The Project Gutenberg EBook of La confession d'un abb, by Louis Ulbach

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Title: La confession d'un abb

Author: Louis Ulbach

Release Date: January 31, 2006 [EBook #17643]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONFESSION D'UN ABB ***




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                          LA CONFESSION D'UN ABB

                                    PAR

                               LOUIS ULBACH

                            TROISIME DITION

                       CALMANN LVY, DITEUR, PARIS

                                   1883

       *       *       *       *       *


PROLOGUE




I


M. le garde des sceaux donnait son premier dner, un dner
d'installation.

Il tait nomm depuis huit jours; il ne pouvait pas savoir pour combien
de jours; aussi, en homme prudent, rompu aux habitudes officielles,
ayant t dj cinq fois appel au ministre et cinq fois oblig d'en
sortir, s'tait-il ht de lancer ses invitations.

Il savait que le premier fonctionnaire  faire fonctionner, dans une
administration o l'inamovibilit est un principe, c'est celui qui est
plus inamovible que tous les juges du monde, le cuisinier.

Les autres grands fonctionnaires, convoqus pour rendre hommage 
celui-l, s'taient promis d'tre exacts.

M. le ministre tait vieux. Son estomac, rest puritain et n'ayant
jamais vari dans les hasards d'une vie politique qui comptait cinquante
ans d'opposition, entrecoups de ministres, sous trois rgimes
diffrents, restait fidle  l'habitude de six heures.

La seule concession que le progrs et arrache  cet estomac farouche,
depuis la Rpublique, c'tait d'ajouter une demi-heure de rpit 
l'heure sacramentelle. Mais, jamais, chez M. le garde des sceaux, on ne
prolongeait l'opportunisme jusqu' sept heures. Le prsident de la
Chambre des dputs, les jours de dner  la place Vendme qui pouvaient
concider avec des jours de grande discussion parlementaire,
s'arrangeait toujours pour que les ministres fussent libres vers six
heures, et, la plupart du temps, faisait remettre la suite de la
discussion au lendemain.

On comprend donc qu'avec un chef hirarchique si ponctuel, le
sous-secrtaire d'tat au ministre de la justice, M. Barbier, et pris
la prcaution d'tre en cravate blanche et en habit noir, ds cinq
heures, et achevt, dans cette toilette qui est la livre galitaire des
hommes du monde et de leurs matres d'htel, la lecture des dossiers ou
l'expdition des quelques affaires que M. le ministre lui avait laiss 
terminer.

Il tait plus de six heures, prs de six heures un quart.

M. Barbier qui avait pris, par superstition, pour aimanter son ambition,
la place de son ministre, devant le beau bureau, incrust de bois
varis, qui a appartenu, dit-on,  Louis XVI, dans le grand cabinet du
rez-de-chausse, mit en quilibre les paperasses reprsentant les
sollicitations des magistrats, les rapports des procureurs gnraux, les
suppliques des condamns, poussa un soupir pour refouler la nue confuse
de toutes ces exhalaisons de consciences chauffes par le dsir
d'avancement ou de libration, recula son fauteuil, se frotta les mains,
comme si elles avaient pris de la poussire en feuilletant ces
confidences, se leva, se regarda dans la glace, rectifia le noeud de sa
cravate, et se dit:

--Je crois qu'il est temps de monter!

M. le sous-secrtaire d'tat tait jeune, presque nouveau venu  Paris,
o son dpartement l'avait envoy comme dput depuis moins d'un an, et
l'ide de _monter_ tait,  propos de toutes choses, son ide fixe.

Il sortit, en chantonnant, du cabinet solennel, traversa le grand salon
d'attente o les portraits en pied de quelques chanceliers clbres
intimident les solliciteurs nafs, et entra sans prcaution dans le
grand vestibule ferm o se tiennent les huissiers, ne prvoyant pas
qu'il dt,  cette heure-l, se heurter  des qumandeurs d'audience.

Mais, prcisment, l'huissier en chef, celui qui n'tait pas oblig
d'aller servir  table, et qui, par formalisme, restait seul, le
dernier,  son poste, attendant le dpart du sous-secrtaire d'tat,
paraissait en train d'conduire, difficilement un vieillard, fort
convenablement vtu, qui n'avait pas de lettre d'audience et qui
voulait, disait-il, parler  M. le ministre, ou  son secrtaire.

M. Barbier, avec la ptulance et l'imprudence d'un nophyte, peut-tre
avec la tentation orgueilleuse de jeter en passant un rayon de sa jeune
gloire sur cet importun, s'arrta, se raidit et, d'un ton haut, qu'il
avait rapport d'un parquet de province:

--Qu'est-ce? demanda-t-il.

L'huissier, soulag de ce renfort, ou bien dpit de l'intervention de
M. Barbier, quand il avait rpt lui mme  satit qu'il n'y avait
personne au cabinet de M. le garde des sceaux, ou bien encore, enchant
comme un vieil employ, de faire pice et d'enseigner son rle  un
dbutant fonctionnaire, sans rpondre  la question de celui-ci, se
recula et dit  l'homme qu'il poussait vers la porte:

--Tenez! voil M. le sous-secrtaire d'tat. Parlez-lui.

L'homme se retourna, s'avana, et, saluant avec une humilit sans
bassesse:

--Pourrais-je, monsieur, vous entretenir quelques instants?

--Ce n'est plus l'heure des audiences!

--Je le sais. Mais croyez, monsieur, qu'il faut un motif bien
puissant...

--Revenez demain!

--Je ne reviendrai, monsieur, que si, aprs m'avoir cout pendant cinq
minutes, vous pensez avoir besoin de m'entendre de nouveau.

Il y avait dans la faon de parler de cet inconnu, plus que dans ses
paroles, une douceur et une fermet, une politesse et une sorte de
hardiesse, une supplication involontaire de mendiant et une raideur
d'homme incapable de mendier, qui saisirent M. Barbier.

Son premier zle n'tait pas encore mouss. Il pouvait donner ou perdre
cinq minutes. Comme il tait en apptit, il eut celui d'un mystre 
dguster avant le dner.

L'lan mme avec lequel il partait pour monter dner, le disposait aux
imprudences du coeur et de la curiosit.

Il fit un geste de rsignation, rouvrit la porte,  peine ferme
derrire lui, et, d'un mouvement de la tte, invitant l'tranger  le
suivre:

--Entrez, monsieur, lui dit-il vivement.

L'huissier maintint le battant de la porte, pendant que l'homme passait,
suivant le sous-secrtaire d'tat, et revint ensuite, avec un sourire,
reprendre sa place devant le bureau de l'antichambre, qui est l'ancien
bureau des gardes des sceaux, dtrn, depuis M. mile Ollivier, je
crois, par le bureau de Louis XVI.

Le sourire que l'huissier laissait tomber sur sa chane semblait dire de
M. Barbier.

--S'il est encore ici dans trois mois, il ne m'exposera plus  me
dmentir. Il ne retiendra plus les gens que je renvoie. C'est jeune! a
manque d'exprience!

Pendant que ce monologue muet s'largissait dans le sourire de
l'huissier expriment, le jeune sous-secrtaire d'tat introduisait, en
passant le premier, le visiteur inconnu jusque dans le cabinet du
ministre. L, au lieu de prendre place devant le bureau, il attira
l'tranger dans l'embrasure d'une des portes-fentres donnant sur le
jardin de l'htel, n'offrant pas, ni ne prenant pas de sige, pour bien
faire comprendre qu'il n'avait tout juste que cinq minutes  donner,
profitant du jour qui baissait pour regarder et dvisager son
interlocuteur.

--C'est quelque juge de paix destitu ou quelque magistrat mcontent,
pensait-il, aprs un regard rapide et prsomptueux.

Il se htait de conclure, pour n'tre pas embarrass par l'examen de ce
personnage grave et intimidant.

L'homme paraissait avoir environ soixante ans. Il tait grand; se
votait par moments, par habitude de saluer ou de se recueillir; puis,
se redressait avec lenteur, non par fiert, mais par indpendance. Ses
cheveux grisonnaient et s'espaaient, sur un front large, bien model.
Ses yeux, d'un bleu profond, paraissaient endormir une flamme, bien
contenue sous des arcades avances. La pleur du teint mat dnonait une
souffrance chronique, victorieuse, que tout pourtant voulait dompter,
dans cette physionomie si mle dans sa douceur. Sa lvre, un peu forte,
mais d'un dessin correct, tait accoutume au sourire, comme au symbole
silencieux de la douleur. Le menton soigneusement ras, un peu
prominent, trahissait une volont solide; on devinait un homme
peut-tre foudroy au dedans, mais bravant encore la foudre.

Le costume tait svre, sans recherche. Il consistait en une redingote
longue, boutonne, devenue un peu large pour le corps qui, tout robuste
qu'il tait, avait certainement maigri. Une cravate noire  pans
retombants et retenus, dans un gilet haut, par une simple pingle, ne
laissait voir, dans tout ce costume sombre, au-dessous de cette
blancheur panouie du visage, qu'un liser de linge blanc autour du cou.
Les mains dgantes, mais dont l'une tenait les gants serrs et
allongs, taient fort belles, sans anneau. Tout, dans cet homme, tait
grave, harmonieux, simple et peu commun. On pouvait se livrer, sur son
tat ancien ou actuel, dans le monde,  plusieurs hypothses; mais le
caractre profondment, absolument humain, tait celui qui s'offrait
tout d'abord  l'observateur.

M. Barbier n'avait pas le temps d'observer. En subissant le charme, il
le justifiait par la similitude des professions. Il avait une hte nave
d'entendre encore la voix, sonore et juste, qui lui avait mis dans
l'oreille, ds les premiers mots, comme l'cho d'un prtoire.

--Parlez, monsieur, dit-il avec dignit.

L'inconnu hsita, eut un gonflement de la poitrine, qu'il apaisa sous sa
main, et rpondit enfin:

--Excusez-moi, monsieur. J'ai tant dsir cet entretien, que je ne
pensais plus  la difficult de le commencer. Je voudrais, avant tout,
vous inspirer de la confiance.

M. Barbier que cette diction, savante jusque dans son effusion sincre,
prdisposait de mieux en mieux, eut un mouvement de la tte et fit un
geste de la main qui exprimait une intention formelle de respect ou au
moins de dfrence, en tout cas, une exhortation courtoise.

L'inconnu s'inclina, et lentement, avec cette coquetterie que les
suppliants mettent dans une caresse qui leur est permise, en modulant la
phrase:

--Je vous remercie.

Il se redressa, et on et dit qu'il avait puis du sang dans son coeur
pour le faire remonter  ses joues, qui se colorrent, comme du reflet
d'un crpuscule invisible au dehors. Le jour gris-cendr venant du
jardin rendait cette rougeur plus clatante.

Elle dura peu. L'homme voulait redevenir froid. Il passa sa main blanche
sur son front, sur ses joues, et les glaa, puis la promenant sur sa
bouche, il rendit  celle-ci sa souplesse; alors, droit, regardant bien
en face le sous-secrtaire d'tat:

--Monsieur, lui dit-il, je viens vous dnoncer un crime!

M. Barbier tressaillit, se recula, heurta de son paule la vitre de la
grande fentre, et presque effar, balbutia:

--Un crime! Cela ne me regarde pas.

--Comment! ne reprsentez-vous pas la justice?

--Oui, celle qui nomme les magistrats. Vous auriez plus tt fait de vous
adresser au parquet,  la prfecture de police, ou simplement au
commissaire de votre quartier. Moi, je ne pourrais que transmettre des
instructions.

--Cela serait bien, si le crime tait consomm...

--Quoi! il n'est pas commis?

--Non.

--Alors, ce n'est qu'une supposition de votre part?

--Dites: la certitude qu'il se commettra!

M. Barbier abasourdi de l'tranget de cette confidence, eut, un
sourire, et croyant se soustraire au charme qui le taquinait, demanda
d'une voix qui s'aiguisait:

--Ce crime est-il imminent?

--Dans trois semaines, il sera sans remde.

--Dans trois semaines! Alors, il n'y a pas une urgence absolue...

Le sous-secrtaire d'tat tait maintenant moins curieux que
dsappoint.

Cette moquerie suprieure, qui entre pour beaucoup dans la vocation des
hommes d'tat, s'agitait en lui. Il voulait se venger d'une motion
surprise, malavise; il commenait  croire qu'il avait eu affaire  un
maniaque.

Mais la raillerie naissante s'teignit sous le rayon qui partit des
grands yeux bleus de l'inconnu. Les cheveux du vieillard, qui pencha la
tte et qui la mit sous le jour tombant, parurent blanchir davantage.

Avec une douceur indulgente et souveraine, il dit:

--Vous me prenez pour un fou, n'est-ce pas? Oh! je le comprends! C'tait
ma crainte, la raison de mon embarras. J'espre pourtant que, quand vous
m'aurez entendu, vous ne verrez plus en moi qu'un homme trs malheureux,
qui a besoin de se confier  des coeurs honntes... J'avais, en me
prsentant ici, l'ambition de parvenir directement au ministre. C'est un
vieillard, comme moi, plus g que moi, un pre de famille. Si vous
voulez obtenir qu'il m'coute!...

Ce fut au tour du sous-secrtaire d'tat  rougir. Cet tranger lui
donnait une leon. Il repartit trs poliment:

--M. le ministre ne pourrait vous recevoir, ni ce soir, ni demain; je
suis prt  vous couter.

--C'est que... vous n'aviez que cinq minutes  m'accorder, et en voil
une ou deux...

--De perdues? voulez-vous dire, interrompit courtoisement M. Barbier. Si
vous le pouvez et si vous le voulez, monsieur, si l'affaire trs grave,
 ce qu'il parat, dont vous avez  m'entretenir, ne doit pas s'aggraver
pour un retard de quelques heures, je me tiendrai demain, pendant toute
la matine,  votre disposition. Ce soir, il est vrai, je suis un peu
press... Cependant si vous voulez me dire sommairement ce dont il
s'agit...

--Sommairement!

Ce mot avait presque bless le vieillard. Il eut un sourire qui ne
voilait rien de sa tristesse.

--Sommairement! rpta-t-il, ce serait m'exposer encore au soupon de
folie. Je tiens  vous persuader que j'ai toute ma raison. Mais, pour me
croire, il faut entendre des explications qui ne peuvent tre sommaires.
Vous le savez, monsieur, quand on porte longtemps en soi une ide, on
l'a roule si souvent qu'on l'a resserre, qu'on en a fait une balle; on
la croit irrsistible. Mais le jour de frapper, on s'aperoit que le
plomb gagne  s'mietter. Il ne s'agit plus de trouer la conviction, il
faut l'envelopper, la pntrer.

L'inconnu s'arrta, comme scandalis de l'image dont il se servait,
honteux de sa rhtorique, un reste de vieille habitude oratoire que
l'motion ravivait.

Il craignit de gter l'opinion favorable qu'il voyait natre malgr
tout, et alors, simplement, avec une bonhomie d'homme suprieur, en mme
temps qu'avec une aisance d'homme du monde, il dit au sous-secrtaire
d'tat:

--Vous l'avez trs justement remarqu, monsieur; s'il ne s'agissait que
d'un crime vulgaire, banal, bien qu'il n'y ait encore que le flagrant
dlit de la prmditation et que l'acte infme ne soit pas accompli, je
devrais m'adresser au parquet,  la police, au commissaire, aux
gendarmes; mais ce crime est d'une nature si spciale, les coupables
sont d'un rang qui les met si srement au-dessus des intimidations
ordinaires, que j'ai besoin d'un secours, dlicat autant que
tout-puissant... que je m'adresse  la justice, en dehors des juges qui
punissent les crimes bien avrs, palpables, mais qui ne les empchent
pas, et qui, d'ailleurs, ne punissent pas toujours.

--Vous excitez ma curiosit! ne put s'empcher d'avouer le
sous-secrtaire d'tat.

--C'est un augure que j'emporte. Puisse-t-il me valoir votre piti!

--Pour vous, monsieur?

--Oh! moi, il ne faut pas me plaindre. Ce n'est pas pour moi que je suis
ici. Je ne peux plus tre ni sauv, ni perdu. J'ai ma croix; je la
porte, et je veux la porter seul. C'est pour un tre innocent, que j'ai
recours  vous.

La voix du vieillard, toujours basse, sonore, s'tait mouille d'une
larme cache.

Il leva les yeux au plafond, et avant que M. Barbier, intimid, attir
de plus en plus par le charme de ce dsespoir austre, ft intervenu de
nouveau, l'homme continua avec une politesse extrme:

--Je vous suis profondment reconnaissant, monsieur, de l'audience que
vous m'accordez pour demain;  quelle heure?

--Je suis  mon bureau  dix heures.

--A dix heures, soit.

L'inconnu saluait pour se retirer.

--Vous donnerez votre nom  l'huissier, dit M. Barbier, sans trop de
malice, avertissant ce visiteur qu'il ne s'tait pas nomm.

--Mon nom!

Le vieillard s'arrta, surpris, fit un lger mouvement en arrire; mais
reprenant aussitt son attitude digne et simple:

--C'est juste!... Mon nom vous ne l'avez pas; voici ma carte.

Dans l'obscurit croissante du cabinet, le sous-secrtaire d'tat prit
la carte et la glissa dans une des poches de son gilet; puis,
respectueusement, il reconduisit, comme il et reconduit un procureur
gnral, ou un conseiller  la cour de cassation, cet tranger qu'on
n'avait pas voulu introduire.

En traversant le grand salon d'attente, sans doute un peu confus d'tre
escort, l'tranger jeta un regard aux portraits des chanceliers, dont
l'hermine se distinguait dans le crpuscule d'une soire de mars, et
parut les saluer, en les invoquant. On et dit qu'il les connaissait de
vue.

La politesse de M. Barbier n'tait pas due tout entire  la
fascination. Instinctivement, le sous-secrtaire d'tat voulait
reprendre sur l'huissier la supriorit que celui-ci avait prtendu
s'attribuer en renvoyant un importun, et, dans le vestibule, saluant une
dernire fois l'inconnu:

--C'est convenu;  dix heures; je vous attendrai. On vous indiquera mon
bureau.

--Je le connais, dit l'homme mystrieux, en rpondant au salut et en
sortant.

L'huissier tenait ouverte la porte extrieure.

Il se crut oblig de saluer plus bas que ne l'avait fait M. Barbier, ce
solliciteur soudainement rhabilit et transfigur, qui connaissait les
tres du ministre, qui tait venu souvent sans doute, autrefois, au bon
temps, quand les huissiers taient considrs et habills plus souvent 
neuf,  l'poque des belles livres, sous l'empire.




II


Le sous-secrtaire d'tat fit son entre dans le salon de M. le garde
des sceaux, au moment o celui-ci regardait sa pendule, les sourcils
froncs, et o la pendule sonnait la demie.

Le ministre salua d'un hochement de tte son jeune collaborateur; mais
ne lui fit, ni compliment d'arriver  l'heure exacte, ni reproche
d'avoir failli se faire attendre. Cette ponctualit tait d'un zle
suffisant.

Les dners ministriels, surtout quand ils sont nombreux, paraissent les
repas de corps des croque-morts de l'esprit. On y clbre l'enterrement
du dfunt, mais sans que rien le rappelle.

Les dimensions de la table, la diversit et l'importance des convives,
la peur d'tre pris au mot, quand on n'est pas sr d'en dire plus d'un
par quart d'heure, la prsence des domestiques, qui peuvent comparer les
ministres en exercice aux ministres passs, et souvent dnoncer 
ceux-ci les prtentions de ceux-l, l'embarras d'une argenterie
d'apparat, entremle de fleurs traditionnelles et qui isole les
vis--vis, plus encore que la distance, tout paralyse la conversation
gnrale et ne permet, tout au plus, que les dialogues entre voisins.

Le sous-secrtaire d'tat se trouvait plac  ct du prfet de police.

Tous deux taient jeunes, tous deux nouveaux en fonction. La lune de
miel des fonctionnaires leur suggre des intemprances de tendresse et
des indiscrtions de bonheur. Tous sont bavards, au dbut de leur
importance. Leur premire fatuit se dcle par la confidence de leurs
bonnes fortunes administratives.

Le prfet gaya le sous-secrtaire d'tat par quelques rvlations
malicieuses.

La police est un confessionnal et un dispensaire, et, comme les
pnitents ou les malades n'y vont pas offrir leurs confessions, le
secret n'est pas rendu absolument obligatoire par la confiance.

Tout  coup, M. Barbier, qui n'avait  opposer que des cancans
administratifs aux _racontars_ de la police secrte, fit un petit bond
sur sa chaise, et, interrompant son voisin:

--Je vais probablement empiter sur vos attributions, mon cher prfet.

--A quel propos?

--On s'adresse au ministre de la justice pour prvenir un crime.

--Un complot?

--Je ne crois pas. On m'a parl d'une victime innocente.

--Il n'y a pas alors de politique dans l'affaire. Est-ce un meurtre?

--Je ne sais pas.

--Un viol? un enlvement? une squestration?

--C'est possible!

Le prfet vida un verre de bourgogne qu'on venait de lui verser, et,
d'un ton de raillerie:

--Comment! vous ne savez rien?

--Non, rien encore.

--On se moque de vous.

--Je ne crois pas.

Le prfet crasa sur le bord de son assiette une boulette de mie de pain
qu'il avait triture, pendant ses divers rcits, et avec un sourire
d'artiste qui va professer:

--Vous le verrez! on se moque de vous. Quant  moi, si je _gobais_ le
quart des dnonciations qui m'arrivent tous les matins, je ferais, tous
les soirs, arrter cent personnes dans Paris.

Le mot _gober_ tait permis entre deux anciens camarades du mme banc,
au centre gauche de la Chambre; d'ailleurs qui donc est plus  porte de
puiser dans l'argot que le prfet de police? Mais le mot n'en tait pas
moins une moquerie. M. Barbier sourit,  son tour  cette piqre sans
venin.

--Mon cher, je ne suis pas plus _gobeur_ qu'un autre. Quand le
dnonciateur a une apparence respectable...

Le prfet interrompit:

--Si les coquins n'taient pas capables de surprendre le respect, il y
aurait moins de dupes.

--Je serais bien tonn d'avoir affaire  un coquin. Le chef de la
police avana son coude sur la table, comme il et fait  la tribune, et
rpliqua:

--Les honntes gens ne sont pas moins sujets  caution que les coquins.
Leur candeur les abuse grossirement et leur vertu les rend infatigables
 harceler la police. Vous ne savez pas  quel hrosme d'espionnage
l'honntet peut pousser? On se fait, en gnral, une trs fausse ide
dans le public du nombre des instruments que nous mettons en oeuvre.
Paris serait extraordinairement surpris d'apprendre avec combien peu
d'agents embrigads nous veillons sur lui. La plupart de nos captures
importantes nous sont facilites par des amis, pris de scrupule, qui ne
veulent pas avoir sur la conscience la cachette d'un voleur ou d'un
assassin, qui nous le livrent, sous la seule condition d'tre tenus 
l'cart de l'instruction, pour ne pas tre exposs  des vengeances...
Je ne vous parle pas des complices qui _mangent le morceau_, afin de
bnficier de cette complaisance... Voil pour les crimes accomplis et
dont nous poursuivons les auteurs. Mais les soupons, faciles 
concevoir, aprs une audience de cour d'assises, aprs la reprsentation
d'un drame! mais les billeveses des peureux! Rappelez-vous, pendant le
sige de Paris, la terreur patriotique conue par de braves gardes
nationaux, toutes les fois qu'ils voyaient une chandelle allume, ou une
lampe  abat-jour de couleurs, au cinquime tage d'une maison du
boulevard Montmartre! Ils allaient dnoncer des espions, qu'on ne trouva
jamais. Avant d'tre prfet de police, pendant la Commune, j'ai connu un
picier, estim, incapable de fausser la vrit, autrement qu'avec ses
balances, qui a dnonc et fait fusiller, le plus innocemment du monde,
par l'arme de Versailles, le plus innocent de ses voisins, un chimiste,
parce que celui-ci se livrait  des manifestations inconnues dans
l'picerie et qu'on assurait tre des fabrications de fuses
incendiaires! Cela m'a rendu dfiant. Je reois des lettres de femmes
maries, me demandant de faire expulser, ou de faire enrgimenter par le
bureau des moeurs des demoiselles qui les font jalouses; sans compter les
belles-mres qui ne se rendent pas compte des agissements de leur
gendre; les concierges et les propritaires qui veulent sauvegarder la
rputation de leur immeuble, compromise par des locataires mystrieux!
On mprise mes agents, sans se douter qu'ils ont des mules, plus
froces et plus crdules dans beaucoup d'honntes gens.

--Et les honntes gens ne vous donnent jamais un bon avis?

--Jamais c'est trop dire. Si; quelquefois.

--Vous voyez donc bien!

--Mais ils se trompent quatre-vingt-quinze fois sur cent.

--Vous avez plus confiance dans les coquins que vous exploitez et qui
vous exploitent?

--Non, pas plus, mais tout autant. Les nafs se trompent; les coquins
veulent nous tromper. Il n'y a pas de catgorie pour la vrit.

--C'est gal, reprit M. Barbier, en insinuant deux doigts dans la poche
de son gilet, vous avez beau dire, j'ai bonne opinion de l'homme que
j'ai reu ce soir.

--Ah! il vous a remis un premier rapport?

--Non. Je l'attends demain.

--Je suis  vos ordres, si vous croyez qu'il vous indique une piste 
suivre.

M. Barbier se mit  rire.

--Je tcherai de me passer de vous.

--Je vous en dfie!

--Vous m'en dfiez?

--Sans doute; et si vous y tenez, je prends mme l'engagement de savoir,
une heure aprs vous, ce dont il s'agit et d'aviser, deux heures avant
vous,  ce qu'il faudra faire.

Le sous-secrtaire d'tat promena les yeux autour de lui:

--Est-ce que vous auriez des agents ici?

Le prfet s'amusa  passer rapidement la revue des domestiques en
livre, qui servaient  table.

--Peut-tre! En tout cas, il ne m'est pas difficile, vous le comprenez,
de mettre quelques-uns de mes gens, en observation sur la place Vendme;
d'avoir les noms, les adresses, de toutes les personnes qui sortiront
d'ici, aprs une audience...

--C'est vrai, rpliqua le sous-secrtaire d'tat, qui avait pris du bout
des doigts la carte de son visiteur, et la remuait dans son gousset.
Vous pouvez filer tout le monde. Faisons mieux, voulez-vous?
Collaborons... Pouvez-vous, d'ici demain matin dix heures, savoir quel
est le personnage qui m'a remis sa carte... que je n'ai pas encore lue?

M. Barbier tira de sa poche le petit carton sur lequel un nom tait
crit  la plume et non imprim. Il lut:

LOUIS HERMENT _Boulevard des Batignolles_, 20

Il passa la carte  son voisin.

Le prfet la reut, comme un expert reoit une pice  juger; il
l'examina, et dit ensuite:

--Votre visiteur ne rend gure de visites. Je gagerais que cet
autographe est le seul de son espce. Votre homme a prvu qu'il serait
oblig de vous donner son nom et son adresse. Il a confectionn ceci 
votre seule intention. Le carton a t dcoup par un canif et une
rgle, ce matin; l'criture est toute frache; quant au nom, il est
trac avec une application qu'on n'a pas d'ordinaire, en reproduisant sa
signature. Aucun trait n'chappe  la volont de bien crire.
Voulez-vous mon sentiment? C'est l un faux nom.

--Pourquoi, alors, aurait-il ajout son adresse?

--Si le nom est faux, l'adresse est fausse. Il s'agissait uniquement de
vous inspirer une demi-heure de confiance. L'homme ne prvoyait pas que
vous me rencontreriez et que j'enverrais un agent  son prtendu
domicile.

--De sorte que, demain matin,  dix heures, vous pourriez me donner des
renseignements sur cet individu?

--A dix heures, soit. Je ne vous garantis pas, pour une heure si
matinale, toute la vrit, ni mme la vrit vraie; mais nous aurons des
vraisemblances, des conjectures, et, pour un commencement d'enqute,
cela suffit... Tenez! Je vois dj que ce M. Herment est un homme dchu.

--A quoi voyez-vous cela?

--A la petite prtention de la carte, et  l'adresse. Nous avons bien
des naufrags dans ce quartier-l!

--Je vous affirme qu'il a l'air trs respectable, une belle figure.

--On sauve tout cela du naufrage. Quel linge a-t-il?

--Ah! parbleu, vous m'en demandez trop. Il faisait presque nuit. Mais
vous voyez qu'il a les mains propres, puisque sa carte est immacule.

Le dner tait fini. Le ministre se levait de table.

La conversation en resta l. Mais elle se renoua pour une seconde,
quand, d'assez bonne heure, avant tous les convives, aprs avoir pris
cong du garde des sceaux, d'une faon ostensible, pour tre, remarqu,
le prfet de police se retira.

C'est la coquetterie d'un fonctionnaire de cet ordre de paratre press
de partir, comme si Paris brlait, s'insurgeait ou s'gorgeait, pendant
chaque minute perdue dans le monde.

M. Barbier, qui semblait le guetter, le retint  la porte du salon
principal, et le reconduisant jusqu', l'antichambre, avec l'aisance
d'un homme qui est presque chez lui:

--J'ai oubli de vous demander un renseignement, mon cher prfet. Je ne
sais pas ce que M. Herment doit me raconter; mais dans le cas o ce
brave homme--car je m'en tiens  ma premire impression--me dnoncerait
rellement un crime, une machination contre quelqu'un; bien que je sois
dcid  rester dans une grande rserve, je voudrais cependant savoir
quels sont les moyens prventifs que possde la police.

--Elle n'en a qu'un, l'intimidation. Cela russit auprs des malheureux,
des jeunes gens, mineurs ou majeurs, qui ont l'instinct du salut, sans
en avoir la force, auprs des dclasss, des gens nerveux. C'est notre
plus beau rle; mais c'est le moins justifi par la loi. Nous rendons,
sous ce rapport,  bien des familles, des services qui nous seraient
interdits, si les gens que nous faisons venir osaient invoquer la
lgalit. Mais ils l'ignorent, ou ils n'osent pas, et c'est tant mieux
pour la morale. On connat si peu la loi en France, et on croit la
libert individuelle si mal garantie! Le code est si souvent une arme
excellente pour les coquins et les mauvais sujets, qu'il faut bien
excuser un peu d'arbitraire, au profit des honntes gens qui se
dfendent. Si vous saviez combien de pres de famille, combien de mres
elles-mmes viennent nous demander navement des lettres de cachet!

--Et vous en donnez?

--En gnral, nous n'arrtons personne, arbitrairement. Mais notre
triomphe est de faire croire que nous pouvons arrter tout le monde.

--Qui donc peut croire cela?

--Qui? Les malheureux, je vous l'ai dit, les jeunes gens; mais encore
faut-il qu'ils soient d'une certaine catgorie sociale. Les gens du
monde sont difficiles  intimider, autrement que par la peur du
scandale. Quant aux gens du _grand, grand monde_, ils nous chappent
avant le crime; c'est bien assez de les attraper quelquefois aprs...
Voil, mon cher collaborateur, ce que je mets  votre disposition...
Comme il est probable qu'il ne s'agit pas d'une affaire du grand monde,
nous pourrons toujours dire  Croquemitaine de faire du bruit dans la
coulisse...

--Je vous remercie, dit M. Barbier. Ce n'est pas grand'chose que
Croquemitaine: il n'y a plus d'enfants!

--Plus d'enfants? Mais il n'y a que cela!

--Taisez-vous! Si le ministre vous entendait!

--Croit-il donc avoir affaire  des hommes?

--Chut! mauvaise langue.

--Mon cher, dans un gouvernement dmocratique il faut toujours se
maintenir en verve d'ironie; on peut retourner si vite 
l'opposition!... Au revoir,  demain!

--A demain!




III


Le lendemain, M. Barbier arrivait au ministre de la justice avant dix
heures.

Il avait surpris le garon en train d'pousseter d'un regard lent et
habitu les lettres parses sur le bureau. Ce vieil employ fut tent de
croire  un coup d'tat: car depuis le 2 dcembre 1851, jamais un
ministre, ou son clair de lune, n'avait lui de si bon matin.

M. Barbier lui-mme fut trs tonn, aprs coup, d'avoir t si matinal.
Il sourit en remarquant que la pendule officielle n'tait pas plus en
avance que sa montre; c'tait sa curiosit seule qui l'avait tromp.

Il s'occupa de quelques affaires; mais elles furent examines en cinq
minutes et il eut le loisir d'un peu d'ennui.

A dix heures un quart, on venait le prvenir que M. Louis Herment tait
l.

Avant de le faire introduire, le sous-secrtaire d'tat s'assura qu'il
n'tait venu, ni pour lui, ni adress directement au ministre, aucun
message de la prfecture de police.

Le mystre n'tait pas si facile  pntrer! C'tait une premire manche
gagne dans la partie engage avec le prfet de police. Mais le
sous-secrtaire d'tat fut moins frapp que dpit de ce succs ngatif.
Il donna l'ordre de faire entrer M. Herment.

En le revoyant, au jour clair et matinal, M. Barbier le trouva moins
vieux que la veille, mais aussi imposant, aussi attirant.

Le visage, qui gardait la mme pleur, avait cependant une translucidit
plus facile. On sentait qu'un feu intrieur pouvait, au moindre souffle,
s'y rpandre et le colorer. Les yeux brillaient d'une angoisse contenue
et aussi d'une esprance force. La bouche tait comme prpare 
l'loquence, tant elle s'ouvrit vite  un sourire de courtoisie, de
remerciement et de supplication, qui tait charmant dans ce masque
svre et qui, pourtant, n'avait rien de contraint.

--Dcidment, c'est un ancien magistrat, pensa M. Barbier.

Il montra un fauteuil, plac prs de son bureau qui lui permettait de
bien voir son visiteur, en ayant l'air de lui permettre seulement de le
bien couter.

M. Herment, en s'asseyant, loigna un peu le fauteuil. Il n'avait pas
l'habitude de parler de si prs. Sa voix, son motion, sa conviction
avaient assez de porte. Il plaa presque familirement son chapeau sur
le bord du bureau plat, justifiant cette prise de possession par un
rouleau de papier qu'il dposa dans le chapeau; puis il remercia, en
quelques mots, polis sans obsquiosit, le haut fonctionnaire qui lui
avait rserv cette audience.

--On ne nous drangera pas, dit obligeamment M. Barbier.

--Je vous ai prvenu, monsieur, reprit d'une voix grave M. Herment, que
j'avais  vous dnoncer un crime. Je ne crois pas qu'il puisse s'en
commettre un plus grand...

Il s'arrta, respira; son inquitude l'oppressait. Aprs deux secondes
de repos, il continua:

--Vous savez sans doute, monsieur, tous les journaux en parlent, qu'on
doit clbrer dans trois semaines,  l'glise de la Madeleine, le
mariage de mademoiselle Marie-Louise de Thorvilliers avec le prince de
Lvigny.

M. Barbier ignorait absolument l'annonce de ce mariage. Ce n'tait pas
sur les faits-divers de cette nature, qu'il recevait tous les jours, un
rapport du bureau charg de lire, de contrler et d'analyser les
journaux; mais il n'ignorait pas que le duc de Thorvilliers portait un
des plus grands noms du faubourg Saint-Germain, et que le prince de
Lvigny tait, par sa fortune, par ses alliances, un des partis les plus
considrables du mme quartier.

Le sous-secrtaire d'tat fit un signe de tte, comme s'il tait trs
inform de cet vnement mondain, et demanda avec un tonnement
lgrement ironique:

--C'est  propos de ce mariage que vous avez une communication  me
faire?

--Oui, monsieur.

--Je vous coute.

--Ce mariage serait un crime. Il faut,  tout prix, l'empcher.

M. Barbier eut un petit bondissement de surprise sur son sige.

--Un crime! Un si beau mariage! L'empcher  tout prix, dites-vous? Je
ne comprends pas.

Il regardait M. Herment, repris du doute qu'il avait eu la veille, se
demandant si son visiteur n'tait pas fou.

Celui-ci devinait bien la surprise qu'il provoquait. D'une voix
vibrante, fermant  demi les yeux pour ne pas voir les paroles qui
allaient effleurer ses lvres, il continua:

--J'espre que vous comprendrez bientt. Est-ce qu'il y a un plus grand
crime, par exemple, que de sacrifier une enfant  la plus effroyable
ambition,  la plus basse vengeance?... que de marier une jeune fille
chaste, d'une admirable candeur,  un dbauch, perdu d'honneur, perdu
de vices, perdu de sant?

M. Herment avait parl avec vhmence; il laissa cependant tomber les
derniers mots, hsitant  les prononcer.

M. Barbier craignait d'tre du. Le crime ne lui apparaissait pas
nettement; il n'en mesurait pas la profondeur. Sa dception se
compliquait d'un prodigieux effarement. Qu'est-ce que M. Herment, cet
habitant du boulevard des Batignolles, pouvait avoir  dmler avec ce
projet de mariage aristocratique? Une jeune fille marie par ambition;
n'tait-ce pas le drame vulgaire?

Il se taisait et rflchissait; M. Herment reprit vivement, en se
redressant sur son fauteuil:

--Oui, le prince de Lvigny n'est pas seulement un niais, incapable de
comprendre l'me de celle qu'on prtend lui donner; ce n'est pas
seulement un joueur hont, qui serait ruin, s'il n'tait pas trop
riche pour tre jamais au bout de sa fortune et des hritages qu'il
n'attendra pas; car avant six mois il sera mort; c'est encore, je vous
le rpte, monsieur, le rebut des boudoirs de la prostitution... Il a
une matresse qu'il gardera aprs son mariage, car elle a le secret de
toutes ses infamies, mais qui n'est que l'infirmire de ce gangren.
Je le sais... J'ai achet  cette femme la preuve, les prescriptions des
spcialistes, et c'est  ce cadavre que le duc de Thorvilliers,
mchamment, sclratement, dans un but que vous saurez, veut lier cette
jeune fille charmante, pure. Il sait la vrit sur ce gendre honteux;
mais il en a besoin pour son orgueil et pour sa vengeance. Voyez-vous le
crime, monsieur? Fltrir, empoisonner sciemment une enfant sans
dfense... Voil ce qu'il faut empcher, au nom de la morale, au nom de
la piti... Voil ce que je ne veux pas... Ce que je viens vous
dnoncer.

M. Herment frappait de sa main large et blanche le bras de son fauteuil;
il ne baissait plus les yeux. Il regardait le sous-secrtaire d'tat en
face, essayant de le magntiser de la flamme de ses prunelles, de le
convaincre par le frissonnement de sa bouche.

M. Barbier soutint le choc de cette loquence lectrique. Il comprenait
un peu, mais pas assez.

--Dcidment, se disait-il, pour s'excuser d'tre mu et pour s'en
venger, c'est un ancien avocat gnral ou un prsident. Mais de quoi se
mle-t-il?

--Avant tout, monsieur, reprit-il d'un ton de condescendance, je vous
demanderai  quel titre vous voulez intervenir dans ce drame de famille.

--A quel titre?

M. Herment se troubla, rougit; mais sa pleur reprit le dessus, et aussi
son courage:

--Ne vous suffit-il pas de savoir que le fait est vrai? Ne vous
suffit-il pas que je vous en donne la preuve? que vous puissiez
l'acqurir vous-mme? Qu'importe qui je suis! Un vieillard qui connat,
depuis sa naissance, cette jeune fille, cette orpheline, car sa mre est
morte, et M. le duc de Thorvilliers ne compte pas pour l'amour
paternel... Je suis le premier venu, mis au courant d'une atrocit... Je
viens vous la dnoncer, crier au meurtre!

--Mais il n'y a pas de meurtre, rpliqua M. Barbier.

--Il y a pis que cela; il y a le supplice de l'innocence.

--En tout cas, ce cri de dtresse ne vous est pas permis, si vous n'tes
ni le tuteur, ni le parent,  un degr quelconque.

--C'est vrai! dit tristement le vieillard. Voil pourquoi, au lieu de
m'adresser  la police, je m'adresse  vous. Non, je le sais, on me
fermerait la bouche, si je dnonais publiquement cet attentat; on me
traiterait de calomniateur; on me condamnerait; on m'enfermerait. Je
n'ai aucun droit, que celui de l'intrt que je porte depuis vingt ans 
cette enfant. Cela ne suffit pas pour une action publique; mais cela
doit suffire pour une action... discrte; car enfin, il y a la loi
morale au-dessus de la loi troite... Ah! si vous pouviez pntrer toute
l'horreur de ce crime!

M. Herment leva les bras, par un geste, si solennellement tragique,
qu'il tonna plus qu'il n'mut M. Barbier.

On et dit un acteur, jouant avec gnie une scne, mais la jouant au
naturel, ou un procureur fulminant un rquisitoire, en tout cas, un
orateur que l'art transfigurait dans son explosion la plus leve, la
plus sincre.

M. Barbier, intrigu par ce mlange de passion et de suprme habilet,
ne fut que plus curieux de connatre son visiteur.

--Vous ne m'avez pas rpondu, monsieur, reprit-il d'un ton presque
caressant. Je ne doute pas de votre parole, mais encore faut-il que je
sache...

--J'ai t le premier matre... plus que cela, le premier ami, de cette
jeune fille, rpondit M. Herment avec une prcipitation singulire, en
coupant la parole  M. Barbier.

--Son professeur? demanda le sous-secrtaire d'tat, de plus en surpris.

--Oui, monsieur.

En disant cela, M. Herment rougissait.

--Est-ce M. le duc de Thorvilliers qui vous avait donn cette fonction
auprs de sa fille?

M. Barbier faisait cette question, faute d'en trouver une autre.

Ce singulier professeur confondait toutes ses ides.

Sa question cingla le coeur de M. Herment qui se souleva de son fauteuil,
en s'appuyant sur les bras, et, avec un tincellement des yeux, presque
farouche:

--Non, balbutia-t-il, ce n'est pas le duc qui m'avait charg de ce
devoir.

--Alors, veuillez m'expliquer...

M. Herment retomba dans son fauteuil, baissa la tte, et, la relevant
presque aussitt, avec dcision:

--Il faut bien que vous sachiez tout... je suis rsolu  tout dire: je
ne suis pas seulement le premier matre de cette jeune fille... je suis
son pre.

La confidence devenait fort intressante.

M. Barbier, accoud sur son bureau, caressait lentement sa bouche de son
doigt, pour y attirer des paroles sages; il rflchissait.

A ce moment, on frappa lgrement  la porte, et un huissier apporta une
lettre qu'il tendit silencieusement au sous-secrtaire d'tat.

C'tait le rapport attendu. Le prfet de police s'excusait d'tre un peu
en retard; mais les renseignements avaient t difficiles  prendre,
tant M. Herment vivait entour de prcautions et envelopp de silence.

On avait pu faire causer une femme qui s'occupait de son mnage, et
voici ce qu'on avait recueilli.

Herment n'est pas son nom. Il cache son nom vritable. Il reoit peu de
visites. Il sort souvent, surtout depuis un mois. Il lui est arriv de
rentrer fort tard, et quelquefois de ne rentrer que le matin. Les
voisines prtendent qu'il assiste  des conciliabules lgitimistes. Il
occupe une petite chambre, au troisime, dans une maison meuble.
Quelques bijoux de famille font supposer qu'il avait autrefois une
grande fortune. Il a sur un cachet et sur une bague des armoiries. La
propritaire est persuade que c'est un grand seigneur qui se cache. Sa
femme de mnage a dcouvert, pendant la visite qu'un chanoine de
Notre-Dame a rendu un jour au prtendu M. Herment, qu'il est un prtre
interdit; ce qui alarme sa conscience de dvote... On le saura tantt.

M. Barbier laissa tomber le rapport devant lui.

Pendant qu'il lisait, M. Herment, les mains jointes et presses sur sa
poitrine pour y faire rentrer le secret de tendresse qui s'en tait
chapp, avait une attitude ecclsiastique, dans une sorte de
contemplation paternelle, qui achevait la rvlation.

Le sous-secrtaire d'tat sentait dans son front des piqres
d'aiguilles. Le mystre devenait dramatique. S'il n'apprciait pas
encore  toute sa valeur le crime dnonc, il entrevoyait dans le
dnonciateur du crime, lui-mme, sinon un criminel, au sens juridique du
mot, du moins un grand coupable selon le morale. Le personnage, toujours
mystrieux, ne perdait pas de son intrt pour cela.

Quel drame ou quel roman sous ces trois rvlations? Un grand nom cach,
une grande fortune perdue, un prtre qui tait pre, dans ce pauvre
homme log en garni, aux Batignolles!

--Monsieur, dit brusquement M. Barbier, en posant devant lui la note de
la police, vous ne portez pas votre nom!

M. Herment s'veilla en sursaut de son rve, darda ses yeux qui se
reculrent dans leurs orbites profondes, vit et devina sur le bureau le
papier de la police, que l'enveloppe, billant encore aprs
l'effraction, dnonait.

Il eut un plissement du front; son sourire s'aiguisa. Il rpondit avec
une intention de fiert:

--Il serait plus exact de dire que je ne porte pas mon nom tout entier
et que j'en ai traduit une partie en franais.

--Vous tes tranger?

--Non, monsieur, mon nom de famille est alsacien. Je suis le comte Louis
Hermann d'Altenbourg. J'ai bien le droit, sous la Rpublique, de ne pas
me targuer d'un titre, et depuis que mon pays est allemand, de traduire
Hermann par Herment... Est-ce l, monsieur, tout ce que la police a
dcouvert sur mon compte?

--Non.

--Ah!

M. Barbier hsita  continuer. Cette femme de mnage, aprs tout,
s'tait peut-tre trompe! Sans tre ni dvot, ni catholique, ni
peut-tre chrtien, le sous-secrtaire d'tat au ministre de la justice
l'tait galement au ministre des cultes. Cela suffisait pour qu'il lui
rpugnt de trouver un prtre rfractaire et adultre dans cet homme si
grave, si digne, si mouvant.

Pendant sa courte hsitation, et tout en remuant le papier accusateur,
M. Barbier se souvint que M. Herment connaissait trs bien le ministre
et ses tres. Il y tait venu sans doute, comme ecclsiastique,
solliciter de l'avancement, ou essayer de s'y faire dfendre.

Le sous-secrtaire d'tat voulut durcir sa voix, lui donner la tonalit
d'un fonctionnaire qui fonctionne; mais sa gne persistait. Il dit:

--La note que j'ai l me donne un renseignement que vous avez omis et
qui vous embarrassait sans doute... Vous tes un prtre interdit?

M. Herment s'attendait  cette question. Il resta impassible:

--Oui, monsieur.

Il se fit un petit silence.

M. Barbier regardait un peu en dessous le prtre, et celui-ci le
regardait fixement, de ses yeux qui n'taient plus tents de pleurer.

M. Herment ajouta simplement, gravement, lentement:

--C'est parce que je suis frapp d'indignit, que j'ai besoin de vous,
monsieur.

--Vous ne me facilitez pas la besogne!

--Serait-elle plus facile, si j'tais un homme mari, doublement
adultre?

La remarque tait audacieuse, trange. Elle pouvait paratre cynique, de
la part de ce prtre, en apparence si respectable; mais il avait une
faon si ordinaire de dire les choses extraordinaires, qu'il fallait
croire  une aberration, plutt qu' une mancipation brutale de sa
conscience,  une illusion candide de sa tendresse paternelle, plutt
qu' l'enttement d'un rvolt.

--De toute faon, en effet, rpliqua M. Barbier, en admettant la ralit
de ce... danger pour votre enfant, nous sommes sans armes pour agir
contre celui que la loi reconnat comme pre. M. le duc de Thorvilliers
n'a pas, videmment, dsavou sa...fille?

--Non, monsieur.

--Je crains que vous ne m'ayez fait une confidence inutile.

M. Herment secoua la tte.

--Vous ne savez rien encore!

M. Barbier eut un mouvement. Le rcit promettait d'tre intressant,
mais le tte--tte pouvait tre long.

M. Herment se hta d'ajouter:

--Ne craignez rien, monsieur, je n'abuserai pas de la faveur que vous
m'avez faite ce matin. J'ai prpar, pour le jour o je rencontrerais un
homme de coeur, de bonne volont, qui pt m'aider, une confession crite,
que je me permets de vous laisser. Ce sera, si je meurs dsespr, mon
testament moral. En tout cas, monsieur, je le jure devant Dieu, en qui
je crois encore, c'est l'exacte vrit. J'ai voulu de trs bonne foi me
juger... Vous ne pourrez pas tre plus svre pour moi que je ne l'ai
t moi-mme, et cette svrit-l m'a fait supporter le mpris de mes
suprieurs... En me faisant descendre de la chaire o j'ai prch, il y
a vingt ans, avec succs, on m'a affranchi de l'obligation d'un mensonge
qui m'et accabl... C'tait, bien assez du deuil effroyable que je
portais... Vous verrez pourquoi je traite de deuil ce que d'autres
appelleraient le remords; mais le repentir est-il autre chose que le
regret d'une vertu fltrie, d'une illusion morte dans l'me?... Voici,
monsieur, ce manuscrit... Je voudrais qu'il ft plus court; mais j'ai
tenu  expliquer tout... Je l'ai crit sans vanit littraire; lisez-le
sans mfiance. Laissez-moi vous dire, en toute franchise, que je ne
doute pas de vous; je veux que vous ne doutiez pas de moi. Cette
confiance rciproque nous donnera une force et une inspiration qui
n'auraient pu se dgager de relations vagues. Remarquez, monsieur, que
je ne prtends pas usurper sur votre conscience. Ce n'est pas moi qui ai
franchi le premier les limites d'une audience officielle. En demandant
si vite  la prfecture de police ces renseignements sur moi, en
manifestant une curiosit, dont je vous remercie, vous avez engag un
peu de votre coeur. Vous aviez la volont de ne pas me traiter comme un
importun et vous ne comprenez pas encore quel crime je vous dnonce.
Vous ne me considrez plus comme un fou, de vous l'avoir dnonc. C'est
quelque chose. Ma dmarche vous surprend; mais ma figure ne vous a pas
donn l'indice d'un malhonnte homme. Je comprends la surprise; je suis
touch de la prsomption favorable. Ma situation de dclass vous a
caus un certain effroi. Bien qu'il ne s'agisse pas d'une protection
publique, ni d'une protestation contre la sentence qui m'a frapp, vous
vous demandez s'il n'y a pas une antithse trop forte, trop brutale,
entre le sous-secrtaire d'tat au ministre des cultes et le prtre
interdit. J'espre, monsieur, que ces hsitations de votre part
disparatront  la lecture de ces pages. J'en attends, non pas plus
d'estime pour moi, mais plus de piti pour mon malheur... Je suis bien
malheureux! Nul homme ne peut l'tre autant que moi!... Il y a un mot
qui m'est interdit; car en quittant par force le costume de prtre, je
n'ai pas abjur toute ma foi, c'est le mot de fatalit... Si je croyais
que mon malheur ft fatal, je flchirais sous le fardeau; mais je le
subis comme une preuve. Je me crois le droit de lutter, comme une
crature punie, mais soumise au chtiment, en ne voulant pas que la
mchancet des hommes s'tende  une crature innocente. Sauvez ma
fille; je vous en conjure, puisqu'elle va payer pour un coupable... Je
reviendrai, monsieur, quand votre conviction sera faite, et elle se
fera... Je vous renouvelle mes remerciements, de votre accueil, de votre
enqute. J'en aurai d'autres  vous offrir, j'en suis sr.

M. Herment laissa tomber sa voix, alourdie par des larmes retenues, sur
ces derniers mots.

Peu  peu, en parlant, il s'tait soulev, il s'tait lev. Ce fut
debout et en tendant le manuscrit au sous-secrtaire d'tat qu'il acheva
ce petit discours.

M. Barbier l'avait cout avec motion, avec ce battement de coeur, tout
 la fois goste et gnreux, qui tient  la recherche d'un secret
dramatique et au dsir de se mler d'une grande infortune  corriger.

M. Herment grandissait, au lieu de se diminuer, par ses fautes mmes; il
se redressait sans audace, mais noblement, pour laisser voir toutes les
brlures de la foudre, et, maintenant que le secret de son tat se
trouvait divulgu, il n'avait plus  prendre ces prcautions qui lui
donnaient des faons indcises.

Tout s'expliquait dans son aspect extrieur, son attitude, son geste, sa
parole, par ses antcdents, par ses habitudes de prdication. Sa
paternit tragique donnait  sa tristesse une majest invincible; il
restait fier par ce ct divin, sous les humiliations mrites par le
prtre.

M. Barbier ne refusa pas la confession qui lui tait offerte; il promit
de la lire, fixa un rendez-vous nouveau  quelques jours de l, et, se
levant de son fauteuil en mme temps que son visiteur, non avant lui, il
le reconduisit avec respect jusqu' l'antichambre.

Seul, revenu  sa place, M. Barbier souleva, soupesa,  plusieurs
reprises, le manuscrit dpos, sans oser l'ouvrir, de crainte de se
laisser prendre immdiatement au pige de cette lecture. Il se
promettait la volupt de ce travail pour le soir, la solitude. Car, de
bonne foi, il s'engageait  tudier ce drame.

En attendant, il enferma le rouleau de papier dans un tiroir; mais il
ouvrit plusieurs fois le tiroir dans la journe, et  travers ses
audiences, ses conversations avec le ministre, auquel il cacha cette
visite, il ne cessa de penser  cet homme ple, triste, doux et
solennel, qui devait avoir beaucoup souffert.

Il se rendait compte du charme multiple et spontan de ce visiteur, qui
tait de grande race, de grande ducation, qui avait travers les orages
de la passion et en gardait l'lectricit dompte, qui, aprs des
preuves, encore inconnues, mais vraisemblablement bien douloureuses,
s'tait rfugi, comme sur un cap suprme au-dessus d'un abme, dans
l'amour qui contient et rsume tous les autres, dans le plus pur, mme
quand son origine est impure.

M. Barbier se croyait toujours aussi convaincu de ne pouvoir venir en
aide  ce solliciteur intressant; mais il se disait en
soupirant:--C'est dommage!

Ce regret, uni  la curiosit de connatre le secret; de l'abb Hermann
d'Altenbourg l'agita toute la journe d'une petite fivre, dont il
s'enorgueillit, pour la gloire de sa fonction.

Louis Hermann d'Altenbourg! M. Barbier se rpta si souvent ce nom qu'il
finit par croire qu'il se le rappelait, pour l'avoir entendu rpter
autrefois.

Il fit faire des recherches dans les collections de journaux
ecclsiastiques, notamment dans la _Semaine religieuse_, et il trouva
que vingt ans auparavant, en effet, monseigneur Hermann d'Altenbourg,
prlat romain, chanoine primicier de Saint-Denis, avait prch, pendant
tout un carme,  Notre-Dame de Paris. Son auditoire tait toujours
illustre et nombreux. Le prdicateur  la mode, au moins pendant ce
printemps-l, avait t appel aux Tuileries pour y prcher; mais il ne
semblait pas qu'il et russi devant ce parterre mondain. La vhmence
de ses anathmes contre les frivolits du sicle et la malencontreuse
ide qu'il eut un jour de tonner contre le parjure paraissaient avoir
dplu  la cour.

Le journal des confrries le laissait entendre pour l'en blmer.

Qui donc aurait pu savoir,  cette poque et dans ce monde-l, que la
colre mprisante du grand orateur chrtien n'tait que le cri d'un
amour crucifi?

Le soir, chez lui, la porte rigoureusement close, M. Barbier commena la
lecture de cette confession d'un prtre faite  un laque, confession
dont il a gard le manuscrit, et dont il a permis de prendre une copie
exacte, en changeant quelque chose aux noms.

La voici:




MA CONFESSION

IV


Je suis le fils unique du comte Franois Hermann d'Altenbourg. Ma
famille est originaire du Danemark. Un de mes anctres, ambassadeur 
Vienne, et devenu prince du Saint-Empire, hrita de grands biens en
Alsace, par la mort d'un oncle, vque-lecteur de Strasbourg.
Toutefois, ma famille ne quitta Copenhague, qu' l'poque du procs fait
au grand chancelier Greffenfield. Depuis, elle rsida en Autriche.

Mon grand-pre fut un de ceux qui protestrent, comme princes trangers,
dans un mmoire adress  l'Assemble nationale de 1789, contre le
dcret qui abolissait les droits fodaux en Alsace, et qui prtendait,
malgr les stipulations faites avec Louis XVI, astreindre ces
propritaires, d'une espce particulire, aux impts et aux
contributions dont taient frapps les Alsaciens possesseurs de
biens-fonds.

La rclamation fut carte. Mon pre, qui tait imbu des ides
nouvelles, et qui ne partageait pas les ides, c'est--dire les prjugs
de mon aeul, protesta contre la protestation, se rallia violemment  la
Rvolution, se fit naturaliser Franais, perdit  cette rvolte une
assez grosse portion de la fortune des d'Altenbourg, acheta un chteau
aux environs de Saverne, s'y installa, et mena, ds lors, une existence
fort agite; il s'y maria,  la Restauration, pour rentrer en grce
auprs des princes.

On se souvient encore, dans le pays, de ses grandes chasses, de ses
grands dmls avec ses voisins, de ses grandes dmonstrations librales
sous la Rpublique, gales seulement par ses grands enthousiasmes sous
l'Empire...

Ce n'est pas pour juger mon pre que j'expose les griefs de la
conscience publique  son gard; c'est pour me faire juger moi-mme.

Ce n'est pas, non plus, par orgueil, pour faire excuser mon insoumission
 mes voeux d'humilit que je cite la prtention et les origines de ma
famille; c'est pour faire mieux comprendre en moi les influences
hrditaires. Je suis le dernier des d'Altenbourg; je les confesse, en
me confessant.

Ne peut-on pas dire que je dois  ces anctres, venus du pays d'Hamlet,
les brumes de mlancolie qui auraient fait de moi un mauvais pote, si
le souvenir de quelques vques-lecteurs, de mon nom, dont j'ai vu les
portraits me regarder longtemps, dans mon enfance, n'avait peut-tre
dcid de ma vocation de mauvais prtre?

Je dois aux passions paternelles le feu qui, dans ce brouillard,
s'allume parfois et fait explosion; je dois  ma mre, la tendresse de
coeur, la vocation _maternelle_ qui survit  toutes mes passions
teintes.

Pauvre mre! je l'ai connue, en ralit, et il me semble,  chaque
douleur plus aigu de moi, que je la connais un peu plus. J'tais un
enfant, quand elle est morte.

Mourut-elle par un accident involontaire, par un suicide? Le doute m'est
venu depuis que je rflchis. Quand j'avais quatre ans, on ne me donna
aucun dtail; quand je fus grand, je n'en demandai pas; je
m'interrogeai.

Un soir d't, tout le chteau fut en alerte. La comtesse d'Altenbourg,
sortie pour une promenade dans le parc, ne rentra pas  l'heure du
dner. On la chercha longtemps, quand, enfin, on s'avisa de fouiller une
pice d'eau qui semblait attendre les dsesprs, sous la vote sombre
des grands arbres.

Il est possible que ma mre, trompe par l'opacit de l'alle couverte
dans laquelle sa rverie l'garait, soit tombe brusquement, n'ait pu
appeler au secours, et n'ait pu se sauver,  cause des bords droits et
maonns de la rive...

J'ai voulu, il y a un an, visiter ce chteau, dont je n'ai pas hrit et
que je n'ai pas eu la douleur de vendre. J'ai retrouv la pice d'eau,
sous l'alle paisse; de grands nnufars flottent sur la tombe de cette
Ophlie conjugale.

tait-ce uniquement l'influence d'Hamlet qui me faisait voquer, dans
cette solitude, une ombre lgre, passant comme un souffle devant moi,
pour s'engloutir dans cette eau mystrieuse qui porte des fleurs depuis
sa chute?

Mon pre s'tait mari, par contrition politique, plutt que par
repentir de sa jeunesse. Il tait incapable de rendre ma mre heureuse.
Il eut du chagrin de sa perte, des remords aussi; il se consola
cependant, et ce fut alors qu'il se dbarrassa du chteau.

Les pres joyeux font souvent les enfants tristes. Hrouard raconte,
dans ses mmoires nafs sur l'enfance de Louis XIII, que comme on
demandait au fils de Henri IV, g de six ans  peu prs, et initi dj
 toutes sortes de licences, s'il serait plus tard un _vert-galant_, un
bon vivant comme son pre, l'enfant, visiblement choqu dans ses pudeurs
instinctives par les attitudes obscnes dont le Barnais ne s'abstenait
pas devant lui, rpondit vivement:--Oh non!

Le caractre de ce grand ennuy qui n'tait qu'un grand dgot, se
trouve ainsi expliqu.

J'ai prtendu agir autrement que mon pre; ai-je mieux agi? Le portrait
que je suis oblig de tracer de moi va devenir plus facile  faire et
plus facile  comprendre.

Enfant songeur, silencieux, vou au deuil par une vision vague,
lointaine, mais persistante, d'une mre si vite disparue, qui revient
aujourd'hui et qui se prcise, depuis que j'ai une fille; enfant violent
et brusque, quand on me contraignait  un effort, je paraissais un
sournois,  cause de ces chappes hors de mon tat naturel, et mon pre
fut le premier qui me traita d'hypocrite.

Mon ducation n'aida pas ma franchise  s'manciper.

Le comte d'Altenbourg, qui se croyait athe, mais qui allait  la messe
du roi Charles X, quand il faisait un voyage  Paris, me confia tout
enfant  un bon prtre, l'abb Cabirand, excellent homme, merveill des
vques que l'on comptait dans ma famille et ne rvant pas pour moi de
destine plus belle. C'tait un homme pur, qui n'ignorait pas le mal
chez les autres, mais qui le traitait comme un adversaire, dont il
croyait triompher par des duels mystiques.

Il me trouvait l'innocence ncessaire. Quand je laissais voir un peu de
fougue dans cette douceur de surface, il pensait que la prire et la
mditation achveraient de parfumer pour le ciel ce coeur o le feu
tait prdestin  consumer l'encens.

Comme j'avais douze ans, mon pre, dont la fortune mal administre se
trouvait rduite, vendit ses terres et vint se fixer  Paris. L'abb
Cabirand fut congdi. Il me quitta avec douleur, me fit promettre de
lui crire, me fit jurer de rester  Paris un bon chrtien, et fut nomm
deux mois aprs notre dpart d'Alsace, professeur de rhtorique au
sminaire de Strasbourg.

Je fus mis dans une grande institution du faubourg Saint-Germain.

Ma candeur y fut scandalise; ma dvotion persista d'autant plus. J'eus
des succs, et, comme dans ce temps-l les lves taient trs fiers de
la gloire de leurs camarades, mes couronnes du grand concours me
donnaient une considration qui compensait l'estime insuffisante que
l'on avait pour mon caractre.

Je souffrais beaucoup d'tre, non pas mconnu, mais inconnu de mes
jeunes contemporains. Je faisais de mon mieux pour tre  leur niveau;
mais, ne m'ayant jamais tout  fait comme complice, et m'ayant souvent
comme censeur, ils se faisaient de ma connivence passagre une arme pour
attaquer mon rigorisme de bat.

A mesure que je montai en ge, en grade, en succs, je souffris de ce
malentendu. Je m'enttais, par probit de croyant,  protester contre
des exemples qui suscitaient en moi des colres trs sincres, et
pourtant qui remuaient aussi d'effroyables tentations...

J'abrge autant que je le peux ces prliminaires. Ce n'est pas pour me
raconter, c'est pour me confesser mieux, que je dis tout cela.

La sve montait et m'tourdissait. A dix-huit ans, j'avais une chastet
relative qui ne me faisait grce d'aucun mauvais rve. Peut-tre
n'tais-je que timide!

A l'ge des premires escapades viriles et des dbauches qui mancipent
firement les coliers, j'coutais, avec un demi-sourire, les
confidences, les vanteries de mes camarades. Je me repaissais de ces
confessions; mais quand je voulais  mon tour me dbaucher; quand
j'avais promis ma part de ce que je croyais une orgie;  la premire
sortie, j'hsitais, j'avais peur. J'essayais de pactiser avec ma honte.
Je voulais parfois me hasarder tout seul, mystrieusement, dans une
aventure que je potisais d'avance; mais un dgot subit, invincible,
m'assaillait et me faisait reculer ds les premiers pas. Je fuyais, je
me sentais souill par mes dsirs; je courais dans une glise; je me
prosternais, et, dans des invocations plores  un amour surhumain, je
dpensais, je fatiguais une nergie, haletante sous une pudeur relle,
qui voulait tre surprise et ne voulait pas se rendre.

On pouse son me, comme on pouse une femme. Je ne voulais pas violer
la mienne; je dsirais un hymen impossible de ma chair et de mon esprit.

J'tais grand, fort, de bonne sant. La lutte n'en tait que plus rude,
et l'nigme ne paraissait que plus invraisemblable. On m'appelait
Tartufe; je haussais les paules, et me consolais par des vers.

Ces vers, que je faisais avec sincrit, me paraissaient trs bons; mes
camarades s'en moquaient, et fortifiaient ainsi, avec ma prtendue
vocation, un got hroque pour supporter l'injustice. N'osant me
proclamer martyr de mes tentations, je me posais en martyr de la posie.

Je n'en veux pas  ces chers tyrans de ma jeunesse. Comment
m'eussent-ils compris, moi qui me perdais  me chercher? Je les trouvais
logiques dans leurs injustices, et me voyant sans rancune sous leurs
sarcasmes, comme j'tais sans orgueil sous mes couronnes universitaires,
ils avaient des trves d'indulgence et de piti, qui me rconfortaient
et me donnaient des rayonnements d'esprit et de gaiet.

Mon pre s'occupait fort peu de moi, et, quand il mourut, je pus porter
au dehors le deuil que je portais au dedans. Ce fut le seul changement
srieux de mon existence.




V


J'avais dix-neuf ans; je venais d'tre reu bachelier. J'tais hsitant
au seuil du monde. Rien ne m'y appelait; rien ne m'en dtournait. La
socit que mon pre frquentait, sans s'purer, avait vieilli, et
j'avais ainsi deux raisons, au lieu d'une, pour ne point la rechercher.

Mes camarades allaient  leur ambition,  leurs affaires,  leurs
plaisirs. Moi, je n'avais pas de but, et je n'osais prendre pour un
appel de la vie ecclsiastique cet ennui qui m'enchanait devant la vie
grande ouverte, et m'effrayait, quand je voulais la contempler.

J'tais rest en correspondance avec mon matre, l'abb Cabirand. Il me
donnait d'excellents conseils; mais il tait plutt guid par l'instinct
droit de son coeur que par l'exprience. Loin de m'encourager  embrasser
la mme carrire que lui, il me rptait que mon nom, ma fortune
m'obligeaient  un rle actif. Je servirais mieux l'glise, en restant
chrtien dans le monde. Ces raisons-l ne rpondaient  aucune des
inquitudes de mon esprit; mais je les acceptais, par le besoin que
j'avais de me soumettre  un avis.

Il me restait assez de fortune pour tre indpendant et pour choisir
librement un tat. Lequel prendre? Je me fis inscrire  l'cole de
droit; mais je suivis les cours du collge de France. Parler, instruire,
du haut d'une tribune, rpandre sur une foule ce que je sentais
bouillonner en moi, c'tait la seule chose qui me part tentante...

Je griffonnais toujours des vers; j'essayais de la prose; je ne
redoutais plus les indiscrtions de mes camarades; mais cette scurit
ne supplait pas  mon peu de talent.

Je me disposais  voyager, quand, soudainement, dans cette brume, je
crus voir une toile. Je rencontrai ma muse.

M. le duc de Thorvilliers, le pre du duc actuel, un peu parent de ma
mre, m'avait t donn comme tuteur.

Il ne prit gure au srieux une tutelle qui s'exerait, si tard pour lui
qui tait vieux et goutteux, si tard pour moi, qui tais en ge d'tre
mancip.

J'aurais pu rclamer cette mancipation. Je la mritais. A quoi bon?
J'avais plutt peur qu'envie de cette nouvelle indpendance, succdant 
celle que l'insouciance paternelle m'avait laisse.

Par politesse, pour aider  l'effusion de cette paternit passagre,
gracieusement accepte, je devins un convive rgulier du duc, et l'ami
de son fils.

Gaston de Thorvilliers avait t lev chez son pre. Je ne l'avais
rencontr que rarement. C'tait alors un beau jeune homme, au regard
rayonnant, aux joues pleines et roses, aux cheveux noirs, pais, faciles
 boucler,  la prestance fire, un de ceux qui naissent et vivent
cambrs, busqus.

N'ayant jamais eu besoin de se soumettre  un rglement,  une
discipline,  un pauvre devenu un matre, de compter avec des
condisciples plus forts ou plus habiles que lui; n'ayant subi aucun
contact qui et mouss son caractre; n'ayant pas eu de rivaux qui
stimulassent son got capricieux pour l'tude, il tait rest, et avait
fleuri dans toute la candeur de sa force, de son orgueil d'tre beau et
d'tre riche, dans toute l'ingnuit d'une ignorance vernie.

Il riait de tous et de toutes choses. Il se croyait bon, parce qu'il
n'avait jamais t tent d'tre mchant, et parce qu'il tait gai. Il ne
doutait pas de son esprit, rel, mais intermittent, parce qu'il avait la
moquerie facile; sa verve l'blouissait tout le premier.

Je fus charm de cet apptit universel des sens, et de cette bonne
humeur de la conscience; secrtement mme j'en fus jaloux. Je me
comparais et je me sentais moins homme, moins gentilhomme. J'avais le
mme ge. J'avais droit, sinon aux mmes prtentions de fortune, du
moins  la mme fiert pour ma race. J'avais, de plus, le sentiment de
mes succs universitaires, la conscience d'une valeur morale qui pouvait
s'panouir avec clat. Si j'tais froid en apparence; si l'piderme plus
pais laissait moins venir  fleur de peau le sang qui fleurissait les
joues de Gaston, j'avais peut-tre un brasier plus ardent au coeur.

Pourquoi n'tais-je pas comme lui? Pourquoi, en m'habillant de mme,
gardais-je avec mes vtements pareils, une sorte d'allure ecclsiastique
dont il me raillait avec bienveillance, pour que je devinsse un
compagnon tout  fait digne de lui et de mon nom?

Gaston n'attendit pas une intimit, qui s'affirma bien vite par le
tutoiement chang sans rsistance, pour me demander des confidences,
pour m'en faire.

Il parut fort surpris qu' dix-neuf ans, je n'eusse pas de matresse. Il
m'offrit de m'en dsigner une,  prendre dans le monde. C'tait si
facile! Il ne comprenait pas qu'une femme bien ne pt se dfendre
longtemps contre des beaux cavaliers de notre espce. Quant aux
matresses qu'on entretient et qui sont de luxe, comme l'curie, il les
prvoyait dans son budget; mais ne les admettait pas encore, par
coquetterie de mondain, peut-tre bien par conomie; lui qui aimait
tout, il aimait aussi beaucoup l'argent.

J'aurais peut-tre t corrompu par ce mauvais sujet naf dont les vices
embaumaient, si je n'avais rencontr celle qui a dispos de toute ma
vie.

C'tait  une vente de charit, dans le faubourg Saint-Germain. J'y
tais all par dfrence pour des invitations reues; Gaston
m'accompagnait, surtout pour voir des marquises et des duchesses,
bourgeoisement installes devant des comptoirs. Cela lui semblait un
travestissement piquant.

Nous avions parcouru divers salons et fait quelques emplettes de
politesse, nous sortions, quand,  la porte d'entre, comme un dernier
pige, je vis une jeune fille, debout,  ct d'un guridon sur lequel
s'amoncelaient des roses...

Je ne me permettrai aucune comparaison potique; je n'aurai recours 
aucun agrment littraire, pour raconter mon impression souveraine,
ineffaable, ternelle.

Tout ce qui s'est pass depuis, le drame, le deuil, la honte, le
supplice de ma vie, disparaissent, quand j'voque cette vision. Mon coeur
recommence  battre, comme il a battu dans cet instant qui a embras
tout mon tre. Je ressens quelque chose de foudroyant et d'ineffable qui
me mord la poitrine, qui me met un clair au cerveau, et qui infiltre
dans mes veines une langueur accablante.

Je dus plir. Je me souviens que je m'appuyai fortement au bras de
Gaston de Thorvilliers.

Elle tait grande, mince, mais admirablement faite, avec des cheveux
noirs, en bandeaux lgrement renfls, au-dessus d'un front correct,
blanc, uni, qui rayonnait d'innocence simple, fire, hardie. Les yeux
taient noirs; ils cherchaient le regard, plus qu'ils ne l'attiraient;
ils avaient une lumire paisible, intense, qui vivait de son foyer et ne
s'attisait d'aucune coquetterie, ayant le charme suprme. Le sourire de
sa bouche tonnait. On et dit que la vendeuse de roses avait mang une
de ses fleurs, en gardant une feuille serre et retrousse entre ses
dents...

Mais voil que je la dcris et que je me complais dans cette vocation!
Je la vis, je l'aimai, et ce fut tout.

Avec une grce sans minauderie, avec une hardiesse d'ingnue qui se sait
comprise d'avance, et qui n'a pas de prcautions  prendre, elle fit un
pas vers moi, m'offrit une rose et me dit:

--Pour les pauvres!

Je pris la fleur, je saluai, je me prosternai en intention, et me tenant
toujours au bras de Gaston, je voulus l'entraner; je ne voulais pas
contempler cette apparition.

--Eh bien! tu ne paies pas? me dit Gaston, en riant.

C'tait vrai. Je ne songeais pas que cette fleur dt tre paye.

La jeune fille,  peine tonne, souriait. Je tirai un louis; je le
dposai dans la main blanche qu'on me tendait, au nom des pauvres et je
balbutiai un mot d'excuse.

Gaston riait toujours.

--Bonjour, Reine, dit-il familirement  ma vision.

Je fus choqu, comme je l'aurais t depuis, quand je fus prtre, si un
sacrilge m'avait arrach des mains l'hostie que j'allais consacrer. Je
me retournai vers mon ami.

--Bonjour, Gaston, rpondit mademoiselle Reine d'une voix mlodieuse que
j'entends encore, que j'entendrai toujours.

Ils se mirent  causer de choses simples, de la recette que la jeune
fille avait faite comme marchande, de celle qu'elle esprait encore. Ils
s'taient pris, serr, et abandonn les mains. J'coutais avidement.

Je crois que j'aurais pouss un cri de fureur et de haine, si le moindre
mot, non de galanterie, mais seulement de politesse affectueuse et t
prononc entre Gaston et la jeune fille. Ils se parlaient en camarades,
presque en bons garons.

--Tu ne m'achtes rien? demanda-t-elle.

--Tu ne vends pas de cigares? rpliqua Gaston.

--Si tu veux, j'en emprunterai  la boutique de madame de
Ville-sur-Terre. C'est cinq louis le paquet.

--Merci, j'aime mieux une rose.

--Tiens! en voil deux.

--Combien?

--Cinq louis, comme le paquet de cigares.

--Pourquoi me les fais-tu payer plus cher,  moi qu' lui?

--Parce que tu marchandes.

--Je ne marchande pas; je proteste.

--Gros avare!

--Je ne suis pas avare; je ne veux pas tre dupe.

La jeune fille n'insista pas; un mouvement de tte, lgrement hautain
et ddaigneux, exprima sa pense.

Gaston tait sensible au reproche.

--Tu vois comme ces dames nous exploitent! me dit-il assez niaisement.

Il s'excuta toutefois et tira de son portefeuille en cuir de Russie un
billet de cent francs qu'il agita triomphalement dans ses doigts.

La jeune fille enleva prestement l'offrande pour empcher l'avaricieux
de se raviser, et d'une voix moqueuse, qui railla comme d'une pointe de
diamant le cristal derrire lequel elle m'tait apparue:

--Ah! si l'on ne t'exploite jamais autrement!...

Je regardai alors fixement mademoiselle Reine, croyant que j'allais la
trouver moins belle. Ses yeux noirs s'taient illumins de malice. Je ne
cessai pas de la trouver adorable; mais je souffris de la souponner
maligne. Cette plaisanterie, dont je m'exagrai l'importance, me
paraissait une dchance; l'ange tait une demoiselle mondaine habile 
la rplique. Elle n'avait ni pli, ni rougi. Elle avait dit cela, tout
uniment, en remettant de l'ordre dans son joli talage, en passant ses
doigts effils sur les roses qu'elle redressait et qu'elle faisait
refleurir.

--Je me plaindrai  ta grand'mre! riposta Gaston du ton d'un colier.

--Plains-toi tout de suite... Tu entends! bonne maman.

Elle se haussa, se pencha par-dessus ses roses, et je vis alors que
derrire le guridon une dame, trs ge, tait assise sur une chaise
basse, gardant la jolie marchande. Elle se leva, s'approcha; et sa
vieille tte ride, mais dont chaque pli tait comme la marque d'un
sourire, enveloppe de mches grises, apparut, ainsi qu'un hiver doux et
badin, au-dessus de cette jonche de printemps.

Gaston s'inclina avec courtoisie:

--Vous allez bien, marquise? Excusez-moi de ne pas vous avoir devine,
derrire ces fleurs de vos jardins.

--Je vais aussi bien que vous, mauvais sujet. Qu'avez-vous  dire contre
ma petite-fille?

--Qu'elle se moque toujours du monde.

--C'est son droit.

--Dans une vente de charit, ce n'est pas son devoir.

--Avec vous? Si, vraiment!

--Ah! marquise, elle est bien votre petite-fille! Mais nous verrons,
quand elle sera ma femme!

La grand'mre et la jeune fille partirent ensemble du mme clat de
rire, qui me rassura.

La note aile, arienne, d'une moquerie innocente, palpitait sur les
lvres roses; la note basse, chevrotante, frissonna gaiement sur les
lvres dcolores de la douairire.

--Toi, mon mari? s'cria mademoiselle Reine.

--Je l'ai t!

--Oh! il y a si longtemps de cela! Tu tais encore en robe, et l'on me
portait!

--C'est gal, c'est un titre.

--Il est avec mes vieux joujoux.

--Avisez-vous donc de me la demander! dit  son tour la marquise.

--Ne m'en dfiez pas.

Malgr son ton inoffensif, ce verbiage commenait  me dplaire.

Reine, au lieu de continuer cette dispute, se tourna vers moi et me
prenant  tmoin, avec une moue de grande enfant.

--Quel fou!

--Ah! si tu me calomnies auprs de mon ami, dit Gaston en plantant les
roses dans sa boutonnire, je me fcherai!

Puis, se souvenant qu'il ne m'avait pas prsent, il rpara son oubli,
et gracieusement, avec une sorte de solennit, joue et enjoue:

--Madame la marquise, je vous prsente M. Louis d'Altenbourg, le pupille
de mon pre. Mademoiselle Reine de Chavanges, je vous prsente mon
frre, votre futur beau-frre.

Je m'inclinai. Mademoiselle de Chavanges, tout en me faisant la
rvrence, dit  Gaston, d'un air plus srieux et d'un ton plus net:

--Mon cher, tu en veux trop pour ton argent. Moi, ta femme! j'aimerais
mieux vendre des roses, pour deux sous, dans Paris.

Gaston tait, aprs tout, un jeune homme du monde. Il n'tait sot que
par une sorte de dbraill de son esprit. Il comprit que la plaisanterie
avait assez dur. D'un geste vague il indiqua qu'il n'insistait plus et
que la taquinerie tait remise  une autre rencontre.

Pendant ce temps-l, la marquise me disait avec une nuance de
mlancolie, un peu banale:

--J'ai beaucoup connu votre pre. C'tait un homme charmant! Vous lui
ressemblez...

Le compliment, dans un autre moment, m'et choqu. Par quel veil de
fatuit honteuse et sournoise me donna-t-il de l'orgueil?

Je crus que mademoiselle Reine, redevenant srieuse, me regardait
cependant avec indulgence.

La marquise ajouta en continuant de me regarder:

--Oui, oui, vous ressemblez fort  votre pre. Je n'ai pas connu votre
mre.

Elle prit sa petite-fille  tmoin:

--_Reinette_, voil un orphelin comme toi; mais il n'a pas, comme toi,
une grand'maman qui vit par miracle, pour l'aimer, et pour ne pas le
laisser seul.

Elle joua l'attendrissement; c'est--dire qu'elle fit claquer ses lvres
comme pour avaler un soupir, et que sa voix avait eu un trmolo discret.

Reine ouvrit tout grands ses yeux noirs, et m'enveloppa d'un regard
profond, curieux, sans motion apparente.

Je me sentis brl par ce regard froid au dehors.

Cette conversation courte, subitement tourne au grave, me paraissait
aussi trange que quand elle tait gaie. On avait plaisant avec
tourderie sur les fianailles enfantines de Gaston et de mademoiselle
Reine. Voil que tout  coup,  premire vue, la marquise de Chavanges
avait l'air de vouloir me fiancer  sa petite-fille, moi qu'elle n'avait
jamais vu, qui passais!

J'avais le coeur gonfl. Mademoiselle Reine me regardait toujours. Elle
avait pris une rose et, machinalement, par la tige, la faisait tourner
entre ses doigts. Si elle me l'avait offerte, j'aurais cru qu'elle
m'acceptait pour mari.

Je remerciai la marquise. Je promis d'aller la voir. Pendant que je la
saluais, mademoiselle Reine, elle, fermait  demi les yeux, pour
continuer  m'observer, avec attention, sans baisser son regard.

Je ne sais trop ce que dit Gaston. Je remarquai seulement qu'il ne donna
pas la main  mademoiselle Reine. Celle-ci, d'ailleurs, avait les deux
mains occupes par la rose qu'elle faisait tourner. Ils se dirent adieu
avec un petit rire de camarades qui ne m'offensa plus, et nous
partmes...




VI


Dans la rue de Grenelle,--je vois encore l'endroit o commena cet
entretien qui enchana ma vie; c'tait devant une haute porte, un lion
tenant dans sa gueule un serpent enroul servait de marteau,--Gaston,
sans attendre une question, passa son bras sous le mien et me dit
gaiement:

--Te voil sur la liste des prtendants!

--Quels prtendants?

--Hypocrite! Tu n'as pas entendu la marquise?

--Elle a t aimable, gracieuse.

--Oui, mais elle t'a tiquet! C'est son ide fixe,  la pauvre femme!
Voil pourquoi je me suis amus  la taquiner. Je savais bien qu'au fond
je flattais sa manie. Moi, je n'ai pas assez de vocation.

Je rpliquai assez vivement:

--Il est assez naturel qu'elle veuille marier sa petite-fille et qu'elle
soit inquite...

--Elle, inquite! de quoi donc? de la mort? Elle n'y croit que tout
juste pour donner,  l'occasion,  sa voix, toujours un peu criarde, un
son plus doux. De la jeunesse de sa petite-fille? Elle la respire comme
un bouquet qui ne doit jamais se faner. De ce que Reine pourrait
demeurer seule au monde? Elle ne peut pas croire cela. Si elle songeait
 son dpart, ce serait pour regretter de ne pas voir, le lendemain, les
princes de ferie qui viendront faire cortge  sa petite-fille. Non,
elle racole des soupirants, par tradition, pour se ddommager de n'en
plus voir  ses genoux et pour se venger des airs ddaigneux de Reine.
Ne te laisse pas prendre  cette sentimentalit ridicule... La marquise
est la plus grande _marieuse_ du faubourg Saint-Germain. Voil ce que
c'est que d'avoir t la plus enrage _dmarieuse_ de son temps.

Je regardai Gaston, sans comprendre.

--Ah a! tu ne connais donc rien? Ton pre, qui tait un homme aimable,
ne t'a donc jamais parl, de la marquise de Chavanges?

--Jamais.

--Eh bien, on a respect ton innocence. Cette vnrable dame a t la
plus folle, la plus tourdie des coquettes. On assure que le pauvre
marquis, son mari, n'osait plus courir les cerfs, de peur de mettre trop
de dpit dans la poursuite, et tant ses oreilles tintaient d'un hallali
perptuel. La marquise s'est marie  dix-huit ans. Reine en a plus de
dix-sept, et elle trouve que Reine est en retard. A vingt-deux ans, elle
s'est fait enlever par le chevalier de Mettrais. A trente-cinq ans, elle
a enlev,  son tour, un pianiste (c'tait la mode), mais elle l'a lch
sur la route d'Italie, oh! pas bien loin,  Fontainebleau; plus tard,
pendant une crise de dvotion, vers cinquante ans, elle a voulu aller 
Rome, confesser ses pchs au pape lui-mme. Elle s'tait fait
accompagner par un jeune abb, qui n'est jamais revenu  Saint-Thomas
d'Aquin, et qu'elle a lanc  Rome. Il parat que le pape lui avait
donn un approvisionnement d'absolutions; car elle en a distribu 
toutes ses amies et elle a gaspill le reste. Elle avait un fils qui,
par bonheur ou par hasard, ressemblait au marquis. Il s'est honntement
mari  une femme honnte. Voil ce qui explique quelque chose du
caractre de Reine. Ce couple vertueux est mort du cholra. La marquise,
veuve dj, a eu un peu de chagrin, car elle est bonne, au fond et  la
surface. Mais elle a t bientt ravie d'avoir une belle petite-fille 
habiller,  gter,  faire aimer. Elle s'tait gare de la manie des
pagneuls, du got des cartes; elle attendait inactive qu'on remt des
ailes  son pauvre coeur alourdi. Reine lui a ramen les zphirs. Comme
il avait neig sur les roses de son teint, elle s'est barbouille des
baisers de sa petite-fille et a plant des roses vraies dans toutes ses
corbeilles. La petite boutique de la vente de charit est un rve de
Watteau qu'elle a tenu  raliser. Le monde a pardonn  cette
pcheresse, poudre de grce maternelle. Rien d'ailleurs dans cette
tutelle n'est de nature  scandaliser le monde, notre monde. La marquise
fait les choses, comme il faut les faire, et toutes celles qu'il faut
faire. Elle va  la messe. Elle s'y tient, comme tu l'as vue 
l'instant. Je crois bien mme qu'elle fait de bonne foi des minauderies
au bon Dieu, et qu'elle lui brle des petites bougies roses, pour qu'il
envoie des maris  sa petite-fille. Aprs avoir tant fourrag le
mariage, la bonne vieille ne voudrait pas s'en aller, sans avoir
arrang, bni un joli petit mariage. Voil, mon cher, pourquoi je l'ai
mise si facilement sur ce chapitre-l; pourquoi du premier coup, elle
t'a _reluqu_, inscrit sur sa liste, et voil pourquoi te voyant un peu
tnbreux, elle t'a jou un petit air de tristesse.

Je me souviens des paroles de Gaston comme de toutes celles qui ont pour
la premire fois ensemenc mon coeur. Elles ptillaient en moi. Je voulus
rpondre en plaisantant aussi:

--Et toi, quel rang as-tu parmi les prtendants?

--Moi! je suis un en-cas, mais peu srieux. J'ai t lev avec Reine;
sa mre tait une amie, un peu cousine de la mienne. Elle me connat 
fond. Nous nous sommes firement battus dans le chteau de Chavanges!
Reine a gard l'habitude de me maltraiter. Quand elle me donne une
poigne de main, c'est encore une tape sur les doigts. Nous avons t si
camarades que nous ne pouvons pas nous aimer; or, je suis sr que Reine
voudra aimer son mari.

Je me mordis la lvre, pour empcher un spasme qui me montait de la
poitrine. Gaston, comme s'il et devin cet espoir subit, ajouta:

--Tu ferais bien mieux son affaire, toi... Mais je t'avertis qu'elle
n'aime pas les bigots.

--Est-ce que je le suis?

--Peut-tre pas; mais tu t'en donnes la mine. Aprs tout, mon cher, cela
te regarde. Tu es prsent; on t'a invit; Reine, je m'y connais, t'a
admis dans sa collection. Nous irons demain rendre notre visite, et
quand ces dames seront  Chavanges, nous irons passer quelques jours au
chteau.

--Comment? Elles reoivent des jeunes gens?

--Et aussi quelques vieux... Mais oui, la marquise est trop grande dame
pour ne pas recevoir qui elle veut. Cela ne semble pas plus
extraordinaire et cela parat aussi innocent que le reste. Quant 
Reine, elle est avec les danseurs, les visiteurs, comme tu l'as vue avec
les acheteurs, toujours la mme, simple, ou terriblement coquette,
hardie, libre, point sentimentale, positive et tide... Entre nous, pour
tre franc, je t'avouerai que je ne la comprends pas tout  fait. Elle a
une belle sant, un apptit de la vie qui jaillit de ses yeux, assez peu
d'illusions, car sa grand'maman en les lui caressant les touffe sous
ses caresses; pourtant, par instants, on la dirait fixe, emprisonne
dans une candeur marmorenne, comme ces statues qui ne sont des femmes
que jusqu'au buste et qui finissent en termes de marbre. Tu vois comme
elle a t leve, pas bgueule, pas fire, et pourtant il serait
impossible de pousser avec elle la gaminerie un peu loin. C'est bien 
elle seule, ou  une influence de race honnte qui aura pass par-dessus
la grand'maman, qu'elle doit ce qu'elle vaut. Si elle a des petites
ides malsaines, blotties quelque part, crois bien que c'est sa
grand'mre qui les a niches ou laisses se nicher l. Te voil mis au
courant. Je rsume mon opinion sur Reine de Chavanges. Belle et bonne
personne, pousse droit et non maintenue droite par un tuteur, charmante
 voir,  entendre, facile  frquenter, difficile  sduire, plus
difficile encore  pouser, qui redoute d'tre dupe d'elle-mme et dupe
des autres, qui vous regarde, qui se garde, et  qui, lorsqu'on est un
platonique comme toi, il faut prendre bien garde!

Gaston continua  me donner sur la famille de Chavanges, sur sa fortune,
plus de dtails que je ne lui en demandais. Sur la fortune surtout, il
tait exactement inform. Si la jolie marchande de roses avait un peu
exagr, en reprochant  mon ami son avarice, il n'en tait pas moins
vrai que Gaston aimait l'argent, les belles proprits, les gros
revenus. Il en parlait volontiers. Il supputait sur le bout du doigt les
dots qui mritaient d'tre considres dans le faubourg Saint-Germain,
et mme ailleurs. Il les numrait avec le plaisir d'un musicien qui se
chante des airs de musique.

Je l'coutais mal. Il me plaisait qu'il ft  ct de moi un bruit dans
lequel le nom de Reine de Chavanges tintait avec sonorit. Cela me
suffisait pour rver; je ne l'interrompais plus; je n'avais plus besoin
de l'interroger.

Je suis de ceux qui croient au chemin de Damas. Je le cherchais; je
l'avais rencontr.

Je devais revoir mademoiselle de Chavanges; je pouvais concevoir
l'esprance d'en tre aim, d'en tre choisi. J'tais de son monde.
J'ignorais au juste ce que la succession paternelle, liquide, me
laisserait de fortune; mais, je ne voyais pas l d'obstacle; au surplus,
je ne voulais pas en voir.

Je sentais sourdre une volont, une vocation. Il s'y mlait,  coup sr,
une ivresse physique; mais, par pudeur, je n'en rvais que plus vivement
la possession d'une me fire, indpendante, retenue, froisse dans un
milieu qui l'alarmait.

Je serais pour elle un mari honnte, comme l'avait t son pre. Je lui
apporterais un amour fidle qui avait manqu  ma mre. Je m'imaginais
qu'en me faisant connatre, qu'en amenant la confiance entre
mademoiselle Reine et moi, je dgagerais sa pense hsitante qui
cherchait, sans doute, comme la mienne,  s'affranchir de certains
souvenirs de famille.

Ce que j'avais retenu avec un empressement jaloux, c'tait cet hommage
sincre rendu par Gaston  la puret de cette pupille d'une vieille
femme lgre. J'y croyais avec extase. Les antcdents mythologiques de
son aeule la maintenaient chaste, comme les gats de mon pre
m'avaient rendu triste. Nos consciences d'orphelins taient
fraternelles.

Pauvre enfant! je la devinais, je la lisais dans mon coeur. Je l'aiderais
 rentrer en possession de la belle vie rgulire, dans un devoir doux
et partag,  laquelle, sans s'en douter, peut-tre, elle aspirait comme
moi.

Elle semblait coquette  un tre frivole comme Gaston; mais sa
coquetterie tait la bravoure de sa mlancolie. Elle se dfendait contre
les convoitises banales, par ses beaux clats de rire. Quel homme
heureux serait celui qui amnerait des larmes dans ces yeux noirs, et
qui, s'agenouillant quand elle pleurerait, lui prendrait les mains et
lui dirait doucement:--Ma chre femme!--provoquant ainsi le sourire
immuable des amours profondes et vraies!...

Je remuais confusment ces ides, en revenant  l'htel de Thorvilliers.

Une lumire attendue, espre, mais inconnue pourtant, descendait en moi
et me rvlait  moi-mme.

Mes dispositions mystiques, potiques, n'taient que l'aurore brumeuse
de cette vocation conjugale qui m'apparaissait un apostolat. Mari! pre!
Ces deux ides jaillissaient avant toutes les autres, purifiant la voie
sur laquelle d'autres rves profanes viendraient ensuite...

Encore une fois, je n'cris pas un roman; je ne veux pas non plus me
dfendre. J'explique comment j'aurais t un chef de famille, aussi
ardent que j'ai t depuis un missionnaire clbre; comment cette
timidit, que mes camarades calomniaient, tait sincre; comment, avec
une prdisposition  recevoir les coups du ciel, je ne luttai pas contre
ce foudroiement d'un amour absolu, qui a t bien tortur, bien gar,
bien puni, et qui, maudit par les autres, condamn mme par moi, n'a pu
s'teindre  aucune heure de ma vie, et s'alimente de mes remords, des
angoisses de ma douloureuse paternit. Je veux que l'on comprenne bien
mon droit mystrieux, humain, que les hommes me nient, que Dieu m'a
donn...

A plusieurs reprises dans la journe et dans la soire, Gaston me
reparla de Reine de Chavanges. Y mettait-il de la raillerie? Se
doutait-il de cette possession qui commenait? tais-je plus ple que
d'habitude, ou bien tais-je trahi par ma rougeur? Une joie qui
bouillonnait en moi me rendait-elle, par crainte, plus triste
d'apparence, ou bien laissais-je voir que j'tais jeune aussi, et plus
amoureux que tous mes camarades?




VII


J'allai avec Gaston, et je retournai seul, chez la marquise de
Chavanges.

J'acquis par moi-mme la preuve de ce que mon ami m'avait affirm.

La grand'mre avait augment d'un nom la liste des prtendants, et Reine
acceptait, avec son indiffrence habituelle, ce soupirant de plus 
couter,  conduire.

Avec indiffrence? non. Avec curiosit?  coup sr. Avec ddain?
peut-tre.

En effet, les regards de la jeune fille, vagues et d'une politesse gale
pour tout le monde, se concentraient et se durcissaient, quand je la
saluais.

Elle ne me disait rien de dsagrable; au contraire; sa faon de parler,
rieuse, tourdie, libre, se calmait, se contraignait, pour m'interroger
ou me rpondre. Il y avait dans ses moindres mots une bonne volont
polie; mais le regard trahissait la mfiance.

Je tirais de cette attitude une raison d'esprer, autant qu'une raison
de craindre. Ce qui se montrait de srieux et de grave m'enchantait et
prouvait bien que cette jeune fille pouvait devenir une femme srieuse.
Mais ce qui se laissait voir de gracieux en elle n'tait que l'effort de
sa piti pour mieux voiler son ddain, son antipathie...

Ah! c'tait bien l'amour qui tait entr en moi, puisque la douleur y
tait entre aussitt. J'aimais cette douleur et j'attisais cet amour
lointain, immense, jaloux, muet...

Ces dames quittrent Paris pour le chteau de Chavanges, un mois aprs
notre premire rencontre. On ne m'invita pas directement  une visite;
mais Gaston, vers l'poque des chasses, ayant reu un petit mot de la
marquise, me le montra. J'tais, en post-scriptum, pri d'accompagner
mon ami.

--L'ide de m'avoir pour tuer son gibier vient de la marquise, me dit
Gaston; l'ide de te voir  Chavanges vient de Reine, j'en suis sr.
C'est elle qui a dict le post-scriptum.

Le coeur me battit bien fort  cette remarque. Quand mon ami me donnait
une esprance, je le croyais sincre. Peut-tre se moquait-il de moi,
cependant. Mais je pensais que l'ironie est, pour certaines natures, une
faon involontaire de cder  la vrit...

Je partis avec Gaston.

Nous n'tions pas les seuls htes de Chavanges. La marquise, moins par
sentiment de convenance que pour avoir plus de bruit autour d'elle,
invitait des amis de tous les ges. Seulement, elle n'acceptait que des
vieilles femmes de son caractre, voulant que Reine exert sans lutte
et despotiquement, tout son pouvoir.

Le chteau de la marquise, situ dans les Ardennes, en avant d'une belle
fort, et en amphithtre au-dessus de la Meuse, tait trs gai, de
face, quand on y arrivait par une belle avenue; quand on voyait rire le
soleil dans les grandes fentres  petites vitres et tinceler les toits
en ardoises. Mais il tait svre et un peu triste, quand on sortait par
l'autre ct, pour entrer dans le parc qui montait vers la fort. Une
vaste pice d'eau, carre, s'encadrant comme un miroir dans une pelouse
assombrie par l'ombre projete de la maison, rappelait la pice d'eau du
chteau paternel. C'tait une cause de plus d'attendrissement.
Seulement, comme cette pice d'eau tait plus leve que la cour
d'honneur, dpave et plante de massifs, situe entre la faade et la
grille d'entre, elle alimentait un jet d'eau, figur par un grand cygne
battant de l'aile et tendant le cou au ciel, au milieu d'un bassin.

L'architecture du chteau tait double et l'difice avait deux masques.
Le visage qui faisait accueil aux arrivants tait une sorte de corps
avanc, construit, enjoliv et sign par le dix-huitime sicle. Il
s'adossait  une btisse du temps de Louis XIII dont la face avait
disparu, et dont le pristyle servait de dcor  un vestibule intrieur
traversant le chteau dans sa largeur.

La marquise habitait naturellement la partie ensoleille du dix-huitime
sicle; les htes avaient pour horizon la fort  l'arrire-plan, un
bout de parc svre au-dessous de leurs fentres, et des roses  droite
et  gauche. Reine tait loge de ce ct, dans la partie pompadour
encore, mais qui rejoignait celle du dix-septime sicle. Une haute
bibliothque, boise comme une sacristie, salle de dessin, de musique,
ayant, parmi trois portes, une qui communiquait avec l'appartement de
Reine, servait de transition et de transaction entre les deux poques.

Quand j'eus pris mes habitudes dans le chteau, cette pice douce et
frache m'attirait souvent.

Puisque la chasse tait le prtexte de ces invitations, on faisait, bon
gr, mal gr, de grandes parties en fort.

La marquise avait une espce de meute. Elle avait soin surtout
d'utiliser les chasseurs des environs. Elle invitait les chevaux en mme
temps que les cavaliers. Nous tions venus de Paris, Gaston et moi,
chacun avec notre cheval.

Mais si j'aimais  Paris une promenade matinale, solitaire, au bois de
Boulogne, je n'aimais gure  Chavanges ces courses furieuses qui
secouaient la pense, la torturaient, sans l'empcher d'agir.

Quand Reine n'tait pas de la chasse, je n'en tais pas longtemps. Je
dsertais, d'abord avec timidit, puis au bout de quinze jours avec
audace; je revenais hardiment au chteau, esprant la rencontrer seule,
la voir, m'enhardir  lui parler simplement, sans les clats de rire qui
entrecoupaient toujours les conversations, aux heures o tous les
invits taient runis,  tablir entre nous une intimit d'amis, qui
rsistait  mon grand dsir et qui me semblait, tour  tour, souhaite
ou redoute par elle.

Mais toute ma hardiesse consistait dans cette dsertion de la chasse.
Arriv au chteau, si je la rencontrais, je cherchais des excuses, sans
donner la raison vraie de mon retour.

Elle paraissait tonne de ma dsertion, m'en raillait, se refusait 
empcher le repos que j'tais venu chercher, ne me laissait pas
bnficier une minute du tte--tte paisible que je m'tais mnag, ou
bien, paraissant tout  coup me deviner, me donnait, en riant, un
rendez-vous pour le lendemain,  la chasse, o elle irait, afin de
m'empcher de m'y ennuyer.

Ces jours-l, elle affectait de me retenir auprs d'elle; mais c'tait
pour m'emmener, au grand galop,  travers la fort, ne me laissant pas
le temps de lui dire un mot dans les haltes rapides que nous faisions,
se fatiguant avec une sorte de colre contre elle-mme; puis, au plus
beau moment de son exaltation d'cuyre, tournant bride, cherchant 
rejoindre les chasseurs, les dissuadant de continuer, proposant une
course  fond de train jusqu'au chteau et galopant  la tte de cette
meute d'hommes dchans qui criaient, hurlaient, jouaient des fanfares
et faisaient se pmer d'aise la vieille marquise, assise sur le perron
du chteau, du ct Louis XIII, et souriant au seul tapage qu'elle pt
encore provoquer.

Au retour, aprs un baiser qui effleurait les rides de sa grand'mre,
Reine allait s'enfermer dans sa chambre, en traversant la bibliothque;
souvent, quelques instants aprs elle, j'y allais prendre un livre que
je ne lisais pas, mais pour m'accouder  l'angle d'une table et regarder
sur le parquet la petite trace, l'esquisse des contours, que son pied
nerveux faisait avec la poussire de la fort, en marchant vivement,
nerveusement, en frappant le plancher.

Elle ne sortait de chez elle qu' l'heure du dner, fatigue de son
repos, presque maussade, presque triste, plus belle sous ce voile de
gravit descendu sur sa mutinerie.

Dans la soire, si la marquise ne restait pas dehors, pendant que les
hommes fumaient dans les alles du parc, Reine se mettait au piano,
dchiffrait de la musique difficile, s'oubliait  la bien jouer.

Elle avait une belle voix: elle se laissait aller  chanter des notes
sans paroles. Mais, ds qu'elle s'apercevait qu'on l'coutait avec
attention, avec motion, elle fermait bruyamment le piano,  moins
qu'elle ne propost un choeur comique, grotesque, dans lequel chacun
faisait sa partie, et la journe folle qui n'avait eu qu'un intervalle
de raison, s'achevait par cette folie.

Ces caprices me tourmentaient comme des symptmes de douleur.

D'un autre ct, cette libert de paroles, d'attitude de cette belle
jeune fille, qui m'avait surpris  notre premire rencontre,
m'effrayait. Je redoutais toujours que la gaiet ne ft clore un mot
quivoque dans cette runion d'hommes provoqus  rire. Mais
mademoiselle de Chavanges n'tait hardie que parce qu'elle se savait
forte de sa volont. Si un mot trivial, emprunt  l'argot des thtres,
chappait  quelque tourdi, elle se redressait, rougissait d'un peu de
dpit, plutt que de honte, et, d'un ton bref, de commandement, avec un
geste prcis, comme si elle et donn de la cravache sur les doigts de
l'impertinent, elle le mettait  sa place et le rduisait au silence.

Entre jeunes gens, le soir, quand invits par un beau clair de lune,
nous prolongions la veille plus tard que ces dames, dans le jardin, on
parlait de Reine de Chavanges; on essayait d'expliquer son caractre.
Moi, je me taisais ou je me rcusais. Gaston disait toujours:

--C'est une bonne fille qui s'ennuie et que nous n'amusons pas.

C'tait le jugement le plus favorable; je l'acceptais. Personne
n'avouait qu'il tait dispos  l'aimer, parmi tous ces soupirants
empresss  la recevoir pour femme.

Quelques-uns la trouvaient folle, coquette, et ceux qui se retenaient de
dire des inconvenances devant elle, se ddommageaient, en en disant 
propos d'elle.

Combien de fois ne fus-je pas tent de bondir, de menacer, ou de
souffleter mme celui qui la calomniait si lchement? Mais ces
lchets-l n'avaient prise sur personne; on les tolrait comme les
badinages ncessaires entre hommes.

Je rentrais furieux, rugissant dans ma chambre; je passais la nuit 
touffer ma colre,  retourner dans tous les sens le problme que je me
donnais  rsoudre, d'amener  la simplicit,  la tranquillit, 
l'apaisement vrai,  une franchise moins intermittente et moins brutale,
cette enfant isole dans un milieu mesquin, qui avait sans doute peur du
monde, qui le narguait, ne sachant comment le dominer, le pitiner
dfinitivement et s'en affranchir.

Le lendemain, je retournais couter les mchancets qu'on dbitait sur
son compte; j'en nourrissais ma pit; je voulais en faire des moyens de
la connatre mieux, en la dfendant contre des exagrations grossires.
Il tait si visible qu'on la mconnaissait, que ces vilenies me
faisaient mpriser mes camarades, sans entamer l'estime que je voulais
garder pour elle.

J'ai dit que personne entre nous ne se posait en amoureux, et que cela
n'empchait pas de se poser en prtendant. Il fallait bien alors, devant
mademoiselle de Chavanges, affecter des petites attentions, prendre des
airs de soupirant.

Elle riait, dmasquait la tactique, et avec une autorit de femme,
singulire dans une si jeune fille, elle dnonait tout haut  nos
chtiments le flon qui rompait le pacte de bonne camaraderie.

Je me serais bien gard de jouer un pareil jeu avec elle, quand mme il
n'et pas rpugn  mon caractre. Je l'aimais trop. Je l'observais,
mais je m'observais moi-mme, et rien ne me ravissait plus que quand,
dans le salon, ou  la promenade, n'tant pas assez empress pour lui
rendre un petit service, lui cueillir une rose qu'elle ne pouvait
dtacher de la branche, lui avancer un sige de jardin, elle me disait:

--Savez-vous, monsieur d'Altenbourg, que vous n'tes pas galant?

Elle avait un bon sourire de soeur indulgente qui paraissait me remercier
de ce que je mritais ce reproche de sa part, et quand la familiarit
amena la substitution de mon prnom  mon nom de famille, quand elle
m'appela Louis, tout court, je me crus bien prs d'tre aim...

Je suis tent de dchirer ces pages. Pourquoi ne pas m'en tenir  des
faits? A quoi bon raconter tout cela? Ne puis-je pas dire en quelques
lignes ce qui advint de tous ces beaux sentiments? Est-ce bien ma
confession que je fais? Suis-je un romancier malgr moi? Vous qui me
lisez et qui savez que ce mmoire est l'oeuvre d'un vieillard, d'un
prtre, d'un homme qui se dbat dans la plus poignante angoisse, je vous
en conjure, pardonnez-moi ces dtails; ne me mprisez pas, si je prends
dans l'herbier, dans le cercueil de ma jeunesse ces fleurs sches que
mes larmes ne peuvent faire revivre. Il faut que vous compreniez mon
erreur. Il faut que vous sachiez quelle terrible destine se prparait
pour l'orpheline,  demi gte, sans tre corrompue, par ces frivolits
mondaines, et pour l'orphelin que sa chastet ardente rendait inhabile 
juger,  deviner cette me fire dans ce corps enfivr  son insu par
sa jeunesse!...

J'ai dit que, quand je le pouvais, j'allais m'installer dans la
bibliothque du chteau; c'tait l que j'tais libre d'crire  mon
vieux matre, l'abb Cabirand.

Plus tard, il m'a racont, malgr son inexprience des passions, qu'il
avait devin dans ces lettres littraires, potiques, sentimentales, les
inquitudes d'un coeur agit par un amour terrestre, et qu'il avait t
tent de m'avertir. De quoi m'et-il averti? De ne plus aimer? J'aurais
dsobi. M'et-il enseign  me faire comprendre et  comprendre?

J'aimais, je le rpte, cette belle salle boise, cette bibliothque
d'intention, o les livres taient rares, et, plus d'une fois depuis, je
l'avoue, en entrant dans une sacristie pour passer mon surplis, avant de
monter en chaire, quand je devais prcher, si je regardais les moulures,
les ornements des grandes armoires o l'on enferme les habits
sacerdotaux, une morsure au coeur m'avertissait d'une vocation
sacrilge. Je revoyais les grandes armoires de chne du chteau de
Chavanges; je tournais la tte au bruit lent d'une porte qu'on ouvrait
doucement; je croyais voir passer, lgre et imposante cependant dans sa
grce, cette belle jeune fille si pure et si hardie, si fire, qui
traversait la grande salle, en l'effleurant  peine, qui dans les
premiers temps me saluait d'un mouvement de tte, pour me dire:--Ne vous
drangez pas, travaillez!--et qui, plus tard, s'arrtait, causait, en
voulant visiblement me dranger de mon travail.

La porte qui ajoutait une vocation  celle des armoires de la
sacristie, communiquait avec l'glise; la robe blanche qui entrait tait
un surplis; la robe sombre tait celle d'un prtre qui m'avertissait de
monter en chaire, et, le coeur dvor par cette vision, j'allais parler
de l'amour de Dieu, de l'amour du prochain, selon l'vangile,  ces mes
dvotes, auxquelles j'aurais rvl avec plus d'loquence le vritable
amour humain, que je portais tout entier, pur et dbordant en moi...

A la fin de notre sjour au chteau, je n'tais pas plus avanc que lors
de ma rencontre avec Reine,  la vente de charit; sinon que cet amour
subit s'tait enracin en moi par toutes mes fibres, et que je n'aurais
pu y renoncer, mais qu'il ne m'avait communiqu aucune rvlation
certaine sur le caractre de la jeune fille, et que, si je sentais bien
que j'tais pour quelque chose dans ses variations d'humeur, j'ignorais
si elle m'aimait, si elle tait prs de m'aimer, si elle pouvait
m'aimer, si je n'tais pas seulement pour elle un tre original, curieux
 observer, une couleur tranche dans l'harmonie banale des tres qui
l'entouraient, mais, avant tout, un importun qui la gnait, qui
l'ennuyait.

Il tait impossible que, dans cette situation, n'ayant pas de confident,
me dfendant contre la curiosit de Gaston, je ne me prisse pas
moi-mme, pour ainsi dire, pour unique dpositaire de mon secret.

Si jamais la posie fut le duo mystrieux de l'me qui s'interroge et
qui se rpond, ce fut bien dans les vers qui me sollicitaient par
fragments, par bribes d'hmistiches, et qui, un jour, m'obligrent  les
crire,  les corriger,  les revoir,  me les rciter.

C'tait deux jours avant notre dpart. Il pleuvait  torrents. On
n'avait organis ni chasse, ni promenade. Le chteau bruissait
intrieurement de voix, de rires, de tapotements de piano, de chocs de
billes sur le tapis du billard.

J'avais pu, aprs le djeuner, quitter la compagnie joyeuse et enferme
qui n'avait pas besoin de moi, monter  la chre bibliothque, m'y
installer, prendre un livre, essayer de lire, et, au bout d'un quart
d'heure, distrait de ma lecture par la pense qui ne me laissait pas me
distraire, attirer du papier, des plumes, et griffonner des vers.

J'entendais par instants, au loin, au-dessous de moi, dans un silence
relatif qui s'tablissait au salon, Reine, chantant ou jouant, puis des
applaudissements. Je prenais une sorte de plaisir cruel  humer, 
travers les murs, cette vie qui coulait en moi comme une sve nouvelle
dont mon tre s'enivrait et s'exaltait.

Je me dfendais de descendre. J'aurais t, ce jour-l, plus maladroit
que d'habitude, plus ridicule, plus triste dans cette gaiet, triste
comme le temps dont on se moquait. Il pleuvait dans mon coeur, comme dans
le ciel. J'avais de grosses larmes aux yeux et je les laissais tomber
sur le papier. Je n'aurais pu les retenir devant elle; peut-tre bien
qu'elle et ri, pour amuser ses htes.

Ah! si j'crivais pour le public, comme j'aurais plaisir  retracer
cette phase dlicieuse d'un amour ardent et innocent, ce bonheur des
larmes, qui est la rose des illusions printanires et qui garde le
secret du rajeunissement, quand plus tard, homme vieilli, on se sent
suffoquer.

Mais, encore une fois, je ne fais pas un livre.

Peu  peu, le travail auquel je me livrais, cette gymnastique de la
versification qui n'teint pas l'enthousiasme, qui le rythme dans
l'esprit, en mme temps qu'il le rythme prosodiquement, m'avait absorb.
Je percevais encore un bourdonnement vague; je ne l'coutais plus.

Il y avait bien deux heures que j'tais l, la tte soutenue par une
main et penche sur le papier. Je n'entendis pas ouvrir la porte; je
n'entendis pas quelqu'un s'avancer. Tout  coup, une voix qui me fit
tressaillir, me dit:

--Aurez-vous bientt fini d'crire?

Je levai la tte, et instinctivement, comme lorsque j'tais colier et
que j'avais peur de laisser surprendre mes manuscrits, je croisai mes
mains sur mon papier.

Reine se mit  rire:

--Oh! n'ayez pas peur! je ne veux pas lire vos lettres!

Elle rayonnait de gentillesse, de malice, de bont, et tout en disant
qu'elle ne voulait pas lire, elle se tenait lgrement penche sur la
table, pour s'y accouder.

Je la vois... je me souviens de la couleur, des plis de sa robe qui se
creusait sur la poitrine dans ce mouvement en avant.

La table tait large; sans cela, j'aurais eu le souffle de sa bouche sur
la mienne, le rayon de ses yeux dans les miens. Mais il s'exhalait de
cette jolie tte lumineuse, tout ensemble un arme et une clart qui
m'enivraient. J'cartai doucement les mains et laissai voir les lignes
ingales que j'avais crites.

--Ce n'est pas une lettre! rpondis-je avec un sourire suppliant,
subitement dcid  tout dire.

Je souriais; mais elle devait voir que j'avais pleur.

Elle le vit, en effet, mais, chose singulire, cette sincrit la fcha,
au lieu de l'attendrir. Elle se redressa un peu, se renversa en arrire;
son corsage se tendit et la tentation de sa beaut se faisait plus
relle, en mme temps que sa figure prenait un air plus srieux.

--Ah! c'est vrai! murmura-t-elle, vous faites des vers!

Je ne rpliquai pas. J'avanai doucement les feuilles griffonnes. Mais
Reine se reculait, avec un ddain visible. Elle tait debout. La
compassion se mla sur sa bouche  l'ironie qui la plissait.

--Vous avez donc du chagrin?

--Non.

--Si je vous demandais de nous lire vos vers?

Je m'effrayai:

--A tout le monde?

Elle rougit lgrement:

--Sans doute... dans le salon.

--C'est que je ne les ai pas faits pour qu'ils fussent lus devant tout
le monde.

--Ah! pour vous seul alors?

Je sentis que ma bouche blmissait et tremblait.

--Vous les destiniez  quelqu'un? ajouta Reine de Chavanges.

--Oui.

Il y eut un silence de quelques secondes, silence terrible. Je devais
tre bien ple; tout mon tre frmissait. Mon regard tait suspendu 
celui de Reine. Je voyais le sien s'allonger, s'approcher, se lier au
mien. Nous allions lire l'un dans l'autre. L'amour descendait entre
nous, comme Dieu descend dans la communion. Cette gravit, que Reine
avait reprise, vibrait, pour ainsi dire, comme une nue lgre traverse
par l'aiguillon du soleil. Elle tendit la main vers le manuscrit.

--C'est pour moi? me dit-elle, avec une grce simple et fire.

Je balbutiai oui, et me levant  mon tour, je lui tendis mes vers.

Elle hsita, baissa la tte, la releva.

Que vit-elle en moi qui teignit son beau sourire, qui dissipa la nue
lumineuse, qui rendit son visage froid, presque dur? Pouvait-elle se
mprendre?

--Je ne me connais pas en vers, reprit-elle d'un autre accent.

Je voulais croire qu'elle disait cela par modestie. Les feuilles
remuaient dans ma main. Son visage devint de marbre.

--Je n'aime que la prose, ajouta-t-elle. Vous voil prvenu. Ne perdez
plus votre temps!

Pourquoi cette duret subite, cette mchancet?

Elle eut comme la conscience de cette cruaut inoue; elle voulut
l'adoucir.

--Excusez-moi, monsieur d'Altenbourg. Je ne croyais pas vous surprendre,
vous dranger dans un moment d'inspiration. Sans cela, je ne serais pas
entre. Continuez.

Elle salua de la tte, s'loigna. Elle allait sortir par la porte qui
donnait sur l'escalier et par laquelle elle tait entre. Elle n'tait
donc pas monte, pour aller dans sa chambre.

Craignit-elle que je fisse la remarque qu'elle tait venue pour moi?
Elle se retourna lgrement, mais soudainement, elle me dit:

--Ces messieurs: proposaient de jouer ce soir une charade. Je venais
vous demander de nous faire un petit scnario. Si j'avais su!...
Voulez-vous venir en causer?... C'est mauvais de rester seul. Vous avez
l'air de nous bouder.

Elle sortit. La lumire qui emplissait la bibliothque disparut avec
elle.

Je retombai dans le grand fauteuil de cuir que j'avais pris, rompu par
une immense lassitude. Quelle crature complique, trop nave ou trop
corrompue pour moi, tait-elle donc? Je faisais appel  mon courage, 
ma psychologie,  mon amour? Lui seul me rpondait et me forait 
l'aimer toujours, davantage encore, pour cette bizarrerie, pour cette
nigme.

Je ramassai mes vers, et, sans hsiter, je les dchirai en petits
morceaux; puis comme j'tais embarrass de ces dbris que je ne pouvais
laisser sur la table ou sur le parquet, je les jetai dans la grande
chemine vide, o rien n'tait dispos pour faire du feu. Je les fis
flamber avec une allumette de fumeur, et je les regardai brler, en
pensant assez singulirement, par une vanit de pote qui essayait de
panser mes dchirures d'amoureux:

--Cela fera un peu de cendre qui s'parpillera au moindre souffle dans
la salle. Peut-tre, en passant, verra-t-elle que je les ai brls, et
aura-t-elle des remords!

Je n'eus pas besoin de compter longtemps sur ce hasard.

Le soir mme, en sortant de table, pouvant me parier sans tre entendue,
dans un brouhaha universel, elle me dit, en se penchant  mon oreille:

--J'ai voulu tantt mnager votre amour-propre de calligraphe. Votre
manuscrit me paraissait bien mal crit. Je veux lire vos vers; vous me
les copierez.

--Je les ai brls.

--Ils n'taient pas bons?

--Ils taient inutiles.

--Qu'en savez-vous?... Mais, vous vous les rappelez!

--Non.

--Alors vous m'en referez d'autres?

Je m'inclinai, sans acquiescer  cette exigence capricieuse.

--Vous ne voulez pas?

--Quand j'crirai pour vous, mademoiselle, ce sera en prose!

La rponse qui prtendait  la finesse,  la dignit, tait peut-tre
gauche, maladroite. Reine eut un faible sourire.

--Aprs tout, reprit-elle, vous avez raison. La posie est un mensonge.
Les gens qui veulent dire nettement leur pense, la disent en prose.

Elle eut comme une rverie rapide qui passa sur son beau front, et avec
sentiment:

--Cependant, s'il y avait en vous l'toffe d'un grand pote, je ne me
moquerais plus... mais je vous plaindrais.

Elle s'tait loigne; elle revint  moi, en me tendant la main:

--Sans rancune, n'est-ce pas?

Je pris sa main, je la serrai doucement. C'tait la premire fois
qu'elle me faisait l'honneur de cette familiarit de camarade.

Si j'avais pu lui en vouloir, j'aurais t dsarm par cette treinte
amicale, et puis, je sentis  sa main une moiteur chaude qui me parut la
rvlation d'une petite fivre dissimule.

Je n'avais pas besoin de lui jurer que je ne garderais aucune rancune.
Elle le savait bien, et n'attendit pas de rponse.

Deux ou trois fois dans la soire, nos yeux se rencontrrent: les siens
taient calmes, confiants. Je m'efforais de ne laisser venir dans les
miens aucune lueur de prsomption, de contentement, d'indulgence.

Quand il fut l'heure de se retirer, Gaston, le seul avant moi qui et le
privilge de serrer la main de mademoiselle de Chavanges, lui dit son
_bonsoir_ habituel accentu par un secouement du poignet,  l'anglaise,
qui ne me rendait pas jaloux.

En la saluant, j'essayai de constater, de confirmer le droit d'ami
qu'elle m'avait donn; mais ses bras s'taient croiss autour de sa
taille, et, de la tte seulement, elle me donna un bonsoir quasi
fraternel.

Je passai la nuit entire  remuer en moi ces menus incidents de la
journe. Au matin, j'tais bien las, et tout aussi incertain que la
veille.

Les deux journes que nous passmes encore au chteau, n'eurent aucun
pisode saillant. Reine parut me traiter comme tous ses htes; elle
tait force d'tre aimable envers tout le monde; c'tait un devoir dont
sa grand'mre l'avait charge. La seule marque de sympathie particulire
que je m'attribuai, fut le sens que j'attachai  son adieu.

--Nous repartirons pour Paris plus tt que l'anne dernire, me
dit-elle. A bientt!

Elle ne dit cela qu' moi, et j'emportai ces simples paroles comme un
aveu.




VIII


Reine avait pour demoiselle de compagnie une Anglaise, miss Sharp, jolie
et d'une tenue parfaite.

Pendant mon premier sjour au chteau de Chavanges, j'eus peu
d'occasions de lui parler. Elle voilait son charme d'une modestie fire.
Passant au milieu de cette socit vapore, comme une sorte de rayon
lunaire qui viendrait couper un rayon de soleil, silencieuse dans les
conversations bruyantes, paraissant causer avec facilit, quand elle se
trouvait en tiers avec la marquise et Reine; lisant beaucoup,
travaillant  des petits ouvrages d'aiguille, gardant une humeur gale
qui ne dilatait jamais le demi-sourire blotti sur sa bouche, qui ne
mettait jamais un rayon joyeux dans ses prunelles grises, toujours 
demi-voiles; servant avec une grce un peu froide le caf, le th ou
les rafrachissements, le soir, sur le perron du chteau; se mettant au
piano, quand on lui demandait d'accompagner un chanteur; se retirant la
premire du salon; ne sourcillant pas aux plaisanteries parfois un peu
vives qu'elle tait force d'entendre, que Reine n'coutait jamais, que
la marquise provoquait, elle tait une ombre douce  l'clat de
mademoiselle de Chavanges. On la saluait poliment; quelques-uns lui
donnaient la main; Gaston s'amusait  lui dire bonsoir en anglais; mais
personne n'et song  lui manquer de respect.

Je fus tonn,  Paris, d'apprendre qu'elle n'avait que vingt-trois ans.
Sa douceur grave la vieillissait.

Deux ou trois fois, je m'tais rencontr avec elle, dans la bibliothque
du chteau. Elle venait y chercher des livres d'histoire, assez rares,
des mmoires. Un jour, elle, tait attable et commenait une
traduction. Un autre jour, elle m'avait consult sur un roman  lire, ne
me disant pas, mais me faisant sentir combien elle se mfiait de la
libert que les romanciers franais, surtout les romanciers fminins,
prenaient dans leurs analyses, dans leurs tableaux des passions.

Elle n'affectait aucune faon de prude; mais elle tait dcente
naturellement. La faible rougeur qui passait sur ses joues rondes et
blanches, suffisait pour dnoncer le dplaisir qu'on lui causait.

Reine tait excellente avec elle, sans que la sympathie s'affirmt par
des dmonstrations trop vives. J'ai pens souvent que mademoiselle de
Chavanges tait surtout ravie d'avoir dans cette demoiselle de
compagnie, une sorte d'cran qu'elle attirait  elle, quand elle avait
besoin d'interposer de la pudeur entre elle et les htes de sa
grand'mre.

Elle s'en servait aussi pour calmer la bonne maman, quand celle-ci
s'vaporait au feu de ses souvenirs.

A Paris, ds ma premire visite  madame de Chavanges, je rsolus de
prendre miss Sharp pour confidente.

La marquise tait souffrante, alite; Reine gardait sa grand'mre. Ce
fut l'Anglaise qui me reut.

Elle fut bien oblige de causer, pendant le quart d'heure que je passai
avec elle, et tout de suite elle entama l'loge de sa jeune matresse.

Elle le fit simplement, sans flatterie, sans cette ironie doucereuse qui
trahit la rvolte des subalternes. Elle me vanta, par-dessus tout, la
loyaut (c'tait un des mots qu'elle affectionnait), la sret de
caractre de mademoiselle de Chavanges, et insensiblement, elle en vint
 me dire que son rve tait de voir sa chre lve bientt marie  un
homme de grande famille, de grande ducation, digne de sa grande
intelligence et de son grand coeur. La marquise n'avait plus gure
d'annes  vivre, si mme on pouvait parler d'annes; le moindre rhume
faisait penser au deuil. Que deviendrait mademoiselle Reine tout  coup
seule? Quel tuteur lui donnerait-on? Quelle tutelle vaudrait pour elle
l'amour d'un mari?

Je souriais en coutant. Je m'entendais parler sans que j'eusse rien
dit. Miss Sharp me regardait franchement de ses yeux d'un gris bleu et
je me sentais fouill par ce regard. Ce mari souhait, c'tait moi. Elle
me le faisait entendre, et, comme si son regard n'et pas t assez
explicite, elle en arriva  prononcer le nom de Gaston de Thorvilliers
pour me dclarer, avec une sorte d'nergie, qu'il ne serait pas du tout
le mari convenable pour mademoiselle de Chavanges.

Sans aucun doute, c'tait un charmant garon. Miss Sharp prononait
_charmant_, en crasant le mot entre ses lvres qui s'amincissaient, et
pour laisser voir qu'elle faisait une concession  l'opinion publique,
sans s'y soumettre. Mais elle ajoutait que le caractre de ce _charmant_
M. de Thorvilliers ne pouvait s'allier au caractre srieux de
mademoiselle Reine.

Elle ouvrait la bouche pour dire Reine, sans cependant desserrer tout 
fait les dents, et ce mot vibrait comme un titre royal.

Reine tait certainement une enfant gte. Elle affectait la gterie,
pour gter  son tour sa grand'mre. Mais quand la marquise ne serait
plus l; quand un mari remplacerait l'influence de la vieille dame, on
verrait comment mademoiselle de Chavanges se transformerait, et quelle
vritable grande dame, jalouse de _respectability_, se dgagerait de
cette jeune fille mconnue par les convives ordinaires de la marquise,
inconnue de ceux qui taient dignes de la connatre.

Miss Sharp citait des noms de duchesses d'Angleterre qu'elle comparait 
Reine, pour donner tout l'avantage  celle-ci.

Ces confidences allaient, si trangement, si directement, au-devant de
mes rves, que je me dfendis mal de comprendre, et que je perdis mon
sang-froid. Pourtant, cette premire fois, je ne formulai aucun aveu,
probablement inutile. Par un mystre trange, il me semblait que si je
me reconnaissais dans ce mari souhait, j'offenserais l'admirable
candeur de cette Anglaise.

Je me bornai  de vagues formules de flicitations, pour l'amiti
intelligente de miss Sharp  l'gard de mademoiselle de Chavanges, et de
remerciements pour l'aimable confiance dont j'tais honor.

Vit-elle mon embarras? Elle n'en abusa pas, et, quand ma visite lui
parut avoir assez dur, elle se leva sans affectation.

Miss Sharp tait de bonne famille. Son pre, baronnet et colonel, avait
fort malheureusement spcul; si bien que, sous le faux semblant de
perfectionner son instruction franaise, miss Sharp avait accept la
position qui lui avait t offerte par mademoiselle de Chavanges. Rien
ne sentait en elle la domesticit, ni mme l'humilit d'une compagne
salarie. Elle avait si peu de prtentions, et se tenait si bien  sa
place, que sa place tait partout.

--A quoi tient la destine! pensais-je en la quittant. Si je n'aimais
Reine de Chavanges qui lve mon ambition, j'aurais de la joie  aimer
cette noble jeune fille, et  lui rendre son rang dans le monde.

Suggestion de l'orgueil! Frivolit d'un amour dbordant qui veut faire
profiter les autres de son ivresse! Je voulais associer ma
reconnaissance envers miss Sharp  mon amour absolu.

L'indisposition de la marquise, ce dlabrement qui finit par avertir les
plus obstins, empcha les rceptions rgulires, et Reine ne pouvant
recevoir seule, on ne reut pas pendant tout cet hiver.

Je n'avais d'autre aliment  ma patience que mes rencontres avec miss
Sharp. J'avais le droit de l'interroger sur la sant de la marquise.
Elle me donnait bien vite des nouvelles, et puis nous causions de Reine.

A la seconde visite, je m'tais livr. Pour la premire fois de ma vie,
je me racontais, et c'tait un bonheur d'allgement qui me rappelait les
dlices du confessionnal, fort ngliges depuis quelques annes.

L'Anglaise, discrte, pudique, sentimentale, accueillit avec bont cette
confidence d'un amour sublime. Elle tait fire de l'avoir devin.

--Tout de suite, me dit-elle avec animation, ds le premier coup d'oeil,
j'avais bien vu, Romo, que vous aviez donn votre me  Juliette! Mais
rassurez-vous, il n'y a pas de Montagu, ni de Capulet pour vous empcher
de lui donner votre nom.

Je n'osais parler des autres prtendants, ni, surtout, de Gaston de
Thorvilliers. Je craignais d'outrager, tout  la fois l'amour et
l'amiti, en paraissant douter de la toute-puissance de mon amour, en
paraissant suspecter l'amiti.

Mais miss Sharp comprenait ma rserve et la bravait. Elle entamait
toujours, avec une vivacit presque haineuse, le chapitre de Gaston. Si
j'avais pu me mfier d'elle, je me serais demand pourquoi elle me
donnait tant de raisons de har mon ami, et pourquoi, en se vantant de
le dprcier  tout propos dans l'esprit de mademoiselle de Chavanges,
elle courait le risque de pousser la jeune fille, fire et indpendante,
 le dfendre par gnrosit,  l'aimer plus qu'un camarade d'enfance.

Je jugeais que ce zle pour moi tait excessif; mais quelle mfiance
aurais-je eue? Miss Sharp connaissait mieux que moi le caractre de
Reine. Mon amour avec sa mlancolie m'emplissait l'me de bont. Je
trouvais tout aimable. C'tait avec une passion d'amiti que je serrais
les mains de miss Sharp. Elle me faisait entendre, sans se dpartir de
sa modestie britannique, qu'elle parlait souvent de moi avec Reine. Bien
qu'elle ne me donnt aucune affirmation positive, elle tait convaincue
que mademoiselle de Chavanges m'aimerait bientt, comme je mritais
d'tre aim. Reine tait aussi sentimentale que moi!

Je souris, la premire fois qu'elle me dit cela. Il me fallut expliquer
mon sourire. Je racontai la petite scne de la bibliothque.

Miss Sharp rflchit, hocha la tte.

--C'est de la coquetterie de sa part; elle se vengeait, ce jour-l, sur
vous, des leons que je lui donne Vous verrez qu'elle vous demandera de
lui faire des vers!

--Elle me l'a demand.

--Quand je vous dis!

--Mais par politesse, pour gurir la blessure faite au pote.

Miss Sharp eut un doux mouvement des paupires qui ressemblait  un
battement d'ailes, et, mettant ses deux mains sur les miennes, elle
reprit en souriant:

--Aimez! Ne vous occupez que de cela! L'heure de la posie viendra pour
elle, j'en rponds, j'en suis sre, si elle n'est pas venue.

La prdiction de l'Anglaise parut se raliser.

Un incident nouveau qui marqua cette seconde priode de mon amour et qui
fut symtriquement la contre-partie de l'pisode de la bibliothque, me
fit penser du moins que miss Sharp travaillait rellement  incliner
l'me de mademoiselle de Chavanges vers les choses de sentiment.

Pendant un de ces courtes visites que je faisais, pour ainsi dire,
debout, prs de la porte du salon, Reine entra un jour.

Je l'avais vue plusieurs fois passer en landau, dans les Champs-lyses,
quand elle faisait une promenade hyginique avec miss Sharp, pour se
dlasser de la fatigue de veiller sa grand'mre. L'excellente miss Sharp
m'avait prvenu des jours, des heures, o j'avais la chance de
l'entrevoir.

Elle m'avait paru triste et ple. Une fois son regard, qui flottait en
dehors de la voiture, s'accrocha au mien. Elle eut un tressaillement et
un sourire, et comme je la saluais, elle me salua de la tte avec une
gravit tendre. Il me sembla qu'elle voulait me dire:

--Je pensais  vous! Pourquoi n'ai-je pas le droit de faire arrter la
voiture, de causer, de vous faire monter? Quelle solitude que la mienne,
et quand je serai en deuil, ce sera pis encore!

J'avais vu tout cela dans son salut, dans son sourire.

Un jour donc elle entra. Miss Sharp, videmment, avait obtenu cette
apparition.

Je prenais cong de l'Anglaise. Mademoiselle de Chavanges me barra le
passage, en ouvrant la porte et dlibrment, sans me dire bonjour,
d'une voix brve, presse, saccade:

--Merci, monsieur d'Altenbourg, je savais que vous tiez l...
Grand'maman le sait aussi. Je vous apporte ses remerciements avec les
miens. Elle est bien touche de vos visites. Je crois qu'elle pourra
sortir dans quelques jours; mais cela ne servira pas  nos amitis de
Paris. Nous partirons aussitt pour l'Italie. Elle veut aller passer
l'hiver  Rome; le mdecin approuve beaucoup ce voyage. Si le voyage la
gurit, je serai contente de voir Rome; mais je n'ai gure envie de
voyager pourtant; il me semble que je suis lasse d'un tas de voyages, et
que j'ai besoin de me reposer.

Elle tourna  demi un fauteuil qui tait  ct d'elle, pour s'y
asseoir; mais elle eut probablement honte de cette faiblesse. Elle se
contenta de poser son coude sur le dossier et changeant d'ide, avec la
mme faon de parler:

--Comment va Gaston? Est-ce que c'est lui qui apporte tous les jours la
carte qu'on nous remet de sa part?

--Sans doute! rpondit vivement l'Anglaise, sans me laisser le temps de
rpondre, et en baissant les yeux comme devant une vocation
dsagrable.

--Il doit bien vous ennuyer, miss Sharp, car vous ne l'aimez gure.

--Oh! oh! dit l'Anglaise scandalise.

Reine tait revenue  son prochain voyage:

--Nous passerons le reste de l'hiver, le printemps, peut-tre l't, en
Italie. Quand reviendrai-je?

Avec une ingnuit qui dbordait sa pit filiale, elle ne disait plus
_nous_, en pensant au retour. Son instinct violent de franchise, qu'elle
pouvait combattre dans certains cas et rduire  une certaine rserve,
mais non soumettre, lui suggrait que pour tre libre de revenir, il
fallait peut-tre qu'elle ft tout  fait orpheline.

Sa voix tait devenue lente, en profrant ces dernires paroles. Elle
eut un soupir, et, avec une tendresse qui ne m'tait jamais apparue,
joignant ses deux jolies mains sur le dossier du fauteuil, dans une
sorte de geste de prire, elle murmura:

--Oh! ma chre grand'maman! quand je l'embrasse, j'espre toujours lui
insuffler la vie ou lui prendre un peu de sa vieillesse!

Ses yeux bleus se voilrent et restrent quelques minutes baisss pour
cacher une larme, puis, les relevant et les ranimant:

--Monsieur d'Altenbourg, vous qui tes pote, vous devriez mettre en
vers le rve que j'ai fait.

Je la regardai avec un frisson. Cette capricieuse allait-elle se moquer
de moi, reprendre l'avantage compromis par son accs de sensibilit? Ou
bien, cette indulgence pour la posie que miss Sharp m'avait annonce
tait-elle venue dj, si vite?

--Oui, continua-t-elle, j'ai rv, absolument comme dans une tragdie.
Nous tions au bord de la mer, grand'maman et moi, sur un petit rocher,
 regarder voler des mouettes... Tout  coup, la mare nous gagna, nous
enveloppa. Grand'maman ne dit rien, ne poussa pas un cri, se dtacha de
moi, ne tomba pas dans la mer, mais s'loigna, grandit, devint
transparente, se dispersa comme un flocon de nuage, en se mlant aux
autres. Moi, je voulais la retenir, m'lancer... Je glissai. J'allais
tomber, me noyer, quand j'tendis la main et la posai sur une main
robuste... Et voil tout, je m'veillai.

--Oh! joli! joli! dit l'Anglaise avec une extase encourageante.

--Ce serait peut-tre joli en vers... J'ai song  vous dire cela,
monsieur Louis... Voulez-vous en faire un petit pome? Quant  moi je
n'ai pas t contente de ce rve. Il m'a sembl que je tournais 
l'hrone de tragdie. Tchez de me raccommoder tout  fait avec la
posie et un peu avec les rves.

--Quelle tait cette main qui vous a soutenue? insinua miss Sharp avec
une bonne volont que son regard de ct soulignait.

--Ah! voil le mystre! Je ne sais pas. C'tait peut-tre la main d'un
douanier, d'un baigneur!

Elle eut un sourire de moquerie qui ne me blessa pas, et, comme si elle
et craint de paratre coquette, voulant rparer les torts qu'elle
s'attribuait, depuis mes fameux vers dchirs, elle se hta d'ajouter:

--Je vous tonne, n'est-ce pas? Miss Sharp vous a-t-elle racont que
nous faisions une grande consommation de potes, depuis quelque temps.
Je lui lis Victor Hugo, Lamartine! Elle me traduit lord Byron. A
Chavanges, mon ducation sera complte. En tous cas, j'en saurai assez
pour ne plus faire de peine  des potes et  des amis.

Elle riait toujours. Mais je voyais luire une gravit de femme dans ce
rire de jeune fille.

C'tait la premire fois que l'me de Reine voletait si prs de sa
bouche; ce fut la premire fois qu'elle m'apparut ainsi, bonne dans sa
malice, pure dans ses audaces, nave dans sa rouerie!

Elle avait une robe de soie grise, toute simple, qui moulait troitement
son corps. Aucun bijou, ni au cou, ni au doigt, ni aux oreilles, ne
troublait par un tincellement cette harmonie douce.

Pourquoi,  ce moment, n'ai-je pas trouv la formule d'un aveu, d'une
prire, d'une adoration qui nous et sauvs, elle, moi!... Elle m'et
aim; elle m'aimait, et je ne l'aurais pas maudite plus tard! Le bonheur
tait l, loyal, religieux, naturel. Je n'avais qu' tendre la main;
elle et laiss prendre la sienne; nous nous serions fiancs, et chacun
et gard la foi promise.

Fut-ce la prsence de miss Sharp qui me gna? Fut-ce la crainte
d'offenser ses dix-huit ans, si ingnus dans leur hardiesse? Dois-je
m'en prendre  ma stupeur,  mon respect?

Je ne sus que dire; je balbutiai de vagues encouragements,  propos des
grands potes; je voulus plaisanter  propos de mes vers; je fus
stupide. J'tais trop pur pour tre habile. Elle tait trop innocente,
pour comprendre mon embarras et m'en savoir gr.

Je surpris une lueur serpentante dans les yeux gris de miss Sharp, une
menace de mpris. Les beaux yeux de Reine s'largirent pour mesurer ma
maladresse.




IX


Je sortis de l'htel de Chavanges, confondu de ma timidit, et, dans la
rue, je retrouvai soudainement ce que j'aurais d dire, ce que j'aurais
d faire.

Qui donc aurait pu m'enseigner la science de cette diplomatie
ncessaire, impose par la civilisation  la sincrit des coeurs de
vingt ans? Il semble qu'on doive instituer un jour dans les coles, des
leons pour enseigner  devenir fianc, mari, ternellement amant, selon
la loi, toujours fausse, toujours mconnue de la nature immortelle?...

Je m'gare; je prie qu'on m'excuse. Mais quand je pense  cet effroyable
malentendu qui fit le malheur de deux tres, dignes alors de tout le
bonheur que la terre peut donner, je ressens encore les mouvements d'une
rvolte, non contre Dieu qui m'a chti, mais contre l'humanit, qui ne
m'a pas dit son secret,  moi, homme dans toute la loyaut de ma nature
humaine.

La partie idyllique de mon amour n'a que ces pisodes qui ont prpar le
drame. Je la vis, vendant des roses et je l'aimai. Elle me surprit
griffonnant des vers et hsita  prendre au srieux un amour sentimental
qu'elle devinait. Puis, quand attriste de son isolement, inquite de
l'avenir, mue par une sorte de remords, elle me parla posie et me
tendit l'me, j'hsitai  mon tour; je fus aveugle, impie, absurde et je
me perdis, en la perdant...

Cette anne-l, je ne la revis plus. La marquise de Chavanges se
rtablit assez pour entrer dans une sorte de convalescence indfinie qui
est le bercement lent du dernier sommeil. Elle partit avec sa
petite-fille et l'Anglaise pour l'Italie. Elles se fixrent  Rome,
pendant l'hiver. J'eus indirectement de leurs nouvelles, sans avoir le
droit d'crire. Je fus tent, plusieurs fois, de m'adresser  miss
Sharp; je n'osai pas. tais-je sr de ce que j'crirais, de l'effet que
produirait ma lettre, si elle tait communique  Reine.

Je passai cet hiver dans une agitation douloureuse. J'allai beaucoup
dans le monde, afin de le connatre bien, m'imaginant que j'avais besoin
de m'y corrompre un peu, pour servir infailliblement la puret de mon
amour. Gaston voyagea. Je sus,  son retour, qu'il avait pass par Rome.
Il me parla de l'installation de ces dames, dans un superbe palais, des
hommages que la beaut de Reine s'attirait; mais la marquise avait la
coquetterie patriote pour sa petite-fille; elle n'admettait aucun
Italien parmi les prtendants.

--Tu gardes tes chances! me dit-il en riant.

Je ne lui avais fait aucune confidence; mais il savait  quoi s'en
tenir.

Je lui demandai des nouvelles de miss Sharp. Il parut tonn de la
question.

--Elle va bien. Ah a! est-ce que tu voudrais faire la cour  cette
blonde sentimentale?

--Pourquoi pas? repartis-je d'un rire que je croyais lger, moqueur,
cynique, et qui fit hausser les paules  ce mauvais sujet expert, qu'on
ne pouvait tromper.

Au printemps, j'allai  Strasbourg, embrasser mon vieux matre, l'abb
Cabirand: je lui fis ma confidence complte.

--Faites la demande  la grand'maman, ds qu'elle sera de retour, me
dit-il sagement; et il ajouta: Voulez-vous que je m'en charge? je lui
crirai.

Je le remerciai. Il n'et plus manqu que la rhtorique de l'excellent
homme pour tout gter. Je voyais en imagination sa lettre, sa grosse
criture, avec des citations latines et une devise en tte de la page,
tire d'un psaume!

Quand je revins  Paris, j'appris que ces dames l'avaient travers, sans
dfaire leurs malles, et taient reparties directement pour les
Ardennes.

Gaston m'annona que nous serions invits au chteau avec son pre; mais
qu'il n'y aurait ni chasses, ni tapage, ni htes nombreux. La marquise
se croyait gurie, mais gardait une faiblesse qui rendait impossible
toute hospitalit bruyante.

--Il y aura des sries, me dit mon ami. C'est une tourne de rvision;
la marquise l'a dit  mon pre; elle compte bien cette fois qu'elle
commandera le notaire, le cur et les violons pour l'automne. Prends
garde  toi! Je t'avertis que si tu t'y prends mal, je m'en mlerai.

--Pour me conseiller?

--Non, pour te supplanter. Aprs tout, Reine est une trs belle
personne.

J'eus un tressaillement que j'attribuai  cet loge brutal, et non  la
jalousie.

Avec quelle anxit je comptai les jours, et dans quelles transes je fis
le voyage!

Nous arrivmes, par une matine radieuse. Gaston chantait tout haut dans
la voiture; moi, au bruit de sa voix, comme au bruit d'une cascade, je
rvais, et je me jurais d'tre brave, habile.

Je ne fis plus de serment, quand je la vis, tant je fus stupfait devant
sa toute-puissante beaut.

Elle tait revenue d'Italie, non pas transforme, mais arrte, fixe
dans sa forme dfinitive, tout  la fois idale et relle. La tte avait
gard de cette atmosphre chaude, o flottent les atomes de la beaut
suprme, une coloration, une perfection de teint, un agrandissement du
feu dans le regard, un adoucissement plus profond du sourire sur la
bouche, et aussi une faon plus artistique, en restant nave, d'tre
belle, que nous n'avions pu le rver. Des bijoux achets  Rome
compltaient cette transfiguration de sa physionomie. Je la trouvais
grandie. C'tait peut-tre seulement qu'elle marchait plus haut sur la
terre.

Elle nous accueillit avec autant de libert qu'autrefois, mais avec une
libert plus mondaine, plus femme, moins jeune fille. Elle restait aussi
chaste de maintien; mais elle tait plus dcollete, et ses beaux bras
faisaient cliqueter ses bracelets de corail ou de mosaque qu'elle
montrait firement, comme des souvenirs de voyage, en retroussant sa
manche, en mettant son poignet blanc et ferme prs des lvres, sous les
yeux.

Maintenant que je suis vieux et que je vois clair dans ce pass, je me
rends compte du sentiment d'effroi, autant que d'adoration, qui me
saisit  l'aspect de cette jeune fille, si vivante et si corporellement
belle.

J'allais l'aimer, non plus seulement de cet amour mystique qui veut
ruser avec la chair, mais de cet pre amour, le vrai, celui qui confond
tous les dsirs et qui veut la possession complte.

Je dus la regarder avec des yeux qu'elle ne m'avait jamais vus, car,
pour la premire fois, elle baissa les siens, et sa poitrine se souleva,
comme alarme d'tre si brutalement regarde.

Le pre de Gaston tait arriv un jour avant nous. La marquise, si
frivole qu'elle ft, avait sans doute pos la condition de cette visite
pour nous admettre. Peut-tre aussi, en faisant, par sries,
l'inventaire des prtendants  la main de sa petite-fille, voulait-elle
avoir  sa porte, dans le cas d'une dcision, un partenaire pour
conclure aussitt le mariage. M. de Thorvilliers tait mon tuteur, en
mme temps que le pre de Gaston. Il pouvait tre le rpondant de l'un
et de l'autre.

Miss Sharp paraissait me garder rancune et ne plus vouloir de mon
secret. Elle fut d'une politesse exacte, sans sourire, et je ne la
rencontrai plus dans la bibliothque.

Il est vrai que je me souciais peu des livres; que je ne voulais plus
trouver de prtextes pour m'isoler. J'avais la fiert de mon ge, de mon
nom, et aussi, je puis l'avouer, de ma figure.

Le soir de mon arrive, pensant aux honntes intentions de mon matre,
je me disais, devant mon miroir:

--C'est moi qui la demanderai; c'est moi qui l'obtiendrai d'elle-mme,
moi, moi!

Le lendemain de ce pacte orgueilleux avec mon pauvre courage, je me
trouvai tremblant devant Reine de Chavanges, que je rencontrai de bon
matin, dehors, quand je la croyais encore chez elle.

Je n'avais pas dormi; j'tais tout en feu, et quand je la vis, venant de
la partie du jardin situe devant le balcon de la bibliothque, o l'on
cultivait toutes les varits de roses, les mains charges de fleurs,
j'eus une angoisse subite qui faillit me rendre muet.

Elle fut surprise de me voir, et rougit, comme je rougissais. Ce fut
elle qui parla d'abord.

--Par quel miracle tes-vous descendu avant neuf heures?

Elle riait. J'osai sourire.

--Et vous, mademoiselle?

--Moi, c'est mon habitude. Vous ne le savez pas?

J'aurais pu rpondre que je le savais; que c'tait pour cela que j'tais
venu dans le jardin. Mais je ne voulais pas mentir, quand j'tais
tourment du dsir d'tre vrai.

--Non, mademoiselle, je ne le savais pas.

Elle fut contente de ma rponse. Mon mensonge l'et blesse.

--Vous me prenez donc pour une Parisienne? Je suis une campagnarde; mais
vous?

--Moi, je suis un paysan.

--Oh! un paysan qui fait des vers!

--Une campagnarde qui admire Victor Hugo et qui traduit Byron!

--J'ai fini mes lectures et mes tudes.

--Et moi, mademoiselle, j'ai suivi votre conseil: je ne fais plus que de
la prose.

Elle porta sa botte de roses  son visage pour les respirer et ne
rpliqua pas. Je m'enhardis, et, montrant les fleurs:

--Est-ce que vous avez encore une vente de charit?

--Non.

--Tant pis.

--Pourquoi?

--Je vous achterais votre rcolte.

--Tout cela? Ce serait bien cher!

Sa voix s'tait lgrement voile, et, se masquant avec les roses, elle
fit quelques pas dans l'alle.

Le sang me battait dans les tempes, avec force. Je marchais  ct
d'elle. J'eus peur qu'elle ne rentrt bientt, et, m'arrtant, pour
l'inviter  s'arrter, du ton le plus lger, ou le moins fort que je pus
prendre, je lui dis:

--Si vous n'en vendez pas, en donnez-vous?

Elle se dmasqua, et, me regardant pendant une seconde, de ses yeux
noirs, profonds et clairs.

--A ceux qui sont mes amis? Oui, volontiers.

--A ce titre, je puis prtendre...

--Oh! s'cria-t-elle, avec un rire qui vibra sans amertume, ne prononcez
pas ce vilain mot, _prtendre_! Je l'ai pris en horreur. tes-vous mon
ami? Dites-le moi, simplement, sans prtention.

J'essayai de mettre toute mon me dans une rponse banale:

--Oui, je le suis.

--Eh bien, voil une rose!

--Merci.

Nous fmes encore quelques pas. Nous allions nous trouver hors du
parterre, dans la place nue et sable qui sparait le jardin de la
maison. Elle s'arrta, hsita, puis se retournant et rentrant dans
l'alle:

--Gaston n'est pas descendu avec vous?

--Non.

--Le paresseux! il dort encore; il ne s'veille avec l'aurore que les
jours de grande chasse. Mais, au fait, vous ne m'avez pas dit pourquoi
vous tes descendu de si grand matin?

Le nom de Gaston m'avait rendu jaloux. Je devins intrpide.

--Si je vous le dis, vous vous fcherez peut-tre!

Reine me regarda, mais de ct, non plus directement. Ses sourcils se
froncrent, puis se dtendirent. Elle prit cet air de dignit qui lui
allait si bien dans ses hardiesses, qui la dfendait mieux que toutes
les rserves.

--Que pourriez-vous me dire, monsieur d'Altenbourg, qui pt me fcher?

Cette fiert, tempre par un sourire, au lieu de m'intimider, me
rassura.

--Si je vous disais, par exemple, que je n'ai pas eu de peine 
m'veiller, parce que je n'ai pas dormi, et que, sans esprer vous
rencontrer, j'avais hte de venir dans cette partie du jardin o vous
venez si souvent!

Je suffoquais; je m'arrtai.

Elle eut un sourire plus doux et sa voix se fondit dans son sourire.

--Il n'y a rien l-dedans qui puisse me fcher.

--Et si je vous dis que je vous aime?

Elle me frappa lgrement le bras, avec la botte de roses, pour
m'interrompre et essayant de plaisanter:

--Vous m'avez dj dit que vous tiez mon ami.

--Votre ami, oh! oui, je vous le jure; car je puis l'tre, mme malgr
vous... mais, votre... mari?

Elle eut un petit rire et un petit frissonnement:

--Oh! cela! c'est plus srieux!

--Cela vous effraye?

--Non.

--Cela vous tonne?

--Eh bien, non! Mais je m'imaginais que vous m'auriez dit cela
autrement, moins vite, moins brusquement.

--Vous voulez de la prose!

Mon aveu lanc, je me sentais devenir brave. Elle avait baiss la tte.
Je ne voyais pas sa figure; mais dans l'ombre projete par son chapeau
de jardin, je distinguais la rougeur qui envahissait son cou.

Aprs un court silence qui me parut bien long, elle se redressa:

--Aprs tout, vous avez raison de me parler ainsi, et vous auriez bien
tort d'ajouter quoi que ce soit. J'accepte l'amiti, j'y compte, et je
vous donne franchement la mienne. Je vous en avertis; elle a plus de
prix que mes roses; car je n'ai pas eu jusqu'ici un ami. Tous ces jeunes
gens qui dfilent, qui demanderaient ma main  cause du million qu'on
peut y mettre, ne voudraient pas de mon amiti, sans dot. Nous avons des
raisons pour tre amis. Cela suffit-il pour tre mari et femme? Je vous
scandalise, n'est-ce pas?

Je n'tais pas scandalis, j'tais inquiet.

Elle continua:

--Que voulez-vous? On m'a tant parl du mariage que je suis tout  la
fois blase sur cette ide et mise en dfiance pourtant. Depuis deux ou
trois ans,  chaque coup de chapeau qu'on nous donne dans la rue, 
chaque invitation qu'on m'adresse dans un bal, je me dis:--Ah! mon Dieu,
en voil encore un qui va demander ma main!--Je laisse bonne maman
grossir le nombre des prtendants, esprant tout ensemble qu'il y en
aura tant, que je ne pourrai choisir, et que dans cette quantit, j'en
trouverai peut-tre un.

Reine affectait la gaiet; mais la tristesse se montrait. Je voyais
distinctement toutes sortes d'ides voltiger comme des papillons autour
d'elles, en faisant mouvoir leur reflet sur son visage. Pour la premire
fois, cette jeune fille qui disait ordinairement tout ce qu'elle
voulait, tait agite de la volont fire de dire ce qu'elle avait
toujours rserv. Son instinct pudique, sa raison htivement mrie, et
aussi sa jeunesse qui s'panouissait au soleil levant, la troublaient,
l'agitaient, lui donnaient un embarras qu'elle savourait, tout en
essayant de s'en affranchir.

Elle marcha plus vite. L'alle du parterre aboutissait  un couvert de
tilleuls. Nous allmes jusque-l, et nous nous arrtmes devant l'ombre
trop paisse. Reine retira son chapeau, le laissa tomber sur un banc de
pierre qui tait adoss aux tilleuls, passa la main sur le bandeau de
ses cheveux, et me regardant en face:

--Je comprends que vous ne pouvez pas me demander autre chose que de
devenir comtesse d'Altenbourg. Vous tes oblig de me dire ce que tous
ces messieurs me diraient s'ils n'avaient pas peur que je leur rie au
nez; ce que Gaston me dbite pour se moquer de moi. Oui, c'est dans
l'ordre, et pourtant cela ne me rassure pas. Dans les romans, au
thtre, le mariage est un dnouement; dans la vie relle, il est un
commencement. Je redoute ce commencement, et j'aurais honte d'avoir
dnou mon petit roman sans l'avoir commenc... C'est bien hardi ce que
je vous dis l. Mais j'ai t si mal leve. Vous devez vous en douter.

Elle eut un rire nerveux. Les roses la gnaient; elle les jeta sur le
banc,  ct de son chapeau, et joignant les deux mains avec force:

--Encore, si l'on ne m'avait jamais parl que de mariage! Je
l'accepterais comme un hasard qui ne doit pas effrayer une me
vaillante, et je me dirais que je suis rsolue  tre, quand mme, une
honnte femme, comme ma mre. Mais, si vous saviez! si vous saviez!
Bonne maman ne retient pas tous ses souvenirs. Elle en laisse s'envoler
qui sont de singuliers avertissements pour une jeune fille, et de
singulires leons pour une jeune femme. Elle a parfois des repentirs
qui sont aussi profanes que ses gaiets; et puis miss Sharp, la
sentimentale miss Sharp ne veut pas que je me marie, sans tre bien sre
d'aimer mon mari, comme un hros; et puis, il y a les potes dont on ne
se mfie pas; et puis, il y a cela, tenez, ce soleil, ces roses, je ne
sais quoi encore qui me conseille le bonheur, sans me le montrer, en me
faisant redouter de l'accueillir trop vite, trop tt... Puisque vous
tes mon ami, je ne me gne pas avec vous; eh bien, la vrit, c'est que
je souffre et que je sens que je ne dois pas souffrir. Qu'avez-vous  me
dire pour me consoler et me rassurer?

Elle tait resplendissante et son beau visage tait comme un ciel ouvert
o l'on voyait combattre des dieux. Elle avait fait un grand effort pour
me dire cela. Son front tait rougi, ses yeux ptillaient d'un rire
moqueur ou d'une larme.

Moi, bloui, enivr, j'aurais voulu la prendre entre mes bras et dans un
baiser lui donner l'initiation au bonheur sacr qu'elle rvait et que
mon amour sacr lui et gard!

J'tais sans doute trs ple, dans l'extase ardente qui accumulait le
sang au coeur et qui m'touffait.

Elle m'observait et se trompa  cette pleur.

--Vous aussi, vous souffrez, me dit-elle avec une candeur d'enfant. Je
vous fais de la peine. Ce n'est pourtant pas ma volont; mais il faut
bien que nous nous expliquions.

Ce qu'il y avait d'innocence radieuse, en elle, autour d'elle, sur son
front, dans ses yeux, me pntra. Mon coeur battit avec moins de
violence; je lui souris d'un sourire fraternel, me croyant bien fort,
parce qu'elle tait bien pure, malgr tout.

Elle s'assit sur le banc, en repoussant les roses, et, me montrant une
place  ct d'elle:

--Causons raisonnablement; voulez-vous?

--Ce n'est donc pas raisonnable, ce que nous avons dit?

Elle reprit en secouant la tte:

--Je suis toujours plus romanesque que je ne veux l'tre; c'est un
dfaut qui me vient de bonne maman. Je voudrais avoir le sang-froid de
miss Sharp... Je vous propose de ne plus parler de tout cela, au moins
pendant huit jours; voulez-vous?

--Je veux tout ce que vous voudrez.

--C'est une rponse de prtendant.

--C'est la soumission d'un coeur qui vous aime.

Elle eut un battement des paupires, sur ses yeux noirs qui se
rallumaient et qu'elle voulait teindre.

--Avec quelle facilit, vous autres hommes, vous prononcez certains
mots! Eh bien, moi, monsieur mon ami, je vous estime beaucoup, mais je
ne sais que vous rpondre, pour ne pas forcer la vrit. Ne dites rien 
bonne maman. N'allez pas me demander en mariage; je refuserais.
Faisons-nous un secret  nous deux de cette promenade. Restez avec moi
ce que vous tiez hier, bon, simple, confiant. Quand j'aurai pris mon
parti, je vous le dirai loyalement. Est-ce convenu?

Elle me tendit la main que je saisis, que je gardai et qu'elle n'essaya
pas de retirer.

--Si je vous renvoie, ajouta-t-elle, vous vous en irez sans me maudire?

--En vous aimant toujours.

--Ah! voil que vous contrevenez dj  la convention!

Elle pencha la tte, qu'elle secoua pour me gronder. Elle tait adorable
de grce.

--Et si vous ne me renvoyez pas? lui demandai-je doucement.

Elle rougit de nouveau, voulut rire; mais son rire tait factice:

--Si je ne vous renvoie pas, vous vous en irez par condescendance,
parce que vous me gneriez.

Je me serrai un peu contre elle:

--Pourquoi?

Elle se tourna vers moi. Ses yeux parurent se troubler; elle me dit
lentement, presque confuse de ce qu'elle avait entrepris de dire:

--Parce que celui auquel je laisserais deviner que je l'aime ne recevra
de moi, tout haut, cet aveu que le jour de notre mariage.

--Ah! si je devinais jamais cet aveu! dis-je en portant sa main  mes
lvres et en la couvrant de baisers.

Sa main frmit dans la mienne mais se dtendit, et les doigts
s'allongrent sous la caresse. Reine tait un peu presse contre moi; je
crus qu'elle s'appuyait; je l'enlaai pour la soutenir. Le vertige du
sacrilge m'affolait. Je penchai mon visage sur le sien qui se
renversait. Ses yeux qui s'taient ferms avec langueur, palpitrent, se
rouvrirent, flamboyrent. Elle se redressa, se dgagea, et, debout, 
deux pas, indigne contre elle autant que contre moi, elle me dit, les
dents serres:

--Vous feriez bien de partir tout de suite.

J'allais protester, m'excuser. Elle m'interrompit d'un geste nergique:

--Non, non, pas un mot, je vous en conjure! C'est ma faute encore plus
que la vtre.

--Comme je vous aime! m'criai-je, sans calculer si ce cri d'amour
n'tait pas, dans ce moment mme, un redoublement d'offense.

Mais cette imprudence parut me donner la victoire.

Elle s'approcha de moi, et plongeant ses yeux dans les miens:

--Si je vous en disais autant, me laisseriez-vous? partiriez-vous?

Je crus que j'allais tomber  ses pieds.

--Vous m'aimez?

Elle pencha la tte, se croisa les bras, se refroidit dans cette
attitude pendant deux secondes, puis se redressant avec un soupir de
lassitude, d'une voix tonne, comme si elle venait de peser et de juger
les paroles d'une autre:

--Franchement, je ne sais pas... Tenons-nous en  la trve conclue.

Elle ramassa son chapeau de paille, ne le remit pas sur sa tte et
s'avana dans le parterre.

Moi, tout dcontenanc par ces brusques variations, sans remords d'avoir
contredit notre amiti fraternelle, que dmentaient inconsciemment ses
prcautions pudiques, agit, malgr tout, d'un espoir immense, incertain
de ce que je pouvais dire pour ne pas la blesser dans cet tat de
surexcitation nerveuse, je ramassai navement les roses.

--Vous oubliez vos fleurs.

--Je n'en veux plus! laissez-les l.

Elle tait redevenue la jeune fille despotique, hautaine, qui me
dsesprait si souvent; l'autre, qui avait rayonn et palpit d'une vie
si vraie, si logique dans ses inconsquences, avait disparu.

Je jetai sur le tas de roses qu'elle laissait  terre la rose qu'elle
m'avait donne et que j'avais mise  ma boutonnire.

Elle se dirigeait vers le chteau, mais sans se hter. Je me tins
quelques instants en arrire, puis, l'ayant rejointe, je marchai  ct
d'elle. La moiti de ce retour se fit en silence; pourtant, en arrivant
 l'extrmit, du parterre de roses, elle me dit, tout  coup, d'une
voix calme, limpide, presque gaie.

--Avez-vous lu _Ruy-Blas_, monsieur d'Altenbourg?

--Je l'ai vu jouer.

Le drame de Victor Hugo avait t reprsent au mois de novembre
prcdent, pendant que Reine et la marquise taient  Rome, et j'avais
assist  la premire reprsentation. La pice imprime tait sur une
table, dans le salon du chteau. C'tait Gaston qui l'avait apporte.

Comme mademoiselle de Chavanges s'tait interrompue, je l'interrogeai 
mon tour.

--Pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce que miss Sharp voulait me persuader de n'accepter pour mari que
le soupirant assez agile pour escalader, comme Ruy-Blas, ce balcon,
l-bas, qui donne accs  la bibliothque, et accrocher sa
correspondance  la fentre. Mais comme ce hros ne courrait ni le
risque d'une hallebarde, ni le danger de broussailles en fer, j'ai dit 
miss Sharp que le moyen n'aurait rien d'hroque. Une chelle de
jardinier suffirait; on monterait chez moi, comme  la cueillette des
pommes... Pourquoi faire? Je ne suis _reine_ que par le prnom, pas mme
par le nom... On peut me parler, sans en mourir, me toucher mme, sans
en tre foudroy, et,  moins d'inspirer une passion  un valet de
chambre...

Elle partit d'un clat de rire tourdi. Cette gaiet m'attristait comme
une cruaut envers elle et envers moi.

Elle poursuivit:

--Bonne maman ne trouvait pas l'ide absurde. Seulement elle n'a pas lu
_Ruy-Blas_. De son temps, quand on escaladait un balcon, la fentre
s'ouvrait. C'tait bien plus grave. Je ne suis pas Juliette; vous n'tes
pas Romo; aucun Montagu et nul Capulet ne nous gnent. La srnade,
l'chelle sont inutiles. Si je changeais d'avis, je vous le dirais,
monsieur, mon ami. Au revoir!

Elle s'chappa, rentra au chteau. Moi j'errai encore dans le jardin,
ravi d'avoir os faire mon aveu, honteux de ce qui l'avait suivi,
dconcert du sang-froid de cette singulire fille, tour  tour si
charmante et si effronte.

N'tait-il pas extraordinaire qu'elle et pens, de mme que miss Sharp,
 Romo et Juliette? L'Anglaise lui avait-elle parl de moi, en citant
Shakespeare?




X


Ai-je besoin de rpter l'excuse que j'ai dj invoque?

Le vieillard ne raconte cette scne de jeunesse, de passion nave, que
pour faire mieux comprendre le dsespoir qu'elle a amen, le malheur
dont elle est la cause. Je ne cherche  ranimer aucune tincelle dans
ces cendres. Mon me tout entire est  ma fille. Mais qui sait si ma
fille, un jour, ne lira pas ces pages! Je veux qu'en apprenant de quel
amour coupable elle est ne, elle sache aussi de quel amour innocent et
sublime l'adultre a t la revanche dsespre.

Au djeuner qui suivit notre rencontre dans le jardin, Reine, sans
affectation, ne m'adressa pas une seule fois directement la parole. Elle
taquina M. de Thorvilliers, causa avec Gaston, avec tout le monde,
librement, gaiement.

Je me dis qu'il y avait dans cette rserve une sorte de pudeur
rtrospective et une prcaution. Elle m'avertissait que je ne devais me
prvaloir d'aucun droit, et qu'il fallait expier les tmrits de notre
promenade. Elle ne savait, d'ailleurs, comment me parler, pour rester
simple et discrte. Si elle tait familire, le serait-elle trop pour
les autres qu'elle renseignerait, pour moi dont elle encouragerait la
prsomption? Enfin, elle commenait l'excution du contrat. Ne pas se
parler tait le meilleur moyen de ne pas trahir les conventions.

Je fus donc calme et rassur.

Quand je me retrouvai seul, j'analysai les motions de ma promenade, et
j'en conclus, avec fiert, que si je n'tais aim dj, je le serais
bientt; qu'un combat s'tait livr entre la puret et la jeunesse,
entre la raison d'une jeune fille mancipe par la sagesse mondaine et
ses instincts fminins; qu'elle s'tait dfendue sincrement, comme elle
s'tait expose candidement; que les influences de sa grand'mre, de
miss Sharp et les lans de sa nature motivaient ces ondulations de
caractre qui effaraient parfois ma logique, et, qu'aprs tout, elle
tait intelligente, bonne et admirablement belle.

Je n'avais  m'effrayer que de l'immensit du bonheur entrevu. Je
n'avais pas assez souffert pour le mriter.

Mais le lendemain et le surlendemain, quand, poursuivant la mme
tactique, Reine ne m'adressa pas davantage la parole, affecta de causer
avec Gaston, devint presque tendre, cline avec lui, je commenai 
m'alarmer. La stratgie ne me paraissait pas devoir aller jusque-l. Je
n'tais pas encore jaloux; je comprenais que je pouvais l'tre avec
frnsie.

Je donnai un prtexte  cette inquitude. Je connaissais la tmrit de
Gaston. Il n'avait gure de principes que ceux qui suffisent pour se
tenir bien dans la bonne compagnie. Le dcorum le retenait, sans
l'obliger; mais il rusait continuellement avec la morale. Il avait un
esprit si habile  se risquer; il trouvait des sous-entendus si
ingnieux pour mnager les oreilles, le got, en piquant la curiosit la
plus quivoque; je lui avais si souvent entendu rpter que dans le
monde, dans le meilleur, il ne faut jamais craindre, mme sans plan
arrt, d'amorcer  tout hasard, le coeur et les sens des jeunes femmes
et des jeunes filles, comme on amorce, en passant devant une belle eau,
les poissons qu'on n'a pas l'intention de pcher; je connaissais si
intimement sa perversit lgante, parfaitement gante, qu'en lui voyant
prendre plus frquemment la main de Reine; qu'en le voyant se pencher 
son oreille, pour lui murmurer je ne savais quelles paroles qui
faisaient rire parfois et parfois rougir mademoiselle de Chavanges, je
sentis sourdre en moi un dpit nouveau et s'amasser de la colre.

Si Reine avait ajourn nos fianailles, moi je les avais accomplies. Je
ne voulais permettre  personne de mettre une ombre sur cette me que je
m'adjugeais, d'alarmer une pudeur qui tait celle de ma femme, de jeter
dans cette nature abondante et saine, aucun ferment dangereux.

Le souvenir mme de cette langueur dans le jardin me faisait supposer
des prils, des surprises, de la part d'un mauvais sujet sans scrupules
comme Gaston.

Au bout de huit jours, j'tais tout  fait au supplice.

On devait le voir. Reine s'en aperut, mais elle s'offensa de cette
inquitude, comme d'un manque de confiance; elle la bravait en
l'irritant.

Sans me parler davantage, elle me dcochait indirectement des traits que
seul, d'abord, je reconnaissais pour tre  mon adresse, et qui parurent
ensuite,  tout le monde, m'tre trop manifestement destins, quand, 
plusieurs reprises, je me trahis.

Miss Sharp, qui ne savait rien sans doute de la scne du jardin, et qui
pendant ce dernier sjour de moi au chteau, tait reste dans une
rserve complte  mon gard, me prit cependant en piti.

Un soir, dans le salon, aprs dner, nous nous trouvmes pendant
quelques instants isols.

Les portes-fentres ouvrant sur le jardin taient ouvertes. On avait
roul sur le perron le grand fauteuil de la marquise. Reine sur un
tabouret, aux genoux de sa grand'mre, caquetait gentiment avec M. de
Thorvilliers et Gaston.

Miss Sharp tait prs de se retirer, selon sa coutume. Elle me rencontra
accoud  l'angle du piano. J'coutais de loin, avant de m'approcher, le
bavardage qui s'envolait dans le jardin. Il faisait sombre dans la
partie o j'tais; je ne pouvais tre vu. Je fis un geste de douleur ou
de dpit. Miss Sharp qui passait  ct de moi s'arrta et me murmura:

--Prenez garde! Vous tes jaloux!

Je tressaillis; je voulus nier.

--Oui, oui, vous tes jaloux, reprit-elle, en me touchant le bras: je
le sais, je le comprends. Soyez-le beaucoup, si vous voulez, mais ne le
laissez pas voir. Vous le deviendriez avec raison; tandis que vous
n'avez encore aucune raison pour le devenir.

Elle n'attendit pas ma rponse et disparut sans bruit.

Cette sympathie de miss Sharp me fortifia; ce conseil me plut. Je
rejoignis la groupe des causeurs. Je m'appuyai au dossier du fauteuil de
la marquise; je fis ma partie dans le caquetage entam; il parat que
j'eus de la verve, plus que d'habitude; Gaston le constata en riant et
m'en flicita.

Un peu plus tard, la marquise tant remonte chez elle, reconduite par
sa petite-fille, le duc de Thorvilliers et Gaston tant descendus dans
le parc, je guettai le retour de Reine, et seul avec elle, quand elle
redescendit, je l'abordai rsolument et lui dis:

--Voil les huit jours expirs; dois-je partir? dois-je rester?

--Dj! rpondit-elle gaiement. Oh! comme le temps passe! Est-ce qu'il
vous a paru long?

--Vous voyez que je l'ai compt!

--Si je vous demandais de me faire crdit?

--Je consentirais;  une condition...

J'allais, maladroitement, lui parler de Gaston, de son jeu avec lui.
Elle m'interrompit:

--Oh! sans condition! Je croirais que le courage va vous manquer.

--Vous avez raison, rpliquai-je, j'aurais l'air de douter de vous. Sans
condition!

--Merci, et je vais vous prouver que je vous estime. Huit jours ne me
suffisent plus, il m'en faut quinze.

--Tant que cela?

--Oui, tant que cela. Cela prouve au moins l'importance que vous avez
dans mon esprit, et c'est pour vous punir. Prenez garde qu' l'chance
je ne vous demande un mois!

Je me soumis de bonne grce. Les jours suivants, elle me parla
davantage, elle parla moins  Gaston.

J'tais ravi. Mais Gaston n'tait pas homme  laisser diminuer la petite
importance qu'il avait prise pendant huit jours. Je crus m'apercevoir
qu'il se rvoltait; qu'il insistait  toute occasion; qu'il menaait
mme.

Trois jours aprs ce renouvellement du pacte, entre Reine et moi, un
matin, avant le djeuner, Gaston entra dans ma chambre, gai, moqueur
comme d'habitude, le cigare  la bouche, une rose  la boutonnire; mais
sa gaiet,  certains moments, vibrait; ses yeux avaient des reflets
d'acier qui en changeaient la couleur.

Il ne me dit pas bonjour; s'assit familirement sur le bras d'un grand
fauteuil, huma par trois fois son cigare, et me dit brusquement:

--Est-ce que c'est toi qui dfends  Reine d'tre avec moi comme par le
pass?

Mon coeur tressauta; j'tais surpris et, dans le premier moment, plus
fier qu'alarm de cette plainte, qui me reconnaissait des avantages.

--Tu es fou, lui dis-je avec bont.

--Ne t'vade pas. Rponds nettement.

--Je rponds non. J'ajoute que c'est me supposer fat que de m'attribuer
cette prtention, et c'est faire injure  mademoiselle de Chavanges.

--Jsuite, va!

--Quel jsuitisme vois-tu l dedans?

--Est-ce que je ne sais pas bien que tu fais la cour  mon ancienne
camarade?

--Tu n'as pas de mrite  deviner que je l'aime. Qu'as-tu donc ce matin?

Il partit d'un grand clat de rire.

--Je n'ai rien. Je m'amuse de la comdie que vous me donnez depuis huit
jours, Reine et toi, et je voudrais tre dans la coulisse. Qu'est-ce qui
s'est pass entre vous? Voyons, je suis ton ami, presque ton frre, tu
me dois une confidence. Je la veux, je l'exige.

--Il ne s'est rien pass!

--Tu me dis cela, en face? Rpte-le devant la glace. Tu n'oseras pas;
tu te verrais rougir.

Je sentis en effet le sang m'envahir les joues.

--Encore une fois, Gaston, tu es absurde, avec tes suppositions.

--Vrai? dit-il, en se levant et en envoyant des bouffes de tabac au
plafond, vous n'avez pas de rendez-vous au jardin,  la bibliothque,
ailleurs, que sais-je? Si tu pouvais te rendre compte de l'tranget de
votre attitude! Vous vous parliez trop peu devant le monde, il y a
quelques jours, pour n'avoir pas trop de choses  vous dire en
tte--tte;  moins que le dialogue ne soit remplac par la
correspondance. Pendant ce temps-l Reine trouvait bien le moyen de
m'extraire des dtails sur ton compte. Maintenant elle en sait assez; tu
as complt les renseignements... Montre-moi un de ses billets doux!

--Gaston! Gaston!

--Tu t'emportes, parce que je vois dans ton jeu.

--Il n'y a pas de jeu, et je ne m'emporte pas. Je te le rpte, mes
sentiments pour mademoiselle de Chavanges ne sont pas des mystres pour
toi. Ds le premier jour, je te les ai avous et tu as t le premier 
m'encourager.

--C'est possible; mais tu es ingrat.

--Je t'affirme sur l'honneur!...

Il redoubla de gaiet:

--Diable! tu en es l? Tu jures sur l'honneur? En pareille matire, plus
un serment est gros, plus il cache de secrets. Quand on offre son
honneur pour caution, c'est qu'on est en train d'brcher celui...

J'tais indign:

--Gaston! je te dfends de continuer.

--Ah! ah! les choses en sont  ce point? Eh bien, au lieu de me fcher,
je vais te donner un conseil. Tu commets une grande maladresse. Tu me
refuses pour alli; prends garde de m'avoir pour adversaire!

--Je veux te garder pour ami.

--C'est en ami que je te parle, en ami de Reine aussi. Pourquoi ne pas
recourir  ma vieille exprience? Je vous aiderais; je serais un
excellent confident. Vous vous y prenez mal.

Je voulus protester; Gaston m'arrta d'un geste.

--Quand je te dis qu'on ne peut pas me tromper. J'ai le flair de
l'amour. Lorsqu'il commence  fleurir quelque part, je le sens tout de
suite, et cela me rend amoureux. Mfie-toi! Je me contenterais de vous
voir cueillir la fleur close; si tu prtends me la cacher, je la
cueillerai pour moi. Tu entends!

--C'est  propos de mademoiselle de Chavanges, que tu parles ainsi?
murmurai-je avec stupeur.

--Pourquoi pas? Reine sera une femme comme les autres, plus jolie, plus
dsirable que bien d'autres! Elle ne voudrait de moi, pour mari, qu' la
dernire extrmit, et que si sainte Catherine la menaait. Je ne sais
pas trop si,  ce moment-l, je me dciderais  l'pouser. Je ne tiens
pas  la reconnaissance des vieilles filles; je tiens davantage  la
discrtion des jeunes. Sans tre prsomptueux, je crois que si je le
voulais bien... comme je sais vouloir, avec une nature aussi complte
que celle de mademoiselle de Chavanges, il ne me faudrait pas beaucoup
d'efforts pour la faire rire de ce qui la rend rveuse, et pour
incruster un solide baiser sur cette jolie bouche...

A la grossiret de ce propos, je me sentis pris d'une fureur sacre.

--Tais-toi, misrable! C'est abominable de parler ainsi. Pas un mot de
plus, o nous nous fcherons.

J'tais ple; je tremblais de tous mes membres. Je me croyais tout
entier  l'indignation que me causait cette impit, ce cynisme. Depuis,
en repassant mes souvenirs, j'ai compris que ces paroles brutales
voquaient prcisment cette scne de tentation, d'ardeur, du fond du
jardin qui, pendant une seconde, m'avait fait tenir mademoiselle de
Chavanges dans mes bras. Le baiser dont il parlait avec impudence, ne
l'avais-je pas souhait? N'en sentais-je pas encore la fivre irritante
sur la lvre? Je me croyais scandalis; je n'tais que jaloux.

Gaston, plus expert que moi, vit mieux dans ma conscience.

--Je te fais venir l'eau  la bouche, me dit-il en ricanant.

Je m'avanai sur lui, sans trop savoir ce que je voulais, agitant la
main, la levant.

L'aurais-je frapp? Pour le tuer, peut-tre; non pour me contenter d'une
insulte.

Il me saisit prestement, fortement, le poignet, sans paratre se
dfendre, et me maintenant ainsi, en me regardant avec ses beaux yeux
qui rayonnaient:

--Encore une fois ne me mets pas au dfi!

Il plissait  son tour, malgr son air de sang-froid.

--Au dfi de commettre un crime? demandai-je solennellement.

--Au dfi de te supplanter, d'aller plus vite que toi en besogne. Reine
est embarrasse; c'est visible. Tu l'ennuies, autant que tu
l'intresses. Elle ne peut pas te demander d'avoir moins de respect;
mais elle souffre d'tre une madone. Elle craint de chercher une
comparaison... prends garde que je ne la lui offre... Je te l'ai dj
dit, fais la cour  miss Sharp. Voil une fille sentimentale qui te
convient tout  fait.

L'ide de miss Sharp le remit en gaiet. Il me lcha le poignet et se
laissant tomber dans le fauteuil:

--Sais-tu qu'elle est jolie miss Sharp, dlicate, blonde. Ah! les
blondes, voil ton affaire. Laisse-moi les brunes!

Son rire, devenu gros, secouait sa poitrine. J'avais repris un peu de
sang-froid. Je devinais confusment que ma colre tait une maladresse.
J'aurais d me mettre au ton de ses railleries. Je l'avais bless; il me
garderait rancune.

J'essayai de regagner un peu du terrain perdu. Je voulus le flatter.

--Mon cher Gaston, je ne te mettrai jamais au dfi d'tre plus aimable
que moi; tu n'as pas de preuves  me donner de ta supriorit. Ne
luttons pas. Je ne t'ai fait tort auprs de personne; ne me fais pas
plus de tort que ma gaucherie ne m'en donne. Quant  miss Sharp, je
l'estime...

--Tu dis cela bien froidement. Tu m'en as parl avec plus de chaleur!

--C'est possible.

--Je sais qu'elle te trouve poli, aimable.

--Eh bien, je veux qu'elle garde cette bonne opinion de moi.

--A ton aise! Pourtant, avec elle, ton voeu de chastet et t plus
facile, moins gnant.

Je tressaillis. Gaston allait-il se permettre sur le compte de
mademoiselle de Chavanges un de ces commentaires impudiques dont il ne
se privait gure.

Avec un fanfaron de vices et un vicieux assez intrpide pour tenir la
gageure de ses fanfaronnades, tout tait possible, tout tait dangereux.

Je lui aurais saut  la gorge, s'il avait continu. Mais il jugea
inutile de me torturer davantage.

--Ainsi, ce n'est pas toi qui es cause des grands airs que prend avec
moi mademoiselle de Chavanges?

--Non.

--Alors, c'est elle qui me le paiera.

Il paraissait adouci; mais la raillerie qui ptillait dans ses yeux,
sans me provoquer davantage, me menaait tout autant.

Il me quitta, en sifflotant, et sans me donner la main. La loyaut lui
dfendait de dissimuler tout  fait avec moi, et de me traiter autrement
qu'en rival.

Il est parfaitement admis dans le meilleur monde qu'il est moins lche
de mentir aux femmes qu'aux hommes. Gaston voulait garder une certaine
sincrit de rancune avec moi.

Voil du moins ce que je pensai ce matin-l.




XI


De cette conversation data la crise qui me perdit.

Elle commena la vie d'apprhensions folles, de jalousie, plus
douloureuse que celle d'Othello, car j'tais  moi-mme Iago.

Je connus alors toute l'ardeur de ma passion. L'tre ardent qui se
concentrait dans l'amour, qui ne voulait en distraire aucune tincelle,
s'agrandit, doubla ses forces et son feu dans un foyer de haine.

Il n'est pas vrai qu'en dehors de l'amour vanglique qui se crucifie
sur le Christ, et qui ne suffit pas  me rendre misricordieux, aucun
autre amour rende bon. Tout ce qui est humain et qui trempe ses racines
au plus profond de notre gosme, se sent fragile, tremble et se dfend
par un combat.

Gaston voulait me disputer Reine. Il me l'avait dit; il me l'avait fait
comprendre plus encore qu'il ne me l'avait dit, et il tait surtout
capable de le faire, sans avoir besoin de le dire.

Une phrase de lui m'avait particulirement frapp. C'tait cette
vanterie,  propos de son flair en amour. Il se vantait; pourtant il
n'tait que juste. Par des confidences antrieures, je savais que dans
plusieurs circonstances, il n'avait song tout  coup  certaines
conqutes que pour supplanter des gens dont le bonheur panoui l'avait
tent. Pourquoi respecterait-il mon esprance?

Pauvre fou que j'tais! Pauvre novice! Je ne savais pas que dans
certains cas la crainte d'un danger est un appel au malheur. Ce que nous
prenons pour un pressentiment n'est souvent que la lchet de notre
coeur, qui, en admettant la possibilit d'un mal improbable, le rend tout
 coup vraisemblable.

Je devais dfendre celle que j'aimais d'un si ardent amour, en l'aimant
davantage, uniquement, avec une confiance enivre, plutt qu'en
souponnant Gaston, et en tremblant qu'il n'en ft cout.

Je l'piai, quand il se retrouva devant moi avec Reine, il vit que je
l'piais, et il s'en amusa.

Il avait sur moi, auprs d'elle, la supriorit d'une intimit qui
datait de l'enfance. C'tait un avantage considrable que de la tutoyer.
Tout  coup le tutoiement me sembla une sorte de baiser invisible qui
s'changeait impunment devant des tmoins, pour le supplice des jaloux,
sans qu'on pt l'intercepter au passage.

Lorsque Reine se refusait  causer,  donner la rplique  Gaston;
lorsque, sans se douter de ce qui s'tait pass entre lui et moi, elle
hsitait  me laisser  l'cart de leur entretien, et ne savait comment
m'y mler, il voquait soudainement une histoire de leurs jeunes annes.

--Te souviens-tu? lui demandait-il gaiement.

Elle se souvenait, et  son tour, elle voquait une scne qui les
faisait rire, qui les rapprochait, qui renouait les enlacements
enfantins, elle la bouche panouie de ce rire charmant, lui la bouche
avide.

C'est de l'amiti! balbutiait ma raison; mais mon amour se demandait, si
cette belle amiti-l ne l'et pas enivr. D'ailleurs ne savais-je pas
que Gaston, en remuant la mmoire, voulait remuer le coeur, et veiller
les sens? En rappelant les jours o l'on se prenait  bras-le-corps pour
rouler sur l'herbe, il prenait les mains, les serrait, regardait la
jeune fille avec une effronterie que l'innocence d'autrefois paraissait
protger, en s'efforant de rpandre dans l'atmosphre qu'elle
respirait, l'arme, le charme, le magntisme d'un attendrissement
corrupteur.

--Que faire?

Je n'osais plus me confier  miss Sharp. Elle voyait bien ce que je
souffrais. Elle-mme me semblait inquite, et, plus d'une fois, je la
surpris, s'approchant pour les sparer, sous un prtexte quelconque, ou
les entourant de ses volutions, quand elle les voyait engags dans une
conversation trop srieuse.

Elle hsitait  me parler, de peur d'aviver mes blessures; mais en
passant prs de moi, elle soupirait. Gaston et t capable d'une
raillerie honte, s'il avait pu souponner la moindre confidence entre
miss Sharp et moi. Il m'et rendu ridicule aux yeux de Reine.

Plusieurs fois, je fus tent de m'adresser  mademoiselle de Chavanges;
de la conjurer d'abrger l'preuve; de la rendre moins atroce, d'tre
gnreuse au moins, si elle ne pouvait m'aimer; mais d'un mot, d'un
regard, Reine, sans me consoler, sans me persuader, me ramenait  la
soumission; elle dconcertait mon dsespoir.

Si elle prvoyait de ma part des paroles srieuses, elle levait, en
souriant, la main  la hauteur de ses yeux, et comptait avec ses doigts,
sans dire un mot, les jours de silence qu'elle avait encore  m'imposer.
Alors, navr, haletant, je souriais, et je m'en allais bien vite, dans
un coin du parc, me faire ronger  l'aise par cette jalousie que je
tenais assez cache, pour lui pargner quelque maladresse suprme.

Gaston ne m'vitait pas, mais ne me parlait plus qu'aux repas ou dans
les conversations gnrales. Il jouait avec mon coeur, ngligemment, et
le tiraillait, sans paratre avoir aucune attention mchante. Par un mot
familier dit de certaine faon  Reine, ou par une affectation subite de
respect, comme pour dissimuler une intimit compromettante, il savait me
pincer les fibres les plus tendres, les plus secrtes, et m'pouvanter.

Enfin, je n'avais plus qu'un jour, qu'une nuit  attendre la rponse de
mademoiselle de Chavanges. J'tais dcid  ne plus accorder de dlai,
si Reine m'en demandait un nouveau. J'avais prpar des paroles
dcisives. Il tait impossible qu'elle ne ft pas oblige de
s'expliquer. Je me rptais:

--Si elle ne m'aime pas, j'aurai le courage de partir, sans larmes, sans
plaintes, firement. Je dvouerai ma vie  cet amour mpris, ou bien je
tcherai de me persuader qu'elle n'tait pas digne de me comprendre.

La veille de ce jour-l, je m'tais lev avec les plus belles
rsolutions de courage, d'hrosme. Je me faisais une armure de raisons
et de raisonnements.

Il va sans dire que je n'avais pas dormi. Comme ces hros qui vont en
guerre, je montai  cheval de grand matin, pour n'avoir pas l'allure en
marchant, en pitinant, d'un rveur sentimental qui redoute l'exercice
et qui n'a pas de jarrets. Je parcourus tous les pays d'alentour; je
galopai dans la fort, jusqu'au djeuner. Je ne rentrai que quelques
minutes avant qu'on sonnt la cloche, et je m'excusai auprs de la
marquise de garder mon habit de cheval. Je tenais  me donner une sorte
de rusticit qui fortifit mon coeur.

Reine parut surprise d'abord; puis elle sourit comme si elle m'et
devin; mais je trouvai de la gne dans son sourire. Il est vrai qu'elle
se plaignit d'un peu de migraine. Elle avait, en effet, une pleur
palpitante, pour ainsi dire, qu'un afflux de sang soulevait par
intervalle, et je crus remarquer (est-ce une illusion qui m'est entre
depuis dans le souvenir?) qu'elle jetait de temps  autre  Gaston, des
regards d'effroi ou de prire.

Lui demandait-elle grce pour des mchancets impitoyablement dbites
sur mon compte? Ou bien, se dfendait-elle d'une fascination, alarmante
pour sa conscience,  la veille d'une dmarche dcisive?

Quant  Gaston, il rayonnait, avec une discrtion affecte, pleine de
fatuit.

Peut-tre pourtant avait-elle la migraine, peut-tre n'tait-elle pas
effraye, et peut-tre Gaston n'tait-il ce jour-l que ce qu'il tait
toujours, beau et vaniteux!

Pendant le djeuner, le duc de Thorvilliers parla de notre prochain
dpart. La marquise se rcria, demanda une prolongation de sjour, et,
cherchant des allis autour d'elle, me regarda avec une offre de
complicit visible.

Pourquoi eus-je l'ide d'tre de l'avis du duc?

--Moi, madame, dis-je en m'inclinant, je n'attendrai peut-tre pas le
dpart de M. de Thorvilliers.

Reine leva la tte, frona le sourcil. Elle jugeait ma menace ou ma mise
en demeure de fort mauvais got. Gaston eut un carquillement des yeux
fort ironique.

Miss Sharp fit voleter vers moi un regard qui s'abattit avec compassion
sur le mien.

--Qu'est-ce qui vous rappelle  Paris? demanda le duc. Avez-vous projet
avec Gaston quelque autre voyage?

--Moi, je reste tant qu'on voudra de moi! s'cria Gaston.

--Il y a longtemps, rpondis-je, en mentant  demi, que j'ai promis une
visite  mon vieil ami l'abb Cabirand.

--Attendez au moins qu'il soit en vacances! repartit le duc.

--C'est pour aller  confesse que vous partirez avant tout le monde? dit
la marquise avec un rire moqueur et en regardant malignement sa
petite-fille.

Reine, encourage par sa grand'mre, dit,  son tour:

--Vous n'tes pas galant, monsieur d'Altenbourg.

C'tait la formule, je l'ai racont, des reproches de soeur qu'elle
m'adressait deux ans auparavant. Elle l'avait profre avec sa bont
d'autrefois.

Je parus, confus, repentant; mais, au dedans, je me flicitais d'avoir
mrit cette chre gronderie de mademoiselle de Chavanges. Elle
m'avertissait de ne pas dsesprer, comme je l'avais avertie que je
n'esprais plus.

On n'insista pas.

En sortant de table, la marquise refusa le bras du duc et prit le mien,
pour se faire conduire au salon, jusqu' la chaise longue qui
d'ordinaire berait sa sieste. On comprit qu'en me faisant cet honneur,
la marquise songeait  me parler en tte--tte; on nous suivait 
distance. Quand nous fmes bien en avant, madame de Chavanges qui pesait
un peu sur mon bras, me pina le poignet et de sa voix chevrotante que
la gaiet flait davantage:

--Mauvais sujet! vous voulez donc m'enlever ma petite fille?

--Moi, madame!

--Eh bien, si vous ne l'enlevez pas, pourquoi partez-vous?

Je la regardai. Sa petite figure plisse s'tait illumine dans tous ses
plis; ses yeux clignotaient. Elle me sembla tout  coup une de ces
bonnes vieilles fes, qui rajeunissent subitement, en mariant la
jeunesse, au dnouement des pices. Je fus tent de lui prendre la main,
de la porter  mes lvres. Elle continua gaiement:

--Je sais tout!

--Reine vous a dit...

--Que vous attendiez une rponse pour demain? Oui, ne fallait-il pas que
je fusse consulte? Eh bien! vous l'aurez.

--Je l'ai dj! balbutiai-je  demi trangl par la joie.

--Oh! oh! pas si vite! d'ici demain, on peut changer d'avis. Moi toute
la premire. D'ailleurs, je ne suis pas charge de vous prvenir; Reine
me gronderait.

Nous parlions  mi-voix; la marquise retira son bras et s'tendit dans
la chaise longue.

Reine nous avait rejoints, sans nous couter, elle se substitua  moi,
et aida sa grand'mre  s'tendre. Elle lui mit un coussin sous la tte,
ramena sur les pieds, coquettement chausss de souliers  boucles, une
couverture de soie brode qui servait quotidiennement  cet usage, et
s'agenouilla pour sourire  la vieille enfant gte, sans que celle-ci
et besoin de lever la tte.

J'avais bien envie de m'agenouiller de l'autre ct de ce lit de repos.

Je me reculais, en extase; je me trouvais profane d'usurper sur le
bonheur promis, en savourant de trop prs ce tableau de famille, en
restant dans l'aurole de ce groupe charmant.

Gaston et son pre n'avaient fait que traverser le salon et taient dans
le jardin. Je ne voulus pas les suivre; je ne voulais pas non plus
rester, pour demander  Reine d'augmenter par un mot, par un serrement
de main, ce bonheur immense; je reculai presque jusqu' la porte et je
montai chez moi, pour cacher l'orgueil et la joie qui me jaillissaient
du coeur et des yeux.

Je restai plus de deux heures, plong dans l'avenir. Quand je
redescendis au salon, la marquise tait veille, un peu redresse sur
la chaise longue, et de ses ongles, qui n'avaient jamais dchir
personne, elle parfilait de la soie, pour se faire d'autres coussins de
fauteuil. Miss Sharp lui faisait la lecture; Reine tait sortie; le
salon n'avait plus qu'une lumire paisible, banale. J'en sortis sans que
madame de Chavanges se ft mme aperue que j'y tais entr.

J'allai au jardin. Je me dirigeai tout droit vers le parterre des roses
o le pacte avait t conclu avec Reine. J'esprais l'y trouver. Elle
n'y tait pas.

J'allais chercher ailleurs, quand il me sembla entendre des voix, sous
le couvert de tilleuls dont j'ai parl, qui fermait le parterre.

C'tait la voix de Reine; c'tait aussi la voix de Gaston.

On riait, mais les rires s'interrompirent subitement. Un cri fut jet.
Je courus.

Reine, semblant s'chapper d'une treinte, parut hors des arbres.

--Qu'avez-vous? demandai-je, tout haletant.

Reine ne m'avait pas entendu venir.

--Vous tiez l? Vous coutiez? me demanda-t-elle avec cette vivacit
hautaine qu'elle n'avait pas eue depuis longtemps avec moi.

Elle rajustait une manchette autour de son poignet. Le bandeau de ses
cheveux tait drang sur son front.

--Je n'coutais pas, rpondis-je; j'tais dans le parterre, j'ai entendu
un cri...

Gaston,  son tour, sans se hter, mergea de l'ombre paisse des
tilleuls. Il tenait  la main une des roses que sans doute mademoiselle
de Chavanges avait cueillies, et qu'il lui avait prise.

--Vous vous tes tromp, repartit Reine. Pourquoi aurais-je cri? De
qui, de quoi aurais-je eu peur? Vous tes trop chevaleresque, monsieur
d'Altenbourg je vous remercie.

Elle dit cela, en dchiquetant les mots, et, m'cartant d'un petit geste
de la main, elle passa agite, impatiente.

tait-ce contre moi qu'elle devait avoir de la colre? Il tait inutile
de la suivre. Gaston, d'ailleurs, rest en face de moi me retenait et
m'attirait.

J'allai  lui.

--Toi, tu vas me dire ce qui s'est pass.

Il eut un dandinement, insolent, effleura son nez avec la rose et me
rpondit:

--Il faut te dire tout?

--Oui, tout.

--Et si je refuse?

--C'est que tu as peur!

Un clair traversa ses yeux; il haussa les paules.

--Tu es fou! me dit-il. Si je suis discret, c'est qu'il me plat de
l'tre. Reine n'avait pas plus peur que moi, et elle ne t'a rien dit. Je
ne te donnerai pas la revanche de son silence.

--Gaston, ce persiflage n'est plus possible entre nous. Je veux savoir
ce qui vient de se passer.

Gaston se croisa les bras, et s'avanant  son tour jusqu' me heurter,
ses yeux dans les miens:

--Ah! tu veux savoir!... Eh bien, tant pis pour toi. Je disais  Reine
qu'elle allait faire une sottise, en te laissant croire qu'elle serait
un jour ta femme; que je l'aime...

--C'est tout?

--Non, et que j'irais le lui rpter ce soir, cette nuit, chez elle!

--C'est pour cela qu'elle a cri.

--Pas tout  fait, c'est parce que j'ai voulu prendre l'acompte d'un
baiser.

--Misrable!

Gaston se recula devant la menace de mon regard, mais il tait sur la
dfensive.

Je fermai mes poings et les tins baisss le long de mon corps. J'avais
le temps de le souffleter; je voulais savoir jusqu'o il pousserait
l'impudence.

Mon mpris retenait ma colre.

--Tu viens de dire un mot que tu rtracteras, reprit Gaston froidement.

--Non.

--Alors tu le paieras cher!

--Je suis prt, battons-nous.

--Pas  coups de poing, je pense!

--Avec les armes que tu choisiras.

--Plus tard, demain, si tu veux; laisse-moi cette nuit.

--Menteur!

Il ne parut pas offens de ma nouvelle injure; mais ricanant:

--Viens-y voir, si tu doutes!

--C'est infme ce que tu dis l.

--C'est bien ridicule ce que tu fais l.

--Tu as os lui demander un rendez-vous?

--J'ai os ce que tu n'oses pas, et ce dont tu meurs d'envie.

--Tu prtends me faire croire qu'elle n'a pas rpondu avec mpris?

--Je prtends que j'irai au rendez-vous et que je serai reu!

L'effronterie de Gaston devait me dsarmer. J'eus la conscience qu'en
discutant avec lui la possibilit mme d'une tentative d'outrage envers
mademoiselle de Chavanges, j'outrageais celle-ci. Je lui tournai le dos
et fis quelques pas pour m'loigner.

--Je t'avais prvenu, me dit-il d'une voix aigu; c'est de ta faute.

Je ne rpliquai pas. Je l'entendis marcher derrire moi sur le sable
qu'il faisait crier.

--Alors, tu ne me crois pas? reprit-il avec une insistance moqueuse.

Je fis une dngation de la tte. Ce qu'il disait ne valait pas la peine
d'une rponse parle.

--Tu ne me crois pas? rpta-t-il avec menace.

Cette fois, impatient, je me retournai:

--Non!

--Veux-tu me donner ta parole d'honneur de ne pas crier au feu ou au
voleur, si tu me vois cette nuit monter par ce balcon?

Ce qu'il me disait devait me paratre encore plus insens que tout le
reste. Pourquoi sentis-je dans mes cheveux un frisson d'pouvante?
Pourquoi eus-je au front une sueur subite? Pourquoi le souvenir de
Ruy-Blas me frappa-t-il tout  coup d'un pressentiment absurde, mais
atroce? Reine lui avait-elle aussi parl, comme  moi, de cette
singulire preuve; mais avait-il pris au mot un dfi que je n'avais pas
compris?

Est-ce que je devenais fou?

J'avais si peur que je me mis  rire:

--Je te donne ma parole d'honneur que je n'appellerai personne, puisque
je ne ferai pas le guet.

--J'aime autant cela! reprit-il.

--Oui, lui dis-je, la mort dans l'me, en redoublant de gaiet, cela
doit t'arranger, tu pourras raconter ensuite ce que tu voudras.

Je marchai plus vite pour lui chapper. Si je m'tais retourn, s'il
avait dit un mot de plus, je me serais jet sur lui. En le fuyant, je
voulais fuir aussi l'ide saugrenue, qui voulait me tenailler.

Je rentrai dans le chteau. Si j'avais rencontr Reine, je n'aurais pu
m'empcher de lui raconter cette monstrueuse calomnie.

Par malheur, je ne la rencontrai pas. Je remontai  la bibliothque o
je n'allais plus gure. Je m'assis devant une table; je pris ma tte 
deux mains, et, pendant un quart d'heure, je restai inerte, sans pouvoir
fixer ma rflexion, accabl de ce qui bourdonnait en moi, autour de moi,
murmurant:--C'est infme! c'est infme!

A qui disais-je cela?  moi?  lui?  elle?

Oui, c'tait infme de douter. Je finis par me persuader. Cette salle
qui prcdait la chambre de Reine, ces boiseries austres que j'avais
tant de fois interroges, et qui, dans leurs angles dans leurs moulures,
avaient un peu de mes rves blotti, rves d'un amour si pieux, si
croyant, cette atmosphre grave me rpondait d'elle.

C'tait vident! Gaston pouss  bout, dpit par le ddain de cette
jeune fille honnte, tait devenu extravagant, dans la crainte de ne
plus paratre irrsistible. Le cri de mademoiselle de Chavanges, son
irritation visible eussent persuad un coeur plus dfiant. Quand je
l'avais vue s'chapper du couvert de tilleuls, elle ne pouvait feindre;
une jeune fille si indigne ne venait pas de consentir  un rendez-vous!

Gaston ne sachant que dire, pour appuyer son odieuse invention, avait
dsign de loin le balcon, comme il et dsign une porte, une fentre
quelconque. Il avait montr ce qui tait en face de lui: l'ide de cette
escalade accepte lui tait venue pour me narguer davantage, moi qu'il
traitait d'amoureux sentimental. S'il avait pu obtenir la permission
d'entrer dans la chambre de Reine, il s'y ft rendu par l'escalier, par
une porte intrieure, par cette bibliothque. L'ide du balcon
dmontrait la grossiret de son mensonge. J'avais bien fait de me
moquer de lui. Je ne tomberais pas dans le pige tendu et je n'irais pas
monter la faction  laquelle il me provoquait, pour me bafouer ensuite.
Le lendemain, j'aurais le droit d'tre gnreux. Reine se prononcerait,
et, devant mon triomphe, il serait bien oblig de convenir du mauvais
sentiment auquel il s'tait abandonn.

Je resterais au surplus  sa disposition, et s'il voulait toujours se
battre, nous nous battrions. J'allais tre si fort, si certain de le
dsarmer, sans le punir trop de ses honteuses vantardises!

Je quittai la bibliothque, avec un flchissement de ma colre que je
prenais pour un apaisement, pour un retour  la srnit, et qui n'tait
que la prostration plus profonde de mon amour bless par la plus
incomprhensible des jalousies.




XII


Il y avait toujours, pendant ce dernier sjour au chteau de Chavanges,
quelques heures vides dans l'aprs-midi.

Les grandes chevauches des annes prcdentes n'avaient t remplaces
ni par des promenades, ni par des runions dans le salon ou dans le
jardin. La sant de la marquise amenait un grand silence dont chacun
profitait.

Reine remontait chez elle, aprs avoir endormi sa grand'mre, et ne
redescendait que pour sourire  son rveil. Miss Sharp veillait la
marquise, lui donnait la rplique, si de rares insomnies entrecoupaient
sa somnolence et lui faisait la lecture, aprs le rveil dfinitif.
Gaston disparaissait, sans doute aussi pour dormir. Le duc prtextait
des lettres  crire, qu'on ne mettait jamais  la poste, et faisait
probablement, comme Gaston et la marquise, sa sieste. Moi qui redoutais
le repos, comme un abme  contempler, j'errais volontiers dans le
jardin, dans le parc, dans le pays.

A vingt ans, on n'aime gure la nature pour la nature. On lui chante ses
esprances; on lui crie ses peines; mais on serait dsol qu'elle prt
sa part de nos joies et qu'elle nous consolt de nos chagrins. C'est le
cadre harmonieux de notre vanit qui s'exhale. Si la nature parlait aux
mes jeunes le langage persuasif qu'elle dbite aux mes vieilles ou
vieillies, il y aurait trop de sages dans le monde, et les passions ne
seraient qu'un encens fumant vers le ciel, sans rien brler sur la
terre.

Je me promenais donc habituellement, pour fatiguer ma mlancolie, plutt
que pour l'entretenir, et, ce jour-l, ayant besoin de ne pas penser aux
provocations absurdes de Gaston, aux terreurs stupides qui s'agitaient
en moi, je voulus fortifier ma srnit par l'exercice.

Au dner seulement, nous nous retrouvmes tous en prsence.

Reine tait un peu ple; elle boudait; mais comme elle semblait me
garder rancune autant qu' Gaston, il m'tait difficile de deviner si
elle se trouvait plus offense des audacieuses tentatives de mon ami que
de mon empressement  la dfendre.

tait-ce  la rponse qu'elle devait me faire le lendemain, tait-ce 
cette insulte d'un rendez-vous demand qu'elle songeait, en baissant la
tte sur son assiette, en lanant des regards, qui me paraissaient
effars,  Gaston et  moi?

Miss Sharp aussi tait grave. Savait-elle quelque chose de ce qui
s'tait pass?

Gaston, malgr son aplomb, ses habitudes du monde, n'tait point 
l'aise.

Le dner fut triste, et certainement plus court que les autres.

La marquise n'avait plus rien  me dire; peut-tre avait-elle t
gronde par sa petite-fille, pour ce qu'elle m'avait dit. Elle ne
drogea plus  l'tiquette et prit le bras du duc pour passer au salon.
Gaston s'vada et ne reparut plus de la soire. Miss Sharp et Reine
prirent place  une table de whist pour servir de partenaires aux deux
vieillards.

J'avais horreur des cartes; je n'entendais rien au whist, et si, par
dvouement, par soumission, j'avais t plus d'une fois tent de
demander des leons  mademoiselle de Chavanges, pour prendre sa place
et la suppler, mon gosme d'amoureux m'empchait de renoncer  la joie
de la contempler, sous le prtexte d'observer le jeu de son partenaire.

Ces parties de whist silencieuses, longues, somnolentes, organises pour
la marquise et le duc, n'taient devenues un peu rgulires que depuis
le sjour de M. de Thorvilliers. Reine les acceptait, avec la
rsignation d'une fille de grande maison qui ne doit pas oublier que
l'ennui est une tradition  respecter. Miss Sharp s'y dvouait par
orgueil national.

Ce soir-l, je n'allai pas me mettre en face de mademoiselle de
Chavanges, derrire le fauteuil de M. de Thorvilliers, qui lui faisait
vis--vis; mais assis dans l'ombre, de ct, j'observais.

Reine,  plusieurs reprises, parut gne par le regard qu'elle ne voyait
pas, et qui venait la chercher moins franchement que de coutume. Elle
finit par me dire, en faisant un effort pour tre gracieuse:

--Dcidment, vous ne prenez plus de leons, monsieur d'Altenbourg?

Je me levai. Je me crus autoris  me placer derrire elle,  m'accouder
mme sur son fauteuil. Un petit sourire glissa des lvres de la
marquise, passa sur celles du duc, qui rangeait les cartes, et vint
disparatre, comme une lueur dans un nuage, sur la bouche discrte de
miss Sharp.

Jamais je n'avais eu si prs, sous mon regard, sous mon souffle, le cou,
les paules de mademoiselle de Chavanges. Elle ne m'avait pas appel 
cette place; elle pensait sans doute que je me tiendrais, comme
d'habitude, en face. Elle froissa ses cartes, en les rangeant. Elle
jouait avec dpit. Elle commit plusieurs fautes, dont M. de Thorvilliers
se plaignit, et, posant nerveusement son jeu sur la table:

--C'est la faute de M. d'Altenbourg, dit-elle. Je n'aime pas qu'on soit
derrire moi.

Je m'excusai; je fis le tour de la table, et me postai devant elle,
derrire le fauteuil du duc.

Cette manoeuvre ne parut pas l'apaiser. L'agitation de ses doigts fut la
mme; ses distractions continurent, ses bvues aussi. M. de
Thorvilliers lui adressa de nouveau des reproches avec indulgence; la
marquise les aigrit, en triomphant des avantages dus  ces distractions;
si bien que Reine, tout  coup, jeta les cartes sur la table, et dit
avec un sanglot:

--Je ne peux pas jouer ce soir; je ne sais pas ce que j'ai; je suis
malade.

Elle renversa sa belle tte sur le dossier de son fauteuil. Miss Sharp
craignit une attaque de nerfs et se leva pour lui porter secours; moi je
tremblais; le duc repentant demanda pardon de ses plaintes; quant  la
marquise, elle eut un petit hochement de tte, lgrement moqueur,
lgrement complaisant, comme une bonne vieille qui se souvenait de son
bon temps o la sant de l'me lui donnait la fivre, et elle dit de sa
voix aigrelette:

--Ce ne sera rien! ce ne sera rien! Miss Sharp, c'est  vous de jouer.

Ce ne fut rien, en effet. Reine se redressa, se mit  rire:

--Je ne croyais pas avoir des nerfs si faciles  troubler. C'est fort
ridicule. Excusez-moi, monsieur le duc. Continuons. Ce rob ne compte
pas.

Mais la marquise, plus trouble qu'elle ne voulait le paratre, dclara
qu'elle tait fatigue, abandonna la partie, et quitta la table devant
laquelle miss Sharp resta seule  ranger les cartes et les fiches.

La soire tait assez avance pour que la marquise, sans l'abrger trop,
remontt chez elle. Pendant qu'elle changeait quelques mots avec le
duc, je m'approchai de Reine:

--Pardonnez-moi, lui dis-je humblement.

Elle me regarda avec des yeux qui tincelaient, et, d'une voix vibrante:

--Je n'ai rien  vous pardonner. Dcidment, ce n'est pas votre faute,
si je suis une sotte.

Elle regarda autour d'elle pour trouver un prtexte de ne pas continuer
l'entretien:

--O donc est Gaston? pourquoi n'est-il pas ici? pourquoi vous
laisse-t-il seul?

Et aprs une pause, elle ajouta:

--Quand partez-vous?

Ces interrogations successives, dont la dernire devait me blesser, ne
prouvaient que son extrme surexcitation.

Je me crus gnreux, en me montrant brave, et je rpondis:

--Vous savez, mademoiselle, que mon prompt dpart dpend de vous seule
et que demain...

Elle interrompit:

--Ah! demain, c'est demain! je puis mourir cette nuit! A tout hasard,
vous auriez mieux fait de partir; on vous et crit: revenez ou restez
loin!

--Je suis prt  partir, s'il vous est plus facile de me rpondre par
une lettre.

--crire, moi! pas plus en prose qu'en vers! Je sais bien que miss Sharp
a un fort beau style, qu'elle pourrait crire pour moi... Non, puisque
vous n'tes pas parti, tant pis pour vous!

Elle fit un geste de la main; je voulus la saisir; elle se recula; me
lana un regard dont il me fut impossible de saisir le sens, sinon
qu'elle me dfendait d'insister, et elle alla  sa grand'mre, dont elle
prit le bras qu'elle assujettit sous le sien.

Elles passrent devant moi, l'aeule fatigue, penchant la tte et
secouant, non pas une bndiction, ce qui et t trop solennel pour
cette aeule profane, mais un _au revoir_, monsieur Louis, tendre,
maternel; Reine, les yeux baisss, se raidissant, se comprimant, me
saluant  peine d'un battement des cils.

Que se passait-il en elle? Je ne voulais interroger que moi, comme si je
devais seul dmler la vrit. Je laissai partir miss Sharp; le duc
remonta dans sa chambre et j'allai dans le parc, avec une angoisse que
je refusais de m'avouer.

La soire tait belle; la nuit devait tre superbe.

Sans croire que je pensais  autre chose qu' la rponse attendue le
lendemain; que je pouvais avoir une autre inquitude que le dsir
fivreux de faire une sorte de veille des armes, je m'loignai du
chteau  la hte, afin que l'on me crt rentr, et qu'on fermt les
portes en me laissant dehors.

Je fis cela, mais sans presque y songer. Pendant que je m'engageais dans
une alle, j'entendis Gaston qui rentrait par une autre.

Arriv au perron, il jeta son cigare dont la petite lumire dcrivit un
arc, dans la nuit. Il changea quelques mots avec le valet de chambre,
qui commenait  fermer les grands volets. Sans doute il lui demandait
si j'tais remont chez moi; le valet de chambre lui rpondit assurment
oui, puisque aussitt Gaston rentra et que la dernire ouverture de la
faade donnant sur le parc fut ferme.

J'tais satisfait d'tre contraint de passer la nuit  la belle toile.
J'en serais quitte pour me faufiler dans le chteau, sans tre aperu,
ds qu'on rouvrirait les portes,  la premire heure, le lendemain, et
je croyais n'avoir pas  m'accuser de cder  un soupon,  une crainte
involontaire, en restant dehors. La srnit de la nuit m'apaisait.

Des soupons? Je n'en avais plus. J'tais convaincu,  cette heure-l,
de n'en avoir eu aucun. Je voulais me recueillir dans un attendrissement
doux et pieux; mais mon coeur sautait en moi, m'exhortant  sauter. Ma
jeunesse tait affranchie de toute contrainte, libre dans ce beau
jardin, qui m'appartenait pour toute la nuit, qui m'appartiendrait pour
toute la vie, quand Reine m'aurait choisi.

Je marchai, pour marcher, pour aspirer les senteurs confuses des
parterres, des pelouses, des arbres, qui semblaient donner des sens
dlicats  mon me.

C'tait au mois d'aot, vers la fin du mois. La journe avait t
chaude; la nuit gardait une tideur admirable. Je n'osais pas la prendre
directement  tmoin, lui dire mon amour; mais je la remerciais; je la
flattais, et je murmurais, comme si elle et pu recueillir mes paroles
chappes dans une sorte de baiser:

--La belle nuit! la belle nuit!...

Je tiens  raconter cette exaltation, ce rve. On comprendra mieux
l'horreur du rveil, le vertige.

J'errai pendant deux heures,  travers le parc, dans toutes les
directions; puis, quand il me sembla que les murs mmes du chteau
taient endormis, je m'en rapprochai...

Qu'on m'excuse de dtailler toutes ces folies... J'ai besoin de prouver
que je devins fou...

J'allai vers le ct o Reine avait sa chambre. A travers les persiennes
fermes, une lumire filtrait. Je m'assis devant cette lumire, sur un
banc de pierre,  l'angle d'un boulingrin, devant un grand vase de
marbre, d'o s'pandait l'odeur pntrante de je ne sais plus quelle
plante. Le pidestal du vase me servait d'appui et me cachait. La lune
en projetait l'ombre devant moi, avec celle de quelques buissons de
lilas.

Cette lumire qui glissait comme sous une paupire entr'ouverte,
semblait me regarder autant que je la regardais.

--Aie confiance! me disait-elle, j'claire la mditation d'un coeur loyal
qui prpare l'aveu que tu attends. Si je brle encore, c'est que Reine
n'a pas achev sa prire; mais je vais m'teindre bientt; tu aurais
trop d'orgueil si je te laissais croire qu'elle pensera toute la nuit 
toi!

Oui, elle me disait cela, cette chre petite lumire, chaste, immobile.
Je n'avais rien entrevu de la chambre de mademoiselle de Chavanges, je
ne savais rien de son ameublement; mais, dans cette nuit, je l'imaginais
blanche, plus virginale encore, pendant que la jeune fille interrogeait
sa conscience.

On est superstitieux, quand on a peur d'avoir trop de foi. J'attachais
un oracle  la dure de cette lueur. Je fixai l'heure  laquelle elle
devait s'teindre, pour ne pas m'inquiter en faisant croire  une trop
longue dlibration.

J'entendis sonner minuit, au loin, dans l'glise du village.

Bonne et vieille glise, tait-ce l que nous irions nous faire bnir?
Reine entendait-elle, comme moi, le tintement de la cloche?

Je vis la lumire se mouvoir; le rayon glissa le long des lames des
persiennes.

Presque au mme instant, il me sembla entendre,  ma droite, un lger
bruit. Je me penchai, je regardai.

Une serre, une espce de jardin d'hiver formait une aile en retour, 
l'extrmit d'une salle de billard,  ct du salon. La lune faisait
tinceler la toiture des vitres, et mettait de l'argent sur les
ferrures.

La porte de la serre sur le jardin venait d'tre ouverte. Un homme en
sortit.

Ce pouvait tre un jardinier.

Je n'hsitai pas une seconde  reconnatre Gaston, et je me rappelai
instantanment qu'on communiquait directement du salon, par la salle de
billard, avec cette serre; jamais la porte de communication n'tait
ferme.

On verrouillait les portes d'apparat, mais on n'avait jamais song 
verrouiller cette porte intrieure. Il y a de ces ngligences dans
toutes les grandes demeures,  la campagne.

Il tait donc facile  Gaston de sortir.

C'tait bien lui. Il s'avana, regarda  droite et  gauche, leva la
tte. La lune le contraria; mais il prit son parti; rentra dans la serre
et en ressortit presque aussitt avec une petite chelle de jardinier
qui servait  palissader la vigne.

Par quelle lucidit me rendais-je compte de tout? Avais-je le souvenir
rapide de ce que j'aurais cru ignorer? Je reportai les yeux vers la
fentre de mademoiselle de Chavanges; je ne vis plus de lumire.
tait-elle teinte? Reine tait-elle sortie de sa chambre?

Je ne songeai pas  me lever de mon banc,  courir au-devant de Gaston.
Une stupeur trange me clouait sur place.

Je ne me rappelle plus si je calculai qu'un esclandre de ma part ne
punirait pas assez Gaston.

Je sais que j'avais tout ensemble des ides confuses qui m'obstruaient
le cerveau et des ides claires, brutales qui traversaient cette
confusion.

Peut-tre bien que je me dis que je devais laisser faire cette
tentative, pour que la prsomption lche de Gaston ft dmontre. Il
savait probablement que j'tais dans le jardin. Il avait d frapper  la
porte de ma chambre, et, convaincu que je faisais le guet, bien que
j'eusse affirm que je ne le ferais pas, il venait me donner la comdie
qu'il m'avait promise.

Il en serait pour sa mchante action, pour son mensonge infme. Il ne
saurait pas tout de suite que j'tais l; je ne lui servirais pas 
trouver le moyen de masquer sa dfaite.

N'avais-je pas donn ma parole de ne pas crier au voleur? Je ne crierais
pas; le voleur serait vol. Il aurait sa honte complte.

Je saisis  deux mains le banc de pierre, pour m'y retenir, m'y
incruster, et, le coeur battant d'une rage que je croyais bien n'tre que
de l'indignation, faisant aller mes yeux avides, de la fentre de Reine
 Gaston qui s'avanait doucement, j'attendis.

Arriv sous le balcon de la bibliothque, Gaston posa son chelle contre
le mur.

Mes dents claquaient de colre; j'aurais pu rire pourtant, d'un rire de
sarcasme, de dfi; mais je me mordis la bouche. Il me semblait qu'il
entendrait mes dents claquer.

Il regarda encore une fois autour de lui. Me cherchait-il? redoutait-il
un autre tmoin? Il ne pouvait me voir; il ne me devina pas. Je me dis
que peut-tre il oubliait qu'il m'avait donn rendez-vous devant ce
balcon et que c'tait pour lui seul qu'il faisait cette expdition!

Mon front tait en sueur; un serpent se dressait dans ma poitrine...

Pourquoi la lumire s'tait-elle teinte dans la chambre de Reine, quand
minuit avait sonn, quand Gaston tait sorti de la serre? J'avais
souhait qu'elle s'teignt; j'aurais voulu l'attiser, la faire
flamboyer, pour quelle dvort les persiennes, pour qu'elle clatt au
dehors, pour qu'elle devnt un incendie. Il m'et bien fallu alors crier
au feu!

Ce n'tait qu'une concidence, cette nuit subite, derrire la persienne,
au moment o Gaston tait sorti.

Je regardai le balcon. On distinguait derrire les grandes vitres de la
fentre les volets intrieurs ferms. J'tais fou. Gaston ne briserait
pas les carreaux, ne forcerait pas les volets! Il redescendrait comme il
tait mont.

Je me dis cela, et je dtachai mes mains de la pierre; je me soulevai
sur le banc, prt  m'lancer vers Gaston.

Il montait; il atteignit le balcon; il l'enjamba.

Je sortis de mon ombre pour courir  lui. J'y rentrai, ou plutt j'y fus
rejet par une vision terrible.

Les volets intrieurs de la bibliothque s'cartaient, la fentre
s'ouvrait, et Reine tendait la main  Gaston.

tait-ce possible? N'tais-je pas le jouet d'une illusion? d'une
gageure? d'une preuve?

Non, non, c'tait Reine. Ce qui me rendait la vision sensible, c'tait
prcisment cette robe de mousseline blanche, que j'avais remarque dans
la soire, qui laissait transparatre la blancheur de la peau sous le
tissu... Le doute n'tait pas possible. J'esprai que j'allais mourir.
Je voulais crier. Gaston s'tait pench sur le cou de la jeune fille.
Ah! cette fois, elle ne s'tait ni dfendue, ni irrite!

J'eus un tranglement, un spasme; mes yeux s'injectrent; tout mon sang
remonta violemment au cerveau, et je crus que ma tte se fendait.

Je tombai sur le banc, regardant avec une hbtude de fou ou d'agonisant
ce qui se passait.

La fentre s'tait referme sans bruit; mais j'eus un choc et un
tressaillement, comme si on l'et pousse avec fracas. Je me raidis
contre la torpeur qui m'engourdissait, et m'enlevant du banc, je courus
au balcon, pour y monter, pour y frapper aux vitres, pour appeler,
provoquer Gaston, Reine, les maudire, leur crier mon dsespoir, les
empcher de consommer cette trahison infme.

J'avais des visions de meurtre.

Je montai. Quand j'eus franchi la balustrade en fer; quand je fus devant
les grandes vitres de cette large fentre qui faisaient un miroir dans
lequel la lune me montrait mon visage terrifi, je n'osai pas briser les
carreaux d'un coup de poing; je n'osai pas faire de bruit. Ce que je
voulais tait trop effrayant. Je l'aurais perdue, si je ne l'avais pas
tue; et puis une involontaire esprance m'arrtait.

Quand un malheur est trop brusque, trop profond, il dpasse tellement la
mesure humaine que son infini lui fait tort, et qu'en le subissant, on
se prend  croire qu'il est un mirage.

Je l'avais vue; mais tais-je bien sr de l'avoir vue? Elle tait
loyale; pourquoi tout  coup serait-elle devenue si dloyale? Elle
allait apparatre de nouveau, en riant, en se moquant de moi. Pourquoi
cette fille, qui se gardait toute seule, serait-elle dshonore, pour
avoir paru cder  une fantaisie,  une escapade de Gaston? Elle allait
le chasser, l'conduire!

Je m'accoudai sur la balustrade; je pris ma tte  deux mains. Je
cherchai  voir en moi, comme dans une chambre noire, ce qui se passait
ailleurs. Mais je revoyais distinctement mademoiselle de Chavanges
pendant la soire, son trouble, sa nervosit, sa faon de me regarder,
inquite. Je me rappelais ses tranges paroles. J'tais devant le
parterre de roses o je lui avais fait l'aveu de mon amour, o j'avais
reu d'elle une promesse, mais, aussi, o je l'avais tenue pendant une
minute dans mes bras, o elle avait eu l'clair d'un vertige.

Ah! le balcon de Romo, le balcon de Ruy-Blas, dont Reine m'avait parl
d'un ton railleur, qui n'tait peut-tre que l'impudence de sa
coquetterie sensuelle, j'y tais venu, mais le second, mais le dernier,
pour constater qu'un autre avait t plus habile, moins niais que moi!

Si Gaston sortait bientt, il me heurterait en riant, il me soufflerait
son ivresse de baisers au visage, et Reine qui l'aurait reconduit, nous
verrait nous battre, pour que l'un de nous ft prcipit de la fentre
sur le sable. La chute serait grotesque; on ne s'y tuerait pas; on
n'aurait pas tu son adversaire.

J'eus honte d'tre  cette place, comme  un pilori. Je me tournai
encore vers la fentre; j'essayai de la remuer. Elle tait soigneusement
close. Les infmes! ils avaient eu assez de sang-froid pour ne ngliger
aucune prcaution.

Je redescendis vivement. Je ne me souviens pas d'avoir pos le pied sur
un seul chelon. Dans ces moments-l, le corps agit sans que la pense
s'en inquite, et il agit avec la sret des somnambules.

Une fois  terre, je m'loignai du chteau; je voulais gagner une alle
couverte, pour y rugir  l'aise; le ciel blanc me gnait. Mais une
angoisse subite m'arrta.

S'il allait fuir, pendant que je n'tais plus l! S'il allait tre
chass! D'ailleurs un fil brlant me tenait la poitrine et me ramenait.

Je l'ai compris depuis, j'tais jaloux du crime de Gaston, autant que
j'en tais indign. Il ne dvastait pas seulement mon me; il usurpait
le droit de ma jeunesse; il prenait ma part de volupt humaine. Je
brlais des baisers qu'il donnait. J'avais dans le sang la frnsie
vraie que ce dbauch feignait d'avoir. Il profanait, il dshonorait, il
possdait ma fiance, ma femme, ma matresse...

Je parle de cette tempte des sens, que j'abrge avec un apaisement que
rien ne peut troubler. Mais, vieillard et prtre, en proclamant qu'elle
tait naturelle, j'estime qu'elle tait juste et sense. Je n'aurais pas
mrit le nom d'homme, si j'avais eu tout d'abord un mpris de
philosophe, une piti de chrtien, et si, avant de s'lever  la
rsignation, mon dsespoir n'avait pas ramp, ne s'tait pas roul 
terre, devant ce brasier de mes dsirs.

Plus tard, quand j'ai t prtre, je me suis confess  moi-mme, et en
toute scurit de conscience je me suis absous de ce dlire. Je
m'appliquai  n'en point tirer d'orgueil pour mon nouvel tat, mais je
n'en rougis point pour le pass...

J'ai bien souffert... Je me trouvai des cheveux blancs,  partir de
cette nuit-l.

J'tais revenu  ma place,  mon banc.

Je m'y couchai; j'treignais la pierre; je l'eusse mordue; j'essayais
d'y refroidir mes lvres, et, de temps en temps, me redressant avec des
soubresauts de fureur, je regardais ces fentres fermes, obscures,
derrire lesquelles, dans la nuit, on riait en s'embrassant, on me
bafouait cyniquement, si l'on pensait  moi; si l'oubli, plus
outrageant, n'enlevait pas jusqu' l'ombre d'un remords  celle que
j'avais proclame ma femme.

Combien dura ce supplice? Je ne comptais plus le temps. L'horloge de la
vieille glise me paraissait leur complice, en allongeant les heures. Je
me bouchais les oreilles, quand j'entendais le premier tintement. A quoi
bon mesurer mon agonie? Toute heure tait un jour, toute minute tait
une heure.

La lune s'tait masque avec les arbres de la fort, en descendant
derrire la montagne. Un commencement d'aurore la remplaait et
rpandait une lueur vague, triste, dsenchantante, sur les grands toits
vitrs de la serre.

Je vois le dcor. Il est rest, aprs quarante ans, aussi prsent  mes
yeux que le lendemain de ce drame...

J'entendis crier la fentre; on l'ouvrait. Gaston sortait. On ne le
chassait pas; on le reconduisait avec tendresse; on le retenait; on le
rappelait pour un dernier adieu, qui n'tait pas le dernier. Je
distinguai une fois, dans le noir de la large ouverture, leur silhouette
enlace...

C'tait trop. Je me levai et sans sortir de mon ombre rendue plus
paisse, je poussai un cri. Gaston enjamba lestement le balcon, sauta
plutt qu'il ne descendit et emporta l'chelle en courant; la fentre se
ferma vite, les volets revinrent, au dedans, obscurcir les vitres.

Il y a dans le flagrant dlit un secret de ridicule qui intimide les
plus hardis. Romo, surpris dans son escalade, aurait eu honte, avant
d'avoir peur. Gaston ne pensait plus, en ce moment,  la possibilit de
ma prsence dans le jardin, au dfi qu'il m'avait jet. Il sortait d'un
rendez-vous,  la faon d'un voleur, avec une chelle apporte; il ne
songea plus qu' l'apparence de son rle; il craignit d'tre grotesque,
et se mit  courir.

Quant  Reine, je souhaitai que mon cri m'et fait reconnatre, et
qu'elle l'et emport comme un coup de couteau, pour en mourir, dans
cette chambre o elle avait t infidle  son orgueil.

Je suivais sur le mur le chemin qu'elle faisait pour retourner  sa
chambre. Je regardais ses persiennes. La lueur teinte depuis plusieurs
heures se ralluma et le rayon que j'avais contempl, bni, reparut pour
me narguer.

C'tait juste. En Italie, on voile la lampe devant la madone, avant le
tte--tte; on la dcouvre ingnument aprs la faute. Reine avait
rapport cette mode de son voyage d'Italie!

J'avais bien le droit maintenant de jeter des pierres  cette fentre,
d'avertir que j'tais l, que j'avais tout vu!

Je n'eus pas le temps. Cinq minutes  peine aprs le dpart de Gaston,
je m'aperus que les volets de la bibliothque taient de nouveau
ouverts, et que la fentre s'ouvrait encore. Je vis distinctement alors,
avec l'impossibilit de douter, de me mprendre, je vis, comme en plein
jour, comme  dix pas, mademoiselle de Chavanges s'avancer sur le
balcon, se pencher, regarder  droite,  gauche, devant elle, cherchant
 savoir qui avait cri, puis s'accoudant et souriant.

Je vis bien son sourire, puisque je voyais bien son visage que la lueur
montante de l'aurore clairait. Oui, je la reconnaissais, l'intrpide
petite-fille de la marquise de Chavanges; elle n'avait pas peur; elle se
repentait de s'tre retire du balcon, elle et voulu appeler le
scandale.

Elle tait digne de Gaston, elle n'tait plus digne de moi.

J'eus un accs d'cre dgot. Si je m'avanais? C'tait peut-tre moi
que Reine attendait! Mon tour tait peut-tre venu! Gaston lui avait
peut-tre demand pour moi l'aumne drisoire d'un rendez-vous! Quelle
nause de fiel et de sang, je ressentis tout  coup! Je m'effrayai de la
tant mpriser, et je voulus me donner de la piti pour elle,  force de
la regarder.

Ses cheveux taient  demi dfaits et se droulaient sur son cou. Elle
avait cette robe blanche  petits dessins que je connaissais bien;
seulement, le corsage tait un peu ouvert par le haut. Les bras
n'avaient plus de bijoux.

Elle tait plus belle, non! elle tait aussi belle.

--Mon Dieu! me disais-je avec une douleur qui noyait ma colre, est-ce
que l'impudeur peut avoir cette beaut? Est-ce qu'on peut conserver cet
air d'innocence, fire, paisible, donner, avec cette confiance,  la
brise matinale ses joues  rafrachir, ses lvres  calmer?

Reine dans le monde, sans cesser jamais d'tre naturelle, avait une
attitude voulue. L, je la voyais dans toute l'ingnuit de sa nature et
j'tais confondu.

Il fut vident, au bout de quelques minutes, qu'oppresse d'une grande
inquitude, elle venait la rpandre dans le ciel. Elle appuya sa tte
sur sa main, son coude, que je voyais nu dans les grandes manches de sa
robe, sur la balustrade du balcon, et elle leva les yeux au-dessus
d'elle.

Quelle impit! Je crois bien que si elle avait pleur, j'aurais eu la
lchet ou l'hrosme de me traner sur le sable, devant le balcon, et,
me montrant, de l'exhorter  un repentir qui l'et transfigure. Mais
les yeux eurent de la rverie sans faiblesse. Son visage ple devint
presque souriant. Elle poussa un gros soupir qui n'tait pas un sanglot,
et aprs avoir joint ses mains, les avoir portes  sa poitrine pour y
refouler l'amour qui avait dbord dans cette singulire extase, elle
rentra dans la bibliothque, referma la fentre et poussa les volets.

Je vis ensuite une ombre passer devant la bougie, dans sa chambre; la
lumire parut se reculer, mais resta.

Cette apparition tait comme un dnouement qui ne laisse plus rien 
conjecturer.

Il n'y a jamais de conviction assez solide qui ne s'augmente et ne
s'enracine encore sous une preuve nouvelle. Cette fois, l'clat de la
preuve me fit pleurer.

La fureur tait du doute; maintenant que j'tais persuad absolument, je
me sentis dsarm, faible comme un vaincu; c'tait l'instant de la
lchet ncessaire, permise.

Je n'avais plus rien  faire dans ce monde, puisque cette jeune fille si
belle, que j'avais crue si loyale, arrachait de moi l'estime de la
femme, le culte de la beaut, l'amour enfin! Je n'tais qu'un dbris; je
n'avais plus besoin de me diriger; le hasard, le souffle passant
suffirait  me conduire!




XIII


Je me levai du banc; je marchai, et d'instinct je cherchai les endroits
sombres dans ce jour qui commenait.

Je me trouvai bientt devant cette large pice d'eau dont j'ai parl,
derrire le chteau,  mi-cte.

Elle tait entoure de grands arbres qui d'ordinaire la faisaient noire
sur les bords, en ne laissant tomber qu'un peu de clart au milieu. Le
jour naissant faisait filtrer sous les branches des lueurs violettes
indcises, qui teintaient l'eau immobile et lui donnaient une vague
couleur de sang refroidi.

Je me rappelai la pice d'eau du chteau paternel o ma mre s'tait
noye. Celle-ci m'invitait-elle  mourir? Je tombai sur l'herbe et je
m'abandonnai  une de ces douleurs enfantines qui sont des relais
sublimes dans la virilit, car elles rajeunissent tout, et que l'on
regrette autant que des bonheurs, plus tard, quand on est vieux.

Ma poitrine se gonfla. Le cercle qui m'treignait le front se dtendit;
tout mon tre se dnoua. J'tais comme rpandu au bord de cette eau
attirante dans laquelle j'allais me verser.

L'anantissement me sduisait. Le narcotisme des dsespoirs absolus
succdait  cette activit d'une esprance qui avait lutt jusqu' la
fin. Il m'et sembl doux de mourir; cette eau assez profonde pour me
recueillir et sembl me rendre le baiser maternel dont je ne me
souvenais plus.

Le jour montait cependant, et, aprs une heure de cette prostration, un
rayon de soleil vif qui se posa sur les hautes branches, laissa tomber
au milieu de l'eau une goutte d'or, une toile tremblante.

Cette lumire qui miroitait devant mes yeux m'veilla de ma torpeur. La
vie me rappelait au devoir,  la douleur vaillante.

On ne se tue pas devant l'aurore, quand on a l'me jeune, l'enthousiasme
facile. Une prire indistincte, sans formule, s'leva en moi, comme une
rose matinale et ranima un peu mon courage.

Je n'avais pas assez de forces pour har; il m'en restait seulement pour
aimer; car ce fonds-l est inpuisable. Si j'aimais encore, je ne devais
pas renoncer  souffrir de mon amour; je devais lui rester fidle.
Meurtri, sanglant, mort, je le porterais, pour l'honneur de mon me.

Depuis que j'ai travers tant d'preuves et expriment le malheur 
tous les degrs, j'ai acquis cette conviction que Dieu m'a lu pour
souffrir. Ce n'est pas une fatalit; c'est une tche mystrieuse que je
remplis sans en connatre le but. Seulement, il ne me semble pas que
Dieu ait sur moi des vues assez hautes pour me meurtrir encore une fois
dans mon amour paternel; pour qu'il impose  mon courage cette suprme
preuve... qui serait au-dessus de mes forces.

Je veux sauver ma fille, et je demanderai ensuite  Dieu de mourir,
renonant aux dlices de voir mon enfant heureuse, ne voulant pas tenter
ma vocation, en essayant un peu de bonheur, pour la fin de ma vie...

Je me relevai donc, et, essuyant mes larmes, je rflchis. Devais-je
rester au chteau? Devais-je partir? Rester pour provoquer Gaston? pour
revoir mademoiselle de Chavanges? Pour me venger? pour punir?

Me venger! de qui? d'elle qui ne m'avait encore rien promis! Punir qui?
Ce sducteur sans scrupule, mais, aprs tout, ce sducteur libre de
sduire, comme j'tais moi, libre de souffrir. La morale que je
prtendais servir serait le masque de ma douleur goste. L'ide de
faire du mal se mlait trop  l'ide de donner une leon, et, depuis que
j'avais pleur, je me sentais moins capable de svir.

Mais comment partir? Sous quel prtexte? Que dire  madame de Chavanges?
 M. de Thorvilliers,  Reine elle-mme, cette grande coupable que je
n'oserais pas fltrir, mme en tte--tte?

Cette perplexit acheva de me rendre des forces. Je redescendis vers le
chteau, dcid  rentrer par les portes de la serre, en suivant le
chemin que Gaston avait pris,  remonter dans ma chambre, pour y faire
disparatre les traces de cette nuit terrible, pour y mditer, en
attendant qu'il ft l'heure de rencontrer la marquise, Reine, le duc et
Gaston.

J'allais ouvrir, dans la serre, la porte intrieure qui communiquait,
ainsi que je l'ai dit, avec la salle de billard, quand cette porte
s'ouvrit d'elle-mme.

Je me heurtai presque  miss Sharp.

Nous poussmes tous deux un cri. Mon aspect trange parut lui faire
peur. Moi qui n'avais pas song  elle, dans toutes les pripties de ma
torture, je me dis instantanment qu'elle s'offrait  moi, comme une
auxiliaire, une amie, un bon conseil.

Elle plit, en voyant mes cheveux dfaits, mes vtements froisss,
salis, mon visage livide, mes yeux rougis et gonfls, tout ce ravage de
la nuit.

Elle me demanda anxieusement:

--Qu'avez-vous donc, monsieur d'Altenbourg? d'o venez-vous?

--Je viens du parc.

--A cette heure?

--J'y ai pass la nuit.

Ses yeux s'largirent; son regard muet m'interrogea.

--Oui, continuai-je, toute la nuit.

--Que vous est-il arriv?

Je ne sus comment lui confier ce que je devais pourtant lui dire. Elle
cherchait, elle aussi,  avoir ma confidence. Je lui pris les mains qui
taient moites; je les serrai; elle eut un sourire rapide,  cette
marque de sympathie. Elle me dit:

--Vous avez eu une querelle avec quelqu'un?

Elle ne pronona pas le nom de Gaston, mais videmment c'tait  lui
qu'elle pensait.

--Non, mais, j'ai vu...

J'hsitai.

--Quoi donc? balbutia-t-elle d'une voix tremblante.

Je me penchai sur elle, pour faire pntrer plus vite mes paroles, et
pour parler bas, et je lui dis en haletant, avec un remords, comme si je
commettais une trahison:

--J'ai vu Gaston entrer par le balcon, dans la bibliothque.

Elle poussa un cri, se rejeta un peu en arrire, raidissant ses mains
dans les miennes:

--Vous avez vu cela?

Un nuage rouge passa sur son visage. Elle baissa la tte.

--Et j'ai vu mademoiselle de Chavanges le recevoir.

Elle releva les yeux, et me dit, avec stupeur, avec confusion:

--Vous avez vu M. Gaston?

--Oui.

--Vous avez vu mademoiselle Reine?

--Oui, comme je vous vois.

Elle tressaillit; sa rougeur disparut; elle devint trs ple. Ses yeux
plongeaient dans les miens; nous restmes deux secondes ainsi, nous
contemplant. Elle murmura enfin:

--tes-vous bien sr?...

Elle disait cela sans lan, avec un embarras visible; elle n'tait pas
indigne, mais attriste. Je pensai qu'elle savait tout et qu'elle
voulait seulement faire natre un doute dans mon esprit.

--Oui, miss Sharp, je suis bien sr de ce que j'ai vu. Vous le savez
bien.

Elle dgagea ses mains par un mouvement rapide et les joignit:

--Moi!

--Oui, vous, la confidente de mademoiselle de Chavanges. Elle vous avait
prvenue de ce rendez-vous, n'est-ce pas?

--Oh! monsieur d'Altenbourg!

--Miss Sharp, je vous crois sincre. Niez donc que vous saviez tout!

Elle et voulu mentir; elle n'osa pas, et poussa un grand soupir,
vibrant comme un sanglot.

Cet aveu m'tait inutile; seulement il largissait et envenimait encore
ma plaie.

Miss Sharp, correctement habille, lisse, cravate, gante,
reprsentait si bien la vertu simple, le devoir exact, que j'eus un
mouvement de colre contre elle.

--Vous avez souffert cela, miss Sharp!

--Hlas!

--Vous ne lui avez pas dit que c'tait un assassinat?

Elle eut un mouvement de compassion. A son tour, elle chercha  me
prendre la main.

Je me reculai, j'ajoutai avec amertume:

--Vous tiez peut-tre l!

Sa rougeur lui revint; ses yeux se voilrent. Je l'offensais
injustement. Je fis un effort:

--Pardon, miss Sharp!

Elle fit le geste de m'interrompre. Elle ne voulait pas plus d'excuses,
pour l'injustice de ma douleur, qu'elle ne voulait tolrer de calomnies.

Je me dtournai, et, me laissant tomber sur un banc de fer, plac sous
des palmiers, je cdai  l'attendrissement que je croyais avoir tari;
des larmes me vinrent aux yeux.

L'Anglaise s'approcha doucement, resta debout devant moi, et, d'une voix
profonde, qu'elle n'avait jamais prise pour me parler:

--Pauvre monsieur Louis!

Ordinairement, miss Sharp, quand elle n'ajoutait pas mon titre  mon
nom, m'appelait M. d'Altenbourg. C'tait la premire fois qu'elle s'en
tenait  mon prnom.

Cette familiarit tait une grce de sa piti; j'y fus sensible, mais en
mme temps elle consacrait mon malheur.

Je m'imaginais que l'Anglaise tait envoye par Reine.

--Vous venez de la voir? lui demandai-je.

--Non.

--Cependant, pour sortir  cette heure?

--Cela m'arrive souvent.

--Vous n'allez pas de sa part vous assurer si l'chelle a laiss une
trace sur le mur?

--Non.

--Et si l'homme qui a pouss un cri est toujours en face du balcon?

--Non.

Miss Sharp rpondait vivement, mais avec une timidit qui me touchait.
Elle voulait pargner  la fois mon ressentiment et ma douleur.

--C'est elle, c'est elle, que je voudrais voir l, repartis-je en
secouant la tte. Je m'tonne qu'elle ne soit pas descendue elle-mme,
pour constater, comme cette nuit, que tout est bien tranquille et que
celui qui l'a bien vue ne la trahira pas.

--Vous l'avez vue? demanda encore une fois l'Anglaise avec surprise.

--Oui, quand elle l'a reu, quand elle l'a reconduit, et surtout quand
elle est venue, aprs, braver le ciel.

Miss Sharp parut ne pas comprendre. Elle se pencha pour m'envelopper
d'un regard mfiant.

--Que voulez-vous dire?

Sa voix tait si basse que je devinai ses paroles, plutt que je ne les
entendis.

Je racontai alors cette apparition dernire de mademoiselle de Chavanges
au balcon.

L'Anglaise en parut saisie.

--Oh! dit-elle lentement.

Elle laissa tomber son front dans ses deux mains et mdita pendant une
minute.

--Quel malheur! quel malheur! dit-elle enfin en relevant la tte.

Elle s'loigna de quelques pas, puis revenant rsolument  moi, et me
regardant en face, avec un tincellement qui me provoquait, avec une
nergie que je ne lui souponnais pas:

--Monsieur d'Altenbourg, vous tes un homme d'honneur. Si je vous
demande le secret? Si je vous prie de me donner votre parole que, quoi
qu'il arrive, vous ne provoquerez pas votre ami?...

Je l'interrompis.

--Est-ce que j'ai un ami? Est-ce qu'on provoque un voleur? On le chtie.
Ne voulez-vous pas aussi, que je continue  lui dire  elle, que je
l'aime, que je veux l'pouser!

Miss Sharp redevint trs ple, et se froissant les mains:

--Non, non, c'est impossible! c'est impossible! Ah! je le vois, vous
voulez vous venger!

--Me venger! Il y a deux vieillards que je ne veux pas frapper; quant 
elle, vous pourrez lui dire que je l'aimais trop cette nuit, pour que je
ne craigne pas ma colre: non, je ne me vengerai pas, soyez tranquille,
je la laisse  Gaston.

L'Anglaise tressaillit, et avec emportement:

--Il ne l'pousera pas!

--Qui donc alors peut l'pouser?

--Vous croyez qu'elle peut l'aimer.

La question tait trange.

--Je crois qu'elle peut l'pouser! Cela me suffit; il me vengera!

Aprs un silence, miss Sharp reprit:

--Alors, qu'allez-vous faire?

--Partir.

--Quand?

--Tout de suite; ce matin.

--Sans attendre le rveil?...

--De qui? de la marquise? cela me ferait rester trop longtemps; du duc?
cela me gnerait; d'elle? je ne rpondrais pas de ma fiert; de Gaston?
je ne partirais peut-tre pas, si je le revoyais!

L'Anglaise avait suivi mes paroles avec un clair jaillissant  chaque
mot. Quand j'eus fini, elle eut un rayonnement suprme de
reconnaissance.

--Partez donc! s'cria-t-elle.

Je trouvais juste qu'elle acceptt mon dpart; je trouvais un peu cruel
qu'elle l'acceptt si vite.

--Cela arrange tout, n'est-ce pas? rpliquai-je avec amertume?

--Vous tes bon! vous tes gnreux! monsieur d'Altenbourg.

--Je suis si malheureux, que je n'ai pas de mrite  partir.

--O allez-vous? A Paris?

--Non.

--A l'tranger?

--Peut-tre.

--Dites-moi o l'on pourrait vous crire.

--Je ne veux de lettre de personne.

--Pas mme de moi?

--De vous, miss Sharp?

Je me rappelais que la veille, il avait t question entre mademoiselle
de Chavanges et moi du style pistolaire de miss Sharp. Je trouvais de
l'ironie  cette offre bienveillante de sa part.

--Ne m'crivez pas, miss Sharp. Vous ne pourriez, ni me faire oublier ce
qui s'est pass cette nuit, ni m'habituer mieux  ce souvenir que je ne
vais le faire dans ma solitude. Il n'y a de dignit pour moi que dans un
dpart qui brise tout lien. J'accepte, auprs de la marquise et du duc,
la responsabilit d'un acte qu'on traitera svrement. On m'accusera
d'hypocrisie. J'ai t accus souvent d'tre un hypocrite, par Gaston
lui-mme. M. de Thorvilliers n'est plus mon tuteur. Il m'a rendu ses
comptes, je n'en ai pas  lui rendre. Gaston fera de son bonheur l'usage
qu'il voudra. Je veux l'ignorer. La marquise se moquera de moi, et sa
petite-fille lui expliquera aisment ce qui pourrait paratre
inexplicable. Quant  vous, miss Sharp, votre amiti ne peut me servir,
qu'en n'essayant pas de troubler le deuil que j'emporte. Je ne veux pas
que vous m'criviez. Vous n'auriez, d'ailleurs, rien  m'crire.

--Peut-tre!

Miss Sharp laissait voir une motion extraordinaire. Quel moyen
rvait-elle, ou croyait-elle rver de dtruire le pass? Je ne voulais
pas me faire le complice de cette sympathie pour moi; mais cependant,
elle me fortifiait. Une heure auparavant, j'aurais t incapable de la
fermet qui me soutenait.

Le courage le plus difficile est celui qu'on a tout seul, en secret. Un
tmoin suffit pour faire un hros. Je me sentais soutenu, lev par
cette approbation. La phase d'attendrissement tait passe. La phase de
colre n'tait plus possible. L'une et l'autre pouvaient revenir, et
sont revenues. Mais j'entrais dans cette langueur rsolue, dans cette
fatigue d'motion, qu'on rapporte du cimetire.

--Ne lui donnez pas trop de repentir! dis-je  miss Sharp.

Celle-ci se dbattait contre l'enlacement de je ne sais quelle pense
hroque.

--Je vous en conjure, me dit-elle encore, ne me cachez pas le lieu de
votre retraite. Ne croyez pas que tout soit fini! Il est ncessaire que
vous partiez maintenant, oui; mais il se peut que vous appreniez des
choses...

Mon amour eut un dernier sursaut.

--Quoi! quelles choses? que savez-vous? que pressentez-vous que vous ne
puissiez me rvler maintenant? Ai-je donc t victime d'une illusion?
N'est-ce pas elle que j'ai vue, que j'ai reconnue? Oh! alors, je me
mettrais  ses pieds; je lui demanderais pardon de ma douleur insense.
Parlez, miss... S'il y a un mystre qui me donne une illusion,
confiez-le moi. Faites-moi douter, et je vous bnirai.

Je m'chauffais; miss Sharp se refroidit. La lumire rpandue sur son
visage s'teignit comme sous des cendres. Sa bouche qui s'tait
panouie, se resserra. Son regard se dtourna du mien; l'inexorable
raison lui donna un accent presque dur, tant il tait net, dcisif.

--Je n'ai rien  vous dire aujourd'hui; partez, monsieur d'Altenbourg.

Nous changemes alors quelques paroles froides, pratiques, sur la
meilleure faon pour moi de quitter le chteau. Miss Sharp tait d'un
excellent conseil. Quand je fus renseign sur les dispositions 
prendre, je remerciai l'Anglaise. La lueur lui revint aux joues, au
front. Elle baissa la tte.

--Je devrais partir aussi, soupira-t-elle.

--Pourquoi?

Elle ne rpliqua pas; elle resta quelques secondes immobile. Je crus
m'apercevoir qu'elle pleurait.

Comme je lui faisais un geste d'adieu, par une dmonstration de piti et
d'amiti, excessive en toute circonstance, mais incomprhensible de la
part d'une Anglaise, miss Sharp me saisit la main et la porta  sa
bouche.

--Adieu! adieu! me dit-elle en suffoquant. Ah! comme vous mritez d'tre
aim!

Je pris cette exclamation enthousiaste pour une condamnation nouvelle de
la conduite de Reine, et, me dgageant doucement:

--Je ne mritais pas d'aimer, dis-je  la confidente de mademoiselle de
Chavanges, puisque je n'ai pas su lui persuader de m'aimer. Adieu!

--Adieu!

Je sortis de la serre et traversai la salle de billard. Miss Sharp me
suivait silencieusement. Nous allmes ainsi jusqu'au bas du grand
escalier du chteau. Je montai dans ma chambre, en marchant doucement;
j'crivis  M. de Thorvilliers, sans choisir le prtexte de mon dpart,
sans m'inquiter des banalits que j'entassais.

Je chargeai le duc de mes excuses auprs de la marquise.

Je posai la lettre sur une table, bien en vidence, comme fait un homme
qui va se suicider, et je m'occupai rapidement de mes prparatifs de
dpart.

Comme j'tais descendu pour chercher un domestique, doutant qu'il en ft
un d'veill dans le chteau, je trouvai miss Sharp  la porte de ma
chambre, avec un palefrenier qu'elle avait t chercher elle-mme dans
les curies, en mme temps qu'elle avait prvenu le vieux cocher de la
marquise que j'avais besoin de partir par le premier train qui passait 
Rocroy.

Elle veillait  tout; elle avait hte de me voir parti.

Je la remerciai; le domestique descendit mes bagages, et le coup
pendant ce temps tait attel. Tout se fit silencieusement.

Quand il tait ncessaire de dire un mot, on le disait  voix basse.
Nous craignions de donner l'veil. A deux ou trois reprises, il me
sembla que miss Sharp coutait dans la direction de la chambre de
mademoiselle de Chavanges, comme si elle et particulirement redout
que celle-ci, mal endormie, ne vnt au bruit.

Il avait t facile  l'Anglaise d'ouvrir de l'intrieur la porte qui
donnait sur les communs.

Ce fut elle qui ferma la portire du coup, quand j'y fus install; nous
changemes une treinte, sans changer d'adieu inutile. Nos yeux
taient fixs sur nos mains brlantes.

Lorsque la voiture, sortie de la cour des communs, entra dans la cour
d'honneur, miss Sharp se retrouva debout, sur le perron, en face de la
grille d'entre.

Elle regardait alternativement la voiture et les fentres closes, pour
s'assurer que le bruit des roues sur le sable de cette cour plante
n'avertissait pas la marquise, ou Reine de Chavanges, de ma fuite.




XIV


Il ne faut jamais fuir. Je me suis cru gnreux et humble; j'ai t
implacable et orgueilleux. Il fallait rester, affronter Reine, Gaston,
miss Sharp; me dbattre davantage contre cette crudit effroyable du
fait qui violait tous mes sentiments, ne pas abandonner celle que
j'avais tant estime, et que j'aurais d plaindre, ne pouvant la har.

Hlas! il m'et fallu une exprience que je ne pouvais avoir. J'aurais
d tre, pour possder cette lueur de raison, autre chose qu'une moiti
de pote, d'homme  demi religieux, fanatique de gnrosit par besoin
de se sentir fort et clment, agit,  travers tout, de frissons
sensuels qu'il prenait pour de l'indignation...

Je viens de relire ce que j'ai crit sur cette nuit fatale, et je
m'aperois que je n'ai pas tout dit; que je n'ai pas assez insist sur
ces dchirures, sur ces brlures de la chair. J'ai eu honte de tout
analyser, et pourtant, il faut bien que l'on m'absolve de ma grande
innocence, pour que je ne sois pas trop accabl ensuite de ma faute.

Ce mmoire prend les proportions d'un livre. Mais, je l'atteste; je ne
mets aucune vanit d'auteur dans mon rcit. Je n'ai que le scrupule
d'tendre  ma fille, pure et chaste, l'intrt que l'on portera
peut-tre  son pre coupable.

Coupable? Oui, je l'ai t, mais d'abord, mais surtout en dsertant le
supplice; l'autre faute n'a t que la contre-partie de celle-l.

En m'loignant du chteau, je pleurais, et cela m'tait doux, car les
larmes empchent de penser. Je n'avais qu'une ide, et tout de suite je
m'tais donn un but; courir  mon vieux matre l'abb Cabirand, non pas
seulement parce qu'il tait mon seul ami, mais parce que dans cette
crise il m'apparaissait comme le seul mdecin auquel je voulusse me
confier.

Le pote venait de recevoir une atteinte terrible; le chrtien s'exalta
et substitua une posie ternelle  la posie phmre.

L'abb Cabirand fut stupfait, constern et effray. Je lui disais que
je n'aimais plus, et je le disais avec tant de douleur qu'il s'alarma de
ce que je lui apportais encore de passion  teindre. Il me conseilla
tout ce qu'il pouvait me conseiller, le repos prs de lui, la prire.

Il voulut aussi, ce bon prtre, crire  mademoiselle de Chavanges. Il
songeait  susciter un repentir qui et dsarm mon juste ressentiment;
il rvait la purification par les larmes, et sans se proccuper des
rpugnances de la vanit, de l'amour-propre humain, il croyait encore 
la possibilit d'un mariage.

Il essaya aussi, avec la mme inexprience infaillible, de me persuader
que j'avais mal vu, mal interprt une vision imparfaite.

Mais s'apercevant que ce moyen de gurison irritait mes plaies, sans les
gurir, se sentant inhabile  se reconnatre dans le labyrinthe des
caprices fminins, il s'vada bien vite de ce terrain, et s'en tint
exclusivement aux arguments de pardon, de charit.

Il avait obtenu pour moi la permission d'habiter le sminaire o il
professait, afin que notre tte--tte ft aussi peu interrompu que
possible, et que nous pussions reprendre, dans l'intervalle d'une leon
 une autre, d'un office  un autre, l'ternel sujet de nos confidences.

On comprendra qu'avec mon caractre et dans les dispositions o j'tais,
l'ide de l'apostolat me vint vite au milieu de cette vie religieuse.

Je dis l'ide de l'apostolat et non pas celle de la retraite. Sous cet
accablement de mon coeur, je sentais une nergie qui voulait tre
employe et qui redoutait l'inaction.

Je ne suis contemplatif qu' mes heures. La vie du clotre m'et
narcotis sans me calmer, ou m'et exaspr. Je devinais que j'aurais
moins d'assauts  soutenir dans la solitude peuple que dans la solitude
vide.

Quand je m'ouvris  l'abb Cabirand de mon projet de rester, comme
lve, et de me faire prtre, il eut une vivacit d'opposition tendre,
paternelle, qui me toucha, sans me convaincre. Il assurait que ce dsir
tait l'effet d'un dpit plutt que d'une vocation. Cet homme chaste,
paisible, qu'aucun souffle mauvais n'avait jamais agit, ne comprenait
qu'une faon de prtre, le pasteur candide et studieux. Serais-je
celui-l? Il n'admettait qu'une faon de tuer le dmon dans la
conscience d'un homme qui a got aux passions humaines, le jene, la
macration, la lutte continue; car, selon lui, le confesseur des autres
doit n'avoir pas  se battre d'abord avec lui-mme.

Il se mlait aussi,  l'insu de sa sagesse, un grain d'ambition pour moi
 tous ces raisonnements.

L'abb Cabirand me croyait appel  de hautes destines dans le monde.
Il m'avait souvent prdit que j'irais  la Chambre des pairs et que je
m'y ferais ma place. Il ne pouvait se rsigner  me voir simple cur, ou
simple vicaire. Il est vrai qu'avec mon nom et ma fortune, je pouvais
prtendre  de grands honneurs dans l'glise mme. Elle est bien oblige
de demander du renfort aux influences aristocratiques. Mais la modestie
du bon prtre lui interdisait de souhaiter pour moi une si belle
carrire dans l'tat religieux; tandis qu'il se croyait en rgle avec la
terre et le ciel, en me poussant  devenir un grand orateur politique et
laque.

Il me parla avec une loquence nave, qui n'empruntait rien  sa
rhtorique usuelle, du mal que je me ferais  moi-mme et que je ferais
aux autres, si j'apportais  Dieu un coeur palpitant encore d'un
dsespoir humain, trop violent, pour tre dfinitif.

--Mon pauvre enfant, me disait-il, en citant saint Augustin, vous
n'aimez plus celle qui vous a tromp, mais vous aimez toujours l'amour.

Je discutais; je rpondais que cette tendresse, crucifie en moi,
voulait s'pancher et non se concentrer pour une torture goste et
dangereuse; que je voulais devenir prtre, au plus vite, pour agir et
non pour me recueillir; que la politique me paraissait mesquine.
J'aimais mieux aller prcher les sauvages que la majorit ministrielle
ou l'opposition, si je n'avais pas assez d'loquence pour dire ces
vrits cruelles au monde que j'avais travers et qui ne m'avait pas
compris.

J'tais croyant; je l'avais toujours t. Mon dtachement de la vie
ordinaire tait complet. C'tait me condamner  un dsoeuvrement fatal
que de refouler en moi ces aspirations de tout mon tre. Oui, j'aimais
l'amour, mais l'amour infini, pour me gurir des dsenchantements de
l'amour terrestre et born, pour satisfaire la soif immense qui me
restait de cette premire amertume.

Je triomphai des rsistances de l'abb Cabirand. Peut-tre bien que sans
s'en douter le professeur de rhtorique se rendit  la rhtorique
ingnieuse de son lve.

Quand il fut persuad, une vie douce, la convalescence de mon coeur
commena vraiment dans cette intimit. Je n'avais plus  rougir de ma
tristesse; j'en faisais un moyen de m'observer, de m'purer.

J'tudiai avec ardeur. Je me tins parole. Aucun signe de moi n'alla me
rappeler  ceux qui m'oubliaient peut-tre, ou me dfendre prs de ceux
qui m'accusaient. Je trouvais un pre plaisir  songer aux calomnies
dont je devais tre la proie. Je souriais, avec un soupir ddaigneux, 
ce dchanement de mpris que je ne mritais pas.

J'tais depuis six mois au sminaire, quand, un malin, l'abb Cabirand
vint me trouver dans la cour de rcration et m'attirant  part, me mit
sous les yeux un journal, dont il me priait de lire un entrefilet.

Ce journal, la _Quotidienne_, annonait le mariage de Gaston de
Thorvilliers avec mademoiselle Reine de Chavanges.

La _Quotidienne_ numrait,  propos du mariage de Reine et de Gaston,
les grandes alliances dans le pass des deux nobles familles. J'appris
en mme temps, par cette notice mme, que la marquise tait morte.

Mon vieil ami m'observait, pendant que je lisais cet entrefilet; il me
prit la main et me la serra.

--Courage! me dit-il.

Je trouvai l'exhortation superflue. J'avais bien ressenti un peu de
palpitation au coeur; j'avais peut-tre un peu de sueur  la main; mais
je me sentais un grand courage, et comme un apaisement de doutes
infimes, obstins, secrets.

Ce mariage n'tait-il pas le meilleur dnouement que ma gnrosit pt
souhaiter  cette intrigue,  cette aventure? N'tait-ce pas aussi pour
moi le meilleur cho que ma conscience pt recevoir du monde o j'avais
souffert?

Tout tait fini, rpar. J'tais libre devant mon devoir, sans avoir 
redouter, sous prtexte d'me  sauver, un retour sournois vers le
pass.

Mademoiselle de Chavanges et Gaston avaient fait ce qu'ils devaient
faire. Je n'aurais pu leur conseiller autre chose.

Je n'tais pas encore prtre; je pouvais me permettre une dernire
remarque ironique, et tandis que le chrtien approuvait, l'homme du
monde conduit, supplant, indignement trahi, se disait qu'aprs tout
Gaston avait trouv moyen de conqurir une belle femme et une belle
fortune. Sa logique infme ne pchait que devant Dieu; elle tait
infaillible devant les hommes.

Dcidment je faisais bien de me retrancher du tumulte des hommes.

--Je suis heureux de ces nouvelles, dis-je  mon vieux matre; c'tait
la seule consolation qui pt me tenter.

Je fus cependant triste, proccup, agit par une sorte d'inquitude,
pendant toute la journe.

Je me demandais, malgr moi, si la mort de la marquise n'tait pas, pour
beaucoup plus que la ncessit d'une rparation, dans les motifs de ce
mariage. Je me rappelais le mot de mademoiselle de Chavanges, avant son
dpart pour l'Italie. Elle avait peur de la solitude.

Gaston avait t, comme il le disait lui-mme, un _en-cas_. Peut-tre
n'y avait-il aucun amour dans cette union, et quel et t cet amour,
souill avant de se faire sanctifier!

Le lendemain, j'tais calme. Cette inquitude, descendue plus
profondment en moi, tait devenue si sourde, qu'elle semblait
disparue...

Je fus ordonn prtre avec un certain clat. Mon nom tait historique en
Alsace, o ma famille avait t apparente  des vques lecteurs de
Strasbourg.

La _Quotidienne_ parla de mon ordination, comme elle avait parl du
mariage de Gaston.

Je crois bien que l'abb Cabirand, qui s'attribuait, comme abonn, des
droits de collaborateur, avait arrang cette sorte de revanche, ce
pendant symtrique  la nouvelle du mariage, et qu'il avait crit
lui-mme au journal.

La _Quotidienne_ me proposait comme modle  certains gentilshommes
dsoeuvrs. C'tait encore un moyen de servir la bonne cause que de se
faire, auprs de celui dont le royaume n'est pas de ce monde,
l'intercesseur du roi terrestre dpossd...

Je ne raconterai pas ma vie ecclsiastique. A quoi bon?

Je fus ce que j'avais rsolu d'tre, un prtre, militant, mais ne
provoquant l'ennemi que sur des sommets.

Je restai missionnaire en France, pour ne pas m'loigner de mon cher
abb Cabirand, qui ne vivait plus qu'entre moi et Dieu. Il pleura  mes
premiers sermons. Un jour qu'il ne pouvait plus marcher, il se fit
porter  la cathdrale de Strasbourg pour m'entendre parler de la vie
ternelle. C'tait lui qui m'avait fourni le texte.

A la proraison, il s'vanouit, et ne reprit connaissance un peu, dans
la soire, que pour me remercier et me bnir. Il mourut, en me disant
avec un orgueil de saint:

--Je vais au ciel! Vous m'avez mis des ailes!

Ce fut un grand deuil pour moi; mais dans les dispositions o j'tais,
ce deuil fut comme une conscration nouvelle qui m'avana dans la voie
religieuse.

A partir de ce moment, je m'absentai souvent du diocse.

Je fis un voyage  Rome qui faillit changer ma destine. Quel attrait
mystrieux me fit dcliner les avances du Vatican, et refuser de quitter
pour toujours la France? Je serais aujourd'hui cardinal. Je croirais
peut-tre  ma vertu.

Je fus longtemps sans accepter les invitations qui me venaient de Paris.
Avais-je peur de rencontrer la duchesse de Thorvilliers? Car le vieux
duc tait mort; et Gaston avait maintenant le titre. Craignais-je de me
sentir moins fort dans une atmosphre plus agite?

Le marbre que j'avais scell sur mes souvenirs pouvait-il tre soulev
par le sourire ddaigneux d'une femme?

Je ne scrutais pas les raisons instinctives qui me retenaient.

Pendant dix ans, je demeurai en province. Je n'tais, pour ainsi dire,
attach  aucune paroisse. Je n'avais de devoirs rguliers que pendant
les retraites. J'tais l'orateur  la mode. Je me refusai toujours
obstinment  confesser.

J'ai dit qu'il m'arrivait parfois, devant les boiseries sculptes des
sacristies, de me rappeler les grandes armoires de la bibliothque de
Chavanges; mais je sortais sans amertume de ces surprises passagres de
ma mmoire. Je ne prtendrais pas que le pass ft mort en moi;
seulement je ne m'irritais pas contre ses secousses, et je ne mettais
aucune complaisance  y cder. Je le rendais inoffensif, en restant
d'ailleurs trs prudent.

Quelquefois, dans la chaire d'une cathdrale, quand mes regards
tombaient sur des mondaines de mon auditoire, venues l comme au
thtre, pour couter un acteur, je me laissais emporter par des
souffles, non de colre ou de mpris, mais de compassion vhmente pour
la coquetterie, la frivolit des femmes. Quel que ft le sujet de mon
sermon, j'y faisais entrer une leon indirecte  ces dvotes
d'elles-mmes,  ces ennemies de toute foi srieuse.

Je reus un jour une invitation d'aller  Paris, qui ressemblait  un
ordre. J'obis avec une motion qui tait peut-tre du plaisir, quand
elle me semblait de la peine. Je n'avais pas  me reprocher cette
rupture d'une sorte de voeu. La responsabilit de ce qui m'attendait 
Paris se trouvait un peu diminue; et puis, je le reconnus plus tard, je
me croyais maintenant assez fort pour ne pas craindre la brusque
apparition de la duchesse de Thorvilliers.

Dix annes s'taient coules: Reine devait tre mre de famille. Sa
loyaut nave, qui avait t surprise par une tentation trop forte pour
son inexprience, tait garde maintenant par ses enfants. Je ne voulais
pas rver l'attitude que nous prendrions l'un et l'autre, en nous
heurtant du regard; mais il me semblait trs facile de la saluer
respectueusement, et elle tait assez grande dame pour ne pas paratre
confuse.

Enfin, quand je poussais profondment en moi cet examen de conscience je
me disais qu'il y avait un enseignement, un conseil utile  donner, un
peu de bien  faire  cette me, peut-tre encore trouble par le
remords, en lui montrant ma srnit, la paix misricordieuse que je lui
apportais.

Subtilits, paradoxes, hypocrisies involontaires!

Je prchai dans diffrentes glises, et la chaire de Notre-Dame me
consacra, me donna la gloire. Les honneurs ds lors m'arrivrent, sans
que j'eusse aucun droit de les refuser.

Je n'tais plus riche; je m'tais fait presque pauvre. Pour complter
mon renoncement  la vie laque, j'avais, ds les premires annes qui
suivirent mon ordination, consacr  des fondations d'asiles, d'coles,
d'ouvroirs, de maisons de refuge, la plus grande partie de ma fortune.
Sans le conseil de l'abb, Cabirand, cette fois, qui se rvla un homme
pratique, j'aurais tout dpens. Mais ce saint homme me parla des
disgrces possibles pour un prtre, de la vieillesse surtout. Combien
n'avait-il pas vu de prtres, misrables,  la fin de leur vie, pour
avoir t des dissipateurs, du temps de leur fortune!

--Il ne faut pas placer toutes ses rentes dans le Paradis, me disait-il
malignement.

Grce  lui, je conservai de quoi vivre modestement et me permettre
encore le luxe de quelques aumnes.

J'eus  Paris huit annes de triomphe. La cour impriale, qui tait dans
son neuf, m'avait attir  la chapelle des Tuileries; mais je me raidis
sans doute en y allant, car j'eus la preuve de mon insuccs. On me
trouvait intolrant dans mes paroles, fier dans ma tenue. Je ne voulus
pas accepter la prsidence de petites confrries charitables qui
m'eussent enrubann. Je n'aidai pas  rallier ceux qui boudaient encore
dans le faubourg Saint-Germain. J'oubliais trop que j'tais le comte
Hermann d'Altenbourg. On fut poli envers moi; mais on ne me demanda plus
de prcher devant l'empereur.

Je crois que ma popularit s'accrut de cette disgrce, raconte par les
journaux d'opposition; disgrce, d'ailleurs, ou plutt bouderie, qui me
laissait libre, sans diminuer rien de la dfrence que l'on avait pour
moi.

Il y a, dans la vie de tout homme que le hasard, ou son ambition, amne
 un certain degr de gloire, ou de prosprit, une heure de plnitude,
d'clat rayonnant en tous sens, de srnit dans le succs qui ressemble
au bonheur. C'est le moment o l'on voudrait dresser sa tente, comme sur
les hauteurs o Dieu se fait visible.

Je n'attendais pas de bonheur; je ne voulais pas de prosprit plus
grande, et, si je me sentais affranchi par mon importance, je n'avais
plus d'autre ambition que celle de suivre, mon chemin, droit, dall,
lumineux.

Je tenais mon pacte avec le pass; le prsent me satisfaisait; je ne
demandais rien de plus  l'avenir.

J'allais avoir quarante ans. J'tais en paix avec moi-mme. Rien de
suspect ne se mouvait dans ma conscience. Mes souvenirs dormaient leur
bon sommeil. J'tais sorti de cet automne anticip que mes douleurs
avaient substitu  ma jeunesse, et je me sentais devenir jeune, dans
cette tranquillit acquise avec l'ge. Mes ides avaient assez d'espace
dans un devoir superbe, lev, pour ne pas se reposer, ni retourner, en
arrire.

Si l'on m'et dit qu'une passion couvait en moi, j'aurais souri, avec
une confiance sincre...

Un soir, j'tais  une grande rception du ministre de la justice et
des cultes. Je causais avec le nonce, qui voulait me donner de
l'ambition, quand tout  coup, le son d'une voix que je n'avais pas
entendue depuis dix-huit ans, me fit tressaillir.

Le duc de Thorvilliers, mon ancien ami, venait de mon ct, tout en
causant familirement avec le ministre.

La tournure de Gaston avait pris de la solennit, c'est--dire qu'il
parait son embonpoint. Sa beaut physique s'talait dans une grce fixe
par sa fatuit mme et qui n'avait plus d'exubrance. C'tait la gravit
tempre d'un homme de bonne humeur qui ne prend que lui au srieux,
mais qui daigne se sourire.

Je n'avais pas appris que Gaston et rempli aucune fonction dans la
diplomatie, ou ailleurs. Pourtant sa poitrine avait un tincellement de
dcorations et de plaques qui attestait de grandes relations
internationales.

Il faisait sans doute un de ces rcits plaisants, qu'il avait toujours
aims, car le ministre avait des gestes d'effarouchement poli, tout en
souriant, et Gaston, se penchant  son oreille, insistait pour que le
trait piquant, mordant ou badin, ne pt chapper  son interlocuteur.

Le tressaillement que je ressentis m'avertissait de m'interroger. Je ne
me sentis pas d'abord mu d'autre chose que d'une curiosit vague,
presque charitable. tait-il heureux, l'homme qui m'avait pris mon
bonheur? Je souhaitais qu'il le ft, pour n'avoir pas  plaindre celle
qui ne l'aurait fait souffrir que parce qu'elle aurait souffert
elle-mme.

Il parat qu'involontairement, j'avais souri. Ce n'tait sans doute que
pour dmontrer que je n'avais pas peur. Gaston me vit, me reconnut, se
crut assur d'un bon accueil, et familirement, avec cette promptitude
de mouvement qui ne choquait jamais en lui, tant elle tait naturelle,
quittant le bras du ministre, il put tout  la fois le saluer, saluer le
nonce, et me tendre les deux mains en me disant:

--Bonjour, Louis, comment vas-tu?

Je ne donnai pas mes mains; je m'inclinai toutefois d'assez bonne grce,
sans rpondre  la question sur ma sant. Il devait voir que j'allais
bien. Je trouvais inutile de me vanter de la sant intrieure qui me
donnait cette sant extrieure.

Le nonce s'carta de nous pour rejoindre le ministre; nous restmes
isols dans le salon.

--Je te fais mon compliment! continua Gaston. Il parat que tu es en
train de dpasser Bossuet. Est-il vrai que tu te prsentes  l'Acadmie?
On le disait hier  ma femme.

--Non, rpondis-je, lgrement troubl par cette brusque intrusion de
madame de Thorvilliers dans le dialogue.

Gaston qui avait appuy sur ces deux mots, _ma femme_, leur donnant un
sens bourgeois qui n'tait pas dans ses habitudes, n'avait videmment
fait allusion  ma prtendue candidature acadmique, que pour me mettre
tout de suite en face de cette vocation.

Je ne sais pas si je rougis; mais j'eus dans les oreilles le
bourdonnement que provoque le sang, quand il afflue trop vite.

Gaston insista.

--Tu ne sais pas que notre salon est une parlotte acadmique? Si tu
tais candidat, tu devrais faire discuter tes titres par nos amis sous
la prsidence de _ma femme_.

Il souligna encore les deux mots: _ma femme_, s'arrta, et riant tout 
fait, aprs cette pause habile:

--Allons, je vois que je n'ai pas ce prtexte-l pour t'attirer.

Je ne parus pas comprendre l'invitation. Gaston sentant qu'elle tait
refuse, mais trop fin pour faire prciser le refus, me parla d'autre
chose, je ne sais plus de quoi.

Ces propos qu'on change, dans des rencontres pareilles, aprs une
rupture d'intimit qui a dur prs de vingt ans, sont comme les feuilles
qu'on arrache machinalement aux arbustes devant lesquels on passe, en se
promenant  deux, dans une alle, quand on ne sait que dire. On les
cueille, on les tortille, on les abandonne.

Ce bavardage qui n'empche pas de penser  autre chose ne m'tait pas
dsagrable. Je m'y prtai peu  peu, et forcment la conversation
s'allongea.

Gaston trouva moyen, incidemment, de me donner des dtails, ncessaires
au but qu'il venait d'improviser. Il me renseigna, sans paratre me
faire de confidences que je ne demandais pas, sur les principaux
vnements de sa vie, depuis dix-huit ans. Ils taient rares,
d'ailleurs. La mort du duc, son pre, qui avait suivi son mariage, la
mort de la marquise de Chavanges, qui l'avait prcd, l'agrandissement
de sa fortune; c'tait tout. J'appris que le chteau de Chavanges tait
vendu. La pice d'eau o j'avais mir mon dsespoir, comme celle o ma
mre tait morte, appartenait  des trangers.

De qui tait venue l'ide de cette vente? De lui qui, par galanterie,
par biensance conjugale, ne voulait pas ramener la duchesse de
Thorvilliers dans la maison o Reine de Chavanges s'tait abandonne?
D'elle qui avait eu de la honte ou des remords?

J'appris encore qu'il n'avait pas d'enfants, et qu'il en tait fort
aise, car il ne se sentait aucune vocation paternelle. La duchesse tait
de son avis; elle avait remplac les soucis maternels par des intrigues
acadmiques. Elle avait un salon, un vrai salon: on y buvait de la prose
ou des vers avec du th; Madame de Thorvilliers tenait tte  des
philosophes et  des dvots; elle n'avait jamais t dvote; elle tait
devenue experte en philosophie.

On et dit qu'en voulant me faire croire que sa femme tait
libre-penseuse, Gaston me signifiait clairement que le dsaccord entre
elle et moi tait devenu plus profond que jamais.

Il raillait en disant tout cela, il se raillait lui-mme.

J'prouvais  l'couter une surprise mlancolique. Cet homme, qui
s'tait si atrocement jou de moi, tait vraiment inconscient de son
forfait. tait-ce mme  ses yeux un forfait? Il s'tait fait aimer de
celle qui hsitait  m'aimer. Il s'y tait pris  sa manire, qui lui
avait russi. Il l'avait pouse. Ma faon de me consoler lui aurait
enlev des remords, s'il en avait eu. Il avait servi ma vraie vocation,
qui tait d'tre orateur chrtien, prtre. J'avais bonne mine, il me le
dit plusieurs fois.

Je n'tais pas  plaindre. J'tais chanoine, quasi-prlat; je devenais
illustre; j'avais des succs de conversions, d'attendrissement, devant
le premier auditoire du monde, et l'on sait que les femmes composent la
meilleure partie de cet auditoire. Je devais avoir, comme tous les
prdicateurs, sans pch assurment, des admiratrices, c'est--dire des
adoratrices, dans le plus grand monde.

Voil ce que je devinais, quand il ne me le disait pas clairement.

Et moi, pourquoi me serais-je plaint? A quoi servirait une rancune qui
me rapetisserait comme prtre, qui m'aigrirait inutilement comme homme?
Pourquoi, puisqu'il me provoquait, me sentant fort et inattaquable,
refuserais-je d'aller chez lui? De quoi aurais-je peur?

Je n'tais plus qu'un curieux de la vie mondaine. Si je ne portais pas
toujours la soutane; si profitant d'un privilge que j'avais accept, 
la suite de mon voyage de Rome et d'un titre honorifique, j'allais dans
les salons officiels dans cette tenue de _Monsignor_, qui effarouchait
moins le monde, je n'en sentais pas moins, mme invisible, la robe noire
qui couvrait ma poitrine refroidie comme un drap de cercueil.

Puisque j'tais un prtre, clbre, sage,  l'abri de tout reproche;
puisque j'avais sur le front et dans le coeur la neige pure de vingt ans
de vertu, quelle contagion, quelle reprise des sens ou du sentiment
pouvais-je craindre, en revoyant la femme, justement condamne, que
j'tais bien sr de ne plus aimer?

C'tait  elle, s'il lui restait quelque chose des fierts de
mademoiselle de Chavanges,  ne pas accepter cette rencontre. Je me
croyais presque sr de son refus. Aussi, quand Gaston, avec son habilet
de sduction, revint  la charge, parlant mme de m'enlever sur l'heure,
dans sa voiture, pour aller prendre le th avec la duchesse, qui devait
rentrer bientt de l'Opra, je lui rpondis que j'irais lui rendre
visite, mais que je le priais auparavant d'obtenir l'assentiment de la
duchesse.

--Pourquoi? me demanda-t-il, avec une impudence si gaie, si nave, que
je ne pus m'empcher de sourire.

Il m'tait difficile de rpondre.

--Est-ce que tu crois qu'on t'en veut encore de ton brusque dpart?
rpliqua-t-il avec la mme effronterie.

--Non, je ne crois pas cela.

--Eh bien, alors!

Il y avait du mpris pour mon tat actuel, dans cette confiance de
Gaston. Je me sentis dfi.

De toutes les passions, la plus indracinable, c'est l'orgueil. On tord
ses racines et on le fait ramper en soi-mme, quand il ne peut plus
sortir et grandir d'un jet libre et droit; mais on ne le dracine pas.
J'ai connu bien des humbles, dont l'humilit n'tait que le prolongement
en dessous de l'orgueil qui ne pouvait plus se dresser.

A l'heure mme ou j'cris, aprs tant de foudroiements, je sens encore
mon orgueil; c'est lui qui me fait crire avec trop de complaisance,
pour moi, cette confession...

Je repris d'un ton ferme et net:

--Si je t'ai bien compris, madame de Thorvilliers reoit plus de
philosophes que de prtres?

--C'est vrai.

--Je serais ds lors une nouveaut dans son programme. C'est pourquoi il
me semble convenable de la consulter.

--Tu y tiens? soit, dit Gaston. Je lui en parlerai et je t'crirai. On
voit bien que tu fais de la casuistique! Mais veux-tu que je te l'avoue,
l'abb? Tu avais plus l'air d'un prtre, il y a vingt ans, quand tu ne
l'tais pas, qu'aujourd'hui.

--C'est que, maintenant, je suis plus habitu  ne pas faire scandale.

Gaston reprenait une occasion de taquinerie avec moi, qu'il avait perdue
pendant dix-huit ans.

--Sais-tu, reprit-il, que ton costume te va bien?

--Tu trouves?

--Il ne te manque qu'un nuage de poudre, pour ressembler  un abb du
dix-huitime sicle.

--Tu ne penses pas que j'ai assez de cheveux blancs?

--Fat! Si j'en ai moins que toi, c'est que les ttes de fous grisonnent
tard, ou ne grisonnent pas.

Je pensais en moi-mme:

--Qui peut se vanter de n'avoir pas t fou!

La conversation prenait un tour de badinage qui se continua quelques
instants encore.

Sans y prendre got, je m'aperus que j'tais plus habile qu'autrefois 
cette escarmouche. Ma confiance s'augmenta de cette persuasion.

--Ah! madame la duchesse! me disais-je tout bas, quand je quittai
Gaston, je vous dfie bien, cette fois de me faire trembler! Si votre
esprit est rest le mme, le mien s'est affil. A nous deux!




XVI


J'avais donn mon adresse  Gaston. Le lendemain, il m'crivait que la
duchesse me recevrait avec plaisir. Il ne m'indiquait spcialement ni
son jour, ni son soir de rception. Il m'avait dit d'ailleurs, en
causant, qu'on tait certain, tous les soirs, de trouver l'hospitalit
dans le petit salon de madame de Thorvilliers, quand le grand salon
n'tait pas allum.

Si elle tait oblige ou tente d'aller aux Italiens ou  l'Opra, les
gens de sa socit qui ne la rejoignaient pas le soir, dans sa loge,
pouvaient l'attendre chez elle. Il y avait toujours un th prpar, et,
jusqu' minuit, les intimes, en revenant du thtre ou de soire,
avaient le droit de se faire annoncer chez elle.

Il me parut plus convenable, puisque je me dcidais  cette visite, de
me prsenter un soir qui ne ft pas le soir des rceptions acadmiques.
J'aimais mieux affronter tout de suite la gne d'une conversation non
interrompue par des visiteurs, que de faire figure dans un cercle
nombreux o mon nom, ma rputation, me vaudraient une attention plus
embarrassante, o je serais un spectacle, au lieu d'tre un spectateur.

Il y avait encore de l'orgueil qui se masquait de modestie dans cette
rsolution.

Quand je soulevai le lourd marteau de l'htel de Thorvilliers, un soir,
vers dix heures, je m'interrogeai avant de le laisser retomber.
J'coutai pour ainsi dire si mon coeur battait trop fort.

La palpitation sourde que je sentais n'tait pas de nature 
m'inquiter. Il tait tout simple que je fusse mu de revoir celle  qui
j'apportais le pardon.

Puisque j'cris ma confession entire, je dirai que la question de mon
costume avait t l'objet d'une assez longue dlibration avec moi-mme.
Le costume a autant d'importance pour le prtre que pour la femme.

Devais-je me prsenter en soutane ou en frac?

Un esprit alerte comme celui de madame de Thorvilliers verrait du
pdantisme, de l'affectation puritaine dans la svrit de mon uniforme
de prtre. Devais-je poser en missionnaire? Mais devais-je poser en abb
mondain?

Il tait vrai que Gaston avait d esquisser mon costume, en racontant
notre rencontre. Elle s'attendait  me voir comme il m'avait vu.
Pourquoi changer?

Je pris le parti qui me parut le plus simple et le plus brave, celui de
ne pas mettre trop de disparates entre le souvenir lointain du comte
Louis d'Altenbourg et la vision de l'abb Hermann. J'tais bien oblig
de me faire un titre de mes habitudes dans le pass, puisque je ne
prtendais pas m'en faire un de ma position actuelle.

Je m'habillai donc, comme pour la soire du garde des sceaux, et ce fut
avec l'assurance d'un coeur fier, qui n'a rien  craindre, qui ne va
au-devant d'aucune menace et qui n'en apporte aucune, que je laissai
retomber le marteau de la grande porte, que je traversai la cour et que
je me fis annoncer!

Je remarquai dans la cour une voiture attele avec le cocher sur le
sige; la duchesse allait sortir. Tant mieux; j'avais un prtexte pour
abrger la visite.

J'avais presque regrett, en frappant  la porte, de n'tre pas venu un
soir de grande rception. Je m'tais avis tout  coup qu'il vaudrait
mieux avoir l'encadrement d'un monde indiffrent pour notre premire
rencontre. Et puis, subtilit de l'orgueil! il n'tait peut-tre pas
inutile que ma gloire salue par des indiffrents mt tout d'abord une
sorte d'galit hautaine entre la duchesse et l'orateur clbre.

Je traversai le salon d'apparat o l'on faisait des acadmiciens. Il
tait clair par une seule lampe. Le valet de pied, soulevant une
lourde tapisserie de velours, orne des armes en applique, des maisons
de Thorvilliers et de Chavanges, s'effaa pour me laisser entrer dans le
salon intime de la duchesse.

Elle tait seule, assise sur un fauteuil bas, devant le feu, enveloppe
d'une grande pelisse de satin noir, la tte constelle d'toiles de
diamants dans ses cheveux noirs. Je compris qu'elle tait en toilette de
bal. Ds que je sentis derrire moi le glissement, le souffle de
l'paisse portire qui s'abaissait en m'enfermant, j'eus le regret
d'tre venu, et l'clair d'un danger imprvu.

La duchesse ne se souleva pas, ne parut pas trouble. Son admirable
visage resta impassible. Seulement, avec une nonchalance ironique qui me
faisait retrouver,  premire vue, ds l'change du premier regard, la
jeune Reine d'autrefois, devenue une vritable _reine_, trnant dans une
grce majestueuse, elle tourna vers moi ses yeux que j'avais teints
dans ma pense, et que je revoyais, plus grands, plus noirs, plus
profonds.

--Bonsoir, monsieur l'abb, me dit-elle, de cette voix sonore, reste
jeune, dont le cristal rveilla subitement un cho; et elle me dsigna
du doigt un fauteuil plus lev que le sien,  ct d'elle.

Je remarquai qu'elle serra sa pelisse, par une prcaution de frileuse,
et qu'elle eut le petit mouvement d'un frisson.

Je commenai par une excuse banale, sur le retard que j'allais apporter
 une visite,  une soire; j'avais vu la voiture dans la cour; mais je
ne la drangerais pas longtemps.

Je dbutais sottement; je ne trouvais pas autre chose  dire.

Elle me laissa me dptrer de mon compliment, de mon exorde, sans se
tourner vers moi. tait-elle dj ravie de surprendre en flagrant dlit
de balbutiement un orateur si fameux? Ou bien, cherchait-elle  se
souvenir de la voix qu'elle entendait? La comparait-elle  la voix
tremblante du pauvre soupirant d'autrefois? Elle regardait obstinment
le feu.

Un petit silence avait suivi mon dbut. Soudain, s'appuyant de tout le
corps sur le bras capitonn du fauteuil, et se penchant de mon ct, en
levant vers les miens ses yeux qui flambrent d'une curiosit intense,
d'une colre contenue, ou d'un mpris longtemps envenim:

--Puisque vous n'avez que peu de temps  me donner, voulez-vous bien me
dire, tout de suite, monsieur l'abb, pourquoi vous tes parti si
brusquement, il y a... combien d'annes? vingt ans, n'est-ce pas? ou
dix-huit ans?

C'tait de l'audace!

--Vous l'avez oubli? rpliquai-je brusquement.

Ses sourcils qui s'taient abaisss se soulevrent et se dployrent;
son regard s'largit.

--Je ne l'ai jamais su, dit-elle simplement.

A mon tour, je m'tonnai.

--Comment? Vous ne savez pas?... Miss Sharp ne vous a rien dit?

--Miss Sharp! Quelle commission lui aviez-vous donne? Rappelez-la moi.

Son assurance, quoique hautaine, paraissait si naturelle, que j'eus un
tremblement intrieur, un commencement d'angoisse. Avait-elle oubli? Il
me rpugnait de revenir sur les motions atroces de cette nuit.
J'esprais qu'elle m'aurait pargn cette vocation. Mais, puisqu'elle
l'exigeait, je devais tre implacable.

Je fouettai mon coeur pour y rveiller la colre, et des battements
prcipits me firent croire qu'elle s'veillait.

Me voyant hsiter, madame de Thorvilliers reprit avec impatience:

--Je vous rpte que je ne sais rien de prcis. Les raisons que m'a
donnes miss Sharp n'en taient pas. Elle tait aussi embarrasse que
moi pour trouver un motif qui ne ft pas une injure inconcevable. Si
vous n'aviez pas emport votre malle, on et pu croire  un suicide!

--Un suicide! murmurai-je douloureusement, en me rappelant mon agonie au
bord de la pice d'eau.

--Oui, un suicide! Mais, Dieu merci, vous n'tes pas mort, et vous ne
paraissez pas avoir eu envie de mourir. Alors, c'est donc la passion du
clibat, la vocation de vous faire prtre, qui vous a pris, comme cela,
subitement, entre cinq et six heures du matin, le jour mme o nous
devions avoir, vous le savez peut-tre encore, un entretien srieux?...
Ah! vous n'aviez pas prvu ce qui arriverait!

On et dit qu'un sanglot entrecoupait la vibration de ses paroles.
tait-ce la colre qui se dressait en moi, ou une pouvante inconnue?

--C'est l'entretien que vous avez eu pendant la nuit, rpondis-je avec
effort, qui m'a empch d'attendre celui que vous m'aviez promis.

--Quel entretien? Que voulez-vous dire?

Elle se penchait vers moi. J'avais sous mes yeux la flamme des siens. Sa
pelisse s'entr'ouvrit, me laissant voir l'tincellement d'un collier de
diamants sur son cou.

Il fallait finir. Je devenais ridicule, et, puisqu'elle osait nier, je
devais la forcer  plir devant l'vidence.

--Je veux dire que, cette nuit-l, j'tais dans le jardin, sous vos
fentres, et que j'ai vu...

--Quoi?

--Gaston aller au rendez-vous que vous lui aviez donn.

--Vous mentez! s'cria-t-elle avec une furie superbe.

Elle se leva d'un bond, ple en effet, mais non de honte. La pelisse
glissa de ses paules qui taient nues, sur ses bras nus aussi. Je fus
bloui.

Elle me toisait, grandie, imposante:

--Vous mentez! vous mentez! rpta-t-elle, en secouant les feux de ses
diamants, de ses prunelles.

--Je jure, rpondis-je avec toute la solennit qu'il me fut possible de
prendre, que je parle avec sincrit.

--Alors, vous avez mal vu, on vous a tromp! C'est Gaston qui s'est
vant!

--Non, madame; je n'ai pas parl  Gaston avant de partir.

--Il y a dans ce cas un mystre, un malentendu. Vous me faites peur!

Elle sonna vivement, et, en attendant qu'on vnt, ramenant sa pelisse
sur ses paules et sur ses bras, elle reprit sa place devant le feu.

Un valet de pied souleva la portire.

--Dites  M. le duc que je le prie de venir.

--M. le duc est sorti!

--Ah! c'est bien. Qu'on dtle; je ne sortirai pas, Je n'y suis pour
personne!

Le valet de pied s'inclina et sortit. Madame de Thorvilliers loigna son
fauteuil du mien, pour pouvoir me regarder mieux en face, et, tout en
retirant ses longs gants avec une vivacit fivreuse:

--Nous avons le temps maintenant. Je veux tout savoir, vos soupons
infmes, surtout s'ils sont infmes... Je me doutais bien qu'il y avait
une trahison du hasard ou de quelqu'un... Je m'en serais trop voulu de
m'tre trompe sur vous... Parlez... Ainsi vous prtendez, vous croyez
avoir vu Gaston venir  un rendez-vous que je lui aurais donn, moi,
moi! Rptez cela, que je l'entende encore.

Elle battait le tapis avec ses pieds. Ses mains dgantes taient
croises sur ses genoux.

J'tais interdit, comme si un voile noir derrire lequel et flamboy
une grande lumire se ft lev  demi. A sa faon de me dmentir, je la
croyais, et je me sentais petit, misrable, d'oser raconter ce que
j'avais cru voir.

--J'attends! me dit-elle,  travers ses dents serres.

Il fallait bien pourtant parler de la menace de Gaston; puisque c'tait
elle qui m'avait fait veiller dans le jardin, et qui m'avait fait donner
un sens prcis  ma vision. Je rappelai  la duchesse mon intervention
dans le parterre de roses, quand elle s'tait chappe de l'alle
couverte.

--Oui, oui! dit-elle, en m'interrompant, je me souviens. Gaston m'avait
taquine. Il avait eu l'insolence de vouloir m'embrasser; je me suis
chappe; je me suis heurte  vous; j'tais humilie de cette
rencontre; je vous ai parl durement, c'est vrai; j'tais exaspre.
Mais... continuez. Aprs?

Je ne pouvais plus hsiter. J'avouai l'espce de gageure propose par
Gaston.

Madame de Thorvilliers ne m'interrompit pas. Elle coutait en se
recueillant. Sa bouche se resserrait pour contenir des paroles de
mpris. Comme je m'arrtais, aprs avoir racont les menaces, les propos
violents, changs entre moi et Gaston, d'un signe de tte, sans parler,
elle me demanda de continuer.

Je n'omis rien de l'agitation extraordinaire  laquelle j'avais t en
proie toute la journe, du supplice qu'elle avait augment par ses
caprices, de son tat nerveux, le soir pendant le whist, de ses paroles
mchantes en nous sparant, les dernires paroles que j'eusse reues
d'elle! de cette quasi-injonction de dpart qui avait termin la soire.
Puis j'expliquai comment, sans y songer, je n'tais pas remont chez
moi; mes promenades dans le parc, mes stations devant sa fentre;
comment j'avais longtemps regard sa lumire, filtrant  travers ses
persiennes.

A ce dtail, elle soupira, et d'une voix douce, que je n'aurais pas
voulu entendre, elle murmura:

--C'est vrai, je ne me suis pas couche!

Puis, d'une voix brve:

--Eh bien, ce rendez-vous, il n'y est pas venu?

Je racontai comment j'avais vu Gaston sortir de la serre, apporter une
chelle, l'appliquer au balcon et monter.

--Aprs? dit la duchesse d'un air grave, inquiet, on ne lui a pas
ouvert?

--Si.

--Qui donc?

--Une femme vtue de blanc... comme vous.

--Une femme! mais il n'y en avait pas au chteau!... une femme de
chambre peut-tre! Et vous avez cru, tout de suite, sans examen, que
c'tait moi, Reine de Chavanges! Ah! vous avez bien fait de partir, si
vous tiez capable de croire cela, et vous faites bien de revenir.
Quelle ide aviez-vous donc de l'honneur d'une fille comme moi?
Qu'est-ce qui pouvait vous faire supposer qu' ct de la chambre de ma
grand'mre, dont je laissais la porte ouverte, pour la garder, et non
pour me garder, j'aurais reu, moi, un homme. Gaston? Comment ai-je
mrit de vous un pareil affront?

Je me taisais devant cette explosion de fiert. Mes raisons si videntes
de croire  ce que j'avais vu me paraissaient suspectes. Je devais
pourtant me dfendre de l'avoir trop vite souponne. Alors, j'voquai
cette plaisanterie sur les escalades de Ruy Blas, cette allusion 
Romo, dont je m'tais souvenu pendant la nuit.

Reine eut un rire douloureux.

--Cela vous a suffi? J'ai eu tort, je le reconnais, de me moquer de vos
timidits qui me ravissaient pourtant. Aprs? Vous avez fini? C'est
tout?

--Non, madame.

Je racontai mon attente horrible, mes fureurs. Je ne sais mme pas, si
dans ma volont d'tre sincre et de prouver ma sincrit, je n'exagrai
pas ce dsespoir qui, aprs dix-huit ans, me semblait avoir besoin
d'tre rendu plus vrai encore.

La duchesse couta avec une attention pntrante.

Je l'entendis soupirer tout bas:

--Pauvre ami!

Cette compassion m'interrompit:

--Vous avez vu redescendre Gaston, me demanda-t-elle, et cette femme
vtue de blanc comme moi, ou simplement en peignoir, tait revenue  la
fentre?

--Sans doute, et c'est alors que j'ai pouss un cri.

--Ce cri, je l'ai entendu, rpliqua vivement, presque violemment, madame
de Thorvilliers, que ces apparences irritaient. Je ne dormais pas; je
n'ai pas dormi. J'avais pris au srieux ce que vous m'aviez dit, et je
me prparais  vous rpondre srieusement. Ah! nous faisions chacun une
veille bien diffrente! Pendant que vous espionniez cette lumire que
j'teignis pendant plusieurs heures, pour forcer la nuit  me donner le
sommeil, moi, je revoyais vos yeux suppliants; je me reprochais mes
caprices; j'avais cru,  diverses reprises, entendre du bruit dans la
bibliothque. Votre cri fut suivi d'un petit claquement des volets 
l'intrieur. Je rallumai ma bougie, et j'allai voir ce qui se passait...
J'tais si contente de mes rsolutions nouvelles, que je n'avais peur de
rien... La bibliothque tait vide et devenue silencieuse... J'ouvris
les volets, la fentre, et je me mis pendant quelques minutes au balcon.
Voulez-vous savoir ce que je pensais,  ce moment-l, les yeux levs au
ciel?... Je me rappelais une lecture faite quelques jours auparavant
avec miss Sharp, un passage de _Werther_, quand Charlotte, le coeur
tremblant d'une motion confuse, vient s'accouder  la fentre et jette
dans la nuit ce simple cri, cette invocation au pote:  Klopstock!...
Oui, voil la niaiserie sentimentale que vous avez calomnie! Je voulais
vous mriter par ces minutes de dvotion potique, et, cherchant un mot
 jeter au ciel, je n'en trouvai pas d'autre que votre nom; il me
paraissait doux aux lvres... Je me croyais bien heureuse!... Ah! si
j'avais su que vous tiez l, devant moi, dans la nuit qui unissait!...
Croyez-vous encore que j'tais la premire apparition?

--Non, non, balbutiai-je, en joignant les mains et prt  m'agenouiller.

--Et savez-vous qui attendait Gaston? qui l'a reu? qui l'a reconduit?
cette vision en peignoir?... Miss Sharp.

Je rptai, altr, confondu:

--Miss Sharp!

--Oui, miss Sharp! reprit Reine. Tout s'explique, non seulement ce qui
s'est pass cette nuit-l, mais ce qui s'est pass depuis.

--Miss Sharp! me disais-je encore intrieurement; et tout  coup j'tais
accabl de n'avoir pas song  elle.

La duchesse continua:

--Je savais qu'elle avait un secret, cette hypocrite! Elle me rendait
jalouse avec son faux enthousiasme pour vos talents et vos vertus. Elle
m'agitait de son souffle doucereux afin d'tre libre! Gaston lui-mme a
laiss chapper depuis des mots de raillerie qui me reviennent
maintenant comme des clairs... Nous parlerons de lui plus tard... La
chambre de miss Sharp, ne le saviez-vous pas? communiquait avec la
bibliothque. Elle courait moins de risques  faire monter son amant par
le balcon que par le grand escalier; j'aurais pu entendre ouvrir la
porte qui touchait  la mienne, tandis qu'un couloir et deux portes la
garantissaient du ct de la bibliothque. Il fallait crier, quand il
est entr et non quand il est parti... J'aurais entendu votre cri..., je
serais venue, je les aurais surpris; je ne serais pas sa femme, je
serais la vtre! Vous ne seriez pas prtre! Et moi!... et moi!

Elle porta ses deux mains  son visage, puis, les retirant avec effort,
pour se contraindre  voir ce qui rvoltait sa pudeur et sa fiert:

--Oh! cette miss Sharp! cette fille d'Iago! je la retrouverai; je lui
ferai confesser son crime. Je sais o elle est. Nous nous sommes
spares, huit jours aprs votre fuite. Elle a eu peur; son complice la
mprisait trop. Mon dsespoir l'a effraye... Car, enfin, il faut que
vous le sachiez, j'ai eu un accs de douleur qui s'est transform en
accs de colre. Vous vous jetiez dans les bras de Dieu; moi j'ai t
plus folle, plus lche!... J'avais des soupons sur miss Sharp. Mais
j'avais beau tre une fille hardie, mal leve; il y avait des choses
que je ne prvoyais pas, que je ne pouvais pas prvoir... Ce qui
m'tonne, c'est que vous, un homme,  qui Gaston avait d faire toutes
sortes de confidences, vous n'ayez rien su par lui, rien souponn
d'aprs lui! Comment ce fat n'a-t-il pas eu la fatuit de se vanter
d'avoir pour matresse cette jolie prude, cette miss! Ah! mon ami, nous
tions trop purs, et cette puret nous a perdus!

Elle s'tait leve, tout en parlant. Elle fit quelques pas dans son
petit salon, alla jusqu' une autre portire de velours qui fermait
l'entre d'un boudoir, la toucha, parut vouloir la soulever, et revenant
 son fauteuil elle y retomba; puis d'une voix saccade:

--Plus tard je vous ferai lire... Achevez d'abord. Je veux savoir ce que
vous avez souffert, tout; n'oubliez rien; vous entendez, tout!... Oh!
cette miss Sharp, ce Gaston! Ainsi vous m'avez vue! Pourquoi ne
m'avez-vous pas insulte quand je paraissais vous braver? Vite, vite,
dites-moi tout.

Je lui obis; j'achevai mon rcit. Je racontai ma course dans le parc,
cette tentation de mourir devant la pice d'eau, mon retour au chteau,
ma rencontre de miss Sharp, ma conversation avec elle, l'empressement
qu'elle avait mis  aider mon dpart.

--Et je ne l'ai pas chtie, soufflete, tue! s'cria Reine de
Chavanges. Oui, elle allait s'assurer qu'il ne restait aucune trace de
cette escalade... Pourquoi ne suis-je pas descendue aussi? Moi, j'avais
peur de vous rencontrer. Quelle comdie elle a joue! Avec quelle
perfection elle a menti! Vous ne l'aviez charge de rien, m'a-t-elle
dit. Vous vous trouviez seulement indigne de moi. Vous craigniez que nos
deux caractres ne pussent s'accorder. Elle avait devin cela  votre
silence... Elle s'y prit de faon  vous faire har... si j'avais pu
vous har! Je vous murai dans un mpris qui ne tenait gure, et que la
moindre chose et dmoli... Je m'tais laisse prendre  ses raisons, 
ses larmes; car elle a pleur, la misrable!... Mais ds qu'elle a vu
que dans ma folie, dans mon vertige, je lui prenais son amant,  elle
qui m'avait pris mon bonheur, elle s'est trouve punie, prise au pige;
elle est partie!... Qui sait? ajouta la duchesse aprs un silence, en
devenant rveuse, ils se revoient peut-tre... Ils se sont peut-tre
revus, le lendemain de mon dsespoir... le lendemain de mon mariage...
Je voudrais bien que le duc de Thorvilliers rentrt maintenant; je le
forcerais  m'avouer toutes ces infamies!

Reine, baissant la voix, comme pour abaisser sa pense, reprit:

--Gaston n'a pas cess d'avoir des matresses; il en a toujours eu.
Cette ignominie manquait  mon chtiment... J'ai t bien malade, aprs
votre dpart, malade de la tte... Personne n'en a rien su. Sans ma
pauvre grand'mre, j'aurais voulu mourir. Il et t trange que
j'allasse me jeter dans ce bassin o vous avez failli tomber, et que je
mourusse, comme votre mre est morte!... Ce n'est pas l'exprience de
bonne maman qui m'a fait vivre, c'est l'orgueil; nous en avions trop 
nous deux. Un jour Gaston a t meilleur enfant que d'habitude... Il a
profit de mon deuil rcent, ma grand'mre tait morte, de mon
isolement, pour me persuader que nos fianailles de cinq ans taient un
engagement srieux. Pendant six mois, j'avais espr une dmarche de
vous, une lettre, un mot, un regard! Ne voyant rien venir, croyant que
tout tait fini, je m'imaginai que mon coeur allait enfin s'teindre; que
c'tait aprs tout un abme digne d'un dsespoir hautain que ce titre de
duchesse... Ma grand'mre m'avait fait consentir d'avance  ce mariage,
en mourant. Vous savez, c'tait son rve de me marier. Elle le garda
jusqu' son dernier souffle... je lui obis. Je ne m'excuse pas. Mais
pourquoi ne m'avez-vous pas crit?

Il y avait de la colre mle  une touchante douleur dans l'accent,
dans la physionomie de Reine, colre et douleur qu'elle partageait entre
nous deux, prenant pour elle les reproches, et me donnant de son
chagrin!

Je tremblais, je me sentais coupable. Quel point d'honneur honteux,
stupide, m'avait empch d'crire? tait-ce la vocation qui
m'entranait? Je me rappelais, dans ce joli salon, devant cette femme
trs belle, attirante, mes conversations dans la chambre pauvre et nue
de l'abb Cabirand, ses objections  mon dsir de me faire prtre.
J'tais en face de la tentation, du regret, qu'il avait prvu. Je me
sentais deux fois sacrilge, en me retrouvant coupable, devant une
victime innocente de ma pudeur goste.

Oui, j'avais trahi cette me vierge, comme maintenant, en la plaignant,
j'allais trahir mon Dieu! Un flot de larmes montait en moi et voulait
dborder. J'tais tent de m'agenouiller devant Reine, embellie par
cette beaut suprme de la mlancolie, de lui demander pardon, ou de la
supplier de ne pas ajouter un mot de plus; car je me dracinais des
dalles de marbre du sanctuaire que je sentais, depuis dix-huit ans,
froides et fortifiantes sous mes pieds. Un souffle d'orage
m'enveloppait.

Reine s'adoucit tout  coup. L'effusion qu'elle avait garde secrtement
et porte en elle sous l'ironie mondaine s'chappa de sa poitrine
souleve.

--Je ne dois accuser personne que moi, dit-elle tristement. Vous ne
m'avez pas comprise, parce que je n'ai pas su me faire comprendre...
Vous savez comme j'ai t mal leve. On et os tout dire devant moi,
si j'avais t curieuse de tout entendre. Je me gardais avec d'autant
plus de vanit aigre, que l'on m'attirait. Mais j'avais des rvoltes
violentes, tantt contre ma mfiance pudique, tantt contre ce
bouillonnement instinctif de mes veines. Je suis une femme d'exprience
maintenant. J'ai lu tant de romans, j'ai reu tant de confidences, j'ai
tant vu fleurir et se faner de prtendues passions qui n'taient que la
minauderie, l'hypocrisie des sens, que je vois clair dans mon pass...
J'tais, je vous le jure, dans ces fougues de caprices, sincre, pure,
tourmente de ma sincrit et de ma puret... Aprs cette nuit, o nous
avons veill tous les deux, vous pour renoncer  moi, et moi pour me
dcider  un aveu complet, tout et t uni, et quand je suis descendue
pour aller au-devant de vous, dans ce parterre des roses o j'tais
certaine de vous rencontrer, je n'tais plus ni capricieuse, ni
hautaine, ni mme trouble. Tout ce que les folles histoires de ma
pauvre grand'mre et les leons sentimentales de miss Sharp avaient jet
de fausses fleurs, de faux parfums sur ce feu clair de ma conscience,
s'tait consum, dispers. Je serais alle  vous, en toute candeur, et
je vous aurais dit:--Louis, quand voulez-vous que je sois votre
femme?--Vous auriez bien vu dans mes yeux que je n'tais ni une
coquette, ni une mchante! Ce n'tait pas l'embarras de choisir qui
m'avait fait hsiter, car du premier jour, du premier instant, je vous
avais choisi; mais je voulais me rendre digne de la simplicit que je
voyais en vous... Je me suis moque de vos vers! J'aurais voulu les
apprendre... Vous souvenez-vous de ceux que vous avez brls?... J'en ai
trouv les cendres. Savez-vous ce que j'ai fait de ces cendres? C'est
bien l une folie de jeune fille qui n'avait pas de leons sentimentales
 recevoir de miss Sharp! je les ai dlayes dans un verre d'eau et je
les ai bues!... Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela! J'ai besoin de
le dire; j'touffe de ce pass... Ah! le pass, le pass! J'ai bien
compris qu'en consentant  venir, vous aviez une intention secrte de
ddain, de piti superbe. Moi aussi, je voulais lutter de fiert...
Peut-tre aussi esprais-je cette explication dcisive. Je ne veux plus
que vous me mprisiez, et si vous avez piti de moi, je veux que votre
piti soit douce, comme l'et t notre amour!

Elle me regardait avec une supplication tendre qui pouvait me rendre
fou.

--C'est moi qui vous demande de ne pas me mpriser, dis-je en joignant
les mains.

--Vous, pauvre martyr! Votre supplice est plus sr que le mien! Il vous
suit partout... Je n'ai jamais voulu aller vous entendre. Je m'imaginais
que cette loquence qu'on admire en vous m'et fait horreur, et tout
bas, quand on vous vantait, devant ces femmes qui s'extasiaient, je me
disais: Le comdien! Mais, moi aussi, j'ai recul  mon tour devant la
tentation de vous braver. Je ne m'y serais pas trompe. En vous
coutant, j'aurais devin tout ce que vous avez souffert... Oh! ce
Gaston, il vous a laiss croire que j'avais accept un rendez-vous de
lui! Souvenez-vous donc de cette minute dans le jardin, le jour des
roses cueillies! J'ai gard trois semaines la brlure que votre main
m'avait faite en me touchant. Ah! le misrable! le misrable! Et je
porte son nom!

Elle se leva de nouveau, pour marcher dans le petit salon. Sa pelisse
tranait sur sa robe. Ses paules, ses bras, sa poitrine taient  nu.
Une lueur lacte, comme celle d'une aube, transsudait  travers sa peau
blanche. J'avais des tourbillons dans la tte; je voulus aussi me lever;
ce fut impossible.

Elle revint  son fauteuil, sans s'asseoir et posant sa main sur le
satin du dossier:

--Je vous ai bien cherch, reprit-elle, ce matin-l. Quand on m'eut dit
que vous tiez parti, je ne voulus pas le croire. Parti! vous! sans
m'crire? Je suis monte  votre chambre. C'est moi qui ai port au
vieux duc la lettre  son adresse; c'est moi qui l'ai dcachete, qui
l'ai lue, et je l'ai jete aprs l'avoir lue, et j'ai couru chez ma
grand'mre.--Il est parti! lui ai-je cri.--Elle m'a vue si bouleverse,
qu'elle a eu trs peur.--Qu'est-ce qui s'est pass entre vous?
m'a-t-elle demand.--Rien! Je devais lui dire que je l'aimais, et il est
parti!--Je le lui avais dit dj de ta part! reprit ma bonne maman.
Pourquoi est-il parti?--Nous ne comprenions pas. Je me disais:--Il
reviendra! Gaston tait stupfait; mais probablement que sa matresse
l'avertit bien vite des raisons de votre fuite, car il ne resta pas
longtemps tonn. Quant  cette abominable crature, je voudrais
reprendre les confidences que je lui ai faites. Il me semble que ma
douleur s'est salie en s'panchant en elle! Comment son coeur n'a-t-il
pas clat sous le feu du mien? Elle a eu le courage de me voir
souffrir, et le remords ne lui a pas arrach un aveu! Comme je lui
aurais pardonn son rendez-vous, son amant! Comme notre amour et grandi
de cette erreur! Elle m'a quitte; c'est tout ce qu'elle a pu faire.
Vous me croyez, n'est-ce pas? Je n'ai pas besoin de preuves, de tmoins.
Je veux cependant vous en donner. D'abord, il me plat qu'elle confesse
son infamie. Vous lui donnerez l'absolution si vous voulez; moi, je
l'craserai. Et puis, je veux vous faire lire,  l'instant, ce que je
vous ai crit, ce que je ne vous ai pas envoy, ce que j'ai relu bien
souvent, ce que j'ai gard par superstition... La seule superstition qui
me soit reste. Venez!

Outre la lampe qui clairait le petit salon, deux flambeaux  deux
branches taient allums sur la chemine. Reine en prit un, et, allant 
la portire qu'elle avait dj voulu soulever, elle entra dans son
boudoir. Je l'y suivis.

--C'est ici que je venais pleurer, quand je pouvais pleurer, me
dit-elle. J'ai rassembl ici tous mes souvenirs de Chavanges, mes
meubles de jeune fille.

Elle posa son flambeau sur un petit pupitre en bois de rose, ouvrit un
tiroir, en tira quelques papiers satins et me les tendant:

--Lisez!

Je tremblai en touchant ce papier parfum qui me semblait un piderme.

Elle vit que j'hsitais, que je ne lirais pas; alors elle reprit ce
petit paquet de lettres, en ouvrit une:

--Tenez, voici ce que je vous crivais; ce que j'aurais pu envoyer 
tout hasard,  ce vieil ami,  ce matre dont vous m'avez parl. Je me
doutais bien que vous aviez couru vers lui; mais je ne croyais pas que
vous y seriez rest... C'est une fatalit ajoute  toutes les autres,
que cet orgueil intraitable qui m'a retenue.

La lettre tremblait dans sa main. Je me repentais de ne l'avoir pas
prise. Me la cderait-elle aprs l'avoir lue?

Un divan bas faisait le tour de ce boudoir de forme circulaire. Reine
tomba assise prs du petit pupitre et m'attirant  ct d'elle:

--coutez, je veux vous lire moi-mme ce que je n'aurais pas pu vous
dire; mais je suis si vieille maintenant!...

Elle essayait un petit rire tremblant, agit, en parlant.

Sa beaut la dmentait. Elle semblait seulement s'panouir. J'obissais,
enchan par un galvanisme qui enveloppait et faisait vibrer tout mon
tre; je me plaai tout prs d'elle, ple, tremblant aussi.

Reine dans une sorte d'enthousiasme retenu, dans un dlire,  demi-voix,
commena.

Son langage de dix-neuf ans sduisait la femme de trente-sept ans.
Quelle lettre! Chaque mot, comme une goutte d'or, me trouait la poitrine
et tombait en moi, au plus profond de moi, avec un bruit doux et
pourtant sonore, et m'enivrait.

La fire jeune fille s'humiliait et me demandait pardon. Elle me
conjurait de revenir. Elle me disait avec uns sensibilit chaste et
ardente combien je la rendrais malheureuse, en paraissant douter de sa
confiance en moi. Le mot amour n'tait pas crit une seule fois dans ces
lignes amoureuses; mais il s'en exhalait, et je l'entendais comme un
chant qui se dgage d'un accompagnement confus.

Reine, d'ailleurs, en lisant,  son insu, domine par la sincrit des
motions, donnait un accent expressif aux mots les plus ordinaires.
Quand elle lisait qu'elle avait beaucoup d'estime pour moi, elle
relisait deux fois le passage, le mimait de sa bouche charmante, et les
mots devenaient des baisers flottants.

Dans un endroit, mademoiselle de Chavanges m'avait crit qu'elle me
tendait la main pour des fianailles.

Brusquement, madame de Thorvilliers s'interrompit, enleva de son doigt
sa bague de femme, et avec une colre fbrile, la jeta loin d'elle. Peu
 peu la voix de la lectrice s'levait, et mon attention haletante me
soulevait; un dlire contagieux nous rapprochait.

Quand elle eut achev, je pris dans ma main la main qui n'avait plus
d'anneau, je la serrai, et cette audace nous parut si naturelle,
qu'aucun des deux ne s'en aperut.

--Eh bien! pouvez-vous douter me dit-elle, en approchant sa tte de la
mienne.

J'avais le souffle de sa bouche sur ma bouche.

--Est-ce que je ne vous aimais pas d'un amour absolu? reprit-elle.

--Oui, balbutiai-je.

--Est-ce qu'un pareil amour n'est pas plus fort que l'abandon, la
calomnie? Vous m'auriez trahie, que, moi, je vous aimerais encore. Je
vous aurais vraiment sacrifi  cet homme que vous devriez m'aimer
encore, n'est-ce pas? n'est-ce pas?

Elle secouait la tte et son dfi brisait toute rsistance. Ses yeux
profonds qui tincelaient comme des diamants noirs, attestaient une
sincrit sublime. Tout disparaissait, hors cet amour jeune, loyal,
invincible, que je lui avais demand, qu'elle m'avait donn, et que je
n'avais pas pris.

J'avais t fou; je le fus encore. Je m'imaginai que nous nous
retrouvions sous un soleil splendide, dans le parterre de Chavanges, sur
ce banc o je l'avais tenue dans mes bras. Le parfum des roses
lointaines me grisa d'une bouffe. J'entourai sa taille de mon bras,
comme j'avais fait; j'approchai ma bouche. Seulement, la jeune fille
s'tait chappe, dix-huit ans auparavant. La femme resta...

Voil mon crime. Dieu me le pardonnera. Les hommes sont plus svres,
parce qu'ils jugent la chute et qu'ils ne jugent pas l'abme.




XVII


Nous nous sparmes dans une ivresse qui nous rendait muets. Je marchais
vite pour ne pas chanceler. Je traversai la cour presque en courant.

Dans la rue, quand la porte de l'htel fut ferme, je sentis
l'crasement subit de ma vie soutenue jusque-l si firement. Mais je
n'en tais ni accabl, ni,  vrai dire, humili. La chair vibrait de ce
spasme foudroyant. Si je m'tais arrt, j'aurais peut-tre voulu
rentrer, m'taler follement dans ce bonheur qui me paraissait lgitime.
Ce n'tait pas moi, l'adultre! Le contrat de nos mes avait prcd les
autres.

On voit que je ne dissimule rien. Si la passion se justifie par la
violence mme, le repentir ne se fait que par la sincrit.

Chez moi, dans mon appartement grave, simple, empli de livres de
thologie, la mmoire du prsent se refroidit vite et souffla sur celle
du pass.

Cette illumination que j'avais emporte s'teignit. Cette trane
d'toiles qui m'avait suivi, s'envola et disparut. Il ne me resta que la
perception claire, brutale, d'un petit tressaillement que j'avais
ressenti, en sortant du boudoir.

J'avais march sur la pelisse tombe sur le seuil et j'avais cru mettre
le pied sur un corps tendu.

En effet: j'avais franchi un cadavre, j'avais tu un prtre.

Quelle nuit, aprs quelle soire!

Une lucidit implacable pntra de toutes parts ma conscience. Je vis
distinctement la porte de ma faute, avec ses excuses attnuantes, avec
ses imprudences aggravantes. Mes sens rhabilits se taisaient. Ma
passion dlivre n'avait plus que des devoirs.

Mais quels devoirs me restaient  remplir? Il fallait les chercher, les
trouver, les prciser dans cette nuit. Je voulais tre fix avant
l'aurore.

Le premier point fut facile  rgler. Je ne remonterais plus dans une
chaire chrtienne. Je ne voulais pas me mentir. Je n'avais plus le droit
de condamner ni d'absoudre; puisque je ne pouvais me faire condamner ou
absoudre, en confessant publiquement ma faute.

Quand bien mme mes suprieurs devant Dieu me jugeraient digne, aprs
une pnitence svre, de continuer mes fonctions d'vanglisateur, je me
maintiendrais volontairement dans mon indignit. Dieu tait encore plus
mon suprieur qu'un vque, et ma conscience aurait surtout affaire 
lui.

J'avais une complice. Devais-je la revoir? Fallait-il la fuir, comme
dix-huit ans auparavant, et cette fois l'abandon ne serait-il pas plus
cruel que le premier? Fallait-il poursuivre une revanche qui ne
s'autoriserait plus que d'un sentiment fltri? N'avions-nous pas
dshonor notre amour?

Malgr tout, et avant tout, je me devais, comme homme,  cette femme qui
s'tait donne  moi. Si elle voulait me suivre, je ne pouvais la
chasser. La crainte du scandale serait une flonie humaine. J'avais
failli  ma probit d'ecclsiastique; je ne faillirais pas  ma probit
d'homme et de gentilhomme. La noblesse, qui n'est plus qu'une vanit,
peut servir du moins de prtexte  certains sursauts de l'honneur ou 
certaines transactions qui en maintiennent l'apparence.

Je redeviendrais le comte Hermann d'Altenbourg, et je resterais  la
disposition de la duchesse de Thorvilliers. Oui, c'tait  elle 
disposer de moi.

Je m'arrtai  cette ide; je m'en garrottai le coeur; je me dfendis de
penser  autre chose; je craignais presque des tentations de trop
d'humilit et de trop de repentir, dans ce moment, comme des suggestions
de lchet.

Ma vie serait horrible; je le voyais; mais j'acceptais le supplice, et
le retour mme de cette nuit serait un supplice. La volupt, furtivement
gote par une surprise si fatale qu'elle en devenait presque innocente,
ne pouvait plus tre dsormais qu'un poison.

Mon amour subitement rallum, ou plutt subitement dgag des cendres
dont je l'avais couvert, allait-il, devait-il s'teindre subitement?
tais-je le matre de mon me? Devais-je aspirer  le devenir, au risque
d'en tyranniser une autre? Si je parvenais  me dgager de ma faute,
pouvais-je en dgager aussi facilement celle qui l'avait partage? Sur
quelle puissance compterais-je? Mon loquence? Ma foi? Mon amour? Il me
faudrait donc aimer encore, pour persuader  Reine de ne pas m'aimer?
Mes remords devaient s'associer aux siens, pour les soutenir, les
fortifier, mais dans la mesure qu'il lui plairait de m'imposer.
L'entraner vers Dieu, sans la certitude de l'y amener, c'tait la faire
retomber de plus haut, en lui donnant un moyen de me mpriser, sans la
gurir de son estime passe.

J'avais bien vu que sa raison, si indpendante  dix-huit ans, ne
subirait aucun joug. Ce qu'elle avait laiss voir de soumission dans cet
aveu amen par son rcit, n'tait que l'attendrissement des souvenirs.
La grande dame, la femme intelligente, qui lisait tout, qui comprenait
tout, qui se mlait  tout, dont le salon tait un tribunal souverain
dans les choses de l'esprit, reprendrait toute son autorit et
l'exercerait plus despotiquement sur moi, du droit que sa chute mme lui
donnerait.

Comment songer  la plier sous le respect que je lui apporterais?
Aurais-je de l'habilet, de l'loquence, du prestige, n'ayant plus de
vertu? et mon repentir ne paratrait-il pas intress?

Je m'tais expos imprudemment  l'abme. C'tait maintenant sans
illusion, sans espoir, que je devais le tenter de nouveau.

J'attendis une partie de la journe, fuyant mes souvenirs anciens, plus
encore que les souvenirs de la veille, n'ayant plus, moi! prtre,
convaincu de ma foi, la ressource de la prire que je conseillais aux
autres; car la prire et t un combat, dont je ne voulais pas que Dieu
sortt vainqueur, avant mon devoir humain accompli!

J'attendis donc, dans une anxit ardente, l'heure de me prsenter 
l'htel de Thorvilliers.

Au moindre bruit, je m'imaginais qu'on m'apportait une lettre d'elle,
cri de douleur ou cri d'amour, qui m'et repouss ou qui m'et appel.

Si en entrant je me heurtais  Gaston, que faudrait-il faire? De ce ct
encore, quelle attitude difficile et douloureuse  prendre!

Dans ma jeunesse mondaine, j'avais plaint souvent le rle de l'amant qui
sourit au mari tromp. Combien de fois,  Gaston lui-mme, n'avais-je
pas reproch, dans la franchise et la droiture de mes vingt ans, cette
duplicit honteuse!

Aucune subtilit ne pouvait attnuer l'infamie de cette situation.
J'aurais beau me dire que Gaston m'avait pris ma femme, pour en faire la
sienne; j'tais prtre pour pardonner et non pour me venger.

Je n'avais mme pas la ressource de cette solution brutale qui est  la
porte de tous les hommes du monde. Je ne pouvais ni accepter de lui une
provocation, ni le provoquer. J'tais encore assez prtre pour que le
duel ft impossible.

Quant  lui sourire,  mentir,  feindre d'tre redevenu son ami, comme
par le pass, pour jouer plus facilement le rle plus digne que je
m'assignais auprs de sa femme, c'tait une preuve au-dessus de mes
forces. D'ailleurs, ma dchance, qui m'abaissait au niveau de Gaston,
n'effaait pas mon crime; ma trahison tait la revanche de la sienne.

Dans la rue, tous ces combats avaient cess. Quand je traversai la cour
de l'htel de Thorvilliers, je levais haut la tte, j'affrontais la
destine que je m'tais faite. Peut-tre bien avais-je peur d'apercevoir
sur les pavs de la cour la trace de ma fuite de la veille.

Le domestique qui m'ouvrit la porte du vestibule n'eut pas besoin que je
lui rappelasse mon nom; il me sourit humblement et mit un respect
d'adoption dans la faon de me dire: Oui, monseigneur, quand je lui
demandai si la duchesse tait visible.

Il m'adoptait comme un hte digne de la maison. On avait, depuis la
veille, discut, dans l'antichambre, le meilleur titre que mes bas
violets exigeaient, et j'tais au moins un vque, pour les gens de M.
le duc.

Pourquoi sentis-je vivement l'ironie de cette vanit qui me pesait? Je
dus rougir en recevant cet hommage.

La duchesse tait dans son grand salon. A l'annonce de mon nom, elle se
leva brusquement de son fauteuil, resta droite, accoude au velours de
la chemine. Elle tait en robe sombre, et son visage blanc se dtachait
sur une sorte d'obscurit mle de dorures touffes, de tentures
teintes, de vases plis.

Le trajet me parut bien long de la porte  la chemine. Je fus une
seconde ou deux, sans distinguer, ou plutt, sans vouloir regarder les
yeux de la duchesse. Quand je les vis, je compris que c'tait, non plus
Reine, mais la duchesse de Thorvilliers qui me recevait.

Je la saluai: j'avanai timidement la main; ses mains restrent
immobiles. Elle inclina seulement la tte, et sans me dsigner un sige.

--Je ne reois que vous, me dit-elle sourdement. J'ai ferm ma porte aux
visiteurs habituels. Je suis souffrante. Je n'ai fait d'exception que
pour vous...

Sa voix qui s'tait durcie s'aiguisa:

--C'est tout simple, un prtre a ses privilges, comme le mdecin. Il
vient confesser ou il vient chercher des aumnes.

Je ne pouvais me mprendre  cette menace. Je compris le sourire et le
respect de l'antichambre. C'tait un commencement d'ironie, abandonn
aux valets.

--Je vous remercie, madame, rpondis-je en saluant de nouveau.

--Il n'y a pas de quoi, monsieur l'abb, rpliqua-t-elle avec une
vivacit fbrile, presque haineuse!

Pauvre femme! elle s'essayait  la mchancet! elle devait avoir bien
souffert! Mon remords n'tait rien auprs de celui que je sentais brler
dans ce regard profond;  moins qu'il n'y et seulement que le premier
embarras de la femme du monde dans cette brutalit, et qu'elle ft moins
gurie qu'alarme.

Je me disais cela, sans aucune fatuit, et s'il y avait un regret
goste au fond de mon coeur, il se dissimulait sous ma charit d'amant.

--Je vous remercie de m'avoir attendu, repris-je avec fermet.

Elle ne me laissa pas continuer.

--Ne me remerciez pas.

Sa figure prit une expression d'angoisse et d'horreur.

--C'est hier que vous n'auriez pas d venir. Vous m'auriez laiss un
chagrin dont je vivais avec une fiert secrte... Je voudrais mourir de
celui que j'ai maintenant.

--Pardonnez-moi! murmurai-je.

Elle eut un sourire douloureux, sifflant:

--Je n'ai pas  vous pardonner. Vous arrangerez cela  confesse! Est-ce
vous qui allez m'absoudre?

Cette allusion amre  mon tat rvlait le supplice de son orgueil, et
me frappait deux fois dans ma conscience, comme homme et comme prtre.

Avec cette mobilit d'expression, qui tait le mystre de cette femme
sincre, toujours combattue, elle adoucit un peu la voix. Elle tait
admirablement fminine, blessant pour gurir et dchirant les
cicatrices, de peur de laisser les plaies se refermer sur un venin.

--Avant de vous avoir revu, me dit-elle, j'avais essay de vous
mpriser. Votre fuite m'tait un prtexte, qui ne suffisait gure. C'est
moi maintenant que je mprise, et vous ne pouvez pas m'enlever ce
mpris-l. Que veniez-vous me dire?

Hlas! je n'avais plus rien  lui dire. La moindre parole de compassion
lui et sembl une raillerie, et d'autres paroles eussent brl ma
bouche, sans en pouvoir sortir. Je baissai la tte.

Reine poursuivit, s'attendrissant un peu, mais avec colre:

--Vous ne pensiez pas que j'allais vous recevoir comme une matresse
reoit son amant. Mon amant! vous? Une femme de mon monde
s'accommoderait peut-tre de ce roman monstrueux qui termine, aprs
dix-huit ans de probit conjugale, une idylle innocente! Je n'ai pas
besoin de l'attrait de ce supplice pour occuper ma vie, et je me sens
plus honnte dans l'me aujourd'hui qu'hier. Je n'ai pas de mrit 
cela. C'est le dgot qui me gurit.

Elle frissonna:

--Moi, la matresse d'un prtre!...

Je me reculai; elle me retint par un mouvement de la tte.

--Je vous dis ce que je pense; mais ne vous mprenez pas  mes paroles.
Je suis sans doute une femme superstitieuse, malgr mes prtentions 
vaincre les prjugs! Si vous tiez le comte d'Altenbourg, un mondain
que j'ai aim, que j'ai cru perdre, que j'ai retrouv, aurais-je cette
brlure et cette amertume? Peut-tre bien! Je ne suis pas plus faite
pour avoir un amant, ft-il le plus  la mode et le plus excusable que,
jeune fille, je n'tais faite pour donner le rendez-vous auquel vous
avez cru! Je me suis interroge pendant cette nuit. Je veux que vous le
sachiez; je ne vous hais point, je ne veux pas vous har! Si le mot
d'amour ne me semblait pas aujourd'hui une lchet, je vous rpterais
aujourd'hui que je vous aime. Je ne peux arracher de mon coeur le
souvenir de notre jeunesse. Ce que je dteste, ce n'est pas vous, c'est
le prtre que j'ai tent, c'est l'impuissance de l'honneur qui ne
prserve pas deux mes loyales et hautes du pige o tomberait un homme
comme Gaston avec la premire soubrette venue... Je ne veux plus vous
revoir; non que j'aie peur de retomber; mais je veux ressaisir, si c'est
possible, la vision de ce jeune et charmant ami que j'aimais, que
j'avais perdu, que j'accusais, que je cherchais, qu'une trahison infme
avait spar de moi!... Je vous en prie, laissez-moi ce souvenir.
Partez! ne me dites rien!

Elle suppliait et, en me signifiant une sparation ternelle, elle
faisait ingnument tout pour me la rendre plus douloureuse.

Je sentais la profondeur de mon amour  mon admiration pour sa douleur.
Nous tions si dignes de nous aimer, que nous avions le mme effroi
devant le sacrilge d'une possession honteuse. Je ne pouvais lui
rpondre que, moi aussi, j'essaierais de me rfugier dans le pass, car
ce refuge m'tait interdit, et pendant que nous nous dtachions ainsi
l'un de l'autre, en ralit, nous refaisions des liens secrets,
mystrieux, et notre double anathme contre les sens qui nous avaient
surpris n'empchait pas que j'aurais t foudroy si elle m'et effleur
la main, et qu'elle se reculait toujours un peu, dans la peur de me
toucher en parlant.

Je cherchais un mot qui ne ft ni une effroyable galanterie, ni un
mensonge, et je tremblais en mme temps de trouver un mot juste qui
l'et satisfaite. Je ne trouvais rien.

Il y a des circonstances o la stupidit feinte est de l'hrosme. Je
n'avais pas besoin d'effort pour paratre stupide, et je l'tais si
candidement devant elle, que cette femme admirable, dans le dsordre de
sa pudeur souille, irrite, de son amour saignant, mais fidle, ne se
mprit pas  mon silence,  ma stupidit, et parut m'en remercier.

Elle reprit doucement:

--Vous allez quitter Paris, n'est-ce pas?

--La France aussi, madame.

--C'est bien... Adieu!

Sa voix tremblait. Elle desserra ses mains qu'elle avait jointes et fit
un mouvement contraint, forc, pour m'en tendre une. Elle voulait tre
brave; elle n'osa pas; ses mains se rejoignirent:

--C'est horrible! murmura-t-elle. Je ne sais tre ni implacable ni
gnreuse. Gnreuse! Ne serais-je pas plutt misrable, en voulant
croire que nous pourrions vivre ici,  Paris, prs l'un de l'autre, nous
revoir, parler d'amiti? Ah! nous n'avions pas mrit d'tre si
malheureux!... Je vous attendais pour vous chasser... Je ne vous chasse
pas; je vous demande seulement de ne plus revenir...

--Je vous le jure! m'criai-je avec autant d'ardeur, que si j'avais fait
le serment de ne pas la quitter.

--Merci! me dit-elle, merci!

Je voulais partir; mais je me sentais enracin dans le tapis. Il me
fallait un effort nergique pour m'en dtacher.

La beaut fire qui montait comme un parfum libre de cette me mise 
nu, se rpandait sur la beaut physique de Reine et la transfigurait. Ce
n'tait plus de l'amour, c'tait de l'adoration qui m'emplissait le
coeur. Je ne pensais plus  ce qui s'tait pass; je ne me reconnaissais
aucun droit sur cette femme. Il m'et sembl impossible de l'avoir
possde.

J'ai connu de jeunes prtres extatiques et purs qui, trompant leurs
sens, enveloppaient d'une dvotion trange, passionne, une image, et
lui rendaient une sorte de culte ardent, jaloux, comme si le tableau ou
la statue leur devait une tendresse personnelle.

Je devins devant Reine de Chavanges un de ces amoureux et ne sachant
comment lui tmoigner mon repentir, ma soumission, mon amour transform
en vnration, comment la quitter, sans lui laisser ce souvenir de
dgot qui lui reviendrait, je flchis le genou devant elle avec une
dvotion nave et, les mains jointes, je la regardai, comme si j'eusse
attendu qu'elle bnt.

Ce pouvait tre ridicule. Le prtre cdait  des habitudes qui pouvaient
prcisment trahir son intention; mais c'tait pourtant tout ce qu'il
m'tait possible d'imaginer.

Elle ne s'offensa pas de cette dvotion. Elle ne vit pas le prtre dans
cet agenouillement ecclsiastique; elle l'oublia; elle fut frappe
uniquement de mon dsespoir, de ma rsignation. Jamais, aussi bien que
dans cette minute o, penche sur moi, elle me sourit avec une tristesse
ineffable, je ne compris quel amour sublime nous avait t promis et
nous avions perdu!...

Un bruit troubla cette extase.

Reine se redressa et regarda la porte du salon qui s'ouvrait derrire
moi. Je me relevais; elle tendit la main, avec autorit:

--Restez ainsi, me dit-elle.

Je n'obis qu' demi, en me relevant avec lenteur. Je me retournai, et
marchai au-devant de l'interrupteur. C'tait Gaston.

Il eut un rire faux, moqueur:

--Quelle scne jouez-vous? demanda-t-il.

La duchesse lui rpondit d'un air de dfi:

--M. d'Altenbourg me fait ses adieux.

--Ah! siffla Gaston, d'ordinaire ce n'est pas le confesseur qui
s'agenouille devant sa pnitente?

--C'est toujours l'amant, rpliqua durement la duchesse, en allant
au-devant de son mari.

Gaston devint ple; mais le rire tait une habitude si invtre en lui,
que sa colre mme ne s'en dbarrassait pas.

--Que signifie cette plaisanterie? dit-il.

--Est-ce qu'elle ne vaut pas celle que vous avez faite, il y a dix-huit
ans, en laissant croire que je vous avais donn un rendez-vous?

Gaston ricana, mais il blmissait.

--Vous avez parl de cela?

--Oui.

--Alors, Louis vous demandait pardon d'avoir dout de vous?

--Non, monsieur, c'est hier qu'il m'a demand ce pardon-l, et c'est
hier que je le lui ai donn!

Reine avait accentu d'une faon si terrible le mot _donn_, que je me
raidis, comme si Gaston avait compris et allait s'lancer sur moi. Mais
il ne voulait pas comprendre. Sa voix, toujours aussi claire,
s'amincissait en filtrant  travers ses dents.

--Alors, que vous demandait-il aujourd'hui?

--Il n'a plus rien  me demander.

Reine dit cela avec une audace qui et t cynique, si elle n'et t
surtout tragique. Elle semblait aise de dchirer un mensonge de plus
autour de sa conscience.

Gaston se refusait encore  mettre dans ces tranges paroles un sens qui
l'et outrag. Il se laissa tomber, avec une aisance d'homme du grand
monde, dans un fauteuil, comme s'il allait assister  un spectacle.

--Dcidment, ma chre, vous jouez une charade!

--Vous croyez? coutez-moi donc et vous aurez bien vite le mot 
deviner.

Cette fois, la parole tait si haute, si flagellante, que Gaston se leva
et, avec dignit:

--Pardon, madame, c'est  M. le comte d'Altenbourg que je demanderai ce
mot-l.

Un clair passa dans les yeux de Reine.

--Pourquoi ne l'appelez-vous plus l'abb?

--Parce que l'abb que je surprends  vos genoux doit se souvenir qu'il
est gentilhomme.

--Vraiment! C'est vous qui l'avez fait prtre le jour o vous avez
oubli que vous tiez noble!

--Madame!...

Reine le toisa avec un incomparable ddain qui me rendit fier de la
rpugnance que j'avais subie.

--Ainsi, dit-elle, vous tiez, vous tes peut-tre encore l'amant de
miss Sharp! Ainsi, quand vous alliez chez elle, la nuit, vous laissiez
croire que vous veniez chez moi! Ainsi, vous ne m'avez pouse qu'en
exploitant un mensonge infme! Je ne vous aimais pas comme je me sentais
capable d'aimer, vous le saviez, je vous l'ai dit; mais je m'tais
rsigne follement  tre votre femme, parce que j'avais besoin d'un
ami. Depuis dix-huit ans, j'ai gard l'honneur de votre nom que vous ne
gardiez pas, comme si votre nom avait eu de l'honneur. Aujourd'hui,
veillez seul. Peut-tre ne vous aurais-je pas dit ce que je pense; nous
changeons si peu nos ides! Mais puisque vous nous surprenez, je me
trouverais indigne de vous mentir... Oui, voil l'homme que j'ai aim,
que j'aime, que je mritais et qui m'avait mrite! Vous vous tes mis
entre nous! Vous nous avez vol dix-huit annes de bonheur et d'honneur!
Est-ce cela qui vous donne le droit de parler haut, de menacer? Je vous
avertis, monsieur, que je n'ai pas peur du scandale; je n'ai peur que de
la vengeance qui s'est offerte  moi. Croyez ce que vous voulez! Vous ne
supposerez jamais autant d'amour et de dsespoir qu'il y en a d'chang
entre vos deux victimes!... S'il vous plat que nous soyons plus
spars, vous et moi, que nous ne le sommes dj, je suis prte 
accepter la rparation. Mais, je vous en avertis, monsieur, ce n'est pas
vous qui me sparez de _lui_; nous nous sommes dit un adieu ternel.
N'en triomphez pas! Il y a plus d'amour dans cet adieu qui nous dchire
que vous n'en avez jamais rencontr prs de vos matresses. Nous n'avons
plus besoin de nous revoir... Voil ce que nous nous disions, quand vous
tes entr... Cela vous parat-il clair maintenant?

--Trs clair! rpondit Gaston en saluant avec une hauteur ironique, puis
faisant un pas vers moi et toujours ple, toujours souriant, mais d'un
sourire qui montrait l'envie d'une morsure:

--Monsieur, on ne se bat pas plus avec un prtre qu'avec une femme; mais
on le chasse!

Il tait prs de la chemine; il fit le geste de saisir le cordon de la
sonnette.

Je ne bougeai pas.

--Prenez garde! lui dit Reine. Si M. d'Altenbourg ne sort pas d'ici,
comme je veux qu'il en sorte, je prendrai son bras et je sortirai avec
lui. Vous aurez deux scandales, au lieu d'un.

La colre que Gaston avait retenue, quand elle l'eut mis dans son tort,
s'offrait  lui maintenant qu'il pouvait couvrir sa retraite.

Il brandit ses deux poings, et, me menaant:

--Je me vengerai pourtant!

--Je m'en rapporte  vous, rpliqua la duchesse avec mpris.

--Et moi, je vous en dfie, rpliquai-je.

Je crus que Gaston allait se ruer sur moi; il fit un geste; puis
brusquement nous tourna le dos et sortit du salon.

Nous restmes seuls pendant une minute, Reine et moi. Son beau visage
laissa tomber son masque enflamm. La douleur et le dsespoir
reparurent: les nerfs se dtendirent. Elle allait pleurer et ne voulait
pas je visse ses larmes.

--Adieu, murmura-t-elle d'une voix morne, sans faire un mouvement des
yeux, de la main.

--Adieu, rpondis-je.

Nous nous quittmes comme deux ombres qui n'ont pas de corps  treindre
dans un dchirement suprme...

J'tais prpar  un guet-apens. Le duc de Thorvilliers m'attendait
peut-tre dans l'antichambre.

Je retrouvai le mme domestique respectueux qui s'inclina encore, comme
devant un vque, en m'ouvrant la porte du vestibule. La cour, la rue
taient libres.




XIX


Gaston avait promis de se venger; il se vengea.

Deux jours aprs cette scne, j'tais mand  l'archevch. Le duc
m'avait dnonc, en m'accusant de je ne sais quelle intrigue subalterne,
honteuse.

Il m'et t facile de me dfendre; il et peut-tre t dangereux pour
la duchesse de repousser cette dnonciation. Je ne me dfendis pas.

On voulut bien m'crire  plusieurs reprises, par une condescendance
qu'on paraissait devoir  mes services, pour me prier de rpondre aux
dnonciations dont j'tais l'objet. J'ajoutai aux griefs faux un grief
vrai, en ne tenant pas compte par une rplique polie de cette politesse.
Ds lors, on n'avait plus de considration  garder. On attendit deux
mois avant de me frapper, et, au bout de ces deux mois, la sentence me
fut signifie.

Je n'tais plus qu'un prtre interdit.

Si j'tais la victime d'une dnonciation mensongre, je n'en tais pas
moins coupable. Je pensai  ma faute, pour accepter plus docilement
l'injustice d'un chtiment mrit.

J'tais, socialement, un assez important personnage, et j'avais, dans
l'glise, un rang assez lev pour que cette punition ne ft,  la
rigueur, qu'une disgrce passagre; pour qu'il me part facile de m'en
faire relever, quand il me plairait de donner des explications, mme
incompltes.

Je ne protestai pas; j'tonnai mes juges par mon silence. Ils me
rendaient la libert que je me faisais scrupule de prendre moi-mme,
libert qui soulageait ma conscience, en m'imposant la rgle d'une
dignit volontaire plus troite.

Rien dans le costume laque que j'adoptai ne rappelait mon tat.

Je quittai Paris pendant trois mois, pour dpister des curiosits que je
n'aurais pu satisfaire, pour laisser se calmer et s'effacer ces cercles
concentriques que fait, dans l'eau qui passe, une nouvelle subite, un
scandale qui y tombe.

Je ne m'inquitai pas de savoir quelle interprtation on donnerait  ma
dchance.

J'ai su, par hasard, depuis, qu'on voulut voir une perscution contre ma
foi indpendante et la censure de quelques paroles tmraires, dans
cette interdiction. Des insinuations me furent faites pour m'attirer
dans des camps absolument hostiles. Il tait tout simple qu'on me crt
dispos  me venger d'une injustice,  m'insurger.

Je suppose aussi que, malgr la rectitude de ma vie antrieure, mes
moeurs furent calomnies. Quand j'eus le soupon de cette ignominie, j'en
frmis. Cette fois, la malignit instinctive et routinire pouvait
effleurer la vrit.

Je lus aussi dans un journal que ma disgrce tait une consquence de
mon attitude aux Tuileries.

Je n'eus jamais occasion de rfuter ces erreurs, ni mme de repousser
une indiscrtion trop directe.

Quand je revins de ce petit voyage de prcaution, le bruit lger qui
s'tait fait dans le monde de mes auditeurs habituels tait apais. Les
ecclsiastiques me saluaient gravement, comme un pestifr qui sort du
lazaret, qu'on plaint, mais dont on redoute la contagion. Les gens du
monde eurent une faon de me serrer la main qui me parut en gnral
bienveillante, mais dont le sens variait selon les caractres.

Les uns me reprochaient de m'tre fait prtre, pour subir cet affront,
moi gentilhomme de si haute naissance; d'autres souponnaient une
histoire de femme et souriaient; d'autres, n'y comprenant rien, avaient
l'air mystrieux de gens qui ont pris l'engagement formel de respecter
un secret, mme devant celui qui le sait mieux qu'eux.

J'tais calme, en apparence, bien que je portasse en moi une angoisse
terrible, que la prire, l'tude, n'attidissaient pas.

Je me reprochais de subir si facilement mon expiation, de ne pouvoir
rien pour l'inquitude dont j'tais cause. Je croyais bien n'avoir plus
d'autre sentiment qu'une compassion passionne, attendrie; c'tait
l'illusion dfinitive d'un amour obstin; mais je ne pouvais l'teindre
en moi. En tout cas, le trouble de cet amour tait salutaire  porter,
et n'offensait pas ma conscience. Que faisait-elle? Comment vivait-elle?
Une femme si fire devant ce mari dmasqu!

Je m'effrayais  l'ide qu'elle pouvait se gurir par l'ironie, et je
m'effrayais davantage encore  l'ide qu'elle ne gurirait pas.

Je ne fis rien pour la voir, mme de loin. Je n'oubliais pas que j'avais
promis de quitter Paris, la France; mais je me souvenais que j'avais
fait cette promesse, avant l'intervention du duc de Thorvilliers, avant
ses menaces, avant l'interdiction dont j'tais frapp.

Rien ne pouvait tre chang  la dtermination que j'avais prise.
J'avais seulement le devoir de certaines prcautions, et je ne voulais
pas paratre fuir Gaston, en voulant m'loigner de la duchesse.

Il me fallait tre prt  un scandale si le duc se ravisait et en
provoquait un. Il fallait rester expos  d'autres vengeances, si Gaston
ne se contentait pas de celle qu'il avait improvise.

Elle tait excellente, cependant. Il me retranchait du monde, du mien et
de celui des autres. Je n'tais plus ni gentilhomme, ni prtre, et,
comme homme, je devais veiller partout la mfiance. Les dclasss ont
toujours un stigmate.

Peut-tre aussi Gaston,  qui nul dtail positif, financier,
n'chappait, savait-il que je n'avais plus de fortune, et que si j'avais
gard de quoi conserver mon indpendance, je n'avais pas les ressources
d'armer ma rvolte, si je songeais  la rvolte, et de reprendre
seulement l'apparence extrieure de la situation morale que j'avais
perdue.

L'abb Cabirand avait eu raison de me mettre en garde contre
l'imprvoyance de ma charit.

Au dfaut des rentes qui me suffisaient pour vivre, voyager, quelles
fonctions aurais-je remplies? J'aurais crit. Mais quoi? Suspect  la
libre pense pour mon pass, suspect aux chrtiens pour mon prsent,
j'aurais t un tratre aux yeux de ceux-ci, un inconsquent aux yeux de
ceux-l, pour tous un hypocrite.

J'ai pu tudier la question des prtres interdits. C'est une des plus
douloureuses,  tous les points de vue. L'arme a des corps
disciplinaires, pourquoi l'glise n'en a-t-elle pas? Pourquoi
jette-t-elle sans ressources des tres qu'elle croit entachs d'un vice
 la socit dont les vices mmes leur sont familiers, et qui peuvent
difficilement y vivre, rarement s'y relever?

Les prtres de campagne ont la ressource de se faire cochers de fiacre,
charretiers, comme ils l'taient dans la ferme paternelle. Mais l'homme
d'une instruction, d'une ducation suprieure, dont la socit laque
suspecte mme l'abjuration force, que la socit religieuse
anathmatise, que peut-il faire pour se maintenir  son rang?

J'ai connu d'autres prtres frapps comme moi. Je ne veux pas savoir
s'ils avaient mrit plus ou autant que moi leur chtiment. Je n'en ai
connu aucun qui ait pu dominer sa dchance, et j'en ai connu un grand
nombre qui ont roul plus bas, faute d'avoir trouv dans l'glise, qui
les frappait, un encouragement  remonter, dans la socit civile, un
secours qui ft d'accord avec la dignit de leur conscience.

Je me permets ces rflexions, parce que j'espre tre lu par ceux qui
songent ou doivent songer, par devoir,  l'imperfection des lois
humaines... Qu'on me les pardonne! Elles ne sont pas d'ailleurs, au
point de vue de ma confession, un hors-d'oeuvre. Elles prcdent le rcit
des difficults nouvelles, des tortures qui m'attendaient.

J'tais dcid  voyager,  crire mes voyages,  m'intresser  quelque
oeuvre de dcouvertes lointaines,  devenir un missionnaire de la
science, puisque je ne pouvais plus l'tre de la foi. En attendant, je
passais mes journes dans les bibliothques,  augmenter cette curiosit
d'apprendre, qu'on appelle le savoir,  me procurer toutes les notions
indispensables pour le but que j'aurais choisi.

J'ajouterai, afin d'en finir avec cette phase de ma vie, et pour ne rien
omettre, sans avoir  m'tendre sur ses tristesses, que je continuai
toutes les pratiques de l'tat religieux.

Je dis cela, pour qu'on sache bien que je restais soumis, et non pour me
vanter. Les douleurs nouvelles qui m'taient rserves, les difficults
de la tche que j'allais avoir  remplir devaient s'accrotre et se
compliquer de cette fidlit mme, tout  la fois instinctive et
volontaire, du prtre interdit.

Peut-tre, en croyant rester fidle  Dieu, n'tais-je fidle qu'
l'amour! Le besoin de sacrifice me consacrait de nouveau, et je ne
priais pas pour moi, sans prier en mme temps pour elle. L'homme sincre
ne peut se dfinir et se contenir dans une formule. A mesure que je
m'tudie, mme  mon ge je me dcouvre des dessous inconnus. L'unit de
l'me est comme l'unit du monde: l'harmonie de milliers de petits
mondes qu'on ne finirait jamais d'analyser, de subdiviser.

Je m'tais assign un an de dlai, avant de partir.

Un soir d'hiver, huit mois environ aprs ma dernire entrevue avec la
duchesse de Thorvilliers, j'tais dans mon cabinet de travail; je
lisais, pour prendre sur ma nuit tout ce que je pouvais enlever  mon
insomnie habituelle, quand on sonna  ma porte. J'tais seul. Trs
surpris d'une visite  pareille heure (il tait prs de minuit), moi qui
recevais si rarement des visites dans le jour, j'allai ouvrir.

Je me trouvai en face d'un vieillard de grand air, de tenue un peu
pareille  la mienne, qui me demanda si j'tais le comte d'Altenbourg.

Je remarquai qu'il avait eu une lgre hsitation, comme s'il avait pu
tre tent de dire: l'_abb_ d'Altenbourg.

Je l'introduisis, et, quand je lui offris un sige:

--Non, monsieur, me dit-il gravement, nous n'avons pas le temps de
causer, je viens vous chercher.

J'eus peur, et je le regardai. Mon regard l'interrogeait.

--Je suis le docteur X... me dit-il.

Je connaissais son nom, c'tait celui d'un mdecin clbre.

Il ajouta, avec une nuance de respect qui me toucha et m'effraya:

--Nos professions se ressemblent, monsieur... J'ai reu une confession
qui nous associe  la mme oeuvre.

--Que se passe-t-il? balbutiai-je, et, ne me contenant plus devant cette
sympathie si touchante, si discrte dans sa gravit, sentant un frre
dans ce mdecin confesseur:

--Elle est malade? m'criai-je.

--Trs malade. Oui, monsieur.

--Elle veut me voir?

--Tout de suite.

--Partons!

--Ma voiture est en bas.

Pendant que je m'apprtais  la hte, le docteur, qui trouvait tout
simple ce qui s'changeait de paroles tranges entre nous, me disait,
pour empcher le silence:

--J'ai eu de la peine  vous trouver. Je craignais aussi que vous ne
fussiez absent. On m'avait dit que vous deviez tre loin de Paris.

J'tais prt; j'ouvris ma porte, j'teignis ma lampe.

--C'est  l'archevch qu'on m'a donn votre adresse, ajouta le docteur
en prenant la rampe de l'escalier.

Il disait tout cela avec bonhomie. Mais ce grand savant tait plein de
prcautions pour les blessures. Il tenait sans doute  me persuader
qu'en apprenant mon secret, il avait appris aussi la rigidit de ma vie.
Reine de Chavanges n'avait pu lui dire o je demeurais; elle me croyait
parti. Il n'avait pas craint d'aller  l'archevch s'informer de la
demeure d'un prtre qui pour lui n'tait pas dchu.

Je ne pensais pas  ces dlicatesses; je les sentais instinctivement.

Nous descendmes en silence. Quand nous fmes assis dans le coup,
j'aurais d, j'aurais voulu interroger le docteur. Je n'osai pas.
J'tais pouvant de ce qu'il pouvait me rpondre et j'aimais mieux
cette torture vague.

Dans l'angoisse d'une tendresse qui recevait le droit de se manifester,
je songeais qu'elle tait bien malade, qu'elle tait en danger, que
j'allais la revoir; qu'il me fallait obtenir de Dieu son salut, puisque
le mdecin se sentait vaincu et venait me chercher comme auxiliaire.

Deux ou trois fois, pendant le trajet, je me tournai vers le docteur,
pour lui demander un renseignement sur la maladie de la duchesse; chaque
fois j'hsitai.

A quoi bon connatre le mal qui la tuait? Elle allait mourir; elle
mourait de notre faute; elle m'appelait; tout ce qu'il y avait de
terrible et de prcis tenait dans cette ide. Je n'avais pas besoin d'en
savoir plus.

Sans que je m'en aperusse, je laissais venir  mes lvres, non ce que
je voulais demander, non pas mme ce que je croyais penser, mais
l'arrire sentiment qui s'agitait en moi, et je rptais  mi-voix:

--C'est horrible! c'est horrible!

Le docteur mit sa main douce et froide sur la mienne.

--Du courage, monsieur.

Pourquoi ne me disait-il que cela? Il n'esprait donc plus rien?

J'eus alors la hardiesse dsespre de lui demander le nom de la
maladie. Il me le donna. Je ne le compris pas, si je l'entendis. C'tait
un nom technique, scientifique. Je secouai la tte, comme si ce terme
mettait une lueur dans mon esprit, et je retombai dans le bercement de
ma terreur vague.

Au bout de dix minutes, nous tions  la porte de l'htel.

Le marteau me retentit au coeur, quand le docteur le laissa retomber.

La cour tait sombre; la lanterne du vestibule n'tait pas allume;
aucun domestique de l'antichambre n'attendait.

Seulement, quand le docteur eut ouvert la porte vitre du vestibule, une
lueur apparut dans les hauteurs d'un escalier solennel, puis descendit
en s'largissant.

Une soeur de charit, de celles qui veillent les malades, parut, tenant
une bougie.

--Eh bien? demanda le docteur.

--Toujours dans le mme tat; peut-tre la fivre est-elle moins forte.
Madame la duchesse a entendu venir la voiture et m'a envoye au-devant
de ces messieurs.

Je crus que cette religieuse allait reconnatre en moi un prtre. Mais
la sainte fille n'avait sans doute jamais eu le temps de venir  mes
sermons, et elle ne songeait pas  m'examiner.

Elle passa devant nous, en nous clairant, monta jusqu'au premier tage,
et, avant d'ouvrir la porte d'une chambre, sur un vaste palier, elle dit
tout bas, en montrant une autre porte plus petite,  ct:

--Je serai l, monsieur le docteur. Aprs la consultation, s'il y a une
ordonnance  faire faire, ces messieurs n'auront qu' me sonner.

Elle me prenait pour un mdecin, ou bien on avait pris la prcaution de
lui mentir.

Elle ouvrit la porte, et, d'une voix douce, s'adressant  la malade:

--Madame, ce sont MM. les docteurs.

Puis, faisant une rvrence, elle passa devant nous et nous laissa.

La chambre tait claire par une lampe pose en arrire du lit, qui
occupait le milieu de la pice; un abat-jour jet sur le globe
adoucissait la lumire et la rendait flottante; mais on voyait bien le
grand lit  colonnes, de la Renaissance, et, se dtachant sur l'oreiller
blanc, le visage de madame de Thorvilliers. Les yeux avaient leur
flamme, battue d'un souffle intrieur qui l'attisait jusqu' l'puiser.

Cette clart fixe, dans cette lumire ambiante et voile m'attirait. Je
m'avanai sur le tapis pais de la chambre, comme si j'avais march sur
une nue; je n'avais pas, dans cette minute, la notorit du rel. Mes
sentiments entiers, confondus, s'exhalaient de moi avec ce mlange de
passion et de mysticisme que les diversits de ma vie leur avaient
donn, et me soulevaient.

J'en atteste Dieu qui ne m'a jamais abandonn, j'en atteste l'innocence
de ma fille, je ne veux rien crire qui ne soit  l'honneur d'un amour
purifi, et je me trouverais misrable pourtant de profaner en moi le
caractre indlbile du prtre. Il me faut avouer que le prtre et
l'amant ne faisaient qu'un, en entrant dans ce sanctuaire o la mort
mettait sa solennit, et que rien de sacrilge ne battait en moi.

Le docteur tait rest un peu en arrire.

Reine me regardait venir, avec un sourire qui tremblait sur sa bouche et
une fivre menaante dans les yeux.

Comment se pouvait-il qu'elle ft mourante? Elle tait si belle! Mais
ds que je me fus approch de son lit, ds que, se tournant avec effort
de ct, elle m'eut indiqu par ce mouvement un fauteuil plac prs du
chevet, je vis bien que la fivre seule la soutenait, et que cette vie
qui rayonnait encore en elle n'tait que la palpitation suprme d'une
me qui concentre tous ses rayons avant de s'envoler dans un clair.

J'avais le coeur rempli d'une immense piti et d'un incommensurable
amour; mais je ne songeai qu' pleurer, qu' laisser voir lchement ma
terreur. Je voulus m'agenouiller, et, comme sa main moite tait tendue
vers moi, je la pris doucement et la baisai.

Mais en appuyant ses doigts sur ma bouche, Reine me repoussait et me
dfendait de me prosterner. Elle non plus, ne voulait pas que la mort
domint l'amour qui avait cette dernire minute, avant l'infini, et mt
trop de solennit dans cette effusion humaine.

--Je suis heureuse... bien heureuse de vous voir, me dit-elle d'une voix
oppresse. Je me reprochais de vous avoir dit de partir. Merci de
m'avoir dsobi.

Elle laissa retomber sa tte qu'elle avait leve. Le docteur s'approcha
du lit, lui prit le poignet, tta le pouls, se baissa pour regarder de
plus prs la dilatation de la pupille de ces yeux clatants.

La malade devina l'intention de cet examen.

--Je souffre moins, docteur. Je ne veux pas souffrir. Il est inutile de
me mettre encore du poison sous la peau... Merci... Vous avez t bien
bon... Quel dommage que vous ne puissiez pas me ramener aussi, moi!

Elle voulut agrandir son sourire, mais un tressaillement de la douleur
l'interrompit. Un spasme fit trembler sa bouche, ses yeux se voilrent;
elle mit les deux mains sur sa poitrine, les appuya, comme pour empcher
le mal de monter jusqu'au coeur, et, aprs une minute, rouvrant les
paupires:

--Pourquoi me plaindrais-je? Docteur, vous me donnez plus que la vie...
coutez-moi, mon ami. J'ai des choses bien srieuses  vous dire.

Elle m'attira d'un geste du doigt, je me penchai; sa voix tait
haletante; une convulsion l'entrecoupait:

--J'ai voulu vous voir. Il vous et t trop pnible d'apprendre par une
note de journal que j'tais partie; comme vous avez appris autrefois que
je vous avais t infidle... Vous pouviez me supposer des ides que je
n'ai pas... Je suis aujourd'hui ce que j'tais la premire fois que nous
nous sommes vus. Il n'y a plus de danger  vous dire que je vous aime
tout autant... sinon plus qu'au premier jour... Vous entendez,
docteur... Il faut que vous entendiez cela... Ne vous loignez pas, pour
ne pas entendre... Quand je vous ai tout avou, vous avez reconnu que
cet amour loyal, vrai, qu'on a tromp, vol, tait lgitime... La faute
qui nous a unis doit-elle nous sparer  jamais?... Il me faut bien
croire maintenant que nous nous rejoindrons. Je veux revivre, pour me
ddommager de la vie infme qu'on m'a faite ici...

Elle fut interrompue par une douleur plus vive; mais, la surmontant avec
un courage de martyre:

--Il faut que je me dpche... J'ai crit  miss Sharp, j'ai voulu avoir
sa confession... La voici, aussi sincre qu'on peut l'esprer d'une
vieille fille qui a respir et exhal l'hypocrisie toute sa vie...

Elle avait devant elle, sur la couverture, une lettre, qu'elle me
tendit.

Je ne voulais pas la prendre. Que m'importait miss Sharp! Elle insista:

--Il faut que vous la preniez; que vous la gardiez!... C'est la seule
arme que je puisse vous lguer, et il faut que vous soyez arm!

A ce moment, derrire le rideau qui retombait sur un des cts du lit,
un petit cri se fit entendre.

Je me dressai debout  cette voix,  ce vagissement. Une morsure au sein
m'aurait arrach un cri de douleur, si j'avais t capable d'autre chose
que d'une stupeur muette, d'une sorte de joie foudroyante, d'une
rvlation paternelle qui m'envahit par toutes les veines.

Instantanment, je compris pourquoi j'tais l.

Mon effarement tait si vrai que Reine dit au docteur:

--Comment! Il ne savait donc pas?...

--Non, rpondit le mdecin avec bonhomie, M. d'Altenbourg ne m'a pas
interrog... D'ailleurs, nous n'avons pas eu le temps...

En disant cela, le docteur faisait le tour du lit et allait  un berceau
que le rideau cachait; et, pendant que, haletant, suant d'une angoisse
sublime, je regardais Reine qui s'efforait de sourire  mon motion
comme  une dcouverte de plus qui nous unissait, le mdecin revint 
moi tenant un enfant.

--C'est une fille, me dit-il en la posant dans mes bras.

--C'est notre fille! murmura Reine de Chavanges.

Je regardais ce petit tre qui cessait de pleurer, distrait par le
mouvement. Un besoin terrible d'adoration, d'assouvissement, de
tendresse me pntrait; mon coeur fondait dans ma poitrine; je la
baptisai d'une larme.

J'approchai ma bouche timidement de cette petite bouche si frle; j'y
mis un baiser qui lui communiquait toute mon me, et, avec un gosme
qui n'enlevait rien pourtant  ma douleur, je pensai en moi-mme:

--Vous tes bon, mon Dieu!

On ne sait jamais tout ce que peut contenir de penses un clair si
profond.

J'entrevoyais un but nouveau, un devoir, une protection, un supplice
nouveau  compter dans la vie et je m'extasiais.

Ma fille recommena  crier. Je la tenais mal sans doute. Mes lvres
impies ne s'taient pas faites assez chastes, assez douces pour ce
baiser. Une porte s'ouvrit, la porte de la chambre o la religieuse
attendait l'issue de la consultation. Elle pensait bien que la
consultation n'tait pas finie; mais l'enfant l'interrompait, et elle
venait chercher l'enfant pour la remettre  la nourrice.

Cette religieuse emporta l'enfant d'un prtre avec une tendresse nave,
qui se ft trangement change en horreur, dans ce coeur simple, si elle
avait pu souponner la vrit.

Je retombai dans le fauteuil et je pleurai, ds que ma fille eut
disparu.

--Oui, reprit Reine d'une voix plus faible et plus agite, c'est notre
fille. C'est pour elle encore, c'est pour elle surtout que j'ai voulu
vous voir. Le duc ne s'y est pas tromp, et le doute d'ailleurs n'tait
plus possible pour lui. Il s'est arrang pour n'tre pas ici... Il a un
prtexte pour voyager en Italie... Il saura du mme coup qu'il est veuf
et pre... Il ne dsavouera pas cette enfant; il ne peut pas la
dsavouer... L'orgueil lui donnera la force de mentir. Quant  moi, je
ne peux pas infliger au duc de Thorvilliers une honte, qui serait
peut-tre un acte de justice... Ah! si je devais vivre, peut-tre lui
disputerais-je notre enfant. Pauvre petite fille! Il ne la tuera pas! Il
lui laissera donner les soins qu'on donnerait  son enfant. Le duc sait
que je me suis confesse au docteur et que j'ai constitu ce grand
honnte homme le gardien de ma fille. Vous ne serez pas trop de deux
pour veiller sur elle... Le docteur a de grandes occupations. Vous, vous
ne penserez qu' cela. Le duc aura toujours peur d'un scandale... Voil
ce que je voulais vous dire... Le reste n'est plus rien!

La voix de Reine s'teignit en finissant. Elle parut subitement puise;
sa tte retomba plus lourdement sur l'oreiller. Le docteur frona le
sourcil, se pencha sur la malade, l'examina, et se tournant vers moi me
regarda, sans dire un mot.

Quel regard effrayant dans son calme! Le mdecin rclamait la place pour
lui seul, et m'avertissait de partir. Tout ce qui tait humain tait
fini; l'autre mystre allait commencer. Je n'avais aucun droit lgitime
d'y assister.

Pouvais-je obir facilement? Il me semblait que j'tais le mdecin,
puisqu'il tait le confesseur, et que c'tait moi qui la retenais, qui
la retiendrais dans la vie.

Il devinait vident que le mal, sinon interrompu, du moins retard par
la volont de Reine, et, je l'ai su, par des piqres de morphine, allait
redoubler. Il y a des luttes qu'on ne recommence pas contre la mort, Je
vis pourtant que le docteur songeait  renouveler les piqres
bienfaisantes, mais je vis aussi qu'aprs avoir regard les yeux de la
duchesse, il hsita.

Elle eut conscience de cette hsitation. Dans le trouble qui commenait,
dans l'hallucination qui prcdait la nuit crbrale, elle redit, en
donnant un autre ton  ses dernires paroles:

--Plus rien! N'est-ce pas, docteur, plus rien? C'est fini.

Chose horrible! en mme temps que son regard divin se noyait dans une
brume, sa voix au timbre d'or s'alourdissait, s'paississait dans un
balbutiement sourd.

--Ah! je souffre! dit-elle. C'est bien dur de mourir, et pourtant c'est
bon!

Elle eut une seconde d'assoupissement; puis elle tourna la tte  droite
et  gauche, regardant, cherchant  voir; mais un voile s'amassait sur
ses yeux. Ses prunelles dilates m'envelopprent sans m'treindre. Tout
lui chappait.

Je ne pus retenir un murmure d'pouvante:

--Docteur! docteur!

Comme si j'avais eu besoin de rappeler son devoir  ce grand mdecin!

Il me rappela le mien, en levant les yeux au plafond. Je tombai 
genoux; mais j'oubliais que j'tais prtre; savais-je encore que j'tais
chrtien? J'tais tremblant devant ce supplice qui m'apparaissait comme
une priptie dernire d'un meurtre accompli par moi. Je voyais plir,
et pour ainsi dire se dissoudre dans une vague blancheur, ce beau visage
dont j'aurais voulu retenir sous mon regard les lignes dlicates et
superbes, le rayonnement mme fivreux.

J'tais dsespr et je n'tais que dsespr.

Reine ne reprit plus connaissance. Il y a de ces chutes subites dans les
crpuscules que la volont prolonge. La mort a de ces revanches
soudaines, sournoises, aprs avoir cd.

A plusieurs reprises, le docteur, tout en donnant  la malade ces soins
inutiles qui sont les dernires pits de la science envers l'inconnu,
me toucha l'paule pour m'avertir de me retirer.

Mais je ne comprenais pas. J'attendais, ou l'irrparable ou le rveil.
Je ressaisissais dans ma mmoire, je retenais les paroles que Reine
avait prononces quelques minutes auparavant, comme si elles eussent t
emportes  demi dj dans un lointain qui me les volait. Je voulais,
lui parler  mon tour, l'voquer, la ressaisir. Si j'avais pu, si
j'avais os lui dire ce que j'avais dans l'me, peut-tre bien qu'elle
et hsit  mourir. Sa main n'tait pas froide; je l'empcherais de se
refroidir sous ma bouche. Il tait impie de songer  me renvoyer, tant
que sa main ne serait pas refroidie.

Devant l'obstination de ma douleur, le mdecin fut oblig de devenir
clair, catgorique; il me dit avec autorit, mais doucement:

--Votre place n'est plus ici, monsieur... Voulez-vous dire  la
religieuse d'entrer?

J'obis. Je me levai, je reculai. Le docteur en prenant ma place, en se
penchant de nouveau sur la malade, me la cacha. Je reculai jusqu' la
porte de la chambre qui communiquait avec celle de la nourrice.

La religieuse, tout en tant prte  entrer dans la chambre de la
malade, regardait ma fille qu'une belle paysanne allaitait. Elle fut
frappe de ma pleur et comprit.

--Ah! la chre dame! murmura-t-elle en froissant son chapelet, a-t-elle
demand un prtre?

Elle passa vivement devant moi, referma la porte, me laissant devant ce
groupe de la nourrice et de mon enfant. Je ne pouvais pas pleurer.
Cherchant  me retenir  une image vivante, je contemplai ce pauvre
petit tre qui m'tait lgu.

La nourrice, gne de cette contemplation et trouble de ce qui se
passait de l'autre ct de la porte, me dit, croyant parler  un
mdecin:

--C'est un grand malheur qu'une si jolie petite fille qui ne demande
qu' vivre fasse mourir sa mre; elle a pris le sein tout de suite!

Ces mots me donnrent le frisson. J'tais condamn  ne pouvoir
prononcer une parole. Je me retournai vers la chambre de Reine. Mais de
quel droit, maintenant, en aurais-je franchi le seuil? Le masque de
mdecin ne pouvait plus me servir; on n'avait besoin que d'un prtre, et
je n'tais plus prtre! Je n'osai rester.

Je ne sais comment je sortis, sans tomber  genoux, pour demander pardon
 ma fille de la vie qu'elle recevait, pour demander pardon  la mre de
de la mort que je lui avais donne.

Je m'en allai,  ttons, dans cet appartement obscur, courb sous ma
douleur, la retenant; je gagnai l'escalier et je le descendis,
m'arrtant  chaque marche, m'imaginant qu'on allait me rappeler, que
Reine n'tait pas mourante, qu'elle avait encore des choses  me dire.
Ou bien, esprant qu'on me heurterait, qu'on me chasserait comme un
intrus, comme un meurtrier. J'avais besoin d'tre frapp physiquement,
d'tre insult. Ce coup invisible, ce chtiment silencieux tait trop
lourd  porter.

Au bas de l'escalier, sur la dernire marche, dans la nuit, je m'assis
et j'attendis; puis, entendant du bruit au premier tage, voyant
reparatre une lueur semblable  celle qui nous avait accueillis, je me
redressai, je traversai le vestibule et la cour, m'vadant de la mort de
Reine, comme je m'tais vad de son amour.

La porte cochre tait entr'ouverte, une lumire tait allume dans la
loge du concierge. Quelqu'un tait sorti en courant; sans doute, la
religieuse avait envoy chercher le prtre. Je ne voulus pas le
rencontrer; le jour et reparu soudainement pour me dnoncer  lui.

La voiture du docteur tait toujours  la porte: j'y montai, et l,
enferm, bien seul, j'eus la force de pleurer comme j'avais pleur
dix-neuf ans auparavant, dans le jardin de Chavanges, quand je croyais
tout perdu; comme j'avais pleur, huit mois auparavant.

Je restai une heure dans cet abandon, secou de remords qui m'entraient
comme des pointes aigus dans toutes mes fibres, secou de dsespoirs
qui alternaient avec mes remords, me trouvant odieux de vivre,
puisqu'elle mourait par moi, et m'tonnant tout ensemble que Dieu permt
cette mort, et qu'il et ainsi chti un amour dont il avait vu la
puret primitive et la sincrit.

La glace de la voiture tait leve; je vis passer  plusieurs reprises,
comme  travers un brouillard, des ombres qui entraient dans l'htel ou
qui en sortaient...

Au bout d'une heure de cette torture, le docteur ouvrit la portire.

--Je pensais vous trouver l, monsieur l'abb, me dit-il avec la mme
douceur, mais en me traitant maintenant de prtre, et non plus d'homme
du monde.

Esprait-il ainsi me donner plus de courage? Croyait-il ncessaire de me
rappeler que je devais lever ma douleur et l'idaliser?

--Elle a bien souffert? demandai-je  voix basse.

Je ressemblais  un de ces meurtriers qui ont la curiosit de leur crime
et qui retournent au cadavre, pour en mesurer la plaie.

--Non, me rpondit le docteur, elle avait presque fini de souffrir quand
vous tes venu. Le cerveau est si vite atteint! Je suis tonn de la
lucidit qu'elle a garde, pendant une partie de votre visite.

La voiture partit; le docteur me reconduisait.

Il me donna en route des explications, que j'coutai cette fois et que
je compris, sur la maladie de la duchesse. Ces dtails techniques,
douloureux pour tout homme qui les et reus  propos d'une femme
ardemment aime, l'taient doublement pour moi, prtre, en dnudant une
fois de plus la pudeur de mon amour. Je dus apprendre, malgr les
prcautions du rcit, que cette grossesse tardive avait rendu plus
difficile la dlivrance. Depuis plusieurs mois, Reine tait malade. Le
docteur avait redout qu'elle ne pt atteindre le terme ordinaire; elle
l'avait devanc d'un mois. Pendant deux ou trois jours on avait espr
le salut; puis une pritonite tait survenue, que les mdecins les plus
exercs, runis en consultation, n'avaient pu conjurer.

Le docteur essayait de lasser ma douleur par les dtails mmes.

Quand je fus arriv  ma porte:

--Je reviendrai vous voir demain, me dit-il avec bont. Vous tes mon
malade, vous m'tes confi. Nous avons aussi  nous concerter pour le
legs qui nous a t fait... J'ai envoy, cette nuit mme, une dpche au
duc. Il est convenable qu'il revienne. J'oserai lui dire bien des
choses... Quant  vous, je ne vous demande pas d'avoir du courage. Vous
en avez. Voulez-vous me permettre seulement,  partir de cette nuit, de
vous considrer comme mon ami... comme mon enfant. Puisque je suis le
grand-pre de cette petite fille, il faut bien que vous soyez mon fils.

Je rpondis par un sanglot cette effusion cordiale. Je crois me rappeler
que le docteur me serra dans ses bras, me secoua... Je montai chez moi
en haletant, et enferm, libre, je pus laisser rugir tout  son aise mon
effroyable douleur.




XX


Je ne dois plus que la confession de mes inquitudes paternelles.

Je me suis cru oblig de raconter, en dtails, l'histoire de cette
paternit coupable. Mais j'ai tenu  montrer comment elle devait
inspirer de piti. J'ai eu peur si souvent d'avoir besoin de m'adresser
 des coeurs, farouches dans leurs vertus ou leurs prventions, qui
verraient, d'abord et surtout, dans ma fille, un scandale monstrueux,
que j'ai toujours eu la crainte d'oublier une excuse concernant sa
naissance.

Ce n'est pas mon pardon que je plaide, c'est celui de cette chre et
belle innocente.

J'ai abrg, j'ai refroidi bien des confidences dont je n'ai montr que
la cendre, dont j'ai gard le feu...

On me dispensera donc de raconter ma douleur, mon deuil, mon remords,
mes visites au tombeau de la duchesse de Thorvilliers, si vite abandonn
par ceux qui le firent btir fastueux et mensonger.

Tout ce ct sombre de ma vie, saignant encore, je le garde. Il est
inutile au but que je veux atteindre. J'ai tant  parler de ma fille,
que je ne parlerai plus autant de moi.

Je le rpte, si j'crivais un livre, j'aurais quelques chapitres de
mlancolie  ajouter, et pour ceux qui veulent dans les histoires
romanesques, invraisemblables  force de vrit, autre chose que
l'extraordinaire dans les vnements, c'est--dire un intrt
philosophique, cette analyse du veuvage d'un prtre, qui acceptait la
paternit comme une grce et une expiation, cette analyse-l serait
curieuse  faire, curieuse  lire.

Mais il suffit aux hommes discrets et graves qui doivent lire
spcialement ces pages, de savoir que, si je fus accabl de ce malheur,
j'eus bientt repris le courage, l'nergie, l'activit ncessaires pour
veiller sur mon enfant.

Le duc joua convenablement son rle. Il revint assez  temps pour les
funrailles; il eut l'apparat d'un trs grand deuil.

Le docteur, dans plusieurs confrences, rgla avec lui ce qui concernait
la petite fille, et le duc parut trs reconnaissant au grand mdecin de
la peine qu'il acceptait. Il s'excusa, pour sa part, de ne pouvoir
garder prs de lui _son_ enfant. Il n'avait ni mre, ni soeur, ni
cousine, aucune parente  qui il pt la confier. Tous les arrangements
que le docteur prendrait, et qui seraient compatibles avec le nom de
Thorvilliers, avec l'affection lgitime d'un pre pour sa fille, avec la
fortune aussi dont l'enfant hritait et dont il avait  rgler l'emploi,
taient accepts d'avance.

Il ne voulait certes pas qu'on mt vulgairement en nourrice la fille du
duc de Thorvilliers! Mais il consentit  ce qu'on lout pour elle, aux
portes de Paris,  Meudon, dans une situation particulirement salubre,
une jolie villa; qu'une dame prsente par le docteur, et la direction
de cette _nursery_ lgante. Il prit lui-mme la peine de visiter une
fois l'installation, trouva tout parfait, et dclara qu'il pourrait
repartir dsormais sans inquitude. Les intrts qu'il avait en Italie
ncessitaient son prompt dpart et servaient sa douleur.

Il comptait bien, d'ailleurs, recevoir du docteur des bulletins
rguliers sur la sant de la petite fille; tous les mois, ce serait
assez.

Je ne sais au juste tout ce qui fut dit dans ces confrences courtes,
htives. Je crois qu'il fut inutile au mdecin d'exercer aucune
pression, ni de faire aucune allusion  ce qu'il savait.

Le duc, convaincu de la fermet, de l'habilet, de la discrtion du
savant, n'eut pas la maladresse d'hsiter, et ne joua que tout juste ce
qu'il fallait pour la comdie sentimentale et paternelle  laquelle sa
premire fourberie le condamnait.

Quant  moi, je n'apparus pas dans ces explications. Qu'tais-je? Une
nue qui avait contenu un orage, un fantme de nue vide et raille qui
flottait  l'horizon. Il ne convenait pas au duc de s'inquiter de moi,
de paratre rien prescrire ou rien dfendre qui me concernt.

J'ai dit que l'enfant de la duchesse hritait de la grande fortune qui
n'avait pas t adjuge par contrat au duc de Thorvilliers. Gaston, pour
pouser cette riche hritire prvenue contre lui, avait d se dfendre
d'un calcul d'intrt. Il l'avait pris de trs haut, quand le vieux
notaire de la famille de Chavanges s'tait excus pour des conditions
qui taient traditionnelles dans la famille.

Ce dsintressement, assez habile dans le prsent, et qui ne pouvait
tre prjudiciable dans l'avenir que si le duc n'avait pas d'enfant,
avait t pour Reine une des raisons dterminantes de ce mariage. La
jeune fille qui se croyait trahie, mconnue par moi, s'tait dit
qu'aprs tout Gaston tait moins ambitieux de fortune qu'elle ne l'avait
cru. Elle l'estima presque de n'avoir pas t un spculateur, le jour o
il avait conduit  l'autel l'amie d'enfance, l'admirable crature qu'un
grand dsespoir lui donnait  consoler.

Cette rsignation du duc  un contrat qui limitait sa gestion des biens
de la duchesse, facile au dbut, devint bientt force. La duchesse, en
se rveillant de ce sommeil douloureux de son me, pendant lequel elle
s'tait livre  un homme qu'elle n'aimait pas, n'avait pu songer 
corriger par des libralits dont elle avait gard le droit, ce qu'il
avait pu y avoir de rigoureux ou d'injuste dans les prcautions du
contrat.

Gaston avait donc un intrt positif  tre pre. La crainte d'un
scandale et d'un ridicule dsastreux, qui se mle toujours aux plus
tragiques aventures conjugales, ne l'et pas arrt, que la raison
conomique l'et flchi. C'tait  son orgueil  s'arranger avec sa
rsignation.

Si Gaston songeait  moi, s'il pouvait me supposer (ce qui et t bien
invraisemblable de sa part) une tendresse paternelle capable de me
pousser au rapt de mon enfant, il tait si sr de sa force, si certain
de n'avoir qu' tendre la main, qu' faire un signe pour craser le
prtre interdit, qu'il ne craignait rien. D'ailleurs, le docteur tait
ma caution, et puis Gaston pouvait me har, mais il ne pouvait pas ne
pas m'estimer.

Il est plus facile de duper son coeur que sa raison, de s'infiltrer la
haine que le mpris.

--Me hassait-t-il? me hait-il? Je n'en sais rien.

Tout homme d'esprit a un fonds inaltrable de justice qu'il violente, 
son gr, mais qu'il ne peut mconnatre. Voil pourquoi il y a toujours
une ressource pour la vertu avec un coquin spirituel qu'on peut
convaincre, et pourquoi il y a-t-il toujours aussi un danger permanent
pour l'innocence devant l'gosme avis qui ne veut pas qu'on le
persuade.

La mchancet est une des formes de l'ignorance, et souvent une des
feintes de l'esprit. La brute se satisfait; l'homme d'esprit se
contraint dans la mchancet.

Voil mon sentiment. Je veux tre juste envers l'homme que je veux
vaincre.

Je crois donc que si je pouvais, que si quelqu'un pouvait offrir
aujourd'hui au duc de Thorvilliers un gendre plus riche, plus en crdit,
non en France, mais dans le grand monde europen, que le pitre dbauch
qu'il a choisi, il consentirait  l'change.

Ce n'est pas par frocit d'instinct, par vengeance fatale qu'il livre
cette belle et pure victime  ce monstre.

Il y a bien de tout cela dans sa conduite; mais il y a surtout le ddain
du bonheur des autres, l'ambition de l'influence, de la fortune,
l'esprit d'orgueil. Il faudrait lui prouver que son calcul est
maladroit, pour le dissuader d'une action vile, dont il ne voit que les
avantages mondains.

Aprs tout, ce mariage, envi par bien des mres, n'a d'inconvnient
qu' cause de l'tat physique du prince de Lvigny. Mais le prince est
homme du monde, et parera sa pourriture. Peut-tre n'est-il pas
ingurissable! Mais s'il l'tait, sa mort, pourvu qu'elle arrivt quand
le duc aurait obtenu de cette alliance tout ce qu'il en espre,
laisserait une jeune veuve trs riche, trs jolie, qui pourrait tre
l'enjeu d'une nouvelle spculation.

Voil ce que pense le duc de Thorvilliers, et voil ce qui m'pouvante.
Voil ce qui sert de prtexte  sa vengeance. Mais encore une fois, il
n'y aurait pas de vengeance, si le duc trouvait plus d'intrt  un bon
et honnte mariage. Est-ce l l'envers ou le beau ct du crime?

Dieu sait si j'ai cherch ce beau et loyal mariage, si je l'ai rv, si,
un moment mme, je n'ai pas cru l'avoir trouv! Mais que puis-je tout
seul, pauvre, dsarm, redevenu obscur, interdit?

Ah! si j'avais le temps de redevenir le prtre clbre, honor, respect
d'autrefois, je pourrais peut-tre  moi seul sauver ma fille!

On m'a offert plusieurs fois de me relever d'un chtiment que j'ai si
facilement accept qu'il semble plutt une humiliation volontaire. On
trouve, en tout cas, que j'ai assez expi cette faute, reste
mystrieuse, vagu. Les prtres avec qui j'ai conserv des relations, ne
sentant en moi ni rvolte contre l'glise, ni cause de sparation plus
longue, m'ont souvent offert leur intervention. Mme aujourd'hui, aprs
des refus qui tenaient  mes scrupules paternels, je n'aurais qu'
consentir  ma grce!

A quoi bon? Je n'ai pas le temps; le danger est l; menaant, terrible.
On tue ma fille! Puis-je agir mieux que je ne le fais? Puis-je lui
crier,  cette chre victime, que je suis son pre? que l'autre la
sacrifie, la vend? Elle ne le croirait pas; je l'ai si purement leve.
D'ailleurs elle est enchane par son nom.

Je ne puis lui fltrir le coeur pour la sauver, lui donner le mpris de
sa mre, l'horreur de ma paternit sacrilge, en lui donnant l'horreur
de la paternit apparente!

Voil pourquoi j'appelle les honntes gens  mon secours.

       *       *       *       *       *

Quand ma fille fut installe  Meudon, il me fut facile de louer une
maisonnette tout prs de l, et grce au docteur X., qui sut me
prsenter avec assez de franchise, comme son ami, pour ne pas mettre en
dfiance la dame charge de veiller sur la petite Marie-Louise; grce
peut-tre aux conjectures que fit discrtement cette dame, qui ne
devinrent jamais de sa part l'objet d'une tentative de curiosit; grce
 la nourrice qui m'avait vu chez la duchesse de Thorvilliers la nuit de
la mort, et qui me prenait pour un mdecin, je fus admis sans difficult
dans la villa, amen par le docteur, et quand j'appris que le duc, les
affaires rgles, tait reparti pour l'tranger, j'y vins assidment,
quotidiennement, m'initier  cette joie d'tre pre, regarder fleurir et
s'panouir ma fille.

Ce cher petit tre, que je vis tout de suite dans sa beaut future, et
qui ds le premier jour m'apparut rayonnant, ineffable, comme ces
enfants divins auxquels les peintres donnent l'indulgence des fautes,
ds les premiers balbutiements de la crche, et qui bnissent de leurs
doigts levs le monde, tout en cherchant la mamelle, cette adorable
crature paraissait me comprendre.

Elle ne me consola pas. Les enfants, mme quand on peut les avouer,
aprs un grand deuil, n'en consolent pas; ils ajoutent  la sensibilit,
loin de la calmer. On leur doit de pleurer plus aisment: c'est l leur
grand bienfait.

Les joies particulires de la paternit ont ce mrite de ne rien
distraire des motions pieuses dont le coeur s'est empli. Ma fille
mettait plus de ciel au-dessus, autour de ma douleur, et quand je la
regardais dans ses langes, la dilatation de cet orgueil cach qui me
gonflait le coeur, me soulevait de la terre, bien haut. Parfois, je me
rvais agenouill dans un nuage, au pied d'un _bambino_ qui m'emportait
avec lui vers Dieu.

Mais les volupts les plus profondes, les plus relles, les plus
humaines de cette contemplation m'taient rvles dans les promenades
que l'on faisait, par les beaux jours, dans la fort.

La voiture s'arrtait dans l'alle; la nourrice et la dame de compagnie
entraient sous les arbres. Alors j'intervenais; je prenais un prtexte,
ou plutt je n'en prenais plus au bout de trois ou quatre fois, et,
m'emparant de ma fille, j'tais pre librement, au murmure des feuilles
dans les arbres, au gazouillement des oiseaux qui chantaient le cantique
de la vie; je la portais, je la berais, je la regardais, je la buvais
des yeux, l'effleurant, la gotant de temps en temps de ma bouche,
voulant lui communiquer mon me, le secret de ma paternit, dans le
souffle chaud et tremblant dont je l'enveloppais.

Je connus toute la plnitude de ce sentiment, suprieur  tous les
autres, celui qui donne  l'homme plus qu'il ne lui promet, dont les
dceptions sont encore une ivresse, puisqu'elles rvlent la gloire
secrte du martyre.

Le roi Lear est digne d'envie; il souffre par tout ce qu'il y a de divin
dans l'homme.

Comme je m'merveillais de cette vocation paternelle, qui m'agrandissait
en largissant ma vie!...

Je ne veux faire aucune thorie, et ce n'est pas le cas de plaider une
cause sociale, quand je plaide ma cause particulire. Les prtres qui
ont eu besoin de se marier sont des avocats suspects du mariage. On les
croirait davantage, s'ils taient dsintresss. Je ne veux pas, mme 
bonne intention, me dissimuler derrire les autres hommes, et solliciter
les sympathies, en parlant au nom d'une foule. Je dirai seulement qu'il
y a bien de l'amour paternel comprim, du, refoul, inconscient, dans
des ardeurs, dans des rsolutions de sacrifice qui se croient
dsintresses des passions humaines.

Quant  moi, je me trouvais, je me dcouvrais; je savais pourquoi
j'avais t amoureux de la puret. J'tais dans la vie, pour aimer
surtout de cet amour qui contient tous les autres.

Quand je me croyais pote, je cdais  un courant de tendresse qui me
faisait rver une oeuvre palpitante  crer,  aimer.

Quand j'aimais de cet amour violent, viril, humain, dont les fivres
taient entrecoupes d'apaisements chastes comme des bndictions, je
cdais  un amour qui ne se ft satisfait de rien d'goste et de
simplement terrestre.

Quand, me croyant trahi, j'allais me jeter grelottant d'amour, avec un
dsespoir filial, au pied de la croix, c'tait la vocation trompe de
l'amour paternel qui me prosternait.

Combien de fois,  l'cart, sous les arbres, tout seul, en murmurant 
l'oreille rose, aux yeux voils de longs cils,  la bouche moule par
l'allaitement, ces mots qui me semblaient une formule cratrice, un
_fiat lux_ prt par Dieu aux hommes: Ma fille! ma file! combien de fois
ne me suis-je pas rappel que du haut de la chaire, dans certaines
minutes d'extase vanglique, j'avais eu du plaisir  dire  ceux qui
m'coutaient: _Mes enfants!_ _mes fils!_

Ma fille me donnait le droit de penser  sa mre. Il me semblait que mon
amour tait lgitim dans le pass par cette innocence qui le purifiait
dans l'avenir, dans l'infini. Je n'voquais rien de profane; je voyais
Reine de Chavanges ple, mourante, brise de sa maternit, me confiant
notre fille, et en lui jurant de la protger, de la garder avec un amour
jaloux, qui nous unissait au del de la mort, je la remerciais de
m'avoir lgu ce trsor.

Quelle et t ma vie, si j'avais appris que la duchesse de Thorvilliers
tait morte, laissant une fille, et sans que j'eusse aucun moyen de m'en
approcher!

Je frmissais, en la serrant contre ma poitrine,  l'ide que j'aurais
pu la dsirer, en tre spar.

J'aimais passionnment le bon docteur, pour avoir t le confident de
Reine, pour rester le mien, pour me garantir cette possession de mon
enfant.

Hlas! je ne prvoyais pas, je ne voulais pas prvoir que la sparation
tait invitable, foudroyante...

Pendant six ans tout entiers, qui furent six annes de printemps,
d'aurore, de fleurs panouies, de parfums, sans hiver, malgr les hivers
(car les contemplations auprs du feu valaient les promenades au bois),
pendant six ans, je savourai, je n'ose dire ce bonheur, mais cette vertu
qui me rachetait.

Pendant six ans, j'eus une famille. J'avais avec le docteur toutes
sortes de consultations,  la moindre indisposition de ma fille. Je lui
appris ses premiers mots; je les entendis le premier. J'veillai sa
petite conscience. C'est moi qui lui enseignai  marcher, et quand elle
trbuchait, j'tais aussi ravi qu'effray, car j'tais, d'avance,
accroupi, courb, prostern devant elle et je pouvais la recevoir dans
mes bras, comme dans un refuge, la rassurer en l'embrassant, me relever
en l'emportant!...

Le duc recevait des nouvelles du docteur, en envoyait, sans donner
aucune instruction superflue. Moi, je m'appliquais  restreindre, 
dissimuler ma possession,  mesure que ma fille grandissait.

Ce ne fut pas moi qui lui enseignai le mot _papa_.

Mais en encourageant celle qui le lui apprenait, je savourais la mlodie
de cette formule enfantine et je la prenais pour moi.

On ne m'appelait que le docteur Hermann  la villa de Meudon et dans le
pays. Le grand mdecin lui-mme donnait l'exemple. Il avait d'abord
souri de cette tricherie; puis il avait fini par s'y habituer tout le
premier, et quand je lui faisais parfois remarquer en plaisantant que je
n'avais pas de brevet, il me rpondait  demi srieusement:

--Voil une petite fille qui vous donne vos grades. Vous verrez que vous
serez bientt aussi mdecin que moi.

Mes prescriptions, en effet, en l'absence du docteur, taient reues
avec autant de dfrence que s'il les avait formules lui-mme.

Ma fille s'appelle Marie-Louise. La duchesse, qui l'avait fait baptiser,
le jour mme de sa naissance, avait voulu qu'elle et ces deux noms, qui
taient ceux de sa mre. Le dernier m'associait indirectement  ce
baptme, mais, sous prtexte d'abrviation, je disais simplement Louise.

Quand elle put parler, elle m'appela _mon ami_, et je partageai ce terme
avec le docteur.

Au bout de six ans de cette vie contemplative, qui me paraissait si
belle, que je la croyais ternelle, un jour, vers midi, le docteur vint
me trouver.

Ce n'tait pas l'heure des visites du docteur, qui taient matinales ou
tardives.

Je n'eus besoin que d'un regard, pour comprendre qu'il m'apportait une
mauvaise nouvelle.

--Louise est malade?

--Non, mais le duc est  Paris, et je l'attends.

--Pourquoi?

--Il vient chercher sa fille.

--Sa fille!

Cela me parut subitement monstrueux que cet homme et des droits sur mon
enfant et songet  venir la chercher.

--Il ne faut pas qu'il l'emmne, docteur.

--Vous tes fou, mon pauvre ami.

En effet, j'tais fou; car je sentis immdiatement, dans ma tte, le
retour d'une ide folle que j'avais eue et repousse souvent, l'ide
d'enlever ma fille, de partir avec elle, de fuir au loin, de disparatre
pour le monde.

C'tait le droit de mon coeur, c'tait le devoir de ma sollicitude
paternelle. Ce qui m'tait rest de fortune, aprs le naufrage de ma
charit, suffirait  nous faire vivre, et puis je travaillerais, je
donnerais des leons  l'tranger. Quel bonheur! Travailler pour elle!

Le docteur qui m'observait vit ce rve insens mais naturel, flamber
dans mes yeux. Il appuya sa main douce et ferme sur ma main, ainsi qu'il
avait fait six ans auparavant, et me rpta ce qu'il m'avait dit dans la
nuit funbre:

--Du courage, mon ami.

N'tait-ce pas un appel direct  ma raison?

--J'aurais du courage, rpondis-je avec un embarras mal dissimul, s'il
ne s'agissait que d'une sparation; mais pouvons-nous savoir ce qu'il
fera de cette me?

Le docteur eut un sourire de compassion  cette subtilit,  cette
hypocrisie de ma conscience. Le pre doubl du prtre se servait de ce
biais. tait-ce bien l'me de ma fille que je voulais garder? N'tait-ce
pas aussi, et surtout, cette petite tte rose, ces cheveux boucls,
cette bouche adore qui versait des harmonies si profondes et si
dlicates dans le mot d'_ami_?

--Rassurez-vous, me dit l'excellent docteur, avec une prescience
admirable, cette enfant est un otage trop prcieux pour que le duc n'en
ait pas grand soin.

--J'ai peur de ses soins!

--Dites que vous en tes jaloux!

Je rpondis par un soupir.

--Eh bien! ne suis-je pas l?, continua le mdecin. Pendant ces six
annes, le duc m'a donn des droits que je continuerai  faire valoir,
et m'a confirm ceux que j'avais reus; et,  moins que je ne meure
bientt...

Il s'interrompit, frapp peut-tre de cette ventualit, plus menaante
pour moi que pour lui.

trange gosme de la passion paternelle, j'eus un petit frisson; je
regardai le docteur avec des yeux de mdecin; je ressentis l'effroi de
son ge; il avait trente ans de plus que moi. En effet, il pouvait
mourir bientt! Je n'avais pas pens  cela. Que deviendrais-je, s'il
mourait, si je restais seul! Il ne me resterait que la ressource de ce
vol de mon enfant.

Mais quand le duc me l'aurait reprise, et l'aurait garde pendant
quelques annes ou quelques mois mme, me serait-il possible de la
retrouver comme je la lui laissais? M'aimerait-elle encore? A six ans on
oublie vite! Qu'est-ce que le souvenir pour ces ailes qui ne
s'alourdissent de rien jusqu' ce qu'elles aient la force de voler
seules! Reconnatrait-elle son _bon ami_ dans le ravisseur qui viendrait
l'enlever  ses curiosits nouvelles? N'invoquerait-elle pas son faux
pre pour se dfendre de son pre vritable?

J'eus la terreur de ce danger, avec celle de la mort possible du
docteur.

--Il serait plus prudent de ne pas la laisser partir! dis-je navement.

--De quelle faon?

--En osant poser des conditions au duc. Vous savez que je puis le
dmasquer, que j'ai une arme...

Le docteur, cette fois, haussa doucement les paules.

--Pauvre ami! De quelle arme parlez-vous? De cette lettre qui vous a t
lgue? C'est tout au plus une arme dfensive contre le mari: ce n'en
est pas une contre le pre putatif. C'est l'illusion, le prtexte d'une
mourante, pour vous faire aimer la vie. Que ferait au duc cette bulle de
savon? Nous nous heurtons  un fait brutal. Il est le pre selon la loi,
et quand vous le menaceriez de dmontrer que vous tes le pre selon la
nature; que cette paternit clandestine est une revanche de sa flonie,
vous auriez remu de la honte autour de votre fille, autour de sa mre,
autour de vous, sans entamer, sans railler seulement le granit sur
lequel il s'appuie. Prenez garde! si vous tentez un acte violent, vous
autorisez le duc  user de tous les moyens violents pour se dfendre. La
lgalit est pour lui; ne mettez pas encore de son ct la pudeur, et ne
l'obligez pas  paratre dfendre l'honneur de sa femme, la lgitimit
de son enfant... Soumettez-vous, mon ami.

--Me soumettre  ne plus la voir!  la perdre pour toujours!

--Qui parle de cela? C'est une crise, mais ce n'est pas une maladie,
fatalement mortelle. Je n'en connais pas qui doive dcourager le
mdecin. Est-ce que je vais tre oblig, mon ami, de vous parler du bon
Dieu, qui se mle parfois des intrts des honntes gens? Laissez-moi
faire. Je m'imagine que le duc tient  une dmonstration paternelle,
plus qu' l'exercice mensonger de sa paternit lgale. On lui aura sans
doute demand trop souvent des nouvelles de sa fille; il veut en donner,
en la montrant. Il craint qu'on ne trouve les annes de nourrice un peu
longues. Cette enfant le gnerait; il ne la prend que pour mettre plus
de prcaution dans sa faon dfinitive de la placer, hors de sa vie
galante et affaire. Croyez-moi, c'est une preuve de quelques mois, de
quelques semaines, de quelques jours. Rsignez-vous, et comptez sur moi.

Il fallut bien me rsigner.

Le duc vint dans la journe; le docteur l'attendait  la villa. Quant 
moi, je le guettai de loin.

Je trouvai qu'il restait bien longtemps.

Enfin, vers cinq heures, le duc sortit de la villa tenant par la main
Louise, pimpante, habille de velours, de dentelles, qui sautillait, en
remuant les plumes d'un grand chapeau. Elle s'admirait; elle se savait
belle; ds la premire entrevue, il lui avait appris la coquetterie;
elle montait gaiement dans la belle voiture qui venait la chercher.

Elle ne songeait gure  son bon ami! Le docteur qui tait rest 
Meudon, sacrifiant, ce jour-l, sa clientle, afin de ne perdre sans
doute aucun dtail de ce qui se passerait, et sous le prtexte de causer
longuement avec le duc de la sant de l'enfant, le docteur prit bien
garde que Louise ne penst  moi.

Du massif d'arbres, dans une avenue o je m'tais tabli, sans tre vu,
j'assistai  ce dpart. J'entendis le roulement de la voiture sur le
sable; je crus qu'un petit bruit, clair, sautillant, comme celui d'un
rire enfantin qui s'envole, accompagnait ce roulement. Le duc avait fait
monter le docteur avec lui. La femme de chambre suivait dans la voiture
du docteur. La dame de compagnie qui devait rejoindre, plus tard, Louise
 l'htel de Thorvilliers restait pour tout fermer dans la villa, pour
veiller au dmnagement.

Un lger tourbillon de poussire s'leva derrire le landau du duc,
comme un symbole de tout ce qui finit et ne laisse plus de trace; puis
tout disparut.

Je restai jusqu' la nuit close, sentant et laissant saigner ma
dchirure. Je pleurais et je murmurais, de minute en minute: ma fille!
ma fille! ma fille!

Elle riait, en toute innocence,  son ravisseur. Ce beau rire avait d
s'augmenter, s'exalter en entrant dans Paris. Le duc avait d faire une
course triomphale dans le bois de Boulogne, dans les Champs-lyses,
pour se parer, devant tout Paris, de la petite duchesse qu'il ramenait,
et elle,  la portire, battant des mains aux belles voitures, aux beaux
cavaliers, entrant dans la ferie de ce pige, se trouvait bien
contente, se servait des mots que je lui avais enseigns pour exprimer
sa joie, et proclamait que son papa tait magnifiquement bon de lui
montrer, de lui donner de si belles choses!

J'voquais le triomphe. Peut-tre sa grce enfantine allait-elle entamer
l'gosme, l'indiffrence de cet homme! Peut-tre lui qui rglait ses
sentiments par vanit, allait-il aimer ma fille, en faire la sienne!

Une pre jalousie, celle qui met dans le sang des fureurs de meurtre, me
saisit tout  coup. Mon Dieu, tais-je condamn  tre toujours jaloux
de lui, et devait-il me prendre toujours ce que j'aimais?




XXI


Le lendemain de ce rapt de ma fille, de grand matin, j'tais chez le
docteur.

--Eh bien? lui demandai-je tout haletant.

L'excellent homme sourit de ma question, et aussi de ma pleur, de
l'angoisse peinte sur mon visage.

Je ne connais rien de plus cordial, de plus accueillant, de plus
consolant, de plus puissant que ce sourire des gurisseurs, quand ils se
moquent doucement de la douleur, mme la plus lgitime.

Je devins honteux de mon dsespoir.

Le docteur me raconta les incidents du voyage fait la veille, me dsarma
avec les petites mines de l'enfant. Il n'eut pas de peine  me
convaincre que le duc de Thorvilliers avait besoin de plusieurs jours
pour prendre un parti.

--J'avais bien raison, ajouta-t-il, il est trs embarrass. Il essaiera
peut-tre d'une institutrice; mais il comprend bien qu'il ne peut pas la
laisser seule  Paris, dans un htel, et  aucun prix il ne veut traner
une _nursery_ derrire lui. Attendons. Il ne fera rien sans me
consulter.

Le docteur ajouta d'excellents conseils. Je ne devais compromettre par
aucune dmarche apparente le rsultat attendu. Le duc ne paraissait pas
souponner ma rivalit paternelle. L'enfant avait parl de beaucoup de
choses, mais n'avait pas parl de moi. Les chances d'oubli
augmenteraient avec les heures. Dans deux jours je serais effac,
momentanment au moins, de cette mmoire ouverte, avide. Rien ne
mettrait le duc en dfiance.

Je promis d'tre prudent, patient; mais je ne promis pas d'tre calme.

Les jours, les semaines, les mois mmes s'coulrent, et le duc ne
savait que rsoudre. Je n'apercevais Louise que par les aprs-midi
ensoleills, quand on la promenait aux Champs-lyses. Elle ne
descendait de voiture que pour faire quelques pas, accompagne d'une
femme de chambre, et suivie d'un valet de pied.

Je me gardais bien de me laisser voir. Ma fatuit paternelle voulait
encore douter de son oubli. Je la suivais de loin, me dissimulant
derrire les promeneurs. Elle me paraissait plus jolie encore dans le
luxe de ses toilettes. C'tait un chef-d'oeuvre encadr. Elle semblait
heureuse. tait-ce son instinct fminin qui se satisfaisait de cette
parure? tait-ce son instinct ingnu qui s'extasiait  propos de tout?
Le bruit, les jeux divers l'merveillaient. La voiture aux chvres lui
fit battre les mains.

J'tais dcidment oubli! Je ne m'en plaignais pas  moi-mme. Je
faisais le sacrifice de cette ingratitude inconsciente  la joie de la
voir.

Comment n'aurais-je pas t consol de cet oubli, en voyant trottiner
sur l'asphalte des contre-alles ces chers petits pieds roses que
j'avais tant de fois baiss, que je contemplais nus dans leurs bottines,
et dont je croyais entendre de loin le pas marqu, sonore?

Qu'on m'excuse d'voquer ces enfantillages... Il n'y a pas de miette du
bonheur paternel qui ne soit comme une miette de l'hostie consacre et
qui ne contienne l'tre divin tout entier.

Cette attente dura un an. Elle fut entremle d'atroces souffrances. Les
jours de froid et de pluie me laissaient seuls dans ce grand dsert de
Paris. Comme il y pleut souvent! Il faut avoir compt les jours de
solitude pour le savoir.

Il m'arriva plusieurs fois de m'approcher si prs de ma fille, que je
pouvais l'entendre jouer; que je pouvais presque la toucher.

Un jour, je me mis sur son passage; elle me heurta, me regarda, et ne me
reconnut pas.

Ah! ce naf oubli, je lui valus du moins de me baisser, pour ramasser je
ne sais quel jouet qu'elle laissa tomber, et, en le lui rendant, j'osai
effleurer sa joue avec mes doigts. Elle ne parut pas offense et sourit.

Une rminiscence involontaire s'veillait-elle dans son coeur? La femme
de chambre surprit ma familiarit et s'en offusqua. C'tait une femme de
chambre nouvelle. Celle de Meudon avait t congdie. Le valet de pied
me regarda avec hauteur.

Je ne fis que sourire de cette insolence. Le sourire de ma fille ne me
semblait pas pay assez cher.

Au bout d'un an, le duc, qui avait fait de frquentes et courtes
absences, fit mander le docteur et le consulta.

La sant de Marie-Louise tait le premier prtexte. Le mandat d'amiti
reu au lit de mort de la duchesse, et dont Gaston n'avait jamais os
mesurer l'tendue, tait le motif rel. Le duc redoutait certainement ce
grand et honnte praticien. Souponnant qu'il tait initi  tous les
secrets de sa vie, il le mnageait et s'en faisait un rpondant devant
sa propre conscience.

Il y eut donc une dlibration srieuse sur le rgime  faire suivre par
l'enfant, sur l'ducation  lui donner.

Le duc parlait d'abord de la placer en Italie, dans un couvent, auprs
de Florence, o les filles de grandes maisons, qui n'taient pas leves
dans leur famille, recevaient des soins particuliers.

Le docteur rpondit, en souriant, qu'il lui serait bien difficile
d'aller, toutes les semaines, rendre  Marie-Louise les visites dont il
avait l'habitude et le devoir.

Le duc cda facilement; il ne voulait que paratre cder. L'ide d'un
grand couvent  Paris, du Sacr-Coeur, des Oiseaux, s'offrit tout
naturellement. Mais avec un tact particulier, sans que nous eussions
touch ce point dlicat dans nos confrences, l'excellent docteur
combattit l'ide d'un couvent. Il pensait qu'il me serait plus difficile
d'y entrer, de m'y faire des allis.

Au fond, le duc ne tenait au couvent que par prjug nobiliaire, et
quand le docteur lui eut dclar qu'il dcouvrirait une institution
digne d'une si noble lve, l'orgueilleux ne fit plus aucune objection.

Mais o la trouver, cette institution exquise?

Le docteur s'tait,  part lui, rserv d'en causer avec moi, avant de
la dsigner. Il s'agissait de mettre d'accord la vanit du duc, non
seulement sa vanit intime, mais celle qui recherchait et absorbait les
regards curieux, de son monde, avec ma sollicitude paternelle. Il
fallait que M. de Thorvilliers n'et pas  rougir devant ses
connaissances, et que j'eusse obtenu le droit de voir ma fille.

Grce au docteur, ce problme fut rsolu.

Dans une des rares institutions de jeunes filles qui ont conserv un
lustre aristocratique, on loua un pavillon spcial, isol, dans le
jardin. La petite fille y fut trs luxueusement installe, avec la femme
de chambre et une vieille dame, veuve d'un officier retrait, de grand
air, pour accompagner l'enfant au dehors, et d'une infirmit suffisante
pour n'exercer au dedans que la surveillance ncessaire.

L'enfant aurait  suivre les cours de l'institution et ne se mlerait,
pendant la rcration, aux lves, qu'autant qu'il le faudrait pour la
distraire.

Le docteur avait trs habilement, trs judicieusement calcul qu'une
lve de cette importance, installe dans de pareilles conditions, et
pour une dure de temps assez longue, serait une trop belle affaire,
pour qu'il ne post pas des conditions  celle qui en profiterait. Il
avait un bnfice  rclamer dans celui que taisait la directrice, et il
l'exigea.

Voici ce qu'il rclama et ce qu'il obtint.

Je serais agr comme professeur. Je ne prendrais la place de personne;
je laisserais les appointements. J'aurais plutt offert de payer le
droit de professer.

Le fameux _sans dot_ est toujours un argument dans les affaires de ce
monde; mais il n'est pas le seul argument. Comme je n'assistais pas 
cette confrence entre le docteur et madame Ruinet, je ne sais au juste
ce que le docteur brcha de mon secret pour la persuader.

Mais les femmes qui ont charge d'mes sont aussi des confesseurs.
Celle-l tait une excellente femme, une mre prouve, une pouse
endolorie, une veuve qui avait reu la pointe de tous les glaives dans
la poitrine, et qui les portait doucement, modestement, c'est--dire
selon la vraie fiert. Malheureuse en mnage, ayant travaill longtemps
pour un dissipateur qui la ruinait, travaillant encore pour des enfants
qui l'exploitaient, femme du monde, qui n'avait song  se faire
institutrice qu'aprs quarante annes, et  passer des examens,  l'ge
o, d'ordinaire, on se repose d'avoir tudi, elle ajoutait la science
de la vie  la science des livres, et comprenant  demi-mot, respectant
les secrets qu'on ne lui confiait pas, autant que ceux qu'on lui
confiait, elle ne fit aucune objection aux exigences du docteur,
s'excusa, pour la forme, d'accepter un professeur sans appointements,
devina que si mademoiselle de Thorvilliers tait le prtexte de cet
arrangement, c'tait sans doute pour qu'elle en retirt un premier
avantage moral, et, sans s'informer de mes antcdents, de moi, de ma
situation, acceptant avec confiance ce que le docteur lui offrait, me
reconnaissant comme une pave d'un grand naufrage, au mme titre
qu'elle, la premire fois qu'elle me vit, elle fut bienfaisante, autant
que bienveillante, et je lui dois les annes superbes de ma paternit...

Je ressens un scrupule bizarre et vrai pourtant  raconter cette priode
lumineuse d'un bonheur, d'autant plus grand, qu'il tait achet chaque
jour par une inquitude.

Ai-je peur qu'on me trouve assez pay de mes annes misrables et mme
de celles dont je suis encore menac, par ces dix annes de possession
dlicate et profonde de ma fille? Ai-je la crainte de paratre sacrilge
par mon amour paternel, comme je l'ai t par mon amour humain?

Il s'agite, en moi, des vagues douces et clapotantes, qui me heurtent
doucement la poitrine, au souvenir que j'voque. Je voudrais le raconter
pour bien convaincre ceux qui me liront qu'il serait infme aujourd'hui
de m'enlever ma fille, c'est--dire de la tuer devant moi. Je n'ose
pourtant le dcrire, pour ne pas lasser Dieu, pour ne pas abuser de mon
dsespoir actuel, en abusant de cette grande joie disparue.

Je veux tre bref. Il sera d'ailleurs si facile de comprendre ce que je
ne dirai pas et de suppler  ma discrtion...

Les arrangements pris par le docteur russirent au del de mes souhaits.
Je devins le matre de ma fille, en devenant un des professeurs de
l'institution de madame Ruinet.

J'avais l'motion d'un nophyte, le jour o je vins donner ma premire
leon. Louise eut un tonnement  ma vue, un instant de stupeur qui
n'alla pas jusqu' une reconnaissance nette, absolue.

Une anne s'tait coule. Il y a un abme entre l'enfant de six ans et
l'enfant de sept ans. Elle l'avait franchi d'un vol de papillon. La
chrysalide de Meudon s'tait transforme. Je retrouvais une petite
duchesse mignonne,  la place d'une petite fille, une femme en
miniature, ressemblant  sa mre par des petits airs de fiert ingnue,
n'osant pas mpriser le petit monde qui l'entourait, mais voulant en
tre particulirement regarde et estime.

Il tait temps de greffer cette glantine. Reine avait d tre ainsi.

Hlas! pourquoi ne s'tait-il pas trouv un matre prudent, aimant, pour
diriger cette intelligence volontaire, alerte, et la prserver de ces
malaises, de ces doutes prcoces que la tutelle de la vieille marquise
de Chavanges arrosait d'une ironie desschante?

Pourquoi, au lieu de Gaston, n'avais-je pas t le camarade d'enfance,
le compagnon de jeu, le petit mari prdestin de Reine, comme je l'tais
de par la nature, de par Dieu? Quelle diffrence alors dans nos
destines! Quel exemple de bonheur et d'amour perdu!

Ce qu'on n'avait pas fait pour Reine de Chavanges, je le ferais pour sa
fille, pour la mienne. Je la conduirais doucement, mais srement, vers
le devoir humain, vers le bonheur fminin, vers l'amour...

On n'a pas de vocation paternelle, sans avoir en mme temps le gnie
maternel. Je me sentais lu pour ce double apostolat. J'avais en moi
cette double tendresse. On est bien fort, quand on n'a qu'une ide 
servir. Les entreprises gigantesques, invraisemblables, des prisonniers
perant des bastilles, s'expliquent. Il leur a suffi de regarder
obstinment, uniquement la muraille paisse, pour la trouer et s'vader.

Je ne me sentais pas prsomptueux, en rpondant devant ma conscience et
devant Dieu, de l'me de ma fille.

J'avais dsormais un prtexte pour tre son pre. On ne pouvait pas
m'interdire de me faire aimer, puisqu'elle me devrait de la
reconnaissance.

Endetter ma fille envers moi, c'tait un rve sublime, fou, qui
m'enivrait.

En attendant l'heure de sa gratitude rflchie et volontaire, il fallait
lui enseigner  bien lire,  bien calculer. Je m'appliquai  cette
tche, et, pour meubler son esprit, j'y entrai, je le fouillai...

J'ai dit qu'en m'apercevant, Louise avait eu une sorte d'effarement.
Elle ne se rappelait pas prcisment qu'elle m'avait vu dj. J'tais
comme la ralisation trange d'un rve.

Je la laissai dans ce sentiment vague. Je lui parlai comme si je la
voyais pour la premire fois. Je m'amusai de cet cho indfini que le
son de ma voix, veillait en elle. C'tait une innocente rouerie, une
amorce dlicieuse de mon ambition paternelle! Elle tait ainsi plus
facilement amene  la sympathie.

Les autres lves profitrent de la douceur que la prsence de ma fille
mettait dans mes yeux, sur ma bouche, dans mon coeur. Tout le monde
m'aima; comment ne m'et-elle pas aim?

On devina bien vite que Louise de Thorvilliers tait ma prfre; mais,
outre qu'on trouvait tout naturel que la petite lve privilgie qui
habitait un pavillon  part, qui n'tait pas du petit troupeau commun,
ft l'objet de soins particuliers, comme Louise, par ses progrs, par
son intelligence, se fit bien vite la premire place dans la classe, ce
qui aurait pu paratre une faveur ne fut bientt plus qu'un droit,
garanti par les rgles.

J'allais faire ma classe, comme j'allais autrefois aux offices, en
purant d'avance mon coeur par une mditation de foi, d'amour. Je
m'abstenais soigneusement de tout ce qui rappelait le prdicateur
d'autrefois. Je m'appliquais  un parler doux, bonhomme, paternel; mais
en redevenant prtre,  force d'amour nouveau, je songeais surtout au
matre qui laissait venir  lui les petits enfants, et je portais
quelque chose de divin dans la plnitude de mon bonheur humain.

Heureux! oui, j'tais heureux; mais ce n'est pas mon bonheur que je
regrette, c'est le spectacle d'un bonheur plus lgitime qu'il me
rvlait. Avais-je mrit d'tre heureux? Je n'ose plus me demander
cela. Si j'usurpais, je jure que ce vol fait  la vie de famille me
laissait sans remords.

Pendant les premiers temps, je ne voyais Louise qu'aux heures de la
classe; puis, sous le prtexte d'arriver trop tt, ou de m'attarder, je
la vis dans le jardin de rcration.

Je fus transport d'une joie immense le jour o je m'aperus que Louise
venait jouer volontiers avec ses petites camarades, surtout quand
j'tais l, et je faillis tomber  genoux devant elle, le jour o,
venant directement, peut-tre instinctivement,  moi, elle me tendit les
mains, et, avec ingnuit, retrouvant sur sa bouche les mots que je lui
avais appris, elle me dit: _Mon ami_, par erreur, au lieu de me dire:
monsieur!

Quel livre j'crirais, quel gros livre, avec ces dtails, avec ces
impressions, avec ces riens qui sont des mondes! Chaque anne serait un
chapitre, un pome dans un grand pome. Ce fut une conqute gradue,
sans mcompte. De mme que je la voyais accourir vers moi, je sentais
son me rejoindre la mienne et l'treindre!

J'prouvais pourtant une amertume, une angoisse poignante, mais qui
avivait encore les dlices de cette vie de dsirs continus: c'tait de
ne pouvoir serrer ma fille dans mes bras, de ne pouvoir mettre sur son
front le baiser qui brlait ma bouche, qui me donnait la fivre; c'tait
de n'oser me prosterner devant elle, comme je le faisais, quand elle
tait toute petite, dans le bois de Meudon.

Mais quel scandale, si le matre avait pouss  ce point la familiarit!
Et quel scandale plus effroyable encore si l'on avait dcouvert que ce
matre audacieux tait un prtre.

Le secret de mon tat tait bien gard. L'aumnier ne me connaissait
pas; les quelques relations que j'avais conserves dans le monde
ecclsiastique ne savaient que mon adresse et ne venaient me chercher
que l. D'ailleurs, devant ces amis, je n'aurais pas eu  rougir d'tre
professeur. C'est le plus honnte des mtiers qui puissent tre exercs
par un homme stigmatis comme moi.

Je veillais avec un soin scrupuleux sur ma dmarche, sur ma tenue. Il y
allait de mon bonheur. Je savais par le docteur quand le duc de
Thorvilliers tait  Paris, quand il devait venir voir sa fille, ou
l'envoyer chercher. Le jour de sa visite, je m'abstenais de venir donner
ma leon, et, les autres jours, redoutant l'imprvu, j'entrais 
l'institution, pour ainsi dire,  ttons.

Les vacances nous sparaient; mais il tait fort rare que le duc
s'adjuget leur dure entire. Il y avait toujours, au dbut ou  la
fin, une part pour moi. Sous prtexte de rptitions  donner, ou
simplement de visites  madame Ruinet, je venais  l'institution, et je
jouissais alors  mon aise, dans une intimit plus complte, de cette
chre tendresse que Louise ressentait peu  peu pour moi.

Elle m'aimait, je m'en faisais aimer. Que pouvais-je demander de plus?

Il avait t convenu que le professeur suivrait ses lves dans leurs
tudes ascendantes. De cette faon, je me retrouvais, aprs chaque
vacance, le matre de ma fille.

Je ne calculais pas d'avance le jour o Louise quitterait l'institution.
Mais,  tout hasard, je croyais habile d'augmenter l'affinit, de
resserrer l'intimit entre ma fille et moi; quoi qu'il dt arriver, le
lien ne serait jamais rompu entre nous.

Un seul accident srieux, au bout de cinq ans, compromit ce bonheur.

Madame Ruinet, trs confuse, m'avoua un jour que les grands sacrifices
qu'elle faisait pour ses enfants avaient  ce point puis ses
ressources, qu'elle allait tre contrainte d'abandonner son institution.
Il lui fallait,  bref dlai, une somme importante pour une chance. La
vente seule, immdiate, de l'institution pouvait la lui donner. Elle me
prvenait de ce malheur, avant qu'il et transpir, pour que j'eusse 
prendre mes prcautions et  me mettre en mesure vis--vis des
propritaires nouveaux.

A cette confidence, j'eus l'blouissement d'un clair qui passe sans
foudroyer. Je ne ressentis que la peur rtrospective du danger auquel
j'chappais!

--Ne vendez pas! dis-je  madame Ruinet, je vous prte l'argent
ncessaire.

--Vous, monsieur Hermann!

Elle me croyait trs pauvre, parce que je m'efforais d'tre trs
simple.

--Oui, moi! rpliquai-je vivement, et je suis trs heureux de mettre 
la disposition d'une mre de famille si vaillante, une part du petit
capital qui me reste.

L'excellente femme savait bien que ce n'tait pas uniquement pour elle
que j'offrais la moiti de mon bien; mais sa reconnaissance n'en tait
pas moindre, ni moins attendrie. Si jusque-l, en ce qui me concernait,
elle ignorait la vrit, elle dut,  ce moment-l, la souponner, sinon
la deviner.

Elle eut des larmes sincres dans les yeux, et, me tendant la main:

--Comme vous tes bon!

--Je n'ai pas de mrite  cela.

--Mais si je ne puis pas, plus tard, vous rendre cette somme?

--Eh bien! vous ne me la rendrez pas; vous m'en payerez l'intrt, tant
que cela vous sera possible.

Elle baissa la tte, touche de mon lan, et presque repentante d'avoir
paru le provoquer.

--Oh! monsieur, murmura-t-elle, comme les enfants vous forcent  des
sacrifices! C'est pour les miens que je travaille, et que j'accepte
votre offre, sans savoir si ce secours ne sera pas seulement un rpit.

--Vous avez raison, madame, lui dis-je, on doit tout  ses enfants. Ce
sont des cranciers dont la dette ne se prescrit jamais. Les autres
viennent aprs. N'ayez aucun scrupule. Ne me remerciez pas... Vous
m'avez fait peur tout d'abord, et maintenant vous me rendez heureux.

Nous nous regardmes, avec la mme motion. Son angoisse maternelle
tait rassure; mon pouvante paternelle tait apaise...

Je remis  madame Ruinet, quelques jours aprs, une somme qui
reprsentait  peu prs la moiti de mon modeste avoir, m'en fiant  la
probit courageuse de cette femme excellente, mais pourtant ne voulant
garder aucune illusion. En mme temps que je courais le risque de
m'appauvrir de moiti, je calculais qu' tout prendre, s'il le fallait,
je donnerais encore, sans hsiter, le reste de ma petite fortune pour
sauver l'institution, pour m'assurer la continuit de cette vie
heureuse.

Toutefois cette alerte m'avait secou. Elle me laissa la fivre sourde
d'un pressentiment, d'une menace. Elle m'avait rappel tout  coup la
fragilit, pour moi, d'un bonheur qui est le seul rel et durable, mme,
ainsi que je l'ai dit, quand ce bonheur s'alimente surtout par les
larmes.

Madame Ruinet, travaillant, s'puisant, empruntant pour ses enfants,
peut-tre ingrats,  coup sr gostes, mais qu'elle pouvait avouer, qui
taient publiquement  elle, dont elle savourait les ingratitudes autant
que les tendresses, me faisait envie. On ne pouvait pas plus lui prendre
ses joies que ses tourments.

       *       *       *       *       *

Ce rcit s'allonge et je me suis promis de l'abrger. Je ne sais comment
faire, il me semble que j'ai ouvert une source. Ma main veut la
comprimer; mais l'eau jaillit, filtre  travers mes doigts, m'inonde.
Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas laisser le flot m'emporter,
me noyer...

Louise grandit ainsi, dans cette maison paisible, sous un demi-jour qui
mnageait la sve; sans grand panouissement, mais sans tristesse.
L'amiti de ses compagnes la prservait de l'impatience d'aimer, et la
tendresse que je voilais prs d'elle, autant que je la lui montrais, lui
donnait une satisfaction mlancolique, un peu curieuse d'autres
sentiments.

C'tait l mon but; je ne voulais ni l'veiller trop, ni lui donner des
gots de recluse. Sa pense agissait et je la laissais agir.

Louise faisait certainement de jour en jour une comparaison plus troite
et sentait de mieux en mieux que ma paternit intellectuelle doublait,
sans prtendre la supplanter dans son coeur, la paternit qu'elle croyait
naturelle.

Je me rends cette justice, et je souffre mme cruellement aujourd'hui
d'avoir  me donner ce tmoignage, que jamais je n'essayai de diminuer
dans ma fille le respect qu'elle pouvait, qu'elle devait avoir pour le
duc de Thorvilliers. Je croyais mriter davantage ma part, en ne faisant
rien pour la drober. Je serais sans doute d'autant plus fort contre
Gaston, si jamais l'heure d'une lutte entre nous deux venait  sonner,
que je me serais rsign, sacrifi, que je n'aurais rien tent contre la
conscience de Louise, rien laiss transpirer de la mienne, qui et
troubl la puret de son coeur.

Si j'avais agi autrement, c'est--dire mchamment; si, profitant de la
libert de cet asile, des conversations longues, intimes, paternelles et
filiales que nous avions,  mesure que l'enfant devenait une jeune
fille, je lui avais rvl le secret de cette affinit qui me ravissait
et qui paraissait toujours l'tonner; si je lui avais dit ou laiss
deviner que j'tais son pre; j'aurais sans doute fltri ses rves
d'innocence; mais du feu de mon amour, j'aurais cicatris la blessure
faite, et ma fille, avertie du pige, dfiante de l'homme qui la livre
aujourd'hui, se refuserait  ce mariage odieux, s'vaderait de son faux
devoir, serait libre.

Elle n'aime pas celui dont on veut lui donner le nom. Elle est soumise,
avec une affection voulue, et non instinctive,  celui qu'elle croit son
pre. Chaste, fire, noble, elle va au sacrifice, en pensant seulement
que Dieu la bnit d'obir, avec la tristesse profonde d'une vraie jeune
fille qui a la vocation de l'existence d'une vraie femme. Elle a pens 
moi, j'en suis sr, au vieil ami qui ne peut plus la guider, qu'elle ne
sait o trouver, mais dont la pense rde autour de la sienne, tout au
fond d'elle-mme, vaguement, sans le savoir, elle me dsire; et parce
que j'ai trop veill sur cette chastet de son coeur, sur cette droiture
de son esprit, elle m'chappe, elle peut tre perdue!

Je ne me repens pas pourtant d'avoir agi ainsi. J'ai fait, selon Dieu,
ce que j'avais  faire. Dieu fera-t-il, selon moi, ce qui peut
m'empcher de dsesprer?

Si demain, pour sauver ma fille, je devais lui crier la vrit, je crois
que la vrit me brlerait la bouche, comme si elle tait un mensonge.

Louise me parlait souvent du duc de Thorvilliers. De mon propre
mouvement, je ne lui en parlais jamais. Je me bornais  lui rpondre
brivement, discrtement. Une seule fois, pendant la seconde anne de
son sjour chez madame Ruinet, par consquent lorsqu'elle tait encore
une enfant, avec l'obstination qu'elle tenait de sa mre, elle voulut me
prsenter au duc. Elle mit dans ce dsir une insistance telle que je dus
avec froideur lui rpondre par un refus trs net trs catgorique.

Elle se le tint pour dit. Depuis, elle ne me reparla plus de ce caprice.
Ce jour-l, j'avais certainement branl en elle le respect filial.
J'eus peur de mon triomphe. Elle me regarda de ses beaux yeux pensifs
qu'elle avait hrits de sa mre. Elle comprit que je jugeais le duc de
Thorvilliers, et que je le jugeais svrement. Elle me bouda tout un
jour, puis elle revint, le lendemain, aussi caressante qu'elle l'avait
t la veille. Elle me demandait presque pardon d'avoir compromis notre
amiti, en voulant la faire consacrer par son pre.

Ce fut notre seul diffrend, notre seul secret, plus mystrieux que
notre amiti. Je fus assur ds lors qu'elle me parlerait jamais de moi
 Gaston.

Cette vie trange, simple en apparence, bonne, malgr tout, avec les
phases que provoque le dveloppement rgulier, normal d'une belle
intelligence, d'une belle nature physique, dura neuf ans.

Je comprenais bien que quand elle n'aurait plus rien  apprendre, que
quand son instruction serait aussi complte que le devenait sa beaut,
Louise m'chapperait. Le duc serait forc de s'en embarrasser,
c'est--dire de s'en parer pour le monde. Ce qui avait paru dans le due
de Thorvilliers de l'abngation paternelle serait regard bientt comme
l'gosme d'un viveur endurci, que sa fille pouvait gner, s'il
s'obstinait  la laisser en pension, au del du terme ordinaire.

Mais, en m'armant d'avance contre cette sparation, je formais mille
projets pour qu'elle ne ft pas absolue, dfinitive.

Louise viendrait voir madame Ruinet. Elle me rencontrerait dans ces
visites. Le duc lui laisserait une libert relative, sinon absolue, dont
nous profiterions. Peut-tre trouverais-je un moyen de correspondre avec
elle! En tout cas, personne au monde ne me dfendrait de la voir, de
loin, dans les promenades, dans les glises, dans les muses, dont je
lui donnais le got par avance. Maintenant que j'avais nou nos deux
mes, je savais que rien ne pouvait rompre le lien; on le distendrait
tout au plus.

N'tais-je pas habitu  n'tre heureux qu'avec rserve, indirectement?
Le bon docteur tait toujours l pour intervenir. Qu'il ft encore
prsent, pendant quelques annes, cela suffirait pour mnager la
transition heureuse, jusqu' la libert complte que Louise obtiendrait
par le mariage, pour tablir un moyen de vivre contre lequel rien
ensuite ne prvaudrait.

Hlas! mon gosme reut un coup terrible. Le docteur me manqua
soudainement. Il ne fut pas malade. Un soir, il s'arrta de faire le
bien, et dans un soupir de lassitude il exhala son me.

J'allais le voir souvent. Elle et lui taient les deux ples de ma vie.
En allant de l'une  l'autre, je m'arrtais  prier pour l'un et pour
l'autre.

J'arrivai, ce soir-l, une demi-heure aprs cet vanouissement de
l'excellent homme dans la mort. Je le veillai toute la nuit; j'eus dans
le silence,  travers une mditation austre, un entretien suprme de
mon me avec la sienne. Je lui demandai de veiller toujours sur moi,
d'entrer en moi, de me soutenir, de me conserver sa protection, car
j'allais tre seul dsormais.

Louise avait seize ans. C'tait  peu prs  cet ge que sa mre m'tait
apparue. La vision tait pareille. Je ne pouvais voir ma fille cueillir
des roses, ou en porter, sans me souvenir de cette vente de charit o
Reine tait venue au-devant de moi.

Ce fut dans la saison des roses, et avec des roses  la ceinture, que
Louise me fut enleve.

Oh! ce jour-l, il tait invitable, mais il pouvait tre moins cruel.
Il eut toutes les ironies et toutes les foudres. Je le pressentais, je
le rpte, mais je ne l'avais pas prvu si terrible.

La mort du docteur m'avait occup trois jours. Je ne l'avais pas quitt,
depuis la minute de mon entre dans la chambre mortuaire, jusqu'
l'heure o avec des discours et des fleurs la tombe s'tait referme sur
lui.

A son chevet, je m'tais souvenu que j'tais prtre, et je n'avais
sembl qu'un dvot, en priant  ct du prtre et des religieuses qui
l'avaient gard. Je m'tais ml  la foule qui avait suivi ce grand
homme de bien, et aprs la crmonie, un des neveux, son seul hritier,
que j'avais connu chez lui, dans mes visites, m'avait pri de l'aider
dans un premier rangement des papiers essentiels, de ceux qui devaient
plus tard, par leur publication, faire de la gloire avec la grande
notorit de l'habile praticien.

Ces trois jours de pit m'avaient sembl trois heures. Ils m'avaient
lev dans une atmosphre de srnit triste et fortifiante; je m'tais
repos de la terre. Je ne supposais pas qu'il et pu se passer quelque
chose de plus grave, pendant cette courte et douloureuse absence.

Le quatrime jour,  l'heure habituelle, j'allai donner ma leon. En
route, je me disais que je prviendrais doucement Louise de cette mort.
Elle l'ignorait sans doute. Mais je boirais ses premires larmes, je les
essuierais, je la consolerais en me consolant. Nous partagerions entre
nous un deuil chrtien qui nous unirait encore plus troitement...

Dans la rue, de loin, j'aperus  la porte de l'institution une voiture
arrte, un landau que je reconnus. Le duc tait-il venu me devancer et
annoncer  mon enfant qu'elle avait un ami de moins?

Cette fois, au lieu de m'arrter, de retourner sur mes pas, je marchai
plus vite.

La mort du docteur pesa sur moi tout  coup, comme l'annonce, comme le
dbut d'une srie de deuils et de malheurs.

J'arrivai, haletant,  la porte.

C'tait bien la voiture du duc de Thorvilliers. Ses armes luisaient sur
la portire, et le valet de pied en livre transportait, de l'intrieur
de l'institution  l'intrieur du landau, des cartons et des paquets.

Je compris. L'pouvante me retenait fix au pav, mais je la violai et
la brisai, sans rien calculer. Comme je me fusse jet au feu ou  l'eau
pour sauver ma fille, en danger de brler ou de se noyer, je me
prcipitai dans la maison, je courus au parloir.

Je n'eus pas besoin d'en ouvrir, d'en enfoncer la porte, elle tait
toute grande ouverte. Le duc de Thorvilliers, saluant madame Ruinet,
pour prendre cong d'elle, se retirait, emmenant Louise qui, habille,
coiffe, gante pour le dpart, avec un mantelet autour de la taille,
ple, ayant pleur, le suivait.

Madame Ruinet pleurait aussi.

Je ne pus touffer le cri qui m'et touff, si je l'avais retenu.

Le duc se retourna, tressaillit, plit de colre, avec une lueur
menaante dans les yeux.

Je m'tais arrt devant lui, aprs l'avoir heurt, mais je ne le
regardai pas; je regardais Louise, en la suppliant, en l'interrogeant.
Qu'allait-elle me dire?

Oh! dans cette minute d'agonie, je vis pourtant le ciel. Je sentis bien
qu'il y avait en elle une tendresse filiale inconsciente, et que pendant
ces neuf annes, moi le pre dshrit, je m'tais cr une enfant qui
serait toujours  moi!

Elle eut un mouvement de la bouche, un baiser des yeux, un lan naf de
tout son tre vers moi qui me ravit et me foudroya.

--J'avais peur de partir sans vous avoir vu, me dit-elle d'une voix qui
eut tout  coup les inflexions de la voix sonore et vibrante de Reine de
Chavanges.

--Vous partez? balbutiai-je, hbt.

Le duc intervint, et, de cette voix froide, railleuse quand mme,
impertinente dans sa hauteur, que je connaissais:

--Monsieur est un de vos professeurs? demanda-t-il  Louise.

--C'est mon matre! rpliqua l'enfant avec un enthousiasme de tendresse.

--Alors faites-lui vos adieux.

Tout en disant cela de son air le plus froid, le duc se campait, dfiant
presque l'hritire des Thorvilliers de commettre sa dignit, dans un
adieu trop sentimental avec un homme de peu comme un professeur de
petites filles.

Faut-il croire  une fermentation subite du sang?  une piti du ciel?

Louise releva ce dfi, et les yeux pleins de larmes, avec un sourire
tremblant, mais avec une rsolution douce, me tendit les mains et le
front.

Il m'et t facile de lui donner, devant ce bourreau de ma vie, un
baiser paternel qui m'et veng. Je n'osai pas. J'eus peur de ce front
pur que je n'avais pas effleur une seule fois, pendant ces neuf annes
de tendresse. Je me serais trahi. Je l'aurais perdue davantage. J'tais
comme devant une chose radieuse, aile, qui peut s'envoler, quand on
prtend y toucher, et qu'on admire avec un dsir qui s'immole pour
s'terniser.

Je m'inclinai, je lui touchai seulement les doigts; je les sentis
brlants.

Gaston retenait sa haine et sa surprise. Lui aussi, redoutait d'aggraver
la scne. Une explosion de moi ou de Louise l'et oblig  un rle
tyrannique, manifestement odieux et ridicule. Il voulait m'avertir.

--Depuis combien de temps monsieur est-il professeur dans votre maison?
demanda-t-il avec plus d'aisance  madame Ruinet.

--Mais... depuis neuf ans, je crois.

--Ah! je conois alors l'motion de Marie-Louise. Il en cote de quitter
un vieil ami... Je vous remercie, monsieur, de vous tre fait aimer;
c'est faire aimer la science... Venez-vous, ma fille?

--Oui, mon pre!

S'approchant encore, en baissant de nouveau le front, Louise me dit avec
courage:

--Au revoir, mon ami.

Elle passa comme une vision. En froissant son mantelet, elle effeuilla
les roses qu'elle avait  la ceinture, et les feuilles embaumes
tombrent sur ses pas. Le sang qui afflua  mon cerveau troublait ma
vue. Je vis une trane lumineuse et rose derrire ma fille, et puis je
ne vis plus rien.

J'tais adoss au chambranle de la porte, ivre de ma stupeur. Si j'avais
fait un pas  la poursuite de ma fille, je serais tomb.

Madame Ruinet reconduisit le duc et Louise jusqu' leur voiture.
J'entendis se refermer la porte cochre, je l'entends encore retentir
avec le bruit de ses ferrailles: ce bruit me frappa la poitrine et me
provoqua.

Je voulus courir; je serrai les poings; mais je n'eus pas la force.

Madame Ruinet, d'ailleurs, revenait; elle me barra la route, me refoula
dans le parloir et ferma la porte.

Cette mre devinait mon supplice. Je tombai dans un fauteuil et je
criai, me tordant les mains:

--Partie! elle est partie! Pourquoi est-elle partie? Vous saviez qu'elle
devait partir?

--Non. Le duc est arriv, il y a une heure, me signifier qu'il emmenait
sa fille; on dmnagera le pavillon plus tard.

--Sa fille! sa fille! m'criai-je avec fureur; est-ce que vous n'avez
pas vu qu'elle n'est pas sa fille?

--Taisez-vous! me dit madame Ruinet effraye. Si on vous entendait!

--Ah! ce n'est pas elle qui m'entendrait! Et c'est  elle que je
voudrais dire: Mon enfant! mon enfant!

Que m'importait maintenant mon secret! Je n'y tenais plus. Je vis bien
que s'il n'tait pas connu, il tait au moins souponn de madame
Ruinet. Elle laissa paratre plus de compassion que de surprise, et, ne
me questionnant pas, me laissant pleurer, m'aidant  pleurer, elle
pleura avec moi.

J'tais, tout  la fois, dbordant d'une colre qui tait contenue
devant Louise, et qui se ft satisfaite d'une provocation folle, d'une
objurgation implacable, et dbordant d'une douleur sainte qui palpitait,
crase sous ce ressentiment humain.

Je me repentais de n'avoir pas essay d'intimider cet homme qui me
prenait mon enfant pour la har, et je me repentais aussi de n'avoir pas
su me contenir assez pour empcher Louise d'emporter un trouble qui
s'augmenterait et la rendrait malheureuse. J'aurais voulu tout ensemble
la mieux dfendre et la mieux cder.

Une amertume encore se mlait  toutes ces amertumes, le sentiment de
l'implacable ncessit. Ce qui s'tait pass devait se passer. J'aurais
d m'y attendre.

Je racontai ma vie  madame Ruinet. Cette mre tant prouve pouvait
m'indiquer une esprance. Elle m'coutait, en comparant son existence 
la mienne, et  certains tressaillements douloureux,  certains
sourires, je croyais sentir que celle que j'avais envie pour sa
maternit lgitime, officielle, saluait au passage ces douleurs sublimes
et idales de ma paternit clandestine. Moi, du moins, je trouvais dans
la destine une excuse  mon malheur. Mais elle, pour avoir suivi
simplement, rgulirement, correctement, le chemin ordinaire, elle tait
aussi accable que moi. Le malheur tait avec elle dans son tort plus
qu'avec moi.

Pauvre femme! elle ne put me donner de conseils. Je devais attendre.
Louise tait dfendue contre ce mauvais pre par sa situation mme. Un
duc, si pervers qu'il soit, ne squestre pas, ne torture pas un enfant
comme le ferait un tre pauvre, isol. Il y a tant de tmoins qui le
surveillent, sans compter son orgueil!

J'coutais ces vaines raisons; je feignais de les accueillir, mais je
revoyais le regard haineux de Gaston qui, en s'adressant  moi, avait
pass comme un clair sur le front de ma fille.

Il se vengerait, et je ne pourrais la dfendre. Je n'imaginais pourtant
pas cette frocit lche, ce monstrueux mariage. Je supposais au
contraire qu'il imposerait les langueurs, les hontes du clibat  cette
admirable jeune fille; qu'il prendrait plaisir  laisser s'tioler, dans
un abandon ddaigneux, cette beaut frache, cette grce dcente, cet
esprit lev, cette raison simple et droite.

Il est plus raffin dans ses tortures, ce voluptueux de mchancet. Il
lui plat que cette innocence soit allie  cette corruption; que cette
vie panouie soit gangrene par ce cadavre; que cette vertu soit
martyrise; et son orgueil, autant que sa haine, trouve son compte,  ce
hideux accouplement.

J'ai dit que le duc de Thorvilliers, plus goste que mchant, serait
peut-tre dsarm par un intrt qui primerait celui d'une alliance de
sa famille avec celle des princes de Lvigny. Quand je me souviens de
cette soire, de cette rencontre, de ce qu'il y eut de menace dans son
regard affil, je me rtracte. L'enttement de l'orgueil donne la
volont du crime au plus sceptique, au plus spirituel, comme l'ignorance
la donne au plus fou.

Peut-tre sacrifierait-il les avantages plus grands  retirer d'un autre
mariage  ce dsir de se venger, d'en finir une bonne fois avec cette
rivalit entre nous qui se perptue, avec ce mpris de l'homme cras
qui le provoque encore.

Oui, c'est un crime qui va s'accomplir, et c'est un criminel que je
dnonce.

Il fut vident pour madame Ruinet et pour moi que le duc de
Thorvilliers, maintenu par l'autorit du docteur, s'tait senti libre 
la mort de cet excellent homme, et avait voulu jouir, abuser
immdiatement de cette libert. Cette conscience teinte qui n'allait
plus luire au-dessus de ma fille ne menacerait plus cette conscience
trouble.

Qui sait si Gaston n'esprait pas que la mort, en supprimant le
protecteur visible de l'enfant, dmasquerait un protecteur invisible,
mystrieux, qu'il voulait atteindre, pitiner une dernire fois?

Il a bien calcul sa vengeance; car il a mon coeur saignant et celui de
ma fille sous son pied.

Dieu juste, hommes bons, souffrirez-vous cet attentat?




XXII


A partir de ce jour-l, je n'ai plus men qu'une existence lamentable,
innarrable. Les douleurs s'y trouvent mles  des dtails grotesques,
et ma pit paternelle a eu ses mascarades ncessaires.

Quand il m'arrivait d'apercevoir Louise, j'avais mon aumne de joie;
mais jamais je n'eus le bonheur de pouvoir l'en remercier.

Tout d'abord, je craignis que le duc ne quittt Paris, pour s'en aller
bien loin, sans laisser de traces; mais il tait trop infatu de sa
force, trop certain de me tenir en respect avec cet otage, pour prendre
cette prcaution.

On tait  la fin du printemps. Ce fut une raison pour que la voiture de
M. de Thorvilliers ft remarque au Bois, aux Champs-lyses, avec cette
fleur de printemps qu'il promenait firement.

La beaut de ma fille fut vite connue. Je lus un jour son nom dans un
journal qui enregistre les succs mondains. Cette clbrit et ravi un
pre comme Gaston. Peut-tre que sa rancune contre cette chre innocente
s'tourdit un peu  cette bouffe d'encens. Moi, j'eus honte et j'eus
peur de cette gloire inexorable que les moeurs indiscrtes et frivoles du
jour imposent  la jeunesse.

Mais Louise, je l'espre, l'ignora toujours; ou bien si on eut le
courage de la lui annoncer, elle n'en prit aucun sujet de coquetterie.
Quand je la voyais passer, je lisais de loin, sur son front, comme dans
un devoir d'colire, l'imperturbable candeur, voile seulement d'une
vague mlancolie, que j'avais si soigneusement prserve.

Mon existence se rsumait en ceci: j'espionnais incessamment le duc.

J'tais toute la journe en faction. Je ne rentrais me coucher que quand
j'tais certain que tout tait teint  l'htel de Thorvilliers, et
j'tais  mon poste le matin, guettant le rveil de l'htel, comme si,
dans les allures de la domesticit, j'allais surprendre les intentions
du matre.

Je suis tonn que la police ne se soit jamais inquite de ce rdeur
continuel. Mais la police ne sait que ce qu'on lui apprend et n'a que
les inquitudes qu'on lui donne.

Il est vrai, je le rpte, que j'tais contraint  toutes sortes de
dguisements. Mais  quoi bon raconter cela? Ce sont les vilenies du
martyre... On devine mon supplice. Tous les matins, en m'veillant, je
me demandais avec anxit:--Que va-t-il se passer? o la verrai-je? Tous
les soirs, toutes les nuits, quand je rentrais las de mes courses,
dsespr, si je ne l'avais pas entrevue, ravi et plus dispos encore au
dsespoir, s'il m'avait t donn de l'apercevoir, mais certain qu'elle
tait  Paris, je remerciais Dieu de cette journe gagne.

Tout l't se passa dans ces transes.

Une fois, elle alla  l'Opra; j'y entrai derrire elle, et, plac de
manire  la voir, sans tre vu,  ne rien perdre de ses motions, je
passai une soire idale, au spectacle de sa grce.

Je ne sais pas quel opra on chantait. Je n'en entendis rien. Mais,
sourd au bruit, je _voyais_ une harmonie, un pome, une extase monter
dans ses yeux.

Elle ne se doutait pas qu'elle tait admirablement belle; que le duc
l'avait fait parer pour son dbut; que tous les regards papillonnaient
autour d'elle, comme autour d'un lis. Elle s'abandonnait  son
recueillement.

Je frissonnai d'pouvante et de joie tout ensemble quand je vis,  un
moment, qu'elle levait les yeux au-dessus d'elle; qu'elle les envoyait
au del de ce plafond symbolique; qu'une larme brillait dans ses beaux
yeux. La bouche eut une palpitation tendre.

Je me souvins de cette nuit de dlire o j'ai vu sa mre accoude au,
balcon de la bibliothque du chteau de Chavanges, cherchant aussi, avec
le mme regard, le sillage d'un rve de tendresse dans l'infini.

J'avais calomni ce soupir et ce regard. Tout mon malheur venait de
cette impit de mon amour.

Cette fois, je ne m'y trompai pas; je ne pouvais pas m'y tromper. L'me
de la mre tait sur les lvres de la fille, et je demandai pardon 
Reine, en bnissant Louise.

Le duc, solennellement install derrire Louise, et qui recueillait les
hommages de toute la salle, remarqua sans doute, comme moi, cette minute
d'extase. Il en fut choqu, comme d'une navet trop primitive.

Il ne lui convenait pas que mademoiselle de Thorvilliers et de ces
lans de l'me  l'Opra, surtout quand tous les regards taient fixs
sur elle. Il se pencha, l'avertit; Louise eut une lgre pleur; le
regard, bless dans son vol, descendit, s'abattit sur la scne, o des
danseurs faisaient irruption, et alors je remarquai avec douleur la
fixit morne des yeux de mon enfant.

J'aurais voulu, de l'clair des miens, transpercer, foudroyer Gaston.

J'allais, de temps en temps, me reposer et dposer le secret de mes
poignantes inquitudes chez madame Ruinet.

La pauvre femme tait en disgrce complte auprs du duc. Louise n'tait
pas revenue une seule fois la voir, ne lui avait pas crit, et comme il
nous tait impossible de douter du coeur de Louise, nous comprenions 
quelle dfense elle obissait. J'appris aussi que des jeunes filles, des
amies de l'institution, avaient essay vainement de la voir, de lui
crire. Elles n'avaient pas t reues, et si les lettres avaient t
remises, on avait dfendu  Louise d'y rpondre.

Je commenais  croire que le duc ne quitterait pas Paris et avait
renonc aux attractions de diverses natures qui, depuis longtemps, le
fixaient presque en Italie, quand,  l'automne, je devinai,  certains
prparatifs dans l'htel, que je m'tais tromp et que M. de
Thorvilliers allait partir.

J'tais prt  le suivre.

J'avais ralis tout ce qui me restait de ma fortune. Je pouvais
l'emporter avec moi. Ce reste tait peu de chose. Je l'puiserais
peut-tre  suivre ma fille,  acheter chaque heure que j'allais donner
 cette poursuite; mais quand je serais tout  fait pauvre, je
travaillerais. Le nophyte missionnaire se retrouvait dans le pre
affol; les obstacles n'taient rien: le but mettait une lumire divine
sur tous les moyens employs. Il ne fallait que de la foi.

Quelle foi et rivalis avec la mienne? Quel but tait plus saint?

Je partis. Je suivis le duc; quelquefois je le devanais, bien sr de ne
pas perdre sa trace; car je m'appliquai toujours  partir avec les gens
de sa maison,  le rejoindre ou  prparer ses tapes. Je courais moins
de risques d'tre aperu, en ne partant pas en mme temps que lui.

Louise m'et reconnu parmi les voyageurs des petites places. Mais les
serviteurs d'une si grande maison voyageaient souvent en premire
classe, et, quand ils taient rduits aux secondes classes, ils ne
s'occupaient gure des gens humbles, peu causeurs, tristes et vieux
comme moi.

J'ai dit,  plusieurs reprises, que le sjour ordinaire et prfr du
duc de Thorvilliers tait l'Italie.

Je n'avais jamais su pourquoi; je l'appris en le suivant.

Il tait engag dans de grandes entreprises de canalisation agricole en
Lombardie, et il avait  Florence une matresse, madame Paola
Buondelmonti qui se prtendait veuve d'un descendant des comtes de
Buondelmonti, les guelfes fameux du onzime sicle.

Les membres,  peu prs authentiques de cette vieille famille,
laissaient dire cette belle personne qui s'tait marie  Rome, qui
tait devenue veuve  Venise, sans que son mari et jamais figur dans
sa vie.

Elle n'tait pas riche, mais elle tait fort belle. Gaston, qui savait
accorder le culte fou de la beaut plastique avec certaines vertus
conomiques, rparait discrtement les torts de la fortune envers la
grande dame exile de sa gloire, mais spculer sous son inspiration,
pour ne pas s'appauvrir en l'enrichissant.

Cette liaison est la cause du mariage infme qui se prpare. Le vice a
engendr le crime. Les spculations du duc n'ont pas russi. Sa fortune
personnelle est compromise; il ne peut toucher  celle de sa fille. Mais
ce qui lui est interdit est facile  un gendre. Voil pourquoi la
Buondelmonti, qui ne voulait pas de cette pourriture armorie, de peur
de s'y gter, la fait resplendir sous le rayonnement des millions, aux
yeux d'un spculateur compromis, et voil comment Louise, ma fille,
cette vierge dont personne n'est digne, va payer de sa puret, de son
me, de sa vie, la ranon du duc de Thorvilliers envers une vieille
courtisane.

Non, cette monstruosit ne s'accomplira pas. Non, je le jure; je veux le
faire jurer aux honntes gens.

A mesure que, dans ce mmoire, je m'approche de cette boue, tout mon
tre, qui s'est calm au rcit de mon amour, de ma douloureuse
paternit, se redresse, se rvolte. Non, maintenant que j'ai prouv mon
droit  aimer, je veux prouver mon droit  har. Il faut que la justice
sorte clatante, invincible, de ce rcit.

Le duc alla directement de Paris  Rome. Il avait des rclamations, des
demandes  faire au gouvernement italien.

A Rome, Louise eut la permission de visiter les glises, les muses, les
ruines. Je n'osais la rejoindre dans ces promenades intressantes; elle
m'aurait vu; la dame qui l'accompagnait et qui me connaissait bien,
m'et dnonc.

Je me privai donc, par prudence, de ce bonheur nouveau et dlicat, de
voir s'panouir ce sentiment du beau, que je m'tais efforc d'veiller
en elle. Mais, quand elle sortait d'une de ces glises, d'un de ces
muses, je surprenais de loin un clair radieux sur son doux visage,
parfois, une motion grave et la trace d'une larme.

Le duc mettait une complaisance qui n'tait que la mise en scne de son
calcul  se promener en voiture, aux heures rglementaires de la fashion
romaine, au Pincio ou au Corso. Sous le prtexte de montrer le beau
monde de Rome  Louise, il montrait Louise au beau monde. C'tait le
chef-d'oeuvre dont il tait fier, comme d'un Raphal, qu'il faisait
apprcier par ces collectionneurs de chefs-d'oeuvre.

Je jouissais de ces promenades, et sachant que le duc partirait un jour
ou l'autre pour Florence o tait sa matresse, pour Milan o tait le
sige de son entreprise, je rvais la bonne fortune d'une absence de
lui, qui me permettrait, non pas d'aborder ma fille, et de m'en faire
reconnatre, mais de m'en approcher avec plus de scurit et de la voir
plus  mon aise.

A Rome, bien des choses m'taient faciles. J'y avais fait plusieurs
sjours pendant ma vie apostolique. J'y avais laiss, au Vatican mme,
des amis puissants qui auraient pu me venir en aide, et si ce mariage
qui me menace avait d se faire  Rome, mme depuis que le pape est
dpossd de sa souverainet, j'aurais pu l'empcher.

Mon interdiction et t facilement leve, et si un scrupule que je ne
voulais pas vaincre ne m'et empch de reprendre l'habit
ecclsiastique, j'aurais pu,  Rome, me dguiser en prtre, pour exercer
plus commodment ma fonction paternelle.

C'est  Rome que je fus exactement renseign sur les intrts que le duc
avait en Italie, et ce fut un cardinal de mes amis qui me raconta la
liaison de M. de Thorvilliers avec la Paola Buondelmonti.

Un jour, j'tais dans le Corso, sur le trottoir, derrire deux jeunes
gens, lgants, qui  un angle de la place Colonna regardaient dfiler
les quipages, quand, au moment o la voiture dcouverte du duc de
Thorvilliers passait, j'entendis un de ces deux promeneurs dire, en
franais,  son compagnon, en montrant Louise:

--Oh! la belle jeune fille!

J'eus une brusque palpitation. Je me penchai et regardai de ct le
jeune homme qui parlait ainsi.

Je crois que si j'avais surpris dans son air, la moindre marque d'une
admiration frivole, galante, impertinente, je l'aurais dtourn, par une
intervention quelconque. Mais il y avait dans les yeux de ce jeune
Franais une surprise si pieuse; il saluait si bien, sans qu'elle l'et
aperu, cette vision qui passait; il la suivit d'un regret si visible,
si touchant, qu'au lieu d'tre irrit et jaloux, je fus attendri.

Je restai  ma place et j'coutai. Aprs un silence, le mme jeune homme
dit  son ami:

--Toi qui habites Rome depuis deux ans, sais-tu son nom?

--C'est mademoiselle de Thorvilliers.

--Ah!... c'est l le duc?

Il y eut un accent de ddain craintif, de peur involontaire, dans ces
paroles.

Bon jeune homme! J'aurais voulu lui serrer la main, le remercier de ce
qu'il paraissait avoir des raisons de ne pas estimer le duc!

J'appris, en coutant, que l'interlocuteur de ce sympathique jeune homme
tait secrtaire d'une des deux ambassades franaises, et que c'tait 
ce titre qu'il avait vu le duc de Thorvilliers, soit au palais Farnse,
soit au palais Colonna. Quant au jeune homme lui-mme, il tait arriv
le matin de Florence. Il connaissait le scandale de la liaison du duc
avec la Buondelmonti, et aprs avoir renseign, sur ce point, son ami,
il ajouta avec animation:

--J'espre bien que le duc ne promnera pas aux Cascine sa matresse
avec cette belle enfant.

--Qu'est-ce que cela te fait? rpliqua l'autre.

--Cela m'offense dans mes ides de pudeur et de fiert.

--Te voil bien, mon pote!

--Pote si tu veux! Je ne connais pas cette jeune fille; je la vois pour
la premire fois. Je jurerais qu'elle a l'me aussi belle, aussi pure
que son visage, et je sais que son pre est un vieux mauvais sujet.
Voil pourquoi je me rvolte d'avance  la pense que la Buondelmonti
peut vouloir servir de chaperon  cette enfant... Elle semble toute
jeune... Viens la voir encore.

Et riant d'un bon rire qui rsonna dans mon coeur, il entrana son ami.

Je les suivis. J'tais curieux de connatre ce jeune homme que l'autre
traitait de pote et qui devinait si bien ma fille!

Pote! j'avais cru l'tre aussi,  l'ge de ce jeune inconnu, dans mes
annes d'innocence, d'amour pur, de premier lan! Ma posie ne m'avait
pas prserv d'un grossier prestige de mes sens. J'avais commenc 
admirer Reine de Chavanges de la mme faon que ce jeune homme admirait
Louise. Mais s'il tait digne d'elle, je me jurai bien qu'il ne se
tromperait pas comme moi, aux apparences et que, dt-il voir cet ange
assis un jour  ct de la Buondelmonti, il n'en conclurait pas la
possibilit d'une atteinte  l'innocence de ma fille.

Mais, ne pouvait-il pas empcher ce rapprochement, ce sacrilge?

Je m'informerais: je saurais quel tait ce jeune Franais.

Qu'on ne s'tonne pas de cette promptitude de ma part  adopter ce beau
premier venu. Le captif accueille toutes les chances d'vasion, et
j'tais captif, dans le dsert de ma vie, avec le bonheur de mon enfant,
entrevu comme une terre promise...

Je suivis ces deux jeunes gens. Ils eurent bientt rejoint la voiture du
duc qui s'avanait  son rang dans la foule. Je vis l'inconnu contempler
Louise, aspirer pour ainsi dire cette lumire souriante qui se dgageait
du visage de mon enfant.

Quand, arrive  la place du Peuple, la voiture prit un trot rapide et
s'loigna, le jeune contemplateur resta un instant immobile, puis se
dcida  prendre le bras de son ami pour s'y appuyer. Son coeur alourdi
lui donnait un peu de lassitude.

Je l'entendis qui disait:

--Oui, elle est bien belle! Elle est bien pure! Heureux celui qui en
sera aim!

--Tche que ce soit toi.

--Heureux celui qui l'aimera! continua-t-il avec un soupir et sans
rpondre  son ami, oui, bien heureux, mme s'il doit souffrir et mourir
de n'tre point aim!

Je portai vivement mes mains  mes yeux pour retenir des larmes, et pour
m'empcher de saisir ce jeune homme, de l'obliger  se retourner, de
l'embrasser, de lui dire:

--Vous avez raison. Ce serait un grand bonheur d'tre aim d'elle. C'en
est un d'tre tortur de l'amour qu'on a pour elle.

Je le bnis de toute mon me, je le suivis encore et je sus o il
demeurait, me rservant d'apprendre son nom, par cette police officieuse
et irrgulire qu'on trouve  sa disposition, dans tous les coins des
grandes villes d'Italie.

Le lendemain, les jours suivants, je retrouvai le mme inconnu  la mme
place, guettant la mme vision.

Il revint seul. Il avait la pudeur de sa curiosit, de son amour
naissant. Je l'aimai encore pour cela.

Il me tardait de le connatre, de savoir si mes rves paternels qui
battaient de l'aile pouvaient s'envoler avec les siens. Sans doute, pour
arriver  la ralisation, il y avait de grandes difficults  vaincre,
en admettant les convenances de fortune, de famille. Comment faire
agrer ce prtendant par le duc, et comment, surtout, serais-je certain
qu'il serait aim par Louise, en n'tant pas repouss par M. de
Thorvilliers?

Si le roman qui commenait  Rome pouvait s'y dnouer, j'esprais bien,
ainsi que je l'ai dit  propos du mariage infme qui se prpare, faire
jouer des ressorts assez puissants pour que le duc, sans souponner mon
intervention, ft domin et conduit par elle.

Le but qui surgissait tout  coup me donnait de nouvelles angoisses;
mais m'excitait  la vie.

Comment! aprs avoir meubl l'me de ma fille, j'aurais le bonheur
d'aider  son mariage, de lui donner un ami jeune, beau, intelligent,
sans doute de bonne naissance, de belle fortune?

On ne fait pas de si grands rves, sans les enrubanner de toutes sortes
de folies. Quand l'me d'un pre s'ouvre  cet horizon du mariage de son
enfant, il entre par cette ouverture toute sorte de fleurettes, de
marottes, de petits riens qu'un vent pousse et fait tourbillonner.

Je m'appliquais  aimer celui qui serait aim de ma fille. Je le dotais
de toutes les vertus qu'il trouverait dans Louise. Je me disais que
puisqu'il avait des amis dans les ambassades, il tait d'un monde o
l'on recrute des diplomates. Pas de difficults de ce ct-l. Il serait
un futur ambassadeur.

Je faisais aussi des souhaits plus ambitieux, moins vaniteux, et je
m'exposais  retomber de plus haut.

Quoi! J'aurais un fils, et par ce fils, plus tard, qui sait? J'aurais ma
fille! Quand le mariage serait conclu, quand Louise serait mancipe de
cette paternit pesante du duc de Thorvilliers; quand,  la faveur des
souvenirs d'autrefois, je serais entr dans l'intimit de son mnage,
j'aurais peut-tre un jour, dans une heure de causerie, d'effusion, le
droit de laisser deviner quelque chose de mon secret!

Mais si ce bonheur tait trop grand, trop goste, si je devais me
l'interdire, pour empcher Louise de voiler le souvenir pieux qu'elle
avait de sa mre, et pour l'empcher d'avoir honte ou horreur de ma
paternit sacrilge, je pourrais du moins me confier  l'ami,  celui
qui l'aurait reue de moi!... Mais non. Je ne dirais rien. Je resterais
dans mon ombre; je les contemplerais  mon aise dans leur bonheur, sans
le leur faire payer par un sacrifice  leur conscience. Je serais
toujours, jusqu' la fin, jusqu' la mort, le vieux matre, seulement le
vieux matre, et cela me suffirait.

Voil les folies que je remuais en moi, pendant que, me dissimulant dans
la foule, je regardais de loin ce charmant jeune homme, ce pote qui
faisait son rve en regardant ma fille.

Il me fut facile, ayant appris son nom, de faire prendre des
renseignements sur sa famille.

J'appris qu'il s'appelait Jules de Soulaignes, qu'il tait de petite
noblesse champenoise. Personnellement, il n'avait pas une trs grande
fortune. Il tait le seul enfant de la comtesse de Soulaignes, reste
veuve  vingt ans. Aprs avoir t lev soigneusement par sa mre, une
femme intelligente et lettre, comme il tait incertain sur le choix
d'une carrire, il s'tait dcid  voyager, continuant ou commenant 
s'instruire rellement, travaillant, prenant des notes, allant, dans
chaque pays, consulter les bibliothques.

J'ai su depuis qu' Florence il avait pass des semaines entires dans
cette magnifique bibliothque Laurentienne que Michel-Ange a dessine
pour les rudits ternels.

Un de ses oncles, le marquis de Montieramey, devait lui laisser tous ses
biens et prtendait mme, par une adoption, lui laisser tous ses titres.

Jules de Soulaignes pouvait donc devenir un bon parti, trs acceptable
pour un vaniteux et un calculateur, comme le duc de Thorvilliers. Il
tait pour moi un parti dsirable. Pre dans des conditions humaines,
normales, je n'aurais pas voulu d'autre gendre. Son instruction, ses
dispositions studieuses, graves, m'eussent rpondu de sa raison. La mre
srieuse et instruite qui l'avait lev, et qui l'abandonnait avec
confiance aux hasards de la vie, bien certaine qu'il ne s'garerait pas,
me rpondait de son coeur.

Le vieux cardinal de mes amis, dont j'ai parl, avait fait venir de
France pour moi, tous ces renseignements, qui me comblaient. Il restait
 savoir quelles pouvaient tre les intentions du duc de Thorvilliers.
Le doute me prenait  cette question.

Je ne croyais pas  la tendresse possible de Gaston pour ma fille. Mais
cette affectation qu'il mettait  la promener, comme son luxe, comme une
lgance de plus dans sa vie, m'indiquait bien que s'il tait dsireux
de s'en dbarrasser aussitt qu'il le pourrait, il voudrait assurment
en tirer parti pour sa vanit.

J'ignorais alors la gne, les dsastres du duc, et je n'osais pas, dans
mes prventions, aller jusqu' le supposer capable d'un crime, comme
celui qu'il veut commettre. Je comptais sur son gosme. Le comte de
Soulaignes tait d'assez bonne famille, aprs tout, et avait assez
d'esprances, pour n'tre pas, aux yeux du monde du faubourg
Saint-Germain, un gendre indigne du duc de Thorvilliers.

Sur cet chafaudage de calculs, je dressais, j'difiais l'autel o je
voyais Louise s'agenouiller, avec l'attendrissement d'un coeur vierge qui
va docilement au-devant de l'amour, voil par le devoir, et je bnissais
Dieu de cette merveilleuse rencontre, de cette rcompense qu'il
accordait  ma sollicitude, du couronnement magnifique qu'il donnait 
mon supplice.

Un jour, Jules de Soulaignes ne se trouva pas  son poste habituel. Je
ne le vis, ni au Pincio, ni au Corso, ni dans les jardins Borghse, et
pourtant la voiture du duc parcourut tous ces lieux de rendez-vous.

Elle passa  l'heure habituelle, Louise comme la veille, comme toujours,
avec son sourire vague, ingnu, plus triste que gai, avec ses beaux yeux
noirs comme ceux de sa mre, regardant sans chercher personne, et le
duc, renvers indolemment, ne s'interrompant de rpondre  des saluts
que pour biller.

Que signifiait cette absence? Qui avait retenu M. de Soulaignes? Le
lendemain il ne reparut pas davantage.

Je m'informai  son htel. Il tait parti. Ce fut un dsappointement
cruel, une surprise aigu.

Je n'osai pas aller trouver le secrtaire d'ambassade, ami de Jules de
Soulaignes, et pourtant je songeai  cette dmarche. Mais peut-tre cet
amoureux fier et pudique avait-il gard son secret! tait-ce la sant de
sa mre, celle de son oncle qui le rappelait en France? tait-il all
demander le consentement de madame de Soulaignes? Il tait aussi
impossible qu'il et renonc  Louise, qu'il lui tait impossible de ne
plus l'admirer.

Je ne m'expliquai rien, mais je souffris beaucoup. Les semaines se
passrent, les mois aussi. Le duc passa une grande partie de l'hiver 
Rome. Il fit deux ou trois absences trs courtes, et Louise ne sortait
pas. J'en vins  souhaiter chaque fois le retour de Gaston.

Je n'apercevais plus ma fille que derrire la grande vitre d'une
fentre, au premier tage d'un palais, o le duc avait lou un
appartement. Il me semblait que Louise tait plus triste.

Vers la fin de l'hiver, le duc quitta Rome pour Milan. Louise eut des
curiosits nouvelles  satisfaire, des glises, des muses, des
promenades  visiter. J'tais sur sa route, de la mme faon, invisible
et voyant bien. Je surpris le mme veil de l'esprit dans ses yeux, le
mme clair sur son front, puis les mmes mlancolies, les mmes ennuis,
combattus par la raison.

Deux fois je rencontrai Gaston sans ma fille. Il avait dans sa voiture
forme une femme que je reconnus aussitt, d'aprs ce qu'on m'avait dit.
C'tait la Buondelmonti. Que venait-elle faire? pourquoi avait-elle
quitt Florence? Venait-elle chercher le duc? enlever ma fille? Le
pressentiment de ce qui se passe aujourd'hui m'effleura.

Je frmis  la pense qu'elle tait peut-tre descendue dans le mme
htel que le duc de Thorvilliers. Mais non, elle habitait seule. Je les
suivis, et j'eus des raisons de supposer qu'elle ne vit pas Louise; que
celle-ci ne lui fut pas prsente.

Je pensais obstinment  Jules de Soulaignes. Saurait-il qu'il devait
venir  Milan? Pourquoi ne venait-il pas? Devais-je perdre ma confiance
en lui? Son mpris pour le duc avait-il triomph de son admiration pour
Louise? Me faudrait-il, aux raisons que j'avais de har Gaston, ajouter
encore celle-l? Sa mauvaise rputation compromettrait l'avenir de mon
enfant, comme sa dpravation inconnue avait perdu celui de ma fiance.




XXIII


Je ne sais pas  quelle imprudence pouvait me pousser ce regret, presque
insens, d'un jeune homme rencontr quelquefois, et qui tait, sans que
je lui eusse adress la parole, mon fils d'adoption.

J'avais des envies folles de lui crire,  tout hasard, en France, des
lettres mystrieuses, le rappelant en Italie. Je regrettais de n'avoir
pas fait, pendant mon sjour  Rome, la visite qui m'avait tent,  son
ami, le jeune secrtaire d'ambassade. Car c'tait celui-ci qui avait eu
la premire inspiration d'un conseil  Jules de Soulaignes, en lui
nommant ma fille, en l'exhortant  l'aimer. Il aurait bien le moyen de
le faire revenir, si je me confiais  lui.

J'crivis  madame Ruinet. Mais que pouvait-elle! Elle ne sut mme pas
me dire si M. de Soulaignes tait rentr en France. Elle n'avait trouv
aucun intermdiaire pour avoir des renseignements sur lui.

Ah! ce cher et vaillant coeur, je l'invoquais, je l'aspirais  tous les
bouts de l'horizon. Je me reprochais d'avoir t timide, maladroit, et,
lui donnant, dans ce lointain inaccessible, plus de vertus sans doute
qu'il n'en possdait, je le pleurais au dedans de moi, comme l'idal de
bont, de force, de courage, d'amour honnte et profond que le pre le
plus ardent  marier sa fille, le plus jaloux de son bonheur, pt rver.

J'tais ainsi successivement initi  toutes les misres sublimes de la
paternit.

Ce fut un supplice dans un autre que ce regret du jeune homme parti. Je
m'en voulais, comme si je l'eusse chass, en ne prenant aucune
prcaution pour le retenir.

Combien de fois, rentr chez moi, me dvorant de cette pre inquitude,
ayant peur d'tre devanc par Gaston dans le choix d'un mari pour ma
fille, n'ayant pas song jusque-l que l'heure de la marier dt venir si
tt, je priai Dieu, avec transport, de me renvoyer ce fianc, et aprs
ces prires, combien de fois ne me suis-je pas dit, avec une cre
amertume, qui soulageait ma douleur en la faisant crier:

--Que demandes-tu, misrable? Tu n'as pas plus le droit d'tre pre que
tu n'as eu celui d'tre amant? Tu t'es retranch toi-mme du nombre des
hommes qui sont maris, pres de famille! Tu as dout de l'amour, et tu
n'as que toi  invoquer, amour deux fois maudit, dans ta fidlit et
dans ton parjure! Prtre sacrilge, qui te sens encore prtre, en tant
devenu homme, amant adultre, de quel droit espres-tu jouir d'une
paternit usurpe?

Ces cauchemars du repentir, ces lans de mon amour transfigur et ces
menaces d'une sorte d'enfer, ces alternatives taient les visions
apportes de Rome. L, j'avais vu des prlats sourire  mon
interdiction, et me proposer en plaisantant de m'absoudre de pchs plus
graves que les miens. L, j'avais vu les humbles du clerg, les petits,
les moines, tremblants, devant la menace d'une damnation ternelle pour
moins que cela!

D'ailleurs toute tendresse profonde est craintive, et ma tendresse
paternelle double par ces proccupations de mariage devenait maladive,
fivreuse, et s'exaltait dans ce pays o rien n'est tempr.

Un soir,  Milan, j'tais dans un caf, sur la place de la Scala, 
l'heure du spectacle, regardant les voitures qui dposaient des
spectateurs devant le pristyle, m'attendant  voir passer et descendre
le duc de Thorvilliers et Louise; car je savais que la reprsentation
annonce tait une des dernires de la saison, que le thtre allait
faire sa clture annuelle, et j'avais prvu que le duc, qui avait sa
loge, se croirait oblig d'y venir.

Tout  coup, je dcouvris, appuy contre une des colonnes de l'entre,
un jeune homme qu'il me sembla reconnatre.

Lui aussi attendait.

Je ne pus matriser mon motion. J'eus une griserie subite. Je me levai,
je quittai le caf, et marchant avec prcaution pour ne pas tre aperu
de Louise ou du duc, si leur voiture arrivait en mme temps que moi au
pristyle du thtre, je rejoignis le jeune homme; je me plaai  deux
pas derrire lui.

C'tait bien Jules de Soulaignes, mais il tait chang, ple, maigri. Je
lui pardonnai, m'imaginant que je lui en avais voulu. Sa figure
expliquait son absence et la justifiait trop. Il avait t malade, bien
malade; il l'tait encore. J'eus une piti qui me fit oublier tout. Il
regardait avec des yeux enfivrs, dans la mme direction que moi.
J'aurais voulu lui dire: courage! elle va venir!

Enfin, la voiture tant attendue dboucha de la place. Le duc en
descendit d'abord, et Louise, lgre, enveloppe d'un voile sur sa tte
nue, s'en chappa et disparut, comme une toile qui sombre, dans le
sillon opaque fait par les curieux ordinaires, de chaque ct de la
porte d'entre.

Nous l'avions trop peu vue. Jules de Soulaignes poussa un soupir de
tristesse, mais aussi d'allgement. Sa vision n'avait t qu'un clair,
mais c'tait la chre vision.

Il se retourna, ayant peur que son soupir n'et t entendu.

Il heurta son regard au mien. Je lui souriais, et subitement, entran
par une force invincible, sans rflchir  l'tranget de ma dmarche,
je lui dis:

--Vous avez donc t malade, monsieur de Soulaignes?

Il tressaillit, me regarda avec plus d'attention, cherchant mon nom, mon
visage. J'ajoutai aussitt:

--Ne cherchez pas, monsieur; vous ne me connaissez pas; mais, moi, je
vous connais.

Il frona les sourcils, sa curiosit devenait dfiante, menaante. Je
continuai, baissant la voix et me penchant vers lui:

--Oui, monsieur, je sais pourquoi,  Rome, vous regardiez tous les jours
passer la voiture du duc de Thorvilliers, et je sais pourquoi vous tes
ici maintenant...

Une stupeur d'pouvante dilata ses yeux.

--Qui vous a dit?... balbutia-t-il. Puis, s'excitant  la colre:--De
quel droit vous permettez-vous?...

Il n'acheva pas.

Je souriais, mais avec une offre si visible de mon coeur, et j'avais sans
doute si peu l'air d'un indiscret, d'un espion, d'un intrigant, que
perdant aussitt son air de rsistance, M. de Soulaignes reprit d'un ton
plus doux, presque suppliant:

--Qui tes-vous, monsieur?

--Un vieil ami de mademoiselle de Thorvilliers, qui voudrait devenir le
vtre.

Un clair de sympathie passa dans les yeux du jeune homme; mais il se
dfiait toujours un peu et m'interrogeait toujours du regard.

--Vous vous tonnez, lui dis-je, de me voir si bien inform d'un secret
que vous n'avez confi qu' un ami, ou qu' votre mre? La chose est
toute simple. Il vous est arriv une premire fois de penser tout haut
dans le Corso,  Rome, quand la voiture du duc passait. J'ai recueilli
cette pense. J'tais l pour regarder dans la voiture la jeune fille
que vous avez admire  haute voix. Il m'a t bien facile de vous
comprendre et, vous ayant compris, de savoir qui vous tiez. Depuis
lors, nous nous sommes rencontrs, sans que vous vous en soyez dout,
aux mmes endroits, pour jouir du mme spectacle... C'est aussi pour
cela que nous sommes ici tous les deux... A votre ge, et quand on est
pote, car je sais aussi que vous tes pote, on retient mal ses
secrets. D'ailleurs, il y en a qui ne peuvent rester dans l'me. Ils la
traversent comme une lumire et s'en chappent, pour rayonner au dehors.
Vos yeux parlent quand vous vous taisez, et moi le vieux matre, qui
veux tre le pre de mon lve, je ne puis pas plus retenir mes regrets,
mon amiti, ma tendresse pour cette enfant que vous ne pouvez retenir
votre amour. Voil pourquoi je vous aborde sans tre connu de vous. Je
me nomme Louis Herment; j'ai t pendant neuf ans le professeur de
mademoiselle de Thorvilliers; je puis vous parler d'elle. Voulez-vous
tre mon ami?

Jules de Soulaignes m'coutait avec une surprise ardente, nave. Il
parat que mes yeux taient aussi loquents que les siens. Il ne se
mprit pas  mes paroles. Il vit toute ma sincrit. Son amour devina le
mien, en lui donnant un caractre d'adoption paternelle qui le
rapprochait de la vrit. J'tais son confident ncessaire, comme il
tait pour moi le fils souhait.

Quand j'eus fini, il me dit simplement, d'une voix tremblante:

--Je vous crois, monsieur. Je vois que je n'ai rien  vous apprendre.

--Vous vous trompez, rpliquai-je, en passant familirement mon bras
sous le sien et en l'attirant hors du pristyle, vous avez  me dire
pourquoi depuis huit mois je ne vous ai rencontr ni  Rome, ni  Milan;
pourquoi vous revenez avec ce visage ple.

--J'ai quitt Rome pour aller tout confier  ma mre, repartit avec la
mme simplicit le jeune homme, et si j'ai tant tard  revenir, c'est
que j'ai bien souffert, c'est que j'ai pens mourir.

--Mourir! parce que votre mre...

--Oh! ma mre ne m'a rien refus, dit-il en m'interrompant; mais je
dpends, pour mon tat futur dans le monde, des bonts d'un oncle...

--Oui, je sais, de M. le marquis de Montieramey, qui vous laissera sa
fortune et vous dotera.

Jules eut un faible sourire.

--Ah! vous savez cela aussi?

--C'est ce qu'il y a de plus facile  savoir. Il fallait bien que je
m'informasse de vos esprances pour vous aider  russir.

--Mes esprances! soupira le jeune homme avec tristesse. Ah! monsieur,
elles seraient odieuses, s'il me fallait les attacher  la mort d'un
oncle que je vnre, que j'aime! Mais elles sont mortes depuis qu'il m'a
signifi qu'il ne consentirait pas  une alliance avec la famille du duc
de Thorvilliers.

--Que lui reproche-t-il? Le duc est de grande naissance; il a un beau
nom.

--Sans doute; mais mon oncle est un puritain en royalisme. Il s'est
exprim sur les variations politiques du duc avec une svrit
implacable.

--Sa fille n'a pas d'opinion; elle n'a rien trahi?

--Non... mais...

--Quoi donc?...

Jules de Soulaignes tait redevenu trs ple. Il hsitait  continuer.
Je fus saisi d'une peur secrte.

--Osez tout me dire, mon ami, je suis un vieux confesseur.

Il me plaisait de dire la vrit, sans me trahir.

Alors, Jules de Soulaignes, avec un embarras qui tenait surtout  sa
douleur, me raconta ce que j'ignorais et ce qui me flagella d'un nouveau
et terrible remords.

Il parat qu'il avait couru, dix-huit ans auparavant,  la naissance de
Louise, des bruits fcheux sur la duchesse de Thorvilliers. Reine, par
ses allures, par les liberts philosophiques de son salon, avait heurt,
plus d'une fois, les jansnistes de l'aristocratie. On avait t surpris
de sa maternit tardive et on l'avait malignement commente. Les
absences de Gaston fortifiaient ces commentaires. Pourtant on n'en
voulait pas beaucoup  la mmoire de la duchesse. Dieu l'avait juge. Le
monde dvot ne prtendait plus rien. Mais on gardait rancune au mari des
torts que s'tait donns sa femme, pensant bien qu'il les avait trop
subis, aprs les avoir provoqus par sa conduite. On le savait engag
dans des spculations, retenu aussi en Italie par des liens quivoques.
M. de Montieramey ne voulait pas que son neveu et un jour pour
quasi-belle-mre la vieille Paola Buondelmonti, et subt en attendant,
comme beau-pre, un mauvais sujet rengat de sa cause, de la trempe du
duc de Thorvilliers.

Les grces de Louise taient indiffrentes  ce vieillard prvenu contre
les grces de la dfunte duchesse. Il tait de ceux qui croient par
prjug, avant la science, aux influences fatales de l'hrdit. Il
refusait donc obstinment de rien donner, de rien promettre pour ce
mariage. Jules de Soulaignes, dsespr de ce refus, sachant l'inutilit
d'une rsistance ou d'une insistance, avait pleur avec sa mre, s'tait
tordu, pendant huit mois, dans un dsespoir qui l'et pouss au suicide,
s'il n'et eu la vocation des hros qui les force  retourner  la
bataille, pour y largir leurs blessures.

Aprs s'tre bien convaincu qu'il ne pouvait gurir, il tait revenu
pour aimer encore, toujours, pour souffrir sans relche de cette vue
d'un rve inaccessible, pour aspirer au seul bonheur qui lui ft permis,
et qu'il avait proclam, en voyant Louise pour la premire fois,
l'ineffable supplice de se sentir consum par un sentiment qui n'a rien
des gosmes vulgaires.

Voil ce que Jules de Soulaignes me raconta, dans un angle de la place
de la Scala, en se dtournant de temps en temps pour regarder le
thtre; comme s'il et redout que ces confidences, faites  mi-voix,
pntrassent  travers les murs et allassent troubler, comme un
reproche, celle qui devait inspirer son courage, et ignorer toujours ses
tortures, ou, comme s'il et espr qu'un rayon d'elle pt s'chapper du
thtre et venir le rcompenser!

Je l'avais cout avec une tristesse profonde. Je m'tais cru chti
jusque-l. Je me trompais. Le chtiment vritable commenait, et
celui-l, je ne pouvais le renier. J'tais puni dans ma fille.

Cette sainte, cet ange, ce lis, gardait une vapeur fltrissante autour
d'elle, qui tait comme la bue de ma faute.

C'tait en vain que je m'tais appliqu  panouir en vertus ses
dispositions natives; par le fait seul de son origine souponne, elle
tait implique dans une sorte de mpris.

L'adultre, le plus excusable, le moins criminel, porte toujours ses
fruits de cendres.

Hors du sacrifice absolu, de la rectitude troite, il n'y a pas de
bonheur assur.

Le coupable n'est pas seulement poursuivi, mortifi dans son orgueil par
le sentiment de sa faute; il n'a pas seulement la morsure de sa
conscience, l'apprhension du ddain public; il lui faut encore sentir
qu'il a port malheur  l'innocence, qu'il a profan l'avenir dont il
attendait sa consolation, son absolution.

A cause de moi, ces deux enfants s'ignoreraient toujours et devaient
s'ignorer. Louise passerait  ct du bonheur, aussi certain que peut
l'tre celui de la vie, pour aller vers le hasard, et ce jeune homme
naf, ardent, loyal, que j'aurais voulu appeler mon fils, me maudirait,
s'il apprenait mon secret, et serait malheureux uniquement pour avoir
aim ma fille innocente et belle!

Il se mprit  ma compassion. Il n'y vit que de la honte; il n'y vit pas
des remords.

Je le rassurai, pour me rassurer moi-mme. En attisant sa foi, je
rallumais la mienne.

Il tait impossible, lui disais-je, que la jeunesse, l'honneur et
l'amour, quand ils taient en face de la jeunesse, de la puret, ne
fussent pas attirs par un aimant irrsistible. Le marquis de
Montieramey n'avait que des prventions qui se dissiperaient  la vue de
Louise, et quand Louise serait  Paris, il faudrait bien que le marquis
la rencontrt un jour, et, s'il la rencontrait, pourquoi n'en serait-il
pas charm?

Intrieurement, en disant cela je pensais que s'il fallait aprs tout
que j'allasse me confesser, m'humilier devant ce vieillard rigide, je
n'hsiterais pas. En apprenant ma vie, il n'aurait plus de rancune
contre la mmoire de Reine; il ne redouterait pas les influences
hrditaires. Sa gnrosit s'chaufferait  l'ide de cette premire
victime morte de sa faute,  l'ide de cette seconde victime dont le
sort dpendrait en partie de lui. Il mpriserait davantage le duc de
Thorvilliers, et il me prendrait en piti... Je retrouverais les sources
perdues de mon loquence. Ne puisais-je pas autrefois  un amour infini
dont je savais maintenant le nom?

Mais, insens que j'tais, ce vieillard aurait horreur de l'amour d'un
prtre, comme Reine de Chavanges elle-mme s'en tait trouve
empoisonne. Il ne persisterait qu'avec plus de hauteur dans son
refus...

Alors, mon gosme paternel sortait de ces rves utopiques, pour rver
une solution froce mais pratique. Le marquis de Montieramey tait bien
vieux; Louise tait bien jeune. L'oncle de M. de Soulaignes n'attendrait
pas le mariage de son neveu; ma fille pouvait attendre le bonheur.

Ce qui tait essentiel, urgent, c'tait d'empcher le duc de
Thorvilliers de hter l'heure de marier Louise.

J'esprais maintenant qu'il ne lui serait pas facile de se dbarrasser
de sa paternit. Ces prventions vagues, ces prjugs flottant autour de
Gaston et de Louise seraient pour d'autres que le marquis de Montieramey
des raisons d'hsiter. Celui-l, Dieu merci, n'tait pas le seul qui et
de la fiert, de l'enttement, dans le faubourg Saint-Germain. Gaston
aurait l'ambition d'une alliance considrable, et cette ambition-l nous
donnerait du rpit.

Peut-tre ne serait-il pas imprudent de mettre Jules de Soulaignes sur
sa route. Il saurait bien vite, s'il ne le savait dj, que ce jeune
homme hriterait un jour du marquis de Montieramey. Ce serait une oeuvre
d'une diplomatie profonde et permise, que d'avoir indirectement pour
alli celui-l mme auquel nous voulions enlever Louise. Gaston
travaillerait pour sa vanit, et moi pour le bonheur de mon enfant.

Ces penses multiples m'assaillaient  la fois, et corrigeaient
l'amertume de mes remords, pendant que je pressais les mains de Jules de
Soulaignes dans les miennes. J'aurais voulu l'embrasser pour sa douleur,
et pour cette foi dchire mais vivace qui le ramenait en Italie.

Je l'exhortai de mon mieux. Je voulus lui persuader que tout n'tait pas
dsespr et qu'il devait agir comme si le consentement de son oncle et
prcd ses dmarches. Ne pouvait-il trouver dans ses relations, en
Italie ou en France, un introducteur auprs du duc de Thorvilliers?

Au nom du duc, ce fier et doux jeune homme prouvait une rpulsion
instinctive. Il acheva de m'initier aux dsordres financiers et moraux
de Gaston. Cette dmonstration ne pouvait rien ajouter  mon mpris;
mais elle me donnait des esprances. Si le duc pouvait arriver 
convoiter l'hritage futur, imminent, du marquis de Montieramey, il
serait favorable aux prtentions sentimentales de l'hritier.

Pour toute rplique  mes exhortations,  mes conseils,  mon amiti,
Jules s'cria:

--Si j'tais sr d'tre un jour aim par elle, je supporterais tout,
j'affronterais toutes les humiliations, je consentirais  tous les
sacrifices.

J'aurais voulu pouvoir lui crier:

--Elle vous aimera, puisque je vous aime!

Notre entretien se prolongea jusqu' la sortie du thtre.

Nous suivmes de nos regards accoupls la voiture qui emportait le duc
et ma fille, et quand elle eut disparu, dans le calme d'une belle nuit
d'Italie, nous laissmes respirer nos deux coeurs, suffoqus du chemin
qu'ils avaient fait.

Jules avait confiance en moi. Il m'acceptait candidement pour ce que je
prtendais avoir t, un matre, un professeur. Il ne cherchait pas au
del de mes paroles. La sincrit de ma tendresse pour Louise, la
volont que j'avais de les rapprocher, de les unir, lui donnaient une
certitude.

Quand nous nous sparmes pour nous revoir tous les jours, il tait
rsolu, et moi, j'avais gagn,  mon tour, un appui dans cette
conscience jeune, enthousiaste, pote, comme avait t la mienne, au
dbut de mon amour. Je recommenais le pome enchant de ma jeunesse, et
cette fois, je me promettais bien de n'en pas laisser compromettre le
dnouement par ma faute. Je m'aiderais, et le ciel m'aiderait.

Je n'ai pas  raconter les deux annes qui suivirent. Elles eurent peu
d'vnements, et les mmes soucis. Le duc alla  Florence, y resta
longtemps; mais il fut vident pour nous qu'il veillait sur lui-mme. Il
calculait que le meilleur moyen de tirer un jour, par le mariage, un
excellent profit d'une jeune fille qui le gnait, c'tait de ne pas la
compromettre publiquement avec la Buondelmonti.

Il fut correct d'apparence. S'il n'avait pas redout la censure du
faubourg Saint-Germain, il et renvoy Louise  Paris; mais il n'osa
pas.

Jules de Soulaignes tait avec moi, partout o le duc de Thorvilliers
voulait tre. Il s'tait laiss persuader. Les relations manquaient en
Italie pour la prsentation projete. Celle-ci n'eut lieu qu'aprs deux
ans d'attente, en France, pendant un sjour qu'y fit Gaston, il y a dix
mois.

Rien encore n'avait transpir des projets honteux de mariage qui avaient
pu tre forms dans les tte--tte avec la Buondelmonti. Peut-tre n'en
avait-il pas t encore parl entre les deux complices.

Louise avait reparu  Paris avec cet achvement de beaut que sa mre, 
son ge, avait rapport de Rome. Seulement l'assurance de son me tait
plus calme, le sourire de ses yeux plus triste, sa grce plus rsigne.

Jules de Soulaignes fut prsent au duc, qui ne se mprit pas 
l'intention cache de cette dmarche.

Il avait sans doute le tarif de l'hritage de M. de Montieramey; car il
accueillit fort bien, ainsi que je l'avais espr, le jeune hritier.

Allais-je avoir raison? Jules eut ds lors une confiance presque
superstitieuse en moi.

Dans une visite au duc, il avait rencontr Louise, ne lui avait pas
adress la parole, l'avait salue en traversant un salon. Elle lui avait
fait la rvrence, et il tait heureux. Cela lui suffisait.

Il accourut pour me raconter cette faveur de la destine. Il
s'imaginait, sans doute, que je regardais moins bien que lui ma fille;
car il me l'a peignit avec une exaltation qui me ravissait.

Le duc, en la reconduisant, les avait, en passant, prsents l'un 
l'autre. Est-ce que je pouvais comprendre cela? Est-ce que je pouvais
m'initier  la profondeur de cette joie? Prsent, par le pre!
c'est--dire, autoris  la saluer, et peut-tre, quand ils se
rencontreraient dans un salon,  lui parler!

Jules n'tait plus ple, et l'anxit qui le tiraillait encore avait des
chappes superbes dans une esprance juvnile. Par instants, le
printemps chantait seul dans ce coeur naf, et j'coutais avec
recueillement, avec une ineffable mlancolie, cette chanson sublime.

Louise n'allait gure dans le monde, parce que le duc n'aimait plus  y
aller. Mais elle allait  l'Opra o M. de Thorvilliers avait sa loge.
Il lui tait facile, quand il s'asseyait  ct d'elle, de faire des
envieux, sans avoir  se mettre en garde contre des mdisances, et
c'tait toujours un sujet d'tonnement pour nous, mais aussi un sujet
d'esprance, que cet isolement dans lequel s'panouissait cette belle et
pure beaut.

Le roman de ma jeunesse avait tenu tout entier dans deux ou trois
pisodes. Des roses offertes, des roses jetes, et c'tait tout. Le
roman de Jules de Soulaignes, s'il est clos, ce que je ne veux pas
croire, ce qui serait un blasphme, aura eu trois chapitres: cette
rvrence que Louise lui a faite dans le salon de l'htel de
Thorvilliers et deux autres rencontres que je vais dire.

Un jour, le marquis de Montieramey se promenait au Bois, dans son coup,
avec son neveu.

C'tait un pige prpar par Jules. Il lui avait fallu bien de la
stratgie pour arranger cette promenade. En me la racontant, ce cher
fils m'a dcrit les alternatives de terreur et de joie par lesquelles il
avait pass, pendant cette dlicate ngociation; puis, quand on fut dans
le bois, il avait fallu encore une diplomatie savante pour que le vieux
marquis consentt  faire uniquement le tour du lac, comme un vulgaire
lgant.

Jules savait bien  quelle heure prcise la voiture du duc passait. Ce
jour-l, par une faveur spciale de la Providence, par un sourire de
Dieu, le duc n'tait pas dans sa voiture. Louise avait pour
l'accompagner la vieille dame qui avait t place auprs d'elle  son
entre dans l'institution de madame Ruinet.

Quand Jules de Soulaignes vit venir de loin la voiture, il eut un
battement de coeur terrible. C'tait, croyait-il, le pauvre enfant, sa
destine qui allait s'accomplir. Mais il avait mis son oncle en belle
humeur, et il ne fallait pas lui donner le soupon d'une surprise
prpare, en faisant souponner son motion.

M. de Montieramey lui avait donn, pendant la promenade, sur les dames
de son monde qu'il avait salues, toutes sortes de dtails biographiques
et hraldiques, comme les vieillards les aiment.

En retour, malgr sa rigidit habituelle, il avait questionn un peu son
neveu sur quelques mondaines qui l'avaient effarouch par leurs allures
et leur toilette. Jules, ravi de cette curiosit, la satisfaisait avec
une lchet hroque, voulant conqurir le droit de son amour honnte,
pur, en corrompant ce sage vieillard.

Le marquis avait la tte  la portire et regardait, quand un
encombrement du dfil obligea la voiture dcouverte du duc de
Thorvilliers  stationner tout prs de la sienne. Le vieux gentilhomme
ne put apercevoir le chiffre ou les armes des panneaux, tant les
attelages taient presss les uns contre les autres; mais il vit Louise,
et ne vit qu'elle.

--Ah! la belle jeune fille! dit-il, sans se retourner vers son neveu
qui, haletant, les mains jointes, pench vers lui et cach par lui,
coutait avidement.

Jules eut un blouissement en entendant l'exclamation mme qui lui tait
chappe  Rome, au Corso, en apercevant ainsi Louise.

Le vieux marquis ajouta,  mi-voix:

--Qui est-elle?

La voiture du duc, dgage de l'encombrement, venait de passer. Le
marquis alors se retourna vers son neveu pour en avoir la rponse. Il
fut frapp de la pleur du jeune homme. Jules ne poussait pas la ruse
jusqu' se rendre ple; c'tait bien navement qu'il tremblait, qu'il
avait peur.

--Qu'as-tu donc? demanda le marquis.

Jules s'arma d'un grand courage, et doucement:

--Cette jeune fille que vous trouvez si belle, mon oncle...

--Dis si charmante et si honnte!

--Oui, mon oncle, si pure et si belle, c'est prcisment celle dont vous
n'avez pas voulu pour nice.

Le marquis tressauta.

--Mademoiselle de Thorvilliers!

--Oui, mon oncle.

Le marquis avec un lan involontaire serra la main du jeune homme:

--Ah! mon pauvre enfant, je comprends la peine que je t'ai faite.

Il n'en dit pas plus, sous le coup de l'motion qui l'avait saisi; il
devint rveur pendant toute la promenade, ne regarda plus les femmes qui
passaient, tenant la tte baisse et son regard intrieur fix sur la
vision qu'il emportait.

Il parat qu'en arrivant  son htel, il embrassa son neveu, comme on
embrasse son fils, et lui dit avec une lgre et tendre ironie:

--Sais-tu que tu es un garon bien obissant... si tu m'as obi!

Jules rougit.

--Va, je te pardonne, continua le vieillard subitement attendri, et toi,
me pardonnes-tu?

Jules eut l'hrosme de ne pas profiter avidement de ce repentir
touchant. Il le trouvait si beau, si bon, qu'il craignait de le calmer
en s'en servant trop vite.

La conversion persista, et le soir encore, ayant gard son neveu prs de
lui, M. de Montieramey mit la conversation sur le compte de Louise. Il
gardait sa fascination.

Quand Jules de Soulaignes me raconta cela, je fus presque terrifi,
comme devant un miracle. L'esprance tait trop blouissante. Toutes les
fois que la vie m'avait fait de pareilles avances, elles n'avaient t
que le masque fleuri d'un abme.

Pourtant mon coeur paternel flchit sous l'effusion chaude de ce jeune
homme enivr.

--Je vous l'avais bien dit! rpondis-je avec un sourire, mais le coeur
retenu et comprim par un pressentiment.

Il fallait que le marquis ft la demande, ou du moins se mt en rapport
avec le duc de Thorvilliers. Mais le charme en se prolongeant
conservait-il assez de force pour teindre dans l'esprit du vieux
marquis les rancunes qu'il gardait envers le gentilhomme infidle  sa
foi politique?

Jules se troublait  l'ide d'une dmarche pareille et, sa dlicatesse
venant en aide  son embarras; il s'imaginait qu'on profanerait son
amour, en faisant prcder d'une dmarche positive, officielle,
l'assurance de bonheur qu'il voulait obtenir de Louise.

--Si je pouvais lui parler! me disait-il, en veillant en moi l'envie
furieuse de les entendre, d'tre l quand il la verrait, quand il lui
parlerait, quand elle rpondrait.

Depuis plus de trois ans, j'avais dans l'oreille, dans la poitrine, le
son de la voix de ma fille; depuis plus de trois ans, j'avais dans le
front l'tincelle de son dernier regard, de son adieu. Toutes les fois
que je l'avais rencontre, j'avais cherch  surprendre de loin le
regret, la tristesse particulire que lui avait laisse notre brusque
sparation. Il m'avait sembl que cette mlancolie s'vaporait et tait
remplace par une autre. tait-ce encore  moi, tait-ce  quelque ami
jeune, nouveau, inconnu, rv, qu'elle pensait? Ah! si moi, aussi,
j'avais pu lui parler, l'entendre? S'il m'avait t donn, mettant en
prsence ces deux enfants dont les mes se devineraient, de jouir tout 
fois de leur amour, et de la reconnaissance que ma fille en aurait
envers moi!

Je ne pouvais conseiller  Jules, maintenant, rien d'audacieux. Je
savais par exprience que rien ne garantit un amour vrai contre
l'embrasement.

Susciter l'amour, sans la certitude du consentement de M. de
Thorvilliers, c'tait susciter le malheur.

Mieux valait encore cette mlancolie de mon enfant, cet ennui de sa
jeunesse, qu'une floraison subite qui pouvait tre suivie d'un pre coup
de vent. Je me souvenais de sa mre, je me souvenais de moi.

Je ne savais comment Jules pourrait atteindre son rve, et je me sentais
surtout impuissant  l'aider, mme d'un conseil.

Au bout de quelques jours d'agitation inutile, il m'annona, le coeur
battant, les yeux battus que son oncle tait dcid  une dmarche, 
une visite.

Le marquis se sentait devenir faible. Avant de mourir, il voulait voir
son neveu mari, et il voulait cet ange  son chevet, pour lui ouvrir le
ciel qu'elle entr'ouvrait.

Il tait retourn au Bois avec son neveu. Il avait bu encore le philtre
de cette beaut candide, et cette innocence, de mon enfant avait profit
au duc de Thorvilliers. On ne pouvait plus le mpriser autant, quand il
tait  ct d'elle, dont l'innocence s'pandait autour d'elle.

Une fois, le duc en croisant la voiture du marquis, remarqua un sourire
sur les lvres de M. de Montieramey. C'tait une avance du marquis. Le
duc salua  son tour, avec une sorte d'affectation, parce que les
promeneurs taient nombreux et qu'il lui plaisait d'tre vu changeant
un salut courtois avec un vieillard considrable dans le faubourg, avec
le grand _pnitencier_ de ce monde-l.

Une indisposition de M. de Montieramey qui, d'ailleurs, paraissait sans
gravit, retarda de quelques jours la dmarche parfaitement rsolue.

tait-il temps encore de conjurer le malheur qui se masquait, pour
avancer de plus prs et frapper plus srement? Sans ce retard, Louise
serait-elle aujourd'hui madame de Soulaignes?

tait-ce le pressentiment qui faisait Jules si inquiet, et qui le
rendait rebelle  des conseils de patience qui me cotaient un effort?

Un matin, celui que, tout bas, j'appelais mon fils, et  qui je
m'amusais mme  donner tout haut ce nom, en lui parlant, par prtention
apparente de vieillard, accourut chez moi, de bonne heure. Il tait
radieux. En me disant bonjour, ds le seuil de la porte, il secoua des
rayons dans mon cabinet de travail. Sa figure fine, volontiers svre,
avait un gonflement, un panouissement quasi enfantin.

Quand le bonheur complet nous prend  l'improviste, il nous dpouille
jusqu' la sve, de toutes nos corces, qui sont nos cicatrices, et
l'arbre rajeuni n'est plus qu'un rameau. On devient enfant, quand on ne
voit plus le mal.

--Qu'est-ce qui vous arrive? m'criai-je, lectris par cette lumire.

Je crus qu'il venait m'annoncer le consentement du duc de Thorvilliers.

--Venez avec moi, nous allons la voir!

Il m'avait pris les mains et m'attirait.

--O donc?

--Je vous raconterai cela, en route. Je n'ai su qu'hier au soir que je
pourrais,  mon aise, la contempler pendant une heure... une heure!
concevez-vous cela?... Je ne suis pas un goste; j'ai pens  vous. Je
vous ai fait votre part; venez.

--Mais le duc?

--Il ne sera pas l... il ne va pas  la messe, mme  une messe de
mariage.

--Une messe de mariage?

--Oui,  la Madeleine, Georges de Prusset, le fils de l'ancien
conseiller d'tat, un de mes camarades, se marie avec la fille d'un
agent de change, mademoiselle Sommer... Il parat que c'est une amie de
pension de mademoiselle de Thorvilliers.

--Oui, une de mes lves.

--Eh bien, mademoiselle de Thorvilliers est demoiselle d'honneur. Je
l'ai appris hier seulement, en allant fliciter Georges. Il m'a annonc
cela, sans paratre y attacher d'importance, ngligemment, mais avec une
intention de vanit. Songez donc! la fille d'un duc au mariage d'une
fille de financier! Comme je lui pardonne ce mouvement d'orgueil! Le duc
s'est excus de ne pouvoir assister  la crmonie; mais il a accord 
madame Sommer, qui est venue le lui demander, l'honneur qu'on attendait
des souvenirs de pension... Pensez donc! la fille d'un agent de change
pour un spculateur! La crmonie est pour aujourd'hui, midi... Venez!

--Il n'est que dix heures! rpondis-je en souriant  ce bel
enthousiaste.

--C'est vrai; mais il y aura beaucoup de monde. Il faut tre bien plac
pour la voir, et puis, si nous trouvons le temps long, nous prierons en
attendant.

Il disait cela, en riant, les yeux tincelants de pit.

--Oui, nous prierons! lui rpondis-je, attendri de ce qu'il disait et de
ce qu'il prsageait.

Je partageais son dlire, mais avec une mfiance secrte du rveil.

Il faut bien que je l'avoue. Le prtre, qui ne s'est jamais suicid en
moi, profite de toutes les occasions de revivre librement. Par un accord
qui choquerait sans doute des consciences dvotes et qu'elles
fltriraient comme une profanation, mais qui me semble sans impit,
j'associe, en toute circonstance dlicate, ma paternit humaine  ma
paternit spirituelle.

Il me semblait tout naturel de bnir ma fille dans une glise, et si
Dieu ne m'y foudroyait pas,  ce moment d'extase, c'est qu'il faisait
descendre son pardon sur le prtre devenu pre.

Je me flagellerai de ma faute, tant que je vivrai; mais je ne puis
rpudier comme une honte cette innocence que j'ai donne au monde.

Jules de Soulaignes acheva de m'enivrer par avance en me disant:

--C'est  la Madeleine que j'espre me marier. Mon oncle, je le sais,
tient  son glise... La voir l, par avance, agenouille devant l'autel
o je la conduirai, quel rve!

Oui, c'tait un rve trop beau. Il frappait ses mains l'une contre
l'autre, les joignait, les faisait craquer; il marchait dans mon
cabinet, transport, fou! Il n'y tenait plus. Moi, j'avais de la peine 
me contenir.

J'entendais dans les oreilles, dans mon coeur, les orgues de l'glise, et
je m'apprtai  partir, comme pour une rptition du mariage de mon
enfant.

Tout ce que je pus obtenir de Jules et de moi, ce fut d'aller  pied,
jusqu' la Madeleine, pour fatiguer notre force et n'tre point trop en
avance. Nous fmes encore obligs d'attendre prs d'une grande heure.

Nous attendmes dans un recueillement et un tremblement gal, sans nous
communiquer aucune pense. J'avais sur les lvres toutes sortes de
formules de prire; j'en cherchais d'autres qui ne m'eussent pas servi,
dans mes fonctions ecclsiastiques.

J'avais prch autrefois  la Madeleine; je voyais la chaire bante qui
m'invitait  y monter,  y porter, comme aux premiers temps chrtiens,
ma confession publique,  attester ceux qui m'couteraient que, si
j'avais t coupable, je n'avais peut-tre pas dmrit de bnir ma
fille.

Pourquoi racontai-je ces vertiges de mon coeur et de ma foi!

Hlas! quand je pense que c'est prcisment  la Madeleine que
l'horrible et sacrilge parodie de mariage doit s'accomplir, je me dis
que rien n'aura manqu, comme ironie,  l'atrocit de mon supplice.
Pauvre Jules de Soulaignes! Est-il retourn depuis ce jour-l 
l'glise? Oserait-il y retourner avec moi?

La Madeleine s'tait peu  peu emplie d'un monde bruyant, jaseur,
curieux, lgant, qui, comme nous, attendait.

Quand les bruits du dehors, les avertissements de la hallebarde du
suisse, le chant triomphal de l'orgue nous avertirent de l'entre du
cortge, je craignis tout  coup que, revenant sur sa dcision, le duc
ne ft venu, par un instinct de mfiance, pour garder ma fille, jusque
dans la maison de Dieu, qui avait t ma maison, et dont il ne m'avait
peut-tre pas suffisamment chass, ou bien qu'il et dfendu  Louise de
venir.

Mais non, c'tait surtout l qu'il m'et dfi de la lui prendre, et
c'tait surtout l qu'il me menaait encore et qu'il ne me craignait
pas, moi, le prtre interdit.

On sait ce que sont ces grandes crmonies.

Nous nous tions placs trs en avant, mais de ct, sur la ligne mme
o devaient s'agenouiller les demoiselles d'honneur, non loin de la
place que Louise occuperait.

Nous la cherchmes des yeux. Il ne la vit pas avant moi, j'en suis sr.
Mais je le sentis qui me serrait fortement la main, quand je cherchais
la sienne. Nous changemes un regard qui nous fortifiait encore, et
nous n'emes pas un mot  nous dire.

Mon Dieu, qu'elle tait belle et jolie! C'tait une fte pour elle, une
dlivrance, une fte qui ne troublait pas sa candeur, mais qui
soulageait son me, comprime par la solitude.

Il serait puril, il serait surtout sacrilge  moi de la dcrire.
Sais-je seulement comme elle tait mise! Je ne sais qu'une chose: elle
tait un chef-d'oeuvre de maintien, de toilette, et dans sa parure de
jeune fille du grand monde, un chef-d'oeuvre d'ingnuit et de grce. Je
retrouvais l'colire, la communiante, la petite sainte, ma fille. La
tutelle du duc de Thorvilliers ne lui avait rien appris, ou plutt
n'avait rien gt de ce qu'elle ignorait.

En s'avanant, elle promenait un long regard autour d'elle, par ce
besoin des coeurs religieux de prendre immdiatement possession de tous
les sanctuaires o leur pit va s'panouir.

Elle donnait le bras  un jeune homme quelconque; elle tait vtue de
blanc, je m'en souviens, comme la marie. Je lui vis, moi, une couronne
d'toiles sur la tte, et Jules de Soulaignes, sans doute, lui vit une
couronne de fleurs d'oranger...

Nous n'avions, ni l'un ni l'autre, song  un incident des messes de
mariage qui nous ft frissonner d'une pouvante joyeuse, quand nous
vmes Louise quitter sa place, prendre des mains du suisse une bourse de
velours et s'apprter  quter.

Elle allait venir  nous; elle allait nous voir tous les deux ensemble!

Je regardai Jules de Soulaignes. Il devint trs ple. Il tait debout,
appuy sur une chaise, et la chaise tremblait sous le tremblement de sa
main. Moi je sentais mes genoux flchir.

Comme je m'entendais, naturellement, mieux que lui au rituel, j'en
profitai pour m'agenouiller  propos. Je n'aurais pu me tenir debout.

Elle passa dans les rangs des invits, et l'ondulation des ttes qui la
saluaient ou la regardaient, me semblait un hommage rendu  sa
souverainet virginale. Elle dut remonter pour venir  nous. Il nous
faudrait nous retourner pour lui donner notre offrande... Je pensais 
cela, et je calculais que si je me retournais d'avance je la voyais plus
longtemps, je la prvenais de la rencontre, je rendrais celle-ci moins
brusque; mais si je ne la prvenais pas, le mouvement serait plus naf,
plus loquent, plus doux.

Qu'on m'excuse de m'attarder  ces purilits de l'amour paternel...
c'est ma dernire cueillette de fleurs au bord de l'abme...

Au milieu de cette dlibration, j'entendis tout  coup la hallebarde du
suisse, sur le marbre recouvert d'un tapis. Je perus bientt le
froissement de la robe de mousseline; et j'imaginai comme un parfum qui
la prcdait et m'annonait son approche.

--Pour les pauvres, s'il vous plat, dit le suisse.

C'tait par cet appel que ma rencontre avec Reine avait commenc. La
fille m'apparaissait sous la mme invocation que sa mre!

Je crus que j'allais mourir, quand je vis son bras mignon tendu vers moi
avec la bourse ouverte. Je fus lent  lui tendre mon offrande; je me
tournai doucement.

Elle leva les yeux pour me remercier et s'arrta interdite. La saintet
du lieu retint le cri que je vis serpenter sur sa bouche; ses joues se
colorrent doucement; son regard s'agrandit. Elle me disait visiblement
par son silence palpitant:--C'est vous! c'est vous!--Tout ce qu'elle
m'avait donn autrefois de respect, tout ce qu'elle m'avait promis
d'amiti, de reconnaissance, de tendresse, elle me le donnait.

Pour les pauvres, s'il vous plat! Cet appel l'avait-il plus attendrie?
Elle me savait pauvre et vidait son coeur en silence dans le mien...

Oui, oui, j'en atteste Dieu qui tait entre nous, dans cette minute
sublime, comme  la minute d'adieu dans l'institution de madame Ruinet,
elle eut l'clair direct, l'instinct filial. Si elle l'et os, elle
m'et tendu le front, et je n'aurais pas craint d'y mettre le baiser qui
depuis tant d'annes me brle la bouche.

Mais je voulus mriter ma joie paternelle par un grand sacrifice, et me
reculant un peu, dmasquant Jules de Soulaignes, je le dsignai par un
geste involontaire de protection, en posant ma main sur son paule.

Louise le reconnut, rougit davantage. Son sourire hsitant, confus,
pudique et tendre, se rpandit en lumire nouvelle sur son visage.

Elle parut comprendre pourquoi nous tions l, tous les deux; pourquoi
je lui montrais ce jeune homme dont elle savait le nom, dont je lui
garantissais la loyaut.

Elle reut l'offrande de Jules en baissant les yeux; elle l'en
rcompensa, en les couvrant pour un remerciement muet, elle nous fit une
grande rvrence et passa.

Ce fut une scne, infinie dans un clair. Nous tions penchs navement
pour la suivre du regard, et dans un mouvement qu'elle fit,  trois pas
de nous, pour se garer d'une chaise qui interceptait le passage, elle se
retourna, nous regarda encore, puis, continua sa qute, nous ayant vers
de nouveaux trsors dans un regard.

Quand, la qute finie, elle eut repris sa place, je la vis qui
s'agenouillait et qui priait. Je crus mme m'apercevoir qu'un de ses
doigts dont elle voilait son visage, se recourbait mystrieusement, dans
la main, pour arrter une larme, qu'elle ne voulait pas laisser glisser
sur sa joue.

La messe s'acheva; l'orgue donna le signal et le brillant cortge se
dirigea vers la sacristie, en entranant l'assistance. Louise me chercha
de loin, par un regard qui planait; nous nous vmes, et comme toute mon
me tait dans mes yeux, toute son amiti attendrie rayonna dans les
siens.

Par un accord tacite, nous tions rests tous les deux  notre place.

Il n'y avait plus dans l'glise, que les trangers au mariage, les
indiffrents, les curieux. Je dis tout bas  Jules de Soulaignes:

--Vous tes l'ami de M. de Perusset; pourquoi n'allez-vous pas  la
sacristie?

Il grelottait, et ses yeux taient troubls.

--Venez avec moi, me dit-il du ton suppliant d'un enfant peureux; vous
tes l'ancien matre de la marie.

--Non, non, je ne peux pas, rpliquai-je.

--Et moi, je n'ose pas.

Nous nous comprenions si bien! Alors, pour nous affranchir, nous
sortmes lentement de l'glise, emportant chacun nos coeurs lourds, qu'un
sourire avait fait dborder.

Nous restmes sous la colonnade, en haut des marches, sans changer une
parole. Que nous serions-nous dit?

Nous attendmes parmi les mendiants qui se pressent toujours sur le
passage des heureux ou des affligs. N'tions-nous pas aussi des
mendiants insatiables?

Aprs une demi-heure de cette attente, les portes s'ouvrirent  deux
battants, et sur le tapis de velours rouge, qui descendait jusqu'au
trottoir, la noce dfila orgueilleusement. Louise passa devant nous;
c'tait  ciel ouvert; son coeur pouvait s'entr'ouvrir.

--Au revoir, mon bon ami, me dit-elle de cette voix que je n'avais pas
entendue depuis trois ans, et qui avait pris plus de sonorit profonde.

Elle me tendit la main qui tenait aussi un bouquet.

Elle ne regardait pas Jules, mais elle savait bien qu'il tait  ct de
moi, qu'il la dvorait de son adoration.

Je pris la main de ma fille et, brusquement, je la portai  mes lvres.
Le bouquet imprudemment secou tomba devant nous. Jules se baissa
vivement pour le ramasser. Louise le reprit avec un beau sourire qui
tait plus qu'un remerciement, et descendit radieuse le grand escalier.

Quand la foule nous permit,  notre tour, de descendre, nous pleurions,
mais avec une joie triomphale dans le coeur.

Je m'aperus que mon jeune ami avait gard une fleur du bouquet.
L'avait-il ramasse? l'avait-il arrache? J'eus l'hrosme de ne pas la
lui disputer; c'tait mon devoir paternel.

La fleur n'tait pas une rose. Elle ne porterait pas malheur  Jules de
Soulaignes, comme les roses que j'avais ramasses dans le jardin de
Chavanges.




XXIV


Ce que fut pour nous la fin de cette journe ensoleille ds le matin,
on le devine. J'ai hte d'arriver au rveil.

Jules de Soulaignes me reconduisit  pied, jusque chez moi; nous avions
besoin de fatigue. Il tait reconnaissant autant qu'il tait heureux; il
me remerciait  m'pouvanter de sa reconnaissance, et pour tant il ne
savait pas toute sa dette.

Nous fmes encore bien des projets; nous fixmes ceux qui taient faits
depuis longtemps. Le rve tait  notre porte, le mariage d'o nous
venions, tait un prlude, un accord des harpes, dans le ciel, avant
l'union que le ciel allait bnir.

Le marquis de Montieramey tait mieux portant, et Jules esprait qu'il
pourrait faire le lendemain mme la dmarche annonce.

Le lendemain, j'attendais, dans l'aprs-midi, la visite quotidienne de
Jules, avec d'autant plus d'impatience qu'il viendrait, ou m'annoncer la
bonne nouvelle, ou supputer avec moi les chances, les certitudes de
notre bonheur.

Quand je dis notre bonheur, je tiens  rpter, une fois de plus, que je
consentais  faire ma part secrte et immole. A mesure que le rve
devenait tangible, je m'agenouillais plus haut dans ma gratitude envers
le ciel, et je montais avec plus de rsignation vers Dieu. Le jour o ma
fille serait la femme de Jules de Soulaignes, n'ayant plus  veiller sur
elle et redoutant pour moi la tentation de leur bonheur, j'irais
m'engloutir dans la vie religieuse.

Si l'glise ne voulait plus de moi (je lui rapporterais pourtant un coeur
bien apostolique), j'irais dans un couvent, au Mont-Cassin, par exemple,
ou dans tout autre de mme genre, et je consacrerais ma vie  l'tude,
ne conservant avec mes enfants que des rapports doux et lointains qui ne
les exposeraient  aucune dcouverte sur moi, et qui ne me feraient plus
provoquer le malheur.

J'avais, dans ces derniers mois, renou et multipli mes relations avec
quelques membres du haut clerg parisien.

Je pensais  tout cela, en essayant de travailler; quand, vers quatre
heures, Jules de Soulaignes entra effar, livide, hriss, dans mon
cabinet. On et dit qu'il fuyait une apparition surnaturelle.

Je n'eus pas besoin de l'interroger.

Il tomba sur un sige; mais, tout, accabl qu'il tait, il me semblait
encore plus irrit qu'afflig. J'attendis intrpidement la mauvaise
nouvelle qu'il venait m'annoncer.

--Savez-vous ce que je viens de voir? dit-il, les dents serres, en
frappant son genou de son poing ferm, Louise de Thorvilliers, en grande
parure, assise dans la plus belle voiture du duc, son pre,  ct de la
Paola Buondelmonti.

J'eus froid au coeur. Un spasme me raidit.

--Vous avez vu cela?

--Oui.

--Quelle infamie!

--Ce n'est pas tout.

--Quoi, encore?

--Le duc tait en face de sa matresse et avait fait asseoir en face de
sa fille le prince Jean de Lvigny.

Ce nom n'ajoutait rien de plus menaant que des prtentions redoutables.
Je savais que le prince appartenait aux plus grandes familles du
Saint-Empire. Des Altenbourg ont t allis souvent aux Lvigny.

Il devait donc se trouver une grosse part de jalousie dans le dsespoir
de Jules.

Je comprenais bien qu'il ne pouvait pas lutter d'importance devant le
duc de Thorvilliers, avec un prince de Lvigny.

J'tais plus sensible  l'ide de voir Louise assise  ct de la
Buondelmonti.

--Il a os cela! rpliquai-je avec douleur, la Buondelmonti?

--Oui, tout Paris sait maintenant ce que l'on sait  Florence. Mais,
encore, l-bas, en Italie, le duc gardait un peu de retenue. C'est 
Paris mme,  la face de son monde, qu'il a voulu afficher sa liaison,
peut-tre son prochain mariage avec cette vieille courtisane!

--Ah! qu'il l'pouse, mais qu'il vous laisse emmener Louise, m'criai-je
dans un transport de fureur goste.

--Il l'pousera, mais l'autre partie du pacte sera conclue.

--Quel pacte?

--On dit, et c'est probable, que le prince de Lvigny a t l'amant de
la Buondelmonti. Ne savez-vous pas cela?

--Non, je ne le savais pas.

--C'tait quand le prince pouvait tre l'amant d'une fille...
Aujourd'hui, s'il vit chez des courtisanes, il ne peut plus tre l'amant
de personne; voil pourquoi la Buondelmonti en fait le mari de
mademoiselle de Thorvilliers.

--Je ne comprends pas.

--C'est vrai; vous ne pouvez pas savoir cela, vous qui vivez hors de ce
monde-l. Le prince est lgendaire dans Paris pour ses dettes... cela
n'est rien, pour ses vices, et pour l'horrible tat dans lequel ses
vices l'ont mis.

--Que me dites-vous? Le prince...

--Le connaissez-vous? interrompit violemment Jules de Soulaignes.

--Non.

--Vous n'avez jamais vu ce visage,  la fois maigre et tumfi, cette
mchoire qui tremble, tout ce corps empoisonn par l'amour vnal? Nous
sommes du mme cercle. Il ne se gne pas pour laisser deviner ses
infirmits. Pour un rien, il s'en vanterait. Ce sont l les blessures de
ses expditions aventureuses. Nous l'ayons surnomm Montefeltro.

J'coutais, stupide, cribl par une grle de feu qui me pntrait au
plus profond de la chair.

--Montefeltro! rptais-je, qu'est-ce que cela veut dire?

--C'est le nom d'un personnage effrayant qu'on voit passer dans un drame
de Victor Hugo, qui a bu un verre de vin de Chypre, chez les Borgia, qui
se trane, qui rle sa vie, qui doit porter la mort, six mois avant de
mourir dfinitivement. Le prince de Lvigny a soup souvent dans la
vigne des Borgia; seulement il a t de gaiet de coeur, au poison; il en
a fait son habitude, sa volupt. Un mdecin qui est souvent son
partenaire au cercle, affirme qu'il serait un cadavre intressant pour
la science, si sa pourriture n'tait pas princire. Ah! le misrable!
C'est l l'homme que le duc a choisi pour lui donner sa fille!

Jules se leva, comme pour se jeter sur des adversaires invisibles et
retomba sanglotant.

--tes-vous, bien sr?... lui demandai-je d'une voix trangle.

D'un geste farouche, Jules de Soulaignes essuya ses yeux.

--Parbleu! rpondit-il, rien n'est plus clair. Que la Buondelmonti
veuille tre duchesse de Thorvilliers, tout le monde le sait. Il lui
faut pourtant deux conditions, pour atteindre ce but avec scurit; que
le duc affermisse sa fortune et dbarrasse la maison de cette vierge qui
la dfend. Le prince de Lvigny ne se ruinera jamais. Il a encore trois
hritages  dvorer, deux en Italie, un en Autriche. Le duc de Certaldo,
qui est le plus riche de ses oncles, a promis comme dot une avance de
huit millions, sur l'hritage, si son bien-aim neveu faisait une fin
honorable. Le prince nous a racont cela, trs souvent... Est-ce qu'il y
a un dnouement plus honorable, plus heureux  souhaiter, que ce mariage
avec la fille du duc de Thorvilliers? La Buondelmonti, qui fait de son
jeune amant ancien le gendre de son amant nouveau, recevra peut-tre un
million, comme pingles, une fois le mariage conclu, et il se peut
qu'alors, elle reste libre. Mais le duc qui a besoin pour ses
spculations en Italie d'argent et d'influences, trouvera tout cela, le
jour du contrat. Voil pour le positif. Quant  la Buondelmonti, elle
est bien certaine de se pavaner dans l'htel de Thorvilliers, le jour o
Louise sera princesse de Lvigny et pleurera tout bas sa honte...

J'allais interrompre Jules de Soulaignes. Ce qu'il disait tait trop
horrible. Il s'interrompit de lui-mme, se jeta dans mes bras, et nous
pleurmes avec fureur.

Jules se dgagea bientt et reprit:

--Ce duc est pourtant un pre, orgueilleux de sa fille! Il la harait,
il voudrait la tuer, qu'il n'agirait pas autrement.

--Il la hait! m'criai-je.

--Peut-on la har?

--Il la hait, vous dis-je.

--Pourquoi?

Je retins mon secret qui allait m'chapper. L'horreur pudique de Jules,
sa foi intrpide, mme quand le monde avait mdit de la vertu de la
duchesse de Thorvilliers, m'avertirent.

Quant  la vengeance de Gaston, elle m'apparaissait distinctement dans
ce mariage si facilement conclu, entre l'enfant chaste qui l'importunait
et l'injuriait de son innocence et cet immonde dbauch.

J'tais sur la roue, offrant tout mon tre aux coups qui me torturaient.
Je voulus lutter, pourtant.

Je feignais une incrdulit que je n'avais pas:

--tes-vous bien sr de ce que vous m'annoncez? dis-je  Jules.

--Puisque je viens de les voir!

--Je vous crois, sur l'article de la Buondelmonti, de ses convoitises;
mais tes-vous certain que cette promenade du prince de Lvigny dans la
voiture du duc, ne soit pas un hasard, une concidence? Ne vous
htez-vous pas trop de conclure des projets de mariage, sur un
rapprochement fortuit?

--Je vous dis que cette promenade est un scandale calcul. La
Buondelmonti ne fait rien d'inutile.

--Il n'y a pas de temps  perdre, alors. Mettez-vous sur les rangs.
Votre oncle est-il rtabli?

--Pourquoi l'exposer  une humiliation certaine? dit Jules dcourag.

--Un vieillard respectable, qui reprsente l'honneur d'une gnration et
d'une caste, possesseur d'ailleurs d'une grande fortune, peut faire
honte au duc de Thorvilliers.

--Vous croyez aux remords du duc?

Hlas! dans cet effarement de mon amour paternel, le danger tait si
pressant, je savais si peu le temps que nous aurions pour lutter, que
j'essayais de me tromper et de croire  des raisons vivaces encore
d'honneur, de dlicatesse, dans la conscience du duc.

Je m'obstinais  ne pas admettre comme irrvocable ce mariage maudit, 
croire que Jules de Soulaignes exagrait.

Je le pressai tant, je mis tant d'nergie relle et factice, et aussi de
douleur sincre dans ma sollicitation, que Jules promit d'envoyer le
marquis de Montieramey au duc de Thorvilliers et de ne pas dsesprer
tout  fait.

Par un mouvement pudique qui nous tait commun, nous nous refusions 
invoquer l'image de Louise, pendant que nous touchions  ces infamies.
La pense de la voir assise,  ct de cette courtisane, en face de ce
dbauch, tait si terrifiante, que, pour garder du sang-froid, nous la
repoussions, nous la voilions.

Pourtant, quand il me quitta, Jules se jeta  mon cou, et laissant
dborder sa douleur:

--Louise, la femme de cet homme! j'en mourrai.

--Elle ne le sera pas, elle ne le sera pas! lui rpondis-je avec une foi
sincre. Nous lutterons; vous l'aimez; elle vous aime!

Il me regarda avec une interrogation ardente, avec cette sorte de
ravissement des martyrs, quand on leur montrait le ciel, au-dessus de
l'arne sanglante.

--Est-ce qu'il est possible qu'elle m'aime?

A vrai dire, je prenais mon dsir, mon pressentiment, pour une ralit.
J'tais dispos  croire, pourtant, par illusion paternelle, qu'en
voyant M. de Soulaignes,  ct de moi, prsent par moi, recommand,
bni par moi, Louise l'avait regard comme un ami, comme un mari que je
lui offrais.

D'ailleurs, je n'avais pas le temps de peser mes arguments; ma terreur
me poussait  aller jusqu'aux extrmes limites de mes esprances, 
exalter le courage de mon alli.

--Elle vous aimera, j'en rponds, je vous le jure! rptai-je; et puis,
voulons-nous, vous et moi, la sauver pour tre rcompenss, vous, par
son amour, moi, par sa reconnaissance?

--Non, non, reprit-il, en frissonnant. Sauvons-la, mme si je dois lui
rester  jamais tranger, inconnu!

--Bien, voil comme je vous veux!

--Je le tuerai, cet homme, reprit-il, en frappant du pied, s'il n'achve
pas bien vite de mourir!

J'tais tent de lui dire:--Laissez-moi cette tche!--Mais je me bornai
 lui rpondre:

--Ce ne serait pas le meilleur moyen de persuader le duc de
Thorvilliers.

Jules me laissa dans un tat indescriptible.

La vanit de mon droit paternel m'apparaissait cruellement. Ma fille
allait tre livre au Minotaure, attache  une gangrne vivante, et
moi, son vrai pre, je ne pouvais rien. Dans l'ordre moral, nous autres
prtres, nous ne sommes pas rsigns  l'impuissance! Mais c'tait comme
prtre que, par-dessus tout, j'tais accabl. Ce duc infme croyait se
venger de moi en suppliciant ma fille, en la jetant de gaiet de coeur 
son complice.

Savait-il bien la vrit? Aurait-il l'effronterie d'aller jusqu'au bout?

Je passai la nuit dans des rflexions insenses,  imaginer des moyens
de salut,  prparer des plans chimriques; mon impuissance sociale me
poussait toujours  conclure: Il faut tuer le monstre!

Oui, je l'avoue, cette ide de meurtre revenait, comme la solution
fatale. tait-ce mme un meurtre? C'tait le balayage d'une ordure, une
pousse vers l'gout d'une chose sans nom qui obstruait le chemin.

Ah! si mon vieil ami, le docteur X., et t encore vivant, son autorit
scientifique et morale ft intervenue, et il et dit au duc:--Je vous
dfends cette infamie!--et le docteur et fait reculer cet assassin de
ma fille. Qui le remplacerait? Qui voudrait entreprendre ce qu'il et
fait si facilement? Le mdecin du prince de Lvigny? un autre? un prince
de la science?

A travers cette torture, pour me relever, je voulais esprer dans la
dmarche suprme que tenterait le vieux marquis de Montieramey. Jules
saurait bien faire agir son oncle. Peut-tre Gaston, dont je connaissais
si bien l'orgueil, n'avait-il voulu que contraindre le marquis  une
demande positive...

Le lendemain, Jules de Soulaignes vint m'annoncer une rechute, une
aggravation de la sant du marquis. Il tait trs malade. Son grand ge
rendait tout rtablissement, toute dmarche improbable.

Le pauvre enfant tait si abattu, que je me redressai violemment pour le
relever, et que le prenant, sur ma poitrine, je me jurai de ne reculer
devant rien pour sauver ma fille et mon fils...

La plume tremble dans ma main. Je suis tent de la jeter. J'ai hte de
finir cette douloureuse confession, et cependant j'ai peur de n'avoir
pas tout dit de ce qu'il faut dire pour persuader les autres...

Je n'ai plus qu' numrer des faits; qu' complter le dossier de
l'accusation que je porte contre le duc de Thorvilliers; contre le
prince de Lvigny.

Je dirai tout ce que j'ai tent. J'aurai prouv mon droit, l'effroyable
urgence d'une intervention officielle, pour empcher un crime. Si on ne
m'coute pas, alors que Dieu m'assiste, pour mriter la damnation!...

Il n'est pas humainement, socialement possible qu'un tel forfait,
dnonc, patent, public, s'accomplisse. Cette fois, Dieu qu'on rend
complice d'un tas de coups d'tat serait d'accord avec l'arbitraire
humain pour excuser toute violence qui empcherait cette violence inoue
et lche...

Mon premier soin fut de faire contrler le rcit de Jules de Soulaignes
par lui-mme.

Il m'apporta sur le projet de mariage des renseignements certains. Le
fait tait de notorit publique. Le duc prsentait partout le prince
comme son gendre futur.

Par un grand effort de volont, et par un traitement empirique qui doit
avoir min la constitution qu'il semble refaire, le prince paraissait
entrer dans une phase de gurison, de retour  la sant.

Je le guettai, pour le connatre, et ne le trouvant pas aussi livide que
Jules me l'avait annonc, j'eus la crainte qu'un prtexte de rvolte ne
ft enlev  nos consciences.

La corruption morale tait ingurissable; nul ne pouvait entreprendre le
traitement, et le prince, vrai descendant d'un partenaire du comte de
Noc, un des fous de la Rgence, ne se souciait pas de gurir. Cette
lpre demeurerait toujours aussi menaante pour la puret morale de
Louise que l'autre; mais l'autre seule importe  l'gosme public. Qui
donc prendrait piti de mon angoisse, si elle ne tenait qu' la
pourriture de l'me? Un mauvais sujet, si riche, tait sr de
l'indulgence. Il suffisait de fermer les yeux.

Il n'tait sans doute pas mchant. A cet tat de corruption, tout
ressort est dtendu. De quoi pourrait se plaindre une femme du grand
monde qui ne serait pas battue, qui aurait moins de risques infmes 
courir, et qui ne pouvait prtendre au bonheur simple, naf, d'une
bourgeoise? Pourvu que son existence ft belle par le luxe, honore par
les titres, et pourvu que l'homme qui apportait tant de millions, et qui
portait tant de blasons ft suffisamment guri, de quelle trahison
serait-elle victime?

Jules eut, sous ce rapport, les mmes apprhensions que moi.

Mais une dcouverte qu'il fit nous rendit la scurit de notre dgot.

J'abrge ces vilenies; il faut pourtant qu'on sache tout, et qu'on ne
doute pas de ma sincrit. Encore une fois ce n'est pas le monstre
intrieur que je dnonce, bien qu'il soit l'efflorescence de l'autre;
c'est le monstre physique, celui que le Parlement traquait au quinzime
sicle, celui qui se moque des lazarets.

Jules de Soulaignes rdait avec une activit fivreuse autour du secret
public dont nous voulions la preuve.

Il apprit que M. de Lvigny avait conserv, par ironie ou par apparence,
une matresse qu'il visitait presque clandestinement. Il lui avait fait
btir, autrefois, un petit htel dans le quartier Beaujon. Il s'y
rendait rgulirement le soir,  certaines heures, et comme il s'y
rencontrait  jours fixes avec un autre visiteur, il ne fut pas
difficile de deviner que cet autre tait un mdecin. Nous emes son nom;
c'est un de nos grands spcialistes. Les rendez-vous taient des
consultations, et la matresse tait la garde-malade.

Mon parti fut pris immdiatement. Je rsolus de voir cette fille. Je la
vis, et sans mentir, puisque je ne m'expliquai pas, la laissant libre de
supposer que j'tais un crancier, un parent, un notaire ou quelque
homme de police, je la troublai, en lui dclarant que je savais la
vrit et que je venais lui acheter des preuves.

La feinte ne dura pas longtemps de son ct. Le prince tait ladre. Sa
complaisance,  elle, lui rpugnait. Peut-tre entrevit-elle une
spculation plus grande  tenter, en prenant mon argent, et en menaant
toujours le prince de la vente qu'elle aurait conclue.

Elle feignit d'en vouloir  la Buondelmonti, d'tre jalouse de ce
mariage, dont elle n'tait pas l'entremetteuse. Et puis, il y a toujours
un fond de haine  satisfaire, de rancune dans ces relations
avilissantes. C'est le reste de vertu fermente, le vert-de-gris de
cette corruption.

J'offris tout ce que je pouvais offrir de ma petite fortune,
c'est--dire tout. Par bonheur, elle n'exigea pas davantage. J'achetai
ainsi une correspondance trs explicite, des consultations, des
prescriptions accablantes.

Je tiens ce dossier, ce rquisitoire  la disposition de ceux qui
voudraient en faire la ranon de ma fille. On trouvera,  la fin de ce
mmoire, la nomenclature de ces tmoignages.

Je rentrai chez moi, bien riche, avec ces preuves. Je n'en parlai pas 
Jules de Soulaignes. Je lui laissais la meilleure part dans la
souffrance. Je redoutais d'ailleurs l'emportement de son mpris.

La maladie, ou plutt la faiblesse du marquis de Montieramey retenait
son neveu et l'empchait de chercher des occasions, de souffleter, de
provoquer le prince de Lvigny. Un duel n'et rien empch. Il et, au
contraire, remis le prince en bonne posture devant l'opinion, si le
prince l'et accept. Quant  l'issue, je ne pouvais pas supposer
qu'elle pt tre funeste pour Jules, vaillant, solide, arm d'une
conscience invincible. Mais ce n'est pas  lui  tuer le prince; il
n'hriterait pas de sa fiance.

Je me fais aucune difficult d'avouer que je songeai d'abord aux
influences qui d'ordinaire pntrent le monde du faubourg Saint-Germain.
J'allai  l'archevch.

C'est de l qu'est parti l'arrt sous lequel je me courbe depuis vingt
ans; mais c'est l que la surprise de cet arrt est demeure comme un
besoin de vrit  chercher. On s'y demande encore pour quelle cause
mystrieuse j'ai refus autrefois de me dfendre; on m'y appelle le
_suicid_, pour ne pas reconnatre une victime.

On me reut bien. On comprit que je voulais me venger des dnonciations
du duc de Thorvilliers, en le dnonant. Ce n'tait pas vanglique;
mais l'infamie du crime faisait de mes reprsailles un acte de vertu. Le
mariage que je projetais et dont je fis la confidence, s'il tait d 
des interventions habiles du haut clerg, lui assurerait dans un temps
de crise un alli reconnaissant. Par malheur, le prince de Lvigny tait
bien en cour de Rome. Un de ses cousins est un des grands officiers du
Vatican. D'autre part, Gaston n'ayant ni confesseur, ni relation
d'aucune sorte avec l'glise, il tait impossible d'agir directement sur
lui.

Je songeai que si l'on pourrait faire russir auprs de la Buondelmonti
une manoeuvre comme celle qui m'avait si bien russi auprs de la
prtendue matresse du prince, la cause serait enleve. Mais je n'avais
plus rien, et ce que cette fille, coeure de son rle, avait accept, si
je l'avais encore, et fait rire la Buondelmonti. Je n'aurais pas os le
lui offrir. D'ailleurs, m'adresser  elle sans tre certain de sa
discrtion, c'tait me dnoncer au duc.

Combien j'ai regrett de n'tre pas plus expert en intrigue, de ne pas
savoir jouer avec une corruption si honte! Le temps pressait; je ne
m'adresse aujourd'hui  ceux qui sont ma dernire ressource, que parce
que j'ai puis tous mes moyens d'action.

Jules tait dans un tat de surexcitation nerveuse qui m'pouvantait.
Retenu et non contenu par la maladie de son oncle, il ne s'chappait de
l'htel de Montieramey que pour venir me demander si j'avais trouv une
solution, ou que pour courir affol dans Paris  la rencontre du prince,
ou  la rencontre de Louise.

Elle ne sortait plus. L'enfermait-on? Jules croyait  une contrainte
exerce par M. de Thorvilliers. Moi je croyais, je crois encore, et je
suis sans doute plus prs de la vrit, que cette chaste enfant, enlace
par ce mariage, dont les hontes ne lui sont pas connues, mais qu'elle
sent confusment, se recueille dans un dsespoir triste, n'osant plus
respirer l'air pur et doux qui lui avait donn des rves de puret, de
tendresse, vitant d'apercevoir Jules de Soulaignes, s'vitant
elle-mme, s'absorbant dans une rclusion mondaine, au milieu des femmes
qui s'occupent de son trousseau.

Pauvre enfant! je la voyais distinctement; je la vois encore. Quand il
me sera permis de la contempler, le jour du supplice, si ce n'est le
jour de la dlivrance, le jour o je souhaiterais de mourir  ses yeux,
je suis sr que je lirai sur son cher et ple visage toute l'histoire de
cette solitude.

Elle ne consentira pas; elle ne consent pas  ce mariage. Je le jure.
Aucune subtilit, aucune vanit ne peut la rduire ou la sduire; mais
elle a la soumission des mes pures qui ne marchandent pas la douleur.
Elle s'incline sous une volont qu'elle croit lgitime, que moi-mme je
lui ai appris  respecter. Elle croit que c'est son devoir. Elle ne sait
rien. Elle ne peut rien savoir. Elle s'apprte pour un calvaire;
peut-elle deviner un gout?...

Un matin, Jules vint me voir, avec une tristesse si grave que je compris
son deuil.

--Votre oncle est mort! lui dis-je.

--Oui, me rpondit-il avec une grosse larme.

Un silence suivit. Nous avions la mme pense qu'un scrupule de respect
enchanait dans nos coeurs.

La fortune du marquis de Montieramey tait une arme puissante,
maintenant, aux mains du comte de Soulaignes. tait-il trop tard pour
tenter le duc?

Madame de Soulaignes, qui, d'ordinaire, habitait la province, tait
venue  Paris,  la premire alarme cause par la sant de M. de
Montieramey. Elle pleurait avec Jules; elle essayait de le consoler.
Elle n'osait lui conseiller l'espoir. Elle fit mieux. Ce fut elle qui
alla trouver M. de Thorvilliers.

Elle ignore le ct particulirement infme du mariage qui dsespre son
fils. Elle ne sait qu'une chose, c'est qu'il aime une belle et pure
jeune fille et qu'on lui prfre un rival plus riche.

Elle voulut plaider la cause de l'amour, de la candeur. Le duc fut
courtois, galant, mais inflexible. Il parla de ses engagements, de sa
parole donne. La pauvre mre emporta cette douleur firement, et son
courage soutint son fils. S'il ne se tue pas, c'est qu'il a plus peur
d'tre jug par elle que par Dieu.

Jules essaya de son ct auprs de la Buondelmonti ce qui m'avait russi
auprs de la matresse du prince: il alla marchander le salut de Louise.
C'tait un trop jeune ngociateur pour cette Italienne mrie dans
l'intrigue.

Elle refusa plus d'un million.

Elle parat tenir  tre duchesse, et il lui faut de la boue sur le
blason pour qu'elle y touche.

Quand Jules me raconta l'insuccs de sa dmarche, je me dis que j'aurais
peut-tre russi; mon ge lui et donn confiance. Les vieux qui
s'abaissent  ces marchs garantissent contre les indiscrtions. Mais
livrer mon secret  cette femme et t, en cas de refus, lui donner un
poison plus sr pour assassiner ma fille,  moins que le duc ne lui et
tout avou!

Peut-tre cette femme hait-elle ma fille! Ce clair miroir la rend
hideuse!...

Est-ce que la police est dsarme vis--vis d'une trangre qui n'est en
France que pour prparer et accomplir un crime? Une menace d'expulsion
la flchirait sans doute...

Jules de Soulaignes, il y a quinze jours, passa par une priode de
dlire qui m'inquita. Les millions le grisrent, le pauvre enfant, en
l'enivrant d'esprances. Il ne comprenait pas que ces mes vnales ne
pussent tre achetes par lui. Il et jet, comme moi, sa fortune dans
le gouffre pour dlivrer Louise.

Il poussa le dsespoir jusqu' venir me soumettre le plan d'un
enlvement, d'une fuite  l'tranger, avec ma fille et moi.

J'eus un frmissement de terreur  cette proposition, et comme je ne
crains plus qu'on se mprenne sur ma conscience, j'avouerai que je
redoutais moins ce coup de main que la peur d'tre tent par lui.
Enlever ma fille, partir avec elle et mon fils pour un pays lointain, la
possder et la voir heureuse!

Mais comment nous justifier devant cette me droite, d'un attentat que
les lois humaines fltriraient? lui dire tout, n'tait-ce pas la
profaner?

Je rsistai  la sduction de ce crime-l. Jules fut retenu par sa mre;
elle le garde; elle l'empchera de se tuer; elle ne l'empchera pas de
mourir.

J'ai fini. On sait tout. J'ignore pourquoi ce mariage, projet depuis
six mois, n'a pas encore t clbr. Est-ce une dernire avance du
ciel, de la justice ternelle? Est-ce une prcaution du malade? En tout
cas c'est un rpit; mais dans trois semaines, le malheur sera
irrparable.

Je concentre mon coeur. Je voudrais l'empcher de dborder... On sait ce
que je souffre... Je ne menace pas; je supplie qu'on ne m'abandonne pas
aux sollicitations de la plus effroyable douleur, de la plus lgitime
colre.

Il faut sauver ma fille. Quoi qu'on fasse dans ce but, l'action sera
sainte.

La civilisation serait une ironie farouche, si, par respect de la
libert des sclrats, elle avait perdu les moyens d'empcher un
crime...

Le progrs est-il la conscration des droits de la dbauche?

La vertu est-elle rduite  se faire justice elle-mme, et  devenir
aussi menaante pour l'ordre social que le vice?...

Je m'adresse  des hommes de bien,  des hommes d'tat. Ils comprendront
que c'est une question de sret publique, sous une question
particulire, et que si un jury tait appel  se prononcer sur un acte
violent qui profiterait  l'honneur,  l'innocence, il l'acclamerait, au
lieu de le condamner...

Mais je ne veux pas raisonner, j'ai peur de la raison. Je pleure, je
m'agenouille, je demande avec instance que si ce long mmoire a fatigu,
par la multiplicit des dtails, on me le pardonne. J'aurais voulu tout
dire dans un mot, et je n'en trouve pas assez pour persuader.

J'aurais voulu m'ouvrir la poitrine, si ma chair brlante avait pu
parler  ma place. Je mourrais avec dlices, si j'tais sr que ma vie
pt racheter mon enfant.

Je m'arrache avec peine au chevalet sur lequel je me suis tendu et me
suis dchir. Il me semble  la dernire minute que j'ai oubli des
arguments, des preuves, des douleurs.

Il me semble aussi que je n'ai pas assez souffert pour mriter mon
rachat.

Et pourtant, je souffre bien!




PILOGUE


Le sous-secrtaire d'tat au ministre de la justice n'avait pu lire
cette confession minutieuse d'un homme habitu, par caractre, plus
encore que par profession,  dtailler,  soupeser les cas de
conscience, sans se sentir pris et broy par cet engrenage de l'analyse.
Il ne s'tait pas interrompu de lire, et quand il eut fini, frappant de
sa main le manuscrit, il se dit avec une conviction absolue, attendrie:

--J'empcherai ce crime!

M. Barbier, je n'ai pas eu encore l'occasion de le dire, tait mari
depuis cinq ans et commenait  tre pre de famille.

Le haut fonctionnaire pouvait donc s'abandonner  sa sensibilit, en
s'autorisant de ses suggestions paternelles, pour agrandir sa fonction.

Dans le premier attendrissement, l'impossible lui parut facile. M.
Barbier avait lu Balzac, et la politique ne l'avait pas guri de cet
apptit d'intrigues par lesquelles le grand romancier tranche des
situations indnouables. Cette confession ressemblait  un roman.

M. Barbier fit aussitt le rve d'agents mystrieux, circonvenant la
Buondelmonti, le duc de Thorvilliers, et servant la morale par des
procds clandestins.

Le prfet de police ne lui avait-il pas dit qu'il usait parfois de
l'arbitraire, dans l'intrt des familles?

Il devait y avoir dans les bureaux quelque Ferragus sold, quelque
femme, comme celle qui intervient  propos dans la _Cousine Bette_. La
Buondelmonti tait aussi fatale que madame Marneff.

Cette griserie littraire et romanesque du sous-secrtaire d'tat ne
persista pas cependant, aprs les quelques audiences qu'il fut oblig
d'accorder. Sur quatre solliciteurs, il y en a trois qui demandent la
lune.

Ce que demandait l'abb d'Altenbourg n'tait-il pas aussi chimrique?

M. Barbier rendu  sa mfiance professionnelle n'en eut que plus de
ferveur pour secourir ce malheureux. Le sentiment de l'impuissance
administrative se ddommagerait de bonne foi par la sympathie.

Il n'attendit pas la visite du prtre; il le manda par dpche, et quand
il le vit, il alla respectueusement et vivement au-devant de lui.

L'abb tait trs ple. Son regard profond interrogeait, avec une
anxit que ce respect accroissait. Cet homme, qui avait tant vcu, se
disait qu'on ne reoit si bien que ceux qu'on veut dfinitivement
congdier.

Il baucha un sourire.

--Eh bien! monsieur? demanda-t-il en s'asseyant.

--Vous avez raison; c'est un crime que vous me dnoncez; je vous suis
tout acquis...

--Merci, monsieur, dit faiblement Louis d'Altenbourg, effray de cette
adhsion. Qu'allez-vous faire?

--Tout d'abord prendre l'avis de M. le ministre. C'est un grand
jurisconsulte... Me permettez-vous, monsieur, de lui confier...

--Mon secret? Certainement, je vous l'ai donn; usez-en.

Le malheureux eut un soupir d'indiffrence.

--Je crois aussi que le prfet de police doit tre mis dans la
confidence entire.

L'abb s'inclina.

--S'il y a un moyen lgal, un moyen diplomatique, ou un moyen...
quelconque, d'empcher ce malheur, je vous promets qu'il sera employ.

Le prtre remercia par un mouvement des sourcils, et, d'une voix qui se
glaait,  mesure que celle de M. Barbier s'chauffait:

--Vous ne pouvez pas, ds maintenant, me dire ce que vous tenterez?

--J'avoue que je n'en sais rien, repartit cordialement le
sous-secrtaire d'tat.

--Ah! vous n'en savez rien! rpta l'abb comme un cho. Cherchez vite,
monsieur; car le temps presse. Quand me permettez-vous de revenir?

--A toute heure du jour, et mme de la soire, je suis  votre
disposition.

--C'est trop de bont murmura le malheureux pre, accabl de cette
obligeance.

Il se retira lentement.

La soir, avant le dner, il revint, sans espoir d'une rponse meilleure,
mais pour constater son droit acquis.

Le sous-secrtaire d'tat lui rendit compte de sa confrence avec le
ministre.

Le garde des sceaux tait pntr aussi de piti, mais convaincu
galement qu'il n'y avait aucun moyen lgal de prvenir le malheur
redout. Il offrait d'en parler  ses collgues,  la prochaine runion
du conseil. Peut-tre le ministre des affaires trangres trouverait-il,
dans ses relations diplomatiques, une influence qui intimidt la
Buondelmonti et qui contrarit  l'tranger les spculations du duc de
Thorvilliers. Mais M. le garde des sceaux se refusait  autoriser une
action trop sensible de la police. Que celle-ci agt avec prcaution, si
elle devait agir!

Le prfet de police, consult galement, avait t moins dcourageant;
mais il ressemblait  ces mdecins qui tiennent  exercer leur art, mme
dans un cas dsespr.

Deux jours aprs sa consultation, il avoua que la Buondelmonti, trs
habilement attire dans son cabinet, lui avait fort impertinemment ri au
nez, quand elle eut devin ses intentions.

Le mdecin du duc de Lvigny, adroitement tt pour interdire le mariage
 son client, n'avait pas ri tout  fait, mais avait rican, et,
s'tonnant de l'indiscrtion du prfet, avait dclar, pour couper court
 l'entretien, que le mariage rentrait dans ses formules.

L'abb d'Altenbourg subit ces rponses, avec la mme tristesse muette.
Cela ne l'empcha pas de revenir ponctuellement, avec la mme placidit.
Quelque chose mourait en lui, et l'on suivait ce refroidissement graduel
de l'agonie sur son visage, dans toute son attitude.

Il se ranima pourtant et eut des lueurs dans les yeux,  son dernier
entretien, lorsque M. Barbier, troubl, rouge de ses efforts d'homme
srieux pour ne pas pleurer, lui avoua la droute de la police.

Il tremblait de l'effet de ses paroles, les adoucissait par toutes
sortes de prcautions, revenait  ses lectures de Balzac; mais pour
conclure que ce qui tait facile aux romanciers, tait absolument
interdit aux fonctionnaires.

L'abb l'avait cout, droit sur son fauteuil, le regard brillant et
fix devant lui. Il contemplait la ralit que, par compassion, M.
Barbier cherchait  lui voiler; il la provoquait  un duel final. Ses
illusions humaines s'taient envoles; il ne les suivait plus d'un
regret dans leur vol; il sortait de la vie terrestre.

--Et pourtant Dieu existe! dit-il en rompant le silence avec une force
presque tranquille, frappant son fauteuil de sa main, comme Galile
avait frapp la terre de son pied.

--Dieu est l-haut! rpliqua M. Barbier avec un hochement de tte.

Le prtre ferma les yeux pour ne pas voir passer le regard sceptique
montant au plafond avec ces paroles.

Il se leva, et saluant M. Barbier avec solennit:

--Si jamais vous tes appel en tmoignage,  propos de ce qui se
passera, vous direz bien, monsieur, que je n'ai pas cherch le scandale,
que j'ai tout puis avant d'agir.

M. Barbier tressauta.

--Agir! que prtendez-vous faire?

L'abb baucha un geste vague, soit pour refuser de rpondre, soit pour
avouer  son tour son incertitude.

--Prenez garde, monsieur, lui dit le sous-secrtaire d'tat avec bont,
ne m'obligez pas  prendre des prcautions pour protger ceux que je
mprise autant que vous.

--Que croyez-vous donc? repartit le prtre tonn.

--Mais, ces menaces...

--Ce sont des anathmes; ce ne sont pas des menaces, reprit gravement
l'abb. J'appelle Dieu, et jusqu' la dernire minute, j'espre dans sa
foudre. Je sais bien que j'ai confess des dsirs de meurtre; omis ce
sont des dsirs de juge: implacable et non des dsirs d'assassin...
Puisque je ne me tuerai pas, quoi qu'il arrive; je ne tuerai personne...
Rassurez-vous, monsieur; la police n'aura pas  intervenir.

M. Barbier ne comprenait pas. Mais puisque le prtre n'invoquait que le
ciel, il chappait  sa comptence.

--Excusez-moi, monsieur, lui dit-il avec un respect plus tendre, nous
autres hommes positifs, nous ne nous levons jamais du premier lan, 
la hauteur o montent des mes comme la vtre. J'aurais d pourtant
compter sur votre hrosme de chrtien. J'espre qu'il vous donnera le
courage...

--J'ai le courage, interrompit l'abb d'Altenbourg; mais comme la
rsignation est impossible, le courage ne me servirait  rien. J'espre
que Dieu, puisque lui seul me reste, me donnera la victoire!

M. Barbier, que ce mysticisme embarrassait, et bien que trs mu, ne put
s'empcher d'incliner la tte, par une forme d'acquiescement qui voulait
dire: Ainsi soit-il!

L'abb comprit que cette adhsion, pleine de sympathie pour l'homme,
tait une raillerie pour le prtre. Il salua et dit avec un redoublement
de douceur:

--tes-vous pre, monsieur?

--Sans doute.

--Alors, ne doutez pas des miracles! Vous serez forc d'y croire, le
jour o votre enfant sera malade. La paternit donne la grce... adieu,
monsieur.

--Non, au revoir, s'cria M. Barbier.

Le prtre qui se retirait, s'arrta:

--Au revoir! Peut-tre, si ce n'est pas moi qui suis foudroy!

Il sortit lentement, majestueusement, et tira doucement la porte
derrire lui.

M. Barbier, entran par ce spectacle trange et qui s'tait lev pour
reconduire l'abb d'Altenbourg, aprs tre demeur une seconde au milieu
de son cabinet, alla jusqu' la porte et ne put rsister  la tentation
de donner un dernier regard d'admiration  ce martyr stoque.

Il regarda dans le petit salon qui servait de salle d'attente aux
solliciteurs. Il vit l'abb d'Altenbourg assis, tomb sur une banquette,
la tte dans ses mains, et pleurant. Il n'osa pas troubler cette
faiblesse d'un coeur vaillant. Elle achevait de le lui faire aimer.

Il rentra discrtement dans son cabinet, frmissant de ce spectacle,
prt aussi  pleurer, et retourna s'asseoir devant son bureau, o il
resta quelques minutes absorb, frapp comme on l'est devant une
rvlation grandiose et mystrieuse; puis s'excitant  une prouesse
impossible, repentant de son impuissance, il se leva rsolument, en
disant:

--Je ne puis pas le laisser partir ainsi!

Il courut au petit salon d'attente. Il tait vide; l'abb tait parti.
L'huissier, dans l'antichambre, l'avait vu passer et assura qu'il
portait la tte haute, qu'il avait l'air d'un ministre.

Ce compliment, dans la bouche d'un huissier, tait l'expression la plus
loquente de sa considration. M. Barbier fit courir aprs M.
d'Altenbourg. L'huissier ne put que voir s'loigner la voiture qui
l'avait amen.

Le sous-secrtaire d'tat ne donna pas d'audience ce jour-l. Il rentra
chez lui. Il avait un besoin furieux d'embrasser son enfant. Dans la
journe, il alla trouver le prfet de police, le priant de mettre le
comte d'Altenbourg en surveillance, dans l'intrt de ce malheureux,
autant que par mesure de prcaution  l'gard du duc de Thorvilliers et
du prince de Lvigny.

Le prfet de police promit de confier le soin de cette surveillance 
son meilleur agent; mais, le soir, il envoyait un billet au
sous-secrtaire d'tat, ainsi conu:

L'homme en question n'a pas reparu  son domicile. Il n'y reviendra
pas. Son loyer tait pay d'avance; son dmnagement tait opr depuis
deux jours. La voiture qui l'a conduit ce matin  la place Vendme
emportait ses derniers effets. Je le fais chercher dans les htels
garnis, et aussi  la Morgue... Je ferai fouiller la Seine...

M. Barbier froissa ce billet, le jeta avec colre, et trouva ce soir-l
que la police tait une sotte chose, inutile et calomniatrice...  moins
que les torts fussent inhrents au prfet. Quoi! On doutait du courage,
de la parole de ce grand martyr, et aprs avoir pris connaissance de sa
loyale confession?

Non, le comte d'Altenbourg tait aussi incapable de se tuer que de fuir.
Mais, o tait-il? que prparait-il?




XXVI


Le mariage du prince de Lvigny avec la fille unique du duc de
Thorvilliers, indpendamment des motifs de curiosit que la malignit
publique prtendait y trouver, tait un grand vnement dans le monde
parisien, et les couturires, les couturiers, les tapissiers, les
carrossiers, les chemisiers brevets, tous les fournisseurs des deux
grandes familles, avaient trop intrt  donner leur adresse pour ne pas
fournir aux journaux, mme indiffrents, la matire d'un entrefilet.

Le trousseau de Louise fut expos, comme il convient, dans un grand
magasin, et les jeunes filles qui rvaient de couronnes princires
purent se faire une ide de la joie orgueilleuse qu'on prouve  pleurer
dans un mouchoir armori.

Cette exhibition du linge de la marie fut clbre dans une feuille 
images. Depuis l'oreiller jusqu'aux pantoufles, la rclame implacable ne
fit grce d'aucun dtail. Les fleurs symboliques de la couronne
reurent, comme le reste, l'estampille de la mode.

Un de ces vques _in partibus_, dont on loue le prestige pour de
pareilles ftes, devait honorer particulirement la crmonie. L'Opra
avait galement fourni des chanteurs illustres. Il fallait qu'on
dpenst beaucoup d'argent.

Il est juste de dire que les pauvres, non plus, n'avaient pas t
oublis, et, pour que nul ne l'ignort, le chiffre des libralits du
prince et du duc avait t enregistr par des reporters.

Il parat mme que l'offrande destine  grossir le denier de
Saint-Pierre avait t surprise au passage; tant la presse maintenant
est bien renseigne par la main gauche sur les actes de bienfaisance,
mme anonymes, de la main droite.

L'glise de la Madeleine tait donc emplie de monde, une heure avant la
crmonie. On et dit que le march aux fleurs se tenait dans l'glise,
tant on avait multipli les ornements naturels. Le ciel s'tait mis de
la fte, comme s'il se ft agi d'une bonne action. Mais pouvait-il
refuser le don gratuit du soleil  de si belles livres, quand Mgr de
X... devait officier, et quand le grand baryton Z... devait chanter?

Les agents de police clandestins que le prfet, sur le conseil de M.
Barbier, avait rpandus dans la foule, pour aviser, en cas de violence,
taient, eux-mmes, fort bien mis. On ne les et pu distinguer des
invits. Quant aux sergents de ville, ils taient tris, et un officier
de paix gardait le trottoir, avec autant de solennit que le suisse, en
tenue de marchal de France, mais avec plus de mollets, qui gardait la
porte d'entre.

Vers midi, les voitures de la noce s'arrtrent devant la grille. On
n'et pas os dire que les cochers du prince et ceux du duc voulaient
jeter de la poudre aux yeux; car la poudre de leur coiffure, paisse et
savante, tait soigneusement maintenue par la raideur de leur attitude.

Quelques spectateurs du _high-life_ trouvaient bien que l'apparat tait
excessif, et prtendaient qu'il est de meilleur ton d'aller plus
simplement rendre visite au bon Dieu. Il faut laisser aux bourgeois qui
se marient la vanit de s'endimancher.

Mais ces railleurs incrdules n'avaient pas le souci des traditions. Ils
ignoraient que le prince de Lvigny tait oblig  cette tiquette, par
ses alliances au Vatican. D'ailleurs, il avait de la foi. C'tait la
seule monnaie de ses hritages qu'il n'et pas gaspille.

Le suisse eut un sourire radieux, en frappant les dalles du pristyle.
Les grandes portes de bronze,  demi fermes par une feinte courtoisie,
pour avoir l'air de s'ouvrir d'elles-mmes  l'entre d'une si illustre
compagnie, tournrent doucement sur leurs gonds, et une bouffe
d'harmonie s'exhala de l'glise dans laquelle entrait un flot de
lumire.

Le sous-secrtaire d'tat  la justice avait eu beaucoup de peine 
vaincre la tentation de venir, en curieux, assister  ce solennel
attentat; mais il s'tait donn la satisfaction de passer,  plusieurs
reprises, devant la Madeleine, et il passait prcisment, quand les
acteurs de ce drame descendaient de voiture. Il put ainsi constater que
la Buondelmonti ne figurait, ni comme matrone ni comme vestale, dans le
cortge, C'tait, de sa part, une humiliation offerte ou subie, un
sacrifice  la bgueulerie parisienne qu'elle ferait sans doute payer.

Les dames d'ailleurs taient rares dans le monde de la noce. Deux
vieilles parentes du prince de Lvigny, deux chanoinesses, avec des
panaches et des chapeaux qui ne condescendaient  aucun caprice de la
mode, et, du ct du duc de Thorvilliers, deux jeunes filles du faubourg
Saint-Germain avec leurs mres. C'tait tout.

Ces demoiselles d'honneur taient, comme l'vque _in partibus_, comme
les chanteurs de l'Opra, un luxe oblig. Elles s'taient improvises
les amies de Louise de Thorvilliers depuis quinze jours, depuis qu'on
les avait invites. L'occasion tait si belle! Il tait impossible qu'un
mariage si aristocratique ne leur portt pas bonheur. Elles taient
dcides  fouiller et  taquiner le hasard. Jolies, vives, bien pares,
plus agites qu'mues, elles saluaient tout le monde, comme des
souveraines saluent leurs sujets, se disant sans doute qu'un prince, au
moins, dans ce peuple, recueillerait comme un gage ce salut coquet, et
viendrait le leur rapporter en demandant leur main.

Le duc de Thorvilliers tait admirable d'apparence, de prestance. Gaston
triomphait. L'opration avait russi.

Il tirait de ce mariage, pour le prsent, tout ce qu'il pouvait esprer
d'avantages solides et de satisfactions vaniteuses. Le reste lui tait
bien gal.

Un sourire profond trouait ses belles joues prlatiques. Il riait 
l'avenir et narguait le pass.

L'avenir, c'tait sa fortune affermie, sa libert assure. Il se
dbarrassait,  d'excellentes conditions, de sa paternit menteuse, et
peut-tre bien aussi de la matresse encombrante qu'il avait t forc
de prendre pour associe.

Le pass, c'tait le souci d'une fille  caser avantageusement. La
pauvre enfant, s'il ne la plaignait pas, il l'aimait presque,  ce
moment-l, tant elle tait belle, tant elle lui faisait honneur, tant
elle tait une valeur prcieuse et admire. Il oubliait qu'il achevait
une oeuvre de haine, et c'tait avec une galanterie quasi-paternelle,
mais surtout d'homme du monde, qu'il lui donnait le bras, ayant des
prcautions charmantes pour le long voile de marie, qu'un petit coup de
vent faillit accrocher  ses dcorations, quand il stationna une
seconde, au haut des marches, en attendant que le cortge se runit.

En entrant, le duc se dcouvrit, comme devant le _Roy_, et, lanant un
regard au plafond, o il tait certain de ne rencontrer que de la
dorure, il prit possession du temple de _sa_ Victoire.

En se dgonflant, sa poitrine se dbarrassait des miasmes absorbs
pendant la crmonie du mariage civil.

Devant le magistrat de la Rpublique, les titres de duc et de prince
avaient mal sonn, comme l'or sur un comptoir de marchand; mais dans ce
bel difice, tout de marbre, le son avait sa valeur.

On sentait tout juste assez de religion dans l'air et dans le dcor,
pour que Dieu appart, comme un convive de bon ton, en costume de
patricien,  des noces de Cana, mises en scne par Vronse, et le dcor
ainsi que la crmonie taient assez profanes pour qu'on ne court pas
le risque de s'encanailler trop, en se faisant paternellement dvot
pendant une heure.

Louise s'avanait doucement, la tte droite, les yeux droits devant
elle.

On cherchait  surprendre son regard,  y dmler un augure. Mais son
voile abaiss, sans exagration, par une manoeuvre de la couturire,
mettait entre son regard triste et fier et les regards acharns de
l'assistance, comme un nuage qui la gardait sans la cacher, et qui
dfendait sa modestie, en la laissant voir.

Un observateur trs attentif et remarqu pourtant dans ces yeux, si
fixes en apparence, un rayon inquiet. Louise marchait, vivait, voulait,
dans un rve, et, sans rien esprer, attire de plus en plus par le
vertige de sa soumission, elle cherchait vainement une apparition qui la
consolt.

Elle se souvenait que quelques mois auparavant, dans la mme glise, par
un jour comme celui-l, en marchant sur ce tapis, elle s'tait heurte 
une douce et double vision. O tait-il son vieux matre? O tait le
jeune ami qu'il lui offrait?

Hlas! Elle n'escortait plus la marie; elle tait la marie, bien
diffrente de l'autre, qui prenait librement la foule  tmoin de son
bonheur. Louise avait plus de tmoins  invoquer. Mais c'et t pour
attester devant eux son ferme propos d'aller jusqu'au bout du devoir, du
sacrifice, de la soumission.

Derrire elle marchait son mari. Il l'tait dj pour la socit;
l'crou venait d'tre sign  la mairie. Elle ne pouvait plus tre
garantie de cela.

Le prince Jean de Lvigny marchait rsolument et d'une faon pimpante
sur ce sentier tapiss. C'tait merveilleux de le voir si bien marcher,
ce petit homme, ce Montefeltro qui suait le poison, qui d'ordinaire ne
sortait plus qu'en voiture, qui ne mettait pied  terre que pour
s'appuyer en se courbant sur sa canne. Il se redressait; il essayait
d'avoir autant de prestance que le duc de Thorvilliers. Non seulement il
marchait comme une personne naturelle; mais il souriait, comme une
personne libre de toute inquitude, qui se sent en bonne sant physique
et morale, et qui va accomplir l'acte le plus honnte et le plus
glorieux de sa vie.

Il tait si triomphant qu'il se croyait oblig d'tre modeste, et que,
quand il rencontrait le regard surpris d'un ami, dans la foule, il
baissait le sien, semblant s'excuser d'tre si beau, si vaillant, si
parfait dans son rle.

Il tait maigre et petit; il n'avait pu grandir et grossir  volont.
Mais ce jour-l, sa maigreur semblait un signe de race, et sa petite
taille une condition de gentillesse. La seule trace des misres passes
tait la calvitie; mais on avait tir un parti prodigieux de ses restes
et ses quelques cheveux s'alignaient avec une prcision qui avait permis
au petit nombre d'occuper un espace considrable.

L'observateur attentif dont j'ai parl plus haut, et  qui n'et pas
chapp l'inquitude de Louise, et dout de l'authenticit des petites
couleurs roses plaques sur les pommettes du prince, et senti l'effort
et l'hrosme de la coquetterie sous ce sourire immuable. Il et craint
que le petit prince ne se brist les reins en se cambrant si fort, et ne
se donnt une commotion crbrale mortelle, en marquant si fort le pas.
Il et, en s'approchant, vu passer le souffle de cette maigre poitrine
qui haletait  chaque pas, et les prcautions les plus soigneusement
prises pour embaumer ce souffle n'en corrigeaient pas la senteur.

C'tait bien un joli petit spulcre blanchi, remis  neuf, maquill, et
faisant faire bonne contenance  sa pourriture.

Mais les observateurs attentifs taient trop loin, s'ils n'taient
absents.

Une atmosphre d'lgance, d'indulgence, s'avanait avec le cortge,
l'enveloppant et le parant. La foule proclamait la marie trs jolie,
trs intressante, avec le maintien qu'on doit attendre d'une jeune
fille de bonne maison, cre pour servir de modle, se sentant digne,
mais non enivre, d'une couronne princire. Le duc tait un superbe
gentilhomme et un pre admirable. Les veuves le trouvaient jeune; les
femmes maries le trouvaient tonnant pour son ge; toutes constataient
la ressemblance parfaite entre lui et sa fille.

Quant au prince, il se rhabilitait. Qui donc avait rpandu de vilains
bruits sur son compte? Il tait ravissant. Tient-on  des cheveux, dans
ce temps-ci? L'embonpoint,  moins de s'arrter  cette grce exacte,
prcise du duc de Thorvilliers, est un avantage bourgeois, mprisable;
la maigreur est un raffinement. Bien des mres regrettaient d'avoir trop
cout des mdisances.

Le cortge, au son de l'orgue, s'avanait majestueusement, d'un pas
cadenc. Deux fauteuils, dors comme deux trnes, taient placs dans le
choeur, pour tre vus de toute l'assistance. Les parents, les tmoins,
les invits, avaient aussi leurs siges sur cette sorte d'avant-scne
sacre. C'est une habitude ingnieuse et qui rend les mariages clbrs
 la Madeleine particulirement attrayants, que cette disposition qui ne
laisse rien perdre des mouvements des jeunes maris et du jeu des
acteurs.

Louise s'agenouilla, quand elle fut arrive  sa place, et chercha,
devant elle, le calvaire, o secrtement, dans cette foule avide de la
voir pleurer ou sourire, elle dposerait sa couronne de martyre, pour
que Dieu la bnt.

Elle ne vit qu'une assomption de la Vierge, en blanc comme elle, qui
n'accueillait pas la douleur, et, de chaque ct du matre-autel
encombr de fleurs, de dorures, deux anges en marbre qui officiaient
dans une attitude correcte. Ce marbre, ces dorures lui rappelaient le
palais du prince et sa fortune.

Pendant que l'orgue chantait, en guise d'pithalame religieux, un air
nouveau d'opra, les gens de la noce prenaient place dans des fauteuils,
en arrire,  ct,  une distance crmonieuse des deux poux. Le
clerg de la Madeleine tait au complet, et les prtres en surplis,
rangs dans les stalles, semblaient des spectateurs privilgis.

L'vque retenu pour la crmonie venait d'tre introduit
processionnellement; il s'avana  pas lents pour bnir le couple qui
avait tenu  sa prsence. Son discours tait prpar, pli en quatre
dans sa main.

Il fit dposer dans un bassin de vermeil, l'anneau des fianailles qu'il
sacra d'un signe de croix et adressa les questions d'usage.

--Vous vous prsentez pour contracter mariage, en face de l'glise?
demanda-t-il, lisant la question dans son manuel.

--Oui, monseigneur, rpondit le prince d'un ton alerte et fier.

Il tait ravi d'tre face  face avec l'glise et de se montrer si
ferme.

--Oui, monsieur, murmura Louise, qui oublia de dire: _Monseigneur_.

--Vous faites profession de foi en la religion catholique, apostolique
et romaine? reprit l'vque de X... d'une voix plus claire et plus
insinuante.

--Oui, monsieur, dit Louise avec empressement, comme si l'ardeur de sa
foi, dans ce moment suprme, et pu lui ouvrir un asile.

--Oui, oui, daigna rpondre le prince.

Il faisait sentir  l'vque que ces questions, toutes lgitimes et
d'obligation qu'elles fussent, taient superflues. Un prince, comme lui,
ayant un parent au Vatican, ne pouvait pas douter de la religion
romaine.

--Vous prsentez-vous ici avec une entire libert et sans aucune
contrainte?

--Oui, rpondit galamment le prince, en jetant un regard  la marie.

Louise eut une courte hsitation. Elle leva les yeux sur les yeux gris
et voils de l'vque; mais ce bonhomme rcitait une formule. Il y
mettait l'accent ncessaire, sans aucune intention spciale.

--Oui, souffla la pauvre enfant dcourage.

Alors, l'vque de X... haussant la voix:

--Chrtiens qui tes ici prsents, nous vous dclarons qu'on a publi
trois fois, en cette glise, les bans du futur mariage, entre
Barthlemy-Lopold-Jean de Lvigny et Marie-Louise de Thorvilliers, sans
qu'il se soit trouv aucun empchement ou opposition.

Le prlat promena son regard sur l'assemble, pour la prendre  tmoin,
et acheva lentement, solennellement:

--Nous vous annonons, pour la dernire fois, la rsolution qu'ils ont
prise de s'unir ensemble par les liens sacrs du mariage, et, de
l'autorit de l'glise, nous vous commandons  tous, sous peine de pch
grave, de dclarer, maintenant, si vous avez connaissance de quelque
empchement, en vertu duquel ce mariage ne puisse tre lgitimement
clbr. Nous vous dfendons, sous la mme peine, d'y mettre obstacle
par malice et sans cause.

Pendant que l'vque lisait ces paroles du rituel, un prtre assis dans
le choeur, et qui tait en prires jusque-l, se leva de sa stalle et
s'avana.

Aux derniers mots, il tait derrire l'vque; quand la lecture fut
acheve, il carta de la main le diacre qui assistait l'vque, et
surgissant, blanc de visage dans son blanc surplis, grand et grandi par
l'attitude, il dit d'une voix haute, sonore, qui retentit sous la
coupole:

--Sur mon honneur de chrtien, sur ma foi de prtre, je dclare qu'il y
a un empchement  la clbration de ce mariage.

Ce fut un coup si brusque qu'il entra sans tumulte jusqu'au fond de
l'auditoire.

L'vque se recula avec stupeur. Le prtre se mit  sa place, devant les
deux fauteuils dors qu'il dominait, et, tendant ses mains comme pour
une bndiction sur Louise qui le regardait effare, blouie, il
continua, dans ce silence violent que causait la surprise:

--Je mets cette enfant sous la protection de l'glise, et j'atteste que
ce mariage est impossible.

Il s'arrta, la main toujours tendue, le regard charg de foudre, et il
attendit.

Une rumeur s'levait; les gens de l'glise n'osaient bouger. Ce prtre
tait dans l'exercice d'un droit sacr, d'un devoir qui, pour n'tre
jamais rempli, n'en tait pas moins obligatoire.

Louise, au premier son de cette voix, au premier geste, tait tombe en
extase. Le prince de Lvigny verdissait et se retenait au prie-dieu
plac devant lui. Le duc de Thorvilliers, suffoqu d'abord de cette
intervention, trangl d'un spasme de haine devant cette apparition,
sortit de sa place, et mchant l'cume qui lui venait aux lvres:

--Cet homme est fou, s'cria-t-il, il n'a pas le droit d'tre l! qu'on
le chasse!

L'abb d'Altenbourg sourit  cette menace. Le suisse, que le geste du
duc de Thorvilliers invoquait, baissa les yeux pour se tirer d'embarras.
L'ancien prdicateur de Notre-Dame, retrouvant, sous la vote d'une
glise, la voix, l'loquence d'attitude, le gnie, doubl de son
effroyable angoisse et de sa tendresse, qui avaient fait si longtemps sa
gloire, tait une intervention grandiose; il dominait cette foule, ces
mauvaises consciences; il faisait peur et n'avait peur de rien.

Le duc furieux de n'tre pas obi, provoqu par ce respect universel,
par cette curiosit formidable des assistants, perdit toute mesure. Il
tait sorti de sa place et mettant le pied sur une marche, devant lui,
il dit violemment:

--N'y a-t-il pas ici un agent de police pour arrter cet homme? Il n'a
pas le droit de porter ce costume. C'est un prtre expuls de l'glise,
un prtre interdit?

--Vous vous trompez, monsieur, repartit Louis d'Altenbourg avec une
simplicit implacable. Je suis un prtre calomni et veng. L'archevque
m'a rendu la libert. C'est par l'autorit de l'glise que je suis ici,
que je dnonce ce mariage, que je m'oppose  sa clbration.

Le prince de Lvigny, ahuri, grelottant, tait retomb dans son
fauteuil. Le duc de Thorvilliers, ple, crispait les poings. Il se
sentait devenir ridicule et odieux. Il redoutait maintenant de provoquer
ce prtre terrible qu'il avait mal cras et qu'il ne pouvait chasser.

--Monseigneur, dit-il en se tournant vers l'vque, je vous adjure de
bnir ces enfants.

--Et moi, j'adjure Votre Grandeur, reprit l'abb d'Altenbourg, de
surseoir jusqu' ce qu'elle m'ait entendu.

L'vque faisait voleter son regard du duc  l'abb d'Altenbourg, sans
le poser ni sur celui-ci, ni sur celui-l. Le duc l'intimidait; mais le
clbre abb, le grand prdicateur, silencieux depuis vingt ans, et
retrouvant la parole pour un clat qui retentirait longtemps, le
troublait profondment.

--Est-ce que nous n'avons plus qu' nous retirer? gronda Gaston de
Thorvilliers.

Harcel par son dpit, voulant  tout prix reprendre l'avantage, il
ajouta:

--Nous nous passerons de l'glise; ma fille est princesse de Lvigny, de
par la loi.

--C'est vrai! reprit Louis d'Altenbourg, qui voyait faiblir son ennemi,
et qui palpita d'un enthousiasme, plus paternel que chrtien. C'est
vrai! Vous avez tromp les hommes; vous ne tromperez pas Dieu! Ce
mariage qui ne sera pas bni par l'glise, sera la honte du mari, et un
avertissement du ciel pour la femme chrtienne.

Louise tait reste debout, ptrifie en apparence, mais palpitant au
dedans, elle-mme, ne laissant rien voir de son agitation, assistant 
ce duel entre deux hommes qui tenaient, l'un son me, l'autre sa
destine; redoutant d'obir  son pre, et souhaitant, avec un lan
filial, d'obir  ce matre transfigur,  ce prtre inattendu qui se
rvlait, sans qu'elle se rendit compte de cette mtamorphose.

--Vous prchez la dsobissance  ma fille! reprit le duc affol.

--A votre fille! rpliqua l'abb dont les lvres se gonflrent; puis il
continua:

--Je dfends l'innocence de cette enfant et votre honneur, monsieur le
duc.

--Mon honneur!... vous, qui ne vivez que pour me dshonorer!

L'vque, qui n'avait plus de rle, se leva pour intervenir. Cet
esclandre avait trop dur. On coutait avec une avidit cruelle qui
forait au silence.

--J'ai les preuves de ce que je dis, s'cria l'abb avec une autorit
qui s'imposait; ce n'est pas ici le lieu de les produire; mais je les
montrerai  qui voudra les voir.

Un petit cri se fit entendre. Le prince de Lvigny,  bout de forces et
de traitement, s'vanouissait: il se coucha sur le bras de son fauteuil.

Louise,  ce cri, se dtourna de sa contemplation. Elle regarda cet
homme foudroy par la maldiction de son matre, et, pour mieux voir,
elle leva son voile. Alors, elle apparut dans toute sa beaut, dans
toute la splendeur de sa jeunesse, de sa douleur, de son angoisse. Une
lumire s'alluma dans ses yeux; une horreur visible s'y peignit. Elle
devinait ce qu'elle avait pressenti; c'est que cet homme tait infme;
peu lui importait de savoir pour quelle cause. La rpugnance de son
instinct virginal tait justifie. Il avouait tout, en s'anantissant
sous l'anathme. Il devenait hideux, avec sa lividit sous son rouge. Sa
boue transsudait.

Louise se redressa et se recula, fuyant le contact de l'air mme qui
passait entre elle et lui.

Le suisse, le bedeau ramassaient le prince, pli sur son fauteuil, et
l'emportaient vers la sacristie. Le duc les suivit, cdant autant 
l'impatience de se soustraire aux regards de la foule qu' sa
sollicitude pour son gendre.

Les assistants s'agitaient dans un tumulte qu'on ne pouvait rprimer.

L'vque de X... se retira processionnellement, avec le diacre qui
portait sa mitre et celui qui portait son bougeoir.

Louise, abandonne, tait reste  sa place. Les deux demoiselles
d'honneur s'avancrent pour la conduire  la sacristie, mais n'osrent
pas lui parler, la dranger. Elle s'tait remise  genoux, et, les mains
jointes, le regard attach sur l'abb d'Altenbourg, elle l'interrogeait
des yeux, avec une supplication dsespre. Elle le remerciait aussi
d'tre venu. Elle semblait lui demander de ne pas la quitter.

Le duc l'avait oublie dans ce dsarroi dramatique.

L'abb, avec une dignit farouche, jouissant en justicier de ce coup de
foudre qu'il n'avait pas vainement invoqu, s'tait recul d'abord
jusqu' l'autel, laissant passer ceux qui fuyaient. Il se trouva bientt
seul avec Louise. Pendant que les gens de la noce, tourns vers la
sacristie, se pressant, drangeant les chaises, cherchaient  deviner ce
qui se passait ailleurs, l'abb s'avana vers la jeune fille, souriant,
 mesure qu'il s'approchait, l'enveloppant, la couronnant de son
sourire.

--Mon pre! murmura Louise, quand il fut  deux pas, expliquez-moi ce
qui se passe.

L'abb leva les doigts pour s'apprter  bnir, et les arrta un instant
sur sa bouche, en commandant le silence.

--Ma fille! rpondit-il, en mettant toute sa tendresse dans ces mots
qu'il donnait tout haut, pour la premire fois  Louise, la remerciant
ainsi de ce qu'elle l'avait appel: mon pre!--Ma fille, ne cherchez pas
 comprendre, et remerciez Dieu qui m'exauce.

--Je n'ai que vous d'ami dans ce monde! reprit-elle d'une voix
tremblante.

--Il est vrai que je vous aime bien, ma fille, rpondit le prtre,
rougissant de cet aveu qui le consolait de sa vie de supplice.

--Ne m'abandonnez pas, ajouta-t-elle doucement, en retenant ses larmes.

--Je me suis rapproch de Dieu, pour veiller de plus haut sur vous,
rpondit l'abb.

On sortait de la sacristie. Le duc se souvenait de sa fille et venait la
chercher.

L'abb d'Altenbourg la bnit lentement, et dit d'une voix touffe:

--Adieu, Louise!

--Je vous reverrai, mon pre!...

L'abb secoua la tte, la regarda une dernire fois, parut l'emporter
dans son souvenir, et, grave, les mains jointes, s'loigna par un des
cts du choeur, pendant que le duc de Thorvilliers entrait par l'autre
ct.

Gaston marcha vers sa fille, la prit durement par la main, la fora  se
lever, l'entrana presque.

--Que vous a dit cet homme? murmurait-il,  travers ses dents serres.

--Il m'a dit de prier et il m'a bnie! rpondit Louise simplement.

--Vous mentez!

La jeune fille eut un mouvement de rvolte.

--Monsieur!

Instinctivement, le mot _monsieur_ tait venu  ses lvres, en parlant
au duc, comme le mot _pre_ avait jailli de son coeur devant son vieil
ami.

--Au surplus, repartit M. de Thorvilliers, ce qu'on vous a dit m'est
gal... Je ne crains rien: vous tes marie; nous reviendrons ici pour
la crmonie, ou nous irons ailleurs. Cet homme est fou! il a t
interdit pendant vingt ans. Je le ferai interdire encore... On ne peut
casser votre mariage. Quant  votre mari...

--Comment va-t-il? demanda ingnument et froidement Louise.

--Il va mieux; ce ne sera rien. Sa voiture le reconduit... Nous
rentrons.

On avait, en effet, emport le prince,  moiti sorti de son
vanouissement, dans sa voiture de noces. Celle du duc, amene devant
une grille latrale de la Madeleine, l'attendait.

Louise rentra  l'htel de Thorvilliers, bien qu'elle ft lgalement la
princesse de Lvigny.

Ce fut elle qui dfit son voile, et quand elle eut retir son bouquet et
sa couronne de marie, elle regarda ces fleurs avec un tressaillement
involontaire de peur rtrospective et d'esprance.

tait-elle sauve?




XXVII


Huit mois aprs le grand scandale de la Madeleine M. Barbier, qui
n'tait plus sous-secrtaire d'tat au ministre de la justice,
rencontra le prfet de police qui devait bientt cesser de l'tre, et
aprs l'change naturel de confidences politiques, c'est--dire de
dolances sur l'instabilit des hautes fonctions, M. Barbier demanda
tout  coup:

--Savez-vous ce qu'est devenu l'abb d'Altenbourg?

--Mettriez-vous quelque malice dans cette question?

--Pourquoi le supposer?

--C'est que je me souviens de vos railleries,  propos des sondages que
j'ai fait faire dans la Seine, le jour o l'abb a disparu de son
domicile des Batignolles. Je m'tais tromp, je l'avoue. Pendant que je
l'attendais  la Morgue, il oprait lui-mme  la Madeleine, et de la
bonne faon. C'est un fier homme!

--O est-il?

--J'aurais le droit de ne pas le savoir, puisque je n'ai plus le devoir
de le surveiller. Mais, vous m'avez piqu au jeu. Ce mmoire que j'ai lu
m'a provoqu. C'est bien le moins que nous regardions continuer et
gagner par d'autres les parties que nous avons perdues... J'ai fait de
la police internationale pour mon propre compte. Si le conseil municipal
savait cela!... L'abb est en Italie, au mont Cassin. Y restera-t-il? Je
n'en sais rien. Il est libre d'en sortir; mais, l, ou ailleurs, il
vivra isol, dans le recueillement. Il a un grand courage. Il est pre
par toutes les fibres de son tre, et il se refuse au bonheur de jouir
de plus prs de sa paternit. Il se condamne au renoncement. Il croit
acheter ainsi l'avenir de sa fille. Il a peur de trahir son secret
devant elle, de troubler dans cette belle me le souvenir d'une amiti
tendre qui deviendra filiale,  la condition qu'il n'avouera pas son
titre de pre. C'est superbe: mais combien peu de gens comprendraient
ainsi l'gosme du dvouement! Il a fait deux heureux et n'a pas voulu
l'tre.

--Deux heureux! Comment?

--Ah a, mon cher, d'o venez-vous?

--De la Chambre des dputs.

--Alors, vous ne savez rien.

--Que voulez-vous! Le lendemain de cet esclandre  la Madeleine, la
crise ministrielle commenait  svir. Je me suis occup de moi et j'ai
nglig les autres; mais depuis quelque temps j'ai des remords de mon
indiffrence. Je m'tais tant intress  cette histoire douloureuse!

--Vous avez su au moins la mort du prince de Lvigny?

--Ma foi non.

--C'est pourtant ce qu'il y a de plus beau, de plus ncessaire, de plus
providentiel dans l'aventure. Le malheureux prince ne s'est pas remis du
coup terrible reu en plein choeur de la Madeleine. Il y avait de quoi.
J'ai su par un mdecin qui est venu me trouver, pour me dnoncer un
marchand d'orvitan, comment le petit prince avait pu se tenir debout,
jusqu'au moment o il a t foudroy. Il s'tait adress  un mdecin
allemand, qui n'est pas mdecin et qui a fait venir ses grades et ses
drogues d'Amrique. Celui-ci a la spcialit de pilules, soi-disant
reconstituantes, qui galvanisent les morts et achvent les vivants,
lorsque ceux-ci vivent si peu. Il parat que la quantit d'incurables
qui meurent, aprs huit jours de gurison, grce  ces pilules, est fort
rassurante pour l'hygine publique.

--Comment? Vous tolrez cela! Si j'tais encore au ministre de la
justice!...

--Bah! vous laisseriez en paix ces tueurs sans brevets. Ils ne font de
mal  personne, au contraire; ils htent la liquidation des pourritures
sociales. Ne me parliez-vous pas, il y a huit mois, de certains
personnages de Balzac qui se font coupe-jarrets, au service de la
Providence? Il nous est interdit d'avoir ces oprateurs  notre solde.
Mais quand ils existent et quand ils exercent, nous aurions bien tort de
les supprimer.

--Vous tes cynique, mon cher prfet.

--C'est que je suis encore prfet, et que je suis coeur. Quand je
rentrerai dans l'opposition, peut-tre rentrerai-je dans la thorie
morale, sans aller jamais, pourtant, jusqu' demander qu'on supprime le
bureau des moeurs, la prostitution et les gouts. En attendant, je songe
aux honntes gens en bonne sant physique et morale; cela me rend
indulgent pour ceux qui suppriment les foyers d'infection.

--De sorte que le prince de Lvigny?...

--Supprim. Je suis sr qu'il rsistera  l'embaumement. Il a suffi du
souffle de l'abb d'Altenbourg, pour renverser ce pestifr chancelant.
La drogue avait fait merveille. Peut-tre en avait-il trop pris. Elle
lui et donn un jour ou deux, et une ou deux nuits. C'tait trop pour
l'innocence! On l'a emport de la sacristie dans un tat piteux; huit
jours aprs, il vomissait sa petite me.

--Et sa veuve?

--Mademoiselle de Thorvilliers? Je ne sais pas si elle a port le deuil.
Mais il ne l'empcherait pas, en tout cas, de devenir comtesse de
Soulaignes.

--Le duc de Thorvilliers consentirait?...

--Belle question! D'abord, si peu qu'elle ait t marie, par le fait
seul de sa promenade  la mairie, Louise de Thorvilliers a t
mancipe. Elle chappe  l'autorit du duc, et son caractre, qui s'est
tremp aux larmes de l'abb d'Altenbourg, lui donnerait, en tout cas,
maintenant, la force de rsistance qu'elle n'avait pas autrefois. Le duc
a t forc d'abdiquer son autorit.

--Forc! lui, ce vaniteux?

--Prcisment, il a eu peur de la rvlation de l'abb. Il a t
horriblement mortifi de tout le bruit que les journaux ont fait de ce
scandale. Sa spculation avait tourn contre lui, et l'affaire devenait,
de toutes faons, un dsastre. Le prince, sur le conseil de la
Buondelmonti, avait considrablement apanag sa femme. Celle-ci se
trouve  la tte de millions auxquels elle ne touchera pas, de peur de
se salir, mais auxquels elle ne laissera pas toucher. Elle a renonc 
ce qui ne lui vient que par la succession, et elle consacrera  des
fondations charitables ce qui lui a t donn par contrat. Le duc a donc
fait une opration nulle. M. de Soulaignes est riche, gnreux,
amoureux. Il croit devenir le gendre du duc de Thorvilliers; il
l'aidera;  la condition de ne pas le voir souvent. L'abb aura conclu
le mariage rv par lui. Il sortira probablement de sa retraite pour le
bnir; mais soyez sr qu'il y rentrera. Encore une fois, il a peur
d'tre tent, et il tiendra le serment qu'il a fait de payer au ciel le
bonheur de ses enfants, par son renoncement.

--Alors, tout est pour le mieux?

--Oui.

--Et la Buondelmonti?

--Elle avait touch, le matin mme de la crmonie, la commission
convenue. C'est une fine mouche, qui sait prendre son bien dans la
pourriture, sans s'y laisser engluer. Elle a rompu avec le duc, pour ne
pas lui prter quelque chose.

--Direz-vous aussi que des cratures comme celle-l sont des instruments
ncessaires?

--Sans doute. D'abord elles chtient, et puis, au point de vue de la
circulation mtallique, elles aident  la division des fortunes et 
leur parpillement sur le chemin des gens de rien.

--Vous tes froce et immoral, mon cher.

--Je suis pratique. Demandez  l'abb d'Altenbourg si la Providence, 
laquelle il croit avec tant de ferveur, n'a pas elle-mme des moyens
secrets et quivoques, et si elle boude le fumier, quand elle veut faire
fleurir un lis dans un gout!

M. Barbier savait que le prfet de police, sceptique par tat, tait
railleur par caractre. Il n'insista pas, de peur de lui entendre dire
du mal, ou du bien,  sa faon, de l'abb d'Altenbourg.

Il voulait garder son admiration intacte pour ce hros inconnu.










End of the Project Gutenberg EBook of La confession d'un abb, by Louis Ulbach

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONFESSION D'UN ABB ***

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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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