C.), Constantin eut fait de Byzance sa rsidence
impriale, la ville et les provinces environnantes de la pninsule
balkanique furent romanises tour  tour; la langue latine persista
mme, dans l'administration et le commerce, jusqu'au septime sicle,
c'est--dire jusqu'au rgne de Phocas, o commena le dclin du latinisme,
sous l'influence des empereurs de race grecque ou grcisants, originaires
de la pninsule balkanique.

Car les matres de Byzance, contrairement  l'opinion rpandue,
appartinrent aux races les plus diffrentes de l'Empire, Grecs, Thraces,
Illyriens,--et par Grecs il faut entendre, encore une fois, les races
balkaniques orthodoxes, plus ou moins hellnises, et non les habitants de
l'Hellade.

Certainement, on parle beaucoup le grec  Constantinople, et on le parla
encore davantage avant la conqute ottomane; mais la langue ne suffit pas
pour dterminer le caractre d'une race. D'ailleurs, les anciens Hellnes,
de tout temps peu nombreux, furent dcims  l'poque des guerres
persiques, puis de celles qui marqurent le rgne d'Alexandre le Grand,
et enfin pendant les luttes contre Rome.

Ce qui se passe actuellement, en ce qui concerne la langue grecque,
est bien de nature  nous faire comprendre ce qui se produisit jadis 
cet gard. Combien de Roumains de Turquie, combien d'Albanais, combien de
Bulgares mme ne se font-ils pas encore passer pour des Hellnes, afin
de mnager le patriarcat! Jadis, ce fut en vue de charges  obtenir,
d'influences  exercer.

Mais Byzance affectait essentiellement le caractre cosmopolite qui
signale la Constantinople de nos jours. Les trangers y formaient mme des
groupements spars. Les Vnitiens taient matres de quartiers fortifis;
les Gnois occupaient Pra et Galata.

Les Grecs proprement dits se concentrrent surtout au Phanar, aprs la
conqute turque. Mais si leur lment ne constitue pas  beaucoup prs
une majorit, l'lment turc vritable est, lui aussi, insignifiant dans
le million d'habitants qui peuplent aujourd'hui la cit impriale.
Constantinople a ses quartiers grecs, armniens, juifs, francs, ses colons
asiatiques, ses ngres d'Afrique; ses masses levantines sans caractre
ethnique dtermin, et, parmi les mahomtans, de nombreux descendants de
rengats grecs et albanais devenus fonctionnaires de la Turquie.

C'est  peine si, jusqu' prsent, on a os poser la question de
Constantinople, tellement elle parat embarrassante. On connat le mot
de Napolon qui, lors de ses ngociations avec le tsar Alexandre Ier
pour le partage ventuel de l'Empire ottoman, disait: Celui qui aurait
Constantinople serait le matre du monde. Ce mot a d'ailleurs cess
d'tre vrai depuis le percement du canal de Suez.

Le jour donc o la Turquie deviendrait un empire purement asiatique, il
conviendrait de donner un rgime particulier  Constantinople. En effet,
la position de cette ville, situe aux confins de deux continents et de
deux mers, prsente un intrt international qui peut militer en faveur
d'une neutralisation rigoureuse du Bosphore et des Dardanelles,  l'instar
de l'isthme de Suez.

Peut-tre faudrait-il faire de Constantinople un port franc. Dans tous
les cas, toutes les nations, sans exception, devraient y trouver les
plus larges franchises et liberts commerciales. Une fois la province de
Thrace reconstitue sur les mmes principes que celles de Macdoine et
d'Albanie, Constantinople, libre de la domination turque, s'imposerait
comme capitale politique dfinitive de la Confdration. La Dite fdrale
y serait transfre et le lieutenant imprial italien y transporterait
naturellement sa rsidence. De mme, les reprsentants des puissances
auprs de la Confdration transfreraient leur sige  Constantinople.

Nous n'avons pas la prtention, dans le cadre d'un ouvrage aussi restreint,
de fixer dans ses dtails l'organisation de la Confdration future.
Nous avons seulement voulu l'indiquer dans ses grandes lignes et surtout
nous pensons en rendre la ralisation plus aise en ne prchant pas le
bouleversement immdiat de la Pninsule.

La plupart des auteurs qui ont crit  ce sujet partagent  leur faon
Constantinople et toutes les possessions turques d'Europe entre telles
ou telles puissances, sans tenir compte qu'un tel partage ne pourrait se
faire actuellement sans une guerre sanglante et peut-tre europenne.
C'est ce qui fait que leurs livres sont rests dans le domaine de l'idal.
Notre projet, au contraire, pourrait s'appliquer ds  prsent sans
secousse, et il prparerait ainsi une solution pratique de la question
d'Orient, solution que l'on pourrait obtenir sans qu'il y ait de sang
vers, par l'oeuvre seule du temps et de la diplomatie.




CHAPITRE XVI

CONCLUSIONS


Nous avons assez dit ce qui divise les nationalits soumises au joug de
la Turquie,--et elles sont elles-mmes des causes de division pour les
peuples dj mancips de ce joug dont elles excitent les convoitises.
Mais la communaut de religion et de moeurs, et aussi la communaut de
souffrances dans le prsent et dans le pass, constitueraient quand mme,
avec les mlanges de sang, un puissant ciment pour la cohsion d'une
Confdration orientale.

Pour arriver toutefois  une entente durable, il faudra, nous ne saurions
trop le rpter, que chacun de ces peuples chrtiens sache sacrifier
 l'intrt gnral quelque chose des aspirations d'un idal national
exaspr, et surtout renonce au rve de prdominance absolue dans la
Pninsule,  la reconstitution utopique des empires de Douchan, du tsar
Samuel ou d'Alexandre le Grand.

Sans ces concessions mutuelles et avec des arrire-penses tendant
 changer  son avantage particulier ce qui aurait t tabli dans
l'intrt de tous, il est trop certain que la cohsion de la Confdration
se trouverait singulirement affaiblie et qu'on reverrait bientt de
nouvelles ingrences politiques manant des grandes puissances, de
la tutelle ou de la protection desquelles on viendrait  peine de
s'affranchir.

En interrogeant l'histoire de quelques peuples qui, au nord du Danube,
ont prsent beaucoup d'analogie avec les nationalits balkaniques, la
Pologne, la Hongrie, la Moldavie et la Valachie, nous voyons que, ds la
plus haute antiquit, l'ide d'une troite alliance entre ces peuples a
germ dans l'esprit de plusieurs de leurs souverains.

C'est ainsi que le premier prince de Valachie qui ait jou au quatorzime
sicle un rle europen, Alexandre Bassaraba, conut l'ide d'une alliance
avec ses coreligionnaires slaves de la rive droite du Danube. Il avait
trois filles: il en donna une  Urosch, fils du tsar serbe tienne Douchan;
une autre  Straschimir, empereur bulgare de Vidin, et la troisime 
Vucashin, alors prince fodal en Macdoine et plus tard roi de Serbie[44].

[Note 44: Autrefois, les souverains chrtiens d'Orient taient parfois
indiffremment, et suivant les poques, les chroniques ou les pomes
nationaux, qualifis de tsars, rois, empereurs, vovodes ou princes.]

De cette faon, les dynasties serbe, roumaine et bulgare ne formrent,
grce  ces alliances, qu'une seule famille; les Slaves du sud considrent
encore les fils et petits-fils d'Alexandre Bassaraba comme s'ils eussent
t des hros nationaux serbes ou bulgares, et les clbrent comme tels
dans leurs ballades et dans leurs chants nationaux.

La Pologne, la Hongrie, la Valachie et la Moldavie ont glorieusement
dfendu, pendant quatre sicles, la civilisation europenne contre les
Tartares et les Turcs. Si les princes de ces quatre tats qui, sous la
pression des circonstances, s'unirent parfois par d'phmres traits,
mais qui plus souvent se combattirent, avaient, au lieu de suivre une
politique goste, form une ligue chrtienne, la Hongrie n'aurait pas
subi, pour un temps donn, la conqute ottomane, la Moldavie et la
Valachie auraient vit la suzerainet de la Porte, et la Pologne vivrait
certainement comme tat pleinement indpendant.

Mieux vaut donc une troite alliance des peuples balkaniques entre eux et
avec l'Italie, que leur annexion fatale  l'un des empires austro-hongrois
ou russe. Qu'ils se pntrent enfin de cette vrit!

En s'opposant au dveloppement de toutes les races qui peuplent la
Macdoine, deux tats, la Bulgarie et la Grce, plus suspects de froideur
envers notre ide, ne feraient que le jeu de l'Autriche, car cette
puissance, la plus immdiatement menaante, vu l'affaiblissement actuel
de la Russie, a derrire elle l'impulsion pangermaniste.

Les haines de races doivent disparatre comme les haines de religion,
rejetes au second plan par les proccupations des rformes sociales et du
bien-tre des peuples.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, nous estimons que le systme des
groupements fdraux, bass sur le respect de l'individualit de chaque
peuple adhrent, va prvaloir  l'avenir,  commencer par les rgions o
la multiplicit de races ne peut faire esprer l'tablissement durable
d'un grand tat homogne.

Nous prvoyons le triomphe du principe fdratif en Autriche-Hongrie. Il
constituerait la meilleure chance de se maintenir pour la dynastie des
Habsbourg, qui sera d'ailleurs fatalement oblige, par la pousse des
Slaves et des Roumains de la monarchie,  renoncer  l'actuel compromis
austro-hongrois.

L'unit nationale absolue, avec sa tendance fatale  l'extension par
l'absorption des tats faibles, cessera de prdominer. Dj mme, on
n'ose plus la conqute brutale, malgr la folie des armements. Quant aux
peuples fdrs, ils ne seront plus obligs de ruiner leurs finances
et d'immobiliser dans les casernes leur jeunesse travailleuse pour se
dfendre contre leurs voisins, et ils n'auront pas besoin de rendre l'tat
adquat  la nationalit en englobant tous les individus de mme race,
du moment que la fdration leur garantira  tous une gale libert dans
leurs frontires respectives.

La Turquie a un avenir en Asie; elle n'a mme d'avenir que l. Dj ses
provinces europennes reprsentent un poids mort qu'elle trane sans
profit et sans gloire, qui puise ses dernires forces, lesquelles,
libres,--car ce serait une dlivrance mme pour l'Empire ottoman qu'une
solution radicale de la question d'Orient,--trouveraient  s'exercer
lgitimement dans cette Asie qui est le berceau de l'Islamisme.

L'humanit procde par tapes, chaque nouvelle gnration reprenant
la marche en avant quand la prcdente a fait halte dans la mort.
Une Confdration orientale serait une de ces tapes--et combien
dcisive!--vers le progrs et l'apaisement. La Confdration des peuples
de l'Autriche-Hongrie en formerait une seconde; c'est ainsi que l'on
arriverait un jour  la constitution des tats-Unis d'Europe, qui seule
donnera le signal du dsarmement gnral et comblera ce voeu lgitime de
l'humanit civilise: la paix universelle.

Les peuples balkaniques, sous la prsidence de l'Italie, auraient la
gloire d'avoir pris l'initiative de ce mouvement, prouvant au monde qu'ils
ont su comprendre, avant les plus grands pays, la nature des phnomnes
sociaux  venir.




BIBLIOGRAPHIE

PRINCIPAUX OUVRAGES CONSULTS



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_Mmoire prsent par les dlgus valaques d'pire et de
Thessalie aux ambassadeurs  Constantinople_. Pra, 8 juin 1881.




TABLE DES MATIRES


AVANT-PROPOS.

CHAP. Ier. Coup d'oeil sur la situation de l'Empire ottoman;
           Rivalits internationales;
           Impuissance de la Turquie;
           Obstacles  l'application des rformes.

--II. Les Roumis considrs dans leur ensemble.

--III. Les Bulgares.

--IV. Les Roumains du sud.

--V. Les Serbes.

--VI. Les Albanais.

--VII. Les Grecs.

--VIII. Les Montngrins.

--IX. Que faire?

--X. Quelques opinions sur la Question d'Orient.

--XI. La Confdration orientale.

--XII. Le rle de l'Italie.

--XIII. Question d'organisation.

--XIV. Adhsion de la Roumanie  la Confdration orientale.

--XV. Constantinople.

--XVI. Conclusions.

BIBLIOGRAPHIE.




CARTE DE LA CONFDRATION ORIENTALE PROJETE


Notre carte gographique indique les modifications que nous proposons
d'apporter  la situation actuelle de la pninsule balkanique. Nous
n'avons pas cherch  donner une carte plus ou moins complte de ces
rgions. Notre but est simplement d'aider  la comprhension des passages
topographiques contenus dans le texte de notre travail et de montrer la
configuration gnrale de la Confdration, ainsi que certaines lignes de
chemin de fer qui l'intresseraient au premier chef.

Les seules modifications territoriales proposes ds  prsent au profit
de quatre tats chrtiens sont l'annexion dfinitive de la Roumlie
Orientale  la Bulgarie, celle de l'le de Crte  la Grce et le
partage de l'ancien sandjak de Novibazar--actuellement occup par
l'Autriche-Hongrie en vertu du trait de Berlin--entre la Serbie et le
Montngro. L'Europe, en effet, n'aurait plus intrt  faire surveiller
par la monarchie dualiste, dans le but ventuel du maintien de l'ordre,
des rgions dont la Confdration orientale assurerait la pacification et
le dveloppement progressif.

Si nous n'avons pas trac la ligne frontire entre l'Albanie (avec l'pire)
et la Macdoine, c'est qu'il vaut mieux, selon nous, laisser  la future
Confdration le soin de dlimiter elle-mme les territoires de ces deux
provinces. tant donn, d'ailleurs, le rgime cantonal qui devrait y
fonctionner de prfrence, cette dlimitation ne prsente qu'une
importance secondaire.

[Illustration: PROJET DE CONFDRATION ORIENTALE PAR UN LATIN, 1904]

       *       *       *       *       *

PARIS, TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie, Rue Garancire, 8.

       *       *       *       *       *





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solution de la Question d'Orient (1905), by Un Latin

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